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-Project Gutenberg's Énigmes et découvertes bibliographiques, by P. L. Jacob
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Énigmes et découvertes bibliographiques
-
-Author: P. L. Jacob
-
-Release Date: September 20, 2020 [EBook #63253]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ENIGMES ET DECOUVERTES BIBLIOGRAPHIQUES ***
-
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-
-Produced by Laurent Vogel, Hans Pieterse and the Online
-Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
-book was produced from scanned images of public domain
-material from the Google Books project.)
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- Au lecteur.
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- L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été
- harmonisée, mais quelques erreurs clairement introduites par le
- typographe ou à l'impression ont été corrigées. La liste de ces
- corrections se trouve à la fin du texte.
-
- La ponctuation a été tacitement corrigée à quelques endroits.
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-
- ÉNIGMES
- ET
- DÉCOUVERTES
- BIBLIOGRAPHIQUES
-
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- Tiré à 260 exemplaires numérotés, dont 250 sur papier vergé et
- 10 sur papier de Chine.
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-
- _Nº 257._
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-
- Papier vergé 10 fr.
- Papier de Chine 20 fr.
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- Paris.--Typ. de Ad. Lainé et J. Havard, rue des Saints-Pères, 19.
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-
- ÉNIGMES
-
- ET
-
- DÉCOUVERTES
-
- BIBLIOGRAPHIQUES
-
-
- PAR
-
- P.-L. JACOB
- BIBLIOPHILE
-
-
- PARIS
-
- AD. LAINÉ, LIBRAIRE-ÉDITEUR
- Rue des Saints-Pères, 19
- DE SAINT-DENIS ET MALLET
- Libraires, 27, quai Voltaire
-
- 1866
-
- Droits réservés.
-
-
-
-
- A MON AMI LÉOPOLD DOUBLE
-
-
-Je vous l’avais prédit, lorsque vous vous êtes décidé, dans un moment
-d’impatience et peut-être de dépit (vous vous lassiez des lenteurs
-inséparables de la formation d’une bibliothèque d’amateur), à vous
-défaire de l’admirable choix de livres que vous aviez déjà réunis: les
-goûts éclairés et intelligents d’un bibliophile sont indélébiles; il
-peut, pour un temps, renoncer à la passion du bouquin; cette passion
-renaîtra tôt ou tard plus vive et plus opiniâtre, et, suivant cet
-axiôme que Charles Nodier avait formulé avant moi: «Quiconque a aimé
-les livres, les aime encore, quoi qu’il dise, et les aimera toujours,
-quoi qu’il fasse.»
-
-Il y a trois ans à peine que votre cabinet de bibliophile a été vendu
-avec un succès et un éclat qui ont surpassé tout ce qu’on raconte des
-ventes de livres les plus fameuses; vos armoires étaient restées tout à
-fait vides, et l’on pensait que la place serait bonne pour les ivoires,
-les émaux, les camées, les tabatières, les bijoux anciens, et ces mille
-et un objets d’art de petite dimension, qui composent le vaste et
-capricieux domaine de la Curiosité. Mais, tout à coup, vous vous êtes
-ravisé, vous avez senti de nouveau l’amour des livres précieux et des
-belles reliures, et vous voilà redevenu bibliophile comme devant.
-
-Mais il s’est opéré, dans votre goût, une transformation toute
-logique et toute naturelle. Vous aviez, à grands frais, rassemblé de
-splendides manuscrits à miniatures, de rares éditions gothiques, des
-reliures d’orfèvrerie du moyen âge et des reliures en vieux maroquin,
-à la devise de Grolier et de Maioli, aux armes et aux chiffres de
-François Ier, de Diane de Poitiers, de Catherine de Médicis, de Henri
-III et de Henri IV. Ces souvenirs historiques et littéraires, qui
-appartenaient surtout au XVIe siècle, se trouvaient en présence du
-mobilier le plus authentique, le plus complet et le plus merveilleux,
-qu’un fin connaisseur ait jamais emprunté à la brillante époque de
-l’Art français, au XVIIIe siècle; c’était là un anachronisme flagrant,
-c’était aussi une discordance et une contradiction perpétuelles.
-
-Qu’avaient à faire les vieux poètes, Martin Franc, Molinet, Crétin,
-Clément Marot, et même Baïf et Ronsard, les romans de chevalerie et
-les mystères, les conteurs et les chroniqueurs du bon vieux temps,
-vis-à-vis des traditions presque vivantes de ce mobilier, si magnifique
-et si harmonieux, qui nous transportait en plein règne de Louis XVI, et
-qui semblait avoir gardé le parfum de Marie-Antoinette?
-
-Aussi, votre nouvelle bibliothèque ne sera qu’un meuble de plus, au
-milieu de ce mobilier bien digne de Versailles, de Trianon et de
-Fontainebleau, puisqu’il vient en partie de ces résidences royales:
-vous aurez des livres qui seront de ce temps-là, des livres gracieux
-et spirituels, qu’on lisait alors, des livres ornés d’estampes de
-Moreau, de Marillier et d’Eisen, reliés splendidement par Padeloup
-et Derome, des livres enfin que la marquise de Pompadour et la reine
-Marie-Antoinette reconnaîtraient pour les avoir tenus dans leurs mains.
-
-Le volume, il est vrai, que je vous offre aujourd’hui en témoignage
-de ma sincère et cordiale amitié, n’a pas la prétention de prendre
-rang dans cette collection commémorative du XVIIIe siècle; il vous
-rappellera seulement que vous étiez bibliophile avant la vente de
-votre célèbre bibliothèque, et que vous n’avez pas cessé de l’être
-après cette vente qui, en quatre jours d’encan, a produit, avec quatre
-cents articles de catalogue, représentant sept ou huit cents volumes,
-l’énorme somme de 430,000 francs.
-
-De bibliophile à bibliophile, il n’y a que la main, et voici la mienne
-dans la vôtre.
-
- P. L. JACOB,
- bibliophile.
-
- Paris, 1er mai 1866.
-
-
-
-
- ÉNIGMES
-
- ET
-
- DÉCOUVERTES BIBLIOGRAPHIQUES
-
-
-
-
- L’ÉNIGME
- DES
- QUINZE JOIES DE MARIAGE.
-
-
-Je regrette de venir troubler un savant estimable, M. André Pottier,
-bibliothécaire de la ville de Rouen, dans la possession d’une
-découverte bibliographique, qu’il a faite il y a dix-huit ans et qu’on
-ne songeait plus à lui contester; mais, en fait de bibliographie, une
-découverte chasse l’autre, et les oracles des plus doctes bibliographes
-se trouvent souvent démentis par le dernier venu. _Sic transit
-gloria... librorum._
-
-Tout le monde sait que M. André Pottier a le premier soutenu que
-le rédacteur des _Cent Nouvelles nouvelles_, Antoine de La Sale,
-était aussi l’auteur des _Quinze Joies de mariage_. C’est dans une
-_lettre à M. Techener_, publiée par la _Revue de Rouen_ en octobre
-1830, que cette opinion a été émise d’abord, avec quelque apparence
-de probabilité. «Les raisons sur lesquelles se fonde M. Pottier,
-pour attribuer _les Quinze Joies_ à Antoine de La Sale, dit M. P.
-Jannet dans la préface de son édition de ce dernier ouvrage, ont paru
-tellement concluantes, que son opinion a été généralement adoptée,
-et qu’il ne nous est pas même venu à la pensée de la contester.»
-Nous avouerons, néanmoins, que nous n’avons jamais été satisfait de
-l’explication que M. Pottier a donnée de l’énigme rimée, qui se trouve
-à la fin du manuscrit des _Quinze Joies_, conservé à la Bibliothèque de
-Rouen.
-
-Voici cette énigme, telle que M. Pottier l’a transcrite un peu
-arbitrairement:
-
- De labelle la teste oustez
- Tres vistement davant le monde
- Et samere decapitez
- Tantost et apres leseconde:
- Toutes trois à messe viendront
- Sans teste bien chantée et dicte,
- Le monde avec elle tendront
- Sur deux piez qui le tout acquitte.
-
- «En ces huyt lignes trouverez le nom de celui qui a dictes les
- XV joies de mariage, au plaisir et à la louange des mariez,
- esquelles ils sont bien aises. Dieu les y veuille continuer.
- _Amen. Deo gratias._»
-
- «C’est évidemment une charade, dont il s’agit de rassembler
- les membres épars, dit M. Pottier; ce sont des lettres ou des
- syllabes, qu’il faut extraire et coordonner. Or, j’ai pensé que
- c’étaient des syllabes, et que, puisque l’on devait _décapiter
- la belle, sa mère_, et _le seconde_, si l’on faisait attention
- que ces mots étaient écrits dans l’original de manière à ne
- composer avec l’article qui les précède qu’un seul vocable, on
- devait les considérer comme autant de mots complets, et opérer
- sur eux en conséquence de cette donnée. L’auteur, pensais-je,
- s’est peut-être amusé à combiner ce redoublement d’obscurité, qui
- devait, selon toutes apparences, faire faire fausse route à la
- plupart des interprétateurs. Les syllabes obtenues par le procédé
- indiqué seraient _la_, _sa_, _le_; or, c’est exactement, et avec
- son orthographe primitive, le nom patronymique de l’ingénieux
- auteur du _Petit Jehan de Saintré_, d’Antoine _La Sale_.»
-
-Après avoir expliqué de la sorte les quatre premières lignes de
-l’énigme, où doit se trouver le nom de _celui qui a dictes les XV joies
-de mariage_, M. Pottier a laissé de côté les quatre derniers vers, qui
-lui ont semblé tout à fait inintelligibles. C’était affaire à maître
-Génin de vouloir les comprendre et de les interpréter à sa guise.
-
-Maître Génin, qui savait son _Pathelin_ mieux que personne en France,
-imagina d’attribuer cette farce célèbre à l’auteur du _Petit Jehan de
-Saintré_, à Antoine de La Sale, que M. Pottier avait fait auteur des
-_Quinze Joies de mariage_, en vertu de sa découverte cryptographique.
-Génin se garda bien de retirer à son cher Antoine de La Sale la
-paternité des _Quinze Joies_, et il accepta les yeux fermés les
-prémisses de la découverte de M. Pottier, qu’il essaya toutefois de
-compléter dans une lettre adressée à l’_Athenæum_, en date du 14 mars
-1854: «Ces trois syllabes: _la_, _sa_, _le_, disait-il, viendront
-s’unir au mot _messe_, privé de sa première syllabe, ce qui donne _se_;
-nous y joindrons le mot _monde_, mais de manière à n’avoir en tout que
-deux syllabes (_mond_), ce qui fera le sens complet: _La Sale semond_;
-comme s’il y avait: C’est ici La Sale qui prêche.» On voit que maître
-Génin aurait dit son fait au Sphinx.
-
-J’en suis bien fâché pour Antoine de La Sale, mais je ne le trouve
-pas dans la charade logogriphe, dont M. Pottier nous a fait connaître
-le texte, en déclarant que le manuscrit d’où il l’a tiré n’est pas
-un original, mais une assez mauvaise copie faite en 1464. Nous
-n’attacherons donc pas d’importance à l’adhérence de l’article et du
-substantif, dans les vocables _la belle_, _sa mère_ et _le seconde_,
-d’autant plus que M. Pottier paraît seulement supposer que ces mots
-étaient écrits de cette manière _dans l’original_; de plus, nous
-croyons qu’il faut lire _la seconde_, et non _le seconde_, qui n’a pas
-de sens. J’arrive à mon explication, n’en déplaise à Antoine de La Sale.
-
-J’ôte, _très-vitement, devant le monde_, la tête de la _belle_, et
-cette tête ôtée, il me reste _le_; je décapite sa _mère_, et je retiens
-la lettre _m_; puis, en admettant que le quatrième vers (_tantost et
-après le seconde_) soit altéré, je prends la _seconde_ syllabe ou la
-finale _onde_: ce qui me donne: _le monde_. Ensuite, les trois syllabes
-(_toutes trois_) dont se compose ce mot viendront à _messe sans tête_,
-c’est-à-dire à _Essé_, patrie de l’auteur, et elles tiendront _le
-monde_ en éveil, avec le livre des _Quinze Joies_, que j’attribue à
-un nommé _Lemonde_, natif du village d’Essé ou Essey, département
-de l’Orne, canton du Mesle-sur-Sarthe, à 24 kilomètres de Mortagne.
-N’oublions pas que le manuscrit de Rouen, donné aux capucins de
-Mortagne en 1675, par mademoiselle de La Barre, avait été sans doute
-écrit dans le pays.
-
-On me demandera certainement où j’ai trouvé un écrivain de la fin du
-XVe siècle, nommé _Lemonde_, puisqu’on ne le rencontre pas dans les
-_Bibliothèques françoises_ de La Croix du Maine et de Du Verdier? M.
-Brunet, dans son _Manuel_, en citant une pièce de vers imprimée vers
-1500: _Le Grand Jubilé de Millan_, ajoute cette note: «Petit poëme
-composé de quatre cents vers de huit syllabes. Les sept derniers vers
-donnent en anagramme le mot _le monde_; peut-être est-ce le nom de
-l’auteur de cet opuscule.» Voici ces sept vers, qui sont évidemment de
-la même main que le huitain qu’on lit à la fin du manuscrit des _Quinze
-Joies_:
-
- Le nom de l’acteur vous povez
- Entendre par ses lignes sept,
- Moins ne plus, si bien vous voulez
- Ordonner de chascun verset.
- Ne mectz ne oste rien qui soit
- Droictement la premiere lettre:
- Excusez tant sens que mettre.
-
-D’où il appert que le _Grand Jubilé de Millan_ et les _Quinze Joies de
-mariage_ sont du même auteur; que cet auteur, né à Essé ou Essey, en
-Normandie, se nommait _Lemonde_, et qu’il a vécu ou plutôt _flori_,
-comme disait maître Génin, de 1464 à 1500.
-
-
-
-
- RECUEILS MANUSCRITS
- DE
- CHANSONS ET MOTETS
- PROVENANT
- DE LA BIBLIOTHÈQUE DE DIANE DE POITIERS[1].
-
- [1] Ces trois recueils, décrits très-sommairement sous les
- nos 389, 390 et 391 du Catalogue de la Bibliothèque de M.
- Léopold Double (Paris, Techener, 1863, in-8), ont été vendus:
- 5,250, 4,600, et 3,975 fr.
-
-
-Ces trois recueils, qui ont appartenu à Diane de Poitiers et qui
-faisaient partie de sa collection musicale, se recommandent surtout par
-une importance historique, que leur origine nous laissait d’ailleurs
-pressentir, et que nous nous bornerons à établir dans cette courte
-notice. Il suffira d’avoir appelé l’attention des érudits et des
-curieux sur ces rares monuments de la _musique de chambre_ au milieu du
-XVIe siècle.
-
-Tous les grands amateurs se disputeront de pareils livres, à cause
-de leur illustre provenance, à cause de leur admirable reliure, qui
-s’est conservée intacte et dans toute sa fraîcheur à travers plus de
-trois siècles; mais aucun de ces bibliophiles n’aurait eu peut-être le
-loisir de chercher, en feuilletant à la hâte ces trois recueils, les
-particularités intéressantes, que nous avons pu y découvrir, à l’aide
-d’un examen attentif et minutieux.
-
-Voilà pourquoi je consignerai ici le résultat de cet examen.
-
-Nº 389. Ce recueil, le plus précieux des trois, sans contredit, est
-aussi le plus volumineux. Il se compose de 191 feuillets chiffrés,
-non compris les six feuillets de la table, divisée ainsi: 1º _Tabula
-motettorum octo vocum_; 2º _Tabula motettorum septem vocum_; 3º _Table
-des chansons à huyt parties_; 4º _Tabula motettorum sex vocum_; 5º
-_Table des chansons à six voix_; 6º _Tabula motettorum quinque vocum_;
-7º _Table des chansons à cinq voix_; 8º _Tabula motettorum quatuor
-vocum_; 9º _Table des chansons à quatre voix_. Chaque partie commence
-par une grande initiale en entrelacs, d’une seule couleur ou de deux
-couleurs; chaque morceau de musique commence aussi par une majuscule
-plus petite, en couleur, du même genre. Ces initiales, exécutées à la
-manière des chefs-d’œuvre calligraphiques du temps, sont toutes variées
-et du dessin le plus ingénieux. Dans la lettre V, rouge et bleue, qui
-est au feuillet 72, l’artiste a placé un cœur d’azur, lequel représente
-sans doute l’amour de Henri II pour Diane de Poitiers; au verso du
-feuillet 168, il y a deux cœurs en couleur jaune ou or, mis en regard,
-dans les entrelacs de la lettre S. Enfin, la date 1552 est inscrite
-en encre bleue dans les entrelacs de la lettre V, au verso du feuillet
-144. Nous ne dirons rien de plus, au sujet de la description matérielle
-du volume, qui accuse la main habile d’un bon calligraphe et copiste de
-musique.
-
-On sait que Rabelais a donné, dans le prologue de son 4e livre, une
-liste très-nombreuse des meilleurs musiciens qu’il avait entendus
-dans deux concerts différents, dont le second eut lieu justement en
-1552, trente-sept ans après le premier. Notre recueil offre les noms
-de dix de ces musiciens, savoir: Josquin des Prez, Rouzée (_Cyprianus
-de Rore_), Constantio Festi ou Festa, Pierre Manchicourt, Morales
-(Cristobal, dit _Tubal_), Nicolas Gombert, Doublet, Archadelt,
-Verdelot, Janequin. Les autres noms que nous fournit le recueil de
-Diane de Poitiers, et qu’on reconnaîtra peut-être un jour parmi les
-noms mentionnés par Rabelais, sont les suivants, italiens, flamands
-ou français: Ludovicus Episcopus, Christianus Hollander, Philippe de
-Wildre, Zaccheus, Descaudam alias-Remigy, J. Clemens non papa, Antonius
-Galli, Baschi, Corneille Canis, Dominicus Phinot, Castileti, Alphonso
-de la Violla, Hubert Waesrant, Goddart, Bosse, Josquin Baston, Thomas
-Crequillon, Jean-Louis (Goudimel?), Jean Crespel, Petit-Jan (Jean
-de Latre), Charles Chastellain, Magdalain, Larchier, Coq, et Claude
-Gervais. C’est affaire maintenant au savant M. Fétis de nous apprendre
-quels furent ces artistes célèbres, dont les noms étaient tombés dans
-l’oubli, avant qu’il les eût remis en lumière.
-
-Je n’ai pas à m’occuper des morceaux de musique composés sur des
-paroles latines, flamandes et italiennes. On devine que les motets
-latins sont des chants d’église pour la plupart, et nous ne leur
-chercherons pas querelle sur la place qu’ils ont prise, à leurs risques
-et périls, parmi des chansons d’amour. N’oublions pas cependant qu’un
-de ces motets, au feuillet 97, n’est autre que l’hymne triomphal en
-l’honneur de Charles VIII, hymne composé en Italie et mis en musique
-par Jacobus Clemens non papa; il commence ainsi: _Carole, magnus eras_,
-et le poëte royal, _poeta regius_, n’a pas craint de dire au roi de
-France: _Roma tua est, Europa tua est_.
-
-Dans les chansons françaises, il y en a plus d’une, certainement,
-dont Henri II fait les paroles, mais nous ne pouvons hasarder que des
-conjectures à cet égard, car les poésies de ce prince reposent encore
-inédites dans les manuscrits de la Bibliothèque impériale. Quant à
-Diane de Poitiers, quoique les mêmes manuscrits nous aient conservé
-des pièces de vers sous son nom, nous avons lieu de croire que cette
-belle enchanteresse s’adressait alors aux poëtes de cour, surtout à
-Clément Marot, à Saint-Gelais, à Heroet, et même à Sagon, qui mettaient
-volontiers leurs rimes à son service. Nous avons reconnu seulement
-trois chansons de Clément Marot, imprimées dans ses œuvres (ce sont
-les chansons V, VIII et XIII de l’édit. de Lenglet du Fresnoy): elles
-se trouvent aux feuillets 75, 77 et 82 du recueil. La tradition veut
-que Clément Marot, malgré son nez camard, ses yeux chassieux et sa
-barbe rousse, ait précédé le roi Henri II dans les bonnes grâces de
-la duchesse de Valentinois. Ce serait, de la part de celle-ci, un
-témoignage de fidèle souvenir, que la présence de ces trois chansons
-dans un recueil formé huit ans après la mort de Clément Marot proscrit
-et malheureux. Il faut constater que sa chanson amoureuse: _Tant que
-vivray en aage florissant_, est devenue, au moyen d’un léger changement
-qui a introduit Jésus-Christ à la place de l’Amour, une chanson
-protestante! Il y a plus que des chansons, il y a (feuillet 186) un
-petit conte du même poëte, mais un conte qui eût semblé trop hardi à
-La Fontaine et à J.-B. Rousseau, et dont nous ne transcrirons que le
-premier vers:
-
- Martin menait son pourceau au marché...
-
-On lira le reste, si l’on veut, dans les œuvres de Clément Marot, édit.
-in-12 de Lenglet Du Fresnoy, tome III, page 146.
-
-Laissons de côté les chansons amoureuses, pour nous arrêter à quelques
-chansons populaires qui ont toute la naïveté, ou, pour mieux dire,
-toute la grossièreté du genre; l’une, au feuillet 184, commence: _Je
-feray fourbir mon bas_; l’autre, au feuillet 186: _Le moys de may sur
-la rouzée_. La chanson: _Je file ma quenouille_, au feuillet 187,
-présente un refrain en onomatopée: _O voy_, qui nous paraît reproduire
-l’_evoè_ et le _ah! oui_ des chansons de geste du moyen âge. La chanson
-de Marion, au feuillet 128, est évidemment un écho du _Jeu de Robin et
-Marion_, d’Adam de la Hale.
-
-Mais les deux pièces principales sont une chanson de Diane de Poitiers
-et une chanson de François Ier. La première, au feuillet 172, s’adresse
-très-vraisemblablement à Henri II, qui partait pour l’armée, ou qui du
-moins allait se séparer de sa maîtresse. Cette chanson mérite d’être
-rapportée en entier:
-
- Adieu délices de mon cœur!
- Adieu mon maistre et mon seigneur!
- Adieu vray estocq de noblesse!...
-
-(_Le vers suivant manque._)
-
- Adieu plusieurs royaulx bancquetz!
- Adieu épicurieulx metz!
- Adieu magnifiques festins!
- Adieu doulx baisers coulombins!
- Adieu ce qu’en secret faisons
- Quand entre nous deux nous jouons!
- Adieu, adieu, qui mon cœur ayme!
- Adieu lyesse souveraine!
-
-La chanson de François Ier termine le recueil et lui sert, en quelque
-sorte, de moralité. Brantôme nous a raconté que ce roi de la chevalerie
-française avait tracé ces deux vers, avec un diamant, sur une vitre du
-château de Chambord:
-
- Femme souvent varie:
- Bien fol est qui s’y fie!
-
-La mémoire de Brantôme lui a fait défaut; il a resserré en deux vers un
-quatrain que François Ier avait mis lui-même en musique, puisqu’on lit
-en tête de ce morceau: _Le Roy_. Je vais transcrire les paroles, un
-autre transcrira la musique:
-
- Qui veult du tout son service perdre,
- Vieil homme, enfant ou femme serve:
- L’homme se meurt, l’enfant oublie,
- En tout propos femme varye.
-
-Nº 390.--Ce recueil, semblable au précédent sous le double rapport
-de l’écriture et des ornements calligraphiques, se compose de 128
-feuillets chiffrés, outre 5 feuillets de table. Cette table est divisée
-ainsi: 1º _Tabula motettorum octo vocum_; 2º _Table des chansons à huyt
-parties_; 3º _Table des chansons à sept_; 4º _Tabula motettorum sex
-vocum_; 5º _Table des chansons à six parties_; 6º _Table des chansons
-à trois parties_. La date de 1552 est écrite en bleu, au centre de
-l’initiale du feuillet 19, avec un cœur d’azur dans les entrelacs.
-
-On voit, d’après la table générale, que ce volume renferme la moitié
-des chansons et motets du recueil précédent, mais, en revanche, les
-chansons à trois parties s’y montrent pour la première fois. Ces
-chansons nous offrent trois noms nouveaux, que nous retrouvons dans
-la liste de Rabelais: ce sont Adrien Willart, Jean Mouton et Robinet
-Fevin. Quant aux autres noms, il faut citer Ninon le Petit, Perabosco
-et Noël Balduwin, que nous n’avions pas encore vus.
-
-Parmi les chansons à trois voix, nous pourrions reconnaître des vers de
-Clément Marot, de Saint-Gelais et du roi François Ier, mais le temps
-nous manque pour faire cette recherche. Mentionnons seulement les
-chansons populaires, dont quelques-unes doivent être d’anciens airs
-rajeunis par les compositeurs de musique de la chambre du roi. Ainsi,
-_la Rousée du moys de may_, au feuillet 113, remonte au quinzième
-siècle environ. Les paroles de la chanson du feuillet 99 ont couru
-longtemps dans le peuple, avant d’arriver à la cour; on en jugera par
-une citation:
-
- A la fontaine du prez,
- Margo s’est bagnié.
- Son amy passa par là,
- Qui la regarde, hip!
- «Belle, que faictes-vous là,
- Margo, Marguerite?»
-
-Plusieurs de ces chansons populaires sont très-libres; c’est leur péché
-originel. Nous n’en citerons que le timbre ou le premier vers, en
-laissant le lecteur imaginer le reste: _Au joly bois sur la verdure_;
-_Allons gay, gayement_; _Pleusist à Dieu qui crea nostre monde_, etc.
-Le chef-d’œuvre du genre, au verso du feuillet 109, débute de la sorte:
-_Arrousez voz vi vo vi vo violettes_. On peut se représenter Diane et
-Henri, faisant chacun leur partie dans cet étrange morceau à trois
-voix. Au bon vieux temps, on n’y entendait pas malice, ou plutôt,
-malice entendue, on riait, et tout était pour le mieux.
-
-Chantons encore la chanson à six voix de la Fille de quinze ans
-(au feuillet 20): _Entre vous, fille de quinze ans_.... Mais ayons
-soin d’abord de faire éloigner les dames, qui ne lisent plus les
-_Bigarrures_ du seigneur des Accords, et qui croiraient que nous
-parlons grec. Ce grec-là, que le beau sexe comprenait autrefois, était
-le bon français de la cour de Henri II.
-
-Nº 391.--Ce recueil, semblable aux précédents, se compose de 88
-feuillets chiffrés, avec 4 feuillets de table. Cette table est divisée
-comme il suit: 1º _Tabula motettorum octo vocum_; 2º _Table des
-chansons à huyt parties_; 3º _Table des chansons à trois voix_; 4º
-_Table des chansons à deux parties_. On voit que cette 4e division est
-la seule qui ne se retrouve pas dans les deux recueils précédents. La
-date de 1552 est écrite en rouge dans les entrelacs de l’initiale du
-feuillet 16, mais les cœurs emblématiques ne figurent nulle part dans
-les ornements calligraphiques du volume.
-
-Les chansons à deux parties nous donnent seulement trois nouveaux noms
-de musiciens, Jean Gero, Claude (Claude le jeune) et Pierre Certon,
-dont les deux derniers appartiennent encore à la liste de Rabelais.
-
-La charmante chanson de Clément Marot: _Tant que vivray en aage
-florissant_, est ici dans les chansons à deux parties, mais sans avoir
-subi sa métamorphose calviniste. Une autre chanson du même poëte
-(feuillet 82): _Le cueur de vous ma presence desire_, a pu être faite
-pour lui-même, lorsqu’il aimait Diane et qu’il en était encore pour
-ses frais d’amour et de poésie: telle est, du moins, la tradition que
-Lenglet Du Fresnoy a recueillie (t. II, p. 343, de son édit. in-12).
-
-Nous ne voyons ici qu’une chanson populaire, dont le début donnera
-l’idée:
-
- Quand j’estoie à marié,
- J’avois chausses et soliés:
- Maintenant j’ay des crotes,
- Fic loques, des loques!
-
-Mais plusieurs de ces chansons à deux voix furent composées évidemment,
-paroles et musique, par Henri II et sa maîtresse, ou, du moins, pour
-eux et sous leur nom. Ainsi la chanson: _Je suis déshéritée_ (fol.
-78), semble avoir été faite pendant un voyage du roi, pour exprimer
-les regrets de l’absence. Il est permis de supposer que le roi l’aura
-mise en musique, car elle ne porte pas le nom du musicien, ainsi que
-d’autres chansons qui se prêtent naturellement à une attribution
-analogue. Ces autres chansons, en effet, sont du même style que les
-vers de Henri II, qui n’était pas tous les jours poëte, mais qui avait
-toujours, en prose comme en vers, un sentiment exquis de tendresse et
-d’admiration pour la favorite, dont il faisait reproduire partout le
-monogramme, les emblèmes et la devise: _Donec totum impleat orbem_.
-Voici une de ces chansons, qu’on retrouvera probablement dans les
-poésies inédites du roi:
-
- Si mon travail vous peult donner plaisir,
- Recepvant d’autre plus de contentement,
- Ne craignez plus me faire desplaisir
- Et en laissez à mes yeux le tourment:
- Puisque du mal c’est le commencement,
- C’est bien raison qu’ils en souffrent la peine:
- Endurez donc, pauvres yeulx, doulcement
- Le dœul issu de joye incertaine.
-
-Le volume finit par un _canon_ joyeux de Dominicus Phinot, qui entonne
-à plein gosier, sauf le respect qu’on doit aux dames:
-
- Hault le boys, m’amye Margot,
- Hault le boys, m’amye!
-
-Dieu soit loué, dieu des bibliophiles! j’ai pu toucher, avec émotion,
-avec bonheur, ces merveilleux livres, qui ont été touchés par les mains
-royales de Henri II, par les belles mains de Diane de Poitiers.
-
-
-
-
- LA CONFRÉRIE DE L’INDEX
- ET
- ŒUVRES DE CYRANO DE BERGERAC.
-
-
-Les œuvres complètes de Cyrano de Bergerac ont été imprimées au moins
-douze fois, sans compter les éditions partielles, qui sont nombreuses;
-cependant on peut les ranger parmi les livres qui, sans être rares,
-ne se rencontrent presque pas dans le commerce de la librairie et qui
-manquent souvent dans les grandes bibliothèques. Pourquoi ces éditions
-ont-elles disparu? Sont-elles allées pourrir sur les quais et tomber
-en pâte sous le pilon? Non, certainement, car elles n’ont jamais été
-décriées et négligées; jamais l’acheteur ne leur a fait défaut, et leur
-prix vénal s’est maintenu toujours à un taux honnête, sinon élevé.
-L’auteur est connu, l’ouvrage est estimé, mais le livre a disparu.
-
-Nous sommes convaincu que, jusqu’à l’époque de la Révolution de 89, les
-éditions de Cyrano de Bergerac ont été détruites systématiquement par
-les soins infatigables de la mystérieuse confrérie de l’Index. Cette
-confrérie, qui faisait une guerre sourde et terrible aux ouvrages des
-philosophes et des libres penseurs, qu’elle avait marqués du sceau
-de l’athéisme ou de l’impiété, se recrutait parmi les laïques comme
-parmi les ecclésiastiques; ses instruments les plus actifs et les
-plus redoutables étaient les confesseurs _in extremis_ et les syndics
-de la librairie. Dès qu’un homme, connu par ses opinions hardies en
-matière de religion et noté comme tel sur les listes de l’Index, était
-dangereusement malade, il se voyait circonvenu et obsédé par des gens
-qui tenaient à honneur de le confesser, de le convertir, de lui faire
-faire amende honorable: s’il cédait à ces persécutions, on lui enlevait
-ses papiers. Dans tous les cas, après sa mort, sa succession avait
-peine à défendre son cabinet et sa bibliothèque contre l’invasion de
-la confrérie de l’Index, qui faisait main basse sur tout écrit, sur
-tout imprimé, portant témoignage des idées anti-religieuses du défunt.
-C’est ainsi que s’épuraient les collections de livres, qui ne pouvaient
-être mises en vente sans avoir subi le contrôle rigoureux de deux
-experts du syndicat de la librairie. L’objet de cette visite était
-d’extraire et d’anéantir les livres _défendus_, les uns notoirement
-désignés par l’autorité civile comme dangereux à certains égards, les
-autres condamnés secrètement comme hérétiques par la confrérie de
-l’Index. Quant aux ouvrages inédits des écrivains accusés d’être les
-ennemis avoués ou latents de la religion catholique, quant à leurs
-correspondances particulières, on les recherchait avec un zèle et une
-persévérance, qui triomphaient tôt ou tard de la vigilance des parties
-intéressées. Voilà comment nous avons perdu non-seulement tous les
-autographes de Molière, mais encore toutes les lettres qui lui avaient
-été adressées, toutes celles aussi où son nom se trouvait mentionné,
-comme si l’on eût essayé d’effacer la mémoire de l’auteur du _Tartufe_.
-
-Il en a été de même de Cyrano, qui était, ainsi que Molière, inscrit
-dans le répertoire des athées, par la confrérie de l’Index. De son
-vivant, on l’eût fait brûler vif, si les dénonciations anonymes
-avaient suffi pour allumer un bûcher; on le menaça, on l’inquiéta
-de poursuites judiciaires; on fit interdire la représentation de sa
-tragédie d’_Agrippine_; on fit saisir la première édition de sa comédie
-du _Pédant joué_; pendant sa dernière maladie, on tenta de s’emparer
-de ses manuscrits, pour les détruire, mais, par bonheur, ses amis, qui
-les avaient cachés, en sauvèrent au moins une partie; après sa mort,
-on ne cessa de faire disparaître les exemplaires de ses œuvres, que le
-clergé avait mises à l’index, sans que le parlement eût jamais autorisé
-cette proscription, qui n’en fut que plus ardente et plus impitoyable.
-Les éditions avaient beau succéder aux éditions, les ouvrages de Cyrano
-ne parvenaient pas à se répandre; son nom seul était populaire, et
-entaché encore presque de ridicule! On ne saurait mieux donner une idée
-de cette guerre acharnée faite à l’auteur par la confrérie de l’Index,
-qu’en constatant que la première édition des _Œuvres diverses_, in-4º,
-publiée en 1654, ne se trouve plus que dans les grandes bibliothèques
-publiques, et qu’elle n’a figuré dans aucun catalogue de bibliothèque
-particulière depuis deux siècles.
-
-En publiant une nouvelle édition des œuvres de Cyrano de Bergerac, nous
-aurions voulu pouvoir remplir les déplorables lacunes qui existent dans
-l’_Histoire comique des États et Empires de la Lune_. Mais le savant
-M. de Monmerqué, qui possédait un manuscrit complet de cet ouvrage,
-s’était proposé de le publier lui-même. «Il y a plus de vingt ans, nous
-écrivait-il à ce sujet, que j’ai acquis un manuscrit des _États et
-Empires de la Lune_ du singulier Cyrano de Bergerac, dans lequel les
-passages retranchés, et dont l’absence est indiquée par des points, se
-trouvent, sans que le sens éprouve d’interruption. Je le publierai, dès
-que j’aurai achevé de payer mon tribut à madame de Sévigné... Cyrano
-faisait partie d’une coterie prétendue philosophique, avec d’autres
-littérateurs du temps, sur laquelle je lèverai quelques voiles...
-Publiez donc votre édition sans moi et sans mes manuscrits; je viendrai
-après vous et je profiterai de vos recherches.
-
- «Tout ce que je puis vous dire, c’est que les passages retranchés
- dans les _États de la Lune_, outre certaines bizarreries
- propres à Cyrano, sont les avant-coureurs de la philosophie du
- dix-huitième siècle, dont les auteurs n’ont cherché qu’à nier et
- à repousser toutes les bases religieuses.
-
- «Mon manuscrit est du temps de Bergerac; je ne serais pas
- éloigné de croire qu’il est de sa main; mais je n’ai jamais vu
- une lettre écrite et signée par lui. Quand je le publierai,
- les morceaux inédits seront, je pense, imprimés en caractères
- italiques, pour les faire mieux distinguer des autres, sauf les
- observations de mon éditeur, qui pourrait demander de simples
- guillemets.»
-
-Les indications que nous fournit la lettre de M. de Monmerqué sont
-de nature à nous faire regretter davantage de n’avoir pu faire usage
-de son manuscrit. Nous ne partageons pas, d’ailleurs, son sentiment
-à l’égard du caractère personnel de Cyrano de Bergerac: la _coterie_
-dont Cyrano faisait partie était celle des jeunes philosophes, élèves
-de Gassendi, de Campanella et de Descartes; ils ne se piquaient pas
-d’athéisme proprement dit; quelques-uns même, par exemple Jacques
-Rohault, étaient fort pieux; mais ils soumettaient à l’examen
-philosophique la religion, la morale et la politique; ils s’élevaient,
-par la raison et la science, au-dessus des ténèbres du préjugé et de la
-superstition; ils avaient la passion du beau et du vrai; ils étudiaient
-la Nature, ils lui dérobaient ses secrets; ils apprenaient à douter, en
-s’initiant aux mystères de la sagesse humaine.
-
-On a dit que Cyrano de Bergerac était un fou, fou spirituel, selon les
-uns; fou sublime, suivant les autres. C’était plutôt un sage, plein de
-caprice et d’imagination; c’était un homme de génie, qui n’a pas vécu
-dans des conditions favorables pour faire reconnaître généralement sa
-supériorité comme philosophe, son mérite comme écrivain, sa puissance
-comme inventeur. Il y a sans doute beaucoup de verve comique dans son
-_Pédant joué_, beaucoup d’éloquence théâtrale dans son _Agrippine_,
-beaucoup d’esprit et d’originalité dans ses _Lettres_; mais, malgré
-de grossières incorrections de style, malgré de nombreuses fautes de
-goût, qui sont les mêmes dans toutes les compositions de l’auteur,
-on peut regarder comme deux chefs d’œuvre, comparables à ceux que
-le dix-septième siècle a produits, l’_Histoire comique des États et
-Empires de la Lune_, et surtout l’_Histoire comique des États et
-Empires du Soleil_, quoique ce dernier ouvrage ne soit pas achevé et
-que le précédent ait été mutilé par la prudence timorée des premiers
-éditeurs.
-
-Nous sommes certain que tôt ou tard Cyrano de Bergerac reprendra son
-rang parmi les écrivains les plus remarquables de la France et en même
-temps parmi les philosophes les plus illustres des temps modernes.
-Heureux si nous avons pu contribuer, en réimprimant ses œuvres avec
-quelque soin, à le réhabiliter au double point de vue littéraire et
-scientifique! Nous espérons aussi que la nouvelle édition des œuvres
-de Cyrano, en attirant l’attention sur un auteur si original, amènera
-la découverte de quelques-uns de ses ouvrages inédits, en prose et en
-vers, notamment celle de l’_Histoire de l’Étincelle_, qu’il regrettait
-lui-même à son lit de mort, quand il conjurait les détenteurs des
-manuscrits qu’on lui avait dérobés, de les donner au public comme
-l’expression de ses dernières volontés.
-
-Voici le relevé bibliographique de toutes les éditions partielles et
-générales des œuvres de Cyrano de Bergerac, éditions que nous citons
-d’après les catalogues les plus estimés, quand nous ne les avons pas
-vues de nos propres yeux. Tout en présentant une liste plus étendue
-que celles qui ont été dressées jusqu’à présent, nous craignons bien
-d’avoir omis certaines éditions anciennes, dont il ne reste plus aucun
-exemplaire.
-
- _La Mort d’Agrippine_, tragédie, par M. de Cyrano Bergerac.
- Paris, Ch. de Sercy, 1654, in-4º de 4 ff. et 107 pages, plus 1
- feuillet pour le privilége; frontisp. gravé.
-
- --_La Même. Ibid., id._, 1656, in-12 de 6 ff. prélim. et 84 p.
-
- --_La Même. Ibid., id._, 1661, in-12.
-
- --_La Même. Ibid., id._, 1666, in-12.
-
-
- _Le Pédant joué_, comédie, par M. de Cyrano Bergerac. Paris,
- Ch. de Sercy, 1654, in-4º de 2 ff. prélim. et 167 pages.
-
-C’est un tirage à part de la seconde partie des _Œuvres diverses_.
-
- --_Le Même. Ibid., id._, 1654, in-12.
-
- --_Le Même. Ibid., id._, 1658, in-12 de 250 p. et 4 ff.
-
- --_Le Même._ Lyon, Fourmy, 1663, in-12.
-
- --_Le Même._ Paris, Ch. de Sercy, 1664, in-12.
-
- --_Le Même. Ibid., id._, 1671, in-12.
-
- --_Le Même._ Rouen, J.-B. Besongne, 1678, in-12.
-
- --_Le Même._ Paris, Ch. de Sercy, 1683, in-12.
-
-
- _Les Œuvres diverses de M. de Cyrano Bergerac._ Paris, Ch. de
- Sercy, 1654, 2 part. en 1 vol. in-4 de 4 ff. prélim. et 294
- pages pour la première partie; 2 ff. non chiffrés et 167 pages
- pour la seconde; plus 2 ff. pour le privilége.
-
-Contenant, avec la dédicace au duc d’Arpajon surmontée de ses
-armoiries, les _Lettres de M. de Bergerac_, les _Lettres satyriques
-de M. Bergerac de Cyrano_, les _Lettres amoureuses de M. de Cyrano
-Bergerac_, et le _Pédant joué_. Ainsi, le nom de l’auteur est écrit de
-trois manières différentes dans le même recueil.
-
- _Histoire comique ou Voyage dans la Lune_, par Cyrano de
- Bergerac. _S. l. et s. d._ (1650?), in-12.
-
-Cette édition, qui fut imprimée, certainement sans privilége du roi,
-dans une ville du Midi, soit à Montauban, soit à Toulouse, n’est citée
-que dans le _Catalogue de la Bibliothèque du Roi_, rédigé par l’abbé
-Sallier; voyez le t. II des _Belles-Lettres_, p. 33, nº 703 A.
-
-
- _Histoire comique des États et Empires de la Lune._ Paris,
- 1656, in-12.
-
-Édition citée par le P. Niceron.
-
-
- _Histoire comique_, par M. Cyrano de Bergerac, contenant les
- États et Empires de la Lune. Paris, de Sercy, 1659, in-12.
-
- --_La Même. Ibid., id._, 1663, in-12.
-
-
- _Œuvres diverses._ Paris, Ant. de Sommaville, 1661, 3 part. en
- 1 vol. in-12.
-
-Contenant: _Histoire comique des États et Empires de la Lune_ (191
-pages); _Lettres satyriques, amoureuses_, etc. (344 pages); et le
-_Pédant joué_ (152 pages), avec un titre et une pagination particulière.
-
- --_Les Mêmes._ Rouen, B. Séjourné ou F. Vaultier, 1676, 3 part.
- en 1 vol. pet. in-12.
-
- «On remarque, à la fin du second acte du _Pédant joué_, une
- curieuse petite gravure sur bois,» dit M. Claudin, dans son
- _Catalogue mensuel de livres anciens_.
-
-
- _Nouvelles Œuvres de Cyrano Bergerac_, contenant l’Histoire
- comique des Estats et Empires du Soleil et autres pièces
- divertissantes. Paris, Ch. de Sercy, 1662, in-12, portr. par Le
- Doyen.
-
- --_Les Mêmes._ Paris, Ch. de Sercy, 1676, in-12.
-
-
- _Nouvelles Œuvres_ et _Œuvres diverses_. Paris, Ch. de Sercy,
- 1662-66. 5 part. en 1 vol. in-12, portr.
-
-
- _Œuvres_ (complètes, avec les préfaces). Lyon, 1663, 2 vol.
- in-12.
-
- --_Les Mêmes._ Paris, Ch. de Sercy, 1676, 2 vol. in-12.
-
- --_Les Mêmes._ Rouen, 1677, 2 vol. in-12.
-
- --_Les Mêmes. Ibid._, J. Besongne, 1678, 2 vol. in-12.
-
- --_Les Mêmes. Ibid._, Ch. de Sercy, 1681, 2 vol. in-12, portr.
-
- _Les Œuvres diverses_, enrichies de fig. en taille douce.
- Amsterdam, Daniel Pain, 1699, 2 vol. in-12.
-
-Malgré le titre d’_Œuvres diverses_, ce sont les œuvres complètes de
-l’auteur. Il y a des exemplaires sur papier fort, tirés in-8.
-
- --_Les Mêmes._ Paris, Ch. Osmont, 1699, in-12.
-
- --_Les Mêmes._ Amsterdam, J. Desbordes (Trévoux), 1709, 2 vol.
- in-12.
-
- --_Les Mêmes. Ibid., id._ (Rouen), 1710, 2 vol. in-12,
- portrait.
-
-Il y a des exemplaires tirés de format in-8.
-
- --_Les Mêmes._ Amsterdam, Jacq. Desbordes (Paris), 1741, 3 vol.
- in-12, frontisp. grav. et portr.
-
-Édition entièrement conforme à celle de 1662-66.
-
- --_Les Mêmes. Ibid., id._, 1761, 3 vol. in-12.
-
-C’est l’édition précédente avec de nouveaux titres.
-
-
- _Œuvres_ (choisies), précédées d’une notice par Le Blanc.
- Toulouse, impr. de A. Chauvin, 1855, in-12.
-
-Contenant seulement les deux Histoires comiques des États et Empires de
-la Lune et du Soleil.
-
-
-
-
- MARCEL
- TRAVESTI EN MÉZERAI.
-
-
-Notre infatigable bibliographe Quérard a composé quatre gros volumes,
-qui sont loin d’être complets, mais qui sont très-curieux et
-très-piquants, sur les _Supercheries littéraires_, dans lesquelles
-il a confondu, sans y prendre garde, les faits qu’il faut imputer
-aux auteurs mêmes, et ceux dont les libraires seuls doivent être
-responsables. Nous regrettons qu’on n’ait pas fait la part des uns et
-des autres.
-
-Le précieux livre de M. Quérard, il est vrai, a été rédigé au point de
-vue des écrivains plutôt que des libraires. Nous ne nous occuperons
-donc que de ces derniers, qui ont, de leur pleine autorité, travesti
-les titres des livres et changé les noms des auteurs, pour les besoins
-d’un commerce peu loyal sans doute et, à coup sûr, peu littéraire. Ce
-sont là les supercheries bibliopoliques. Il convient de rendre au
-libraire, en justice distributive, ce qui lui appartient.
-
-Ce ne sont pas toujours les bons livres qui se vendent, témoin
-l’Histoire de France de Guillaume Marcel, laquelle ne s’est jamais
-vendue.
-
-C’est pourtant là, et sans aucune comparaison, le meilleur abrégé
-chronologique de notre histoire, qu’on ait publié depuis qu’il y a des
-abrégés chronologiques.
-
-Celui-ci fut publié en 1686, à Paris, chez Denys Thierry, en 4 vol.
-pet. in-8, sous ce titre: _Histoire de l’origine et des progrès de
-la monarchie françoise, suivant l’ordre des temps, où tous les faits
-historiques sont prouvez par des titres authentiques et par les auteurs
-contemporains_.
-
-Guillaume Marcel n’était malheureusement pas un écrivain: c’était
-un savant universel, doué d’une mémoire prodigieuse; il avait lu
-énormément, et il n’avait pas perdu un fait ni une date de tout ce
-qu’il avait entassé dans son cerveau. Il passait pour le premier
-chronologiste du monde, et, afin de justifier sa réputation, il avait
-publié successivement des _Tablettes chronologiques pour l’histoire
-de l’Église_ (Paris, 1682, in-8), et des _Tablettes chronologiques,
-depuis la naissance de Jésus-Christ, pour l’histoire profane_ (Paris,
-1682, in-8). Ces deux ouvrages, ces deux chefs-d’œuvre, furent bien
-accueillis et même bien vendus; on les mit dans les mains des enfants,
-mais on ne les mit pas dans les bibliothèques. Voilà pourquoi on ne les
-trouve pas dans les catalogues de livres.
-
-Cependant Marcel et son libraire furent encouragés par ce succès.
-Marcel coordonna les notes qu’il avait rassemblées, lorsqu’il était
-sous-bibliothécaire de l’abbaye de Saint-Victor, et il exécuta, en
-trois années, son _Abrégé chronologique de l’histoire de France_,
-auquel il ne donna point toutefois ce titre, que l’ouvrage de Mézeray
-ne lui permettait pas de prendre. Ce n’était pas non plus dans
-l’intention de rivaliser avec Mézeray, qu’il avait voulu présenter une
-chronologie simple, précise et aride des événements, depuis l’origine
-de la monarchie jusqu’à la fin du règne de Louis XIII. Il savait
-bien que son livre n’était pas une histoire proprement dite; il se
-flattait seulement d’avoir fait un livre instructif et utile. Dieu sait
-l’érudition historique qu’il a accumulée dans ses quatre volumes, dont
-le premier, consacré à l’histoire des Gaulois, est encore égal, sinon
-supérieur, à tout ce qui a été écrit sur les origines obscures de la
-France! Quels matériaux excellents sont préparés et classés dans les
-quatre volumes, qui forment, en quelque sorte, une table des matières,
-chronologique et systématique, des principaux documents originaux de
-notre histoire!
-
-Eh bien! il faut l’avouer, à la honte du public éclairé et lettré de
-cette époque, l’ouvrage de Marcel ne trouva pas d’acheteurs, parce
-qu’il n’avait pas trouvé de prôneurs. L’édition entière resta dans les
-magasins du libraire. L’auteur eut tant de chagrin de cet échec, qu’il
-jura de ne plus rien publier de son vivant. Peu de temps après, il
-obtint la place de commissaire des classes de la marine à Arles, et il
-se retira dans cette ville.
-
-L’édition de son malheureux livre ne l’y suivit pas. Le libraire, Denys
-Thierry, s’en débarrassa, dix-huit ans après, en la vendant à la rame.
-Mais le spéculateur, qui l’achetait comme vieux papier, ne la mit pas
-au pilon: ce spéculateur avait des accointances avec la librairie de
-colportage, et voici le procédé qu’on employa pour vendre un livre
-qui ne s’était pas vendu. L’_Abrégé chronologique_ de Mézeray était
-toujours en grande faveur; les éditions succédaient aux éditions, et
-la dernière, formant sept vol. in-12 (y compris l’_Avant-Clovis_),
-imprimée à Amsterdam, chez Antoine Schelte, en 1696, avait été
-introduite en France où elle fut bientôt épuisée. L’acquéreur des
-exemplaires de l’Histoire de Marcel divisa les quatre volumes en sept,
-au moyen du partage des trois derniers tomes en six volumes, car le
-premier tome, orné de gravures et de cartes, était beaucoup plus mince
-que les autres; puis, il fit faire, dans une imprimerie clandestine,
-des titres nouveaux ainsi conçus: _Abrégé chronologique de l’histoire
-de France, par François de Mézeray, historiographe de France, nouvelle
-édition revue et corrigée sur la dernière de Paris, et augmentée de la
-vie des reines_. Amsterdam, Henri Schelte, 1705.
-
-Mézeray était mort depuis plus de vingt ans; il n’eut garde de réclamer
-contre l’abus qu’on faisait de son nom; Guillaume Marcel n’était pas
-encore mort, mais il ne réclama pas davantage, et l’on peut supposer
-qu’il ignora toujours la singulière métamorphose qu’on avait fait
-subir à son livre: il mourut, trois ans après la mise en vente de la
-_nouvelle édition_ de l’_Abrégé chronologique_ de Mézeray, sous le nom
-duquel on vit circuler, en France et à l’étranger, l’admirable ouvrage
-de Marcel. Quarante ans plus tard, le président Hénault ne se faisait
-pas le moindre scrupule d’emprunter à cet ouvrage le plan et les
-éléments d’un nouvel _Abrégé chronologique de l’histoire de France_,
-qui fit oublier à la fois ceux de Marcel et de Mézeray.
-
-
-
-
- LES MÉMOIRES
- DU
- COMTE DE MODÈNE.
-
- _Lettre à M. Aubry, éditeur du Bulletin du Bouquiniste._
-
-
- Mon cher Monsieur,
-
-Je veux attirer votre attention sur un bouquin (je qualifie de la sorte
-tout livre décrié, ou négligé, ou inconnu, qui s’en va moisir sur les
-étalages), lequel deviendra un excellent livre de bibliothèque, dès
-qu’on saura ce qu’il est et ce qu’il vaut.
-
-Vous annoncez justement un exemplaire dudit bouquin, broché, au prix
-de 4 francs, dans votre dernier numéro du _Bulletin_. Certes! le prix
-de 4 fr. est aujourd’hui très-convenable, mais demain peut-être il
-sera porté à 6 fr., à 12 fr. et au delà, jusqu’à ce qu’on réimprime
-l’ouvrage, que vous décrivez ainsi:
-
- «MIELLE (J.-B.). Mémoires du comte de Modène sur la révolution
- de Naples, de 1647; 3e éd. _Paris_, 2 vol. in-8.»
-
-Votre annonce, permettez-moi de vous le dire, donnerait à penser
-que vous considérez le bonhomme J.-B. Mielle comme l’auteur de ces
-Mémoires, qui seraient ainsi apocryphes, de même que ceux de madame du
-Barry, du cardinal Dubois, de madame de Châteauroux, etc. Mais loin de
-là; ces Mémoires sont très-authentiques, composés, sinon entièrement
-écrits, par un homme qui avait joué un rôle actif dans cette romanesque
-révolution de Naples, où le duc Henri de Guise faillit devenir roi, en
-succédant au pêcheur Masaniello.
-
-Esprit de Raymond de Mormoiron, comte de Modène (qui a un article dans
-la _Biographie universelle_ de Michaud, grâce à ses relations avec
-notre Molière, grâce surtout à l’intérêt héraldique que lui portait un
-de ses descendants, le savant marquis de Fortia d’Urban), écrivait tant
-bien que mal en prose et en vers, aimait passionnément les lettres et
-le théâtre, et se ruinait volontiers pour des comédiennes. Il avait
-connu Molière chez Madeleine Béjart, dont il fut un des premiers
-adorateurs, et plus tard, Molière, qui avait été son successeur
-dans les bonnes grâces de Madeleine, devint son gendre en épousant
-Armande-Gresinde Béjart, laquelle n’était autre que la fille naturelle
-du comte de Modène, née à Paris et baptisée à Saint-Eustache, en 1638,
-sous le nom de _Françoise_.
-
-On comprend qu’il n’en fallait pas davantage pour que Molière eût des
-rapports intimes avec le comte de Modène. Ces rapports amenèrent entre
-eux une sorte de collaboration, qui ne fut, de la part de Molière,
-qu’un acte de complaisance à l’égard du père d’Armande-Gresinde
-Béjart. Le comte de Modène, après une vie d’aventures, de débauches et
-de campagnes militaires, revenait de Naples, où il avait été témoin
-de cette étrange révolution populaire, qui eut pour héros Masaniello
-et le duc de Guise: il s’avisa d’écrire ses mémoires et Molière lui
-vint en aide. On n’a pas de peine, en effet, à reconnaître le style
-franc et ferme de Molière au milieu de la narration souvent emphatique
-du vieil ami de Tristan l’Hermite. La dédicace du livre à madame la
-duchesse de Luynes, veuve du connétable, est évidemment sortie tout
-entière de la plume de Molière, ainsi que beaucoup de passages de ces
-curieux Mémoires, qui parurent avant ceux du duc de Guise, rédigés par
-de Saint-Yon, son secrétaire.
-
-Le premier volume de l’ouvrage du comte de Modène fut publié en 1666,
-et le second, en 1667. Pithon-Curt cite, dans son _Histoire de la
-Noblesse du comté Venaissin_, une première édition in-4, imprimée à
-Avignon; mais nous ne croyons pas à l’existence de cette édition,
-d’après le privilége de celle qui parut à Paris, en 1666 chez Boullard,
-3 vol. in-12. Le troisième volume ne doit avoir paru qu’en 1668, ou en
-1667 au plus tôt. Il y a des exemplaires avec les noms des libraires
-Guill. de Luyne, Barbin, etc. Le _Journal des savants_, dans son numéro
-du 13 mai 1666, a rendu compte du premier volume, en disant que cette
-Histoire est écrite avec plus de fidélité que les relations italiennes
-qui avaient déjà vu le jour.
-
-On ne sait à quelle circonstance particulière attribuer la rareté
-excessive de cette édition. Elle n’est pas citée dans les catalogues de
-livres les plus considérables, et nous ne l’avons rencontrée que dans
-celui de la bibliothèque de Secousse. Lorsque Fortia d’Urban voulut la
-réimprimer, il la chercha inutilement dans le commerce de la librairie
-ancienne, et il ne la trouva que dans deux grandes bibliothèques
-publiques de Paris.
-
-Ce fut en 1826 que Fortia d’Urban en fit à ses frais une nouvelle
-édition, sous ce titre: _Histoire de la révolution de la ville et
-du royaume de Naples_, par le comte Raymond de Modène, avec des
-notes généalogiques et historiques, _Paris_, _Sautelet_, 2 vol.
-in-8. Il mit en tête de cette édition une généalogie de la maison de
-Raymond-Modène, et une liste des ouvrages sur la révolution de Naples,
-au nombre de 58, tant imprimés que manuscrits. Ces deux morceaux
-furent tirés à part sous le titre de: _Extrait des Mémoires du comte
-de Modène_ (Paris, Lebègue, 1826, in-8 de 32 p.) et distribués aux
-amis de l’auteur. L’édition des Mémoires du comte de Modène ne se
-vendit pas, et le libraire Sautelet pria Fortia d’Urban de reprendre
-tous ses exemplaires. Nous n’avons pas découvert par quelles raisons
-J.-B. Mielle, qui était un des amis de l’éditeur, fut prié de donner
-ces Mémoires comme une troisième édition faite par lui-même: on
-changea seulement les titres, la préface et quelques feuillets des
-notices préliminaires, et le livre, rafraîchi et rajeuni, reparut
-chez Pelicier, avec la date de 1827. Il ne se vendit pas davantage et
-retomba, plus décrié que jamais, dans les bas-fonds de la bouquinerie,
-non loin du gouffre où les malheureux livres disparaissent sous le
-pilon.
-
-Eh bien! mon cher monsieur, les quelques exemplaires qui ont échappé
-au naufrage méritent d’être sauvés et d’entrer dans le port des
-bibliophiles. Quant à la première édition de 1666-1668, il ne faut pas
-y songer: il n’en existe peut-être pas quatre exemplaires au monde[2].
-L’édition de Fortia d’Urban peut en tenir lieu et doit même lui être
-préférée, à cause des additions utiles qu’elle renferme. Cette édition
-de 1826 ne nous semble pas inférieure à celle de 1827, malgré les
-changements que Mielle a faits dans cette dernière, pour expliquer son
-rôle d’éditeur. Mais peu importe Mielle ou Fortia; c’est le comte de
-Modène, c’est Molière, que nous voulons trouver dans ces intéressants
-Mémoires sur les révolutions de Naples. Reste à faire la part de
-l’un et de l’autre, qui n’étaient pas de même force sous le rapport
-littéraire: le comte de Modène dictait ou plutôt racontait; Molière
-écrivait, et le beau-père n’eut pas le bonheur de voir rejaillir sur
-lui un reflet de la gloire de son illustre gendre.
-
-Agréez, etc.
-
- P.-L. JACOB, _bibliophile_.
-
- [2] M. Solar en possédait un, très-beau, dans son admirable
- bibliothèque.
-
-
-
-
- L’ABBÉ DE SAINT-USSANS
- ET SES OUVRAGES.
-
-
-M. Robert Luzarche, fils du savant bibliothécaire de la ville de Tours,
-a le premier évoqué le souvenir d’un poëte du dix-septième siècle, que
-les biographes et même les bibliographes avaient injustement laissé
-dans l’oubli depuis plus de cent soixante ans. La notice qu’il a
-consacrée à deux ouvrages de l’abbé de Saint-Ussans, les _Contes en
-vers_ et les _Billets en vers_, est enfouie, malheureusement, dans une
-feuille bibliographique qui a vécu ce que vivent les feuilles, et qui
-est déjà oubliée (_le Chasseur bibliographe_, nº 8, août 1863).
-
-Ces deux ouvrages, qu’on s’étonne de ne pas trouver décrits dans le
-_Manuel du libraire_, ont été remis en honneur comme ils méritaient
-de l’être, et ils ne passeront plus inaperçus, sous les yeux des
-bibliophiles, dans les ventes publiques, car l’auteur de cette
-résurrection littéraire n’a eu qu’à citer quelques vers de ce malin
-et spirituel conteur, pour prouver que notre La Fontaine avait pu
-le considérer comme un de ses plus dignes émules. En effet, Pierre
-Richelet, dans son _Dictionnaire de la langue françoise_, a cité l’abbé
-de Saint-Ussans presque aussi souvent que La Fontaine.
-
-Ce conte, que M. Robert Luzarche a choisi parmi les plus courts et les
-plus piquants du recueil, n’est-il pas un petit chef-d’œuvre?
-
-
- LE PRÉSIDENT.
-
- En certaine province une justice estoit,
- Où l’on faisoit, un jour, grand bruit à l’audience;
- Chacun parloit tout haut, personne n’escoutoit,
- Quand le président, las de telle impertinence,
- Dit en colère: «Huissier, faites faire silence!
- Avec tous ces causeurs estes-vous du complot?
- Quelle pitié! Voilà quatre causes, je pense,
- Que nous jugeons, sans en entendre un mot!»
-
-Les Contes de l’abbé de Saint-Ussans, qu’on chercherait inutilement
-dans beaucoup de catalogues, ont eu pourtant deux et, peut-être, trois
-éditions. La première ne porte pas le nom de l’auteur sur le titre:
-_Contes nouveaux en vers_, dédiez à Son Altesse Royale Monsieur, frère
-du Roi (_Paris_, _Augustin Besoigne_, 1672, in-12). La seconde édition
-fut imprimée en 1677, et mise en vente à Paris, chez Trabouillet. Il
-y a des exemplaires datés de 1676. Les contes sont au nombre de 25,
-dans l’une et l’autre édition. Dans la dédicace à Monsieur, frère du
-roi, l’auteur n’a pas manqué de faire l’éloge de La Fontaine, dont
-les _Contes et Nouvelles_ étaient alors dans toutes les mains, et
-qu’il se flattait d’imiter, sinon d’égaler: «Ce serait trop parler
-sur cette matière, dit-il en terminant l’apologie du conte, après
-un habile homme que j’y reconnois pour le maistre, et après lequel
-je n’eusse voulu même rien conter, si je n’avois cru que, mes contes
-estant presque tous nouveaux, on ne m’accuseroit pas d’en vouloir
-faire comparaison avec les siens, qu’il a tirés de Boccace et d’autres
-endroits qu’il cite. Que si on les compare ensemble contre mon
-intention, il ne pourra qu’en tirer de l’avantage, et je lui donneray
-du lustre.» On n’a pas besoin d’ajouter que les contes de l’abbé de
-Saint-Ussans sont moins libres que ceux de La Fontaine. «On comprend,
-dit Viollet-Le-Duc, qu’il n’ait pas signé ses contes du nom de son
-abbaye. Il ne manque ni de naturel, ni de facilité. Sa poésie, comme
-celle de son maître, est gaie, mais n’est pas obscène.»
-
-L’abbé de Saint-Ussans a pu, sans scrupule, mettre son nom d’abbé à son
-second ouvrage: _Billets en vers, de M. de Saint-Ussans_ (Paris, Jean
-Guignard, 1688, in-12). Il y a des exemplaires avec l’adresse de _veuve
-de Claude Thiboust_, sous la même date. «Bien que les _Billets en vers_
-contiennent des choses qu’un ecclésiastique ne voudrait pas imprimer
-aujourd’hui, dit Viollet-Le-Duc, on conçoit que, comme abbé du beau
-monde, il y ait mis le nom sous lequel il était plus universellement
-connu. C’était un homme d’esprit. Ses billets, adressés la plupart à
-des personnes connues, entre autres Racine et Boileau, sont facilement
-écrits, de bon goût, et sans abuser de la négligence que comporte le
-genre. Le volume contient, en outre, des devises, _Corps et Ames_,
-et des chansons.» La devise était un genre dans lequel l’abbé de
-Saint-Ussans avait des succès qui le faisaient rechercher dans la belle
-société de Paris. Nous avons vu de lui une pièce volante, intitulée:
-_Vers à M. Payelle, en luy envoyant une devise faite pour M. le
-chancelier Boucherat_, par Saint-Ussans (Paris, And. Cramoisy, 1686,
-in-4).
-
-Je veux encore signaler ici plusieurs autres ouvrages de l’abbé de
-Saint-Ussans, et rassembler quelques rares indications biographiques
-que La Monnoye nous a données sur le compte de cet abbé poëte et
-savant. Adrien Baillet n’avait eu garde de l’oublier dans la Liste des
-auteurs déguisés, où il le mentionne ainsi: «GLAS (le sieur de Saint-),
-N.... de Saint-Ussans.» La Monnoye a complété ce simple renseignement,
-par une note ainsi conçue: «L’abbé de Saint-Ussans, de Toulouse, nommé
-Pierre de Saint-Glas, auteur des _Billets en vers_, imprimés à Paris,
-in-12, 1688, y avoit, dix ans auparavant, fait imprimer, sous le nom
-de _Saint-Glas_, un volume de même taille, intitulé: _Contes nouveaux
-en vers_. C’étoit fort peu de chose. Il mourut le 11 mai 1699.» Il
-est nommé _de Saint-Glats_, dans la _Bibliothèque de Richelet_, par
-Laurent-Josse Leclerc, en tête du _Dictionnaire de la langue françoise_
-(Lyon, Bruyset, 1728, 3 vol. in-fol.).
-
-La Monnoye, qui l’avait connu certainement, le cite encore deux
-fois dans ses additions au _Menagiana_ (Paris, Florentin Delaulne,
-1715, 4 vol. in-12). Voici d’abord l’article de Ménage: «Un jeune
-prince avoit une volière, dans laquelle, entre autres oiseaux, il
-nourrissoit des tourterelles. Un jour qu’elles se faisoient mille
-caresses, il leur dit: «Dépêchez-vous vite, car voici mon gouverneur
-qui vient.» Là-dessus, La Monnoye ajoute (t. IV, p. 235): «Ceci n’est
-qu’un déguisement du 201e conte du Pogge: _de Adolescentula segregata
-à viro_. Saint-Ussans, sous le nom de Saint-Glas, en a fait une
-paraphrase de quatre-vingts et tant de vers. Ces quinze ennuieront un
-peu moins:
-
- Dame Gertrude avoit un fils unique,
- Beau, fait au tour, jeune époux de Catin,
- Plus jeune encor, que du soir au matin
- Tant caressa, qu’il en devint étique.
- De peur de pis, Gertrude sépara
- Le tendre couple. En vain Catin pleura:
- Malgré ses pleurs, il fallut que la belle
- Trois mois entiers couchât seule à l’écart.
- Dans cette angoisse, avint que de hasard,
- A sa fenêtre, un jour, la jouvencelle,
- Contre le mur, sous un toit fait exprès,
- Vit des serins qui dans une volière
- Faisoient l’amour: «Ah! dit-elle, pauvrets,
- Que vos plaisirs, que vos jeux sont doux!... Mais
- Dépêchez-vous! j’entends ma belle-mère...»
-
-Nous regrettons de ne pouvoir citer le second passage (t. IV, p. 22),
-qui se rapporte aussi à Saint-Ussans. C’est une traduction très-peu
-voilée de ce distique d’Owen sur l’horloge d’eau:
-
- Clepsydra conjugii effigies est vera: foramen
- Tempore fit semper majus, et unda minor.
-
-Les quatre vers français de la traduction valent mieux que les deux
-vers latins, mais ils _bravent l’honnêteté_, suivant l’expression de
-Boileau. Le bon abbé n’y regardait pas de si près, et l’on peut, sans
-lui faire tort, supposer qu’il menait joyeuse vie, car il écrivait pour
-le théâtre et il faisait représenter ses pièces par les comédiens du
-roi, à l’hôtel de Bourgogne. Nous avons de lui une comédie, en un acte
-et en prose, intitulée: _les Bouts rimés_. Cette comédie, représentée
-avec succès le 25 mai 1682, fut imprimée, la même année, à Paris, chez
-Pierre Trabouillet, en vertu d’une permission du lieutenant de police,
-M. de La Reynie, en date du 15 juillet. Elle est dédiée à S. A. S.
-Monseigneur le Prince, qui était un des protecteurs de notre abbé.
-
-Au reste, cet abbé-là ne se bornait pas à faire des contes et des
-comédies; il se mêlait de science, d’histoire naturelle, de philosophie
-et d’histoire. Il avait publié, l’année même où parurent ses _Contes
-nouveaux_, un recueil fort intéressant, composé de pièces de différents
-genres, que lui avait fournies le portefeuille de ses amis, l’abbé
-Guéret et Mangars, interprète du roi pour la langue anglaise; ce
-recueil a pour titre: _Divers Traités d’histoire, de morale et
-d’éloquence_: 1º _la Vie de Malherbe_ (par Racan); 2º _l’Orateur_
-(par Gabriel Guéret); 3º _de la Manière de vivre avec honneur et avec
-estime dans le monde_ (par l’éditeur); 4º _si l’Empire de l’éloquence
-est plus grand que celui de l’amour_ (par Guéret); 5º _Méthode pour
-lire l’Histoire_; 6º _Discours sur la musique d’Italie et des opéras_
-(Paris, veuve Thiboust, 1672, in-12). La préface de ce recueil est
-signée de son véritable nom.
-
-Il signa également un autre opuscule, qui n’était pas moins avouable:
-_Particularitez remarquables des sauterelles qui sont venues de Russie_
-(Paris, 1690, in-4). Ces maudites sauterelles avaient-elles fait
-leurs orges dans le clos de l’abbaye de Saint-Ussans, pour que l’abbé
-les anathématisât à la façon du moyen âge qui exorcisait les animaux
-nuisibles et malfaisants? Quoi qu’il en soit, l’abbé de Saint-Ussans,
-qui devait avoir alors la cinquantaine au moins, ne s’occupait plus,
-sans doute, de poésie galante, car il rédigea ou compila, pour le
-_Grand Dictionnaire_ de Moréri, un gros _Supplément_, qui parut
-à Paris, en 1689, et qui fut refondu depuis dans les éditions du
-Dictionnaire imprimées en Hollande.
-
-Les recueils d’airs et de parodies, publiés par les Ballard,
-contiennent beaucoup de chansons, assez décentes, signées: _de
-Saint-Ussans_. Le lecteur ira les y chercher, si le cœur lui en dit.
-Mais nous ne résistons pas au plaisir de transcrire ici un conte
-épigrammatique, qui fut attribué à La Fontaine, lorsqu’il courait
-manuscrit, et que Duval, de Tours, a recueilli dans son _Nouveau Choix
-de pièces de poésie_ (La Haye, Henry van Bulderen, 1715, 2 vol. in-8,
-t. I, p. 50):
-
- Dans un bâtiment magnifique,
- Où trois ou quatre honnêtes gens
- Logeoient parmi quantité de pédans,
- Où tout étoit scientifique,
- Jusques au moindre domestique,
- Le feu s’étant mis un beau jour,
- On ferme vivement les portes,
- Pour empêcher d’entrer le peuple d’alentour,
- Qu’on voyoit accourir par nombreuses cohortes.
- Or, entre les gens du dehors,
- Étoient plusieurs pédans, qui, laissant leurs affaires,
- Venoient secourir leurs confrères,
- Comme membres d’un même corps.
- Ils étoient en chapeau, manteau long et soutane.
- On les introduisit; dès qu’ils furent entrez,
- Ceux du dedans, tout effarez,
- Ayant perdu presque la tramontane,
- Vinrent vers eux, disant: «Tous tant que nous voici,
- Il faut délibérer sur cette affaire-ci,
- Comme étant affaire importante:
- Notre maison brûle toujours,
- Sans qu’on y donne du secours.
- Ne perdons point de temps, car la chose est pressante.
- _Nos deliberare oportet._
- --Oui, mais, dans nos statuts, s’il faut qu’on délibère,
- Dirent les autres, comment faire?
- Délibérerons-nous sans robe et sans bonnet?»
-
-Ce conte doit avoir été inspiré par l’incendie de la Sorbonne, que la
-muse de Santeul a célébré en vers latins.
-
-Ce bon abbé de Saint-Ussans préférait évidemment les contes aux
-homélies. Nous sommes bien aises, cependant, d’avoir découvert, à
-défaut de son abbaye qui a échappé à toutes nos recherches, une pièce
-de vers plus édifiante, qu’il a signée de son nom d’abbé; elle est
-intitulée: _Sur un tableau de la nativité de N. Seigneur, fait par
-monsieur Le Brun, premier peintre du roi. A monsieur Helvetius, docteur
-en médecine._ (Paris, de l’impr. de J. Cusson, in-8 de 4 p.) Cette
-pièce porte la date de 1689, écrite à la main. Ce sont peut-être les
-seuls vers que Pierre de Saint-Glas se soit permis en dehors du genre
-profane et galant.
-
-
-
-
- UN LIVRE CONNU
- QUI N’A JAMAIS EXISTÉ.
-
-
-Il y a vingt-cinq ans que je cherche partout un ouvrage, cité par
-les bibliographes et dont l’existence n’a jamais été contestée par
-personne; cet ouvrage est intitulé: _les Pieds de mouches, ou Nouvelles
-Noces de Rabelais_ (Paris, 1732, 6 vol. in-8). Je m’étonnais cependant
-que le marquis de Paulmy, contemporain de Gueullette, qui fut même de
-ses amis, n’eût pas analysé, dans la _Bibliothèque universelle des
-romans_, une œuvre d’imagination, que recommandaient à la fois le
-nombre des volumes et la singularité du titre. Je m’étais assuré que
-_les Pieds de mouches_ ne se trouvaient pas dans l’immense collection
-de romans français que possède la Bibliothèque de l’Arsenal. Il fallut
-donc se résigner à attendre du hasard la découverte des fameux _Pieds
-de mouches_, que je crus plus d’une fois avoir rencontrés dans le
-_Pied de Fanchette_, de Restif de la Bretonne, ou dans la _Mouche_, du
-chevalier de Mouhy.
-
-J’avais cependant donné en librairie le signalement de l’introuvable
-roman, et je ne fus pas peu surpris d’apprendre que plusieurs curieux
-avaient fait avant moi la même recherche sans plus de succès. «Tous
-les ans, me dit un des libraires les plus capables de dénicher le
-phénix des livres, tous les ans je reçois dix ou douze commissions pour
-les _Pieds de mouches_ de Gueullette; mais ce bouquin doit être bien
-rare, car je ne l’ai jamais vu.--Et moi, dit un semi-bibliographe qui
-était là feuilletant un volume, je l’ai vu deux ou trois fois sur les
-étalages des quais.--Diable! repris-je tout alléché d’espérance, vous
-êtes plus heureux que vous ne le méritez, puisque vous avez laissé
-échapper une si belle occasion.--_Margaritas ante porcos!_ répliqua
-notre homme, j’ai peu de goût, je vous l’avouerai, pour Gueullette et
-ses contes.» Depuis lors, on a continué, de tous les points du monde
-des bibliophiles, à demander les _Pieds de mouches_ aux échos de la
-vieille librairie.
-
-Obstiné dans mon désir, comme un vrai bibliophile, j’ai voulu me
-remettre à la piste des _Pieds de mouches_ de Gueullette, et j’ai
-eu recours d’abord à la _France littéraire_ de Quérard, ce précieux
-répertoire de bibliographie usuelle, qui serait sans défauts, si son
-savant et infatigable auteur avait pu le corriger et le compléter dans
-une seconde édition. L’article GUEULLETTE m’a fourni cette indication:
-«Les Pieds de mouches, ou les Nouvelles Noces de Rabelais, 1732, 6 vol.
-in-8. Avec Jamet l’aîné.» A l’article JAMET, reparaît naturellement
-la même indication, avec un renvoi à la _France littéraire_ de 1769
-(par les abbés d’Hébrail et de la Porte). Ce renvoi me fit supposer
-que, dans l’intervalle de la publication des deux articles, M. Quérard
-avait été prié de donner un renseignement précis à l’égard des _Pieds
-de mouches_ de Gueullette. M. Quérard n’avait pas su mieux faire que de
-renvoyer ses lecteurs à la source où il avait puisé de confiance.
-
-Je m’adressai, en conséquence, à la _France littéraire_ de 1769: elle
-était muette, dans les notices de Gueullette et de Jamet, au sujet
-de leurs _Pieds de mouches_. Mais le Supplément de 1778, qui est de
-l’abbé de La Porte seul, me mit sur la trace desdits fameux _Pieds de
-mouches_. Page 98, dans la liste des auteurs morts et vivants, addition
-à l’article GUEULLETTE, publié en 1769: «Il a eu part, avec M. Jamet
-l’aîné, aux _Pieds de mouches ou Nouvelles Noces de Rabelais_, 6 vol.
-in-8, 1732.» Page 170 de la seconde partie, dans la liste des ouvrages,
-je retrouvais encore les mêmes _Pieds de mouches_, par MM. Gueullette
-et Jamet, 6 vol. in-8. «Pour le coup, m’écriai-je avec confiance, je
-tiens mes _Pieds de mouches_!»
-
-Mais voici que l’aveugle dieu des bibliographes me ramène à la page
-105 de la première partie du volume, et je lis avec stupéfaction cette
-phrase complémentaire de l’article de JAMET L’AINÉ: «Il a eu part, avec
-Gueullette, aux Pieds de Mouches ET aux nouvelles NOTES SUR RABELAIS.»
-Ce fut un trait de lumière, et je compris sur-le-champ que les _Pieds
-de mouches_ étaient l’œuvre d’une triple faute d’impression. Gueullette
-et Jamet avaient eu part, en effet, non pas aux _Pieds de mouches_,
-mais aux _Essais de Montaigne_, édition de 1725, 3 vol. in-4; non
-pas aux _Nouvelles Noces de Rabelais_, mais aux _Nouvelles Notes sur
-Rabelais_, dans l’édition de 1732, en 6 volumes in-8.
-
-Vous verrez que, dans un demi-siècle, les bibliophiles seront encore en
-quête des _Pieds de mouches_ de Gueullette, et que les bibliographes
-inviteront encore les amateurs aux _Nouvelles Noces de Rabelais_.
-
-
-
-
- LE VÉRITABLE
- AUTEUR DE QUELQUES OUVRAGES
- DE RESTIF DE LA BRETONNE.
-
-
-I.
-
-Les bibliographes se sont préoccupés d’une note, que j’ai jetée dans
-un Catalogue de livres[3], et qui n’était pas mon dernier mot sur la
-question; voici cette note: «Nous croyons que Restif n’est pas l’auteur
-des quatre premiers volumes des _Idées singulières_, mais qu’il s’est
-chargé seulement de les publier, en y ajoutant quelques notes qui
-portent l’empreinte de son style.» Nous aurions pu dire, qu’après un
-examen approfondi de la collection des _Idées singulières_, comprenant
-le _Pornographe_, le _Mimographe_, les _Gynographes_, l’_Andrographe_
-et le _Thesmographe_, nous sommes certain que Restif a été seulement
-l’éditeur responsable de ces différents ouvrages, dans lesquels il a
-fait des interpolations qui tranchent d’une manière marquée avec le
-reste, notamment dans le _Thesmographe_, où il a inséré des essais
-dramatiques, des lettres de famille, des pamphlets personnels, etc.
-
- [3] Catal. de livres relat. à l’histoire de France, à
- l’histoire de Paris, aux beaux-arts et à la bibliographie,
- provenant de la bibl. de M. de N***. _Paris_, _Edwin Tross_,
- 1856, in-8º. (Voy. le nº 42.)
-
-Il faudrait, pour établir notre opinion sur des bases solides, procéder
-par voie de citations et de rapprochements littéraires. La place nous
-manquerait ici, pour entrer dans de longs développements, et pour
-démontrer, _Monsieur Nicolas_ à la main, que Restif était absolument
-incapable de traiter avec connaissance de cause les matières sur
-lesquelles roulent ces ouvrages de philosophie sociale et d’économie
-politique. On y trouve une érudition qu’il n’avait pas, le pauvre
-homme; on y trouve surtout des idées qu’il n’a jamais eues. Aussi,
-était-il tellement embarrassé de la pseudo-paternité des _Graphes_
-(c’est le nom qu’il leur donnait), que son _Monsieur Nicolas_ en parle
-à peine, et toujours avec une sorte d’hésitation, si ce n’est quand
-il s’agit du _Pornographe_, qu’il avait adopté plus ouvertement, par
-affection et par habitude.
-
-Je me bornerai donc à révéler le véritable auteur des _Graphes_, n’en
-déplaise à Restif et à ses bibliographes particuliers. On lit dans
-_Monsieur Nicolas_, ce livre extraordinaire, qui commence à être connu
-et apprécié, t. XVI, p. 4561: «En 1771, ayant traité avec le libraire
-Costard, pour un ouvrage intitulé: _le Nouvel Émile_, à un sou la
-feuille de deux mille exemplaires, je me proposais d’y faire entrer le
-_Marquis de Tavan_, comme exemples historiques; mais je ne tardai pas à
-m’apercevoir qu’ils gâteraient un ouvrage, _pour lequel ils n’avaient
-pas été faits_. J’en fis donc un _petit_ roman, que j’imprimai pour mon
-compte, mais _que je changeai complétement de fond et de forme_, en le
-composant moi-même à la casse, aidé néanmoins par le jeune Ornefri,
-fils de Parangon. Je le surchargeai de morale et de discours: l’action
-y manquait déjà, je l’étouffai encore: ce fut un traité de morale
-symétriquement divisé en quatre parties, _assez platement raisonné pour
-être digne de Guinguenet, qui cependant n’en n’eût pas fait l’Épître
-dédicatoire à la Jeunesse_; ce morceau est un petit chef-d’œuvre
-d’élégance et de raisonnement. Aussi, mon ami Renaud me dit-il, en
-achevant de la lire: «Voici votre meilleur ouvrage!»--Un moment!
-_L’Épître dédicatoire ne répond que pour elle!_... Il trouva ensuite
-l’ouvrage moral _médiocre_, mais amusant par ses épisodes, c’est-à-dire
-par ses défauts.»
-
-J’ai souligné, dans cette citation, tout ce qui semble indiquer que
-l’ouvrage n’est pas de Restif: ce qui lui appartient, c’est un _petit_
-roman; ce qui ne lui appartient pas, c’est un _Traité de morale assez
-platement raisonné_. L’auteur de ce traité de morale n’est autre que
-Ginguené, que Restif appelle ici _Guinguenet_, parce qu’il était alors
-brouillé avec lui. Restif serait donc seulement l’auteur de l’Épître
-dédicatoire _aux jeunes gens_.
-
-Pierre-Louis Ginguené était arrivé à Paris en 1770, âgé de vingt-deux
-ans, sans autres ressources que son esprit naturel, son instruction
-très-étendue et son envie de réussir. Il fut placé dans les bureaux du
-Contrôle général; il fit connaissance avec Restif, chez Bultel-Dumont,
-trésorier de France, qui s’était fait l’ami et le Mécène de _Monsieur
-Nicolas_. Ginguené se piquait d’être philosophe et d’imiter J.-J.
-Rousseau; il confia donc ses élucubrations à Restif, qui se chargea de
-les publier, et même de les imprimer lui-même. Telle est l’origine des
-_Graphes_, qui parurent d’abord sans nom d’auteur, et que Restif finit
-par s’approprier, en s’imaginant peut-être qu’il les avait écrits,
-parce qu’il les avait peut-être _composés à la casse_. Cependant il
-avait eu l’imprudence de promettre à ses lecteurs le _Glossographe_,
-quoique Ginguené ne lui eût remis que quelques fragments de cet
-ouvrage; pendant vingt ans, il annonça que le _Glossographe_ allait
-voir le jour, et enfin, de guerre lasse, il imprima ce qu’il en avait,
-dans le seizième volume de son _Monsieur Nicolas_. Voy. p. 4689 et
-suivantes de ce t. XVI.
-
-Rendons à Ginguené ce qui est à Ginguené, en demandant pardon de la
-liberté grande à _Monsieur Nicolas_.
-
-
-II.
-
-_Comment Restif de la Bretonne s’appropriait les ouvrages des autres._
-
-Nous avons dit quel était le véritable auteur du _Marquis de T*** ou
-l’École de la Jeunesse_, publié en 1771, comme _tirée des mémoires
-recueillis par N.-E.-A. Desforêts, homme d’affaires de la maison
-de T..._ (Londres et Paris, Le Jay, 1771, 4 parties, in-12). Nous
-ajouterons que Restif, en imprimant cet ouvrage, hésitait encore à y
-mettre son nom, car on lit cette annonce derrière le titre du premier
-volume: «On trouve chez le même libraire quelques autres ouvrages
-amusants, tels que _la Famille vertueuse_, 4 parties; _Lucile ou les
-progrès de la vertu_, 1 partie; _la Confidence nécessaire, lett.
-angl._, 2 parties, etc.» Ce sont là les ouvrages de Restif, ou, du
-moins, ceux qu’il s’était chargé de publier sous sa responsabilité,
-et dont il ne s’attribuait pas encore tout l’honneur. Il n’en est
-pas moins démontré que des écrivains qui voulaient se faire imprimer
-incognito, avaient recours à l’intermédiaire officieux de Restif, en
-raison de ses rapports avec l’imprimerie, la censure de police et la
-librairie de colportage.
-
-Voici ce que nous lisons, dans la _Revue des ouvrages de l’auteur_,
-placée à la suite de la description des figures du _Paysan perverti_,
-édition de 1788: «_L’École des Pères_ (_Ve Duchesne_, imprimé à 1,500
-exemplaires) parut en mai 1776, 3 volumes, après avoir été retenue
-fort longtemps. L’auteur l’avait rachetée du libraire Costard, pour la
-_mettre à la rame_ et en extraire le meilleur pour son _Nouvel Émile_,
-mais il en fut détourné par quelqu’un de ses amis, qui le conseilla
-mal. Cet ouvrage est bien supérieur à l’_École de la Jeunesse_, publiée
-cinq ans auparavant.»
-
-Il résulte, de ce passage, assez obscur aujourd’hui, que Restif
-acheta l’édition entière d’un livre qui ne pouvait paraître, faute de
-privilége, et qui était arrêté _depuis longtemps_ par la censure et la
-police. Restif, au lieu de détruire cette édition, y fit des cartons et
-la rendit par là susceptible d’être autorisée, du moins _tacitement_.
-Il n’hésita pas ensuite à se donner pour l’auteur de l’ouvrage, qu’il
-avait publié seulement, à ses risques et périls, en parlant de cet
-ouvrage avec certaines réticences obligées. Restif n’a pas même l’air
-de savoir qu’une partie de son _École de la Jeunesse_, publiée en 1771,
-se retrouve textuellement dans l’_École des Pères_, publiée en 1776, il
-est vrai, mais imprimée SIX ANS _auparavant_.
-
-_L’École des Pères_, que Restif fit paraître en 1776, sous son nom,
-avec cette rubrique: _En France et à Paris, chés la veuve Duchesne_,
-_Humblot_, _Le Jay et Doréz_ (on peut certifier, à en juger d’après
-l’orthographe, que Restif est du moins l’auteur du titre), forme trois
-volumes in-8, sur papier fort: le premier volume a 480 pages; le
-deuxième 192, et le troisième 372.
-
-Or, l’édition originale, dont nous avons un exemplaire sous les yeux,
-devait porter d’abord ce titre: _le Nouvel Émile ou l’Éducation
-pratique_, avec cette épigraphe: _Res eadem vulnus opemque feret_
-(Ovid. II. _Trist._ v. 20); fleuron: un aigle sur des attributs de
-musique, dans une couronne. _A Genève, et se trouve à Paris, chez J.-P.
-Costard, libraire, rue Saint-Jean de Beauvais_, 1770. Sur le faux
-titre: _Idées singulières_. _L’Éducographe._ Restif ne soupçonnait pas
-que cet ouvrage était destiné à faire partie des _Graphes_! Le premier
-volume a 480 pages, de même que _l’École des Pères_, mais les pages
-suivantes ont été remplacées par des cartons, dans _l’École des Pères_:
-1-2, 3-4, 9-10, 31-32, 41-42, 51-52, 53-54, 57-58, 65-66, 79-80,
-81-82-86 (deux pages au lieu de six), 87-88, 211-212, 247-248, 355-356.
-
-Le second volume offre des différences bien plus importantes; il a 480
-pages, tandis qu’il n’en a plus que 192 dans _l’École des Pères_. Il
-paraît que le censeur exigea d’abord des cartons aux pages suivantes:
-1-2, 59-60, 121-128 (en supprimant ainsi six pages), 189-190, 191-192,
-419-420, 435-436, 437-438, 439-440, 441-442. Puis, de tout le volume,
-on ne conserva que les 192 premières pages, en supprimant tout le reste.
-
-Le troisième est également mutilé; de ses 476 pages, il n’en est
-resté que 372 dans _l’École des Pères_. On demanda des cartons depuis
-la première page jusqu’à la page 48; et, sans doute, lorsque ces
-cartons furent présentés, on refusa de les admettre, et on retint
-définitivement le permis de publier.
-
-C’est six ans plus tard que Restif acheta l’édition pour la mettre à la
-rame, c’est-à-dire au pilon; mais il connaissait intimement plusieurs
-censeurs, et il proposa de nouveaux cartons qui furent acceptés, après
-plusieurs remaniements successifs. Le livre parut enfin, avec son
-nom, mais tellement défiguré, que le véritable auteur ne voulut pas
-reconnaître son ouvrage. Il n’y eut donc pas débat de paternité entre
-le vrai père et le faux père, pour _l’École des Pères_: Restif resta
-seul maître de l’enfant ou plutôt de l’avorton, qu’il avait circoncis.
-
-
-
-
- LES ROMANS
- DE J. POTOCKI.
-
-
-On peut dire que, dans la bibliographie, il y a l’instinct (si cette
-expression rend bien ma pensée) à côté de la science. L’instinct du
-bibliographe, c’est une sorte de divination, qui lui fait découvrir
-souvent le véritable auteur d’un livre anonyme ou pseudonyme. Voici un
-fait entre mille.
-
-On n’a peut-être pas oublié le célèbre procès littéraire, qui fut un
-coup de massue pour le spirituel et imprudent auteur des _Souvenirs
-de Mme la marquise de Créquy_. C’était à la fin de l’année 1841.
-Le journal _la Presse_ avait commencé la publication des Mémoires
-inédits de Cagliostro, traduits de l’italien par un gentilhomme: le
-premier épisode de ces Mémoires venait de paraître sous le titre du
-_Val funeste_; le second épisode, intitulé: _Histoire de don Benito
-d’Almusenar_, paraissait, quand le _National_ (15 octobre 1841) dénonça
-le plagiat le plus effronté qui eût été jamais commis dans le monde
-des romans et des feuilletons.
-
-Le _Val funeste_ était l’extrait littéral d’un ouvrage attribué
-au comte Joseph Potocki: _Dix Journées de la vie d’Alphonse van
-Worden_ (Paris, Gide, 1814, 3 vol. in-12); l’_Histoire de don Benito
-d’Almunesar_ devait être également un extrait non moins littéral d’un
-autre roman anonyme du même auteur: _Avadoro, histoire espagnole_
-(Paris, Gide, 1813, 4 vol. in-12).
-
-Le rédacteur en chef du feuilleton de la _Presse_, M. Dujarier,
-s’indigna d’une accusation qui n’attaquait que le soi-disant auteur des
-prétendus Mémoires de Cagliostro; il intenta un procès au _National_
-et appela en garantie M. de Courchamps, qui fut honteusement convaincu
-de s’être approprié deux romans oubliés, sinon dignes d’oubli. Peu
-d’années après, M. de Courchamps mourait de chagrin, à l’hospice de
-Sainte-Périne.
-
-Quel était le véritable auteur d’_Avadoro_ et de _Dix Journées de la
-vie d’Alphonse van Worden_? Le premier de ces deux romans portait
-les initiales L. C. J. P., et Barbier, dans son _Dictionnaire des
-anonymes_, l’avait présenté comme faisant partie d’un manuscrit plus
-considérable, qui pouvait fournir 7 vol. in-12, et qui était l’ouvrage
-du comte Jean Potocki. Suivant une note du général de Senovert,
-communiquée au savant bibliographe, cet ouvrage aurait été imprimé hors
-de France, sous le titre de _Manuscrit trouvé à Saragosse_ (_S. l. n.
-d._, in-4).
-
-Quant au révélateur du _vol au roman_, lequel semblait si bien
-instruit et si sûr de son fait, on ne savait pas encore que c’était
-un des meilleurs amis de la famille Nodier, un écrivain caustique et
-ingénieux qui a toujours écrit sous le pseudonyme de Stahl.
-
-Je fus très-préoccupé, très-intrigué, il m’en souvient, par cette
-affaire qui produisit tant de scandale et qui resta enveloppée de
-certain mystère. Je voulus lire _Avadoro_, et je n’eus pas plutôt lu le
-premier volume, que je m’écriai: «C’est Charles Nodier qui a composé ou
-du moins écrit ce roman!» Je lus ensuite les _Dix Journées de la vie
-d’Alphonse van Worden_, et je fus plus que jamais certain de l’identité
-de mon auteur. J’interrogeai les amis de Nodier, Taylor, Jal, Wey, et
-tous ceux que je rencontrai, dans l’ardeur de ma nouvelle découverte;
-mais je ne pus obtenir que des indications vagues.
-
-J’étais pourtant persuadé que les deux ouvrages du comte Jean ou Joseph
-Potocki avaient été écrits par Charles Nodier et que le rédacteur
-du _Dictionnaire des anonymes_ s’était laissé égarer par un faux
-renseignement. Mon opinion était alors tellement arrêtée, que je me
-procurai à grand’peine des exemplaires de ces deux romans et que je les
-fis relier avec le nom de Charles Nodier sur le dos des volumes.
-
-Ces deux romans sont très curieux, très-intéressants, et très-dignes,
-en un mot, de l’auteur de _Smarra_ et de _Trilby_. Je supposai donc que
-quelques circonstances particulières avaient empêché Charles Nodier de
-revendiquer son droit de paternité littéraire.
-
-Eh bien! j’avais deviné juste, il y a seize ans: Charles Nodier est
-réellement le seul auteur d’_Avadoro_, et de _Dix Journées de la vie
-d’Alphonse van Worden_: le manuscrit autographe existe; il est là sous
-mes yeux.
-
-Avis à l’éditeur futur des œuvres complètes de notre ami Charles
-Nodier.
-
-
-
-
- LES MANUSCRITS
- DE
- STANISLAS DE L’AULNAYE.
-
-
-_Lettre à M. Aubry, libraire._
-
-N’est-ce pas dans le _Bulletin du Bouquiniste_ que vous auriez publié
-une lettre d’un de vos correspondants, sur divers volumes annotés,
-provenant de la bibliothèque du savant éditeur de Rabelais, F.-H.
-Stanislas de l’Aulnaye, né à Madrid en 1739, mort à Paris en 1830, à
-l’âge de quatre-vingt-douze ans?
-
-J’ai consulté la table des matières de votre excellent _Bulletin du
-Bouquiniste_, mais je n’ai pas su y retrouver cette lettre, qui a
-laissé un souvenir vague dans ma mémoire. Votre correspondant, ce me
-semble, invitait les amateurs à rechercher soigneusement les volumes
-annotés de la bibliothèque de Stanislas de l’Aulnaye.
-
-Ces volumes, la plupart du moins, se retrouveront peut-être, à
-l’exception de ceux qui, ayant trop mauvaise mine et ne conservant
-pas de couverture, auront été impitoyablement jetés au rebut. Mais
-ce qui serait plus précieux que les livres et ce qui paraît perdu
-pour toujours, ce sont les manuscrits, les ouvrages inédits du docte
-commentateur de Rabelais.
-
-Il est à peu près certain que les papiers et les livres de Stanislas
-de l’Aulnaye, décédé dans l’hospice de Sainte-Périne, à Chaillot, ont
-été recueillis par l’Administration des domaines et vendus à l’encan,
-sans catalogue et sans annonces, à la salle des ventes du Domaine, dans
-l’hôtel du Bouloi.
-
-Nous avons fait bien des démarches pour découvrir ces précieux papiers
-littéraires, accumulés pendant la longue vie laborieuse de ce savant
-universel; nous avons espéré, un moment, d’après une indication
-qui semblait exacte, les faire sortir des greniers de l’hospice de
-Sainte-Périne, où ils auraient été déposés, mais il faut renoncer
-à toute espérance, après la lettre que nous a écrite à ce sujet
-l’honorable directeur de cet hospice.
-
-Nous croyons pouvoir donner à cette lettre la publicité qu’elle mérite:
-non-seulement elle nous fournit plusieurs faits intéressants pour la
-bibliographie, mais encore elle signale, de la part du Domaine, une
-fâcheuse indifférence à l’égard des papiers et des manuscrits qui
-font partie des successions vacantes. Voici la lettre de M. Varnier,
-directeur de l’institution de Sainte-Périne:
-
-
- Paris, 18 Juin 1856.
-
- Monsieur,
-
- Je me suis empressé de faire les recherches que vous désiriez
- relativement aux manuscrits laissés par M. Stanislas de
- l’Aulnaye. Malheureusement, les informations que j’ai recueillies
- ne peuvent guère éclairer la question. Le directeur chargé
- de Sainte-Périne, à cette époque, est mort: lui seul aurait
- probablement pu dire ce qu’étaient devenus ces manuscrits. Il
- paraît bien certain, du reste, qu’ils n’ont jamais été laissés
- à l’Institution, la bibliothèque de notre établissement n’ayant
- été fondée qu’en 1839, par M. Uginet, autrefois attaché à la
- maison de Louis-Philippe, et aujourd’hui décédé. Je serais porté
- à croire que ces manuscrits ont été enlevés par le Domaine, comme
- l’ont été, à une époque postérieure, ceux de M. Montverand et
- de M. Leroy de Petitval. M. Montverand avait laissé une pièce
- en cinq actes, et M. de Petitval, des _Anecdotes de l’ancienne
- cour_, des _Observations sur les finances d’Angleterre depuis le
- règne d’Élisabeth jusqu’en 1815_, et le _Récit d’un voyage en
- Angleterre_. Mais il est à craindre que ces écrits, recueillis
- par le Domaine comme papiers de succession, n’aient été vendus au
- poids.
-
- Agréez, etc.
-
-
-Ainsi, les manuscrits de Stanislas de l’Aulnaye ont été vendus au
-poids, comme ceux de MM. Montverand et Leroy de Petitval, comme ceux
-de tant d’autres savants et littérateurs, dont la succession est
-tombée dans le gouffre du Domaine. Dieu veuille que les fureteurs
-d’autographes aient pu les racheter entre les mains des épiciers! On
-sait que Villenave a fait ainsi de précieuses découvertes parmi les
-vieux papiers achetés au poids et sauvés du pilon.
-
-Entre les manuscrits de Stanislas de l’Aulnaye les plus regrettables,
-il faut citer son _Essai de bibliographie encomiastique_, ou
-bibliographie des éloges qui ont pour objet les choses et les
-personnes. Ce grand travail, qui ne comprenait pas moins de 5,000
-articles, aurait formé environ quatre volumes in-8. On en trouve
-quelques extraits curieux dans le _Rabelaisiana_, qui est imprimé à la
-suite du glossaire, dans les deux éditions de Rabelais publiées par de
-l’Aulnaye.
-
-La première de ces éditions (_Paris, Desoer_, 1820, 3 vol. in-18) est
-plus recherchée des amateurs que la seconde, qui a l’avantage d’être
-beaucoup plus complète; mais cette première édition peut passer pour
-un chef-d’œuvre typographique, comparable aux plus jolies éditions
-elzeviriennes. Le texte des deux éditions du Rabelais de Stanislas
-de l’Aulnaye est défiguré par un système d’orthographe étymologique,
-poussé jusqu’à l’exagération. Nous nous reprochons d’avoir adopté ce
-texte dans notre édition, qu’il n’a pas empêché de devenir populaire,
-et qui s’est vendue à plus de 30,000 exemplaires (_Paris, Charpentier_,
-1840 et années suivantes, in-12). Le troisième volume des deux éditions
-de Stanislas de l’Aulnaye est un piquant répertoire d’érudition
-rabelaisienne.
-
-Lorsque Stanislas de l’Aulnaye faisait imprimer la seconde édition de
-son Rabelais (_Paris, Louis Janet_, 1823, 3 vol. in-8º, imprim. de
-Jules Didot), il était âgé de quatre-vingt-deux ans; il avait conservé
-toute sa verve et son originalité d’esprit. Il demeurait alors dans
-une mansarde de la rue Saint-Hyacinthe, près de la place Saint-Michel:
-cette mansarde n’avait pas d’autres meubles qu’un grabat et une chaise;
-le pauvre vieillard travaillait dans son lit, dont il ne sortait que
-pour aller chercher de l’eau-de-vie chez le liquoriste du coin, car
-il ne vivait que d’eau de-vie, et il était rarement ivre. Sa chambre
-était encombrée de livres et de paperasses, entassés sur le carreau
-et couverts de poussière. Ordinairement, sa mémoire prodigieuse lui
-servait de bibliothèque.
-
-Les derniers temps qu’il passa dans ce bouge, comme la clef restait
-jour et nuit à la porte, un voleur était entré pendant son sommeil et
-lui avait pris son pantalon, le seul qu’il possédât. Chaque fois que
-quelqu’un ouvrait la porte, il criait d’une voix de Stentor: «Eh bien!
-me rapportez-vous mon pantalon?» Quand l’apprenti de l’imprimerie Didot
-arrivait avec un paquet d’épreuves, de l’Aulnaye lui disait, sans
-bouger de son lit: «Petit, tu trouveras une pièce de dix sous dans mes
-souliers; va voir si mon pantalon est au porte-manteau sur l’escalier.
-S’il n’y est pas, descends chez le liquoriste et achète-moi pour dix
-sous d’eau-de-vie, pendant que je corrigerai ton épreuve.» L’épreuve
-était corrigée, avant que l’enfant fût de retour.
-
-Le libraire Louis Janet, ayant été instruit de l’état de détresse dans
-lequel se trouvait le vieux savant, lui envoya un pantalon neuf, qui
-fut déposé au pied du lit où de l’Aulnaye était couché. Celui-ci, à
-son réveil, aperçut le pantalon et s’empressa de s’en revêtir avec
-joie, sans soupçonner que ce fût un vêtement neuf. «Celui qui m’avait
-emprunté mon pantalon, dit-il en riant, ne me le reprendra plus, car je
-coucherai avec.» Ce qu’il fit à l’avenir.
-
-Il écrivait sans cesse. Il avait achevé la rédaction de sa grande
-_Histoire générale et particulière des religions et des cultes de tous
-les peuples du monde, tant anciens que modernes_, dont le premier
-volume seulement avait paru en trois livraisons, Paris, 1791: cet
-ouvrage devait avoir 12 volumes in-4º. Il s’occupait aussi de l’examen
-critique du Rabelais, publié par Esmangard et Éloy Johanneau, chez
-Dalibon: «Il me faudra, disait-il gaiement, plus de neuf volumes in-8º,
-pour rassembler les âneries et les coq-à-l’âne qui distinguent cette
-édition _variorum_, que je propose d’appeler _édition Aliborum_.»
-
-Stanislas de l’Aulnaye se livrait encore aux spéculations de la science
-hermétique: «Vous verrez, disait-il, que, le jour même où je mourrai de
-faim, j’aurai trouvé le secret de faire de l’or.»
-
-
-
-
- DENON, DORAT ET BALZAC.
-
-
-Quel est le véritable auteur d’un petit opuscule, intitulé: _Point
-de lendemain_, qui a été d’abord imprimé sous le nom de Dorat, que
-Vivant-Denon a fait depuis réimprimer avec quelques changements, sans y
-mettre son nom, et que Balzac enfin n’a pas dédaigné de s’approprier,
-en l’encadrant dans sa _Physiologie du mariage_?
-
-Cet opuscule a paru, pour la première fois, en juin 1777, dans les
-_Mélanges littéraires ou Journal des Dames, dédié à la Reine_ (Paris,
-veuve Thiboust, imprimeur du roi, in-8), que Dorat publiait, avec le
-concours de la comtesse de Beauharnais, sa maîtresse, et de quelques
-amis. Le conte _Point de lendemain_ est accompagné de ces initiales,
-qui ne semblaient pas représenter le nom de Dorat: _par D. G. O. D. R._
-Cependant ce conte fut reproduit textuellement dans le _Coup d’œil sur
-la littérature, ou Collection de différents ouvrages tant en prose
-qu’en vers, par M. Dorat, pour faire suite à ses Œuvres_. Amsterdam
-et Paris, Gueffier, 1780, 2 vol. in-8. Ce recueil, qui ne vit le jour
-que peu de semaines avant la mort de Dorat (29 avril 1780), était
-réimprimé, la même année, à _Neuchâtel, de l’imprimerie de la Société
-typographique_, contrefaçon que M. Quérard n’a pas citée dans la
-_France littéraire_.
-
-On trouve, à la page 227 de l’édition originale et à la page 235 de la
-contrefaçon du _Coup d’œil sur la littérature_, en tête des contes:
-_Point de lendemain, conte premier_, avec cette note qui est bien de
-Dorat: «Il ne se trouve que dans mes _Mélanges littéraires_; et je
-l’ai transporté dans cette collection pour ceux qui désiroient se le
-procurer dans un ouvrage moins volumineux.» Ce conte occupe 35 pages;
-mais il ne se termine plus, comme dans les _Mélanges littéraires_,
-par les initiales: _D. G. O. D. R._ On le trouve aussi dans l’édition
-des Œuvres de Dorat, en 20 volumes in-8, publiée, chez Séb. Jorry et
-Delalain, de 1764 à 1780.
-
-Ce conte, à son apparition dans les _Mélanges littéraires_, avait eu
-un très-grand succès de curiosité; on s’était préoccupé d’en découvrir
-les personnages, et l’on pensa naturellement que Dorat avait voulu se
-mettre en scène sous le nom de _Damon_, et que la _comtesse de_ ***
-ne pouvait être que sa maîtresse, la comtesse Fanny de Beauharnais,
-déjà fameuse par ses galanteries. Dorat acceptait volontiers, pour son
-propre compte, toutes les bonnes fortunes qu’on lui attribuait, et, par
-conséquent, il n’eut garde de décliner la paternité du conte _Point de
-lendemain_: il avait fini, peut-être, par se persuader de bonne foi
-qu’il en était l’auteur.
-
-Trente-deux ans plus tard, Vivant-Denon, alors directeur des Musées
-impériaux, faisait soigneusement réimprimer ce joli conte libertin,
-chez Pierre Didot l’aîné (1812, in-18 de 52 pages, papier vélin), et
-il le distribuait mystérieusement à la cour, en disant que l’édition
-n’avait été tirée qu’à 12 exemplaires. Mais nous pouvons affirmer que
-le nombre des exemplaires s’élevait à 50 au moins, qui sont devenus
-fort rares et qui ont été la plupart détruits. Le bruit courut alors
-qu’une princesse de la famille impériale avait fourni les principaux
-traits du tableau, et que Denon était un peintre indiscret. Il va
-sans dire que Denon, auteur ou éditeur, avait retouché le style de la
-publication primitive.
-
-Seize ans plus tard, un exemplaire de ce conte fut communiqué à
-Balzac par le baron Dubois, chirurgien de l’empereur, lequel le
-tenait du baron Denon lui-même, et Balzac, enchanté de la conquête
-de cet opuscule qu’on lui donnait comme entièrement inconnu, ne se
-fit pas scrupule de l’admettre dans la première édition anonyme de sa
-_Physiologie du mariage_, en y faisant quelques retouches et sans dire
-la source de son heureux larcin. Mais, dans une édition postérieure
-de la _Physiologie_ (Paris, Olivier, 1834, 2 vol. in-8, tome II, p.
-170 et suiv.), il rendit à Denon ce qu’il croyait à Denon; et il
-annonça que _Point de lendemain_ ne lui appartenait qu’en qualité
-d’éditeur. Puis, mieux renseigné à l’égard du conte et du conteur, il
-remplaça définitivement le nom de _Denon_ par celui de _Dorat_, dans
-l’édition de _la Comédie humaine_. Cependant, entre Dorat et Denon, la
-bibliographie n’a pas encore prononcé le jugement de Salomon.
-
-La question n’est pas difficile à résoudre.
-
-On représenta, en 1769, au Théâtre-Français, _Julie ou le Bon Père_,
-comédie en trois actes et en prose, qui fut soutenue par la cour et
-qui réussit à Paris comme à Versailles. L’auteur ne s’était pas nommé;
-il fit toutefois imprimer sa pièce, en conservant l’anonyme, avec ces
-mots: _par M. D* N**, gentilhomme ordinaire du roi_ (Paris, Delalain,
-1769, in-12). On sut alors que c’était le baron de Non ou Denon, l’ami,
-l’élève, l’alter ego de Dorat, et son _coadjuteur_, disait-on, auprès
-de la comtesse de Beauharnais.
-
-Quelques années plus tard, Denon signait de ses initiales: _D. G.
-O. D. R._ (Denon, gentilhomme ordinaire du roi) le conte _Point de
-lendemain_, que Dorat faisait paraître dans le _Journal des Dames_.
-Mais, comme Dorat avait probablement retouché ce conte et que tout le
-monde lui en faisait honneur, il se l’appropria, en l’insérant, sans
-signature, dans un de ses ouvrages. Ce ne fut que trente-deux ans
-après, que Denon eut l’idée de reprendre son bien et de revendiquer son
-droit d’auteur.
-
-Ainsi donc, Denon a composé le conte, Dorat l’a refait et s’en est
-emparé. Balzac est resté détenteur de cette propriété indivise, et le
-conte en litige a eu plus de lecteurs dans la _Physiologie du mariage_,
-que Dorat et Denon ne lui en avaient jamais donnés.
-
-
-
-
- DÉNONCIATION
- FAITE
- AU PUBLIC SUR LES DANGERS DU JEU.
-
-
-Il ne s’agit pas ici d’un livre imprimé, mais d’un manuscrit, qui se
-trouvait dans la bibliothèque de Viollet-le-Duc, l’agréable auteur de
-la _Bibliothèque poétique_, et qui me fut confié pour l’examiner et
-en donner mon avis. Les bibliographes devraient, comme les augures
-romains, ne pas se regarder sans rire, car ils prononcent des oracles
-de la meilleure foi du monde, et ils reconnaissent eux-mêmes, presque
-aussitôt, qu’ils n’ont pas été prophètes. La faute en est à la
-bibliographie plutôt qu’aux bibliographes.
-
-Je rapporterai d’abord le titre du manuscrit, avant de dire les
-conjectures auxquelles je me suis livré pour en découvrir l’auteur, qui
-est peut-être encore à trouver:
-
- DÉNONCIATION FAITE AU PUBLIC SUR LES DANGERS DU JEU, ou
- les Crimes de tous les joueurs, croupiers, tailleurs de
- pharaon, banquiers, bailleurs de fonds, de biribi, de 31, de
- parfaite-égalité, et autres jeux non moins fripons, dévoilés
- sans aucune réserve; l’on y trouve les noms, surnoms, demeures,
- origine et mœurs de toutes les personnes des deux sexes, qui
- composent les maisons de jeux, appelées Maisons de Société. _A
- Paris, de l’imprimerie du sieur Baxal_, docteur dans tous les
- jeux; _et se vend au Palais-Royal_, avec permission tacite,
- aux nos 180, 123, 164, 13, 15, 44, 29, 33, 36, 40, 60, _et rue
- de Richelieu, hôtel de Londres_, 1791.--Manuscrit in-16, de 73
- feuillets, v. m. tr. d.
-
-Nous avons reproduit en entier le titre de ce curieux manuscrit,
-disais-je dans le _Bulletin du bouquiniste_ (du 15 novembre 1857),
-pour donner une idée des singuliers détails que l’auteur anonyme a
-recueillis dans les maisons de jeu de Paris, surtout dans celles du
-Palais-Royal, au commencement de la Révolution. C’était alors la belle
-époque de la passion du jeu, et le Palais-Royal semblait être un
-temple, élevé par la dépravation des mœurs à tous les vices et même
-à tous les crimes. L’auteur anonyme, qui a composé ex-professo cet
-étrange et intéressant ouvrage, devait être un joueur émérite: «Je
-puis, dit-il, traiter cette partie avec d’autant plus de vérité et de
-précision, que je la connais très-particulièrement, malheureusement
-pour ma bourse et pour moi; que je suis imbu de toutes les menées
-tortueuses et rusées des scélérats qui sont à la tête de ces maisons de
-jeu, de ces repaires infâmes où le vice triomphe, où la vertu périt.»
-C’est au prix de sa fortune que le malheureux avait acquis la triste
-expérience qui lui a permis d’écrire le livre le plus scandaleux et le
-mieux renseigné que nous connaissions sur l’histoire des jeux de Paris.
-
-«Nous n’avons pas eu de peine à découvrir le nom de l’historien, dans
-son initiale M, accompagnée de cinq étoiles. _Mayeur_ de Saint-Paul
-s’est d’abord présenté à notre pensée; le nom de _Mayeur_ correspond,
-en effet, à l’initiale et aux cinq étoiles, qui désignent l’auteur
-des _Dangers du jeu_; quant à l’ouvrage, il offre plus d’une analogie
-avec le genre et le style de l’_Espion désœuvré_; en outre, Mayeur
-avait transporté son atelier de médisance et d’injures, en 1791, du
-boulevard du Temple au Palais-Royal: c’est là qu’il publiait ses
-_Petits B. du Palais-Royal_, et d’autres pamphlets de même encre.
-Mais, après avoir lu et comparé avec soin, nous avons reconnu que le
-sentiment qui a dicté ces mémoires secrets des maisons de jeu était
-trop honnête pour qu’on pût l’attribuer à Mayeur de Saint-Paul, et
-nous nous sommes convaincu qu’il fallait en faire honneur à Mérard
-de Saint-Just, l’auteur de tant d’opuscules imprimés à un très-petit
-nombre d’exemplaires et recherchés par les amateurs, à cause de cette
-seule particularité.
-
-«Mérard était un joueur et un libertin, qui ne se corrigea jamais
-de ces deux défauts; il avait épousé la fille aînée du président
-d’Ormoy, et il ne ménageait pas la dot de sa femme. Celle-ci, dont il
-avait fait une espèce de Sapho ou de Corinne, imagina, pour ramener
-son mari à la _vertu_, de composer et de publier un roman, intitulé:
-_Mémoires de la baronne d’Alvigny_, par madame M. D. S. J. N. A. J. F.
-D. (Londres et Paris, Maradan, 1788, in-12); réimprimé sous le titre
-suivant: _les Dangers de la passion du jeu, ou Histoire de la baronne
-d’Alvigny_ (Paris, Maradan, 1793, in-18). Elle avait probablement pris
-la donnée et les éléments de ce roman licencieux dans _les Dangers
-du jeu ou les Crimes de tous les joueurs_, que Mérard de Saint-Just
-venait de lui offrir en témoignage de repentir. Madame Mérard, qui
-n’était pas d’ailleurs très-scrupuleuse dans sa conduite et qui eut
-toujours un goût prononcé pour les compositions érotiques (voy. son
-_Recueil d’espiègleries, joyeusetés, bons mots, folies_, etc., publié
-sous le nom de la marquise de Palmareze), ne fut sans doute pas trop
-effarouchée des anecdotes graveleuses que contient l’ouvrage inédit de
-son mari, mais elle s’opposa certainement à ce qu’il fût imprimé.
-
-«Les deux époux n’étant plus là pour décider la question, nous espérons
-que ce manuscrit sera imprimé à 50 ou 100 exemplaires, par les soins
-d’un bibliophile, qui fera ainsi une bonne œuvre dans l’intérêt de
-l’histoire parisienne. Notre vœu à cet égard sera peut-être entendu et
-rempli par MM. de Goncourt, qui ont déjà consacré des recherches si
-patientes et si ingénieuses à ce que nous appellerons l’archéologie
-morale du dix-huitième siècle. Nous leur recommandons ce manuscrit,
-dont la seconde partie porte un titre spécial, ainsi conçu: _les
-Joueurs et M. Dussaulx_, Agrippinæ, chez M. Lescot, 1791. L’auteur de
-cette chronique scandaleuse a voulu prouver que Dussaulx, en faisant
-paraître sa célèbre déclamation philosophique sur le jeu (_De la
-passion du jeu depuis les temps anciens jusqu’à nos jours, 1779_),
-n’avait étudié son sujet que dans les livres et surtout dans ceux des
-philosophes.
-
-«Pourquoi Mérard, qui a fait imprimer à ses frais, chez Didot, une
-foule de petits volumes en vers et en prose, plus ou moins mauvais
-ou inutiles, n’a-t-il pas, de gré ou de force, publié son énergique
-tableau des maisons de jeu, pour servir de pièces justificatives au
-petit roman immoral de sa femme?»
-
-J’étais assez content de la consultation bibliographique que j’avais
-fournie au libraire sur ce manuscrit, que les amateurs se disputaient
-déjà; mais je ne tardai pas à concevoir des doutes, au sujet de la
-découverte de l’anonyme, en faisant cette réflexion que Mérard de
-Saint-Just n’avait rien publié sur le jeu ni sur les joueurs, dans ses
-nombreuses broutilles en vers et en prose; or j’avais remarqué que tous
-les auteurs qui ont écrit sur le jeu ne se sont pas bornés à un seul
-ouvrage, car il n’y a que les joueurs, corrigés ou non, qui se plaisent
-à traiter ce sujet et à invectiver le jeu, comme pour se venger de ses
-rigueurs et de ses injustices. Mes doutes ne firent que s’accroître
-et se confirmer, quand je lus dans le _Bulletin du Bouquiniste_ (15
-janvier 1858) la note suivante, rédigée de main de maître et signée
-_Alex. Destouches_:
-
- «Dans son numéro du 15 novembre dernier (1857), le _Bulletin
- du Bouquiniste_ a publié une notice intéressante de M. P. L.
- (Bibliophile Jacob) sur un manuscrit daté de 1791, ayant pour
- titre: _Dénonciation faite au public sur les dangers du jeu_,
- etc. Guidé par l’initiale M, accompagnée de cinq étoiles,
- qui peuvent servir de signature au manuscrit, l’ingénieux
- bibliophile, après avoir pensé d’abord que Mayeur de Saint-Paul
- pouvait en être l’auteur, s’est enfin décidé à l’attribuer
- à Mérard de Saint-Just. Ce qui pourrait corroborer cette
- supposition, c’est qu’au dire de M. P. L., ce manuscrit contient
- les éléments d’un roman, publié en 1793 par madame Mérard de
- Saint-Just et intitulé: _les Dangers de la passion du jeu, ou
- Histoire de la baronne d’Alvigny_. Qu’on nous permette de mettre
- en avant une hypothèse, dont nous abandonnons la vérification au
- propriétaire actuel du manuscrit.
-
- «D’après M. P. L., la seconde partie de cette «chronique
- scandaleuse» porte un titre spécial, ainsi conçu: _les Joueurs
- et M. Dussaulx_, Agrippinæ, chez M. Lescot, 1791. Or nous avons,
- dans ce moment, sous les yeux, un in-8 de 60 pages, imprimé à
- la date de 1780, qui porte ce même titre, avec les indications
- qui suivent, sauf de légères différences d’orthographe
- (_Dusaulx_, _Agripinæ_, _M. Lescot_). Les proportions de ce
- bouquin s’accordent assez avec les 73 feuillets, qui composent
- le manuscrit in-16 de M. P. L. De là notre supposition, qui est
- celle-ci: ce manuscrit ne serait-il pas la préparation d’une
- édition nouvelle de l’imprimé, qu’on aurait voulu rafraîchir,
- dix ans après sa publication, par un titre neuf? Nous croirions
- volontiers qu’au lieu d’être le titre d’une seconde partie, ce
- fut le titre adopté dans le principe pour le tout, car, si
- d’une part les 60 pages d’impression in-8 paraissent pouvoir
- représenter la matière de 73 feuillets d’écriture in-16, d’autre
- part l’explication donnée par M. P. L. du contenu du manuscrit
- est applicable de tous points à celui de l’imprimé.
-
- «Quant au nom de l’auteur de ce dernier, Barbier et Quérard
- l’attribuent à la collaboration de Jacquet, l’abbé Duvernet,
- Delaunay et Marcenay. L’initiale M, apposée, d’après M. P.
- L., au bas du manuscrit de 1791, désigne-t-elle le quatrième
- collaborateur, Marcenay de Ghuy, auteur de deux traités sur la
- gravure (1756 et 1764) et d’un Essai sur la beauté (1770)? Ce
- qui gênerait cette hypothèse, c’est le nombre des étoiles qui
- accompagnent l’M, à moins qu’on ne l’accepte comme indéterminé.
-
- «Un moment, et sauf la même difficulté, nous avons pensé être sur
- la trace de Théveneau de Morande, le _Gazetier cuirassé_. A la
- page 59 de cette curieuse et emportée satire, l’auteur individuel
- ou collectif, après avoir supposé son ouvrage traduit d’un
- Anglais, nommé Warthon, exprime la crainte que les gens de la
- police de Paris n’en prennent de l’humeur et qu’on ne lui envoie
- l’_ami Tinch_ ou _Finch T_..., qui fut autrefois «dépêché du pays
- d’Albion, pour venir complimenter le _Gazetier cuirassé_ sur la
- beauté de son style.» Doit-on voir là une rancune personnelle?
- Nous connaissons enfin, en dernière analyse, une brochure de
- 66 pages, imprimée au commencement de ce siècle, par un nommé
- _J.-C. Mortier, homme de loi_, et intitulée: _A bas tous les
- jeux!_ Est-ce là l’initiale du manuscrit? Une décision est à
- intervenir.»
-
-Après avoir lu cette note, pleine de critique et de sens, je changeai
-brusquement mes conclusions, et je cessai d’attribuer à Mérard de
-Saint-Just la _Dénonciation_, dont je lui avais fait honneur. Je ne
-voulus pourtant pas admettre que le graveur Marcenay de Ghuy fût pour
-quelque chose dans cette pièce manuscrite. Je n’admis pas davantage
-que la brochure, intitulée: _les Joueurs et M. Dusaulx_, eût exigé,
-comme le prétend Barbier dans son _Dictionnaire des Anonymes_, la
-collaboration de quatre auteurs ou quatre joueurs, étonnés de se
-rencontrer ensemble: Jacquet, le graveur Marcenay de Ghuy, l’abbé
-Duvernet et Delaunay. C’est une analyse de cette brochure, que l’auteur
-de la _Dénonciation_ a placée tout naturellement à la suite de son
-ouvrage.
-
-Mais l’auteur de la _Dénonciation_? M. Alex. Destouches l’a nommé, n’en
-déplaise aux cinq étoiles du manuscrit: J.-C. Mortier, homme de loi,
-qui publia, vers 1803 ou 1804, à Paris, chez Pelletié, un terrible
-réquisitoire contre la roulette et le biribi, sous ce titre: _A bas
-tous les jeux!_ in-8 de 66 pages. Il ne faut pas songer à Théveneau de
-Morande, qui avait bien autre chose à faire que de dénoncer les jeux en
-1791, et qui périt, l’année suivante, dans le massacre des prisons, le
-2 septembre 1792.
-
-
-
-
- POLÉMIQUE
-
- BIBLIOGRAPHIQUE.
-
-
-
-
- JACQUES SAQUESPÉE ET JEAN CERTAIN.
-
-
-Mon savant collègue, M. Henri Cocheris, bibliothécaire à la
-Bibliothèque Mazarine, s’était peut-être trop pressé d’annoncer, dans
-le _Bulletin du Bouquiniste_ (31e nº, 1er avril 1858), que M. Alphonse
-Chassant, paléographe justement estimé, venait enfin de découvrir le
-nom de l’auteur du célèbre roman du Châtelain de Coucy et de la Dame de
-Fayel, que G.-A. Crapelet avait publié pour la première fois, en 1829,
-dans sa belle Collection des anciens monuments de la langue française.
-
-Le nom de cet auteur inconnu se trouvait caché dans ces 22 vers, qui
-commencent son roman et que l’éditeur a publiés comme il suit:
-
- 1. Ot pour y tant qu’amours m’a pris
- 2. Et en son service m’a mis,
- 3. En l’onnour d’une dame gente,
- 4. Ai-je mis mon cuer et m’entente
- 5. A rimer ceste istoire cy.
- 6. Et mon non rimerai ausy,
- 7. Si c’on ne s’en percevera,
- 8. Qui l’engien trouver ne sara:
- 9. I’en sui certain, car n’afferroit
- 10. A personne qui faire l’arroit,
- 11. C’on le tenroit à vanterie,
- 12. Espoir ou en melancolie.
- 13. Mès se celle pour qui fait l’ay
- 14. En set nouvelle, bien le say:
- 15. Si li plaist bien guerredonné
- 16. Sera mès qu’ el’ recoive en gré...
- 17. A li m’ofri et me present,
- 18. Qu’en face son commandement.
- 19. En lui ai mis tout mon soulas,
- 20. S’en chant souvent et haut et bas.
- 21. Et liement me maintenray
- 22. Pour lui tant comme viveray.
-
-M. Chassant, dans ses recherches sur l’auteur du roman, avait cru
-trouver l’_engien_, que ce poëte aurait imaginé pour mieux déguiser
-son nom aux yeux des profanes. Il supposait donc que cet _engien_
-devait être un acrostiche-anagramme; puis, en déplaçant, à sa guise,
-13 vers, qu’il choisissait arbitrairement dans ce groupe de 22 vers,
-ou en intervertissant leur ordre, sans se préoccuper du sens général,
-il parvenait à composer ces deux noms ou plutôt ces deux semblants
-de noms: JACQES et SAQESPE, qu’il traduisait en JACQUES SAQUESPÉE.
-Était-il de Champagne? était-il de Picardie? C’était là une question
-secondaire, qu’il eût été plus facile de résoudre, si maître Jacques
-Saquespée avait pris rang dans notre littérature du moyen âge.
-
-Je fus médiocrement satisfait, j’en conviens, de la découverte de M.
-Chassant, et j’eus peut-être le tort d’avoir raison. Les paris étaient
-ouverts, et tous les jeunes paléographes cherchaient à deviner l’énigme
-que le sphinx bibliographique avait mis sur le tapis. Je ne me pique
-pas d’être plus Œdipe qu’un autre, mais je ne résistai pas à l’envie
-de donner un avis, _comme vous autres, messieurs_. Le _Bulletin du
-Bouquiniste_ (1er mai 1858) fit savoir, _urbi et orbi_, que, selon moi,
-Jacques Saquespée n’avait plus qu’à céder la place à Jean Certain.
-
-«Mon cher monsieur Aubry,
-
-«Une découverte bibliographique vaut à mes yeux la découverte de
-l’Amérique, ou peu s’en faut. Par bonheur, il y a toujours du nouveau à
-découvrir à travers l’océan des livres. C’est donc avec joie que j’ai
-vu, dans votre _Bulletin du Bouquiniste_, qu’on avait enfin découvert
-le nom de l’auteur d’un admirable poëme du XIIIe siècle: le _Roman du
-Châtelain de Coucy et de la Dame de Fayel_.
-
-«La lettre de M. H. Cocheris, qui annonçait cette bonne nouvelle,
-m’avait fait battre le cœur d’espérance: les recherches de M. Alphonse
-Chassant, si ingénieuses qu’elles soient, m’ont laissé d’abord dans le
-doute; puis, après avoir relu soigneusement sa curieuse dissertation,
-je suis resté convaincu que l’énigme était encore à chercher, par
-conséquent à trouver. Je regrette que le savant et spirituel auteur de
-l’ouvrage intitulé: _les Nobles et les Vilains du temps passé_, n’ait
-fait que s’égarer dans un paradoxe spécieux et vraiment impraticable.
-
-«Selon lui, le nom de _Jacques Saquespée_, qu’il a formé tant bien
-que mal, en choisissant un certain nombre de lettres parmi celles qui
-commencent les mots en tête des vingt-deux premiers vers du roman, ce
-nom, très-connu dans l’histoire nobiliaire de la Champagne et de la
-Picardie, serait celui de l’auteur anonyme.
-
-«Nous n’avons rien à dire sur le nom de _Saquespée_: qu’il appartienne
-à une famille champenoise, comme le croit M. Chassant, ou bien plutôt
-à une famille picarde, comme le suppose M. Cocheris, la question n’en
-est pas encore là. Il y a eu des familles de ce nom dans plusieurs
-provinces de France, et les maisons nobles fournissaient volontiers des
-trouvères à la _gaie science_.
-
-«Ce qu’il importe d’abord de constater, c’est que les deux noms
-de _Jacques_ et de _Saquespée_ ne se trouvent représentés, ni en
-acrostiche, ni en anagramme, dans les premiers vers du roman du
-_Châtelain de Coucy_; car la règle fondamentale de l’acrostiche
-consiste à reproduire, dans les initiales de plusieurs vers ou lignes
-de prose, toutes les lettres d’un nom, d’un mot ou d’une phrase,
-suivant l’ordre rigoureux de ces mêmes lettres; autrement, ce ne serait
-pas un acrostiche. Quant à l’anagramme, il faut, dans un nombre de
-lettres déterminé, retrouver, sans aucune addition ni suppression,
-les lettres composant un nom, un mot ou une phrase. Voilà pourquoi
-l’acrostiche-anagramme, proposé par M. Chassant, n’a pas de raison
-d’être.
-
-«M. Chassant, pour créer cet acrostiche, a été obligé de grouper à sa
-fantaisie les vers qui pouvaient le composer, en séparant les uns de
-leur ordre naturel, en rapprochant les autres et en les forçant, pour
-ainsi dire, de se ranger à son système: «Ainsi, dit-il, en partant du
-6e vers des 22 que nous avons reproduits plus haut, et suivant sans
-interruption jusqu’au 11e, on trouvera le prénom _Jacques_, en prenant
-les initiales des vers numérotés 9, 10, 11 (lettre double), 6, 7. Et,
-reprenant le 16e vers et ceux qui suivent jusqu’au 22e et dernier,
-on lira _Saquespé_, écrit dans l’ordre suivant: 16, 17, 18 (lettre
-double), 19, 20, 22, 21.» Nous le répétons, cette manière de procéder
-est inadmissible et contraire à toutes les règles de l’acrostiche et
-de l’anagramme, puisque l’anagramme et l’acrostiche ont aussi leurs
-règles, en quelque sorte, grammaticales.
-
-«M. Chassant en conviendra lui-même, s’il veut se servir du même mode
-de transposition des mêmes vers, pour obtenir d’autres noms. Ainsi,
-en prenant les initiales des vers numérotés 13, 10, 11, 12, on aura
-_Macé_, pour prénom; ensuite, les vers numérotés 20, 17, 22, 21, 18
-(lettre double), 19, donneront le nom de _Sapèque_. On peut varier à
-l’infini le placement des vers et en tirer une foule de combinaisons
-plus ou moins acrostiches. Que si l’on tenait absolument au nom de
-_Saquespée_, il serait plus simple et plus logique de le découvrir à
-peu près dans un acrostiche régulier, qui offre, à partir du 9e vers,
-ces deux mots: _Jacemes Saqesep_. Ajoutons encore, en passant, que le
-prénom de _Jacques_, auquel on a donné la préférence (l’acrostiche
-libre fournit aussi bien _Mai_ ou _Amé_, etc.), s’écrivait _Jacques_,
-et ne s’est jamais écrit _Jacqes_ au XIIIe siècle.
-
-«Mais cela importe peu ou point; il s’agit de découvrir, une fois
-pour toutes, le nom, le vrai nom de l’auteur du roman du _Châtelain de
-Coucy_.
-
-«Il faut avouer que le texte des vingt-deux vers, dans lesquels ce
-nom doit se trouver, a été altéré évidemment par le premier éditeur,
-quoique ce ne soit pas Crapelet qui ait fait pour son édition une copie
-collationnée sur le manuscrit de la Bibliothèque impériale. Nous sommes
-étonné que M. Alphonse Chassant, de qui la science paléographique
-est incontestable, n’ait pas eu l’idée de corriger ce texte, avant
-de procéder à la recherche de l’_engien_ qu’il contient. Quant à la
-traduction de Crapelet, elle est pleine de non-sens, et l’on s’aperçoit
-que le prétendu traducteur ne comprenait pas même la langue du XIIIe
-siècle.
-
-«Mais le nom de l’auteur? me direz-vous. Nous faisons bon marché du
-texte et de la traduction. Nous demandons seulement le nom de l’auteur
-du roman? C’est ici qu’Œdipe s’embarrasse.
-
-«En effet, nous avons trouvé cinq ou six noms très convenables, en les
-cherchant, soit dans la rime, soit dans l’acrostiche final, soit dans
-l’assonance, soit dans l’équivoque. C’est à l’équivoque ou au rébus que
-nous nous arrêterons. Le roman du _Châtelain de Coucy_ est en dialecte
-picard, comme le remarque fort bien M. Cocheris; le sujet, d’ailleurs,
-appartient à la Picardie: or, la Picardie ayant la spécialité des
-rébus, c’était là un _engien_ qui lui fut toujours familier et que la
-Flandre lui emprunta depuis. Eh bien! le nom de l’auteur doit être
-renfermé dans un rébus picard ou flamand.
-
-«Voici d’abord trois vers qui servent de préface à l’_engien_:
-
- Et mon non rimerai ausy,
- Si c’on ne s’en percevera,
- Qui l’engien trouver ne sara.
-
-«Voici maintenant l’_engien_, au 10e vers:
-
- J’en suis certain...
-
-«C’est-à-dire que l’auteur se nomme JEAN CERTAIN. Ce trouvère du XIIIe
-siècle était Picard, ou Artésien, ou Flamand. L’_Histoire littéraire
-de la France_ (t. XXIII, p. 537) dit qu’il appartenait aux provinces
-du Nord. M. Arthur Dinaux ne l’a pas oublié dans son précieux recueil
-des _Trouvères artésiens_ (p. 428). Laborde l’avait déjà cité, sous
-le nom de _Chiertain_, dans ses _Mémoires historiques sur Raoul de
-Coucy_, t. II, p. 180 et 319. On croit que ce Certain était abbé ou
-prieur de couvent, parce que, dans un _jeu parti_ qui nous reste de lui
-(Bibl. imp., ancien fonds, nº 7613), il se défend d’avoir des relations
-coupables avec ses religieuses; ce qui ne l’empêche pas de traiter
-cette grave et délicate question: Laquelle vaut-il mieux avoir pour
-maîtresse? Une nonnain ou une dévote laïque?
-
-«Faut-il conclure de là que, Jean Certain ayant composé son roman _en
-l’honneur d’une dame gente_, cette dame était certainement une dévote,
-sinon une religieuse?
-
- «Agréez, etc.
-
- «P.-L. JACOB, bibliophile.»
-
-M. Chassant ne se tint pas pour battu et releva le gant, d’un air
-de mauvaise humeur, dans le nº 37 du _Bulletin du Bouquiniste_. Il
-insista, il persista, pour maintenir Jacques Saquespée, ou plutôt
-JACQES SAQESPE, en possession du droit d’auteur, que j’avais osé
-transférer à Jean Certain. Sa réplique n’était pas plus solide que sa
-première argumentation; et l’érudition réelle, qu’il avait mise en jeu
-au profit d’une thèse imaginaire, laissait subsister dans leur entier
-toutes mes objections contradictoires. J’aurais eu beaucoup à dire,
-si j’avais jugé à propos de continuer le débat, et il m’eût suffi de
-recourir au manuscrit du roman du _Châtelain de Coucy_, sur lequel
-le savant M. Paulin Paris a consigné, dans une note autographe, le
-résultat de ses propres recherches.
-
-Je préférai m’abstenir et attendre le jugement dernier de la
-bibliographie. Ce jugement dernier est venu avec la dernière édition
-du _Manuel du libraire_ de notre seigneur et maître Jacques-Charles
-Brunet. On lit, à l’article CRAPELET, t. II, col. 407: «On a cherché
-le nom de l’auteur de l’Histoire du _Châtelain de Coucy_, dans les
-premiers vers de ce poëme. M. Chassant y a trouvé _Jacques Saquespée_,
-et le bibliophile Jacob, avec plus de vraisemblance, _Jean Certain_,
-poëte picard ou flamand du XIIIe siècle.»
-
-N’est-ce pas là une bien précieuse récompense pour un bibliophile?
-
-
-
-
- RONSARD ET COLLETET.
-
-
-Le poëte élégant qui a publié, _con amore_, non-seulement les Œuvres
-inédites ou non recueillies de Pierre de Ronsard, mais encore une
-édition des Œuvres complètes de l’illustre chef de la Pléiade, ne
-pouvait manquer de s’intéresser à la recherche de la maison que Ronsard
-possédait à l’entrée du faubourg Saint-Marcel, et que les deux Colletet
-avaient occupée après lui. Où était située cette maison? M. Prosper
-Blanchemain la demandait en vain aux échos du vieux Paris.
-
-Il avait pourtant, pour se guider dans sa recherche, un passage de la
-_Vie de Ronsard_, écrite par Guillaume Colletet, laquelle fait partie
-des _Vies des Poëtes françois_, dont la Bibliothèque du Louvre conserve
-le manuscrit autographe; ce passage est ainsi conçu:
-
- «Dans la maturité de son aage, il (Ronsard) aimoit le séjour de
- l’entrée du faux-bourg Saint-Marcel, à cause de la pureté de
- l’air, et de cette agréable montagne que j’appelle son Parnasse
- et le mien. Et certes je marqueray toujours d’un éternel crayon
- ce jour bienheureux, que la faveur du ministre de nos roys me
- donna le moyen d’achepter une des maisons qu’il aimoit autrefois
- habiter, en ce mesme faux-bourg, et sans doute, après celle
- de Baïf, qu’il aima le plus. Et, aussy, fut-ce sur ce sujet,
- que je composay, il y a quelques années, un sonnet que je ne
- feindray point d’insérer icy, par marque du respect inviolable
- que je porte à la mémoire de ce divin homme, et de la joye que
- je ressens d’habiter les sacrés lieux, que ses muses habitèrent
- autrefois avec tant de gloire.
-
- Je ne voy rien icy qui ne flatte mes yeux:
- Ceste cour du Ballustre est gaye et magnifique;
- Ces superbes lyons qui gardent le portique
- Adoucissent pour moy leurs regards furieux.
-
- Ce feuillage, animé d’un vent délicieux,
- Joint au chant des oiseaux sa tremblante musique.
- Ce parterre de fleurs, par un secret magique,
- Semble avoir derobé les estoiles des cieux.
-
- L’aimable promenoir de ces doubles allées,
- Qui de prophanes pas n’ont point esté foulées;
- Garde encore, ô Ronsard, les vestiges des tiens...
-
- Mais, ô noble desir d’une gloire infinie!
- Je trouve bien icy mes pas avec les siens,
- Et mon pas dans mes vers sa force et son génie.»
-
-Les notes railleuses que Tallemant des Réaux avait ajoutées à ce
-sonnet, en le citant dans ses _Historiettes_, d’après le recueil des
-_Épigrammes_ du sieur Colletet (Paris, L. Chamhoudry, 1653, in-12, p.
-47), devaient suffire pour fixer exactement la situation de la maison
-de Ronsard. M. Prosper Blanchemain eut le tort de se laisser égarer par
-les termes amphibologiques d’un sonnet inédit, qu’il découvrit parmi
-les papiers de Guillaume Colletet, et qui avait été adressé à ce poëte
-par son ami Jean Leblanc, auteur de la _Néoptémachie poétique_ et des
-_Odes pindariques_.
-
- A COLLETET.
-
- SUR SA MAISON DU FAUBOURG SAINT-MARCEL.
-
- Dans une region dite la Morfondue,
- D’autant qu’elle est sujette au frileux Aquilon,
- Colletet, embrasé des flammes d’Apollon,
- Va faire maintenant sa demeure assidue.
-
- Cette region froide à sa flamme étoit due:
- Son feu temperera l’hemisphere Gelon:
- Desja sa muse y balle, au son du violon,
- Sous l’ombre d’un meurier par la cour espandue.
-
- Les poëtes voisins, pour desdier ces lieux,
- Ont faict un sacrifice aux domestiques dieux,
- Affin que tout arrive à bien au nouvel hoste:
-
- Garnier avec Leblanc et le pere Thomas
- Se trouverent, ayant au chef une calotte,
- Et par les vins fumeux chasserent les frimas.
-
-M. Prosper Blanchemain publia ce sonnet, qui avait été composé sans
-doute vers 1625, puisque Jean Leblanc était déjà très-vieux quand
-il fit réimprimer ses _Odes pindariques_, en 1611, et qui fixe
-approximativement l’époque où Colletet devint propriétaire de la maison
-de Ronsard, où il réunissait ses amis, poëtes et buveurs. «Voilà
-bien, disait M. Prosper Blanchemain, ce grand _meurier_ de des Réaux,
-et, de plus, nous savons que l’habitation est située dans la rue des
-Morfondus. Jaillot et le plan de Gomboust nous apprennent que la rue
-des Morfondus, plus tard rue du _Puits-de-Fer_, n’est autre que la
-rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont, illustrée d’autre part pour avoir
-été habitée par Pascal et par Rollin, dont les demeures sont connues.
-Il ne me restait plus qu’un pas à faire pour arriver au but de mes
-recherches: déterminer l’emplacement exact de la maison; il m’a été
-impossible d’y parvenir.»
-
-Le mûrier de Ronsard, ce grand mûrier dont Colletet vendait les mûres,
-au dire de Tallemant des Réaux, et que Jean Leblanc célébrait comme
-l’ornement de la cour du Balustre, cour _gaie et magnifique_, qui,
-suivant Tallemant, n’avait que quatre pieds en carré; ce mûrier était
-là, ce me semble, pour mieux diriger la recherche que M. Blanchemain
-a faite au milieu du faubourg Saint-Marcel, au lieu de rester _à
-l’entrée_ de ce faubourg, comme le lui conseillaient les textes qu’il a
-cités.
-
-Je réfutai donc en ces termes l’article que M. Prosper Blanchemain
-avait consacré à sa découverte, dans le nº 102 du _Bulletin du
-Bouquiniste_ (15 mars 1861):
-
-«M. Prosper Blanchemain, à qui nous devons une très-bonne édition des
-œuvres complètes de Ronsard, et qui avait préludé à ce grand travail
-d’éditeur passionné, par la publication des pièces que n’ont pas
-recueillies les anciens éditeurs de son poëte favori, s’est occupé
-naturellement de retrouver la maison que Ronsard possédait à Paris.
-Cette maison était déjà célèbre dans l’histoire littéraire, par les
-assemblées de la Pléiade, que Ronsard convoquait chez lui et qu’il
-présidait lui-même, concurremment avec son ami Baïf. Mais on ne savait
-pas exactement dans quel quartier ni dans quelle rue il fallait la
-chercher; or cette maison peut exister encore, si le mauvais génie des
-démolitions ne l’a pas fait disparaître incognito.
-
-«M. Prosper Blanchemain a constaté, d’après un passage des _Vies des
-Poëtes_, de Guillaume Colletet, ouvrage inédit dont le manuscrit est
-à la Bibliothèque du Louvre, que la maison de Ronsard devait être
-située _à l’entrée du faubourg Saint-Marcel_, et que Guillaume Colletet
-l’avait habitée après lui. Les poëtes se succèdent et ne se ressemblent
-pas. Suivant la vie de Guillaume Colletet, écrite par un de ses amis,
-P. Cadot, avocat au parlement, et non encore publiée, la maison, qui
-avait été le berceau de la Pléiade au seizième siècle, aurait vu se
-former au dix-septième les premières réunions de l’Académie française.
-Ce sont là des faits intéressants, que M. Prosper Blanchemain nous a
-révélés dans une note insérée au _Bulletin du Bouquiniste_.
-
-«Mais il n’a pas été aussi heureux dans la recherche qu’il a faite de
-l’endroit même où cette maison fameuse était placée. Un sonnet inédit
-de J. Leblanc, adressé à Guillaume Colletet, _sur sa maison du faubourg
-Saint-Marcel_, nous apprend que ladite maison s’élevait
-
- Dans une région dite la Morfondue.
-
-«M. Blanchemain a cru que cette région n’était autre que la rue
-des Morfondus, plus tard rue du Puits-de-Fer, et maintenant rue
-Neuve-Saint-Étienne-du-Mont. C’est là qu’il est allé demander la maison
-de Ronsard ou celle de Guillaume Colletet. Nous ne sommes pas surpris
-qu’il ne l’ait pas trouvée, car la rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont,
-qu’on appelait, du temps de Ronsard, la rue du Puits-de-Fer, à cause
-d’un puits public, et qui s’était appelée auparavant _chemin du
-Moulin à vent_, ne fût bâtie, comme son nom l’indique, qu’à la fin du
-seizième siècle, c’est-à-dire après que la construction de l’église de
-Saint-Étienne-du-Mont, commencée sous le règne de François Ier, eut été
-achevée. On la nomma aussi rue des _Morfondus_, parce qu’on n’y voyait
-qu’une seule maison, que le peuple avait plaisamment baptisée: _la
-maison des morfondus ou des réchauffés_.
-
-«Guillaume Colletet, qui mourut le 19 janvier 1659, fut enterré dans
-l’église de Saint-Sauveur, au faubourg Saint-Denis, où il n’avait
-pas d’épitaphe, dit expressément Piganiol de La Force. La tradition
-rapporte qu’il était si pauvre, que ses amis furent obligés de se
-cotiser pour payer les frais de l’enterrement. La tradition pourrait
-bien être fausse ici comme ailleurs, car Guillaume Colletet était alors
-propriétaire de la maison du faubourg Saint-Marcel, qui passa en la
-possession de son fils François Colletet, que Boileau nous représente
-_crotté jusqu’à l’échine_ et _allant quêter son pain de cuisine en
-cuisine_. François Colletet fut, comme son père, propriétaire et
-bourgeois de Paris. Il possédait une magnifique bibliothèque qui ne
-lui avait pas coûté ce qu’elle valait, il est vrai, et qui se vendrait
-aujourd’hui 2 ou 300,000 francs, car elle était toute composée de vieux
-romans, de facéties, de vieux poëtes français, de mystères, de farces
-et d’anciennes pièces de théâtre. Il est certain que François Colletet
-ne fut pas plus pauvre que son père ne l’avait été, et nous avons même
-de bonnes raisons pour supposer qu’il avait fait des économies, aux
-dépens de sa nourriture et de son habillement.
-
-Quant à la maison, qu’il habitait comme son père et qui lui
-appartenait à titre de domaine patrimonial, elle n’était pas dans la
-rue des Morfondus ou du Puits-de-Fer, comme l’a supposé M. Prosper
-Blanchemain, mais dans la petite rue du Mûrier, qui s’était nommée
-d’abord rue Pavée, et qui changea de nom en l’honneur du mûrier, sous
-l’ombrage duquel la Pléiade tenait ses séances poétiques. Cette rue
-s’ouvre, en effet, _à l’entrée du faubourg Saint-Marcel_, au pied de
-la montagne de Sainte-Geneviève, exposée aux vents du nord, _dans une
-région dite la Morfondue_.
-
-En 1676, François Colletet, à qui ses publications littéraires
-n’avaient pas trop bien réussi, voulut se faire industriel et recréer
-le Bureau d’adresses, que Théophraste Renaudot exploitait auparavant
-avec tant de succès et de profit. Il eut l’idée de faire un journal
-d’affiches et d’annonces, le premier qu’on ait vu paraître en France.
-Ce journal, qui devait être distribué et affiché dans Paris tous
-les huit jours, se composait d’une feuille in-4; il parut, pour la
-première fois, au mois d’août 1676; mais il fut supprimé, peu de
-semaines après, sur un ordre du lieutenant de police, au moment où
-l’entreprise de François Colletet devenait si prospère, qu’elle avait
-nécessité la fondation de plusieurs bureaux auxiliaires. Le principal
-bureau était dans le domicile de François Colletet. Voici le titre que
-ce pauvre industriel ajouta au recueil factice des numéros publiés par
-son Bureau d’adresses: _Journal des avis et des affaires de Paris,
-contenant ce qui s’y passe tous les jours de plus considérable pour
-le bien public_. (Paris, du Bureau des journaux, des avis et affaires
-publiques, rue du Meurier, proche Saint-Nicolas-du-Chardonnet, 1676,
-in-4 de 152 pages.) A la fin de chaque numéro, on annonce que «les
-cahiers du journal se distribuent tous les jeudis chez le sieur
-Colletet, rue du Meurier, proche Saint-Nicolas-du-Chardonnet.»
-
-«Il n’y a donc pas de doute ni d’amphibologie possible: la maison de
-Colletet, c’est-à-dire celle de Ronsard, était dans la rue du Mûrier,
-et quoiqu’elle fût _proche_ de l’église de Saint-Nicolas-du-Chardonnet,
-elle dépendait de la paroisse de Saint-Médard, comme François Colletet
-l’a déclaré lui-même dans son poëme burlesque du _Tracas de Paris_:
-
- Il vaut bien mieux voir Saint-Médard:
- C’est une magnifique église,
- Qu’avec grande raison je prise,
- D’où sont beaucoup de gens de bien,
- Et dont je suis paroissien.
-
-«Lorsque j’ai publié le _Tracas de Paris_, à la suite du _Paris
-ridicule_ de Claude Le Petit (_Paris, Adolphe Delahays_, 1859,
-in-12), j’ignorais encore la demeure de François Colletet, et j’avoue
-humblement que je n’avais pas pris la peine de la chercher. Maintenant
-qu’elle est trouvée, du moins à peu près, il faut demander à notre
-archéologue parisien, M. Berty, qui a fait des travaux si complets sur
-la topographie de l’ancien Paris, ce qu’il a pu découvrir, aux Archives
-de l’Empire, relativement à la maison de Ronsard et des Colletet.»
-
-M. Prosper Blanchemain ne renonça pas, toutefois, à placer la maison
-de Ronsard dans la rue _Neuve_-Saint-Étienne-du-Mont, laquelle n’avait
-encore, je le répète, qu’une maison construite, dans les premières
-années du dix-septième siècle, quand on la nommait _rue des Morfondus_.
-Il aurait pu, cependant, s’en rapporter au témoignage de François
-Colletet lui-même, à qui appartint la maison qu’il avait héritée de
-son père et qu’il habitait toujours en 1676, _rue du Mûrier, proche
-Saint-Nicolas-du-Chardonnet_.
-
-1º La maison de Ronsard était surtout connue par ce mûrier, qui
-donna son nom à la rue Pavée et qui subsistait encore à la fin du
-dix-septième siècle.
-
-2º Cette maison était située _à l’entrée_ du faubourg Saint-Marcel,
-c’est-à-dire non loin de l’enceinte de Philippe-Auguste, à côté de la
-place Maubert, là où commençait le faubourg enfermé depuis, en partie,
-dans l’enceinte de Charles V.
-
-3º Le quartier de la place Maubert, comprenant le faubourg
-Saint-Marcel, représente exactement cette _région dite la Morfondue_,
-que M. Blanchemain a prise pour une rue. Le mot _région_ ne peut
-s’entendre que d’un quartier.
-
-4º La maison du pauvre Guillaume Colletet, malgré les _superbes_ lions
-qui en gardaient le portique, malgré sa magnifique cour du Balustre,
-malgré son parterre et ses doubles allées, n’était pas un palais, tant
-s’en faut: les allées étaient de quatre pieds chacune, comme nous
-l’apprend Tallemant des Réaux; la cour avait quatre pieds en carré!
-
-C’était assez pour Guillaume Colletet, qui, le chef couvert d’une
-calotte de drap, buvait frais, à l’ombre du mûrier de Ronsard, avec ses
-amis Garnier, Leblanc et le père Thomas.
-
-
-
-
- PIERRE DU PELLETIER
- ET
- PIERRE GUILLEBAUD.
-
-
-Je ne parle jamais d’un livre, sans l’avoir lu d’un bout à l’autre,
-et même sans l’avoir étudié littérairement et bibliographiquement. Un
-titre d’ouvrage est sans doute un commencement d’information, mais
-c’est la porte du sanctuaire: il faut pénétrer plus avant, pour savoir
-ce qui s’y passe.
-
-J’avais remarqué, dans l’excellent et utile _Bulletin du Bouquiniste_
-de M. Aubry, l’annonce d’un volume que je ne connaissais pas; elle
-était ainsi conçue: _Hortus epitaphiorum, ou Jardin d’épitaphes
-choisies_, où se voyent les fleurs de plusieurs vers funèbres, tant
-anciens que nouveaux, tirez des plus fleurissantes villes de l’Europe;
-le tout divisé en deux parties (_Paris, Gaspard Meturas_, 1666, 2
-part. en 1 vol. in-12). Je priai M. Aubry de me communiquer ce volume,
-qui avait déjà trouvé acquéreur, et je le lui rendis, le lendemain,
-après l’avoir examiné à loisir, en lui envoyant la note suivante, qui
-fut imprimée dans le _Bulletin du Bouquiniste_ (1857, 21e nº, 1er
-novembre):
-
-«Voilà, à coup sûr, un livre rare, parce qu’il n’a jamais été signalé
-et qu’il est tombé bientôt dans l’oubli. Nous regrettons seulement que
-cet exemplaire ne soit pas dans un état parfait de conservation (il est
-un peu mouillé et court de marge), car les amateurs se disputeraient
-certainement entre eux sa possession à un prix élevé. C’est un volume
-qui se rattache, en effet, aux collections spéciales de livres sur
-l’histoire de Paris et sur l’histoire littéraire du dix-septième
-siècle. Il s’agit d’un recueil d’épitaphes, parmi lesquelles un grand
-nombre appartiennent à des personnages illustres enterrés dans les
-églises de la capitale. Nous ne connaissons qu’un seul recueil du
-même genre, qui n’est pas rare, mais qui a été négligé jusque dans
-ces derniers temps: _Selectæ christiani orbis Deliciæ, ex urbibus,
-templis, bibliothecis et aliunde_, per Franciscum Swertium (_Colon.
-Agrip._, 1608, pet. in-8, frontispice gravé). Quant au _Recueil
-d’épitaphes sérieuses, badines, satiriques et burlesques_ (Bruxelles
-ou Paris, 1782, 3 vol. in-8), compilé par le bonhomme La Place, il
-n’a pas la moindre valeur, au point de vue historique. Celui que
-nous avons sous les yeux a été recueilli par un assez mauvais poëte,
-Pierre du Pelletier, que Boileau a immortalisé dans ses satires, en le
-représentant _crotté jusqu’à l’échine_ et habitué à _mendier son pain
-de cuisine en cuisine_.
-
-«Pierre du Pelletier n’en était pas réduit à cette extrémité: «il
-avait assez de cuisine pour vivre,» comme le dit l’abbé Guéret, dans
-la _Promenade de Saint-Cloud_; mais il vivait surtout du produit de
-ses dédicaces, de ses sonnets et de ses vers laudatifs. Il attachait
-au moins une de ces poésies complimenteuses à chaque nouveau livre
-qui voyait le jour, et il y ajoutait, d’ordinaire, une dédicace de
-sa façon, qu’il se faisait payer d’une manière ou d’autre. On peut
-donc croire que ce recueil d’épitaphes a servi également son métier
-de flatteur à gages, et que les éloges posthumes qu’il contient
-ont été payés souvent par les parents ou les amis du défunt. Quoi
-qu’il en soit, on remarque dans ce ramassis, fait sans ordre et sans
-mesure, une foule d’épitaphes intéressantes, composées par les poëtes
-contemporains, Guillaume Colletet, Frenicle, Lamothe Le Vayer fils,
-Habert, et du Pelletier lui-même. Quelques-unes de ces épitaphes sont
-consacrées à des morts célèbres; ainsi, on en trouve trois relatives
-à la fameuse demoiselle de Gournay, et l’une d’elles est de Lamothe
-Le Vayer, fils du grand philosophe Pierre de Lamothe Le Vayer, et ami
-de Molière. Il y a plusieurs pièces de Malherbe, de Théophile, etc.,
-imprimées ou non dans leurs œuvres. Enfin, l’analyse de ce curieux
-volume demanderait une étude approfondie; bornons-nous à l’indiquer
-aux bibliographes futurs, qui le remettront peut-être en honneur dans
-l’intérêt de l’histoire. La dédicace, adressée à M. Naudé, chanoine
-en l’église Notre-Dame de Verdun, prieur d’Artige en Limousin et
-bibliothécaire de l’excellentissime cardinal Mazarin, par le libraire
-Gaspard Meturas, et non par le compilateur anonyme qui n’a signé qu’un
-sixain encomiastique, nous donne lieu de penser qu’il existe de ce même
-recueil une édition antérieure à l’année 1653, c’est-à-dire à la mort
-du savant Gabriel Naudé.»
-
-Je m’étais trop pressé de rédiger la note précédente, et j’avais
-fait fausse route. Quel est le bibliographe qui ne se trompe pas dix
-fois par jour ou par semaine? M. Eusèbe Castaigne, bibliothécaire de
-la ville d’Angoulême, me prouva bel et bien que je m’étais trompé
-en attribuant à Pierre du Pelletier la publication de l’_Hortus
-epitaphiorum_, qui appartenait sans conteste à Pierre Guillebaud,
-religieux feuillant, lequel a composé et mis au jour un certain nombre
-d’ouvrages historiques sous le nom de dom Pierre de Saint-Romuald.
-J’insistai pour que la critique de mon savant collègue fût imprimée
-in-extenso dans le _Bulletin du Bibliophile_, et je fis amende
-honorable le plus humblement du monde, en la faisant suivre de cette
-lettre, qui renferme quelques particularités bibliographiques, et que
-je tiens à conserver comme une expiation de ma faute.
-
-
- A Monsieur Aubry, libraire, éditeur du _Bulletin du
- Bouquiniste_.
-
- Monsieur,
-
-Vous avez bien voulu me communiquer la lettre que vous adresse M.
-Eusèbe Castaigne, bibliothécaire de la ville d’Angoulême, pour relever
-les inexactitudes que contient ma note relative au recueil intitulé:
-_Hortus epitaphiorum selectorum_. Je vous engage à publier promptement
-cette lettre, qui m’a paru d’autant plus utile, qu’elle est extraite
-en partie d’un ouvrage de ce savant bibliothécaire: _Essai d’une
-Bibliothèque historique de l’Angoumois_, que tous les bibliographes
-devraient connaître, et qui n’est malheureusement pas très-répandu à
-Paris.
-
-J’avoue humblement que M. Castaigne a raison de se ranger du côté de
-Niceron et de Barbier, qui attribuent à dom Pierre de Saint-Romuald
-ce recueil d’épitaphes latines et françaises, que j’avais cru pouvoir
-attribuer à Pierre du Pelletier. Cependant je persiste à croire que
-ce dernier n’est pas tout à fait étranger à la compilation dudit
-recueil, surtout pour la partie française. Les six vers signés _du
-Pelletier_, et placés à la suite de l’épître dédicatoire du libraire à
-Gabriel Naudé, sont en quelque sorte le complément de cette dédicace.
-Quel autre que du Pelletier aurait inséré dans ce volume un si grand
-nombre de pièces de vers composées par du Pelletier? Il n’y a que
-François Colletet et de Prade, qui occupent autant de place que lui
-dans l’_Hortus epitaphiorum_. Or, de Prade et François Colletet étaient
-les meilleurs amis de du Pelletier. Dans l’introduction _Au lecteur_,
-on remarque la traduction en vers français de _Trois utiles advis d’un
-vivant_, écrits en vers latins, probablement par Pierre Guillebaud.
-Cette traduction est précédée de la note suivante: «Ces trois ont
-été traduits par le sieur du Pelletier, advocat au Parlement, qui a
-desja enrichy le public de plusieurs de ses ouvrages, tant en prose
-qu’en vers.» A la page 439, on trouve une «épigramme du sieur du
-Pelletier sur la mort de son intime amy, le sieur de Chandeville, poëte
-excellent, neveu de feu M. de Malherbe;» à la page 465, un sonnet de
-Fr. Colletet au sieur du Pelletier, sur la mort de sa femme; à la page
-530, un sonnet du même du Pelletier, imité d’une pièce de vers latins
-de Pierre Guillebaud, imprimée à la page 317. Enfin, on peut supposer,
-avec quelque vraisemblance, qu’un révérend père feuillant n’aurait pas
-mis, à la page 484: «_Autre_ (épitaphe) _à l’antique, qui est à Paris,
-en l’église de Sainct-Eustache_, POUR QUELQUE GROS CATHOLIQUE.» C’est
-un peu trop gros, ce me semble, pour un religieux.
-
-Je reconnais, cependant, que la première partie du recueil, où il y
-a des vers latins de la façon de Pierre Guillebaud, relatifs à des
-personnes de sa famille et de sa ville natale d’Angoulême, doit lui
-être laissée en toute propriété, quoiqu’on lise, en tête d’un sixain
-à la mémoire de Claude Robert, chanoine de l’église cathédrale de
-Châlons-sur-Saône: «Il est du style de D. P. de S. R. feuillant.» Nous
-signalerons même une particularité curieuse, qui vient à l’appui de
-cette attribution: c’est que l’exemplaire qui nous a été communiqué,
-et qui appartient, nous dit-on, à un de nos plus doctes paléographes,
-offre beaucoup de corrections manuscrites de la main de l’auteur.
-L’épitaphe de Jeanne Masson, mère de Pierre Guillebaud, à la page 261,
-est précédée de cette note filiale: _Quidnam sic properè, te misero
-mihi!_
-
-En somme, ce recueil, dont j’ai voulu signaler seulement l’intérêt au
-point de vue de l’histoire, est encore plus intéressant que je ne l’ai
-dit. J’ai eu, depuis, l’occasion d’examiner la première édition de
-1648, ou du moins un exemplaire avec son premier titre, où le fleuron
-et l’adresse ont seuls des différences. Le fleuron représente deux
-Amours assis et adossés; l’adresse est ainsi conçue: _Paris, chez
-Gaspar Meturas, rue Sainct-Jacques, à la Trinité, près les Mathurins_.
-Sur les nouveaux titres portant la date de 1666, le fleuron, à l’image
-de la sainte Trinité, reproduit l’enseigne du libraire, qui a mis
-pour adresse: _Chez Gaspar Meturas, rue Sainct-Jacques, et se vend à
-Lyon, chez Charles Mathevet, rue Mercière, à l’image de sainct Thomas
-d’Acquin_. Cette adresse nous apprend donc que le libraire-éditeur,
-Gaspard Méturas, qui venait de publier, en cette même année 1666,
-le nouveau recueil d’épitaphes, rassemblées par le P. Labbe, avait
-cédé à un libraire de Lyon le restant des exemplaires de son _Hortus
-epitaphiorum_.
-
-Nous persistons à penser que le _Thesaurus epitaphiorum_ du P. Labbe
-est bien loin d’offrir le même intérêt historique et archéologique,
-que l’_Hortus_ de Pierre Guillebaud, ou de Pierre du Pelletier.
-Non-seulement le _Thesaurus_ ne donne aucune épitaphe française, mais
-encore les épitaphes latines qui s’y trouvent, et qui peuvent se
-rattacher à notre histoire, sont dépourvues de ces indications locales
-qui ajoutent beaucoup de prix à la plupart des épitaphes latines ou
-françaises, recueillies par Pierre du Pelletier ou Pierre Guillebaud.
-En outre, le P. Labbe a consacré un livre entier de son recueil aux
-épitaphes de l’antiquité païenne; un autre livre aux épitaphes de
-l’antiquité chrétienne; un autre aux inscriptions de la Grèce et de
-l’ancienne Rome, en l’honneur des chiens et des chats, etc. Pierre
-Guillebaud, ou Pierre du Pelletier, s’est contenté d’accorder quelques
-pages au Dogue et au petit Chien de Du Bellay, au Chat et à la Chatte
-de Maynard, à la Chauve-souris de Baïf et à l’Ane du Catholicon
-d’Espagne. A tout seigneur tout honneur.
-
-Je remercie sincèrement mon savant collègue de m’avoir averti d’être
-plus prudent à l’avenir dans mes élucubrations bibliographiques.
-Mais, hélas! il suffit de se sentir quasi-bibliographe, pour être
-bien convaincu qu’on n’écrit pas vingt lignes en bibliographie,
-sans commettre une ou deux erreurs: de là le proverbe: _Errare
-bibliographicum est_. Ce qui console, c’est qu’un bon chrétien péche au
-moins sept fois par jour.
-
- Agréez, etc.
-
- P. L. JACOB, _bibliophile_.
-
- 16 novembre 1857.
-
-
-
-
- ISARN OU MÉNAGE.
-
-
-M. A.-T. Barbier, ancien secrétaire des Bibliothèques de la Couronne,
-était le neveu du célèbre auteur du _Dictionnaire des anonymes_. Il
-avait voulu marcher sur les traces de son savant oncle et il s’était
-fait bibliographe; mais, avec beaucoup d’instruction et beaucoup
-d’esprit naturel, il manquait absolument de critique. On ne doit pas
-s’étonner qu’il se soit plus d’une fois fourvoyé dans des questions
-littéraires, où il apportait toujours plus d’érudition que de logique.
-
-Après sa réimpression des _Mémoires de Hollande_, qu’il attribua un
-peu légèrement à madame de Lafayette, d’après le témoignage d’un docte
-Hollandais J.-G. Grævius, et qui lui avaient fourni du moins une
-publication très-intéressante (Paris, J. Techener, 1856, in-16, avec
-portraits et _fac-simile_), il était tourmenté du désir de prendre sa
-revanche et de gagner la partie dans une autre joute bibliographique.
-C’est alors qu’il eut la malheureuse idée de soutenir, sinon de
-prouver, que le poëte Isarn n’avait jamais existé, et que Ménage
-s’était caché sous ce nom imaginaire, pour adresser le poëme du _Louis
-d’or_ à mademoiselle de Scudéry.
-
-M. A.-T. Barbier se livra, pendant plusieurs mois, à d’actives
-recherches, par toutes les bibliothèques de Paris, dans le but de
-démasquer le prétendu pseudonyme de Ménage. Je fis sa connaissance,
-pendant qu’il poursuivait sa chimère, en feuilletant des milliers de
-livres et de manuscrits. Je ne lui dissimulai pas que c’était bâtir
-sur le sable, que de prétendre, à force d’inductions et de déductions
-les plus savantes et les plus ingénieuses du monde, changer Isarn
-en Ménage: «A quoi bon, lui disais-je en riant, vous crever les
-yeux vous-même, pour nous démontrer qu’il fait nuit en plein jour?»
-J’espérais qu’il ne donnerait pas suite à cette étrange croisade,
-entreprise contre le pauvre Isarn, qui avait des droits acquis de
-longue date dans l’histoire littéraire, et je pensais que tôt ou tard
-la lumière se ferait dans l’imagination obscurcie de M. A.-T. Barbier.
-Hélas! je comptais sans l’obstination d’un bibliographe!
-
-Voici l’incroyable article qu’il fit paraître dans le _Bulletin du
-Bouquiniste_ (1er mai 1858):
-
-
- «_Curiosité bibliographique.--Pseudonymie.--Ménage._
-
- «Dans tous les temps, les auteurs qui ont voulu se jouer des
- curieux ont inventé différents moyens de dérouter les lecteurs;
- Cicéron et le Junius anglais ont réussi dans leur projet. Le
- Sempsiceranus des lettres à Atticus et le pseudonyme des
- Lettres de Junius ne nous ont pas encore été dévoilés, après une
- multitude de recherches érudites. Ménage, qui aimait à surprendre
- ses amis, témoin son sonnet italien qu’il leur avait présenté
- sous le nom du Tasse, s’est surpassé lui-même dans ce genre. On a
- cru, jusqu’à ces derniers temps, à l’existence d’un auteur du nom
- d’Isarn, qui n’était autre que Ménage lui-même.
-
- «Le _Louis d’or_, adressé, sans nom d’auteur, à mademoiselle de
- Scudéry, eut deux éditions, l’une en 1660 et l’autre en 1661,
- avec le retranchement d’un vers trop libre et des additions qui
- permirent de le réimprimer dans les Éloges de Mazarin, rassemblés
- par Ménage en un volume in-folio (1666). Il avait des précautions
- à prendre, pour ménager ses nombreux bienfaiteurs, car, après
- Chapelain, son protégé, c’était le mieux renté de tous les beaux
- esprits, au point d’exciter la jalousie d’un plaisant, qui avait
- trouvé dans le nom de _Gilles Ménage_ l’anagramme de _Mange
- l’Église_.
-
- «Voici comment il s’y prit: son _Dictionnaire étymologique_,
- deuxième édition de 1694, contient cet éloge d’Isarn ou plutôt
- de lui-même, comme il sera démontré tout à l’heure: «Il y a, à
- Castres, une famille du nom d’Isarn, qui se prononce Isar, dont
- était _M. Isar, auteur du Louis d’or et de plusieurs autres
- compositions très-ingénieuses_.» Cet éloge d’outre-tombe était
- assez adroit et trompa la bonne foi de La Monnoye et de quelques
- autres contemporains; mais, aujourd’hui que les manuscrits de
- Conrart peuvent être lus par tout le monde, à la Bibliothèque de
- l’Arsenal, on voit, en regard du nom de _Thrasyle_, une apostille
- de la main de Pélisson, dans laquelle il parle ironiquement
- des constantes amours d’Isarn[4]. D’un autre côté, le _Grand
- Cyrus_[5] contient un récit piquant des amours inconstants de
- Thrasyle, où nous voyons figurer deux confidentes de _Mandane_
- (madame de Longueville), mademoiselle de Lavergne et madame
- d’Harambure, sous les noms d’_Athalie_, de _Cléorite_, et, sous
- les noms de _Thrasyle_ et d’_Hégésippe_ (premier historien
- ecclésiastique grec), Ménage et Huet.
-
- [4] Voir B. de l’Ars., Mss. nº 151, p. 615.
-
- [5] T. VII, p. 1044 et 1090.
-
- «La comparaison d’une pièce écrite par Ménage, que je possède,
- avec la relation d’une aventure au bord de la Seine, signée _Isar
- le Pensif_, ne laisse plus aucun doute sur l’identité d’Isarn et
- de Ménage[6]. Quoique ma pièce remonte à une époque antérieure,
- elle porte en elle-même, outre la ressemblance du corps de
- l’écriture, la preuve qu’elle est de notre auteur, qui en a
- conservé, dans son _Dictionnaire étymologique_, la définition du
- mot DISTRICT.
-
- [6] Manuscrit de Conrart. B. de l’Ars., nº 151, p. 571.
-
- «A.-T. BARBIER.»
-
-
-M. A.-T. Barbier était fier et heureux de sa belle découverte, et je
-me reproche aujourd’hui de ne l’avoir pas laissé jouir paisiblement de
-son bonheur. Je pris fait et cause pour _Isarn_, et je me chargeai de
-défendre son identité dans le _Bulletin du Bouquiniste_, où il avait
-été sacrifié impitoyablement à ce sournois de _Ménage_.
-
-
-«_Le Ménage-Isarn de_ M. A.-T. BARBIER.
-
-«Il est impossible de laisser passer, sans une réponse, sans une
-protestation immédiate, l’inexplicable assertion de M. A.-T.
-Barbier, qui prétend avoir découvert le savant Ménage sous le masque
-d’Isarn, «auteur du _Louis d’or_ et de plusieurs autres compositions
-très-ingénieuses,» comme Ménage l’a dit lui-même dans son _Dictionnaire
-étymologique_.
-
-«C’est chose grave que de vouloir déposséder de ses droits et de son
-titre d’auteur un écrivain, qui devait se croire, en vertu d’une longue
-et incontestable possession, à l’abri de pareille chicane littéraire:
-il faudrait, au moins, une preuve, sinon des preuves, pour établir un
-nouveau système qui donne un démenti éclatant à une opinion accréditée,
-confirmée par le témoignage de deux siècles.
-
-«M. A.-T. Barbier est un bibliophile passionné, un chercheur
-infatigable, un obstiné feuilleteur de livres. Nous l’avons vu, pendant
-dix mois, dix mois entiers, s’acharner à la poursuite de son Ménage,
-caché sous la peau d’Isarn; nous l’avons vu, inébranlable dans ses
-convictions préconçues, repousser, rejeter dédaigneusement tout ce qui
-pouvait détruire son rêve favori. Le XVIIe siècle avait beau crier:
-_Isarn_; M. A.-T. Barbier répétait: _Ménage_.
-
-«Quand M. A.-T. Barbier a publié une charmante édition des _Mémoires
-de Hollande_, qu’il attribuait à madame de Lafayette, nous avons
-applaudi à sa découverte, un peu problématique cependant, mais fondée,
-du moins, sur la déclaration formelle d’un ancien bibliographe, le
-rédacteur de la _Bibliotheca Heinsiana_. C’était peut-être un paradoxe,
-mais un paradoxe ingénieux, qui ne faisait tort à personne, puisque
-les _Mémoires de Hollande_ ne sont pas trop indignes de l’auteur de
-_la Princesse de Clèves_, et que cet ouvrage agréable n’a jamais eu de
-père avoué. L’enfant est de bonne race; on en fait honneur à madame de
-Lafayette; soit, baptisons l’enfant!
-
-«Il est étrange, il est cruel, au contraire, de s’attaquer à ce pauvre
-Isarn, à l’auteur reconnu, incontesté du _Louis d’or_, pour lui enlever
-son livre, son joli petit livre, pour lui arracher, bon gré mal gré,
-ses lauriers de poëte et de bel esprit, au profit de son contemporain
-et de son ami, le docte et pédant Ménage. Et sur quoi s’appuie
-l’échafaudage fragile et mal enchevêtré de ce monstrueux paradoxe?
-Sur un passage des manuscrits de Conrart, où l’on voit, en regard du
-nom de Thrasyle, une apostille de la main de Pellisson, dans laquelle
-ce dernier parle ironiquement des constantes amours d’Isarn. Or,
-_Thrasyle_, c’était Ménage, dans le monde des Précieuses.
-
-«Le grand maître des autographes, le spirituel et savant M. Feuillet
-de Conches, nous expliquera la note de Pellisson, lorsqu’il publiera
-les _Chroniques des Samedis de mademoiselle de Scudéry_, dans la
-Bibliothèque elzévirienne de M. Jannet. M. Feuillet de Conches est
-d’autant plus autorisé à nous dire le dernier mot sur Isarn, qu’il
-possède, dans son admirable collection, beaucoup de lettres et de
-manuscrits de ce même Isarn, qui n’a jamais été et qui ne sera jamais
-Ménage, _quoi qu’on die_!
-
-«M. A.-T. Barbier aurait mieux fait de tenir compte de l’opinion tout à
-fait contradictoire de son illustre parent, l’auteur du _Dictionnaire
-des Anonymes_, dans lequel Isarn est nommé deux fois comme ayant
-composé _la Pistole parlante, ou la Métamorphose du Louis d’or_ (Paris,
-de Sercy, 1660, in-12), réimprimée sous le titre du _Louis d’or, à
-mademoiselle de Scudéry_ (Paris, Loyson, 1661, in-12), et plus tard,
-avec le nom de l’auteur, dans le _Recueil de pièces choisies tant en
-prose qu’en vers_ (La Haye, van Loom, 1714, 2 vol. in-8), publié par
-Bernard de La Monnoye. A.-A. Barbier n’était pas seulement un excellent
-bibliographe, c’était un écrivain profondément versé dans l’histoire
-littéraire. C’est donc lui qui se charge de répondre ici à son cousin,
-M. A.-T. Barbier.
-
-«En attendant une réponse plus détaillée, nous ferons observer à M.
-A.-T. Barbier que Ménage n’avait aucun motif de se déguiser sous le
-masque d’Isarn, ou _Isar le Pensif_. Ménage, d’ailleurs, en sa qualité
-de _précieux_, connu, admiré, adulé sous la majestueuse dénomination
-du _sage Thrasyle_, ne se fût pas abaissé à prendre un nom de bête,
-car, suivant _les Origines de la langue françoise_ de Ménage lui-même
-(Paris, 1650, in-4º), l’_isard_ ou _isar_, est une espèce de chamois.
-M. A.-T. Barbier aura peut-être de bonnes raisons à nous fournir, au
-sujet de cette métamorphose de Ménage en chamois, métamorphose plus
-étrange que celle du _Louis d’or_ du véritable Isarn.
-
-«Nous renvoyons donc M. A.-T. Barbier au traité de la _Versification
-françoise_, par Pierre Richelet (Paris, 1671, in-12), dans lequel il
-est fait mention avec éloge de M. IZARN, et de son _Louis d’or_; nous
-le renvoyons aux recueils manuscrits de Conrart, où il est souvent
-question de M. ISARN, qui se trouve là côte à côte et face à face
-avec Ménage ou Thrasyle; nous le renvoyons enfin à _la Pompe funèbre
-de Monsieur Scarron_ (Paris, Jean Ribou, 1660, in-12), où il verra
-paraître, dans le cortége démasqué des auteurs du temps, «ISSARE,
-autheur de _la Pistole parlante_,» entre l’_habile_ Cassagne et
-l’_ingénieux_ Perrault, auteur du _Dialogue de l’Amour et de l’Amitié_.
-
-«P. S.--Dans une lettre adressée à Mlle de Scudéry, le 13 octobre
-1656, Pellisson dit avoir reçu deux lettres d’Isarn, qui est encore
-à Bordeaux (Mss. de Conrart, in-folio, t. V). Dans une autre lettre
-adressée à Mlle Legendre, le 2 novembre 1656, Pellisson dit avoir dîné
-chez Godeau, évêque de Vence, avec Chapelain, Isarn, Mlles Robineau et
-de Scudéry (Bibl. de l’Arsenal, MSS. Belles-Lettres, nº 145, in-fol.).
-Qu’en pense M. A.-T. Barbier?»
-
-Cette note, modérément sarcastique, n’éclaira pas M. A.-T. Barbier,
-mais elle le mit au désespoir; loin de s’avouer vaincu, il rassembla de
-toutes parts une foule de renseignements plus ou moins problématiques,
-afin de continuer le combat, pour la plus grande gloire de Ménage. Il
-voulut répliquer à l’article dans lequel j’avais réduit à peu de chose
-son thème favori sur Isarn, et il présenta au directeur du _Bulletin
-du Bouquiniste_ une argumentation si longue, si verbeuse, si obscure,
-tranchons le mot, si déraisonnable, que force fut à M. Aubry de refuser
-l’insertion de cette insignifiante polémique. M. A.-T. Barbier ne se
-tint pas pour battu: il eut recours au ministère de l’huissier. M.
-Aubry me pria de prendre la plume une dernière fois et de répondre,
-sous son nom, à M. A.-T. Barbier. En conséquence, on lut dans le nº 38
-du _Bulletin du Bouquiniste_ (15 juillet 1858):
-
-
-«BIBLIOGRAPHIE POÉTIQUE PAR HUISSIER.
-
-«C’est là une nouvelle espèce de bibliographie, qui, nous l’espérons
-dans l’intérêt des lecteurs du _Bulletin du Bouquiniste_, ne se
-renouvellera pas souvent.
-
-«Nous avons inséré, dans le 33e numéro (1er mai), une note de M.
-A.-T. Barbier, qui annonçait au monde bibliographique avoir découvert
-le fameux Ménage sous le masque d’Isarn. Cette note, rédigée en
-style sibyllin, avait tous les caractères d’un oracle: obscurité,
-singularité, nouveauté. Nous connaissions Ménage, nous ne connaissions
-guère Isarn; il était tout simple que le premier se fût incarné
-littérairement dans le second. D’ailleurs, M. A.-T. Barbier était sûr
-de son fait, comme s’il eût, d’un coup de baguette, forcé Ménage à
-quitter son déguisement de chamois et à reprendre son véritable nom.
-
-«Dans le numéro 35 (1er juin), le bibliophile Jacob répondit à M.
-A.-T. Barbier, en style de bibliographe, et lui démontra, par des
-faits, des dates et des arguments sans réplique, qu’Isarn était bien
-Isarn, comme Ménage était Ménage, et que, même en bibliographie, il
-vaut mieux laisser chacun comme il est.
-
-«M. A.-T. Barbier, qui avait employé plus d’un an à la découverte de
-son Ménage, caché sous la peau d’Isarn, comme le dit le bibliophile
-Jacob, ne voulut pas s’avouer à lui-même qu’il était dupe d’une
-illusion obstinée: il eut l’intention de prouver qu’il ne se trompait
-pas et qu’Isarn n’avait jamais existé que dans la personne de Ménage;
-mais, en bibliographie comme en poésie, l’intention ne saurait passer
-pour le fait. Deux fois, trois fois, M. A.-T. Barbier nous apporta des
-notes, toujours écrites en style sibyllin, mais, par cela même, trop
-obscures pour notre intelligence; il ne faisait que répéter sa première
-note, en la rendant plus confuse qu’elle n’était d’abord; du reste, pas
-un renseignement, pas une date, pas une preuve. La bibliographie est
-une science précise et claire, qui ne saurait vivre dans les ténèbres
-et dans le chaos. Nous attendions que la lumière se fît dans l’esprit
-de M. A.-T. Barbier: _Fiat lux!_
-
-«M. A.-T. Barbier, qui a tant de droit à notre déférence, refusa de
-donner à ses idées et à ses recherches une forme plus nette et plus
-exacte; il exigea de nous l’insertion de sa réponse telle quelle,
-et, pour obtenir cette insertion, il eut recours à l’entremise d’un
-huissier.
-
- «Voici la pièce curieuse que nous mettons sous les yeux des
-bibliographes:
-
- L’an mil huit cent cinquante huit, le vingt-neuf juin, à la
- requête de M. André-Thomas Barbier, ancien bibliothécaire,
- demeurant à Paris, rue de Grenelle Saint-Germain, nº 168,
-
- J’ai, François-Gustave Fontaine, huissier près le tribunal civil
- de la Seine, séant à Paris, y demeurant, rue de Buci, nº 12,
- soussigné;
-
- Fait sommation à M. Auguste Aubry, libraire-éditeur du journal le
- _Bulletin du Bouquiniste_, demeurant à Paris, rue Dauphine, nº
- 16, en son domicile, parlant à sa femme ai dit, etc.
-
- D’insérer dans le plus prochain numéro du journal _le Bulletin du
- Bouquiniste_ la réponse suivante, que le requérant entend faire à
- l’article intitulé _le Ménage-Isarn de M. A.-T. Barbier_, signé
- P. L. Jacob, bibliophile, publié dans le numéro, du premier juin
- courant, du journal susindiqué, pages 271 et 272.
-
- AU BIBLIOPHILE JACOB.
-
- _Sur sa longue plaidoirie en faveur d’Isarn, transformé par lui
- en chamois, et plus honnêtement en Isarn par Sarazin, comme
- Ménage nous l’apprend lui-même dans le manuscrit de Conrart, en
- 1653 et non en 1650._
-
- Vous prétendez qu’Isarn vive,
- Trois ans avant que d’être né:
- Plus malicieux que l’abbé Rive,
- Vous seul l’avez imaginé.
- Autrement que Ménage habile,
- Vous feriez parler un lapin,
- Et plus sorcier que Thrasile,
- Sans y perdre votre latin.
-
- Déclarant que, faute de satisfaire à la présente sommation, le
- requérant se pourvoira par les voies de droit, même par celles
- extraordinaires, à l’effet de l’y contraindre.
-
- Et j’ai au susnommé, à domicile et parlant comme ci-devant,
- laissé cette copie.
-
- Coût cinq francs quarante centimes.
-
- Pour réquisition: BARBIER. FONTAINE.
-
- M. A. Aubry, libraire-éditeur, rue Dauphine, nº 16.
-
-
-«Nous savions que M. A.-T. Barbier était un homme fort instruit,
-grand fureteur de livres, grand déchiffreur de manuscrits, mais nous
-ne savions pas qu’il fût poëte à propos de bibliographie; il sera
-peut-être, un autre jour, bibliographe à propos de poésie. Nous ne lui
-attribuerons donc pas deux ou trois fautes de prosodie, qui défigurent
-son joli huitain et que nous lui demandons la permission de mettre sur
-le compte de l’huissier, car M. François-Gustave Fontaine, huissier
-près le tribunal civil de la Seine, n’est pas tenu, par état, de savoir
-que le mot _malicieux_ a quatre syllabes et le mot _sorcier_ deux: son
-ministère n’a rien de commun avec Ménage, ni même avec Isarn.
-
-«Nous avons prié naturellement le bibliophile Jacob de répondre à la
-sommation qui s’adresse à lui autant qu’à nous: il s’en est excusé, en
-disant qu’il aimait et estimait trop M. A.-T. Barbier pour lui causer
-du chagrin en lui enlevant un rêve agréable, et qu’il ne se sentait
-plus compétent dans un débat littéraire qui commençait en sibylle et
-qui finissait en huissier: _desinit in piscem mulier formosa superne_.
-
-«Le bibliophile Jacob nous fait observer, d’ailleurs, que M. Cousin
-et la _Biographie universelle_ se sont chargés de répondre pour lui:
-M. Cousin, dans son charmant ouvrage sur la _Société française du_
-XVIe _siècle_, qui vient de paraître, et qui a placé Isarn, l’auteur
-du _Louis d’or_, au milieu de cette société que M. Cousin connaît,
-comme s’il y avait vécu; la _Biographie universelle_, dans un article
-consacré à Isarn, lequel article fait partie du tome XX publié ces
-jours-ci et semble accuser la touche du savant M. Weiss, qui possède la
-correspondance inédite de mademoiselle de Scudéry.»
-
-Les choses en restèrent là, ou, du moins, le _Ménage-Isarn_ cessa
-d’égayer les amateurs qui n’avaient jamais trouvé la bibliographie plus
-plaisante. M. A.-T. Barbier ne me pardonna pourtant pas de lui avoir
-enlevé ses chères illusions à l’égard d’un pseudonyme qu’il avait créé
-avec tant d’efforts, et il persévéra silencieusement à poursuivre ses
-recherches à travers les livres et les manuscrits, qui lui montraient
-souvent l’ombre fugitive d’Isarn, sans laisser poindre l’oreille de
-Ménage. Il venait souvent à la Bibliothèque de l’Arsenal, et il avait
-soin de m’éviter, comme si j’eusse été son plus cruel ennemi; mais il
-ne manquait pas, à chacune de ses visites, de déposer, à mon adresse,
-chez le concierge de la Bibliothèque, une épigramme aussi bénigne,
-aussi innocente, qu’il pouvait la faire contre le défenseur d’Isarn.
-Je m’abstins de renouveler le débat, pour ne pas renouveler les
-chagrins de mon honorable adversaire, qui avait toujours l’épiderme
-très-sensible et très-irritable à l’endroit de Ménage.
-
-Cependant je lui fis passer, un jour, par l’entremise d’un ami commun,
-le passage suivant d’une compilation peu connue, intitulée:... _ana,
-ou Bigarrures calotines_ (Paris, J.-B. Lamesle, 1730, in-12, page 5 du
-troisième recueil). C’était, en quelque sorte, mettre sous les yeux de
-M. A.-T. Barbier l’acte de naissance et l’acte de mort du véritable
-Isarn.
-
- «Isard, selon d’autres Isar, et plus communément Isarn, peu ou
- presque point connu dans les recueils de poésie, étoit frère d’un
- greffier de la Chambre de l’Édit de Castres. Il vint à Paris,
- en 1664, avec M. Pellisson; le même génie qu’ils avoient les
- intrigua avec Mlle de Scudéry qui les considéroit également du
- côté de l’esprit. Peut-être mettoit-elle quelque différence du
- côté de la personne, car celle d’Isar ne respiroit que l’amour
- et l’inspiroit par sa présence. Celle de Pellisson ne produisoit
- pas le même effet. Il étoit extrêmement laid, et la petite vérole
- avoit même marqué sur son visage un air presque difforme. Au
- contraire, Isar engageoit, par sa physionomie, par sa prestance
- aisée, et par les traits, le teint et les cheveux, qu’il avoit
- très-beaux. Cependant ces belles qualités ne détournèrent
- pas Mlle de Scudéry de se déclarer pour M. Pellisson. Cette
- préférence ne les rendit pas moins bons amis. Bien loin de
- se prévaloir de sa bonne fortune, Pellisson ne chercha que
- les occasions de témoigner son estime à Isar: il lui donna la
- connoissance de M. Colbert, qui le choisit pour gouverneur de son
- fils, M. le marquis de Seignelay, lorsque ce ministre entreprit
- de le faire voyager par les cours intriguées avec la France. A
- son retour d’Italie, d’Allemagne et d’Angleterre, Isar périt
- malheureusement, dans une chambre dont les laquais du marquis de
- Seignelay avoient emporté la clef, et cela, sans qu’Isar, qui fut
- attaqué de foiblesse, ait trouvé le moyen d’appeler du secours.
- Cet accident arriva vers l’an 1673. La société galante de Mlle
- de Scudéry lui fit composer ce joli impromptu, qu’un habile
- musicien mit sur un air:
-
- Qu’une impatience amoureuse
- Est un supplice rigoureux!
- Qu’une heure qu’on attend et qui doit être heureuse
- Cause de moments malheureux!
-
- Apparemment que l’auteur, qui n’avoit peut-être pas été
- mécontent de ces vers, qui lui servirent de déclaration auprès
- de l’illustre Sapho, ne voulut pas qu’elle en perdît la mémoire.
- Il les mêla avec d’autres poésies, dans la petite fiction qui
- nous reste de lui sous le titre du _Louis d’or_, imprimée, avec
- la Réponse de Mlle de Scudéry, dans le Recueil de Vitré de l’an
- 1666. C’est là le seul ouvrage que je sache de lui. Les auteurs
- qui ont décidé sur le nom d’_Isarn_ au lieu d’_Isar_, l’ont sans
- doute confondu avec Isarn de Montauban, lieutenant de vaisseau,
- qui commandoit en 1682.»
-
-M. A.-T. Barbier fut atterré, m’a-t-on dit, à la lecture de ce
-témoignage contemporain en faveur d’Isarn, car cet Ana, publié par
-l’abbé d’Allainval sous le titre de _Bigarrures calotines_, est
-certainement un ouvrage posthume de l’abbé Bordelon; il communiqua
-le document au savant bibliographe J. Lamoureux, qui en a fait usage
-dans l’article ISARN, destiné à la _Nouvelle Biographie générale_,
-et il mourut bientôt après, à la suite d’une opération douloureuse
-qu’il avait supportée avec un courage stoïque. Peu de semaines avant
-sa mort, son ardeur de bibliographie n’était pas éteinte, et comme il
-avait, ce jour-là, entassé autour de lui une trentaine de volumes,
-à la Bibliothèque de l’Arsenal, le bibliothécaire lui demanda, en le
-voyant se lever précipitamment pour sortir, s’il reviendrait achever
-la séance: «Pas aujourd’hui, dit-il gaiement; vous savez que j’ai la
-pierre? Le chirurgien m’attend pour me tailler.» On ne le revit plus à
-l’Arsenal.
-
-Quant au _Recueil de Vitré de l’an 1666_, que cite l’auteur des
-_Bigarrures calotines_, il était bien connu de M. A.-T. Barbier, qui y
-avait trouvé de quoi appuyer son opinion relative au Ménage-Isarn; car,
-dans l’exemplaire que possède la Bibliothèque de l’Arsenal, le _Louis
-d’or_ d’Isarn porte des corrections autographes de Ménage. C’est un
-recueil rare et précieux, que le savant M. Brunet ne nous paraît pas
-avoir signalé dans le _Manuel du libraire_; Ménage en fut l’éditeur et
-Vitré l’imprimeur; en voici le titre complet: _Elogia Julii Mazarini
-cardinalis, a celebrioribus hujus sæculi auctoribus, gallica, italica
-et latina lingua conscripta, ex mandato illustrissimi domini Johannis
-Baptistæ Colbert_ (Parisiis, e typographia regia, 1666, in-folio).
-Vendu une livre huit sous, à la vente de Lancelot, en 1741.... O Isarn!
-ô Ménage! ô A.-T. Barbier!
-
-
-
-
- LES PREMIERS
- MÉMOIRES DE SANSON.
-
-
-En l’an de grâce 1862, un habile éditeur parisien annonçait, à grand
-renfort de réclames, la prochaine apparition des _Mémoires de Sanson et
-de sept générations d’exécuteurs_ (1688-1847), et ce nouvel ouvrage,
-qui promettait d’intéressantes révélations sur l’histoire de la
-guillotine, était attendu avec une vive impatience. Aujourd’hui qu’il
-est entièrement publié, on peut dire que la curiosité des lecteurs
-avides d’émotions terribles et horribles a été satisfaite, et que
-les metteurs en œuvre de ces sanglants Mémoires ont fait preuve d’un
-incontestable talent.
-
-Mais, en 1862, on avait encore le droit de se demander quels étaient
-ces Mémoires et quelle parenté ils pouvaient avoir avec ceux qui
-avaient paru, plus de trente ans auparavant, sous ce titre: _Mémoires
-pour servir à l’histoire de la Révolution française_, par Sanson,
-exécuteur des jugements criminels pendant la Révolution (Paris, au
-Palais-Royal, galerie d’Orléans, nº 1, 1830, 2 vol. in-8; tome Ier, de
-24 feuilles 1/4; tome II, de 29 feuilles 1/4. Imprimerie de Cosson).
-Telle fut la question que M. l’abbé Dufour crut devoir poser dans
-les _Annales du Bibliophile, du Bibliothécaire et de l’Archiviste_,
-en déclarant qu’il avait inutilement cherché partout, même à la
-Bibliothèque impériale, ces premiers Mémoires, cités dans toutes
-les bibliographies, traduits en allemand et devenus introuvables en
-France. Il supposait donc que lesdits Mémoires n’existaient pas, ou, du
-moins, qu’ils avaient été anéantis par quelque cause ignorée, aussitôt
-après leur mise en vente. Bien plus, il en concluait que les nouveaux
-Mémoires, qu’il voyait annoncés avec fracas, ne devaient être qu’une
-seconde édition des Mémoires imprimés déjà eu 1830.
-
-Le devoir d’un bibliographe est de répondre à toutes les questions
-qui sont de sa compétence, et je répondis sur-le-champ à l’enquête
-bibliographique, que le savant abbé Dufour, ancien élève de l’École des
-chartes, avait ouverte dans les _Annales du Bibliophile_, que rédigeait
-alors avec autant d’esprit que d’érudition mon jeune collègue M. Louis
-Lacour.
-
-Les _Annales du Bibliophile_ ont disparu et sont déjà oubliées. Ma
-réponse à M. l’abbé Dufour mérite-t-elle de leur survivre? On en
-jugera, si l’on veut prendre la peine de la lire.
-
-«Voici, en peu de mots, la solution aussi complète que possible de la
-question bibliographique, que M. l’abbé Val. Dufour a proposée aux
-lecteurs des _Annales du Bibliophile_. Je n’ai eu qu’à interroger mes
-propres souvenirs, qui remontent déjà fort loin, hélas! pour réunir
-tous les renseignements nécessaires sur un ouvrage très-curieux et
-très-intéressant, qui a erré longtemps le long des quais de la Seine,
-comme une ombre au bord de l’Achéron, et qui n’est pas devenu, ce me
-semble, un _livre introuvable_, malgré l’oubli trop injuste dans lequel
-il est tombé depuis trente ans.
-
-«Il faut reconnaître, cependant, que les _Mémoires de Sanson_, publiés
-par le libraire Mame en 1830, sont aujourd’hui assez rares; ils le
-seront davantage, quand on s’avisera de les rechercher et de les
-conserver comme ils le méritent, car une grande partie de l’édition
-a été brûlée dans l’incendie de la rue du Pot-de-Fer en 1835, et le
-reste s’est dispersé à tous les vents, en passant par les étalages des
-bouquinistes.
-
-«Si M. l’abbé Dufour eût demandé ce livre dans un ancien cabinet de
-lecture, au lieu d’aller le demander à la Bibliothèque impériale, il
-l’aurait rencontré, plus ou moins sali et maculé par l’usage, peut-être
-chargé d’annotations manuscrites, car les exemplaires des _Mémoires de
-Sanson_ qui franchirent le seuil des cabinets de lecture y trouvèrent
-de nombreux lecteurs. Mais il faut bien le constater, ils furent
-repoussés avec dédain, à leur apparition, par la plupart des cabinets
-de lecture.
-
-«Si M. l’abbé Dufour avait consulté la _Bibliographie de la France_,
-il n’aurait pas eu de doute relativement à l’existence des premiers
-_Mémoires de Sanson_, lorsque la liste officielle des publications
-faites en 1830 eût mis sous ses yeux les deux articles suivants:
-
-«Nº 1017. Mémoires pour servir à l’histoire de la Révolution française,
-par Sanson, exécuteur des jugements criminels pendant la Révolution,
-tome Ier, in-8 de 24 feuilles 1/4, imprimerie de Cosson, à Paris. A
-Paris, au Palais-Royal, Galerie d’Orléans, nº 1.
-
-«Nº 2623. Mémoires... Tome second, in-8 de 29 feuilles 1/4, imprimerie
-de Cosson. Même adresse de libraire.
-
-«J’entrerai maintenant dans quelques détails littéraires et
-bibliographiques sur ces Mémoires, en reproduisant d’une manière plus
-explicite les faits relatés dans une note que je me souviens d’avoir
-écrite à l’occasion de cet ouvrage, qui figurait dans la bibliothèque
-de mon ami Armand Dutacq. Voy. le Catalogue de cette bibliothèque,
-1857, in-8.
-
-«Dans les derniers mois de 1829, le libraire Mame, qui avait publié
-avec un prodigieux succès les Mémoires apocryphes de Mme du Barry,
-d’une Femme de qualité, du cardinal Dubois, etc., reçut la visite
-d’un libraire, que je ne nommerai pas, lequel venait lui offrir
-de publier de compte à demi les _Mémoires du Bourreau_. Il y eut
-des pourparlers à ce sujet; mais, comme le libraire, qui se disait
-possesseur du manuscrit, avait des prétentions exorbitantes et refusait
-de communiquer ce manuscrit, l’affaire fut rompue. Mame avait reculé
-devant le danger que présentait la publication d’un pareil livre avec
-un pareil titre, car l’exécuteur des hautes œuvres alors en fonctions
-n’eût pas manqué de protester contre la mise en circulation d’un
-ouvrage anonyme, dont la responsabilité lui eût été attribuée. Je ne
-sais par quelle circonstance L’Héritier de l’Ain, qui venait d’achever
-la composition des fameux _Mémoires de Vidocq_, s’aboucha directement
-avec Mame, pour publier les véritables Mémoires de Sanson.
-
-«On avait persuadé à Sanson, qui était encore exécuteur des arrêts de
-la justice criminelle à cette époque, après avoir rempli son terrible
-ministère pendant tout le cours de la Révolution, qu’il devait à
-son tour écrire des Mémoires et raconter à la postérité les plus
-douloureux épisodes de l’histoire révolutionnaire. Sanson était un
-excellent homme, honnête, loyal et presque naïf. Je ne fais que répéter
-le jugement que j’ai entendu porter sur son compte par L’Héritier
-de l’Ain, qui le connaissait particulièrement. Quoi qu’il en soit,
-les choses furent promptement décidées: Sanson signa un traité de
-librairie, par lequel il autorisait Mame à éditer les Mémoires qui
-seraient composés sous son nom, par des écrivains qu’il choisirait ou
-qu’il adopterait, en leur communiquant des notes et des matériaux.
-Mame, avec qui j’étais en rapport d’affaires et qui me témoignait
-beaucoup de confiance, me proposa de me charger de la rédaction de ces
-Mémoires, de concert avec L’Héritier de l’Ain. Je ne pus accepter son
-offre, car j’étais occupé à d’autres travaux urgents. Or, Mame voulait
-que le premier volume des Mémoires de Sanson fût rédigé et imprimé
-immédiatement, avant la publication rivale qu’on annonçait déjà dans
-la librairie sous le titre de _Mémoires du Bourreau_.
-
-«Honoré de Balzac, qui s’était fait connaître avantageusement par sa
-_Physiologie du mariage_, publiée par Levavasseur, avait obtenu plus de
-succès encore avec les _Scènes de la vie privée_, que Mame réimprimait
-en ce moment pour la seconde fois. Mame le pria de devenir le
-collaborateur de L’Héritier de l’Ain pour les Mémoires en question, et
-Balzac, non sans avoir hésité et même refusé, accepta les offres de son
-éditeur. C’était pour lui une affaire d’argent, et il éprouva un regret
-poignant, lorsqu’il dut livrer pour les _Mémoires de Sanson_ deux
-nouvelles qu’il avait préparées pour le cinquième volume des _Scènes de
-la vie privée: La Messe expiatoire et Monsieur de Paris_. La première
-de ces nouvelles fit l’introduction des nouveaux Mémoires, et je me
-rappelle que Mame jugeait bien ce morceau, en déclarant que c’était un
-chef-d’œuvre. Quant à la seconde nouvelle, elle fut destinée à former
-la moitié du premier volume, que L’Héritier de l’Ain commençait à
-rédiger un peu à l’aventure.
-
-«Il y eut, à l’occasion de cette mise en œuvre des Mémoires de Sanson,
-un grand dîner chez l’auteur responsable. Quoique je n’aie pas assisté
-à ce dîner extraordinaire, j’ai su, de la bouche de Mame, tout ce qui
-s’y était passé. Balzac, L’Héritier de l’Ain et quelques autres gens de
-lettres avaient accompagné Mame, qui était leur introducteur dans la
-maison du vieux Sanson. Le dîner fut d’abord froid et silencieux; les
-convives semblaient gênés et inquiets; on mangeait et on buvait peu,
-bien que la chère ne laissât rien à désirer. Mais, lorsqu’on eut mis
-sur le tapis le sujet de la réunion, la conversation s’anima, et Sanson
-donna carrière à ses lugubres confidences. Balzac l’interrogeait,
-Balzac le forçait à fouiller dans les coins les plus sombres de sa
-mémoire.
-
-«Sanson racontait avec une sorte de candeur les horribles faits et
-gestes de sa jeunesse: il raconta ainsi l’exécution des Girondins,
-celle de Charlotte Corday, celle de Robespierre, etc. Il ne parlait pas
-de Louis XVI ni de Marie-Antoinette. Balzac lui demanda impitoyablement
-de retracer les derniers moments de ces augustes victimes. Sanson
-pâlit et se tut, des larmes coulèrent sur ses joues, et, d’une voix
-solennelle, il ordonna d’apporter la _relique_. Une boîte d’acajou,
-fermée à clef, fut placée sur la table entre les bouteilles vides. Il
-l’ouvrit avec émotion, et tous les assistants, qui se penchaient pour
-voir ce que renfermait cette boîte mystérieuse, y virent briller une
-lame d’acier: «Voici le couteau qui a fait tomber deux nobles têtes,
-dit Sanson qui fondait en larmes. Ce couteau est sacré, et tous les
-jours je m’agenouille devant lui, en priant pour les saints martyrs de
-la France, le Roi et la Reine.»
-
-«Cette scène produisit une telle impression sur l’auditoire, que
-plusieurs des convives furent obligés de sortir de table, et l’un d’eux
-s’évanouit. Balzac avait conservé de ce dîner un souvenir saisissant,
-qu’il ramenait souvent dans ses entretiens, et il faisait passer
-dans l’âme de ses auditeurs les sentiments de terreur et de pitié,
-qu’il avait emportés lui-même de la maison de Sanson: «Cet homme-là,
-disait-il, m’a fait assister en réalité aux horreurs de la place de la
-Révolution.»
-
-«Depuis ce dîner mémorable, il cessa de travailler aux Mémoires de
-Sanson. Il avait fourni au premier volume, outre l’introduction et
-l’épisode dramatique qu’il appelait _Monsieur de Paris_ (c’était la
-désignation du bourreau de Paris, dans la famille de Sanson), un
-petit nombre de pages marquées au coin de son talent, et la touchante
-anecdote du _Mouchoir bleu_, qu’il avait entendu raconter par Becquet
-et que Becquet écrivit depuis à sa manière pour la _Revue de Paris_.
-Le premier volume des Mémoires de Sanson parut chez un libraire du
-Palais-Royal, qui avait consenti à servir de prête-nom à Mame, et,
-le même jour, on mit en vente, _chez les principaux libraires_, les
-_Mémoires de l’Exécuteur des hautes œuvres, pour servir à l’histoire de
-Paris pendant la Terreur_, in-8º. Lombard de Langres était l’auteur de
-ce dernier ouvrage, auquel il n’avait pas osé mettre son nom; Lombard
-de Langres, ancien membre du tribunal de cassation, ancien ambassadeur
-extraordinaire en Hollande!
-
-«Eh bien! les Mémoires de Sanson n’eurent pas plus de vogue que les
-_Mémoires de l’Exécuteur des hautes œuvres_: les libraires et les
-cabinets de lecture semblaient s’être coalisés pour repousser également
-ces deux ouvrages. On en vendit seulement quelques exemplaires.
-Mame ne se découragea pas; il avait foi dans le mérite réel de
-cette composition historique; il espérait que les volumes suivants
-vaincraient le mauvais vouloir de la librairie et l’indifférence du
-public. Mais L’Héritier travaillait lentement ou ne travaillait pas:
-il fallait lui arracher son manuscrit page à page, et tous les jours
-Mame allait solliciter la paresse de cet écrivain, qui lui livrait
-trois ou quatre feuillets de copie en échange d’une pièce d’or,
-qu’il dépensait presque aussitôt de la façon la moins édifiante, car
-L’Héritier logeait en garni dans une maison de tolérance, rue des
-Boucheries-Saint-Germain. C’est ainsi que fut composé le second volume
-des _Mémoires de Sanson_. Le troisième était sous presse, quand la
-révolution de Juillet donna le coup de grâce à cette triste entreprise
-de librairie.
-
-«Mame se vit obligé de reprendre presque tous les exemplaires des deux
-premiers volumes, qu’il avait cédés conditionnellement à différents
-libraires, entre autres à Lecointe: ces volumes étaient _invendables_,
-d’après l’opinion de la librairie. Il en vendit pourtant un nombre à
-un libraire, qui renouvela les titres en 1834, mais qui ne parvint pas
-à se défaire de sa marchandise. L’édition à peu près entière (on avait
-tiré 4,500 exemplaires) était en dépôt dans les magasins de papier et
-les ateliers de brochure de la rue du Pot-de-Fer, quand un incendie,
-qui dévora en 1837 la moitié des livres que la librairie parisienne
-avait fabriqués depuis trente ans, anéantit tout ce qui restait de
-cette édition, en l’empêchant de tomber chez l’épicier.
-
-«Je me plais à répéter que l’ouvrage dont M. Dufour s’est préoccupé,
-sans pouvoir en apprécier la valeur littéraire, n’est pas indigne
-d’exciter sa curiosité et de fixer son intérêt. Le premier volume,
-comme je l’ai dit plus haut, compte au moins trois cents pages qui
-appartiennent à Balzac et qui ne sont pas les moins remarquables de
-celles qu’il a écrites de main de maître. L’histoire des amours de la
-fille du bourreau de Versailles avec le fils du bourreau de Paris est
-un petit roman fort original, qui tient à la fois de l’idylle et du
-genre horrible. Quant à l’introduction, je la considère comme une des
-meilleures créations «du plus fécond des romanciers.»
-
-«On n’eut pas la peine d’oublier les Mémoires de Sanson, qui
-n’avaient jamais fait le moindre bruit dans le monde. On ignorait
-assez généralement leur existence. Ils n’avaient fait que passer et
-disparaître. Je conseillai souvent à Balzac, qui rassemblait ses œuvres
-complètes, de reprendre possession de tout ce qu’il avait enfoui dans
-ce livre mort-né et enterré: «Ce sont des perles tombées dans la boue,
-lui disais-je; elles n’ont rien perdu de leur éclat, ramassez-les,
-et, après les avoir lavées, placez-les dans votre écrin.» Il suivit
-mon conseil à demi, et il retravailla l’introduction des Mémoires
-de Sanson, pour la faire reparaître avec son nom dans un keepsake:
-elle est à présent dans ses œuvres. Mais il ne se décida pas à faire
-rentrer dans les _Scènes de la vie privée_ ce _Monsieur de Paris_,
-qu’il se reprochait toujours d’avoir ôté de son cadre pour le jeter aux
-gémonies: «Ce sera l’affaire des éditeurs de mes œuvres posthumes,
-disait-il; mais, en vérité, il y a conscience de laisser un pareil
-ouvrage là où j’ai eu la folie de le mettre: cela peut s’appeler
-abandonner son enfant dans la rue.»
-
-«Armand Dutacq, l’ami fidèle de la gloire littéraire de ce grand
-écrivain, s’était promis de restituer à Balzac ce qui, dans les
-Mémoires de Sanson, appartient à Balzac: il avait donc fait réimprimer,
-dans le feuilleton du _Pays_, l’épisode du _Mouchoir bleu_ et le roman
-de _Monsieur de Paris_ (reproduit déjà dans le _Journal des femmes_ et
-dans un grand nombre d’autres journaux de Paris et des départements),
-sans les signer, toutefois, du nom de l’auteur; mais ce nom était
-inscrit dans toutes les pages et à toutes les lignes. Il est probable
-que ces deux morceaux seront tôt ou tard recueillis, suivant le vœu du
-défunt, dans ses œuvres posthumes.
-
-«N’est-il pas probable, aussi, que les premiers _Mémoires de Sanson_
-seront réimprimés, quand on en aura constaté l’importance historique
-et littéraire? Mais qui osera revendiquer la propriété de cet ouvrage?
-Sont-ce les héritiers de Sanson ou ceux du libraire Mame? Sont-ce les
-héritiers de Balzac ou ceux de L’Héritier de l’Ain? La moralité de la
-fable intitulée _Le Coq et la Perle_ s’appliquera probablement à ce
-livre rare, sinon _introuvable_:
-
- Un ignorant hérita
- D’un manuscrit qu’il porta
- Chez son voisin le libraire.
- «Je crois, dit-il, qu’il est bon,
- Mais le moindre ducaton
- Serait bien mieux mon affaire.»
-
-«Je vous parlerai une autre fois d’un livre de la même époque, non
-moins curieux que les _Mémoires de Sanson_, méritant mieux que ceux-ci
-l’épithète d’_introuvable_, et plus digne aussi de l’attention de M.
-l’abbé Val. Dufour: ce sont les Mémoires du Père Lenfant, confesseur du
-roi, Mémoires publiés aussi par Mame et détruits, comme ceux de Sanson,
-dans l’incendie de la rue du Pot-de-Fer.»
-
-Dans une livraison postérieure des _Annales du Bibliophile_, M. le
-docteur A. Chereau, qui fait autorité parmi les bibliographes, a bien
-voulu m’interroger, au sujet d’une réimpression des Mémoires de Sanson,
-publiée à la même adresse en 1831, mais sortant d’une autre imprimerie:
-_Paris, à la librairie centrale de Boulland, Palais-Royal, galerie
-d’Orléans, nº 1_.--_De l’imprimerie d’Hippolyte Tilliard_, rue de la
-Harpe, nº 78; 1831, in-8. Tome Ier, de 24 feuilles 1/8, dont 4 formant
-la préface et paginées I-LXVII; tome II, de 28 feuilles 1/8. J’ai dû
-envoyer ma réponse au journal, mais elle n’y a pas été insérée, ce me
-semble. Je racontais, en m’efforçant de raviver mes souvenirs, que
-Mame, l’éditeur des _Mémoires de Sanson_, avait cédé, en 1831, toute
-l’édition de ces Mémoires au libraire Boulland, qui en avait été le
-vendeur, sans y mettre son nom; mais cette édition était encore en
-consignation dans les magasins de l’État, qui prêta 10 ou 12 millions
-à la librairie, sur dépôt de livres, vers la fin de l’année 1830.
-Il est probable que Boulland fit réimprimer à ses frais l’ouvrage
-qu’il espérait continuer par l’entremise de Balzac, qui était depuis
-longtemps en relations d’affaires avec lui et qui, en lui vendant un
-roman historique intitulé: _la Bataille d’Austerlitz_, lui en avait
-livré les premiers chapitres. Je me rappelle que Boulland s’efforça,
-par des annonces et des prospectus, de galvaniser les Mémoires de
-Sanson, qui se vendirent alors beaucoup mieux qu’ils ne s’étaient
-vendus dans la nouveauté. Cependant il serait possible que cette
-nouvelle édition ne fût qu’un _rhabillage_ de la première, à l’aide
-de nouveaux titres. On aurait, dans ce cas, réimprimé seulement les
-dernières pages des deux volumes, pour y changer quelques phrases qui
-promettaient la suite de l’ouvrage. Je m’étonne pourtant que Beuchot
-n’ait pas signalé, selon son habitude, cette métamorphose de l’édition
-originale.
-
-Au reste, l’heure du succès n’avait pas sonné pour les _Mémoires de
-Sanson_, qui faisaient assez honteuse figure à côté des _Mémoires de
-Madame du Barry_ et des _Mémoires d’une Femme de qualité_. Lombard de
-Langres ne réussit pas davantage avec ses _Mémoires de l’Exécuteur des
-hautes œuvres_, et il en fut pour ses frais de guillotine, à l’époque
-où la place de Grève, théâtre ordinaire des exécutions capitales,
-n’avait point encore été purifiée par le sang des _héros_ de juillet
-1830.
-
-
-
-
- TABARIN
- ET
- LE BIBLIOPHILE TABARINESQUE.
-
-
-Auguste Veinant était un vrai bibliophile, mais un bibliophile
-solitaire, inquiet, jaloux et quinteux. Je l’ai suivi bien des fois, le
-long des quais, les yeux plongés dans les boîtes des bouquinistes; j’ai
-feuilleté, avant ou après lui, les bouquins qui méritaient d’attirer
-son attention; je me suis rencontré aussi avec lui chez les libraires
-qui s’occupent de librairie ancienne, mais je ne lui ai jamais adressé
-la parole; je ne le saluais pas même et je respectais son incognito,
-comme il respectait le mien. Il n’existait entre nous, je l’avouerai,
-aucun autre atome crochu que celui de la bibliographie. Je me plaisais
-pourtant à rendre justice à cette passion exclusive des livres, qui
-avait été l’unique affaire de sa vie, et je lui savais un gré infini
-d’avoir fait réimprimer à un petit nombre d’exemplaires, sans notes
-et sans études littéraires il est vrai, une foule de pièces rares et
-singulières, qu’il avait déterrées, avec le flair d’un chien de chasse,
-dans les immenses nécropoles des bibliothèques publiques.
-
-En 1858, il se décida, non sans peine et sans regret, à publier, dans
-la _Bibliothèque elzévirienne_ de M. Jannet, une édition des œuvres
-de Tabarin, à laquelle il travaillait depuis vingt ans, et que les
-amateurs attendaient avec une juste impatience. Cette édition, bien
-supérieure aux éditions originales et bien plus complète aussi, parut
-sous le pseudonyme de _Gustave Aventin_, anagramme du nom d’Auguste
-Veinant; elle fut reçue très-favorablement et elle trouva de nombreux
-acquéreurs. L’éditeur avait lieu d’être pleinement satisfait de son
-succès.
-
-Mais il arriva que M. Colombey avait préparé simultanément une nouvelle
-édition de Tabarin, pour la _Bibliothèque gauloise_ de M. Delahays, et
-que cette édition parut bientôt sous le pseudonyme de M. d’Harmonville,
-avec une Lettre anonyme, dont l’auteur n’était autre que le savant
-bibliographe M. Gustave Brunet de Bordeaux, et qui traitait à fond
-toutes les questions historiques et bibliographiques relatives à
-Tabarin et à ses œuvres. M. Auguste Veinant m’attribua non-seulement
-cette édition, mais encore la Lettre anonyme que M. d’Harmonville y
-avait jointe; il s’indigna, il s’irrita, il m’accusa hautement de
-concurrence déloyale, car il regardait comme sa propriété le chapeau
-de Tabarin, et il finit par condenser toute sa bile dans un article
-intitulé: _De Tabarin et de ses nouveaux éditeurs_, et signé: _un
-Bibliophile tabarinesque_. C’était une déclaration de guerre en forme,
-qu’il m’adressait par l’intermédiaire du _Bulletin du Bibliophile_ (13e
-série, octobre 1858, p. 1262).
-
-Je ne répondis pas d’abord, je ne voulais pas répondre, espérant que
-mon antagoniste, mieux informé, s’excuserait de m’avoir attaqué le
-plus gratuitement du monde et reconnaîtrait hautement mon innocence à
-l’endroit de Tabarin. Il n’en fit rien, et mon silence l’eût autorisé
-à croire que je me cachais sous le manteau de M. d’Harmonville. On me
-conseilla, on me pria de rompre le silence et de mettre la plume au
-vent contre le Bibliophile tabarinesque.
-
-Voici la réponse, que le _Bulletin du Bibliophile_ se chargea de
-publier pendant le carnaval de 1859, et qui fit quelque bruit dans le
-camp de Tabarin.
-
-
- Mon cher Techener,
-
-Je m’étais promis de ne pas répondre à votre _Bibliophile
-tabarinesque_, qui m’a cherché noise à propos de Tabarin; mais
-on me dit que mon silence tendrait à justifier les allégations
-bibliographiques et autres de cet amateur; sur ce, je prends la plume
-et vous adresse... une fable de La Fontaine, avec commentaire _ad
-hominem_.
-
- LE LOUP ET L’AGNEAU.
-
-L’Agneau, c’est moi, si vous voulez bien le permettre; le Loup, c’est
-le Bibliophile tabarinesque, un vrai loup, que nous voyons sous la peau
-du renard dans les Fables de La Fontaine:
-
- Un Agneau se désaltérait
- Dans le courant d’une onde pure.
-
-Je venais de lire justement un admirable livre, plein de la plus
-douce et de la plus saine philosophie, les _Mélanges littéraires_
-de M. Silvestre de Sacy, et point ne songeais, je vous jure, à
-Tabarin, quoique deux éditions des œuvres tabariniques eussent paru
-presque simultanément dans la _Bibliothèque elzévirienne_ et dans la
-_Bibliothèque gauloise_, pour la plus grande joie des bibliophiles.
-
- Un Loup survient à jeun, qui cherchait aventure,
- Et que la faim en ces lieux attirait.
-
-Le Bibliophile tabarinesque, le Loup, avait besoin de mordre sans
-doute; c’est là un besoin naturel chez les loups. Voilà pourquoi notre
-homme allait chercher aventure dans le pays de la bibliographie, où
-l’on rencontre tant d’agneaux innocents et paisibles.
-
- --Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage?
- Dit cet animal plein de rage.
- Tu seras châtié de ta témérité.
-
-Le Loup, en m’interpellant ainsi, faisait semblant de croire que
-j’étais l’éditeur du _Tabarin_ de la Bibliothèque gauloise, et que je
-me cachais sous le pseudonyme de M. d’Harmonville; il fallait bien au
-Loup un prétexte bon ou mauvais, pour me montrer les dents.
-
- --Sire, répond l’Agneau, que Votre Majesté
- Ne se mette pas en colère;
- Mais plutôt qu’elle considère
- Que je me vas désaltérant,
- Dans le courant,
- Plus de vingt pas au-dessous d’elle,
- Et que, par conséquent, en aucune façon,
- Je ne puis troubler sa boisson.
-
-Oui, monseigneur le Loup, j’en atteste M. d’Harmonville lui-même, qui
-est un de nos jeunes écrivains les plus accrédités, j’en atteste aussi
-l’auteur anonyme de la Lettre qui termine l’édition du _Tabarin_ de
-la Bibliothèque gauloise, j’en atteste le bibliographe excellent, qui
-ne se nomme pas, mais qui se fait assez connaître dans les pages si
-remarquables de cet appendice, je suis absolument étranger à ladite
-édition, laquelle ne fait tort à personne, excepté aux bibliophiles qui
-ne l’ont pas encore achetée.
-
- --Tu la troubles! reprit cette bête cruelle.
-
-C’est-à dire, reprit le Loup, que l’édition de la Bibliothèque gauloise
-trouble le succès de la Bibliothèque elzévirienne. Le Loup continue:
-
- Et je sais que de moi tu médis l’an passé.
-
-Les agneaux ne médisent pas des loups: ils voudraient pouvoir oublier
-que les loups existent.
-
- --Comment l’aurais-je fait, si je n’étais pas né?
- Reprit l’Agneau: je tette encor ma mère!
-
-Ici la fable s’éloigne légèrement de la réalité, quoique la morale soit
-la même dans l’une et l’autre. L’Agneau, autrement dit votre serviteur,
-est né bibliographe depuis près d’un demi-siècle, mais il tette encore
-sa mère, en style figuré, qui signifie que je ne suis pas sevré du lait
-de la Bibliographie, et que je m’en abreuve toujours avec bonheur, sans
-pouvoir me détacher du sein de ma nourrice. C’est là une figure de
-rhétorique qui passera, si l’on veut, sur le compte de Tabarin.
-
- --Si ce n’est toi, c’est donc ton frère?
-
-Le Bibliophile tabarinesque veut que M. d’Harmonville soit très-proche
-parent de l’_imperturbable_ bibliographe que j’ai l’honneur de vous
-présenter comme un autre moi-même.--Mon frère? l’Agneau réplique, dans
-la fable:
-
- Je n’en ai point!
-
-J’en ai deux, au contraire, qui valent mieux que moi, et dont l’un est
-tout simplement l’auteur de la plus belle tragédie de notre époque: _Le
-Testament de César_. Je puis jurer qu’il n’a jamais lu Tabarin. Le Loup
-ne se laisse pas convaincre par de bonnes et honnêtes raisons:
-
- C’est donc quelqu’un des tiens?
- Car vous ne m’épargnez guère,
- Vous, vos bergers et vos chiens.
- On me l’a dit; il faut que je me venge.
-
-Le commentateur hasardera timidement une simple conjecture: _Vous_,
-ce sont les bibliophiles; _vos bergers_, ce sont certainement les
-libraires qui vendent de beaux livres; _et vos chiens_, ce seraient
-donc les bouquinistes. Voici le dénouement du drame:
-
- Là dessus, au fond des forêts,
- Le Loup l’emporte, et puis le mange,
- Sans autre forme de procès.
-
-A l’heure qu’il est, ce terrible Loup s’imagine que le pauvre Agneau
-demande grâce, pendant qu’on le déchire à belles dents. Assez d’Agneau,
-assez de Loup, s’il vous plaît.
-
-Le Bibliophile tabarinesque, qui s’est mis en grands frais pour
-découvrir, après plus de deux siècles d’oubli, quel pouvait être le
-Tabarin de la place Dauphine, aurait eu moins de peine et aurait mieux
-réussi à savoir quel était M. d’Harmonville, quel était l’auteur de
-la Lettre à moi adressée au sujet de Tabarin. Il faut avoir du flair,
-quand on veut dépister les anonymes et les pseudonymes qui ont échappé
-aux poursuites infatigables du savant Barbier. Or, le flair, chez notre
-Bibliophile tabarinesque, est complétement perverti et gâté par ce
-qu’il nomme le _parfum tabarinique_. Je suis sûr que, s’il se mettait
-en peine de deviner quel est le principal docteur de la _Bibliotheca
-scatologica_, il ne manquerait pas de trouver que ce doit être le poëte
-chrétien _Venantius Fortunatus_.
-
-Ah! M. le Bibliophile tabarinesque, vous supposez que le rôle de
-bibliographe consiste surtout à réimprimer, à petit nombre, sans
-notes et sans travaux littéraires, quelques livrets rarissimes, pour
-les vendre fort chers aux amateurs? C’est là, je l’avoue, une œuvre
-modeste et utile, dont le pauvre Caron vous a donné l’exemple, avec
-une persévérance assez mal récompensée; mais la bibliographie, il faut
-bien vous le dire, a des vues plus désintéressées et plus honorables;
-la bibliographie est une science remplie de ténèbres et de mystères
-impénétrables; c’est, en quelque sorte, un sphinx qui ne dit jamais
-son dernier mot aux Œdipes les plus ingénieux et les plus érudits.
-Consolez-vous donc de n’avoir pas deviné que _Tabarino_, _canaglia
-milanese_, était un type de farceur dans l’ancien théâtre italien,
-comme _Harlequino_, comme _Pantalone_, et tant d’autres qui devaient
-leurs noms à certaines particularités de costume ou de caractère; que
-le type tabarinique fut importé en France par quelque bateleur, qui le
-mit en vogue sur les tréteaux de la place Dauphine, et que différents
-auteurs, Antoine Gaillard sans doute, Chevrol peut être, ont recueilli,
-arrangé et publié, sous le nom générique de Tabarin, des facéties
-analogues à celles que l’illustre bouffon débitait pour l’ébaudissement
-des badauds.
-
-Soyez Bibliophile tabarinesque, si c’est votre vocation et votre
-plaisir, mais ne vous mêlez pas de jouer au bibliographe, sous peine
-de perdre la partie; ce jeu-là demande non-seulement des connaissances
-spéciales, ce que je vous accorde volontiers, mais encore _du bon
-sens et de l’art_, ce que Boileau exige même en matière de chanson.
-Vous avez mal fait de vous en prendre à un bibliophile, qui ne vous
-regardait pas de travers, comme les boucs des Bucoliques, _torvis
-tuentibus hircis_, et qui vous eût laissé de grand cœur vous ébattre
-dans les prés fleuris de Tabarin; vous avez mal fait de vous attaquer
-à M. d’Harmonville, qui est un rude champion et qui a pour lui
-l’avantage, puisque vous lui avez donné le droit de repousser vivement
-une injuste agression; vous avez mal fait surtout de vous attaquer
-aussi à un bibliographe anonyme, qui vous traduira un jour ou l’autre
-en justice bibliographique.
-
-Le résumé de ce débat, c’est que le _Tabarin_ de la Bibliothèque
-elzévirienne se vend aussi bien que le _Tabarin_ de la Bibliothèque
-gauloise, et que les éditeurs de l’une et de l’autre devraient se
-féliciter mutuellement d’avoir compris que la vieille gaieté de nos
-pères n’était pas encore morte en France. Elle mourra bientôt, hélas!
-mais pas avant que les deux éditions tabariniques soient épuisées.
-
-Sur ce, mon cher Techener, je n’essayerai pas de lever le masque du
-Bibliophile tabarinesque, vu que nous sommes en carnaval.
-
- Votre tout dévoué,
-
- P. L. JACOB, _bibliophile_.
-
-«_P.S._ Une autre fois, je parlerai du Catalogue Pixerécourt, de
-Corneille de Blessebois, et de l’amiral Tromp, que le Bibliophile
-tabarinesque a fait intervenir d’une manière assez déplacée dans la
-question. Il n’est pas possible de cacher plus de malice sous le fameux
-chapeau de Tabarin.»
-
-
-Cette lettre venait à peine de voir le jour, lorsque le pauvre
-Auguste Veinant mourut, au milieu de ses livres, le 4 mars 1859. Je
-me reprocherais de l’avoir écrite, si je pouvais supposer qu’il l’eût
-connue _in extremis_. Un bibliophile tel que lui avait droit à une
-autre oraison funèbre. La notice bibliographique, qui figure en tête du
-Catalogue des livres rares et précieux de sa bibliothèque (_Paris, L.
-Potier_, 1860, in-8) devra donc être consultée par les personnes qui
-liront mon épître. C’est là qu’on trouvera un bon portrait d’Auguste
-Veinant... _avant la lettre_.
-
-
-
-
- NOTICES
-
- SUR
-
- QUELQUES LIVRES RARES.
-
-
-
-
- LA MORALITÉ
- DE
- L’AVEUGLE ET DU BOITEUX
- ET LA FARCE DU MUNIER.
-
-
-_La Moralité de l’Aveugle et du Boiteux_, qui a tous les caractères
-d’une farce, et qui diffère de la plupart des moralités proprement
-dites, en ce qu’elle ne met pas en scène des personnages allégoriques,
-se trouve à la suite du _Mystère de saint Martin_, dans un manuscrit de
-la Bibliothèque impériale, provenant du duc de la Vallière et décrit
-dans le Catalogue des livres de la bibliothèque de ce célèbre amateur,
-t. II, p. 418, nº 3362. Ce manuscrit est certainement l’original de
-l’auteur, qui l’avait fait pour la représentation du Mystère, joué
-publiquement à Seurre, en Bourgogne, le lundi 10 octobre 1496. Il
-contient, outre le _Mystère de saint Martin_, la _Moralité de l’Aveugle
-et du Boiteux_, la _Farce du Munyer_, et «les noms de ceux qui ont
-joué la Vie de monseigneur saint Martin.» Le Mystère est encore inédit,
-mais la Moralité et la Farce qui le suivent ont été publiées, en 1831,
-par les soins de M. Francisque Michel, dans la collection des _Poésies
-gothiques françoises_ (Paris, Silvestre, in-8). M. Francisque Michel a
-publié aussi séparément le curieux procès-verbal de la représentation,
-qui termine le volume et qui offre la signature de l’auteur lui-même,
-André de la Vigne.
-
-André de la Vigne était un des poëtes les plus renommés de son temps.
-Il s’est fait connaître surtout par un grand ouvrage d’histoire, en
-vers et en prose, qu’il a composé en collaboration avec Octavien de
-Saint-Gelais, évêque d’Angoulême: _le Vergier d’honneur de l’entreprise
-et voyage de Naples_, imprimé pour la première fois à Paris, sans date,
-vers 1499, et souvent réimprimé depuis. Ce fut sans doute à cet ouvrage
-et à l’amitié de son collaborateur épiscopal, que le pauvre André ou
-Andry de la Vigne dut l’honneur d’être nommé _orateur_ du roi de France
-Charles VIII et secrétaire de la reine Anne de Bretagne. Il avait été,
-auparavant, secrétaire du duc de Savoie.
-
-Mais ces charges de cour ne l’avaient pas mis au-dessus du besoin: il
-était toujours dénué d’argent, quoique couché sur l’État de la maison
-du roi et de la reine. Dans les poésies qui accompagnent son _Vergier
-d’honneur_, il ne craint pas d’avouer sa profonde misère. Ainsi,
-lorsqu’il prenait seulement le titre de secrétaire du duc de Savoie, il
-disait à ce prince:
-
- Comme celluy que ardant desir poinct,
- Humble de cueur, desirant en Court vivre,
- Affin, chier sire, de venir à bon poinct,
- Raison m’a fait composer quelque livre,
- Lequel couste d’argent plus d’une livre,
- Et pour ce donc qu’à mon fait je pourvoye,
- Secourez-moy, ou l’hospital m’abaye!
-
- Cent jours n’y a que j’estoye bien en poinct,
- Hardy et coint, pour ma plaisance ensuivre:
- A ce coup-cy, n’ay robbe ne pourpoinct,
- Resne, ne bride, cataverne, ne livre:
- Là, Dieu mercy, si ne suis-je pas yvre,
- En faisant livre, duquel argent je paye:
- Secourez-moy, ou l’hospital m’abaye!
-
-Le duc de Savoie le secourut sans doute, et André de la Vigne n’alla
-point à l’hôpital, mais il n’en devint pas plus riche, lorsqu’il
-s’intitula orateur du roi et secrétaire de la reine. Voici un rondeau
-qu’il adresse à Charles VIII:
-
- Mon très-chier sire, pour m’advancer en Court,
- De plusieurs vers je vous ay fait present;
- Si vous supplie de bon cueur en present
- Qu’ayez regard à mon argent très-court.
- Les grans logis, où Rongerie trescourt,
- M’ont fait d’habits et de chevaux exempt,
- Mon très-chier sire!
-
- Mon esperance, pour ce, vers vous accourt,
- Que vous soyez de mes maux appaisant,
- Car escu n’ay, qui ne soit peu pesant,
- Et, qui pis vault, je plaidoye en la Court,
- Mon très-chier sire.
-
-Ce poëte royal recevait pourtant des _gages_ modiques, qui lui étaient
-fort inexactement payés, comme tous ceux des officiers et domestiques
-de l’hôtel du roi; il était donc forcé d’avoir recours, pour vivre, à
-tous les expédients poétiques qui pouvaient suppléer à l’insuffisance
-de sa pension. Il célébrait par des pièces de vers tous les événements
-mémorables, et il adressait, au roi ou à la reine, aux princes ou aux
-grands seigneurs, ces poésies de circonstance, pour obtenir quelques
-présents; il rimait des ballades en l’honneur de la sainte Vierge, et
-il les envoyait au Palinod de Caen, au Puy de Rouen, et aux différents
-_puys d’amours_, établis dans les principales villes de France, pour
-remporter des prix de _gaie science_; il composait des mystères, des
-moralités et des farces, qu’il faisait représenter et dont il était
-lui-même un des acteurs.
-
-Nous croyons donc qu’il avait figuré dans la confrérie des
-Enfants-sans-souci, du moins à l’époque où il dirigea la représentation
-solennelle du _Mystère de saint Martin_ dans la ville de Seurre.
-Aucun de ses ouvrages dramatiques ne fut imprimé, de son vivant,
-du moins avec son nom. Le manuscrit, qui renferme un Mystère, une
-Moralité et une Farce, appartient incontestablement au répertoire
-des Enfants-sans-souci ou de la Mère-Sotte, car les représentations
-scéniques de ces deux troupes de comédiens se distinguaient du théâtre
-pieux de la confrérie de la Passion, en ce qu’elles se composaient, à
-la fois, d’un Mystère, d’une Moralité et d’une Farce.
-
-La _Moralité de l’Aveugle et du Boiteux_, comme nous l’avons dit plus
-haut, s’écarte entièrement du genre ordinaire des moralités, qui
-étaient consacrées à des allégories morales, souvent très-obscures,
-toujours très-froides et quelquefois très-ennuyeuses. On y voit,
-de même que dans un ancien fabliau, dont il existe de nombreuses
-imitations, un aveugle et un boiteux s’aider mutuellement et secourir
-de la sorte leurs infirmités: le boiteux met ses yeux au service de
-l’aveugle, lequel prête ses jambes au boiteux. Mais tout à coup ces
-deux mendiants sont guéris, malgré eux, miraculeusement, par la grâce
-de saint Martin, et ils se désolent ensemble, l’un d’avoir recouvré la
-vue, l’autre de retrouver l’usage de ses jambes; car ils perdent, avec
-leurs infirmités, le droit de demander l’aumône et de vivre aux dépens
-des âmes charitables.
-
-Il y a, dans cette petite pièce, des idées comiques, des mots
-plaisants, des vers naturels, en un mot une franche allure de gaieté
-gauloise; mais le style d’André de la Vigne n’est ni correct ni
-élégant; on y rencontre aussi trop d’insouciance de la prosodie, qui,
-pour n’être pas encore fixée, était déjà devinée et comprise par les
-oreilles délicates. On peut supposer qu’André de la Vigne avait écrit
-d’autres pièces de théâtre, qui ne sont pas venues jusqu’à nous.
-
-Au reste, la représentation solennelle donnée à Seurre, en 1496, par
-la confrérie des Enfants-sans-souci ou par celle de la Mère-Sotte,
-prouve que ces deux confréries théâtrales avaient des maîtres de jeux,
-lesquels parcouraient la France, en s’arrêtant de ville en ville,
-pour y faire jouer leurs pièces avec le concours des habitants, qui
-non-seulement leur fournissaient des acteurs et des spectateurs, mais
-encore qui se chargeaient de tous les frais de mise en scène, de décors
-et de costumes. Ainsi, André de la Vigne avait lui-même _monté_ cette
-représentation, en qualité d’auteur et de _maître du jeu_.
-
-La _Farce du Munyer_ fut représentée également à Seurre, en 1496,
-après le _Mystère de saint Martin_, et la _Moralité de l’Aveugle et du
-Boiteux_.
-
-Le sujet de cette Farce très-divertissante se retrouverait probablement
-dans les fabliaux des trouvères. C’est un petit diable, nommé Berith,
-que Lucifer envoie sur la terre pour faire son apprentissage, et qui a
-promis de rapporter à son maître une âme damnée. Or, ce diable novice
-ne sait où prendre l’âme au sortir du corps d’un pécheur. Lucifer,
-qui partage l’opinion de certains philosophes goguenards ou naïfs du
-moyen âge, apprend à Berith que tout homme qui meurt rend son âme par
-le fondement. Muni de cette savante instruction, le chasseur d’âmes va
-se mettre en embuscade dans le lit d’un meunier, qui est à l’agonie et
-qui se confesse à son curé: il attend le dernier soupir du mourant,
-et reçoit précieusement dans son sac ce qui s’échappe du derrière
-de ce larron. Lucifer, en ouvrant le sac, n’y trouve pas ce qu’il y
-cherchait: il en conclut que les meuniers ont l’âme infecte, et il
-ordonne à ses diables de ne lui apporter jamais âmes de meuniers.
-
-André de la Vigne a encadré ce sujet bouffon et fantastique, où l’âme
-immortelle est traitée avec assez d’irrévérence, dans une scène de
-mœurs populaires, où sont représentées les amours du curé avec la
-meunière et les querelles du mari avec sa femme. Cette Farce est un
-petit chef-d’œuvre de malice et de joyeuseté. On y remarque des traits
-d’un excellent comique.
-
-La _Farce du Munyer_, qui est encore pour nous si plaisante,
-devait produire sur les spectateurs un merveilleux effet de rire
-inextinguible, à une époque où les meuniers, à cause de leurs
-fourberies et de leurs vols dans la manutention des farines, avaient
-fourni au conte et à la comédie un type traditionnel d’épigrammes
-et de plaisanteries[7]. Le public accueillait avec des éclats de
-grosse gaieté ce personnage matois et narquois, dont il disait
-proverbialement: «On est toujours sûr de trouver un voleur dans la
-peau d’un meunier.» Cette disposition railleuse et agressive des gens
-du peuple à l’égard des meuniers, devint pour ceux-ci une sorte de
-persécution permanente, que le Parlement de Paris dut faire cesser, en
-défendant, sous peine de prison et d’amende, d’injurier les meuniers
-dans les rues ou de les poursuivre par des quolibets.
-
- [7] Voy. _le Tracas de Paris_, par François Colletet; pag.
- 235 et suiv. du recueil intitulé: _Paris burlesque et
- ridicule_, édition de la Bibliothèque Gauloise (Paris, A.
- Delahays, 1859, in-12).
-
-Nous ne doutons pas que le meunier de la Farce du quinzième siècle ne
-se soit transformé, au dix-septième siècle, en Pierrot enfariné, sur
-les tréteaux du pont Neuf et de la place Dauphine.
-
-
-
-
- LA
- CONDAMNACION DE BANCQUET.
-
-
-Cette singulière moralité, qu’on peut regarder comme un des
-chefs-d’œuvre du genre, se trouve dans un recueil fort rare, dont la
-première édition est intitulée: _La Nef de santé, avec le Gouvernail
-du corps humain et la Condamnacion des bancquetz, à la louenge de
-diepte et sobrieté, et le Traictié des Passions de l’ame_. On lit, à
-la fin du volume, in-4º gothique de 98 ff. à 2 colonnes: _Cy fine la
-Nef de santé et la Condampnacion des bancquetz, avec le Traicté des
-Passions de l’ame. Imprimé à Paris, par Anthoine Verard, marchant
-libraire, demeurant à Paris._ Au-dessous de la marque de Verard: _Ce
-present livre a esté achevé d’imprimer par ledit Verard le XVIIIe jour
-de janvier mil cinq cens et sept_. Ce recueil contient quatre ouvrages
-différents: la _Nef de santé_ et le _Gouvernail du corps humain_, en
-prose; la _Condamnacion de Bancquet_, et le _Traicté des Passions de
-l’ame_, en vers.
-
-On compte, au moins, quatre éditions, non moins rares que la
-précédente: l’une, imprimée à Paris, _le XVIIe jour d’avril 1511, par
-Michel Lenoir, libraire_, pet. in-4º de 96 ff. à 2 colonnes, avec fig.
-en bois; l’autre, imprimée également à Paris, vers 1520, _par la veufve
-feu Jehan Trepperel et Jehan Jehannot_, pet. in-4º goth. à 2 colonnes,
-avec fig. en bois; l’édition de Philippe Lenoir, sans date, que cite Du
-Verdier, n’a pas été décrite par M. Brunet, qui s’étonne avec raison
-de ne l’avoir jamais rencontrée; en revanche, M. Brunet cite une autre
-édition, avec cette adresse: _A Paris, en la rue neufve Nostre Dame, à
-l’enseigne sainct Jehan Baptiste, près Saincte Genevieve des Ardens_.
-
-Ce recueil, malgré ses cinq éditions bien constatées, est si peu
-connu, que La Croix du Maine ne l’a pas compris dans sa _Bibliothèque
-françoise_, et qu’Antoine du Verdier, dans la sienne, ne fait que le
-mentionner incomplétement parmi les ouvrages anonymes. De Beauchamps,
-dans ses _Recherches sur les théâtres de France_, et le duc de la
-Vallière, dans sa _Bibliothèque du Théâtre françois_, ne l’ont pas
-oublié cependant: ils le citent avec exactitude, en nommant l’auteur
-Nicole de la Chesnaye. C’est le nom, en effet, qui figure en acrostiche
-dans les dix-huit derniers vers du prologue de la _Nef de santé_.
-
-Cet auteur, poëte, savant et moraliste, qui était médecin de Louis XII,
-serait absolument ignoré, si l’abbé Mercier de Saint-Léger n’avait
-pas écrit cette note, sur l’exemplaire qui appartenait à Guyon de
-Sardière et que nous avons vu dans la bibliothèque dramatique de M. de
-Soleinne: «Ce Nicolas de la Chesnaye doit être le même que _Nicolaus
-de Querqueto_, dont du Verdier (t. VI, p. 181 de l’édit. in-4) cite
-le _Liber auctoritatum_, imprimé à Paris aux dépens d’Antoine Verard,
-en 1512, in-8. A la fin de cette compilation latine de Querqueto, on
-trouve un acrostiche latin, qui donne _Nicolaus de la Chesnaye_, et
-à la fin du prologue de la _Nef de Santé_, imprimée dès 1507, aussi
-aux dépens de Verard, il y a un acrostiche qui donne les mêmes noms:
-_Nicole de la Chesnaye_.» On ne sait rien de plus sur Nicole ou Nicolas
-de la Chesnaye.
-
-Le prologue en prose, que nous croyons devoir réimprimer ici, nous
-apprend seulement que l’_acteur_ avait été _requis et sollicité par
-plus grand que soy_, de mettre la main à la plume et de rédiger en
-forme de moralité son ouvrage diététique autant que poétique. On peut
-supposer que Nicole de la Chesnaye, qui a dédié son recueil à Louis
-XII, désigne ce roi et la reine Anne de Bretagne, en disant qu’il a été
-contraint de se faire poëte, non-seulement pour complaire à _aucuns
-esprouvez amys_, mais pour obéir _à autres desquelz les requestes lui
-tiennent lieu de commandement_. Voici ce prologue, où l’on voit que,
-si cette Moralité avait été faite pour la représentation, elle n’était
-pas encore représentée _sur eschaffaut_, c’est-à-dire en public,
-lorsqu’elle fut publiée en 1507 et peut-être auparavant.
-
-
- _Comment l’Acteur ensuyt en la Nef de Santé la Condamnacion des
- Bancquetz, à la louenge de diette et sobrieté, pour le prouffit
- du corps humain, faisant prologue sur ceste matiere._
-
- «Combien que Orace en sa Poeterie ait escript: _Sumite materiam
- vestris qui scribitis aptam viribus_. C’est-à-dire: «O vous qui
- escrivez ou qui vous meslez de copier les anciennes œuvres,
- elisez matiere qui ne soit trop haulte ne trop difficile, mais
- soit seullement convenable à la puissance et capacité de vostre
- entendement.» Ce neantmoins, l’acteur ou compositeur de telles
- œuvres peut souventesfois estre si fort requis et sollicité par
- plus grand que soy, ou par aucuns esprouvez amys, ou par autres,
- desquels les requestes lui tiennent lieu de commandement, qu’il
- est contraint (en obeyssant) mettre la main et la plume à matiere
- si elegante ou peregrine, que elle transcede la summité de son
- intelligence. Et, à telle occasion, moy, le plus ignorant,
- indocte et inutille de tous autres qui se meslent de composer,
- ay prins la cure, charge et hardiesse, à l’ayde de Celuy qui
- _linguas infantium facit disertas_, de mettre par ryme en langue
- vulgaire et rediger par personnages, en forme de moralité,
- ce petit ouvrage, qu’on peut appeller la _Condampnacion de
- Bancquet_: à l’intencion de villipender, détester et aucunement
- extirper le vice de gloutonnerie, crapule, ebrieté, et voracité,
- et, par opposite, louer, exalter et magnifier la vertu de
- sobrieté, frugalité, abstinence, temperence et bonne diette, en
- ensuyvant ce livre nommé _la Nef de santé et gouvernail du corps
- humain_. Sur lequel ouvrage, est à noter qu’il y a plusieurs
- noms et personnages des diverses maladies, comme Appoplexie,
- Epilencie, Ydropisie, Jaunisse, Goutte et les autres, desquels
- je n’ay pas tousjours gardé le genre et sexe selon l’intencion
- ou reigles de grammaire. C’est à dire que, en plusieurs endrois,
- on parle à iceux ou d’iceux, par sexe aucunesfois masculin
- et aucunesfois féminin, sans avoir la consideracion de leur
- denominacion ou habit, car aussi j’entens, eu regard à la
- proprieté de leurs noms, que leur figure soit autant monstrueuse
- que humaine. Semblablement, tous les personnages qui servent
- à dame Experience, comme Sobrieté, Diette, Seignée, Pillule
- et les autres seront en habit d’homme et parleront par sexe
- masculin, pour ce qu’ilz ont l’office de commissaires, sergens et
- executeurs de justice, et s’entremettent de plusieurs choses qui
- affierent plus convenablement à hommes que à femmes. Et pource
- que telles œuvres que nous appellons jeux ou moralitez ne sont
- tousjours facilles à jouer ou publiquement representer au simple
- peuple, et aussi que plusieurs ayment autant en avoir ou ouyr
- la lecture comme veoir la representacion, j’ay voulu ordonner
- cest opuscule en telle façon qu’il soit propre à demonstrer
- à tous visiblement, par personnages, gestes et parolles, sur
- eschauffaut ou aultrement, et pareillement qu’il se puisse lyre
- particulierement ou solitairement, par manière d’estude, de
- passe-temps ou bonne doctrine. A ceste cause, je l’ay fulcy
- de petites gloses, commentacions ou canons, tant pour elucider
- ladicte matiere, comme aussi advertir le lecteur, des acteurs,
- livres et passaiges, desquels j’ay extraict les alegations,
- histoires et auctoritez, inserées en ceste presente compilacion.
- Suffise tant seulement aux joueurs prendre la ryme tant
- vulgaire que latine et noter les reigles, pour en faire à plain
- demonstracion quand bon semblera. Et ne soit paine ou moleste
- au lisant ou estudiant, pour informacion plus patente, veoir et
- perscruter la totallité tant de prose que de ryme, en supportant
- tousjours et pardonnant à l’imbecilité, simplicité, ou inscience
- du petit Acteur.»
-
-Cette Moralité, dont nous attribuons l’idée première à Louis
-XII lui-même, fut certainement représentée par la troupe des
-Enfants-sans-souci et de la Mère Sotte, car le sujet allégorique
-qu’elle met en scène devint assez populaire, pour être reproduit en
-tapisseries de haute lice, tissées dans les manufactures de Flandre
-et destinées à orner les châteaux et hôtels des seigneurs. Voyez,
-dans le grand ouvrage de MM. Achille Jubinal et Sansonnetti: _les
-Anciennes Tapisseries historiées_, le dessin et la description d’une
-tapisserie en six pièces, qui représente la Moralité de la Condamnation
-de Banquet; mais cette tapisserie, que M. Sansonnetti a découverte à
-Nancy, ne provient pas des dépouilles de Charles le Téméraire, mort en
-1475, comme M. Jubinal a essayé de le démontrer dans une notice savante
-et ingénieuse.
-
-Si la Moralité de Nicole de la Chesnaye est plus courte et moins
-embrouillée que la plupart des Moralités de la même époque, le sujet
-n’en est pas moins compliqué. On en jugera par ce simple aperçu:
-Trois méchants garnements, _Dîner_, _Souper_ et _Banquet_, forment le
-complot de mettre à mal quelques honnêtes gens, qui ont l’imprudence
-d’accepter leur invitation d’aller boire et manger chez eux. Ce
-sont _Bonne-Compagnie_, _Accoutumance_, _Friandise_, _Gourmandise_,
-_Je-bois-à-vous_, et _Je-pleige-d’autant_. Au milieu du festin, une
-bande de scélérats, nommés _Esquinancie_, _Apoplexie_, _Epilencie_,
-_Goutte_, _Gravelle_, etc., se précipitent sur les convives et les
-accablent de coups, si bien que les uns sont tués, les autres blessés.
-_Bonne-Compagnie_, _Accoutumance_ et _Passe-Temps_, échappés du
-carnage, vont se plaindre à dame _Expérience_ et demandent justice
-contre _Dîner_, _Souper_ et _Banquet_. Dame _Expérience_ ordonne à ses
-domestiques, _Remède_, _Secours_, _Sobresse_, _Diète_ et _Pilule_,
-d’appréhender au corps les trois auteurs du guet-apens.
-
-C’est alors que commence le procès des trois accusés, par-devant
-les conseillers de dame _Expérience_, savoir: _Galien_, _Hypocras_,
-_Avicenne_ et _Averroys_. Laissons Mercier de Saint-Léger continuer
-l’analyse de la Moralité, dans la _Bibliothèque du Théâtre françois_,
-publiée sous les auspices du duc de La Vallière: «_Expérience_ condamne
-_Banquet_ à être pendu; c’est _Diette_, qui est chargé de l’office
-du bourreau. _Banquet_ demande à se confesser: on lui amène un beau
-père confesseur; il fait sa confession publiquement, il marque le plus
-grand repentir de sa vie passée et dit son Confiteor. Le beau père
-confesseur l’absout, et _Diette_, après lui avoir mis la corde au cou,
-le jette de l’échelle et l’étrangle. _Souper_ n’est condamné qu’à
-porter des poignets de plomb, pour l’empêcher de pouvoir mettre trop
-de plats sur la table; il lui est défendu aussi d’approcher de _Dîner_
-plus près de six lieues, sous peine d’être pendu, s’il contrevient, à
-cet arrêt.»
-
-Il résulte de ce jeu par personnages, qui justifie parfaitement son
-titre de Moralité, que le _banquet_ ou festin d’apparat, où l’on mange
-et boit avec excès, est coupable de tous les maux qui affligent le
-corps humain: il doit donc être condamné et mis hors la loi. Quant
-au _souper_, on lui permet de subsister, à condition qu’il viendra
-toujours six heures après le _dîner_. C’est là le régime diététique,
-qui fut suivi par Louis XII jusqu’à son mariage en troisièmes noces
-avec Marie d’Angleterre: «Le bon roy, à cause de sa femme, dit la
-Chronique de Bayard, avoit changé du tout sa manière de vivre, car, où
-il souloit disner à huit heures, il convenoit qu’il disnast à midy;
-où il souloit se coucher à huit heures du soir, souvent se couchoit à
-minuit.» Trois mois après avoir changé ainsi son genre de vie, Louis
-XII mourut, en regrettant sans doute de n’avoir pas mieux profité des
-leçons de la Moralité, composée et rimée naguère par son médecin.
-
-Cette Moralité est très-curieuse pour l’histoire des mœurs du temps
-aussi bien que pour l’histoire du Théâtre; on y voit indiqués une foule
-de détails sur les jeux de scène, les costumes et les caractères des
-personnages. Elle est écrite souvent avec vivacité, et l’on y remarque
-des vers qui étaient devenus proverbes. Les défauts du style, souvent
-verbeux, obscur et lourd, sont ceux que l’on reproche également aux
-contemporains de Nicole de la Chesnaye. Quant à la pièce elle-même,
-elle ne manque pas d’originalité, et elle offre une action plus
-dramatique, plus pittoresque, plus variée, que la plupart des Moralités
-contemporaines; c’est bien une Moralité, mais on y trouve, au moins,
-le mot pour rire, et l’on peut en augurer que le médecin de Louis XII
-était meilleur compagnon et plus joyeux compère que Simon Bourgoing,
-valet de chambre du même roi et auteur de la Moralité intitulée:
-_l’Homme juste et l’Homme mondain, avec le jugement de l’Ame dévote et
-l’exécution de la sentence_.
-
-
-
-
- LE VERGIER AMOUREUX.
-
-
-Ce singulier ouvrage, qui n’a pas de titre imprimé dans le seul
-exemplaire qu’on en connaît, pourrait bien avoir été publié sous le
-nom de _la Forest des sept pechez mortels_, plutôt que sous celui du
-_Vergier amoureux_. Ce dernier titre lui a été donné par l’ancien
-possesseur, qui s’est mépris peut-être sur le véritable objet de cette
-allégorie mystique. Au reste, l’exemplaire que possède la Bibliothèque
-impériale publique de Saint-Pétersbourg, et qu’on dit unique, pourrait
-bien ne pas être complet. En voici la description:
-
-C’est un petit in-folio de 10 ff. non chiffrés, qui ont été remontés
-avec soin et dont les signatures ne sont pas régulières. Ainsi, les
-deux premiers feuillets ne portent aucune signature; le troisième est
-signé _a. n._; le quatrième, _b. n._; le cinquième, _c. n._; le sixième
-n’est pas signé; le septième et le huitième sont signés _e. n._ et _f.
-ij_; les feuillets 9 et 10 n’ont pas de signature. Le texte se compose
-de vers français, imprimés en gothique sur 2 colonnes, pour accompagner
-les arbres généalogiques des Vices et des Vertus. Plusieurs pages
-sont remplies par des gravures en bois, sans autre texte que les
-inscriptions qui font partie de ces gravures; le dernier feuillet,
-dont le recto est blanc, est imprimé à longues lignes, en partie, et
-ne contient que de la prose; toutes les pages sont encadrées au moyen
-d’une réunion plus ou moins ingénieuse de petites gravures en bois,
-empruntées à diverses éditions du temps et surtout aux livres d’heures.
-
-Le premier feuillet, dont l’encadrement est plus large et mieux orné
-que celui des autres feuillets, commence par ces vers imprimés en tête
-de la première colonne, au-dessus de la marque de l’imprimeur:
-
- Gaspard Philippe m’a voulu imprimer
- En apetant que vices soient repris:
- Si vous supply ne veuillez deprimer
- Ceste euvre cy, car povez extimer
- Qu’il l’appete vendre à competent pris:
- Bon marché faict, ainsi qu’il a apris:
- Aussi l’Acteur faict protestacion
- Qu’il se submet à la correction
- De tous lecteurs et aux donnans escout,
- Car on cognoist à sa condition,
- Qu’il apete faire Raison par tout.
-
-Il résulte de ces vers, que Gaspard Philippe est l’imprimeur du livre,
-et que l’Acteur, qui ne se nomme pas, avait pour devise: _Raison
-partout_. Cette devise est, comme on sait, celle de Mère Sotte ou de
-Pierre Gringore.
-
-La marque de Philippe Gaspard se compose de l’écusson de cet imprimeur,
-avec son monogramme, suspendu à un arbre entre deux dauphins couronnés.
-
-Le poëme débute ainsi:
-
- Revisitez la forest, gens mondains,
- Et en vueillez les branches bien eslire,
- En redoubtant, craignant hazars soubdains:
- Gardez de user de vos langaiges vains,
- Lorsque viendres pour en ce vergier lire,
- Et par ainsi vous eviteres l’ire
- Du Createur: laissant vostre folie,
- Que vostre esprit grosses branches deslie,
- Qui empeschent par la forest passer:
- Fuyez orgueil: temps est que on se humilie,
- Car on ne scait quant on doit trespasser.
-
-On voit que la seconde strophe avait fourni à l’ancien propriétaire du
-livre (le comte de Suchtelen, bibliophile russe) le titre qu’il lui a
-imposé; en voici le commencement:
-
- C’est le vergier amoureux, delectable,
- Forest de reconciliation,
- A tous humains doctrine veritable,
- Très utille, louable, prouffitable
- A en faire la recordation...
-
-Au verso du second feuillet, est représenté l’arbre généalogique
-de l’Orgueil, avec cette légende: _Orgueil, racine de tous vices_;
-en regard, au recto du second feuillet, l’arbre généalogique de
-l’Humilité, avec cette légende: _Humilité, racine de toutes vertus_. Le
-verso du second feuillet et le recto du troisième comprennent l’_arbre
-d’Orgueil avecques sa sequelle_; le verso du troisième feuillet et le
-recto du quatrième, l’_arbre d’Avarice avecques sa sequelle_, et ainsi
-de suite pour les cinq autres péchés mortels. L’arbre, dont chaque
-rameau offre une inscription morale en prose, a pour base un sujet,
-où le péché mortel est mis en scène avec beaucoup d’originalité: à
-droite et à gauche de l’arbre sont imprimés des quatrains moraux qui
-renferment des conseils pour se préserver du péché en question.
-
-Le huitième feuillet, signé F.ij, représente la _Tour de Sapience_,
-fondée sur _Humilité, mère de toutes les vertus_. Cette tour,
-précédée de quatre colonnes morales, savoir: _conseil_, _prudence_ et
-_diligence_; _stabilité_, _force_ et _repos_; _miséricorde_, _justice_
-et _vérité_; _moralité_, _tempérance_ et _mundicité_, est élevée
-sur sept degrés, qui sont _oraison_, _compunction_, _confession_,
-_pénitence_, _satisfaction_, _aulmosne_, _jeûne_. Cette fameuse tour
-a quatre fenêtres, nommées: _discrétion_, _religion_, _dévotion_,
-_contemplation_, et cinq guérites ou _guettes_, au-dessus des créneaux
-ou _défenses_: ces guérites s’appellent: _Tutelle aux bons_, _Vengeance
-aux mauvais_, _Jugement aux mauvais_, _Discipline aux fidelles_, et
-_Increpation aux mauvais_.
-
-Au verso du feuillet 8, est l’image de l’_angel Cherubin_ avec cette
-légende, que nous reproduisons textuellement: _Cherubin a six elles
-soit leu par le nombre assigné a chascune deux_: l’image de l’_angel
-Seraph_ est au recto du feuillet 9, avec cette légende que nous copions
-aussi textuellement: _Seraph a six elles soit leu par le nombre assigné
-a ung chascun_.
-
-Au verso de ce feuillet 9, une grande gravure en bois, d’un assez bon
-style, représente Jésus-Christ dans sa gloire, entre sa mère et saint
-Jean-Baptiste agenouillés, venant juger les vivants et les morts.
-On lit, d’un côté du souverain juge: _Venes bieneurez possider mon
-paradis_, et de l’autre: _Allez mauditz damnes au feu eternel_.
-
-Le dernier feuillet, imprimé en rouge et en noir, commence par cet
-intitulé: _S’ensuit la forme de soy confesser instructive pour adresser
-les penitens ignorans à faire confection_ (sic) _entiere_. C’est un
-tableau qui met en regard les différentes manières de pécher, par
-_cogitacion_, par _locucion_, par _optacion_ et par _obmission_. Cette
-page, destinée à faciliter un examen de conscience, se termine par une
-prière.
-
-Au-dessus, à l’angle droit du feuillet, dans un cadre ménagé entre
-divers petits sujets, gravés en bois, on lit cette suscription,
-imprimée en rouge, de haut en bas: _Imprimé à Paris, par Gaspard
-Philippe_. A côté de cet encadrement, il y a un écusson, représentant
-un arbre qui paraît être l’emblème de l’imprimeur; cet écusson,
-surmonté de la tiare pontificale et des clefs de saint Pierre, se
-trouve placé entre l’écusson de France et l’écusson de Bretagne
-mi-parti de France.
-
-Une devise latine: _Immoderata ruunt_, qu’on remarque au-dessus de
-l’adresse de l’imprimeur, paraît être une allusion aux querelles de
-Louis XII contre le pape Jules II.
-
-Ce livre rare, qui n’a jamais été décrit, provient de la bibliothèque
-du comte de Suchtelen, savant amateur russe, dont le blason gravé est
-collé en dedans de la reliure en maroquin qu’il avait fait exécuter.
-
-On a relié, dans le même volume, deux feuillets, imprimés en gothique,
-à deux colonnes, avec quelques titres en rouge, et dont le verso est
-blanc, ce qui fait supposer que ces impressions étaient destinées
-à être collées sur des écriteaux dans les couvents. L’un porte cet
-intitulé: _Prologus venerabilis Hugonis de Sancto Victore, de fructu
-carnis et spiritus_; l’autre: _Frater Nicholaus de Pratis divi Victoris
-cenobita devoto formule hujus exploratori gratias in presenti et
-gloriam in futuro_. Cette lettre latine est suivie de vers latins
-du même moine de l’abbaye de Saint-Victor: _De feliciore dogmatis
-hujus exortu carmen_. Ces deux feuillets, qui ne portent pas de nom
-d’imprimeur, sont encadrés avec des sujets et des ornements en bois.
-On peut supposer, avec beaucoup de probabilité, qu’ils sont également
-sortis des presses de Gaspard Philippe, qui fut reçu libraire-imprimeur
-en 1502, et qui exerçait encore à Paris en 1512.
-
-
-
-
- LA RÉCRÉATION
- ET
- PASSE-TEMPS DES TRISTES.
-
-
-Les bibliographes et les biographes, qui se suivent et qui se
-ressemblent trop par malheur, répètent avec la plus confiante unanimité
-que Guillaume des Autels est l’auteur du recueil intitulé: _la
-Récréation et passe-temps des Tristes_.
-
-Il ne tenait qu’à nous de nous conformer humblement et aveuglément
-à l’avis de nos devanciers sur cette question littéraire, qui n’a
-pas encore été controversée ni discutée; mais, après avoir jeté les
-yeux sur ce recueil, qui est fort rare et qui mériterait, à ce titre
-seul, d’être réimprimé, s’il n’était pas d’ailleurs très-joyeux et
-très-récréatif, nous nous sommes promis de prouver aux plus incrédules
-que Guillaume des Autels était, soit comme auteur, soit comme éditeur,
-bien étranger à cette publication facétieuse.
-
-Guillaume des Autels, originaire de Charolles, en Bourgogne, où il
-naquit vers 1529, a composé divers ouvrages en vers, entre autres:
-_Amoureux Repos_ (1553), _Repos de plus grand travail_ (1550), etc.
-Ces ouvrages n’ont aucun rapport de genre, de forme ni de style avec
-la _Récréation et passe temps des Tristes_. La Monnoye, dans une note
-sur son article dans la _Bibliothèque françoise_ de Du Verdier, l’a
-très-bien jugé en disant de lui: «La fantaisie d’imiter Ronsard, et le
-désir de paroître plus savant qu’il ne l’étoit, le rendirent obscur,
-souvent inintelligible, dans la plupart de ses écrits, et l’éloignèrent
-toujours du simple et du naturel.»
-
-Au contraire, le recueil de poésies récréatives, qu’on lui attribue
-si mal à propos, tient, et au delà, les promesses de son titre:
-_Récréation et passe-temps des Tristes_. Ce sont des épigrammes ou
-de petites pièces courtes et vives, sur des sujets libres, plaisants
-ou galants, écrites la plupart dans la langue claire, précise et
-animée, de l’école marotique. Un grand nombre de ces pièces, dignes
-de l’Anthologie grecque ou de Martial, appartiennent en propre à
-Clément Marot lui-même, ainsi qu’à Saint-Gelais et à leurs imitateurs:
-Bonaventure des Periers, Victor Brodeau, Lyon Jamet, Saint-Romard,
-Germain Colin, etc. Quant à Guillaume des Autels, il n’y brille que par
-son absence.
-
-Comment donc et pourquoi s’est-on avisé de mettre ce charmant recueil
-sur le compte d’un poëte si lourd, si ennuyeux, si pédant et si
-solennel?
-
-La _Bibliothèque françoise_ de La Croix du Maine, aussi bien que
-celle du sieur Du Verdier, ne font aucune mention de la _Récréation
-des Tristes_, dans leurs articles sur Guillaume des Autels. Il faut
-descendre jusqu’à la _Bibliothèque des Auteurs de Bourgogne_, par
-l’abbé Papillon, c’est-à-dire en 1742, pour trouver cette mention
-exprimée en termes amphibologiques; l’auteur comprend, dans la liste
-des ouvrages de Guillaume des Autels, «_la Récréation des Tristes_,
-recueil de pièces, imprimé in-16, à Lyon. On lui attribue, ajoute-t-il,
-ce recueil, dans lequel il y a de l’esprit.» Aussitôt l’abbé Goujet,
-qui préparait alors son édition du Grand Dictionnaire de Moréri, dans
-laquelle sont fondus tous les suppléments publiés à part (1749, 10
-vol. in-fol.), consacra un long article à Guillaume des Autels, qui
-n’avait obtenu que huit lignes dans les éditions précédentes; on lit
-dans cet article: «_Récréation des Tristes_, recueil de pièces en vers,
-imprimé in-16, à Lyon. On lui attribue ce recueil, dans lequel il y a
-de l’esprit.» L’abbé Goujet n’avait donc fait que répéter textuellement
-la phrase de l’abbé Papillon, sans prendre la peine de recourir à plus
-amples informations. Dans sa _Bibliothèque françoise_ (t. XII, publié
-en 1748), qu’il faisait imprimer concurremment avec le Moréri, il avait
-modifié légèrement la phrase que lui fournissait la _Bibliothèque des
-Auteurs de Bourgogne_: «On attribue encore, dit-il (page 353 du t.
-XII), à des Autels la _Récréation des Tristes_, recueil de pièces en
-vers, dans lesquelles il y a quelque génie, et qui a été imprimé à
-Lyon, in-16, sans date.»
-
-L’abbé Goujet eût été bien embarrassé de produire cette édition, sans
-date, imprimée à Lyon, qui n’a jamais existé, puisqu’elle n’est citée
-dans aucun catalogue. Il n’y a réellement que deux éditions, l’une de
-Paris, 1573, et l’autre de Rouen, 1595.
-
-Nous hasarderons une conjecture au sujet du quiproquo qui a fait
-attribuer à Guillaume des Autels un ouvrage qu’il est impossible de
-lui laisser. On lui attribue, avec plus de probabilité, puisqu’on
-peut s’appuyer à cet égard sur l’autorité de La Croix du Maine et de
-Du Verdier, un petit livre facétieux en prose, intitulé: _Mitistoire
-barragouyne de Fanfreluche et Gaudichon, trouuée depuis n’aguere
-d’une exemplaire escrite à la main, à la valeur de dix atomes, pour
-la recreation de tout bons franfreluchistes_ (Lyon, par Jean Dieppi,
-1574, in-16). Quelqu’un aura extrait de ce titre la phrase suivante,
-qui est devenue elle-même un titre séparé: _la Récréation de tous
-bons franfreluchistes_; et quelque autre, renchérissant sur l’erreur
-ou l’ignorance de son devancier, a vu naturellement dans ce titre
-imaginaire, qu’il a supposé défiguré, la _Récréation des Tristes_.
-
-Rien n’est plus fréquent que de pareilles métamorphoses de mots et de
-titres, dans l’histoire de la bibliographie.
-
-Au reste, on avait vu paraître, avant la _Récréation des Tristes_, un
-recueil du même genre, intitulé: _Consolation des Tristes_ (Rouen,
-Robert et Jean du Gort, 1554, in-16), que La Monnoye, dans une note sur
-Du Verdier, conjecturait devoir être une réimpression du _Boute-hors
-d’oisiveté_, publié en 1553, à Rouen, par les mêmes libraires. Le titre
-de _Récréation et passe-temps des Tristes_ peut avoir été imaginé
-aussi pour rappeler un recueil de poésie, qui avait eu du succès et qui
-était encore estimé en librairie, sinon en littérature, quoique d’un
-genre plus grave et moins divertissant: _le Passe-temps et songe du
-Triste, composé en ryme françoise_ (Paris, Jehannot, sans date), in-8,
-goth.
-
-Quoi qu’il en soit, le recueil, dont M. Gay a publié une édition
-nouvelle destinée aux vrais pantagruélistes _et non aultres_, est
-une compilation mieux choisie et plus complète que divers recueils
-analogues, imprimés, sous des titres variés, à Paris, à Lyon et à
-Rouen, de 1530 jusqu’en 1573. Voici l’indication de ces recueils, tous
-presque également rarissimes et curieux, qui se trouvent refondus dans
-la _Récréation et passe-temps des Tristes_:
-
- 1. _Petit traicté contenant la fleur de toutes joyeusetez en
- epistres, ballades et rondeaux fort recreatifz, joyeux et
- nouveaulx._ Paris, par Antoine Bonnemere, pour Vincent Sertenas,
- 1535, in-16.--Réimprimé, avec des augmentations, sous le titre
- suivant:
-
- _Recueil de tout soulas et plaisir, pour resiouir et passer temps
- aux amoureux, comme epistres, rondeaux, balades, epigrammes,
- dixains, huictains, nouuellement composé._ Paris, Jean Bonfons,
- 1552, pet. in-8.
-
-Et sous cet autre titre:
-
- _Fleur de toute joyeuseté, contenant epistres, ballades et
- rondeaux joyeulx et fort nouveaulx_, sans nom et sans date, in-8,
- goth.
-
-
- 2. _Recueil de vraye poësie françoyse, prinse de plusieurs
- poëtes les plus excellens de ce regne._ Paris, imp. de Denys
- Janot, 1544, pet. in-8.--Réimprimé sous le titre suivant:
-
- _Poësie facecieuse extraite des œuvres des plus fameux poëtes de
- nostre siecle._ Lyon, par Benoist Rigaud, 1559, in-16.
-
-
- 3. _Le Paragon de joyeuses inventions de plusieurs poëtes de
- nostre temps, ensemble la conviction de la chaste et fidelle
- femme mariée._ Rouen, Robert Dugort, sans date, in-16.--Réimprimé
- sous le titre suivant:
-
- _Le Tresor des joyeuses inventions du Paragon de poësie,
- contenant epistres, ballades, rondeaux, dizains, huictains,
- epitaphes et plusieurs lettres amoureuses fort recreatives._
- Paris, veuve Jean Bonfons, sans date, in-16.
-
-
- 4. _La Fleur de poësie françoyse, recueil joyeulx, contenant
- plusieurs huictains, dixains, quatrains, chansons et aultres
- dictez de diverses matieres, mis en notte musicalle par plusieurs
- autheurs et reduictz en ce petit livre._ Paris, Alain Lotrian,
- 1543, pet. in-8.
-
-
- 5. _Traductions de latin en françois et inventions nouvelles,
- tant de Clément Marot que des plus excellens poëtes de ce temps._
- Paris, Étienne Grouleau, 1554, in-16.
-
-Ces différents recueils, qui ne sont que des pots-pourris de petites
-pièces facétieuses rassemblées sans ordre, ont été vraisemblablement
-formés par les libraires eux-mêmes. En 1573, Guillaume des Autels était
-sans doute à Paris depuis quatorze ou quinze ans, puisqu’il publiait
-dans la capitale, chez André Wechel et Vincent Sertenas, des poésies
-de circonstance, écrites dans le goût de Ronsard; mais il eût dédaigné
-de descendre des hauteurs poétiques de la Pléiade, pour s’amuser à
-ramasser des épigrammes en style marotique. Il faut avouer que les
-_Passe-temps_ de Baïf, qui paraissaient alors aux applaudissements de
-la cour de France, n’avaient pas trop d’analogie avec la _Récréation et
-le passe-temps des Tristes_.
-
-Voici la description des deux éditions connues de ce dernier recueil:
-
- _La Recreation et passe-temps des Tristes, pour resjouyr les
- melencoliques, lire choses plaisantes, traictans de l’art de
- aymer, et apprendre le vray art de poësie._ Paris, Pierre
- l’Huillier, rue Sainct-Jacques, à l’enseigne de l’Olivier, 1573,
- in-16 de 96 ff., sign. A-Miiij, avec une figure sur le titre et
- une autre en tête de la _Comparaison de l’amour à la chasse du
- cerf_, folio 85.
-
- _La Recreation et passe-temps des Tristes, traictant de choses
- plaisantes et recreatives touchant l’amour et les dames, pour
- resjouir toutes personnes melancholiques._ Rouen, Abraham
- Cousturier, libraire, tenant sa boutique près la porte du Palais,
- 1595, in-16.
-
-Cette édition ne diffère de la première que par l’addition d’une
-innombrable quantité de fautes grossières, de non-sens, de vers faux
-et altérés, et par la suppression d’une douzaine de pièces dirigées
-contre les moines ou sentant l’hérésie[8].
-
- [8] M. Gay, qui a fait réimprimer à cent exemplaires _la
- Récréation et passe-temps des Tristes_, n’a eu connaissance
- que tardivement de la première édition; il a pu toutefois en
- reproduire le texte avec fidélité, mais il n’a pas remis à
- leur place les pièces qui manquent dans l’édition de 1595;
- il les a réunies à la fin de la réimpression, à partir de
- l’épigramme de _Frère Lubin_, page 169; on a ainsi sous les
- yeux ces épigrammes qui n’avaient pas trouvé grâce devant la
- censure rouennaise.
-
-Ces deux éditions, que la Bibliothèque impériale, nous assure-t-on,
-ne possède pas, se trouvent à la Bibliothèque de l’Arsenal
-(Belles-lettres, nos 18115 et 9310); la première provient de la
-collection du marquis de Paulmy, et la seconde, de celle du duc de La
-Vallière (nº 15429 du Catal. La Vallière-Nyon).
-
-
-
-
- VASQUIN PHILIEUL
- ET
- SON POËME SUR LES ÉCHECS.
-
-
-Ce petit livre est une des innombrables impressions du seizième
-siècle, qui ont disparu, sans laisser d’autre trace qu’une simple
-indication, souvent erronée et toujours incomplète, dans les ouvrages
-de bibliographie.
-
-Nous l’avons cherché inutilement dans les catalogues des plus riches
-et des plus curieuses bibliothèques, car notre oracle, notre guide, le
-_Manuel du libraire_, dans son avant-dernière édition, du moins, avait
-passé sous silence le nom de Vasquin Philieul, qui est certainement
-l’auteur de ce poëme rarissime sur le jeu des échecs.
-
-Il paraît que les bibliographes du dix-huitième siècle, qui en font
-mention, n’avaient pas même eu la chance de le voir, puisqu’ils ne
-savaient pas bien si c’était ou non une traduction du poëme latin
-de Vida, ainsi que le fameux poëme de Louis des Masures, Tournisien:
-_Guerre cruelle entre le Roy blanc et le Roy maure_ (Paris, Vincent
-Sertenas, 1556, in-4); car l’abbé Goujet le signale seulement, en ces
-termes, dans sa _Bibliothèque françoise_ (t. VIII, p. 99):
-
-«Du Verdier, dans sa _Bibliothèque_, dit que Vasquin Philieul, de
-Carpentras, a traduit en vers le poëme des Échecs (de Vida) et que
-cette traduction a été imprimée à Paris, in-4, mais sans marquer le
-temps de l’impression. La Croix du Maine parle de ce poëme des Échecs,
-_composé_ par Philieul et imprimé en caractères françois, l’an 1559, à
-Paris, sans désigner si c’est ou non une traduction de Vida. N’ayant pu
-trouver cet ouvrage, je ne puis vous le faire mieux connaître.»
-
-L’annotateur de la _Bibliothèque françoise_ de La Croix du Maine,
-Rigoley de Juvigny, n’était pas mieux instruit que l’abbé Goujet,
-lorsqu’il disait, dans une note de son édition publiée en 1772: «La
-Croix du Maine aurait dû nous apprendre de quel auteur Vasquin Philieul
-a traduit le poëme du Jeu des Échecs, si c’est de Vida ou d’un autre.»
-Rigoley de Juvigny n’avait pas remarqué que Du Verdier, en deux
-endroits différents de sa _Bibliothèque françoise_ (à l’article de
-VASQUIN PHILIEUL et à l’article de LOUIS DES MASURES), dit positivement
-que le poëme du Jeu des Échecs est une traduction du poëme de Vida.
-
-Cette traduction aurait paru d’abord à Paris, suivant Du Verdier, qui
-cite une édition que nous ne connaissons pas: «Il a mis aussi en
-rime françoise, dit-il, le Jeu des Échecs, décrit en vers latins par
-Hiérôme Vida, Crémonnois, imprimé à Paris, in-4.» La seule édition dont
-l’existence soit bien constatée, puisque la bibliothèque de l’Arsenal
-en possède un exemplaire (nº 14637 du Catalogue La Vallière-Nyon), a
-été indiquée par La Croix du Maine, qui dit à l’article de Vasquin
-Philieul: «Il a écrit et composé en vers françois le Jeu des Échecs,
-imprimé à Paris, chez Philippe Danfrie et Robert Breton, l’an 1559, de
-caractères françois.»
-
-Le nom de l’auteur n’est pas sur le titre de cette édition, qui serait
-la seconde, si la note bibliographique de Du Verdier est exacte; mais
-le _distichon_ de Jean Gryphe, jurisconsulte, en l’honneur de Vasquin,
-ne nous laisse pas de doute à l’égard d’une attribution littéraire que
-confirment amplement les témoignages de La Croix du Maine et de Du
-Verdier. La dédicace à François d’Agoult (l’imprimé porte _de Gaout_,
-ce qui doit être une faute d’impression), seigneur de Sault, ne nous
-donne aucun détail sur l’auteur; mais nous y voyons que ce seigneur
-avait _autrefois_ enseigné à Vida lui-même le jeu des échecs, que le
-_grand Crémonnois_ a chanté pour rendre hommage à son maître.
-
-Aucune biographie, excepté la _Biographie générale_ de MM. Didot,
-n’ayant accordé à notre poëte amateur du jeu des échecs une notice de
-quelques lignes, nous croyons devoir réparer cette omission le plus
-succinctement possible.
-
-Suivant La Croix du Maine, il se nommait Vasquin Phileul ou Philieul,
-et il était docteur en droit; Du Verdier le fait, en outre, chanoine de
-Notre-Dame des Doms. Son père, Romain Philieul, en latin _Filiolus_,
-fut notaire à Carpentras et publia la première édition latine des
-Statuts du Comtat Venaissin (_Statuta Comitatus Venayssini._ Avenio,
-1511, in-4, goth.). Vasquin Philieul, quoique originaire de Carpentras,
-a dû successivement résider à Avignon, à Paris, à Alais (Gard) et à
-Lyon, de 1548 à 1565. «Il florissoit à Lyon l’an 1561, disait La Croix
-du Maine en 1584: je ne sçay s’il est encore vivant.» Il mourut vers
-1582, à Avignon, où il remplissait les fonctions de juge de la Cour
-temporelle, suivant la _Biographie du Dauphiné_, par Barjavel.
-
-Son premier ouvrage avait paru à Avignon, chez Barthélemy Bonhomme,
-sous ce titre, que Du Verdier a recueilli, sans nous donner la date
-de l’édition in-8: _Œuvres vulgaires de François Petrarque, contenant
-quatre livres de madame Laure d’Avignon, sa maistresse, en sonnets et
-chants, et les Triomphes d’Amour, de Chasteté, de Mort, de Renommée, du
-Tems et de la Divinité_. Cette traduction en vers français des poésies
-de Pétrarque fut réimprimée à Paris, par Jacques Gazeau, en 1548, sous
-ce titre différent: _Laure d’Avignon, au nom et adveu de Catherine
-de Medicis, royne de France, extraict du poëte florentin Françoys
-Petrarque, et mis en françoys_, in-16 de 119 ff., caractères italiques.
-La Croix du Maine suppose une troisième édition, imprimée à Lyon, en
-1555, par Barthélemy Bonhomme.
-
-Un sonnet de Jean Chartier[9], qui termine le volume, semble annoncer
-que le recueil avait été publié par les soins de ce personnage, et
-ses éloges protestent d’avance contre les critiques de Du Verdier,
-qui déclare, en passant, que les vers de Philieul sont _rudes et mal
-rendus_.
-
- [9] Jean Chartier, natif d’Apt, avocat-général du roi au
- parlement de Provence, a traduit différents ouvrages du
- grec, du latin et de l’italien. Voyez son article dans la
- _Bibliothèque françoise_ de Du Verdier.
-
-L’abbé Goujet, dans sa _Bibliothèque françoise_ (t. VII, p. 330),
-confirme le jugement rigoureux de Du Verdier: «Mais, ajoute-t-il, je
-crois que l’affection de ce bibliothécaire pour Jérôme d’Avost, son
-ami (qui a traduit également en vers les sonnets de Pétrarque), avoit
-encore plus de part, dans cette décision, que l’amour de la vérité.»
-Rigoley de Juvigny, dans ses notes sur La Croix du Maine, ne partage
-pas l’opinion de l’abbé Goujet à l’égard de Philieul: «C’était moins
-le talent que l’usage du monde qui lui manquoit, dit-il, car on trouve
-quelques morceaux de sa traduction fort heureusement tournés.»
-
-«Cet auteur, né à Carpentras, dit l’abbé Goujet (_Bibl. franc._, t.
-VII, p. 329), avait toujours vécu loin du centre de la politesse et du
-bon goût. Aussi ne se loue-t-il pas plus qu’il ne doit, lorsqu’il dit,
-dans son épître dédicatoire à la reine Catherine de Médicis, à qui il
-adresse sa traduction en vers des Sonnets, Chansons et Triomphes de
-Pétrarque, qu’il n’avoit
-
- Ni digne engin, ni pouvoir, ni science.»
-
-Voici le commencement de cette épître:
-
- De tout mon cœur, Royne qui n’as esgale,
- Prix et appuy de la fleur lisliale,
- J’ay tousjours eu espoir et volunté
- M’offrir devant ta haulte majesté,
- Pour veoir si point, quand le Ciel le voudroit,
- Sçaurois par moy la servir quelque endroit.
-
-Nous ignorons si ce fut cette épître qui valut au poëte traducteur
-de Pétrarque un canonicat à Notre-Dame des Doms. Quoi qu’il en soit,
-c’est à Alais ou plutôt à Auson, près des bords du Gard, qu’il rima sa
-traduction, comme l’indiquent ces derniers vers du _Jeu des Échecs_:
-
- Voilà le tout, que, fasché d’un hasard,
- J’en sceus chanter, gardant nostre maison,
- Au bruit de l’eau transversant sur l’Auson.
-
-Il possédait donc une maison dans cette petite localité, où les
-habitants du pays vont encore prendre les eaux d’une fontaine thermale,
-qui était dès lors renommée. On peut supposer que les malades qui
-prenaient les eaux (_Or maintenant que Mars plus ne nous fasche_,
-disait Vasquin Philieul) se récréaient à jouer aux échecs, et que le
-vieux seigneur de Sault, qui dut être un des premiers joueurs de son
-temps, se plaisait à leur donner des leçons, suivant les préceptes de
-Vida, que Philieul traduisit à sa requête. Il y aurait donc, à en
-croire Du Verdier, une première édition in-4, faite à Paris, de la
-traduction rimée de Philieul; mais nous n’avons trouvé que l’édition
-in-8 de 1559, en caractères de civilité.
-
-Vasquin Philieul traduisit ensuite de l’italien de Paolo Jovio les
-_Dialogues des devises d’armes et d’amours, avec un discours de Loys
-Dominique sur le même sujet, auquel on a ajouté les devises heroïques
-et morales de Gabriel Simeon_ (Lyon, Guillaume Rouville, 1561, in-4,
-avec fig.). Il traduisit encore du latin, d’après l’édition donnée par
-son père: _Statuts de la Comté de Venaissin_ (Avignon, 1558, in-4),
-et d’après un ouvrage de Christophe de Mandric, docteur en théologie,
-de la Compagnie de Jésus, un _Traité de souvent recevoir le saint
-Sacrement de l’Eucharistie_, imprimé à Avignon par Pierre Roux en
-1565, et réimprimé depuis à Paris, par Thomas Brumen, sous le titre
-de _Traicté de la fréquente communion_. Du Verdier ne nous en dit pas
-davantage sur notre chanoine, qui avait appris, du _très-magnanime
-et très-puissant seigneur_ François d’Agoult, la science du jeu de
-Palamède, et qui se livrait, sans doute, dans ses vieux jours, à cet
-honnête passe-temps, qu’il avait décrit en vers _rudes_ et surtout
-obscurs, sous l’inspiration de ce fameux joueur d’échecs.
-
-
-
-
- LE SIEUR DE CHOLIÈRES
- ET SES OUVRAGES.
-
-
-Les _Neuf Matinées_ et les _Après-disnées_ du seigneur de Cholières
-sont rares; mais son ouvrage intitulé _la Guerre des masles contre
-les femelles_ est beaucoup plus rare encore; on ne le voit figurer
-que dans un petit nombre de catalogues, entre autres ceux de Barré,
-de Gaignat, de Méon, de Chardin, de Bignon, de Monmerqué, de Veinant,
-etc. L’exemplaire, décrit dans ce dernier catalogue, s’est vendu 131
-fr., et le prix du livre ne s’arrêtera pas là. C’est un petit in-12
-de 8 feuillets prélim., y compris le titre, de 143 feuillets chiffrés
-et d’un feuillet non chiffré pour l’extrait du privilége. Il faut
-remarquer qu’il y a deux feuillets chiffrés 93, entre lesquels sont
-intercalés trois feuillets qui ne portent pas de numérotage: néanmoins
-les signatures se suivent sans interruption. Le privilége, en date du
-22 mars 1586, est délivré au libraire-éditeur, Pierre Chevillot, pour
-six années consécutives. On peut donc considérer comme une édition
-nouvelle l’édition de _Paris, Gilles Robinot_, 1614, in-12, avec un
-privilége daté de 1587. Cette édition se trouvait chez Nodier et chez
-Bignon.
-
-La _Guerre des masles contre les femelles_ est un ouvrage du même genre
-et du même style que les _Neuf Matinées_ et les _Après-disnées_; il
-renferme, comme ces deux recueils, des dialogues plaisants, facétieux
-et philosophiques sur des matières diverses et notamment sur des sujets
-joyeux. On peut dire que le livre de Rabelais a été la source où le
-seigneur de Cholières puisait à pleines mains, quand il était _dans
-ses bonnes_. C’est un galant compère qui sait par cœur son _Gargantua_
-et son _Pantagruel_, en manière d’évangile. Maître François n’a pas eu
-peut-être d’imitateur plus digne de lui. On ne s’explique pas comment
-tous les biographes se sont mis d’accord pour traiter ce spirituel
-et amusant _pantagruéliste_ avec le plus impitoyable dédain. Nous
-gagerions, à coup sûr, qu’ils ne l’avaient jamais lu, ou bien qu’ils
-n’étaient pas capables de l’apprécier.
-
-Les _Meslanges poétiques_, qui font suite à la _Guerre des masles
-contre les femelles_, ne sont pas, comme l’a dit ou plutôt répété de
-confiance l’auteur d’une très-bonne note bibliographique imprimée à
-la fin des _Neuf Matinées_ (édit. J. Gay), un composé de vers pris
-dans les œuvres de Ronsard, d’Amadis Jamin et de Mme des Roches.
-Ces _Meslanges_ appartiennent exclusivement au sieur de Cholières,
-et se rapportent à l’histoire de ses amours avec Aris, Marzine et
-Callirée. On y voit que le sieur de Cholières était toujours amoureux
-et quelquefois poëte. On doit s’étonner de n’y pas découvrir plus de
-détails intimes sur sa personne et sur sa vie. Voici seulement quelques
-vers de l’élégie finale, qui nous apprennent que l’auteur avait les
-cheveux gris à l’époque où il célébrait ses amours:
-
- Car, moy, qui des amours ay passé la saison,
- Qui ay morne le sang, le sens demy grison,
- Dès longtemps sa beauté mon ame avoit blessée,
- Et le traict seulement estoit en ma pensée.
- J’estois de la servir soigneux et curieux:
- Aussi bien que les rois, les pauvres ont des yeux.
-
-L’abbé Goujet, dans sa _Bibliothèque françoise_, et Viollet-le-Duc,
-dans sa _Bibliothèque poétique_, ont oublié d’accorder un souvenir au
-sieur de Cholières.
-
-La dédicace de la _Guerre des masles contre les femelles_ est adressée
-«à madamoiselle Penthasilée de Malencorne, infante d’Inebile, dame de
-la Croulée, la Houssée, etc.,» laquelle damoiselle est sortie tout
-armée de l’imaginative de l’auteur. Cette croustilleuse dédicace à la
-reine des Amazones porte cette date: «De Saincte-Bonne-lez-Marignon,
-ce premier jour d’aoust 1587.» Nous supposons que cette localité est
-également imaginaire; car _Saincte-Bonne-lez-Marignon_ paraît être la
-patrie des bonnes femmes en mariage.
-
-Au reste, on ne sait rien sur le sieur ou seigneur de Cholières, si
-ce n’est qu’il était avocat à Grenoble. La publication de ses trois
-ouvrages, en 1585, 1587 et 1588, nous permet de dire qu’il était venu
-à Paris alors et qu’il y resta trois ans pour se faire imprimer. Son
-premier ouvrage, les _Neuf Matinées_, fut dédié à monseigneur messire
-Louys de la Chambre, chevalier, conseiller du roi en son conseil
-d’État, cardinal et abbé de Vendôme, grand prieur d’Auvergne, etc.
-Mais l’auteur, dans la préface des _Après-disnées_, qui n’ont pas
-de dédicace, nous raconte que messire Louys de la Chambre ne voulut
-prendre sous ses auspices les _Neuf Matinées_: «Ma muse, dit-il,
-avoit esclos le frère de ces _Après-disnées_, son nom ne peut estre
-ramenteu: son parrain a esté si vilain, que, pour l’exemple de quelques
-honnestetez, il a désavoué son filleu, lequel de toutes parts j’estoie
-prié de loger, et bien mieux qu’il n’a rencontré.» Voilà pourquoi
-le sieur de Cholières crut devoir publier ces _Après-disnées_, sans
-aucun nom de protecteur. On n’y retrouve pas même, comme dans les
-préliminaires des _Neuf Matinées_, une épître laudative en prose du
-sieur Félicien Valentin, un de ses plus fidèles amis, deux sonnets du
-seigneur de Montessuyt, un sonnet de I. D. C., _son singulier et ancien
-ami_, un autre signé A. DIANE OU ANGE, ce qui représente certainement
-un pseudonyme de l’auteur.
-
-Faut-il accepter de confiance les dates de la naissance et de la mort
-du sieur de Cholières, telles que nous les donne le _Dictionnaire
-biographique universel et pittoresque_ (Paris, Aimé André, 1834, 4
-vol. gr. in-8), dates qui ne se trouvent dans aucune autre biographie?
-Suivant ce Dictionnaire, que nous sommes loin de dédaigner, Nicolas
-de Cholières serait né en 1509 et mort en 1592. Il devait être
-très-vieux en 1587, puisqu’il dit dans l’avis _aux liseurs_ de ses
-_Après-disnées_: «Si je vis encore quelques années, vous verrez que
-je ne suis simple prometteur, ains que, sans estre gascon, je suis
-plus prompt à excuser _in terminis habilibus_, qu’à promettre.» Il
-promettait, à cette époque, un livre intitulé _les Partis amoureux_,
-livre qui n’a jamais paru.
-
-Mais on a publié, après sa mort sans doute, un autre ouvrage, qui lui
-est attribué dans quelques biographies, quoiqu’il ait été imprimé
-sous le nom de _Colières_, mais qui est certainement de lui. Cette
-erreur de nom s’explique par la prononciation ordinaire du nom de
-_Cholières_. L’auteur, d’ailleurs, n’était plus là pour empêcher qu’on
-estropiât son nom. Voici le titre de cet ouvrage, plus rare encore que
-les précédents, car nous ne l’avons rencontré que dans les Catalogues
-Courtois et La Vallière-Nyon:
-
-«_La Forest nuptiale, où est representée une variété bigarrée,
-non moins esmerveillable que plaisante, de divers mariages, selon
-qu’ils sont observez et pratiquez par plusieurs peuples et nations
-estranges, avec la maniere de policer, regir, gouverner et administrer
-leur famille._» Paris, Pierre Bertault, 1600, in-12 de 12 feuillets
-préliminaires non chiffrés et de 144 feuillets chiffrés.
-
-Le privilége est remplacé par une approbation des docteurs régents
-en la Faculté de théologie, certifiant «avoir lu et visité le livre
-intitulé _la Forest nuptiale_, composé par le sieur de Colières,
-auquel n’avons trouvé ny aperceu chose qui puisse empescher qu’il ne
-fust imprimé et mis en lumière.» Cette belle approbation est datée
-du 8 mai 1595 et signée I. Ardier. L’avant-discours de l’auteur et
-le sonnet qui le suit portent pour signature ce pseudonyme: A. DIANE
-OU ANGE, que nous avons déjà remarqué au bas d’un sonnet dans les
-pièces préliminaires des _Neuf Matinées_. Voici le sonnet, assez peu
-intelligible, de _la Forest nuptiale_:
-
- AU LISEUR.
-
- SONNET DE L’AUTEUR.
-
- Te fasches-tu, liseur, pour veoir des mariages
- Icy tant bigarez? Quoi? la diversité
- Te devroit resjouir? Voir de mainte cité
- Et de peuples divers les nuptiaux usages!
-
- Tu veois le bien, le mal: quicte les badinages
- Des polygamies: suis la pudicité
- Où te guide le train que ceux ont limité,
- Qui, à droit, sont tenus pour prudens et pour sages.
-
- Joignant le blanc au noir, tu peux appercevoir
- La naïfve blancheur: hé! pour te faire voir
- Le lustre nuptial, je t’ay des bigareures
-
- Dressé, comme j’ay peu: si quelque traict deffaut,
- Sans trop t’effaroucher, liseur, il ne te faut
- Qu’abaisser sans rigueur les trop hautes coutures.
-
- A. DIANE OU ANGE.
-
-En dépit de l’approbation des docteurs en théologie, le sieur de
-Cholières, qui avait déjà consacré un curieux chapitre au mariage
-dans ses _Après-disnées_, revient gaillardement à ce sujet qu’il
-connaissait, comme il le dit, _experto crede Roberto_, et il
-entasse, sur le compte des Babyloniens, des Turcs, des Moscovites et
-de la plupart des peuples étrangers, une foule de descriptions peu
-ou point décentes sur les usages nuptiaux. Il a soin de laisser de
-côté les chapitres de la France, de l’Angleterre et d’autres pays de
-l’Europe: a beau parler, qui vient de loin: «Puisque le mariage est
-tant à priser, dit-il malignement dans son avant-propos, j’inférerai
-qu’il m’est loisible, voire honneste, d’entamer propos, qui, quoy
-que diametralement ne passe par la ligne du milieu, par reflexion
-neantmoins, se rapproche au centre nuptial.» On peut dire qu’il était
-là dans son centre. La _Forest nuptiale_ est du domaine rabelaisien et
-n’a rien de commun avec la _Sylva nuptialis_ de Nevizanus.
-
-
-
-
- LES
- AMOURS FOLASTRES ET RÉCRÉATIVES
- DU FILOU ET DE ROBINETTE[10].
-
- [10] Dediez aux Amoureux de ce temps, par l’un des plus rares
- esprits. _A Bourg en Bresse, par Jean Tainturier_, 1629,
- in-16 de 84 pages.
-
-
-Le savant auteur du _Manuel du Libraire_, en décrivant ce petit livre
-dans la dernière édition de son admirable ouvrage, l’a qualifié ainsi:
-«Roman comique, peu connu.» En effet, on ne l’avait pas vu passer dans
-les ventes publiques, avant celle de Charles Nodier, où un charmant
-exemplaire, relié en maroquin vert par Kœhler, ne fut vendu que 62
-francs, parce qu’on ne connaissait pas encore _les Amours folastres et
-récréatives du Filou et de Robinette_, dans le monde des bibliophiles.
-
-Mais Charles Nodier le connaissait bien, ce curieux roman comique
-et satirique, et il eût certainement consacré, à un livret dont il
-savait tout le prix, une de ces notes que lui seul pouvait faire, si la
-mort lui eût laissé le temps de terminer lui-même le Catalogue de sa
-bibliothèque. M. G. Duplessis, qui fut le continuateur de ce Catalogue
-posthume, n’a pas remplacé la note que nous regrettons, par cette vague
-indication: «Joli exemplaire d’un petit roman presque introuvable et
-d’une gaieté un peu libre.»
-
-Ce roman était si peu connu que Lenglet-Dufresnoy ne l’avait pas
-cité dans sa _Bibliothèque des romans_. Plus tard, il figurait
-dans l’immense collection de romans français formée par le duc de
-la Vallière (voyez le nº 10236 du Catalogue de Nyon) et le marquis
-de Paulmy. Mais ce dernier, qui avait pris la peine de lire ou de
-feuilleter la plupart de ces romans, s’était montré fort injuste à
-l’égard de cette histoire divertissante, qu’il a inscrite dans son
-Catalogue manuscrit avec un jugement dont nous appellerons, en invitant
-les amateurs de notre littérature gauloise à décider la question: «Ce
-petit roman est rare et mauvais.»
-
-Espérons, pour l’honneur littéraire du marquis de Paulmy, qu’il avait
-confié l’examen de ce petit roman à un de ses secrétaires, Mayer,
-Contant d’Orville ou Legrand d’Aussy, qui étaient chargés de préparer
-des notices pour la _Bibliothèque universelle des romans_, ou pour
-les _Mélanges tirés d’une grande bibliothèque_, et qui s’acquittaient
-souvent de cette tâche avec aussi peu de goût que de conscience. Quoi
-qu’il en soit, la Bibliothèque de l’Arsenal possède deux exemplaires
-de ce volume rarissime.
-
-Quel en est l’auteur, que le titre proclame _l’un des plus rares
-esprits_ de son temps? Nous regrettons de ne l’avoir pas découvert,
-malgré nos recherches. Cependant nous avions pensé d’abord à Marcelin
-Allard, né en Forez, qui avait publié en 1605 la _Gazette françoise_,
-recueil bizarre et amusant, lequel renferme beaucoup de détails sur
-les mœurs de sa province, assez voisine de la Bresse; mais il n’est
-pas sûr que Marcelin Allard ait vécu jusqu’en 1629. Nous ne pouvions
-oublier que le savant Claude-Gaspard Bachet, sieur de Méziriac, et le
-poëte Nicolas Faret, l’un et l’autre originaires de Bourg en Bresse,
-étaient aussi contemporains du Filou et de Robinette; mais l’histoire
-littéraire n’a jamais soupçonné que l’auteur de _l’Honnête homme_ et
-le traducteur des Épîtres d’Ovide eussent fourvoyé leur muse décente
-dans le genre trivial et facétieux. Nous nous sommes donc rejetés sur
-Charles Sorel, qui, n’étant pas encore historiographe de France, ne
-se faisait pas scrupule de composer ou de faire imprimer des romans
-gaillards sous le pseudonyme du comédien Moulinet, sieur du Parc. On
-peut constater, il est vrai, beaucoup d’analogie entre le _Francion_
-et les _Amours folastres et récréatives du Filou et de Robinette_:
-l’esprit gaulois, mélangé de naïveté et de malice, que Sorel mettait
-alors dans ses livres, se retrouve au même degré dans les deux ouvrages
-qui sont à peu près du même temps, car la première édition de _la Vraie
-Histoire comique de Francion_ est de 1622. Dès l’année 1613, Sorel
-avait fait paraître _les Amours de Floris et de Cléonthe_, qui ne
-valent peut-être pas _les Amours du Filou et de Robinette_.
-
-Une objection se présente tout d’abord, que nous n’avons pas résolue.
-Comment le Parisien Charles Sorel aurait-il fait imprimer un de ses
-ouvrages à Bourg-en-Bresse? Passe encore s’il eût été Bressan ou
-Forésien. De plus, n’est-il pas singulier que le second livre imprimé
-à Bourg-en-Bresse soit justement un petit roman comique, assez libre,
-dans le genre de ceux qu’on appréciait surtout à la cour et que les
-_beaux esprits de ce temps_ ne se lassaient pas de produire? Le premier
-livre imprimé à Bourg-en-Bresse, deux ans auparavant, chez le même Jean
-Tainturier, est la traduction des _Épistres d’Ovide en vers françois,
-avec un commentaire fort curieux_, par Claude-Gaspard Bachet, sieur
-de Méziriac. On sait combien cette édition est rare; on peut supposer
-que l’auteur ne l’avait fait imprimer que pour ses amis. Or le sieur
-de Méziriac, ami de Racan, de Malherbe et des poëtes en renom à cette
-époque, avait passé plusieurs années à Paris dans leur société, avant
-de revenir se fixer en Bresse, dans sa ville natale, où il s’était
-marié richement et où il menait le train d’un grand seigneur. Son
-commentaire sur les épîtres d’Ovide ne prouve pas seulement son
-érudition; il donne la mesure et le ton de son esprit galant, délicat
-et agréablement caustique. Ce n’est pas dire que nous dussions lui
-attribuer, un peu à l’aventure, la composition des _Amours du Filou
-et de Robinette_, mais il avait certainement introduit l’imprimerie
-à Bourg-en-Bresse et fait venir dans cette ville Jean Tainturier
-pour imprimer ses propres ouvrages. On peut donc croire avec assez
-de vraisemblance qu’il ne fut pas étranger à l’impression ou à la
-réimpression de ce roman comique, qu’un de ses amis, Charles Sorel
-peut-être, lui avait envoyé de Paris pour le divertir.
-
-L’éditeur, dans sa dédicace aux Amoureux de ce temps, ne nomme pas
-l’auteur, qui a voulu garder l’anonyme; mais il déclare que cet auteur
-était _grandement versé aux discours amoureux_, c’est-à-dire déjà connu
-par d’autres ouvrages traitant de matières amoureuses; en outre, il
-promet de s’occuper d’un commentaire destiné à éclaircir _l’obscurité
-de cette œuvre importante_. Voilà bien le commentateur Claude-Gaspard
-Bachet, sieur de Méziriac. On doit induire, de ce passage, que le roman
-des _Amours du Filou et de Robinette_ faisait allusion à des faits et à
-des personnages véritables, de même que la plupart des romans d’amour
-qu’on publiait alors.
-
-Il faut d’abord remarquer les trois petites figures gravées en bois,
-qu’on voit sur le titre de l’édition originale. Celle du milieu
-représente évidemment Robinette, tenant un bouquet qui semble être le
-prix de la lutte entre deux amoureux rivaux: elle est vêtue à la mode
-du temps, les cheveux frisottés en buisson, avec la grande collerette
-ou guimpe tuyautée et godronnée, le corsage plat et ouvert par devant,
-à manches étroites et à épaulières bouffantes; la robe à cerceaux
-en tonnelle, de couleur bariolée; la ceinture ou cordelière tombant
-jusqu’aux pieds. A la droite de Robinette, on reconnaît le Filou, à
-la flûte dont il joue pour attendrir «cette belle nymphe de cuisine,»
-comme l’appelle l’auteur du roman; il est habillé dans le goût de la
-cour: le justaucorps boutonné sur la poitrine et serré autour des
-reins, les manches collantes sur le poignet et bouffantes en haut du
-bras, les chausses de soie dessinant la jambe jusqu’au-dessus du genou,
-et l’ample haut-de-chausses à crevés de satin. Il n’a pas de coiffure
-et l’on ne distingue pas sa fameuse moustache. Le rival du Filou est
-placé à la gauche de Robinette, qui lui tourne le dos. Ce rival ne
-peut être que l’illustre Gueridon, qu’on mettait toujours à côté de
-Robinette dans les chansons, dans les ballets, dans les estampes,
-avant qu’il eût été supplanté par le Filou. Gueridon paraît avoir le
-costume de province: le chapeau de feutre à larges bords, le pourpoint
-flottant sur les cuisses, avec les chausses lâches sans canons et sans
-jarretières. Il porte tristement sous son bras une cornemuse, que la
-flûte du Filou a rendue silencieuse et inutile.
-
-Qu’est-ce que Gueridon? Qu’est-ce que le Filou? Qu’est-ce que Robinette?
-
-Ce sont trois types comiques, inventés ou mis en scène, d’après des
-personnages réels, sous la régence de Marie de Médicis, vers 1611.
-On lit, dans le _Discours sur l’apparition et faits pretendus de
-l’effroyable Tasteur_, imprimé à Paris en 1613: «On ne parle plus
-ni du Filou, ni de la vache à Colas. Robinette est censurée. On ne
-dit plus mot du Charbonnier.» M. Édouard Fournier, qui a réimprimé
-cette curieuse pièce dans son recueil des _Variétés historiques et
-littéraires_ (t. II, p. 38), dit, dans une note, que «_Robinette
-censurée_ fait allusion aux chansons et pasquils assez licencieux de
-_Robinette et Gueridon_, de _Filou et Robinette_.» Gueridon n’étant pas
-en cause, nous n’avons pas à nous en préoccuper ici.
-
-Quant au Filou, voici la note que notre savant ami M. Édouard Fournier
-lui consacre à propos de ce passage du _Discours sur l’apparition du
-Tasteur_: «Ce mot de _filou_ n’était pas encore le nom d’une espèce;
-c’était celui d’un type de bandit à la mode, dont la barbe épaisse
-et hérissée avait mis en vogue ce que l’on appelait les _barbes à la
-filouse_. Dix ans après, le nom s’est étendu à l’espèce tout entière.
-Dans un arrêt du Parlement du 7 avril 1623, il est parlé des hommes
-hardis _se disant filous_. Toutefois Filou se maintient comme type
-jusqu’en 1634. Voy. notre tome 1er, page 138.» M. Édouard Fournier
-renvoie son lecteur à cette phrase du _Rolle des presentations faictes
-au grand jour de l’eloquence françoise_: «S’est présenté Gilles
-Feneant, sieur de Tourniquet, l’un des ordinaires de la maison du
-Roy de bronze, fondé en procuration du Filou et de Lanturelu.» Mais
-il n’a pas jugé à propos de chercher, dans une note, par quel motif
-l’auteur de la pièce imprimée en 1634 a fait intervenir ici le Filou
-et Lanturelu, lorsque ces deux héros de la chanson n’étaient plus à
-la mode: leurs deux noms se sont offerts naturellement à l’esprit de
-l’auteur, qui évoquait le _Roi de bronze_, lequel n’est autre que la
-statue de Henri IV sur le Pont-Neuf, car le Pont-Neuf avait été le
-théâtre principal de la gloire du Filou et de Lanturelu, à l’époque où
-la chanson populaire associait ces deux noms dans ses joyeux refrains.
-
-Ce fut peut-être aussi sur le Pont-Neuf que le Filou se fit connaître
-par ses exploits de _pince_ et de _croc_, qui valurent à son nom
-l’honneur de devenir synonyme de _voleur_. «Il y avoit desja
-quelques années que le Filou estoit roy de Paris, écrivait en 1629
-l’historiographe de ses _Amours folastres et récréatives_, et s’en
-estoit retiré après y avoir acquis une renommée universelle.» Il devait
-probablement cette renommée à des vols et à des escroqueries, qui
-n’avaient pas eu pour lui une issue malheureuse, car nous ne voyons pas
-qu’il ait été pendu ni même envoyé aux galères, ce que la chanson n’eût
-pas manqué de raconter par la voix des _Chantres du Pont-Neuf_. «Je
-suis ce Filou, dit-il lui-même en se recommandant à Robinette, je suis
-ce Filou, dont la gloire jadis tant publiée a effacé le renom de toutes
-les plus belles âmes de son temps.» Le mot _filou_ se trouve pour la
-première fois, avec la signification de _pipeur_ ou _voleur_, dans les
-_Curiositez françoises_, d’Antoine Oudin (Paris, A. de Sommaville,
-1640, in-8). Antoine Oudin, secrétaire et maître de langues du roi,
-avait pu entendre souvent à la cour ce mot-là, qui y était en usage
-depuis trente ans environ. «Il n’y a pas trente ans que le mot de
-_filou_ a été mis en usage,» disait Jean Bourdelot, dans un Traité de
-l’étymologie des mots françois, qu’il laissa manuscrit à l’époque de
-sa mort, en 1638. Ménage, qui a recueilli cette particularité dans ses
-_Origines françoises_, publiées en 1650, ajoute: «Ce mot fut ensuite
-donné à ceux qui volent la nuit et tirent la laine.»
-
-L’étymologie du mot a donné lieu à bien des suppositions plus ou moins
-plausibles: les uns dérivaient _filou_ du grec φιλήτης, qui veut dire
-_voleur_; les autres, du flamand _fyil_, signifiant _vaurien_; ceux-ci,
-du vieil allemand _fillen_, dans le sens de frapper ou battre; ceux-là,
-de l’italien _figliuolo_, pris en mauvaise part. Du Cange, en invoquant
-un ancien texte latin que Caseneuve avait cité déjà dans ses _Origines
-françoises_, constate que la basse latinité, antérieurement au douzième
-siècle, s’était approprié le mot _fillo_ dans le même sens que _filou_,
-qui paraît en être sorti. Cette expression, que les Actes de Saint-Gall
-(_de Casibus S. Galli_) emploient au pluriel: _fillones_, suggère au
-savant et judicieux Du Cange cette définition: «_Nebulones_ cujusmodi
-sunt, quos nostri inde fortean _filous_ vocant: Verberones. Kero
-monach. _Verbera_, _Fillo_, _Verberum_, _Filloum_, _Fillonokertu_.»
-
-Il est certain que _filou_, qui conserve à peu près la forme et
-l’l’assonance du mot bas-latin ou tyois _fillo_, se prenait d’abord
-dans l’acception de _mauvais garçon_ et de _vagabond_; mais ce mot-là
-impliquait encore un genre de fourberie impudente, que caractérise
-tout spécialement une épigramme de Theodulphus, rapportée dans les
-_Analecta_ de Mabillon; ce distique, qui n’a pas été oublié dans
-le _Glossarium ad scriptores infimæ latinitatis_, nous semble bien
-convenir au personnage du Filou, tel que le dix-septième siècle l’avait
-fait paraître:
-
- Ecce nugax labiis Filo quidam certa susurrans;
- Nunc joca, nunc fletus, nunc quoque turpe canit.
-
-Ce personnage, dont l’original existait sans doute et qui semble être
-le type du _lenon_ parisien à cette époque, était sans doute peint
-d’après nature dans une chanson du Pont-Neuf, que nous n’avons pas
-retrouvée, mais qui est mentionnée dans une facétie en vers de l’année
-1614: _Estreine de Pierrot à Margot_. Pierrot exige qu’une bonne
-chambrière sache
-
- Dire _Prominon Minette_,
- Ou quelque autre chansonnette,
- Comme seroit Laridon,
- Le Philoux ou Gueridon...
-
-Au reste, le portrait physique et moral du Filou est esquissé d’une
-manière très-vive et très-plaisante dans une facétie du temps, que
-M. Édouard Fournier a réimprimée dans le t. II de ses _Variétés
-historiques et littéraires_, et que nous allons citer ici en entier,
-comme une pièce à l’appui de notre opinion sur le personnage réel ou
-allégorique du Filou. Cette facétie, intitulée _la Moustache des Filoux
-arrachée_, se trouvait dans un précieux recueil formé par le duc de la
-Vallière et détaillé dans le Catalogue de sa bibliothèque en 3 volumes,
-sous le nº 3913; mais le Catalogue ne nous a pas appris en quelle année
-ladite pièce aurait été imprimée à Paris, et nous ne savons si le
-sieur du Laurens, qui s’en déclare l’auteur, est le même que Jacques
-du Lorens, à qui l’on doit un volume de satires souvent réimprimé
-alors. M. Édouard Fournier n’a pas éclairci ces deux points, et nous ne
-sommes pas éloigné de croire que le titre de la pièce doit être ainsi
-restitué: _la Moustache du Filou arrachée_, par le sieur du Lorens.
-
- Muse et Phebus, je vous invoque.
- Si vous pensez que je me mocque,
- Baste! mon stil est assez doux;
- Je me passeray bien de vous.
- Je veux conchier la moustache,
- Et si je veux bien qu’il le sçache,
- De cet importun fanfaron
- Qui veut qu’on le croye baron,
- Et si n’est fils que d’un simple homme.
- Peu s’en faut que je ne le nomme.
- Il se veut mettre au rang des preux
- Par une touffe de cheveux,
- Et se jette dans le grand monde
- Sous ombre qu’elle est assez blonde,
- Qu’il la caresse nuict et jour,
- Qu’il l’entortille en las d’amour,
- Qu’il la festonne, qu’il la frise,
- Pour entretenir chalandise,
- Afin qu’on face cas de luy:
- Car c’est la maxime aujourd’huy
- Qu’il faut qu’un cavalier se cache,
- S’il n’est bien fourny de moustache.
- S’il n’en a long comme le bras,
- Il monstre qu’il ne l’entend pas,
- Qu’il tient encor la vieille escrime,
- Qu’il ne veut entrer en l’estime
- D’estre un de nos gladiateurs,
- Mais plustost des reformateurs,
- Et qu’avec son nouveau visage
- Il prétend corriger l’usage,
- Ce qu’il ne pourroit faire, eust-il
- Glosé sur le Docteur subtil.
- L’usage est le maistre des choses;
- Il fait tant de métamorphoses
- En nos mœurs et en nos façons,
- Que c’est le subject des chansons.
- Quiconque ne le veut pas suivre
- Fait bien voir qu’il ne sçait pas vivre.
- Les roses naissent au printemps;
- Il faut aller comme le temps.
- Le sage change de méthode:
- On lui voit sa barbe à la mode,
- Et ses chausses et son chapeau;
- En ce différant du bedeau,
- Qui porte, quelque temps qu’il fasse,
- Mesme bonnet et mesme masse;
- Son habit fort bien assorty,
- Comme une tarte my-party,
- Toutesfois sans trous et sans tache.
- Il n’entreprend sur la moustache
- De nostre baron prétendu,
- De peur de faire l’entendu
- Et en quelque façon luy nuire,
- Car c’est elle qui le fait luire,
- Qui fait qu’il se trouve en bon lieu
- Et qu’il disne où il plaist à Dieu;
- Car il n’a point de domicille,
- Et s’il ne disnoit point en ville,
- Sauf votre respect, ce seigneur
- Disneroit bien souvent par cœur.
- Bien que pauvreté n’est pas vice,
- Ceste moustache est sa nourrice,
- Son honneur, son bien, son esclat.
- Sans elle, ô dieux! qu’il seroit plat,
- Ce beau confrère de lipée,
- Avecque sa mauvaise espée
- Qui ne degaine ny pour soy,
- Ny pour le service du roy!
- Quoiqu’il ait eu mainte querelle,
- Elle a fait vœu d’estre pucelle,
- Comme son maître le baron
- Fait estat de vivre en poltron,
- Je dis plus poltron qu’une vache,
- Nonobstant sa grande moustache,
- Qui le fait, estant bien miné,
- Passer pour un déterminé,
- Capable, avec ceste rapière,
- De garder une chenevière.
- Il tient que c’est estre cruel,
- Que de s’aller battre en duël.
- Qu’on le soufflette, il en informe,
- Et vous dit qu’il tient cette forme
- D’un postulant du Chastelet,
- Qui n’avoit pas l’esprit trop let,
- Et le monstra dans une affaire
- Qu’il eut contre un apotiquaire
- Pour de prétendus recipez
- Où il y en eust d’attrapez.
- La loy de la chevalerie,
- C’est l’extreme poltronnerie.
- Il fait pourtant le Rodomont
- A cause qu’il fut en Piedmont,
- Ou, que je n’en mente, en Savoye,
- D’où vient ce vieux habit de soye,
- Qui mérite d’être excusé,
- Si vous le voyez tout usé;
- Il y a bien trois ans qu’il dure.
- Fust-il de gros drap ou de bure,
- Aussi bien qu’il est de satin,
- Il eust achevé son destin.
- Mais sa moustache luy repare
- Tout ce que la Nature avare
- Refuse à son noble desir;
- C’est son délice et son plaisir,
- C’est son revenu, c’est sa rente,
- Bref, c’est tout ce qui le contente,
- Et fait, tout gueux qu’il est, qu’il rit,
- Qu’avec grand soin il la nourrit;
- Qu’il ne prend jamais sa vollée,
- Qu’elle ne soit bien estallée;
- Que son poil, assez deslié,
- D’un beau ruban ne soit lié,
- Tantost incarnat, tantost jaune.
- Chacun se mesure à son aune;
- Il y a presse à l’imiter.
- Les filoux osent la porter
- Après les courtaux de boutique;
- Tous ceux qui hantent la pratique,
- Laquais, soudrilles et sergens,
- Quantité de petites gens
- Qui veulent faire les bravaches,
- Tout Paris s’en va de moustaches.
- Ils suivent leur opinion
- Contre la loy de Claudion.
- Vous n’entendez que trop l’histoire...
- Nos gueux s’en veulent faire à croire
- En se parant de longs cheveux.
- Pensez qu’au temple ils font des vœux
- Et prières de gentils-hommes.
- O Dieux! en quel siècle nous sommes!
- Qu’il est bizarre et libertin!
- Quant à moy, j’y perds mon latin
- Et suis d’advis que l’on arrache
- A ce jean-f..... sa moustache.
- Le mestier n’en vaudra plus rien,
- Nostre baron le prévoit bien:
- C’est ce qui le met en cervelle.
- La sienne n’est pas la plus belle.
- Il sent bien que son cas va mal.
- Je le voy dans un hospital,
- Ou qui se met en embuscade
- Pour nous demander la passade.
- Il peut réussir en cet art,
- Car il est assez beau pendart
- Pour tournoyer dans une église;
- Mais je luy conseille qu’il lise,
- S’il veut estre parfait queman,
- Les escrits du brave Gusman,
- Dit en son surnom Alpharache.
- Bran! c’est assez de la moustache.
-
-Voilà un portrait achevé, auquel le petit roman des _Amours folastres_
-ajoutera pourtant quelques coups de pinceau.
-
-Nous ne dirons plus rien sur le Filou, si ce n’est que le recueil de la
-Vallière, que nous avons indiqué plus haut et qui serait aujourd’hui,
-dit-on, à la Bibliothèque impériale, donne les titres de plusieurs
-pièces qui concernent les filous en général: _Regles, statuts et
-ordonnances de la caballe des Filous, reformez depuis huit jours
-dans Paris: ensemble leur police, estat, gouvernement et le moyen de
-les connoistre d’une lieue loing sans lunettes_, in-8;--_la Blanque
-des illustres Filous du royaume de Coquetterie_, Paris, 1655, in-12,
-etc. Dans son _Recueil de diverses pièces comiques, gaillardes et
-amoureuses_ (Paris, 1671, in-12), César Oudin de Préfontaine a décrit
-_l’Assemblée des filoux et des filles de joie_, de manière à prouver
-que le nom de _filou_ était devenu synonyme de _marlou_, souteneur de
-filles. Cependant _marlous_ et _filous_ n’en étaient pas moins des
-voleurs de nuit, à cette époque, puisque Mlle de Scudéry adressa contre
-eux un _Placet au Roi_, en vers, pour se plaindre de leurs mauvais
-procédés nocturnes à l’égard des amants, qu’ils dévalisaient dans les
-rues de Paris: un poëte anonyme composa alors le _Placet contraire
-présenté au Roi par les Filoux_.
-
-Une autre pièce pourrait bien se rapporter plus spécialement au Filou
-de Robinette: _l’Estrange Ruse d’un filoux habillé en femme, ayant
-duppé un jeune homme d’assez bon lieu, sous apparence de mariage_,
-in-8. Enfin, n’y aurait-il pas quelque analogie entre le Filou et ce
-_Courtizan grotesque_, qui fut l’objet de tant de sarcasmes facétieux
-en vers et en prose dans le genre de la pièce suivante: _Coq à l’asne
-sur le mariage d’un Courtisan grotesque_, 1620, in-8?
-
-Passons maintenant à Robinette, qui n’était pas moins célèbre que
-le Filou et qui avait existé aussi réellement. Cette «personne si
-recommandable à la postérité,» quoique l’auteur des _Amours folastres_
-la qualifie de _nymphe de cuisine_, devait être particulièrement connue
-à la cour de France, «en laquelle, dit-il, la bonne fortune avoit fait
-une dame extremement fameuse en reputation, qui se nommoit Robinette,
-de qui le nom voloit desja par tout l’univers, et sans l’assistance
-de laquelle il ne se fait point de belle entreprise à Paris, qu’elle
-n’y soit meslée... Tous les meilleurs poëtes estoient employez à faire
-des vers à sa louange, et les meilleurs balladins ne composèrent point
-de ballets, qu’elle n’y fust appellée; bref, elle estoit chantée,
-publiée et proclamée unanimement de tout le monde; et celuy s’estimoit
-malheureux, de qui le nom de Robinette ne venoit à la bouche.»
-
-Il y avait aussi une chanson populaire relative à Robinette, chanson
-dont le commencement est mentionné dans les _Amours folastres_:
-
- Appelez Robinette,
- Qu’elle vienne un peu ça bas, etc.
-
-On découvrirait certainement cette chanson dans les recueils du temps.
-Il y avait, en outre, beaucoup de pièces volantes en prose et en vers,
-dont Robinette était l’héroïne, en compagnie du Filou ou de Gueridon.
-Une de ces pièces porte pour titre: _les Folastres et joyeuses Amours
-de Gueridon et Robinette: ensemble les missives envoyées de Provence
-à Chastellerault par ledit Gueridon à Robinette, avec leur heureuse
-rencontre à la Foire Saint-Germain_ (Paris, 1614, in-8). Ce titre
-rappelle celui du ballet, qui fut dansé à la cour, le jeudi 23 janvier
-de cette même année 1614: _Ballet des Argonautes, où estoit representé
-Guelindon dans une caisse comme venant de Provence et Robinette dans
-une gaisne comme estant de Chastellerault_ (Paris, Fleury Bourriquant,
-1614, in-8).
-
-L’introduction de Gueridon ou Guelindon et de Robinette dans le _ballet
-des Argonautes_ n’est pas trop raisonnable, mais ces deux personnages
-étaient alors tellement à la mode, que la magicienne Circé n’avait pu
-se dispenser de les faire venir de Provence et de Châtelleraut; le
-poëte de ballet a mis dans leur bouche des vers qui, tout vagues qu’ils
-soient, font partie essentielle de notre sujet:
-
-
- GUELINDON AU ROY.
-
- Grand Roy, de qui la gloire avec l’âge s’accroît,
- Il est vray que mon nom sur les autres paroît,
- Et que tous en leurs chants me font un sacrifice;
- Mais je promets pourtant, en foy de Guelindon,
- Que, s’il s’offre jamais un sujet de service,
- Je rendray mes effects plus cognus que mon nom.
-
-
- GUELINDON A LA ROYNE.
-
- Royne, à qui nos raisons consacrent des autels,
- Lassé de me voir croistre en couplets immortels,
- Et de parler tousjours ou des uns ou des autres,
- Je viens sous une feinte à vous me retirer,
- Pour ne parler jamais que pour vous admirer,
- Et faire tous efforts pour adorer les vostres.
-
-
- GUELINDON AUX DAMES.
-
- Ce fameux Guelindon qu’icy je représente,
- Pour s’estre trouvé seul avec une servante,
- Luy mit incontinent l’honneur à l’abandon;
- Mais, si j’avois de vous ce qui pourroit me plaire,
- Je jure, par la foy d’un autre Guelindon,
- Que j’en ferois bien plus et me sçaurois mieux taire.
-
-
- ROBINETTE AU ROY.
-
- Comme une fille abandonnée,
- J’ay couru le long d’une année,
- Sans pouvoir trouver de support;
- Mais, vous obligeant mon servage,
- Je ne sçaurois en meilleur port
- Me mettre à l’abry du naufrage.
-
-
- ROBINETTE A LA ROYNE.
-
- Grande Royne, qui tous les ans,
- Ou par aumosnes, ou par présens,
- Mariez tant de pauvres filles,
- Faites-moy cette charité:
- Si je ne suis des plus gentilles,
- Je n’ay pas moins de volonté.
-
-
- ROBINETTE AUX DAMES.
-
- Je suis Robinette en habit,
- Mais si, d’un changement subit,
- Sans vous tromper à mon visage,
- Vous me vouliez prendre à l’essay,
- Je monstrerois bien que je sçay
- Comme il faut frotter le mesnage.
-
-Cette dernière strophe semblerait faire allusion à l’aventure de
-ce filou, habillé en femme, qui avait dupé un jeune homme _sous
-apparence de mariage_, aventure qui ne nous est connue que par le titre
-de la pièce indiquée plus haut. Néanmoins Robinette, la véritable
-Robinette, et ici le _ballet des Argonautes_ et le roman des _Amours
-folastres_ semblent d’accord, était vraisemblablement une servante de
-Châtellerault, une _belle nymphe de cuisine_, une _lavandière_, d’une
-pruderie ridicule, qui avait fait de la vertu avec l’un, mais qui
-s’était abandonnée avec l’autre, épisode galant et grotesque, qu’un
-procès scandaleux avait peut-être divulgué et que la chanson racontait
-à tous les coins de Paris et de la France.
-
-Nous ne chercherons pas à prêter une étymologie quelconque au nom
-de Robinette. Dès le treizième siècle, on voit figurer le nom et le
-personnage de Robin dans une farce ou _jeu-parti_ d’Adam de la Hale;
-mais alors Robin est mis en scène à côté de Marion. Longtemps après,
-Robin est encore le héros naïf et joyeux des épigrammes libres de
-Clément Marot, dans lesquelles Margot a remplacé Marion. Plus tard
-Gueridon succède à Robin, et Margot devient Robinette; si les noms
-changent, les types et les caractères restent les mêmes. Quant au
-Filou, c’est peut-être une lointaine réminiscence de _l’Homme armé_,
-qui se montre déjà dans le _jeu de Robin et Marion_, et qui vient
-troubler les amours de ces pauvres pastoureaux en battant l’un et en
-caressant l’autre, ce que Collé a si plaisamment représenté dans sa
-chanson de _Cadet et Babet_. Malgré l’ancienneté évidente de ces types
-populaires, nous ne jugeons pas nécessaire de rechercher, comme l’a
-fait Borel dans son _Thresor des antiquitez françoises_, si le Filou
-ne descendrait pas en droite ligne du poëte _Villon_, qui avait laissé
-en héritage son nom aux voleurs, comme le Filou a laissé le sien aux
-coupeurs de bourse.
-
-
-
-
- LES VAUX-DE-VIRE
- ET
- OLIVIER BASSELIN.
-
-
-Avant l’édition des _Vaux-de-Vire_, publiée en 1811 par les soins de
-M. Augustin Asselin, sous-préfet de Vire, le nom d’Olivier Basselin
-était à peine connu, quoiqu’il eût été cité dans diverses compilations,
-à propos de l’origine du Vaudeville; quant aux chansons de ce poëte
-virois, elles étaient à peu près ignorées.
-
-Il n’existait, en effet, que deux exemplaires de l’édition unique
-de ces _Vaux-de-Vire_, imprimée, vers 1670, à Vire même, par Jean
-de Cesne, et quelques copies manuscrites plus ou moins anciennes
-qui s’étaient conservées dans les mains des compatriotes d’Olivier
-Basselin. Ce fut un de ces derniers, M. Richard Seguin, qui commença le
-premier la résurrection d’Olivier Basselin, en réimprimant tant bien
-que mal une partie des Vaux-de-Vire dans son _Essai sur l’histoire de
-l’industrie du Bocage_ (Vire, impr. d’Adam, 1810, in-8).
-
-L’éveil était donné au patriotisme des habitants de Vire; un des deux
-seuls exemplaires de l’édition de 1670, sortant de la bibliothèque du
-médecin By, venait de reparaître, comme un trophée, dans la ville où il
-avait été imprimé; le sous-préfet de cette ville, M. Asselin, se mit
-à la tête d’un comité qui s’était formé spontanément pour donner une
-nouvelle édition des Vaux-de-Vire d’Olivier Basselin. Cette édition,
-faite par les soins de M. Asselin lui-même, avec le concours de ses
-associés virois, et imprimée à Avranches, chez Lecourt, en 1811, sous
-ce titre: _Les Vaudevires, poésies du quinzième siècle, par Ollivier
-Basselin, avec un Discours sur sa vie et des notes_, fut tirée
-seulement à 148 exemplaires, savoir:
-
- In-4º Papier vélin superfin 11
- Grand carré 13
- In-8º Papier rose 10
- Vélin 64
- Raisin 48
- Épreuve 2
-
-On lit, au verso du titre: «Cette nouvelle édition est faite aux
-frais et par les soins des habitants de Vire, dont les noms suivent:
-MM. ASSELIN (Auguste), sous-préfet; CORDAY (DE), membre du collége
-électoral du département; DE CHEUX DE SAINT-CLAIR, id.; DESROTOURS
-DE CHAULIEU (Gabriel), maire de la Graverie, id.; DUBOURG-D’ISIGNY,
-membre du conseil d’arrondissement; FLAUST, maire de Saint-Sever;
-HUILLARD D’AIGNAUX, premier adjoint du maire de la ville de Vire; LANON
-DE LA RENAUDIÈRE, avocat; LE NORMAND, receveur principal des droits
-réunis de l’arrondissement de Vire; ROBILLARD, receveur des droits
-d’enregistrement et conservateur des hypothèques de l’arrondissement de
-Vire.»
-
-C’était peu de chose que 148 exemplaires pour faire connaître les
-poésies d’Olivier Basselin, non-seulement à Vire et à la Normandie,
-mais encore à tous les amis de notre vieille littérature; c’était
-assez cependant pour replacer Olivier Basselin au rang qu’il devait
-occuper dans cette littérature où il allait figurer désormais comme
-chef d’école ou de genre, comme créateur du Vau-de-Vire, sinon du
-Vaudeville. L’édition de M. Asselin devint d’autant plus rare qu’elle
-était plus recherchée. Plusieurs hommes de lettres entreprirent alors
-concurremment de préparer une nouvelle réimpression des Vaux-de-Vire,
-en y ajoutant des pièces inédites qu’on attribuait encore à Basselin
-et qui n’étaient que des compositions de son premier éditeur, Jean Le
-Houx. La réputation d’Olivier Basselin n’avait pas tardé à se répandre
-et à s’accroître en Normandie, où l’on attendait avec impatience cette
-édition si lente à voir le jour après tant de promesses réitérées. M.
-Louis Dubois, ancien bibliothécaire, et M. Pluquet, libraire à Paris,
-tous deux Normands, et, comme tels, jaloux de populariser les poésies
-de Basselin, s’étaient occupés simultanément de cette édition qu’ils
-voulaient faire plus complète, plus critique et plus savante que celle
-de M. Asselin.
-
-Ce fut dans ces circonstances que M. Asselin, qui se trouvait en
-relation avec Charles Nodier et qui appréciait la supériorité de ce
-grand écrivain, fit abnégation de tout amour-propre littéraire, en
-engageant l’illustre philologue à devenir l’éditeur d’Olivier Basselin.
-Cette proposition avait de quoi flatter et intéresser à la fois
-Charles Nodier: il s’agissait de remettre en honneur un de ces poëtes
-provinciaux, pour lesquels il avait toujours manifesté une sorte de
-fanatisme; il s’agissait aussi de rétablir un texte qui s’était altéré
-en passant de bouche en bouche; il s’agissait enfin d’éclaircir ce
-texte par des notes savantes et ingénieuses qui convenaient si bien
-au talent du commentateur des Fables de la Fontaine. Charles Nodier
-consentit donc à publier, sans doute de concert avec M. Asselin, une
-édition annotée des Vaux-de-Vire; il s’attacha d’abord à revoir le
-texte; il rédigea un certain nombre de notes grammaticales, mais on
-ne sait pourquoi, après quelques semaines de travail, il laissa de
-côté le manuscrit destiné à l’impression, et ce manuscrit, chargé
-de corrections et de notes autographes, appartient aujourd’hui à la
-Bibliothèque impériale, qui l’a reçu de moi comme un souvenir de
-l’illustre bibliographe.
-
-M. Louis Dubois n’avait pas renoncé, ainsi que Charles Nodier, à
-mettre au jour l’édition qu’il préparait depuis dix ans, et cette
-édition parut en 1821, à Caen, sous ce titre: _Vaux-de-Vire d’Olivier
-Basselin, poëte normand de la fin du quatorzième siècle, suivis d’un
-choix d’anciens Vaux-de-Vire, de Bacchanales et de Chansons, poésies
-normandes, soit inédites, soit devenues excessivement rares, avec des
-dissertations, des notes et des variantes_. Ce volume in-8 de 271
-pages, tiré à 500 exemplaires, témoignait des efforts que l’éditeur
-avait faits, en s’aidant des communications de M. Pluquet, pour
-rendre sa publication aussi satisfaisante que possible. L’édition fut
-accueillie avec beaucoup d’empressement, quoique le nombre des premiers
-souscripteurs ne s’élevât pas à plus de 121, et elle ne tarda guère à
-s’épuiser, malgré des critiques assez vives qui reprochaient surtout à
-M. Louis Dubois la lourdeur de son docte commentaire sur des chansons,
-et qui invitaient un nouvel éditeur à réunir les Vaux-de-Vire de Jean
-Le Houx à ceux d’Olivier Basselin.
-
-M. Julien Travers, membre de la Société des Antiquaires de Normandie,
-répondit à cet appel et tint compte de ces critiques, lorsqu’il publia,
-en 1833, à Avranches, _les Vaux-de-Vire édités et inédits d’Olivier
-Basselin et Jean Le Houx, poëtes virois, avec discours préliminaire,
-choix de notes et variantes des précédents éditeurs, notes nouvelles
-et glossaire_. Cette édition in-18, tirée à 1,000 exemplaires, qui
-suffirent à peine aux nombreux admirateurs qu’Olivier Basselin
-comptait déjà en Normandie, avait été faite d’après les indications
-de M. Asselin et avec des matériaux fournis par cet amateur éclairé:
-«Restaurateur de Basselin, en 1811, dit M. Julien Travers dans sa
-préface, il a quelques raisons de tenir à l’édition qu’il a donnée de
-cet auteur; mais il a un trop bon esprit pour ne pas désirer qu’il en
-paraisse une meilleure encore. Telle est à cet égard son abnégation
-personnelle et sa ferveur pour la gloire de Basselin, qu’il m’a
-généreusement offert tous les moyens d’améliorer son premier travail.
-Ses livres, ses papiers, au moindre désir que j’en ai manifesté, ont
-quitté sa bibliothèque, la ville même de Cherbourg, et sont, depuis
-plusieurs mois, à vingt lieues de leur propriétaire. Puisse le fruit de
-mon zèle à préparer cette édition répondre à tant de complaisance!»
-
-Après trois éditions également recommandables à différents titres, pour
-en publier une nouvelle, je ne pouvais que mettre à contribution les
-travaux de mes devanciers, en les combinant ensemble et en cherchant à
-les perfectionner. C’est ce que je me suis efforcé de faire, dans mon
-édition, intitulée: _Vaux-de-Vire_ d’Olivier Basselin et de Jean Le
-Houx, suivis d’un choix d’anciens Vaux-de-Vire et d’anciennes Chansons
-normandes, tirés des manuscrits et des imprimés, avec une notice
-préliminaire et des notes philologiques par A. Asselin, L. Dubois,
-Pluquet, Julien Travers et Charles Nodier (_Paris, Adolphe Delahays_,
-1858, in-12 de XXXVI et 288 pages).
-
-Tous les Vaux-de-Vire et toutes les Chansons normandes, recueillis par
-MM. Asselin, Louis Dubois et Julien Travers, ont été scrupuleusement
-conservés dans cette édition, qui se divise en cinq parties: 1º
-Vaux-de-Vire d’Olivier Basselin; 2º Vaux-de-Vire de Jean Le Houx;
-3º Chansons normandes du seizième siècle, tirées d’un manuscrit;
-4º Chansons normandes anciennes, tirées de recueils imprimés; 5º
-Bacchanales et Chansons, tirées d’un recueil imprimé en 1616. Nous
-avons cru devoir adopter intégralement le choix des pièces que nos
-devanciers avaient jugées dignes de composer l’élite de la Muse
-normande; on appréciera le motif qui nous a empêché d’ajouter une
-seule pièce à ce choix, qu’il eût été facile d’augmenter du double, en
-puisant à pleines mains dans les recueils d’anciennes Chansons.
-
-Quant aux Vaux-de-Vire d’Olivier Basselin, qui font la partie
-principale de notre volume, nous les avons laissés dans l’ordre
-systématique où M. Louis Dubois les a rangés, et nous avons respecté
-l’orthographe qu’il leur a donnée, en approuvant les raisons sur
-lesquelles il s’est fondé pour adopter cette orthographe. «Assurément,
-dit-il dans la préface de son édition, si nous avions le texte
-primitif de Basselin, il serait à propos de lui conserver sa manière
-d’orthographier: c’est une chose admise généralement; mais, le texte
-de Basselin ayant subi des changements, son style étant devenu celui
-de la fin du seizième siècle, il faut donner à ce style l’orthographe
-contemporaine, pour que l’un et l’autre soient en harmonie... Il est
-évident qu’il n’est pas convenable d’employer la vieille orthographe,
-dont a fait usage l’éditeur de 1811... Les Vaux-de-Vire ayant été
-composés au commencement du quinzième siècle et imprimés longtemps
-après, retouchés, quant aux expressions, par ceux qui les chantaient
-et qui voulaient les accommoder au style de leur temps, il n’est pas
-étonnant qu’ils offrent des disparates assez choquantes, telles que
-des couplets purement écrits et rimés correctement, à côté de vers
-remplis de fautes de toute espèce, de simples assonances au lieu de
-rimes, l’absence même de la rime dans plusieurs vers, des hiatus, des
-strophes faibles et des idées ingénieuses.» Charles Nodier a pleinement
-approuvé, dans ses _Mélanges tirés d’une petite bibliothèque_, le
-système d’orthographe que M. Louis Dubois crut devoir adopter dans son
-édition, contrairement à l’exemple de ses devanciers. «Du Houx, dit
-l’illustre critique, n’eut pas grand’chose à faire pour approprier
-les Vaux-de-Vire d’Olivier Basselin, qui étaient locaux, qui étaient
-célèbres dans le pays, qui étaient éminemment traditionnels: il n’eut
-qu’à les recueillir de la bouche des anciens du pays, ou plutôt qu’à
-les écrire comme il les avait appris, quand il commençait lui-même à
-faire des chansons. Sa leçon est donc leur leçon propre, celle que
-la tradition avait faite, et c’est nécessairement la bonne, car un
-vaudeville ne vaut rien, quand il ne vit pas dans la mémoire et qu’il
-ne s’_accroît pas en marchant_. Pour que les savants Éditeurs de Vire
-pussent croire nécessaire de rétablir l’orthographe de Basselin,
-il faudrait supposer qu’ils se croyaient sûrs d’avoir retrouvé son
-texte, et le texte de Du Houx n’est pas plus le texte de Basselin que
-l’orthographe de Du Houx n’est l’orthographe de Basselin.»
-
-Nous n’avons donc pas admis dans notre édition l’orthographe factice
-que M. Asselin s’était efforcé de calquer sur les monuments de la
-langue du quinzième siècle; mais nous nous serions fait un scrupule
-de supprimer la Notice préliminaire que le premier éditeur moderne de
-Basselin a mise en tête des Vaux-de-Vire, car cette Notice est, en
-quelque sorte, le point de départ de la renommée littéraire du poëte
-normand, qui n’avait pas, avant l’édition de 1811, une existence
-bien constatée, et qui pourrait être encore aujourd’hui rejeté dans
-le mystérieux domaine des auteurs imaginaires. Depuis la Notice
-intéressante, quoique un peu vague, que M. Asselin a consacrée au
-chansonnier de Vire, aucun document nouveau ne s’est produit, qui
-puisse établir avec certitude à quelle époque vivait Olivier Basselin,
-et même s’il a réellement vécu.
-
-C’est, comme nous l’avons dit, vers 1670, que Jean de Cesne imprimait
-à Vire un petit volume in-16, de 53 feuillets non chiffrés, sans
-date, intitulé: _le Livre des chants nouveaux de Vaudevire, par ordre
-alphabétique, corrigé et augmenté outre la précédente impression_. Le
-nom d’Olivier Basselin ne se trouve pas même dans cette édition, qui
-fut précédée d’une ou de plusieurs autres impressions qu’on ne connaît
-pas. On a prétendu, sans en fournir aucune preuve, que la première de
-ces impressions remontait à 1576. Quoi qu’il en soit, on a retrouvé,
-dans divers recueils de chansons, publiés depuis 1600 jusqu’en 1625,
-quelques-uns des Vaux-de-Vire attribués à Basselin, mais qui ne portent
-pas de nom d’auteur dans ces recueils où ils ont été imprimés d’abord
-sans aucune indication d’origine.
-
-«Il est sans doute fort extraordinaire qu’il ne soit resté aucune
-trace des premières éditions des Vaux-de Vire, dit Charles Nodier
-dans ses _Mélanges tirés d’une petite bibliothèque_ (p. 250), et que,
-de celle même qui a été donnée par Du Houx, on ne connaisse que deux
-exemplaires. On ne saurait comprendre l’acharnement qui se serait
-attaché à la destruction de ce petit livre si naïf, si complétement
-inoffensif; je dirais volontiers si décent, quand on pense que les
-plus obscènes turpitudes, imprimées dans le même temps, nous sont
-parvenues en nombre et ont échappé à la proscription dont on veut que
-les chansons de Basselin aient été l’objet. Je suis assez porté à
-croire que leur extrême rareté est plutôt le résultat assez naturel
-de leur popularité même, et que ces petits volumes, d’un usage si
-nécessaire, qu’on ne cessait probablement de les porter dans la poche
-que lorsque leur contenu était passé tout entier dans la mémoire, ont
-subi la destinée commune aux livrets éphémères du même genre, qu’on
-distribue incessamment dans nos places publiques, et qui disparaissent
-du commerce au moment même où tout le monde les sait par cœur. Je
-ne fais donc pas de doute qu’avec des recherches ou plus actives ou
-plus heureuses, on ne réussisse à trouver de nouveaux exemplaires de
-l’édition de Du Houx, et même des éditions antérieures, qui paraissent
-encore plus rares.»
-
-Le nom d’Olivier Basselin apparaît pour la première fois sous le règne
-de Louis XII, dans une chanson populaire dont les premiers vers se
-trouvent cités à la fin d’une lettre de Guillaume Crétin, mort en
-1525, et qui a été conservée presque entière dans des manuscrits qu’on
-dit appartenir au commencement du seizième siècle. Voici le passage
-de la lettre en question, adressée à François Charbonnier, secrétaire
-du duc de Valois, qui fut plus tard le roi François Ier: «Si monsieur
-de La Jaille se présente à ta veue, je te prie faire mes très-amples
-recommandations, et en ceste bouche finiray la presente, disant:
-
- Olivier Bachelin,
- Orrons-nous plus de tes nouvelles?
- Vous ont les Anglois mis à fin!
-
-Et jeu sans vilenie. _Fiat._»
-
-Voici maintenant ce qui nous reste de la chanson que citait Guillaume
-Crétin avant l’avénement de François Ier, qui monta sur le trône en
-1515:
-
- Hellas! Olivier Basselin,
- N’orrons-nous point de vos nouvelles?
- Vous ont les Engloys mis à fin...
- . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Vous souliez gayement chanter,
- Et desmener joyeuse vie,
- Et les bons compaignons hanter,
- Par le pays de Normendye.
-
- Jusqu’à Sainct Lo en Cotentin,
- Est une compaignye moult belle:
- Oncques ne vy tel pellerin...
- . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Les Engloys ont faict desraison
- Aux compaignons du Vau-de-Vire:
- Vous n’orrez plus dire chanson,
- A ceux qui les souloyent bien dire!
-
- Nous prierons Dieu, de bon cueur fin,
- Et la doulce Vierge Marye,
- Qu’ell’ doint aux Anglois malle fin:
- Dieu le pere sy les mauldye!
-
-Cette chanson, ce Vau-de-Vire, est un témoignage historique qui
-semblerait, jusqu’à un certain point, assigner à l’existence d’Olivier
-Basselin une date certaine, antérieure au seizième siècle; mais il
-faut dire aussi que les trois premiers vers cités par Crétin sont
-les seuls qu’on puisse déclarer authentiques; ceux qui suivent nous
-semblent avoir été composés longtemps après, dans le but de rattacher
-personnellement à l’auteur des Vaux-de-Vire un refrain populaire qui
-concernait un autre Olivier Basselin, lequel aurait vécu à la fin du
-quinzième siècle ou dans les premières années du seizième siècle, et
-qui s’était peut-être signalé dans les guerres contre les Anglais.
-
-Ne serait-il pas plus logique de reconnaître, comme d’ailleurs on
-l’a fait, l’auteur des Vaux-de-Vire dans un autre Olivier Bisselin,
-_homme très-expert à la mer_, qui fit imprimer à Poitiers, chez Jean de
-Marnef, en 1559, à la suite des Voyages de Jean Alfonse, un opuscule
-portant ce titre: «Tables de la declinaison ou l’esloignement que fait
-le soleil de la ligne équinoctiale chascun jour des quatre ans; pour
-prendre la hauteur du soleil à l’astrolabe; pour prendre la hauteur
-de l’estoille tant par le triangle que par l’arbaleste; pour prendre
-la hauteur du soleil et de la lune, et autres estoilles de la ligne
-équinoctiale et des tropicques; déclaration de l’astrolabe, pour en
-user en pillotage par tout le monde.» Notre Olivier Basselin, dont le
-nom est écrit _Bisselin_ par La Croix du Maine, et _Bosselin_ par Du
-Verdier, a pu être à la fois chansonnier et pilote: son Vau-de-Vire
-XXVI, que les éditeurs modernes ont intitulé _le Naufrage_, raconte
-sans doute un épisode de sa vie maritime:
-
- J’avois chargé mon navire
- De vins qui estoient très-bons,
- Tels comme il les faut, à Vire,
- Pour boire aux bons compagnons.
- Donnez, par charité, à boire à ce povre homme marinier,
- Qui, par tourmente et fortune, a tout perdu sur la mer.
-
- Nous estions là bonne trouppe,
- Aimant ce que nous menions,
- Qui, ayant le vent en pouppe,
- Tous l’un à l’autre en beuvions.
- Donnez, par charité, à boire à ce povre homme marinier,
- Qui, par tourmente et fortune, a tout perdu sur la mer.
-
- Desjà proche du rivage,
- Ayant beu cinq à six coups,
- Vînmes à faire naufrage,
- Et ne sauvasmes que nous.
- Donnez, par charité, à boire à ce povre homme marinier,
- Qui, par tourmente et fortune, a tout perdu sur la mer.
-
-Il y a un autre Vau-de-Vire, le _Voyage à Brouage_, dans lequel Olivier
-Basselin se représente lui-même dans l’exercice de ses fonctions de
-pilote et de caboteur:
-
- Messieurs, voulez-vous rien mander?
- Ce bateau va passer la mer,
- Chargé de bon breuvage.
- Le matelot le puisse bien mener,
- Sans peril et sans naufrage!
-
- Il va couler ici aval:
- Pourveu qu’un pilleur desloyal
- Ne le prenne au passage,
- Et que le vent ne le mene point mal,
- Il va descendre en Brouage.
-
- Helas! ce vent n’est gueres bon.
- Nous sommes perdus, compagnon!
- Vuider faut ce navire,
- Et mettre tous la main à l’aviron:
- Regardez comme je tire!
-
- Se vous tirez autant que moy,
- Bien tost, ainsi comme je croy,
- Gaignerons le rivage.
- Il est bien près, car desja je le voy!...
- Compagnon, prenons courage!
-
-Ces deux Vaux-de-Vire, où la personnalité de l’auteur se trahit avec
-une sorte de complaisance, nous permettent de croire qu’Olivier
-Basselin était, en effet, _homme expert à la mer_, comme on le dit
-d’Olivier Bisselin, à la fin de son livre, _achevé d’imprimer à la
-fin du mois d’apvril en l’an 1559_, et probablement sous les yeux
-de l’auteur. Il faut remarquer, en outre, que, dans le Vau-de-Vire
-III, intitulé: _les Périls de mer_, où le chansonnier s’adresse à un
-_compagnon marinier_, on remarque plusieurs expressions empruntées
-à l’art nautique; que, dans le XXXIXe, le poëte avoue qu’il _hait
-naturellement l’orage et la tourmente_; et que, dans le LIVe, qui
-commence ainsi:
-
- Sur la mer je ne veux mie
- En hazard mettre ma vie...
-
-il a l’air de dire adieu à son métier de pilote.
-
-Dans tous les cas, l’_homme expert à la mer_, qui faisait imprimer un
-de ses ouvrages en 1559, ne saurait être le même Olivier Basselin dont
-le nom figurait déjà dans une chanson populaire, avant 1515, et qui
-avait été _mis à fin_ par les Anglais. A plus forte raison, serait-il
-impossible de faire remonter Olivier Basselin et ses Vaux-de-Vire au
-règne de Charles VI ou de Charles VII. Ce paradoxe littéraire, que M.
-Asselin a essayé de soutenir dans sa Notice, et que MM. Louis Dubois
-et Julien Travers ont repris avec une imperturbable assurance, tombe
-de lui-même, non-seulement devant les faits et les dates, mais encore
-devant le texte même des Vaux-de-Vire attribués à Olivier Basselin.
-
-Ces Vaux-de-Vire sont évidemment du milieu ou de la fin du seizième
-siècle; ils ont été rajeunis par Jean Le Houx, qui les a recueillis le
-premier, si toutefois il ne les a pas composés lui-même, sous le nom
-d’Olivier Basselin, nom très-connu en Normandie à cause de l’ancienne
-chanson qui se chantait du temps de Guillaume Crétin. Au reste, Jean
-Le Houx a rassemblé tout ce qu’on savait, par tradition, de la vie
-d’Olivier Basselin, dans ce Vau-de-Vire qu’il adresse à Farin du Gast:
-
- Farin Du Gast, tu es un honneste homme:
- Par mon serment, tu es un bon galois!
- Estois-tu point du temps que les Anglois
- A Basselin firent si grand’ vergongne?
- Ma foy, Farin, tu es un habile homme.
-
- Mais quoy! Farin, y a-t-il quelque chose
- Qui mieux que toy ressemble à Basselin?
- Premierement beuvoit soir et matin,
- Et, toy, Farin, tu ne fais autre chose:
- Ne jour, ne nuit, chez toy on ne repose.
-
- Onc Basselin ne voulut de laitage,
- Et, toy, Farin, tu le hais plus que luy;
- Mais, pour vuider, s’il le falloit, un muid,
- Tu le ferois, et encor davantage.
- Si Farin meurt, ce seroit grand dommage.
-
- Basselin feut de fort rouge visage,
- Illuminé, comme est un chérubin;
- Et, toy, Farin, tu as tant beu de vin,
- Que maintenant tout en toy le presage.
- Si Farin meurt, ce seroit grand dommage.
-
- Raoul Basselin fit mettre en curatelle
- Honteusement le bon homme Olivier;
- Et, toy, Farin, vois-tu point le Soudier
- Qui, en riant, te fait mettre en tutelle?
- «Ça, dit Farin, par ma foy, j’en appelle.»
-
- A Basselin ne demeura que frire;
- Et, toy, Farin, tu es bon mesnager.
- Pour boire un peu, ce n’est pas grand danger:
- C’est de ton creu. Encore faut-il rire!
- Bois donc, Farin, et ne prens pas du pire.
-
-Il est aisé de voir que les _Anglais_, dont parle Jean Le Houx dans ce
-Vau-de-Vire en l’honneur d’Olivier Basselin, étaient les créanciers,
-contre lesquels ce bon buveur eut à se défendre pendant sa vie employée
-à boire et à chanter. On est allé jusqu’à prétendre que Basselin avait
-péri glorieusement en combattant les Anglais qui saccageaient les côtes
-de la Normandie; mais il faut simplement supposer, d’après la chanson
-de Le Houx, que les Anglais, qui _firent si grand’ vergogne_ au pauvre
-_chanteur virois_, étaient ses propres parents, entre autres ce Raoul
-Basselin, qu’on accuse de l’avoir mis _honteusement_ en curatelle dans
-sa vieillesse. Ce qu’il y a de mieux prouvé dans la biographie du
-_bonhomme Olivier_, c’est qu’il n’a fait que boire tant qu’il a chanté,
-et qu’il a chanté tant qu’il a bu.
-
-Olivier Basselin, comme buveur, comme chansonnier, comme pilote, comme
-foulon, devait être bien connu à Vire. Les souvenirs qu’il y avait
-laissés s’étaient conservés par tradition jusqu’au commencement du
-siècle dernier.
-
-On lit ce qui suit dans les _Mémoires pour servir à l’histoire de la
-ville de Vire_, par Leroy, lieutenant particulier au bailliage de
-Vire (manuscrit in-fol., Bibl. de l’Arsenal, Hist., nº 346): «Le plus
-ancien et le plus fameux autheur de Vire, dont on ait connoissance, est
-Ollivier Basselin. Il fit et composa des chansons à boire, que l’on
-appela _Vaux-de-Vire_, qui ont servy de modèle à une infinité d’autres
-que l’on a fait depuis, auxquelles on a donné par corruption le nom de
-_Vaudevilles_. Il étoit originaire de Vire et faisoit le mestier de
-foulon en draps. Ménage, dans ses _Étymologies_, et, après luy, les
-autheurs du _Dictionnaire universel de Trévoux_, se sont trompés, quand
-ils ont dit que ces chansons furent premièrement chantées au Vaux de
-Vire, qui est le nom d’un lieu proche de la ville de Vire, car il est
-certain qu’il n’y a jamais eu proche Vire aucun lieu de ce nom-là. Il
-est bien vray que Olivier Basselin demeuroit dans le moulin dont il
-se servoit pour fouler des draps, situé proche la rivière de Vire, au
-pied du costeau, qu’on appelle les Vaux, qui est entre le château de
-Vire et le couvent des cordeliers; qui sert à sécher les draps, et où
-les habitants de Vire vont se promener; et, parce que Ollivier Basselin
-chantoit souvent ses chansons en ce costeau, on leur donna le nom de
-Vaux-de-Vire, qui est composé de deux mots, sçavoir de Vaux, qui est
-le nom du costeau où on les chantoit, et de Vire, sous lequel il est
-situé; ces chansons, étant composées vers la fin du quinzième siècle,
-se sentoient un peu de la dureté du stille et de l’obscurité des vers
-de ce temps-là. Jean Le Houx, dit le Romain, vers la fin du seizième
-siècle, les corrigea et les mit en l’état que nous les avons à présent.
-Les prestres de Vire, pour lors fort ignorans, n’aprouverent pas son
-ouvrage et luy reffuserent l’absolution, et, pour l’obtenir, il fut
-obligé d’aller à Rome, ce qui luy acquist le surnom de _Romain_.»
-
-Cependant la célébrité locale d’Olivier Basselin ne s’étendit pas
-même par toute la Normandie: «Sentant le prix de la liberté, dit le
-savant Lanon de la Renaudière, article BASSELIN dans la _Biographie
-universelle_ de Michaud, il ne sortit point de son vallon. Ce fut
-pour ses voisins qu’il composa ses rondes joyeuses: elles amusaient
-un auditoire peu difficile, que le poëte réunissait sur le sommet du
-coteau qui dominait son moulin. La tradition est muette sur sa vie. On
-ignore même l’époque de sa mort.» Sa renommée ne s’effaça pourtant pas
-dans la mémoire de ses compatriotes, qui chantaient encore ses chansons
-deux siècles après lui.
-
-Bernard de la Monnoye, l’auteur des _Noëls bourguignons_, curieux qu’il
-était d’étudier les poésies populaires de nos anciennes provinces,
-chercha sans doute les Vaux-de-Vire de Basselin, sans les découvrir;
-mais il connaissait du moins le nom de ce vieux poëte normand: «Il
-y a eu, sous Louis XII, et peut-être sous Louis XI, dit-il dans ses
-notes sur la _Bibliothèque françoise_ de la Croix du Maine, un Olivier
-Basselin, foulon à Vire, en Normandie, prétendu inventeur des chansons
-appelées communément _vaudevilles_, au lieu qu’on devroit, dit Ménage,
-après Charles de Bourgueville dans ses _Antiquités de Caen_, les nommer
-_vaudevires_, parce qu’elles furent premièrement chantées au Vaudevire,
-nom d’un lieu proche de la ville de Vire; étymologie que je ne puis
-recevoir, le mot _vaudeville_ étant très-propre et très-naturel pour
-signifier ces chansons qui vont à _val de ville_, en disant _vau_ pour
-_val_, comme on dit _à vau de route_ et _à vau l’eau_, outre qu’on ne
-saurait me montrer que _vaudevire_ ait jamais été dit dans ce sens.
-
-«Charles de Bourgueville est le premier qui a imaginé cette origine, et
-ceux qui l’ont depuis débitée n’ont fait que le copier. Je ne dis pas
-qu’Olivier Basselin, ou, comme Crétin l’appelle, _Bachelin_, n’ait fait
-de ces sortes de chansons, et que son nom ne soit resté dans quelque
-vieux couplet; mais, les vaudevilles étant aussi anciens que le monde,
-il est ridicule de dire qu’il les a inventés[11].»
-
- [11] La Monnoye avait deviné juste; dès la fin du quinzième
- siècle, on trouve le mot _vaul de ville_, employé par Nicolas
- de la Chesnaye, dans sa moralité de la _Condamnacion de
- Bancquet_. Voy. mon _Recueil de farces, soties et moralités
- du quinzième siècle_ (Paris, Ad. Delahays, 1859, in-12, p.
- 316). C’est dans une note de l’auteur ainsi conçue: «Ici
- dessus sont nommez les commencements de plusieurs chansons,
- tant de musique que de vaul de ville, et est à supposer que
- les joueurs de bas instrumens en sçauront quelque une qu’ils
- joueront prestement devant la table.» Il faut remarquer
- qu’aucun de ces commencements de chansons n’appartient au
- Recueil des Vaux-de-Vire d’Olivier Basselin. Ce passage,
- que personne n’avait encore signalé, nous permet de fixer
- définitivement le sens et l’origine du mot _vaudeville_: on
- appelait _chanson de Vaux-de-Ville_ un refrain populaire qui
- courait par la ville.
-
-L’opinion de La Monnoye fit autorité et fut reproduite dans diverses
-compilations, jusqu’à ce que la réimpression des poésies d’Olivier
-Basselin eut constaté que les Vaux-de-Vire existaient en même temps
-que les Vaudevilles, qui ont été définis en ces termes par Lefebvre de
-Saint-Marc dans une note sur le fameux vers de Boileau:
-
- Le Français, né malin, créa le vaudeville:
-
-«Sorte de chansons faites sur des airs connus, auxquelles on passe
-toutes les négligences imaginables, pourvu que les vers en soient
-chantants, et qu’il y ait du naturel et de la saillie[12].»
-
- [12] Œuvres de Boileau, édit. de 1747, t. II, p. 60.
-
-Les Vaux-de-Vire d’Olivier Basselin remplissent toutes conditions
-du genre; ils se recommandent, d’ailleurs, par leur incontestable
-ancienneté et leur vieille réputation normande; ils sont certainement
-les premiers types de la chanson bachique en France. Qu’Olivier
-Basselin et Jean Le Houx ne fassent qu’un seul et même poëte, peu
-importe: ce n’est pas Horace, ce n’est pas Anacréon, c’est un _bon
-biberon_ qui chante le cidre et le vin, avec une gaieté toute gauloise,
-dans la bonne langue vulgaire qu’on parlait en Normandie vers la fin du
-seizième siècle.
-
-
-
-
- LA MUSE FOLASTRE.
-
-
-La _Muse folastre_ est, sans contredit, le plus rare des recueils
-du même genre qui ont été imprimés et réimprimés avec une sorte de
-concurrence libertine dans les vingt premières années du dix-septième
-siècle.
-
-C’est cependant celui dont on a fait peut-être le plus grand nombre
-d’éditions. On peut aussi le considérer comme le premier de tous les
-recueils analogues et le prototype du genre.
-
-La plus ancienne édition paraît être celle de Tours, 1600, in-16, qui
-est citée dans la _Biblioth. Stanleiana_, nº 346, mais qu’il n’a pas
-été donné aux bibliographes français de voir de leurs propres yeux et
-de décrire _de visu_.
-
-Le _Manuel du libraire_ (5e édit.), auquel nous empruntons ce
-renseignement, nous offre la nomenclature de toutes les éditions
-qui ont passé de loin en loin dans les catalogues de vente et que
-l’illustre doyen de la bibliographie, M. Jacques-Charles Brunet, a
-probablement citées, sans les avoir vues toutes dans le cours de
-sa longue carrière de bibliographe et de bibliophile. Voici cette
-nomenclature avec quelques additions:
-
- Le premier (le second et le troisième) livre de la Muse folastre,
- recherchée des plus beaux esprits de ce temps. _Rouen_, 1603, 3
- tom. en 1 vol. in-24.
-
-Cette édition porte, sur le titre, qu’elle est _augmentée_, ce qui
-constituerait l’existence d’une édition antérieure.
-
- --_Lyon_, 1607, 3 part. in-12.
-
- --_Paris, Jean Fuzy_, 1607, 2 part. en 1 vol. in-12 de 116 et
- 185 p.
-
-Cette édition, qui contient les trois livres en deux parties, est «de
-nouveau revue, corrigée et augmentée.»
-
- --_Rouen, Claude Le Villain_, 1609, 3 vol. in-24.
-
- --_Lyon, Barthélemy Ancelin, imprimeur ordinaire du roy_, 1611,
- 3 part. in-12 de 81, 60 et 58 feuillets.
-
-Cette édition, qui présente quelques différences avec les éditions
-de Rouen que nous avons eu l’occasion d’examiner, n’est pas, comme
-on pourrait le croire, incomplète des feuillets 73, 74, 76, 78 et 80
-dans la première partie. Il y a eu sans doute des cartons exigés dans
-la pièce _A la louange des cornes_, et ces cartons ont donné lieu à
-un numérotage fautif: ainsi le feuillet 73, portant la signature N,
-n’a pas de chiffraison et compte pour les deux feuillets 73 et 74
-supprimés; les feuillets chiffrés 77 et 79, avec les signatures N 3 et
-N 7, comptent également pour les feuillets absents 77, 78, 79 et 80.
-Les réclames de tous ces cartons indiquent qu’il n’y a pas de lacune
-dans le texte.
-
- --_Rouen, Claude Le Villain_, 1615, 3 part. in-24.
-
- --_Rouen, Daniel Cousturier_, sans date, in-16.
-
- --_Jene, de l’imprimerie de Jean Beitman_, 1617, 3 part. in-24.
-
- --_Rouen, Nicolas Cabut_, 1621, 3 vol. in-24 de 142 et 144 p.
-
-Le premier volume contient 72 feuillets chiffrés; le second et le
-troisième, chacun 71 feuillets non chiffrés. Cette édition est une
-reproduction textuelle des éditions de Claude Le Villain, mais mieux
-imprimée.
-
- --_Troyes, Nicolas Oudot_, sans date, 3 vol. en 1 vol. in-24 ou
- in-32.
-
-M. J.-C. Brunet dit que cette édition, plus belle que les éditions de
-Rouen, a dû paraître vers 1620.
-
- --_Ibid._, _id._, 1640, 3 part. in-16.
-
-Aucune de ces éditions n’est accompagnée d’un privilége du roi.
-
-«Ce charmant petit volume, dit Viollet-le-Duc dans la seconde partie du
-_Catalogue des livres composant la Bibliothèque poétique_, contient une
-grande quantité de pièces que je n’ai jamais trouvées ailleurs, bien
-différent en cela d’une foule de recueils qui se répètent les uns les
-autres. Quelques-unes sont imitées du latin de Gilebert, de l’italien
-de Bembo; d’autres sont d’auteurs inconnus, tels que Bouteroue, de
-l’Ecluze, Vaurenard, Blenet, de la Souche, etc., et qui ne sont pas
-réellement plus mauvais que beaucoup de leurs confrères en réputation.»
-
-Cette dernière phrase de Viollet-le-Duc n’exprime pas du tout sa
-pensée; il a voulu dire que ces auteurs inconnus ne sont pas plus
-mauvais que des poëtes de la même époque qui ont eu de la réputation
-et qui en gardent quelque chose. Au reste, le sieur de Bouteroue n’est
-pas un poëte inconnu, comme l’a dit Viollet-le-Duc, et l’on chercherait
-en vain parmi les poëtes du temps ce _Vaurenard_, dont l’épitaphe est
-signée R. F. dans _la Muse folastre_.
-
-On ne voit pas que _la Muse folastre_, quoique dépourvue de la
-sauvegarde d’un privilége du roi, ait été comprise dans les poursuites
-judiciaires qui furent dirigées en 1617 contre Théophile et ses amis
-N. Frenicle et Guillaume Colletet, éditeurs du _Parnasse satyrique_.
-Il est vrai que cette _Muse folastre_ ne renfermait pas de vers de
-Théophile, que le Parlement avait mis en cause comme athée.
-
-L’éditeur de _la Muse folastre_ ne se nomme pas, mais il est permis de
-le reconnaître dans un des auteurs du recueil, Paul de l’Écluse, qui y
-a inséré sous son nom, folio 6 de la 2e partie (édit. de Lyon, 1611),
-une élégie _sur la mort d’un perroquet_; folio 49 de la 3e partie, _le
-Bocage de Simphalier, dédié à Monsieur Bertrand, advocat_, et sous ses
-initiales P. D. L., cinq pièces dans la seconde partie du volume.
-
-Les noms de plusieurs poëtes sont imprimés en toutes lettres, au bas
-des pièces qu’ils ont fournies au recueil ou bien que l’éditeur leur
-a empruntées sans leur aveu: Z. Blenet, dit Belair, de la Souche,
-C. Brissard et Beroalde de Verville. Les trois pièces qui portent
-la signature de ce célèbre écrivain tourangeau sont intitulées: _le
-Pallemail_, _l’Alchemiste_ et _le Jeu du volant ou gruau_. Les deux
-dernières sont données mal à propos au sieur de Bouteroue dans les
-éditions de Rouen.
-
-Les autres auteurs ne sont désignés que par leurs initiales: sept
-pièces signées R. F.; deux pièces, G. N.; deux, A. C. Chacun des
-anonymes représentés par les initiales suivantes: F. R. D., A. C.
-B., P. C., F. G. L., A. F. B., B. A., ne figure que par une seule
-pièce dans le recueil. On peut supposer cependant que le même poëte
-est désigné par les initiales A. C. et A. C. B. (Blaisois?), de même
-que les initiales F. R. D. (Dunois?) semblent ajouter seulement une
-qualification d’origine au nom propre de F. R.
-
-Il serait bien difficile de retrouver les véritables noms que cachent
-ces initiales. Quant aux pièces qui n’offrent aucune espèce de
-signature, nous ignorons également à qui elles appartiennent.
-
-On rencontre, dans la première partie du recueil, _les Folastries
-de Pierre de Ronsard non imprimées en ses œuvres_, dont le texte ne
-diffère pas sensiblement de celui qui a été imprimé à part, en 1553 et
-1584, sous le titre de _Livret des folastries_. _La Muse folastre_ a
-recueilli, au folio 64, une neuvième _folastrie_ qu’elle n’attribue pas
-positivement à Ronsard.
-
-Nous avons reconnu, dans la 2e et la 3e parties, diverses _Mascarades_
-qui ne sont que des extraits de ces curieux ballets de cour, dansés au
-Louvre et à l’Arsenal en présence de Henri IV, et dont les titres seuls
-ont été conservés dans les _Recherches sur les théâtres en France_, par
-Beauchamps.
-
-
-
-
- CHANSONS FOLASTRES ET PROLOGUES
- TANT SUPERLIFIQUES QUE DROLATIQUES
- DES COMÉDIENS FRANÇOIS.
-
-
-Il ne s’est conservé qu’un seul exemplaire de ce recueil, qui fut sans
-doute imprimé à grand nombre; mais les exemplaires se sont détruits,
-par l’usage, dans les mains du peuple, qui les avait achetés à la porte
-du théâtre. L’exemplaire qui est venu jusqu’à nous par un heureux
-hasard faisait partie de la bibliothèque du marquis de Paulmy; il se
-trouve à la bibliothèque de l’Arsenal (Belles-lettres, nos 8802 et
-8803).
-
-Ce sont deux petits volumes in-12, de format étroit et allongé. Le
-premier, dont le titre, reproduit ci-dessus, offre ces mots: _revus
-et augmentés de nouveau par le sieur de Bellone_ (Rouen, Jean Petit,
-1612, avec permission), se compose de 76 feuillets non chiffrés, avec
-les signatures AII--FV; le second, dont le titre porte: _Par Estienne
-Bellonne, Tourangeau_ (ibid., 1612), contient 144 pages numérotées.
-Chaque volume est terminé par le mot: FIN. On doit en conclure qu’ils
-ont paru séparément, l’un après l’autre, et que le succès du premier
-volume a donné naissance au second. Il est probable que l’édition s’est
-écoulée à Rouen et en Normandie, et que peu d’exemplaires sont arrivés
-à Paris, d’autant plus que cet ouvrage, imprimé avec permission, est
-une contrefaçon des _Fantaisies_ de Bruscambille.
-
-Le sieur Bellonne ou de Bellone, qui osa le publier sous son nom, n’en
-était pas l’auteur. Nous avons tout lieu de croire que cet Étienne
-Bellone, Tourangeau, fut un comédien de la troupe de Rouen. Il s’était
-fait connaître par une tragédie en cinq actes: _les Amours de Dalcméon
-et de Flore_, suivie de _Meslanges poétiques_ (Rouen, Raphaël du
-Petit-Val, 1610, petit in-12 de 58 p.); réimprimée à Rouen, chez le
-même libraire, en 1621, pet. in-12, et comprise dans le _Théâtre des
-tragédies françoises_ (ibid., id., 1615, petit in-12). La _Bibliothèque
-du Théâtre françois_ (Dresde, Groell, 1768, 3 vol. in-8, t. Ier, p.
-538) donne une analyse de cette tragédie, avec quelques citations; le
-Catalogue de la Bibliothèque dramatique de M. de Soleinne (nº 947) cite
-aussi ces vers, que déclame Dalcméon, au moment de périr, pour faire
-ses adieux à sa maîtresse absente:
-
- Prenons premier congé de ces divinitez
- Où sont, tant morts que vifs, mes désirs arrestez:
- Adieu donc, ce beau chef, qui fait honte au Pactole...
- Adieu, ce front polly, le siége de l’amour,
- Et ces astres bessins, flambeaux de nostre jour...
- Adieu, bouche où tousjours Cupidon se promène,
- Adieu, joue de roze où croissent des œillets...
- Adieu, sein rondelet, le logis de mon ame...
- Adieu, corps tout parfaict en ses proportions,
- Corps, Louvre des beautez...
-
-Nous supposons que la troupe des comédiens de Rouen avait adopté
-l’usage des _prologues_ et des _chansons joyeuses_, que les comédiens
-de l’Hôtel de Bourgogne, à Paris, faisaient entendre à leur public,
-avant que le spectacle commençât. Dans l’origine, sans doute, ces
-prologues se débitaient, ces chansons se chantaient sur des tréteaux,
-en dehors du théâtre, pour attirer la foule. Plus tard, ce fut sur
-la scène même, qu’un acteur comique venait faire ce qu’on nommait
-l’_avant-jeu_, en préludant ainsi à la tragédie et même à la farce
-par des chants et des bouffonneries qui égayaient le spectateur et
-lui donnaient à rire jusqu’au lever du rideau. Le prologue XI du tome
-premier débute ainsi: «Messieurs, avant que ce théâtre soit remply,
-comme vous attendez, je veux vous entretenir familierement, suivant
-ma coustume.» Dans le prologue VI du second livre, la tragédie qu’on
-va représenter est annoncée en ces termes: «Toutes ces diversitez,
-diversement amassées, promettent que la Fortune qui s’empare
-aujourd’hui de nostre theastre, pour y représenter les plus furieux
-actes de la tragedie, décoche ordinairement les traicts de son ire
-sur les choses les plus hautes, les plus patentes et solides. En
-quoy, messieurs, vous remarquerez, s’il vous plaist, que de tout ce
-qui est compris sous l’archande céleste, il n’y a rien qui se puisse
-dire exempt de revolutions et vicissitudes, puisque les choses qui
-semblent estre icy bas immuables souffrent les secousses du temps et
-l’inconstance de la fortune. Nostre tragedie, un peu plus relevée que
-mes paroles, vous en donnera telle preuve, que je n’allongerai point
-davantage le fil de cet ennuyeux discours. Voicy desjà l’un de nos
-acteurs, qui, ravi de l’attention que nous tenons de vos courtoisies,
-vous vient apporter les arrhes de ma promesse. Et, moy, je me retirerai
-contant et redevable à vostre favorable silence.»
-
-On se rendra compte des motifs qui avaient amené l’introduction des
-prologues facétieux à l’Hôtel de Bourgogne, en se figurant ce que
-devait être l’aspect de la salle avant la représentation; voici en
-quels termes un zélé catholique dénonçait le scandale, en 1588, dans
-ses _Remontrances très humbles au roy de France et de Pologne, Henry
-troisiesme de ce nom, sur les desastres et miseres du royaume_:
-«En ce cloaque et maison de Sathan, nommée l’Hostel de Bourgogne,
-dont les acteurs se disent abusivement _confrères de la Passion de
-Jesus-Christ_, se donnent mille assignations scandaleuses, au préjudice
-de l’honnesteté et pudicité des femmes et à la ruine des familles
-des pauvres artisans, desquels la salle basse est toute pleine et
-lesquels, plus de deux heures avant le jeu, passent leur temps en devis
-impudiques, jeux de cartes et de dez, en gourmandise, en ivrognerie,
-tout publiquement: d’où viennent plusieurs querelles et batteries.»
-
-«On doit donc supposer, disais-je dans une notice sur l’ancien Théâtre
-en France, que, malgré la surveillance du sergent à la douzaine ou du
-sergent à verge, la police des mœurs n’était pas et ne pouvait pas être
-bien faite, à l’intérieur de la salle: dans le parterre (_parquet_), où
-personne n’était assis, où les spectateurs formaient une masse compacte
-et impénétrable; dans les couloirs et les escaliers, qui n’étaient pas
-toujours déserts et silencieux pendant les représentations, et qui ne
-furent éclairés qu’à la fin du dix-septième siècle... Quant à la salle
-de spectacle, elle n’était éclairée que par deux ou trois lanternes
-enfumées, suspendues avec des cordes au-dessus du parterre, et par une
-rangée de grosses chandelles de suif allumées devant la scène, qui
-devenait obscure, quand le _moucheur_ ne remplissait pas activement son
-emploi.»
-
-Les prologues et les chansons folâtres ne furent imaginés que pour
-occuper le public et lui faire prendre patience jusqu’à ce que la
-pièce commençât; ces chansons et ces prologues, accompagnés d’une
-pantomime expressive, provoquaient le gros rire des spectateurs, la
-plupart grossiers et immoraux, par des indécences et des turpitudes qui
-faisaient fuir les honnêtes gens; mais, du moins, ils ne laissaient pas
-de loisir à des actes de débauche qui se commettaient auparavant dans
-tous les coins de la salle: une fois la tragédie commencée, on ne riait
-plus, mais on écoutait et on se tenait tranquille. Il va sans dire que
-les femmes de bonne vie et mœurs n’assistaient pas ordinairement aux
-représentations, surtout quand on jouait des farces qui étaient encore
-plus infâmes que les prologues.
-
-Ce fut probablement un comédien champenois, le sieur Deslauriers,
-qui inventa ces prologues. Son nom de théâtre était Bruscambille.
-Il faisait partie de la troupe de l’Hôtel de Bourgogne, et, par
-conséquent, de la Confrérie de la Passion. Ce Deslauriers devait être
-quelque écolier libertin, qui avait quitté les bancs du collége pour
-monter sur les planches, car ses ouvrages sont remplis de citations
-latines qui prouvent que les écrivains de l’antiquité lui avaient
-été familiers. Les prologues facétieux, qu’il mimait sur le théâtre,
-furent imprimés pour la première fois en 1609, _sous la foible
-conduite de quelque particulier_, avec ce titre: _Prologues non tant
-superlifiques que drolatiques, nouvellement mis en vue, avec plusieurs
-autres discours non moins facecieux_ (Paris, Millot, 1609, in-12). Le
-sieur Deslauriers désavoua cette édition comme subreptice et se décida
-enfin à publier lui-même ses _Prologues tant sérieux que facecieux,
-avec plusieurs galimatias_ (Paris, J. Millot, 1610, in-12), et ses
-_Fantaisies_ (Paris, Jean de Bordeaulx, 1612, in-8º), qui furent
-réimprimés dix ou douze fois dans l’intervalle de peu d’années.
-
-Étienne Bellone puisa dans ces deux recueils les éléments de celui
-qu’il fit paraître, sous son nom, à Rouen, après avoir probablement
-essayé sur la scène l’effet des prologues qu’il empruntait de
-préférence à Bruscambille, et des chansons qu’il choisissait dans
-les recueils normands. Ainsi, on reconnaît, dans le premier volume,
-cinq ou six prologues de Bruscambille: le _Prologue en faveur du
-mensonge_ (Prol. III), le _Prologue facecieux sur un chapeau_ (Prol.
-XII), les prologues du Privé, du Cul, de l’Estuy du cul, des Cocus
-et de l’Utilité des Cornes, des Parties naturelles des hommes et des
-femmes, de la Folie (Prologue des Fols), etc.; dans le second Livre:
-le _Prologue facecieux de la laideur_ (Prol. III), les prologues sur
-le Nez (Prol. IV), de la Teste, etc. Bellone ne fait aucun changement
-notable aux œuvres de Bruscambille, pour déguiser son plagiat; il
-se borne à un petit nombre de coupures, et il modifie à sa guise
-l’orthographe de l’auteur original.
-
-Quant aux chansons, on les retrouverait toutes certainement dans les
-nombreux recueils qui paraissaient alors à Rouen, et qui se copiaient
-les uns les autres. Deux de ces chansons mériteraient les honneurs d’un
-commentaire; l’une (Chanson IX du 1er volume) a servi de type à notre
-chanson de Cadet-Roussel; l’autre (Chanson XII du même tome) est une
-imitation de cette vieille chanson populaire, avec laquelle on a bercé
-notre enfance et dont voici le refrain:
-
- Entre, Moine, hardiment,
- Mon mari est en campagne,
- Entre, Moine, hardiment,
- Mon mari n’est pas céans.
-
-Étienne Bellone a remplacé le _moine_ par un _valet_, ce qui dénature
-le caractère de l’ancien fabliau. Nous avons aussi reconnu une chanson
-d’Olivier Basselin dans la chanson XV du tome Ier:
-
- Messieurs, voulez-vous rien mander? etc.
-
-Mais le dernier couplet, que Bellone a peut-être ajouté de son cru,
-manque dans les manuscrits et les anciennes éditions de Basselin.
-
-Au reste, toutes les chansons, qui sont mêlées aux prologues dans le
-recueil de Bellone, ont été réimprimées à la suite du _Recueil des
-plus beaux airs, accompagnés de chansons à danser, ballets, chansons
-folastres et bacchanales, autrement dites Vaudevire_ (Caen, Jacques
-Mangeant, 1615, 3 part. in-12), avec ce titre particulier pour la
-troisième partie: _Recueil des plus belles chansons des Comédiens
-françois et recueil de chansons bachanales_.
-
-Le premier livre des _Chansons folastres_ offre, sur son titre, la
-marque d’un libraire de Rouen; mais le titre du second livre est orné
-d’une gravure en bois, qui paraît avoir été faite exprès pour le
-recueil d’Étienne Bellone et qui n’a rien de commun avec les marques
-typographiques des libraires et imprimeurs de ce temps-là.
-
-Cette gravure, très-grossièrement taillée, représente l’intérieur d’une
-salle, au fond de laquelle on voit une porte et une fenêtre garnie de
-petits vitraux. Le plancher semble figurer un dallage en échiquier
-noir et blanc. C’est sans doute une décoration de théâtre. Dans cette
-salle est un homme barbu, coiffé d’un chapeau de feutre et portant une
-longue robe, boutonnée par devant, avec une ceinture bouclée autour des
-reins. Les manches serrées de son pourpoint sortent des fausses manches
-pendantes de sa robe. On dirait un costume d’alchimiste. Cet homme est
-gravement occupé à sous-peser une espèce de récipient en verre, dans
-lequel sont trois têtes humaines.
-
-Ces trois têtes ont les yeux tout grands ouverts et paraissent vivre;
-elles donnent évidemment des portraits qui devaient être ressemblants,
-car leurs traits sont bien caractérisés. La tête qui est de face se
-distingue par une physionomie naïve et goguenarde à la fois; la figure
-est maigre et longue, avec une barbe en pointe. A droite, une figure à
-double menton affecte un air somnolent et inerte; à gauche, une figure
-grimaçante et narquoise, au nez retroussé et aux yeux clignotants.
-Qu’est-ce que ces trois têtes et ces trois portraits, sinon l’image
-symbolique du procédé qu’Étienne Bellone avait mis en œuvre pour
-composer son recueil des _Chansons folastres et Prologues tant
-superlifiques que drolatiques des Comediens françois_?
-
-Les comédiens français, auxquels Étienne Bellone avait emprunté la
-matière de son recueil, étaient les trois amis et compagnons de
-théâtre, Gaultier Garguille, Gros Guillaume et Turlupin.
-
-La tradition de l’Hôtel de Bourgogne veut que ces comédiens aient été
-trois boulangers, originaires de Normandie, qui se nommaient Hugues
-Guéru, Robert Guérin et Henri Legrand. Ils montèrent ensemble sur les
-tréteaux, vers 1600, et ils restèrent toujours unis, formant un trio
-comique qui valait à lui seul toute la troupe de l’Hôtel de Bourgogne.
-Turlupin et Gros Guillaume débitaient des prologues facétieux en prose,
-et Gaultier Garguille chantait des chansons joyeuses.
-
-Voici comment Beauchamps a dépeint, d’après le témoignage de Sauval,
-ces trois farceurs, dont la gravure nous a d’ailleurs conservé plus
-d’un portrait. On les reconnaîtra facilement sur le frontispice du
-second livre des Chansons folastres:
-
-GROS GUILLAUME. «Ce fut toujours un gros yvrogne... Son entretien étoit
-grossier, et, pour être de belle humeur, il falloit qu’il grenouillât
-ou bût chopine avec son compère le savetier dans quelque cabaret
-borgne... Il étoit si gros, si gras et si ventru, que les satyriques de
-son temps disoient qu’il marchoit longtemps après son ventre... Il ne
-portoit point de masque, mais se couvroit le visage de farine.»
-
-TURLUPIN. «Il étoit excellent farceur; l’habit qu’il portoit à la
-farce étoit le même que celui de Briguelle... Ils étoient de même
-taille; tous deux faisoient le zani et portoient un même masque... Ses
-rencontres étoient pleines d’esprit, de feu et de jugement... Quoiqu’il
-fût rousseau, il étoit bel homme, bien fait et avoit bonne mine.»
-
-GAULTIER GARGUILLE. «Quant il chantoit ses chansons sur le théâtre,
-il se surpassoit lui-même... Il avoit le corps maigre, les jambes
-longues, droites et menues, un gros visage bourgeonné. Aussi, ne
-jouoit-il jamais sans masque, et pour lors avec une barbe longue
-et pointue, une calotte noire et plate, des escarpins noirs, des
-manches de frise rouge, un pourpoint et des chausses de frise noire;
-il représentoit toujours un vieillard de farce: dans un si plaisant
-équipage, tout faisoit rire en lui; il n’y avoit rien, dans sa parole,
-dans son marcher ni dans son action, qui ne fût très-ridicule... Enfin
-il ravissoit, et personne de sa profession n’étoit plus naïf ni plus
-achevé.»
-
-Il suffit de jeter les yeux sur le titre du second livre des Chansons
-folâtres, pour se rendre compte de ce qu’a signifié, dans l’origine,
-l’expression proverbiale de _trois têtes dans un bonnet_.
-
-
-
-
- LA SATYRE MÉNIPPÉE
- DE
- THOMAS SONNET, SIEUR DE COURVAL.
-
-
-Les œuvres de Courval-Sonnet en vers et en prose méritent les honneurs
-d’une nouvelle édition, après plus de deux siècles d’oubli, et nous
-avons lieu de croire qu’elles vont être réimprimées successivement, de
-manière à former quatre ou cinq petits volumes. Courval-Sonnet est un
-satirique, imitateur de Régnier, et, quoiqu’il soit loin d’avoir le
-talent poétique de son modèle, il ne manque pas de verve et d’énergie.
-De plus, ses satires renferment beaucoup de détails de mœurs et peuvent
-servir à l’histoire de la société française sous les règnes de Henri IV
-et de Louis XIII.
-
-L’abbé Goujet, dans sa _Bibliothèque françoise_ (t. XIV, p. 298 et
-suiv.), le marquis du Roure, dans son _Analectabiblion_ (t. II, p.
-138), et Viollet-le-Duc, dans sa _Bibliothèque poétique_ (p. 408), ont
-accordé à notre poëte virois une mention assez peu favorable, tout
-en reconnaissant que l’intérêt des sujets bourgeois qu’il s’est plu
-à traiter dans ses satires, rachetait amplement l’insuffisance de sa
-poésie et la grossièreté de son langage.
-
-On ne sait presque rien de sa vie. Né à Vire en 1577, il était fils
-de Jean Sonnet, sieur de la Pinsonière, avocat, et de Madeleine Le
-Chevalier d’Agneaux, parente des deux frères d’Agneaux, traducteurs de
-Virgile en vers français. Quoique de famille noble, il se fit médecin,
-et, malgré son horreur pour le mariage, il avait épousé une demoiselle
-de la maison d’Amfrie de Clermont, qui lui donna plusieurs enfants. Il
-paraît avoir quitté sa ville natale, par suite des contrariétés que lui
-avait attirées la publication de sa _Satyre Ménippée_, et il vint alors
-se fixer à Paris, où il exerça la médecine, en composant des vers.
-Un _Avis au lecteur_, imprimé dans la première édition de la _Satyre
-Ménippée_, nous apprend qu’il avait déjà en portefeuille la plupart des
-satires qui ne parurent que douze et quinze ans plus tard. Cet Avis au
-lecteur annonce aussi des poésies d’amour et de différents genres, qui
-n’ont jamais vu le jour.
-
-La _Satyre Ménippée_ fut son début et lui acquit aussitôt une grande
-réputation littéraire, du moins à Vire et en Normandie. Cette satire a
-été réimprimée séparément cinq ou six fois. La première édition, que
-les bibliographes n’ont pas citée et qui semble même avoir échappé aux
-recherches du savant auteur du _Manuel du libraire_, est la suivante:
-
-SATYRE MENIPPÉE, ou Discours sur les poignantes traverses et
-incommoditez du mariage: où les humeurs et complexions des femmes sont
-vivement représentées, par Thomas Sonnet, sieur de Courval, docteur en
-médecine, natif de Vire, en Normandie. _Paris, Jean Millot_, 1608, in-8
-de 52 feuil. chiffr., y compris le titre et le portrait. Ce portrait,
-gravé par Léonard Gautier et daté de 1608, est très-beau. On y lit à
-l’entour: _Thomas Sonnet, sieur de Courval, docteur en médecine, âgé
-de 31 ans..._ Ses armes sont dans le haut, et ce quatrain est gravé
-au-dessous:
-
- C’est icy de Courval le vif et vray pourtraict,
- Son nez, son front, ses yeux et sa lèvre pourprine;
- Icy tu voidz le corps figuré par ce traict,
- Et son esprit paroist en l’art de médecine.
-
-Le privilége du roi est du 14 de juin 1608.
-
-La seconde édition est intitulée:
-
-SATYRE MENIPPÉE, ou Discours sur les poignantes traverses et
-incommoditez du mariage, auquel les humeurs et complexions des femmes
-sont vivement représentées, par Thomas Sonnet, docteur en médecine,
-gentilhomme virois; seconde édition reveuë par l’autheur et augmentée
-de la Timethelie ou Censure des femmes et d’une Defense apologetique
-contre les censeurs de sa Satyre. _Paris, Jean Millot_, 1609, in-8 de
-91 feuillets, y compris le titre, le portrait, et les deux derniers
-feuillets non chiffrés.
-
-Les deux pièces ajoutées dans cette édition ont chacune un titre
-particulier, ce qui constate qu’elles avaient déjà paru à part. Voici
-le premier titre: _Thimetelie, ou Censure des femmes, satyre seconde,
-en laquelle sont amplement decrites les maladies qui arrivent à ceux
-qui vont trop souvent à l’escarmouche soubs la cornette de Venus_, par
-Thomas Sonnet, sieur de Courval. Paris, J. Millot, 1609.
-
-Le titre de la troisième pièce est ainsi conçu: _Defence apologetique
-du sieur de Courval, docteur en medecine, gentilhomme virois, contre
-les censeurs de sa Satyre du mariage_. _Ibid._, _id._, 1609.
-
-Dans quelques exemplaires, on trouve à la suite une pièce intitulée:
-_Responce à la Contre-satyre_, par l’auteur des _Satyres du mariage et
-Thimethelie_ (sic). Imprimé à Paris, 1609, in-8 de 28 pages, y compris
-le titre.
-
-Cette seconde édition de la _Satyre Menippée_ offre beaucoup de
-changements, qu’il serait trop long d’énumérer; les trois premiers vers
-ont été corrigés ainsi:
-
- Muses, qui habitez dans l’antre Pieride,
- Rendés libres mes sens et ma veine fluide,
- Serenés mes esprits, agitez d’un procez...
-
-Dans les pièces apologétiques qui précèdent la Satire, on ne trouve
-plus une pièce de vers latins signée Ph. Pistel, ni un sonnet de L.
-le Houx, avocat, l’éditeur et l’émule d’Olivier Basselin. On peut
-en conclure que ces deux poëtes virois s’étaient brouillés avec
-Courval-Sonnet.
-
-La troisième édition de la _Satyre Menippée_ porte le même titre. Elle
-a paru aussi chez Jean Millot, en 1610. Elle forme un volume in-8 de
-8 feuillets prélim. et de 73 pages, y compris le portrait, gravé par
-Léonard Gautier, tout à fait différent du précédent. Thomas Courval,
-sieur de Sonnet, y est représenté à l’âge de trente-trois ans. On peut
-lui attribuer les quatre vers qui sont gravés au-dessous de ce portrait:
-
- Vire fut mon berceau, ma nourrice et mon laict,
- Caen, le séjour de mon adolescence,
- Paris de ma jeunesse, et maintenant la France
- A mon nom, mes écris, mon corps, en ce pourtraict.
-
-La _Thimethelie_, avec un titre à part daté de 1610, comprend 2
-feuillets non chiffrés et 38 pages. La _Defence apologétique_, avec
-titre, a 41 pages, 1 feuillet blanc et 4 feuillets non chiffrés.
-
-La quatrième édition, imprimée à la suite des _Satyres_ (Paris, Robert
-Boutonné, 1621), porte ce titre: _Satyre Menipée_ (sic) _sur les
-poignantes traverses du mariage_, par le sieur de Courval, gentilhomme
-virois. Paris, Rolet Boutonné, 1621, in-8 de 101 pages, non compris le
-titre et le privilége des Œuvres satyriques, daté du 25 février 1621.
-Dans cette édition, toutes les pièces liminaires, les préfaces et les
-dédicaces ont disparu, ainsi que le portrait.
-
-La cinquième édition, faite, dit-on, loin des yeux de l’auteur, paraît
-être la plus complète de toutes, sinon la plus correcte; elle contient
-les quatre parties, avec des titres particuliers, sous une seule
-pagination. Voici le titre général:
-
-SATYRE MENIPPÉE contre les femmes, sur les poignantes traverses et
-incommoditez du mariage, avec la Thimethelie ou Censure des femmes, par
-Thomas Sonnet, docteur en medecine, gentilhomme virois. _Lyon, Vincent
-de Cœursilly_, 1623, in-8 de 12 feuillets non chiffrés et de 193 p.
-
-Le titre particulier de la _Satyre Menippée_, qui forme un second titre
-pour le volume, est orné d’un portrait de l’auteur, gravé sur cuivre.
-Charles Nodier, dans le Catalogue de ses livres, en 1844, a remarqué
-cette particularité, qu’il a considérée mal à propos comme résultant
-d’un renouvellement de titre. C’est à tort qu’on a prétendu que cette
-édition était plus incorrecte que les autres. Le privilége du roi est
-remplacé par un _consentement_ pour le roi, signé de Pomey, et daté de
-Lyon, ce 15 mai 1623.
-
-Nous ne voyons pas, en effet, que la _Satyre Menippée_ ait été
-réimprimée à part depuis 1623, quoique Courval-Sonnet ait vécu au moins
-jusqu’en 1631, et qu’il soit resté l’ennemi irréconciliable du mariage.
-
-La sixième édition, que les bibliographes n’avaient pas devinée sous
-le titre trompeur qui la déguise, offre un remaniement complet de
-la _Satyre Menippée_, avec tant d’additions, de suppressions et de
-variantes, qu’on pourrait presque la considérer comme un ouvrage
-nouveau. C’est pourtant l’auteur lui-même qui a eu la malheureuse idée
-de métamorphoser ainsi son œuvre, pour la réunir à la quatrième édition
-de son recueil de satires, intitulé: _les Exercices de ce temps,
-contenant plusieurs satyres contre les mauvaises mœurs_ (Rouen, Guill.
-de La Haye, 1626, in-8º de 209 p.).
-
-La _Satyre Menippée_ qu’on a de la peine à reconnaître dans la _Suite
-des Exercices de ce temps, contenant plusieurs satyres contre le joug
-nuptial et fascheuses traverses du mariage_, par le s. D. C. V. (le
-sieur de Courval, Virois. Rouen, Guill. de La Haye, 1627), commence
-à la page 117 du volume; mais elle est précédée d’une page blanche
-et d’un titre séparé, qui ne comptent pas dans la pagination et qui
-doivent avoir été intercalés après coup. Courval-Sonnet a divisé ici sa
-_Satyre Menippée_ en sept satires, sans rien changer à l’ordre primitif
-de la composition: 1º _Contre le Joug nuptial_; 2º _Contre affection
-et diversité des humeurs et temperamens des mariez_; 3º _le Hasard des
-cornes, espousans belle femme_; 4º _le Desgout, espousans laide femme_;
-5º _la Riche et Superbe_; 6º _la Pauvre et Souffreteuse_; 7º _Censure
-des femmes_. La septième satire se termine par l’énumération des sujets
-divers que le poëte se proposait de traiter dans d’autres satires
-qui n’ont pas été publiées. La _Satyre Menippée_, ainsi transformée
-ou défigurée, a reparu dans plusieurs réimpressions rouennaises
-des _Exercices de ce temps_ (1645, 1657, etc.), et s’est trouvée
-naturellement ajoutée aux éditions complètes des _Œuvres satyriques_
-du sieur de Courval-Sonnet, qui avait cessé enfin de corriger et de
-remanier son ouvrage de prédilection contre le joug nuptial et les
-_poignantes_ ou _fâcheuses_ traverses du mariage.
-
-
-
-
- LE
- PARNASSE DES MUSES.
-
-
-Le savant et vénérable M. Jacques-Charles Brunet, dans la dernière
-édition de son _Manuel du libraire_, ce chef-d’œuvre inestimable de
-bibliographie et de critique littéraire, a donné une excellente notice
-sur les éditions du _Parnasse des Muses_, depuis celle de 1627, _Paris,
-Ch. Hulpeau_, jusqu’à celle de 1635, _Paris, Ch. Sevestre_. On trouvera
-dans cette notice la description détaillée de l’édition de 1633,
-_Paris, Sevestre_, qui a été réimprimée textuellement dans le joli
-volume que nous avons sous les yeux[13].
-
- [13] Le Parnasse des Muses ou Recueil des plus belles
- chansons à danser, recherchées dans le cabinet des plus
- excellens poëtes de ce temps. Dédié aux belles Dames.
- Deuxième édition. _Paris, Ch. Hulpeau_, 1628, in-12.
- Réimpression faite pour une société de bibliophiles, à cent
- exemplaires numérotés. _Bruxelles, imprim. de A. Mertens_,
- 1864.
-
-M. J.-C. Brunet n’a pas négligé de dire que les deux éditions datées
-de 1633, l’une publiée par Ch. Hulpeau, l’autre par Ch. Sevestre, sont,
-à proprement parler, deux recueils différents sous un titre analogue.
-On pourra donc réimprimer maintenant le recueil de Ch. Hulpeau, sans
-craindre de faire double emploi. Il faut considérer les libraires
-Hulpeau et Sevestre comme ayant exploité, en concurrence, sous le même
-titre, un genre de livre qui avait la vogue alors et qui trouvait de
-nombreux acheteurs parmi le peuple.
-
-Suivant M. J.-C. Brunet, Ch. Hulpeau, qui est nommé dans le privilége
-de la première édition de 1627, serait l’éditeur, le compilateur du
-recueil. Nous ne partageons pas son opinion: le libraire Ch. Hulpeau,
-appartenant à une ancienne famille de libraires qui ont exercé à Paris
-depuis 1555, n’eût pas dit, de lui-même, dans la Dédicace aux Dames,
-qu’il les suppliait de prendre ces chansons à danser, «de la main d’un,
-chez qui la melancholie ne trouva jamais place;» il n’eût pas dit
-non plus aux Enfants de Bacchus: «Compagnons, il me semble qu’après
-avoir donné contentement aux Dames, il est aucunement raisonnable de
-s’en donner à soy-mesme, et comme nous sommes tous enfans d’un si bon
-père...» Un libraire eût encouru certainement les reproches de sa
-corporation, s’il s’était déclaré, en ces termes, ami du vin et de la
-joyeuseté.
-
-Nous sommes plutôt tenté de croire que l’éditeur du recueil était
-un de ces chanteurs des rues, un de ces bateleurs de carrefour, qui
-avaient surtout élu domicile à la place Dauphine, devant la Samaritaine
-et au bout du Pont-Neuf. Le frontispice représente, en effet, deux
-comédiens, en costume de théâtre, la batte au côté, le tour des yeux
-noirci au charbon et le visage chargé de verrues postiches.
-
-M. le marquis de Gaillon a consacré un charmant article aux anciens
-recueils de chansons françoises, et particulièrement au _Parnasse des
-Muses_, dans le _Bulletin du bibliophile_, année 1860, p. 1172 et suiv.
-Il fait ressortir avec infiniment de goût et d’esprit tout ce qu’il y
-a de curieux et d’intéressant dans ces recueils que les amateurs se
-disputent au poids de l’or. L’exemplaire de l’édition de Sevestre a été
-vendu 616 francs, à la vente Solar.
-
-Charles Nodier faisait le plus grand cas de tous ces recueils de
-chansons populaires, et il distinguait, entre tous, _le Parnasse
-des Muses_. Il avait conseillé à M. Techener de le réimprimer dans
-sa collection de _Joyeusetez_. Il attachait beaucoup de prix, sous
-le rapport de la langue et de l’histoire des mœurs, à ces naïves et
-charmantes compositions, qui sont la véritable poésie du peuple.
-«Nul genre de littérature, dit M. le marquis de Gaillon, n’est plus
-populaire en France que la chanson et n’y a été plus heureusement
-cultivé; on peut même dire qu’elle y vient sans culture, y étant dans
-son terrain naturel.»
-
-M. le marquis de Gaillon fait remarquer que les recueils de chansons,
-publiés avant _le Parnasse des Muses_, appartiennent originairement
-à la Normandie. _Le Parnasse des Muses_ est un recueil parisien. En
-effet, si quelques chansons qui y figurent peuvent avoir été composées
-à Caen, à Avignon, à Abbeville[14], il est question de Paris dans
-beaucoup d’autres. Ici, ce sont les filles de Vaugirard[15]; là, c’est
-la pâtissière du pont Saint-Michel, qui était une voisine du libraire
-Ch. Hulpeau[16]; ailleurs, nous nous trouvons
-
- Sur la rive de Seine,
- Tout auprès du port au foin[17];
-
-ou bien à Passi, à Montmartre, aux Gobelins[18], etc.
-
- [14] En revenant d’Avignon (page 119 de la 1re partie).
- En m’en revenant de Caen (page 133, _ibid._).
- Guillot chevaleton.
- Des premiers d’Abbeville (p. 15 de la 2e part.).
-
- [15] Page 112 de la 1re partie et 14 de la seconde.
-
- [16] Page 85 de la 1re partie.
-
- [17] Page 22 de la 2e partie.
-
- [18] Page 88 de la 2e partie.
-
-Les chansons du _Parnasse des Muses_ offrent tous les genres de la
-chanson, depuis la ronde villageoise, avec refrain et onomatopée,
-jusqu’à la romance amoureuse et langoureuse. Plusieurs pièces viennent
-sans doute, en droite ligne, de la chambre du roi ou de la reine, car
-nos rois de France aimaient la chansonnette et ne dédaignaient pas de
-la chanter. La plupart de ces chansons, qui roulent sur le même sujet,
-c’est-à-dire sur l’éternel passe-temps des hommes et des femmes, sont
-pleines de verve et de gaieté; quelques-unes pourraient passer pour des
-chefs d’œuvre dans leur genre.
-
-Nous n’avons remarqué qu’une seule chanson qui fît allusion aux
-événements du temps, dans ces vers:
-
- Que la Rochelle investie
- Soit prise ou ne le soit pas...[19]
-
- [19] Page 9 de la 2e partie du _Concert des Enfants de Bacchus_.
-
-Nous n’en signalerons que deux en patois, l’une en patois des environs
-de Paris[20], l’autre en patois auvergnat[21]. On en trouvera seulement
-deux ou trois, dans lesquelles le mot brave l’honnêteté; mais il en est
-peu, néanmoins, qui puissent se chanter aux concerts du mois de Marie.
-
- [20] Page 88 de la 2e partie.
-
- [21] Page 38 de la 1re partie.
-
-
-
-
- LE
- BANQUET DES MUSES
- DE
- JEAN AUVRAY.
-
-
-Ce n’est pas ici le lieu de traiter à fond une des questions les plus
-complexes et les plus difficiles de l’histoire littéraire, en essayant
-de débrouiller et d’éclaircir les renseignements aussi confus que
-contradictoires que nous possédons sur Jean Auvray et sur ses ouvrages.
-Il faudrait plus de temps et plus d’espace que nous n’en avons,
-pour établir d’une manière logique et certaine la biographie et la
-bibliographie de ce poëte normand, car bibliographes et biographes sont
-loin de s’entendre, au sujet de l’auteur du _Banquet des Muses_.
-
-En effet, le sieur Auvray, à qui l’on doit ce recueil célèbre de
-poésies _scurriles et comiques_, comme il les qualifie lui-même dans sa
-dédicace à maître Charles Maynard, conseiller du roi en ses Conseils
-d’État et privé, et président, en sa Cour du Parlement de Rouen,
-est-il le même que le sieur Jean Auvray, qui a composé un grand nombre
-de poésies saintes et mystiques, entre autres le _Thrésor sacré de la
-Muse saincte_, la _Pourmenade de l’Ame dévote_, le _Triomphe de la
-Croix_?
-
-Le sieur Auvray, chirurgien de son état, que ses amis proclament:
-_poeticæ nec non chirurgicæ disciplinæ hujus temporis facile princeps_,
-en tête de son _Banquet des Muses_, est-il le même que maître Jean
-Auvray, avocat au Parlement de Normandie, auteur de plusieurs
-tragédies, entre autres l’_Innocence découverte_, _Madonte_, _Dorinde_,
-etc., etc.?
-
-Le sieur Auvray, qui n’existait plus en 1628, quand son ami et
-compatriote, David Ferrand, libraire de Rouen, publia ses _Œuvres
-sainctes_, suivant le vœu du défunt, est-il le même que le sieur Auvray
-qui, au dire des bibliographes, dédiait à la reine, en 1631, ses
-tragédies de _Madonte_ et de _Dorinde_?
-
-Enfin, faut-il croire, avec Beauchamps (_Recherches sur les Théâtres de
-France_, 2e part. de l’édit. in-4º, p. 82), que l’auteur de _Madonte_
-et de _Dorinde_ mourut avant le 19 novembre 1633? Ou bien, faut-il
-accepter le témoignage de l’éditeur des _Œuvres sainctes_, qui déclare,
-dans les termes les moins ambigus, que le poëte était mort avant cette
-publication, c’est-à-dire avant l’année 1628?
-
-Ce sont là autant de petits problèmes historiques et bibliographiques,
-devant lesquels s’est arrêté le savant auteur du _Manuel du libraire_,
-qui se contente de les signaler en invitant les biographes à les
-résoudre. Cette solution définitive se trouvera sans doute dans la
-notice que Guillaume Colletet a consacrée à Jean Auvray et qui figure
-parmi les _Vies des Poëtes françois_, cette précieuse compilation
-encore inédite que les amis des lettres désespèrent de voir paraître et
-dont le manuscrit original est conservé à la Bibliothèque du Louvre.
-
-En attendant, nous pouvons dire, sans crainte d’être démenti par
-Guillaume Colletet, que Jean Auvray s’occupa de théâtre, de poésie
-satirique et licencieuse, dans sa jeunesse, avec beaucoup de verve,
-de talent et de libertinage, mais qu’il ne publia lui-même qu’un seul
-de ces ouvrages de littérature profane, sa tragédie de l’_Innocence
-découverte_ (in-12, sans titre; privilége du 20 janvier 1609). Il avait
-fait une foule de pièces folâtres ou gaillardes qui couraient le monde
-et qu’il ne prit pas la peine de recueillir en volume. D’ailleurs, en
-1611, il s’était amendé et converti, comme il nous l’apprend lui-même
-dans les stances de l’_Amant pénitent_, qui font partie du _Thrésor
-sacré de la Muse saincte_ (Amiens, impr. de Jacq. Hubault, 1611, in-8º):
-
- Lorsque j’estois mondain, je croyois que les femmes
- Fussent pour les humains de plaisans paradis;
- Mais j’ay depuis cogneu que les femmes infames
- Sont les premiers enfers où nous sommes maudits.
-
-Après cette conversion très-sincère, Jean Auvray ne composa ou plutôt
-n’avoua que des poésies d’un genre sérieux, empreintes d’une sorte
-d’exaltation religieuse; telles sont les _Stances_ présentées au roi
-durant les troubles de 1615, la _Complainte de la France, en 1615_,
-etc., qui semblent un peu dépaysées au milieu du _Banquet des Muses_.
-Auvray avait été avocat, avant de devenir chirurgien; il avait habité
-Paris, avant de retourner en Normandie et de se fixer à Rouen; il avait
-vécu dans la société des poëtes et des comédiens débauchés, avant de
-mener une vie honnête et presque exemplaire, en exerçant la médecine et
-la chirurgie dans la capitale de la Normandie. Il ne pensa plus à la
-poésie que pour envoyer au Palinod de Caen et au Puy de la Conception,
-de Rouen, des poëmes et des chants royaux sur le Saint-Sacrement et
-sur la Sainte Vierge. Cependant il n’avait pas brûlé ses manuscrits,
-quoiqu’il eût abjuré ses péchés de jeunesse.
-
-Il mourut vers 1622, et son exécuteur testamentaire, le libraire David
-Ferrand, raconte ainsi cette mort édifiante:
-
- Estant prest de rendre l’esprit,
- Entre mes mains il vous commit (ses manuscrits),
- Me disant: «Pour mes œuvres sainctes,
- Fay que quelqu’un soit leur appuy,
- Qui puisse empescher les atteintes
- Des censeurs du labeur d’autruy.»
-
-David Ferrand, suivant la volonté de Jean Auvray, publia ses _Œuvres
-sainctes_, qui parurent presque simultanément:
-
-Les Poëmes d’Auvray, præmiez au Puy de la Conception. _Rouen, David
-Ferrand_, 1622, pet. in-8º.
-
-La Pourmenade de l’Ame devote accompagnant son Sauveur, depuis les
-rues de Jérusalem jusqu’au tombeau. _Rouen, David Ferrand_, 1622, pet.
-in-8º.
-
-Le Triomphe de la Croix, poëme d’Auvray. _Rouen, David Ferrand_, 1622,
-pet. in-8º.
-
-Epitome sur les vies et miracles des bienheureux pères SS. Ignace de
-Loyola et François Xavier. _Rouen, David Ferrand_, 1622, pet. in-8º.
-
-Mais David Ferrand avait trouvé aussi, dans les papiers de Jean Auvray,
-les poésies satiriques, libres et autres, que l’auteur s’était toujours
-abstenu de publier, mais dont la plupart avaient déjà paru, sous son
-nom ou anonymes, dans le _Parnasse des plus excellens poëtes de ce
-temps_ (Paris, Mat. Guillemot, 1607-1618, 2 vol. in-8º) et dans des
-recueils du même genre. David Ferrand se garda bien de détruire ces
-vers, qui n’appartenaient pas aux œuvres saintes; il les réunit, il
-les publia, sous le titre de _Banquet des Muses_, et il réimprima plus
-d’une fois ce volume, en vertu d’une permission tacite qui lui tenait
-lieu de privilége du roi.
-
-Le _Banquet des Muses_, quoique réimprimé au moins trois fois, est
-excessivement rare, et presque tous les exemplaires qui sont parvenus
-jusqu’à nous, en passant sous les fourches caudines de l’Index, ont
-été plus ou moins mutilés par la censure de la librairie ou par les
-scrupules des lecteurs. L’édition originale de 1623 est encore plus
-rare que celles de 1627 ou 1628 et de 1636.
-
-Cette édition de 1623, d’après laquelle a été faite la réimpression
-récente que nous avons sous les yeux, forme un volume in-8º de
-cinq feuillets préliminaires, de 368 pages, et de 32 pages pour les
-Amourettes qui le terminent. On a supprimé, dans les éditions de
-1628 et de 1636, les vers latins signés L. A. et les sonnets de J.
-de Pozé, Blaisois, et de R. Guibourg, adressés à l’auteur, ainsi que
-deux petites pièces assez innocentes: _Tombeau de Rud’ensouppe_ (page
-144) et _Sur une fontaine tarie_ (page 32 des Amourettes). Mais on y
-a ajouté, en compensation, à la suite des Amourettes, les _Stances
-funebres sacrées à la memoire de messire Claude Groulard, chevalier,
-sieur de Lecourt, conseiller du roy en ses Conseils d’Estat et privé,
-et son premier président en sa Cour de Parlement de Normandie_. Ces
-deux éditions de 1628 et de 1636 se composent de quatre feuillets
-préliminaires et de 408 pages, après lesquelles on a réimprimé
-l’_Innocence découverte, tragi-comédie_, en 57 pages.
-
-Le succès qu’obtinrent simultanément le _Banquet des Muses_ et les
-_Œuvres sainctes_ d’Auvray conseilla aux libraires de Paris de
-rechercher les ouvrages inédits de ce poëte, que le libraire de Rouen
-avait négligés ou qui n’étaient pas entre ses mains. Voilà comment
-Antoine de Sommaville fit paraître successivement, en 1630, un livre,
-qu’il disait avoir _recouvert_, intitulé _les Lettres du sieur Auvray_,
-et, en 1631, les _Autres Œuvres poëtiques du sieur Auvray_ (in-8º de 82
-p.), et les tragi-comédies de _la Madonte_ et de _la Dorinde_, dédiées
-l’une et l’autre à la reine et qui auraient dû être imprimées, en 1609,
-avec l’_Innocence découverte_.
-
-On réimprimera peut-être un jour les _Autres Œuvres poétiques du sieur
-Auvray_, mais nous croyons que ce petit recueil n’est pas, du moins en
-totalité, l’œuvre de l’auteur du _Banquet des Muses_, car on y remarque
-des Stances sur la réduction de la Rochelle en 1628, et l’épitaphe
-du baron de Thiembronne, _qui mourut en seize cent trente_. Nous
-attribuerons donc ledit recueil, sauf quelques pièces, à un fils de
-Jean Auvray, lequel serait aussi l’auteur d’un ouvrage en prose: _Louis
-le Juste, panegyrique_, par Auvray (Paris, 1633, in-4º).
-
-Quant à l’auteur du _Banquet des Muses_, c’est un poète de l’école de
-Regnier et qui ne lui est pas inférieur: «Voilà où Auvray est vraiment
-supérieur, dit Viollet-le-Duc dans sa _Bibliothèque poétique_, après
-avoir cité une pièce tirée du _Banquet des Muses_; c’est dans les
-petits vers faciles, vifs, pleins d’originalité et de verve, et dont
-l’expression est neuve et pittoresque. Dans le grand vers, il est
-moins original, quoiqu’on y reconnaisse encore son allure franche et
-son style nombreux.» Le _Banquet des Muses_ s’adresse donc aux fins
-gourmets de la langue et de la gaieté gauloises.
-
-
-
-
- LES
- DÉLICES DE VERBOQUET.
-
-
-Le recueil de Verboquet, que les bibliographes classent parmi les
-facéties, est un des ouvrages de cette catégorie les plus rares et les
-plus recherchés par les bibliophiles. On le voit figurer aujourd’hui
-dans les bonnes collections d’amateurs, mais il manquait dans la
-plupart des célèbres bibliothèques du dix-huitième siècle; il était
-alors presque inconnu, sinon dédaigné, et les exemplaires qui avaient
-pu rester intacts entre les mains du peuple, pour lequel le livre
-avait été compilé et imprimé, échappaient encore à la curiosité des
-bibliophiles.
-
-Ce livre a eu pourtant un grand nombre d’éditions, depuis celles de
-1623, qui paraissent être les premières. Voici la liste des éditions
-que nous trouvons citées dans les catalogues et qui ne sont pas toutes
-mentionnées dans le _Manuel du libraire_:
-
-
- Les Délices de Verboquet le Généreux. _Imprimé en 1623_, in-12.
- Catal. de Dufay et de comte d’Hoym. Il y a des exemplaires qui
- portent: _Se vend au logis de l’auteur_.
-
- Les Délices joyeux et récréatifs, par Verboquet le Généreux,
- livre très-utile et nécessaire pour réjouir les esprits
- mélancoliques. _Rouen, Besoigne_, 1625, in-12 de 258 pages et la
- table.
-
- Les Délices joyeux et récréatifs, avec quelques apophthegmes,
- nouvellement traduits d’espagnol en françois, par Verboquet le
- Généreux. _Rouen, Jacques Besongne_, 1626, in-12.
-
- Les Délices ou Discours joyeux, récréatifs, avec les plus belles
- rencontres et les propos tenus par tous les bons cabarets de
- France, par Verboquet le Généreux. _Paris, de l’imprimerie de
- Jean Martin et de Jean de Bordeaux_, 1630, 2 tom. en 1 vol. in-12.
-
- La seconde partie est intitulée: _Les Subtiles et Facétieuses
- Rencontres de I.-B., disciple du généreux Verboquet, par luy
- pratiquées pendant son voyage, tant par mer que par terre_.
- _Paris_, 1630. Cette seconde partie a été depuis réimprimée avec
- la première, quoiqu’elle ne soit probablement pas du même auteur.
-
- Les Délices ou Discours Joyeux, etc. _Lyon, Pierre Bailly_,
- 1640, 2 part. en 1 vol. in-12 de 258 pages et la table, et de 71
- pages. Il y a des exemplaires, sous la même date, avec le nom de
- _Nicolas Gay_.
-
- --Les mêmes. _Troyes, Nicolas Oudot_, 1672, in-12.
-
- --Les mêmes. _Troyes, veuve Oudot et J. Oudot fils_, sans date,
- pet. in-8.
-
-
-Nous serions fort embarrassé de deviner quel est ce Verboquet le
-Généreux, qui contait si bien dans les bons cabarets de France et qui
-devait résider à Rouen, puisque son livre fut imprimé d’abord dans
-cette ville et qu’il se vendait chez l’auteur. Mais, après avoir lu
-ce petit livre pour la première fois, nous avons été beaucoup moins
-curieux de découvrir le véritable nom du compilateur qui s’était caché
-sous le pseudonyme de _Verboquet_. Il faut bien le dire, quoiqu’on
-trouve au verso du titre un quatrain de _l’Autheur à son livre_, cet
-auteur, quel qu’il soit, n’a eu que la peine de s’approprier les contes
-les plus gras et les plus gaillards, qu’il a choisis dans les conteurs
-du seizième siècle et surtout dans Bonaventure des Periers.
-
-Aucun bibliographe ne s’était encore avisé de faire cette belle
-découverte, et les bibliophiles ne songeaient guère à chercher les
-meilleures histoires de Verboquet dans les _Nouvelles Récréations
-et joyeux devis_ de Bonaventure des Periers. Faut-il supposer que
-Jacques Pelletier, à qui on attribue une partie de ces _joyeux devis_,
-ait lui-même repris son bien et formé un recueil des contes qui lui
-appartenaient? Dans cette hypothèse, le manuscrit de Jacques Pelletier
-aurait été imprimé, longtemps après sa mort, par un ami de la joie,
-par un comédien, un bateleur de campagne, qui ne soupçonnait pas
-l’origine des contes qu’il publiait sous le nom de Verboquet. Ce nom de
-_Verboquet_ rappelle assez le pseudonyme de Philippe d’Alcripe, sieur
-de _Neri en Verbos_, l’auteur déguisé de la _Nouvelle Fabrique des
-excellents traits de vérité_.
-
-
-Nous n’avons pas l’intention de remonter à la source de tous les contes
-plaisants que contiennent les _Délices de Verboquet_; mais, pour
-prouver que nous n’accusons pas à la légère le plagiaire effronté de
-Bonaventure des Periers, nous indiquerons quelques-un des contes que
-Verboquet le Généreux a copiés le plus fidèlement du monde.
-
-
- _D’un mary de Picardie, qui retira sa femme de l’amour par une
- remonstrance qu’il luy fit._ Voy. les _Nouv. Récréat. et joyeux
- devis_, édit. de La Monnoye, 1735, in-12, t. I, p. 93.
-
- _De la vefve qui avoit une requeste à présenter et la bailla au
- conseiller laïc à la présenter._ Voy. tom. II, p. 86.
-
- _D’une jeune fille qui ne vouloit point un mary, parce qu’il
- avoit mangé la dot de sa femme._ Voy. II, p. 89.
-
- _De l’invention d’un mary pour se venger de sa femme._ Voy. t.
- III, p. 109.
-
- _Du basse-contre de S. Hilaire de Poictiers, qui accompara les
- chanoines à leurs potages._ Voy. t. I, p. 47.
-
- _De l’enfant de Paris, nouvellement marié, et de Beaufort qui
- trouve moyen de jouir de sa femme, nonobstant sa soigneuse
- garde._ Voy. t. I, p. 185.
-
- _De Madame la Fourrière qui logea le gentilhomme au large._ Voy.
- t. II, p. 1.
-
-
-Il est probable, cependant, que plusieurs des contes de Verboquet sont
-de son cru, et nous lui laisserons volontiers pour sa part les plus
-libres et les plus grossiers. Il est permis aussi de supposer que, s’il
-les débitait en public du haut de ses tréteaux, il les assaisonnait
-à sa manière, en y ajoutant des grimaces et des gestes capables d’en
-relever encore le haut goût.
-
-Quant aux _Subtiles et facétieuses Rencontres de J. B., disciple du
-généreux Verboquet_, qui ont été pendant longtemps inséparables
-des _Délices_, il faudrait en faire honneur à un autre auteur ou
-compilateur, qui a rassemblé, sous ce titre, des anecdotes et des
-bons mots plus ou moins innocents. C’était une brochure qu’on vendait
-dans les foires et les marchés, pour quelques sous, et cette brochure
-a été cent fois plus répandue que le volume des _Délices_. On la
-réimprima sans cesse jusqu’en 1715. A cette époque, un censeur, qui
-se nomme Passart dans ses approbations, mais qui n’est autre que
-l’abbé Cherrier, l’auteur du _Polissonniana_, avait été désigné par le
-lieutenant de police pour examiner les livres populaires qui sortaient
-des presses de Paris, de Troyes, de Rouen et de Lyon. Le censeur
-supprima ce qu’il avait «trouvé de mauvais» dans ce recueil, et motiva
-ainsi une Approbation du chancelier, en date du 28 octobre 1715. Depuis
-lors, toutes les réimpressions qui furent faites à Troyes ont reproduit
-le texte épuré par ordre du ministre de la justice.
-
-M. Charles Nisard n’a pas oublié Verboquet, dans sa curieuse _Histoire
-des livres populaires, ou De la littérature du colportage_ (Paris,
-Amyot, 1854, in-8, t. I, p. 280-81); mais il a été bien sévère et même
-bien cruel pour le Disciple de ce généreux Verboquet: «On ne sait pas,
-dit-il, quel était ce Verboquet; on suppose qu’un comédien de province
-se cachait sous ce pseudonyme, pensant qu’on irait bien l’y découvrir,
-comme on découvre, au parfum qu’elle exhale, la violette cachée dans
-les herbes. Malheureusement, rien n’est plus inodore, rien n’est plus
-incolore que ces _facétieuses rencontres_; rien n’est moins salé,
-plus plat ni plus niais. C’est à faire dormir debout. Il est vraiment
-inconcevable que ce recueil ait eu de la célébrité.» M. Charles Nisard
-ne parle, bien entendu, que du Disciple; quant au maître, à Verboquet,
-dont les _Délices_ n’avaient pas été réimprimés depuis deux siècles, il
-n’a pas eu à s’en occuper dans son ouvrage sur les livres modernes du
-colportage; mais s’il eût ouvert le petit volume du généreux conteur,
-il y aurait reconnu çà et là la touche fine et spirituelle et le style
-gaulois de Bonaventure des Periers.
-
-
-
-
- L’ABUS
- DES
- NUDITEZ DE GORGE.
-
-
-En tête de la première édition de ce curieux traité, l’Imprimeur le
-présente, dans l’Avis au lecteur, comme «l’effet du zèle et de la piété
-d’un gentilhomme françois, qui, passant par la Flandre, et voyant que
-la plupart des femmes y ont la gorge et les épaules nues et approchent
-en cet estat du tribunal de la Pénitence et même de la sainte Table,»
-fut tellement scandalisé, qu’il promit d’envoyer dans ce pays, à son
-retour en France, un écrit où il ferait voir l’abus et le déréglement
-de cette coutume. Or, l’imprimeur de la première édition: _De l’Abus
-des nuditez de gorge_ (Bruxelles, 1675, in-12), est François Foppens,
-qui avait alors des relations fréquentes avec les écrivains français,
-et qui se chargeait de publier les ouvrages qu’ils n’eussent pas
-osé faire circuler d’abord en France. La Belgique fut, pendant le
-dix-septième siècle, une sorte de terrain neutre de la littérature et
-de la librairie françaises.
-
-Il est donc certain que l’auteur de ce petit livre était un Français,
-sinon un gentilhomme. Ce n’est pas à dire que ce fut Jacques Boileau,
-docteur en Sorbonne, grand vicaire et official de l’église de Sens,
-frère puîné du grand satirique Boileau-Despréaux. Jacques Boileau, qui
-a publié une Histoire des Flagellants, une Histoire de la Confession
-auriculaire, un Traité des Attouchements impudiques, choisissait de
-préférence les sujets scabreux et difficiles; mais, ordinairement, il
-écrivait en latin, quoiqu’il fût très-capable d’écrire en fort bon
-français. On lui demanda, un jour, pourquoi cette persistance à user
-de la langue latine: «C’est, répondit-il, de peur que les évêques ne
-me lisent: ils me persécuteraient.» Ainsi, rien ne prouve que Jacques
-Boileau soit réellement l’auteur _de l’Abus des nuditez de gorge_,
-traité écrit en excellent français, mais dont nous ne connaissons pas
-de texte latin, manuscrit ou imprimé.
-
-On a essayé de chercher un autre auteur à qui pouvoir attribuer ce
-petit ouvrage, réimprimé à Paris en 1677 (_jouxte la copie imprimée à
-Bruxelles, à Paris, chez J. de Laize de Bresche_, in-12), et augmentée,
-dans cette édition, de l’_Ordonnance de MM. les Vicaires généraux de
-l’archevesché de Toulouse, le siége vacquant, contre la nudité des
-bras, des épaules et de la gorge, et l’indécence des habits des femmes
-et des filles_, en date du 13 mars 1670. On a cru découvrir, sous
-ce pseudonyme d’_un gentilhomme français_, un ecclésiastique moins
-connu que l’abbé Boileau, le sieur de Neuilly, curé de Beauvais, que
-l’histoire littéraire ne mentionne nulle part. Enfin, M. le marquis
-du Roure a remarqué, dans un exemplaire de l’ouvrage en question, ce
-nom signé à la main au-dessous du titre: _de la Bellenguerais_. «Si
-l’auteur n’est point l’abbé Boileau, dit-il dans son _Analectabiblion_,
-ne serait-ce pas ce gentilhomme? _Sub judice lis est._» Le savant
-Barbier, dans son _Dictionnaire des anonymes_, s’en est tenu à Jacques
-Boileau: tenons-nous-y à son exemple, jusqu’à plus ample informé.
-
-Constatons seulement qu’au moment même où le traité _de l’Abus des
-nuditez de gorge_ paraissait à Bruxelles, un moraliste, de la même
-espèce, qui s’est caché sous le pseudonyme de Timothée Philalèthe,
-faisait paraître à Liége, chez Guillaume-Henri Stréel, un opuscule
-théologique de la même famille, intitulé: _Traité singulier de la
-modestie des habits des filles et femmes chrestiennes_ (1675, in-12).
-
-Le traité _de l’Abus des nuditez de gorge_, dont il existe une
-troisième édition, imprimée à Paris en 1680, fut composé par un homme
-qui savait écrire, qui vivait au milieu du grand monde, et qui aborde
-en face, avec une délicatesse presque galante, le sujet épineux qu’il a
-choisi entre tous. Cet anonyme, assez peu austère, malgré les semblants
-de rigorisme qu’il se donne, avait à cœur, on le voit, de se faire
-lire par les dames. Il reproduit sans doute la plupart des admonitions
-religieuses que Pierre Juvernay avait adressées aux pécheresses de
-la mode, trente ans auparavant, dans un fameux _Discours particulier
-contre les femmes desbraillées de ce temps_, mais il s’exprime toujours
-avec convenance et politesse; quelquefois on croit entendre Tartufe
-disant à Dorine:
-
- Ah! mon Dieu, je vous prie,
- Avant que de parler, prenez-moi ce mouchoir!
- ..... Couvrez ce sein que je ne saurois voir.
- Par de pareils objets les âmes sont blessées,
- Et cela fait venir de coupables pensées.
-
-La comédie de Molière fut publiée à Paris, à la fin de 1673, une
-année avant la publication _de l’Abus des nuditez de gorge_. Il faut
-reconnaître qu’à cette époque, comme du temps de Pierre Juvernay,
-la mode n’autorisait que trop les plaintes et les reproches des
-moralistes, en France aussi bien qu’en Belgique: les femmes étaient
-toujours aussi _débraillées_ que Pierre Juvernay les avait vues, en
-se signant, comme s’il eût vu le diable. C’était seulement à la cour
-et dans les assemblées de la belle aristocratie, que l’immodestie des
-habits avait de quoi blesser les regards innocents et scandaliser les
-consciences timides; mais les ecclésiastiques mondains, les prélats
-illustres, les abbés musqués, qui fréquentaient cette société élégante
-et polie, ne prenaient pas garde à ces audacieuses nudités, que le
-peuple laissait avec mépris aux grandes dames, et qu’il poursuivait
-parfois de ses huées chez les bourgeoises. Le savant Thomas Dempterus,
-passant, un jour, dans les rues de Paris, avec sa femme «qui montroit à
-nu la plus belle gorge et les plus blanches épaules du monde,» se vit
-entouré par la populace, qui les insulta en leur jetant de la boue, et
-qui leur aurait fait un mauvais parti, s’ils ne se fussent réfugiés
-dans une maison. Bayle, après avoir raconté le fait, ajoute: «Une
-beauté ainsi étalée, dans un pays où cela n’étoit point en pratique,
-attiroit cette multitude de badauds.»
-
-Le peuple, il est vrai, était moins scrupuleux dans les Pays-Bas,
-où les bourgeoises, et même les femmes du commun, découvraient leur
-gorge, sans être exposées à faire émeute sur leur passage. On peut
-supposer que le petit livre du Gentilhomme français n’eut aucune action
-comminatoire sur la mode des nudités de gorge, mode des plus anciennes,
-qui pourra bien durer jusqu’à la fin du monde.
-
-
-
-
- LES DEUX MUSES
- DU
- SIEUR DE SUBLIGNY.
-
-
-M. le comte de Laborde, dans l’inappréciable recueil qu’il a simplement
-intitulé _Notes_, et qui n’a été imprimé qu’à un très-petit nombre
-d’exemplaires, pour faire suite à son bel ouvrage du _Palais Mazarin_
-(Paris, A. Franck, 1846, gr. in-8), s’est occupé le premier des
-gazettes en vers du dix-septième siècle, depuis celle de Loret jusqu’à
-celle de Subligny; personne, avant lui, pas même le savant auteur du
-_Manuel du libraire_, n’avait traité ce curieux sujet. Mais, comme
-il n’a pas connu _la Muse de la cour_ de Subligny, et qu’il n’a pas
-eu entre les mains un exemplaire complet du même poëte gazetier, je
-vais essayer de remplir une lacune qui existe dans son beau travail
-bibliographique.
-
-Il faudrait, ce me semble, distinguer les gazettes en vers, par leurs
-différents formats; ce fut Loret qui adopta d’abord le format in-folio
-pour les lettres en vers hebdomadaires de sa _Muse historique_. Ses
-continuateurs, Robinet, Mayolas, etc., restèrent fidèles au même
-format. Scarron inaugura le format in-4º, en publiant, simultanément
-avec Loret, les Épîtres en vers burlesques, qui furent continuées par
-d’autres rimeurs, sous les titres de: _Muse héroï-comique_ et de _Muse
-royale_. Plus tard, après un silence de quelques années, Subligny
-voulut reprendre la publication des gazettes en vers dans le format
-in-4º, sous le titre de _Muse de la cour_; mais il attribuait sans
-doute à son format le peu de succès qu’il avait obtenu, car il essaya
-de populariser sa _Muse dauphine_ dans le format in-12. Les gazettes en
-vers n’étaient faites que pour l’aristocratie et ne pouvaient prétendre
-à une vogue populaire; aussi, le format in-12 fut-il le tombeau de ces
-gazettes, qui étaient nées in-folio, qui avaient vécu in-4º, et qui
-mouraient in-12.
-
-On ne sait rien de Subligny, si ce n’est qu’il avait été avocat au
-Parlement et qu’il était devenu comédien. On ignore même quel est le
-théâtre où il avait paru. Il resta l’ami de Molière, qui lui joua
-deux ou trois pièces sur le théâtre du Palais-Royal, entre autres _la
-Folle Querelle_, comédie satirique contre Racine et son _Andromaque_.
-Racine, vivement blessé des épigrammes qu’on lui avait décochées dans
-cette comédie, s’obstina toujours à croire que Subligny n’était que le
-prête-nom de Molière. Au reste, comme l’auteur de _la Folle Querelle_
-signait ses ouvrages: _T. P. de Subligny_, on peut supposer que ce nom
-de _Subligny_ était un sobriquet de comédie.
-
-Mais nous n’avons pas à nous occuper des ouvrages de Subligny: ni de
-son recueil d’histoires françaises galantes et comiques, réunies sous
-le titre de _la Fausse Clélie_, dont la première édition, de 1672,
-est introuvable; ni de sa traduction des _Lettres portugaises_, qu’il
-avait accommodées, d’après les originaux de Mariane Alcaforada, à la
-prière du sieur de Guilleragues; ni du roman des _Aventures ou Mémoires
-de la vie de Henriette-Sylvie de Molière_, que son amie la comtesse
-de la Suze se laissait volontiers attribuer. Il ne s’agit ici que de
-Subligny gazetier en vers, ou plutôt de ses deux gazettes qui parurent
-périodiquement, à Paris, depuis le 15 novembre 1665 jusqu’au 5 avril
-1667.
-
-De Subligny s’appliqua d’abord, en 1665, à calquer la _Muse historique_
-de Loret, pour le genre, et la _Muse burlesque_ de Scarron, pour le
-format, en publiant la _Muse de la cour_, gazette en vers libres, qui
-paraissait toutes les semaines par cahiers de huit pages. Chacun des
-premiers cahiers se termine par un extrait du privilége du roi accordé
-à Alexandre Lesselin, imprimeur-libraire, demeurant à Paris, au coin
-de la rue Dauphine, devant le Pont-Neuf, pour réimprimer, vendre et
-débiter, par tous les lieux du royaume, les _Épistres en vers sur toute
-sorte de sujets nouveaux_, tant en feuilles volantes que recueil, sous
-le titre de _Muse de la cour_. L’auteur des _Épîtres_ n’est pas nommé
-dans le privilége.
-
-Il ne parut que neuf cahiers in-4, formant ensemble 92 pages, sans
-titre général, du 15 novembre 1665 au 25 janvier 1666. Cette partie
-de l’ouvrage de Subligny doit être fort rare; nous ne l’avons trouvée
-dans aucun catalogue. La première semaine est dédiée aux Courtisans;
-la seconde, à monseigneur le Dauphin; la troisième, au duc de Valois;
-la quatrième, à Mademoiselle; la cinquième, au duc d’Orléans; la
-sixième, à monseigneur le Prince; la septième, à monseigneur le Duc; la
-huitième, à mademoiselle Boreel, fille de l’ambassadeur de Hollande;
-la neuvième, à madame de Bartillat; la dixième, au cardinal Orsini, et
-la onzième «à monseigneur de La Mothe-Houdancourt, archevêque d’Auch,
-commandeur des ordres du Roy et grand aumônier de feu la Reyne mère,
-contenant ce qui s’est passé à la mort de cette grande reyne.» De
-Subligny, comme on le voit, cherchait un Mécène; il le trouva, dans
-l’intervalle du 25 janvier au 17 mai 1666, car il obtint la permission
-de dédier ses feuilles hebdomadaires au Dauphin, qui n’avait pas encore
-cinq ans!
-
-L’imprimeur-libraire Alexandre Lesselin fit renouveler son privilége,
-en date du 14 avril 1666, pour établir qu’il aurait le droit de publier
-la _Muse de cour, dédiée à monseigneur le Dauphin_; mais l’auteur ne
-fut pas encore nommé dans ce privilége. Ce fut seulement à partir de
-la quatrième semaine, qu’il signa de son nom toutes les feuilles de sa
-gazette en vers. Le premier numéro, daté du 27 mai 1666, n’est qu’une
-dédicace au Dauphin; le dernier de la publication in-4, daté du 24
-décembre 1666, complète un volume de 252 pages, auquel le libraire
-ajouta plus tard ce titre: _La Muse de cour, dédiée à monseigneur le
-Dauphin_, par le sieur D. S. (Paris, Al. Lesselin, 1666, in-4). Ce
-volume doit être d’une grande rareté, car nous ne l’avons vu cité nulle
-part.
-
-De Subligny n’était pas satisfait de son libraire, avec lequel il
-n’avait traité que pour les feuilles volantes de l’année 1666: dès le
-mois d’octobre de cette année, il se mettait en mesure de confier sa
-publication à un nouveau libraire et de faire réimprimer, dans un autre
-format et avec son nom, le recueil des numéros parus et à paraître,
-du 27 mai au 24 décembre 1666. Dans ce privilége nouveau, qui lui fut
-accordé en son nom seul, à la date du 11 octobre, il est dit que:
-«Nostre cher et bien amé le sieur de Subligny nous a fait remonstrer
-qu’il a composé certaines Lettres en vers libres, adressées à nostre
-très-cher et très-amé fils le Dauphin, desquelles il est sollicité de
-faire un recueil, pour les donner ensemble au public sous le titre
-de la _Muse dauphine_, nous suppliant de luy accorder nos lettres
-sur ce nécessaires: A ces causes, désirant traiter favorablement
-ledit exposant, sur la relation qui nous a esté faite de son mérite
-et de sa capacité, et afin qu’il soit responsable des choses qu’il
-mettra dans lesdites Lettres en vers, nous luy avons permis, etc.» En
-vertu de ce privilége du roi, qui supprimait le précédent accordé à
-l’imprimeur-libraire Alexandre Lesselin, de Subligny transporta son
-droit à Claude Barbin, marchand libraire, «pour en jouir, suivant
-l’accord fait entre eux.»
-
-Au moment même où Alexandre Lesselin réunissait en recueil, avec
-titre général, les 31 numéros publiés par lui jusqu’au 24 décembre,
-Claude Barbin les faisait réimprimer sous ce titre: _Muse dauphine,
-adressée à monseigneur le Dauphin_, par le sieur de Subligny (Paris,
-chez Cl. Barbin, au Palais, sur le second perron de la Sainte-Chapelle,
-1667, in-12, de 6 feuillets préliminaires pour le titre, la dédicace
-à mademoiselle de Toussi, l’avis du libraire et l’errata, et de 206
-pages; plus, le privilége et deux feuillets). Dans cette seconde
-édition, l’auteur avait fait un petit nombre de changements à son
-ouvrage, en corrigeant quelques vers et en supprimant çà et là
-différentes nouvelles qu’on peut supposer avoir déplu, outre plusieurs
-passages relatifs au mode de publication par cahiers, qui étaient
-distribués tous les jeudis sous une couverture plus ou moins luxueuse.
-Un de ces passages supprimés nous apprend, par exemple, que la _Muse de
-la cour_, du jeudi 19 août, avait dû paraître _habillée en broderie_,
-c’est-à-dire couverte sans doute d’un papier doré à fleurs et à
-ramages. Voici des vers qu’on ne trouve que dans l’in-4, à la fin du
-numéro de la douzième semaine:
-
- Vous ne me dites pas que vous venez icy,
- Exprès pour m’oster le soucy
- De m’habiller en broderie
- Et pour vous en railler après.
- Mais, mon petit Finet, je découvre vos traits,
- Et pour jeudy prochain je seray mieux vestuë
- Que vous m’ayez encore vuë.
-
-Quant aux nouvelles qui ont été retranchées dans la réimpression
-in-12, elles sont peu nombreuses et peu importantes; on en jugera par
-celle-ci, qui terminait, avec deux autres également supprimées, le
-cahier du jeudi 9 septembre:
-
- Le Roy de Portugal n’est pas plus à son aise;
- Sa cour le voit le plus souvent
- Escouter d’où viendra le vent,
- En attendant toujours sa Reyne portugaise.
- Ah! qu’il est fascheux tout à fait,
- Pour un Roy, de la tant attendre!
- Encore pour un Roy si tendre,
- Qui sans doute a veu son portrait!
-
-Une suppression plus considérable et plus compréhensible, c’est celle
-d’un supplément au cahier du 30 septembre, intitulé: _Suite burlesque
-de la Muse de la Cour, du lendemain du jeudy 30 septembre 1666 de la
-XIXe semaine, à monseigneur le Dauphin, contenant des particularitez
-du grand embrasement de la ville de Londres_. Ce supplément ne formait
-que quatre pages, imprimées à deux colonnes et chiffrées 153-156.
-C’était, en quelque sorte, une imitation des _extraordinaires_ de la
-_Gazette_ et du _Mercure galant_. On pourrait presque supposer que
-de Subligny n’était pas l’auteur de cette _Suite burlesque_ et qu’il
-en désapprouva fort l’invasion dans sa _Muse de la cour_; de là sans
-doute sa brouille avec Alexandre Lesselin, qui se permettait de lui
-donner un collaborateur, à son insu et malgré lui: c’est, en effet,
-dans les premiers jours du mois d’octobre, que de Subligny sollicita un
-privilége du roi en son propre nom et le céda, après l’avoir obtenu,
-au libraire Claude Barbin.
-
-La réimpression in-12 ne contient rien de nouveau, à l’exception de
-la dédicace à mademoiselle de Toussi, fille de la maréchale de la
-Mothe-Houdancourt, née Louise de Prie, qui était gouvernante du Dauphin
-et qui avait pris sous sa protection la _Muse de la cour_. Cette
-dédicace, signée _T. P. de Subligny_, ne nous dit rien sur l’auteur,
-ni sur sa gazette en vers: c’est un entassement d’éloges hyperboliques
-à l’adresse de madame la Gouvernante et de sa fille. Dans l’Avis au
-lecteur, le libraire, ou plutôt l’auteur, sous le nom de son libraire,
-apprend au public que la _Muse de la cour_ avait fait du chemin dans
-le monde, et que le roi la considérait assez, «pour lui donner une
-audience favorable toutes les semaines,» et que, si elle avait dû
-changer de nom, «tel a esté le plaisir du Roy.» Le libraire annonçait,
-en outre, que ce petit recueil, destiné à la ville de Paris, comme
-l’édition in-4º l’avait été au Louvre, pourrait être augmenté, tous les
-jeudis, de deux feuilles, qui seraient vendues ensemble et séparément,
-«tant pour la commodité de ceux qui veulent porter ces ouvrages, que
-pour les envoyer avec plus de facilité dans les païs estrangers.»
-Chaque année formerait ainsi un volume: «Je ne doute pas que ce nouveau
-Mercure ne soit bien reçu.» Le _Mercure galant_ n’ayant commencé à
-paraître qu’en 1672, il ne peut être question ici que des périodiques
-publiés en Hollande sous le titre de _Mercure_.
-
-Claude Barbin ne tint pas sa promesse, ou, du moins, il renonça, dès
-que le volume fut mis en vente, à la continuation hebdomadaire qu’il
-annonçait. C’est un autre libraire, Pierre Lemonnier, imprimeur,
-comme l’était le premier éditeur, que de Subligny chargea de faire
-paraître, tous les jeudis, un cahier de la _Muse dauphine_, composé
-de douze pages pet. in-12, à partir du jeudi 3 février 1667. Cette
-publication n’alla pas au-delà de la neuvième semaine, c’est-à-dire du
-jeudi 7 avril, et ces neuf cahiers, comprenant seulement 120 pages,
-furent mis en vente avec ce titre: _La Muse dauphine_, par le sieur
-de Subligny (Paris, chez Pierre Lemonnier, rue des Mathurins, au Feu
-divin, 1667). Cette suite, bientôt interrompue, de la _Muse dauphine_,
-est tellement rare, qu’on pourrait supposer que l’auteur lui-même l’a
-fait disparaître. Il suffit de parcourir les neuf cahiers de 1667, pour
-s’expliquer les motifs qui ont motivé le retrait du privilége accordé
-à de Subligny. Ce poëte-comédien, privé de toute espèce de sens moral,
-ne se faisait aucun scrupule d’insérer des nouvelles scandaleuses,
-racontées en style égrillard, dans une publication dédiée au Dauphin.
-On jugera du ton peu convenable de ces nouvelles, d’après ce récit
-d’une aventure de carnaval, arrivée chez une demoiselle Bourgon, qui
-avait donné le bal dans l’île Saint-Louis.
-
- Parmy les masques à grand train,
- Qui ouvrent le bal chez elle,
- Une très prompte damoiselle,
- Qui devoit épouser sans faute au lendemain
- (Notez que cela rend l’histoire encor plus belle),
- Ne put attendre si longtemps:
- A quartier, viste et sans chandelle,
- Elle rendit, dit-on, un des masques content,
- Et, sur quelques serments qu’on luy seroit fidèle,
- Fit présent d’une montre et de quelques rubans.
- Jusques aux rubans, bagatelle!
- Mais cette montre étoit, par malheur, un présent
- Du futur époux de la belle,
- Et la chance à luy même arrivoit justement.
- Le pauvre cavalier en avoit bien dans l’aisle!
- Ils s’épousèrent toutefois.
- Elle n’en fut pas moins haute et puissante dame,
- A cela près, que quelquefois
- Il en enrage dans son âme.
- Admirons cependant comme on change à Paris:
- On voyoit rarement enrager des marys
- D’avoir dépucelé leur femme!
-
-On ne s’étonnera donc pas que la gouvernante du Dauphin ait retiré
-son patronnage à de Subligny, et que la _Muse dauphine_ ait cessé de
-paraître. Claude Barbin avait cédé toute l’édition de l’année 1666 à
-son confrère Thomas Jolly, qui fit réimprimer des titres à son nom.
-Mais les exemplaires à l’adresse de ce libraire ne contiennent ni
-l’Avis du libraire au lecteur, ni la dédicace à mademoiselle de Toussi.
-On s’explique pourquoi la maréchale de la Mothe-Houdancourt ne voulut
-pas que ce recueil, plein d’anecdotes assez lestes, continuât à se
-vendre au Palais, dans la salle des Merciers, sous les auspices d’une
-de ses filles.
-
-La collection complète de la _Muse de la cour_ et de la _Muse
-dauphine_ n’existe probablement que dans la Bibliothèque de l’Arsenal,
-car les catalogues que nous avons consultés ne nous ont offert que
-la réimpression de la _Muse dauphine_, faite pour Barbin en 1667.
-Viollet-le-Duc, qui avait un exemplaire de cette réimpression, ne
-connaissait ni la _Muse de la cour_ de 1665, ni la continuation pour
-l’année 1667: «La _Muse dauphine_, dit-il dans sa _Bibliothèque
-poétique_, est une suite à la gazette de Loret; elle commence le jeudi
-3 juin 1666 et se continue sans interruption jusqu’au 24 décembre
-de la même année. Subligny, comme Loret, donne, avec les nouvelles
-politiques, des bruits de ville, etc. Il est certes beaucoup meilleur
-écrivain que son prédécesseur, il a même de l’esprit; mais qu’il est
-loin de la naïveté et du naturel de ce bon Loret!»
-
-M. le comte de Laborde, qui a fait des recherches si patientes sur les
-gazettes en vers du dix-septième siècle, n’a pas connu l’existence
-de la _Muse de la cour_, publiée en 1665, ni des neuf numéros de la
-_Muse dauphine_ publiés en 1667. M. Louis Moland, qui s’est attaché,
-dans son édition des _Œuvres complètes_ de Molière, à reproduire tous
-les témoignages contemporains relatifs aux comédies de l’auteur du
-_Tartufe_, et notamment ceux que les gazettes en vers pouvaient lui
-fournir, n’a pas eu sous les yeux la _Muse de la cour_, de 1665, car il
-eût recueilli, dans sa notice préliminaire sur _l’Amour médecin_, un
-passage intéressant, qu’on lit dans le numéro de la troisième semaine.
-Le voici:
-
- On devroit défendre à Molière
- D’avoir désormais de l’esprit;
- Car, s’il ne cesse pas de plaire,
- S’il compose toujours de sa belle manière,
- De plaisir ou d’horreur tout le monde périt.
- Ses MÉDECINS ont fait une fort belle affaire.
- Un gentilhomme, qui les vit,
- Entra contre leur corps en si grande colère,
- Que, quelques jours après, estant malade au lit,
- Lorsqu’il les fallut voir, il n’en voulut rien faire.
- Son confesseur vint et luy dit:
- «Monsieur, vous vous perdez! Rien n’est si nécessaire.»
- On en fait venir trois. Le malade s’aigrit,
- Et croyant qu’à leur ordinaire,
- Au lieu de consulter, ils vont faire débit
- De mules, de chevaux, d’habits, de bonne chère,
- Comme au théâtre de Molière,
- Il pousse un soupir de dépit,
- Et ce fut le dernier qu’il fit.
-
-M. le comte de Laborde remarque, avec raison, dans la _Muse dauphine_
-de Subligny, un ton plus littéraire et une tournure plus poétique que
-dans les autres Muses qui l’avaient précédée; mais les gazettes en vers
-avaient fait leur temps, et Subligny, malgré son esprit, fut obligé de
-quitter la place aux gazettes en prose. Peut-être devait-il s’accuser
-lui-même d’avoir manqué de tact et de savoir-vivre dans ses feuilles
-hebdomadaires, qui s’adressaient spécialement à la famille royale et
-aux personnes de cour. On pardonnait à Loret ses platitudes souvent
-grossières, en faveur de sa naïveté; on pardonnait tout à Scarron, en
-raison des priviléges du genre burlesque. Les temps étaient changés, la
-cour devenait plus délicate et plus hautaine, sinon plus austère, et
-les grosses bouffonneries de Scarron lui eussent été aussi intolérables
-que les naïfs bavardages de Loret. Les malices de Subligny n’avaient
-pas chance d’être plus goûtées, et pourtant Ch. Robinet, sous le nom
-de _J. Laurent_ ou _Laurens_, persista jusqu’en 1678 à se faire le
-continuateur pâle et insipide de la _Muse historique_.
-
-
-
-
- LE POLISSONNIANA
- DE
- L’ABBÉ CHERRIER.
-
-
-Ce petit livre, que son titre seul avait fait proscrire des
-bibliothèques dans le siècle dernier (on ne le trouve guère que dans
-deux ou trois catalogues, notamment dans celui de Falconnet), ne
-méritait pas, à coup sûr, sa mauvaise réputation. Nous l’avons, Dieu
-merci, innocenté depuis vingt-cinq à trente ans, et les plus honnêtes
-bibliophiles n’ont pas dédaigné de l’admettre dans leurs collections.
-
-Leber fut le premier à le réhabiliter, en lui accordant cette note
-honorable dans le Catalogue raisonné des livres imprimés, des
-manuscrits et des estampes, qu’il avait recueillis avec amour (Paris,
-Techener, 1839, in-8, t. I, nº 2434): «Le plus plein, le plus court
-et, partant, le meilleur de tous les recueils de quolibets. C’est,
-d’ailleurs, un des moins communs et peut-être le plus innocent de la
-famille. Trompé par le titre, l’amateur de _drôleries_ y chercherait
-bien inutilement ce qu’il aurait cru y trouver en l’achetant. On
-l’attribue à l’abbé Cherrier.»
-
-Charles Nodier n’avait pas manqué de lui donner place dans sa dernière
-Collection de livres; mais il ne vécut point assez longtemps pour nous
-dire ce qu’il en pensait, dans la _Description raisonnée_ de cette
-jolie Collection (Paris, Techener, 1844, in-8, nº 948). G. Duplessis
-suppléa au regrettable silence du collectionneur, en écrivant cette
-note: «Il faut être bien hardi pour donner un pareil titre à son
-livre; il faudrait être bien spirituel pour se faire pardonner cette
-hardiesse. L’auteur de celui-ci a-t-il rempli cette seconde condition?
-J’affirmerai, du moins, qu’il a fait quelques efforts à cet égard, et
-j’ajouterai qu’il n’a pas toujours été aussi hardi que son titre.»
-
-Viollet-le-Duc n’éprouva donc aucun embarras à exprimer une opinion
-conforme à celle de Nodier et de Leber, lorsqu’il eut fait figurer le
-_Polissonniana_ dans la seconde partie de sa _Bibliothèque poétique_
-(Paris, J. Flot, 1847, in-8, p. 197): «Le volume, dit-il, tient tout ce
-que promet le titre, et, de plus, des _calembours_ en grande quantité.
-Alors on appelait cela des _espèces de bons mots_, des _allusions_, des
-_équivoques_; le nom n’était pas encore trouvé, mais bien la chose,
-témoins _les Jeux de l’inconnu_.
-
-«Ce recueil, sauf l’obscénité en moins, est fait à l’imitation du
-_Moyen de parvenir_. Ce sont des espèces de dialogues, ou plutôt des
-défis, entre plusieurs amis, à qui fera le plus de pointes, à qui dira
-le plus de billevesées, de bêtises, tranchons le mot; mais il y en a de
-bien bonnes, d’excellentes, et on trouve réuni, dans ce livre, à peu
-près tout ce qui a été dit de mieux en ce genre. Le volume, du reste,
-est fort rare et attribué à Cl. Cherrier, abbé et censeur de la police,
-mort en 1738.»
-
-Changez le titre du livre, et vous avez un ana presque irréprochable
-au point de vue de la morale et de la décence. C’est le chef-d’œuvre
-de la bouffonnerie et de la grosse bêtise; c’est, en quelque sorte,
-le répertoire de la gaieté naïve du peuple de Paris; c’est aussi le
-dévergondage de l’esprit français entre deux vins.
-
-Cet ana était tout à fait oublié depuis plus de trente ans, quand le
-libraire André-Joseph Panckoucke s’en empara et le refondit dans l’_Art
-de désopiler la rate_ (1754, in-12), qui fut réimprimé cent fois, sans
-que personne ait encore dénoncé le larcin.
-
-Le _Polissonniana_ avait paru pour la première fois en 1722, sous la
-rubrique d’_Amsterdam, chez Henry Desbordes_, in-12 de 140 p., non
-compris le titre. Nous pouvons dire avec certitude qu’il fut imprimé à
-Paris, peut-être avec une permission tacite. On le réimprima trois ans
-après, et toujours clandestinement, dans la même ville (_Amsterdam,
-Henry Schelte_, 1725, in-12). Ces deux éditions renferment un autre
-ouvrage du même genre, lequel avait été publié, dix ans auparavant,
-sans nom d’auteur: _l’Homme inconnu, ou les Équivoques de la langue,
-dédié à Bacha Bilboquet_ (Dijon, Defay, 1713, in-12). Ce second ouvrage
-obtint, longtemps après, les honneurs d’une nouvelle édition également
-anonyme: _Équivoques et bizarreries de l’orthographe françoise_ (Paris,
-Gueffier, 1766, in-12).
-
-L’auteur de ces deux opuscules était Claude Cherrier, qui prenait
-la qualité d’abbé et qui, sous le pseudonyme de _Passart_, fut,
-pendant plus d’un demi-siècle, censeur, pour le lieutenant de police,
-non pas des livres que publiait la librairie parisienne, mais de
-toutes les feuilles volantes, de tous les _canards_ et _bilboquets_,
-qu’on imprimait à Paris, à Rouen, à Lyon, à Troyes, etc., et qui
-se vendaient, par l’intermédiaire des colporteurs, dans les rues,
-dans les marchés et dans les foires. L’abbé Cherrier remplissait
-très-consciencieusement son rôle de censeur, et, malgré ses sympathies
-naturelles pour tout ce qui était salé, poivré et épicé, en fait de
-littérature populaire, il n’hésitait pas à refuser son approbation aux
-facéties trop libres et trop joyeuses.
-
-Il n’avait pas été toujours aussi sévère, et plus d’une fois il eut
-à se repentir de son indulgence à l’égard de cette littérature de
-colportage. Ainsi, en 1699, il avait approuvé l’impression d’un livre
-intitulé: _le Chapeau pointu de Merinde_. Le comte de Pontchartrain
-écrivit, à ce sujet, au lieutenant de police Voyer d’Argenson, le
-24 mars 1700: «Le roy a esté estonné de voir que vous ayez permis
-l’impression d’un tel livre. En effet, si vous l’avez, vous verrez, en
-plusieurs endroits, et particulièrement pages 12 et 25, qu’il y a des
-maximes aussi dangereuses que celles qui estoient dans la _Correction
-fraternelle_. S. M. veut donc sçavoir comment vous vous estes laissé
-surprendre en donnant cette permission et qui est l’approbateur
-que vous aviez commis pour examiner ce livre.» L’abbé Cherrier fut
-vigoureusement tancé et promit d’être plus circonspect à l’avenir.
-
-Notre abbé censura les brochures de la Bibliothèque Bleue, jusqu’à sa
-mort, que les biographes fixent au mois de juillet 1728. Il devait
-avoir alors plus de quatre-vingts ans. Dans les derniers temps de
-sa vie, il avait été chargé d’examiner les pièces du Théâtre de
-la Foire, avant l’impression, et, tout en admirant les équivoques
-licencieuses qu’il rencontrait dans les opéras-comiques en vogue, il
-ne laissait rien passer de trop ordurier. Nous avons sous les yeux,
-parmi les manuscrits de la Bibliothèque de l’Arsenal, sa correspondance
-autographe avec le lieutenant de police, au sujet des suppressions
-qu’on pouvait demander aux auteurs des spectacles forains. Une partie
-de cette correspondance inédite a paru dans la _Correspondance
-littéraire_, de M. Ludovic Lalanne, par les soins du savant M. Guessard.
-
-On comprend que, comme censeur de police, l’abbé Cherrier ne devait
-pas, ne pouvait pas avouer _le Polissonniana_. Le livre n’était
-pourtant pas en lui-même répréhensible, et le titre, qui nous
-effaroucherait aujourd’hui, n’avait point alors le sens que nous
-lui donnerions maintenant. Le mot _polisson_ était nouveau dans la
-langue de la bonne compagnie, car on ne le trouve pas encore dans les
-dictionnaires, à cette époque. On ne l’employait que familièrement,
-pour caractériser un homme qui se servait volontiers du langage du
-peuple et qui ne reculait pas plus devant la licence de la pensée
-que devant la crudité de l’expression. On avait d’abord donné ce
-nom qualificatif de _polisson_ à des gueux qui erraient par bandes,
-à moitié nus, à moitié ivres, et qui ne se faisaient pas faute de
-blesser la vue autant que les oreilles des passants. «Les _polissons_,
-dit Dulaure, en copiant Sauval, dans son _Histoire de Paris_ (Paris,
-Guillaume, 1824, in-8, t. VII, p. 147), les _polissons_ allaient de
-quatre à quatre, vêtus d’un pourpoint sans chemise, d’un chapeau sans
-fond, le bissac sur l’épaule et la bouteille sur le côté.»
-
-L’abbé Cherrier a mis en scène, comme dans le _Moyen de parvenir_, huit
-personnes d’érudition, qui s’assemblent, après boire, pour faire assaut
-de _polissonneries_, c’est-à-dire de boutades plaisantes et grotesques:
-«Les turlupinades, les quolibets, les rébus, les fausses pensées, les
-jeux de mots et autres dictions, que vous appelerez, si vous voulez,
-_polissonneries_, ne valent rien, quand on les donne pour bonnes; mais
-elles sont bonnes, quand on les donne comme ne valant rien.» Telle
-est la définition de ces dialogues entre huit _polissons_ qui portent
-des noms de guerre: «Gelois, Mixame, Azore, Blanir, Pindor, Fruisque,
-Verion et Hilare.»
-
-Nous avons eu la patience de chercher à deviner l’énigme de ces
-noms, que l’auteur n’a pas forgés au hasard et qui doivent avoir une
-signification relative. Ainsi, l’abbé Cherrier paraît s’être caché
-lui-même sous le nom de _Gelois_: «Vous ne laissez pas d’être aimable,
-lui dit Mixame, quoique vous approchiez du septuagénaire, car l’amour
-s’est caché sous les rides de votre front.» Mais que voudrait dire
-_Gelois_? Est-ce l’anagramme de _Gelosi_, surnom des membres d’une
-célèbre académie vénitienne à la fin du seizième siècle? _Pindor_
-pourrait bien être aussi l’anagramme de _Pirond_ ou Piron. Quant à
-_Hilare_, c’est le mot latin _hilaris_, qui s’est francisé et qui
-représente un ami du gros rire. _Blanir_, _Fruisque_, _Verion_, sont
-évidemment des locutions du _jargon_ ou de l’argot réformé, mais nous
-sommes fort en peine de découvrir le sens ou plutôt l’idée que l’auteur
-y attache. Ce sont des _polissons_ qui possèdent toutes les finesses du
-_Polissonniana_.
-
-L’abbé Cherrier, que nous nommerons le créateur du calembour et le
-précurseur du brillant marquis de Bièvre, avait signé la dédicace
-de son premier opuscule: _l’Homme inconnu_, d’un pseudonyme qui
-semble analogue à celui de _Gelois_, tiré de _Gelosi: Chimérographe,
-académicien des jeux Olympiques_.
-
-
-
-
- VARIA.
-
-
-
-
- LIVRES A L’INDEX EN 1774.
-
-
-Nous avons plusieurs recueils assez volumineux offrant la nomenclature
-de tous les livres qui, depuis le seizième siècle jusqu’à nos jours,
-ont été mis à l’index par le Saint-Siége apostolique, et signalés ainsi
-à l’animadversion de tous les fidèles. Ce fut seulement vers 1540, que
-la Cour de Rome eut l’idée de séparer ainsi le bon grain de l’ivraie,
-dans un temps où des ouvrages en tous genres étaient plus ou moins
-infectés du poison de la Réformation. Depuis ce premier Index, rédigé à
-la hâte et encore peu étendu, de nombreux suppléments sont venus sans
-cesse augmenter la liste des livres interdits sans rémission, et l’on
-peut dire que la réunion de tous ces livres formerait aujourd’hui une
-bibliothèque considérable, très-curieuse et même assez bien choisie.
-Il faut constater cependant que l’autorité civile, du moins en France,
-n’a pas accepté les yeux fermés l’Index ultramontain, et que dès le
-commencement du dix-septième siècle une foule d’ouvrages, marqués du
-sceau de la réprobation papale, étaient fort honorablement approuvés
-par les bons esprits de France et souvent réimprimés avec privilége du
-roi.
-
-Mais il y eut dès lors un Index spécial, préparé au point de vue
-de la politique monarchique, des libertés de l’Église gallicane,
-et de l’_honnêteté_ française; index variable de sa nature, et
-continuellement modifié par l’administration et par les magistrats.
-Cet Index purement civil, confié exclusivement au syndicat de la
-corporation des libraires, n’a jamais été mis au jour, sans doute parce
-qu’il se modifiait suivant les circonstances. Le temps et l’usage se
-chargeaient d’innocenter tel ouvrage qui avait été d’abord dénoncé
-à la police et condamné par les tribunaux. Il serait utile, pour
-l’histoire littéraire, de refaire cet Index de la Librairie, par ordre
-chronologique, et de montrer par là les inexplicables changements de
-l’opinion, en ce qui concerne les délits vrais ou prétendus de la
-pensée et de la presse. Mais où retrouver les éléments de cet Index,
-à partir du procès criminel intenté aux poëtes Théophile, Frenicle et
-Colletet, en 1623, à l’occasion du _Parnasse satirique_? Le savant
-Gabriel Peignot nous a donné deux volumes de Dictionnaire raisonné,
-seulement pour les livres _condamnés au feu_; il faudrait au moins
-quatre volumes pour les livres condamnés tacitement et supprimés par la
-police, jusqu’à la Révolution de 89.
-
-En attendant que ce grand travail bibliographique s’exécute, nous
-publierons ici une liste assez longue des ouvrages qui furent retirés
-par les experts-syndics de la Librairie et détruits, sinon vendus
-sous le manteau, lors de la vente publique des livres de feu M. de
-Rochebrune, commissaire au Châtelet de Paris. Ce digne commissaire,
-qui figure plusieurs fois d’une manière plaisante dans les journaux
-de Bachaumont, était un excellent homme, un peu naïf et crédule, mais
-très-ami des livres et des gens de lettres. Sa bibliothèque s’était
-enrichie naturellement dans les expéditions de saisie qu’il eut à
-faire pendant quarante ans à Paris: il avait ramassé de la sorte
-beaucoup de livres très-rares et très-singuliers, qu’il lisait à ses
-heures pour se délasser des fatigues du commissariat; il tenait aussi
-certains volumes suspects, imprimés ou manuscrits, de la munificence
-des auteurs, qu’il avait conduits à la Bastille, ou au For-l’Évêque, ou
-au Châtelet, avec une déférence et une politesse dont les patients lui
-savaient gré, d’autant plus qu’elles ne faisaient pas partie obligée de
-son ministère. M. de Rochebrune était même lié intimement avec Piron,
-Collé, Vadé, et quelques autres de même joyeuse humeur. Il fut regretté
-au Parnasse, dans les tavernes et chez les libraires.
-
-Mussier fils, qui avait sa librairie sur le quai des Augustins, au
-coin de la rue Gît-le-Cœur, fut choisi pour dresser le catalogue
-des livres de M. de Rochebrune; la vente devait avoir lieu dans la
-maison mortuaire, rue Geoffroy-l’Asnier. Mussier fils mit à part les
-ouvrages défendus, les recueils de gravures obscènes, les livres trop
-licencieux, les poésies trop érotiques. Nous voulons bien croire que
-tout cela fut brûlé impitoyablement, quoique la vente en fût alors
-très-facile par l’entremise des colporteurs qui exerçaient le commerce
-secret de la librairie. Ensuite le libraire disposa les cartes de
-son Catalogue; mais, au moment de l’impression, ces cartes furent
-soumises à un nouveau contrôle d’experts qui marquèrent à l’encre
-rouge une centaine d’articles, qu’on ne pouvait pas même exposer, par
-leurs titres, au scandale de la publicité. La place que ces articles
-occupaient est restée en blanc dans le Catalogue où les experts ont
-laissé figurer une quantité d’ouvrages aussi et plus dangereux que ceux
-qu’ils supprimaient. Parmi ces derniers, dont nous publions la liste
-telle que les experts l’ont rédigée, on remarquera bien des livres,
-qui aujourd’hui ne scandalisent personne, et auxquels la police ne se
-soucie plus de donner la chasse dans les catalogues de la librairie de
-luxe ou de la librairie à bon marché.
-
-Voici cette liste curieuse, qui servira désormais à remplir les lacunes
-que les bibliographes regrettaient de trouver dans le célèbre Catalogue
-du commissaire Rochebrune.
-
-
-NOTE DES LIVRES ET MANUSCRITS PROHIBÉS ET RETIRÉS.
-
- Histoire du Christianisme, ou Réflexions sur la Religion
- chrétienne, in-4, Mss.
-
- Les Princesses malabares, ou le Célibat philosophique, in-12.
-
- L’Existence de Dieu, par l’idée que nous en avons, in-8, XVIIIe
- siècle, Mss.
-
- Dieu et l’Homme, 1771, in-12, br.
-
- Système de la Religion naturelle, in-4, Mss.
-
- Doutes sur la Religion, dont on a cherché l’éclaircissement de
- bonne foi, in-4, Mss.
-
- Recherches de la Religion, 1760, in-12.
-
- La Religion chrétienne analysée.--Doutes sur la Religion, in-8,
- Mss.
-
- La Religion du Médecin, de Brown, 1668, in-12.
-
- L’Évangile de la Raison, in-8, br.
-
- Lettres de Trasibule à Leucippe, in-4, Mss.
-
- Histoire de l’état de l’homme dans le Péché originel, 1731, in-12.
-
- Le Chemin du Ciel ouvert à tous les hommes, in-8, Mss. maroq.
-
- Extrait des Pensées de Jean Meslier, in-8, Mss.
-
- Sermons des Cinquante, in-8, Mss.
-
- Sermons du curé de Cotignac, in-4, Mss.
-
- Les Doutes, in-4, Mss.
-
- Recueil sur les matières les plus intéressantes, par Albert
- Radicati, in-8.
-
- L’Antiquité dévoilée par ses usages, 1766, 3 vol. in-12, br.
-
- Discours sur la liberté de penser et de raisonner. _Londres_,
- 1718, in-12.
-
- Les Trois Imposteurs, in-8, Mss.
-
- Questions et Lettres sur les miracles, in-8, br.
-
- David, ou l’Homme selon le cœur de Dieu, 1768.--Saül et David,
- tragédie, 1760, in-12, br.
-
- L’Arétin, ou Paradis des Histoires de la Bible, 2 vol. in-12, br.
-
- Lettres iroquoises, 1755, in-12.
-
- Recueil de Pièces concernant le saint Nombril de Châlons, in-8,
- Mss.
-
- Taxes de la Chancellerie romaine, ou la Banque du Pape, 1744,
- in-12.
-
- Le Contrat social, par J.-J. Rousseau, 1762, in-12, br.
-
- L’Asiatique tolérant, in-12, br.
-
- Entretiens des Voyageurs sur mer, 4 vol. in-12.
-
- Apologie de la Révocation de l’Édit de Nantes et de la
- Saint-Barthélemy, 1758, in-8.
-
- Avantages... du mariage des Prêtres, 2 vol. in-12.
-
- La Philosophie du bon sens, 2 vol. in-12.
-
- Principes de philosophie morale, ou Essais sur le mérite et la
- vertu, 1745, in-12.
-
- Le Monde, son Origine et son Antiquité.--De l’Ame et de son
- Immortalité, 1751, in-8.
-
- Histoire d’Ema, 1752, in-12.
-
- Histoire naturelle de l’Ame, trad. de Charpp, 1745, in-12.
-
- Œuvres de la Mettrie, 2 vol. in-12.
-
- De l’Esprit, in-4.
-
- Lettres sur les Sourds et Muets.--Lettres sur les Aveugles, 2
- vol. in-12.
-
- Lettres philosophiques de Voltaire, avec plusieurs pièces libres,
- 1747.--La Fille de joie, 1751, maroquin.
-
- L’École de l’Homme, etc. 3 vol. in-12, en un relié.
-
- Les Mœurs, 1748, in-12.
-
- Le Cosmopolite, ou le Citoyen du monde, 1753.--Margot la
- Ravaudeuse, in-12.
-
- Le Bonheur, poëme en six chants, 1773, in-12, br.
-
- Méditations philosophiques, in-8, Mss.
-
- Pensées philosophiques, 1746, in-12.--Pison, etc.
-
- Questions sur l’Encyclopédie, 1770, 9 vol. in-8, br.
-
- Mes Pensées. Qu’en dira-t-on? 1751, in-12.
-
- Œuvres de J.-J. Rousseau, 10 vol. in-8, br.
-
- Philosophie de la Nature, 1770, 3 vol. in-12, br.
-
- Lettres sur les Ouvrages philosophiques brûlés le 18 août 1770,
- br.
-
- L’Art de faire des garçons, 2 vol. in-12. (A cause de la reliure.)
-
- La Pucelle de Voltaire, 1762, in-8.
-
- La Dunciade, ou la Guerre des Sots, 2 vol. in-8, br.
-
- Meursii Elegantiæ latini sermonis, 1657, in-12.
-
- L’Académie des Dames, figures, in-12, maroq.
-
- Angola, 2 vol. in-12.
-
- Le Berceau de la France, in-12.
-
- La Berlue, 1759, in-12.
-
- Les Bijoux indiscrets, 2 vol. in-8, fig.
-
- Le B..... (Bidet), histoire bavarde, 1749.
-
- Candide, 1761, in-12, br.
-
- Canevas de la Pâris, ou Mémoires pour l’histoire du Roule, in-12.
-
- Cléon, rhéteur cyrénéen.--Le Canapé couleur de feu, in-12, maroq.
-
- Le Cousin de Mahomet, 2 vol. in-12.
-
- L’École de la Volupté.--Essai sur l’esprit et les beaux
- esprits.--Politique du Médecin, de Machiavel, in-12.
-
- La Fille de Joie, 1751.--Mlle Javotte, 1758, in-12.
-
- Histoire du prince Apprius, in-12.
-
- Histoire de la Brion, de la comtesse de Launay.--Vénus dans le
- cloître, ou la Religieuse en chemise, in-12.
-
- Hipparchia, histoire grecque, in-12, maroq.
-
- L’Homme au Latin, ou la Destinée des Savants, 1769, in-8.
-
- Le Huron, ou l’Ingénu, 2 vol. in-12.
-
- Les Lauriers ecclésiastiques.--Mémoires pour la Fête des Fous,
- in-8.
-
- Margot la Ravaudeuse.--L’Art d’aimer et le Remède d’amour, in-8,
- maroq.
-
- La Messaline, in-12, br.
-
- La Princesse de Babylone, in-8, br.
-
- Les Reclusières de Vénus, in-8.
-
- Le Sopha, 2 vol. in-12.
-
- Tanzaï et Néardané, 2 vol. in-12.
-
- La Tourière des Carmélites.--L’Origine des C..... sauvages,
- in-12, br.
-
- Le Moyen de parvenir, 2 vol. in-12.
-
- Le Cabinet satirique, in-8, maroq.
-
- La Légende joyeuse, ou les Leçons de Lampsaque, in-12.
-
- Pièces libres de Ferrand.--Nocrion, conte allobroge.--Tourière
- des Carmélites, in-12, maroq.
-
- Poésies galantes latines et françaises, 2 vol. in-12, et un
- volume italien.
-
- Passe-temps des Mousquetaires, in-12.
-
- Le Balai, poëme, in-8.
-
- Aventures de Pomponius, 1724, in-12.
-
- Mémoires pour..... l’Histoire de Perse, 1746, in-12.
-
- Amours de Zeokinizul, roi des Kofirans, in-12.
-
- La Dernière Guerre des Bêtes, 1758, in-12.
-
- Mémoires de Mme de Pompadour, 2 vol. in-12.
-
- L’Espion chinois, 3 vol. in-12, br., 1765.
-
- Mémoires de M. de T....., maître des requestes, in-8, Mss.
-
- Jean danse mieux que Pierre, in-12.
-
- Les Jésuites en belle humeur, 1760, in-12.
-
- Histoire de la Bastille, 5 vol. in-12, br., figures.
-
- Histoire amoureuse des Gaules, 5 vol. in-12.
-
- Extrait du Dictionnaire de Bayle, 2 vol. in-8, br.
-
- Analyse de Bayle, 4 vol. in-12.
-
-
-Cette liste est intéressante; on y voit figurer des ouvrages peu
-édifiants, il est vrai, mais très-littéraires, tels que le _Moyen
-de parvenir_, le _Cabinet satirique_, etc., qui se trouvent souvent
-décrits dans la plupart des catalogues de vente imprimés à cette
-époque. On y rencontre naturellement quelques écrits hétérodoxes de
-Voltaire, de Fréret, du baron d’Holbach, de J.-J. Rousseau; mais on
-peut supposer que la qualité du propriétaire de cette bibliothèque fut
-pour beaucoup dans la proscription des livres, qu’on n’a pas voulu
-laisser vendre sous la garantie du nom d’un commissaire au Châtelet
-de Paris. C’est ainsi que, dans ces derniers temps, le Conseil de
-l’instruction publique s’est ému du Catalogue des livres plus que
-légers qui composaient la bibliothèque de feu Noël, ancien inspecteur
-de l’Université, et a exigé l’épuration de cette bibliothèque avant
-la vente. Quoi qu’il en soit, les experts désignés à l’effet d’épurer
-aussi le Catalogue des livres de M. de Rochebrune n’ont pas pris garde
-à certains ouvrages plus hardis et plus scabreux que ceux qu’ils
-retranchaient. Nous citerons les suivants qui sont restés à leur place
-dans le Catalogue.
-
-
- Nos 2270. Contes très-mogols. _Paris_, 1770, in-12.
-
- 2319. Aventures philosophiques. _Tonquin_, 1766, in-12.
-
- 2334. Cela est singulier, histoire égyptienne, 1752, in-18,
- imprimé sur papier bleu.
-
- 2353. Giphantie. _Babylone_, 1760, in-12.
-
- 2374. Histoire et Aventures de dona Rufine. _Paris_, 1751, in-12.
-
- 2383. Kanor, conte traduit du sauvage. _Amsterdam_, 1750, in-12.
-
- 2387. Les Libertins en campagne. _Au Quartier-Royal_, 1710, in-12.
-
- 2389. Lucette, ou les Progrès du libertinage. _Londres_, 1765, 3
- vol. in-12.
-
- 2425. Mille et une Fadaises, contes à dormir debout. 1742, in-12.
-
- 2433. Les Nouvelles Femmes. _Genève_, 1761, in-8.
-
- 2435. La Nuit et le Moment, ou les Matinées de Cythère.
- _Londres_, s. d., in-12.
-
- 2436. On ne s’y attendait pas. _Paris_, 1773, 2 vol. in-12.
-
- 2443. Le Plaisir et la Volupté, conte allégorique, 1752, in-12.
-
- 2447. Psaphion, ou la Courtisane de Smyrne. 1748, in-12.
-
- 2458. Les Sonnettes, ou Mémoires du marquis de... 1751, in-12.
-
- 2460. Tant mieux pour elle. In-12.
-
- 2464. Les Têtes folles. _Paris_, 1753, in-12.
-
- 2372. Zéphirine, ou l’Époux libertin, anecdote volée.
- _Amsterdam_, 1771, in-8.
-
-
-Ce sont précisément ces petits romans de galanterie transcendante que
-les censeurs de l’Université ont supprimés dans le Catalogue de feu
-Noël, sans doute parce qu’ils les connaissaient bien: _experto crede
-Roberto_. Les experts de 1774 n’avaient pas probablement la science
-infuse en ces sortes de matières. L’échantillon que nous avons donné du
-Catalogue de Rochebrune suffira pour prouver que ce joyeux commissaire
-était digne d’être l’ami de Crébillon fils et du chevalier de Mouhy.
-
-
-
-
- PRIX
- DES
- LIVRES DE THÉOLOGIE
- EN 1797.
-
-
-Lors de la suppression des ordres monastiques et des maisons
-religieuses, il y eut une baisse immédiate dans le prix des livres
-de théologie, non-seulement parce que les bibliothèques de couvents
-contenaient une énorme quantité de ces sortes de livres, qui allaient
-inévitablement rentrer dans la circulation commerciale, mais parce
-que les fonds des éditions publiées par les Bénédictins de Saint-Maur
-et par d’autres congrégations se trouvaient accumulés dans des dépôts
-qui devenaient propriété nationale. Pendant cinq ou six ans, en effet,
-ces beaux livres, si précieux pour l’histoire, furent frappés d’un tel
-discrédit, qu’on les vendait au poids du papier, et qu’on détruisait
-ainsi des éditions presque entières. Quelques libraires pressentirent
-alors que les grandes collections des Pères, des Conciles, des
-historiens de l’Église, reprendraient bientôt leur valeur; ils
-achetèrent, comme papier à la rame et comme vieux papier, tout ce
-qu’ils purent trouver dans ce genre, et ils ne tardèrent pas, en effet,
-à réaliser d’énormes bénéfices, en vendant à l’étranger d’abord,
-et, peu de temps après, en France, ces ouvrages excellents, dont le
-Gouvernement avait, pour ainsi dire, provoqué la destruction.
-
-Une vente à l’encan, qui eut lieu à Paris, rue et porte Saint-Jacques,
-les 15 et 16 floréal an VI (1797), révéla tout à coup une hausse
-inattendue sur les livres de théologie que le libraire chargé de la
-vente avait osé admettre dans une notice sommaire. Ravier, qui publiait
-alors son _Journal de la librairie et des arts_, y inséra un extrait de
-cette notice, qu’il fit précéder des observations suivantes, que nous
-croyons devoir reproduire à cause de leur justesse, malgré leur mauvais
-style; c’est un document curieux pour constater les variations du prix
-des livres:
-
- «Nous insérons la notice suivante, quoique peu conséquente,
- parce qu’elle contient un genre de livres qu’on ne rencontre
- pas très-fréquemment dans les ventes, la plus grande partie
- des bibliothèques qui les contenoient ayant été fondues dans
- les dépôts nationaux; on sera surpris de voir que des livres,
- qu’on ne croyoit pas susceptibles aujourd’hui d’un grand
- produit, aient été portés à leur ancienne valeur, et plus
- surpris que le Gouvernement n’ait pas été conseillé, lorsqu’il
- en étoit encore temps, de faire passer, en Espagne, en Portugal
- et en Italie, ces masses énormes, qu’il auroit pu échanger
- très-avantageusement. Il n’est plus temps aujourd’hui de
- s’occuper de cette idée; les circonstances ont fixé, dans tous
- les gouvernements, et dans les corporations religieuses surtout,
- cet esprit d’inquiétude qui s’accorde moins avec les acquisitions
- de ce genre qu’avec tout autre. Il ne reste d’autre moyen d’en
- tirer parti que de les verser dans le commerce, ce dont on nous
- menace tous les jours; mais, si ce projet s’effectue, les volumes
- de 15 à 18 francs, la plupart de ces chefs-d’œuvre d’impression
- se vendront au poids, et, pour retirer une goutte d’eau, le
- Gouvernement aura porté le dernier coup au commerce. Ainsi, pour
- n’avoir pas saisi le moment opportun de s’en défaire, il se
- trouve aujourd’hui dans l’impérieuse nécessité de les conserver.»
-
-
- J. Menochii Commentarii totius Scripturæ, studio R. J. de
- Tournemine. _Parisiis_, 1719; 2 vol. in-fol., 19 fr. (Valeur
- actuelle, selon le _Manuel du Libraire_, de Brunet, 24 à 30 fr.;
- estimé 30 à 45 fr.)
-
- Œuvres de Bossuet. _Paris_, 1743, 20 vol. in-4, v. m., 106 fr.
- (Selon Brunet, 100 fr. environ, après avoir valu 250 à 300 fr.
- sous la Restauration; estimé 150 à 180 fr.)
-
- J. Goar, Rituale Græcorum, gr. et lat. _Parisiis_, 1647, in-fol.,
- 18 fr. (Selon Brunet, 30 fr.)
-
- Pontificale romanum, in-fol., fig.; net 10 fr. (Selon Brunet, 20
- à 24 fr.)
-
- J. Cottelerii Patres apostolici, gr. et lat., ex edit. J.
- Clerici. _Amsterd._, 1724; 2 vol. in-fol., 35 fr. (Selon Brunet,
- 120 à 150 fr.)
-
- L. Dacherii Spicilegium veterum aliquot scriptorum. _Parisiis_,
- 1723; 8 vol. in-fol., 30 fr. (Selon Brunet, 100 fr.; estimé 150 à
- 180 fr.)
-
- Ecclesiæ Græciæ monumenta, gr. et lat., ex edit. J. Cottelerii,
- _Parisiis_, 1677; 3 vol. in-4, 15 fr. (Selon Brunet, 30 à 36 fr.;
- estimé 60 à 90 fr.)
-
- S. Justini opera, gr. et lat., ex edit. Benedictinorum.
- _Parisiis_, 1742; in-fol., 20 fr. (Selon Brunet, 40 à 48 fr.;
- estimé 50 à 80 fr.)
-
- S. Cypriani opera, ex edit. Steph. Baluzii. _Parisiis_, 1726;
- in-fol., 19 fr. (Selon Brunet, 36 à 40 fr.; estimé 50 à 70 fr.)
-
-
- S. Irenei opera, gr. et lat., ex edit. B. Massuet. _Parisiis_,
- 1710; in-fol., 18 fr. (Selon Brunet, 40 à 48 fr.; estimé 40 à 60
- fr.)
-
- S. Hilarii opera, gr. et lat., ex edit. Petri Constant.
- _Parisiis_, 1693; in-fol., 13 fr. (Selon Brunet, 30 à 36 fr.;
- estimé 40 à 60 fr.)
-
- S. Cyrilli Hierosolymitani opera, gr. et lat., ex recensione A.
- Touttée. _Parisiis_, 1720; in-fol., 18 fr. (Selon Brunet, 36 à 48
- fr.; estimé 50 à 70 fr.)
-
- S. Basilii magni opera, gr. et lat., ex edit. J. Garnier.
- _Parisiis_, 1721; 3 vol. in-fol. (Selon Brunet, 120 à 150 fr.;
- estimé 150 à 180 fr.)
-
- S. Ambrosii opera, ex edit. Le Nourry. _Parisiis_, 1686; 2 vol.
- in-fol., 65 fr. (Selon Brunet, 70 à 72 fr.; estimé 70 à 100 fr.)
-
- S. Joannis Chrysostomi opera, gr. et lat., ex edit. Bern. de
- Montfaucon. _Parisiis_, 1718; 13 vol. in-fol., 200 fr. (Selon
- Brunet, 500 à 600 fr.; estimé 800 fr.)
-
- S. Hieronymi opera, ex edit. Ant. Pouget. _Parisiis_, 1693; 5
- vol. in-fol., 94 fr. (Selon Brunet, 120 à 150 fr.; estimé 200 à
- 250 fr.)
-
- S. Augustini opera, ex edit. Benedictinorum. _Parisiis_, 1679; 8
- vol. in-fol., 73 fr. (Selon Brunet, 200 à 250 fr.; estimé 250 à
- 350 fr.)
-
- S. Leonis magni opera, ex edit. Pascasii Quesnel. _Lugduni_,
- 1700; in-fol. Réuni à l’article suivant, faute d’acquéreur.
-
- S. Prosperi opera, ex edit. L. Mangeart. _Parisiis_, 1711;
- in-fol., 18 fr. (Selon Brunet, 24 à 36 fr.; estimé 40 à 50 fr.
- Quant à l’édition des Œuvres de saint Léon, en un seul volume,
- elle est peu estimée en comparaison des éditions de Rome et de
- Venise, en 3 vol in-fol. chacune; néanmoins, elle vaut bien 15 à
- 25 fr.)
-
- S. Gregorii magni opera, ex edit. Benedictinorum. _Parisiis_,
- 1705; 4 vol. in-fol., 71 fr. (Selon Brunet, 80 à 120 fr.; estimé
- 150 à 200 fr.)
-
- Guarini Grammatica hebraica et lexicon, 4 vol. in-4, v. m., 54
- fr. (Selon Brunet, 40 à 48 fr.; estimé 50 à 80 fr.)
-
-
-On voit, par le rapprochement de ces différents prix à cinquante et
-soixante ans d’intervalle, que les bons livres tombés au rabais par
-suite de circonstances qu’on peut appeler de force majeure, ne manquent
-jamais de se relever et de remonter à leur ancien prix, sinon à un
-prix supérieur. Ainsi la vente du C***, au mois de floréal an VI, fut
-comme le signal de la hausse qui n’a pas cessé depuis de favoriser
-le commerce des grands ouvrages de théologie, et qui ne paraît pas
-même s’être arrêtée par suite de la réimpression à bon marché de ces
-ouvrages, indispensables à toute bibliothèque d’érudition.
-
-
-
-
- PLAN D’UNE ÉDITION
- DES
- OPUSCULES D’ANTOINE-ALEXANDRE BARBIER.
-
-
-Les bibliographes sont généralement un peu paresseux, dès qu’il s’agit
-de publier; ils travaillent beaucoup, ils travaillent sans cesse; ils
-entreprennent et ils mènent à bonne fin des ouvrages immenses, dont
-l’idée seule épouvanterait le littérateur le plus prodigue de son
-encre, mais qu’on ne leur parle pas de faire imprimer: ils n’ont jamais
-fini la tâche qu’ils se sont imposée, ils ne la jugent jamais assez
-parfaite, ils veulent toujours y ajouter, et ils y ajoutent toujours.
-Voilà comment tant de beaux travaux bibliographiques restent inédits,
-quoique achevés. Adry, Mercier de Saint-Léger, Beaucousin et tant
-d’autres, ont laissé une prodigieuse quantité de notes manuscrites qui
-feraient d’excellents livres.
-
-Cet exorde n’a pas d’autre objet que de chercher querelle (et Dieu
-fasse qu’il me le pardonne!) à mon cher et savant collègue, M.
-Louis Barbier, directeur de la Bibliothèque du Louvre. Je l’accuse
-hautement de négligence, sinon de paresse, à l’égard de l’admirable
-monument bibliographique élevé par son illustre père, et continué par
-lui avec tant de zèle et de persévérance; oui, je lui reproche, dans
-un sentiment d’affectueuse et sincère sympathie qu’il appréciera, de
-ne pas faire paraître une nouvelle édition augmentée et complète du
-_Dictionnaire des anonymes et pseudonymes_. Ce dictionnaire, dont la
-seconde édition (Paris, Barrois, 1822-27, 4 vol. in-8) est épuisée
-depuis plus de trente ans, n’est pas seulement un livre utile et
-vraiment digne d’estime, c’est un livre nécessaire, indispensable
-pour quiconque s’occupe de bibliographie; tout le monde désire, tout
-le monde attend une réimpression que M. Louis Barbier nous a promise,
-et qu’il nous doit, à nous tous qui sommes les humbles et fidèles
-disciples de l’auteur du célèbre _Dictionnaire des anonymes_.
-
-Ce dictionnaire est presque un chef-d’œuvre de critique et d’érudition;
-on peut le perfectionner en certaines parties, on peut l’augmenter et
-l’étendre, on peut surtout le continuer jusqu’à présent, mais il ne
-faut pas songer à le refondre ou à le refaire sur un nouveau plan. Ce
-serait en détruire l’économie et lui ôter sa valeur intrinsèque. Il
-s’agit là d’un ouvrage essentiellement remarquable, connu partout, cité
-sans cesse et adopté d’une manière définitive. Si cet ouvrage était
-de ceux qui changent de forme et qui se remplacent par d’autres plus
-complets et mieux exécutés, les exemplaires qu’on voit passer de temps
-en temps dans les ventes publiques trouveraient-ils acquéreur au prix
-de 70 à 80 francs? Au reste, nous savons, de bonne source, que M. Louis
-Barbier n’a pas cessé depuis trente-cinq ans de préparer l’édition que
-nous lui demandons avec instances aujourd’hui, au nom des bibliographes
-et des bibliophiles, pour l’honneur de la mémoire de son digne père.
-
-Mais ce n’est point assez, et s’il fait droit à notre demande, comme
-nous l’espérons, nous sommes déterminés à lui demander davantage. Il
-ne prendra pas, Dieu merci, nos demandes en mauvaise part. Nous lui
-demandons, dès à présent, de réunir les opuscules bibliographiques
-d’Antoine-Alexandre Barbier, et de les publier aussi, pour la plus
-grande joie des bons bibliophiles. Il y a maintenant un public, et
-même un public nombreux et passionné, pour ces sortes de publications.
-Les brochures que Peignot faisait imprimer à petit nombre pour
-les distribuer à ses amis, qui ne les lisaient pas toujours, sont
-recherchées maintenant par les amateurs, qui se les disputent dans
-les ventes, à des prix de plus en plus excessifs. Quand Techener
-recueillera les œuvres bibliographiques de Charles Nodier, il trouvera
-plus de souscripteurs que le charmant conteur et spirituel écrivain
-n’en eut pour ses romans et ses nouvelles fantastiques. Le moment est
-bon, ce me semble, pour rassembler en corps d’ouvrage les travaux
-épars, oubliés ou inconnus, d’un bibliographe.
-
-Antoine-Alexandre Barbier a été un des meilleurs collaborateurs de
-Millin, et il a répandu quantité de mémoires, de notices et de
-lettres dans la volumineuse collection du _Magasin_ et des _Annales
-encyclopédiques_, collection précieuse que les grandes bibliothèques
-publiques ne possèdent pas. Auparavant, il coopérait à la rédaction
-du _Mercure de France_; plus tard, il a prêté son concours à d’autres
-recueils périodiques, ainsi qu’à diverses publications collectives.
-Tout ce qu’il a écrit pour les journaux et pour les encyclopédies est
-marqué au coin d’un rare esprit de critique. Aucun de ses contemporains
-ne fut initié mieux que lui aux détails intimes de l’histoire
-littéraire, non-seulement pour la France, mais encore pour les pays
-étrangers. Personne ne traitait comme lui un point de bibliographie
-raisonnée; personne ne composait plus solidement un article de
-biographie; personne, en un mot, ne faisait un meilleur usage des
-livres, et personne ne savait mieux les juger.
-
-N’est-il pas étrange et monstrueux que des travaux si utiles et si
-estimables soient comme non avenus, et se trouvent enfouis çà et là
-dans des collections qu’on ne lit plus? Eh bien! je propose d’en
-extraire avec soin tout ce qui doit former les œuvres bibliographiques
-et critiques de l’auteur du _Dictionnaire des Anonymes_. Quelques-unes
-de ces notices ont été tirées à part, et même le marquis de
-Chateaugiron avait fait imprimer à dix exemplaires un titre destiné à
-les réunir en volume. Ces dix exemplaires, que sont-ils devenus? Nous
-n’en avons pas vu passer un seul dans le flot incessant des ventes de
-livres. Mais un volume ne suffit pas pour nous contenter, il en faut
-trois, il en faut quatre et davantage, si notre cher collègue, M.
-Louis Barbier, nous donne satisfaction en publiant les travaux inédits
-de son père, notamment les rapports que le bibliothécaire de l’empereur
-Napoléon Ier rédigeait, par ordre, sur des ouvrages anciens et nouveaux.
-
-Voici comment j’entendrais la division des œuvres d’Antoine-Alexandre
-Barbier.
-
-
-I. _Lettres bibliographiques._ Je comprendrais sous ce titre les
-lettres de différents genres que l’auteur a fait insérer dans les
-journaux, de 1795 à 1825. Je vais citer, sans ordre méthodique, celles
-de ces lettres qui sont venues à ma connaissance.
-
-
- Lettres relatives à divers points d’histoire littéraire. (_Clef
- du cabinet des souverains_, nos 1717, 1331, 1334 et 1785.)
-
- Lettre aux rédacteurs des Soirées littéraires. (T. III, p. 142 de
- ce Recueil.)
-
- Lettre sur l’Histoire de Marie Stuart, par Mercier, de Compiègne.
- (_Mercure de France_, t. XX, p. 236.)
-
- Lettre sur le Gouvernement civil de Locke, et particulièrement
- sur les traductions françaises de cet ouvrage. (_Ibid._, t. XXII,
- p. 29.)
-
- Lettre sur les Aventures de Friso, par Guillaume de Haren,
- traduites par Jansen, et sur la littérature hollandaise.
- (_Ibid._, t. XXIII, p. 3.)
-
- Lettre sur le jugement que l’auteur des Soirées littéraires a
- porté du philosophe Favorin et de J.-J. Rousseau. (_Ibid._, t.
- XXVI, p. 357.)
-
- Lettre sur l’Aristénète grec et l’Aristénète français. (_Ibid._,
- t. XXIX, p. 25.)
-
- Lettre contenant la dénonciation de plusieurs plagiats. (_Ibid._,
- t. XXIX, p. 94.)
-
- Lettre à Chardon de la Rochette sur la bibliographie. (_Magasin
- encyclopédique_, 1799, t. III, p. 97.)
-
- Lettre à Millin sur quelques articles du Magasin encyclopédique.
- (_Ibid._, 1799, t. V, p. 79.)
-
- Lettre au même sur un article relatif à dom Lieble. (_Ibid._,
- 1814, t. II, p. 369.)
-
- Lettre sur la traduction de Plaute, par Levée. (_Ibid._, t. VI,
- 1815, p. 275.)
-
- Lettre au sujet de la Notice nécrologique de Ripault. (_Revue
- encyclopédique_, t. XXII, p. 766.)
-
- Nombreuses lettres publiées depuis la mort d’Antoine-Alexandre
- Barbier, dans le _Bulletin du Bibliophile_ et dans d’autres
- recueils littéraires par les soins de son fils.
-
-
-II. _Études bibliographiques._ Ce sont des dissertations et des
-notices, dans lesquelles l’auteur a prouvé qu’il ne s’arrêtait pas aux
-titres des livres, et qu’il envisageait toujours la bibliographie au
-point de vue littéraire.
-
-
- Catalogue des livres qui doivent composer la bibliothèque d’un
- lycée; rédigé à la demande de Fourcroy. (_Paris, impr. de la
- République_, an XII-1803, in-12 de 43 p.)
-
- Préface et table des divisions du Catalogue des livres de la
- bibliothèque du Conseil d’État. (_Paris_, an XI-1803, in-8 de 54
- pages.)
-
- Réponse à un article du Mercure de France relatif au Dictionnaire
- des Anonymes. (_Paris_, 1807, in-8; réimprimé à la fin du t. IV
- de la 1re édit. de ce Dictionnaire.)
-
- Notice sur les éditions des Vies de Plutarque et du roman
- d’Héliodore; traduits par Amyot. (A la suite du t. IV de la 1re
- édit. du Dictionnaire des Anonymes.)
-
- Articles insérés dans l’_Encyclopédie moderne_ de Courtin:
- _Anonymes_, _Autographes_, _Bibliographie_, _Catalogue_.
-
- Analyse du Mémoire de Mulot sur l’état actuel des bibliothèques.
- (_Mercure de France_, t. XXVII, p. 33.)
-
- Anecdote bibliographique sur les _Illustrium et eruditorum
- virorum Epistolæ_. (_Magasin encyclopédique_, 1802, t. I, p. 235.)
-
- --Sur le véritable auteur de la Connoissance de la mythologie.
- (_Ibid._, 1801, t. I, p. 37.)
-
- --Sur l’Histoire critique du Vieux Testament. (_Ibid._, 1803, t.
- I, p. 295.)
-
- Notice du Catalogue raisonné des livres de la bibliothèque de
- l’abbé Goujet. (_Ibid._, 1803, t. V, p. 182, et t. VI, p. 139.)
-
- Notice des principaux ouvrages relatifs à la personne et aux
- ouvrages de J.-J. Rousseau. (_Annales encyclopédiques_, 1818, t.
- IV, p. 1.)
-
- Notice sur les dictionnaires historiques les plus répandus.
- (_Revue encyclopédique_, t. I, p. 142.)
-
- Notice sur la table des matières du Magasin encyclopédique.
- (_Ibid._, t. I, p. 574.)
-
- Notice sur les Recherches de Petit-Radel, relatives aux
- bibliothèques et à la bibliothèque Mazarine. (_Ibid._, t. I, p.
- 575, et t. II, p. 360.)
-
- Notice sur le Manuel du Libraire, de M. Brunet. (_Ibid._, t.
- VIII, p. 154.)
-
- Notice bibliographique sur les Lettres portugaises. (_Ibid._, t.
- XXII, p. 707.)
-
- État des différentes Bibliothèques publiques de Paris en 1805.
- (Imprimé dans l’_Annuaire administratif et statistique_ du
- département de la Seine, par P.-J.-H. Allard.)
-
- Réflexions sur l’anecdote relative à la première édition de
- l’Imitation de Jésus-Christ, traduite par l’abbé de Choisy.
- (_Publiciste_, 16 prairial an XII.)
-
- --Sur une édition rare de l’Exposition de la Doctrine de l’Église
- catholique, par Bossuet. (_Journal des Débats_, 15 fructidor an
- XII.)
-
- Notice des principales éditions des Fables et des Œuvres de la
- Fontaine. (Imprimé dans l’ouvrage de Robert, intitulé: _Fables
- inédites des_ XIIe, XIIIe _et_ XIVe _siècles_, 1825.)
-
-
-On grouperait dans ce volume d’études bibliographiques toutes les
-notices qui se rapportent plus particulièrement à la bibliographie et à
-la recherche des anonymes.
-
-
-III. _Notices biographiques._ La plupart de ces notices tiennent
-tellement à la bibliographie, qu’on pourrait les faire entrer dans le
-volume précédent. Nous signalerons seulement les plus remarquables.
-
-
- Notice sur la vie et les ouvrages de David Durand. (_Magasin
- encyclopédique_, t. IV, p. 487; réimpr. avec des additions à la
- fin du t. IV de la 1re édit. du _Dictionnaire des Anonymes_.)
-
- Particularités sur Mouchet. (_Ibid._, 1807, t. IV, p. 62.)
-
- Notice sur la vie et les ouvrages de Louis-Théodore Hérissant.
- (_Ibid._, 1812, t. VI, p. 85.)
-
- Notice sur la vie et les ouvrages de Thomas Guyot. (_Ibid._,
- 1813, t. IV, p. 275.)
-
- Notice sur la vie et les ouvrages de l’abbé Denina. (_Ibid._,
- 1814, t. I, p. 113.)
-
- Notice sur Jean Heuzet. (_Mag. encycl._, 1814, t. II, p. 176.)
-
- Notice sur la vie et les ouvrages de Casimir Freschot. (_Ibid._,
- 1815, t. VI, p. 304.)
-
- Notice sur la vie et les ouvrages d’Auguste-Nicolas de
- Saint-Genis. (_Annales encyclopédiques_, 1817, t. III.)
-
- Notice nécrologique sur l’abbé Grosier. (_Revue encyclopédique_,
- t. XXI, p. 740.)
-
- Notice sur Jean Rousset. (Prospectus de la 9e édition du
- Dictionnaire biographique de Prudhomme, 1809.)
-
- Notice sur la vie de Moulines. (En tête de sa traduction des
- Écrivains de l’Histoire Auguste, 1806.)
-
- Notice sur la vie et les ouvrages de Collé. (En tête du Journal
- historique de Collé, 1807.)
-
- Notice sur Néel. (En tête du Voyage de Paris à Saint-Cloud, 1797.)
-
-
-Et beaucoup d’autres notices biographiques qui devaient figurer dans
-le second volume de l’_Examen critique des Dictionnaires historiques_,
-volume que l’auteur ne voulait publier qu’après l’achèvement de la
-_Biographie universelle_ de Michaud.
-
-
-IV. _Notices littéraires._ C’est encore de la bibliographie raisonnée
-et critique de main de maître.
-
-
- Dissertation sur soixante traductions françaises de l’Imitation
- de Jésus-Christ. (_Paris_, Lefebvre, 1812, in-12.).--M. Louis
- Barbier a vivement excité notre intérêt, en nous apprenant que
- son père avait laissé un exemplaire de ce savant ouvrage tout
- chargé de corrections et d’additions.
-
- --Sur les Lettres manuscrites de P.-D. Huet. (_Mercure de
- France_, t. XXVI, p. 289.)
-
- --Sur les Contes et Nouvelles de Mirabeau. (_Ibid._, t. XXXIII,
- p. 263.)
-
- --Sur les Œuvres de Vauvenargues. (_Ibid._, t. XXXIV, p. 204.)
-
- --Sur l’Introduction à l’Analyse infinitésimale, d’Euler.
- (_Ibid._, t. XXXVI, p. 342.)
-
- Examen de plusieurs assertions hasardées par la Harpe dans sa
- Philosophie du XVIIIe siècle. (_Magasin encyclopédique_, 1805, t.
- III, p. 5.)
-
- --Sur le Recueil des Lettres de Mme de Sévigné. (_Mag. encycl._
- 1801, t. VI, p. 7.)
-
- --Sur le poëme de la Conversation, du P. Janvier. (_Revue
- philosophique_, 1807, 2e trimestre, p. 88.)
-
- Rapport au Conseil du Conservatoire des objets de science
- et d’art, sur le Recueil des Lettres de P.-D. Huet, évêque
- d’Avranches, trouvé parmi les livres de l’ex-jésuite Querbœuf.
- (_Journal des Savants_, an V, p. 334.)
-
-
-Je m’arrête, car il faut savoir se borner, même en bibliographie; je
-ne pousserai pas plus loin cette nomenclature qui, si variée qu’elle
-soit, ne supplée pas aux articles eux-mêmes qui se recommandent tous
-par une connaissance approfondie du sujet et par des observations
-aussi savantes qu’ingénieuses. Ces articles ont été fort remarqués au
-moment de leur apparition dans le _Magasin encyclopédique_, dans la
-_Revue encyclopédique_, etc.; mais lorsqu’ils seront réunis et classés
-systématiquement, ils offriront un intérêt de plus, en présentant sous
-un nouveau jour le talent analytique et critique d’Antoine-Alexandre
-Barbier. Ce volume de mélanges littéraires viendra se placer avec
-honneur dans les bibliothèques, à côté de recueils du même genre qui
-appartiennent à la même époque, et qui réunissent les articles et les
-feuilletons de Dussault, Feletz, Maltebrun et Boissonade.
-
-Mon cher collègue, M. Louis Barbier, ne me saura pas mauvais gré,
-sans doute, d’avoir évoqué le souvenir bibliographique de son savant
-et vénéré père: il approuvera certainement la publication que je lui
-propose de faire de ces opuscules, qui ne demandent qu’à être réunis
-et coordonnés pour acquérir toute leur importance littéraire; mais
-il aura quelque prétexte plausible à faire valoir, pour s’excuser
-de n’avoir pas encore publié la troisième édition du Dictionnaire
-des Anonymes: il me dira que son manuscrit est prêt depuis dix ans,
-depuis vingt ans même, ce que je me plais à reconnaître avec plaisir,
-mais qu’un libraire lui a manqué pour entreprendre une édition aussi
-coûteuse... Il y a dix ans, il y a vingt ans de cela; la bibliographie
-n’était pas alors en bonne odeur auprès de la librairie marchande, et
-le _Dictionnaire des Anonymes_, qu’on avait vu tomber à vil prix (10 à
-15 fr. l’exemplaire), passait pour un livre _dur à la vente_; l’éditeur
-Barrois se plaignait même d’avoir fait une triste affaire; mais tel
-temps, telle mode; aujourd’hui le même _Dictionnaire des Anonymes_,
-réimprimé avec les augmentations qu’il réclame, se vendra sur-le-champ
-à 1,500 exemplaires, et le reste de l’édition ne moisira pas en
-magasin. Vienne donc le plus tôt possible cette troisième édition,
-revue, corrigée et augmentée par le fils de l’auteur: elle aura le
-même succès que la cinquième édition du _Manuel du Libraire_, de ce
-chef-d’œuvre incomparable de la science bibliographique, auquel le
-vénérable M. Brunet met la dernière main à l’âge de quatre-vingt-deux
-ans, M. Brunet, notre maître à tous et le glorieux chef de la
-bibliographie française.
-
-
-NOTA. M. Louis Barbier, à qui je reproche de nous faire attendre si
-longtemps la réimpression du _Dictionnaire des Anonymes_, n’en a pas
-moins dignement suivi les traces de son père, en faisant, de la
-bibliothèque du Louvre, de cette bibliothèque que son père a créée,
-une des plus belles, des plus riches, des plus curieuses bibliothèques
-du monde. Une autre fois, je vous parlerai du bibliothécaire, à propos
-de cette bibliothèque merveilleuse qui vient d’attirer à elle et
-d’absorber la bibliothèque de mon ami Motteley. Dieu merci! les livres
-de Motteley sont en bonnes mains et sous bonne garde.
-
-
-
-
- EXTRAITS
- D’UNE
- CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE.
-
-
-I
-
-La lettre suivante, datée de janvier 1858, renferme une curieuse
-anecdote de l’histoire littéraire:
-
- «En feuilletant un charmant petit volume: _Un Million de rimes
- gauloises_, lequel aura pour lecteurs tout ce qui reste de
- Gaulois en France, je remarque, à la page 256, une Épitaphe de
- Désaugiers, _par lui-même_, que je vous demande la permission de
- restituer à son véritable auteur, malgré le témoignage de Charles
- Nodier, sur lequel se fonde l’éditeur du recueil, M. Alfred de
- Bougy. Cette épitaphe, si mes souvenirs ne me trompent pas,
- fut improvisée par M. Paul Lacroix, le jour même de la cruelle
- opération que Désaugiers venait de subir et qui paraissait
- avoir bien réussi. M. Paul Lacroix envoya ces vers dans une
- lettre de félicitations adressée au pauvre malade, qui devait
- succomber peu de jours après, et qui s’empressa de répondre par
- quatre vers sur les mêmes rimes. Les deux pièces de vers furent
- successivement imprimées alors dans deux numéros du _Figaro_,
- rédigé par le Poitevin Saint-Alme, Maurice Alhoy, Étienne Arago,
- Jules Janin, etc. On a, depuis, recueilli les vers de M. Paul
- Lacroix, et on a oublié ceux de Désaugiers, qui ne méritent pas
- cet oubli. Mais où trouver une collection complète du _Figaro_,
- pour y chercher l’épitaphe que Désaugiers a faite sur son lit
- de douleurs et qui aurait pu être gravée sur sa tombe, peu de
- jours après? M. Alfred de Bougy nous donnera peut-être les
- deux épitaphes dans la seconde édition du _Million de rimes
- gauloises_? Ce sera donc pour le mois prochain.
-
- «UN VIEUX RÉDACTEUR DU PREMIER FIGARO.»
-
-
-II
-
-Le bibliophile Jacob, dans une suite d’articles consacrés à l’histoire
-des mystificateurs et des mystifiés, a de nouveau attiré l’attention
-sur un livre très-singulier et très-divertissant, assez rare et peu
-connu, qu’on réimprimera peut-être un jour[22]. Ce livre est intitulé:
-_Correspondance philosophique de Caillot Duval, rédigée d’après
-les pièces originales, et publiée par une société de littérateurs
-lorrains_ (Nancy et Paris, 1795, in-8). Le bibliophile Jacob attribue
-à Fortia de Piles cette prodigieuse mystification, qui consistait
-à écrire de Nancy une série de lettres ridicules, sous divers
-pseudonymes, à différentes personnes plus ou moins notables de Paris,
-et à obtenir ainsi une série de réponses authentiques sur des sujets
-plus ou moins saugrenus. Fortia de Piles fit imprimer impitoyablement
-les réponses avec les lettres, mais il eut toutefois la précaution
-de ne représenter certains noms que par des initiales, qui étaient
-alors transparentes, et qui sont devenues tout à fait inintelligibles
-pour nous. Un amateur nous communique une Clef manuscrite de la
-_Correspondance philosophique de Caillot Duval_, trouvée dans un
-exemplaire qui appartenait au marquis de Fortia d’Urban, cousin de
-l’auteur.
-
- [22] Il a été réimprimé, en effet, par les soins de M.
- Lorédan Larchey, mais avec des retranchements regrettables.
-
-
- CLEF DE LA CORRESPONDANCE PHILOSOPHIQUE DE CAILLOT DUVAL.
-
- Tiré d’un exemplaire ayant appartenu au marquis de Fortia.
-
-
- L’abbé AUB. _Aubert._
- M. B., secrétaire de l’acad. d’Amiens _Baron._
- M. BEAU., à Marseille _Beaujard._
- M. BERTHEL., à Paris _Berthelemot._
- Mlle BER., à Paris _Bertin._
- M. B., à Nancy _Beverley._
- M. BL. DE SAIN _Blin de Sainmore._
- M. CAR., facteur de Cors _Caron._
- M. CHAUM., perruquier _Chaumont._
- M. CHER., à Paris _Chervain._
- Mme DE LAU., à Paris _Delaunay._
- M. DORS., de la Comédie Italienne _Dorsonville._
- Mme DU GA., de la Comédie Italienne _Dugazon._
- M. DUV., au Grand Monarque. _Duval._
- Le P. HERV., aux Augustins. _Le P. Hervier._
- M. L..r, maître de musique. _Lair._
- M. L., à Paris. _Laïs._
- Mlle LAU., de la Comédie française. _Laurent._
- M. LE C., à Abbeville. _Le Cat._
- M. L’HEUR. DE CHAN. _L’Heureux de Chanteloup._
- M. M.....y, libraire à Caen. _Manoury._
- M. MESM. _Mesmer._
- M. M...y, imprimeur à Marseille. _Mossy._
- M. NIC., à Paris. _Nicolet._
- M. DE P..S, à Paris. _De Piis._
- M. Poi..t, huissier priseur. _Poiret._
- M. ROC., maître d’écriture. _Rochon._
- Mlle S., de l’Opéra. _Saulnier._
- M. SAUT. DE M.Y. _Sautereau de Marsy._
- M. SOU., r. Dauphine. _Soude._
- M. TACO., bourrelier. _Taconet._
- M. THER., à Nancy. _Therain._
- M. UR., lieut. de police. _Urlon._
-
-
-III
-
-Parmi les livres estimés qui sont sortis sains et saufs de l’épreuve
-d’une longue dépréciation commerciale, il faut citer le précieux
-ouvrage archéologique de Millin, intitulé: _Antiquités nationales, ou
-recueil de monuments pour servir à l’histoire générale et particulière
-de l’Empire françois, tels que tombeaux, inscriptions, vitraux,
-fresques, etc., tirés des abbayes, monastères, châteaux et autres lieux
-devenus domaines nationaux_ (Paris, Drouhin, 1790-An VII), 5 vol. in-4,
-avec 249 planches. Ce titre, où il est question de l’Empire français,
-avait remplacé le titre primitif, qui ne parlait, bien entendu, que
-de République; c’était une première tentative pour écouler, vers 1810,
-les exemplaires restants de cette vaste collection, malheureusement
-incomplète, dans laquelle on retrouve tant de monuments que le
-vandalisme révolutionnaire a fait disparaître. Malgré ce changement
-de titre, malgré la réduction de prix (60 à 72 francs), le livre ne
-se vendait pas. On essaya de le rajeunir au moyen d’un nouveau titre
-ainsi conçu: _Monuments françois, tels que tombeaux, inscriptions,
-statues, vitraux, mosaïques, fresques, etc._ Paris, an XI. Mais ce
-titre, imaginé pour faire concurrence à la Description du Musée des
-Monuments français, que publiait alors avec succès Alexandre Lenoir,
-n’accéléra pas le débit de l’édition, quoique la plupart des premiers
-souscripteurs eussent négligé de retirer les livraisons au moment
-où elles avaient paru. Il y avait encore 500 ou 600 exemplaires en
-magasin, quand le libraire Barba eut occasion de les acquérir vers
-1819; il les fit entrer dans la librairie au rabais, qu’il avait
-adjointe à sa librairie théâtrale: il ne parvint à les écouler, au
-prix réduit de 25 à 30 francs, qu’après plus de quinze ans, et ce à
-grand renfort d’annonces et de prospectus. Mais il eut le plaisir
-d’augmenter lui-même la valeur des derniers exemplaires, qu’il porta au
-prix de 45 et 60 francs. Le livre avait désormais repris sa place dans
-l’estime des connaisseurs, et Barba, qui possédait les cuivres, put
-réimprimer un texte abrégé pour un nouveau tirage des gravures: cette
-édition, tout imparfaite qu’elle fût, s’épuisa en quelques années. On
-n’avait tiré, il est vrai, que 500 exemplaires de ce texte mutilé.
-Quant à l’édition originale, elle était de plus en plus recherchée, et
-maintenant un exemplaire en bon état de conservation coûte dans les
-ventes 90 à 125 francs, et 150 francs en papier vélin. Les exemplaires
-tirés de format in-folio, dont les épreuves des planches sont plus
-belles, valent jusqu’à 200 francs, et l’on peut prédire que ce livre,
-qui ne sera jamais réimprimé ni refait, doublera de prix, si l’étude de
-l’archéologie nationale continue à prendre de l’accroissement.
-
-
-IV
-
-Le savant bibliographe allemand, Guillaume Fleischer, qui était venu
-en France sous le Directoire pour faire de la bibliographie française,
-eut l’idée de publier, en 1806, un Manuel de la Librairie française
-moderne, ou Catalogue général des ouvrages qui se trouvaient, à la
-fin de 1806, comme livres de fonds ou en nombre, chez les libraires
-de France, et principalement chez ceux de Paris, etc. Il publia
-plusieurs prospectus et circulaires adressés aux libraires pour leur
-demander la note de leurs livres de fonds ou en nombre; il commença
-son travail avec le courage et la patience d’un Allemand; mais, au
-bout de deux années, il se vit obligé d’y renoncer: la moitié des
-livres qui existaient chez les libraires en 1806, avaient changé de
-main, ou bien étaient mis à la rame en 1808, ou du moins avaient
-subi un rabais plus ou moins considérable. Fleischer jugea que la
-librairie française était aussi mobile que le caractère français, et il
-essaya de donner à son ouvrage une base plus stable, en préparant un
-Dictionnaire de Bibliographie française générale; il n’en fit paraître
-que deux volumes, en 1812, car les souscripteurs ne se hâtèrent pas de
-l’encourager, et il retourna en Allemagne, en déclarant que la France
-n’était pas digne d’avoir un bibliographe.
-
-
-V
-
-EXTRAIT D’UNE LETTRE ANONYME.
-
- Nice, 23 juin 1858.
-
- ... «Un de mes amis, qui s’occupe de linguistique, eut l’honneur
- de vous écrire, il y a trois ans, pour vous demander des notions
- sur un mot dont l’origine lui paraissait obscure. J’avoue,
- Monsieur, que l’empressement avec lequel vous lui avez répondu,
- et votre regret de ne pouvoir satisfaire sa curiosité, ont été
- pour beaucoup dans la résolution que j’ai prise de m’adresser à
- vous. Il s’agissait du verbe _chafrioler_, qu’il avait lu dans
- un roman en vogue. Mon ami le croyait un archaïsme, et il vous
- priait de lui en dire l’étymologie.
-
- «Vous lui écrivîtes que vous n’aviez jamais rencontré ce mot
- dans vos études sur le vieux langage. Induit à erreur par
- l’orthographe fautive qu’il vous en avait donnée (_chaffrioler_),
- vous supposiez que c’était une corruption argotique du verbe
- _affrioler_; et cela, avec d’autant plus de raison, que l’auteur
- qui s’en était servi, M. Eugène Sue, a été souvent entraîné, par
- la peinture des mœurs, à accorder droit de bourgeoisie à des
- expressions du domaine de l’argot. Vous ajoutiez même que vous
- seriez très-embarrassé de le décomposer étymologiquement.
-
- «En feuilletant, par hasard, un vieux dictionnaire qui est
- toujours bon, quoique cent-quinquagénaire, poussiéreux et
- vermoulu, j’ai découvert une étymologie qui, si elle n’est pas
- la bonne, est au moins vraisemblable, et vaut bien celle que Le
- Duchat a donnée de _chafouin_.
-
- «Avant de la soumettre à votre appréciation, permettez-moi,
- Monsieur, de vous transcrire plusieurs exemples de l’emploi de
- _chafrioler_, que j’ai recueillis dans des romanciers, et qui
- vous donneront de cette locution l’idée la plus précise et la
- plus complète:
-
- «Est-ce qu’on dit ces choses-là? On garde ces friands petits
- bonheurs-là pour soi tout seul; ce sont de ces petites félicités
- coquettes et mysticoquentieuses, dont on se _chafriole_ en
- secret, et qu’on n’avoue pas!» (E. Sue, _Mathilde, ou les
- Mémoires d’une jeune femme_.) «Et l’évêque Cautin?... Oh!
- celui-ci ressemble à un gros et gras renard en rut... Œil lascif
- et matois, oreille rouge, nez mobile et pointu, mains pelues...
- Vous le voyez d’ici _chafriolant_ sous sa fine robe de soie
- violette... Et quel ventre! On dirait une outre sous l’étoffe!»
- (Le même, _les Mystères du Peuple_.) «En l’attendant, l’évêque
- Cautin, _chafriolant_ de posséder enfin la jolie fille qu’il
- convoitait depuis longtemps, s’était remis à table.» (_Id._)
- «L’évêque Cautin, cédant à son penchant pour la buvaille et la
- ripaille, voyant par avance Ronan le Vagre, l’ermite laboureur
- et la belle évêchesse suppliciés le lendemain, le bon Cautin ne
- se sentait point d’aise: il buvait et rebuvait, _chafriolait_ et
- discourait, agressif, moqueur, insolent comme un compère qui,
- avant le repas du matin, avait déjà opéré son petit miracle.»
- (_Id._) «Vous êtes le plus compromettant et le plus indiscret
- des hommes, mon cher chevalier, dit le petit abbé Fleury en
- _chafriolant_.» (Baron de Bazancourt, _le Chevalier de Chabriac_.)
-
- «Vous le voyez, Monsieur, on peut faire de ce néologisme des
- applications très-heureuses; si l’on arrive à le décomposer
- d’une manière satisfaisante, je crois qu’il aura de grandes
- chances de succès. Il est d’une tournure fine et originale; il a
- dans sa physionomie une grâce et une gentillesse, qui décèlent
- sa naissance. M. de Balzac le met dans la bouche d’un des
- personnages de _Grandeur et Décadence de César Birotteau_; lui
- seul, si je ne me trompe, a droit de le revendiquer; c’est son
- œuvre; on reconnaît le flou de sa touche coquette.
-
- «Quel verbe ravissant pour exprimer, par exemple, l’extase
- radieuse du gastronome, pour peindre la gourmandise qui brille
- dans son œil et sur ses lèvres! Attablé en face d’un gigot cuit à
- point ou d’une poularde bondée de truffes et diluviée de jus, il
- se délecte, il se pâme d’aise. Il manifeste sa jubilation par un
- épanouissement de lèvres, par un battement d’ailes (pardonnez-moi
- cette expression), par un trémoussement de tout son corps, par
- de petits sauts, par de petits bonds, que le verbe _chafrioler_
- résume et rend avec un rare bonheur. Ce mot exhale un fumet
- rabelaisien; c’est tout un poëme de lécherie et de sensualité; il
- est dommage qu’il ne soit pas éclos sous la plume culinophile de
- Brillat-Savarin.
-
- «Dussé-je faire sourire votre érudition de la confiance que j’ai
- dans ma faiblesse, je reviens à mon étymologie, pour laquelle je
- sollicite votre indulgence. Si vous lui attribuez quelque valeur,
- votre assentiment me sera, Monsieur, d’un très-grand prix.
-
- «_Chafrioler_, dans lequel j’avais vu d’abord une altération
- de _cabrioler_, me paraît, maintenant, composé de _chat_ et de
- _frioler_. _Frioler_ est un vieux verbe qui a dû concourir à la
- formation d’_affrioler_, et qui se trouve dans le Dictionnaire
- français-italien d’Antoine Oudin (1707). Celui-ci le traduit
- par _ghiottoneggiare_, bien qu’il signifie: se livrer à la
- gourmandise avec délicatesse et raffinement. _Chafrioler_
- serait donc, au propre, d’après ma dissection étymologique:
- éprouver une sensation délectable, analogue à celle du chat qui
- _friole_, qui boit du lait, par exemple, et qui s’en lèche les
- barbes. D’autant plus que le chat jouit d’une réputation de
- sensualité, parfaitement établie, ainsi que le prouvent le mot
- _chatterie_, le verbe _chatter_ qui figure dans Oudin avec la
- signification de _friander_, et les expressions: _friande comme
- une chatte_, _amoureuse comme une chatte_, qui sont admises dans
- le Dictionnaire de l’Académie.
-
- «Par extension, on a dégagé le verbe _chafrioler_, de toute
- idée comparative, et il a pris le sens général de: se réjouir,
- se délecter, avec cette différence, toutefois, qu’il est plus
- expressif et plus voluptueux que ces derniers.
-
- «J’ai extrait du _Dictionnaire national_ de Bescherelle plusieurs
- mots qui dérivent de _frioler_, qui l’expliquent, et qui mettent
- son existence hors de toute contestation:
-
- «_Friolerie_, s. f. S’est dit dans le sens de gourmandise,
- friandise. «Aussi peu eussé-je pu vivre sans ces _frioleries_, à
- quoi j’avais pris goût.» (Le Sage.)
-
- «_Friolet_, _ette_, adj. S’est pris dans le sens de gourmet,
- délicat, recherché dans ses aliments.
-
- «_Friolet_, s. m. S’est dit pour petit chien friand, accoutumé à
- ne vivre que de friandises, des gimblettes.
-
- «_Friolette_, s. f. Art culinaire. Espèce de pâtisserie légère.»
-
- «Voilà, Monsieur, tout ce que j’ai pu découvrir sur ce verbe,
- dont M. Eugène Sue lui-même ignorait la provenance. J’ai consulté
- Nicot, Furetière, Trévoux, Richelet, Boiste, etc.; malgré ce
- recours à des dictionnaires estimés, je n’ai pu faire aboutir mes
- recherches à un résultat plus décisif. Si mon étymologie n’est
- pas la bonne, je renonce à la trouver jamais: je laisse ce soin à
- des esprits plus perspicaces que moi. Je suis, au reste, dans un
- pays où les livres sont vus d’assez mauvais œil et où l’on fait
- tout, par conséquent, pour les en éloigner. Aussi, grâce à la
- mesquine allocation de la municipalité dont les goûts laborieux
- sont très-contestables, notre bibliothèque publique est dans une
- grande pénurie, surtout sous le rapport linguistique. Je tends
- les bras vers vous; soyez indulgent pour un jeune étymologiste
- sans expérience, qui se distingue par son ardeur bien plus que
- par son savoir. Il ose espérer que vous serez assez bon pour lui
- répondre, et pour le prévenir s’il a fait fausse route.
-
- «Agréez, etc.
-
- E. B.
-
-
-RÉPONSE. Malgré la piquante dissertation philologique que renferme la
-lettre précédente, notre opinion sur l’origine du verbe _chaffrioler_
-ou _chafrioler_ n’a pas changé. Ce verbe est de l’invention de Balzac,
-qui l’employa le premier dans ses _Contes drolatiques_. On sait que
-Balzac avait la passion du néologisme, mais il ne se préoccupait pas
-toujours des règles étymologiques qui doivent présider à la formation
-des mots nouveaux. Eugène Sue et de Bazancour ont adopté sans examen le
-mot _chafrioler_, dont le sens n’était pas même nettement défini, comme
-le prouvent les citations qui ont été recueillies dans leurs ouvrages.
-
-Il est certain que _chaffrioler_ ou _chafrioler_ n’est autre que le
-verbe _affrioler_, prononcé à l’allemande. Je ne doute pas que le
-verbe _frioler_, dont nous n’avons gardé que le composé _affrioler_,
-ne se soit dit dans le langage familier ou trivial, au dix-septième
-siècle. Antoine Oudin, sieur de Préfontaine, qui a bien voulu
-admettre _frioler_ dans son Dictionnaire français-italien, avait
-une connaissance très-approfondie de ce qu’on appelait la _langue
-comique_ et populaire; quoiqu’il fût professeur de langues italienne et
-espagnole, attaché à l’éducation du roi Louis XIV, il menait une vie
-assez libre avec les poëtes de cabaret et les chantres du Pont-Neuf. On
-peut donc apprécier en quels lieux il avait ramassé le verbe _frioler_.
-
-M. Bescherelle, dans son curieux Dictionnaire qui contient tout (_rudis
-indigestaque moles_), a très-bien fait d’y recueillir _frioler_ avec
-toute sa famille. Nous ne savons pourquoi cependant il a laissé de
-côté _friolet_, sorte de poire peu estimée, que lui fournissait le
-Dictionnaire de Trévoux, et les _friolets_, tetons friands, qu’il
-aurait pu prendre dans le _Dictionnaire comique_ de Philibert-Joseph le
-Roux. Le véritable sens de _friolet_ ou plutôt _friollet_, a toujours
-été _friand_, qu’un vieux dictionnaire italien traduit par _goloso_,
-_leccardo_. On disait aussi _frigolet_, qui nous indique la meilleure
-étymologie du verbe _frioler_, en le rattachant aux mots _fricot_ et
-_frigousse_.
-
-Mais en voilà trop sur un verbe hors d’usage, qui offrirait matière à
-plus longue discussion, si nous cherchions encore à le faire rentrer
-dans le berceau du vieux verbe _rigoler_.
-
-
-VI
-
- «Cher Bibliophile,
-
- «Lorsque je vous écrivais, ces mois derniers, pour charmer les
- ennuis de la solitude, je ne pensais pas que mes notules auraient
- les honneurs de l’impression[23].
-
- [23] Voir les nos 2 et 3 du _Bulletin de la librairie à bon
- marché_.
-
- «Quant à la signature que vous y avez mise, elle n’est plus de
- saison: l’_ermitage de Saint-Vincent-lez-Agen_ est aujourd’hui
- un couvent de Carmes! Frère Hermann s’y trouvait il y a quelques
- années, et, lorsqu’il touchait l’orgue, de nombreux amateurs
- gravissaient les rochers de l’ermitage.
-
- «_Verum enim vero_, ce n’est point de _rochers_ qu’est entourée
- la _grotte_ de la _Rosa Ursina_... Lisez: «La vignette du titre
- représente une grotte entourée de rosiers; un ours est debout
- devant la grotte; indè: _Ursus Rosæ custos_.» C’était une faute
- bien facile à corriger, ainsi que la suivante que je remarque
- dans les _Trois Rome_, de Mgr Gaume, tome I, page 157: _credat
- judæus Appollo_, pour _Apella_. (Voyez Horace, satire 5e du livre
- premier, ad finem.)
-
- «Mais, pour corriger d’autres fautes d’impression, il faut des
- connaissances spéciales; en voici une preuve. Dans l’intéressant
- ouvrage de M. Huc: «Souvenirs d’un voyage dans la Tartarie,
- le Thibet et la Chine,» on trouve, tome II, page 337-342,
- une dissertation sur la prière incessante et universelle des
- Thibétains: «Salut, précieuse fleur du lotus!» formule dont le
- mot-à-mot est ainsi figuré:
-
- Om mani padmé houm!
- O! le _joyau_ dans le _lotus_, amen!
-
- «_Mani_ signifie joyau; _padmé_ est le locatif de _padma_,
- lotus.» Le locatif est, en effet, l’un des huit cas du
- sanscrit... Mais, dans l’édition précitée de M. Adrien Le Clere,
- in-8, 1850, on lit que _padmé_ est au vocatif; ce qui est un
- non-sens.
-
- «En fait de fautes d’impression, je n’en ai pas vu de plus
- plaisante que celle que je remarquai dans un journal de modes
- et de littérature, 1834, in-8. Je n’ai pas noté le titre de ce
- recueil; je me rappelle fort bien qu’il renfermait la délicieuse
- Harmonie de M. de Lamartine: _la Source dans les bois_:
-
- Tu parais!... le désert s’anime,
- Une haleine sort de tes eaux;
- Le vieux chêne élargit sa cime,
- Pour t’ombrager de ses rameaux.
-
- «Eh bien! l’imprimeur dudit recueil avait mis:
-
- Tu parais!... le désert s’anime,
- Une _baleine_ sort de tes eaux.
-
- «Vale!
-
- «JOHANNES EREMITA[24].»
-
- [24] Le bibliophile très-érudit et très-lettré, qui signait
- l’_Ermite de Saint-Vincent-lez-Agen_ dans le _Bulletin
- des Arts_ et l’_Ermite d’Auvillars_ dans le _Bulletin du
- Bouquiniste_, se nommait M. Bressolles aîné. Il habitait
- Auvillars depuis près de 40 ans et il y mourut plus que
- septuagénaire, en décembre 1862. Sa jeunesse avait été
- consacrée au professorat, sa vie entière fut vouée à l’étude.
- Il n’a rien publié, excepté des correspondances littéraires
- dans quelques journaux de bibliographie. Il avait commencé
- un examen bibliographique de toutes les traductions en
- vers français. C’était un critique fin et délicat, qui
- possédait la mémoire la plus étendue et la mieux remplie.
- Il a dû laisser une énorme quantité de notes manuscrites et
- de travaux préparés. On peut espérer que son frère, M. le
- général Bressolles, les publiera, et nous serons heureux de
- l’aider dans cette noble tâche d’éditeur.
-
-
-VII
-
- «Vous connaissez probablement un opuscule de Charles Rivière
- Dufresny: _les Amusements sérieux et comiques_, qui donnèrent,
- assure-t-on, à Montesquieu, l’idée des _Lettres persanes_?
-
- «Ces _Entretiens siamois_ eurent dans le temps une grande vogue.
- J’en ai trouvé trois éditions dans une «librairie de village,»
- comme dit Montaigne.
-
- «La plus récente des trois, _Paris, Briasson_, 1751, in-18, porte
- sur le titre: _par feu Dufresny_.
-
- «La deuxième, _Paris, Morin_, 1731, in-12, est anonyme. Mais
- celle de _Claude Barbin_, 1701, petit in-12, porte en toutes
- lettres sur le titre: _Par M._ DE FONTENELLE, _de l’Académie
- françoise_.
-
- «Fontenelle, déjà célèbre en 1701, avait-il eu la complaisance de
- prêter son nom à Dufresny?...
-
- «Dans le court _errata_ qui termine ce volume, on lit: «PETIT
- MAITRE doit être en italique comme mot nouveau.» En effet,
- ce mot n’est pas encore consigné dans la deuxième édition du
- _Dictionnaire de l’Académie française_, 1718, 2 vol. in-folio.
-
- «Auvillars (Tarn-et-Garonne).
-
- «L’ERMITE.»
-
-
-VIII
-
- 12 avril 1858.
-
- «... Conformément à l’ordonnance du docteur-Ermite, avez-vous
- profité de la journée du dimanche, pour faire un exercice
- salutaire?... L’Ermite, au rebours. Le jour du Seigneur est
- pour lui un jour de clôture; il repasse ses notes et supplée à
- la distraction ou à l’ignorance des protes, voire même, à leur
- outrecuidance, car il en est qui commettent de grosses bévues,
- croyant faire merveille... Par exemple, à la page 153 du t. II de
- l’_Histoire de l’Astronomie_ de Bailly, abrégée par V. Comeyras,
- 1805, 2 vol. in-8, on lit: «Le P. Scheiner, jésuite... a fait
- plus de 2,000 observations, qu’il a publiées dans un ouvrage
- intitulé: _Rosa Ursina_, d’un nom du Dieu des Ursins,» pour: «du
- nom d’un duc des Ursins, à qui il était dédié.»
-
- «Je présume que le compositeur ou le prote a cru faire une
- correction, en mettant _historia brevissima_, pour: _bravissima
- Caroli V fugati_, etc., à la page 139 du _Bulletin du
- Bouquiniste_, 2e année.
-
- «D’autres fois, ce sont d’inconcevables distractions. Ainsi,
- au t. IV de la _Biographie universelle_ en 6 vol. grand in-8,
- édition imprimée à Besançon, chez Ch. Deis, sous les yeux de M.
- Weiss, on lit à la dernière page: «Une des meilleures éditions
- des œuvres de Plutarque, traduction d’_Aragot_ (pour _Amyot_),
- est celle qu’a donnée Clavier, etc.»
-
- «J’en trouve à l’instant un autre exemple, au t. III de la
- _Biographie générale_ de MM. Didot, colonne 792: «Les ouvrages
- d’Autrey sont: 1º l’_Antiquité_ PESTIFIÉE» pour: l’_Antiquité_
- JUSTIFIÉE, ou réfutation du livre de Boulanger: l’_Antiquité
- dévoilée_, etc.»
-
- «L’ERMITE de Saint-Vincent-lez-Agen.»
-
-
---Dans une autre lettre, le savant auteur de la précédente revient sur
-l’ouvrage curieux _Rosa Ursina_, qui est l’origine de ce singulier
-_dieu des Ursins_, que les archéologues mettront peut-être un jour dans
-le Panthéon de la mythologie antique.
-
- «Je reviens, dit l’Ermite, sur le singulier ouvrage d’astronomie
- intitulé: _Rosa Ursina_, auctore Scheiner, _Braccianni_,
- 1626-1630, in-folio. Au frontispice est le soleil sous la forme
- d’une _rose_ au milieu des planètes. La vignette du titre
- représente une grotte entourée de rosiers, avec cette devise:
- _Ursus Rosæ custos_. En effet, un ours se tient debout devant la
- grotte. L’ouvrage est dédié au duc Orsini. Quel plaisant intitulé
- pour un ouvrage où il est partout question des taches du soleil!
- Peu de temps après, parut, sur le même sujet, un livre dont le
- titre est non moins bizarre: _Oculus Enoch et Eliæ_, auctore
- Schyrleo de Rheita, _Antuerpiæ_, 1645, in-folio. Le frontispice
- représente le paradis. On y voit Énoch et Élie tenant chacun le
- bout d’une chaîne à laquelle le soleil est suspendu.»
-
-
-Ces deux ouvrages ont fourni matière aux plus drolatiques méprises de
-la bibliographie. Dans la plupart des catalogues, la _Rosa Ursina_ a
-été placée parmi les traités de botanique; l’_Oculus Enoch et Eliæ_,
-parmi les livres de théologie.
-
-Plusieurs bibliographes n’ont pas manqué de signaler l’erreur des
-faiseurs de catalogues, mais en commettant une nouvelle erreur: ils ont
-dit que la _Rosa Ursina_ était un commentaire sur la _Rose des vents_,
-et l’_Oculus Enoch et Eliæ_, une histoire de ces deux patriarches!
-
-
- «Ces deux volumes, ajoute l’Ermite, se font remarquer par ce
- papier ferme, élastique, sonore, comme dit Charles Nodier dans la
- préface de son Catalogue de 1844, papier inaltérable qui traverse
- les siècles... Ainsi n’est point, hélas! le papier de la plupart
- des livres imprimés ces dernières années, papier qui a d’ailleurs
- l’inconvénient de _se piquer_, comme les étoffes de coton; et
- cela n’est pas seulement advenu à des livres de pacotille, mais à
- de beaux et bons ouvrages. J’en ai malheureusement force preuves
- sous les yeux.... Je me bornerai à citer le _Montaigne_, édité
- par J.-V. Le Clerc, 5 vol. in-8, 1826, impr. de J. Didot; les
- _Contes de la Fontaine_, édition de Bourdin, gr. in-8; _Malherbe,
- Boileau, J.-B. Rousseau_, grand in-8, édition Lefèvre; le
- _Rabelais_, 5 vol. in-32, 1826-27, etc.»
-
-
-L’Ermite-bibliophile aurait pu aisément augmenter à l’infini cette
-vaste nomenclature de beaux livres gâtés ou perdus; ainsi les
-magnifiques éditions de _Voltaire_ et de _J.-J. Rousseau_, publiées par
-Delangle et Dalibon, n’offrent plus, dans la plupart des exemplaires,
-qu’un papier jauni, enfumé, cassant, ou taché de rouille; ainsi le
-_Rabelais_ en 9 vol. in-8, dont le papier d’Annonay faisait la joie
-des amateurs, est couvert de stigmates déplorables; ainsi la _France
-littéraire_ de Quérard, ce précieux recueil qui devrait surtout avoir
-toutes les conditions matérielles de durée, est certainement destinée
-à tomber en poudre, car le papier a été brûlé dans l’opération du
-blanchiment, et il y a déjà des feuilles qui se rongent peu à peu. Il
-est triste de voir que l’honorable maison des Didot n’ait pas surveillé
-avec plus de soin le choix du papier qu’elle consacrait à l’impression
-de ce grand ouvrage si utile et si coûteux.
-
-
-IX
-
-On nous promet des détails curieux sur la fabrication d’une espèce
-de papier, qui fut en usage, vers 1840, pour l’impression d’un
-grand nombre d’ouvrages populaires, et qui avait été préparé, avec
-préméditation, par ordre de certains industriels, avec des ingrédients
-portant en eux-mêmes un germe de destruction latente. C’était là une
-invention, non brevetée il est vrai, à l’aide de laquelle on assignait
-d’avance une durée déterminée au papier, qui était soumis à diverses
-préparations chimiques. Il en résultait que ce papier devait se
-désorganiser, inévitablement, au bout de quinze, de dix, et même de
-cinq ans. Par bonheur, ce procédé ingénieux n’a pas été longtemps mis
-en œuvre, à cause des conséquences fâcheuses qu’on en pouvait attendre.
-Mais le papier, déjà fabriqué sur échantillon, a été vendu à d’honnêtes
-libraires, qui l’ont employé, sans savoir le mystère: _Latet anguis in
-herba_.
-
-
-X
-
-La lettre suivante a été publiée dans un de ces recueils périodiques de
-bibliographie qui n’ont fait que paraître et disparaître, _le Bulletin
-de la librairie à bon marché_, dont il n’existe que huit numéros en
-trois fascicules, janvier à juillet 1858:
-
-
- «Mon cher Monsieur,
-
- «Vous venez d’ajouter à votre _Bibliothèque gauloise_ un des plus
- curieux volumes que vous pussiez y faire entrer. C’est le recueil
- des _Aventures burlesques_ de Dassoucy, rassemblées et annotées
- avec beaucoup d’intelligence et de goût, par M. Émile Colombey.
- Cette édition remettra certainement en honneur l’auteur et son
- livre. Elle contient quatre ouvrages de Dassoucy, publiés d’abord
- séparément et à différentes époques. Deux de ces ouvrages sont
- rares: les _Aventures d’Italie_ et la _Prison de M. Dassoucy_;
- le troisième est très-rare, les _Pensées de M. Dassoucy dans
- le Saint-Office de Rome_; on ne connaît à vrai dire que le
- quatrième, les _Aventures de M. Dassoucy_, imprimées plusieurs
- fois à un grand nombre d’exemplaires; intéressants mémoires, qui,
- dans ces derniers temps, ont servi de base aux discussions des
- biographes sur l’époque du voyage de Molière en Languedoc avec
- sa troupe de comédiens. Les autres écrits de Dassoucy n’ont pas
- eu l’avantage d’être relus et discutés avec le même intérêt. Ils
- sont bien dignes pourtant de reprendre leur place, sinon parmi
- les chefs-d’œuvre de la littérature du dix-septième siècle, du
- moins entre les ouvrages les plus amusants et les plus originaux
- que cette littérature a produits.
-
- «Je signalerai seulement ici une particularité bibliographique,
- qui me paraît avoir échappé à tous les biographes, comme à
- tous les éditeurs de Molière: on trouve, dans les _Aventures
- d’Italie_, un couplet de chanson, composé par Molière (voy. p.
- 240 de la nouvelle édition). C’est Dassoucy qui fait chanter ce
- couplet, par un de ses pages de musique, devant la cour de Savoie:
-
- Loin de moy, loin de moy, tristesse,
- Sanglots, larmes, soupirs!
- Je revoy la princesse
- Qui fait tous mes désirs:
- O célestes plaisirs!
- Doux transports d’allégresse!
- Viens, Mort, quand tu voudras,
- Me donner le trespas:
- J’ay reveu ma princesse!
-
- «A ce couplet, qui fut probablement improvisé à table en
- l’honneur de quelque comédienne, Dassoucy en ajouta un second,
- qui ne vaut pas le premier et qui n’en est que la faible
- paraphrase; mais, comme il en avait aussi composé la musique, il
- les faisait chanter ensemble pour avoir le prétexte d’associer
- son nom à celui de Molière: «Vous, monsieur Molière, dit-il, dans
- ses _Aventures d’Italie_, vous qui fistes à Béziers le premier
- couplet de cette chanson, oseriez-vous bien dire comme elle fut
- exécutée et l’honneur que vostre muse et la mienne reçurent en
- cette rencontre?»
-
-
- «Dassoucy n’était pas seulement un écrivain plaisant et
- spirituel, un poëte aimable et charmant; c’était encore un
- compositeur de musique très-distingué; et, pendant plus de vingt
- ans, les airs qu’il composait avec accompagnement de luth et de
- théorbe, furent chantés à la cour avec ceux de Guedron et de
- Boesset. Les paroles de quelques-uns de ces airs sont imprimés
- dans les recueils, mais sans nom d’auteur. Il faudrait avoir le
- manuscrit original des Airs de M. Dassoucy, que possédait le duc
- de la Vallière et que nous avons vu à la Bibliothèque impériale,
- il y a vingt-cinq ans (si toutefois notre mémoire ne nous fait
- pas défaut), pour retrouver les chansons que Molière fit mettre
- en musique par cet ami de sa jeunesse; car Dassoucy déclare
- positivement qu’il avait _animé_ plusieurs fois des paroles de
- Molière. Castil-Blaze ne s’est pas même préoccupé de chercher ces
- paroles, ces vers du grand homme, en compilant deux gros volumes
- de savantes recherches sous le titre de: _Molière musicien_.»
-
-
-XI
-
-Cette lettre, d’un correcteur d’imprimerie, à l’éditeur de la
-_Bibliothèque gauloise_, M. Delahays, a été publiée dans le _Bulletin
-de la librairie à bon marché_, en 1858; elle mérite d’être recueillie:
-
- «Monsieur,
-
- «Vous avez bien voulu me charger de revoir, comme correcteur,
- une partie des réimpressions d’anciens ouvrages, qui font partie
- de votre Bibliothèque gauloise. Ce travail, souvent difficile,
- et toujours long et minutieux, m’a permis d’apprécier les
- différences notables qui existent entre vos éditions et d’autres
- éditions précédentes plus ou moins estimées. La critique actuelle
- se soucie bien aujourd’hui de signaler ces différences! elle ne
- fait même aucune distinction entre un bon et un mauvais texte.
- Je vous demande la permission de vous indiquer quelques-unes des
- variantes que j’ai eu l’occasion de remarquer dans les éditions
- dont j’ai corrigé les épreuves. Je commencerai par Bonaventure
- des Periers.
-
- «L’édition de la _Bibliothèque elzévirienne_ et celle de la
- _Bibliothèque gauloise_, quoique revues également sur les
- éditions originales, offrent une dissemblance presque radicale
- au point de vue de l’orthographe, de la ponctuation, etc. Il ne
- m’appartient pas de décider quelle est la meilleure de ces deux
- éditions; mais voici seulement un certain nombre de passages où
- le texte diffère essentiellement dans l’une et l’autre.
-
-
- ÉDITION DE LA BIBLIOTHÈQUE ÉDITION DE LA BIBLIOTH.
- GAULOISE. ELZÉVIRIENNE.
-
- Pages.
-
- 10. J’ay bien esprouvé que
- pour cent francs de melancolie
- n’acquitterons-nous pas pour cent n’_acquittent_ pas.
- sols de debtes
-
- 30. Un homme ne se fie pas
- volontiers en une fille qui lui a
- presté un pain sur la fournée. _à_ une fille.
-
- 31. Combien qu’ils fussent
- Bretons..., s’estoyent meslez de
- faire bons tours avec ces Bretes,
- qui sont d’assez bonne volonté. avec ces _brettes_.
-
- 33. Ilz espouserent: ilz font
- grande chère, ilz battent: que ils _espousent_... que
- voulez-vous plus? voulez-vous _de plus_?
-
- 36. Il est advenu, dit-il, depuis
- n’ha gueres. dit-il _n’hagueres_.
-
- 42. Mon amy, ce luy dit l’autre,
- incontinent que. Mon amy, _luy dit_ l’autre.
-
- 51. Car volontiers, quand il en quand il _advient_ quelque
- vient quelque faute aux femmes faute.
- grosses.
-
- Je m’esbahy qu’il ne s’est advisé ne _s’en_ est advisé...
- de le faire, tout devant que devant que _de partir_.
- departir. ...
-
- 52. Et à l’une des fois. Et à _une_ des fois.
-
- Demandez-le à sire André. Demandez à sire André.
-
- Quel achevement est cecy? est _ce cy_?
-
- 57. Quand il se fust despouillé. Quand il fut despouillé.
-
- 59. Tantost le barbier luy Le barbier luy demandoit.
- demandoit.
-
- 63. Marie la prophetesse la met
- à propos et bien au long en un et _fort_ bien au long... et
- livre..., et dit ainsi. _disant_ ainsi.
-
- Gehenner. _geiner._
-
- 66. Il print envie de bastir une
- ville, et fortune voulut. une ville. _La_ fortune.
-
- 70. Un advocat, qui s’appeloit
- la Roche Thomas, l’un des plus
- renommez de la ville, comme de
- ce temps y en eust bon nombre de comme _que_ de ce temps.
- sçavans.
-
- 72. Quand ce fut à presenter le
- pasté, il estoit aysé à veoir qu’il présenter _ce_ pasté, il
- avoit passé par de bonnes mains. estoit aisé _de_ veoir.
-
- 74. La pedisseque n’avoit jamais
- esté desjunée de ce mot de _plurier
- nombre_, parquoy elle se le fit par quoy elle _se fit_
- expliquer au clerc, qui luy dit. expliquer _par le_ clerc.
-
- 76. J’ay un fils qui a des-jà vingt
- ans passez, ô reverence! et qui est qui est assez grand; il a
- assez grand quierc; il a desjà. desjà.
- .... Comme prince qu’il estoit; et,
- avec sa magnificence, avoit une qu’il estoit. _Avec_ sa
- certaine privaulté. magnificence, _il_ avoit.
-
- 78. Or, est-il que le
- reverendissime s’appeloit, en son
- propre nom, Phelippes. s’appeloit Phelippes.
-
- 80. De l’enfant de Paris
- nouvellement marié, et de Beaufort,
- qui trouva un subtil moyen de. qui trouva moyen de.
-
- Un jeune homme, enfant de Paris,
- après avoir hanté les Universitez _natif_ de Paris... de _çà_
- deçà et delà les montz... se et de _là_ les montz... se
- trouvant bien à son gré ainsi qu’il trouvant bien à son gré,
- estoit; n’ayant point faute. n’ayant point faulte.
-
- 81... qu’autant valoit-il y entrer Qu’autant _valoit_ y
- de bonne heure, délibéroit de se entrer... faisant _les_
- faire sage, faisant ses desseins en desseins.
- soy-mesme.
-
- 86... et de vous rendre entre les
- mains. et vous rendre.
-
- 88... de peur qu’il se faschast qu’il se faschast.
- d’aventure. Il vient. D’aventure il vient.
-
- 89. O! de par le diable! dit-il en
- fongnant. en _se_ fongnant.
-
- Beaufort avoit fait une partie de
- ses affaires, qui se sauva. et _se_ sauva.
-
- C’estoit d’un feu qui ne s’estaint
- pas pour l’eau de la riviere. _par_ l’eau.
-
- 94. Ce levrier se fourroit à toute
- heure chez luy, et luy emportoit et emportoit.
- tout.
-
- Ce menuizier couroit après avec sa
- houssine. couroit après sa houssine.
-
- 101. Un laboureur riche et aisé,
- après avoir. riche, après avoir.
-
- 110. Mais par-dessus tous les par _sus_ tous, les.
- cordouanniers.
-
- 111. Pour Dieu, ce dit maistre
- Pierre, envoyez-m’en querir. envoyez-_moy_ querir.
-
- 113. Mes deux cordouanniers se
- trouverent à l’hostelerie chacun à l’hostelerie avec une bote
- avec une bote à la main. à la main.
-
- 114. Tandis qu’ilz estoyent en ce _à_ ce débat. se trouverent
- debat. ... se trouverent bien camus. camus.
-
- et maistre Pierre escampe de hait. _eschappe_ de hait.
-
- Il y en avoit un en Avignon. Il y avoit en Avignon un tel
- averlan.
- 118. Il la fit ramener le lendemain
- en la mesme place, pour veoir si
- quelqu’un se la vendiqueroit. se la _revendiqueroit_.
-
- 120. Un conseiller du Palais avoit
- gardé une mule vingt-cinq ans ou
- environ, et avoit eu entre autres et avoit entre autres.
- un pallefrenier.
-
- 121... Nous en accorderons
- bien, vous et moy; sinon, je la
- reprendray. C’est bien dit. Le C’est bien, dit le
- conseiller se fait amener ceste conseiller. Il se faict.
- mule.
-
- 126. Il avoit un maistre d’hostel
- qui mettoit peine de luy entretenir
- ce qu’il aymoit; auquel fut donné ce qu’il aymoit, et à _celuy_
- par quelqu’un de ses amys un asne. _mesme_ fut donné.
-
- 135. En la ville de Maine-la-Juhes,
- au bas pays du Maine. au bas _du_ pays du Maine.
-
- 136. Il sembloit à sa mine que
- quelques foys il s’efforçast de parler _en son_ plaisant
- parler, au plaisant regnardois regnardois.
- qu’il jargonnoit.
-
- 137. Encore, pour cela, il ne
- manquoit pas d’en trouver tousjours
- quelqu’un en voye. d’en trouver quelqu’un.
-
- 141. De maistre Jean du Pontalais. _de_ Pontalais.
-
- 142. Et ne luy sembloit point
- qu’il y eust homme en Paris qui le qui le _surpassast_ en esprit
- passast en esprit et habileté. et _en_ habileté.
-
- 146. Maistre Jean du Pontalais,
- selon sa coustume, fit sonner son fit sonner _le_ tabourin.
- tabourin.
-
- 147. Il fut remonstré que ce
- n’estoit pas l’acte d’un sage homme. le fait d’un sage.
-
- 148. Ilz deviserent un temps. ils diviserent _du_ temps.
-
- 149. Vous me logeastes l’autre
- nuict bien large. bien _au_ large.
-
- 151. Elle se leva le matin d’auprès
- de monsieur. d’auprès monsieur.
-
- 155. Elle en voulut parler au curé
- et luy en dire ce qu’il luy en et luy dire.
- sembloit.
-
- 158. Le lendemain matin l’evesque Le lendemain matin voulut
- voulut sçavoir qu’avoyent eu ses sçavoir.
- chevaux.
-
- 171. Il y avoit un prestre de
- village, qui estoit tout fier
- d’avoir veu un petit plus que de un petit plus que son Caton.
- son Caton.
-
- 174. L’hoste le laisse entrer, et et met son cheval _à_
- luy, met son cheval en l’estable l’estable.
- aux vaches.
-
- 185. Chanter des leçons de matines, des leçons de matines _et
- vigiles et _benedicamus_, pour luy des_ vigiles et _des_
- façonner sa langue; là où pourtant benedicamus... là où
- il ne profita pas, sinon que. pourtant il ne proufita
- _d’autre chose_, sinon
- que.
-
- 187. Toutesfois il tastonna tant
- par ceste cave environ les tonneaux. par _ceste cause_.
-
- 188. Eh! monsieur! que faictes-vous Eh! _mon Dieu_.
- là-bas.
-
- Si se print à chanter le grand se print à chanter.
- maledicamus.
-
- 194. Qui fut du temps que les
- arrestz se delivroyent en latin. _se livroyent_.
-
- 208. Prenant poinctz de poinct. poingz de poinct.
-
- 218. Voici un pays esgaré. _escarté_.
-
- 222. Il tiroit l’une de ces
- receptes à l’adventure comme on comme on _met_.
- fait à la blanque.
-
- 225. De plain saut. de _prinsaut_.
-
- 229. L’abbesse qui la visitoit qui _le_ visitoit.
- toute nue.
-
- 260. Un des gentilz hommes de
- Beausse, que l’on dit qu’ilz sont de _la_ Beausse... _Qui_
- deux à un cheval sont deux.
-
- 264. Pleine une grande jate de bois une grande jate avec de la
- avec de la soupe. souppe.
-
- 277. Si est-ce qu’elle regarda ce
- gentilhomme de fort mauvais œil, et et si _ce_ ne s’en peut
- si ne s’en peut pas taire. taire.
-
- 296. Ce qui faisoit les coqs
- devenir ainsi durs. _aussi_ durs.
-
- 298. Il se declara en disant qu’il
- y avoit une faute qui valloit qu’il avoit _faict_ une
- quinze. faute.
-
- 300. Il escoutoit d’une telle
- discretion, comme s’il eust entendu d’une discretion... et
- les parlans, en faisant signes. _faisoit_.
-
-
- «Je m’arrête dans cette confrontation de textes, laquelle n’est
- pas sans intérêt, quand il s’agit des œuvres d’un écrivain
- classé désormais irrévocablement parmi les maîtres de notre
- vieille littérature. Mais je m’aperçois que j’aurais peut-être
- mieux constaté la différence complète qui existe entre les deux
- éditions, par le rapprochement d’une page entière prise dans
- chacune de ces éditions. C’est là une comparaison à faire que
- je conseille aux nombreux souscripteurs de la _Bibliothèque
- gauloise_.
-
- «J’ai l’honneur d’être, etc.
-
- V. S.»
-
-
-XII
-
-J’ai entendu plus d’une fois des bibliophiles instruits et judicieux
-s’entretenir sur l’_étrange_ et _inexplicable_ placement de trois
-feuilles blanches, chiffrées 259, 260 et 261, au milieu de l’ouvrage
-intitulé: _Liber chronicarum_ (per Hartman Schedel, Nurembergæ, Ant.
-Koberger, 1493; in-fol. max. goth.). Dieu sait les suppositions sur ces
-pages blanches, où la censure semblait avoir passé!
-
-J’avais souvent eu entre les mains cette chronique, pour quelques
-recherches ou bien pour examiner les gravures en bois de P. Wolgemut,
-le maître d’Albert Durer, mais je ne m’étais jamais soucié de dévoiler
-le mystère des feuillets blancs où maître Antoine Koberger n’avait
-imprimé que le chiffre de la pagination. Les dissertations ex-professo
-me mirent martel en tête: je demandai au livre même le pourquoi de
-cette suppression du texte dans ces trois feuillets blancs, et je
-trouvai une note ainsi conçue, qui suit immédiatement les initiales de
-l’auteur _Ha. S. D._, et qui termine le verso du feuillet 258: «Cartas
-aliquas sine scriptura pro sexta ætate deinceps relinquere convenit
-judicio possessorum, qui emendare, addere, atque gesta principum et
-primatuum succedentium prescribere possunt. Non enim omnia possumus
-omnes, et quandoque bonus dormitat Homerus. In terra enim aurum
-queritur et de fluviorum alveis splendens profertur gloria, Pactolusque
-ditior est ceno quam fluento. Varii quoque mirabilesque motus in orbe
-exorientur, qui novos requirunt libros, quibus ordine relevantur pauca
-tamen de ultima ætate, ut perfectum opus relinquatur, in fine operis
-adjiciemus.» Ces pages blanches étaient donc destinées à recevoir
-les annotations et les additions des possesseurs de l’ouvrage; on
-en a fait ainsi à l’égard des manuscrits, sur les gardes desquels on
-écrivait souvent un mémorial des faits contemporains.
-
-La dernière partie du _Liber chronicarum_ présenterait encore une
-foule d’observations curieuses: on y verrait que Hartman Schedel était
-cardinal et ami du pape Æneas Sylvius; qu’il a voulu compléter sa
-Chronique par une description géographique de la Germanie composée
-par ce savant pape (Pie II); qu’il y a ajouté lui-même diverses
-notices sur d’autres parties de l’Europe; qu’il a fait imprimer, après
-coup, un mémoire concernant la Pologne et formant quatre feuillets
-intercalaires, sans pagination, entre les feuillets 288 et 289, etc.
-
-On ferait un volume de remarques sur ce gros livre, plein d’admirables
-dessins. Cette édition _illustrée_, qui a dû coûter des sommes énormes
-et dont sans doute on a tiré un nombre prodigieux d’exemplaires, est
-commune par toute l’Europe, et se vend plus cher chez les marchands
-d’estampes que chez les libraires. Un des plus beaux et des plus purs
-exemplaires que j’aie vus, c’était celui d’Armand Bertin. L’exemplaire
-du duc de la Vallière, étant imparfait, ne s’est vendu que 24 livres.
-Il y a des exemplaires anciennement coloriés, en Allemagne.
-
-
-XIII
-
-On rencontre quelquefois, dans les préfaces de certains livres
-qu’on regarde comme frivoles et de pure imagination, des détails
-bibliographiques que l’auteur y a jetés en passant et qui sont dignes
-d’être recueillis par des bibliographes sérieux. Nous pouvons ainsi
-garantir l’authenticité d’un passage de l’_Avant-propos de l’éditeur_
-des _Mémoires du cardinal Dubois_ (Paris, Mame et Delaunay, 1829; 4
-vol. in-8), mémoires apocryphes, il est vrai, mais composés quelquefois
-sur d’excellents manuscrits.
-
- «Une partie des papiers de Mercier (l’auteur du _Tableau de
- Paris_) appartenait, en 1818, à M. Lalle...., un de ses parents.
- Ces papiers contenaient plusieurs ouvrages inédits entiers ou
- en fragments. J’ai entendu louer, entre autres, un poëme en dix
- chants et en vers de dix syllabes, dans le goût de la _Pucelle_
- de Voltaire, et illustré par une centaine de figures dessinées
- par Mercier lui-même; un recueil de satires et de contes; des
- drames, etc. M. Lalle...., ainsi que tous les fonctionnaires
- publics (il demeurait place Vendôme), faisait assez peu de cas
- de Mercier, de la poésie et des autographes. Il avait un fils,
- aimable et mauvais sujet, qui ne partageait pas son mépris de
- bureaucrate contre tout ce qui était vers. Ce jeune homme, élève
- de seconde au collége de Louis-le-Grand, avait découvert, au
- fond d’une armoire hermétiquement fermée, l’héritage lubrique
- de la muse de son grand-oncle; les préceptes qu’il y trouvait
- lui semblaient préférables à ceux de ses professeurs. Un jour,
- M. Lalle...., rentrant de mauvaise humeur, surprit son fils
- en commerce avec feu Mercier, de l’Institut national. Dans
- l’impétuosité d’un premier mouvement, il saisit tous les papiers
- et les jeta au feu.»
-
-
-XIV
-
-Il n’existe pas de bibliographie spéciale sur l’histoire des ouvrages
-posthumes qui se sont perdus par la négligence des bibliographes.
-Combien de manuscrits autographes ont passé dans les ventes de vieux
-papiers, faute d’avoir été signalés! Témoin la comédie des _Querelles
-des deux frères_, par Collin d’Harleville, retrouvée chez l’épicier;
-les _Historiettes_ de Tallemant des Réaux, acquises au prix de 27
-francs en vente publique, etc.
-
-Un des derniers bibliothécaires de la ville de Soissons, nommé
-Mezurolles, qui était cordelier en 1788 et qui avait jeté le froc aux
-orties dès le commencement de la Révolution, a composé une immense
-quantité d’ouvrages de différents genres. Ceux qui concernaient
-l’histoire soissonnaise méritent seuls d’être regrettés, quoique les
-autres annonçassent un homme d’esprit et d’érudition. On ignore le sort
-de ces travaux historiques et littéraires, qui ont occupé toute la vie
-de Mezurolles et dont aucun n’a vu le jour.
-
-On sait seulement que ces manuscrits formaient plus de cent volumes
-in-folio et in-quarto; ils étaient encore dans les mains d’un habitant
-de Soissons, nommé Potaufeu, il y a quelques années (vers 1825); après
-la mort de l’auteur, trois ou quatre de ces manuscrits sont entrés
-dans la bibliothèque de sa ville natale, entre autres: un _Abrégé
-d’histoire universelle_, in-4; une _Chronologie_, et une _Notice
-historique sur la ville de Soissons_, in-folio. Mezurolles, qui a fait
-le premier catalogue de cette bibliothèque, n’est pas un bon écrivain,
-mais ses recherches sur les antiquités locales présentent de l’intérêt
-pour les personnes qui étudient l’histoire du Soissonnais. Ses autres
-manuscrits seraient donc bien placés dans la bibliothèque publique de
-Soissons.
-
-
-XV
-
-On savait autrefois, comme aujourd’hui, faire du _pittoresque_,
-c’est-à-dire appliquer un texte à des gravures, rassembler de vieux
-bois et les utiliser, au moyen d’une composition faite par un de ces
-manœuvres littéraires qui ont pris naissance avec la librairie et parmi
-lesquels on a eu le tort de confondre François de Belleforest, auteur
-de la _Cosmographie universelle de tout le monde_ et des _Annales de
-France_.
-
-Ainsi, les belles gravures de la _Cosmographie_ de Thevet ont été
-employées de nouveau, en partie, dans les éditions latines et
-françaises des œuvres d’Ambroise Paré; mais la _Prosopographie ou
-description des hommes illustres et autres renommés_, enrichie de
-figures et médailles pour l’embellissement de l’œuvre (_Lyon, par Paul
-Frelon_, 1605; 3 vol. in-fol.); cette seconde édition d’un détestable
-ouvrage d’Antoine du Verdier, sieur de Vauprivas (qui n’en a pas fait
-de bons, excepté sa _Bibliothèque françoise_, qu’on réunit à celle
-de La Croix-du-Maine), avait été préparée par l’auteur, peu de temps
-avant sa mort, qui arriva en 1600, dans le but de rassembler en un seul
-cadre une foule de gravures sur bois, à demi usées, qui la plupart
-provenaient des anciens fonds de l’imprimerie lyonnaise. On a vu, par
-les planches d’Albert Durer reproduites à l’infini en Allemagne et qui
-se tirent encore de nos jours, qu’un bois taillé à la manière des vieux
-maîtres pouvait tirer plus de cent mille exemplaires.
-
-Le libraire Paul Frelon, comme pour remplir les conditions de son
-nom, alla donc butiner dans les magasins de Jean de Tournes, de
-Gryphe et de Roville, afin de faire son édition pittoresque de la
-_Prosopographie_, revue, augmentée et continuée par Claude du Verdier,
-fils de l’auteur. Il n’avait plus tous les portraits de la première
-édition, mais il y suppléa, en insérant tour à tour, dans cette espèce
-d’abrégé chronologique de l’histoire universelle, les gravures carrées
-d’une Bible de Roville, les gravures ovales et rondes des _Images
-des dieux des anciens_, par le même Du Verdier; les médaillons des
-empereurs empruntés aux ouvrages de numismatique de Jacques Strada; les
-sujets d’un _Novum Testamentum_, publié par Gryphius; les médaillons
-des rois de France, tirés d’un autre ouvrage d’Antoine Du Verdier,
-intitulé: _La Biographie et Prosopographie des rois de France jusqu’à
-Henri III, ou leurs vies brièvement descrittes et narrées en vers_,
-avec les portraits et figures d’iceux (Paris, 1588, in-8), etc.
-Enfin, le libraire Frelon prit les figures de quelque _Fleur des
-saints_ et certaines _images_ isolées, avec lesquelles il illustra son
-livre, en remplaçant les portraits absents par des cadres vides, de
-diverses grandeurs et de différents dessins, accompagnés de fleurons
-hétéroclites.
-
-Il y a, dans le premier volume, deux ou trois grandes planches qui
-appartenaient primitivement à une Bible et que l’éditeur a fait
-précéder d’une façon de préface telle que celle-ci: «Or, pour ce
-que nous avons souvent fait mention de la terre de Chanaan, promise
-de Dieu aux enfants d’Israël, où ils ont été introduits par Josué,
-nous avons estimé estre chose nécessaire et utile de la représenter
-comme la charte ou figure suivante le demonstre.» Suit une carte de
-la _Terre de promission_. Ailleurs (page 34), Paul Frelon établit au
-milieu de la page une magnifique tour de Babel, avec cette simple note:
-_Et sa forme estoit telle que la figure suivante représente_, sans
-s’apercevoir que cette figure est toute bariolée de lettres renvoyant
-à des explications qui se trouvaient dans l’ouvrage primitif et qui
-manquent dans celui-ci. Plus loin, l’habile Paul Frelon se garde bien
-de laisser perdre une belle planche, qui avait déjà fait son apparition
-dans quelque Bible: _Et, afin de faire voir au lecteur_, dit-il avec
-son charlatanisme ordinaire, _l’ordre auquel marchoient les Enfants
-d’Israel lorsqu’estant sortis d’Egypte ils passèrent le chemin, nous
-avons fait tailler industrieusement la figure suivante_.
-
-On recueillerait bien des observations de ce genre dans les trois
-in-folio de la _Prosopographie_, qui montre aussi, par la magie de son
-nom gréco-français, que les libraires du XVIe siècle avaient deviné la
-magie des titres. Nous recommandons ce curieux et volumineux tour de
-force aux faiseurs de _pittoresque_.
-
-
-XVI
-
-On n’a pas encore nommé l’auteur d’un livre célèbre, publié au
-commencement de la Révolution et intitulé: _Essai historique sur la
-vie de Marie-Antoinette d’Autriche, reine de France, pour servir à
-l’histoire de cette princesse_. A Londres, 1789; in-8 de 79 p. Ce
-libelle, qui eut alors un immense succès et qui fut réimprimé plusieurs
-fois clandestinement, a été recherché et anéanti avec soin par ordre
-de la cour; les exemplaires qui ont échappé à cette destruction
-systématique ne sont pourtant ni rares ni chers. Quant à la seconde
-partie, plus rare que la première, elle pourrait bien ne pas être
-sortie de la même plume.
-
-Dans l’introduction, l’éditeur, qui destinait cet Essai historique «à
-porter le repentir et le remords dans l’âme d’une femme coupable,» se
-défend de l’accusation de libelliste qu’on voudrait lui adresser, et
-déclare qu’il ne croit pas avoir dépassé les bornes de l’histoire;
-il dit que cet ouvrage _anonyme_ a été _trouvé_ à la Bastille, après
-la prise de cette forteresse, le 14 juillet 1789, et que c’est
-vraisemblablement le même manuscrit qui fut racheté _à tout prix_, au
-moment où il allait être publié, et qui avait alors pour titre: _Les
-Passe-temps d’Antoinette_.
-
-Un vieux bouquiniste, fort bien instruit des particularités secrètes
-de la Révolution, dans laquelle il avait joué un assez triste rôle
-(je l’ai connu, en 1829, étalant ses livres sur le parapet du quai
-Malaquais, vis-à-vis de la rue des Saints-Pères), m’a plusieurs fois
-assuré que ce pamphlet, payé par le duc d’Orléans, était de Brissot,
-lequel fut mis à la Bastille pour l’avoir fait imprimer à Paris, chez
-Lerouge, sous la rubrique de Londres. Le bouquiniste me racontait
-qu’il avait coopéré lui-même à la saisie de l’édition, qu’on enleva du
-domicile de Brissot, pour la transporter au greffe de la Bastille. M.
-Laurence, graveur au Palais-Royal, avait connaissance personnelle de ce
-fait, très-important pour l’histoire littéraire et politique des causes
-de la Révolution. M. Laurence avait été attaché, en 1789, au cabinet
-particulier du lieutenant de police, et, par conséquent, il savait
-mieux que personne les motifs de la détention des prisonniers de la
-Bastille.
-
-D’après cette indication, que mon bouquiniste appuyait de témoignages
-incontestables, nous avons, en effet, retrouvé le style déclamatoire
-et fleuri de l’avocat Brissot dans cette notice bourrée de calomnies,
-mais écrite avec esprit et agrément. M. de Montrol, dans les excellents
-_Mémoires de Brissot_ qu’il a rédigés avec les documents fournis par
-la famille, donne une autre cause au dernier emprisonnement de ce
-publiciste, qui ne se faisait pas faute de lancer un pamphlet de plus
-ou de moins; celui que nous signalons ne paraît pas avoir été connu du
-rédacteur des _Mémoires_.
-
-Nous avons entre les mains deux éditions de cette brochure, toutes deux
-offrant le même nombre de pages, mais différentes d’impression pour
-le papier comme pour les caractères: dans l’une, mieux imprimée que
-l’autre, l’introduction est en italiques et les notes sont en petit
-texte. Ce sont surtout ces notes qui trahissent Brissot: ses idées,
-ses haines, ses sentences, son anglicanisme, tout l’homme enfin, se
-montrent à chaque ligne. Mais on ne doit pas supposer que Brissot ait
-continué son ouvrage, auquel un misérable faiseur de romans obscènes
-(le marquis de Sade, dit-on) ajouta une seconde partie, sous ce titre:
-_Essai historique sur la vie de Marie-Antoinette, reine de France et
-de Navarre, née archiduchesse d’Autriche le 2 novembre 1755_; orné de
-son portrait et rédigé sur plusieurs manuscrits de sa main. _De l’an de
-la liberté françoise 1789, à Versailles, chez la Montansier, hôtel des
-Courtisanes._ Cette suite, dont il existe aussi plusieurs éditions, est
-peu commune.
-
-
-On voit, par la liste des livres saisis qui étaient conservés au
-dépôt de la Bastille, sous le cachet de M. Lenoir, que cinq cent
-trente-quatre exemplaires de l’_Essai historique sur la vie de
-Marie-Antoinette_ avaient été retirés de la circulation, où, sans
-doute, ils sont rentrés après la prise de la Bastille. On a prétendu
-que Marat était l’auteur du libelle, composé sous les auspices du duc
-d’Orléans, et que l’édition originale avait été fabriquée dans la cave
-où il imprimait en cachette son journal de l’_Ami du peuple_.
-
-
- FIN.
-
-
-
-
- TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Pages.
-
- A MON AMI LÉOPOLD DOUBLE v
-
- ÉNIGMES ET DÉCOUVERTES BIBLIOGRAPHIQUES 1
-
- I. L’Énigme des Quinze Joies du Mariage 3
- II. Recueil manuscrit de Chansons et motets, provenant
- de la bibliothèque de Diane de Poitiers 8
- III. La Confrérie de l’Index et les Œuvres de Cyrano
- de Bergerac 19
- IV. Marcel travesti en Mézerai 28
- V. Les Mémoires du comte de Modène 33
- VI. L’Abbé de Saint-Ussans et ses ouvrages 38
- VII. Un Livre connu qui n’a jamais existé 46
- VIII. Le Véritable Auteur de quelques ouvrages de Restif
- de la Bretonne 50
- IX. Les Romans de J. Potocki 57
- X. Les Manuscrits de Stanislas de l’Aulnaye 61
- XI. Dénonciation faite au public sur les dangers du
- Jeu 71
-
- POLÉMIQUE BIBLIOGRAPHIQUE 79
-
- I. Jacques Saquespée et Jean Certain 81
- II. Ronsard et Colletet 89
- III. Pierre du Pelletier et Pierre Guillebaud 99
- IV. Isarn ou Ménage 107
- V. Les Premiers Mémoires de Sanson 123
- VI. Tabarin et le Bibliophile tabarinesque 136
-
- NOTICES SUR QUELQUES LIVRES RARES 147
-
- I. La Moralité de l’Aveugle et du Boiteux, et la farce
- du Meunier 149
- II. La Condamnation de Bancquet 156
- III. Le Vergier amoureux 165
- IV. La Récréation ou Passe-temps des Tristes 171
- V. Vasquin Philieul et son poëme sur les Échecs 179
- VI. Le Sieur de Cholières et ses ouvrages 186
- VII. Les Amours folastres et récréatives du Filou et de
- Robinette 193
- VIII. Les Vaux de Vire d’Olivier Basselin 212
- IX. La Muse folastre 234
- X. Chansons folastres et prologues tant superlifiques
- que drolatiques des Comédiens françois 239
- XI. La Satyre Ménippée, ou Thomas Sonnet, sieur de
- Courval 250
- XII. Le Parnasse des Muses 258
- XIII. Le Banquet des Muses 263
- XIV. Les Délices de Verboquet 270
- XV. L’Abus des nuditez de gorge 276
- XVI. Les deux Muses du sieur de Subligny 281
- XVII. Le Polissonniana de l’abbé Cherrier 293
-
- VARIA 301
-
- I. Livres à l’index, en 1774 303
- II. Prix des livres de théologie, en 1797 312
- III. Plan d’une édition des opuscules d’Alexandre-Antoine
- Barbier 317
- IV. Extrait d’une Correspondance littéraire 328
-
- TABLE DES MATIÈRES 369
-
-
- * * * * *
-
-
- Corrections.
-
- Page 7: «syllables» remplacé par «syllabes» (quatre cents vers
- de huit syllabes).
- Page 16: «sem lable» remplacé par «semblable» (Ce recueil,
- semblable aux précédents).
- Page 34: «ch» remplacé par «chez» (Il avait connu Molière chez
- Madeleine Béjart).
- Page 95: «Théophaste» remplacé par «Théophraste» (que
- Théophraste Renaudot exploitait auparavant).
- Page 143: «scatalogica» remplacé par «scatologica» (le
- principal docteur de la _Bibliotheca scatologica_).
- Page 145: «Cettre» remplacé par «Cette» (Cette lettre venait à
- peine de voir le jour).
- Page 188: «qu’i» remplacé par «qu’il» (venu à Paris alors et
- qu’il y resta trois ans).
- Page 197: «goudronnée» remplacé par «godronnée» (la grande
- collerette ou guimpe tuyautée et godronnée).
- Page 200: «1840» remplacé par «1640» (Paris, A. de Sommaville,
- 1640, in-8).
- Page 201: «assonnance» remplacé par «l’assonance» (la forme et
- l’assonance du mot).
- Page 210: «ne ne» remplacé par «ne» (Je ne sçaurois en meilleur
- port).
- Page 222: «pas» remplacé par «par» (où tout le monde les sait
- par cœur).
- Page 243: inséré «à» (prendre patience jusqu’à ce que la pièce
- commençât).
- Page 251: «qu’i» remplacé par «qu’il» (sujets bourgeois qu’il
- s’est plu à traiter).
- Page 323: «biliographiques» remplacé par «bibliographiques» (ce
- volume d’études bibliographiques).
- Page 341: «march» remplacé par «marché» (_Bulletin de la
- librairie à bon marché_).
- Page 366: «pamphet» remplacé par «pamphlet» (lancer un pamphlet
- de plus ou de moins).
- Page 366: «ouvage» remplacé par «ouvrage» (que Brissot ait
- continué son ouvrage).
-
-
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Énigmes et découvertes bibliographiques, by
-P. L. Jacob
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ENIGMES ET DECOUVERTES BIBLIOGRAPHIQUES ***
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-
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- <title>Énigmes et découvertes bibliographiques
- by Paul Lacroix&mdash;A Project Gutenberg eBook</title>
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-/* Liens */
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-</head>
-<body>
-
-
-<pre>
-
-Project Gutenberg's Énigmes et découvertes bibliographiques, by P. L. Jacob
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Énigmes et découvertes bibliographiques
-
-Author: P. L. Jacob
-
-Release Date: September 20, 2020 [EBook #63253]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ENIGMES ET DECOUVERTES BIBLIOGRAPHIQUES ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel, Hans Pieterse and the Online
-Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
-book was produced from scanned images of public domain
-material from the Google Books project.)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-<hr class="full" />
-
-<p class="ssrf nobreak"><a href="#note">Au lecteur</a></p>
-
-<p class="ssrf"><a href="#toc">Table des matières</a></p>
-
-<div class="figcenter screenonly" style="margin: 3em auto;">
- <img src="images/couverture.jpg" alt="" title="" width="418" height="600" />
- <p class="cent cs6 ssrf">L’image de couverture a été réalisée pour cette édition
- électronique.<br />Elle appartient au domaine public.</p>
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<p class="cent lh30"><span class="cs15 esp">ÉNIGMES</span><br />
-<span class="cs8">ET</span><br />
-<span class="cs12">DÉCOUVERTES</span><br />
-<span class="cs20">BIBLIOGRAPHIQUES</span></p>
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<p class="sep4">Tiré à 260 exemplaires numérotés, dont 250 sur papier
-vergé et 10 sur papier de Chine.</p>
-
-<p class="cent"><i>N<sup>o</sup> 257.</i></p>
-
-<table summary="Tarifs" style="width: 12em;">
-<tr>
- <td class="tdl">Papier vergé</td>
- <td class="tdr">10 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">Papier de Chine</td>
- <td class="tdr">20 fr.</td>
-</tr>
-</table>
-
-<p class="sep4 cs8 cent over">
-Paris.—Typ. de Ad. Lainé et J. Havard, rue des Saints-Pères, 19.</p>
-
-</div>
-
-<div class="chptr" style="margin: 6em auto; padding: 2em; border: solid 2px #666;
- max-width: 24em;">
-
-<h1><span class="cs15 esp">ÉNIGMES</span><br />
-<span class="cs8">ET</span><br />
-<span class="cs12">DÉCOUVERTES</span><br />
-<span class="cs20">BIBLIOGRAPHIQUES</span></h1>
-
-<p class="sep2 cent cs8">PAR</p>
-
-<p class="sep2 cent"><span class="cs12"><b>P.-L. JACOB</b></span><br />
-<span class="cs7">BIBLIOPHILE</span></p>
-
-<div class="figcenter" style="margin: 2em auto;">
-<img src="images/filet-180.png" alt="" />
-</div>
-
-<p class="cent cs12">PARIS</p>
-
-<p class="cent cs8">AD. LAINÉ, LIBRAIRE-ÉDITEUR<br />
-Rue des Saints-Pères, 19</p>
-
-<p class="cent cs8">DE SAINT-DENIS ET MALLET<br />
-Libraires, 27, quai Voltaire</p>
-
-<p class="sep1 cent cs8 over">1866</p>
-
-<p class="cent cs6">Droits réservés.</p>
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<h3 id="Page_V">A MON AMI LÉOPOLD DOUBLE</h3>
-
-<hr class="hr30" />
-
-<p>Je vous l’avais prédit, lorsque vous vous êtes
-décidé, dans un moment d’impatience et peut-être
-de dépit (vous vous lassiez des lenteurs inséparables
-de la formation d’une bibliothèque d’amateur),
-à vous défaire de l’admirable choix de livres
-que vous aviez déjà réunis: les goûts éclairés et intelligents
-d’un bibliophile sont indélébiles; il peut,
-pour un temps, renoncer à la passion du bouquin;
-cette passion renaîtra tôt ou tard plus vive et plus
-opiniâtre, et, suivant cet axiôme que Charles Nodier
-avait formulé avant moi: «Quiconque a aimé
-<span class="pagenum" id="Page_VI">[p. VI]</span>
-les livres, les aime encore, quoi qu’il dise, et les
-aimera toujours, quoi qu’il fasse.»</p>
-
-<p>Il y a trois ans à peine que votre cabinet de bibliophile
-a été vendu avec un succès et un éclat
-qui ont surpassé tout ce qu’on raconte des ventes
-de livres les plus fameuses; vos armoires étaient
-restées tout à fait vides, et l’on pensait que la place
-serait bonne pour les ivoires, les émaux, les camées,
-les tabatières, les bijoux anciens, et ces mille
-et un objets d’art de petite dimension, qui composent
-le vaste et capricieux domaine de la Curiosité.
-Mais, tout à coup, vous vous êtes ravisé, vous avez
-senti de nouveau l’amour des livres précieux et des
-belles reliures, et vous voilà redevenu bibliophile
-comme devant.</p>
-
-<p>Mais il s’est opéré, dans votre goût, une transformation
-toute logique et toute naturelle. Vous
-aviez, à grands frais, rassemblé de splendides manuscrits
-à miniatures, de rares éditions gothiques,
-des reliures d’orfèvrerie du moyen âge et des reliures
-en vieux maroquin, à la devise de Grolier et
-de Maioli, aux armes et aux chiffres de François I<sup>er</sup>,
-de Diane de Poitiers, de Catherine de Médicis, de
-<span class="pagenum" id="Page_VII">[p. VII]</span>
-Henri&nbsp;III et de Henri&nbsp;IV. Ces souvenirs historiques
-et littéraires, qui appartenaient surtout au XVI<sup>e</sup> siècle,
-se trouvaient en présence du mobilier le plus
-authentique, le plus complet et le plus merveilleux,
-qu’un fin connaisseur ait jamais emprunté à la brillante
-époque de l’Art français, au <em>XVIII<sup>e</sup></em> siècle;
-c’était là un anachronisme flagrant, c’était aussi
-une discordance et une contradiction perpétuelles.</p>
-
-<p>Qu’avaient à faire les vieux poètes, Martin Franc,
-Molinet, Crétin, Clément Marot, et même Baïf et
-Ronsard, les romans de chevalerie et les mystères,
-les conteurs et les chroniqueurs du bon vieux
-temps, vis-à-vis des traditions presque vivantes de
-ce mobilier, si magnifique et si harmonieux, qui
-nous transportait en plein règne de Louis XVI, et
-qui semblait avoir gardé le parfum de Marie-Antoinette?</p>
-
-<p>Aussi, votre nouvelle bibliothèque ne sera qu’un
-meuble de plus, au milieu de ce mobilier bien
-digne de Versailles, de Trianon et de Fontainebleau,
-puisqu’il vient en partie de ces résidences
-royales: vous aurez des livres qui seront de ce
-temps-là, des livres gracieux et spirituels, qu’on
-<span class="pagenum" id="Page_VIII">[p. VIII]</span>
-lisait alors, des livres ornés d’estampes de Moreau,
-de Marillier et d’Eisen, reliés splendidement par
-Padeloup et Derome, des livres enfin que la marquise
-de Pompadour et la reine Marie-Antoinette
-reconnaîtraient pour les avoir tenus dans leurs
-mains.</p>
-
-<p>Le volume, il est vrai, que je vous offre aujourd’hui
-en témoignage de ma sincère et cordiale
-amitié, n’a pas la prétention de prendre rang dans
-cette collection commémorative du <em>XVIII<sup>e</sup></em> siècle;
-il vous rappellera seulement que vous étiez bibliophile
-avant la vente de votre célèbre bibliothèque,
-et que vous n’avez pas cessé de l’être après cette
-vente qui, en quatre jours d’encan, a produit, avec
-quatre cents articles de catalogue, représentant
-sept ou huit cents volumes, l’énorme somme de
-430,000 francs.</p>
-
-<p>De bibliophile à bibliophile, il n’y a que la main,
-et voici la mienne dans la vôtre.</p>
-
-<p class="rsign"><span class="smcap">P. L. Jacob</span>,<br />
-<span class="cs8 rpad">bibliophile.</span></p>
-
-<p class="ldate">Paris, 1<sup>er</sup> mai 1866.</p>
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<h2 id="Page_1">ÉNIGMES<br />
-<span class="cs6">ET</span><br />
-DÉCOUVERTES BIBLIOGRAPHIQUES</h2>
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<h3 id="Page_3"><span class="cs8">L’ÉNIGME</span><br />
-<span class="cs6">DES</span><br />
-QUINZE JOIES DE MARIAGE.</h3>
-
-<hr class="hr30" />
-
-<p>Je regrette de venir troubler un savant estimable,
-M. André Pottier, bibliothécaire de la ville de Rouen,
-dans la possession d’une découverte bibliographique,
-qu’il a faite il y a dix-huit ans et qu’on ne songeait plus à
-lui contester; mais, en fait de bibliographie, une découverte
-chasse l’autre, et les oracles des plus doctes bibliographes
-se trouvent souvent démentis par le dernier
-venu. <i lang="la" xml:lang="la">Sic transit gloria... librorum.</i></p>
-
-<p>Tout le monde sait que M. André Pottier a le premier
-soutenu que le rédacteur des <i>Cent Nouvelles nouvelles</i>,
-Antoine de La Sale, était aussi l’auteur des <i>Quinze Joies
-de mariage</i>. C’est dans une <i>lettre à M. Techener</i>, publiée
-par la <i>Revue de Rouen</i> en octobre 1830, que cette
-opinion a été émise d’abord, avec quelque apparence de
-<span class="pagenum" id="Page_4">[p. 4]</span>
-probabilité. «Les raisons sur lesquelles se fonde M. Pottier,
-pour attribuer <i>les Quinze Joies</i> à Antoine de La
-Sale, dit M. P. Jannet dans la préface de son édition
-de ce dernier ouvrage, ont paru tellement concluantes,
-que son opinion a été généralement adoptée, et qu’il ne
-nous est pas même venu à la pensée de la contester.»
-Nous avouerons, néanmoins, que nous n’avons jamais
-été satisfait de l’explication que M. Pottier a donnée de
-l’énigme rimée, qui se trouve à la fin du manuscrit des
-<i>Quinze Joies</i>, conservé à la Bibliothèque de Rouen.</p>
-
-<p>Voici cette énigme, telle que M. Pottier l’a transcrite
-un peu arbitrairement:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers8">De labelle la teste oustez</div>
- <div class="vers8">Tres vistement davant le monde</div>
- <div class="vers8">Et samere decapitez</div>
- <div class="vers8">Tantost et apres leseconde:</div>
- <div class="vers8">Toutes trois à messe viendront</div>
- <div class="vers8">Sans teste bien chantée et dicte,</div>
- <div class="vers8">Le monde avec elle tendront</div>
- <div class="vers8">Sur deux piez qui le tout acquitte.</div>
-</div>
-
-<p>«En ces huyt lignes trouverez le nom de celui qui a
-dictes les <em>XV</em> joies de mariage, au plaisir et à la louange
-des mariez, esquelles ils sont bien aises. Dieu les y
-veuille continuer. <i lang="la" xml:lang="la">Amen. Deo gratias.</i>»</p>
-
-<p>«C’est évidemment une charade, dont il s’agit de
-rassembler les membres épars, dit M. Pottier; ce sont
-des lettres ou des syllabes, qu’il faut extraire et coordonner.
-Or, j’ai pensé que c’étaient des syllabes, et que,
-puisque l’on devait <i>décapiter la belle, sa mère</i>, et <i>le
-<span class="pagenum" id="Page_5">[p. 5]</span>
-seconde</i>, si l’on faisait attention que ces mots étaient
-écrits dans l’original de manière à ne composer avec
-l’article qui les précède qu’un seul vocable, on devait les
-considérer comme autant de mots complets, et opérer
-sur eux en conséquence de cette donnée. L’auteur, pensais-je,
-s’est peut-être amusé à combiner ce redoublement
-d’obscurité, qui devait, selon toutes apparences,
-faire faire fausse route à la plupart des interprétateurs.
-Les syllabes obtenues par le procédé indiqué seraient
-<i>la</i>, <i>sa</i>, <i>le</i>; or, c’est exactement, et avec son orthographe
-primitive, le nom patronymique de l’ingénieux auteur
-du <i>Petit Jehan de Saintré</i>, d’Antoine <i>La Sale</i>.»</p>
-
-<p>Après avoir expliqué de la sorte les quatre premières
-lignes de l’énigme, où doit se trouver le nom de <i>celui
-qui a dictes les <em>XV</em> joies de mariage</i>, M. Pottier a
-laissé de côté les quatre derniers vers, qui lui ont semblé
-tout à fait inintelligibles. C’était affaire à maître Génin
-de vouloir les comprendre et de les interpréter à sa
-guise.</p>
-
-<p>Maître Génin, qui savait son <i>Pathelin</i> mieux que
-personne en France, imagina d’attribuer cette farce célèbre
-à l’auteur du <i>Petit Jehan de Saintré</i>, à Antoine
-de La Sale, que M. Pottier avait fait auteur des <i>Quinze
-Joies de mariage</i>, en vertu de sa découverte cryptographique.
-Génin se garda bien de retirer à son cher Antoine
-de La Sale la paternité des <i>Quinze Joies</i>, et il accepta
-les yeux fermés les prémisses de la découverte de
-M. Pottier, qu’il essaya toutefois de compléter dans une
-lettre adressée à l’<i>Athenæum</i>, en date du 14 mars 1854:
-<span class="pagenum" id="Page_6">[p. 6]</span>
-«Ces trois syllabes: <i>la</i>, <i>sa</i>, <i>le</i>, disait-il, viendront s’unir
-au mot <i>messe</i>, privé de sa première syllabe, ce qui
-donne <i>se</i>; nous y joindrons le mot <i>monde</i>, mais de manière
-à n’avoir en tout que deux syllabes (<i>mond</i>), ce qui
-fera le sens complet: <i>La Sale semond</i>; comme s’il y
-avait: C’est ici La Sale qui prêche.» On voit que maître
-Génin aurait dit son fait au Sphinx.</p>
-
-<p>J’en suis bien fâché pour Antoine de La Sale, mais je
-ne le trouve pas dans la charade logogriphe, dont M. Pottier
-nous a fait connaître le texte, en déclarant que le
-manuscrit d’où il l’a tiré n’est pas un original, mais une
-assez mauvaise copie faite en 1464. Nous n’attacherons
-donc pas d’importance à l’adhérence de l’article et du
-substantif, dans les vocables <i>la belle</i>, <i>sa mère</i> et <i>le seconde</i>,
-d’autant plus que M. Pottier paraît seulement
-supposer que ces mots étaient écrits de cette manière
-<i>dans l’original</i>; de plus, nous croyons qu’il faut lire <i>la
-seconde</i>, et non <i>le seconde</i>, qui n’a pas de sens. J’arrive
-à mon explication, n’en déplaise à Antoine de La Sale.</p>
-
-<p>J’ôte, <i>très-vitement, devant le monde</i>, la tête de la
-<i>belle</i>, et cette tête ôtée, il me reste <i>le</i>; je décapite sa
-<i>mère</i>, et je retiens la lettre <i>m</i>; puis, en admettant que
-le quatrième vers (<i>tantost et après le seconde</i>) soit altéré,
-je prends la <i>seconde</i> syllabe ou la finale <i>onde</i>: ce
-qui me donne: <i>le monde</i>. Ensuite, les trois syllabes
-(<i>toutes trois</i>) dont se compose ce mot viendront à <i>messe
-sans tête</i>, c’est-à-dire à <i>Essé</i>, patrie de l’auteur, et elles
-tiendront <i>le monde</i> en éveil, avec le livre des <i>Quinze
-Joies</i>, que j’attribue à un nommé <i>Lemonde</i>, natif du
-<span class="pagenum" id="Page_7">[p. 7]</span>
-village d’Essé ou Essey, département de l’Orne, canton
-du Mesle-sur-Sarthe, à 24 kilomètres de Mortagne. N’oublions
-pas que le manuscrit de Rouen, donné aux capucins
-de Mortagne en 1675, par mademoiselle de La
-Barre, avait été sans doute écrit dans le pays.</p>
-
-<p>On me demandera certainement où j’ai trouvé un
-écrivain de la fin du <em>XV<sup>e</sup></em> siècle, nommé <i>Lemonde</i>, puisqu’on
-ne le rencontre pas dans les <i>Bibliothèques françoises</i>
-de La Croix du Maine et de Du Verdier? M. Brunet,
-dans son <i>Manuel</i>, en citant une pièce de vers imprimée
-vers 1500: <i>Le Grand Jubilé de Millan</i>, ajoute
-cette note: «Petit poëme composé de quatre cents vers
-de huit <ins id="cor_1" title="syllables">syllabes</ins>. Les sept derniers vers donnent en anagramme
-le mot <i>le monde</i>; peut-être est-ce le nom de
-l’auteur de cet opuscule.» Voici ces sept vers, qui sont
-évidemment de la même main que le huitain qu’on lit à
-la fin du manuscrit des <i>Quinze Joies</i>:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers8">Le nom de l’acteur vous povez</div>
- <div class="vers8">Entendre par ses lignes sept,</div>
- <div class="vers8">Moins ne plus, si bien vous voulez</div>
- <div class="vers8">Ordonner de chascun verset.</div>
- <div class="vers8">Ne mectz ne oste rien qui soit</div>
- <div class="vers8">Droictement la premiere lettre:</div>
- <div class="vers8">Excusez tant sens que mettre.</div>
-</div>
-
-<p>D’où il appert que le <i>Grand Jubilé de Millan</i> et les
-<i>Quinze Joies de mariage</i> sont du même auteur; que
-cet auteur, né à Essé ou Essey, en Normandie, se nommait
-<i>Lemonde</i>, et qu’il a vécu ou plutôt <i>flori</i>, comme
-disait maître Génin, de 1464 à 1500.</p>
-
-<hr class="hr40" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_8">
-
-<h3><span class="cs8">RECUEILS MANUSCRITS</span><br />
-<span class="cs6">DE</span><br />
-CHANSONS ET MOTETS<br />
-<span class="cs6">PROVENANT</span><br />
-<span class="cs7">DE LA BIBLIOTHÈQUE DE DIANE DE POITIERS<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</span></h3>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a>
-Ces trois recueils, décrits très-sommairement sous les n<sup>os</sup> 389,
-390 et 391 du Catalogue de la Bibliothèque de M. Léopold Double
-(Paris, Techener, 1863, in-8), ont été vendus: 5,250, 4,600, et 3,975 fr.</p>
-</div>
-
-<hr class="hr30" />
-
-<p>Ces trois recueils, qui ont appartenu à Diane de Poitiers
-et qui faisaient partie de sa collection musicale, se
-recommandent surtout par une importance historique,
-que leur origine nous laissait d’ailleurs pressentir, et que
-nous nous bornerons à établir dans cette courte notice.
-Il suffira d’avoir appelé l’attention des érudits et des curieux
-sur ces rares monuments de la <i>musique de chambre</i>
-au milieu du <em>XVI<sup>e</sup></em> siècle.</p>
-
-<p>Tous les grands amateurs se disputeront de pareils
-livres, à cause de leur illustre provenance, à cause de
-<span class="pagenum" id="Page_9">[p. 9]</span>
-leur admirable reliure, qui s’est conservée intacte et dans
-toute sa fraîcheur à travers plus de trois siècles; mais
-aucun de ces bibliophiles n’aurait eu peut-être le loisir
-de chercher, en feuilletant à la hâte ces trois recueils,
-les particularités intéressantes, que nous avons pu y découvrir,
-à l’aide d’un examen attentif et minutieux.</p>
-
-<p>Voilà pourquoi je consignerai ici le résultat de cet
-examen.</p>
-
-<p>N<sup>o</sup> 389. Ce recueil, le plus précieux des trois, sans
-contredit, est aussi le plus volumineux. Il se compose de
-191 feuillets chiffrés, non compris les six feuillets de la
-table, divisée ainsi: 1<sup>o</sup> <i lang="la" xml:lang="la">Tabula motettorum octo vocum</i>;
-2<sup>o</sup> <i lang="la" xml:lang="la">Tabula motettorum septem vocum</i>; 3<sup>o</sup> <i>Table des
-chansons à huyt parties</i>; 4<sup>o</sup> <i lang="la" xml:lang="la">Tabula motettorum sex
-vocum</i>; 5<sup>o</sup> <i>Table des chansons à six voix</i>; 6<sup>o</sup> <i lang="la" xml:lang="la">Tabula
-motettorum quinque vocum</i>; 7<sup>o</sup> <i>Table des chansons à
-cinq voix</i>; 8<sup>o</sup> <i lang="la" xml:lang="la">Tabula motettorum quatuor vocum</i>;
-9<sup>o</sup> <i>Table des chansons à quatre voix</i>. Chaque partie
-commence par une grande initiale en entrelacs, d’une
-seule couleur ou de deux couleurs; chaque morceau de
-musique commence aussi par une majuscule plus petite,
-en couleur, du même genre. Ces initiales, exécutées à
-la manière des chefs-d’œuvre calligraphiques du temps,
-sont toutes variées et du dessin le plus ingénieux. Dans
-la lettre V, rouge et bleue, qui est au feuillet 72, l’artiste
-a placé un cœur d’azur, lequel représente sans doute
-l’amour de Henri&nbsp;II pour Diane de Poitiers; au verso
-du feuillet 168, il y a deux cœurs en couleur jaune ou
-or, mis en regard, dans les entrelacs de la lettre S. Enfin,
-<span class="pagenum" id="Page_10">[p. 10]</span>
-la date 1552 est inscrite en encre bleue dans les entrelacs
-de la lettre V, au verso du feuillet 144. Nous ne
-dirons rien de plus, au sujet de la description matérielle
-du volume, qui accuse la main habile d’un bon calligraphe
-et copiste de musique.</p>
-
-<p>On sait que Rabelais a donné, dans le prologue de
-son 4<sup>e</sup> livre, une liste très-nombreuse des meilleurs musiciens
-qu’il avait entendus dans deux concerts différents,
-dont le second eut lieu justement en 1552, trente-sept
-ans après le premier. Notre recueil offre les noms
-de dix de ces musiciens, savoir: Josquin des Prez, Rouzée
-(<i>Cyprianus de Rore</i>), Constantio Festi ou Festa, Pierre
-Manchicourt, Morales (Cristobal, dit <i>Tubal</i>), Nicolas
-Gombert, Doublet, Archadelt, Verdelot, Janequin. Les
-autres noms que nous fournit le recueil de Diane de
-Poitiers, et qu’on reconnaîtra peut-être un jour parmi les
-noms mentionnés par Rabelais, sont les suivants, italiens,
-flamands ou français: Ludovicus Episcopus,
-Christianus Hollander, Philippe de Wildre, Zaccheus,
-Descaudam alias-Remigy, J. Clemens non papa, Antonius
-Galli, Baschi, Corneille Canis, Dominicus Phinot,
-Castileti, Alphonso de la Violla, Hubert Waesrant, Goddart,
-Bosse, Josquin Baston, Thomas Crequillon, Jean-Louis
-(Goudimel?), Jean Crespel, Petit-Jan (Jean de
-Latre), Charles Chastellain, Magdalain, Larchier, Coq,
-et Claude Gervais. C’est affaire maintenant au savant
-M. Fétis de nous apprendre quels furent ces artistes célèbres,
-dont les noms étaient tombés dans l’oubli, avant
-qu’il les eût remis en lumière.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_11">[p. 11]</span>
-Je n’ai pas à m’occuper des morceaux de musique
-composés sur des paroles latines, flamandes et italiennes.
-On devine que les motets latins sont des chants d’église
-pour la plupart, et nous ne leur chercherons pas querelle
-sur la place qu’ils ont prise, à leurs risques et périls,
-parmi des chansons d’amour. N’oublions pas cependant
-qu’un de ces motets, au feuillet 97, n’est autre
-que l’hymne triomphal en l’honneur de Charles VIII,
-hymne composé en Italie et mis en musique par Jacobus
-Clemens non papa; il commence ainsi: <i lang="la" xml:lang="la">Carole, magnus
-eras</i>, et le poëte royal, <i lang="la" xml:lang="la">poeta regius</i>, n’a pas craint de
-dire au roi de France: <i lang="la" xml:lang="la">Roma tua est, Europa tua est</i>.</p>
-
-<p>Dans les chansons françaises, il y en a plus d’une,
-certainement, dont Henri&nbsp;II fait les paroles, mais nous
-ne pouvons hasarder que des conjectures à cet égard,
-car les poésies de ce prince reposent encore inédites
-dans les manuscrits de la Bibliothèque impériale. Quant
-à Diane de Poitiers, quoique les mêmes manuscrits nous
-aient conservé des pièces de vers sous son nom, nous
-avons lieu de croire que cette belle enchanteresse s’adressait
-alors aux poëtes de cour, surtout à Clément
-Marot, à Saint-Gelais, à Heroet, et même à Sagon, qui
-mettaient volontiers leurs rimes à son service. Nous
-avons reconnu seulement trois chansons de Clément
-Marot, imprimées dans ses œuvres (ce sont les chansons
-V, VIII et XIII de l’édit. de Lenglet du Fresnoy): elles
-se trouvent aux feuillets 75, 77 et 82 du recueil. La tradition
-veut que Clément Marot, malgré son nez camard,
-ses yeux chassieux et sa barbe rousse, ait précédé le roi
-<span class="pagenum" id="Page_12">[p. 12]</span>
-Henri&nbsp;II dans les bonnes grâces de la duchesse de Valentinois.
-Ce serait, de la part de celle-ci, un témoignage
-de fidèle souvenir, que la présence de ces trois chansons
-dans un recueil formé huit ans après la mort de Clément
-Marot proscrit et malheureux. Il faut constater que sa
-chanson amoureuse: <i>Tant que vivray en aage florissant</i>,
-est devenue, au moyen d’un léger changement
-qui a introduit Jésus-Christ à la place de l’Amour, une
-chanson protestante! Il y a plus que des chansons, il y
-a (feuillet 186) un petit conte du même poëte, mais un
-conte qui eût semblé trop hardi à La Fontaine et à J.-B.
-Rousseau, et dont nous ne transcrirons que le premier
-vers:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers10">Martin menait son pourceau au marché...</div>
-</div>
-
-<p>On lira le reste, si l’on veut, dans les œuvres de Clément
-Marot, édit. in-12 de Lenglet Du Fresnoy, tome III,
-page 146.</p>
-
-<p>Laissons de côté les chansons amoureuses, pour nous
-arrêter à quelques chansons populaires qui ont toute la
-naïveté, ou, pour mieux dire, toute la grossièreté du
-genre; l’une, au feuillet 184, commence: <i>Je feray
-fourbir mon bas</i>; l’autre, au feuillet 186: <i>Le moys de
-may sur la rouzée</i>. La chanson: <i>Je file ma quenouille</i>,
-au feuillet 187, présente un refrain en onomatopée: <i>O
-voy</i>, qui nous paraît reproduire l’<i>evoè</i> et le <i>ah! oui</i> des
-chansons de geste du moyen âge. La chanson de Marion,
-au feuillet 128, est évidemment un écho du <i>Jeu de
-Robin et Marion</i>, d’Adam de la Hale.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_13">[p. 13]</span>
-Mais les deux pièces principales sont une chanson de
-Diane de Poitiers et une chanson de François I<sup>er</sup>. La
-première, au feuillet 172, s’adresse très-vraisemblablement
-à Henri&nbsp;II, qui partait pour l’armée, ou qui du
-moins allait se séparer de sa maîtresse. Cette chanson
-mérite d’être rapportée en entier:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers8">Adieu délices de mon cœur!</div>
- <div class="vers8">Adieu mon maistre et mon seigneur!</div>
- <div class="vers8">Adieu vray estocq de noblesse!...</div>
-</div>
-
-<p>(<i>Le vers suivant manque.</i>)</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers8">Adieu plusieurs royaulx bancquetz!</div>
- <div class="vers8">Adieu épicurieulx metz!</div>
- <div class="vers8">Adieu magnifiques festins!</div>
- <div class="vers8">Adieu doulx baisers coulombins!</div>
- <div class="vers8">Adieu ce qu’en secret faisons</div>
- <div class="vers8">Quand entre nous deux nous jouons!</div>
- <div class="vers8">Adieu, adieu, qui mon cœur ayme!</div>
- <div class="vers8">Adieu lyesse souveraine!</div>
-</div>
-
-<p>La chanson de François I<sup>er</sup> termine le recueil et lui
-sert, en quelque sorte, de moralité. Brantôme nous a
-raconté que ce roi de la chevalerie française avait tracé
-ces deux vers, avec un diamant, sur une vitre du château
-de Chambord:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers6">Femme souvent varie:</div>
- <div class="vers6">Bien fol est qui s’y fie!</div>
-</div>
-
-<p class="noind">La mémoire de Brantôme lui a fait défaut; il a resserré
-en deux vers un quatrain que François I<sup>er</sup> avait mis lui-même
-en musique, puisqu’on lit en tête de ce morceau:
-<span class="pagenum" id="Page_14">[p. 14]</span>
-<i>Le Roy</i>. Je vais transcrire les paroles, un autre transcrira
-la musique:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers8">Qui veult du tout son service perdre,</div>
- <div class="vers8">Vieil homme, enfant ou femme serve:</div>
- <div class="vers8">L’homme se meurt, l’enfant oublie,</div>
- <div class="vers8">En tout propos femme varye.</div>
-</div>
-
-<p>N<sup>o</sup> 390.—Ce recueil, semblable au précédent sous
-le double rapport de l’écriture et des ornements calligraphiques,
-se compose de 128 feuillets chiffrés, outre
-5 feuillets de table. Cette table est divisée ainsi: 1<sup>o</sup> <i lang="la" xml:lang="la">Tabula
-motettorum octo vocum</i>; 2<sup>o</sup> <i>Table des chansons
-à huyt parties</i>; 3<sup>o</sup> <i>Table des chansons à sept</i>; 4<sup>o</sup> <i lang="la" xml:lang="la">Tabula
-motettorum sex vocum</i>; 5<sup>o</sup> <i>Table des chansons à
-six parties</i>; 6<sup>o</sup> <i>Table des chansons à trois parties</i>.
-La date de 1552 est écrite en bleu, au centre de l’initiale
-du feuillet 19, avec un cœur d’azur dans les entrelacs.</p>
-
-<p>On voit, d’après la table générale, que ce volume renferme
-la moitié des chansons et motets du recueil précédent,
-mais, en revanche, les chansons à trois parties s’y
-montrent pour la première fois. Ces chansons nous offrent
-trois noms nouveaux, que nous retrouvons dans la
-liste de Rabelais: ce sont Adrien Willart, Jean Mouton
-et Robinet Fevin. Quant aux autres noms, il faut citer
-Ninon le Petit, Perabosco et Noël Balduwin, que nous
-n’avions pas encore vus.</p>
-
-<p>Parmi les chansons à trois voix, nous pourrions reconnaître
-des vers de Clément Marot, de Saint-Gelais et
-du roi François I<sup>er</sup>, mais le temps nous manque pour
-<span class="pagenum" id="Page_15">[p. 15]</span>
-faire cette recherche. Mentionnons seulement les chansons
-populaires, dont quelques-unes doivent être d’anciens
-airs rajeunis par les compositeurs de musique de
-la chambre du roi. Ainsi, <i>la Rousée du moys de may</i>,
-au feuillet 113, remonte au quinzième siècle environ. Les
-paroles de la chanson du feuillet 99 ont couru longtemps
-dans le peuple, avant d’arriver à la cour; on en jugera
-par une citation:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers8">A la fontaine du prez,</div>
- <div class="vers8">Margo s’est bagnié.</div>
- <div class="vers8">Son amy passa par là,</div>
- <div class="vers8">Qui la regarde, hip!</div>
- <div class="vers8">«Belle, que faictes-vous là,</div>
- <div class="vers8">Margo, Marguerite?»</div>
-</div>
-
-<p>Plusieurs de ces chansons populaires sont très-libres;
-c’est leur péché originel. Nous n’en citerons que le timbre
-ou le premier vers, en laissant le lecteur imaginer le
-reste: <i>Au joly bois sur la verdure</i>; <i>Allons gay, gayement</i>;
-<i>Pleusist à Dieu qui crea nostre monde</i>, etc. Le
-chef-d’œuvre du genre, au verso du feuillet 109, débute
-de la sorte: <i>Arrousez voz vi vo vi vo violettes</i>. On peut
-se représenter Diane et Henri, faisant chacun leur partie
-dans cet étrange morceau à trois voix. Au bon vieux
-temps, on n’y entendait pas malice, ou plutôt, malice
-entendue, on riait, et tout était pour le mieux.</p>
-
-<p>Chantons encore la chanson à six voix de la Fille de
-quinze ans (au feuillet 20): <i>Entre vous, fille de quinze
-ans</i>.... Mais ayons soin d’abord de faire éloigner les
-dames, qui ne lisent plus les <i>Bigarrures</i> du seigneur
-<span class="pagenum" id="Page_16">[p. 16]</span>
-des Accords, et qui croiraient que nous parlons grec. Ce
-grec-là, que le beau sexe comprenait autrefois, était le
-bon français de la cour de Henri&nbsp;II.</p>
-
-<p>N<sup>o</sup> 391.—Ce recueil, <ins id="cor_2" title="sem lable">semblable</ins> aux précédents, se
-compose de 88 feuillets chiffrés, avec 4 feuillets de table.
-Cette table est divisée comme il suit: 1<sup>o</sup> <i lang="la" xml:lang="la">Tabula motettorum
-octo vocum</i>; 2<sup>o</sup> <i>Table des chansons à huyt
-parties</i>; 3<sup>o</sup> <i>Table des chansons à trois voix</i>; 4<sup>o</sup> <i>Table
-des chansons à deux parties</i>. On voit que cette 4<sup>e</sup> division
-est la seule qui ne se retrouve pas dans les deux
-recueils précédents. La date de 1552 est écrite en rouge
-dans les entrelacs de l’initiale du feuillet 16, mais les
-cœurs emblématiques ne figurent nulle part dans les
-ornements calligraphiques du volume.</p>
-
-<p>Les chansons à deux parties nous donnent seulement
-trois nouveaux noms de musiciens, Jean Gero, Claude
-(Claude le jeune) et Pierre Certon, dont les deux derniers
-appartiennent encore à la liste de Rabelais.</p>
-
-<p>La charmante chanson de Clément Marot: <i>Tant que
-vivray en aage florissant</i>, est ici dans les chansons à
-deux parties, mais sans avoir subi sa métamorphose
-calviniste. Une autre chanson du même poëte (feuillet
-82): <i>Le cueur de vous ma presence desire</i>, a pu être
-faite pour lui-même, lorsqu’il aimait Diane et qu’il en
-était encore pour ses frais d’amour et de poésie: telle
-est, du moins, la tradition que Lenglet Du Fresnoy a
-recueillie (t. II, p. 343, de son édit. in-12).</p>
-
-<p>Nous ne voyons ici qu’une chanson populaire, dont le
-début donnera l’idée:</p>
-
-<div class="poem">
- <span class="pagenum" id="Page_17">[p. 17]</span>
- <div class="vers7">Quand j’estoie à marié,</div>
- <div class="vers7">J’avois chausses et soliés:</div>
- <div class="vers7">Maintenant j’ay des crotes,</div>
- <div class="vers7">Fic loques, des loques!</div>
-</div>
-
-<p>Mais plusieurs de ces chansons à deux voix furent composées
-évidemment, paroles et musique, par Henri II et
-sa maîtresse, ou, du moins, pour eux et sous leur nom.
-Ainsi la chanson: <i>Je suis déshéritée</i> (fol. 78), semble
-avoir été faite pendant un voyage du roi, pour exprimer
-les regrets de l’absence. Il est permis de supposer que
-le roi l’aura mise en musique, car elle ne porte pas le
-nom du musicien, ainsi que d’autres chansons qui se
-prêtent naturellement à une attribution analogue. Ces
-autres chansons, en effet, sont du même style que les
-vers de Henri II, qui n’était pas tous les jours poëte,
-mais qui avait toujours, en prose comme en vers, un
-sentiment exquis de tendresse et d’admiration pour la
-favorite, dont il faisait reproduire partout le monogramme,
-les emblèmes et la devise: <i lang="la" xml:lang="la">Donec totum impleat
-orbem</i>. Voici une de ces chansons, qu’on retrouvera
-probablement dans les poésies inédites du roi:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers10">Si mon travail vous peult donner plaisir,</div>
- <div class="vers10">Recepvant d’autre plus de contentement,</div>
- <div class="vers10">Ne craignez plus me faire desplaisir</div>
- <div class="vers10">Et en laissez à mes yeux le tourment:</div>
- <div class="vers10">Puisque du mal c’est le commencement,</div>
- <div class="vers10">C’est bien raison qu’ils en souffrent la peine:</div>
- <div class="vers10">Endurez donc, pauvres yeulx, doulcement</div>
- <div class="vers10">Le dœul issu de joye incertaine.</div>
-</div>
-
-<p>Le volume finit par un <i>canon</i> joyeux de Dominicus
-<span class="pagenum" id="Page_18">[p. 18]</span>
-Phinot, qui entonne à plein gosier, sauf le respect qu’on
-doit aux dames:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers7">Hault le boys, m’amye Margot,</div>
- <div class="vers7">Hault le boys, m’amye!</div>
-</div>
-
-<p>Dieu soit loué, dieu des bibliophiles! j’ai pu toucher,
-avec émotion, avec bonheur, ces merveilleux livres, qui
-ont été touchés par les mains royales de Henri II, par
-les belles mains de Diane de Poitiers.</p>
-
-<hr class="hr40" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<h3 id="Page_19"><span class="cs8">LA CONFRÉRIE DE L’INDEX</span><br />
-<span class="cs6">ET</span><br />
-ŒUVRES DE CYRANO DE BERGERAC.</h3>
-
-<hr class="hr30" />
-
-<p>Les œuvres complètes de Cyrano de Bergerac ont été
-imprimées au moins douze fois, sans compter les éditions
-partielles, qui sont nombreuses; cependant on peut
-les ranger parmi les livres qui, sans être rares, ne se
-rencontrent presque pas dans le commerce de la librairie
-et qui manquent souvent dans les grandes bibliothèques.
-Pourquoi ces éditions ont-elles disparu? Sont-elles
-allées pourrir sur les quais et tomber en pâte sous
-le pilon? Non, certainement, car elles n’ont jamais été
-décriées et négligées; jamais l’acheteur ne leur a fait
-défaut, et leur prix vénal s’est maintenu toujours à un
-taux honnête, sinon élevé. L’auteur est connu, l’ouvrage
-est estimé, mais le livre a disparu.</p>
-
-<p>Nous sommes convaincu que, jusqu’à l’époque de la
-Révolution de 89, les éditions de Cyrano de Bergerac
-<span class="pagenum" id="Page_20">[p. 20]</span>
-ont été détruites systématiquement par les soins infatigables
-de la mystérieuse confrérie de l’Index. Cette
-confrérie, qui faisait une guerre sourde et terrible aux
-ouvrages des philosophes et des libres penseurs, qu’elle
-avait marqués du sceau de l’athéisme ou de l’impiété, se
-recrutait parmi les laïques comme parmi les ecclésiastiques;
-ses instruments les plus actifs et les plus redoutables
-étaient les confesseurs <i>in extremis</i> et les syndics
-de la librairie. Dès qu’un homme, connu par ses opinions
-hardies en matière de religion et noté comme tel sur
-les listes de l’Index, était dangereusement malade, il se
-voyait circonvenu et obsédé par des gens qui tenaient à
-honneur de le confesser, de le convertir, de lui faire
-faire amende honorable: s’il cédait à ces persécutions,
-on lui enlevait ses papiers. Dans tous les cas, après sa
-mort, sa succession avait peine à défendre son cabinet
-et sa bibliothèque contre l’invasion de la confrérie de
-l’Index, qui faisait main basse sur tout écrit, sur tout
-imprimé, portant témoignage des idées anti-religieuses
-du défunt. C’est ainsi que s’épuraient les collections de
-livres, qui ne pouvaient être mises en vente sans avoir
-subi le contrôle rigoureux de deux experts du syndicat
-de la librairie. L’objet de cette visite était d’extraire et
-d’anéantir les livres <i>défendus</i>, les uns notoirement désignés
-par l’autorité civile comme dangereux à certains
-égards, les autres condamnés secrètement comme
-hérétiques par la confrérie de l’Index. Quant aux ouvrages
-inédits des écrivains accusés d’être les ennemis
-avoués ou latents de la religion catholique, quant à leurs
-<span class="pagenum" id="Page_21">[p. 21]</span>
-correspondances particulières, on les recherchait avec
-un zèle et une persévérance, qui triomphaient tôt ou
-tard de la vigilance des parties intéressées. Voilà comment
-nous avons perdu non-seulement tous les autographes
-de Molière, mais encore toutes les lettres qui
-lui avaient été adressées, toutes celles aussi où son
-nom se trouvait mentionné, comme si l’on eût essayé
-d’effacer la mémoire de l’auteur du <i>Tartufe</i>.</p>
-
-<p>Il en a été de même de Cyrano, qui était, ainsi que
-Molière, inscrit dans le répertoire des athées, par la
-confrérie de l’Index. De son vivant, on l’eût fait brûler
-vif, si les dénonciations anonymes avaient suffi pour
-allumer un bûcher; on le menaça, on l’inquiéta de
-poursuites judiciaires; on fit interdire la représentation
-de sa tragédie d’<i>Agrippine</i>; on fit saisir la première
-édition de sa comédie du <i>Pédant joué</i>; pendant sa dernière
-maladie, on tenta de s’emparer de ses manuscrits,
-pour les détruire, mais, par bonheur, ses amis, qui les
-avaient cachés, en sauvèrent au moins une partie; après
-sa mort, on ne cessa de faire disparaître les exemplaires
-de ses œuvres, que le clergé avait mises à l’index, sans
-que le parlement eût jamais autorisé cette proscription,
-qui n’en fut que plus ardente et plus impitoyable. Les
-éditions avaient beau succéder aux éditions, les ouvrages
-de Cyrano ne parvenaient pas à se répandre; son nom
-seul était populaire, et entaché encore presque de ridicule!
-On ne saurait mieux donner une idée de cette
-guerre acharnée faite à l’auteur par la confrérie de l’Index,
-qu’en constatant que la première édition des
-<span class="pagenum" id="Page_22">[p. 22]</span>
-<i>Œuvres diverses</i>, in-4<sup>o</sup>, publiée en 1654, ne se trouve
-plus que dans les grandes bibliothèques publiques, et
-qu’elle n’a figuré dans aucun catalogue de bibliothèque
-particulière depuis deux siècles.</p>
-
-<p>En publiant une nouvelle édition des œuvres de Cyrano
-de Bergerac, nous aurions voulu pouvoir remplir
-les déplorables lacunes qui existent dans l’<i>Histoire comique
-des États et Empires de la Lune</i>. Mais le
-savant M. de Monmerqué, qui possédait un manuscrit
-complet de cet ouvrage, s’était proposé de le publier lui-même.
-«Il y a plus de vingt ans, nous écrivait-il à ce sujet,
-que j’ai acquis un manuscrit des <i>États et Empires
-de la Lune</i> du singulier Cyrano de Bergerac, dans lequel
-les passages retranchés, et dont l’absence est indiquée
-par des points, se trouvent, sans que le sens éprouve
-d’interruption. Je le publierai, dès que j’aurai achevé de
-payer mon tribut à madame de Sévigné... Cyrano faisait
-partie d’une coterie prétendue philosophique, avec d’autres
-littérateurs du temps, sur laquelle je lèverai quelques
-voiles... Publiez donc votre édition sans moi et
-sans mes manuscrits; je viendrai après vous et je profiterai
-de vos recherches.</p>
-
-<p>«Tout ce que je puis vous dire, c’est que les passages
-retranchés dans les <i>États de la Lune</i>, outre certaines
-bizarreries propres à Cyrano, sont les avant-coureurs de
-la philosophie du dix-huitième siècle, dont les auteurs
-n’ont cherché qu’à nier et à repousser toutes les bases
-religieuses.</p>
-
-<p>«Mon manuscrit est du temps de Bergerac; je ne serais
-<span class="pagenum" id="Page_23">[p. 23]</span>
-pas éloigné de croire qu’il est de sa main; mais je
-n’ai jamais vu une lettre écrite et signée par lui. Quand
-je le publierai, les morceaux inédits seront, je pense,
-imprimés en caractères italiques, pour les faire mieux
-distinguer des autres, sauf les observations de mon éditeur,
-qui pourrait demander de simples guillemets.»</p>
-
-<p>Les indications que nous fournit la lettre de M. de Monmerqué
-sont de nature à nous faire regretter davantage
-de n’avoir pu faire usage de son manuscrit. Nous ne
-partageons pas, d’ailleurs, son sentiment à l’égard du
-caractère personnel de Cyrano de Bergerac: la <i>coterie</i>
-dont Cyrano faisait partie était celle des jeunes philosophes,
-élèves de Gassendi, de Campanella et de Descartes;
-ils ne se piquaient pas d’athéisme proprement dit; quelques-uns
-même, par exemple Jacques Rohault, étaient
-fort pieux; mais ils soumettaient à l’examen philosophique
-la religion, la morale et la politique; ils s’élevaient,
-par la raison et la science, au-dessus des ténèbres
-du préjugé et de la superstition; ils avaient la passion
-du beau et du vrai; ils étudiaient la Nature, ils lui
-dérobaient ses secrets; ils apprenaient à douter, en s’initiant
-aux mystères de la sagesse humaine.</p>
-
-<p>On a dit que Cyrano de Bergerac était un fou, fou spirituel,
-selon les uns; fou sublime, suivant les autres.
-C’était plutôt un sage, plein de caprice et d’imagination;
-c’était un homme de génie, qui n’a pas vécu dans des
-conditions favorables pour faire reconnaître généralement
-sa supériorité comme philosophe, son mérite
-comme écrivain, sa puissance comme inventeur. Il y a
-<span class="pagenum" id="Page_24">[p. 24]</span>
-sans doute beaucoup de verve comique dans son <i>Pédant
-joué</i>, beaucoup d’éloquence théâtrale dans son <i>Agrippine</i>,
-beaucoup d’esprit et d’originalité dans ses <i>Lettres</i>;
-mais, malgré de grossières incorrections de style, malgré
-de nombreuses fautes de goût, qui sont les mêmes
-dans toutes les compositions de l’auteur, on peut regarder
-comme deux chefs d’œuvre, comparables à ceux
-que le dix-septième siècle a produits, l’<i>Histoire comique
-des États et Empires de la Lune</i>, et surtout l’<i>Histoire
-comique des États et Empires du Soleil</i>, quoique
-ce dernier ouvrage ne soit pas achevé et que le précédent
-ait été mutilé par la prudence timorée des premiers
-éditeurs.</p>
-
-<p>Nous sommes certain que tôt ou tard Cyrano de Bergerac
-reprendra son rang parmi les écrivains les plus
-remarquables de la France et en même temps parmi les
-philosophes les plus illustres des temps modernes. Heureux
-si nous avons pu contribuer, en réimprimant ses
-œuvres avec quelque soin, à le réhabiliter au double
-point de vue littéraire et scientifique! Nous espérons
-aussi que la nouvelle édition des œuvres de Cyrano, en
-attirant l’attention sur un auteur si original, amènera
-la découverte de quelques-uns de ses ouvrages inédits,
-en prose et en vers, notamment celle de l’<i>Histoire de
-l’Étincelle</i>, qu’il regrettait lui-même à son lit de mort,
-quand il conjurait les détenteurs des manuscrits qu’on
-lui avait dérobés, de les donner au public comme l’expression
-de ses dernières volontés.</p>
-
-<p>Voici le relevé bibliographique de toutes les éditions
-<span class="pagenum" id="Page_25">[p. 25]</span>
-partielles et générales des œuvres de Cyrano de Bergerac,
-éditions que nous citons d’après les catalogues les
-plus estimés, quand nous ne les avons pas vues de nos
-propres yeux. Tout en présentant une liste plus étendue
-que celles qui ont été dressées jusqu’à présent, nous
-craignons bien d’avoir omis certaines éditions anciennes,
-dont il ne reste plus aucun exemplaire.</p>
-
-<div class="manuscr csm">
-<p class="sep2"><i>La Mort d’Agrippine</i>, tragédie, par M. de Cyrano Bergerac. Paris,
-Ch. de Sercy, 1654, in-4<sup>o</sup> de 4 ff. et 107 pages, plus 1 feuillet pour le
-privilége; frontisp. gravé.</p>
-
-<p>—<i>La Même. Ibid.</i>, <i>id.</i>, 1656, in-12 de 6 ff. prélim. et 84 p.</p>
-
-<p>—<i>La Même. Ibid.</i>, <i>id.</i>, 1661, in-12.</p>
-
-<p>—<i>La Même. Ibid.</i>, <i>id.</i>, 1666, in-12.</p>
-
-<p class="sep1"><i>Le Pédant joué</i>, comédie, par M. de Cyrano Bergerac. Paris, Ch. de
-Sercy, 1654, in-4<sup>o</sup> de 2 ff. prélim. et 167 pages.</p>
-
-<p>C’est un tirage à part de la seconde partie des <i>Œuvres diverses</i>.</p>
-
-<p>—<i>Le Même. Ibid.</i>, <i>id.</i>, 1654, in-12.</p>
-
-<p>—<i>Le Même. Ibid.</i>, <i>id.</i>, 1658, in-12 de 250 p. et 4 ff.</p>
-
-<p>—<i>Le Même.</i> Lyon, Fourmy, 1663, in-12.</p>
-
-<p>—<i>Le Même.</i> Paris, Ch. de Sercy, 1664, in-12.</p>
-
-<p>—<i>Le Même. Ibid.</i>, <i>id.</i>, 1671, in-12.</p>
-
-<p>—<i>Le Même.</i> Rouen, J.-B. Besongne, 1678, in-12.</p>
-
-<p>—<i>Le Même.</i> Paris, Ch. de Sercy, 1683, in-12.</p>
-
-<p class="sep1"><i>Les Œuvres diverses de M. de Cyrano Bergerac.</i> Paris, Ch. de
-Sercy, 1654, 2 part. en 1 vol. in-4 de 4 ff. prélim. et 294 pages pour la
-première partie; 2 ff. non chiffrés et 167 pages pour la seconde; plus
-2 ff. pour le privilége.</p>
-
-<p>Contenant, avec la dédicace au duc d’Arpajon surmontée de ses armoiries,
-les <i>Lettres de M. de Bergerac</i>, les <i>Lettres satyriques de
-M. Bergerac de Cyrano</i>, les <i>Lettres amoureuses de M. de Cyrano
-Bergerac</i>, et le <i>Pédant joué</i>. Ainsi, le nom de l’auteur est écrit de trois
-manières différentes dans le même recueil.</p>
-
-<p class="sep1"><span class="pagenum" id="Page_26">[p. 26]</span>
-<i>Histoire comique ou Voyage dans la Lune</i>, par Cyrano de Bergerac.
-<i>S. l. et s. d.</i> (1650?), in-12.</p>
-
-<p>Cette édition, qui fut imprimée, certainement sans privilége du roi,
-dans une ville du Midi, soit à Montauban, soit à Toulouse, n’est citée
-que dans le <i>Catalogue de la Bibliothèque du Roi</i>, rédigé par l’abbé
-Sallier; voyez le t. II des <i>Belles-Lettres</i>, p. 33, n<sup>o</sup> 703 A.</p>
-
-<p class="sep1"><i>Histoire comique des États et Empires de la Lune.</i> Paris, 1656,
-in-12.</p>
-
-<p>Édition citée par le P. Niceron.</p>
-
-<p class="sep1"><i>Histoire comique</i>, par M. Cyrano de Bergerac, contenant les États
-et Empires de la Lune. Paris, de Sercy, 1659, in-12.</p>
-
-<p>—<i>La Même. Ibid.</i>, <i>id.</i>, 1663, in-12.</p>
-
-<p class="sep1"><i>Œuvres diverses.</i> Paris, Ant. de Sommaville, 1661, 3 part. en 1 vol.
-in-12.</p>
-
-<p>Contenant: <i>Histoire comique des États et Empires de la Lune</i>
-(191 pages); <i>Lettres satyriques, amoureuses</i>, etc. (344 pages); et le
-<i>Pédant joué</i> (152 pages), avec un titre et une pagination particulière.</p>
-
-<p>—<i>Les Mêmes.</i> Rouen, B. Séjourné ou F. Vaultier, 1676, 3 part. en
-1 vol. pet. in-12.</p>
-
-<p>«On remarque, à la fin du second acte du <i>Pédant joué</i>, une curieuse
-petite gravure sur bois,» dit M. Claudin, dans son <i>Catalogue
-mensuel de livres anciens</i>.</p>
-
-<p class="sep1"><i>Nouvelles Œuvres de Cyrano Bergerac</i>, contenant l’Histoire comique
-des Estats et Empires du Soleil et autres pièces divertissantes. Paris,
-Ch. de Sercy, 1662, in-12, portr. par Le Doyen.</p>
-
-<p>—<i>Les Mêmes.</i> Paris, Ch. de Sercy, 1676, in-12.</p>
-
-<p class="sep1"><i>Nouvelles Œuvres</i> et <i>Œuvres diverses</i>. Paris, Ch. de Sercy, 1662-66.
-5 part. en 1 vol. in-12, portr.</p>
-
-<p class="sep1"><i>Œuvres</i> (complètes, avec les préfaces). Lyon, 1663, 2 vol. in-12.</p>
-
-<p>—<i>Les Mêmes.</i> Paris, Ch. de Sercy, 1676, 2 vol. in-12.</p>
-
-<p>—<i>Les Mêmes.</i> Rouen, 1677, 2 vol. in-12.</p>
-
-<p>—<i>Les Mêmes. Ibid.</i>, J. Besongne, 1678, 2 vol. in-12.</p>
-
-<p>—<i>Les Mêmes. Ibid.</i>, Ch. de Sercy, 1681, 2 vol. in-12, portr.</p>
-
-<p class="sep1"><span class="pagenum" id="Page_27">[p. 27]</span>
-<i>Les Œuvres diverses</i>, enrichies de fig. en taille douce. Amsterdam,
-Daniel Pain, 1699, 2 vol. in-12.</p>
-
-<p>Malgré le titre d’<i>Œuvres diverses</i>, ce sont les œuvres complètes de
-l’auteur. Il y a des exemplaires sur papier fort, tirés in-8.</p>
-
-<p>—<i>Les Mêmes.</i> Amsterdam, J. Desbordes (Trévoux), 1709, 2 vol.
-in-12.</p>
-
-<p>—<i>Les Mêmes. Ibid.</i>, <i>id.</i> (Rouen), 1710, 2 vol. in-12, portrait.</p>
-
-<p>Il y a des exemplaires tirés de format in-8.</p>
-
-<p>—<i>Les Mêmes.</i> Amsterdam, Jacq. Desbordes (Paris), 1741, 3 vol.
-in-12, frontisp. grav. et portr.</p>
-
-<p>Édition entièrement conforme à celle de 1662-66.</p>
-
-<p>—<i>Les Mêmes. Ibid.</i>, <i>id.</i>, 1761, 3 vol. in-12.</p>
-
-<p>C’est l’édition précédente avec de nouveaux titres.</p>
-
-<p class="sep1"><i>Œuvres</i> (choisies), précédées d’une notice par Le Blanc. Toulouse,
-impr. de A. Chauvin, 1855, in-12.</p>
-
-<p>Contenant seulement les deux Histoires comiques des États et Empires
-de la Lune et du Soleil.</p>
-</div>
-
-<hr class="hr40" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<h3 id="Page_28">MARCEL<br />
-<span class="cs9">TRAVESTI EN MÉZERAI.</span></h3>
-
-<hr class="hr30" />
-
-<p>Notre infatigable bibliographe Quérard a composé
-quatre gros volumes, qui sont loin d’être complets, mais
-qui sont très-curieux et très-piquants, sur les <i>Supercheries
-littéraires</i>, dans lesquelles il a confondu, sans y
-prendre garde, les faits qu’il faut imputer aux auteurs
-mêmes, et ceux dont les libraires seuls doivent être responsables.
-Nous regrettons qu’on n’ait pas fait la part
-des uns et des autres.</p>
-
-<p>Le précieux livre de M. Quérard, il est vrai, a été rédigé
-au point de vue des écrivains plutôt que des libraires.
-Nous ne nous occuperons donc que de ces derniers,
-qui ont, de leur pleine autorité, travesti les titres des
-livres et changé les noms des auteurs, pour les besoins
-d’un commerce peu loyal sans doute et, à coup sûr, peu
-littéraire. Ce sont là les supercheries bibliopoliques. Il
-<span class="pagenum" id="Page_29">[p. 29]</span>
-convient de rendre au libraire, en justice distributive,
-ce qui lui appartient.</p>
-
-<p>Ce ne sont pas toujours les bons livres qui se vendent,
-témoin l’Histoire de France de Guillaume Marcel, laquelle
-ne s’est jamais vendue.</p>
-
-<p>C’est pourtant là, et sans aucune comparaison, le
-meilleur abrégé chronologique de notre histoire, qu’on
-ait publié depuis qu’il y a des abrégés chronologiques.</p>
-
-<p>Celui-ci fut publié en 1686, à Paris, chez Denys
-Thierry, en 4 vol. pet. in-8, sous ce titre: <i>Histoire de
-l’origine et des progrès de la monarchie françoise,
-suivant l’ordre des temps, où tous les faits historiques
-sont prouvez par des titres authentiques et par les
-auteurs contemporains</i>.</p>
-
-<p>Guillaume Marcel n’était malheureusement pas un
-écrivain: c’était un savant universel, doué d’une mémoire
-prodigieuse; il avait lu énormément, et il n’avait pas
-perdu un fait ni une date de tout ce qu’il avait entassé
-dans son cerveau. Il passait pour le premier chronologiste
-du monde, et, afin de justifier sa réputation, il
-avait publié successivement des <i>Tablettes chronologiques
-pour l’histoire de l’Église</i> (Paris, 1682, in-8), et des
-<i>Tablettes chronologiques, depuis la naissance de Jésus-Christ,
-pour l’histoire profane</i> (Paris, 1682, in-8).
-Ces deux ouvrages, ces deux chefs-d’œuvre, furent bien
-accueillis et même bien vendus; on les mit dans les mains
-des enfants, mais on ne les mit pas dans les bibliothèques.
-Voilà pourquoi on ne les trouve pas dans les catalogues
-de livres.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_30">[p. 30]</span>
-Cependant Marcel et son libraire furent encouragés
-par ce succès. Marcel coordonna les notes qu’il avait rassemblées,
-lorsqu’il était sous-bibliothécaire de l’abbaye
-de Saint-Victor, et il exécuta, en trois années, son <i>Abrégé
-chronologique de l’histoire de France</i>, auquel il ne
-donna point toutefois ce titre, que l’ouvrage de Mézeray
-ne lui permettait pas de prendre. Ce n’était pas non plus
-dans l’intention de rivaliser avec Mézeray, qu’il avait
-voulu présenter une chronologie simple, précise et aride
-des événements, depuis l’origine de la monarchie jusqu’à
-la fin du règne de Louis XIII. Il savait bien que son
-livre n’était pas une histoire proprement dite; il se flattait
-seulement d’avoir fait un livre instructif et utile.
-Dieu sait l’érudition historique qu’il a accumulée dans
-ses quatre volumes, dont le premier, consacré à l’histoire
-des Gaulois, est encore égal, sinon supérieur, à tout
-ce qui a été écrit sur les origines obscures de la France!
-Quels matériaux excellents sont préparés et classés dans
-les quatre volumes, qui forment, en quelque sorte, une
-table des matières, chronologique et systématique, des
-principaux documents originaux de notre histoire!</p>
-
-<p>Eh bien! il faut l’avouer, à la honte du public éclairé
-et lettré de cette époque, l’ouvrage de Marcel ne trouva
-pas d’acheteurs, parce qu’il n’avait pas trouvé de prôneurs.
-L’édition entière resta dans les magasins du
-libraire. L’auteur eut tant de chagrin de cet échec, qu’il
-jura de ne plus rien publier de son vivant. Peu de temps
-après, il obtint la place de commissaire des classes de la
-marine à Arles, et il se retira dans cette ville.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_31">[p. 31]</span>
-L’édition de son malheureux livre ne l’y suivit pas. Le
-libraire, Denys Thierry, s’en débarrassa, dix-huit ans
-après, en la vendant à la rame. Mais le spéculateur, qui
-l’achetait comme vieux papier, ne la mit pas au pilon:
-ce spéculateur avait des accointances avec la librairie de
-colportage, et voici le procédé qu’on employa pour
-vendre un livre qui ne s’était pas vendu. L’<i>Abrégé chronologique</i>
-de Mézeray était toujours en grande faveur;
-les éditions succédaient aux éditions, et la dernière,
-formant sept vol. in-12 (y compris l’<i>Avant-Clovis</i>), imprimée
-à Amsterdam, chez Antoine Schelte, en 1696,
-avait été introduite en France où elle fut bientôt épuisée.
-L’acquéreur des exemplaires de l’Histoire de Marcel
-divisa les quatre volumes en sept, au moyen du partage
-des trois derniers tomes en six volumes, car le premier
-tome, orné de gravures et de cartes, était beaucoup plus
-mince que les autres; puis, il fit faire, dans une imprimerie
-clandestine, des titres nouveaux ainsi conçus:
-<i>Abrégé chronologique de l’histoire de France, par
-François de Mézeray, historiographe de France,
-nouvelle édition revue et corrigée sur la dernière de
-Paris, et augmentée de la vie des reines</i>. Amsterdam,
-Henri Schelte, 1705.</p>
-
-<p>Mézeray était mort depuis plus de vingt ans; il n’eut
-garde de réclamer contre l’abus qu’on faisait de son nom;
-Guillaume Marcel n’était pas encore mort, mais il ne réclama
-pas davantage, et l’on peut supposer qu’il ignora
-toujours la singulière métamorphose qu’on avait fait
-subir à son livre: il mourut, trois ans après la mise en
-<span class="pagenum" id="Page_32">[p. 32]</span>
-vente de la <i>nouvelle édition</i> de l’<i>Abrégé chronologique</i>
-de Mézeray, sous le nom duquel on vit circuler, en
-France et à l’étranger, l’admirable ouvrage de Marcel.
-Quarante ans plus tard, le président Hénault ne se faisait
-pas le moindre scrupule d’emprunter à cet ouvrage
-le plan et les éléments d’un nouvel <i>Abrégé chronologique
-de l’histoire de France</i>, qui fit oublier à la fois
-ceux de Marcel et de Mézeray.</p>
-
-<hr class="hr40" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<h3 id="Page_33"><span class="cs8">LES MÉMOIRES</span><br />
-<span class="cs6">DU</span><br />
-<span class="esp">COMTE DE MODÈNE</span>.</h3>
-
-<hr class="hr30" />
-
-<p class="cent"><i>Lettre à M. Aubry, éditeur du Bulletin du Bouquiniste.</i></p>
-
-<p class="addr">Mon cher Monsieur,</p>
-
-<p>Je veux attirer votre attention sur un bouquin (je
-qualifie de la sorte tout livre décrié, ou négligé, ou inconnu,
-qui s’en va moisir sur les étalages), lequel deviendra
-un excellent livre de bibliothèque, dès qu’on
-saura ce qu’il est et ce qu’il vaut.</p>
-
-<p>Vous annoncez justement un exemplaire dudit bouquin,
-broché, au prix de 4 francs, dans votre dernier numéro
-du <i>Bulletin</i>. Certes! le prix de 4 fr. est aujourd’hui
-très-convenable, mais demain peut-être il sera
-porté à 6 fr., à 12 fr. et au delà, jusqu’à ce qu’on réimprime
-l’ouvrage, que vous décrivez ainsi:</p>
-
-<p>«<span class="smcap">Mielle</span> (J.-B.). Mémoires du comte de Modène sur
-la révolution de Naples, de 1647; 3<sup>e</sup> éd. <i>Paris</i>, 2 vol. in-8.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_34">[p. 34]</span>
-Votre annonce, permettez-moi de vous le dire, donnerait
-à penser que vous considérez le bonhomme
-J.-B. Mielle comme l’auteur de ces Mémoires, qui seraient
-ainsi apocryphes, de même que ceux de madame
-du Barry, du cardinal Dubois, de madame de Châteauroux,
-etc. Mais loin de là; ces Mémoires sont très-authentiques,
-composés, sinon entièrement écrits, par un
-homme qui avait joué un rôle actif dans cette romanesque
-révolution de Naples, où le duc Henri de Guise
-faillit devenir roi, en succédant au pêcheur Masaniello.</p>
-
-<p>Esprit de Raymond de Mormoiron, comte de Modène
-(qui a un article dans la <i>Biographie universelle</i>
-de Michaud, grâce à ses relations avec notre Molière,
-grâce surtout à l’intérêt héraldique que lui portait un de
-ses descendants, le savant marquis de Fortia d’Urban),
-écrivait tant bien que mal en prose et en vers, aimait passionnément
-les lettres et le théâtre, et se ruinait volontiers
-pour des comédiennes. Il avait connu Molière <ins id="cor_3" title="ch">chez</ins>
-Madeleine Béjart, dont il fut un des premiers adorateurs,
-et plus tard, Molière, qui avait été son successeur dans
-les bonnes grâces de Madeleine, devint son gendre en
-épousant Armande-Gresinde Béjart, laquelle n’était autre
-que la fille naturelle du comte de Modène, née à Paris
-et baptisée à Saint-Eustache, en 1638, sous le nom de
-<i>Françoise</i>.</p>
-
-<p>On comprend qu’il n’en fallait pas davantage pour que
-Molière eût des rapports intimes avec le comte de Modène.
-Ces rapports amenèrent entre eux une sorte de
-collaboration, qui ne fut, de la part de Molière, qu’un acte
-<span class="pagenum" id="Page_35">[p. 35]</span>
-de complaisance à l’égard du père d’Armande-Gresinde
-Béjart. Le comte de Modène, après une vie d’aventures,
-de débauches et de campagnes militaires, revenait de
-Naples, où il avait été témoin de cette étrange révolution
-populaire, qui eut pour héros Masaniello et le duc de
-Guise: il s’avisa d’écrire ses mémoires et Molière lui
-vint en aide. On n’a pas de peine, en effet, à reconnaître
-le style franc et ferme de Molière au milieu de la narration
-souvent emphatique du vieil ami de Tristan l’Hermite.
-La dédicace du livre à madame la duchesse de
-Luynes, veuve du connétable, est évidemment sortie tout
-entière de la plume de Molière, ainsi que beaucoup de
-passages de ces curieux Mémoires, qui parurent avant
-ceux du duc de Guise, rédigés par de Saint-Yon, son secrétaire.</p>
-
-<p>Le premier volume de l’ouvrage du comte de Modène
-fut publié en 1666, et le second, en 1667. Pithon-Curt
-cite, dans son <i>Histoire de la Noblesse du comté Venaissin</i>,
-une première édition in-4, imprimée à Avignon;
-mais nous ne croyons pas à l’existence de cette édition,
-d’après le privilége de celle qui parut à Paris, en 1666
-chez Boullard, 3 vol. in-12. Le troisième volume ne
-doit avoir paru qu’en 1668, ou en 1667 au plus tôt. Il y
-a des exemplaires avec les noms des libraires Guill. de
-Luyne, Barbin, etc. Le <i>Journal des savants</i>, dans son
-numéro du 13 mai 1666, a rendu compte du premier
-volume, en disant que cette Histoire est écrite avec plus
-de fidélité que les relations italiennes qui avaient déjà vu
-le jour.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_36">[p. 36]</span>
-On ne sait à quelle circonstance particulière attribuer la
-rareté excessive de cette édition. Elle n’est pas citée dans
-les catalogues de livres les plus considérables, et nous
-ne l’avons rencontrée que dans celui de la bibliothèque
-de Secousse. Lorsque Fortia d’Urban voulut la réimprimer,
-il la chercha inutilement dans le commerce de
-la librairie ancienne, et il ne la trouva que dans deux
-grandes bibliothèques publiques de Paris.</p>
-
-<p>Ce fut en 1826 que Fortia d’Urban en fit à ses frais
-une nouvelle édition, sous ce titre: <i>Histoire de la révolution
-de la ville et du royaume de Naples</i>, par le
-comte Raymond de Modène, avec des notes généalogiques
-et historiques, <i>Paris</i>, <i>Sautelet</i>, 2 vol. in-8. Il mit
-en tête de cette édition une généalogie de la maison de
-Raymond-Modène, et une liste des ouvrages sur la révolution
-de Naples, au nombre de 58, tant imprimés que
-manuscrits. Ces deux morceaux furent tirés à part sous
-le titre de: <i>Extrait des Mémoires du comte de Modène</i>
-(Paris, Lebègue, 1826, in-8 de 32 p.) et distribués aux
-amis de l’auteur. L’édition des Mémoires du comte de
-Modène ne se vendit pas, et le libraire Sautelet pria
-Fortia d’Urban de reprendre tous ses exemplaires.
-Nous n’avons pas découvert par quelles raisons J.-B.
-Mielle, qui était un des amis de l’éditeur, fut prié de
-donner ces Mémoires comme une troisième édition
-faite par lui-même: on changea seulement les titres, la
-préface et quelques feuillets des notices préliminaires, et
-le livre, rafraîchi et rajeuni, reparut chez Pelicier, avec
-la date de 1827. Il ne se vendit pas davantage et retomba,
-<span class="pagenum" id="Page_37">[p. 37]</span>
-plus décrié que jamais, dans les bas-fonds de la bouquinerie,
-non loin du gouffre où les malheureux livres disparaissent
-sous le pilon.</p>
-
-<p>Eh bien! mon cher monsieur, les quelques exemplaires
-qui ont échappé au naufrage méritent d’être sauvés
-et d’entrer dans le port des bibliophiles. Quant à la
-première édition de 1666-1668, il ne faut pas y songer: il
-n’en existe peut-être pas quatre exemplaires au monde<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.
-L’édition de Fortia d’Urban peut en tenir lieu et doit
-même lui être préférée, à cause des additions utiles
-qu’elle renferme. Cette édition de 1826 ne nous semble
-pas inférieure à celle de 1827, malgré les changements
-que Mielle a faits dans cette dernière, pour expliquer
-son rôle d’éditeur. Mais peu importe Mielle ou Fortia;
-c’est le comte de Modène, c’est Molière, que nous voulons
-trouver dans ces intéressants Mémoires sur les révolutions
-de Naples. Reste à faire la part de l’un et de
-l’autre, qui n’étaient pas de même force sous le rapport
-littéraire: le comte de Modène dictait ou plutôt racontait;
-Molière écrivait, et le beau-père n’eut pas le bonheur
-de voir rejaillir sur lui un reflet de la gloire de son
-illustre gendre.</p>
-
-<p>Agréez, etc.</p>
-
-<p class="rsign"><span class="smcap">P.-L. Jacob</span>, <i>bibliophile</i>.</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a>
-M. Solar en possédait un, très-beau, dans son admirable bibliothèque.</p>
-</div>
-
-<hr class="hr40" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<h3 id="Page_38"><span class="esp">L’ABBÉ DE SAINT-USSANS</span><br />
-<span class="cs7">ET SES OUVRAGES.</span></h3>
-
-<hr class="hr30" />
-
-<p>M. Robert Luzarche, fils du savant bibliothécaire de
-la ville de Tours, a le premier évoqué le souvenir d’un
-poëte du dix-septième siècle, que les biographes et
-même les bibliographes avaient injustement laissé dans
-l’oubli depuis plus de cent soixante ans. La notice qu’il
-a consacrée à deux ouvrages de l’abbé de Saint-Ussans,
-les <i>Contes en vers</i> et les <i>Billets en vers</i>, est enfouie,
-malheureusement, dans une feuille bibliographique qui
-a vécu ce que vivent les feuilles, et qui est déjà oubliée
-(<i>le Chasseur bibliographe</i>, n<sup>o</sup> 8, août 1863).</p>
-
-<p>Ces deux ouvrages, qu’on s’étonne de ne pas trouver
-décrits dans le <i>Manuel du libraire</i>, ont été remis en honneur
-comme ils méritaient de l’être, et ils ne passeront
-plus inaperçus, sous les yeux des bibliophiles, dans les
-ventes publiques, car l’auteur de cette résurrection littéraire
-n’a eu qu’à citer quelques vers de ce malin et
-spirituel conteur, pour prouver que notre La Fontaine
-<span class="pagenum" id="Page_39">[p. 39]</span>
-avait pu le considérer comme un de ses plus dignes
-émules. En effet, Pierre Richelet, dans son <i>Dictionnaire
-de la langue françoise</i>, a cité l’abbé de Saint-Ussans
-presque aussi souvent que La Fontaine.</p>
-
-<p>Ce conte, que M. Robert Luzarche a choisi parmi les
-plus courts et les plus piquants du recueil, n’est-il pas
-un petit chef-d’œuvre?</p>
-
-<div class="poem">
-
- <div class="ptit">LE PRÉSIDENT.</div>
-
- <div class="vers">En certaine province une justice estoit,</div>
- <div class="vers">Où l’on faisoit, un jour, grand bruit à l’audience;</div>
- <div class="vers">Chacun parloit tout haut, personne n’escoutoit,</div>
- <div class="vers">Quand le président, las de telle impertinence,</div>
- <div class="vers">Dit en colère: «Huissier, faites faire silence!</div>
- <div class="vers">Avec tous ces causeurs estes-vous du complot?</div>
- <div class="vers">Quelle pitié! Voilà quatre causes, je pense,</div>
- <div class="vers"> Que nous jugeons, sans en entendre un mot!»</div>
-</div>
-
-<p>Les Contes de l’abbé de Saint-Ussans, qu’on chercherait
-inutilement dans beaucoup de catalogues, ont eu
-pourtant deux et, peut-être, trois éditions. La première ne
-porte pas le nom de l’auteur sur le titre: <i>Contes nouveaux
-en vers</i>, dédiez à Son Altesse Royale Monsieur,
-frère du Roi (<i>Paris</i>, <i>Augustin Besoigne</i>, 1672, in-12).
-La seconde édition fut imprimée en 1677, et mise en
-vente à Paris, chez Trabouillet. Il y a des exemplaires
-datés de 1676. Les contes sont au nombre de 25, dans
-l’une et l’autre édition. Dans la dédicace à Monsieur,
-frère du roi, l’auteur n’a pas manqué de faire l’éloge de
-La Fontaine, dont les <i>Contes et Nouvelles</i> étaient alors
-dans toutes les mains, et qu’il se flattait d’imiter, sinon
-d’égaler: «Ce serait trop parler sur cette matière, dit-il
-<span class="pagenum" id="Page_40">[p. 40]</span>
-en terminant l’apologie du conte, après un habile homme
-que j’y reconnois pour le maistre, et après lequel je
-n’eusse voulu même rien conter, si je n’avois cru que,
-mes contes estant presque tous nouveaux, on ne m’accuseroit
-pas d’en vouloir faire comparaison avec les
-siens, qu’il a tirés de Boccace et d’autres endroits qu’il
-cite. Que si on les compare ensemble contre mon intention,
-il ne pourra qu’en tirer de l’avantage, et je lui donneray
-du lustre.» On n’a pas besoin d’ajouter que les
-contes de l’abbé de Saint-Ussans sont moins libres que
-ceux de La Fontaine. «On comprend, dit Viollet-Le-Duc,
-qu’il n’ait pas signé ses contes du nom de son abbaye. Il
-ne manque ni de naturel, ni de facilité. Sa poésie, comme
-celle de son maître, est gaie, mais n’est pas obscène.»</p>
-
-<p>L’abbé de Saint-Ussans a pu, sans scrupule, mettre
-son nom d’abbé à son second ouvrage: <i>Billets en vers,
-de M. de Saint-Ussans</i> (Paris, Jean Guignard, 1688,
-in-12). Il y a des exemplaires avec l’adresse de <i>veuve de
-Claude Thiboust</i>, sous la même date. «Bien que les
-<i>Billets en vers</i> contiennent des choses qu’un ecclésiastique
-ne voudrait pas imprimer aujourd’hui, dit Viollet-Le-Duc,
-on conçoit que, comme abbé du beau monde,
-il y ait mis le nom sous lequel il était plus universellement
-connu. C’était un homme d’esprit. Ses billets,
-adressés la plupart à des personnes connues, entre
-autres Racine et Boileau, sont facilement écrits, de bon
-goût, et sans abuser de la négligence que comporte le
-genre. Le volume contient, en outre, des devises, <i>Corps
-et Ames</i>, et des chansons.» La devise était un genre
-<span class="pagenum" id="Page_41">[p. 41]</span>
-dans lequel l’abbé de Saint-Ussans avait des succès qui
-le faisaient rechercher dans la belle société de Paris.
-Nous avons vu de lui une pièce volante, intitulée: <i>Vers
-à M. Payelle, en luy envoyant une devise faite pour
-M. le chancelier Boucherat</i>, par Saint-Ussans (Paris,
-And. Cramoisy, 1686, in-4).</p>
-
-<p>Je veux encore signaler ici plusieurs autres ouvrages
-de l’abbé de Saint-Ussans, et rassembler quelques rares
-indications biographiques que La Monnoye nous a données
-sur le compte de cet abbé poëte et savant. Adrien
-Baillet n’avait eu garde de l’oublier dans la Liste des
-auteurs déguisés, où il le mentionne ainsi: «<span class="smcap">Glas</span> (le
-sieur de Saint-), N.... de Saint-Ussans.» La Monnoye a
-complété ce simple renseignement, par une note ainsi
-conçue: «L’abbé de Saint-Ussans, de Toulouse, nommé
-Pierre de Saint-Glas, auteur des <i>Billets en vers</i>, imprimés
-à Paris, in-12, 1688, y avoit, dix ans auparavant,
-fait imprimer, sous le nom de <i>Saint-Glas</i>, un volume
-de même taille, intitulé: <i>Contes nouveaux en vers</i>.
-C’étoit fort peu de chose. Il mourut le 11 mai 1699.»
-Il est nommé <i>de Saint-Glats</i>, dans la <i>Bibliothèque de
-Richelet</i>, par Laurent-Josse Leclerc, en tête du <i>Dictionnaire
-de la langue françoise</i> (Lyon, Bruyset,
-1728, 3 vol. in-fol.).</p>
-
-<p>La Monnoye, qui l’avait connu certainement, le cite
-encore deux fois dans ses additions au <i>Menagiana</i> (Paris,
-Florentin Delaulne, 1715, 4 vol. in-12). Voici d’abord
-l’article de Ménage: «Un jeune prince avoit une
-volière, dans laquelle, entre autres oiseaux, il nourrissoit
-<span class="pagenum" id="Page_42">[p. 42]</span>
-des tourterelles. Un jour qu’elles se faisoient mille caresses,
-il leur dit: «Dépêchez-vous vite, car voici mon
-gouverneur qui vient.» Là-dessus, La Monnoye ajoute
-(t. IV, p. 235): «Ceci n’est qu’un déguisement du 201<sup>e</sup>
-conte du Pogge: <i lang="la" xml:lang="la">de Adolescentula segregata à viro</i>.
-Saint-Ussans, sous le nom de Saint-Glas, en a fait une
-paraphrase de quatre-vingts et tant de vers. Ces quinze
-ennuieront un peu moins:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers10">Dame Gertrude avoit un fils unique,</div>
- <div class="vers10">Beau, fait au tour, jeune époux de Catin,</div>
- <div class="vers10">Plus jeune encor, que du soir au matin</div>
- <div class="vers10">Tant caressa, qu’il en devint étique.</div>
- <div class="vers10">De peur de pis, Gertrude sépara</div>
- <div class="vers10">Le tendre couple. En vain Catin pleura:</div>
- <div class="vers10">Malgré ses pleurs, il fallut que la belle</div>
- <div class="vers10">Trois mois entiers couchât seule à l’écart.</div>
- <div class="vers10">Dans cette angoisse, avint que de hasard,</div>
- <div class="vers10">A sa fenêtre, un jour, la jouvencelle,</div>
- <div class="vers10">Contre le mur, sous un toit fait exprès,</div>
- <div class="vers10">Vit des serins qui dans une volière</div>
- <div class="vers10">Faisoient l’amour: «Ah! dit-elle, pauvrets,</div>
- <div class="vers10">Que vos plaisirs, que vos jeux sont doux!... Mais</div>
- <div class="vers10">Dépêchez-vous! j’entends ma belle-mère...»</div>
-</div>
-
-<p>Nous regrettons de ne pouvoir citer le second passage
-(t. IV, p. 22), qui se rapporte aussi à Saint-Ussans. C’est
-une traduction très-peu voilée de ce distique d’Owen
-sur l’horloge d’eau:</p>
-
-<div class="poem" lang="la" xml:lang="la">
- <div class="vers">Clepsydra conjugii effigies est vera: foramen</div>
- <div class="vers10">Tempore fit semper majus, et unda minor.</div>
-</div>
-
-<p>Les quatre vers français de la traduction valent
-mieux que les deux vers latins, mais ils <i>bravent l’honnêteté</i>,
-<span class="pagenum" id="Page_43">[p. 43]</span>
-suivant l’expression de Boileau. Le bon abbé n’y
-regardait pas de si près, et l’on peut, sans lui faire tort,
-supposer qu’il menait joyeuse vie, car il écrivait pour le
-théâtre et il faisait représenter ses pièces par les comédiens
-du roi, à l’hôtel de Bourgogne. Nous avons de lui
-une comédie, en un acte et en prose, intitulée: <i>les
-Bouts rimés</i>. Cette comédie, représentée avec succès le
-25 mai 1682, fut imprimée, la même année, à Paris,
-chez Pierre Trabouillet, en vertu d’une permission du
-lieutenant de police, M. de La Reynie, en date du
-15 juillet. Elle est dédiée à S. A. S. Monseigneur le
-Prince, qui était un des protecteurs de notre abbé.</p>
-
-<p>Au reste, cet abbé-là ne se bornait pas à faire des
-contes et des comédies; il se mêlait de science, d’histoire
-naturelle, de philosophie et d’histoire. Il avait publié,
-l’année même où parurent ses <i>Contes nouveaux</i>,
-un recueil fort intéressant, composé de pièces de différents
-genres, que lui avait fournies le portefeuille de ses
-amis, l’abbé Guéret et Mangars, interprète du roi pour
-la langue anglaise; ce recueil a pour titre: <i>Divers Traités
-d’histoire, de morale et d’éloquence</i>: 1<sup>o</sup> <i>la Vie de Malherbe</i>
-(par Racan); 2<sup>o</sup> <i>l’Orateur</i> (par Gabriel Guéret);
-3<sup>o</sup> <i>de la Manière de vivre avec honneur et avec estime
-dans le monde</i> (par l’éditeur); 4<sup>o</sup> <i>si l’Empire de l’éloquence
-est plus grand que celui de l’amour</i> (par
-Guéret); 5<sup>o</sup> <i>Méthode pour lire l’Histoire</i>; 6<sup>o</sup> <i>Discours
-sur la musique d’Italie et des opéras</i> (Paris, veuve Thiboust,
-1672, in-12). La préface de ce recueil est signée
-de son véritable nom.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_44">[p. 44]</span>
-Il signa également un autre opuscule, qui n’était pas
-moins avouable: <i>Particularitez remarquables des sauterelles
-qui sont venues de Russie</i> (Paris, 1690, in-4).
-Ces maudites sauterelles avaient-elles fait leurs orges
-dans le clos de l’abbaye de Saint-Ussans, pour que l’abbé
-les anathématisât à la façon du moyen âge qui exorcisait
-les animaux nuisibles et malfaisants? Quoi qu’il en soit,
-l’abbé de Saint-Ussans, qui devait avoir alors la cinquantaine
-au moins, ne s’occupait plus, sans doute, de
-poésie galante, car il rédigea ou compila, pour le <i>Grand
-Dictionnaire</i> de Moréri, un gros <i>Supplément</i>, qui
-parut à Paris, en 1689, et qui fut refondu depuis dans
-les éditions du Dictionnaire imprimées en Hollande.</p>
-
-<p>Les recueils d’airs et de parodies, publiés par les Ballard,
-contiennent beaucoup de chansons, assez décentes,
-signées: <i>de Saint-Ussans</i>. Le lecteur ira les y chercher,
-si le cœur lui en dit. Mais nous ne résistons pas
-au plaisir de transcrire ici un conte épigrammatique,
-qui fut attribué à La Fontaine, lorsqu’il courait
-manuscrit, et que Duval, de Tours, a recueilli dans son
-<i>Nouveau Choix de pièces de poésie</i> (La Haye, Henry
-van Bulderen, 1715, 2 vol. in-8, t. I, p. 50):</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers8">Dans un bâtiment magnifique,</div>
- <div class="vers8">Où trois ou quatre honnêtes gens</div>
- <div class="vers8">Logeoient parmi quantité de pédans,</div>
- <div class="vers8">Où tout étoit scientifique,</div>
- <div class="vers8">Jusques au moindre domestique,</div>
- <div class="vers8">Le feu s’étant mis un beau jour,</div>
- <div class="vers8">On ferme vivement les portes,</div>
- <div class="vers">Pour empêcher d’entrer le peuple d’alentour,</div>
- <div class="vers">Qu’on voyoit accourir par nombreuses cohortes.</div>
- <span class="pagenum" id="Page_45">[p. 45]</span>
- <div class="vers8">Or, entre les gens du dehors,</div>
- <div class="vers">Étoient plusieurs pédans, qui, laissant leurs affaires,</div>
- <div class="vers8">Venoient secourir leurs confrères,</div>
- <div class="vers8">Comme membres d’un même corps.</div>
- <div class="vers">Ils étoient en chapeau, manteau long et soutane.</div>
- <div class="vers">On les introduisit; dès qu’ils furent entrez,</div>
- <div class="vers8">Ceux du dedans, tout effarez,</div>
- <div class="vers10">Ayant perdu presque la tramontane,</div>
- <div class="vers">Vinrent vers eux, disant: «Tous tant que nous voici,</div>
- <div class="vers">Il faut délibérer sur cette affaire-ci,</div>
- <div class="vers10">Comme étant affaire importante:</div>
- <div class="vers8">Notre maison brûle toujours,</div>
- <div class="vers8">Sans qu’on y donne du secours.</div>
- <div class="vers">Ne perdons point de temps, car la chose est pressante.</div>
- <div class="vers8"><i lang="la" xml:lang="la">Nos deliberare oportet.</i></div>
- <div class="vers">—Oui, mais, dans nos statuts, s’il faut qu’on délibère,</div>
- <div class="vers8">Dirent les autres, comment faire?</div>
- <div class="vers">Délibérerons-nous sans robe et sans bonnet?»</div>
-</div>
-
-<p>Ce conte doit avoir été inspiré par l’incendie de la
-Sorbonne, que la muse de Santeul a célébré en vers
-latins.</p>
-
-<p>Ce bon abbé de Saint-Ussans préférait évidemment
-les contes aux homélies. Nous sommes bien aises, cependant,
-d’avoir découvert, à défaut de son abbaye qui a
-échappé à toutes nos recherches, une pièce de vers plus
-édifiante, qu’il a signée de son nom d’abbé; elle est intitulée:
-<i>Sur un tableau de la nativité de N. Seigneur,
-fait par monsieur Le Brun, premier peintre du roi.
-A monsieur Helvetius, docteur en médecine.</i> (Paris,
-de l’impr. de J. Cusson, in-8 de 4 p.) Cette pièce porte la
-date de 1689, écrite à la main. Ce sont peut-être les seuls
-vers que Pierre de Saint-Glas se soit permis en dehors
-du genre profane et galant.</p>
-
-<hr class="hr40" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<h3 id="Page_46"><span class="cs8">UN LIVRE CONNU</span><br />
-QUI N’A JAMAIS EXISTÉ.</h3>
-
-<hr class="hr30" />
-
-<p>Il y a vingt-cinq ans que je cherche partout un ouvrage,
-cité par les bibliographes et dont l’existence n’a jamais
-été contestée par personne; cet ouvrage est intitulé:
-<i>les Pieds de mouches, ou Nouvelles Noces de Rabelais</i>
-(Paris, 1732, 6 vol. in-8). Je m’étonnais cependant que
-le marquis de Paulmy, contemporain de Gueullette, qui
-fut même de ses amis, n’eût pas analysé, dans la <i>Bibliothèque
-universelle des romans</i>, une œuvre d’imagination,
-que recommandaient à la fois le nombre des volumes
-et la singularité du titre. Je m’étais assuré que <i>les
-Pieds de mouches</i> ne se trouvaient pas dans l’immense
-collection de romans français que possède la Bibliothèque
-de l’Arsenal. Il fallut donc se résigner à attendre
-du hasard la découverte des fameux <i>Pieds de mouches</i>,
-que je crus plus d’une fois avoir rencontrés dans le
-<i>Pied de Fanchette</i>, de Restif de la Bretonne, ou dans
-la <i>Mouche</i>, du chevalier de Mouhy.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_47">[p. 47]</span>
-J’avais cependant donné en librairie le signalement
-de l’introuvable roman, et je ne fus pas peu surpris d’apprendre
-que plusieurs curieux avaient fait avant moi la
-même recherche sans plus de succès. «Tous les ans, me
-dit un des libraires les plus capables de dénicher le phénix
-des livres, tous les ans je reçois dix ou douze commissions
-pour les <i>Pieds de mouches</i> de Gueullette; mais
-ce bouquin doit être bien rare, car je ne l’ai jamais vu.—Et
-moi, dit un semi-bibliographe qui était là feuilletant
-un volume, je l’ai vu deux ou trois fois sur les
-étalages des quais.—Diable! repris-je tout alléché d’espérance,
-vous êtes plus heureux que vous ne le méritez,
-puisque vous avez laissé échapper une si belle occasion.—<i lang="es" xml:lang="es">Margaritas
-ante porcos!</i> répliqua notre homme, j’ai
-peu de goût, je vous l’avouerai, pour Gueullette et ses
-contes.» Depuis lors, on a continué, de tous les points
-du monde des bibliophiles, à demander les <i>Pieds de
-mouches</i> aux échos de la vieille librairie.</p>
-
-<p>Obstiné dans mon désir, comme un vrai bibliophile,
-j’ai voulu me remettre à la piste des <i>Pieds de mouches</i>
-de Gueullette, et j’ai eu recours d’abord à la <i>France littéraire</i>
-de Quérard, ce précieux répertoire de bibliographie
-usuelle, qui serait sans défauts, si son savant
-et infatigable auteur avait pu le corriger et le compléter
-dans une seconde édition. L’article <span class="smcap">Gueullette</span> m’a
-fourni cette indication: «Les Pieds de mouches, ou les
-Nouvelles Noces de Rabelais, 1732, 6 vol. in-8. Avec
-Jamet l’aîné.» A l’article <span class="smcap">Jamet</span>, reparaît naturellement
-la même indication, avec un renvoi à la <i>France littéraire</i>
-<span class="pagenum" id="Page_48">[p. 48]</span>
-de 1769 (par les abbés d’Hébrail et de la Porte).
-Ce renvoi me fit supposer que, dans l’intervalle de la publication
-des deux articles, M. Quérard avait été prié de
-donner un renseignement précis à l’égard des <i>Pieds de
-mouches</i> de Gueullette. M. Quérard n’avait pas su mieux
-faire que de renvoyer ses lecteurs à la source où il avait
-puisé de confiance.</p>
-
-<p>Je m’adressai, en conséquence, à la <i>France littéraire</i>
-de 1769: elle était muette, dans les notices de Gueullette
-et de Jamet, au sujet de leurs <i>Pieds de mouches</i>. Mais
-le Supplément de 1778, qui est de l’abbé de La Porte seul,
-me mit sur la trace desdits fameux <i>Pieds de mouches</i>.
-Page 98, dans la liste des auteurs morts et vivants, addition
-à l’article <span class="smcap">Gueullette</span>, publié en 1769: «Il a eu part,
-avec M. Jamet l’aîné, aux <i>Pieds de mouches ou Nouvelles
-Noces de Rabelais</i>, 6 vol. in-8, 1732.» Page 170
-de la seconde partie, dans la liste des ouvrages, je retrouvais
-encore les mêmes <i>Pieds de mouches</i>, par
-MM. Gueullette et Jamet, 6 vol. in-8. «Pour le coup,
-m’écriai-je avec confiance, je tiens mes <i>Pieds de
-mouches</i>!»</p>
-
-<p>Mais voici que l’aveugle dieu des bibliographes me
-ramène à la page 105 de la première partie du volume,
-et je lis avec stupéfaction cette phrase complémentaire
-de l’article de <span class="smcap">Jamet L’ainé</span>: «Il a eu part, avec Gueullette,
-aux Pieds de Mouches <em>ET</em> aux nouvelles <em>NOTES SUR
-RABELAIS</em>.» Ce fut un trait de lumière, et je compris
-sur-le-champ que les <i>Pieds de mouches</i> étaient l’œuvre
-d’une triple faute d’impression. Gueullette et Jamet
-<span class="pagenum" id="Page_49">[p. 49]</span>
-avaient eu part, en effet, non pas aux <i>Pieds de mouches</i>,
-mais aux <i>Essais de Montaigne</i>, édition de 1725,
-3 vol. in-4; non pas aux <i>Nouvelles Noces de Rabelais</i>,
-mais aux <i>Nouvelles Notes sur Rabelais</i>, dans l’édition de
-1732, en 6 volumes in-8.</p>
-
-<p>Vous verrez que, dans un demi-siècle, les bibliophiles
-seront encore en quête des <i>Pieds de mouches</i> de Gueullette,
-et que les bibliographes inviteront encore les amateurs
-aux <i>Nouvelles Noces de Rabelais</i>.</p>
-
-<hr class="hr40" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<h3 id="Page_50"><span class="cs8">LE VÉRITABLE</span><br />
-AUTEUR DE QUELQUES OUVRAGES<br />
-<span class="cs7"><b>DE RESTIF DE LA BRETONNE</b>.</span></h3>
-
-<hr class="hr30" />
-
-<h4>I</h4>
-
-<p>Les bibliographes se sont préoccupés d’une note, que
-j’ai jetée dans un Catalogue de livres<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>, et qui n’était pas
-mon dernier mot sur la question; voici cette note:
-«Nous croyons que Restif n’est pas l’auteur des quatre
-premiers volumes des <i>Idées singulières</i>, mais qu’il
-s’est chargé seulement de les publier, en y ajoutant
-quelques notes qui portent l’empreinte de son style.»
-Nous aurions pu dire, qu’après un examen approfondi
-de la collection des <i>Idées singulières</i>, comprenant le
-<i>Pornographe</i>, le <i>Mimographe</i>, les <i>Gynographes</i>,
-<span class="pagenum" id="Page_51">[p. 51]</span>
-l’<i>Andrographe</i> et le <i>Thesmographe</i>, nous sommes certain que
-Restif a été seulement l’éditeur responsable de ces différents
-ouvrages, dans lesquels il a fait des interpolations
-qui tranchent d’une manière marquée avec le reste, notamment
-dans le <i>Thesmographe</i>, où il a inséré des essais
-dramatiques, des lettres de famille, des pamphlets personnels,
-etc.</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a>
-Catal. de livres relat. à l’histoire de France, à l’histoire de Paris,
-aux beaux-arts et à la bibliographie, provenant de la bibl. de M. de
-N***. <i>Paris</i>, <i>Edwin Tross</i>, 1856, in-8<sup>o</sup>. (Voy. le n<sup>o</sup> 42.)</p>
-</div>
-
-<p>Il faudrait, pour établir notre opinion sur des bases
-solides, procéder par voie de citations et de rapprochements
-littéraires. La place nous manquerait ici, pour
-entrer dans de longs développements, et pour démontrer,
-<i>Monsieur Nicolas</i> à la main, que Restif était absolument
-incapable de traiter avec connaissance de cause
-les matières sur lesquelles roulent ces ouvrages de philosophie
-sociale et d’économie politique. On y trouve une
-érudition qu’il n’avait pas, le pauvre homme; on y trouve
-surtout des idées qu’il n’a jamais eues. Aussi, était-il
-tellement embarrassé de la pseudo-paternité des <i>Graphes</i>
-(c’est le nom qu’il leur donnait), que son <i>Monsieur Nicolas</i>
-en parle à peine, et toujours avec une sorte d’hésitation,
-si ce n’est quand il s’agit du <i>Pornographe</i>,
-qu’il avait adopté plus ouvertement, par affection et par
-habitude.</p>
-
-<p>Je me bornerai donc à révéler le véritable auteur des
-<i>Graphes</i>, n’en déplaise à Restif et à ses bibliographes
-particuliers. On lit dans <i>Monsieur Nicolas</i>, ce livre
-extraordinaire, qui commence à être connu et apprécié,
-t. XVI, p. 4561: «En 1771, ayant traité avec le
-libraire Costard, pour un ouvrage intitulé: <i>le Nouvel
-<span class="pagenum" id="Page_52">[p. 52]</span>
-Émile</i>, à un sou la feuille de deux mille exemplaires, je
-me proposais d’y faire entrer le <i>Marquis de Tavan</i>,
-comme exemples historiques; mais je ne tardai pas à
-m’apercevoir qu’ils gâteraient un ouvrage, <i>pour lequel
-ils n’avaient pas été faits</i>. J’en fis donc un <i>petit</i> roman,
-que j’imprimai pour mon compte, mais <i>que je changeai
-complétement de fond et de forme</i>, en le composant
-moi-même à la casse, aidé néanmoins par le jeune
-Ornefri, fils de Parangon. Je le surchargeai de morale
-et de discours: l’action y manquait déjà, je l’étouffai
-encore: ce fut un traité de morale symétriquement
-divisé en quatre parties, <i>assez platement raisonné pour
-être digne de Guinguenet, qui cependant n’en n’eût pas
-fait l’Épître dédicatoire à la Jeunesse</i>; ce morceau
-est un petit chef-d’œuvre d’élégance et de raisonnement.
-Aussi, mon ami Renaud me dit-il, en achevant de la
-lire: «Voici votre meilleur ouvrage!»—Un moment!
-<i>L’Épître dédicatoire ne répond que pour elle!</i>... Il
-trouva ensuite l’ouvrage moral <i>médiocre</i>, mais amusant
-par ses épisodes, c’est-à-dire par ses défauts.»</p>
-
-<p>J’ai souligné, dans cette citation, tout ce qui semble
-indiquer que l’ouvrage n’est pas de Restif: ce qui lui
-appartient, c’est un <i>petit</i> roman; ce qui ne lui appartient
-pas, c’est un <i>Traité de morale assez platement
-raisonné</i>. L’auteur de ce traité de morale n’est autre que
-Ginguené, que Restif appelle ici <i>Guinguenet</i>, parce qu’il
-était alors brouillé avec lui. Restif serait donc seulement
-l’auteur de l’Épître dédicatoire <i>aux jeunes gens</i>.</p>
-
-<p>Pierre-Louis Ginguené était arrivé à Paris en 1770,
-<span class="pagenum" id="Page_53">[p. 53]</span>
-âgé de vingt-deux ans, sans autres ressources que son
-esprit naturel, son instruction très-étendue et son envie
-de réussir. Il fut placé dans les bureaux du Contrôle général;
-il fit connaissance avec Restif, chez Bultel-Dumont,
-trésorier de France, qui s’était fait l’ami et le Mécène
-de <i>Monsieur Nicolas</i>. Ginguené se piquait d’être
-philosophe et d’imiter J.-J. Rousseau; il confia donc ses
-élucubrations à Restif, qui se chargea de les publier, et
-même de les imprimer lui-même. Telle est l’origine des
-<i>Graphes</i>, qui parurent d’abord sans nom d’auteur, et
-que Restif finit par s’approprier, en s’imaginant peut-être
-qu’il les avait écrits, parce qu’il les avait peut-être <i>composés
-à la casse</i>. Cependant il avait eu l’imprudence de
-promettre à ses lecteurs le <i>Glossographe</i>, quoique Ginguené
-ne lui eût remis que quelques fragments de cet
-ouvrage; pendant vingt ans, il annonça que le <i>Glossographe</i>
-allait voir le jour, et enfin, de guerre lasse, il
-imprima ce qu’il en avait, dans le seizième volume de
-son <i>Monsieur Nicolas</i>. Voy. p. 4689 et suivantes de ce
-t. XVI.</p>
-
-<p>Rendons à Ginguené ce qui est à Ginguené, en demandant
-pardon de la liberté grande à <i>Monsieur Nicolas</i>.</p>
-
-<h4>II</h4>
-
-<p class="cent"><i>Comment Restif de la Bretonne s’appropriait
-les&nbsp;ouvrages des&nbsp;autres.</i></p>
-
-<p class="sep1">Nous avons dit quel était le véritable auteur du <i>Marquis
-de T*** ou l’École de la Jeunesse</i>, publié en 1771,
-<span class="pagenum" id="Page_54">[p. 54]</span>
-comme <i>tirée des mémoires recueillis par N.-E.-A.
-Desforêts, homme d’affaires de la maison de T...</i>
-(Londres et Paris, Le Jay, 1771, 4 parties, in-12). Nous
-ajouterons que Restif, en imprimant cet ouvrage, hésitait
-encore à y mettre son nom, car on lit cette annonce
-derrière le titre du premier volume: «On trouve chez
-le même libraire quelques autres ouvrages amusants,
-tels que <i>la Famille vertueuse</i>, 4 parties; <i>Lucile ou les
-progrès de la vertu</i>, 1 partie; <i>la Confidence nécessaire,
-lett. angl.</i>, 2 parties, etc.» Ce sont là les ouvrages
-de Restif, ou, du moins, ceux qu’il s’était chargé de publier
-sous sa responsabilité, et dont il ne s’attribuait pas
-encore tout l’honneur. Il n’en est pas moins démontré
-que des écrivains qui voulaient se faire imprimer incognito,
-avaient recours à l’intermédiaire officieux de
-Restif, en raison de ses rapports avec l’imprimerie, la
-censure de police et la librairie de colportage.</p>
-
-<p>Voici ce que nous lisons, dans la <i>Revue des ouvrages
-de l’auteur</i>, placée à la suite de la description des figures
-du <i>Paysan perverti</i>, édition de 1788: «<i>L’École des
-Pères</i> (<i>V<sup>e</sup> Duchesne</i>, imprimé à 1,500 exemplaires)
-parut en mai 1776, 3 volumes, après avoir été retenue
-fort longtemps. L’auteur l’avait rachetée du libraire Costard,
-pour la <i>mettre à la rame</i> et en extraire le meilleur
-pour son <i>Nouvel Émile</i>, mais il en fut détourné par
-quelqu’un de ses amis, qui le conseilla mal. Cet ouvrage
-est bien supérieur à l’<i>École de la Jeunesse</i>, publiée cinq
-ans auparavant.»</p>
-
-<p>Il résulte, de ce passage, assez obscur aujourd’hui, que
-<span class="pagenum" id="Page_55">[p. 55]</span>
-Restif acheta l’édition entière d’un livre qui ne pouvait
-paraître, faute de privilége, et qui était arrêté <i>depuis
-longtemps</i> par la censure et la police. Restif, au lieu de
-détruire cette édition, y fit des cartons et la rendit par
-là susceptible d’être autorisée, du moins <i>tacitement</i>. Il
-n’hésita pas ensuite à se donner pour l’auteur de l’ouvrage,
-qu’il avait publié seulement, à ses risques et périls,
-en parlant de cet ouvrage avec certaines réticences
-obligées. Restif n’a pas même l’air de savoir qu’une
-partie de son <i>École de la Jeunesse</i>, publiée en 1771, se
-retrouve textuellement dans l’<i>École des Pères</i>, publiée
-en 1776, il est vrai, mais imprimée <em>SIX ANS</em> <i>auparavant</i>.</p>
-
-<p><i>L’École des Pères</i>, que Restif fit paraître en 1776,
-sous son nom, avec cette rubrique: <i>En France et à
-Paris, chés la veuve Duchesne</i>, <i>Humblot</i>, <i>Le Jay et
-Doréz</i> (on peut certifier, à en juger d’après l’orthographe,
-que Restif est du moins l’auteur du titre), forme trois
-volumes in-8, sur papier fort: le premier volume a
-480 pages; le deuxième 192, et le troisième 372.</p>
-
-<p>Or, l’édition originale, dont nous avons un exemplaire
-sous les yeux, devait porter d’abord ce titre: <i>le Nouvel
-Émile ou l’Éducation pratique</i>, avec cette épigraphe:
-<i lang="la" xml:lang="la">Res eadem vulnus opemque feret</i> (Ovid. II. <i>Trist.</i> v.
-20); fleuron: un aigle sur des attributs de musique, dans
-une couronne. <i>A Genève, et se trouve à Paris, chez
-J.-P. Costard, libraire, rue Saint-Jean de Beauvais</i>,
-1770. Sur le faux titre: <i>Idées singulières</i>. <i>L’Éducographe.</i>
-Restif ne soupçonnait pas que cet ouvrage était
-destiné à faire partie des <i>Graphes</i>! Le premier volume
-<span class="pagenum" id="Page_56">[p. 56]</span>
-a 480 pages, de même que <i>l’École des Pères</i>, mais les
-pages suivantes ont été remplacées par des cartons, dans
-<i>l’École des Pères</i>: 1-2, 3-4, 9-10, 31-32, 41-42, 51-52,
-53-54, 57-58, 65-66, 79-80, 81-82-86 (deux pages au lieu
-de six), 87-88, 211-212, 247-248, 355-356.</p>
-
-<p>Le second volume offre des différences bien plus importantes;
-il a 480 pages, tandis qu’il n’en a plus que
-192 dans <i>l’École des Pères</i>. Il paraît que le censeur
-exigea d’abord des cartons aux pages suivantes: 1-2,
-59-60, 121-128 (en supprimant ainsi six pages), 189-190,
-191-192, 419-420, 435-436, 437-438, 439-440, 441-442.
-Puis, de tout le volume, on ne conserva que les 192 premières
-pages, en supprimant tout le reste.</p>
-
-<p>Le troisième est également mutilé; de ses 476 pages,
-il n’en est resté que 372 dans <i>l’École des Pères</i>. On demanda
-des cartons depuis la première page jusqu’à la
-page 48; et, sans doute, lorsque ces cartons furent présentés,
-on refusa de les admettre, et on retint définitivement
-le permis de publier.</p>
-
-<p>C’est six ans plus tard que Restif acheta l’édition pour
-la mettre à la rame, c’est-à-dire au pilon; mais il connaissait
-intimement plusieurs censeurs, et il proposa de
-nouveaux cartons qui furent acceptés, après plusieurs
-remaniements successifs. Le livre parut enfin, avec son
-nom, mais tellement défiguré, que le véritable auteur ne
-voulut pas reconnaître son ouvrage. Il n’y eut donc pas
-débat de paternité entre le vrai père et le faux père, pour
-<i>l’École des Pères</i>: Restif resta seul maître de l’enfant
-ou plutôt de l’avorton, qu’il avait circoncis.</p>
-
-<hr class="hr40" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<h3 id="Page_57"><span class="cs8">LES ROMANS</span><br />
-DE J. <span class="esp">POTOCKI</span>.</h3>
-
-<hr class="hr30" />
-
-<p>On peut dire que, dans la bibliographie, il y a l’instinct
-(si cette expression rend bien ma pensée) à côté de
-la science. L’instinct du bibliographe, c’est une sorte de
-divination, qui lui fait découvrir souvent le véritable auteur
-d’un livre anonyme ou pseudonyme. Voici un fait
-entre mille.</p>
-
-<p>On n’a peut-être pas oublié le célèbre procès littéraire,
-qui fut un coup de massue pour le spirituel et imprudent
-auteur des <i>Souvenirs de M<sup>me</sup> la marquise de
-Créquy</i>. C’était à la fin de l’année 1841. Le journal <i>la
-Presse</i> avait commencé la publication des Mémoires
-inédits de Cagliostro, traduits de l’italien par un gentilhomme:
-le premier épisode de ces Mémoires venait de
-paraître sous le titre du <i>Val funeste</i>; le second épisode,
-intitulé: <i>Histoire de don Benito d’Almusenar</i>, paraissait,
-quand le <i>National</i> (15 octobre 1841) dénonça le
-<span class="pagenum" id="Page_58">[p. 58]</span>
-plagiat le plus effronté qui eût été jamais commis dans
-le monde des romans et des feuilletons.</p>
-
-<p>Le <i>Val funeste</i> était l’extrait littéral d’un ouvrage attribué
-au comte Joseph Potocki: <i>Dix Journées de la vie
-d’Alphonse van Worden</i> (Paris, Gide, 1814, 3 vol.
-in-12); l’<i>Histoire de don Benito d’Almunesar</i> devait
-être également un extrait non moins littéral d’un autre
-roman anonyme du même auteur: <i>Avadoro, histoire
-espagnole</i> (Paris, Gide, 1813, 4 vol. in-12).</p>
-
-<p>Le rédacteur en chef du feuilleton de la <i>Presse</i>,
-M. Dujarier, s’indigna d’une accusation qui n’attaquait
-que le soi-disant auteur des prétendus Mémoires de Cagliostro;
-il intenta un procès au <i>National</i> et appela en
-garantie M. de Courchamps, qui fut honteusement convaincu
-de s’être approprié deux romans oubliés, sinon
-dignes d’oubli. Peu d’années après, M. de Courchamps
-mourait de chagrin, à l’hospice de Sainte-Périne.</p>
-
-<p>Quel était le véritable auteur d’<i>Avadoro</i> et de <i>Dix
-Journées de la vie d’Alphonse van Worden</i>? Le premier
-de ces deux romans portait les initiales L. C. J. P.,
-et Barbier, dans son <i>Dictionnaire des anonymes</i>, l’avait
-présenté comme faisant partie d’un manuscrit plus considérable,
-qui pouvait fournir 7 vol. in-12, et qui était
-l’ouvrage du comte Jean Potocki. Suivant une note du
-général de Senovert, communiquée au savant bibliographe,
-cet ouvrage aurait été imprimé hors de France,
-sous le titre de <i>Manuscrit trouvé à Saragosse</i> (<i>S. l.
-n. d.</i>, in-4).</p>
-
-<p>Quant au révélateur du <i>vol au roman</i>, lequel semblait
-<span class="pagenum" id="Page_59">[p. 59]</span>
-si bien instruit et si sûr de son fait, on ne savait pas
-encore que c’était un des meilleurs amis de la famille
-Nodier, un écrivain caustique et ingénieux qui a toujours
-écrit sous le pseudonyme de Stahl.</p>
-
-<p>Je fus très-préoccupé, très-intrigué, il m’en souvient,
-par cette affaire qui produisit tant de scandale et qui
-resta enveloppée de certain mystère. Je voulus lire
-<i>Avadoro</i>, et je n’eus pas plutôt lu le premier volume,
-que je m’écriai: «C’est Charles Nodier qui a composé
-ou du moins écrit ce roman!» Je lus ensuite les <i>Dix
-Journées de la vie d’Alphonse van Worden</i>, et je fus
-plus que jamais certain de l’identité de mon auteur.
-J’interrogeai les amis de Nodier, Taylor, Jal, Wey, et
-tous ceux que je rencontrai, dans l’ardeur de ma nouvelle
-découverte; mais je ne pus obtenir que des indications
-vagues.</p>
-
-<p>J’étais pourtant persuadé que les deux ouvrages du
-comte Jean ou Joseph Potocki avaient été écrits par
-Charles Nodier et que le rédacteur du <i>Dictionnaire des
-anonymes</i> s’était laissé égarer par un faux renseignement.
-Mon opinion était alors tellement arrêtée, que je
-me procurai à grand’peine des exemplaires de ces deux
-romans et que je les fis relier avec le nom de Charles
-Nodier sur le dos des volumes.</p>
-
-<p>Ces deux romans sont très curieux, très-intéressants,
-et très-dignes, en un mot, de l’auteur de <i>Smarra</i> et de
-<i>Trilby</i>. Je supposai donc que quelques circonstances
-particulières avaient empêché Charles Nodier de revendiquer
-son droit de paternité littéraire.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_60">[p. 60]</span>
-Eh bien! j’avais deviné juste, il y a seize ans:
-Charles Nodier est réellement le seul auteur d’<i>Avadoro</i>,
-et de <i>Dix Journées de la vie d’Alphonse van Worden</i>:
-le manuscrit autographe existe; il est là sous mes yeux.</p>
-
-<p>Avis à l’éditeur futur des œuvres complètes de notre
-ami Charles Nodier.</p>
-
-<hr class="hr40" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<h3 id="Page_61"><span class="cs8">LES MANUSCRITS</span><br />
-<span class="cs6">DE</span><br />
-STANISLAS DE L’AULNAYE.</h3>
-
-<hr class="hr30" />
-
-<p class="cent"><i>Lettre à M. Aubry, libraire.</i></p>
-
-<p class="sep1">N’est-ce pas dans le <i>Bulletin du Bouquiniste</i> que
-vous auriez publié une lettre d’un de vos correspondants,
-sur divers volumes annotés, provenant de la bibliothèque
-du savant éditeur de Rabelais, F.-H. Stanislas
-de l’Aulnaye, né à Madrid en 1739, mort à Paris
-en 1830, à l’âge de quatre-vingt-douze ans?</p>
-
-<p>J’ai consulté la table des matières de votre excellent
-<i>Bulletin du Bouquiniste</i>, mais je n’ai pas su y retrouver
-cette lettre, qui a laissé un souvenir vague dans
-ma mémoire. Votre correspondant, ce me semble, invitait
-les amateurs à rechercher soigneusement les
-volumes annotés de la bibliothèque de Stanislas de
-l’Aulnaye.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_62">[p. 62]</span>
-Ces volumes, la plupart du moins, se retrouveront
-peut-être, à l’exception de ceux qui, ayant trop mauvaise
-mine et ne conservant pas de couverture, auront été impitoyablement
-jetés au rebut. Mais ce qui serait plus
-précieux que les livres et ce qui paraît perdu pour toujours,
-ce sont les manuscrits, les ouvrages inédits du
-docte commentateur de Rabelais.</p>
-
-<p>Il est à peu près certain que les papiers et les livres de
-Stanislas de l’Aulnaye, décédé dans l’hospice de Sainte-Périne,
-à Chaillot, ont été recueillis par l’Administration
-des domaines et vendus à l’encan, sans catalogue et
-sans annonces, à la salle des ventes du Domaine, dans
-l’hôtel du Bouloi.</p>
-
-<p>Nous avons fait bien des démarches pour découvrir
-ces précieux papiers littéraires, accumulés pendant la
-longue vie laborieuse de ce savant universel; nous avons
-espéré, un moment, d’après une indication qui semblait
-exacte, les faire sortir des greniers de l’hospice de
-Sainte-Périne, où ils auraient été déposés, mais il faut
-renoncer à toute espérance, après la lettre que nous a
-écrite à ce sujet l’honorable directeur de cet hospice.</p>
-
-<p>Nous croyons pouvoir donner à cette lettre la publicité
-qu’elle mérite: non-seulement elle nous fournit
-plusieurs faits intéressants pour la bibliographie, mais
-encore elle signale, de la part du Domaine, une fâcheuse
-indifférence à l’égard des papiers et des manuscrits qui
-font partie des successions vacantes. Voici la lettre de
-M. Varnier, directeur de l’institution de Sainte-Périne:</p>
-
-<div class="manuscr">
-<p class="rdate"><span class="pagenum" id="Page_63">[p. 63]</span>
-Paris, 18 Juin 1856.</p>
-
-<p class="addr">Monsieur,</p>
-
-<p>Je me suis empressé de faire les recherches que vous
-désiriez relativement aux manuscrits laissés par M. Stanislas
-de l’Aulnaye. Malheureusement, les informations
-que j’ai recueillies ne peuvent guère éclairer la question.
-Le directeur chargé de Sainte-Périne, à cette époque, est
-mort: lui seul aurait probablement pu dire ce qu’étaient
-devenus ces manuscrits. Il paraît bien certain, du reste,
-qu’ils n’ont jamais été laissés à l’Institution, la bibliothèque
-de notre établissement n’ayant été fondée qu’en
-1839, par M. Uginet, autrefois attaché à la maison de
-Louis-Philippe, et aujourd’hui décédé. Je serais porté à
-croire que ces manuscrits ont été enlevés par le Domaine,
-comme l’ont été, à une époque postérieure, ceux de
-M. Montverand et de M. Leroy de Petitval. M. Montverand
-avait laissé une pièce en cinq actes, et M. de Petitval,
-des <i>Anecdotes de l’ancienne cour</i>, des <i>Observations
-sur les finances d’Angleterre depuis le règne
-d’Élisabeth jusqu’en 1815</i>, et le <i>Récit d’un voyage en
-Angleterre</i>. Mais il est à craindre que ces écrits, recueillis
-par le Domaine comme papiers de succession,
-n’aient été vendus au poids.</p>
-
-<p>Agréez, etc.</p>
-</div>
-
-<p>Ainsi, les manuscrits de Stanislas de l’Aulnaye ont
-été vendus au poids, comme ceux de MM. Montverand
-et Leroy de Petitval, comme ceux de tant d’autres savants
-et littérateurs, dont la succession est tombée dans le
-<span class="pagenum" id="Page_64">[p. 64]</span>
-gouffre du Domaine. Dieu veuille que les fureteurs d’autographes
-aient pu les racheter entre les mains des
-épiciers! On sait que Villenave a fait ainsi de précieuses
-découvertes parmi les vieux papiers achetés au poids et
-sauvés du pilon.</p>
-
-<p>Entre les manuscrits de Stanislas de l’Aulnaye les plus
-regrettables, il faut citer son <i>Essai de bibliographie encomiastique</i>,
-ou bibliographie des éloges qui ont pour
-objet les choses et les personnes. Ce grand travail, qui
-ne comprenait pas moins de 5,000 articles, aurait formé
-environ quatre volumes in-8. On en trouve quelques
-extraits curieux dans le <i>Rabelaisiana</i>, qui est imprimé
-à la suite du glossaire, dans les deux éditions de Rabelais
-publiées par de l’Aulnaye.</p>
-
-<p>La première de ces éditions (<i>Paris, Desoer</i>, 1820,
-3 vol. in-18) est plus recherchée des amateurs que la
-seconde, qui a l’avantage d’être beaucoup plus complète;
-mais cette première édition peut passer pour un
-chef-d’œuvre typographique, comparable aux plus jolies
-éditions elzeviriennes. Le texte des deux éditions du
-Rabelais de Stanislas de l’Aulnaye est défiguré par un
-système d’orthographe étymologique, poussé jusqu’à
-l’exagération. Nous nous reprochons d’avoir adopté ce
-texte dans notre édition, qu’il n’a pas empêché de devenir
-populaire, et qui s’est vendue à plus de 30,000 exemplaires
-(<i>Paris, Charpentier</i>, 1840 et années suivantes,
-in-12). Le troisième volume des deux éditions de Stanislas
-de l’Aulnaye est un piquant répertoire d’érudition
-rabelaisienne.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_65">[p. 65]</span>
-Lorsque Stanislas de l’Aulnaye faisait imprimer la
-seconde édition de son Rabelais (<i>Paris, Louis Janet</i>,
-1823, 3 vol. in-8<sup>o</sup>, imprim. de Jules Didot), il était âgé
-de quatre-vingt-deux ans; il avait conservé toute sa
-verve et son originalité d’esprit. Il demeurait alors dans
-une mansarde de la rue Saint-Hyacinthe, près de la place
-Saint-Michel: cette mansarde n’avait pas d’autres meubles
-qu’un grabat et une chaise; le pauvre vieillard travaillait
-dans son lit, dont il ne sortait que pour aller
-chercher de l’eau-de-vie chez le liquoriste du coin, car il
-ne vivait que d’eau de-vie, et il était rarement ivre. Sa
-chambre était encombrée de livres et de paperasses, entassés
-sur le carreau et couverts de poussière. Ordinairement,
-sa mémoire prodigieuse lui servait de bibliothèque.</p>
-
-<p>Les derniers temps qu’il passa dans ce bouge, comme
-la clef restait jour et nuit à la porte, un voleur était entré
-pendant son sommeil et lui avait pris son pantalon, le
-seul qu’il possédât. Chaque fois que quelqu’un ouvrait
-la porte, il criait d’une voix de Stentor: «Eh bien! me
-rapportez-vous mon pantalon?» Quand l’apprenti de
-l’imprimerie Didot arrivait avec un paquet d’épreuves, de
-l’Aulnaye lui disait, sans bouger de son lit: «Petit, tu
-trouveras une pièce de dix sous dans mes souliers; va
-voir si mon pantalon est au porte-manteau sur l’escalier.
-S’il n’y est pas, descends chez le liquoriste et
-achète-moi pour dix sous d’eau-de-vie, pendant que je
-corrigerai ton épreuve.» L’épreuve était corrigée, avant
-que l’enfant fût de retour.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_66">[p. 66]</span>
-Le libraire Louis Janet, ayant été instruit de l’état de
-détresse dans lequel se trouvait le vieux savant, lui envoya
-un pantalon neuf, qui fut déposé au pied du lit où
-de l’Aulnaye était couché. Celui-ci, à son réveil, aperçut
-le pantalon et s’empressa de s’en revêtir avec joie,
-sans soupçonner que ce fût un vêtement neuf. «Celui
-qui m’avait emprunté mon pantalon, dit-il en riant, ne
-me le reprendra plus, car je coucherai avec.» Ce qu’il
-fit à l’avenir.</p>
-
-<p>Il écrivait sans cesse. Il avait achevé la rédaction de
-sa grande <i>Histoire générale et particulière des religions
-et des cultes de tous les peuples du monde, tant
-anciens que modernes</i>, dont le premier volume seulement
-avait paru en trois livraisons, Paris, 1791: cet
-ouvrage devait avoir 12 volumes in-4<sup>o</sup>. Il s’occupait
-aussi de l’examen critique du Rabelais, publié par Esmangard
-et Éloy Johanneau, chez Dalibon: «Il me
-faudra, disait-il gaiement, plus de neuf volumes in-8<sup>o</sup>,
-pour rassembler les âneries et les coq-à-l’âne qui distinguent
-cette édition <i lang="la" xml:lang="la">variorum</i>, que je propose d’appeler
-<i>édition Aliborum</i>.»</p>
-
-<p>Stanislas de l’Aulnaye se livrait encore aux spéculations
-de la science hermétique: «Vous verrez, disait-il, que,
-le jour même où je mourrai de faim, j’aurai trouvé le
-secret de faire de l’or.»</p>
-
-<hr class="hr40" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<h3 id="Page_67">DENON, DORAT ET BALZAC.</h3>
-
-<hr class="hr30" />
-
-<p>Quel est le véritable auteur d’un petit opuscule, intitulé:
-<i>Point de lendemain</i>, qui a été d’abord imprimé
-sous le nom de Dorat, que Vivant-Denon a fait depuis
-réimprimer avec quelques changements, sans y mettre
-son nom, et que Balzac enfin n’a pas dédaigné de s’approprier,
-en l’encadrant dans sa <i>Physiologie du mariage</i>?</p>
-
-<p>Cet opuscule a paru, pour la première fois, en juin
-1777, dans les <i>Mélanges littéraires ou Journal des
-Dames, dédié à la Reine</i> (Paris, veuve Thiboust, imprimeur
-du roi, in-8), que Dorat publiait, avec le concours
-de la comtesse de Beauharnais, sa maîtresse, et de quelques
-amis. Le conte <i>Point de lendemain</i> est accompagné
-de ces initiales, qui ne semblaient pas représenter
-le nom de Dorat: <i>par D. G. O. D. R.</i> Cependant ce
-conte fut reproduit textuellement dans le <i>Coup d’œil sur
-la littérature, ou Collection de différents ouvrages
-<span class="pagenum" id="Page_68">[p. 68]</span>
-tant en prose qu’en vers, par M. Dorat, pour faire
-suite à ses Œuvres</i>. Amsterdam et Paris, Gueffier, 1780,
-2 vol. in-8. Ce recueil, qui ne vit le jour que peu de semaines
-avant la mort de Dorat (29 avril 1780), était réimprimé,
-la même année, à <i>Neuchâtel, de l’imprimerie
-de la Société typographique</i>, contrefaçon que M. Quérard
-n’a pas citée dans la <i>France littéraire</i>.</p>
-
-<p>On trouve, à la page 227 de l’édition originale et à la
-page 235 de la contrefaçon du <i>Coup d’œil sur la littérature</i>,
-en tête des contes: <i>Point de lendemain, conte
-premier</i>, avec cette note qui est bien de Dorat: «Il ne
-se trouve que dans mes <i>Mélanges littéraires</i>; et je l’ai
-transporté dans cette collection pour ceux qui désiroient
-se le procurer dans un ouvrage moins volumineux.» Ce
-conte occupe 35 pages; mais il ne se termine plus,
-comme dans les <i>Mélanges littéraires</i>, par les initiales:
-<i>D. G. O. D. R.</i> On le trouve aussi dans l’édition des
-Œuvres de Dorat, en 20 volumes in-8, publiée, chez Séb.
-Jorry et Delalain, de 1764 à 1780.</p>
-
-<p>Ce conte, à son apparition dans les <i>Mélanges littéraires</i>,
-avait eu un très-grand succès de curiosité; on
-s’était préoccupé d’en découvrir les personnages, et l’on
-pensa naturellement que Dorat avait voulu se mettre en
-scène sous le nom de <i>Damon</i>, et que la <i>comtesse de</i> ***
-ne pouvait être que sa maîtresse, la comtesse Fanny de
-Beauharnais, déjà fameuse par ses galanteries. Dorat
-acceptait volontiers, pour son propre compte, toutes les
-bonnes fortunes qu’on lui attribuait, et, par conséquent,
-il n’eut garde de décliner la paternité du conte <i>Point de
-<span class="pagenum" id="Page_69">[p. 69]</span>
-lendemain</i>: il avait fini, peut-être, par se persuader de
-bonne foi qu’il en était l’auteur.</p>
-
-<p>Trente-deux ans plus tard, Vivant-Denon, alors directeur
-des Musées impériaux, faisait soigneusement
-réimprimer ce joli conte libertin, chez Pierre Didot
-l’aîné (1812, in-18 de 52 pages, papier vélin), et il le
-distribuait mystérieusement à la cour, en disant que
-l’édition n’avait été tirée qu’à 12 exemplaires. Mais nous
-pouvons affirmer que le nombre des exemplaires s’élevait
-à 50 au moins, qui sont devenus fort rares et qui
-ont été la plupart détruits. Le bruit courut alors qu’une
-princesse de la famille impériale avait fourni les principaux
-traits du tableau, et que Denon était un peintre
-indiscret. Il va sans dire que Denon, auteur ou éditeur,
-avait retouché le style de la publication primitive.</p>
-
-<p>Seize ans plus tard, un exemplaire de ce conte fut
-communiqué à Balzac par le baron Dubois, chirurgien de
-l’empereur, lequel le tenait du baron Denon lui-même, et
-Balzac, enchanté de la conquête de cet opuscule qu’on lui
-donnait comme entièrement inconnu, ne se fit pas scrupule
-de l’admettre dans la première édition anonyme de
-sa <i>Physiologie du mariage</i>, en y faisant quelques retouches
-et sans dire la source de son heureux larcin.
-Mais, dans une édition postérieure de la <i>Physiologie</i>
-(Paris, Olivier, 1834, 2 vol. in-8, tome II, p. 170 et
-suiv.), il rendit à Denon ce qu’il croyait à Denon; et il
-annonça que <i>Point de lendemain</i> ne lui appartenait
-qu’en qualité d’éditeur. Puis, mieux renseigné à l’égard
-du conte et du conteur, il remplaça définitivement le
-<span class="pagenum" id="Page_70">[p. 70]</span>
-nom de <i>Denon</i> par celui de <i>Dorat</i>, dans l’édition de <i>la
-Comédie humaine</i>. Cependant, entre Dorat et Denon,
-la bibliographie n’a pas encore prononcé le jugement
-de Salomon.</p>
-
-<p>La question n’est pas difficile à résoudre.</p>
-
-<p>On représenta, en 1769, au Théâtre-Français, <i>Julie ou
-le Bon Père</i>, comédie en trois actes et en prose, qui fut
-soutenue par la cour et qui réussit à Paris comme à
-Versailles. L’auteur ne s’était pas nommé; il fit toutefois
-imprimer sa pièce, en conservant l’anonyme, avec ces
-mots: <i>par M. D* N**, gentilhomme ordinaire du roi</i>
-(Paris, Delalain, 1769, in-12). On sut alors que c’était
-le baron de Non ou Denon, l’ami, l’élève, l’alter ego de
-Dorat, et son <i>coadjuteur</i>, disait-on, auprès de la comtesse
-de Beauharnais.</p>
-
-<p>Quelques années plus tard, Denon signait de ses initiales:
-<i>D. G. O. D. R.</i> (Denon, gentilhomme ordinaire du
-roi) le conte <i>Point de lendemain</i>, que Dorat faisait paraître
-dans le <i>Journal des Dames</i>. Mais, comme Dorat
-avait probablement retouché ce conte et que tout le
-monde lui en faisait honneur, il se l’appropria, en l’insérant,
-sans signature, dans un de ses ouvrages. Ce ne
-fut que trente-deux ans après, que Denon eut l’idée de reprendre
-son bien et de revendiquer son droit d’auteur.</p>
-
-<p>Ainsi donc, Denon a composé le conte, Dorat l’a refait
-et s’en est emparé. Balzac est resté détenteur de
-cette propriété indivise, et le conte en litige a eu plus
-de lecteurs dans la <i>Physiologie du mariage</i>, que Dorat
-et Denon ne lui en avaient jamais donnés.</p>
-
-<hr class="hr40" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<h3 id="Page_71">DÉNONCIATION<br />
-<span class="cs7">FAITE</span><br />
-AU PUBLIC SUR LES DANGERS DU JEU.</h3>
-
-<hr class="hr30"/>
-
-<p>Il ne s’agit pas ici d’un livre imprimé, mais d’un manuscrit,
-qui se trouvait dans la bibliothèque de Viollet-le-Duc,
-l’agréable auteur de la <i>Bibliothèque poétique</i>, et
-qui me fut confié pour l’examiner et en donner mon
-avis. Les bibliographes devraient, comme les augures
-romains, ne pas se regarder sans rire, car ils prononcent
-des oracles de la meilleure foi du monde, et ils reconnaissent
-eux-mêmes, presque aussitôt, qu’ils n’ont
-pas été prophètes. La faute en est à la bibliographie
-plutôt qu’aux bibliographes.</p>
-
-<p>Je rapporterai d’abord le titre du manuscrit, avant de
-dire les conjectures auxquelles je me suis livré pour en
-découvrir l’auteur, qui est peut-être encore à trouver:</p>
-
-<div class="manuscr">
-<p class="hang"><em>DÉNONCIATION FAITE AU PUBLIC SUR LES DANGERS DU
-JEU</em>, ou les Crimes de tous les joueurs, croupiers,
-<span class="pagenum" id="Page_72">[p. 72]</span>
-tailleurs de pharaon, banquiers, bailleurs de fonds, de biribi,
-de 31, de parfaite-égalité, et autres jeux non
-moins fripons, dévoilés sans aucune réserve; l’on y
-trouve les noms, surnoms, demeures, origine et mœurs
-de toutes les personnes des deux sexes, qui composent
-les maisons de jeux, appelées Maisons de Société. <i>A
-Paris, de l’imprimerie du sieur Baxal</i>, docteur dans
-tous les jeux; <i>et se vend au Palais-Royal</i>, avec permission
-tacite, aux n<sup>os</sup> 180, 123, 164, 13, 15, 44, 29,
-33, 36, 40, 60, <i>et rue de Richelieu, hôtel de Londres</i>,
-1791.—Manuscrit in-16, de 73 feuillets, v. m. tr. d.</p>
-</div>
-
-<p>Nous avons reproduit en entier le titre de ce curieux
-manuscrit, disais-je dans le <i>Bulletin du bouquiniste</i>
-(du 15 novembre 1857), pour donner une idée des singuliers
-détails que l’auteur anonyme a recueillis dans
-les maisons de jeu de Paris, surtout dans celles du Palais-Royal,
-au commencement de la Révolution. C’était
-alors la belle époque de la passion du jeu, et le Palais-Royal
-semblait être un temple, élevé par la dépravation
-des mœurs à tous les vices et même à tous les crimes.
-L’auteur anonyme, qui a composé ex-professo cet étrange
-et intéressant ouvrage, devait être un joueur émérite:
-«Je puis, dit-il, traiter cette partie avec d’autant plus
-de vérité et de précision, que je la connais très-particulièrement,
-malheureusement pour ma bourse et pour
-moi; que je suis imbu de toutes les menées tortueuses
-et rusées des scélérats qui sont à la tête de ces maisons
-de jeu, de ces repaires infâmes où le vice triomphe, où
-<span class="pagenum" id="Page_73">[p. 73]</span>
-la vertu périt.» C’est au prix de sa fortune que le malheureux
-avait acquis la triste expérience qui lui a permis
-d’écrire le livre le plus scandaleux et le mieux renseigné
-que nous connaissions sur l’histoire des jeux de Paris.</p>
-
-<p>«Nous n’avons pas eu de peine à découvrir le nom de
-l’historien, dans son initiale M, accompagnée de cinq étoiles.
-<i>Mayeur</i> de Saint-Paul s’est d’abord présenté à notre
-pensée; le nom de <i>Mayeur</i> correspond, en effet, à l’initiale
-et aux cinq étoiles, qui désignent l’auteur des
-<i>Dangers du jeu</i>; quant à l’ouvrage, il offre plus d’une
-analogie avec le genre et le style de l’<i>Espion désœuvré</i>;
-en outre, Mayeur avait transporté son atelier de médisance
-et d’injures, en 1791, du boulevard du Temple au
-Palais-Royal: c’est là qu’il publiait ses <i>Petits B. du Palais-Royal</i>,
-et d’autres pamphlets de même encre. Mais,
-après avoir lu et comparé avec soin, nous avons reconnu
-que le sentiment qui a dicté ces mémoires secrets
-des maisons de jeu était trop honnête pour qu’on
-pût l’attribuer à Mayeur de Saint-Paul, et nous nous
-sommes convaincu qu’il fallait en faire honneur à Mérard
-de Saint-Just, l’auteur de tant d’opuscules imprimés
-à un très-petit nombre d’exemplaires et recherchés
-par les amateurs, à cause de cette seule particularité.</p>
-
-<p>«Mérard était un joueur et un libertin, qui ne se corrigea
-jamais de ces deux défauts; il avait épousé la fille
-aînée du président d’Ormoy, et il ne ménageait pas la dot
-de sa femme. Celle-ci, dont il avait fait une espèce de
-Sapho ou de Corinne, imagina, pour ramener son mari
-à la <i>vertu</i>, de composer et de publier un roman, intitulé:
-<span class="pagenum" id="Page_74">[p. 74]</span>
-<i>Mémoires de la baronne d’Alvigny</i>, par madame M. D.
-S. J. N. A. J. F. D. (Londres et Paris, Maradan, 1788,
-in-12); réimprimé sous le titre suivant: <i>les Dangers de
-la passion du jeu, ou Histoire de la baronne d’Alvigny</i>
-(Paris, Maradan, 1793, in-18). Elle avait probablement
-pris la donnée et les éléments de ce roman licencieux
-dans <i>les Dangers du jeu ou les Crimes de tous
-les joueurs</i>, que Mérard de Saint-Just venait de lui offrir
-en témoignage de repentir. Madame Mérard, qui
-n’était pas d’ailleurs très-scrupuleuse dans sa conduite
-et qui eut toujours un goût prononcé pour les compositions
-érotiques (voy. son <i>Recueil d’espiègleries, joyeusetés,
-bons mots, folies</i>, etc., publié sous le nom de la
-marquise de Palmareze), ne fut sans doute pas trop
-effarouchée des anecdotes graveleuses que contient l’ouvrage
-inédit de son mari, mais elle s’opposa certainement
-à ce qu’il fût imprimé.</p>
-
-<p>«Les deux époux n’étant plus là pour décider la question,
-nous espérons que ce manuscrit sera imprimé à 50
-ou 100 exemplaires, par les soins d’un bibliophile, qui
-fera ainsi une bonne œuvre dans l’intérêt de l’histoire
-parisienne. Notre vœu à cet égard sera peut-être entendu
-et rempli par MM. de Goncourt, qui ont déjà consacré
-des recherches si patientes et si ingénieuses à ce que
-nous appellerons l’archéologie morale du dix-huitième
-siècle. Nous leur recommandons ce manuscrit, dont la seconde
-partie porte un titre spécial, ainsi conçu: <i>les
-Joueurs et M. Dussaulx</i>, Agrippinæ, chez M. Lescot,
-1791. L’auteur de cette chronique scandaleuse a voulu
-<span class="pagenum" id="Page_75">[p. 75]</span>
-prouver que Dussaulx, en faisant paraître sa célèbre déclamation
-philosophique sur le jeu (<i>De la passion du jeu
-depuis les temps anciens jusqu’à nos jours, 1779</i>), n’avait
-étudié son sujet que dans les livres et surtout dans
-ceux des philosophes.</p>
-
-<p>«Pourquoi Mérard, qui a fait imprimer à ses frais, chez
-Didot, une foule de petits volumes en vers et en prose,
-plus ou moins mauvais ou inutiles, n’a-t-il pas, de gré
-ou de force, publié son énergique tableau des maisons
-de jeu, pour servir de pièces justificatives au petit roman
-immoral de sa femme?»</p>
-
-<p>J’étais assez content de la consultation bibliographique
-que j’avais fournie au libraire sur ce manuscrit, que les
-amateurs se disputaient déjà; mais je ne tardai pas à
-concevoir des doutes, au sujet de la découverte de l’anonyme,
-en faisant cette réflexion que Mérard de Saint-Just
-n’avait rien publié sur le jeu ni sur les joueurs, dans
-ses nombreuses broutilles en vers et en prose; or j’avais
-remarqué que tous les auteurs qui ont écrit sur le jeu
-ne se sont pas bornés à un seul ouvrage, car il n’y a que
-les joueurs, corrigés ou non, qui se plaisent à traiter ce
-sujet et à invectiver le jeu, comme pour se venger de ses
-rigueurs et de ses injustices. Mes doutes ne firent que
-s’accroître et se confirmer, quand je lus dans le <i>Bulletin
-du Bouquiniste</i> (15 janvier 1858) la note suivante, rédigée
-de main de maître et signée <i>Alex. Destouches</i>:</p>
-
-<p>«Dans son numéro du 15 novembre dernier (1857),
-le <i>Bulletin du Bouquiniste</i> a publié une notice intéressante
-de M. P. L. (Bibliophile Jacob) sur un manuscrit
-<span class="pagenum" id="Page_76">[p. 76]</span>
-daté de 1791, ayant pour titre: <i>Dénonciation faite au
-public sur les dangers du jeu</i>, etc. Guidé par l’initiale
-M, accompagnée de cinq étoiles, qui peuvent servir de
-signature au manuscrit, l’ingénieux bibliophile, après
-avoir pensé d’abord que Mayeur de Saint-Paul pouvait
-en être l’auteur, s’est enfin décidé à l’attribuer à Mérard
-de Saint-Just. Ce qui pourrait corroborer cette supposition,
-c’est qu’au dire de M. P. L., ce manuscrit contient
-les éléments d’un roman, publié en 1793 par madame
-Mérard de Saint-Just et intitulé: <i>les Dangers de la
-passion du jeu, ou Histoire de la baronne d’Alvigny</i>.
-Qu’on nous permette de mettre en avant une hypothèse,
-dont nous abandonnons la vérification au propriétaire
-actuel du manuscrit.</p>
-
-<p>«D’après M. P. L., la seconde partie de cette «chronique
-scandaleuse» porte un titre spécial, ainsi conçu:
-<i>les Joueurs et M. Dussaulx</i>, Agrippinæ, chez M. Lescot,
-1791. Or nous avons, dans ce moment, sous les yeux, un
-in-8 de 60 pages, imprimé à la date de 1780, qui porte
-ce même titre, avec les indications qui suivent, sauf de
-légères différences d’orthographe (<i>Dusaulx</i>, <i>Agripinæ</i>,
-<i>M. Lescot</i>). Les proportions de ce bouquin s’accordent
-assez avec les 73 feuillets, qui composent le manuscrit
-in-16 de M. P. L. De là notre supposition, qui est celle-ci:
-ce manuscrit ne serait-il pas la préparation d’une
-édition nouvelle de l’imprimé, qu’on aurait voulu rafraîchir,
-dix ans après sa publication, par un titre neuf? Nous
-croirions volontiers qu’au lieu d’être le titre d’une seconde
-partie, ce fut le titre adopté dans le principe pour
-<span class="pagenum" id="Page_77">[p. 77]</span>
-le tout, car, si d’une part les 60 pages d’impression in-8
-paraissent pouvoir représenter la matière de 73 feuillets
-d’écriture in-16, d’autre part l’explication donnée par
-M. P. L. du contenu du manuscrit est applicable de
-tous points à celui de l’imprimé.</p>
-
-<p>«Quant au nom de l’auteur de ce dernier, Barbier et
-Quérard l’attribuent à la collaboration de Jacquet,
-l’abbé Duvernet, Delaunay et Marcenay. L’initiale M,
-apposée, d’après M. P. L., au bas du manuscrit de 1791,
-désigne-t-elle le quatrième collaborateur, Marcenay de
-Ghuy, auteur de deux traités sur la gravure (1756 et
-1764) et d’un Essai sur la beauté (1770)? Ce qui gênerait
-cette hypothèse, c’est le nombre des étoiles qui accompagnent
-l’M, à moins qu’on ne l’accepte comme indéterminé.</p>
-
-<p>«Un moment, et sauf la même difficulté, nous avons
-pensé être sur la trace de Théveneau de Morande, le
-<i>Gazetier cuirassé</i>. A la page 59 de cette curieuse et
-emportée satire, l’auteur individuel ou collectif, après
-avoir supposé son ouvrage traduit d’un Anglais, nommé
-Warthon, exprime la crainte que les gens de la police
-de Paris n’en prennent de l’humeur et qu’on ne lui envoie
-l’<i>ami Tinch</i> ou <i>Finch T</i>..., qui fut autrefois «dépêché
-du pays d’Albion, pour venir complimenter le <i>Gazetier
-cuirassé</i> sur la beauté de son style.» Doit-on voir là
-une rancune personnelle? Nous connaissons enfin, en
-dernière analyse, une brochure de 66 pages, imprimée au
-commencement de ce siècle, par un nommé <i>J.-C. Mortier,
-homme de loi</i>, et intitulée: <i>A bas tous les jeux!</i>
-<span class="pagenum" id="Page_78">[p. 78]</span>
-Est-ce là l’initiale du manuscrit? Une décision est à intervenir.»</p>
-
-<p>Après avoir lu cette note, pleine de critique et de sens,
-je changeai brusquement mes conclusions, et je cessai
-d’attribuer à Mérard de Saint-Just la <i>Dénonciation</i>, dont
-je lui avais fait honneur. Je ne voulus pourtant pas admettre
-que le graveur Marcenay de Ghuy fût pour quelque
-chose dans cette pièce manuscrite. Je n’admis pas
-davantage que la brochure, intitulée: <i>les Joueurs et
-M. Dusaulx</i>, eût exigé, comme le prétend Barbier dans
-son <i>Dictionnaire des Anonymes</i>, la collaboration de
-quatre auteurs ou quatre joueurs, étonnés de se rencontrer
-ensemble: Jacquet, le graveur Marcenay de Ghuy,
-l’abbé Duvernet et Delaunay. C’est une analyse de cette
-brochure, que l’auteur de la <i>Dénonciation</i> a placée tout
-naturellement à la suite de son ouvrage.</p>
-
-<p>Mais l’auteur de la <i>Dénonciation</i>? M. Alex. Destouches
-l’a nommé, n’en déplaise aux cinq étoiles du manuscrit:
-J.-C. Mortier, homme de loi, qui publia, vers
-1803 ou 1804, à Paris, chez Pelletié, un terrible réquisitoire
-contre la roulette et le biribi, sous ce titre: <i>A
-bas tous les jeux!</i> in-8 de 66 pages. Il ne faut pas
-songer à Théveneau de Morande, qui avait bien autre
-chose à faire que de dénoncer les jeux en 1791, et qui périt,
-l’année suivante, dans le massacre des prisons, le
-2 septembre 1792.</p>
-
-<hr class="hr40" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<h2 id="Page_79"><span class="cs8">POLÉMIQUE</span><br />
-BIBLIOGRAPHIQUE.</h2>
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<h3 id="Page_81">JACQUES SAQUESPÉE ET JEAN CERTAIN.</h3>
-
-<hr class="hr30" />
-
-<p>Mon savant collègue, M. Henri Cocheris, bibliothécaire
-à la Bibliothèque Mazarine, s’était peut-être trop
-pressé d’annoncer, dans le <i>Bulletin du Bouquiniste</i>
-(31<sup>e</sup> n<sup>o</sup>, 1<sup>er</sup> avril 1858), que M. Alphonse Chassant, paléographe
-justement estimé, venait enfin de découvrir le
-nom de l’auteur du célèbre roman du Châtelain de Coucy
-et de la Dame de Fayel, que G.-A. Crapelet avait publié
-pour la première fois, en 1829, dans sa belle Collection
-des anciens monuments de la langue française.</p>
-
-<p>Le nom de cet auteur inconnu se trouvait caché dans
-ces 22 vers, qui commencent son roman et que l’éditeur
-a publiés comme il suit:</p>
-
-<ol>
- <li>Ot pour y tant qu’amours m’a pris</li>
- <li>Et en son service m’a mis,</li>
- <li>En l’onnour d’une dame gente,</li>
- <li>Ai-je mis mon cuer et m’entente</li>
- <li>A rimer ceste istoire cy.</li>
- <li>Et mon non rimerai ausy,</li>
- <li>Si c’on ne s’en percevera,</li>
- <li>Qui l’engien trouver ne sara:</li>
- <li><span class="pagenum" id="Page_82">[p. 82]</span>
- I’en sui certain, car n’afferroit</li>
- <li>A personne qui faire l’arroit,</li>
- <li>C’on le tenroit à vanterie,</li>
- <li>Espoir ou en melancolie.</li>
- <li>Mès se celle pour qui fait l’ay</li>
- <li>En set nouvelle, bien le say:</li>
- <li>Si li plaist bien guerredonné</li>
- <li>Sera mès qu’ el’ recoive en gré...</li>
- <li>A li m’ofri et me present,</li>
- <li>Qu’en face son commandement.</li>
- <li>En lui ai mis tout mon soulas,</li>
- <li>S’en chant souvent et haut et bas.</li>
- <li>Et liement me maintenray</li>
- <li>Pour lui tant comme viveray.</li>
-</ol>
-
-<p>M. Chassant, dans ses recherches sur l’auteur du
-roman, avait cru trouver l’<i>engien</i>, que ce poëte aurait
-imaginé pour mieux déguiser son nom aux yeux des
-profanes. Il supposait donc que cet <i>engien</i> devait être
-un acrostiche-anagramme; puis, en déplaçant, à sa
-guise, 13 vers, qu’il choisissait arbitrairement dans ce
-groupe de 22 vers, ou en intervertissant leur ordre, sans
-se préoccuper du sens général, il parvenait à composer
-ces deux noms ou plutôt ces deux semblants
-de noms: <span class="smcap">Jacqes</span> et <span class="smcap">Saqespe</span>, qu’il traduisait en
-<span class="smcap">Jacques Saquespée</span>. Était-il de Champagne? était-il
-de Picardie? C’était là une question secondaire, qu’il
-eût été plus facile de résoudre, si maître Jacques Saquespée
-avait pris rang dans notre littérature du moyen
-âge.</p>
-
-<p>Je fus médiocrement satisfait, j’en conviens, de la découverte
-de M. Chassant, et j’eus peut-être le tort d’avoir
-raison. Les paris étaient ouverts, et tous les jeunes
-paléographes cherchaient à deviner l’énigme que le
-<span class="pagenum" id="Page_83">[p. 83]</span>
-sphinx bibliographique avait mis sur le tapis. Je ne me
-pique pas d’être plus Œdipe qu’un autre, mais je ne résistai
-pas à l’envie de donner un avis, <i>comme vous autres,
-messieurs</i>. Le <i>Bulletin du Bouquiniste</i> (1<sup>er</sup> mai 1858)
-fit savoir, <i>urbi et orbi</i>, que, selon moi, Jacques Saquespée
-n’avait plus qu’à céder la place à Jean Certain.</p>
-
-<p class="addr">«Mon cher monsieur Aubry,</p>
-
-<p>«Une découverte bibliographique vaut à mes yeux la
-découverte de l’Amérique, ou peu s’en faut. Par bonheur,
-il y a toujours du nouveau à découvrir à travers l’océan
-des livres. C’est donc avec joie que j’ai vu, dans votre
-<i>Bulletin du Bouquiniste</i>, qu’on avait enfin découvert le
-nom de l’auteur d’un admirable poëme du <em>XIII<sup>e</sup></em> siècle:
-le <i>Roman du Châtelain de Coucy et de la Dame
-de Fayel</i>.</p>
-
-<p>«La lettre de M. H. Cocheris, qui annonçait cette bonne
-nouvelle, m’avait fait battre le cœur d’espérance: les recherches
-de M. Alphonse Chassant, si ingénieuses qu’elles
-soient, m’ont laissé d’abord dans le doute; puis, après
-avoir relu soigneusement sa curieuse dissertation, je
-suis resté convaincu que l’énigme était encore à chercher,
-par conséquent à trouver. Je regrette que le savant et
-spirituel auteur de l’ouvrage intitulé: <i>les Nobles et les
-Vilains du temps passé</i>, n’ait fait que s’égarer dans un
-paradoxe spécieux et vraiment impraticable.</p>
-
-<p>«Selon lui, le nom de <i>Jacques Saquespée</i>, qu’il a
-formé tant bien que mal, en choisissant un certain
-nombre de lettres parmi celles qui commencent les mots
-<span class="pagenum" id="Page_84">[p. 84]</span>
-en tête des vingt-deux premiers vers du roman, ce
-nom, très-connu dans l’histoire nobiliaire de la Champagne
-et de la Picardie, serait celui de l’auteur anonyme.</p>
-
-<p>«Nous n’avons rien à dire sur le nom de <i>Saquespée</i>:
-qu’il appartienne à une famille champenoise, comme le
-croit M. Chassant, ou bien plutôt à une famille picarde,
-comme le suppose M. Cocheris, la question n’en est pas
-encore là. Il y a eu des familles de ce nom dans plusieurs
-provinces de France, et les maisons nobles fournissaient
-volontiers des trouvères à la <i>gaie science</i>.</p>
-
-<p>«Ce qu’il importe d’abord de constater, c’est que les
-deux noms de <i>Jacques</i> et de <i>Saquespée</i> ne se trouvent
-représentés, ni en acrostiche, ni en anagramme, dans
-les premiers vers du roman du <i>Châtelain de Coucy</i>;
-car la règle fondamentale de l’acrostiche consiste à reproduire,
-dans les initiales de plusieurs vers ou lignes de
-prose, toutes les lettres d’un nom, d’un mot ou d’une
-phrase, suivant l’ordre rigoureux de ces mêmes lettres;
-autrement, ce ne serait pas un acrostiche. Quant à l’anagramme,
-il faut, dans un nombre de lettres déterminé,
-retrouver, sans aucune addition ni suppression, les
-lettres composant un nom, un mot ou une phrase.
-Voilà pourquoi l’acrostiche-anagramme, proposé par
-M. Chassant, n’a pas de raison d’être.</p>
-
-<p>«M. Chassant, pour créer cet acrostiche, a été obligé
-de grouper à sa fantaisie les vers qui pouvaient le composer,
-en séparant les uns de leur ordre naturel, en rapprochant
-les autres et en les forçant, pour ainsi dire, de
-<span class="pagenum" id="Page_85">[p. 85]</span>
-se ranger à son système: «Ainsi, dit-il, en partant du
-6<sup>e</sup> vers des 22 que nous avons reproduits plus haut, et
-suivant sans interruption jusqu’au 11<sup>e</sup>, on trouvera le
-prénom <i>Jacques</i>, en prenant les initiales des vers numérotés
-9, 10, 11 (lettre double), 6, 7. Et, reprenant le
-16<sup>e</sup> vers et ceux qui suivent jusqu’au 22<sup>e</sup> et dernier, on
-lira <i>Saquespé</i>, écrit dans l’ordre suivant: 16, 17, 18
-(lettre double), 19, 20, 22, 21.» Nous le répétons, cette
-manière de procéder est inadmissible et contraire à
-toutes les règles de l’acrostiche et de l’anagramme, puisque
-l’anagramme et l’acrostiche ont aussi leurs règles,
-en quelque sorte, grammaticales.</p>
-
-<p>«M. Chassant en conviendra lui-même, s’il veut se
-servir du même mode de transposition des mêmes vers,
-pour obtenir d’autres noms. Ainsi, en prenant les initiales
-des vers numérotés 13, 10, 11, 12, on aura <i>Macé</i>,
-pour prénom; ensuite, les vers numérotés 20, 17, 22,
-21, 18 (lettre double), 19, donneront le nom de <i>Sapèque</i>.
-On peut varier à l’infini le placement des vers et en
-tirer une foule de combinaisons plus ou moins acrostiches.
-Que si l’on tenait absolument au nom de <i>Saquespée</i>, il
-serait plus simple et plus logique de le découvrir à peu
-près dans un acrostiche régulier, qui offre, à partir du
-9<sup>e</sup> vers, ces deux mots: <i>Jacemes Saqesep</i>. Ajoutons
-encore, en passant, que le prénom de <i>Jacques</i>, auquel
-on a donné la préférence (l’acrostiche libre fournit aussi
-bien <i>Mai</i> ou <i>Amé</i>, etc.), s’écrivait <i>Jacques</i>, et ne s’est
-jamais écrit <i>Jacqes</i> au <em>XIII<sup>e</sup></em> siècle.</p>
-
-<p>«Mais cela importe peu ou point; il s’agit de découvrir,
-<span class="pagenum" id="Page_86">[p. 86]</span>
-une fois pour toutes, le nom, le vrai nom de l’auteur
-du roman du <i>Châtelain de Coucy</i>.</p>
-
-<p>«Il faut avouer que le texte des vingt-deux vers, dans
-lesquels ce nom doit se trouver, a été altéré évidemment
-par le premier éditeur, quoique ce ne soit pas Crapelet
-qui ait fait pour son édition une copie collationnée sur
-le manuscrit de la Bibliothèque impériale. Nous sommes
-étonné que M. Alphonse Chassant, de qui la science
-paléographique est incontestable, n’ait pas eu l’idée de
-corriger ce texte, avant de procéder à la recherche de
-l’<i>engien</i> qu’il contient. Quant à la traduction de Crapelet,
-elle est pleine de non-sens, et l’on s’aperçoit que
-le prétendu traducteur ne comprenait pas même la
-langue du <em>XIII<sup>e</sup></em> siècle.</p>
-
-<p>«Mais le nom de l’auteur? me direz-vous. Nous faisons
-bon marché du texte et de la traduction. Nous demandons
-seulement le nom de l’auteur du roman? C’est ici
-qu’Œdipe s’embarrasse.</p>
-
-<p>«En effet, nous avons trouvé cinq ou six noms très convenables,
-en les cherchant, soit dans la rime, soit dans
-l’acrostiche final, soit dans l’assonance, soit dans l’équivoque.
-C’est à l’équivoque ou au rébus que nous nous
-arrêterons. Le roman du <i>Châtelain de Coucy</i> est en
-dialecte picard, comme le remarque fort bien M. Cocheris;
-le sujet, d’ailleurs, appartient à la Picardie: or, la Picardie
-ayant la spécialité des rébus, c’était là un <i>engien</i>
-qui lui fut toujours familier et que la Flandre lui emprunta
-depuis. Eh bien! le nom de l’auteur doit être renfermé
-dans un rébus picard ou flamand.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_87">[p. 87]</span>
-«Voici d’abord trois vers qui servent de préface à
-l’<i>engien</i>:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers8">Et mon non rimerai ausy,</div>
- <div class="vers8">Si c’on ne s’en percevera,</div>
- <div class="vers8">Qui l’engien trouver ne sara.</div>
-</div>
-
-<p>«Voici maintenant l’<i>engien</i>, au 10<sup>e</sup> vers:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers8">J’en suis certain...</div>
-</div>
-
-<p>«C’est-à-dire que l’auteur se nomme JEAN CERTAIN.
-Ce trouvère du <em>XIII<sup>e</sup></em> siècle était Picard, ou Artésien, ou
-Flamand. L’<i>Histoire littéraire de la France</i> (t. XXIII,
-p. 537) dit qu’il appartenait aux provinces du Nord.
-M. Arthur Dinaux ne l’a pas oublié dans son précieux
-recueil des <i>Trouvères artésiens</i> (p. 428). Laborde l’avait
-déjà cité, sous le nom de <i>Chiertain</i>, dans ses <i>Mémoires
-historiques sur Raoul de Coucy</i>, t. II, p. 180
-et 319. On croit que ce Certain était abbé ou prieur de
-couvent, parce que, dans un <i>jeu parti</i> qui nous reste de
-lui (Bibl. imp., ancien fonds, n<sup>o</sup> 7613), il se défend d’avoir
-des relations coupables avec ses religieuses; ce qui ne
-l’empêche pas de traiter cette grave et délicate question:
-Laquelle vaut-il mieux avoir pour maîtresse? Une nonnain
-ou une dévote laïque?</p>
-
-<p>«Faut-il conclure de là que, Jean Certain ayant composé
-son roman <i>en l’honneur d’une dame gente</i>, cette dame
-était certainement une dévote, sinon une religieuse?</p>
-
-<p>«Agréez, etc.</p>
-
-<p class="rsign">«P.-L. <span class="smcap">Jacob</span>, bibliophile.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_88">[p. 88]</span>
-M. Chassant ne se tint pas pour battu et releva le gant,
-d’un air de mauvaise humeur, dans le n<sup>o</sup> 37 du <i>Bulletin
-du Bouquiniste</i>. Il insista, il persista, pour maintenir
-Jacques Saquespée, ou plutôt <span class="smcap">Jacqes Saqespe</span>, en possession
-du droit d’auteur, que j’avais osé transférer à
-Jean Certain. Sa réplique n’était pas plus solide que sa
-première argumentation; et l’érudition réelle, qu’il avait
-mise en jeu au profit d’une thèse imaginaire, laissait
-subsister dans leur entier toutes mes objections contradictoires.
-J’aurais eu beaucoup à dire, si j’avais jugé
-à propos de continuer le débat, et il m’eût suffi de recourir
-au manuscrit du roman du <i>Châtelain de Coucy</i>, sur lequel
-le savant M. Paulin Paris a consigné, dans une note
-autographe, le résultat de ses propres recherches.</p>
-
-<p>Je préférai m’abstenir et attendre le jugement dernier
-de la bibliographie. Ce jugement dernier est venu avec
-la dernière édition du <i>Manuel du libraire</i> de notre
-seigneur et maître Jacques-Charles Brunet. On lit, à
-l’article <span class="smcap">Crapelet</span>, t. II, col. 407: «On a cherché le
-nom de l’auteur de l’Histoire du <i>Châtelain de Coucy</i>,
-dans les premiers vers de ce poëme. M. Chassant y a
-trouvé <i>Jacques Saquespée</i>, et le bibliophile Jacob, avec
-plus de vraisemblance, <i>Jean Certain</i>, poëte picard ou
-flamand du <em>XIII<sup>e</sup></em> siècle.»</p>
-
-<p>N’est-ce pas là une bien précieuse récompense pour
-un bibliophile?</p>
-
-<hr class="hr40" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<h3 id="Page_89">RONSARD ET COLLETET.</h3>
-
-<hr class="hr30" />
-
-<p>Le poëte élégant qui a publié, <i>con amore</i>, non-seulement
-les Œuvres inédites ou non recueillies de Pierre
-de Ronsard, mais encore une édition des Œuvres complètes
-de l’illustre chef de la Pléiade, ne pouvait manquer
-de s’intéresser à la recherche de la maison que
-Ronsard possédait à l’entrée du faubourg Saint-Marcel,
-et que les deux Colletet avaient occupée après lui. Où
-était située cette maison? M. Prosper Blanchemain la
-demandait en vain aux échos du vieux Paris.</p>
-
-<p>Il avait pourtant, pour se guider dans sa recherche, un
-passage de la <i>Vie de Ronsard</i>, écrite par Guillaume Colletet,
-laquelle fait partie des <i>Vies des Poëtes françois</i>,
-dont la Bibliothèque du Louvre conserve le manuscrit autographe;
-ce passage est ainsi conçu:</p>
-
-<p>«Dans la maturité de son aage, il (Ronsard) aimoit le
-séjour de l’entrée du faux-bourg Saint-Marcel, à cause
-de la pureté de l’air, et de cette agréable montagne que
-j’appelle son Parnasse et le mien. Et certes je marqueray
-<span class="pagenum" id="Page_90">[p. 90]</span>
-toujours d’un éternel crayon ce jour bienheureux,
-que la faveur du ministre de nos roys me donna le
-moyen d’achepter une des maisons qu’il aimoit autrefois
-habiter, en ce mesme faux-bourg, et sans doute, après
-celle de Baïf, qu’il aima le plus. Et, aussy, fut-ce sur ce
-sujet, que je composay, il y a quelques années, un sonnet
-que je ne feindray point d’insérer icy, par marque
-du respect inviolable que je porte à la mémoire de ce divin
-homme, et de la joye que je ressens d’habiter les
-sacrés lieux, que ses muses habitèrent autrefois avec tant
-de gloire.</p>
-
-<div class="poem">
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Je ne voy rien icy qui ne flatte mes yeux:</div>
- <div class="vers">Ceste cour du Ballustre est gaye et magnifique;</div>
- <div class="vers">Ces superbes lyons qui gardent le portique</div>
- <div class="vers">Adoucissent pour moy leurs regards furieux.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Ce feuillage, animé d’un vent délicieux,</div>
- <div class="vers">Joint au chant des oiseaux sa tremblante musique.</div>
- <div class="vers">Ce parterre de fleurs, par un secret magique,</div>
- <div class="vers">Semble avoir derobé les estoiles des cieux.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">L’aimable promenoir de ces doubles allées,</div>
- <div class="vers">Qui de prophanes pas n’ont point esté foulées;</div>
- <div class="vers">Garde encore, ô Ronsard, les vestiges des tiens...</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Mais, ô noble desir d’une gloire infinie!</div>
- <div class="vers">Je trouve bien icy mes pas avec les siens,</div>
- <div class="vers">Et mon pas dans mes vers sa force et son génie.»</div>
-</div>
-</div>
-
-<p>Les notes railleuses que Tallemant des Réaux avait
-ajoutées à ce sonnet, en le citant dans ses <i>Historiettes</i>,
-d’après le recueil des <i>Épigrammes</i> du sieur Colletet
-(Paris, L. Chamhoudry, 1653, in-12, p. 47), devaient
-<span class="pagenum" id="Page_91">[p. 91]</span>
-suffire pour fixer exactement la situation de la maison
-de Ronsard. M. Prosper Blanchemain eut le tort de se
-laisser égarer par les termes amphibologiques d’un sonnet
-inédit, qu’il découvrit parmi les papiers de Guillaume
-Colletet, et qui avait été adressé à ce poëte par son ami
-Jean Leblanc, auteur de la <i>Néoptémachie poétique</i> et
-des <i>Odes pindariques</i>.</p>
-
-<div class="poem">
-<div class="ptit">A COLLETET.</div>
-<div class="ptit">SUR SA MAISON DU FAUBOURG SAINT-MARCEL.</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Dans une region dite la Morfondue,</div>
- <div class="vers">D’autant qu’elle est sujette au frileux Aquilon,</div>
- <div class="vers">Colletet, embrasé des flammes d’Apollon,</div>
- <div class="vers">Va faire maintenant sa demeure assidue.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Cette region froide à sa flamme étoit due:</div>
- <div class="vers">Son feu temperera l’hemisphere Gelon:</div>
- <div class="vers">Desja sa muse y balle, au son du violon,</div>
- <div class="vers">Sous l’ombre d’un meurier par la cour espandue.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Les poëtes voisins, pour desdier ces lieux,</div>
- <div class="vers">Ont faict un sacrifice aux domestiques dieux,</div>
- <div class="vers">Affin que tout arrive à bien au nouvel hoste:</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Garnier avec Leblanc et le pere Thomas</div>
- <div class="vers">Se trouverent, ayant au chef une calotte,</div>
- <div class="vers">Et par les vins fumeux chasserent les frimas.</div>
-</div>
-</div>
-
-<p>M. Prosper Blanchemain publia ce sonnet, qui avait
-été composé sans doute vers 1625, puisque Jean Leblanc
-était déjà très-vieux quand il fit réimprimer ses <i>Odes
-pindariques</i>, en 1611, et qui fixe approximativement
-l’époque où Colletet devint propriétaire de la maison de
-<span class="pagenum" id="Page_92">[p. 92]</span>
-Ronsard, où il réunissait ses amis, poëtes et buveurs.
-«Voilà bien, disait M. Prosper Blanchemain, ce grand
-<i>meurier</i> de des Réaux, et, de plus, nous savons que l’habitation
-est située dans la rue des Morfondus. Jaillot et
-le plan de Gomboust nous apprennent que la rue des
-Morfondus, plus tard rue du <i>Puits-de-Fer</i>, n’est autre
-que la rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont, illustrée d’autre
-part pour avoir été habitée par Pascal et par Rollin,
-dont les demeures sont connues. Il ne me restait plus
-qu’un pas à faire pour arriver au but de mes recherches:
-déterminer l’emplacement exact de la maison; il m’a
-été impossible d’y parvenir.»</p>
-
-<p>Le mûrier de Ronsard, ce grand mûrier dont Colletet
-vendait les mûres, au dire de Tallemant des Réaux,
-et que Jean Leblanc célébrait comme l’ornement de la
-cour du Balustre, cour <i>gaie et magnifique</i>, qui, suivant
-Tallemant, n’avait que quatre pieds en carré; ce
-mûrier était là, ce me semble, pour mieux diriger la
-recherche que M. Blanchemain a faite au milieu du faubourg
-Saint-Marcel, au lieu de rester <i>à l’entrée</i> de ce
-faubourg, comme le lui conseillaient les textes qu’il a
-cités.</p>
-
-<p>Je réfutai donc en ces termes l’article que M. Prosper
-Blanchemain avait consacré à sa découverte, dans le
-n<sup>o</sup> 102 du <i>Bulletin du Bouquiniste</i> (15 mars 1861):</p>
-
-<p>«M. Prosper Blanchemain, à qui nous devons une très-bonne
-édition des œuvres complètes de Ronsard, et qui
-avait préludé à ce grand travail d’éditeur passionné, par
-la publication des pièces que n’ont pas recueillies les
-<span class="pagenum" id="Page_93">[p. 93]</span>
-anciens éditeurs de son poëte favori, s’est occupé naturellement
-de retrouver la maison que Ronsard possédait à
-Paris. Cette maison était déjà célèbre dans l’histoire littéraire,
-par les assemblées de la Pléiade, que Ronsard
-convoquait chez lui et qu’il présidait lui-même, concurremment
-avec son ami Baïf. Mais on ne savait pas exactement
-dans quel quartier ni dans quelle rue il fallait la
-chercher; or cette maison peut exister encore, si le
-mauvais génie des démolitions ne l’a pas fait disparaître
-incognito.</p>
-
-<p>«M. Prosper Blanchemain a constaté, d’après un passage
-des <i>Vies des Poëtes</i>, de Guillaume Colletet, ouvrage
-inédit dont le manuscrit est à la Bibliothèque du Louvre,
-que la maison de Ronsard devait être située <i>à l’entrée
-du faubourg Saint-Marcel</i>, et que Guillaume Colletet
-l’avait habitée après lui. Les poëtes se succèdent et ne se
-ressemblent pas. Suivant la vie de Guillaume Colletet,
-écrite par un de ses amis, P. Cadot, avocat au parlement,
-et non encore publiée, la maison, qui avait été le berceau
-de la Pléiade au seizième siècle, aurait vu se former
-au dix-septième les premières réunions de l’Académie
-française. Ce sont là des faits intéressants, que
-M. Prosper Blanchemain nous a révélés dans une note
-insérée au <i>Bulletin du Bouquiniste</i>.</p>
-
-<p>«Mais il n’a pas été aussi heureux dans la recherche
-qu’il a faite de l’endroit même où cette maison fameuse
-était placée. Un sonnet inédit de J. Leblanc, adressé à
-Guillaume Colletet, <i>sur sa maison du faubourg Saint-Marcel</i>,
-nous apprend que ladite maison s’élevait</p>
-
-<p class="verseul"><span class="pagenum" id="Page_94">[p. 94]</span>
-Dans une région dite la Morfondue.</p>
-
-<p>«M. Blanchemain a cru que cette région n’était autre
-que la rue des Morfondus, plus tard rue du Puits-de-Fer,
-et maintenant rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont.
-C’est là qu’il est allé demander la maison de Ronsard ou
-celle de Guillaume Colletet. Nous ne sommes pas surpris
-qu’il ne l’ait pas trouvée, car la rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont,
-qu’on appelait, du temps de Ronsard,
-la rue du Puits-de-Fer, à cause d’un puits public, et qui
-s’était appelée auparavant <i>chemin du Moulin à vent</i>,
-ne fût bâtie, comme son nom l’indique, qu’à la fin du
-seizième siècle, c’est-à-dire après que la construction de
-l’église de Saint-Étienne-du-Mont, commencée sous le
-règne de François I<sup>er</sup>, eut été achevée. On la nomma
-aussi rue des <i>Morfondus</i>, parce qu’on n’y voyait qu’une
-seule maison, que le peuple avait plaisamment baptisée:
-<i>la maison des morfondus ou des réchauffés</i>.</p>
-
-<p>«Guillaume Colletet, qui mourut le 19 janvier 1659, fut
-enterré dans l’église de Saint-Sauveur, au faubourg Saint-Denis,
-où il n’avait pas d’épitaphe, dit expressément Piganiol
-de La Force. La tradition rapporte qu’il était si
-pauvre, que ses amis furent obligés de se cotiser pour
-payer les frais de l’enterrement. La tradition pourrait
-bien être fausse ici comme ailleurs, car Guillaume Colletet
-était alors propriétaire de la maison du faubourg
-Saint-Marcel, qui passa en la possession de son fils François
-Colletet, que Boileau nous représente <i>crotté jusqu’à
-l’échine</i> et <i>allant quêter son pain de cuisine en cuisine</i>.
-François Colletet fut, comme son père, propriétaire et
-<span class="pagenum" id="Page_95">[p. 95]</span>
-bourgeois de Paris. Il possédait une magnifique bibliothèque
-qui ne lui avait pas coûté ce qu’elle valait, il est
-vrai, et qui se vendrait aujourd’hui 2 ou 300,000 francs,
-car elle était toute composée de vieux romans, de facéties,
-de vieux poëtes français, de mystères, de farces et
-d’anciennes pièces de théâtre. Il est certain que François
-Colletet ne fut pas plus pauvre que son père ne l’avait
-été, et nous avons même de bonnes raisons pour supposer
-qu’il avait fait des économies, aux dépens de sa
-nourriture et de son habillement.</p>
-
-<p>«Quant à la maison, qu’il habitait comme son père et
-qui lui appartenait à titre de domaine patrimonial, elle
-n’était pas dans la rue des Morfondus ou du Puits-de-Fer,
-comme l’a supposé M. Prosper Blanchemain, mais dans
-la petite rue du Mûrier, qui s’était nommée d’abord rue
-Pavée, et qui changea de nom en l’honneur du mûrier,
-sous l’ombrage duquel la Pléiade tenait ses séances poétiques.
-Cette rue s’ouvre, en effet, <i>à l’entrée du faubourg
-Saint-Marcel</i>, au pied de la montagne de Sainte-Geneviève,
-exposée aux vents du nord, <i>dans une région
-dite la Morfondue</i>.</p>
-
-<p>«En 1676, François Colletet, à qui ses publications littéraires
-n’avaient pas trop bien réussi, voulut se faire
-industriel et recréer le Bureau d’adresses, que <ins id="cor_4" title="Théophaste">Théophraste</ins>
-Renaudot exploitait auparavant avec tant de succès
-et de profit. Il eut l’idée de faire un journal d’affiches
-et d’annonces, le premier qu’on ait vu paraître en
-France. Ce journal, qui devait être distribué et affiché
-dans Paris tous les huit jours, se composait d’une feuille
-<span class="pagenum" id="Page_96">[p. 96]</span>
-in-4; il parut, pour la première fois, au mois d’août
-1676; mais il fut supprimé, peu de semaines après, sur
-un ordre du lieutenant de police, au moment où l’entreprise
-de François Colletet devenait si prospère, qu’elle
-avait nécessité la fondation de plusieurs bureaux auxiliaires.
-Le principal bureau était dans le domicile de
-François Colletet. Voici le titre que ce pauvre industriel
-ajouta au recueil factice des numéros publiés par son
-Bureau d’adresses: <i>Journal des avis et des affaires de
-Paris, contenant ce qui s’y passe tous les jours de
-plus considérable pour le bien public</i>. (Paris, du Bureau
-des journaux, des avis et affaires publiques, rue du
-Meurier, proche Saint-Nicolas-du-Chardonnet, 1676,
-in-4 de 152 pages.) A la fin de chaque numéro, on annonce
-que «les cahiers du journal se distribuent tous
-les jeudis chez le sieur Colletet, rue du Meurier, proche
-Saint-Nicolas-du-Chardonnet.»</p>
-
-<p>«Il n’y a donc pas de doute ni d’amphibologie possible:
-la maison de Colletet, c’est-à-dire celle de Ronsard,
-était dans la rue du Mûrier, et quoiqu’elle fût <i>proche</i> de
-l’église de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, elle dépendait
-de la paroisse de Saint-Médard, comme François Colletet
-l’a déclaré lui-même dans son poëme burlesque du <i>Tracas
-de Paris</i>:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers8">Il vaut bien mieux voir Saint-Médard:</div>
- <div class="vers8">C’est une magnifique église,</div>
- <div class="vers8">Qu’avec grande raison je prise,</div>
- <div class="vers8">D’où sont beaucoup de gens de bien,</div>
- <div class="vers8">Et dont je suis paroissien.</div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_97">[p. 97]</span>
-«Lorsque j’ai publié le <i>Tracas de Paris</i>, à la suite du
-<i>Paris ridicule</i> de Claude Le Petit (<i>Paris, Adolphe
-Delahays</i>, 1859, in-12), j’ignorais encore la demeure de
-François Colletet, et j’avoue humblement que je n’avais
-pas pris la peine de la chercher. Maintenant qu’elle est
-trouvée, du moins à peu près, il faut demander à notre
-archéologue parisien, M. Berty, qui a fait des travaux si
-complets sur la topographie de l’ancien Paris, ce qu’il a
-pu découvrir, aux Archives de l’Empire, relativement à
-la maison de Ronsard et des Colletet.»</p>
-
-<p>M. Prosper Blanchemain ne renonça pas, toutefois, à
-placer la maison de Ronsard dans la rue <i>Neuve</i>-Saint-Étienne-du-Mont,
-laquelle n’avait encore, je le répète,
-qu’une maison construite, dans les premières années
-du dix-septième siècle, quand on la nommait <i>rue des
-Morfondus</i>. Il aurait pu, cependant, s’en rapporter au
-témoignage de François Colletet lui-même, à qui appartint
-la maison qu’il avait héritée de son père et qu’il
-habitait toujours en 1676, <i>rue du Mûrier, proche
-Saint-Nicolas-du-Chardonnet</i>.</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> La maison de Ronsard était surtout connue par ce
-mûrier, qui donna son nom à la rue Pavée et qui subsistait
-encore à la fin du dix-septième siècle.</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> Cette maison était située <i>à l’entrée</i> du faubourg
-Saint-Marcel, c’est-à-dire non loin de l’enceinte de Philippe-Auguste,
-à côté de la place Maubert, là où commençait
-le faubourg enfermé depuis, en partie, dans
-l’enceinte de Charles V.</p>
-
-<p>3<sup>o</sup> Le quartier de la place Maubert, comprenant le faubourg
-<span class="pagenum" id="Page_98">[p. 98]</span>
-Saint-Marcel, représente exactement cette <i>région
-dite la Morfondue</i>, que M. Blanchemain a prise pour
-une rue. Le mot <i>région</i> ne peut s’entendre que d’un
-quartier.</p>
-
-<p>4<sup>o</sup> La maison du pauvre Guillaume Colletet, malgré
-les <i>superbes</i> lions qui en gardaient le portique, malgré
-sa magnifique cour du Balustre, malgré son parterre et
-ses doubles allées, n’était pas un palais, tant s’en faut:
-les allées étaient de quatre pieds chacune, comme nous
-l’apprend Tallemant des Réaux; la cour avait quatre
-pieds en carré!</p>
-
-<p>C’était assez pour Guillaume Colletet, qui, le chef couvert
-d’une calotte de drap, buvait frais, à l’ombre du
-mûrier de Ronsard, avec ses amis Garnier, Leblanc et
-le père Thomas.</p>
-
-<hr class="hr40" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<h3 id="Page_99">PIERRE DU PELLETIER<br />
-<span class="cs6">ET</span><br />
-<b>PIERRE GUILLEBAUD</b>.</h3>
-
-<hr class="hr30" />
-
-<p>Je ne parle jamais d’un livre, sans l’avoir lu d’un bout
-à l’autre, et même sans l’avoir étudié littérairement et
-bibliographiquement. Un titre d’ouvrage est sans doute
-un commencement d’information, mais c’est la porte du
-sanctuaire: il faut pénétrer plus avant, pour savoir ce
-qui s’y passe.</p>
-
-<p>J’avais remarqué, dans l’excellent et utile <i>Bulletin du
-Bouquiniste</i> de M. Aubry, l’annonce d’un volume que je
-ne connaissais pas; elle était ainsi conçue: <i><span lang="la" xml:lang="la">Hortus epitaphiorum</span>,
-ou Jardin d’épitaphes choisies</i>, où se voyent
-les fleurs de plusieurs vers funèbres, tant anciens que
-nouveaux, tirez des plus fleurissantes villes de l’Europe;
-le tout divisé en deux parties (<i>Paris, Gaspard Meturas</i>,
-1666, 2 part. en 1 vol. in-12). Je priai M. Aubry de me
-communiquer ce volume, qui avait déjà trouvé acquéreur,
-et je le lui rendis, le lendemain, après l’avoir examiné
-à loisir, en lui envoyant la note suivante, qui fut
-<span class="pagenum" id="Page_100">[p. 100]</span>
-imprimée dans le <i>Bulletin du Bouquiniste</i> (1857, 21<sup>e</sup>
-n<sup>o</sup>, 1<sup>er</sup> novembre):</p>
-
-<p>«Voilà, à coup sûr, un livre rare, parce qu’il n’a jamais
-été signalé et qu’il est tombé bientôt dans l’oubli. Nous
-regrettons seulement que cet exemplaire ne soit pas
-dans un état parfait de conservation (il est un peu
-mouillé et court de marge), car les amateurs se disputeraient
-certainement entre eux sa possession à un prix
-élevé. C’est un volume qui se rattache, en effet, aux collections
-spéciales de livres sur l’histoire de Paris et sur
-l’histoire littéraire du dix-septième siècle. Il s’agit d’un
-recueil d’épitaphes, parmi lesquelles un grand nombre
-appartiennent à des personnages illustres enterrés dans
-les églises de la capitale. Nous ne connaissons qu’un seul
-recueil du même genre, qui n’est pas rare, mais qui a été
-négligé jusque dans ces derniers temps: <span lang="la" xml:lang="la"><i>Selectæ christiani
-orbis Deliciæ, ex urbibus, templis, bibliothecis
-et aliunde</i>, per Franciscum Swertium </span>(<i>Colon. Agrip.</i>,
-1608, pet. in-8, frontispice gravé). Quant au <i>Recueil d’épitaphes
-sérieuses, badines, satiriques et burlesques</i>
-(Bruxelles ou Paris, 1782, 3 vol. in-8), compilé par le
-bonhomme La Place, il n’a pas la moindre valeur, au
-point de vue historique. Celui que nous avons sous les
-yeux a été recueilli par un assez mauvais poëte, Pierre
-du Pelletier, que Boileau a immortalisé dans ses satires,
-en le représentant <i>crotté jusqu’à l’échine</i> et habitué à
-<i>mendier son pain de cuisine en cuisine</i>.</p>
-
-<p>«Pierre du Pelletier n’en était pas réduit à cette extrémité:
-«il avait assez de cuisine pour vivre,» comme le
-<span class="pagenum" id="Page_101">[p. 101]</span>
-dit l’abbé Guéret, dans la <i>Promenade de Saint-Cloud</i>;
-mais il vivait surtout du produit de ses dédicaces, de ses
-sonnets et de ses vers laudatifs. Il attachait au moins
-une de ces poésies complimenteuses à chaque nouveau
-livre qui voyait le jour, et il y ajoutait, d’ordinaire, une
-dédicace de sa façon, qu’il se faisait payer d’une manière
-ou d’autre. On peut donc croire que ce recueil
-d’épitaphes a servi également son métier de flatteur à
-gages, et que les éloges posthumes qu’il contient ont été
-payés souvent par les parents ou les amis du défunt.
-Quoi qu’il en soit, on remarque dans ce ramassis, fait
-sans ordre et sans mesure, une foule d’épitaphes intéressantes,
-composées par les poëtes contemporains,
-Guillaume Colletet, Frenicle, Lamothe Le Vayer fils,
-Habert, et du Pelletier lui-même. Quelques-unes de ces
-épitaphes sont consacrées à des morts célèbres; ainsi,
-on en trouve trois relatives à la fameuse demoiselle de
-Gournay, et l’une d’elles est de Lamothe Le Vayer, fils
-du grand philosophe Pierre de Lamothe Le Vayer, et
-ami de Molière. Il y a plusieurs pièces de Malherbe, de
-Théophile, etc., imprimées ou non dans leurs œuvres.
-Enfin, l’analyse de ce curieux volume demanderait une
-étude approfondie; bornons-nous à l’indiquer aux bibliographes
-futurs, qui le remettront peut-être en honneur
-dans l’intérêt de l’histoire. La dédicace, adressée
-à M. Naudé, chanoine en l’église Notre-Dame de Verdun,
-prieur d’Artige en Limousin et bibliothécaire de l’excellentissime
-cardinal Mazarin, par le libraire Gaspard Meturas,
-et non par le compilateur anonyme qui n’a signé
-<span class="pagenum" id="Page_102">[p. 102]</span>
-qu’un sixain encomiastique, nous donne lieu de penser
-qu’il existe de ce même recueil une édition antérieure
-à l’année 1653, c’est-à-dire à la mort du savant Gabriel
-Naudé.»</p>
-
-<p>Je m’étais trop pressé de rédiger la note précédente,
-et j’avais fait fausse route. Quel est le bibliographe qui
-ne se trompe pas dix fois par jour ou par semaine?
-M. Eusèbe Castaigne, bibliothécaire de la ville d’Angoulême,
-me prouva bel et bien que je m’étais trompé
-en attribuant à Pierre du Pelletier la publication de
-l’<i lang="la" xml:lang="la">Hortus epitaphiorum</i>, qui appartenait sans conteste à
-Pierre Guillebaud, religieux feuillant, lequel a composé et
-mis au jour un certain nombre d’ouvrages historiques
-sous le nom de dom Pierre de Saint-Romuald. J’insistai
-pour que la critique de mon savant collègue fût imprimée
-in-extenso dans le <i>Bulletin du Bibliophile</i>, et je fis
-amende honorable le plus humblement du monde, en la
-faisant suivre de cette lettre, qui renferme quelques particularités
-bibliographiques, et que je tiens à conserver
-comme une expiation de ma faute.</p>
-
-<div class="manuscr">
-<p class="sep2 cent">A Monsieur Aubry, libraire, éditeur du
-<i>Bulletin&nbsp;du&nbsp;Bouquiniste</i>.</p>
-
-<p class="addr">Monsieur,</p>
-
-<p>Vous avez bien voulu me communiquer la lettre que
-vous adresse M. Eusèbe Castaigne, bibliothécaire de la
-ville d’Angoulême, pour relever les inexactitudes que
-contient ma note relative au recueil intitulé: <i lang="la" xml:lang="la">Hortus
-<span class="pagenum" id="Page_103">[p. 103]</span>
-epitaphiorum selectorum</i>. Je vous engage à publier
-promptement cette lettre, qui m’a paru d’autant plus
-utile, qu’elle est extraite en partie d’un ouvrage de ce
-savant bibliothécaire: <i>Essai d’une Bibliothèque historique
-de l’Angoumois</i>, que tous les bibliographes devraient
-connaître, et qui n’est malheureusement pas
-très-répandu à Paris.</p>
-
-<p>J’avoue humblement que M. Castaigne a raison de se
-ranger du côté de Niceron et de Barbier, qui attribuent
-à dom Pierre de Saint-Romuald ce recueil d’épitaphes
-latines et françaises, que j’avais cru pouvoir attribuer à
-Pierre du Pelletier. Cependant je persiste à croire que
-ce dernier n’est pas tout à fait étranger à la compilation
-dudit recueil, surtout pour la partie française. Les six
-vers signés <i>du Pelletier</i>, et placés à la suite de l’épître
-dédicatoire du libraire à Gabriel Naudé, sont en quelque
-sorte le complément de cette dédicace. Quel autre
-que du Pelletier aurait inséré dans ce volume un si
-grand nombre de pièces de vers composées par du Pelletier?
-Il n’y a que François Colletet et de Prade, qui
-occupent autant de place que lui dans l’<i lang="la" xml:lang="la">Hortus epitaphiorum</i>.
-Or, de Prade et François Colletet étaient les
-meilleurs amis de du Pelletier. Dans l’introduction <i>Au
-lecteur</i>, on remarque la traduction en vers français de
-<i>Trois utiles advis d’un vivant</i>, écrits en vers latins,
-probablement par Pierre Guillebaud. Cette traduction
-est précédée de la note suivante: «Ces trois ont été traduits
-par le sieur du Pelletier, advocat au Parlement,
-qui a desja enrichy le public de plusieurs de ses ouvrages,
-<span class="pagenum" id="Page_104">[p. 104]</span>
-tant en prose qu’en vers.» A la page 439, on
-trouve une «épigramme du sieur du Pelletier sur la
-mort de son intime amy, le sieur de Chandeville, poëte
-excellent, neveu de feu M. de Malherbe;» à la page 465,
-un sonnet de Fr. Colletet au sieur du Pelletier, sur la
-mort de sa femme; à la page 530, un sonnet du même
-du Pelletier, imité d’une pièce de vers latins de Pierre
-Guillebaud, imprimée à la page 317. Enfin, on peut supposer,
-avec quelque vraisemblance, qu’un révérend père
-feuillant n’aurait pas mis, à la page 484: «<i>Autre</i> (épitaphe)
-<i>à l’antique, qui est à Paris, en l’église de
-Sainct-Eustache</i>, <em>POUR QUELQUE GROS CATHOLIQUE</em>.»
-C’est un peu trop gros, ce me semble, pour un religieux.</p>
-
-<p>Je reconnais, cependant, que la première partie du
-recueil, où il y a des vers latins de la façon de Pierre
-Guillebaud, relatifs à des personnes de sa famille et de
-sa ville natale d’Angoulême, doit lui être laissée en toute
-propriété, quoiqu’on lise, en tête d’un sixain à la mémoire
-de Claude Robert, chanoine de l’église cathédrale de
-Châlons-sur-Saône: «Il est du style de D. P. de S. R.
-feuillant.» Nous signalerons même une particularité
-curieuse, qui vient à l’appui de cette attribution: c’est
-que l’exemplaire qui nous a été communiqué, et qui appartient,
-nous dit-on, à un de nos plus doctes paléographes,
-offre beaucoup de corrections manuscrites de
-la main de l’auteur. L’épitaphe de Jeanne Masson, mère
-de Pierre Guillebaud, à la page 261, est précédée de
-cette note filiale: <i lang="la" xml:lang="la">Quidnam sic properè, te misero
-mihi!</i></p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_105">[p. 105]</span>
-En somme, ce recueil, dont j’ai voulu signaler seulement
-l’intérêt au point de vue de l’histoire, est encore
-plus intéressant que je ne l’ai dit. J’ai eu, depuis, l’occasion
-d’examiner la première édition de 1648, ou du
-moins un exemplaire avec son premier titre, où le fleuron
-et l’adresse ont seuls des différences. Le fleuron représente
-deux Amours assis et adossés; l’adresse est
-ainsi conçue: <i>Paris, chez Gaspar Meturas, rue Sainct-Jacques,
-à la Trinité, près les Mathurins</i>. Sur les nouveaux
-titres portant la date de 1666, le fleuron, à l’image
-de la sainte Trinité, reproduit l’enseigne du libraire, qui
-a mis pour adresse: <i>Chez Gaspar Meturas, rue Sainct-Jacques,
-et se vend à Lyon, chez Charles Mathevet,
-rue Mercière, à l’image de sainct Thomas d’Acquin</i>.
-Cette adresse nous apprend donc que le libraire-éditeur,
-Gaspard Méturas, qui venait de publier, en cette même
-année 1666, le nouveau recueil d’épitaphes, rassemblées
-par le P. Labbe, avait cédé à un libraire de Lyon le
-restant des exemplaires de son <i lang="la" xml:lang="la">Hortus epitaphiorum</i>.</p>
-
-<p>Nous persistons à penser que le <i lang="la" xml:lang="la">Thesaurus epitaphiorum</i>
-du P. Labbe est bien loin d’offrir le même intérêt
-historique et archéologique, que l’<i>Hortus</i> de Pierre
-Guillebaud, ou de Pierre du Pelletier. Non-seulement
-le <i>Thesaurus</i> ne donne aucune épitaphe française, mais
-encore les épitaphes latines qui s’y trouvent, et qui peuvent
-se rattacher à notre histoire, sont dépourvues de
-ces indications locales qui ajoutent beaucoup de prix à
-la plupart des épitaphes latines ou françaises, recueillies
-par Pierre du Pelletier ou Pierre Guillebaud. En
-<span class="pagenum" id="Page_106">[p. 106]</span>
-outre, le P. Labbe a consacré un livre entier de son recueil
-aux épitaphes de l’antiquité païenne; un autre livre
-aux épitaphes de l’antiquité chrétienne; un autre aux
-inscriptions de la Grèce et de l’ancienne Rome, en
-l’honneur des chiens et des chats, etc. Pierre Guillebaud,
-ou Pierre du Pelletier, s’est contenté d’accorder quelques
-pages au Dogue et au petit Chien de Du Bellay, au
-Chat et à la Chatte de Maynard, à la Chauve-souris de
-Baïf et à l’Ane du Catholicon d’Espagne. A tout seigneur
-tout honneur.</p>
-
-<p>Je remercie sincèrement mon savant collègue de m’avoir
-averti d’être plus prudent à l’avenir dans mes élucubrations
-bibliographiques. Mais, hélas! il suffit de se
-sentir quasi-bibliographe, pour être bien convaincu qu’on
-n’écrit pas vingt lignes en bibliographie, sans commettre
-une ou deux erreurs: de là le proverbe: <i lang="la" xml:lang="la">Errare bibliographicum
-est</i>. Ce qui console, c’est qu’un bon
-chrétien péche au moins sept fois par jour.</p>
-
-<p>Agréez, etc.</p>
-
-<p class="rsign"><span class="smcap">P. L. Jacob</span>, <i>bibliophile</i>.</p>
-
-<p class="ldate">16 novembre 1857.</p>
-</div>
-
-<hr class="hr40" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<h3 id="Page_107">ISARN OU MÉNAGE.</h3>
-
-<hr class="hr30" />
-
-<p>M. A.-T. Barbier, ancien secrétaire des Bibliothèques
-de la Couronne, était le neveu du célèbre auteur du
-<i>Dictionnaire des anonymes</i>. Il avait voulu marcher sur
-les traces de son savant oncle et il s’était fait bibliographe;
-mais, avec beaucoup d’instruction et beaucoup
-d’esprit naturel, il manquait absolument de critique. On
-ne doit pas s’étonner qu’il se soit plus d’une fois fourvoyé
-dans des questions littéraires, où il apportait toujours
-plus d’érudition que de logique.</p>
-
-<p>Après sa réimpression des <i>Mémoires de Hollande</i>,
-qu’il attribua un peu légèrement à madame de Lafayette,
-d’après le témoignage d’un docte Hollandais J.-G.
-Grævius, et qui lui avaient fourni du moins une publication
-très-intéressante (Paris, J. Techener, 1856, in-16,
-avec portraits et <i>fac-simile</i>), il était tourmenté du désir
-de prendre sa revanche et de gagner la partie dans une
-autre joute bibliographique. C’est alors qu’il eut la malheureuse
-idée de soutenir, sinon de prouver, que le poëte
-Isarn n’avait jamais existé, et que Ménage s’était caché
-<span class="pagenum" id="Page_108">[p. 108]</span>
-sous ce nom imaginaire, pour adresser le poëme du
-<i>Louis d’or</i> à mademoiselle de Scudéry.</p>
-
-<p>M. A.-T. Barbier se livra, pendant plusieurs mois, à
-d’actives recherches, par toutes les bibliothèques de Paris,
-dans le but de démasquer le prétendu pseudonyme
-de Ménage. Je fis sa connaissance, pendant qu’il poursuivait
-sa chimère, en feuilletant des milliers de livres et
-de manuscrits. Je ne lui dissimulai pas que c’était bâtir
-sur le sable, que de prétendre, à force d’inductions et de
-déductions les plus savantes et les plus ingénieuses du
-monde, changer Isarn en Ménage: «A quoi bon, lui
-disais-je en riant, vous crever les yeux vous-même, pour
-nous démontrer qu’il fait nuit en plein jour?» J’espérais
-qu’il ne donnerait pas suite à cette étrange croisade, entreprise
-contre le pauvre Isarn, qui avait des droits acquis
-de longue date dans l’histoire littéraire, et je pensais
-que tôt ou tard la lumière se ferait dans l’imagination
-obscurcie de M. A.-T. Barbier. Hélas! je comptais
-sans l’obstination d’un bibliographe!</p>
-
-<p>Voici l’incroyable article qu’il fit paraître dans le
-<i>Bulletin du Bouquiniste</i> (1<sup>er</sup> mai 1858):</p>
-
-<div class="manuscr">
-<p class="cent sep1 sepb1">«<i>Curiosité bibliographique.—Pseudonymie.—Ménage.</i></p>
-
-<p>«Dans tous les temps, les auteurs qui ont voulu se
-jouer des curieux ont inventé différents moyens de dérouter
-les lecteurs; Cicéron et le Junius anglais ont
-réussi dans leur projet. Le Sempsiceranus des lettres à
-<span class="pagenum" id="Page_109">[p. 109]</span>
-Atticus et le pseudonyme des Lettres de Junius ne nous
-ont pas encore été dévoilés, après une multitude de recherches
-érudites. Ménage, qui aimait à surprendre ses
-amis, témoin son sonnet italien qu’il leur avait présenté
-sous le nom du Tasse, s’est surpassé lui-même dans ce
-genre. On a cru, jusqu’à ces derniers temps, à l’existence
-d’un auteur du nom d’Isarn, qui n’était autre que
-Ménage lui-même.</p>
-
-<p>«Le <i>Louis d’or</i>, adressé, sans nom d’auteur, à mademoiselle
-de Scudéry, eut deux éditions, l’une en 1660 et
-l’autre en 1661, avec le retranchement d’un vers trop
-libre et des additions qui permirent de le réimprimer
-dans les Éloges de Mazarin, rassemblés par Ménage en
-un volume in-folio (1666). Il avait des précautions à
-prendre, pour ménager ses nombreux bienfaiteurs, car,
-après Chapelain, son protégé, c’était le mieux renté de
-tous les beaux esprits, au point d’exciter la jalousie d’un
-plaisant, qui avait trouvé dans le nom de <i>Gilles Ménage</i>
-l’anagramme de <i>Mange l’Église</i>.</p>
-
-<p>«Voici comment il s’y prit: son <i>Dictionnaire étymologique</i>,
-deuxième édition de 1694, contient cet
-éloge d’Isarn ou plutôt de lui-même, comme il sera démontré
-tout à l’heure: «Il y a, à Castres, une famille du
-nom d’Isarn, qui se prononce Isar, dont était <i>M. Isar,
-auteur du Louis d’or et de plusieurs autres compositions
-très-ingénieuses</i>.» Cet éloge d’outre-tombe
-était assez adroit et trompa la bonne foi de La Monnoye
-et de quelques autres contemporains; mais, aujourd’hui
-que les manuscrits de Conrart peuvent être lus par tout
-<span class="pagenum" id="Page_110">[p. 110]</span>
-le monde, à la Bibliothèque de l’Arsenal, on voit, en
-regard du nom de <i>Thrasyle</i>, une apostille de la main de
-Pélisson, dans laquelle il parle ironiquement des constantes
-amours d’Isarn<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>. D’un autre côté, le <i>Grand Cyrus</i><a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>
-contient un récit piquant des amours inconstants
-de Thrasyle, où nous voyons figurer deux confidentes de
-<i>Mandane</i> (madame de Longueville), mademoiselle de
-Lavergne et madame d’Harambure, sous les noms d’<i>Athalie</i>,
-de <i>Cléorite</i>, et, sous les noms de <i>Thrasyle</i> et d’<i>Hégésippe</i>
-(premier historien ecclésiastique grec), Ménage
-et Huet.</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a>
-Voir B. de l’Ars., Mss. n<sup>o</sup> 151, p. 615.</p>
-
-<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a>
-T. VII, p. 1044 et 1090.</p>
-</div>
-
-<p>«La comparaison d’une pièce écrite par Ménage, que
-je possède, avec la relation d’une aventure au bord de la
-Seine, signée <i>Isar le Pensif</i>, ne laisse plus aucun doute
-sur l’identité d’Isarn et de Ménage<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>. Quoique ma pièce
-remonte à une époque antérieure, elle porte en elle-même,
-outre la ressemblance du corps de l’écriture, la
-preuve qu’elle est de notre auteur, qui en a conservé,
-dans son <i>Dictionnaire étymologique</i>, la définition du
-mot <em>DISTRICT</em>.</p>
-
-<p class="rsign">«<span class="smcap">A.-T. Barbier.</span>»</p>
-</div>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a>
-Manuscrit de Conrart. B. de l’Ars., n<sup>o</sup> 151, p. 571.</p>
-</div>
-
-<p>M. A.-T. Barbier était fier et heureux de sa belle découverte,
-et je me reproche aujourd’hui de ne l’avoir pas
-laissé jouir paisiblement de son bonheur. Je pris fait et
-cause pour <i>Isarn</i>, et je me chargeai de défendre son
-identité dans le <i>Bulletin du Bouquiniste</i>, où il avait été
-sacrifié impitoyablement à ce sournois de <i>Ménage</i>.</p>
-
-<div class="manuscr">
-<p class="cent sep1 sepb1"><span class="pagenum" id="Page_111">[p. 111]</span>
-«<i>Le Ménage-Isarn de</i> <em>M. A.-T. BARBIER</em>.</p>
-
-<p>«Il est impossible de laisser passer, sans une réponse,
-sans une protestation immédiate, l’inexplicable assertion
-de M. A.-T. Barbier, qui prétend avoir découvert
-le savant Ménage sous le masque d’Isarn, «auteur du
-<i>Louis d’or</i> et de plusieurs autres compositions très-ingénieuses,»
-comme Ménage l’a dit lui-même dans son
-<i>Dictionnaire étymologique</i>.</p>
-
-<p>«C’est chose grave que de vouloir déposséder de ses
-droits et de son titre d’auteur un écrivain, qui devait se
-croire, en vertu d’une longue et incontestable possession,
-à l’abri de pareille chicane littéraire: il faudrait, au moins,
-une preuve, sinon des preuves, pour établir un nouveau
-système qui donne un démenti éclatant à une opinion
-accréditée, confirmée par le témoignage de deux siècles.</p>
-
-<p>«M. A.-T. Barbier est un bibliophile passionné, un
-chercheur infatigable, un obstiné feuilleteur de livres.
-Nous l’avons vu, pendant dix mois, dix mois entiers,
-s’acharner à la poursuite de son Ménage, caché sous la
-peau d’Isarn; nous l’avons vu, inébranlable dans ses
-convictions préconçues, repousser, rejeter dédaigneusement
-tout ce qui pouvait détruire son rêve favori. Le
-<em>XVII<sup>e</sup></em> siècle avait beau crier: <i>Isarn</i>; M. A.-T. Barbier
-répétait: <i>Ménage</i>.</p>
-
-<p>«Quand M. A.-T. Barbier a publié une charmante édition
-des <i>Mémoires de Hollande</i>, qu’il attribuait à madame
-de Lafayette, nous avons applaudi à sa découverte,
-un peu problématique cependant, mais fondée,
-<span class="pagenum" id="Page_112">[p. 112]</span>
-du moins, sur la déclaration formelle d’un ancien bibliographe,
-le rédacteur de la <i>Bibliotheca Heinsiana</i>.
-C’était peut-être un paradoxe, mais un paradoxe ingénieux,
-qui ne faisait tort à personne, puisque les <i>Mémoires
-de Hollande</i> ne sont pas trop indignes de l’auteur
-de <i>la Princesse de Clèves</i>, et que cet ouvrage
-agréable n’a jamais eu de père avoué. L’enfant est de
-bonne race; on en fait honneur à madame de Lafayette;
-soit, baptisons l’enfant!</p>
-
-<p>«Il est étrange, il est cruel, au contraire, de s’attaquer
-à ce pauvre Isarn, à l’auteur reconnu, incontesté du
-<i>Louis d’or</i>, pour lui enlever son livre, son joli petit
-livre, pour lui arracher, bon gré mal gré, ses lauriers
-de poëte et de bel esprit, au profit de son contemporain
-et de son ami, le docte et pédant Ménage. Et sur quoi
-s’appuie l’échafaudage fragile et mal enchevêtré de ce
-monstrueux paradoxe? Sur un passage des manuscrits
-de Conrart, où l’on voit, en regard du nom de Thrasyle,
-une apostille de la main de Pellisson, dans laquelle ce
-dernier parle ironiquement des constantes amours d’Isarn.
-Or, <i>Thrasyle</i>, c’était Ménage, dans le monde des
-Précieuses.</p>
-
-<p>«Le grand maître des autographes, le spirituel et savant
-M. Feuillet de Conches, nous expliquera la note
-de Pellisson, lorsqu’il publiera les <i>Chroniques des Samedis
-de mademoiselle de Scudéry</i>, dans la Bibliothèque
-elzévirienne de M. Jannet. M. Feuillet de Conches
-est d’autant plus autorisé à nous dire le dernier mot sur
-Isarn, qu’il possède, dans son admirable collection,
-<span class="pagenum" id="Page_113">[p. 113]</span>
-beaucoup de lettres et de manuscrits de ce même
-Isarn, qui n’a jamais été et qui ne sera jamais Ménage,
-<i>quoi qu’on die</i>!</p>
-
-<p>«M. A.-T. Barbier aurait mieux fait de tenir compte
-de l’opinion tout à fait contradictoire de son illustre parent,
-l’auteur du <i>Dictionnaire des Anonymes</i>, dans lequel
-Isarn est nommé deux fois comme ayant composé
-<i>la Pistole parlante, ou la Métamorphose du Louis
-d’or</i> (Paris, de Sercy, 1660, in-12), réimprimée sous le
-titre du <i>Louis d’or, à mademoiselle de Scudéry</i>
-(Paris, Loyson, 1661, in-12), et plus tard, avec le nom
-de l’auteur, dans le <i>Recueil de pièces choisies tant en
-prose qu’en vers</i> (La Haye, van Loom, 1714, 2 vol.
-in-8), publié par Bernard de La Monnoye. A.-A. Barbier
-n’était pas seulement un excellent bibliographe, c’était
-un écrivain profondément versé dans l’histoire littéraire.
-C’est donc lui qui se charge de répondre ici à son cousin,
-M. A.-T. Barbier.</p>
-
-<p>«En attendant une réponse plus détaillée, nous ferons
-observer à M. A.-T. Barbier que Ménage n’avait aucun
-motif de se déguiser sous le masque d’Isarn, ou <i>Isar
-le Pensif</i>. Ménage, d’ailleurs, en sa qualité de <i>précieux</i>,
-connu, admiré, adulé sous la majestueuse dénomination
-du <i>sage Thrasyle</i>, ne se fût pas abaissé à prendre un
-nom de bête, car, suivant <i>les Origines de la langue
-françoise</i> de Ménage lui-même (Paris, 1650, in-4<sup>o</sup>),
-l’<i>isard</i> ou <i>isar</i>, est une espèce de chamois. M. A.-T.
-Barbier aura peut-être de bonnes raisons à nous fournir,
-au sujet de cette métamorphose de Ménage en chamois,
-<span class="pagenum" id="Page_114">[p. 114]</span>
-métamorphose plus étrange que celle du <i>Louis d’or</i> du
-véritable Isarn.</p>
-
-<p>«Nous renvoyons donc M. A.-T. Barbier au traité de
-la <i>Versification françoise</i>, par Pierre Richelet (Paris,
-1671, in-12), dans lequel il est fait mention avec éloge
-de M. <span class="smcap">Izarn</span>, et de son <i>Louis d’or</i>; nous le renvoyons
-aux recueils manuscrits de Conrart, où il est souvent
-question de M. <span class="smcap">Isarn</span>, qui se trouve là côte à côte et
-face à face avec Ménage ou Thrasyle; nous le renvoyons
-enfin à <i>la Pompe funèbre de Monsieur Scarron</i>
-(Paris, Jean Ribou, 1660, in-12), où il verra paraître,
-dans le cortége démasqué des auteurs du temps, «<span class="smcap">Issare</span>,
-autheur de <i>la Pistole parlante</i>,» entre l’<i>habile</i>
-Cassagne et l’<i>ingénieux</i> Perrault, auteur du <i>Dialogue
-de l’Amour et de l’Amitié</i>.</p>
-
-<p>«P. S.—Dans une lettre adressée à M<sup>lle</sup> de Scudéry,
-le 13 octobre 1656, Pellisson dit avoir reçu deux lettres
-d’Isarn, qui est encore à Bordeaux (Mss. de Conrart,
-in-folio, t. V). Dans une autre lettre adressée à M<sup>lle</sup> Legendre,
-le 2 novembre 1656, Pellisson dit avoir dîné chez
-Godeau, évêque de Vence, avec Chapelain, Isarn, M<sup>lles</sup> Robineau
-et de Scudéry (Bibl. de l’Arsenal, <em>MSS</em>. Belles-Lettres,
-n<sup>o</sup> 145, in-fol.). Qu’en pense M. A.-T. Barbier?»</p>
-</div>
-
-<p>Cette note, modérément sarcastique, n’éclaira pas
-M. A.-T. Barbier, mais elle le mit au désespoir; loin de
-s’avouer vaincu, il rassembla de toutes parts une foule
-de renseignements plus ou moins problématiques, afin de
-continuer le combat, pour la plus grande gloire de Ménage.
-Il voulut répliquer à l’article dans lequel j’avais
-<span class="pagenum" id="Page_115">[p. 115]</span>
-réduit à peu de chose son thème favori sur Isarn, et il
-présenta au directeur du <i>Bulletin du Bouquiniste</i> une
-argumentation si longue, si verbeuse, si obscure, tranchons
-le mot, si déraisonnable, que force fut à M. Aubry
-de refuser l’insertion de cette insignifiante polémique.
-M. A.-T. Barbier ne se tint pas pour battu: il eut recours
-au ministère de l’huissier. M. Aubry me pria de
-prendre la plume une dernière fois et de répondre,
-sous son nom, à M. A.-T. Barbier. En conséquence, on
-lut dans le n<sup>o</sup> 38 du <i>Bulletin du Bouquiniste</i> (15 juillet
-1858):</p>
-
-<p class="cent sep2 sepb1 csm">«BIBLIOGRAPHIE POÉTIQUE PAR HUISSIER.</p>
-
-<p>«C’est là une nouvelle espèce de bibliographie, qui,
-nous l’espérons dans l’intérêt des lecteurs du <i>Bulletin
-du Bouquiniste</i>, ne se renouvellera pas souvent.</p>
-
-<p>«Nous avons inséré, dans le 33<sup>e</sup> numéro (1<sup>er</sup> mai), une
-note de M. A.-T. Barbier, qui annonçait au monde bibliographique
-avoir découvert le fameux Ménage sous
-le masque d’Isarn. Cette note, rédigée en style sibyllin,
-avait tous les caractères d’un oracle: obscurité, singularité,
-nouveauté. Nous connaissions Ménage, nous ne
-connaissions guère Isarn; il était tout simple que le
-premier se fût incarné littérairement dans le second.
-D’ailleurs, M. A.-T. Barbier était sûr de son fait, comme
-s’il eût, d’un coup de baguette, forcé Ménage à quitter
-son déguisement de chamois et à reprendre son véritable
-nom.</p>
-
-<p>«Dans le numéro 35 (1<sup>er</sup> juin), le bibliophile Jacob
-<span class="pagenum" id="Page_116">[p. 116]</span>
-répondit à M. A.-T. Barbier, en style de bibliographe, et
-lui démontra, par des faits, des dates et des arguments
-sans réplique, qu’Isarn était bien Isarn, comme Ménage
-était Ménage, et que, même en bibliographie, il vaut
-mieux laisser chacun comme il est.</p>
-
-<p>«M. A.-T. Barbier, qui avait employé plus d’un an à la
-découverte de son Ménage, caché sous la peau d’Isarn,
-comme le dit le bibliophile Jacob, ne voulut pas s’avouer
-à lui-même qu’il était dupe d’une illusion obstinée:
-il eut l’intention de prouver qu’il ne se trompait pas et
-qu’Isarn n’avait jamais existé que dans la personne de
-Ménage; mais, en bibliographie comme en poésie, l’intention
-ne saurait passer pour le fait. Deux fois, trois
-fois, M. A.-T. Barbier nous apporta des notes, toujours
-écrites en style sibyllin, mais, par cela même, trop obscures
-pour notre intelligence; il ne faisait que répéter sa
-première note, en la rendant plus confuse qu’elle n’était
-d’abord; du reste, pas un renseignement, pas une date,
-pas une preuve. La bibliographie est une science précise
-et claire, qui ne saurait vivre dans les ténèbres et dans
-le chaos. Nous attendions que la lumière se fît dans
-l’esprit de M. A.-T. Barbier: <i lang="la" xml:lang="la">Fiat lux!</i></p>
-
-<p>«M. A.-T. Barbier, qui a tant de droit à notre déférence,
-refusa de donner à ses idées et à ses recherches
-une forme plus nette et plus exacte; il exigea de nous
-l’insertion de sa réponse telle quelle, et, pour obtenir
-cette insertion, il eut recours à l’entremise d’un huissier.</p>
-
-<p>«Voici la pièce curieuse que nous mettons sous les
-yeux des bibliographes:</p>
-
-<div class="manuscr" style="font-size: small;">
-<span class="pagenum" id="Page_117">[p. 117]</span>
-
-<p>L’an mil huit cent cinquante huit, le vingt-neuf juin, à la requête
-de M. André-Thomas Barbier, ancien bibliothécaire, demeurant à
-Paris, rue de Grenelle Saint-Germain, n<sup>o</sup> 168,</p>
-
-<p>J’ai, François-Gustave Fontaine, huissier près le tribunal civil de
-la Seine, séant à Paris, y demeurant, rue de Buci, n<sup>o</sup> 12, soussigné;</p>
-
-<p>Fait sommation à M. Auguste Aubry, libraire-éditeur du journal le
-<i>Bulletin du Bouquiniste</i>, demeurant à Paris, rue Dauphine, n<sup>o</sup> 16,
-en son domicile, parlant à sa femme ai dit, etc.</p>
-
-<p>D’insérer dans le plus prochain numéro du journal <i>le Bulletin du
-Bouquiniste</i> la réponse suivante, que le requérant entend faire à l’article
-intitulé <i>le Ménage-Isarn de M. A.-T. Barbier</i>, signé P. L. Jacob,
-bibliophile, publié dans le numéro, du premier juin courant, du journal
-susindiqué, pages 271 et 272.</p>
-
-<p class="cent sep1 csm">AU BIBLIOPHILE JACOB.</p>
-
-<p class="sep1 hang"><i>Sur sa longue plaidoirie en faveur d’Isarn, transformé par lui
-en chamois, et plus honnêtement en Isarn par Sarazin, comme
-Ménage nous l’apprend lui-même dans le manuscrit de Conrart,
-en 1653 et non en 1650.</i></p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers8">Vous prétendez qu’Isarn vive,</div>
- <div class="vers8">Trois ans avant que d’être né:</div>
- <div class="vers8">Plus malicieux que l’abbé Rive,</div>
- <div class="vers8">Vous seul l’avez imaginé.</div>
- <div class="vers8">Autrement que Ménage habile,</div>
- <div class="vers8">Vous feriez parler un lapin,</div>
- <div class="vers8">Et plus sorcier que Thrasile,</div>
- <div class="vers8">Sans y perdre votre latin.</div>
-</div>
-
-<p>Déclarant que, faute de satisfaire à la présente sommation, le requérant
-se pourvoira par les voies de droit, même par celles extraordinaires,
-à l’effet de l’y contraindre.</p>
-
-<p>Et j’ai au susnommé, à domicile et parlant comme ci-devant, laissé
-cette copie.</p>
-
-<p>Coût cinq francs quarante centimes.</p>
-
-<p class="rsign">Pour réquisition: <span class="smcap" style="padding-right: 6em;">Barbier.</span><span class="smcap">Fontaine.</span></p>
-
-<p class="ldate">M. A. Aubry, libraire-éditeur, rue Dauphine, n<sup>o</sup> 16.</p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_118">[p. 118]</span>
-«Nous savions que M. A.-T. Barbier était un homme
-fort instruit, grand fureteur de livres, grand déchiffreur
-de manuscrits, mais nous ne savions pas qu’il fût poëte
-à propos de bibliographie; il sera peut-être, un autre
-jour, bibliographe à propos de poésie. Nous ne lui attribuerons
-donc pas deux ou trois fautes de prosodie, qui
-défigurent son joli huitain et que nous lui demandons la
-permission de mettre sur le compte de l’huissier, car
-M. François-Gustave Fontaine, huissier près le tribunal
-civil de la Seine, n’est pas tenu, par état, de savoir que
-le mot <i>malicieux</i> a quatre syllabes et le mot <i>sorcier</i>
-deux: son ministère n’a rien de commun avec Ménage,
-ni même avec Isarn.</p>
-
-<p>«Nous avons prié naturellement le bibliophile Jacob de
-répondre à la sommation qui s’adresse à lui autant qu’à
-nous: il s’en est excusé, en disant qu’il aimait et estimait
-trop M. A.-T. Barbier pour lui causer du chagrin
-en lui enlevant un rêve agréable, et qu’il ne se sentait
-plus compétent dans un débat littéraire qui commençait
-en sibylle et qui finissait en huissier: <i lang="la" xml:lang="la">desinit in
-piscem mulier formosa superne</i>.</p>
-
-<p>«Le bibliophile Jacob nous fait observer, d’ailleurs,
-que M. Cousin et la <i>Biographie universelle</i> se sont
-chargés de répondre pour lui: M. Cousin, dans son
-charmant ouvrage sur la <i>Société française du</i> <em>XVI<sup>e</sup></em> <i>siècle</i>,
-qui vient de paraître, et qui a placé Isarn, l’auteur
-du <i>Louis d’or</i>, au milieu de cette société que M. Cousin
-connaît, comme s’il y avait vécu; la <i>Biographie universelle</i>,
-dans un article consacré à Isarn, lequel article
-<span class="pagenum" id="Page_119">[p. 119]</span>
-fait partie du tome XX publié ces jours-ci et semble
-accuser la touche du savant M. Weiss, qui possède la
-correspondance inédite de mademoiselle de Scudéry.»</p>
-
-<p>Les choses en restèrent là, ou, du moins, le <i>Ménage-Isarn</i>
-cessa d’égayer les amateurs qui n’avaient jamais
-trouvé la bibliographie plus plaisante. M. A.-T. Barbier
-ne me pardonna pourtant pas de lui avoir enlevé ses
-chères illusions à l’égard d’un pseudonyme qu’il avait
-créé avec tant d’efforts, et il persévéra silencieusement à
-poursuivre ses recherches à travers les livres et les manuscrits,
-qui lui montraient souvent l’ombre fugitive
-d’Isarn, sans laisser poindre l’oreille de Ménage. Il venait
-souvent à la Bibliothèque de l’Arsenal, et il avait
-soin de m’éviter, comme si j’eusse été son plus cruel
-ennemi; mais il ne manquait pas, à chacune de ses visites,
-de déposer, à mon adresse, chez le concierge de la
-Bibliothèque, une épigramme aussi bénigne, aussi innocente,
-qu’il pouvait la faire contre le défenseur d’Isarn.
-Je m’abstins de renouveler le débat, pour ne pas renouveler
-les chagrins de mon honorable adversaire, qui
-avait toujours l’épiderme très-sensible et très-irritable à
-l’endroit de Ménage.</p>
-
-<p>Cependant je lui fis passer, un jour, par l’entremise
-d’un ami commun, le passage suivant d’une compilation
-peu connue, intitulée:... <i>ana, ou Bigarrures calotines</i>
-(Paris, J.-B. Lamesle, 1730, in-12, page 5 du troisième
-recueil). C’était, en quelque sorte, mettre sous les
-yeux de M. A.-T. Barbier l’acte de naissance et l’acte
-de mort du véritable Isarn.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_120">[p. 120]</span>
-«Isard, selon d’autres Isar, et plus communément
-Isarn, peu ou presque point connu dans les recueils de
-poésie, étoit frère d’un greffier de la Chambre de l’Édit
-de Castres. Il vint à Paris, en 1664, avec M. Pellisson; le
-même génie qu’ils avoient les intrigua avec M<sup>lle</sup> de Scudéry
-qui les considéroit également du côté de l’esprit.
-Peut-être mettoit-elle quelque différence du côté de la
-personne, car celle d’Isar ne respiroit que l’amour et
-l’inspiroit par sa présence. Celle de Pellisson ne produisoit
-pas le même effet. Il étoit extrêmement laid, et la
-petite vérole avoit même marqué sur son visage un air
-presque difforme. Au contraire, Isar engageoit, par sa
-physionomie, par sa prestance aisée, et par les traits,
-le teint et les cheveux, qu’il avoit très-beaux. Cependant
-ces belles qualités ne détournèrent pas M<sup>lle</sup> de Scudéry
-de se déclarer pour M. Pellisson. Cette préférence ne les
-rendit pas moins bons amis. Bien loin de se prévaloir
-de sa bonne fortune, Pellisson ne chercha que les occasions
-de témoigner son estime à Isar: il lui donna la
-connoissance de M. Colbert, qui le choisit pour gouverneur
-de son fils, M. le marquis de Seignelay, lorsque
-ce ministre entreprit de le faire voyager par les
-cours intriguées avec la France. A son retour d’Italie,
-d’Allemagne et d’Angleterre, Isar périt malheureusement,
-dans une chambre dont les laquais du marquis de
-Seignelay avoient emporté la clef, et cela, sans qu’Isar,
-qui fut attaqué de foiblesse, ait trouvé le moyen d’appeler
-du secours. Cet accident arriva vers l’an 1673.
-La société galante de M<sup>lle</sup> de Scudéry lui fit composer
-<span class="pagenum" id="Page_121">[p. 121]</span>
-ce joli impromptu, qu’un habile musicien mit sur un
-air:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers8">Qu’une impatience amoureuse</div>
- <div class="vers8">Est un supplice rigoureux!</div>
- <div class="vers">Qu’une heure qu’on attend et qui doit être heureuse</div>
- <div class="vers8">Cause de moments malheureux!</div>
-</div>
-
-<p>Apparemment que l’auteur, qui n’avoit peut-être pas été
-mécontent de ces vers, qui lui servirent de déclaration
-auprès de l’illustre Sapho, ne voulut pas qu’elle en perdît
-la mémoire. Il les mêla avec d’autres poésies, dans
-la petite fiction qui nous reste de lui sous le titre du
-<i>Louis d’or</i>, imprimée, avec la Réponse de M<sup>lle</sup> de Scudéry,
-dans le Recueil de Vitré de l’an 1666. C’est là le
-seul ouvrage que je sache de lui. Les auteurs qui ont
-décidé sur le nom d’<i>Isarn</i> au lieu d’<i>Isar</i>, l’ont sans
-doute confondu avec Isarn de Montauban, lieutenant de
-vaisseau, qui commandoit en 1682.»</p>
-
-<p>M. A.-T. Barbier fut atterré, m’a-t-on dit, à la lecture
-de ce témoignage contemporain en faveur d’Isarn, car
-cet Ana, publié par l’abbé d’Allainval sous le titre de
-<i>Bigarrures calotines</i>, est certainement un ouvrage posthume
-de l’abbé Bordelon; il communiqua le document
-au savant bibliographe J. Lamoureux, qui en a fait usage
-dans l’article <span class="smcap">Isarn</span>, destiné à la <i>Nouvelle Biographie
-générale</i>, et il mourut bientôt après, à la suite d’une
-opération douloureuse qu’il avait supportée avec un courage
-stoïque. Peu de semaines avant sa mort, son ardeur
-de bibliographie n’était pas éteinte, et comme il
-<span class="pagenum" id="Page_122">[p. 122]</span>
-avait, ce jour-là, entassé autour de lui une trentaine de
-volumes, à la Bibliothèque de l’Arsenal, le bibliothécaire
-lui demanda, en le voyant se lever précipitamment
-pour sortir, s’il reviendrait achever la séance: «Pas aujourd’hui,
-dit-il gaiement; vous savez que j’ai la pierre?
-Le chirurgien m’attend pour me tailler.» On ne le revit
-plus à l’Arsenal.</p>
-
-<p>Quant au <i>Recueil de Vitré de l’an 1666</i>, que cite l’auteur
-des <i>Bigarrures calotines</i>, il était bien connu de
-M. A.-T. Barbier, qui y avait trouvé de quoi appuyer
-son opinion relative au Ménage-Isarn; car, dans l’exemplaire
-que possède la Bibliothèque de l’Arsenal, le <i>Louis
-d’or</i> d’Isarn porte des corrections autographes de Ménage.
-C’est un recueil rare et précieux, que le savant
-M. Brunet ne nous paraît pas avoir signalé dans le
-<i>Manuel du libraire</i>; Ménage en fut l’éditeur et Vitré
-l’imprimeur; en voici le titre complet: <i lang="la" xml:lang="la">Elogia Julii
-Mazarini cardinalis, a celebrioribus hujus sæculi
-auctoribus, gallica, italica et latina lingua conscripta,
-ex mandato illustrissimi domini Johannis Baptistæ
-Colbert</i> (<span lang="la" xml:lang="la">Parisiis, e typographia regia</span>, 1666, in-folio).
-Vendu une livre huit sous, à la vente de Lancelot, en
-1741.... O Isarn! ô Ménage! ô A.-T. Barbier!</p>
-
-<hr class="hr40" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<h3 id="Page_123"><span class="cs8">LES PREMIERS</span><br />
-MÉMOIRES DE SANSON.</h3>
-
-<hr class="hr30" />
-
-<p>En l’an de grâce 1862, un habile éditeur parisien
-annonçait, à grand renfort de réclames, la prochaine apparition
-des <i>Mémoires de Sanson et de sept générations
-d’exécuteurs</i> (1688-1847), et ce nouvel ouvrage,
-qui promettait d’intéressantes révélations sur l’histoire
-de la guillotine, était attendu avec une vive impatience.
-Aujourd’hui qu’il est entièrement publié, on peut dire
-que la curiosité des lecteurs avides d’émotions terribles
-et horribles a été satisfaite, et que les metteurs en œuvre
-de ces sanglants Mémoires ont fait preuve d’un incontestable
-talent.</p>
-
-<p>Mais, en 1862, on avait encore le droit de se demander
-quels étaient ces Mémoires et quelle parenté ils pouvaient
-avoir avec ceux qui avaient paru, plus de trente
-ans auparavant, sous ce titre: <i>Mémoires pour servir à
-l’histoire de la Révolution française</i>, par Sanson,
-<span class="pagenum" id="Page_124">[p. 124]</span>
-exécuteur des jugements criminels pendant la Révolution
-(Paris, au Palais-Royal, galerie d’Orléans, n<sup>o</sup> 1, 1830,
-2 vol. in-8; tome I<sup>er</sup>, de 24 feuilles 1/4; tome II, de
-29 feuilles 1/4. Imprimerie de Cosson). Telle fut la question
-que M. l’abbé Dufour crut devoir poser dans les
-<i>Annales du Bibliophile, du Bibliothécaire et de l’Archiviste</i>,
-en déclarant qu’il avait inutilement cherché
-partout, même à la Bibliothèque impériale, ces premiers
-Mémoires, cités dans toutes les bibliographies, traduits
-en allemand et devenus introuvables en France. Il supposait
-donc que lesdits Mémoires n’existaient pas, ou, du
-moins, qu’ils avaient été anéantis par quelque cause ignorée,
-aussitôt après leur mise en vente. Bien plus, il en
-concluait que les nouveaux Mémoires, qu’il voyait annoncés
-avec fracas, ne devaient être qu’une seconde édition
-des Mémoires imprimés déjà eu 1830.</p>
-
-<p>Le devoir d’un bibliographe est de répondre à toutes
-les questions qui sont de sa compétence, et je répondis
-sur-le-champ à l’enquête bibliographique, que le savant
-abbé Dufour, ancien élève de l’École des chartes, avait
-ouverte dans les <i>Annales du Bibliophile</i>, que rédigeait
-alors avec autant d’esprit que d’érudition mon jeune
-collègue M. Louis Lacour.</p>
-
-<p>Les <i>Annales du Bibliophile</i> ont disparu et sont déjà
-oubliées. Ma réponse à M. l’abbé Dufour mérite-t-elle
-de leur survivre? On en jugera, si l’on veut prendre la
-peine de la lire.</p>
-
-<p>«Voici, en peu de mots, la solution aussi complète que
-possible de la question bibliographique, que M. l’abbé
-<span class="pagenum" id="Page_125">[p. 125]</span>
-Val. Dufour a proposée aux lecteurs des <i>Annales du
-Bibliophile</i>. Je n’ai eu qu’à interroger mes propres souvenirs,
-qui remontent déjà fort loin, hélas! pour réunir
-tous les renseignements nécessaires sur un ouvrage
-très-curieux et très-intéressant, qui a erré longtemps le
-long des quais de la Seine, comme une ombre au bord
-de l’Achéron, et qui n’est pas devenu, ce me semble, un
-<i>livre introuvable</i>, malgré l’oubli trop injuste dans lequel
-il est tombé depuis trente ans.</p>
-
-<p>«Il faut reconnaître, cependant, que les <i>Mémoires de
-Sanson</i>, publiés par le libraire Mame en 1830, sont aujourd’hui
-assez rares; ils le seront davantage, quand on
-s’avisera de les rechercher et de les conserver comme ils
-le méritent, car une grande partie de l’édition a été brûlée
-dans l’incendie de la rue du Pot-de-Fer en 1835, et
-le reste s’est dispersé à tous les vents, en passant par les
-étalages des bouquinistes.</p>
-
-<p>«Si M. l’abbé Dufour eût demandé ce livre dans un
-ancien cabinet de lecture, au lieu d’aller le demander
-à la Bibliothèque impériale, il l’aurait rencontré, plus
-ou moins sali et maculé par l’usage, peut-être chargé
-d’annotations manuscrites, car les exemplaires des <i>Mémoires
-de Sanson</i> qui franchirent le seuil des cabinets
-de lecture y trouvèrent de nombreux lecteurs. Mais il
-faut bien le constater, ils furent repoussés avec dédain,
-à leur apparition, par la plupart des cabinets de lecture.</p>
-
-<p>«Si M. l’abbé Dufour avait consulté la <i>Bibliographie
-de la France</i>, il n’aurait pas eu de doute relativement
-à l’existence des premiers <i>Mémoires de Sanson</i>, lorsque
-<span class="pagenum" id="Page_126">[p. 126]</span>
-la liste officielle des publications faites en 1830 eût mis
-sous ses yeux les deux articles suivants:</p>
-
-<p>«N<sup>o</sup> 1017. Mémoires pour servir à l’histoire de la Révolution
-française, par Sanson, exécuteur des jugements
-criminels pendant la Révolution, tome I<sup>er</sup>, in-8 de
-24 feuilles 1/4, imprimerie de Cosson, à Paris. A Paris,
-au Palais-Royal, Galerie d’Orléans, n<sup>o</sup> 1.</p>
-
-<p>«N<sup>o</sup> 2623. Mémoires... Tome second, in-8 de 29 feuilles
-1/4, imprimerie de Cosson. Même adresse de libraire.</p>
-
-<p>«J’entrerai maintenant dans quelques détails littéraires
-et bibliographiques sur ces Mémoires, en reproduisant
-d’une manière plus explicite les faits relatés dans une
-note que je me souviens d’avoir écrite à l’occasion de cet
-ouvrage, qui figurait dans la bibliothèque de mon ami
-Armand Dutacq. Voy. le Catalogue de cette bibliothèque,
-1857, in-8.</p>
-
-<p>«Dans les derniers mois de 1829, le libraire Mame,
-qui avait publié avec un prodigieux succès les Mémoires
-apocryphes de M<sup>me</sup> du Barry, d’une Femme de qualité,
-du cardinal Dubois, etc., reçut la visite d’un libraire,
-que je ne nommerai pas, lequel venait lui offrir de publier
-de compte à demi les <i>Mémoires du Bourreau</i>. Il
-y eut des pourparlers à ce sujet; mais, comme le libraire,
-qui se disait possesseur du manuscrit, avait des prétentions
-exorbitantes et refusait de communiquer ce manuscrit,
-l’affaire fut rompue. Mame avait reculé devant
-le danger que présentait la publication d’un pareil livre
-avec un pareil titre, car l’exécuteur des hautes œuvres
-<span class="pagenum" id="Page_127">[p. 127]</span>
-alors en fonctions n’eût pas manqué de protester contre
-la mise en circulation d’un ouvrage anonyme, dont la responsabilité
-lui eût été attribuée. Je ne sais par quelle
-circonstance L’Héritier de l’Ain, qui venait d’achever la
-composition des fameux <i>Mémoires de Vidocq</i>, s’aboucha
-directement avec Mame, pour publier les véritables
-Mémoires de Sanson.</p>
-
-<p>«On avait persuadé à Sanson, qui était encore exécuteur
-des arrêts de la justice criminelle à cette époque,
-après avoir rempli son terrible ministère pendant tout le
-cours de la Révolution, qu’il devait à son tour écrire
-des Mémoires et raconter à la postérité les plus douloureux
-épisodes de l’histoire révolutionnaire. Sanson était
-un excellent homme, honnête, loyal et presque naïf. Je
-ne fais que répéter le jugement que j’ai entendu porter
-sur son compte par L’Héritier de l’Ain, qui le connaissait
-particulièrement. Quoi qu’il en soit, les choses furent
-promptement décidées: Sanson signa un traité de librairie,
-par lequel il autorisait Mame à éditer les Mémoires
-qui seraient composés sous son nom, par des écrivains
-qu’il choisirait ou qu’il adopterait, en leur communiquant
-des notes et des matériaux. Mame, avec qui j’étais
-en rapport d’affaires et qui me témoignait beaucoup de
-confiance, me proposa de me charger de la rédaction de
-ces Mémoires, de concert avec L’Héritier de l’Ain. Je
-ne pus accepter son offre, car j’étais occupé à d’autres
-travaux urgents. Or, Mame voulait que le premier volume
-des Mémoires de Sanson fût rédigé et imprimé
-immédiatement, avant la publication rivale qu’on
-<span class="pagenum" id="Page_128">[p. 128]</span>
-annonçait déjà dans la librairie sous le titre de <i>Mémoires
-du Bourreau</i>.</p>
-
-<p>«Honoré de Balzac, qui s’était fait connaître avantageusement
-par sa <i>Physiologie du mariage</i>, publiée par
-Levavasseur, avait obtenu plus de succès encore avec les
-<i>Scènes de la vie privée</i>, que Mame réimprimait en ce
-moment pour la seconde fois. Mame le pria de devenir
-le collaborateur de L’Héritier de l’Ain pour les Mémoires
-en question, et Balzac, non sans avoir hésité et
-même refusé, accepta les offres de son éditeur. C’était
-pour lui une affaire d’argent, et il éprouva un regret
-poignant, lorsqu’il dut livrer pour les <i>Mémoires de Sanson</i>
-deux nouvelles qu’il avait préparées pour le cinquième
-volume des <i>Scènes de la vie privée: La Messe
-expiatoire et Monsieur de Paris</i>. La première de ces
-nouvelles fit l’introduction des nouveaux Mémoires, et
-je me rappelle que Mame jugeait bien ce morceau, en
-déclarant que c’était un chef-d’œuvre. Quant à la seconde
-nouvelle, elle fut destinée à former la moitié du
-premier volume, que L’Héritier de l’Ain commençait à
-rédiger un peu à l’aventure.</p>
-
-<p>«Il y eut, à l’occasion de cette mise en œuvre des Mémoires
-de Sanson, un grand dîner chez l’auteur responsable.
-Quoique je n’aie pas assisté à ce dîner extraordinaire,
-j’ai su, de la bouche de Mame, tout ce qui s’y était
-passé. Balzac, L’Héritier de l’Ain et quelques autres
-gens de lettres avaient accompagné Mame, qui était
-leur introducteur dans la maison du vieux Sanson. Le
-dîner fut d’abord froid et silencieux; les convives
-<span class="pagenum" id="Page_129">[p. 129]</span>
-semblaient gênés et inquiets; on mangeait et on buvait peu,
-bien que la chère ne laissât rien à désirer. Mais, lorsqu’on
-eut mis sur le tapis le sujet de la réunion, la conversation
-s’anima, et Sanson donna carrière à ses lugubres
-confidences. Balzac l’interrogeait, Balzac le forçait
-à fouiller dans les coins les plus sombres de sa mémoire.</p>
-
-<p>«Sanson racontait avec une sorte de candeur les horribles
-faits et gestes de sa jeunesse: il raconta ainsi
-l’exécution des Girondins, celle de Charlotte Corday,
-celle de Robespierre, etc. Il ne parlait pas de Louis XVI
-ni de Marie-Antoinette. Balzac lui demanda impitoyablement
-de retracer les derniers moments de ces augustes
-victimes. Sanson pâlit et se tut, des larmes coulèrent
-sur ses joues, et, d’une voix solennelle, il ordonna
-d’apporter la <i>relique</i>. Une boîte d’acajou, fermée à clef,
-fut placée sur la table entre les bouteilles vides. Il l’ouvrit
-avec émotion, et tous les assistants, qui se penchaient
-pour voir ce que renfermait cette boîte mystérieuse, y
-virent briller une lame d’acier: «Voici le couteau qui
-a fait tomber deux nobles têtes, dit Sanson qui fondait
-en larmes. Ce couteau est sacré, et tous les jours je
-m’agenouille devant lui, en priant pour les saints martyrs
-de la France, le Roi et la Reine.»</p>
-
-<p>«Cette scène produisit une telle impression sur l’auditoire,
-que plusieurs des convives furent obligés de sortir
-de table, et l’un d’eux s’évanouit. Balzac avait conservé
-de ce dîner un souvenir saisissant, qu’il ramenait souvent
-dans ses entretiens, et il faisait passer dans l’âme de ses
-<span class="pagenum" id="Page_130">[p. 130]</span>
-auditeurs les sentiments de terreur et de pitié, qu’il avait
-emportés lui-même de la maison de Sanson: «Cet
-homme-là, disait-il, m’a fait assister en réalité aux horreurs
-de la place de la Révolution.»</p>
-
-<p>«Depuis ce dîner mémorable, il cessa de travailler aux
-Mémoires de Sanson. Il avait fourni au premier volume,
-outre l’introduction et l’épisode dramatique qu’il appelait
-<i>Monsieur de Paris</i> (c’était la désignation du bourreau
-de Paris, dans la famille de Sanson), un petit
-nombre de pages marquées au coin de son talent, et la
-touchante anecdote du <i>Mouchoir bleu</i>, qu’il avait entendu
-raconter par Becquet et que Becquet écrivit depuis
-à sa manière pour la <i>Revue de Paris</i>. Le premier
-volume des Mémoires de Sanson parut chez un libraire
-du Palais-Royal, qui avait consenti à servir de prête-nom
-à Mame, et, le même jour, on mit en vente, <i>chez
-les principaux libraires</i>, les <i>Mémoires de l’Exécuteur
-des hautes œuvres, pour servir à l’histoire de Paris
-pendant la Terreur</i>, in-8<sup>o</sup>. Lombard de Langres était
-l’auteur de ce dernier ouvrage, auquel il n’avait pas osé
-mettre son nom; Lombard de Langres, ancien membre
-du tribunal de cassation, ancien ambassadeur extraordinaire
-en Hollande!</p>
-
-<p>«Eh bien! les Mémoires de Sanson n’eurent pas plus
-de vogue que les <i>Mémoires de l’Exécuteur des hautes
-œuvres</i>: les libraires et les cabinets de lecture semblaient
-s’être coalisés pour repousser également ces
-deux ouvrages. On en vendit seulement quelques exemplaires.
-Mame ne se découragea pas; il avait foi dans le
-<span class="pagenum" id="Page_131">[p. 131]</span>
-mérite réel de cette composition historique; il espérait
-que les volumes suivants vaincraient le mauvais vouloir
-de la librairie et l’indifférence du public. Mais L’Héritier
-travaillait lentement ou ne travaillait pas: il fallait lui
-arracher son manuscrit page à page, et tous les jours
-Mame allait solliciter la paresse de cet écrivain, qui lui
-livrait trois ou quatre feuillets de copie en échange
-d’une pièce d’or, qu’il dépensait presque aussitôt de la
-façon la moins édifiante, car L’Héritier logeait en garni
-dans une maison de tolérance, rue des Boucheries-Saint-Germain.
-C’est ainsi que fut composé le second
-volume des <i>Mémoires de Sanson</i>. Le troisième était
-sous presse, quand la révolution de Juillet donna le
-coup de grâce à cette triste entreprise de librairie.</p>
-
-<p>«Mame se vit obligé de reprendre presque tous les
-exemplaires des deux premiers volumes, qu’il avait cédés
-conditionnellement à différents libraires, entre autres à
-Lecointe: ces volumes étaient <i>invendables</i>, d’après l’opinion
-de la librairie. Il en vendit pourtant un nombre
-à un libraire, qui renouvela les titres en 1834, mais qui
-ne parvint pas à se défaire de sa marchandise. L’édition
-à peu près entière (on avait tiré 4,500 exemplaires)
-était en dépôt dans les magasins de papier et les ateliers
-de brochure de la rue du Pot-de-Fer, quand un incendie,
-qui dévora en 1837 la moitié des livres que la librairie
-parisienne avait fabriqués depuis trente ans, anéantit
-tout ce qui restait de cette édition, en l’empêchant de
-tomber chez l’épicier.</p>
-
-<p>«Je me plais à répéter que l’ouvrage dont M. Dufour
-<span class="pagenum" id="Page_132">[p. 132]</span>
-s’est préoccupé, sans pouvoir en apprécier la valeur littéraire,
-n’est pas indigne d’exciter sa curiosité et de
-fixer son intérêt. Le premier volume, comme je l’ai dit
-plus haut, compte au moins trois cents pages qui appartiennent
-à Balzac et qui ne sont pas les moins remarquables
-de celles qu’il a écrites de main de maître.
-L’histoire des amours de la fille du bourreau de Versailles
-avec le fils du bourreau de Paris est un petit roman
-fort original, qui tient à la fois de l’idylle et du
-genre horrible. Quant à l’introduction, je la considère
-comme une des meilleures créations «du plus fécond
-des romanciers.»</p>
-
-<p>«On n’eut pas la peine d’oublier les Mémoires de Sanson,
-qui n’avaient jamais fait le moindre bruit dans le
-monde. On ignorait assez généralement leur existence.
-Ils n’avaient fait que passer et disparaître. Je conseillai
-souvent à Balzac, qui rassemblait ses œuvres complètes,
-de reprendre possession de tout ce qu’il avait enfoui
-dans ce livre mort-né et enterré: «Ce sont des perles
-tombées dans la boue, lui disais-je; elles n’ont rien
-perdu de leur éclat, ramassez-les, et, après les avoir lavées,
-placez-les dans votre écrin.» Il suivit mon conseil
-à demi, et il retravailla l’introduction des Mémoires de
-Sanson, pour la faire reparaître avec son nom dans un
-keepsake: elle est à présent dans ses œuvres. Mais il
-ne se décida pas à faire rentrer dans les <i>Scènes de la vie
-privée</i> ce <i>Monsieur de Paris</i>, qu’il se reprochait toujours
-d’avoir ôté de son cadre pour le jeter aux gémonies:
-«Ce sera l’affaire des éditeurs de mes œuvres
-<span class="pagenum" id="Page_133">[p. 133]</span>
-posthumes, disait-il; mais, en vérité, il y a conscience
-de laisser un pareil ouvrage là où j’ai eu la folie de le
-mettre: cela peut s’appeler abandonner son enfant dans
-la rue.»</p>
-
-<p>«Armand Dutacq, l’ami fidèle de la gloire littéraire de
-ce grand écrivain, s’était promis de restituer à Balzac ce
-qui, dans les Mémoires de Sanson, appartient à Balzac:
-il avait donc fait réimprimer, dans le feuilleton du <i>Pays</i>,
-l’épisode du <i>Mouchoir bleu</i> et le roman de <i>Monsieur de
-Paris</i> (reproduit déjà dans le <i>Journal des femmes</i> et
-dans un grand nombre d’autres journaux de Paris et des
-départements), sans les signer, toutefois, du nom de l’auteur;
-mais ce nom était inscrit dans toutes les pages et
-à toutes les lignes. Il est probable que ces deux morceaux
-seront tôt ou tard recueillis, suivant le vœu du
-défunt, dans ses œuvres posthumes.</p>
-
-<p>«N’est-il pas probable, aussi, que les premiers <i>Mémoires
-de Sanson</i> seront réimprimés, quand on en aura constaté
-l’importance historique et littéraire? Mais qui osera
-revendiquer la propriété de cet ouvrage? Sont-ce les
-héritiers de Sanson ou ceux du libraire Mame? Sont-ce
-les héritiers de Balzac ou ceux de L’Héritier de l’Ain?
-La moralité de la fable intitulée <i>Le Coq et la Perle</i> s’appliquera
-probablement à ce livre rare, sinon <i>introuvable</i>:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers7">Un ignorant hérita</div>
- <div class="vers7">D’un manuscrit qu’il porta</div>
- <div class="vers7">Chez son voisin le libraire.</div>
- <div class="vers7">«Je crois, dit-il, qu’il est bon,</div>
- <div class="vers7">Mais le moindre ducaton</div>
- <div class="vers7">Serait bien mieux mon affaire.»</div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_134">[p. 134]</span>
-«Je vous parlerai une autre fois d’un livre de la même
-époque, non moins curieux que les <i>Mémoires de Sanson</i>,
-méritant mieux que ceux-ci l’épithète d’<i>introuvable</i>,
-et plus digne aussi de l’attention de M. l’abbé
-Val. Dufour: ce sont les Mémoires du Père Lenfant, confesseur
-du roi, Mémoires publiés aussi par Mame et détruits,
-comme ceux de Sanson, dans l’incendie de la
-rue du Pot-de-Fer.»</p>
-
-<p>Dans une livraison postérieure des <i>Annales du Bibliophile</i>,
-M. le docteur A. Chereau, qui fait autorité parmi
-les bibliographes, a bien voulu m’interroger, au sujet
-d’une réimpression des Mémoires de Sanson, publiée à
-la même adresse en 1831, mais sortant d’une autre imprimerie:
-<i>Paris, à la librairie centrale de Boulland,
-Palais-Royal, galerie d’Orléans, n<sup>o</sup> 1</i>.—<i>De l’imprimerie
-d’Hippolyte Tilliard</i>, rue de la Harpe, n<sup>o</sup> 78;
-1831, in-8. Tome I<sup>er</sup>, de 24 feuilles 1/8, dont 4 formant
-la préface et paginées <em>I-LXVII</em>; tome II, de 28 feuilles
-1/8. J’ai dû envoyer ma réponse au journal, mais
-elle n’y a pas été insérée, ce me semble. Je racontais, en
-m’efforçant de raviver mes souvenirs, que Mame, l’éditeur
-des <i>Mémoires de Sanson</i>, avait cédé, en 1831, toute
-l’édition de ces Mémoires au libraire Boulland, qui en
-avait été le vendeur, sans y mettre son nom; mais cette
-édition était encore en consignation dans les magasins
-de l’État, qui prêta 10 ou 12 millions à la librairie, sur
-dépôt de livres, vers la fin de l’année 1830. Il est probable
-que Boulland fit réimprimer à ses frais l’ouvrage
-qu’il espérait continuer par l’entremise de Balzac, qui
-<span class="pagenum" id="Page_135">[p. 135]</span>
-était depuis longtemps en relations d’affaires avec lui et
-qui, en lui vendant un roman historique intitulé: <i>la Bataille
-d’Austerlitz</i>, lui en avait livré les premiers chapitres.
-Je me rappelle que Boulland s’efforça, par des annonces
-et des prospectus, de galvaniser les Mémoires
-de Sanson, qui se vendirent alors beaucoup mieux qu’ils
-ne s’étaient vendus dans la nouveauté. Cependant il serait
-possible que cette nouvelle édition ne fût qu’un
-<i>rhabillage</i> de la première, à l’aide de nouveaux titres.
-On aurait, dans ce cas, réimprimé seulement les dernières
-pages des deux volumes, pour y changer quelques
-phrases qui promettaient la suite de l’ouvrage. Je m’étonne
-pourtant que Beuchot n’ait pas signalé, selon son
-habitude, cette métamorphose de l’édition originale.</p>
-
-<p>Au reste, l’heure du succès n’avait pas sonné pour
-les <i>Mémoires de Sanson</i>, qui faisaient assez honteuse
-figure à côté des <i>Mémoires de Madame du Barry</i> et des
-<i>Mémoires d’une Femme de qualité</i>. Lombard de Langres
-ne réussit pas davantage avec ses <i>Mémoires de
-l’Exécuteur des hautes œuvres</i>, et il en fut pour ses
-frais de guillotine, à l’époque où la place de Grève,
-théâtre ordinaire des exécutions capitales, n’avait point
-encore été purifiée par le sang des <i>héros</i> de juillet 1830.</p>
-
-<hr class="hr40" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<h3 id="Page_136"><span class="esp">TABARIN</span><br />
-<span class="cs6">ET</span><br />
-<span class="cs9">LE BIBLIOPHILE TABARINESQUE.</span></h3>
-
-<hr class="hr30" />
-
-<p>Auguste Veinant était un vrai bibliophile, mais un bibliophile
-solitaire, inquiet, jaloux et quinteux. Je l’ai
-suivi bien des fois, le long des quais, les yeux plongés
-dans les boîtes des bouquinistes; j’ai feuilleté, avant ou
-après lui, les bouquins qui méritaient d’attirer son attention;
-je me suis rencontré aussi avec lui chez les libraires
-qui s’occupent de librairie ancienne, mais je ne
-lui ai jamais adressé la parole; je ne le saluais pas
-même et je respectais son incognito, comme il respectait
-le mien. Il n’existait entre nous, je l’avouerai, aucun autre
-atome crochu que celui de la bibliographie. Je me plaisais
-pourtant à rendre justice à cette passion exclusive
-des livres, qui avait été l’unique affaire de sa vie, et je
-lui savais un gré infini d’avoir fait réimprimer à un petit
-nombre d’exemplaires, sans notes et sans études
-<span class="pagenum" id="Page_137">[p. 137]</span>
-littéraires il est vrai, une foule de pièces rares et singulières,
-qu’il avait déterrées, avec le flair d’un chien de chasse,
-dans les immenses nécropoles des bibliothèques publiques.</p>
-
-<p>En 1858, il se décida, non sans peine et sans regret, à
-publier, dans la <i>Bibliothèque elzévirienne</i> de M. Jannet,
-une édition des œuvres de Tabarin, à laquelle il travaillait
-depuis vingt ans, et que les amateurs attendaient
-avec une juste impatience. Cette édition, bien supérieure
-aux éditions originales et bien plus complète
-aussi, parut sous le pseudonyme de <i>Gustave Aventin</i>,
-anagramme du nom d’Auguste Veinant; elle fut reçue
-très-favorablement et elle trouva de nombreux acquéreurs.
-L’éditeur avait lieu d’être pleinement satisfait de
-son succès.</p>
-
-<p>Mais il arriva que M. Colombey avait préparé simultanément
-une nouvelle édition de Tabarin, pour la
-<i>Bibliothèque gauloise</i> de M. Delahays, et que cette édition
-parut bientôt sous le pseudonyme de M. d’Harmonville,
-avec une Lettre anonyme, dont l’auteur n’était
-autre que le savant bibliographe M. Gustave Brunet de
-Bordeaux, et qui traitait à fond toutes les questions historiques
-et bibliographiques relatives à Tabarin et à ses
-œuvres. M. Auguste Veinant m’attribua non-seulement
-cette édition, mais encore la Lettre anonyme que
-M. d’Harmonville y avait jointe; il s’indigna, il s’irrita,
-il m’accusa hautement de concurrence déloyale, car il
-regardait comme sa propriété le chapeau de Tabarin, et
-il finit par condenser toute sa bile dans un article
-<span class="pagenum" id="Page_138">[p. 138]</span>
-intitulé: <i>De Tabarin et de ses nouveaux éditeurs</i>, et signé:
-<i>un Bibliophile tabarinesque</i>. C’était une déclaration
-de guerre en forme, qu’il m’adressait par l’intermédiaire
-du <i>Bulletin du Bibliophile</i> (13<sup>e</sup> série, octobre
-1858, p. 1262).</p>
-
-<p>Je ne répondis pas d’abord, je ne voulais pas répondre,
-espérant que mon antagoniste, mieux informé, s’excuserait
-de m’avoir attaqué le plus gratuitement du
-monde et reconnaîtrait hautement mon innocence à
-l’endroit de Tabarin. Il n’en fit rien, et mon silence l’eût
-autorisé à croire que je me cachais sous le manteau
-de M. d’Harmonville. On me conseilla, on me pria de
-rompre le silence et de mettre la plume au vent contre
-le Bibliophile tabarinesque.</p>
-
-<p>Voici la réponse, que le <i>Bulletin du Bibliophile</i> se
-chargea de publier pendant le carnaval de 1859, et qui
-fit quelque bruit dans le camp de Tabarin.</p>
-
-<div class="manuscr">
-<p class="addr">Mon cher Techener,</p>
-
-<p>Je m’étais promis de ne pas répondre à votre <i>Bibliophile
-tabarinesque</i>, qui m’a cherché noise à propos
-de Tabarin; mais on me dit que mon silence tendrait
-à justifier les allégations bibliographiques et autres de
-cet amateur; sur ce, je prends la plume et vous
-adresse... une fable de La Fontaine, avec commentaire
-<i>ad hominem</i>.</p>
-
-<h4>LE LOUP ET L’AGNEAU.</h4>
-
-<p>L’Agneau, c’est moi, si vous voulez bien le permettre;
-<span class="pagenum" id="Page_139">[p. 139]</span>
-le Loup, c’est le Bibliophile tabarinesque, un vrai
-loup, que nous voyons sous la peau du renard dans les
-Fables de La Fontaine:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers8">Un Agneau se désaltérait</div>
- <div class="vers8">Dans le courant d’une onde pure.</div>
-</div>
-
-<p>Je venais de lire justement un admirable livre, plein
-de la plus douce et de la plus saine philosophie, les <i>Mélanges
-littéraires</i> de M. Silvestre de Sacy, et point ne
-songeais, je vous jure, à Tabarin, quoique deux éditions
-des œuvres tabariniques eussent paru presque simultanément
-dans la <i>Bibliothèque elzévirienne</i> et dans la <i>Bibliothèque
-gauloise</i>, pour la plus grande joie des bibliophiles.</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Un Loup survient à jeun, qui cherchait aventure,</div>
- <div class="vers10">Et que la faim en ces lieux attirait.</div>
-</div>
-
-<p>Le Bibliophile tabarinesque, le Loup, avait besoin de
-mordre sans doute; c’est là un besoin naturel chez les
-loups. Voilà pourquoi notre homme allait chercher aventure
-dans le pays de la bibliographie, où l’on rencontre
-tant d’agneaux innocents et paisibles.</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">—Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage?</div>
- <div class="vers8">Dit cet animal plein de rage.</div>
- <div class="vers">Tu seras châtié de ta témérité.</div>
-</div>
-
-<p>Le Loup, en m’interpellant ainsi, faisait semblant de
-croire que j’étais l’éditeur du <i>Tabarin</i> de la Bibliothèque
-<span class="pagenum" id="Page_140">[p. 140]</span>
-gauloise, et que je me cachais sous le pseudonyme
-de M. d’Harmonville; il fallait bien au Loup un prétexte
-bon ou mauvais, pour me montrer les dents.</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">—Sire, répond l’Agneau, que Votre Majesté</div>
- <div class="vers8">Ne se mette pas en colère;</div>
- <div class="vers8">Mais plutôt qu’elle considère</div>
- <div class="vers8">Que je me vas désaltérant,</div>
- <div class="vers4">Dans le courant,</div>
- <div class="vers8">Plus de vingt pas au-dessous d’elle,</div>
- <div class="vers">Et que, par conséquent, en aucune façon,</div>
- <div class="vers8">Je ne puis troubler sa boisson.</div>
-</div>
-
-<p>Oui, monseigneur le Loup, j’en atteste M. d’Harmonville
-lui-même, qui est un de nos jeunes écrivains
-les plus accrédités, j’en atteste aussi l’auteur anonyme
-de la Lettre qui termine l’édition du <i>Tabarin</i> de la Bibliothèque
-gauloise, j’en atteste le bibliographe excellent,
-qui ne se nomme pas, mais qui se fait assez connaître
-dans les pages si remarquables de cet appendice,
-je suis absolument étranger à ladite édition, laquelle ne
-fait tort à personne, excepté aux bibliophiles qui ne l’ont
-pas encore achetée.</p>
-
-<p class="verseul">—Tu la troubles! reprit cette bête cruelle.</p>
-
-<p>C’est-à dire, reprit le Loup, que l’édition de la Bibliothèque
-gauloise trouble le succès de la Bibliothèque
-elzévirienne. Le Loup continue:</p>
-
-<p class="verseul">Et je sais que de moi tu médis l’an passé.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_141">[p. 141]</span></p>
-
-<p>Les agneaux ne médisent pas des loups: ils voudraient
-pouvoir oublier que les loups existent.</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">—Comment l’aurais-je fait, si je n’étais pas né?</div>
- <div class="vers10">Reprit l’Agneau: je tette encor ma mère!</div>
-</div>
-
-<p>Ici la fable s’éloigne légèrement de la réalité, quoique
-la morale soit la même dans l’une et l’autre. L’Agneau,
-autrement dit votre serviteur, est né bibliographe depuis
-près d’un demi-siècle, mais il tette encore sa mère,
-en style figuré, qui signifie que je ne suis pas sevré du
-lait de la Bibliographie, et que je m’en abreuve toujours
-avec bonheur, sans pouvoir me détacher du sein de ma
-nourrice. C’est là une figure de rhétorique qui passera,
-si l’on veut, sur le compte de Tabarin.</p>
-
-<p class="verseul">—Si ce n’est toi, c’est donc ton frère?</p>
-
-<p>Le Bibliophile tabarinesque veut que M. d’Harmonville
-soit très-proche parent de l’<i>imperturbable</i> bibliographe
-que j’ai l’honneur de vous présenter comme un autre moi-même.—Mon
-frère? l’Agneau réplique, dans la fable:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers10">Je n’en ai point!</div>
-</div>
-
-<p>J’en ai deux, au contraire, qui valent mieux que moi,
-et dont l’un est tout simplement l’auteur de la plus
-belle tragédie de notre époque: <i>Le Testament de César</i>.
-Je puis jurer qu’il n’a jamais lu Tabarin. Le Loup ne se
-<span class="pagenum" id="Page_142">[p. 142]</span>
-laisse pas convaincre par de bonnes et honnêtes raisons:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers6a">C’est donc quelqu’un des tiens?</div>
- <div class="vers7">Car vous ne m’épargnez guère,</div>
- <div class="vers7">Vous, vos bergers et vos chiens.</div>
- <div class="vers10">On me l’a dit; il faut que je me venge.</div>
-</div>
-
-<p>Le commentateur hasardera timidement une simple
-conjecture: <i>Vous</i>, ce sont les bibliophiles; <i>vos bergers</i>,
-ce sont certainement les libraires qui vendent de beaux
-livres; <i>et vos chiens</i>, ce seraient donc les bouquinistes.
-Voici le dénouement du drame:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers8">Là dessus, au fond des forêts,</div>
- <div class="vers8">Le Loup l’emporte, et puis le mange,</div>
- <div class="vers8">Sans autre forme de procès.</div>
-</div>
-
-<p>A l’heure qu’il est, ce terrible Loup s’imagine que le
-pauvre Agneau demande grâce, pendant qu’on le déchire
-à belles dents. Assez d’Agneau, assez de Loup, s’il vous
-plaît.</p>
-
-<p>Le Bibliophile tabarinesque, qui s’est mis en grands
-frais pour découvrir, après plus de deux siècles d’oubli,
-quel pouvait être le Tabarin de la place Dauphine, aurait
-eu moins de peine et aurait mieux réussi à savoir quel
-était M. d’Harmonville, quel était l’auteur de la Lettre à
-moi adressée au sujet de Tabarin. Il faut avoir du flair,
-quand on veut dépister les anonymes et les pseudonymes
-qui ont échappé aux poursuites infatigables du savant
-Barbier. Or, le flair, chez notre Bibliophile tabarinesque,
-est complétement perverti et gâté par ce qu’il
-<span class="pagenum" id="Page_143">[p. 143]</span>
-nomme le <i>parfum tabarinique</i>. Je suis sûr que, s’il se
-mettait en peine de deviner quel est le principal docteur
-de la <i>Bibliotheca <ins id="cor_5" title="scatalogica">scatologica</ins></i>, il ne manquerait pas de
-trouver que ce doit être le poëte chrétien <i>Venantius
-Fortunatus</i>.</p>
-
-<p>Ah! M. le Bibliophile tabarinesque, vous supposez que
-le rôle de bibliographe consiste surtout à réimprimer, à
-petit nombre, sans notes et sans travaux littéraires,
-quelques livrets rarissimes, pour les vendre fort chers
-aux amateurs? C’est là, je l’avoue, une œuvre modeste
-et utile, dont le pauvre Caron vous a donné l’exemple,
-avec une persévérance assez mal récompensée; mais la
-bibliographie, il faut bien vous le dire, a des vues plus
-désintéressées et plus honorables; la bibliographie est
-une science remplie de ténèbres et de mystères impénétrables;
-c’est, en quelque sorte, un sphinx qui ne dit jamais
-son dernier mot aux Œdipes les plus ingénieux et
-les plus érudits. Consolez-vous donc de n’avoir pas deviné
-que <i>Tabarino</i>, <i>canaglia milanese</i>, était un type
-de farceur dans l’ancien théâtre italien, comme <i>Harlequino</i>,
-comme <i>Pantalone</i>, et tant d’autres qui devaient
-leurs noms à certaines particularités de costume ou de
-caractère; que le type tabarinique fut importé en
-France par quelque bateleur, qui le mit en vogue sur les
-tréteaux de la place Dauphine, et que différents auteurs,
-Antoine Gaillard sans doute, Chevrol peut être, ont recueilli,
-arrangé et publié, sous le nom générique de
-Tabarin, des facéties analogues à celles que l’illustre
-bouffon débitait pour l’ébaudissement des badauds.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_144">[p. 144]</span>
-Soyez Bibliophile tabarinesque, si c’est votre vocation
-et votre plaisir, mais ne vous mêlez pas de jouer au bibliographe,
-sous peine de perdre la partie; ce jeu-là demande
-non-seulement des connaissances spéciales, ce
-que je vous accorde volontiers, mais encore <i>du bon
-sens et de l’art</i>, ce que Boileau exige même en matière
-de chanson. Vous avez mal fait de vous en prendre à un
-bibliophile, qui ne vous regardait pas de travers, comme
-les boucs des Bucoliques, <i lang="la" xml:lang="la">torvis tuentibus hircis</i>, et qui
-vous eût laissé de grand cœur vous ébattre dans les prés
-fleuris de Tabarin; vous avez mal fait de vous attaquer à
-M. d’Harmonville, qui est un rude champion et qui a
-pour lui l’avantage, puisque vous lui avez donné le droit
-de repousser vivement une injuste agression; vous avez
-mal fait surtout de vous attaquer aussi à un bibliographe
-anonyme, qui vous traduira un jour ou l’autre en
-justice bibliographique.</p>
-
-<p>Le résumé de ce débat, c’est que le <i>Tabarin</i> de la Bibliothèque
-elzévirienne se vend aussi bien que le <i>Tabarin</i>
-de la Bibliothèque gauloise, et que les éditeurs de l’une
-et de l’autre devraient se féliciter mutuellement d’avoir
-compris que la vieille gaieté de nos pères n’était pas encore
-morte en France. Elle mourra bientôt, hélas! mais pas
-avant que les deux éditions tabariniques soient épuisées.</p>
-
-<p>Sur ce, mon cher Techener, je n’essayerai pas de lever
-le masque du Bibliophile tabarinesque, vu que nous
-sommes en carnaval.</p>
-
-<p>Votre tout dévoué,</p>
-
-<p class="rsign"><span class="smcap">P. L. Jacob</span>, <i>bibliophile</i>.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_145">[p. 145]</span>
-«<i>P.S.</i> Une autre fois, je parlerai du Catalogue Pixerécourt,
-de Corneille de Blessebois, et de l’amiral Tromp,
-que le Bibliophile tabarinesque a fait intervenir d’une manière
-assez déplacée dans la question. Il n’est pas possible
-de cacher plus de malice sous le fameux chapeau
-de Tabarin.»</p>
-</div>
-
-<p><ins id="cor_6" title="Cettre">Cette</ins> lettre venait à peine de voir le jour, lorsque le
-pauvre Auguste Veinant mourut, au milieu de ses livres,
-le 4 mars 1859. Je me reprocherais de l’avoir écrite, si
-je pouvais supposer qu’il l’eût connue <i>in extremis</i>. Un
-bibliophile tel que lui avait droit à une autre oraison funèbre.
-La notice bibliographique, qui figure en tête du
-Catalogue des livres rares et précieux de sa bibliothèque
-(<i>Paris, L. Potier</i>, 1860, in-8) devra donc être consultée
-par les personnes qui liront mon épître. C’est là
-qu’on trouvera un bon portrait d’Auguste Veinant...
-<i>avant la lettre</i>.</p>
-
-<hr class="hr40" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<h2 id="Page_147"><span class="cs8">NOTICES</span><br />
-<span class="cs6">SUR</span><br />
-QUELQUES LIVRES RARES.</h2>
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<h3 id="Page_149"><span class="cs9">LA MORALITÉ</span><br />
-<span class="cs6">DE</span><br />
-L’AVEUGLE ET DU BOITEUX<br />
-<span class="cs8">ET LA FARCE DU MUNIER.</span></h3>
-
-<hr class="hr30" />
-
-<p><i>La Moralité de l’Aveugle et du Boiteux</i>, qui a tous
-les caractères d’une farce, et qui diffère de la plupart des
-moralités proprement dites, en ce qu’elle ne met pas en
-scène des personnages allégoriques, se trouve à la suite
-du <i>Mystère de saint Martin</i>, dans un manuscrit de la
-Bibliothèque impériale, provenant du duc de la Vallière
-et décrit dans le Catalogue des livres de la bibliothèque
-de ce célèbre amateur, t. II, p. 418, n<sup>o</sup> 3362. Ce manuscrit
-est certainement l’original de l’auteur, qui l’avait fait
-pour la représentation du Mystère, joué publiquement à
-Seurre, en Bourgogne, le lundi 10 octobre 1496. Il contient,
-outre le <i>Mystère de saint Martin</i>, la <i>Moralité
-de l’Aveugle et du Boiteux</i>, la <i>Farce du Munyer</i>, et
-<span class="pagenum" id="Page_150">[p. 150]</span>
-«les noms de ceux qui ont joué la Vie de monseigneur
-saint Martin.» Le Mystère est encore inédit, mais la
-Moralité et la Farce qui le suivent ont été publiées, en
-1831, par les soins de M. Francisque Michel, dans la
-collection des <i>Poésies gothiques françoises</i> (Paris, Silvestre,
-in-8). M. Francisque Michel a publié aussi séparément
-le curieux procès-verbal de la représentation,
-qui termine le volume et qui offre la signature de l’auteur
-lui-même, André de la Vigne.</p>
-
-<p>André de la Vigne était un des poëtes les plus renommés
-de son temps. Il s’est fait connaître surtout par un
-grand ouvrage d’histoire, en vers et en prose, qu’il a
-composé en collaboration avec Octavien de Saint-Gelais,
-évêque d’Angoulême: <i>le Vergier d’honneur de l’entreprise
-et voyage de Naples</i>, imprimé pour la première
-fois à Paris, sans date, vers 1499, et souvent réimprimé
-depuis. Ce fut sans doute à cet ouvrage et à l’amitié de
-son collaborateur épiscopal, que le pauvre André ou
-Andry de la Vigne dut l’honneur d’être nommé <i>orateur</i>
-du roi de France Charles VIII et secrétaire de la reine
-Anne de Bretagne. Il avait été, auparavant, secrétaire
-du duc de Savoie.</p>
-
-<p>Mais ces charges de cour ne l’avaient pas mis au-dessus
-du besoin: il était toujours dénué d’argent, quoique
-couché sur l’État de la maison du roi et de la reine.
-Dans les poésies qui accompagnent son <i>Vergier d’honneur</i>,
-il ne craint pas d’avouer sa profonde misère. Ainsi,
-lorsqu’il prenait seulement le titre de secrétaire du duc
-de Savoie, il disait à ce prince:</p>
-
-<div class="poem">
-<div class="stanza">
- <span class="pagenum" id="Page_151">[p. 151]</span>
- <div class="vers10">Comme celluy que ardant desir poinct,</div>
- <div class="vers10">Humble de cueur, desirant en Court vivre,</div>
- <div class="vers10">Affin, chier sire, de venir à bon poinct,</div>
- <div class="vers10">Raison m’a fait composer quelque livre,</div>
- <div class="vers10">Lequel couste d’argent plus d’une livre,</div>
- <div class="vers10">Et pour ce donc qu’à mon fait je pourvoye,</div>
- <div class="vers10">Secourez-moy, ou l’hospital m’abaye!</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers10">Cent jours n’y a que j’estoye bien en poinct,</div>
- <div class="vers10">Hardy et coint, pour ma plaisance ensuivre:</div>
- <div class="vers10">A ce coup-cy, n’ay robbe ne pourpoinct,</div>
- <div class="vers10">Resne, ne bride, cataverne, ne livre:</div>
- <div class="vers10">Là, Dieu mercy, si ne suis-je pas yvre,</div>
- <div class="vers10">En faisant livre, duquel argent je paye:</div>
- <div class="vers10">Secourez-moy, ou l’hospital m’abaye!</div>
-</div>
-</div>
-
-<p>Le duc de Savoie le secourut sans doute, et André de
-la Vigne n’alla point à l’hôpital, mais il n’en devint pas
-plus riche, lorsqu’il s’intitula orateur du roi et secrétaire
-de la reine. Voici un rondeau qu’il adresse à
-Charles VIII:</p>
-
-<div class="poem">
-<div class="stanza">
- <div class="vers10">Mon très-chier sire, pour m’advancer en Court,</div>
- <div class="vers10">De plusieurs vers je vous ay fait present;</div>
- <div class="vers10">Si vous supplie de bon cueur en present</div>
- <div class="vers10">Qu’ayez regard à mon argent très-court.</div>
- <div class="vers10">Les grans logis, où Rongerie trescourt,</div>
- <div class="vers10">M’ont fait d’habits et de chevaux exempt,</div>
- <div class="vers4">Mon très-chier sire!</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers10">Mon esperance, pour ce, vers vous accourt,</div>
- <div class="vers10">Que vous soyez de mes maux appaisant,</div>
- <div class="vers10">Car escu n’ay, qui ne soit peu pesant,</div>
- <div class="vers10">Et, qui pis vault, je plaidoye en la Court,</div>
- <div class="vers4">Mon très-chier sire.</div>
-</div>
-</div>
-
-<p>Ce poëte royal recevait pourtant des <i>gages</i> modiques,
-qui lui étaient fort inexactement payés, comme tous
-<span class="pagenum" id="Page_152">[p. 152]</span>
-ceux des officiers et domestiques de l’hôtel du roi; il
-était donc forcé d’avoir recours, pour vivre, à tous les
-expédients poétiques qui pouvaient suppléer à l’insuffisance
-de sa pension. Il célébrait par des pièces de vers
-tous les événements mémorables, et il adressait, au roi
-ou à la reine, aux princes ou aux grands seigneurs, ces
-poésies de circonstance, pour obtenir quelques présents;
-il rimait des ballades en l’honneur de la sainte Vierge,
-et il les envoyait au Palinod de Caen, au Puy de Rouen,
-et aux différents <i>puys d’amours</i>, établis dans les principales
-villes de France, pour remporter des prix de <i>gaie
-science</i>; il composait des mystères, des moralités et des
-farces, qu’il faisait représenter et dont il était lui-même
-un des acteurs.</p>
-
-<p>Nous croyons donc qu’il avait figuré dans la confrérie
-des Enfants-sans-souci, du moins à l’époque où il dirigea
-la représentation solennelle du <i>Mystère de saint Martin</i>
-dans la ville de Seurre. Aucun de ses ouvrages dramatiques
-ne fut imprimé, de son vivant, du moins avec son nom.
-Le manuscrit, qui renferme un Mystère, une Moralité
-et une Farce, appartient incontestablement au répertoire
-des Enfants-sans-souci ou de la Mère-Sotte, car les représentations
-scéniques de ces deux troupes de comédiens
-se distinguaient du théâtre pieux de la confrérie
-de la Passion, en ce qu’elles se composaient, à la fois,
-d’un Mystère, d’une Moralité et d’une Farce.</p>
-
-<p>La <i>Moralité de l’Aveugle et du Boiteux</i>, comme
-nous l’avons dit plus haut, s’écarte entièrement du genre
-ordinaire des moralités, qui étaient consacrées à des
-<span class="pagenum" id="Page_153">[p. 153]</span>
-allégories morales, souvent très-obscures, toujours très-froides
-et quelquefois très-ennuyeuses. On y voit, de
-même que dans un ancien fabliau, dont il existe de nombreuses
-imitations, un aveugle et un boiteux s’aider
-mutuellement et secourir de la sorte leurs infirmités: le
-boiteux met ses yeux au service de l’aveugle, lequel
-prête ses jambes au boiteux. Mais tout à coup ces deux
-mendiants sont guéris, malgré eux, miraculeusement,
-par la grâce de saint Martin, et ils se désolent ensemble,
-l’un d’avoir recouvré la vue, l’autre de retrouver l’usage
-de ses jambes; car ils perdent, avec leurs infirmités, le
-droit de demander l’aumône et de vivre aux dépens des
-âmes charitables.</p>
-
-<p>Il y a, dans cette petite pièce, des idées comiques, des
-mots plaisants, des vers naturels, en un mot une franche
-allure de gaieté gauloise; mais le style d’André de
-la Vigne n’est ni correct ni élégant; on y rencontre
-aussi trop d’insouciance de la prosodie, qui, pour n’être
-pas encore fixée, était déjà devinée et comprise par les
-oreilles délicates. On peut supposer qu’André de la Vigne
-avait écrit d’autres pièces de théâtre, qui ne sont pas venues
-jusqu’à nous.</p>
-
-<p>Au reste, la représentation solennelle donnée à
-Seurre, en 1496, par la confrérie des Enfants-sans-souci
-ou par celle de la Mère-Sotte, prouve que ces deux confréries
-théâtrales avaient des maîtres de jeux, lesquels
-parcouraient la France, en s’arrêtant de ville en ville,
-pour y faire jouer leurs pièces avec le concours des habitants,
-qui non-seulement leur fournissaient des acteurs
-<span class="pagenum" id="Page_154">[p. 154]</span>
-et des spectateurs, mais encore qui se chargeaient de
-tous les frais de mise en scène, de décors et de costumes.
-Ainsi, André de la Vigne avait lui-même <i>monté</i>
-cette représentation, en qualité d’auteur et de <i>maître
-du jeu</i>.</p>
-
-<p>La <i>Farce du Munyer</i> fut représentée également à
-Seurre, en 1496, après le <i>Mystère de saint Martin</i>,
-et la <i>Moralité de l’Aveugle et du Boiteux</i>.</p>
-
-<p>Le sujet de cette Farce très-divertissante se retrouverait
-probablement dans les fabliaux des trouvères.
-C’est un petit diable, nommé Berith, que Lucifer envoie
-sur la terre pour faire son apprentissage, et qui a promis
-de rapporter à son maître une âme damnée. Or, ce
-diable novice ne sait où prendre l’âme au sortir
-du corps d’un pécheur. Lucifer, qui partage l’opinion
-de certains philosophes goguenards ou naïfs du moyen
-âge, apprend à Berith que tout homme qui meurt rend
-son âme par le fondement. Muni de cette savante instruction,
-le chasseur d’âmes va se mettre en embuscade
-dans le lit d’un meunier, qui est à l’agonie et qui se confesse
-à son curé: il attend le dernier soupir du mourant,
-et reçoit précieusement dans son sac ce qui s’échappe
-du derrière de ce larron. Lucifer, en ouvrant le sac, n’y
-trouve pas ce qu’il y cherchait: il en conclut que les
-meuniers ont l’âme infecte, et il ordonne à ses diables
-de ne lui apporter jamais âmes de meuniers.</p>
-
-<p>André de la Vigne a encadré ce sujet bouffon et fantastique,
-où l’âme immortelle est traitée avec assez d’irrévérence,
-dans une scène de mœurs populaires, où sont
-<span class="pagenum" id="Page_155">[p. 155]</span>
-représentées les amours du curé avec la meunière et les
-querelles du mari avec sa femme. Cette Farce est un
-petit chef-d’œuvre de malice et de joyeuseté. On y remarque
-des traits d’un excellent comique.</p>
-
-<p>La <i>Farce du Munyer</i>, qui est encore pour nous si
-plaisante, devait produire sur les spectateurs un merveilleux
-effet de rire inextinguible, à une époque où les
-meuniers, à cause de leurs fourberies et de leurs vols
-dans la manutention des farines, avaient fourni au conte
-et à la comédie un type traditionnel d’épigrammes et de
-plaisanteries<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>. Le public accueillait avec des éclats de
-grosse gaieté ce personnage matois et narquois, dont il
-disait proverbialement: «On est toujours sûr de trouver
-un voleur dans la peau d’un meunier.» Cette disposition
-railleuse et agressive des gens du peuple à l’égard
-des meuniers, devint pour ceux-ci une sorte de persécution
-permanente, que le Parlement de Paris dut
-faire cesser, en défendant, sous peine de prison et d’amende,
-d’injurier les meuniers dans les rues ou de les
-poursuivre par des quolibets.</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a>
-Voy. <i>le Tracas de Paris</i>, par François Colletet; pag. 235 et
-suiv. du recueil intitulé: <i>Paris burlesque et ridicule</i>, édition de la
-Bibliothèque Gauloise (Paris, A. Delahays, 1859, in-12).</p>
-</div>
-
-<p>Nous ne doutons pas que le meunier de la Farce du
-quinzième siècle ne se soit transformé, au dix-septième
-siècle, en Pierrot enfariné, sur les tréteaux du pont Neuf
-et de la place Dauphine.</p>
-
-<hr class="hr40" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<h3 id="Page_156"><span class="cs8">LA</span><br />
-CONDAMNACION DE BANCQUET.</h3>
-
-<hr class="hr30" />
-
-<p>Cette singulière moralité, qu’on peut regarder comme
-un des chefs-d’œuvre du genre, se trouve dans un recueil
-fort rare, dont la première édition est intitulée:
-<i>La Nef de santé, avec le Gouvernail du corps humain
-et la Condamnacion des bancquetz, à la louenge
-de diepte et sobrieté, et le Traictié des Passions de
-l’ame</i>. On lit, à la fin du volume, in-4<sup>o</sup> gothique de
-98 ff. à 2 colonnes: <i>Cy fine la Nef de santé et la Condampnacion
-des bancquetz, avec le Traicté des Passions
-de l’ame</i>. <i>Imprimé à Paris, par Anthoine Verard,
-marchant libraire, demeurant à Paris.</i> Au-dessous
-de la marque de Verard: <i>Ce present livre a esté
-achevé d’imprimer par ledit Verard le XVIII<sup>e</sup> jour
-de janvier mil cinq cens et sept</i>. Ce recueil contient
-quatre ouvrages différents: la <i>Nef de santé</i> et le <i>Gouvernail
-du corps humain</i>, en prose; la <i>Condamnacion
-<span class="pagenum" id="Page_157">[p. 157]</span>
-de Bancquet</i>, et le <i>Traicté des Passions de l’ame</i>, en
-vers.</p>
-
-<p>On compte, au moins, quatre éditions, non moins rares
-que la précédente: l’une, imprimée à Paris, <i>le
-XVII<sup>e</sup> jour d’avril 1511, par Michel Lenoir, libraire</i>,
-pet. in-4<sup>o</sup> de 96 ff. à 2 colonnes, avec fig. en bois; l’autre,
-imprimée également à Paris, vers 1520, <i>par la
-veufve feu Jehan Trepperel et Jehan Jehannot</i>, pet.
-in-4<sup>o</sup> goth. à 2 colonnes, avec fig. en bois; l’édition de
-Philippe Lenoir, sans date, que cite Du Verdier, n’a pas
-été décrite par M. Brunet, qui s’étonne avec raison de
-ne l’avoir jamais rencontrée; en revanche, M. Brunet
-cite une autre édition, avec cette adresse: <i>A Paris, en
-la rue neufve Nostre Dame, à l’enseigne sainct Jehan
-Baptiste, près Saincte Genevieve des Ardens</i>.</p>
-
-<p>Ce recueil, malgré ses cinq éditions bien constatées,
-est si peu connu, que La Croix du Maine ne l’a pas compris
-dans sa <i>Bibliothèque françoise</i>, et qu’Antoine du
-Verdier, dans la sienne, ne fait que le mentionner incomplétement
-parmi les ouvrages anonymes. De Beauchamps,
-dans ses <i>Recherches sur les théâtres de France</i>,
-et le duc de la Vallière, dans sa <i>Bibliothèque du
-Théâtre françois</i>, ne l’ont pas oublié cependant: ils le
-citent avec exactitude, en nommant l’auteur Nicole de
-la Chesnaye. C’est le nom, en effet, qui figure en acrostiche
-dans les dix-huit derniers vers du prologue de la
-<i>Nef de santé</i>.</p>
-
-<p>Cet auteur, poëte, savant et moraliste, qui était médecin
-de Louis XII, serait absolument ignoré, si l’abbé
-<span class="pagenum" id="Page_158">[p. 158]</span>
-Mercier de Saint-Léger n’avait pas écrit cette note, sur
-l’exemplaire qui appartenait à Guyon de Sardière et que
-nous avons vu dans la bibliothèque dramatique de M. de
-Soleinne: «Ce Nicolas de la Chesnaye doit être le
-même que <i>Nicolaus de Querqueto</i>, dont du Verdier
-(t. VI, p. 181 de l’édit. in-4) cite le <i lang="la" xml:lang="la">Liber auctoritatum</i>,
-imprimé à Paris aux dépens d’Antoine Verard,
-en 1512, in-8. A la fin de cette compilation latine de
-Querqueto, on trouve un acrostiche latin, qui donne <i>Nicolaus
-de la Chesnaye</i>, et à la fin du prologue de la
-<i>Nef de Santé</i>, imprimée dès 1507, aussi aux dépens de
-Verard, il y a un acrostiche qui donne les mêmes
-noms: <i>Nicole de la Chesnaye</i>.» On ne sait rien de plus
-sur Nicole ou Nicolas de la Chesnaye.</p>
-
-<p>Le prologue en prose, que nous croyons devoir réimprimer
-ici, nous apprend seulement que l’<i>acteur</i> avait
-été <i>requis et sollicité par plus grand que soy</i>, de mettre
-la main à la plume et de rédiger en forme de moralité
-son ouvrage diététique autant que poétique. On peut
-supposer que Nicole de la Chesnaye, qui a dédié son
-recueil à Louis XII, désigne ce roi et la reine Anne de
-Bretagne, en disant qu’il a été contraint de se faire
-poëte, non-seulement pour complaire à <i>aucuns esprouvez
-amys</i>, mais pour obéir <i>à autres desquelz les requestes
-lui tiennent lieu de commandement</i>. Voici ce
-prologue, où l’on voit que, si cette Moralité avait été
-faite pour la représentation, elle n’était pas encore représentée
-<i>sur eschaffaut</i>, c’est-à-dire en public, lorsqu’elle
-fut publiée en 1507 et peut-être auparavant.</p>
-
-<p class="sep1 hang"><span class="pagenum" id="Page_159">[p. 159]</span>
-<i>Comment l’Acteur ensuyt en la Nef de Santé la Condamnacion
-des Bancquetz, à la louenge de diette
-et sobrieté, pour le prouffit du corps humain, faisant
-prologue sur ceste matiere.</i></p>
-
-<p class="sep1">«Combien que Orace en sa Poeterie ait escript: <i lang="la" xml:lang="la">Sumite
-materiam vestris qui scribitis aptam viribus</i>.
-C’est-à-dire: «O vous qui escrivez ou qui vous meslez
-de copier les anciennes œuvres, elisez matiere qui ne
-soit trop haulte ne trop difficile, mais soit seullement
-convenable à la puissance et capacité de vostre entendement.»
-Ce neantmoins, l’acteur ou compositeur de
-telles œuvres peut souventesfois estre si fort requis et
-sollicité par plus grand que soy, ou par aucuns esprouvez
-amys, ou par autres, desquels les requestes lui tiennent
-lieu de commandement, qu’il est contraint (en obeyssant)
-mettre la main et la plume à matiere si elegante
-ou peregrine, que elle transcede la summité de son
-intelligence. Et, à telle occasion, moy, le plus ignorant,
-indocte et inutille de tous autres qui se meslent de
-composer, ay prins la cure, charge et hardiesse, à l’ayde
-de Celuy qui <i lang="la" xml:lang="la">linguas infantium facit disertas</i>, de mettre
-par ryme en langue vulgaire et rediger par personnages,
-en forme de moralité, ce petit ouvrage, qu’on peut
-appeller la <i>Condampnacion de Bancquet</i>: à l’intencion de
-villipender, détester et aucunement extirper le vice de
-gloutonnerie, crapule, ebrieté, et voracité, et, par opposite,
-louer, exalter et magnifier la vertu de sobrieté,
-<span class="pagenum" id="Page_160">[p. 160]</span>
-frugalité, abstinence, temperence et bonne diette, en
-ensuyvant ce livre nommé <i>la Nef de santé et gouvernail
-du corps humain</i>. Sur lequel ouvrage, est à noter
-qu’il y a plusieurs noms et personnages des diverses
-maladies, comme Appoplexie, Epilencie, Ydropisie, Jaunisse,
-Goutte et les autres, desquels je n’ay pas tousjours
-gardé le genre et sexe selon l’intencion ou reigles de
-grammaire. C’est à dire que, en plusieurs endrois, on
-parle à iceux ou d’iceux, par sexe aucunesfois masculin
-et aucunesfois féminin, sans avoir la consideracion de
-leur denominacion ou habit, car aussi j’entens, eu regard
-à la proprieté de leurs noms, que leur figure soit
-autant monstrueuse que humaine. Semblablement, tous
-les personnages qui servent à dame Experience, comme
-Sobrieté, Diette, Seignée, Pillule et les autres seront en
-habit d’homme et parleront par sexe masculin, pour ce
-qu’ilz ont l’office de commissaires, sergens et executeurs
-de justice, et s’entremettent de plusieurs choses qui affierent
-plus convenablement à hommes que à femmes.
-Et pource que telles œuvres que nous appellons jeux
-ou moralitez ne sont tousjours facilles à jouer ou publiquement
-representer au simple peuple, et aussi que plusieurs
-ayment autant en avoir ou ouyr la lecture comme
-veoir la representacion, j’ay voulu ordonner cest opuscule
-en telle façon qu’il soit propre à demonstrer à tous
-visiblement, par personnages, gestes et parolles, sur eschauffaut
-ou aultrement, et pareillement qu’il se puisse
-lyre particulierement ou solitairement, par manière d’estude,
-de passe-temps ou bonne doctrine. A ceste cause,
-<span class="pagenum" id="Page_161">[p. 161]</span>
-je l’ay fulcy de petites gloses, commentacions ou canons,
-tant pour elucider ladicte matiere, comme aussi
-advertir le lecteur, des acteurs, livres et passaiges, desquels
-j’ay extraict les alegations, histoires et auctoritez,
-inserées en ceste presente compilacion. Suffise tant
-seulement aux joueurs prendre la ryme tant vulgaire
-que latine et noter les reigles, pour en faire à plain demonstracion
-quand bon semblera. Et ne soit paine ou
-moleste au lisant ou estudiant, pour informacion plus
-patente, veoir et perscruter la totallité tant de prose que
-de ryme, en supportant tousjours et pardonnant à l’imbecilité,
-simplicité, ou inscience du petit Acteur.»</p>
-
-<p>Cette Moralité, dont nous attribuons l’idée première à
-Louis XII lui-même, fut certainement représentée par
-la troupe des Enfants-sans-souci et de la Mère Sotte,
-car le sujet allégorique qu’elle met en scène devint assez
-populaire, pour être reproduit en tapisseries de haute
-lice, tissées dans les manufactures de Flandre et destinées
-à orner les châteaux et hôtels des seigneurs. Voyez,
-dans le grand ouvrage de MM. Achille Jubinal et Sansonnetti:
-<i>les Anciennes Tapisseries historiées</i>, le dessin et
-la description d’une tapisserie en six pièces, qui représente
-la Moralité de la Condamnation de Banquet;
-mais cette tapisserie, que M. Sansonnetti a découverte à
-Nancy, ne provient pas des dépouilles de Charles le
-Téméraire, mort en 1475, comme M. Jubinal a essayé
-de le démontrer dans une notice savante et ingénieuse.</p>
-
-<p>Si la Moralité de Nicole de la Chesnaye est plus
-courte et moins embrouillée que la plupart des Moralités
-<span class="pagenum" id="Page_162">[p. 162]</span>
-de la même époque, le sujet n’en est pas moins compliqué.
-On en jugera par ce simple aperçu: Trois méchants
-garnements, <i>Dîner</i>, <i>Souper</i> et <i>Banquet</i>, forment
-le complot de mettre à mal quelques honnêtes gens, qui
-ont l’imprudence d’accepter leur invitation d’aller boire
-et manger chez eux. Ce sont <i>Bonne-Compagnie</i>, <i>Accoutumance</i>,
-<i>Friandise</i>, <i>Gourmandise</i>, <i>Je-bois-à-vous</i>,
-et <i>Je-pleige-d’autant</i>. Au milieu du festin, une bande
-de scélérats, nommés <i>Esquinancie</i>, <i>Apoplexie</i>, <i>Epilencie</i>,
-<i>Goutte</i>, <i>Gravelle</i>, etc., se précipitent sur les convives
-et les accablent de coups, si bien que les uns sont
-tués, les autres blessés. <i>Bonne-Compagnie</i>, <i>Accoutumance</i>
-et <i>Passe-Temps</i>, échappés du carnage, vont se
-plaindre à dame <i>Expérience</i> et demandent justice contre
-<i>Dîner</i>, <i>Souper</i> et <i>Banquet</i>. Dame <i>Expérience</i> ordonne
-à ses domestiques, <i>Remède</i>, <i>Secours</i>, <i>Sobresse</i>,
-<i>Diète</i> et <i>Pilule</i>, d’appréhender au corps les trois auteurs
-du guet-apens.</p>
-
-<p>C’est alors que commence le procès des trois accusés,
-par-devant les conseillers de dame <i>Expérience</i>, savoir:
-<i>Galien</i>, <i>Hypocras</i>, <i>Avicenne</i> et <i>Averroys</i>. Laissons
-Mercier de Saint-Léger continuer l’analyse de la Moralité,
-dans la <i>Bibliothèque du Théâtre françois</i>, publiée
-sous les auspices du duc de La Vallière: «<i>Expérience</i>
-condamne <i>Banquet</i> à être pendu; c’est <i>Diette</i>, qui est
-chargé de l’office du bourreau. <i>Banquet</i> demande à se
-confesser: on lui amène un beau père confesseur; il
-fait sa confession publiquement, il marque le plus grand
-repentir de sa vie passée et dit son Confiteor. Le beau
-<span class="pagenum" id="Page_163">[p. 163]</span>
-père confesseur l’absout, et <i>Diette</i>, après lui avoir mis
-la corde au cou, le jette de l’échelle et l’étrangle. <i>Souper</i>
-n’est condamné qu’à porter des poignets de plomb,
-pour l’empêcher de pouvoir mettre trop de plats sur la
-table; il lui est défendu aussi d’approcher de <i>Dîner</i>
-plus près de six lieues, sous peine d’être pendu, s’il contrevient,
-à cet arrêt.»</p>
-
-<p>Il résulte de ce jeu par personnages, qui justifie parfaitement
-son titre de Moralité, que le <i>banquet</i> ou festin
-d’apparat, où l’on mange et boit avec excès, est coupable
-de tous les maux qui affligent le corps humain: il
-doit donc être condamné et mis hors la loi. Quant au
-<i>souper</i>, on lui permet de subsister, à condition qu’il
-viendra toujours six heures après le <i>dîner</i>. C’est là le
-régime diététique, qui fut suivi par Louis XII jusqu’à
-son mariage en troisièmes noces avec Marie d’Angleterre:
-«Le bon roy, à cause de sa femme, dit la Chronique
-de Bayard, avoit changé du tout sa manière de
-vivre, car, où il souloit disner à huit heures, il convenoit
-qu’il disnast à midy; où il souloit se coucher à huit
-heures du soir, souvent se couchoit à minuit.» Trois
-mois après avoir changé ainsi son genre de vie,
-Louis XII mourut, en regrettant sans doute de n’avoir
-pas mieux profité des leçons de la Moralité, composée
-et rimée naguère par son médecin.</p>
-
-<p>Cette Moralité est très-curieuse pour l’histoire des
-mœurs du temps aussi bien que pour l’histoire du Théâtre;
-on y voit indiqués une foule de détails sur les jeux
-de scène, les costumes et les caractères des personnages.
-<span class="pagenum" id="Page_164">[p. 164]</span>
-Elle est écrite souvent avec vivacité, et l’on y remarque
-des vers qui étaient devenus proverbes. Les défauts du
-style, souvent verbeux, obscur et lourd, sont ceux que
-l’on reproche également aux contemporains de Nicole
-de la Chesnaye. Quant à la pièce elle-même, elle ne
-manque pas d’originalité, et elle offre une action plus
-dramatique, plus pittoresque, plus variée, que la plupart
-des Moralités contemporaines; c’est bien une Moralité,
-mais on y trouve, au moins, le mot pour rire, et
-l’on peut en augurer que le médecin de Louis XII était
-meilleur compagnon et plus joyeux compère que Simon
-Bourgoing, valet de chambre du même roi et auteur de
-la Moralité intitulée: <i>l’Homme juste et l’Homme mondain,
-avec le jugement de l’Ame dévote et l’exécution
-de la sentence</i>.</p>
-
-<hr class="hr40" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<h3 id="Page_165">LE VERGIER AMOUREUX.</h3>
-
-<hr class="hr30" />
-
-<p>Ce singulier ouvrage, qui n’a pas de titre imprimé
-dans le seul exemplaire qu’on en connaît, pourrait
-bien avoir été publié sous le nom de <i>la Forest des
-sept pechez mortels</i>, plutôt que sous celui du <i>Vergier
-amoureux</i>. Ce dernier titre lui a été donné par l’ancien
-possesseur, qui s’est mépris peut-être sur le véritable
-objet de cette allégorie mystique. Au reste, l’exemplaire
-que possède la Bibliothèque impériale publique de Saint-Pétersbourg,
-et qu’on dit unique, pourrait bien ne pas
-être complet. En voici la description:</p>
-
-<p>C’est un petit in-folio de 10 ff. non chiffrés, qui ont
-été remontés avec soin et dont les signatures ne sont
-pas régulières. Ainsi, les deux premiers feuillets ne
-portent aucune signature; le troisième est signé <i>a. n.</i>;
-le quatrième, <i>b. n.</i>; le cinquième, <i>c. n.</i>; le sixième n’est
-pas signé; le septième et le huitième sont signés <i>e. n.</i>
-et <i>f. ij</i>; les feuillets 9 et 10 n’ont pas de signature. Le
-texte se compose de vers français, imprimés en gothique
-sur 2 colonnes, pour accompagner les arbres généalogiques
-<span class="pagenum" id="Page_166">[p. 166]</span>
-des Vices et des Vertus. Plusieurs pages sont
-remplies par des gravures en bois, sans autre texte que
-les inscriptions qui font partie de ces gravures; le dernier
-feuillet, dont le recto est blanc, est imprimé à
-longues lignes, en partie, et ne contient que de la prose;
-toutes les pages sont encadrées au moyen d’une réunion
-plus ou moins ingénieuse de petites gravures en bois,
-empruntées à diverses éditions du temps et surtout aux
-livres d’heures.</p>
-
-<p>Le premier feuillet, dont l’encadrement est plus large
-et mieux orné que celui des autres feuillets, commence
-par ces vers imprimés en tête de la première colonne,
-au-dessus de la marque de l’imprimeur:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers10">Gaspard Philippe m’a voulu imprimer</div>
- <div class="vers10">En apetant que vices soient repris:</div>
- <div class="vers10">Si vous supply ne veuillez deprimer</div>
- <div class="vers10">Ceste euvre cy, car povez extimer</div>
- <div class="vers10">Qu’il l’appete vendre à competent pris:</div>
- <div class="vers10">Bon marché faict, ainsi qu’il a apris:</div>
- <div class="vers10">Aussi l’Acteur faict protestacion</div>
- <div class="vers10">Qu’il se submet à la correction</div>
- <div class="vers10">De tous lecteurs et aux donnans escout,</div>
- <div class="vers10">Car on cognoist à sa condition,</div>
- <div class="vers10">Qu’il apete faire Raison par tout.</div>
-</div>
-
-<p>Il résulte de ces vers, que Gaspard Philippe est l’imprimeur
-du livre, et que l’Acteur, qui ne se nomme pas, avait
-pour devise: <i>Raison partout</i>. Cette devise est, comme
-on sait, celle de Mère Sotte ou de Pierre Gringore.</p>
-
-<p>La marque de Philippe Gaspard se compose de l’écusson
-de cet imprimeur, avec son monogramme, suspendu
-à un arbre entre deux dauphins couronnés.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_167">[p. 167]</span>
-Le poëme débute ainsi:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers10">Revisitez la forest, gens mondains,</div>
- <div class="vers10">Et en vueillez les branches bien eslire,</div>
- <div class="vers10">En redoubtant, craignant hazars soubdains:</div>
- <div class="vers10">Gardez de user de vos langaiges vains,</div>
- <div class="vers10">Lorsque viendres pour en ce vergier lire,</div>
- <div class="vers10">Et par ainsi vous eviteres l’ire</div>
- <div class="vers10">Du Createur: laissant vostre folie,</div>
- <div class="vers10">Que vostre esprit grosses branches deslie,</div>
- <div class="vers10">Qui empeschent par la forest passer:</div>
- <div class="vers10">Fuyez orgueil: temps est que on se humilie,</div>
- <div class="vers10">Car on ne scait quant on doit trespasser.</div>
-</div>
-
-<p>On voit que la seconde strophe avait fourni à l’ancien
-propriétaire du livre (le comte de Suchtelen, bibliophile
-russe) le titre qu’il lui a imposé; en voici le commencement:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers10">C’est le vergier amoureux, delectable,</div>
- <div class="vers10">Forest de reconciliation,</div>
- <div class="vers10">A tous humains doctrine veritable,</div>
- <div class="vers10">Très utille, louable, prouffitable</div>
- <div class="vers10">A en faire la recordation...</div>
-</div>
-
-<p>Au verso du second feuillet, est représenté l’arbre généalogique
-de l’Orgueil, avec cette légende: <i>Orgueil,
-racine de tous vices</i>; en regard, au recto du second
-feuillet, l’arbre généalogique de l’Humilité, avec cette
-légende: <i>Humilité, racine de toutes vertus</i>. Le verso
-du second feuillet et le recto du troisième comprennent
-l’<i>arbre d’Orgueil avecques sa sequelle</i>; le verso du
-troisième feuillet et le recto du quatrième, l’<i>arbre
-d’Avarice avecques sa sequelle</i>, et ainsi de suite pour
-les cinq autres péchés mortels. L’arbre, dont chaque
-<span class="pagenum" id="Page_168">[p. 168]</span>
-rameau offre une inscription morale en prose, a pour
-base un sujet, où le péché mortel est mis en scène avec
-beaucoup d’originalité: à droite et à gauche de l’arbre
-sont imprimés des quatrains moraux qui renferment des
-conseils pour se préserver du péché en question.</p>
-
-<p>Le huitième feuillet, signé F.ij, représente la <i>Tour de
-Sapience</i>, fondée sur <i>Humilité, mère de toutes les
-vertus</i>. Cette tour, précédée de quatre colonnes morales,
-savoir: <i>conseil</i>, <i>prudence</i> et <i>diligence</i>; <i>stabilité</i>,
-<i>force</i> et <i>repos</i>; <i>miséricorde</i>, <i>justice</i> et <i>vérité</i>; <i>moralité</i>,
-<i>tempérance</i> et <i>mundicité</i>, est élevée sur sept degrés, qui
-sont <i>oraison</i>, <i>compunction</i>, <i>confession</i>, <i>pénitence</i>, <i>satisfaction</i>,
-<i>aulmosne</i>, <i>jeûne</i>. Cette fameuse tour a quatre
-fenêtres, nommées: <i>discrétion</i>, <i>religion</i>, <i>dévotion</i>, <i>contemplation</i>,
-et cinq guérites ou <i>guettes</i>, au-dessus des
-créneaux ou <i>défenses</i>: ces guérites s’appellent: <i>Tutelle
-aux bons</i>, <i>Vengeance aux mauvais</i>, <i>Jugement aux
-mauvais</i>, <i>Discipline aux fidelles</i>, et <i>Increpation aux
-mauvais</i>.</p>
-
-<p>Au verso du feuillet 8, est l’image de l’<i>angel Cherubin</i>
-avec cette légende, que nous reproduisons textuellement:
-<i>Cherubin a six elles soit leu par le nombre assigné
-a chascune deux</i>: l’image de l’<i>angel Seraph</i> est
-au recto du feuillet 9, avec cette légende que nous copions
-aussi textuellement: <i>Seraph a six elles soit leu
-par le nombre assigné a ung chascun</i>.</p>
-
-<p>Au verso de ce feuillet 9, une grande gravure en bois,
-d’un assez bon style, représente Jésus-Christ dans sa
-gloire, entre sa mère et saint Jean-Baptiste agenouillés,
-<span class="pagenum" id="Page_169">[p. 169]</span>
-venant juger les vivants et les morts. On lit, d’un côté
-du souverain juge: <i>Venes bieneurez possider mon paradis</i>,
-et de l’autre: <i>Allez mauditz damnes au feu
-eternel</i>.</p>
-
-<p>Le dernier feuillet, imprimé en rouge et en noir,
-commence par cet intitulé: <i>S’ensuit la forme de soy
-confesser instructive pour adresser les penitens ignorans
-à faire confection</i> (sic) <i>entiere</i>. C’est un tableau qui
-met en regard les différentes manières de pécher, par
-<i>cogitacion</i>, par <i>locucion</i>, par <i>optacion</i> et par <i>obmission</i>.
-Cette page, destinée à faciliter un examen de conscience,
-se termine par une prière.</p>
-
-<p>Au-dessus, à l’angle droit du feuillet, dans un cadre
-ménagé entre divers petits sujets, gravés en bois, on lit
-cette suscription, imprimée en rouge, de haut en bas:
-<i>Imprimé à Paris, par Gaspard Philippe</i>. A côté de
-cet encadrement, il y a un écusson, représentant un arbre
-qui paraît être l’emblème de l’imprimeur; cet écusson,
-surmonté de la tiare pontificale et des clefs de saint
-Pierre, se trouve placé entre l’écusson de France et l’écusson
-de Bretagne mi-parti de France.</p>
-
-<p>Une devise latine: <i lang="la" xml:lang="la">Immoderata ruunt</i>, qu’on remarque
-au-dessus de l’adresse de l’imprimeur, paraît
-être une allusion aux querelles de Louis XII contre le
-pape Jules II.</p>
-
-<p>Ce livre rare, qui n’a jamais été décrit, provient de la
-bibliothèque du comte de Suchtelen, savant amateur
-russe, dont le blason gravé est collé en dedans de la
-reliure en maroquin qu’il avait fait exécuter.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_170">[p. 170]</span>
-On a relié, dans le même volume, deux feuillets, imprimés
-en gothique, à deux colonnes, avec quelques titres en
-rouge, et dont le verso est blanc, ce qui fait supposer
-que ces impressions étaient destinées à être collées sur
-des écriteaux dans les couvents. L’un porte cet intitulé:
-<i lang="la" xml:lang="la">Prologus venerabilis Hugonis de Sancto Victore, de
-fructu carnis et spiritus</i>; l’autre: <i lang="la" xml:lang="la">Frater Nicholaus
-de Pratis divi Victoris cenobita devoto formule hujus
-exploratori gratias in presenti et gloriam in
-futuro</i>. Cette lettre latine est suivie de vers latins du
-même moine de l’abbaye de Saint-Victor: <i lang="la" xml:lang="la">De feliciore
-dogmatis hujus exortu carmen</i>. Ces deux feuillets, qui
-ne portent pas de nom d’imprimeur, sont encadrés avec
-des sujets et des ornements en bois. On peut supposer,
-avec beaucoup de probabilité, qu’ils sont également
-sortis des presses de Gaspard Philippe, qui fut reçu libraire-imprimeur
-en 1502, et qui exerçait encore à Paris
-en 1512.</p>
-
-<hr class="hr40" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<h3 id="Page_171">LA RÉCRÉATION<br />
-<span class="cs6">ET</span><br />
-<span class="cs9">PASSE-TEMPS DES TRISTES.</span></h3>
-
-<hr class="hr30" />
-
-<p>Les bibliographes et les biographes, qui se suivent et
-qui se ressemblent trop par malheur, répètent avec la
-plus confiante unanimité que Guillaume des Autels est
-l’auteur du recueil intitulé: <i>la Récréation et passe-temps
-des Tristes</i>.</p>
-
-<p>Il ne tenait qu’à nous de nous conformer humblement
-et aveuglément à l’avis de nos devanciers sur cette question
-littéraire, qui n’a pas encore été controversée ni
-discutée; mais, après avoir jeté les yeux sur ce recueil,
-qui est fort rare et qui mériterait, à ce titre seul, d’être
-réimprimé, s’il n’était pas d’ailleurs très-joyeux et très-récréatif,
-nous nous sommes promis de prouver aux
-plus incrédules que Guillaume des Autels était, soit
-comme auteur, soit comme éditeur, bien étranger à cette
-publication facétieuse.</p>
-
-<p>Guillaume des Autels, originaire de Charolles, en
-<span class="pagenum" id="Page_172">[p. 172]</span>
-Bourgogne, où il naquit vers 1529, a composé divers
-ouvrages en vers, entre autres: <i>Amoureux Repos</i> (1553),
-<i>Repos de plus grand travail</i> (1550), etc. Ces ouvrages
-n’ont aucun rapport de genre, de forme ni de style avec
-la <i>Récréation et passe temps des Tristes</i>. La Monnoye,
-dans une note sur son article dans la <i>Bibliothèque
-françoise</i> de Du Verdier, l’a très-bien jugé en disant de
-lui: «La fantaisie d’imiter Ronsard, et le désir de paroître
-plus savant qu’il ne l’étoit, le rendirent obscur, souvent
-inintelligible, dans la plupart de ses écrits, et l’éloignèrent
-toujours du simple et du naturel.»</p>
-
-<p>Au contraire, le recueil de poésies récréatives, qu’on
-lui attribue si mal à propos, tient, et au delà, les promesses
-de son titre: <i>Récréation et passe-temps des Tristes</i>.
-Ce sont des épigrammes ou de petites pièces courtes et
-vives, sur des sujets libres, plaisants ou galants, écrites
-la plupart dans la langue claire, précise et animée, de
-l’école marotique. Un grand nombre de ces pièces,
-dignes de l’Anthologie grecque ou de Martial, appartiennent
-en propre à Clément Marot lui-même, ainsi
-qu’à Saint-Gelais et à leurs imitateurs: Bonaventure des
-Periers, Victor Brodeau, Lyon Jamet, Saint-Romard,
-Germain Colin, etc. Quant à Guillaume des Autels, il
-n’y brille que par son absence.</p>
-
-<p>Comment donc et pourquoi s’est-on avisé de mettre
-ce charmant recueil sur le compte d’un poëte si lourd,
-si ennuyeux, si pédant et si solennel?</p>
-
-<p>La <i>Bibliothèque françoise</i> de La Croix du Maine,
-aussi bien que celle du sieur Du Verdier, ne font aucune
-<span class="pagenum" id="Page_173">[p. 173]</span>
-mention de la <i>Récréation des Tristes</i>, dans leurs articles
-sur Guillaume des Autels. Il faut descendre jusqu’à la
-<i>Bibliothèque des Auteurs de Bourgogne</i>, par l’abbé
-Papillon, c’est-à-dire en 1742, pour trouver cette mention
-exprimée en termes amphibologiques; l’auteur comprend,
-dans la liste des ouvrages de Guillaume des Autels,
-«<i>la Récréation des Tristes</i>, recueil de pièces, imprimé
-in-16, à Lyon. On lui attribue, ajoute-t-il, ce recueil,
-dans lequel il y a de l’esprit.» Aussitôt l’abbé Goujet,
-qui préparait alors son édition du Grand Dictionnaire de
-Moréri, dans laquelle sont fondus tous les suppléments
-publiés à part (1749, 10 vol. in-fol.), consacra un long
-article à Guillaume des Autels, qui n’avait obtenu que
-huit lignes dans les éditions précédentes; on lit dans
-cet article: «<i>Récréation des Tristes</i>, recueil de pièces
-en vers, imprimé in-16, à Lyon. On lui attribue ce recueil,
-dans lequel il y a de l’esprit.» L’abbé Goujet n’avait
-donc fait que répéter textuellement la phrase de
-l’abbé Papillon, sans prendre la peine de recourir à plus
-amples informations. Dans sa <i>Bibliothèque françoise</i>
-(t. XII, publié en 1748), qu’il faisait imprimer concurremment
-avec le Moréri, il avait modifié légèrement la
-phrase que lui fournissait la <i>Bibliothèque des Auteurs
-de Bourgogne</i>: «On attribue encore, dit-il (page 353 du
-t. XII), à des Autels la <i>Récréation des Tristes</i>, recueil
-de pièces en vers, dans lesquelles il y a quelque génie,
-et qui a été imprimé à Lyon, in-16, sans date.»</p>
-
-<p>L’abbé Goujet eût été bien embarrassé de produire
-cette édition, sans date, imprimée à Lyon, qui n’a
-<span class="pagenum" id="Page_174">[p. 174]</span>
-jamais existé, puisqu’elle n’est citée dans aucun catalogue.
-Il n’y a réellement que deux éditions, l’une de Paris,
-1573, et l’autre de Rouen, 1595.</p>
-
-<p>Nous hasarderons une conjecture au sujet du quiproquo
-qui a fait attribuer à Guillaume des Autels un ouvrage
-qu’il est impossible de lui laisser. On lui attribue,
-avec plus de probabilité, puisqu’on peut s’appuyer à cet
-égard sur l’autorité de La Croix du Maine et de Du Verdier,
-un petit livre facétieux en prose, intitulé: <i>Mitistoire
-barragouyne de Fanfreluche et Gaudichon, trouuée
-depuis n’aguere d’une exemplaire escrite à la
-main, à la valeur de dix atomes, pour la recreation de
-tout bons franfreluchistes</i> (Lyon, par Jean Dieppi, 1574,
-in-16). Quelqu’un aura extrait de ce titre la phrase suivante,
-qui est devenue elle-même un titre séparé: <i>la
-Récréation de tous bons franfreluchistes</i>; et quelque
-autre, renchérissant sur l’erreur ou l’ignorance de son
-devancier, a vu naturellement dans ce titre imaginaire,
-qu’il a supposé défiguré, la <i>Récréation des Tristes</i>.</p>
-
-<p>Rien n’est plus fréquent que de pareilles métamorphoses
-de mots et de titres, dans l’histoire de la bibliographie.</p>
-
-<p>Au reste, on avait vu paraître, avant la <i>Récréation
-des Tristes</i>, un recueil du même genre, intitulé: <i>Consolation
-des Tristes</i> (Rouen, Robert et Jean du Gort,
-1554, in-16), que La Monnoye, dans une note sur Du Verdier,
-conjecturait devoir être une réimpression du <i>Boute-hors
-d’oisiveté</i>, publié en 1553, à Rouen, par les mêmes
-libraires. Le titre de <i>Récréation et passe-temps des
-<span class="pagenum" id="Page_175">[p. 175]</span>
-Tristes</i> peut avoir été imaginé aussi pour rappeler un
-recueil de poésie, qui avait eu du succès et qui était
-encore estimé en librairie, sinon en littérature, quoique
-d’un genre plus grave et moins divertissant: <i>le Passe-temps
-et songe du Triste, composé en ryme françoise</i>
-(Paris, Jehannot, sans date), in-8, goth.</p>
-
-<p>Quoi qu’il en soit, le recueil, dont M. Gay a publié une
-édition nouvelle destinée aux vrais pantagruélistes <i>et
-non aultres</i>, est une compilation mieux choisie et plus
-complète que divers recueils analogues, imprimés, sous
-des titres variés, à Paris, à Lyon et à Rouen, de 1530
-jusqu’en 1573. Voici l’indication de ces recueils, tous
-presque également rarissimes et curieux, qui se trouvent
-refondus dans la <i>Récréation et passe-temps des Tristes</i>:</p>
-
-<div class="manuscr">
-<p>1. <i>Petit traicté contenant la fleur de toutes joyeusetez
-en epistres, ballades et rondeaux fort recreatifz,
-joyeux et nouveaulx.</i> Paris, par Antoine Bonnemere,
-pour Vincent Sertenas, 1535, in-16.—Réimprimé, avec
-des augmentations, sous le titre suivant:</p>
-
-<p><i>Recueil de tout soulas et plaisir, pour resiouir et
-passer temps aux amoureux, comme epistres, rondeaux,
-balades, epigrammes, dixains, huictains,
-nouuellement composé.</i> Paris, Jean Bonfons, 1552, pet.
-in-8.</p>
-
-<p>Et sous cet autre titre:</p>
-
-<p><i>Fleur de toute joyeuseté, contenant epistres, ballades
-et rondeaux joyeulx et fort nouveaulx</i>, sans
-nom et sans date, in-8, goth.</p>
-
-<p class="sep2"><span class="pagenum" id="Page_176">[p. 176]</span>
-2. <i>Recueil de vraye poësie françoyse, prinse de plusieurs
-poëtes les plus excellens de ce regne.</i> Paris,
-imp. de Denys Janot, 1544, pet. in-8.—Réimprimé
-sous le titre suivant:</p>
-
-<p><i>Poësie facecieuse extraite des œuvres des plus fameux
-poëtes de nostre siecle.</i> Lyon, par Benoist Rigaud,
-1559, in-16.</p>
-
-<p class="sep2">3. <i>Le Paragon de joyeuses inventions de plusieurs
-poëtes de nostre temps, ensemble la conviction de la
-chaste et fidelle femme mariée.</i> Rouen, Robert Dugort,
-sans date, in-16.—Réimprimé sous le titre suivant:</p>
-
-<p><i>Le Tresor des joyeuses inventions du Paragon de
-poësie, contenant epistres, ballades, rondeaux,
-dizains, huictains, epitaphes et plusieurs lettres
-amoureuses fort recreatives.</i> Paris, veuve Jean Bonfons,
-sans date, in-16.</p>
-
-<p class="sep2">4. <i>La Fleur de poësie françoyse, recueil joyeulx,
-contenant plusieurs huictains, dixains, quatrains,
-chansons et aultres dictez de diverses matieres, mis en
-notte musicalle par plusieurs autheurs et reduictz en
-ce petit livre.</i> Paris, Alain Lotrian, 1543, pet. in-8.</p>
-
-<p class="sep2">5. <i>Traductions de latin en françois et inventions
-nouvelles, tant de Clément Marot que des plus excellens
-poëtes de ce temps.</i> Paris, Étienne Grouleau,
-1554, in-16.</p>
-</div>
-
-<p>Ces différents recueils, qui ne sont que des pots-pourris
-<span class="pagenum" id="Page_177">[p. 177]</span>
-de petites pièces facétieuses rassemblées sans ordre,
-ont été vraisemblablement formés par les libraires eux-mêmes.
-En 1573, Guillaume des Autels était sans doute
-à Paris depuis quatorze ou quinze ans, puisqu’il publiait
-dans la capitale, chez André Wechel et Vincent Sertenas,
-des poésies de circonstance, écrites dans le goût de
-Ronsard; mais il eût dédaigné de descendre des hauteurs
-poétiques de la Pléiade, pour s’amuser à ramasser des
-épigrammes en style marotique. Il faut avouer que les
-<i>Passe-temps</i> de Baïf, qui paraissaient alors aux applaudissements
-de la cour de France, n’avaient pas trop d’analogie
-avec la <i>Récréation et le passe-temps des Tristes</i>.</p>
-
-<p>Voici la description des deux éditions connues de ce
-dernier recueil:</p>
-
-<div class="manuscr">
-<p><i>La Recreation et passe-temps des Tristes, pour resjouyr
-les melencoliques, lire choses plaisantes, traictans
-de l’art de aymer, et apprendre le vray art de
-poësie.</i> Paris, Pierre l’Huillier, rue Sainct-Jacques, à l’enseigne
-de l’Olivier, 1573, in-16 de 96 ff., sign. A-Miiij,
-avec une figure sur le titre et une autre en tête de la <i>Comparaison
-de l’amour à la chasse du cerf</i>, folio 85.</p>
-
-<p><i>La Recreation et passe-temps des Tristes, traictant
-de choses plaisantes et recreatives touchant l’amour
-et les dames, pour resjouir toutes personnes melancholiques.</i>
-Rouen, Abraham Cousturier, libraire, tenant sa
-boutique près la porte du Palais, 1595, in-16.</p>
-</div>
-
-<p>Cette édition ne diffère de la première que par l’addition
-d’une innombrable quantité de fautes grossières, de
-<span class="pagenum" id="Page_178">[p. 178]</span>
-non-sens, de vers faux et altérés, et par la suppression
-d’une douzaine de pièces dirigées contre les moines ou
-sentant l’hérésie<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a>
-M. Gay, qui a fait réimprimer à cent exemplaires <i>la Récréation
-et passe-temps des Tristes</i>, n’a eu connaissance que tardivement de
-la première édition; il a pu toutefois en reproduire le texte avec
-fidélité, mais il n’a pas remis à leur place les pièces qui manquent
-dans l’édition de 1595; il les a réunies à la fin de la réimpression, à
-partir de l’épigramme de <i>Frère Lubin</i>, page 169; on a ainsi sous les
-yeux ces épigrammes qui n’avaient pas trouvé grâce devant la censure
-rouennaise.</p>
-</div>
-
-<p>Ces deux éditions, que la Bibliothèque impériale, nous
-assure-t-on, ne possède pas, se trouvent à la Bibliothèque
-de l’Arsenal (Belles-lettres, n<sup>os</sup> 18115 et 9310); la première
-provient de la collection du marquis de Paulmy,
-et la seconde, de celle du duc de La Vallière (n<sup>o</sup> 15429
-du Catal. La Vallière-Nyon).</p>
-
-<hr class="hr40" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<h3 id="Page_179"><span class="esp">VASQUIN PHILIEUL</span><br />
-<span class="cs6">ET</span><br />
-<span class="cs8"><b>SON POËME SUR LES ÉCHECS.</b></span></h3>
-
-<hr class="hr30" />
-
-<p>Ce petit livre est une des innombrables impressions
-du seizième siècle, qui ont disparu, sans laisser d’autre
-trace qu’une simple indication, souvent erronée et toujours
-incomplète, dans les ouvrages de bibliographie.</p>
-
-<p>Nous l’avons cherché inutilement dans les catalogues
-des plus riches et des plus curieuses bibliothèques, car
-notre oracle, notre guide, le <i>Manuel du libraire</i>, dans
-son avant-dernière édition, du moins, avait passé sous
-silence le nom de Vasquin Philieul, qui est certainement
-l’auteur de ce poëme rarissime sur le jeu des
-échecs.</p>
-
-<p>Il paraît que les bibliographes du dix-huitième siècle,
-qui en font mention, n’avaient pas même eu la chance
-de le voir, puisqu’ils ne savaient pas bien si c’était ou
-<span class="pagenum" id="Page_180">[p. 180]</span>
-non une traduction du poëme latin de Vida, ainsi que
-le fameux poëme de Louis des Masures, Tournisien:
-<i>Guerre cruelle entre le Roy blanc et le Roy maure</i>
-(Paris, Vincent Sertenas, 1556, in-4); car l’abbé Goujet
-le signale seulement, en ces termes, dans sa <i>Bibliothèque
-françoise</i> (t. VIII, p. 99):</p>
-
-<p>«Du Verdier, dans sa <i>Bibliothèque</i>, dit que Vasquin
-Philieul, de Carpentras, a traduit en vers le poëme
-des Échecs (de Vida) et que cette traduction a été imprimée
-à Paris, in-4, mais sans marquer le temps de l’impression.
-La Croix du Maine parle de ce poëme des
-Échecs, <i>composé</i> par Philieul et imprimé en caractères
-françois, l’an 1559, à Paris, sans désigner si c’est ou non
-une traduction de Vida. N’ayant pu trouver cet ouvrage,
-je ne puis vous le faire mieux connaître.»</p>
-
-<p>L’annotateur de la <i>Bibliothèque françoise</i> de La Croix
-du Maine, Rigoley de Juvigny, n’était pas mieux instruit
-que l’abbé Goujet, lorsqu’il disait, dans une note de
-son édition publiée en 1772: «La Croix du Maine aurait
-dû nous apprendre de quel auteur Vasquin Philieul
-a traduit le poëme du Jeu des Échecs, si c’est de Vida
-ou d’un autre.» Rigoley de Juvigny n’avait pas remarqué
-que Du Verdier, en deux endroits différents de sa
-<i>Bibliothèque françoise</i> (à l’article de <span class="smcap">Vasquin Philieul</span>
-et à l’article de <span class="smcap">Louis des Masures</span>), dit positivement
-que le poëme du Jeu des Échecs est une traduction du
-poëme de Vida.</p>
-
-<p>Cette traduction aurait paru d’abord à Paris, suivant
-Du Verdier, qui cite une édition que nous ne connaissons
-<span class="pagenum" id="Page_181">[p. 181]</span>
-pas: «Il a mis aussi en rime françoise, dit-il, le
-Jeu des Échecs, décrit en vers latins par Hiérôme Vida,
-Crémonnois, imprimé à Paris, in-4.» La seule édition
-dont l’existence soit bien constatée, puisque la bibliothèque
-de l’Arsenal en possède un exemplaire (n<sup>o</sup> 14637
-du Catalogue La Vallière-Nyon), a été indiquée par
-La Croix du Maine, qui dit à l’article de Vasquin Philieul:
-«Il a écrit et composé en vers françois le Jeu des
-Échecs, imprimé à Paris, chez Philippe Danfrie et Robert
-Breton, l’an 1559, de caractères françois.»</p>
-
-<p>Le nom de l’auteur n’est pas sur le titre de cette édition,
-qui serait la seconde, si la note bibliographique de
-Du Verdier est exacte; mais le <i>distichon</i> de Jean Gryphe,
-jurisconsulte, en l’honneur de Vasquin, ne nous laisse
-pas de doute à l’égard d’une attribution littéraire que
-confirment amplement les témoignages de La Croix du
-Maine et de Du Verdier. La dédicace à François d’Agoult
-(l’imprimé porte <i>de Gaout</i>, ce qui doit être une
-faute d’impression), seigneur de Sault, ne nous donne
-aucun détail sur l’auteur; mais nous y voyons que ce
-seigneur avait <i>autrefois</i> enseigné à Vida lui-même le
-jeu des échecs, que le <i>grand Crémonnois</i> a chanté
-pour rendre hommage à son maître.</p>
-
-<p>Aucune biographie, excepté la <i>Biographie générale</i>
-de MM. Didot, n’ayant accordé à notre poëte amateur
-du jeu des échecs une notice de quelques lignes, nous
-croyons devoir réparer cette omission le plus succinctement
-possible.</p>
-
-<p>Suivant La Croix du Maine, il se nommait Vasquin
-<span class="pagenum" id="Page_182">[p. 182]</span>
-Phileul ou Philieul, et il était docteur en droit; Du Verdier
-le fait, en outre, chanoine de Notre-Dame des Doms.
-Son père, Romain Philieul, en latin <i>Filiolus</i>, fut notaire à
-Carpentras et publia la première édition latine des Statuts
-du Comtat Venaissin (<i lang="la" xml:lang="la">Statuta Comitatus Venayssini.</i>
-Avenio, 1511, in-4, goth.). Vasquin Philieul, quoique
-originaire de Carpentras, a dû successivement résider
-à Avignon, à Paris, à Alais (Gard) et à Lyon, de
-1548 à 1565. «Il florissoit à Lyon l’an 1561, disait La
-Croix du Maine en 1584: je ne sçay s’il est encore vivant.»
-Il mourut vers 1582, à Avignon, où il remplissait
-les fonctions de juge de la Cour temporelle, suivant
-la <i>Biographie du Dauphiné</i>, par Barjavel.</p>
-
-<p>Son premier ouvrage avait paru à Avignon, chez
-Barthélemy Bonhomme, sous ce titre, que Du Verdier a
-recueilli, sans nous donner la date de l’édition in-8:
-<i>Œuvres vulgaires de François Petrarque, contenant
-quatre livres de madame Laure d’Avignon, sa maistresse,
-en sonnets et chants, et les Triomphes d’Amour,
-de Chasteté, de Mort, de Renommée, du Tems
-et de la Divinité</i>. Cette traduction en vers français des
-poésies de Pétrarque fut réimprimée à Paris, par Jacques
-Gazeau, en 1548, sous ce titre différent: <i>Laure
-d’Avignon, au nom et adveu de Catherine de Medicis,
-royne de France, extraict du poëte florentin Françoys
-Petrarque, et mis en françoys</i>, in-16 de 119 ff.,
-caractères italiques. La Croix du Maine suppose une
-troisième édition, imprimée à Lyon, en 1555, par Barthélemy
-Bonhomme.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_183">[p. 183]</span>
-Un sonnet de Jean Chartier<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>, qui termine le volume,
-semble annoncer que le recueil avait été publié
-par les soins de ce personnage, et ses éloges protestent
-d’avance contre les critiques de Du Verdier, qui
-déclare, en passant, que les vers de Philieul sont <i>rudes
-et mal rendus</i>.</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a>
-Jean Chartier, natif d’Apt, avocat-général du roi au parlement
-de Provence, a traduit différents ouvrages du grec, du latin et de
-l’italien. Voyez son article dans la <i>Bibliothèque françoise</i> de Du Verdier.</p>
-</div>
-
-<p>L’abbé Goujet, dans sa <i>Bibliothèque françoise</i> (t. VII,
-p. 330), confirme le jugement rigoureux de Du Verdier:
-«Mais, ajoute-t-il, je crois que l’affection de ce bibliothécaire
-pour Jérôme d’Avost, son ami (qui a traduit
-également en vers les sonnets de Pétrarque), avoit encore
-plus de part, dans cette décision, que l’amour de la
-vérité.» Rigoley de Juvigny, dans ses notes sur La
-Croix du Maine, ne partage pas l’opinion de l’abbé Goujet
-à l’égard de Philieul: «C’était moins le talent que
-l’usage du monde qui lui manquoit, dit-il, car on trouve
-quelques morceaux de sa traduction fort heureusement
-tournés.»</p>
-
-<p>«Cet auteur, né à Carpentras, dit l’abbé Goujet (<i>Bibl.
-franc.</i>, t. VII, p. 329), avait toujours vécu loin du centre
-de la politesse et du bon goût. Aussi ne se loue-t-il
-pas plus qu’il ne doit, lorsqu’il dit, dans son épître dédicatoire
-à la reine Catherine de Médicis, à qui il adresse
-<span class="pagenum" id="Page_184">[p. 184]</span>
-sa traduction en vers des Sonnets, Chansons et Triomphes
-de Pétrarque, qu’il n’avoit</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers10">Ni digne engin, ni pouvoir, ni science.»</div>
-</div>
-
-<p>Voici le commencement de cette épître:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers10">De tout mon cœur, Royne qui n’as esgale,</div>
- <div class="vers10">Prix et appuy de la fleur lisliale,</div>
- <div class="vers10">J’ay tousjours eu espoir et volunté</div>
- <div class="vers10">M’offrir devant ta haulte majesté,</div>
- <div class="vers10">Pour veoir si point, quand le Ciel le voudroit,</div>
- <div class="vers10">Sçaurois par moy la servir quelque endroit.</div>
-</div>
-
-<p>Nous ignorons si ce fut cette épître qui valut au poëte
-traducteur de Pétrarque un canonicat à Notre-Dame des
-Doms. Quoi qu’il en soit, c’est à Alais ou plutôt à Auson,
-près des bords du Gard, qu’il rima sa traduction,
-comme l’indiquent ces derniers vers du <i>Jeu des Échecs</i>:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers10">Voilà le tout, que, fasché d’un hasard,</div>
- <div class="vers10">J’en sceus chanter, gardant nostre maison,</div>
- <div class="vers10">Au bruit de l’eau transversant sur l’Auson.</div>
-</div>
-
-<p>Il possédait donc une maison dans cette petite localité,
-où les habitants du pays vont encore prendre les eaux
-d’une fontaine thermale, qui était dès lors renommée.
-On peut supposer que les malades qui prenaient les eaux
-(<i>Or maintenant que Mars plus ne nous fasche</i>, disait
-Vasquin Philieul) se récréaient à jouer aux échecs,
-et que le vieux seigneur de Sault, qui dut être un des
-premiers joueurs de son temps, se plaisait à leur donner
-des leçons, suivant les préceptes de Vida, que Philieul
-<span class="pagenum" id="Page_185">[p. 185]</span>
-traduisit à sa requête. Il y aurait donc, à en croire Du
-Verdier, une première édition in-4, faite à Paris, de la
-traduction rimée de Philieul; mais nous n’avons trouvé
-que l’édition in-8 de 1559, en caractères de civilité.</p>
-
-<p>Vasquin Philieul traduisit ensuite de l’italien de Paolo
-Jovio les <i>Dialogues des devises d’armes et d’amours,
-avec un discours de Loys Dominique sur le même
-sujet, auquel on a ajouté les devises heroïques et morales
-de Gabriel Simeon</i> (Lyon, Guillaume Rouville,
-1561, in-4, avec fig.). Il traduisit encore du latin, d’après
-l’édition donnée par son père: <i>Statuts de la Comté de
-Venaissin</i> (Avignon, 1558, in-4), et d’après un ouvrage
-de Christophe de Mandric, docteur en théologie, de la
-Compagnie de Jésus, un <i>Traité de souvent recevoir le
-saint Sacrement de l’Eucharistie</i>, imprimé à Avignon
-par Pierre Roux en 1565, et réimprimé depuis à Paris,
-par Thomas Brumen, sous le titre de <i>Traicté de la fréquente
-communion</i>. Du Verdier ne nous en dit pas davantage
-sur notre chanoine, qui avait appris, du <i>très-magnanime
-et très-puissant seigneur</i> François d’Agoult,
-la science du jeu de Palamède, et qui se livrait, sans
-doute, dans ses vieux jours, à cet honnête passe-temps,
-qu’il avait décrit en vers <i>rudes</i> et surtout obscurs, sous
-l’inspiration de ce fameux joueur d’échecs.</p>
-
-<hr class="hr40" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<h3 id="Page_186">LE SIEUR DE CHOLIÈRES<br />
-<span class="cs8 esp">ET SES OUVRAGES.</span></h3>
-
-<hr class="hr30" />
-
-<p>Les <i>Neuf Matinées</i> et les <i>Après-disnées</i> du seigneur
-de Cholières sont rares; mais son ouvrage intitulé <i>la
-Guerre des masles contre les femelles</i> est beaucoup
-plus rare encore; on ne le voit figurer que dans un petit
-nombre de catalogues, entre autres ceux de Barré, de
-Gaignat, de Méon, de Chardin, de Bignon, de Monmerqué,
-de Veinant, etc. L’exemplaire, décrit dans ce dernier
-catalogue, s’est vendu 131 fr., et le prix du livre ne
-s’arrêtera pas là. C’est un petit in-12 de 8 feuillets prélim.,
-y compris le titre, de 143 feuillets chiffrés et d’un
-feuillet non chiffré pour l’extrait du privilége. Il faut
-remarquer qu’il y a deux feuillets chiffrés 93, entre lesquels
-sont intercalés trois feuillets qui ne portent pas de
-numérotage: néanmoins les signatures se suivent sans
-interruption. Le privilége, en date du 22 mars 1586,
-est délivré au libraire-éditeur, Pierre Chevillot, pour
-six années consécutives. On peut donc considérer comme
-<span class="pagenum" id="Page_187">[p. 187]</span>
-une édition nouvelle l’édition de <i>Paris, Gilles Robinot</i>,
-1614, in-12, avec un privilége daté de 1587. Cette édition
-se trouvait chez Nodier et chez Bignon.</p>
-
-<p>La <i>Guerre des masles contre les femelles</i> est un ouvrage
-du même genre et du même style que les <i>Neuf
-Matinées</i> et les <i>Après-disnées</i>; il renferme, comme ces
-deux recueils, des dialogues plaisants, facétieux et philosophiques
-sur des matières diverses et notamment sur
-des sujets joyeux. On peut dire que le livre de Rabelais
-a été la source où le seigneur de Cholières puisait à
-pleines mains, quand il était <i>dans ses bonnes</i>. C’est un
-galant compère qui sait par cœur son <i>Gargantua</i> et son
-<i>Pantagruel</i>, en manière d’évangile. Maître François
-n’a pas eu peut-être d’imitateur plus digne de lui. On
-ne s’explique pas comment tous les biographes se sont
-mis d’accord pour traiter ce spirituel et amusant <i>pantagruéliste</i>
-avec le plus impitoyable dédain. Nous gagerions,
-à coup sûr, qu’ils ne l’avaient jamais lu, ou bien
-qu’ils n’étaient pas capables de l’apprécier.</p>
-
-<p>Les <i>Meslanges poétiques</i>, qui font suite à la <i>Guerre
-des masles contre les femelles</i>, ne sont pas, comme l’a
-dit ou plutôt répété de confiance l’auteur d’une très-bonne
-note bibliographique imprimée à la fin des <i>Neuf
-Matinées</i> (édit. J. Gay), un composé de vers pris dans
-les œuvres de Ronsard, d’Amadis Jamin et de M<sup>me</sup>
-des Roches. Ces <i>Meslanges</i> appartiennent exclusivement
-au sieur de Cholières, et se rapportent à l’histoire de
-ses amours avec Aris, Marzine et Callirée. On y voit que
-le sieur de Cholières était toujours amoureux et
-<span class="pagenum" id="Page_188">[p. 188]</span>
-quelquefois poëte. On doit s’étonner de n’y pas découvrir
-plus de détails intimes sur sa personne et sur sa vie.
-Voici seulement quelques vers de l’élégie finale, qui nous
-apprennent que l’auteur avait les cheveux gris à l’époque
-où il célébrait ses amours:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Car, moy, qui des amours ay passé la saison,</div>
- <div class="vers">Qui ay morne le sang, le sens demy grison,</div>
- <div class="vers">Dès longtemps sa beauté mon ame avoit blessée,</div>
- <div class="vers">Et le traict seulement estoit en ma pensée.</div>
- <div class="vers">J’estois de la servir soigneux et curieux:</div>
- <div class="vers">Aussi bien que les rois, les pauvres ont des yeux.</div>
-</div>
-
-<p>L’abbé Goujet, dans sa <i>Bibliothèque françoise</i>, et
-Viollet-le-Duc, dans sa <i>Bibliothèque poétique</i>, ont oublié
-d’accorder un souvenir au sieur de Cholières.</p>
-
-<p>La dédicace de la <i>Guerre des masles contre les femelles</i>
-est adressée «à madamoiselle Penthasilée de
-Malencorne, infante d’Inebile, dame de la Croulée, la
-Houssée, etc.,» laquelle damoiselle est sortie tout armée
-de l’imaginative de l’auteur. Cette croustilleuse dédicace
-à la reine des Amazones porte cette date: «De
-Saincte-Bonne-lez-Marignon, ce premier jour d’aoust
-1587.» Nous supposons que cette localité est également
-imaginaire; car <i>Saincte-Bonne-lez-Marignon</i> paraît
-être la patrie des bonnes femmes en mariage.</p>
-
-<p>Au reste, on ne sait rien sur le sieur ou seigneur de
-Cholières, si ce n’est qu’il était avocat à Grenoble. La
-publication de ses trois ouvrages, en 1585, 1587 et 1588,
-nous permet de dire qu’il était venu à Paris alors et
-<ins id="cor_7" title="qu’i">qu’il</ins> y resta trois ans pour se faire imprimer. Son
-<span class="pagenum" id="Page_189">[p. 189]</span>
-premier ouvrage, les <i>Neuf Matinées</i>, fut dédié à monseigneur
-messire Louys de la Chambre, chevalier, conseiller
-du roi en son conseil d’État, cardinal et abbé de Vendôme,
-grand prieur d’Auvergne, etc. Mais l’auteur, dans
-la préface des <i>Après-disnées</i>, qui n’ont pas de dédicace,
-nous raconte que messire Louys de la Chambre ne
-voulut prendre sous ses auspices les <i>Neuf Matinées</i>:
-«Ma muse, dit-il, avoit esclos le frère de ces <i>Après-disnées</i>,
-son nom ne peut estre ramenteu: son parrain a esté
-si vilain, que, pour l’exemple de quelques honnestetez,
-il a désavoué son filleu, lequel de toutes parts j’estoie
-prié de loger, et bien mieux qu’il n’a rencontré.» Voilà
-pourquoi le sieur de Cholières crut devoir publier ces
-<i>Après-disnées</i>, sans aucun nom de protecteur. On n’y
-retrouve pas même, comme dans les préliminaires des
-<i>Neuf Matinées</i>, une épître laudative en prose du sieur
-Félicien Valentin, un de ses plus fidèles amis, deux
-sonnets du seigneur de Montessuyt, un sonnet de I. D.
-C., <i>son singulier et ancien ami</i>, un autre signé
-<span class="smcap">A. Diane ou Ange</span>, ce qui représente certainement un
-pseudonyme de l’auteur.</p>
-
-<p>Faut-il accepter de confiance les dates de la naissance
-et de la mort du sieur de Cholières, telles que nous les
-donne le <i>Dictionnaire biographique universel et pittoresque</i>
-(Paris, Aimé André, 1834, 4 vol. gr. in-8),
-dates qui ne se trouvent dans aucune autre biographie?
-Suivant ce Dictionnaire, que nous sommes loin de dédaigner,
-Nicolas de Cholières serait né en 1509 et mort en
-1592. Il devait être très-vieux en 1587, puisqu’il dit
-<span class="pagenum" id="Page_190">[p. 190]</span>
-dans l’avis <i>aux liseurs</i> de ses <i>Après-disnées</i>: «Si je vis
-encore quelques années, vous verrez que je ne suis simple
-prometteur, ains que, sans estre gascon, je suis plus
-prompt à excuser <i lang="la" xml:lang="la">in terminis habilibus</i>, qu’à promettre.»
-Il promettait, à cette époque, un livre intitulé
-<i>les Partis amoureux</i>, livre qui n’a jamais paru.</p>
-
-<p>Mais on a publié, après sa mort sans doute, un autre
-ouvrage, qui lui est attribué dans quelques biographies,
-quoiqu’il ait été imprimé sous le nom de <i>Colières</i>, mais
-qui est certainement de lui. Cette erreur de nom s’explique
-par la prononciation ordinaire du nom de <i>Cholières</i>.
-L’auteur, d’ailleurs, n’était plus là pour empêcher
-qu’on estropiât son nom. Voici le titre de cet ouvrage,
-plus rare encore que les précédents, car nous ne
-l’avons rencontré que dans les Catalogues Courtois et La
-Vallière-Nyon:</p>
-
-<p>«<i>La Forest nuptiale, où est representée une variété
-bigarrée, non moins esmerveillable que plaisante, de
-divers mariages, selon qu’ils sont observez et pratiquez
-par plusieurs peuples et nations estranges, avec
-la maniere de policer, regir, gouverner et administrer
-leur famille.</i>» Paris, Pierre Bertault, 1600, in-12 de 12
-feuillets préliminaires non chiffrés et de 144 feuillets
-chiffrés.</p>
-
-<p>Le privilége est remplacé par une approbation des
-docteurs régents en la Faculté de théologie, certifiant
-«avoir lu et visité le livre intitulé <i>la Forest nuptiale</i>,
-composé par le sieur de Colières, auquel n’avons trouvé
-ny aperceu chose qui puisse empescher qu’il ne fust
-<span class="pagenum" id="Page_191">[p. 191]</span>
-imprimé et mis en lumière.» Cette belle approbation est
-datée du 8 mai 1595 et signée I. Ardier. L’avant-discours
-de l’auteur et le sonnet qui le suit portent pour
-signature ce pseudonyme: <span class="smcap">A. Diane ou Ange</span>, que nous
-avons déjà remarqué au bas d’un sonnet dans les pièces
-préliminaires des <i>Neuf Matinées</i>. Voici le sonnet, assez
-peu intelligible, de <i>la Forest nuptiale</i>:</p>
-
-<div class="poem">
-
-<div class="ptit">AU LISEUR.<br />
-SONNET DE L’AUTEUR.</div>
-
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Te fasches-tu, liseur, pour veoir des mariages</div>
- <div class="vers">Icy tant bigarez? Quoi? la diversité</div>
- <div class="vers">Te devroit resjouir? Voir de mainte cité</div>
- <div class="vers">Et de peuples divers les nuptiaux usages!</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Tu veois le bien, le mal: quicte les badinages</div>
- <div class="vers">Des polygamies: suis la pudicité</div>
- <div class="vers">Où te guide le train que ceux ont limité,</div>
- <div class="vers">Qui, à droit, sont tenus pour prudens et pour sages.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Joignant le blanc au noir, tu peux appercevoir</div>
- <div class="vers">La naïfve blancheur: hé! pour te faire voir</div>
- <div class="vers">Le lustre nuptial, je t’ay des bigareures</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Dressé, comme j’ay peu: si quelque traict deffaut,</div>
- <div class="vers">Sans trop t’effaroucher, liseur, il ne te faut</div>
- <div class="vers">Qu’abaisser sans rigueur les trop hautes coutures.</div>
- <div class="attrib"><span class="smcap">A. Diane ou Ange.</span></div>
-</div>
-</div>
-
-<p>En dépit de l’approbation des docteurs en théologie,
-le sieur de Cholières, qui avait déjà consacré un curieux
-chapitre au mariage dans ses <i>Après-disnées</i>, revient
-gaillardement à ce sujet qu’il connaissait, comme il le
-<span class="pagenum" id="Page_192">[p. 192]</span>
-dit, <i lang="la" xml:lang="la">experto crede Roberto</i>, et il entasse, sur le compte
-des Babyloniens, des Turcs, des Moscovites et de la plupart
-des peuples étrangers, une foule de descriptions
-peu ou point décentes sur les usages nuptiaux. Il a soin
-de laisser de côté les chapitres de la France, de l’Angleterre
-et d’autres pays de l’Europe: a beau parler, qui
-vient de loin: «Puisque le mariage est tant à priser,
-dit-il malignement dans son avant-propos, j’inférerai
-qu’il m’est loisible, voire honneste, d’entamer propos,
-qui, quoy que diametralement ne passe par la ligne du
-milieu, par reflexion neantmoins, se rapproche au centre
-nuptial.» On peut dire qu’il était là dans son centre. La
-<i>Forest nuptiale</i> est du domaine rabelaisien et n’a rien de
-commun avec la <i lang="la" xml:lang="la">Sylva nuptialis</i> de Nevizanus.</p>
-
-<hr class="hr40" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<h3 id="Page_193"><span class="cs9">LES</span><br />
-AMOURS FOLASTRES ET RÉCRÉATIVES<br />
-<span class="cs7">DU FILOU ET DE ROBINETTE<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>.</span></h3>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a>
-Dediez aux Amoureux de ce temps, par l’un des plus rares esprits.
-<i>A Bourg en Bresse, par Jean Tainturier</i>, 1629, in-16 de
-84 pages.</p>
-</div>
-
-<hr class="hr30" />
-
-<p>Le savant auteur du <i>Manuel du Libraire</i>, en décrivant
-ce petit livre dans la dernière édition de son admirable
-ouvrage, l’a qualifié ainsi: «Roman comique, peu
-connu.» En effet, on ne l’avait pas vu passer dans les
-ventes publiques, avant celle de Charles Nodier, où un
-charmant exemplaire, relié en maroquin vert par Kœhler,
-ne fut vendu que 62 francs, parce qu’on ne connaissait
-pas encore <i>les Amours folastres et récréatives du
-Filou et de Robinette</i>, dans le monde des bibliophiles.</p>
-
-<p>Mais Charles Nodier le connaissait bien, ce curieux
-<span class="pagenum" id="Page_194">[p. 194]</span>
-roman comique et satirique, et il eût certainement
-consacré, à un livret dont il savait tout le prix, une de
-ces notes que lui seul pouvait faire, si la mort lui eût
-laissé le temps de terminer lui-même le Catalogue de
-sa bibliothèque. M. G. Duplessis, qui fut le continuateur
-de ce Catalogue posthume, n’a pas remplacé la note
-que nous regrettons, par cette vague indication: «Joli
-exemplaire d’un petit roman presque introuvable et
-d’une gaieté un peu libre.»</p>
-
-<p>Ce roman était si peu connu que Lenglet-Dufresnoy
-ne l’avait pas cité dans sa <i>Bibliothèque des romans</i>.
-Plus tard, il figurait dans l’immense collection de romans
-français formée par le duc de la Vallière (voyez
-le n<sup>o</sup> 10236 du Catalogue de Nyon) et le marquis de
-Paulmy. Mais ce dernier, qui avait pris la peine de lire
-ou de feuilleter la plupart de ces romans, s’était montré
-fort injuste à l’égard de cette histoire divertissante,
-qu’il a inscrite dans son Catalogue manuscrit avec un
-jugement dont nous appellerons, en invitant les amateurs
-de notre littérature gauloise à décider la question:
-«Ce petit roman est rare et mauvais.»</p>
-
-<p>Espérons, pour l’honneur littéraire du marquis de
-Paulmy, qu’il avait confié l’examen de ce petit roman
-à un de ses secrétaires, Mayer, Contant d’Orville ou
-Legrand d’Aussy, qui étaient chargés de préparer des
-notices pour la <i>Bibliothèque universelle des romans</i>,
-ou pour les <i>Mélanges tirés d’une grande bibliothèque</i>,
-et qui s’acquittaient souvent de cette tâche avec aussi
-peu de goût que de conscience. Quoi qu’il en soit, la
-<span class="pagenum" id="Page_195">[p. 195]</span>
-Bibliothèque de l’Arsenal possède deux exemplaires de ce
-volume rarissime.</p>
-
-<p>Quel en est l’auteur, que le titre proclame <i>l’un des
-plus rares esprits</i> de son temps? Nous regrettons de ne
-l’avoir pas découvert, malgré nos recherches. Cependant
-nous avions pensé d’abord à Marcelin Allard, né en Forez,
-qui avait publié en 1605 la <i>Gazette françoise</i>, recueil
-bizarre et amusant, lequel renferme beaucoup de
-détails sur les mœurs de sa province, assez voisine de la
-Bresse; mais il n’est pas sûr que Marcelin Allard ait
-vécu jusqu’en 1629. Nous ne pouvions oublier que le
-savant Claude-Gaspard Bachet, sieur de Méziriac, et le
-poëte Nicolas Faret, l’un et l’autre originaires de Bourg
-en Bresse, étaient aussi contemporains du Filou et de
-Robinette; mais l’histoire littéraire n’a jamais soupçonné
-que l’auteur de <i>l’Honnête homme</i> et le traducteur
-des Épîtres d’Ovide eussent fourvoyé leur muse
-décente dans le genre trivial et facétieux. Nous nous
-sommes donc rejetés sur Charles Sorel, qui, n’étant
-pas encore historiographe de France, ne se faisait pas
-scrupule de composer ou de faire imprimer des romans
-gaillards sous le pseudonyme du comédien Moulinet,
-sieur du Parc. On peut constater, il est vrai, beaucoup
-d’analogie entre le <i>Francion</i> et les <i>Amours folastres
-et récréatives du Filou et de Robinette</i>: l’esprit gaulois,
-mélangé de naïveté et de malice, que Sorel mettait
-alors dans ses livres, se retrouve au même degré dans
-les deux ouvrages qui sont à peu près du même temps,
-car la première édition de <i>la Vraie Histoire comique
-<span class="pagenum" id="Page_196">[p. 196]</span>
-de Francion</i> est de 1622. Dès l’année 1613, Sorel avait
-fait paraître <i>les Amours de Floris et de Cléonthe</i>, qui
-ne valent peut-être pas <i>les Amours du Filou et de Robinette</i>.</p>
-
-<p>Une objection se présente tout d’abord, que nous n’avons
-pas résolue. Comment le Parisien Charles Sorel
-aurait-il fait imprimer un de ses ouvrages à Bourg-en-Bresse?
-Passe encore s’il eût été Bressan ou Forésien. De
-plus, n’est-il pas singulier que le second livre imprimé à
-Bourg-en-Bresse soit justement un petit roman comique,
-assez libre, dans le genre de ceux qu’on appréciait surtout
-à la cour et que les <i>beaux esprits de ce temps</i> ne
-se lassaient pas de produire? Le premier livre imprimé
-à Bourg-en-Bresse, deux ans auparavant, chez le même
-Jean Tainturier, est la traduction des <i>Épistres d’Ovide
-en vers françois, avec un commentaire fort curieux</i>,
-par Claude-Gaspard Bachet, sieur de Méziriac. On sait
-combien cette édition est rare; on peut supposer que
-l’auteur ne l’avait fait imprimer que pour ses amis. Or
-le sieur de Méziriac, ami de Racan, de Malherbe et des
-poëtes en renom à cette époque, avait passé plusieurs
-années à Paris dans leur société, avant de revenir se
-fixer en Bresse, dans sa ville natale, où il s’était marié
-richement et où il menait le train d’un grand seigneur.
-Son commentaire sur les épîtres d’Ovide ne
-prouve pas seulement son érudition; il donne la mesure
-et le ton de son esprit galant, délicat et agréablement
-caustique. Ce n’est pas dire que nous dussions lui attribuer,
-un peu à l’aventure, la composition des <i>Amours
-<span class="pagenum" id="Page_197">[p. 197]</span>
-du Filou et de Robinette</i>, mais il avait certainement
-introduit l’imprimerie à Bourg-en-Bresse et fait venir
-dans cette ville Jean Tainturier pour imprimer ses propres
-ouvrages. On peut donc croire avec assez de vraisemblance
-qu’il ne fut pas étranger à l’impression ou à
-la réimpression de ce roman comique, qu’un de ses
-amis, Charles Sorel peut-être, lui avait envoyé de Paris
-pour le divertir.</p>
-
-<p>L’éditeur, dans sa dédicace aux Amoureux de ce
-temps, ne nomme pas l’auteur, qui a voulu garder l’anonyme;
-mais il déclare que cet auteur était <i>grandement
-versé aux discours amoureux</i>, c’est-à-dire déjà connu
-par d’autres ouvrages traitant de matières amoureuses;
-en outre, il promet de s’occuper d’un commentaire destiné
-à éclaircir <i>l’obscurité de cette œuvre importante</i>.
-Voilà bien le commentateur Claude-Gaspard Bachet,
-sieur de Méziriac. On doit induire, de ce passage, que le
-roman des <i>Amours du Filou et de Robinette</i> faisait allusion
-à des faits et à des personnages véritables, de
-même que la plupart des romans d’amour qu’on publiait
-alors.</p>
-
-<p>Il faut d’abord remarquer les trois petites figures gravées
-en bois, qu’on voit sur le titre de l’édition originale.
-Celle du milieu représente évidemment Robinette,
-tenant un bouquet qui semble être le prix de la
-lutte entre deux amoureux rivaux: elle est vêtue à la
-mode du temps, les cheveux frisottés en buisson, avec
-la grande collerette ou guimpe tuyautée et <ins id="cor_8" title="goudronnée">godronnée</ins>,
-le corsage plat et ouvert par devant, à manches étroites
-<span class="pagenum" id="Page_198">[p. 198]</span>
-et à épaulières bouffantes; la robe à cerceaux en tonnelle,
-de couleur bariolée; la ceinture ou cordelière
-tombant jusqu’aux pieds. A la droite de Robinette, on
-reconnaît le Filou, à la flûte dont il joue pour attendrir
-«cette belle nymphe de cuisine,» comme l’appelle l’auteur
-du roman; il est habillé dans le goût de la cour:
-le justaucorps boutonné sur la poitrine et serré autour
-des reins, les manches collantes sur le poignet et bouffantes
-en haut du bras, les chausses de soie dessinant la
-jambe jusqu’au-dessus du genou, et l’ample haut-de-chausses
-à crevés de satin. Il n’a pas de coiffure et l’on
-ne distingue pas sa fameuse moustache. Le rival du
-Filou est placé à la gauche de Robinette, qui lui tourne
-le dos. Ce rival ne peut être que l’illustre Gueridon,
-qu’on mettait toujours à côté de Robinette dans les
-chansons, dans les ballets, dans les estampes, avant qu’il
-eût été supplanté par le Filou. Gueridon paraît avoir le
-costume de province: le chapeau de feutre à larges
-bords, le pourpoint flottant sur les cuisses, avec les
-chausses lâches sans canons et sans jarretières. Il porte
-tristement sous son bras une cornemuse, que la flûte du
-Filou a rendue silencieuse et inutile.</p>
-
-<p>Qu’est-ce que Gueridon? Qu’est-ce que le Filou?
-Qu’est-ce que Robinette?</p>
-
-<p>Ce sont trois types comiques, inventés ou mis en
-scène, d’après des personnages réels, sous la régence de
-Marie de Médicis, vers 1611. On lit, dans le <i>Discours
-sur l’apparition et faits pretendus de l’effroyable
-Tasteur</i>, imprimé à Paris en 1613: «On ne parle plus
-<span class="pagenum" id="Page_199">[p. 199]</span>
-ni du Filou, ni de la vache à Colas. Robinette est censurée.
-On ne dit plus mot du Charbonnier.» M. Édouard
-Fournier, qui a réimprimé cette curieuse pièce dans son
-recueil des <i>Variétés historiques et littéraires</i> (t. II,
-p. 38), dit, dans une note, que «<i>Robinette censurée</i> fait
-allusion aux chansons et pasquils assez licencieux de
-<i>Robinette et Gueridon</i>, de <i>Filou et Robinette</i>.» Gueridon
-n’étant pas en cause, nous n’avons pas à nous en
-préoccuper ici.</p>
-
-<p>Quant au Filou, voici la note que notre savant ami
-M. Édouard Fournier lui consacre à propos de ce passage
-du <i>Discours sur l’apparition du Tasteur</i>: «Ce
-mot de <i>filou</i> n’était pas encore le nom d’une espèce;
-c’était celui d’un type de bandit à la mode, dont la barbe
-épaisse et hérissée avait mis en vogue ce que l’on appelait
-les <i>barbes à la filouse</i>. Dix ans après, le nom s’est
-étendu à l’espèce tout entière. Dans un arrêt du Parlement
-du 7 avril 1623, il est parlé des hommes hardis
-<i>se disant filous</i>. Toutefois Filou se maintient comme
-type jusqu’en 1634. Voy. notre tome 1<sup>er</sup>, page 138.»
-M. Édouard Fournier renvoie son lecteur à cette phrase
-du <i>Rolle des presentations faictes au grand jour de
-l’eloquence françoise</i>: «S’est présenté Gilles Feneant,
-sieur de Tourniquet, l’un des ordinaires de la maison
-du Roy de bronze, fondé en procuration du Filou et de
-Lanturelu.» Mais il n’a pas jugé à propos de chercher,
-dans une note, par quel motif l’auteur de la pièce imprimée
-en 1634 a fait intervenir ici le Filou et Lanturelu,
-lorsque ces deux héros de la chanson n’étaient plus
-<span class="pagenum" id="Page_200">[p. 200]</span>
-à la mode: leurs deux noms se sont offerts naturellement
-à l’esprit de l’auteur, qui évoquait le <i>Roi de bronze</i>,
-lequel n’est autre que la statue de Henri IV sur le Pont-Neuf,
-car le Pont-Neuf avait été le théâtre principal de
-la gloire du Filou et de Lanturelu, à l’époque où la chanson
-populaire associait ces deux noms dans ses joyeux
-refrains.</p>
-
-<p>Ce fut peut-être aussi sur le Pont-Neuf que le Filou
-se fit connaître par ses exploits de <i>pince</i> et de <i>croc</i>,
-qui valurent à son nom l’honneur de devenir synonyme
-de <i>voleur</i>. «Il y avoit desja quelques années que le Filou
-estoit roy de Paris, écrivait en 1629 l’historiographe de
-ses <i>Amours folastres et récréatives</i>, et s’en estoit retiré
-après y avoir acquis une renommée universelle.»
-Il devait probablement cette renommée à des vols et à
-des escroqueries, qui n’avaient pas eu pour lui une issue
-malheureuse, car nous ne voyons pas qu’il ait été pendu
-ni même envoyé aux galères, ce que la chanson n’eût
-pas manqué de raconter par la voix des <i>Chantres du
-Pont-Neuf</i>. «Je suis ce Filou, dit-il lui-même en se recommandant
-à Robinette, je suis ce Filou, dont la gloire
-jadis tant publiée a effacé le renom de toutes les plus
-belles âmes de son temps.» Le mot <i>filou</i> se trouve pour
-la première fois, avec la signification de <i>pipeur</i> ou <i>voleur</i>,
-dans les <i>Curiositez françoises</i>, d’Antoine Oudin
-(Paris, A. de Sommaville, <ins id="cor_9" title="1840">1640</ins>, in-8). Antoine Oudin,
-secrétaire et maître de langues du roi, avait pu entendre
-souvent à la cour ce mot-là, qui y était en usage
-depuis trente ans environ. «Il n’y a pas trente ans que
-<span class="pagenum" id="Page_201">[p. 201]</span>
-le mot de <i>filou</i> a été mis en usage,» disait Jean Bourdelot,
-dans un Traité de l’étymologie des mots françois, qu’il
-laissa manuscrit à l’époque de sa mort, en 1638. Ménage,
-qui a recueilli cette particularité dans ses <i>Origines
-françoises</i>, publiées en 1650, ajoute: «Ce mot fut ensuite
-donné à ceux qui volent la nuit et tirent la laine.»</p>
-
-<p>L’étymologie du mot a donné lieu à bien des suppositions
-plus ou moins plausibles: les uns dérivaient <i>filou</i>
-du grec φιλήτης[Greek: philêtês], qui veut dire <i>voleur</i>; les autres, du
-flamand <i>fyil</i>, signifiant <i>vaurien</i>; ceux-ci, du vieil allemand
-<i>fillen</i>, dans le sens de frapper ou battre; ceux-là,
-de l’italien <i lang="it" xml:lang="it">figliuolo</i>, pris en mauvaise part. Du Cange, en
-invoquant un ancien texte latin que Caseneuve avait cité
-déjà dans ses <i>Origines françoises</i>, constate que la basse
-latinité, antérieurement au douzième siècle, s’était approprié
-le mot <i lang="la" xml:lang="la">fillo</i> dans le même sens que <i>filou</i>, qui
-paraît en être sorti. Cette expression, que les Actes de
-Saint-Gall (<i>de Casibus S. Galli</i>) emploient au pluriel:
-<i>fillones</i>, suggère au savant et judicieux Du Cange cette
-définition: «<span lang="la" xml:lang="la"><i>Nebulones</i> cujusmodi sunt, quos nostri inde
-fortean <i lang="fr" xml:lang="fr">filous</i> vocant: Verberones. Kero monach. <i>Verbera</i>,
-<i>Fillo</i>, <i>Verberum</i>, <i>Filloum</i>, <i>Fillonokertu</i></span>.»</p>
-
-<p>Il est certain que <i>filou</i>, qui conserve à peu près la
-forme et l’<ins id="cor_10" title="assonnance">l’assonance</ins> du mot bas-latin ou tyois <i lang="la" xml:lang="la">fillo</i>, se
-prenait d’abord dans l’acception de <i>mauvais garçon</i> et
-de <i>vagabond</i>; mais ce mot-là impliquait encore un
-genre de fourberie impudente, que caractérise tout spécialement
-une épigramme de Theodulphus, rapportée
-dans les <i>Analecta</i> de Mabillon; ce distique, qui n’a
-<span class="pagenum" id="Page_202">[p. 202]</span>
-pas été oublié dans le <i lang="la" xml:lang="la">Glossarium ad scriptores infimæ
-latinitatis</i>, nous semble bien convenir au personnage du
-Filou, tel que le dix-septième siècle l’avait fait paraître:</p>
-
-<div class="poem" lang="la" xml:lang="la">
- <div class="vers">Ecce nugax labiis Filo quidam certa susurrans;</div>
- <div class="vers10">Nunc joca, nunc fletus, nunc quoque turpe canit.</div>
-</div>
-
-<p>Ce personnage, dont l’original existait sans doute et
-qui semble être le type du <i>lenon</i> parisien à cette époque,
-était sans doute peint d’après nature dans une chanson
-du Pont-Neuf, que nous n’avons pas retrouvée, mais qui
-est mentionnée dans une facétie en vers de l’année
-1614: <i>Estreine de Pierrot à Margot</i>. Pierrot exige
-qu’une bonne chambrière sache</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers7">Dire <i>Prominon Minette</i>,</div>
- <div class="vers7">Ou quelque autre chansonnette,</div>
- <div class="vers7">Comme seroit Laridon,</div>
- <div class="vers7">Le Philoux ou Gueridon...</div>
-</div>
-
-<p>Au reste, le portrait physique et moral du Filou est
-esquissé d’une manière très-vive et très-plaisante dans
-une facétie du temps, que M. Édouard Fournier a réimprimée
-dans le t. II de ses <i>Variétés historiques et littéraires</i>,
-et que nous allons citer ici en entier, comme
-une pièce à l’appui de notre opinion sur le personnage
-réel ou allégorique du Filou. Cette facétie, intitulée <i>la
-Moustache des Filoux arrachée</i>, se trouvait dans un
-précieux recueil formé par le duc de la Vallière et détaillé
-dans le Catalogue de sa bibliothèque en 3 volumes,
-sous le n<sup>o</sup> 3913; mais le Catalogue ne nous a pas appris
-en quelle année ladite pièce aurait été imprimée à Paris,
-<span class="pagenum" id="Page_203">[p. 203]</span>
-et nous ne savons si le sieur du Laurens, qui s’en déclare
-l’auteur, est le même que Jacques du Lorens, à qui l’on
-doit un volume de satires souvent réimprimé alors.
-M. Édouard Fournier n’a pas éclairci ces deux points,
-et nous ne sommes pas éloigné de croire que le titre de
-la pièce doit être ainsi restitué: <i>la Moustache du Filou
-arrachée</i>, par le sieur du Lorens.</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers8">Muse et Phebus, je vous invoque.</div>
- <div class="vers8">Si vous pensez que je me mocque,</div>
- <div class="vers8">Baste! mon stil est assez doux;</div>
- <div class="vers8">Je me passeray bien de vous.</div>
- <div class="vers8">Je veux conchier la moustache,</div>
- <div class="vers8">Et si je veux bien qu’il le sçache,</div>
- <div class="vers8">De cet importun fanfaron</div>
- <div class="vers8">Qui veut qu’on le croye baron,</div>
- <div class="vers8">Et si n’est fils que d’un simple homme.</div>
- <div class="vers8">Peu s’en faut que je ne le nomme.</div>
- <div class="vers8">Il se veut mettre au rang des preux</div>
- <div class="vers8">Par une touffe de cheveux,</div>
- <div class="vers8">Et se jette dans le grand monde</div>
- <div class="vers8">Sous ombre qu’elle est assez blonde,</div>
- <div class="vers8">Qu’il la caresse nuict et jour,</div>
- <div class="vers8">Qu’il l’entortille en las d’amour,</div>
- <div class="vers8">Qu’il la festonne, qu’il la frise,</div>
- <div class="vers8">Pour entretenir chalandise,</div>
- <div class="vers8">Afin qu’on face cas de luy:</div>
- <div class="vers8">Car c’est la maxime aujourd’huy</div>
- <div class="vers8">Qu’il faut qu’un cavalier se cache,</div>
- <div class="vers8">S’il n’est bien fourny de moustache.</div>
- <div class="vers8">S’il n’en a long comme le bras,</div>
- <div class="vers8">Il monstre qu’il ne l’entend pas,</div>
- <div class="vers8">Qu’il tient encor la vieille escrime,</div>
- <div class="vers8">Qu’il ne veut entrer en l’estime</div>
- <div class="vers8">D’estre un de nos gladiateurs,</div>
- <div class="vers8">Mais plustost des reformateurs,</div>
- <div class="vers8">Et qu’avec son nouveau visage</div>
- <div class="vers8">Il prétend corriger l’usage,</div>
- <div class="vers8"><span class="pagenum" id="Page_204">[p. 204]</span>
- Ce qu’il ne pourroit faire, eust-il</div>
- <div class="vers8">Glosé sur le Docteur subtil.</div>
- <div class="vers8">L’usage est le maistre des choses;</div>
- <div class="vers8">Il fait tant de métamorphoses</div>
- <div class="vers8">En nos mœurs et en nos façons,</div>
- <div class="vers8">Que c’est le subject des chansons.</div>
- <div class="vers8">Quiconque ne le veut pas suivre</div>
- <div class="vers8">Fait bien voir qu’il ne sçait pas vivre.</div>
- <div class="vers8">Les roses naissent au printemps;</div>
- <div class="vers8">Il faut aller comme le temps.</div>
- <div class="vers8">Le sage change de méthode:</div>
- <div class="vers8">On lui voit sa barbe à la mode,</div>
- <div class="vers8">Et ses chausses et son chapeau;</div>
- <div class="vers8">En ce différant du bedeau,</div>
- <div class="vers8">Qui porte, quelque temps qu’il fasse,</div>
- <div class="vers8">Mesme bonnet et mesme masse;</div>
- <div class="vers8">Son habit fort bien assorty,</div>
- <div class="vers8">Comme une tarte my-party,</div>
- <div class="vers8">Toutesfois sans trous et sans tache.</div>
- <div class="vers8">Il n’entreprend sur la moustache</div>
- <div class="vers8">De nostre baron prétendu,</div>
- <div class="vers8">De peur de faire l’entendu</div>
- <div class="vers8">Et en quelque façon luy nuire,</div>
- <div class="vers8">Car c’est elle qui le fait luire,</div>
- <div class="vers8">Qui fait qu’il se trouve en bon lieu</div>
- <div class="vers8">Et qu’il disne où il plaist à Dieu;</div>
- <div class="vers8">Car il n’a point de domicille,</div>
- <div class="vers8">Et s’il ne disnoit point en ville,</div>
- <div class="vers8">Sauf votre respect, ce seigneur</div>
- <div class="vers8">Disneroit bien souvent par cœur.</div>
- <div class="vers8">Bien que pauvreté n’est pas vice,</div>
- <div class="vers8">Ceste moustache est sa nourrice,</div>
- <div class="vers8">Son honneur, son bien, son esclat.</div>
- <div class="vers8">Sans elle, ô dieux! qu’il seroit plat,</div>
- <div class="vers8">Ce beau confrère de lipée,</div>
- <div class="vers8">Avecque sa mauvaise espée</div>
- <div class="vers8">Qui ne degaine ny pour soy,</div>
- <div class="vers8">Ny pour le service du roy!</div>
- <div class="vers8">Quoiqu’il ait eu mainte querelle,</div>
- <div class="vers8">Elle a fait vœu d’estre pucelle,</div>
- <div class="vers8">Comme son maître le baron</div>
- <div class="vers8">Fait estat de vivre en poltron,</div>
- <div class="vers8"><span class="pagenum" id="Page_205">[p. 205]</span>
- Je dis plus poltron qu’une vache,</div>
- <div class="vers8">Nonobstant sa grande moustache,</div>
- <div class="vers8">Qui le fait, estant bien miné,</div>
- <div class="vers8">Passer pour un déterminé,</div>
- <div class="vers8">Capable, avec ceste rapière,</div>
- <div class="vers8">De garder une chenevière.</div>
- <div class="vers8">Il tient que c’est estre cruel,</div>
- <div class="vers8">Que de s’aller battre en duël.</div>
- <div class="vers8">Qu’on le soufflette, il en informe,</div>
- <div class="vers8">Et vous dit qu’il tient cette forme</div>
- <div class="vers8">D’un postulant du Chastelet,</div>
- <div class="vers8">Qui n’avoit pas l’esprit trop let,</div>
- <div class="vers8">Et le monstra dans une affaire</div>
- <div class="vers8">Qu’il eut contre un apotiquaire</div>
- <div class="vers8">Pour de prétendus recipez</div>
- <div class="vers8">Où il y en eust d’attrapez.</div>
- <div class="vers8">La loy de la chevalerie,</div>
- <div class="vers8">C’est l’extreme poltronnerie.</div>
- <div class="vers8">Il fait pourtant le Rodomont</div>
- <div class="vers8">A cause qu’il fut en Piedmont,</div>
- <div class="vers8">Ou, que je n’en mente, en Savoye,</div>
- <div class="vers8">D’où vient ce vieux habit de soye,</div>
- <div class="vers8">Qui mérite d’être excusé,</div>
- <div class="vers8">Si vous le voyez tout usé;</div>
- <div class="vers8">Il y a bien trois ans qu’il dure.</div>
- <div class="vers8">Fust-il de gros drap ou de bure,</div>
- <div class="vers8">Aussi bien qu’il est de satin,</div>
- <div class="vers8">Il eust achevé son destin.</div>
- <div class="vers8">Mais sa moustache luy repare</div>
- <div class="vers8">Tout ce que la Nature avare</div>
- <div class="vers8">Refuse à son noble desir;</div>
- <div class="vers8">C’est son délice et son plaisir,</div>
- <div class="vers8">C’est son revenu, c’est sa rente,</div>
- <div class="vers8">Bref, c’est tout ce qui le contente,</div>
- <div class="vers8">Et fait, tout gueux qu’il est, qu’il rit,</div>
- <div class="vers8">Qu’avec grand soin il la nourrit;</div>
- <div class="vers8">Qu’il ne prend jamais sa vollée,</div>
- <div class="vers8">Qu’elle ne soit bien estallée;</div>
- <div class="vers8">Que son poil, assez deslié,</div>
- <div class="vers8">D’un beau ruban ne soit lié,</div>
- <div class="vers8">Tantost incarnat, tantost jaune.</div>
- <div class="vers8">Chacun se mesure à son aune;</div>
- <div class="vers8"><span class="pagenum" id="Page_206">[p. 206]</span>
- Il y a presse à l’imiter.</div>
- <div class="vers8">Les filoux osent la porter</div>
- <div class="vers8">Après les courtaux de boutique;</div>
- <div class="vers8">Tous ceux qui hantent la pratique,</div>
- <div class="vers8">Laquais, soudrilles et sergens,</div>
- <div class="vers8">Quantité de petites gens</div>
- <div class="vers8">Qui veulent faire les bravaches,</div>
- <div class="vers8">Tout Paris s’en va de moustaches.</div>
- <div class="vers8">Ils suivent leur opinion</div>
- <div class="vers8">Contre la loy de Claudion.</div>
- <div class="vers8">Vous n’entendez que trop l’histoire...</div>
- <div class="vers8">Nos gueux s’en veulent faire à croire</div>
- <div class="vers8">En se parant de longs cheveux.</div>
- <div class="vers8">Pensez qu’au temple ils font des vœux</div>
- <div class="vers8">Et prières de gentils-hommes.</div>
- <div class="vers8">O Dieux! en quel siècle nous sommes!</div>
- <div class="vers8">Qu’il est bizarre et libertin!</div>
- <div class="vers8">Quant à moy, j’y perds mon latin</div>
- <div class="vers8">Et suis d’advis que l’on arrache</div>
- <div class="vers8">A ce jean-f..... sa moustache.</div>
- <div class="vers8">Le mestier n’en vaudra plus rien,</div>
- <div class="vers8">Nostre baron le prévoit bien:</div>
- <div class="vers8">C’est ce qui le met en cervelle.</div>
- <div class="vers8">La sienne n’est pas la plus belle.</div>
- <div class="vers8">Il sent bien que son cas va mal.</div>
- <div class="vers8">Je le voy dans un hospital,</div>
- <div class="vers8">Ou qui se met en embuscade</div>
- <div class="vers8">Pour nous demander la passade.</div>
- <div class="vers8">Il peut réussir en cet art,</div>
- <div class="vers8">Car il est assez beau pendart</div>
- <div class="vers8">Pour tournoyer dans une église;</div>
- <div class="vers8">Mais je luy conseille qu’il lise,</div>
- <div class="vers8">S’il veut estre parfait queman,</div>
- <div class="vers8">Les escrits du brave Gusman,</div>
- <div class="vers8">Dit en son surnom Alpharache.</div>
- <div class="vers8">Bran! c’est assez de la moustache.</div>
-</div>
-
-<p>Voilà un portrait achevé, auquel le petit roman des
-<i>Amours folastres</i> ajoutera pourtant quelques coups de
-pinceau.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_207">[p. 207]</span>
-Nous ne dirons plus rien sur le Filou, si ce n’est
-que le recueil de la Vallière, que nous avons indiqué
-plus haut et qui serait aujourd’hui, dit-on, à la Bibliothèque
-impériale, donne les titres de plusieurs pièces
-qui concernent les filous en général: <i>Regles, statuts et
-ordonnances de la caballe des Filous, reformez depuis
-huit jours dans Paris: ensemble leur police, estat,
-gouvernement et le moyen de les connoistre d’une
-lieue loing sans lunettes</i>, in-8;—<i>la Blanque des illustres
-Filous du royaume de Coquetterie</i>, Paris, 1655,
-in-12, etc. Dans son <i>Recueil de diverses pièces comiques,
-gaillardes et amoureuses</i> (Paris, 1671, in-12),
-César Oudin de Préfontaine a décrit <i>l’Assemblée des
-filoux et des filles de joie</i>, de manière à prouver que le
-nom de <i>filou</i> était devenu synonyme de <i>marlou</i>, souteneur
-de filles. Cependant <i>marlous</i> et <i>filous</i> n’en
-étaient pas moins des voleurs de nuit, à cette époque,
-puisque M<sup>lle</sup> de Scudéry adressa contre eux un <i>Placet
-au Roi</i>, en vers, pour se plaindre de leurs mauvais procédés
-nocturnes à l’égard des amants, qu’ils dévalisaient
-dans les rues de Paris: un poëte anonyme composa
-alors le <i>Placet contraire présenté au Roi par les
-Filoux</i>.</p>
-
-<p>Une autre pièce pourrait bien se rapporter plus spécialement
-au Filou de Robinette: <i>l’Estrange Ruse d’un
-filoux habillé en femme, ayant duppé un jeune
-homme d’assez bon lieu, sous apparence de mariage</i>,
-in-8. Enfin, n’y aurait-il pas quelque analogie entre le
-Filou et ce <i>Courtizan grotesque</i>, qui fut l’objet de tant
-<span class="pagenum" id="Page_208">[p. 208]</span>
-de sarcasmes facétieux en vers et en prose dans le genre
-de la pièce suivante: <i>Coq à l’asne sur le mariage
-d’un Courtisan grotesque</i>, 1620, in-8?</p>
-
-<p>Passons maintenant à Robinette, qui n’était pas moins
-célèbre que le Filou et qui avait existé aussi réellement.
-Cette «personne si recommandable à la postérité,»
-quoique l’auteur des <i>Amours folastres</i> la qualifie de
-<i>nymphe de cuisine</i>, devait être particulièrement connue
-à la cour de France, «en laquelle, dit-il, la bonne fortune
-avoit fait une dame extremement fameuse en reputation,
-qui se nommoit Robinette, de qui le nom voloit
-desja par tout l’univers, et sans l’assistance de laquelle
-il ne se fait point de belle entreprise à Paris,
-qu’elle n’y soit meslée... Tous les meilleurs poëtes estoient
-employez à faire des vers à sa louange, et les
-meilleurs balladins ne composèrent point de ballets,
-qu’elle n’y fust appellée; bref, elle estoit chantée, publiée
-et proclamée unanimement de tout le monde; et
-celuy s’estimoit malheureux, de qui le nom de Robinette
-ne venoit à la bouche.»</p>
-
-<p>Il y avait aussi une chanson populaire relative à Robinette,
-chanson dont le commencement est mentionné
-dans les <i>Amours folastres</i>:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers6">Appelez Robinette,</div>
- <div class="vers8">Qu’elle vienne un peu ça bas, etc.</div>
-</div>
-
-<p class="noind">On découvrirait certainement cette chanson dans les recueils
-du temps. Il y avait, en outre, beaucoup de pièces
-volantes en prose et en vers, dont Robinette était
-<span class="pagenum" id="Page_209">[p. 209]</span>
-l’héroïne, en compagnie du Filou ou de Gueridon. Une de
-ces pièces porte pour titre: <i>les Folastres et joyeuses
-Amours de Gueridon et Robinette: ensemble les missives
-envoyées de Provence à Chastellerault par ledit
-Gueridon à Robinette, avec leur heureuse rencontre
-à la Foire Saint-Germain</i> (Paris, 1614, in-8). Ce titre
-rappelle celui du ballet, qui fut dansé à la cour, le jeudi
-23 janvier de cette même année 1614: <i>Ballet des Argonautes,
-où estoit representé Guelindon dans une
-caisse comme venant de Provence et Robinette dans
-une gaisne comme estant de Chastellerault</i> (Paris,
-Fleury Bourriquant, 1614, in-8).</p>
-
-<p>L’introduction de Gueridon ou Guelindon et de Robinette
-dans le <i>ballet des Argonautes</i> n’est pas trop raisonnable,
-mais ces deux personnages étaient alors tellement
-à la mode, que la magicienne Circé n’avait pu se
-dispenser de les faire venir de Provence et de Châtelleraut;
-le poëte de ballet a mis dans leur bouche des vers
-qui, tout vagues qu’ils soient, font partie essentielle de
-notre sujet:</p>
-
-<div class="poem">
-
-<div class="ptit">GUELINDON AU ROY.</div>
-
- <div class="vers">Grand Roy, de qui la gloire avec l’âge s’accroît,</div>
- <div class="vers">Il est vray que mon nom sur les autres paroît,</div>
- <div class="vers">Et que tous en leurs chants me font un sacrifice;</div>
- <div class="vers">Mais je promets pourtant, en foy de Guelindon,</div>
- <div class="vers">Que, s’il s’offre jamais un sujet de service,</div>
- <div class="vers">Je rendray mes effects plus cognus que mon nom.</div>
-</div>
-
-<div class="poem">
-
-<div class="ptit">GUELINDON A LA ROYNE.</div>
-
- <div class="vers">Royne, à qui nos raisons consacrent des autels,</div>
- <div class="vers">Lassé de me voir croistre en couplets immortels,</div>
- <div class="vers"><span class="pagenum" id="Page_210">[p. 210]</span></div>
- <div class="vers">Et de parler tousjours ou des uns ou des autres,</div>
- <div class="vers">Je viens sous une feinte à vous me retirer,</div>
- <div class="vers">Pour ne parler jamais que pour vous admirer,</div>
- <div class="vers">Et faire tous efforts pour adorer les vostres.</div>
-</div>
-
-<div class="poem">
-
-<div class="ptit">GUELINDON AUX DAMES.</div>
-
- <div class="vers">Ce fameux Guelindon qu’icy je représente,</div>
- <div class="vers">Pour s’estre trouvé seul avec une servante,</div>
- <div class="vers">Luy mit incontinent l’honneur à l’abandon;</div>
- <div class="vers">Mais, si j’avois de vous ce qui pourroit me plaire,</div>
- <div class="vers">Je jure, par la foy d’un autre Guelindon,</div>
- <div class="vers">Que j’en ferois bien plus et me sçaurois mieux taire.</div>
-</div>
-
-<div class="poem">
-
-<div class="ptit">ROBINETTE AU ROY.</div>
-
- <div class="vers8">Comme une fille abandonnée,</div>
- <div class="vers8">J’ay couru le long d’une année,</div>
- <div class="vers8">Sans pouvoir trouver de support;</div>
- <div class="vers8">Mais, vous obligeant mon servage,</div>
- <div class="vers8">Je <ins id="cor_11" title="ne ne">ne</ins> sçaurois en meilleur port</div>
- <div class="vers8">Me mettre à l’abry du naufrage.</div>
-</div>
-
-<div class="poem">
-
-<div class="ptit">ROBINETTE A LA ROYNE.</div>
-
- <div class="vers8">Grande Royne, qui tous les ans,</div>
- <div class="vers8">Ou par aumosnes, ou par présens,</div>
- <div class="vers8">Mariez tant de pauvres filles,</div>
- <div class="vers8">Faites-moy cette charité:</div>
- <div class="vers8">Si je ne suis des plus gentilles,</div>
- <div class="vers8">Je n’ay pas moins de volonté.</div>
-</div>
-
-<div class="poem">
-
-<div class="ptit">ROBINETTE AUX DAMES.</div>
-
- <div class="vers8">Je suis Robinette en habit,</div>
- <div class="vers8">Mais si, d’un changement subit,</div>
- <div class="vers8">Sans vous tromper à mon visage,</div>
- <div class="vers8">Vous me vouliez prendre à l’essay,</div>
- <div class="vers8">Je monstrerois bien que je sçay</div>
- <div class="vers8">Comme il faut frotter le mesnage.</div>
-</div>
-
-<p>Cette dernière strophe semblerait faire allusion à l’aventure
-de ce filou, habillé en femme, qui avait dupé
-<span class="pagenum" id="Page_211">[p. 211]</span>
-un jeune homme <i>sous apparence de mariage</i>, aventure
-qui ne nous est connue que par le titre de la pièce
-indiquée plus haut. Néanmoins Robinette, la véritable
-Robinette, et ici le <i>ballet des Argonautes</i> et le roman
-des <i>Amours folastres</i> semblent d’accord, était vraisemblablement
-une servante de Châtellerault, une <i>belle
-nymphe de cuisine</i>, une <i>lavandière</i>, d’une pruderie
-ridicule, qui avait fait de la vertu avec l’un, mais qui
-s’était abandonnée avec l’autre, épisode galant et grotesque,
-qu’un procès scandaleux avait peut-être divulgué
-et que la chanson racontait à tous les coins de
-Paris et de la France.</p>
-
-<p>Nous ne chercherons pas à prêter une étymologie
-quelconque au nom de Robinette. Dès le treizième siècle,
-on voit figurer le nom et le personnage de Robin dans
-une farce ou <i>jeu-parti</i> d’Adam de la Hale; mais alors
-Robin est mis en scène à côté de Marion. Longtemps
-après, Robin est encore le héros naïf et joyeux des épigrammes
-libres de Clément Marot, dans lesquelles
-Margot a remplacé Marion. Plus tard Gueridon succède
-à Robin, et Margot devient Robinette; si les noms
-changent, les types et les caractères restent les mêmes.
-Quant au Filou, c’est peut-être une lointaine réminiscence
-de <i>l’Homme armé</i>, qui se montre déjà dans le <i>jeu
-de Robin et Marion</i>, et qui vient troubler les amours de
-ces pauvres pastoureaux en battant l’un et en caressant
-l’autre, ce que Collé a si plaisamment représenté dans sa
-chanson de <i>Cadet et Babet</i>. Malgré l’ancienneté évidente
-de ces types populaires, nous ne jugeons pas
-<span class="pagenum" id="Page_212">[p. 212]</span>
-nécessaire de rechercher, comme l’a fait Borel dans son
-<i>Thresor des antiquitez françoises</i>, si le Filou ne descendrait
-pas en droite ligne du poëte <i>Villon</i>, qui avait
-laissé en héritage son nom aux voleurs, comme le Filou
-a laissé le sien aux coupeurs de bourse.</p>
-
-<hr class="hr40" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<h3 id="Page_213">LES VAUX-DE-VIRE<br />
-<span class="cs6">ET</span><br />
-<span class="cs8 esp">OLIVIER BASSELIN.</span></h3>
-
-<hr class="hr30" />
-
-<p>Avant l’édition des <i>Vaux-de-Vire</i>, publiée en 1811
-par les soins de M. Augustin Asselin, sous-préfet de Vire,
-le nom d’Olivier Basselin était à peine connu, quoiqu’il
-eût été cité dans diverses compilations, à propos de l’origine
-du Vaudeville; quant aux chansons de ce poëte
-virois, elles étaient à peu près ignorées.</p>
-
-<p>Il n’existait, en effet, que deux exemplaires de l’édition
-unique de ces <i>Vaux-de-Vire</i>, imprimée, vers 1670,
-à Vire même, par Jean de Cesne, et quelques copies
-manuscrites plus ou moins anciennes qui s’étaient conservées
-dans les mains des compatriotes d’Olivier Basselin.
-Ce fut un de ces derniers, M. Richard Seguin, qui
-commença le premier la résurrection d’Olivier Basselin,
-en réimprimant tant bien que mal une partie des
-<span class="pagenum" id="Page_214">[p. 214]</span>
-Vaux-de-Vire dans son <i>Essai sur l’histoire de l’industrie du
-Bocage</i> (Vire, impr. d’Adam, 1810, in-8).</p>
-
-<p>L’éveil était donné au patriotisme des habitants de
-Vire; un des deux seuls exemplaires de l’édition de 1670,
-sortant de la bibliothèque du médecin By, venait de reparaître,
-comme un trophée, dans la ville où il avait été
-imprimé; le sous-préfet de cette ville, M. Asselin, se
-mit à la tête d’un comité qui s’était formé spontanément
-pour donner une nouvelle édition des Vaux-de-Vire d’Olivier
-Basselin. Cette édition, faite par les soins de M. Asselin
-lui-même, avec le concours de ses associés virois,
-et imprimée à Avranches, chez Lecourt, en 1811, sous
-ce titre: <i>Les Vaudevires, poésies du quinzième siècle,
-par Ollivier Basselin, avec un Discours sur sa vie et des
-notes</i>, fut tirée seulement à 148 exemplaires, savoir:</p>
-
-<table summary="Tirages" style="width: 16em;">
-<tr>
- <td class="tdl">In&#8209;4<sup>o</sup></td>
- <td class="tdl">Papier vélin superfin</td>
- <td class="tdr">11</td>
-</tr>
-<tr>
- <td>&nbsp;</td>
- <td class="tdl">Grand carré</td>
- <td class="tdr">13</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">In&#8209;8<sup>o</sup></td>
- <td class="tdl">Papier rose</td>
- <td class="tdr">10</td>
-</tr>
-<tr>
- <td>&nbsp;</td>
- <td class="tdl">Vélin</td>
- <td class="tdr">64</td>
-</tr>
-<tr>
- <td>&nbsp;</td>
- <td class="tdl">Raisin</td>
- <td class="tdr">48</td>
-</tr>
-<tr>
- <td>&nbsp;</td>
- <td class="tdl">Épreuve</td>
- <td class="tdr">2</td>
-</tr>
-</table>
-
-<p>On lit, au verso du titre: «Cette nouvelle édition est
-faite aux frais et par les soins des habitants de Vire,
-dont les noms suivent: MM. <span class="smcap">Asselin</span> (Auguste), sous-préfet;
-<span class="smcap">Corday</span> (<em>DE</em>), membre du collége électoral du
-département; <span class="smcap">de Cheux de Saint-Clair</span>, id.; <span class="smcap">Desrotours
-de Chaulieu</span> (Gabriel), maire de la Graverie,
-id.; <span class="smcap">Dubourg-d’Isigny</span>, membre du conseil d’arrondissement;
-<span class="pagenum" id="Page_215">[p. 215]</span>
-<span class="smcap">Flaust</span>, maire de Saint-Sever; <span class="smcap">Huillard
-d’Aignaux</span>, premier adjoint du maire de la ville de
-Vire; <span class="smcap">Lanon de la Renaudière</span>, avocat; <span class="smcap">Le Normand</span>,
-receveur principal des droits réunis de l’arrondissement
-de Vire; <span class="smcap">Robillard</span>, receveur des droits
-d’enregistrement et conservateur des hypothèques de
-l’arrondissement de Vire.»</p>
-
-<p>C’était peu de chose que 148 exemplaires pour faire
-connaître les poésies d’Olivier Basselin, non-seulement
-à Vire et à la Normandie, mais encore à tous les amis
-de notre vieille littérature; c’était assez cependant pour
-replacer Olivier Basselin au rang qu’il devait occuper
-dans cette littérature où il allait figurer désormais comme
-chef d’école ou de genre, comme créateur du Vau-de-Vire,
-sinon du Vaudeville. L’édition de M. Asselin devint
-d’autant plus rare qu’elle était plus recherchée.
-Plusieurs hommes de lettres entreprirent alors concurremment
-de préparer une nouvelle réimpression des
-Vaux-de-Vire, en y ajoutant des pièces inédites qu’on
-attribuait encore à Basselin et qui n’étaient que des
-compositions de son premier éditeur, Jean Le Houx.
-La réputation d’Olivier Basselin n’avait pas tardé à se
-répandre et à s’accroître en Normandie, où l’on attendait
-avec impatience cette édition si lente à voir le jour
-après tant de promesses réitérées. M. Louis Dubois,
-ancien bibliothécaire, et M. Pluquet, libraire à Paris,
-tous deux Normands, et, comme tels, jaloux de populariser
-les poésies de Basselin, s’étaient occupés simultanément
-de cette édition qu’ils voulaient faire plus
-<span class="pagenum" id="Page_216">[p. 216]</span>
-complète, plus critique et plus savante que celle de M. Asselin.</p>
-
-<p>Ce fut dans ces circonstances que M. Asselin, qui se
-trouvait en relation avec Charles Nodier et qui appréciait
-la supériorité de ce grand écrivain, fit abnégation
-de tout amour-propre littéraire, en engageant l’illustre
-philologue à devenir l’éditeur d’Olivier Basselin. Cette
-proposition avait de quoi flatter et intéresser à la fois
-Charles Nodier: il s’agissait de remettre en honneur
-un de ces poëtes provinciaux, pour lesquels il avait toujours
-manifesté une sorte de fanatisme; il s’agissait
-aussi de rétablir un texte qui s’était altéré en passant de
-bouche en bouche; il s’agissait enfin d’éclaircir ce texte
-par des notes savantes et ingénieuses qui convenaient
-si bien au talent du commentateur des Fables de la
-Fontaine. Charles Nodier consentit donc à publier, sans
-doute de concert avec M. Asselin, une édition annotée
-des Vaux-de-Vire; il s’attacha d’abord à revoir le texte;
-il rédigea un certain nombre de notes grammaticales,
-mais on ne sait pourquoi, après quelques semaines de
-travail, il laissa de côté le manuscrit destiné à l’impression,
-et ce manuscrit, chargé de corrections et de notes
-autographes, appartient aujourd’hui à la Bibliothèque
-impériale, qui l’a reçu de moi comme un souvenir de
-l’illustre bibliographe.</p>
-
-<p>M. Louis Dubois n’avait pas renoncé, ainsi que Charles
-Nodier, à mettre au jour l’édition qu’il préparait depuis
-dix ans, et cette édition parut en 1821, à Caen, sous ce
-titre: <i>Vaux-de-Vire d’Olivier Basselin, poëte
-<span class="pagenum" id="Page_217">[p. 217]</span>
-normand de la fin du quatorzième siècle, suivis d’un
-choix d’anciens Vaux-de-Vire, de Bacchanales et de
-Chansons, poésies normandes, soit inédites, soit devenues
-excessivement rares, avec des dissertations,
-des notes et des variantes</i>. Ce volume in-8 de 271 pages,
-tiré à 500 exemplaires, témoignait des efforts que
-l’éditeur avait faits, en s’aidant des communications de
-M. Pluquet, pour rendre sa publication aussi satisfaisante
-que possible. L’édition fut accueillie avec beaucoup
-d’empressement, quoique le nombre des premiers
-souscripteurs ne s’élevât pas à plus de 121, et elle ne
-tarda guère à s’épuiser, malgré des critiques assez vives
-qui reprochaient surtout à M. Louis Dubois la lourdeur
-de son docte commentaire sur des chansons, et qui invitaient
-un nouvel éditeur à réunir les Vaux-de-Vire de
-Jean Le Houx à ceux d’Olivier Basselin.</p>
-
-<p>M. Julien Travers, membre de la Société des Antiquaires
-de Normandie, répondit à cet appel et tint
-compte de ces critiques, lorsqu’il publia, en 1833, à
-Avranches, <i>les Vaux-de-Vire édités et inédits d’Olivier
-Basselin et Jean Le Houx, poëtes virois, avec discours
-préliminaire, choix de notes et variantes des
-précédents éditeurs, notes nouvelles et glossaire</i>. Cette
-édition in-18, tirée à 1,000 exemplaires, qui suffirent à
-peine aux nombreux admirateurs qu’Olivier Basselin
-comptait déjà en Normandie, avait été faite d’après les
-indications de M. Asselin et avec des matériaux fournis
-par cet amateur éclairé: «Restaurateur de Basselin, en
-1811, dit M. Julien Travers dans sa préface, il a
-<span class="pagenum" id="Page_218">[p. 218]</span>
-quelques raisons de tenir à l’édition qu’il a donnée de cet
-auteur; mais il a un trop bon esprit pour ne pas désirer
-qu’il en paraisse une meilleure encore. Telle est à cet
-égard son abnégation personnelle et sa ferveur pour la
-gloire de Basselin, qu’il m’a généreusement offert tous
-les moyens d’améliorer son premier travail. Ses livres,
-ses papiers, au moindre désir que j’en ai manifesté,
-ont quitté sa bibliothèque, la ville même de Cherbourg,
-et sont, depuis plusieurs mois, à vingt lieues de leur
-propriétaire. Puisse le fruit de mon zèle à préparer cette
-édition répondre à tant de complaisance!»</p>
-
-<p>Après trois éditions également recommandables à différents
-titres, pour en publier une nouvelle, je ne pouvais
-que mettre à contribution les travaux de mes devanciers,
-en les combinant ensemble et en cherchant à les
-perfectionner. C’est ce que je me suis efforcé de faire,
-dans mon édition, intitulée: <i>Vaux-de-Vire</i> d’Olivier
-Basselin et de Jean Le Houx, suivis d’un choix d’anciens
-Vaux-de-Vire et d’anciennes Chansons normandes, tirés
-des manuscrits et des imprimés, avec une notice préliminaire
-et des notes philologiques par A. Asselin, L.
-Dubois, Pluquet, Julien Travers et Charles Nodier (<i>Paris,
-Adolphe Delahays</i>, 1858, in-12 de XXXVI et 288 pages).</p>
-
-<p>Tous les Vaux-de-Vire et toutes les Chansons normandes,
-recueillis par MM. Asselin, Louis Dubois et
-Julien Travers, ont été scrupuleusement conservés dans
-cette édition, qui se divise en cinq parties: 1<sup>o</sup> Vaux-de-Vire
-d’Olivier Basselin; 2<sup>o</sup> Vaux-de-Vire de Jean Le
-<span class="pagenum" id="Page_219">[p. 219]</span>
-Houx; 3<sup>o</sup> Chansons normandes du seizième siècle, tirées
-d’un manuscrit; 4<sup>o</sup> Chansons normandes anciennes, tirées
-de recueils imprimés; 5<sup>o</sup> Bacchanales et Chansons,
-tirées d’un recueil imprimé en 1616. Nous avons cru
-devoir adopter intégralement le choix des pièces que
-nos devanciers avaient jugées dignes de composer l’élite
-de la Muse normande; on appréciera le motif qui nous
-a empêché d’ajouter une seule pièce à ce choix, qu’il eût
-été facile d’augmenter du double, en puisant à pleines
-mains dans les recueils d’anciennes Chansons.</p>
-
-<p>Quant aux Vaux-de-Vire d’Olivier Basselin, qui font la
-partie principale de notre volume, nous les avons laissés
-dans l’ordre systématique où M. Louis Dubois les a rangés,
-et nous avons respecté l’orthographe qu’il leur a
-donnée, en approuvant les raisons sur lesquelles il s’est
-fondé pour adopter cette orthographe. «Assurément,
-dit-il dans la préface de son édition, si nous avions le
-texte primitif de Basselin, il serait à propos de lui conserver
-sa manière d’orthographier: c’est une chose admise
-généralement; mais, le texte de Basselin ayant
-subi des changements, son style étant devenu celui de
-la fin du seizième siècle, il faut donner à ce style l’orthographe
-contemporaine, pour que l’un et l’autre soient
-en harmonie... Il est évident qu’il n’est pas convenable
-d’employer la vieille orthographe, dont a fait usage l’éditeur
-de 1811... Les Vaux-de-Vire ayant été composés
-au commencement du quinzième siècle et imprimés
-longtemps après, retouchés, quant aux expressions, par
-ceux qui les chantaient et qui voulaient les accommoder
-<span class="pagenum" id="Page_220">[p. 220]</span>
-au style de leur temps, il n’est pas étonnant qu’ils offrent
-des disparates assez choquantes, telles que des
-couplets purement écrits et rimés correctement, à côté
-de vers remplis de fautes de toute espèce, de simples
-assonances au lieu de rimes, l’absence même de la rime
-dans plusieurs vers, des hiatus, des strophes faibles et
-des idées ingénieuses.» Charles Nodier a pleinement
-approuvé, dans ses <i>Mélanges tirés d’une petite bibliothèque</i>,
-le système d’orthographe que M. Louis Dubois
-crut devoir adopter dans son édition, contrairement à
-l’exemple de ses devanciers. «Du Houx, dit l’illustre
-critique, n’eut pas grand’chose à faire pour approprier
-les Vaux-de-Vire d’Olivier Basselin, qui étaient locaux,
-qui étaient célèbres dans le pays, qui étaient éminemment
-traditionnels: il n’eut qu’à les recueillir de la bouche
-des anciens du pays, ou plutôt qu’à les écrire comme
-il les avait appris, quand il commençait lui-même à faire
-des chansons. Sa leçon est donc leur leçon propre, celle
-que la tradition avait faite, et c’est nécessairement la
-bonne, car un vaudeville ne vaut rien, quand il ne vit
-pas dans la mémoire et qu’il ne s’<i>accroît pas en marchant</i>.
-Pour que les savants Éditeurs de Vire pussent
-croire nécessaire de rétablir l’orthographe de Basselin,
-il faudrait supposer qu’ils se croyaient sûrs d’avoir retrouvé
-son texte, et le texte de Du Houx n’est pas plus
-le texte de Basselin que l’orthographe de Du Houx n’est
-l’orthographe de Basselin.»</p>
-
-<p>Nous n’avons donc pas admis dans notre édition l’orthographe
-factice que M. Asselin s’était efforcé de
-<span class="pagenum" id="Page_221">[p. 221]</span>
-calquer sur les monuments de la langue du quinzième siècle;
-mais nous nous serions fait un scrupule de supprimer
-la Notice préliminaire que le premier éditeur moderne
-de Basselin a mise en tête des Vaux-de-Vire, car
-cette Notice est, en quelque sorte, le point de départ de
-la renommée littéraire du poëte normand, qui n’avait
-pas, avant l’édition de 1811, une existence bien constatée,
-et qui pourrait être encore aujourd’hui rejeté dans
-le mystérieux domaine des auteurs imaginaires. Depuis
-la Notice intéressante, quoique un peu vague, que M. Asselin
-a consacrée au chansonnier de Vire, aucun document
-nouveau ne s’est produit, qui puisse établir avec
-certitude à quelle époque vivait Olivier Basselin, et
-même s’il a réellement vécu.</p>
-
-<p>C’est, comme nous l’avons dit, vers 1670, que Jean de
-Cesne imprimait à Vire un petit volume in-16, de
-53 feuillets non chiffrés, sans date, intitulé: <i>le Livre
-des chants nouveaux de Vaudevire, par ordre alphabétique,
-corrigé et augmenté outre la précédente
-impression</i>. Le nom d’Olivier Basselin ne se trouve
-pas même dans cette édition, qui fut précédée d’une ou
-de plusieurs autres impressions qu’on ne connaît pas. On
-a prétendu, sans en fournir aucune preuve, que la première
-de ces impressions remontait à 1576. Quoi qu’il
-en soit, on a retrouvé, dans divers recueils de chansons,
-publiés depuis 1600 jusqu’en 1625, quelques-uns
-des Vaux-de-Vire attribués à Basselin, mais qui ne portent
-pas de nom d’auteur dans ces recueils où ils ont
-été imprimés d’abord sans aucune indication d’origine.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_222">[p. 222]</span>
-«Il est sans doute fort extraordinaire qu’il ne soit
-resté aucune trace des premières éditions des Vaux-de
-Vire, dit Charles Nodier dans ses <i>Mélanges tirés d’une
-petite bibliothèque</i> (p. 250), et que, de celle même qui
-a été donnée par Du Houx, on ne connaisse que deux
-exemplaires. On ne saurait comprendre l’acharnement
-qui se serait attaché à la destruction de ce petit livre si
-naïf, si complétement inoffensif; je dirais volontiers si
-décent, quand on pense que les plus obscènes turpitudes,
-imprimées dans le même temps, nous sont parvenues
-en nombre et ont échappé à la proscription
-dont on veut que les chansons de Basselin aient été
-l’objet. Je suis assez porté à croire que leur extrême
-rareté est plutôt le résultat assez naturel de leur popularité
-même, et que ces petits volumes, d’un usage si
-nécessaire, qu’on ne cessait probablement de les porter
-dans la poche que lorsque leur contenu était passé tout
-entier dans la mémoire, ont subi la destinée commune
-aux livrets éphémères du même genre, qu’on distribue incessamment
-dans nos places publiques, et qui disparaissent
-du commerce au moment même où tout le monde les
-sait <ins id="cor_12" title="pas">par</ins> cœur. Je ne fais donc pas de doute qu’avec des
-recherches ou plus actives ou plus heureuses, on ne réussisse
-à trouver de nouveaux exemplaires de l’édition de
-Du Houx, et même des éditions antérieures, qui paraissent
-encore plus rares.»</p>
-
-<p>Le nom d’Olivier Basselin apparaît pour la première
-fois sous le règne de Louis XII, dans une chanson populaire
-dont les premiers vers se trouvent cités à la fin
-<span class="pagenum" id="Page_223">[p. 223]</span>
-d’une lettre de Guillaume Crétin, mort en 1525, et qui
-a été conservée presque entière dans des manuscrits
-qu’on dit appartenir au commencement du seizième
-siècle. Voici le passage de la lettre en question, adressée
-à François Charbonnier, secrétaire du duc de Valois,
-qui fut plus tard le roi François I<sup>er</sup>: «Si monsieur de
-La Jaille se présente à ta veue, je te prie faire mes
-très-amples recommandations, et en ceste bouche
-finiray la presente, disant:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers6">Olivier Bachelin,</div>
- <div class="vers8">Orrons-nous plus de tes nouvelles?</div>
- <div class="vers8">Vous ont les Anglois mis à fin!</div>
-</div>
-
-<p>Et jeu sans vilenie. <i>Fiat.</i>»</p>
-
-<p>Voici maintenant ce qui nous reste de la chanson que
-citait Guillaume Crétin avant l’avénement de François I<sup>er</sup>,
-qui monta sur le trône en 1515:</p>
-
-<div class="poem">
-<div class="stanza">
- <div class="vers8">Hellas! Olivier Basselin,</div>
- <div class="vers8">N’orrons-nous point de vos nouvelles?</div>
- <div class="vers8">Vous ont les Engloys mis à fin...</div>
- <div class="vers8"><img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" /></div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers8">Vous souliez gayement chanter,</div>
- <div class="vers8">Et desmener joyeuse vie,</div>
- <div class="vers8">Et les bons compaignons hanter,</div>
- <div class="vers8">Par le pays de Normendye.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers8">Jusqu’à Sainct Lo en Cotentin,</div>
- <div class="vers8">Est une compaignye moult belle:</div>
- <div class="vers8">Oncques ne vy tel pellerin...</div>
- <div class="vers8"><img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" /></div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers8"><span class="pagenum" id="Page_224">[p. 224]</span>
- Les Engloys ont faict desraison</div>
- <div class="vers8">Aux compaignons du Vau-de-Vire:</div>
- <div class="vers8">Vous n’orrez plus dire chanson,</div>
- <div class="vers8">A ceux qui les souloyent bien dire!</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers8">Nous prierons Dieu, de bon cueur fin,</div>
- <div class="vers8">Et la doulce Vierge Marye,</div>
- <div class="vers8">Qu’ell’ doint aux Anglois malle fin:</div>
- <div class="vers8">Dieu le pere sy les mauldye!</div>
-</div>
-</div>
-
-<p>Cette chanson, ce Vau-de-Vire, est un témoignage
-historique qui semblerait, jusqu’à un certain point, assigner
-à l’existence d’Olivier Basselin une date certaine,
-antérieure au seizième siècle; mais il faut dire aussi
-que les trois premiers vers cités par Crétin sont les seuls
-qu’on puisse déclarer authentiques; ceux qui suivent
-nous semblent avoir été composés longtemps après,
-dans le but de rattacher personnellement à l’auteur des
-Vaux-de-Vire un refrain populaire qui concernait un
-autre Olivier Basselin, lequel aurait vécu à la fin du
-quinzième siècle ou dans les premières années du seizième
-siècle, et qui s’était peut-être signalé dans les
-guerres contre les Anglais.</p>
-
-<p>Ne serait-il pas plus logique de reconnaître, comme
-d’ailleurs on l’a fait, l’auteur des Vaux-de-Vire dans un
-autre Olivier Bisselin, <i>homme très-expert à la mer</i>,
-qui fit imprimer à Poitiers, chez Jean de Marnef, en
-1559, à la suite des Voyages de Jean Alfonse, un opuscule
-portant ce titre: «Tables de la declinaison ou
-l’esloignement que fait le soleil de la ligne équinoctiale
-chascun jour des quatre ans; pour prendre la hauteur
-<span class="pagenum" id="Page_225">[p. 225]</span>
-du soleil à l’astrolabe; pour prendre la hauteur de l’estoille
-tant par le triangle que par l’arbaleste; pour
-prendre la hauteur du soleil et de la lune, et autres
-estoilles de la ligne équinoctiale et des tropicques; déclaration
-de l’astrolabe, pour en user en pillotage par
-tout le monde.» Notre Olivier Basselin, dont le nom
-est écrit <i>Bisselin</i> par La Croix du Maine, et <i>Bosselin</i>
-par Du Verdier, a pu être à la fois chansonnier et pilote:
-son Vau-de-Vire <em>XXVI</em>, que les éditeurs modernes
-ont intitulé <i>le Naufrage</i>, raconte sans doute un épisode
-de sa vie maritime:</p>
-
-<div class="poem">
-<div class="stanza">
- <div class="vers7">J’avois chargé mon navire</div>
- <div class="vers7">De vins qui estoient très-bons,</div>
- <div class="vers7">Tels comme il les faut, à Vire,</div>
- <div class="vers7">Pour boire aux bons compagnons.</div>
- <div class="vers">Donnez, par charité, à boire à ce povre homme marinier,</div>
- <div class="vers10">Qui, par tourmente et fortune, a tout perdu sur la mer.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers7">Nous estions là bonne trouppe,</div>
- <div class="vers7">Aimant ce que nous menions,</div>
- <div class="vers7">Qui, ayant le vent en pouppe,</div>
- <div class="vers7">Tous l’un à l’autre en beuvions.</div>
- <div class="vers">Donnez, par charité, à boire à ce povre homme marinier,</div>
- <div class="vers10">Qui, par tourmente et fortune, a tout perdu sur la mer.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers7">Desjà proche du rivage,</div>
- <div class="vers7">Ayant beu cinq à six coups,</div>
- <div class="vers7">Vînmes à faire naufrage,</div>
- <div class="vers7">Et ne sauvasmes que nous.</div>
- <div class="vers">Donnez, par charité, à boire à ce povre homme marinier,</div>
- <div class="vers10">Qui, par tourmente et fortune, a tout perdu sur la mer.</div>
-</div>
-</div>
-
-<p>Il y a un autre Vau-de-Vire, le <i>Voyage à Brouage</i>,
-dans lequel Olivier Basselin se représente lui-même
-<span class="pagenum" id="Page_226">[p. 226]</span>
-dans l’exercice de ses fonctions de pilote et de caboteur:</p>
-
-<div class="poem">
-<div class="stanza">
- <div class="vers8">Messieurs, voulez-vous rien mander?</div>
- <div class="vers8">Ce bateau va passer la mer,</div>
- <div class="vers6">Chargé de bon breuvage.</div>
- <div class="vers10">Le matelot le puisse bien mener,</div>
- <div class="vers8">Sans peril et sans naufrage!</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers8">Il va couler ici aval:</div>
- <div class="vers8">Pourveu qu’un pilleur desloyal</div>
- <div class="vers6">Ne le prenne au passage,</div>
- <div class="vers10">Et que le vent ne le mene point mal,</div>
- <div class="vers8">Il va descendre en Brouage.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers8">Helas! ce vent n’est gueres bon.</div>
- <div class="vers8">Nous sommes perdus, compagnon!</div>
- <div class="vers6">Vuider faut ce navire,</div>
- <div class="vers10">Et mettre tous la main à l’aviron:</div>
- <div class="vers8">Regardez comme je tire!</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers8">Se vous tirez autant que moy,</div>
- <div class="vers8">Bien tost, ainsi comme je croy,</div>
- <div class="vers6">Gaignerons le rivage.</div>
- <div class="vers10">Il est bien près, car desja je le voy!...</div>
- <div class="vers8">Compagnon, prenons courage!</div>
-</div>
-</div>
-
-<p>Ces deux Vaux-de-Vire, où la personnalité de l’auteur
-se trahit avec une sorte de complaisance, nous permettent
-de croire qu’Olivier Basselin était, en effet, <i>homme
-expert à la mer</i>, comme on le dit d’Olivier Bisselin, à
-la fin de son livre, <i>achevé d’imprimer à la fin du mois
-d’apvril en l’an 1559</i>, et probablement sous les yeux
-de l’auteur. Il faut remarquer, en outre, que, dans le
-Vau-de-Vire <em>III</em>, intitulé: <i>les Périls de mer</i>, où le
-chansonnier s’adresse à un <i>compagnon marinier</i>, on
-<span class="pagenum" id="Page_227">[p. 227]</span>
-remarque plusieurs expressions empruntées à l’art nautique;
-que, dans le <em>XXXIX<sup>e</sup></em>, le poëte avoue qu’il <i>hait
-naturellement l’orage et la tourmente</i>; et que, dans le
-<em>LIV<sup>e</sup></em>, qui commence ainsi:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers7">Sur la mer je ne veux mie</div>
- <div class="vers7">En hazard mettre ma vie...</div>
-</div>
-
-<p class="noind">il a l’air de dire adieu à son métier de pilote.</p>
-
-<p>Dans tous les cas, l’<i>homme expert à la mer</i>, qui
-faisait imprimer un de ses ouvrages en 1559, ne saurait
-être le même Olivier Basselin dont le nom figurait déjà
-dans une chanson populaire, avant 1515, et qui avait été
-<i>mis à fin</i> par les Anglais. A plus forte raison, serait-il
-impossible de faire remonter Olivier Basselin et ses
-Vaux-de-Vire au règne de Charles VI ou de Charles VII.
-Ce paradoxe littéraire, que M. Asselin a essayé de soutenir
-dans sa Notice, et que MM. Louis Dubois et Julien
-Travers ont repris avec une imperturbable assurance,
-tombe de lui-même, non-seulement devant les faits et
-les dates, mais encore devant le texte même des Vaux-de-Vire
-attribués à Olivier Basselin.</p>
-
-<p>Ces Vaux-de-Vire sont évidemment du milieu ou de
-la fin du seizième siècle; ils ont été rajeunis par Jean
-Le Houx, qui les a recueillis le premier, si toutefois il
-ne les a pas composés lui-même, sous le nom d’Olivier
-Basselin, nom très-connu en Normandie à cause de
-l’ancienne chanson qui se chantait du temps de Guillaume
-Crétin. Au reste, Jean Le Houx a rassemblé tout
-ce qu’on savait, par tradition, de la vie d’Olivier
-<span class="pagenum" id="Page_228">[p. 228]</span>
-Basselin, dans ce Vau-de-Vire qu’il adresse à Farin du
-Gast:</p>
-
-<div class="poem">
-<div class="stanza">
- <div class="vers10">Farin Du Gast, tu es un honneste homme:</div>
- <div class="vers10">Par mon serment, tu es un bon galois!</div>
- <div class="vers10">Estois-tu point du temps que les Anglois</div>
- <div class="vers10">A Basselin firent si grand’ vergongne?</div>
- <div class="vers10">Ma foy, Farin, tu es un habile homme.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers10">Mais quoy! Farin, y a-t-il quelque chose</div>
- <div class="vers10">Qui mieux que toy ressemble à Basselin?</div>
- <div class="vers10">Premierement beuvoit soir et matin,</div>
- <div class="vers10">Et, toy, Farin, tu ne fais autre chose:</div>
- <div class="vers10">Ne jour, ne nuit, chez toy on ne repose.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers10">Onc Basselin ne voulut de laitage,</div>
- <div class="vers10">Et, toy, Farin, tu le hais plus que luy;</div>
- <div class="vers10">Mais, pour vuider, s’il le falloit, un muid,</div>
- <div class="vers10">Tu le ferois, et encor davantage.</div>
- <div class="vers10">Si Farin meurt, ce seroit grand dommage.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers10">Basselin feut de fort rouge visage,</div>
- <div class="vers10">Illuminé, comme est un chérubin;</div>
- <div class="vers10">Et, toy, Farin, tu as tant beu de vin,</div>
- <div class="vers10">Que maintenant tout en toy le presage.</div>
- <div class="vers10">Si Farin meurt, ce seroit grand dommage.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers10">Raoul Basselin fit mettre en curatelle</div>
- <div class="vers10">Honteusement le bon homme Olivier;</div>
- <div class="vers10">Et, toy, Farin, vois-tu point le Soudier</div>
- <div class="vers10">Qui, en riant, te fait mettre en tutelle?</div>
- <div class="vers10">«Ça, dit Farin, par ma foy, j’en appelle.»</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers10">A Basselin ne demeura que frire;</div>
- <div class="vers10">Et, toy, Farin, tu es bon mesnager.</div>
- <div class="vers10">Pour boire un peu, ce n’est pas grand danger:</div>
- <div class="vers10">C’est de ton creu. Encore faut-il rire!</div>
- <div class="vers10">Bois donc, Farin, et ne prens pas du pire.</div>
-</div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_229">[p. 229]</span>
-Il est aisé de voir que les <i>Anglais</i>, dont parle Jean Le
-Houx dans ce Vau-de-Vire en l’honneur d’Olivier Basselin,
-étaient les créanciers, contre lesquels ce bon buveur
-eut à se défendre pendant sa vie employée à boire et à
-chanter. On est allé jusqu’à prétendre que Basselin avait
-péri glorieusement en combattant les Anglais qui saccageaient
-les côtes de la Normandie; mais il faut simplement
-supposer, d’après la chanson de Le Houx, que les
-Anglais, qui <i>firent si grand’ vergogne</i> au pauvre <i>chanteur
-virois</i>, étaient ses propres parents, entre autres ce
-Raoul Basselin, qu’on accuse de l’avoir mis <i>honteusement</i>
-en curatelle dans sa vieillesse. Ce qu’il y a de
-mieux prouvé dans la biographie du <i>bonhomme Olivier</i>,
-c’est qu’il n’a fait que boire tant qu’il a chanté, et qu’il
-a chanté tant qu’il a bu.</p>
-
-<p>Olivier Basselin, comme buveur, comme chansonnier,
-comme pilote, comme foulon, devait être bien connu à
-Vire. Les souvenirs qu’il y avait laissés s’étaient conservés
-par tradition jusqu’au commencement du siècle
-dernier.</p>
-
-<p>On lit ce qui suit dans les <i>Mémoires pour servir à
-l’histoire de la ville de Vire</i>, par Leroy, lieutenant
-particulier au bailliage de Vire (manuscrit in-fol., Bibl.
-de l’Arsenal, Hist., n<sup>o</sup> 346): «Le plus ancien et le plus
-fameux autheur de Vire, dont on ait connoissance, est
-Ollivier Basselin. Il fit et composa des chansons à boire,
-que l’on appela <i>Vaux-de-Vire</i>, qui ont servy de modèle
-à une infinité d’autres que l’on a fait depuis, auxquelles
-on a donné par corruption le nom de <i>Vaudevilles</i>. Il
-<span class="pagenum" id="Page_230">[p. 230]</span>
-étoit originaire de Vire et faisoit le mestier de foulon en
-draps. Ménage, dans ses <i>Étymologies</i>, et, après luy, les
-autheurs du <i>Dictionnaire universel de Trévoux</i>, se sont
-trompés, quand ils ont dit que ces chansons furent premièrement
-chantées au Vaux de Vire, qui est le nom
-d’un lieu proche de la ville de Vire, car il est certain
-qu’il n’y a jamais eu proche Vire aucun lieu de ce nom-là.
-Il est bien vray que Olivier Basselin demeuroit dans
-le moulin dont il se servoit pour fouler des draps, situé
-proche la rivière de Vire, au pied du costeau, qu’on appelle
-les Vaux, qui est entre le château de Vire et le
-couvent des cordeliers; qui sert à sécher les draps, et où
-les habitants de Vire vont se promener; et, parce que
-Ollivier Basselin chantoit souvent ses chansons en ce
-costeau, on leur donna le nom de Vaux-de-Vire, qui est
-composé de deux mots, sçavoir de Vaux, qui est le nom
-du costeau où on les chantoit, et de Vire, sous lequel il
-est situé; ces chansons, étant composées vers la fin du
-quinzième siècle, se sentoient un peu de la dureté du
-stille et de l’obscurité des vers de ce temps-là. Jean Le
-Houx, dit le Romain, vers la fin du seizième siècle, les
-corrigea et les mit en l’état que nous les avons à présent.
-Les prestres de Vire, pour lors fort ignorans, n’aprouverent
-pas son ouvrage et luy reffuserent l’absolution,
-et, pour l’obtenir, il fut obligé d’aller à Rome, ce
-qui luy acquist le surnom de <i>Romain</i>.»</p>
-
-<p>Cependant la célébrité locale d’Olivier Basselin ne s’étendit
-pas même par toute la Normandie: «Sentant le
-prix de la liberté, dit le savant Lanon de la Renaudière,
-<span class="pagenum" id="Page_231">[p. 231]</span>
-article <span class="smcap">Basselin</span> dans la <i>Biographie universelle</i> de Michaud,
-il ne sortit point de son vallon. Ce fut pour ses
-voisins qu’il composa ses rondes joyeuses: elles amusaient
-un auditoire peu difficile, que le poëte réunissait
-sur le sommet du coteau qui dominait son moulin. La
-tradition est muette sur sa vie. On ignore même l’époque
-de sa mort.» Sa renommée ne s’effaça pourtant pas
-dans la mémoire de ses compatriotes, qui chantaient
-encore ses chansons deux siècles après lui.</p>
-
-<p>Bernard de la Monnoye, l’auteur des <i>Noëls bourguignons</i>,
-curieux qu’il était d’étudier les poésies populaires
-de nos anciennes provinces, chercha sans doute les
-Vaux-de-Vire de Basselin, sans les découvrir; mais
-il connaissait du moins le nom de ce vieux poëte normand:
-«Il y a eu, sous Louis XII, et peut-être sous
-Louis XI, dit-il dans ses notes sur la <i>Bibliothèque
-françoise</i> de la Croix du Maine, un Olivier Basselin,
-foulon à Vire, en Normandie, prétendu inventeur des
-chansons appelées communément <i>vaudevilles</i>, au lieu
-qu’on devroit, dit Ménage, après Charles de Bourgueville
-dans ses <i>Antiquités de Caen</i>, les nommer <i>vaudevires</i>,
-parce qu’elles furent premièrement chantées au
-Vaudevire, nom d’un lieu proche de la ville de Vire;
-étymologie que je ne puis recevoir, le mot <i>vaudeville</i>
-étant très-propre et très-naturel pour signifier ces chansons
-qui vont à <i>val de ville</i>, en disant <i>vau</i> pour <i>val</i>,
-comme on dit <i>à vau de route</i> et <i>à vau l’eau</i>, outre
-qu’on ne saurait me montrer que <i>vaudevire</i> ait jamais
-été dit dans ce sens.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_232">[p. 232]</span>
-«Charles de Bourgueville est le premier qui a imaginé
-cette origine, et ceux qui l’ont depuis débitée n’ont fait
-que le copier. Je ne dis pas qu’Olivier Basselin, ou,
-comme Crétin l’appelle, <i>Bachelin</i>, n’ait fait de ces
-sortes de chansons, et que son nom ne soit resté dans
-quelque vieux couplet; mais, les vaudevilles étant
-aussi anciens que le monde, il est ridicule de dire qu’il
-les a inventés<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>.»</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a>
-La Monnoye avait deviné juste; dès la fin du quinzième siècle,
-on trouve le mot <i>vaul de ville</i>, employé par Nicolas de la Chesnaye,
-dans sa moralité de la <i>Condamnacion de Bancquet</i>. Voy. mon <i>Recueil
-de farces, soties et moralités du quinzième siècle</i> (Paris, Ad. Delahays,
-1859, in-12, p. 316). C’est dans une note de l’auteur ainsi conçue:
-«Ici dessus sont nommez les commencements de plusieurs chansons,
-tant de musique que de vaul de ville, et est à supposer que les joueurs
-de bas instrumens en sçauront quelque une qu’ils joueront prestement
-devant la table.» Il faut remarquer qu’aucun de ces commencements
-de chansons n’appartient au Recueil des Vaux-de-Vire d’Olivier Basselin.
-Ce passage, que personne n’avait encore signalé, nous permet de
-fixer définitivement le sens et l’origine du mot <i>vaudeville</i>: on appelait
-<i>chanson de Vaux-de-Ville</i> un refrain populaire qui courait par la
-ville.</p>
-</div>
-
-<p>L’opinion de La Monnoye fit autorité et fut reproduite
-dans diverses compilations, jusqu’à ce que la réimpression
-des poésies d’Olivier Basselin eut constaté que les
-Vaux-de-Vire existaient en même temps que les Vaudevilles,
-qui ont été définis en ces termes par Lefebvre
-de Saint-Marc dans une note sur le fameux vers de
-Boileau:</p>
-
-<p class="verseul">Le Français, né malin, créa le vaudeville:</p>
-
-<p>«Sorte de chansons faites sur des airs connus,
-<span class="pagenum" id="Page_233">[p. 233]</span>
-auxquelles on passe toutes les négligences imaginables,
-pourvu que les vers en soient chantants, et qu’il y ait
-du naturel et de la saillie<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>.»</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a>
-Œuvres de Boileau, édit. de 1747, t. II, p. 60.</p>
-</div>
-
-<p>Les Vaux-de-Vire d’Olivier Basselin remplissent toutes
-conditions du genre; ils se recommandent, d’ailleurs,
-par leur incontestable ancienneté et leur vieille
-réputation normande; ils sont certainement les premiers
-types de la chanson bachique en France. Qu’Olivier
-Basselin et Jean Le Houx ne fassent qu’un seul et
-même poëte, peu importe: ce n’est pas Horace, ce n’est
-pas Anacréon, c’est un <i>bon biberon</i> qui chante le cidre
-et le vin, avec une gaieté toute gauloise, dans la bonne
-langue vulgaire qu’on parlait en Normandie vers la fin
-du seizième siècle.</p>
-
-<hr class="hr40" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<h3 id="Page_234">LA MUSE FOLASTRE.</h3>
-
-<hr class="hr30" />
-
-<p>La <i>Muse folastre</i> est, sans contredit, le plus rare des
-recueils du même genre qui ont été imprimés et réimprimés
-avec une sorte de concurrence libertine dans les
-vingt premières années du dix-septième siècle.</p>
-
-<p>C’est cependant celui dont on a fait peut-être le plus
-grand nombre d’éditions. On peut aussi le considérer
-comme le premier de tous les recueils analogues et le
-prototype du genre.</p>
-
-<p>La plus ancienne édition paraît être celle de Tours,
-1600, in-16, qui est citée dans la <i>Biblioth. Stanleiana</i>,
-n<sup>o</sup> 346, mais qu’il n’a pas été donné aux bibliographes
-français de voir de leurs propres yeux et de décrire <i>de
-visu</i>.</p>
-
-<p>Le <i>Manuel du libraire</i> (5<sup>e</sup> édit.), auquel nous empruntons
-ce renseignement, nous offre la nomenclature
-de toutes les éditions qui ont passé de loin en loin dans
-les catalogues de vente et que l’illustre doyen de la bibliographie,
-M. Jacques-Charles Brunet, a probablement
-citées, sans les avoir vues toutes dans le cours de
-<span class="pagenum" id="Page_235">[p. 235]</span>
-sa longue carrière de bibliographe et de bibliophile.
-Voici cette nomenclature avec quelques additions:</p>
-
-<div class="manuscr" style="font-size: small;">
-<p>Le premier (le second et le troisième) livre de la Muse folastre,
-recherchée des plus beaux esprits de ce temps. <i>Rouen</i>, 1603, 3 tom.
-en 1 vol. in-24.</p>
-
-<p>Cette édition porte, sur le titre, qu’elle est <i>augmentée</i>, ce qui constituerait
-l’existence d’une édition antérieure.</p>
-
-<p>—<i>Lyon</i>, 1607, 3 part. in-12.</p>
-
-<p>—<i>Paris, Jean Fuzy</i>, 1607, 2 part. en 1 vol. in-12 de 116 et 185 p.</p>
-
-<p>Cette édition, qui contient les trois livres en deux parties, est «de
-nouveau revue, corrigée et augmentée.»</p>
-
-<p>—<i>Rouen, Claude Le Villain</i>, 1609, 3 vol. in-24.</p>
-
-<p>—<i>Lyon, Barthélemy Ancelin, imprimeur ordinaire du roy</i>, 1611,
-3 part. in-12 de 81, 60 et 58 feuillets.</p>
-
-<p>Cette édition, qui présente quelques différences avec les éditions de
-Rouen que nous avons eu l’occasion d’examiner, n’est pas, comme on
-pourrait le croire, incomplète des feuillets 73, 74, 76, 78 et 80 dans la
-première partie. Il y a eu sans doute des cartons exigés dans la pièce
-<i>A la louange des cornes</i>, et ces cartons ont donné lieu à un numérotage
-fautif: ainsi le feuillet 73, portant la signature N, n’a pas de chiffraison
-et compte pour les deux feuillets 73 et 74 supprimés; les feuillets
-chiffrés 77 et 79, avec les signatures N 3 et N 7, comptent également
-pour les feuillets absents 77, 78, 79 et 80. Les réclames de tous ces cartons
-indiquent qu’il n’y a pas de lacune dans le texte.</p>
-
-<p>—<i>Rouen, Claude Le Villain</i>, 1615, 3 part. in-24.</p>
-
-<p>—<i>Rouen, Daniel Cousturier</i>, sans date, in-16.</p>
-
-<p>—<i>Jene, de l’imprimerie de Jean Beitman</i>, 1617, 3 part. in-24.</p>
-
-<p>—<i>Rouen, Nicolas Cabut</i>, 1621, 3 vol. in-24 de 142 et 144 p.</p>
-
-<p>Le premier volume contient 72 feuillets chiffrés; le second et le
-troisième, chacun 71 feuillets non chiffrés. Cette édition est une reproduction
-textuelle des éditions de Claude Le Villain, mais mieux
-imprimée.</p>
-
-<p>—<i>Troyes, Nicolas Oudot</i>, sans date, 3 vol. en 1 vol. in-24 ou in-32.</p>
-
-<p>M. J.-C. Brunet dit que cette édition, plus belle que les éditions de
-Rouen, a dû paraître vers 1620.</p>
-
-<p>—<i>Ibid.</i>, <i>id.</i>, 1640, 3 part. in-16.</p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_236">[p. 236]</span>
-Aucune de ces éditions n’est accompagnée d’un privilége
-du roi.</p>
-
-<p>«Ce charmant petit volume, dit Viollet-le-Duc dans la
-seconde partie du <i>Catalogue des livres composant la
-Bibliothèque poétique</i>, contient une grande quantité de
-pièces que je n’ai jamais trouvées ailleurs, bien différent
-en cela d’une foule de recueils qui se répètent les uns
-les autres. Quelques-unes sont imitées du latin de Gilebert,
-de l’italien de Bembo; d’autres sont d’auteurs inconnus,
-tels que Bouteroue, de l’Ecluze, Vaurenard, Blenet,
-de la Souche, etc., et qui ne sont pas réellement plus
-mauvais que beaucoup de leurs confrères en réputation.»</p>
-
-<p>Cette dernière phrase de Viollet-le-Duc n’exprime pas
-du tout sa pensée; il a voulu dire que ces auteurs inconnus
-ne sont pas plus mauvais que des poëtes de la
-même époque qui ont eu de la réputation et qui en
-gardent quelque chose. Au reste, le sieur de Bouteroue
-n’est pas un poëte inconnu, comme l’a dit Viollet-le-Duc,
-et l’on chercherait en vain parmi les poëtes du temps ce
-<i>Vaurenard</i>, dont l’épitaphe est signée R. F. dans <i>la
-Muse folastre</i>.</p>
-
-<p>On ne voit pas que <i>la Muse folastre</i>, quoique dépourvue
-de la sauvegarde d’un privilége du roi, ait été
-comprise dans les poursuites judiciaires qui furent dirigées
-en 1617 contre Théophile et ses amis N. Frenicle
-et Guillaume Colletet, éditeurs du <i>Parnasse satyrique</i>.
-Il est vrai que cette <i>Muse folastre</i> ne renfermait pas de
-vers de Théophile, que le Parlement avait mis en cause
-comme athée.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_237">[p. 237]</span>
-L’éditeur de <i>la Muse folastre</i> ne se nomme pas,
-mais il est permis de le reconnaître dans un des auteurs
-du recueil, Paul de l’Écluse, qui y a inséré sous
-son nom, folio 6 de la 2<sup>e</sup> partie (édit. de Lyon, 1611),
-une élégie <i>sur la mort d’un perroquet</i>; folio 49 de la
-3<sup>e</sup> partie, <i>le Bocage de Simphalier, dédié à Monsieur
-Bertrand, advocat</i>, et sous ses initiales P. D. L.,
-cinq pièces dans la seconde partie du volume.</p>
-
-<p>Les noms de plusieurs poëtes sont imprimés en toutes
-lettres, au bas des pièces qu’ils ont fournies au recueil
-ou bien que l’éditeur leur a empruntées sans leur aveu:
-Z. Blenet, dit Belair, de la Souche, C. Brissard et Beroalde
-de Verville. Les trois pièces qui portent la signature
-de ce célèbre écrivain tourangeau sont intitulées:
-<i>le Pallemail</i>, <i>l’Alchemiste</i> et <i>le Jeu du volant ou
-gruau</i>. Les deux dernières sont données mal à propos
-au sieur de Bouteroue dans les éditions de Rouen.</p>
-
-<p>Les autres auteurs ne sont désignés que par leurs initiales:
-sept pièces signées R. F.; deux pièces, G. N.;
-deux, A. C. Chacun des anonymes représentés par les
-initiales suivantes: F. R. D., A. C. B., P. C., F. G. L.,
-A. F. B., B. A., ne figure que par une seule pièce dans
-le recueil. On peut supposer cependant que le même
-poëte est désigné par les initiales A. C. et A. C. B. (Blaisois?),
-de même que les initiales F. R. D. (Dunois?)
-semblent ajouter seulement une qualification d’origine
-au nom propre de F. R.</p>
-
-<p>Il serait bien difficile de retrouver les véritables noms
-que cachent ces initiales. Quant aux pièces qui n’offrent
-<span class="pagenum" id="Page_238">[p. 238]</span>
-aucune espèce de signature, nous ignorons également à
-qui elles appartiennent.</p>
-
-<p>On rencontre, dans la première partie du recueil, <i>les
-Folastries de Pierre de Ronsard non imprimées en
-ses œuvres</i>, dont le texte ne diffère pas sensiblement de
-celui qui a été imprimé à part, en 1553 et 1584, sous le
-titre de <i>Livret des folastries</i>. <i>La Muse folastre</i> a recueilli,
-au folio 64, une neuvième <i>folastrie</i> qu’elle n’attribue
-pas positivement à Ronsard.</p>
-
-<p>Nous avons reconnu, dans la 2<sup>e</sup> et la 3<sup>e</sup> parties, diverses
-<i>Mascarades</i> qui ne sont que des extraits de ces
-curieux ballets de cour, dansés au Louvre et à l’Arsenal
-en présence de Henri IV, et dont les titres seuls ont été
-conservés dans les <i>Recherches sur les théâtres en
-France</i>, par Beauchamps.</p>
-
-<hr class="hr40" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<h3 id="Page_239">CHANSONS FOLASTRES ET PROLOGUES<br />
-<span class="cs6">TANT SUPERLIFIQUES QUE DROLATIQUES</span><br />
-<span class="cs8 esp">DES COMÉDIENS FRANÇOIS.</span></h3>
-
-<hr class="hr30" />
-
-<p>Il ne s’est conservé qu’un seul exemplaire de ce recueil,
-qui fut sans doute imprimé à grand nombre; mais
-les exemplaires se sont détruits, par l’usage, dans les
-mains du peuple, qui les avait achetés à la porte du théâtre.
-L’exemplaire qui est venu jusqu’à nous par un heureux
-hasard faisait partie de la bibliothèque du marquis de
-Paulmy; il se trouve à la bibliothèque de l’Arsenal
-(Belles-lettres, n<sup>os</sup> 8802 et 8803).</p>
-
-<p>Ce sont deux petits volumes in-12, de format étroit
-et allongé. Le premier, dont le titre, reproduit ci-dessus,
-offre ces mots: <i>revus et augmentés de nouveau par le
-sieur de Bellone</i> (Rouen, Jean Petit, 1612, avec permission),
-se compose de 76 feuillets non chiffrés, avec
-les signatures <span class="smcap">Aii</span>—<span class="smcap">Fv</span>; le second, dont le titre porte:
-<span class="pagenum" id="Page_240">[p. 240]</span>
-<i>Par Estienne Bellonne, Tourangeau</i> (ibid., 1612), contient
-144 pages numérotées. Chaque volume est terminé
-par le mot: <em>FIN</em>. On doit en conclure qu’ils ont paru
-séparément, l’un après l’autre, et que le succès du premier
-volume a donné naissance au second. Il est probable
-que l’édition s’est écoulée à Rouen et en Normandie, et
-que peu d’exemplaires sont arrivés à Paris, d’autant plus
-que cet ouvrage, imprimé avec permission, est une contrefaçon
-des <i>Fantaisies</i> de Bruscambille.</p>
-
-<p>Le sieur Bellonne ou de Bellone, qui osa le publier
-sous son nom, n’en était pas l’auteur. Nous avons tout lieu
-de croire que cet Étienne Bellone, Tourangeau, fut un
-comédien de la troupe de Rouen. Il s’était fait connaître
-par une tragédie en cinq actes: <i>les Amours de Dalcméon
-et de Flore</i>, suivie de <i>Meslanges poétiques</i> (Rouen, Raphaël
-du Petit-Val, 1610, petit in-12 de 58 p.); réimprimée
-à Rouen, chez le même libraire, en 1621, pet. in-12,
-et comprise dans le <i>Théâtre des tragédies françoises</i>
-(ibid., id., 1615, petit in-12). La <i>Bibliothèque du Théâtre
-françois</i> (Dresde, Groell, 1768, 3 vol. in-8, t. I<sup>er</sup>,
-p. 538) donne une analyse de cette tragédie, avec quelques
-citations; le Catalogue de la Bibliothèque dramatique
-de M. de Soleinne (n<sup>o</sup> 947) cite aussi ces vers,
-que déclame Dalcméon, au moment de périr, pour faire
-ses adieux à sa maîtresse absente:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Prenons premier congé de ces divinitez</div>
- <div class="vers">Où sont, tant morts que vifs, mes désirs arrestez:</div>
- <div class="vers">Adieu donc, ce beau chef, qui fait honte au Pactole...</div>
- <div class="vers">Adieu, ce front polly, le siége de l’amour,</div>
- <span class="pagenum" id="Page_241">[p. 241]</span>
- <div class="vers">Et ces astres bessins, flambeaux de nostre jour...</div>
- <div class="vers">Adieu, bouche où tousjours Cupidon se promène,</div>
- <div class="vers">Adieu, joue de roze où croissent des œillets...</div>
- <div class="vers">Adieu, sein rondelet, le logis de mon ame...</div>
- <div class="vers">Adieu, corps tout parfaict en ses proportions,</div>
- <div class="vers">Corps, Louvre des beautez...</div>
-</div>
-
-<p>Nous supposons que la troupe des comédiens de Rouen
-avait adopté l’usage des <i>prologues</i> et des <i>chansons joyeuses</i>,
-que les comédiens de l’Hôtel de Bourgogne, à Paris,
-faisaient entendre à leur public, avant que le spectacle
-commençât. Dans l’origine, sans doute, ces prologues
-se débitaient, ces chansons se chantaient sur des tréteaux,
-en dehors du théâtre, pour attirer la foule. Plus
-tard, ce fut sur la scène même, qu’un acteur comique
-venait faire ce qu’on nommait l’<i>avant-jeu</i>, en préludant
-ainsi à la tragédie et même à la farce par des chants et
-des bouffonneries qui égayaient le spectateur et lui
-donnaient à rire jusqu’au lever du rideau. Le prologue XI
-du tome premier débute ainsi: «Messieurs, avant que
-ce théâtre soit remply, comme vous attendez, je veux
-vous entretenir familierement, suivant ma coustume.»
-Dans le prologue VI du second livre, la tragédie qu’on
-va représenter est annoncée en ces termes: «Toutes ces
-diversitez, diversement amassées, promettent que la
-Fortune qui s’empare aujourd’hui de nostre theastre,
-pour y représenter les plus furieux actes de la tragedie,
-décoche ordinairement les traicts de son ire sur les choses
-les plus hautes, les plus patentes et solides. En quoy,
-messieurs, vous remarquerez, s’il vous plaist, que de
-tout ce qui est compris sous l’archande céleste, il n’y a
-<span class="pagenum" id="Page_242">[p. 242]</span>
-rien qui se puisse dire exempt de revolutions et vicissitudes,
-puisque les choses qui semblent estre icy bas
-immuables souffrent les secousses du temps et l’inconstance
-de la fortune. Nostre tragedie, un peu plus relevée
-que mes paroles, vous en donnera telle preuve, que
-je n’allongerai point davantage le fil de cet ennuyeux
-discours. Voicy desjà l’un de nos acteurs, qui, ravi de
-l’attention que nous tenons de vos courtoisies, vous
-vient apporter les arrhes de ma promesse. Et, moy, je
-me retirerai contant et redevable à vostre favorable silence.»</p>
-
-<p>On se rendra compte des motifs qui avaient amené
-l’introduction des prologues facétieux à l’Hôtel de Bourgogne,
-en se figurant ce que devait être l’aspect de la
-salle avant la représentation; voici en quels termes un
-zélé catholique dénonçait le scandale, en 1588, dans ses
-<i>Remontrances très humbles au roy de France et de
-Pologne, Henry troisiesme de ce nom, sur les desastres
-et miseres du royaume</i>: «En ce cloaque et maison
-de Sathan, nommée l’Hostel de Bourgogne, dont les
-acteurs se disent abusivement <i>confrères de la Passion
-de Jesus-Christ</i>, se donnent mille assignations scandaleuses,
-au préjudice de l’honnesteté et pudicité des
-femmes et à la ruine des familles des pauvres artisans,
-desquels la salle basse est toute pleine et lesquels, plus
-de deux heures avant le jeu, passent leur temps en devis
-impudiques, jeux de cartes et de dez, en gourmandise,
-en ivrognerie, tout publiquement: d’où viennent
-plusieurs querelles et batteries.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_243">[p. 243]</span>
-«On doit donc supposer, disais-je dans une notice
-sur l’ancien Théâtre en France, que, malgré la surveillance
-du sergent à la douzaine ou du sergent à verge, la
-police des mœurs n’était pas et ne pouvait pas être bien
-faite, à l’intérieur de la salle: dans le parterre (<i>parquet</i>),
-où personne n’était assis, où les spectateurs formaient
-une masse compacte et impénétrable; dans les couloirs
-et les escaliers, qui n’étaient pas toujours déserts et silencieux
-pendant les représentations, et qui ne furent
-éclairés qu’à la fin du dix-septième siècle... Quant à la
-salle de spectacle, elle n’était éclairée que par deux ou
-trois lanternes enfumées, suspendues avec des cordes au-dessus
-du parterre, et par une rangée de grosses chandelles
-de suif allumées devant la scène, qui devenait obscure,
-quand le <i>moucheur</i> ne remplissait pas activement
-son emploi.»</p>
-
-<p>Les prologues et les chansons folâtres ne furent imaginés
-que pour occuper le public et lui faire prendre patience
-jusqu’<ins id="cor_13" title="inséré «à»">à</ins> ce que la pièce commençât; ces chansons
-et ces prologues, accompagnés d’une pantomime expressive,
-provoquaient le gros rire des spectateurs, la plupart
-grossiers et immoraux, par des indécences et des
-turpitudes qui faisaient fuir les honnêtes gens; mais, du
-moins, ils ne laissaient pas de loisir à des actes de débauche
-qui se commettaient auparavant dans tous les
-coins de la salle: une fois la tragédie commencée, on
-ne riait plus, mais on écoutait et on se tenait tranquille.
-Il va sans dire que les femmes de bonne vie et mœurs
-n’assistaient pas ordinairement aux représentations,
-<span class="pagenum" id="Page_244">[p. 244]</span>
-surtout quand on jouait des farces qui étaient encore
-plus infâmes que les prologues.</p>
-
-<p>Ce fut probablement un comédien champenois, le
-sieur Deslauriers, qui inventa ces prologues. Son nom
-de théâtre était Bruscambille. Il faisait partie de la troupe
-de l’Hôtel de Bourgogne, et, par conséquent, de la Confrérie
-de la Passion. Ce Deslauriers devait être quelque
-écolier libertin, qui avait quitté les bancs du collége
-pour monter sur les planches, car ses ouvrages sont
-remplis de citations latines qui prouvent que les écrivains
-de l’antiquité lui avaient été familiers. Les prologues
-facétieux, qu’il mimait sur le théâtre, furent imprimés
-pour la première fois en 1609, <i>sous la foible
-conduite de quelque particulier</i>, avec ce titre: <i>Prologues
-non tant superlifiques que drolatiques, nouvellement
-mis en vue, avec plusieurs autres discours
-non moins facecieux</i> (Paris, Millot, 1609, in-12). Le
-sieur Deslauriers désavoua cette édition comme subreptice
-et se décida enfin à publier lui-même ses <i>Prologues
-tant sérieux que facecieux, avec plusieurs galimatias</i>
-(Paris, J. Millot, 1610, in-12), et ses <i>Fantaisies</i>
-(Paris, Jean de Bordeaulx, 1612, in-8<sup>o</sup>), qui furent
-réimprimés dix ou douze fois dans l’intervalle de peu
-d’années.</p>
-
-<p>Étienne Bellone puisa dans ces deux recueils les éléments
-de celui qu’il fit paraître, sous son nom, à Rouen,
-après avoir probablement essayé sur la scène l’effet des
-prologues qu’il empruntait de préférence à Bruscambille,
-et des chansons qu’il choisissait dans les recueils normands.
-<span class="pagenum" id="Page_245">[p. 245]</span>
-Ainsi, on reconnaît, dans le premier volume,
-cinq ou six prologues de Bruscambille: le <i>Prologue en
-faveur du mensonge</i> (Prol. III), le <i>Prologue facecieux
-sur un chapeau</i> (Prol. XII), les prologues du Privé, du
-Cul, de l’Estuy du cul, des Cocus et de l’Utilité des
-Cornes, des Parties naturelles des hommes et des femmes,
-de la Folie (Prologue des Fols), etc.; dans le second Livre:
-le <i>Prologue facecieux de la laideur</i> (Prol. III), les prologues
-sur le Nez (Prol. IV), de la Teste, etc. Bellone
-ne fait aucun changement notable aux œuvres de Bruscambille,
-pour déguiser son plagiat; il se borne à un
-petit nombre de coupures, et il modifie à sa guise l’orthographe
-de l’auteur original.</p>
-
-<p>Quant aux chansons, on les retrouverait toutes certainement
-dans les nombreux recueils qui paraissaient alors
-à Rouen, et qui se copiaient les uns les autres. Deux de
-ces chansons mériteraient les honneurs d’un commentaire;
-l’une (Chanson IX du 1<sup>er</sup> volume) a servi de type
-à notre chanson de Cadet-Roussel; l’autre (Chanson XII
-du même tome) est une imitation de cette vieille chanson
-populaire, avec laquelle on a bercé notre enfance et
-dont voici le refrain:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers7">Entre, Moine, hardiment,</div>
- <div class="vers7">Mon mari est en campagne,</div>
- <div class="vers7">Entre, Moine, hardiment,</div>
- <div class="vers7">Mon mari n’est pas céans.</div>
-</div>
-
-<p>Étienne Bellone a remplacé le <i>moine</i> par un <i>valet</i>, ce
-qui dénature le caractère de l’ancien fabliau. Nous avons
-<span class="pagenum" id="Page_246">[p. 246]</span>
-aussi reconnu une chanson d’Olivier Basselin dans la
-chanson XV du tome I<sup>er</sup>:</p>
-
-<p class="verseul">Messieurs, voulez-vous rien mander? etc.</p>
-
-<p>Mais le dernier couplet, que Bellone a peut-être ajouté
-de son cru, manque dans les manuscrits et les anciennes
-éditions de Basselin.</p>
-
-<p>Au reste, toutes les chansons, qui sont mêlées aux
-prologues dans le recueil de Bellone, ont été réimprimées
-à la suite du <i>Recueil des plus beaux airs, accompagnés
-de chansons à danser, ballets, chansons
-folastres et bacchanales, autrement dites Vaudevire</i>
-(Caen, Jacques Mangeant, 1615, 3 part. in-12), avec ce
-titre particulier pour la troisième partie: <i>Recueil des
-plus belles chansons des Comédiens françois et recueil
-de chansons bachanales</i>.</p>
-
-<p>Le premier livre des <i>Chansons folastres</i> offre, sur
-son titre, la marque d’un libraire de Rouen; mais le titre
-du second livre est orné d’une gravure en bois, qui paraît
-avoir été faite exprès pour le recueil d’Étienne Bellone
-et qui n’a rien de commun avec les marques typographiques
-des libraires et imprimeurs de ce temps-là.</p>
-
-<p>Cette gravure, très-grossièrement taillée, représente
-l’intérieur d’une salle, au fond de laquelle on voit une
-porte et une fenêtre garnie de petits vitraux. Le plancher
-semble figurer un dallage en échiquier noir et
-blanc. C’est sans doute une décoration de théâtre. Dans
-cette salle est un homme barbu, coiffé d’un chapeau de
-<span class="pagenum" id="Page_247">[p. 247]</span>
-feutre et portant une longue robe, boutonnée par devant,
-avec une ceinture bouclée autour des reins. Les manches
-serrées de son pourpoint sortent des fausses manches
-pendantes de sa robe. On dirait un costume d’alchimiste.
-Cet homme est gravement occupé à sous-peser
-une espèce de récipient en verre, dans lequel sont trois
-têtes humaines.</p>
-
-<p>Ces trois têtes ont les yeux tout grands ouverts et paraissent
-vivre; elles donnent évidemment des portraits
-qui devaient être ressemblants, car leurs traits sont bien
-caractérisés. La tête qui est de face se distingue par une
-physionomie naïve et goguenarde à la fois; la figure est
-maigre et longue, avec une barbe en pointe. A droite,
-une figure à double menton affecte un air somnolent et
-inerte; à gauche, une figure grimaçante et narquoise,
-au nez retroussé et aux yeux clignotants. Qu’est-ce que
-ces trois têtes et ces trois portraits, sinon l’image symbolique
-du procédé qu’Étienne Bellone avait mis en
-œuvre pour composer son recueil des <i>Chansons folastres
-et Prologues tant superlifiques que drolatiques
-des Comediens françois</i>?</p>
-
-<p>Les comédiens français, auxquels Étienne Bellone
-avait emprunté la matière de son recueil, étaient les
-trois amis et compagnons de théâtre, Gaultier Garguille,
-Gros Guillaume et Turlupin.</p>
-
-<p>La tradition de l’Hôtel de Bourgogne veut que ces
-comédiens aient été trois boulangers, originaires de
-Normandie, qui se nommaient Hugues Guéru, Robert
-Guérin et Henri Legrand. Ils montèrent ensemble sur
-<span class="pagenum" id="Page_248">[p. 248]</span>
-les tréteaux, vers 1600, et ils restèrent toujours unis,
-formant un trio comique qui valait à lui seul toute la
-troupe de l’Hôtel de Bourgogne. Turlupin et Gros Guillaume
-débitaient des prologues facétieux en prose, et
-Gaultier Garguille chantait des chansons joyeuses.</p>
-
-<p>Voici comment Beauchamps a dépeint, d’après le témoignage
-de Sauval, ces trois farceurs, dont la gravure
-nous a d’ailleurs conservé plus d’un portrait. On les reconnaîtra
-facilement sur le frontispice du second livre
-des Chansons folastres:</p>
-
-<p><span class="smcap">Gros Guillaume.</span> «Ce fut toujours un gros yvrogne...
-Son entretien étoit grossier, et, pour être de
-belle humeur, il falloit qu’il grenouillât ou bût chopine
-avec son compère le savetier dans quelque cabaret borgne...
-Il étoit si gros, si gras et si ventru, que les satyriques
-de son temps disoient qu’il marchoit longtemps
-après son ventre... Il ne portoit point de masque, mais
-se couvroit le visage de farine.»</p>
-
-<p><span class="smcap">Turlupin.</span> «Il étoit excellent farceur; l’habit qu’il
-portoit à la farce étoit le même que celui de Briguelle...
-Ils étoient de même taille; tous deux faisoient le zani
-et portoient un même masque... Ses rencontres étoient
-pleines d’esprit, de feu et de jugement... Quoiqu’il fût
-rousseau, il étoit bel homme, bien fait et avoit bonne
-mine.»</p>
-
-<p><span class="smcap">Gaultier Garguille.</span> «Quant il chantoit ses chansons
-sur le théâtre, il se surpassoit lui-même... Il avoit
-le corps maigre, les jambes longues, droites et menues,
-un gros visage bourgeonné. Aussi, ne jouoit-il jamais
-<span class="pagenum" id="Page_249">[p. 249]</span>
-sans masque, et pour lors avec une barbe longue et pointue,
-une calotte noire et plate, des escarpins noirs, des
-manches de frise rouge, un pourpoint et des chausses
-de frise noire; il représentoit toujours un vieillard de
-farce: dans un si plaisant équipage, tout faisoit rire en
-lui; il n’y avoit rien, dans sa parole, dans son marcher ni
-dans son action, qui ne fût très-ridicule... Enfin il ravissoit,
-et personne de sa profession n’étoit plus naïf ni plus
-achevé.»</p>
-
-<p>Il suffit de jeter les yeux sur le titre du second livre
-des Chansons folâtres, pour se rendre compte de ce
-qu’a signifié, dans l’origine, l’expression proverbiale de
-<i>trois têtes dans un bonnet</i>.</p>
-
-<hr class="hr40" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<h3 id="Page_250">LA SATYRE MÉNIPPÉE<br />
-<span class="cs6">DE</span><br />
-<span class="cs9">THOMAS SONNET, SIEUR DE COURVAL.</span></h3>
-
-<hr class="hr30" />
-
-<p>Les œuvres de Courval-Sonnet en vers et en prose
-méritent les honneurs d’une nouvelle édition, après plus
-de deux siècles d’oubli, et nous avons lieu de croire
-qu’elles vont être réimprimées successivement, de manière
-à former quatre ou cinq petits volumes. Courval-Sonnet
-est un satirique, imitateur de Régnier, et, quoiqu’il
-soit loin d’avoir le talent poétique de son modèle,
-il ne manque pas de verve et d’énergie. De plus, ses
-satires renferment beaucoup de détails de mœurs et peuvent
-servir à l’histoire de la société française sous les
-règnes de Henri IV et de Louis XIII.</p>
-
-<p>L’abbé Goujet, dans sa <i>Bibliothèque françoise</i> (t. XIV,
-p. 298 et suiv.), le marquis du Roure, dans son
-<span class="pagenum" id="Page_251">[p. 251]</span>
-<i>Analectabiblion</i> (t. II, p. 138), et Viollet-le-Duc, dans sa
-<i>Bibliothèque poétique</i> (p. 408), ont accordé à notre
-poëte virois une mention assez peu favorable, tout en
-reconnaissant que l’intérêt des sujets bourgeois <ins id="cor_14" title="qu’i">qu’il</ins>
-s’est plu à traiter dans ses satires, rachetait amplement
-l’insuffisance de sa poésie et la grossièreté de son langage.</p>
-
-<p>On ne sait presque rien de sa vie. Né à Vire en 1577,
-il était fils de Jean Sonnet, sieur de la Pinsonière, avocat,
-et de Madeleine Le Chevalier d’Agneaux, parente
-des deux frères d’Agneaux, traducteurs de Virgile en
-vers français. Quoique de famille noble, il se fit médecin,
-et, malgré son horreur pour le mariage, il avait
-épousé une demoiselle de la maison d’Amfrie de Clermont,
-qui lui donna plusieurs enfants. Il paraît avoir
-quitté sa ville natale, par suite des contrariétés que lui
-avait attirées la publication de sa <i>Satyre Ménippée</i>, et
-il vint alors se fixer à Paris, où il exerça la médecine, en
-composant des vers. Un <i>Avis au lecteur</i>, imprimé dans
-la première édition de la <i>Satyre Ménippée</i>, nous apprend
-qu’il avait déjà en portefeuille la plupart des satires
-qui ne parurent que douze et quinze ans plus tard. Cet
-Avis au lecteur annonce aussi des poésies d’amour et de
-différents genres, qui n’ont jamais vu le jour.</p>
-
-<p>La <i>Satyre Ménippée</i> fut son début et lui acquit aussitôt
-une grande réputation littéraire, du moins à Vire
-et en Normandie. Cette satire a été réimprimée séparément
-cinq ou six fois. La première édition, que les bibliographes
-n’ont pas citée et qui semble même avoir
-<span class="pagenum" id="Page_252">[p. 252]</span>
-échappé aux recherches du savant auteur du <i>Manuel du
-libraire</i>, est la suivante:</p>
-
-<p><span class="smcap">Satyre Menippée</span>, ou Discours sur les poignantes
-traverses et incommoditez du mariage: où les humeurs
-et complexions des femmes sont vivement représentées,
-par Thomas Sonnet, sieur de Courval, docteur en médecine,
-natif de Vire, en Normandie. <i>Paris, Jean Millot</i>,
-1608, in-8 de 52 feuil. chiffr., y compris le titre et
-le portrait. Ce portrait, gravé par Léonard Gautier et
-daté de 1608, est très-beau. On y lit à l’entour: <i>Thomas
-Sonnet, sieur de Courval, docteur en médecine, âgé
-de 31 ans...</i> Ses armes sont dans le haut, et ce quatrain
-est gravé au-dessous:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">C’est icy de Courval le vif et vray pourtraict,</div>
- <div class="vers">Son nez, son front, ses yeux et sa lèvre pourprine;</div>
- <div class="vers">Icy tu voidz le corps figuré par ce traict,</div>
- <div class="vers">Et son esprit paroist en l’art de médecine.</div>
-</div>
-
-<p>Le privilége du roi est du 14 de juin 1608.</p>
-
-<p>La seconde édition est intitulée:</p>
-
-<p><span class="smcap">Satyre Menippée</span>, ou Discours sur les poignantes
-traverses et incommoditez du mariage, auquel les humeurs
-et complexions des femmes sont vivement représentées,
-par Thomas Sonnet, docteur en médecine,
-gentilhomme virois; seconde édition reveuë par l’autheur
-et augmentée de la Timethelie ou Censure des
-femmes et d’une Defense apologetique contre les censeurs
-de sa Satyre. <i>Paris, Jean Millot</i>, 1609, in-8 de
-91 feuillets, y compris le titre, le portrait, et les deux
-derniers feuillets non chiffrés.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_253">[p. 253]</span>
-Les deux pièces ajoutées dans cette édition ont chacune
-un titre particulier, ce qui constate qu’elles avaient
-déjà paru à part. Voici le premier titre: <i>Thimetelie,
-ou Censure des femmes, satyre seconde, en laquelle
-sont amplement decrites les maladies qui arrivent
-à ceux qui vont trop souvent à l’escarmouche soubs
-la cornette de Venus</i>, par Thomas Sonnet, sieur de
-Courval. Paris, J. Millot, 1609.</p>
-
-<p>Le titre de la troisième pièce est ainsi conçu: <i>Defence
-apologetique du sieur de Courval, docteur en
-medecine, gentilhomme virois, contre les censeurs de
-sa Satyre du mariage</i>. <i>Ibid.</i>, <i>id.</i>, 1609.</p>
-
-<p>Dans quelques exemplaires, on trouve à la suite une
-pièce intitulée: <i>Responce à la Contre-satyre</i>, par l’auteur
-des <i>Satyres du mariage et Thimethelie</i> (sic). Imprimé
-à Paris, 1609, in-8 de 28 pages, y compris le
-titre.</p>
-
-<p>Cette seconde édition de la <i>Satyre Menippée</i> offre
-beaucoup de changements, qu’il serait trop long d’énumérer;
-les trois premiers vers ont été corrigés
-ainsi:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Muses, qui habitez dans l’antre Pieride,</div>
- <div class="vers">Rendés libres mes sens et ma veine fluide,</div>
- <div class="vers">Serenés mes esprits, agitez d’un procez...</div>
-</div>
-
-<p>Dans les pièces apologétiques qui précèdent la Satire,
-on ne trouve plus une pièce de vers latins signée Ph. Pistel,
-ni un sonnet de L. le Houx, avocat, l’éditeur et
-<span class="pagenum" id="Page_254">[p. 254]</span>
-l’émule d’Olivier Basselin. On peut en conclure que ces
-deux poëtes virois s’étaient brouillés avec Courval-Sonnet.</p>
-
-<p>La troisième édition de la <i>Satyre Menippée</i> porte le
-même titre. Elle a paru aussi chez Jean Millot, en 1610.
-Elle forme un volume in-8 de 8 feuillets prélim. et de
-73 pages, y compris le portrait, gravé par Léonard
-Gautier, tout à fait différent du précédent. Thomas
-Courval, sieur de Sonnet, y est représenté à l’âge de
-trente-trois ans. On peut lui attribuer les quatre vers qui
-sont gravés au-dessous de ce portrait:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Vire fut mon berceau, ma nourrice et mon laict,</div>
- <div class="vers10">Caen, le séjour de mon adolescence,</div>
- <div class="vers">Paris de ma jeunesse, et maintenant la France</div>
- <div class="vers">A mon nom, mes écris, mon corps, en ce pourtraict.</div>
-</div>
-
-<p>La <i>Thimethelie</i>, avec un titre à part daté de 1610,
-comprend 2 feuillets non chiffrés et 38 pages. La <i>Defence
-apologétique</i>, avec titre, a 41 pages, 1 feuillet
-blanc et 4 feuillets non chiffrés.</p>
-
-<p>La quatrième édition, imprimée à la suite des <i>Satyres</i>
-(Paris, Robert Boutonné, 1621), porte ce titre: <i>Satyre
-Menipée</i> (sic) <i>sur les poignantes traverses du mariage</i>,
-par le sieur de Courval, gentilhomme virois.
-Paris, Rolet Boutonné, 1621, in-8 de 101 pages, non
-compris le titre et le privilége des Œuvres satyriques,
-daté du 25 février 1621. Dans cette édition, toutes les
-pièces liminaires, les préfaces et les dédicaces ont disparu,
-ainsi que le portrait.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_255">[p. 255]</span>
-La cinquième édition, faite, dit-on, loin des yeux de
-l’auteur, paraît être la plus complète de toutes,
-sinon la plus correcte; elle contient les quatre parties,
-avec des titres particuliers, sous une seule pagination.
-Voici le titre général:</p>
-
-<p><span class="smcap">Satyre Menippée</span> contre les femmes, sur les poignantes
-traverses et incommoditez du mariage, avec la
-Thimethelie ou Censure des femmes, par Thomas Sonnet,
-docteur en medecine, gentilhomme virois. <i>Lyon,
-Vincent de Cœursilly</i>, 1623, in-8 de 12 feuillets non
-chiffrés et de 193 p.</p>
-
-<p>Le titre particulier de la <i>Satyre Menippée</i>, qui forme
-un second titre pour le volume, est orné d’un portrait
-de l’auteur, gravé sur cuivre. Charles Nodier, dans le
-Catalogue de ses livres, en 1844, a remarqué cette particularité,
-qu’il a considérée mal à propos comme résultant
-d’un renouvellement de titre. C’est à tort qu’on
-a prétendu que cette édition était plus incorrecte que
-les autres. Le privilége du roi est remplacé par un <i>consentement</i>
-pour le roi, signé de Pomey, et daté de Lyon,
-ce 15 mai 1623.</p>
-
-<p>Nous ne voyons pas, en effet, que la <i>Satyre Menippée</i>
-ait été réimprimée à part depuis 1623, quoique Courval-Sonnet
-ait vécu au moins jusqu’en 1631, et qu’il soit
-resté l’ennemi irréconciliable du mariage.</p>
-
-<p>La sixième édition, que les bibliographes n’avaient
-pas devinée sous le titre trompeur qui la déguise, offre
-un remaniement complet de la <i>Satyre Menippée</i>, avec
-tant d’additions, de suppressions et de variantes, qu’on
-<span class="pagenum" id="Page_256">[p. 256]</span>
-pourrait presque la considérer comme un ouvrage nouveau.
-C’est pourtant l’auteur lui-même qui a eu la malheureuse
-idée de métamorphoser ainsi son œuvre, pour
-la réunir à la quatrième édition de son recueil de satires,
-intitulé: <i>les Exercices de ce temps, contenant plusieurs
-satyres contre les mauvaises mœurs</i> (Rouen, Guill. de
-La Haye, 1626, in-8<sup>o</sup> de 209 p.).</p>
-
-<p>La <i>Satyre Menippée</i> qu’on a de la peine à reconnaître
-dans la <i>Suite des Exercices de ce temps, contenant
-plusieurs satyres contre le joug nuptial et fascheuses
-traverses du mariage</i>, par le s. D. C. V. (le sieur de
-Courval, Virois. Rouen, Guill. de La Haye, 1627), commence
-à la page 117 du volume; mais elle est précédée
-d’une page blanche et d’un titre séparé, qui ne comptent
-pas dans la pagination et qui doivent avoir été intercalés
-après coup. Courval-Sonnet a divisé ici sa <i>Satyre Menippée</i>
-en sept satires, sans rien changer à l’ordre primitif
-de la composition: 1<sup>o</sup> <i>Contre le Joug nuptial</i>;
-2<sup>o</sup> <i>Contre affection et diversité des humeurs et temperamens
-des mariez</i>; 3<sup>o</sup> <i>le Hasard des cornes, espousans
-belle femme</i>; 4<sup>o</sup> <i>le Desgout, espousans laide
-femme</i>; 5<sup>o</sup> <i>la Riche et Superbe</i>; 6<sup>o</sup> <i>la Pauvre et Souffreteuse</i>;
-7<sup>o</sup> <i>Censure des femmes</i>. La septième satire
-se termine par l’énumération des sujets divers que le
-poëte se proposait de traiter dans d’autres satires qui
-n’ont pas été publiées. La <i>Satyre Menippée</i>, ainsi transformée
-ou défigurée, a reparu dans plusieurs réimpressions
-rouennaises des <i>Exercices de ce temps</i> (1645,
-1657, etc.), et s’est trouvée naturellement ajoutée aux
-<span class="pagenum" id="Page_257">[p. 257]</span>
-éditions complètes des <i>Œuvres satyriques</i> du sieur de
-Courval-Sonnet, qui avait cessé enfin de corriger et
-de remanier son ouvrage de prédilection contre le joug
-nuptial et les <i>poignantes</i> ou <i>fâcheuses</i> traverses du
-mariage.</p>
-
-<hr class="hr40" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<h3 id="Page_258"><span class="cs8">LE</span><br />
-PARNASSE DES MUSES.</h3>
-
-<hr class="hr30" />
-
-<p>Le savant et vénérable M. Jacques-Charles Brunet,
-dans la dernière édition de son <i>Manuel du libraire</i>, ce
-chef-d’œuvre inestimable de bibliographie et de critique
-littéraire, a donné une excellente notice sur les éditions
-du <i>Parnasse des Muses</i>, depuis celle de 1627, <i>Paris,
-Ch. Hulpeau</i>, jusqu’à celle de 1635, <i>Paris, Ch. Sevestre</i>.
-On trouvera dans cette notice la description
-détaillée de l’édition de 1633, <i>Paris, Sevestre</i>, qui a été
-réimprimée textuellement dans le joli volume que nous
-avons sous les yeux<a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>.</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a>
-Le Parnasse des Muses ou Recueil des plus belles chansons à
-danser, recherchées dans le cabinet des plus excellens poëtes de ce
-temps. Dédié aux belles Dames. Deuxième édition. <i>Paris, Ch. Hulpeau</i>,
-1628, in-12. Réimpression faite pour une société de bibliophiles,
-à cent exemplaires numérotés. <i>Bruxelles, imprim. de A. Mertens</i>,
-1864.</p>
-</div>
-
-<p>M. J.-C. Brunet n’a pas négligé de dire que les deux
-<span class="pagenum" id="Page_259">[p. 259]</span>
-éditions datées de 1633, l’une publiée par Ch. Hulpeau,
-l’autre par Ch. Sevestre, sont, à proprement parler,
-deux recueils différents sous un titre analogue. On
-pourra donc réimprimer maintenant le recueil de
-Ch. Hulpeau, sans craindre de faire double emploi. Il
-faut considérer les libraires Hulpeau et Sevestre comme
-ayant exploité, en concurrence, sous le même titre, un
-genre de livre qui avait la vogue alors et qui trouvait
-de nombreux acheteurs parmi le peuple.</p>
-
-<p>Suivant M. J.-C. Brunet, Ch. Hulpeau, qui est nommé
-dans le privilége de la première édition de 1627, serait
-l’éditeur, le compilateur du recueil. Nous ne partageons
-pas son opinion: le libraire Ch. Hulpeau, appartenant à
-une ancienne famille de libraires qui ont exercé à Paris
-depuis 1555, n’eût pas dit, de lui-même, dans la Dédicace
-aux Dames, qu’il les suppliait de prendre ces chansons
-à danser, «de la main d’un, chez qui la melancholie
-ne trouva jamais place;» il n’eût pas dit non
-plus aux Enfants de Bacchus: «Compagnons, il me
-semble qu’après avoir donné contentement aux Dames,
-il est aucunement raisonnable de s’en donner à soy-mesme,
-et comme nous sommes tous enfans d’un si bon
-père...» Un libraire eût encouru certainement les reproches
-de sa corporation, s’il s’était déclaré, en ces
-termes, ami du vin et de la joyeuseté.</p>
-
-<p>Nous sommes plutôt tenté de croire que l’éditeur du
-recueil était un de ces chanteurs des rues, un de ces
-bateleurs de carrefour, qui avaient surtout élu domicile à
-la place Dauphine, devant la Samaritaine et au bout du
-<span class="pagenum" id="Page_260">[p. 260]</span>
-Pont-Neuf. Le frontispice représente, en effet, deux
-comédiens, en costume de théâtre, la batte au côté, le
-tour des yeux noirci au charbon et le visage chargé de
-verrues postiches.</p>
-
-<p>M. le marquis de Gaillon a consacré un charmant article
-aux anciens recueils de chansons françoises, et
-particulièrement au <i>Parnasse des Muses</i>, dans le <i>Bulletin
-du bibliophile</i>, année 1860, p. 1172 et suiv. Il fait
-ressortir avec infiniment de goût et d’esprit tout ce qu’il
-y a de curieux et d’intéressant dans ces recueils que les
-amateurs se disputent au poids de l’or. L’exemplaire de
-l’édition de Sevestre a été vendu 616 francs, à la vente
-Solar.</p>
-
-<p>Charles Nodier faisait le plus grand cas de tous ces
-recueils de chansons populaires, et il distinguait, entre
-tous, <i>le Parnasse des Muses</i>. Il avait conseillé à M. Techener
-de le réimprimer dans sa collection de <i>Joyeusetez</i>.
-Il attachait beaucoup de prix, sous le rapport de
-la langue et de l’histoire des mœurs, à ces naïves et
-charmantes compositions, qui sont la véritable poésie du
-peuple. «Nul genre de littérature, dit M. le marquis de
-Gaillon, n’est plus populaire en France que la chanson
-et n’y a été plus heureusement cultivé; on peut même
-dire qu’elle y vient sans culture, y étant dans son terrain
-naturel.»</p>
-
-<p>M. le marquis de Gaillon fait remarquer que les recueils
-de chansons, publiés avant <i>le Parnasse des
-Muses</i>, appartiennent originairement à la Normandie.
-<i>Le Parnasse des Muses</i> est un recueil parisien. En
-<span class="pagenum" id="Page_261">[p. 261]</span>
-effet, si quelques chansons qui y figurent peuvent avoir
-été composées à Caen, à Avignon, à Abbeville<a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>, il est
-question de Paris dans beaucoup d’autres. Ici, ce sont
-les filles de Vaugirard<a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>; là, c’est la pâtissière du pont
-Saint-Michel, qui était une voisine du libraire Ch. Hulpeau<a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>;
-ailleurs, nous nous trouvons</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers7">Sur la rive de Seine,</div>
- <div class="vers7">Tout auprès du port au foin<a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>;</div>
-</div>
-
-<p>ou bien à Passi, à Montmartre, aux Gobelins<a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>, etc.</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_14" id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a>
-En revenant d’Avignon (page 119 de la 1<sup>re</sup> partie).</p>
-
-<p>En m’en revenant de Caen (page 133, <i>ibid.</i>).</p>
-
-<p>Guillot chevaleton.</p>
-
-<p>Des premiers d’Abbeville (p. 15 de la 2<sup>e</sup> part.).</p>
-
-<p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a>
-Page 112 de la 1<sup>re</sup> partie et 14 de la seconde.</p>
-
-<p><a name="Footnote_16" id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a>
-Page 85 de la 1<sup>re</sup> partie.</p>
-
-<p><a name="Footnote_17" id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a>
-Page 22 de la 2<sup>e</sup> partie.</p>
-
-<p><a name="Footnote_18" id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a>
-Page 88 de la 2<sup>e</sup> partie.</p>
-</div>
-
-<p>Les chansons du <i>Parnasse des Muses</i> offrent tous les
-genres de la chanson, depuis la ronde villageoise, avec
-refrain et onomatopée, jusqu’à la romance amoureuse et
-langoureuse. Plusieurs pièces viennent sans doute, en
-droite ligne, de la chambre du roi ou de la reine, car
-nos rois de France aimaient la chansonnette et ne dédaignaient
-pas de la chanter. La plupart de ces chansons,
-qui roulent sur le même sujet, c’est-à-dire sur
-l’éternel passe-temps des hommes et des femmes, sont
-pleines de verve et de gaieté; quelques-unes pourraient
-passer pour des chefs d’œuvre dans leur genre.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_262">[p. 262]</span>
-Nous n’avons remarqué qu’une seule chanson qui fît
-allusion aux événements du temps, dans ces vers:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers7">Que la Rochelle investie</div>
- <div class="vers7">Soit prise ou ne le soit pas...<a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a></div>
-</div>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_19" id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a>
-Page 9 de la 2<sup>e</sup> partie du <i>Concert des Enfants de Bacchus</i>.</p>
-</div>
-
-<p>Nous n’en signalerons que deux en patois, l’une en patois
-des environs de Paris<a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>, l’autre en patois auvergnat<a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>.
-On en trouvera seulement deux ou trois, dans
-lesquelles le mot brave l’honnêteté; mais il en est peu,
-néanmoins, qui puissent se chanter aux concerts du
-mois de Marie.</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_20" id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a>
-Page 88 de la 2<sup>e</sup> partie.</p>
-
-<p><a name="Footnote_21" id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a>
-Page 38 de la 1<sup>re</sup> partie.</p>
-</div>
-
-<hr class="hr40" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<h3 id="Page_263"><span class="cs9">LE</span><br />
-BANQUET DES MUSES<br />
-<span class="cs6">DE</span><br />
-<span class="cs8 esp">JEAN AUVRAY.</span></h3>
-
-<hr class="hr30" />
-
-<p>Ce n’est pas ici le lieu de traiter à fond une des
-questions les plus complexes et les plus difficiles de
-l’histoire littéraire, en essayant de débrouiller et d’éclaircir
-les renseignements aussi confus que contradictoires
-que nous possédons sur Jean Auvray et sur ses ouvrages.
-Il faudrait plus de temps et plus d’espace que nous n’en
-avons, pour établir d’une manière logique et certaine la
-biographie et la bibliographie de ce poëte normand, car
-bibliographes et biographes sont loin de s’entendre, au
-sujet de l’auteur du <i>Banquet des Muses</i>.</p>
-
-<p>En effet, le sieur Auvray, à qui l’on doit ce recueil
-célèbre de poésies <i>scurriles et comiques</i>, comme il les
-qualifie lui-même dans sa dédicace à maître Charles
-Maynard, conseiller du roi en ses Conseils d’État et
-privé, et président, en sa Cour du Parlement de Rouen,
-<span class="pagenum" id="Page_264">[p. 264]</span>
-est-il le même que le sieur Jean Auvray, qui a composé
-un grand nombre de poésies saintes et mystiques, entre
-autres le <i>Thrésor sacré de la Muse saincte</i>, la <i>Pourmenade
-de l’Ame dévote</i>, le <i>Triomphe de la Croix</i>?</p>
-
-<p>Le sieur Auvray, chirurgien de son état, que ses amis
-proclament: <i lang="la" xml:lang="la">poeticæ nec non chirurgicæ disciplinæ hujus
-temporis facile princeps</i>, en tête de son <i>Banquet
-des Muses</i>, est-il le même que maître Jean Auvray, avocat
-au Parlement de Normandie, auteur de plusieurs
-tragédies, entre autres l’<i>Innocence découverte</i>, <i>Madonte</i>,
-<i>Dorinde</i>, etc., etc.?</p>
-
-<p>Le sieur Auvray, qui n’existait plus en 1628, quand
-son ami et compatriote, David Ferrand, libraire de Rouen,
-publia ses <i>Œuvres sainctes</i>, suivant le vœu du défunt,
-est-il le même que le sieur Auvray qui, au dire des bibliographes,
-dédiait à la reine, en 1631, ses tragédies de
-<i>Madonte</i> et de <i>Dorinde</i>?</p>
-
-<p>Enfin, faut-il croire, avec Beauchamps (<i>Recherches
-sur les Théâtres de France</i>, 2<sup>e</sup> part. de l’édit. in-4<sup>o</sup>,
-p. 82), que l’auteur de <i>Madonte</i> et de <i>Dorinde</i> mourut
-avant le 19 novembre 1633? Ou bien, faut-il accepter
-le témoignage de l’éditeur des <i>Œuvres sainctes</i>, qui
-déclare, dans les termes les moins ambigus, que le poëte
-était mort avant cette publication, c’est-à-dire avant
-l’année 1628?</p>
-
-<p>Ce sont là autant de petits problèmes historiques et
-bibliographiques, devant lesquels s’est arrêté le savant
-auteur du <i>Manuel du libraire</i>, qui se contente de les
-signaler en invitant les biographes à les résoudre. Cette
-<span class="pagenum" id="Page_265">[p. 265]</span>
-solution définitive se trouvera sans doute dans la notice
-que Guillaume Colletet a consacrée à Jean Auvray et qui
-figure parmi les <i>Vies des Poëtes françois</i>, cette précieuse
-compilation encore inédite que les amis des lettres désespèrent
-de voir paraître et dont le manuscrit original
-est conservé à la Bibliothèque du Louvre.</p>
-
-<p>En attendant, nous pouvons dire, sans crainte d’être
-démenti par Guillaume Colletet, que Jean Auvray s’occupa
-de théâtre, de poésie satirique et licencieuse, dans
-sa jeunesse, avec beaucoup de verve, de talent et de libertinage,
-mais qu’il ne publia lui-même qu’un seul de
-ces ouvrages de littérature profane, sa tragédie de l’<i>Innocence
-découverte</i> (in-12, sans titre; privilége du 20
-janvier 1609). Il avait fait une foule de pièces folâtres ou
-gaillardes qui couraient le monde et qu’il ne prit pas la
-peine de recueillir en volume. D’ailleurs, en 1611, il s’était
-amendé et converti, comme il nous l’apprend lui-même
-dans les stances de l’<i>Amant pénitent</i>, qui font
-partie du <i>Thrésor sacré de la Muse saincte</i> (Amiens,
-impr. de Jacq. Hubault, 1611, in-8<sup>o</sup>):</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Lorsque j’estois mondain, je croyois que les femmes</div>
- <div class="vers">Fussent pour les humains de plaisans paradis;</div>
- <div class="vers">Mais j’ay depuis cogneu que les femmes infames</div>
- <div class="vers">Sont les premiers enfers où nous sommes maudits.</div>
-</div>
-
-<p>Après cette conversion très-sincère, Jean Auvray ne
-composa ou plutôt n’avoua que des poésies d’un genre
-sérieux, empreintes d’une sorte d’exaltation religieuse;
-telles sont les <i>Stances</i> présentées au roi durant les troubles
-<span class="pagenum" id="Page_266">[p. 266]</span>
-de 1615, la <i>Complainte de la France, en 1615</i>, etc.,
-qui semblent un peu dépaysées au milieu du <i>Banquet
-des Muses</i>. Auvray avait été avocat, avant de devenir
-chirurgien; il avait habité Paris, avant de retourner en
-Normandie et de se fixer à Rouen; il avait vécu dans la
-société des poëtes et des comédiens débauchés, avant
-de mener une vie honnête et presque exemplaire, en
-exerçant la médecine et la chirurgie dans la capitale de
-la Normandie. Il ne pensa plus à la poésie que pour envoyer
-au Palinod de Caen et au Puy de la Conception,
-de Rouen, des poëmes et des chants royaux sur le Saint-Sacrement
-et sur la Sainte Vierge. Cependant il n’avait
-pas brûlé ses manuscrits, quoiqu’il eût abjuré ses péchés
-de jeunesse.</p>
-
-<p>Il mourut vers 1622, et son exécuteur testamentaire,
-le libraire David Ferrand, raconte ainsi cette mort édifiante:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers8">Estant prest de rendre l’esprit,</div>
- <div class="vers8">Entre mes mains il vous commit (ses manuscrits),</div>
- <div class="vers8">Me disant: «Pour mes œuvres sainctes,</div>
- <div class="vers8">Fay que quelqu’un soit leur appuy,</div>
- <div class="vers8">Qui puisse empescher les atteintes</div>
- <div class="vers8">Des censeurs du labeur d’autruy.»</div>
-</div>
-
-<p>David Ferrand, suivant la volonté de Jean Auvray,
-publia ses <i>Œuvres sainctes</i>, qui parurent presque simultanément:</p>
-
-<p>Les Poëmes d’Auvray, præmiez au Puy de la Conception.
-<i>Rouen, David Ferrand</i>, 1622, pet. in-8<sup>o</sup>.</p>
-
-<p>La Pourmenade de l’Ame devote accompagnant son
-<span class="pagenum" id="Page_267">[p. 267]</span>
-Sauveur, depuis les rues de Jérusalem jusqu’au tombeau.
-<i>Rouen, David Ferrand</i>, 1622, pet. in-8<sup>o</sup>.</p>
-
-<p>Le Triomphe de la Croix, poëme d’Auvray. <i>Rouen,
-David Ferrand</i>, 1622, pet. in-8<sup>o</sup>.</p>
-
-<p>Epitome sur les vies et miracles des bienheureux pères
-SS. Ignace de Loyola et François Xavier. <i>Rouen, David
-Ferrand</i>, 1622, pet. in-8<sup>o</sup>.</p>
-
-<p>Mais David Ferrand avait trouvé aussi, dans les papiers
-de Jean Auvray, les poésies satiriques, libres et
-autres, que l’auteur s’était toujours abstenu de publier,
-mais dont la plupart avaient déjà paru, sous son nom
-ou anonymes, dans le <i>Parnasse des plus excellens
-poëtes de ce temps</i> (Paris, Mat. Guillemot, 1607-1618,
-2 vol. in-8<sup>o</sup>) et dans des recueils du même genre.
-David Ferrand se garda bien de détruire ces vers, qui
-n’appartenaient pas aux œuvres saintes; il les réunit,
-il les publia, sous le titre de <i>Banquet des Muses</i>, et il
-réimprima plus d’une fois ce volume, en vertu d’une
-permission tacite qui lui tenait lieu de privilége du
-roi.</p>
-
-<p>Le <i>Banquet des Muses</i>, quoique réimprimé au moins
-trois fois, est excessivement rare, et presque tous les
-exemplaires qui sont parvenus jusqu’à nous, en passant
-sous les fourches caudines de l’Index, ont été plus ou
-moins mutilés par la censure de la librairie ou par les
-scrupules des lecteurs. L’édition originale de 1623 est
-encore plus rare que celles de 1627 ou 1628 et de 1636.</p>
-
-<p>Cette édition de 1623, d’après laquelle a été faite
-la réimpression récente que nous avons sous les yeux,
-<span class="pagenum" id="Page_268">[p. 268]</span>
-forme un volume in-8<sup>o</sup> de cinq feuillets préliminaires,
-de 368 pages, et de 32 pages pour les Amourettes qui
-le terminent. On a supprimé, dans les éditions de 1628
-et de 1636, les vers latins signés L. A. et les sonnets
-de J. de Pozé, Blaisois, et de R. Guibourg, adressés
-à l’auteur, ainsi que deux petites pièces assez innocentes:
-<i>Tombeau de Rud’ensouppe</i> (page 144) et <i>Sur
-une fontaine tarie</i> (page 32 des Amourettes). Mais on
-y a ajouté, en compensation, à la suite des Amourettes,
-les <i>Stances funebres sacrées à la memoire de messire
-Claude Groulard, chevalier, sieur de Lecourt, conseiller
-du roy en ses Conseils d’Estat et privé, et son
-premier président en sa Cour de Parlement de Normandie</i>.
-Ces deux éditions de 1628 et de 1636 se composent
-de quatre feuillets préliminaires et de 408 pages,
-après lesquelles on a réimprimé l’<i>Innocence découverte,
-tragi-comédie</i>, en 57 pages.</p>
-
-<p>Le succès qu’obtinrent simultanément le <i>Banquet des
-Muses</i> et les <i>Œuvres sainctes</i> d’Auvray conseilla aux
-libraires de Paris de rechercher les ouvrages inédits de
-ce poëte, que le libraire de Rouen avait négligés ou qui
-n’étaient pas entre ses mains. Voilà comment Antoine
-de Sommaville fit paraître successivement, en 1630, un
-livre, qu’il disait avoir <i>recouvert</i>, intitulé <i>les Lettres du
-sieur Auvray</i>, et, en 1631, les <i>Autres Œuvres poëtiques
-du sieur Auvray</i> (in-8<sup>o</sup> de 82 p.), et les tragi-comédies de
-<i>la Madonte</i> et de <i>la Dorinde</i>, dédiées l’une et l’autre à
-la reine et qui auraient dû être imprimées, en 1609,
-avec l’<i>Innocence découverte</i>.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_269">[p. 269]</span>
-On réimprimera peut-être un jour les <i>Autres Œuvres
-poétiques du sieur Auvray</i>, mais nous croyons que ce
-petit recueil n’est pas, du moins en totalité, l’œuvre de
-l’auteur du <i>Banquet des Muses</i>, car on y remarque des
-Stances sur la réduction de la Rochelle en 1628, et l’épitaphe
-du baron de Thiembronne, <i>qui mourut en seize
-cent trente</i>. Nous attribuerons donc ledit recueil, sauf
-quelques pièces, à un fils de Jean Auvray, lequel serait
-aussi l’auteur d’un ouvrage en prose: <i>Louis le Juste,
-panegyrique</i>, par Auvray (Paris, 1633, in-4<sup>o</sup>).</p>
-
-<p>Quant à l’auteur du <i>Banquet des Muses</i>, c’est un
-poète de l’école de Regnier et qui ne lui est pas inférieur:
-«Voilà où Auvray est vraiment supérieur, dit
-Viollet-le-Duc dans sa <i>Bibliothèque poétique</i>, après
-avoir cité une pièce tirée du <i>Banquet des Muses</i>; c’est
-dans les petits vers faciles, vifs, pleins d’originalité et
-de verve, et dont l’expression est neuve et pittoresque.
-Dans le grand vers, il est moins original, quoiqu’on y
-reconnaisse encore son allure franche et son style nombreux.»
-Le <i>Banquet des Muses</i> s’adresse donc aux fins
-gourmets de la langue et de la gaieté gauloises.</p>
-
-<hr class="hr40" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<h3 id="Page_270"><span class="cs8">LES</span><br />
-DÉLICES DE VERBOQUET.</h3>
-
-<hr class="hr30" />
-
-<p>Le recueil de Verboquet, que les bibliographes classent
-parmi les facéties, est un des ouvrages de cette catégorie
-les plus rares et les plus recherchés par les bibliophiles.
-On le voit figurer aujourd’hui dans les bonnes
-collections d’amateurs, mais il manquait dans la plupart
-des célèbres bibliothèques du dix-huitième siècle; il
-était alors presque inconnu, sinon dédaigné, et les
-exemplaires qui avaient pu rester intacts entre les mains
-du peuple, pour lequel le livre avait été compilé et imprimé,
-échappaient encore à la curiosité des bibliophiles.</p>
-
-<p>Ce livre a eu pourtant un grand nombre d’éditions,
-depuis celles de 1623, qui paraissent être les premières.
-Voici la liste des éditions que nous trouvons citées dans
-les catalogues et qui ne sont pas toutes mentionnées
-dans le <i>Manuel du libraire</i>:</p>
-
-<div class="manuscr" style="font-size: small;">
-<p><span class="pagenum" id="Page_271">[p. 271]</span>
-Les Délices de Verboquet le Généreux. <i>Imprimé en 1623</i>, in-12.
-Catal. de Dufay et de comte d’Hoym. Il y a des exemplaires qui portent:
-<i>Se vend au logis de l’auteur</i>.</p>
-
-<p class="sep1">Les Délices joyeux et récréatifs, par Verboquet le Généreux, livre
-très-utile et nécessaire pour réjouir les esprits mélancoliques. <i>Rouen,
-Besoigne</i>, 1625, in-12 de 258 pages et la table.</p>
-
-<p class="sep1">Les Délices joyeux et récréatifs, avec quelques apophthegmes, nouvellement
-traduits d’espagnol en françois, par Verboquet le Généreux.
-<i>Rouen, Jacques Besongne</i>, 1626, in-12.</p>
-
-<p class="sep1">Les Délices ou Discours joyeux, récréatifs, avec les plus belles rencontres
-et les propos tenus par tous les bons cabarets de France, par
-Verboquet le Généreux. <i>Paris, de l’imprimerie de Jean Martin et
-de Jean de Bordeaux</i>, 1630, 2 tom. en 1 vol. in-12.</p>
-
-<p>La seconde partie est intitulée: <i>Les Subtiles et Facétieuses Rencontres
-de I.-B., disciple du généreux Verboquet, par luy pratiquées
-pendant son voyage, tant par mer que par terre</i>. <i>Paris</i>,
-1630. Cette seconde partie a été depuis réimprimée avec la première,
-quoiqu’elle ne soit probablement pas du même auteur.</p>
-
-<p class="sep1">Les Délices ou Discours Joyeux, etc. <i>Lyon, Pierre Bailly</i>, 1640,
-2 part. en 1 vol. in-12 de 258 pages et la table, et de 71 pages. Il y a
-des exemplaires, sous la même date, avec le nom de <i>Nicolas Gay</i>.</p>
-
-<p class="sep1">—Les mêmes. <i>Troyes, Nicolas Oudot</i>, 1672, in-12.</p>
-
-<p class="sep1">—Les mêmes. <i>Troyes, veuve Oudot et J. Oudot fils</i>, sans date,
-pet. in-8.</p>
-</div>
-
-<p>Nous serions fort embarrassé de deviner quel est ce
-Verboquet le Généreux, qui contait si bien dans les bons
-cabarets de France et qui devait résider à Rouen, puisque
-son livre fut imprimé d’abord dans cette ville et
-qu’il se vendait chez l’auteur. Mais, après avoir lu ce
-petit livre pour la première fois, nous avons été beaucoup
-moins curieux de découvrir le véritable nom du
-<span class="pagenum" id="Page_272">[p. 272]</span>
-compilateur qui s’était caché sous le pseudonyme de
-<i>Verboquet</i>. Il faut bien le dire, quoiqu’on trouve au
-verso du titre un quatrain de <i>l’Autheur à son livre</i>, cet
-auteur, quel qu’il soit, n’a eu que la peine de s’approprier
-les contes les plus gras et les plus gaillards, qu’il
-a choisis dans les conteurs du seizième siècle et surtout
-dans Bonaventure des Periers.</p>
-
-<p>Aucun bibliographe ne s’était encore avisé de faire
-cette belle découverte, et les bibliophiles ne songeaient
-guère à chercher les meilleures histoires de Verboquet
-dans les <i>Nouvelles Récréations et joyeux devis</i> de Bonaventure
-des Periers. Faut-il supposer que Jacques Pelletier,
-à qui on attribue une partie de ces <i>joyeux devis</i>,
-ait lui-même repris son bien et formé un recueil des
-contes qui lui appartenaient? Dans cette hypothèse, le
-manuscrit de Jacques Pelletier aurait été imprimé, longtemps
-après sa mort, par un ami de la joie, par un comédien,
-un bateleur de campagne, qui ne soupçonnait
-pas l’origine des contes qu’il publiait sous le nom de
-Verboquet. Ce nom de <i>Verboquet</i> rappelle assez le
-pseudonyme de Philippe d’Alcripe, sieur de <i>Neri en
-Verbos</i>, l’auteur déguisé de la <i>Nouvelle Fabrique des
-excellents traits de vérité</i>.</p>
-
-<p class="sep2">Nous n’avons pas l’intention de remonter à la source
-de tous les contes plaisants que contiennent les <i>Délices
-de Verboquet</i>; mais, pour prouver que nous n’accusons
-pas à la légère le plagiaire effronté de Bonaventure des
-Periers, nous indiquerons quelques-un des contes que
-<span class="pagenum" id="Page_273">[p. 273]</span>
-Verboquet le Généreux a copiés le plus fidèlement du
-monde.</p>
-
-<div class="manuscr csm">
-<p><i>D’un mary de Picardie, qui retira sa femme de l’amour par une
-remonstrance qu’il luy fit.</i> Voy. les <i>Nouv. Récréat. et joyeux devis</i>,
-édit. de La Monnoye, 1735, in-12, t. I, p. 93.</p>
-
-<p class="sep1"><i>De la vefve qui avoit une requeste à présenter et la bailla au conseiller
-laïc à la présenter.</i> Voy. tom. II, p. 86.</p>
-
-<p class="sep1"><i>D’une jeune fille qui ne vouloit point un mary, parce qu’il avoit
-mangé la dot de sa femme.</i> Voy. II, p. 89.</p>
-
-<p class="sep1"><i>De l’invention d’un mary pour se venger de sa femme.</i> Voy. t. III,
-p. 109.</p>
-
-<p class="sep1"><i>Du basse-contre de S. Hilaire de Poictiers, qui accompara les
-chanoines à leurs potages.</i> Voy. t. I, p. 47.</p>
-
-<p class="sep1"><i>De l’enfant de Paris, nouvellement marié, et de Beaufort qui
-trouve moyen de jouir de sa femme, nonobstant sa soigneuse garde.</i>
-Voy. t. I, p. 185.</p>
-
-<p class="sep1"><i>De Madame la Fourrière qui logea le gentilhomme au large.</i> Voy.
-t. II, p. 1.</p>
-</div>
-
-<p>Il est probable, cependant, que plusieurs des contes
-de Verboquet sont de son cru, et nous lui laisserons volontiers
-pour sa part les plus libres et les plus grossiers.
-Il est permis aussi de supposer que, s’il les débitait en
-public du haut de ses tréteaux, il les assaisonnait à sa
-manière, en y ajoutant des grimaces et des gestes capables
-d’en relever encore le haut goût.</p>
-
-<p>Quant aux <i>Subtiles et facétieuses Rencontres de
-J. B., disciple du généreux Verboquet</i>, qui ont été
-<span class="pagenum" id="Page_274">[p. 274]</span>
-pendant longtemps inséparables des <i>Délices</i>, il faudrait
-en faire honneur à un autre auteur ou compilateur,
-qui a rassemblé, sous ce titre, des anecdotes et des bons
-mots plus ou moins innocents. C’était une brochure
-qu’on vendait dans les foires et les marchés, pour quelques
-sous, et cette brochure a été cent fois plus répandue
-que le volume des <i>Délices</i>. On la réimprima sans
-cesse jusqu’en 1715. A cette époque, un censeur, qui se
-nomme Passart dans ses approbations, mais qui n’est
-autre que l’abbé Cherrier, l’auteur du <i>Polissonniana</i>,
-avait été désigné par le lieutenant de police pour examiner
-les livres populaires qui sortaient des presses de
-Paris, de Troyes, de Rouen et de Lyon. Le censeur supprima
-ce qu’il avait «trouvé de mauvais» dans ce recueil,
-et motiva ainsi une Approbation du chancelier, en date
-du 28 octobre 1715. Depuis lors, toutes les réimpressions
-qui furent faites à Troyes ont reproduit le texte épuré
-par ordre du ministre de la justice.</p>
-
-<p>M. Charles Nisard n’a pas oublié Verboquet, dans sa
-curieuse <i>Histoire des livres populaires, ou De la littérature
-du colportage</i> (Paris, Amyot, 1854, in-8, t. I,
-p. 280-81); mais il a été bien sévère et même bien
-cruel pour le Disciple de ce généreux Verboquet: «On
-ne sait pas, dit-il, quel était ce Verboquet; on suppose
-qu’un comédien de province se cachait sous ce pseudonyme,
-pensant qu’on irait bien l’y découvrir, comme on
-découvre, au parfum qu’elle exhale, la violette cachée
-dans les herbes. Malheureusement, rien n’est plus inodore,
-rien n’est plus incolore que ces <i>facétieuses
-<span class="pagenum" id="Page_275">[p. 275]</span>
-rencontres</i>; rien n’est moins salé, plus plat ni plus niais.
-C’est à faire dormir debout. Il est vraiment inconcevable
-que ce recueil ait eu de la célébrité.» M. Charles
-Nisard ne parle, bien entendu, que du Disciple; quant
-au maître, à Verboquet, dont les <i>Délices</i> n’avaient pas
-été réimprimés depuis deux siècles, il n’a pas eu à s’en
-occuper dans son ouvrage sur les livres modernes du colportage;
-mais s’il eût ouvert le petit volume du généreux
-conteur, il y aurait reconnu çà et là la touche fine et spirituelle
-et le style gaulois de Bonaventure des Periers.</p>
-
-<hr class="hr40" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<h3 id="Page_276"><span class="cs8">L’ABUS</span><br />
-<span class="cs6">DES</span><br />
-NUDITEZ DE GORGE.</h3>
-
-<hr class="hr30" />
-
-<p>En tête de la première édition de ce curieux traité,
-l’Imprimeur le présente, dans l’Avis au lecteur, comme
-«l’effet du zèle et de la piété d’un gentilhomme françois,
-qui, passant par la Flandre, et voyant que la plupart
-des femmes y ont la gorge et les épaules nues et
-approchent en cet estat du tribunal de la Pénitence et
-même de la sainte Table,» fut tellement scandalisé,
-qu’il promit d’envoyer dans ce pays, à son retour en
-France, un écrit où il ferait voir l’abus et le déréglement
-de cette coutume. Or, l’imprimeur de la première
-édition: <i>De l’Abus des nuditez de gorge</i> (Bruxelles,
-1675, in-12), est François Foppens, qui avait alors des
-relations fréquentes avec les écrivains français, et qui
-se chargeait de publier les ouvrages qu’ils n’eussent pas
-<span class="pagenum" id="Page_277">[p. 277]</span>
-osé faire circuler d’abord en France. La Belgique fut,
-pendant le dix-septième siècle, une sorte de terrain
-neutre de la littérature et de la librairie françaises.</p>
-
-<p>Il est donc certain que l’auteur de ce petit livre était
-un Français, sinon un gentilhomme. Ce n’est pas à dire
-que ce fut Jacques Boileau, docteur en Sorbonne, grand
-vicaire et official de l’église de Sens, frère puîné du grand
-satirique Boileau-Despréaux. Jacques Boileau, qui a publié
-une Histoire des Flagellants, une Histoire de la Confession
-auriculaire, un Traité des Attouchements impudiques,
-choisissait de préférence les sujets scabreux et
-difficiles; mais, ordinairement, il écrivait en latin, quoiqu’il
-fût très-capable d’écrire en fort bon français. On
-lui demanda, un jour, pourquoi cette persistance à user
-de la langue latine: «C’est, répondit-il, de peur que les
-évêques ne me lisent: ils me persécuteraient.» Ainsi,
-rien ne prouve que Jacques Boileau soit réellement
-l’auteur <i>de l’Abus des nuditez de gorge</i>, traité écrit en
-excellent français, mais dont nous ne connaissons pas
-de texte latin, manuscrit ou imprimé.</p>
-
-<p>On a essayé de chercher un autre auteur à qui pouvoir
-attribuer ce petit ouvrage, réimprimé à Paris
-en 1677 (<i>jouxte la copie imprimée à Bruxelles, à Paris,
-chez J. de Laize de Bresche</i>, in-12), et augmentée,
-dans cette édition, de l’<i>Ordonnance de MM. les
-Vicaires généraux de l’archevesché de Toulouse, le
-siége vacquant, contre la nudité des bras, des épaules
-et de la gorge, et l’indécence des habits des femmes
-et des filles</i>, en date du 13 mars 1670. On a cru
-<span class="pagenum" id="Page_278">[p. 278]</span>
-découvrir, sous ce pseudonyme d’<i>un gentilhomme français</i>,
-un ecclésiastique moins connu que l’abbé Boileau,
-le sieur de Neuilly, curé de Beauvais, que l’histoire littéraire
-ne mentionne nulle part. Enfin, M. le marquis
-du Roure a remarqué, dans un exemplaire de l’ouvrage
-en question, ce nom signé à la main au-dessous du titre:
-<i>de la Bellenguerais</i>. «Si l’auteur n’est point l’abbé
-Boileau, dit-il dans son <i>Analectabiblion</i>, ne serait-ce
-pas ce gentilhomme? <i lang="la" xml:lang="la">Sub judice lis est.</i>» Le savant
-Barbier, dans son <i>Dictionnaire des anonymes</i>, s’en
-est tenu à Jacques Boileau: tenons-nous-y à son exemple,
-jusqu’à plus ample informé.</p>
-
-<p>Constatons seulement qu’au moment même où le
-traité <i>de l’Abus des nuditez de gorge</i> paraissait à
-Bruxelles, un moraliste, de la même espèce, qui s’est
-caché sous le pseudonyme de Timothée Philalèthe, faisait
-paraître à Liége, chez Guillaume-Henri Stréel, un
-opuscule théologique de la même famille, intitulé:
-<i>Traité singulier de la modestie des habits des filles
-et femmes chrestiennes</i> (1675, in-12).</p>
-
-<p>Le traité <i>de l’Abus des nuditez de gorge</i>, dont il
-existe une troisième édition, imprimée à Paris en 1680,
-fut composé par un homme qui savait écrire, qui vivait
-au milieu du grand monde, et qui aborde en face,
-avec une délicatesse presque galante, le sujet épineux
-qu’il a choisi entre tous. Cet anonyme, assez peu austère,
-malgré les semblants de rigorisme qu’il se donne,
-avait à cœur, on le voit, de se faire lire par les dames.
-Il reproduit sans doute la plupart des admonitions
-<span class="pagenum" id="Page_279">[p. 279]</span>
-religieuses que Pierre Juvernay avait adressées aux pécheresses
-de la mode, trente ans auparavant, dans un fameux
-<i>Discours particulier contre les femmes desbraillées
-de ce temps</i>, mais il s’exprime toujours avec
-convenance et politesse; quelquefois on croit entendre
-Tartufe disant à Dorine:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers6" style="padding-left: 9em;">
- Ah! mon Dieu, je vous prie,</div>
- <div class="vers">Avant que de parler, prenez-moi ce mouchoir!</div>
- <div class="vers">..... Couvrez ce sein que je ne saurois voir.</div>
- <div class="vers">Par de pareils objets les âmes sont blessées,</div>
- <div class="vers">Et cela fait venir de coupables pensées.</div>
-</div>
-
-<p>La comédie de Molière fut publiée à Paris, à la fin
-de 1673, une année avant la publication <i>de l’Abus des
-nuditez de gorge</i>. Il faut reconnaître qu’à cette époque,
-comme du temps de Pierre Juvernay, la mode n’autorisait
-que trop les plaintes et les reproches des moralistes,
-en France aussi bien qu’en Belgique: les femmes
-étaient toujours aussi <i>débraillées</i> que Pierre Juvernay
-les avait vues, en se signant, comme s’il eût vu le diable.
-C’était seulement à la cour et dans les assemblées
-de la belle aristocratie, que l’immodestie des habits avait
-de quoi blesser les regards innocents et scandaliser les
-consciences timides; mais les ecclésiastiques mondains,
-les prélats illustres, les abbés musqués, qui fréquentaient
-cette société élégante et polie, ne prenaient pas
-garde à ces audacieuses nudités, que le peuple laissait
-avec mépris aux grandes dames, et qu’il poursuivait
-parfois de ses huées chez les bourgeoises. Le savant
-<span class="pagenum" id="Page_280">[p. 280]</span>
-Thomas Dempterus, passant, un jour, dans les rues de Paris,
-avec sa femme «qui montroit à nu la plus belle
-gorge et les plus blanches épaules du monde,» se vit entouré
-par la populace, qui les insulta en leur jetant de
-la boue, et qui leur aurait fait un mauvais parti, s’ils
-ne se fussent réfugiés dans une maison. Bayle, après
-avoir raconté le fait, ajoute: «Une beauté ainsi étalée,
-dans un pays où cela n’étoit point en pratique, attiroit
-cette multitude de badauds.»</p>
-
-<p>Le peuple, il est vrai, était moins scrupuleux dans les
-Pays-Bas, où les bourgeoises, et même les femmes du
-commun, découvraient leur gorge, sans être exposées à
-faire émeute sur leur passage. On peut supposer que le
-petit livre du Gentilhomme français n’eut aucune action
-comminatoire sur la mode des nudités de gorge, mode
-des plus anciennes, qui pourra bien durer jusqu’à la fin
-du monde.</p>
-
-<hr class="hr40" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<h3 id="Page_281">LES DEUX MUSES<br />
-<span class="cs6">DU</span><br />
-<span class="cs8 esp">SIEUR DE SUBLIGNY.</span></h3>
-
-<hr class="hr30" />
-
-<p>M. le comte de Laborde, dans l’inappréciable recueil
-qu’il a simplement intitulé <i>Notes</i>, et qui n’a été imprimé
-qu’à un très-petit nombre d’exemplaires, pour faire
-suite à son bel ouvrage du <i>Palais Mazarin</i> (Paris,
-A. Franck, 1846, gr. in-8), s’est occupé le premier des
-gazettes en vers du dix-septième siècle, depuis celle de
-Loret jusqu’à celle de Subligny; personne, avant lui,
-pas même le savant auteur du <i>Manuel du libraire</i>, n’avait
-traité ce curieux sujet. Mais, comme il n’a pas
-connu <i>la Muse de la cour</i> de Subligny, et qu’il n’a pas
-eu entre les mains un exemplaire complet du même
-poëte gazetier, je vais essayer de remplir une lacune qui
-existe dans son beau travail bibliographique.</p>
-
-<p>Il faudrait, ce me semble, distinguer les gazettes en
-vers, par leurs différents formats; ce fut Loret qui adopta
-<span class="pagenum" id="Page_282">[p. 282]</span>
-d’abord le format in-folio pour les lettres en vers hebdomadaires
-de sa <i>Muse historique</i>. Ses continuateurs,
-Robinet, Mayolas, etc., restèrent fidèles au même format.
-Scarron inaugura le format in-4<sup>o</sup>, en publiant, simultanément
-avec Loret, les Épîtres en vers burlesques,
-qui furent continuées par d’autres rimeurs, sous les
-titres de: <i>Muse héroï-comique</i> et de <i>Muse royale</i>. Plus
-tard, après un silence de quelques années, Subligny
-voulut reprendre la publication des gazettes en vers
-dans le format in-4<sup>o</sup>, sous le titre de <i>Muse de la cour</i>;
-mais il attribuait sans doute à son format le peu de succès
-qu’il avait obtenu, car il essaya de populariser sa
-<i>Muse dauphine</i> dans le format in-12. Les gazettes en
-vers n’étaient faites que pour l’aristocratie et ne pouvaient
-prétendre à une vogue populaire; aussi, le format
-in-12 fut-il le tombeau de ces gazettes, qui étaient nées
-in-folio, qui avaient vécu in-4<sup>o</sup>, et qui mouraient in-12.</p>
-
-<p>On ne sait rien de Subligny, si ce n’est qu’il avait été
-avocat au Parlement et qu’il était devenu comédien. On
-ignore même quel est le théâtre où il avait paru. Il resta
-l’ami de Molière, qui lui joua deux ou trois pièces sur le
-théâtre du Palais-Royal, entre autres <i>la Folle Querelle</i>,
-comédie satirique contre Racine et son <i>Andromaque</i>.
-Racine, vivement blessé des épigrammes qu’on lui avait
-décochées dans cette comédie, s’obstina toujours à croire
-que Subligny n’était que le prête-nom de Molière. Au
-reste, comme l’auteur de <i>la Folle Querelle</i> signait ses
-ouvrages: <i>T. P. de Subligny</i>, on peut supposer que ce
-nom de <i>Subligny</i> était un sobriquet de comédie.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_283">[p. 283]</span>
-Mais nous n’avons pas à nous occuper des ouvrages de
-Subligny: ni de son recueil d’histoires françaises galantes
-et comiques, réunies sous le titre de <i>la Fausse
-Clélie</i>, dont la première édition, de 1672, est introuvable;
-ni de sa traduction des <i>Lettres portugaises</i>, qu’il
-avait accommodées, d’après les originaux de Mariane
-Alcaforada, à la prière du sieur de Guilleragues; ni du
-roman des <i>Aventures ou Mémoires de la vie de Henriette-Sylvie
-de Molière</i>, que son amie la comtesse de
-la Suze se laissait volontiers attribuer. Il ne s’agit ici que
-de Subligny gazetier en vers, ou plutôt de ses deux gazettes
-qui parurent périodiquement, à Paris, depuis le
-15 novembre 1665 jusqu’au 5 avril 1667.</p>
-
-<p>De Subligny s’appliqua d’abord, en 1665, à calquer la
-<i>Muse historique</i> de Loret, pour le genre, et la <i>Muse
-burlesque</i> de Scarron, pour le format, en publiant la
-<i>Muse de la cour</i>, gazette en vers libres, qui paraissait
-toutes les semaines par cahiers de huit pages. Chacun
-des premiers cahiers se termine par un extrait du privilége
-du roi accordé à Alexandre Lesselin, imprimeur-libraire,
-demeurant à Paris, au coin de la rue Dauphine,
-devant le Pont-Neuf, pour réimprimer, vendre et
-débiter, par tous les lieux du royaume, les <i>Épistres en
-vers sur toute sorte de sujets nouveaux</i>, tant en
-feuilles volantes que recueil, sous le titre de <i>Muse de
-la cour</i>. L’auteur des <i>Épîtres</i> n’est pas nommé dans le
-privilége.</p>
-
-<p>Il ne parut que neuf cahiers in-4, formant ensemble
-92 pages, sans titre général, du 15 novembre 1665 au
-<span class="pagenum" id="Page_284">[p. 284]</span>
-25 janvier 1666. Cette partie de l’ouvrage de Subligny
-doit être fort rare; nous ne l’avons trouvée dans aucun
-catalogue. La première semaine est dédiée aux Courtisans;
-la seconde, à monseigneur le Dauphin; la troisième,
-au duc de Valois; la quatrième, à Mademoiselle;
-la cinquième, au duc d’Orléans; la sixième, à monseigneur
-le Prince; la septième, à monseigneur le Duc; la
-huitième, à mademoiselle Boreel, fille de l’ambassadeur
-de Hollande; la neuvième, à madame de Bartillat; la
-dixième, au cardinal Orsini, et la onzième «à monseigneur
-de La Mothe-Houdancourt, archevêque d’Auch,
-commandeur des ordres du Roy et grand aumônier de
-feu la Reyne mère, contenant ce qui s’est passé à la mort
-de cette grande reyne.» De Subligny, comme on le voit,
-cherchait un Mécène; il le trouva, dans l’intervalle du
-25 janvier au 17 mai 1666, car il obtint la permission de
-dédier ses feuilles hebdomadaires au Dauphin, qui n’avait
-pas encore cinq ans!</p>
-
-<p>L’imprimeur-libraire Alexandre Lesselin fit renouveler
-son privilége, en date du 14 avril 1666, pour établir
-qu’il aurait le droit de publier la <i>Muse de cour, dédiée à
-monseigneur le Dauphin</i>; mais l’auteur ne fut pas encore
-nommé dans ce privilége. Ce fut seulement à partir
-de la quatrième semaine, qu’il signa de son nom
-toutes les feuilles de sa gazette en vers. Le premier numéro,
-daté du 27 mai 1666, n’est qu’une dédicace au
-Dauphin; le dernier de la publication in-4, daté du
-24 décembre 1666, complète un volume de 252 pages,
-auquel le libraire ajouta plus tard ce titre: <i>La Muse de
-<span class="pagenum" id="Page_285">[p. 285]</span>
-cour, dédiée à monseigneur le Dauphin</i>, par le sieur
-D. S. (Paris, Al. Lesselin, 1666, in-4). Ce volume doit
-être d’une grande rareté, car nous ne l’avons vu cité
-nulle part.</p>
-
-<p>De Subligny n’était pas satisfait de son libraire, avec
-lequel il n’avait traité que pour les feuilles volantes de
-l’année 1666: dès le mois d’octobre de cette année, il
-se mettait en mesure de confier sa publication à un
-nouveau libraire et de faire réimprimer, dans un autre
-format et avec son nom, le recueil des numéros parus et
-à paraître, du 27 mai au 24 décembre 1666. Dans ce
-privilége nouveau, qui lui fut accordé en son nom seul,
-à la date du 11 octobre, il est dit que: «Nostre cher et
-bien amé le sieur de Subligny nous a fait remonstrer
-qu’il a composé certaines Lettres en vers libres, adressées
-à nostre très-cher et très-amé fils le Dauphin, desquelles
-il est sollicité de faire un recueil, pour les donner
-ensemble au public sous le titre de la <i>Muse dauphine</i>,
-nous suppliant de luy accorder nos lettres sur ce nécessaires:
-A ces causes, désirant traiter favorablement
-ledit exposant, sur la relation qui nous a esté faite de
-son mérite et de sa capacité, et afin qu’il soit responsable
-des choses qu’il mettra dans lesdites Lettres en
-vers, nous luy avons permis, etc.» En vertu de ce privilége
-du roi, qui supprimait le précédent accordé à
-l’imprimeur-libraire Alexandre Lesselin, de Subligny
-transporta son droit à Claude Barbin, marchand libraire,
-«pour en jouir, suivant l’accord fait entre eux.»</p>
-
-<p>Au moment même où Alexandre Lesselin réunissait
-<span class="pagenum" id="Page_286">[p. 286]</span>
-en recueil, avec titre général, les 31 numéros publiés par
-lui jusqu’au 24 décembre, Claude Barbin les faisait
-réimprimer sous ce titre: <i>Muse dauphine, adressée à
-monseigneur le Dauphin</i>, par le sieur de Subligny
-(Paris, chez Cl. Barbin, au Palais, sur le second perron
-de la Sainte-Chapelle, 1667, in-12, de 6 feuillets préliminaires
-pour le titre, la dédicace à mademoiselle de
-Toussi, l’avis du libraire et l’errata, et de 206 pages;
-plus, le privilége et deux feuillets). Dans cette seconde
-édition, l’auteur avait fait un petit nombre de changements
-à son ouvrage, en corrigeant quelques vers et en
-supprimant çà et là différentes nouvelles qu’on peut supposer
-avoir déplu, outre plusieurs passages relatifs au
-mode de publication par cahiers, qui étaient distribués
-tous les jeudis sous une couverture plus ou moins
-luxueuse. Un de ces passages supprimés nous apprend,
-par exemple, que la <i>Muse de la cour</i>, du jeudi 19 août,
-avait dû paraître <i>habillée en broderie</i>, c’est-à-dire couverte
-sans doute d’un papier doré à fleurs et à ramages.
-Voici des vers qu’on ne trouve que dans l’in-4, à la fin
-du numéro de la douzième semaine:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Vous ne me dites pas que vous venez icy,</div>
- <div class="vers8">Exprès pour m’oster le soucy</div>
- <div class="vers8">De m’habiller en broderie</div>
- <div class="vers8">Et pour vous en railler après.</div>
- <div class="vers">Mais, mon petit Finet, je découvre vos traits,</div>
- <div class="vers">Et pour jeudy prochain je seray mieux vestuë</div>
- <div class="vers8">Que vous m’ayez encore vuë.</div>
-</div>
-
-<p>Quant aux nouvelles qui ont été retranchées dans la
-<span class="pagenum" id="Page_287">[p. 287]</span>
-réimpression in-12, elles sont peu nombreuses et peu
-importantes; on en jugera par celle-ci, qui terminait,
-avec deux autres également supprimées, le cahier du
-jeudi 9 septembre:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Le Roy de Portugal n’est pas plus à son aise;</div>
- <div class="vers8">Sa cour le voit le plus souvent</div>
- <div class="vers8">Escouter d’où viendra le vent,</div>
- <div class="vers">En attendant toujours sa Reyne portugaise.</div>
- <div class="vers8">Ah! qu’il est fascheux tout à fait,</div>
- <div class="vers8">Pour un Roy, de la tant attendre!</div>
- <div class="vers8">Encore pour un Roy si tendre,</div>
- <div class="vers8">Qui sans doute a veu son portrait!</div>
-</div>
-
-<p>Une suppression plus considérable et plus compréhensible,
-c’est celle d’un supplément au cahier du
-30 septembre, intitulé: <i>Suite burlesque de la Muse
-de la Cour, du lendemain du jeudy 30 septembre
-1666 de la XIX<sup>e</sup> semaine, à monseigneur le Dauphin,
-contenant des particularitez du grand embrasement
-de la ville de Londres</i>. Ce supplément ne formait
-que quatre pages, imprimées à deux colonnes et
-chiffrées 153-156. C’était, en quelque sorte, une imitation
-des <i>extraordinaires</i> de la <i>Gazette</i> et du <i>Mercure
-galant</i>. On pourrait presque supposer que de Subligny
-n’était pas l’auteur de cette <i>Suite burlesque</i> et qu’il en
-désapprouva fort l’invasion dans sa <i>Muse de la cour</i>; de
-là sans doute sa brouille avec Alexandre Lesselin, qui se
-permettait de lui donner un collaborateur, à son insu et
-malgré lui: c’est, en effet, dans les premiers jours du
-mois d’octobre, que de Subligny sollicita un privilége du
-<span class="pagenum" id="Page_288">[p. 288]</span>
-roi en son propre nom et le céda, après l’avoir obtenu,
-au libraire Claude Barbin.</p>
-
-<p>La réimpression in-12 ne contient rien de nouveau, à
-l’exception de la dédicace à mademoiselle de Toussi,
-fille de la maréchale de la Mothe-Houdancourt, née
-Louise de Prie, qui était gouvernante du Dauphin et qui
-avait pris sous sa protection la <i>Muse de la cour</i>. Cette
-dédicace, signée <i>T. P. de Subligny</i>, ne nous dit rien
-sur l’auteur, ni sur sa gazette en vers: c’est un entassement
-d’éloges hyperboliques à l’adresse de madame la
-Gouvernante et de sa fille. Dans l’Avis au lecteur, le libraire,
-ou plutôt l’auteur, sous le nom de son libraire,
-apprend au public que la <i>Muse de la cour</i> avait fait du
-chemin dans le monde, et que le roi la considérait assez,
-«pour lui donner une audience favorable toutes les
-semaines,» et que, si elle avait dû changer de nom,
-«tel a esté le plaisir du Roy.» Le libraire annonçait, en
-outre, que ce petit recueil, destiné à la ville de Paris,
-comme l’édition in-4<sup>o</sup> l’avait été au Louvre, pourrait être
-augmenté, tous les jeudis, de deux feuilles, qui seraient
-vendues ensemble et séparément, «tant pour la commodité
-de ceux qui veulent porter ces ouvrages, que pour
-les envoyer avec plus de facilité dans les païs estrangers.»
-Chaque année formerait ainsi un volume: «Je
-ne doute pas que ce nouveau Mercure ne soit bien reçu.»
-Le <i>Mercure galant</i> n’ayant commencé à paraître qu’en
-1672, il ne peut être question ici que des périodiques
-publiés en Hollande sous le titre de <i>Mercure</i>.</p>
-
-<p>Claude Barbin ne tint pas sa promesse, ou, du moins,
-<span class="pagenum" id="Page_289">[p. 289]</span>
-il renonça, dès que le volume fut mis en vente, à la continuation
-hebdomadaire qu’il annonçait. C’est un autre
-libraire, Pierre Lemonnier, imprimeur, comme l’était
-le premier éditeur, que de Subligny chargea de faire
-paraître, tous les jeudis, un cahier de la <i>Muse dauphine</i>,
-composé de douze pages pet. in-12, à partir du
-jeudi 3 février 1667. Cette publication n’alla pas au-delà
-de la neuvième semaine, c’est-à-dire du jeudi 7 avril, et
-ces neuf cahiers, comprenant seulement 120 pages, furent
-mis en vente avec ce titre: <i>La Muse dauphine</i>, par
-le sieur de Subligny (Paris, chez Pierre Lemonnier, rue
-des Mathurins, au Feu divin, 1667). Cette suite, bientôt
-interrompue, de la <i>Muse dauphine</i>, est tellement rare,
-qu’on pourrait supposer que l’auteur lui-même l’a fait
-disparaître. Il suffit de parcourir les neuf cahiers
-de 1667, pour s’expliquer les motifs qui ont motivé le
-retrait du privilége accordé à de Subligny. Ce poëte-comédien,
-privé de toute espèce de sens moral, ne se
-faisait aucun scrupule d’insérer des nouvelles scandaleuses,
-racontées en style égrillard, dans une publication
-dédiée au Dauphin. On jugera du ton peu convenable
-de ces nouvelles, d’après ce récit d’une aventure de carnaval,
-arrivée chez une demoiselle Bourgon, qui avait
-donné le bal dans l’île Saint-Louis.</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers8">Parmy les masques à grand train,</div>
- <div class="vers8">Qui ouvrent le bal chez elle,</div>
- <div class="vers8">Une très prompte damoiselle,</div>
- <div class="vers">Qui devoit épouser sans faute au lendemain</div>
- <div class="vers">(Notez que cela rend l’histoire encor plus belle),</div>
- <div class="vers8">Ne put attendre si longtemps:</div>
- <div class="vers8">A quartier, viste et sans chandelle,</div>
- <span class="pagenum" id="Page_290">[p. 290]</span>
- <div class="vers">Elle rendit, dit-on, un des masques content,</div>
- <div class="vers">Et, sur quelques serments qu’on luy seroit fidèle,</div>
- <div class="vers">Fit présent d’une montre et de quelques rubans.</div>
- <div class="vers8">Jusques aux rubans, bagatelle!</div>
- <div class="vers">Mais cette montre étoit, par malheur, un présent</div>
- <div class="vers8">Du futur époux de la belle,</div>
- <div class="vers">Et la chance à luy même arrivoit justement.</div>
- <div class="vers">Le pauvre cavalier en avoit bien dans l’aisle!</div>
- <div class="vers8">Ils s’épousèrent toutefois.</div>
- <div class="vers">Elle n’en fut pas moins haute et puissante dame,</div>
- <div class="vers8">A cela près, que quelquefois</div>
- <div class="vers8">Il en enrage dans son âme.</div>
- <div class="vers">Admirons cependant comme on change à Paris:</div>
- <div class="vers">On voyoit rarement enrager des marys</div>
- <div class="vers8">D’avoir dépucelé leur femme!</div>
-</div>
-
-<p>On ne s’étonnera donc pas que la gouvernante du
-Dauphin ait retiré son patronnage à de Subligny, et que
-la <i>Muse dauphine</i> ait cessé de paraître. Claude Barbin
-avait cédé toute l’édition de l’année 1666 à son confrère
-Thomas Jolly, qui fit réimprimer des titres à son nom.
-Mais les exemplaires à l’adresse de ce libraire ne contiennent
-ni l’Avis du libraire au lecteur, ni la dédicace
-à mademoiselle de Toussi. On s’explique pourquoi la
-maréchale de la Mothe-Houdancourt ne voulut pas que
-ce recueil, plein d’anecdotes assez lestes, continuât à se
-vendre au Palais, dans la salle des Merciers, sous les
-auspices d’une de ses filles.</p>
-
-<p>La collection complète de la <i>Muse de la cour</i> et de la
-<i>Muse dauphine</i> n’existe probablement que dans la Bibliothèque
-de l’Arsenal, car les catalogues que nous
-avons consultés ne nous ont offert que la réimpression
-de la <i>Muse dauphine</i>, faite pour Barbin en 1667. Viollet-le-Duc,
-qui avait un exemplaire de cette réimpression,
-<span class="pagenum" id="Page_291">[p. 291]</span>
-ne connaissait ni la <i>Muse de la cour</i> de 1665,
-ni la continuation pour l’année 1667: «La <i>Muse dauphine</i>,
-dit-il dans sa <i>Bibliothèque poétique</i>, est une suite
-à la gazette de Loret; elle commence le jeudi 3 juin
-1666 et se continue sans interruption jusqu’au 24 décembre
-de la même année. Subligny, comme Loret,
-donne, avec les nouvelles politiques, des bruits de
-ville, etc. Il est certes beaucoup meilleur écrivain que
-son prédécesseur, il a même de l’esprit; mais qu’il est
-loin de la naïveté et du naturel de ce bon Loret!»</p>
-
-<p>M. le comte de Laborde, qui a fait des recherches si
-patientes sur les gazettes en vers du dix-septième siècle,
-n’a pas connu l’existence de la <i>Muse de la cour</i>, publiée
-en 1665, ni des neuf numéros de la <i>Muse dauphine</i>
-publiés en 1667. M. Louis Moland, qui s’est attaché,
-dans son édition des <i>Œuvres complètes</i> de Molière,
-à reproduire tous les témoignages contemporains relatifs
-aux comédies de l’auteur du <i>Tartufe</i>, et notamment
-ceux que les gazettes en vers pouvaient lui fournir,
-n’a pas eu sous les yeux la <i>Muse de la cour</i>, de 1665,
-car il eût recueilli, dans sa notice préliminaire sur <i>l’Amour
-médecin</i>, un passage intéressant, qu’on lit dans le
-numéro de la troisième semaine. Le voici:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers8">On devroit défendre à Molière</div>
- <div class="vers8">D’avoir désormais de l’esprit;</div>
- <div class="vers8">Car, s’il ne cesse pas de plaire,</div>
- <div class="vers">S’il compose toujours de sa belle manière,</div>
- <div class="vers">De plaisir ou d’horreur tout le monde périt.</div>
- <div class="vers">Ses <em>MÉDECINS</em> ont fait une fort belle affaire.</div>
- <div class="vers8">Un gentilhomme, qui les vit,</div>
- <span class="pagenum" id="Page_292">[p. 292]</span>
- <div class="vers">Entra contre leur corps en si grande colère,</div>
- <div class="vers">Que, quelques jours après, estant malade au lit,</div>
- <div class="vers">Lorsqu’il les fallut voir, il n’en voulut rien faire.</div>
- <div class="vers8">Son confesseur vint et luy dit:</div>
- <div class="vers">«Monsieur, vous vous perdez! Rien n’est si nécessaire.»</div>
- <div class="vers">On en fait venir trois. Le malade s’aigrit,</div>
- <div class="vers8">Et croyant qu’à leur ordinaire,</div>
- <div class="vers">Au lieu de consulter, ils vont faire débit</div>
- <div class="vers">De mules, de chevaux, d’habits, de bonne chère,</div>
- <div class="vers8">Comme au théâtre de Molière,</div>
- <div class="vers8">Il pousse un soupir de dépit,</div>
- <div class="vers8">Et ce fut le dernier qu’il fit.</div>
-</div>
-
-<p>M. le comte de Laborde remarque, avec raison, dans
-la <i>Muse dauphine</i> de Subligny, un ton plus littéraire et
-une tournure plus poétique que dans les autres Muses
-qui l’avaient précédée; mais les gazettes en vers avaient
-fait leur temps, et Subligny, malgré son esprit, fut
-obligé de quitter la place aux gazettes en prose. Peut-être
-devait-il s’accuser lui-même d’avoir manqué de tact
-et de savoir-vivre dans ses feuilles hebdomadaires, qui
-s’adressaient spécialement à la famille royale et aux personnes
-de cour. On pardonnait à Loret ses platitudes
-souvent grossières, en faveur de sa naïveté; on pardonnait
-tout à Scarron, en raison des priviléges du genre
-burlesque. Les temps étaient changés, la cour devenait
-plus délicate et plus hautaine, sinon plus austère, et les
-grosses bouffonneries de Scarron lui eussent été aussi
-intolérables que les naïfs bavardages de Loret. Les malices
-de Subligny n’avaient pas chance d’être plus goûtées,
-et pourtant Ch. Robinet, sous le nom de <i>J. Laurent</i>
-ou <i>Laurens</i>, persista jusqu’en 1678 à se faire le continuateur
-pâle et insipide de la <i>Muse historique</i>.</p>
-
-<hr class="hr40" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<h3 id="Page_293">LE POLISSONNIANA<br />
-<span class="cs6">DE</span><br />
-<span class="cs8 esp">L’ABBÉ CHERRIER.</span></h3>
-
-<hr class="hr30" />
-
-<p>Ce petit livre, que son titre seul avait fait proscrire
-des bibliothèques dans le siècle dernier (on ne le trouve
-guère que dans deux ou trois catalogues, notamment
-dans celui de Falconnet), ne méritait pas, à coup sûr,
-sa mauvaise réputation. Nous l’avons, Dieu merci, innocenté
-depuis vingt-cinq à trente ans, et les plus honnêtes
-bibliophiles n’ont pas dédaigné de l’admettre
-dans leurs collections.</p>
-
-<p>Leber fut le premier à le réhabiliter, en lui accordant
-cette note honorable dans le Catalogue raisonné des livres
-imprimés, des manuscrits et des estampes, qu’il
-avait recueillis avec amour (Paris, Techener, 1839,
-in-8, t. I, n<sup>o</sup> 2434): «Le plus plein, le plus court et,
-partant, le meilleur de tous les recueils de quolibets.
-C’est, d’ailleurs, un des moins communs et peut-être le
-<span class="pagenum" id="Page_294">[p. 294]</span>
-plus innocent de la famille. Trompé par le titre, l’amateur
-de <i>drôleries</i> y chercherait bien inutilement ce
-qu’il aurait cru y trouver en l’achetant. On l’attribue à
-l’abbé Cherrier.»</p>
-
-<p>Charles Nodier n’avait pas manqué de lui donner place
-dans sa dernière Collection de livres; mais il ne vécut
-point assez longtemps pour nous dire ce qu’il en pensait,
-dans la <i>Description raisonnée</i> de cette jolie Collection
-(Paris, Techener, 1844, in-8, n<sup>o</sup> 948). G. Duplessis
-suppléa au regrettable silence du collectionneur,
-en écrivant cette note: «Il faut être bien hardi pour
-donner un pareil titre à son livre; il faudrait être bien
-spirituel pour se faire pardonner cette hardiesse. L’auteur
-de celui-ci a-t-il rempli cette seconde condition?
-J’affirmerai, du moins, qu’il a fait quelques efforts à cet
-égard, et j’ajouterai qu’il n’a pas toujours été aussi
-hardi que son titre.»</p>
-
-<p>Viollet-le-Duc n’éprouva donc aucun embarras à exprimer
-une opinion conforme à celle de Nodier et de
-Leber, lorsqu’il eut fait figurer le <i>Polissonniana</i> dans
-la seconde partie de sa <i>Bibliothèque poétique</i> (Paris,
-J. Flot, 1847, in-8, p. 197): «Le volume, dit-il, tient
-tout ce que promet le titre, et, de plus, des <i>calembours</i>
-en grande quantité. Alors on appelait cela des <i>espèces
-de bons mots</i>, des <i>allusions</i>, des <i>équivoques</i>; le nom
-n’était pas encore trouvé, mais bien la chose, témoins
-<i>les Jeux de l’inconnu</i>.</p>
-
-<p>«Ce recueil, sauf l’obscénité en moins, est fait à l’imitation
-du <i>Moyen de parvenir</i>. Ce sont des espèces de
-<span class="pagenum" id="Page_295">[p. 295]</span>
-dialogues, ou plutôt des défis, entre plusieurs amis, à
-qui fera le plus de pointes, à qui dira le plus de billevesées,
-de bêtises, tranchons le mot; mais il y en a de
-bien bonnes, d’excellentes, et on trouve réuni, dans ce
-livre, à peu près tout ce qui a été dit de mieux en ce
-genre. Le volume, du reste, est fort rare et attribué à
-Cl. Cherrier, abbé et censeur de la police, mort en
-1738.»</p>
-
-<p>Changez le titre du livre, et vous avez un ana presque
-irréprochable au point de vue de la morale et de la décence.
-C’est le chef-d’œuvre de la bouffonnerie et de la
-grosse bêtise; c’est, en quelque sorte, le répertoire de la
-gaieté naïve du peuple de Paris; c’est aussi le dévergondage
-de l’esprit français entre deux vins.</p>
-
-<p>Cet ana était tout à fait oublié depuis plus de trente
-ans, quand le libraire André-Joseph Panckoucke s’en
-empara et le refondit dans l’<i>Art de désopiler la rate</i>
-(1754, in-12), qui fut réimprimé cent fois, sans que personne
-ait encore dénoncé le larcin.</p>
-
-<p>Le <i>Polissonniana</i> avait paru pour la première fois en
-1722, sous la rubrique d’<i>Amsterdam, chez Henry Desbordes</i>,
-in-12 de 140 p., non compris le titre. Nous pouvons
-dire avec certitude qu’il fut imprimé à Paris, peut-être
-avec une permission tacite. On le réimprima trois ans
-après, et toujours clandestinement, dans la même ville
-(<i>Amsterdam, Henry Schelte</i>, 1725, in-12). Ces deux
-éditions renferment un autre ouvrage du même genre,
-lequel avait été publié, dix ans auparavant, sans nom
-d’auteur: <i>l’Homme inconnu, ou les Équivoques de la
-<span class="pagenum" id="Page_296">[p. 296]</span>
-langue, dédié à Bacha Bilboquet</i> (Dijon, Defay, 1713,
-in-12). Ce second ouvrage obtint, longtemps après, les
-honneurs d’une nouvelle édition également anonyme:
-<i>Équivoques et bizarreries de l’orthographe françoise</i>
-(Paris, Gueffier, 1766, in-12).</p>
-
-<p>L’auteur de ces deux opuscules était Claude Cherrier,
-qui prenait la qualité d’abbé et qui, sous le pseudonyme
-de <i>Passart</i>, fut, pendant plus d’un demi-siècle, censeur,
-pour le lieutenant de police, non pas des livres que
-publiait la librairie parisienne, mais de toutes les feuilles
-volantes, de tous les <i>canards</i> et <i>bilboquets</i>, qu’on imprimait
-à Paris, à Rouen, à Lyon, à Troyes, etc., et qui
-se vendaient, par l’intermédiaire des colporteurs, dans
-les rues, dans les marchés et dans les foires. L’abbé
-Cherrier remplissait très-consciencieusement son rôle de
-censeur, et, malgré ses sympathies naturelles pour tout
-ce qui était salé, poivré et épicé, en fait de littérature
-populaire, il n’hésitait pas à refuser son approbation
-aux facéties trop libres et trop joyeuses.</p>
-
-<p>Il n’avait pas été toujours aussi sévère, et plus d’une
-fois il eut à se repentir de son indulgence à l’égard de
-cette littérature de colportage. Ainsi, en 1699, il avait
-approuvé l’impression d’un livre intitulé: <i>le Chapeau
-pointu de Merinde</i>. Le comte de Pontchartrain écrivit,
-à ce sujet, au lieutenant de police Voyer d’Argenson, le
-24 mars 1700: «Le roy a esté estonné de voir que vous
-ayez permis l’impression d’un tel livre. En effet, si vous
-l’avez, vous verrez, en plusieurs endroits, et particulièrement
-pages 12 et 25, qu’il y a des maximes aussi dangereuses
-<span class="pagenum" id="Page_297">[p. 297]</span>
-que celles qui estoient dans la <i>Correction fraternelle</i>.
-S. M. veut donc sçavoir comment vous vous estes
-laissé surprendre en donnant cette permission et qui est
-l’approbateur que vous aviez commis pour examiner ce
-livre.» L’abbé Cherrier fut vigoureusement tancé et promit
-d’être plus circonspect à l’avenir.</p>
-
-<p>Notre abbé censura les brochures de la Bibliothèque
-Bleue, jusqu’à sa mort, que les biographes fixent au mois
-de juillet 1728. Il devait avoir alors plus de quatre-vingts
-ans. Dans les derniers temps de sa vie, il avait
-été chargé d’examiner les pièces du Théâtre de la Foire,
-avant l’impression, et, tout en admirant les équivoques
-licencieuses qu’il rencontrait dans les opéras-comiques
-en vogue, il ne laissait rien passer de trop ordurier.
-Nous avons sous les yeux, parmi les manuscrits de la
-Bibliothèque de l’Arsenal, sa correspondance autographe
-avec le lieutenant de police, au sujet des suppressions
-qu’on pouvait demander aux auteurs des spectacles forains.
-Une partie de cette correspondance inédite a paru
-dans la <i>Correspondance littéraire</i>, de M. Ludovic Lalanne,
-par les soins du savant M. Guessard.</p>
-
-<p>On comprend que, comme censeur de police, l’abbé
-Cherrier ne devait pas, ne pouvait pas avouer <i>le Polissonniana</i>.
-Le livre n’était pourtant pas en lui-même
-répréhensible, et le titre, qui nous effaroucherait aujourd’hui,
-n’avait point alors le sens que nous lui donnerions
-maintenant. Le mot <i>polisson</i> était nouveau dans
-la langue de la bonne compagnie, car on ne le trouve
-pas encore dans les dictionnaires, à cette époque. On ne
-<span class="pagenum" id="Page_298">[p. 298]</span>
-l’employait que familièrement, pour caractériser un
-homme qui se servait volontiers du langage du peuple
-et qui ne reculait pas plus devant la licence de la pensée
-que devant la crudité de l’expression. On avait d’abord
-donné ce nom qualificatif de <i>polisson</i> à des gueux qui
-erraient par bandes, à moitié nus, à moitié ivres, et
-qui ne se faisaient pas faute de blesser la vue autant que
-les oreilles des passants. «Les <i>polissons</i>, dit Dulaure,
-en copiant Sauval, dans son <i>Histoire de Paris</i> (Paris,
-Guillaume, 1824, in-8, t. VII, p. 147), les <i>polissons</i>
-allaient de quatre à quatre, vêtus d’un pourpoint sans
-chemise, d’un chapeau sans fond, le bissac sur l’épaule
-et la bouteille sur le côté.»</p>
-
-<p>L’abbé Cherrier a mis en scène, comme dans le
-<i>Moyen de parvenir</i>, huit personnes d’érudition, qui
-s’assemblent, après boire, pour faire assaut de <i>polissonneries</i>,
-c’est-à-dire de boutades plaisantes et grotesques:
-«Les turlupinades, les quolibets, les rébus, les fausses
-pensées, les jeux de mots et autres dictions, que vous
-appelerez, si vous voulez, <i>polissonneries</i>, ne valent rien,
-quand on les donne pour bonnes; mais elles sont bonnes,
-quand on les donne comme ne valant rien.» Telle est la
-définition de ces dialogues entre huit <i>polissons</i> qui portent
-des noms de guerre: «Gelois, Mixame, Azore,
-Blanir, Pindor, Fruisque, Verion et Hilare.»</p>
-
-<p>Nous avons eu la patience de chercher à deviner l’énigme
-de ces noms, que l’auteur n’a pas forgés au hasard
-et qui doivent avoir une signification relative. Ainsi,
-l’abbé Cherrier paraît s’être caché lui-même sous le
-<span class="pagenum" id="Page_299">[p. 299]</span>
-nom de <i>Gelois</i>: «Vous ne laissez pas d’être aimable,
-lui dit Mixame, quoique vous approchiez du septuagénaire,
-car l’amour s’est caché sous les rides de votre
-front.» Mais que voudrait dire <i>Gelois</i>? Est-ce l’anagramme
-de <i>Gelosi</i>, surnom des membres d’une célèbre
-académie vénitienne à la fin du seizième siècle? <i>Pindor</i>
-pourrait bien être aussi l’anagramme de <i>Pirond</i> ou
-Piron. Quant à <i>Hilare</i>, c’est le mot latin <i>hilaris</i>, qui
-s’est francisé et qui représente un ami du gros rire. <i>Blanir</i>,
-<i>Fruisque</i>, <i>Verion</i>, sont évidemment des locutions
-du <i>jargon</i> ou de l’argot réformé, mais nous sommes fort
-en peine de découvrir le sens ou plutôt l’idée que l’auteur
-y attache. Ce sont des <i>polissons</i> qui possèdent toutes les
-finesses du <i>Polissonniana</i>.</p>
-
-<p>L’abbé Cherrier, que nous nommerons le créateur du
-calembour et le précurseur du brillant marquis de Bièvre,
-avait signé la dédicace de son premier opuscule:
-<i>l’Homme inconnu</i>, d’un pseudonyme qui semble analogue
-à celui de <i>Gelois</i>, tiré de <i>Gelosi: Chimérographe,
-académicien des jeux Olympiques</i>.</p>
-
-<hr class="hr40" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<h2 id="Page_301">VARIA.</h2>
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<h3 id="Page_303">LIVRES A L’INDEX EN 1774.</h3>
-
-<hr class="hr30" />
-
-<p>Nous avons plusieurs recueils assez volumineux offrant
-la nomenclature de tous les livres qui, depuis le
-seizième siècle jusqu’à nos jours, ont été mis à l’index
-par le Saint-Siége apostolique, et signalés ainsi à l’animadversion
-de tous les fidèles. Ce fut seulement vers
-1540, que la Cour de Rome eut l’idée de séparer ainsi le
-bon grain de l’ivraie, dans un temps où des ouvrages en
-tous genres étaient plus ou moins infectés du poison de
-la Réformation. Depuis ce premier Index, rédigé à la
-hâte et encore peu étendu, de nombreux suppléments
-sont venus sans cesse augmenter la liste des livres interdits
-sans rémission, et l’on peut dire que la réunion
-de tous ces livres formerait aujourd’hui une bibliothèque
-considérable, très-curieuse et même assez bien choisie.
-Il faut constater cependant que l’autorité civile, du moins
-en France, n’a pas accepté les yeux fermés l’Index ultramontain,
-et que dès le commencement du dix-septième
-<span class="pagenum" id="Page_304">[p. 304]</span>
-siècle une foule d’ouvrages, marqués du sceau de
-la réprobation papale, étaient fort honorablement approuvés
-par les bons esprits de France et souvent réimprimés
-avec privilége du roi.</p>
-
-<p>Mais il y eut dès lors un Index spécial, préparé au
-point de vue de la politique monarchique, des libertés
-de l’Église gallicane, et de l’<i>honnêteté</i> française; index
-variable de sa nature, et continuellement modifié par
-l’administration et par les magistrats. Cet Index purement
-civil, confié exclusivement au syndicat de la corporation
-des libraires, n’a jamais été mis au jour, sans
-doute parce qu’il se modifiait suivant les circonstances.
-Le temps et l’usage se chargeaient d’innocenter tel ouvrage
-qui avait été d’abord dénoncé à la police et condamné
-par les tribunaux. Il serait utile, pour l’histoire
-littéraire, de refaire cet Index de la Librairie, par ordre
-chronologique, et de montrer par là les inexplicables
-changements de l’opinion, en ce qui concerne les délits
-vrais ou prétendus de la pensée et de la presse. Mais où
-retrouver les éléments de cet Index, à partir du procès
-criminel intenté aux poëtes Théophile, Frenicle et Colletet,
-en 1623, à l’occasion du <i>Parnasse satirique</i>? Le
-savant Gabriel Peignot nous a donné deux volumes de
-Dictionnaire raisonné, seulement pour les livres <i>condamnés
-au feu</i>; il faudrait au moins quatre volumes
-pour les livres condamnés tacitement et supprimés par
-la police, jusqu’à la Révolution de 89.</p>
-
-<p>En attendant que ce grand travail bibliographique
-s’exécute, nous publierons ici une liste assez longue des
-<span class="pagenum" id="Page_305">[p. 305]</span>
-ouvrages qui furent retirés par les experts-syndics de la
-Librairie et détruits, sinon vendus sous le manteau, lors
-de la vente publique des livres de feu M. de Rochebrune,
-commissaire au Châtelet de Paris. Ce digne commissaire,
-qui figure plusieurs fois d’une manière plaisante
-dans les journaux de Bachaumont, était un excellent
-homme, un peu naïf et crédule, mais très-ami des livres
-et des gens de lettres. Sa bibliothèque s’était enrichie
-naturellement dans les expéditions de saisie qu’il
-eut à faire pendant quarante ans à Paris: il avait ramassé
-de la sorte beaucoup de livres très-rares et très-singuliers,
-qu’il lisait à ses heures pour se délasser des
-fatigues du commissariat; il tenait aussi certains volumes
-suspects, imprimés ou manuscrits, de la munificence
-des auteurs, qu’il avait conduits à la Bastille, ou
-au For-l’Évêque, ou au Châtelet, avec une déférence et
-une politesse dont les patients lui savaient gré, d’autant
-plus qu’elles ne faisaient pas partie obligée de son ministère.
-M. de Rochebrune était même lié intimement avec
-Piron, Collé, Vadé, et quelques autres de même joyeuse
-humeur. Il fut regretté au Parnasse, dans les tavernes
-et chez les libraires.</p>
-
-<p>Mussier fils, qui avait sa librairie sur le quai des Augustins,
-au coin de la rue Gît-le-Cœur, fut choisi pour
-dresser le catalogue des livres de M. de Rochebrune; la
-vente devait avoir lieu dans la maison mortuaire, rue
-Geoffroy-l’Asnier. Mussier fils mit à part les ouvrages
-défendus, les recueils de gravures obscènes, les livres
-trop licencieux, les poésies trop érotiques. Nous voulons
-<span class="pagenum" id="Page_306">[p. 306]</span>
-bien croire que tout cela fut brûlé impitoyablement,
-quoique la vente en fût alors très-facile par l’entremise
-des colporteurs qui exerçaient le commerce secret de la
-librairie. Ensuite le libraire disposa les cartes de son Catalogue;
-mais, au moment de l’impression, ces cartes
-furent soumises à un nouveau contrôle d’experts qui
-marquèrent à l’encre rouge une centaine d’articles, qu’on
-ne pouvait pas même exposer, par leurs titres, au scandale
-de la publicité. La place que ces articles occupaient
-est restée en blanc dans le Catalogue où les experts ont
-laissé figurer une quantité d’ouvrages aussi et plus dangereux
-que ceux qu’ils supprimaient. Parmi ces derniers,
-dont nous publions la liste telle que les experts
-l’ont rédigée, on remarquera bien des livres, qui aujourd’hui
-ne scandalisent personne, et auxquels la police ne
-se soucie plus de donner la chasse dans les catalogues
-de la librairie de luxe ou de la librairie à bon marché.</p>
-
-<p>Voici cette liste curieuse, qui servira désormais à
-remplir les lacunes que les bibliographes regrettaient de
-trouver dans le célèbre Catalogue du commissaire Rochebrune.</p>
-
-<h4>NOTE DES LIVRES ET MANUSCRITS PROHIBÉS ET RETIRÉS.</h4>
-
-<ul class="lsoff">
-<li>Histoire du Christianisme, ou Réflexions sur la Religion chrétienne,
-in-4, Mss.</li>
-
-<li>Les Princesses malabares, ou le Célibat philosophique, in-12.</li>
-
-<li>L’Existence de Dieu, par l’idée que nous en avons, in-8, <em>XVIII<sup>e</sup></em> siècle,
-Mss.</li>
-
-<li>Dieu et l’Homme, 1771, in-12, br.</li>
-
-<li>Système de la Religion naturelle, in-4, Mss.
-<span class="pagenum" id="Page_307">[p. 307]</span></li>
-
-<li>Doutes sur la Religion, dont on a cherché l’éclaircissement de bonne
-foi, in-4, Mss.</li>
-
-<li>Recherches de la Religion, 1760, in-12.</li>
-
-<li>La Religion chrétienne analysée.—Doutes sur la Religion, in-8, Mss.</li>
-
-<li>La Religion du Médecin, de Brown, 1668, in-12.</li>
-
-<li>L’Évangile de la Raison, in-8, br.</li>
-
-<li>Lettres de Trasibule à Leucippe, in-4, Mss.</li>
-
-<li>Histoire de l’état de l’homme dans le Péché originel, 1731, in-12.</li>
-
-<li>Le Chemin du Ciel ouvert à tous les hommes, in-8, Mss. maroq.</li>
-
-<li>Extrait des Pensées de Jean Meslier, in-8, Mss.</li>
-
-<li>Sermons des Cinquante, in-8, Mss.</li>
-
-<li>Sermons du curé de Cotignac, in-4, Mss.</li>
-
-<li>Les Doutes, in-4, Mss.</li>
-
-<li>Recueil sur les matières les plus intéressantes, par Albert Radicati,
-in-8.</li>
-
-<li>L’Antiquité dévoilée par ses usages, 1766, 3 vol. in-12, br.</li>
-
-<li>Discours sur la liberté de penser et de raisonner. <i>Londres</i>, 1718,
-in-12.</li>
-
-<li>Les Trois Imposteurs, in-8, Mss.</li>
-
-<li>Questions et Lettres sur les miracles, in-8, br.</li>
-
-<li>David, ou l’Homme selon le cœur de Dieu, 1768.—Saül et David, tragédie,
-1760, in-12, br.</li>
-
-<li>L’Arétin, ou Paradis des Histoires de la Bible, 2 vol. in-12, br.</li>
-
-<li>Lettres iroquoises, 1755, in-12.</li>
-
-<li>Recueil de Pièces concernant le saint Nombril de Châlons, in-8, Mss.</li>
-
-<li>Taxes de la Chancellerie romaine, ou la Banque du Pape, 1744, in-12.</li>
-
-<li>Le Contrat social, par J.-J. Rousseau, 1762, in-12, br.</li>
-
-<li>L’Asiatique tolérant, in-12, br.</li>
-
-<li>Entretiens des Voyageurs sur mer, 4 vol. in-12.</li>
-
-<li>Apologie de la Révocation de l’Édit de Nantes et de la Saint-Barthélemy,
-1758, in-8.</li>
-
-<li>Avantages... du mariage des Prêtres, 2 vol. in-12.</li>
-
-<li>La Philosophie du bon sens, 2 vol. in-12.</li>
-
-<li>Principes de philosophie morale, ou Essais sur le mérite et la vertu,
-1745, in-12.</li>
-
-<li>Le Monde, son Origine et son Antiquité.—De l’Ame et de son Immortalité,
-1751, in-8.</li>
-
-<li>Histoire d’Ema, 1752, in-12.</li>
-
-<li>Histoire naturelle de l’Ame, trad. de Charpp, 1745, in-12.</li>
-
-<li>Œuvres de la Mettrie, 2 vol. in-12.</li>
-
-<li>De l’Esprit, in-4.</li>
-
-<li>Lettres sur les Sourds et Muets.—Lettres sur les Aveugles, 2 vol.
-in-12.
-<span class="pagenum" id="Page_308">[p. 308]</span></li>
-
-<li>Lettres philosophiques de Voltaire, avec plusieurs pièces libres, 1747.—La
-Fille de joie, 1751, maroquin.</li>
-
-<li>L’École de l’Homme, etc. 3 vol. in-12, en un relié.</li>
-
-<li>Les Mœurs, 1748, in-12.</li>
-
-<li>Le Cosmopolite, ou le Citoyen du monde, 1753.—Margot la Ravaudeuse,
-in-12.</li>
-
-<li>Le Bonheur, poëme en six chants, 1773, in-12, br.</li>
-
-<li>Méditations philosophiques, in-8, Mss.</li>
-
-<li>Pensées philosophiques, 1746, in-12.—Pison, etc.</li>
-
-<li>Questions sur l’Encyclopédie, 1770, 9 vol. in-8, br.</li>
-
-<li>Mes Pensées. Qu’en dira-t-on? 1751, in-12.</li>
-
-<li>Œuvres de J.-J. Rousseau, 10 vol. in-8, br.</li>
-
-<li>Philosophie de la Nature, 1770, 3 vol. in-12, br.</li>
-
-<li>Lettres sur les Ouvrages philosophiques brûlés le 18 août 1770, br.</li>
-
-<li>L’Art de faire des garçons, 2 vol. in-12. (A cause de la reliure.)</li>
-
-<li>La Pucelle de Voltaire, 1762, in-8.</li>
-
-<li>La Dunciade, ou la Guerre des Sots, 2 vol. in-8, br.</li>
-
-<li><span lang="la" xml:lang="la">Meursii Elegantiæ latini sermonis</span>, 1657, in-12.</li>
-
-<li>L’Académie des Dames, figures, in-12, maroq.</li>
-
-<li>Angola, 2 vol. in-12.</li>
-
-<li>Le Berceau de la France, in-12.</li>
-
-<li>La Berlue, 1759, in-12.</li>
-
-<li>Les Bijoux indiscrets, 2 vol. in-8, fig.</li>
-
-<li>Le B..... (Bidet), histoire bavarde, 1749.</li>
-
-<li>Candide, 1761, in-12, br.</li>
-
-<li>Canevas de la Pâris, ou Mémoires pour l’histoire du Roule, in-12.</li>
-
-<li>Cléon, rhéteur cyrénéen.—Le Canapé couleur de feu, in-12, maroq.</li>
-
-<li>Le Cousin de Mahomet, 2 vol. in-12.</li>
-
-<li>L’École de la Volupté.—Essai sur l’esprit et les beaux esprits.—Politique
-du Médecin, de Machiavel, in-12.</li>
-
-<li>La Fille de Joie, 1751.—M<sup>lle</sup> Javotte, 1758, in-12.</li>
-
-<li>Histoire du prince Apprius, in-12.</li>
-
-<li>Histoire de la Brion, de la comtesse de Launay.—Vénus dans le cloître,
-ou la Religieuse en chemise, in-12.</li>
-
-<li>Hipparchia, histoire grecque, in-12, maroq.</li>
-
-<li>L’Homme au Latin, ou la Destinée des Savants, 1769, in-8.</li>
-
-<li>Le Huron, ou l’Ingénu, 2 vol. in-12.</li>
-
-<li>Les Lauriers ecclésiastiques.—Mémoires pour la Fête des Fous, in-8.</li>
-
-<li>Margot la Ravaudeuse.—L’Art d’aimer et le Remède d’amour, in-8,
-maroq.</li>
-
-<li>La Messaline, in-12, br.</li>
-
-<li>La Princesse de Babylone, in-8, br.</li>
-
-<li>Les Reclusières de Vénus, in-8.
-<span class="pagenum" id="Page_309">[p. 309]</span></li>
-
-<li>Le Sopha, 2 vol. in-12.</li>
-
-<li>Tanzaï et Néardané, 2 vol. in-12.</li>
-
-<li>La Tourière des Carmélites.—L’Origine des C..... sauvages, in-12, br.</li>
-
-<li>Le Moyen de parvenir, 2 vol. in-12.</li>
-
-<li>Le Cabinet satirique, in-8, maroq.</li>
-
-<li>La Légende joyeuse, ou les Leçons de Lampsaque, in-12.</li>
-
-<li>Pièces libres de Ferrand.—Nocrion, conte allobroge.—Tourière des
-Carmélites, in-12, maroq.</li>
-
-<li>Poésies galantes latines et françaises, 2 vol. in-12, et un volume
-italien.</li>
-
-<li>Passe-temps des Mousquetaires, in-12.</li>
-
-<li>Le Balai, poëme, in-8.</li>
-
-<li>Aventures de Pomponius, 1724, in-12.</li>
-
-<li>Mémoires pour..... l’Histoire de Perse, 1746, in-12.</li>
-
-<li>Amours de Zeokinizul, roi des Kofirans, in-12.</li>
-
-<li>La Dernière Guerre des Bêtes, 1758, in-12.</li>
-
-<li>Mémoires de M<sup>me</sup> de Pompadour, 2 vol. in-12.</li>
-
-<li>L’Espion chinois, 3 vol. in-12, br., 1765.</li>
-
-<li>Mémoires de M. de T....., maître des requestes, in-8, Mss.</li>
-
-<li>Jean danse mieux que Pierre, in-12.</li>
-
-<li>Les Jésuites en belle humeur, 1760, in-12.</li>
-
-<li>Histoire de la Bastille, 5 vol. in-12, br., figures.</li>
-
-<li>Histoire amoureuse des Gaules, 5 vol. in-12.</li>
-
-<li>Extrait du Dictionnaire de Bayle, 2 vol. in-8, br.</li>
-
-<li>Analyse de Bayle, 4 vol. in-12.</li>
-</ul>
-
-<p>Cette liste est intéressante; on y voit figurer des ouvrages
-peu édifiants, il est vrai, mais très-littéraires, tels
-que le <i>Moyen de parvenir</i>, le <i>Cabinet satirique</i>, etc.,
-qui se trouvent souvent décrits dans la plupart des catalogues
-de vente imprimés à cette époque. On y rencontre
-naturellement quelques écrits hétérodoxes de Voltaire,
-de Fréret, du baron d’Holbach, de J.-J. Rousseau;
-mais on peut supposer que la qualité du propriétaire de
-cette bibliothèque fut pour beaucoup dans la proscription
-des livres, qu’on n’a pas voulu laisser vendre sous la
-garantie du nom d’un commissaire au Châtelet de Paris.
-<span class="pagenum" id="Page_310">[p. 310]</span>
-C’est ainsi que, dans ces derniers temps, le Conseil de
-l’instruction publique s’est ému du Catalogue des livres
-plus que légers qui composaient la bibliothèque de feu
-Noël, ancien inspecteur de l’Université, et a exigé l’épuration
-de cette bibliothèque avant la vente. Quoi qu’il en
-soit, les experts désignés à l’effet d’épurer aussi le Catalogue
-des livres de M. de Rochebrune n’ont pas pris
-garde à certains ouvrages plus hardis et plus scabreux
-que ceux qu’ils retranchaient. Nous citerons les suivants
-qui sont restés à leur place dans le Catalogue.</p>
-
-<ul class="lsoff" style="margin-left: 0.4em;">
-<li style="margin-left: -1.6em;">N<sup>os</sup> 2270. Contes très-mogols. <i>Paris</i>, 1770, in-12.</li>
-
-<li>2319. Aventures philosophiques. <i>Tonquin</i>, 1766, in-12.</li>
-
-<li>2334. Cela est singulier, histoire égyptienne, 1752, in-18, imprimé
-sur papier bleu.</li>
-
-<li>2353. Giphantie. <i>Babylone</i>, 1760, in-12.</li>
-
-<li>2374. Histoire et Aventures de dona Rufine. <i>Paris</i>, 1751, in-12.</li>
-
-<li>2383. Kanor, conte traduit du sauvage. <i>Amsterdam</i>, 1750, in-12.</li>
-
-<li>2387. Les Libertins en campagne. <i>Au Quartier-Royal</i>, 1710,
-in-12.</li>
-
-<li>2389. Lucette, ou les Progrès du libertinage. <i>Londres</i>, 1765,
-3 vol. in-12.</li>
-
-<li>2425. Mille et une Fadaises, contes à dormir debout. 1742, in-12.</li>
-
-<li>2433. Les Nouvelles Femmes. <i>Genève</i>, 1761, in-8.</li>
-
-<li>2435. La Nuit et le Moment, ou les Matinées de Cythère. <i>Londres</i>,
-s. d., in-12.</li>
-
-<li>2436. On ne s’y attendait pas. <i>Paris</i>, 1773, 2 vol. in-12.</li>
-
-<li>2443. Le Plaisir et la Volupté, conte allégorique, 1752, in-12.</li>
-
-<li>2447. Psaphion, ou la Courtisane de Smyrne. 1748, in-12.</li>
-
-<li>2458. Les Sonnettes, ou Mémoires du marquis de... 1751, in-12.</li>
-
-<li>2460. Tant mieux pour elle. In-12.</li>
-
-<li>2464. Les Têtes folles. <i>Paris</i>, 1753, in-12.</li>
-
-<li>2372. Zéphirine, ou l’Époux libertin, anecdote volée. <i>Amsterdam</i>,
-1771, in-8.</li>
-</ul>
-
-<p>Ce sont précisément ces petits romans de galanterie
-transcendante que les censeurs de l’Université ont
-<span class="pagenum" id="Page_311">[p. 311]</span>
-supprimés dans le Catalogue de feu Noël, sans doute parce
-qu’ils les connaissaient bien: <i lang="la" xml:lang="la">experto crede Roberto</i>.
-Les experts de 1774 n’avaient pas probablement la
-science infuse en ces sortes de matières. L’échantillon
-que nous avons donné du Catalogue de Rochebrune suffira
-pour prouver que ce joyeux commissaire était digne
-d’être l’ami de Crébillon fils et du chevalier de Mouhy.</p>
-
-<hr class="hr40" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<h3 id="Page_312"><span class="cs8 esp">PRIX</span><br />
-<span class="cs6">DES</span><br />
-LIVRES DE THÉOLOGIE<br />
-<span class="cs8">EN 1797.</span></h3>
-
-<hr class="hr30" />
-
-<p>Lors de la suppression des ordres monastiques et des
-maisons religieuses, il y eut une baisse immédiate dans le
-prix des livres de théologie, non-seulement parce que les
-bibliothèques de couvents contenaient une énorme quantité
-de ces sortes de livres, qui allaient inévitablement rentrer
-dans la circulation commerciale, mais parce que les
-fonds des éditions publiées par les Bénédictins de Saint-Maur
-et par d’autres congrégations se trouvaient accumulés
-dans des dépôts qui devenaient propriété nationale.
-Pendant cinq ou six ans, en effet, ces beaux livres,
-si précieux pour l’histoire, furent frappés d’un tel discrédit,
-qu’on les vendait au poids du papier, et qu’on détruisait
-ainsi des éditions presque entières. Quelques libraires
-pressentirent alors que les grandes collections des Pères,
-<span class="pagenum" id="Page_313">[p. 313]</span>
-des Conciles, des historiens de l’Église, reprendraient
-bientôt leur valeur; ils achetèrent, comme papier à la
-rame et comme vieux papier, tout ce qu’ils purent trouver
-dans ce genre, et ils ne tardèrent pas, en effet, à
-réaliser d’énormes bénéfices, en vendant à l’étranger d’abord,
-et, peu de temps après, en France, ces ouvrages
-excellents, dont le Gouvernement avait, pour ainsi dire,
-provoqué la destruction.</p>
-
-<p>Une vente à l’encan, qui eut lieu à Paris, rue et porte
-Saint-Jacques, les 15 et 16 floréal an VI (1797), révéla
-tout à coup une hausse inattendue sur les livres de théologie
-que le libraire chargé de la vente avait osé admettre
-dans une notice sommaire. Ravier, qui publiait alors
-son <i>Journal de la librairie et des arts</i>, y inséra un
-extrait de cette notice, qu’il fit précéder des observations
-suivantes, que nous croyons devoir reproduire à
-cause de leur justesse, malgré leur mauvais style; c’est
-un document curieux pour constater les variations du
-prix des livres:</p>
-
-<div class="manuscr">
-<p>«Nous insérons la notice suivante, quoique peu conséquente,
-parce qu’elle contient un genre de livres qu’on
-ne rencontre pas très-fréquemment dans les ventes, la
-plus grande partie des bibliothèques qui les contenoient
-ayant été fondues dans les dépôts nationaux; on sera
-surpris de voir que des livres, qu’on ne croyoit pas susceptibles
-aujourd’hui d’un grand produit, aient été portés
-à leur ancienne valeur, et plus surpris que le Gouvernement
-n’ait pas été conseillé, lorsqu’il en étoit encore
-temps, de faire passer, en Espagne, en Portugal et
-<span class="pagenum" id="Page_314">[p. 314]</span>
-en Italie, ces masses énormes, qu’il auroit pu échanger
-très-avantageusement. Il n’est plus temps aujourd’hui
-de s’occuper de cette idée; les circonstances ont fixé,
-dans tous les gouvernements, et dans les corporations
-religieuses surtout, cet esprit d’inquiétude qui s’accorde
-moins avec les acquisitions de ce genre qu’avec tout
-autre. Il ne reste d’autre moyen d’en tirer parti que de
-les verser dans le commerce, ce dont on nous menace
-tous les jours; mais, si ce projet s’effectue, les volumes
-de 15 à 18 francs, la plupart de ces chefs-d’œuvre d’impression
-se vendront au poids, et, pour retirer une goutte
-d’eau, le Gouvernement aura porté le dernier coup au
-commerce. Ainsi, pour n’avoir pas saisi le moment opportun
-de s’en défaire, il se trouve aujourd’hui dans
-l’impérieuse nécessité de les conserver.»</p>
-</div>
-
-<ul class="lsoff">
-<li>J. Menochii <span lang="la" xml:lang="la">Commentarii totius Scripturæ</span>, studio R. J. de Tournemine.
-<i>Parisiis</i>, 1719; 2 vol. in-fol., 19 fr. (Valeur actuelle, selon le <i>Manuel
-du Libraire</i>, de Brunet, 24 à 30 fr.; estimé 30 à 45 fr.)</li>
-
-<li>Œuvres de Bossuet. <i>Paris</i>, 1743, 20 vol. in-4, v. m., 106 fr. (Selon
-Brunet, 100 fr. environ, après avoir valu 250 à 300 fr. sous la Restauration;
-estimé 150 à 180 fr.)</li>
-
-<li>J. Goar, <span lang="la" xml:lang="la">Rituale Græcorum</span>, gr. et lat. <i>Parisiis</i>, 1647, in-fol., 18 fr.
-(Selon Brunet, 30 fr.)</li>
-
-<li><span lang="la" xml:lang="la">Pontificale romanum</span>, in-fol., fig.; net 10 fr. (Selon Brunet, 20 à 24 fr.)</li>
-
-<li>J. Cottelerii Patres apostolici, gr. et lat., ex edit. J. Clerici. <i>Amsterd.</i>,
-1724; 2 vol. in-fol., 35 fr. (Selon Brunet, 120 à 150 fr.)</li>
-
-<li>L. Dacherii <span lang="la" xml:lang="la">Spicilegium veterum aliquot scriptorum</span>. <i>Parisiis</i>, 1723;
-8 vol. in-fol., 30 fr. (Selon Brunet, 100 fr.; estimé 150 à 180 fr.)</li>
-
-<li><span lang="la" xml:lang="la">Ecclesiæ Græciæ monumenta</span>, gr. et lat., ex edit. J. Cottelerii, <i>Parisiis</i>,
-1677; 3 vol. in-4, 15 fr. (Selon Brunet, 30 à 36 fr.; estimé 60
-à 90 fr.)</li>
-
-<li>S. <span lang="la" xml:lang="la">Justini opera</span>, gr. et lat., ex edit. Benedictinorum. <i>Parisiis</i>, 1742;
-in-fol., 20 fr. (Selon Brunet, 40 à 48 fr.; estimé 50 à 80 fr.)</li>
-
-<li>S. <span lang="la" xml:lang="la">Cypriani opera</span>, ex edit. Steph. Baluzii. <i>Parisiis</i>, 1726; in-fol.,
-19 fr. (Selon Brunet, 36 à 40 fr.; estimé 50 à 70 fr.)
-<span class="pagenum" id="Page_315">[p. 315]</span></li>
-
-<li>S. <span lang="la" xml:lang="la">Irenei opera</span>, gr. et lat., ex edit. B. Massuet. <i>Parisiis</i>, 1710; in-fol.,
-18 fr. (Selon Brunet, 40 à 48 fr.; estimé 40 à 60 fr.)</li>
-
-<li>S. <span lang="la" xml:lang="la">Hilarii opera</span>, gr. et lat., ex edit. Petri Constant. <i>Parisiis</i>, 1693;
-in-fol., 13 fr. (Selon Brunet, 30 à 36 fr.; estimé 40 à 60 fr.)</li>
-
-<li>S. <span lang="la" xml:lang="la">Cyrilli Hierosolymitani opera</span>, gr. et lat., ex recensione A. Touttée.
-<i>Parisiis</i>, 1720; in-fol., 18 fr. (Selon Brunet, 36 à 48 fr.; estimé 50
-à 70 fr.)</li>
-
-<li>S. <span lang="la" xml:lang="la">Basilii magni opera</span>, gr. et lat., ex edit. J. Garnier. <i>Parisiis</i>, 1721;
-3 vol. in-fol. (Selon Brunet, 120 à 150 fr.; estimé 150 à 180 fr.)</li>
-
-<li>S. <span lang="la" xml:lang="la">Ambrosii opera</span>, ex edit. Le Nourry. <i>Parisiis</i>, 1686; 2 vol. in-fol.,
-65 fr. (Selon Brunet, 70 à 72 fr.; estimé 70 à 100 fr.)</li>
-
-<li>S. <span lang="la" xml:lang="la">Joannis Chrysostomi opera</span>, gr. et lat., ex edit. Bern. de Montfaucon.
-<i>Parisiis</i>, 1718; 13 vol. in-fol., 200 fr. (Selon Brunet, 500
-à 600 fr.; estimé 800 fr.)</li>
-
-<li>S. <span lang="la" xml:lang="la">Hieronymi opera</span>, ex edit. Ant. Pouget. <i>Parisiis</i>, 1693; 5 vol.
-in-fol., 94 fr. (Selon Brunet, 120 à 150 fr.; estimé 200 à 250 fr.)</li>
-
-<li>S. <span lang="la" xml:lang="la">Augustini opera</span>, ex edit. Benedictinorum. <i>Parisiis</i>, 1679; 8 vol.
-in-fol., 73 fr. (Selon Brunet, 200 à 250 fr.; estimé 250 à 350 fr.)</li>
-
-<li>S. <span lang="la" xml:lang="la">Leonis magni opera</span>, ex edit. Pascasii Quesnel. <i>Lugduni</i>, 1700;
-in-fol. Réuni à l’article suivant, faute d’acquéreur.</li>
-
-<li>S. <span lang="la" xml:lang="la">Prosperi opera</span>, ex edit. L. Mangeart. <i>Parisiis</i>, 1711; in-fol.,
-18 fr. (Selon Brunet, 24 à 36 fr.; estimé 40 à 50 fr. Quant à l’édition
-des Œuvres de saint Léon, en un seul volume, elle est peu estimée
-en comparaison des éditions de Rome et de Venise, en 3 vol in-fol.
-chacune; néanmoins, elle vaut bien 15 à 25 fr.)</li>
-
-<li>S. <span lang="la" xml:lang="la">Gregorii magni opera</span>, ex edit. Benedictinorum. <i>Parisiis</i>, 1705;
-4 vol. in-fol., 71 fr. (Selon Brunet, 80 à 120 fr.; estimé 150 à 200 fr.)</li>
-
-<li>Guarini <span lang="la" xml:lang="la">Grammatica hebraica et lexicon</span>, 4 vol. in-4, v. m., 54 fr. (Selon
-Brunet, 40 à 48 fr.; estimé 50 à 80 fr.)</li>
-</ul>
-
-<p>On voit, par le rapprochement de ces différents prix à
-cinquante et soixante ans d’intervalle, que les bons livres
-tombés au rabais par suite de circonstances qu’on
-peut appeler de force majeure, ne manquent jamais de
-se relever et de remonter à leur ancien prix, sinon à un
-prix supérieur. Ainsi la vente du C***, au mois de floréal
-an VI, fut comme le signal de la hausse qui n’a pas
-cessé depuis de favoriser le commerce des grands
-<span class="pagenum" id="Page_316">[p. 316]</span>
-ouvrages de théologie, et qui ne paraît pas même s’être
-arrêtée par suite de la réimpression à bon marché de
-ces ouvrages, indispensables à toute bibliothèque d’érudition.</p>
-
-<hr class="hr40" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<h3 id="Page_317"><span class="cs8">PLAN D’UNE ÉDITION</span><br />
-<span class="cs6">DES</span><br />
-OPUSCULES D’ANTOINE-ALEXANDRE BARBIER.</h3>
-
-<hr class="hr30" />
-
-<p>Les bibliographes sont généralement un peu paresseux,
-dès qu’il s’agit de publier; ils travaillent beaucoup,
-ils travaillent sans cesse; ils entreprennent et ils
-mènent à bonne fin des ouvrages immenses, dont l’idée
-seule épouvanterait le littérateur le plus prodigue de son
-encre, mais qu’on ne leur parle pas de faire imprimer:
-ils n’ont jamais fini la tâche qu’ils se sont imposée, ils
-ne la jugent jamais assez parfaite, ils veulent toujours y
-ajouter, et ils y ajoutent toujours. Voilà comment tant
-de beaux travaux bibliographiques restent inédits, quoique
-achevés. Adry, Mercier de Saint-Léger, Beaucousin
-et tant d’autres, ont laissé une prodigieuse quantité de
-notes manuscrites qui feraient d’excellents livres.</p>
-
-<p>Cet exorde n’a pas d’autre objet que de chercher querelle
-(et Dieu fasse qu’il me le pardonne!) à mon cher
-<span class="pagenum" id="Page_318">[p. 318]</span>
-et savant collègue, M. Louis Barbier, directeur de la Bibliothèque
-du Louvre. Je l’accuse hautement de négligence,
-sinon de paresse, à l’égard de l’admirable monument
-bibliographique élevé par son illustre père, et continué
-par lui avec tant de zèle et de persévérance; oui,
-je lui reproche, dans un sentiment d’affectueuse et sincère
-sympathie qu’il appréciera, de ne pas faire paraître
-une nouvelle édition augmentée et complète du <i>Dictionnaire
-des anonymes et pseudonymes</i>. Ce dictionnaire,
-dont la seconde édition (Paris, Barrois, 1822-27,
-4 vol. in-8) est épuisée depuis plus de trente ans, n’est
-pas seulement un livre utile et vraiment digne d’estime,
-c’est un livre nécessaire, indispensable pour quiconque
-s’occupe de bibliographie; tout le monde désire, tout le
-monde attend une réimpression que M. Louis Barbier
-nous a promise, et qu’il nous doit, à nous tous qui sommes
-les humbles et fidèles disciples de l’auteur du célèbre
-<i>Dictionnaire des anonymes</i>.</p>
-
-<p>Ce dictionnaire est presque un chef-d’œuvre de critique
-et d’érudition; on peut le perfectionner en certaines
-parties, on peut l’augmenter et l’étendre, on peut surtout
-le continuer jusqu’à présent, mais il ne faut pas
-songer à le refondre ou à le refaire sur un nouveau plan.
-Ce serait en détruire l’économie et lui ôter sa valeur intrinsèque.
-Il s’agit là d’un ouvrage essentiellement remarquable,
-connu partout, cité sans cesse et adopté
-d’une manière définitive. Si cet ouvrage était de ceux
-qui changent de forme et qui se remplacent par d’autres
-plus complets et mieux exécutés, les exemplaires qu’on
-<span class="pagenum" id="Page_319">[p. 319]</span>
-voit passer de temps en temps dans les ventes publiques
-trouveraient-ils acquéreur au prix de 70 à 80 francs?
-Au reste, nous savons, de bonne source, que M. Louis
-Barbier n’a pas cessé depuis trente-cinq ans de préparer
-l’édition que nous lui demandons avec instances aujourd’hui,
-au nom des bibliographes et des bibliophiles, pour
-l’honneur de la mémoire de son digne père.</p>
-
-<p>Mais ce n’est point assez, et s’il fait droit à notre demande,
-comme nous l’espérons, nous sommes déterminés
-à lui demander davantage. Il ne prendra pas, Dieu
-merci, nos demandes en mauvaise part. Nous lui demandons,
-dès à présent, de réunir les opuscules bibliographiques
-d’Antoine-Alexandre Barbier, et de les publier
-aussi, pour la plus grande joie des bons bibliophiles. Il
-y a maintenant un public, et même un public nombreux
-et passionné, pour ces sortes de publications. Les brochures
-que Peignot faisait imprimer à petit nombre pour
-les distribuer à ses amis, qui ne les lisaient pas toujours,
-sont recherchées maintenant par les amateurs, qui se
-les disputent dans les ventes, à des prix de plus en plus
-excessifs. Quand Techener recueillera les œuvres bibliographiques
-de Charles Nodier, il trouvera plus de souscripteurs
-que le charmant conteur et spirituel écrivain
-n’en eut pour ses romans et ses nouvelles fantastiques.
-Le moment est bon, ce me semble, pour rassembler en
-corps d’ouvrage les travaux épars, oubliés ou inconnus,
-d’un bibliographe.</p>
-
-<p>Antoine-Alexandre Barbier a été un des meilleurs
-collaborateurs de Millin, et il a répandu quantité de
-<span class="pagenum" id="Page_320">[p. 320]</span>
-mémoires, de notices et de lettres dans la volumineuse
-collection du <i>Magasin</i> et des <i>Annales encyclopédiques</i>,
-collection précieuse que les grandes bibliothèques publiques
-ne possèdent pas. Auparavant, il coopérait à la rédaction
-du <i>Mercure de France</i>; plus tard, il a prêté son
-concours à d’autres recueils périodiques, ainsi qu’à diverses
-publications collectives. Tout ce qu’il a écrit pour
-les journaux et pour les encyclopédies est marqué au
-coin d’un rare esprit de critique. Aucun de ses contemporains
-ne fut initié mieux que lui aux détails intimes
-de l’histoire littéraire, non-seulement pour la France,
-mais encore pour les pays étrangers. Personne ne traitait
-comme lui un point de bibliographie raisonnée;
-personne ne composait plus solidement un article de
-biographie; personne, en un mot, ne faisait un meilleur
-usage des livres, et personne ne savait mieux les juger.</p>
-
-<p>N’est-il pas étrange et monstrueux que des travaux
-si utiles et si estimables soient comme non avenus, et
-se trouvent enfouis çà et là dans des collections qu’on
-ne lit plus? Eh bien! je propose d’en extraire avec soin
-tout ce qui doit former les œuvres bibliographiques et
-critiques de l’auteur du <i>Dictionnaire des Anonymes</i>.
-Quelques-unes de ces notices ont été tirées à part, et
-même le marquis de Chateaugiron avait fait imprimer
-à dix exemplaires un titre destiné à les réunir en volume.
-Ces dix exemplaires, que sont-ils devenus? Nous
-n’en avons pas vu passer un seul dans le flot incessant
-des ventes de livres. Mais un volume ne suffit pas pour
-nous contenter, il en faut trois, il en faut quatre et
-<span class="pagenum" id="Page_321">[p. 321]</span>
-davantage, si notre cher collègue, M. Louis Barbier, nous
-donne satisfaction en publiant les travaux inédits de son
-père, notamment les rapports que le bibliothécaire de
-l’empereur Napoléon I<sup>er</sup> rédigeait, par ordre, sur des
-ouvrages anciens et nouveaux.</p>
-
-<p>Voici comment j’entendrais la division des œuvres
-d’Antoine-Alexandre Barbier.</p>
-
-<p class="sep2">I. <i>Lettres bibliographiques.</i> Je comprendrais sous
-ce titre les lettres de différents genres que l’auteur a fait
-insérer dans les journaux, de 1795 à 1825. Je vais citer,
-sans ordre méthodique, celles de ces lettres qui sont
-venues à ma connaissance.</p>
-
-<ul class="lsoff">
-<li>Lettres relatives à divers points d’histoire littéraire. (<i>Clef du cabinet
-des souverains</i>, n<sup>os</sup> 1717, 1331, 1334 et 1785.)</li>
-
-<li>Lettre aux rédacteurs des Soirées littéraires. (T. III, p. 142 de ce Recueil.)</li>
-
-<li>Lettre sur l’Histoire de Marie Stuart, par Mercier, de Compiègne.
-(<i>Mercure de France</i>, t. XX, p. 236.)</li>
-
-<li>Lettre sur le Gouvernement civil de Locke, et particulièrement sur les
-traductions françaises de cet ouvrage. (<i>Ibid.</i>, t. XXII, p. 29.)</li>
-
-<li>Lettre sur les Aventures de Friso, par Guillaume de Haren, traduites
-par Jansen, et sur la littérature hollandaise. (<i>Ibid.</i>, t. XXIII, p. 3.)</li>
-
-<li>Lettre sur le jugement que l’auteur des Soirées littéraires a porté du
-philosophe Favorin et de J.-J. Rousseau. (<i>Ibid.</i>, t. XXVI, p. 357.)</li>
-
-<li>Lettre sur l’Aristénète grec et l’Aristénète français. (<i>Ibid.</i>, t. XXIX,
-p. 25.)</li>
-
-<li>Lettre contenant la dénonciation de plusieurs plagiats. (<i>Ibid.</i>, t. XXIX,
-p. 94.)</li>
-
-<li>Lettre à Chardon de la Rochette sur la bibliographie. (<i>Magasin encyclopédique</i>,
- 1799, t. III, p. 97.)</li>
-
-<li>Lettre à Millin sur quelques articles du Magasin encyclopédique.
-(<i>Ibid.</i>, 1799, t. V, p. 79.)</li>
-
-<li>Lettre au même sur un article relatif à dom Lieble. (<i>Ibid.</i>, 1814, t. II,
-p. 369.)</li>
-
-<li>Lettre sur la traduction de Plaute, par Levée. (<i>Ibid.</i>, t. VI, 1815, p. 275.)
-<span class="pagenum" id="Page_322">[p. 322]</span></li>
-
-<li>Lettre au sujet de la Notice nécrologique de Ripault. (<i>Revue encyclopédique</i>,
-t. XXII, p. 766.)</li>
-
-<li>Nombreuses lettres publiées depuis la mort d’Antoine-Alexandre Barbier,
-dans le <i>Bulletin du Bibliophile</i> et dans d’autres recueils littéraires
-par les soins de son fils.</li>
-</ul>
-
-<p class="sep2">II. <i>Études bibliographiques.</i> Ce sont des dissertations
-et des notices, dans lesquelles l’auteur a prouvé
-qu’il ne s’arrêtait pas aux titres des livres, et qu’il envisageait
-toujours la bibliographie au point de vue littéraire.</p>
-
-<ul class="lsoff">
-<li>Catalogue des livres qui doivent composer la bibliothèque d’un lycée;
-rédigé à la demande de Fourcroy. (<i>Paris, impr. de la République</i>,
-an XII-1803, in-12 de 43 p.)</li>
-
-<li>Préface et table des divisions du Catalogue des livres de la bibliothèque
-du Conseil d’État. (<i>Paris</i>, an XI-1803, in-8 de 54 pages.)</li>
-
-<li>Réponse à un article du Mercure de France relatif au Dictionnaire des
-Anonymes. (<i>Paris</i>, 1807, in-8; réimprimé à la fin du t. IV de la 1<sup>re</sup>
-édit. de ce Dictionnaire.)</li>
-
-<li>Notice sur les éditions des Vies de Plutarque et du roman d’Héliodore;
-traduits par Amyot. (A la suite du t. IV de la 1<sup>re</sup> édit. du Dictionnaire
-des Anonymes.)</li>
-
-<li>Articles insérés dans l’<i>Encyclopédie moderne</i> de Courtin: <i>Anonymes</i>,
-<i>Autographes</i>, <i>Bibliographie</i>, <i>Catalogue</i>.</li>
-
-<li>Analyse du Mémoire de Mulot sur l’état actuel des bibliothèques.
-(<i>Mercure de France</i>, t. XXVII, p. 33.)</li>
-
-<li>Anecdote bibliographique sur les <i lang="la" xml:lang="la">Illustrium et eruditorum virorum
-Epistolæ</i>. (<i>Magasin encyclopédique</i>, 1802, t. I, p. 235.)</li>
-
-<li>—Sur le véritable auteur de la Connoissance de la mythologie. (<i>Ibid.</i>,
-1801, t. I, p. 37.)</li>
-
-<li>—Sur l’Histoire critique du Vieux Testament. (<i>Ibid.</i>, 1803, t. I, p. 295.)</li>
-
-<li>Notice du Catalogue raisonné des livres de la bibliothèque de l’abbé
-Goujet. (<i>Ibid.</i>, 1803, t. V, p. 182, et t. VI, p. 139.)</li>
-
-<li>Notice des principaux ouvrages relatifs à la personne et aux ouvrages
-de J.-J. Rousseau. (<i>Annales encyclopédiques</i>, 1818, t. IV, p. 1.)</li>
-
-<li>Notice sur les dictionnaires historiques les plus répandus. (<i>Revue encyclopédique</i>,
-t. I, p. 142.)</li>
-
-<li>Notice sur la table des matières du Magasin encyclopédique. (<i>Ibid.</i>,
-t. I, p. 574.)
-<span class="pagenum" id="Page_323">[p. 323]</span></li>
-
-<li>Notice sur les Recherches de Petit-Radel, relatives aux bibliothèques
-et à la bibliothèque Mazarine. (<i>Ibid.</i>, t. I, p. 575, et t. II, p. 360.)</li>
-
-<li>Notice sur le Manuel du Libraire, de M. Brunet. (<i>Ibid.</i>, t. VIII,
-p. 154.)</li>
-
-<li>Notice bibliographique sur les Lettres portugaises. (<i>Ibid.</i>, t. XXII,
-p. 707.)</li>
-
-<li>État des différentes Bibliothèques publiques de Paris en 1805. (Imprimé
-dans l’<i>Annuaire administratif et statistique</i> du département de la
-Seine, par P.-J.-H. Allard.)</li>
-
-<li>Réflexions sur l’anecdote relative à la première édition de l’Imitation
-de Jésus-Christ, traduite par l’abbé de Choisy. (<i>Publiciste</i>, 16 prairial
-an XII.)</li>
-
-<li>—Sur une édition rare de l’Exposition de la Doctrine de l’Église catholique,
-par Bossuet. (<i>Journal des Débats</i>, 15 fructidor an XII.)</li>
-
-<li>Notice des principales éditions des Fables et des Œuvres de la Fontaine.
-(Imprimé dans l’ouvrage de Robert, intitulé: <i>Fables inédites
-des</i> <em>XII<sup>e</sup></em>, <em>XIII<sup>e</sup></em> <i>et</i> <em>XIV<sup>e</sup></em> <i>siècles</i>, 1825.)</li>
-</ul>
-
-<p>On grouperait dans ce volume d’études <ins id="cor_15" title="biliographiques">bibliographiques</ins>
-toutes les notices qui se rapportent plus particulièrement
-à la bibliographie et à la recherche des anonymes.</p>
-
-<p class="sep2">III. <i>Notices biographiques.</i> La plupart de ces notices
-tiennent tellement à la bibliographie, qu’on pourrait les
-faire entrer dans le volume précédent. Nous signalerons
-seulement les plus remarquables.</p>
-
-<ul class="lsoff">
-<li>Notice sur la vie et les ouvrages de David Durand. (<i>Magasin encyclopédique</i>,
-t. IV, p. 487; réimpr. avec des additions à la fin du t. IV de
-la 1<sup>re</sup> édit. du <i>Dictionnaire des Anonymes</i>.)</li>
-
-<li>Particularités sur Mouchet. (<i>Ibid.</i>, 1807, t. IV, p. 62.)</li>
-
-<li>Notice sur la vie et les ouvrages de Louis-Théodore Hérissant. (<i>Ibid.</i>,
-1812, t. VI, p. 85.)</li>
-
-<li>Notice sur la vie et les ouvrages de Thomas Guyot. (<i>Ibid.</i>, 1813, t. IV,
-p. 275.)</li>
-
-<li>Notice sur la vie et les ouvrages de l’abbé Denina. (<i>Ibid.</i>, 1814, t. I,
-p. 113.)
-<span class="pagenum" id="Page_324">[p. 324]</span></li>
-
-<li>Notice sur Jean Heuzet. (<i>Mag. encycl.</i>, 1814, t. II, p. 176.)</li>
-
-<li>Notice sur la vie et les ouvrages de Casimir Freschot. (<i>Ibid.</i>, 1815,
-t. VI, p. 304.)</li>
-
-<li>Notice sur la vie et les ouvrages d’Auguste-Nicolas de Saint-Genis.
-(<i>Annales encyclopédiques</i>, 1817, t. III.)</li>
-
-<li>Notice nécrologique sur l’abbé Grosier. (<i>Revue encyclopédique</i>, t. XXI,
-p. 740.)</li>
-
-<li>Notice sur Jean Rousset. (Prospectus de la 9<sup>e</sup> édition du Dictionnaire
-biographique de Prudhomme, 1809.)</li>
-
-<li>Notice sur la vie de Moulines. (En tête de sa traduction des Écrivains
-de l’Histoire Auguste, 1806.)</li>
-
-<li>Notice sur la vie et les ouvrages de Collé. (En tête du Journal historique
-de Collé, 1807.)</li>
-
-<li>Notice sur Néel. (En tête du Voyage de Paris à Saint-Cloud, 1797.)</li>
-</ul>
-
-<p>Et beaucoup d’autres notices biographiques qui devaient
-figurer dans le second volume de l’<i>Examen critique
-des Dictionnaires historiques</i>, volume que l’auteur
-ne voulait publier qu’après l’achèvement de la <i>Biographie
-universelle</i> de Michaud.</p>
-
-<p class="sep2">IV. <i>Notices littéraires.</i> C’est encore de la bibliographie
-raisonnée et critique de main de maître.</p>
-
-<ul class="lsoff">
-<li>Dissertation sur soixante traductions françaises de l’Imitation de Jésus-Christ.
-(<i>Paris</i>, Lefebvre, 1812, in-12.).—M. Louis Barbier a vivement
-excité notre intérêt, en nous apprenant que son père avait
-laissé un exemplaire de ce savant ouvrage tout chargé de corrections
-et d’additions.</li>
-
-<li>—Sur les Lettres manuscrites de P.-D. Huet. (<i>Mercure de France</i>,
-t. XXVI, p. 289.)</li>
-
-<li>—Sur les Contes et Nouvelles de Mirabeau. (<i>Ibid.</i>, t. XXXIII, p. 263.)</li>
-
-<li>—Sur les Œuvres de Vauvenargues. (<i>Ibid.</i>, t. XXXIV, p. 204.)</li>
-
-<li>—Sur l’Introduction à l’Analyse infinitésimale, d’Euler. (<i>Ibid.</i>,
-t. XXXVI, p. 342.)</li>
-
-<li>Examen de plusieurs assertions hasardées par la Harpe dans sa Philosophie
-du <em>XVIII<sup>e</sup></em> siècle. (<i>Magasin encyclopédique</i>, 1805, t. III,
-p. 5.)
-<span class="pagenum" id="Page_325">[p. 325]</span></li>
-
-<li>—Sur le Recueil des Lettres de M<sup>me</sup> de Sévigné. (<i>Mag. encycl.</i> 1801,
-t. VI, p. 7.)</li>
-
-<li>—Sur le poëme de la Conversation, du P. Janvier. (<i>Revue philosophique</i>,
-1807, 2<sup>e</sup> trimestre, p. 88.)</li>
-
-<li>Rapport au Conseil du Conservatoire des objets de science et d’art, sur
-le Recueil des Lettres de P.-D. Huet, évêque d’Avranches, trouvé
-parmi les livres de l’ex-jésuite Querbœuf. (<i>Journal des Savants</i>,
-an V, p. 334.)</li>
-</ul>
-
-<p class="sep2">Je m’arrête, car il faut savoir se borner, même en
-bibliographie; je ne pousserai pas plus loin cette nomenclature
-qui, si variée qu’elle soit, ne supplée pas aux
-articles eux-mêmes qui se recommandent tous par une
-connaissance approfondie du sujet et par des observations
-aussi savantes qu’ingénieuses. Ces articles ont été
-fort remarqués au moment de leur apparition dans le
-<i>Magasin encyclopédique</i>, dans la <i>Revue encyclopédique</i>,
-etc.; mais lorsqu’ils seront réunis et classés systématiquement,
-ils offriront un intérêt de plus, en présentant
-sous un nouveau jour le talent analytique et
-critique d’Antoine-Alexandre Barbier. Ce volume de
-mélanges littéraires viendra se placer avec honneur dans
-les bibliothèques, à côté de recueils du même genre qui
-appartiennent à la même époque, et qui réunissent les
-articles et les feuilletons de Dussault, Feletz, Maltebrun
-et Boissonade.</p>
-
-<p>Mon cher collègue, M. Louis Barbier, ne me saura
-pas mauvais gré, sans doute, d’avoir évoqué le souvenir
-bibliographique de son savant et vénéré père: il approuvera
-certainement la publication que je lui propose
-de faire de ces opuscules, qui ne demandent qu’à être
-<span class="pagenum" id="Page_326">[p. 326]</span>
-réunis et coordonnés pour acquérir toute leur importance
-littéraire; mais il aura quelque prétexte plausible à faire
-valoir, pour s’excuser de n’avoir pas encore publié la troisième
-édition du Dictionnaire des Anonymes: il me dira
-que son manuscrit est prêt depuis dix ans, depuis vingt
-ans même, ce que je me plais à reconnaître avec plaisir,
-mais qu’un libraire lui a manqué pour entreprendre une
-édition aussi coûteuse... Il y a dix ans, il y a vingt ans
-de cela; la bibliographie n’était pas alors en bonne odeur
-auprès de la librairie marchande, et le <i>Dictionnaire des
-Anonymes</i>, qu’on avait vu tomber à vil prix (10 à 15 fr.
-l’exemplaire), passait pour un livre <i>dur à la vente</i>; l’éditeur
-Barrois se plaignait même d’avoir fait une triste
-affaire; mais tel temps, telle mode; aujourd’hui le même
-<i>Dictionnaire des Anonymes</i>, réimprimé avec les augmentations
-qu’il réclame, se vendra sur-le-champ à 1,500
-exemplaires, et le reste de l’édition ne moisira pas en
-magasin. Vienne donc le plus tôt possible cette troisième
-édition, revue, corrigée et augmentée par le fils
-de l’auteur: elle aura le même succès que la cinquième
-édition du <i>Manuel du Libraire</i>, de ce chef-d’œuvre incomparable
-de la science bibliographique, auquel le
-vénérable M. Brunet met la dernière main à l’âge de
-quatre-vingt-deux ans, M. Brunet, notre maître à tous
-et le glorieux chef de la bibliographie française.</p>
-
-<p class="sep2"><span class="smcap">Nota.</span> M. Louis Barbier, à qui je reproche de nous
-faire attendre si longtemps la réimpression du <i>Dictionnaire
-des Anonymes</i>, n’en a pas moins dignement suivi
-<span class="pagenum" id="Page_327">[p. 327]</span>
-les traces de son père, en faisant, de la bibliothèque du
-Louvre, de cette bibliothèque que son père a créée, une
-des plus belles, des plus riches, des plus curieuses bibliothèques
-du monde. Une autre fois, je vous parlerai
-du bibliothécaire, à propos de cette bibliothèque merveilleuse
-qui vient d’attirer à elle et d’absorber la bibliothèque
-de mon ami Motteley. Dieu merci! les livres de
-Motteley sont en bonnes mains et sous bonne garde.</p>
-
-<hr class="hr40" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<h3 id="Page_328"><span class="cs9">EXTRAITS</span><br />
-<span class="cs6">D’UNE</span><br />
-CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE.</h3>
-
-<hr class="hr30" />
-
-<h4>I</h4>
-
-<p>La lettre suivante, datée de janvier 1858, renferme
-une curieuse anecdote de l’histoire littéraire:</p>
-
-<p>«En feuilletant un charmant petit volume: <i>Un Million
-de rimes gauloises</i>, lequel aura pour lecteurs tout ce
-qui reste de Gaulois en France, je remarque, à la page
-256, une Épitaphe de Désaugiers, <i>par lui-même</i>, que
-je vous demande la permission de restituer à son véritable
-auteur, malgré le témoignage de Charles Nodier, sur
-lequel se fonde l’éditeur du recueil, M. Alfred de Bougy.
-Cette épitaphe, si mes souvenirs ne me trompent pas, fut
-improvisée par M. Paul Lacroix, le jour même de la
-cruelle opération que Désaugiers venait de subir et qui
-paraissait avoir bien réussi. M. Paul Lacroix envoya ces
-vers dans une lettre de félicitations adressée au pauvre
-<span class="pagenum" id="Page_329">[p. 329]</span>
-malade, qui devait succomber peu de jours après, et qui
-s’empressa de répondre par quatre vers sur les mêmes
-rimes. Les deux pièces de vers furent successivement
-imprimées alors dans deux numéros du <i>Figaro</i>, rédigé
-par le Poitevin Saint-Alme, Maurice Alhoy, Étienne
-Arago, Jules Janin, etc. On a, depuis, recueilli les vers
-de M. Paul Lacroix, et on a oublié ceux de Désaugiers,
-qui ne méritent pas cet oubli. Mais où trouver une collection
-complète du <i>Figaro</i>, pour y chercher l’épitaphe
-que Désaugiers a faite sur son lit de douleurs et qui
-aurait pu être gravée sur sa tombe, peu de jours après?
-M. Alfred de Bougy nous donnera peut-être les deux
-épitaphes dans la seconde édition du <i>Million de rimes
-gauloises</i>? Ce sera donc pour le mois prochain.</p>
-
-<p class="rsign">«<span class="smcap">Un vieux rédacteur du premier Figaro.</span>»</p>
-
-<h4>II</h4>
-
-<p>Le bibliophile Jacob, dans une suite d’articles consacrés
-à l’histoire des mystificateurs et des mystifiés, a de
-nouveau attiré l’attention sur un livre très-singulier et
-très-divertissant, assez rare et peu connu, qu’on réimprimera
-peut-être un jour<a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>. Ce livre est intitulé: <i>Correspondance
-philosophique de Caillot Duval, rédigée
-d’après les pièces originales, et publiée par une
-<span class="pagenum" id="Page_330">[p. 330]</span>
-société de littérateurs lorrains</i> (Nancy et Paris, 1795,
-in-8). Le bibliophile Jacob attribue à Fortia de Piles
-cette prodigieuse mystification, qui consistait à écrire
-de Nancy une série de lettres ridicules, sous divers
-pseudonymes, à différentes personnes plus ou moins
-notables de Paris, et à obtenir ainsi une série de réponses
-authentiques sur des sujets plus ou moins saugrenus.
-Fortia de Piles fit imprimer impitoyablement les réponses
-avec les lettres, mais il eut toutefois la précaution
-de ne représenter certains noms que par des initiales,
-qui étaient alors transparentes, et qui sont devenues
-tout à fait inintelligibles pour nous. Un amateur nous
-communique une Clef manuscrite de la <i>Correspondance
-philosophique de Caillot Duval</i>, trouvée dans un exemplaire
-qui appartenait au marquis de Fortia d’Urban,
-cousin de l’auteur.</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_22" id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a>
-Il a été réimprimé, en effet, par les soins de M. Lorédan Larchey,
-mais avec des retranchements regrettables.</p>
-</div>
-
-<p class="sep2 cent cs8">CLEF DE LA CORRESPONDANCE PHILOSOPHIQUE DE&nbsp;CAILLOT&nbsp;DUVAL.</p>
-
-<p class="sep1 cent cs8">Tiré d’un exemplaire ayant appartenu au marquis&nbsp;de&nbsp;Fortia.</p>
-
-<table summary="Déchiffrage des abréviations" class="csm">
-<tr>
- <td class="tdl">L’abbé <span class="smcap">Aub</span>.</td>
- <td class="tdb"><i>Aubert.</i></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">M. B., secrétaire de l’acad. d’Amiens</td>
- <td class="tdb"><i>Baron.</i></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">M. <span class="smcap">Beau.</span>, à Marseille</td>
- <td class="tdb"><i>Beaujard.</i></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">M. <span class="smcap">Berthel.</span>, à Paris</td>
- <td class="tdb"><i>Berthelemot.</i></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">M<sup>lle</sup> <span class="smcap">Ber.</span>, à Paris</td>
- <td class="tdb"><i>Bertin.</i></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">M. B., à Nancy</td>
- <td class="tdb"><i>Beverley.</i></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">M. <span class="smcap">Bl. de Sain</span></td>
- <td class="tdb"><i>Blin de Sainmore.</i></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">M. <span class="smcap">Car.</span>, facteur de Cors</td>
- <td class="tdb"><i>Caron.</i></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">M. <span class="smcap">Chaum.</span>, perruquier</td>
- <td class="tdb"><i>Chaumont.</i></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">M. <span class="smcap">Cher.</span>, à Paris</td>
- <td class="tdb"><i>Chervain.</i></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">M<sup>me</sup> <span class="smcap">De Lau.</span>, à Paris</td>
- <td class="tdb"><i>Delaunay.</i></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">M. <span class="smcap">Dors.</span>, de la Comédie Italienne</td>
- <td class="tdb"><i>Dorsonville.</i></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">M<sup>me</sup> <span class="smcap">Du Ga.</span>, de la Comédie Italienne</td>
- <td class="tdb"><i>Dugazon.</i></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl"><span class="pagenum" id="Page_331">[p. 331]</span>
- M. <span class="smcap">Duv.</span>, au Grand Monarque.</td>
- <td class="tdb"><i>Duval.</i></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">Le <span class="smcap">P. Herv.</span>, aux Augustins.</td>
- <td class="tdb"><i>Le P. Hervier.</i></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">M. L..r, maître de musique.</td>
- <td class="tdb"><i>Lair.</i></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">M. L., à Paris.</td>
- <td class="tdb"><i>Laïs.</i></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">M<sup>lle</sup> <span class="smcap">Lau.</span>, de la Comédie française.</td>
- <td class="tdb"><i>Laurent.</i></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">M. <span class="smcap">Le C.</span>, à Abbeville.</td>
- <td class="tdb"><i>Le Cat.</i></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">M. <span class="smcap">L’Heur. de Chan.</span></td>
- <td class="tdb"><i>L’Heureux de Chanteloup.</i></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">M. M.....y, libraire à Caen.</td>
- <td class="tdb"><i>Manoury.</i></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">M. <span class="smcap">Mesm.</span></td>
- <td class="tdb"><i>Mesmer.</i></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">M. M...y, imprimeur à Marseille.</td>
- <td class="tdb"><i>Mossy.</i></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">M. <span class="smcap">Nic.</span>, à Paris.</td>
- <td class="tdb"><i>Nicolet.</i></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">M. <span class="smcap">De P..s</span>, à Paris.</td>
- <td class="tdb"><i>De Piis.</i></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">M. Poi..t, huissier priseur.</td>
- <td class="tdb"><i>Poiret.</i></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">M. <span class="smcap">Roc.</span>, maître d’écriture.</td>
- <td class="tdb"><i>Rochon.</i></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">M<sup>lle</sup> S., de l’Opéra.</td>
- <td class="tdb"><i>Saulnier.</i></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">M. <span class="smcap">Saut. de M.y.</span></td>
- <td class="tdb"><i>Sautereau de Marsy.</i></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">M. <span class="smcap">Sou.</span>, r. Dauphine.</td>
- <td class="tdb"><i>Soude.</i></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">M. <span class="smcap">Taco.</span>, bourrelier.</td>
- <td class="tdb"><i>Taconet.</i></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">M. <span class="smcap">Ther.</span>, à Nancy.</td>
- <td class="tdb"><i>Therain.</i></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">M. <span class="smcap">Ur.</span>, lieut. de police.</td>
- <td class="tdb"><i>Urlon.</i></td>
-</tr>
-</table>
-
-<h4>III</h4>
-
-<p>Parmi les livres estimés qui sont sortis sains et saufs
-de l’épreuve d’une longue dépréciation commerciale, il
-faut citer le précieux ouvrage archéologique de Millin,
-intitulé: <i>Antiquités nationales, ou recueil de monuments
-pour servir à l’histoire générale et particulière
-de l’Empire françois, tels que tombeaux, inscriptions,
-vitraux, fresques, etc., tirés des abbayes, monastères,
-châteaux et autres lieux devenus domaines nationaux</i>
-(Paris, Drouhin, 1790-An VII), 5 vol. in-4, avec
-249 planches. Ce titre, où il est question de l’Empire
-français, avait remplacé le titre primitif, qui ne parlait,
-<span class="pagenum" id="Page_332">[p. 332]</span>
-bien entendu, que de République; c’était une première
-tentative pour écouler, vers 1810, les exemplaires restants
-de cette vaste collection, malheureusement incomplète,
-dans laquelle on retrouve tant de monuments
-que le vandalisme révolutionnaire a fait disparaître.
-Malgré ce changement de titre, malgré la réduction de
-prix (60 à 72 francs), le livre ne se vendait pas. On
-essaya de le rajeunir au moyen d’un nouveau titre ainsi
-conçu: <i>Monuments françois, tels que tombeaux,
-inscriptions, statues, vitraux, mosaïques, fresques,
-etc.</i> Paris, an XI. Mais ce titre, imaginé pour faire concurrence
-à la Description du Musée des Monuments
-français, que publiait alors avec succès Alexandre
-Lenoir, n’accéléra pas le débit de l’édition, quoique la
-plupart des premiers souscripteurs eussent négligé de
-retirer les livraisons au moment où elles avaient paru.
-Il y avait encore 500 ou 600 exemplaires en magasin,
-quand le libraire Barba eut occasion de les acquérir
-vers 1819; il les fit entrer dans la librairie au rabais,
-qu’il avait adjointe à sa librairie théâtrale: il ne parvint
-à les écouler, au prix réduit de 25 à 30 francs, qu’après
-plus de quinze ans, et ce à grand renfort d’annonces et
-de prospectus. Mais il eut le plaisir d’augmenter lui-même
-la valeur des derniers exemplaires, qu’il porta au
-prix de 45 et 60 francs. Le livre avait désormais repris
-sa place dans l’estime des connaisseurs, et Barba, qui
-possédait les cuivres, put réimprimer un texte abrégé
-pour un nouveau tirage des gravures: cette édition, tout
-imparfaite qu’elle fût, s’épuisa en quelques années. On
-<span class="pagenum" id="Page_333">[p. 333]</span>
-n’avait tiré, il est vrai, que 500 exemplaires de ce texte
-mutilé. Quant à l’édition originale, elle était de plus en
-plus recherchée, et maintenant un exemplaire en bon
-état de conservation coûte dans les ventes 90 à 125
-francs, et 150 francs en papier vélin. Les exemplaires
-tirés de format in-folio, dont les épreuves des planches
-sont plus belles, valent jusqu’à 200 francs, et l’on peut
-prédire que ce livre, qui ne sera jamais réimprimé ni
-refait, doublera de prix, si l’étude de l’archéologie
-nationale continue à prendre de l’accroissement.</p>
-
-<h4>IV</h4>
-
-<p>Le savant bibliographe allemand, Guillaume Fleischer,
-qui était venu en France sous le Directoire pour faire de
-la bibliographie française, eut l’idée de publier, en 1806,
-un Manuel de la Librairie française moderne, ou Catalogue
-général des ouvrages qui se trouvaient, à la fin de
-1806, comme livres de fonds ou en nombre, chez les
-libraires de France, et principalement chez ceux de
-Paris, etc. Il publia plusieurs prospectus et circulaires
-adressés aux libraires pour leur demander la note de
-leurs livres de fonds ou en nombre; il commença son
-travail avec le courage et la patience d’un Allemand;
-mais, au bout de deux années, il se vit obligé d’y renoncer:
-la moitié des livres qui existaient chez les libraires
-en 1806, avaient changé de main, ou bien étaient mis à
-la rame en 1808, ou du moins avaient subi un rabais plus
-<span class="pagenum" id="Page_334">[p. 334]</span>
-ou moins considérable. Fleischer jugea que la librairie
-française était aussi mobile que le caractère français, et
-il essaya de donner à son ouvrage une base plus stable,
-en préparant un Dictionnaire de Bibliographie française
-générale; il n’en fit paraître que deux volumes, en
-1812, car les souscripteurs ne se hâtèrent pas de l’encourager,
-et il retourna en Allemagne, en déclarant que la
-France n’était pas digne d’avoir un bibliographe.</p>
-
-<h4>V<br />
-EXTRAIT D’UNE LETTRE ANONYME.</h4>
-
-<div class="manuscr">
-<p class="rdate">Nice, 23 juin 1858.</p>
-
-<p>... «Un de mes amis, qui s’occupe de linguistique,
-eut l’honneur de vous écrire, il y a trois ans, pour vous
-demander des notions sur un mot dont l’origine lui
-paraissait obscure. J’avoue, Monsieur, que l’empressement
-avec lequel vous lui avez répondu, et votre regret
-de ne pouvoir satisfaire sa curiosité, ont été pour beaucoup
-dans la résolution que j’ai prise de m’adresser à
-vous. Il s’agissait du verbe <i>chafrioler</i>, qu’il avait lu dans
-un roman en vogue. Mon ami le croyait un archaïsme,
-et il vous priait de lui en dire l’étymologie.</p>
-
-<p>«Vous lui écrivîtes que vous n’aviez jamais rencontré
-ce mot dans vos études sur le vieux langage. Induit à
-erreur par l’orthographe fautive qu’il vous en avait donnée
-(<i>chaffrioler</i>), vous supposiez que c’était une corruption
-<span class="pagenum" id="Page_335">[p. 335]</span>
-argotique du verbe <i>affrioler</i>; et cela, avec d’autant
-plus de raison, que l’auteur qui s’en était servi, M. Eugène
-Sue, a été souvent entraîné, par la peinture des mœurs,
-à accorder droit de bourgeoisie à des expressions du
-domaine de l’argot. Vous ajoutiez même que vous seriez
-très-embarrassé de le décomposer étymologiquement.</p>
-
-<p>«En feuilletant, par hasard, un vieux dictionnaire
-qui est toujours bon, quoique cent-quinquagénaire,
-poussiéreux et vermoulu, j’ai découvert une étymologie
-qui, si elle n’est pas la bonne, est au moins vraisemblable,
-et vaut bien celle que Le Duchat a donnée de
-<i>chafouin</i>.</p>
-
-<p>«Avant de la soumettre à votre appréciation, permettez-moi,
-Monsieur, de vous transcrire plusieurs exemples
-de l’emploi de <i>chafrioler</i>, que j’ai recueillis dans
-des romanciers, et qui vous donneront de cette locution
-l’idée la plus précise et la plus complète:</p>
-
-<p>«Est-ce qu’on dit ces choses-là? On garde ces friands
-petits bonheurs-là pour soi tout seul; ce sont de ces
-petites félicités coquettes et mysticoquentieuses, dont on
-se <i>chafriole</i> en secret, et qu’on n’avoue pas!» (E. Sue,
-<i>Mathilde, ou les Mémoires d’une jeune femme</i>.) «Et
-l’évêque Cautin?... Oh! celui-ci ressemble à un gros et
-gras renard en rut... Œil lascif et matois, oreille rouge,
-nez mobile et pointu, mains pelues... Vous le voyez d’ici
-<i>chafriolant</i> sous sa fine robe de soie violette... Et quel
-ventre! On dirait une outre sous l’étoffe!» (Le même,
-<i>les Mystères du Peuple</i>.) «En l’attendant, l’évêque
-Cautin, <i>chafriolant</i> de posséder enfin la jolie fille qu’il
-<span class="pagenum" id="Page_336">[p. 336]</span>
-convoitait depuis longtemps, s’était remis à table.» (<i>Id.</i>)
-«L’évêque Cautin, cédant à son penchant pour la
-buvaille et la ripaille, voyant par avance Ronan le Vagre,
-l’ermite laboureur et la belle évêchesse suppliciés le
-lendemain, le bon Cautin ne se sentait point d’aise: il
-buvait et rebuvait, <i>chafriolait</i> et discourait, agressif,
-moqueur, insolent comme un compère qui, avant le
-repas du matin, avait déjà opéré son petit miracle.» (<i>Id.</i>)
-«Vous êtes le plus compromettant et le plus indiscret
-des hommes, mon cher chevalier, dit le petit abbé
-Fleury en <i>chafriolant</i>.» (Baron de Bazancourt, <i>le
-Chevalier de Chabriac</i>.)</p>
-
-<p>«Vous le voyez, Monsieur, on peut faire de ce néologisme
-des applications très-heureuses; si l’on arrive à le
-décomposer d’une manière satisfaisante, je crois qu’il
-aura de grandes chances de succès. Il est d’une tournure
-fine et originale; il a dans sa physionomie une grâce et
-une gentillesse, qui décèlent sa naissance. M. de Balzac le
-met dans la bouche d’un des personnages de <i>Grandeur
-et Décadence de César Birotteau</i>; lui seul, si je ne me
-trompe, a droit de le revendiquer; c’est son œuvre; on
-reconnaît le flou de sa touche coquette.</p>
-
-<p>«Quel verbe ravissant pour exprimer, par exemple,
-l’extase radieuse du gastronome, pour peindre la gourmandise
-qui brille dans son œil et sur ses lèvres! Attablé
-en face d’un gigot cuit à point ou d’une poularde bondée
-de truffes et diluviée de jus, il se délecte, il se pâme
-d’aise. Il manifeste sa jubilation par un épanouissement
-de lèvres, par un battement d’ailes (pardonnez-moi
-<span class="pagenum" id="Page_337">[p. 337]</span>
-cette expression), par un trémoussement de tout son
-corps, par de petits sauts, par de petits bonds, que le verbe
-<i>chafrioler</i> résume et rend avec un rare bonheur. Ce mot
-exhale un fumet rabelaisien; c’est tout un poëme de
-lécherie et de sensualité; il est dommage qu’il ne soit pas
-éclos sous la plume culinophile de Brillat-Savarin.</p>
-
-<p>«Dussé-je faire sourire votre érudition de la confiance
-que j’ai dans ma faiblesse, je reviens à mon étymologie,
-pour laquelle je sollicite votre indulgence. Si vous lui
-attribuez quelque valeur, votre assentiment me sera,
-Monsieur, d’un très-grand prix.</p>
-
-<p>«<i>Chafrioler</i>, dans lequel j’avais vu d’abord une
-altération de <i>cabrioler</i>, me paraît, maintenant, composé
-de <i>chat</i> et de <i>frioler</i>. <i>Frioler</i> est un vieux verbe qui a
-dû concourir à la formation d’<i>affrioler</i>, et qui se trouve
-dans le Dictionnaire français-italien d’Antoine Oudin
-(1707). Celui-ci le traduit par <i>ghiottoneggiare</i>, bien
-qu’il signifie: se livrer à la gourmandise avec délicatesse
-et raffinement. <i>Chafrioler</i> serait donc, au propre,
-d’après ma dissection étymologique: éprouver une sensation
-délectable, analogue à celle du chat qui <i>friole</i>,
-qui boit du lait, par exemple, et qui s’en lèche les barbes.
-D’autant plus que le chat jouit d’une réputation de
-sensualité, parfaitement établie, ainsi que le prouvent le
-mot <i>chatterie</i>, le verbe <i>chatter</i> qui figure dans Oudin
-avec la signification de <i>friander</i>, et les expressions:
-<i>friande comme une chatte</i>, <i>amoureuse comme une
-chatte</i>, qui sont admises dans le Dictionnaire de l’Académie.
-<span class="pagenum" id="Page_338">[p. 338]</span></p>
-
-<p>«Par extension, on a dégagé le verbe <i>chafrioler</i>, de
-toute idée comparative, et il a pris le sens général de:
-se réjouir, se délecter, avec cette différence, toutefois,
-qu’il est plus expressif et plus voluptueux que ces derniers.</p>
-
-<p>«J’ai extrait du <i>Dictionnaire national</i> de Bescherelle
-plusieurs mots qui dérivent de <i>frioler</i>, qui l’expliquent,
-et qui mettent son existence hors de toute contestation:</p>
-
-<p>«<i>Friolerie</i>, s. f. S’est dit dans le sens de gourmandise,
-friandise. «Aussi peu eussé-je pu vivre sans ces
-<i>frioleries</i>, à quoi j’avais pris goût.» (Le Sage.)</p>
-
-<p>«<i>Friolet</i>, <i>ette</i>, adj. S’est pris dans le sens de gourmet,
-délicat, recherché dans ses aliments.</p>
-
-<p>«<i>Friolet</i>, s. m. S’est dit pour petit chien friand,
-accoutumé à ne vivre que de friandises, des gimblettes.</p>
-
-<p>«<i>Friolette</i>, s. f. Art culinaire. Espèce de pâtisserie
-légère.»</p>
-
-<p>«Voilà, Monsieur, tout ce que j’ai pu découvrir sur
-ce verbe, dont M. Eugène Sue lui-même ignorait la
-provenance. J’ai consulté Nicot, Furetière, Trévoux,
-Richelet, Boiste, etc.; malgré ce recours à des dictionnaires
-estimés, je n’ai pu faire aboutir mes recherches à
-un résultat plus décisif. Si mon étymologie n’est pas la
-bonne, je renonce à la trouver jamais: je laisse ce soin
-à des esprits plus perspicaces que moi. Je suis, au reste,
-dans un pays où les livres sont vus d’assez mauvais œil
-et où l’on fait tout, par conséquent, pour les en éloigner.
-Aussi, grâce à la mesquine allocation de la
-<span class="pagenum" id="Page_339">[p. 339]</span>
-municipalité dont les goûts laborieux sont très-contestables,
-notre bibliothèque publique est dans une grande pénurie,
-surtout sous le rapport linguistique. Je tends les bras
-vers vous; soyez indulgent pour un jeune étymologiste
-sans expérience, qui se distingue par son ardeur bien
-plus que par son savoir. Il ose espérer que vous serez
-assez bon pour lui répondre, et pour le prévenir s’il a
-fait fausse route.</p>
-
-<p>«Agréez, etc.</p>
-
-<p class="rsign">E. B.</p>
-</div>
-
-<p><span class="smcap">Réponse.</span> Malgré la piquante dissertation philologique
-que renferme la lettre précédente, notre opinion
-sur l’origine du verbe <i>chaffrioler</i> ou <i>chafrioler</i> n’a pas
-changé. Ce verbe est de l’invention de Balzac, qui l’employa
-le premier dans ses <i>Contes drolatiques</i>. On sait
-que Balzac avait la passion du néologisme, mais il ne se
-préoccupait pas toujours des règles étymologiques qui
-doivent présider à la formation des mots nouveaux.
-Eugène Sue et de Bazancour ont adopté sans examen
-le mot <i>chafrioler</i>, dont le sens n’était pas même nettement
-défini, comme le prouvent les citations qui ont été
-recueillies dans leurs ouvrages.</p>
-
-<p>Il est certain que <i>chaffrioler</i> ou <i>chafrioler</i> n’est
-autre que le verbe <i>affrioler</i>, prononcé à l’allemande. Je
-ne doute pas que le verbe <i>frioler</i>, dont nous n’avons
-gardé que le composé <i>affrioler</i>, ne se soit dit dans le
-langage familier ou trivial, au dix-septième siècle. Antoine
-Oudin, sieur de Préfontaine, qui a bien voulu
-admettre <i>frioler</i> dans son Dictionnaire français-italien,
-<span class="pagenum" id="Page_340">[p. 340]</span>
-avait une connaissance très-approfondie de ce qu’on
-appelait la <i>langue comique</i> et populaire; quoiqu’il fût
-professeur de langues italienne et espagnole, attaché à
-l’éducation du roi Louis XIV, il menait une vie assez
-libre avec les poëtes de cabaret et les chantres du Pont-Neuf.
-On peut donc apprécier en quels lieux il avait
-ramassé le verbe <i>frioler</i>.</p>
-
-<p>M. Bescherelle, dans son curieux Dictionnaire qui
-contient tout (<i lang="la" xml:lang="la">rudis indigestaque moles</i>), a très-bien
-fait d’y recueillir <i>frioler</i> avec toute sa famille. Nous ne
-savons pourquoi cependant il a laissé de côté <i>friolet</i>,
-sorte de poire peu estimée, que lui fournissait le Dictionnaire
-de Trévoux, et les <i>friolets</i>, tetons friands,
-qu’il aurait pu prendre dans le <i>Dictionnaire comique</i>
-de Philibert-Joseph le Roux. Le véritable sens de <i>friolet</i>
-ou plutôt <i>friollet</i>, a toujours été <i>friand</i>, qu’un
-vieux dictionnaire italien traduit par <i>goloso</i>, <i>leccardo</i>. On
-disait aussi <i>frigolet</i>, qui nous indique la meilleure étymologie
-du verbe <i>frioler</i>, en le rattachant aux mots
-<i>fricot</i> et <i>frigousse</i>.</p>
-
-<p>Mais en voilà trop sur un verbe hors d’usage, qui offrirait
-matière à plus longue discussion, si nous cherchions
-encore à le faire rentrer dans le berceau du vieux
-verbe <i>rigoler</i>.</p>
-
-<h4><span class="pagenum" id="Page_341">[p. 341]</span>
-VI</h4>
-
-<p class="addr">«Cher Bibliophile,</p>
-
-<p>«Lorsque je vous écrivais, ces mois derniers, pour
-charmer les ennuis de la solitude, je ne pensais pas que
-mes notules auraient les honneurs de l’impression<a name="FNanchor_23" id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>.</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_23" id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a>
-Voir les n<sup>os</sup> 2 et 3 du <i>Bulletin de la librairie à bon <ins id="cor_16" title="march">marché</ins></i>.</p>
-</div>
-
-<p>«Quant à la signature que vous y avez mise, elle n’est
-plus de saison: l’<i>ermitage de Saint-Vincent-lez-Agen</i>
-est aujourd’hui un couvent de Carmes! Frère Hermann
-s’y trouvait il y a quelques années, et, lorsqu’il touchait
-l’orgue, de nombreux amateurs gravissaient les rochers
-de l’ermitage.</p>
-
-<p>«<i lang="la" xml:lang="la">Verum enim vero</i>, ce n’est point de <i>rochers</i> qu’est
-entourée la <i>grotte</i> de la <i>Rosa Ursina</i>... Lisez: «La vignette
-du titre représente une grotte entourée de rosiers;
-un ours est debout devant la grotte; indè: <i lang="la" xml:lang="la">Ursus Rosæ
-custos</i>.» C’était une faute bien facile à corriger, ainsi
-que la suivante que je remarque dans les <i>Trois Rome</i>,
-de M<sup>gr</sup> Gaume, tome I, page 157: <i lang="la" xml:lang="la">credat judæus
-Appollo</i>, pour <i>Apella</i>. (Voyez Horace, satire 5<sup>e</sup> du
-livre premier, ad finem.)</p>
-
-<p>«Mais, pour corriger d’autres fautes d’impression, il
-faut des connaissances spéciales; en voici une preuve.
-Dans l’intéressant ouvrage de M. Huc: «Souvenirs d’un
-voyage dans la Tartarie, le Thibet et la Chine,» on
-<span class="pagenum" id="Page_342">[p. 342]</span>
-trouve, tome II, page 337-342, une dissertation sur la
-prière incessante et universelle des Thibétains: «Salut,
-précieuse fleur du lotus!» formule dont le mot-à-mot
-est ainsi figuré:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers10">Om mani padmé houm!</div>
- <div class="vers10">O! le <i>joyau</i> dans le <i>lotus</i>, amen!</div>
-</div>
-
-<p>«<i>Mani</i> signifie joyau; <i>padmé</i> est le locatif de <i>padma</i>,
-lotus.» Le locatif est, en effet, l’un des huit cas du sanscrit...
-Mais, dans l’édition précitée de M. Adrien Le
-Clere, in-8, 1850, on lit que <i>padmé</i> est au vocatif; ce
-qui est un non-sens.</p>
-
-<p>«En fait de fautes d’impression, je n’en ai pas vu de
-plus plaisante que celle que je remarquai dans un journal
-de modes et de littérature, 1834, in-8. Je n’ai pas
-noté le titre de ce recueil; je me rappelle fort bien qu’il
-renfermait la délicieuse Harmonie de M. de Lamartine:
-<i>la Source dans les bois</i>:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers8">Tu parais!... le désert s’anime,</div>
- <div class="vers8">Une haleine sort de tes eaux;</div>
- <div class="vers8">Le vieux chêne élargit sa cime,</div>
- <div class="vers8">Pour t’ombrager de ses rameaux.</div>
-</div>
-
-<p>«Eh bien! l’imprimeur dudit recueil avait mis:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers8">Tu parais!... le désert s’anime,</div>
- <div class="vers8">Une <i>baleine</i> sort de tes eaux.</div>
-</div>
-
-<p>«Vale!</p>
-
-<p class="rsign">«<span class="smcap">Johannes Eremita<a name="FNanchor_24" id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>.</span>»</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_24" id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a>
-Le bibliophile très-érudit et très-lettré, qui signait l’<i>Ermite de
-Saint-Vincent-lez-Agen</i> dans le <i>Bulletin des Arts</i> et l’<i>Ermite d’Auvillars</i>
-dans le <i>Bulletin du Bouquiniste</i>, se nommait M. Bressolles
-aîné. Il habitait Auvillars depuis près de 40 ans et il y mourut plus que
-septuagénaire, en décembre 1862. Sa jeunesse avait été consacrée au
-professorat, sa vie entière fut vouée à l’étude. Il n’a rien publié, excepté
-des correspondances littéraires dans quelques journaux de bibliographie.
-Il avait commencé un examen bibliographique de toutes
-les traductions en vers français. C’était un critique fin et délicat, qui
-possédait la mémoire la plus étendue et la mieux remplie. Il a dû
-laisser une énorme quantité de notes manuscrites et de travaux préparés.
-On peut espérer que son frère, M. le général Bressolles, les publiera,
-et nous serons heureux de l’aider dans cette noble tâche
-d’éditeur.</p>
-</div>
-
-<div class="pagenum" id="Page_343">[p. 343]</div>
-
-<h4>VII</h4>
-
-<p>«Vous connaissez probablement un opuscule de
-Charles Rivière Dufresny: <i>les Amusements sérieux et
-comiques</i>, qui donnèrent, assure-t-on, à Montesquieu,
-l’idée des <i>Lettres persanes</i>?</p>
-
-<p>«Ces <i>Entretiens siamois</i> eurent dans le temps une
-grande vogue. J’en ai trouvé trois éditions dans une
-«librairie de village,» comme dit Montaigne.</p>
-
-<p>«La plus récente des trois, <i>Paris, Briasson</i>, 1751,
-in-18, porte sur le titre: <i>par feu Dufresny</i>.</p>
-
-<p>«La deuxième, <i>Paris, Morin</i>, 1731, in-12, est anonyme.
-Mais celle de <i>Claude Barbin</i>, 1701, petit in-12,
-porte en toutes lettres sur le titre: <i>Par M.</i> <span class="smcap">de Fontenelle</span>,
-<i>de l’Académie françoise</i>.</p>
-
-<p>«Fontenelle, déjà célèbre en 1701, avait-il eu la complaisance
-de prêter son nom à Dufresny?...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_344">[p. 344]</span>
-«Dans le court <i>errata</i> qui termine ce volume, on
-lit: «<span class="smcap">Petit maitre</span> doit être en italique comme mot
-nouveau.» En effet, ce mot n’est pas encore consigné
-dans la deuxième édition du <i>Dictionnaire de l’Académie
-française</i>, 1718, 2 vol. in-folio.</p>
-
-<p class="ldate">«Auvillars (Tarn-et-Garonne).</p>
-
-<p class="rsign">«<span class="smcap">L’Ermite.</span>»</p>
-
-<h4>VIII</h4>
-
-<div class="manuscr">
-<p class="rdate">12 avril 1858.</p>
-
-<p>«... Conformément à l’ordonnance du docteur-Ermite,
-avez-vous profité de la journée du dimanche, pour
-faire un exercice salutaire?... L’Ermite, au rebours. Le
-jour du Seigneur est pour lui un jour de clôture; il repasse
-ses notes et supplée à la distraction ou à l’ignorance
-des protes, voire même, à leur outrecuidance, car
-il en est qui commettent de grosses bévues, croyant
-faire merveille... Par exemple, à la page 153 du t. II de
-l’<i>Histoire de l’Astronomie</i> de Bailly, abrégée par V. Comeyras,
-1805, 2 vol. in-8, on lit: «Le P. Scheiner, jésuite...
-a fait plus de 2,000 observations, qu’il a publiées
-dans un ouvrage intitulé: <i>Rosa Ursina</i>, d’un nom du
-Dieu des Ursins,» pour: «du nom d’un duc des Ursins,
-à qui il était dédié.»</p>
-
-<p>«Je présume que le compositeur ou le prote a cru
-faire une correction, en mettant <i lang="la" xml:lang="la">historia brevissima</i>,
-pour: <i lang="la" xml:lang="la">bravissima Caroli V fugati</i>, etc., à la page 139
-du <i>Bulletin du Bouquiniste</i>, 2<sup>e</sup> année.
-<span class="pagenum" id="Page_345">[p. 345]</span></p>
-
-<p>«D’autres fois, ce sont d’inconcevables distractions.
-Ainsi, au t. IV de la <i>Biographie universelle</i> en 6 vol.
-grand in-8, édition imprimée à Besançon, chez Ch.
-Deis, sous les yeux de M. Weiss, on lit à la dernière
-page: «Une des meilleures éditions des œuvres de Plutarque,
-traduction d’<i>Aragot</i> (pour <i>Amyot</i>), est celle
-qu’a donnée Clavier, etc.»</p>
-
-<p>«J’en trouve à l’instant un autre exemple, au t. III
-de la <i>Biographie générale</i> de MM. Didot, colonne 792:
-«Les ouvrages d’Autrey sont: 1<sup>o</sup> l’<i>Antiquité</i> <em>PESTIFIÉE</em>»
-pour: l’<i>Antiquité</i> <em>JUSTIFIÉE</em>, ou réfutation du
-livre de Boulanger: l’<i>Antiquité dévoilée</i>, etc.»</p>
-
-<p class="rsign">«<span class="smcap">L’Ermite</span> de Saint-Vincent-lez-Agen.»</p>
-</div>
-
-<p>—Dans une autre lettre, le savant auteur de la précédente
-revient sur l’ouvrage curieux <i>Rosa Ursina</i>, qui
-est l’origine de ce singulier <i>dieu des Ursins</i>, que les archéologues
-mettront peut-être un jour dans le Panthéon
-de la mythologie antique.</p>
-
-<p>«Je reviens, dit l’Ermite, sur le singulier ouvrage
-d’astronomie intitulé: <i>Rosa Ursina</i>, auctore Scheiner,
-<i>Braccianni</i>, 1626-1630, in-folio. Au frontispice est le
-soleil sous la forme d’une <i>rose</i> au milieu des planètes.
-La vignette du titre représente une grotte entourée de
-rosiers, avec cette devise: <i lang="la" xml:lang="la">Ursus Rosæ custos</i>. En effet,
-un ours se tient debout devant la grotte. L’ouvrage est
-dédié au duc Orsini. Quel plaisant intitulé pour un ouvrage
-où il est partout question des taches du soleil!
-Peu de temps après, parut, sur le même sujet, un livre
-<span class="pagenum" id="Page_346">[p. 346]</span>
-dont le titre est non moins bizarre: <i lang="la" xml:lang="la">Oculus Enoch et
-Eliæ</i>, auctore Schyrleo de Rheita, <i>Antuerpiæ</i>, 1645,
-in-folio. Le frontispice représente le paradis. On y voit
-Énoch et Élie tenant chacun le bout d’une chaîne à laquelle
-le soleil est suspendu.»</p>
-
-<p class="sep2">Ces deux ouvrages ont fourni matière aux plus drolatiques
-méprises de la bibliographie. Dans la plupart des
-catalogues, la <i>Rosa Ursina</i> a été placée parmi les traités
-de botanique; l’<i lang="la" xml:lang="la">Oculus Enoch et Eliæ</i>, parmi les livres
-de théologie.</p>
-
-<p>Plusieurs bibliographes n’ont pas manqué de signaler
-l’erreur des faiseurs de catalogues, mais en commettant
-une nouvelle erreur: ils ont dit que la <i>Rosa Ursina</i>
-était un commentaire sur la <i>Rose des vents</i>, et l’<i lang="la" xml:lang="la">Oculus
-Enoch et Eliæ</i>, une histoire de ces deux patriarches!</p>
-
-<p class="sep2">Ces deux volumes, ajoute l’Ermite, se font remarquer
-par ce papier ferme, élastique, sonore, comme dit
-Charles Nodier dans la préface de son Catalogue de
-1844, papier inaltérable qui traverse les siècles... Ainsi
-n’est point, hélas! le papier de la plupart des livres imprimés
-ces dernières années, papier qui a d’ailleurs l’inconvénient
-de <i>se piquer</i>, comme les étoffes de coton; et
-cela n’est pas seulement advenu à des livres de pacotille,
-mais à de beaux et bons ouvrages. J’en ai malheureusement
-force preuves sous les yeux.... Je me bornerai
-à citer le <i>Montaigne</i>, édité par J.-V. Le Clerc,
-5 vol. in-8, 1826, impr. de J. Didot; les <i>Contes de la
-Fontaine</i>, édition de Bourdin, gr. in-8; <i>Malherbe,
-<span class="pagenum" id="Page_347">[p. 347]</span>
-Boileau, J.-B. Rousseau</i>, grand in-8, édition Lefèvre;
-le <i>Rabelais</i>, 5 vol. in-32, 1826-27, etc.»</p>
-
-<p class="sep2">L’Ermite-bibliophile aurait pu aisément augmenter à
-l’infini cette vaste nomenclature de beaux livres gâtés
-ou perdus; ainsi les magnifiques éditions de <i>Voltaire</i>
-et de <i>J.-J. Rousseau</i>, publiées par Delangle et Dalibon,
-n’offrent plus, dans la plupart des exemplaires, qu’un
-papier jauni, enfumé, cassant, ou taché de rouille; ainsi
-le <i>Rabelais</i> en 9 vol. in-8, dont le papier d’Annonay
-faisait la joie des amateurs, est couvert de stigmates
-déplorables; ainsi la <i>France littéraire</i> de Quérard, ce
-précieux recueil qui devrait surtout avoir toutes les conditions
-matérielles de durée, est certainement destinée à
-tomber en poudre, car le papier a été brûlé dans l’opération
-du blanchiment, et il y a déjà des feuilles qui
-se rongent peu à peu. Il est triste de voir que l’honorable
-maison des Didot n’ait pas surveillé avec plus de
-soin le choix du papier qu’elle consacrait à l’impression
-de ce grand ouvrage si utile et si coûteux.</p>
-
-<h4>IX</h4>
-
-<p>On nous promet des détails curieux sur la fabrication
-d’une espèce de papier, qui fut en usage, vers 1840, pour
-l’impression d’un grand nombre d’ouvrages populaires,
-et qui avait été préparé, avec préméditation, par ordre
-de certains industriels, avec des ingrédients portant en
-eux-mêmes un germe de destruction latente. C’était là
-<span class="pagenum" id="Page_348">[p. 348]</span>
-une invention, non brevetée il est vrai, à l’aide de laquelle
-on assignait d’avance une durée déterminée au papier,
-qui était soumis à diverses préparations chimiques.
-Il en résultait que ce papier devait se désorganiser, inévitablement,
-au bout de quinze, de dix, et même de
-cinq ans. Par bonheur, ce procédé ingénieux n’a pas été
-longtemps mis en œuvre, à cause des conséquences fâcheuses
-qu’on en pouvait attendre. Mais le papier, déjà
-fabriqué sur échantillon, a été vendu à d’honnêtes libraires,
-qui l’ont employé, sans savoir le mystère: <i lang="la" xml:lang="la">Latet
-anguis in herba</i>.</p>
-
-<h4>X</h4>
-
-<p>La lettre suivante a été publiée dans un de ces recueils
-périodiques de bibliographie qui n’ont fait que
-paraître et disparaître, <i>le Bulletin de la librairie à bon
-marché</i>, dont il n’existe que huit numéros en trois fascicules,
-janvier à juillet 1858:</p>
-
-<div class="manuscr">
-<p class="addr">«Mon cher Monsieur,</p>
-
-<p>«Vous venez d’ajouter à votre <i>Bibliothèque gauloise</i>
-un des plus curieux volumes que vous pussiez y faire
-entrer. C’est le recueil des <i>Aventures burlesques</i> de
-Dassoucy, rassemblées et annotées avec beaucoup d’intelligence
-et de goût, par M. Émile Colombey. Cette
-édition remettra certainement en honneur l’auteur et
-son livre. Elle contient quatre ouvrages de Dassoucy,
-publiés d’abord séparément et à différentes époques.
-<span class="pagenum" id="Page_349">[p. 349]</span>
-Deux de ces ouvrages sont rares: les <i>Aventures d’Italie</i>
-et la <i>Prison de M. Dassoucy</i>; le troisième est très-rare,
-les <i>Pensées de M. Dassoucy dans le Saint-Office de
-Rome</i>; on ne connaît à vrai dire que le quatrième, les
-<i>Aventures de M. Dassoucy</i>, imprimées plusieurs fois
-à un grand nombre d’exemplaires; intéressants mémoires,
-qui, dans ces derniers temps, ont servi de base aux
-discussions des biographes sur l’époque du voyage de
-Molière en Languedoc avec sa troupe de comédiens. Les
-autres écrits de Dassoucy n’ont pas eu l’avantage d’être
-relus et discutés avec le même intérêt. Ils sont bien
-dignes pourtant de reprendre leur place, sinon parmi
-les chefs-d’œuvre de la littérature du dix-septième
-siècle, du moins entre les ouvrages les plus amusants
-et les plus originaux que cette littérature a produits.</p>
-
-<p>«Je signalerai seulement ici une particularité bibliographique,
-qui me paraît avoir échappé à tous les biographes,
-comme à tous les éditeurs de Molière: on trouve,
-dans les <i>Aventures d’Italie</i>, un couplet de chanson,
-composé par Molière (voy. p. 240 de la nouvelle édition).
-C’est Dassoucy qui fait chanter ce couplet, par un
-de ses pages de musique, devant la cour de Savoie:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers8">Loin de moy, loin de moy, tristesse,</div>
- <div class="vers8">Sanglots, larmes, soupirs!</div>
- <div class="vers8">Je revoy la princesse</div>
- <div class="vers8">Qui fait tous mes désirs:</div>
- <div class="vers8">O célestes plaisirs!</div>
- <div class="vers8">Doux transports d’allégresse!</div>
- <div class="vers8">Viens, Mort, quand tu voudras,</div>
- <div class="vers8">Me donner le trespas:</div>
- <div class="vers8">J’ay reveu ma princesse!</div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_350">[p. 350]</span>
-«A ce couplet, qui fut probablement improvisé à table
-en l’honneur de quelque comédienne, Dassoucy en ajouta
-un second, qui ne vaut pas le premier et qui n’en est
-que la faible paraphrase; mais, comme il en avait aussi
-composé la musique, il les faisait chanter ensemble pour
-avoir le prétexte d’associer son nom à celui de Molière:
-«Vous, monsieur Molière, dit-il, dans ses <i>Aventures
-d’Italie</i>, vous qui fistes à Béziers le premier couplet
-de cette chanson, oseriez-vous bien dire comme elle
-fut exécutée et l’honneur que vostre muse et la mienne
-reçurent en cette rencontre?»</p>
-</div>
-
-<p>«Dassoucy n’était pas seulement un écrivain plaisant
-et spirituel, un poëte aimable et charmant; c’était encore
-un compositeur de musique très-distingué; et, pendant
-plus de vingt ans, les airs qu’il composait avec accompagnement
-de luth et de théorbe, furent chantés à la
-cour avec ceux de Guedron et de Boesset. Les paroles de
-quelques-uns de ces airs sont imprimés dans les recueils,
-mais sans nom d’auteur. Il faudrait avoir le manuscrit
-original des Airs de M. Dassoucy, que possédait le duc
-de la Vallière et que nous avons vu à la Bibliothèque
-impériale, il y a vingt-cinq ans (si toutefois notre mémoire
-ne nous fait pas défaut), pour retrouver les chansons
-que Molière fit mettre en musique par cet ami de
-sa jeunesse; car Dassoucy déclare positivement qu’il
-avait <i>animé</i> plusieurs fois des paroles de Molière. Castil-Blaze
-ne s’est pas même préoccupé de chercher ces paroles,
-ces vers du grand homme, en compilant deux
-<span class="pagenum" id="Page_351">[p. 351]</span>
-gros volumes de savantes recherches sous le titre de:
-<i>Molière musicien</i>.»</p>
-
-<h4>XI</h4>
-
-<p>Cette lettre, d’un correcteur d’imprimerie, à l’éditeur
-de la <i>Bibliothèque gauloise</i>, M. Delahays, a été publiée
-dans le <i>Bulletin de la librairie à bon marché</i>, en 1858;
-elle mérite d’être recueillie:</p>
-
-<div class="manuscr">
-<p class="addr">«Monsieur,</p>
-
-<p>«Vous avez bien voulu me charger de revoir, comme
-correcteur, une partie des réimpressions d’anciens ouvrages,
-qui font partie de votre Bibliothèque gauloise.
-Ce travail, souvent difficile, et toujours long et minutieux,
-m’a permis d’apprécier les différences notables
-qui existent entre vos éditions et d’autres éditions précédentes
-plus ou moins estimées. La critique actuelle se
-soucie bien aujourd’hui de signaler ces différences! elle
-ne fait même aucune distinction entre un bon et un mauvais
-texte. Je vous demande la permission de vous indiquer
-quelques-unes des variantes que j’ai eu l’occasion
-de remarquer dans les éditions dont j’ai corrigé les
-épreuves. Je commencerai par Bonaventure des Periers.</p>
-
-<p>«L’édition de la <i>Bibliothèque elzévirienne</i> et celle de
-la <i>Bibliothèque gauloise</i>, quoique revues également sur
-les éditions originales, offrent une dissemblance presque
-radicale au point de vue de l’orthographe, de la ponctuation,
-etc. Il ne m’appartient pas de décider quelle est
-<span class="pagenum" id="Page_352">[p. 352]</span>
-la meilleure de ces deux éditions; mais voici seulement
-un certain nombre de passages où le texte diffère essentiellement
-dans l’une et l’autre.</p>
-</div>
-
-<table class="csm" summary="Comparaison entre la Bibliothèque gauloise
- et la bibliothèque elzévirienne">
-<tr>
- <td class="tdl" style="width: 60%;">ÉDITION DE LA BIBLIOTHÈQUE GAULOISE.</td>
- <td class="tdl" style="width: 40%;">ÉDITION DE LA BIBLIOTH. ELZÉVIRIENNE.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">Pages.</td>
- <td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">10. J’ay bien esprouvé que pour cent
- francs de melancolie n’acquitterons-nous
- pas pour cent sols de debtes</td>
- <td class="tdb">n’<i>acquittent</i> pas.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">30. Un homme ne se fie pas volontiers
- en une fille qui lui a presté un pain
- sur la fournée.</td>
- <td class="tdb"><i>à</i> une fille.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">31. Combien qu’ils fussent Bretons...,
- s’estoyent meslez de faire bons tours
- avec ces Bretes, qui sont d’assez bonne
- volonté.</td>
- <td class="tdb">avec ces <i>brettes</i>.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">33. Ilz espouserent: ilz font grande
- chère, ilz battent: que voulez-vous plus?</td>
- <td class="tdb">ils <i>espousent</i>... que voulez-vous <i>de plus</i>?</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">36. Il est advenu, dit-il, depuis n’ha gueres.</td>
- <td class="tdb">dit-il <i>n’hagueres</i>.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">42. Mon amy, ce luy dit l’autre, incontinent que.</td>
- <td class="tdb">Mon amy, <i>luy dit</i> l’autre.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">51. Car volontiers, quand il en vient quelque faute aux femmes grosses.</td>
- <td class="tdb">quand il <i>advient</i> quelque faute.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">Je m’esbahy qu’il ne s’est advisé de le faire, tout devant que departir.</td>
- <td class="tdb">ne <i>s’en</i> est advisé... devant que <i>de partir</i>.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">52. Et à l’une des fois.</td>
- <td class="tdb">Et à <i>une</i> des fois.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdn">Demandez à sire André.</td>
- <td class="tdb">Demandez-le à sire André.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdn">Quel achevement est cecy?</td>
- <td class="tdb">est <i>ce cy</i>?</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">57. Quand il se fust despouillé.</td>
- <td class="tdb">Quand il fut despouillé.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">59. Tantost le barbier luy demandoit.</td>
- <td class="tdb">Le barbier luy demandoit.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">63. Marie la prophetesse la met à propos
- et bien au long en un livre..., et dit ainsi.</td>
- <td class="tdb">et <i>fort</i> bien au long... et
- <i>disant</i> ainsi.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdn">Gehenner.</td>
- <td class="tdb"><i>geiner.</i></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">66. Il print envie de bastir une ville, et
- fortune voulut.</td>
- <td class="tdb">une ville. <i>La</i> fortune.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">70. Un advocat, qui s’appeloit la Roche
- Thomas, l’un des plus renommez de la
- <span class="pagenum" id="Page_353">[p. 353]</span>
- ville, comme de ce temps y en eust
- bon nombre de sçavans.</td>
- <td class="tdb">comme <i>que</i> de ce temps.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">72. Quand ce fut à presenter le pasté, il
- estoit aysé à veoir qu’il avoit passé par
- de bonnes mains.</td>
- <td class="tdb">présenter <i>ce</i> pasté, il estoit
- aisé <i>de</i> veoir.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">74. La pedisseque n’avoit jamais esté
- desjunée de ce mot de <i>plurier nombre</i>,
- parquoy elle se le fit expliquer au
- clerc, qui luy dit.</td>
- <td class="tdb"><i>par le</i> clerc.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">76. J’ay un fils qui a des-jà vingt ans
- passez, ô reverence! et qui est assez
- grand quierc; il a desjà.</td>
- <td class="tdb">qui est assez grand; il a desjà.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdn">.... Comme prince qu’il estoit; et,
- avec sa magnificence, avoit une certaine
- privaulté.</td>
- <td class="tdb">qu’il estoit. <i>Avec</i> sa magnificence, <i>il</i> avoit.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">78. Or, est-il que le reverendissime
- s’appeloit, en son propre nom, Phelippes.</td>
- <td class="tdb">s’appeloit Phelippes.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">80. De l’enfant de Paris nouvellement
- marié, et de Beaufort, qui trouva un
- subtil moyen de.</td>
- <td class="tdb">qui trouva moyen de.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">Un jeune homme, enfant de Paris, après
- avoir hanté les Universitez deçà et delà
- les montz... se trouvant bien à son
- gré ainsi qu’il estoit; n’ayant point
- faute.</td>
- <td class="tdb"><i>natif</i> de Paris... de <i>çà</i> et
- de <i>là</i> les montz... se
- trouvant bien à son gré,
- n’ayant point faulte.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">81... qu’autant valoit-il y entrer de
- bonne heure, délibéroit de se faire
- sage, faisant ses desseins en soy-mesme.</td>
- <td class="tdb">Qu’autant <i>valoit</i> y entrer...
- faisant <i>les</i> desseins.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">86... et de vous rendre entre les mains.</td>
- <td class="tdb">et vous rendre.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">88... de peur qu’il se faschast d’aventure. Il vient.</td>
- <td class="tdb">qu’il se faschast. D’aventure il vient.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">89. O! de par le diable! dit-il en fongnant.</td>
- <td class="tdb">en <i>se</i> fongnant.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdn">Beaufort avoit fait une partie de ses affaires, qui se sauva.</td>
- <td class="tdb">et <i>se</i> sauva.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdn">C’estoit d’un feu qui ne s’estaint pas pour l’eau de la riviere.</td>
- <td class="tdb"><i>par</i> l’eau.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">94. Ce levrier se fourroit à toute heure
- chez luy, et luy emportoit tout.</td>
- <td class="tdb">et emportoit.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">Ce menuizier couroit après avec sa
-<span class="pagenum" id="Page_354">[p. 354]</span>
- houssine.</td>
- <td class="tdb">couroit après sa houssine.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">101. Un laboureur riche et aisé, après
- avoir.</td>
- <td class="tdb">riche, après avoir.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">110. Mais par-dessus tous les cordouanniers.</td>
- <td class="tdb">par <i>sus</i> tous, les.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">111. Pour Dieu, ce dit maistre Pierre,
- envoyez-m’en querir.</td>
- <td class="tdb">envoyez-<i>moy</i> querir.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">113. Mes deux cordouanniers se trouverent
- à l’hostelerie chacun avec une
- bote à la main.</td>
- <td class="tdb">à l’hostelerie avec une bote
- à la main.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">114. Tandis qu’ilz estoyent en ce debat.</td>
- <td class="tdb"><i>à</i> ce débat.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdn">... se trouverent bien camus.</td>
- <td class="tdb">se trouverent camus.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdn">et maistre Pierre escampe de hait.</td>
- <td class="tdb"><i>eschappe</i> de hait.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdn">Il y en avoit un en Avignon.</td>
- <td class="tdb">Il y avoit en Avignon un tel averlan.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">118. Il la fit ramener le lendemain en la
- mesme place, pour veoir si quelqu’un
- se la vendiqueroit.</td>
- <td class="tdb">se la <i>revendiqueroit</i>.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">120. Un conseiller du Palais avoit gardé
- une mule vingt-cinq ans ou environ,
- et avoit eu entre autres un pallefrenier.</td>
- <td class="tdb">et avoit entre autres.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">121... Nous en accorderons bien, vous
- et moy; sinon, je la reprendray. C’est
- bien dit. Le conseiller se fait amener
- ceste mule.</td>
- <td class="tdb">C’est bien, dit le conseiller. Il se faict.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">126. Il avoit un maistre d’hostel qui mettoit
- peine de luy entretenir ce qu’il
- aymoit; auquel fut donné par quelqu’un
- de ses amys un asne.</td>
- <td class="tdb">ce qu’il aymoit, et à <i>celuy</i> <i>mesme</i> fut donné.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">135. En la ville de Maine-la-Juhes, au
- bas pays du Maine.</td>
- <td class="tdb">au bas <i>du</i> pays du Maine.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">136. Il sembloit à sa mine que quelques
- foys il s’efforçast de parler, au plaisant
- regnardois qu’il jargonnoit.</td>
- <td class="tdb">parler <i>en son</i> plaisant regnardois.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">137. Encore, pour cela, il ne manquoit
- pas d’en trouver tousjours quelqu’un
- en voye.</td>
- <td class="tdb">d’en trouver quelqu’un.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">141. De maistre Jean du Pontalais.</td>
- <td class="tdb"><i>de</i> Pontalais.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">142. Et ne luy sembloit point qu’il y eust
- homme en Paris qui le passast en esprit
- <span class="pagenum" id="Page_355">[p. 355]</span>
- et habileté.</td>
- <td class="tdb">qui le <i>surpassast</i> en esprit et <i>en</i> habileté.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">146. Maistre Jean du Pontalais, selon sa
- coustume, fit sonner son tabourin.</td>
- <td class="tdb">fit sonner <i>le</i> tabourin.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">147. Il fut remonstré que ce n’estoit pas
- l’acte d’un sage homme.</td>
- <td class="tdb">le fait d’un sage.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">148. Ilz deviserent un temps.</td>
- <td class="tdb">ils diviserent <i>du</i> temps.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">149. Vous me logeastes l’autre nuict bien
- large.</td>
- <td class="tdb">bien <i>au</i> large.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">151. Elle se leva le matin d’auprès de
- monsieur.</td>
- <td class="tdb">d’auprès monsieur.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">155. Elle en voulut parler au curé et luy
- en dire ce qu’il luy en sembloit.</td>
- <td class="tdb">et luy dire.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">158. Le lendemain matin l’evesque voulut
- sçavoir qu’avoyent eu ses chevaux.</td>
- <td class="tdb">Le lendemain matin voulut sçavoir.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">171. Il y avoit un prestre de village, qui
- estoit tout fier d’avoir veu un petit plus
- que de son Caton.</td>
- <td class="tdb">un petit plus que son Caton.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">174. L’hoste le laisse entrer, et luy, met
- son cheval en l’estable aux vaches.</td>
- <td class="tdb">et met son cheval <i>à</i> l’estable.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">185. Chanter des leçons de matines, vigiles
- et <i>benedicamus</i>, pour luy façonner
- sa langue; là où pourtant il ne
- profita pas, sinon que.</td>
- <td class="tdb">des leçons de matines <i>et
- des</i> vigiles et <i>des</i> benedicamus...
- là où pourtant il ne proufita <i>d’autre chose</i>, sinon que.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">187. Toutesfois il tastonna tant par ceste
- cave environ les tonneaux.</td>
- <td class="tdb">par <i>ceste cause</i>.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">188. Eh! monsieur! que faictes-vous là-bas.</td>
- <td class="tdb">Eh! <i>mon Dieu</i>.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdn">Si se print à chanter le grand maledicamus.</td>
- <td class="tdb">se print à chanter.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">194. Qui fut du temps que les arrestz se
- delivroyent en latin.</td>
- <td class="tdb"><i>se livroyent</i>.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">208. Prenant poinctz de poinct.</td>
- <td class="tdb">poingz de poinct.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">218. Voici un pays esgaré.</td>
- <td class="tdb"><i>escarté</i>.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">222. Il tiroit l’une de ces receptes à
- l’adventure comme on fait à la blanque.</td>
- <td class="tdb">comme on <i>met</i>.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">225. De plain saut.</td>
- <td class="tdb">de <i>prinsaut</i>.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">229. L’abbesse qui la visitoit toute nue.</td>
- <td class="tdb">qui <i>le</i> visitoit.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">260. Un des gentilz hommes de Beausse,
- que l’on dit qu’ilz sont deux à un
-<span class="pagenum" id="Page_356">[p. 356]</span>
- cheval.</td>
- <td class="tdb">de <i>la</i> Beausse... <i>Qui</i> sont deux.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">264. Pleine une grande jate de bois avec
- de la soupe.</td>
- <td class="tdb">une grande jate avec de la souppe.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">277. Si est-ce qu’elle regarda ce gentilhomme
- de fort mauvais œil, et si ne
- s’en peut pas taire.</td>
- <td class="tdb">et si <i>ce</i> ne s’en peut taire.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">296. Ce qui faisoit les coqs devenir ainsi
- durs.</td>
- <td class="tdb"><i>aussi</i> durs.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">298. Il se declara en disant qu’il y avoit
- une faute qui valloit quinze.</td>
- <td class="tdb">qu’il avoit <i>faict</i> une faute.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">300. Il escoutoit d’une telle discretion,
- comme s’il eust entendu les parlans, en
- faisant signes.</td>
- <td class="tdb">d’une discretion... et <i>faisoit</i>.</td>
-</tr>
-</table>
-
-<div class="manuscr">
-<p>«Je m’arrête dans cette confrontation de textes, laquelle
-n’est pas sans intérêt, quand il s’agit des œuvres
-d’un écrivain classé désormais irrévocablement parmi
-les maîtres de notre vieille littérature. Mais je m’aperçois
-que j’aurais peut-être mieux constaté la différence complète
-qui existe entre les deux éditions, par le rapprochement
-d’une page entière prise dans chacune de ces
-éditions. C’est là une comparaison à faire que je conseille
-aux nombreux souscripteurs de la <i>Bibliothèque gauloise</i>.</p>
-
-<p>«J’ai l’honneur d’être, etc.</p>
-
-<p class="rsign">V. S.»</p>
-</div>
-
-<h4>XII</h4>
-
-<p>J’ai entendu plus d’une fois des bibliophiles instruits
-et judicieux s’entretenir sur l’<i>étrange</i> et <i>inexplicable</i>
-placement de trois feuilles blanches, chiffrées 259, 260
-<span class="pagenum" id="Page_357">[p. 357]</span>
-et 261, au milieu de l’ouvrage intitulé: <i lang="la" xml:lang="la">Liber chronicarum</i>
-(per Hartman Schedel, Nurembergæ, Ant. Koberger,
-1493; in-fol. max. goth.). Dieu sait les suppositions
-sur ces pages blanches, où la censure semblait
-avoir passé!</p>
-
-<p>J’avais souvent eu entre les mains cette chronique,
-pour quelques recherches ou bien pour examiner les
-gravures en bois de P. Wolgemut, le maître d’Albert
-Durer, mais je ne m’étais jamais soucié de dévoiler le
-mystère des feuillets blancs où maître Antoine Koberger
-n’avait imprimé que le chiffre de la pagination. Les
-dissertations ex-professo me mirent martel en tête: je
-demandai au livre même le pourquoi de cette suppression
-du texte dans ces trois feuillets blancs, et je trouvai
-une note ainsi conçue, qui suit immédiatement les
-initiales de l’auteur <i>Ha. S. D.</i>, et qui termine le verso
-du feuillet 258: «<span lang="la" xml:lang="la">Cartas aliquas sine scriptura pro sexta
-ætate deinceps relinquere convenit judicio possessorum,
-qui emendare, addere, atque gesta principum et primatuum
-succedentium prescribere possunt. Non enim omnia
-possumus omnes, et quandoque bonus dormitat
-Homerus. In terra enim aurum queritur et de fluviorum
-alveis splendens profertur gloria, Pactolusque ditior
-est ceno quam fluento. Varii quoque mirabilesque motus
-in orbe exorientur, qui novos requirunt libros, quibus
-ordine relevantur pauca tamen de ultima ætate,
-ut perfectum opus relinquatur, in fine operis adjiciemus.</span>»
-Ces pages blanches étaient donc destinées à recevoir
-les annotations et les additions des possesseurs de
-<span class="pagenum" id="Page_358">[p. 358]</span>
-l’ouvrage; on en a fait ainsi à l’égard des manuscrits,
-sur les gardes desquels on écrivait souvent un mémorial
-des faits contemporains.</p>
-
-<p>La dernière partie du <i lang="la" xml:lang="la">Liber chronicarum</i> présenterait
-encore une foule d’observations curieuses: on y
-verrait que Hartman Schedel était cardinal et ami du
-pape Æneas Sylvius; qu’il a voulu compléter sa Chronique
-par une description géographique de la Germanie composée
-par ce savant pape (Pie II); qu’il y a ajouté lui-même
-diverses notices sur d’autres parties de l’Europe;
-qu’il a fait imprimer, après coup, un mémoire concernant
-la Pologne et formant quatre feuillets intercalaires,
-sans pagination, entre les feuillets 288 et 289, etc.</p>
-
-<p>On ferait un volume de remarques sur ce gros livre,
-plein d’admirables dessins. Cette édition <i>illustrée</i>, qui
-a dû coûter des sommes énormes et dont sans doute on
-a tiré un nombre prodigieux d’exemplaires, est commune
-par toute l’Europe, et se vend plus cher chez les
-marchands d’estampes que chez les libraires. Un des
-plus beaux et des plus purs exemplaires que j’aie vus,
-c’était celui d’Armand Bertin. L’exemplaire du duc de
-la Vallière, étant imparfait, ne s’est vendu que 24 livres.
-Il y a des exemplaires anciennement coloriés, en Allemagne.</p>
-
-<h4>XIII</h4>
-
-<p>On rencontre quelquefois, dans les préfaces de certains
-livres qu’on regarde comme frivoles et de pure
-<span class="pagenum" id="Page_359">[p. 359]</span>
-imagination, des détails bibliographiques que l’auteur y
-a jetés en passant et qui sont dignes d’être recueillis par
-des bibliographes sérieux. Nous pouvons ainsi garantir
-l’authenticité d’un passage de l’<i>Avant-propos de l’éditeur</i>
-des <i>Mémoires du cardinal Dubois</i> (Paris, Mame
-et Delaunay, 1829; 4 vol. in-8), mémoires apocryphes,
-il est vrai, mais composés quelquefois sur d’excellents
-manuscrits.</p>
-
-<p>«Une partie des papiers de Mercier (l’auteur du <i>Tableau
-de Paris</i>) appartenait, en 1818, à M. Lalle....,
-un de ses parents. Ces papiers contenaient plusieurs
-ouvrages inédits entiers ou en fragments. J’ai entendu
-louer, entre autres, un poëme en dix chants et en vers
-de dix syllabes, dans le goût de la <i>Pucelle</i> de Voltaire,
-et illustré par une centaine de figures dessinées par
-Mercier lui-même; un recueil de satires et de contes;
-des drames, etc. M. Lalle...., ainsi que tous les fonctionnaires
-publics (il demeurait place Vendôme), faisait assez
-peu de cas de Mercier, de la poésie et des autographes.
-Il avait un fils, aimable et mauvais sujet, qui ne partageait
-pas son mépris de bureaucrate contre tout ce qui
-était vers. Ce jeune homme, élève de seconde au collége
-de Louis-le-Grand, avait découvert, au fond d’une
-armoire hermétiquement fermée, l’héritage lubrique de
-la muse de son grand-oncle; les préceptes qu’il y trouvait
-lui semblaient préférables à ceux de ses professeurs.
-Un jour, M. Lalle...., rentrant de mauvaise humeur,
-surprit son fils en commerce avec feu Mercier,
-de l’Institut national. Dans l’impétuosité d’un premier
-<span class="pagenum" id="Page_360">[p. 360]</span>
-mouvement, il saisit tous les papiers et les jeta au
-feu.»</p>
-
-<h4>XIV</h4>
-
-<p>Il n’existe pas de bibliographie spéciale sur l’histoire
-des ouvrages posthumes qui se sont perdus par la négligence
-des bibliographes. Combien de manuscrits autographes
-ont passé dans les ventes de vieux papiers, faute
-d’avoir été signalés! Témoin la comédie des <i>Querelles
-des deux frères</i>, par Collin d’Harleville, retrouvée chez
-l’épicier; les <i>Historiettes</i> de Tallemant des Réaux, acquises
-au prix de 27 francs en vente publique, etc.</p>
-
-<p>Un des derniers bibliothécaires de la ville de Soissons,
-nommé Mezurolles, qui était cordelier en 1788 et qui
-avait jeté le froc aux orties dès le commencement de la
-Révolution, a composé une immense quantité d’ouvrages
-de différents genres. Ceux qui concernaient l’histoire
-soissonnaise méritent seuls d’être regrettés, quoique les
-autres annonçassent un homme d’esprit et d’érudition.
-On ignore le sort de ces travaux historiques et littéraires,
-qui ont occupé toute la vie de Mezurolles et dont
-aucun n’a vu le jour.</p>
-
-<p>On sait seulement que ces manuscrits formaient plus
-de cent volumes in-folio et in-quarto; ils étaient encore
-dans les mains d’un habitant de Soissons, nommé Potaufeu,
-il y a quelques années (vers 1825); après la
-mort de l’auteur, trois ou quatre de ces manuscrits sont
-entrés dans la bibliothèque de sa ville natale, entre
-<span class="pagenum" id="Page_361">[p. 361]</span>
-autres: un <i>Abrégé d’histoire universelle</i>, in-4; une <i>Chronologie</i>,
-et une <i>Notice historique sur la ville de Soissons</i>,
-in-folio. Mezurolles, qui a fait le premier catalogue
-de cette bibliothèque, n’est pas un bon écrivain,
-mais ses recherches sur les antiquités locales présentent
-de l’intérêt pour les personnes qui étudient l’histoire
-du Soissonnais. Ses autres manuscrits seraient donc
-bien placés dans la bibliothèque publique de Soissons.</p>
-
-<h4>XV</h4>
-
-<p>On savait autrefois, comme aujourd’hui, faire du <i>pittoresque</i>,
-c’est-à-dire appliquer un texte à des gravures,
-rassembler de vieux bois et les utiliser, au moyen
-d’une composition faite par un de ces manœuvres littéraires
-qui ont pris naissance avec la librairie et parmi
-lesquels on a eu le tort de confondre François de Belleforest,
-auteur de la <i>Cosmographie universelle de tout
-le monde</i> et des <i>Annales de France</i>.</p>
-
-<p>Ainsi, les belles gravures de la <i>Cosmographie</i> de
-Thevet ont été employées de nouveau, en partie, dans
-les éditions latines et françaises des œuvres d’Ambroise
-Paré; mais la <i>Prosopographie ou description des hommes
-illustres et autres renommés</i>, enrichie de figures
-et médailles pour l’embellissement de l’œuvre (<i>Lyon,
-par Paul Frelon</i>, 1605; 3 vol. in-fol.); cette seconde
-édition d’un détestable ouvrage d’Antoine du Verdier,
-sieur de Vauprivas (qui n’en a pas fait de bons, excepté
-<span class="pagenum" id="Page_362">[p. 362]</span>
-sa <i>Bibliothèque françoise</i>, qu’on réunit à celle de La
-Croix-du-Maine), avait été préparée par l’auteur, peu de
-temps avant sa mort, qui arriva en 1600, dans le but de
-rassembler en un seul cadre une foule de gravures sur
-bois, à demi usées, qui la plupart provenaient des anciens
-fonds de l’imprimerie lyonnaise. On a vu, par les
-planches d’Albert Durer reproduites à l’infini en Allemagne
-et qui se tirent encore de nos jours, qu’un bois
-taillé à la manière des vieux maîtres pouvait tirer plus
-de cent mille exemplaires.</p>
-
-<p>Le libraire Paul Frelon, comme pour remplir les conditions
-de son nom, alla donc butiner dans les magasins
-de Jean de Tournes, de Gryphe et de Roville, afin de
-faire son édition pittoresque de la <i>Prosopographie</i>, revue,
-augmentée et continuée par Claude du Verdier, fils
-de l’auteur. Il n’avait plus tous les portraits de la première
-édition, mais il y suppléa, en insérant tour à tour,
-dans cette espèce d’abrégé chronologique de l’histoire
-universelle, les gravures carrées d’une Bible de Roville,
-les gravures ovales et rondes des <i>Images des dieux des
-anciens</i>, par le même Du Verdier; les médaillons des
-empereurs empruntés aux ouvrages de numismatique
-de Jacques Strada; les sujets d’un <i lang="la" xml:lang="la">Novum Testamentum</i>,
-publié par Gryphius; les médaillons des rois de
-France, tirés d’un autre ouvrage d’Antoine Du Verdier,
-intitulé: <i>La Biographie et Prosopographie des rois
-de France jusqu’à Henri III, ou leurs vies brièvement
-descrittes et narrées en vers</i>, avec les portraits et figures
-d’iceux (Paris, 1588, in-8), etc. Enfin, le libraire Frelon
-<span class="pagenum" id="Page_363">[p. 363]</span>
-prit les figures de quelque <i>Fleur des saints</i> et certaines
-<i>images</i> isolées, avec lesquelles il illustra son livre, en
-remplaçant les portraits absents par des cadres vides, de
-diverses grandeurs et de différents dessins, accompagnés
-de fleurons hétéroclites.</p>
-
-<p>Il y a, dans le premier volume, deux ou trois grandes
-planches qui appartenaient primitivement à une Bible
-et que l’éditeur a fait précéder d’une façon de préface
-telle que celle-ci: «Or, pour ce que nous avons souvent
-fait mention de la terre de Chanaan, promise de Dieu
-aux enfants d’Israël, où ils ont été introduits par Josué,
-nous avons estimé estre chose nécessaire et utile de la
-représenter comme la charte ou figure suivante le demonstre.»
-Suit une carte de la <i>Terre de promission</i>.
-Ailleurs (page 34), Paul Frelon établit au milieu de la
-page une magnifique tour de Babel, avec cette simple
-note: <i>Et sa forme estoit telle que la figure suivante
-représente</i>, sans s’apercevoir que cette figure est toute
-bariolée de lettres renvoyant à des explications qui se
-trouvaient dans l’ouvrage primitif et qui manquent
-dans celui-ci. Plus loin, l’habile Paul Frelon se garde
-bien de laisser perdre une belle planche, qui avait déjà
-fait son apparition dans quelque Bible: <i>Et, afin de
-faire voir au lecteur</i>, dit-il avec son charlatanisme ordinaire,
-<i>l’ordre auquel marchoient les Enfants d’Israel
-lorsqu’estant sortis d’Egypte ils passèrent le chemin,
-nous avons fait tailler industrieusement la figure
-suivante</i>.</p>
-
-<p>On recueillerait bien des observations de ce genre
-<span class="pagenum" id="Page_364">[p. 364]</span>
-dans les trois in-folio de la <i>Prosopographie</i>, qui montre
-aussi, par la magie de son nom gréco-français, que
-les libraires du <em>XVI<sup>e</sup></em> siècle avaient deviné la magie des
-titres. Nous recommandons ce curieux et volumineux
-tour de force aux faiseurs de <i>pittoresque</i>.</p>
-
-<h4>XVI</h4>
-
-<p>On n’a pas encore nommé l’auteur d’un livre célèbre,
-publié au commencement de la Révolution et intitulé:
-<i>Essai historique sur la vie de Marie-Antoinette
-d’Autriche, reine de France, pour servir à
-l’histoire de cette princesse</i>. A Londres, 1789; in-8 de
-79 p. Ce libelle, qui eut alors un immense succès et qui
-fut réimprimé plusieurs fois clandestinement, a été recherché
-et anéanti avec soin par ordre de la cour;
-les exemplaires qui ont échappé à cette destruction systématique
-ne sont pourtant ni rares ni chers. Quant à la
-seconde partie, plus rare que la première, elle pourrait
-bien ne pas être sortie de la même plume.</p>
-
-<p>Dans l’introduction, l’éditeur, qui destinait cet Essai
-historique «à porter le repentir et le remords dans l’âme
-d’une femme coupable,» se défend de l’accusation de
-libelliste qu’on voudrait lui adresser, et déclare qu’il ne
-croit pas avoir dépassé les bornes de l’histoire; il dit
-que cet ouvrage <i>anonyme</i> a été <i>trouvé</i> à la Bastille,
-après la prise de cette forteresse, le 14 juillet 1789, et
-que c’est vraisemblablement le même manuscrit qui fut
-<span class="pagenum" id="Page_365">[p. 365]</span>
-racheté <i>à tout prix</i>, au moment où il allait être publié,
-et qui avait alors pour titre: <i>Les Passe-temps d’Antoinette</i>.</p>
-
-<p>Un vieux bouquiniste, fort bien instruit des particularités
-secrètes de la Révolution, dans laquelle il avait
-joué un assez triste rôle (je l’ai connu, en 1829, étalant
-ses livres sur le parapet du quai Malaquais, vis-à-vis de
-la rue des Saints-Pères), m’a plusieurs fois assuré que
-ce pamphlet, payé par le duc d’Orléans, était de Brissot,
-lequel fut mis à la Bastille pour l’avoir fait imprimer
-à Paris, chez Lerouge, sous la rubrique de Londres.
-Le bouquiniste me racontait qu’il avait coopéré
-lui-même à la saisie de l’édition, qu’on enleva du domicile
-de Brissot, pour la transporter au greffe de la Bastille.
-M. Laurence, graveur au Palais-Royal, avait connaissance
-personnelle de ce fait, très-important pour
-l’histoire littéraire et politique des causes de la Révolution.
-M. Laurence avait été attaché, en 1789, au cabinet
-particulier du lieutenant de police, et, par conséquent,
-il savait mieux que personne les motifs de la
-détention des prisonniers de la Bastille.</p>
-
-<p>D’après cette indication, que mon bouquiniste appuyait
-de témoignages incontestables, nous avons, en
-effet, retrouvé le style déclamatoire et fleuri de l’avocat
-Brissot dans cette notice bourrée de calomnies, mais
-écrite avec esprit et agrément. M. de Montrol, dans les
-excellents <i>Mémoires de Brissot</i> qu’il a rédigés avec les
-documents fournis par la famille, donne une autre cause
-au dernier emprisonnement de ce publiciste, qui ne se
-<span class="pagenum" id="Page_366">[p. 366]</span>
-faisait pas faute de lancer un <ins id="cor_17" title="pamphet">pamphlet</ins> de plus ou de
-moins; celui que nous signalons ne paraît pas avoir été
-connu du rédacteur des <i>Mémoires</i>.</p>
-
-<p>Nous avons entre les mains deux éditions de cette
-brochure, toutes deux offrant le même nombre de pages,
-mais différentes d’impression pour le papier comme
-pour les caractères: dans l’une, mieux imprimée que
-l’autre, l’introduction est en italiques et les notes sont
-en petit texte. Ce sont surtout ces notes qui trahissent
-Brissot: ses idées, ses haines, ses sentences, son anglicanisme,
-tout l’homme enfin, se montrent à chaque
-ligne. Mais on ne doit pas supposer que Brissot ait continué
-son <ins id="cor_18" title="ouvage">ouvrage</ins>, auquel un misérable faiseur de romans
-obscènes (le marquis de Sade, dit-on) ajouta une
-seconde partie, sous ce titre: <i>Essai historique sur la
-vie de Marie-Antoinette, reine de France et de Navarre,
-née archiduchesse d’Autriche le 2 novembre
-1755</i>; orné de son portrait et rédigé sur plusieurs manuscrits
-de sa main. <i>De l’an de la liberté françoise
-1789, à Versailles, chez la Montansier, hôtel des
-Courtisanes.</i> Cette suite, dont il existe aussi plusieurs
-éditions, est peu commune.</p>
-
-<p class="sep2">On voit, par la liste des livres saisis qui étaient conservés
-au dépôt de la Bastille, sous le cachet de M. Lenoir,
-que cinq cent trente-quatre exemplaires de l’<i>Essai
-historique sur la vie de Marie-Antoinette</i> avaient été
-retirés de la circulation, où, sans doute, ils sont rentrés
-après la prise de la Bastille. On a prétendu que Marat
-<span class="pagenum" id="Page_367">[p. 367]</span>
-était l’auteur du libelle, composé sous les auspices du
-duc d’Orléans, et que l’édition originale avait été fabriquée
-dans la cave où il imprimait en cachette son
-journal de l’<i>Ami du peuple</i>.</p>
-
-<p class="sep3 cent cs9">FIN.</p>
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_369">
-
-<h2 id="toc">TABLE DES MATIÈRES</h2>
-
-<hr class="hr30" />
-
-<table summary="Table des matières">
-<tr>
- <td class="tdr cs8" colspan="3">Pages.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdm" colspan="2"><span class="smcap">A mon ami Léopold Double</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_V"><em>V</em></a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdm" colspan="2"><span class="smcap">Énigmes et découvertes bibliographiques</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tds">I.</td>
- <td class="tdl">L’Énigme des Quinze Joies du Mariage</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_3">3</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tds">II.</td>
- <td class="tdl">Recueil manuscrit de Chansons et motets, provenant
- de la bibliothèque de Diane de Poitiers</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_8">8</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tds">III.</td>
- <td class="tdl">La Confrérie de l’Index et les Œuvres de Cyrano
- de Bergerac</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_19">19</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tds">IV.</td>
- <td class="tdl">Marcel travesti en Mézerai</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_28">28</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tds">V.</td>
- <td class="tdl">Les Mémoires du comte de Modène</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_33">33</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tds">VI.</td>
- <td class="tdl">L’Abbé de Saint-Ussans et ses ouvrages</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_38">38</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tds">VII.</td>
- <td class="tdl">Un Livre connu qui n’a jamais existé</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_46">46</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tds">VIII.</td>
- <td class="tdl">Le Véritable Auteur de quelques ouvrages de Restif
- de la Bretonne</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_50">50</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tds">IX.</td>
- <td class="tdl">Les Romans de J. Potocki</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_57">57</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tds">X.</td>
- <td class="tdl">Les Manuscrits de Stanislas de l’Aulnaye</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_61">61</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tds">XI.</td>
- <td class="tdl">Dénonciation faite au public sur les dangers du
- Jeu</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_71">71</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdm" colspan="2"><span class="pagenum" id="Page_370">[p. 370]</span>
- <span class="smcap">Polémique bibliographique</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_79">79</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tds">I.</td>
- <td class="tdl">Jacques Saquespée et Jean Certain</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_81">81</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tds">II.</td>
- <td class="tdl">Ronsard et Colletet</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_89">89</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tds">III.</td>
- <td class="tdl">Pierre du Pelletier et Pierre Guillebaud</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_99">99</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tds">IV.</td>
- <td class="tdl">Isarn ou Ménage</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_107">107</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tds">V.</td>
- <td class="tdl">Les Premiers Mémoires de Sanson</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_123">123</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tds">VI.</td>
- <td class="tdl">Tabarin et le Bibliophile tabarinesque</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_136">136</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdm" colspan="2"><span class="smcap">Notices sur quelques livres rares</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_147">147</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tds">I.</td>
- <td class="tdl">La Moralité de l’Aveugle et du Boiteux, et la farce
-du Meunier</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_149">149</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tds">II.</td>
- <td class="tdl">La Condamnation de Bancquet</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_156">156</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tds">III.</td>
- <td class="tdl">Le Vergier amoureux</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_165">165</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tds">IV.</td>
- <td class="tdl">La Récréation ou Passe-temps des Tristes</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_171">171</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tds">V.</td>
- <td class="tdl">Vasquin Philieul et son poëme sur les Échecs</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_179">179</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tds">VI.</td>
- <td class="tdl">Le Sieur de Cholières et ses ouvrages</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_186">186</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tds">VII.</td>
- <td class="tdl">Les Amours folastres et récréatives du Filou et de
-Robinette</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_193">193</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tds">VIII.</td>
- <td class="tdl">Les Vaux de Vire d’Olivier Basselin</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_212">212</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tds">IX.</td>
- <td class="tdl">La Muse folastre</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_234">234</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tds">X.</td>
- <td class="tdl">Chansons folastres et prologues tant superlifiques
-que drolatiques des Comédiens françois</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_239">239</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tds">XI.</td>
- <td class="tdl">La Satyre Ménippée, ou Thomas Sonnet, sieur de
-Courval</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_250">250</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tds">XII.</td>
- <td class="tdl">Le Parnasse des Muses</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_258">258</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tds">XIII.</td>
- <td class="tdl">Le Banquet des Muses</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_263">263</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tds">XIV.</td>
- <td class="tdl">Les Délices de Verboquet</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_270">270</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tds">XV.</td>
- <td class="tdl">L’Abus des nuditez de gorge</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_276">276</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tds">XVI.</td>
- <td class="tdl">Les deux Muses du sieur de Subligny</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_281">281</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tds">XVII.</td>
- <td class="tdl">Le Polissonniana de l’abbé Cherrier</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_293">293</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdm" colspan="2"><span class="pagenum" id="Page_371">[p. 371]</span>
- <span class="smcap">Varia</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_301">301</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tds">I.</td>
- <td class="tdl">Livres à l’index, en 1774</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_303">303</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tds">II.</td>
- <td class="tdl">Prix des livres de théologie, en 1797</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_312">312</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tds">III.</td>
- <td class="tdl">Plan d’une édition des opuscules d’Alexandre-Antoine
-Barbier</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_317">317</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tds">IV.</td>
- <td class="tdl">Extrait d’une Correspondance littéraire</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_328">328</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdm" colspan="2"><span class="smcap">Table des matières</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#toc">369</a></td>
-</tr>
-</table>
-
-<hr class="hr20" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="box" id="note">
-
-<p class="ssrf">Au lecteur.</p>
-
-<p>L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée,
-mais quelques erreurs clairement introduites par le typographe ou à
-l'impression ont été corrigées. Ces corrections sont soulignées <ins
-title="comme ceci">en pointillés</ins> dans le texte. Placez le curseur
-sur le mot pour voir l'orthographe originale.</p>
-
-<p>La ponctuation a été tacitement corrigée à quelques endroits.</p>
-
-</div>
-
-</div>
-
-<hr class="full" />
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Énigmes et découvertes bibliographiques, by
-P. L. Jacob
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ENIGMES ET DECOUVERTES BIBLIOGRAPHIQUES ***
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+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/63253-h/images/cover.jpg b/old/63253-h/images/cover.jpg
deleted file mode 100644
index 8edfe60..0000000
--- a/old/63253-h/images/cover.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/63253-h/images/filet-180.png b/old/63253-h/images/filet-180.png
deleted file mode 100644
index bd9c5a7..0000000
--- a/old/63253-h/images/filet-180.png
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/63253-h/images/vdots.jpg b/old/63253-h/images/vdots.jpg
deleted file mode 100644
index eed78ce..0000000
--- a/old/63253-h/images/vdots.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ