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Jacob - -Release Date: September 14, 2020 [EBook #63201] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HOMME AU MASQUE DE FER *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - L'HOMME - AU - MASQUE DE FER - - PAR - PAUL L. JACOB, - BIBLIOPHILE. - - Livres nouveaulx, livres vielz et antiques. - - Étienne Dolet. - - PARIS. - VICTOR MAGEN ÉDITEUR, - 21, QUAI DES AUGUSTINS. - - 1837. - - - - -OEUVRES - -DE PAUL L. JACOB, BIBLIOPHILE. - - -HISTOIRE. - -HISTOIRE DU SEIZIÈME SIÈCLE EN FRANCE, d'après les originaux, manuscrits -et imprimés; première série: règne de Louis XII, 4 vol. in-8º. - -(Cet ouvrage ayant été détruit par l'incendie de la rue du Pot-de-Fer, -la publication se trouve suspendue provisoirement. Le cinquième volume -doit compléter la première série.) - -HISTOIRE DE L'HOMME AU MASQUE DE FER, 1 vol. in-8º. - - -ROMANS-HISTOIRES. - -1437.--LA DANSE MACABRE, histoire du temps de Charles VII, 1 vol. in-8º. - -1440.--LES FRANCS TAUPINS, histoire du temps de Charles VII, 3 vol. -in-8º. - -1514.--LE ROI DES RIBAUDS, histoire du temps de Louis XII, 2 vol. in-8º. - -1525.--LES DEUX FOUS, histoire du temps de François Ier, 1 vol. in 8º. - -1680.--PIGNEROL, histoire du temps de Louis XIV, 2 vol. in-8º. - -1692.--LA FOLLE D'ORLÉANS, histoire du temps de Louis XIV, 2 vol. in-8º. - - -ROMANS DE MOEURS. - -DE PRÈS ET DE LOIN, roman conjugal, 2 vol. in-8º. - -LE DIVORCE, histoire du temps de l'Empire, 1 vol. in-8º. - -VERTU ET TEMPÉRAMENT, histoire du temps de la Restauration, 2 vol. -in-8º. - -UNE FEMME MALHEUREUSE, 1re partie: FILLE, FEMME, 2 vol. in-8º. - - -CONTES ET NOUVELLES HISTORIQUES. - -LES SOIRÉES DE WALTER SCOTT, 2 vol. in-8º. - -LE BON VIEUX TEMPS, 2 vol. in-8º. - -QUAND J'ÉTAIS JEUNE, Souvenirs d'un vieux, 2 vol. in-8º. - -MÉDIANOCHES, 2 vol. in-8º. - -CONTES A MES PETITS ENFANS, 2 vol. in-12. - -CONVALESCENCE DU VIEUX CONTEUR, 1 vol. in-8º. - - -LITTÉRATURE MÊLÉE. - -MON GRAND FAUTEUIL, poésies et dissertations historiques, 2 vol. in-8º. - - -SOUS PRESSE; - -Pour paraître à différentes époques: - -LA CHAMBRE DES POISONS, histoire du temps de Louis XIV, 2 vol. in-8º. - -HISTOIRE DES FOUS EN TITRE D'OFFICE, 1 vol. in-8º. - -UNE FEMME MALHEUREUSE, 2me partie: AMANTE, MÈRE, 2 vol. in-8º. - -L'AVORTON, histoire du temps de Louis XIV, 2 vol. in-8º. - -LES VA-NU-PIEDS, histoire du temps de Louis XIII, 2 vol. in-8º. - -PHYSIOLOGIE DE LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE, suivie de l'_Histoire des -Acrobates littéraires_, 2 vol. in-8º. - -HISTOIRE DE LA RÉGENCE DE PHILIPPE D'ORLÉANS, 6 vol. in-8º. - - -IMPRIMERIE DE Ve DONDEY-DUPRÉ, rue Saint-Louis, 46, au Marais. - - - - -A MON AMI - -GUILBERT DE PIXÉRÉCOURT. - - -Ce livre vous appartient, mon ami, puisque l'idée première me vient de -vous, ou du moins à cause de vous, sans que vous vous en doutiez: à ce -titre, j'attache beaucoup de prix à cet ouvrage; et comme je le crois -d'une nature durable, fondé qu'il est sur une étude approfondie du point -le plus curieux de l'histoire moderne, je le choisis comme un monument -de marbre, où mon amitié veut inscrire votre nom couronné par cinquante -victoires dramatiques, immortelles dans les fastes de notre théâtre! - -Mais ce n'est pas au dramaturge, surnommé le _Corneille des boulevarts_ -par Charles Nodier, c'est au bibliophile que j'adresse ici un témoignage -public de mon vieil attachement. - -Voici un livre fait avec des livres, et souvent avec ceux de votre -bibliothèque, malgré la devise fondamentale écrite sur la porte de ce -panthéon dédié aux illustrations et aux raretés bibliographiques: - - Tel est le triste sort de tout livre prêté: - Souvent il est perdu, toujours il est gâté. - -Eh bien! mon ami, je veux, en vous renvoyant les volumes que vous avez -confiés à ma tendre sollicitude, y ajouter celui-ci qui en est tiré -comme Ève de la côte d'Adam. Je serai assez récompensé, si vous recevez -cet intrus dans la famille dont il est issu en ligne plus ou moins -directe, si vous lui faites fête ainsi qu'à un enfant de la maison, si -vous lui donnez place dans votre catalogue tout plein de hauts et -puissans seigneurs littéraires, si vous l'habillez de maroquin ou de -cuir de Russie, si vous le dorez sur toutes les coutures, ainsi qu'un -chambellan de l'Empire. - -L'origine de cet ouvrage vous intéressera peut-être plus que l'ouvrage -même, dans lequel vous retrouverez _excerpta poetæ membra_, de même que -dans la marmite où Médée fit bouillir le vieux père de Jason, coupé par -morceaux, afin de le rajeunir. N'est-ce pas la manière de composer des -livres nouveaux avec des livres anciens, concassés et passés à -l'alambic? Le grand système de la vie universelle peut s'appliquer à -toutes les créations de la plume: une tragédie morte et lugubre se -reproduit en comédie vive et rieuse; bien plus, on fabrique, selon -l'ordonnance, des extraits, des décoctions, des mélanges de livres, -assez agréables au goût, et fort propres à servir de remède caustique -contre l'ennui. La tâche du manipulateur se borne à choisir, à résumer, -à comparer, à morceler; on respecte le fonds en changeant la forme; on -renouvelle la forme en conservant le fonds; on ressuscite ou l'on -galvanise des cadavres; cela se nommait autrefois: tirer de l'or du -fumier d'Ennius. Les procédés intellectuels de notre temps ne sont pas -moins ingénieux que les procédés matériels employés par la science et -l'industrie: on est bien parvenu à faire d'excellent bouillon économique -avec des ossemens humains à demi putréfiés, qui ne comptaient pas moins -de cinq siècles! _O tempora, o mores!_ - -Par un de ces soleils caniculaires que les bibliophiles seuls osent -supporter en face, sans craindre une fièvre cérébrale ou une ophthalmie, -je me promenais sur le quai Voltaire, en flairant le veau et le mouton -rôtis et calcinés par une chaleur de vingt-cinq degrés Réaumur. Je n'y -prenais pas garde, quoique ma chemise fût collée à mon dos qui attirait -tous les rayons solaires sur son arête culminante; car ma tête, plongée -dans les boîtes poudreuses des bouquinistes, descendait au niveau de la -poitrine, et s'abritait à l'ombre de mon corps. Je cherchais, parmi des -tas de brochures insignifiantes, quelqu'un de ces petits pamphlets -anonymes que la révolution éparpillait sur le sol de la liberté, et que -vous recueillez soigneusement, à l'instar des feuilles de chêne qui -s'envolaient de l'antre de la sybille. Mon bonheur, à moi, c'est de -découvrir une de ces pièces historiques, satiriques, théâtrales ou -licencieuses, pour l'apporter en tribut à votre précieuse collection -révolutionnaire, et pour remplir un des portefeuilles noirs, ornés d'une -tête de mort blanche, monument terrible et philosophique, où vous -rassemblez les débris de la gaîté française de 93. Mais cette collection -est si complète, que mes plus rares captures vous sont trop souvent -inutiles, et que là où je crois combler un vide, je trouve une montagne -de documens singuliers que je ne soupçonnais pas même existans: votre -richesse, qui m'étonne, accroît mon émulation, et je m'en vais, plus -persévérant et plus attentif, fureter tout le vieux papier imprimé qu'on -enlève des greniers pour le vendre à la livre et l'étaler aux yeux des -passans sur les parapets de la rivière. - -J'étais arrivé devant l'étalage du père P..., que nous connaissons tous, -nous autres coureurs de bonnes fortunes en matière de bouquins: le père -P... n'est pas de la force de Techner ni de Crozet, je l'avoue; il ne -sait parler ni éditions, ni reliures, ni bibliotechnie, ni bibliologie, -ni bibliuguiancie; il toucherait cent fois un elzevier non rogné, sans -le distinguer des almanachs liégeois du siècle dernier; il ne mettrait -aucune différence de prix entre un almanach royal, en maroquin rouge, et -un _alde_ revêtu de la livrée magnifique de Jean Groslier, avec -l'inscription célèbre: _Jo. Grolierii et amicorum_. Aussi les amateurs -lui ont-ils voué une reconnaissance éternelle, à cause des excellens -marchés faits aux dépens de ce brave homme, qui ne s'en plaint jamais, -et qui n'élève pas même ses prétentions le lendemain du jour où il a -vendu pour quelques sous un bouquin rare et précieux; car les livres -n'ont à ses yeux qu'une valeur relative au format et au poids du papier: -tout in-folio est estimé trois francs; tout in-quarto trente sous; tout -in-octavo vingt sous; tout in-douze cinquante centimes. Voilà le tarif -dont il ne se départ pas, et qui lui évite la peine de lire les titres -des ouvrages qu'il débite en plein air. - -Cependant ce Diogène de la bouquinerie n'est pas, comme ses confrères, -un ignorant en long et en large; il a, au contraire, un savoir -particulier qu'il doit aux circonstances, et qui étonnerait un -bibliographe de la révolution. Feu M. Barbier eût sans doute ajouté un -volume à son excellent _Dictionnaire des Anonymes_, s'il avait découvert -cette source vivante de faits et d'anecdotes concernant l'histoire et la -littérature de la fin du dernier siècle. N'interrogez pas le père P... -sur les événemens et les livres antérieurs à 1770: il croirait que vous -parlez grec; mais à partir de cette époque jusqu'à la restauration, vous -imagineriez, à l'entendre, que la bibliothèque révolutionnaire de M. -Deschiens s'est infiltrée tout entière et toute cataloguée dans la -cervelle de ce fantastique personnage. On supposerait qu'il a été -pendant quarante ans initié aux secrets de la librairie et du -journalisme; bien plus, il vous nommera l'auteur de tel journal -aristocrate, de tel pamphlet terroriste, de telle affiche républicaine; -il vous racontera une foule de traits originaux qu'on dirait recueillis -dans le cabinet du lieutenant de police Sartines ou Lenoir, pour amuser -les après-soupers de Louis XV. - -Où donc le vendeur de bouquins a-t-il fait cette curieuse moisson de -noms propres et de dates? je n'en sais rien, s'il le sait: il a vécu, il -a vu, il s'est souvenu. Sa mémoire allait ramassant tout ce que lui -offrit le panorama de la république, et devenait, pour ainsi dire, une -table exacte et détaillée du _Moniteur_. Était-il conventionnel? point; -libelliste? point; membre de la commune de Paris? point; maratiste, -dantoniste, robespierriste, thermidoriste? à d'autres, bon Dieu! il fut, -selon M. Boulard, qui l'avait rencontré bien à propos pour échapper au -sanglant _hors la loi_, simple soldat réquisitionnaire, et pourtant il -eut des rapports intimes avec les chefs du gouvernement, depuis Necker -jusqu'à Talien; il se servit du crédit qu'il avait alors pour sauver -différentes personnes qui existent encore, riches et puissantes, mais -vers lesquelles se tendrait vainement la main qui les arracha aux -septembriseurs. Cet étrange étalagiste, dont le visage bronzé, la -physionomie rébarbative et la voix rude rappellent certains portraits -terribles de ses contemporains, supporte patiemment l'oubli des hommes, -la pauvreté, le froid et la chaleur: je l'ai pris long-temps pour un -frère de Mirabeau, tant il y a de ressemblance entre eux. En tout cas, -fussent-ils du même sang, le bouquiniste méprise beaucoup l'orateur -qu'il accuse de trahison et de vénalité. - ---Avez-vous du nouveau, père P...? lui dis-je en parcourant de l'oeil -les étiquettes des volumes, espèce d'hiéroglyphes qu'on devine à force -d'habitude, en dépit des capricieuses abréviations du relieur et des -outrages du hâle, qui dévore en huit jours la plus riche dorure de -Hering. - ---J'ai là de la révolution, répondit-il en me montrant un paquet de -brochures qu'il n'avait pas encore déployées. C'est un cadeau de M..., -de la convention; il a quatre-vingt-six ans, il quitte Paris pour se -retirer en province, et, au lieu de vendre son vieux papier, il me l'a -donné à condition que je l'en débarrasserais tout de suite. - ---Je ne veux rien sur la révolution, par malheur. - ---Vous avez tort; il y a du bon là-dedans. - ---Plus tard, je formerai une bibliothèque spéciale pour ce temps si -fécond en imprimés de toute espèce; j'attendrai seulement que mon -propriétaire veuille ajouter deux ou trois chambres à mon appartement -pour y loger ma révolution. - ---Deux ou trois chambres? il en faudrait bien dix au moins, si l'on -réunissait tout ce qui a été écrit depuis 89. - ---Mais voyons la défroque de votre conventionnel: je suis fondé de -pouvoir de mon ami Guilbert de Pixérécourt qui rassemble la partie gaie -de la révolution. - ---La partie gaie! répliqua-t-il avec une grimace de chat-tigre: ça -prouve en effet que le Français est né malin. - ---Cherchez-moi quelque drôlerie? - ---Tenez, voici un pamphlet payé par d'Orléans à Brissot de Warville: ce -n'est pas commun. - ---_Essais historiques sur la vie de Marie-Antoinette d'Autriche, reine -de France, pour servir à l'histoire de cette princesse_, Londres, 1789. - ---Lisez plutôt: imprimé à Paris, chez Lerouge, si je ne me trompe. - ---Comment avez-vous appris ces détails? - ---Prenez-les, ne les prenez pas: ils sont authentiques, et vous pourriez -questionner là-dessus quelqu'un qui ne me démentira pas. - ---Qui donc? - ---M. L..., graveur au Palais-Royal: il était attaché au cabinet secret -de M. le lieutenant de police, et il accompagna Brissot à la Bastille, -quand une lettre de cachet suivit la publication clandestine de cette -odieuse satire. - ---Eh! vous dites que Philippe d'Orléans ne fut pas étranger à ce -libelle? - ---On l'a dit, mais je ne vous nommerai pas mes autorités. - ---Au reste, j'ajoute aisément foi à vos paroles; car en cette crise -épouvantable de la société, tous les partis employaient les mêmes armes, -l'injure et la calomnie. Le duc d'Orléans n'était pas plus épargné par -la cour, qui trempait la plume de Monjoye dans le venin du mensonge pour -empoisonner la réputation de ses adversaires. - ---C'est vrai. Voulez-vous du _Masque de Fer_? - ---_Grande découverte!... l'Homme au Masque de Fer dévoilé!_ Qu'est-ce -que cette facétie? - ---Je ne me rappelle plus l'auteur de cette feuille volante, qu'on a crié -dans les rues pendant tout le mois d'août 89; on en a vendu plus de cent -mille exemplaires à deux sous. - ---Ces sept pages d'impression auront produit à l'auteur plus de bénéfice -que je n'en tirerai jamais de mon meilleur ouvrage. - ---Oui dà, on gagnait gros à faire des papiers publics: c'était Grangé, -imprimeur, rue de la Parcheminerie, qui avait la haute main dans ce -commerce. - ---Mais qu'avait-on découvert? - ---Que l'Homme au Masque de Fer n'était autre que le surintendant -Fouquet. - ---Peste! qu'est-ce qui avait découvert cela? Grangé, imprimeur, rue de -la Parcheminerie? - ---Non, peut-être ce sournois de Brissot qui avait mis le nez dans les -archives de la Bastille, et qui, dans les _Loisirs d'un Patriote -français_... - ---Son journal s'intitulait simplement _le Patriote français_. - ---Son journal, d'accord; mais il imagina d'annoncer la petite pièce en -même temps que la grande, et il publia un autre recueil dont les -trente-six livraisons parues composent un volume sous ce titre: _Loisirs -d'un Patriote français_. - ---Eh bien! occupa-t-il ses loisirs à chercher ce que pouvait être le -_Masque de Fer_? - ---M. Brissot visita soigneusement la chambre que le prisonnier avait -habitée dans la tour de la Bertaudière. - ---M. Brissot était si crédule, qu'il se persuada peut-être avoir vu le -fantôme de cet inconnu? - ---Comme je me trouvais en surveillance à la Bastille, pour qu'on -n'enlevât aucun objet pendant la démolition, je rencontrai Brissot à qui -l'on avait remis une carte ramassée dans la cour; je le menai dans la -troisième chambre de la Bertaudière, et lorsqu'il eut passé en revue -tous les coins et recoins de cette prison, il se frotta les mains en -répétant avec joie: C'est lui! c'est Fouquet! - ---Qu'est-ce qui l'engageait à établir cette opinion? - ---Des vers écrits avec la pointe d'un couteau sur la serrure et les -verrous de la porte. - ---Des vers! le _Masque de Fer_ était donc un poète? - ---Je ne les ai pas retenus tous par coeur, mais vous jugerez qu'ils -étaient assez jolis: - - Oronte est à présent un objet de clémence: - S'il a cru les conseils d'une aveugle puissance, - Il est assez puni par son sort rigoureux, - Et c'est être innocent que d'être malheureux! - ---L'élégie des _Nymphes de Vaux_! m'écriai-je: ce sont des vers de La -Fontaine! - ---La Fontaine! reprit le vieillard entiché de ses souvenirs -républicains. Serait-ce Georges-Antoine Lafontaine qui fut dénoncé en -l'an Ier à la commune de Paris, pour avoir fait contribuer des citoyens, -sous prétexte de les mettre à l'abri de la loi des suspects? - ---Eh! non, c'est le bon La Fontaine! dis-je, frappé de l'induction qui -ressortait naturellement de l'existence de ces vers dans la prison du -_Masque de Fer_. - ---Ce doit être un Lafontaine qui fut nommé commissaire de la trésorerie, -à la place du citoyen Huber? - ---Non! non! c'est le fabuliste. - ---Le fabuliste! en effet, par un arrêté du directoire, de l'an VII, les -restes de ce Jean La Fontaine furent déposés au Musée des Monumens -français. - -Je quittai si précipitamment mon bouquiniste, que j'oubliai de lui payer -les deux brochures que j'achetais pour vous; mais j'emportais à la fois -un document qui devait faire la base du système que j'essayai depuis de -fonder sur le _Masque de Fer_. Il me semblait que le voile qui cachait -la vérité venait de se déchirer devant moi, et toutes les études que -j'avais faites du siècle de Louis XIV convergeaient en un point pour y -jeter la lumière de la critique. Dès lors, mon oeuvre commença; je -l'achevai pierre à pierre, entassant note sur note, preuve sur preuve. -Avant de descendre dans la lice contre mes devanciers, je m'armai de -dates, je m'en formai une armure impénétrable, et je combattis avec la -certitude de mon bon droit. - -Ce fut sous vos regards et dans votre bibliothèque, mon digne ami, que -ce tournoi a eu lieu; ce sont vos livres qui m'ont fourni des armes -offensives et défensives. Soyez à présent le juge du camp, et déclarez -si la victoire m'est restée, ou bien si elle est encore indécise. Enfin, -je regarde mon entreprise comme la dernière qui sera tentée pour arriver -à la connaissance de ce grand mystère historique, et nous serons forcés -de recourir au hasard d'une gageure, dans le cas où vous voudriez -soutenir, contre mon avis, que le _Masque de Fer_ était le duc de -Beaufort, ou le duc de Montmouth, ou le comte de Vermandois, ou le frère -de Louis XIV, ou le secrétaire du duc de Mantoue; je choisirai dans -votre incomparable collection l'enjeu du pari: soit votre Rapin de -Thoyras, en grand papier de Hollande, avec reliure de Padeloup; soit -votre _Sagesse_ de Charron, le plus parfait de tous les exemplaires -connus; soit vos _Heures_ de Mlle de La Vallière, écrites par le célèbre -calligraphe Jarry; soit votre _Régnier_, édition d'Elzevier, broché!!! -soit votre _Chevalier aux Dames_, qui souvent m'empêche de dormir; soit -votre lettre autographe de La Fontaine; soit votre _Registre de la -Bastille_, autographe de 1705 à 1752, soit quelque autre trésor de ce -cabinet qui fait l'envie et le désespoir de la Société des Bibliophiles -français. Mais qu'est-ce qui décidera le pari? Louis XIV, Louvois ou -Saint-Mars? - -Ah! mon ami, revenez vite en santé, reprenez votre verve de jeune homme, -votre feu sacré de bibliophile, et recommençons à nous disputer sur la -hauteur des marges d'un Elzevier, sur les fers d'une reliure, sur le -mérite d'une édition, sur l'authenticité d'un autographe, sur la valeur -réelle ou idéale d'un volume, sur une gravure avant toute lettre, sur un -carton supprimé par la censure, sur l'importance bibliographique du -_Cochon mitré_ ou de la _Sauce au verjus_, mais non jamais sur notre -égale et inviolable amitié. - -PAUL L. JACOB, - -Bibliophile. - - - - -L'HOMME - -AU - -MASQUE DE FER. - - - - -PREMIÈRE PARTIE[1]. - - [1] Un extrait de cette Histoire a été publié dans la _Revue de - Paris_, mais la forme de ce recueil ne permettait pas de donner - place aux développemens les plus curieux, et la rapidité de - l'impression a laissé échapper à l'auteur un grand nombre de fautes - qui dénaturent son travail. - - -Ce fut en 1745 que transpira, pour la première fois, dans le public, -l'histoire mystérieuse et terrible du _Masque de Fer_: jusque-là, les -prisons d'état, où cet inconnu subit une captivité si extraordinaire -pendant de longues années, avaient bien gardé leur secret, et à peine -une tradition, vague et obscure comme le fait lui-même, avait-elle -survécu au passage du prisonnier masqué à Pignerol, à Exilles, aux îles -Sainte-Marguerite et à la Bastille. - -En 1745, la compagnie des libraires associés d'Amsterdam publia un -volume in-12 intitulé: _Mémoires secrets pour servir à l'histoire de -Perse_, sans nom d'auteur. C'était une histoire galante et politique de -la cour de France, sous des noms imaginaires, depuis la mort de Louis -XIV. Ce livre, écrit avec élégance et facilité, ne renfermait guère que -des faits déjà connus et narrés ailleurs avec moins de déguisemens; -cependant ce livre eut une telle vogue en Hollande, et surtout en -France, qu'on le réimprima la même année (in-16, format elzevier), et -qu'on en fit, l'année suivante, une nouvelle édition in-18, avec des -_augmentations_[2] qui paraissent interpolées par une main étrangère, et -avec une _Clef_ aussi fautive qu'incomplète, qui sans doute ne fut pas -rédigée par l'auteur de l'ouvrage. Une anecdote vraiment extraordinaire, -qu'on trouve dans ces Mémoires, semble avoir été la principale cause du -bruit qu'ils firent à leur apparition. - - [2] «Cette édition, dit l'Avis des libraires, est corrigée et - augmentée de plusieurs portraits intéressans et qui sont touchés - _avec la même force_ que ceux qui ont mérité les suffrages des - connaisseurs.» Ces portraits furent jugés en effet si ressemblans et - si bien tracés, que Mouffle d'Angerville en a copié quelques-uns - dans la _Vie privée de Louis XV_, Londres, 1788, 4 vol. in-12. - -«N'ayant d'autre dessein, disait l'auteur (p. 20 de la 2e édition), que -de raconter des _choses ignorées, ou qui n'ont point été écrites, ou -qu'il est impossible de taire_, nous allons passer à un fait _peu connu_ -qui concerne le prince _Giafer_ (Louis de Bourbon, comte de Vermandois, -fils de Louis XIV et de mademoiselle de La Vallière), qu'_Ali Homajou_ -(le duc d'Orléans, régent) alla visiter dans la forteresse d'_Ispahan_ -(la Bastille), où il était prisonnier depuis _plusieurs_ années. Cette -visite n'eut vraisemblablement point d'autre motif que de s'assurer de -l'existence d'un prince cru mort de la peste depuis plus de trente-huit -ans, et dont les obsèques s'étaient faites à la vue de toute une armée.» - -Voici maintenant la relation de ce que l'auteur _persan_ nomme un _trait -d'histoire_: - -_Cha-Abas_ (Louis XIV) avait un fils légitime, _Sephi-Mirza_ (Louis, -dauphin de France), et un fils naturel, _Giafer_: ces deux princes, -différens de caractère comme de naissance, étaient toujours en querelle -et en rivalité. Un jour, _Giafer_ s'oublia au point de donner un -soufflet à _Sephi-Mirza_. _Cha-Abas_, informé de l'outrage qu'avait reçu -l'héritier de sa couronne, assemble ses conseillers les plus intimes, et -leur expose la conduite du coupable qui doit être puni de mort, selon -les lois du pays; mais un des ministres, _plus sensible que les autres à -l'affliction de Cha-Abas_, imagine d'envoyer _Giafer_ à l'armée, qui -était alors sur les frontières du côté du _Feldran_ (la Flandre), de le -faire passer pour mort, peu de jours après son arrivée, et de le -transférer de nuit, avec le plus grand secret, dans la citadelle de -l'île d'_Ormus_ (les îles Sainte-Marguerite[3]), pendant qu'on -célébrerait ses obsèques aux yeux de l'armée, et de le retenir dans une -prison perpétuelle. - - [3] Il est remarquable que la _Clef_ de 1746 ne dit pas ce qu'on doit - entendre par l'_île d'Ormus_; cette omission prouve que l'auteur de - cette clef et des additions n'est pas l'auteur des Mémoires. Prosper - Marchand crut reconnaître le _Havre-de-Grâce_ dans l'_île d'Ormus_: - il relève à ce sujet l'erreur d'une autre clef que nous n'avons pas - vue, dans laquelle on interprétait la citadelle d'Ormus par la - Bastille de Paris. _Dict. de P. Marchand_, art. LOUIS DE BOURBON. - -Cet avis prévalut et fut exécuté par l'entremise de _gens fidèles et -discrets_, de telle sorte que le prince, dont l'armée pleurait la mort -prématurée, conduit par des chemins détournés à l'île d'_Ormus_, était -remis entre les mains du commandant de cette île, lequel avait reçu -d'avance l'ordre de ne laisser voir son prisonnier à qui que ce fût. Un -seul domestique, possesseur de ce secret d'état, avait été massacré en -route par les gens de l'escorte, qui lui défigurèrent le visage à coups -de poignard afin d'empêcher qu'il fût reconnu. - -«Le commandant de la citadelle d'Ormus traitait son prisonnier avec le -plus profond respect; il le servait lui-même et prenait les plats, à la -porte de l'appartement, des mains des cuisiniers, dont aucun n'a jamais -vu le visage de _Giafer_. Ce prince s'avisa un jour de graver son nom -sur le dos d'une assiette avec la pointe d'un couteau. Un esclave, entre -les mains de qui tomba cette assiette, crut faire sa cour en la portant -au commandant, et se flatta d'en être récompensé; mais ce malheureux fut -trompé, et on s'en défit sur-le-champ, afin d'ensevelir avec cet homme -un secret d'une si grande importance.» - -Les réflexions que l'auteur entremêle à son récit, et auxquelles on n'a -jamais pris garde, sont fort judicieuses et méritent d'être remarquées. -Ainsi le meurtre inutile de l'esclave amène ce commentaire, qui révèle -en quelque sorte la position personnelle de l'auteur: «Précaution -déplacée, puisqu'il est plus vraisemblable, par les faits qu'on vient de -rapporter et par ceux qu'on va lire, que _le secret a été mal gardé_, -accident très-ordinaire, surtout dans les affaires des grands, qui sont -exposés à confier leurs secrets à plusieurs gens, parmi lesquels il s'en -trouve toujours d'indiscrets, ou par _tempérament_, ou par des vues -d'intérêt, et souvent par haine et par ingratitude!» - -«_Giafer_ resta plusieurs années dans la citadelle d'_Ormus_, disent les -Mémoires. On ne la lui fit quitter, pour le transférer dans celle -d'_Ispahan_, que lorsque _Cha-Abas_, en reconnaissance de la fidélité du -commandant, lui donna le gouvernement de celle d'_Ispahan_ qui vint à -vaquer.» - -Ici l'auteur ajoute une observation qui a été souvent faite après lui. -«Il était en effet de la prudence de faire suivre _à Giafer_ le sort de -celui à qui on l'avait confié, et c'eût été agir contre toutes les -règles que de se donner un nouveau confident qui aurait pu être moins -fidèle et moins exact.» - -Les _Mémoires_ continuent: - -«On prenait la précaution, tant à _Ormus_ qu'à _Ispahan_, de faire -mettre un masque au prince, lorsque, pour cause de maladie ou pour -quelque autre sujet, on était obligé de l'exposer à la vue. Plusieurs -personnes dignes de foi ont affirmé avoir vu plus d'une fois ce -prisonnier masqué, et ont rapporté qu'il tutoyait le gouverneur, qui au -contraire lui rendait des respects infinis.» - -L'auteur donne des raisons assez plausibles qui ne permirent pas de -ressusciter _Giafer_, lorsque _Cha-Abas_ et _Sephi-Mirza_ furent morts: -«Si l'on demande pourquoi, ayant de beaucoup survécu à _Cha-Abas_ et à -_Sephi-Mirza_, _Giafer_ n'a pas été élargi comme il semble que cela -aurait dû être, qu'on fasse attention qu'il n'était pas possible de -rétablir dans son état, son rang et ses dignités, un prince dont le -tombeau existait encore, et des obsèques duquel il y avait non seulement -des témoins, mais des preuves par écrit, dont, quelque chose qu'on pût -imaginer, on n'aurait pas détruit l'authenticité dans l'esprit des -peuples encore persuadés aujourd'hui que _Giafer_ est mort de la peste -au camp de l'armée du _Feldran_. _Ali-Homajou_ mourut peu de temps après -la visite qu'il fit à _Giafer_.» Ce dernier aurait donc été encore -vivant vers 1723, année de la mort du duc d'Orléans. - -Tel fut le fondement de la plupart des versions qui circulèrent depuis -sur l'aventure du prisonnier masqué. Ce sujet devint aussitôt l'aliment -des controverses historiques, et dès lors, quelques critiques distingués -adoptèrent, sans hésiter, le témoignage des _Mémoires de la cour de -Perse_, qui semblaient d'accord avec les mémoires authentiques du règne -de Louis XIV, sur diverses particularités de cette anecdote singulière. - -Le comte de Vermandois partit en effet pour l'armée de Flandre, peu de -temps après avoir reparu à la cour, dont le roi l'avait exilé, parce -qu'_il s'était trouvé dans des débauches_ avec plusieurs gentilshommes; -or, _le roi_, dit mademoiselle de Montpensier[4], _n'avait pas été -content de sa conduite et ne le voulait point voir_. Le jeune prince, -qui donna par là _beaucoup de chagrin_ à sa mère, et qui _fut si bien -prêché qu'on croyait qu'il se fût fait un fort honnête homme_, ne resta -que quatre jours à la cour pour prendre congé, arriva au camp devant -Courtray au commencement du mois de novembre 1683, se trouva mal le 12 -au soir et mourut le 19 d'une fièvre maligne (les _Mémoires de Perse_ en -font la peste, _afin_, disent-ils, _d'effrayer et d'écarter tous ceux -qui auraient envie de le voir_). Mademoiselle de Montpensier dit que le -comte de Vermandois _tomba malade d'avoir bu trop d'eau-de-vie_, ce qui -prouverait assez qu'il n'était pas corrigé de ses mauvaises habitudes, -malgré la vie retirée qu'il menait à Paris auparavant, lorsque, _ne -sortant que pour aller à l'Académie et le matin à la messe_, il avait, -par son repentir, apaisé la colère du roi. - - [4] _Mémoires de Mlle de Montpensier_, dans la _Collection des Mém. - relatifs à l'histoire de France_, publiée par Petitot, 2e série, t. - 43, p. 474. - -La probabilité d'un enlèvement du jeune débauché, sur des ordres secrets -de Louis XIV, fut niée avec conviction, sinon avec talent, par le baron -de C... (Crunyngen, selon P. Marchand; mais, à notre avis, c'est un -pseudonyme) qui, dans une lettre écrite à un de ses amis et insérée dans -la _Bibliothèque raisonnée des ouvrages des savans de l'Europe_, numéro -du mois de juin 1745, mit l'aventure du prisonnier masqué au rang _des -bruits populaires et des anecdotes romanesques et absurdes, dans -lesquelles la vraisemblance même n'est pas observée_. - -Cependant le baron de Crunyngen avoue que les _Mémoires de Perse_ -avaient _excité la curiosité du public_, à cause des _portraits assez -ressemblans et crayonnés avec des traits hardis_. «L'auteur est sagement -resté derrière le rideau, dit-il, et fera bien de s'y tenir: à son style -et à ses sentimens, on voit qu'il est Français de naissance; cependant -M. de la C... (Armand de la Chapelle) pense que personne à Paris ne le -connaît.» On remarque surtout dans cette lettre une phrase qui donne à -réfléchir sur l'auteur du livre et de la lettre: «Le célèbre M. de V... -assure que parmi beaucoup de vrai, il y a plus de faux encore dans cet -ouvrage.» N'est-il pas au moins singulier que l'opinion de Voltaire soit -invoquée ici, peu de mois après la publication des _Mémoires de Perse_, -et que huit ans plus tard Voltaire parle de ces _Mémoires_ à peu près -dans des termes semblables, en soutenant toujours que personne avant lui -n'avait publié l'anecdote du _Masque de fer_? - -Le _Journal des Savans_, qu'on réimprimait en Hollande avec des -additions extraites la plupart des _Mémoires de Trévoux_, ne demeura pas -étranger à cette discussion qui manquait encore de documens certains: un -M. de W... dans une lettre adressée à M. de G... (initiales supposées -sans doute), et ajoutée au mois de juillet, p. 348 de l'édition -d'Amsterdam, s'appuya encore du nom de Voltaire et d'une prétendue -lettre de cet écrivain célèbre, pour réfuter l'opinion du baron de -Crunyngen et pour défendre la valeur historique de l'anecdote des -_Mémoires de Perse_. Suivant ce M. de W..., Voltaire aurait dit, dans -cette lettre, qu'il _savait à fond_ l'histoire du prisonnier au masque -de fer, _ce que généralement on a cru désigner M. de Vermandois_. M. de -W..., dans sa lettre au _Journal des Savans_, qu'on pourrait attribuer à -Voltaire lui-même, si elle était d'un meilleur style, ajoute qu'il -connaît _quelqu'un_ (Voltaire sans doute) «qui a assuré avoir lu un -manuscrit intitulé _le Prisonnier masqué_; que plusieurs de ses traits -sont bien semblables à l'histoire de _Giafer_; que ce manuscrit avait -été sur le point d'être rendu public; mais que des ordres supérieurs et -des menaces effrayantes en avaient empêché, parce que c'était -précisément l'histoire du prince de Vermandois.» - -La lettre de Voltaire à l'abbé D..., que citait M. W... dans la sienne, -non seulement n'était ni _publique_, ni imprimée, mais encore n'avait -jamais existé, et l'annonce de ce manuscrit, qui devait dévoiler le -mystère de l'homme au masque, produisit un détestable roman du chevalier -de Mouhy, sous le titre du _Masque de fer, ou les Aventures admirables -du père et du fils_, imprimé sans nom d'auteur à La Haye en 1746, chez -Pierre de Hondt, et formant six petites parties in-12. Ce fut là -probablement ce qui donna lieu au surnom de _Masque de fer_, forgé par -l'imaginative du chevalier de Mouhy, espèce de spadassin plumitif aux -gages de Voltaire, et scribe non moins fécond que son maître. - -Ce roman est un imbroglio espagnol qui ne manque pas d'imagination, mais -dont le style surpasse en barbarie tout ce que le chevalier de Mouhy a -écrit; le sujet ne se rapporte nullement à l'anecdote des _Mémoires de -Perse_: Don Pèdre de Cristaval, vice-roi de Catalogne, est marié -secrètement avec la soeur du roi de Castille; ce roi s'introduit une -nuit dans l'appartement où sont couchés les deux époux: «Il s'était -muni, raconte l'auteur, de deux masques, en partant de sa cour, dont les -serrures étaient faites avec tant d'art qu'il était impossible de les -ouvrir, ni que le visage qu'ils renfermaient pût jamais être vu sans -qu'on arrachât la vie à ceux à qui ils devaient être mis: il en couvrit -le visage de don Pèdre et de sa soeur, et après les avoir fermés selon -le secret qu'il possédait seul, il fit appeler ses officiers.» C'est -dans ce style monstrueux que sont narrées les aventures de ces époux -masqués et de leurs enfans: «Leur fille était belle comme le jour, -excepté qu'elle avait un masque parfaitement dessiné sur la poitrine et -ressemblant à celui de don Pèdre.» Malgré ces burlesques sottises, ce -roman fut mis à l'index en France, à cause de son titre, et on le -rechercha beaucoup, parce qu'on le connaissait peu[5]. - - [5] Cet ouvrage est très-rare; la Bibliothèque du roi n'en a qu'un - exemplaire provenant de la Bibliothèque particulière de - Choisy-le-Roi, lequel n'a pu être classé parmi les romans inscrits - au Catalogue imprimé en 1750. - -L'_avertissement_ est plus curieux que le livre: l'auteur suppose avoir -trouvé, dans un coffre nageant sur l'eau, près du Pont-Neuf, le -manuscrit qu'il publie d'après le texte espagnol, et voici comment il -explique le mystère qui couvrait la tradition sur laquelle il a fondé -son roman: «L'histoire du _Masque de Fer_ contient des faits si -extraordinaires, que ce n'est pas sans raison qu'on désirerait de -connaître les personnages qui y sont dépeintes. Il y a lieu de croire -qu'on n'est privé de cette connaissance que parce que nous vivons dans -un siècle dont la politesse ne permet pas de faire assez d'honneur au -despotisme et à la tyrannie pour nommer ceux qui en ont fait usage.» -Après ce beau raisonnement, le chevalier de Mouhy ne cite pas moins de -quatre _masques de fer_, en Turquie, en Écosse, en Espagne et en Suède. -Celui qu'il place dans le château des Sept-Tours, à Constantinople, -était le frère d'un empereur turc qui, pour empêcher que la douleur et -la majesté empreintes sur les traits du prisonnier ne séduisissent ses -gardes, «lui couvrit le visage d'un masque de fer fabriqué et trempé de -telle sorte qu'il n'était pas possible au plus habile ouvrier de -parvenir à le rompre ni à l'ouvrir.» On voit dans ce conte le germe du -système qui fit plus tard de l'homme au masque un frère aîné de Louis -XIV. - -M. de W... trouva un adversaire plus redoutable que le baron de -Crunyngen dans le savant bibliographe Prosper Marchand, qui envoya un -prétendu extrait d'une lettre datée de Paris, du 30 décembre 1745, à la -_Bibliothèque française_ (t. 42, p. 362), pour convaincre d'erreur, et -même d'ignorance, l'auteur de la _Clef_ des _Mémoires de Perse_, lequel -avait fait un _duc_ du _comte_ de Vermandois, faute commise aussi par -des historiens contemporains. P. Marchand, qui pensa que _le merveilleux -de cette anecdote la rendait très-propre à être avidement adoptée par -beaucoup de petits esprits_, s'abstint pourtant de juger le point en -litige, en avouant qu'il n'avait point de _lumières suffisantes, quelque -voisin qu'il fût des lieux_ (il entend sans doute parler de la Bastille, -puisqu'il date sa lettre de Paris) _où la scène s'était passée_[6]. - - [6] P. Marchand a reproduit son article avec des additions dans son - Dictionnaire historique, à l'article _Louis de Bourbon_. - -On voit, à ces répliques qui se suivirent de près, combien la révélation -faite par des mémoires anonymes et satiriques avait ému la curiosité et -préoccupait déjà les esprits. - -Mais, quel était l'auteur de ces _Mémoires_? Pourquoi se cacha-t-il -obstinément, malgré le succès de son livre? - -Serait-ce, selon l'opinion commune, le chevalier de Resseguier[7] qui -fut mis à la Bastille vers cette époque? Mais le motif de son -emprisonnement est mentionné sur les registres de la Bastille: on sait -qu'il avait composé des vers contre madame de Pompadour. - - [7] Fevret de Fontette, qui avait dit à propos des _Mémoires de Perse_ - dans le t. 2 de la _Bibliothèque historique de la France_: «L'auteur - de cet ouvrage est le chevalier de _Reseillé_,» mit cette correction - dans le t. 4, p. 424: «Ces Mémoires sont attribués au chevalier - Reysseyguier, de Toulouse, officier aux gardes; mais il n'est pas - sûr qu'il en soit l'auteur.» - -Ne serait-ce point, comme madame Du Hausset l'a consigné dans une lettre -inédite, cette madame de Vieux-Maisons, _une des femmes les plus -méchantes de son temps_, qui prenait Crébillon fils pour éditeur -responsable? Mais Crébillon fils, qui plaçait volontiers en Perse les -aventures licencieuses de ses romans, et qui publia même, en 1746, les -_Amours de Zéokinisul, roi des Kofirans_ (Louis XV, roi des Français), -attribués aussi à madame de Vieux-Maisons, ne se risquait pas dans la -haute satire politique, et se bornait à des récits galans fort goûtés à -la cour. - -Serait-ce plutôt un nommé Pecquet, commis au bureau des Affaires -étrangères, embastillé, dit-on, à cause de cet ouvrage? Mais le livre -pénétrait en France, sans doute par l'entremise des secrétaires -d'ambassade qui faisaient le commerce des livres défendus, et un seul -exemplaire saisi dans les mains de Pecquet avait pu suffire pour motiver -contre lui une lettre de cachet. - -Serait-ce enfin le duc de Nivernais, qui se reposait alors de ses -campagnes en composant des fables dans la compagnie de Voltaire et de -Montesquieu? Mais le duc de Nivernais a eu grand soin de recueillir tout -ce qu'il a écrit dans une édition de ses oeuvres (Paris, 1796, 8 vol. -in-8º), faite dans un temps où la censure, qui avait poursuivi les -_Mémoires de Perse_, n'était plus là pour le forcer à l'anonyme; -d'ailleurs, cette histoire allégorique ne présente aucun point -d'analogie avec les habitudes littéraires de Nivernais, poète délicat, -écrivain spirituel, mais faible, timide, et dépourvu d'invention. - -Les preuves font donc faute dans cette déclaration de paternité -problématique, et M. Barbier, en offrant plusieurs conjectures à ce -sujet dans son _Dictionnaire des Anonymes_ (t. 2, p. 400, seconde -édition), n'a point assez motivé sa préférence en faveur de Pecquet par -la citation d'une note manuscrite en tête d'un exemplaire qu'il -possédait. On sait ce que vaut la garantie d'un faiseur de notes -marginales, quand il ne se nomme pas Huet, ou La Monnoye, ou Mercier de -Saint-Léger. - -Pour moi, je n'avancerai rien de mieux prouvé sur le véritable auteur de -ces _Mémoires_, mais aussi ne donnerai-je mon avis que comme une simple -présomption: je pense que les _Mémoires de la cour de Perse_ doivent -appartenir à Voltaire. - -On y retrouve le style de ses contes avec plus de négligences, et -quelquefois son esprit caustique: «Il ne paraît que trop d'ouvrages pour -lesquels on demande grâce, dit l'Avertissement, et ce, avec d'autant -plus de raison qu'il n'en est presque point qui méritent qu'on la leur -fasse.» L'auteur suppose qu'un de ses amis, Anglais de nation, dans un -voyage à Paris, eut communication de _quantité de Mémoires secrets, -manuscrits, conservés dans la bibliothèque d'Ali-Couli-Kan, premier -secrétaire d'état, seigneur d'un mérite distingué_, et entreprit de -traduire une partie de ceux du règne de _Cha-Sephi_ (Louis XV): voilà -bien les _Mémoires_ inédits que M. de W... signale dans sa lettre, en -invoquant le témoignage de Voltaire, qui n'avait encore rien écrit sur -ce sujet; on reconnaît, en outre, le duc de Richelieu dans l'éloge -d'_Ali-Couli-Kan_, surtout lorsqu'on se rappelle que Voltaire -recueillait alors les matériaux de son _Siècle de Louis XIV_, et -consultait les souvenirs du maréchal, son ami et son protecteur. - -Dans l'Avertissement, l'auteur annonce avoir traduit de l'anglais ces -_Mémoires_: «Je prie le lecteur de considérer que le génie de la langue -anglaise est bien différent de celui de la langue française. Celle-ci -est plus claire, plus méthodique, mais moins abondante et moins -énergique que la langue anglaise.» Voltaire n'a-t-il pas répété vingt -fois dans les mêmes termes ce jugement sur les deux langues? - -En outre, Voltaire était en relation d'affaires avec la _Compagnie -d'Amsterdam_, depuis le voyage qu'il avait fait en Hollande, dans -l'année 1740, pour surveiller l'impression de l'_Anti-Machiavel_ du roi -de Prusse; ce fut dans cette circonstance qu'il eut à se plaindre d'un -libraire hollandais, nommé Vanduren, _le plus insigne fripon de son -espèce_, disent les _Mémoires_ de Voltaire; il profita de ce voyage pour -publier les _Institutions de Physique_, par madame Duchâtelet, avec une -préface de sa façon, et ce livre, auquel le chancelier d'Aguesseau avait -refusé un privilége du roi, parut chez les mêmes libraires associés qui, -cinq ans plus tard, mirent au jour les _Mémoires de Perse_. Le portrait -satirique de Voltaire, que l'éditeur ajouta dans la seconde édition, fut -peut-être une vengeance de Vanduren, qui aurait trouvé plaisant de se -moquer de l'auteur dans son propre ouvrage. Quoi qu'il en soit, ce -portrait de _Coja-Sehid_ ne peut avoir été tracé par Voltaire qui -n'aurait jamais porté un pareil jugement sur lui-même: «Aussi était-il -d'un orgueil insoutenable. Les grands, les princes même l'avaient gâté -au point qu'il était impertinent avec eux, impudent avec ses égaux et -insolent avec ses inférieurs... il avait l'ame basse, le coeur mauvais, -le caractère fourbe; il était envieux, critique mordant, mais peu -judicieux, écrivain superficiel, d'un goût médiocre... il était sans -amis, et ne méritait pas d'en avoir. Quoique né avec un bien fort -honnête, il avait un si grand penchant à l'avarice, qu'il sacrifiait -tout, lois, devoirs, honneur, bonne foi, à de légers intérêts.» Ne -croit-on pas entendre le libraire qui se venge de l'auteur? Comment -expliquer le silence de Voltaire, à l'égard d'une critique aussi -sanglante, lui qui rendait coup pour coup à ses nombreux ennemis, lui -qui ne pardonnait pas la moindre attaque contre ses ouvrages, lui qui, -en l'année où fut imprimé ce portrait si cruellement ressemblant, -s'adressait à Moncrif, lecteur de la reine, pour obtenir la permission -de poursuivre le poète Roi qui avait _comblé la mesure de ses crimes_ en -répandant un libelle diffamatoire dans lequel l'Académie était outragée -et Voltaire _horriblement déchiré_[8]? - - [8] _Correspondance générale de Voltaire_, lettre à Moncrif, mars - 1746. - -Enfin il est incontestable qu'à l'époque de la publication des _Mémoires -de Perse_, Voltaire travaillait sur des matières analogues: il préparait -le _Siècle de Louis XIV_, et traitait en contes des sujets orientaux que -les _Lettres Persanes_ avaient mis à la mode. _Babouc_, _Memnon_, -_Zadig_, sont contemporains des _Mémoires de Perse_, et Voltaire enviait -probablement à Montesquieu la popularité des _Lettres Persanes_. - -Mais, me demandera-t-on, pourquoi Voltaire n'a-t-il pas plus tard avoué -un ouvrage digne de sa naissance à quelques égards? Si Voltaire eût fait -cet aveu, tous les doutes seraient levés, et je n'aurais pas besoin -maintenant de chercher à déchirer le voile de l'anonyme sous lequel je -crois apercevoir l'auteur du _Siècle de Louis XIV_, ouvrant les voies, -pour ainsi dire, à un fait nouveau qu'il voulait tirer de vive force des -archives de la Bastille. - -Veut-on une pure supposition qui a pourtant de quoi satisfaire la -vraisemblance? Je suppose que le maréchal de Richelieu, possesseur du -secret de l'homme au masque, se laissa surprendre par les prières et les -adroites manoeuvres de Voltaire, qui fut initié, sous la foi du serment, -dans ce ténébreux mystère, que possédaient seuls quelques serviteurs -intimes de Louis XIV; c'est là du moins ce qu'on peut inférer de ce -passage des _Mémoires de Perse_, où il est dit que _le secret a été mal -gardé_, et que _les grands sont exposés à confier leurs secrets à -plusieurs gens parmi lesquels il s'en trouve toujours d'indiscrets_. - -Voltaire, qui était indiscret, n'eut pas plus tôt connaissance de -l'énigme, sinon du mot de cette énigme commis à la fidélité de trois ou -quatre personnes, qu'il se sentit tourmenté d'un désir immodéré de -révéler ce qu'il savait, et peut-être de deviner davantage; mais c'était -encourir la vengeance du roi et la haine ou le mépris du duc de -Richelieu; d'ailleurs, la Bastille, qui avait si long-temps retenu dans -ses entrailles de pierre l'existence et le nom d'un prisonnier d'état, -pouvait ensevelir une seconde fois et à jamais l'imprudent écrivain, -pour le punir d'avoir ajouté une nouvelle strophe aux _J'ai vu_. - -Or, Voltaire trouvait bons tous les moyens capables de faire triompher -la vérité et la raison; il ne craignait pas même de recourir au mensonge -et de s'affubler d'un déguisement quelconque, avec la certitude d'être -reconnu à son style et à son esprit: ainsi, tour à tour il s'intitulait -Aaron Mathathaï, Jacques Aimon, Akakia, Akib, Alethès, Alethof, -Aletopolis, Alexis, Arty, Aveline, et créait cent autres pseudonymes -plus ou moins transparens; ou bien, gardant l'anonyme dans ses ouvrages -les plus importans comme dans ses plus minces opuscules, il employait -sans cesse les presses clandestines de Hollande. - -On comprend qu'il n'ait pas revendiqué l'honneur d'un livre qui aurait -pu le brouiller avec ses protecteurs, le maréchal de Richelieu et madame -de Pompadour, dans la plus brillante période de sa fortune de courtisan, -lorsque les grâces de Louis XV l'arrêtaient à Versailles, lorsqu'il -était l'hôte de la reine d'Étioles, lorsqu'il se prosternait devant le -soleil de Fontenoy, lorsqu'il étalait avec orgueil ses titres de -gentilhomme ordinaire du roi et d'historiographe de France[9]! - - [9] Voyez sa _Correspondance_, notamment la lettre à Vauvenargues, du - 3 avril 1745, et les lettres à M. d'Argenson, écrites la même année. - -Je pense donc que Voltaire a voulu mettre en circulation, par une voie -détournée, l'histoire du _Masque de Fer_ pour avoir le droit de -s'expliquer sur un sujet qu'il n'eût point osé aborder en face, si -quelqu'un n'avait pris l'initiative avant lui. Ce _quelqu'un_ ne fut -autre que lui-même; par cette tactique, il devint maître de traiter en -public un point historique fort singulier, qu'il n'avait pu aborder -encore qu'en particulier avec le duc de Richelieu, sous le sceau du -secret le plus inviolable. Voltaire ressemblait beaucoup à ce barbier du -roi Midas, que la fable nous représente creusant la terre pour se -soulager d'un secret confié, et pour répéter dans ce trou: Le roi Midas -a des oreilles d'âne! Voltaire publiait volontiers tout ce qu'il savait, -et même souvent ce qu'il ne savait pas, bien différent de Fontenelle -qui, la main pleine de vérités, refusait de l'ouvrir. Dès lors, le -prisonnier masqué passa en tradition dans le grand monde, et Voltaire -fut peut-être autorisé par Richelieu lui-même à confirmer ce fait -extraordinaire, au lieu de le démentir. Voilà pourquoi l'auteur des -_Mémoires de Perse_ ne se dévoila pas. - -Six ans après que l'homme au masque eut été signalé à la curiosité des -anecdotiers, Voltaire fit paraître, sous le pseudonyme de _M. de -Francheville_, le _Siècle de Louis XIV_ en deux volumes in-12, _Berlin_, -1751: on chercha aussitôt dans cet ouvrage, attendu depuis long-temps, -quelques détails sur le prisonnier mystérieux qui faisait alors le sujet -de tous les entretiens. - -Voltaire s'était hasardé enfin à parler de ce prisonnier plus -explicitement qu'on n'avait fait jusqu'alors, et à faire entrer dans -l'histoire _un événement que tous les historiens ont ignoré_[10]; il -assignait une date au commencement de cette captivité: _quelques mois -après la mort du cardinal Mazarin_ (1661); il donnait le portrait de -l'inconnu, qui était, selon lui, _d'une taille au-dessus de l'ordinaire, -jeune et de la figure la plus belle et la plus noble, admirablement bien -fait_, ayant _la peau un peu brune_, et qui _intéressait par le seul son -de sa voix, ne se plaignant jamais de son état, et ne laissant point -entrevoir ce qu'il pouvait être_; il n'oublia pas de décrire _le masque -dont la mentonnière avait des ressorts d'acier, qui laissaient au -prisonnier la liberté de manger avec ce masque sur son visage_; enfin il -fixa l'époque de la mort de cet homme, _enterré_, disait-il, _en 1704, -la nuit, à la paroisse Saint-Paul_. - - [10] T. 2, p. 11, de la première édition. Cette anecdote, dans toutes - les éditions, se trouve au chapitre 25 de l'ouvrage. - -Le récit de Voltaire reproduisait les principales circonstances de celui -des _Mémoires de Perse_, hormis le roman qui amène dans ce livre -l'emprisonnement de _Giafer_: Quand ce prisonnier fut envoyé à l'île -Sainte-Marguerite, à la Bastille, sous la garde de Saint-Mars, _officier -de confiance_, il portait son masque dans la route; «on avait ordre de -le tuer s'il se découvrait; le marquis de Louvois alla le voir dans -cette île, et lui parla debout et avec une considération qui tenait du -respect; il fut mené en 1690 à la Bastille où il fut logé aussi bien -qu'on peut l'être dans ce château; on ne lui refusait rien de ce qu'il -demandait; son plus grand goût était pour le linge d'une finesse -extraordinaire et pour les dentelles; il jouait de la guitare; on lui -faisait la plus grande chère, et le gouverneur s'asseyait rarement -devant lui.» On voit que Voltaire avait emprunté une partie de ces -détails, et souvent les expressions même, aux _Mémoires de Perse_, sans -s'approprier encore l'aventure dramatique du plat d'argent; il déclara -en outre que plusieurs particularités lui avaient été fournies par M. de -Bernaville; successeur de Saint-Mars, et par _un vieux médecin de la -Bastille_, qui avait soigné le prisonnier dans ses maladies, et n'avait -jamais vu son visage, _quoiqu'il eût souvent examiné sa langue et le -reste de son corps_. Il raconta que _M. de Chamillard fut le dernier -ministre qui eût cet étrange secret_, et que son gendre, le maréchal de -La Feuillade, l'ayant conjuré _à genoux_ de lui apprendre _ce que -c'était que le Masque de Fer_, Chamillard mourant (1721) répondit qu'il -avait fait serment de ne révéler jamais ce secret d'état. A ces détails -certifiés par le duc de La Feuillade, Voltaire joignait une réflexion -bien remarquable: «Ce qui redouble l'étonnement, c'est que, QUAND ON -ENVOYA CET INCONNU DANS L'ÎLE SAINTE-MARGUERITE, IL NE DISPARUT DANS -L'EUROPE AUCUN PERSONNAGE CONSIDÉRABLE.» - -Cette réflexion si juste et si lumineuse ne frappa personne; mais tout -le monde était saisi d'étonnement et de terreur en lisant ce petit -roman, écrit de manière à faire désirer qu'on le complétât bientôt. - -_Le Siècle de Louis XIV_ fut surtout recherché à cause de ces deux pages -relatives au _Masque de Fer_, que Voltaire augmenta de nouveaux détails -dans les éditions suivantes, publiées en 1753 et 1760. Il n'eut garde -d'omettre une anecdote dont il était peut-être l'inventeur: - -«Ce prisonnier était sans doute un homme considérable, car voici ce qui -arriva les premiers jours qu'il était dans l'île de Sainte-Marguerite: -le gouverneur mettait lui-même les plats sur la table, et ensuite se -retirait, après l'avoir enfermé. Un jour, le prisonnier écrivit avec un -couteau sur une assiette d'argent, et jeta l'assiette par la fenêtre, -vers un bateau qui était au rivage, presque au pied de la tour. Un -pêcheur, à qui ce bateau appartenait, ramassa l'assiette et la rapporta -au gouverneur. Celui-ci, étonné, demanda au pêcheur: «Avez-vous lu ce -qui est écrit sur cette assiette, et quelqu'un l'a-t-il vue entre vos -mains?--Je ne sais pas lire, répondit le pêcheur; je viens de la -trouver, personne ne l'a vue.» Ce paysan fut retenu jusqu'à ce que le -gouverneur fût bien informé qu'il n'avait jamais lu, et que l'assiette -n'avait été vue de personne. «Allez, lui dit-il, vous êtes bien heureux -de ne savoir pas lire!» Voltaire ajouta, en 1760, pour justifier cet -emprunt aux _Mémoires de Perse_: «Parmi les personnes qui ont eu -connaissance _immédiate_ de ce fait, il y en a une très-digne de foi, -qui vit encore.» Il voulait désigner sans doute le duc de Richelieu, car -s'il entendait parler d'un témoin oculaire, ce témoin aurait eu au moins -quatre-vingt-dix ans, le prisonnier masqué ayant quitté en 1698 l'île de -Sainte-Marguerite, où l'événement eut lieu. - -De ce moment, le fait du _Masque de Fer_ passa pour constant, appuyé par -l'autorité de Voltaire, de M. de Bernaville, du duc de La Feuillade, et -du ministre Chamillard; mais quel était le personnage caché sous ce -masque? - -La Beaumelle, qui avait rencontré Voltaire à la cour du roi de Prusse, -et qui n'attendait qu'une occasion de déclarer la guerre à ce despote -littéraire, imagina de critiquer le _Siècle de Louis XIV_, parce qu'il -connaissait à fond cette époque, peinte avec goût et jugée un peu -superficiellement par Voltaire. La Beaumelle mit donc au jour, en 1753, -ses _Notes sur le Siècle de Louis XIV_, in-8º, dans lesquelles il ne -manqua pas de dire que l'histoire du _Masque de Fer_ était tirée des -_Mémoires de Perse_. - -L'année précédente, un autre critique, Clément, moins savant, mais plus -fin que La Beaumelle, avait répondu de même à la prétention de Voltaire, -qui se donnait partout comme le premier révélateur du _Masque de Fer_. -«M. de Voltaire, disaient les _Nouvelles littéraires_ du mois de mai -1752, se trompe quand il dit que tous les historiens ont ignoré ce fait. -Vous le trouverez un peu différemment conté, et d'environ _vingt ans -plus jeune_, dans les _Mémoires secrets pour servir à l'histoire de -Perse_, publiés il y a huit ou neuf ans. Mais de qui s'agit-il? Suivant -l'auteur des _Mémoires_, c'est de M. le comte de Vermandois. Le récit de -M. de Voltaire ne souffre point cette explication et ne s'en permet -aucune. Reste à savoir lequel des deux est le plus sûr: pour moi, je -crois en M. de Voltaire[11].» - - [11] _Cinq Années littéraires, ou Nouvelles littéraires des années_ - 1748, 1749, 1750, 1751 et 1752, t. 2, lettre 99. - -La _Réfutation des Notes de La Beaumelle_[12] ne se fit pas attendre, et -Voltaire prit à coeur de montrer qu'il était mieux instruit que personne -sur le _Masque de Fer_. Voltaire, qui avait fait sonner bien haut la -nouveauté de l'anecdote, convint qu'elle se trouvait dans les _Mémoires -de Perse, libelle obscur et méprisable où les événemens sont déguisés -ainsi que les noms propres_; mais il prétendit que son ouvrage était -composé _en partie long-temps avant ces Mémoires, qui n'ont paru qu'en -1745_, et il n'eut pas de peine à les réfuter en ce que le conte de -_Giafer_ renfermait de contraire à la vérité historique et -chronologique. Depuis la publication des _Mémoires de Perse_, Voltaire -avait rassemblé des renseignemens plus positifs, entre autres, la date -de la mort du prisonnier, avec laquelle on ne pouvait accorder une -visite du régent à la Bastille[13]. - - [12] Réimprimée sous le titre de _Supplément au Siècle de Louis XIV_, - dans toutes les éditions de Voltaire. - - [13] La négation expresse de Voltaire, qui dit que le duc d'Orléans - n'alla _jamais_ à la Bastille, est pourtant contredite par un - manuscrit trouvé dans ce château et imprimé en tête de la première - livraison de la _Bastille dévoilée_; on y lit ce qui suit: «Du temps - de la régence, j'ai vu entrer dans la cour de l'intérieur du château - M. le duc de Lorraine et M. le duc d'Orléans, accompagnés d'un - seigneur de la cour, dont il ne me souvient pas du nom.» - -Voltaire, dans cette _Réfutation_ du livre de La Beaumelle, avoua -pourtant qu'il était _surpris_ de trouver dans les _Mémoires de Perse_ -une anecdote _très-vraie parmi tant de faussetés_. Il crut devoir nommer -encore quelques personnes recommandables, pour constater l'authenticité -des documens qu'il avait eus, notamment au sujet de l'assiette d'argent -trouvée par un pêcheur: M. Riousse, ancien commissaire des guerres à -Cannes, avait été, dans sa jeunesse, témoin de la translation du -prisonnier masqué à la Bastille; le marquis d'Argens assurait qu'en -Provence, les _aventures_ de ce prisonnier étaient _publiques_, et qu'il -avait entendu conter l'histoire de l'assiette _aux hommes les plus -considérables de la province_; M. Marsolan, chirurgien du duc de -Richelieu, et gendre du _vieux médecin de la Bastille_, se faisait -garant des faits racontés par son beau-père; MM. de La Feuillade et de -Caumartin avaient appris de la bouche même de Chamillard l'existence de -l'homme au masque; enfin le témoignage des _vieillards qui en avaient -entendu parler aux ministres_ rendait ce fait, _fondé sur des ouï-dire, -plus authentique qu'aucun autre fait particulier des quatre cents -premières années de l'histoire romaine_. - -Voltaire, pour tenir en haleine la curiosité de ses lecteurs, niait que -ce prisonnier fût le comte de Vermandois, mort de la _petite-vérole_ au -camp de Courtray, en 1683; ou le duc de Beaufort, tué par les Turcs, qui -lui avaient coupé la tête au siége de Candie, en 1669. Mais, au lieu -d'opposer son opinion personnelle à ces deux opinions qui avaient cours -alors, il se bornait à ouvrir une nouvelle porte aux conjectures, par ce -paragraphe dont tous les mots veulent être pesés pour en définir le -véritable sens: «M. de Chamillard disait quelquefois, pour se -débarrasser des questions pressantes du dernier maréchal de La Feuillade -et de M. de Caumartin, que C'ÉTAIT UN HOMME QUI AVAIT TOUS LES SECRETS -DE M. FOUQUET. Il avouait donc au moins, par là, que cet inconnu avait -été enlevé quelque temps après la mort du cardinal Mazarin. _Or, -pourquoi des précautions si inouies pour un confident de M. Fouquet, -pour un subalterne?_ _QU'ON SONGE QU'IL NE DISPARUT EN CE TEMPS-LA AUCUN -HOMME CONSIDÉRABLE._ Il est donc clair que c'était un prisonnier de la -plus grande importance?» - -C'était la seconde fois que Voltaire appuyait sur l'impossibilité de -faire coïncider le commencement de la captivité du _Masque de Fer_ avec -la disparition d'un _homme considérable_. C'était la première fois qu'il -nommait Fouquet dans la discussion de cet événement, et il le nommait en -répétant les paroles de M. de Chamillard, _le dernier ministre qui eût -cet étrange secret_! Mais personne n'y prit garde, et on ne pensa pas -même à tirer une nouvelle induction de la place que Voltaire avait -assignée dans le _Siècle de Louis XIV_ à la disgrâce de Fouquet, -immédiatement après l'anecdote du _Masque de Fer_. - -Le judicieux Prosper Marchand, qui réunissait alors les matériaux de son -_Dictionnaire historique_ publié en 1756, deux ans après sa mort, -regarda le récit fait dans le _Siècle de Louis XIV_ comme une -_reproduction_ de celui des _Mémoires de Perse_, _revue, augmentée et -retranchée à divers égards_[14]. - - [14] _Dictionnaire historique_ de Prosper Marchand, p. 143. - -La critique avait commencé à retourner en tous sens le champ fertile des -conjectures historiques. On écarta bientôt la première interprétation -qui avait tenté de reconnaître le comte de Vermandois dans le _Masque de -Fer_, et quelques savans de Hollande se réunirent pour accréditer un -paradoxe basé, tant bien que mal, sur l'histoire: ils avancèrent que le -prisonnier masqué était certainement un jeune seigneur _étranger_, -gentilhomme de la chambre d'Anne d'Autriche, et _véritable père_ de -Louis XIV. - -La source de cette singulière et scandaleuse anecdote semble avoir été -un petit livre assez rare, imprimé à Cologne, chez Pierre Marteau, en -1692, in-12, sous ce titre: _les amours d'Anne d'Autriche, épouse de -Louis XIII, avec M. le C. D. R., le véritable père de Louis XIV, roi de -France; où l'on voit au long comment on s'y prit pour donner un héritier -à la couronne, les ressorts qu'on fit jouer pour cela, et enfin le -dénouement de cette comédie_. La troisième édition de ce libelle, -imprimée en 1696, porte sur son titre: _Cardinal de Richelieu_, au lieu -des trois lettres C. D. R. Mais il est facile de se convaincre, à la -lecture de l'ouvrage, qu'un imprimeur ignorant a mal traduit ces -initiales, puisque le ministre joue dans l'ouvrage un rôle bien distinct -de celui de père[15]. On a donc pensé que _le C. D. R._ signifiait _le -comte de Rivière_[16], et que ce comte pouvait être le _Giafer_ des -_Mémoires de Perse_. - - [15] Il y a eu cinq éditions de ce libelle en 1692, 1693, 1696, 1722, - 1738; celle de 1696 est la seule dont le litre porte le nom du - _cardinal de Richelieu_. - - [16] N'est-ce pas plutôt le _Comte de Rochefort_, dont les _Mémoires_, - rédigés par Sandras de Courtilz, offrent aussi ces initiales: C. D. - R.? - -En effet, le roman des _Amours d'Anne d'Autriche_ avait tout ce qu'il -fallait d'extraordinaire pour servir d'introduction aux malheurs du -prisonnier inconnu. L'auteur, dont la plume était aux gages du roi -Guillaume, comme tous les libellistes hollandais de cette époque, -annonce, dans son _Avis au Lecteur_, qu'il veut développer _le grand -mystère d'iniquité de la véritable origine de Louis XIV_: «Quoique cette -relation, dit-il, soit ici quelque chose d'assez nouveau et d'assez -inconnu, elle n'est rien moins que cela en France. La froideur reconnue -de Louis XIII, la naissance extraordinaire de Louis-Dieudonné, ainsi -nommé parce qu'il naquit après vingt-trois ans de mariage stérile, sans -compter plusieurs autres circonstances remarquables, prouvent si -clairement et d'une manière si convaincante cette génération empruntée, -qu'il faut avoir une effronterie extrême pour prétendre qu'elle soit la -production du prince qui passe pour en être le père. Les fameuses -barricades de Paris et la formidable révolte qui se fit contre Louis XIV -à son avènement au trône, et qui fut soutenue par des chefs si -distingués, publièrent si hautement sa naissance illégitime, que tout le -monde en parlait; et comme la raison le confirmait, à peine y avait-il -quelqu'un qui eût des doutes et des scrupules là-dessus.» Cet auteur, -sous l'anonyme duquel on trouverait peut-être le fameux Sandras de -Courtilz[17], avait pourtant tiré de son imagination la fable de son -livre, qu'il essaie dans sa préface de mettre sur le compte de -l'histoire. - - [17] M. Leber attribue ce livre à un sieur Le Noble, autre que - l'auteur des satires contre le roi Guillaume, puisque l'_Avis au - lecteur_ fulmine contre les _derniers ouvrages du Noble_. Voyez le - _Supplément au Manuel du libraire_, par M. Brunet, t. 1, p. 49. - -Voici cette fable assez habilement conçue: - -Le cardinal de Richelieu, glorieux de voir sa nièce _Parisiatis_ (Mme de -Combalet) aimée de Gaston, duc d'Orléans, frère du roi, propose à ce -prince la main de cette belle personne; mais Gaston, indigné de tant -d'orgueil chez le premier ministre, répond par un soufflet à cette offre -de mariage. Le cardinal et sa nièce ne rêvent plus que vengeance, et le -père Joseph, capucin, leur inspire le projet de frustrer Gaston de la -couronne que lui promettait l'impuissance de Louis XIII. En conséquence, -ils introduisent, la nuit, dans la chambre de la reine, un jeune homme, -le C. D. R., qui était amoureux, sans espoir, de la femme de son roi. -Anne d'Autriche, qui avait remarqué cet amant tendre et discret, le -reconnaît à ses façons de faire, et lui oppose peu de résistance; -ensuite elle va révéler au cardinal ce qui s'est passé: «Eh bien! lui -dit-elle, vous ayez gagné votre méchante cause; mais prenez-y garde, -monsieur le prélat, et faites en sorte que je trouve cette miséricorde -et cette bonté céleste dont vous m'ayez flattée par vos pieux sophismes. -Ayez soin de mon ame, je vous en charge; car je me suis abandonnée!» -_Cet excessif débordement de vie continuant, la bienheureuse nouvelle de -la grossesse de la reine ne fut pas long-temps à se débiter dans le -royaume. Ainsi naquit Louis XIV, fils de Louis XIII, par voie de -transsubstantiation._ Quant à l'instrument docile de ce miracle, le -libelliste n'en parle que dans une note où il annonce que «si cette -histoire plaît au public, on ne tardera pas à donner la _Suite_, qui -contient _la fatale catastrophe du C. de R., et la fin de ses plaisirs -qui lui coûtèrent cher_.» - -Cette Suite n'a point paru, mais on a prétendu que _la fatale -catastrophe_ devait être la découverte de l'amant de la reine par Louis -XIII, et l'enlèvement de ce seigneur masqué et emprisonné. Alors, à quoi -bon un masque? Mieux eût valu un bâillon pour l'honneur du mari et du -fils. - -L'autorité de ce pamphlet _orangiste_ n'était point assez imposante pour -accréditer en France une opinion qui entachait de bâtardise la gloire de -Louis-le-Grand; la critique dédaigna donc de s'en servir, et préféra -s'attacher au système, plus honnête pour la dynastie des Bourbons, mais -aussi peu vraisemblable, qui représentait le duc de Beaufort comme le -prisonnier inconnu de l'île Sainte-Marguerite, malgré les dénégations -formelles de Voltaire. - -Lenglet Dufresnoy, qui ne perdait jamais une occasion de jeter dans la -publicité un paradoxe hardi, et qui d'ailleurs avait pu dans ses -fréquens voyages à la Bastille recueillir le souvenir du _Masque de -Fer_, en dit quelques mots dans son _Plan de l'histoire générale et -particulière de la Monarchie française_, publié en 1754. C'est au sujet -de la disparition du duc de Beaufort devant Candie (t. 3, p. 268 et -269), qu'il rappelle l'_anecdote singulière_ à laquelle donnèrent lieu -les doutes existant sur la mort de ce prince. Après avoir raconté ce -qu'on savait du prisonnier masqué, il ajoute cette réflexion: «Quelle -raison y avait-il d'user de tant de mystère pour le duc de Beaufort?» Il -mentionne ensuite l'opinion qui attribuait cette anecdote au comte de -Vermandois «pour de prétendues causes rapportées dans les _Anecdotes -persanes_; mais je pense, dit-il, que _cela vient de plus haut_; sur -quoi il y aurait bien des particularités à examiner. Ce prisonnier fut -inhumé non à Saint-Paul, mais aux _Célestins_.» Cette assertion erronée -prouve l'incertitude qui régnait encore à cette époque pour les faits -principaux de la captivité du _Masque de Fer_. Lenglet Dufresnoy ne cite -pas Voltaire comme _le premier_ qui eût parlé de l'anecdote, et Voltaire -lui garda sans doute rancune de cet oubli, puisqu'il traita depuis avec -un injuste mépris _le très-savant_ auteur de la _Méthode pour étudier -l'histoire_[18]. - - [18] Voyez, dans les OEuvres de Voltaire, _Doutes sur quelques points - de l'Histoire de l'Empire_; _Mélanges historiques_; _Correspondance - générale_. - -Voltaire rencontra un adversaire plus redoutable dans Lagrange-Chancel. -Ce vieux satirique, qui devait à ses _Philippiques_ l'avantage d'avoir -puisé quelques documens traditionnels aux lieux mêmes où le prisonnier -inconnu avait habité vingt ans avant lui, écrivit, du fond de son -château d'Antoniat en Périgord, une lettre publiée dans l'_Année -littéraire_ de 1759 (t. 3, p. 188), pour réfuter certains points de la -narration du _Siècle de Louis XIV_. - -Cette lettre, que le nom de son auteur, alors âgé de quatre-vingt-neuf -ans, fit lire avidement, participait à la haine de Fréron contre -Voltaire, et n'avait pas d'autre but que de contredire celui-ci, en -révélant des particularités «qu'un historien plus _exact dans ses -recherches_ que M. de Voltaire aurait pu savoir, s'il s'était donné la -peine de s'en instruire.» L'intention de Lagrange-Chancel était, -disait-il, «d'arrêter le cours des idées que chacun s'est forgées à sa -fantaisie, sur la foi d'un auteur qui s'est fait une grande réputation -par le merveilleux joint à l'_air de vérité_ qu'on admire dans la -plupart de ses écrits;» mais ce ton dur et tranchant contrastait avec la -pauvreté des faits que le libelliste avait rapportés de sa prison aux -îles Sainte-Marguerite. - -Il disait que M. de Lamotte-Guérin, gouverneur de ces îles, du temps -qu'il y était détenu (en 1718), lui avait _assuré_ que le prisonnier -était le duc de Beaufort, _amiral_ de France, qu'on croyait mort au -siége de Candie, et qui fut traité de la sorte parce qu'il _paraissait -dangereux_ à Colbert et qu'il traversait les opérations de ce ministre, -chargé du département de la marine. Beaufort en effet eut pour -successeur à l'amirauté le comte de Vermandois alors âgé de vingt-deux -mois. - -Les ouï-dires que citait Lagrange-Chancel, sur la foi de plusieurs -contemporains de sa captivité, étaient peu dignes de balancer la version -adoptée par Voltaire: comme Voltaire, Lagrange-Chancel raconte que le -commandant Saint-Mars _avait de grands égards pour son prisonnier, le -servait lui-même en vaisselle d'argent, et lui fournissait souvent des -habits aussi riches qu'il le désirait_; mais le prisonnier était obligé, -sur peine de la vie, _de ne paraître qu'avec son masque de fer en -présence du médecin ou du chirurgien_, dans les maladies où il avait -besoin d'eux; pour toute récréation, _lorsqu'il était seul, il pouvait -s'amuser à s'arracher le poil de la barbe avec des pincettes d'acier -très-luisantes et très-polies_. Lagrange-Chancel avait vu une de ces -pincettes entre les mains du sieur de Formanoir, neveu de Saint-Mars, et -lieutenant de la compagnie franche des îles Sainte-Marguerite. - -Suivant plusieurs personnes, on aurait entendu, lors du départ de -Saint-Mars pour la Bastille, le colloque suivant: «Est-ce que le roi en -veut à ma vie? dit le prétendu duc du Beaufort _qui portait son masque -de fer_.--Non, mon prince, reprit Saint-Mars, votre vie est en sûreté: -vous n'avez qu'à vous laisser conduire.» - -Enfin, le nommé Dubuisson, caissier du célèbre Samuel Bernard, avait été -détenu aux îles Sainte-Marguerite en même temps que le _Masque de Fer_, -et occupait avec d'autres prisonniers une chambre précisément _au-dessus -de celle de cet inconnu_. Ce Dubuisson conta depuis à Lagrange-Chancel, -que ses camarades de prison étaient parvenus, _par le trou de la -cheminée_, à s'entretenir avec le mystérieux voisin et à _se communiquer -leurs pensées_; mais que ceux-ci, lui ayant demandé la cause de sa -détention si rigoureuse, ne purent le faire expliquer là-dessus, car il -leur répondit que, s'il révélait son nom, on lui ôterait la vie ainsi -qu'à toutes les personnes qui sauraient son secret. Voilà un -prisonnier-d'état bien gardé! Les conversations par les cheminées -étaient fort en usage à la Bastille; mais on devait prendre plus de -précautions pour un homme dont il importait tant de cacher le nom. - -Voltaire eût probablement relevé les critiques acerbes de cette lettre, -si Lagrange-Chancel n'était mort la même année[19]; mais il se promit de -faire payer les frais de la guerre à Fréron, qu'il immola en plein -théâtre, en 1760, dans la comédie de l'_Écossaise_: il connaissait -toutes les menées que Fréron avait faites pour lui enlever sa découverte -du _Masque de Fer_. Voltaire rentra une dernière fois dans la lice, -après que Saint-Foix et le père Griffet y furent descendus armés de -citations irrécusables; mais ce ne fut pas pour se mesurer avec eux: -semblable à un combattant qui dédaigne un adversaire trop aisé à -vaincre, et reste immobile malgré tous les défis qu'on lui adresse, il -se contenta de faire cette déclaration: «L'auteur du _Siècle de Louis -XIV_ est le _premier_ qui ait parlé de l'homme au masque de fer dans une -histoire _avérée_. C'est qu'il était _très-instruit_ de cette anecdote, -qui étonne le siècle présent, qui étonnera la postérité et qui n'est que -trop véritable[20].» Voltaire tenait à honneur d'avoir _le premier_ -livré à l'opinion publique et incorporé dans l'histoire la précieuse -confidence du maréchal de Richelieu. - - [19] La _Biographie universelle_, comme la _France littéraire_ et - d'autres ouvrages contemporains, place cette mort sous la date du 5 - décembre 1758; mais comment aurait-il écrit à Fréron en 1759? Son - éloge nécrologique se trouve dans le huitième volume de l'_Année - littéraire_ de 1759. D'après ces rapprochemens, on pourrait bien - croire que la lettre posthume fut supposée par Fréron. - - [20] L'_Anecdote sur l'Homme au Masque de fer_, dans laquelle se - trouve cette déclaration, ne fut ajoutée à l'article _Ana_ que dans - les éditions du _Dictionnaire philosophique_ postérieures à la - publication de l'ouvrage du Père Griffet (1769). - -En 1768, le paradoxe s'empara encore du _Masque de fer_: ce fut Fréron, -qui, tout meurtri des coups terribles que son ennemi lui avait portés en -face dans l'_Écossaise_, lança contre Voltaire un nouveau champion, plus -redoutable que Lagrange-Chancel, dans l'espoir d'amener une grande -querelle où l'auteur du _Siècle de Louis XIV_ aurait le dessous: le -_Masque de fer_ était une sorte d'appât bien capable d'attirer Voltaire -dans une embuscade où Poullain de Saint-Foix l'eût mis à mal, avec ce -caractère irascible et provocateur qui faisait l'effroi de la basse -littérature. - -Saint-Foix, par une lettre insérée dans _l'Année littéraire_ (1768, t. -4), essaya de faire valoir une hypothèse qui avait du moins le mérite de -la singularité, et qui réussit à ce titre auprès des amis du -merveilleux: il imagina que le prisonnier masqué était le duc de -Monmouth, fils naturel de Charles II, condamné pour crime de rébellion -et décapité à Londres le 15 juillet 1685. - -Cette idée bizarre lui vint d'un passage de _l'Histoire d'Angleterre_, -par Hume, d'après lequel on voit en effet que le bruit courut à Londres -que le duc de Monmouth était sauvé, et qu'un de ses partisans, qui lui -ressemblait beaucoup, avait consenti à mourir à sa place, pendant que le -véritable condamné, secrètement transféré en France, devait y subir une -prison perpétuelle. - -Saint-Foix citait à l'appui de son système un petit ouvrage anonyme de -la même famille que les _Amours d'Anne d'Autriche_, sans toutefois -vouloir accorder une confiance aveugle aux _Amours de Charles II et de -Jacques II, rois d'Angleterre_, quoique l'auteur ait mis ces paroles -dans la bouche du Colonel Skelton, ancien gouverneur de la tour de -Londres: «La nuit d'après la _prétendue_ exécution du duc de Monmouth, -le roi, accompagné de trois hommes, vint lui-même le tirer de la tour; -on lui couvrit la tête d'une espèce de capuchon, et le roi et les trois -hommes entrèrent avec lui dans un carrosse.» Saint-Foix invoquait un -témoignage plus respectable: Le père Tournemine étant allé avec le père -Saunders, confesseur de Jacques II, rendre visite à la duchesse de -Portsmouth après la mort de ce prince, la duchesse eut occasion de dire -qu'elle reprocherait toujours au roi Jacques d'avoir laissé exécuter le -duc de Monmouth au mépris du serment qu'il avait fait sur l'hostie, près -du lit de mort de Charles II, qui lui recommanda de ne jamais ôter la -vie à son frère naturel, même en cas de révolte; le père Saunders reprit -avec vivacité: «Le roi Jacques a tenu son serment!» - -Deux circonstances moins importantes semblaient à Saint-Foix propres à -fortifier son opinion et à fixer celle du public. Un chirurgien anglais, -nommé Nelaton, _qui allait tous les matins au café Procope_, rendez-vous -habituel des gens de lettres, avait souvent raconté qu'étant _premier -garçon_ chez un chirurgien près de la porte Saint-Antoine, on l'envoya -chercher pour une saignée, et qu'on le mena à la Bastille; que le -gouverneur l'introduisit dans une chambre où était un prisonnier qui _se -plaignait_ de grands maux de tête; que ce prisonnier avait l'accent -anglais, était vêtu d'une robe de chambre jaune et noire à grandes -fleurs d'or et ne montrait pas son visage caché par une _longue -serviette nouée derrière le cou_. Mais on ne peut prendre cette -serviette pour un masque de fer, et l'on sait que les prisonniers de la -Bastille n'avaient aucune communication avec les personnes du dehors -sans un ordre signé du ministre; d'ailleurs, il y avait un chirurgien, -un médecin et un apothicaire attachés au service de la prison et y -demeurant: le viatique même n'entrait à la Bastille qu'avec la -permission du lieutenant de police[21]. - - [21] Voyez _Observations concernant les usages et règles du château - royal de la Bastille_, 1re livraison de _la Bastille dévoilée_. - -Saint-Foix admettait aussi légèrement un bruit répandu autrefois en -Provence où l'on avait parlé d'un prince nommé _Macmouth_, enfermé dans -la citadelle de l'île de Sainte-Marguerite et gardé avec beaucoup de -précautions. L'identité du nom de _Macmouth_ avec celui de _Monmouth_ -aurait été une présomption favorable à ce système, si l'on eût constaté -l'époque où ce bruit avait circulé; aujourd'hui nous pouvons l'expliquer -par une autre captivité postérieure[22] à celle du _Masque de Fer_. - - [22] Celle du patriarche arménien Arwedicks; voyez la suite de cette - Histoire. - -Ce roman, soutenu par l'imperturbable aplomb de Saint-Foix et par -l'élégance maniérée de son style, eut beaucoup de vogue et raviva la -discussion qui durait depuis vingt-trois ans et qui changeait de terrain -tous les jours, sans que la victoire penchât d'aucun côté. - -Un partisan du nouveau système l'appuya par des _remarques_ insérées -dans le _Journal Encyclopédique_ (1768, novembre, p. 112), et tira ses -inductions d'un petit libelle anonyme qui contient la relation du -supplice de Monmouth: les _Révolutions d'Angleterre sous le règne de -Jacques II_, Amsterdam, 1680, in-12, ajoutaient peu de valeur à -l'opinion de Saint-Foix. - -Cependant Saint-Foix, ce fougueux et pétulant batailleur qui maniait -aussi volontiers l'épée que la plume, ne rencontra pas d'abord de -contradiction dans son paradoxe; seulement un M. de Palteau, sans doute -petit-neveu de Saint-Mars[23] et seigneur de la terre de Palteau en -Champagne, qui avait appartenu à son grand-oncle, publia dans le volume -suivant de _l'Année littéraire_ quelques traditions de famille, qu'il -avait déjà transmises à Voltaire, sans que celui-ci jugeât le moment -venu d'en faire usage. M. de Palteau, dont l'avis était d'un grand poids -dans ce débat, s'appuyait de l'autorité d'un de ses parens, le sieur de -Blainvilliers, officier d'infanterie _qui avait accès chez M. de -Saint-Mars_ à Pignerol et aux îles Sainte-Marguerite: les -correspondances de Saint-Mars avec Louvois, publiées depuis, et les -titres de la maison de Palteau[24], font foi de l'existence de cet -officier en 1670; mais il était mort long-temps avant que l'anecdote du -_Masque de fer_ fût publique. - - [23] Il devait être fils de Guillaume de Formanoir, neveu de - Saint-Mars; ce Formanoir, qu'on nommait _Corbé_ à la Bastille, parce - que son nom de terre était _Corbest_, hérita d'une partie des biens - immenses de son oncle: «Il s'est retiré, dit l'_Histoire de la - Bastille_ par Renneville, dans une des terres que son oncle avait - achetées près de Villeneuve-le-Roi, en _Bourgogne_, en changeant son - nom infâme de _Corbé_ en celui de _Palletot_ (Palteau), qui est - aussi celui de la terre.» T. 5, p. 406. - - [24] Je rapporterai plus loin les énoncés de ces titres que je dois à - l'obligeance de M. Ed. Barbier d'Aucourt, référendaire honoraire, - propriétaire actuel du domaine de Blainvilliers, près Montfort - l'Amaury. - -Selon les confidences de Blainvilliers à M. de Palteau, l'homme au -masque était connu sous le nom de _Latour_ dans ses différentes prisons; -mais rien n'indiquait que son masque fût _de fer et à ressorts_; il -avait toujours ce masque sur de visage dans ses promenades (sans doute -sur les plate-formes ou les boulevarts de la forteresse) _ou lorsqu'il -était obligé de paraître devant quelque étranger_; il était toujours -_vêtu de brun_, portait de beau linge et obtenait des livres et _tout ce -qu'on peut accorder à un prisonnier_; le gouverneur et les officiers -_restaient debout devant lui et découverts jusqu'à ce qu'il les fît -couvrir et asseoir_; ceux-ci _allaient souvent lui tenir compagnie et -manger avec lui_. Quand il mourut en 1704 (il fallait dire 1703), on mit -dans le cercueil _des drogues pour consumer le corps_. - -Cette lettre contient deux passages qui fixèrent alors l'attention, mais -qui ne sont pas également dignes de foi. - -Le sieur de Blainvilliers, curieux de voir à visage découvert le -prisonnier avec lequel il dînait et parlait souvent aux îles -Sainte-Marguerite, puisqu'il fut lieutenant de la compagnie franche pour -la garde des prisonniers, avait pris, racontait-il, les habits d'une -sentinelle qu'on plaçait dans une galerie _sous_ les fenêtres de la -prison de _Latour_, et était resté _toute une nuit_ à examiner l'inconnu -qui se promenait sans masque par sa chambre: cet homme, _blanc de -visage, grand et bien fait de corps_, quoiqu'il eût _la jambe un peu -trop fournie par le bas_, semblait être dans la force de l'âge, malgré -sa chevelure blanche. Les observations d'une nuit _presque entière_ -n'auraient pas produit des renseignemens plus positifs, si l'on en croit -ce vieil officier qui savait sans doute la valeur d'un secret d'état et -qui ne se fût pas exposé à le trahir au risque de sa vie. - -Lorsqu'en 1698, M. de Saint-Mars se rendit des îles Sainte-Marguerite à -la Bastille, dont il était nommé gouverneur, il séjourna avec _son -prisonnier_ à sa terre de Palteau, et les paysans, qui vinrent au-devant -de leur seigneur et l'accompagnèrent jusqu'au château, furent témoins de -ce singulier voyage: l'homme au masque arriva dans une litière qui -précédait celle de Saint-Mars, sous l'escorte de plusieurs gens à -cheval. Le dîner eut lieu dans la salle à manger du rez-de-chaussée: -l'homme tournait le dos aux croisées ouvertes sur la cour, et -Saint-Mars, assis en face, avait deux pistolets auprès de son assiette; -un seul valet de chambre les servait et fermait derrière lui la porte de -la salle, chaque fois qu'il allait chercher les plats dans -l'antichambre. Le prisonnier était de grande taille; il avait un masque -_noir_ qui permettait d'apercevoir ses dents et ses lèvres, sans cacher -ses cheveux blancs: les paysans le virent plusieurs fois traverser la -cour avec ce masque sur le visage. Saint-Mars se fit dresser un lit de -camp auprès de celui où coucha son hôte. Les particularités frappantes -de cet événement avaient laissé des traces profondes dans la mémoire des -vieillards que M. de Palteau interrogea lui-même, bien des années après -le passage de Saint-Mars. - -Saint-Foix, qui souffrait impatiemment la contradiction, s'empressa de -combattre avec une fine ironie les assertions contenues dans la lettre -de M. de Palteau, et n'eut pas de peine à infirmer le témoignage du -sieur de Blainvilliers[25]: il remarqua qu'un officier était incapable -de corrompre un soldat pour satisfaire une curiosité blâmable, qui les -eût amenés tous deux devant un conseil de guerre, et que d'ailleurs les -sentinelles ne demeuraient que trois heures à leur poste; mais lors même -que cet officier eût manqué de la sorte à son devoir et fût parvenu à -tromper la vigilance des rondes qui se succèdent de demi-heure en -demi-heure dans les prisons d'état, comment aurait-il pu, de la galerie -où il était, au-dessous de la chambre du prisonnier, voir _le bas de la -jambe_ de cet inconnu, surtout à travers les barreaux de fer qui -garnissaient les fenêtres? - - [25] La réponse de Saint-Foix à M. de Palteau et celle qu'il adressa - plus tard au Père Griffet se trouvent dans les _Années littéraires_ - de 1768 et 1769; mais elles furent recueillies en un seul volume - sous ce titre: _Réponse de M. de Saint-Foix au R. P. Griffet, et - Recueil de tout ce qui à été écrit sur le prisonnier masqué_, - Londres, 1770, in-12 de 131 pages. Nous renverrons donc, pour nos - citations, à cet ouvrage qui a été réimprimé avec des additions dans - le tome 5 des _OEuvres complètes de Saint-Foix_, Paris, 1778, in-8º. - -Saint-Foix, qui avait raison de penser qu'un prisonnier de cette -importance était sans doute mieux gardé, ajoutait, d'après la -_Description de la France_, par Piganiol de la Force (éd. de 1753, t. 5, -p. 376), que Saint-Mars fit construire, dans le fort de l'île de -Sainte-Marguerite, la prison la plus _sûre_ qui fût en France. En effet, -cette prison, que l'on montrait par tradition à l'époque où Saint-Foix -écrivait, n'était éclairée que par une seule fenêtre regardant la mer, -et ouverte à quinze pieds au-dessus du chemin de ronde; en outre, cette -fenêtre, percée dans un mur très-épais, était défendue par _trois_ -grilles de fer placées à distance égale, ce qui faisait un intervalle de -deux toises entre les sentinelles et le prisonnier[26]. - - [26] _Voyage littéraire en Provence_, par le père Papon, 1780, in-12, - p. 247. - -Le conte du sieur de Blainvilliers, qui avait peut-être voulu par là -mettre son secret à l'abri d'une dangereuse indiscrétion, ne résista pas -à cet examen logique. Ensuite Saint-Foix saisit l'occasion de fortifier -son système relatif au duc de Monmouth, en s'emparant d'un détail de la -lettre qu'on ne saurait appliquer au duc de Beaufort, puisque Mme de -Choisy répondit malignement à une épigramme de ce prince: _M. de -Beaufort voudrait mordre et ne le peut pas!_ or le duc de Beaufort -n'aurait pas eu la bouche mieux garnie à quatre-vingt-sept ans qu'à -cinquante. Ce n'était donc pas lui dont les paysans de Palteau avaient -vu les dents à travers le masque. - -Saint-Foix revint encore à la charge pour achever de détruire les -présomptions qui pouvaient exister en faveur du duc de Beaufort, qu'on -aurait enlevé au siége de Candie et emprisonné jusqu'à sa mort. Le -système de Lagrange-Chancel ne reposait que sur un ouï-dire, et -Saint-Foix fit observer, entre autres choses, que le prince, surnommé le -_roi des halles_, autant à cause de la grossière trivialité de ses -manières que de son extérieur malpropre et négligé, ne fût sans doute -pas, vieux et captif, devenu soigné de sa personne et curieux de _riches -habits_. Saint-Foix cependant aurait pu s'appuyer d'autorités plus -recommandables que les _Mémoires du marquis de Montbrun_[27], supposés -par Sandras de Courtilz, pour prouver que le duc de Beaufort ayant été -tué dans une sortie, sa tête fut coupée par les Turcs et envoyée par le -grand-visir à Constantinople, où on la promena au bout d'une pique -pendant trois jours. - - [27] Ces mémoires cependant sont curieux, et il est certain que - Sandras de Courtilz les a rédigés sur les documens authentiques qui - lui ont servi à narrer les mêmes faits dans les _Mémoires de M. - d'Artagnan_, dans ceux du _comte de Rochefort_, etc. Courtilz était - instruit à fond de l'histoire particulière du dix-septième siècle et - il travaillait souvent sur des notes très-précieuses. - -Le système présenté par Saint-Foix, avec la verve spirituelle qui -caractérise son talent, semblait prévaloir, lorsque le père Griffet, -savant éditeur de l'_Histoire de France_ du père Daniel, et auteur -lui-même d'une bonne _Histoire de Louis XIII_, publia son _Traité des -différentes sortes de preuves qui servent à établir la vérité dans -l'histoire_, in-12, Liége, 1769, excellent ouvrage d'érudition et de -critique, où le ch. 13, destiné à l'_examen de la vérité dans les -anecdotes_, est rempli tout entier par celle du _Masque de Fer_. - -Ce jésuite, qui avait exercé à la Bastille le ministère de confesseur -durant neuf ans, était plus que personne en état de lever le voile -étendu sur le prisonnier masqué, que bien des gens regardaient comme une -création romanesque sortie du cerveau de Voltaire ou du chevalier de -Mouhy; car on ne connaissait encore aucune pièce authentique constatant -que cet homme eût existé. Le père Griffet surpassa encore ce qu'on -attendait de son esprit juste et impartial, en citant, pour la première -fois, le journal manuscrit de M. Dujonca, lieutenant du roi à la -Bastille en 1698, et les registres mortuaires de la paroisse de -Saint-Paul. - -Suivant ce journal, dont l'authenticité ne fut point révoquée en doute, -Saint-Mars, arrivant des îles Sainte-Marguerite pour prendre le -gouvernement de la Bastille, avait amené avec lui (jeudi 18 septembre -1698, à trois heures après midi), dans sa litière, UN ANCIEN PRISONNIER -QU'IL AVAIT À PIGNEROL, _dont le nom ne se dit pas, lequel on fait -toujours tenir masqué_. Ce prisonnier fut mis dans la tour de la -Bazinière, _en attendant la nuit_, jusqu'à ce que M. Dujonca le -conduisit lui-même, _sur les neuf heures du soir_, dans la troisième -chambre de la tour de la Bertaudière[28], _laquelle chambre on avait eu -soin de meubler de toutes choses_[29]. Le sieur Rosarges, qui venait -aussi des îles Sainte-Marguerite, à la suite de Saint-Mars, _était -chargé de servir et de soigner ledit prisonnier, qui était nourri par le -gouverneur_. - - [28] Cette chambre était au troisième étage: «Les chambres ont toutes - leur numéro; elles portent le nom du degré de leur élévation, comme - leurs portes se présentent à droite et à gauche en montant: ainsi la - _première bazinière_ est la première chambre de la tour de ce nom, - au-dessus du cachot; puis la _seconde bazinière_, la _troisième_, la - _quatrième_ et la _calotte bazinière_.» _Remarques historiques et - anecdotes sur la Bastille_, éd. de 1774, p. 13. Les tours de la - _Bazinière_ et de la _Bertaudière_ portaient les noms des - architectes qui les avaient construites, ou des anciens prisonniers - qui les avaient habitées. - - [29] Ce n'était sans doute pas l'ameublement ordinaire des chambres de - la Bastille, où il y avait dans chacune «un lit de serge verte avec - rideaux, paillasse et trois matelas, deux tables, deux cruches - d'eau, une fourchette de fer, une cuiller d'étain et un gobelet de - même métal, un chandelier de cuivre, des mouchettes de fer, un pot - de chambre, deux ou trois chaises et quelquefois un vieux fauteuil.» - _Rem. hist. et anec. sur la Bastille_, p. 14. Le père Griffet dit - positivement que ces chambres sont _toujours meublées, mais fort - simplement_. Constantin de Renneville, qui occupa la seconde chambre - de la Bertaudière pendant que le _Masque de Fer_ était renfermé dans - la troisième (en 1702), a fait de sa prison un tableau après lequel - on ne doutera pas que celle du prisonnier de Saint-Mars ne fût plus - habitable, grâce au soin qu'on avait pris de la _meubler de toutes - choses_: - - «C'était un petit réduit octogone large environ de douze à treize - pieds en tous sens, et à peu près de la même hauteur. Il y avait un - pied d'ordure sur le plancher, qui empêchait de voir qu'il était de - plâtre; tous les créneaux étaient bouchés, à la réserve de deux qui - étaient grillés. Ces créneaux étaient du côté de la chambre larges - de deux pieds et allaient toujours en diminuant en cône, dans - l'épaisseur du mur, jusqu'à l'extrémité qui, du côté du fossé, - n'avait pas demi-pied d'ouverture, et par ce même côté ils étaient - fermés d'un treillis de fer fort serré. Comme c'était à travers ce - treillis que venait le jour, qu'il était encore obscurci par cette - épaisseur de mur qui de ce côté a dix pieds, par la grille et par - une fenêtre qui fermait au-dedans de la chambre à volet garni d'un - verre très-épais et très-sale, il était si faible que, quand il - entrait dans la chambre, à peine servait-il à distinguer les objets - et ne formait qu'un faux jour... Les murs de la chambre étaient - très-sales et gâtés d'ordure. Ce qu'il y avait de plus propre était - un plafond de plâtre très-uni et très-blanc (sans doute pour que les - moindres trous percés dans ce plafond par le prisonnier de l'étage - supérieur fussent visibles); pour tout meuble, il n'y avait qu'une - petite table pliante, très-vieille et rompue, et une petite chaise - enfoncée de paille, si disloquée qu'à peine pouvait-on s'asseoir - dessus. La chambre était pleine de puces... cela provenait de ce que - le prisonnier, qui en venait de sortir, pissait sans façon contre - les murs: ils étaient tapissés des noms de quantité de - prisonniers... Sur les sept heures, on m'apporta un petit lit de - camp de sangles, un petit matelas, un travers de lit garni de - plumes, une méchante couverture verte toute percée et si pleine - d'une épouvantable vermine que j'ai eu bien de la peine à l'en - purger.» _Histoire de la Bastille_, t. 1, p. 105. Un prisonnier que - M. de Saint-Mars amenait _dans sa litière_, et qui allait être - _nourri par le gouverneur_, ne fut certainement pas si mal logé que - l'auteur de l'_Inquisition française_. - -La mort de ce prisonnier était mentionnée dans le même journal, à la -date du lundi 19 novembre 1703. «Le prisonnier inconnu, _toujours masqué -d'un masque de velours noir_, que M. de Saint-Mars avait amené avec lui, -venant des îles Sainte-Marguerite, et qu'il gardait depuis long-temps, -s'étant trouvé hier un peu plus mal, en sortant de la messe, est mort -aujourd'hui sur les dix heures du soir, _sans avoir eu une grande -maladie, il ne se peut pas moins_. M. Giraut, notre aumônier, le -confessa hier: surpris de la mort, il n'a pu recevoir ses sacremens, et -notre aumônier l'a exhorté un moment avant que de mourir. Il fut enterré -le mardi 20 novembre, à quatre heures du soir, dans le cimetière de -Saint-Paul: son enterrement coûta quarante livres.» - -Voici donc enfin des dates précises. - -L'extrait des registres de sépulture de l'église Saint-Paul confirmait -l'exactitude du journal de M. Dujonca: «L'an 1703, le 19 novembre, -_Marchialy_, âgé de _quarante-cinq ans, ou environ_, est décédé dans la -Bastille; duquel le corps a été inhumé dans le cimetière de Saint-Paul, -sa paroisse, le 20 dudit mars, en présence de M. Rosarges, major de la -Bastille, et de M. Reih, chirurgien de la Bastille, qui ont signé.» Cet -extrait fut collationné sur le registre original où le nom de -_Marchialy_ était écrit avec beaucoup de netteté. On ne pouvait donc -plus soutenir, sur la foi de Lenglet-Dufresnoy, que ce prisonnier fut -enterré aux _Célestins_. - -Le père Griffet, qui mettait ainsi hors de doute le mystère de l'homme -au masque sans prétendre toutefois le découvrir, crut devoir relater -quelques faits qu'il tenait d'un des derniers gouverneurs de la -Bastille, Jourdan Delaunay, mort en 1749. - -Le souvenir du prisonnier masqué s'était conservé parmi les officiers, -les soldats et les domestiques de cette prison; et nombre de témoins -oculaires l'avaient _vu passer dans la cour_ pour se rendre à la messe. -Dès qu'il fut mort, on avait brûlé _généralement tout ce qui était à son -usage_, comme linge, habits, matelas, couvertures, etc.; on avait -regratté et reblanchi les murailles de sa chambre, changé les carreaux -et fait disparaître les traces de son séjour, de peur qu'il n'eût caché -_quelque billet ou quelque marque_ qui eût fait _connaître son nom_. -Enfin, long-temps après, le lieutenant de police, Voyer-d'Argenson, qui -visitait souvent la Bastille, soumise à son inspection, ayant appris -qu'on s'y entretenait encore de ce prisonnier, voulût savoir ce qu'on en -pensait, et le demanda aux officiers; mais, sur les vagues conjectures -auxquelles ils se livraient entre eux, il se contenta de répondre: «On -ne saura jamais cela!» - -Après avoir rapporté ces nouvelles pièces, d'un procès qu'on avait -débattu en l'air jusque-là, le père Griffet examina et réfuta tour à -tour les _Mémoires de Perse_ et les lettres de Lagrange-Chancel, de M. -de Palteau et de Saint-Foix: il évita de se prononcer sur le récit de -Voltaire, qu'il ne nomme même pas en citant ce récit comme tiré d'un -livre _très-connu et très-bien écrit_ (_le Siècle de Louis XIV_); il se -borna à rapprocher les différentes _traditions_, pour en faire ressortir -les contradictions et les invraisemblances: il en tira seulement deux -faits, incontestables à ses yeux, savoir, que _LE PRISONNIER AVAIT LES -CHEVEUX BLANCS_, et que son masque était de velours noir. - -Quant aux trois opinions émises au sujet du personnage condamné à rester -masqué toute sa vie, il ne voulut reconnaître ni le duc de Beaufort, ni -le duc de Monmouth dans cette victime d'état, et il préféra pencher du -côté de la version des _Mémoires de Perse_, parce que le comte de -Vermandois lui semblait entrer plus naturellement dans cette mystérieuse -captivité, dont il fixa le commencement à l'année 1683, plutôt qu'à -l'année 1661, comme avait fait Voltaire; plutôt qu'à l'année 1669, comme -le prétendait Lagrange-Chancel; plutôt qu'à l'année 1685, comme -l'exigeait le système de Saint-Foix. - -La date avancée par Voltaire, sans aucune preuve, aurait contredit les -trois systèmes qui retrouvaient, dans le _Masque de Fer_, le duc de -Beaufort, le duc de Monmouth et le comte de Vermandois: «Il n'y a aucune -de ces dates (1669, 1683, 1685), dit le père Griffet, qui, une fois bien -constatée, ne réfutât invinciblement une des trois opinions.» - -Mais le père Griffet ne donnait aucune raison particulière qui -l'autorisât à choisir la date de 1683 avec l'opinion qu'on y rattachait: -il répéta les motifs que Saint-Foix avait développés avec une solide -logique contre la lettre de Lagrange-Chancel, et il ajouta que le duc de -Beaufort, non seulement n'était pas capable d'entraver les projets du -roi et du ministre Colbert, mais encore bornait ses fonctions à celles -de _grand-maître, chef et surintendant de la navigation et commerce de -France_, la charge d'amiral ayant été supprimée par le cardinal de -Richelieu. Il traita d'_absurde_ la supposition de Saint-Foix, parce -qu'un faux duc de Monmouth, quelle que fût sa ressemblance avec le -condamné, n'aurait pas réussi à tromper les évêques qui l'assistèrent à -ses derniers momens, et les officiers de justice qui le conduisirent au -supplice en plein jour, à dix heures du matin, dans une place publique -de Londres; et que d'ailleurs le véritable duc, aurait-il été soustrait -à l'échafaud, ne pouvait demeurer ignoré à la Bastille après la -révolution d'Angleterre et la mort de Jacques II, en 1701. Le témoignage -du père Tournemine, que Saint-Foix invoquait avec confiance, ne semblait -pas d'un aussi grand poids au père Griffet qui accusa de crédulité -excessive ce bon jésuite connu pour son _imagination toujours vive et -enflammée_. - -Le père Griffet s'étendit avec plus de complaisance sur le fait raconté -dans les _Mémoires de Perse_, et, malgré une lettre de la présidente -d'Osembray, qui parle des _regrets infinis_ que laissa le comte de -Vermandois, lequel avait _donné tant de marques d'un prince -extraordinaire que le regret de sa mort fut une douleur publique_, et -qui dit positivement que le roi fut _fort touché_ de cette perte pleurée -par Mme de La Vallière aux pieds du crucifix[30]; malgré la pompeuse -épitaphe gravée à la louange du défunt dans le choeur de l'église -cathédrale d'Arras, il n'hésita point à soutenir que le comte de -Vermandois, après des débauches avérées, s'était rendu coupable de -quelque _grand attentat_ avant son départ pour l'armée, tel qu'un -soufflet donné au dauphin. «On en avait parlé, dit-il, long-temps avant -que les _Mémoires secrets_ aient paru, sur une de ces traditions qui -ont, à la vérité, besoin d'être prouvées, mais qui ne sont pas toujours -fausses. _Le souvenir de celle-ci s'était toujours conservé_, quoiqu'on -n'en fît pas beaucoup de bruit du temps du feu roi, par la crainte de -lui déplaire: c'est de quoi beaucoup de gens, qui ont vécu sous son -règne, pourraient rendre témoignage. On ne prétend pas soutenir que -l'attentat en question soit un fait indubitable, _on soutient seulement -que l'on ne l'a pas réfuté jusqu'à présent par des preuves sans -réplique_.» - - [30] _Lettres de Roger de Rabutin, comte de Bussy_, éd. de 1716, t. 6, - p. 135. - -Le père Griffet alléguait enfin une induction, bien futile, il est vrai, -tirée du nom supposé de _Marchiali_ (le registre porte _Marchialy_), -dans lequel on avait découvert _Hic amiral_ (_c'est l'amiral_), sans -prétendre que cette mauvaise anagramme, moitié latine et moitié -française, pût être rangée même parmi les probabilités; cependant, après -avoir incliné vers l'opinion qui faisait du comte de Vermandois l'homme -au masque, il déclara vouloir attendre, _pour former une décision_, -qu'on eût la date certaine de l'arrivée de ce prisonnier à la citadelle -de Pignerol; car, jusque-là, on ignorerait la vérité: _il y a grande -apparence qu'on ne la saura jamais!_ disait-il à l'exemple du lieutenant -de police Voyer-d'Argenson. - -Saint-Foix se hâta de faire imprimer sa _Réponse_ au père Griffet, et -s'attacha surtout à démontrer que le prisonnier masqué ne pouvait être -le comte de Vermandois: il s'efforça de prouver par des raisonnemens, -plutôt que par des autorités contemporaines, que ce prince était -incapable d'avoir porté la main sur le dauphin, et que Louis XIV n'avait -pu se prêter à une _momerie_ aussi indécente que celle des obsèques et -de l'enterrement d'une _bûche_ à la place de son fils; il se moqua de -l'anagramme de _Marchiali_[31], et soutint, à tort, qu'on n'était pas -dans l'usage d'appeler le comte de Vermandois _M. l'amiral_[32]: il -cita, sans propos et sans but, un passage très-remarquable d'une -_Histoire de la Bastille_, imprimée en 1724, lequel coïncide en effet -avec l'anecdote du _Masque de Fer_; mais il ne songea pas à profiter -d'une découverte aussi neuve, qui pouvait être la base d'un nouveau -système et servir en tous cas à constater les précautions qu'on prenait -pour la garde du prisonnier inconnu. - - [31] On donnait quelquefois aux prisonniers un faux nom fabriqué avec - l'anagramme du leur. Nous lisons dans la 3e livraison de _la - Bastille dévoilée_, p. 79: «_Villeman_, c'est encore M. Jean de - _Manville_ revenu des îles de Sainte-Marguerite à la Bastille: M. - Delaunay avait renversé son nom et l'avait fait inscrire de même sur - les registres, pour dérober à tout le monde le lieu de la détention - du prisonnier.» - - [32] Prosper Marchand rapporte dans son _Dictionnaire_ plusieurs - pièces de vers de Benserade, adressées à _Monsieur l'Admiral_, en - 1681. - -Ensuite il présenta de nouveaux faits à l'appui d'une substitution de -victime sur l'échafaud du duc de Monmouth: il faillit se croire -personnellement offensé du trait de satire que le père Griffet avait -lancé contre son confrère, le père Tournemine, _célèbre dans toute -l'Europe, aimé, estimé, considéré à la cour et à la ville_. Mais les -plus forts argumens du système de Saint-Foix ne reposaient que sur des -ouï-dire plus ou moins croyables; l'histoire lui fournissait à peine -quelques vagues allégations. - -Saint-Foix essaya pourtant de répondre au défi du père Griffet, en -établissant, d'une manière irrécusable, que le prisonnier n'avait été -amené qu'en 1685 à Pignerol, et, faute de pièces authentiques, il se -jeta dans des suppositions souvent erronées. - -Il fixe d'abord avec justesse, et pour la première fois, l'époque à -laquelle M. de Saint-Mars fut nommé au commandement de la _citadelle_ -(ou plutôt du donjon et de la prison) de Pignerol, lorsque Fouquet fut -envoyé dans cette forteresse, après son arrêt du 20 décembre 1664, sous -la garde spéciale de Saint-Mars. - -En 1681, une année environ après la mort de Fouquet, Saint-Mars devait -conduire lui-même son second prisonnier d'état, le comte de Lauzun, aux -eaux de Bourbon; mais il fut exempté de cette commission à cause de ses -fréquens démêlés avec Lauzun, et remplacé par Maupertuis, -sous-lieutenant des mousquetaires du roi[33]: si l'homme au masque eût -été enfermé à Pignerol en 1681, se demande Saint-Foix, Saint-Mars -aurait-il été chargé de suivre Lauzun dans un voyage de _trois_ mois? - - [33] _Mém. de Mlle de Montpensier_, collection Petitot, 2e série, t. - 42, p. 424. - -En 1684, les réjouissances pour la naissance du duc d'Anjou furent -l'objet d'une contestation assez vive entre M. d'Herleville, gouverneur -de la ville et de la citadelle de Pignerol, et M. de Lamothe de Rissan, -lieutenant du roi: cette contestation pouvait-elle avoir lieu, se -demande Saint-Foix, sinon en l'_absence_ de Saint-Mars, qui _avait -encore les lettres de commandement_ pour la citadelle, et Saint-Mars -pouvait-il s'éloigner, si le prisonnier masqué lui eût été déjà confié? -Par malheur, Saint-Foix ignorait que Saint-Mars avait passé de Pignerol -à Exilles, dont il fut nommé gouverneur au mois de mai 1681[34]. - - [34] «Sa Majesté, ayant connu l'extrême répugnance que vous avez à - accepter le commandement de la citadelle de Pignerol, a trouvé bon - de vous accorder le gouvernement d'Exilles, vacant par la mort de M. - le duc de Lesdiguières.» Lettre de Louvois à Saint-Mars, du 12 mai - 1681. Extr. des archives des Affaires étrangères, par M. Delort. - -Saint-Foix signala, malgré ces erreurs, plusieurs points intéressans, -surtout une alliance de famille entre Saint-Mars et madame Dufresnoy, -dont il avait épousé la soeur: or, madame Dufresnoy, femme du premier -commis de la guerre et maîtresse de Louvois, était à portée de servir -son beau-frère auprès du ministre qui avait la surintendance des places -de guerre et des prisons d'état. Saint-Foix raconta, en outre, comme un -fait _certain_, que madame Lebret, mère de feu M. Lebret, premier -président et intendant de Provence, _choisissait à Paris, à la prière de -madame de Saint-Mars, son intime amie, le linge le plus fin et les plus -belles dentelles_, et les envoyait à l'île de Sainte-Marguerite pour le -prisonnier. Il raconta aussi, sans garantir l'exactitude de cette -circonstance, que «le lendemain de l'enterrement de _Marchialy_, une -personne ayant engagé le fossoyeur à le déterrer et à le lui laisser -voir, ils trouvèrent un gros caillou à la place de la tête.» - -Un _ami du père Griffet_, lequel sans doute n'était autre que ce jésuite -lui-même, écrivit à _l'Année littéraire_ de Fréron, théâtre principal de -ce débat où Voltaire était mis en cause, une lettre au sujet des _pièces -du procès_, réunies et publiées par Saint-Foix en 1770: il pensait que -_ce procès n'était pas encore assez instruit pour pouvoir être jugé_. -Cependant il ne paraissait pas éloigné de croire à la _disparition_ du -comte de Vermandois, plutôt qu'à sa mort devant Courtray; et il mit en -avant une de ces traditions, qu'on peut toujours fabriquer sans crainte -d'être convaincu de mensonge. - -«On _assure_, dit-il, que le jour même où le corps du comte de -Vermandois dut être transporté à Arras, il sortit du camp une litière, -dans laquelle on crut qu'il y avait un prisonnier d'importance, -quoiqu'on répandît le bruit que la caisse militaire y était renfermée; -et l'on ajouta que cette litière prit un chemin détourné. J'ai lu, -_quelque part_, que le caveau, dans lequel on dit que le comte de -Vermandois fut inhumé, à Arras, a été gardé très-soigneusement. Il me -semble encore qu'il y avait dans le même écrit diverses anecdotes qui -annonçaient un mystère enseveli dans cette tombe.» - -L'auteur de la lettre, adoptant, sans examen, l'_absence_ de Saint-Mars -hors de Pignerol, à la fin de l'année 1683 et au commencement de la -suivante, comme Saint-Foix avait tenu à la constater, en interprétant -mal l'_État de la France en 1684_, s'efforçait de la rapporter à -l'enlèvement même du comte de Vermandois, que Saint-Mars serait allé -chercher en secret au camp de Courtray, pour le transférer masqué à -Pignerol. - -Enfin l'_ami du père Griffet_, d'un ton semi-sérieux et semi-plaisant, -avançait une nouvelle conjecture, et proposait de chercher, sous le -masque du prisonnier, le sultan Mahomet IV, détrôné en 1687, puisque le -sort de ce sultan était _assez incertain_ depuis sa déposition, et que, -le prisonnier passant pour un prince turc en Provence, le nom de -_Marchialy_ étant quasi turc, tout s'accordait à soutenir un système non -moins vraisemblable que les autres. - -Saint-Foix résolut de fermer la bouche à tous les _amis_ que le père -Griffet pouvait avoir encore: il fit venir d'Arras l'extrait des -registres capitulaires de la cathédrale, constatant que Louis XIV avait -écrit lui-même au chapitre pour lui enjoindre de _recevoir le corps_ du -comte de Vermandois, décédé _en_ la ville de Courtray; qu'il avait -désiré que le défunt fût inhumé, au milieu du choeur de l'église, dans -le même caveau qu'Élisabeth, comtesse de Vermandois, et femme de -Philippe d'Alsace, comte de Flandre, morte en 1182; qu'une somme de dix -mille livres avait été donnée au chapitre pour la fondation d'un obit à -perpétuité en mémoire du comte de Vermandois; que les magistrats et les -officiers municipaux de la ville étaient avertis d'assister à ce service -célébré solennellement; et que, quatre ans après l'enterrement, à -l'occasion de cet anniversaire, le roi avait fait don à la cathédrale -d'un _ornement complet de velours noir et de moire d'argent, avec un -dais aux armes du comte de Vermandois, brodées en or_. Il n'était pas -probable, en effet, comme le remarque Saint-Foix, que Louis XIV eût -cherché un _caveau de famille_ pour y enterrer une _bûche_, et qu'il eût -fondé un obit perpétuel avec une telle solennité en présence d'un -cercueil vide. - -Saint-Foix, peu tolérant en matière de plaisanterie, accusa de mensonge -l'_ami du père Griffet_, à cause d'une citation tronquée que l'anonyme -avait faite des _Mémoires de Mlle de Montpensier_[35], et avoua -dédaigneusement que cet _ami_ était _très-capable de soutenir, par des -citations aussi vraies_, que _le prisonnier au masque était Mahomet IV_. - - [35] Il s'agissait de cette phrase: _Ce sont des histoires qu'on ne - sait pas et que l'on ne voudrait pas savoir_. Mme Montpensier veut - parler des débauches italiennes qu'on avait attribuées au comte de - Vermandois: _l'Ami du père Griffet_ applique ces paroles au démêlé - que le prince aurait eu avec le dauphin. - -La mort du père Griffet, arrivée l'année suivante (1771), mit un terme à -cette longue et curieuse discussion: aucun _ami_ ne sortit de ses -cendres pour argumenter à sa place. - -Un nouveau système, qui ne devait prendre faveur qu'un demi-siècle après -son apparition, fut livré à la publicité dans cette même année où -Saint-Foix se flattait d'avoir fondé le sien sur des bases -inébranlables. - -Le baron d'Heiss, ancien capitaine au régiment d'Alsace, qui ne nous est -connu que par le catalogue de sa bibliothèque et son amitié -bibliographique avec Mercier de Saint-Léger, adressa au _Journal -Encyclopédique_ une lettre datée de Phalsbourg, 28 juin 1770, avec un -ancien document qu'il regardait comme une explication de l'énigme du -_Masque de Fer_: ce document était une lettre traduite de l'italien, et -insérée dans l'_Histoire abrégée de l'Europe_ (par Jacques Bernard), -qu'on publiait à Leyde, chez Claude Jordan, 1685 à 1687, en feuilles -détachées. - -Par cette lettre, copiée scrupuleusement dans l'ouvrage périodique de -Jacques Bernard (mois d'août, 1687 à l'article _Mantoue_), on apprend -que le duc de Mantoue, ayant dessein de _vendre_ sa capitale au roi de -France, son secrétaire l'en détourna et lui persuada même de s'unir aux -autres princes d'Italie, pour s'opposer à l'ambition de Louis XIV. En -conséquence, ce secrétaire fit plusieurs voyages auprès des souverains, -afin de les entraîner dans cette ligue; mais, à la cour de Savoie, ses -complots furent dénoncés au marquis d'Arcy, ambassadeur de France. -Celui-ci accabla de civilités cet agent de trahison, le _régala_ fort -souvent, et l'invita enfin à une grande chasse à deux ou trois lieues de -Turin. Ils partirent ensemble; mais à peu de distance de la ville, ils -furent enveloppés par douze cavaliers qui enlevèrent le secrétaire, _le -déguisèrent, le masquèrent et le conduisirent à Pignerol_. Le prisonnier -ne resta pas long-temps dans cette forteresse, qui était _trop près de -l'Italie_, et _quoiqu'il y fût gardé très-soigneusement, on craignait -que les murailles ne parlassent_: on le transféra donc aux îles -Sainte-Marguerite, _où il est à présent sous la garde de M. de -Saint-Mars_, dit la lettre. «Voilà une nouvelle bien surprenante, mais -qui n'en est pas moins véritable!» - -Le baron d'Heiss, sans faire grand fracas de sa découverte, en était -fort satisfait, et, rappelant avec Voltaire qu'_aucun prince ni personne -de marque_ n'avait disparu en ce temps-là, il n'hésitait point à penser -que ce secrétaire du duc de Mantoue dût être le prisonnier masqué. - -Cependant cette opinion ne trouva pas d'abord beaucoup de partisans, -soit que le _Journal Encyclopédique_ fût peu lu, soit plutôt que les -ingénieuses dissertations de Saint-Foix eussent épuisé pour un temps la -curiosité des juges de ce procès plein de ténèbres. A peine si le -document historique, qui mettait au jour un acte odieux du _grand roi_, -sembla digne d'attention, et nul écrivain ne hasarda un commentaire sur -un fait relégué dans le chaos des calomnies forgées par la presse de -Hollande. - -Quelques années après (1779), le _Journal de Paris_ reproduisit -l'extrait de l'_Histoire abrégée de l'Europe_, et le rédacteur, qui -était probablement Sénac de Meilhan, fort habile à imaginer des -travestissemens littéraires, alla jusqu'à dire que l'original italien de -cette lettre existait à la Bibliothèque du roi. Mais personne n'eut la -patience de l'y chercher ni le bonheur de le découvrir. - -Voltaire était demeuré neutre durant ces débats, où son nom fut à peine -prononcé de part et d'autre; peut-être s'y mêla-t-il sous le voile d'un -pseudonyme, selon son habitude, semblable à ces preux chevaliers qui -venaient couverts d'armures noires dans les tournois, et ne s'y -faisaient reconnaître que par leurs beaux coups de lance. Seulement, -dans un supplément ajouté à une nouvelle édition de l'_Essai sur les -moeurs_, et intitulé _Nouvelles remarques sur l'histoire_, il avait -répété que l'anecdote du _Masque de fer_ était _aussi vraie -qu'étonnante_, et il avait consigné (12e _remarque_) une partie des -faits relatés dans la lettre de M. de Palteau, en remarquant que _cette -nouvelle preuve n'était pas nécessaire, quoiqu'il ne faille rien -négliger sur un fait si éloigné de l'ordre commun_. - -Il voulut en finir avec deux systèmes qu'il avait déjà réfutés -dédaigneusement, et comprendre dans cette dernière réfutation celui de -Saint-Foix, en faveur duquel la critique semblait se prononcer. Dans la -septième édition du _Dictionnaire philosophique_, réimprimé sous le -titre de _la Raison par alphabet_, 1770, 2 vol. in-8, où il fit entrer -dans l'article ANA l'anecdote sur le _Masque de Fer_, il rectifia les -erreurs qu'il avait commises lui-même, faute de documens authentiques, -et il se servit pour cela du journal de Dujonca, publié par le père -Griffet, qui avait, dit-il, _l'emploi délicat_ de confesser les -prisonniers de la Bastille. Il traita de _rêve_ l'opinion qui faisait du -prisonnier inconnu le duc de Beaufort ou le comte de Vermandois; il se -moqua plus sérieusement des _illusions_ de Saint-Foix, en disant que, -pour les admettre, il faudrait croire que le duc de Monmouth fût -ressuscité et eût changé l'ordre des temps, substitution plus difficile -que celle d'un patient livré au bourreau. On voit que Voltaire donnait -toujours la date de 1661 ou 1662 au commencement de la prison du _Masque -de Fer_. Il railla surtout la condescendance qu'on supposait à Louis -XIV, de _servir de sergent et de geôlier_ au roi Jacques II, puis au roi -Guillaume, puis à la reine Anne. - -Voltaire rapporte ensuite que le prisonnier déclara _lui-même_ à -l'apothicaire de la Bastille, peu de jours avant sa mort, qu'il _croyait -avoir environ soixante ans_. Au sujet de ce renseignement que rien ne -constate, un plaisant dit que l'auteur de la _Henriade_ en était réduit -à faire des _comptes_ d'apothicaire. Il est impossible en effet de s'en -rapporter à ce ouï-dire, outre que cet infortuné, captif depuis tant -d'années, et privé des moyens de calculer exactement la marche du temps, -se trompait peut-être dans ses conjectures sur son âge: on sait que -Latude, après une longue détention, n'avait plus aucune idée précise -relativement aux années qui s'étaient écoulées pendant sa captivité. - -Voltaire se demandait encore: «Pourquoi donner un nom italien à ce -prisonnier? On le nomma toujours _Marchialy_!» M. de Palteau avait -pourtant fait connaître que le nom de _Latour_ fut affecté à l'inconnu -de son vivant. Quant au nom porté sur le registre des sépultures, -quiconque était instruit du régime administratif des prisons d'état -pouvait apprécier combien ce faux nom avait peu d'importance. Voltaire -n'eut pas été intrigué du nom italien de _Marchialy_, s'il avait lu ce -passage des _Remarques historiques sur le château de la Bastille_, -imprimées quatre ans plus tard: «Le ministère n'aime pas que les gens -connus meurent à la Bastille. Si un prisonnier meurt, on le fait inhumer -à la paroisse de Saint-Paul sous le nom d'un domestique, et ce mensonge -est écrit sur le registre mortuaire pour tromper la postérité. Il y a un -autre registre où le nom véritable des morts est inscrit (p. 33).» Ce -registre n'a point été retrouvé dans les archives de la Bastille. - -Voltaire finissait son article par cette espèce de proclamation dans -laquelle on peut voir la conscience d'une vérité cachée ou l'orgueil -d'un esprit qui déguise son ignorance sous un silence prudent: «Celui -qui écrit cet article en sait peut-être plus que le père Griffet et n'en -dira pas davantage.» - -Cependant cet article fut suivi d'une _Addition de l'éditeur_, beaucoup -moins discrète, attribuée à Voltaire par _bien des gens de lettres_ et -par les éditeurs de Kehl: cette _addition_ parut dans une nouvelle -édition du _Dictionnaire philosophique_, sous le titre de _Questions sur -l'Encyclopédie distribuées en forme de dictionnaire, par des amateurs_, -Genève, 1771, 9 vol. in-8. _L'éditeur_, ou Voltaire qui prenait souvent -ce titre dans ses ouvrages pour faire passer quelque vérité audacieuse, -sans en être personnellement responsable, dit: «Rien n'est plus aisé -non-seulement de concevoir quel était le prisonnier, mais qu'il est même -difficile qu'il puisse y avoir deux opinions sur ce sujet. L'auteur de -cet article aurait communiqué plus tôt _son sentiment_, s'il n'eût cru -que cette idée devait déjà être venue à bien d'autres et s'il ne se fût -persuadé que ce n'était pas la peine de donner comme une découverte une -chose qui, selon lui, saute aux yeux de tous ceux qui lisent cette -anecdote.» C'était ne plus même admettre le doute dans une question si -obscure et si peu éclaircie jusque-là. L'_éditeur_, qui s'appelle ici -l'_auteur_, par distraction, s'étonne que «tant de savans et tant -d'écrivains, pleins d'esprit et de sagacité, se tourmentent à deviner -qui peut avoir été le fameux _Masque de Fer_, sans que l'idée la plus -simple, la plus naturelle et la plus vraisemblable, se soit jamais -présentée à eux;» en conséquence, il se décide _enfin à dire ce qu'il en -pense depuis plusieurs années_. - -Il rejette sans réfutation les diverses opinions qui étaient en lutte, -sans oublier la dernière, celle du baron d'Heiss, à propos de laquelle -cette _addition_ semble avoir été faite, et il juge impossible de -concilier le personnage d'un secrétaire du duc de Mantoue _avec les -grandes marques de respect_ que Saint-Mars donnait à son prisonnier; il -_ne s'amuse pas_ à prouver que ce prisonnier ne saurait être le comte de -Vermandois, ni le duc de Beaufort, ni le duc de Monmouth, ni le -secrétaire du duc de Mantoue: _l'auteur conjecture que Voltaire est -aussi persuadé que lui du soupçon qu'il va manifester, mais que -Voltaire, à titre de Français, n'a pas voulu publier tout net, surtout -en ayant assez dit pour que le mot de l'énigme ne dût pas être difficile -à deviner_. - -Selon le _soupçon_ de l'_éditeur_, le _Masque de Fer_ était un frère -aîné de Louis XIV. Anne d'Autriche l'avait eu d'un amant, et la -naissance de ce fils aurait détrompé la reine sur sa prétendue -stérilité. Après cette couche secrète, par le conseil du cardinal de -Richelieu, un hasard avait été adroitement ménagé pour _obliger -absolument le roi à coucher en même lit avec la reine_; un second fils -fut le fruit de cette rencontre conjugale, et Louis XIV avait ignoré -jusqu'à sa majorité l'existence de son frère adultérin. La politique de -Louis XIV, affectant un généreux respect pour l'honneur de la royauté, -avait sauvé de grands embarras à la couronne et un horrible scandale à -la mémoire d'Anne d'Autriche, en imaginant un _moyen sage et juste_ -d'ensevelir dans l'oubli la preuve vivante d'un amour illégitime. Ce -moyen dispensait le roi de commettre une cruauté, qu'_un monarque moins -consciencieux et moins magnanime que Louis XIV_ eût estimée -_nécessaire_. - -«Il me semble, poursuit toujours _notre auteur_, que plus on est -instruit de l'histoire de ce temps-là, plus on doit être frappé de la -réunion de toutes les circonstances qui prouvent en faveur de cette -supposition.» - -Était-ce bien là réellement l'opinion de Voltaire? Avait-il en effet été -initié à ce secret d'état par le duc de Richelieu ou par Mme de -Pompadour? Est-ce lui-même qui a rédigé cette note assez mal écrite? Ne -serait-ce pas plutôt une interpolation d'un véritable éditeur, qui -aurait cru ne faire que reproduire plus explicitement l'opinion de -Voltaire? En tout cas, il est certain que, depuis cette déclaration -publiée sous la responsabilité d'un _éditeur_ anonyme, Voltaire -s'abstint, avec une affectation inexplicable, de revenir sur le sujet du -_Masque de Fer_, comme s'il eût dit tout ce qu'il savait, ou peut-être -tout ce qu'il en pouvait dire. Le système de Voltaire s'enracina dans -les esprits, sans que personne osât songer à le renverser; et celui de -Saint-Foix, au contraire, qui n'avait triomphé un moment qu'à force -d'esprit et de témérité, ne survécut pas à son brillant auteur, mort -deux années avant Voltaire (1776). - -En 1774, un écrivain anonyme fit paraître sous le manteau un petit -ouvrage sur la Bastille[36], dans lequel l'anecdote de l'_Homme au -Masque de Fer_ ne fut pas omise. La police poursuivit avec tant de -rigueur cet écrit qui contenait bien des particularités secrètes sur le -régime intérieur de la prison d'état, que peu d'exemplaires échappèrent -aux saisies et au pilon: on n'en connaît guère que deux ou trois de -l'édition originale portant les armes de France au frontispice, comme -pour signaler les oeuvres de la royauté. Ces _Remarques historiques_ ne -sont pourtant qu'un extrait textuel de la partie descriptive de -l'_Inquisition française_ de Constantin de Renneville, avec des -additions curieuses. La note V est consacrée à un rapide examen des -divers systèmes auxquels le mystère du _Masque de Fer_ avait donné lieu -jusque-là: l'auteur penche visiblement du côté de l'opinion du père -Griffet en disant: «Ce jésuite, confesseur des prisonniers de la -Bastille, n'atteste pas que l'_Homme au Masque de Fer_ fût le comte de -Vermandois; mais il rassemble bien des raisons et des probabilités en -faveur de cette opinion, et _il semble que sur cette matière le suffrage -du père Griffet doit être d'un grand poids_.» - - [36] _Remarques historiques et Anecdotes sur le château de la - Bastille_, 1774, petit in-12. Ce livre était si rare en 1789, qu'un - éditeur (peut-être l'imprimeur Grangé qui a fait sortir de ses - presses plusieurs opuscules sur la Bastille et sur le _Masque de - Fer_) le réimprima sous ce titre: _Remarques et Anecdotes sur le - château de la Bastille, suivies d'un détail historique du siége, de - la prise et de la démolition de cette forteresse_, in-8º de 106 - pages, et y ajouta une préface déclamatoire contre les prisons - d'état, _ces monumens odieux de l'oppression, ces tombeaux vivans de - la justice et de l'humanité_! «J'ai eu en possession, pendant bien - peu de temps à la vérité, dit l'auteur de cette préface, un - manuscrit précieux sur cette matière. Je pourrais même me prévaloir - de sa rareté, puisque sans être très-volumineux, dix louis n'ont pu - m'en rendre propriétaire. On pense bien que je n'ai pu ni peut-être - dû le copier en entier.» Ce même ouvrage fut encore reproduit en - 1789, sous une autre forme, avec d'importantes additions: _Remarques - historiques sur la Bastille; sa démolition et Révolutions de Paris - en juillet 1789 avec un grand nombre d'anecdotes intéressantes et - peu connues_, Londres, in-8º, deux parties, 199 et 137 pages. - -Le gouvernement, qui avait toujours redouté et contrarié les recherches -relatives au prisonnier masqué, espéra enfin que ce sujet était épuisé -pour la curiosité publique. Soulavie nous apprend que «le garde des -sceaux, Hue de Miromesnil, n'avait jamais laissé discuter les anecdotes -du mystérieux personnage, lorsqu'elles pouvaient indiquer un membre de -la famille royale, et M. de La B... (La Borde, premier valet de chambre -du roi) fut obligé d'envoyer, sous le nom de Voltaire, un mémoire -manuscrit à Londres, le bureau de la librairie n'ayant jamais permis à -ce sujet que d'amuser le tapis et de dire, avec le père Griffet ou ses -semblables, que le prisonnier était le duc de Monmouth, le duc de -Beaufort ou quelque autre de cette classe[37].» Ce petit ouvrage, -intitulé pompeusement l'_Histoire de l'Homme au Masque de Fer, par -Voltaire_, in-12 de 32 pages, 1783, rassemblait en effet tout ce que -Voltaire avait éparpillé dans ses oeuvres au sujet du prisonnier, et -Linguet, qui, dans son séjour à la Bastille, recueillit quelques -lointaines traditions échappées à ses devanciers, en avait fait part à -M. de La Borde, sans oser les mentionner lui-même dans ses _Mémoires de -la Bastille_, imprimés à Londres la même année. - - [37] _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, t. 6, p. 6. Soulavie ne - laisse aucun doute sur le nom de l'auteur de cet opuscule, que nous - avions attribué à quelque libraire spéculateur. Dans le 3e vol. des - mêmes _Mémoires_, p. 104, il s'était expliqué plus clairement - encore: «Les dernières anecdotes qu'on a puisées sur le _Masque de - Fer_ nous ont été données par M. Linguet, qui, long-temps détenu à - la Bastille, obtint quelques renseignemens des plus anciens - officiers ou serviteurs du château; il donna ses notes à M. de La - Borde, qui les a publiées en ces termes, dans un petit ouvrage sur - ce _Masque_.» - -Selon Linguet, le prisonnier portait un masque de velours et non de fer; -le gouverneur lui-même le servait et _enlevait son linge_; lorsqu'il -allait à la messe, il avait les défenses les plus expresses de parler et -de montrer sa figure: l'ordre était donné aux invalides qui -l'accompagnaient de tirer sur lui dans le cas où il eût enfreint ces -défenses; lorsqu'il fut mort, on brûla tous ses meubles, on dépava sa -chambre, on ôta les plafonds, on visita tous les coins, recoins, tous -les endroits qui pouvaient cacher un papier, un linge; en un mot _on -voulait découvrir s'il n'y aurait pas laissé quelque signe de ce qu'il -était_. Les personnes de la Bastille, qui avaient rapporté ces faits à -Linguet, «les tenaient de leurs pères, anciens serviteurs de la maison, -lesquels y avaient vu l'_Homme au Masque de Fer_.» On a peine à -comprendre pourquoi Linguet choisit La Borde pour secrétaire dans cette -circonstance et se priva d'un thème aussi fertile en déclamations, lui -qui, dans ses _Mémoires de la Bastille_, raconte sérieusement qu'on -l'_empoisonnait_, lui qui fait un drame horrible et ténébreux de -l'ensevelissement d'un prisonnier mort dans une chambre voisine de la -sienne, lui enfin qui accumule tant de malédictions contre les -_souffrances inconnues_ et les _peines obscures_ de cette prison d'état. - -La plupart des faits racontés par Linguet et par M. de La Borde -entrèrent dans les _remarques_ sur le _Masque de Fer_ publiées en 1783 -par le marquis de Luchet dans le _Journal des Gens du monde_, t. 4, nº -23, p. 282 et suiv. Ce journal, qui paraissait en Allemagne, n'était pas -obligé de garder des ménagemens avec la mémoire d'Anne d'Autriche, et le -rédacteur de ce journal, attaché à la cour du prince de Hesse-Cassel, -avait toute liberté d'amuser ses lecteurs, en mettant à profit ses -réminiscences des ouvrages et des conversations de Voltaire. - -Cependant le marquis de Luchet n'adopta pas entièrement le système de -l'_éditeur_ anonyme des _Questions sur l'Encyclopédie_, qui d'ailleurs, -en proposant l'histoire d'un fils naturel d'Anne d'Autriche, ne s'était -point expliqué sur la personne du père; il fit honneur à Buckingham de -cette paternité en litige, et réclama, en faveur de son opinion, un -nouveau témoignage, celui de Mlle de Saint-Quentin, ancienne maîtresse -du ministre Barbezieux, laquelle, retirée à Chartres où elle mourut dans -un âge avancé vers le milieu du dix-huitième siècle, avait dit -_publiquement_ que Louis XIV condamna son frère aîné à une prison -perpétuelle, et que la _parfaite ressemblance_ des deux frères nécessita -l'invention du masque pour le prisonnier. Voltaire avait pensé aussi que -ce masque cachait une ressemblance _trop frappante_; mais d'où vient que -Voltaire, à qui l'on écrivit de Chartres le bruit qu'on y avait répandu -sous le nom de Mlle de Saint-Quentin[38], ne le consigna pas dans ses -oeuvres et se contenta d'en parler à Genève? - - [38] 9e liv. de la _Bastille dévoilée_, p. 145. - -Certes, Barbezieux avait un caractère léger et dissipé, bien différent -de la fermeté et de l'esprit politique de Louvois son père; mais il -n'eût point osé divulguer à une maîtresse ce formidable secret d'état, -qui ne transpirait pas même dans les indiscrets libelles de Hollande, -avant la mort de l'homme au masque: Barbezieux mourut en 1701 et -_Marchialy_ en 1703. Le marquis de Luchet n'était-il pas bien capable de -supposer cette demoiselle de Saint-Quentin[39], comme il supposait un -fils de Buckingham, comme il supposa plus tard _Mlle de Baudeon_, _la -comtesse de Tersan_, _la duchesse de Morsheim_, et plusieurs autres -dames dont il rédigea les _Mémoires_, toujours pour l'amusement des -_gens du monde_? - - [39] Les auteurs de la _Bastille dévoilée_ voulurent constater par un - _procès-verbal_ le séjour de la demoiselle de Saint-Quentin à - Chartres, et l'anecdote racontée par elle à plusieurs personnes de - cette ville encore vivantes en 1790; mais ils ne purent obtenir ce - procès-verbal et attestèrent seulement la _notoriété_ du fait. - -Linguet, dont M. de La Borde et le marquis de Luchet avaient invoqué le -témoignage, n'osa pas confirmer ces assertions dans les _Annales -politiques_, et craignit peut-être de fournir à ses ennemis le prétexte -d'une nouvelle lettre de cachet: le silence de Linguet est inexplicable. -Certes, l'abbé Lenglet-Dufresnoy, qui ne se faisait pas scrupule de -publier des vérités ou des mensonges hardis, aurait élevé la voix s'il -eût encore vécu, lorsque le prieur Anquetil le cita dans une compilation -historique, sans critique et sans style, intitulée: _Louis XIV, sa cour -et le régent_, 4 vol. in-12, 1789. Anquetil rapportait, au sujet du -_Masque de Fer_, ce que lui en avait dit Lenglet, qui assurait l'avoir -_vu_ à la Bastille, et même lui avoir _parlé_. Lenglet, malgré cet -entretien, ne jeta aucune lumière sur l'histoire de ce prisonnier qui -avait _l'esprit vif et orné_, disait-il, «parlait très-bien d'affaires, -de politique, d'histoire, de religion, était au fait des nouvelles -courantes, et montrait par sa conversation qu'il avait voyagé dans toute -l'Europe (tome I).» - -Le crédule Anquetil, à qui l'auteur du _Traité des Apparitions_ -racontait ces belles choses recueillies dans un de ses nombreux séjours -à la Bastille, eut la bonhomie de le _presser_ de dire ce qu'il pensait -de cet inconnu: «Voudriez-vous me faire aller une neuvième fois à la -Bastille?» répondit Lenglet qui n'y alla que cinq fois pendant sa vie -littéraire, comme l'a prouvé son biographe Michault, de Dijon. En outre, -il n'y était allé pour la première fois qu'en 1718, à moins qu'on -veuille infirmer les recherches et les calculs de Michault par une note -imprimée dans la _Bastille dévoilée_ (1re livr., p. 113), où il est dit -que Lenglet _est entré six fois à la Bastille_, la première en 1696. -Quelle que soit la date de cette première entrée, l'abbé Lenglet, qui -était en bon rapport de connaissance avec les officiers de ce château, -avait pu apprendre d'eux ce qu'il prétendait savoir du _Masque de Fer_ -lui-même. - -Le _Masque de Fer_, qui occupait avec tant d'ardeur les bureaux -d'esprit, les journaux et les cafés, avait fait aussi l'entretien de la -cour, où les mystères des lettres de cachet et des prisons d'état -divertissaient quotidiennement le petit lever du roi et de ses -maîtresses. Le régent Philippe d'Orléans avait, disait-on, refusé la -confidence de ce grand secret aux instances les plus assidues de ses -favoris et de ses compagnons de table: jamais le nom du prisonnier -masqué n'était sorti de ses lèvres, même au milieu des plus -étourdissantes orgies de la Muette. Louis XV ne se montra point aussi -discret, assure-t-on, et les caresses de Mme de Pompadour eurent tout -l'empire qu'elle leur savait; mais la spirituelle marquise, qui laissait -le censeur Jolyot de Crébillon s'asseoir sur son lit, et le gentilhomme -de la chambre Voltaire se mettre à ses genoux, garda peut-être ce secret -mieux que son rang dans la compagnie des gens de lettres qu'elle aimait: -elle n'avait pourtant pas à craindre la destinée du pêcheur des îles -Sainte-Marguerite. - -Louis XV fut souvent questionné par ses courtisans sur un sujet qu'il -abordait sans répugnance, et qu'il entendait en souriant approfondir -devant lui. Mais, à l'occasion des deux systèmes débattus avec une égale -probabilité par Saint-Foix et le père Griffet, Louis XV hocha la tête et -dit: «Laissez-les disputer; personne n'a dit encore la vérité sur le -_Masque de Fer_.» - -Une autre fois, le premier valet de chambre du roi, M. de La Borde, -essayant de mettre à profit un moment d'abandon et de familiarité de son -maître, pour s'approprier sans péril ce secret qui avait causé la mort -de plusieurs personnes, Louis XV l'arrêta dans ses conjectures par ces -mots non moins énigmatiques que le _Masque de Fer_ lui-même: «Vous -voudriez que je vous dise quelque chose à ce sujet? Ce que vous saurez -de plus que les autres, c'est que _la prison de cet infortuné n'a fait -tort à personne qu'à lui_[40].» - - [40] Soulavie ajoute de son crû une explication de ces paroles - amphibologiques et la met aussi dans la bouche de Louis XV: «car il - n'a jamais eu ni femme ni enfans.» _Mém. du maréchal de Richelieu_, - t. 3, p. 109. - -Les ministres de Louis XVI n'étaient pas comme ceux de Louis XIV, -confidens du secret de leur maître; car le vertueux Malesherbes, pendant -son premier ministère qui ne dura que neuf mois, s'imposa le devoir de -tirer la vérité du tombeau de _Marchialy_ et de venger la mémoire de cet -infortuné, seule réparation que pût inventer l'humanité du ministre -insatiable de faire le bien; mais ses recherches, secondées par Amelot, -ministre de Paris[41], ses visites à la Bastille, ses enquêtes dans les -papiers de la police[42], demeurèrent sans résultat. - - [41] On voit par une lettre du major Chevalier à M. Amelot, imprimée - dans la 9e livraison de la _Bastille dévoilée_, p. 28, que cet - officier lui avait envoyé, dès le 30 septembre 1775, les mêmes - extraits historiques qu'il adressa ensuite à Malesherbes. - - [42] Voy. _la Bastille dévoilée_, 1re livraison, p. 54. - -Chevalier, major de la Bastille, le même qui avait inventé, dit-on, le -grand registre des prisonniers, fut chargé spécialement de fouiller les -archives et d'écrire l'histoire secrète du château depuis son -origine[43], quoique un pareil travail demandât plus de lumières et -d'instruction qu'il n'en avait: il recueillit pourtant des documens -originaux très-curieux, et il les envoya au ministre le 19 novembre -1775, en lui disant, dans un style hérissé de barbarismes et de fautes -d'orthographe: «Si dans la suite je trouve quelque chose qui puisse être -utile, soit pour le service, soit pour la curiosité, de même que pour -tout ce que vous pouvez désirer, je serai toujours à vos ordres.» La -pièce concernant le _Masque de Fer_ était rédigée d'après le journal de -Dujonca et la dissertation du père Griffet. M. de Malesherbes n'en fit -aucun usage et ne la rendit pas publique, sans doute parce qu'il -espérait toujours arriver à la solution de ce grand problème -historique[44]. - - [43] Voy. _Remarques historiques sur la Bastille_, 1774, p. 32. - - [44] Ces pièces écrites de la main du major Chevalier sont aujourd'hui - dans la collection de mon respectable ami, M. Villenave, qui les a - eues avec beaucoup de papiers de Malesherbes. - -En 1780, le père Papon, de l'Oratoire, qui avait visité les îles -Sainte-Marguerite au commencement de l'année 1778 pour y chercher des -détails de localité utiles à son _Histoire de Provence_ (4 vol. in-4, -1777-1786), publia de nouvelles anecdotes sur le _Masque de Fer_ dans -son _Voyage littéraire de Provence_, Paris, 1780, in-12, composé avec -des notes dont il ne pouvait faire usage pour son histoire dédiée à M. -de Boisgelin, archevêque d'Aix. Il avait recueilli ces renseignemens -dans la citadelle, où un officier de la compagnie franche, âgé de -soixante-dix-neuf ans, lui raconta ce qu'il tenait de son père, lequel -était _pour certaines choses l'homme de confiance_ du gouverneur -Saint-Mars. - -Un jour Saint-Mars s'entretenait avec son prisonnier, en restant hors de -la chambre, _dans une espèce de corridor pour voir de loin ceux qui -viendraient_. Le fils d'un de ses amis venait d'arriver pour passer -quelques jours dans l'île; ce jeune homme s'avance du côté où il -distingue des voix. Le gouverneur, surpris à l'improviste, ferme -aussitôt la porte de la prison, court au-devant de l'indiscret et lui -demande _d'un air troublé_ s'il n'a rien entendu; rassuré par la réponse -du jeune homme, il le fit pourtant repartir le jour même en écrivant à -son ami que «peu s'en était fallu que cette aventure n'eût coûté cher à -son fils, et qu'il le lui renvoyait de peur de quelque nouvelle -imprudence.» - -Un autre jour, un _frater_ (garçon de chirurgien) aperçut, sous la -fenêtre du prisonnier, _quelque chose_ de blanc flottant sur l'eau: -c'était une chemise très-fine, pliée avec assez de négligence et sur -laquelle on avait écrit d'un bout à l'autre. Le pauvre homme la prit et -l'apporta au gouverneur, qui ne l'eut pas plus tôt examinée qu'il -demanda, _d'un air fort embarrassé_, au frater, s'il n'avait pas eu la -curiosité de lire ce qui était écrit dessus; celui-ci protesta plusieurs -fois qu'il n'avait rien lu; «mais deux jours après, il fut trouvé mort -dans son lit.» N'est-ce pas là l'origine de l'anecdote du plat d'argent? - -Le valet qui servait le prisonnier, et qui partageait ainsi sa -captivité, mourut dans la prison, et ce fut le père de l'officier, que -Papon interrogeait, qui chargea sur ses épaules le corps du défunt et -qui le porta de nuit au cimetière. On chercha une femme pour remplacer -ce valet: une paysanne du village de Mongins alla se présenter au -gouverneur; mais quand elle fut avertie qu'elle devait, une fois pourvue -de cet emploi, renoncer à ses enfans et au monde, elle refusa de -s'enfermer pour le reste de ses jours. - -Il n'y avait que peu de personnes qui eussent la liberté de parler au -_Masque de Fer_, et sa prison, que l'épaisseur des murs et la force des -grilles protégeaient contre toute tentative d'évasion, était gardée au -dehors par des sentinelles qui avaient ordre de tirer sur les bateaux -qui s'approcheraient à une certaine distance. - -Mais le père Papon n'essaya pas même de découvrir quel était ce -prisonnier _dont on ne saura peut-être jamais le nom_, dit-il. M. -Dulaure, qui étudiait alors les antiquités nationales et surtout les -fautes de la royauté pour en faire une leçon au peuple, reproduisit -textuellement, dans sa _Description des principaux lieux de la France_, -Paris, 1789, 6 vol. in-18 (1re partie, p. 184), les anecdotes rapportées -dans le _Voyage littéraire de Provence_; il les accompagna des autres -faits révélés par Voltaire et Lagrange-Chancel. Mais, au lieu d'adopter -une opinion entre toutes celles qui avaient eu des avocats et des -partisans, il avoua qu'elles _ne valaient pas la peine d'être répétées_, -et il exposa nettement que «si l'on ne découvrait quelques _monumens_ -ignorés du temps de la régence d'Anne d'Autriche et du ministère du -cardinal Mazarin, ou bien quelques _mémoires écrits par les personnes -initiées dans le secret_, le nom de ce prisonnier, inconnu à ses -contemporains, le serait aussi à la postérité.» Cette phrase semble une -annonce indirecte du _mémoire_ apocryphe que Soulavie préparait à cette -époque dans son cabinet enrichi des matériaux dérobés à la bibliothèque -du maréchal de Richelieu; on peut, sans faire injure à la mémoire de -Dulaure, que la passion aveuglait trop souvent, supposer qu'il avait vu -cette pièce dans les mains de Soulavie et qu'il la regardait alors comme -authentique, puisqu'il en fit usage depuis dans son _Histoire de Paris_. - -Cependant un nouveau système s'élaborait en silence, et plusieurs hommes -très-judicieux étaient portés à lui donner la préférence. Le chevalier -de Taulès, secrétaire d'ambassade à Constantinople, ramassait -mystérieusement les matériaux de ce système qui tendait à inculper les -jésuites chassés de France et poursuivis de tous côtés avec la fureur -des représailles. On ne peut apprécier quel sentiment de prudence ou de -générosité l'empêcha de publier son livre, qui était dès lors connu dans -les lettres, quoique manuscrit, et qui fut communiqué dès 1783 à M. de -Vergennes, ministre des affaires étrangères. - -Duclos prit les devans sur M. de Taulès, en imprimant qu'un jésuite -_gros collier de l'ordre_ lui avait avoué que «le _Masque de Fer_ était -une sottise de la Société, qu'il fallait ensevelir dans l'oubli.» Cette -insinuation n'eut pas de suite à cette époque, et l'on ne demanda pas -compte du prisonnier masqué à la société de Jésus, qui avait tant -d'autres comptes plus graves à rendre. - -C'était sous les décombres de la Bastille qu'on espérait retrouver les -preuves de cette iniquité du _grand roi_, et quand la vieille prison -féodale s'écroula sous le marteau du peuple, le 14 juillet 1789, le -premier prisonnier qu'on chercha parmi les cachots, livrés au jour -éclatant de la justice et de l'humanité, pour délivrer au moins son nom -encore captif dans ces ténèbres, ce devait être le _Masque de Fer_! - -Dès que la Bastille tomba au pouvoir du peuple, les portes des prisons -furent brisées à coups de hache; mais on ne trouva que huit personnes à -délivrer, au lieu des innombrables victimes qu'on supposait ensevelies -au fond de cette sinistre forteresse: on prétendit que, peu de jours -auparavant, la plupart des détenus avaient été transportés ailleurs -secrètement. - -Les souvenirs de plusieurs captivités célèbres planaient au-dessus des -ruines, qu'on avait hâte de faire disparaître pour placer cette -inscription: _Ici l'on danse_, à l'endroit même où tant de larmes -avaient coulé depuis des siècles; le fantôme du _Masque de Fer_ était -sans doute présent aux yeux des démolisseurs patriotes, et quand un des -_vainqueurs_ apporta en trophée au bout d'une baïonnette le grand -registre de la Bastille[45], l'assemblée municipale de l'Hôtel-de-Ville -attendit dans un silence solennel que le secret du despotisme royal -tombât de ces pages sanglantes[46]: le folio 120, correspondant à -l'année 1698 et à l'arrivée du prisonnier masqué venu des îles -Sainte-Marguerite, avait été enlevé et remplacé par un feuillet d'une -écriture récente! - - [45] «C'est un in-folio immense ou plutôt une suite de cahiers qui - augmentent journellement. Ces cahiers sont contenus dans un - très-grand carton ou portefeuille en maroquin, fermant à clef, - lequel est encore renfermé dans un double carton. Ces feuilles, - distribuées en colonnes, portent des titres imprimés à chacune. Ire - colonne: _Noms et qualités des prisonniers_. IIe col. _Dates des - jours d'arrivée des prisonniers au château._ IIIe col. _Noms des - secrétaires d'état qui ont expédié les ordres._ IVe col. _Dates de - la sortie des prisonniers._ Ve col. _Noms des secrétaires d'état qui - ont signé les ordres d'élargissement._ VIe col. _Causes de la - détention des prisonniers._ VIIe col. _Observations et Remarques._ - Le major remplit la sixième colonne suivant les indications qu'il - peut avoir, et le lieutenant de police lui donne des instructions - quand il veut et comme il veut. La septième colonne contient - l'historique des faits, gestes, caractères, vie, moeurs et fin des - prisonniers. Ces deux colonnes sont des espèces de mémoires secrets - dont l'essence et la vérité dépendent du jugement droit ou faux, de - la volonté bonne ou mauvaise du major et du commissaire du roi; - plusieurs prisonniers n'ont aucune note sur ces deux dernières - colonnes. Ce livre est de l'invention du sieur Chevalier, major - actuel.» _Remarques historiques sur la Bastille_, 1774, p. 31 et 32. - La distribution des colonnes indiquée dans cet ouvrage n'est pas - tout-à-fait la même que celle du registre qui a servi à la rédaction - de la _Bastille dévoilée_: ce dernier «est un registre de 280 pages - in-folio, broché et soigneusement renfermé dans un portefeuille de - maroquin; d'un côté est écrit en lettres d'or le mot _Bastille_; de - l'autre, sont gravées les armes du roi: ledit portefeuille fermait à - clef. Chaque page de ce registre est divisée en onze colonnes. Voici - ce qui se trouve imprimé en tête de chaque colonne: Ire _Noms et - qualités des prisonniers_. IIe _Dates de leur entrée_. IIIe _Noms de - MM. les secrétaires d'état qui ont contresigné les ordres_. IVe - _Tomes_. Ve _Pages_. VIe _Dates de leur sortie_. VIIe _Noms de MM. - les secrétaires d'état qui ont contresigné les ordres_. VIIIe - _Tomes_. IXe _Pages_. Xe _Motifs de la détention des prisonniers_. - XIe _Observations_. Nota. Nous n'avons aucune connaissance des TOMES - et PAGES auxquels renvoient les colonnes 4e, 6e, 8e et 9e.» Première - livraison, p. 44. - - [46] Chap. 14 et 15 de _la Bastille, ou Mémoires pour servir à - l'histoire du gouvernement français_, par Dufey de l'Yonne; 3e - livraison de la _Bastille dévoilée_; les _Journées mémorables de la - Révolution française_, t. 1, p. 21. - -Dans les souterrains de la Bastille, on découvrit des squelettes -entiers; dans les latrines, des ossemens brisés et putréfiés[47]: alors -on se souvint avec terreur des horribles assertions que Constantin de -Renneville avait avancées dans son _Histoire de la Bastille_, et qu'on -avait trop légèrement traitées de fables calomnieuses; on pensa que bien -des crimes, bien des vengeances, étaient restés enfouis dans les ombres -impénétrables de cette prison d'état, et que les murs, tout couverts de -noms et de dates[48], offraient des listes de proscription plus amples -et plus véridiques que les registres du greffe. - - [47] «Quelques prisonniers ont péri à la Bastille par des voies - secrètes, mais ces exemples sont rares.» _Rem. hist. sur la - Bastille_, p. 33. Voyez _Antiquités nationales_, par Millin, t. 1, - art. de la Bastille, p. 15. - - [48] On trouve dans les _Révolutions de Paris_, à la suite des - _Remarques historiques sur la Bastille_, le _Relevé exact des noms - et inscriptions gravées sur les murs des cachots_, et le _Langage - des murs ou les cachots de la Bastille dévoilant leurs secrets_. - -Quelques curieux se mêlèrent donc aux travaux rapides de la démolition, -et visitèrent en détail la tour de la Bertaudière que le _Masque de Fer_ -avait habitée cinq ans, et dans laquelle il avait pu laisser la trace de -son passage; mais on eut beau déchiffrer tout ce qui était écrit avec la -pointe d'un couteau ou d'un clou sur les parois de pierre, sur les -planchers de bois, sur les serrures, sur les meubles, sur le plomb des -vitres, rien dans ces archives funèbres n'avait un rapport plus ou moins -direct avec le malheureux _Marchialy_, et l'on ne douta plus que les -ordres de Louis XIV pour effacer tout vestige de cette étrange mascarade -n'eussent été ponctuellement exécutés. - -Plusieurs personnes pourtant se demandèrent par quelle raison le cadavre -du prisonnier n'avait pas, comme ceux dont on retrouvait les débris, été -confié aux oubliettes infectes de la Bastille plutôt qu'à la terre -bénite du cimetière de Saint-Paul: on pouvait répondre à cette -objection, que les restes humains découverts dans les fouilles -appartenaient sans doute à une époque antérieure aux formalités de la -prison d'état, ou n'accusaient que la scélératesse des officiers -subalternes, capables d'un assassinat pour dépouiller un prisonnier; -d'ailleurs en 1703, quand mourut _Marchialy_, Louis XIV, entièrement -livré à Mme de Maintenon et à son confesseur le père Lachaise, avait une -dévotion si scrupuleuse, qu'il n'eût pas refusé les secours de l'église -et la sépulture chrétienne à son plus grand ennemi. - -Cependant toutes les recherches ne furent pas infructueuses, s'il faut -en croire la dernière feuille des _Loisirs d'un Patriote français_, -recueil périodique[49], qui cita, le 13 août 1789, «une carte qu'un -homme curieux de voir la Bastille prit au hasard avec plusieurs papiers: -cette carte contient, ajoute le rédacteur, le numéro 64389000 et la note -suivante: FOUCQUET, ARRIVANT DES ILES SAINTE-MARGUERITE, AVEC UN MASQUE -DE FER; ensuite trois X.X.X., et au-dessous, KERSADION.» Le journaliste -attestait avoir vu la carte, et présentait de rapides observations à -l'appui de ce système, que la découverte vraie ou prétendue de la carte -avait mis au jour. - - [49] M. Deschiens, dans son catalogue des journaux de la révolution, - ne nomme pas l'auteur de celui-ci, qui ne parut que pendant un peu - plus d'un mois, et qui forme un seul volume (36 num. du 5 juillet au - 13 août 1789). Ne pourrait-on l'attribuer à Brissot de Warville, et - le regarder comme un annexe littéraire du _Patriote Français_ que - rédigeait alors ce journaliste, qui se souvenait d'avoir été - pensionnaire du roi à la Bastille? Ce recueil est aujourd'hui fort - rare et ne se trouve pas à la Bibliothèque royale. - -Cette carte singulière, dont l'usage est aussi obscur que le chiffre, -exista-t-elle réellement? La situation politique du moment était trop -grave pour qu'on donnât beaucoup d'attention à ce document, dont -l'authenticité est maintenant impossible à prouver, et d'ailleurs, les -_Loisirs d'un Patriote français_ avaient un fort petit nombre de -lecteurs; car la révolution, qui marchait déjà au son du tocsin en -suivant la tête du gouverneur de la Bastille, M. Delaunay, et celle de -M. de Flesselles, prévôt des marchands, n'accordait plus de _loisirs_ -aux patriotes enrôlés dans la milice citoyenne. - -Néanmoins cette carte fut reproduite avec les réflexions du rédacteur, -sous ce titre pompeux et trompeur: _Grande Découverte! l'homme au Masque -de Fer dévoilé_, in-8º de sept pages d'impression. «Ce n'est pas la -seule carte qu'on ait tiré de la Bastille, lit-on dans cette feuille, il -y en avait plusieurs signées de quelques ministres ou de quelques -personnes inconnues avec des ordres relatifs au prisonnier. Quant à -celle que je cite, _je l'ai vue_!» L'anonyme, après avoir cherché à -établir que Fouquet ne mourut pas à Pignerol, présume, d'après le -témoignage de cette carte, que ce prisonnier d'état réussit à se sauver, -fut _repris_, ramené en secret dans sa prison, masqué et condamné à -passer pour mort, en châtiment de sa tentative d'évasion. - -Cet imprimé se vendit dans les rues, où la liberté de la presse faisait -affluer une prodigieuse quantité de brochures et de feuilles volantes, -et cette opinion nouvelle, jetée au public sans preuves, sans nom -d'auteur, sans aucune sorte de garantie historique, produisit toutefois -certaine impression, en présence même des autorités de Voltaire, de -Lagrange-Chancel, de Saint-Foix, du père Griffet et du baron d'Heiss, -qui n'avaient jamais introduit Fouquet dans leurs discussions. - -On se rappela toutefois une phrase du _Supplément du Siècle de Louis -XIV_, d'après laquelle le ministre Chamillart aurait dit que le _Masque -de Fer_ «_était un homme qui avait tous les secrets de Fouquet_.» Des -gens fort judicieux allèrent jusqu'à croire que Chamillart, que -Saint-Simon (t. 7, p. 238) nous peint d'un caractère _vrai, droit, -aimant l'état et le roi comme sa maîtresse, opiniâtre à l'excès_, avait -dit la vérité sans pourtant manquer à son serment ni trahir un secret -qui eût pu compromettre l'honneur de son maître; selon une idée que -d'autres ont eue avant nous, Chamillart voulait désigner Fouquet et ne -le pas nommer, par un accommodement de conscience assez fréquent dans -ces temps de morale jésuitique: en effet, qui était mieux instruit des -secrets de Fouquet que Fouquet lui-même? - -Quant à la carte qui servait de base à ce système, elle ne me paraît -point aussi absurde que l'ont jugée différens critiques. - -1º Le numéro inintelligible de 64389000 renfermait peut-être un sens -qu'on ne pouvait traduire par des lettres; car l'emploi des chiffres -était très-usité dans les affaires d'état; ou bien encore, ce nombre -extraordinaire avait-il été mal rapporté par négligence, sinon par suite -de la détérioration de cette carte foulée aux pieds, mouillée, tachée de -boue: dans cette seconde hypothèse, il faudrait lire d'abord, au lieu de -6438, l'année de l'entrée du prisonnier à la Bastille, 1698, et -immédiatement après le numéro de l'écrou, 9000 ou plutôt 900. - -2º Ces trois X.X.X. peuvent aussi s'interpréter de diverses manières -également plausibles: est-ce la désignation d'un registre, d'une série, -d'une armoire? car les archives de la Bastille étaient si considérables, -que le régent y avait créé, en 1716, une place de _garde_ sous la -surveillance immédiate du gouverneur[50]; or, dans tous les grands -dépôts de livres et de papiers, on distingue les divisions par des -lettres, suivant l'ordre alphabétique, que l'on répète plusieurs fois au -besoin. Tel est le système de classement usité à la Bibliothèque du Roi. - - [50] Pièces envoyées par le major Chevalier à M. de Malesherbes. - Cabinet de M. Villenave. - -3º Quant au nom propre de _Kersadion_, qui est un nom breton, et qu'on -doit lire de préférence _Kersadiou_ ou _Kersaliou_, c'est peut-être -celui qu'on avait imposé à Fouquet, selon la règle des prisons d'état où -de fréquens changemens de noms déroutaient la curiosité des indifférens -et les démarches actives des intéressés: ainsi M. de Palteau prétend que -l'homme au masque était connu sous le nom de _Latour_ à la Bastille, et -nous le voyons désigné par le nom de _Marchialy_ sur les registres de la -paroisse de Saint-Paul. Le fameux Latude, qui est resté trente-quatre -ans à la Bastille, a subi deux ou trois baptêmes de cette espèce. - -Cette carte aurait donc fait partie d'un catalogue général des -prisonniers, destinée qu'elle était à indiquer le nom véritable, le faux -nom, le numéro du volume contenant le détail des faits et les -observations relatives, le numéro du carton des pièces à l'appui, la -date et tous les renvois correspondant à une vaste collection de -documens qui n'existent plus[51]. - - [51] Les _Remarques historiques et Anecdotes sur la Bastille_, nous - autorisent à supposer une classification semblable: «Lors de - l'arrivée de chaque prisonnier, on inscrit sur un livre ses noms et - qualités, le numéro de l'appartement qu'il va occuper et la liste de - ses effets déposés dans la case du même numéro. Le livre de sortie - contient un protocole de serment et protestation de soumission, de - respect, de fidélité pour le roi... Le troisième livre en feuilles - contient les noms de tous les prisonniers, et le tarif de leurs - dépenses... Enfin, le quatrième livre est un in-folio immense (le - grand registre décrit plus haut)... On réunit en registre tous les - ordres à jamais donnés et adressés au gouverneur de la Bastille, - toutes les lettres des ministres et de la police; tout est recueilli - soigneusement, et se retrouve au besoin.» P. 30 et suivantes. - -Il est facile de prouver que les archives de la Bastille, qui étaient -immenses, et qui contenaient les papiers des autres prisons d'état, ont -été pillées avant et pendant le siége, anéanties et dispersées après le -dépôt fait à l'Hôtel-de-Ville: - -1º la troisième livraison de la _Bastille dévoilée_ (par Charpentier), -page 152, cite des lettres tirées de ces archives, et concernant le -château de Pierre-Encise, à Lyon. On a lieu de croire que la police -envoyait à la Bastille toutes ses correspondances secrètes pour y être -conservées en sûreté. - -2º Cette même livraison présente des renseignemens qui sont d'accord -avec nos suppositions, et que le rédacteur tenait du chevalier de -Saint-Sauveur, officier de la Bastille durant dix-huit ans. «Nous avons -appris que les mots _tome_ et _page_, qui sont deux fois répétés dans -les colonnes de chaque page du grand registre, renvoient à de _gros -volumes reliés_ qui renferment _simplement_ les ordres d'entrée et de -sortie de chaque prisonnier. Cette découverte nous a fait moins -regretter la perte de ces mêmes volumes; nous nous étions imaginés -qu'ils renfermaient des objets bien plus intéressans.» Comment ces _gros -volumes_ ont-ils disparu? le gouvernement avait donc intérêt à leur -destruction? Quand ils n'auraient contenu que les _ordres d'entrée et de -sortie de chaque prisonnier_, n'était-ce point assez pour éclaircir -beaucoup de faits obscurs, pour en révéler d'autres tout-à-fait ignorés? -On conçoit la perte de feuilles volantes, réunies en liasse, mais non -celle de gros volumes qui étaient couverts sans doute en parchemin, et -capables de résister même à un incendie tel que celui qui consuma ou -plutôt attaqua le dépôt des livres saisis et les archives, lorsque les -assiégeans eurent mis le feu à l'hôtel du gouvernement. - -3º Mon savant et honorable ami M. Villenave, qui visita la Bastille le -lendemain de la prise, se souvient d'avoir remarqué dans les cours une -énorme quantité de papiers à demi-brûlés; il en ramassa quelques-uns, -manuscrits et imprimés, qu'il conserve encore dans sa précieuse -collection de pièces relatives à la révolution; mais il se souvient -aussi que des sentinelles empêchaient les curieux d'emporter ces papiers -qu'on enlevait sous les yeux des commissaires nommés par la ville. «La -vérité est, dit Cubières dans son _Voyage à la Bastille_, que M. de -Mirabeau avait aussi un ordre pour venir faire sa moisson de manuscrits, -et je ne doute pas qu'il n'en ait rapporté plusieurs de très-curieux. -J'aurais bien voulu en ramasser à mon tour; mais je n'en avais _ni -permission ni ordre_.» - -4º Charpentier nous apprend avec quel soin l'autorité faisait recueillir -les papiers de la Bastille, qui furent déposés à l'Hôtel-de-Ville, et -_couverts d'un voile aussi impénétrable que celui qui les dérobait au -jour quand ils étaient sous les voûtes de la Bastille_. Le bruit courut -même _qu'on ferait une perquisition à main armée chez les personnes -soupçonnées de garder des pièces trouvées à la Bastille_. -L'Hôtel-de-Ville n'était pas le seul dépôt de ces papiers; le district -de Saint-Germain-des-Prés en possédait un grand nombre[52]. Ces papiers, -tombés dans les mains des particuliers, _se dispersaient tous les -jours_, passaient en province et même dans les pays étrangers. Trente -commissaires, choisis pour entreprendre le dépouillement du dépôt de -l'Hôtel-de-Ville, s'arrêtèrent effrayés devant les difficultés et la -longueur de ce travail, et Charpentier, qui criait toujours que les -archives de la Bastille n'avaient fait que changer de cachot, avait déjà -publié six livraisons de la _Bastille dévoilée_, à l'aide d'une -collection particulière, rassemblée au Lycée, laquelle ne formait pas -_la millième partie_ des papiers déposés à l'Hôtel-de-Ville[53]. -Charpentier ne fit paraître que neuf livraisons de son livre; le reste -des documens conquis le 14 juillet 1789 a été détourné depuis par -l'adresse des agens de l'ancien gouvernement, ou perdu par l'incurie des -gardiens de ce vaste répertoire d'iniquités morales et politiques. - - [52] Voyez les _Révolutions de Paris_ citées plus haut, p. 34. - - [53] _Bastille dévoilée_, première livraison, p. 7; 4e livraison, p. - 3; 6e livraison, p. 1. - -On concevra l'intérêt que la royauté avait à l'anéantissement des -preuves écrites de ses abus de pouvoir, en se représentant l'effet -produit alors sur les masses par la dénonciation du moindre fait nouveau -relatif à la Bastille, dont le fantôme épouvantait encore les Parisiens. -Ces papiers accusateurs étaient autant de pierres que le peuple avait en -main pour lapider la monarchie. - -Nous démontrerons plus loin que le grand registre, qu'on n'eut pas le -temps ni l'ordre de détruire au moment du siége, avait subi de -nombreuses mutilations ou altérations à une époque antérieure, et que -des officiers français avaient été chargés de rechercher et d'enlever, -vers 1770, tous les papiers concernant Fouquet dans les archives de -Pignerol. - -Mais puisque cette carte n'a pas été conservée et que son existence ne -fut point constatée par une exposition publique qui aurait attiré la -foule en aussi grande affluence que l'échelle de Latude et les portes de -fer de la Bastille, nous nous abstiendrons de la citer au rang des -preuves, et même de défendre sa vraisemblance. Toujours est-il que la -prise de la Bastille ayant accoutumé les esprits à l'imprévu et au -merveilleux, on ne s'étonna pas de la trouvaille d'une carte et d'un -nouveau système sur le _Masque de Fer_: les prisons républicaines -allaient bientôt offrir des mystères plus inexplicables et plus -horribles. - -Le prisonnier masqué était encore une fois redevenu un objet de mode et -d'engouement: les systèmes de Lagrange-Chancel, de Saint-Foix, du père -Griffet, du baron d'Heiss et de Voltaire, repassèrent tour à tour sur la -scène, sans qu'aucune découverte vînt les fortifier; les écrivains de -places et de carrefours s'emparaient à l'envi de ce sujet déjà si -populaire et toujours aussi mal connu. - -On imprima et l'on colporta dans le même mois une quantité de misérables -imprimés qui sortaient presque tous d'une librairie de la rue de -Chartres, à laquelle le _Masque de Fer_ valut de bons profits. Il y eut -d'abord _le véritable Masque de Fer, d'après les archives de la -Bastille_, in-8º de huit pages: c'était le duc de Monmouth, d'après -Saint-Foix; ensuite, d'après Voltaire et les _Mémoires de Perse_, -l'_Histoire du Fils d'un roi, prisonnier à la Bastille, trouvée sous les -débris de cette forteresse_, in-8º de seize pages: c'était le comte de -Vermandois, et le compilateur de cette notice, _trouvée_, disait-il, -_parmi une foule d'autres papiers, lors de la prise de l'asile de la -tyrannie_, se vantait de résoudre le problème, _grâce aux révolutions de -Paris_. - -L'effronterie du faussaire alla plus loin dans le _Recueil fidèle de -plusieurs manuscrits trouvés à la Bastille, dont un concerne -spécialement l'homme au Masque de Fer_, in-8º de 32 pages; c'était -encore le comte de Vermandois; mais l'auteur avait la hardiesse de dire -qu'il donnait la _copie exacte_ d'une feuille découverte dans le mur -d'une chambre de la tour de la Bertaudière, et que cette feuille avait -été écrite par le comte de Vermandois, et cachée par lui _le 2 octobre -1701, à six heures du soir_[54]. Ce mensonge ridicule et impudent -devait, selon le libraire, servir de _supplément aux trois livraisons de -la Bastille dévoilée_, qui commençait à paraître avec un succès bien -mérité. - - [54] Plusieurs découvertes de ce genre eurent lieu cependant à la - démolition de la Bastille; le nommé Mauclerc trouva, en visitant les - cachots, un «morceau de papier taillé en pointe, aux deux côtés, - roulé et placé dans un petit trou à gauche de la cheminée.» Sur ce - papier était écrite une sentence politique qui fut attribuée à - Linguet. Le même Mauclerc raconte qu'un jeune homme, visant comme - lui ces cachots, «aperçut la longueur du petit doigt d'un suif - noirci, qu'avec son couteau il enleva cette couche de suif et - découvrit une fente au mur, dans laquelle il trouva un lambeau de - toile rouge, large d'environ deux pouces, se terminant en pointe à - l'une des extrémités, sur lequel lambeau sont tracés en fil blanc - très-fin ces trois lignes: - - + + + + + + | ans - J'ai respecté les jours de mon roi - Voilà mon crime. - - Ce morceau de linge était roulé et contenait un bout de ce même fil - blanc, attaché à un brin de crin noir très-fort.» _Révolutions de - Paris_, à la suite des _Remarques historiques sur la Bastille_, p. - 136. - -Plusieurs autres écrits, cachant leur pauvreté ou leur niaiserie sous de -magnifiques intitulés, circulèrent dans Paris encore tout ému de -l'enfantement d'une révolution; mais le public, trompé par ces -mystifications méprisables, n'était que plus impatient de pénétrer ce -secret, dont les dépositaires avaient tous disparu de même que les murs -de la Bastille. - -L'éditeur anonyme de la troisième édition des _Remarques historiques sur -la Bastille_ qui reparurent en 1789 comme un ouvrage nouveau, sous la -rubrique de Londres, n'ajouta rien pour fixer l'_incertitude où l'on -sera probablement toujours_ à l'égard du prisonnier inconnu, pensait-il; -mais il ne se fit pas scrupule de renchérir sur ce qu'on savait du -masque et de l'enterrement de _Marchialy_: «Son masque était simplement -de velours noir, garni de baleines très-fortes et attaché par derrière -avec un cadenas scellé; il était fait de manière qu'il lui était -impossible de l'ôter ou de l'arracher lui-même et qu'il pouvait manger -avec sans beaucoup d'incommodité.» Où l'éditeur avait-il trouvé ces -détails minutieux qu'il débitait avec tant d'effronterie ou de naïve -crédulité? «Il est _très-certain_ que le tronc seul du cadavre fut -enterré, et que la tête coupée, puis partagée en divers morceaux, pour -la défigurer, fut enterrée en plusieurs autres lieux.» L'éditeur ne nous -dit pas comment il avait appris cette variante de la tradition -recueillie par Saint-Foix; mais la Bastille, comme on sait, était une -mine inépuisable. - -Charpentier, ami de Linguet qui l'encourageait à écrire un ouvrage -historique sur la Bastille, et qui promettait de lui fournir des -éclaircissement singuliers, eut l'idée d'étaler au grand jour les -injustices que cette prison d'état avait cachées dans son ombre. Un -comité de gens de lettres s'était formé au Lycée, sous la direction de -Charpentier, pour dépouiller et analyser tous les papiers de la -Bastille, qu'on leur confierait, afin de _conserver des pièces -intéressantes, déjà éparses, et qui, dans peu, seraient perdues sans -ressource, si on ne les conservait au plus tôt_. Ce fut en quelque sorte -un acte d'opposition contre la municipalité de Paris qui avait invité -les possesseurs de ces pièces à en faire le dépôt à l'Hôtel-de-Ville, et -qui ne se mettait pas en peine de les rendre publiques. _La Bastille -dévoilée, ou Recueil de pièces authentiques pour servir à son histoire_, -fut donc publiée par livraisons, en 1789 et 1790, reproduisant et -commentant le grand registre, dans lequel les entrées et les sorties des -prisonniers étaient régulièrement marquées par ordre chronologique. - -Ce travail fut exécuté avec autant de conscience que de célérité; mais -les pièces contenant l'entrée et la sortie des prisonniers ne -remontaient pas au-delà de l'année 1663; à partir de cette époque, -Charpentier avait puisé ses documens «dans de petits feuillets -manuscrits enfilés par un lacet, qui paraissaient être les dépositaires -des notes relatives aux prisonniers jusqu'à ce que le temps permît de -les mettre au net sur le grand registre.» Ces notes présentaient -pourtant bien des lacunes. Il en était de même du grand registre, dans -lequel on avait _enlevé avec beaucoup de précaution_ le folio 120, -correspondant à l'année 1698 et à l'arrivée du prisonnier inconnu à la -Bastille; on avait aussi _déchiré_ et _mutilé_ les feuillets qui -comprenaient la fin de l'année 1703 et les suivantes, comme pour effacer -tout ce qui pouvait avoir rapport à _Marchialy_. - -L'absence du folio 120 fit croire naturellement à Charpentier «qu'on -avait mis autant de soin pour anéantir après la mort du prisonnier tout -ce qui aurait pu donner quelques lumières sur son sort, qu'on en avait -mis pendant sa vie pour dérober aux regards des curieux le mystère caché -sous ce masque de fer;» il désespéra donc de trouver dans les papiers de -la Bastille la moindre indication à ce sujet, et il dut se borner à -faire une dissertation historique à l'aide des témoignages existant; -mais cette dissertation ne parut que dans la neuvième livraison de la -_Bastille dévoilée_, qu'elle occupe tout entière. - -Durant cet intervalle de temps, signalé par la publication de plusieurs -ouvrages sur la Bastille et son prisonnier masqué, le folio 120 du grand -registre fut remis entre les mains de Charpentier, non pas l'original, -mais _un feuillet semblable, entièrement écrit de la main propre_ du -major Chevalier. - -On obtint la certitude qu'en 1775 M. Amelot, ministre de la ville de -Paris, s'était fait communiquer toutes les pièces qui concernaient -directement ou indirectement l'homme au masque: le major Chevalier, qui -avait rempli les fonctions de sa charge à la Bastille depuis 1749, -déclara lui-même qu'il avait, par l'ordre du ministre, opéré cette -soustraction et envoyé à M. Amelot les feuillets déchirés du grand -registre: on avait lieu de croire que ces feuillets étaient anéantis, -mais on les retrouva, dit-on, par les soins de M. Duval, ancien -secrétaire de la police, et leur authenticité fut à peine mise en doute, -lorsque Charpentier les imprima dans son livre, rédigé avec modération -et plein d'une sage critique, qu'on traduisait au fur et à mesure en -Allemagne et en Angleterre. - -Il est remarquable que ce folio où l'entrée du prisonnier a été relatée -dans la forme ordinaire des écrous est divisé par colonnes, et en -contient plusieurs réservées pour marquer les renvois aux tomes et pages -d'un journal, d'une correspondance ou d'un recueil très-volumineux (37 -volumes, d'une part, et 80 ou 8, de l'autre) qu'on n'a plus, ce qui -s'accorde assez bien avec la disposition de la carte décrite dans les -_Loisirs d'un Patriote français_. - -Voici le tableau figuré de cette feuille, copié d'après l'original -autographe du major Chevalier[55] et reproduit avec une scrupuleuse -fidélité, sans omettre les fautes de français et d'orthographe qu'on -remarque dans la rédaction de cet étrange historien de la Bastille. - - [55] Le cabinet de M. Villenave nous fournit cet original envoyé à M. - de Malesherbes, et presque entièrement semblable à celui que - Chevalier avait fait passer à M. Amelot, peu de mois auparavant, et - qui tomba dans les mains de l'éditeur de la _Bastille dévoilée_. - - NOMS ET QUALITÉS DES PRISONNIERS - Ancien prisonnier de Pignerol, obligés de porter toujours un masque - de velours noir d'ont on n'a jamais scû le nom ni ses qualités. - - DATES DE LEURS ENTRÉES. - 18e 7bre. 1698 à 3 heures après midy - - NOMS DE MESSIEURS LES SECRÉTAIRES D'ÉTAT QUI ONT CONTRESIGNÉ LES - ORDRES. - ... - - TOM. - Dujonca - - PAG. - v. 37 - - DATES DE LEURS MORTS. - le 19e 9bre 1703 - - TOM. - Dujonca - - PAG. - v. 80[56] - - MOTIF DE LA DETENTION DES PRISONNIERS. - on ne l'a jamais scû. - - OBSERVATIONS - C'est le fameux homme au masque que jamais personne n'a jamais scû - ni connû. Mort le 19e 9bre. 1703. agé de 45 ans ou environs, enterré - à St. Paul le lendemain à 4 heures après midy, sous le nom de - _Marchiali_, en présence de M. Rosarges major dud. chateau et - M. Reilhe chirurgien major de la Bastille qui ont signés sur les - registres mortuaires de Saint Paul. Son enterrement a couté 40 l. - Ce prisonnier a resté à la Bastille cinq années et soixante et deux - jours non compris celuy de son enterrement. - - _Nota._ Ce prisonnier à esté ammenés à la Bastille par M. de Saint - Mars, dans sa litierre, lorsqu'il est venû prendre possession du - gouvernement de la Bastille venant de son gouvernement des illes de - Sainte Margueritte et Honnorats et qu'il avoit cy devant à Pignerol. - - Ce prisonnier estoit traités avec une grande distingtion de M. le - Gouverneur, et n'estoit vû que de luy et de M. Rosarges major dud. - chateau, qui seul en avoit soin. Il n'a point été malade que quel - heures, mort comme subitement; il a été enseveli dans un linceuil de - toille neuve et genéralement tout ce qui s'est trouvés dans sa chambre - à esté brulés, comme son lit tout entier y compris des matelats, - tables, chaises et autres ustanciles reduis en poudres et en cendres, - et jettés dans les latrines, le reste a esté fondu comme argenterie, - cuivre ou étain. - - Ce prisonnier estoit logés à la troisième chambre de la tour - Bertodierre, laquelle chambres a esté regrattés et piqués jusqu'au vif - dans la pierre et blanchie de neuf de bout à fonds, les portes, - chassis et dormant des fenetres ont esté brulés comme le reste. - - _Il est à remarquer que le nom de MARCHIALI - que lon lui a donnés sur le registre mortuaire de Saint Paul, on y - trouve lettre pour lettre ces deux mots l'un latin l'autre françois, - HIC AMIRAL, c'est l'Amiral._ - - [56] La _Bastille dévoilée_, 9e liv. p. 34, porte: _vol._ 8e; la - plupart des ouvrages où cette feuille a été copiée depuis offrent en - toutes lettres: _volume_ 8me. - -Ce feuillet est évidemment composé avec le journal de Dujonca et les -anciennes notes que le père Griffet avait employées dans sa -dissertation; il y a entière analogie de faits et souvent d'expressions -entre ces documens et la rédaction assez peu littéraire de Chevalier. -Cependant on a sujet de croire que le folio soustrait au grand registre -différait de celui qui fut représenté comme une copie; car dans le -registre les feuilles sont divisées en _onze_ colonnes (voyez ci-dessus, -la note [45]), tandis que le folio envoyé à messieurs Amelot et de -Malesherbes ne contient que _dix colonnes_, l'une desquelles porte ce -titre imprimé: _Dates de leurs morts_, au lieu de _Dates de leurs -sorties_. La colonne qui manque dans le folio est intitulée au grand -registre: _Noms de messieurs les secrétaires d'État qui ont contresigné -les ordres_. Comment d'ailleurs expliquer l'enlèvement de ce folio, -autrement que par l'intention de cacher ce qu'il renfermait et même d'en -détruire la preuve? - -Rien ne fait supposer que le grand registre, où n'existait plus le folio -120, fût celui dont on attribue l'invention à Chevalier, major de la -Bastille depuis 1749: le grand registre commence à l'année 1686 et ne -paraît pas plus moderne; au contraire, on est bien certain que le major -est l'auteur du feuillet apocryphe, remis par M. Duval aux éditeurs de -la _Bastille dévoilée_, soit qu'il l'ait imaginé en entier, soit qu'il -l'ait copié sur le feuillet original avec de notables modifications, -d'après des ordres supérieurs. Comment aurait-on écrit au commencement -du 18e siècle: _C'est le fameux homme au masque_, tandis que cet homme -ne devint _fameux_ qu'en 1751, après la publication du _Siècle de Louis -XIV_? - -On reconnaît la main de la police de Sartines et de Lenoir, dans la -perte de ce feuillet et dans la manière dont il fut remplacé; peut-être -avait-il disparu avant que Chevalier fût chargé de recherches dans les -archives. Les minutieuses précautions qu'on avait prises à la mort de -_Marchialy_ donnent assez à entendre qu'on n'eût pas laissé subsister -quelque pièce écrite, capable de faire deviner le nom de ce prisonnier. -En tout cas, les volumes 37 et 80 ou 8 de Dujonca, auxquels renvoyaient -les colonnes des _tomes_ et des _pages_ dans le feuillet écrit par le -major, ne vinrent à la connaissance de personne, et à peine put-on -obtenir quelques témoignages pour constater qu'une collection de _gros -volumes_ avait figuré dans les archives de la Bastille.[57] - - [57] On sait combien le gouvernement de Louis XVI employa d'argent et - de ruse pour étouffer toutes les accusations qui pouvaient sortir - contre lui des ruines de la Bastille. Les auteurs des différens - ouvrages publiés alors sur cette prison d'état ne trouvèrent de - renseignemens qu'auprès d'anciens officiers qui avaient été, à une - époque antérieure, éloignés du service, et qui gardaient rancune à - l'administration. Mais presque tous ceux qui, en dernier lieu, - étaient attachés à la Bastille par des fonctions élevées ou - subalternes, refusèrent de se faire dénonciateurs: on doit présumer - qu'ils furent indemnisés généreusement, d'après ce seul fait - (autographe de M. Villenave): un lieutenant de la Bastille, ayant - perdu ses effets dans le sac du château, adressa une pétition à - Louis XVI, pour obtenir un secours; le roi écrivit de sa main, au - bas de la pétition: _Bon pour quatre mille livres_. - -A propos de ces renvois, dignes de prêter aux conjectures, quelqu'un eut -l'idée de rectifier ainsi le numéro de la carte citée dans les _Loisirs -d'un Patriote français_, 6-4-37-8-9000, pour le rendre compréhensible -par l'addition d'un seul chiffre, et par cette explication: la carte, -faite après la mort du prisonnier, aurait renvoyé au volume 6e pour -l'entrée de Fouquet à la Bastille en 1663; au volume 4e pour sa sortie -en 1664, lorsqu'on le transféra à Pignerol; au volume 37e, pour son -retour à la Bastille en 1698; au volume 8e, pour sa mort en 1703; et -enfin au numéro d'ordre 9000, désignant le nombre de prisonniers -enregistrés avant lui. - -Mais l'auteur de _la Bastille dévoilée_ n'eut pas recours à ces calculs -problématiques: dans sa neuvième livraison, il fit un examen succinct, -mais judicieux, des diverses opinions qu'on avait fait valoir -jusqu'alors à l'égard du _Masque de Fer_, en discutant pour la première -fois celle de M. de Taulès, qui ne révélait son _secret_ à ses amis que -_sous la foi du serment_ (p. 171 de la 9e liv.); mais il retomba dans le -système de l'_éditeur_ des _Questions sur l'Encyclopédie_, ou du -libelliste des _Amours d'Anne d'Autriche_, en s'efforçant de prouver -que, suivant la solution _la plus vraisemblable_, le prisonnier était -fils naturel d'Anne d'Autriche et frère aîné de Louis XIV. - -Le champ s'ouvrait plus large et plus libre aux paradoxes, les moins -respectueux pour l'honneur de la monarchie, depuis que l'_approbation_ -des censeurs royaux et le _privilége du roi_ n'étaient plus nécessaires -pour les nombreux ouvrages que la presse lançait de toutes parts, depuis -que la police avait renversé son encre rouge et que le pilon ne faisait -plus la guerre aux livres. - -La Bastille fut encore le prétexte de plusieurs compilations moins -importantes, dans lesquelles figurait le _Masque de fer_ sous différens -noms. - -Le chevalier de Cubières, qui mena la muse de Dorat à la Bastille, le 16 -juillet 1789, voulut aussi dire son mot sur le _Masque de Fer_, dans le -récit de son _Voyage_ en prose et en vers[58], sans doute pour justifier -les qualités de _citoyen et soldat_ qu'il avait prises en tête de sa -brochure: Cubières aspirait déjà à devenir poète républicain, afin de se -venger des épigrammes de Rivarol, auxquelles il devait son unique -célébrité. Ce fut dans les notes de cet opuscule, qui rappelle seulement -par la forme le spirituel _Voyage de Chapelle et Bachaumont_, que -Cubières se vanta d'être mieux instruit que ses contemporains au sujet -du prisonnier masqué. «Le bruit a couru d'abord, dit-il avec la légèreté -d'un faiseur de poésies fugitives, que, dans cet immense et redoutable -dépôt des secrets de la monarchie, on avait trouvé des pièces qui -renfermaient celui du célèbre _Masque de Fer_: ce bruit a cessé -tout-à-coup, et l'on a même dit qu'on n'avait rien trouvé de relatif à -cet illustre prisonnier. On m'a révélé ce secret long-temps avant la -prise de la Bastille; et comme on ne m'a point fait une condition de -n'en rien dire, et que le temps est venu de ne plus rien dissimuler, je -vais écrire ce que je sais, et l'écrire avec la franchise qui me -caractérise.» - - [58] _Voyage à la Bastille, fait le 16 juillet 1789, et adressé à Mme - de G... à Bagnols, en Languedoc_, par Michel de Cubières, citoyen et - soldat, in-8º; Paris, 1789. - -Après cet exorde charlatanique, écrit de ce style qui était bien digne -d'être appliqué plus tard à l'_Éloge de Marat_, Cubières raconte que, le -5 septembre 1638, Anne d'Autriche, qui avait mis au monde, entre midi et -une heure, un fils qui fut Louis XIV, accoucha d'un second fils _pendant -le souper du roi_, et que Louis XIII résolut de cacher la naissance de -cet enfant, pour éviter les prétentions d'un frère jumeau à la couronne -de France. Cubières a la bonne foi d'ajouter qu'il n'en sait pas -davantage. On doit lui tenir compte de la réserve qu'il a mise dans sa -prétendue révélation: il pouvait ne pas se contenter d'un mensonge de -quinze lignes, lui qui avait déjà publié dix ou douze volumes sans y -faire entrer une idée! - -Le fougueux journaliste Carra, sous le voile de l'anonyme, qui fut levé -par le _Moniteur_ du 6 juillet 1790, publia les _Mémoires historiques et -authentiques sur la Bastille, dans une suite de près de trois cents -emprisonnemens, détaillés et constatés par des pièces, notes, lettres, -rapports, procès-verbaux, trouvés dans cette forteresse, et rangés par -époques, depuis 1475 jusqu'à nos jours_; 1789, 3 vol. in-8º. - -Les noms de l'auteur et du libraire-éditeur (Buisson) de ces _Mémoires_ -nous avaient d'abord mis en défiance contre leur caractère -d'authenticité, si hautement réclamé dans le titre de l'ouvrage; -l'esprit et le style des _observations_ qui entrecoupent les pièces -historiques n'eussent pas servi à nous faire changer d'avis, et nous -supposions que ce livre avait été fabriqué par les scribes de Soulavie, -avec des documens plus ou moins falsifiés, sous les yeux de Carra, qui -aurait écrit le _Discours préliminaire_, où la déclamation va jusqu'au -burlesque. «Rois imbécilles, rois fanatiques, Sardanapales français, -sortez un instant des abîmes de la mort, pour subir le plus grand des -supplices, celui de voir proclamer vos forfaits par toute la terre; et -vous, peuples de la terre, lisez ces annales du crime!...» Mais nous -nous sommes convaincus que ces _Mémoires_ sont aussi exacts et non moins -curieux peut-être que la _Bastille dévoilée_. Les pièces citées -existaient réellement dans les archives de la Bastille, et les plus -anciennes qui sont aussi les plus considérables avaient été copiées dès -1775, et transmises par le major Chevalier à M. de Malesherbes[59]. - - [59] Nous avons entre les mains ces copies, qui sont conservées dans - le cabinet de M. Villenave, et en les comparant avec le tome 1 de - l'ouvrage de Carra, nous ne trouvons que des suppressions peu - importantes dans l'imprimé. On voit à l'article du _Masque de Fer_, - p. 315, que Carra avait eu communication, avant Charpentier, du - folio 120 du grand registre, écrit par le major Chevalier, et des - autres pièces envoyées à Malesherbes en 1775. On a lieu de - soupçonner que ces pièces étaient fournies à l'éditeur par - Malesherbes lui-même, dans les papiers duquel on les a trouvées. - -L'article du _Masque de Fer_ reproduit presque textuellement, sans avoir -égard aux colonnes imprimées du grand registre, le folio 120, tel que -Chevalier l'avait envoyé à Malesherbes; l'éditeur ajoute seulement que -le masque de velours noir était _attaché sur le visage_ du prisonnier, -et _qu'un ressort le tenait par derrière_. Il passe rapidement en revue -les versions des _Mémoires de Perse_, de Voltaire, de La Grange-Chancel -et de Saint-Foix: il en conclut que _tous se sont également trompés sur -les dates, et vraisemblablement sur leurs conjectures_. Ensuite il cite, -dans ses propres _observations_, l'extrait d'une lettre que nous -rapporterons ailleurs, après laquelle on ne peut plus douter qu'en 1691 -le prisonnier fût _sous la garde_ de Saint-Mars depuis _vingt ans_ au -moins. On doit regretter cependant que Carra, plus curieux de phrases -que de faits, ait négligé d'indiquer la source de cette lettre qui nous -semble authentique, par la raison que cet ouvrage est rempli de pièces -originales publiées avec autant de bonne foi que d'ignorance. Le -déclamateur Carra n'était point assez adroit pour inventer un pareil -artifice; et sans doute il ne regardait pas cette lettre comme un -document si extraordinaire et si précieux, qu'il dût en justifier à ses -lecteurs. Au reste, il croyait résoudre le problème, en adoptant le -sentiment de _beaucoup de personnes_ qui pensaient que le prisonnier -masqué était un frère aîné de Louis XIV. - -Louis Dutens, dont la réputation de poète et de littérateur français -était fort accréditée en Angleterre, ne s'amusa pas à réunir dans la -lettre sixième de sa _Correspondance interceptée_, in-12, 1789, les -systèmes de ses devanciers: il en choisit un, celui du baron d'Heiss, -qu'il appuya de quelques faits aussi neufs que singuliers; il prouva -qu'un ministre du duc de Mantoue avait été enlevé par ordre de Louis -XIV, vers 1685, croyait-il, et enfermé secrètement à Pignerol, parce que -le cabinet de Versailles craignait l'habileté et la perfidie de cet -Italien dans les négociations entamées avec la cour de Piémont. -L'enlèvement semblait incontestable, quoique le cabinet de Versailles -l'eût toujours nié, malgré la dénonciation de l'_Histoire abrégée de -l'Europe_; mais Dutens prétendait que la victime de cet attentat contre -le droit des gens était un comte Girolamo Magni. - -Dutens dit que ce fut à Paris, en 1778, peut-être en fouillant les -archives des affaires étrangères, qu'il acquit des lumières sur ce -sujet; il avait recueilli aussi la tradition à Turin, où il alla ensuite -avec lord Mount-Stuard, envoyé extraordinaire du roi d'Angleterre; mais -il ne put compulser les archives de Mantoue, qu'on avait transportées à -Vienne en 1707, et il ne trouva rien dans celles de Turin, où une lacune -de quarante années (1660 à 1700) ne permettait pas de constater un fait -qui avait sans doute mis en jeu les ressorts de la diplomatie italienne. - -Durant le séjour de Dutens à Paris, l'abbé Barthélemy, dont la bonne foi -ne peut être suspecte, lui montra un mémoire fait à l'instance du -marquis de Castellane, gouverneur des îles Sainte-Marguerite, par un -nommé Claude Souchon, alors âgé de soixante-dix-neuf ans, fils d'un -homme qui avait été _cadet_ de la compagnie franche des îles, du temps -de Saint-Mars. Ce Claude Souchon est certainement le même officier que -Papon avait interrogé en 1778; mais, dans son Mémoire, il fut moins -réservé qu'il l'avait été dans ses paroles. Instruit par les confidences -de son père et du sieur Favre, aumônier de la prison, il rapporta en -détail les circonstances de l'enlèvement du prisonnier masqué (en 1679) -qu'il appelait un _ministre de l'Empire_; et son récit s'accorde si -fidèlement avec les Correspondances officielles relatives à cette -affaire, publiées depuis, qu'on est forcé de l'admettre comme véritable -dans toutes ses parties. Claude Souchon assure que le prisonnier _mourut -aux îles Sainte-Marguerite, neuf ans après sa disparition_. - -Dutens démentait par là, disait-il, les assertions de Voltaire, et -faisait évanouir le _merveilleux_ de l'anecdote, en établissant que le -_Masque de Fer_ n'était autre que le ministre du duc de Mantoue, quoique -celui-ci, mort _neuf ans après sa disparition_, c'est-à-dire en 1697, -aux îles Sainte-Marguerite, ne pût avoir été transféré à la Bastille en -1698, ainsi que l'atteste le journal de Dujonca. Dutens, à l'appui de -son opinion, cite de plus le témoignage du duc de Choiseul, qui, n'ayant -pu arracher à Louis XV le secret du _Masque de Fer_, pria Mme de -Pompadour de le demander elle-même au roi, et apprit par l'entremise de -la favorite que ce prisonnier était _un ministre d'un prince italien_. - -Ce petit écrit, qui avait passé inaperçu en 1789, reparut avec de légers -changemens dans le deuxième volume (p. 204 et suiv.) des _Mémoires d'un -Voyageur qui se repose_, publiés à Paris, en 1806, par Dutens, qui n'osa -pas néanmoins répéter cette conclusion qu'il avait tirée d'abord de ses -recherches: «Il n'y a aucun point d'histoire mieux établi que le fait -que le prisonnier au masque de fer fut un ministre du duc de Mantoue -enlevé à Turin.» - -Le _Masque de Fer_ inondait encore une fois le public de dissertations -plus ou moins hypothétiques; et ce sujet tenait aussi occupés les -meilleurs critiques de l'Angleterre. M. Quentin Crawfurd publia, en -1790, un article anglais, dans lequel, après avoir comparé les systèmes -soutenus jusqu'à cette époque, il opinait en faveur de celui de -Voltaire, avec tant de conviction, qu'il ne pouvait douter, disait-il, -que le prisonnier masqué fût le fils d'Anne d'Autriche, sans toutefois -déterminer la date de sa naissance. Depuis, M. Crawfurd renouvela dans -un ouvrage français cette discussion judicieuse, mais plus forte -d'inductions morales que de preuves écrites. - -Ce prétendu fils d'Anne d'Autriche semblait alors réunir toutes les -probabilités en sa faveur, et devoir mettre fin aux conjectures que -l'homme au masque soulevait depuis quarante-cinq ans: aussi ne -s'occupait-on plus que de découvrir son père infortuné. - -M. de Saint-Mihiel, qui travaillait à la recherche de cette paternité, -fit paraître à Strasbourg, en 1790, une brochure in-8º, que nous n'avons -pas vue, intitulée: _Le véritable Homme dit au Masque de Fer, ouvrage -dans lequel on fait connaître, sur des preuves incontestables, à qui ce -célèbre infortuné dut le jour, quand et où il naquit_. M. de -Saint-Mihiel avait imaginé un _mariage secret_ entre la reine-mère et le -cardinal Mazarin! - -C'était sans doute un bel exemple à suivre pour les prêtres ennemis du -célibat; mais on ne tint pas compte à l'auteur d'avoir légitimé la -naissance du _Masque de Fer_: la critique refusa de prendre part aux -noces de Mazarin. N'eût-il pas été plus logique d'imiter l'avocat -Bouche, qui, dans son _Essai sur l'Histoire de Provence_, 2 vol. in-4º, -publié en 1785, regardait l'histoire du _Masque de Fer_ comme une -_fable_ de l'invention de Voltaire, ou bien n'était pas éloigné de -conclure que ce prisonnier fût _une femme_? - -La vérité historique n'existait plus dans ces temps de révolution -sociale, où les événemens du jour contredisaient ceux de la veille, où -les hommes ne se reconnaissaient plus eux-mêmes, où le présent, -semblable à un volcan en éruption, jetait son reflet et ses laves sur le -passé. Le faux régnait dans les sentimens, dans les idées, dans les -moeurs; l'exagération gâtait les meilleures choses, et personne n'y -prenait garde, puisque chacun participait à ce vertige général. Le fait -extraordinaire du _Masque de Fer_ avait été jusque-là soumis à une -analyse chimique, pour ainsi dire, et dégagé de tout l'alliage mensonger -que lui prêtait la tradition: en 1790, on ne disserta pas davantage, on -supposa un document d'après lequel la question était résolue, sans -appel, sous les auspices de ce maréchal de Richelieu qui passait pour -avoir été dépositaire du secret de Louis XIV. - -L'abbé Soulavie, qui trouvait moyen de changer en roman les pièces les -plus authentiques, et qui donnait pour vraies ses plus grossières -impostures, ne manqua pas de faire entrer le _Masque de Fer_ dans les -_Mémoires du maréchal de Richelieu_[60], et prétendit avoir découvert de -quoi expliquer cette énigme, dans les papiers du maréchal. Celui-ci, en -effet, avait eu l'imprudence de confier sa bibliothèque, ses notes et -ses correspondances à Soulavie, qui s'en servit avec une insigne -mauvaise foi, comme le déclara le duc de Fronsac dans une protestation -énergique contre le secrétaire de son père; mais on peut assurer que la -ridicule _relation_, insérée dans le troisième volume des _Mémoires_, -ch. IX, ne fut pas trouvée par Soulavie, ni par M. de La Borde, comme le -dit la _Correspondance_ de Grimm (t. 16, p. 234, de la première -édition), dans les cartons du duc de Richelieu. Le titre seul de ce -morceau suffirait pour le démentir, en prouvant l'inexpérience de -l'auteur qui a voulu déguiser son style et qui n'a pas su éviter ces -mauvaises locutions que l'école encyclopédiste avait introduites dans la -langue: «Relation de la naissance et de l'éducation du _prince -infortuné, soustrait_ par les cardinaux de Richelieu et Mazarin à la -_société_, et renfermé par l'ordre de Louis XIV; composée par le -gouverneur de ce prince _au lit de la mort_.» - - [60] _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, pour servir à l'histoire - des cours de Louis XIV, de la minorité et du règne de Louis XV: - ouvrage composé dans la bibliothèque et sur les papiers du maréchal, - et sur ceux de plusieurs courtisans ses contemporains. Londres, - 1790, les quatre premiers volumes; Paris, Buisson, 1793, les cinq - derniers. Le succès de ce livre fut si grand, qu'on en fit une - seconde édition cette année-là. - -Quelques citations, choisies dans le récit où le changement -d'orthographe ne déguise pas l'imitation maladroite du style du -dix-septième siècle, ne laisseront aucun doute sur la fausseté de cette -pièce aussi grossièrement fabriquée que les poésies de _Clotilde de -Surville_. - -«Le _prince infortuné_, que j'ai élevé et gardé _jusqu'à la fin de mes -jours_, naquit le 5 septembre 1638, à huit heures et demie _du soir_ -pendant le souper du roi; son frère, à présent régnant (Louis XIV), -était né le matin à midi pendant le dîner de _son père_; mais _autant la -naissance du roi fut splendide et brillante, autant celle de son frère -fut triste et cachée avec soin_.» Le gouverneur, quoique _au lit de la -mort_, se souvient de sa rhétorique! Selon lui, Louis XIII fut averti -par la sage-femme que la reine devait _faire un second enfant_, et cette -double naissance lui avait été annoncée depuis long-temps par deux -pâtres qui disaient dans Paris que si la reine accouchait de deux -_dauphins, ce serait le comble du malheur de l'état_. Le cardinal de -Richelieu, consulté par le roi, répondit que dans le cas où la reine -mettrait au monde deux jumeaux, _il fallait soigneusement cacher le -second, parce qu'il pourrait à l'avenir vouloir être roi_. Louis XIII -était donc _souffrant dans son incertitude_; quand les douleurs du -second accouchement commencèrent, il _pensa tomber à la renverse_. Ayant -réuni en présence de la reine l'évêque de Meaux, le chancelier, le sieur -Honorat, la dame Péronette sage-femme, il leur dit que celui d'entre eux -qui publierait l'existence d'un second dauphin en répondrait sur sa -tête. La reine accoucha donc d'un dauphin «plus _mignard_ (voilà une -expression de rondeau gaulois) et plus beau que le premier, qui ne cessa -de se plaindre et de crier, _comme s'il eût déjà éprouvé du regret -d'entrer dans la vie où il aurait ensuite tant de souffrances à -endurer_.» (Ah! Monsieur le gouverneur, vous avez lu les _Épreuves du -sentiment_ de Baculard d'Arnaud!) Le roi fit faire plusieurs fois le -procès-verbal de cette _merveilleuse_ naissance, _unique dans notre -histoire_, et tous les témoins le signèrent avec serment de ne jamais -rien révéler de ce qui s'était passé; la sage-femme fut _chargée_ de cet -enfant et le cardinal s'empara plus tard de l'éducation du prince -destiné à remplacer le dauphin, si celui-ci venait à décéder. Quant aux -bergers qui avaient prophétisé au sujet des couches d'Anne d'Autriche, -le gouverneur n'en a plus entendu parler; d'où il conclut que le -cardinal _aura pu les dépayser_. (Le verbe _dépayser_ pris dans cette -acception figurée ne se trouverait pas avant la cinquième édition du -_Dictionnaire de l'Académie_, publiée l'an VII de la République.) - -Dame Péronnette éleva comme son fils le prince qui passait pour le -bâtard de quelque _grand seigneur du temps_; le cardinal le confia plus -tard au gouverneur _pour l'instruire comme l'enfant d'un roi, mais en -secret_, et ce gouverneur l'emmena en Bourgogne dans sa propre maison. -La reine-mère paraissait craindre que, si la naissance de ce jeune -dauphin était connue, les mécontens ne se révoltassent, «parce que -plusieurs médecins pensent que le dernier né de deux frères jumeaux est -le premier conçu, et par conséquent qu'il est roi de droit;» néanmoins -Anne d'Autriche ne put se décider à détruire les pièces qui constataient -cette naissance. Le prince, à l'âge de dix-neuf ans, apprit ce secret -d'état, en fouillant dans la cassette de son gouverneur, où il trouva -des lettres de la reine et des cardinaux de Richelieu et Mazarin; mais -pour mieux s'assurer de sa condition, il demanda les portraits du feu -roi et du roi régnant: le gouverneur répondit qu'_on en avait de si -mauvais_, qu'il attendait qu'on en fît de meilleurs pour les placer chez -lui. Le jeune homme projetait d'aller à Saint-Jean de Luz où était la -cour, à cause du mariage du roi et de l'infante d'Espagne (1660), et de -_se mettre en parallèle avec son frère_: son gouverneur le retint et ne -le quitta plus. - -«Le jeune prince alors était _beau comme l'amour, et l'amour l'avait -aussi très-bien servi_ pour avoir un portrait de son frère;» car une -servante, avec laquelle il avait une liaison intime, lui en procura un. -Le prince se reconnut et courut chez son gouverneur en lui disant: -«Voilà mon frère et voilà qui je suis!» Le gouverneur dépêcha un -messager à la cour pour réclamer d'autres instructions; l'ordre vint de -les enfermer ensemble. Ce gouverneur, qui n'oublie rien si ce n'est de -se nommer, termine ainsi sa confession générale écrite en manière de -nouvelle sentimentale: «J'ai souffert avec lui dans notre prison, -jusqu'au moment que je crois que l'arrêt de partir de ce monde est -prononcé par mon _juge d'en haut_, et je ne puis refuser à la -tranquillité de mon ame ni à mon élève une espèce de déclaration qui lui -indiquerait les moyens de sortir de l'état ignominieux où il est, si le -roi venait à mourir sans enfans. _Un serment forcé peut-il obliger au -secret sur des anecdotes incroyables qu'il est nécessaire de laisser à -la postérité?_» Touchante attention d'un homme qui se meurt et qui songe -à éclairer la _postérité_ sur des _anecdotes incroyables_! - -Cette belle histoire fut tellement goûtée, que Champfort, en rendant -compte des _Mémoires du maréchal de Richelieu_ dans le _Mercure de -France_, s'écriait avec une bonhomie assez peu digne de son caractère -_mordicant_: «Il est enfin connu ce secret qui a excité une curiosité si -vive et si générale!» Certes, rien ne coûtait à Soulavie en fait de -mensonges, _grâce au sentiment patriotique dont il était animé_, disait -Champfort; car Soulavie prétendait, que la _relation_ avait été remise -par le régent lui-même à Mlle de Valois, sa fille, pour prix d'une -complaisance d'autre nature, et que cette princesse, qui s'immolait -ainsi à la curiosité du duc de Richelieu, son amant, avait donné à -celui-ci le manuscrit, payé en monnaie fort déshonnête, comme il appert -d'un étrange billet en chiffres que l'abbé, biographe du maréchal, n'a -osé traduire que dans sa seconde édition: «_Le voilà le grand secret; -pour le savoir, il m'a fallu me laisser_ 5, 12, 17, 15, 14, 1, _trois -fois par_ 8, 3[61].» L'abbé Soulavie ne se faisait pas faute d'un -inceste de plus ou de moins, pour ajouter du piquant à ses révélations, -rédigées dans d'excellens _principes_ que Champfort louait de préférence -au style négligé de l'ouvrage. - - [61] Ce billet obscène courait déjà manuscrit en 1789, comme je l'ai - supposé d'après une phrase de Dulaure. On lit dans la sixième - livraison de la _Bastille dévoilée_, qui parut en janvier 1790: - «Dans plusieurs journaux, dans plusieurs brochures, on a annoncé la - découverte prochaine du secret tant désiré, tant attendu, de l'homme - au Masque de Fer. J'ai vu une copie de la pièce sur laquelle cette - espérance est fondée. C'est une lettre en chiffres, de sept à huit - lignes, écrite à M. le maréchal duc de Richelieu, par Mlle de Valois - d'Orléans.» Charpentier, dans sa neuvième livraison, ne jugea pas - que cette _monstrueuse_ anecdote fût digne d'une réfutation - détaillée. - -On peut croire que M. de La Borde, qui aimait à inventer des -mystifications historiques et qui avait déjà fait un roman de ce genre -dans la _Lettre de Marion de Lorme aux auteurs du Journal de Paris_[62], -prit la plume au nom du _gouverneur_ d'un _prince infortuné plus beau -que l'amour_, et fournit ce méchant pastiche aux compilations de -Soulavie. Cependant on ne contesta pas l'authenticité de ce conte fait à -plaisir, parce qu'on n'avait pas le loisir de s'arrêter sur un sujet -aussi frivole à l'approche de la Terreur et au bruit du canon d'alarme. - - [62] On sait que dans cette facétie, imprimée en 1780, in-12, Laborde - essaya de prouver que la célèbre Marion Delorme était morte le 5 - janvier 1748, à l'âge de cent trente-quatre ans et dix mois. - -D'ailleurs Soulavie ne regardait pas lui-même comme très-convaincant le -récit qu'il avait supposé, car il ne se dispensa pas de rassembler, avec -des commentaires contradictoires, tous les faits rapportés tour-à-tour -par les _Mémoires de Perse_, par Voltaire, par Lagrange-Chancel, par -l'abbé Papon, par M. de Palteau et par le père Griffet: il en tira cet -argument que le prince devait avoir une ressemblance qui l'eût fait -reconnaître _pendant un demi siècle et d'un bout de la France à -l'autre_. Soulavie ne se fait pas faute d'adopter et de paraphraser une -circonstance que le chevalier de Cubières avait avancée dans son _Voyage -à la Bastille_: il raconte que Louis XV était impatient de savoir les -aventures du _Masque de Fer_, et que le régent lui répondait toujours -que _Sa Majesté ne pouvait en être instruite qu'à sa majorité_; la -veille même du jour où cette majorité devait être déclarée en parlement, -le duc d'Orléans refusa encore de dévoiler ce secret, en prétextant -qu'_il manquerait à son devoir_, s'il parlait avant le terme fixé. «Le -lendemain, le roi, en présence des seigneurs de la cour, tirant ce -prince à l'écart pour être instruit du secret, tous les yeux -accompagnèrent le roi, et on vit le duc d'Orléans émouvoir la -sensibilité du jeune monarque. Les courtisans ne purent rien entendre; -mais le roi dit tout haut en quittant le duc d'Orléans: «Eh bien! s'il -vivait encore, je lui donnerais la liberté!» Cette anecdote, fût-elle -vraie, n'ajoute aucune présomption en faveur de l'opinion défendue par -Soulavie, car le malheur d'un étranger pouvait _émouvoir_ le jeune roi -de quinze ans, sans que sa _sensibilité_ fût mise en jeu par les -infortunes d'un personnage de sa famille. - -Mais une note, dont l'authenticité semble d'autant plus incontestable -que Soulavie n'y attache presque pas d'importance, mérite bien plus de -créance que les quarante pages précédentes: c'est le résumé d'un -entretien de l'auteur avec le maréchal de Richelieu, qui avait toujours -été _très-réservé_ sur le secret du prisonnier masqué. Soulavie, dans un -entretien particulier, lui demande _ce qu'on doit croire du Masque de -Fer_ et lui dit: «Il serait bien intéressant de laisser dans vos -mémoires ce grand secret à la postérité! vos liaisons avec le feu roi, -avec les favorites, toujours fort curieuses de secrets, et avec toute -l'ancienne cour qui le fut sans cesse sur le mystérieux prisonnier, ont -pu vous l'apprendre, et vous avez vous-même instruit Voltaire _qui n'osa -jamais publier le secret en entier_. N'est-il pas vrai, monsieur le -maréchal, que ce prisonnier était le frère aîné de Louis XIV, né à -l'insu de Louis XIII?» Ces questions embarrassèrent visiblement le vieux -courtisan, qui se jeta dans une réponse évasive: il avoua que le _Masque -de Fer_ n'était ni le frère adultérin de Louis XIV, ni le duc de -Monmouth, ni le comte de Vermandois, ni le duc de Beaufort; il appela -_rêveries_ ces différens systèmes, quoique leurs auteurs eussent relaté -des anecdotes _très-véritables_, et convint qu'il y avait ordre de tuer -le prisonnier s'il essayait de se faire connaître. «Tout ce que je puis -vous dire, monsieur l'abbé, continua-t-il, C'EST QUE CE PRISONNIER -N'ÉTAIT PLUS AUSSI INTÉRESSANT, QUAND IL MOURUT, AU COMMENCEMENT DE CE -SIÈCLE, TRÈS-AVANCÉ EN AGE; MAIS QU'IL L'AVAIT ÉTÉ BEAUCOUP, QUAND, AU -COMMENCEMENT DU RÈGNE DE LOUIS XIV PAR LUI-MÊME, IL FUT RENFERMÉ POUR DE -GRANDES RAISONS D'ÉTAT.» - -Cette réponse remarquable fut recueille par Soulavie qui l'écrivit sous -les yeux du maréchal et qui lui en soumit la rédaction; M. de Richelieu -corrigea seulement quelques expressions et ajouta de vive voix cette -observation plus énigmatique: «Lisez ce que M. de Voltaire a publié en -dernier lieu sur ce _masque_, ses dernières paroles surtout, et -réfléchissez!» Quelles sont ces _dernières paroles_ de Voltaire? faut-il -les prendre dans les _Questions sur l'Encyclopédie_, dans l'article même -consacré au _Masque de Fer_ ou dans l'_addition de l'éditeur_ de 1771? -faut-il plutôt entendre par là les _dernières paroles_ du principal -endroit où cette anecdote est discutée dans les ouvrages de Voltaire, et -recourir au _Siècle de Louis XIV_ et au _Supplément_ de cette histoire? -en ce cas, ce seraient celles-ci: «Pourquoi des précautions si inouïes -pour un confident de M. Fouquet, pour un _subalterne_? qu'on songe qu'il -ne _disparut_ en ce temps-là aucun homme considérable!» - -Ces _dernières paroles_ pouvaient fortifier, il est vrai, le système de -Soulavie, en même temps qu'elles en indiquaient un autre à établir. - -Soulavie finit peut-être par se persuader que sa découverte était -réelle, et il essaya de le prouver clairement dans la suite des -_Mémoires du maréchal de Richelieu_, qu'il augmenta de cinq volumes en -1793. Mais ses _Nouvelles considération sur le Masque de Fer_, imprimées -en tête du 6e vol. de ces _Mémoires_, ne méritent pas plus d'estime que -le manuscrit du _gouverneur_ anonyme. - -Il était si plein de son opinion, qu'il la regarda comme adoptée -généralement, et qu'après avoir décidé ainsi le fond de la question, _le -prisonnier fut un frère de Louis XIV_, il s'occupa seulement de -rechercher si ce frère était légitime ou adultérin, et il s'en tint au -texte même de sa fameuse _relation_ qu'il certifiait _sortie de la -maison d'Orléans_. Cette dissertation semble avoir été faite pour -combattre l'_addition_ ajoutée à l'article du _Masque de Fer_ dans le -_Dictionnaire Philosophique_ par l'_éditeur_ de 1771, addition que les -éditeurs de Kehl avaient attribuée à Voltaire, en réfutant avec une note -assez vive la pièce fausse produite depuis peu dans les _Mémoires du -maréchal de Richelieu_. - -Conçoit-on que Soulavie, qui avait sacrifié si légèrement l'honneur de -Mlle de Valois à une accusation infâme, s'érigeât en champion de la -vertu d'Anne d'Autriche et s'inscrivît en faux contre le système qui -tendait à faire du _Masque de Fer_ le fils naturel de cette reine et de -Buckingham, ou de Mazarin, ou de tout autre amant? - -Soulavie, comme on voit, tenait beaucoup à son roman, non moins -mystérieux que les romans d'Anne Radcliff, qui eurent la vogue des -Mémoires apocryphes publiés chez le libraire Buisson, entrepreneur du -scandale de l'ancienne monarchie; on a lieu de supposer, d'après nombre -d'inductions, que cet abbé défroqué avait un intérêt occulte à -déshonorer la maison d'Orléans pour rendre ce nom odieux et affaiblir le -parti de Philippe-Égalité. - -Un écrivain spirituel, qui s'était fait un nom dans la littérature avec -les Mémoires supposés d'_Anne de Gonzague, princesse palatine_, fut -dégoûté de ce genre facile par les succès peu honorables de Soulavie, et -lorsqu'il voulut traiter le sujet du _Masque de Fer_, il choisit exprès -l'opinion du baron d'Heiss, comme la moins romanesque, pour s'y -rattacher dans un article fort sensé, qui fait partie de ses _OEuvres -philosophiques et littéraires_, 2 vol. in-12, imprimées à Hambourg en -1795. - -Sénac de Meilhan, pendant son émigration, retournait ainsi en France, -par la pensée, à la suite du prisonnier inconnu, qu'il avait pris pour -le secrétaire du duc de Mantoue. A l'appui de la lettre italienne -traduite dans l'_Histoire abrégée de l'Europe_, il invoqua le témoignage -des journaux italiens de 1782, qui avaient rapporté de la même manière -l'anecdote de l'enlèvement de Matthioli, trouvée dans les papiers d'un -marquis de Pancalier de Prie, mort à Turin cette année-là. - -L'opinion de Sénac fut reproduite, avec quelques nouveaux rapprochemens -de faits et de dates, dans un article intitulé: _Mémoires sur les -problèmes historiques et la méthode de les résoudre, appliqué à celui -qui concerne l'Homme au masque de fer_, et signé C. D. O., que le -_Magasin encyclopédique_ publia en 1800 (6e année, t. VI, p. 472.) Cet -article, surchargé de considérations vagues et verbeuses, est écrit par -une personne qui n'avait point approfondi la question, et qui annonce -que des notes découvertes à la bibliothèque de Turin prouvent l'identité -du _Masque de Fer_ et de Girolamo-Magni, premier ministre du duc de -Mantoue. - -Le savant Millin, directeur de l'estimable recueil où parut cet article, -avait précédemment, dans ses _Antiquités nationales_ (in-4, t. I, art. -I, la _Bastille_) examiné les systèmes émis sur le _Masque de Fer_, et -adopté de préférence celui qui donnait à Louis XIV un frère aîné, fruit -des galanteries d'Anne d'Autriche: c'était pour lui une occasion -d'envisager ce fait _sous un point de vue politique_ et de comparer -Louis XIV aux _despotes asiatiques_. Aussi fut-il _accueilli -favorablement_, quand il présenta en 1790 à l'Assemblée Nationale son -ouvrage, qui devait servir de liste de proscription aux monumens mis -hors la loi! - -Le système de Soulavie enté sur sa ridicule _relation_, avait pourtant -trouvé des partisans en Allemagne; non seulement on représentait à -Berlin un drame, _le Masque de Fer_, où Louis XIV, amoureux de la femme -de son frère, voyait les deux époux s'empoisonner devant lui, pour -échapper l'un à sa haine et l'autre à son amour, mais encore M. Spittler -avait, dans le _Magasin de Gottingue_, essayé d'établir, avec toute la -conscience de son érudition germanique, une opinion qui n'était déjà -plus admissible en France, et qui reposait principalement sur un livre -français que nous ne connaissons pas, intitulé: _Mémoires secrets du -Masque de Fer_. - -Ce fut alors que le système que Sénac de Meilhan avait défendu en -dernier lieu prévalut en France par la seule force des pièces qu'on -découvrit à Paris dans les archives des Affaires Étrangères, et il a été -presque seul soutenu jusqu'à ce jour, avec quelque apparence de vérité, -il faut l'avouer. - -M. Roux-Fazillac fit paraître le premier, en 1800, ces pièces -authentiques dans les _Recherches historiques et critiques sur l'Homme -au masque de fer, d'où résultent des notions certaines sur ce -prisonnier_, in-8º de 142 pages. Ces recherches, puisées à des sources -que la Révolution avait pu seule mettre à la discrétion des curieux, se -composent de correspondances secrètes relatives aux négociations, aux -intrigues et à l'enlèvement d'un secrétaire du duc de Mantoue, nommé -Matthioli et non Girolamo-Magni. On ne pouvait plus douter de cet -enlèvement exécuté en 1679, avec les circonstances révélées déjà par -l'_Histoire abrégée de l'Europe_, mais le plus mince esprit de critique -eût établi des différences capitales dans la position humiliante de ce -prisonnier _subalterne_ à Pignerol, et dans les respects que Saint-Mars -témoignait pour le prisonnier masqué, suivant le consentement unanime de -toutes les traditions. - -Un anonyme, qu'on croit être le baron de Servière, revint deux ans après -sur la plupart des faits que les _Recherches_ de Roux-Fazillac avaient -constatés; mais il ne fit aucune mention de l'ouvrage de son devancier, -dans cette _Véritable clef de l'Histoire de l'Homme au masque de fer_, -in-8º, de onze pages, sous la forme d'une lettre signée _Reth_, adressée -au général Jourdan et datée de Turin, 10 nivose an XI (31 décembre -1802), où l'on trouve de nouveaux détails historiques sur la personne et -la famille de Matthioli. - -Reth rapporte que dînant un jour chez le général, on lui demanda son -avis sur le _Masque de Fer_ et qu'il ne voulut pas s'expliquer avant que -toutes les pièces à l'appui de son système fussent réunies entre ses -mains: il annonce dans sa lettre la publication de ces pièces en un -ouvrage spécial qui n'a point paru, et prie le général de lui _garder le -secret_, quoique ce prétendu secret eût été mis en circulation publique -par le baron d'Heiss, depuis plus de trente ans. - -Au milieu des documens authentiques cités dans cette notice, l'auteur a -glissé plusieurs faits hasardés qui ne reposent que sur une tradition -vague: selon lui, en 1723, le lendemain de la majorité de Louis XV, le -régent, _en présence de la cour_, aurait révélé _mystérieusement_ au roi -le secret du prisonnier masqué. Il est à peu prés avéré que la cour -ignorait en 1723 l'existence de ce prisonnier; autrement, une anecdote -si singulière fût arrivée plus tôt à la publicité. - -L'auteur de la lettre fait valoir avec adresse la ressemblance qui -existe en effet entre le nom de Matthioli et celui de _Marchialy_, écrit -sur le registre mortuaire de Saint-Paul; il ajoute cette particularité, -qui n'a pas l'importance qu'il y attache pour son système, savoir que -Saint-Mars, dans sa correspondance officielle, défigure le nom de son -prisonnier en écrivant _Marthioly_, ce qui se rapprocherait davantage de -_Marchialy_: mais comment supposer qu'on ait presque divulgué le -véritable nom du _Masque de Fer_ dans les actes publics d'une paroisse? - -Enfin le pseudonyme Reth démontre jusqu'à l'évidence que le secrétaire -du duc de Mantoue a été enlevé, masqué et emprisonné par ordre de Louis -XIV: il oublie seulement de prouver que ce secrétaire et l'homme au -masque de fer ne sont qu'une seule et même personne, sous deux noms -différens et à des époques différentes. - -Les Anglais n'étaient pas moins curieux que les Français de connaître à -fond ce terrible épisode du règne du _grand roi_: la dissertation que M. -Crawfurd avait déjà publiée fut augmentée considérablement et incorporée -dans un ouvrage anglais sur la Bastille, traduit en français et imprimé -à Londres, sous la date de 1798[63]. Cette histoire, tirée en partie des -_Remarques historiques sur la Bastille_, semble avoir été écrite par un -homme d'état, peu partisan de la révolution française et surtout fort -opposé à la politique du Directoire: nous croyons pouvoir l'attribuer à -M. Crawfurd, tant on remarque d'analogie entre la _discussion_ sur le -_Masque de Fer_, insérée dans ce livre, et la notice plus détaillée -qu'il donna depuis dans la première édition de ses _Mélanges d'histoire -et de littérature_, in-4º. Ces deux notices, rédigées dans le même -esprit de critique et souvent avec les mêmes expressions, doivent être -parties de la même main. L'auteur inconnu de cette _Histoire de la -Bastille_ achève en ces termes l'examen des divers systèmes: «Je ne puis -douter que l'homme au masque n'ait été le fils d'Anne d'Autriche; mais -sans pouvoir décider s'il était frère jumeau de Louis XIV et s'il était -né pendant le temps que la reine n'habitait pas avec le roi ou pendant -son veuvage. Les abbés Barthélemy et Beliardy, qui avaient fait beaucoup -de recherches sur ce prisonnier, le pensaient _comme moi_.» M. Crawfurd -s'appuie aussi de l'autorité des abbés Barthélemy et Beliardy, qu'il -avait interrogés à ce sujet, après la publication de la _Correspondance -interceptée_, pour établir une opinion tout-à-fait conforme sur la -naissance du _Masque de Fer_. - - [63] Cet ouvrage, extrêmement rare en France, est intitulé: _Histoire - de la Bastille, avec un appendice contenant entre autres choses une - discussion sur le prisonnier au masque de fer, traduit sur la - seconde édition de l'original anglais_, 1798, sans nom de lieu, - in-8º de 474 pages. Nous n'avons pas connaissance de l'original; - mais on peut juger avec certitude, d'après le type des caractères et - la qualité du papier, que la traduction a été imprimée en - Angleterre. - -M. Crawfurd ne changea pas d'opinion depuis la publication des documens -authentiques sur lesquels se fondait le système de Roux-Fazillac: il le -réfuta d'une manière assez satisfaisante dans les _Mélanges d'histoire -et de littérature, tirés d'un portefeuille_, 1809, in-4º, réimprimés à -petit nombre sous le même titre en 1817, in-8º. M. Crawfurd confirmait -la réponse de Louis XV à M. de Choiseul, rapportée par Dutens, et -ajoutait cette circonstance, que le duc de Choiseul avait, à la prière -des abbés Barthélemy et Beliardy, adressé des questions au roi, qui -parut _fort embarrassé_, en disant qu'il croyait que _le prisonnier -était un ministre d'une des cours d'Italie_. - -M. Crawfurd réfuta aussi le système de M. de Taulès, d'après le -manuscrit encore inédit dont il avait eu communication. Ce système, que -M. de Taulès avait soumis sans doute à Voltaire, qui lui fut en effet -redevable d'un grand nombre d'anecdotes sur le siècle de Louis XIV[64], -tendait à prouver que le _Masque de Fer_ était un patriarche des -Arméniens, nommé Arwedicks, enlevé de Constantinople, et conduit -secrètement aux îles Sainte-Marguerite par les intrigues des jésuites. -M. Crawfurd ne se montra pas plus favorable à l'opinion de M. de Taulès -qu'à celles qu'il avait déjà combattues avec beaucoup de logique; il -persévéra dans la sienne plus fortement, et répéta que le prisonnier -masqué ne pouvait être qu'un fils d'Anne d'Autriche et sans doute de -Buckingham. - - [64] Voyez les lettres inédites de Voltaire à M. de Taulès, tome 70 de - l'édition des _OEuvres de Voltaire_, publiée par Dupont. - -On peut mentionner ici que cette supposition, purement romanesque, avait -été mise à sa place dans un roman de M. Regnault-Warin, lequel eut -quatre éditions à cause de son titre: _l'Homme au masque de fer_, 1804, -4 vol. in-12; jamais roman de Ducray-Dumesnil ou de Montjoye ne réunit -mieux les conditions voulues d'un imbroglio faux, invraisemblable et -sentimental. L'auteur avait essayé de faire de sa préface une espèce de -dissertation, dans laquelle il donnait son thème de romancier comme un -fait incontestable: il avait même fait graver en taille-douce le -portrait de son héros pour tenir lieu de pièce justificative. - -Napoléon, qui lisait parfois des romans, et des plus mauvais, entre deux -victoires, puisa peut-être dans celui-ci une vive impatience de -connaître le secret de Louis XIV; il ordonna même de grandes recherches -qui demeurèrent sans résultat, malgré le zèle des courtisans empressés à -satisfaire la volonté impériale. Durant plusieurs années, le secrétaire -de M. de Talleyrand fureta dans les archives des Affaires étrangères, et -M. le duc de Bassano appliqua toutes les lumières de son esprit -judicieux à éclaircir les abords de ce ténébreux mystère historique. Ils -ne trouvèrent l'un et l'autre que des suppositions à mettre sous les -yeux du grand homme qui exprima tout haut son dépit, en songeant qu'il -serait maître de l'Europe sans jamais le devenir d'un secret enseveli -dans le tombeau de ses prédécesseurs. Il comprit alors que la puissance -avait des bornes[65]. - - [65] Mme la duchesse d'Abrantès nous a communiqué ces détails; elle se - souvient de plusieurs conversations qui eurent lieu sur ce sujet à - la Malmaison en présence de l'empereur, et auxquelles chacun prenait - part. Napoléon était sombre et pensif pendant ces débats qui - l'intéressaient vivement. - -Après que le soldat de fortune fut tombé prisonnier à Sainte-Hélène, -comme le _Masque de Fer_ aux îles Sainte-Marguerite, le sort du premier -préoccupa seul l'attention publique. - -_La Biographie universelle_ admit dans sa nomenclature le _Masque de -Fer_, faute de pouvoir le classer sous un autre nom; et le laborieux M. -Weiss, de Besançon, dans un article du tome 27, publié en 1820, imagina -de rassembler, en abrégé, une monographie de cet illustre prisonnier, -sans toutefois se prononcer pour un des systèmes qu'il cataloguait comme -les livres de sa bibliothèque. Cet article est curieux, malgré les -fautes[66] qu'on ne peut attribuer à l'érudit biographe, qui termine sa -nomenclature en reconnaissant qu'une lettre de Barbezieux, où ce -ministre dit à Saint-Mars: _Sans vous expliquer à qui que ce soit de ce -qu'a fait votre ancien prisonnier_, «semble renverser tous les systèmes -suivant lesquels cet infortuné n'aurait dû son malheur qu'au hasard de -sa naissance.» - - [66] L'_Histoire générale de Provence_ de Papon est citée au lieu du - _Voyage littéraire en Provence_; _Marchialy_ est nommé _Marthioli_, - etc. - -La froide impartialité de M. Weiss ne fut pas imitée par M. Dulaure. Ce -vieux savant, qui consacrait à l'étude de l'histoire philosophique la -fin d'une vie à demi-dépensée dans les travaux de la révolution, -n'oublia pas d'accorder une place au _Masque de Fer_ dans l'_Histoire de -Paris_, préparée depuis quarante ans et publiée en 1821, 7 vol. in-8º. -Cette histoire populaire, malheureusement trop passionnée et trop -superficielle, produisit une si longue émotion de scandale, qu'on ne -s'arrêta pas particulièrement au chapitre destiné à prouver que l'homme -au masque était fils d'Anne d'Autriche et frère de Louis XIV. Mais M. -Dulaure, en analysant le conte ridicule de Soulavie, déclara qu'il -citait les faits _sans les garantir_, et avoua même que si cette -relation contenait quelques vérités, «elles sont défigurées par des -fictions qui n'amènent que des doutes.» Il avait à coeur de démontrer -que la captivité de cet inconnu était «un des crimes inhérens aux -gouvernemens arbitraires, que leurs auteurs cherchent à justifier comme -nécessaires, et que le tribunal de l'histoire ne manque jamais de -découvrir et de condamner.» - -On était alors trop absorbé par les événemens de chaque jour et par -leurs conséquences pour ne pas laisser reposer le _Masque de Fer_; il y -eut un petit journal occulte qui prit ce nom pour donner à entendre que -le rédacteur garderait l'anonyme _quand même_, et qui rentra dans le -néant sous les coups de _la Foudre_, instrument périodique des -vengeances de la Congrégation. Le _Masque de Fer_ n'était pourtant pas -usé, après avoir si long-temps et de tant de manières occupé la -curiosité publique. - -En 1825, faute d'aliment plus nouveau, ou plus digne de repaître cette -insatiable avidité de savoir qui tourmente les esprits, on se rejeta -tout à coup sur le mystère du prisonnier masqué, et l'on essaya d'en -finir avec cette grande abstraction historique: les systèmes anciens se -remuèrent comme des tronçons de serpens, et ne réussirent pas à renouer -leurs trames rompues par la critique; ils n'avaient plus même de -principe vital. - -M. Delort, qui passait sa vie à chercher et à comparer des autographes, -fut amené, par sa passion exclusive, à découvrir dans les Archives du -Royaume diverses lettres qu'il crut relatives à Matthioli, et par suite -au _Masque de Fer_, selon la prétention de Roux-Fazillac. M. Delort, -aussi persuadé de l'infaillibilité de ses conjectures que l'avait été -son devancier, ne se fit aucun scrupule de les intituler: _Histoire de -l'homme au Masque de Fer_, et de les publier en 1825, in-8º, avec un -pompeux appareil de pièces justificatives, qui, plus précieuses par leur -contenu que par le commentaire de l'éditeur, ajoutaient à peine quelques -probabilités au système du baron d'Heiss. - -Ce volume, vraiment utile et intéressant, quoique diffus et mal écrit, -eut du retentissement jusqu'en Angleterre, où l'honorable George Agar -Ellis, membre du parlement, le traduisit en anglais avec de nombreuses -améliorations et quelques additions importantes puisées dans l'ouvrage -de Roux-Fazillac. La traduction ou plutôt l'imitation d'Ellis fut -retraduite en français et imprimée à Paris en 1830: _Histoire -authentique du prisonnier d'état connu sous le nom du Masque de Fer_, -in-8º. Agar Ellis, aux yeux de qui les documens recueillis par Delort -établissaient le nom de ce prisonnier _d'une manière claire et -certaine_, ne daigna discuter aucune opinion contraire, et affirma que -le _Masque de Fer_ était _réellement_ le malheureux secrétaire du duc de -Mantoue. - -On lit avec surprise dans cette histoire que, suivant le sentiment de -l'historien Gibbon, beaucoup de savans anglais persistaient encore à -croire que l'homme au masque pouvait bien être Henri, second fils -d'Olivier Cromwell, gardé en otage par la royauté de Louis XIV. - -Aux affirmations de M. Delort, le chevalier de Taulès répondit par un -opuscule posthume, ou du moins cet opuscule, rédigé naguère contre le -système du baron d'Heiss, fut rajeuni par ce titre charlatanique: _Du -Masque de Fer, ou Réfutation de l'ouvrage de M. Roux-Fazillac, et -Réfutation également de l'ouvrage de M. J. Delort, qui n'est que le -développement de celui de M. Roux-Fazillac_, in-8º, 1825. - -L'éditeur, propriétaire des manuscrits de M. de Taulès, mort peu -d'années auparavant, mettait sous presse, en même temps, l'ouvrage -inédit que ce dernier avait préparé pendant sa vieillesse. L'ouvrage -parut quelques mois après, avec ce titre approprié aux circonstances: -_l'Homme au Masque de Fer, Mémoire historique où l'on réfute les -différentes opinions relatives à ce personnage mystérieux, et où l'on -démontre que ce prisonnier fut une victime des jésuites_, in-8º. - -Cet éditeur avait, comme on le voit, l'imagination des titres; mais -quoiqu'il se flattât d'attirer l'attention en accusant les jésuites sur -la couverture verdâtre de sa publication, celle-ci fut confondue avec ce -déluge de mauvais écrits qui proclamaient la résurrection des _révérends -pères_, annoncée par une chanson de Béranger. - -Le _Masque de Fer_ avait été l'idée fixe du chevalier de Taulès, qui se -plaisait à rassembler des anecdotes singulières et peu connues. Voltaire -lui écrivait en 1768[67]: «Je ne doute pas que, si vous dites un mot à -M. le duc de Choiseul, il ne vous permette de m'envoyer des vérités: il -les aime; il sait qu'il est temps de les rendre publiques.» Voltaire -avait dit de M. de Taulès: «C'est un homme fort instruit, et le seul -capable de fournir des anecdotes vraies sur le siècle de Louis XIV.» - - [67] Voyez les lettres inédites de Voltaire, t. 70 de l'édition de - Dupont. - -Dès cette époque, M. de Taulès _déterrait de vieilles vérités dans le -fatras du dépôt des Affaires étrangères_: il avait probablement d'abord -un système différent de celui qu'il soutint plus tard sur le _Masque de -Fer_; car ce ne fut qu'à la lecture d'un mémoire manuscrit de M. de -Bonac, ambassadeur de France à Constantinople en 1724, qu'il aperçut une -identité remarquable entre le prisonnier inconnu et le patriarche -Arwedicks. - -Ce patriarche, _ennemi mortel de notre religion, et auteur de la cruelle -persécution que les Arméniens catholiques avaient soufferte_, fut enfin -exilé, et enlevé à la sollicitation des jésuites, par une barque -française, pour être conduit en France et _mis dans une prison d'où il -ne pourrait jamais sortir_. L'entreprise réussit; Arwedicks fut mené aux -îles Sainte-Marguerite, _et de là à la Bastille, où il mourut_. Le -gouvernement turc réclama instamment la délivrance du patriarche -jusqu'en 1713, et le cabinet français nia toujours sa participation à -cet enlèvement. - -M. de Taulès avait trouvé, au dépôt des Affaires étrangères, une foule -de dépêches concernant ce fait extraordinaire, qui était resté -jusqu'alors ignoré en France, mais non en Turquie, où les agens -subalternes des jésuites avaient avoué leur crime en subissant la -question: ces dépêches concordaient parfaitement avec le récit de M. de -Bonac; et M. de Taulès les avait fait servir à l'appui de son système, -qu'il prétendait élever sur les ruines des précédens; il était si bien -convaincu de la réalité de ce système, qu'il commence son livre par -cette fière déclaration: «J'ai découvert le _Masque de Fer_, et j'ai cru -de mon devoir envers la France, pour faire taire des bruits injurieux -répandus au préjudice de ma patrie, de rendre compte à l'Europe et à la -postérité de ma découverte.» - -Le chevalier de Taulès rapportait aussi certaines paroles, échappées -devant lui au père Brottier et à l'abbé de Nolhac, recteur du noviciat -des jésuites à Toulouse, lesquelles semblaient impliquer la société de -Jésus dans l'affaire du prisonnier masqué; il accusait enfin le père -Griffet d'avoir falsifié le journal de M. Dujonca, et d'avoir appuyé -exprès sur la fable des _Mémoires de Perse_, pour donner le change aux -conjectures et cacher l'attentat des jésuites; il allait même jusqu'à -supprimer d'autorité le masque de fer ou de velours, comme une _mesure -impolitique, inutile et dangereuse_. - -Cependant le traité de M. de Taulès opéra peu de conversions, puisque, -six ans après l'apparition bruyante de ce livre, MM. Fournier et Arnould -ne lui empruntèrent aucun détail pour leur drame du _Masque de Fer_, -représenté avec un brillant succès au théâtre de l'Odéon en 1831: ils -suivirent de préférence la donnée de Soulavie, et se vantèrent de s'être -conformés à une tradition conservée dans la famille de M. le duc de -Choiseul; ils firent une pièce plus pathétique qu'historique, et le -public qui les applaudit se souciait peu d'être instruit, mais bien -d'être intéressé. - -Depuis, le sujet du drame de MM. Arnould et Fournier fut signalé comme -renfermant la vérité sur le _Masque de Fer_, et M. Auguste Billiard, -ancien secrétaire général au ministère de l'intérieur, dans une lettre -adressée à l'_Institut historique_, et insérée en 1834 au journal de -cette société, nous apprit qu'il avait copié, par ordre de feu M. le -comte de Montalivet, ministre de l'intérieur sous l'Empire, aux archives -des Affaires étrangères, une relation écrite par M. de Saint-Mars -lui-même, et conforme à celle des _Mémoires du maréchal de Richelieu_. - -Suivant ce _précieux document_, dont l'_authenticité_, dit-il, _ne peut -inspirer le moindre doute_, M. de Saint-Mars aurait été le gouverneur du -fils d'Anne d'Autriche, à qui l'on cachait sa naissance pour empêcher -l'accomplissement d'une funeste prédiction; mais le frère jumeau de -Louis XIV ayant deviné ce secret d'état, on l'avait envoyé aux îles -Sainte-Marguerite, dont le commandement fut remis _alors_ (en 1687) à -son gouverneur. - -Cette pièce n'est autre qu'une des nombreuses copies de la _Relation_ de -Soulavie, qu'on faisait circuler en 1789[68] et dans laquelle on avait -donné le nom de Saint-Mars au gouverneur anonyme du _prince infortuné_, -sans réfléchir que les dates démentaient hautement cette nouvelle -fausseté, puisque Saint-Mars avant 1687 ne pouvait être à la fois -_gouverneur_ d'un prince en Bourgogne et commandant du fort d'Exilles en -Dauphiné. Ce n'était donc qu'un roman méprisable saisi avec les papiers -posthumes de quelque personnage suspect, ainsi que cela se pratiquait -par précaution sous le règne de Louis XV et de Napoléon: les innocens -Mémoires de Dangeau n'ont pas même été exempts de cette proscription, -que motivait un simple soupçon de vérité et de scandale. On a lieu de -présumer que le manuscrit que M. de Montalivet fit copier, sans doute -pour le mettre sous les yeux de l'empereur, s'était trouvé dans le -cabinet de Soulavie après sa mort en 1813, et avait été transporté aux -archives des Affaires étrangères, _par ordre_, avec ses collections de -brochures et de caricatures historiques[69]. - - [68] Voyez dans les OEuvres de Voltaire, éd. de Kehl, une note du t. - 70 qui parut en 1789: «Aujourd'hui il _se répand_ une lettre de Mlle - de Valois écrite au duc de Richelieu, où elle se vante d'avoir - appris du duc d'Orléans, son père, à d'étranges conditions, quel - était l'homme au _Masque de Fer_, et cet homme, dit-elle, était un - frère jumeau de Louis XIV, né quelques heures après lui.» - - [69] La _relation_ signalée par M. A. Billiard a été imprimée depuis, - sous le titre de _Mémoires de M. de Saint-Mars sur la naissance de - l'homme au Masque de Fer_, dans le t. 3 des _Mémoires de Tous_, - Levasseur, 1835, in-8º. - -Le dernier ouvrage où le problème du _Masque de Fer_ ait été traité avec -quelque détail et quelque critique parut en 1834: _La Bastille, Mémoires -pour servir à l'histoire secrète du gouvernement français depuis le XIVe -siècle jusqu'en 1789_, in-8º. L'auteur, M. Dufey, de l'Yonne, a fait -preuve, ici comme ailleurs, d'une prodigieuse lecture, mais d'une -partialité systématique. Les dates et les faits ne sont pas toujours -respectés dans cette chaude compilation qui se sent, à chaque page, de -l'esprit républicain de 1789: la révolution de juillet 1830 devait -encore chercher le prisonnier masqué à la place où fut la Bastille. - -M. Dufey, après avoir rapidement reproduit les opinions précédentes sur -ce célèbre inconnu, présente la sienne avec chaleur, et s'autorise -surtout de plusieurs passages des _Mémoires de Mme de Motteville_, pour -démontrer que la passion de Buckingham fut partagée par Anne d'Autriche: -il cite particulièrement certain tête-à-tête des deux amans dans un -jardin _où une palissade les pouvait cacher au public_. «La reine, dans -cet instant, surprise de se voir seule, et apparemment importunée par -quelque sentiment trop passionné du duc de Buckingham, _s'écria_ et -appela son écuyer, et le blâma de l'avoir quittée.» - -D'après ces paroles expresses de Mme de Motteville, M. Dufey croit -pouvoir inférer que ce _cri_ fut celui de la pudeur aux abois, et que -les suites de cette scène furent d'une part l'exil, la disgrâce ou -l'emprisonnement des personnes qui avaient si mal gardé la vertu de la -reine, et, d'autre part, la naissance d'un fils que Louis XIII ne connut -jamais. M. Dufey va jusqu'à insinuer que l'assassinat de Buckingham -ressemble à une vengeance de mari trompé, et que la tendresse d'Anne -d'Autriche pour Mazarin provenait de la confidence qu'elle lui avait -faite du mystère de l'enfant, à qui Louis XIV donna plus tard une prison -et un masque. Enfin M. Dufey appelle en garantie l'article du _Journal -des gens du monde_, qu'il nomme aussi un _document précieux_, pour -_résoudre_ cette question posée en titre du chapitre IV de son livre: -_L'homme au Masque de Fer était-il frère aîné de Louis XIV, ou son frère -jumeau?_ - -Voilà donc jusqu'à ce jour quel est l'état de ce _procès_, qu'on n'a pas -encore terminé, ce me semble. - -En attendant qu'un nouveau _découvreur_, plus audacieux et mieux armé de -paradoxes, vienne proclamer que le _Masque de Fer_ fut certainement par -anticipation le dauphin, fils de Louis XVI, qu'on dit mort à la prison -du Temple, et qui reparaît tous les ans sur les bancs de la police -correctionnelle, je vais battre en brêche les systèmes que j'ai examinés -chronologiquement et les renverser, s'il se peut, avec des faits et -surtout des dates qu'on a surnommées _inexorables_, avant d'élever, à -mon tour, sur des dates et sur des faits, un système solide et capable -de résister à une attaque réglée de la critique. Dans un procès -d'histoire, la confrontation des dates est aussi puissante que les -interrogatoires des témoins dans les causes ordinaires. - - -I. - -ARWEDICKS. - -Le manuscrit de M. de Bonac dit positivement que ce patriarche fut -enlevé _pendant l'ambassade de M. Feriol à Constantinople_, et M. Feriol -succéda dans cette ambassade à M. de Châteauneuf, en 1699: or, -Saint-Mars arriva, en 1698, à la Bastille avec son prisonnier masqué. - -En outre, on sait maintenant qu'Arwedicks se convertit au catholicisme, -recouvra sa liberté, et mourut libre à Paris, comme le prouve son -extrait mortuaire conservé aux archives des Affaires étrangères. - - -II. - -MATTHIOLI. - -L'enlèvement du secrétaire du duc de Mantoue est maintenant aussi bien -prouvé que celui d'Arwedicks; mais, quoique Matthioli, arrêté en 1679 -par l'entremise de l'abbé d'Estrades et de Catinat, ait été conduit à -Pignerol dans le plus grand secret et emprisonné sous la garde de M. de -Saint-Mars, on ne peut lui faire l'honneur de le confondre avec le -_Masque de Fer_. - -Catinat dit de lui, dans une lettre à Louvois: _Personne ne sait le nom -de ce fripon_[70]; Louvois écrit à Saint-Mars: _J'admire votre patience, -et que vous attendiez un ordre pour traiter un fripon comme il le -mérite, quand il vous manque de respect_; Saint-Mars répond au ministre: -_J'ai chargé Blainvilliers de lui dire, en lui faisant voir un gourdin, -qu'avec cela l'on rendait les extravagans honnêtes_; Louvois écrit une -autre fois: _Il faut faire durer trois ou quatre ans les habits de ces -sortes de gens_, etc. Ce n'est point là certainement ce prisonnier -inconnu qu'on traitait avec tant d'égards, devant qui Louvois se -découvrait, à qui l'on donnait de beau linge, des dentelles, etc. - - [70] Cette citation et les suivantes sont tirées des pièces mises au - jour par MM. Roux-Fazillac et Delort. - -En lisant avec attention les correspondances publiées par M. Delort, on -reste convaincu qu'il a tort de rapporter à ce Matthioli les lettres -postérieures à 1680, où Saint-Mars n'emploie que cette désignation: _mon -prisonnier_. Ces lettres concernent évidemment l'homme au masque de fer; -car, dans celles qui regardent Matthioli, Saint-Mars ne se fait aucun -scrupule de l'appeler par son vrai nom ou bien par celui de _Lestang_, -qu'on lui avait imposé pour mieux cacher ce qu'il était devenu. Tout -semble même indiquer dans ces correspondances que ce malheureux, enfermé -avec un jacobin aliéné, devint fou lui-même et succomba vers la fin de -l'année 1686. Le mémoire de Claude Souchon, que Dutens avait vu, dit -positivement que Matthioli mourut _neuf ans_ après son enlèvement. - -Telle était aussi l'opinion de M. le comte de V-l-i (BIOGR. UNIV., -article _Masque de Fer_), qui devait l'appuyer sur des preuves -recueillies à Pignerol, et qui, dans un ouvrage mis sous presse en -1820[71], se proposait de démontrer que le prisonnier masqué n'était pas -Matthioli, mais don Juan de Gonzague, frère naturel du duc de Mantoue. -Ce don Juan, qui accompagnait Matthioli, aurait été enlevé avec lui et -retenu en prison, parce qu'en le relâchant on eût craint de divulguer -une violation du droit des gens, que le gazetier de Hollande ne -soupçonne que huit ans après. - - [71] Nous ne croyons pas que cet ouvrage ait paru, du moins en France. - -Mais on ne voit nulle part, dans les pièces connues jusqu'à ce jour, -qu'une autre personne ait partagé le sort de Matthioli, et sans doute le -duc de Mantoue eût élevé plus haut la voix pour réclamer la liberté de -son frère naturel. «J'arrêtai hier (2 mai 1679), écrit Catinat à -Louvois, à trois milles de Pignerol, sur les terres du roi, Matthioli, -dans une entrevue que l'abbé d'Estrades avait adroitement ménagée, pour -en faciliter les moyens, _entre lui, Matthioli et moi_. Je me suis -seulement servi, pour l'arrêter, du chevalier de Saint-Martin et de -Villebois, officiers de M. de Saint-Mars et de quatre hommes de sa -compagnie. Cela s'est passé sans aucune violence.» Il est donc certain -que Matthioli était venu seul à cette conférence. - -En attendant donc que le système de M. de V-l-i soit présenté, il suffit -de faire remarquer que M. de Blainvilliers, que Saint-Mars choisit _à -son goût_ pour surveiller et bâtonner Matthioli, n'aurait pas pris les -habits d'une sentinelle pour voir le _Masque de Fer_ aux îles -Sainte-Marguerite, comme M. de Palteau le raconte dans sa lettre, si ces -deux prisonniers eussent été le même personnage: en tous cas, M. de -Blainvilliers eût reconnu le secrétaire qui voulut lui faire présent -d'une bague de diamant à Pignerol. - - -III. - -HENRI CROMWELL. - -Il est étrange en effet que ce second fils du Protecteur soit rentré en -1659 dans une obscurité si complète, qu'on ne sait ni où il a vécu, ni -où il est mort: Henri Cromwell avait un _très-bon caractère_, selon -Rapin de Thoyras, avec _plus de feu_ que Richard son frère aîné, selon -Burnet; pourquoi se résigna-t-il à descendre de la scène politique? Mais -aussi pourquoi serait-il devenu prisonnier d'état en France, où son -frère avait le privilége de séjourner sans être inquiété? Le probable ne -supplée pas ici à l'absence de toute espèce de preuves. - - -IV. - -LE DUC DE MONMOUTH. - -Sans mettre en question le plus ou moins de vraisemblance qu'on -trouverait dans une substitution de personne au supplice de Monmouth, il -suffit d'opposer à la date du 15 juillet 1685, jour de l'exécution de ce -prince, cette phrase d'une lettre de Barbezieux à Saint-Mars, écrite le -13 août 1691: _Lorsque vous aurez quelque chose à me mander du -prisonnier qui est sous votre garde _DEPUIS VINGT ANS_, je vous prie -d'user des mêmes précautions que vous faisiez quand vous écriviez à M. -de Louvois_[72]. - - [72] _Mémoires historiques sur la Bastille_, par Carra, t. 1, p. 321. - - -V. - -UN FILS NATUREL OU LÉGITIME D'ANNE D'AUTRICHE. - -Barbezieux écrivait à Saint-Mars, le 17 novembre 1697: _Sans vous -expliquer à qui que ce soit de ce qu'_A FAIT_ votre ancien -prisonnier_[73]. Ce prisonnier avait donc _fait_ quelque chose qui -motivât sa rigoureuse prison? Le ministre ne se fût pas servi de cette -locution précise, dans le cas où l'inconnu n'aurait eu que sa naissance -à expier. - - [73] M. Weiss, dans son article de la _Biographie universelle_, cite - cette phrase si décisive sans indiquer la source d'où il l'a tirée; - néanmoins on peut s'en rapporter à M. Weiss pour l'exactitude d'une - citation. - -Au reste, ce système n'a jamais produit un seul document authentique, et -ne repose que sur des présomptions romanesques: on pourrait se dispenser -de le combattre. - -Saint-Mars aurait donc reçu par écrit communication d'un si grave -secret, puisqu'il ne quitta pas son poste depuis l'année 1665, où il fut -envoyé à Pignerol pour la garde spéciale de Fouquet, jusqu'en 1684 où il -eut un congé pour aller à la cour, suivant l'_État de la France_ de -cette année-là? son lieutenant Rosarges commandait à Exilles en son -absence. - -Certes un fils d'Anne d'Autriche n'était point à Pignerol en 1680, -lorsque Louvois écrivait à Saint-Mars après avoir donné des ordres pour -_l'entretiennement_ de Lauzun: _A l'égard des _AUTRES_ prisonniers dont -vous êtes chargé, Sa Majesté vous en fera payer la subsistance à raison -de _QUATRE LIVRES_ pour chacun par jour_. Ces _autres_ prisonniers -étaient à peine de _bons bourgeois_, si on juge leur _état_ au tarif de -leur nourriture[74]. - - [74] «Un tarif réglait la dépense des prisonniers (à la Bastille) pour - la table, le blanchissage et la lumière, selon leur état. Un prince - du sang était à 50 livres par jour; un maréchal de France, à 36 - livres; un lieutenant-général, à 24 livres; un conseiller au - parlement, à 15 livres; un juge ordinaire, un prêtre, un financier, - à 10 livres; un bon bourgeois, un avocat, à 5 livres, un petit - bourgeois, à 3 livres, et les membres des moindres classes étaient à - 2 livres 10 sols: c'était le taux des gardes et des domestiques.» - _Bastille dévoilée_, 2e livraison, p. 40. - -Est-ce au sujet d'un fils de Louis XIII ou d'un bâtard d'Anne d'Autriche -que Louvois aurait écrit à Saint-Mars en 1687: _Il n'y a point -d'inconvénient de changer le chevalier de Thezut_ (C'est un faux nom -comme _Marchialy_) _de la _PRISON_ où il est, pour y mettre votre -prisonnier jusqu'à ce que celle que vous lui faites préparer soit en -état de le recevoir[75]_? Est-ce en parlant d'un prince, que Saint-Mars -aurait dit, la même année, à l'exemple du ministre: _Jusqu'à ce qu'il -soit logé dans la _PRISON_ qu'on lui préparera ici, où il y aura -joignant une chapelle[76]_? - - [75] _Mémoires historiques sur la Bastille_, par Carra, p. 323. - «Saint-Mars, qui fut gouverneur de la citadelle de l'île - Sainte-Marguerite avant que de l'être de la Bastille, obtint la - permission d'y faire bâtir des prisons pour les criminels d'état.» - _Description de la France_, par Piganiol, t. 5, p. 376. - - [76] La lettre entière se trouve dans l'ouvrage de Roux-Fazillac, - ainsi que celle dont est extraite la citation suivante. - -Enfin, ce prisonnier n'était donc pas plus important à garder que -Fouquet et Lauzun, puisque Saint-Mars mandait à Louvois en 1683: _Pour -son linge et autres nécessités, _MÊMES_ précautions que je faisais pour -mes prisonniers du passé_. - - -VI. - -LE COMTE DE VERMANDOIS. - -La fameuse lettre de Barbezieux, du 13 août 1691, qui met en échec tous -les systèmes, ne laisse pas même discuter l'identité du comte de -Vermandois, mort en 1683, avec l'inconnu, prisonnier _depuis vingt ans_ -en 1691. - - -VII. - -LE DUC DE BEAUFORT. - -Ce système, il faut l'avouer, est plus raisonnable que tous les -précédens, et on aurait pu le soutenir d'une manière presque victorieuse -en rassemblant de meilleures inductions prises dans les Mémoires -contemporains. - -Dès l'année 1664, le duc de Beaufort, par son insubordination et sa -légèreté, avait compromis plusieurs expéditions maritimes; en octobre -1666, Louis XIV lui adresse des reproches avec beaucoup de ménagemens, -et l'invite à se rendre _de plus en plus capable de le servir par -l'augmentation des talens_ qu'il possède, et par _la cessation des -défauts qu'il peut y avoir dans sa conduite_: «Je ne doute pas, -ajoute-t-il, que vous ne profitiez de l'avis que je vous donne, et que -vous ne reconnaissiez que vous m'êtes d'autant plus obligé de cette -marque de bienveillance, _qu'il y a peu d'exemples de rois qui en aient -usé de la sorte_[77].» On citerait plusieurs occasions où le duc de -Beaufort fut très-funeste à la marine du roi. L'_Histoire de la Marine_, -par M. Eugène Sue, laquelle renferme une foule de renseignemens neufs et -curieux sous une forme dramatique et colorée, a fort bien précisé la -position du roi des Halles vis-à-vis de Colbert et de Louis XIV. -Colbert, de son cabinet, voulait diriger toutes les opérations -militaires et pour ainsi dire les manoeuvres de la flotte que commandait -le grand-maître de la navigation avec toute l'inconséquence de son -caractère frondeur et _matamore_, comme dit M. Eugène Sue (pièces -justificatives du 1er volume). - - [77] _OEuvres de Louis XIV_, t. 5, p. 388 et suiv. Voyez aussi dans ce - recueil les autres lettres du roi à M. de Beaufort, dans lesquelles - perce souvent un grave mécontentement qui n'ose éclater. - -En 1669, Louis XIV envoya le duc de Beaufort pour secourir Candie -assiégée par les Turcs; Beaufort fut tué dans une sortie, le 26 juin, -sept jours après son arrivée: le duc de Navailles, qui commandait avec -lui l'escadre française, dit seulement dans ses Mémoires (liv. 4, p. -243): «Il rencontra en chemin un gros de Turcs qui pressaient -quelques-unes de nos troupes; il se mit à leur tête, et combattit avec -beaucoup de valeur; mais il fut abandonné, et _l'on n'a jamais pu savoir -depuis ce qu'il était devenu_.» - -Le bruit de sa mort se répandit rapidement en France et en Italie, où, -dans les magnifiques obsèques qui lui furent faites à Paris, à Rome et à -Venise, on prononça diverses oraisons funèbres; néanmoins, comme son -corps n'avait pas été retrouvé parmi les morts, bien des gens crurent -qu'il reparaîtrait. «Plusieurs veulent gager ici, écrivait Guy-Patin le -26 septembre 1669, que M. de Beaufort n'est pas mort: _O utinam!_» - -Guy-Patin, dans une autre lettre du 14 janvier 1670, nous atteste que -cette croyance n'était pas abandonnée six mois après la nouvelle de la -disparition du duc de Beaufort: «On dit que M. de Vivonne a, par -commission, la charge de vice-amiral de France pour vingt ans; mais il y -en a encore qui veulent que M. de Beaufort n'est point mort, et qu'il -est seulement prisonnier dans une île de Turquie. Le croie qui voudra! -pour moi, je le tiens mort, et ne voudrais pas l'être aussi certainement -que lui.» - -Plusieurs relations du siége de Candie, écrites par des témoins -oculaires et imprimées à cette époque, avaient rapporté que les Turcs, -selon leur usage, coupèrent la tête du duc de Beaufort sur le champ de -bataille, et que cette tête fut exposée à Constantinople: de là les -détails que Sandras de Courtilz répéta dans les _Mémoires du marquis de -Montbrun_ et dans les _Mémoires de d'Artagnan_; et, en effet, on conçoit -bien que le corps nu et sans tête n'ait pas été reconnu parmi les morts. -M. Eugène Sue, dans son _Histoire de la Marine_ (t. 2, ch. 6), a adopté -cette version conforme au récit de Philibert de Jarry et du marquis de -Ville, qui ont laissé des lettres et des mémoires manuscrits conservés à -la Bibliothèque du roi. - -Mais sans faire valoir le danger et les difficultés d'un enlèvement que -le cimeterre des Ottomans pouvait d'ailleurs remplacer d'un jour à -l'autre dans ce mémorable siége, on se bornera ici à déclarer -positivement que la correspondance de Saint-Mars avec Louvois depuis -1669 jusqu'en 1680[78] ne permet pas de supposer que le gouverneur de -Pignerol eût sous sa garde, pendant cet intervalle de temps, quelque -grand prisonnier d'état, outre Fouquet et Lauzun. - - [78] M. J. Delort a publié cette correspondance, dont les originaux - sont aux Archives du Royaume, dans le premier volume de l'_Histoire - de la détention des philosophes et des gens de lettres à la Bastille - et à Vincennes, précédée de celle de Fouquet, Pellisson et Lauzun, - avec tous les documens authentiques et inédits_, Paris, 1829, 3 vol. - in-8º. - - * * * * * - -Quel était donc cet _ancien_ prisonnier masqué que Saint-Mars _avait à -Pignerol_, suivant le journal authentique de M. Dujonca? - - - - -SECONDE PARTIE. - - -D'après ma conviction formée par l'étude du règne de Louis XIV et par la -minutieuse comparaison des faits et des dates, l'homme au masque de fer -était Fouquet, ce malheureux surintendant des finances, victime de tant -de noires intrigues de cour, que l'histoire n'a pas encore éclaircies; -Fouquet, qui fut arrêté en 1661, condamné à la prison perpétuelle en -1664, et enfermé depuis au château de Pignerol, sous la garde de -Saint-Mars; Fouquet enfin dont la mort a été faussement enregistrée au -23 mars 1680! - -Avant d'appuyer de preuves, qui me semblent irrécusables, une opinion -que je donne comme nouvelle, puisqu'elle n'a jamais été présentée à -l'état de système étayé de pièces authentiques, je vais réfuter par -avance une autre opinion qui est en germe dans le vaste champ des -probabilités, et qui s'en va sans doute sortir de terre, si ce sol -fertile n'est point assez fouillé. - -Cette dernière opinion que je combats pourrait offrir nombre -d'assertions remarquables qui viendraient à l'appui d'un document fort -curieux, regardé avec raison par Saint-Foix comme la première mention -imprimée qu'on ait faite d'un prisonnier inconnu, qui se trouvait à la -Bastille en 1705 (plutôt 1703), selon un témoin oculaire: ce prisonnier -a en effet certaine analogie avec le _Masque de Fer_, et l'on doit -s'étonner qu'on n'ait pas plus tôt songé à s'en tenir à la lettre d'un -ouvrage publié dès 1715, douze ans après la mort de _Marchialy_, et bien -antérieurement aux _Mémoires de Perse_ et au _Siècle de Louis XIV_. - -Je suis tenté de croire que M. de Taulès avait d'abord naturellement -adopté cette solution du mystère de l'homme au masque, et qu'il se -servit de la plupart des mêmes argumens préparés à cet effet, lorsqu'il -imagina, pour _l'honneur de la France_ et pour son propre intérêt de -courtisan, de masquer le patriarche Arwedicks. Le ministre M. de -Vergennes lui avait écrit en 1783: «C'est surtout _pour détruire les -soupçons odieux_ auxquels l'homme au masque a donné lieu, par les -précautions qu'on a prises pour le dérober à tous les regards, qu'il est -important d'avoir sur ce personnage des notions certaines.» - -M. de Taulès rejeta donc sur la compagnie de Jésus les _soupçons odieux_ -arrêtés sur Louis XIV, et ne voulut voir qu'une correction de collége -dans cette vengeance de roi, dans ce crime contre le droit des gens. - -Les jésuites, s'il faut en croire les insinuations de plusieurs des -leurs et l'aveu même d'un _gros collier de l'ordre_, auraient eu l'idée -de l'étrange captivité du _Masque de Fer_, et Louis XIV se serait fait -leur docile instrument. - -En 1702, un gentilhomme normand, nommé Constantin de Renneville, fut mis -à la Bastille, non seulement pour avoir composé des bouts rimés -injurieux au gouvernement du roi, mais parce qu'on l'accusait -d'espionnage au profit des ennemis de la France[79]. Ce Renneville resta -emprisonné jusqu'en 1713, et dès qu'il eut sa liberté, avec l'ordre de -quitter la France, il rédigea une relation chaleureuse de ses malheurs: -elle parut à Amsterdam, chez Étienne Roger, en 1715, sous ce titre -capable de fixer l'attention: _l'Inquisition française, ou l'Histoire de -la Bastille_, deux volumes in-12. - - [79] _Mémoires historiques sur la Bastille_, par Carra, t. 1, p. 389. - -Ce livre, tiré à mille exemplaires, eut beaucoup de peine à pénétrer en -France où il se vendait jusqu'à deux louis, sous le manteau, et où il -fut contrefait, dit la préface de la seconde édition (5 vol. in-12, -Amsterdam, Balthazar Lakeman, 1724), tandis qu'on le traduisait à la -fois en hollandais, en anglais, en allemand et en italien. L'édition -originale est tellement rare, que la Bibliothèque du Roi ne la possède -pas et que je ne l'ai jamais vue; la contrefaçon ne se trouve pas -davantage; mais la seconde édition est assez commune, eu égard aux -actives recherches de la police pour la détruire. On ne conçoit pas que -les judicieux auteurs du _Catalogue de la Vallière_ aient attribué sans -examen cet ouvrage à Sandras de Courtilz, suivant une supposition émise -dans la _Bibliothèque historique de la France_. - -Dans la préface de l'édition en cinq volumes (p. 46 et suiv.), -Renneville raconte qu'en 1705 il vit un prisonnier _dont il n'a jamais -pu savoir le nom_, dans une salle de la Bastille, où il avait été -introduit _par méprise_. «Les officiers m'ayant vu entrer, dit -Renneville, ils lui firent promptement tourner le dos devers moi, _ce -qui m'empêcha de le voir au visage_. C'était un homme de moyenne taille, -mais bien traversée, portant des cheveux d'un crêpé noir et fort épais, -dont pas un n'était encore mêlé.» (Peut-être a-t-il pris pour des -cheveux un masque de velours noir?) Renneville, surpris de ce qu'on lui -cachait le visage d'un détenu, interrogea, pendant qu'on le reconduisait -à sa chambre, le porte-clef Ru qui lui apprit que cet infortuné était -_prisonnier depuis _TRENTE-UN ANS_, et que Saint-Mars l'avait amené avec -lui des îles Sainte-Marguerite, où il était condamné à une prison -perpétuelle pour avoir fait, étant écolier, âgé de douze ou treize ans, -deux vers contre les jésuites_. - -Renneville, dont la curiosité fut piquée davantage par cette révélation -du porte-clef, demanda de plus amples détails à Reilh, chirurgien de la -Bastille, qui lui conta _toute l'histoire_. - -Lorsque les jésuites du collége de Clermont, enrichis des bienfaits de -Louis XIV qu'ils fournissaient de confesseur, voulurent attirer sa -protection plus particulièrement sur leur collége, ils invitèrent le roi -à honorer de sa présence une tragédie latine composée exprès pour -célébrer sa gloire: le roi se rendit avec sa cour à ce spectacle, où les -principaux écoliers jouèrent leurs rôles avec une intelligence que ne -surpassèrent pas plus tard les demoiselles de Saint-Cyr dans les -représentations d'_Esther_ et d'_Athalie_. Le roi fut tellement -satisfait de la tragédie et des acteurs, qu'il dit tout haut: «C'est mon -collége!» Ce mot-là ne fut pas perdu, et le lendemain on ôta l'ancienne -inscription: _Collegium Claromontanum societatis Jesu_, pour la -remplacer par celle-ci, qui fut gravée en lettres d'or, sur une table de -marbre noir: _Collegium Ludovici Magni_. - -Un écolier, par piété ou par malice, ne pardonna pas aux révérends pères -d'avoir substitué le nom du roi à celui de Jésus, et fit ce distique -qu'il placarda le soir même sur la porte du collége et en divers -endroits de Paris: - - Abstulit hinc Jesum, posuitque insignia regis, - Impia gens: alium non colit illa Deum! - -Une autre main apposa cette traduction française au bas des écriteaux: - - La croix fait place au lis, et Jésus-Christ au roi: - Louis, ô Race impie, est le seul Dieu chez toi! - -La compagnie de Jésus cria au sacrilége; l'auteur fut découvert, et -quoique appartenant à une famille noble et riche, on le condamna, _par -grâce_, à une prison perpétuelle, et on le _transféra aux îles -Sainte-Marguerite pour cet effet, d'où Saint-Mars le ramena à la -Bastille avec des précautions extraordinaires, ne le laissant voir à -personne par les chemins_. Ce pauvre écolier ne mourut pas toutefois en -prison, si l'on peut ajouter foi au témoignage de Reilh: il hérita des -grands biens de ses parens et réussit à intéresser en sa faveur, à force -de promesses, le père Riquelet, confesseur des prisonniers, qui se -chargea de solliciter la clémence royale et d'obtenir l'élargissement de -son pénitent. Ce dernier _sortit deux ou trois mois après_ que -Renneville l'eut entrevu, sans doute dans le courant de 1703 et non -1705. - -Plusieurs traits de ce récit s'accordent bien avec diverses -particularités de l'histoire du _Masque de Fer_, le _seul_ prisonnier -que Saint-Mars amena des îles Sainte-Marguerite à la Bastille, _avec des -précautions extraordinaires, ne le laissant voir à personne par les -chemins_; mais on a tout lieu de croire que l'aventure de l'écolier, -vieille tradition du collége de Louis-le-Grand, où nous l'avons -nous-même recueillie, fut appliquée mal à propos à ce prisonnier, dont -on cachait le visage. - -En effet, n'eût-il pas été plus rationnel de cacher la cause d'un -emprisonnement si odieux, plutôt que la figure de cet homme enfermé -depuis l'enfance et certainement inconnu à tous ses compagnons de -captivité? D'ailleurs, il n'y a pas d'identité possible entre l'écolier -des jésuites et ce prisonnier dont Renneville n'a _jamais pu savoir le -nom_. - -Ce fut le 10 octobre 1681 que le collége de Clermont devint celui de -Louis-le-Grand, par suite d'un adroit changement d'inscription, qui -étonna assez Paris pour qu'on en ait conservé la date; or, il n'y a -aucune concordance entre cette date et les _trente-un ans_ de captivité -qu'aurait subis, en 1705, cet écolier. En outre, on trouve nombre de -représentations dramatiques données par les écoliers et leurs régens, au -collége de Clermont; et même en 1658, une tragédie d'_Athalia_ y fut -jouée avec tant de pompe, que Loret en fit mention dans sa _Muse -historique_; mais on n'indique nulle part que Louis-le-Grand soit allé à -la comédie dans _son_ collége: c'est une invention des jésuites pour -balancer la célébrité du théâtre de Saint-Cyr, fondé sous les auspices -de Racine et de Mme de Maintenon. Lorsque les jésuites obtinrent depuis -la permission de faire jouer leurs élèves devant le roi Louis XV, en -1721, ce fut dans le château des Tuileries que ces jeunes comédiens -représentèrent solennellement _les Incommodités de la grandeur_, comédie -du père Ducerceau, dans laquelle tous les personnages sont des hommes. - -Le nombre des années (trente-une) que cet inconnu avait passées en -prison vers 1705, ou plutôt 1703, s'accorderait presque avec le passage -de la lettre de Barbezieux, qui constate que le _Masque de Fer_ était -prisonnier _depuis vingt ans_ en 1691. - -Comme la date de 1705 donnée par Renneville ne se concilie pas avec -celle de la mort de _Marchialy_ en 1703, je suis à peu près convaincu -que cette date n'est fautive que par une erreur, du fait de l'imprimeur, -qui aura lu sur le manuscrit un 5 au lieu d'un 3: cela me paraît -d'autant plus vraisemblable, que Renneville ne sortit jamais de la -chambre où il était prisonnier, que pour passer dans une autre prison -immédiatement, et qu'il ne fut mandé par le gouverneur que dans les -premiers temps de son entrée à la Bastille; on chercherait en vain dans -sa relation, après l'année 1703 jusqu'en 1713, quelque circonstance qui -coïncidât avec cette translation en une _salle_ où il ne fut introduit -que _par méprise_. Renneville, ce me semble, n'a parlé de cette -mystérieuse rencontre dans sa préface, que pour réparer un oubli, sinon -par l'embarras où il aurait été de la placer dans le livre sous cette -date de 1705, que la suite des événemens n'eût point justifiée. - -Cette _Histoire de la Bastille_, que certains critiques ont traitée avec -un mépris que n'autorisait pas une lecture rapide et superficielle, -n'est certainement point un roman farci de contes ridicules; cet -ouvrage, au contraire, me paraît aussi vrai, aussi authentique, aussi -précieux pour l'histoire, que peut l'être un livre écrit sous -l'influence d'un profond ressentiment, par un homme honnête et -religieux. - -Aussi adopterais-je tout-à-fait les termes mêmes de la préface, si je -pouvais avoir la moindre confiance dans le récit du chirurgien Reilh, -qui était intéressé à détourner du prisonnier inconnu l'attention de -Renneville, et qui répondit par une fable aux questions qu'on lui -faisait sur un sujet de cette importance. Le prisonnier étant mort _deux -ou trois mois après_ que Renneville l'eut rencontré sans _le voir au -visage_, Reilh imagina de publier la prétendue délivrance de cet -inconnu, quoique le gouvernement de Louis XIV n'eût garde de dévoiler -ses iniquités par une clémence tardive et dangereuse, et Renneville a -rapporté avec bonne foi ce qu'il savait par les communications -officieuses de Ru et de Reilh. - -Renneville était d'un caractère passionné et vindicatif, mais il avait -un fond de dévotion solide qui l'aidait à supporter son infortune, et -qui l'inspirait dans la composition de ses _Cantiques de l'Écriture -sainte_, de ses _OEuvres spirituelles_ et de son _Traité des devoirs -d'un fidèle chrétien_: on se persuadera facilement, au ton fervent de -ses ouvrages pieux, que Renneville n'eût pas été capable de mentir avec -impudence en invoquant sans cesse la justice de Dieu; mais, en même -temps, on concevra, en voyant ce qu'il a souffert pour expier deux -bouts-rimés satiriques, l'indignation furieuse qu'il fait éclater contre -ses bourreaux et surtout contre le gouverneur de la Bastille, -Bernaville: «Ce cruel tyran, dit-il dans son style trivial, incorrect, -mais énergique, me laissa très-long-temps pourrir sans paille, sans une -pierre où reposer ma tête, couché sur le limon du cachot et la bave des -crapauds, avec du pain et de l'eau pour toute nourriture, et d'où il ne -me retira que lorsque je fus crevé. J'avais les yeux presque hors de -tête, le nez gros comme un moyen concombre; plus de la moitié des dents, -que j'avais auparavant très-saines, m'étaient tombées du scorbut; la -bouche m'était enflée et toute en gale, et mes os perçaient ma peau en -plus de vingt endroits.» - -Je regarde donc l'_Histoire de la Bastille_ comme très-digne de créance -pour tous les faits où Renneville se pose lui-même en témoin oculaire -avec quelque apophthegme biblique à la bouche; quant aux nombreuses -aventures des prisonniers qu'il a fréquentés tour à tour pendant onze -ans, il ne donne pas ces aventures, souvent romanesques et ridicules, -pour des faits avérés; il les répète telles qu'il les a entendues, et -quelquefois seulement la passion l'emporte jusqu'à se faire l'avocat de -ses amis de prison. - -Un faussaire, un faiseur de pamphlets n'eût pas osé dédier au roi -d'Angleterre, George Ier, un tissu de mensonges grossiers et de brutales -calomnies: «L'oeil de Votre Majesté, dit-il dans cette dédicace, -empêchera bien que la Tour de Londres, qui ne fait trembler que les -criminels, ne se convertisse en Bastille, qui écrase plus d'innocens que -de coupables; et, comme mon protecteur, Sire, vous me défendrez de mes -persécuteurs, qui se font gloire de poursuivre jusque dans le sanctuaire -ceux qui dévoilent leurs crimes ou qui ont le malheur de leur déplaire.» -Enfin, un lâche calomniateur n'eût pas osé inscrire son nom au -frontispice d'un acte d'accusation contre la Bastille, et se mettre en -danger de la vie, ou du moins de la liberté. Renneville courait risque -d'être enlevé et replongé à la Bastille pour le reste de ses jours; il -fut même attaqué à Amsterdam par trois _coupe-jarrets_, qui ne lui -firent que de _légères blessures_: «Je n'alongerai pas mon épée d'un -pouce, dit-il dans sa préface. _Si Deus pro nobis, quis contra nos?_ Il -est beau de mourir pour la vérité et le bien public!» Ce langage peint -l'homme. - -Au reste, on ignore ce que devint Renneville depuis la publication de sa -seconde édition, en 1724, et l'on peut présumer qu'il eut le sort de -Matthioli et d'Arwedicks, qu'il fut secrètement arrêté en Hollande ou -peut-être en France, où l'on s'efforçait de l'_attirer_, et qu'il périt -au fond de ces affreux cachots décrits pour la première fois dans les -annales de l'_Inquisition française_[80]. - - [80] On peut fonder cette supposition par ce qui arriva au bénédictin - François de la Bretonnière, auteur de plusieurs pamphlets dans - lesquels Louvois et son frère, l'archevêque de Reims, étaient - gravement insultés. La Bretonnière fut enlevé en Hollande, par - l'entremise d'un juif hollandais, et livré à la merci de Louvois, - qui le fit transporter secrètement en France, au mont Saint-Michel, - et enfermer dans une cage de fer où il mourut. _La Bastille - dévoilée_, 9e livraison, p. 76. - -La date (1681) du baptême royal que reçut le collége de Clermont -réfuterait suffisamment l'anecdote inventée par Reilh, qui donnait -trente-un ans de captivité, en 1705, à l'écolier des jésuites, si la -vraisemblance ne contredisait pas cette terrible histoire. En effet, -l'offense ayant été publique, raison était que la réparation le fût -pareillement, et dans le cas où les révérends pères se fussent contentés -d'une vengeance secrète, auraient-ils eu recours aux prisons d'état et à -la puissance de Louis XIV, qui, d'ailleurs, n'eût pas considéré comme -une injure bien grave ce distique, dans lequel sa royauté était mise -presque au niveau de la divinité de Jésus? - -Les jésuites avaient en main des moyens plus sûrs et plus formidables de -se venger, sans qu'il fût besoin d'importuner le roi pour un si mince -objet. Le collége de Louis-le-Grand renfermait des souterrains profonds, -non moins impénétrables que les prisons d'état: là, s'expiaient, dans -les ténèbres et le silence, des crimes que les lois n'eussent pas punis -et que la société de Jésus frappait d'une détention perpétuelle; ces -crimes consistaient surtout en imprudences capables de compromettre la -fortune et la dignité de l'ordre. Les coupables avaient, d'ordinaire, -fait partie de cette société, qui s'arrogeait le droit de retrancher -elle-même ses membres nuisibles. - -Quand les jésuites furent chassés de France, leurs colléges fouillés et -leurs turpitudes traînées au grand jour de l'opinion, le collége de -Louis-le-Grand offrit une preuve manifeste des violences qui -s'exerçaient impunément sous la règle de Loyola: on y trouva, raconte -Dulaure dans son _Histoire de Paris_[81], des espèces d'oubliettes, -caveaux sans portes et ouverts à la voûte pour descendre le patient avec -des cordes, comme dans les anciens _in-pace_ des couvens. Un anneau de -fer scellé dans le mur, des chaînes rongées de rouille et des ossemens -ne permettaient pas de douter de la destination de ces tombeaux, où plus -d'une victime avait succombé au désespoir, peut-être à la faim. Les -vengeances des jésuites étaient occultes, selon l'esprit de cette -société, à qui les oubliettes n'eussent pas manqué pour l'insolent -auteur du distique. - - [81] Troisième éd. in-12, t. 5, p. 440 et 441. Ce furent des écoliers - qui découvrirent ces cachots au-dessous des bâtimens de - l'infirmerie. «Armés de bâtons et de flambeaux, ils pénètrent dans - un caveau servant d'atelier au menuisier de la maison, frappent le - sol et reconnaissent qu'en un certain endroit il résonne sous leurs - coups; il remuent la terre, découvrent une trappe en bois, la lèvent - avec peine, aperçoivent un bel escalier, le descendent et se - trouvent dans une vaste salle voûtée; elle était bordée d'environ - dix caveaux, aussi voûtés, de sept à huit pieds de longueur, garnis - chacun d'un fort anneau de fer scellé dans le mur. La voûte de la - salle était soutenue au milieu par un gros pilier dont les quatre - faces présentaient autant d'anneaux de fer. A la voûte, ils virent - une ouverture étroite, fermée par une grille de fer. Par cette - ouverture, la seule qu'ils aient aperçue dans ce souterrain, on - descendait évidemment la nourriture destinée aux malheureuses - victimes.» - -Il n'y a pas cinq ans qu'un professeur du collége Charlemagne eut l'idée -de visiter avec soin les caves de cette maison-professe des jésuites, -pour y découvrir quelque trace de l'effrayante chambre des -_méditations_, toute remplie de peintures diaboliques, telle, du moins, -que Voltaire nous l'a montrée par ouï-dire; ce professeur fouilla le sol -dans un endroit qu'il avait jugé suspect; il rencontra sous sa pioche -une voûte dont il détacha plusieurs pierres, de manière à pratiquer un -passage; il planta une échelle dans le trou, et eut le courage de -descendre au fond d'un caveau sans issue, à moitié comblé. Il ramassa, -parmi les décombres, une lampe en terre cuite et un crâne humain. -D'autres fouilles semblables produisirent la découverte d'autres -cellules voûtées, que l'eau des fossés de la Bastille avait envahies. - -C'est dans ces cachots-là qu'on doit rechercher les vestiges de la -punition du pauvre écolier, et non dans les archives d'une prison -d'état. A quoi eût servi un masque sur la figure d'un enfant de treize -ans, qui ne pouvait être reconnu que par ses parens et ses régens de -classe? - -Eh bien! on ne manquera pas sans doute, tôt ou tard, de nous représenter -cet écolier comme le véritable homme au masque, sans égard pour les -dates et pour la vraisemblance. Mais on aura de la peine à faire un -secret d'état, d'une affaire de collége, et l'on n'expliquera pas -pourquoi Louis XVIII disait, en causant du _Masque de Fer_: «Je sais le -mot de cette énigme, comme mes successeurs le sauront; c'est l'honneur -de notre aïeul Louis XIV que nous avons à garder[82].» - - [82] Plusieurs personnes dignes de foi nous ont attesté cette réponse - que Louis XVIII eut peut-être la malice de faire pour tenir en - haleine la curiosité des courtisans: le secret du _Masque de Fer_ - lui semblait sans doute une condition aussi nécessaire que le sacre - de Reims pour sa royauté. - -Pour établir maintenant d'une manière satisfaisante que le _Masque de -Fer_ et Fouquet ne sont qu'une seule et même personne avec deux noms -différens et à des époques différentes, il suffira de prouver, - -1º Que les précautions apportées dans la garde de Fouquet à Pignerol -ressemblent en tout point à celles qu'on déploya plus tard pour l'homme -au masque à la Bastille, comme aux îles Sainte-Marguerite; - -2º Que la plupart des traditions relatives au prisonnier masqué -paraissent devoir se rattacher à Fouquet; - -3º Que l'apparition du _Masque de Fer_ a suivi presque immédiatement la -prétendue mort de Fouquet en 1680; - -4º Que cette mort de Fouquet, en 1680, est loin d'être certaine; - -5º Que des raisons politiques et particulières ont pu déterminer Louis -XIV à le faire passer pour mort, plutôt que de s'en défaire par un -empoisonnement ou d'une autre façon; - -6º Enfin, que l'époque de la mort de Fouquet en 1680 étant reconnue -fausse, les faits et les dates, les inductions et les probabilités -viennent à l'appui de mon système, qui serait incontestable, si -l'authenticité de la carte trouvée à la Bastille en 1789 pouvait être -justifiée par la production de cette pièce que je n'ai pas invoquée -cependant comme une preuve, en mentionnant sa découverte. - - -I. - -Dès que la _chambre de justice_, par son arrêt du 20 décembre 1664, eut -déclaré Fouquet _atteint et convaincu d'abus et malversations par lui -commises au fait des finances dans les fonctions de surintendant_, et -l'eut _banni à perpétuité hors du royaume_ en confisquant tous ses -biens, le roi _jugea qu'il pouvait y avoir grand péril à laisser sortir -ledit Fouquet hors du royaume, vu la connaissance particulière qu'il -avait des affaires les plus importantes de l'État_. En conséquence, la -peine de bannissement perpétuel fut _commuée_ en celle de la prison -perpétuelle, et trois jours après l'arrêt rendu, Fouquet monta en -carrosse _avec quatre hommes_, et partit escorté de cent mousquetaires, -sous la conduite de M. d'Artagnan, pour être mené au château de -Pignerol, où Saint-Mars devait le garder prisonnier. - -On retint à la Bastille le médecin et le valet de chambre de Fouquet -(Pecquet et Lavallée), _de peur qu'étant en liberté ils ne donnassent -avis de sa part à ses parens et à ses amis pour sa délivrance_[83]. Mme -de Sévigné écrivit à M. de Pomponne, le 22 décembre: «Si vous saviez -comme cette cruauté paraît à tout le monde, de lui avoir ôté ces deux -hommes: c'est une chose inconcevable; on en tire même des conséquences -fâcheuses, dont Dieu le préserve; voilà une grande rigueur. _Tantæne -animis coelestibus iræ!_ Mais non, ce n'est point de si haut que cela -vient. De telles vengeances rudes et basses ne sauraient partir d'un -coeur comme celui de notre maître. On se sert de son nom et on le -profane!» Ce fut pourtant le roi qui signa l'_Instruction_[84], datée du -24 décembre, et remise à M. de Saint-Mars, laquelle n'eût pas été plus -sévère pour le _Masque de Fer_. - - [83] _Recueil des Défenses de M. Fouquet_, 15 vol., 1665-1668, t. 13, - p. 235: _Relation de ce qui s'est passé dans la chambre de justice - au jugement de M. Fouquet_. Il y a une autre édition en 16 vol., - 1696, sous ce titre: _OEuvres de M. Fouquet_. - - [84] Cette pièce a été imprimée en partie, pour la première fois, dans - le t. 6 des _OEuvres de Louis XIV_, p. 371. Elle y est précédée d'un - _Avis de l'éditeur_, rempli d'aperçus neufs et piquans sur les - causes du procès de Fouquet. M. Delort, dans le premier volume de - l'_Histoire de la détention des philosophes et des gens de lettres_, - p. 24 et suiv., réimprima en entier cette instruction dont - l'original existe aux Archives du Royaume. - -Cette Instruction défend «que Fouquet ait communication avec qui que ce -soit, de vive voix ni par écrit, et qu'il soit visité de personne, _ni -qu'il sorte de son appartement_ pour quelque cause ou sous quelque -prétexte que ce puisse être, pas même pour se promener;» elle refuse des -plumes, de l'encre et du papier à Fouquet, mais elle permet que -Saint-Mars «lui fasse fournir des livres, s'il en désire, observant -néanmoins de ne lui en donner qu'un à la fois, et de prendre -soigneusement garde, en retirant ceux qu'il aura eus en sa disposition, -_s'il n'y a rien d'écrit ou de marqué dedans_;» elle charge Saint-Mars -d'acheter les habits et le _linge_ dont Fouquet aura besoin, et de lui -choisir un valet qui _sera pareillement privé de toute communication, et -n'aura non plus de liberté de sortir que ledit Fouquet_; elle assigne un -fonds de six mille livres par an pour la _subsistance_ de Fouquet et de -son valet; elle autorise Saint-Mars à lui faire tenir un confesseur -lorsqu'il _voudra_ se confesser, «en observant néanmoins de n'avertir -ledit confesseur qu'un moment avant qu'il doive entendre ledit Fouquet, -et de ne lui pas donner toujours la même personne pour le confesser;» -elle recommande enfin à Saint-Mars de _tenir Sa Majesté avertie de temps -en temps de ce que fera_ le prisonnier. - -Dès que Fouquet fut arrivé à Pignerol le 10 janvier 1665 et enfermé dans -le donjon, sous la garde de Saint-Mars, capitaine d'une compagnie -franche d'infanterie composée de cinquante hommes, avec le titre de -_commandant_ de ce donjon en l'absence du gouverneur, le marquis de -Piennes, les inquiétudes du roi et les précautions de surveillance -s'accrurent successivement: Louvois, qui reçut la prison de Fouquet dans -ses attributions de secrétaire d'état de la guerre, enjoignit à -Saint-Mars d'envoyer des nouvelles _toutes les semaines, quand bien même -il n'aurait rien à mander_[85]. - - [85] Lettre du 29 janvier 1665, dans le 1er vol. de l'_Histoire de la - détention des Philosophes_, ainsi que les lettres dont j'ai extrait - les phrases suivantes: on les trouvera sous leur date, sans qu'il - soit nécessaire de renvoyer sans cesse à l'ouvrage ci-dessus. - -La défiance de Louvois se porte sur tout, dans ses lettres à Saint-Mars: - -«C'est à vous à veiller à ce que ceux qui approchent M. Fouquet ne se -laissent pas corrompre, et que, quand même quelqu'un aurait assez de -bassesse pour cela, il ne pût exécuter son mauvais dessein: il est -nécessaire que vous empêchiez qu'il n'ait ni plume ni encre.» (10 -février 1665.) - -«Le confesseur, que vous avez choisi pour lui, a des talens qui ne -doivent pas donner beaucoup de sujet de craindre qu'il lie quelque -négociation contraire au service de Sa Majesté. Vous ne sauriez manquer -de faire observer la conduite de cet ecclésiastique, pour reconnaître si -les apparences ne sont point trompeuses.» (20 février.) - -«Il n'y a point de difficulté à donner en même temps deux livres à M. -Fouquet: ce que vous avez à faire observer est que ceux de qui vous les -prendrez ne sachent point que ce soit pour lui, et que vous les visitiez -ou fassiez visiter avant que de les lui donner.» (3 mars.) - -«On est bien aise ici de voir que l'ecclésiastique que vous avez choisi -(pour confesseur) soit de l'humeur que vous marquez. Vous ne sauriez -mieux faire que de l'entretenir dans les sentimens où il est, et de lui -promettre que Sa Majesté reconnaîtra ses services; et certainement, -après les précautions que vous prenez, il semble que ce soit le seul -homme qui puisse lui donner des nouvelles, s'il était assez infidèle -pour le faire. Après ce que cet ecclésiastique vous a dit, vous avez eu -raison de croire que M. Fouquet désire se confesser, plus pour apprendre -des nouvelles que toute autre chose, et Sa Majesté souhaite que vous ne -lui donniez cette permission que toutes les quatre bonnes fêtes de -l'année et le jour de la Notre-Dame d'août... Il vaut mieux acheter -qu'emprunter des livres pour lui... Lorsqu'il vous demande des lunettes -d'approche, il a vraisemblablement dessein de s'en servir à quelque -chose qui est contre le service de Sa Majesté: aussi ne veut-elle pas -que vous lui en fournissiez. (24 avril; à cette époque la compagnie de -Saint-Mars fut augmentée de dix soldats et d'un sergent.) - -«Sa Majesté approuve que vous ayez refusé de lui donner un crayon.» (26 -octobre.) - -«Vous ne sauriez apporter trop de précautions pour empêcher que M. -Fouquet n'écrive ou ne reçoive des lettres, et le roi approuvera -toujours toutes celles que la raison voudra que vous pratiquiez pour -vous empêcher d'être trompé.» (13 novembre.) - -«Le roi approuve les diligences que vous faites pour ôter à M. Fouquet -toutes sortes de moyens d'écrire, ni de recevoir des lettres, et -trouvera bon toutes les précautions que vous croirez devoir prendre à -l'avenir.» (12 décembre.) - -«Vous devez faire savoir ici les moindres choses qui se passent au sujet -de M. Fouquet, et lorsque vous croirez à propos de donner avis par -avance de quelques précautions que vous voudrez prendre pour la garde de -sa personne, vous le pouvez faire en toute liberté.» (26 janvier 1666.) - -«Les gens qui sont dans la condition où il se trouve tentent toutes -sortes de voies pour parvenir à leur fin, et les gens qui sont chargés -de leur garde doivent prendre toutes sortes de précautions contre eux -pour s'empêcher d'être trompés.» (3 mars.) - -«Sa Majesté sera bien aise que de temps en temps vous mandiez ici de -quelle manière vit le prisonnier; s'il supporte sa détention avec -tranquillité ou avec inquiétude; ce qu'il dit et ce qui se passe dans sa -garde.» (11 avril.) - -«Si la maladie de M. Fouquet continuait, il serait juste de le faire -assister de médecins et de chirurgiens du pays, mais bien assurément le -médecin Pecquet ne lui rendra jamais ses services, soit dans sa -profession, soit dans le métier d'un simple valet.» (4 juin.) - -«Comme on pourrait, pour procurer à M. Fouquet sa liberté ou quelque -soulagement, vous exposer des dépêches du roi ou des lettres de M. -Letellier ou de moi, contrefaites, je vous prie de n'en exécuter aucune -signée de lui ou de moi, qui ne soit écrite de sa main ou de la mienne, -que vous pourrez confronter contre ces sept lignes qui en sont.» (4 -juin.) - -«Si M. Fouquet continue à vous demander des livres italiens, vous -pourrez lui en faire venir de Paris ou de Lyon.» (18 juin.) - -«Vous avez raison de dire qu'il est mal aisé de vous précautionner -contre le prêtre qui confesse M. Fouquet, puisqu'étant seuls par -nécessité, ils peuvent s'entretenir ensemble des choses qui ne regardent -point la confession; mais, puisque le confesseur est homme de bien ou -que vous le croyez tel, vous devez avoir en quelque façon l'esprit en -repos. A votre imitation, je me défie de tout.» (30 juin.) - -«Il est inutile que je vous explique toutes les précautions que Sa -Majesté prend pour la sûreté du prisonnier durant sa marche (Fouquet -avait été transféré de Pignerol au fort de Pérouse pendant les -réparations du dégât fait par la foudre dans sa prison), et pour sa -garde durant sa détention.» (17 juillet.) - -«Si après la guérison du valet de M. Fouquet, il ne veut plus continuer -ses services au prisonnier, la prudence veut que vous le reteniez dans -le donjon trois ou quatre mois, afin que, s'il avait agi contre son -devoir, le temps fasse rompre les mesures prises avec M. Fouquet.» (23 -septembre.) - -«Comme vous me marquez que M. Fouquet profite de ses vieux habits pour -se concilier le valet qui est auprès de lui, le roi désire qu'à mesure -que vous lui en fournissez de nouveaux, vous donniez ceux qu'il quitte -aux pauvres.» (23 octobre.) - -«Le roi estime que l'on ne peut mieux faire que d'enfermer avec M. -Fouquet deux valets _qui ne sortiront que par la mort_. Les avantages -que vous tirerez de ces deux valets ainsi renfermés, sont qu'ils -pourront se veiller l'un l'autre et que vous connaîtrez, en les -questionnant ou par les rapports qu'ils vous feront, s'ils vous disent -vrai.» (14 février 1667.) - -«Votre lettre du 29 du mois passé m'apprend la continuation et l'état de -la maladie de M. Fouquet. Je vous prie de continuer à m'en informer par -tous les ordinaires. En faisant ce qui peut lui être utile, vous ne -devez pas négliger la moindre des choses qui peuvent aller contre la -sûreté de la garde de sa personne.» (9 octobre 1668.) - -«Vous avez bien fait de ne pas donner aux Récollets la pistole que le -valet de M. Fouquet vous a prié de leur délivrer par charité, puisque -vous appréhendez qu'il n'y ait à cela quelque mystère.» (26 mars 1669.) - -«Il faut vous consoler du chagrin que M. Fouquet peut avoir contre vous -des nouvelles précautions que vous avez prises pour la sûreté de sa -garde.» (22 avril 1669.) - -«Vous avez découvert que vos soldats avaient commerce avec M. Fouquet: -il faut qu'il y ait encore quelque chose de plus que ce que vous me -mandez qu'ils vous ont avoué; car il n'aurait pas fait donner six -pistoles à un soldat qu'il nommait par son nom, s'il ne lui eût -auparavant rendu quelque service. Le roi ne fera aucune difficulté de -vous permettre de faire justice de vos soldats en assemblant vos -officiers et sergens; et s'il n'y a point de preuves assez sûres pour -punir un crime de cette qualité à l'égard du valet, vous ne pouvez que -le bien maltraiter et l'enfermer pour long-temps. Cependant vous ferez -fort bien de mettre les fenêtres de M. Fouquet en état que pareille -chose ne lui puisse plus arriver, et veiller toujours si exactement, -qu'il ne puisse rien voir sans que vous le découvriez.» (7 décembre.) - -«Il faut faire une grille, vis-à-vis de chacune des fenêtres de _votre_ -prisonnier, qui soit en demi-cercle en saillie hors du mur extérieur de -deux ou trois pieds, et entourer chacune desdites grilles d'une claie -fort serrée, et assez haute pour empêcher qu'il ne puisse voir autre -chose que le ciel; et quand il sera nuit, que vous fassiez descendre des -nattes dessus ses fenêtres, que vous relèverez à la pointe du jour: -ainsi l'on ne pourra plus lui faire signe, ni lui en faire faire à qui -que ce soit, et il ne pourra plus rien jeter ni recevoir.» (17 -décembre.) - -«Il faut observer que si vous donnez à M. Fouquet des valets que l'on -vous amènera d'ici, il pourra bien arriver qu'ils seront gagnés par -avance, et qu'ainsi ils seraient pis que ceux que vous en ôteriez -présentement.» (1er janvier 1670.) - -«Les précautions que vous avez résolu de prendre pour empêcher que M. -Fouquet ne donne de ses nouvelles à personne, ni n'en reçoive de qui que -ce soit, sont bonnes.» (16 janvier 1670.) - -«La punition que vous avez fait faire des cinq soldats qui vous avaient -trahi ne saurait produire qu'un très-bon effet.» (26 janvier.) - -«J'ai reçu le plan des jalousies que vous faites faire pour les fenêtres -de M. Fouquet; ce n'est pas comme cela que j'ai entendu qu'elles doivent -être, mais bien des claies ordinaires qu'il faut mettre autour des -grilles, en saillie et en hauteur nécessaire pour empêcher qu'il ne voie -les terres des environs de son logement.» (28 janvier.) - -«Je vous prie de visiter soigneusement le dedans et le dehors du lieu où -M. Fouquet est enfermé, et de le mettre en état que le prisonnier ne -puisse voir ni être vu de personne.» (26 mars.) - -«Votre lettre du 5 de ce mois me fait connaître que M. Fouquet -désirerait lire la Bible. Vous pouvez lui en acheter une et même les -livres pour l'usage de son valet, ne doutant pas que, avant de les leur -délivrer, vous ne vous précautionniez.» (14 juillet.) - -«Vous jugerez facilement par la grandeur du mémoire du sieur Pecquet, -pour la composition de l'emplâtre que M. Fouquet demande, qu'il n'a pu -le faire dans mon cabinet, en ma présence, et qu'il l'a dressé chez lui; -cette raison m'oblige de vous dire qu'aussitôt que vous l'aurez reçu, -vous en fassiez une copie bien exacte, et en montriez l'original à M. -Fouquet, et que vous en collationniez avec lui la copie, laquelle vous -lui laisserez, et brûlerez ensuite l'original; par ce moyen, ledit sieur -Fouquet, l'ayant vu, n'aura aucun doute; et vous, l'ayant brûlé, n'en -aurez aucune inquiétude.» (13 décembre.) - -«Sa Majesté, que l'on pourrait voir, a empêché que M. de Lauzun -(nouvellement arrivé à Pignerol) ne puisse parler à M. Fouquet par la -même cheminée.» (20 décembre 1671.) - -A la fin de l'année 1672, la prison de Fouquet commença de s'adoucir; on -lui rendit une lettre de sa femme avec permission d'y répondre _en -présence_ de Saint-Mars; dès lors, d'autres lettres de Mme Fouquet lui -parvinrent de même par l'entremise de Louvois, qui faisait examiner et -visiter ces lettres soumises à des analyses chimiques pour qu'on n'y pût -cacher quelque écriture faite avec une encre invisible. - -Fouquet obtint successivement d'écrire au roi et à Louvois; d'être -instruit des principaux événemens politiques; de recevoir par écrit les -consultations de son médecin Pecquet et de plusieurs praticiens de -Paris; de _prendre l'air, de deux jours l'un_, pendant deux heures -chaque jour, sous la menace de _retourner dans sa chambre pour -toujours_, s'il essayait de lier des intelligences avec quelqu'un; de -communiquer avec le comte de Lauzun, prisonnier d'état comme lui à -Pignerol; de lire le _Mercure galant_; d'adresser des mémoires cachetés -au roi; de _jouer et converser_ avec les officiers de Saint-Mars à _tous -les jeux honnêtes_ qu'il pouvait désirer; de se promener _dans l'étendue -de la citadelle_, accompagné de quelques soldats; de dîner avec Mme de -Saint-Mars, _quand même il y aurait des étrangers_; de passer _des -matinées et des après-dîners_, enfermé dans son appartement, en -compagnie des officiers de la garnison du château; enfin, d'embrasser sa -femme, ses frères et ses enfans[86]. - - [86] Tous ces faits résultent de la correspondance secrète de Louvois, - publiée par M. Delort, et notamment d'une lettre du 1er novembre - 1677 et d'un mémoire du 18 janvier 1679. - -Mais nonobstant ces adoucissemens progressifs dans la captivité de -Fouquet, la surveillance de Saint-Mars était aussi active et aussi -minutieuse. - -Fouquet ayant demandé la permission d'écrire _une pensée_ qu'il avait, -laquelle, disait-il, serait _fort utile au service du roi_, Saint-Mars -lui donna six feuilles de papier, après avoir _tiré de lui parole de les -rendre écrites ou blanches_ au bout de quatre jours, pour les cacheter -et les adresser au roi. (30 janvier 1673.) - -Fouquet ayant désiré savoir _des nouvelles_, Saint-Mars fut autorisé à -lui en dire du progrès des armes du roi, sans que _cela s'étendît à -autre chose, sous quelque prétexte que ce fût_. (2 juillet 1673.) - -Fouquet ayant voulu avoir du thé, on le lui envoya de Paris, mais -Saint-Mars eut soin d'enlever la boîte, après l'avoir vidée devant lui, -ainsi que le papier et le plomb qui enveloppaient le thé. (Novembre -1677.) - -Louvois écrit à Saint-Mars: «Vous ne devez point donner d'autres lettres -à M. Fouquet que celles que je vous adresse dans mes paquets avec une de -moi.» (13 mars 1679.) «Il est à propos que M. d'Herleville (gouverneur -de la ville de Pignerol) et sa femme ne rendent visite à M. Fouquet que -trois ou quatre fois l'année; à l'égard du père jésuite qui vous est -suspect, ne souffrez point qu'il entre dans le donjon.» (23 octobre.) -«Vous répondez toujours à Sa Majesté de la sûreté de la personne de M. -Fouquet.» (18 décembre.) «Je crois devoir vous répéter que les ordres de -Sa Majesté restreignent les visites qui peuvent être rendues à votre -prisonnier, aux officiers et habitans de la ville et de la citadelle.» -(25 décembre.) - -On voit évidemment dans la correspondance de Louvois qu'en 1679 on -accordait un peu plus de liberté à Fouquet, mais qu'on n'épargnait rien -pour l'empêcher de parler sur certains sujets que le roi avait fort à -coeur: l'épée de Damoclès était sans cesse au-dessus de sa tête! - - -II. - -L'anecdote de l'assiette d'argent, que Voltaire emprunta aux _Mémoires -de Perse_, est rapportée d'une autre manière par le père Papon, dans le -_Voyage en Provence_. Ici, ce n'est plus un pêcheur ni un esclave, mais -un frater; ce n'est plus une assiette, mais une chemise très-fine, sur -laquelle le prisonnier aurait écrit _d'un bout à l'autre_. - -L'origine de cette anecdote n'existe-t-elle pas dans ces passages de -deux lettres de Louvois à Saint-Mars? «Votre lettre m'a été rendue avec -le nouveau mouchoir sur lequel il y a de l'écriture de M. Fouquet.» (18 -décembre 1665.) «Vous pouvez lui déclarer que s'il emploie encore son -linge de table à faire du papier, il ne doit pas être surpris si vous ne -lui en donnez plus. Il me semble qu'il n'est pas fort difficile de -s'apercevoir s'il en consomme à cet usage, puisqu'il n'y a qu'à le -donner par compte à ses valets et les obliger à le rendre par compte -aussi, et quand il en manquera, ce sera une marque infaillible qu'il -s'en sera servi.» (21 novembre 1667.) - -Fouquet, qui écrivait sur son linge, pouvait bien imaginer d'écrire sur -sa vaisselle. Ce fut peut-être dans cette intention qu'il demanda et -obtint de faire faire des assiettes et une salière, avec deux flambeaux -d'argent qui avaient été brisés dans l'explosion de la poudrière. (7 -août 1665.) - -Le père Papon apprit d'un vieil officier de l'île de Sainte-Marguerite, -qu'une femme du village de Mongins vint se présenter à Saint-Mars pour -être admise en qualité de servante auprès du prisonnier inconnu, mais -qu'elle refusa de se condamner à une captivité lucrative, lorsqu'on lui -eut annoncé que cette captivité serait perpétuelle. - -N'est-ce pas là cette mesure prise à l'égard des valets de Fouquet, -lesquels ne devaient sortir de sa prison que _par la mort_? Peut-être la -femme que Saint-Mars voulait prendre à gages n'est-elle autre que la -blanchisseuse qu'on logea dans le donjon pour laver le linge de Fouquet -qui mettait de l'écriture _partout_, même sur ses rubans et la doublure -de son pourpoint, tellement qu'on fut obligé de l'habiller d'une couleur -sombre et de ne lui donner que des rubans noirs (lettre de Louvois du 14 -février 1667). On se souvient que, selon M. de Palteau, le prisonnier -était _toujours vêtu de brun_. - -Le père Papon ouït dire encore que le valet du prisonnier étant mort -dans la chambre de son maître, un officier de Saint-Mars alla lui-même, -la nuit, prendre le corps pour le porter au cimetière: un valet de -Fouquet, emprisonné comme lui à perpétuité, mourut aussi au mois de -février 1680 (lettre de Louvois du 12 mars de cette année-là). Les faits -qui s'étaient passés à Pignerol durent avoir un écho aux îles -Sainte-Marguerite, lorsque Saint-Mars y transféra son _ancien -prisonnier_. - -Quant aux égards que Louvois montrait pour le _Masque de Fer_, en se -découvrant devant lui, on peut penser que ce ministre, malgré son -orgueil, accordait ces marques de déférence au malheur et à la -vieillesse, s'il se rencontra jamais avec Fouquet dans un des voyages -rapides et mystérieux qu'il faisait souvent. - -«Il a quelquefois visité une partie de la France, quand le bruit de son -départ commence à être semé, dit le _Mercure galant_ du mois de mai 1680 -(un mois après la prétendue mort de Fouquet! On a des motifs de croire -que Louvois était allé à Pignerol); et comme dans son retour il devance -ordinairement les plus prompts courriers, ceux qui se plaisent à -raisonner perdent leurs mesures.» - -Le _Mercure galant_ du mois de juin laisse encore mieux pénétrer l'objet -de ce voyage qui conduisit sans doute le ministre à Pignerol: «M. de -Louvois est de retour à Fontainebleau _après avoir parcouru beaucoup de -pays_. Vous savez jusqu'où le zèle qu'il a pour le service du roi -l'emporte et avec quelle rapidité on le voit agir pour les intérêts de -l'état. _Son voyage n'a pas tant été pour le besoin qu'il avait des eaux -de Barège, que pour voir les travaux de quelques places où les grandes -lumières qu'il a sur toute chose rendaient sa présence nécessaire._» -Voilà, ce me semble, en quelle occasion Louvois se découvrit devant le -_Masque de Fer_. - -Louvois, dans ses lettres à Saint-Mars, ne s'exprime jamais qu'avec -beaucoup de politesse en parlant de Fouquet: «Vous pouvez lui dire que -j'ai fait, jusqu'à présent, tout ce qui a pu dépendre de moi pour lui -rendre service dans les choses où je l'ai pu sans blesser mon devoir, et -que je continuerai avec plaisir.» (30 janvier 1673.) «Je vous prie de -faire à M. Fouquet un remerciement de ma part sur toutes ses -honnêtetés.» (26 décembre 1677.) Voilà bien un salut par écrit. - -Les beaux habits, le linge fin, les livres, tout ce qu'on prodiguait au -prisonnier masqué pour lui rendre la vie moins pénible, n'étaient pas -non plus refusés à Fouquet: l'ameublement de sa seconde chambre à -Pignerol coûta plus de douze cents livres (lettre de Louvois, 20 février -1665); les habits et le linge que Saint-Mars lui fournit en treize mois -coûtèrent, d'une part 1042 livres, et de l'autre, 1646 livres (lettres -de Louvois, 12 décembre 1665 et 22 février 1666); Fouquet avait des -flambeaux d'argent (lettre de Louvois, 7 août 1665); on renouvela -plusieurs fois son ameublement et ses _tapis_ pendant seize ans de -prison; il avait par an deux habits neufs, l'un d'hiver et l'autre -d'été; on lui achetait la plupart des livres qu'il désirait: «Vous avez -bien fait, écrit Louvois à Saint-Mars, de lui donner les choses -nécessaires pour contribuer à son divertissement; mais vous devez -toujours prendre vos précautions pour la sûreté de sa garde.» (21 -février 1669.) - -Fouquet, dans le désoeuvrement d'une si longue captivité, était bien -capable d'imiter l'homme au masque, qui, selon le rapport de -Lagrange-Chancel, s'_amusait_ à épiler sa barbe avec des pinces d'acier; -non-seulement Fouquet apprenait le latin et la _pharmacie_ à ses -domestiques[87], composait des vers pieux à l'aide du _Dictionnaire des -rimes françaises_, imaginait des onguens et des remèdes pour différens -maux[88], mais encore il se livrait on ne sait à quelles occupations -frivoles qui faisaient dire à Louvois, le 16 juin 1666: «Cette -occupation marque bien l'oisiveté dans laquelle il se trouve -présentement. Il ne faut pas s'étonner qu'un homme qui a eu une longue -habitude du travail s'applique à de petites choses pour s'occuper[89].» - - [87] _Histoire de la détention de Fouquet, de Pellisson et de Lauzun_, - par M. Delort, en tête de l'_Histoire de la détention des - philosophes et des gens de lettres_, p. 33. - - [88] Fouquet avait appris de sa mère, auteur du célèbre _Recueil de - recettes choisies_ tant de fois réimprimé depuis l'édition originale - de 1675, une foule de recettes singulières. Louvois, ayant mal aux - yeux, lui fit demander de l'_eau de casselunette_ et un _Mémoire de - la manière dont elle se fait_ (lettres du 13 juin et 5 juillet - 1678). - - [89] Ne doit-on pas rapporter à ce passage la célèbre histoire de - l'araignée que tant de biographes ont introduite à tort dans la - captivité de Pellisson, et dont Renneville, mieux instruit des - traditions de la Bastille, a fait honneur au comte de Lauzun, trop - léger et trop insouciant néanmoins pour se créer des _occupations_ - de cette espèce? Ce serait donc Fouquet et non Lauzun, à qui nous - attribuerions cette touchante anecdote: «Sans livres, sans - occupation, n'étant visité que de son barbare surveillant, lorsqu'il - lui portait du pain, le comte (Fouquet) ne sachant à quoi s'amuser, - avait appris à une petite araignée à descendre dans sa main pour y - prendre du pain qu'il lui tendait. Un jour Saint-Mars entra dans le - moment que le comte était dans cette amusante _occupation_ avec son - araignée; il lui fit le détail de ce beau divertissement, et ce - brutal, voyant que le comte y prenait une espèce de plaisir, lui - écrasa l'araignée dans la main en lui disant que les criminels comme - lui étaient indignes du moindre divertissement.» _Inquisition - française_ ou _Histoire de la Bastille_, t. 1, p. 74. - -On pourrait encore appliquer à Fouquet une partie de ce que la tradition -nous fait connaître de la taille, de l'air majestueux, de la voix -intéressante et même de l'esprit _vif et orné_ du prisonnier masqué. - -Fouquet n'était pas beau de visage, il est vrai; mais l'abbé de Choisy, -dans ses _Mémoires_[90] nous le montre «savant dans le droit, et même -dans les belles-lettres; la conversation légère, les manières aisées et -nobles; répondant toujours des choses agréables.» Bussy-Rabutin ne le -juge pas autrement, et avoue à contre-coeur qu'_il avait l'esprit fin et -délicat_[91]. Ses portraits lui donnent une figure spirituelle, un -regard fier, une superbe chevelure: en un mot, sa bourse n'était pas le -seul aimant qui lui gagnât les coeurs, puisque Mme de Sévigné, qu'il -avait courtisée sans succès comme amant, l'estimait assez pour en faire -un ami. - - [90] Collection Petitot, t. 63 de la seconde série, p. 210. - - [91] _Mémoires de Roger de Rabutin, comte de Bussy_, éd. de 1696, - in-12, t. 2, p. 428. - - -III. - -Il est certain qu'avant l'année 1680, Saint-Mars ne gardait à Pignerol -que deux prisonniers importans, Fouquet et Lauzun; cependant, l'_ancien -prisonnier qu'il avait à Pignerol_, suivant les termes du journal de M. -Dujonca, dut se trouver dans cette forteresse avant la fin d'août 1681, -époque du passage de Saint-Mars au fort d'Exilles, où le roi l'envoyait -en qualité de gouverneur, pour le récompenser de son zèle dans la garde -de Fouquet. - -Ce fut donc dans l'intervalle du 23 mars 1680, date supposée de la mort -de Fouquet, au 1er septembre 1681, que le _Masque de Fer_ parut à -Pignerol, d'où Saint-Mars n'emmena que _deux_ prisonniers à Exilles[92]; -or, l'un de ces prisonniers était probablement l'homme au masque; -l'autre, qui était sans doute Matthioli, mourut avant l'année 1687, -puisque Saint-Mars, ayant eu, au mois de janvier de cette année-là, le -gouvernement des îles Sainte-Marguerite, ne conduisit qu'_un seul_ -prisonnier dans cette nouvelle prison[93]. - - [92] Louvois écrit à Saint-Mars, 12 mai 1681: «Je demande au sieur - Duchanoy d'aller visiter avec vous les bâtimens d'Exilles, et d'y - faire un mémoire des réparations absolument nécessaires pour le - logement des deux prisonniers de la tour d'en bas, qui sont, je - crois, les seuls que Sa Majesté fera transférer à Exilles.» Extrait - des Archives des Aff. étr. par M. Delort. - - [93] Saint-Mars écrit à Louvois, 20 janvier 1687: «Je donnerai si bien - mes ordres pour la garde de mon prisonnier, que je puis bien vous en - répondre pour son entière sûreté.» Extrait des Archives des Aff. - étr., par Roux-Fazillac. - - -IV. - -La correspondance de Louvois avec Saint-Mars[94] fait mention, il faut -l'avouer, de la mort de Fouquet, que lui aurait annoncé une lettre de -Saint-Mars, écrite le 23 mars 1680. Les lettres de Louvois, datées des -8, 9 et 29 avril, répètent plusieurs fois: _feu M. Fouquet_, en -ordonnant de remettre le corps du défunt aux _gens_ de Mme Fouquet, et -de transférer Lauzun dans la chambre mortuaire, meublée et tapissée à -neuf; mais il est remarquable que, dans les lettres suivantes, Louvois -dise comme à l'ordinaire, _M. Fouquet_, sans faire précéder ce nom de la -qualification de _feu_ qu'il employait auparavant. - - [94] Dans l'_Histoire de la détention des philosophes_, t. 1, p. 317 - et suiv. - -Mme de Sévigné écrit à sa fille, le 3 avril 1680: «Le pauvre M. Fouquet -est mort, j'en suis touchée... Mlle de Scudéry est très-affligée de -cette mort.» Elle écrit à la même, le 5 du même mois: «Si j'étais du -conseil de la famille de M. Fouquet, je me garderais bien de faire -voyager son pauvre corps, comme on dit qu'ils vont le faire: je le -ferais enterrer là; il serait à Pignerol; et, après dix-neuf ans, ce ne -serait point de cette sorte que je voudrais le faire sortir de prison.» - -Elle écrit encore à peu près dans les mêmes termes à M. de Guitaud: «Si -la famille de ce pauvre homme me croyait, elle ne le ferait point sortir -de prison à demi; puisque son ame est allée de Pignerol dans le ciel, -j'y laisserais son corps après dix-neuf ans: il irait de là tout aussi -aisément dans la vallée de Josaphat, que d'une sépulture au milieu de -ses pères, et comme la Providence l'a conduit d'une manière -extraordinaire, son tombeau le serait aussi.» Ce passage de cette lettre -a été seul conservé, d'où l'on peut présumer que Mme de Sévigné y -donnait carrière hardiment à des soupçons sur les causes de la mort de -son ami. - -La _Gazette de France_, dans son numéro XXVIII, contient cette nouvelle, -datée de Paris, 6 avril: «On nous mande de Pignerol que le sieur Fouquet -y est mort d'_apoplexie_.» Enfin, d'après l'autorité de la _Gazette_, -Haudicquer de Blancourt, dans ses _Recherches historiques de l'ordre du -Saint-Esprit_, imprimées en 1695, avance que Fouquet est mort le 23 mars -1680. - -Mais les contradictions des contemporains au sujet de cette mort ne sont -pas moins extraordinaires que celles des dates; et l'absence, presque -complète, de pièces y relatives, laisse beaucoup à présumer. - -Conçoit-on, par exemple, que Louvois n'accuse réception de la lettre -d'avis de Saint-Mars que le 8 avril, tandis que la _Gazette_ du 6 -publiait cette nouvelle et que Mme de Sévigné la savait cinq jours -auparavant? Le courrier, portant les dépêches du ministre, serait donc -resté plus de quatorze jours en chemin, tandis que la poste de Pignerol -aurait fait la même route en moins de huit jours? - -D'où vient que Bussy-Rabutin et Mme de Sévigné, qui étaient tous deux à -Paris alors, et qui se voyaient sans cesse, ont donné une cause -entièrement opposée à la mort de Fouquet, leur ami commun? Est-il -possible que Bussy, dans sa lettre à Mme de M..., ait écrit, le 25 mars -(le mois, sinon le jour, est à l'abri d'une controverse à élever sur la -fidélité de l'éditeur, le père Bouhours, ami de Bussy et de Fouquet): -Vous _savez, je crois_, la mort d'apoplexie de M. Fouquet, dans le temps -qu'on lui avait permis d'aller aux eaux de Bourbon? Cette permission est -venue trop tard: la mauvaise fortune a avancé ses jours.» Une phrase -d'une autre lettre du même, datée du 6 avril, et adressée au marquis de -Trichâteau, semble faire entendre aussi que Fouquet avait obtenu sa -grâce: «La fortune a ri trop tard à notre pauvre ami; cela n'a fait -qu'augmenter son regret de quitter la vie.» - -Mais si Fouquet mourut d'_apoplexie_, comment interpréter alors le sens -de ces paroles de Mme de Sévigné: «Voilà cette vie qui a tant donné de -peine à conserver! _Il y aurait beaucoup à dire là-dessus!_ Sa maladie a -été des convulsions et des maux de coeur sans pouvoir vomir.» - -Comment, enfin, expliquer le silence du _Mercure galant_ sur la mort -d'un personnage aussi célèbre, quand on trouve dans ce journal le fidèle -relevé des décès principaux de chaque mois, quand le volume d'avril -annonce les morts de Mrs Feydeau et Gailloire, chanoines de Notre-Dame, -de M. Bourdon, docteur en Sorbonne, et d'autres individus aussi obscurs? -Était-ce une omission volontaire du journaliste de Visé qui n'osait pas -mécontenter Colbert ou les amis de Fouquet, en portant un jugement sur -la personne du défunt, en rappelant ses malheurs ou ses fautes? Était-ce -la censure occulte de Versailles qui condamnait à l'oubli la mémoire du -surintendant? - -Étrange mort que celle-ci, qui eut lieu à Pignerol le 23 mars, et qui -était sue le 25 à Paris! - -Pas un acte authentique pour constater la fin d'un homme qui avait fait -autant de bruit par sa disgrâce que par sa fortune, pour imposer silence -aux soupçons toujours prêts à chercher un crime dans une mort entourée -du mystère de la prison d'état, pour forcer l'histoire à enregistrer le -terme de cette grande et illustre captivité! Rien qu'une dépêche, -presque énigmatique, du ministre de la guerre; rien que la restitution -d'un cadavre dans un cercueil; rien que l'extrait, peut-être supposé, -d'un obituaire de couvent constatant l'inhumation un an après la mort! - -Le 9 avril, Louvois écrit de Saint-Germain à Saint-Mars: «Le roi me -commande de vous faire savoir que Sa Majesté trouve bon que vous fassiez -remettre aux gens de Mme Fouquet le corps de feu son mari, pour le faire -transporter où bon lui semblera.» Or, à cette époque, Mme Fouquet -demeurait à Pignerol dans la maison du sieur Fenouil[95], et sa fille -devait bientôt habiter le donjon au-dessus de la chambre du prisonnier, -avec laquelle un escalier intérieur, construit exprès, aurait permis de -communiquer[96]. - - [95] On apprend cette particularité de la procuration retrouvée par M. - Modeste Paroletti, et citée plus bas. - - [96] Lettre de Louvois, du 18 décembre 1679, dans le t. 1 de - l'_Histoire de la détention des philosophes_. - -Cependant ce n'est qu'un an plus tard que le corps, transporté à Paris, -fut inhumé, dit-on, le 28 mars 1681, en l'église du couvent des -Filles de la Visitation-Sainte-Marie, dans la chapelle de -Saint-François-de-Sales où François Fouquet, père du surintendant, -reposait sous les marches de l'autel depuis quarante et un ans. François -Fouquet avait une fastueuse épitaphe[97], qui énumérait ses titres, et -ses vertus, à demi effacée par les pieds du prêtre officiant; mais -Nicolas Fouquet n'eut pas même son nom gravé sur une lame de cuivre, -dans un temps où l'Académie des inscriptions et des médailles secondait -la sculpture pour immortaliser les tombeaux! Nicolas Fouquet, _qui fut -élevé à tous les degrés d'honneur de la magistrature, conseiller du -parlement, maître des requêtes, procureur-général, surintendant des -finances et ministre d'état_, dut se contenter de cette oraison funèbre -écrite dans les registres mortuaires des Visitandines, si toutefois on -peut s'en rapporter à l'extrait de ces registres mentionné dans les -_notes_ du major Chevalier, bien que la supérieure du couvent de la -Visitation ait déclaré en 1790 qu'il n'existait _aucun registre de -sépulture antérieur à l'année 1737_[98]. - - [97] Voici cette épitaphe rapportée par Piganiol de la Force, - _Descript. de Paris_, éd. de 1765, t. 5, p. 42: - - «A L'HEUREUSE MÉMOIRE - - De messire François Foucquet, chevalier, conseiller du roi ordinaire - dans tous ses conseils, fils de messire FRANÇOIS FOUCQUET, - conseiller au parlement de Paris, lequel, après avoir passé par les - charges de conseiller audit parlement et de maître des requêtes - ordinaire de son hôtel, fut nommé pour ambassadeur de Sa Majesté - vers les Suisses, et puis retenu pour être employé aux plus secrètes - et plus importantes affaires de l'état, dans le maniement desquelles - il a vécu avec tant d'intégrité et de modération, qu'il peut être - proposé pour exemple à tous ceux qui sont admis aux conseils des - princes. Sa naissance, sa vertu, sa capacité, son zèle au service du - roi, lui ont acquis un nom honorable en cette vie, d'où il passa en - une meilleure, trop tôt pour les siens et pour le public, laissant - douze enfans de dame MARIE DE MAUPEOU, sa femme, fille de messire - GILLES DE MAUPEOU, seigneur d'Ableiges, conseiller d'état, intendant - et contrôleur général des finances. Il mourut le 22 avril 1640, âgé - de 53 ans.» - - Le cercueil qui se trouve encore dans le caveau porte cette autre - épitaphe plus modeste que je transcris. - - CY GIST LE CORPS DE Mr - FRANÇOIS FOUQUET - VIVANT CHer CONSr - ORDINre DU ROY EN - SON CONSEIL D'ESTAT - LEQUEL DÉCÉDA LE XXIIe - JOUR D'AVRIL 1640 - AAGÉ DE 53 ANS. - - [98] Cette supérieure adressa la lettre suivante aux auteurs de la - _Bastille dévoilée_, qui lui avaient demandé de collationner sur - l'original l'extrait mortuaire de Fouquet. - - «Monsieur, - - La déclaration du roi du 9 avril 1736 qui oblige d'avoir deux - registres de sépulture, et d'en déposer un au greffe, tous les ans, - est l'époque précise des _Actes mortuaires_ dont nous sommes en - possession; _d'après les plus exactes recherches_, nous n'en avons - trouvé _aucun_ antérieur à l'année 1737. Il se pourrait bien que - celui de M. Foucquet fût à la paroisse Saint-Paul, parce que c'est - le curé de ladite paroisse qui fait tous nos enterremens; nous - voyons _par différentes notes_ que ledit sieur est mort à Pignerol, - au mois de mars 1680; qu'il a été inhumé dans notre église - extérieure le 28 mars 1681, dans la cave où M. son père avait été - enterré quarante ans auparavant; _son_ épitaphe est dans la chapelle - de Saint-François de Sales, au-dessus de ladite cave. La messe dont - il a été parlé a été fondée par M. son père, en 1640. - - J'ai l'honneur d'être, etc. Soeur Anne-Madeleine Chalmette.» - - Cette lettre, imprimée dans la 9e livraison de la _Bastille - dévoilée_ pour prouver que Fouquet ne fut pas l'homme au masque, - prouve surtout que les registres cités par Chevalier n'ont jamais - existé, ou bien ont été enlevés à l'époque (vers 1770) où l'on fit à - Pignerol et à la Bastille des perquisitions secrètes, afin - d'anéantir les traces de la captivité du surintendant. - - Quant à _son_ épitaphe qui, selon cette lettre, _était_ dans la - chapelle de Saint-François de Sales, on est autorisé à croire que la - supérieure a été trompée par une des épitaphes de la famille - Fouquet, dans lesquelles le nom du surintendant se trouvait - plusieurs fois répété avec l'énumération de tous ses titres et - dignités. - - Un historien moderne (Dufey, de l'Yonne) a bien fait la même - confusion en disant dans le _Mémorial parisien_: «Sous les marches - de la chapelle à gauche, a été inhumé Nicolas Fouquet,» M. Dufey - avait mal lu Piganiol qui dit: «Dans une chapelle qui est à gauche - en entrant et sous les marches, a été inhumé François Fouquet.» - L'épitaphe de Nicolas Fouquet n'a jamais existé: elle n'est relatée - nulle part dans les _Épitaphiers_ manuscrits de la ville de Paris, - pas même dans le grand recueil en 9 vol. in-fol, avec les armoiries - coloriées, lequel fait partie du Cabinet des Chartes et Titres formé - par M. Champollion-Figeac, à la Bibliothèque du roi. - - Au reste, cette lettre est fort amphibologique, et les _différentes - notes_ sur lesquelles la supérieure appuie ses indications méritent - peu de confiance à cause de leur analogie avec les _notes_ du major - Chevalier. - -Quoi! dans cette chapelle dotée par François Fouquet, ornée par Nicolas -Fouquet, remplie des épitaphes de la famille Fouquet, le prisonnier de -Pignerol fut enterré obscurément, sans une pierre tumulaire, sans une -inscription, sans un obit! quoi! ses deux frères qui lui survécurent, -Louis, évêque d'Agde, et Gilles, premier écuyer de la grande écurie; ses -enfans, Louis-Nicolas comte de Vaux, Charles Armand, prêtre de -l'oratoire, Louis, marquis de Belle-Isle, chevalier de Saint-Jean de -Jérusalem; ses filles et ses gendres, Armand de Béthune, duc de Charost, -et Emmanuel de Crussol, marquis de Montgalez; sa femme; sa mère qui -vivait encore et qui passait pour une sainte toute chargée d'oeuvres -pies et charitables; ses amis, encore nombreux et puissans, qui le -pleuraient comme une victime innocente immolée à l'ambition de Colbert -et à la jalousie de Louis XIV, ne vengèrent pas du moins sa mémoire en -publiant sur sa tombe l'histoire de ses infortunes et le triomphe de sa -fin chrétienne! - -Est-ce que dans ce temps-là les inscriptions funéraires avaient besoin, -comme un livre, d'une _approbation du roi_? Les filles de la Visitation -craignirent-elles de se mettre mal en cour, si elles souffraient dans -leur église l'éloge public de leur bienfaiteur défunt, proscrit même -après sa mort? Les Visitandines étaient pourtant quelquefois -très-expansives dans leur gratitude, lorsqu'elles ajoutaient, par -exemple, à l'épitaphe de frère Noël Brulart de Sillery, que ce fondateur -de leur église avait voulu, _pour comble de tout_, y être enterré. -L'épitaphe de Fouquet disparut-elle sous le marteau, par un ordre émané -de Versailles? Défense fut-elle faite d'offrir aux yeux des personnes -dévotes le moindre signe extérieur qui rappelât le terrible martyre de -ce pauvre homme, et sollicitât pour lui des indulgences dans l'autre -vie? ou plutôt, la famille de Fouquet, suspectant l'identité du corps -qu'on lui remettait, et n'osant approfondir le mystère d'une -substitution de cadavre, préféra-t-elle garder le silence et ne pas se -faire complice de cette odieuse fraude inventée par la haine ou par la -politique? - -La plupart des historiens des monumens de Paris[99] ont répété que -Fouquet avait été enterré dans le même caveau que son père, mais pas un -n'y est descendu pour découvrir la place occupée autrefois par un -cercueil, vide peut-être, ou du moins ne contenant que des ossemens qui -n'avaient jamais appartenu au prisonnier de Pignerol. - - [99] Voyez Dulaure, Germain Brice, Piganiol de la Force, Hurtaut, - Thiéry, Auguste Poullain de Saint-Foix, etc.; mais les histoires de - Paris, publiées à la fin du dix-septième siècle, telles que la - première édition de G. Brice, (1684), _Paris ancien et nouveau_, par - Lemaire (1685) ne parlent pas de cette sépulture. - -Quant à nous, qui avions soulevé tant de preuves morales contre la -prétendue inhumation de Fouquet dans l'église des filles de -Sainte-Marie, nous pensions que la vérité ne serait plus reconnaissable -aujourd'hui sur un squelette, sur une tête de mort; nous ne songions pas -à desceller ce cercueil de plomb pour y remuer une poussière muette. Eh -bien! un fait est venu par hasard justifier, surpasser nos inductions: -Fouquet n'a pas été inhumé à la Visitation, comme on l'a cru; son -cercueil n'a même jamais été transféré de Pignerol à Paris; les -registres du couvent ou les gens qui invoquaient leur témoignage ont -menti! - -La _cave_ de la chapelle de Saint-François-de-Sales n'avait pas été -ouverte depuis l'année 1786 où l'on y enterra la dernière des Sillery, -Adélaïde-Félicité Brulart; le couvent supprimé en 1790, les bâtimens -vendus depuis et l'église concédée au culte protestant en 1802, on -respecta cependant les tombes et on n'alla pas chercher du plomb pour -fondre des balles, dans le caveau des bienfaiteurs du monastère. Il y a -cinq mois environ que la cathédrale de Bourges réclama le corps d'un de -ses archevêques, le _bienheureux_ André Fremiot, qui avait été inhumé -chez les filles de Sainte-Marie, fondées par sa soeur, la célèbre Mme de -Chantal, au commencement du 17e siècle: on fit de longues recherches -avant de découvrir les restes du prélat catholique oubliés sous la -sauve-garde de la _Confession de Genève_; ce fut dans la sépulture de -Fouquet qu'on trouva le cercueil de l'_illustrissime et révérendissime -père en Dieu, patriarche, archevêque de Bourges, primat des Aquitaines_; -tous les cercueils que contenait le caveau furent examinés par une -commission de la ville, toutes les épitaphes furent relevées avec soin: -celle de Nicolas Fouquet manque! - -Son père François, ses frères Yves, seigneur de Mézières, conseiller du -parlement, et Basile, commandeur des ordres du roi, abbé de Barbeaux et -de Rigni, sa première femme Louise Fouché dame de Quehillac, deux de ses -enfans décédés en bas âge, son fils aîné Louis-Nicolas comte de Vaux, -sont les seuls habitans de ce caveau où retentit, comme un écho -plaintif, le nom de _très-haut et très-puissant seigneur messire Nicolas -Fouquet, chevalier, vicomte de Vaux et de Melun, ministre d'état et -surintendant-général du roi_; nom fameux par les malheurs plutôt que par -la fortune qu'il rappelle, nom imposant surtout dans l'épitaphe de deux -héritiers de cette haute prospérité frappés au berceau, avant que le -_très-haut et très-puissant seigneur_ fût devenu un grand criminel -d'état devant la chambre de justice de 1661! - -Cette censure royale, qui refusait une épitaphe à la victime de -Pignerol, mit un bâillon sur la bouche de l'histoire pour l'empêcher de -faire entendre le jugement de la postérité. Voyez: Fouquet mort, ou -passant pour tel, comme on a peur qu'une voix indiscrète ne s'élève de -sa tombe ou de sa prison! comme on a soin d'imposer silence aux regrets -de ses amis! comme on s'efforce d'effacer jusqu'au souvenir de -l'illustre captif! Pellisson, qui achevait en ce temps-là son _Histoire -de Louis XIV_, s'excusa de ne pas s'arrêter sur la disgrâce du -surintendant, qu'il avait partagée, et ne donna aucun détail concernant -une affaire qu'il devait connaître à fond; M. de Riencourt, dans son -_Histoire de la monarchie française sous le règne de Louis-le-Grand_, -imprimée en 1688, ne mentionna pas même la condamnation de Fouquet, sans -doute pour éviter de le plaindre, car il ne manifestait que des doutes -au sujet de la culpabilité de ce ministre. - -La généreuse Mme Fouquet (Marie-Madelaine de Castille-Villemareuil, -morte en 1716, âgée de quatre-vingt-trois ans) qui, depuis dix-huit ans, -assiégeait le roi de placets[100] et de sollicitations, invoqua en 1680 -une promesse que Louis XIV lui avait faite pour se dérober sans doute à -ses importunités, et voulut rendre cette promesse plus solennelle par la -publicité; mais la _Harangue de Mme Fouquet au roi_ ne put être imprimée -qu'à l'étranger, à Utrecht, chez Jean Ribius, et les exemplaires de ce -petit livre in-16, intitulé _Formulaire des inscriptions et -soubscriptions des lettres dont le roi de France est traité par tous les -potentats de l'Europe, et dont il les traite réciproquement_, eurent -beaucoup de peine à s'introduire en France, quoique le sujet adulateur -de l'ouvrage eût été imaginé sans doute pour servir de recommandation à -la harangue. - - [100] On en trouve un, présenté au roi _le jour de sa fête_, dans le - premier volume des _Mémoires historiques et authentiques sur la - Bastille_, p. 62. - -«Votre Majesté, disait Mme Fouquet dans cette requête, a bien voulu me -faire l'honneur de me dire _qu'elle était fâchée d'être obligée de faire -ce qu'elle a fait_.» Mme Fouquet, tout en implorant la clémence royale, -avait la hardiesse de rappeler les iniquités du procès de son mari, -particulièrement les papiers de l'accusé _pris contre toutes les formes -ordinaires, et beaucoup même soustraits_; elle ne demandait point une -_absolution glorieuse_, mais une _abolition_, l'exil au lieu de -l'emprisonnement perpétuel... Le roi répondit sans doute en ordonnant de -lui annoncer la mort du prisonnier! - -Les ouvrages de dévotion que Fouquet avait rédigés à Pignerol, et que -son fils enleva contre l'intention de Louis XIV[101], n'eurent pas le -droit de paraître avec le nom de l'auteur. Le père Boutauld, -jésuite[102], qui publia le premier volume des _Conseils de la Sagesse, -ou Recueil des maximes de Salomon_, après avoir obtenu un privilége daté -du 13 février 1677, pour Sébastien Mabre-Cramoisi, imprimeur du roi, et -directeur de l'imprimerie royale du Louvre, ne put obtenir qu'en juin -1683 une _permission d'imprimer la Suite des Conseils de la Sagesse_, -trouvée dans la prison de Fouquet. - - [101] Louvois écrit à Saint-Mars, 8 avril 1680: «Vous avez eu tort de - souffrir que M. de Vaux ait emporté les papiers et les vers de M. - son père, et vous deviez faire enfermer cela dans son appartement.» - T. 1 de l'_Histoire de la détention des philosophes_. - - [102] Le catalogue de la Bibliothèque du Roi le nomme _Bétaut_, mais - c'est une erreur. Le père d'Avrigny, dans les _Mémoires pour servir - à l'histoire universelle de l'Europe_, 1725, t. 3, p. 113, nie que - Fouquet eût composé cet ouvrage. «Je ne sache que les _Conseils de - la sagesse_ qu'on lui ait attribués. Ce livre eut beaucoup de vogue, - mais le P. Boutauld, jésuite, en était l'auteur. L'idée qu'on eut - qu'il était d'un surintendant prisonnier et pénitent ne gâta rien à - l'ouvrage et contribua au débit.» Mais il suffira de comparer entre - eux les différens livres publiés par le père Boutauld, depuis 1680 - (il avait alors quatre-vingts ans), pour s'assurer qu'ils partent - tous de la même main et qu'ils ont été écrits sous la même - inspiration: on y retrouve à chaque page Fouquet et le prisonnier de - Pignerol. Voyez BOUTAULD dans la dernière édition de Moréri. Les - _Conseils de la sagesse_, contrefaits en Hollande avec les - caractères d'Elzevier, chez Abraham Trojel et Abraham de Hondt à la - Haye, ont eu depuis quatre ou cinq éditions. Il y a aussi des - traductions en espagnol et en italien. - -Le premier volume avait été publié à Paris en 1677: on ne tarda pas à -reconnaître Fouquet sous le masque de Salomon, quoique le _Journal des -Savans_, nº XVII, de l'année 1677, n'osât pas soulever un coin du voile -de l'anonyme, en rendant compte de cet ouvrage qui était alors dans -toutes les mains. «Il y a long-temps, lit-on dans la préface, Théotime, -que vous me faites la grâce de me plaindre et de sentir pour moi les -peines de ma solitude... Ces tristes spectacles et le silence affreux du -désert où la fortune me retient encore n'empêchent pas que les heures -n'y passent bien vite... Vous savez que je me consolais autrefois en -livres, vous allez voir dans l'écrit que je vous envoie, que je m'occupe -maintenant à les expliquer... Salomon aimait à se trouver seul, autant -que les princes de sa cour à se trouver auprès de lui et à l'entendre -parler. L'heure où aspiraient ses désirs était lorsqu'après les travaux -du soir, las des affaires, des honneurs et des bruits du monde, il se -retirait de la vue des compagnies, et allait s'entretenir avec Dieu dans -une maison de campagne nommée _Hetta_, assez proche de la ville. -(N'est-ce pas une allusion à la maison de Saint-Mandé?) Ce fut dans ce -désert magnifique, et à la vue des beautés de Dieu, que ses -contemplations lui découvraient, qu'il conçut de si grands mépris des -beautés mortelles, et qu'après les autres plaintes qu'il fit contre la -trahison de leurs promesses et de leurs flatteries, il chanta ce fameux -cantique que les grottes et les eaux de son palais entendirent les -premières, mais que les échos ont fait depuis entendre partout, et -qu'ils feront retentir jusqu'à la fin des siècles: _Vanitas vanitatum, -cuncta vanitas!_» - -Dans le courant de cette paraphrase toujours noble et touchante, souvent -éloquente et sublime, Fouquet se rappelle sans cesse ce qu'il a été en -comparaison de ce qu'il est: le prisonnier de Pignerol s'adresse -toujours au surintendant des finances. «Peut-être que ceux qui nous -verront ce soir heureusement établis dans une puissante et haute fortune -nous trouveront le matin ensevelis sous ses ruines... Accoutumez-vous à -regarder sans étonnement et sans frayeur tout ce qui arrive; lorsque -l'affliction survient, ne vous fâchez pas contre Dieu... Salomon croyait -que la fidélité et l'amour des serviteurs ne peuvent être justement -récompensés que par l'amour de leur maître... Il se regardait comme leur -père; et un des plus beaux exploits de sa sagesse fut d'avoir fait en -sorte que personne n'entrât et ne demeurât chez lui pour le servir, qui -ne fût fidèle, et que personne n'en sortît, qui ne fût riche. Leur -fortune entrait dans le nombre de ses propres affaires... Votre grandeur -et votre gloire ne sont pas d'abaisser les autres devant vous, mais -d'être grand en vous-même et d'avoir au-dessus d'eux une élévation -indépendante de leur chute et de leur malheur... L'amitié nous plaît, -mais l'intérêt est notre maître... Ils devraient savoir que de se -déclarer l'ami de quelqu'un, c'est s'obliger de n'avoir ni argent dans -le temps de ses nécessités, ni loisir dans le temps de ses affaires, ni -sang et vie dans le temps de ses dangers... Dans les affaires de -l'amitié, aussi bien que dans celles de l'état, les moindres -indiscrétions et légèretés de langue sont des crimes irrémissibles... Si -le malheur veut que nous ayons des ennemis, croyons qu'il nous est moins -glorieux de renverser leur maison et leur fortune, que d'adoucir leur -colère, et tous ces soins que nous employons à gagner sur eux un procès, -employons-les à gagner leur coeur.» - -Dans ces deux volumes, inspirés par la lecture méditée de la Bible[103], -Fouquet se montre, suivant l'expression d'un contemporain, _revêtu de sa -seule vertu, et épuré de la plus pure lumière de la foi_[104]. Ses -ennemis durent grincer des dents en voyant ce calme évangélique et cette -patience chrétienne, ce dédain pour le _néant des grandeurs humaines_ et -ce pardon des injures: Colbert sentit peut-être un remords en quittant -avec la vie ce pouvoir qu'il avait acheté au prix de la perte de -Fouquet. - - [103] On voit par la correspondance de Louvois (_Histoire de la - détention des philosophes_) que l'on donna deux exemplaires de la - Bible à Fouquet, avec les oeuvres de Clavius et de saint - Bonaventure, mais on lui refusa les oeuvres de saint Jérôme et - celles de saint Augustin. - - [104] Manuscrits envoyés par le major Chevalier à Malesherbes. Cabinet - de M. Villenave. - -Le second ouvrage posthume de Fouquet, intitulé _Méthode pour converser -avec Dieu_, 1684, in-16, qui n'était pourtant qu'un extrait des -_Conseils de la Sagesse_, fut _supprimé_, malgré l'approbation de la -société de Jésus, comme on le voit par une note manuscrite de -l'exemplaire de la Bibliothèque du roi. - -Le père Boutauld, il est vrai, n'avait pas mis ce petit livre à couvert -par une dédicace au roi, comme il fit pour un autre ouvrage recueilli -aussi dans les papiers de Fouquet et publié sous le titre: _Le -Théologien, dans les conversations avec les sages et les grands du -monde_, Paris, 1683, in-4º. Ce _théologien_, qu'on a pris pour le père -Cotton parce que l'éditeur le fait vivre sous _Henri-le-Grand_, n'est -autre que Fouquet, _sage et maître de sa colère, sincère, magnanime, -incorruptible, fidèle à sa promesse et impénétrable en ses secrets_: «Il -fut appelé à la cour et y eut un emploi des plus honorables; le roi fit -état de sa personne et de ses conseils et se plut à ses entretiens: il -lui fit même la grâce de l'honorer de sa confiance intime et de lui -témoigner des bontés très-singulières et qui furent enfin trop -glorieuses pour n'être pas insupportables à la jalousie.» L'éditeur -annonce presque l'origine de l'ouvrage: «Quelques uns de ses amis, qui -héritèrent de ses papiers et qui furent témoins de ses pensées les plus -secrètes, conçurent le projet de mettre ses écrits en ordre; s'il se -trouve ici quelques fautes, on ne doit les attribuer qu'à ma seule -plume. Les lumières que j'ai reçues des personnes qui le connurent -familièrement lorsqu'il fut éloigné de la cour m'ont beaucoup aidé. Je -n'eus le bonheur de lui parler et de l'approcher, qu'environ deux ans -avant qu'il mourût. (Ce ne peut être le père Cotton mort en 1626.)» Il -faudrait savoir si le jésuite Boutauld n'a pas été confesseur de -Fouquet, à Pignerol. - -Mais la partie la plus curieuse du volume est une éloquente -justification de ce prisonnier d'état, sous la forme d'une nouvelle -historique _Adelaïs_, dans laquelle on découvre peut-être toute -l'histoire secrète du procès de Fouquet. - -Marie, fille du roi d'Aragon, femme de l'empereur Othon, devint -amoureuse d'un gentilhomme, et crut qu'il suffisait d'_avertir par ses -regards qu'elle permettait qu'on l'aimât_; ce gentilhomme feignit de ne -pas l'entendre, mais un jour, celle-ci parla si clairement, qu'il -s'échappa des bras de cette femme éhontée. Marie, pour se venger, accusa -ce nouveau Joseph d'avoir attenté à l'honneur du lit impérial et obtint -de son mari que le coupable périrait. Il fut arrêté et conduit en -prison: «La nouvelle de cet emprisonnement se répandit aussitôt à la -cour, mais on n'en sut pas le sujet; la chose demeura secrète entre -l'empereur et l'impératrice, les autres devinèrent et soupçonnèrent -comme ils purent, et ils en furent d'autant plus empêchés qu'il ne -paraissait nullement que ce sage gentilhomme se fût oublié de son -devoir.» Adelaïs, mère d'Othon, conseillait à son fils de se borner à -exiler l'accusé, faute de pouvoir prouver le crime dont la preuve serait -d'ailleurs un déshonneur pour l'empire; mais Othon n'écouta que les -prières de sa femme: «il publia l'affaire et voulut que les juges s'en -mêlassent.» Le gentilhomme périt sur un échafaud; car «la voix de la -calomnie eut plus de force que celle de l'innocence; mais son sang -répandu parla mieux que lui et fit retentir jusqu'au ciel des cris que -la justice de Dieu écouta.» La femme de ce malheureux gentilhomme était -alors absente; elle ne put que demander le corps du condamné pour le -faire inhumer, et ayant obtenu qu'on le lui rendît, elle cacha sous sa -robe la tête sanglante et alla elle-même la jeter aux pieds de -l'empereur, en criant justice et en accusant l'impératrice. Cette veuve -éplorée jura que son mari n'était pas coupable du crime pour lequel on -l'avait fait mourir, et le ciel confirma ce serment par un miracle, à la -suite duquel l'impératrice fut brûlée, pour expier la mort inique dont -elle était l'auteur. - -On ne peut manquer de reconnaître tous les personnages de ce roman: -_Othon_, c'est Louis XIV; l'_impératrice Marie, fille du roi d'Aragon_, -c'est Marie-Thérèse d'Autriche, infante d'Espagne, reine de France, ou -bien Mlle de La Vallière, maîtresse du roi; le _gentilhomme_, c'est -Fouquet; _Adelaïs_, mère d'Othon, c'est la reine-mère Anne d'Autriche. -La vraisemblance ne contredit pas ces suppositions qui d'ailleurs sont -indiquées à peu près par l'histoire, et qui n'échappèrent pas sans doute -aux contemporains. A coup sûr, cette nouvelle, dont les allusions sont -fort claires, ne se trouve pas, sans dessein, dans un livre de dévotion, -dédié au roi. Reste à savoir si le père Boutauld, en ajoutant à sa -publication ce plaidoyer indirect en faveur de Fouquet, prétendait -justifier un mort ou un vivant. Pour moi, je pense que _le Théologien -dans les conversations_ n'a été imprimé que pour servir de passeport à -la leçon renfermée dans _Adelaïs_. Cette leçon fut-elle tout-à-fait -perdue? - -Un savant Piémontais, M. Paroletti, lut à l'Académie de Turin un mémoire -(_Sur la mort du surintendant Fouquet, Notices recueillies à Pignerol_) -imprimé en 1812, dans le recueil in-4º de cette Académie, pour éclaircir -la date de la mort de Fouquet; mais l'enquête qu'il poussa dans cet -objet à Pignerol n'eut d'autre résultat que de mieux attester -l'obscurité de cette question: il fouilla dans les archives de la ville, -du château, des églises et des notaires; il trouva seulement chez un de -ces derniers une procuration passée au _donjon de la citadelle_, le 27 -janvier 1680, devant Lantéri, notaire royal, par laquelle Mme Fouquet -autorisait l'avocat Despineu à toucher pour elle une rente à Paris; M. -Paroletti ne rencontra pas ailleurs le nom de Fouquet, pas même parmi -les actes des décès qui avaient eu lieu dans la citadelle et qui -relevaient de la paroisse de Saint-Maurice. Il eut beau pénétrer dans -les caveaux du monastère de Sainte-Claire, où les morts de la citadelle -étaient tous apportés en vertu d'une vieille coutume, il ne tira aucune -lumière de ses recherches parmi les anciennes pierres tumulaires. - -La mémoire des hommes avait gardé, mieux que la pierre et le papier, les -traces du séjour de Fouquet à Pignerol, dont le château, rasé en vertu -des capitulations qui rendirent cette place à la Savoie, était alors -caché sous l'herbe: beaucoup d'habitans de la ville se rappelaient avoir -ouï dire dans leur jeunesse qu'_un prisonnier de grande importance_ -avait terminé sa vie dans ce château, et plusieurs d'entre eux -_confondaient ce personnage avec l'homme au masque de fer_; une vieille -religieuse de Sainte-Claire se souvenait de l'arrivée de quelques -officiers français venus exprès, cinquante ans auparavant (1760 à 1770), -pour déchiffrer une inscription sépulcrale et recueillir des notes sur -un prisonnier d'état mort à la citadelle; le secrétaire de la mairie se -souvenait aussi de ces officiers qui avaient demandé au couvent des -Feuillans certains mémoires sur la vie de Fouquet, parce que les moines -de ce couvent prenaient soin, autrefois, des prisonniers et les -assistaient dans leurs maladies. Qui avait envoyé ces officiers, et quel -était le but de leur mission? - -La mort de Fouquet n'était donc pas avérée de son temps, surtout pour -ses amis: - -Puisque La Fontaine, qui avait eu de si touchantes inspirations pour -plaindre le malheur d'_Oronte_ et implorer la grâce du surintendant par -la voix des _Nymphes de Vaux_, ne donna pas un vers de regret à son -bienfaiteur; - -Puisque Gourville, qui fut en correspondance avec son ami Fouquet -jusqu'au dernier moment, a dit dans ses _Mémoires_, plus estimables par -leur franchise que par leur ordre chronologique: «M. Fouquet, _quelque -temps après_ (la mort de Langlade qui survécut au duc de La -Rochefoucault, décédé au mois de mars 1680), _ayant été mis en liberté_, -sut la manière dont j'en avais usé avec sa femme, et m'écrivit pour m'en -remercier[105];» - - [105] Page 461 de ces _Mémoires_ dans la collection Petitot, seconde - série, t. 52. Le commentaire que fait sur ce passage l'auteur de la - _Bastille dévoilée_, 2e liv., p. 71, est spécieux, mais erroné: - «Serait-ce résoudre la difficulté de dire qu'il faut entendre par là - que Fouquet fut moins étroitement resserré, puisqu'il eut la liberté - d'écrire et que Gourville en reçut une lettre de remerciement des - secours qu'il avait donnés à sa famille? Ne serait-il pas plus - naturel de dire que Fouquet a été véritablement libre, mais si peu - de temps, que Mme de Sévigné a pu ou l'ignorer, ou dire, par une - façon de parler, qu'il est mort prisonnier. En effet, Gourville ne - parle de la liberté du surintendant qu'après la mort de M. de la - Rochefoucault, arrivée le 17 mars 1680, et il fait mourir Fouquet le - 26 du même mois de la même année.» Cette date de la mort de Fouquet - ne se trouve dans aucune édition des _Mémoires_ de Gourville: - l'aurait-on tirée d'un manuscrit? - -Puisque le comte de Vaux, fils de Fouquet, publia en 1682 une nouvelle -édition de l'ouvrage de son père: _Les Conseils de sagesse, ou recueil -des Maximes de Salomon, nouvelle édition_, REVUE ET AUGMENTÉE PAR -L'AUTEUR; - -Puisque Mme Fouquet, cette fidèle épouse qui n'avait pas cessé un seul -jour de travailler à la délivrance du prisonnier de Pignerol, adressait -encore des placets au roi en 1680; - -Puisque un ami de cette famille malheureuse, le père Boutauld, jésuite, -dédiait à Louis XIV, en 1683, une espèce de justification allégorique en -faveur de Fouquet; - -Puisque enfin la famille Fouquet elle-même était incertaine du sort de -cet infortuné! - -«CE QUI EST TRÈS-REMARQUABLE, dit Voltaire dont les paroles doivent être -bien pesées dans une question qu'il était plus que personne en état de -résoudre, _C'EST QU'ON NE SAIT PAS OÙ MOURUT CE CÉLÈBRE -SURINTENDANT_[106].» Le premier historien du _Masque de Fer_ dit -ailleurs (au ch. 25 du _Siècle de Louis XIV_): «Tous les historiens -disent qu'il mourut à Pignerol en 1680; mais Gourville assure qu'il -sortit de prison quelque temps avant sa mort. La comtesse de Vaux, sa -belle-fille, m'avait déjà confirmé ce fait; cependant on croit le -contraire dans sa famille: ainsi _ON NE SAIT PAS OÙ EST MORT CET -INFORTUNÉ_!» - - [106] _Dictionnaire philosophique_, à l'article ANA, ANECDOTES. - -Le sentiment de Voltaire, appuyé sur la tradition et confirmé par les -descendans de Fouquet, fut généralement adopté, quoique la plupart des -dictionnaires historiques, entre autres celui de Moréri, eussent assigné -une date à la mort de Fouquet; quoique le président Hénault eût déjà -adopté cette date dans son excellent et judicieux _Abrégé chronologique -de l'histoire de France_, où il dit: «Ce fut dans la citadelle de -Pignerol que Fouquet fut enfermé, et il y mourut en 1680.» On avança dès -lors plusieurs systèmes plus ou moins plausibles à l'appui de l'opinion -qui faisait mourir Fouquet hors de Pignerol: selon les uns, il aurait eu -sa grâce, et serait mort des suites du saisissement que cette nouvelle -lui avait causé; selon les autres, il aurait obtenu la permission -d'aller aux eaux de Bourbon, après une attaque de paralysie, et aurait -succombé pendant le voyage. - -Le _Mercure de France_ du mois d'août 1754 publia une lettre -très-singulière, signée C. Lap... M. «On serait porté à croire, dit-on -dans cette lettre qui n'a pas l'air d'une supposition faite à plaisir, -que cet illustre infortuné est mort dans la capitale des Cévennes -(Alais). Si on n'a point de preuves évidentes de cela, du moins les -doutes qu'on en a paraissent assez bien fondés. Il parut ici, en 1682, -un homme singulier, d'une très-belle figure, qui, pour mieux cacher son -état, prit l'habit d'ermite. Le bruit était commun alors que c'était un -illustre personnage retiré de la cour. Il s'adonnait à la chimie, et -distribuait des remèdes gratis aux pauvres; il avait toujours de -l'argent. Il avoua qu'il avait eu l'honneur de manger avec le roi. Deux -ou trois jours avant sa mort, qui arriva par une rétention d'urine, en -1718, il déclara à son confesseur qu'il était de la maison de Fouquet, -et qu'il avait eu des raisons pour porter la robe d'ermite.» Sans doute, -ce personnage mystérieux n'était pas M. Fouquet, ni le comte de Moret, -qu'on voulut aussi reconnaître sous ce déguisement d'ermite; mais cette -ardeur à chercher ce que Fouquet pouvait être devenu depuis sa sortie de -prison indique assez que le doute émis par Voltaire avait plus de poids -dans la balance que les dates officielles fournies par l'écho du -ministère de Louvois. - -Les archivistes de la Bastille n'étaient pas mieux instruits par -l'organe du gouvernement, puisqu'ils avaient écrit sur des feuilles -volantes cette note: «Fouquet est mort au château de Pignerol sur la fin -de 1680, ou au commencement de 1681;» (_la Bastille dévoilée_, 1re -livraison, p. 36); et cette autre note plus décisive: «Il paraît que M. -Fouquet est mort à Pignerol vers la fin de février ou au commencement de -mars 1681.» (_Mémoires historiques sur la Bastille_, t. 1, p. 53.) - -Pourquoi aurait-on d'ailleurs tardé une année entière à transférer la -dépouille mortelle de ce martyr politique dans la sépulture de son -choix, sans funérailles, sans épitaphe, sans bruit, comme si ce corps -inanimé ne fît que changer de prison? - - -V. - -Quiconque approfondit le procès de Fouquet, et pénètre ce mystère -d'iniquité, ne peut être étonné du dénouement sombre et tragique d'une -captivité, qui était insuffisante pour satisfaire la haine de Colbert, -la vengeance du roi et la malignité des envieux. - -Voici comme Louis XIV, dans ses _Mémoires et instructions pour le -dauphin son fils_, s'applaudit d'avoir renversé son surintendant des -finances: «La vue des vastes établissemens que cet homme avait projetés, -et les insolentes acquisitions qu'il avait faites, ne pouvaient manquer -qu'elles ne convainquissent mon esprit, du déréglement de son ambition; -et la calamité générale de tous mes peuples sollicitait sans cesse ma -justice contre lui. Mais ce qui le rendait plus coupable envers moi, -était que, bien loin de profiter de la bonté que je lui avais témoignée -en le retenant dans mes conseils, il en avait pris une nouvelle -espérance de me tromper; et bien loin d'en devenir plus sage, tâchait -seulement d'en devenir plus adroit. Mais quelque artifice qu'il pût -pratiquer, je ne fus pas long-temps sans reconnaître sa mauvaise foi; -car il ne pouvait s'empêcher de continuer ses dépenses excessives, de -fortifier des places, d'orner des palais, de former des cabales, et de -mettre sous le nom de ses amis des charges importantes qu'il leur -achetait à mes dépens, dans l'espoir de se rendre bientôt l'arbitre -souverain de l'État.» (_OEuvres de Louis XIV_, t. 1, p. 101 et suiv.) La -suite de cette violente récrimination contre un ennemi humilié et vaincu -prouve assez la haine implacable que lui portait le roi, et l'on frémit -d'indignation en pensant que Pellisson a prêté au ressentiment de Louis -XIV une plume immortalisée par la défense de Fouquet. - -Louis XIV, _ne voulant plus de surintendant, afin de travailler lui-même -aux finances_[107], et craignant l'ascendant de Fouquet qui aspirait à -remplacer Mazarin, le fit arrêter à Nantes, le 5 septembre 1661, après -trois ou quatre mois de sourdes manoeuvres et de perfides caresses. La -reine-mère avait été la seule confidente, et peut-être, à la -sollicitation de sa favorite Mme de Chevreuse, l'instigatrice de ce -projet, mûri dans une noire et profonde dissimulation. On prétend -qu'Anne d'Autriche avait reçu en cachette de Fouquet beaucoup d'argent -dont celui-ci demandait quittance, et que Mazarin, au lit de mort, avait -invité le jeune roi à commencer son règne par ce coup d'état; aussi, -pendant le procès de Fouquet, fit-on circuler une pièce intitulée _la -Passion de M. Fouquet_, dans laquelle Mazarin _mourant_ disait comme -Judas: «Celui que je baiserai, c'est celui même: prenez-le![108]» - - [107] Lettre du roi à sa mère pour lui annoncer l'arrestation de - Fouquet, _OEuvres de Louis XIV_, t. 5, p. 50. Cette lettre montre à - quel point Louis XIV craignait le surintendant. L'arrestation de - Fouquet est fort bien racontée dans les _Mémoires de Choisy_, - collection Petitot, seconde série, t. 63, p. 258 et suiv. - - [108] _Le Tableau de la vie et du gouvernement des cardinaux Richelieu - et Mazarin et de M. Colbert, représenté en diverses satires et - poésies ingénieuses, avec un recueil d'épigrammes sur la vie et la - mort de M. Fouquet_, Cologne, Pierre Marteau, 1694, in-12. Toutes - les pièces relatives à Fouquet datent de son procès et aucune ne - fait mention de sa _mort_. Un quatrain sans titre, imprimé parmi ces - pièces, pourrait bien faire allusion à quelque mystère dont la - nouvelle d'_Adelaïs_ contient le mot: - - Il n'est rien qui dure si peu - Qu'une ardeur légitime et sage: - On ne dit point qu'en mariage - Amour ait jamais fait grand feu. - - Si cette épigramme se rapporte au mariage du roi, on peut croire que - la galanterie de Fouquet s'était élevée jusqu'à la reine. Quant au - conseil donné au roi par Mazarin _mourant_, il est attesté par les - historiens; les _Mémoires du comte de Rochefort_, p. 211 et 212, - rapportent ce fait avec beaucoup de particularités. - -Les griefs et l'antipathie du roi contre l'ambitieux ministre étaient -encore accrus et envenimés par l'audace que Fouquet avait eue de porter -ses vues galantes sur Mlle de La Vallière, que Louis XIV aimait en -secret. Ce fut sans doute ce qui détermina la perte de cet insolent -rival de puissance et d'amour. - -La magnifique fête de Vaux (17 août 1661, voyez la _Muse historique_ de -Loret et les _Lettres_ de La Fontaine) n'avait été donnée que pour les -doux yeux de Mlle de La Vallière, à qui Mme Duplessis-Bellière, l'amie -et l'entremetteuse du surintendant, osa faire des propositions au nom de -Fouquet, qui se vantait d'avoir dans son coffre-fort le tarif de toutes -les vertus. En effet, «peu de personnes de la cour, dit Mme de -Motteville (_Mémoires_, coll. Petitot, 2e série, t. 40, p. 144), furent -exemptes d'avoir été sacrifier à ce veau d'or;» et dans sa maison de -plaisance à Saint-Mandé, «des nymphes que je nommerais bien si je -voulais, dit l'abbé de Choisy (_Mémoires_, p. 211), et des mieux -chaussées, lui venaient tenir compagnie au poids de l'or.» - -Les poursuites de Fouquet vis-à-vis Mlle de La Vallière eurent tant -d'éclat, que cette chanson passa de bouche en bouche aux oreilles du roi -offensé: - - Nicolas va voir Jeanne: - --«Oh! Jeanne, dormez-vous? - --Je ne dors ni ne veille. - Je ne pense point en vous: - Vous perdez vos pas, - Nicolas!» - - Nicolas la cajole - Et lui fait les yeux doux, - Lui offre la pistole, - Et lui veut tâter le poulx: - --«Vous perdez vos pas, - Nicolas![109]» - - [109] Cette chanson, qui a deux autres couplets, se trouve, avec une - autre sur le même sujet, dans le fameux recueil manuscrit de - chansons historiques, recueillies par ordre du comte de Maurepas, en - plus de quarante volumes in-4º. Ce recueil est à la Bibliothèque du - roi. - -Louis XIV entendit aussi les plaintes de sa maîtresse, qui lui demandait -une sauvegarde contre les outrages du surintendant. Louis XIV, qui peu -d'années après exila et embastilla Bussy-Rabutin pour la chanson de -_Deodatus_, ne souffrit pas que Mlle de La Vallière fût exposée plus -long-temps aux séductions de Fouquet, et s'érigea en vengeur des maris -qui ne pardonnaient pas à l'amant de leurs femmes, quoiqu'ils fussent -ses pensionnaires. - -A la tête de ces nombreux ennemis qui s'acharnaient à la perte de -Fouquet, Colbert n'était pas le moins acharné, sans que l'on sache le -motif de cette haine furieuse qui semblait altérée du sang de ce -malheureux: «Il a affaire à une rude partie, écrivait Guy-Patin le 21 -mars 1662; et je sais de bonne part que M. Colbert fera ce qu'il pourra -pour le perdre.» Guy-Patin écrivait encore le 30 mai 1664: «Les parens -de M. Fouquet sont ici en grande alarme et ont peur de l'issue du -procès: la haine que lui porte M. Colbert poussera les choses bien -loin.» Colbert avait tissu de ses mains les filets où le surintendant -était venu tomber en aveugle; Colbert dirigeait les ressorts secrets de -cette vaste procédure, soufflait sa haine dans l'esprit des juges, -assistait aux inventaires des papiers trouvés sous les scellés: Fouquet -l'accusa même d'avoir fait subir à ces papiers une foule -d'altérations[110]. - - [110] Voyez l'_Inventaire des pièces baillées à la Chambre de justice - par maître Nicolas Fouquet contre M. le procureur-général, - concernant les défauts des inventaires_, dans le _Recueil des - défenses de M. Fouquet_, imprimées en Hollande par les Elzeviers, - 1665 et 1667, 15 vol. in-12. Les _Défenses de Fouquet_ ont été - écrites par lui-même ou corrigées tout entières de sa main, comme on - le voit aux annotations marginales de plusieurs exemplaires de - l'édition in-4º conservés à la Bibliothèque du roi et chez M. - Villenave. Pellisson et Levayer de Boutigny coopérèrent à ces - admirables défenses. - -Pendant ce procès mémorable, qui dura plus de trois ans avec un menaçant -appareil de rigueurs judiciaires, les amis de Fouquet luttèrent de -dévouement et de courage contre les manoeuvres de ses ennemis: toute la -haute littérature, Molière, Corneille, La Fontaine, Saint-Evremond, Mmes -de Sévigné et de Scudéry, étaient en deuil; des écrivains d'un ordre -moins élevé, Loret, Hesnaut, avaient pris la plume pour la défense de -leur Mécène; les épigrammes les plus injurieuses pleuvaient sur Colbert; -des émissaires parcouraient les provinces, afin d'échauffer la pitié en -faveur de l'accusé; les financiers répandaient de l'argent pour sauver -leur patron: Gourville distribua plus de cent mille écus à cet objet; la -magistrature tournait toutes ses sympathies vers son ancien -procureur-général, qui réclama toujours ses _juges naturels_ et refusa -de reconnaître les pouvoirs extraordinaires de la Chambre de justice. - -Colbert feignit de mépriser le sonnet satirique d'Hesnaut, mais il -poursuivit avec fureur tout ce qui osait se déclarer pour Fouquet et -tout ce qu'il pouvait frapper impunément. Les courtisans, quoique -chargés des bienfaits du surintendant, n'eurent garde de prendre parti -pour un ministre en disgrâce; mais une foule de subalternes, moins -prudens et plus généreux, furent victimes de leur zèle pour le malheur: -pendant que la famille de Fouquet était tenue à distance de la prison -sans pouvoir communiquer même par lettres avec le prisonnier d'état; -pendant que la mère, la femme, les gendres, les frères de cet infortuné -attendaient l'issue de son long procès, la Bastille était encombrée de -gazetiers, d'imprimeurs, de colporteurs, de marchands qui avaient voulu -servir la cause de l'opprimé et qui passaient des cachots aux -galères[111]. - - [111] _Bastille dévoilée_, première livraison, p. 34 et suiv. Les - notes relatives aux années 1661, 1662, 1663 et 1664 ne se sont pas - trouvées complètes. Voici la traduction d'une inscription latine qui - était gravée sur les murs d'un cachot de la Bastille: «Siméon - Martin, prédicant très-impie et se disant le fils de Dieu, après - dix-huit ans de captivité, fut brûlé vif. Ses disciples, Remelly fut - envoyé aux galères, et Jaubert Hubart au gibet de la Bastille, pour - avoir falsifié... Ils eurent ce sort à cause de l'incarcération de - Nicolas Fouquet, ministre d'état, tous les agens du trésor ayant été - très-étroitement enfermés ici.» _Révolutions de Paris_, dédiées à la - nation, in-8º, p. 119. Voyez les pièces satiriques contre Colbert et - les juges de Fouquet dans le _Nouveau siècle de Louis XIV_, in-8º, - t. 2 p. 40 et suiv. - -On vit alors se réaliser l'allégorie que la peinture avait multipliée -dans l'ornement du château de Vaux: l'écureuil, qui figurait aux -armoiries de Fouquet, avec cette devise: _Quo non ascendam?_ (où ne -monterai-je pas?) avait à combattre le serpent héraldique de Colbert et -les trois lézards de Letellier[112]. «Colbert est tellement enragé, -écrivait Mme de Sévigné le 19 décembre 1664, qu'on attend quelque chose -d'atroce et d'injuste qui nous remettra au désespoir.» Les lettres de -Mme de Sévigné à Arnauld de Pomponne sont la plus touchante histoire de -ce procès, où se montre partout la _rage_ de Colbert. - - [112] - - Le petit écureuil est pour long-temps en cage; - Le lézard plus adroit fait mieux son personnage; - Mais le plus fin des trois est un vilain serpent - Qui s'abaissant s'élève, et s'avance en rampant. - - Ce ne furent pas les seuls vers qui coururent sur les armes de - Fouquet; ses amis firent graver un jeton avec sa devise allégorique. - _Lettre de Guy-Patin_, du 6 mars 1663. - -L'avocat-général Talon avait requis que l'accusé fût condamné à être -_pendu et étranglé tant que mort s'ensuive, en une potence qui, pour cet -effet, sera dressée en la place de la cour du Palais_; enfin le -tribunal, éclairé par la noble conduite de MM. d'Ormesson et de -Roquesante, repoussa les conclusions furibondes de Pussort et de -Berryer, en prononçant le bannissement à la majorité de treize voix -contre neuf, qui opinèrent pour la mort. - -Le roi, Colbert, Letellier, et les grands ennemis de Fouquet, -s'indignèrent de n'avoir pas été mieux servis dans leurs espérances. «On -s'attendait à la cour que par le crédit de M. Colbert, sa partie, M. -Fouquet serait condamné à mort, ce qui aurait été infailliblement -exécuté sans espérance d'aucune grâce.» (Lettre de Guy-Patin, du 23 -décembre 1664.) - -Anne d'Autriche, qui devait une demi-guérison à un des remèdes secrets -de Mme Fouquet, mère du surintendant, avait répondu à cette dame, quatre -jours avant le jugement: «Priez Dieu et vos juges tant que vous pourrez -en faveur de M. Fouquet, car, du côté du roi, il n'y a rien à -espérer[113].» Après le jugement, Louis XIV dit chez Mlle de La -Vallière: «S'il avait été condamné à mort, je l'aurais laissé -mourir[114]!» Le bruit courait même que le roi était _fâché contre ceux -qui n'avaient point condamné à mort M. Fouquet_[115]. - - [113] _Lettre de Guy-Patin_, du 23 décembre 1664. Mme de Sévigné - raconte aussi ce qui se passa entre Mme Fouquet et la reine-mère. - - [114] Ce mot cruel, rapporté par Racine dans ses _Fragmens - historiques_, est révoqué en doute par Voltaire; cependant Racine - n'était pas capable de rien écrire qui pût déplaire au roi, et Louis - XIV, dans ses _Mémoires_, ne parle pas de Fouquet en des termes qui - ressemblent à de la clémence. - - [115] _Lettre de Guy-Patin_, citée ci-dessus. Le recueil épistolaire - de Guy-Patin est rempli de détails curieux relatifs à l'affaire de - Fouquet. - -La _commutation_ de l'exil en prison perpétuelle, le choix de cette -prison dans un château éloigné sur les frontières du Piémont, le brusque -départ du condamné, donnaient matière à bien des craintes pour les jours -du surintendant. Une prophétie de Nostradamus et l'apparition d'une -comète alimentèrent la rumeur sinistre qui accompagna le prisonnier à -Pignerol[116]. - - [116] _Lettres de Guy-Patin_, du 24 et du 25 décembre. Dans la - première: «On dit que les mousquetaires sont commandés pour mener - demain M. Fouquet à Pignerol: _Musa, locum agnoscis, et quamdiù vero - sit hæsurus illic, apud nos arcanum est; soli Deo et regi cognitum - est tantum negotium._» - -«Quand on est entre quatre murailles, dit Guy-Patin dans une lettre du -25 décembre 1664, on ne mange pas ce qu'on veut et on mange quelquefois -plus qu'on ne veut; et de plus, Pignerol produit des truffes et des -champignons: on y mêle quelquefois de dangereuses sauces pour nos -Français, quand elles sont apprêtées par des Italiens. Ce qui est bon -est que le roi n'a jamais fait empoisonner personne; mais en -pouvons-nous dire autant de ceux qui gouvernent sous son autorité?» Mme -de Sévigné, qui n'avait pas le caractère frondeur du médecin antagoniste -de l'antimoine, écrivit aussi, dans les premiers jours de janvier 1665: -«Notre cher ami est par les chemins. Le bruit a couru qu'il était bien -malade; tout le monde disait: Quoi! déjà!...» - -Cependant la catastrophe qu'on redoutait n'eut pas lieu, et même la vie -du prisonnier fut protégée _miraculeusement_, lorsque (juin 1665) la -foudre tomba en plein midi sur le donjon de Pignerol, mit le feu aux -poudrières, et fit sauter une partie de la prison avec bien des victimes -écrasées sous les ruines: Fouquet, _presque lui seul sain et sauf, -conservé dans la niche d'une fenêtre_, fournit à ses amis une occasion -de répéter que «souvent ceux qui paraissent criminels devant les hommes, -ne le sont pas devant Dieu[117].» - - [117] T. 13 du _Procès de Fouquet_, p. 326. - -Il est clair que Fouquet, détenu à Pignerol, inspirait encore de la -haine à Colbert, et des appréhensions continuelles à Louis XIV: on eût -dit qu'il possédait quelque grand secret dont la divulgation pouvait -être funeste à l'État, ou du moins blesser mortellement l'orgueil du -roi; aussi, Saint-Mars était-il d'autant plus actif à l'empêcher -d'écrire, que Fouquet s'ingérait sans cesse à le faire. - -Fouquet fabriquait des plumes avec des _os de chapon_, et de l'encre -avec de la suie délayée dans du vin; il inventait par des combinaisons -chimiques diverses encres qui ne paraissaient sur le papier qu'_en les -chauffant_; quand on lui eut retiré toute espèce de papier, il écrivit -sur ses rubans, sur la doublure de ses habits, sur ses mouchoirs, sur -ses serviettes, sur ses livres, et tous les jours Saint-Mars, qui le -_fouillait_ lui-même par ordre du roi, découvrait des écritures dans le -dossier de sa chaise et dans son lit[118]. Le roi _approuvait les -diligences_ de ce geôlier pour ôter à Fouquet _toutes sortes de moyens -d'écrire_. - - [118] Voici une lettre de Louvois à Saint-Mars, dans laquelle on voit, - et les tentatives de Fouquet pour tromper ses geôliers, et les - précautions de ceux-ci: «J'ai reçu vos lettres avec des billets - écrits par M. Fouquet et avec un livre (écrit sans doute sur les - marges); le roi a vu le tout, et n'a pas été surpris de voir qu'il - fasse son possible pour avoir des nouvelles, et vous, vos efforts - pour empêcher qu'il n'en reçoive. Comme il se sert, pour écrire, de - choses qu'on ne lui peut ôter, comme d'os de chapon pour faire une - plume et de vin avec de la suie pour faire de l'encre, il est bien - difficile d'apporter un remède efficace pour l'en empêcher. - Néanmoins vous avez sujet de vous plaindre du valet que vous avez - mis auprès de lui, de ce qu'il a écrit, non seulement les papiers - que vous m'avez envoyés, mais encore ceux qui étaient dans le - dossier de sa chaise, sans qu'il vous en ait averti. Vous devez - l'exhorter à être plus fidèle désormais, et comme quelque chose que - fasse M. Fouquet pour faire des plumes et composer de l'encre, cela - lui sera fort inutile s'il n'a point de papier, le roi trouve bon - que vous le fouilliez, que vous lui ôtiez tout ce que vous lui en - trouverez, et lui fassiez entendre que, s'il s'avise de faire de - nouveaux efforts pour corrompre vos gens, vous serez obligé de le - garder avec bien plus de sûreté et de le fouiller tous les jours. Il - faut que vous essayiez de savoir du valet de M. Fouquet comment il a - écrit les quatre lignes qui ont paru dans le livre en le chauffant, - et de quoi il a composé cette écriture.» 26 juillet 1665. Voyez - aussi, dans le premier volume de l'_Histoire de la détention des - Philosophes_, les lettres du 21 août, 12 et 18 décembre 1665, et - surtout celle du 21 novembre 1667. - -Enfin, au bout de deux ans, le prisonnier, renonçant à lutter de ruse -avec Saint-Mars, se contenta d'_exercer ses beaux talens à la -contemplation des choses spirituelles_, et composa, de mémoire, -plusieurs traités de morale, _dignes de l'approbation de tout le monde_, -pour imiter le ver à soie dans sa coque, dont il avait fait son emblème -avec cette devise: _Inclusum labor illustrat_. Le noble usage que -Fouquet fit alors de son temps donna lieu de dire qu'on n'avait _bien -connu sa capacité, que depuis sa prison_[119]. - - [119] T. 13 du _Procès de Fouquet_, p. 365. - -Néanmoins, l'inquiétude du roi était toujours en éveil sur ce que -pouvait dire et écrire le prisonnier: on espionnait les personnes qui se -rendaient de Paris à Pignerol, et on enjoignait à tous les individus -suspects, de quitter cette ville, avant que Fouquet pût entrer en -relation avec eux; plusieurs de ses valets, qu'il avait mis dans sa -confidence, furent retenus au secret pendant sept ou huit mois, et _bien -maltraités_ ayant d'être expulsés de la citadelle; plusieurs soldats de -la compagnie-franche passèrent devant un conseil de guerre, pour lui -avoir _parlé_: deux ou trois furent pendus, d'autres envoyés aux -galères. Ces malheureux avaient été arrêtés sur le territoire du duc de -Savoie, et livrés à Saint-Mars par le major de Turin, qui reçut une -récompense de la part du roi. Fouquet, même après les adoucissemens -apportés à son sort, dans les dernières années de cette détention, ne -pouvait s'entretenir avec personne, sinon en présence de Saint-Mars ou -de ses officiers; on ne lui permettait pas de _communication -particulière_ avec Lauzun: ces deux compagnons d'infortune -communiquaient par un _trou_, à l'insu du gouverneur[120]. - - [120] _Histoire de la détention de Fouquet_, par M. Delort, et - correspondances relatives, t. 1 de l'_Histoire de la détention des - Philosophes_. Voyez dans les _Mémoires de Saint-Simon_, t. 20, p. - 439, comment s'établirent les rapports secrets de Fouquet avec - Lauzun, et la haine qui s'ensuivit entre eux. - -Un trait inouï de Saint-Mars témoigne assez jusqu'où s'étendaient les -pouvoirs que le roi lui avait conférés, et avec quelle dureté il en -usait quelquefois pour obliger Fouquet à renoncer aux projets de fuite -que celui-ci nourrissait sans cesse. Au mois de novembre 1669, Fouquet -avait jeté des tablettes par sa fenêtre; un soldat, nommé Laforêt, les -avait ramassées et se préparait à les remettre à _quelqu'un_ qui lui -était indiqué par Champagne, valet du prisonnier: six pistoles avaient -été les arrhes du marché; mais Saint-Mars découvrit cette intrigue, -saisit les tablettes, les envoya au roi, demanda et obtint l'extradition -de Laforêt, réfugié en Savoie, et le fit _exécuter_ sur-le-champ: les -complices de cet homme furent pareillement jugés et condamnés; le valet -Champagne n'eut pas une meilleure fin que Laforêt[121]. Saint-Mars -voulut ajouter aux disgrâces de son prisonnier _celle d'attacher le -cadavre de ce valet aux créneaux du cachot, afin qu'il eût -continuellement devant les yeux cet horrible spectacle_[122]. - - [121] Voyez la preuve de cette justice expéditive dans les lettres de - Louvois de décembre 1669 et janvier 1670, _Histoire de la détention - des Philosophes_, t. 1. - - [122] _Histoire de la Bastille_, par Renneville, t. 1, p. 74. - Renneville avait appris cette affreuse anecdote du neveu même de - Saint-Mars, lequel la racontait _comme un acte fameux de l'héroïsme - de son oncle_, mais désignait Lauzun au lieu de Fouquet pour la - victime de cette atrocité. Nous accueillons la tradition de la - Bastille avec confiance, parce qu'elle s'accorde avec l'autorité - absolue que le roi avait donnée à Saint-Mars, en lui recommandant - toutefois de ne pas sortir des termes d'une politesse froide et - réservée vis-à-vis de Fouquet. Si Lauzun avait eu à se plaindre d'un - pareil raffinement de cruauté à son égard, il n'aurait pas manqué de - le publier après sa sortie de prison, et ce trait eût semblé assez - neuf pour qu'on prît la peine de le conserver dans les anecdotes du - temps, tandis que Fouquet ne put jamais faire part à personne des - mystères de douleur qu'il offrait à Dieu. On demeure convaincu en - lisant l'histoire de l'araignée, attribuée aussi à Lauzun, que - Fouquet est bien réellement le seul contre qui Saint-Mars employait - ces ressources de barbarie. - -Après la mort vraie ou fausse de Fouquet en 1680, on eut la certitude de -ses intelligences avec Lauzun, qui devait savoir _la plupart des choses -importantes dont M. Fouquet avait connaissance_: défense fut donc faite -à Saint-Mars d'_entrer en aucun discours ni confidence avec M. de -Lauzun, sur ce qu'il peut avoir appris de M. Fouquet_. Les papiers et -les vers de ce dernier avaient été _emportés_ par son fils, ce qui -déplut fort au roi; mais d'autres papiers, trouvés _dans les poches des -habits_ de Fouquet, furent envoyés _en un paquet_ à Louvois, qui les -remit à Louis XIV, intéressé sans doute à les connaître et à les -anéantir. Enfin, les deux valets de Fouquet, nommés Larivière et -Eustache d'Angers, qui n'ignoraient pas sans doute les secrets de leur -maître, furent enfermés dans une chambre où ils n'avaient communication -avec qui que ce fût, _de vive voix ni par écrit_, et Saint-Mars eut -ordre de dire qu'ils avaient été _mis en liberté_, si quelqu'un venait à -_demander de leurs nouvelles_[123]. Ces précautions extraordinaires ne -ressemblent-elles pas à celles qui furent prises en 1703, à la Bastille, -pour faire disparaître les vestiges de _Marchialy_? - - [123] Lettres de Louvois, des mois d'avril, mai et juin 1680, t. 1 de - l'_Histoire de la détention des Philosophes_. - -L'accusation de Fouquet ne reposait pas sans doute sur des chimères. Ses -négociations secrètes avec l'Angleterre; ses projets pour se rendre -indépendant et se retirer, en cas de disgrâce, dans sa principauté de -Belle-Ile, qu'il faisait fortifier; son empressement à gagner des -créatures, qu'il achetait à tout prix, en mettant des charges -importantes sous leur nom, et en leur donnant des pensions secrètes; le -nombre de ses amis et de ses _habitudes_; les prodigieuses ressources de -son génie actif et audacieux[124] devaient nécessairement laisser, après -sa condamnation, des germes de trouble dans l'État et d'inquiétude dans -l'esprit de Louis XIV. - - [124] Tous ces faits résultent de la lecture des pièces du procès, - malgré l'adresse de la défense. - -Fouquet, durant sa détention, n'était pas aussi oublié que l'a dit -Voltaire: bien des personnes, qui avaient détourné l'issue funeste d'une -accusation de lèze-majesté, s'occupaient encore de sa délivrance, au -risque de partager sa prison. Guy-Patin dit, dans une lettre du 16 mars -1666: «Le surintendant de jadis a eu le soin de se faire plusieurs amis -particuliers qui voudraient bien encore le servir, et, en attendant -l'occasion, ils travaillent à faire un grand recueil de diverses pièces -pour sa justification, en quatre volumes in-folio.» - -C'étaient ces amis courageux qui, ne pouvant réussir à trouver des -presses libres en France, allèrent chercher celles d'Elzevier, en -Hollande, pour publier l'innocence du surintendant[125], et qui, malgré -les négociations menaçantes de Colbert avec les États-Généraux, firent -paraître successivement les quinze volumes in-12 contenant tout le -procès de Fouquet, précédé de son éloge non équivoque: «On ne saurait -assez admirer qu'un homme comme M. Fouquet, déchu d'une haute et -puissante fortune, jeté dans une prison, dépouillé de ses biens, éloigné -de ses amis, privé de ce qu'il avait de plus cher, et enfin accablé -d'une infinité d'adversaires, (qui sont des disgrâces capables d'abattre -et d'étourdir les esprits les plus forts), a pu vaincre tant de -difficultés, surmonter tant d'obstacles, souffrir si constamment, se -défendre avec tant d'esprit, et résister si vigoureusement, que jamais -homme n'a parlé plus pertinemment que lui, qu'il n'a jamais mieux -défendu sa cause, ni tant embarrassé ses accusateurs, et que les raisons -qu'il emploie pour faire éclater son innocence, invalider les argumens -de son antagoniste, et pour rétorquer sur ses parties les crimes qui lui -sont imposés, semblent très-concluantes, et comme autant de -démonstrations, à la force desquelles il est impossible de ne pas se -rendre.» (Tome 1, _Au lecteur_.) - - [125] Le ministre plénipotentiaire de Hollande à la cour de France - écrit au grand-pensionnaire Jean de Witt: «On a _ici_ avis de bonne - part qu'on imprimait à Amsterdam quelques pièces du procès de M. - Fouquet, où, comme on croit, M. le chancelier, M. Colbert et - quelques autres seigneurs pourraient être attaqués. Il est certain - que cela ne peut être agréable au roi.» (27 février 1665.) «Je suis - fâché que les actes du procès de M. Fouquet aient été publiés avant - qu'on en ait pu arrêter l'impression. On m'a rapporté que M. Colbert - s'en est plaint avec aigreur.» (13 mars 1665). _Lettres et - négociations de Jean de Witt_, t. 3. - -Guy-Patin dit, au mois de septembre 1670: «Il est certain que le roi -d'Angleterre a écrit au roi en faveur de M. Fouquet; mais il n'y a pas -d'apparence que M. Colbert consente à cette liberté, contre laquelle il -a fait tant de machines: _Intereà patitur justus_.» Guy-Patin dit -ailleurs que les jésuites, à qui Fouquet, _leur grand patron_ du temps -de ses richesses, avait donné tant de marques de munificence (_plus de -six cent mille livres_), s'employaient aussi, par reconnaissance, à -secourir leur bienfaiteur, dont les chiffres brillaient toujours en -caractères d'or sur les reliures des livres du collége de Clermont, à -Paris[126]. - - [126] Lettre de Guy-Patin, du 12 septembre 1661. Nicolas Fouquet donna - au collége de Clermont mille livres de rente pour acheter les livres - qui manquaient à la bibliothèque. Piganiol de la Force, _Description - de Paris_, 1765, t. 5, p. 423. J. G. Nemeitz, dans son _Séjour de - Paris_, Leyde, 1727, 2 vol. in-12, dit que cette pension annuelle - s'élevait à mille écus. «Les livres qu'on achète pour cet argent - sont marqués au dos de deux Phi grecs, qui doivent signifier - _François_ Fouquet.» t. 1, p. 261. Ce n'est pas _François_, mais - _Fouquet_ tout court, que signifie cette lettre grecque, puisque la - fondation était l'oeuvre de Nicolas Fouquet et non de son père. Au - reste la Société de Jésus essaya de servir Fouquet dans sa prison, - car le père Des Escures, supérieur des jésuites à Pignerol, parut - _suspect_ et n'eut plus la permission d'entrer au donjon; Fouquet ne - put même obtenir que ce supérieur le vînt entendre en _confession - générale_. V. le 1er volume de l'_Histoire de la détention des - Philosophes_. - -Certes, les jésuites, tout-puissans par le canal du père La Chaise, -auraient obtenu la grâce de leur patron, si la prison perpétuelle -n'avait puni que les fautes politiques de Fouquet. C'était son -amour-propre d'homme et d'amant que Louis XIV vengeait par cette cruelle -captivité; car, sans parler de la supposition entièrement dénuée de -preuves, qui s'est présentée à nous dans l'examen de la nouvelle -d'_Adelaïs_, il est certain que Fouquet passait pour avoir eu les -prémices de trois amours du roi. - -Mlle de Beauvais, Mlle de La Vallière et Mme de Maintenon, autrefois Mme -Scarron, furent en butte aux galanteries du surintendant, ainsi que le -prouvèrent non seulement des brouillons de lettres écrites en son nom -par son secrétaire Pellisson, et trouvés dans ses poches au moment de -son arrestation, mais encore des lettres de presque toutes les femmes de -la cour, découvertes dans une cassette à Saint-Mandé. Le roi, qui -dépouilla lui-même les papiers de Fouquet[127], ne voulut pas que ces -tendres correspondances, parmi lesquelles fut compris le nom de la prude -Mme de Sévigné[128], figurassent dans l'_inventaire_ des papiers du -surintendant. - - [127] Mlle de Scudéry blâme indirectement la conduite de Louis XIV, - dans les _Considérations nouvelles sur divers sujets_, 1684, 2 vol. - in-12, qu'elle dédia pourtant au roi. «Après la bataille de - Pharsale, dit-elle au chapitre _de la Magnificence_, on remit entre - les mains de César des cassettes qui contenaient tous les papiers de - Pompée. La politique et la prudence eussent peut-être voulu qu'il - les eût examinées soigneusement. Comme il avait résolu, après cette - grande victoire, de gagner les coeurs par la douceur et la clémence, - il ne voulut point savoir les secrets d'un ennemi vaincu et mort, il - ne voulut point savoir les noms des amis particuliers de son ennemi - et fit brûler tous ses papiers sans les lire.» - - [128] Bussy-Rabutin raconte dans ses _Mémoires_ que le chancelier lui - dit que les lettres de Mlle de Sévigné «étaient des lettres d'une - amie qui avait eu de l'esprit, et qu'elles avaient bien plus - _réjoui_ le roi que les douceurs fades des autres lettres; mais que - le surintendant avait mal à propos mêlé l'amour avec l'amitié.» Mme - de Sévigné néanmoins fut très-contrariée de cette découverte: «Que - dites-vous de _tout_ ce qu'on a trouvé dans ses cassettes? dit-elle - dans sa lettre du 11 octobre 1661. Je vous assure que quelque gloire - que je puisse tirer par ceux qui me feront justice de n'avoir jamais - eu avec lui d'autre commerce que celui-là, je ne laisse pas d'être - sensiblement touchée de me voir obligée de me justifier et peut-être - fort inutilement à l'égard de mille personnes qui ne comprendront - jamais cette vérité. Je pense que vous comprendrez bien aisément la - douleur que cela fait à un coeur comme le mien.» - -Celui-ci nia pourtant, avec une énergique et noble indignation, avoir -rien reçu ni rien écrit de semblable à _certaines_ lettres qu'on lui -attribuait: - -«Ce que je ne puis dissimuler, dit-il (t. 12, p. 94 du _Procès de M. -Fouquet_), c'est l'horreur des outrages que mes ennemis ont vomi contre -mon honneur, au moment où j'ai été arrêté, ayant méchamment, et par un -complot qui ne peut avoir été concerté qu'avec les démons les plus -enragés, supposé des lettres scandaleuses que les plus perdues de toutes -les femmes publiques ne voudraient pas avoir écrites ni pensées, et -d'avoir eu l'effronterie de les publier sous des noms de personnes de -qualité qu'on a voulu diffamer par-là, et me rendre odieux au roi et au -public, encore que tout fût calomnieusement forgé dans la boutique de -ces abominables forgerons qui n'éviteront jamais le châtiment de leurs -méchancetés, puisqu'elles sont si détestables, qu'elles ne sauraient -être vengées que par l'enfer même qui les a produites, ou par une -pénitence publique qui répare la réputation de toutes les personnes qui -peuvent y avoir intérêt. - -»On a eu l'impudence de dire que ces lettres dissolues avaient été -trouvées sous mes scellés, et ceux qui les avaient mises dans leur -poche, en sortant de leur propre maison, ont feint de les avoir trouvées -dans la mienne. _Ils y ont mêlé le nom des personnes qui pouvaient -animer le roi contre moi_, et pendant que j'étais rigoureusement détenu -et sans commerce, on distribuait par tout le royaume les copies de ces -infâmes compositions d'un infâme auteur! - -»_Peut-on bien seulement entendre le récit de _CRIMES SI ÉNORMES_, sans -que les cheveux en dressent sur la tête?_ peut-on s'étonner assez de -l'excès d'une telle rage? et peut-il rester quelque action à laquelle -des gens capables d'avoir commis cette exécration aient fait scrupule de -se porter pour satisfaire leurs intérêts et leur ambition, puisqu'ils -ont bien pu se résoudre à celle-là, qui est le comble de toute la -malignité la plus diabolique? - -»L'on n'a pas voulu me permettre d'informer des papiers que l'on a -supposés malicieusement entre les miens; les coupables ont eu recours à -l'autorité du roi pour les mettre à couvert d'une recherche qu'ils ont -eu raison de craindre, et il ne me reste pas de voie humaine pour faire -connaître la vérité. Mais je prie le Dieu vivant, sévère vengeur des -parjures, en la présence duquel j'ai dicté et signé ceci, de me perdre -sans miséricorde, si ces infâmes lettres qu'on a fait courir par le -monde ne sont des pièces méchamment et calomnieusement fabriquées par -mes ennemis, lesquelles n'ont jamais été du nombre de mes papiers, et je -conjure en même temps la justice divine de rendre cette vérité si connue -et si manifeste, que le roi puisse apprendre l'indigne trahison qu'on a -faite, non seulement à moi, mais à sa majesté, et les honteux artifices -dont on s'est servi pour surprendre sa bonté et pour l'animer à ma -perte!» - -A cette éloquente déclaration, Fouquet ajouta la note suivante, signée -de sa main: _En écrivant ceci, j'en ai juré sur les saints Évangiles de -Dieu, en présence de mon conseil et de M. d'Artagnan_ (qui le gardait à -vue). - -Quelles étaient donc ces lettres _infâmes_ qui pouvaient _animer_ le roi -à la perte de Fouquet? Ce n'étaient point assurément ces billets remplis -de _douceurs fades_, qui avaient _réjoui_ le roi, selon Bussy-Rabutin. -Quels étaient ces _crimes si énormes_ dont on ne pouvait entendre le -récit, _sans que les cheveux en dressent sur la tête_? Fouquet n'eût -point qualifié de la sorte des propositions galantes adressées à Mlle de -La Vallière. Que contenait cette cassette, si secrètement ouverte, que -Letellier avait vu _seul avec le roi_ les lettres qui étaient -dedans[129]? Pourquoi ce serment fait sur l'Évangile avec tant de -solennité, pour nier toute participation à des lettres _scandaleuses_? -Fouquet paraissait moins ému lorsqu'il avait à répondre aux accusations -de lèze-majesté, de _voleries_ et de complots contre l'État. - - [129] Cette particularité se trouve dans un fragment des _Mémoires_ - manuscrits de Bussy-Rabutin, cité par M. de Monmerqué dans son - édition des _Lettres de Sévigné_, t. 1: ce fragment a été supprimé - dans toutes les éditions de ces _Mémoires_. Quant aux lettres de la - cassette, Mme de Motteville dit que «le roi et la reine sa mère les - ayant toutes lues, y virent des choses qui firent tort à beaucoup de - personnes.» - -Ici l'imagination se perd en conjectures, pour deviner les _crimes -énormes_ qu'on imputait au surintendant et qui ne furent pas articulés -contre lui dans son procès. On est entraîné malgré soi à réfléchir sur -la nouvelle d'_Adelaïs_, cette justification posthume de Fouquet. - -Le roi, qui était sans doute juge et partie dans cette cause, plus -scandaleuse que criminelle, se garda bien d'ordonner les informations -que réclamait Fouquet. Mais les copies de ces lettres[130] se -multiplièrent toutefois, de même que les originaux qu'on fabriquait -exprès tous les jours pour affliger les personnes les plus respectables -par leurs moeurs. «Par ces lettres, dit Mme de Motteville (_Mémoires_, -Collect. Petitot, 2e série, t. 40, p. 143), on vit qu'il y avait des -femmes et des filles qui passaient pour sages et honnêtes, qui ne -l'étaient pas. Il y en eut même de celles-là qui souffrirent pour lui, -qui firent voir que ce ne sont pas toujours les plus aimables, les plus -jeunes ni les plus galans, qui ont les meilleures fortunes, et que c'est -avec raison que les poètes ont feint la fable de Danaé et de la pluie -d'or.» - - [130] Quelques-unes de ces curieuses lettres nous ont été conservées: - elles étaient dans les archives de la Bastille, avec cette note - écrite sur la liasse: «Toutes ces copies ont été données à Limoges à - M. de La Fresnaye, le 17 novembre 1661.» Les éditeurs des _Mémoires - historiques sur la Bastille_ ont recueilli ces copies, dont - l'authenticité est incontestable; t. 1, p. 55 et suivantes. - -La pourvoyeuse ordinaire de Fouquet, Mme Duplessis-Bellière, qui s'était -chargée de marchander les faveurs de Mlle de La Vallière, fut exilée à -Montbrison, et les demoiselles de Menneville et de Montalais, qui -avaient trempé dans la conspiration contre la fidélité de la belle -maîtresse du roi, furent envoyées dans un couvent, malgré leur condition -de filles d'honneur de la reine. - -Cependant les soupçons restèrent dans les jeunes têtes de la cour, au -sujet des relations de Fouquet avec Mlle de La Vallière; car, si d'une -part on montrait une lettre de Mme Duplessis au surintendant: «Je ne -sais plus ce que je dis ni ce que je fais, lorsqu'on résiste à vos -intentions. Je ne puis sortir de colère, lorsque je songe que cette -demoiselle a fait la capable avec moi; pour captiver sa bienveillance, -je l'ai encensée par sa beauté qui n'est pourtant pas grande, et puis -lui ayant fait connaître que vous empêcheriez qu'elle ne manquât de rien -et que vous aviez vingt mille pistoles pour elle, elle se gendarma -contre moi, disant que vingt-cinq mille n'étaient pas capables de lui -faire faire un faux pas; et elle me répéta cela avec tant de fierté, -que, quoique je n'aie rien oublié pour la radoucir avant que de me -séparer d'elle, je crains fort qu'elle n'en parle au roi; de sorte qu'il -faudra prendre le devant; pour cela, ne trouvez-vous pas à propos de -dire, pour la prévenir, qu'elle vous a demandé de l'argent et que vous -lui en avez refusé[131]?» d'une autre part, on donnait une -interprétation contraire à cette lettre de Fouquet, qu'on supposait -adressée à mademoiselle de La Vallière: «Puisque je fais mon unique -plaisir de vous aimer, vous ne devez pas douter que je ne fasse ma joie -de vous satisfaire; j'aurais pourtant souhaité que l'affaire que vous -avez désirée fût venue purement de moi: mais je vois bien qu'il faut -qu'il y ait toujours quelque chose qui trouble ma _félicité_, et -j'avoue, ma chère demoiselle, qu'elle serait trop grande, si la fortune -ne l'accompagnait quelquefois de quelques traverses. Vous m'avez causé -aujourd'hui mille distractions, en parlant au roi; mais je me soucie -fort peu de ses affaires, pourvu que les nôtres aillent bien[132].» Le -voile des carmélites fut depuis jeté sur ces souvenirs, qui n'avaient -pas de quoi plaire à l'orgueilleux prince. - - [131] Toute la lettre est imprimée à la p. 58, du t. 1 des _Mémoires - historiques sur la Bastille_. M. de Monmerqué, qui ne hasarde jamais - une citation sans remonter à la source originale, a pourtant - reproduit cette lettre dans une note des _Mémoires de Conrard_, ce - qui fait présumer qu'il l'avait trouvée dans les manuscrits de ce - laborieux compilateur. - - [132] C'est l'abbé de Choisy qui rapporte cette lettre (_Mémoires_, - Coll. Petitot, 2e série, t. 63, p. 264); il la croit adressée à Mlle - de Montalais, l'une des maîtresses du surintendant; mais cette fille - d'honneur ne parlait pas au roi, de manière à causer _mille - distractions_ à Fouquet. Les éditeurs ont lu dans le manuscrit les - _vôtres_ au lieu des _nôtres_, ce qui ne répond pas au sens général - de la lettre. - -Mais lorsque, vers l'année 1680, la veuve Scarron, devenue marquise de -Maintenon, parvint, à force de finesse, d'intrigue et de fausseté, à -supplanter Mme de Montespan, et à se guinder jusqu'au lit royal, Louis -XIV eut tout-à-coup les oreilles rebattues de ces anciennes lettres -découvertes dans la cassette de Fouquet, pièces de conviction des -mystères voluptueux de Saint-Mandé. - -Alors on reproduisit ce billet de Mme Scarron: «Je ne vous connais point -assez pour vous aimer, et quand je vous connaîtrais, peut-être vous -aimerais-je moins. J'ai toujours fui le vice, et naturellement je hais -le péché; mais je vous avoue que je hais encore davantage la pauvreté. -J'ai reçu vos dix mille écus: si vous voulez en apporter encore dix -mille dans deux jours, je verrai ce que j'aurai à faire.» - -On commenta cet autre billet, plus concluant que le premier: «Jusqu'ici -j'étais si bien persuadée de mes forces, que j'aurais défié toute la -terre; mais j'avoue que la dernière conversation que j'ai eue avec vous -m'a charmée. J'ai trouvé dans votre entretien mille douceurs, à quoi je -ne m'étais pas attendue: enfin, si je vous vois seul jamais, je ne sais -ce qui arrivera[133].» - - [133] Ces deux billets sont dans les _Mém. hist. sur la Bastille_, t. - 1, p. 57. La Beaumelle, dans les _Mémoires de Mme de Maintenon_, t. - 1, ch. 15, raconte, avec ses réticences ordinaires, l'anecdote à - laquelle ces lettres ont rapport. «Après la mort de Scarron, sa - veuve alla demander au surintendant la survivance de la pension - qu'il faisait au pauvre poète, et Fouquet voulut avoir les bénéfices - de sa libéralité: il envoya un écrin magnifique à la belle veuve, - qui, éclairée sur les intentions de ce protecteur intéressé, refusa - les diamans et garda sa vertu.» La Beaumelle n'a pas réussi - cependant à innocenter la démarche de Mme Scarron auprès du sultan - de Saint-Mandé. - -Ces billets-doux et d'autres prirent des voix offensantes propres à -chagriner le roi, qui avait disgracié son favori Lauzun pour le punir de -s'être caché sous le lit de Mme de Montespan, et qui sentait les -vieilles piqûres d'amour-propre aussi cuisantes que de nouvelles. - -Ce fut bien pis quand on tira des lettres de Scarron une preuve assez -malhonnête des rendez-vous de Françoise d'Aubigné et de Fouquet: «Mme -Scarron, écrivait le cul-de-jatte au maréchal d'Albret, a été à -Saint-Mandé. Elle est fort satisfaite de la civilité de Mme la -surintendante, et je la trouve si férue de tous ses attraits, que j'ai -peur qu'il ne s'y mêle quelque chose d'impur?» - -On se rappela une foule de passages des lettres de Scarron, qu'on avait -recueillies autrefois comme des chefs-d'oeuvre de goût dans les ruelles -de l'hôtel Rambouillet. Ici, Mme Scarron avait gagné des flacons -d'argent aux loteries du surintendant; là, le mari réclamait l'exécution -des promesses faites à sa femme par Fouquet; Scarron recommandait l'un -après l'autre tous les parens de sa femme, et mettait toujours sa femme -en avant pour obtenir des _dons_ et des grâces de son _héros, le plus -généreux de tous les hommes, aussi bien que le plus habile homme du -siècle_[134]. - - [134] Voyez les lettres de Scarron dans ses _Dernières oeuvres_, - Paris, 1752, in-12, t. 2. «La requête que je vous envoie, écrit-il à - Fouquet, est pour un parent de ma femme, qui a toujours été bon - serviteur du roi, et qui est persuadé que vous me faites l'honneur - de m'aimer.» Il écrit une autre fois: «Cette affaire est la dernière - espérance de ma femme et de moi.» Il ne se lasse point de demander: - «Je vous prie de vous souvenir de la promesse que vous avez faite à - ma femme touchant le marquisat de son cousin de Circe.» Il ne rougit - pas même de son rôle d'importun: «Je crois qu'il ne se passe point - de jour que quelque chevalier ou quelque dame affligée ne vous aille - demander un don.» - -Mais ce qui fournit surtout des armes à la malignité contre Mme de -Maintenon, ce fut le souvenir de la querelle de Scarron contre Gilles -Boileau, qui avait peu _ménagé_ la femme du cul-de-jatte dans cette -épigramme: - - Vois sur quoi ton erreur se fonde, - Scarron, de croire que le monde - Te va voir pour ton entretien: - Quoi! ne vois-tu pas, grosse bête, - Si tu grattais un peu ta tête - Que tu le devinerais bien[135]? - - [135] Malgré les apologies de La Beaumelle, qui représente la jeunesse - de Françoise d'Aubigné comme très-édifiante, il paraît certain que - cette amie de Ninon menait une vie peu régulière, et fréquentait une - compagnie où les exemples de libertinage ne lui manquaient pas, - témoin ce passage d'une lettre de son mari: «L'honneur de votre - souvenir, écrivait-il au duc d'Elbeuf, me consolera de l'absence de - Mme Scarron, que Mme de Montchevreuil m'a enlevée. J'ai grand'peur - que cette dame débauchée ne la fasse devenir sujette au vin et aux - femmes, et ne la mette sur les dents devant que me la rendre.» Au - reste, Scarron savait à quoi s'en tenir sur la conduite de sa femme, - qu'il révéla lui-même dans une chanson, avec laquelle on tympanisait - à la cour Mme de Maintenon: cette chanson finit ainsi: - - Pour porter à l'aise - Votre chien de cu, - Tous les jours une chaise - Coûte un bel écu - A moi, pauvre cocu. - -Scarron, piqué au vif d'avoir _deviné_, ne s'était pas contenté de -répondre par un débordement d'épigrammes grossières; il avait appelé à -son aide la protection de son bienfaiteur, qui fit cesser ce combat -poétique où Mme Scarron était exposée à de rudes vérités; car Gilles -Boileau menaçait de ne plus _garder de mesures pour le sexe_; mais on -lui ferma la bouche en lui remontrant que _les coups d'épigramme -pourraient dégénérer en coups de bâton_. Mme Scarron avait eu l'esprit -de ne pas _daigner s'offenser_ de l'épigramme _fort insolente_ décochée -contre elle; Fouquet s'en offensa et força Boileau de récuser ses vers, -avant que des _personnes de qualité_ se chargeassent _d'office_ de -venger l'honneur des dames. Scarron avoua qu'il n'y avait _rien de -commun_ entre lui et sa femme, comme le lui reprochait son adversaire, -et il adressa le récit du débat satirique au surintendant qui en était -la cause indirecte[136]. - - [136] _Dernières oeuvres_ de Scarron, éd. de 1752, t. 2, p. 198 et - suiv. - -Les ennemis de Mme de Maintenon eurent beau jeu pour la décrier, en -exhumant ses anciennes galanteries et en faisant sonner haut la somme -dont Fouquet avait payé, vingt ans auparavant, ce que le roi payait -alors plus chèrement de sa gloire et de sa couronne. «Mme de Montespan -n'a rien oublié pour me nuire, écrivait en 1679 Mme de Maintenon: elle a -fait de moi le portrait le plus affreux.» Elle écrivait à son frère vers -la même époque: «Il n'y a _rien de nouveau_ dans les déchaînemens que -l'on a contre moi[137];» et dans une autre lettre: «Ne prenez point feu -sur le mal que vous entendez dire de moi. On est enragé, et on ne -cherche qu'à me nuire. Si on n'y réussit pas, nous en rirons; si l'on y -réussit, nous souffrirons avec courage. Veillez à vos discours par -rapport à moi. On vous en fait tenir de bien insensés, qu'on me répète -avec complaisance; du reste on s'accoutume à tout[137].» - - [137] _Lettres de Mme de Maintenon_, 1756, t. 1, p. 178 et suiv. - -En 1676, la Brinvilliers avait accusé Fouquet de tentatives -d'empoisonnement, sans doute sur la personne du roi: «Admirez le -malheur, s'écrie Mme de Sévigné à cette occasion (lettre du 22 juillet), -cette créature a refusé d'apprendre ce qu'on voulait et a dit ce qu'on -ne demandait pas; par exemple, elle a dit que M. Fouquet avait envoyé -Glazel, leur apothicaire empoisonneur, en Italie, pour avoir une herbe -qui fait du poison: elle a entendu dire cette belle chose à -Sainte-Croix. Voyez quel excès d'accablement, et quel prétexte pour -_achever_ ce pauvre infortuné! Tout cela est bien suspect; on ajoute -encore bien des choses.» Cette dénonciation, que les ennemis de Fouquet -avaient soufflée sans doute à l'empoisonneuse sur la sellette, rappela -qu'on avait trouvé des poisons sous les scellés mis en 1661 dans la -maison de Saint-Mandé, et qu'on avait autrefois soupçonné le -surintendant de s'être défait du cardinal Mazarin[138]. - - [138] «On a dit qu'on avait trouvé des poisons chez lui, et on eut - quelque soupçon qu'il avait empoisonné le feu cardinal.» _Mémoires - de Mme de Motteville_, Coll. Petitot, 2e série, t. 40, p. 145. On - lit dans les _Lettres_ de Guy-Patin, 7 mars 1661: «Il court un bruit - que je tiens faux, que l'on a découvert que le cardinal Mazarin est - mort empoisonné; ôtés les petits grains d'opium et un peu de vin - émétique que l'on peut lui avoir donnés, ses veilles perpétuelles, - sa tumeur oedémateuse, ses faiblesses inopinées, ses suffocations - nocturnes, son dégoût universel et la perte d'appétit, en voilà plus - qu'il n'en faut pour mourir sans poison, mais c'est que l'on ne peut - empêcher les sots de parler.» - -Au commencement de 1680, la Voisin, dont le procès fut la continuation -de celui de la Brinvilliers, ne manqua pas sans doute d'accuser aussi -Fouquet, elle qui imputait des homicides à Racine et à La Fontaine! - -Un vieux prêtre, Étienne Guibourg, complice et co-accusé de la Voisin, -déclara devant la _Chambre ardente_ de l'Arsenal, qu'_on avait formé le -complot d'empoisonner M. Colbert_, et qu'un nommé Damy avait été chargé -d'exécuter ce crime qui ne réussit pas, la dose du poison n'étant point -assez forte pour causer la mort; il déclara en outre «que M. -Pinon-Dumartray, conseiller au parlement, avait des liaisons avec lui, -et qu'il lui avait dit qu'il avait dessein d'empoisonner le roi, contre -lequel il avait, disait-il, beaucoup de ressentiment de ce qu'il avait -fait emprisonner M. Fouquet, dont M. Pinon était parent[139].» - - [139] _Mémoires historiques sur la Bastille_, t. 1, p. 138. J'ai - cherché à découvrir les interrogatoires et les procédures de la - Chambre des poisons; j'espérais y puiser de plus amples détails sur - l'accusation portée contre Fouquet; mais j'ai su de M. Villenave que - les pièces les plus importantes avaient été détruites avant la - révolution. Cependant beaucoup de papiers relatifs à cette affaire - restaient encore, tirés des archives de la Bastille; M. de Monmerqué - les avait triés et analysés en partie à la Bibliothèque de - l'Arsenal, lorsqu'il s'occupait de sa précieuse édition des _Lettres - de Mme de Sévigné_; depuis quinze ans, ces papiers sont rentrés dans - les greniers, et nous n'avons pas réussi à les découvrir de nouveau, - malgré de nombreuses démarches pour en retrouver la trace. - -Le nom de Fouquet figura donc dans ce lugubre et mystérieux procès dont -les pièces furent anéanties avec soin, comme pour effacer les vestiges -des iniquités de la justice. Quelle devait être la fureur du roi contre -Fouquet, quand on voit Louis XIV, fanatisé par Mme de Maintenon, envoyer -à la Bastille son brave maréchal de Luxembourg, exiler son ancienne -maîtresse, la comtesse de Soissons, et laisser traîner sur la sellette -les plus illustres personnages de sa cour, confrontés avec de vils -scélérats qui, dans l'espoir de se soustraire au bûcher, se rattachaient -à tout ce qui était puissant et honorable en France! Qu'on juge le -fanatisme de Louis XIV par ces paroles: «J'ai bien voulu que Mme la -comtesse de Soissons se soit sauvée; peut-être un jour en rendrai-je -compte à Dieu et à mes peuples[140]!» - - [140] _Lettres de Mme de Sévigné_, 24 janvier 1680. On peut apprécier - quelles intrigues avaient lieu dans le sein de la Chambre ardente, - par ce passage d'une autre lettre du 14 février 1680 (quinze jours - avant la prétendue mort de Fouquet): «La Chambre de l'Arsenal a - recommencé... Il y eut un homme qui n'est point nommé, qui dit à M. - de la Reynie: «Mais, monsieur, à ce que je vois, nous ne travaillons - ici que sur des sorcelleries et des diableries dont le parlement de - Paris ne reçoit point les accusations. Notre commission est pour les - poisons; d'où vient que nous écoutons autre chose?» La Reynie fut - surpris et lui dit: «Monsieur, nous avons des ordres - secrets.--Monsieur, dit l'autre, faites-nous une loi et nous - obéirons comme vous; mais, n'ayant pas vos lumières, je crois parler - selon la raison de dire ce que je dis.» Je pense que vous ne blâmez - pas la droiture de cet homme, qui pourtant ne veut pas être connu.» - -Ce fut le dernier coup contre le pauvre prisonnier. Mais Louis XIV avait -reçu de belles leçons de piété dans ses conférences mystiques avec Mme -de Maintenon: il n'ordonna pas la mort réelle de Fouquet. - - -VI. - -L'histoire du geôlier peut servir encore à éclaircir celle du -prisonnier. - -M. Saint-Mars, qui eut tour à tour la garde de Fouquet et du _Masque de -Fer_, s'appelait Bénigne d'Auvergne, seigneur de Saint-Mars. C'était un -petit gentilhomme champenois, des environs de Montfort-l'Amaury, qui -n'avait aucune ressource de patrimoine lorsqu'il fut admis dans la -première compagnie des mousquetaires du roi. Son exactitude dans le -service lui fit obtenir le grade de maréchal-de-logis à l'âge de -trente-quatre ans, et, en cette qualité, il contribua avec son capitaine -d'Artagnan à l'arrestation de Fouquet. - -Durant tout le procès, il remplit rigoureusement l'emploi de surveillant -auprès de l'accusé, et l'ardeur avec laquelle il s'acquittait de son -devoir attira sur lui l'attention du roi, qui s'applaudit d'avoir trouvé -l'homme qu'il cherchait pour l'attacher irrévocablement à la garde de -Fouquet, condamné à une détention perpétuelle. On le nomma, en décembre -1664, capitaine d'une compagnie-franche, avec le titre de commandant de -la prison de Pignerol et les appointemens de gouverneur de place forte -(6000 livres), pour garder Fouquet. Son autorité, à peu près absolue -dans le _donjon_, se trouvait indépendante de celle du lieutenant du -roi, M. Lamothe de Rissan, comme de celle du gouverneur de la ville, M. -d'Herleville. - -A peine installé dans son commandement, Saint-Mars, qui ne voulait pas -s'arrêter au début de sa fortune, se mit en mesure de poursuivre ce -chemin, en épousant une demoiselle de Moresant, fille d'un simple -bourgeois de Paris, mais soeur du commissaire des guerres de Pignerol, -et de la belle Mme Dufresnoy, maîtresse du marquis de Louvois, qui avait -fait créer pour elle une charge de _dame du lit de la reine_. Il gagna -donc les bonnes grâces de Louvois par l'entremise de M. Dufresnoy, -premier commis au département de la guerre; et l'appui de Mme Dufresnoy -_ne lui a pas nui dans l'occasion_. - -Tant que dura ostensiblement la prison de Fouquet, Saint-Mars jouit d'un -crédit considérable à la cour: il procurait des places, des grades et -des pensions aux gens qu'il recommandait à Louvois; il balançait sans -cesse l'autorité du lieutenant du roi et du gouverneur de Pignerol -réunis; il recevait tous les ans d'énormes _gratifications_ sur la -cassette du roi. Enfin la manière dont il avait gardé Fouquet, malgré -toutes les tentatives faites pour sa délivrance, invita le roi à -remettre dans les mains de ce geôlier infatigable un nouveau prisonnier -plus difficile à conserver. Les ruses du comte de Lauzun échouèrent -encore contre la vigilance de Saint-Mars, à qui la mort enleva, dit-on, -le malheureux Fouquet en 1680; un an après, Lauzun lui fut enlevé aussi -par des lettres de grâce[141]. - - [141] _Mémoires de M. d'Artagnan_ (par Sandras de Courtilz), Cologne, - 1701, 3 vol. in-12, t. 3, p. 222 et 385. _Annales de la cour et de - Paris pour les années 1697 et 1698_ (par le même), Cologne, 1701, 2 - vol. in-18, t. 2, p. 380. Ces deux ouvrages nomment _la Moresanne_, - la famille à laquelle appartenait la femme de Saint-Mars. Ce nom est - écrit _Damorezan_ dans les correspondances de Louvois; _Histoire de - la détention des Philosophes_, t. 1. C'est d'après une lecture - attentive de ces correspondances, qu'on peut se fixer sur la nature - des pouvoirs confiés à Saint-Mars. - -Cependant Saint-Mars, exclusivement occupé de la prison qu'il gouvernait -depuis plus de seize ans avec autant d'ordre que d'adresse, refusa, en -1681, le commandement militaire de la citadelle de Pignerol, que le roi -lui offrait en récompense de ses services, et n'accepta qu'à regret le -gouvernement du fort d'Exilles, vacant par la mort de M. de -Lesdiguières: il s'y rendit la même année avec _deux_ prisonniers -seulement, amenés de Pignerol chacun dans une litière fermée. Ces -prisonniers, qui _n'avaient aucun commerce_, furent certainement le -secrétaire du duc de Mantoue et l'homme au masque. «Comme il y a -toujours quelqu'un de mes deux prisonniers malades, écrivait-il le 4 -décembre 1681, ils me donnent autant d'occupation que jamais j'en ai eue -autour de ceux que j'ai gardés[142].» Ils restèrent _dans les remèdes_ -pendant plusieurs années, et Matthioli mourut à Exilles: -certainement Saint-Mars ne transféra qu'un seul prisonnier aux îles -Sainte-Marguerite, dont il fut institué gouverneur en 1687. - - [142] Voyez les lettres de Louvois et de Saint-Mars recueillies aux - archives des Affaires étrangères par MM. Roux-Fazillac et Delort. - -Ces changemens de résidence n'étaient peut-être pas sans dangers et sans -inconvéniens, puisque Saint-Mars les souhaitait peu; et il ne se fût pas -pressé de se rendre à son nouveau poste, sans un ordre de Louvois, qui -le força de partir immédiatement avec son prisonnier malade. La mort du -ministre qui avait toujours favorisé en lui le beau-frère de Mme -Dufresnoy n'influa pas sur son crédit à la cour; car il avait marié son -fils unique, qu'il perdit bientôt après, à la fille de M. Desgranges, -premier commis du comte de Pontchartrain, secrétaire-d'état de la -marine, puis chancelier de France; mais Saint-Mars, qui était _déjà fort -vieux et gras_[143], désirait du repos: il essaya de refuser, en 1698, -le gouvernement de la Bastille, vacant par la mort de M. de Bessemaux, -et répondit que «s'il plaisait à Sa Majesté de le laisser où il était, -il y demeurerait volontiers.» Barbezieux le força d'accepter sa -nomination, et le roi cassa, quelques jours après, une compagnie qui -avait été créée tout exprès pour la garde de Fouquet, et que Saint-Mars -avait menée avec lui aux îles Sainte-Marguerite et de Saint-Honorat, -quoique la prétendue mort de Fouquet semblât devoir motiver le -licenciement de cette compagnie. Saint-Mars alla donc à Paris avec _son -prisonnier_ et toutes les personnes qui possédaient ce secret. - - [143] Cette épithète doit s'entendre de la richesse de Saint-Mars, car - il est impossible de l'appliquer au portrait physique de cet - officier, que Renneville a peint de couleurs tout-à-fait - différentes: «C'était un petit vieillard, dit-il dans le récit de la - réception que lui fit ce gouverneur de la Bastille en 1703, de - _très-maigre_ apparence, branlant de la tête, des mains et de tout - son corps.» _Hist. de la Bastille_, t. 1, p. 32. - -Ces personnes étaient aussi les mêmes qui avaient eu part à la garde de -Fouquet, et par conséquent leur fidélité se trouvait garantie par -l'épreuve du temps, non moins que par des raisons d'intérêt ou de -famille. - -Saint-Mars, dès l'origine de son commandement à Pignerol, s'était -entouré de plusieurs de ses parens[144] qui le secondèrent avec zèle, -dans l'espoir de faire leur fortune: son cousin-germain, M. de -Blainvilliers, mousquetaire du roi, et _lieutenant à la garde de M. -Fouquet_, était souvent l'entremetteur des rapports confidentiels du -gouverneur au ministre, et des ordres du ministre au gouverneur: il -allait fréquemment de Pignerol à Versailles et à Saint-Germain[145], -pour y porter des dépêches secrètes concernant les _affaires_ de la -prison; il suivit Saint-Mars au fort d'Exilles; mais tout fait supposer -qu'il mourut avant le passage de son parent au gouvernement de la -Bastille. - - [144] Voici l'indication de quelques titres trouvés parmi d'anciens - papiers relatifs à la terre de Blainvilliers; M. Barbier d'Aucourt, - qui les a découverts, a bien voulu nous les communiquer pour ajouter - aux renseignemens que nous avions puisés dans l'ouvrage de - Renneville sur la famille de Saint-Mars, laquelle ne figure pas dans - les généalogies de Champagne, publiées en 1673 d'après les - _Recherches faites sous la direction de M. de Caumartin_, 2 vol. gr. - in-fº. - - «Le 20 juillet 1670, le sieur Zachée de Byot, écuyer, seigneur de - Blainvilliers, mousquetaire du roi et lieutenant à la garde de M. - Fouquet dans la citadelle de Pignerol, prête foi et hommage pour le - fief de Blainvilliers.» - - «Le 22 juillet 1670. Quittance de 500 liv. au nom de M. de - Blainvilliers, lieutenant à la garde de M. Fouquet dans la citadelle - de Pignerol, pour droits de lots et ventes, à cause de l'acquisition - qu'il a faite de Bénigne d'Auvergne, sieur de Saint-Mars, son cousin - germain, des héritages qui lui appartenaient de la succession du - sieur de Blainvilliers, leur oncle, duquel ledit seigneur de - Saint-Mars était héritier pour une sixième portion, suivant le - partage qui en a été fait avec le sieur de Formanoir.» - - «Le 12 mars 1671. Eloy de Formanoir, seigneur de Corbest, tant en - son nom à cause de damoiselle Marguerite d'Auvergne, son épouse, que - comme ayant les droits cédés par écrit sous seing-privé, en date du - 22 novembre 1664, de Bénigne d'Auvergne, seigneur de Saint-Mars, - maréchal-des-logis des mousquetaires du roi et son lieutenant dans - la citadelle de Pignerol, fait une déclaration d'aveu pour le même - fief.» - - «Le 23 décembre 1714. Transaction pour une pièce de terre entre le - sieur Jean Presle, laboureur, et messire Guillaume de Formanoir, - chevalier, seigneur de Palteau, demeurant ordinairement en ladite - terre de Palteau, en Bourgogne, messire Louis Joseph de Formanoir, - seigneur de Saint-Mars et chevalier de l'ordre militaire de - Saint-Louis, demeurant ordinairement à Montfort, et le sieur Salmon, - prêtre, fondé de procuration de messire Louis de Formanoir, - chevalier, seigneur d'Erimont, commandant une compagnie pour le - service de Sa Majesté aux îles Sainte-Marguerite.» - - [145] Voyez la correspondance de Louvois, notamment les lettres du 29 - juillet 1678, 18 août 1679, 1er octobre 1679, etc., t. 1 de - l'_Histoire de la détention des Philosophes_: «J'ai entretenu le - sieur de Blainvilliers, écrit Louvois le 1er décembre 1678, et je - continuerai à lui parler de temps en temps dans les heures de loisir - que je pourrai avoir.» - -Un neveu de Saint-Mars, nommé Guillaume de Formanoir, dit _Corbé_, parce -qu'il avait d'abord porté le titre de la seigneurie de Corbest, fut, -pendant plus de trente ans, le confident et l'auxiliaire de son oncle, -qu'il accompagna de Pignerol à la Bastille, en qualité de -sous-lieutenant, puis de lieutenant, dans la compagnie-franche chargée -de la surveillance des prisonniers: il était encore _plus laid et plus -méchant_ que Saint-Mars, dont il espérait être le successeur; mais, -trompé dans son attente, il quitta le service du roi, et sortit alors de -la Bastille, où il était abhorré, pour se retirer en Champagne, dans la -terre de Palteau que son oncle en mourant lui avait laissée avec -d'autres biens. Ses friponneries, ses crimes, sont marqués au fer rouge -par Constantin de Renneville, qui en avait tant souffert; mais l'infâme -_Corbé_ était devenu M. de Palteau, pour _jouir en paix du sang et des -larmes de mille malheureux dont ses richesses étaient le prix_[146]. - - [146] _Inquisition française_ ou _Histoire de la Bastille_, t. 1, p. - 76; t. 5, p. 406. - -D'autres neveux de Saint-Mars remplirent long-temps des grades presque -héréditaires dans les compagnies-franches des prisons d'état, en -récompense du dévouement éprouvé de ce vieux gardien de Fouquet et du -_Masque de Fer_. - -Le major Rosarges, dont le nom figure dans le Journal de Dujonca et dans -l'extrait mortuaire de _Marchialy_, était encore une créature de -Saint-Mars, qui l'amena des îles Sainte-Marguerite à la Bastille, et le -fit major du château. Ce provençal, _le plus brutal des hommes_, avait -passé toute sa vie auprès du gouverneur, et il mourut le 19 mai 1705, -_les intestins brûlés par la quantité excessive d'eau-de-vie qu'il avait -bue_[147]. Rosarges remplaçait Saint-Mars dans les rares et courtes -absences que celui-ci fut forcé de faire avec la permission du ministre, -et c'est lui sans doute que Saint-Mars désigne sous ce titre: _mon -officier_, en faisant mention de la personne de confiance qui avait soin -du prisonnier masqué, et qui ne devait _jamais lui parler_[148]. - - [147] _Inquisition française_ ou _Histoire de la Bastille_, t. 1, p. - 43, p. 79; t. 3, p. 393. - - [148] Lettres de Louvois, du 4 décembre 1681, et de Saint-Mars à - Louvois, du 11 mars 1682 et du 20 janvier 1687; dans l'ouvrage de - Roux-Fazillac. - -Saint-Mars, arrivant à la Bastille, était encore accompagné du nommé -Lécuyer, qui le servait depuis trente ans, et qu'il fit capitaine des -portes. Ce vieillard, _bien moins méchant que le major, avait encore -quelque espèce de crainte de Dieu_. Le porte-clef Ru, provençal, venait -aussi des îles Sainte-Marguerite, à la suite du _Masque de Fer_[149]. -L'abbé Giraut, qui confessa cet inconnu à l'article de la mort, _ce bouc -exécrable_, comme l'appelle Renneville, avait été confesseur des -prisonniers aux îles Sainte-Marguerite, et probablement à Pignerol, -avant de passer comme aumônier à la Bastille, où ses débauches et ses -dilapidations eurent grand besoin de la faveur spéciale de Saint-Mars -pour n'être pas démasquées et punies[150]. Il savait sans doute le nom -et la condition du prisonnier qu'il confessait. - - [149] _Inquisition française_ ou _Histoire de la Bastille_, t. 1, p. - 54 et 79. - - [150] _Inquisition française_ ou _Histoire de la Bastille_, t. 1, p. - 82. - -Quant à Reilh, qui signa l'acte de décès sur les registres de -Saint-Paul, ce chirurgien était entré à la Bastille par la -recommandation de l'abbé Giraut; et comme il avait été _frater_ dans une -compagnie d'infanterie, on peut présumer que l'apprentissage de ce -_frater_ eut lieu aux îles Sainte-Marguerite sous les yeux de -Saint-Mars, qui donnait ses _vieilles perruques_ et _ses vieux -justaucorps_ à ce sinistre opérateur, aussi mal famé que sa médecine -parmi les pensionnaires de la prison[151]. Abraham Reilh, complaisant du -gouverneur, qui ajouta pour lui le titre et les appointemens -d'apothicaire à ceux de chirurgien du château, devait peut-être cette -faveur à sa discrétion, en cas qu'il fût le même _frater_ qui trouva au -bord de la mer une chemise couverte d'écriture, et l'apporta -sur-le-champ à Saint-Mars, sans avoir rien lu de ce qu'elle contenait. -Mais alors il ne faudrait pas admettre le reste de la tradition qui -raconte que ce _frater_ fut trouvé mort dans son lit. - - [151] _Idem_, t. 1, p. 79. - -Saint-Mars, en se rendant à la Bastille, avait obéi à contre-coeur, -comme s'il craignait de perdre bientôt _son_ prisonnier, qui ne survécut -que quatre années et demie à sa translation, et Saint-Mars, qui avait -plus de quatre-vingts ans à cette époque, resta gouverneur jusqu'à sa -mort. Quand elle arriva, le 26 septembre 1708, il était entièrement -oublié du monde, auquel il avait dit adieu depuis 1661, pour partager -pendant près d'un demi-siècle la captivité d'une grande victime[152]. - - [152] _Annales de la cour et de Paris_, t. 2, p. 380 et 381. - _Inquisition française_ ou _Histoire de la Bastille_, t. 1, p. 73 et - suiv. - -Le caractère de Saint-Mars a été jugé diversement, selon les temps et -les personnes. «On dit que celui qui gardera M. Fouquet à Pignerol est -un fort honnête homme,» écrivait Mme de Sévigné, le 25 janvier 1665. -«C'était un homme sage et exact dans le service,» disent les _Mémoires -de d'Artagnan_. «On jeta les yeux sur lui, dit Constantin de Renneville -qui ne pouvait qu'être partial au sortir de la Bastille, parce qu'on -crut ne pouvoir pas trouver d'homme, dans tout le royaume, plus dur et -plus inexorable. La férocité brutale avec laquelle ce tyran traita cet -illustre malheureux a quelque chose de si terrible, qu'elle serait -capable de faire rougir les Denis et les Néron.» Il faut avouer que ce -portrait est bien loin de ressembler à celui qu'on peut extraire des -correspondances de Louvois. Saint-Mars était, ce me semble, d'une humeur -sombre, froide, silencieuse, d'une défiance continuelle et d'une fermeté -inflexible: un secret d'état ne courait aucun risque avec un pareil -homme. - -Il fit une _fortune prodigieuse_ dans ses différens commandemens, où il -avait, _sans compter le tour du bâton_, des appointemens considérables. -«Certains prisonniers, qui avaient été enfermés aux îles -Sainte-Marguerite, l'accusaient d'avoir poussé la fureur jusqu'à laisser -mourir de faim et même faire étouffer plusieurs de ses prisonniers, dont -il ne laissait pas de toucher la pension, comme s'ils eussent été -vivans, long-temps après leur mort.» Quelles que fussent les sources de -ses richesses _immenses_, elles lui permirent d'acheter en Champagne -plusieurs terres seigneuriales, entre autres celles de Dimon et de -Palteau. Il fut nommé chevalier des ordres du roi, bailli et gouverneur -de Sens. Ces honneurs, ces dignités, ces richesses, récompensaient le -geôlier de Fouquet et du _Masque de Fer_[153]. - - [153] _Annales de la cour et de Paris_, t. 2, p. 380 et 381. - _Inquisition française_, t. 1, p. 75 et 76. Voyez dans le tome 1er - de l'_Histoire de la détention des Philosophes_, plusieurs - ordonnances du roi pour paiement de gratifications à Saint-Mars, _en - considération de ses services et pour lui donner moyen de les - continuer_. L'un de ces _bons_, du 30 janvier 1670, est de _quinze - mille livres_. - -Les lettres de Saint-Mars prouvent qu'il désignait Fouquet par cette -qualification: _mon prisonnier_, quoique bien d'autres prisonniers -fussent sous sa garde, et qu'il continua toujours à employer le même -terme à l'égard du _Masque de Fer_, depuis la prétendue mort de Fouquet: -«Il y a des personnes qui sont quelquefois si curieuses, écrivait-il de -Pignerol à Louvois (le 12 avril 1670), de me demander des nouvelles de -_mon prisonnier_, ou le sujet pourquoi je fais faire tant de -retranchemens pour ma sûreté, que je suis obligé de leur faire des -_contes jaunes_ pour me moquer d'eux[154].» Il lui écrivait d'Exilles, -le 20 janvier 1687: «Je donnerai si bien mes ordres pour la garde de -_mon prisonnier_, que je puis bien vous en répondre[155].» Il lui -écrivait des îles Sainte-Marguerite, le 3 mai 1687: «Je n'ai resté que -douze jours en chemin, à cause que _mon prisonnier_ était malade, à ce -qu'il disait n'avoir pas autant d'air qu'il l'aurait souhaité. Je puis -vous assurer, monseigneur, que personne au monde ne l'a vu, et que la -manière dont je l'ai gardé et conduit pendant toute ma route fait que -chacun cherche à deviner qui peut être _mon prisonnier_.» Or, quel était -en effet le véritable _prisonnier_ de Saint-Mars, qui avait été nommé à -la _garde_ de Fouquet en 1664, et qui ne fut chargé que par accessoire -de garder d'autres prisonniers? N'est-ce pas toujours le même personnage -à différentes époques? - - [154] T. 1 de l'_Histoire de la détention des Philosophes_, p. 169. - - [155] Voyez cette lettre et les suivantes dans les ouvrages de MM. - Roux-Fazillac et Delort. - -Les ministres, dans leur correspondance, se servaient aussi d'une -dénomination semblable pour Fouquet et le _Masque de Fer_; Louvois, en -parlant du surintendant à Saint-Mars, dit fréquemment: _votre -prisonnier_, ou _le prisonnier_, comme faisait en 1691 Barbezieux, -parlant de l'homme au masque. - -Quant à cette lettre de Barbezieux, datée de 1691, par laquelle on fixe -le temps de la captivité du _Masque de Fer_, ce temps ne se rapporte pas -absolument à celui que Fouquet aurait passé en prison, dans le cas où il -eût vécu jusqu'à cette année-là; mais Barbezieux, en disant à -Saint-Mars: _Le prisonnier qui est sous votre garde depuis vingt ans_, -n'a pas prétendu donner une date précise; et, léger d'esprit comme il -l'était, il a fort bien pu mettre _vingt ans_ au lieu de _vingt-sept -ans_; d'ailleurs, ce jeune ministre, né en 1668, n'avait pas vu -commencer la détention de Fouquet, s'en était peu informé comme d'un -événement tout-à-fait indifférent, et savait seulement par ouï-dire que -ce malheureux était à Pignerol depuis plus de vingt ans. - -Le transport de Fouquet au fort de la Pérouse, en 1665, après le -désastre de l'explosion des poudrières à Pignerol, et son retour dans -cette prison en 1666, ressemblent de tout point aux passages du -prisonnier masqué au fort d'Exilles, à l'île de Sainte-Marguerite et à -la Bastille. - -L'Instruction du roi, du 29 juin 1665, porte: «Capitaine Saint-Mars, -vous transférerez ledit Fouquet au fort de la Pérouse, vous faisant -escorter par les officiers et soldats de votre compagnie, et vous -servant, pour cet effet, de la voiture que vous jugerez la plus -convenable.» - -Lorsqu'il s'agit de ramener Fouquet à Pignerol, Louvois écrit à -Saint-Mars, le 17 juillet 1666: «Il est inutile que je vous explique -toutes les précautions que Sa Majesté prend pour la sûreté du prisonnier -durant sa marche, mais je dois seulement vous assurer que Sa Majesté se -remet à votre prudence du temps et de la forme de votre départ; elle se -promet que vous prendrez si bien vos précautions, que M. Fouquet ne -pourra s'échapper de vos mains, et qu'à l'exception de ceux qui ont -travaillé à l'exécution desdits _ordres_, et qui sont gens discrets et -fidèles, personne n'a connaissance qu'ils soient faits et envoyés[156].» - - [156] Voyez le premier volume de l'_Histoire de la détention des - Philosophes_, p. 94 et 131. - -Saint-Mars écrit au ministre, le 20 janvier 1687: «Si je mène mon -prisonnier aux îles, je crois que la plus sûre voiture serait une chaise -couverte de toile cirée, de manière qu'il aurait assez d'air, sans que -personne le pût voir ni lui parler pendant la route, pas même mes -soldats, que je choisirai pour être proche de la chaise, qui serait -moins embarrassante qu'une litière qui pourrait se rompre[157].» Durant -ce voyage, le _Masque de Fer_ était dans cette chaise fermée, et -Saint-Mars le suivait en litière, comme lors de la translation du -prisonnier à la Bastille. N'est-ce pas en effet un pareil voyage que M. -de Palteau a décrit dans sa lettre? - - [157] Cette lettre a été extraite des archives des Affaires étrangères - par Roux-Fazillac. - -Enfin les précautions qu'on prenait pour rendre sûre la prison du -_Masque de Fer_ avaient été aussi employées pour Fouquet. - -Voici ce que Saint-Mars écrivait du fort d'Exilles, à Louvois, le 11 -mars 1682: «Mes prisonniers (l'un des deux était l'homme au masque) -peuvent entendre parler le monde qui passe au chemin qui est au bas de -la tour où ils sont; mais eux, quand ils voudraient, ne sauraient se -faire entendre; ils peuvent voir les personnes qui seraient sur la -montagne qui est devant leurs fenêtres; mais on ne saurait les voir, à -cause des grilles qui sont au-devant de leurs chambres. J'ai deux -sentinelles de ma compagnie, nuit et jour, des deux côtés de la tour, à -une distance raisonnable, qui voient obliquement la fenêtre des -prisonniers: il leur est consigné d'entendre si personne ne leur parle -et si ils ne crient pas par leur fenêtre, et de faire marcher les -passans qui s'arrêteraient dans le chemin ou sur le penchant de la -montagne. Ma chambre étant jointe à la tour, qui n'a d'autre vue que du -côté de ce chemin, fait que j'entends et vois tout, et même mes deux -sentinelles qui sont toujours alertes par ce moyen-là. Pour le dedans de -la tour, je l'ai fait séparer d'une manière où le prêtre qui leur dit la -messe ne les peut voir, à cause d'un tambour que j'ai fait faire, qui -couvre leurs doubles portes. Les domestiques, qui leur portent à manger, -mettent ce qui fait de besoin aux prisonniers sur une table qui est là, -et mon lieutenant (Rosarges, sans doute) leur porte (en présence de -Saint-Mars)[158].» - - [158] Extraite des mêmes archives par le même. - -Louvois écrivait à Saint-Mars, le 30 juillet 1666: «Il ne se peut rien -ajouter aux précautions que vous prenez pour la garde de M. Fouquet, et -je ne saurais vous donner d'autre conseil que de vous convier à -continuer comme vous avez commencé.» Le 14 février 1667: «Comme par les -écritures du prisonnier, il paraît qu'il souhaite qu'il ait vue du côté -des chapelles qui sont sur la montagne, il sera de votre soin d'empêcher -qu'il ne puisse rien voir de ce côté-là.» Le 7 décembre 1669: «Vous -ferez fort bien de mettre les fenêtres de M. Fouquet en état que -pareille chose ne puisse plus arriver (Fouquet avait parlé aux -sentinelles), et veiller exactement qu'il ne puisse rien voir sans que -vous le découvriez.» Le 1er janvier 1670: «Les jalousies de fil d'archal -que vous ferez mettre à ses fenêtres ne feront point l'effet que celles -de bois, à moins que vous ne les fassiez faire de même forme, -c'est-à-dire qu'il y ait autant de plein que de vide.» Le 26 mars 1670: -«Je vous prie de visiter soigneusement le dedans et le dehors du lieu où -il est enfermé, et de le mettre en état que le prisonnier ne puisse voir -ni être vu de personne, et ne puisse parler à qui que ce soit, ni -entendre ceux qui voudraient lui dire quelque chose[159].» La _garde_ de -Fouquet semblait donc aussi difficile et non moins importante que celle -du _Masque de Fer_. - - [159] Ces lettres se trouvent dans le t. 1 de l'_Histoire de la - détention des Philosophes_. - -M. Dujonca, que Mme de Sévigné traite d'_ami_, avait, ce semble, des -qualités humaines et sociales qu'on n'appréciait guère chez un -lieutenant du roi à la Bastille: «Ses bonnes qualités l'emportaient -beaucoup sur les autres. Il était officieux, affable, doux, honnête; -mais ceux qui se plaignaient de lui l'accusaient d'être inquiet, vif, -remuant, d'une sévérité outrée, et de ne dire jamais la vérité.» M. -Dujonca avait consigné sur son journal l'entrée du _Masque de Fer_ à la -Bastille: peut-être chercha-t-il à pénétrer ce secret d'état qui avait -été mortel à plusieurs personnes indiscrètes. - -Le 29 septembre 1706, il fut, nous apprend Renneville, attaqué -brusquement _des douleurs de la mort, que l'on feignit être causée par -une colique_. «Corbé (Blainvilliers ou Formanoir) ne permit jamais que -personne parlât à ce malade, qui mourut sans administration de sacremens -et sans aucune consolation.» - -Renneville revient ailleurs sur cette mort, qu'il attribue à Corbé, -lequel aurait voulu s'emparer d'une somme considérable reçue par M. -Dujonca, peu de jours avant sa soudaine maladie. «Ru disait hautement à -tous les prisonniers que c'était Corbé qui avait fait empoisonner M. -Dujonca. M. d'Argenson, soit qu'il se doutât du sujet d'une mort si -inopinée, ordonna qu'on fît l'ouverture du corps; mais pas un des parens -n'y fut appelé, et l'opération fut faite par le même chirurgien (Reilh, -sans doute) que Ru protestait avoir préparé la médecine fatale[160].» - - [160] L'_Inquisition française_, t. 1, p. 77 et 78; t. 2, p. 351, et - t. 4, p. 212. - -On pourrait penser que M. Dujonca avait reconnu Fouquet sous le masque -de velours noir, et confié ce terrible mystère à Mme de Sévigné, qui -alla elle-même voir le lieutenant du roi à la Bastille, le 6 août 1703, -trois mois avant la mort de _Marchialy_! - -Ne saurait-on invoquer, à l'appui de cette présomption, l'amitié qui -existait, entre Mme de Grignan, fille de Mme de Sévigné, et cette dame -Lebret, femme de l'intendant de Provence, chargée des acquisitions de -linge fin et de dentelles à Paris, pour l'usage du prisonnier des îles -Ste-Marguerite[161]? N'était-ce pas un dernier service que Fouquet -retranché de la vie par anticipation, recevait encore de ses anciens -amis, qui n'osaient néanmoins mettre en doute sa mort, de peur de la -rendre nécessaire et irrécusable? - - [161] _OEuvres_ de Saint-Foix, t. 5, p. 271, note. - -Il serait facile d'étendre ainsi les inductions qui ajouteraient sans -doute quelque crédit, à une opinion fondée plus solidement sur des faits -et des dates. - - LE MASQUE DE FER ÉTAIT LE SURINTENDANT FOUQUET! - -Nous avons foi en notre système: nous regardons Colbert comme -l'inventeur de la nouvelle captivité de Fouquet, mort de son vivant, -sous le masque d'un prisonnier inconnu, et nous pensons que ce -raffinement de vengeance ou de politique contre le malheureux -surintendant est un fait moins important, mais plus honteux à la mémoire -de Louis XIV, que les dragonnades et la révocation de l'édit de Nantes. -Voilà pourquoi les descendans du _grand roi_ l'ont caché avec tant de -soin pour l'honneur de la royauté. - -Tel est le coeur humain: il étale avec orgueil un crime hardi et -brillant; mais il couvre de ses plus sombres replis une mauvaise action -entachée de lâcheté et de bassesse. - - -FIN. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of L'homme au masque de fer, by P. L. Jacob - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HOMME AU MASQUE DE FER *** - -***** This file should be named 63201-8.txt or 63201-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/2/0/63201/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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