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-The Project Gutenberg EBook of L'enfant à la balustrade, by René Boylesve
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-
-Title: L'enfant à la balustrade
-
-Author: René Boylesve
-
-Release Date: September 15, 2020 [EBook #63206]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ENFANT À LA BALUSTRADE ***
-
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-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by The
-Internet Archive/Canadian Libraries)
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- RENÉ BOYLESVE
- DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
-
- L'ENFANT
- A
- LA BALUSTRADE
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- PARIS
- CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
- 3, RUE AUBER, 3
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-DU MÊME AUTEUR
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-CONTES
-
- LES BAINS DE BADE (épuisé) 1 vol.
- LA LEÇON D'AMOUR DANS UN PARC 1 --
-
-
-ROMANS
-
- LE MEDECIN DES DAMES DE NÉANS 1 vol.
- SAINTE-MARIE-DES-FLEURS 1 --
- LE PARFUM DES ILES BORROMÉES 1 --
- MADEMOISELLE CLOQUE 1 --
- LA BECQUÉE 1 --
- L'ENFANT A LA BALUSTRADE 1 --
- LE BEL AVENIR 1 --
- MON AMOUR 1 --
- LE MEILLEUR AMI 1 --
- LA JEUNE FILLE BIEN ÉLEVÉE 1 --
- MADELEINE JEUNE FEMME 1 --
- LA MARCHANDE DE PETITS PAINS POUR LES CANARDS 1 --
- LE BONHEUR A CINQ SOUS 1 --
-
-
-Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays.
-
-
-E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
-
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-
-J'offre ce livre, avec mes sentiments de gratitude, à mes confrères et
-particulièrement aux Critiques qui, au milieu de la production
-contemporaine si féconde, et si riche en éléments de séduction, ont
-assuré un sort honorable à des ouvrages comme _Mademoiselle Cloque_ et
-_La Becquée,_ où je me suis imposé la plus grande sobriété d'imagination
-et d'expression, pour fixer, presque à la manière d'un historien,
-quelques traits de moeurs d'où se puisse dégager un sens élevé.
-
-J'ose espérer que ceux qu'ont intéressés, dans le premier de ces romans,
-le tableau de notre vieil esprit d'héroïsme en péril, et celui de
-l'ingrate beauté du «conservatisme», dans le second, se plairont à
-reconnaître, dans le présent volume, le conflit muet, douloureux, et
-fréquent, de l'idéalisme de l'enfance avec les relativités nécessaires
-ou la comédie de notre vie de relations.
-
-R. B.
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-
-L'ENFANT A LA BALUSTRADE
-
- «Il se trouve, dans les trois quarts des hommes, comme un poète
- qui meurt jeune, tandis que l'homme survit.»
-
- SAINTE-BEUVE.
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-
-
-PREMIÈRE PARTIE
-
-
-
-
-I
-
-
-Je me souviens qu'un matin d'avril ou de mai mon père me fit monter avec
-lui dans sa voiture pour aller à la campagne chez ma tante Planté.
-
-La remise et l'écurie donnaient sur une ruelle étroite et assez mal
-entretenue où l'on se heurtait à des charrettes à bras, à des tonneaux
-et aux appareils de M. Fesquet qui était bouilleur de cru. Il n'y avait
-donc rien d'attrayant en cet endroit, sauf peut-être une branche
-d'acacia fleuri dépassant le mur de madame Auxenfants, et la légèreté du
-ciel de Touraine. Cependant, au moment où le cabriolet s'ébranla dans
-cette vilaine ruelle, j'eus une singulière émotion heureuse.
-
-Je croyais être rempli d'une substance diffusible et lumineuse qui
-tendait à s'évader en me suffoquant. Je sentais frémir des ailes
-destinées à me soulever dans l'air du printemps, au-dessus des petites
-villes, des routes et des rivières. Dans ce moment, il me sembla que
-j'embrassais par avance non seulement la promenade que nous allions
-faire, mais tout un avenir où de grandes choses retentissaient, où je
-m'élançais avec bravoure, un peu à l'aveuglette, armé seulement de ma
-joie intime et d'une tendresse débordante.
-
-Qui n'a connu de ces instants d'ardent désir où le coeur franchit le
-temps, l'espace et toutes les bornes des lois physiques, pour donner foi
-à je ne sais quel rêve de beauté? Mais je n'étais qu'un enfant: je
-faisais bon marché des lois physiques et des humaines!
-
-Au tournant de la ruelle, mon père me dit, en me désignant du doigt une
-grande porte cochère où des pattes de biche étaient appendues:
-
---La maison Colivaut va être à vendre.
-
-Que la maison Colivaut fût à vendre ou bien non, cela ne représentait
-pas grand'chose à mon esprit, parce que je ne concevais pas qu'elle pût
-être autre que nous ne l'avions toujours vue, avec sa madame Colivaut en
-bonnet blanc à rubans bleus, sa tourelle à clocheton, sa balustrade, son
-orme et son marronnier, ses jardins en terrasses et son cadran solaire.
-
-Il en était autrement pour mon père, évidemment, car son oeil brilla, sa
-lèvre se plissa avec malice; puis tout à coup il fronça les sourcils et
-son regard se fixa entre les oreilles de son cheval.
-
-Mais il s'écoula bien du temps avant que la maison Colivaut fût vendue.
-
-J'allai habiter, les trois années du veuvage de mon père, à Courance,
-chez ma tante Planté[1]. Mon père se remaria. Ma tante Planté mourut.
-Madame Colivaut vivait toujours, et rien n'était changé à sa maison.
-
- [1] Cette période a fait l'objet d'un roman précédemment paru: _La
- Becquée_.
-
-Nous allions voir madame Colivaut au jour de l'An pour lui faire nos
-politesses, et une deuxième fois, généralement, au fort de l'été, parce
-qu'elle était sujette à des étouffements que la grande chaleur «rendait
-critiques», à ce que prétendait le médecin, et l'on croyait lui adresser
-des adieux définitifs. Mon père, étant son notaire, la voyait plus
-souvent. L'hiver ou l'été, c'était un plaisir de présenter ses hommages
-à cette vieille dame: au jour de l'An, elle distribuait des bonbons qui
-n'étaient pas du pays; à la belle saison, elle vous permettait de passer
-le temps de la visite dans les jardins.
-
-On disait «les jardins», quoiqu'il n'y en eût en réalité qu'un seul;
-mais, sur la pente d'une colline, ce jardin se trouvait distribué en
-terrasses étagées, au nombre de trois, dont la plus basse, qui portait
-tous les bâtiments et s'agrémentait en parterre, faisait un retour du
-côté de la ville par un terre-plein à balustrade dominant la grande rue
-de Beaumont, dans sa longueur, jusqu'à l'église.
-
-De tout Beaumont on voyait la maison Colivaut, les balustres, la vieille
-porte cochère à pattes de biche, le clocheton, l'orme et le marronnier.
-
-Pour moi, l'attrait véritable de cette maison, c'était le cadran
-solaire.
-
-Il était situé dans le second jardin. On y accédait par une douzaine de
-marches dégradées et branlantes où le passage quotidien avait créé un
-double sentier parmi la mousse. Lorsqu'on posait le pied sur une
-certaine marche, on la sentait osciller, et l'on croyait entendre le
-bruit sourd de l'éclat lointain d'une mine. Un prunier de mirabelles
-étendait ses fines branches au-dessus de l'escalier, et il y avait
-toujours quelque fruit qui pourrissait à droite ou à gauche, sur de
-jolis oreillers moussus. Au dernier degré s'ouvrait une large allée
-bordée de buis épais taillés à hauteur de la main. Cette allée était
-coupée à angle droit par une autre semblable, et, au croisement,
-s'élevait le cadran solaire.
-
-Il est bien vain, sans doute, de rechercher les causes de l'attrait
-qu'exercèrent sur moi, du premier jour que je les vis, cette pierre
-ancienne, cette petite table d'ardoise portant gravées les heures du
-jour, ce triangle de métal et cette pointe d'ombre mobile. Je devais me
-cramponner à l'aide des mains et du menton pour lire l'heure et, en
-outre, prendre garde d'endommager mes chaussures contre la pierre et de
-piétiner le persil qui croissait alentour. La table d'ardoise était
-divisée par une profonde lézarde, et quand mes doigts pesaient contre
-l'un des bords, une des parties basculait et de petits insectes,
-trottinant comme des tatous, sortaient de la crevasse et se livraient
-sur l'ardoise à des girations éperdues. De beaux caractères romains
-enguirlandaient l'hémicycle des heures, dont j'avais voulu connaître le
-sens dès la première fois: «LÆDUNT OMNES, ULTIMA NECAT» (Toutes les
-heures nous blessent, la dernière nous tue).
-
-Cette inscription mélancolique, gravée depuis plusieurs siècles, autant
-que la magie du soleil qui venait là complaisamment traduire en chiffres
-les étapes de sa course, me laissaient l'impression que quelque chose se
-passait à cet endroit, qui n'était pas tout à fait ordinaire. Ce carré
-d'ardoise était en relations avec le ciel, et de ces relations une
-grande vérité triste s'était dégagée, formulée et imprimée là.
-
-Et je serais volontiers demeuré longtemps à contempler ce cadran. Je
-guettais la pointe d'ombre qui se promenait lentement sur les petites
-rainures des quarts d'heure, comme si elle eût été la plume de Dieu
-même, et j'osais espérer qu'elle écrirait peut-être un jour un mot pour
-moi.
-
-Si, par hasard, quelqu'un montait les marches, je redoutais d'être
-surpris inerte et désoeuvré. Alors je rougissais comme si j'eusse fait
-mal, parce que j'étais certain que l'on me trouverait ridicule. Et je
-n'eusse jamais osé dire à personne ce que je pensais, ni parler de mon
-plaisir. Cependant, à part moi, j'avais ma fierté d'évoquer des
-merveilles.
-
-C'est dans cette attitude qu'un jour je fus brusquement secoué par
-quelqu'un qui était venu derrière moi à pas de loup. Ce quelqu'un avait
-de petites mains de fer qui s'appliquèrent sur mes yeux comme des
-griffes, tandis qu'une voix qui n'était pas désagréable demandait:
-
---Qui est là?
-
-Puis elle commanda si impérieusement que je crus entendre cingler un
-fouet:
-
---Dites vite qui est là.
-
-Je ne disais rien, parce que je ne savais pas qui était là. Alors on se
-mit à trépigner si fort que l'on m'égratignait les talons:
-
---Dites qui est là! Dites qui est là!... Mais dites donc quelque chose,
-petit sot!
-
-Ce mot soulagea le diable qui m'écorchait, car il ouvrit ses mains de
-fer. Ce diable était une fillette, plus âgée et plus grande que moi, et
-qui, malgré son agression, me parut élégante et jolie. Lorsqu'elle vit
-le masque de clown, taché de rouge et de blanc, que ses doigts m'avaient
-fait, lorsqu'elle me vit si décontenancé, si ennuyé de ce qu'elle avait
-osé me dire, elle en fut aussitôt tout émue et m'embrassa. Elle
-m'embrassait avec le même emportement qu'elle avait mis tout à l'heure à
-me crever les yeux. Elle m'appelait son «ami chéri» et voulait
-absolument se faire pardonner ses violences. C'est moi qui fus confus;
-j'étais fort sensible aux caresses; je lui dis que je m'appelais Riquet;
-elle me dit:
-
---C'est moi Marguerite Charmaison.
-
-Je la parai immédiatement de toutes les magnificences conçues dans mes
-rêveries. Son ardeur, ses élans et, tour à tour, sa grâce et ses
-câlineries achevèrent de m'éblouir.
-
-
-
-
-II
-
-
-A mon grand chagrin, je revis rarement Marguerite Charmaison, parce que
-j'habitais encore la campagne, tandis que ma jeune amie, qui était la
-fille d'un député de Paris, ne venait à Beaumont qu'aux vacances, voir
-la grand'maman Charmaison. Sa mère, très parisienne, aimait mieux les
-plages; son père, absorbé par la politique et le goût des arts,
-partageait son temps entre ses électeurs et l'hôtel Drouot.
-
-Moi, j'étais à Courance avec mon grand-père et ma grand'mère Fantin, qui
-vivaient là, modestement, d'une petite rente que ma tante Planté leur
-avait léguée. Ils se félicitaient que mon père n'eût pas la place de me
-loger chez lui à Beaumont, ce qui l'obligeait à me laisser auprès d'eux.
-
-Je ne fréquentais point d'enfants. Le pays n'était pas très beau; mais
-l'habitude de m'y promener seul ou silencieux, autrefois, aux côtés de
-ma tante Planté, qui ruminait toujours de graves affaires, avait fait
-naître en moi, dès cet âge, je ne sais quel contentement à revoir sans
-cesse les mêmes allées de noyers, les mêmes bois de sapins, les mêmes
-prairies; à respirer la même odeur en passant devant la porte ouverte
-d'une grange, dans une cour de ferme ou à la lisière de tel bois; à
-entendre le bruit du vent dans les chênes ou dans le feuillage des pins.
-Mes idées d'enfant se mêlaient à ces choses accoutumées comme, chez les
-enfants des villes, elles se mêlent à des visages; et je revenais à la
-maison avec la satisfaction que l'on a après avoir causé avec quelqu'un.
-Oh! tout cela ne me disait pas des choses transcendantes; je ne savais
-même pas ce que cela me disait, mais je me souviens très bien que mon
-coeur était léger, léger, et comme soulevé. C'est ce qui était cause,
-probablement, que lorsqu'on me parlait de Dieu, par exemple, je le
-voyais passer au-dessus des blés et au travers des sapins sous la forme
-d'un souffle,--si l'on peut dire,--d'un souffle doux et fort qui emporte
-le coeur et donne envie de pleurer.
-
-Les paysans, les fermiers me saluaient au bord des chemins, ou, de loin,
-au milieu d'une vigne, redressaient l'échine, portaient la main à leur
-casquette et restaient un bon moment tout debout, à me regarder passer.
-C'est qu'ils voyaient encore à côté de moi l'image de ma tante Planté,
-avec qui ils m'avaient si souvent rencontré. Je sentais que ce n'était
-pas moi seul qu'ils regardaient; cela me rendait sérieux et me faisait
-courir quelquefois un frisson. Quelques années auparavant, on m'avait
-encore regardé comme cela parce que j'avais perdu ma mère, et partout où
-je me montrais, les yeux semblaient attirés par le vide que sa mort
-avait creusé à côté de moi.
-
-A mesure que nous grandissons, nous traînons ainsi un cortège d'ombres
-apparent pour les yeux amis, et qui d'année en année s'accroît, mais
-aussi s'allège en proportion, grâce à la brièveté des mémoires.
-
-Une ou deux fois par semaine, je rencontrais sur la route la voiture de
-mon père, qui venait nous faire visite. Il arrêtait son cheval et me
-faisait asseoir entre sa femme et lui.
-
-J'étais prévenu contre cette femme par ma grand'mère, qui ne l'aimait
-pas, d'abord parce qu'elle lui rappelait péniblement sa fille; ensuite
-parce qu'elle était née en Amérique, quoique d'une famille française;
-enfin parce qu'on la jugeait trop jolie pour être ce qu'on appelle en
-province une femme comme il faut. Je ne parvenais pas à avoir pour elle
-une complète indifférence, parce que j'aimais sa jeunesse et sa figure
-et parce qu'elle sentait délicieusement bon. J'avais vécu parmi des
-vieillards, et j'étais naturellement attiré par sa fraîcheur. L'embarras
-que j'éprouvais à la voir provenait de la difficulté de lui donner un
-nom.
-
-Mon père m'avait ordonné de l'appeler «maman»; ma grand'mère me l'avait
-défendu: «Donne-lui tous les noms que tu voudras, m'avait-elle dit; mais
-celui-là, jamais! entends-tu bien, jamais! On n'a qu'une maman; la
-tienne est au ciel: raison de plus pour lui réserver ce nom dans tes
-prières... Mon Dieu! mon Dieu! si elle t'entendait, de là-haut, le
-donner à une autre!...» Dans son bonnet noir, elle faisait une tête si
-extraordinaire, en disant cela, qu'elle me communiquait une religieuse
-terreur. Je ne savais pas du tout quel parti prendre. Au lieu de dire à
-mon père: «Bonjour, papa,» je l'embrassais lui-même sans rien dire; puis
-j'embrassais sa femme, autant que possible en riant très haut, pour
-faire du bruit. Cela ne réussissait pas toujours. S'il me faisait
-observer: «Eh bien! on dit bonjour...» je disais: «Bonjour.--Bonjour
-qui?--Bonjour, papa.--Mais, à elle?--Bonjour... ou... ou...» Dieu! que
-j'étais malheureux! Et le supplice recommençait si elle me faisait un
-cadeau, ce qui arrivait souvent, car elle désirait conquérir mon amitié.
-Il fallait dire merci.--«Merci qui?...» J'en ai encore la chair de
-poule!
-
-
-
-
-III
-
-
-Mon père nous arriva un jour à Courance avec l'air d'un homme qui
-apporte une bien bonne surprise. Il n'était pas assis qu'il nous dit:
-
---J'ai acheté la maison Colivaut.
-
---Vous avez fait une sottise!
-
-Grand'mère lui lança cela d'un trait, avant de prendre le temps de
-déposer ses lunettes, ce à quoi elle ne manquait point d'ordinaire,
-lorsqu'il s'agissait de choses importantes. Mon père, qui était plein de
-son sujet et qui étouffait d'en parler, répliqua:
-
---Soit! n'en parlons plus.
-
-Et il se leva comme pour aller faire un tour de jardin.
-
-Cependant grand'mère enrageait d'avoir des détails. Elle alla jusqu'à la
-porte, dans le dessein de barrer le chemin à son gendre; mais lui-même,
-après avoir gagné la porte, en était revenu, car il espérait bien qu'on
-allait parler.
-
-Tous les deux se promenaient de long en large. Mon grand-père était
-assis à une petite table de jeu et faisait des réussites. Lui, n'était
-pas nerveux et ne se mettait pas aisément martel en tête. Après deux
-minutes de silence qui parurent longues, grand'mère s'arrêta devant son
-placide mari:
-
---Eh bien! dit-elle, tu as entendu?
-
---Qu'est-ce que j'ai entendu, ma bonne amie?
-
---Tu ne pourrais pas nous accorder un peu d'attention? Ton gendre dit
-qu'il a acheté la maison Colivaut!
-
---Inutile! inutile! dit mon père. Ma chère belle-mère prétend que j'ai
-commis une sottise: enterrons cette affaire.
-
---Enterrons-la, dit grand-père.
-
-Cela lui était bien égal; il se remit à ses cartes. Il disposait sur le
-tapis de drap vert ses petits paquets en piles; il flattait du bout des
-doigts ses narines velues et l'extrémité de son nez en cerise, puis
-retournait un des bristols flexibles avec l'intérêt d'un bébé qui ouvre
-une boîte de jouets. Grand'mère frappa la table en son milieu, du plat
-de la main, et les cartes sautèrent.
-
---Casimir! mais c'est insensé! veux-tu me faire l'honneur d'écouter, oui
-ou non?
-
---J'entends bien, ma bonne. Nadaud dit: «Enterrons cette affaire.» Mais
-quelqu'un qui n'est pas enterré, là dedans, c'est madame Colivaut. Elle
-vivante, vous n'habiterez pas sa maison, que diable!
-
---Il y a promesse de vente entre madame Colivaut et moi, dit mon père;
-l'engagement, synallagmatique, est conditionnel. «Au décès de madame
-Colivaut», porte l'acte.
-
---Mais, malheureux! dit grand'mère, vous ne voyez donc pas que vous
-allez vous mettre tout le pays à dos?
-
---Comment! parce que j'achète une maison, n'ayant pour m'abriter qu'une
-bicoque! parce que, n'ayant pas l'emplacement d'un cabinet de toilette
-pour ma femme, ni d'une chambre pour mon fils, je me rends acquéreur
-d'un immeuble!... Eh parbleu! que l'on dise ce que l'on voudra. J'use du
-droit qui appartient à tout citoyen d'acheter, quand il est en état de
-payer; et de plus j'accomplis un acte de salubrité pour mon ménage. Qui
-sait si l'obscurité, l'humidité de ma maison actuelle, n'ont pas été la
-première cause d'un malheur que nous déplorons les uns et les autres,
-n'est-ce pas? Rappelez-vous le médecin qui soignait votre fille: «Si
-elle avait pu être transportée à temps au grand air...» L'a-t-il dit? ne
-l'a-t-il pas dit, le jour même des obsèques? Fichtre! Je n'ai pas envie
-de recommencer. Quant à mon enfant...
-
---Oui, oui, tout cela est très bien, dit grand'mère; mais avez-vous
-songé aux Plancoulaine?
-
---Que le diable emporte les Plancoulaine!
-
---Non, mon ami, non, le diable n'emportera pas si aisément les
-Plancoulaine. Pour commencer, vous le premier, ne sauriez briser avec
-monsieur Plancoulaine, sans perdre du jour au lendemain les trois quarts
-de votre clientèle, composée de la bourgeoisie, qui se réunit chez lui
-tous les jours, et de la noblesse, qui, après l'avoir dédaigné quand il
-était maire, sous l'Empire, lui fait les doux yeux aujourd'hui que nous
-possédons un savetier à la tête du conseil municipal. En second lieu,
-votre femme ne se passera pas de la société qu'elle rencontre chez les
-Plancoulaine, qu'elle ne rencontrera pas ailleurs, retenez bien ce que
-je vous dis, parce que l'on ne se voit que chez eux, parce qu'ils ne
-permettront pas que vous voyiez qui que ce soit hors de chez eux, et
-parce qu'ils sont assez forts pour imposer leur volonté. Or, vous savez
-que M. Plancoulaine guigne cette maison pour son neveu Moche, depuis dix
-ans. Il me l'a dit cent fois: «Je n'ai pas d'enfants, madame Fantin; la
-consolation de mes vieux jours, ce sera d'avoir mon neveu Moche à trois
-enjambées de chez moi, au lieu de me donner la peine de faire atteler si
-je veux embrasser les fillettes.»
-
---Vous comprenez que si, pour éviter à Plancoulaine de faire atteler, je
-dois me condamner, moi et les miens, à vivre en un trou de taupe!...
-
-Grand'mère lui dit d'un air narquois:
-
---Et c'est votre ami Clérambourg qui vous a conseillé cet achat?...
-
---Clérambourg est la prudence même: il ne m'a caché aucun des
-inconvénients de l'affaire.
-
---A la bonne heure!... Eh bien! mon cher, vous aurez Clérambourg
-lui-même contre vous!
-
---Clérambourg contre moi!...
-
---C'est moi qui vous le dis.
-
-M. Clérambourg était le prédécesseur de mon père en son étude, et son
-plus cher ami. C'était un homme d'une vertu à toute épreuve et qu'on ne
-prenait point en défaut.
-
---Tout cela est bel et bien, dit mon père, mais n'empêche que je sois
-seul à juger comme il convient du prix de la santé de ma jeune femme et
-de l'opportunité de faire une place à mon enfant près de moi. Ce sont là
-de ces résolutions contre lesquelles tous les raisonnements échouent.
-
-Du coup, grand'mère devint rubiconde. Par surcroît de malheur, le maudit
-achat de la maison Colivaut la priverait de son petit-fils. Elle l'avait
-prévu; mais c'est autre chose de se l'entendre dire.
-
-J'étais accoutumé depuis mon plus bas âge à assister en témoin solitaire
-aux scènes de famille. Je savais en reconnaître de loin les signes
-avant-coureurs, comme un paysan annonce la pluie. Cependant je
-n'entendais pas les premiers bruits du désordre sans être secoué d'un
-tremblement. Alors j'invoquais le secours de je ne sais qui, en tout
-cas, d'une puissance favorable que je croyais volontiers près de moi; et
-il se produisait un phénomène imaginaire qui peut être figuré à peu près
-comme ceci: deux mains complaisantes se liaient derrière moi en formant
-un siège suspendu, suspendu à quoi? j'aurais été bien en peine de le
-dire, mais sur lequel je m'asseyais solidement. Aussitôt, le tabouret
-s'enlevait et allait se fixer, non pas à une hauteur extraordinaire,
-mais suffisamment hors de portée des gestes de ceux qui s'allaient
-chamailler, comme qui dirait sous la corniche, par exemple, de
-préférence dans une encoignure. En vérité, je restais bien au milieu de
-la bagarre; mais je voulais ne pas y être. C'est ainsi que parfois, dans
-les rêves, on parvient à dominer un cauchemar... Et, de là, je
-regardais, comme d'un balcon, une scène qui a lieu dans la rue.
-
-Grand'mère blessa immédiatement son gendre dans la partie la plus
-sensible de l'amour-propre, en lui disant que sa femme n'était pas
-capable de prendre soin d'un garçon de mon âge.
-
-Il n'y avait pas grand mal; le fait, assez vraisemblable, n'était guère
-méchant. Mais mon père n'entendait point sa belle-mère parler de sa
-femme sans qu'il flairât de machiavéliques embûches sous l'expression la
-plus anodine. Et dans ce que lui-même disait de sa femme, grand'mère
-soupçonnait des sarcasmes ou pour le moins des allusions défavorables à
-la mémoire de son premier mariage.
-
-Toutefois, elle ne s'était jamais permis une appréciation aussi libre.
-Mon père bondit comme un chevreau. Il fit l'éloge de sa femme; il
-énuméra de nombreuses qualités que j'ai oubliées; à la fin, elle était
-un ange.
-
---Eh bien! dit grand'mère, est-ce que l'autre était moins parfaite?
-
-Cependant elle avait naturellement de l'ordre dans l'esprit; elle revint
-au sujet, mais non pour le traiter posément, hélas!
-
---Voulez-vous savoir pourquoi elle n'est pas capable de prendre soin
-d'un enfant? le voulez-vous?
-
-Il haussa les épaules.
-
---Je me suis rarement trompée, toutes les fois qu'il s'est agi de juger
-une femme, et j'ai pour cela un pronostic. Eh bien! votre femme a gardé
-pendant quinze jours, quinze grands jours, sur sa robe de tarlatane...
-là, là, en plein sur l'estomac... une tache! Ça crevait les yeux... Ça
-n'est rien, je le sais, ça n'est rien! Mais une femme qui a gardé
-pendant quinze jours une tache là n'ira jamais voir si votre enfant a
-changé de chemise ou pris son bain de pieds.
-
-Mon père trépignait; il claquait des doigts; il voulait fuir, et il
-voulait rester aussi pour confondre l'audace de sa belle-mère.
-
-Il saisit un argument qui était d'usage courant dans la famille:
-
---Parlons de savoir élever les enfants! quand votre grand dadais de
-fils, à quarante ans sonnés, végète encore à Paris et n'est pas fichu de
-gagner sa vie!
-
-Le fils «qui ne gagnait pas sa vie» était la tache de ma grand'mère. Il
-n'était point en son pouvoir de la nettoyer. On la lui avait si souvent
-reprochée qu'elle la voyait en effet sur elle-même, et elle s'humiliait,
-à chaque fois, comme sous une peine originelle, inexplicable,
-mystérieuse et, à cause de cela, respectée.
-
-Le grand-père s'était levé; il époussetait, à coups de chiquenaude, les
-revers de sa redingote, où tombait de ses cheveux blancs une neige
-légère, et il disait tantôt: «Nadaud!» et tantôt: «Célina!» en
-s'adressant à son gendre ou à sa femme, comme il l'eût fait à de petits
-chiens qui vont déchiqueter, en jouant avec trop d'entrain, le tapis de
-la table.
-
-Mon père s'écria:
-
---Mais je ne sais pas ce que je fais là! Je me demande pourquoi je vous
-écoute!... Allons, mon petit, dit-il en se dirigeant vers moi, va faire
-ton paquet, je t'emmène...
-
---Où ça? cria grand'mère.
-
---Mais chez moi, parbleu! Après ce qui s'est dit ici!
-
---Vous ne ferez pas ça!
-
---C'est ce que nous allons bien voir!
-
-Ma pauvre grand'mère avait à ce moment-là tout près de soixante-dix ans;
-la passion la soulevait, mais la fatiguait vite. La menace soudaine de
-son gendre acheva de l'ébranler. Elle voulut courir à la porte et dire
-sans doute: «Vous me passerez plutôt sur le corps!» mais son corps même
-lui manqua. Ses joues devinrent blêmes, ses yeux chavirèrent. Elle dit:
-
---Mais ce n'est pas possible! ce n'est pas possible!
-
-D'autres paroles pressées lui emplissaient la bouche sans produire plus
-de bruit qu'une grappe de bulles de savon qui crève; mais de sa main
-maigre et tremblante, autrefois jolie, elle décrivait dans l'espace
-comme quoi c'était impossible que l'on m'emmenât. Mon père n'avait pas
-de place chez lui; il venait de dire qu'il n'avait pas de quoi installer
-un cabinet de toilette pour sa femme. Quand elle put parler, elle dit:
-
---Vous voulez donc la mort de cet enfant? Je la connais, votre maison,
-c'est un taudis, une cave: des pièces sans jour, une cour sans un rayon
-de soleil... J'y vois encore ma pauvre fille, dans son fauteuil,
-cherchant de l'oeil un coin du ciel! Je l'entends: «Grand comme ça! si
-je voyais grand comme ça de bleu, il me semble que je pourrais guérir!»
-
-Elle abondait, sans y prendre garde, dans le sens même des premières
-paroles de son gendre, et elle s'étonnait de le voir tout à coup
-souriant et arrondissant le bras et tendant la main pour recueillir
-comme la manne les choses sensées qu'elle disait enfin. Quand il jugea
-la provision suffisante, lui-même l'arrêta doucement:
-
---Là! là! dit-il, tout beau!... Nous sommes d'accord; c'est ce que je
-voulais vous faire constater dès en arrivant: _ma maison est mortelle_,
-et, n'ayant pas le choix, _j'ai donc bien fait d'acheter la maison
-Colivaut_... Vous l'avez dit, vous l'avez dit! Maintenant, je vous
-avouerai, entre nous, que je ne suis pas fâché de vous laisser Riquet
-encore, provisoirement, parce qu'il nous eût vraiment gênés dans notre
-boîte. Mais, Dieu merci, la question a été posée et même tranchée, et
-vous avez le temps de vous préparer à le voir habiter avec moi dès que
-j'entrerai en jouissance de la maison Colivaut.
-
-Grand-père, qui sentait que c'était fini, dit plaisamment:
-
---Comment se porte madame Colivaut?
-
---Mais, dit mon père, couci-couça... On redoute pour elle les chaleurs.
-
---Tranquillisez-vous, le journal nous prédit un été torride.
-
-
-
-
-IV
-
-
-Le dimanche, nous nous rendions grand-père, grand'mère et moi, à la
-messe de Beaumont. Puis l'on déjeunait chez mon père, et, l'après-midi,
-l'on se rendait, avec tout ce qui avait un nom dans la ville, chez les
-Plancoulaine.
-
-On privait les enfants d'aller chez les Plancoulaine lorsqu'ils
-n'avaient pas été sages. Je ne saurais dire au juste ce qui attirait
-dans cette maison, car madame Plancoulaine avait au menton la barbe d'un
-pâté de ménage qui moisit; elle embrassait trop fort et trop longuement,
-et n'offrait que du «raisiné», une confiture épaisse et fadasse que l'on
-puisait dans des jarres de grès; enfin M. Plancoulaine était quelque
-chose comme un ogre.
-
-Rien ne vaut contre les faits et les habitudes: c'est chez les
-Plancoulaine qu'on allait, chez eux que l'on se rencontrait, chez eux
-que l'on avait plaisir à se voir.
-
-Le déjeuner chez mon père n'exerçait pas la même fascination;
-d'ailleurs, il était d'institution récente. On s'était imposé, d'un
-commun accord, cette occasion hebdomadaire de se réunir,--comme il
-arrive parfois dans les familles,--afin d'échapper à la tentation de ne
-se point réunir du tout. Et cette institution ne remontait pas plus haut
-que l'époque de la grande querelle survenue à propos de «la tache». Mon
-père n'ayant pu se tenir de rapporter à sa femme les propos de
-grand'mère, il y avait eu, à la première entrevue entre les deux femmes,
-une algarade qui avait dû, au bout d'une heure, s'apaiser et se terminer
-par des concessions réciproques ou des excuses, scellées d'une
-invitation à déjeuner. Cela se passait au milieu de la semaine.
-
---Voulez-vous demain? avait proposé la jeune femme.
-
---Attendons jusqu'à dimanche, avait dit grand'mère, bien des choses se
-tasseront d'ici-là.
-
-On avait remis le déjeuner au dimanche.
-
-On s'y trouvait un peu contraints, la mésintelligence fondamentale
-demeurant la même, malgré les plus loyaux efforts à la dissimuler.
-
-Je m'en tirais, quant à moi, à assez bon compte, depuis l'heureuse
-inspiration qui m'avait permis un beau jour, d'inventer un nom à donner
-à la femme de mon père. Pour un cadeau qu'elle m'avait fait, j'avais dit
-encore et comme toujours: «Merci.» D'ordinaire, c'était mon père qui
-m'objectait aussitôt, d'un ton impératif: «Merci qui?...» Cette fois,
-elle-même me dit, d'une voix douce, en approchant de ma bouche sa joue
-parfumée: «Merci qui?...» Mon coeur battit; je crus, certes, commettre
-un sacrilège vis-à-vis de la mémoire de ma mère; mais un terme moyen, un
-terme qui me paraissait ménager les exigences des uns et des autres,
-m'était venu, et je m'en servis. Je dis: «Merci, petite-maman.» Elle
-courut en faire part à mon père, qui fut ravi, m'embrassa et n'appela
-plus sa femme, dans ses rapports avec moi, que du mot composé que
-j'avais trouvé pour ne pas dire «maman». Néanmoins, devant ma
-grand'mère, je trouvais «petite-maman» encore un peu fort et trop
-rapproché du mot qu'elle m'avait défendu d'employer, et je disais
-«petite-mère», par une nuance subtile.
-
-
-
-
-V
-
-
-Un dimanche, nous trouvâmes mon père très agité. Il nous confia que le
-bruit du contrat passé avec madame Colivaut était répandu, bien qu'il
-eût essayé de le tenir secret jusqu'à la mort de la vieille dame.
-
---Et la santé de madame Colivaut, dit le grand-père, est toujours
-excellente?
-
---Excellente.
-
---Ah! ah! dit grand'mère, je vous ai averti, dès le premier jour, que
-vous auriez des ennuis; vous avez paru faire fi de mes prévisions.
-
---On ne prévoit jamais toute l'étendue de la méchanceté des hommes!
-
---Que voulez-vous dire?
-
---Oh! rien de particulier... Je parle de la méchanceté des hommes, c'est
-une façon de dire: il y a de fières canailles!
-
---Que s'est-il donc passé?
-
---Mais je ne dis pas qu'il se soit passé quelque chose.
-
---Les hommes sont-ils méchants? reprit grand'mère. Ils sont lâches
-plutôt... Ah! je vous concède qu'ils peuvent commettre bien des
-atrocités quand ils se sentent en nombre et que quelqu'un donne le
-branle. Il suffit d'un individu intéressé à mal faire: les autres
-suivent comme un troupeau de Panurge, mais sans se rendre compte de ce
-qu'ils font.
-
-Mon grand-père était pur optimiste. Il n'avait eu toute sa vie que des
-déboires, ayant passé cinquante ans dans les affaires, ayant été volé
-toujours, ruiné dix fois, garanti seulement par l'âge de recommencer
-l'aventure. Il se flattait d'avoir connu bien des gens aimables et ne
-gardait rancune à personne. Les événements ne le touchaient plus que
-rétrospectivement, en évoquant le souvenir d'une anecdote qui, comme au
-théâtre et dans la littérature de son temps, se terminait toujours bien.
-
-Il en raconta que nous avions entendues vingt fois, mais qui allégèrent
-l'embarras où nous mettait le tourment de mon père. Et après le
-déjeuner, voyant que l'on manquait d'entrain, il nous dit:
-
---Allons fumer un cigare chez les Plancoulaine.
-
---Déjà? fit mon père.
-
---Vous ne dites pas déjà, d'habitude. Vous êtes le premier à blâmer
-votre jeune femme lorsque sa toilette la met en retard.
-
---Mais il n'est pas deux heures.
-
---Nous verrons chez les Plancoulaine monsieur Charmaison, dit
-petite-maman; je l'ai aperçu ce matin à la messe de huit heures avec ces
-dames.
-
---Cet iroquois-là va à la messe? dit grand'mère.
-
---Oh! pas à Paris, à cause de ses électeurs, mais ici, à cause de sa
-mère.
-
-Grand'mère n'appelait jamais M. Charmaison que l'iroquois. Il était
-député radical avancé, d'une part,--quelques-uns insinuaient qu'il avait
-failli se compromettre dans la Commune,--et, d'autre part, distingué de
-sa personne, de goût cultivé et homme du monde. Quelque chose de la
-méfiance de grand'mère à son endroit rejaillissait sur mon amie
-Marguerite.
-
-Marguerite Charmaison était élevée à la manière libre, c'est-à-dire
-qu'on ne lui imposait aucune morale, aucune religion, aucune étude. Elle
-s'élevait elle-même, pour ainsi dire, et à sa guise. C'est une petite,
-disait-on, qui tournera mal. Deux ans auparavant, déjà, ne voulait-elle
-pas entrer au théâtre parce qu'elle avait vu jouer Mounet-Sully! Elle
-débitait chez les Plancoulaine des tirades de Corneille et de M. de
-Bornier. Et elle portait dans un carnet une photographie rognée du
-célèbre comédien en OEdipe, les yeux crevés et sanguinolents, horrible.
-«Comme cela, confiait-elle en montrant cette terrifiante image, on ne
-dira pas que c'est l'acteur et non l'art qui me plaît.» Elle avait
-quatorze ans à peine! Mon admiration pour elle atteignait le délire.
-
-Mon père alla plusieurs fois à son cabinet, sous le prétexte qu'il avait
-entendu entrer des clients. Petite-maman sonna la bonne pour lui
-demander s'il était entré des clients: il n'était entré personne, sauf
-le maître clerc Coqueugniot.
-
-Nous étions tous prêts et debout, attendant le départ. Impatientés, nous
-passâmes dans la cour où l'on montait à l'étude des clercs et au
-cabinet, par un escalier extérieur.
-
-De la fenêtre du cabinet sortaient des nuages bleuâtres qui allaient
-s'évanouir dans le feuillage d'une glycine. On appela. Mon père parut
-aussitôt: il était chez lui, tout seul, debout et fumant un cigare.
-
---J'y vais, je vous suis. Une minute.
-
---Il est là, il n'a rien à faire; il ne fait rien, dit sa femme. Il ne
-travaille pas en fumant et il ne fume presque jamais. Quand il allume un
-cigare, c'est qu'il est énervé.
-
---Mais qu'a-t-il donc?
-
---Est-ce que je sais? Cette satanée maison...
-
---Ah! dit grand'mère, c'est bien pour vous qu'il l'a achetée! Ma pauvre
-fille est morte dans celle-ci, elle...
-
---Je pense que vous ne me reprochez pas de n'en avoir pas encore fait
-autant?
-
-Oh! sapristi! elles ne pouvaient pas échanger trois idées sans se
-prendre de bec! que c'était donc ennuyeux! Heureusement, mon père
-descendit et nous partîmes.
-
-
-
-
-VI
-
-
-A ranimer seulement ce souvenir, l'odeur de nos rues de petite ville, le
-dimanche, me revient en bouffées que l'éloignement seul rend agréables.
-Ces rues étaient bondées de paysans exhalant l'ail et le vin, piétinant
-le crottin, imprégnés de l'atmosphère de l'étable à boeufs. Ils se
-tenaient au carrefour, en une masse immobile et impénétrable qui
-envahissait aussi toute la place de la Mairie, dominée par la statue
-hautaine d'Alfred de Vigny, dont le noble et pur profil de bronze
-n'évoquait absolument rien, à personne.
-
-On attaquait cette foule par les bords, en longeant les maisons afin d'y
-prendre un point d'appui; encore butait-on dans les colliers de cuir de
-l'étalage du bourrelier, dans les seaux de fer-blanc ou les sacs de
-graines, gras, bondés, boursouflés, fermés étroitement par une cravate
-de chanvre qui gaufre la toile en nombril d'andouillette. Je voyais les
-enfants de mon âge se faufiler dans cette forêt humaine en s'agrippant
-aux pantalons des paysans et s'orientant avec un instinct de sylvains
-entre les troncs cagneux de velours côtelé. Mais ma grand'mère disait
-invariablement, avant de pénétrer dans le fort de l'assemblée: «Gare les
-puces!» et j'évitais avec soin les contacts rustiques.
-
-On ne retrouvait ses aises que lorsqu'on avait atteint le magasin
-élégant de madame Virevolière, où ces dames se fournissaient de tout ce
-qu'elles ne faisaient point venir de Paris; et l'on arrivait sans trop
-de difficulté jusqu'à l'église, après avoir respiré les émanations de la
-charcuterie à droite, de la pharmacie à gauche, et le parfum du bois de
-noyer chez le marchand de sabots. Après cela venaient des maisons
-bourgeoises: celle de la vieille madame de Grébauval, que l'on saluait à
-sa fenêtre, du colonel Flamel, de maître Courtois, le confrère de mon
-père, que l'on évitait de regarder s'il se trouvait par hasard dans sa
-cour.
-
-Nous ne fréquentions point M. Courtois, bien entendu, les deux notaires
-vivant à couteaux tirés; et il était une des rares personnes que l'on ne
-rencontrât chez les Plancoulaine qu'au 1er janvier. C'est qu'ayant été
-autrefois leur notaire, il avait été supplanté par mon père dans cette
-qualité avantageuse. A l'écart des Plancoulaine, M. Courtois ne pouvait
-voir beaucoup de monde à Beaumont. Sa clientèle était rurale; il
-possédait des propriétés et jouait au gentilhomme campagnard.
-
-M. Courtois avait deux enfants jumeaux, de mon âge. Quand nous nous
-croisions dans la ville, les jumeaux et moi, nous ne manquions pas de
-nous toiser, du chapeau à la chaussure, comme des femmes. Huit fois sur
-dix, à la suite de cet examen, les jumeaux échangeaient une réflexion
-qui les faisait rire, et je rougissais. J'eusse été fier vis-à-vis
-d'eux, cependant, à cause de l'étude de mon père, qui passait pour
-supérieure à l'étude Courtois; mais j'étais seul: ils étaient deux; de
-plus, ils montaient à cheval.
-
-Il paraît que M. Courtois était précisément dans sa cour au moment où
-nous passâmes, ce jour-là. Mon père le dit à sa femme, avec mystère,
-quatre pas plus loin. Il n'avait pourtant pas tourné la tête, mais il
-avait vu son ennemi. Je surpris ses paroles, et d'un mouvement
-involontaire, je me jetai en arrière pour voir la porte par où mon père
-avait vu M. Courtois sans remuer la tête. J'aperçus alors mon grand-père
-et ma grand'mère, demeurés derrière nous. Grand'mère se composait, elle
-aussi, une figure, par solidarité de famille, en passant devant la
-maison Courtois: elle abaissait les coins de la bouche et, raidissant la
-taille, portait l'oeil à quinze pas. Mais mon grand-père était bien avec
-tout le monde; il ne se gêna point pour regarder dans la cour, et il
-allongea un grand coup de chapeau à M. Courtois. Mon père disait en ce
-moment à sa femme:
-
---Je l'ai vu, comme je te vois, dans sa cour: il mettait ses gants.
-
---Non?...
-
---Il mettait ses gants!... J'ai été prévenu par lettre anonyme: nous
-allons nous rencontrer là-bas nez à nez.
-
---Ah! c'est donc cela!... Tu ne pouvais pas parler plus tôt?...
-
---Je ne croyais pas; j'attendais des preuves... Il met ses gants, je
-l'ai vu; nous l'avons sur les talons. S'il va chez les Plancoulaine
-aujourd'hui, c'est qu'il y est convoqué; s'il y est convoqué, c'est
-qu'on me nargue. Ma petite, il n'y a pas à se le dissimuler, nous
-faisons aujourd'hui notre dernière visite aux Plancoulaine.
-
---Oh! tu te laisses monter la tête: tu crois ce que t'a dit ta
-belle-mère!...
-
---Toute la ville le sait déjà!... Tu ne lis donc pas sur les figures?
-
-
-
-
-VII
-
-
-Nous arrivions à l'ancienne porte de la ville par une ruelle obscure qui
-serpente entre de vieilles maisons à colombage, et l'on prenait jour
-tout à coup en face du pont en dos d'âne qui relie Beaumont au faubourg,
-au milieu d'un paysage large et charmant.
-
-Ce pont, qui n'a été restauré que d'un côté,--duquel ce n'est pas la
-peine de parler,--a conservé, de l'autre, son parapet de pierre, muni de
-bornes, et qui s'en va tout zigzaguant et offrant de commodes refuges
-triangulaires au-dessus de ses longs brise-glaces pointus. A peine y
-a-t-on fait quelques pas, que l'on ne peut s'empêcher de s'arrêter pour
-regarder de loin le spectacle amusant des laveuses qui battent leur
-linge en bavardant, le long d'une berge savonneuse, de l'abreuvoir
-jusqu'à l'antique mur de boulevard soutenant le jardin du curé. Cette
-belle muraille robuste et ventrue a été couronnée sous Louis XIV
-d'élégants balustres, comme ceux de la maison Colivaut, qui
-s'ornementent aujourd'hui de vignes vierges et d'églantiers sauvages.
-Enfin, c'est la rivière, large, noire et profonde, baignant des jardins
-puis des prairies à perte de vue, et dont, là-bas, un double cordon de
-peupliers s'empare, comme de rigides soldats, pour l'obliger à faire un
-détour. Et quel joli coteau! tout feuillu de chênes dont les têtes
-rondes dessinent puérilement sur le ciel une ligne de demi-lunes qui
-vont s'apetissant, s'apetissant jusqu'à vouloir entrer, dirait-on, sous
-le porche d'une église de village située tout exprès au fond du tableau.
-
-A droite du pont, c'est le quai; il mène aux écluses et à la fabrique.
-Il est bordé par un long mur de soutènement où s'appuie un jardin que
-cache une allée de tilleuls. Ce sont les tilleuls de chez madame
-Charmaison.
-
-C'est là, pendant que mon père se sentait si méchamment atteint par le
-premier engagement de l'affaire Colivaut, que me réapparut, après des
-années d'absence, celle qui m'avait surpris quand elle était fillette,
-au cours de mes réflexions devant le cadran solaire. Je ne la reconnus
-pas tout d'abord.
-
-Derrière une haie vive, soigneusement taillée, on voyait, sous les
-tilleuls, un corsage bleu, une gerbe de cheveux blonds, un chapeau de
-paille très vaste, dont les bords ondulaient, au gré des pas, sous une
-couronne de bleuets.
-
-Je m'arrêtai pour regarder de loin cette jeune fille, et je demandai qui
-elle était. Petite-maman me dit:
-
---Mais c'est Marguerite Charmaison!
-
-Nous gravissions lentement l'échine du vieux pont. Il faisait un soleil
-éclatant. Ces dames s'abritaient sous leurs ombrelles; on clignait des
-yeux. Sur le quai, contre le long mur du jardin Charmaison, une bonne
-femme pliée en deux, un grand mouchoir à carreaux bleus sur son bonnet,
-poussait une petite voiture à bras.
-
-Il y a des moments où les choses les plus ordinaires nous frappent, on
-ne sait pourquoi, et semblent nous dire: «N'oubliez plus nos formes, ni
-nos couleurs, ni l'assemblage que par hasard nous faisons.» Je ne crois
-pas avoir jamais ouvert les yeux sur un paysage qui m'ait plus séduit
-que ne le fit la vue de ce long mur ensoleillé, de cette charrette à
-bras, de l'ombre des tilleuls et de Marguerite Charmaison vêtue de bleu,
-qui marchait doucement, tenant un livre à la main.
-
-Petite-maman ajouta:
-
---Oh! vous ne pourrez plus jouer avec elle: elle est bien trop grande et
-trop sérieuse... Pendant que j'y pense, qu'on ne lui parle plus de
-Mounet-Sully, ni de réciter des vers, cela la met dans tous ses états.
-
-Cette parole me causa du chagrin, parce qu'il y a toujours un sentiment
-de tristesse à apprendre que quelqu'un a changé d'idées.
-
-Au bout du pont s'étalait le faubourg qu'il fallait traverser pour
-arriver chez les Plancoulaine par le parc. Les familiers coupaient au
-plus court, par une ferme donnant accès sur la cour des communs. Il y
-avait à se faufiler dans un corridor sombre, sentant le grain, où l'on
-dérangeait des poussins qui se sauvaient en pépiant; et, au débouché,
-une mère poule pattue, entourée du fort de la couvée, grommelait dans
-ses bajoues. C'est par là que nous entrâmes, selon notre habitude. Mon
-père dissimulait mal son émotion. De ce qui allait se passer, avant une
-heure, dépendait sa fortune.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Il nous dit, plus tard, qu'il avait remarqué au valet de chambre un air
-goguenard; était-ce bien exact? Toujours est-il qu'il n'y eut rien
-d'insolite dans la façon dont monsieur et madame Plancoulaine nous
-accueillirent. Madame Plancoulaine m'embrassa avec plus de chaleur que
-je n'en eusse demandé. M. Plancoulaine avait le visage cramoisi, ce qui
-lui était assez ordinaire, surtout après les repas, et il venait de
-déjeuner avec le curé de la Ville-aux-Dames, fort buveur et mangeur, qui
-avait plus de couleur encore que son hôte. Nous trouvâmes aussi un
-musicien de Paris que l'on disait célèbre, qui venait passer six
-semaines chaque été, et que l'on appelait M. Théodore.
-
-Le neveu Moche, celui pour qui M. Plancoulaine convoitait la maison
-Colivaut, avait aussi déjeuné là. C'était un homme veuf, grisonnant,
-quelconque, vivant à l'ombre de son puissant oncle, comme un jeune homme
-en tutelle; il était flanqué de deux filles sans agrément, que l'on
-continuait d'appeler «les fillettes» depuis plus de vingt ans.
-
-Presque en même temps que nous, arrivèrent, par le jardin, les
-Capdevielle, le directeur de la fabrique, sa femme, leurs cinq filles,
-l'institutrice et l'Anglaise. Comme nous étions encore debout, dans le
-petit salon, nous nous portâmes jusqu'au perron pour le plaisir de les
-voir descendre d'un break à deux chevaux où des bras émergeaient
-par-dessus les têtes, immobiles comme des échalas, parce qu'ayant de
-loin fait des signaux ils ne trouvaient plus place dans cet amas de
-corps, tant on était tassé. C'était le bonheur de M. Plancoulaine, qui
-n'avait pas d'enfants, de voir des familles nombreuses, et il estimait
-la santé, la gaieté, l'exubérance. Les cinq petites Capdevielle,
-habillées toutes de même, en percale blanche, coiffées de capotes de
-toile d'où leurs cheveux débordaient en boucles, rappelaient les
-brochettes d'enfants de Kate Greenaway. Leur mine était éblouissante. On
-leur avait déniché une institutrice bien incapable d'enseigner quoi que
-ce fût qu'elle n'eût elle-même appris mot à mot et par coeur, car on la
-déroutait en lui citant les sous-préfectures par ordre d'importance au
-lieu de l'ordre alphabétique, mais qui aimait les petites follement; un
-geste, un mot des babies lui arrachaient des éclats de rire à couvrir le
-tapage des cinq soeurs. L'Anglaise, plus réservée, écoutait
-attentivement tout ce qui se disait, afin d'apprendre la langue.
-
-Ce furent des embrassements, des cris. M. Plancoulaine, colosse attaqué
-seulement aux jambes par la goutte, saisissait chaque petite Capdevielle
-à la taille et l'élevait au niveau de sa moustache, qui piquait la chair
-fraîche des joues et faisait pousser aux Kates Greenaways des
-glapissements de renard pris par la queue, sans les fâcher, du reste,
-car elles demandaient parfois à recommencer, pour crier plus fort.
-Alors, le musicien, M. Théodore, sortait.
-
-Mon père fut heureux de voir arriver M. Clérambourg, son grand ami. M.
-Clérambourg était, de l'avis commun, aussi sage que M. Plancoulaine
-était irritable et violent. Tous les deux, hommes d'âge, étaient, dans
-la ville, des autorités; mais l'un dominait, grâce à son salon et à sa
-colère.
-
-Le juge de paix, M. Gantois, et sa femme entrèrent peu après, tandis que
-le curé de la Ville-aux-Dames s'en allait chanter les vêpres. Puis vint
-le colonel Flamel, bel homme, fine tournure, ancien officier aux guides:
-Solferino, Mexique, pieds gelés à Sébastopol, poitrine trouée à
-Gravelotte, démissionnaire lors de la mort du prince impérial; âme
-loyale et fidèle. Il dépassait d'une bonne tête le jeune docteur
-Troufleau toujours en longue redingote noire et en chapeau haut de
-forme, une tenue bien incommode pour la saison, et qui le distinguait de
-tous ces messieurs; mais il tentait par là, disait-on, de balancer
-l'effet de sa jeunesse, difficilement conciliable avec l'autorité
-scientifique.
-
-Ce jeune Troufleau avait la chance de se trouver par hasard seul médecin
-à Beaumont, qui fournit un contingent de malades à nourrir deux
-docteurs, et il eût été le plus heureux des hommes s'il avait réussi à
-s'y marier convenablement. En six mois il s'était vu refuser trois
-jeunes filles du pays, ce qui lui créait vis-à-vis des familles, quand
-elles étaient obligées de recourir à ses soins, une situation délicate.
-Par contre, des familles lui faisaient la tête s'il ne songeait pas à
-les honorer d'une demande qu'elles eussent d'ailleurs écartée, à cause
-de son âge et de son manque de fortune. Les Plancoulaine, entre autres,
-s'indignaient qu'il ne courtisât pas l'une des demoiselles Moche. On lui
-conseillait d'épouser hors du pays. Mais cela n'eût-il pas passé pour
-bravade? Et le pauvre garçon était trop occupé pour battre le
-département en quête d'une femme. A ses jolis yeux doux, on devinait en
-lui un coeur tendre à qui la solitude pesait; il semblait toujours
-malheureux, avec sa redingote longue et son tuyau de poêle, comme un
-monsieur susceptible du cerveau et qui est sorti sans mouchoir.
-
-On entendait le sable grésiller dans les allées du parc, un ordre donné
-au cocher, le cliquetis des gourmettes, des pas sur le perron, et l'on
-voyait des gilets blancs apparaître contre les sombres tapisseries du
-petit salon; des femmes, des jeunes gens, des enfants suivaient:
-c'étaient les châtelains des environs. On causait tout de suite chevaux,
-vignobles, constructions, impôts, chasse ou politique. Nous vîmes
-s'avancer lentement la vieille madame Charmaison, que soutenait son fils
-le député. Je fus horriblement intimidé quand Marguerite s'approcha.
-
-Il vint encore bien d'autres personnes, mais je n'en finirais pas si je
-nommais tout le monde.
-
-Quand on était réuni dans le grand salon, madame Plancoulaine
-considérait cette affluence avec un ravissement dans toute sa
-physionomie, et l'on savait qu'elle pensait au goûter.
-
-Offrir à goûter était le but de la vie de cette femme excellente. Elle
-eût offert à déjeuner et à dîner, si sa fortune le lui eût permis. A
-défaut, elle distribuait du raisiné à quatre heures.
-
-Ce n'était pas une gourmandise de manger ce raisiné, mais il faut avouer
-que le nombre et l'entrain des convives sont d'un attrait plus grand que
-les plus fins repas. Que l'on se figure une salle entièrement garnie,
-telle une bibliothèque, de rayons qui supportaient, côte à côte, des
-récipients de formes variées,--car tout bocal, tout bol, toute terrine,
-toute soupière, tout saladier, toute urne, entrés dans la maison,
-finissaient en pot de raisiné,--coiffés d'un turban de papier lié d'une
-ficelle et remplis jusqu'aux bords de cette matière très propre à
-étendre sur le pain, composée essentiellement de jus de fruits, de
-poires, de coques et de pépins de raisin: c'était l'office, ouvert à
-deux battants sur la salle à manger.
-
-Quand l'heure était venue, on passait là, en foule; on contemplait ces
-réserves de nature à soutenir un siège, et quelque galant de ces
-messieurs en complimentait la maîtresse de maison. Rosalie, la bonne,
-montait sur une courte échelle, atteignait le pot que son rang destinait
-à être entamé, s'en écrasait la poitrine, enfin, redescendant avec
-quelque majesté et non sans accrocher le bord de sa jupe à quelque tête
-de clou, déposait le raisiné sur la table, au milieu d'un peuple
-attentif. Madame Plancoulaine elle-même, ayant décoiffé le pot, y
-enfonçait une cuiller de bois de la largeur d'une de nos mains. On
-trépignait, on criait, on riait; quarante bras tendaient des tartines.
-Alors madame Plancoulaine, se rengorgeant, remerciait Dieu d'avoir fait
-le monde.
-
-
-
-
-IX
-
-
-Mon père fut successivement interrogé par plusieurs de ces messieurs qui
-se postaient devant lui ventre à ventre, avec un air de confidence, et à
-qui il semblait répondre évasivement, en levant les sourcils très haut,
-dirigeant loin son regard et écartant les deux bras. Et la double ride
-profonde qu'il portait à la racine du nez se creusait. On lui parlait de
-la maison Colivaut.
-
-J'aperçus M. Clérambourg, toujours informé de tout, qui opposait à une
-question sans doute indiscrète une main rigide, tendue en écran, tandis
-qu'il fermait les yeux dans l'attitude du _Génie gardant le secret de la
-tombe_. M. Plancoulaine et le neveu Moche s'imposaient une réserve dont
-ma famille s'effraya.
-
-Pourtant, un signe de bon augure était que le Courtois n'avait pas paru.
-Qu'il eût mis ses gants dans sa cour, c'était possible; mais qu'il se
-dirigeât vers ici, en somme, cela demeurait incertain.
-
-Ce qu'il y avait d'incontestable, c'est que d'autres personnes que nous
-sentaient une atmosphère orageuse et, en le faisant remarquer,
-propageaient le trouble autour d'elles. Petite-maman nous dit plus tard
-qu'usant de la grande liberté que sa beauté et son talent de musicienne
-lui avaient acquise près du maître, elle s'était levée pour aller lui
-demander tout net si l'on allait ou non voir Courtois. Mais mon père
-l'avait retenue:
-
---Non! non! j'aurais l'air de fuir devant mon confrère. Je veux tenir
-jusqu'au bout: attendons.
-
-En attendant, je m'étais créé, moi aussi, mon angoisse. Voilà: je
-n'avais pas dit bonjour à Marguerite Charmaison. Je voulais aller lui
-dire bonjour; je ne le faisais pas. Et à mesure que je tardais, ma
-démarche devenait plus difficile, parce que je devais me faire
-pardonner, outre ma gaucherie, mon impolitesse. Marguerite était passée
-près de moi sans me voir; mais peut-être m'avait-elle vu depuis.
-Peut-être aussi me méprisait-elle comme trop petit. Elle était si jolie
-et si grande!
-
-Mon désarroi s'embrouillait davantage. Je me disais: «Il est trop tard
-maintenant; je n'ai plus qu'un parti à prendre: c'est de me dissimuler,
-de m'anéantir. Il faut qu'elle ne me sache pas ici. La prochaine fois
-que je la rencontrerai, je marcherai vers elle tout droit, comme si je
-ne l'avais pas vue depuis quatre ans.»
-
-J'étais caché derrière madame Capdevielle, de qui le dos formait un
-large abri. Une idée me vint: elle n'était pas belle. Je désirai que ce
-que redoutait mon père se produisît, qu'il y eût un esclandre à propos
-de la maison Colivaut, que l'on se fâchât et que nous disparussions
-d'ici à jamais. Cela, oui, certes, plutôt que d'être un niais aux yeux
-de Marguerite Charmaison!
-
-Sans bouger, j'apercevais les genoux de Marguerite Charmaison et, plus
-haut, un bout de noeud bleu, partie de son corsage. J'observai qu'elle
-ne parlait pas. Elle, si bavarde autrefois! Pour qu'elle fût si
-différente, que lui était-il arrivé?
-
-Puis je pensai que si rien de grave n'éclatait avant quatre heures,
-j'étais perdu, car à l'heure du raisiné il me faudrait, coûte que coûte,
-me faire reconnaître de Marguerite. Alors je fus envahi par une de ces
-grandes tristesses qu'on ne ressent plus, après ces enfantillages, qu'à
-l'âge d'homme, lorsque la seconde timidité, celle de l'amour, vous
-stupéfie. Et, dans ma détresse, mes yeux étaient attirés par le mesquin
-spectacle de l'aisselle de madame Capdevielle, qui petit à petit se
-mouillait! De telles misères se mêlent souvent aux préoccupations les
-plus dignes. Madame Capdevielle avait un corsage blanc à vignettes. Ces
-vignettes étaient, si je me souviens bien, de minuscules gerbes de blé
-jaune entremêlées à des faucilles violacées. Au travers du tissu, se
-discernaient le bord brodé de la chemise et la peau nue formant vallée
-au milieu. Une petite odeur de caoutchouc avait appelé mon attention
-stupide vers le dessous du gros bras matelassé insuffisamment.
-Au-dessous du matelas, une source s'épandait parmi les faucilles et les
-gerbes de blé, et je considérais d'un oeil de poule le progrès lent,
-mais perpétuel, de l'onde qui noyait toutes les cinq minutes une
-nouvelle gerbe, une nouvelle faucille.
-
-Tout à coup, d'un coin du salon, partit comme un cyclone, la farandole
-des cinq petites Capdevielle. Elles se tenaient par la main et
-glissaient avec une vitesse d'ouragan entre les sièges, semant le bruit
-et la terreur. M. Plancoulaine était indulgent à ces sautes de jeunesse
-et les encourageait d'un rire d'ogre dont le retentissement était plus
-fort que celui de nos cris aigus. Je vis venir la trombe; elle m'emporta
-comme un fétu. Elle en emporta d'autres. Je gambadais, je marchais sur
-les pieds de dames qui disaient nous trouver charmants; je manifestais
-une grande allégresse de me sentir arracher les bras; j'ouvrais la
-bouche, et je hurlais en passant devant Marguerite Charmaison!
-
-Mes relations avec Marguerite Charmaison étaient brisées! Ou bien elle
-était devenue trop sérieuse et trop belle pour se souvenir de moi; ou
-bien, si elle m'avait reconnu, elle n'oublierait plus qu'elle m'avait vu
-ouvrir la bouche en imbécile au milieu d'une farandole de gamines.
-
-J'allai tomber sur les genoux de ma grand'mère, où j'espérais enfouir ma
-confusion. Mais je n'y avais pas eu le temps de souffler que
-petite-maman, inspirée par le charivari, s'asseyait au piano et entamait
-une bacchanale d'Offenbach d'un rythme infernal, qui relevait les
-petites Capdevielle et dix autres enfants; ceux-ci m'enlevaient de
-nouveau, et voilà la farandole relancée à travers les groupes. J'y
-perdais la tête, quand soudain nous nous arrêtons comme si la foudre eût
-frappé l'un de nous. Petite-maman a suspendu son jeu. Tous les visages
-sont interdits. Et j'aperçois M. Plancoulaine debout, plus rouge
-qu'après son déjeuner, frappant du pied le sol et répétant d'un ton de
-tonnerre:
-
---Nom d'une boutique!... On ne s'entend plus ici!
-
-Jamais M. Plancoulaine ne s'opposait aux jeux des enfants. Il était
-quinteux, autoritaire et terrible, mais la jeunesse le métamorphosait en
-agneau.
-
-Oh! oh! cette fois, il se passait quelque chose.
-
-Petite-maman quittait le piano et M. Plancoulaine ne s'excusait pas de
-l'avoir interrompue. Tous les enfants se réfugiaient dans le giron de
-leurs parents. Un grand silence suivit.
-
-C'est par ces mouvements d'autocrate que M. Plancoulaine domptait tout
-le monde. Les plus déterminés de ces messieurs n'étaient que roquets
-auprès de ce tyran de village.
-
-Aussitôt, telle une soeur de charité après le combat, madame
-Plancoulaine vint droit à nous, nous cajola, mon père, sa femme, mes
-grands-parents et moi; nous dit que l'heure du goûter approchait, et
-qu'en raison de la chaleur elle avait fait préparer aujourd'hui des
-citronnades. Elle s'ingéniait à pallier les vivacités de son mari, et
-elle avait un tel don de panser les blessures qu'il en pouvait infliger
-presque impunément.
-
-Mais, en nous secourant, ne disait-elle pas à tous, avec candeur ou
-malignité d'hôtesse: «Ce sont ceux-là que le trait a frappés?»
-
-
-
-
-X
-
-
-Un domestique vint, selon l'usage de la maison, annoncer que «ces petits
-messieurs étaient servis». Chacun profita de la nouvelle pour ranimer la
-compagnie. Le protocole voulait que les enfants prissent la tête du
-cortège pour passer à la salle à manger. Je boudais, j'avais envie de
-pleurer: je refusai absolument de quitter le pan de la jaquette de mon
-père pour donner le bras à une petite Capdevielle. Mon père lui-même
-attendait je ne savais trop quoi. Il attendait que quelqu'un offrît le
-bras à sa femme; et il était de toute évidence que ces messieurs la
-délaissaient, en plats courtisans, sous les yeux du maître, qui fermait
-seul la marche, à cause de sa jambe goutteuse. Mon père se disposait à
-conduire lui-même sa femme, lorsque le docteur Troufleau, timide et
-maladroit, qui était demeuré seul en un coin, se présenta et nous sauva.
-
-Nous atteignions l'entrée du petit salon. Des pas sur le perron, des
-voix hésitantes et le frottis soigneux et prolongé de semelles sur le
-paillasson décelèrent une visite inaccoutumée. On distinguait, au
-travers du store, des silhouettes mouvantes. Beaucoup tournèrent la
-tête; des couples, intrigués, s'arrêtèrent. Une main s'introduisit,
-saisit le cordon du store, tira: il se forma un boudin vert qui grossit
-en s'élevant rapidement, et nous vîmes, en plein soleil, le domestique
-Pierre; derrière lui, M. Courtois et ses fils.
-
-Ils s'inclinaient avec déférence, avec embarras, devant notre cortège
-passant, en gens qui viennent une fois par an et que l'apparat gênerait
-moins que la familiarité même des coutumes de la maison.
-
-Un ton de voix, un mot les métamorphosa d'intrus en héros de la fête. M.
-Plancoulaine jeta par-dessus nos têtes l'accueil chaleureux:
-
---Ah!... Courtois!
-
-Rien de plus. Tous sentirent à quel point Courtois était le bienvenu.
-
-Madame Plancoulaine alla au-devant du notaire et étouffa les jumeaux
-sous les baisers. On leur avait commandé d'être aimables: ils rendaient
-les baisers à qui mieux mieux, en mordant à même les joues velues de la
-dame.
-
-L'un d'eux m'aperçut; il pinça la manche de son frère. Dès lors, entre
-les groupes, je rencontrai constamment leur regard.
-
-Ils avaient déjà mangé leur tartine de raisiné quand j'obtins la mienne,
-après toutes les petites Capdevielle, l'Anglaise et mademoiselle
-Toussaint, l'institutrice, qu'on assimilait aux enfants, bien qu'elle
-eût cinquante ans sonnés. Encore madame Gentil, la femme du receveur de
-l'enregistrement, qui avait une superbe robe de foulard à dessins
-blancs, essuya-t-elle mon raisiné presque aussitôt qu'il me fut servi.
-La pauvre dame en eut sur le flanc une panachure de la taille d'un pied
-d'homme de peine. Elle se retourna, devint pourpre et leva la main en
-disant:
-
---Petit imbécile!
-
-Au même moment les jumeaux se faufilaient en pouffant: ils avaient
-dirigé sur ma tartine un fort projectile, mais visé juste.
-
-Madame Plancoulaine vola au secours de madame Gentil. Elle avait plongé
-la corne d'une serviette dans la carafe, et elle débarbouillait la
-grosse hanche comme une figure de jeune morveux. Ma grand'mère arriva et
-se confondit en excuses près de madame Gentil, qui lui dit:
-
---Ce n'est rien du tout, madame; surtout, ne grondez pas ce cher mignon.
-
-Mon père allait se mêler de l'affaire. Je le voyais volontiers
-s'approcher; je voulais lui dire: «Mon pauvre papa, nous sommes
-malheureux tous les deux.»
-
-Il n'était plus qu'à trois pas de moi, lorsqu'il vira sur les talons. De
-l'autre bout de la pièce, M. Plancoulaine l'avait appelé:
-
---Nadaud!
-
-Sur les dressoirs, les verreries avaient frémi.
-
-Contre la grande fenêtre, on voyait là-bas M. Plancoulaine, son neveu
-Moche et Courtois. L'organe tonitruant avait encore une fois dominé le
-concert des bavardages; on l'entendit, durant l'instant de silence,
-avant que mon père eût eu le temps d'obtempérer à l'ordre; et cela fut
-dit haut et de loin, à dessein, afin que nul n'en ignorât:
-
---Nadaud!... J'aurais un service à vous demander: il s'agirait de faire
-transporter mes papiers de votre étude en l'étude de Maître Courtois:
-cela pourrait être exécuté sans délai?
-
---Demain, à la première heure, dit mon père; permettez que j'aille m'y
-préparer sur-le-champ...
-
-Il s'inclina, fit signe à sa femme de le suivre; grand'mère entraîna son
-mari, et nous sortîmes. Madame Plancoulaine fut sur nos traces:
-
---Comment! vous vous retirez si vite! Allons! allons! qu'est-ce qu'il y
-a? Un malentendu, j'en suis sûre...
-
-Mon père salua sans mot dire. Grand'mère, qui était une vieille amie de
-madame Plancoulaine, soupirait, sans oser prononcer une parole
-imprudente.
-
-Mon père passa un doigt dans son faux col, et j'entendis le petit bouton
-de nacre qui se brisait: un des morceaux tomba sur le perron.
-
-Il avait de la peine à respirer. A cinquante pas, il se retourna. Il
-avait espéré que son ami Clérambourg le suivrait.
-
-
-
-
-XI
-
-
-Mon père prétendait, quand nous rentrâmes en ville, que l'on nous
-regardait d'étrange façon.
-
---C'est ton col qui bâille, lui dit sa femme.
-
-Il réappliquait de la main les pointes de son col, puis il essayait de
-les contenir sous le menton, en baissant la tête.
-
---Ne baissez donc pas la tête, lui dit sa belle-mère; on ne manquerait
-pas de dire que vous avez l'air d'un chien qu'on a fouetté.
-
-Il était assez vraisemblable que le bruit de notre mésaventure nous
-avait précédés, Courtois ayant dû faire grand bruit de sa convocation
-chez les Plancoulaine. Et nous sentions déjà, dirigé contre nous, ce
-venin des foules qui perle aux dents des hommes assemblés, friands de
-blessures fraîches: instinct des basses-cours, qui précipite les
-animaux, bec en avant, sur celui qui s'est laissé arracher trois plumes.
-
-Mon grand-père soutenait que l'incident était sans importance et que
-tout s'arrangerait pour le mieux.
-
-Le soir tombait; les paysans avaient regagné la campagne. La place et le
-carrefour étaient libres. De loin nous apercevions l'orme, le marronnier
-et le clocheton de la maison Colivaut, au-dessus de la balustrade et des
-grandes portes à pattes de biche; cela formait un joli décor d'aspect
-ancien qui fermait la rue montante, comme une toile de fond.
-
---Baste! dit grand-père, quand vous serez le maître là dedans, vous leur
-ferez la nique à tous!...
-
-Il y avait quelque vérité dans ces paroles, car celui qui réussit dans
-son entreprise est toujours fort. Le malheur présent de mon père était
-d'avoir accompli un acte audacieux vis-à-vis d'un compétiteur puissant,
-mais plus encore un acte inachevé et stérile tant que vivrait madame
-Colivaut.
-
-Sa taille se redressa; il enfonça un pouce sous l'aisselle du gilet; il
-envoya au diable son faux col. Il caressait du regard les balustres, le
-clocheton et les ombrages; ses pas étaient plus légers; l'air soulevait
-les basques de sa jaquette; il se laissait porter vers sa maison.
-
-Au carrefour, il fallait se priver de cette vue, car nous tournions à
-droite. Il hésita, voulut parler, se retint, tourna avec nous.
-Cependant, après quelques pas:
-
---Il serait peut-être convenable, dit-il, d'aller prendre des nouvelles
-de cette pauvre madame Colivaut.
-
-Le grand-père, la grand'mère et la petite-maman se regardèrent, puis
-évitèrent de se regarder. Un air de secrète complicité les unit; un même
-vent les poussa à s'enquérir de la santé de madame Colivaut.
-
-Nous rebroussâmes chemin pour monter la Grande-Rue. Mon père sonna à la
-porte verte. La cloche, destinée à être entendue jusqu'au fond des
-jardins, avertissait tout le quartier d'une visite chez madame Colivaut.
-En attendant que l'on vînt ouvrir, ces dames se retournèrent vers la
-ville. Au seuil des maisons, des groupes de femmes avaient poussé comme
-des champignons après la pluie. Quarante commères nous dévisageaient en
-causant, la main sur la bouche. Chez madame Auxenfants, un rideau fut
-soulevé, et la jaune figure de M. Fesquet, le bouilleur de cru, se
-montra. On rabaissa promptement le rideau; mais au travers du tulle nous
-voyions très bien s'agiter la tête de l'aigre célibataire à côté de
-celle de madame Auxenfants, sa logeuse: on le disait le plus méchant
-homme de Beaumont.
-
-Le spectacle, c'était nous: mon père, que la ville savait acquéreur de
-la maison Colivaut, conduisant en corps sa famille prendre des nouvelles
-de la moribonde.
-
-Nos intentions ne revêtaient pas pour nous la forme criminelle; mais il
-était avéré pour tous, à cette heure, que notre plus vif intérêt se
-trouvait contraire au rétablissement de cette chère dame.
-
-L'air qui s'élevait faisait bruire le feuillage de l'orme et du
-marronnier; sous le manteau de lierre qui tombait de la balustrade en
-lourds lambeaux, un rat ou un mulot descendit, trottina et se perdit sur
-le sol gris. Mon père sonnait pour la deuxième fois.
-
-Enfin, une petite bonne parut. Nous demandâmes des nouvelles en penchant
-tous un peu la tête vers l'épaule, attitude compatissante, car madame
-Colivaut avait eu des suffocations ces derniers jours de chaleur. La
-petite bonne nous fit signe d'entrer. Madame allait très bien. Madame
-était même, pour le moment, dans le jardin du haut.
-
---Ah! ah! fîmes-nous, dans le jardin du haut!... à la bonne heure!...
-ah! ah! dans le jardin du haut!
-
-Et nous pénétrons derrière la petite bonne. On traversait une longue
-cour en pente et pavée de ces gros cubes arrondis en tête d'homme
-chauve, comme on en voit encore sur les anciennes routes royales. Cette
-cour était si vaste et l'on en faisait si rare usage que les domestiques
-ne parvenaient pas à empêcher les cheveux d'une herbe fine de s'y
-dresser en petites touffes entre les cailloux; même, en plusieurs
-endroits, des pissenlits fleurissaient. A gauche étaient les écuries,
-les remises; à droite, la grosse maison bourgeoise, avec huit fenêtres
-au rez-de-chaussée, autant au premier étage, et deux belles lucarnes
-dans le haut toit de briques vieillies, d'un joli ton pelure d'oignon,
-çà et là duveté d'une mousse verdâtre. Pour cheminées, des monuments. La
-tourelle, sur les jardins, était couverte d'ardoises.
-
-Nous montâmes les marches sous le prunier de mirabelles, pour gagner le
-jardin du haut. A cent pas de nous, nous vîmes madame Colivaut qui
-butinait toute seule, sans canne et sans appui, un sécateur à la main.
-Elle avait planté là sa dame de compagnie, madame Robert, en lui
-ordonnant de cueillir des noisettes, et elle vint au-devant de nous,
-toute coquette.
-
-Elle avait une robe de soie puce, garantie par un court tablier noir,
-et, comme toujours, son bonnet blanc orné de rubans bleus. Sa figure
-grasse et poupine était d'une pomme de reinette de l'an passé.
-
-Elle ne fit aucune allusion à sa santé et nous parla de ses fruits et de
-ses légumes. Une par une, nous dûmes examiner les plates-bandes, et, un
-par un les poiriers, dont elle savait l'âge, la biographie et le
-rendement année par année. Elle regardait, elle aussi, le cadran
-solaire, lorsqu'elle passait dans son voisinage. Elle s'y pencha et tira
-sa petite montre d'or pour comparer les heures. On lui fit remarquer que
-le soleil était couché. Elle rit de bien bon coeur.
-
-Elle redescendit avec nous au parterre. Madame Robert portait les
-noisettes dans un pli de sa jupe relevée; ce fut mon père qui soutint
-madame Colivaut sur l'escalier des mirabelles. Lorsqu'elle posa le pied
-sur la marche branlante qui rendait un bruit sourd, elle fit:
-
---On dirait qu'on met le pied sur une dalle funéraire.
-
-On croyait madame Colivaut traversée d'une pensée funèbre; mais elle
-ajouta:
-
---C'est le tombeau de mes illusions!
-
-Et elle se remit à rire comme une fillette. Elle était tout à fait de
-bonne humeur. Elle nous mena jusqu'à la terrasse dominant la ville, sous
-l'orme et le marronnier. Sa manie n'était-elle pas de jeter bas ces
-arbres fameux! Elle y pensait aussitôt que la santé lui était rendue.
-
---Ils gênent les voisins, disait-elle; madame Auxenfants et monsieur
-Fesquet ne cessent de se plaindre de l'humidité et des moustiques que
-leur vaut ce feuillage épais... Mais ce n'est pas cela: j'ai l'intention
-de construire ici un pavillon.
-
---Construire un pavillon! s'écria mon père.
-
---Oui, dit-elle; quand ce ne serait que pour embêter madame Auxenfants
-et monsieur Fesquet, en ayant l'oeil sur eux!...
-
-C'était de cela qu'elle avait envie, et non d'abattre ses arbres.
-
-Elle avait fait ses plans; elle les montra à ma famille.
-
-Mon père tremblait qu'elle ne les fît exécuter. Pour peu qu'elle eût
-quinze jours de bons, elle en était capable. La chute des arbres,
-surtout, était la perte de la propriété. Mais, dans le contrat passé
-avec la vieille dame, la valeur du terrain était seule entrée en ligne
-de compte. Comment s'opposer à la profanation d'accessoires de pur
-agrément?
-
-J'étais demeuré au bord de la balustrade, pendant qu'on examinait les
-plans du «pavillon».
-
-Dans la lumière de perle d'une belle journée mourante, la grande rue
-sinueuse, égayée de hauts pignons, serrée à la taille par d'anciennes
-bicoques à encorbellement où se balançaient encore des enseignes,
-dévalait sans se presser vers l'église. De rares passants troublaient la
-paix du soir. Je vis remonter jusqu'au carrefour le break de la famille
-Capdevielle, les Gantois, madame Gentil, pour moi d'humiliante mémoire,
-et le docteur Troufleau.
-
-Au café, sur la place, assis sur un banc, comme chez eux, et fumant la
-pipe, les conseillers municipaux de Beaumont, fidèles à cette assemblée
-du soir, prenaient l'absinthe: c'étaient Chaigneau le bourrelier,
-Tiffeneau le confiseur, Goulard dit La Chique et surnommé encore
-Cincinnatus, M. Phébus, Soupe, marchand de vin, et le maire, savetier,
-Ferraingailleur. Ils causaient haut; ils discutaient des destinées de la
-France. En face d'eux, sereine, verdâtre, la statue de bronze du poète
-les regardait sans fatigue et sans ironie, comme un étranger descendu
-dans la ville.
-
-Au pied de la statue, des chiens flairaient de petits tas d'ordures,
-restes du marché aux volailles; pareil à une balle de caoutchouc, un
-chat traversa la rue, poursuivi par un fox à la queue coupée. Puis, de
-la maison d'Hiver le pêcheur, sortirent, au milieu d'éclats de rire, les
-demoiselles Tiffeneau, deux jeunes filles brunes, et mademoiselle
-Bouquet, leur amie, blonde, qui était très belle. Elles se donnèrent le
-bras et montèrent doucement vers la terrasse en chantonnant un air de
-romance. Elles passèrent sous mes yeux et tournèrent, suivant la rue
-qui, après les jardins Colivaut, menait à la campagne.
-
-Je n'étais pas en âge d'avoir de grandes pensées, mais ces calmes heures
-des soirs d'été, quand la comédie du jour s'est jouée, m'ont de tout
-temps paru d'un prix inestimable.
-
-
-
-
-DEUXIÈME PARTIE
-
-
-
-
-I
-
-
-A la campagne, l'écho de la rupture avec les Plancoulaine nous fut
-apporté par les fermiers, par le boucher, par le facteur. De leurs
-propos amphigouriques on pouvait retenir que le pays faisait grand bruit
-de cette affaire et que, dans la première semaine du moins, beaucoup de
-personnes nous étaient favorables. «Voyons! N'a-t-on pas le droit de se
-loger où l'on veut?... Ah bien! s'il fallait écouter les rodomontades
-d'un vieux grognon!... Maître Nadaud avait joliment bien fait de ne pas
-se laisser intimider par les Plancoulaine!... On dira qu'un homme qui
-veut une maison à son goût a toujours la ressource de construire; mais
-un notaire ne peut habiter loin du centre de la ville; or, au coeur de
-Beaumont, pas un mètre carré n'était vacant, hormis la maison Colivaut.»
-
-Les Plancoulaine et leur clientèle n'avaient pas eu le temps de parler.
-Lorsqu'ils parlèrent, l'opinion vira. Alors les fermiers, le boucher, le
-facteur n'osèrent plus rien dire devant nous.
-
-Les choses durent prendre une fort mauvaise tournure, car mon père,
-lorsqu'il venait à Courance, paraissait accablé; et le dimanche, après
-la messe de Beaumont, grand'mère, signalant l'attitude des gens à notre
-égard, disait: «Oh! j'ai déjà vu ces yeux-là quand mon mari faisait de
-mauvaises affaires!...»
-
-Elle fut sensible à l'infortune de son gendre, quoiqu'elle l'eût prévue
-et qu'elle ne cessât de faire valoir ses pronostics. Il fallut qu'elle
-fût par lui bien attendrie, un jour, pour lui dire, d'elle-même, parce
-qu'il avait témoigné le désir de m'avoir près de lui comme consolation:
-
---Prenez-le.
-
-Il avait maintenant une pièce où me loger, la meilleure de la maison, le
-salon:
-
---Nous n'y recevons plus personne!... avait-il dit.
-
-Il me fit monter dans son cabriolet. Ma grand'mère pleurait. Mon
-grand-père, toujours plein d'à-propos, déclama:
-
- Laissez les roses au rosier,
- Laissez les enfants à leur... _père_!
-
-En arrivant à Beaumont, nous trouvâmes la petite-maman allongée sur le
-canapé et jouant à lancer sa mule mordorée, du bout du pied, sur une
-étagère. Elle avait des loisirs démesurés depuis qu'elle n'allait plus
-chez les Plancoulaine; l'ennui l'alanguissait, et elle s'improvisait des
-divertissements de fillette. Elle vint à nous en sautant sur son bas à
-jour. Mon père courut à la mule, sans sourire, et il rechaussa le pied
-rapidement.
-
-Mon père avait un goût poussé à la manie: c'était celui de l'ordre.
-
-Il racontait qu'au collège l'art de ranger son pupitre lui valait
-l'admiration de ses voisins de banc et la bienveillance de ses maîtres,
-quoiqu'il ne fût pas brillant élève. La symétrie selon laquelle ses
-livres étaient distribués au fond de ce pupitre leur donnait si bonne
-apparence que le plus pauvre exemplaire classique y prenait la figure
-d'une édition de bibliophile. Sur le devant, les cahiers à couverture
-souple ou rigide y avaient l'aspect de ces belles piles si tentantes
-pour quiconque touche à la plume, que l'on voit dans les papeteries bien
-tenues. Règles, crayons et fusains étaient rassemblés au râtelier de
-becs métalliques fichés dans la paroi de bois; une aile de pigeon,
-disposée de manière ornementale, servait à ramasser les déchets divers
-que, d'un souffle, l'élève ordonné dispersait sur le voisinage. Quant à
-la machination, un tome de Boileau déplacé ouvrait l'«office» ou chambre
-à provisions habilement ménagée derrière les petits volumes
-in-trente-deux; un seul doigt exercé y atteignait sans tâtonner la
-tablette de chocolat, le sac de boules de gomme, le pain de réserve ou
-la pâte de nafé d'Arabie; plus secrète était la cage à mouches; plus
-profondément enfoui, le plumier découpé à claire-voie contenant le
-lézard vivant.
-
-Mon père ne concevait pas la vie sans étagères, sans tiroirs, sans
-plumeaux à épousseter, sans un ordre idéal, présidant à la distribution
-des sièges d'un salon.
-
-Petite-maman était une femme qui était capable de conserver une tache
-sur son vêtement, souvenez-vous-en! Ses mules lui battaient le talon et
-elle les oubliait volontiers sous la table. Elle ne plia de sa vie un
-journal! Elle laissait étalées sur le tapis vingt partitions pour piano,
-tirées du casier à musique! Toute pièce où elle avait passé un quart
-d'heure était tournée au tohu-bohu. Nulle mauvaise volonté chez elle.
-Elle était née au delà des vastes mers, aux environs de l'endroit où se
-forment les tempêtes; ses petits doigts répandaient des embryons de
-cyclones.
-
-Mon père grossissait ces misères. Il s'épuisait à remettre en son lieu
-chaque objet; il poussait des soupirs en redoutant le prochain orage qui
-les allait bouleverser de nouveau. Cependant, tel était son désir de
-voir la fin de l'anarchie, qu'il croyait sa femme lorsqu'elle lui
-affirmait qu'elle aurait de l'ordre le jour où l'espace ne lui
-manquerait pas. Et il adoucissait son humeur excitée par la vue du
-chaos, en rêvant à cet espace.
-
-Lorsque nous pénétrâmes, le soir, dans le salon qui devait être ma
-chambre, mon père s'écria:
-
---Comment! on n'a donc rien préparé?
-
-On n'avait rien préparé. On appela la mère Fouillette, la vieille bonne;
-mon père donna un coup de main, épousseta, rangea les bibelots, disposa
-les meubles, donna de la façade à toutes choses. Il alluma dix bougies.
-Avant que le lit fût fait, il voulait s'accorder l'illusion d'une petite
-fête en mon honneur. Il me prit sur un de ses genoux. Il pria sa femme
-de s'asseoir au piano. Elle jouait de mémoire avec une facilité et un
-charme étranges que l'on appréciait beaucoup chez les Plancoulaine. Elle
-était vêtue d'un peignoir grenat à manches courtes et qu'elle avait
-retroussées encore pour se donner l'air de travailler à la réfection du
-salon. Ses cheveux noirs, qu'elle avait peine à contenir, débordaient
-au-dessus d'une oreille et sur le cou; on voyait trembler ses jolis
-coudes et ses avant-bras un peu gras. Mon père regardait sa femme; il me
-regardait; il regardait cette pièce où il avait rétabli la symétrie qui
-lui tenait tant à coeur; il avait grand besoin d'être heureux.
-
-La mère Fouillette entra sans crier gare; elle apportait le lit pliant.
-Petite-maman suspendit son jeu; on entendit l'affreux bruit du fer et le
-grincement des roulettes rouillées qui vous arrachaient les dents. Il
-fallut déplacer des meubles; alors, ce fut le tonnerre. Enfin, le lit
-fut mis dans un coin et déplié. On y étala des draps blancs; on
-introduisit un oreiller dans la taie. On tâta la couverture: on me
-demanda si j'aurais assez chaud. La mère Fouillette disparut et revint
-cachant sous son tablier un objet qu'elle glissa sous le lit. Au son de
-la faïence, chacun sourit, mais mon père jetait un coup d'oeil sur son
-salon démoli par cette installation provisoire, décomposé par l'air
-d'ambulance de ce lit blanc, de ce vase de nuit. Et le plaisir de
-m'avoir sous son toit lui fut gâté.
-
-
-
-
-II
-
-
-J'appris une belle histoire que Marguerite Charmaison racontait et qui
-se répétait par la ville.
-
-Lorsque Marguerite avait eu quinze ans, son père l'avait menée à Rome.
-Rome, et les seuls noms des villes anciennes de l'Italie, le nom de
-l'Italie même, ont une magie qui transpose d'avance et agrandit, dans
-l'oeil de la jeunesse ardente, toutes les images qu'il y pourra
-rencontrer. A Rome, Marguerite avait eu pour voisin de table d'hôte un
-jeune Anglais fort distingué et disciple du célèbre cardinal Newman,
-qu'il fréquentait. Ce jeune homme, au dire de Marguerite, avait des
-cheveux d'enfant, des dents de femme et des yeux de la couleur de l'eau
-qui clapote au fond d'une caverne marine. Il se nommait lord Wolesley.
-Il racontait à sa jeune voisine la vie de Newman, ancien pasteur
-anglican, âme angélique, et poète; il lui récitait de ses vers composés
-à Corfou, à Naples, à Taormine; puis lui disait sa conversion
-retentissante au catholicisme romain; enfin, son élévation aux plus
-hautes dignités de l'Église. Marguerite, touchée qu'un si noble et si
-parfait jeune homme la prît pour confidente de ces choses, l'écoutait
-avec passion. Elle voyait le grand Newman dans les yeux céruléens de son
-lord charmant, et déjà s'accoutumait à confondre le jeune homme et le
-prêtre: tantôt elle tremblait devant lord Wolesley comme vis-à-vis d'un
-Père de l'Église, tantôt elle rêvait qu'elle était devenue toute petite,
-si petite qu'il l'emportait dans l'étui à cigares qu'il glissait dans la
-poche de son smoking, contre son coeur.
-
-Un jour, lord Wolesley lui demanda:
-
---Mademoiselle, voulez-vous être présentée à Son Éminence?
-
---Son Éminence?...
-
-Elle oubliait qu'elle ne l'avait point vue encore. Cela ne l'effrayait
-pas trop de voir Son Éminence. Elle eut plus d'épouvante lorsque lord
-Wolesley lui dit:
-
---Si vous le permettez, je viendrai vous prendre... avec monsieur votre
-père.
-
-Elle mit son trouble sur le compte de son père:
-
---Y pensez-vous?... papa, député anticlérical?
-
-Le jeune lord sourit, signifiant que cela avait bien peu d'importance.
-Le député sourit aussi et dit:
-
---Oh!... si loin du Palais-Bourbon!...
-
-Cependant Marguerite témoigna le désir de voir une première fois Newman
-de loin.
-
-Un matin, à Saint-Pierre, dans une chapelle, le cardinal Newman disait
-une messe basse. Lord Wolesley, agenouillé vingt minutes sur la dalle,
-communia. Marguerite vit l'or d'un vitrail se mêler à l'or des cheveux
-«d'enfant» de son ami, et la neige de la tête du grand vieillard se
-confondre avec celle du pain divin: elle s'évanouit. Au milieu d'un
-peuple prosterné, son père la secouait par le bras en lui disant:
-«Godiche!... godiche!...»
-
-Elle eut l'honneur d'approcher Newman dans les jardins du Pincio. Il se
-garda de toute parole mondaine, et comme il avait paru connaître le nom
-du député de Paris, il lui dit, non sans aménité, mais sans faiblesse,
-qu'il vénérait, quant à lui, dans les persécuteurs de l'Église les
-artisans inconscients d'une oeuvre sacrée: «Qui sait, dit-il, si Néron,
-dont l'horrible règne donna tant d'élan à la vertu chrétienne, à l'oeil
-de Dieu ne vaut pas l'apôtre Pierre? Il est nécessaire de contempler une
-longue suite de siècles pour l'intelligence complète des grandes
-vérités, etc.» Il avait ajouté, durant cinq minutes au moins, des choses
-magnifiques. Lord Wolesley se penchait vers Marguerite pour traduire,
-toutes chaudes encore, les paroles du cardinal, et de sa main,
-«translucide comme un émail,» il lui indiquait la bouche du saint homme
-qui élevait savamment l'entretien, et la Ville Éternelle étendue au pied
-de la colline. «De beaux moments!» disait Marguerite.
-
-Eh bien! ce jeune lord Wolesley était mort.
-
-Marguerite avait eu l'insigne et douloureuse faveur d'apprendre cette
-catastrophe, de la main même du grand Newman, le cardinal ayant ajouté,
-en post-scriptum, qu'il écrivait en accomplissement d'un des désirs
-derniers de son noble ami. «J'ai la lettre...» disait-elle; et elle la
-montrait, comme autrefois la photographie de Mounet-Sully.
-
-Elle vivait du souvenir de cette quasi-idylle mystique, où la figure de
-l'amant se confondait avec celle d'un saint, sur les collines romaines
-ou dans l'atmosphère affolante des chapelles, idylle embellie par la
-mort, mieux que cela: par une mort incomplète en un sens et qui faisait
-durer le mystère, puisque Marguerite, qui ne s'avouait pas à elle-même
-son amour pour le jeune lord, ne séparait pas en son esprit les deux
-catholiques anglais, dont l'un--celui dont elle pouvait parler sans se
-compromettre--était vivant et lui écrivait!
-
-Voilà pourquoi elle avait renoncé à réciter des vers de M. de Bornier et
-à porter l'image sanguinolente d'OEdipe, pourquoi elle nous avait paru
-si réservée et si grave à la matinée Plancoulaine. Pour le moment, la
-fille de l'athée, élevée sans principes, ne parlait de rien de moins que
-de se faire religieuse.
-
-Comme tout me paraissait petit, en comparaison des souvenirs que portait
-Marguerite! Je me rappelais sa nature inquiète autrefois, son coeur
-toujours bondissant, sa figure enflammée. A cause de cela, dans les
-rêves que je faisais sans cesse de quelque chose de plus beau que ce que
-l'on voit tous les jours, j'associais Marguerite à mes féeries intimes;
-je l'attendais; je comptais sur elle. Maintenant je savais qu'il lui
-était arrivé une aventure qui, pour moi, la haussait au-dessus du commun
-des mortels...
-
-
-
-
-III
-
-
-Le maître clerc de mon père, Coqueugniot, était un pauvre garçon
-efflanqué, qui avait éprouvé à peu près toutes les maladies. Il lui en
-était demeuré une certaine compétence en médecine et la monomanie de
-l'art de guérir. Il faisait au docteur Troufleau et au pharmacien Patout
-une concurrence appréciable et désintéressée; il redressait les
-errements de la thérapeutique officielle, qu'il traitait de routinière
-et d'illogique; il dépréciait les médicaments de M. Patout en lui
-prouvant, chiffres en main, qu'il encaissait des bénéfices illicites et
-vendait des matières «éminemment nocives». Il faisait venir, lui, ses
-substances des maisons de gros, par l'intermédiaire d'un ami qu'il avait
-à Paris; et s'approvisionnait même à l'étranger. Quel que fût le procédé
-qu'il employât, ce maniaque y était de sa poche, car il distribuait
-gratuitement ses drogues.
-
-Si l'on risquait un oeil dans la cour, on voyait au premier, derrière la
-vitre d'une fenêtre proche du palier des degrés de pierre, un crâne en
-pain de sucre, un pinceau de cheveux ramenés sur la tempe en
-accroche-coeur, une oreille destinée à soutenir la plume, un oeil
-attentif, une pommette rougissante, le tout battant un rythme régulier
-et bizarre qui intriguait les nouveaux venus. Coqueugniot faisait des
-pilules. Dès qu'il entendait le pas du «patron», il repoussait vivement
-son laboratoire, aussitôt dissimulé derrière les rôles.
-
-Ce fut lui qui fut désigné pour me conduire chez M. le curé, prendre ma
-première leçon de latin. Coqueugniot descendit l'escalier de pierre, sa
-plume à l'oreille, ses manches de lustrine boutonnées aux poignets. Il
-me prit par la main et me la trouva brûlante. Il haussa les épaules en
-passant devant le pharmacien, puis il dit:
-
---Troufleau, lui aussi, est un âne.
-
---Ah!
-
-Avant que nous fussions arrivés au bas de la ville, il m'avait parlé de
-sa scarlatine, de sa coqueluche, d'une varicelle qu'il avait eue à mon
-âge.
-
-On entrait chez M. le curé par une petite porte ménagée dans un rideau
-épais de vigne vierge que l'automne embellissait de magnifiques tons de
-cuivre rouge ou de vin vieux. Une croix de fer surmontait le loquet usé,
-que l'on soulevait librement, M. le curé considérant que sa maison
-appartenait à tous. Les murs étaient d'un autre siècle; l'herbe et les
-orties poussaient alentour, sauf dans un sentier fréquenté. Sur le
-jambage et le panneau de la porte s'entrelaçaient à la craie, au charbon
-ou gravés à la pointe du couteau, des termes orduriers et des dessins
-obscènes à l'adresse du prêtre; la vieille servante s'exténuait à les
-gratter tous les jours.
-
-Coqueugniot dit:
-
---C'est le petit jeune homme à maître Nadaud qui vient pour prendre sa
-leçon de latin.
-
---De latin?... fit la bonne.
-
-Elle ne semblait point avoir entendu parler de cela. M. le curé n'était
-pas là; M. le curé avait encore été appelé chez madame Colivaut, qui
-étouffait. Mais il ne l'attendrait bien sûr pas à mourir, dit-elle,
-«quoique M. le curé ait de la patience!...»
-
---Vous pouvez aller vous amuser dans le jardin. Faites attention, au
-moins, de ne pas tomber dans la rivière.
-
-En me rendant au jardin, je la vis qui déroulait une longue bande de
-linge dont un de ses doigts était enveloppé: Coqueugniot se faisait
-exhiber un panaris.
-
-Oh! le joli jardin que celui de M. le curé de Beaumont! Il était bien
-mal entretenu, rongé de chenilles, labouré par les taupes, tendu de
-toiles d'araignées, saccagé par tous les chats du voisinage. M. le curé
-ne voulait à aucun prix qu'on inquiétât les bêtes de la création. Mais
-ce jardin s'avançait jusque sur la rivière, qu'il dominait à pic, par
-une terrasse de conte de fées.
-
-Je n'eus rien de plus pressé que d'aller voir l'eau. Elle battait
-doucement la barque de M. Phébus, le conseiller municipal, grand amateur
-de pêche. De mémoire d'homme, cette barque était amarrée au pied de la
-terrasse du presbytère; M. Phébus y passait des journées, debout, la
-ligne à la main. Il n'était pas arrivé encore, et l'on voyait, aux
-environs de l'appât qu'il avait jeté, des peuplades de goujons agiter
-leurs corps blonds mêlés aux ablettes en lame de couteau à fruits. Sur
-le flanc calfaté de la toue, se reflétaient en arabesques mobiles les
-jeux de la lumière avec la crête des petites vagues. L'eau stagnante, à
-l'arrière, semblait tendue d'une belle soie moirée qui allait se
-déchirant en longues bavures verdâtres ornées à leur extrémité de
-houppes d'écume savonneuse, car le banc des laveuses était proche. Ces
-bavardes m'étaient cachées par des fourrés d'aubépine; mais je les
-entendais s'égosiller comme des grenouilles au bord des marais. Je me
-mis à compter les arches du pont.
-
-Un bruit me fit retourner. Quelqu'un poussa la porte du presbytère et
-vint à moi sans faire à la bonne du curé d'autre honneur que celui d'un
-petit signe du bout de l'ombrelle. C'était Marguerite Charmaison.
-
-Je la vois s'avancer dans ce jardin en soulevant sa robe légère pour
-éviter les ronces et les fruits pourris qui jonchaient les allées. Elle
-n'avait pas pris la peine de mettre un chapeau; une source vive de
-cheveux blonds lui jaillissait du front et de la nuque, emmêlait assez
-haut ses gerbes désordonnées, qui retombaient çà et là en cascatelles;
-cette chevelure était à la fois sombre et dorée, comme l'eau qui remue
-et dont la lumière borde chaque brisure d'une frange éclatante; ses
-sourcils, plus foncés, se rapprochaient un peu trop et côtoyaient des
-yeux peut-être bleus, peut-être gris, peut-être verts, qui, par moments
-aussi, semblaient noirs.
-
-Elle fut près de moi si vite que je n'eus pas le temps de m'émouvoir;
-elle s'accroupit et me dit:
-
---Pauvre petit!
-
-C'était l'allusion la plus discrète et la plus sympathique à ma famille
-persécutée.
-
-Le soleil lui avait semé quatre grains de rousseur sur la joue. Elle
-avait des cils très longs; une minuscule tache violacée teignait sa
-lèvre; elle avait dû manger des framboises. Voilà ce que je voyais
-malgré moi, voilà ce qui m'absorbait pendant que la timidité
-m'envahissait, pendant que je voulais lui dire: «Oh! Marguerite, c'est
-vous! c'est vous! Je sais qu'il vous est arrivé à Rome une belle
-aventure!... Je suis bien petit, mais si vous vous doutiez combien je
-vous admire!» Je ne lui disais rien.
-
-Cependant elle me parlait. Mais mon trouble était devenu si grand que je
-ne la comprenais point. Pourquoi venait-elle à moi aujourd'hui, alors
-qu'elle ne m'avait pas reconnu chez les Plancoulaine? Je ne pus manquer
-d'être frappé qu'elle me demandât si nous voyions souvent le docteur
-Troufleau; c'était probablement parce qu'il avait cessé avec nous de
-paraître chez les Plancoulaine: il était le seul qui eût osé se déclarer
-outré de leurs procédés envers nous.
-
-Mais dans cette bouche, d'où je n'attendais que paroles d'enchantement,
-le nom prosaïque de Troufleau m'étonna. Peut-être avec un nom banal
-composait-elle des choses exquises? Elle était trop près de moi; c'était
-elle, sa personne, l'image embellie que je me faisais d'elle, qui me
-pénétraient d'une manière ineffaçable, et ses paroles se perdaient dans
-le courant trop violent qui m'inondait.
-
-En se relevant, elle m'embrassa. Comme elle m'embrassait la joue,
-j'avais son menton sur mes lèvres. Je ne le baisai pas. Une boucle de
-ses cheveux, où jouait le soleil, forma devant mon oeil une voûte à
-claire-voie qui me parut aussi grande qu'un panier d'osier. Je sentis
-très bien que le moment qui s'écoulait là, avec le menton de Marguerite
-sur ma bouche et cette boucle de cheveux devant mon oeil, resterait
-longtemps dans ma mémoire. Je n'en jouissais pas; il me semblait que je
-n'en avais pas le temps; mais je me promettais d'y songer longuement,
-plus tard.
-
-Lorsqu'elle fut debout, je regardai sa main nue, dont la moiteur
-ternissait la pomme d'agate de l'ombrelle; la peau de cette main était
-d'une finesse extrême; le soleil dorait sur son poignet un duvet blond.
-J'eus un avant-goût d'avenir; je sentis qu'il y avait en moi quelque
-chose qui pouvait m'entraîner à des folies, à des héroïsmes, à la mort,
-dans dix ans, dans vingt ans, peut-être plus tôt, peut-être plus tard,
-pour le plaisir ou l'honneur de toucher du bout des lèvres ce brin de
-peau fine et moite qui ternissait la pomme d'agate...
-
-M. le curé nous surprit. Il leva son chapeau de loin. Marguerite lui
-dit:
-
---Vous permettez, monsieur le curé, que je cueille une de vos jolies
-roses?
-
---Toutes les fleurs sont au bon Dieu, mademoiselle, dit-il; c'est à lui
-qu'il faut demander la permission de les cueillir.
-
-Je trouvai cette réponse jolie, parce qu'il me semblait qu'elle
-s'inspirait de quelque chose d'où ne procédait jamais ce que j'entendais
-d'ordinaire. Je n'avais guère vu le curé de Beaumont qu'en chaire, le
-dimanche, et, bien que je ne comprisse pas tout ce qu'il disait, ses
-sermons ne me déplaisaient pas. Il y parlait souvent de choses
-familières, mais il leur donnait je ne sais quelle tournure qui les
-grandissait et les poétisait. Des personnes se scandalisaient des
-expressions de ménagère employées par le curé en pleine église. «Oh! oh!
-ripostait ma grand'mère, monsieur le curé fait son fricot, comme tout le
-monde, avec une casserole et des petits oignons; mais on dirait, quand
-il a fini, qu'il raccroche ses ustensiles à la voûte du ciel.» C'était
-un vieillard maigre; son crâne luisait au soleil, ainsi que sa soutane
-rapetassée. Il donnait tout ce qu'il avait. Sa figure rappelait les
-ascètes de la Thébaïde que l'on voit sur les images.
-
-Il avait oublié la leçon de latin; il crut que j'étais venu avec
-Marguerite, qui semblait une habituée de sa maison. La crise mystique
-qu'elle traversait, les souvenirs du cardinal Newman et de Rome devaient
-créer entre elle et le vieux prêtre des liens particuliers. Je
-m'attendais à écouter un dialogue sublime.
-
-M. le curé nous offrit d'aller nous asseoir à l'intérieur. Mais
-Marguerite lui dit:
-
---Oh! monsieur le curé, laissez-nous dans votre jardin! Voulez-vous que
-nous allions sous la tonnelle?
-
-Le curé se mit à rire, parce qu'il trouvait comique que l'on se plût
-dans un jardin si négligé. Une fois assise sous la tonnelle, d'où l'on
-pouvait être reconnu des gens qui passaient le pont, Marguerite dit:
-
---Je ne suis pas fâchée que l'on me voie chez vous, monsieur le curé, en
-compagnie de ce pauvre petit, pour la famille de qui l'on est bien
-méchant.
-
---Se peut-il, mademoiselle?
-
-Il se refusait à croire au mal. Pour lui, Dieu permettait seulement que
-nous fussions affligés d'une épreuve dont les hommes étaient les
-instruments.
-
---C'est toujours l'histoire de cette maison Colivaut!
-
-M. le curé dit que madame Colivaut était une fois encore tirée
-d'affaire. Il avait été appelé pour l'administrer; il l'avait trouvée en
-compagnie de son architecte, discutant des marchés à forfait.
-
---Il y a des gens superstitieux, dit Marguerite, qui, lorsqu'ils se
-croient menacés de la mort, se hâtent d'entreprendre une oeuvre
-importante, parce qu'ils s'imaginent que la Providence ne voudra pas les
-faucher avant la besogne accomplie.
-
---C'est une confiance en la bonté de Dieu, qui les honore. Madame
-Colivaut est une si excellente personne!
-
---On prétend, dit Marguerite, qu'elle a surtout envie de faire enrager
-monsieur Fesquet en lui bouchant la vue avec son pavillon.
-
---Oh!...
-
---C'est ce qu'on dit; mais il faut ajouter que monsieur Fesquet
-provoquerait cette malice en contraignant la vieille dame à couper ses
-magnifiques arbres!... Savez-vous pourquoi monsieur Fesquet tient à
-faire abattre ces arbres, monsieur le curé?
-
---Monsieur Fesquet est un ennemi de l'Église, c'est vrai; mais je ne le
-tiens pas pour insensé, et j'imagine qu'il doit obéir à un puissant
-motif.
-
---A un puissant motif, en effet, car il est haineux et jaloux...
-
---Prenons garde, ma chère enfant, de médire de notre prochain!
-
---Monsieur Fesquet est le pensionnaire de madame Auxenfants, la voisine
-de madame Colivaut... Madame Auxenfants loge, avec monsieur Fesquet, un
-autre célibataire, le docteur Troufleau.
-
-«Bon! fis-je en taillant des encoches dans le bois de la tonnelle, voilà
-encore le docteur Troufleau.»
-
---Eh bien! monsieur Fesquet, qui est un vieux laid, tout jaune de bile,
-est jaloux de son co-locataire qui est jeune et qui réussit.
-
---Dans tout cela, dit le curé, je n'aperçois point le motif d'abattre
-les arbres.
-
-Marguerite baissa la voix.
-
---Vous n'ignorez pas, monsieur le curé, qui a acheté la maison Colivaut?
-
---Certes non!
-
---Qui habitera la maison Colivaut, aussitôt le décès de la vieille dame;
-qui tient essentiellement à la belle terrasse, aux ombrages?
-
---Je comprends, dit le prêtre, un ami du docteur Troufleau, monsieur
-Nadaud.
-
---Mieux que cela: une amie!... Madame Nad...!
-
-M. le curé toussa, se moucha bruyamment, battit l'air de la main, entre
-la jeune fille et moi, comme pour créer une cloison, afin que je
-n'entendisse point. Je taillais profondément mes encoches. Mon
-occupation et mon âge faisaient entre eux et moi une séparation
-suffisante.
-
-Puis le curé prit la défense du docteur Troufleau, qui, pour être
-malheureusement imprégné de principes matérialistes, n'en demeurait pas
-moins un fort honnête garçon, plein de valeur. Il avait connu ses
-parents, de simples cultivateurs d'un canton voisin qui avaient jeûné
-vingt ans pour permettre à leur fils de s'élever au-dessus de leur
-condition. Loin d'être un «mirliflore» ou un libertin capable de
-sacrifier l'honneur d'une femme à son plaisir, le docteur avait des
-sentiments si honnêtes que...
-
---Que...? dit Marguerite.
-
---Que, ma foi! je n'hésiterais pas à le recommander à la jeune fille que
-j'estime le plus.
-
---... Que vous estimez autant que moi, monsieur le curé...
-
---... Que j'estime autant que vous, mademoiselle!
-
---Ah! ah!
-
---Que voulez-vous dire?
-
---Ah! ah!... Maintenant je sais ce que je voulais savoir!... Monsieur le
-curé, je vous ai fait parler!
-
-Le curé, qui n'entendait pas malice, ne donna point attention à ce jeu
-de femme. Il venait de s'apercevoir que j'avais fait une entaille
-profonde dans l'un des montants un peu vermoulus de sa tonnelle, et il
-s'écria:
-
---Mais, petit malheureux, vous allez nous écraser, comme Samson, sous la
-voûte du temple, si vous en brisez les colonnes!
-
-J'avais fait une vraiment belle entaille blanche dans le vieux bois
-peint en vert autour duquel s'enlaçaient des tiges desséchées de
-liserons. Je m'attendais à être fort grondé.
-
-Il me demanda seulement si je savais bien mes prières du matin et du
-soir et si je ne manquais pas de les dire. Je lui répondis «oui». Il me
-baisa au front: ce fut tout.
-
-Une quantité d'insectes bourdonnaient dans son jardin en friche. C'était
-une charmante musique sous le soleil de septembre. Comme nous faisions
-silence, on l'entendit un bon moment, tout à l'aise. Ce chant de la
-création, sous les bienfaits du ciel, allait au coeur du saint homme. Il
-écarta les mains; le gras de ses manches brillota au soleil; son oeil se
-trempa, et il dit:
-
---Comment ne pas aimer Dieu!
-
-Puis il vanta à Marguerite les charmes de la vie provinciale et
-paisible. Son désir était de soustraire une âme d'élite à la corruption
-de Paris. Il souhaitait aussi qu'une femme chrétienne régnât sur le
-jeune docteur Troufleau, de qui la vie était digne, mais la direction
-des idées inquiétante. C'était le voeu de la grand'maman Charmaison que
-sa petite-fille fût mariée près d'elle: le prêtre en était certainement
-avisé. Comme il allait revenir sur le sujet que Marguerite avait amené
-elle-même par un détour assez curieux, elle l'arrêta:
-
---Le docteur Machin, dit-elle, y pensez-vous?... Papa l'enverra
-promener!
-
-A la bonne heure! Moi, je comprenais très bien qu'on ne passât pas
-d'OEdipe sanguinolent et de lord Wolesley, mort en odeur de sainteté, au
-docteur Troufleau. A vrai dire, je m'étonnais qu'il pût être question
-d'un mariage, c'est-à-dire de la chose la plus ordinaire du monde, pour
-Marguerite Charmaison, qui me semblait promise à des destinées
-insoupçonnables!...
-
-Le curé, lui, sembla déçu. Il hésita à parler de nouveau.
-
-Je sus, dans la suite, que Marguerite avait flairé, chez le timide
-docteur, un sentiment inavoué, et qu'elle était venue s'enquérir à bonne
-source, et de l'imminence d'une demande, et de la valeur du prétendant.
-C'était d'une femme, simplement.
-
-Un bruit sourd vint de la rivière, et M. le curé dit:
-
---Ah! voilà monsieur Phébus qui saute dans sa barque.
-
-Puis il se leva en faisant «Chut! chut!» et nous allâmes tous les trois
-à pas de loup jusqu'à la rampe de pierre. M. Phébus était debout dans sa
-barque; il tenait sous le bras une longue canne à pêche. La flotte,
-jetée à gauche, se laissait doucement porter par le courant vers la
-droite. C'était un morceau de liège arrondi et colorié de rouge à
-mi-corps, qu'un petit tuyau de plume traversait. Le fretin qui
-mordillait le ver donnait à cet objet l'aspect d'un drôle de petit homme
-ventru s'amusant dans l'eau à faire la trempette. Tantôt il s'enfonçait
-à peine; tantôt il plongeait tout à fait. Mais M. Phébus, qui savait à
-quoi s'en tenir, ne retirait pas la ligne pour si peu, et distinguait
-finement quand le goujon avait mordu. Lorsque le petit homme était
-arrivé là-bas, sur la droite, tout près de l'extrémité de l'ombre du
-pont grandissante, M. Phébus soulevait la longue canne; on distinguait
-deux vers de terre flasques et trois grains de plomb noirs enfilés à un
-crin invisible. La soie sifflait dans l'espace non loin de nos visages,
-puis dans le temps d'un clin d'oeil, le petit homme était retombé sur sa
-jambe et se laissait flatter l'abdomen par la surface de l'eau. Et le
-même jeu recommençait. M. Phébus était coiffé d'un chapeau auquel
-l'usage et les ans avaient donné le ton du pain doré par une bonne
-cuisson. Nous n'apercevions de lui que ce chapeau, le bas du corps et
-l'avant-bras droit soutenant la canne à pêche. A ses pieds était une
-boîte de fer-blanc à jours, qu'arrosait une flaque d'eau passant d'un
-bord à l'autre au gré des mouvements du pêcheur. Un bout de sentier, de
-la largeur d'un ruban, et mangé d'herbes vivaces, se blottissait contre
-le mur pour amener là M. Phébus et nul autre.
-
-M. le curé admirait la patience de M. Phébus qui ne prenait presque
-jamais de poisson, car l'endroit était mauvais, mais s'obstinait à y
-demeurer immobile des journées entières, des semaines, des mois. Il
-admirait la sérénité de cet être, célibataire, sans profession, à peu
-près dépourvu de rentes, qui n'avait rien d'autre à faire dans la vie
-que d'être là, à ne rien faire. Et M. le curé s'étonnait que cet homme
-jouît d'une telle paix et fût un impie. Car M. Phébus se joignait aux
-rouges politiciens qui péroraient, le soir, au café, vis-à-vis de la
-statue du poète; et dans cette parfaite tranquillité des choses, là,
-devant ce morceau de liège oscillant avec la régularité d'un pendule de
-la gauche à la droite, au pied du mur du calme presbytère, devant les
-prairies et les doux coteaux d'une vallée tourangelle, M. Phébus
-méditait et préparait, dans la mesure de ses forces, des révolutions et
-des massacres, qui auraient lieu, il est vrai, à Paris.
-
-
-
-
-IV
-
-
-Je retournai, d'autres après-midi, prendre, sérieusement, ma leçon de
-latin. Parfois M. le curé me la donnait sous la tonnelle. Petite-maman
-venait me chercher. Elle marchait avec précaution, se faufilant à
-travers les fins panaches des asperges, et elle se garantissait du
-soleil avec une ombrelle écarlate, car elle avait rapporté de son pays
-d'origine le goût des choses éclatantes, ce qui n'était pas bien vu.
-
-M. le curé se précipitait à sa rencontre, la tête nue. Comme elle avait
-beaucoup de franchise et d'élan dans les manières, elle abritait le
-vieux prêtre sous son ombrelle. Le teint de M. le curé flambait, sans
-que l'on sût si c'était par l'effet de la soie transpercée de lumière ou
-par celui de la confusion. Ces mouvements prompts et naturels nuisaient
-beaucoup à la jeune femme dans la ville.
-
-Et nous allions ensemble, elle et moi, sonner à la porte des quelques
-maisons qui ne nous étaient pas encore nettement fermées.
-
-Les relations tombaient vite, à Beaumont, dès qu'on ne les alimentait
-pas chez les Plancoulaine. A combien de portes nous présentâmes-nous
-ainsi, attendant cinq minutes avant qu'une bonne vînt, en courant à
-toutes jambes, nous dire: «Madame est sortie,» ou «Madame est au bout du
-pont,»--ce qui voulait dire chez les Plancoulaine,--ou mieux encore:
-«Madame le regrette bien, mais madame n'est pas là pour le moment.» Une
-fois, chez madame Gantois, la femme du juge de paix, la domestique, par
-hasard, nous ouvrit aussitôt notre coup de sonnette:
-
---Madame Gantois est-elle visible?
-
---Mais oui, madame; si madame veut bien entrer au salon?...
-
-On nous introduit dans un salon obscur, sentant le moisi et la crotte de
-rat. Peu à peu nous distinguons les sièges et nous nous asseyons. Tout à
-coup grand branle-bas à l'étage au-dessus de nous; des portes claquent,
-une voix mal contenue, dans l'escalier: «Cruche! cruche!... que le
-diable emporte la bête de fille!...» La bonne réapparaît:
-
---Ah! bien, madame Nadaud, pour sûr que j'aurai fait erreur en disant
-que madame était là; madame est justement sortie...
-
---C'est bon, ma fille, allez!
-
-Nous retournons à la maison.
-
-Madame Capdevielle vint nous rendre une de ces visites; mais elle vint
-seule, ce qui était assez significatif, car elle se séparait rarement de
-sa gentille marmaille. Elle était ronde en ses façons comme en ses
-entournures; on la savait une femme fort estimable. Petite-maman ne put
-contenir tout à fait devant elle l'amertume qu'elle éprouvait de
-l'abandon de ses anciennes amies. Madame Capdevielle fut compatissante,
-mais prudente davantage, et se garda bien de répartir les
-responsabilités; cependant elle risqua, paraît-il, une phrase ambiguë où
-il y avait à entendre «que l'on a souvent grand tort de s'en prendre de
-ses malheurs à tel ou tel, alors que la véritable cause est la personne
-que l'on soupçonne le moins, que dis-je? celle qu'on chérit le plus...»
-
---Que voulez-vous dire, madame?
-
---Oh! mais, je ne veux rien dire du tout; je parle de généralités...
-
---Expliquez-vous, madame, je vous en prie!
-
-Madame Capdevielle se leva:
-
---Allons, ma mignonne, calmez-vous! Je serais vraiment désolée d'avoir
-semé en vous un sujet d'inquiétude... Ce serait bien par mégarde, je
-vous prie de le croire. Calmez-vous. Tout s'arrangera. Adieu, adieu!
-
-Et sur le pas de la porte, elle dit:
-
---Vous êtes toujours jolie!... trop...
-
-La pauvre jeune femme demeura très tourmentée par les paroles de madame
-Capdevielle. Elle confia la chose à son mari qui lui dit:
-
---Il y a du commérage, là-dessous.
-
-On en parla à M. Clérambourg, qui venait chaque soir après le dîner,
-quoiqu'il fréquentât les Plancoulaine, et au docteur Troufleau, qui nous
-témoignait plus d'amitié depuis que nous étions isolés. Mais M.
-Clérambourg ne risquait jamais son opinion, sinon sur les affaires dont
-il avait couvé toutes les pièces, au moins trois semaines durant, dans
-son cabinet. Le docteur Troufleau dit que, prenant ses repas entre
-madame Auxenfants et M. Fesquet, si quelque commérage courait la ville,
-il en eût été le premier informé.
-
-Je me souvins des paroles de Marguerite Charmaison au curé sur les
-raisons qu'avait M. Fesquet de faire abattre les arbres de madame
-Colivaut.
-
-Mais une âme charitable nous fournit la solution de l'énigme posée par
-madame Capdevielle. Ce fut madame Gantois--«Cruche!... cruche!... Que le
-diable emporte la bête de fille!»--qui se décida, au bout d'une
-quinzaine, à nous rendre notre politesse.
-
---Ma petite, dit madame Gantois, d'un ton protecteur, je vais vous
-rendre un service.
-
---Mais!...
-
---C'est entendu... Vous ne me le demandez pas! Oh! oh! je ne m'arrête
-pas pour si peu: je vous le rendrai tout de même... Et pour commencer,
-ma belle enfant, entre nous soit dit, ayons plus de modestie, moins de
-susceptibilité au moindre mot que l'on vous adresse: la fierté convient
-certes, mais à de certaines situations...
-
---Mais ma situation, madame!...
-
---Ah! ne vous fâchez pas! Je vous répète que je suis venue en amie.
-Votre situation, ma chère petite, n'est pas bonne... Ah dame! que
-voulez-vous! On n'a pas votre âge, joint à la figure dont la Providence
-vous a ornée, ma belle, sans être tenue de ménager l'opinion...
-
---L'opinion? Ce sont les gens puissants qui se chargent de la faire!...
-
---Alors, ménageons-les!... L'opinion voyez-vous, c'est un fusil chargé!
-Une imprudence, une maladresse, le coup part.
-
---J'ai tout lieu de croire qu'il est parti.
-
---Ce n'est pas moi qui vous le fais dire: en effet, il est parti. Ma
-chère enfant, vous vous compromettez.
-
---Je me compromets!... moi!...
-
---Il suffit!--dit madame Gantois, qui dut être effrayée du ton de
-sincérité de la malheureuse femme.--J'en ai assez dit pour que vous
-soyez plus prudente à l'avenir. Plus tard vous me remercierez...
-
---Écoutez, dit petite-maman haletante. Je suis depuis trois semaines à
-la torture à cause de circonlocutions, d'allusions, de sous-entendus
-plus douloureux qu'un bon coup bien frappé. Puisque vous ne craignez pas
-de me faire mal, vous, madame, je vous en conjure, frappez, mais droit.
-Dites-moi ce qu'il y a: je vous jure que je ne comprends pas.
-
---Allez jouer, petit, dirent les deux femmes à la fois.
-
- * * * * *
-
-Je n'étais pas fâché d'aller jouer. De tous mes souvenirs d'enfance, les
-plus pénibles et les plus odieux sont ces confidences à mots couverts,
-de femmes qui crèvent d'envie de répandre la calomnie, et qui, pour
-faire durer le plaisir, parlent une demi-heure auparavant par paraboles.
-
-M. le curé de Beaumont disait:
-
-«Il ne faut point juger notre prochain, mon enfant. Ce jugement,
-difficile à porter, appartient à Notre-Seigneur. Contentons-nous de
-plaindre les hommes, dont le mobile des actions nous échappe, mais dont
-l'esprit, dans bien des cas, est borné.»
-
-Ces paroles étaient inspirées par quelque chose de trop haut, que je ne
-comprenais pas; elles étaient plus qu'humaines et me paraissaient
-étrangères. A mon sens d'enfant, la gent Gantois, par exemple, était
-parfaitement abominable, et j'eusse trouvé fort juste qu'on la liât par
-les pieds et par les mains et lui enfonçât dans la peau un millier ou
-deux d'épingles. Tel était le genre de supplice que je rêvais. Après
-quoi il me semblait que, débarrassé de cette engeance, on eût pu
-s'occuper des «grandes choses». De quelles grandes choses?
-
-Ah! je ne savais pas.
-
-Je n'ai jamais su qui avait déposé en moi cette idée ni seulement ce
-terme. Les grandes choses, était-ce de réciter des vers de M. de
-Bornier, ce qui m'avait fait voir autrefois en Marguerite Charmaison une
-créature séraphique? Était-ce d'aller à Rome s'éprendre d'un lord ou
-d'un cardinal anglais? Était-ce de sentir le bon Dieu passer dans le
-vent, à travers le feuillage des pins, comme à Courance? Était-ce d'être
-un poète de bronze, impassible, sur une place publique? Était-ce de
-mourir, comme avait fait maman? Ah! qu'était-ce?
-
-
-
-
-V
-
-
-Après la visite de madame Gantois, petite-maman s'enferma avec mon père.
-Ils causèrent longtemps. Il est probable qu'elle lui confia loyalement
-le bruit que l'on faisait courir, et ils durent prendre ensemble la
-résolution de recevoir le docteur Troufleau comme à l'ordinaire.
-
-Par exemple, ils ne disaient plus «le docteur Troufleau»; ils disaient
-_il_, ou _le_, ou _lui_. «Quand _il_ arrivera, reçois-_le_,» etc. Cette
-pudeur soudaine à prononcer un nom est une nuance sentimentale que les
-enfants saisissent très bien, et n'eussé-je rien connu par avance de ce
-qui se passait, j'eusse certainement deviné qu'autour du personnage
-désigné par des pronoms quelque chose d'anormal méritait que mon
-attention fût bien ouverte lorsqu'il se présenterait.
-
-Le jeune docteur Troufleau venait tous les jours à la maison, après
-dîner, fumer un cigare et faire une partie de piquet avec mon père et M.
-Clérambourg. Autrefois, plusieurs de ces messieurs se joignaient à eux:
-M. Gantois, le colonel Flamel. M. Gantois avait disparu sans mot dire;
-le colonel Flamel s'était expliqué avec franchise:
-
---Que le diable m'emporte, mon cher Nadaud, si j'ai envie de vous
-fausser compagnie! Mais ces b...-là m'ont mis au pied du mur. «Chez lui
-ou chez moi, choisissez!» m'a dit Plancoulaine. Bigre de bigre! c'est
-dégoûtant! Je ne lui ai pas mâché mon opinion. Mais si je ne vais plus
-chez eux, que voulez-vous que je fasse de mes journées? Et ma vieille
-mère qui y passe ses après-midi depuis quarante ans...
-
-M. Clérambourg avait quelque mérite à venir encore, mais lui, par sa
-compétence en affaires et ses conseils financiers, était à peu près
-indispensable à M. Plancoulaine.
-
-Ce soir-là, précisément, le docteur Troufleau ne vint pas; le lendemain
-s'écoula sans qu'on le vît; le surlendemain, l'on était en droit de
-s'inquiéter de lui. On envoya la mère Fouillette demander de ses
-nouvelles. Madame Auxenfants, son hôtesse, répondit que le docteur
-allait bien, mais qu'il avait l'air «renfrogné». Mon père, très nerveux,
-n'y tint plus. Il passa lui-même chez le docteur; le docteur venait de
-sortir; mon père laissa sa carte.
-
-Le docteur vint le soir. Mon père et sa femme étaient agités; ils
-avaient lieu de craindre que la calomnie eût effrayé le jeune homme et
-qu'ils fussent menacés de perdre encore un ami.
-
-Le docteur avait l'air plus défait qu'eux-mêmes. Son éternelle redingote
-et son éternel chapeau haut de forme donnaient au moindre de ses gestes
-un air d'apparat et de gravité; il conduisait un deuil, sans répit. Il
-avait une assez jolie figure douce, avec une barbe fine et frisée; mais
-il était trop court de taille.
-
-Il s'assit.
-
-Mon père lui dit:
-
---Mon cher docteur, si c'est par délicatesse que vous avez cru devoir
-vous éloigner de nous, j'entends vous rendre, de ma propre autorité, les
-coudées libres: ni ma femme, ni moi ne craignons les bruits absurdes que
-vous avez dû entendre comme nous; c'est pourquoi ne vous voyant plus
-venir, je n'ai pas hésité à aller moi-même vous chercher.
-
---Je ne vous comprends pas, mon cher Nadaud, dit le docteur.
-
---Si fait! parbleu! Je vous autorise à me comprendre! Il y a assez de
-loyauté entre vous, ma femme et moi, pour que nous jouions cartes sur
-table: appelons un chat un chat, et un bruit infâme une infamie!...
-
---Mais, dit le docteur, je vous répète, mon cher ami, que je ne vous
-comprends pas; je tombe des nues... Je ne sais rien, je n'ai entendu
-aucun bruit; voici trois jours que je passe au milieu d'émotions intimes
-qui ont suffi amplement à m'occuper, jointes à mes visites...
-
-Mon père et sa femme furent rassérénés tout à coup. Son absence n'était
-donc pas due au motif qu'ils avaient redouté.
-
-Le pauvre docteur ôta ses gants; puis il les malaxa, puis il s'en
-fouetta la cuisse.
-
---Ce qui m'est arrivé est bien simple, dit-il enfin, je n'ai pas de
-chance...
-
-On comprit aussitôt qu'il s'agissait d'une demande en mariage repoussée.
-Depuis deux ans, c'était la troisième épreuve de ce genre qu'il
-confessait. Généralement, on en souriait chez nous. On supposait qu'il
-était trouvé trop jeune par les familles, ou trop récemment établi, ou
-bien que les jeunes filles lui reprochaient sa redingote, son chapeau
-haut de forme, ses gants noirs. Pourquoi diable s'affublait-il en vieux
-savant? Comment lui faire entendre cela?
-
---Non, non, répéta-t-il, je n'ai pas de chance!
-
-Le malheur du docteur n'inspirait pas pitié: il avait trente ans à
-peine, l'espoir du bonheur conjugal n'était pas clos pour lui; et il
-avait l'air si malheureux avec sa figure gentille et son extérieur de
-vieux bonhomme, son embarras, la sincérité de son désappointement! On
-avait envie de le plaindre, mais pas tout à fait sérieusement.
-
---Cachottier! lui dit mon père; vous ne nous aviez pas soufflé mot...
-
---A personne! Je n'ai parlé à personne, mon cher ami!... Quand je dis à
-personne, non: j'en avais parlé à Clérambourg, qui s'est chargé de faire
-la demande.
-
---Ah!...
-
---Il va venir, dit mon père. Parlons-nous de la chose en sa présence, ou
-nous taisons-nous?
-
---Parlons-en! parlez-lui-en tout à votre aise, je vous y autorise et
-vous en prie même; peut-être vous dira-t-il, à vous, les motifs du
-refus, qu'il a supprimé dans le rapport qu'il m'a fait de la réponse du
-père de la jeune fille: un «non» catégorique.
-
---Oh!
-
---Monsieur Charmaison a dit «non» tout sec.
-
---Comment! c'était Marguerite! s'écria petite-maman.
-
---Mademoiselle Charmaison! fit mon père, dont le front se rembrunit.
-
---J'avais fait ce rêve, dit tendrement le docteur. A mon âge, ancien
-interne des hôpitaux, toutes les ambitions sont permises... La question
-de sentiment mise à part,--la fortune Charmaison n'a d'ailleurs rien
-d'intimidant,--je sais que c'eût été le bonheur de la grand'maman de
-conserver sa petite-fille tant auprès d'elle que loin de Paris: madame
-Charmaison, la grand'mère, redoute, non sans motif, l'éducation libre
-que le père par principes et la maman par insouciance ont adoptée pour
-une jeune fille aussi délicate, aussi impressionnable, aussi exaltée, on
-peut le dire, puisqu'elle ne l'est, Dieu merci! que pour tout ce qui est
-beau et bien...
-
---Certes! certes! opinèrent à la fois mon père et sa femme.
-
-Il allait, il allait, le docteur Troufleau! Sa voix chevrotait, sa
-paupière se mouillait. Il était réellement épris de Marguerite.
-
-Petite-maman disait:
-
---Mais croyez-vous que la jeune fille ait été avisée de votre demande?
-
---Je l'ignore complètement.
-
---Ne l'avez-vous pas demandé à monsieur Clérambourg?
-
---Monsieur Clérambourg s'est montré muet comme un marbre. Il m'a
-transmis la réponse: «Non.» C'est tout.
-
---Monsieur Clérambourg n'est pas bavard...
-
---Ah! non!
-
---Je le ferai bien parler.
-
---Faire parler Clérambourg! dit mon père.
-
---Le voilà!...
-
-Il y avait dans la cour de notre maison une sonnette qui tintinnabulait
-au milieu des lierres dont on était sans cesse occupé à couper les
-filaments qui la voulaient atteindre. C'était une sonnette à l'ancienne
-mode, sensible comme une petite personne et sachant à merveille
-«chanter» en notes limpides et musicales le tempérament de l'ami, du
-gêneur ou de l'inconnu qui, dans la rue, tirait le pied-de-biche.
-
-Le coup de sonnette de M. Clérambourg était autoritaire et bref, tiré à
-fond, mais terminé court, je ne sais comment, sans fioritures ni aucun
-de ces mouvements qui se prolongent quelquefois après le gros
-drelin-drelin, comme s'ils étaient donnés en surplus, par-dessus le
-marché, enfin désignant une nature généreuse.
-
-M. Clérambourg entra, donna la main à tous et me tapota le menton d'un
-doigt qui sentait le tabac; puis il défit le bouton de sa jaquette.
-C'était un homme haut, large et fort; il portait des cheveux lissés qui
-s'enroulaient sur l'oreille comme les lamelles de bois que crache la
-varlope du menuisier; il ne se rasait pas tous les jours, de sorte que
-la partie inférieure de sa figure semblait barbouillée d'une cendre
-épaisse d'où émergeaient--pour moi qui voyais presque toujours cela d'en
-dessous,--deux énormes narines, où faire grimper un ramoneur. Il portait
-haut un front bombé et poli, couleur de vieil ivoire. Des lèvres eussent
-coûté trop cher: sa bouche était faite d'un trait, une mince fissure
-rectiligne qui ne s'ouvrait pas souvent, et uniquement pour dire, en
-termes mesurés, l'indispensable.
-
-Mon père l'écoutait comme un oracle. Sa sagesse, sa modération et sa
-science du droit lui valaient la considération générale.
-
-Quand il se fut adossé à la cheminée, il releva de droite et de gauche
-les basques de sa jaquette et flatta de la main le fond de son pantalon,
-selon sa coutume, même lorsqu'il n'y avait pas de feu; et chacun
-s'apprêta à lui parler du sujet. Mais personne ne fut assez fort. La
-petite-maman n'était pourtant pas timorée, mais, en présence de M.
-Clérambourg, une venette brisait son meilleur élan.
-
-Mon père atteignit la boîte à cigares; il en offrit un à son grand ami.
-Celui-ci le prit, le froissa, en coupa la pointe, puis humecta le bout
-tronqué dans son espèce de bouche. Cela demanda un temps considérable.
-M. Clérambourg alluma son cigare et fuma.
-
-Mon père offrit le cognac au docteur.
-
---Prenez donc, mon cher docteur; cela vous redonne du coeur, allez!...
-
-L'allusion était assez claire; l'ouverture était pratiquée; il n'y avait
-plus qu'à marcher. Bernique! M. Clérambourg ne broncha pas.
-
-Il dit:
-
---Je vous dois une revanche, si je ne me trompe?
-
-Et l'on prépara la table de jeu.
-
-Le docteur se retira de bonne heure. Mon père tint à le reconduire
-jusqu'à la porte de la rue. La mère Fouillette me couchait dans le
-salon; la porte du corridor était entr'ouverte. Mon père confessait au
-docteur la nature des bruits qui couraient la ville. Il lui disait qu'il
-tenait à braver l'orage; il le priait de ne rien modifier à son
-assiduité à la maison. Le docteur eut des exclamations indignées.
-
---Comment! comment!... Est-on si méchant dans ce pays!... Mais je ne
-souffrirai pas... Plutôt m'éloigner de vous...
-
---Ne le faites pas! lui dit mon père; on supposerait que c'est moi qui
-vous ai mis à la porte, ce qui donnerait aux racontars un corps
-inattaquable.
-
---C'est juste. Je reviendrai, je vous le promets...
-
---Merci. Et moi, je vous promets de tirer de Clérambourg les détails qui
-vous intéressent.
-
---Maigre consolation, hélas! de savoir pourquoi le bonheur vous est
-refusé... Cependant... si l'objection reposait par hasard sur mon âge,
-sur l'âge de mademoiselle Charmaison, sur ma situation provinciale, que
-sais-je... enfin, dites bien que je ferais tout, que j'attendrais cinq
-ans, dix même, et davantage!... que mes maîtres me créeraient une
-situation à Paris... Tout! tout! vous dis-je!
-
-Oh! comme ce garçon aimait Marguerite!
-
-Je crois que mon père en fut touché et qu'il osa ce soir-là affronter le
-tombeau vivant qu'était M. Clérambourg. Mais le tombeau ne livra pas son
-secret, car, le lendemain, le mutisme extraordinaire de M. Clérambourg
-était devenu le sujet de préoccupation à la maison, et faisait presque
-oublier à mon père et à sa femme celui de la veille. Ils ne s'en
-cachèrent pas devant moi. Mon père disait:
-
---Clérambourg a tort, franchement, il a tort: c'est à laisser croire
-qu'il y a dans le passé de ce pauvre Troufleau ou dans sa famille...
-
---Oh!
-
---Mais, dame! Il est à supposer que Charmaison a dit quelque chose. On
-ne dit pas «non» à une demande en mariage comme à un marchand de
-pacotille qui passe sous la fenêtre; on dit quelque chose. Charmaison a
-dit quelque chose à Clérambourg. Ou, s'il n'a rien dit à Clérambourg,
-c'est qu'il s'agissait de quelque chose que Clérambourg ne devait pas
-entendre.
-
---Que veux-tu dire?
-
---Je n'en sais rien!... Je m'y perds!... Ah! nous avions bien besoin que
-cette histoire vînt s'ajouter à nos embêtements!
-
-Le docteur était si anxieux qu'il n'attendit pas la soirée. Il vint
-après déjeuner, contrairement à toute habitude. Nous étions encore à
-table. Mon père fut fort embarrassé; il n'osait avouer l'insuccès de sa
-démarche. Le docteur avait des yeux meurtris qu'il roulait tristement,
-comme les beaux fauves inquiets à la voix d'une meute. Petite-maman
-comprit qu'il fallait parler coûte que coûte.
-
---Ce Clérambourg, dit-elle, est un misérable!
-
---Mon amie, dit mon père, ne nous emportons pas. La discrétion de
-Clérambourg est proverbiale. Il outrepasse un peu la mesure aujourd'hui,
-je le reconnais... Mon cher docteur, ma mission près de Clérambourg est
-terminée: autant vous adresser à ce meuble!
-
---Mais, dit le docteur, il y a dans tout cela plus que de la discrétion:
-il y a du mystère! A la fin, que diable! j'aurais le droit de
-m'offenser!
-
---C'est ce que nous disions, fit petite-maman.
-
---Mon amie! n'envenimons pas les choses! Nous allons tout à l'heure
-prononcer des mots après lesquels il n'y aura plus à revenir en arrière:
-et nous ne savons pas seulement sur quel terrain nous avançons!
-
---J'ai envie, dit le docteur, d'aller tout bonnement demander une
-explication à monsieur Charmaison.
-
---Ou une réparation par les armes! pourquoi pas? fit mon père. Nous y
-voilà bien! Et après? Quand vous aurez commis cette sottise-là,
-croyez-vous que jamais vous obtiendrez la jeune fille? Est-ce que vous
-avez renoncé à elle?
-
---Non! dit le docteur en se redressant.
-
-Il était resté debout, près de la porte, et il tenait son chapeau haut
-de forme à la main, au creux de la taille, dans une attitude qui lui
-était familière.
-
-
-
-
-VI
-
-
-Tout à coup la porte fut poussée violemment et vint frapper contre le
-plat du chapeau, qui en fut à demi écrasé. Nous ne fîmes tous qu'un
-saut. C'était Marguerite Charmaison qui entrait en coup de vent. Si
-instruit que l'on fût de l'indépendance de ses manières, on en était
-toujours surpris. Elle était seule; elle avait, disait-elle, planté sa
-femme de chambre dans un magasin.
-
---Mais qu'y-a-t-il?
-
---Il y a que mon père m'emmène: je pars... J'ai voulu que vous sachiez
-que je suis avec vous, les opprimés, contre l'injustice...
-
-Parole de fille de tribun! Était-ce le motif qui l'amenait?
-
-Le docteur, suffoqué plus que nous par la coïncidence de cette folle
-visite et par l'accident de son chapeau, balbutia je ne sais quoi, se
-courba, s'en alla.
-
-Quand il eut tourné les talons, on interrogea Marguerite:
-
---Mais pourquoi ce départ précipité?
-
---J'allais vous le demander.
-
---A nous?...
-
---Voilà. Ce matin, avant le déjeuner, papa arrive de chez les
-Plancoulaine et me dit: «Ma fille, nous partons ce soir.» Je saute:
-«Pourquoi ça?--Tu dois le savoir!--Comment le saurais-je?--Par tes
-amis.--Quels amis?--Ceux que tu fréquentes chez les curés!»
-
-Ces dames s'étaient rencontrées un jour dans le jardin du presbytère.
-Quelqu'un passant sur le pont avait pu les voir.
-
---Vous étiez avec nous, ma petite amie, dans le jardin du curé; et
-après? Ce n'est pas pour cela que l'on vous fait quitter Beaumont?
-Monsieur votre père n'a pas jugé à propos de nous revoir depuis que nous
-sommes mal avec les Plancoulaine, c'est très bien. Mais il ne vous a
-pas, que je sache, interdit de nous rencontrer?
-
---Non. Aussi, ce n'est pas parce que nous nous sommes rencontrées que
-l'on m'emmène.
-
---Pourquoi vous emmène-t-on?
-
---Il s'est passé quelque chose que je ne sais pas, que je ne dois pas
-savoir, paraît-il, et dont on suppose que j'ai dû être informée, du fait
-seul que je vous ai rencontrée chez monsieur le curé...
-
---Nous ne savons rien, dit mon père.
-
---Oh! fit Marguerite, ce n'est pas gentil, vous ne voulez pas me le
-dire!
-
---Nous ne savons rien, mademoiselle, absolument rien!
-
-Marguerite dit:
-
---Voyons... Il y a eu une demande en mariage?...
-
---Non, mademoiselle!...
-
---Ah! vous êtes pris! Comment savez-vous qu'il n'y en a pas eu?
-
-Cette fois, c'était mon père qu'elle avait «fait parler». Sa physionomie
-si expressive s'éteignit. Bien malin qui eût vu si elle était flattée ou
-indifférente.
-
---Maintenant, dit-elle, adieu, adieu!
-
---Que c'est imprudent à vous d'être venue!
-
---Et si je vous écris, de Paris, que direz-vous donc?
-
---Quelle enfant terrible vous faites!... Sortez au moins par la ruelle.
-
-Voilà Marguerite lancée dans la petite cour qui mène à la ruelle.
-
-Mais il y avait encore, dans la petite cour, le docteur Troufleau qui
-faisait remettre son chapeau en état par la mère Fouillette.
-Coqueugniot, témoin de sa peine, était même descendu se joindre au
-groupe du médecin et de la vieille bonne, et il donnait ses avis comme
-s'il se fût agi d'un blessé.
-
-Nous voyons Marguerite traverser la cour. La mère Fouillette et
-Coqueugniot assujettissaient le chapeau haut de forme sur le chef du
-docteur Troufleau; on distinguait fort bien les reflets brisés par une
-estafilade. Le docteur n'eut que le temps de porter la main à ce chapeau
-lorsqu'il reconnut mademoiselle Charmaison qui se sauvait par le petit
-corridor des écuries.
-
-L'image m'est demeurée dans la mémoire, de Marguerite troussant d'une
-main sa jupe, retenant de l'autre son chapeau de paille et se retournant
-vers nous, ses jolis cheveux ébouriffés. Elle nous adressa des bonjours
-de la main; nous vîmes ses beaux yeux, ses dents... Et le pauvre docteur
-Troufleau qui était là, faisant des saluts, les deux bras ballants, et
-au bout de l'un d'eux le chapeau haut de forme en accordéon!
-
-Marguerite tenait-elle réellement à savoir si la demande en mariage
-avait eu lieu? Tenait-elle à éprouver par elle-même la qualité du bruit
-public, selon lequel le «docteur Troufleau ne sortait pas de chez les
-Nadaud»? En ce cas, un singulier hasard desservait le pauvre docteur et
-nous-mêmes!
-
-
-
-
-VII
-
-
-Marguerite disparue, mon père ne fit qu'un bond jusque chez M.
-Clérambourg.
-
-Il en revint, non plus crispé par l'incertitude, mais anéanti.
-
---Clérambourg a desserré les dents.
-
---Ah! Et qu'a-t-il dit?
-
---C'est moi qui ai posé la question. Il n'a eu qu'à répondre.
-
---Quelle question?
-
---Celle-ci: «Clérambourg! le docteur Troufleau a vu sa demande repoussée
-sous prétexte qu'il fréquente ma maison?»
-
---Comment!... tu crois vraiment que c'est à cause de cela?
-
---Clérambourg m'a répondu: «Oui.»
-
---Et Clérambourg n'a pas giflé le monsieur qui lui a fourni ce prétexte?
-
---Clérambourg ne m'a pas dit ce qu'il a fait. Je suppose qu'il a agi
-convenablement...
-
---Ce qu'il y avait de convenable, c'était de lui arracher les yeux!
-
---Je ne suppose pas qu'il ait fait cela, mais je suppose que les
-relations de Clérambourg avec les Plancoulaine, de qui Charmaison n'est
-que le porte-parole, ne seront pas empreintes dorénavant d'une grande
-cordialité...
-
-Petite-maman haussa les épaules:
-
---A moins que monsieur Clérambourg ne choisisse dorénavant la maison et
-les cigares Plancoulaine pour digérer, le soir, et que nous ne revoyions
-plus le bout de son nez!... Ah! ce n'est pas moi qui le pleurerai!
-
---Clérambourg est un ami de trente ans pour moi.
-
---Taratata!
-
---Il m'a vendu son étude et il y reste attaché: les Plancoulaine sont
-inféodés à Courtois...
-
---Taratata!
-
---J'ai pleine confiance en l'amitié de Clérambourg. Il ne s'agit pas de
-cela pour le moment, mais d'un brave garçon qui est un fidèle ami, lui
-aussi, et de qui il va falloir nous priver...
-
---Pauvre garçon! avec son chapeau cabossé! Elle a passé devant lui en
-riant... peut-être se moquait-elle de lui, peut-être non! Peut-être ne
-l'a-t-elle pas vu même! Peut-être n'a-t-elle pas remarqué, en ouvrant la
-porte d'ici, qu'elle aplatissait son chapeau... Et lui qui la saluait,
-qui faisait des courbettes, des courbettes!...
-
-Mon père dit à son tour:
-
---Pauvre garçon!
-
---Tu vas lui dire le motif?
-
---Je ne veux pas que la carrière de ce jeune homme soit brisée à cause
-de nous: il n'y a pas eu que le refus de mademoiselle Charmaison, il y
-en a eu d'autres.
-
---Pour le même motif?
-
---Pour le même motif.
-
---Qui t'a dit cela?
-
---Clérambourg. Il sait tout.
-
---Pourquoi ne l'a-t-il pas dit plus tôt?
-
---Je n'avais pas songé encore à lui poser la question. Je la lui ai
-posée pour les deux demandes en mariage connues de nous; il a fait
-«oui».
-
---Mais c'est infernal! c'est à envoyer ce pays au diable!
-
---Tout cela remonte à l'achat de la maison Colivaut!
-
-
-
-
-VIII
-
-
-L'aveu fut fait dès le soir au docteur Troufleau, qui venait dans
-l'espoir d'entendre parler de mademoiselle Charmaison. Mon père était
-ému, car ce qu'il allait dire lui coûtait doublement: en apprenant au
-jeune homme le motif qui lui valait le refus des jeunes filles du pays,
-il se privait d'un dernier ami, et en cédant à la pression de la
-calomnie, il semblait admettre que cette calomnie fût fondée.
-
-Il tendit la main au docteur:
-
---Mon ami, quittez ma maison: vous y gâchez votre avenir. Hier, je vous
-suppliais de rester pour affronter plus hardiment ensemble la méchanceté
-publique. Aujourd'hui, elle nous a atteints; le mal est fait; c'est moi
-qui vous dis de vous écarter. Que vous demeuriez avec nous ou que vous
-vous retiriez, nous restons, ma femme et moi, dans les deux cas,
-contaminés. Pour vous, une chance de salut demeure: séparé de nous, le
-pays vous absout, et vous recouvrez le droit d'épouser une jeune fille
-comme il faut et de fonder une famille... Il n'y a pas à hésiter!
-
---Je n'hésite pas! je reste avec vous.
-
-Mon père hocha la tête et sourit amèrement.
-
-Le docteur reprit:
-
---Mon intention n'est pas, actuellement, de m'établir, de fonder une
-famille, mais avant tout d'épouser une jeune fille que j'aime. Cette
-jeune fille est l'amie de madame Nadaud, puisqu'elle était encore ici il
-y a quelques heures. Si j'achetais le consentement de son père en
-sacrifiant l'amitié de madame Nadaud et la vôtre, je pense et je veux
-avoir la conviction que je m'aliénerais à tout jamais, par un pareil
-trafic, l'estime de mademoiselle Charmaison.
-
---Vous auriez vite fait de gagner son estime si vous vous mettiez
-d'abord en état de gagner sa main.
-
---Peu importe! je ne la gagnerai pas par ce moyen!
-
---Soit! dit mon père, mais allons jusqu'au bout!--puisque aussi bien il
-faut que j'examine la situation dans toute sa triste réalité, qui m'est
-révélée d'aujourd'hui seulement.--Il ne s'agit pas, pour vous,
-uniquement d'un mariage, mon cher docteur; il s'agit de votre carrière à
-ménager. Songez à votre clientèle. Toute la ville, à ce que je vois,
-obéit au mot d'ordre parti de la maison Plancoulaine. Qu'il plaise
-demain à celui qui dirige ce troupeau de moutons de vous mettre en
-interdit...
-
---Je suis seul médecin à Beaumont!
-
---Ils en appelleront un second!...
-
---A défaut de la clientèle bourgeoise, qui seule se laisse mener à la
-baguette, il me restera l'autre: le petit commerce et la campagne.
-
---Bon! bon! dit mon père; vous êtes un brave et digne garçon, et je vous
-remercie.
-
---Oui! dit petite-maman, nous vous remercions; vous êtes un homme de
-coeur.
-
-Tous deux lui serrèrent la main, et ils avaient les yeux un peu humides.
-Mais je connaissais bien la figure de mon père, et je voyais, à un
-mouvement des sourcils, à un hochement de tête, que, s'il ne doutait pas
-de la bonne volonté du docteur, il n'avait pas confiance en la durée de
-ses résolutions. Il n'avait confiance qu'en Clérambourg.
-
-
-
-
-IX
-
-
-Lorsque je n'allais pas à ma leçon de latin, on m'envoyait quelques
-heures dans les jardins de madame Colivaut. Mon père aimait à me savoir
-là; c'était un peu, pour lui, prendre possession de la maison. Il me
-disait: «Tu tâcheras d'être à la balustrade sur les quatre heures, au
-moment où je passerai; alors je te verrai de loin.» Ainsi il se figurait
-qu'il rentrait chez lui et que son fils l'attendait sous les beaux
-arbres. Pour les gens de la ville, il me plantait là aussi comme un
-drapeau. C'est que, de tout Beaumont, on me voyait sur cette terrasse
-fameuse, et les personnes qui allaient chez les Plancoulaine ne
-pouvaient manquer de dire là-bas qu'elles avaient vu le «petit Nadaud se
-prélasser comme chez lui à la balustrade de madame Colivaut».
-
-Un jour de la fin de l'automne, madame Robert, la dame de compagnie, me
-fit entrer dans la chambre de madame Colivaut. Les sièges y étaient
-garnis de housses, les fenêtres, de rideaux jaunes; un grand placard
-bâillait, où l'on apercevait des rouleaux de papiers de tenture et du
-linge en pile; une odeur de caramel se mêlait à celle du tabac à priser;
-au fond d'une alcôve, madame Colivaut était couchée. Sa tête de pomme de
-reinette, embobelinée dans un bonnet, ne me plut guère, car je pensai,
-dès le seuil: «Sacristi! il va falloir embrasser!» Madame Colivaut
-caressait un gros chat qui ronronnait sur l'édredon, contrairement,
-c'était probable, aux volontés de madame Robert, femme d'humeur prompte,
-qui se hâta d'empoigner l'animal par la peau du dos, tandis que sa
-maîtresse disait d'une voix plaintive:
-
---Qu'est-ce qu'elle vous a fait, cette pauvre bête?
-
-Madame Robert tenta de me soulever pour me mettre au niveau des joues
-rondelettes et fripées de la malade, mais elle me trouva trop lourd. On
-se contenta de me demander mon âge; puis madame Colivaut fit signe à
-madame Robert d'aller prendre dans la commode la boîte aux chocolats.
-Ils dataient du jour de l'An; mais je ne fis pas le difficile. Enfin, on
-m'envoya jouer.
-
-Je courus au cadran solaire. Le persil, autour du socle, avait été
-coupé. Sur la pierre noircie, rugueuse et trouée comme une éponge, il
-était poussé de petites mousses jaunes, et, dans une jointure, une
-touffe d'herbe lançait trois tigelles menues par-dessus le cadran. Je
-m'aperçus que j'avais grandi, car je lisais l'heure sans me cramponner à
-l'ardoise brisée: plus de danger de voir accourir les cloportes dans mes
-manchettes.
-
-Il n'y avait personne dans le jardin. Je me souviens qu'on entendait le
-bruit lointain d'un marteau sur la forge et la chanson plus rapprochée
-d'une couturière qui cousait chez madame Colivaut. La lessive séchait.
-De beaux nuages moutonneux traînaient sur le cadran une ombre rapide. Je
-ne sais pourquoi, tout à coup, mon cadran me reversa son charme magique,
-et je me mis à réfléchir.
-
-Je me mis à réfléchir, c'est-à-dire que je pensai à Marguerite
-Charmaison. Réfléchir m'était très pénible autrefois parce que j'avais
-l'ambition de penser à des choses magnifiques, ce qui n'est pas toujours
-aisé. Mais depuis que j'avais institué Marguerite Charmaison la
-dépositaire attitrée de toute les beautés du monde, lorsque ma crise
-d'idéalisme me prenait, je n'avais qu'à m'abandonner au souvenir de sa
-charmante image.
-
-O Marguerite Charmaison! que je fus attristé, devant mon cadran solaire
-et durant cette heure délicieuse d'automne, en me remémorant que vous
-étiez aimée par un petit monsieur vêtu d'une longue redingote et coiffé
-d'un chapeau haut de forme que vous-même aviez cabossé!... Et vous,
-voyons! l'aimez-vous?... Est-ce que tout doit décidément aboutir au
-train-train médiocre ou vulgaire? N'êtes-vous qu'une femme douée de
-curiosités, de roueries et de passions communes, petite fiancée du lord
-aux mains translucides? Que n'ai-je pu vous interroger, Marguerite
-Charmaison! Je vous interroge, ô grand ciel, là-haut, ô vous qui me
-faites lire, d'un doigt d'ombre, de belles sentences sur le cadran
-solaire, dites-moi pourquoi les enfants se font des idées plus hautes
-que les choses réelles? Est-ce pour se les voir faucher avant vingt ans,
-comme l'herbe des pelouses que le jardinier impitoyable maintient égale
-et rase et le plus près possible de la surface de la terre?...
-
-Le soleil se couvrait, et la pointe d'ombre était retirée. Puis elle
-réapparaissait tout à coup entre les grands chiffres romains. Et je
-lisais pour la cinquantième fois l'inscription latine: LÆDUNT OMNES,
-ULTIMA NECAT.
-
-Madame Robert fut tout à coup devant moi et me dit:
-
---Mais! vous vous ennuyez, mon enfant! Il faut jouer!
-
-Je fus, encore une fois, saisi d'une grande honte: j'aurais préféré être
-surpris mangeant des confitures à même les pots, à l'office, que seul,
-devant un cadran solaire, «à ne rien faire».
-
-Me voilà parti, courant dans les allées du jardin, dont je retourne le
-sable et écorche les beaux coins des plates-bandes, comme un cheval
-échappé.
-
-Sur plus de cent mètres, entre des troncs d'abricotiers, un linge
-bleuâtre était étendu, que des becs de bois à ressort métallique
-mordaient contre la corde. Je bondis à travers la lessive, afin de
-prouver à madame Robert que je sais gambader et m'amuser follement,
-quand il le faut. Les deux bras en avant, les yeux fermés, je tourne, je
-vire, parmi les serviettes, les draps de lit, les chemises, les
-pantalons, les bonnets de nuit, les mouchoirs et les camisoles.
-
-A demi étouffé sous la toile humide, je perçois toutefois des cris aigus
-et je distingue entre deux draps madame Robert, qui accourt vers moi.
-C'est pour jouer sans doute. «Attends voir un peu, madame Robert! si je
-ne cours pas plus fort que toi...» Je fuis devant madame Robert, je
-chevauche à travers les plates-bandes, je renverse une cloche à melons,
-si bien suspendue pourtant aux crans de trois crémaillères de bois;
-j'évite avec adresse les petits pois ramés, enfin je me trouve à bout de
-souffle dans une planche de fraisiers où les fruits écrasés forment sous
-mes semelles une pâte poisseuse. Alors seulement, je m'avise que
-j'entraîne une chemise de femme, une superbe chemise à empiècement de
-dentelles, arrachée par moi involontairement à la morsure des becs de
-bois. Un de mes bras est introduit dans une manche, la batiste a touché
-la terre, le terreau gras, le crottin; la chair des fraises foulées aux
-pieds achève de profaner le linge de corps de madame Colivaut!
-
-Madame Robert était verte de colère. Elle ne jouait pas! ah! mais non.
-Elle me cria:
-
---Petit misérable!
-
-Puis elle saisit le bas de sa robe, qu'elle retroussa sur ses guiboles
-maigres, pour franchir la couche à melons. Elle fut sur moi et
-m'appliqua une gifle avec l'entrain qu'a un soudain orage à faire
-claquer les contrevents.
-
---Ah bien! criait-elle, je ne m'étonne plus qu'on dise tant de mal de
-chez vous!... Quand on a pour enfant un démon pareil, on est bien
-capable de ce qui se dit!...
-
-La main sur ma joue blessée, je m'éloignai vite de cette mégère. Je
-descendis les marches vacillantes, je traversai le parterre et gagnai la
-terrasse, sous l'orme et le marronnier, afin de voir mon père quand il
-passerait.
-
-Un épais tapis de feuilles mortes garnissait la terrasse et il s'en
-dégageait une odeur triste et singulière.
-
-J'allai m'asseoir sur une chaise au pied du marronnier, et je m'accoudai
-à la balustrade. C'était un jour ordinaire; on apercevait peu de monde.
-Les hommes politiques commençaient cependant à s'assembler pour
-l'apéritif. Une femme, un seau à la main, gagnait le socle de la statue;
-on entendit le bruit du seau de fer-blanc déposé vide sous la fontaine,
-puis celui de l'eau bouillonnant sur son fond sonore.
-
-Je n'étais pas là depuis trois minutes que je vis le rideau se soulever
-chez madame Auxenfants, et la face jaune de M. Fesquet, le bouilleur de
-cru, se montra. Les yeux de M. Fesquet se fixèrent sur moi à la manière
-de ces chats qui, apercevant un de leurs pareils sur le toit voisin,
-suspendent leur pas et demeurent un long moment immobiles avant de faire
-un mouvement nouveau. M. Fesquet était de la famille des chats à poils
-rouges qui ont les yeux d'un étrange jaune de soie délavée et en même
-temps de braise ardente. Il avait dû être très blond dans sa jeunesse;
-il était bilieux, célibataire et inoccupé. Il vivait depuis des années
-chez madame Auxenfants, propriétaire d'une grande maison qu'elle louait
-au docteur Troufleau et à lui, ennemis mortels, les dorlotant également,
-soignant leur linge en commun et leur servant, à la même table, de
-petits plats.
-
-M. Fesquet me signala à son hôtesse. Madame Auxenfants parut sous le
-rideau, me lorgna, puis rendit la place au plus curieux.
-
-Pour me mieux voir, M. Fesquet ouvrit la fenêtre. Son regard de matou
-allait de ma personne aux grands arbres que l'automne faisait
-resplendissants d'or et de rouille et dont les panaches bruissaient sur
-ma tête. Il clignait de l'oeil. Il se recula; il fit avancer madame
-Auxenfants. Tout à coup il leva le bras très haut, en tenant la main
-rigide comme une serpe, et il fit une vigoureuse section, devant lui,
-dans l'espace: il tranchait les arbres de madame Colivaut à son idée.
-
-Les troncs de l'orme et du marronnier étaient situés à un mètre à peine
-de la balustrade, et ils lançaient des branches magnifiques et libres,
-principalement sur la rue, du côté du midi et par-dessus le toit de
-madame Auxenfants. Depuis des générations, les voisins indulgents
-avaient toléré ces empiètements d'ombrages. Si la main de M. Fesquet eût
-été puissante et coupante, les deux arbres vénérables eussent été
-amputés net, au ras du tronc.
-
-Et comme je ne bougeais pas, M. Fesquet sortit et vint dans la rue. Les
-deux mains aux goussets d'un pantalon à rayures, il vint jusqu'au pied
-de la terrasse. Et, là, il regarda encore en l'air, comme s'il prenait
-ses mesures. Il les avait prises depuis beau temps, je suppose; mais il
-voulait que je fusse frappé de ses gestes et que je les rapportasse à
-mon père, afin de lui faire de la peine.
-
-Puis il se campa, là, sous moi, les mains aux goussets et la tête nue;
-chez lui enfin. Il avait cette habitude, et madame Colivaut, plus d'une
-fois, avait fait jeter des feuilles mortes ou des balayures dont ce
-fielleux avait été souillé.
-
-Tandis qu'il était là encore, je vis mon père remonter la rue, du bas de
-la ville. Il me vit, lui aussi, car, de si loin qu'il se trouvât, il
-regardait la maison Colivaut; et il me fit un signe de la main.
-
-Mon oeil d'enfant discernait la trace des ennuis sur les épaules de mon
-père. Il n'y avait pas si longtemps, il portait beau encore; il était
-dans la force de l'âge, sa taille demeurait mince et il passait pour
-élégant. Mais quelque chose d'écrasant lui tombait chaque matin sur la
-nuque, et tout son buste fléchissait.
-
-Il n'était ni familier ni loquace, mais il avait toujours aimé qu'on lui
-fît bonne mine dans la rue, et il n'était pas fâché que quelqu'un
-s'excusât de l'aborder pour lui demander conseil. La rencontre d'une
-figure hostile le troublait, lui brisait les jarrets. Il avouait cette
-faiblesse; on l'en plaisantait; lui-même se traitait de fillette. Il
-n'avait pas la haine qui aide à supporter le choc ennemi.
-
-Hélas! c'en était fait des traversées glorieuses de la ville, alors que
-nous allions chez les Plancoulaine, et qu'il marchait, salué de tous,
-donnant dix poignées de main et levant haut la tête devant la porte de
-son collègue Courtois! Les saluts qu'il avait maintenant à rendre
-étaient rares. Des personnes rentraient dans leur boutique en le voyant
-venir.
-
-Il s'engagea sur la place. Quatre de nos hommes politiques étaient assis
-au café. L'un d'eux, le farouche Cincinnatus, aperçut le notaire qui
-montait, et il dut le signaler à ses compagnons, car les trois autres
-tournèrent la tête vers lui. Lorsqu'il allait passer devant eux, le
-conseiller Soupe lui adressa un coup de chapeau si large et si éloquent
-que le pas de mon père en fut ralenti: il y avait lieu de s'étonner de
-cette marque inattendue de respect. Voyant cela, le conseiller municipal
-se leva et fit un mouvement, incertain, vers mon père. Mon père, à son
-tour, voyant cela, s'arrêta. On lui tendit la main. Ils causèrent.
-
-C'était un événement.
-
-Mon père était le notaire de la bourgeoisie réactionnaire, éloignée de
-la politique depuis la chute de l'Empire; il se tenait sur une grande
-réserve vis-à-vis de ces messieurs du conseil; à peine envoyait-il,
-comme par le passé, réparer ses souliers de chasse chez le maire actuel,
-savetier de son métier. Depuis la rupture avec les Plancoulaine, on
-prétendait que les «rouges» lui souriaient. Le colloque sur la place
-était la confirmation de ce bruit. En admettant que les avances de ces
-messieurs se fussent produites en temps ordinaire, mon père les eût
-accueillies d'un bref salut, et dédaignées. Il s'était arrêté; il
-causait.
-
-On se sépara en se saluant de part et d'autre avec une certaine emphase.
-Puis mon père continua de monter vers la maison Colivaut.
-
-M. Fesquet, au pied de la terrasse, ne bougeait pas. Il regardait venir
-l'acquéreur de la maison Colivaut. Il pouvait croire que l'acquéreur
-était déjà installé dans la place, qu'il le voyait rentrer
-tranquillement chez lui; que rien, à part cela, n'était changé à la
-maison Colivaut, et qu'au-dessus de sa tête jaune et jusque sur le toit
-de madame Auxenfants bruissaient les débordants feuillages de l'orme et
-du marronnier.
-
-Je regardais venir mon père; je regardais au-dessous de moi la tête de
-M. Fesquet; ses oreilles seules remuaient.
-
-Mon père affecta de ne pas le voir. Il avait le visage agité; mais sa
-grande sensibilité même lui donnait de l'audace. Il s'arrêta à un
-demi-pas du pantalon rayé, pour me dire:
-
---Bonjour, gamin!... Il fait bon, là? As-tu fait ta visite? As-tu été
-poli, au moins?
-
-Je n'osais pas répondre, à cause de la présence de M. Fesquet. Les
-oreilles de M. Fesquet pâlissaient; son corps était immobile. Il ne
-toussait pas; il ne crachait pas; il ne tortillait pas un poil de barbe;
-il ne cognait pas, du bout du pied, un des marrons qui jonchaient le
-sol. Cela m'étonnait. Mon père faisait de lui abstraction complète.
-
---Eh bien! petit bêta! tu n'as pas un mot à me dire?
-
-J'étais devenu rouge. C'était moi le plus gêné. Mon père s'avança
-encore. Je crus qu'il allait marcher sur les pieds du bouilleur de cru
-et qu'ils allaient se battre. Enfin mon père me dit:
-
---Allons! cours annoncer ma visite à madame Colivaut!
-
-Je le vis avec satisfaction s'éloigner de l'homme immobile et incliner
-vers la grande porte aux pattes de biche. Puis j'entendis en même temps
-grincer le fil de fer et retentir au loin la cloche sur les jardins.
-
-Alors je courus annoncer la visite.
-
-A l'entrée de la cuisine, j'aperçus madame Robert debout, les deux
-poings sur les hanches. Près d'elle, la petite bonne, qui avait pour
-fonction d'aider la cuisinière septuagénaire et à demi percluse, était
-courbée, la tête en bas, sur un bassin de terre où elle frottait
-vigoureusement quelque chose avec un morceau de savon de Marseille de la
-taille d'un pavé. Un coup de cloche retentissait. La petite bonne leva
-le buste et, aussi haut qu'elle, il sortit de l'eau savonneuse un long
-linge fin, réduit en corde, mais qui s'étala aussitôt et en quoi je
-reconnus la chemise de madame Colivaut, maculée au jardin par mes ébats.
-
-Ce spectacle et celui de madame Robert présidant en personne au lavage,
-les poings sur les hanches, me retirèrent toute force et tout courage.
-La petite bonne disait:
-
---Faut aller ouvrir, tout de même?
-
-Mais madame Robert ne semblait pas admettre que l'importance d'une
-visite pût équivaloir à celle de la pureté du linge de sa maîtresse, et,
-d'un geste, elle commanda à la petite bonne de replonger encore une fois
-dans l'eau la chemise, puis elle s'en empara elle-même et dit:
-
---Si c'est une visite, madame est fatiguée.
-
-J'étais là, et j'étais chargé d'annoncer la visite de mon père. Si
-encore madame Robert eût détourné son attention de la chemise, peut-être
-eussé-je parlé. Mais elle paraissait si absorbée que je mesurai, au soin
-qu'elle avait de réparer mes dégâts, l'étendue de son ressentiment.
-Enfin, elle m'aperçut:
-
---Ah! vous voilà, vous!
-
-Alors je glissai vite:
-
---C'est papa.
-
---C'est papa, quoi? c'est papa...
-
-La petite bonne revenait:
-
---Mame Robert, c'est monsieur Nadaud.
-
---Il vient chercher le petit?... Eh bien! qu'est-ce que vous faites là,
-plantée comme un échalas?
-
---Mais non, madame, monsieur Nadaud a dit comme ça qu'il venait pour
-voir madame Colivaut...
-
---Eh bien! qu'est-ce que je vous avais recommandé?...
-
---Je sais bien, madame; mais comme le petit jeune homme était là, je me
-suis dit: des fois qu'il rapporterait à son papa...
-
-Madame Robert n'ajouta rien. Elle tenait la chemise mouillée par les
-deux épaulettes; la chemise de madame Colivaut s'égouttait par son
-milieu. Madame Robert la plaqua sur la figure de la petite bonne, me
-saisit d'une main gluante et m'entraîna vers la porte, où mon père
-attendait. Malgré la vivacité de notre course, je ne pus tenir contre la
-curiosité de revoir la petite bonne sous son linge humide, et je me
-retournai. La petite bonne pagayait sous la chemise de madame Colivaut
-pour se décoller de la figure et surtout des cheveux le lourd linge
-ruisselant. Je n'eus pas le loisir de sourire. Ce n'était pas un voyage
-d'agrément que me faisait faire madame Robert, au pas de course, et je
-redoutais aussi qu'elle ne dénonçât à mon père mes mésaventures ou
-qu'elle ne l'injuriât lui-même en lui jetant à la face les choses
-qu'elle avait bougonnées près de la couche à melons.
-
-Mais, en présence de mon père, elle fut parfaite; sa physionomie servile
-se radoucit, et elle dit simplement:
-
---C'est que madame dort, monsieur Nadaud, et le médecin a bien
-recommandé de la laisser reposer, car madame est bien fatiguée.
-
---Ah! fit mon père. J'aurais bien aimé le savoir plus tôt: voilà huit
-minutes, montre en main, que je suis à la porte.
-
---C'est-il possible, monsieur Nadaud? J'avais pourtant bien fait mes
-recommandations à Angélique; mais on ne peut compter sur rien avec ces
-jeunesses. Si ça vous plaisait d'entrer et de faire un petit tour dans
-le jardin, monsieur Nadaud... Faites donc comme chez vous.
-
-Nous rentrâmes. Mon père se dirigea aussitôt vers la terrasse. Il tenait
-avant tout à pénétrer dans la maison et à marcher sur la tête de M.
-Fesquet. Il se pencha sur la balustrade et vit son Fesquet, qui n'avait
-pas bougé. Alors il me parla très haut, pour que Fesquet sût bien qu'il
-était là.
-
---Eh bien! me dit-il, on s'amuse ici, à la bonne heure! Est-ce que tu es
-monté jusqu'au jardin du haut?...
-
-Il était accoudé à la balustrade; il avait l'air d'adresser ses paroles
-à M. Fesquet. Le crâne de M. Fesquet demeurait insensible; un air léger
-soulevait ses cheveux rares; ses oreilles, moins pâles, ne bougeaient
-plus.
-
---Quels beaux arbres! dit mon père.
-
-Mon coeur battit, parce que je m'attendais à voir se relever vers nous
-la vilaine face jaune du bouilleur de cru, pour nous vomir des injures.
-Je tirai mon père par la basque de sa jaquette, sans rien dire. Il
-m'appela «petit bêta». Il prit un cigare, l'alluma lentement; il fit des
-nuages de fumée; il eût voulu, je crois, qu'ils descendissent; mais ils
-tourbillonnaient au-dessus de la tête de l'ennemi et se perdaient dans
-le feuillage doré. Les lois de la nature protégeaient M. Fesquet, dont
-le chef était seulement orné d'un baldaquin nébuleux.
-
-Mais nous ne nous en allâmes point que M. Fesquet n'eût quitté la place.
-
-
-
-
-X
-
-
-Mon père éprouvait chaque jour de nouvelles difficultés dans ses
-affaires. Il avait déjà perdu la clientèle de plusieurs maisons
-importantes; une grande propriété s'était vendue, à Rigny, près de la
-Ville-aux-Dames, sans l'intermédiaire d'aucun notaire de Beaumont. On
-disait que Courtois avait tant fait pour en soustraire le bénéfice à son
-rival, qu'il s'y était usé lui-même; l'acte fut passé devant le notaire
-d'un canton voisin. Un coup entre autres nous fut porté par le mariage
-de mademoiselle de Grébauval, dont la famille était des plus fidèles à
-l'étude de mon père. Le contrat de mademoiselle de Grébauval fut rédigé
-par Courtois.
-
-Mon père échangea ses impressions amères avec M. Clérambourg, ou plus
-exactement il les lui confia, car M. Clérambourg reçut les confidences
-et ne parla point. Petite-maman, exaspérée par ce silence, piqua son
-mari, qui en vint, un soir, à dire à Clérambourg:
-
---Mais enfin, toutes ces abominations se trament dans le salon
-Plancoulaine! Vous ne vous y trouvez donc jamais au moment où l'on
-cause?
-
-M. Clérambourg regardait attentivement ses cartes; il annonça:
-
---Repic... Et capot!
-
---Si l'on se tait devant vous, chez les Plancoulaine, votre présence
-doit les gêner?...
-
---Valet de coeur, murmurait M. Clérambourg.
-
---... Car, enfin, vous y êtes assez souvent, chez les Plancoulaine!...
-
-M. Clérambourg ne donna pas signe qu'il avait entendu.
-
-L'amitié de mon père commença d'être atteinte à cette minute précise. Et
-de tous les malheurs qui l'accablaient, ce doute naissant qui effleurait
-une liaison si profonde lui fut le plus sensible. Sa femme lui disait:
-
---Ton Clérambourg est un faux bonhomme! Je l'ai toujours pensé, moi, du
-premier jour que je l'ai vu!
-
---Tais-toi, disait-il, tais-toi!
-
---Qu'en dites-vous, docteur?
-
---Oh! madame...
-
---Tu vois bien! tu vois bien! Le docteur est de mon avis!
-
---Permettez, madame, permettez!
-
-Mon père écartait de la main une idée fâcheuse; il se levait; il
-marchait; il soulevait le rideau de la fenêtre; il ouvrait quelquefois
-pour respirer.
-
---Tu nous gèles, mon ami! Nous ne sommes plus au moins de juin, dis
-donc!
-
---Bon! bon!
-
-Il fermait la fenêtre et s'en allait. On entendait son pas dans le
-corridor ou sur le pavé de la cour. Il s'en allait nu-tête. Petite-maman
-m'envoyait lui porter un chapeau. Il le prenait à la main, mais ne le
-mettait pas; il disait qu'il avait chaud à la tête, si chaud!... Je
-revenais dans la salle à manger, où étaient le docteur et la
-petite-maman. La mère Fouillette dégarnissait la table. Puis M.
-Clérambourg arrivait.
-
-Il ne manquait pas une soirée. On ne pouvait dire que sa fidélité
-s'altérât.
-
-Mon père rentrait dès qu'il savait que Clérambourg était là. Et quand il
-se trouvait devant cette face de cire et ces yeux de veau mort, il
-s'apaisait, se rassérénait; sa confiance renaissait, commandée par une
-longue habitude, et son immense besoin d'avoir un ami animait et ornait
-l'être muet et blême qui, depuis trente ans, jouait pour lui le rôle de
-l'ami.
-
-Depuis trente ans, il n'avait pas fait une affaire, une démarche, un
-geste pour ainsi dire, qu'il n'eût pris préalablement l'avis de son ami
-Clérambourg. Quand Clérambourg ne répondait pas, il temporisait, ou bien
-il s'abstenait d'agir; il s'en était applaudi souvent. Quand Clérambourg
-approuvait, on pouvait être sûr et aller de l'avant. Le fait est que
-Clérambourg avait une vaste expérience et se trompait peu.
-
-Une seule fois mon père avait négligé l'approbation de Clérambourg:
-c'est lorsqu'il s'était agi de son second mariage. Petite-maman le
-savait-elle? Était-ce de cela qu'elle gardait rancune? M. Clérambourg,
-interrogé sur l'à-propos de cette union, ne s'était jamais prononcé,
-jamais. Oh! je l'avais assez entendu répéter par ma grand'mère! Il
-n'avait dit ni oui ni non; il avait fait sa bouche close; cette bouche,
-mon Dieu! cette ligne mathématique tracée à la règle sur une matière
-cireuse!... Mon père avait passé outre, emporté par la passion.
-
-Survint une affaire de rien, qui fut plus amère encore que le contrat de
-mademoiselle de Grébauval.
-
-Il y avait, en bordure du jardin de M. Clérambourg, une maison
-appartenant à un vieux bonhomme nommé Pichard. Cette maison possédait,
-sur le jardin, un jour dit «de souffrance», par lequel un homme pouvait
-tout juste passer la tête. Le père Pichard était un contemporain de M.
-Clérambourg; ils avaient, disait-on, appris à lire sur le même banc, et
-à compter aussi, sans doute, car tous les deux étaient fort pingres.
-Pour cette raison ou pour une autre, M. Clérambourg tolérait que le père
-Pichard lui fît la causette de temps en temps par le «jour de
-souffrance», lorsqu'il se promenait dans son jardin. C'était un des
-souvenirs les plus vifs que j'eusse gardés de nos visites chez les
-Clérambourg, que cette tête de vieillard apparaissant soudain par un
-petit trou dans le mur et jetant de là-haut une parole invariable, mais
-qui surprenait toujours: «Et la santé va bien, monsieur Clérambourg?» On
-levait la tête; cela faisait un peu peur, mais on ne pouvait s'empêcher
-de rire. Et le père Pichard avait sans cesse un conseil à demander à M.
-Clérambourg.
-
-Ce père Pichard mourut. M. Clérambourg nous l'annonça.
-
---Ah bah! fit mon père, il n'a donc pas fait de testament?
-
---Il n'avait pas grand bien.
-
---Il y a des mineurs parmi les héritiers... l'inventaire...
-
---Attendez, fit M. Clérambourg; que diable! ils viendront vous chercher,
-s'ils ont besoin de vous.
-
-On attendit; personne ne vint. Coqueugniot sut que le premier clerc de
-l'étude Courtois avait été vu sortant, la plume à l'oreille, de la
-maison du défunt.
-
-Mon père ne déjeuna point; il eut la migraine et se coucha. Petite-maman
-envoya chercher le docteur Troufleau et lui dit:
-
---Cette fois-ci, le Clérambourg a été pris les deux pieds dans le plat!
-
-Le malade fut mécontent de voir Troufleau; il prétendait qu'il n'avait
-rien; «un peu de bile... eh bien! quoi?»
-
---Voilà, dit sa femme, l'état dans lequel l'astuce de son cher
-Clérambourg l'a mis. Clérambourg a introduit Courtois dans la maison du
-père Pichard!
-
---Qu'en sais-tu? disait mon père, jaune comme un coing; qu'en sais-tu?
-attendons! tout s'explique.
-
-Il était assoupi, le soir, à l'heure où M. Clérambourg arriva.
-Petite-maman profita de la circonstance pour faire dire à Clérambourg
-qu'il n'y avait personne à la maison. Aussitôt éveillé, mon père demanda
-si Clérambourg n'était pas venu. On lui dit la vérité. Il ne souffla
-mot, mais se leva, se chaussa: il voulait courir chez Clérambourg. Il
-disait:
-
---Nous aurons une explication loyale.
-
-Mais il fut pris de nausées et dut se rejeter sur son lit. Anéanti par
-une violente crise bilieuse, il se traîna le lendemain chez Clérambourg.
-
---Prends au moins le petit avec toi, lui dit sa femme; il accourra nous
-avertir si tu as besoin de quelque chose.
-
-Il consentit à m'emmener avec lui. J'étais peu gênant; je ne comptais
-guère.
-
-Il avait beaucoup réfléchi; la crise l'avait soulagé, lui avait «nettoyé
-les idées», disait-il; et sa femme l'avait tellement chapitré qu'il
-commençait à admettre la possibilité d'une trahison de la part de son
-ami Clérambourg, quoiqu'une telle chose lui parût «inexplicable». Il
-répétait: «On s'expliquera! on s'expliquera!»
-
---S'expliquer! faisait la petite-maman; mais à quoi bon? Qu'est-ce qu'on
-explique jamais? Clérambourg tourne casaque parce qu'il obéit au mot
-d'ordre des Plancoulaine, comme les autres... comme tous les autres...
-non, sauf Troufleau; il faut rendre justice à ce garçon. Eh bien! quand
-tu perdrais ton Clérambourg, celui-ci nous restera; il a donné ses
-preuves... Troufleau...
-
---Mais je m'en fiche, de Troufleau! s'écriait mon père.
-
---Ah! et qu'est-ce que tu lui reproches?
-
---Rien du tout!...
-
---Bon! parfait!... nous verrons, nous verrons, dans tout cela, qui aura
-le beau rôle!
-
-Lorsque mon père comparait ce qu'était pour lui le docteur Troufleau,
-doux, timide, conciliant, et adonné à une science étrangère, avec la
-ressource si longtemps prolongée que lui avait offerte son aîné dans la
-profession, Clérambourg, le pauvre petit médecin ne pesait qu'un fétu.
-
-Nous sortîmes donc, tous les deux. C'était une des premières froides
-journées de novembre; une mauvaise bise nous cinglait la figure; je
-tenais relevé le col de mon pardessus, et, les mains dans mes poches, je
-me ratatinais. Mon père ne semblait pas prendre garde au froid. Il entra
-au bureau de tabac, acheta un cigare et l'alluma. On lui avait défendu
-de fumer, aujourd'hui du moins. Là, il rencontra un de ces messieurs du
-conseil municipal, Cincinnatus. C'était un grand et gros homme orné
-d'une grande barbe, coiffé d'un grand chapeau. Il donnait l'idée d'une
-République large et puissante; il évoquait un type d'homme très ancien,
-excessivement ancien, perdu dans la nuit des temps. Il ne faisait que
-fumer et boire dans les cafés, et parlait d'égorger la moitié des
-Français. Cincinnatus ôta son grand chapeau et tendit la main à mon père
-devant la buraliste qui en parut fort étonnée. Peu de mots, il est vrai,
-furent échangés entre eux:
-
---Vent frisquet, monsieur Nadaud, dit Cincinnatus.
-
---C'est l'hiver, dit mon père.
-
-Et il sortit. Il n'allait pas si vite que je l'eusse désiré. Il
-regardait au loin; il tirait sur son cigare, et le vent emportait
-derrière nous une fumée épaisse; il n'avait pas songé à reboutonner son
-pardessus.
-
-A ma stupéfaction, nous passâmes devant la maison de M. Clérambourg sans
-entrer. Ce n'était pas qu'il tînt à épuiser son cigare, car il fumait
-chez M. Clérambourg. Je crois qu'il reculait le moment de
-«l'explication». Il devait beaucoup souffrir. Peut-être préparait-il son
-discours. Un sujet n'était pas facile à aborder avec Clérambourg lorsque
-celui-ci voulait s'y dérober. Et quel sujet que celui qu'il allait
-falloir traiter là! Certes mon père eût abandonné la maison Colivaut
-pour conserver intacte l'amitié de Clérambourg.
-
-Nous avions dépassé la maison Clérambourg depuis longtemps, quand il
-vira et revint sur ses pas. Il me regarda et me dit:
-
---Mais tu as l'air gelé!
-
-Nous marchâmes un peu plus vite.
-
-M. Clérambourg habitait, dans la rue de la Ville-aux-Dames, une assez
-belle maison bourgeoise où l'on ne pénétrait jamais, car, pour ne pas
-user sa maison, l'ancien notaire avait fait construire à côté un petit
-pavillon d'une seule pièce, où il se tenait ainsi que sa femme, tout
-l'hiver, autour d'une cheminée prussienne réputée économique. Madame
-Clérambourg était assise près de la fenêtre et confectionnait de petits
-ouvrages; elle disait bonjour, bonsoir, demandait des nouvelles et
-touchait un mot de la température; elle n'avait aucune importance. M.
-Clérambourg, assis dans un vieux fauteuil, frottait la semelle de ses
-chaussures contre les chenets de la cheminée prussienne, qui
-représentaient la tête à toupet de M. Thiers, en cuivre brillant. Ces
-messieurs, amis naturels de l'ordre et des capacités, et témoins, dans
-leur petite ville, des premiers gâchis démocratiques, gardaient une dent
-à l'organisateur du régime républicain. M. Clérambourg trouvait une
-certaine satisfaction à l'insulter de sa semelle, en effigie.
-
-Quand nous entrâmes, sans sonner, selon la coutume familière, M.
-Clérambourg fit:
-
---Tiens!
-
---Oui, dit mon père.
-
-Madame Clérambourg bougea un peu; mon père lui dit:
-
---Ne vous dérangez donc pas, chère madame,
-
-Clérambourg demanda:
-
---Vous étiez sortis, hier soir, à ce qu'il paraît?
-
---C'est absurde! dit mon père, je ne sais ce qu'on vous a dit: j'étais
-malade comme une brute, au lit...
-
---Je me demandais: s'ils sont sortis, où diable sont-ils allés?
-
---En effet, où diable serions-nous allés?
-
-Je crois que ce ne fut qu'après avoir dit cela, un peu machinalement,
-que mon père s'aperçut de l'allusion blessante que son ami faisait à
-notre malheureux isolement. Il y eut un moment de silence. Le double M.
-Thiers de cuivre souriait, d'un air malin, à droite et à gauche de la
-cheminée prussienne.
-
---Et ça va mieux? dit Clérambourg.
-
---Oui, dit mon père.
-
-Il jeta son cigare dans la cheminée. Je vis qu'il allait parler.
-
---Non, dit-il, ça ne va pas mieux; mais j'ai tenu à venir m'excuser du
-malentendu d'hier soir, et puis... je veux vous parler à coeur ouvert,
-Clérambourg!... Cette affaire Pichard...
-
-Clérambourg détacha aussitôt de son ventre une de ses mains croisées, et
-en fit un couteau, comme M. Fesquet pour les arbres; il trancha la
-question:
-
---Il n'y a pas d'affaire Pichard.
-
---Cependant... soyons sincères: mettez-vous à ma place; que
-penseriez-vous? Pichard était votre homme; il n'a jamais ouvert ou fermé
-sa porte, recousu un bouton de sa veste sans votre avis; il était niché
-dans votre jardin; c'était un chien à vous...
-
---Il suffit! dit Clérambourg.
-
-Il redressa son grand corps dans son fauteuil, puis il se leva tout
-droit, et, comme nous étions assis, il parut immense et nous écrasa.
-
---J'ai dit: il n'y a pas d'affaire Pichard. Il suffit.
-
-Sa voix tonna; la verrerie, sur le buffet, s'ébranla. Les murs, toute la
-pièce, la pauvre madame Clérambourg, le double M. Thiers et nous, ah!
-tout, tout ce qui existe au monde devait être assuré qu'il n'y avait pas
-d'affaire Pichard. Ah! saprelotte! s'il y avait eu une affaire Pichard
-après cet éclat de foudre... Qui eût dit, mon Dieu! que tant de bruit
-pût jamais sortir de l'horrible fente à peine visible sur la cire de la
-face de Clérambourg!
-
-Il reprit:
-
---Il n'y a pas d'affaire Pichard. Il y a une affaire politique!
-
-Et en prononçant «politique» sa lèvre lança une pluie; il frappa en même
-temps du plat de la main sur la table. Tout le pavillon s'ébranla
-encore.
-
---... Politique? fit mon père, d'un air complètement ahuri.
-
---Politique! répéta Clérambourg. Vous êtes compromis avec la clique
-gouvernementale!
-
-Mon père ouvrit les yeux. Il était loin de s'attendre à ce reproche. Il
-pensa immédiatement--il nous l'a dit plus tard--à la poignée de main
-qu'il avait donnée aux politiciens sur la place, à la politesse toute
-récente de Cincinnatus. De cette dernière même, Clérambourg était
-peut-être informé: il savait tout.
-
---Compromis? dit mon père. Mais il n'y a rien de commun entre la «clique
-gouvernementale» et moi!
-
---Il y a ou il n'y a pas, le fait importe peu: vous êtes compromis.
-
---Soit!
-
---C'est une trahison! dit M. Clérambourg.
-
---Il est plaisant, dit mon père, de m'entendre reprocher, à moi, la
-trahison, à l'heure qu'il est!
-
---Mais, dit Clérambourg, on dit que vous vous laissez porter aux
-élections municipales!...
-
---De mieux en mieux!... Que vais-je apprendre maintenant de mes
-affaires?
-
---Je ne puis pas dire que j'ai vu de mes yeux la liste; mais quelqu'un
-m'a affirmé qu'il y avait lu votre nom.
-
---Il en a menti!
-
---En ce cas, il est bien coupable; car, par la diffusion de ce bruit, il
-vous aliène toute la clientèle sérieuse.
-
---Qui vous a dit cela? fit mon père.
-
---La liste a circulé dans la ville.
-
---C'est une nouvelle infamie. Je ne les compte plus.
-
---Prenez garde! Je ne crois guère, pour ma part, qu'un bruit puisse
-aller très loin sans fondement aucun. Mais que voulez-vous que pensent
-vos amis qui lisent votre nom sur cette liste et, d'autre part, vous
-voient serrer la main de nos «rouges» les plus avancés?
-
---Ah! fit mon père avec franchise, c'est vrai: ils m'ont tendu la main,
-une fois, sur la place; je n'ai pas cru devoir leur faire l'affront...
-
---Une seule fois? Êtes-vous sûr?
-
---Tout à l'heure, c'est vrai, avoua mon père naïvement, chez la
-buraliste... Cincinnatus...
-
---Vous voyez bien! Je vous dis que vous êtes compromis. Il y a les
-faits.
-
-M. Clérambourg s'assit, comme s'il venait d'élucider une question d'une
-manière définitive. Et il balança sa pantoufle sous le nez de M. Thiers.
-
-Mon père contemplait avec les yeux d'un homme qui a le vertige
-l'effondrement nouveau où des ennemis acharnés le précipitaient, lui,
-les siens, sa fortune, sa personne publique et privée, ses opinions, son
-coeur. Quelqu'un avait eu l'idée de profiter d'une poignée de main polie
-pour achever de ruiner son crédit, et pis que cela: pour l'atteindre
-dans le plus intime et le plus profond de ses sentiments: l'amitié de
-Clérambourg! Quelqu'un avait voulu, préparé, provoqué cette poignée de
-main de carrefour. Clérambourg était le dernier ami qui lui fût demeuré
-fidèle. Un seul argument pouvait l'arracher de sa maison, on le savait
-bien: un dissentiment politique. Mais comment faire naître un tel
-dissentiment entre deux hommes qui avaient toujours pensé de même? Le
-moyen, une âme de vipère l'avait trouvé: c'était d'abuser de la
-faiblesse d'un homme réduit à l'isolement, en le tentant par des avances
-amicales. Le malheureux n'avait pas osé refuser une main tendue: il en
-serrait si peu!
-
-Quant aux politiciens que l'on raillait parce que plusieurs d'entre eux
-ne savaient seulement pas lire, ils s'enorgueillissaient de la recrue
-d'un notaire et d'un transfuge. N'osant pas cependant lui faire des
-propositions, ils avaient essayé l'effet de son nom sur la liste
-municipale.
-
-Il y eut un silence long et embarrassant. M. Clérambourg s'était
-affaissé dans son fauteuil, et, jugeant toute parole nouvelle oiseuse,
-il s'apprêtait à somnoler. Une châtaigne éclata tout à coup dans le
-foyer, avec fracas, et projeta des cendres qui couvrirent les deux têtes
-de M. Thiers, les pantoufles de Clérambourg, son pantalon et celui de
-mon père. Et toute une nichée de châtaignes insoupçonnées fut révélée
-entre les chenets: elles avaient des ventres de rouges-gorges et
-bâillaient par un côté de l'écorce.
-
-Madame Clérambourg se leva et vint épousseter et brosser les pantalons
-de ces messieurs. Cela fit diversion un moment; mais bientôt il n'y eut
-plus rien à faire, et le morne silence retomba autour de la cheminée
-prussienne. Les deux MM. Thiers avaient conservé de la cendre sur le
-toupet et sur les lunettes.
-
-Mon père, ayant vu le fond de l'abîme où il dégringolait, eut une pensée
-sentimentale, car le coeur dominait en lui. Il dit à Clérambourg:
-
---Mais vous, vous, Clérambourg, vous croyez à cela?
-
-Le ton de sa parole, la grande émotion dont sa voix, à ce moment, fut
-vraiment la transcription musicale, la candeur avec laquelle il avait
-avoué précédemment la poignée de main, puis l'autre poignée de main chez
-la buraliste, la franchise enfin de son attitude et de sa figure
-honnête, eussent convaincu tout être ayant gardé quelque chose d'humain.
-Mais Clérambourg était de ces gens avisés qui ne s'en laissent point
-conter: son unique vertu était la prudence.
-
-Il écarta ses deux mains. Ce geste signifiait: «Je n'y puis rien, il y a
-les faits.»
-
---Ainsi, depuis trente ans... commença mon père.
-
-M. Clérambourg éleva haut la main, cette fois-ci. Cela voulait dire:
-«Ah! pas de chanson larmoyante, hein! Il y a les faits, vous dis-je!»
-
-On peut discuter une parole, y répondre un mot qui retourne la
-situation. Mais à un tel geste, que répliquer?
-
-Je vis les yeux de mon père. Ils regardaient le foyer, le nid de
-châtaignes, la flamme vacillante, les têtes de cuivre, le bout de la
-pantoufle de Clérambourg. Ils assistaient à la mort d'un être très cher
-et très précieux, précieux et cher depuis très longtemps, depuis si
-longtemps qu'autant dire qu'il lui avait été uni toute la vie. Et
-c'était une mort pire que la mort naturelle, où l'on se quitte la main
-dans la main, avec l'espoir d'une réciprocité affectueuse d'un monde à
-l'autre. Là, il y avait quelqu'un qui s'engloutissait en retirant à soi,
-cruellement, la passerelle du souvenir. C'était trop pénible.
-
-Mon père se leva et salua madame Clérambourg. M. Clérambourg se leva
-pour refermer la porte sur nous.
-
-
-
-
-TROISIÈME PARTIE
-
-
-
-
-I
-
-
-En sortant de chez Clérambourg, mon père, ayant bu le calice, titubait.
-Cependant le goût amer à son palais fut si détestable qu'il en reçut une
-secousse et se redressa: le désir sain de tirer vengeance le sauvait.
-Courir sus aux politiciens qui lui avaient arraché son dernier ami!
-
-Il s'approcha du bureau de tabac et regarda attentivement à travers les
-vitres. Il espérait y pourfendre Cincinnatus. Point de Cincinnatus. Il
-se rejeta sur le café. Un billard, des tables de marbre, des parterres
-de sciure de bois aux coins brisés par un balai méticuleux, un chien
-endormi près du poêle, une odeur infecte de tabac et d'alcools: pas
-seulement le crachat d'un conseiller municipal! Mon père me dit:
-
---Tu vas rentrer, gamin; je vais plus loin.
-
-Mais il fut arrêté devant la maison par sa femme, qui attendait le
-résultat de la visite à Clérambourg, et il dut lui parler.
-
-Il n'en voulait pas à Clérambourg, mais uniquement à ceux qui avaient
-inscrit son nom sur la liste municipale.
-
---Je vais les attraper par les oreilles... par les oreilles!
-
-Il faisait le geste de les secouer à bout de bras comme un lapin.
-
---Et je leur flanquerai mon pied quelque part... au café ou en plein
-carrefour, sur la place publique!... Les bandits!... Prendre mon nom
-pour le coller sur leur liste, à côté de ceux de trois ivrognes et d'un
-braconnier!...
-
-Sa femme l'entourait de ses bras, le baisait sur le front, tâchait de le
-calmer. Elle en revenait toujours à son idée:
-
---C'est égal!... quand je pense à ce Clérambourg!... Enfin, tu lui as vu
-le fond du sac!
-
---Mais non! mais non!... Clérambourg est un homme droit, intransigeant
-pour la politique comme pour toutes choses. On m'a fourvoyé; on m'a
-introduit dans un cloaque: il le constate, voilà tout.
-
---Dis donc qu'il est enchanté de l'occasion, qu'il n'attendait que cela,
-qu'il cherche depuis longtemps un prétexte à s'éloigner d'ici, parce que
-les Plancoulaine ne cessent de le malmener à cause de son assiduité chez
-nous... Mais c'est un homme qui ne veut pas avoir tort, et il n'aura
-jamais tort. Il est venu ici jusqu'au dernier jour, et tous les jours,
-comme par le passé. Ah! il a de la chance d'avoir saisi au vol l'affaire
-politique! Voilà l'occasion d'une belle rupture, en effet! Elle le
-hausse, elle le grandit: fidèle malgré les calomnies, malgré l'abandon
-général, mais malgré la «trahison politique», non pas! Tu le vois d'ici,
-l'incorruptible, le dos tourné à la cheminée du salon Plancoulaine et
-administrant de mignonnes petites tapes au fond de son pantalon!...
-
---Laisse-moi. Je veux sortir. Je veux aller trouver toute cette clique
-et la souffleter. Laisse-moi!
-
-Elle ne voulait pas qu'il sortît dans son état d'exaltation, et elle
-redoutait les suites désastreuses de la moindre «voie de fait» contre
-les hommes au pouvoir. Elle le retenait comme elle pouvait, en
-s'accrochant à lui par des caresses. Tout à coup, une idée lui vint:
-
---Mais que tu es bête! dit-elle.
-
-Il la regarda. Elle souriait et semblait avoir tout arrangé.
-
---Mais, mon pauvre ami, quand tu auras giflé tout le conseil municipal,
-crois-tu que tu vas par là reconquérir la bourgeoisie? Tu l'as perdue ta
-clientèle bourgeoise, en rompant avec les Plancoulaine. C'est fini les
-contrats de mariage chic, et les inventaires des châteaux, fini!
-fini!...
-
---Eh bien?
-
---Eh bien! il y a les autres qui te tendent la main.
-
-Mon père ricana:
-
---Oui!... l'idée de Troufleau!... Des bêtises.
-
---Ce n'est pas si sot! Crois-tu que les petites gens ne valent pas les
-plus huppés?... Moi, je t'assure que je ne rougirais pas d'avoir à ma
-table telle ou telle brave et honnête femme qui ne dépasse pas la porte
-de l'office chez les Plancoulaine.
-
---Mais c'est cette «brave et honnête femme» qui se moquerait de toi, ma
-pauvre enfant, si tu l'invitais à dîner; parce que tu ne lui ôteras pas
-de l'idée que si tu la vois, elle et son bonnet blanc, c'est parce que
-tu n'en peux plus voir d'autres; c'est parce que les dames te lâchent,
-les dames chic, les dames de chez les Plancoulaine! On ne se déclasse
-pas, c'est impossible... surtout en descendant... Et puis, ce n'est pas
-tout ça: j'ai été, je suis et je reste opposé à la politique des
-sectaires, des hâbleurs et des voyous! C'est net?
-
---Ce qui est net, c'est que ton intérêt est de ne rien brusquer avec des
-gens qui t'ont fait des avances, qui tiennent les affaires de la ville,
-qui pourront peut-être t'éviter bien des ennuis...
-
---Quels ennuis?
-
---Quels ennuis?... Mais est-ce que je sais? Tiens! quand ce ne serait
-qu'à propos des arbres de la maison Colivaut...
-
---... Les arbres de la maison Colivaut?
-
---Oui, les arbres que monsieur Fesquet a décidé de faire élaguer. Qui
-est-ce qui contraindra madame Colivaut à les faire élaguer? Ce n'est pas
-lui, Fesquet; c'est, sur sa plainte, à lui, Fesquet, une ordonnance du
-maire.
-
---Comme tu es renseignée!
-
---Je t'ai entendu dire cela toi-même cinquante fois.
-
---C'est juste.
-
-Il s'assit et sembla réfléchir. Une heure après, il murmurait:
-
---Et dire qu'ils m'humilient, m'aplatissent et me ruinent, moi, pour
-avoir donné la main à de pauvres bougres de républicains, tandis qu'ils
-sont là, chez les Plancoulaine, à boire les paroles du député
-Charmaison, dont la majeure partie des électeurs sont des communards!...
-
-Il ne sortit pas. D'ailleurs, il était exténué et dut s'aliter encore.
-Troufleau le traita énergiquement. Je l'entendis qui disait: «Ce sont
-des coups à vous jeter un homme à bas!» Il craignit une jaunisse. Il
-venait deux et trois fois par jour. Le soir, quand il avait vu son
-malade, il faisait un mouvement pour se retirer, par discrétion. Mais,
-de son lit, mon père le retenait:
-
---Restez donc, docteur, si rien ne vous presse.
-
---Mais oui, faisait petite-maman, pourquoi changer vos habitudes du
-soir?... Il est vrai qu'ici ce n'est pas gai!...
-
-Ce n'était pas plus gai chez lui, car la compagnie de M. Fesquet et de
-madame Auxenfants ne le séduisait guère. Il déposait son chapeau haut de
-forme et s'asseyait. Petite-maman et lui causaient à demi-voix près du
-feu.
-
-
-
-
-II
-
-
-A eux deux ils obtinrent que mon père ne ferait point de tapage. Ils lui
-conseillèrent d'écrire simplement à ces messieurs, en les priant de
-rayer son nom figurant à tort sur leur liste. Le malade trouva ce parti
-raisonnable et l'exécuta.
-
-Coqueugniot expédiait les affaires de l'étude et venait en rendre compte
-dans la chambre à coucher. Mais l'état pathologique du «patron»
-l'intéressait beaucoup plus que les affaires. Et comme chacun s'amusait
-à l'entendre parler médecine, on ne l'empêchait point de discourir.
-Mon père surtout prenait plaisir à voir son clerc s'égayer
-irrévérencieusement des ordonnances du docteur Troufleau. Et il les lui
-tendait volontiers par-dessus les potions qui encombraient la table de
-nuit. Coqueugniot balançait son long corps maigre et expectorait un rire
-caverneux.
-
-Mais petite-maman commençait à se fatiguer des facéties du maître-clerc.
-Elle trouvait qu'il était de mauvais goût de plaisanter ce pauvre
-docteur Troufleau, «fort intelligent» sous ses allures de petite femme,
-et qui, en somme, avait tiré mon père d'un mauvais pas.
-
---Mais oui! d'un très mauvais pas! On peut te le dire maintenant: nous
-avons eu des inquiétudes.
-
---Bast.
-
---Oh! tu peux rire. N'empêche que dans deux jours tu seras debout, grâce
-à ses soins, qui ont été, il faut l'avouer, plus que ceux d'un médecin,
-ceux d'un ami, d'un vrai...
-
---Tu crois que Coqueugniot, à lui seul, ne serait pas arrivé...
-
---Assez! tais-toi, ou je prierai cet imbécile de rester désormais dans
-son étude.
-
-Mon père se rembrunissait le soir, lorsqu'on entendait le coup de
-sonnette du docteur et qu'on n'entendait pas celui de M. Clérambourg. On
-attribuait son abattement aux susceptibilités de la convalescence. Il
-remontait volontiers à sa chambre. Il nous laissait en bas,
-petite-maman, le docteur et moi.
-
-
-
-
-III
-
-
-Je voulus m'en aller, un soir, en même temps que mon père. Petite-maman
-me dit:
-
---Oh! le paresseux! Mais il faut vous apprendre à veiller un peu.
-
-Je restai avec eux. Le docteur, aussitôt mon père disparu, avait repris
-son chapeau à la main; et il le garda même lorsqu'il fut assis de
-nouveau. Il parla des soins qui seraient nécessaires encore, des
-préoccupations morales à éviter surtout. Il dit qu'en ville le retrait
-du nom de M. Nadaud de la liste municipale avait fait bon effet «au
-point de vue des conservateurs». Il usait fréquemment de cette
-expression, car il penchait, lui, sensiblement, vers le parti
-démocratique. Il disait volontiers:
-
---Monsieur Charmaison, lundi dernier, à la tribune...
-
-Était-ce par communion d'idées qu'il lisait les discours de M.
-Charmaison à la Chambre? Ou le souvenir de Marguerite influençait-il ses
-opinions?
-
-Petite-maman le taquinait là-dessus. Une particularité assez remarquable
-était qu'elle ne lui parlait plus de Marguerite que sur un ton de
-badinage, tandis qu'auparavant elle s'associait à la douleur du jeune
-homme.
-
-L'approche des élections municipales ramenait l'entretien sur la
-politique presque chaque jour, plutôt quand mon père n'était pas
-là,--peut-être Troufleau craignait-il de le contredire?--et la politique
-nous valait invariablement quelque citation de M. Charmaison. Troufleau
-connaissait par coeur la moindre de ses répliques au Palais-Bourbon.
-
---Mais, docteur, vous êtes donc abonné à _l'Officiel_?
-
-Il confessa:
-
---Oui...
-
-Mon père conserva l'habitude d'aller se coucher de bonne heure.
-L'absence de Clérambourg, c'était trop évident, continuait à lui être
-intolérable. Il n'avait point de goût à causer avec le docteur.
-
-Petite-maman, qui recevait chaque jour les opinions du docteur, s'en
-imprégnait. Elle continuait à pousser son mari du côté des Cincinnatus
-et des Phébus; elle lui disait:
-
---Quel dommage que tu n'aies pas laissé tout bonnement ton nom sur leur
-liste! Tu aurais été élu haut la main--les conservateurs ne votent
-pas!--et on t'aurait nommé maire...
-
-Mon père haussait les épaules:
-
---Le bel honneur!
-
---Est-ce que Plancoulaine ne se flatte pas encore aujourd'hui de l'avoir
-été?
-
---Oh! du temps que Plancoulaine était maire...
-
---Eh bien! quoi! «Du temps que Plancoulaine était maire!» Qu'est-ce qui
-se passait donc, mon Dieu! «du temps que Plancoulaine était maire?»
-
---D'abord il était entouré de tous les hommes de valeur...
-
---Tu en attirerais autour de toi.
-
---Mais qui donc? Mais qui donc? grand Dieu!... Le perruquier? le
-facteur?
-
---Je connais quelqu'un qui t'aurait suivi.
-
---Ah! j'y suis: Coqueugniot!
-
---Pas du tout: le docteur Troufleau.
-
---Ah!
-
-Il réfléchit un instant, puis il dit:
-
---Troufleau est un naïf! Il s'imagine, en faisant du zèle, flatter le
-député radical Charmaison: il est dans l'erreur. Charmaison vit, à
-Paris, dans un milieu d'artistes, d'hommes de lettres, des gens
-charmants, aux idées paradoxales. Le peuple, dont il parle sans cesse,
-il n'y touche pas, ne se mêle pas à lui: à peine une fois tous les
-quatre ans, dans une réunion électorale, du haut d'une estrade encore!
-Tu ne le vois pas ici, au café, buvant l'absinthe avec Cincinnatus! Il
-traitera Troufleau de jobard s'il apprend qu'il trinque avec le
-prolétaire...
-
---Et si Troufleau avait une foi politique?
-
---Troufleau est un garçon gentil qui a sacrifié ses intérêts pour se
-ranger de notre bord. Il est jeune, il a besoin d'avenir: il cherche
-maintenant à tirer parti de la triste situation où il s'est mis
-généreusement. Ce n'est pas moi qui contribuerai à lui donner l'espoir
-de réussir dans cette voie fausse: il n'y en a pas. Et si, réellement,
-ses convictions l'inclinent de ce côté-là, tant pis pour lui! Il ne fera
-rien que s'embourber davantage--du moins comme médecin--à Beaumont.
-Notre devoir, à nous, est de lui répéter ce que nous lui avons déjà dit:
-«Le salut est de l'autre côté du pont: le salut est chez les
-Plancoulaine.»
-
---Les Plancoulaine! les Plancoulaine! Nous ne nous dépêtrerons donc
-jamais de ce cauchemar!... Les Plancoulaine! Mais nous sommes donc tous
-enfoncés dans les Plancoulaine comme dans de la glu!
-
---C'est la société. Quiconque s'en retire vit à l'état de bête fauve.
-
---Oh! vous me faites tous enrager. Je suis pourtant sûre qu'il y a
-quelque chose à faire!
-
---Il y a à vivre seul; encore faut-il avoir des rentes: en un an mon
-étude a perdu soixante pour cent de sa valeur...
-
---Alors? alors?... De ma vie, cependant, je ne remettrai le pied chez
-les Plancoulaine!
-
---Ni moi, certes!
-
-
-
-
-IV
-
-
-Ma vieille grand'mère, à Courance, bien qu'elle eût été la première à
-blâmer l'achat de la maison Colivaut, avait fait cause commune avec son
-gendre devant les Plancoulaine et devant la ville. Mon père lui en
-savait gré ainsi que du joli mouvement qu'elle avait eu en me restituant
-à lui pour le consoler. Peut-être la remerciait-il, intimement,
-davantage encore, d'avoir contribué à éteindre les calomnies dirigées
-contre sa jeune femme, en la venant voir plus souvent que par le passé,
-en se montrant avec elle, en la couvrant de sa grande honorabilité.
-
-Aussi lui faisait-on fête; on lui offrait à goûter; on essayait de la
-retenir à dîner. Elle était si heureuse de me revoir, elle était bien
-tentée de rester. Elle disait, en souriant: «Et ce pauvre Casimir qui va
-s'inquiéter!...» On savait que le grand-père ne s'était jamais inquiété
-de rien; on souriait aussi.
-
-Un jour, elle accepta.
-
-Mais, quand on eut fini de parler de choses générales, de s'offrir ceci
-et cela et de s'inviter, voilà ma grand'mère qui s'avise de me soulever
-les cheveux avec son pouce:
-
---Tu n'as donc plus d'eau de quinine, mon petit?
-
---Mais si! mais si! dit vivement petite-maman; il en a un grand flacon.
-
-J'avais un grand flacon, mais je ne m'en servais pas, et personne ne me
-frictionnait, comme le faisait autrefois ma grand'mère. Elle dit, sur un
-ton qu'elle ne commandait plus:
-
---Si on ne s'occupe pas de cet enfant-là, il va avoir d'ici peu la tête
-dans un état déplorable!
-
-Pour faire diversion, mon père lut, à haute voix, le journal. Grand'mère
-se moquait bien du journal!
-
---Pendant que je suis là, dit-elle, je ferais mieux d'aller visiter le
-trousseau du petit... Il a laissé du linge là-bas... Il faudrait bien
-que je sache...
-
---Ah bon! dit la petite-maman, si vous êtes venue pour passer
-l'inspection...
-
-Mais grand'mère n'entendait pas; elle fouillait dans mes poches:
-
---As-tu des mouchoirs, au moins?
-
-Justement, je n'avais pas de mouchoir.
-
---Il n'a pas de mouchoir! s'écria-t-elle. Voilà un enfant qui se mouche
-avec les doigts! Allons! mon petit, mène-moi voir ton armoire... Vous
-permettez?
-
---Si, au moins, j'avais été prévenue de votre visite, j'aurais un peu
-préparé la chambre...
-
-Grand'mère comprit la naïveté honteuse de cette excuse. Elle se redressa
-de toute sa supériorité sur cette jeune femme inexpérimentée et
-paresseuse. Celle-ci, dépitée, poussa la porte du salon où je couchais.
-Elle dit:
-
---Allez donc! Faites comme chez vous!
-
-Et elle se sauva, battant les portes, piétinant l'escalier. Elle alla
-s'enfermer dans sa chambre.
-
---Qu'est-ce que vous voulez? dit mon père, dans cette satanée maison,
-nous serons toujours comme des forains sous la tente: il n'y a pas de
-quoi se retourner.
-
---Allons donc! dit grand'mère, voulez-vous que je vous mette votre salon
-en ordre?
-
-Et ses mains agiles, adroites et courageuses frémissaient du désir
-d'ordonner cette pièce transformée en fourre-tout indescriptible, et du
-désir d'étaler mes chemises, mes bas, mes mouchoirs, en belles piles
-bien comptées.
-
-Son gendre avait le même goût qu'elle. En une heure elle se fût
-satisfaite et elle l'eût enchanté. Cependant il lui dit, les lèvres
-pâles de colère:
-
---Ah! madame, mêlez-vous de ce qui vous regarde!
-
-Elle m'embrassa et courut à sa voiture.
-
-
-
-
-V
-
-
-Ce ne fut cependant pas une brouille. On affecta de part et d'autre de
-ne donner aucune suite à l'incident.
-
-Grand'mère vint à Beaumont dès qu'elle apprit que mon père était
-souffrant. Il dormait; on ne l'éveilla point. Elle resta en bas avec
-petite-maman, et cette fois, les deux femmes causèrent sans se disputer,
-parce que M. Clérambourg faisait les frais de l'entretien. Grand'mère le
-détestait dès le temps même que vivait sa fille, car, déjà, il
-accaparait mon père, l'influençait en tous ses actes, et sa première
-femme, comme la seconde, en était jalouse.
-
-Toutefois, petite-maman recommanda à grand'mère, quand elle verrait son
-gendre, de ne pas dire du mal de Clérambourg, car il ne pouvait souffrir
-qu'on l'attaquât.
-
---Votre mari a bon coeur, malgré tous ses défauts, et il reste fidèle à
-ses amis. Je suis sûre qu'il n'en veut à personne.
-
---Je n'en sais rien, mais il est difficile de ne pas garder rancune à
-des gens qui nous traitent comme on le fait!...
-
---Il n'en veut à personne, répéta grand'mère, et c'est par là que tout
-s'arrangera.
-
---Eh! grand Dieu! que voulez-vous qui s'arrange, au point où les choses
-en sont?
-
---Je n'en sais rien. Mais tout s'arrangera, croyez-moi: je suis une
-vieille bonne femme, et j'en ai vu, ma vie durant, de toutes les
-couleurs. Vous pouvez vous en rapporter à moi.
-
-Elles faillirent s'embrasser.
-
-Grand'mère revint quelques jours après. Quand on l'annonça, petite-maman
-dit à son mari:
-
---Laisse-la entrer; elle te remontera, je t'assure. Elle a beaucoup de
-bon sens, la bonne femme.
-
-La bonne femme entra; elle ne fit point allusion à la conduite de
-Clérambourg; elle traita l'indisposition de son gendre comme si c'eût
-été une bronchite. Elle parla des maladies de l'hiver et des malades de
-la campagne.
-
---Notre pauvre ami Troufleau a fort à faire, dit petite-maman.
-
---Il aura moins à faire, dit grand'mère.
-
---Comment cela?
-
---Mais quand l'autre médecin va être installé.
-
---Quel autre médecin?
-
---Vous ne savez donc rien?... Il est arrivé ce matin, sans tambour ni
-trompette, il est vrai. Moi, j'ai appris cela en entrant en ville. Il
-est descendu à l'hôtel.
-
---Mais où logera-t-il?
-
---On dit qu'il a loué la maison du père Pichard.
-
---La maison du père Pichard! s'écria mon père.
-
-Ainsi, on se tenait à quatre pour ne pas parler de Clérambourg, et sous
-les événements du jour, la main de Clérambourg se révélait. Le rival du
-docteur Troufleau, appelé à Beaumont par les Plancoulaine, évidemment,
-sinon par Clérambourg lui-même, accourait se loger dans la maison toute
-chaude encore du feu père Pichard, dans une maison qui appartenait à
-Clérambourg! Ah! les choses avaient été menées rondement. Peut-être
-Clérambourg n'eût-il pas osé faire cela avant la rupture avec mon père;
-mais, la rupture accomplie, il n'y avait eu, semblait-il, qu'un
-télégramme à expédier pour que la combinaison préparée de longue date
-aboutît.
-
-La tête sur son oreiller, les yeux au ciel de lit, le malade voyait se
-dérouler ce cauchemar. Il dit seulement:
-
---Et comment se nomme ce médecin?
-
---Le docteur Cheval... Cavalier... Chevalier... Non! Attendez donc; quel
-nom m'a-t-on dit?... le docteur Chevalière, c'est ça!
-
---Chevalière?... Chevalière?... J'ai entendu ce nom-là quelque part...
-
---Chevalière! dit la petite-maman, j'ai dansé, étant jeune fille, à
-Paris, avec des Chevalière qui faisaient leur médecine: mais oui, il y
-avait un jeune Chevalière qui apprenait le boston à Marguerite
-Charmaison!...
-
---Ça y est! dit mon père.
-
---Allons! allons! dit grand'mère, ne vous montez donc pas la tête.
-
---Je ne me monte pas la tête.
-
-Grand'mère poussa un soupir.
-
---Voyons, dit-elle, cela ne peut pourtant pas durer.
-
---Qu'est-ce qui ne peut pas durer?
-
---Mais l'état où vous êtes vis-à-vis de la ville.
-
---Ah! j'espère que vous n'allez pas reprendre l'antienne! Vous ne venez
-pas, je suppose, me proposer d'aller transiger avec Plancoulaine au
-sujet de la maison Colivaut?
-
---Il s'agit bien de la maison Colivaut, à l'heure qu'il est! Il y a beau
-temps que M. Plancoulaine y a renoncé: il fait bâtir pour son neveu
-Moche.
-
---Je le sais. Alors, d'où provient la rage persistante de ces gens-là?
-Qu'ont-ils contre nous?
-
-Grand'mère hésita; une réponse lui chatouillait les lèvres; elle soupira
-encore.
-
---Ah! oui, dit mon père avec une grimace de dégoût: les calomnies, les
-saletés! Est-ce que vous allez, vous aussi, y penser?
-
---Je crois qu'on ne parle plus de cela, dit grand'mère; on a si vite
-fait d'épuiser un sujet de conversation.
-
---Pourquoi m'en veulent-ils?
-
-Elle se recueillit un court instant, puis lâcha:
-
---Ils vous en veulent de les bouder.
-
-Mon père fut suffoqué; sa femme sursauta. Grand'mère ne s'émut pas; elle
-consolidait son dire par de petits signes de tête affirmatifs. C'est
-qu'elle était «une vieille bonne femme», elle «en avait vu de toutes les
-couleurs», et elle connaissait les hommes. Elle dit:
-
---N'allez pas croire que ces gens-là s'imaginent qu'ils vous ont causé
-injustement préjudice. Plancoulaine n'a jamais cessé d'avoir foi en son
-bon droit. Son bon droit? Mais c'était son désir de posséder la maison
-Colivaut, comme votre bon droit, à vous, était aussi le désir de la
-posséder. Il n'y a pas à chercher midi à quatorze heures; tout le monde
-est ainsi fait. Vous l'avez frustré: il est entré dans une colère de
-tigre. La ville, étant à ses genoux, s'est empressée de le flatter en se
-liguant contre vous. Sa femme, avec la plus grande inconscience du
-monde, vous aurait hachés menu comme chair à pâté, croyant bien agir,
-puisqu'elle servait son mari... Ah! vous aurez beau lever les bras, je
-vous affirme que les choses ne se passent pas autrement. Dans leurs
-rapports avec vous? mais, mes bons amis, ces gens-là sont dans la
-situation de parents qui ont administré une raclée à un enfant coupable
-d'un mauvais coup. Que le petit s'avise de faire la moue vingt-quatre
-heures: on recogne dessus pour lui apprendre à bouder! Vous les boudez!
-Ils vous reprochent de les bouder!
-
---Ha! ha! ha! ricana mon père, elle est bien bonne! Non! non! en vérité,
-elle est bien bonne!... Non! mais nous voyez-vous, ma femme et moi, et
-mon enfant aussi, et vous aussi, sans doute, et votre mari, toute la
-famille, quoi! nous rendant chez les Plancoulaine et faisant risette à
-monsieur, à madame, à mon excellent confrère Courtois et à toute la
-séquelle des pieds plats qui nous ont traînés dans la boue, qui m'ont
-ruiné, qui m'ont arraché une à une mes amitiés, jusqu'à la dernière!...
-
---Tout se tasse, dit grand'mère.
-
---Ah çà! fit mon père, est-ce que vous vous moquez de nous?
-
-Il se souleva à demi sur son lit, et sa figure était effrayante.
-
---Plutôt que de faire cela, dit-il, plutôt que de faire cela, madame,
-j'aimerais mieux m'affilier à la bande des Cincinnatus, des Phébus et de
-tous les us de la République, entendez-vous bien!... Oui, certes,
-j'aimerais mieux cette extrémité!
-
-Grand'mère se leva.
-
---Calmez-vous, dit-elle. Je vois que la poire n'est pas encore mûre.
-Mais tout s'arrangera, tôt ou tard, j'en suis bien certaine.
-
-Le malade en fut irrité toute la soirée; il s'apostrophait lui-même pour
-n'avoir pas rompu avec sa belle-mère définitivement. «Oui, oui,
-définitivement, disait-il. Cette bonne femme, avec sa prétendue sagesse,
-ne fera jamais que rendre la situation plus exaspérante.» Il se
-rappelait ses paroles lors de l'achat de la maison Colivaut: elle avait
-prédit à peu près tout ce qui était arrivé. Et il en était agacé
-davantage.
-
-
-
-
-VI
-
-
-Trois fois par semaine, Coqueugniot me conduisait chez le curé de
-Beaumont.
-
-Nous aperçûmes un jour des tas de gens aux portes, malgré le froid, dans
-la rue de la Ville-aux-Dames. Je voulus savoir ce qu'il y avait.
-Coqueugniot me dit:
-
---Ce sont des gens qui sont en train d'attraper des pneumonies.
-
-Mais j'insistai pour savoir ce qu'ils faisaient en outre. Coqueugniot
-consentit à s'informer. On lui dit:
-
---C'est le nouveau médecin qui fait ses visites: il vient d'entrer chez
-monsieur Clérambourg.
-
-Nous passions sur la place au milieu de laquelle était la statue
-d'Alfred de Vigny, dont le socle, par derrière, était flanqué d'une
-fontaine. Cet homme de bronze, au beau profil hautain, qui avait l'air
-d'un étranger dans la ville, m'intriguait toujours. Je demandai au
-maître-clerc:
-
---Coqueugniot, qu'est-ce que c'est, un poète?
-
---Ah! voilà! fit Coqueugniot.
-
-Il regarda la statue; mais ce fut tout ce que je pus tirer de lui
-là-dessus. Il ajouta aussitôt:
-
---Mais l'important c'est que tous, tant que nous sommes, allons puiser
-de l'eau à cette fontaine qui a quatre-vingts chances sur cent d'être
-contaminée.
-
---Ah!
-
---Mais certainement! Songez un peu que les infiltrations! etc.
-
-Le voilà parti. Jusqu'à l'arrivée au presbytère, il m'initie aux
-tortueux secrets du tube digestif.
-
-Avec M. le curé, tout change. Que la physiologie le possédait donc peu!
-Il ignorait son corps, réduit à l'apparence d'une carcasse d'oiseau que
-couvre un maigre plumage. Par l'hostilité municipale, sa vieille maison
-croulait; il fuyait de pièce en pièce les courants d'air, la chute des
-plâtras et des chevrons. Quand j'arrivais, il faisait faire une flambée
-de sarments qui dégourdissait l'air de la chambre glaciale; car, pour
-lui, il ne se chauffait pas: insensibilité peut-être, pauvreté à coup
-sûr. Et pendant que sa servante, accroupie, frottait des allumettes
-innombrables sur la pierre humide, M. le curé allait prendre un petit
-livre de latin: l'_Epitome historiæ sacræ_, et la grammaire, et il me
-disait:
-
---Mon enfant, souvenons-nous que nous n'apprenons pas le latin pour le
-plaisir de décliner _rosa_, la rose, ou pour conjuguer des verbes
-irréguliers et briller aux examens, mais pour pénétrer par le moyen de
-cette langue, non pas «morte», mais «immortelle», dans une région
-dangereuse à la vérité, mais magnifique et qui demeure inconnue de la
-plupart des hommes: je veux parler de la pensée humaine.
-
-Il me montrait de misérables rayons où étaient rangés les auteurs
-anciens, et il me disait:
-
---Voilà le plus beau trésor du monde! C'est par la pensée et par la
-poésie que la créature de Dieu donne sa fleur. Le parfum en est si
-délicieux qu'il enivre parfois; il est bon de n'en jouir, comme de
-toutes choses ici-bas, qu'avec discernement, avec méthode et
-conformément à une discipline: souvenez-vous alors que l'étude de la
-même langue vous fait pénétrer les enseignements de l'Église, qui, même
-pour l'impie qui ne veut pas les croire inspirés, sont du moins le
-résultat de l'expérience accumulée des siècles et ont plus de chance de
-s'appliquer aux besoins de l'homme que tout système improvisé.
-
-Le grand vieillard parlait; la bourrée de sarments pétillait; des
-étincelles environnaient la servante impassible, qui, du bout de sa
-savate, pressait, au milieu de la flamme, les brindilles rebelles
-semblant vouloir retourner aux vignes. Je ne comprenais pas toujours la
-parole du vieux prêtre, nouvelle pour moi et trop différente de ce que
-j'entendais à l'ordinaire, quoiqu'elle fût conforme à mon aspiration
-d'enfant vers quelque chose de plus ragoûtant que la vie médiocre de
-tous les jours. Si je ne saisissais pas tout ce qu'il disait, du moins
-je savais, grâce à ses exordes, que le travail aride que nous faisions
-ensemble devait avoir un noble aboutissement; et je souhaite aux pauvres
-enfants qui commencent à ânonner des déclinaisons de rencontrer un
-maître d'école qui leur évoque, au lieu des succès scolaires, un si
-fécond mirage.
-
-Le feu s'éteignait vite, et, la servante partie, le prêtre ne s'en
-inquiétait guère. Moi-même j'oubliais le froid et jusqu'à l'horreur de
-cette grande pièce sombre et rébarbative, parce que, du corps desséché,
-du crâne décharné du curé, un charme, une chaleur, un rayonnement
-d'exaltation émanaient. Ce que mon intelligence n'atteignait pas, mon
-instinct le recevait et en éprouvait un muet et profond réjouissement.
-Une règle de grammaire, une phrase traduite, étaient les prétextes
-incessants à une envolée vers des considérations qu'il s'efforçait de me
-rendre sensibles par des images. Une des causes de l'élévation de son
-esprit était qu'il ignorait les personnalités. Il n'était jamais
-question avec lui de monsieur un Tel ni de madame une Telle. Messieurs
-et dames n'existaient pas pour lui; ils formaient un troupeau appelé «le
-prochain» et méritant les égards; hors de cela, il y avait Dieu, d'où
-découlaient toutes les beautés, comme du soleil tombe la lumière.
-
-
-
-
-VII
-
-
-Un après-midi, la vieille bonne nous interrompit au milieu de la leçon:
-
---Monsieur le curé, c'est le médecin!
-
---Le médecin?
-
---Le nouveau médecin, monsieur le curé!...
-
-Elle joignait les mains; elle faisait les yeux des bonnes femmes qui
-regardent l'Enfant Jésus dans la crèche de Noël. Elle s'écria:
-
---Qu'il est joli! qu'il est joli!
-
---Faites entrer, dit le curé. Et puis, vous redonnerez un brin de bois
-pour réjouir la pièce, car le jour tombe... Mon petit, ajouta-t-il en
-fermant les livres, nous nous en tiendrons là pour aujourd'hui.
-
-La bonne introduisait le nouveau médecin. Elle me prit par la main et
-m'entraîna; je n'eus que le temps d'apercevoir le jeune docteur
-Chevalière, avec qui la petite-maman avait dansé et qui apprenait le
-boston à Marguerite Charmaison.
-
-Il était joli, c'était la vérité.
-
-Ah! en voilà un qui n'avait pas une longue redingote et un chapeau haut
-de forme, ridicules en province! Il était de taille très convenable; il
-portait une pelisse entr'ouverte, où l'astrakan brillait du haut en bas;
-il avait le pied fluet qu'on voit aux messieurs sur les catalogues des
-maisons de confection. Et quel pantalon! comme cela tombait! quel pli
-cela faisait! Il tenait à la main un melon anglais. Sa figure était
-parfaite: des yeux bleus, ni trop grands ni trop petits; un nez droit,
-sans défaut; de noirs cheveux bien taillés, bien peignés; de la
-moustache; une barbe blonde soignée à donner à croire qu'il la faisait
-tailler tous les jours. Enfin il était remarquable par cet ensemble de
-proportions convenues et cette absence de caractère particulier qui
-plaisent à tout le monde.
-
-A la cuisine, la servante disait:
-
---Il est trop bien pour rester à Beaumont.
-
-De retour à la maison, je trouvai la petite-maman en tête à tête avec le
-docteur Troufleau. Elle l'avait mandé pour un bout de migraine qu'elle
-avait. Depuis quelque temps, elle avait sans cesse une indisposition
-nouvelle et faisait appeler le docteur Troufleau.
-
-Je dis, dès en ouvrant la porte:
-
---Je l'ai vu!
-
-Ils comprirent, car ils parlaient probablement de lui, comme toute la
-ville, et l'on me demanda:
-
---Eh bien! comment est-il?
-
---Il est joli! il est trop bien pour rester à Beaumont.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Au jour de l'an, nous reçûmes une lettre de Marguerite Charmaison. On en
-fut étonné, car on n'y comptait plus, bien qu'elle eût, en partant,
-promis de nous écrire. Mais il était si vraisemblable que, reprise par
-Paris, elle nous eût tous oubliés, y compris le docteur Troufleau et sa
-demande!
-
---Ah! fit petite-maman en parcourant la lettre, elle a trouvé cette fois
-son chemin de Damas!
-
-Pauvre Marguerite! De quoi s'agissait-il encore?
-
-On était loin du cardinal Newman! Le grand converti anglais et le jeune
-lord, la communion dans les chapelles romaines, étaient dépassés.
-Marguerite était retournée à sa destinée: elle cherchait avec angoisse
-et avec passion, elle cherchait quelque chose qui comblât l'âme
-gloutonne qu'elle avait et qui, faute d'aliment nouveau, l'eût dévorée
-elle-même.
-
-Elle avait découvert la philosophie. Elle passait ses jours à la
-Sorbonne. Elle nous citait d'affreux noms allemands; elle traduisait
-Kant; elle écrivait le mot «idée» avec une majuscule; elle nous envoyait
-la photographie de son professeur.
-
-Au cours de quelques digressions, elle faisait grand éloge de
-«l'Orgueil»; et «l'Amour», au contraire, était fort malmené, comme
-«avilissant» et «vraiment un peu niais».
-
---Quand ce pauvre Troufleau lira ça! dit mon père.
-
-Mais la lettre s'abaissait, en se terminant, jusqu'à être à la portée du
-premier venu, et il n'y était guère question que du jeune docteur
-Chevalière, qu'elle supposait que nous connaissions. Quel effet avait-il
-produit à Beaumont? Combien jusqu'à présent avait-il fait tourner de
-têtes?
-
---Voilà, dit petite-maman, la raison de sa lettre. Elle veut que je lui
-parle du docteur Chevalière.
-
---Oh!
-
---Mais, en attendant, je veux édifier Troufleau.
-
-Troufleau écouta cette lecture. Il avait de beaux yeux tendres, ardents
-et timides. Certes, il était moins brillant que le docteur Chevalière;
-mais cet homme sympathique et doux renfermait un feu secret. Il ne
-disait rien; il semblait accoutumé à l'humiliation et à la douleur.
-Cette lettre et la lecture qu'on lui donnait de cette lettre lui
-causaient l'une et l'autre. Il s'en abreuvait.
-
---Ah! mon pauvre ami, dit la petite-maman, si cette jeune fille est
-destinée à faire votre bonheur, avouez qu'elle s'égare en ce moment dans
-un singulier chemin!
-
---Ce sont là des égarements de l'esprit, dit le docteur, et l'on en
-revient sans que le coeur ait été touché: voilà l'essentiel.
-
-Ainsi, il ne désespérait pas. Il ne disait pas qu'il avait renoncé à
-caresser dans l'intimité de sa mémoire l'image de mademoiselle
-Charmaison. Il n'avait jamais reçu d'elle le plus petit encouragement;
-il avait reçu de son entourage les plus grandes raisons de se
-décourager. On lui lisait une lettre où elle ne marquait aucunement
-qu'elle se souvînt de lui, et où elle s'informait du nombre de têtes
-tournées par le docteur Chevalière, qui lui avait appris le boston. Et
-rien n'était ébranlé dans la volonté d'espérance de cet homme à figure
-de bel animal fidèle, souffrant et résigné.
-
-Mieux! On eût dit qu'il savourait ses blessures. Oui, il y avait une
-secrète volupté dans la façon dont il sentait sa douleur s'aviver et
-grandir. Il lui était infiniment doux de souffrir par et pour Marguerite
-Charmaison!
-
-Il était là, son chapeau haut de forme à la main, les deux longues
-basques de sa redingote pendantes de chaque côté de la chaise. Mon père
-le regardait. Il regardait aussi sa femme, par brefs coups d'oeil, et il
-paraissait impatient que cette scène prît fin.
-
-Petite-maman parla des femmes adonnées aux travaux intellectuels, des
-femmes artistes, écrivains; elle osa dire: «Des femmes qui sont
-supérieures à leurs maris.»
-
---Oh! dit le docteur, la femme a si tôt fait de retourner à la nature
-dès que le coeur s'en mêle!
-
-D'ailleurs, il ne voyait pas d'inconvénient à ce qu'une femme, même
-mariée, cultivât ses dispositions naturelles, fût-ce pour la science:
-«Que les maris luttent donc de culture avec elles!...»
-
---Le docteur, dit mon père, penche vers toutes les idées nouvelles!
-
-Petite-maman poussa un soupir et dit:
-
---Vous devez avoir un joli mépris pour les femmes ordinaires.
-
---Mais je n'en fréquente pas! dit galamment le docteur.
-
---Merci.
-
-Ses nerfs étaient soulevés. Elle quitta la pièce brusquement.
-
-Sa tendre amitié pour le docteur atteignait depuis quelque temps ces
-confins délicats où le dévouement que l'on exerce en faveur de la
-réussite d'une liaison sentimentale étrangère se laisse altérer par la
-jalousie et bientôt se décompose et dégénère.
-
-
-
-
-IX
-
-
-Petite-maman s'ennuyait.
-
-Dîners, soirées dansantes, matinées musicales chez les Plancoulaine,
-chasses chez les hobereaux, pique-niques à la campagne avaient lieu sans
-nous.
-
-Privée de ces plaisirs, de longs mois elle en avait fait fi, et le
-dépit, dans une certaine mesure, peut tenir lieu d'agréments. Le docteur
-Troufleau méprisait les distractions de la classe bourgeoise, qu'il
-jugeait creuses et vulgaires. Il le disait, le répétait chez nous. On le
-croyait presque. Quand le dépit s'émoussa,--car tout finit,--la parole
-du docteur Troufleau en prolongea les effets salutaires; la jeune femme
-s'accoutuma à l'entendre, et peu à peu en contracta l'impérieux besoin.
-La douceur de l'habitude s'était répandue insensiblement, comme la nuit
-tombe.
-
-Son mari, qu'elle aimait, était malheureux et triste; en outre, il
-n'avait jamais su causer qu'avec Clérambourg; l'entretien avec lui
-devenait rapidement amer. Troufleau, malheureux lui-même, trouvait dans
-la compagnie d'une femme encore jeune et jolie un délassement à sa rude
-besogne du jour. L'aveu de son amour pour mademoiselle Charmaison avait
-fourni à leurs causeries un aliment intarissable. Le docteur y faisait
-bercer par une main gracieuse son espoir et sa mélancolie. La jeune
-femme était heureuse de rappeler la figure d'une aimable amie et de
-panser charitablement une blessure. Petit à petit, le docteur s'était
-aperçu que madame Nadaud ne traitait plus ce sujet qu'avec peine, et,
-par discrétion, il l'avait tu lui-même. L'amie présente s'était révélée
-plus douce et plus consolante à mesure que l'on s'éloignait de l'amie de
-Paris. C'était un sujet que l'on avait abandonné d'un commun accord.
-
-Mais, de ce moment-là, il y avait entre eux incertitude et malentendu:
-elle, pouvant croire qu'il avait oublié Marguerite Charmaison; lui, se
-demandant pourquoi elle fuyait le nom de la jeune fille, et assez
-intelligent pour admettre sans fatuité la raison la plus naturelle.
-
-Jamais honnête homme ne fut plus embarrassé que le bon docteur Troufleau
-lorsque éclata pour lui l'évidence de ce cas dont bien d'autres eussent
-fait une bonne fortune.
-
-La loyauté lui commandait d'espacer, pour y mettre fin, ces causeries
-quotidiennes. Mais cette rupture lui était interdite par les devoirs de
-l'amitié qui le liaient avec mon père, et d'une façon de plus en plus
-étroite à mesure que son isolement devenait plus grave et plus
-douloureux.
-
-Pauvre docteur Troufleau! Il fallait voir son air inquiet, ses yeux de
-toutou qui ne sent pas le fumet de son maître, lorsqu'il entrait et ne
-trouvait pas là mon père, ou bien lorsque mon père faisait mine de
-sortir.
-
-A défaut de mon père, ma présence était pour lui un gage de
-demi-sécurité. Il ne m'avait jamais tant comblé de prévenances.
-Petite-maman, d'ailleurs, aimait à m'avoir près d'elle quand le docteur
-était là. Elle ne cherchait point à éloigner son mari; on voyait qu'elle
-avait peur quand il avait le dos tourné.
-
-Nous n'avions plus qu'un ami, qui était bon et sûr. Et voilà que, dans
-nos relations avec cet ami, quelque chose comme un poison se glissait et
-nous intoxiquait, en nous rendant de jour en jour ces relations plus
-pénibles que la solitude.
-
-
-
-
-X
-
-
-Petite-maman passait les journées étendue près du feu. La lecture
-l'ennuyait; les ouvrages de main l'ennuyaient. Elle avait eu pour le
-piano un joli talent, non très cultivé, mais d'une aisance miraculeuse,
-qui lui valait, autrefois, d'être une des plus fermes ressources des
-Plancoulaine. Depuis l'isolement, elle se traînait encore parfois
-jusqu'au piano, quand son mari l'en suppliait ou quand le docteur
-Troufleau venait à parler des opéras qu'il avait entendus à Paris. Mais
-le sentier étroit qui menait au piano, parmi les meubles entassés,
-devenait tel, grâce au désordre croissant, que nul n'osait s'y
-aventurer, pas même la mère Fouillette pour l'époussetage.
-
-Mon père ayant insisté un jour pour qu'elle jouât, elle haussait les
-épaules. Il persista. Alors, dans un mouvement de rage puérile, elle
-ouvrit la porte du salon. Il vit. Il leva les bras et s'enfonça les
-doigts dans les cheveux.
-
-Et le désordre gagnait. Comment une femme qui ne faisait rien
-pouvait-elle répandre un tel chaos dans une maison?
-
-Elle se levait tard, se laissait tomber sur une chaise longue, ne
-remuait pas le petit doigt, et tout était sens dessus dessous. Des
-livres qu'elle ne lisait pas gisaient, ouverts et déchirés; un métier
-dont elle n'usait pas avait le lamentable aspect d'une baraque en
-démolition; des ouvrages inachevés pendaient hors des tiroirs, et sans
-cesse des miettes ou des morceaux de pain entiers déshonoraient la table
-ou la cheminée, parce que cette femme inoccupée avait faim et mangeait à
-toute heure des tartines de confitures. Les taches? ah! si grand'mère
-les avait vues!
-
-Dans cette indolence, elle était plus que jamais jolie. Ses magnifiques
-cheveux noirs, abondants et longs, noués en un tour de main, lui
-convenaient cent fois mieux qu'échafaudés en lourd chignon, à la mode de
-ce temps-là; ses yeux inertes, son regard ralenti, étaient cent fois
-plus beaux que dans les moments où elle s'animait, et mon père, qui s'en
-apercevait, l'aimait toujours malgré sa répugnance pour la veulerie.
-
-Cette situation dura un mois, deux mois, davantage. Le docteur Troufleau
-ne semblait pas moins embarrassé. Des sentiments contradictoires se le
-disputaient, c'était visible, et il en était déchiré. Cependant, une
-hardiesse nouvelle et comme sournoise soulevait ses gestes et son
-regard; son teint pâle s'échauffait en dessous, d'un feu qui faisait
-sourdre une espèce de buée fine sur son front et sur ses joues mates.
-
-Il y avait quelque chose d'infinitésimal entre le docteur Troufleau et
-petite-maman. C'était une chose sans nom pour moi, et que j'essaierai de
-figurer comme elle m'apparaissait alors.
-
-Des personnes causent entre elles, et les mots prononcés, aussitôt dits,
-s'évaporent. Telle personne et telle autre causent, et il semble
-qu'entre leurs bouches les mots demeurent. Ils demeurent. La bouche qui
-les a émis ne les oublie pas; quelqu'un qui les a entendus en passant
-les retient. On connaît, sur les estampes japonaises, ces passerelles
-élégantes et légères, faites de mille brimborions de bambous, et qu'un
-pinceau hardi jette d'une rive à une rive: tout ce qui allait de
-petite-maman au docteur et du docteur à petite-maman se réalisait et se
-figeait en une passerelle d'estampe japonaise. Entre eux et les autres
-personnes, ce qui s'échangeait tombait à la rivière; entre eux deux, le
-plus petit mot s'accrochait, se fichait et restait sur la passerelle
-merveilleuse, s'y tournait en brindille, en poutre, en cheville, en
-planchette, en diable grimaçant ou en banderole éclatante signalant à
-tous: le pont! le pont! Le voyaient-ils, l'un et l'autre, comme mon
-imagination le voyait? C'était possible, car ils semblaient très
-incommodés de leurs moindres paroles, quoiqu'elles fussent ordinaires:
-c'est qu'elles faisaient, en vertu d'un sort impitoyable, à chaque fois
-plus lourd, le pont.
-
-Mon père n'avait ni haine ni colère contre sa femme et contre le docteur
-Troufleau, contrairement à ce qui se fût passé s'il eût été heureux ou
-en état de prospérité par ailleurs, car alors il eût suivi les
-mouvements qui sont communs à tout le monde. Mais il était tellement
-malheureux que son jugement ne se formait plus au même plan que celui du
-commun des hommes.
-
-Lui qui s'échauffait et s'affolait à chacune des tortures que lui
-infligeait son multiple martyre; lui qui gémissait, jurait, fulminait
-pour la perte nouvelle d'un client, pour une rouerie que lui jouait son
-confrère Courtois; lui qui avait fait une maladie pour la trahison de
-son ami Clérambourg; lui que l'inimitié des hommes stupéfiait et que
-toute méchanceté prenait au dépourvu, il considérait comme logique et
-naturel le drame secret qui brûlait son foyer. Il l'expliquait, il lui
-trouvait des causes fatales, il en plaignait les auteurs, il les sentait
-malheureux presque autant que lui, il n'éprouvait pour eux qu'une pitié
-débordante qui inondait la multitude de ses autres infortunes, mais, par
-exemple, lui, le noyait.
-
-Il se laissait achever dans un calme apparent.
-
-La nature a prévu une borne à nos douleurs: le moment de la mort, nous
-assure-t-on, est doux.
-
-Un instinct me poussait à ne pas le quitter, et je l'accompagnais quand
-il s'imposait une longue marche, en tournant, dans la petite cour. Je
-montais aussi avec lui dans son cabinet. Là, il marchait encore, de long
-en large, parce qu'il était énervé, parce qu'il avait peu d'ouvrage, les
-affaires n'allant point, et parce qu'il faisait froid, la mère
-Fouillette épargnant le bois dans les cheminées, par économie. Puis il
-s'asseyait et me prenait sur un de ses genoux, qu'il agitait en imitant
-le trot du cheval, comme lorsque j'étais tout petit. Il souriait. Moi,
-je restais sérieux et je ne disais rien, parce que je sentais qu'il se
-forçait à sourire pour moi et qu'il n'en avait pas envie. Alors, tout
-d'un coup, il me lâchait; il me laissait quelquefois tomber à terre,
-tant le mouvement était prompt, et il se cachait la figure dans les
-mains, les deux coudes sur son bureau. Il pleurait.
-
-Je m'en allais sans faire de bruit.
-
-
-
-
-XI
-
-
-Souvent, en redescendant, je trouvais réunis, mais séparés par la grande
-table ronde de la salle à manger, ceux qui faisaient pleurer mon père.
-Le docteur Troufleau venait dans la journée, en passant, sans ôter son
-pardessus, sans déposer son chapeau. Il venait, poussé par une force
-plus puissante que lui, je suppose; il venait aussi pour ne pas avoir
-l'air d'éviter de venir. Car on en arrive là. Pas une seule fois je ne
-les surpris disant une parole qu'ils n'eussent pas dite devant moi, pas
-une seule fois ils ne changèrent gauchement la conversation à mon entrée
-ou ne coupèrent un mot. Ils semblaient toujours, au contraire, heureux
-de me voir; je leur rendais service en étant là. Ils parlaient de choses
-presque indifférentes; mais cela formait le «pont», je le sentais bien,
-et eux le sentaient aussi: cela leur était à la fois agréable et
-fastidieux à porter. Cela passait par-dessus la table qu'ils
-maintenaient entre eux.
-
-
-
-
-XII
-
-
-La mère Fouillette, qui aimait tant autrefois le docteur Troufleau,
-depuis quelque temps l'avait pris en grippe. Jadis, en annonçant sa
-visite, elle disait: «C'est le docteur!» et il y avait, dans le ton, de
-la fierté, de la protection, un grain d'humeur familière. Maintenant,
-elle disait: «C'est le médecin!» d'un ton sec, grognon, réprobateur; et
-chez elle, évidemment, le fait de remplacer le terme de «docteur» par
-celui de «médecin» était riche de sens; cela représentait toute une
-dégringolade dans son estime de vieille servante attachée à la famille.
-
-Enfin, depuis qu'il venait plusieurs fois par jour, elle poussait la
-porte devant lui sans même souffler mot. On lui en fit l'observation;
-elle dit:
-
---Est-il pas de la maison, à c't'heure?
-
-Cette brave femme employa d'ailleurs tous ses moyens pour remédier au
-désordre.
-
-Elle avait élevé un chien en cachette, afin d'en faire cadeau à madame,
-dans l'espoir de lui fournir une compagnie saine. Un matin, on entendit
-l'animal qui gémissait dans la cour. Petite-maman sonna la mère
-Fouillette et lui commanda d'aller voir de qui étaient ces cris. La mère
-Fouillette revint tenant dans ses bras un bout de chien pas joli, mais
-assez drôle. Il manquait de race; c'était un chien du peuple; il était
-fait de pièces et de morceaux, avait le poil inclassable, une queue
-hybride et la tête la plus baroque. On ne pouvait le regarder sans rire.
-La mère Fouillette dit:
-
---Quand on pense, madame, que ce qui criait dans la cour, c'était un
-joli petit chien!... Par où est-ce qu'il aura pu entrer?
-
---Ah! pour joli, il est joli, en effet, votre chien.
-
---Il est si intelligent!
-
---Vous le connaissez donc?
-
-Elle jura, trop fort, qu'elle ne l'avait jamais tant vu. Elle essaya, en
-barbotant, d'expliquer son entrée dans la maison. Et en même temps elle
-s'apitoyait sur le sort du pauvre petit.
-
---Je suis sûre, dit-elle, qu'il est mort de faim.
-
---Pourvu qu'il ne soit pas enragé! fit petite-maman.
-
---Enragé, madame! un chien si jeune et si frétillant!
-
---Frétillant tant que vous voudrez! moi, je ne me soucie pas de me faire
-mordre par un chien enragé: donnez-lui à boire du lait, on verra bien
-s'il le prend.
-
-La mère Fouillette eut un souci; elle savait qu'un chien qui ne boit pas
-est suspect. Or, elle avait gorgé celui-ci de lait toute la matinée. Son
-écuelle, dans la cour, était restée à demi pleine.
-
---Vous fiez donc point à ça, madame! Qu'il boive, qu'il ne boive point;
-et qu'est-ce que ça prouve?
-
---Si! si! dit petite-maman; je veux voir!
-
-La mère Fouillette se recueillit, comme pour un aveu difficile:
-
---Allons! madame, puisqu'il faut tout vous dire, allons! Ce petit chien
-n'est pas plus enragé que vous ni moi: c'est le chien de la chienne à
-m'ame Gagneux, la marchande de poisson, qui me l'a donné. C'est un petit
-cadeau que je voulais faire à madame, si madame me permet... Il saute
-sur ses deux pattes de derrière; il vient au nom de Mac-Mahon; il s'en
-va quand on dit Bismarck...
-
---Bismarck!
-
-Le chien sauta du giron de la mère Fouillette et gagna la porte en
-aboyant à tue-tête, le poil dressé sur son échine.
-
-Petite-maman riait de tout son coeur.
-
---Mac-Mahon! Mac-Mahon!... Mais c'est qu'il vient!... Oh! la drôle de
-bête!... On l'appellera Mac-Mahon!
-
---Il s'appelle Paletot, dit la mère Fouillette.
-
---Tiens? pourquoi Paletot? en voilà un nom!
-
---C'est son nom.
-
-En voyant sa femme jouer comme une enfant avec Paletot le regard de mon
-père s'éclaircit. Toute la journée nous jouâmes, la petite-maman, mon
-père, Paletot et moi. Mon père s'accroupissait, joignait les mains, et
-Paletot sautait, debout sur ses deux pattes de derrière. On disait:
-«Bismarck!» il fuyait en aboyant, avec un vacarme de tous les diables;
-on disait: «Mac-Mahon!» il accourait et faisait le beau, sa langue molle
-pendant comme un petit ruban rose; il savait aussi porter armes: on lui
-présentait un bâton qu'il serrait, d'une patte, contre sa poitrine. A
-chaque prouesse de Paletot, petite-maman le prenait, l'embrassait, le
-couvrait de caresses et lui donnait du sucre qu'il cassait entre ses
-jeunes dents, en fermant les yeux. La mère Fouillette nous regardait et
-ne se tenait pas de joie. Elle fit signe à Coqueugniot, qui descendit de
-son étude et vint nous voir par la porte du corridor. Nous ne l'avions
-pas aperçu; nous entendîmes tout à coup une voix caverneuse, en l'air,
-qui disait:
-
---Parfait! Mais cet animal-là va nous faire sa maladie avant peu!
-
-Nous nous arrêtâmes tous à ce mot de mauvais augure. Coqueugniot avait
-déjà un genou sur le parquet et il ouvrait, en connaisseur, la gueule de
-notre ami Paletot.
-
---La maladie? fit la mère Fouillette.
-
---Sans doute! dit Coqueugniot; c'est un chien qui n'a pas neuf mois!
-
---Il n'a pas neuf mois?... reprit la mère Fouillette; j'aurais voulu
-vous voir à son âge; vous deviez être joli! Il n'a pas neuf mois? Eh
-bien! c'est la vérité, qu'il n'a pas neuf mois! seulement, je vous dis
-qu'il l'a eue, la maladie!
-
---Non! affirma Coqueugniot.
-
---Il l'a eue, monsieur Coqueugniot! Même qu'il l'a eue en même temps que
-sa soeur.
-
---Sa soeur!... Il a une soeur! Comment se porte mademoiselle votre
-soeur, monsieur Paletot?
-
-Mais la mère Fouillette restait grave; elle tenait à élucider la
-question de la maladie.
-
---Vous pouvez aller le demander à m'ame Gagneux, s'il n'a pas eu la
-maladie en même temps que sa soeur. (C'est Mirza qu'elle a nom; oui,
-monsieur!) Vous pensez bien que m'ame Gagneux n'est pas une femme à
-aller vendre une chienne vingt francs sans qu'elle ait eu la maladie.
-Vingt francs, oui, monsieur et madame!... Ah! ça n'est pas à moi qu'elle
-l'a vendue; moi, elle m'a fait cadeau de Paletot...
-
---A qui l'a-t-elle vendue vingt francs?
-
---Ah! j'ai eu la langue trop longue, je m'en aperçois. Je n'aurais point
-voulu le dire à madame, mais puisque c'est monsieur Coqueugniot qui m'y
-pousse par son incrédulité, eh bien! c'est à madame Plancoulaine
-qu'appartient, à l'heure qu'il est, la soeur à Paletot. Na!... Pour ce
-qui est d'avoir eu la maladie, elle l'a eue, et lui aussi, j'en réponds!
-
-Voilà que Paletot avait une soeur chez les Plancoulaine! Heureusement,
-il nous avait tous gagnés par sa gentillesse: on ne lui en voulut pas.
-On présenta Paletot, le soir, au docteur, et on lui dit:
-
---Il a sa soeur chez les Plancoulaine.
-
-Le docteur Troufleau n'avait pas le sourire facile; il prit cela très au
-sérieux. Il prenait tout au sérieux.
-
-Petite-maman l'en plaisanta. Il n'en fut pas content.
-
-Mon père eut une lueur d'espoir. Quelques distractions, et sa femme
-serait sauvée.
-
-
-
-
-XIII
-
-
-La mère Fouillette, quand elle se trouvait seule avec mon père,
-soupirait, en époussetant, en balayant, en présentant les bottines:
-
---Ah! si madame avait seulement un enfant!
-
-Ordinairement, mon père n'y prenait pas garde; un jour, il dit:
-
---Mais où le mettrions-nous?... Vous m'agacez, à la fin, la mère
-Fouillette, entendez-vous?
-
---C'est bon, monsieur! c'est bon!
-
-Elle ne se décourageait point. Ces bonnes femmes sont entêtées, parce
-qu'elles ont une confiance imperturbable en leur sagesse.
-
-Une autre fois, en faisant le feu dans le cabinet, elle causait des
-bruits de la ville. Il n'était question que d'une fête magnifique que
-les Plancoulaine devaient donner à carnaval. Mon père froissait le
-journal et n'avait pas l'air d'écouter la vieille. Elle fourrageait les
-copeaux, les rondins, les pommes de pin, sa main décharnée à même la
-flamme, et j'admirais qu'elle ne se brûlât pas. Elle dit tout à coup:
-
---Qui donc qui aurait cru que monsieur serait si vindicatif?...
-
-Mon père la regarda.
-
---Oh! monsieur me comprend bien! Mais, là, c'est-il Dieu possible d'en
-vouloir si longtemps aux personnes?
-
---A quelles personnes?
-
-Elle poussa un gros soupir, puis confessa:
-
---C'est ce pauvre Paletot qui aurait tant de plaisir à revoir sa soeur!
-
---Fichez-moi le camp! dit mon père, et taisez-vous!... ou j'envoie
-Paletot à la rivière...
-
-Son journal à la main, il chassait devant lui la mère Fouillette, comme
-une fumée.
-
-
-
-
-XIV
-
-
-Le carnaval chez les Plancoulaine! Quelle affaire ce fut dans la ville!
-
-Pendant trois semaines, nous n'entendîmes point parler d'autre chose. Ce
-n'était pas la première fois que les Plancoulaine donnaient des fêtes;
-mais aucune n'avait été annoncée avec autant de fracas, et la nouveauté
-était qu'il s'agissait d'un bal costumé. Se procurer des costumes n'est
-pas aisé en province; aussi s'y était-on préparé de bonne heure.
-
-On citait le docteur Chevalière et maître Courtois qui n'avaient pas
-craint de faire le voyage de Paris tout exprès. M. Charmaison, lié avec
-les peintres, devait leur procurer des accoutrements splendides, ainsi
-qu'à quelques personnes privilégiées. Le député de Paris lui-même,
-disait-on, viendrait en «Robespierre». La ville, les maisons de
-campagne, quelques châteaux avaient accepté l'invitation des
-Plancoulaine. De toutes parts on travaillait, on cherchait des idées, on
-remuait les garde-robes des grand'mères; on dérangeait les mites; on
-soulevait de la poussière. Plusieurs de ces messieurs allaient au
-chef-lieu s'entendre avec le costumier du théâtre, voire avec le
-conservateur du musée. On se rencontrait à la gare, et on s'abordait
-avec des: «Ah! je vous y prends!... Vous aussi, vous y allez de vos
-frais!...» Et on surprenait par-ci par-là: «Étourdissant, mon
-cher!...--Général romain...--Catherine de Médicis...--Il portera sa tête
-sous le bras, hi! hi! hi!...--On parle d'un groupe de vierges folles;
-dites-moi, entre nous, moi, je ne suis pas un érudit: qu'est-ce que
-c'est que ça?...»
-
-Chacun s'ingéniait à nous rapporter les propos et les nouvelles. Nous
-sûmes que M. Clérambourg avait choisi la figure de Gargantua, qui est
-populaire dans le pays. Il aurait un masque bouffi et une bedaine
-artificielle. Coqueugniot seul ne s'enflammait pas, prétendant que rien
-n'est plus malsain que ces déguisements, les vêtements en location, et
-surtout les barbes et moustaches postiches, «étant saturés de bacilles,
-dont les moindres sont ceux de la tuberculose».
-
-Le docteur Troufleau était invité.
-
-Il ne nous le dit pas tout d'abord. Il ne le dit que lorsqu'on lui
-demanda:
-
---Mais enfin, docteur, vous devez être invité, vous aussi?
-
---Certainement!
-
-Il ne disait point s'il se rendrait ou non à l'invitation. Quelques
-jours se passèrent. Mais comme on ne parvenait pas à s'entretenir
-d'autre chose que de cette soirée, petite-maman lui demanda:
-
---Mais enfin, docteur, comment vous costumez-vous?
-
-Il dit, d'un air ennuyé:
-
---Feu mon oncle maternel, qui m'a légué quatre sous, sa bibliothèque et
-ses nippes, était professeur de sciences physiques et naturelles à la
-Faculté de Poitiers: j'ai conservé sa robe avec des parements amarante.
-
-Petite-maman se mit à rire.
-
---Cela vous fait rire; je serai ridicule?
-
---Dites donc! j'espère que vous viendrez nous voir un peu avant d'aller
-là-bas, que nous vous donnions notre avis sur la tournure que vous
-aurez?
-
---Oh! dit-il, je mettrai mon costume seulement dans ma voiture, avant
-d'entrer: vous ne me voyez pas traversant la ville... Ces
-divertissements mondains sont absurdes!
-
---Bah! il y aura bien un député démocrate.
-
-A l'évocation de M. Charmaison, le docteur Troufleau fit la figure d'un
-enfant qu'on surprend les doigts plongés dans le pot de confitures.
-
-Il y eut un brin de peau qui tressaillit entre les sourcils de la jeune
-femme. Elle dit:
-
---Mais il amène peut-être Marguerite?
-
-Le docteur disait:
-
---Oh! que non! Oh! que non!
-
-Le sang montait sous sa peau sans transparence; il avait le tour des
-yeux gonflé.
-
---Vous dites: «Oh! que non!» qu'en savez-vous?
-
---Moi? Rien du tout, grand Dieu!
-
---Elle pourrait très bien venir...
-
---Oh! non!...
-
---Docteur, si on vous annonçait, par exemple: «Écoutez bien; il va vous
-arriver un grand bonheur...» qu'est-ce que vous diriez?
-
---Moi?... je dirais que je n'y crois pas!
-
---C'est tout à fait ce que vous m'avez répondu à l'instant.
-
---Oh! vous interprétez!...
-
-Les bouderies recommencèrent, à propos de cette soirée où le docteur
-Troufleau se rendait, avec la certitude de rencontrer M. Charmaison et
-l'espoir de rencontrer Marguerite. Il paraissait évident que sans cette
-circonstance il eût décliné l'invitation des Plancoulaine.
-
-La jalousie de la petite-maman s'aggravait du dépit d'être la seule
-jeune femme, à dix lieues à la ronde, qui ne fût pas invitée à cette
-réunion. Paletot n'y faisait plus rien! On le bourrait, le pauvre chien;
-on l'envoyait coucher à tout propos; le frère de Mirza s'exténuait à
-faire le beau, en pure perte. Un jour qu'il était là, sur ses pattes de
-derrière, celles de devant battant l'air pour se maintenir en un
-difficile équilibre, ses bons yeux implorant un regard, un mot
-d'admiration, la mère Fouillette joignit les mains et laissa échapper
-ces mots énigmatiques:
-
---Et dire qu'elle en est, elle!
-
---Qui ça, _elle_?
-
---Mais sa soeur!
-
---Sa soeur! encore!... Vous nous ennuyez, à la fin, avec sa soeur, la
-mère Fouillette! Laissez-la tranquille, et nous aussi... De quoi
-est-elle, sa soeur?
-
---Mais, de la fête, madame! Il paraît que ces demoiselles sont occupées
-à lui confectionner un petit pantalon et une jupe de cantinière,
-tricolore, oui, madame!... Oh! la chère amie, qu'elle sera donc jolie!
-Et elle portera un petit baril avec de l'eau-de-vie: c'est un étui à
-chapelet, madame, qu'on dirait un vrai fût, mais de la grosseur d'un
-oeuf de cane, avec la bonde et la chantepleure; même que c'est les
-jeunes filles de l'école qui en ont fait cadeau tout à l'exprès à madame
-Plancoulaine... Faut bien rire, pas vrai?
-
-Et elle contemplait Paletot, _qui n'en serait pas!_
-
---Allons, c'est bon, la mère Fouillette; laissez-nous!
-
-
-
-
-XV
-
-
---Moi, dit petite-maman, au milieu du dîner, si j'avais eu à me rendre à
-un bal costumé, je sais bien ce que j'aurais mis...
-
-Mon père la regarda tristement.
-
---Qu'est-ce que tu aurais mis, voyons?...
-
---Ah! voilà!...
-
-Le silence retomba. Mais elle poursuivait en elle-même son idée. Dix
-minutes s'écoulèrent; elle dit:
-
---Moi, j'aurais fait une Joséphine impératrice très passable...
-
---Parbleu! je te crois!
-
---Ce n'est pas une plaisanterie: je parie que tu ne connais seulement
-pas les deux robes Empire que j'ai là-haut... authentiques, s'il vous
-plaît: elles ont été portées par mon arrière-grand'mère, qui était de la
-Martinique et qui connaissait beaucoup les Tascher de La Pagerie. Elle
-avait joué avec Joséphine. Ah! j'ai assez entendu raconter ça quand
-j'étais petite!... Je te les montrerai, tu verras.
-
---Certainement! dit mon père.
-
-Il n'ajouta rien; il espérait qu'elle oublierait cette fantaisie. Je
-sentais qu'il avait le coeur gros. Au dessert, elle se leva et quitta la
-salle à manger.
-
---Eh bien! où vas-tu?
-
---Chut!... fit-elle.
-
-Mon père acheva de dîner. Puis il jeta sa serviette, fit virer sa
-chaise, croisa les jambes et se mit à remuer le pied nerveusement.
-
-Je regardais ce pied agité, et j'étais assez grand pour comprendre tout
-ce qu'il y avait d'angoisse dans cette oscillation précipitée, et aussi
-tout ce qu'il y avait de tristesse dans cette semelle gondolée, dans ce
-talon usé en biseau, dans cette empeigne défraîchie. Autrefois si
-soigneux de sa personne, mon père se négligeait, par désespoir et aussi
-par économie... Cette chaussure ne brillait plus, car la mère
-Fouillette, qui comprenait la situation, faisait durer longtemps la
-boîte à cirage.
-
-Nous entendîmes un coup de sonnette. Je dis:
-
---Ce n'est pas le coup du docteur Troufleau.
-
---Tu crois? fit mon père; qui veux-tu qui vienne?
-
-La mère Fouillette traîna ses savates dans le corridor. Elle ouvrit la
-porte de la rue; un chuchotement venait jusqu'à nous. Mon père, le dos
-tendu sans cesse à l'annonce d'un nouveau désastre, entr'ouvrit la porte
-de la salle à manger et prêta l'oreille. Le dialogue se prolongeait à
-voix basse. Enfin la mère Fouillette parut:
-
---Monsieur, c'est de chez monsieur Clérambourg!
-
---De chez monsieur Clérambourg!... répéta mon père, qui pâlit.
-
---C'est monsieur Clérambourg qui fait demander à monsieur le sabre qui
-est là-haut, accroché dans la chambre de monsieur et madame... rapport à
-ce que c'est le sabre que monsieur Clérambourg avait prêté à monsieur
-pour la garde nationale, du temps des Prussiens. C'est la petite bonne
-qui est là; elle dit comme ça que ne faudrait pas que ça dérange
-monsieur, quelquefois que monsieur aurait besoin de son sabre; mais,
-autrement, monsieur Clérambourg le fait réclamer, rapport à la fête...
-
---A la fête?...
-
---C'est comme qui dirait pour le déguisement; à ce qu'elle prétend, la
-petite bonne, faudrait à son maître un grand couteau pour trancher des
-pâtés d'alouettes qui sont de la taille d'une meule de foin... Y a de
-quoi rire!
-
-La mère Fouillette ne pouvait se tenir en se représentant au festin de
-Gargantua M. Clérambourg--si solennel et si lésineur--tranchant avec un
-sabre des pâtés d'alouettes de la taille d'une meule de foin.
-
-Mon père était stupéfait. Cela ne le faisait pas rire. Il avait toujours
-conservé ce sabre depuis la guerre. Il ne se souvenait même plus qu'il
-appartenait à Clérambourg. Mais que Clérambourg, ayant rompu toute
-relation avec nous, envoyât réclamer son sabre à l'occasion de cette
-mascarade, cela dépassait son entendement. Cependant il cherchait à
-s'expliquer la chose, parce que, dans son coeur d'ami fidèle, il ne
-pouvait croire que Clérambourg n'eût pas quelque raison d'agir ainsi.
-
-La mère Fouillette devinait la pensée de son maître, et, en son langage
-naïf, elle lui fournit une vérité profonde:
-
---Ce n'est peut-être pas à dire que monsieur Clérambourg soit «rapiat,
-rapiat» autant que le bruit en court; mais quand il s'agit d'acheter des
-inutilités, ça serait un homme à plutôt dépouiller les morts...
-
-En effet, c'était ce que faisait Clérambourg. Mon père, pour se
-convaincre, alla dans le corridor, et il vit la petite bonne de
-Clérambourg qui lui fit un bonjour de la tête. Il revint et dit à la
-mère Fouillette:
-
---Mais allez donc chercher là-haut ce qu'on demande; vous savez bien où
-c'est!... Vas-y, toi, mon petit, ajouta-t-il; tu expliqueras à ta
-petite-maman, qui doit être dans la chambre.
-
-Je grimpai l'escalier quatre à quatre. Mais la petite-maman était
-enfermée dans la chambre et ne voulait pas ouvrir.
-
-
-
-
-XVI
-
-
---Qui est là?
-
---C'est moi. C'est pour le sabre...
-
---Attendez un moment!
-
-Elle vint ouvrir. Il me sembla qu'elle était vêtue d'une longue chemise
-de nuit, et elle se couvrait la poitrine avec une serviette de toilette;
-ses bras et ses épaules étaient nus. Je remarquai qu'elle avait modifié
-sa coiffure. Elle demanda:
-
---Qu'est-ce qu'il y a?
-
-Je dis:
-
---C'est la bonne de monsieur Clérambourg qui vient chercher le sabre...
-
-Mais elle était déjà retournée à l'armoire à glace. Ce que je lui disais
-était pourtant bien insolite et valait qu'on y prît garde. En toute
-autre circonstance elle s'en fût étonnée et eût fait feu de toutes
-pièces. Je la voyais très bien empoignant le sabre de M. Clérambourg et
-le jetant par la fenêtre. Non! Devant son armoire à glace, elle tentait
-d'enfoncer son bras nu dans une espèce de gros ballon qui ne devait être
-autre chose que la manche d'un corsage un peu étroit pour elle. Je
-montai sur une chaise; je décrochai le sabre. Elle ne vit rien de ce que
-je faisais. Son épaule, grasse, forçait l'entrée du ballon. Quelque
-chose craqua. Ouf! ça y était. Elle put agrafer le corsage, qui lui
-moulait la gorge.
-
-Je me sauvais avec le sabre; elle m'attrapa par le bras:
-
---Surtout, ne dites rien! ne dites rien!... C'est une surprise!
-
-Tout de même, elle remarqua que j'avais un sabre à la main; elle dit:
-
---Mais qu'est-ce que l'on va faire de ce coupe-choux?
-
-Je répétai:
-
---C'est la bonne de monsieur Clérambourg...
-
---Ah! fit-elle.
-
-Elle n'avait rien compris; elle avait mieux à faire.
-
-
-
-
-XVII
-
-
-Le docteur Troufleau arriva; mon père lui raconta l'histoire du sabre.
-Un autre en eût ri, ne fût-ce que pour empêcher un malheureux de se
-morfondre et de se casser la tête; la mère Fouillette en riait bien:
-elle avait plus d'esprit que le docteur Troufleau. Ce garçon était fermé
-à la compensation légère qu'offre la nature à nos infortunes en nous
-rendant sensibles à l'ironie des événements et des choses. O la triste
-cervelle!
-
-Tout à coup, petite-maman entra. Le docteur ne la reconnut pas; il se
-leva et recula sa chaise; il s'apprêtait à faire des salutations. Elle
-éclata de rire.
-
-Elle paraissait moins grande qu'à l'ordinaire, dans sa robe Empire; on
-n'avait point coutume de la voir décolletée, surtout tant que cela,
-grand Dieu! et le foulard qu'elle avait roulé en turban, faute de
-diadème, sur sa chevelure brune, l'embellissait extraordinairement. Elle
-tenait à la main un petit éventail à vignettes, et elle faisait cent
-minauderies.
-
-Le chien, Paletot, ne la reconnut pas plus que le docteur; il bondit et
-se mit à aboyer avec fureur. Peu s'en fallut qu'il n'allât grignoter les
-bas à jours qui, tendus sur le coup-de-pied découvert et proéminent,
-formaient de petites bosses roses appétissantes.
-
-Elle se pencha pour amignonner le chien, et pendant ce temps le docteur
-Troufleau la reconnaissait. Je vis que ses yeux parcouraient les bras et
-la gorge de la jeune femme travestie, et qu'ils s'en relevaient gênés.
-S'il eût pu rougir, il l'eût fait; mais son teint mat s'échauffa et se
-couvrit d'une petite buée. Après, il n'osa plus lever les yeux; il avait
-les paupières baissées, comme une «demoiselle».
-
-Petite-maman lui demanda:
-
---Comment me trouvez-vous?
-
---Oh! très bien! très, très bien!
-
-Il dit cela d'un ton si comique! Il avait l'air de dire: «Comment! si
-vous êtes bien!... mais vous êtes admirable!» Et l'on sentait qu'il
-regrettait qu'elle fût si belle. Franchement, il eût préféré ne pas la
-voir ainsi.
-
-Cependant il n'avait pas encore saisi ce qui se passait. Madame Nadaud
-était costumée: était-ce donc qu'elle allait au bal? Il dit:
-
---Mais ce costume... Est-ce que...?
-
---Mais non! vous voyez bien que c'est pour rire!
-
-Mon père répéta:
-
---C'est pour rire.
-
-Son coeur se soulevait de pitié devant ce travestissement solitaire, qui
-témoignait du plus amer dépit secret de n'aller pas et d'être la seule à
-ne pas aller au bal costumé.
-
---Mais déposez donc votre chapeau! dit-elle. Nous allons danser,
-voulez-vous, en l'honneur des Plancoulaine?
-
---Oh! fit le docteur.
-
---Eh bien! quoi? qu'est-ce qu'il y a d'extraordinaire à cela? Nous
-tâchons de nous amuser une fois dans la vie.
-
-Elle fit mine d'entrer dans le salon Plancoulaine:
-
---Bonsoir, chère madame! Que de temps depuis que nous n'avons eu le
-plaisir de vous voir!
-
-Elle changeait de voix:
-
---Oh! le ravissant costume! Quelle charmante idée: vous étiez née pour
-être reine!... J'ai bien manqué ma vocation, madame!... Etc.
-
-Elle continuait, allant de chaise en chaise, imaginant le caquetage de
-l'arrivée au bal. Elle prit le bras du docteur Troufleau:
-
---Offrez-moi le bras, monsieur le professeur de sciences physiques et
-naturelles, et allons saluer ensemble le gracieux maître de la maison:
-c'est l'Ogre qu'on voit là! ha! ha!
-
-Elle riait; elle était énervée. Le pauvre docteur se laissait conduire
-autour de la table. Il voyait la triste figure de mon père; il avait
-peur de lui être désagréable en se prêtant à ce jeu à la fois puéril et
-tragique.
-
-Mon père dit:
-
---Mon amie, voyons... Ma chère amie!...
-
---Ah! ne nous agace pas, s'il te plaît!... Ça n'est pas drôle, ici, tu
-sais... Si on ne peut pas rire une seconde!
-
-Mais il venait d'entendre sonner à la porte de la rue, et il ne put
-s'empêcher de dire:
-
---La bonne n'est pas prévenue... si quelqu'un venait à savoir ce qui se
-passe ici, ce serait grotesque, entends-tu? grotesque!
-
---C'est le facteur qui a sonné, dit-elle. Si tu ajoutes un mot, je vais
-lui ouvrir moi-même.
-
-Elle avait la main sur le bouton de la porte; elle le tourna; la porte
-s'entr'ouvrit, et un vif courant d'air s'établit.
-
---Mais tu vas attraper la mort! Tu ne vois donc pas que tu es toute
-nue?...
-
-La mère Fouillette entra, tenant à la main quelques lettres et un
-journal de finances.
-
-Petite-maman se frappa le front:
-
---Une idée! dit-elle. La mère Fouillette! courez tout de suite chez le
-docteur Troufleau et rapportez-nous son costume pour la soirée; nous
-faisons une répétition ici, n'est-ce pas, docteur? Allons! expliquez un
-peu à la mère Fouillette; elle aura bientôt mis la main dessus.
-
---Mais, madame... faisait le docteur; mais, madame...
-
-Mon père se leva et d'un bond fut à la porte.
-
---Allons! dit-il, j'espère que cette plaisanterie-là va avoir une fin!
-
-Il empoigna sa femme par le bras et la repoussa dans l'intérieur de la
-pièce.
-
---Vous, dit-il à la bonne, allez-vous-en!
-
-La mère Fouillette disparut dans l'ombre du corridor.
-
-Le docteur voulait se retirer. Mon père, loin de le retenir, lui faisait
-signe:
-
---Oui! oui! allez-vous-en, cela vaudra mieux.
-
-Troufleau avait repris son chapeau haut de forme, et il s'inclinait en
-disant:
-
---Excusez-moi, madame...
-
---Restez! lui dit-elle en déchirant une des enveloppes; vous allez avoir
-des nouvelles des Charmaison!...
-
-On reconnaissait la grande écriture de Marguerite. Mon père dit
-lui-même:
-
---Asseyez-vous donc!
-
-Petite-maman déchiffrait des lignes et des pages. Tout à coup elle leva
-les sourcils et fit:
-
---Ah!... mademoiselle Charmaison ne vient pas!
-
-Son oeil brilla et elle sourit d'un air malicieux en continuant sa
-lecture. Nous ne disions mot. Mon père, assis, balançait sa misérable
-chaussure.
-
---Non; elle ne vient pas: il paraît qu'il y a un concours «de la plus
-grande importance» chez Julian. C'est l'atelier où elle va... Ah!...
-elle a trouvé encore une fois sa vocation, à ce qu'il paraît: elle fait
-des académies... Et savez-vous de qui elle fait l'académie? Je vous le
-donne en cent... Tenez, voici la lettre, vous pouvez lire, docteur:
-c'est de votre gracieux confrère le docteur Chevalière! Il pose devant
-elle dans le costume qu'il aura chez les Plancoulaine: en Marc-Antoine.
-Il a le casque de général romain, la barbe dorée, les bras et les jambes
-au naturel... Voyez ce qu'elle dit: «Il est superbe»; il est bien
-«inimitable»; «c'est bien l'amant de la divine Cléopâtre!» Et quelle
-tartine! quel emballement! Mais lisez donc ça; lisez donc ça!
-
-Le docteur s'en défendait. Alors elle reprit la lettre et la lut.
-C'étaient des pages d'exaltation artistique où les noms des
-chefs-d'oeuvre de la sculpture antique se mêlaient à des noms de
-peintres contemporains ignorés de nous, à des termes techniques, à des
-expressions d'atelier. Il y avait aussi une revendication éloquente des
-droits de la femme, une complainte sur les «talents étouffés», des
-sarcasmes à l'endroit de vieux maîtres «poncifs».
-
-La conclusion était que le but de la vie est l'art, le grand Art, avec
-un grand A; que les femmes avaient droit à cette «sublime communion»
-comme les hommes, et que leur génie, trop longtemps méconnu et enfin
-florissant, allait apporter au monde je ne sais quelle panacée
-merveilleuse appelée à le renouveler de fond en comble. Six pages
-étaient consacrées à ce genre de dissertation, et deux au portrait du
-docteur Chevalière. Marguerite demandait à son amie si elle ne
-connaissait pas les Tiepolo de Venise, au palais Labia; il y avait là un
-Marc-Antoine dont le souvenir la gênait, car, enfin, elle ne voulait pas
-faire du Tiepolo... «Mais, disait-elle, le modèle qui a servi au grand
-peintre vénitien n'était certes pas plus beau que le mien...» Dans son
-entrain, elle oubliait que nous n'assisterions pas à la soirée
-Plancoulaine, et elle croyait que nous aurions le plaisir de contempler
-son modèle.
-
-Je vis une cernure bistrée sous les yeux du docteur Troufleau. Il ne
-disait rien, mais je crois que son coeur était rompu.
-
-La petite-maman n'eut pas pitié de lui. Avec une cruauté de femme, elle
-lui dit:
-
---Enfin, par vous, docteur, nous aurons toujours des nouvelles de tout
-cela; vous nous direz comment vous aurez trouvé le Marc-Antoine!
-
-Mais il était si doux, si éloigné de l'idée de la méchanceté, qu'il ne
-fut pas blessé, et il dit:
-
---Je m'étonne que mademoiselle Charmaison, si intelligente, se laisse
-ainsi éblouir...
-
-Puis l'espérance, qui s'acharne sur l'homme avec plus d'entêtement que
-le malheur, s'empara de lui encore une fois:
-
---Ce sont des fantaisies d'artistes, dit-il; l'oeil est sensible au
-caractère plastique des objets, c'est trop naturel; mais une femme sait
-bien réserver le meilleur d'elle-même...
-
-Petite-maman le regarda, mon père aussi. L'admiraient-ils? Se
-moquaient-ils de lui? Il baissa les yeux.
-
---Le plus clair de tout cela, dit la jeune femme, c'est que les
-Charmaison manqueront à la fête...
-
-Le docteur se trahit: il renonçait lui-même à s'y rendre.
-
---J'ai peut-être eu tort, dit-il, de ne pas m'occuper assez de ce
-travestissement: si plusieurs personnes font beaucoup de frais, j'aurai
-l'air un peu mesquin.
-
---Mais, au fait, j'y pense: la mère Fouillette doit être revenue!
-
-Petite-maman ouvrit la porte pour appeler la bonne. Derrière la porte il
-y avait un grand carton rectangulaire que la mère Fouillette avait
-déposé là à tout hasard, ayant peur d'être grondée par son maître pour
-avoir été chercher le costume, ayant plus peur encore d'être grondée par
-sa maîtresse pour n'y être pas allée.
-
---Comment! s'écria le docteur, mais c'est mon carton! Oh! c'est
-ridicule! Je ne souffrirai pas...
-
-Il s'excusait près de mon père.
-
-Mon père avait pris son parti. Il contemplait les événements en
-balançant son pied. Il dit:
-
---Allez donc! allez donc!... Il n'y a pas à s'opposer aux caprices des
-femmes!
-
-D'un tour de main, petite-maman avait dénoué les cordons de la boîte et
-tiré le costume de professeur de sciences physiques et naturelles et la
-toque. Il vint un chiffon blanc bordé de dentelle:
-
---Qu'est-ce que c'est que ça? dit-elle.
-
---C'est le rabat.
-
-Elle eut un éclat de rire. Elle secouait les nippes, qui répandaient
-l'odeur de naphtaline.
-
---Eh bien! il est heureux qu'on ait fait prendre l'air à tout cela avant
-la soirée; vous alliez empester l'assemblée!... Allons, docteur, il faut
-mettre cette robe, que nous voyions un peu!
-
---Mais...
-
---Eh! ôtez votre redingote une fois! Vous n'en mourrez pas.
-
-Il n'osait. La jeune femme riait. Il était pitoyable. Mon père lui dit:
-
---Otez donc votre redingote!
-
-Troufleau se déboutonna. Puis il dit résolument:
-
---Non! non! décidément, tout cela est absurde. Je ferai beaucoup mieux
-de ne pas aller à cette soirée...
-
-Le voeu de la petite-maman était qu'il n'allât point à la soirée; mais
-elle s'était promis de voir son Troufleau en costume.
-
-Il regimba. Il eut une colère soudaine de petit homme. Elle ne s'en émut
-point. Elle lui planta la toque sur la tête, et en même temps elle lui
-jetait sur le dos, par-dessus la redingote, la grande robe à parements
-amarante. Le malheureux aspirait, au flacon même, le parfum de la jeune
-femme animée: il avait le nez sur son sein. Il ferma les yeux, s'assit,
-se laissa faire. Elle l'étourdissait.
-
-Quand elle l'eut accommodé à son goût, elle se recula. Elle fit sauter
-l'abat-jour de la lampe dont la clarté crue nous aveugla; elle mit entre
-elle et le docteur la grande table ronde, et, s'appuyant des deux paumes
-sur la table, elle sauta sur ses bras raidis, les deux talons en l'air,
-avec la joie d'une gamine. Elle criait:
-
---Qu'il est drôle! qu'il est drôle!
-
-La poudre de riz répandue sur sa poitrine tombait en fine neige blanche
-sur le tapis de la table. Sa gorge, moulée dans la soie du corsage
-Empire, tremblait et faisait trembler le docteur.
-
-Il répéta:
-
---Je n'irai pas à cette soirée.
-
---Vous n'irez pas?... Oh! oh!... Et si nous y allions, nous autres, vous
-ne nous accompagneriez pas?...
-
---Tu es folle, ma parole d'honneur! dit mon père.
-
-
-
-
-XVIII
-
-
-Un de ces jours-là, grand'mère nous arriva de Courance inopinément. Elle
-n'était pas assise qu'elle nous annonça:
-
---J'ai quelque chose à vous dire.
-
---Ah?
-
---Ah?
-
---Voilà, dit-elle, j'ai reçu hier la visite des Plancoulaine.
-
-Mon père et sa femme eurent une secousse des paupières, comme si un
-charretier eût fait claquer son fouet à quatre pas de nous.
-
---C'est la première fois que je vois les Plancoulaine depuis la rupture.
-Ai-je besoin de vous dire que cette visite n'a nullement été provoquée
-de ma part?
-
---Passons au fait, dit mon père, qui se rappelait les dispositions
-conciliantes de sa belle-mère à l'égard des Plancoulaine. Vous avez reçu
-une visite: en quoi cela nous concerne-t-il?
-
---Laissez-moi parler!... Les Plancoulaine sont venus jusqu'à Courance
-pour nous inviter, mon mari et moi, à leur soirée.
-
-Elle se taisait. Son gendre lui dit d'une voix saccadée qu'il dirigeait
-avec peine:
-
---Eh bien, c'est parfait! Je vois assez bien d'ici mon beau-père en
-toréador!...
-
---Oh! si vous employez tout de suite le sarcasme, autant parler de la
-pluie et du beau temps... Je tiens cependant à ce que vous sachiez que
-si quelqu'un a manqué de tact, ce n'est pas moi, et que j'ai répondu à
-madame Plancoulaine, qui a été pendant quarante-trois ans une amie pour
-moi,--notez bien ce détail,--j'ai répondu à madame Plancoulaine que mon
-sort était lié au vôtre et que là où vous n'alliez pas, mon mari ni moi
-ne saurions aller.
-
-Mon père acquiesça de la tête et fit signe qu'il la remerciait.
-
-Elle s'arrêta encore. Mon père dit:
-
---L'incident est clos.
-
---Il ne l'est pas. Et voilà précisément la raison de la mission que je
-viens accomplir ici...
-
---La mission!...
-
---Saprelotte! Laissez-moi aller jusqu'au bout! Vos manières caustiques
-sont impatientantes!... Madame Plancoulaine a tiré de son manchon une
-enveloppe et m'a dit: «Nous n'attendions pas d'autre réponse de vous,
-madame, et si nous étions certains que l'invitation que voici ne serait
-pas refusée, nous nous ferions, monsieur Plancoulaine et moi, un plaisir
-de la déposer à la poste en rentrant.» L'enveloppe portait votre nom.
-
-Mon père se leva et marcha. Il étouffait. Il ne pouvait pas parler.
-Grand'mère s'était tue. Il y eut un silence.
-
-Le pas de mon père faisait osciller des carafons sur le buffet; les
-carafons se joignaient et tintaient; il s'approcha du buffet pour les
-séparer. Puis il alla au feu, qu'il remua avec les pincettes. Il regarda
-plusieurs fois sa femme; elle baissait les yeux sur ses ongles, qu'elle
-polissait de la paume de la main. Il se calmait peu à peu. La nouvelle
-avait été vraiment un peu forte. Lui qui s'attendait toujours à tout,
-n'avait pas certainement prévu cela.
-
-Si cette nouvelle n'eût excité en lui que l'indignation, il n'eût pas
-été si malaisé de la recevoir! Il n'y avait qu'à s'emporter et à flétrir
-de quelque apostrophe cinglante l'audace des Plancoulaine. On pouvait
-encore se taire et résumer par un mince pli de la lèvre, plus jovial que
-dramatique, l'étendue du dédain qu'une telle démarche inspire. Lorsque,
-peu de temps auparavant, sa belle-mère avait osé lui faire entendre que
-cette brouille ne saurait durer, il l'avait quasiment mise à la porte.
-
-Mais, aujourd'hui, la proposition de paix, émanée du camp ennemi
-tout-puissant, soulevait une autre tempête dans l'esprit des assiégés
-affamés, réduits, et qu'une guerre civile honteuse allait dévorer.
-Quelques mois en deçà, mon père méprisait la paix, parce qu'il avait
-encore son foyer. Sa femme lui était alors un soutien; elle souffrait de
-la même blessure d'amour-propre que lui-même; elle s'alimentait de la
-même douleur quotidienne. Avec elle il pouvait prendre patience, espérer
-encore, caresser le rêve de la maison Colivaut à lui, de son crédit se
-relevant dans la ville par la seule possession de cette maison, qui aux
-yeux de tous serait la victoire. Or, il était sur le point de perdre
-cette femme; il la sentait anémiée par la solitude, aveulie par le
-désoeuvrement, sans énergie désormais pour résister à la tentation la
-plus élémentaire. Le salut? mais c'étaient les relations! Une visite par
-jour, quelques applaudissements au piano, et Troufleau reprendrait à ses
-yeux tout juste l'importance qu'il méritait, celle d'un bon garçon
-complaisant et doux, engoncé dans une redingote ridicule, et, qui plus
-est, réellement épris d'une autre femme. Que l'on temporisât, au
-contraire, trois semaines encore, huit jours, trois jours peut-être, et
-le dépit pour la jeune femme de ne point assister à la soirée s'en
-mêlant, tout était pour lui perdu irrémédiablement.
-
-On venait lui offrir la paix!
-
-Tous ses instincts, tout son sang, tout ce qui en nous est de l'homme,
-repoussait cette paix avec le plus absolu dégoût. Il ne comptait pas de
-Jean-Bart parmi ses ancêtres; mais il comprenait en ce moment-là le
-plaisir frénétique qu'il y a à faire sauter son vaisseau. Son caractère
-était grandi par le malheur; la persécution le tirait du commun; son
-isolement prolongé commençait de lui faire entrevoir les choses d'un
-point de vue plus élevé que l'utilitarisme vulgaire.
-
-Il leva les yeux, un court instant, sur sa belle-mère, qui venait lui
-proposer cette indigne paix. C'était la plus honnête femme du monde; et
-du fond du coeur elle désirait cette paix. Était-ce vertu chrétienne?
-pardon des injures? conseil du prêtre? Peut-être. Était-ce élan naturel
-chez cette vieille femme qui ne pouvait se résoudre à mourir ennemie de
-son amie?--Et il pensait à son attachement personnel pour
-Clérambourg.--Était-ce vertu bourgeoise, diplomatie de ces femmes qui
-ont beaucoup vécu et se rendent compte de certaines nécessités de la vie
-sociale? Sa belle-mère n'était pas une femme supérieure, mais elle avait
-très vif le sens des réalités, de ce qui arrive malgré tout, de ce qu'il
-vaut mieux accomplir aujourd'hui, parce que la force des choses vous
-contraindra à l'exécuter demain dans des conditions plus fâcheuses.
-Jusqu'où allait la pensée de grand'mère? Elle avait déjà à peu près tout
-prévu.
-
-Mon père parut se réveiller:
-
---Qu'est-ce que tout cela signifie?... Que veut dire ce
-raccommodement?...
-
---Laissons de côté les sentiments, dit grand'mère, puisque vous m'avez
-chassée à coups de balai lorsque j'ai pris la peine de vous avertir que
-ces gens-là ne voulaient point votre mort. Tout le mal a été fait,
-croyez-moi, non par les Plancoulaine, mais par d'autres, par une foule
-d'individus plus royalistes que le roi, qui ont tenu à montrer du
-zèle... Mais laissons de côté les sentiments. Entre nous soit dit: le
-talent de votre femme n'a pas été remplacé _là-bas_... Autre chose: _On_
-n'a pas lieu d'être satisfait de votre collègue Courtois.
-
-Mon père dressa l'oreille et fit:
-
---Ah!
-
-Grand'mère se tut pour prolonger cette impression.
-
-La petite-maman avait pris Paletot sous la table; elle le tenait sur ses
-genoux et le caressait. Comme personne ne parlait, elle dit, d'un ton
-d'enfant:
-
---Figurez-vous que sa soeur va être costumée en cantinière! Elle portera
-un petit baril fait d'un étui à chapelet; ce sont les jeunes filles de
-l'école...
-
-Grand'mère faisait: «oui, oui,» de la tête, sans écouter ces vaines
-paroles; elle en attendait d'autre sorte.
-
-Mon père, qui était courbé sur le foyer de la cheminée, se retourna tout
-à coup et dit à sa belle-mère:
-
---Ma femme décidera!
-
-Puis il dit à sa femme:
-
---Parle.
-
---Moi?... Que faut-il que je dise?
-
---Devons-nous, oui ou non, accepter?
-
---Non! voyons, ce n'est pas possible!
-
---Je ne le lui fais pas dire! s'écria mon père. Vous voyez bien que nous
-ne pouvons pas. Nous ne pouvons pas; c'est trop évident. Ce dont je
-m'étonne, c'est que vous n'ayez pas répondu pour nous immédiatement:
-«Non! non! et non! Jamais! jamais...»
-
---Plutôt mourir! fit grand'mère avec ironie.
-
---Vous ne croyez peut-être pas si bien dire.
-
---Soit, je rapporterai votre réponse. Cependant, en acceptant, vous
-étiez approuvé par tout le monde.
-
---«Tout le monde» est composé d'un ramassis de pieds-plats qui applaudit
-à toutes les bassesses!
-
---Allons, allons!... Laissons donc là les grands mots! Vous connaissez
-mal les hommes, je vous l'ai dit déjà: vous êtes seul contre tous; c'est
-vous qui avez tort.
-
---Et j'en suis fier!
-
---La colère vous soutient; l'injustice vous donne des forces; mais vous
-n'êtes pas taillé en héros, croyez moi... Vous faites le bel intraitable
-aujourd'hui; mais que faudra-t-il pour que vous mettiez les pouces? Un
-peu de temps qui émoussera votre amour-propre, ou un rayon de soleil
-chez vous qui vous fera voir toutes choses moins en noir... Des héros,
-j'en ai rencontré un ou deux dans ma vie: non, non, vous n'êtes pas
-taillé sur le même patron.
-
-On se sépara sur ces aigres paroles. Petite-maman et moi allâmes seuls
-reconduire grand'mère à sa voiture. Quand nous revînmes, mon père avait
-les coudes sur la table, les mains dans les cheveux, les yeux hagards.
-Il dit à sa femme:
-
---Ma pauvre amie! ma pauvre amie!
-
---Eh bien! quoi?
-
---Je n'aurais dû penser qu'à toi.
-
---Qu'à moi?
-
---Oui, qu'à toi, et planter là l'amour-propre. Tu avais tant envie de
-mettre ta robe Empire!
-
---Quelle plaisanterie!
-
---On dit cela... Ah! maudite soirée; maudite soirée!
-
---Je n'y pense déjà plus.
-
-Elle n'y pensait plus, disait-elle, mais elle eut avant la nuit une
-crise de nerfs. Et l'honnête Troufleau confiait à mon père:
-
---Sitôt que le beau temps va être revenu, vous devriez faire faire à
-madame Nadaud un petit voyage...
-
---Il n'y aurait qu'à passer l'eau.
-
-
-
-
-XIX
-
-
-Nous atteignîmes la date de la soirée. Finalement, après cent
-hésitations, le docteur Troufleau allait chez les Plancoulaine. Il ne
-ferait qu'y paraître.
-
---Oh! disait petite-maman, si j'étais tellement, tellement travestie que
-personne ne pût me reconnaître...
-
-Il y eut, dès la veille, un mouvement inusité dans la ville. Au dernier
-moment, chacun manquait de quelque chose; on courait dans la Grande-Rue
-au magasin de madame Virevolière, au bureau de tabac et jusque chez le
-pharmacien. Pour quels détails de déguisements? Ces petits mystères
-excitaient les imaginations. Quelqu'un avait besoin d'une pipe, d'un
-bonnet de coton, peut-être? et, qui sait? d'un accessoire indispensable
-à M. Diafoirus. La petite bonne de M. Clérambourg, celle qui était venue
-réclamer le sabre, accourut à sept heures chez le boucher, non loin de
-chez nous. Nous sûmes que la bedaine de Gargantua, étant en baudruche,
-avait éclaté, et que M. Clérambourg faisait demander des vessies de
-porc.
-
-Avant neuf heures, tout Beaumont était aux portes pour voir défiler les
-invités travestis. Les plus curieux s'étaient transportés sur le pont;
-au moins, là, était-on sûr de n'en manquer aucun. La nuit était sombre,
-l'air vif, mais supportable. Petite-maman n'avait pas dîné.
-
-Elle s'était, d'un tour de main nerveux, frayé un passage à travers la
-mêlée des meubles du salon, dont les fenêtres donnaient sur la rue. Et
-elle se tenait derrière le rideau. Elle avait eu une si violente
-migraine qu'on lui avait entouré le front d'un bandeau humide.
-
-Le docteur Troufleau arriva avec le grand carton qui contenait son
-costume de professeur de sciences physiques et naturelles. Pour
-distraire la malade, il voulut le mettre. Il alla dans le corridor ôter
-sa redingote. Le brave garçon, il l'ôta! Petite-maman ne prit seulement
-pas garde à lui. C'était les autres qu'elle voulait voir. Quels autres?
-Dans notre rue passeraient probablement le receveur de l'enregistrement,
-le greffier de la justice de paix, une ou deux familles venant de la
-campagne en voiture. Le beau fretin!
-
-Troufleau était debout, près d'elle, en professeur de sciences physiques
-et naturelles.
-
---Mais, mon pauvre ami, vous ne pouvez seulement pas marcher, sous vos
-oripeaux! C'est beaucoup trop long pour vous.
-
-Il s'était pourtant donné beaucoup de peine à draper la robe avec des
-épingles de nourrice. Il alla philosophiquement quitter son costume et
-reparut en redingote.
-
-Une voiture parut. Des badauds audacieux s'avançaient de chaque côté du
-cheval, une lanterne à la main, pour voir les costumes. Le cheval se
-cabra; il faillit y avoir une bagarre. Un juron fut lancé de l'intérieur
-de la voiture, puis un cri de femme. On reconnut M. le marquis de La
-Musaraigne, qui conduisait lui même. Il avait un petit chapeau mou, mais
-le cou engoncé dans une fraise à la Henri IV. Dans le court moment de
-l'arrêt, on avait perçu un bruit de fer. Le marquis portait-il une
-armure?
-
-Petite-maman avait ouvert la fenêtre. Dès lors elle ne se contint plus;
-elle dit à son mari:
-
---Sortons! Allons voir!
-
-Et elle fit sauter son bandeau.
-
---Il fait nuit noire, ajouta-t-elle; personne ne nous apercevra.
-
-Mon père ne voulut pas la contrarier. Le docteur fit porter son carton
-dans sa voiture et commanda à son groom d'aller l'attendre sur la route,
-près de l'entrée du parc des Plancoulaine.
-
---Nous vous conduirons jusque-là.
-
-Nous nous faufilions dans la foule, qui, au carrefour, était compacte.
-Nous ne vîmes pas le nez d'une des personnes travesties, car, informées
-de cette curiosité, elles avaient dû gagner le pont par les petites
-rues; mais, au pont, elles ne pouvaient échapper.
-
---Allons au pont!
-
-Des gens qui nous reconnaissaient, invariablement mettaient la main sur
-la bouche et chuchotaient. Quelqu'un, sur la place, lança tout haut,
-quand nous fûmes passés:
-
---Il y en a qui bisquent de ne pas en être!
-
-Une autre voix jeta à notre adresse:
-
---C'est fier comme Artaban! Ça aime mieux vivre dans son trou comme des
-ours...
-
---Voilà à quoi on s'expose! dit mon père.
-
---Oh! mais, je ne suis pas embarrassée. Si tu veux que je leur
-réponde?...
-
-Nous pressâmes le pas. Sur le pont nous vîmes les voitures. Il en passa
-dix, quinze, vingt; on en compta trente-quatre. Il y avait des calèches,
-des omnibus, des cabriolets, des breaks fermés par des rideaux. La
-lumière des lanternes éclairait le flanc des chevaux, mais aveuglait nos
-yeux. On reconnaissait les équipages; on ne distingua pas trois figures.
-
-Mon père voulait rentrer; mais nous conduisîmes le docteur jusqu'à sa
-voiture, c'est-à-dire fort loin, hors du faubourg, derrière une des
-clôtures du parc Plancoulaine.
-
-Là, en pleine nuit, entre deux noyers, Troufleau endossa son costume à
-la lueur d'une lanterne; puis il monta dans son cabriolet pour pénétrer
-dans le parc. Il ne voulait pas non plus arriver le dernier; il tenait
-surtout à ne pas être remarqué.
-
---Allez donc! fit petite-maman, puisque vous êtes si pressé.
-
-Nous vîmes le cabriolet se dissoudre dans l'ombre, d'abord. A l'entrée
-du parc, un fanal brillait, accroché à un poteau blanc. Le cabriolet
-reparut, puis nous fut caché brusquement. Nous étions seuls sur la
-route. Petite-maman escalada le talus du fossé.
-
---Je suis sûre qu'on voit de là, disait-elle.
-
-En effet, entre deux massifs d'arbres dénudés par l'hiver, on comptait
-quatre baies lumineuses. D'un peu plus haut, on eût vu le mouvement dans
-les salons. Mais la maison était à deux cents mètres de nous; le bruit
-nous parvenait à peine. Nous restâmes là dix minutes. Les voitures
-n'arrivaient plus. Mon père tremblait que quelqu'un nous reconnût.
-Autour de nous c'était le silence de la campagne. Tout à coup, comme un
-coup de vent, la musique nous secoua: on attaquait une valse.
-
-Petite-maman dit elle-même:
-
---Allons-nous-en! allons-nous-en!
-
-C'était un cruel moment pour une jeune femme.
-
-
-
-
-XX
-
-
-Le lendemain matin, de très bonne heure, j'entendis fermer des portes,
-ouvrir des portes; des portes laissées ouvertes claquaient au vent; mon
-père descendait plus tôt que de coutume, tandis que Coqueugniot criait
-dans la cour:
-
---Avez-vous prévenu le patron?
-
-Habituellement, la mère Fouillette venait m'éveiller très tard, quand
-elle y pensait, ou quand elle en avait le loisir, et encore avec des
-précautions. Elle ouvrait la fenêtre et chantait, d'une vieille voix
-cassée, des chansons du temps de sa jeunesse.
-
-Ce matin, point de chanson! La bonne femme entra précipitamment et me
-dit:
-
---On coupe les arbres de chez madame Colivaut!
-
-Je ne dis rien, mais pensai:
-
-«On achève papa.»
-
-La mère Fouillette avait les larmes aux yeux.
-
-Je vis mon père dans la salle à manger. Il tournait autour de la table;
-il n'avait pris que le temps de passer son pantalon; ses bretelles
-tombaient et lui battaient les jambes. Sa chemise de nuit était légère;
-du plat de la main, il se garantissait contre l'air du dehors.
-Coqueugniot lui parlait, de la petite cour. Il essayait de le consoler
-en lui disant que le voisinage des arbres n'est pas si sain, puisqu'il
-vous procure les moustiques, qui sont «le véhicule» de nombreuses
-maladies.
-
---Taisez-vous donc! disait mon père.
-
-Il avait fort envie d'aller voir jusqu'à quel point on abîmait ces
-arbres; mais il ne voulait pas être aperçu à cette hécatombe exécutée
-contre lui. Quand je lui demandai la permission de sortir, il ne me la
-refusa pas et dit à Coqueugniot:
-
---Accompagnez donc le petit!
-
-Je m'élançai dans la ruelle qui contournait la propriété de madame
-Auxenfants et aboutissait sur la Grande-Rue, à cinquante mètres de la
-maison Colivaut. De nombreux curieux stationnaient déjà; quelques hommes
-prudents faisaient eux-mêmes la police et écartaient du coude les
-badauds, afin d'éviter un accident.
-
-Je vis au plus haut du marronnier deux hommes, l'un armé d'une serpe,
-l'autre d'une scie, qui s'escrimaient avec ardeur contre les branches.
-Afin d'épargner les toits voisins dans la chute, on voulait dégarnir peu
-à peu le bras condamné avant de le scier au ras du tronc. Deux grands
-câbles tombaient de là-haut, l'un à gauche, l'autre à droite de la rue,
-maintenus chacun par une brochette d'hommes. Le branchage pleuvait. Des
-gamins s'aventuraient pour ramasser une brindille ou un vieux nid
-d'oiseau qui venait de s'aplatir sur le sol. On entendait des femmes
-injurier les jeunes téméraires; les pères leur tiraient les oreilles.
-Coqueugniot disait:
-
---La matinée ne s'achèvera pas sans qu'il y ait à enregistrer quelques
-bonnes «luxations».
-
-L'ouvrage avait dû être entrepris dès la pointe du jour, car on
-constatait de grands dégâts. Le sol était jonché de bois; la maîtresse
-branche du marronnier était découronnée, et sur l'écorce noirâtre de
-l'arbre, les mille blessures fraîches se distinguaient nettement en un
-ton clair et semblaient, de loin, une compagnie d'oiseaux inconnus.
-
-Tout le monde jasait, disait son opinion. M. Fesquet avait monté bien
-des têtes; mais l'instinct faisait, en général, déplorer la perte de ces
-beaux arbres anciens. On causait aussi de la fête Plancoulaine. Ceux qui
-y avaient assisté dormaient maintenant; mais les domestiques, qui les
-avaient vus au retour, répandaient des détails. Le docteur Chevalière
-avait eu «un succès étourdissant». Et, de ce que ce jeune médecin eût
-été si remarquable au bal costumé, on eût dit que chacun des habitants
-de Beaumont était fier. Il n'était pas du pays; qu'importe? On
-l'adoptait à cause de son succès. Troufleau était bon médecin,
-chirurgien remarquable, et penché par un réel amour vers les humbles
-gens; il les soignait avec le dévouement d'une soeur de charité; il
-avait sauvé nombre de leurs enfants; il ne réclamait pas d'honoraires
-aux petites bourses: on l'appelait «Troufleau»; de l'autre, on disait,
-avec une nuance de déférence: «Le jeune docteur Chevalière».
-
-Il y avait en face de la maison Auxenfants une grange appartenant à un
-nommé Taillasson. Taillasson était là en proie à une grande colère,
-prétendant et démontrant qu'on allait défoncer sa toiture. M. Fesquet,
-pris à partie par lui, lui prouvait que non. Ils s'injuriaient.
-
-Là-dessus, madame Auxenfants fut saisie par la peur. Puisque Taillasson
-était si convaincu que l'on allait laisser choir la branche sur son
-toit, c'était donc qu'en sa jugeotte cet homme méprisait les calculs
-«soi-disant mathématiques» élaborés par Fesquet pour dévier la chute
-vers le plus large espace libre: Taillasson n'était pas un imbécile.
-Alors elle chaussa cette idée que, lorsque le marronnier aurait défoncé
-le toit de la grange, l'orme, plus haut que le marronnier et, de l'aveu
-unanime, plus délicat à abattre, allait, de toute sa masse, crouler sur
-son immeuble.
-
-Descendue dans la rue et mêlée au groupe de Taillasson et de Fesquet,
-c'était Taillasson qu'elle soutenait, disant, comme lui, que l'on
-n'avait pas pris le quart des précautions «les plus élémentaires». La
-compagnie d'assurances ne prévoyait pas les risques de cette nature;
-mieux eût valu pour elle voir flamber sa maison.
-
-M. Fesquet, jaune, les mains au gousset, pivotait sur lui-même, pestait,
-lançait des mots à la vinaigrette. Asticoté, piqué lui-même, poussé à
-bout, il en vint à dire à sa propriétaire:
-
---Voilà vingt-cinq ans que je le pense: vous n'êtes qu'une vieille bête!
-
---Gredin! dit madame Auxenfants.
-
---... Une vieille pipelette!
-
---Morveux!... morveux! répliquait-elle.
-
-Affolée, elle prenait les premiers venus à témoin que l'on s'était joué
-d'elle, que c'était Fesquet qui avait voulu massacrer les arbres et non
-pas elle; que Fesquet était coléreux, qu'il avait fait cent mauvais
-tours à tel et tel, et écrit autant de lettres anonymes; qu'enfin, à
-elle, il lui devait sept mille francs. Fesquet, trahi, la rudoya. Il la
-poussait de la poitrine, du ventre et du genou; il voulait l'obliger à
-rentrer chez elle, à fermer la bouche. Elle menaça de faire appeler la
-gendarmerie. D'ailleurs on la défendit; d'honnêtes citoyens
-s'interposèrent.
-
---C'est une femme! disaient-ils au bouilleur de cru, et elle pourrait
-être votre mère.
-
---Nigauds!... dadais!... répliquait Fesquet en refoulant toujours son
-hôtesse.
-
-Mais par son attitude incivile il molestait l'opinion. Des gens modérés
-lui criaient:
-
---Allons! allons!... Tout le monde sait que vous êtes un grincheux.
-
-On commençait à le toucher aux omoplates, en la région lombaire; il se
-faisait tarabuster.
-
-Tout à coup, on entendit des injonctions:
-
---Arrêtez! Arrêtez!...
-
-Quelqu'un dit, à côté de moi:
-
---Enfin! c'est la justice. Voilà sans doute un ordre supérieur!
-
---Arrêtez! répétait-on. Ne coupez plus!
-
-Plusieurs hommes, la main en cornet sur la bouche, lançaient ces paroles
-vers l'homme à la scie et l'homme à la serpe, dévastateurs des hautes
-branches. Dans le feu de leur travail, ceux-ci n'entendaient point, ou
-bien distinguaient mal ces cris parmi les vociférations et les murmures
-de la foule.
-
-Soudain nous vîmes déboucher au tournant de la route, sous la terrasse
-de madame Colivaut, une carriole lancée à fond de train. Coqueugniot
-m'empoigna par la main et me jeta de côté en me faisant fort mal. Nous
-avions vingt personnes sur le dos, les unes debout, pressées, jurant,
-les autres par terre et hurlant. Je pensai: «Voilà les luxations.»
-
-C'était pour ouvrir la voie à cette voiture qu'on avait crié aux
-élagueurs: «Arrêtez!» Mais cette voiture n'était pas le char de la
-justice, c'était la voiture d'un marchand de bestiaux; elle contenait
-six veaux étendus sur la paille. Voyant que les branches tombaient
-toujours, cet homme avait fouetté son cheval pour passer rapidement sous
-la grêle. Il y eut plusieurs entorses et des contusions. La
-responsabilité fut portée sur Fesquet. On lui dit qu'il se moquait du
-peuple; on l'appelait assassin. Bon nombre de ceux qui avaient été
-gagnés par lui à la cause de l'élagage désertaient. Or, abandonne-t-on
-jamais un parti sans se retourner contre lui violemment?
-
-Taillasson n'avait pas lâché prise. C'était un gaillard solide, haut,
-large, trapu, qui n'eût fait qu'une bouchée de M. Fesquet. Son
-infériorité physique, trop manifeste, sauva celui-ci; car le colosse,
-qui un moment faisait mine de lui masser la chair entre ses doigts, le
-dédaigna. Mais, à présent, Taillasson s'était mis en tête de sauver le
-contenu de sa grange. Il en avait ouvert les portes à deux battants, et
-il s'exposait à la chute des branches pour déménager avant que
-s'effondrât la toiture.
-
-On lui criait:
-
---Mais, Taillasson, vous allez vous faire casser la tête!
-
---Tant mieux! répondait-il. C'est _lui_ qui en paiera les morceaux!...
-C'est-y moi qui ai commandé le gâchis?
-
-Il désignait M. Fesquet et la chaussée, pareille au sol d'une forêt en
-exploitation.
-
-M. Fesquet lui lança de loin:
-
---Coquin! vous avez signé la pétition!
-
-C'était exact. Comme tout le monde, Taillasson avait signé la pétition.
-Mais entre signer un papier et approuver le fait accompli, virtuellement
-contenu dans le cercle fanfaron du paraphe, il y a un abîme que l'esprit
-de Taillasson ne franchissait pas.
-
-Sous l'averse de bois, Taillasson déménageait la grange; il avait sorti
-un moulin à battre le blé, des garde-manger en toile métallique, une
-bascule, des cages à poulets. Enfin parut un gendarme. Il s'avança
-lentement, se fit expliquer, ne comprit point, mais alla vers Taillasson
-et lui commanda de ne pas s'exposer. Taillasson prit son temps pour
-réintégrer les objets dans la grange. Une branche de la grosseur de sa
-cuisse tomba, de vingt mètres, à un demi-pas de lui. Des femmes
-poussèrent un cri; un homme sensible assura que l'imprudent était mort.
-Mais Taillasson fut aperçu debout, indemne. Alors la colère tourna
-contre lui, et M. Fesquet reprit de l'avantage. Il disait autour de lui:
-
---C'est un crétin! Vous voyez bien que c'est un crétin!
-
---Le fait est... murmurait-on.
-
---A quoi bon tout ce tapage? Pas une ardoise ne sera seulement
-écornée!... Le premier venu peut juger d'ici où tombera la maîtresse
-branche.
-
-Mais des allusions aux entorses causées par la voiture rejaillissaient
-çà et là. Il y avait à cette heure quatre personnes à la pharmacie
-Patout.
-
-Chez madame Colivaut tout était clos. On eût dit que la vieille dame
-avait quitté le pays. Mais vers dix heures, quand la maîtresse branche,
-sciée aux trois quarts, au ras du tronc, se déchira en craquant et tomba
-au milieu de la chaussée avec le fracas du tonnerre, une persienne fut
-poussée comme par un ressort, et l'on vit la tête de madame Colivaut, en
-bonnet blanc à rubans bleus. On supposa qu'elle regardait depuis le
-matin par la persienne ajourée.
-
-Personne de blessé; pas une tuile ébranlée aux toits.
-
---Voilà, opina Fesquet, de l'ouvrage proprement exécuté!
-
---Le fait est... dit-on autour de lui.
-
-Et on s'approcha. On alla voir de près l'énorme blessure blanche du
-marronnier réduit de moitié. Elle avait la largeur d'un siège de
-fauteuil. La scie, bien dirigée, avait fait une entaille unie,
-parfaitement plane. Ce bois était frais, la sève y suintait; on s'y fût
-poissé les doigts.
-
-Quelques-uns admiraient le travail. Le pauvre marronnier manchot, son
-unique bras dirigé vers la maison Colivaut, semblait tourner le dos à la
-rue. Sur la rue, au-dessus de la grange de Taillasson, plus rien que le
-ciel de mars, où couraient des nuages gris.
-
-Alors, on s'attaqua à l'orme.
-
-
-
-
-XXI
-
-
-Nous achevions de déjeuner, quand quelqu'un sonna. C'était un gamin qui
-venait, tout essoufflé, nous apprendre que la grosse branche de l'orme
-avait porté de tout son poids sur le coin de la maison Auxenfants, dont
-la cheminée était démolie, le toit défoncé, les vitres dispersées en
-mille éclats; de plus, un nommé Courtaut, qui tenait le câble pour faire
-dévier la branche, avait l'épaule déboîtée, la tête en sang.
-
-Ce gamin accourait nous annoncer cela, comme une victoire personnelle à
-nous. On ne l'avait pas envoyé; il était venu de lui-même; il ne
-songeait nullement à un salaire; la nouvelle le portait plutôt qu'il ne
-portait la nouvelle: c'était l'ambassadeur de l'opinion publique.
-
-Par sa démarche, nous connûmes que l'opinion, tournée contre Fesquet par
-suite d'un accident dont il était la cause première, offrait l'hommage
-de ses faveurs capricieuses à ceux qui avaient été les victimes
-désignées de Fesquet. Nul n'ignorait que l'opération de l'élagage était
-pratiquée contre nous.
-
-Personne, à la maison, n'épilogua sur le fait de cette démarche
-spontanée d'un gamin. Mais mon père, sa femme, la mère Fouillette, d'un
-élan commun, sans hésiter, l'interprétèrent dans le même sens. La
-vieille bonne avait répondu au gamin:
-
---C'est bon. Monsieur va y aller.
-
-Dans son esprit, cela ne faisait pas de doute que monsieur, qui n'avait
-pas voulu sortir de la matinée, pouvait se montrer maintenant.
-
-Il prit son chapeau, en effet, me donna la main, et nous allâmes sur le
-champ de bataille.
-
-Nous arrivâmes pour voir passer le cortège qui portait Courtaut à la
-pharmacie. On avait étendu le blessé dans une voiture à bras, prêtée par
-Taillasson. Taillasson lui-même la poussait. Quant à lui, il ne se
-tenait pas de joie. Il poussait, il est vrai, un homme à demi mort; mais
-sa grange était sauve, et le toit de l'hôtesse de Fesquet en ruine. Cent
-personnes accompagnaient le convoi.
-
-Autour de la branche tombée, un vide s'était fait; mais madame
-Auxenfants était là, la main en abat-jour sur le front, et se cassant la
-nuque à considérer d'en bas le dommage causé à sa maison. Elle
-vociférait, serrait le poing, se lamentait près des personnes attardées
-au lieu de l'accident; puis la colère l'étouffait; elle rentrait chez
-elle précipitamment, mais en ressortait bientôt, mue par le besoin
-irrésistible de voir, là-haut, au coin de sa maison, cet éventrement de
-sa toiture, ses croisées béantes, et par terre, pêle-mêle avec les
-branches, les débris de sa cheminée. Nous vîmes le pavé rougi du sang de
-Courtaut; on eût dit que l'on avait là égorgé un poulet. Point de
-Fesquet.
-
-Mon père ne voulut jeter qu'un coup d'oeil sur tout cela. Il fit une
-moue devant l'horrible mutilation des arbres. Puis nous redescendîmes,
-comme la foule, vers la pharmacie.
-
-On abordait mon père pour lui dire:
-
---Croyez-vous, monsieur Nadaud? Et pourquoi faire tout cela? Si encore
-on n'abîmait que des arbres! Mais voilà un homme, un père de quatre
-enfants, le crâne fracassé!... Sans compter les accidents de ce matin...
-Le fils à m'ame Gagneux en a pour trois semaines sur son lit...
-
---Mais quelle est au juste la blessure de Courtaut? demandait mon père.
-
---Eh! pardi, monsieur Nadaud, on n'en sait rien: le médecin n'arrive
-pas.
-
---Comment! le médecin n'arrive pas! Sur deux médecins à Beaumont...
-
---Voilà! Faut vous dire, monsieur Nadaud, qu'on a été chercher le
-docteur Chevalière... Eh oui!... Pardi! on peut bien vous dire ça, à
-vous, monsieur Nadaud, puisque c'est point de vos amis... Paraît que le
-docteur est rentré tard du bal ce matin; il avait la barbe comme qui
-dirait tout en or; fallait voir ça! A présent, voilà que cet or ne veut
-point se décoller, à ce que dit la bonne; et frotte! que je te frotte!
-Elle en rigolait sur sa porte, la servante! Il n'ose point sortir...
-
---Ah! voilà Troufleau.
-
-Le docteur Troufleau accourait, en redingote, en chapeau haut de forme.
-La foule s'écarta devant lui, et il pénétra dans la pharmacie.
-
-Personne ne songeait à incriminer la maladresse ou la négligence des
-élagueurs; tout le monde s'en prenait à Fesquet. La vue du sang trouble
-les têtes. Mon père bénéficiait du besoin général de vengeance. Il fut
-même gêné des témoignages d'amitié qu'on lui prodigua. On l'en avait
-trop désaccoutumé.
-
-La jovialité reprit partout quand on sut que Courtaut avait chance de
-vivre.
-
-Néanmoins, le docteur Troufleau, lorsqu'il vint à la maison, le soir,
-nous dit que le pauvre Courtaut était mal en point. Il avait perdu une
-grande quantité de sang avant le pansement.
-
---Oui, je sais, dit mon père; il paraît que votre confrère...
-
---J'étais moi-même, interrompit-il, au chevet de madame Colivaut depuis
-dix heures du matin. J'ai cru que la vénérable dame tomberait avant son
-second arbre. La chute de la branche du marronnier au milieu de la
-foule, les querelles de la rue, les accidents dont elle a été témoin
-derrière sa persienne, je ne crains pas de l'affirmer, sont pour elle un
-coup mortel.
-
---Vraiment?
-
---Elle ne s'en relèvera pas.
-
---Tenait-elle donc tant à ses arbres? Elle ne parlait que de les jeter
-bas elle-même pour les remplacer par son pavillon.
-
---Elle ne mesurait peut-être pas toute l'étendue de son attachement à
-ces arbres sous lesquels elle est née. Quand elle a vu l'un d'eux fendu
-par moitié, elle a éprouvé un saisissement... Mais il n'y a pas que le
-chagrin qui tue...
-
-On interrogea des yeux le docteur Troufleau.
-
---Je crois, poursuivit-il, que l'animosité de madame Colivaut pour
-monsieur Fesquet égalait l'attachement qu'elle pouvait porter à ses
-arbres!
-
---Eh bien? fit mon père.
-
---Eh bien! on la tient au lit, de peur qu'elle ne voie la maison qui
-abrite monsieur Fesquet endommagée comme elle est...
-
---Je ne saisis pas...
-
---Je redoute pour elle la moindre émotion... même joyeuse!
-
-Le docteur rit; nous rîmes aussi. Le comique se mêlait à la tristesse
-des événements; je ne sais ce qu'il y avait dans l'air; les visages
-commençaient à se dérider chez nous. Depuis midi environ de ce jour,
-depuis l'entrée triomphale du gamin, sans que rien de précis eût été
-dit, nous sentions tous, intimement, que le vent de la destinée avait
-tourné.
-
-
-
-
-XXII
-
-
-Le dépit de n'avoir point assisté à la soirée Plancoulaine fut donc
-couvert par les émotions de cette journée. A peine le docteur nous
-parla-t-il du bal costumé; il semblait éviter d'en parler. On ne le
-remarqua pas tout de suite. Mais petite-maman voulut savoir quelques
-détails.
-
---Voyons, comment cela s'est-il passé?
-
---Mais, très bien.
-
-Elle lui demanda comment était madame Gantois, madame Capdevielle, etc.;
-si le marquis de La Musaraigne avait une cuirasse. Il disait qu'il ne
-l'avait point remarqué.
-
---Et Clérambourg, avec ses vessies de porc et son sabre?
-
---Peuh!
-
---Enfin, vous n'avez donc rien vu?
-
---Mais si; mais si!
-
-On supposait qu'il lui était arrivé quelque anicroche avec sa robe,
-qu'il avait marché dessus, que les épingles avaient cédé, qu'il avait
-fui. Non. Il était resté jusqu'au jour.
-
-Ce ne fut qu'au moment de le quitter que l'idée vint à petite-maman:
-
---Ah çà! mais, monsieur Charmaison n'était pas là?
-
---Si fait! si fait!
-
---Comment! Et vous ne le dites pas?
-
---Il était là, en Robespierre.
-
---Mais alors, vous avez dû avoir des nouvelles de sa fille?
-
---Mademoiselle Charmaison était là aussi.
-
---Ah!
-
-Personne n'ajouta mot. On affecta, depuis lors, de ne plus interroger le
-docteur sur la soirée Plancoulaine. Lui-même écarta ce sujet. Cette
-réticence éleva entre petite-maman et lui un air glacial qui dispersait
-aussitôt ce qui eût pu encore se fixer comme auparavant sur la
-passerelle imaginaire.
-
-Marguerite envoya à la maison un petit mot pour s'excuser de ne pas nous
-voir. Elle restait à Beaumont vingt-quatre heures à peine; pour venir
-elle avait compromis son concours. Il fallait qu'elle eût bien envie de
-venir.
-
-Moi, je la vis, du jardin de M. le Curé, où je me cachai deux heures
-pour guetter son passage sur le pont. Il pleuvait; elle donnait le bras
-à son père qui l'abritait sous son parapluie. J'étais trempé; je dus
-faire en rentrant des mensonges pour expliquer comment j'avais été
-mouillé. Mais que n'eussé-je pas fait pour apercevoir, même de loin,
-Marguerite, l'énigme vivante qui, malgré tous ses avatars et tout ce que
-l'on pouvait dire d'elle, personnifiait pour moi la recherche ardente de
-quelque chose de plus beau, de toujours plus beau.
-
-O Marguerite Charmaison! O chimère de mes jeunes années! vous ne m'avez
-pas vu, ce jour-là, pendant que vous passiez sur le pont. J'étais un
-enfant caché dans un massif de lauriers-cerises; mon coeur battait comme
-celui d'un amant; je ne sais si c'est vous que j'aimais, ou l'idéal dont
-j'auréolais votre tête brûlante. Vous êtes passée, vous ne m'avez pas
-vu, vous n'avez pas entendu mon coeur battre. Vous ne saurez jamais
-qu'un petit frère de votre fièvre s'est trouvé là.
-
-
-
-
-XXIII
-
-
-L'état de madame Colivaut empira jusqu'aux environs de la semaine
-sainte. Vers cette époque, elle reçut les sacrements. Elle avait
-quelques parents éloignés qui vinrent la voir mourir. Mon père
-s'entretint avec eux, et les conditions de l'entrée en possession de la
-maison furent réglées. Mais madame Colivaut ne mourut point, et, au
-contraire, elle se ragaillardit après qu'on l'eut administrée. Les
-parents, qui n'avaient pas de temps à perdre, s'en retournèrent.
-
-On avait constamment tenu secrets à la moribonde les dégâts causés à la
-maison Auxenfants par la branche d'orme. Mais sa préoccupation, tout le
-temps qu'elle demeura alitée, fut de savoir comment l'opération avait
-été menée à bout. «Comme pour le marronnier», lui affirmait-on,
-conformément à l'ordre du médecin. Elle en doutait, elle en rêvait, elle
-en délirait. M. le curé s'étonnait qu'une femme si chrétienne fût à ce
-point attachée aux biens terrestres; il la gronda si fort qu'il l'en
-crut guérie. Il affirma peu après qu'elle ne pensait plus qu'à son
-salut, ce qui, dans son extrémité, était croyable.
-
-Mais, ranimée, un beau jour, madame Colivaut obtint la permission de se
-lever. Elle trottina jusqu'à la fenêtre ouvrant sur la terrasse et vit
-des toiles tendues sur la maison Auxenfants, pour abriter de la pluie un
-trou béant, de la dimension d'une chambre de bonne. Car les travaux de
-réfection sont lents en province, et le désastre était encore apparent.
-Il fallut lui conter la chute de l'orme.
-
-Elle voulut voir de plus près et descendit sur la terrasse. Madame
-Robert, qui la soutenait, lui dépeignait avec ménagement et un à un les
-épisodes. Le silence avait pesé lourd à la dame de compagnie; elle se
-dédommageait en n'omettant pas un détail. Madame Colivaut était tout
-oreilles.
-
-En face d'elle, derrière une vitre, elle aperçut la face jaune de M.
-Fesquet. Madame Robert lui dit que la vitre au travers de laquelle se
-voyait si nettement la figure de Fesquet était fraîchement posée, car
-tout, jusqu'au châssis avait été broyé. Madame Colivaut riait. Madame
-Robert encouragée par le bon effet de sa narration, crut pouvoir
-raconter l'accident de Courtaut, qui passa comme lettre à la poste.
-Madame Robert, sans penser à mal, fit observer qu'on entendait de là la
-dispute de Fesquet et de son hôtesse. En effet, on l'entendait; madame
-Auxenfants ne décolérait pas. Madame Colivaut se remit à rire. Madame
-Robert raconta que madame Auxenfants réclamait à Fesquet le prix de sept
-années de pension, et l'allait faire poursuivre. Madame Colivaut riait
-de plus belle.
-
---Ils se battent! dit madame Robert, ils se battent tous les jours
-depuis la chute de la branche, et, ce qu'il y a de meilleur: ce n'est
-pas Fesquet qui a le dessus!...
-
-Madame Colivaut riait toujours, ou du moins on le pouvait croire, car
-elle portait la main à sa bouche et semblait comprimer comme
-précédemment de petits spasmes de gaieté. A la vérité elle étouffait;
-elle tomba dans les bras de sa gouvernante et expira le soir.
-
-
-
-
-QUATRIÈME PARTIE
-
-
-
-
-I
-
-
-La mort de madame Colivaut eut un grand retentissement. On se pressa aux
-obsèques; non que la défunte se fût acquis, sa vie durant, des
-sympathies particulières, mais l'on entendait par là protester en nombre
-contre ce que la ville nommait, d'un commun accord, «l'attentat
-Fesquet». Dans l'esprit populaire, la vieille dame, qu'on attendait
-depuis des années à mourir, n'avait succombé qu'à la douleur de voir
-profaner ses arbres.
-
-Fesquet vint à l'église. On fit le vide autour de lui. A l'absoute, un
-marchand de grains devant passer le goupillon au bouilleur de cru,
-affecta de le tendre à la personne qui venait immédiatement après lui;
-celle-ci le transmit à une autre, Fesquet ne renonça pas à remplir son
-devoir; il attendit de pied ferme, arracha l'objet à quelqu'un de moins
-résolu, et mouilla comme tout le monde le cercueil de madame Colivaut.
-
-L'incident faillit faire scandale. A la sortie de l'église, le colosse
-Taillasson, sans avoir l'air d'y prendre garde, cracha sur le pied de
-Fesquet. Celui-ci se redressa comme un roquet prêt à mordre:
-
---Faites donc attention, au moins! dit-il.
-
---Je fais bien attention! dit Taillasson.
-
-Il toisait Fesquet des pieds à la tête. L'un était si robuste, l'autre
-si gringalet, qu'il n'y eut plus ni geste ni mot.
-
-Dans le cortège, mon père eut pour voisins le percepteur des
-contributions, le colonel Flamel et un M. Blaisois que nous voyions
-autrefois chez les Plancoulaine; tous lui parlèrent avec une aménité
-qu'il remarqua. M. Capdevielle, qui discutait derrière nous, dit très
-haut tout à coup:
-
---Voyons! Nadaud, vous, un homme de sens...
-
-Dans la rue, au pas des portes, on regardait mon père. C'était lui qui
-allait désormais habiter la maison Colivaut; il grandissait aux yeux de
-tous, de l'importance de cette maison.
-
-Ah! certes, on lui avait fait la guerre pour avoir prétendu l'occuper;
-mais maintenant il l'occupait. Aussi fidèlement que la fleur vers le
-soleil, la foule se tourne du côté de celui qui réussit.
-
-Ceux qui n'osaient pas encore lui rendre hommage accablaient de
-prévenances mon grand-père et ma grand'mère. Ma grand'mère n'accordait
-pas beaucoup de prix aux démonstrations des hommes, mais mon grand-père
-en était ému aux larmes. Ne finissait-il pas par croire que cet
-enterrement était une manifestation en faveur de son gendre, de
-lui-même, de sa famille? Il remerciait des gens qui ne lui disaient
-rien; je le vis serrer avec effusion les mains de M. Courtois, qui ne
-lui faisait certainement pas de compliments; il agit de même avec le
-neveu Moche qui restait glacial et n'y comprenait rien. En revenant chez
-nous, il dit le mot du roi de Prusse: «Les braves gens!»
-
---Tais-toi donc! faisait ma grand'mère.
-
-Cependant elle-même se laissait gagner. N'était-ce pas elle qui, la
-première, avait blâmé mon père d'avoir acheté la maison Colivaut? Depuis
-lors, elle ne l'avait soutenu que par solidarité de famille; et que
-n'avait-elle pas fait pour vaincre son obstination? Eh bien! la réussite
-d'un projet difficile et longuement disputé à un sort contraire la
-touchait, la grisait presque. Elle triomphait avec son gendre et le
-félicitait cordialement; elle était un tantinet orgueilleuse de lui.
-Elle dit à sa femme:
-
---J'ai beaucoup d'amitié pour vous.
-
-
-
-
-II
-
-
-Pendant quatre jours, il y eut sous la terrasse de la maison Colivaut
-trois tapissières énormes qui engouffraient le mobilier de la défunte.
-Aux heures de loisir, on allait voir s'empiler là dedans les colis.
-Madame Robert présidait à l'emballage. Elle vint voir mon père et se
-recommander à lui pour obtenir une place. J'étais là; elle voulut
-m'embrasser. Je lui dis:
-
---Sapristi! vous m'avez pourtant bien battu!
-
---Oh! oh! dit-elle, à propos de la chemise de cette pauvre madame
-Colivaut!... Voyez-vous, ces enfants, c'est que ça n'oublie point!...
-Défunt, madame était si regardante pour son linge et pour tout!... Vous
-ne l'avez donc pas dit à votre papa? Ah bien! vous n'êtes pas
-rapporteur; voilà une grande qualité!
-
-Elle m'en trouva cent autres. Mon père s'occupa d'elle.
-
-Nous allâmes voir partir les trois grosses voitures. Elles descendirent
-vers la gare environnées de claquements de fouet et de jurons. Mon père
-eut la clef de la maison Colivaut, et nous entrâmes.
-
-C'était une des premières journées du printemps, qui, en Touraine, est
-souvent une belle saison. L'orme et le marronnier avaient reçu une noire
-couche de coaltar sur leur plaie, et le grand bras mutilé du marronnier
-se couvrait d'un feuillage tendre. Toute la maison, depuis le
-déménagement, n'offrait que le spectacle d'un indescriptible
-salmigondis; mais nous trouvions cela parfait. Nous ouvrions les portes,
-nous parcourions les pièces, nous aspirions l'odeur des placards,
-placards à confitures, placards à linge, placards à pharmacie, placards
-remplis de vieux rouleaux de papiers de tenture. On déroulait ces
-papiers; on essayait de réassortir en retournant les grandes langues
-déchirées qui pendaient aux murs. Beaucoup de plafonds étaient
-craquelés. Dans les chambres longtemps inoccupées, notre présence
-surprenait et agitait un peuple de souris. Paletot, qui nous
-accompagnait, dans une agitation fébrile, reniflait tous les coins. Nous
-montâmes jusqu'aux greniers. Nous mettions la tête à chaque lucarne. De
-là, la vue était large et belle: on dominait Beaumont; on apercevait la
-rivière, le pont, et même les toits des Plancoulaine. «Quel air!» disait
-mon père. Il ôtait son chapeau, se laissait dépeigner par le vent. Le
-vent défaisait aussi la coiffure de la petite-maman. Ils ouvraient la
-bouche; ils se faisaient emplir par la brise libre et saine. Puis ce
-furent des gambades dans les jardins; nous courûmes les uns après les
-autres, comme trois enfants. Paletot prenait part à nos joies. Je
-n'avais jamais connu mon père gai; je l'avais vu tant souffrir!
-
-Puis nous recommençâmes à parcourir l'intérieur. Depuis longtemps
-l'attribution de chaque pièce était déterminée. Alors on imaginait
-l'endroit restauré et meublé.
-
---Je suis là, dans mon cabinet, vois-tu bien? tu peux communiquer avec
-moi sans passer par l'étude des clercs...
-
---Moi, ce qui me plaît, c'est l'escalier dans la tourelle. C'est un
-plaisir de monter par là!
-
---_Madame dans sa tour monte_...
-
-Elle reprenait en riant et chantant:
-
---_Si haut qu'elle peut monter!_
-
---C'est égal, dit mon père, il y a pour six mois de réparations.
-
-Qu'importe? nous étions chez nous! Nous allâmes sur la terrasse; il n'y
-avait plus aucun siège; nous nous accoudâmes à la balustrade, et là nous
-regardâmes longtemps la ville. De la ville aussi, l'on nous regardait.
-Nous étions là chez nous. Nous y passâmes l'après-midi entier, à ne rien
-faire, à nous sentir chez nous.
-
-
-
-
-III
-
-
-Mon père n'attendit pas la fin des travaux. Au bout de six semaines nous
-couchions dans la maison; l'étude y était installée nonobstant plâtriers
-et peintres.
-
-Et le plus curieux était que les clients commençaient à revenir. Le
-branle était donné; on revenait à nous. Pourquoi? Peut-être n'avait-on
-pas eu à se féliciter du confrère de mon père. Plus probablement parce
-que nous l'avions emporté sur nos ennemis.
-
-L'indolence de la petite-maman s'accommodait de cette installation
-inachevée; son mari ne pouvait pas exiger de l'ordre. Je passais avec
-elle les jours sur la terrasse. Elle y avait une chaise longue, et,
-commodément étendue, regardait la ville. J'aimais comme elle ces heures
-paresseuses et cette rêverie à la balustrade.
-
-Dans la rue, tout s'accomplissait avec la cadence assurée de l'horloge.
-Un tel sortait, un tel rentrait à l'heure, à l'heure cinq, à l'heure
-dix, quotidiennement, immuablement. Nous voyions revenir M. Phébus avec
-sa canne à pêche et sa boîte de fer-blanc; un chien faisait le tour de
-la place et levait la patte à telle encoignure précise; le cafetier, les
-pouces aux aisselles, se plantait à la porte de son établissement; les
-deux demoiselles Tiffeneau, les brunes, et mademoiselle Bouquet, la
-blonde, sortaient bras dessus, bras dessous, montaient la rue et
-passaient sous la terrasse pour faire un tour dans la campagne; au
-tournant, elles avaient coutume de se mettre à chanter; à force de nous
-voir, elles nous souriaient; nous en vînmes à leur dire bonjour, puis on
-ajouta quelques mots.
-
-Les conseillers municipaux s'assemblaient au café; le tilbury Troufleau
-s'engageait dans la ruelle, et nous faisions un signe au docteur, de
-loin.
-
-On voyait aussi remonter régulièrement, le soir, les personnes qui
-avaient passé l'après-midi chez les Plancoulaine.
-
-Le dimanche, toute cette rue ainsi que la place étaient envahies par une
-mer de blouses bleues empesées et miroitantes à la lumière; cela faisait
-un grand bruit monotone que dominait le tintement des cloches à l'heure
-de la grand'messe ou des vêpres; un courant de fidèles traversait cet
-océan, et on en pouvait suivre la trace sombre au milieu des blouses
-étincelantes, comme on distingue l'eau du fleuve longtemps encore au
-milieu de la mer.
-
-Il est vrai que nous avions désormais M. Fesquet pour voisin. Mais,
-lorsque le vent a tourné au beau, le plus petit nuage gris disparaît de
-l'horizon. M. Fesquet, dans les premiers jours de notre installation,
-avait essayé de venir, comme par le passé, se poster, les mains aux
-goussets, sous notre balustrade, et nous ne l'en avions point empêché.
-Cependant il n'y revint pas. On supposa que le soleil ardent, dont les
-branches de l'orme et du marronnier l'abritaient autrefois, le grillait
-depuis l'élagage. Mais, par les temps couverts, il n'y revint pas non
-plus. On l'apercevait derrière le rideau de vitrage, et il regardait
-petite-maman, mais sans impertinence et sans haine; tout au contraire,
-on eut lieu de supposer que la vue d'une jeune femme jolie lui était
-agréable et l'adoucissait.
-
-
-
-
-IV
-
-
-M. Gantois, le juge de paix, avait une maison de campagne à trois
-kilomètres de Beaumont; il s'y rendait en voiture, avec sa femme,
-environ deux fois la semaine, dès que la saison le permettait. Pour
-gagner leur propriété, M. et madame Gantois devaient passer sous nos
-yeux. Toutes relations étaient brisées d'eux à nous depuis
-l'impertinente visite de madame Gantois.
-
-Nous vîmes plusieurs fois le juge de paix et sa femme sans que l'un
-d'eux levât seulement la paupière. Un jour, il échappa à madame Gantois
-un coup d'oeil; nous la regardions tranquillement; elle détourna
-aussitôt la tête. Une autre fois, ce fut M. Gantois qui ne sut pas
-contenir sa curiosité; son regard et celui de petite-maman se
-croisèrent. Il crut devoir saluer. De ce jour, le couple salua quand
-nous étions sur la terrasse. Mon père s'y trouva par hasard: ces
-messieurs échangèrent un coup de chapeau, mais ces dames un premier
-sourire. M. Gantois fouettait volontiers son cheval; en passant
-rapidement, il adressait un bonjour de la main, qu'il n'eût osé à une
-plus lente allure. Par un après-midi orageux, nous étions tous les trois
-sur la terrasse, guettant un souffle d'air. Le ciel se chargeait. Le
-soleil s'obscurcit. Mon père dit:
-
---Tiens! les Gantois se risquent; ils vont être pris par le grain.
-
-Les Gantois montaient la rue; le cheval, agacé par les mouches, tantôt
-piquait de l'avant, tantôt se rebiffait et stoppait. Au pied de la
-terrasse, où la voie tournait, l'animal secoua la crinière et s'arrêta.
-Spontanément? C'est très possible. Quatre pas à peine nous séparaient
-des voyageurs. M. Gantois salua et dit:
-
---Mauvais temps!...
-
-Et comme nous ne refusions pas d'entendre sa parole, il nous salua de
-nouveau.
-
-C'était trop poli. Mon père crut devoir dire un mot:
-
---Voilà l'orage!
-
-M. et madame Gantois sourirent. Alors mon père, je ne sais pourquoi,
-salua, lui aussi, une deuxième fois! Au même moment, un éclair, une
-rafale, la pluie à grosses gouttes, un coup de tonnerre formidable. Mon
-père cria:
-
---Mettez-vous donc à l'abri!
-
-Et il faisait signe qu'il y avait un auvent au-dessus de l'entrée de ses
-communs, à cinquante mètres sur la gauche.
-
---Merci! répondit le juge.
-
-Nous courûmes à l'entrée des communs; mon père lui-même ouvrit la porte
-de la remise donnant directement sur la route, et nous trouvâmes la
-voiture sous l'auvent.
-
---Descendez donc, madame, je vous en prie. Vous allez être trempée, tout
-bonnement!
-
-Madame Gantois ne fit pas de façons. Mon père garait sa voiture; on fit
-entrer celle du juge de paix, tout attelée. Nous restâmes dans la
-remise. La pluie tombait à torrents.
-
---Quel secours providentiel! disait madame Gantois. Vous êtes vraiment
-mille fois gentils.
-
-Aussitôt elle fit des compliments de tout ce qu'elle voyait: de la
-remise, de notre vieille voiture, de l'écoulement des eaux, de l'aspect
-du parterre, tout inondé qu'il fût; des charmilles secouées par la
-bourrasque, du clocheton de la tourelle, des pelouses, du potager que
-l'on voyait au loin.
-
---Eh! mais, dit-elle, aussitôt l'averse tombée, nous voulions aller à la
-campagne, nous y voici!
-
-Pouvions-nous faire autrement que de l'inviter à s'asseoir?
-
-Elle accepta avec empressement. Mais c'était les jardins qu'elle voulait
-voir. On l'y mena ainsi que son mari; le cheval, paisible, attendit sous
-la remise. Au bout de quatre pas sur le sable humide, entre des
-escargots et des limaces brunes, madame Gantois, s'extasiant sur tout,
-posait deux doigts sur la manche de petite-maman et disait:
-
---Que je vous approuve d'avoir tenu tête à ce vieux tyranneau de
-Plancoulaine!... Ah! vous ne saurez jamais quelle patience il faut pour
-demeurer en bons termes avec ces gens-là!...
-
-Petite-maman ne répondit rien. Madame Gantois dit, en remontant en
-voiture:
-
---Je viendrai vous remercier de votre bonne hospitalité.
-
-Ils revinrent. Ils venaient volontiers, le soir, se joindre à nous sur
-la terrasse, qui était, certes, le plus agréable lieu de la ville.
-L'après-midi, comme tout le monde, ils le passaient chez les
-Plancoulaine.
-
-Madame Gantois en avait tant à dire sur les Plancoulaine, que de pouvoir
-enfin s'épancher dans le sein de quelqu'un peu enclin à les ménager,
-était pour elle une véritable cure.
-
-Un soir, les Gantois arrivèrent, flanqués des Hurtu, le jeune greffier
-de la justice de paix et sa femme. Hurtu était un homme modeste comme sa
-charge; ancien sous-officier, ancien clerc de notaire. Madame Hurtu
-avait deux enfants et faisait elle-même son ménage. Ces gens-là
-n'étaient guère reçus chez les Plancoulaine et, de ce fait,
-nourrissaient contre eux une jalousie sourde.
-
-On pensa que madame Gantois avait amené en madame Hurtu une auxiliaire,
-parce qu'elle trouvait petite-maman trop peu ardente à charger ses
-ennemis. Madame Hurtu dit, en effet, en une seule soirée, tout ce
-qu'elle pouvait savoir contre les Plancoulaine; mais elle était dans un
-cas, en un point analogue au nôtre: elle ne fréquentait pas les
-Plancoulaine; en un point inférieur au nôtre: elle ne les avait jamais
-fréquentés; et sa verve de pamphlétaire manquait de base et d'aliment.
-
-D'ailleurs madame Hurtu était une âme sentimentale et romanesque, qui
-fut saisie immédiatement et portée à l'extase par le clair de lune sur
-les grands arbres et sur le clocheton de la tourelle. Plutôt que de
-parler, elle préférait se promener silencieusement dans les allées et
-monter les marches branlantes qui conduisaient au jardin du haut. Depuis
-son mariage, la pauvre femme était privée de jardin.
-
-Elle demanda la permission d'envoyer jouer chez nous ses deux
-«garnements».
-
---Oh! seulement les jours où ils ne vont pas à l'école!
-
-On n'osa pas refuser, mais le procédé fut jugé familier; en outre, mon
-père n'aimait pas que je fréquentasse les gamins de l'école primaire.
-
-Ces jeunes gens nous furent amenés, un jeudi, non par leur mère, mais
-par une dame Bodichon, femme d'un marchand de drap retiré des affaires,
-et qui tentait par tous les moyens de se faufiler dans la «société».
-Elle tint à voir madame Nadaud pour lui présenter les excuses de sa
-«chère amie» madame Hurtu, qui avait trop à faire pour accompagner ses
-«chers enfants». Puis ce fut une avalanche de flatteries grossières sur
-notre «distinction», sur la «richesse» du mobilier.
-
---Oh! chère madame Nadaud, serait-ce une indiscrétion de vous demander
-de visiter vos jardins?
-
-On visita les jardins, cependant que les jeunes Hurtu se poursuivaient
-en piétinant les massifs. Je n'avais pas voulu jouer avec eux, et
-j'avais entendu qu'ils m'appelaient «l'empoté».
-
-Madame Bodichon crut bienséant de glisser dans la conversation quelques
-insinuations perfides à l'adresse de l'ennemi: les Plancoulaine.
-Petite-maman n'eut pas l'air d'entendre. Mais madame Bodichon ne
-concevait pas que madame Nadaud ne la suivît point sur ce terrain. Elle
-l'y attira par des faits précis.
-
---Le plus joli, dit-elle, c'est qu'ils n'ont point eu à se louer du
-notaire Courtois...
-
---C'est donc vrai?
-
---Ah! vous voyez bien que ce n'est pas moi qui vous l'apprends, chère
-madame! Mais ils sont furieux, tout simplement, contre le confrère de
-votre mari! C'est maître Courtois qui s'était chargé de tout dans la
-construction du petit château au bord de l'eau, pour monsieur Moche, le
-neveu, sous prétexte que monsieur Plancoulaine avait la goutte et ne
-pouvait pas s'occuper des travaux...
-
---Mais le neveu Moche lui-même ne pouvait donc pas surveiller?
-
---Oh! madame, vous savez ce que c'est, quand il s'agit de sa poche!
-C'est monsieur Plancoulaine qui faisait construire à ses frais; il a
-voulu que tout soit exécuté par lui ou par son homme. Il paraît, madame,
-que c'est revenu trois fois plus cher que Courtois ne l'avait prévu!
-
---Cela arrive toutes les fois que l'on fait construire!
-
---Ça n'y fait rien, madame. Quand le moment est venu de payer,
-voyez-vous, ça sent toujours le voleur peu ou prou, comme on dit, et
-gare à celui qui vous tombe sous la main!... Comment donc! madame, mais
-il y en a qui ont dit dans la ville que si ça n'était pas le respect
-humain, monsieur Plancoulaine aurait rappelé maître Nadaud, oui, madame,
-quand ça ne serait que pour se venger de Courtois!
-
---Oui; mais on ne se demande pas si maître Nadaud se fût prêté à ce jeu!
-
---Voilà qui est parler!... Dans tous les cas, ce qu'on peut dire de ces
-gens-là, c'est que ce n'est pas eux qui recevraient chez eux aussi
-poliment que vous le faites, madame Nadaud, une personne de mon monde;
-car enfin j'ai vendu du drap, de mes propres mains...
-
---Quelle plaisanterie, madame Bodichon! Mais je n'ai aucun mérite, je
-vous prie de le croire!
-
---Comme vous dites ça gentiment!... Eh bien! madame Nadaud, je vous
-remercie du fond du coeur, et je viendrai vous voir de temps en temps,
-pour vous prouver que je ne dis pas des paroles en l'air. Quand une fois
-j'ai pris quelqu'un en amitié, moi, madame Nadaud, c'est comme de
-l'elbeuf: on peut tirer dessus, on peut frotter, s'y mettre à trois, s'y
-mettre à quatre; il n'y a pas d'usure!
-
-Petite-maman ne fut pas flattée à l'excès de posséder l'amitié de madame
-Bodichon. Mon père fut très mécontent des gambades des petits Hurtu. Le
-pire fut que cette société, chez nous, se grossissait de semaine en
-semaine. On n'imagine pas combien de personnes aimaient le clair de
-lune, la rêverie du soir à la fraîcheur, sur la terrasse, ni combien il
-y avait de «garnements» avides de gambader dans un beau jardin. Nombre
-de familles aussi,--amies, celles-là, des Plancoulaine--éprouvaient à
-déblatérer contre eux une satisfaction égale à celle de madame Gantois.
-Ces dernières vinrent timidement, et une à une, après avoir constaté que
-les Plancoulaine, avisés que les Gantois nous voyaient, ne leur en
-tenaient pas rigueur. Ce n'était pas ceux que nous avions eu jadis le
-plus de plaisir à voir, qui venaient ainsi, et mon père les méprisait,
-parce qu'il n'aimait pas médire des Plancoulaine, ni même de son
-confrère Courtois. Il n'osait défendre sa porte, parce que, malgré tout,
-il avait été flatté qu'on vînt le voir après un si long jeûne; ensuite
-parce qu'il avait connu combien la solitude était pernicieuse à sa
-femme: et il fallait bien qu'il préférât cette racaille à la compagnie
-d'un jeune homme, même honnête.
-
-On venait donc. Nous avions du monde. On caquetait beaucoup. Et les
-affaires aussi reprenaient. C'était l'été; la maison était délicieuse.
-Chez nous, plus d'apparence de tristesse. Il y avait même espoir que,
-dans l'affluence qui peuplait la terrasse, un tri pourrait être fait et
-qu'un noyau s'y pourrait former qui, avec le temps, se mesurerait au
-noyau Plancoulaine.
-
-Mais mon père disait:
-
---Suppose une alerte: que l'un de ceux qui viennent ici et qui vont
-aussi chez Plancoulaine soit mis à la porte de chez lui, et tu verras la
-débandade!
-
---Oh! toi, disait sa femme, tu as toujours été, au fond, de ceux qui
-croient qu'on ne peut se passer des Plancoulaine!
-
---Moi?... La preuve du contraire, c'est que...
-
---Oh! oh! faisait la petite-maman d'un air entendu, je te connais!
-
-Elle réfléchissait, puis elle disait:
-
---Le fait est qu'ils n'ont tous que les Plancoulaine à la bouche.
-
---Il faudrait être sourd pour ne pas s'en apercevoir!
-
---Mais, d'ailleurs, de qui parler?
-
-Il faisait pourtant bien des efforts pour qu'on ne parlât point d'eux.
-Sa femme laissait parler d'eux, mais fournissait peu de matière à la
-conversation. Leur réserve était signalée; néanmoins, il fallut
-longtemps pour que l'on remarquât que l'on avait créé là une réunion
-presque exclusivement en haine des Plancoulaine, chez des gens qui ne
-manifestaient point, en somme, qu'ils les haïssaient.
-
-Madame Gantois dit un jour:
-
---Oh! monsieur Nadaud est d'une discrétion!...
-
---... Professionnelle, dit mon père.
-
-Sa femme dit naïvement:
-
---Mon mari? il n'en a jamais voulu à personne! Il n'en veut pas à
-Clérambourg!
-
-On dauba sur Clérambourg. Mon père s'en alla.
-
-Sur Clérambourg, petite-maman se rattrapait. Celui-là, elle le détestait
-sans retenue. Grâce à cela, elle était moins suspecte. Mais mon père
-commençait à l'être.
-
-Quelqu'un risqua:
-
---Je vous le dis, en vérité: monsieur Nadaud nous trahira.
-
-
-
-
-V
-
-
-En pleine renaissance de sa maison et de sa fortune, mon père conservait
-un souci, c'était évident, bien qu'il ne s'en ouvrît à personne.
-
-Sur ces entrefaites, il y eut à Beaumont une affaire d'intérêt local qui
-ramena la politique sur le tapis; et mon père eut à se prononcer. Il
-s'agissait du presbytère, qui menaçait ruine et que le conseil de
-fabrique, sur l'initiative de M. Clérambourg, demandait soit à
-réédifier, soit à transporter dans une maison habitable. Le conseil
-municipal était opposé au projet. Cependant, selon la législation en
-vigueur, on devait admettre au vote les contribuables les «plus
-imposés». Mon père, propriétaire de la maison Colivaut, se trouva sur la
-liste des «plus imposés». L'affaire avait beaucoup échauffé les esprits;
-la ville était divisée. En réalité, personne à Beaumont, pas même nos
-farouches conseillers, ne tenait absolument à ce que le pauvre curé
-couchât à la belle étoile. Mais on avait transformé l'affaire en une
-question de principes, et l'objet même du vote était perdu de vue. Ces
-messieurs en _us_ vinrent trouver mon père, bien qu'il laissât son fils
-apprendre le latin chez le prêtre, et sollicitèrent son vote. Le docteur
-Troufleau, à cette occasion, osa se déclarer; il affirma que «le
-presbytère actuel durerait bien autant que le vénérable vieillard qui
-l'occupait, et que, pour l'avenir, il était imprudent d'engager les
-finances de la ville dans une entreprise qui serait peut-être plus
-longue à mener à terme que n'aurait désormais de durée la «superstition»
-elle-même». On n'eût jamais de lui soupçonné tant d'audace! Mon père
-refusa son vote à Troufleau et à ces messieurs, et il le fit avec assez
-d'éclat pour que le bruit s'en répandît.
-
-Le soir même, nous revîmes la petite bonne de Clérambourg. Elle
-apportait une lettre de son maître, conçue en des termes qu'un étranger
-emploierait pour féliciter quelqu'un qu'il n'aurait jamais vu ni connu.
-Cependant, en post-scriptum, Clérambourg demandait s'il serait reçu chez
-M. et madame Nadaud, au cas où il s'y présenterait. La petite bonne
-attendait la réponse.
-
-Mon père alla trouver sa femme, la lettre à la main. Son sentiment
-intime se trahissait: il était rouge, ses yeux brillaient; on ne pouvait
-comparer la joie candide qu'il témoignait qu'à la douleur que je l'avais
-vu subir, un jour d'hiver, devant les chenets à tête de M. Thiers, chez
-son ami Clérambourg. Il ne songeait pas à feindre; sa bonne foi
-rayonnait; il en oubliait la haine que sa femme avait pour l'auteur de
-la lettre; il dit:
-
---Lis! lis!... La petite bonne attend la réponse.
-
-Elle devina sans lire.
-
---J'y comptais! dit-elle. C'est un homme qui ne veut pas avoir tort. Il
-a rompu avec toi sous le prétexte d'un malentendu politique,--que tu as
-dissipé depuis longtemps,--mais pas si bruyamment qu'aujourd'hui.
-Aujourd'hui il ne veut pas être exposé à ce qu'on vienne lui demander:
-«Mais, enfin, pourquoi êtes-vous brouillé avec Nadaud? Il vote avec
-vous!» Il veut que l'on sache qu'il t'a félicité de ton vote. Il
-t'enverra promener demain...
-
---Tu as lu le post-scriptum? La petite bonne est en bas. Que faut-il lui
-répondre?... Tu vois qu'il a eu l'attention de mettre chez monsieur et
-_madame_ Nadaud.
-
-Elle avait parlé jusque-là assez froidement; mais, à la perspective de
-revoir la figure de Clérambourg, tous ses instincts de femme se
-soulevèrent. Elle trépigna; des épingles à cheveux tombèrent de sa
-chevelure; elle voulut les repiquer, défit sa coiffure; elle tenait à la
-main une masse de cheveux qui formait un gros serpent noir, et elle
-l'agitait furieusement en disant des choses désordonnées et pénibles.
-Mon père se promenait de long en large. Son parti était pris déjà,
-assurément; il savait ce qu'il répondrait à Clérambourg.
-
-Sa femme se campa enfin devant lui:
-
---Ta belle-mère te l'a dit, et elle a raison: tu n'es pas de l'étoffe
-des héros. Tu as beau faire le monsieur qui se drape dans sa dignité
-blessée; tu cèdes, et tu céderas davantage encore!... Tu reçois
-Clérambourg aujourd'hui. Veux-tu que je te dise ce que tu feras demain?
-Veux-tu que je te le dise?... le veux-tu?... le veux-tu?...
-
-Il haussait les épaules. Il répéta:
-
---La petite bonne est là qui attend!...
-
---Veux-tu que je te le dise?...
-
-Elle ne le lui dit pas.
-
-Il écrivit sa réponse.
-
-La colère s'apaisa. On se fait à toutes les situations. Le soir on était
-préparé à recevoir Clérambourg; on pensait qu'il se présenterait à la
-même heure qu'autrefois.
-
-Il ne vint pas; le lendemain non plus. Petite-maman eut beau jeu; elle
-se moqua de son mari et s'en donna à coeur joie contre Clérambourg. Mon
-père était vexé que son ancien ami ne montrât pas plus d'empressement;
-mais il avait confiance: il savait que Clérambourg, ayant demandé à
-venir et y ayant été autorisé, viendrait.
-
-Trois jours après, nous étions sur la terrasse, comme de coutume, à
-l'heure de la tombée de la nuit sur la ville. Les conseillers municipaux
-se trouvaient au complet devant le café. C'était le soir du vote. Grâce
-aux «plus imposés», le principe de la restauration du presbytère avait
-été adopté, à une faible majorité. On entendait les éclats de ces
-messieurs battus. Nous vîmes monter du bas de la rue M. Clérambourg. Il
-revenait de chez les Plancoulaine; ordinairement il rentrait chez lui
-par les petites rues. Il passa, haut et magnifique, au travers des
-vapeurs odorantes de l'absinthe anticléricale, et évita de tourner la
-tête, ostensiblement. Ces messieurs, qui pareillement l'évitaient, tout
-à coup, d'un mouvement d'ensemble digne d'un corps de ballet
-s'attachèrent à ses pas: au lieu de prendre la rue qu'il habitait, M.
-Clérambourg montait droit chez nous. Il donnait à sa visite un caractère
-politique.
-
-Entre mon père et lui la conversation fut la même que s'ils ne se
-fussent point quittés. Peu à peu M. Clérambourg reprit ses visites du
-soir. Comme les autres, il était un homme d'habitudes, et ces soirées
-avaient dû beaucoup lui manquer.
-
-Sa présence à la maison donna à notre groupe une sorte de consécration,
-une légitimité. Ce n'était plus un groupe d'occasion, de complaisance:
-les éléments qui l'avaient composé tout d'abord, tels que les Bodichon
-et les Hurtu, s'éloignèrent d'eux-mêmes; ils tombèrent on ne sait
-pourquoi ni comment: ils furent éliminés. La tentative de l'ancienne
-marchande de drap et de la femme du greffier pour pénétrer dans la
-«société» était encore manquée.
-
-De ce phénomène le docteur Troufleau, seul, parut s'apercevoir et
-s'inquiéter. Mais lui-même espaçait ses visites, et il fut vu, une fois,
-à l'heure de l'absinthe, assis au café.
-
-Troufleau ne nous dit pas adieu; il ne rompit pas; mais on sentait qu'il
-était perdu pour nous. C'était le seul qui se fût montré un ami, le seul
-qui entendît l'amitié dans le sens de dévouement absolu à une personne,
-et non dans celui d'alliance pour faire figure en commun. Il ne
-partageait pas les idées de mon père, et il était demeuré attaché à mon
-père, contre toute la ville, et contre ses propres intérêts: il nous
-avait été héroïquement fidèle, on peut le dire, car sa fidélité, par un
-tour perfide du destin, avait failli l'entraîner, envers son ami même, à
-la plus grande trahison; il s'était vu clairement chaque jour au bord de
-l'abîme, et ayant le vertige, et ne pouvant pas reculer; et il n'était
-pas tombé. Eh bien! mon père, qui était lui-même, pour Clérambourg,
-capable d'une amitié pareille, ne regretta pas le docteur Troufleau. Il
-ne le regretta pas, parce que la sympathie ne se fonde pas sur la
-raison: il n'avait jamais eu plaisir à la compagnie de Troufleau. Quant
-à la petite-maman, absorbée par son nouveau train de maison, elle prit
-garde à l'absence de son ami, mais sans grand dommage. Il était bien
-vrai que l'inclination qu'elle avait éprouvée pour lui ne provenait que
-de la solitude, de l'oisiveté et de l'ennui.
-
-
-
-
-VI
-
-
-Que manquait-il désormais à mon père?
-
-N'avait-il pas atteint le comble de ses voeux?
-
-Il possédait la maison Colivaut. Il avait des relations. Il avait
-recouvré son ami Clérambourg.
-
-Sa femme lui disait quelquefois:
-
---Mais qu'as-tu? On dirait que tu attends un paquet par la poste.
-
-Rien n'était plus juste que cette observation. Mon père, comme beaucoup
-de gens de province, avait le goût de «faire venir de Paris». Sur des
-catalogues de grands magasins, il commandait tel ou tel objet. Et il
-avait une certaine nervosité particulière en attendant l'arrivée du
-colis.
-
---Mais non! faisait-il. Je ne sais pas ce que tu veux dire.
-
-Elle le taquinait:
-
---Ah! ah! tu es peut-être bien amoureux?
-
-Et elle lui citait, parmi les dames de Beaumont, celles qui étaient le
-moins aptes à inspirer une passion; c'était pour le faire rire. Il ne
-riait pas. Elle réserva pour la fin:
-
---Madame Plancoulaine!
-
-Alors il rit.
-
---Pourquoi ris-tu?
-
---Mais, est-ce que je sais?... Je ris, voilà tout!
-
---Tu pensais à elle... Avoue-le!
-
---Moi? Grand Dieu!
-
---Pourquoi t'en défendre?
-
-Évidemment, ce n'était pas par amour qu'il pensait à madame
-Plancoulaine; mais, tout de même, peut-être bien pensait-il à elle
-précisément, ou à son mari, c'est tout comme, ou aux réceptions de
-l'après-midi, ou à l'habitude qu'il avait autrefois d'aller chez les
-Plancoulaine, habitude aussi vieille que son amitié pour Clérambourg.
-
---Eh bien! et toi? disait-il. Pourquoi me montes-tu cette scie? Tu ne
-penses donc qu'à eux?
-
---A qui?
-
---Tu m'entends bien!
-
-Depuis que M. Clérambourg était redevenu des nôtres, chacun évitait,
-dans nos réunions du soir, de parler des Plancoulaine, car il n'eût
-point permis, sans doute, que l'on médît d'eux; et le moyen de parler
-d'eux sans médire?
-
-De sorte que mon père et sa femme, qui, presque à leur insu, devenaient
-d'une extrême curiosité touchant ce qui se passait chez les
-Plancoulaine, se trouvaient privés de renseignements. C'est alors
-qu'entre eux, sous le travestissement du rire, ils s'entretenaient des
-Plancoulaine. C'est alors que je vis maintes fois la petite-maman
-questionner la mère Fouillette au sujet de la soeur du chien Paletot.
-Oui, elle s'abaissait à cela, alors que jadis elle envoyait promener la
-vieille bonne lorsque celle-ci risquait une allusion à la chienne des
-Plancoulaine! La mère Fouillette n'était pas avare de détails; sa
-maîtresse les écoutait et les provoquait; elle les répétait à mon père,
-qui les écoutait pareillement et qui savait aussi les provoquer lui-même
-par les manèges les plus dissimulés. Ainsi, ils se repaissaient des
-Plancoulaine par les cuisines!
-
-Que l'on voyait bien qu'ils étaient redevenus des êtres sociables! Ils
-en éprouvaient tous les besoins; ils en réadoptaient toutes les
-mesquineries. Je les aimais mieux du temps que durait leur malheur,
-alors que l'injustice les rendait fiers.
-
-De leur ancienne fierté, que leur restait-il?
-
-M. Clérambourg eut un soir l'occasion, parmi ses rares paroles, de
-prononcer le nom des Plancoulaine. Ayant à citer ce nom, M. Clérambourg,
-avec une intention certainement préméditée, car il ne livrait rien au
-hasard, s'exprima ainsi:
-
---... les Plancoulaine, qui, entre parenthèses, Nadaud, ne vous en
-veulent pas...
-
-De quoi encore les Plancoulaine eussent-ils bien pu nous en vouloir? Il
-y avait quelque motif de bondir. Ni mon père ni sa femme ne furent
-offensés. Dans leur esprit, l'un et l'autre s'étaient déjà humiliés trop
-avant pour qu'ils sentissent ce que la parenthèse de Clérambourg
-contenait de blessant.
-
-Une lente évolution s'opérait dans leurs cerveaux. Je crois qu'ils en
-étaient arrivés, secrètement et séparément, à considérer avec indulgence
-la possibilité d'une réconciliation.
-
-Chacun d'eux rougissait de sa faiblesse et la cachait avec des soins
-maladroits. Mais pour peu que l'humeur s'échauffât dans le ménage,
-l'arrière-pensée se trahissait. S'élevait-il entre eux une discussion où
-la susceptibilité était molestée:
-
---Ah! parlons-en de ton amour-propre, disait la jeune femme. Ton
-amour-propre, mais tu te promènes dessus en pantoufles, mon cher ami: je
-t'en donnerai la preuve quand tu voudras!
-
---Donne-la, ma chère amie; donne-la!
-
---Ne me pousse pas à bout!
-
-Elle se gardait bien de se laisser pousser à bout, parce qu'elle
-craignait qu'une parole imprudente retînt son mari sur la pente où elle
-désirait qu'il glissât.
-
-Un jour, elle s'oublia.
-
-Il s'agissait de la disposition intérieure de la maison. Mon père ne
-croyait jamais avoir atteint l'ordre idéal, et il changeait les meubles
-de place, bouleversait une pièce pour la recomposer sur un plan nouveau.
-Sa femme lui reprochait de n'avoir aucune stabilité dans les idées. Mon
-père, sur ce chapitre, était rapidement piqué.
-
---Je change d'idées! C'est bientôt dit!... Je change d'idées parce que
-je mets une chaise à la place d'un fauteuil!... Je change d'idées! Mais
-cite-moi donc un cas où il s'agisse d'idées et où j'en aie changé?
-
---Les Plancoulaine!
-
---Les Plancoulaine?...
-
---Les Plancoulaine, quelle idée te faisais-tu d'eux, s'il te plaît, il y
-a six mois? Tu ne les portais pas dans ton coeur?...
-
---Eh bien?
-
---Eh bien! aujourd'hui, tu te prépares à aller leur faire amende
-honorable!
-
-Il n'avait pas pris son café. Il jeta sa serviette et se retira dans son
-cabinet.
-
-Elle-même regretta ce qu'elle avait dit.
-
-Cette dénonciation du complot secret en retarda pour longtemps
-l'exécution. Mon père, mordu au vif, s'interdit, à part lui, de jamais
-seulement penser aux Plancoulaine.
-
-Il ne fut plus question des Plancoulaine, pas même à mots couverts. Si
-quelqu'un les citait par hasard devant nous, les yeux adoptaient
-aussitôt cette expression qu'on a lorsqu'on parle des morts. Il ne
-fallait plus que la mère Fouillette se risquât à nous donner des
-nouvelles de «la soeur à Paletot»!
-
-Durant cette période, mon père et sa femme ragèrent un peu, mais ils
-n'ourdissaient plus rien d'inavouable; ils avaient la tête plus légère;
-ils la relevaient.
-
-
-
-
-VII
-
-
-Nous passâmes le mois de juin. Nous allions quelquefois en voiture à
-Courance voir mes grands-parents. Ces bonnes gens étaient restés aussi
-isolés que nous tout le temps de nos disgrâces, et, qui pis est, à la
-campagne. Ils commençaient à revoir les mêmes personnes que nous.
-
---Il était temps, nous dit grand'mère, car mon pauvre bonhomme allait
-s'éteindre complètement, tout seul en face de ses réussites!
-
-Pour lui tenir compagnie, elle s'était mise à jouer aux cartes, ce dont
-elle avait horreur.
-
---Écoutez, dit-elle, nous avons été, je pense, très convenables, et vous
-n'avez pas de reproches à nous adresser quant à nos rapports avec les
-Plancoulaine depuis la brouille. Aujourd'hui, les choses ont un peu
-changé de face: les Plancoulaine, les premiers, ont mis les pouces. Vous
-avez refusé de renouer avec eux, ne fût-ce que de simples relations de
-politesse; cela, c'est votre affaire, et je ne me mêle pas d'apprécier
-votre conduite. Mais j'espère que vous ne trouverez pas extraordinaire
-que nous allions, mon mari et moi, leur rendre leur visite?...
-
---Voilà l'été, dit innocemment mon grand-père; il y a là-bas un whist en
-permanence, et la vue de quelques frais minois réjouira mes vieux ans...
-
---Certainement, dit grand'mère, mais il s'agit avant tout de
-politesse... Ne trouvez-vous pas, voyons? dit-elle en s'adressant à
-petite-maman.
-
---Oh! moi, je n'ai pas d'opinion là-dessus. Je m'en lave les mains!
-
-Mon père ne disait rien. Il songeait à l'argument de la politesse, que
-venait d'invoquer sa belle-mère.
-
-Effectivement, les Plancoulaine ayant fait une visite aux
-grands-parents, les grands-parents leur devaient une visite. Mais, à
-nous, ils nous avaient adressé une invitation, somme toute, puisqu'ils
-nous avaient fait dire qu'ils l'adresseraient si nous nous engagions à
-l'accepter. Ne leur devions-nous pas quelque chose? Pour le moins une
-carte?
-
-Oui, dans l'opinion commune nous leur devions cela. L'opinion commune ne
-nous avait-elle pas accusés de «bouder» les Plancoulaine? Le moment
-approchait où nous allions être impolis!
-
-Mon père tournait et retournait cette idée. Cette idée le stupéfiait.
-Pour aujourd'hui, elle l'absorba seulement; elle ne pouvait encore
-porter de fruits. On parla d'autre chose.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Les grands-parents firent leur visite. Ils ne nous en informèrent pas,
-mais nous le sûmes, car cette visite fut l'objet de nombreux
-commentaires.
-
-Madame Gantois, arrivée la première à la maison, le soir même, prit les
-mains de petite-maman et les lui serra en disant:
-
---Vous avez raison, cent fois raison, ma chère petite. Pour mon compte,
-je vous fais tous mes compliments, et je les adresserai aussi de vive
-voix à monsieur Nadaud.
-
-Petite-maman ne comprenait pas.
-
---Voyez-vous, dit madame Gantois, on peut avoir son opinion sur les
-gens, mais cela n'empêche pas de les fréquenter. Les relations sont
-faites de compromis... Eh! mon Dieu! si l'on ne voyait que ceux qu'on
-aime, hein! dites-moi?...
-
-Elle ne se faisait point davantage entendre.
-
---Ah çà! dit-elle, j'espère que la visite des beaux-parents n'est que
-l'entrée de l'avant-garde, et que nous ne tarderons pas à vous
-rencontrer _là-bas_?...
-
---_Là-bas_?... fit la petite-maman, soudain éclairée. Mais les
-beaux-parents de mon mari agissent comme bon leur semble, et leurs
-démarches ne nous engagent pas!
-
---Ah! pardon, dit madame Gantois, je vois que je me suis trompée.
-
-Son mari arriva; elle le pinça et lui fit de gros yeux afin de lui
-éviter un impair.
-
-Il y eut de la part d'autres personnes des allusions plus timides et
-plus détournées. Notre abstention les décevait. On s'était attendu à
-nous voir entrer derrière les beaux-parents. Cependant quelques-uns
-avaient parié que nous ne mettrions point bas les armes; ils
-triomphaient. Le jeu des uns et des autres était visible. Mon père s'en
-irrita; puis il faillit en rire. Il en eût ri s'il eût parlé de ce sujet
-avec sa femme; mais ce sujet demeurait enseveli entre eux.
-
-Ceux qui s'étaient signalés chez nous par l'âpreté de leurs médisances,
-et qui, toutefois, mangeaient quotidiennement le raisiné Plancoulaine,
-montraient le plus d'impatience à nous voir capituler, car notre
-attitude franche semblait un défi à leur duplicité.
-
-Plusieurs bonnes âmes, il faut le dire, ne souhaitaient qu'apaisement et
-conciliation.
-
-Pendant quelque temps, il plut chez nous des mots amers, des pointes
-acidulées, des exhortations à l'indulgence, des expressions ambiguës,
-des énigmes... Cette période de sous-entendus eut une fin. Les
-grands-parents retournèrent chez les Plancoulaine; nous ne bronchâmes
-pas. On nous laissa tranquilles. Le mois de juillet s'écoula.
-
-
-
-
-IX
-
-
-C'était le moment où les Parisiens arrivaient. Du jardin de M. le curé,
-je vis passer sur le pont M. Théodore, le musicien. Il avait fait
-représenter dans le courant de l'année un opéra qui avait eu un grand
-succès; au 14 Juillet, il avait été nommé officier de la Légion
-d'honneur. Tous ceux qui osaient l'aborder dans la ville le félicitaient
-de la fraîche rosette de sa boutonnière; il n'était pas fat; il disait:
-«Oh! la musique y est pour peu de chose: le député Charmaison pour
-beaucoup!» Troufleau nous redit le mot; le docteur avait plein la bouche
-du crédit de M. Charmaison.
-
-M. Théodore avait amené avec lui, cette année, une cantatrice célèbre,
-nommée Rosine Cerbère, sa principale interprète. Elle logeait chez les
-Plancoulaine, malgré les murmures de quelques puritains. C'était une
-grande femme magnifique. Je la rencontrai un jour chez M. le curé,
-qu'elle était en train de charmer par le récit de son humble enfance et
-de sa première communion; elle lui mit dans la main pour ses pauvres
-plus que ne faisaient en une année ses plus généreuses paroissiennes.
-Elle chanta, un dimanche, à la grand'messe: nous faillîmes ne pas
-l'entendre. Ce fut encore une affaire!
-
-Notre bonne amie madame Gantois avait émis l'opinion que cette
-grand'messe était organisée de toutes pièces par les Plancoulaine.
-C'étaient eux qui avaient décidé le curé à laisser chanter l'artiste
-dans son église; eux qui avaient fait imprimer le programme, etc.
-L'insinuation à notre adresse était perfide, car on savait notre désir
-d'aller entendre, au moins à l'église, Rosine Cerbère. Mon père la
-releva:
-
---Autant dire, fit-il, que se rendre à cette cérémonie, c'est aller chez
-les Plancoulaine!
-
---Ma foi! je ne m'en dédis point: c'est tout comme!
-
---Nous irons, dit mon père.
-
---Cela, c'est votre affaire, cher monsieur Nadaud... Aussi bien, j'ai
-toujours pensé qu'il faudrait un jour ou l'autre rentrer dans... la
-maison; mais, soit dit entre nous, et c'est un avis que vous pardonnerez
-à mes cheveux blancs, il serait peut-être plus... gentleman de rentrer
-par la grande porte plutôt que... comment dirai-je?... par l'annexe...
-
-Petite-maman intervint à temps et empêcha mon père de dire à madame
-Gantois quelque chose d'irréparable. Mais il ne voulut plus la voir. Nos
-relations se refroidirent.
-
-Nous assistâmes à la messe. Tout le monde fut enivré de la voix de la
-cantatrice. Au retour, mon père évoqua les voyages qu'il avait faits à
-Paris, les opéras qu'il avait entendus. Sa femme avait vécu à Paris. Ils
-se grisèrent et s'attendrirent.
-
-Il n'y avait pas que M. Théodore et la cantatrice chez les Plancoulaine;
-on parlait beaucoup de trois jeunes femmes extrêmement élégantes, qui
-n'étaient jamais venues à Beaumont et qui embrassaient, disait-on, le
-docteur Chevalière. C'étaient ses soeurs. Deux d'entre elles couchaient
-chez les Plancoulaine, la troisième chez la vieille madame Charmaison.
-Elles se donnaient rendez-vous, le matin, à mi-chemin, et se
-rencontraient sur le pont, en toilettes claires, avec des éclats de rire
-charmants.
-
-On annonçait l'arrivée de Marguerite.
-
-
-
-
-X
-
-
-La plupart de ces messieurs se préparaient à la chasse. Dans ses moments
-de loisir, mon père faisait ses cartouches. Il m'emmenait à Courance, et
-ensemble nous parcourions les vignes, les landes, les bois de sapins,
-pour nous rendre compte de l'état du gibier.
-
-La chasse fut ouverte le premier dimanche de septembre. Mon père partit
-pour la campagne à quatre heures du matin, avec M. Clérambourg. Vers dix
-heures, il était de retour, pour recevoir les clients, nombreux le
-dimanche. Du coffre de la voiture, on tira trois lièvres, sept ou huit
-perdreaux, une demi-douzaine de cailles. Clérambourg avait prélevé sa
-part. Petite-maman dit:
-
---Qu'allons-nous faire de tout cela?
-
---Courance est favorisé cette année; il paraît qu'il n'y a pas de gibier
-dans le département.
-
-Mon père n'avait pas chassé pendant son année malheureuse. Le gibier
-d'alentour avait afflué sur la propriété.
-
-La chasse déridait un peu M. Clérambourg. Il dit un soir:
-
---Mon cher Nadaud, vous pouvez vous flatter d'être privilégié: il n'y a
-ni poil ni plume sur le marché à dix lieues à la ronde. Je vous citerai
-l'exemple d'une maison où l'on est quinze à table pour le moins, chaque
-jour,--quand ce n'est vingt,--et où l'on n'a pas vu, jusqu'ici, l'aile
-d'un perdreau.
-
---Ah! fit mon père.
-
-Ce propos n'avait l'air de rien; mais mon père en fut agité. Il reprit
-plus que jamais son air «d'attendre un paquet de Paris». Il était
-soucieux, faisait claquer ses doigts, fronçait les sourcils, tirait sa
-barbe.
-
-Un matin, il fit atteler inopinément et porta son fusil à la voiture.
-
---Où vas-tu? lui dit sa femme.
-
---A Courance.
-
---Tu n'as pas prévenu Clérambourg!...
-
---Je n'ai pas besoin de Clérambourg. Ne suis-je pas assez grand pour
-chasser seul?
-
---Qu'est-ce que cela signifie? Tu ne chasses jamais seul... Emmène-nous
-au moins!
-
---Venez donc! Nous demanderons à déjeuner aux grands-parents.
-
-Arrivé à Courance, mon père commanda au garde de l'accompagner, et il
-lui confia un de ses fusils, fait extraordinaire. Le garde était bon
-tireur. On entendit une fusillade nourrie jusqu'à midi. Elle cessa. Nous
-nous mîmes à table. Mais point de chasseur. Grand'mère commençait à
-s'inquiéter:
-
---A quoi pense donc votre mari? A cette heure-ci, il doit avoir sa
-provision de gibier, et au delà.
-
---D'autant plus qu'il n'a pas à partager aujourd'hui avec le
-Clérambourg...
-
---... qui se laisse facilement attribuer la meilleure part.
-
---Ils auront mangé un morceau de pain dans une ferme.
-
-En effet, la fusillade, éteinte une demi-heure à peine, reprit de plus
-belle.
-
---Allons! disait grand'mère à petite-maman, vous donnez un dîner,
-avouez-le!
-
---Je vous affirme que je n'en sais pas plus que vous.
-
-Pendant la longue journée, grand'mère ne put se retenir de parler, au
-moins incidemment, des visites qu'elle avait faites chez les
-Plancoulaine.
-
---Ils ont de la jeunesse, cette année; c'est extrêmement gai... Ah! par
-exemple, vous n'y êtes pas remplacée comme musicienne.
-
---Oh!
-
---Il n'y a pas de «oh»! Ces jeunes femmes sont charmantes, mais elles
-jouent du piano comme des automates. Soyez assurée qu'ils savent bien
-qui leur manque!
-
---Vous voulez me flatter... Qui donc accompagne Rosine Cerbère?
-
---C'est monsieur Théodore lui-même.
-
---Lui! je ne l'ai jamais entendu! On dit qu'il joue!...
-
---Comme un ange!... On en pleure!
-
---Vraiment?
-
-Il y avait un silence; une mouche bourdonnait dans la pénombre; on
-voyait le beau soleil de la chaude journée par l'entre-bâillement des
-persiennes. Grand'mère leva ses lunettes sur son front:
-
---C'est donc une brouille éternelle?
-
---Mon mari prend la moindre allusion à ce sujet pour une offense. Nous
-sommes là-dessus muets comme une paire de chenets.
-
-Grand'mère confirma que _là-bas_ on avait été mécontent de Courtois.
-
-Le jour avançait. La fusillade allait toujours; on la suivait aisément à
-l'oreille. Les chasseurs avaient dû faire le tour de la propriété, avec
-une pointe probablement sur les terres du marquis de Liancourt. Enfin,
-ils arrivèrent, en nage, crottés jusqu'aux genoux, puant la poudre et le
-fauve, chargés comme des baudets: trente-deux pièces!
-
---Dans un état pareil! dit grand'mère, vous dînez avec nous?
-
---Non! non! En un tour de main je vais changer de linge, et nous
-partons.
-
---Il y a de quoi attraper la mort!
-
---Voulez-vous, je vous prie, commander qu'on attelle?... Ah! Riquet, mon
-petit, j'ai un service à te demander: tu as une plume, de l'encre, du
-papier?... Allons, cherche... apporte!... Tout beau! tout beau!...
-
-Il souriait, il plaisantait; il me parlait comme à son chien. J'allai
-chercher ce qu'il désirait et le lui portai. Il me pria aussitôt
-d'écrire sur un morceau de papier:
-
- _Gibier de Courance._
-
- Envoi de Riquet (Henri Nadaud).
-
---Ça suffit, dit-il.
-
-Puis il posa un doigt sur ses lèvres et dit:
-
---Motus!
-
-Au moment de monter en voiture, sa femme lui dit:
-
---Je suppose que tu as de quoi être généreux? Combien de pièces as-tu
-laissées à ta belle-mère?
-
---Combien de pièces?... Mais je ne sais pas; demande au garde.
-
-Elle alla demander au garde. Il achevait de ficeler une bourriche
-énorme. Monsieur ne lui avait pas commandé de garder quoi que ce soit.
-Elle fut interdite devant ce panier soigneusement fait, comme pour un
-envoi, et bourré de trente-deux pièces de gibier. Nous montâmes en
-voiture.
-
-Nous descendîmes au trot une grande allée d'ormes conduisant à la
-grille; après il y avait une côte. La jument allant au pas, petite-maman
-se tourna vers son mari:
-
---Ah çà! tu vas m'expliquer, j'espère?...
-
-Il s'attendait à la question; cependant il pâlit. Il s'écoula un temps
-infinitésimal. Son coeur devait battre violemment. Il espérait pouvoir
-répondre d'un mot. Et, en effet, sa femme précisa son interrogation:
-
---Où envoies-tu cette bourriche?
-
-Il dit:
-
---_Là-bas_! parbleu!
-
-Il ajouta aussitôt:
-
---On ne peut tout de même pas passer pour des goujats.
-
-Il regarda sa femme brièvement, entre deux clins d'oeil. Comme elle se
-taisait, il essaya d'atténuer encore et dit:
-
---C'est le petit qui fait l'envoi...
-
-Elle était aussi pâle que lui. Elle ne le regarda pas. Son regard
-n'exprimait rien; il était fixé sur la tête du cheval. Ils ne dirent mot
-jusqu'à la maison.
-
-
-
-
-XI
-
-
-Ils n'auraient pas reparlé de l'incident, c'est probable, si ce n'eût
-été la difficulté de faire porter la bourriche. A qui confier cette
-commission? A la mère Fouillette? pour que toute la ville en fût dès le
-soir même avisée! A quelqu'un «qui attendrait la réponse»? Et si la
-bourriche n'était pas acceptée? Peut-être serait-il préférable
-d'esquiver la réponse? Mais encore fallait-il un porteur.
-
-En se mêlant à la discussion, sans y prendre garde, petite-maman se fit
-complice.
-
-Il fut décidé que l'on attellerait de nouveau, après dîner, à la nuit;
-que l'on passerait le pont et traverserait le faubourg «comme pour se
-promener», que l'on irait au besoin jusque dans la campagne, et que l'on
-prierait, au retour, un gamin ou quelque brave femme assise au pas de sa
-porte de remettre la bourriche au destinataire.
-
-Nous exécutâmes la promenade nocturne avec la bourriche. Elle répandait
-une odeur de fauve et de poudre et tenait une place considérable dans la
-voiture. Mon père prétendait que les chiens nous flairaient au passage.
-
---Si tu crois, disait sa femme, que tout le monde ne s'aperçoit pas que
-nous portons du gibier!...
-
-Il s'énervait; il dit:
-
---Ne la portons pas. Revenons à la maison.
-
-Elle sourit. Alors il s'entêta dans sa résolution première.
-
-Il faisait nuit noire quand nous traversâmes le faubourg. Les portes
-étaient fermées, les contrevents rabattus; nous faillîmes n'y trouver
-personne d'éveillé. Mon père arrêta son cheval en disant:
-
---Voilà le père Boué; tu vas descendre, gamin!
-
-Je descendis. Il me donna cinquante centimes et je fis avec le père Boué
-la négociation.
-
---Vous tourmentez pas! dit le bonhomme, j'avons p'us nos jambes de vingt
-ans, mais le valet de chambre aura le panier, le temps de le mettre au
-frais avant la nuit... C'est-y tué d'aujourd'hui? Oh! ben, alors, y a
-pas de dommage! Mais la chaleur est «traître»... Faut-il dire de qui
-qu'est le cadeau?
-
-J'étais remonté dans la voiture. Nous entendîmes le père Boué:
-
---Faut-il être bête, nom de nom d'un nom! Faut-il être bête quand on n'y
-voit goutte!... Un peu de p'us je reconnaissais pas la voiture à m'sieur
-Nadaud!
-
-Le lendemain matin, mon père prétendit avoir la migraine, et, au lieu de
-s'enfermer dans son cabinet, comme à l'ordinaire, il demeura «à se faire
-éventer» sur la terrasse. J'étais à côté de lui. J'aperçus qu'il épiait
-les gens qui montaient du bas de la ville. C'était une drôle de migraine
-qu'il avait: elle ne lui permettait pas de quitter de l'oeil la
-Grande-Rue. A un moment, il tressaillit. Il y avait un homme que j'avais
-vu, comme lui, monter depuis la ruelle tournante qui vient du pont. Cet
-homme portait un gros paquet. Mais j'avais l'oeil plus fin que mon père;
-je lui dis d'un ton assuré:
-
---Ce n'est pas elle.
-
---Elle?... Qui? quoi? demanda-t-il aussitôt.
-
---La bourriche.
-
-Il leva les sourcils. Il aurait eu envie de rire, mais il n'osa. Il
-était un peu vexé aussi que j'eusse découvert la cause de son tourment:
-il tremblait que les Plancoulaine ne renvoyassent la bourriche.
-
-A midi, il était calmé. La bourriche ne pouvait revenir. Que diable! on
-ne laisse pas perdre du gibier. On le retourne ou on le garde.
-Évidemment, on le gardait. Il me dit:
-
---Tu n'as pas reçu de lettre, au moins?
-
---Moi?
-
-De ma vie je n'avais reçu de lettre.
-
-J'en reçus une par la distribution du soir:
-
- «Mon cher Riquet,
-
- »Mille mercis pour ta magnifique bourriche de gibier.
-
- »PLANCOULAINE.»
-
---Eh bien! dit mon père, qui lisait sur mon épaule, c'est laconique!
-
-J'entendais son coeur battre. Petite-maman était sur mon autre épaule,
-et son souffle me retroussait les cheveux.
-
-Il y avait sur la seconde page un post-scriptum:
-
- «_P.-S._--Comme il est possible que tu n'aies pas tout seul exécuté
- une si splendide hécatombe, il est trop juste que tu transmettes nos
- remerciements à l'adroit fusil qui t'a secondé.»
-
---C'est tout?
-
---C'est tout!
-
---Tu n'es pas content? dit petite-maman. On t'appelle «adroit fusil»;
-fallait-il qu'on te nommât «fier gentilhomme»?
-
-La réponse des Plancoulaine était froide, mais courtoise.
-
-Ils consentaient à manger notre gibier. Nous eussions pu attendre d'eux
-une visite; mais les Plancoulaine, c'était une chose admise, ne
-sortaient pas. C'était donc à nous d'aller chez eux.
-
-
-
-
-XII
-
-
-On ne voulut pas trop se presser. Toutefois, puisqu'il était bien avéré
-que par l'envoi de la bourriche on avait entr'ouvert la porte, il
-convenait de ne pas demeurer trop longtemps sans entrer.
-
-On discuta la toilette; on discuta le jour, puis l'heure de la visite.
-On disait, vingt fois par jour: «la visite». Le ton que l'on employait à
-ce propos parcourait une gamme allant de la moquerie et du badinage à la
-cordialité et à une certaine déférence. Un air narquois et dégagé
-laissait entendre que l'on faisait peu de cas en somme des Plancoulaine,
-et que l'on rentrait chez eux parce que tel était notre bon plaisir. Des
-inflexions sentimentales et même des marques de considération
-signifiaient que l'on faisait table rase du passé, du moins du passé
-fâcheux,--y compris la démarche de l'envoi de la bourriche,--et que l'on
-se préparait tout simplement à retourner chez de bons, de grands amis
-quittés d'hier. On était très sincère en sautant d'un point de vue à
-l'autre; et l'on sautait de l'un à l'autre à chaque heure. Dans le
-premier cas, les Plancoulaine étaient désignés par des expressions
-telles que «le père Machin», «la mère Machin»; dans le second, par des
-pronoms, par d'ingénieuses circonlocutions. Le nom même, Plancoulaine,
-semblait-il, brûlait la bouche.
-
-Il fut convenu que l'on ferait la visite entre quatre heures et demie et
-cinq heures, après le goûter au raisiné;--il valait mieux, la première
-fois, ne pas manger le pain de la maison.--Ce serait le moment où l'on
-est réuni au salon et où il y a le plus de monde. C'est encore le moins
-gênant; on arrive: «Bonjour;» on s'assied; on cause avec le premier
-venu.
-
-C'était, du moins, ce que l'on disait, principalement pour s'affermir,
-pour se donner du corps, car on redoutait une de ces bourrades
-impertinentes et parfois grossières, dont M. Plancoulaine, s'autorisant
-de son âge et de la puissance de sa maison, n'était pas chiche quand
-l'en prenait la fantaisie. Si une telle avanie était à craindre en
-public, il y avait, par contre, moins de chances qu'elle s'y produisît,
-que si l'on rencontrait M. Plancoulaine faisant son tour de jardin, par
-exemple, en compagnie d'un ou deux amis seulement, devant lesquels il
-eût gardé peu de ménagements.
-
-N'eût-on pas dit de grands coupables allant implorer leur pardon?
-
-On partit.
-
-Petite-maman avait une robe superbe, un grand noeud dans le dos, de
-longs rubans, aux bords froncés, retombant jusqu'au bas de la jupe, et
-le moindre de ses mouvements produisait un bruit soyeux. On portait,
-dans ce temps-là, une boucle de cheveux plats sur le front, des boudins
-sur la nuque et de petits chapeaux dits «fermés» que des brides
-attachaient sous le menton.
-
-Mon père avait un gilet blanc et une jaquette d'alpaga dont le vent
-secouait les basques comme des oriflammes.
-
-Nous descendîmes la grande rue et traversâmes le pont. Mon père s'arrêta
-au milieu:
-
---La vue est vraiment belle d'ici; on ne se lassera jamais de le dire...
-
-Il se donnait de petites tapes sur la poitrine. L'émotion de «la visite»
-l'oppressait, et il avait de la peine à marcher. Qu'il ne pensait donc
-guère au paysage!
-
-Dans le faubourg une difficulté surgit. Entrerait-on chez les
-Plancoulaine par la ferme, qui était le chemin des familiers de la
-maison, celui que nous suivions autrefois; ou bien ferait-on le grand
-tour par le parc? Le choix de l'entrée familière pouvait être
-fâcheusement interprété. Celui de l'autre nous entraînait loin, et sous
-les yeux de badauds qui nous contemplaient avec force curiosité et
-commentaires. Il y eut désaccord. Mais les gens du bourg sortaient de
-plus en plus nombreux et se montraient, la main sur la bouche, «les
-Nadaud sur leur trente-et-un qui vont se jeter dans les bras des
-Plancoulaine!»
-
-Mon père vira brusquement par le chemin de la ferme.
-
-Nous soulevâmes le loquet, sans sonner; nous parcourûmes le petit
-corridor aux poussins; nous prîmes garde de ne pas nous mouiller les
-pieds dans la cour, où poules et dindons picoraient. Une grille
-franchie, nous voilà dans la cour des communs où l'on avait coutume de
-caresser les chiens en s'annonçant par des: «Tout beau! tout beau! Holà!
-Tom, mon bon Tom!... Azor! viens çà, ma bête!...»
-
-Tom était là; mais Azor était remplacé par deux colleys écossais du plus
-beau poil, qui, ne nous ayant jamais vus, firent retentir d'aboiements
-les environs. Nous étions tellement préoccupés que nous ne pensâmes même
-pas, au milieu de ces chiens, à la soeur de Paletot. On croyait entrer
-sans tambour ni trompette; tous les domestiques furent dehors. Ils
-restèrent un court moment, ébaubis, puis rentrèrent. Pierre, le valet de
-chambre, vint à nous.
-
-Mon père se disait: «Faut-il demander à Pierre si monsieur et madame
-Plancoulaine sont visibles et faire passer sa carte? ou bien faut-il se
-laisser conduire, sans souffler mot, comme si nous n'avions jamais cessé
-de venir?» Ce dernier parti fut adopté. Nous avions déjà fait plusieurs
-pas, Pierre allant devant nous, quant tout à coup mon père ne put
-s'empêcher de dire:
-
---Et vous, Pierre, ça va toujours?
-
-Pourquoi fit-il cette question qui ne rimait à rien et qui gâchait
-l'espèce de désinvolture de notre entrée par la ferme? Il fallait
-admettre la fiction que nous faisions une visite ordinaire, une visite
-de tous les jours, ou bien la rejeter tout à fait.
-
-Pierre, supérieur, comprit que mon père ne se possédait pas et jugea
-convenable de ne point répondre directement à une question personnelle;
-mais, arrondissant la bouche pendant qu'il poussait devant nous une
-porte matelassée, il dit:
-
---Je m'étais bien douté... quand j'ai vu la bourriche...
-
-Nous étions dans le petit salon aux tapisseries. Il y avait là les deux
-jumeaux Courtois, en uniforme de collège; ils étaient côte à côte, le
-dos à plat sur le siège d'un divan, les quatre jambes en l'air contre le
-mur; le bas de leur pantalon retombait et l'on voyait leurs chaussettes
-et leur peau; ils ne nous firent pas l'honneur de se déranger; mais ils
-riaient follement d'être vus dans cette attitude.
-
-On entendait un murmure de voix venant du grand salon.
-
-Pour moi, j'avais du coup perdu la tête; je ne savais ce que je faisais.
-Mes yeux se portèrent instinctivement vers le point le plus redoutable,
-c'est-à-dire M. Plancoulaine. Il occupait toujours la même place, à
-proximité d'un piano à queue. Il était fort rouge. D'un coup d'oeil
-rapide, il reçut l'impression de l'acte de vasselage que nous venions
-accomplir, et puis il fit comme s'il ne nous avait pas vus, et continua
-de causer très fort avec un jeune homme aux cheveux roux qui avait le
-cou long et une pomme d'Adam volumineuse. Mais madame Plancoulaine
-s'avançait déjà et nous tendait la main de la manière la plus aimable.
-Elle m'embrassa; je reconnus le chatouillement du poil nombreux qu'elle
-avait au menton; puis elle me lança si fort sur son mari que je faillis
-m'étendre sur le parquet. J'ai cru comprendre, depuis, qu'elle tenait à
-ce que son mari m'embrassât avant d'être abordé par mon père, afin de ne
-pouvoir lui faire trop mauvaise mine pendant qu'il tiendrait son fils
-dans ses bras. M. Plancoulaine m'attrapa au moment où je glissais et
-m'éleva pour m'embrasser. J'entendis qu'il disait à mon père: «Bonjour,
-Nadaud,» dans mon oreille. Peut-être profita-t-il de ce qu'il employait
-ses deux bras à me soutenir pour ne point lui donner la main. Toujours
-est-il qu'il ne la lui donna pas, et ne me posa à terre que pour saluer
-petite-maman.
-
-L'ordre était rétabli. Chacun recommençait à causer.
-
-Il y avait là le neveu Moche et «les fillettes» qui ne se mariaient
-toujours pas; il y avait toute la famille Capdevielle et l'institutrice
-anglaise, les Gantois, madame Gentil, le colonel Flamel, les trois
-jeunes soeurs du docteur Chevalière, que l'on pressait de questions
-parce que le bruit courait que déjà leur frère, malgré ses succès,
-quittait Beaumont, pour s'installer à Paris. A notre grand regret, nous
-ne vîmes ni la cantatrice ni M. Théodore: ils étaient justement en
-excursion.
-
-Madame Plancoulaine remarqua que nous étions isolés, et elle vint
-entretenir la petite-maman; elle lui parla de la saison et de sa
-toilette. Petite-maman répondait sur un ton cérémonieux qui lui donnait
-l'air d'une étrangère. Mon père, pour n'être pas muet, essayait
-d'attraper une bribe de la conversation et d'y prendre part. Il
-cherchait des yeux un secours. Que Clérambourg n'était-il là! il fût
-venu lui parler sans doute. Gantois s'en gardait bien, ainsi que nombre
-d'autres «ralliés» à notre cause depuis que nous habitions la maison
-Colivaut; ni eux ni Gantois ne risquaient un geste en notre faveur chez
-M. Plancoulaine, tant que le maître n'aurait pas témoigné qu'il
-admettait le «transfuge» à résipiscence.
-
-Dans un de ces moments d'accalmie que subit une conversation nombreuse,
-on entendit contre la porte du salon le choc d'une bombe; la porte
-s'ouvrit, et les jumeaux Courtois, formant une seule boule, roulèrent
-sur le parquet. Ils jouaient aux lutteurs; ils se tenaient à
-bras-le-corps, fort étroitement, et, la cloison franchie, ne se
-lâchaient encore pas. M. Plancoulaine se leva tout debout et jura comme
-autrefois:
-
---Nom d'une boutique! fichez-moi le camp d'ici tous deux, grands
-nigauds!
-
-Le papa Courtois n'était pas là; les relations, comme on nous l'avait
-dit, devaient être froides avec le notaire; il envoyait, il est vrai,
-ses fils, mais M. Plancoulaine était pour eux sans égards.
-
-Nul indice ne pouvait nous être plus favorable, puisque M. Plancoulaine
-virait d'un notaire à l'autre. Mon père dut reprendre courage.
-
-Il était très ennuyé de n'avoir ni dit un mot à M. Plancoulaine ni reçu
-un mot de lui. Il manoeuvrait pour s'approcher de lui chaque fois qu'il
-y avait un mouvement dans les groupes. Il se rendit utile en allant
-refermer la porte, que les jumeaux avaient laissée entr'ouverte. Quand
-il se retourna pour reprendre sa place, je vis qu'il payait d'audace: un
-tabouret turc, qui servait à déposer un plateau, était libre près de M.
-Plancoulaine; il s'y dirigea tout droit. Je le suivais des yeux; je me
-disais: il tourne sa langue et prépare le mot qu'il va adresser à l'ogre
-en s'asseyant; car, il n'y a pas à dire, s'il va s'asseoir là, c'est
-pour entamer le feu. Ou on lui répondra, ou bien non; et alors nous
-n'avons plus qu'à nous retirer; nous en sommes de nos frais de
-bourriche.
-
-Il s'assit et se tourna rapidement vers la grosse face bourrue et rouge
-de M. Plancoulaine, en ouvrant la bouche; un son en sortait que je
-n'étais pas seul à épier. Mais M. Plancoulaine, qui n'avait pas eu l'air
-de le voir et ne l'avait peut-être pas vu, adressa au même instant un
-«Chut!» impératif à toute l'assemblée; le jeune homme au long cou calait
-sa pomme d'Adam avec le talon de son violon.
-
-Le morceau parut long. Dès qu'il fut achevé, grand remue-ménage. Mais le
-jeune musicien, qui semblait dédaigner tout le monde, s'emparait
-aussitôt de M. Plancoulaine comme de l'auditeur le moins profane; et il
-lui parlait dans le nez, avec passion, avec volubilité, avec énervement.
-Il éclaircissait par la parole ce que sans doute on n'avait pu
-comprendre, à cause de la nouveauté de son art. Son nez se pinçait, ses
-narines frémissaient, de grosses veines en zigzag se gonflaient à ses
-tempes. Il chantonnait tel passage où il avait voulu faire entendre le
-bruit de la rue de la grande ville, le matin, avec le lourd vacarme des
-camions et des omnibus, le pas des chevaux de fiacre, le cri des
-marchands ambulants et jusqu'à la démarche hâtive et légère des
-trottins. Il disait:
-
---Leurs bottines ne sont pas neuves, entendez-vous bien? Ce ne sont pas
-des bottines de femmes élégantes, qui sont tenues en forme par
-l'embauchoir; ce sont des bottines dont l'empeigne est élargie, qui ont
-été souvent à l'eau et qui, dans la boue de la rue Montmartre, font
-«pfoui... pfoui...».
-
-Plusieurs personnes affirmaient qu'elles comprenaient parfaitement; mais
-le musicien n'en croyait rien, et il suait sang et eau à donner à son
-explication une nouvelle vigueur. Il avait aperçu petite-maman, et,
-probablement parce qu'il la trouvait jolie, il s'adressait à elle, ce
-qui la fit pénétrer dans la conversation générale.
-
-L'excellente madame Plancoulaine, en maîtresse de maison accomplie, ne
-perdait pas un détail de ce qui se passait; elle devinait l'angoisse de
-mon père; elle le secourut.
-
-Elle arriva sur nous, trottinant entre les groupes, et me demanda si
-j'avais goûté. Mon père lui dit que oui; elle ne voulut point
-l'entendre; elle m'entraîna par la main et prit le bras de mon père,
-sous prétexte de nous montrer quelque chose «qui en valait la peine».
-
---Quant à votre femme, dit-elle, on se l'arrache. Laissons-la.
-
-Elle nous mena à la salle à manger et courut au buffet. Elle en tira une
-terrine de terre brune vernissée qui portait un animal couché,
-grossièrement modelé sur le couvercle. Elle découvrit la terrine:
-
---Sentez-moi ça! dit-elle.
-
-Il nous monta aussitôt l'arome exquis de ces pâtés de ménage que l'on ne
-sait faire qu'en province, dans les bonnes maisons. Cela sent le jardin
-potager, les allées bordées de thym et de romarin, le four chauffé aux
-bourrées de genièvre, la bruyère et l'herbe courte des landes que les
-moutons broutent, où poussent les mousserons et les champignons roses.
-Le contenu était un dôme de forme ovoïde, de la couleur d'un bronze
-roux, avec une agrémentation de bandes de lard doré à demi fondu,
-semblant grésiller encore, et de petites feuilles de laurier cuites
-aussi et pareilles à des ornements de cuivre verdâtre; une graisse
-neigeuse enchâssait le tout à la paroi craquelée, d'un bleu de lait.
-
-C'était un pâté composé avec le gibier de la «bourriche».
-
---Saprelotte! dit mon père, madame, votre talent ne faiblit pas!
-
-Elle avait déjà plongé un couteau dans cette pâte merveilleuse, et, à
-petits coups saccadés, elle découpait d'une main sûre des tranches
-larges et minces.
-
---C'est trop juste, dit-elle, que ce soit vous qui l'entamiez.
-
-Elle courait à la porte, appelait la bonne, demandait des assiettes et
-du pain. Mon père s'excusait, jurait que son estomac ne supportait rien
-entre les repas.
-
---Asseyez-vous là! dit-elle.
-
-Et elle nous mit la fourchette à la main.
-
-Elle avait l'oreille au guet; elle voulait savoir si l'on entrait au
-salon, si l'on en sortait, tant elle tenait à être à tout le monde à la
-fois.
-
---Eh! mangez donc! dit-elle; il faut bien fêter le retour de l'enfant
-prodigue...
-
-Elle sourit et s'éclipsa sur cette bonne parole.
-
-_Le retour de l'enfant prodigue!_ Ce fut là-dessus que nous fûmes
-laissés vis-à-vis du pâté de gibier provenant de la bourriche. Matière à
-méditation! Mon père mangeait, ma foi, pris à la succulence de la
-terrine. Méditait-il?
-
-Il ne songea pas à s'offusquer du sens donné par madame Plancoulaine à
-la brouille que terminait le fait de manger ce pâté; c'est qu'il
-mendiait plus bas encore! C'est qu'étant venu ici, s'étant informé de la
-santé du domestique, ayant mangé dans la main de la maîtresse de maison,
-une chose lui manquait: un mot du maître, l'estampille de la
-réconciliation.
-
-Nous rentrâmes au salon.
-
-Le jeune homme à la pomme d'Adam suppliait petite-maman de se faire
-entendre. Il arrivait de Paris et ignorait la délicatesse de notre
-situation. La jeune femme se dérobait, faisait des façons, était fort
-embarrassée. M. Plancoulaine dit tout à coup:
-
---Jouez donc, madame, je vous en prie.
-
-Elle n'avait plus qu'à obéir. Elle ôta ses gants et s'assit au piano.
-Mon père retourna à son tabouret, près du maître. Il n'eut pas à parler
-à M. Plancoulaine; sa femme entamait une rhapsodie de Liszt.
-
-Elle avait au piano l'audace d'un rossignol qui chante; elle ne doutait
-point d'elle et jouait avec une facilité si heureuse qu'elle obtenait
-grâce devant tous. Elle massacrait Beethoven, mais interprétait un
-Chopin, un Liszt, et les Tchèques et les Russes avec une liberté qui
-vous laissait stupéfaits, incertains, mais ravis.
-
-Elle plaisait au jeune musicien. Il donna le signal des
-applaudissements, se leva, parla encore, caractérisa avec feu la nature
-de ce talent, qui, disait-il «avait l'odeur du steppe». Tout le salon
-pour petite-maman eut un moment les yeux du jeune musicien. M.
-Plancoulaine, flatté d'avoir fait entendre «quelqu'un» à un artiste de
-Paris, applaudit lui-même.
-
-Alors je vis mon père, enhardi, qui se disposait à lui parler. Il
-s'était encore une fois rapproché de lui. Il allait parler, quand M.
-Plancoulaine, qui probablement suivait son jeu, lui lança pour toute
-politesse, en me désignant du doigt:
-
---Qu'est-ce que vous allez faire de cet enfant-là?
-
-Il avait jeté son aumône. Il dédaigna la réponse. Mon père disait:
-
---Mais je vais le mettre au collège à la rentrée...
-
-M. Plancoulaine avait déjà tourné la tête et causait musique avec le
-compositeur.
-
-Mon père fit signe à sa femme qu'il était temps de nous retirer, et il
-profita du brouhaha, qui durait encore, pour saluer à distance M.
-Plancoulaine, sans lui tendre la main.
-
-Madame Plancoulaine nous reconduisit. Elle descendit avec nous les
-marches du perron, en nouant sous son menton les brides d'un chapeau de
-jardin.
-
---Mais, madame, ne vous donnez donc pas la peine, je vous en prie!
-
---C'est trop aimable à vous, madame... nous ne souffrirons pas!...
-
---Allons donc! dit madame Plancoulaine, il y a trop longtemps que je ne
-vous ai vus! Je suis sûre que c'est moi la plus contente...
-
---Mais nous le sommes, madame, veuillez le croire.
-
---A la bonne heure! Il y aura plus de joie au ciel pour un seul pécheur
-converti que pour cent justes qui...
-
-Elle coupait aux églantiers une demi-douzaine de roses magnifiques:
-
---Prenez ça, ma belle!
-
-Nous dûmes nous confondre en remerciements. Il fallait, bon gré mal gré,
-se déclarer ses obligés. Elle nous conduisait jusqu'à la ferme. Par les
-fenêtres des cuisines les domestiques étaient témoins de l'honneur qu'on
-nous faisait. Une porte s'ouvrit tout à coup, et la cuisinière,
-Françoise, vint vers nous, tenant un chien sur le bras. Elle nous
-adressait de loin force petits saluts; son oeil parlait; elle aussi
-«s'était bien doutée quand elle avait vu la bourriche». Elle dit en
-arrivant près de nous:
-
---C'est Mirza, la soeur au petit chien de monsieur et madame Nadaud.
-Monsieur et madame vont bien?
-
---Mais oui, Françoise; merci. Ah! voilà donc «la soeur» dont nous avons
-tant entendu parler!
-
---C'est comme ici, dit madame Plancoulaine, vous ne vous doutez pas
-combien on nous rebat les oreilles de votre chien Paletot. Il faudra
-nous l'amener la prochaine fois.
-
-Les domestiques, de part et d'autre, avaient poussé au traité de paix.
-Si la mère Fouillette trouvait que nous dînions trop souvent à la
-maison, les gens, chez les Plancoulaine, reprochaient aux jumeaux
-Courtois de «hacher» les canapés et le jardin.
-
-Nous prîmes congé au seuil de la ferme.
-
---Eh bien! dit petite-maman, j'espère que ça s'est bien passé!
-
---Oh!... fit mon père, la pilule a le goût amer; mais j'espère que
-l'effet sera bon.
-
-Il se défendit de ternir l'heureuse impression qu'emportait sa femme; il
-sentait qu'elle avait là retrouvé sa vie, c'est-à-dire du monde. Quant à
-lui, il ne doutait pas qu'il dût reprendre pied promptement dans la
-maison en s'avilissant de nouveau, et le plus fréquemment possible,
-devant M. Plancoulaine.
-
-
-
-
-XIII
-
-
-Nous rencontrâmes M. Clérambourg sur le pont. Nous n'avions pas à lui
-apprendre d'où nous venions. Il dit lui-même à mon père:
-
---Maintenant que _c'est fait_, je puis vous confier que par votre
-démarche vous avez rendu un fier service à Plancoulaine...
-
-Mon père leva les sourcils et jeta son corps en prière.
-
---Oui, continua Clérambourg, Plancoulaine est à couteaux tirés avec
-Courtois, et il ne savait pas à qui confier le soin de ses affaires.
-
---Ah! dit mon père, j'aurais aimé savoir plus tôt que les choses en
-étaient à ce point: j'eusse fait là-bas meilleure figure.
-
-Ces messieurs s'approchèrent du parapet et regardèrent la maison neuve,
-qu'on appelait déjà «le château Moche», et qui s'élevait au bout du
-pont, presque en face du jardin du presbytère. C'était une construction
-prétentieuse, avec deux petites tourelles crénelées, et une terrasse à
-balustrade, sur la rivière, le tout destiné à imiter et surpasser les
-agréments de la maison Colivaut.
-
---Courtois, dit M. Clérambourg, a eu la négligence de laisser construire
-ces tourelles sans consulter l'état des servitudes. Or, monsieur Phébus
-qui, depuis un an et plus, regarde placidement, de sa barque, pousser le
-château Moche, vient d'élever la prétention d'en faire raser la toiture
-et les tours, attendu qu'il est propriétaire d'une bicoque située
-derrière et qui jouit, sur le terrain Moche, d'une servitude de «non
-bâtir».
-
-M. Phébus était debout dans sa barque au pied du mur du presbytère. La
-flotte de liège oscillait comme un pendule scandant la marche
-infaillible du temps propice aux haines patientes. Au-dessus de sa tête
-s'étendait le jardin en friche où les plantes, les bêtes et un saint
-homme louaient Dieu. La rivière sombre et profonde, toujours même et
-toujours nouvelle, coulait indifférente sous un doux ciel léger où
-semblaient voleter des jupes de ballerines.
-
-Nous continuâmes notre chemin. Je me rappelais le retour de la visite
-aux Plancoulaine, qui avait marqué le début de notre période de
-malheurs. Le retour d'aujourd'hui en célébrait la clôture. Là-haut, au
-fin bout de la rue, la maison Colivaut ne représentait plus le but un
-peu chimérique de nos efforts; la maison Colivaut était à nous. Les
-passants, les boutiquiers ne nous regardaient plus comme des gens qui
-ont eu le front de regimber contre un caprice tyrannique unanimement
-accepté; ils nous enveloppaient de cette bienveillance qu'on n'accorde
-qu'à ceux qui se sont soumis à la loi commune. Nous étions désormais
-d'accord avec l'opinion publique.
-
-Quelque chose, je ne sais quoi, en ma conscience d'enfant, se révoltait
-contre la platitude de ce résultat. Les péripéties de la guerre me
-plaisaient mieux que cette médiocre paix; je regrettais que l'aventure
-fût finie.
-
-Nous montions la grande rue. Je marchais devant mes parents. Ils
-m'avaient appelé; je ne les avais pas entendus. J'allais toujours,
-l'esprit perdu dans des «imaginations». Le désir autrefois ressenti en
-montant dans la voiture de mon père, ce désir de fuite éperdue dans
-l'air libre, au-dessus des toitures, des campagnes, des routes et des
-rivières, me soulevait de nouveau avec ses suffocations et son vertige.
-Je voyais la rue qui montait, qui s'arrêtait à la porte aux pattes de
-biche et au mur à balustrade de la maison Colivaut; et je voulais que
-cette rue ne s'arrêtât point, qu'elle crevât la maison Colivaut, qu'elle
-escaladât la colline et, par delà la colline, qu'elle escaladât d'autres
-obstacles, qu'elle montât plus haut! Je gravissais ces pentes; je voyais
-se rapetisser Beaumont, se ratatiner son monde, et la maison
-Plancoulaine elle-même devenir quelque chose de moindre qu'une
-fourmilière... Alors, là-haut, je voyais... Je voyais quoi?... Ah!...
-voilà. J'avais beau faire effort, être certain que quelque chose
-apparaîtrait là-haut, un brouillard m'aveuglait.
-
-J'arrêtai mes pas réels, au milieu de la place, devant la statue
-d'Alfred de Vigny. Ce grand homme de bronze, à la figure étrangère et
-hautaine, fut le premier objet qui me frappa au sortir de mon rêve.
-Était-ce lui qui émergeait du brouillard? était-ce lui qu'on voyait
-encore quand on regardait de plus haut que la maison Colivaut, de plus
-haut que la colline et de plus haut que d'autres collines encore? Des
-voix criaient derrière moi:
-
---Riquet!... Riquet!...
-
-Je me retournai.
-
---Riquet! mais c'est Marguerite Charmaison!... C'est Marguerite
-Charmaison!
-
-Je fis à part moi: «Ah! oui, Marguerite Charmaison, qui cherche depuis
-plus longtemps que moi! Marguerite Charmaison, qui a eu de plus grands
-désirs que moi-même. Elle doit savoir, elle, ce que l'on voit quand on
-s'est donné beaucoup de peine pour monter, pour escalader collines et
-collines!...»
-
---Riquet! Riquet!... On te dit que c'est Marguerite!
-
-En effet, Marguerite Charmaison était là. Elle arrivait de Paris; elle
-présentait sa mère, que nous n'avions jamais vue à Beaumont. Elle savait
-déjà que nous venions de chez les Plancoulaine et nous en félicitait.
-Elle dit:
-
---J'irai vous annoncer une nouvelle.
-
-D'une jeune fille ordinaire, cela eût signifié évidemment un mariage.
-Mais de Marguerite, que pouvait-on prévoir avec assurance? Peut-être
-avait-elle vendu un tableau à l'État? ou découvert une nouvelle
-vocation? peut-être avait-elle recouvré ses goûts anciens: elle entrait
-au théâtre? elle se faisait religieuse? elle décidait de pleurer sa vie
-entière le souvenir du jeune lord anglais ou du grand cardinal?... Ou
-bien elle avait culbuté la philosophie allemande?... émancipé le sexe
-féminin?... découvert la formule de l'Art?... Rien de tout cela ne me
-paraissait ridicule ni au-dessus des forces de Marguerite. Je résumais
-mes suppositions en disant: «Qu'elle a de la chance! elle a trouvé!»
-
-
-
-
-XIV
-
-
-Elle vint nous voir, dès le lendemain, avec sa mère. Le soir tombait;
-nous étions au jardin.
-
-Marguerite était plus jolie qu'autrefois. Sa taille s'était haussée, son
-buste développé; ses yeux étaient calmés. Il y avait dans ses traits une
-harmonie nouvelle; tout y semblait plus mûr, plus achevé, plus aisé et
-en équilibre. Elle conservait la même ardeur; sa voix avait le même
-accent de passion contagieuse qui eût fait le succès d'une comédienne;
-mais l'inquiétude, l'angoisse fiévreuse s'en étaient allées de toute sa
-personne. On la sentait, à ses mouvements, à ses paroles, à son silence
-même, décidément heureuse.
-
-Elle prit à part petite-maman et lui glissa rapidement quatre mots à
-l'oreille qui lui firent faire: «Ah!» Ce devait être «la nouvelle».
-Marguerite ajouta tout haut:
-
---Ce ne sera officiel que dans quelques jours.
-
-Petite-maman dit:
-
---C'est une confidence.
-
-On n'en parla point.
-
-Nous avions gravi l'escalier aux marches branlantes, sous le prunier de
-mirabelles, et nous nous promenions dans la grande allée bordée de buis
-qui côtoyait le cadran solaire. Je me tenais autant que possible à
-proximité de Marguerite, sans toutefois lui parler, car elle
-m'intimidait plus que jamais depuis que je la croyais en possession du
-mystère qu'elle avait si ardemment cherché. De temps en temps je
-relevais les yeux vers elle; je la considérais et la vénérais comme un
-tabernacle qui contient une substance sacrée. J'avais si grand besoin de
-voir quelqu'un qui fût grand, qui fût beau, qui fût au-dessus du commun
-des hommes!
-
-Nous passions et repassions près du cadran solaire. Bien que j'eusse
-déjà vu beaucoup de gens passer par là, je m'étonnais toujours qu'aucune
-personne ne fût amenée, par la vue du double triangle de métal et
-d'ombre, des grands chiffres deux fois séculaires, par l'aspect
-mélancolique et charmant de la pierre à demi rongée, à demi revêtue
-d'une mousse de velours, ou enfin par la grave inscription latine, à
-donner à l'entretien un tour moins terre à terre et moins plat. LÆDUNT
-OMNES, ULTIMA NECAT (Toutes les heures nous blessent, la dernière nous
-tue). Non! non! Les regards effleuraient la pierre, les esprits n'en
-étaient pas touchés. Les femmes parlaient toilette ou potins locaux, les
-hommes affaires ou politique. Jamais je n'avais entendu le ton se
-hausser.
-
-Entre madame Charmaison, Marguerite et petite-maman, s'agitait pour le
-moment la question de la prééminence du _Bon Marché_ sur le _Louvre_ ou
-du _Louvre_ sur le _Bon Marché_.
-
-Marguerite remarqua que je suivais ses pas. Elle dit:
-
---Comme il est sage, cet enfant!
-
-Puis elle me demanda si j'allais toujours chez ce bon monsieur le curé.
-Je dis: «Oui.» J'étais rouge. J'avais bien envie de lui parler; je ne
-pus que lui dire:
-
---Vous souvenez-vous, lorsque vous m'avez mis les deux mains sur les
-yeux, auprès du cadran solaire?
-
---Mais certainement! dit-elle.
-
-Cela lui donna l'idée de revoir le cadran. Elle me prit la main, et nous
-nous en approchâmes. J'avais assez grandi pour avoir toute la tête
-au-dessus de la table; Marguerite se pencha sur moi, son menton
-s'appuyant sur mes cheveux, et mon menton à moi sur le cadran. Je
-sentais le souffle de Marguerite, et sa main sur mon épaule. Un frisson
-me passa par tout le corps. Elle me dit:
-
---Est-ce que vous avez froid?
-
-Non! je n'avais pas froid! Nous étions là tous les deux sur cette pierre
-où je m'étais accoutumé à voir une sorte d'intermédiaire entre le Ciel
-et moi, où j'attendais depuis si longtemps un mot qui s'inscrivît là
-pour moi, à côté de la vieille sentence latine. Marguerite, pour moi la
-créature la plus sublime et la plus belle que j'eusse connue, Marguerite
-ayant trouvé sa vocation, et toute radieuse de l'avoir enfin trouvée,
-Marguerite n'était-elle pas la voix d'en haut qui allait prononcer le
-mot magique qui épargne aux enfants passionnés les inquiétudes de
-l'adolescence?
-
-Elle brûlait en effet de faire sa confidence à tous ceux qu'elle voyait;
-je crois qu'elle l'eût faite aux roseaux. Tandis que j'étais là,
-tremblant, haletant, savourant d'avance le souffle qui m'allait
-enchanter, elle me dit sur le front:
-
---Riquet! tu sais, je me marie!
-
-Puis plus bas, plus mystérieusement, et cette fois dans l'oreille, où je
-sentis ses lèvres:
-
---... Avec le docteur Chevalière!
-
-Et elle m'abandonna tout à coup. Elle avait rougi en disant le nom de
-celui qu'elle aimait.
-
-Tel était l'aboutissement de toutes les fièvres de Marguerite
-Charmaison. Adieu images d'OEdipe et de Newman! adieu mourant lord
-Wolesley! adieu Kant! adieu revendications féminines! adieu grand Art!
-Elle avait rencontré un beau jeune homme; elle l'aimait; elle
-l'épousait.
-
-Quand ces dames nous quittèrent, je m'en allai sur la terrasse et
-m'accoudai à la balustrade. Marguerite descendait la rue avec sa mère.
-
-Je reconnus, à la terrasse du café, au milieu de ces messieurs du
-Conseil, le docteur Troufleau. A la pensée de l'émotion qu'il allait
-avoir, mon coeur sauta. Ces dames arrivaient au carrefour: le docteur
-les avait vues. Elles furent jointes par une dame en noir avec qui elles
-causèrent un instant, et, comme elles allaient se séparer, je vis que
-Marguerite se penchait à l'oreille de la dame en noir: elle lui faisait
-sa confidence. Troufleau était éloigné de quatre pas à peine; il eût pu
-l'entendre...
-
-Il salua ces dames en se levant tout debout; son chapeau haut de forme
-décrivit un grand arc de cercle; un pan de sa redingote renversa
-probablement une cuiller et un verre; le bruit en vint jusqu'à moi.
-Marguerite tourna la tête, l'aperçut et lui rendit son salut.
-
-Ces dames s'éloignèrent encore; je les vis disparaître vers l'église. Le
-silence du soir se répandit. Parfois la voix d'un des buveurs, au café,
-éclatait comme une vitre qu'on brise. On percevait très nettement le
-choc des soucoupes. Un chien traversait la place. Une femme allait à la
-fontaine. Je vis, au travers d'un rideau de mousseline, à la lueur d'une
-petite lampe, madame Auxenfants qui fricotait. M. Fesquet fumait la pipe
-à la fenêtre. Mesdemoiselles Tiffeneau et mademoiselle Bouquet revinrent
-de leur promenade en chantant.
-
-Puis, à l'heure du dîner, tous les bruits moururent, et la rue, en toute
-sa longueur, semblait traverser une ville abandonnée. Seule, au milieu
-de la place, demeurait la statue du poète.
-
-De ma balustrade, je regardai encore une fois cet être inconnu de tous
-et dominant tout le monde de sa mine altière. Il restait étranger à nos
-rumeurs, à nos disputes, à nos bassesses. Il paraissait désespéré, et
-pourtant calme. Était-ce à cause de ce qu'il voyait à ses pieds?
-était-ce à cause de ce qu'il voyait au loin? De son piédestal, voyait-il
-les hommes mieux que nous? Voyait-il Dieu? Ne voyait-il rien?
-
-M. le curé m'avait dit, en m'expliquant les auteurs anciens:
-
-«Mon enfant, les pensées forment un jeu de patience merveilleux; il
-s'agit de trouver entre elles un certain ordre. Tant que cet ordre n'est
-pas trouvé, elles clochent entre elles et nous font mal; quand vous le
-tenez, vous voyez Dieu.»
-
-Oh! comme j'essayais de mettre de l'ordre dans mes pauvres pensées; mais
-j'étais trop jeune... Et personne ne m'aidait.
-
-La nuit était presque venue, j'eus moins de honte à commettre une
-extravagance. Je ramassai dans l'ombre tous mes beaux désirs d'enfant,
-écornés déjà aux réalités de la vie, et, au risque d'être pris pour un
-insensé si quelqu'un m'entendait, je mis mes mains en porte-voix sur ma
-bouche, et criai au poète:
-
---Que voyez-vous? que voyez-vous? vous qui avez l'air d'être au-dessus
-de nous!
-
-
-FIN
-
-
-E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--9558-11-12
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's L'enfant à la balustrade, by René Boylesve
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ENFANT À LA BALUSTRADE ***
-
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