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-Project Gutenberg's Énigmes et découvertes bibliographiques, by P. L. Jacob
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-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
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-Title: Énigmes et découvertes bibliographiques
-
-Author: P. L. Jacob
-
-Release Date: September 20, 2020 [EBook #63253]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ENIGMES ET DECOUVERTES BIBLIOGRAPHIQUES ***
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-Produced by Laurent Vogel, Hans Pieterse and the Online
-Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
-book was produced from scanned images of public domain
-material from the Google Books project.)
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- Au lecteur.
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- L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été
- harmonisée, mais quelques erreurs clairement introduites par le
- typographe ou à l'impression ont été corrigées. La liste de ces
- corrections se trouve à la fin du texte.
-
- La ponctuation a été tacitement corrigée à quelques endroits.
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- ÉNIGMES
- ET
- DÉCOUVERTES
- BIBLIOGRAPHIQUES
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- Tiré à 260 exemplaires numérotés, dont 250 sur papier vergé et
- 10 sur papier de Chine.
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- _Nº 257._
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- Papier vergé 10 fr.
- Papier de Chine 20 fr.
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- Paris.--Typ. de Ad. Lainé et J. Havard, rue des Saints-Pères, 19.
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- ÉNIGMES
-
- ET
-
- DÉCOUVERTES
-
- BIBLIOGRAPHIQUES
-
-
- PAR
-
- P.-L. JACOB
- BIBLIOPHILE
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-
- PARIS
-
- AD. LAINÉ, LIBRAIRE-ÉDITEUR
- Rue des Saints-Pères, 19
- DE SAINT-DENIS ET MALLET
- Libraires, 27, quai Voltaire
-
- 1866
-
- Droits réservés.
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- A MON AMI LÉOPOLD DOUBLE
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-
-Je vous l’avais prédit, lorsque vous vous êtes décidé, dans un moment
-d’impatience et peut-être de dépit (vous vous lassiez des lenteurs
-inséparables de la formation d’une bibliothèque d’amateur), à vous
-défaire de l’admirable choix de livres que vous aviez déjà réunis: les
-goûts éclairés et intelligents d’un bibliophile sont indélébiles; il
-peut, pour un temps, renoncer à la passion du bouquin; cette passion
-renaîtra tôt ou tard plus vive et plus opiniâtre, et, suivant cet
-axiôme que Charles Nodier avait formulé avant moi: «Quiconque a aimé
-les livres, les aime encore, quoi qu’il dise, et les aimera toujours,
-quoi qu’il fasse.»
-
-Il y a trois ans à peine que votre cabinet de bibliophile a été vendu
-avec un succès et un éclat qui ont surpassé tout ce qu’on raconte des
-ventes de livres les plus fameuses; vos armoires étaient restées tout à
-fait vides, et l’on pensait que la place serait bonne pour les ivoires,
-les émaux, les camées, les tabatières, les bijoux anciens, et ces mille
-et un objets d’art de petite dimension, qui composent le vaste et
-capricieux domaine de la Curiosité. Mais, tout à coup, vous vous êtes
-ravisé, vous avez senti de nouveau l’amour des livres précieux et des
-belles reliures, et vous voilà redevenu bibliophile comme devant.
-
-Mais il s’est opéré, dans votre goût, une transformation toute
-logique et toute naturelle. Vous aviez, à grands frais, rassemblé de
-splendides manuscrits à miniatures, de rares éditions gothiques, des
-reliures d’orfèvrerie du moyen âge et des reliures en vieux maroquin,
-à la devise de Grolier et de Maioli, aux armes et aux chiffres de
-François Ier, de Diane de Poitiers, de Catherine de Médicis, de Henri
-III et de Henri IV. Ces souvenirs historiques et littéraires, qui
-appartenaient surtout au XVIe siècle, se trouvaient en présence du
-mobilier le plus authentique, le plus complet et le plus merveilleux,
-qu’un fin connaisseur ait jamais emprunté à la brillante époque de
-l’Art français, au XVIIIe siècle; c’était là un anachronisme flagrant,
-c’était aussi une discordance et une contradiction perpétuelles.
-
-Qu’avaient à faire les vieux poètes, Martin Franc, Molinet, Crétin,
-Clément Marot, et même Baïf et Ronsard, les romans de chevalerie et
-les mystères, les conteurs et les chroniqueurs du bon vieux temps,
-vis-à-vis des traditions presque vivantes de ce mobilier, si magnifique
-et si harmonieux, qui nous transportait en plein règne de Louis XVI, et
-qui semblait avoir gardé le parfum de Marie-Antoinette?
-
-Aussi, votre nouvelle bibliothèque ne sera qu’un meuble de plus, au
-milieu de ce mobilier bien digne de Versailles, de Trianon et de
-Fontainebleau, puisqu’il vient en partie de ces résidences royales:
-vous aurez des livres qui seront de ce temps-là, des livres gracieux
-et spirituels, qu’on lisait alors, des livres ornés d’estampes de
-Moreau, de Marillier et d’Eisen, reliés splendidement par Padeloup
-et Derome, des livres enfin que la marquise de Pompadour et la reine
-Marie-Antoinette reconnaîtraient pour les avoir tenus dans leurs mains.
-
-Le volume, il est vrai, que je vous offre aujourd’hui en témoignage
-de ma sincère et cordiale amitié, n’a pas la prétention de prendre
-rang dans cette collection commémorative du XVIIIe siècle; il vous
-rappellera seulement que vous étiez bibliophile avant la vente de
-votre célèbre bibliothèque, et que vous n’avez pas cessé de l’être
-après cette vente qui, en quatre jours d’encan, a produit, avec quatre
-cents articles de catalogue, représentant sept ou huit cents volumes,
-l’énorme somme de 430,000 francs.
-
-De bibliophile à bibliophile, il n’y a que la main, et voici la mienne
-dans la vôtre.
-
- P. L. JACOB,
- bibliophile.
-
- Paris, 1er mai 1866.
-
-
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-
- ÉNIGMES
-
- ET
-
- DÉCOUVERTES BIBLIOGRAPHIQUES
-
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-
- L’ÉNIGME
- DES
- QUINZE JOIES DE MARIAGE.
-
-
-Je regrette de venir troubler un savant estimable, M. André Pottier,
-bibliothécaire de la ville de Rouen, dans la possession d’une
-découverte bibliographique, qu’il a faite il y a dix-huit ans et qu’on
-ne songeait plus à lui contester; mais, en fait de bibliographie, une
-découverte chasse l’autre, et les oracles des plus doctes bibliographes
-se trouvent souvent démentis par le dernier venu. _Sic transit
-gloria... librorum._
-
-Tout le monde sait que M. André Pottier a le premier soutenu que
-le rédacteur des _Cent Nouvelles nouvelles_, Antoine de La Sale,
-était aussi l’auteur des _Quinze Joies de mariage_. C’est dans une
-_lettre à M. Techener_, publiée par la _Revue de Rouen_ en octobre
-1830, que cette opinion a été émise d’abord, avec quelque apparence
-de probabilité. «Les raisons sur lesquelles se fonde M. Pottier,
-pour attribuer _les Quinze Joies_ à Antoine de La Sale, dit M. P.
-Jannet dans la préface de son édition de ce dernier ouvrage, ont paru
-tellement concluantes, que son opinion a été généralement adoptée,
-et qu’il ne nous est pas même venu à la pensée de la contester.»
-Nous avouerons, néanmoins, que nous n’avons jamais été satisfait de
-l’explication que M. Pottier a donnée de l’énigme rimée, qui se trouve
-à la fin du manuscrit des _Quinze Joies_, conservé à la Bibliothèque de
-Rouen.
-
-Voici cette énigme, telle que M. Pottier l’a transcrite un peu
-arbitrairement:
-
- De labelle la teste oustez
- Tres vistement davant le monde
- Et samere decapitez
- Tantost et apres leseconde:
- Toutes trois à messe viendront
- Sans teste bien chantée et dicte,
- Le monde avec elle tendront
- Sur deux piez qui le tout acquitte.
-
- «En ces huyt lignes trouverez le nom de celui qui a dictes les
- XV joies de mariage, au plaisir et à la louange des mariez,
- esquelles ils sont bien aises. Dieu les y veuille continuer.
- _Amen. Deo gratias._»
-
- «C’est évidemment une charade, dont il s’agit de rassembler
- les membres épars, dit M. Pottier; ce sont des lettres ou des
- syllabes, qu’il faut extraire et coordonner. Or, j’ai pensé que
- c’étaient des syllabes, et que, puisque l’on devait _décapiter
- la belle, sa mère_, et _le seconde_, si l’on faisait attention
- que ces mots étaient écrits dans l’original de manière à ne
- composer avec l’article qui les précède qu’un seul vocable, on
- devait les considérer comme autant de mots complets, et opérer
- sur eux en conséquence de cette donnée. L’auteur, pensais-je,
- s’est peut-être amusé à combiner ce redoublement d’obscurité, qui
- devait, selon toutes apparences, faire faire fausse route à la
- plupart des interprétateurs. Les syllabes obtenues par le procédé
- indiqué seraient _la_, _sa_, _le_; or, c’est exactement, et avec
- son orthographe primitive, le nom patronymique de l’ingénieux
- auteur du _Petit Jehan de Saintré_, d’Antoine _La Sale_.»
-
-Après avoir expliqué de la sorte les quatre premières lignes de
-l’énigme, où doit se trouver le nom de _celui qui a dictes les XV joies
-de mariage_, M. Pottier a laissé de côté les quatre derniers vers, qui
-lui ont semblé tout à fait inintelligibles. C’était affaire à maître
-Génin de vouloir les comprendre et de les interpréter à sa guise.
-
-Maître Génin, qui savait son _Pathelin_ mieux que personne en France,
-imagina d’attribuer cette farce célèbre à l’auteur du _Petit Jehan de
-Saintré_, à Antoine de La Sale, que M. Pottier avait fait auteur des
-_Quinze Joies de mariage_, en vertu de sa découverte cryptographique.
-Génin se garda bien de retirer à son cher Antoine de La Sale la
-paternité des _Quinze Joies_, et il accepta les yeux fermés les
-prémisses de la découverte de M. Pottier, qu’il essaya toutefois de
-compléter dans une lettre adressée à l’_Athenæum_, en date du 14 mars
-1854: «Ces trois syllabes: _la_, _sa_, _le_, disait-il, viendront
-s’unir au mot _messe_, privé de sa première syllabe, ce qui donne _se_;
-nous y joindrons le mot _monde_, mais de manière à n’avoir en tout que
-deux syllabes (_mond_), ce qui fera le sens complet: _La Sale semond_;
-comme s’il y avait: C’est ici La Sale qui prêche.» On voit que maître
-Génin aurait dit son fait au Sphinx.
-
-J’en suis bien fâché pour Antoine de La Sale, mais je ne le trouve
-pas dans la charade logogriphe, dont M. Pottier nous a fait connaître
-le texte, en déclarant que le manuscrit d’où il l’a tiré n’est pas
-un original, mais une assez mauvaise copie faite en 1464. Nous
-n’attacherons donc pas d’importance à l’adhérence de l’article et du
-substantif, dans les vocables _la belle_, _sa mère_ et _le seconde_,
-d’autant plus que M. Pottier paraît seulement supposer que ces mots
-étaient écrits de cette manière _dans l’original_; de plus, nous
-croyons qu’il faut lire _la seconde_, et non _le seconde_, qui n’a pas
-de sens. J’arrive à mon explication, n’en déplaise à Antoine de La Sale.
-
-J’ôte, _très-vitement, devant le monde_, la tête de la _belle_, et
-cette tête ôtée, il me reste _le_; je décapite sa _mère_, et je retiens
-la lettre _m_; puis, en admettant que le quatrième vers (_tantost et
-après le seconde_) soit altéré, je prends la _seconde_ syllabe ou la
-finale _onde_: ce qui me donne: _le monde_. Ensuite, les trois syllabes
-(_toutes trois_) dont se compose ce mot viendront à _messe sans tête_,
-c’est-à-dire à _Essé_, patrie de l’auteur, et elles tiendront _le
-monde_ en éveil, avec le livre des _Quinze Joies_, que j’attribue à
-un nommé _Lemonde_, natif du village d’Essé ou Essey, département
-de l’Orne, canton du Mesle-sur-Sarthe, à 24 kilomètres de Mortagne.
-N’oublions pas que le manuscrit de Rouen, donné aux capucins de
-Mortagne en 1675, par mademoiselle de La Barre, avait été sans doute
-écrit dans le pays.
-
-On me demandera certainement où j’ai trouvé un écrivain de la fin du
-XVe siècle, nommé _Lemonde_, puisqu’on ne le rencontre pas dans les
-_Bibliothèques françoises_ de La Croix du Maine et de Du Verdier? M.
-Brunet, dans son _Manuel_, en citant une pièce de vers imprimée vers
-1500: _Le Grand Jubilé de Millan_, ajoute cette note: «Petit poëme
-composé de quatre cents vers de huit syllabes. Les sept derniers vers
-donnent en anagramme le mot _le monde_; peut-être est-ce le nom de
-l’auteur de cet opuscule.» Voici ces sept vers, qui sont évidemment de
-la même main que le huitain qu’on lit à la fin du manuscrit des _Quinze
-Joies_:
-
- Le nom de l’acteur vous povez
- Entendre par ses lignes sept,
- Moins ne plus, si bien vous voulez
- Ordonner de chascun verset.
- Ne mectz ne oste rien qui soit
- Droictement la premiere lettre:
- Excusez tant sens que mettre.
-
-D’où il appert que le _Grand Jubilé de Millan_ et les _Quinze Joies de
-mariage_ sont du même auteur; que cet auteur, né à Essé ou Essey, en
-Normandie, se nommait _Lemonde_, et qu’il a vécu ou plutôt _flori_,
-comme disait maître Génin, de 1464 à 1500.
-
-
-
-
- RECUEILS MANUSCRITS
- DE
- CHANSONS ET MOTETS
- PROVENANT
- DE LA BIBLIOTHÈQUE DE DIANE DE POITIERS[1].
-
- [1] Ces trois recueils, décrits très-sommairement sous les
- nos 389, 390 et 391 du Catalogue de la Bibliothèque de M.
- Léopold Double (Paris, Techener, 1863, in-8), ont été vendus:
- 5,250, 4,600, et 3,975 fr.
-
-
-Ces trois recueils, qui ont appartenu à Diane de Poitiers et qui
-faisaient partie de sa collection musicale, se recommandent surtout par
-une importance historique, que leur origine nous laissait d’ailleurs
-pressentir, et que nous nous bornerons à établir dans cette courte
-notice. Il suffira d’avoir appelé l’attention des érudits et des
-curieux sur ces rares monuments de la _musique de chambre_ au milieu du
-XVIe siècle.
-
-Tous les grands amateurs se disputeront de pareils livres, à cause
-de leur illustre provenance, à cause de leur admirable reliure, qui
-s’est conservée intacte et dans toute sa fraîcheur à travers plus de
-trois siècles; mais aucun de ces bibliophiles n’aurait eu peut-être le
-loisir de chercher, en feuilletant à la hâte ces trois recueils, les
-particularités intéressantes, que nous avons pu y découvrir, à l’aide
-d’un examen attentif et minutieux.
-
-Voilà pourquoi je consignerai ici le résultat de cet examen.
-
-Nº 389. Ce recueil, le plus précieux des trois, sans contredit, est
-aussi le plus volumineux. Il se compose de 191 feuillets chiffrés,
-non compris les six feuillets de la table, divisée ainsi: 1º _Tabula
-motettorum octo vocum_; 2º _Tabula motettorum septem vocum_; 3º _Table
-des chansons à huyt parties_; 4º _Tabula motettorum sex vocum_; 5º
-_Table des chansons à six voix_; 6º _Tabula motettorum quinque vocum_;
-7º _Table des chansons à cinq voix_; 8º _Tabula motettorum quatuor
-vocum_; 9º _Table des chansons à quatre voix_. Chaque partie commence
-par une grande initiale en entrelacs, d’une seule couleur ou de deux
-couleurs; chaque morceau de musique commence aussi par une majuscule
-plus petite, en couleur, du même genre. Ces initiales, exécutées à la
-manière des chefs-d’œuvre calligraphiques du temps, sont toutes variées
-et du dessin le plus ingénieux. Dans la lettre V, rouge et bleue, qui
-est au feuillet 72, l’artiste a placé un cœur d’azur, lequel représente
-sans doute l’amour de Henri II pour Diane de Poitiers; au verso du
-feuillet 168, il y a deux cœurs en couleur jaune ou or, mis en regard,
-dans les entrelacs de la lettre S. Enfin, la date 1552 est inscrite
-en encre bleue dans les entrelacs de la lettre V, au verso du feuillet
-144. Nous ne dirons rien de plus, au sujet de la description matérielle
-du volume, qui accuse la main habile d’un bon calligraphe et copiste de
-musique.
-
-On sait que Rabelais a donné, dans le prologue de son 4e livre, une
-liste très-nombreuse des meilleurs musiciens qu’il avait entendus
-dans deux concerts différents, dont le second eut lieu justement en
-1552, trente-sept ans après le premier. Notre recueil offre les noms
-de dix de ces musiciens, savoir: Josquin des Prez, Rouzée (_Cyprianus
-de Rore_), Constantio Festi ou Festa, Pierre Manchicourt, Morales
-(Cristobal, dit _Tubal_), Nicolas Gombert, Doublet, Archadelt,
-Verdelot, Janequin. Les autres noms que nous fournit le recueil de
-Diane de Poitiers, et qu’on reconnaîtra peut-être un jour parmi les
-noms mentionnés par Rabelais, sont les suivants, italiens, flamands
-ou français: Ludovicus Episcopus, Christianus Hollander, Philippe de
-Wildre, Zaccheus, Descaudam alias-Remigy, J. Clemens non papa, Antonius
-Galli, Baschi, Corneille Canis, Dominicus Phinot, Castileti, Alphonso
-de la Violla, Hubert Waesrant, Goddart, Bosse, Josquin Baston, Thomas
-Crequillon, Jean-Louis (Goudimel?), Jean Crespel, Petit-Jan (Jean
-de Latre), Charles Chastellain, Magdalain, Larchier, Coq, et Claude
-Gervais. C’est affaire maintenant au savant M. Fétis de nous apprendre
-quels furent ces artistes célèbres, dont les noms étaient tombés dans
-l’oubli, avant qu’il les eût remis en lumière.
-
-Je n’ai pas à m’occuper des morceaux de musique composés sur des
-paroles latines, flamandes et italiennes. On devine que les motets
-latins sont des chants d’église pour la plupart, et nous ne leur
-chercherons pas querelle sur la place qu’ils ont prise, à leurs risques
-et périls, parmi des chansons d’amour. N’oublions pas cependant qu’un
-de ces motets, au feuillet 97, n’est autre que l’hymne triomphal en
-l’honneur de Charles VIII, hymne composé en Italie et mis en musique
-par Jacobus Clemens non papa; il commence ainsi: _Carole, magnus eras_,
-et le poëte royal, _poeta regius_, n’a pas craint de dire au roi de
-France: _Roma tua est, Europa tua est_.
-
-Dans les chansons françaises, il y en a plus d’une, certainement,
-dont Henri II fait les paroles, mais nous ne pouvons hasarder que des
-conjectures à cet égard, car les poésies de ce prince reposent encore
-inédites dans les manuscrits de la Bibliothèque impériale. Quant à
-Diane de Poitiers, quoique les mêmes manuscrits nous aient conservé
-des pièces de vers sous son nom, nous avons lieu de croire que cette
-belle enchanteresse s’adressait alors aux poëtes de cour, surtout à
-Clément Marot, à Saint-Gelais, à Heroet, et même à Sagon, qui mettaient
-volontiers leurs rimes à son service. Nous avons reconnu seulement
-trois chansons de Clément Marot, imprimées dans ses œuvres (ce sont
-les chansons V, VIII et XIII de l’édit. de Lenglet du Fresnoy): elles
-se trouvent aux feuillets 75, 77 et 82 du recueil. La tradition veut
-que Clément Marot, malgré son nez camard, ses yeux chassieux et sa
-barbe rousse, ait précédé le roi Henri II dans les bonnes grâces de
-la duchesse de Valentinois. Ce serait, de la part de celle-ci, un
-témoignage de fidèle souvenir, que la présence de ces trois chansons
-dans un recueil formé huit ans après la mort de Clément Marot proscrit
-et malheureux. Il faut constater que sa chanson amoureuse: _Tant que
-vivray en aage florissant_, est devenue, au moyen d’un léger changement
-qui a introduit Jésus-Christ à la place de l’Amour, une chanson
-protestante! Il y a plus que des chansons, il y a (feuillet 186) un
-petit conte du même poëte, mais un conte qui eût semblé trop hardi à
-La Fontaine et à J.-B. Rousseau, et dont nous ne transcrirons que le
-premier vers:
-
- Martin menait son pourceau au marché...
-
-On lira le reste, si l’on veut, dans les œuvres de Clément Marot, édit.
-in-12 de Lenglet Du Fresnoy, tome III, page 146.
-
-Laissons de côté les chansons amoureuses, pour nous arrêter à quelques
-chansons populaires qui ont toute la naïveté, ou, pour mieux dire,
-toute la grossièreté du genre; l’une, au feuillet 184, commence: _Je
-feray fourbir mon bas_; l’autre, au feuillet 186: _Le moys de may sur
-la rouzée_. La chanson: _Je file ma quenouille_, au feuillet 187,
-présente un refrain en onomatopée: _O voy_, qui nous paraît reproduire
-l’_evoè_ et le _ah! oui_ des chansons de geste du moyen âge. La chanson
-de Marion, au feuillet 128, est évidemment un écho du _Jeu de Robin et
-Marion_, d’Adam de la Hale.
-
-Mais les deux pièces principales sont une chanson de Diane de Poitiers
-et une chanson de François Ier. La première, au feuillet 172, s’adresse
-très-vraisemblablement à Henri II, qui partait pour l’armée, ou qui du
-moins allait se séparer de sa maîtresse. Cette chanson mérite d’être
-rapportée en entier:
-
- Adieu délices de mon cœur!
- Adieu mon maistre et mon seigneur!
- Adieu vray estocq de noblesse!...
-
-(_Le vers suivant manque._)
-
- Adieu plusieurs royaulx bancquetz!
- Adieu épicurieulx metz!
- Adieu magnifiques festins!
- Adieu doulx baisers coulombins!
- Adieu ce qu’en secret faisons
- Quand entre nous deux nous jouons!
- Adieu, adieu, qui mon cœur ayme!
- Adieu lyesse souveraine!
-
-La chanson de François Ier termine le recueil et lui sert, en quelque
-sorte, de moralité. Brantôme nous a raconté que ce roi de la chevalerie
-française avait tracé ces deux vers, avec un diamant, sur une vitre du
-château de Chambord:
-
- Femme souvent varie:
- Bien fol est qui s’y fie!
-
-La mémoire de Brantôme lui a fait défaut; il a resserré en deux vers un
-quatrain que François Ier avait mis lui-même en musique, puisqu’on lit
-en tête de ce morceau: _Le Roy_. Je vais transcrire les paroles, un
-autre transcrira la musique:
-
- Qui veult du tout son service perdre,
- Vieil homme, enfant ou femme serve:
- L’homme se meurt, l’enfant oublie,
- En tout propos femme varye.
-
-Nº 390.--Ce recueil, semblable au précédent sous le double rapport
-de l’écriture et des ornements calligraphiques, se compose de 128
-feuillets chiffrés, outre 5 feuillets de table. Cette table est divisée
-ainsi: 1º _Tabula motettorum octo vocum_; 2º _Table des chansons à huyt
-parties_; 3º _Table des chansons à sept_; 4º _Tabula motettorum sex
-vocum_; 5º _Table des chansons à six parties_; 6º _Table des chansons
-à trois parties_. La date de 1552 est écrite en bleu, au centre de
-l’initiale du feuillet 19, avec un cœur d’azur dans les entrelacs.
-
-On voit, d’après la table générale, que ce volume renferme la moitié
-des chansons et motets du recueil précédent, mais, en revanche, les
-chansons à trois parties s’y montrent pour la première fois. Ces
-chansons nous offrent trois noms nouveaux, que nous retrouvons dans
-la liste de Rabelais: ce sont Adrien Willart, Jean Mouton et Robinet
-Fevin. Quant aux autres noms, il faut citer Ninon le Petit, Perabosco
-et Noël Balduwin, que nous n’avions pas encore vus.
-
-Parmi les chansons à trois voix, nous pourrions reconnaître des vers de
-Clément Marot, de Saint-Gelais et du roi François Ier, mais le temps
-nous manque pour faire cette recherche. Mentionnons seulement les
-chansons populaires, dont quelques-unes doivent être d’anciens airs
-rajeunis par les compositeurs de musique de la chambre du roi. Ainsi,
-_la Rousée du moys de may_, au feuillet 113, remonte au quinzième
-siècle environ. Les paroles de la chanson du feuillet 99 ont couru
-longtemps dans le peuple, avant d’arriver à la cour; on en jugera par
-une citation:
-
- A la fontaine du prez,
- Margo s’est bagnié.
- Son amy passa par là,
- Qui la regarde, hip!
- «Belle, que faictes-vous là,
- Margo, Marguerite?»
-
-Plusieurs de ces chansons populaires sont très-libres; c’est leur péché
-originel. Nous n’en citerons que le timbre ou le premier vers, en
-laissant le lecteur imaginer le reste: _Au joly bois sur la verdure_;
-_Allons gay, gayement_; _Pleusist à Dieu qui crea nostre monde_, etc.
-Le chef-d’œuvre du genre, au verso du feuillet 109, débute de la sorte:
-_Arrousez voz vi vo vi vo violettes_. On peut se représenter Diane et
-Henri, faisant chacun leur partie dans cet étrange morceau à trois
-voix. Au bon vieux temps, on n’y entendait pas malice, ou plutôt,
-malice entendue, on riait, et tout était pour le mieux.
-
-Chantons encore la chanson à six voix de la Fille de quinze ans
-(au feuillet 20): _Entre vous, fille de quinze ans_.... Mais ayons
-soin d’abord de faire éloigner les dames, qui ne lisent plus les
-_Bigarrures_ du seigneur des Accords, et qui croiraient que nous
-parlons grec. Ce grec-là, que le beau sexe comprenait autrefois, était
-le bon français de la cour de Henri II.
-
-Nº 391.--Ce recueil, semblable aux précédents, se compose de 88
-feuillets chiffrés, avec 4 feuillets de table. Cette table est divisée
-comme il suit: 1º _Tabula motettorum octo vocum_; 2º _Table des
-chansons à huyt parties_; 3º _Table des chansons à trois voix_; 4º
-_Table des chansons à deux parties_. On voit que cette 4e division est
-la seule qui ne se retrouve pas dans les deux recueils précédents. La
-date de 1552 est écrite en rouge dans les entrelacs de l’initiale du
-feuillet 16, mais les cœurs emblématiques ne figurent nulle part dans
-les ornements calligraphiques du volume.
-
-Les chansons à deux parties nous donnent seulement trois nouveaux noms
-de musiciens, Jean Gero, Claude (Claude le jeune) et Pierre Certon,
-dont les deux derniers appartiennent encore à la liste de Rabelais.
-
-La charmante chanson de Clément Marot: _Tant que vivray en aage
-florissant_, est ici dans les chansons à deux parties, mais sans avoir
-subi sa métamorphose calviniste. Une autre chanson du même poëte
-(feuillet 82): _Le cueur de vous ma presence desire_, a pu être faite
-pour lui-même, lorsqu’il aimait Diane et qu’il en était encore pour
-ses frais d’amour et de poésie: telle est, du moins, la tradition que
-Lenglet Du Fresnoy a recueillie (t. II, p. 343, de son édit. in-12).
-
-Nous ne voyons ici qu’une chanson populaire, dont le début donnera
-l’idée:
-
- Quand j’estoie à marié,
- J’avois chausses et soliés:
- Maintenant j’ay des crotes,
- Fic loques, des loques!
-
-Mais plusieurs de ces chansons à deux voix furent composées évidemment,
-paroles et musique, par Henri II et sa maîtresse, ou, du moins, pour
-eux et sous leur nom. Ainsi la chanson: _Je suis déshéritée_ (fol.
-78), semble avoir été faite pendant un voyage du roi, pour exprimer
-les regrets de l’absence. Il est permis de supposer que le roi l’aura
-mise en musique, car elle ne porte pas le nom du musicien, ainsi que
-d’autres chansons qui se prêtent naturellement à une attribution
-analogue. Ces autres chansons, en effet, sont du même style que les
-vers de Henri II, qui n’était pas tous les jours poëte, mais qui avait
-toujours, en prose comme en vers, un sentiment exquis de tendresse et
-d’admiration pour la favorite, dont il faisait reproduire partout le
-monogramme, les emblèmes et la devise: _Donec totum impleat orbem_.
-Voici une de ces chansons, qu’on retrouvera probablement dans les
-poésies inédites du roi:
-
- Si mon travail vous peult donner plaisir,
- Recepvant d’autre plus de contentement,
- Ne craignez plus me faire desplaisir
- Et en laissez à mes yeux le tourment:
- Puisque du mal c’est le commencement,
- C’est bien raison qu’ils en souffrent la peine:
- Endurez donc, pauvres yeulx, doulcement
- Le dœul issu de joye incertaine.
-
-Le volume finit par un _canon_ joyeux de Dominicus Phinot, qui entonne
-à plein gosier, sauf le respect qu’on doit aux dames:
-
- Hault le boys, m’amye Margot,
- Hault le boys, m’amye!
-
-Dieu soit loué, dieu des bibliophiles! j’ai pu toucher, avec émotion,
-avec bonheur, ces merveilleux livres, qui ont été touchés par les mains
-royales de Henri II, par les belles mains de Diane de Poitiers.
-
-
-
-
- LA CONFRÉRIE DE L’INDEX
- ET
- ŒUVRES DE CYRANO DE BERGERAC.
-
-
-Les œuvres complètes de Cyrano de Bergerac ont été imprimées au moins
-douze fois, sans compter les éditions partielles, qui sont nombreuses;
-cependant on peut les ranger parmi les livres qui, sans être rares,
-ne se rencontrent presque pas dans le commerce de la librairie et qui
-manquent souvent dans les grandes bibliothèques. Pourquoi ces éditions
-ont-elles disparu? Sont-elles allées pourrir sur les quais et tomber
-en pâte sous le pilon? Non, certainement, car elles n’ont jamais été
-décriées et négligées; jamais l’acheteur ne leur a fait défaut, et leur
-prix vénal s’est maintenu toujours à un taux honnête, sinon élevé.
-L’auteur est connu, l’ouvrage est estimé, mais le livre a disparu.
-
-Nous sommes convaincu que, jusqu’à l’époque de la Révolution de 89, les
-éditions de Cyrano de Bergerac ont été détruites systématiquement par
-les soins infatigables de la mystérieuse confrérie de l’Index. Cette
-confrérie, qui faisait une guerre sourde et terrible aux ouvrages des
-philosophes et des libres penseurs, qu’elle avait marqués du sceau
-de l’athéisme ou de l’impiété, se recrutait parmi les laïques comme
-parmi les ecclésiastiques; ses instruments les plus actifs et les
-plus redoutables étaient les confesseurs _in extremis_ et les syndics
-de la librairie. Dès qu’un homme, connu par ses opinions hardies en
-matière de religion et noté comme tel sur les listes de l’Index, était
-dangereusement malade, il se voyait circonvenu et obsédé par des gens
-qui tenaient à honneur de le confesser, de le convertir, de lui faire
-faire amende honorable: s’il cédait à ces persécutions, on lui enlevait
-ses papiers. Dans tous les cas, après sa mort, sa succession avait
-peine à défendre son cabinet et sa bibliothèque contre l’invasion de
-la confrérie de l’Index, qui faisait main basse sur tout écrit, sur
-tout imprimé, portant témoignage des idées anti-religieuses du défunt.
-C’est ainsi que s’épuraient les collections de livres, qui ne pouvaient
-être mises en vente sans avoir subi le contrôle rigoureux de deux
-experts du syndicat de la librairie. L’objet de cette visite était
-d’extraire et d’anéantir les livres _défendus_, les uns notoirement
-désignés par l’autorité civile comme dangereux à certains égards, les
-autres condamnés secrètement comme hérétiques par la confrérie de
-l’Index. Quant aux ouvrages inédits des écrivains accusés d’être les
-ennemis avoués ou latents de la religion catholique, quant à leurs
-correspondances particulières, on les recherchait avec un zèle et une
-persévérance, qui triomphaient tôt ou tard de la vigilance des parties
-intéressées. Voilà comment nous avons perdu non-seulement tous les
-autographes de Molière, mais encore toutes les lettres qui lui avaient
-été adressées, toutes celles aussi où son nom se trouvait mentionné,
-comme si l’on eût essayé d’effacer la mémoire de l’auteur du _Tartufe_.
-
-Il en a été de même de Cyrano, qui était, ainsi que Molière, inscrit
-dans le répertoire des athées, par la confrérie de l’Index. De son
-vivant, on l’eût fait brûler vif, si les dénonciations anonymes
-avaient suffi pour allumer un bûcher; on le menaça, on l’inquiéta
-de poursuites judiciaires; on fit interdire la représentation de sa
-tragédie d’_Agrippine_; on fit saisir la première édition de sa comédie
-du _Pédant joué_; pendant sa dernière maladie, on tenta de s’emparer
-de ses manuscrits, pour les détruire, mais, par bonheur, ses amis, qui
-les avaient cachés, en sauvèrent au moins une partie; après sa mort,
-on ne cessa de faire disparaître les exemplaires de ses œuvres, que le
-clergé avait mises à l’index, sans que le parlement eût jamais autorisé
-cette proscription, qui n’en fut que plus ardente et plus impitoyable.
-Les éditions avaient beau succéder aux éditions, les ouvrages de Cyrano
-ne parvenaient pas à se répandre; son nom seul était populaire, et
-entaché encore presque de ridicule! On ne saurait mieux donner une idée
-de cette guerre acharnée faite à l’auteur par la confrérie de l’Index,
-qu’en constatant que la première édition des _Œuvres diverses_, in-4º,
-publiée en 1654, ne se trouve plus que dans les grandes bibliothèques
-publiques, et qu’elle n’a figuré dans aucun catalogue de bibliothèque
-particulière depuis deux siècles.
-
-En publiant une nouvelle édition des œuvres de Cyrano de Bergerac, nous
-aurions voulu pouvoir remplir les déplorables lacunes qui existent dans
-l’_Histoire comique des États et Empires de la Lune_. Mais le savant
-M. de Monmerqué, qui possédait un manuscrit complet de cet ouvrage,
-s’était proposé de le publier lui-même. «Il y a plus de vingt ans, nous
-écrivait-il à ce sujet, que j’ai acquis un manuscrit des _États et
-Empires de la Lune_ du singulier Cyrano de Bergerac, dans lequel les
-passages retranchés, et dont l’absence est indiquée par des points, se
-trouvent, sans que le sens éprouve d’interruption. Je le publierai, dès
-que j’aurai achevé de payer mon tribut à madame de Sévigné... Cyrano
-faisait partie d’une coterie prétendue philosophique, avec d’autres
-littérateurs du temps, sur laquelle je lèverai quelques voiles...
-Publiez donc votre édition sans moi et sans mes manuscrits; je viendrai
-après vous et je profiterai de vos recherches.
-
- «Tout ce que je puis vous dire, c’est que les passages retranchés
- dans les _États de la Lune_, outre certaines bizarreries
- propres à Cyrano, sont les avant-coureurs de la philosophie du
- dix-huitième siècle, dont les auteurs n’ont cherché qu’à nier et
- à repousser toutes les bases religieuses.
-
- «Mon manuscrit est du temps de Bergerac; je ne serais pas
- éloigné de croire qu’il est de sa main; mais je n’ai jamais vu
- une lettre écrite et signée par lui. Quand je le publierai,
- les morceaux inédits seront, je pense, imprimés en caractères
- italiques, pour les faire mieux distinguer des autres, sauf les
- observations de mon éditeur, qui pourrait demander de simples
- guillemets.»
-
-Les indications que nous fournit la lettre de M. de Monmerqué sont
-de nature à nous faire regretter davantage de n’avoir pu faire usage
-de son manuscrit. Nous ne partageons pas, d’ailleurs, son sentiment
-à l’égard du caractère personnel de Cyrano de Bergerac: la _coterie_
-dont Cyrano faisait partie était celle des jeunes philosophes, élèves
-de Gassendi, de Campanella et de Descartes; ils ne se piquaient pas
-d’athéisme proprement dit; quelques-uns même, par exemple Jacques
-Rohault, étaient fort pieux; mais ils soumettaient à l’examen
-philosophique la religion, la morale et la politique; ils s’élevaient,
-par la raison et la science, au-dessus des ténèbres du préjugé et de la
-superstition; ils avaient la passion du beau et du vrai; ils étudiaient
-la Nature, ils lui dérobaient ses secrets; ils apprenaient à douter, en
-s’initiant aux mystères de la sagesse humaine.
-
-On a dit que Cyrano de Bergerac était un fou, fou spirituel, selon les
-uns; fou sublime, suivant les autres. C’était plutôt un sage, plein de
-caprice et d’imagination; c’était un homme de génie, qui n’a pas vécu
-dans des conditions favorables pour faire reconnaître généralement sa
-supériorité comme philosophe, son mérite comme écrivain, sa puissance
-comme inventeur. Il y a sans doute beaucoup de verve comique dans son
-_Pédant joué_, beaucoup d’éloquence théâtrale dans son _Agrippine_,
-beaucoup d’esprit et d’originalité dans ses _Lettres_; mais, malgré
-de grossières incorrections de style, malgré de nombreuses fautes de
-goût, qui sont les mêmes dans toutes les compositions de l’auteur,
-on peut regarder comme deux chefs d’œuvre, comparables à ceux que
-le dix-septième siècle a produits, l’_Histoire comique des États et
-Empires de la Lune_, et surtout l’_Histoire comique des États et
-Empires du Soleil_, quoique ce dernier ouvrage ne soit pas achevé et
-que le précédent ait été mutilé par la prudence timorée des premiers
-éditeurs.
-
-Nous sommes certain que tôt ou tard Cyrano de Bergerac reprendra son
-rang parmi les écrivains les plus remarquables de la France et en même
-temps parmi les philosophes les plus illustres des temps modernes.
-Heureux si nous avons pu contribuer, en réimprimant ses œuvres avec
-quelque soin, à le réhabiliter au double point de vue littéraire et
-scientifique! Nous espérons aussi que la nouvelle édition des œuvres
-de Cyrano, en attirant l’attention sur un auteur si original, amènera
-la découverte de quelques-uns de ses ouvrages inédits, en prose et en
-vers, notamment celle de l’_Histoire de l’Étincelle_, qu’il regrettait
-lui-même à son lit de mort, quand il conjurait les détenteurs des
-manuscrits qu’on lui avait dérobés, de les donner au public comme
-l’expression de ses dernières volontés.
-
-Voici le relevé bibliographique de toutes les éditions partielles et
-générales des œuvres de Cyrano de Bergerac, éditions que nous citons
-d’après les catalogues les plus estimés, quand nous ne les avons pas
-vues de nos propres yeux. Tout en présentant une liste plus étendue
-que celles qui ont été dressées jusqu’à présent, nous craignons bien
-d’avoir omis certaines éditions anciennes, dont il ne reste plus aucun
-exemplaire.
-
- _La Mort d’Agrippine_, tragédie, par M. de Cyrano Bergerac.
- Paris, Ch. de Sercy, 1654, in-4º de 4 ff. et 107 pages, plus 1
- feuillet pour le privilége; frontisp. gravé.
-
- --_La Même. Ibid., id._, 1656, in-12 de 6 ff. prélim. et 84 p.
-
- --_La Même. Ibid., id._, 1661, in-12.
-
- --_La Même. Ibid., id._, 1666, in-12.
-
-
- _Le Pédant joué_, comédie, par M. de Cyrano Bergerac. Paris,
- Ch. de Sercy, 1654, in-4º de 2 ff. prélim. et 167 pages.
-
-C’est un tirage à part de la seconde partie des _Œuvres diverses_.
-
- --_Le Même. Ibid., id._, 1654, in-12.
-
- --_Le Même. Ibid., id._, 1658, in-12 de 250 p. et 4 ff.
-
- --_Le Même._ Lyon, Fourmy, 1663, in-12.
-
- --_Le Même._ Paris, Ch. de Sercy, 1664, in-12.
-
- --_Le Même. Ibid., id._, 1671, in-12.
-
- --_Le Même._ Rouen, J.-B. Besongne, 1678, in-12.
-
- --_Le Même._ Paris, Ch. de Sercy, 1683, in-12.
-
-
- _Les Œuvres diverses de M. de Cyrano Bergerac._ Paris, Ch. de
- Sercy, 1654, 2 part. en 1 vol. in-4 de 4 ff. prélim. et 294
- pages pour la première partie; 2 ff. non chiffrés et 167 pages
- pour la seconde; plus 2 ff. pour le privilége.
-
-Contenant, avec la dédicace au duc d’Arpajon surmontée de ses
-armoiries, les _Lettres de M. de Bergerac_, les _Lettres satyriques
-de M. Bergerac de Cyrano_, les _Lettres amoureuses de M. de Cyrano
-Bergerac_, et le _Pédant joué_. Ainsi, le nom de l’auteur est écrit de
-trois manières différentes dans le même recueil.
-
- _Histoire comique ou Voyage dans la Lune_, par Cyrano de
- Bergerac. _S. l. et s. d._ (1650?), in-12.
-
-Cette édition, qui fut imprimée, certainement sans privilége du roi,
-dans une ville du Midi, soit à Montauban, soit à Toulouse, n’est citée
-que dans le _Catalogue de la Bibliothèque du Roi_, rédigé par l’abbé
-Sallier; voyez le t. II des _Belles-Lettres_, p. 33, nº 703 A.
-
-
- _Histoire comique des États et Empires de la Lune._ Paris,
- 1656, in-12.
-
-Édition citée par le P. Niceron.
-
-
- _Histoire comique_, par M. Cyrano de Bergerac, contenant les
- États et Empires de la Lune. Paris, de Sercy, 1659, in-12.
-
- --_La Même. Ibid., id._, 1663, in-12.
-
-
- _Œuvres diverses._ Paris, Ant. de Sommaville, 1661, 3 part. en
- 1 vol. in-12.
-
-Contenant: _Histoire comique des États et Empires de la Lune_ (191
-pages); _Lettres satyriques, amoureuses_, etc. (344 pages); et le
-_Pédant joué_ (152 pages), avec un titre et une pagination particulière.
-
- --_Les Mêmes._ Rouen, B. Séjourné ou F. Vaultier, 1676, 3 part.
- en 1 vol. pet. in-12.
-
- «On remarque, à la fin du second acte du _Pédant joué_, une
- curieuse petite gravure sur bois,» dit M. Claudin, dans son
- _Catalogue mensuel de livres anciens_.
-
-
- _Nouvelles Œuvres de Cyrano Bergerac_, contenant l’Histoire
- comique des Estats et Empires du Soleil et autres pièces
- divertissantes. Paris, Ch. de Sercy, 1662, in-12, portr. par Le
- Doyen.
-
- --_Les Mêmes._ Paris, Ch. de Sercy, 1676, in-12.
-
-
- _Nouvelles Œuvres_ et _Œuvres diverses_. Paris, Ch. de Sercy,
- 1662-66. 5 part. en 1 vol. in-12, portr.
-
-
- _Œuvres_ (complètes, avec les préfaces). Lyon, 1663, 2 vol.
- in-12.
-
- --_Les Mêmes._ Paris, Ch. de Sercy, 1676, 2 vol. in-12.
-
- --_Les Mêmes._ Rouen, 1677, 2 vol. in-12.
-
- --_Les Mêmes. Ibid._, J. Besongne, 1678, 2 vol. in-12.
-
- --_Les Mêmes. Ibid._, Ch. de Sercy, 1681, 2 vol. in-12, portr.
-
- _Les Œuvres diverses_, enrichies de fig. en taille douce.
- Amsterdam, Daniel Pain, 1699, 2 vol. in-12.
-
-Malgré le titre d’_Œuvres diverses_, ce sont les œuvres complètes de
-l’auteur. Il y a des exemplaires sur papier fort, tirés in-8.
-
- --_Les Mêmes._ Paris, Ch. Osmont, 1699, in-12.
-
- --_Les Mêmes._ Amsterdam, J. Desbordes (Trévoux), 1709, 2 vol.
- in-12.
-
- --_Les Mêmes. Ibid., id._ (Rouen), 1710, 2 vol. in-12,
- portrait.
-
-Il y a des exemplaires tirés de format in-8.
-
- --_Les Mêmes._ Amsterdam, Jacq. Desbordes (Paris), 1741, 3 vol.
- in-12, frontisp. grav. et portr.
-
-Édition entièrement conforme à celle de 1662-66.
-
- --_Les Mêmes. Ibid., id._, 1761, 3 vol. in-12.
-
-C’est l’édition précédente avec de nouveaux titres.
-
-
- _Œuvres_ (choisies), précédées d’une notice par Le Blanc.
- Toulouse, impr. de A. Chauvin, 1855, in-12.
-
-Contenant seulement les deux Histoires comiques des États et Empires de
-la Lune et du Soleil.
-
-
-
-
- MARCEL
- TRAVESTI EN MÉZERAI.
-
-
-Notre infatigable bibliographe Quérard a composé quatre gros volumes,
-qui sont loin d’être complets, mais qui sont très-curieux et
-très-piquants, sur les _Supercheries littéraires_, dans lesquelles
-il a confondu, sans y prendre garde, les faits qu’il faut imputer
-aux auteurs mêmes, et ceux dont les libraires seuls doivent être
-responsables. Nous regrettons qu’on n’ait pas fait la part des uns et
-des autres.
-
-Le précieux livre de M. Quérard, il est vrai, a été rédigé au point de
-vue des écrivains plutôt que des libraires. Nous ne nous occuperons
-donc que de ces derniers, qui ont, de leur pleine autorité, travesti
-les titres des livres et changé les noms des auteurs, pour les besoins
-d’un commerce peu loyal sans doute et, à coup sûr, peu littéraire. Ce
-sont là les supercheries bibliopoliques. Il convient de rendre au
-libraire, en justice distributive, ce qui lui appartient.
-
-Ce ne sont pas toujours les bons livres qui se vendent, témoin
-l’Histoire de France de Guillaume Marcel, laquelle ne s’est jamais
-vendue.
-
-C’est pourtant là, et sans aucune comparaison, le meilleur abrégé
-chronologique de notre histoire, qu’on ait publié depuis qu’il y a des
-abrégés chronologiques.
-
-Celui-ci fut publié en 1686, à Paris, chez Denys Thierry, en 4 vol.
-pet. in-8, sous ce titre: _Histoire de l’origine et des progrès de
-la monarchie françoise, suivant l’ordre des temps, où tous les faits
-historiques sont prouvez par des titres authentiques et par les auteurs
-contemporains_.
-
-Guillaume Marcel n’était malheureusement pas un écrivain: c’était
-un savant universel, doué d’une mémoire prodigieuse; il avait lu
-énormément, et il n’avait pas perdu un fait ni une date de tout ce
-qu’il avait entassé dans son cerveau. Il passait pour le premier
-chronologiste du monde, et, afin de justifier sa réputation, il avait
-publié successivement des _Tablettes chronologiques pour l’histoire
-de l’Église_ (Paris, 1682, in-8), et des _Tablettes chronologiques,
-depuis la naissance de Jésus-Christ, pour l’histoire profane_ (Paris,
-1682, in-8). Ces deux ouvrages, ces deux chefs-d’œuvre, furent bien
-accueillis et même bien vendus; on les mit dans les mains des enfants,
-mais on ne les mit pas dans les bibliothèques. Voilà pourquoi on ne les
-trouve pas dans les catalogues de livres.
-
-Cependant Marcel et son libraire furent encouragés par ce succès.
-Marcel coordonna les notes qu’il avait rassemblées, lorsqu’il était
-sous-bibliothécaire de l’abbaye de Saint-Victor, et il exécuta, en
-trois années, son _Abrégé chronologique de l’histoire de France_,
-auquel il ne donna point toutefois ce titre, que l’ouvrage de Mézeray
-ne lui permettait pas de prendre. Ce n’était pas non plus dans
-l’intention de rivaliser avec Mézeray, qu’il avait voulu présenter une
-chronologie simple, précise et aride des événements, depuis l’origine
-de la monarchie jusqu’à la fin du règne de Louis XIII. Il savait
-bien que son livre n’était pas une histoire proprement dite; il se
-flattait seulement d’avoir fait un livre instructif et utile. Dieu sait
-l’érudition historique qu’il a accumulée dans ses quatre volumes, dont
-le premier, consacré à l’histoire des Gaulois, est encore égal, sinon
-supérieur, à tout ce qui a été écrit sur les origines obscures de la
-France! Quels matériaux excellents sont préparés et classés dans les
-quatre volumes, qui forment, en quelque sorte, une table des matières,
-chronologique et systématique, des principaux documents originaux de
-notre histoire!
-
-Eh bien! il faut l’avouer, à la honte du public éclairé et lettré de
-cette époque, l’ouvrage de Marcel ne trouva pas d’acheteurs, parce
-qu’il n’avait pas trouvé de prôneurs. L’édition entière resta dans les
-magasins du libraire. L’auteur eut tant de chagrin de cet échec, qu’il
-jura de ne plus rien publier de son vivant. Peu de temps après, il
-obtint la place de commissaire des classes de la marine à Arles, et il
-se retira dans cette ville.
-
-L’édition de son malheureux livre ne l’y suivit pas. Le libraire, Denys
-Thierry, s’en débarrassa, dix-huit ans après, en la vendant à la rame.
-Mais le spéculateur, qui l’achetait comme vieux papier, ne la mit pas
-au pilon: ce spéculateur avait des accointances avec la librairie de
-colportage, et voici le procédé qu’on employa pour vendre un livre
-qui ne s’était pas vendu. L’_Abrégé chronologique_ de Mézeray était
-toujours en grande faveur; les éditions succédaient aux éditions, et
-la dernière, formant sept vol. in-12 (y compris l’_Avant-Clovis_),
-imprimée à Amsterdam, chez Antoine Schelte, en 1696, avait été
-introduite en France où elle fut bientôt épuisée. L’acquéreur des
-exemplaires de l’Histoire de Marcel divisa les quatre volumes en sept,
-au moyen du partage des trois derniers tomes en six volumes, car le
-premier tome, orné de gravures et de cartes, était beaucoup plus mince
-que les autres; puis, il fit faire, dans une imprimerie clandestine,
-des titres nouveaux ainsi conçus: _Abrégé chronologique de l’histoire
-de France, par François de Mézeray, historiographe de France, nouvelle
-édition revue et corrigée sur la dernière de Paris, et augmentée de la
-vie des reines_. Amsterdam, Henri Schelte, 1705.
-
-Mézeray était mort depuis plus de vingt ans; il n’eut garde de réclamer
-contre l’abus qu’on faisait de son nom; Guillaume Marcel n’était pas
-encore mort, mais il ne réclama pas davantage, et l’on peut supposer
-qu’il ignora toujours la singulière métamorphose qu’on avait fait
-subir à son livre: il mourut, trois ans après la mise en vente de la
-_nouvelle édition_ de l’_Abrégé chronologique_ de Mézeray, sous le nom
-duquel on vit circuler, en France et à l’étranger, l’admirable ouvrage
-de Marcel. Quarante ans plus tard, le président Hénault ne se faisait
-pas le moindre scrupule d’emprunter à cet ouvrage le plan et les
-éléments d’un nouvel _Abrégé chronologique de l’histoire de France_,
-qui fit oublier à la fois ceux de Marcel et de Mézeray.
-
-
-
-
- LES MÉMOIRES
- DU
- COMTE DE MODÈNE.
-
- _Lettre à M. Aubry, éditeur du Bulletin du Bouquiniste._
-
-
- Mon cher Monsieur,
-
-Je veux attirer votre attention sur un bouquin (je qualifie de la sorte
-tout livre décrié, ou négligé, ou inconnu, qui s’en va moisir sur les
-étalages), lequel deviendra un excellent livre de bibliothèque, dès
-qu’on saura ce qu’il est et ce qu’il vaut.
-
-Vous annoncez justement un exemplaire dudit bouquin, broché, au prix
-de 4 francs, dans votre dernier numéro du _Bulletin_. Certes! le prix
-de 4 fr. est aujourd’hui très-convenable, mais demain peut-être il
-sera porté à 6 fr., à 12 fr. et au delà, jusqu’à ce qu’on réimprime
-l’ouvrage, que vous décrivez ainsi:
-
- «MIELLE (J.-B.). Mémoires du comte de Modène sur la révolution
- de Naples, de 1647; 3e éd. _Paris_, 2 vol. in-8.»
-
-Votre annonce, permettez-moi de vous le dire, donnerait à penser
-que vous considérez le bonhomme J.-B. Mielle comme l’auteur de ces
-Mémoires, qui seraient ainsi apocryphes, de même que ceux de madame du
-Barry, du cardinal Dubois, de madame de Châteauroux, etc. Mais loin de
-là; ces Mémoires sont très-authentiques, composés, sinon entièrement
-écrits, par un homme qui avait joué un rôle actif dans cette romanesque
-révolution de Naples, où le duc Henri de Guise faillit devenir roi, en
-succédant au pêcheur Masaniello.
-
-Esprit de Raymond de Mormoiron, comte de Modène (qui a un article dans
-la _Biographie universelle_ de Michaud, grâce à ses relations avec
-notre Molière, grâce surtout à l’intérêt héraldique que lui portait un
-de ses descendants, le savant marquis de Fortia d’Urban), écrivait tant
-bien que mal en prose et en vers, aimait passionnément les lettres et
-le théâtre, et se ruinait volontiers pour des comédiennes. Il avait
-connu Molière chez Madeleine Béjart, dont il fut un des premiers
-adorateurs, et plus tard, Molière, qui avait été son successeur
-dans les bonnes grâces de Madeleine, devint son gendre en épousant
-Armande-Gresinde Béjart, laquelle n’était autre que la fille naturelle
-du comte de Modène, née à Paris et baptisée à Saint-Eustache, en 1638,
-sous le nom de _Françoise_.
-
-On comprend qu’il n’en fallait pas davantage pour que Molière eût des
-rapports intimes avec le comte de Modène. Ces rapports amenèrent entre
-eux une sorte de collaboration, qui ne fut, de la part de Molière,
-qu’un acte de complaisance à l’égard du père d’Armande-Gresinde
-Béjart. Le comte de Modène, après une vie d’aventures, de débauches et
-de campagnes militaires, revenait de Naples, où il avait été témoin
-de cette étrange révolution populaire, qui eut pour héros Masaniello
-et le duc de Guise: il s’avisa d’écrire ses mémoires et Molière lui
-vint en aide. On n’a pas de peine, en effet, à reconnaître le style
-franc et ferme de Molière au milieu de la narration souvent emphatique
-du vieil ami de Tristan l’Hermite. La dédicace du livre à madame la
-duchesse de Luynes, veuve du connétable, est évidemment sortie tout
-entière de la plume de Molière, ainsi que beaucoup de passages de ces
-curieux Mémoires, qui parurent avant ceux du duc de Guise, rédigés par
-de Saint-Yon, son secrétaire.
-
-Le premier volume de l’ouvrage du comte de Modène fut publié en 1666,
-et le second, en 1667. Pithon-Curt cite, dans son _Histoire de la
-Noblesse du comté Venaissin_, une première édition in-4, imprimée à
-Avignon; mais nous ne croyons pas à l’existence de cette édition,
-d’après le privilége de celle qui parut à Paris, en 1666 chez Boullard,
-3 vol. in-12. Le troisième volume ne doit avoir paru qu’en 1668, ou en
-1667 au plus tôt. Il y a des exemplaires avec les noms des libraires
-Guill. de Luyne, Barbin, etc. Le _Journal des savants_, dans son numéro
-du 13 mai 1666, a rendu compte du premier volume, en disant que cette
-Histoire est écrite avec plus de fidélité que les relations italiennes
-qui avaient déjà vu le jour.
-
-On ne sait à quelle circonstance particulière attribuer la rareté
-excessive de cette édition. Elle n’est pas citée dans les catalogues de
-livres les plus considérables, et nous ne l’avons rencontrée que dans
-celui de la bibliothèque de Secousse. Lorsque Fortia d’Urban voulut la
-réimprimer, il la chercha inutilement dans le commerce de la librairie
-ancienne, et il ne la trouva que dans deux grandes bibliothèques
-publiques de Paris.
-
-Ce fut en 1826 que Fortia d’Urban en fit à ses frais une nouvelle
-édition, sous ce titre: _Histoire de la révolution de la ville et
-du royaume de Naples_, par le comte Raymond de Modène, avec des
-notes généalogiques et historiques, _Paris_, _Sautelet_, 2 vol.
-in-8. Il mit en tête de cette édition une généalogie de la maison de
-Raymond-Modène, et une liste des ouvrages sur la révolution de Naples,
-au nombre de 58, tant imprimés que manuscrits. Ces deux morceaux
-furent tirés à part sous le titre de: _Extrait des Mémoires du comte
-de Modène_ (Paris, Lebègue, 1826, in-8 de 32 p.) et distribués aux
-amis de l’auteur. L’édition des Mémoires du comte de Modène ne se
-vendit pas, et le libraire Sautelet pria Fortia d’Urban de reprendre
-tous ses exemplaires. Nous n’avons pas découvert par quelles raisons
-J.-B. Mielle, qui était un des amis de l’éditeur, fut prié de donner
-ces Mémoires comme une troisième édition faite par lui-même: on
-changea seulement les titres, la préface et quelques feuillets des
-notices préliminaires, et le livre, rafraîchi et rajeuni, reparut
-chez Pelicier, avec la date de 1827. Il ne se vendit pas davantage et
-retomba, plus décrié que jamais, dans les bas-fonds de la bouquinerie,
-non loin du gouffre où les malheureux livres disparaissent sous le
-pilon.
-
-Eh bien! mon cher monsieur, les quelques exemplaires qui ont échappé
-au naufrage méritent d’être sauvés et d’entrer dans le port des
-bibliophiles. Quant à la première édition de 1666-1668, il ne faut pas
-y songer: il n’en existe peut-être pas quatre exemplaires au monde[2].
-L’édition de Fortia d’Urban peut en tenir lieu et doit même lui être
-préférée, à cause des additions utiles qu’elle renferme. Cette édition
-de 1826 ne nous semble pas inférieure à celle de 1827, malgré les
-changements que Mielle a faits dans cette dernière, pour expliquer son
-rôle d’éditeur. Mais peu importe Mielle ou Fortia; c’est le comte de
-Modène, c’est Molière, que nous voulons trouver dans ces intéressants
-Mémoires sur les révolutions de Naples. Reste à faire la part de
-l’un et de l’autre, qui n’étaient pas de même force sous le rapport
-littéraire: le comte de Modène dictait ou plutôt racontait; Molière
-écrivait, et le beau-père n’eut pas le bonheur de voir rejaillir sur
-lui un reflet de la gloire de son illustre gendre.
-
-Agréez, etc.
-
- P.-L. JACOB, _bibliophile_.
-
- [2] M. Solar en possédait un, très-beau, dans son admirable
- bibliothèque.
-
-
-
-
- L’ABBÉ DE SAINT-USSANS
- ET SES OUVRAGES.
-
-
-M. Robert Luzarche, fils du savant bibliothécaire de la ville de Tours,
-a le premier évoqué le souvenir d’un poëte du dix-septième siècle, que
-les biographes et même les bibliographes avaient injustement laissé
-dans l’oubli depuis plus de cent soixante ans. La notice qu’il a
-consacrée à deux ouvrages de l’abbé de Saint-Ussans, les _Contes en
-vers_ et les _Billets en vers_, est enfouie, malheureusement, dans une
-feuille bibliographique qui a vécu ce que vivent les feuilles, et qui
-est déjà oubliée (_le Chasseur bibliographe_, nº 8, août 1863).
-
-Ces deux ouvrages, qu’on s’étonne de ne pas trouver décrits dans le
-_Manuel du libraire_, ont été remis en honneur comme ils méritaient
-de l’être, et ils ne passeront plus inaperçus, sous les yeux des
-bibliophiles, dans les ventes publiques, car l’auteur de cette
-résurrection littéraire n’a eu qu’à citer quelques vers de ce malin
-et spirituel conteur, pour prouver que notre La Fontaine avait pu
-le considérer comme un de ses plus dignes émules. En effet, Pierre
-Richelet, dans son _Dictionnaire de la langue françoise_, a cité l’abbé
-de Saint-Ussans presque aussi souvent que La Fontaine.
-
-Ce conte, que M. Robert Luzarche a choisi parmi les plus courts et les
-plus piquants du recueil, n’est-il pas un petit chef-d’œuvre?
-
-
- LE PRÉSIDENT.
-
- En certaine province une justice estoit,
- Où l’on faisoit, un jour, grand bruit à l’audience;
- Chacun parloit tout haut, personne n’escoutoit,
- Quand le président, las de telle impertinence,
- Dit en colère: «Huissier, faites faire silence!
- Avec tous ces causeurs estes-vous du complot?
- Quelle pitié! Voilà quatre causes, je pense,
- Que nous jugeons, sans en entendre un mot!»
-
-Les Contes de l’abbé de Saint-Ussans, qu’on chercherait inutilement
-dans beaucoup de catalogues, ont eu pourtant deux et, peut-être, trois
-éditions. La première ne porte pas le nom de l’auteur sur le titre:
-_Contes nouveaux en vers_, dédiez à Son Altesse Royale Monsieur, frère
-du Roi (_Paris_, _Augustin Besoigne_, 1672, in-12). La seconde édition
-fut imprimée en 1677, et mise en vente à Paris, chez Trabouillet. Il
-y a des exemplaires datés de 1676. Les contes sont au nombre de 25,
-dans l’une et l’autre édition. Dans la dédicace à Monsieur, frère du
-roi, l’auteur n’a pas manqué de faire l’éloge de La Fontaine, dont
-les _Contes et Nouvelles_ étaient alors dans toutes les mains, et
-qu’il se flattait d’imiter, sinon d’égaler: «Ce serait trop parler
-sur cette matière, dit-il en terminant l’apologie du conte, après
-un habile homme que j’y reconnois pour le maistre, et après lequel
-je n’eusse voulu même rien conter, si je n’avois cru que, mes contes
-estant presque tous nouveaux, on ne m’accuseroit pas d’en vouloir
-faire comparaison avec les siens, qu’il a tirés de Boccace et d’autres
-endroits qu’il cite. Que si on les compare ensemble contre mon
-intention, il ne pourra qu’en tirer de l’avantage, et je lui donneray
-du lustre.» On n’a pas besoin d’ajouter que les contes de l’abbé de
-Saint-Ussans sont moins libres que ceux de La Fontaine. «On comprend,
-dit Viollet-Le-Duc, qu’il n’ait pas signé ses contes du nom de son
-abbaye. Il ne manque ni de naturel, ni de facilité. Sa poésie, comme
-celle de son maître, est gaie, mais n’est pas obscène.»
-
-L’abbé de Saint-Ussans a pu, sans scrupule, mettre son nom d’abbé à son
-second ouvrage: _Billets en vers, de M. de Saint-Ussans_ (Paris, Jean
-Guignard, 1688, in-12). Il y a des exemplaires avec l’adresse de _veuve
-de Claude Thiboust_, sous la même date. «Bien que les _Billets en vers_
-contiennent des choses qu’un ecclésiastique ne voudrait pas imprimer
-aujourd’hui, dit Viollet-Le-Duc, on conçoit que, comme abbé du beau
-monde, il y ait mis le nom sous lequel il était plus universellement
-connu. C’était un homme d’esprit. Ses billets, adressés la plupart à
-des personnes connues, entre autres Racine et Boileau, sont facilement
-écrits, de bon goût, et sans abuser de la négligence que comporte le
-genre. Le volume contient, en outre, des devises, _Corps et Ames_,
-et des chansons.» La devise était un genre dans lequel l’abbé de
-Saint-Ussans avait des succès qui le faisaient rechercher dans la belle
-société de Paris. Nous avons vu de lui une pièce volante, intitulée:
-_Vers à M. Payelle, en luy envoyant une devise faite pour M. le
-chancelier Boucherat_, par Saint-Ussans (Paris, And. Cramoisy, 1686,
-in-4).
-
-Je veux encore signaler ici plusieurs autres ouvrages de l’abbé de
-Saint-Ussans, et rassembler quelques rares indications biographiques
-que La Monnoye nous a données sur le compte de cet abbé poëte et
-savant. Adrien Baillet n’avait eu garde de l’oublier dans la Liste des
-auteurs déguisés, où il le mentionne ainsi: «GLAS (le sieur de Saint-),
-N.... de Saint-Ussans.» La Monnoye a complété ce simple renseignement,
-par une note ainsi conçue: «L’abbé de Saint-Ussans, de Toulouse, nommé
-Pierre de Saint-Glas, auteur des _Billets en vers_, imprimés à Paris,
-in-12, 1688, y avoit, dix ans auparavant, fait imprimer, sous le nom
-de _Saint-Glas_, un volume de même taille, intitulé: _Contes nouveaux
-en vers_. C’étoit fort peu de chose. Il mourut le 11 mai 1699.» Il
-est nommé _de Saint-Glats_, dans la _Bibliothèque de Richelet_, par
-Laurent-Josse Leclerc, en tête du _Dictionnaire de la langue françoise_
-(Lyon, Bruyset, 1728, 3 vol. in-fol.).
-
-La Monnoye, qui l’avait connu certainement, le cite encore deux
-fois dans ses additions au _Menagiana_ (Paris, Florentin Delaulne,
-1715, 4 vol. in-12). Voici d’abord l’article de Ménage: «Un jeune
-prince avoit une volière, dans laquelle, entre autres oiseaux, il
-nourrissoit des tourterelles. Un jour qu’elles se faisoient mille
-caresses, il leur dit: «Dépêchez-vous vite, car voici mon gouverneur
-qui vient.» Là-dessus, La Monnoye ajoute (t. IV, p. 235): «Ceci n’est
-qu’un déguisement du 201e conte du Pogge: _de Adolescentula segregata
-à viro_. Saint-Ussans, sous le nom de Saint-Glas, en a fait une
-paraphrase de quatre-vingts et tant de vers. Ces quinze ennuieront un
-peu moins:
-
- Dame Gertrude avoit un fils unique,
- Beau, fait au tour, jeune époux de Catin,
- Plus jeune encor, que du soir au matin
- Tant caressa, qu’il en devint étique.
- De peur de pis, Gertrude sépara
- Le tendre couple. En vain Catin pleura:
- Malgré ses pleurs, il fallut que la belle
- Trois mois entiers couchât seule à l’écart.
- Dans cette angoisse, avint que de hasard,
- A sa fenêtre, un jour, la jouvencelle,
- Contre le mur, sous un toit fait exprès,
- Vit des serins qui dans une volière
- Faisoient l’amour: «Ah! dit-elle, pauvrets,
- Que vos plaisirs, que vos jeux sont doux!... Mais
- Dépêchez-vous! j’entends ma belle-mère...»
-
-Nous regrettons de ne pouvoir citer le second passage (t. IV, p. 22),
-qui se rapporte aussi à Saint-Ussans. C’est une traduction très-peu
-voilée de ce distique d’Owen sur l’horloge d’eau:
-
- Clepsydra conjugii effigies est vera: foramen
- Tempore fit semper majus, et unda minor.
-
-Les quatre vers français de la traduction valent mieux que les deux
-vers latins, mais ils _bravent l’honnêteté_, suivant l’expression de
-Boileau. Le bon abbé n’y regardait pas de si près, et l’on peut, sans
-lui faire tort, supposer qu’il menait joyeuse vie, car il écrivait pour
-le théâtre et il faisait représenter ses pièces par les comédiens du
-roi, à l’hôtel de Bourgogne. Nous avons de lui une comédie, en un acte
-et en prose, intitulée: _les Bouts rimés_. Cette comédie, représentée
-avec succès le 25 mai 1682, fut imprimée, la même année, à Paris, chez
-Pierre Trabouillet, en vertu d’une permission du lieutenant de police,
-M. de La Reynie, en date du 15 juillet. Elle est dédiée à S. A. S.
-Monseigneur le Prince, qui était un des protecteurs de notre abbé.
-
-Au reste, cet abbé-là ne se bornait pas à faire des contes et des
-comédies; il se mêlait de science, d’histoire naturelle, de philosophie
-et d’histoire. Il avait publié, l’année même où parurent ses _Contes
-nouveaux_, un recueil fort intéressant, composé de pièces de différents
-genres, que lui avait fournies le portefeuille de ses amis, l’abbé
-Guéret et Mangars, interprète du roi pour la langue anglaise; ce
-recueil a pour titre: _Divers Traités d’histoire, de morale et
-d’éloquence_: 1º _la Vie de Malherbe_ (par Racan); 2º _l’Orateur_
-(par Gabriel Guéret); 3º _de la Manière de vivre avec honneur et avec
-estime dans le monde_ (par l’éditeur); 4º _si l’Empire de l’éloquence
-est plus grand que celui de l’amour_ (par Guéret); 5º _Méthode pour
-lire l’Histoire_; 6º _Discours sur la musique d’Italie et des opéras_
-(Paris, veuve Thiboust, 1672, in-12). La préface de ce recueil est
-signée de son véritable nom.
-
-Il signa également un autre opuscule, qui n’était pas moins avouable:
-_Particularitez remarquables des sauterelles qui sont venues de Russie_
-(Paris, 1690, in-4). Ces maudites sauterelles avaient-elles fait
-leurs orges dans le clos de l’abbaye de Saint-Ussans, pour que l’abbé
-les anathématisât à la façon du moyen âge qui exorcisait les animaux
-nuisibles et malfaisants? Quoi qu’il en soit, l’abbé de Saint-Ussans,
-qui devait avoir alors la cinquantaine au moins, ne s’occupait plus,
-sans doute, de poésie galante, car il rédigea ou compila, pour le
-_Grand Dictionnaire_ de Moréri, un gros _Supplément_, qui parut
-à Paris, en 1689, et qui fut refondu depuis dans les éditions du
-Dictionnaire imprimées en Hollande.
-
-Les recueils d’airs et de parodies, publiés par les Ballard,
-contiennent beaucoup de chansons, assez décentes, signées: _de
-Saint-Ussans_. Le lecteur ira les y chercher, si le cœur lui en dit.
-Mais nous ne résistons pas au plaisir de transcrire ici un conte
-épigrammatique, qui fut attribué à La Fontaine, lorsqu’il courait
-manuscrit, et que Duval, de Tours, a recueilli dans son _Nouveau Choix
-de pièces de poésie_ (La Haye, Henry van Bulderen, 1715, 2 vol. in-8,
-t. I, p. 50):
-
- Dans un bâtiment magnifique,
- Où trois ou quatre honnêtes gens
- Logeoient parmi quantité de pédans,
- Où tout étoit scientifique,
- Jusques au moindre domestique,
- Le feu s’étant mis un beau jour,
- On ferme vivement les portes,
- Pour empêcher d’entrer le peuple d’alentour,
- Qu’on voyoit accourir par nombreuses cohortes.
- Or, entre les gens du dehors,
- Étoient plusieurs pédans, qui, laissant leurs affaires,
- Venoient secourir leurs confrères,
- Comme membres d’un même corps.
- Ils étoient en chapeau, manteau long et soutane.
- On les introduisit; dès qu’ils furent entrez,
- Ceux du dedans, tout effarez,
- Ayant perdu presque la tramontane,
- Vinrent vers eux, disant: «Tous tant que nous voici,
- Il faut délibérer sur cette affaire-ci,
- Comme étant affaire importante:
- Notre maison brûle toujours,
- Sans qu’on y donne du secours.
- Ne perdons point de temps, car la chose est pressante.
- _Nos deliberare oportet._
- --Oui, mais, dans nos statuts, s’il faut qu’on délibère,
- Dirent les autres, comment faire?
- Délibérerons-nous sans robe et sans bonnet?»
-
-Ce conte doit avoir été inspiré par l’incendie de la Sorbonne, que la
-muse de Santeul a célébré en vers latins.
-
-Ce bon abbé de Saint-Ussans préférait évidemment les contes aux
-homélies. Nous sommes bien aises, cependant, d’avoir découvert, à
-défaut de son abbaye qui a échappé à toutes nos recherches, une pièce
-de vers plus édifiante, qu’il a signée de son nom d’abbé; elle est
-intitulée: _Sur un tableau de la nativité de N. Seigneur, fait par
-monsieur Le Brun, premier peintre du roi. A monsieur Helvetius, docteur
-en médecine._ (Paris, de l’impr. de J. Cusson, in-8 de 4 p.) Cette
-pièce porte la date de 1689, écrite à la main. Ce sont peut-être les
-seuls vers que Pierre de Saint-Glas se soit permis en dehors du genre
-profane et galant.
-
-
-
-
- UN LIVRE CONNU
- QUI N’A JAMAIS EXISTÉ.
-
-
-Il y a vingt-cinq ans que je cherche partout un ouvrage, cité par
-les bibliographes et dont l’existence n’a jamais été contestée par
-personne; cet ouvrage est intitulé: _les Pieds de mouches, ou Nouvelles
-Noces de Rabelais_ (Paris, 1732, 6 vol. in-8). Je m’étonnais cependant
-que le marquis de Paulmy, contemporain de Gueullette, qui fut même de
-ses amis, n’eût pas analysé, dans la _Bibliothèque universelle des
-romans_, une œuvre d’imagination, que recommandaient à la fois le
-nombre des volumes et la singularité du titre. Je m’étais assuré que
-_les Pieds de mouches_ ne se trouvaient pas dans l’immense collection
-de romans français que possède la Bibliothèque de l’Arsenal. Il fallut
-donc se résigner à attendre du hasard la découverte des fameux _Pieds
-de mouches_, que je crus plus d’une fois avoir rencontrés dans le
-_Pied de Fanchette_, de Restif de la Bretonne, ou dans la _Mouche_, du
-chevalier de Mouhy.
-
-J’avais cependant donné en librairie le signalement de l’introuvable
-roman, et je ne fus pas peu surpris d’apprendre que plusieurs curieux
-avaient fait avant moi la même recherche sans plus de succès. «Tous
-les ans, me dit un des libraires les plus capables de dénicher le
-phénix des livres, tous les ans je reçois dix ou douze commissions pour
-les _Pieds de mouches_ de Gueullette; mais ce bouquin doit être bien
-rare, car je ne l’ai jamais vu.--Et moi, dit un semi-bibliographe qui
-était là feuilletant un volume, je l’ai vu deux ou trois fois sur les
-étalages des quais.--Diable! repris-je tout alléché d’espérance, vous
-êtes plus heureux que vous ne le méritez, puisque vous avez laissé
-échapper une si belle occasion.--_Margaritas ante porcos!_ répliqua
-notre homme, j’ai peu de goût, je vous l’avouerai, pour Gueullette et
-ses contes.» Depuis lors, on a continué, de tous les points du monde
-des bibliophiles, à demander les _Pieds de mouches_ aux échos de la
-vieille librairie.
-
-Obstiné dans mon désir, comme un vrai bibliophile, j’ai voulu me
-remettre à la piste des _Pieds de mouches_ de Gueullette, et j’ai
-eu recours d’abord à la _France littéraire_ de Quérard, ce précieux
-répertoire de bibliographie usuelle, qui serait sans défauts, si son
-savant et infatigable auteur avait pu le corriger et le compléter dans
-une seconde édition. L’article GUEULLETTE m’a fourni cette indication:
-«Les Pieds de mouches, ou les Nouvelles Noces de Rabelais, 1732, 6 vol.
-in-8. Avec Jamet l’aîné.» A l’article JAMET, reparaît naturellement
-la même indication, avec un renvoi à la _France littéraire_ de 1769
-(par les abbés d’Hébrail et de la Porte). Ce renvoi me fit supposer
-que, dans l’intervalle de la publication des deux articles, M. Quérard
-avait été prié de donner un renseignement précis à l’égard des _Pieds
-de mouches_ de Gueullette. M. Quérard n’avait pas su mieux faire que de
-renvoyer ses lecteurs à la source où il avait puisé de confiance.
-
-Je m’adressai, en conséquence, à la _France littéraire_ de 1769: elle
-était muette, dans les notices de Gueullette et de Jamet, au sujet
-de leurs _Pieds de mouches_. Mais le Supplément de 1778, qui est de
-l’abbé de La Porte seul, me mit sur la trace desdits fameux _Pieds de
-mouches_. Page 98, dans la liste des auteurs morts et vivants, addition
-à l’article GUEULLETTE, publié en 1769: «Il a eu part, avec M. Jamet
-l’aîné, aux _Pieds de mouches ou Nouvelles Noces de Rabelais_, 6 vol.
-in-8, 1732.» Page 170 de la seconde partie, dans la liste des ouvrages,
-je retrouvais encore les mêmes _Pieds de mouches_, par MM. Gueullette
-et Jamet, 6 vol. in-8. «Pour le coup, m’écriai-je avec confiance, je
-tiens mes _Pieds de mouches_!»
-
-Mais voici que l’aveugle dieu des bibliographes me ramène à la page
-105 de la première partie du volume, et je lis avec stupéfaction cette
-phrase complémentaire de l’article de JAMET L’AINÉ: «Il a eu part, avec
-Gueullette, aux Pieds de Mouches ET aux nouvelles NOTES SUR RABELAIS.»
-Ce fut un trait de lumière, et je compris sur-le-champ que les _Pieds
-de mouches_ étaient l’œuvre d’une triple faute d’impression. Gueullette
-et Jamet avaient eu part, en effet, non pas aux _Pieds de mouches_,
-mais aux _Essais de Montaigne_, édition de 1725, 3 vol. in-4; non
-pas aux _Nouvelles Noces de Rabelais_, mais aux _Nouvelles Notes sur
-Rabelais_, dans l’édition de 1732, en 6 volumes in-8.
-
-Vous verrez que, dans un demi-siècle, les bibliophiles seront encore en
-quête des _Pieds de mouches_ de Gueullette, et que les bibliographes
-inviteront encore les amateurs aux _Nouvelles Noces de Rabelais_.
-
-
-
-
- LE VÉRITABLE
- AUTEUR DE QUELQUES OUVRAGES
- DE RESTIF DE LA BRETONNE.
-
-
-I.
-
-Les bibliographes se sont préoccupés d’une note, que j’ai jetée dans
-un Catalogue de livres[3], et qui n’était pas mon dernier mot sur la
-question; voici cette note: «Nous croyons que Restif n’est pas l’auteur
-des quatre premiers volumes des _Idées singulières_, mais qu’il s’est
-chargé seulement de les publier, en y ajoutant quelques notes qui
-portent l’empreinte de son style.» Nous aurions pu dire, qu’après un
-examen approfondi de la collection des _Idées singulières_, comprenant
-le _Pornographe_, le _Mimographe_, les _Gynographes_, l’_Andrographe_
-et le _Thesmographe_, nous sommes certain que Restif a été seulement
-l’éditeur responsable de ces différents ouvrages, dans lesquels il a
-fait des interpolations qui tranchent d’une manière marquée avec le
-reste, notamment dans le _Thesmographe_, où il a inséré des essais
-dramatiques, des lettres de famille, des pamphlets personnels, etc.
-
- [3] Catal. de livres relat. à l’histoire de France, à
- l’histoire de Paris, aux beaux-arts et à la bibliographie,
- provenant de la bibl. de M. de N***. _Paris_, _Edwin Tross_,
- 1856, in-8º. (Voy. le nº 42.)
-
-Il faudrait, pour établir notre opinion sur des bases solides, procéder
-par voie de citations et de rapprochements littéraires. La place nous
-manquerait ici, pour entrer dans de longs développements, et pour
-démontrer, _Monsieur Nicolas_ à la main, que Restif était absolument
-incapable de traiter avec connaissance de cause les matières sur
-lesquelles roulent ces ouvrages de philosophie sociale et d’économie
-politique. On y trouve une érudition qu’il n’avait pas, le pauvre
-homme; on y trouve surtout des idées qu’il n’a jamais eues. Aussi,
-était-il tellement embarrassé de la pseudo-paternité des _Graphes_
-(c’est le nom qu’il leur donnait), que son _Monsieur Nicolas_ en parle
-à peine, et toujours avec une sorte d’hésitation, si ce n’est quand
-il s’agit du _Pornographe_, qu’il avait adopté plus ouvertement, par
-affection et par habitude.
-
-Je me bornerai donc à révéler le véritable auteur des _Graphes_, n’en
-déplaise à Restif et à ses bibliographes particuliers. On lit dans
-_Monsieur Nicolas_, ce livre extraordinaire, qui commence à être connu
-et apprécié, t. XVI, p. 4561: «En 1771, ayant traité avec le libraire
-Costard, pour un ouvrage intitulé: _le Nouvel Émile_, à un sou la
-feuille de deux mille exemplaires, je me proposais d’y faire entrer le
-_Marquis de Tavan_, comme exemples historiques; mais je ne tardai pas à
-m’apercevoir qu’ils gâteraient un ouvrage, _pour lequel ils n’avaient
-pas été faits_. J’en fis donc un _petit_ roman, que j’imprimai pour mon
-compte, mais _que je changeai complétement de fond et de forme_, en le
-composant moi-même à la casse, aidé néanmoins par le jeune Ornefri,
-fils de Parangon. Je le surchargeai de morale et de discours: l’action
-y manquait déjà, je l’étouffai encore: ce fut un traité de morale
-symétriquement divisé en quatre parties, _assez platement raisonné pour
-être digne de Guinguenet, qui cependant n’en n’eût pas fait l’Épître
-dédicatoire à la Jeunesse_; ce morceau est un petit chef-d’œuvre
-d’élégance et de raisonnement. Aussi, mon ami Renaud me dit-il, en
-achevant de la lire: «Voici votre meilleur ouvrage!»--Un moment!
-_L’Épître dédicatoire ne répond que pour elle!_... Il trouva ensuite
-l’ouvrage moral _médiocre_, mais amusant par ses épisodes, c’est-à-dire
-par ses défauts.»
-
-J’ai souligné, dans cette citation, tout ce qui semble indiquer que
-l’ouvrage n’est pas de Restif: ce qui lui appartient, c’est un _petit_
-roman; ce qui ne lui appartient pas, c’est un _Traité de morale assez
-platement raisonné_. L’auteur de ce traité de morale n’est autre que
-Ginguené, que Restif appelle ici _Guinguenet_, parce qu’il était alors
-brouillé avec lui. Restif serait donc seulement l’auteur de l’Épître
-dédicatoire _aux jeunes gens_.
-
-Pierre-Louis Ginguené était arrivé à Paris en 1770, âgé de vingt-deux
-ans, sans autres ressources que son esprit naturel, son instruction
-très-étendue et son envie de réussir. Il fut placé dans les bureaux du
-Contrôle général; il fit connaissance avec Restif, chez Bultel-Dumont,
-trésorier de France, qui s’était fait l’ami et le Mécène de _Monsieur
-Nicolas_. Ginguené se piquait d’être philosophe et d’imiter J.-J.
-Rousseau; il confia donc ses élucubrations à Restif, qui se chargea de
-les publier, et même de les imprimer lui-même. Telle est l’origine des
-_Graphes_, qui parurent d’abord sans nom d’auteur, et que Restif finit
-par s’approprier, en s’imaginant peut-être qu’il les avait écrits,
-parce qu’il les avait peut-être _composés à la casse_. Cependant il
-avait eu l’imprudence de promettre à ses lecteurs le _Glossographe_,
-quoique Ginguené ne lui eût remis que quelques fragments de cet
-ouvrage; pendant vingt ans, il annonça que le _Glossographe_ allait
-voir le jour, et enfin, de guerre lasse, il imprima ce qu’il en avait,
-dans le seizième volume de son _Monsieur Nicolas_. Voy. p. 4689 et
-suivantes de ce t. XVI.
-
-Rendons à Ginguené ce qui est à Ginguené, en demandant pardon de la
-liberté grande à _Monsieur Nicolas_.
-
-
-II.
-
-_Comment Restif de la Bretonne s’appropriait les ouvrages des autres._
-
-Nous avons dit quel était le véritable auteur du _Marquis de T*** ou
-l’École de la Jeunesse_, publié en 1771, comme _tirée des mémoires
-recueillis par N.-E.-A. Desforêts, homme d’affaires de la maison
-de T..._ (Londres et Paris, Le Jay, 1771, 4 parties, in-12). Nous
-ajouterons que Restif, en imprimant cet ouvrage, hésitait encore à y
-mettre son nom, car on lit cette annonce derrière le titre du premier
-volume: «On trouve chez le même libraire quelques autres ouvrages
-amusants, tels que _la Famille vertueuse_, 4 parties; _Lucile ou les
-progrès de la vertu_, 1 partie; _la Confidence nécessaire, lett.
-angl._, 2 parties, etc.» Ce sont là les ouvrages de Restif, ou, du
-moins, ceux qu’il s’était chargé de publier sous sa responsabilité,
-et dont il ne s’attribuait pas encore tout l’honneur. Il n’en est
-pas moins démontré que des écrivains qui voulaient se faire imprimer
-incognito, avaient recours à l’intermédiaire officieux de Restif, en
-raison de ses rapports avec l’imprimerie, la censure de police et la
-librairie de colportage.
-
-Voici ce que nous lisons, dans la _Revue des ouvrages de l’auteur_,
-placée à la suite de la description des figures du _Paysan perverti_,
-édition de 1788: «_L’École des Pères_ (_Ve Duchesne_, imprimé à 1,500
-exemplaires) parut en mai 1776, 3 volumes, après avoir été retenue
-fort longtemps. L’auteur l’avait rachetée du libraire Costard, pour la
-_mettre à la rame_ et en extraire le meilleur pour son _Nouvel Émile_,
-mais il en fut détourné par quelqu’un de ses amis, qui le conseilla
-mal. Cet ouvrage est bien supérieur à l’_École de la Jeunesse_, publiée
-cinq ans auparavant.»
-
-Il résulte, de ce passage, assez obscur aujourd’hui, que Restif
-acheta l’édition entière d’un livre qui ne pouvait paraître, faute de
-privilége, et qui était arrêté _depuis longtemps_ par la censure et la
-police. Restif, au lieu de détruire cette édition, y fit des cartons et
-la rendit par là susceptible d’être autorisée, du moins _tacitement_.
-Il n’hésita pas ensuite à se donner pour l’auteur de l’ouvrage, qu’il
-avait publié seulement, à ses risques et périls, en parlant de cet
-ouvrage avec certaines réticences obligées. Restif n’a pas même l’air
-de savoir qu’une partie de son _École de la Jeunesse_, publiée en 1771,
-se retrouve textuellement dans l’_École des Pères_, publiée en 1776, il
-est vrai, mais imprimée SIX ANS _auparavant_.
-
-_L’École des Pères_, que Restif fit paraître en 1776, sous son nom,
-avec cette rubrique: _En France et à Paris, chés la veuve Duchesne_,
-_Humblot_, _Le Jay et Doréz_ (on peut certifier, à en juger d’après
-l’orthographe, que Restif est du moins l’auteur du titre), forme trois
-volumes in-8, sur papier fort: le premier volume a 480 pages; le
-deuxième 192, et le troisième 372.
-
-Or, l’édition originale, dont nous avons un exemplaire sous les yeux,
-devait porter d’abord ce titre: _le Nouvel Émile ou l’Éducation
-pratique_, avec cette épigraphe: _Res eadem vulnus opemque feret_
-(Ovid. II. _Trist._ v. 20); fleuron: un aigle sur des attributs de
-musique, dans une couronne. _A Genève, et se trouve à Paris, chez J.-P.
-Costard, libraire, rue Saint-Jean de Beauvais_, 1770. Sur le faux
-titre: _Idées singulières_. _L’Éducographe._ Restif ne soupçonnait pas
-que cet ouvrage était destiné à faire partie des _Graphes_! Le premier
-volume a 480 pages, de même que _l’École des Pères_, mais les pages
-suivantes ont été remplacées par des cartons, dans _l’École des Pères_:
-1-2, 3-4, 9-10, 31-32, 41-42, 51-52, 53-54, 57-58, 65-66, 79-80,
-81-82-86 (deux pages au lieu de six), 87-88, 211-212, 247-248, 355-356.
-
-Le second volume offre des différences bien plus importantes; il a 480
-pages, tandis qu’il n’en a plus que 192 dans _l’École des Pères_. Il
-paraît que le censeur exigea d’abord des cartons aux pages suivantes:
-1-2, 59-60, 121-128 (en supprimant ainsi six pages), 189-190, 191-192,
-419-420, 435-436, 437-438, 439-440, 441-442. Puis, de tout le volume,
-on ne conserva que les 192 premières pages, en supprimant tout le reste.
-
-Le troisième est également mutilé; de ses 476 pages, il n’en est
-resté que 372 dans _l’École des Pères_. On demanda des cartons depuis
-la première page jusqu’à la page 48; et, sans doute, lorsque ces
-cartons furent présentés, on refusa de les admettre, et on retint
-définitivement le permis de publier.
-
-C’est six ans plus tard que Restif acheta l’édition pour la mettre à la
-rame, c’est-à-dire au pilon; mais il connaissait intimement plusieurs
-censeurs, et il proposa de nouveaux cartons qui furent acceptés, après
-plusieurs remaniements successifs. Le livre parut enfin, avec son
-nom, mais tellement défiguré, que le véritable auteur ne voulut pas
-reconnaître son ouvrage. Il n’y eut donc pas débat de paternité entre
-le vrai père et le faux père, pour _l’École des Pères_: Restif resta
-seul maître de l’enfant ou plutôt de l’avorton, qu’il avait circoncis.
-
-
-
-
- LES ROMANS
- DE J. POTOCKI.
-
-
-On peut dire que, dans la bibliographie, il y a l’instinct (si cette
-expression rend bien ma pensée) à côté de la science. L’instinct du
-bibliographe, c’est une sorte de divination, qui lui fait découvrir
-souvent le véritable auteur d’un livre anonyme ou pseudonyme. Voici un
-fait entre mille.
-
-On n’a peut-être pas oublié le célèbre procès littéraire, qui fut un
-coup de massue pour le spirituel et imprudent auteur des _Souvenirs
-de Mme la marquise de Créquy_. C’était à la fin de l’année 1841.
-Le journal _la Presse_ avait commencé la publication des Mémoires
-inédits de Cagliostro, traduits de l’italien par un gentilhomme: le
-premier épisode de ces Mémoires venait de paraître sous le titre du
-_Val funeste_; le second épisode, intitulé: _Histoire de don Benito
-d’Almusenar_, paraissait, quand le _National_ (15 octobre 1841) dénonça
-le plagiat le plus effronté qui eût été jamais commis dans le monde
-des romans et des feuilletons.
-
-Le _Val funeste_ était l’extrait littéral d’un ouvrage attribué
-au comte Joseph Potocki: _Dix Journées de la vie d’Alphonse van
-Worden_ (Paris, Gide, 1814, 3 vol. in-12); l’_Histoire de don Benito
-d’Almunesar_ devait être également un extrait non moins littéral d’un
-autre roman anonyme du même auteur: _Avadoro, histoire espagnole_
-(Paris, Gide, 1813, 4 vol. in-12).
-
-Le rédacteur en chef du feuilleton de la _Presse_, M. Dujarier,
-s’indigna d’une accusation qui n’attaquait que le soi-disant auteur des
-prétendus Mémoires de Cagliostro; il intenta un procès au _National_
-et appela en garantie M. de Courchamps, qui fut honteusement convaincu
-de s’être approprié deux romans oubliés, sinon dignes d’oubli. Peu
-d’années après, M. de Courchamps mourait de chagrin, à l’hospice de
-Sainte-Périne.
-
-Quel était le véritable auteur d’_Avadoro_ et de _Dix Journées de la
-vie d’Alphonse van Worden_? Le premier de ces deux romans portait
-les initiales L. C. J. P., et Barbier, dans son _Dictionnaire des
-anonymes_, l’avait présenté comme faisant partie d’un manuscrit plus
-considérable, qui pouvait fournir 7 vol. in-12, et qui était l’ouvrage
-du comte Jean Potocki. Suivant une note du général de Senovert,
-communiquée au savant bibliographe, cet ouvrage aurait été imprimé hors
-de France, sous le titre de _Manuscrit trouvé à Saragosse_ (_S. l. n.
-d._, in-4).
-
-Quant au révélateur du _vol au roman_, lequel semblait si bien
-instruit et si sûr de son fait, on ne savait pas encore que c’était
-un des meilleurs amis de la famille Nodier, un écrivain caustique et
-ingénieux qui a toujours écrit sous le pseudonyme de Stahl.
-
-Je fus très-préoccupé, très-intrigué, il m’en souvient, par cette
-affaire qui produisit tant de scandale et qui resta enveloppée de
-certain mystère. Je voulus lire _Avadoro_, et je n’eus pas plutôt lu le
-premier volume, que je m’écriai: «C’est Charles Nodier qui a composé ou
-du moins écrit ce roman!» Je lus ensuite les _Dix Journées de la vie
-d’Alphonse van Worden_, et je fus plus que jamais certain de l’identité
-de mon auteur. J’interrogeai les amis de Nodier, Taylor, Jal, Wey, et
-tous ceux que je rencontrai, dans l’ardeur de ma nouvelle découverte;
-mais je ne pus obtenir que des indications vagues.
-
-J’étais pourtant persuadé que les deux ouvrages du comte Jean ou Joseph
-Potocki avaient été écrits par Charles Nodier et que le rédacteur
-du _Dictionnaire des anonymes_ s’était laissé égarer par un faux
-renseignement. Mon opinion était alors tellement arrêtée, que je me
-procurai à grand’peine des exemplaires de ces deux romans et que je les
-fis relier avec le nom de Charles Nodier sur le dos des volumes.
-
-Ces deux romans sont très curieux, très-intéressants, et très-dignes,
-en un mot, de l’auteur de _Smarra_ et de _Trilby_. Je supposai donc que
-quelques circonstances particulières avaient empêché Charles Nodier de
-revendiquer son droit de paternité littéraire.
-
-Eh bien! j’avais deviné juste, il y a seize ans: Charles Nodier est
-réellement le seul auteur d’_Avadoro_, et de _Dix Journées de la vie
-d’Alphonse van Worden_: le manuscrit autographe existe; il est là sous
-mes yeux.
-
-Avis à l’éditeur futur des œuvres complètes de notre ami Charles
-Nodier.
-
-
-
-
- LES MANUSCRITS
- DE
- STANISLAS DE L’AULNAYE.
-
-
-_Lettre à M. Aubry, libraire._
-
-N’est-ce pas dans le _Bulletin du Bouquiniste_ que vous auriez publié
-une lettre d’un de vos correspondants, sur divers volumes annotés,
-provenant de la bibliothèque du savant éditeur de Rabelais, F.-H.
-Stanislas de l’Aulnaye, né à Madrid en 1739, mort à Paris en 1830, à
-l’âge de quatre-vingt-douze ans?
-
-J’ai consulté la table des matières de votre excellent _Bulletin du
-Bouquiniste_, mais je n’ai pas su y retrouver cette lettre, qui a
-laissé un souvenir vague dans ma mémoire. Votre correspondant, ce me
-semble, invitait les amateurs à rechercher soigneusement les volumes
-annotés de la bibliothèque de Stanislas de l’Aulnaye.
-
-Ces volumes, la plupart du moins, se retrouveront peut-être, à
-l’exception de ceux qui, ayant trop mauvaise mine et ne conservant
-pas de couverture, auront été impitoyablement jetés au rebut. Mais
-ce qui serait plus précieux que les livres et ce qui paraît perdu
-pour toujours, ce sont les manuscrits, les ouvrages inédits du docte
-commentateur de Rabelais.
-
-Il est à peu près certain que les papiers et les livres de Stanislas
-de l’Aulnaye, décédé dans l’hospice de Sainte-Périne, à Chaillot, ont
-été recueillis par l’Administration des domaines et vendus à l’encan,
-sans catalogue et sans annonces, à la salle des ventes du Domaine, dans
-l’hôtel du Bouloi.
-
-Nous avons fait bien des démarches pour découvrir ces précieux papiers
-littéraires, accumulés pendant la longue vie laborieuse de ce savant
-universel; nous avons espéré, un moment, d’après une indication
-qui semblait exacte, les faire sortir des greniers de l’hospice de
-Sainte-Périne, où ils auraient été déposés, mais il faut renoncer
-à toute espérance, après la lettre que nous a écrite à ce sujet
-l’honorable directeur de cet hospice.
-
-Nous croyons pouvoir donner à cette lettre la publicité qu’elle mérite:
-non-seulement elle nous fournit plusieurs faits intéressants pour la
-bibliographie, mais encore elle signale, de la part du Domaine, une
-fâcheuse indifférence à l’égard des papiers et des manuscrits qui
-font partie des successions vacantes. Voici la lettre de M. Varnier,
-directeur de l’institution de Sainte-Périne:
-
-
- Paris, 18 Juin 1856.
-
- Monsieur,
-
- Je me suis empressé de faire les recherches que vous désiriez
- relativement aux manuscrits laissés par M. Stanislas de
- l’Aulnaye. Malheureusement, les informations que j’ai recueillies
- ne peuvent guère éclairer la question. Le directeur chargé
- de Sainte-Périne, à cette époque, est mort: lui seul aurait
- probablement pu dire ce qu’étaient devenus ces manuscrits. Il
- paraît bien certain, du reste, qu’ils n’ont jamais été laissés
- à l’Institution, la bibliothèque de notre établissement n’ayant
- été fondée qu’en 1839, par M. Uginet, autrefois attaché à la
- maison de Louis-Philippe, et aujourd’hui décédé. Je serais porté
- à croire que ces manuscrits ont été enlevés par le Domaine, comme
- l’ont été, à une époque postérieure, ceux de M. Montverand et
- de M. Leroy de Petitval. M. Montverand avait laissé une pièce
- en cinq actes, et M. de Petitval, des _Anecdotes de l’ancienne
- cour_, des _Observations sur les finances d’Angleterre depuis le
- règne d’Élisabeth jusqu’en 1815_, et le _Récit d’un voyage en
- Angleterre_. Mais il est à craindre que ces écrits, recueillis
- par le Domaine comme papiers de succession, n’aient été vendus au
- poids.
-
- Agréez, etc.
-
-
-Ainsi, les manuscrits de Stanislas de l’Aulnaye ont été vendus au
-poids, comme ceux de MM. Montverand et Leroy de Petitval, comme ceux
-de tant d’autres savants et littérateurs, dont la succession est
-tombée dans le gouffre du Domaine. Dieu veuille que les fureteurs
-d’autographes aient pu les racheter entre les mains des épiciers! On
-sait que Villenave a fait ainsi de précieuses découvertes parmi les
-vieux papiers achetés au poids et sauvés du pilon.
-
-Entre les manuscrits de Stanislas de l’Aulnaye les plus regrettables,
-il faut citer son _Essai de bibliographie encomiastique_, ou
-bibliographie des éloges qui ont pour objet les choses et les
-personnes. Ce grand travail, qui ne comprenait pas moins de 5,000
-articles, aurait formé environ quatre volumes in-8. On en trouve
-quelques extraits curieux dans le _Rabelaisiana_, qui est imprimé à la
-suite du glossaire, dans les deux éditions de Rabelais publiées par de
-l’Aulnaye.
-
-La première de ces éditions (_Paris, Desoer_, 1820, 3 vol. in-18) est
-plus recherchée des amateurs que la seconde, qui a l’avantage d’être
-beaucoup plus complète; mais cette première édition peut passer pour
-un chef-d’œuvre typographique, comparable aux plus jolies éditions
-elzeviriennes. Le texte des deux éditions du Rabelais de Stanislas
-de l’Aulnaye est défiguré par un système d’orthographe étymologique,
-poussé jusqu’à l’exagération. Nous nous reprochons d’avoir adopté ce
-texte dans notre édition, qu’il n’a pas empêché de devenir populaire,
-et qui s’est vendue à plus de 30,000 exemplaires (_Paris, Charpentier_,
-1840 et années suivantes, in-12). Le troisième volume des deux éditions
-de Stanislas de l’Aulnaye est un piquant répertoire d’érudition
-rabelaisienne.
-
-Lorsque Stanislas de l’Aulnaye faisait imprimer la seconde édition de
-son Rabelais (_Paris, Louis Janet_, 1823, 3 vol. in-8º, imprim. de
-Jules Didot), il était âgé de quatre-vingt-deux ans; il avait conservé
-toute sa verve et son originalité d’esprit. Il demeurait alors dans
-une mansarde de la rue Saint-Hyacinthe, près de la place Saint-Michel:
-cette mansarde n’avait pas d’autres meubles qu’un grabat et une chaise;
-le pauvre vieillard travaillait dans son lit, dont il ne sortait que
-pour aller chercher de l’eau-de-vie chez le liquoriste du coin, car
-il ne vivait que d’eau de-vie, et il était rarement ivre. Sa chambre
-était encombrée de livres et de paperasses, entassés sur le carreau
-et couverts de poussière. Ordinairement, sa mémoire prodigieuse lui
-servait de bibliothèque.
-
-Les derniers temps qu’il passa dans ce bouge, comme la clef restait
-jour et nuit à la porte, un voleur était entré pendant son sommeil et
-lui avait pris son pantalon, le seul qu’il possédât. Chaque fois que
-quelqu’un ouvrait la porte, il criait d’une voix de Stentor: «Eh bien!
-me rapportez-vous mon pantalon?» Quand l’apprenti de l’imprimerie Didot
-arrivait avec un paquet d’épreuves, de l’Aulnaye lui disait, sans
-bouger de son lit: «Petit, tu trouveras une pièce de dix sous dans mes
-souliers; va voir si mon pantalon est au porte-manteau sur l’escalier.
-S’il n’y est pas, descends chez le liquoriste et achète-moi pour dix
-sous d’eau-de-vie, pendant que je corrigerai ton épreuve.» L’épreuve
-était corrigée, avant que l’enfant fût de retour.
-
-Le libraire Louis Janet, ayant été instruit de l’état de détresse dans
-lequel se trouvait le vieux savant, lui envoya un pantalon neuf, qui
-fut déposé au pied du lit où de l’Aulnaye était couché. Celui-ci, à
-son réveil, aperçut le pantalon et s’empressa de s’en revêtir avec
-joie, sans soupçonner que ce fût un vêtement neuf. «Celui qui m’avait
-emprunté mon pantalon, dit-il en riant, ne me le reprendra plus, car je
-coucherai avec.» Ce qu’il fit à l’avenir.
-
-Il écrivait sans cesse. Il avait achevé la rédaction de sa grande
-_Histoire générale et particulière des religions et des cultes de tous
-les peuples du monde, tant anciens que modernes_, dont le premier
-volume seulement avait paru en trois livraisons, Paris, 1791: cet
-ouvrage devait avoir 12 volumes in-4º. Il s’occupait aussi de l’examen
-critique du Rabelais, publié par Esmangard et Éloy Johanneau, chez
-Dalibon: «Il me faudra, disait-il gaiement, plus de neuf volumes in-8º,
-pour rassembler les âneries et les coq-à-l’âne qui distinguent cette
-édition _variorum_, que je propose d’appeler _édition Aliborum_.»
-
-Stanislas de l’Aulnaye se livrait encore aux spéculations de la science
-hermétique: «Vous verrez, disait-il, que, le jour même où je mourrai de
-faim, j’aurai trouvé le secret de faire de l’or.»
-
-
-
-
- DENON, DORAT ET BALZAC.
-
-
-Quel est le véritable auteur d’un petit opuscule, intitulé: _Point
-de lendemain_, qui a été d’abord imprimé sous le nom de Dorat, que
-Vivant-Denon a fait depuis réimprimer avec quelques changements, sans y
-mettre son nom, et que Balzac enfin n’a pas dédaigné de s’approprier,
-en l’encadrant dans sa _Physiologie du mariage_?
-
-Cet opuscule a paru, pour la première fois, en juin 1777, dans les
-_Mélanges littéraires ou Journal des Dames, dédié à la Reine_ (Paris,
-veuve Thiboust, imprimeur du roi, in-8), que Dorat publiait, avec le
-concours de la comtesse de Beauharnais, sa maîtresse, et de quelques
-amis. Le conte _Point de lendemain_ est accompagné de ces initiales,
-qui ne semblaient pas représenter le nom de Dorat: _par D. G. O. D. R._
-Cependant ce conte fut reproduit textuellement dans le _Coup d’œil sur
-la littérature, ou Collection de différents ouvrages tant en prose
-qu’en vers, par M. Dorat, pour faire suite à ses Œuvres_. Amsterdam
-et Paris, Gueffier, 1780, 2 vol. in-8. Ce recueil, qui ne vit le jour
-que peu de semaines avant la mort de Dorat (29 avril 1780), était
-réimprimé, la même année, à _Neuchâtel, de l’imprimerie de la Société
-typographique_, contrefaçon que M. Quérard n’a pas citée dans la
-_France littéraire_.
-
-On trouve, à la page 227 de l’édition originale et à la page 235 de la
-contrefaçon du _Coup d’œil sur la littérature_, en tête des contes:
-_Point de lendemain, conte premier_, avec cette note qui est bien de
-Dorat: «Il ne se trouve que dans mes _Mélanges littéraires_; et je
-l’ai transporté dans cette collection pour ceux qui désiroient se le
-procurer dans un ouvrage moins volumineux.» Ce conte occupe 35 pages;
-mais il ne se termine plus, comme dans les _Mélanges littéraires_,
-par les initiales: _D. G. O. D. R._ On le trouve aussi dans l’édition
-des Œuvres de Dorat, en 20 volumes in-8, publiée, chez Séb. Jorry et
-Delalain, de 1764 à 1780.
-
-Ce conte, à son apparition dans les _Mélanges littéraires_, avait eu
-un très-grand succès de curiosité; on s’était préoccupé d’en découvrir
-les personnages, et l’on pensa naturellement que Dorat avait voulu se
-mettre en scène sous le nom de _Damon_, et que la _comtesse de_ ***
-ne pouvait être que sa maîtresse, la comtesse Fanny de Beauharnais,
-déjà fameuse par ses galanteries. Dorat acceptait volontiers, pour son
-propre compte, toutes les bonnes fortunes qu’on lui attribuait, et, par
-conséquent, il n’eut garde de décliner la paternité du conte _Point de
-lendemain_: il avait fini, peut-être, par se persuader de bonne foi
-qu’il en était l’auteur.
-
-Trente-deux ans plus tard, Vivant-Denon, alors directeur des Musées
-impériaux, faisait soigneusement réimprimer ce joli conte libertin,
-chez Pierre Didot l’aîné (1812, in-18 de 52 pages, papier vélin), et
-il le distribuait mystérieusement à la cour, en disant que l’édition
-n’avait été tirée qu’à 12 exemplaires. Mais nous pouvons affirmer que
-le nombre des exemplaires s’élevait à 50 au moins, qui sont devenus
-fort rares et qui ont été la plupart détruits. Le bruit courut alors
-qu’une princesse de la famille impériale avait fourni les principaux
-traits du tableau, et que Denon était un peintre indiscret. Il va
-sans dire que Denon, auteur ou éditeur, avait retouché le style de la
-publication primitive.
-
-Seize ans plus tard, un exemplaire de ce conte fut communiqué à
-Balzac par le baron Dubois, chirurgien de l’empereur, lequel le
-tenait du baron Denon lui-même, et Balzac, enchanté de la conquête
-de cet opuscule qu’on lui donnait comme entièrement inconnu, ne se
-fit pas scrupule de l’admettre dans la première édition anonyme de sa
-_Physiologie du mariage_, en y faisant quelques retouches et sans dire
-la source de son heureux larcin. Mais, dans une édition postérieure
-de la _Physiologie_ (Paris, Olivier, 1834, 2 vol. in-8, tome II, p.
-170 et suiv.), il rendit à Denon ce qu’il croyait à Denon; et il
-annonça que _Point de lendemain_ ne lui appartenait qu’en qualité
-d’éditeur. Puis, mieux renseigné à l’égard du conte et du conteur, il
-remplaça définitivement le nom de _Denon_ par celui de _Dorat_, dans
-l’édition de _la Comédie humaine_. Cependant, entre Dorat et Denon, la
-bibliographie n’a pas encore prononcé le jugement de Salomon.
-
-La question n’est pas difficile à résoudre.
-
-On représenta, en 1769, au Théâtre-Français, _Julie ou le Bon Père_,
-comédie en trois actes et en prose, qui fut soutenue par la cour et
-qui réussit à Paris comme à Versailles. L’auteur ne s’était pas nommé;
-il fit toutefois imprimer sa pièce, en conservant l’anonyme, avec ces
-mots: _par M. D* N**, gentilhomme ordinaire du roi_ (Paris, Delalain,
-1769, in-12). On sut alors que c’était le baron de Non ou Denon, l’ami,
-l’élève, l’alter ego de Dorat, et son _coadjuteur_, disait-on, auprès
-de la comtesse de Beauharnais.
-
-Quelques années plus tard, Denon signait de ses initiales: _D. G.
-O. D. R._ (Denon, gentilhomme ordinaire du roi) le conte _Point de
-lendemain_, que Dorat faisait paraître dans le _Journal des Dames_.
-Mais, comme Dorat avait probablement retouché ce conte et que tout le
-monde lui en faisait honneur, il se l’appropria, en l’insérant, sans
-signature, dans un de ses ouvrages. Ce ne fut que trente-deux ans
-après, que Denon eut l’idée de reprendre son bien et de revendiquer son
-droit d’auteur.
-
-Ainsi donc, Denon a composé le conte, Dorat l’a refait et s’en est
-emparé. Balzac est resté détenteur de cette propriété indivise, et le
-conte en litige a eu plus de lecteurs dans la _Physiologie du mariage_,
-que Dorat et Denon ne lui en avaient jamais donnés.
-
-
-
-
- DÉNONCIATION
- FAITE
- AU PUBLIC SUR LES DANGERS DU JEU.
-
-
-Il ne s’agit pas ici d’un livre imprimé, mais d’un manuscrit, qui se
-trouvait dans la bibliothèque de Viollet-le-Duc, l’agréable auteur de
-la _Bibliothèque poétique_, et qui me fut confié pour l’examiner et
-en donner mon avis. Les bibliographes devraient, comme les augures
-romains, ne pas se regarder sans rire, car ils prononcent des oracles
-de la meilleure foi du monde, et ils reconnaissent eux-mêmes, presque
-aussitôt, qu’ils n’ont pas été prophètes. La faute en est à la
-bibliographie plutôt qu’aux bibliographes.
-
-Je rapporterai d’abord le titre du manuscrit, avant de dire les
-conjectures auxquelles je me suis livré pour en découvrir l’auteur, qui
-est peut-être encore à trouver:
-
- DÉNONCIATION FAITE AU PUBLIC SUR LES DANGERS DU JEU, ou
- les Crimes de tous les joueurs, croupiers, tailleurs de
- pharaon, banquiers, bailleurs de fonds, de biribi, de 31, de
- parfaite-égalité, et autres jeux non moins fripons, dévoilés
- sans aucune réserve; l’on y trouve les noms, surnoms, demeures,
- origine et mœurs de toutes les personnes des deux sexes, qui
- composent les maisons de jeux, appelées Maisons de Société. _A
- Paris, de l’imprimerie du sieur Baxal_, docteur dans tous les
- jeux; _et se vend au Palais-Royal_, avec permission tacite,
- aux nos 180, 123, 164, 13, 15, 44, 29, 33, 36, 40, 60, _et rue
- de Richelieu, hôtel de Londres_, 1791.--Manuscrit in-16, de 73
- feuillets, v. m. tr. d.
-
-Nous avons reproduit en entier le titre de ce curieux manuscrit,
-disais-je dans le _Bulletin du bouquiniste_ (du 15 novembre 1857),
-pour donner une idée des singuliers détails que l’auteur anonyme a
-recueillis dans les maisons de jeu de Paris, surtout dans celles du
-Palais-Royal, au commencement de la Révolution. C’était alors la belle
-époque de la passion du jeu, et le Palais-Royal semblait être un
-temple, élevé par la dépravation des mœurs à tous les vices et même
-à tous les crimes. L’auteur anonyme, qui a composé ex-professo cet
-étrange et intéressant ouvrage, devait être un joueur émérite: «Je
-puis, dit-il, traiter cette partie avec d’autant plus de vérité et de
-précision, que je la connais très-particulièrement, malheureusement
-pour ma bourse et pour moi; que je suis imbu de toutes les menées
-tortueuses et rusées des scélérats qui sont à la tête de ces maisons de
-jeu, de ces repaires infâmes où le vice triomphe, où la vertu périt.»
-C’est au prix de sa fortune que le malheureux avait acquis la triste
-expérience qui lui a permis d’écrire le livre le plus scandaleux et le
-mieux renseigné que nous connaissions sur l’histoire des jeux de Paris.
-
-«Nous n’avons pas eu de peine à découvrir le nom de l’historien, dans
-son initiale M, accompagnée de cinq étoiles. _Mayeur_ de Saint-Paul
-s’est d’abord présenté à notre pensée; le nom de _Mayeur_ correspond,
-en effet, à l’initiale et aux cinq étoiles, qui désignent l’auteur
-des _Dangers du jeu_; quant à l’ouvrage, il offre plus d’une analogie
-avec le genre et le style de l’_Espion désœuvré_; en outre, Mayeur
-avait transporté son atelier de médisance et d’injures, en 1791, du
-boulevard du Temple au Palais-Royal: c’est là qu’il publiait ses
-_Petits B. du Palais-Royal_, et d’autres pamphlets de même encre.
-Mais, après avoir lu et comparé avec soin, nous avons reconnu que le
-sentiment qui a dicté ces mémoires secrets des maisons de jeu était
-trop honnête pour qu’on pût l’attribuer à Mayeur de Saint-Paul, et
-nous nous sommes convaincu qu’il fallait en faire honneur à Mérard
-de Saint-Just, l’auteur de tant d’opuscules imprimés à un très-petit
-nombre d’exemplaires et recherchés par les amateurs, à cause de cette
-seule particularité.
-
-«Mérard était un joueur et un libertin, qui ne se corrigea jamais
-de ces deux défauts; il avait épousé la fille aînée du président
-d’Ormoy, et il ne ménageait pas la dot de sa femme. Celle-ci, dont il
-avait fait une espèce de Sapho ou de Corinne, imagina, pour ramener
-son mari à la _vertu_, de composer et de publier un roman, intitulé:
-_Mémoires de la baronne d’Alvigny_, par madame M. D. S. J. N. A. J. F.
-D. (Londres et Paris, Maradan, 1788, in-12); réimprimé sous le titre
-suivant: _les Dangers de la passion du jeu, ou Histoire de la baronne
-d’Alvigny_ (Paris, Maradan, 1793, in-18). Elle avait probablement pris
-la donnée et les éléments de ce roman licencieux dans _les Dangers
-du jeu ou les Crimes de tous les joueurs_, que Mérard de Saint-Just
-venait de lui offrir en témoignage de repentir. Madame Mérard, qui
-n’était pas d’ailleurs très-scrupuleuse dans sa conduite et qui eut
-toujours un goût prononcé pour les compositions érotiques (voy. son
-_Recueil d’espiègleries, joyeusetés, bons mots, folies_, etc., publié
-sous le nom de la marquise de Palmareze), ne fut sans doute pas trop
-effarouchée des anecdotes graveleuses que contient l’ouvrage inédit de
-son mari, mais elle s’opposa certainement à ce qu’il fût imprimé.
-
-«Les deux époux n’étant plus là pour décider la question, nous espérons
-que ce manuscrit sera imprimé à 50 ou 100 exemplaires, par les soins
-d’un bibliophile, qui fera ainsi une bonne œuvre dans l’intérêt de
-l’histoire parisienne. Notre vœu à cet égard sera peut-être entendu et
-rempli par MM. de Goncourt, qui ont déjà consacré des recherches si
-patientes et si ingénieuses à ce que nous appellerons l’archéologie
-morale du dix-huitième siècle. Nous leur recommandons ce manuscrit,
-dont la seconde partie porte un titre spécial, ainsi conçu: _les
-Joueurs et M. Dussaulx_, Agrippinæ, chez M. Lescot, 1791. L’auteur de
-cette chronique scandaleuse a voulu prouver que Dussaulx, en faisant
-paraître sa célèbre déclamation philosophique sur le jeu (_De la
-passion du jeu depuis les temps anciens jusqu’à nos jours, 1779_),
-n’avait étudié son sujet que dans les livres et surtout dans ceux des
-philosophes.
-
-«Pourquoi Mérard, qui a fait imprimer à ses frais, chez Didot, une
-foule de petits volumes en vers et en prose, plus ou moins mauvais
-ou inutiles, n’a-t-il pas, de gré ou de force, publié son énergique
-tableau des maisons de jeu, pour servir de pièces justificatives au
-petit roman immoral de sa femme?»
-
-J’étais assez content de la consultation bibliographique que j’avais
-fournie au libraire sur ce manuscrit, que les amateurs se disputaient
-déjà; mais je ne tardai pas à concevoir des doutes, au sujet de la
-découverte de l’anonyme, en faisant cette réflexion que Mérard de
-Saint-Just n’avait rien publié sur le jeu ni sur les joueurs, dans ses
-nombreuses broutilles en vers et en prose; or j’avais remarqué que tous
-les auteurs qui ont écrit sur le jeu ne se sont pas bornés à un seul
-ouvrage, car il n’y a que les joueurs, corrigés ou non, qui se plaisent
-à traiter ce sujet et à invectiver le jeu, comme pour se venger de ses
-rigueurs et de ses injustices. Mes doutes ne firent que s’accroître
-et se confirmer, quand je lus dans le _Bulletin du Bouquiniste_ (15
-janvier 1858) la note suivante, rédigée de main de maître et signée
-_Alex. Destouches_:
-
- «Dans son numéro du 15 novembre dernier (1857), le _Bulletin
- du Bouquiniste_ a publié une notice intéressante de M. P. L.
- (Bibliophile Jacob) sur un manuscrit daté de 1791, ayant pour
- titre: _Dénonciation faite au public sur les dangers du jeu_,
- etc. Guidé par l’initiale M, accompagnée de cinq étoiles,
- qui peuvent servir de signature au manuscrit, l’ingénieux
- bibliophile, après avoir pensé d’abord que Mayeur de Saint-Paul
- pouvait en être l’auteur, s’est enfin décidé à l’attribuer
- à Mérard de Saint-Just. Ce qui pourrait corroborer cette
- supposition, c’est qu’au dire de M. P. L., ce manuscrit contient
- les éléments d’un roman, publié en 1793 par madame Mérard de
- Saint-Just et intitulé: _les Dangers de la passion du jeu, ou
- Histoire de la baronne d’Alvigny_. Qu’on nous permette de mettre
- en avant une hypothèse, dont nous abandonnons la vérification au
- propriétaire actuel du manuscrit.
-
- «D’après M. P. L., la seconde partie de cette «chronique
- scandaleuse» porte un titre spécial, ainsi conçu: _les Joueurs
- et M. Dussaulx_, Agrippinæ, chez M. Lescot, 1791. Or nous avons,
- dans ce moment, sous les yeux, un in-8 de 60 pages, imprimé à
- la date de 1780, qui porte ce même titre, avec les indications
- qui suivent, sauf de légères différences d’orthographe
- (_Dusaulx_, _Agripinæ_, _M. Lescot_). Les proportions de ce
- bouquin s’accordent assez avec les 73 feuillets, qui composent
- le manuscrit in-16 de M. P. L. De là notre supposition, qui est
- celle-ci: ce manuscrit ne serait-il pas la préparation d’une
- édition nouvelle de l’imprimé, qu’on aurait voulu rafraîchir,
- dix ans après sa publication, par un titre neuf? Nous croirions
- volontiers qu’au lieu d’être le titre d’une seconde partie, ce
- fut le titre adopté dans le principe pour le tout, car, si
- d’une part les 60 pages d’impression in-8 paraissent pouvoir
- représenter la matière de 73 feuillets d’écriture in-16, d’autre
- part l’explication donnée par M. P. L. du contenu du manuscrit
- est applicable de tous points à celui de l’imprimé.
-
- «Quant au nom de l’auteur de ce dernier, Barbier et Quérard
- l’attribuent à la collaboration de Jacquet, l’abbé Duvernet,
- Delaunay et Marcenay. L’initiale M, apposée, d’après M. P.
- L., au bas du manuscrit de 1791, désigne-t-elle le quatrième
- collaborateur, Marcenay de Ghuy, auteur de deux traités sur la
- gravure (1756 et 1764) et d’un Essai sur la beauté (1770)? Ce
- qui gênerait cette hypothèse, c’est le nombre des étoiles qui
- accompagnent l’M, à moins qu’on ne l’accepte comme indéterminé.
-
- «Un moment, et sauf la même difficulté, nous avons pensé être sur
- la trace de Théveneau de Morande, le _Gazetier cuirassé_. A la
- page 59 de cette curieuse et emportée satire, l’auteur individuel
- ou collectif, après avoir supposé son ouvrage traduit d’un
- Anglais, nommé Warthon, exprime la crainte que les gens de la
- police de Paris n’en prennent de l’humeur et qu’on ne lui envoie
- l’_ami Tinch_ ou _Finch T_..., qui fut autrefois «dépêché du pays
- d’Albion, pour venir complimenter le _Gazetier cuirassé_ sur la
- beauté de son style.» Doit-on voir là une rancune personnelle?
- Nous connaissons enfin, en dernière analyse, une brochure de
- 66 pages, imprimée au commencement de ce siècle, par un nommé
- _J.-C. Mortier, homme de loi_, et intitulée: _A bas tous les
- jeux!_ Est-ce là l’initiale du manuscrit? Une décision est à
- intervenir.»
-
-Après avoir lu cette note, pleine de critique et de sens, je changeai
-brusquement mes conclusions, et je cessai d’attribuer à Mérard de
-Saint-Just la _Dénonciation_, dont je lui avais fait honneur. Je ne
-voulus pourtant pas admettre que le graveur Marcenay de Ghuy fût pour
-quelque chose dans cette pièce manuscrite. Je n’admis pas davantage
-que la brochure, intitulée: _les Joueurs et M. Dusaulx_, eût exigé,
-comme le prétend Barbier dans son _Dictionnaire des Anonymes_, la
-collaboration de quatre auteurs ou quatre joueurs, étonnés de se
-rencontrer ensemble: Jacquet, le graveur Marcenay de Ghuy, l’abbé
-Duvernet et Delaunay. C’est une analyse de cette brochure, que l’auteur
-de la _Dénonciation_ a placée tout naturellement à la suite de son
-ouvrage.
-
-Mais l’auteur de la _Dénonciation_? M. Alex. Destouches l’a nommé, n’en
-déplaise aux cinq étoiles du manuscrit: J.-C. Mortier, homme de loi,
-qui publia, vers 1803 ou 1804, à Paris, chez Pelletié, un terrible
-réquisitoire contre la roulette et le biribi, sous ce titre: _A bas
-tous les jeux!_ in-8 de 66 pages. Il ne faut pas songer à Théveneau de
-Morande, qui avait bien autre chose à faire que de dénoncer les jeux en
-1791, et qui périt, l’année suivante, dans le massacre des prisons, le
-2 septembre 1792.
-
-
-
-
- POLÉMIQUE
-
- BIBLIOGRAPHIQUE.
-
-
-
-
- JACQUES SAQUESPÉE ET JEAN CERTAIN.
-
-
-Mon savant collègue, M. Henri Cocheris, bibliothécaire à la
-Bibliothèque Mazarine, s’était peut-être trop pressé d’annoncer, dans
-le _Bulletin du Bouquiniste_ (31e nº, 1er avril 1858), que M. Alphonse
-Chassant, paléographe justement estimé, venait enfin de découvrir le
-nom de l’auteur du célèbre roman du Châtelain de Coucy et de la Dame de
-Fayel, que G.-A. Crapelet avait publié pour la première fois, en 1829,
-dans sa belle Collection des anciens monuments de la langue française.
-
-Le nom de cet auteur inconnu se trouvait caché dans ces 22 vers, qui
-commencent son roman et que l’éditeur a publiés comme il suit:
-
- 1. Ot pour y tant qu’amours m’a pris
- 2. Et en son service m’a mis,
- 3. En l’onnour d’une dame gente,
- 4. Ai-je mis mon cuer et m’entente
- 5. A rimer ceste istoire cy.
- 6. Et mon non rimerai ausy,
- 7. Si c’on ne s’en percevera,
- 8. Qui l’engien trouver ne sara:
- 9. I’en sui certain, car n’afferroit
- 10. A personne qui faire l’arroit,
- 11. C’on le tenroit à vanterie,
- 12. Espoir ou en melancolie.
- 13. Mès se celle pour qui fait l’ay
- 14. En set nouvelle, bien le say:
- 15. Si li plaist bien guerredonné
- 16. Sera mès qu’ el’ recoive en gré...
- 17. A li m’ofri et me present,
- 18. Qu’en face son commandement.
- 19. En lui ai mis tout mon soulas,
- 20. S’en chant souvent et haut et bas.
- 21. Et liement me maintenray
- 22. Pour lui tant comme viveray.
-
-M. Chassant, dans ses recherches sur l’auteur du roman, avait cru
-trouver l’_engien_, que ce poëte aurait imaginé pour mieux déguiser
-son nom aux yeux des profanes. Il supposait donc que cet _engien_
-devait être un acrostiche-anagramme; puis, en déplaçant, à sa guise,
-13 vers, qu’il choisissait arbitrairement dans ce groupe de 22 vers,
-ou en intervertissant leur ordre, sans se préoccuper du sens général,
-il parvenait à composer ces deux noms ou plutôt ces deux semblants
-de noms: JACQES et SAQESPE, qu’il traduisait en JACQUES SAQUESPÉE.
-Était-il de Champagne? était-il de Picardie? C’était là une question
-secondaire, qu’il eût été plus facile de résoudre, si maître Jacques
-Saquespée avait pris rang dans notre littérature du moyen âge.
-
-Je fus médiocrement satisfait, j’en conviens, de la découverte de M.
-Chassant, et j’eus peut-être le tort d’avoir raison. Les paris étaient
-ouverts, et tous les jeunes paléographes cherchaient à deviner l’énigme
-que le sphinx bibliographique avait mis sur le tapis. Je ne me pique
-pas d’être plus Œdipe qu’un autre, mais je ne résistai pas à l’envie
-de donner un avis, _comme vous autres, messieurs_. Le _Bulletin du
-Bouquiniste_ (1er mai 1858) fit savoir, _urbi et orbi_, que, selon moi,
-Jacques Saquespée n’avait plus qu’à céder la place à Jean Certain.
-
-«Mon cher monsieur Aubry,
-
-«Une découverte bibliographique vaut à mes yeux la découverte de
-l’Amérique, ou peu s’en faut. Par bonheur, il y a toujours du nouveau à
-découvrir à travers l’océan des livres. C’est donc avec joie que j’ai
-vu, dans votre _Bulletin du Bouquiniste_, qu’on avait enfin découvert
-le nom de l’auteur d’un admirable poëme du XIIIe siècle: le _Roman du
-Châtelain de Coucy et de la Dame de Fayel_.
-
-«La lettre de M. H. Cocheris, qui annonçait cette bonne nouvelle,
-m’avait fait battre le cœur d’espérance: les recherches de M. Alphonse
-Chassant, si ingénieuses qu’elles soient, m’ont laissé d’abord dans le
-doute; puis, après avoir relu soigneusement sa curieuse dissertation,
-je suis resté convaincu que l’énigme était encore à chercher, par
-conséquent à trouver. Je regrette que le savant et spirituel auteur de
-l’ouvrage intitulé: _les Nobles et les Vilains du temps passé_, n’ait
-fait que s’égarer dans un paradoxe spécieux et vraiment impraticable.
-
-«Selon lui, le nom de _Jacques Saquespée_, qu’il a formé tant bien
-que mal, en choisissant un certain nombre de lettres parmi celles qui
-commencent les mots en tête des vingt-deux premiers vers du roman, ce
-nom, très-connu dans l’histoire nobiliaire de la Champagne et de la
-Picardie, serait celui de l’auteur anonyme.
-
-«Nous n’avons rien à dire sur le nom de _Saquespée_: qu’il appartienne
-à une famille champenoise, comme le croit M. Chassant, ou bien plutôt
-à une famille picarde, comme le suppose M. Cocheris, la question n’en
-est pas encore là. Il y a eu des familles de ce nom dans plusieurs
-provinces de France, et les maisons nobles fournissaient volontiers des
-trouvères à la _gaie science_.
-
-«Ce qu’il importe d’abord de constater, c’est que les deux noms
-de _Jacques_ et de _Saquespée_ ne se trouvent représentés, ni en
-acrostiche, ni en anagramme, dans les premiers vers du roman du
-_Châtelain de Coucy_; car la règle fondamentale de l’acrostiche
-consiste à reproduire, dans les initiales de plusieurs vers ou lignes
-de prose, toutes les lettres d’un nom, d’un mot ou d’une phrase,
-suivant l’ordre rigoureux de ces mêmes lettres; autrement, ce ne serait
-pas un acrostiche. Quant à l’anagramme, il faut, dans un nombre de
-lettres déterminé, retrouver, sans aucune addition ni suppression,
-les lettres composant un nom, un mot ou une phrase. Voilà pourquoi
-l’acrostiche-anagramme, proposé par M. Chassant, n’a pas de raison
-d’être.
-
-«M. Chassant, pour créer cet acrostiche, a été obligé de grouper à sa
-fantaisie les vers qui pouvaient le composer, en séparant les uns de
-leur ordre naturel, en rapprochant les autres et en les forçant, pour
-ainsi dire, de se ranger à son système: «Ainsi, dit-il, en partant du
-6e vers des 22 que nous avons reproduits plus haut, et suivant sans
-interruption jusqu’au 11e, on trouvera le prénom _Jacques_, en prenant
-les initiales des vers numérotés 9, 10, 11 (lettre double), 6, 7. Et,
-reprenant le 16e vers et ceux qui suivent jusqu’au 22e et dernier,
-on lira _Saquespé_, écrit dans l’ordre suivant: 16, 17, 18 (lettre
-double), 19, 20, 22, 21.» Nous le répétons, cette manière de procéder
-est inadmissible et contraire à toutes les règles de l’acrostiche et
-de l’anagramme, puisque l’anagramme et l’acrostiche ont aussi leurs
-règles, en quelque sorte, grammaticales.
-
-«M. Chassant en conviendra lui-même, s’il veut se servir du même mode
-de transposition des mêmes vers, pour obtenir d’autres noms. Ainsi,
-en prenant les initiales des vers numérotés 13, 10, 11, 12, on aura
-_Macé_, pour prénom; ensuite, les vers numérotés 20, 17, 22, 21, 18
-(lettre double), 19, donneront le nom de _Sapèque_. On peut varier à
-l’infini le placement des vers et en tirer une foule de combinaisons
-plus ou moins acrostiches. Que si l’on tenait absolument au nom de
-_Saquespée_, il serait plus simple et plus logique de le découvrir à
-peu près dans un acrostiche régulier, qui offre, à partir du 9e vers,
-ces deux mots: _Jacemes Saqesep_. Ajoutons encore, en passant, que le
-prénom de _Jacques_, auquel on a donné la préférence (l’acrostiche
-libre fournit aussi bien _Mai_ ou _Amé_, etc.), s’écrivait _Jacques_,
-et ne s’est jamais écrit _Jacqes_ au XIIIe siècle.
-
-«Mais cela importe peu ou point; il s’agit de découvrir, une fois
-pour toutes, le nom, le vrai nom de l’auteur du roman du _Châtelain de
-Coucy_.
-
-«Il faut avouer que le texte des vingt-deux vers, dans lesquels ce
-nom doit se trouver, a été altéré évidemment par le premier éditeur,
-quoique ce ne soit pas Crapelet qui ait fait pour son édition une copie
-collationnée sur le manuscrit de la Bibliothèque impériale. Nous sommes
-étonné que M. Alphonse Chassant, de qui la science paléographique
-est incontestable, n’ait pas eu l’idée de corriger ce texte, avant
-de procéder à la recherche de l’_engien_ qu’il contient. Quant à la
-traduction de Crapelet, elle est pleine de non-sens, et l’on s’aperçoit
-que le prétendu traducteur ne comprenait pas même la langue du XIIIe
-siècle.
-
-«Mais le nom de l’auteur? me direz-vous. Nous faisons bon marché du
-texte et de la traduction. Nous demandons seulement le nom de l’auteur
-du roman? C’est ici qu’Œdipe s’embarrasse.
-
-«En effet, nous avons trouvé cinq ou six noms très convenables, en les
-cherchant, soit dans la rime, soit dans l’acrostiche final, soit dans
-l’assonance, soit dans l’équivoque. C’est à l’équivoque ou au rébus que
-nous nous arrêterons. Le roman du _Châtelain de Coucy_ est en dialecte
-picard, comme le remarque fort bien M. Cocheris; le sujet, d’ailleurs,
-appartient à la Picardie: or, la Picardie ayant la spécialité des
-rébus, c’était là un _engien_ qui lui fut toujours familier et que la
-Flandre lui emprunta depuis. Eh bien! le nom de l’auteur doit être
-renfermé dans un rébus picard ou flamand.
-
-«Voici d’abord trois vers qui servent de préface à l’_engien_:
-
- Et mon non rimerai ausy,
- Si c’on ne s’en percevera,
- Qui l’engien trouver ne sara.
-
-«Voici maintenant l’_engien_, au 10e vers:
-
- J’en suis certain...
-
-«C’est-à-dire que l’auteur se nomme JEAN CERTAIN. Ce trouvère du XIIIe
-siècle était Picard, ou Artésien, ou Flamand. L’_Histoire littéraire
-de la France_ (t. XXIII, p. 537) dit qu’il appartenait aux provinces
-du Nord. M. Arthur Dinaux ne l’a pas oublié dans son précieux recueil
-des _Trouvères artésiens_ (p. 428). Laborde l’avait déjà cité, sous
-le nom de _Chiertain_, dans ses _Mémoires historiques sur Raoul de
-Coucy_, t. II, p. 180 et 319. On croit que ce Certain était abbé ou
-prieur de couvent, parce que, dans un _jeu parti_ qui nous reste de lui
-(Bibl. imp., ancien fonds, nº 7613), il se défend d’avoir des relations
-coupables avec ses religieuses; ce qui ne l’empêche pas de traiter
-cette grave et délicate question: Laquelle vaut-il mieux avoir pour
-maîtresse? Une nonnain ou une dévote laïque?
-
-«Faut-il conclure de là que, Jean Certain ayant composé son roman _en
-l’honneur d’une dame gente_, cette dame était certainement une dévote,
-sinon une religieuse?
-
- «Agréez, etc.
-
- «P.-L. JACOB, bibliophile.»
-
-M. Chassant ne se tint pas pour battu et releva le gant, d’un air
-de mauvaise humeur, dans le nº 37 du _Bulletin du Bouquiniste_. Il
-insista, il persista, pour maintenir Jacques Saquespée, ou plutôt
-JACQES SAQESPE, en possession du droit d’auteur, que j’avais osé
-transférer à Jean Certain. Sa réplique n’était pas plus solide que sa
-première argumentation; et l’érudition réelle, qu’il avait mise en jeu
-au profit d’une thèse imaginaire, laissait subsister dans leur entier
-toutes mes objections contradictoires. J’aurais eu beaucoup à dire,
-si j’avais jugé à propos de continuer le débat, et il m’eût suffi de
-recourir au manuscrit du roman du _Châtelain de Coucy_, sur lequel
-le savant M. Paulin Paris a consigné, dans une note autographe, le
-résultat de ses propres recherches.
-
-Je préférai m’abstenir et attendre le jugement dernier de la
-bibliographie. Ce jugement dernier est venu avec la dernière édition
-du _Manuel du libraire_ de notre seigneur et maître Jacques-Charles
-Brunet. On lit, à l’article CRAPELET, t. II, col. 407: «On a cherché
-le nom de l’auteur de l’Histoire du _Châtelain de Coucy_, dans les
-premiers vers de ce poëme. M. Chassant y a trouvé _Jacques Saquespée_,
-et le bibliophile Jacob, avec plus de vraisemblance, _Jean Certain_,
-poëte picard ou flamand du XIIIe siècle.»
-
-N’est-ce pas là une bien précieuse récompense pour un bibliophile?
-
-
-
-
- RONSARD ET COLLETET.
-
-
-Le poëte élégant qui a publié, _con amore_, non-seulement les Œuvres
-inédites ou non recueillies de Pierre de Ronsard, mais encore une
-édition des Œuvres complètes de l’illustre chef de la Pléiade, ne
-pouvait manquer de s’intéresser à la recherche de la maison que Ronsard
-possédait à l’entrée du faubourg Saint-Marcel, et que les deux Colletet
-avaient occupée après lui. Où était située cette maison? M. Prosper
-Blanchemain la demandait en vain aux échos du vieux Paris.
-
-Il avait pourtant, pour se guider dans sa recherche, un passage de la
-_Vie de Ronsard_, écrite par Guillaume Colletet, laquelle fait partie
-des _Vies des Poëtes françois_, dont la Bibliothèque du Louvre conserve
-le manuscrit autographe; ce passage est ainsi conçu:
-
- «Dans la maturité de son aage, il (Ronsard) aimoit le séjour de
- l’entrée du faux-bourg Saint-Marcel, à cause de la pureté de
- l’air, et de cette agréable montagne que j’appelle son Parnasse
- et le mien. Et certes je marqueray toujours d’un éternel crayon
- ce jour bienheureux, que la faveur du ministre de nos roys me
- donna le moyen d’achepter une des maisons qu’il aimoit autrefois
- habiter, en ce mesme faux-bourg, et sans doute, après celle
- de Baïf, qu’il aima le plus. Et, aussy, fut-ce sur ce sujet,
- que je composay, il y a quelques années, un sonnet que je ne
- feindray point d’insérer icy, par marque du respect inviolable
- que je porte à la mémoire de ce divin homme, et de la joye que
- je ressens d’habiter les sacrés lieux, que ses muses habitèrent
- autrefois avec tant de gloire.
-
- Je ne voy rien icy qui ne flatte mes yeux:
- Ceste cour du Ballustre est gaye et magnifique;
- Ces superbes lyons qui gardent le portique
- Adoucissent pour moy leurs regards furieux.
-
- Ce feuillage, animé d’un vent délicieux,
- Joint au chant des oiseaux sa tremblante musique.
- Ce parterre de fleurs, par un secret magique,
- Semble avoir derobé les estoiles des cieux.
-
- L’aimable promenoir de ces doubles allées,
- Qui de prophanes pas n’ont point esté foulées;
- Garde encore, ô Ronsard, les vestiges des tiens...
-
- Mais, ô noble desir d’une gloire infinie!
- Je trouve bien icy mes pas avec les siens,
- Et mon pas dans mes vers sa force et son génie.»
-
-Les notes railleuses que Tallemant des Réaux avait ajoutées à ce
-sonnet, en le citant dans ses _Historiettes_, d’après le recueil des
-_Épigrammes_ du sieur Colletet (Paris, L. Chamhoudry, 1653, in-12, p.
-47), devaient suffire pour fixer exactement la situation de la maison
-de Ronsard. M. Prosper Blanchemain eut le tort de se laisser égarer par
-les termes amphibologiques d’un sonnet inédit, qu’il découvrit parmi
-les papiers de Guillaume Colletet, et qui avait été adressé à ce poëte
-par son ami Jean Leblanc, auteur de la _Néoptémachie poétique_ et des
-_Odes pindariques_.
-
- A COLLETET.
-
- SUR SA MAISON DU FAUBOURG SAINT-MARCEL.
-
- Dans une region dite la Morfondue,
- D’autant qu’elle est sujette au frileux Aquilon,
- Colletet, embrasé des flammes d’Apollon,
- Va faire maintenant sa demeure assidue.
-
- Cette region froide à sa flamme étoit due:
- Son feu temperera l’hemisphere Gelon:
- Desja sa muse y balle, au son du violon,
- Sous l’ombre d’un meurier par la cour espandue.
-
- Les poëtes voisins, pour desdier ces lieux,
- Ont faict un sacrifice aux domestiques dieux,
- Affin que tout arrive à bien au nouvel hoste:
-
- Garnier avec Leblanc et le pere Thomas
- Se trouverent, ayant au chef une calotte,
- Et par les vins fumeux chasserent les frimas.
-
-M. Prosper Blanchemain publia ce sonnet, qui avait été composé sans
-doute vers 1625, puisque Jean Leblanc était déjà très-vieux quand
-il fit réimprimer ses _Odes pindariques_, en 1611, et qui fixe
-approximativement l’époque où Colletet devint propriétaire de la maison
-de Ronsard, où il réunissait ses amis, poëtes et buveurs. «Voilà
-bien, disait M. Prosper Blanchemain, ce grand _meurier_ de des Réaux,
-et, de plus, nous savons que l’habitation est située dans la rue des
-Morfondus. Jaillot et le plan de Gomboust nous apprennent que la rue
-des Morfondus, plus tard rue du _Puits-de-Fer_, n’est autre que la
-rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont, illustrée d’autre part pour avoir
-été habitée par Pascal et par Rollin, dont les demeures sont connues.
-Il ne me restait plus qu’un pas à faire pour arriver au but de mes
-recherches: déterminer l’emplacement exact de la maison; il m’a été
-impossible d’y parvenir.»
-
-Le mûrier de Ronsard, ce grand mûrier dont Colletet vendait les mûres,
-au dire de Tallemant des Réaux, et que Jean Leblanc célébrait comme
-l’ornement de la cour du Balustre, cour _gaie et magnifique_, qui,
-suivant Tallemant, n’avait que quatre pieds en carré; ce mûrier était
-là, ce me semble, pour mieux diriger la recherche que M. Blanchemain
-a faite au milieu du faubourg Saint-Marcel, au lieu de rester _à
-l’entrée_ de ce faubourg, comme le lui conseillaient les textes qu’il a
-cités.
-
-Je réfutai donc en ces termes l’article que M. Prosper Blanchemain
-avait consacré à sa découverte, dans le nº 102 du _Bulletin du
-Bouquiniste_ (15 mars 1861):
-
-«M. Prosper Blanchemain, à qui nous devons une très-bonne édition des
-œuvres complètes de Ronsard, et qui avait préludé à ce grand travail
-d’éditeur passionné, par la publication des pièces que n’ont pas
-recueillies les anciens éditeurs de son poëte favori, s’est occupé
-naturellement de retrouver la maison que Ronsard possédait à Paris.
-Cette maison était déjà célèbre dans l’histoire littéraire, par les
-assemblées de la Pléiade, que Ronsard convoquait chez lui et qu’il
-présidait lui-même, concurremment avec son ami Baïf. Mais on ne savait
-pas exactement dans quel quartier ni dans quelle rue il fallait la
-chercher; or cette maison peut exister encore, si le mauvais génie des
-démolitions ne l’a pas fait disparaître incognito.
-
-«M. Prosper Blanchemain a constaté, d’après un passage des _Vies des
-Poëtes_, de Guillaume Colletet, ouvrage inédit dont le manuscrit est
-à la Bibliothèque du Louvre, que la maison de Ronsard devait être
-située _à l’entrée du faubourg Saint-Marcel_, et que Guillaume Colletet
-l’avait habitée après lui. Les poëtes se succèdent et ne se ressemblent
-pas. Suivant la vie de Guillaume Colletet, écrite par un de ses amis,
-P. Cadot, avocat au parlement, et non encore publiée, la maison, qui
-avait été le berceau de la Pléiade au seizième siècle, aurait vu se
-former au dix-septième les premières réunions de l’Académie française.
-Ce sont là des faits intéressants, que M. Prosper Blanchemain nous a
-révélés dans une note insérée au _Bulletin du Bouquiniste_.
-
-«Mais il n’a pas été aussi heureux dans la recherche qu’il a faite de
-l’endroit même où cette maison fameuse était placée. Un sonnet inédit
-de J. Leblanc, adressé à Guillaume Colletet, _sur sa maison du faubourg
-Saint-Marcel_, nous apprend que ladite maison s’élevait
-
- Dans une région dite la Morfondue.
-
-«M. Blanchemain a cru que cette région n’était autre que la rue
-des Morfondus, plus tard rue du Puits-de-Fer, et maintenant rue
-Neuve-Saint-Étienne-du-Mont. C’est là qu’il est allé demander la maison
-de Ronsard ou celle de Guillaume Colletet. Nous ne sommes pas surpris
-qu’il ne l’ait pas trouvée, car la rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont,
-qu’on appelait, du temps de Ronsard, la rue du Puits-de-Fer, à cause
-d’un puits public, et qui s’était appelée auparavant _chemin du
-Moulin à vent_, ne fût bâtie, comme son nom l’indique, qu’à la fin du
-seizième siècle, c’est-à-dire après que la construction de l’église de
-Saint-Étienne-du-Mont, commencée sous le règne de François Ier, eut été
-achevée. On la nomma aussi rue des _Morfondus_, parce qu’on n’y voyait
-qu’une seule maison, que le peuple avait plaisamment baptisée: _la
-maison des morfondus ou des réchauffés_.
-
-«Guillaume Colletet, qui mourut le 19 janvier 1659, fut enterré dans
-l’église de Saint-Sauveur, au faubourg Saint-Denis, où il n’avait
-pas d’épitaphe, dit expressément Piganiol de La Force. La tradition
-rapporte qu’il était si pauvre, que ses amis furent obligés de se
-cotiser pour payer les frais de l’enterrement. La tradition pourrait
-bien être fausse ici comme ailleurs, car Guillaume Colletet était alors
-propriétaire de la maison du faubourg Saint-Marcel, qui passa en la
-possession de son fils François Colletet, que Boileau nous représente
-_crotté jusqu’à l’échine_ et _allant quêter son pain de cuisine en
-cuisine_. François Colletet fut, comme son père, propriétaire et
-bourgeois de Paris. Il possédait une magnifique bibliothèque qui ne
-lui avait pas coûté ce qu’elle valait, il est vrai, et qui se vendrait
-aujourd’hui 2 ou 300,000 francs, car elle était toute composée de vieux
-romans, de facéties, de vieux poëtes français, de mystères, de farces
-et d’anciennes pièces de théâtre. Il est certain que François Colletet
-ne fut pas plus pauvre que son père ne l’avait été, et nous avons même
-de bonnes raisons pour supposer qu’il avait fait des économies, aux
-dépens de sa nourriture et de son habillement.
-
-Quant à la maison, qu’il habitait comme son père et qui lui
-appartenait à titre de domaine patrimonial, elle n’était pas dans la
-rue des Morfondus ou du Puits-de-Fer, comme l’a supposé M. Prosper
-Blanchemain, mais dans la petite rue du Mûrier, qui s’était nommée
-d’abord rue Pavée, et qui changea de nom en l’honneur du mûrier, sous
-l’ombrage duquel la Pléiade tenait ses séances poétiques. Cette rue
-s’ouvre, en effet, _à l’entrée du faubourg Saint-Marcel_, au pied de
-la montagne de Sainte-Geneviève, exposée aux vents du nord, _dans une
-région dite la Morfondue_.
-
-En 1676, François Colletet, à qui ses publications littéraires
-n’avaient pas trop bien réussi, voulut se faire industriel et recréer
-le Bureau d’adresses, que Théophraste Renaudot exploitait auparavant
-avec tant de succès et de profit. Il eut l’idée de faire un journal
-d’affiches et d’annonces, le premier qu’on ait vu paraître en France.
-Ce journal, qui devait être distribué et affiché dans Paris tous
-les huit jours, se composait d’une feuille in-4; il parut, pour la
-première fois, au mois d’août 1676; mais il fut supprimé, peu de
-semaines après, sur un ordre du lieutenant de police, au moment où
-l’entreprise de François Colletet devenait si prospère, qu’elle avait
-nécessité la fondation de plusieurs bureaux auxiliaires. Le principal
-bureau était dans le domicile de François Colletet. Voici le titre que
-ce pauvre industriel ajouta au recueil factice des numéros publiés par
-son Bureau d’adresses: _Journal des avis et des affaires de Paris,
-contenant ce qui s’y passe tous les jours de plus considérable pour
-le bien public_. (Paris, du Bureau des journaux, des avis et affaires
-publiques, rue du Meurier, proche Saint-Nicolas-du-Chardonnet, 1676,
-in-4 de 152 pages.) A la fin de chaque numéro, on annonce que «les
-cahiers du journal se distribuent tous les jeudis chez le sieur
-Colletet, rue du Meurier, proche Saint-Nicolas-du-Chardonnet.»
-
-«Il n’y a donc pas de doute ni d’amphibologie possible: la maison de
-Colletet, c’est-à-dire celle de Ronsard, était dans la rue du Mûrier,
-et quoiqu’elle fût _proche_ de l’église de Saint-Nicolas-du-Chardonnet,
-elle dépendait de la paroisse de Saint-Médard, comme François Colletet
-l’a déclaré lui-même dans son poëme burlesque du _Tracas de Paris_:
-
- Il vaut bien mieux voir Saint-Médard:
- C’est une magnifique église,
- Qu’avec grande raison je prise,
- D’où sont beaucoup de gens de bien,
- Et dont je suis paroissien.
-
-«Lorsque j’ai publié le _Tracas de Paris_, à la suite du _Paris
-ridicule_ de Claude Le Petit (_Paris, Adolphe Delahays_, 1859,
-in-12), j’ignorais encore la demeure de François Colletet, et j’avoue
-humblement que je n’avais pas pris la peine de la chercher. Maintenant
-qu’elle est trouvée, du moins à peu près, il faut demander à notre
-archéologue parisien, M. Berty, qui a fait des travaux si complets sur
-la topographie de l’ancien Paris, ce qu’il a pu découvrir, aux Archives
-de l’Empire, relativement à la maison de Ronsard et des Colletet.»
-
-M. Prosper Blanchemain ne renonça pas, toutefois, à placer la maison
-de Ronsard dans la rue _Neuve_-Saint-Étienne-du-Mont, laquelle n’avait
-encore, je le répète, qu’une maison construite, dans les premières
-années du dix-septième siècle, quand on la nommait _rue des Morfondus_.
-Il aurait pu, cependant, s’en rapporter au témoignage de François
-Colletet lui-même, à qui appartint la maison qu’il avait héritée de
-son père et qu’il habitait toujours en 1676, _rue du Mûrier, proche
-Saint-Nicolas-du-Chardonnet_.
-
-1º La maison de Ronsard était surtout connue par ce mûrier, qui
-donna son nom à la rue Pavée et qui subsistait encore à la fin du
-dix-septième siècle.
-
-2º Cette maison était située _à l’entrée_ du faubourg Saint-Marcel,
-c’est-à-dire non loin de l’enceinte de Philippe-Auguste, à côté de la
-place Maubert, là où commençait le faubourg enfermé depuis, en partie,
-dans l’enceinte de Charles V.
-
-3º Le quartier de la place Maubert, comprenant le faubourg
-Saint-Marcel, représente exactement cette _région dite la Morfondue_,
-que M. Blanchemain a prise pour une rue. Le mot _région_ ne peut
-s’entendre que d’un quartier.
-
-4º La maison du pauvre Guillaume Colletet, malgré les _superbes_ lions
-qui en gardaient le portique, malgré sa magnifique cour du Balustre,
-malgré son parterre et ses doubles allées, n’était pas un palais, tant
-s’en faut: les allées étaient de quatre pieds chacune, comme nous
-l’apprend Tallemant des Réaux; la cour avait quatre pieds en carré!
-
-C’était assez pour Guillaume Colletet, qui, le chef couvert d’une
-calotte de drap, buvait frais, à l’ombre du mûrier de Ronsard, avec ses
-amis Garnier, Leblanc et le père Thomas.
-
-
-
-
- PIERRE DU PELLETIER
- ET
- PIERRE GUILLEBAUD.
-
-
-Je ne parle jamais d’un livre, sans l’avoir lu d’un bout à l’autre,
-et même sans l’avoir étudié littérairement et bibliographiquement. Un
-titre d’ouvrage est sans doute un commencement d’information, mais
-c’est la porte du sanctuaire: il faut pénétrer plus avant, pour savoir
-ce qui s’y passe.
-
-J’avais remarqué, dans l’excellent et utile _Bulletin du Bouquiniste_
-de M. Aubry, l’annonce d’un volume que je ne connaissais pas; elle
-était ainsi conçue: _Hortus epitaphiorum, ou Jardin d’épitaphes
-choisies_, où se voyent les fleurs de plusieurs vers funèbres, tant
-anciens que nouveaux, tirez des plus fleurissantes villes de l’Europe;
-le tout divisé en deux parties (_Paris, Gaspard Meturas_, 1666, 2
-part. en 1 vol. in-12). Je priai M. Aubry de me communiquer ce volume,
-qui avait déjà trouvé acquéreur, et je le lui rendis, le lendemain,
-après l’avoir examiné à loisir, en lui envoyant la note suivante, qui
-fut imprimée dans le _Bulletin du Bouquiniste_ (1857, 21e nº, 1er
-novembre):
-
-«Voilà, à coup sûr, un livre rare, parce qu’il n’a jamais été signalé
-et qu’il est tombé bientôt dans l’oubli. Nous regrettons seulement que
-cet exemplaire ne soit pas dans un état parfait de conservation (il est
-un peu mouillé et court de marge), car les amateurs se disputeraient
-certainement entre eux sa possession à un prix élevé. C’est un volume
-qui se rattache, en effet, aux collections spéciales de livres sur
-l’histoire de Paris et sur l’histoire littéraire du dix-septième
-siècle. Il s’agit d’un recueil d’épitaphes, parmi lesquelles un grand
-nombre appartiennent à des personnages illustres enterrés dans les
-églises de la capitale. Nous ne connaissons qu’un seul recueil du
-même genre, qui n’est pas rare, mais qui a été négligé jusque dans
-ces derniers temps: _Selectæ christiani orbis Deliciæ, ex urbibus,
-templis, bibliothecis et aliunde_, per Franciscum Swertium (_Colon.
-Agrip._, 1608, pet. in-8, frontispice gravé). Quant au _Recueil
-d’épitaphes sérieuses, badines, satiriques et burlesques_ (Bruxelles
-ou Paris, 1782, 3 vol. in-8), compilé par le bonhomme La Place, il
-n’a pas la moindre valeur, au point de vue historique. Celui que
-nous avons sous les yeux a été recueilli par un assez mauvais poëte,
-Pierre du Pelletier, que Boileau a immortalisé dans ses satires, en le
-représentant _crotté jusqu’à l’échine_ et habitué à _mendier son pain
-de cuisine en cuisine_.
-
-«Pierre du Pelletier n’en était pas réduit à cette extrémité: «il
-avait assez de cuisine pour vivre,» comme le dit l’abbé Guéret, dans
-la _Promenade de Saint-Cloud_; mais il vivait surtout du produit de
-ses dédicaces, de ses sonnets et de ses vers laudatifs. Il attachait
-au moins une de ces poésies complimenteuses à chaque nouveau livre
-qui voyait le jour, et il y ajoutait, d’ordinaire, une dédicace de
-sa façon, qu’il se faisait payer d’une manière ou d’autre. On peut
-donc croire que ce recueil d’épitaphes a servi également son métier
-de flatteur à gages, et que les éloges posthumes qu’il contient
-ont été payés souvent par les parents ou les amis du défunt. Quoi
-qu’il en soit, on remarque dans ce ramassis, fait sans ordre et sans
-mesure, une foule d’épitaphes intéressantes, composées par les poëtes
-contemporains, Guillaume Colletet, Frenicle, Lamothe Le Vayer fils,
-Habert, et du Pelletier lui-même. Quelques-unes de ces épitaphes sont
-consacrées à des morts célèbres; ainsi, on en trouve trois relatives
-à la fameuse demoiselle de Gournay, et l’une d’elles est de Lamothe
-Le Vayer, fils du grand philosophe Pierre de Lamothe Le Vayer, et ami
-de Molière. Il y a plusieurs pièces de Malherbe, de Théophile, etc.,
-imprimées ou non dans leurs œuvres. Enfin, l’analyse de ce curieux
-volume demanderait une étude approfondie; bornons-nous à l’indiquer
-aux bibliographes futurs, qui le remettront peut-être en honneur dans
-l’intérêt de l’histoire. La dédicace, adressée à M. Naudé, chanoine
-en l’église Notre-Dame de Verdun, prieur d’Artige en Limousin et
-bibliothécaire de l’excellentissime cardinal Mazarin, par le libraire
-Gaspard Meturas, et non par le compilateur anonyme qui n’a signé qu’un
-sixain encomiastique, nous donne lieu de penser qu’il existe de ce même
-recueil une édition antérieure à l’année 1653, c’est-à-dire à la mort
-du savant Gabriel Naudé.»
-
-Je m’étais trop pressé de rédiger la note précédente, et j’avais
-fait fausse route. Quel est le bibliographe qui ne se trompe pas dix
-fois par jour ou par semaine? M. Eusèbe Castaigne, bibliothécaire de
-la ville d’Angoulême, me prouva bel et bien que je m’étais trompé
-en attribuant à Pierre du Pelletier la publication de l’_Hortus
-epitaphiorum_, qui appartenait sans conteste à Pierre Guillebaud,
-religieux feuillant, lequel a composé et mis au jour un certain nombre
-d’ouvrages historiques sous le nom de dom Pierre de Saint-Romuald.
-J’insistai pour que la critique de mon savant collègue fût imprimée
-in-extenso dans le _Bulletin du Bibliophile_, et je fis amende
-honorable le plus humblement du monde, en la faisant suivre de cette
-lettre, qui renferme quelques particularités bibliographiques, et que
-je tiens à conserver comme une expiation de ma faute.
-
-
- A Monsieur Aubry, libraire, éditeur du _Bulletin du
- Bouquiniste_.
-
- Monsieur,
-
-Vous avez bien voulu me communiquer la lettre que vous adresse M.
-Eusèbe Castaigne, bibliothécaire de la ville d’Angoulême, pour relever
-les inexactitudes que contient ma note relative au recueil intitulé:
-_Hortus epitaphiorum selectorum_. Je vous engage à publier promptement
-cette lettre, qui m’a paru d’autant plus utile, qu’elle est extraite
-en partie d’un ouvrage de ce savant bibliothécaire: _Essai d’une
-Bibliothèque historique de l’Angoumois_, que tous les bibliographes
-devraient connaître, et qui n’est malheureusement pas très-répandu à
-Paris.
-
-J’avoue humblement que M. Castaigne a raison de se ranger du côté de
-Niceron et de Barbier, qui attribuent à dom Pierre de Saint-Romuald
-ce recueil d’épitaphes latines et françaises, que j’avais cru pouvoir
-attribuer à Pierre du Pelletier. Cependant je persiste à croire que
-ce dernier n’est pas tout à fait étranger à la compilation dudit
-recueil, surtout pour la partie française. Les six vers signés _du
-Pelletier_, et placés à la suite de l’épître dédicatoire du libraire à
-Gabriel Naudé, sont en quelque sorte le complément de cette dédicace.
-Quel autre que du Pelletier aurait inséré dans ce volume un si grand
-nombre de pièces de vers composées par du Pelletier? Il n’y a que
-François Colletet et de Prade, qui occupent autant de place que lui
-dans l’_Hortus epitaphiorum_. Or, de Prade et François Colletet étaient
-les meilleurs amis de du Pelletier. Dans l’introduction _Au lecteur_,
-on remarque la traduction en vers français de _Trois utiles advis d’un
-vivant_, écrits en vers latins, probablement par Pierre Guillebaud.
-Cette traduction est précédée de la note suivante: «Ces trois ont
-été traduits par le sieur du Pelletier, advocat au Parlement, qui a
-desja enrichy le public de plusieurs de ses ouvrages, tant en prose
-qu’en vers.» A la page 439, on trouve une «épigramme du sieur du
-Pelletier sur la mort de son intime amy, le sieur de Chandeville, poëte
-excellent, neveu de feu M. de Malherbe;» à la page 465, un sonnet de
-Fr. Colletet au sieur du Pelletier, sur la mort de sa femme; à la page
-530, un sonnet du même du Pelletier, imité d’une pièce de vers latins
-de Pierre Guillebaud, imprimée à la page 317. Enfin, on peut supposer,
-avec quelque vraisemblance, qu’un révérend père feuillant n’aurait pas
-mis, à la page 484: «_Autre_ (épitaphe) _à l’antique, qui est à Paris,
-en l’église de Sainct-Eustache_, POUR QUELQUE GROS CATHOLIQUE.» C’est
-un peu trop gros, ce me semble, pour un religieux.
-
-Je reconnais, cependant, que la première partie du recueil, où il y
-a des vers latins de la façon de Pierre Guillebaud, relatifs à des
-personnes de sa famille et de sa ville natale d’Angoulême, doit lui
-être laissée en toute propriété, quoiqu’on lise, en tête d’un sixain
-à la mémoire de Claude Robert, chanoine de l’église cathédrale de
-Châlons-sur-Saône: «Il est du style de D. P. de S. R. feuillant.» Nous
-signalerons même une particularité curieuse, qui vient à l’appui de
-cette attribution: c’est que l’exemplaire qui nous a été communiqué,
-et qui appartient, nous dit-on, à un de nos plus doctes paléographes,
-offre beaucoup de corrections manuscrites de la main de l’auteur.
-L’épitaphe de Jeanne Masson, mère de Pierre Guillebaud, à la page 261,
-est précédée de cette note filiale: _Quidnam sic properè, te misero
-mihi!_
-
-En somme, ce recueil, dont j’ai voulu signaler seulement l’intérêt au
-point de vue de l’histoire, est encore plus intéressant que je ne l’ai
-dit. J’ai eu, depuis, l’occasion d’examiner la première édition de
-1648, ou du moins un exemplaire avec son premier titre, où le fleuron
-et l’adresse ont seuls des différences. Le fleuron représente deux
-Amours assis et adossés; l’adresse est ainsi conçue: _Paris, chez
-Gaspar Meturas, rue Sainct-Jacques, à la Trinité, près les Mathurins_.
-Sur les nouveaux titres portant la date de 1666, le fleuron, à l’image
-de la sainte Trinité, reproduit l’enseigne du libraire, qui a mis
-pour adresse: _Chez Gaspar Meturas, rue Sainct-Jacques, et se vend à
-Lyon, chez Charles Mathevet, rue Mercière, à l’image de sainct Thomas
-d’Acquin_. Cette adresse nous apprend donc que le libraire-éditeur,
-Gaspard Méturas, qui venait de publier, en cette même année 1666,
-le nouveau recueil d’épitaphes, rassemblées par le P. Labbe, avait
-cédé à un libraire de Lyon le restant des exemplaires de son _Hortus
-epitaphiorum_.
-
-Nous persistons à penser que le _Thesaurus epitaphiorum_ du P. Labbe
-est bien loin d’offrir le même intérêt historique et archéologique,
-que l’_Hortus_ de Pierre Guillebaud, ou de Pierre du Pelletier.
-Non-seulement le _Thesaurus_ ne donne aucune épitaphe française, mais
-encore les épitaphes latines qui s’y trouvent, et qui peuvent se
-rattacher à notre histoire, sont dépourvues de ces indications locales
-qui ajoutent beaucoup de prix à la plupart des épitaphes latines ou
-françaises, recueillies par Pierre du Pelletier ou Pierre Guillebaud.
-En outre, le P. Labbe a consacré un livre entier de son recueil aux
-épitaphes de l’antiquité païenne; un autre livre aux épitaphes de
-l’antiquité chrétienne; un autre aux inscriptions de la Grèce et de
-l’ancienne Rome, en l’honneur des chiens et des chats, etc. Pierre
-Guillebaud, ou Pierre du Pelletier, s’est contenté d’accorder quelques
-pages au Dogue et au petit Chien de Du Bellay, au Chat et à la Chatte
-de Maynard, à la Chauve-souris de Baïf et à l’Ane du Catholicon
-d’Espagne. A tout seigneur tout honneur.
-
-Je remercie sincèrement mon savant collègue de m’avoir averti d’être
-plus prudent à l’avenir dans mes élucubrations bibliographiques.
-Mais, hélas! il suffit de se sentir quasi-bibliographe, pour être
-bien convaincu qu’on n’écrit pas vingt lignes en bibliographie,
-sans commettre une ou deux erreurs: de là le proverbe: _Errare
-bibliographicum est_. Ce qui console, c’est qu’un bon chrétien péche au
-moins sept fois par jour.
-
- Agréez, etc.
-
- P. L. JACOB, _bibliophile_.
-
- 16 novembre 1857.
-
-
-
-
- ISARN OU MÉNAGE.
-
-
-M. A.-T. Barbier, ancien secrétaire des Bibliothèques de la Couronne,
-était le neveu du célèbre auteur du _Dictionnaire des anonymes_. Il
-avait voulu marcher sur les traces de son savant oncle et il s’était
-fait bibliographe; mais, avec beaucoup d’instruction et beaucoup
-d’esprit naturel, il manquait absolument de critique. On ne doit pas
-s’étonner qu’il se soit plus d’une fois fourvoyé dans des questions
-littéraires, où il apportait toujours plus d’érudition que de logique.
-
-Après sa réimpression des _Mémoires de Hollande_, qu’il attribua un
-peu légèrement à madame de Lafayette, d’après le témoignage d’un docte
-Hollandais J.-G. Grævius, et qui lui avaient fourni du moins une
-publication très-intéressante (Paris, J. Techener, 1856, in-16, avec
-portraits et _fac-simile_), il était tourmenté du désir de prendre sa
-revanche et de gagner la partie dans une autre joute bibliographique.
-C’est alors qu’il eut la malheureuse idée de soutenir, sinon de
-prouver, que le poëte Isarn n’avait jamais existé, et que Ménage
-s’était caché sous ce nom imaginaire, pour adresser le poëme du _Louis
-d’or_ à mademoiselle de Scudéry.
-
-M. A.-T. Barbier se livra, pendant plusieurs mois, à d’actives
-recherches, par toutes les bibliothèques de Paris, dans le but de
-démasquer le prétendu pseudonyme de Ménage. Je fis sa connaissance,
-pendant qu’il poursuivait sa chimère, en feuilletant des milliers de
-livres et de manuscrits. Je ne lui dissimulai pas que c’était bâtir
-sur le sable, que de prétendre, à force d’inductions et de déductions
-les plus savantes et les plus ingénieuses du monde, changer Isarn
-en Ménage: «A quoi bon, lui disais-je en riant, vous crever les
-yeux vous-même, pour nous démontrer qu’il fait nuit en plein jour?»
-J’espérais qu’il ne donnerait pas suite à cette étrange croisade,
-entreprise contre le pauvre Isarn, qui avait des droits acquis de
-longue date dans l’histoire littéraire, et je pensais que tôt ou tard
-la lumière se ferait dans l’imagination obscurcie de M. A.-T. Barbier.
-Hélas! je comptais sans l’obstination d’un bibliographe!
-
-Voici l’incroyable article qu’il fit paraître dans le _Bulletin du
-Bouquiniste_ (1er mai 1858):
-
-
- «_Curiosité bibliographique.--Pseudonymie.--Ménage._
-
- «Dans tous les temps, les auteurs qui ont voulu se jouer des
- curieux ont inventé différents moyens de dérouter les lecteurs;
- Cicéron et le Junius anglais ont réussi dans leur projet. Le
- Sempsiceranus des lettres à Atticus et le pseudonyme des
- Lettres de Junius ne nous ont pas encore été dévoilés, après une
- multitude de recherches érudites. Ménage, qui aimait à surprendre
- ses amis, témoin son sonnet italien qu’il leur avait présenté
- sous le nom du Tasse, s’est surpassé lui-même dans ce genre. On a
- cru, jusqu’à ces derniers temps, à l’existence d’un auteur du nom
- d’Isarn, qui n’était autre que Ménage lui-même.
-
- «Le _Louis d’or_, adressé, sans nom d’auteur, à mademoiselle de
- Scudéry, eut deux éditions, l’une en 1660 et l’autre en 1661,
- avec le retranchement d’un vers trop libre et des additions qui
- permirent de le réimprimer dans les Éloges de Mazarin, rassemblés
- par Ménage en un volume in-folio (1666). Il avait des précautions
- à prendre, pour ménager ses nombreux bienfaiteurs, car, après
- Chapelain, son protégé, c’était le mieux renté de tous les beaux
- esprits, au point d’exciter la jalousie d’un plaisant, qui avait
- trouvé dans le nom de _Gilles Ménage_ l’anagramme de _Mange
- l’Église_.
-
- «Voici comment il s’y prit: son _Dictionnaire étymologique_,
- deuxième édition de 1694, contient cet éloge d’Isarn ou plutôt
- de lui-même, comme il sera démontré tout à l’heure: «Il y a, à
- Castres, une famille du nom d’Isarn, qui se prononce Isar, dont
- était _M. Isar, auteur du Louis d’or et de plusieurs autres
- compositions très-ingénieuses_.» Cet éloge d’outre-tombe était
- assez adroit et trompa la bonne foi de La Monnoye et de quelques
- autres contemporains; mais, aujourd’hui que les manuscrits de
- Conrart peuvent être lus par tout le monde, à la Bibliothèque de
- l’Arsenal, on voit, en regard du nom de _Thrasyle_, une apostille
- de la main de Pélisson, dans laquelle il parle ironiquement
- des constantes amours d’Isarn[4]. D’un autre côté, le _Grand
- Cyrus_[5] contient un récit piquant des amours inconstants de
- Thrasyle, où nous voyons figurer deux confidentes de _Mandane_
- (madame de Longueville), mademoiselle de Lavergne et madame
- d’Harambure, sous les noms d’_Athalie_, de _Cléorite_, et, sous
- les noms de _Thrasyle_ et d’_Hégésippe_ (premier historien
- ecclésiastique grec), Ménage et Huet.
-
- [4] Voir B. de l’Ars., Mss. nº 151, p. 615.
-
- [5] T. VII, p. 1044 et 1090.
-
- «La comparaison d’une pièce écrite par Ménage, que je possède,
- avec la relation d’une aventure au bord de la Seine, signée _Isar
- le Pensif_, ne laisse plus aucun doute sur l’identité d’Isarn et
- de Ménage[6]. Quoique ma pièce remonte à une époque antérieure,
- elle porte en elle-même, outre la ressemblance du corps de
- l’écriture, la preuve qu’elle est de notre auteur, qui en a
- conservé, dans son _Dictionnaire étymologique_, la définition du
- mot DISTRICT.
-
- [6] Manuscrit de Conrart. B. de l’Ars., nº 151, p. 571.
-
- «A.-T. BARBIER.»
-
-
-M. A.-T. Barbier était fier et heureux de sa belle découverte, et je
-me reproche aujourd’hui de ne l’avoir pas laissé jouir paisiblement de
-son bonheur. Je pris fait et cause pour _Isarn_, et je me chargeai de
-défendre son identité dans le _Bulletin du Bouquiniste_, où il avait
-été sacrifié impitoyablement à ce sournois de _Ménage_.
-
-
-«_Le Ménage-Isarn de_ M. A.-T. BARBIER.
-
-«Il est impossible de laisser passer, sans une réponse, sans une
-protestation immédiate, l’inexplicable assertion de M. A.-T.
-Barbier, qui prétend avoir découvert le savant Ménage sous le masque
-d’Isarn, «auteur du _Louis d’or_ et de plusieurs autres compositions
-très-ingénieuses,» comme Ménage l’a dit lui-même dans son _Dictionnaire
-étymologique_.
-
-«C’est chose grave que de vouloir déposséder de ses droits et de son
-titre d’auteur un écrivain, qui devait se croire, en vertu d’une longue
-et incontestable possession, à l’abri de pareille chicane littéraire:
-il faudrait, au moins, une preuve, sinon des preuves, pour établir un
-nouveau système qui donne un démenti éclatant à une opinion accréditée,
-confirmée par le témoignage de deux siècles.
-
-«M. A.-T. Barbier est un bibliophile passionné, un chercheur
-infatigable, un obstiné feuilleteur de livres. Nous l’avons vu, pendant
-dix mois, dix mois entiers, s’acharner à la poursuite de son Ménage,
-caché sous la peau d’Isarn; nous l’avons vu, inébranlable dans ses
-convictions préconçues, repousser, rejeter dédaigneusement tout ce qui
-pouvait détruire son rêve favori. Le XVIIe siècle avait beau crier:
-_Isarn_; M. A.-T. Barbier répétait: _Ménage_.
-
-«Quand M. A.-T. Barbier a publié une charmante édition des _Mémoires
-de Hollande_, qu’il attribuait à madame de Lafayette, nous avons
-applaudi à sa découverte, un peu problématique cependant, mais fondée,
-du moins, sur la déclaration formelle d’un ancien bibliographe, le
-rédacteur de la _Bibliotheca Heinsiana_. C’était peut-être un paradoxe,
-mais un paradoxe ingénieux, qui ne faisait tort à personne, puisque
-les _Mémoires de Hollande_ ne sont pas trop indignes de l’auteur de
-_la Princesse de Clèves_, et que cet ouvrage agréable n’a jamais eu de
-père avoué. L’enfant est de bonne race; on en fait honneur à madame de
-Lafayette; soit, baptisons l’enfant!
-
-«Il est étrange, il est cruel, au contraire, de s’attaquer à ce pauvre
-Isarn, à l’auteur reconnu, incontesté du _Louis d’or_, pour lui enlever
-son livre, son joli petit livre, pour lui arracher, bon gré mal gré,
-ses lauriers de poëte et de bel esprit, au profit de son contemporain
-et de son ami, le docte et pédant Ménage. Et sur quoi s’appuie
-l’échafaudage fragile et mal enchevêtré de ce monstrueux paradoxe?
-Sur un passage des manuscrits de Conrart, où l’on voit, en regard du
-nom de Thrasyle, une apostille de la main de Pellisson, dans laquelle
-ce dernier parle ironiquement des constantes amours d’Isarn. Or,
-_Thrasyle_, c’était Ménage, dans le monde des Précieuses.
-
-«Le grand maître des autographes, le spirituel et savant M. Feuillet
-de Conches, nous expliquera la note de Pellisson, lorsqu’il publiera
-les _Chroniques des Samedis de mademoiselle de Scudéry_, dans la
-Bibliothèque elzévirienne de M. Jannet. M. Feuillet de Conches est
-d’autant plus autorisé à nous dire le dernier mot sur Isarn, qu’il
-possède, dans son admirable collection, beaucoup de lettres et de
-manuscrits de ce même Isarn, qui n’a jamais été et qui ne sera jamais
-Ménage, _quoi qu’on die_!
-
-«M. A.-T. Barbier aurait mieux fait de tenir compte de l’opinion tout à
-fait contradictoire de son illustre parent, l’auteur du _Dictionnaire
-des Anonymes_, dans lequel Isarn est nommé deux fois comme ayant
-composé _la Pistole parlante, ou la Métamorphose du Louis d’or_ (Paris,
-de Sercy, 1660, in-12), réimprimée sous le titre du _Louis d’or, à
-mademoiselle de Scudéry_ (Paris, Loyson, 1661, in-12), et plus tard,
-avec le nom de l’auteur, dans le _Recueil de pièces choisies tant en
-prose qu’en vers_ (La Haye, van Loom, 1714, 2 vol. in-8), publié par
-Bernard de La Monnoye. A.-A. Barbier n’était pas seulement un excellent
-bibliographe, c’était un écrivain profondément versé dans l’histoire
-littéraire. C’est donc lui qui se charge de répondre ici à son cousin,
-M. A.-T. Barbier.
-
-«En attendant une réponse plus détaillée, nous ferons observer à M.
-A.-T. Barbier que Ménage n’avait aucun motif de se déguiser sous le
-masque d’Isarn, ou _Isar le Pensif_. Ménage, d’ailleurs, en sa qualité
-de _précieux_, connu, admiré, adulé sous la majestueuse dénomination
-du _sage Thrasyle_, ne se fût pas abaissé à prendre un nom de bête,
-car, suivant _les Origines de la langue françoise_ de Ménage lui-même
-(Paris, 1650, in-4º), l’_isard_ ou _isar_, est une espèce de chamois.
-M. A.-T. Barbier aura peut-être de bonnes raisons à nous fournir, au
-sujet de cette métamorphose de Ménage en chamois, métamorphose plus
-étrange que celle du _Louis d’or_ du véritable Isarn.
-
-«Nous renvoyons donc M. A.-T. Barbier au traité de la _Versification
-françoise_, par Pierre Richelet (Paris, 1671, in-12), dans lequel il
-est fait mention avec éloge de M. IZARN, et de son _Louis d’or_; nous
-le renvoyons aux recueils manuscrits de Conrart, où il est souvent
-question de M. ISARN, qui se trouve là côte à côte et face à face
-avec Ménage ou Thrasyle; nous le renvoyons enfin à _la Pompe funèbre
-de Monsieur Scarron_ (Paris, Jean Ribou, 1660, in-12), où il verra
-paraître, dans le cortége démasqué des auteurs du temps, «ISSARE,
-autheur de _la Pistole parlante_,» entre l’_habile_ Cassagne et
-l’_ingénieux_ Perrault, auteur du _Dialogue de l’Amour et de l’Amitié_.
-
-«P. S.--Dans une lettre adressée à Mlle de Scudéry, le 13 octobre
-1656, Pellisson dit avoir reçu deux lettres d’Isarn, qui est encore
-à Bordeaux (Mss. de Conrart, in-folio, t. V). Dans une autre lettre
-adressée à Mlle Legendre, le 2 novembre 1656, Pellisson dit avoir dîné
-chez Godeau, évêque de Vence, avec Chapelain, Isarn, Mlles Robineau et
-de Scudéry (Bibl. de l’Arsenal, MSS. Belles-Lettres, nº 145, in-fol.).
-Qu’en pense M. A.-T. Barbier?»
-
-Cette note, modérément sarcastique, n’éclaira pas M. A.-T. Barbier,
-mais elle le mit au désespoir; loin de s’avouer vaincu, il rassembla de
-toutes parts une foule de renseignements plus ou moins problématiques,
-afin de continuer le combat, pour la plus grande gloire de Ménage. Il
-voulut répliquer à l’article dans lequel j’avais réduit à peu de chose
-son thème favori sur Isarn, et il présenta au directeur du _Bulletin
-du Bouquiniste_ une argumentation si longue, si verbeuse, si obscure,
-tranchons le mot, si déraisonnable, que force fut à M. Aubry de refuser
-l’insertion de cette insignifiante polémique. M. A.-T. Barbier ne se
-tint pas pour battu: il eut recours au ministère de l’huissier. M.
-Aubry me pria de prendre la plume une dernière fois et de répondre,
-sous son nom, à M. A.-T. Barbier. En conséquence, on lut dans le nº 38
-du _Bulletin du Bouquiniste_ (15 juillet 1858):
-
-
-«BIBLIOGRAPHIE POÉTIQUE PAR HUISSIER.
-
-«C’est là une nouvelle espèce de bibliographie, qui, nous l’espérons
-dans l’intérêt des lecteurs du _Bulletin du Bouquiniste_, ne se
-renouvellera pas souvent.
-
-«Nous avons inséré, dans le 33e numéro (1er mai), une note de M.
-A.-T. Barbier, qui annonçait au monde bibliographique avoir découvert
-le fameux Ménage sous le masque d’Isarn. Cette note, rédigée en
-style sibyllin, avait tous les caractères d’un oracle: obscurité,
-singularité, nouveauté. Nous connaissions Ménage, nous ne connaissions
-guère Isarn; il était tout simple que le premier se fût incarné
-littérairement dans le second. D’ailleurs, M. A.-T. Barbier était sûr
-de son fait, comme s’il eût, d’un coup de baguette, forcé Ménage à
-quitter son déguisement de chamois et à reprendre son véritable nom.
-
-«Dans le numéro 35 (1er juin), le bibliophile Jacob répondit à M.
-A.-T. Barbier, en style de bibliographe, et lui démontra, par des
-faits, des dates et des arguments sans réplique, qu’Isarn était bien
-Isarn, comme Ménage était Ménage, et que, même en bibliographie, il
-vaut mieux laisser chacun comme il est.
-
-«M. A.-T. Barbier, qui avait employé plus d’un an à la découverte de
-son Ménage, caché sous la peau d’Isarn, comme le dit le bibliophile
-Jacob, ne voulut pas s’avouer à lui-même qu’il était dupe d’une
-illusion obstinée: il eut l’intention de prouver qu’il ne se trompait
-pas et qu’Isarn n’avait jamais existé que dans la personne de Ménage;
-mais, en bibliographie comme en poésie, l’intention ne saurait passer
-pour le fait. Deux fois, trois fois, M. A.-T. Barbier nous apporta des
-notes, toujours écrites en style sibyllin, mais, par cela même, trop
-obscures pour notre intelligence; il ne faisait que répéter sa première
-note, en la rendant plus confuse qu’elle n’était d’abord; du reste, pas
-un renseignement, pas une date, pas une preuve. La bibliographie est
-une science précise et claire, qui ne saurait vivre dans les ténèbres
-et dans le chaos. Nous attendions que la lumière se fît dans l’esprit
-de M. A.-T. Barbier: _Fiat lux!_
-
-«M. A.-T. Barbier, qui a tant de droit à notre déférence, refusa de
-donner à ses idées et à ses recherches une forme plus nette et plus
-exacte; il exigea de nous l’insertion de sa réponse telle quelle,
-et, pour obtenir cette insertion, il eut recours à l’entremise d’un
-huissier.
-
- «Voici la pièce curieuse que nous mettons sous les yeux des
-bibliographes:
-
- L’an mil huit cent cinquante huit, le vingt-neuf juin, à la
- requête de M. André-Thomas Barbier, ancien bibliothécaire,
- demeurant à Paris, rue de Grenelle Saint-Germain, nº 168,
-
- J’ai, François-Gustave Fontaine, huissier près le tribunal civil
- de la Seine, séant à Paris, y demeurant, rue de Buci, nº 12,
- soussigné;
-
- Fait sommation à M. Auguste Aubry, libraire-éditeur du journal le
- _Bulletin du Bouquiniste_, demeurant à Paris, rue Dauphine, nº
- 16, en son domicile, parlant à sa femme ai dit, etc.
-
- D’insérer dans le plus prochain numéro du journal _le Bulletin du
- Bouquiniste_ la réponse suivante, que le requérant entend faire à
- l’article intitulé _le Ménage-Isarn de M. A.-T. Barbier_, signé
- P. L. Jacob, bibliophile, publié dans le numéro, du premier juin
- courant, du journal susindiqué, pages 271 et 272.
-
- AU BIBLIOPHILE JACOB.
-
- _Sur sa longue plaidoirie en faveur d’Isarn, transformé par lui
- en chamois, et plus honnêtement en Isarn par Sarazin, comme
- Ménage nous l’apprend lui-même dans le manuscrit de Conrart, en
- 1653 et non en 1650._
-
- Vous prétendez qu’Isarn vive,
- Trois ans avant que d’être né:
- Plus malicieux que l’abbé Rive,
- Vous seul l’avez imaginé.
- Autrement que Ménage habile,
- Vous feriez parler un lapin,
- Et plus sorcier que Thrasile,
- Sans y perdre votre latin.
-
- Déclarant que, faute de satisfaire à la présente sommation, le
- requérant se pourvoira par les voies de droit, même par celles
- extraordinaires, à l’effet de l’y contraindre.
-
- Et j’ai au susnommé, à domicile et parlant comme ci-devant,
- laissé cette copie.
-
- Coût cinq francs quarante centimes.
-
- Pour réquisition: BARBIER. FONTAINE.
-
- M. A. Aubry, libraire-éditeur, rue Dauphine, nº 16.
-
-
-«Nous savions que M. A.-T. Barbier était un homme fort instruit,
-grand fureteur de livres, grand déchiffreur de manuscrits, mais nous
-ne savions pas qu’il fût poëte à propos de bibliographie; il sera
-peut-être, un autre jour, bibliographe à propos de poésie. Nous ne lui
-attribuerons donc pas deux ou trois fautes de prosodie, qui défigurent
-son joli huitain et que nous lui demandons la permission de mettre sur
-le compte de l’huissier, car M. François-Gustave Fontaine, huissier
-près le tribunal civil de la Seine, n’est pas tenu, par état, de savoir
-que le mot _malicieux_ a quatre syllabes et le mot _sorcier_ deux: son
-ministère n’a rien de commun avec Ménage, ni même avec Isarn.
-
-«Nous avons prié naturellement le bibliophile Jacob de répondre à la
-sommation qui s’adresse à lui autant qu’à nous: il s’en est excusé, en
-disant qu’il aimait et estimait trop M. A.-T. Barbier pour lui causer
-du chagrin en lui enlevant un rêve agréable, et qu’il ne se sentait
-plus compétent dans un débat littéraire qui commençait en sibylle et
-qui finissait en huissier: _desinit in piscem mulier formosa superne_.
-
-«Le bibliophile Jacob nous fait observer, d’ailleurs, que M. Cousin
-et la _Biographie universelle_ se sont chargés de répondre pour lui:
-M. Cousin, dans son charmant ouvrage sur la _Société française du_
-XVIe _siècle_, qui vient de paraître, et qui a placé Isarn, l’auteur
-du _Louis d’or_, au milieu de cette société que M. Cousin connaît,
-comme s’il y avait vécu; la _Biographie universelle_, dans un article
-consacré à Isarn, lequel article fait partie du tome XX publié ces
-jours-ci et semble accuser la touche du savant M. Weiss, qui possède la
-correspondance inédite de mademoiselle de Scudéry.»
-
-Les choses en restèrent là, ou, du moins, le _Ménage-Isarn_ cessa
-d’égayer les amateurs qui n’avaient jamais trouvé la bibliographie plus
-plaisante. M. A.-T. Barbier ne me pardonna pourtant pas de lui avoir
-enlevé ses chères illusions à l’égard d’un pseudonyme qu’il avait créé
-avec tant d’efforts, et il persévéra silencieusement à poursuivre ses
-recherches à travers les livres et les manuscrits, qui lui montraient
-souvent l’ombre fugitive d’Isarn, sans laisser poindre l’oreille de
-Ménage. Il venait souvent à la Bibliothèque de l’Arsenal, et il avait
-soin de m’éviter, comme si j’eusse été son plus cruel ennemi; mais il
-ne manquait pas, à chacune de ses visites, de déposer, à mon adresse,
-chez le concierge de la Bibliothèque, une épigramme aussi bénigne,
-aussi innocente, qu’il pouvait la faire contre le défenseur d’Isarn.
-Je m’abstins de renouveler le débat, pour ne pas renouveler les
-chagrins de mon honorable adversaire, qui avait toujours l’épiderme
-très-sensible et très-irritable à l’endroit de Ménage.
-
-Cependant je lui fis passer, un jour, par l’entremise d’un ami commun,
-le passage suivant d’une compilation peu connue, intitulée:... _ana,
-ou Bigarrures calotines_ (Paris, J.-B. Lamesle, 1730, in-12, page 5 du
-troisième recueil). C’était, en quelque sorte, mettre sous les yeux de
-M. A.-T. Barbier l’acte de naissance et l’acte de mort du véritable
-Isarn.
-
- «Isard, selon d’autres Isar, et plus communément Isarn, peu ou
- presque point connu dans les recueils de poésie, étoit frère d’un
- greffier de la Chambre de l’Édit de Castres. Il vint à Paris,
- en 1664, avec M. Pellisson; le même génie qu’ils avoient les
- intrigua avec Mlle de Scudéry qui les considéroit également du
- côté de l’esprit. Peut-être mettoit-elle quelque différence du
- côté de la personne, car celle d’Isar ne respiroit que l’amour
- et l’inspiroit par sa présence. Celle de Pellisson ne produisoit
- pas le même effet. Il étoit extrêmement laid, et la petite vérole
- avoit même marqué sur son visage un air presque difforme. Au
- contraire, Isar engageoit, par sa physionomie, par sa prestance
- aisée, et par les traits, le teint et les cheveux, qu’il avoit
- très-beaux. Cependant ces belles qualités ne détournèrent
- pas Mlle de Scudéry de se déclarer pour M. Pellisson. Cette
- préférence ne les rendit pas moins bons amis. Bien loin de
- se prévaloir de sa bonne fortune, Pellisson ne chercha que
- les occasions de témoigner son estime à Isar: il lui donna la
- connoissance de M. Colbert, qui le choisit pour gouverneur de son
- fils, M. le marquis de Seignelay, lorsque ce ministre entreprit
- de le faire voyager par les cours intriguées avec la France. A
- son retour d’Italie, d’Allemagne et d’Angleterre, Isar périt
- malheureusement, dans une chambre dont les laquais du marquis de
- Seignelay avoient emporté la clef, et cela, sans qu’Isar, qui fut
- attaqué de foiblesse, ait trouvé le moyen d’appeler du secours.
- Cet accident arriva vers l’an 1673. La société galante de Mlle
- de Scudéry lui fit composer ce joli impromptu, qu’un habile
- musicien mit sur un air:
-
- Qu’une impatience amoureuse
- Est un supplice rigoureux!
- Qu’une heure qu’on attend et qui doit être heureuse
- Cause de moments malheureux!
-
- Apparemment que l’auteur, qui n’avoit peut-être pas été
- mécontent de ces vers, qui lui servirent de déclaration auprès
- de l’illustre Sapho, ne voulut pas qu’elle en perdît la mémoire.
- Il les mêla avec d’autres poésies, dans la petite fiction qui
- nous reste de lui sous le titre du _Louis d’or_, imprimée, avec
- la Réponse de Mlle de Scudéry, dans le Recueil de Vitré de l’an
- 1666. C’est là le seul ouvrage que je sache de lui. Les auteurs
- qui ont décidé sur le nom d’_Isarn_ au lieu d’_Isar_, l’ont sans
- doute confondu avec Isarn de Montauban, lieutenant de vaisseau,
- qui commandoit en 1682.»
-
-M. A.-T. Barbier fut atterré, m’a-t-on dit, à la lecture de ce
-témoignage contemporain en faveur d’Isarn, car cet Ana, publié par
-l’abbé d’Allainval sous le titre de _Bigarrures calotines_, est
-certainement un ouvrage posthume de l’abbé Bordelon; il communiqua
-le document au savant bibliographe J. Lamoureux, qui en a fait usage
-dans l’article ISARN, destiné à la _Nouvelle Biographie générale_,
-et il mourut bientôt après, à la suite d’une opération douloureuse
-qu’il avait supportée avec un courage stoïque. Peu de semaines avant
-sa mort, son ardeur de bibliographie n’était pas éteinte, et comme il
-avait, ce jour-là, entassé autour de lui une trentaine de volumes,
-à la Bibliothèque de l’Arsenal, le bibliothécaire lui demanda, en le
-voyant se lever précipitamment pour sortir, s’il reviendrait achever
-la séance: «Pas aujourd’hui, dit-il gaiement; vous savez que j’ai la
-pierre? Le chirurgien m’attend pour me tailler.» On ne le revit plus à
-l’Arsenal.
-
-Quant au _Recueil de Vitré de l’an 1666_, que cite l’auteur des
-_Bigarrures calotines_, il était bien connu de M. A.-T. Barbier, qui y
-avait trouvé de quoi appuyer son opinion relative au Ménage-Isarn; car,
-dans l’exemplaire que possède la Bibliothèque de l’Arsenal, le _Louis
-d’or_ d’Isarn porte des corrections autographes de Ménage. C’est un
-recueil rare et précieux, que le savant M. Brunet ne nous paraît pas
-avoir signalé dans le _Manuel du libraire_; Ménage en fut l’éditeur et
-Vitré l’imprimeur; en voici le titre complet: _Elogia Julii Mazarini
-cardinalis, a celebrioribus hujus sæculi auctoribus, gallica, italica
-et latina lingua conscripta, ex mandato illustrissimi domini Johannis
-Baptistæ Colbert_ (Parisiis, e typographia regia, 1666, in-folio).
-Vendu une livre huit sous, à la vente de Lancelot, en 1741.... O Isarn!
-ô Ménage! ô A.-T. Barbier!
-
-
-
-
- LES PREMIERS
- MÉMOIRES DE SANSON.
-
-
-En l’an de grâce 1862, un habile éditeur parisien annonçait, à grand
-renfort de réclames, la prochaine apparition des _Mémoires de Sanson et
-de sept générations d’exécuteurs_ (1688-1847), et ce nouvel ouvrage,
-qui promettait d’intéressantes révélations sur l’histoire de la
-guillotine, était attendu avec une vive impatience. Aujourd’hui qu’il
-est entièrement publié, on peut dire que la curiosité des lecteurs
-avides d’émotions terribles et horribles a été satisfaite, et que
-les metteurs en œuvre de ces sanglants Mémoires ont fait preuve d’un
-incontestable talent.
-
-Mais, en 1862, on avait encore le droit de se demander quels étaient
-ces Mémoires et quelle parenté ils pouvaient avoir avec ceux qui
-avaient paru, plus de trente ans auparavant, sous ce titre: _Mémoires
-pour servir à l’histoire de la Révolution française_, par Sanson,
-exécuteur des jugements criminels pendant la Révolution (Paris, au
-Palais-Royal, galerie d’Orléans, nº 1, 1830, 2 vol. in-8; tome Ier, de
-24 feuilles 1/4; tome II, de 29 feuilles 1/4. Imprimerie de Cosson).
-Telle fut la question que M. l’abbé Dufour crut devoir poser dans
-les _Annales du Bibliophile, du Bibliothécaire et de l’Archiviste_,
-en déclarant qu’il avait inutilement cherché partout, même à la
-Bibliothèque impériale, ces premiers Mémoires, cités dans toutes
-les bibliographies, traduits en allemand et devenus introuvables en
-France. Il supposait donc que lesdits Mémoires n’existaient pas, ou, du
-moins, qu’ils avaient été anéantis par quelque cause ignorée, aussitôt
-après leur mise en vente. Bien plus, il en concluait que les nouveaux
-Mémoires, qu’il voyait annoncés avec fracas, ne devaient être qu’une
-seconde édition des Mémoires imprimés déjà eu 1830.
-
-Le devoir d’un bibliographe est de répondre à toutes les questions
-qui sont de sa compétence, et je répondis sur-le-champ à l’enquête
-bibliographique, que le savant abbé Dufour, ancien élève de l’École des
-chartes, avait ouverte dans les _Annales du Bibliophile_, que rédigeait
-alors avec autant d’esprit que d’érudition mon jeune collègue M. Louis
-Lacour.
-
-Les _Annales du Bibliophile_ ont disparu et sont déjà oubliées. Ma
-réponse à M. l’abbé Dufour mérite-t-elle de leur survivre? On en
-jugera, si l’on veut prendre la peine de la lire.
-
-«Voici, en peu de mots, la solution aussi complète que possible de la
-question bibliographique, que M. l’abbé Val. Dufour a proposée aux
-lecteurs des _Annales du Bibliophile_. Je n’ai eu qu’à interroger mes
-propres souvenirs, qui remontent déjà fort loin, hélas! pour réunir
-tous les renseignements nécessaires sur un ouvrage très-curieux et
-très-intéressant, qui a erré longtemps le long des quais de la Seine,
-comme une ombre au bord de l’Achéron, et qui n’est pas devenu, ce me
-semble, un _livre introuvable_, malgré l’oubli trop injuste dans lequel
-il est tombé depuis trente ans.
-
-«Il faut reconnaître, cependant, que les _Mémoires de Sanson_, publiés
-par le libraire Mame en 1830, sont aujourd’hui assez rares; ils le
-seront davantage, quand on s’avisera de les rechercher et de les
-conserver comme ils le méritent, car une grande partie de l’édition
-a été brûlée dans l’incendie de la rue du Pot-de-Fer en 1835, et le
-reste s’est dispersé à tous les vents, en passant par les étalages des
-bouquinistes.
-
-«Si M. l’abbé Dufour eût demandé ce livre dans un ancien cabinet de
-lecture, au lieu d’aller le demander à la Bibliothèque impériale, il
-l’aurait rencontré, plus ou moins sali et maculé par l’usage, peut-être
-chargé d’annotations manuscrites, car les exemplaires des _Mémoires de
-Sanson_ qui franchirent le seuil des cabinets de lecture y trouvèrent
-de nombreux lecteurs. Mais il faut bien le constater, ils furent
-repoussés avec dédain, à leur apparition, par la plupart des cabinets
-de lecture.
-
-«Si M. l’abbé Dufour avait consulté la _Bibliographie de la France_,
-il n’aurait pas eu de doute relativement à l’existence des premiers
-_Mémoires de Sanson_, lorsque la liste officielle des publications
-faites en 1830 eût mis sous ses yeux les deux articles suivants:
-
-«Nº 1017. Mémoires pour servir à l’histoire de la Révolution française,
-par Sanson, exécuteur des jugements criminels pendant la Révolution,
-tome Ier, in-8 de 24 feuilles 1/4, imprimerie de Cosson, à Paris. A
-Paris, au Palais-Royal, Galerie d’Orléans, nº 1.
-
-«Nº 2623. Mémoires... Tome second, in-8 de 29 feuilles 1/4, imprimerie
-de Cosson. Même adresse de libraire.
-
-«J’entrerai maintenant dans quelques détails littéraires et
-bibliographiques sur ces Mémoires, en reproduisant d’une manière plus
-explicite les faits relatés dans une note que je me souviens d’avoir
-écrite à l’occasion de cet ouvrage, qui figurait dans la bibliothèque
-de mon ami Armand Dutacq. Voy. le Catalogue de cette bibliothèque,
-1857, in-8.
-
-«Dans les derniers mois de 1829, le libraire Mame, qui avait publié
-avec un prodigieux succès les Mémoires apocryphes de Mme du Barry,
-d’une Femme de qualité, du cardinal Dubois, etc., reçut la visite
-d’un libraire, que je ne nommerai pas, lequel venait lui offrir
-de publier de compte à demi les _Mémoires du Bourreau_. Il y eut
-des pourparlers à ce sujet; mais, comme le libraire, qui se disait
-possesseur du manuscrit, avait des prétentions exorbitantes et refusait
-de communiquer ce manuscrit, l’affaire fut rompue. Mame avait reculé
-devant le danger que présentait la publication d’un pareil livre avec
-un pareil titre, car l’exécuteur des hautes œuvres alors en fonctions
-n’eût pas manqué de protester contre la mise en circulation d’un
-ouvrage anonyme, dont la responsabilité lui eût été attribuée. Je ne
-sais par quelle circonstance L’Héritier de l’Ain, qui venait d’achever
-la composition des fameux _Mémoires de Vidocq_, s’aboucha directement
-avec Mame, pour publier les véritables Mémoires de Sanson.
-
-«On avait persuadé à Sanson, qui était encore exécuteur des arrêts de
-la justice criminelle à cette époque, après avoir rempli son terrible
-ministère pendant tout le cours de la Révolution, qu’il devait à
-son tour écrire des Mémoires et raconter à la postérité les plus
-douloureux épisodes de l’histoire révolutionnaire. Sanson était un
-excellent homme, honnête, loyal et presque naïf. Je ne fais que répéter
-le jugement que j’ai entendu porter sur son compte par L’Héritier
-de l’Ain, qui le connaissait particulièrement. Quoi qu’il en soit,
-les choses furent promptement décidées: Sanson signa un traité de
-librairie, par lequel il autorisait Mame à éditer les Mémoires qui
-seraient composés sous son nom, par des écrivains qu’il choisirait ou
-qu’il adopterait, en leur communiquant des notes et des matériaux.
-Mame, avec qui j’étais en rapport d’affaires et qui me témoignait
-beaucoup de confiance, me proposa de me charger de la rédaction de ces
-Mémoires, de concert avec L’Héritier de l’Ain. Je ne pus accepter son
-offre, car j’étais occupé à d’autres travaux urgents. Or, Mame voulait
-que le premier volume des Mémoires de Sanson fût rédigé et imprimé
-immédiatement, avant la publication rivale qu’on annonçait déjà dans
-la librairie sous le titre de _Mémoires du Bourreau_.
-
-«Honoré de Balzac, qui s’était fait connaître avantageusement par sa
-_Physiologie du mariage_, publiée par Levavasseur, avait obtenu plus de
-succès encore avec les _Scènes de la vie privée_, que Mame réimprimait
-en ce moment pour la seconde fois. Mame le pria de devenir le
-collaborateur de L’Héritier de l’Ain pour les Mémoires en question, et
-Balzac, non sans avoir hésité et même refusé, accepta les offres de son
-éditeur. C’était pour lui une affaire d’argent, et il éprouva un regret
-poignant, lorsqu’il dut livrer pour les _Mémoires de Sanson_ deux
-nouvelles qu’il avait préparées pour le cinquième volume des _Scènes de
-la vie privée: La Messe expiatoire et Monsieur de Paris_. La première
-de ces nouvelles fit l’introduction des nouveaux Mémoires, et je me
-rappelle que Mame jugeait bien ce morceau, en déclarant que c’était un
-chef-d’œuvre. Quant à la seconde nouvelle, elle fut destinée à former
-la moitié du premier volume, que L’Héritier de l’Ain commençait à
-rédiger un peu à l’aventure.
-
-«Il y eut, à l’occasion de cette mise en œuvre des Mémoires de Sanson,
-un grand dîner chez l’auteur responsable. Quoique je n’aie pas assisté
-à ce dîner extraordinaire, j’ai su, de la bouche de Mame, tout ce qui
-s’y était passé. Balzac, L’Héritier de l’Ain et quelques autres gens de
-lettres avaient accompagné Mame, qui était leur introducteur dans la
-maison du vieux Sanson. Le dîner fut d’abord froid et silencieux; les
-convives semblaient gênés et inquiets; on mangeait et on buvait peu,
-bien que la chère ne laissât rien à désirer. Mais, lorsqu’on eut mis
-sur le tapis le sujet de la réunion, la conversation s’anima, et Sanson
-donna carrière à ses lugubres confidences. Balzac l’interrogeait,
-Balzac le forçait à fouiller dans les coins les plus sombres de sa
-mémoire.
-
-«Sanson racontait avec une sorte de candeur les horribles faits et
-gestes de sa jeunesse: il raconta ainsi l’exécution des Girondins,
-celle de Charlotte Corday, celle de Robespierre, etc. Il ne parlait pas
-de Louis XVI ni de Marie-Antoinette. Balzac lui demanda impitoyablement
-de retracer les derniers moments de ces augustes victimes. Sanson
-pâlit et se tut, des larmes coulèrent sur ses joues, et, d’une voix
-solennelle, il ordonna d’apporter la _relique_. Une boîte d’acajou,
-fermée à clef, fut placée sur la table entre les bouteilles vides. Il
-l’ouvrit avec émotion, et tous les assistants, qui se penchaient pour
-voir ce que renfermait cette boîte mystérieuse, y virent briller une
-lame d’acier: «Voici le couteau qui a fait tomber deux nobles têtes,
-dit Sanson qui fondait en larmes. Ce couteau est sacré, et tous les
-jours je m’agenouille devant lui, en priant pour les saints martyrs de
-la France, le Roi et la Reine.»
-
-«Cette scène produisit une telle impression sur l’auditoire, que
-plusieurs des convives furent obligés de sortir de table, et l’un d’eux
-s’évanouit. Balzac avait conservé de ce dîner un souvenir saisissant,
-qu’il ramenait souvent dans ses entretiens, et il faisait passer
-dans l’âme de ses auditeurs les sentiments de terreur et de pitié,
-qu’il avait emportés lui-même de la maison de Sanson: «Cet homme-là,
-disait-il, m’a fait assister en réalité aux horreurs de la place de la
-Révolution.»
-
-«Depuis ce dîner mémorable, il cessa de travailler aux Mémoires de
-Sanson. Il avait fourni au premier volume, outre l’introduction et
-l’épisode dramatique qu’il appelait _Monsieur de Paris_ (c’était la
-désignation du bourreau de Paris, dans la famille de Sanson), un
-petit nombre de pages marquées au coin de son talent, et la touchante
-anecdote du _Mouchoir bleu_, qu’il avait entendu raconter par Becquet
-et que Becquet écrivit depuis à sa manière pour la _Revue de Paris_.
-Le premier volume des Mémoires de Sanson parut chez un libraire du
-Palais-Royal, qui avait consenti à servir de prête-nom à Mame, et,
-le même jour, on mit en vente, _chez les principaux libraires_, les
-_Mémoires de l’Exécuteur des hautes œuvres, pour servir à l’histoire de
-Paris pendant la Terreur_, in-8º. Lombard de Langres était l’auteur de
-ce dernier ouvrage, auquel il n’avait pas osé mettre son nom; Lombard
-de Langres, ancien membre du tribunal de cassation, ancien ambassadeur
-extraordinaire en Hollande!
-
-«Eh bien! les Mémoires de Sanson n’eurent pas plus de vogue que les
-_Mémoires de l’Exécuteur des hautes œuvres_: les libraires et les
-cabinets de lecture semblaient s’être coalisés pour repousser également
-ces deux ouvrages. On en vendit seulement quelques exemplaires.
-Mame ne se découragea pas; il avait foi dans le mérite réel de
-cette composition historique; il espérait que les volumes suivants
-vaincraient le mauvais vouloir de la librairie et l’indifférence du
-public. Mais L’Héritier travaillait lentement ou ne travaillait pas:
-il fallait lui arracher son manuscrit page à page, et tous les jours
-Mame allait solliciter la paresse de cet écrivain, qui lui livrait
-trois ou quatre feuillets de copie en échange d’une pièce d’or,
-qu’il dépensait presque aussitôt de la façon la moins édifiante, car
-L’Héritier logeait en garni dans une maison de tolérance, rue des
-Boucheries-Saint-Germain. C’est ainsi que fut composé le second volume
-des _Mémoires de Sanson_. Le troisième était sous presse, quand la
-révolution de Juillet donna le coup de grâce à cette triste entreprise
-de librairie.
-
-«Mame se vit obligé de reprendre presque tous les exemplaires des deux
-premiers volumes, qu’il avait cédés conditionnellement à différents
-libraires, entre autres à Lecointe: ces volumes étaient _invendables_,
-d’après l’opinion de la librairie. Il en vendit pourtant un nombre à
-un libraire, qui renouvela les titres en 1834, mais qui ne parvint pas
-à se défaire de sa marchandise. L’édition à peu près entière (on avait
-tiré 4,500 exemplaires) était en dépôt dans les magasins de papier et
-les ateliers de brochure de la rue du Pot-de-Fer, quand un incendie,
-qui dévora en 1837 la moitié des livres que la librairie parisienne
-avait fabriqués depuis trente ans, anéantit tout ce qui restait de
-cette édition, en l’empêchant de tomber chez l’épicier.
-
-«Je me plais à répéter que l’ouvrage dont M. Dufour s’est préoccupé,
-sans pouvoir en apprécier la valeur littéraire, n’est pas indigne
-d’exciter sa curiosité et de fixer son intérêt. Le premier volume,
-comme je l’ai dit plus haut, compte au moins trois cents pages qui
-appartiennent à Balzac et qui ne sont pas les moins remarquables de
-celles qu’il a écrites de main de maître. L’histoire des amours de la
-fille du bourreau de Versailles avec le fils du bourreau de Paris est
-un petit roman fort original, qui tient à la fois de l’idylle et du
-genre horrible. Quant à l’introduction, je la considère comme une des
-meilleures créations «du plus fécond des romanciers.»
-
-«On n’eut pas la peine d’oublier les Mémoires de Sanson, qui
-n’avaient jamais fait le moindre bruit dans le monde. On ignorait
-assez généralement leur existence. Ils n’avaient fait que passer et
-disparaître. Je conseillai souvent à Balzac, qui rassemblait ses œuvres
-complètes, de reprendre possession de tout ce qu’il avait enfoui dans
-ce livre mort-né et enterré: «Ce sont des perles tombées dans la boue,
-lui disais-je; elles n’ont rien perdu de leur éclat, ramassez-les,
-et, après les avoir lavées, placez-les dans votre écrin.» Il suivit
-mon conseil à demi, et il retravailla l’introduction des Mémoires
-de Sanson, pour la faire reparaître avec son nom dans un keepsake:
-elle est à présent dans ses œuvres. Mais il ne se décida pas à faire
-rentrer dans les _Scènes de la vie privée_ ce _Monsieur de Paris_,
-qu’il se reprochait toujours d’avoir ôté de son cadre pour le jeter aux
-gémonies: «Ce sera l’affaire des éditeurs de mes œuvres posthumes,
-disait-il; mais, en vérité, il y a conscience de laisser un pareil
-ouvrage là où j’ai eu la folie de le mettre: cela peut s’appeler
-abandonner son enfant dans la rue.»
-
-«Armand Dutacq, l’ami fidèle de la gloire littéraire de ce grand
-écrivain, s’était promis de restituer à Balzac ce qui, dans les
-Mémoires de Sanson, appartient à Balzac: il avait donc fait réimprimer,
-dans le feuilleton du _Pays_, l’épisode du _Mouchoir bleu_ et le roman
-de _Monsieur de Paris_ (reproduit déjà dans le _Journal des femmes_ et
-dans un grand nombre d’autres journaux de Paris et des départements),
-sans les signer, toutefois, du nom de l’auteur; mais ce nom était
-inscrit dans toutes les pages et à toutes les lignes. Il est probable
-que ces deux morceaux seront tôt ou tard recueillis, suivant le vœu du
-défunt, dans ses œuvres posthumes.
-
-«N’est-il pas probable, aussi, que les premiers _Mémoires de Sanson_
-seront réimprimés, quand on en aura constaté l’importance historique
-et littéraire? Mais qui osera revendiquer la propriété de cet ouvrage?
-Sont-ce les héritiers de Sanson ou ceux du libraire Mame? Sont-ce les
-héritiers de Balzac ou ceux de L’Héritier de l’Ain? La moralité de la
-fable intitulée _Le Coq et la Perle_ s’appliquera probablement à ce
-livre rare, sinon _introuvable_:
-
- Un ignorant hérita
- D’un manuscrit qu’il porta
- Chez son voisin le libraire.
- «Je crois, dit-il, qu’il est bon,
- Mais le moindre ducaton
- Serait bien mieux mon affaire.»
-
-«Je vous parlerai une autre fois d’un livre de la même époque, non
-moins curieux que les _Mémoires de Sanson_, méritant mieux que ceux-ci
-l’épithète d’_introuvable_, et plus digne aussi de l’attention de M.
-l’abbé Val. Dufour: ce sont les Mémoires du Père Lenfant, confesseur du
-roi, Mémoires publiés aussi par Mame et détruits, comme ceux de Sanson,
-dans l’incendie de la rue du Pot-de-Fer.»
-
-Dans une livraison postérieure des _Annales du Bibliophile_, M. le
-docteur A. Chereau, qui fait autorité parmi les bibliographes, a bien
-voulu m’interroger, au sujet d’une réimpression des Mémoires de Sanson,
-publiée à la même adresse en 1831, mais sortant d’une autre imprimerie:
-_Paris, à la librairie centrale de Boulland, Palais-Royal, galerie
-d’Orléans, nº 1_.--_De l’imprimerie d’Hippolyte Tilliard_, rue de la
-Harpe, nº 78; 1831, in-8. Tome Ier, de 24 feuilles 1/8, dont 4 formant
-la préface et paginées I-LXVII; tome II, de 28 feuilles 1/8. J’ai dû
-envoyer ma réponse au journal, mais elle n’y a pas été insérée, ce me
-semble. Je racontais, en m’efforçant de raviver mes souvenirs, que
-Mame, l’éditeur des _Mémoires de Sanson_, avait cédé, en 1831, toute
-l’édition de ces Mémoires au libraire Boulland, qui en avait été le
-vendeur, sans y mettre son nom; mais cette édition était encore en
-consignation dans les magasins de l’État, qui prêta 10 ou 12 millions
-à la librairie, sur dépôt de livres, vers la fin de l’année 1830.
-Il est probable que Boulland fit réimprimer à ses frais l’ouvrage
-qu’il espérait continuer par l’entremise de Balzac, qui était depuis
-longtemps en relations d’affaires avec lui et qui, en lui vendant un
-roman historique intitulé: _la Bataille d’Austerlitz_, lui en avait
-livré les premiers chapitres. Je me rappelle que Boulland s’efforça,
-par des annonces et des prospectus, de galvaniser les Mémoires de
-Sanson, qui se vendirent alors beaucoup mieux qu’ils ne s’étaient
-vendus dans la nouveauté. Cependant il serait possible que cette
-nouvelle édition ne fût qu’un _rhabillage_ de la première, à l’aide
-de nouveaux titres. On aurait, dans ce cas, réimprimé seulement les
-dernières pages des deux volumes, pour y changer quelques phrases qui
-promettaient la suite de l’ouvrage. Je m’étonne pourtant que Beuchot
-n’ait pas signalé, selon son habitude, cette métamorphose de l’édition
-originale.
-
-Au reste, l’heure du succès n’avait pas sonné pour les _Mémoires de
-Sanson_, qui faisaient assez honteuse figure à côté des _Mémoires de
-Madame du Barry_ et des _Mémoires d’une Femme de qualité_. Lombard de
-Langres ne réussit pas davantage avec ses _Mémoires de l’Exécuteur des
-hautes œuvres_, et il en fut pour ses frais de guillotine, à l’époque
-où la place de Grève, théâtre ordinaire des exécutions capitales,
-n’avait point encore été purifiée par le sang des _héros_ de juillet
-1830.
-
-
-
-
- TABARIN
- ET
- LE BIBLIOPHILE TABARINESQUE.
-
-
-Auguste Veinant était un vrai bibliophile, mais un bibliophile
-solitaire, inquiet, jaloux et quinteux. Je l’ai suivi bien des fois, le
-long des quais, les yeux plongés dans les boîtes des bouquinistes; j’ai
-feuilleté, avant ou après lui, les bouquins qui méritaient d’attirer
-son attention; je me suis rencontré aussi avec lui chez les libraires
-qui s’occupent de librairie ancienne, mais je ne lui ai jamais adressé
-la parole; je ne le saluais pas même et je respectais son incognito,
-comme il respectait le mien. Il n’existait entre nous, je l’avouerai,
-aucun autre atome crochu que celui de la bibliographie. Je me plaisais
-pourtant à rendre justice à cette passion exclusive des livres, qui
-avait été l’unique affaire de sa vie, et je lui savais un gré infini
-d’avoir fait réimprimer à un petit nombre d’exemplaires, sans notes
-et sans études littéraires il est vrai, une foule de pièces rares et
-singulières, qu’il avait déterrées, avec le flair d’un chien de chasse,
-dans les immenses nécropoles des bibliothèques publiques.
-
-En 1858, il se décida, non sans peine et sans regret, à publier, dans
-la _Bibliothèque elzévirienne_ de M. Jannet, une édition des œuvres
-de Tabarin, à laquelle il travaillait depuis vingt ans, et que les
-amateurs attendaient avec une juste impatience. Cette édition, bien
-supérieure aux éditions originales et bien plus complète aussi, parut
-sous le pseudonyme de _Gustave Aventin_, anagramme du nom d’Auguste
-Veinant; elle fut reçue très-favorablement et elle trouva de nombreux
-acquéreurs. L’éditeur avait lieu d’être pleinement satisfait de son
-succès.
-
-Mais il arriva que M. Colombey avait préparé simultanément une nouvelle
-édition de Tabarin, pour la _Bibliothèque gauloise_ de M. Delahays, et
-que cette édition parut bientôt sous le pseudonyme de M. d’Harmonville,
-avec une Lettre anonyme, dont l’auteur n’était autre que le savant
-bibliographe M. Gustave Brunet de Bordeaux, et qui traitait à fond
-toutes les questions historiques et bibliographiques relatives à
-Tabarin et à ses œuvres. M. Auguste Veinant m’attribua non-seulement
-cette édition, mais encore la Lettre anonyme que M. d’Harmonville y
-avait jointe; il s’indigna, il s’irrita, il m’accusa hautement de
-concurrence déloyale, car il regardait comme sa propriété le chapeau
-de Tabarin, et il finit par condenser toute sa bile dans un article
-intitulé: _De Tabarin et de ses nouveaux éditeurs_, et signé: _un
-Bibliophile tabarinesque_. C’était une déclaration de guerre en forme,
-qu’il m’adressait par l’intermédiaire du _Bulletin du Bibliophile_ (13e
-série, octobre 1858, p. 1262).
-
-Je ne répondis pas d’abord, je ne voulais pas répondre, espérant que
-mon antagoniste, mieux informé, s’excuserait de m’avoir attaqué le
-plus gratuitement du monde et reconnaîtrait hautement mon innocence à
-l’endroit de Tabarin. Il n’en fit rien, et mon silence l’eût autorisé
-à croire que je me cachais sous le manteau de M. d’Harmonville. On me
-conseilla, on me pria de rompre le silence et de mettre la plume au
-vent contre le Bibliophile tabarinesque.
-
-Voici la réponse, que le _Bulletin du Bibliophile_ se chargea de
-publier pendant le carnaval de 1859, et qui fit quelque bruit dans le
-camp de Tabarin.
-
-
- Mon cher Techener,
-
-Je m’étais promis de ne pas répondre à votre _Bibliophile
-tabarinesque_, qui m’a cherché noise à propos de Tabarin; mais
-on me dit que mon silence tendrait à justifier les allégations
-bibliographiques et autres de cet amateur; sur ce, je prends la plume
-et vous adresse... une fable de La Fontaine, avec commentaire _ad
-hominem_.
-
- LE LOUP ET L’AGNEAU.
-
-L’Agneau, c’est moi, si vous voulez bien le permettre; le Loup, c’est
-le Bibliophile tabarinesque, un vrai loup, que nous voyons sous la peau
-du renard dans les Fables de La Fontaine:
-
- Un Agneau se désaltérait
- Dans le courant d’une onde pure.
-
-Je venais de lire justement un admirable livre, plein de la plus
-douce et de la plus saine philosophie, les _Mélanges littéraires_
-de M. Silvestre de Sacy, et point ne songeais, je vous jure, à
-Tabarin, quoique deux éditions des œuvres tabariniques eussent paru
-presque simultanément dans la _Bibliothèque elzévirienne_ et dans la
-_Bibliothèque gauloise_, pour la plus grande joie des bibliophiles.
-
- Un Loup survient à jeun, qui cherchait aventure,
- Et que la faim en ces lieux attirait.
-
-Le Bibliophile tabarinesque, le Loup, avait besoin de mordre sans
-doute; c’est là un besoin naturel chez les loups. Voilà pourquoi notre
-homme allait chercher aventure dans le pays de la bibliographie, où
-l’on rencontre tant d’agneaux innocents et paisibles.
-
- --Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage?
- Dit cet animal plein de rage.
- Tu seras châtié de ta témérité.
-
-Le Loup, en m’interpellant ainsi, faisait semblant de croire que
-j’étais l’éditeur du _Tabarin_ de la Bibliothèque gauloise, et que je
-me cachais sous le pseudonyme de M. d’Harmonville; il fallait bien au
-Loup un prétexte bon ou mauvais, pour me montrer les dents.
-
- --Sire, répond l’Agneau, que Votre Majesté
- Ne se mette pas en colère;
- Mais plutôt qu’elle considère
- Que je me vas désaltérant,
- Dans le courant,
- Plus de vingt pas au-dessous d’elle,
- Et que, par conséquent, en aucune façon,
- Je ne puis troubler sa boisson.
-
-Oui, monseigneur le Loup, j’en atteste M. d’Harmonville lui-même, qui
-est un de nos jeunes écrivains les plus accrédités, j’en atteste aussi
-l’auteur anonyme de la Lettre qui termine l’édition du _Tabarin_ de
-la Bibliothèque gauloise, j’en atteste le bibliographe excellent, qui
-ne se nomme pas, mais qui se fait assez connaître dans les pages si
-remarquables de cet appendice, je suis absolument étranger à ladite
-édition, laquelle ne fait tort à personne, excepté aux bibliophiles qui
-ne l’ont pas encore achetée.
-
- --Tu la troubles! reprit cette bête cruelle.
-
-C’est-à dire, reprit le Loup, que l’édition de la Bibliothèque gauloise
-trouble le succès de la Bibliothèque elzévirienne. Le Loup continue:
-
- Et je sais que de moi tu médis l’an passé.
-
-Les agneaux ne médisent pas des loups: ils voudraient pouvoir oublier
-que les loups existent.
-
- --Comment l’aurais-je fait, si je n’étais pas né?
- Reprit l’Agneau: je tette encor ma mère!
-
-Ici la fable s’éloigne légèrement de la réalité, quoique la morale soit
-la même dans l’une et l’autre. L’Agneau, autrement dit votre serviteur,
-est né bibliographe depuis près d’un demi-siècle, mais il tette encore
-sa mère, en style figuré, qui signifie que je ne suis pas sevré du lait
-de la Bibliographie, et que je m’en abreuve toujours avec bonheur, sans
-pouvoir me détacher du sein de ma nourrice. C’est là une figure de
-rhétorique qui passera, si l’on veut, sur le compte de Tabarin.
-
- --Si ce n’est toi, c’est donc ton frère?
-
-Le Bibliophile tabarinesque veut que M. d’Harmonville soit très-proche
-parent de l’_imperturbable_ bibliographe que j’ai l’honneur de vous
-présenter comme un autre moi-même.--Mon frère? l’Agneau réplique, dans
-la fable:
-
- Je n’en ai point!
-
-J’en ai deux, au contraire, qui valent mieux que moi, et dont l’un est
-tout simplement l’auteur de la plus belle tragédie de notre époque: _Le
-Testament de César_. Je puis jurer qu’il n’a jamais lu Tabarin. Le Loup
-ne se laisse pas convaincre par de bonnes et honnêtes raisons:
-
- C’est donc quelqu’un des tiens?
- Car vous ne m’épargnez guère,
- Vous, vos bergers et vos chiens.
- On me l’a dit; il faut que je me venge.
-
-Le commentateur hasardera timidement une simple conjecture: _Vous_,
-ce sont les bibliophiles; _vos bergers_, ce sont certainement les
-libraires qui vendent de beaux livres; _et vos chiens_, ce seraient
-donc les bouquinistes. Voici le dénouement du drame:
-
- Là dessus, au fond des forêts,
- Le Loup l’emporte, et puis le mange,
- Sans autre forme de procès.
-
-A l’heure qu’il est, ce terrible Loup s’imagine que le pauvre Agneau
-demande grâce, pendant qu’on le déchire à belles dents. Assez d’Agneau,
-assez de Loup, s’il vous plaît.
-
-Le Bibliophile tabarinesque, qui s’est mis en grands frais pour
-découvrir, après plus de deux siècles d’oubli, quel pouvait être le
-Tabarin de la place Dauphine, aurait eu moins de peine et aurait mieux
-réussi à savoir quel était M. d’Harmonville, quel était l’auteur de
-la Lettre à moi adressée au sujet de Tabarin. Il faut avoir du flair,
-quand on veut dépister les anonymes et les pseudonymes qui ont échappé
-aux poursuites infatigables du savant Barbier. Or, le flair, chez notre
-Bibliophile tabarinesque, est complétement perverti et gâté par ce
-qu’il nomme le _parfum tabarinique_. Je suis sûr que, s’il se mettait
-en peine de deviner quel est le principal docteur de la _Bibliotheca
-scatologica_, il ne manquerait pas de trouver que ce doit être le poëte
-chrétien _Venantius Fortunatus_.
-
-Ah! M. le Bibliophile tabarinesque, vous supposez que le rôle de
-bibliographe consiste surtout à réimprimer, à petit nombre, sans
-notes et sans travaux littéraires, quelques livrets rarissimes, pour
-les vendre fort chers aux amateurs? C’est là, je l’avoue, une œuvre
-modeste et utile, dont le pauvre Caron vous a donné l’exemple, avec
-une persévérance assez mal récompensée; mais la bibliographie, il faut
-bien vous le dire, a des vues plus désintéressées et plus honorables;
-la bibliographie est une science remplie de ténèbres et de mystères
-impénétrables; c’est, en quelque sorte, un sphinx qui ne dit jamais
-son dernier mot aux Œdipes les plus ingénieux et les plus érudits.
-Consolez-vous donc de n’avoir pas deviné que _Tabarino_, _canaglia
-milanese_, était un type de farceur dans l’ancien théâtre italien,
-comme _Harlequino_, comme _Pantalone_, et tant d’autres qui devaient
-leurs noms à certaines particularités de costume ou de caractère; que
-le type tabarinique fut importé en France par quelque bateleur, qui le
-mit en vogue sur les tréteaux de la place Dauphine, et que différents
-auteurs, Antoine Gaillard sans doute, Chevrol peut être, ont recueilli,
-arrangé et publié, sous le nom générique de Tabarin, des facéties
-analogues à celles que l’illustre bouffon débitait pour l’ébaudissement
-des badauds.
-
-Soyez Bibliophile tabarinesque, si c’est votre vocation et votre
-plaisir, mais ne vous mêlez pas de jouer au bibliographe, sous peine
-de perdre la partie; ce jeu-là demande non-seulement des connaissances
-spéciales, ce que je vous accorde volontiers, mais encore _du bon
-sens et de l’art_, ce que Boileau exige même en matière de chanson.
-Vous avez mal fait de vous en prendre à un bibliophile, qui ne vous
-regardait pas de travers, comme les boucs des Bucoliques, _torvis
-tuentibus hircis_, et qui vous eût laissé de grand cœur vous ébattre
-dans les prés fleuris de Tabarin; vous avez mal fait de vous attaquer
-à M. d’Harmonville, qui est un rude champion et qui a pour lui
-l’avantage, puisque vous lui avez donné le droit de repousser vivement
-une injuste agression; vous avez mal fait surtout de vous attaquer
-aussi à un bibliographe anonyme, qui vous traduira un jour ou l’autre
-en justice bibliographique.
-
-Le résumé de ce débat, c’est que le _Tabarin_ de la Bibliothèque
-elzévirienne se vend aussi bien que le _Tabarin_ de la Bibliothèque
-gauloise, et que les éditeurs de l’une et de l’autre devraient se
-féliciter mutuellement d’avoir compris que la vieille gaieté de nos
-pères n’était pas encore morte en France. Elle mourra bientôt, hélas!
-mais pas avant que les deux éditions tabariniques soient épuisées.
-
-Sur ce, mon cher Techener, je n’essayerai pas de lever le masque du
-Bibliophile tabarinesque, vu que nous sommes en carnaval.
-
- Votre tout dévoué,
-
- P. L. JACOB, _bibliophile_.
-
-«_P.S._ Une autre fois, je parlerai du Catalogue Pixerécourt, de
-Corneille de Blessebois, et de l’amiral Tromp, que le Bibliophile
-tabarinesque a fait intervenir d’une manière assez déplacée dans la
-question. Il n’est pas possible de cacher plus de malice sous le fameux
-chapeau de Tabarin.»
-
-
-Cette lettre venait à peine de voir le jour, lorsque le pauvre
-Auguste Veinant mourut, au milieu de ses livres, le 4 mars 1859. Je
-me reprocherais de l’avoir écrite, si je pouvais supposer qu’il l’eût
-connue _in extremis_. Un bibliophile tel que lui avait droit à une
-autre oraison funèbre. La notice bibliographique, qui figure en tête du
-Catalogue des livres rares et précieux de sa bibliothèque (_Paris, L.
-Potier_, 1860, in-8) devra donc être consultée par les personnes qui
-liront mon épître. C’est là qu’on trouvera un bon portrait d’Auguste
-Veinant... _avant la lettre_.
-
-
-
-
- NOTICES
-
- SUR
-
- QUELQUES LIVRES RARES.
-
-
-
-
- LA MORALITÉ
- DE
- L’AVEUGLE ET DU BOITEUX
- ET LA FARCE DU MUNIER.
-
-
-_La Moralité de l’Aveugle et du Boiteux_, qui a tous les caractères
-d’une farce, et qui diffère de la plupart des moralités proprement
-dites, en ce qu’elle ne met pas en scène des personnages allégoriques,
-se trouve à la suite du _Mystère de saint Martin_, dans un manuscrit de
-la Bibliothèque impériale, provenant du duc de la Vallière et décrit
-dans le Catalogue des livres de la bibliothèque de ce célèbre amateur,
-t. II, p. 418, nº 3362. Ce manuscrit est certainement l’original de
-l’auteur, qui l’avait fait pour la représentation du Mystère, joué
-publiquement à Seurre, en Bourgogne, le lundi 10 octobre 1496. Il
-contient, outre le _Mystère de saint Martin_, la _Moralité de l’Aveugle
-et du Boiteux_, la _Farce du Munyer_, et «les noms de ceux qui ont
-joué la Vie de monseigneur saint Martin.» Le Mystère est encore inédit,
-mais la Moralité et la Farce qui le suivent ont été publiées, en 1831,
-par les soins de M. Francisque Michel, dans la collection des _Poésies
-gothiques françoises_ (Paris, Silvestre, in-8). M. Francisque Michel a
-publié aussi séparément le curieux procès-verbal de la représentation,
-qui termine le volume et qui offre la signature de l’auteur lui-même,
-André de la Vigne.
-
-André de la Vigne était un des poëtes les plus renommés de son temps.
-Il s’est fait connaître surtout par un grand ouvrage d’histoire, en
-vers et en prose, qu’il a composé en collaboration avec Octavien de
-Saint-Gelais, évêque d’Angoulême: _le Vergier d’honneur de l’entreprise
-et voyage de Naples_, imprimé pour la première fois à Paris, sans date,
-vers 1499, et souvent réimprimé depuis. Ce fut sans doute à cet ouvrage
-et à l’amitié de son collaborateur épiscopal, que le pauvre André ou
-Andry de la Vigne dut l’honneur d’être nommé _orateur_ du roi de France
-Charles VIII et secrétaire de la reine Anne de Bretagne. Il avait été,
-auparavant, secrétaire du duc de Savoie.
-
-Mais ces charges de cour ne l’avaient pas mis au-dessus du besoin: il
-était toujours dénué d’argent, quoique couché sur l’État de la maison
-du roi et de la reine. Dans les poésies qui accompagnent son _Vergier
-d’honneur_, il ne craint pas d’avouer sa profonde misère. Ainsi,
-lorsqu’il prenait seulement le titre de secrétaire du duc de Savoie, il
-disait à ce prince:
-
- Comme celluy que ardant desir poinct,
- Humble de cueur, desirant en Court vivre,
- Affin, chier sire, de venir à bon poinct,
- Raison m’a fait composer quelque livre,
- Lequel couste d’argent plus d’une livre,
- Et pour ce donc qu’à mon fait je pourvoye,
- Secourez-moy, ou l’hospital m’abaye!
-
- Cent jours n’y a que j’estoye bien en poinct,
- Hardy et coint, pour ma plaisance ensuivre:
- A ce coup-cy, n’ay robbe ne pourpoinct,
- Resne, ne bride, cataverne, ne livre:
- Là, Dieu mercy, si ne suis-je pas yvre,
- En faisant livre, duquel argent je paye:
- Secourez-moy, ou l’hospital m’abaye!
-
-Le duc de Savoie le secourut sans doute, et André de la Vigne n’alla
-point à l’hôpital, mais il n’en devint pas plus riche, lorsqu’il
-s’intitula orateur du roi et secrétaire de la reine. Voici un rondeau
-qu’il adresse à Charles VIII:
-
- Mon très-chier sire, pour m’advancer en Court,
- De plusieurs vers je vous ay fait present;
- Si vous supplie de bon cueur en present
- Qu’ayez regard à mon argent très-court.
- Les grans logis, où Rongerie trescourt,
- M’ont fait d’habits et de chevaux exempt,
- Mon très-chier sire!
-
- Mon esperance, pour ce, vers vous accourt,
- Que vous soyez de mes maux appaisant,
- Car escu n’ay, qui ne soit peu pesant,
- Et, qui pis vault, je plaidoye en la Court,
- Mon très-chier sire.
-
-Ce poëte royal recevait pourtant des _gages_ modiques, qui lui étaient
-fort inexactement payés, comme tous ceux des officiers et domestiques
-de l’hôtel du roi; il était donc forcé d’avoir recours, pour vivre, à
-tous les expédients poétiques qui pouvaient suppléer à l’insuffisance
-de sa pension. Il célébrait par des pièces de vers tous les événements
-mémorables, et il adressait, au roi ou à la reine, aux princes ou aux
-grands seigneurs, ces poésies de circonstance, pour obtenir quelques
-présents; il rimait des ballades en l’honneur de la sainte Vierge, et
-il les envoyait au Palinod de Caen, au Puy de Rouen, et aux différents
-_puys d’amours_, établis dans les principales villes de France, pour
-remporter des prix de _gaie science_; il composait des mystères, des
-moralités et des farces, qu’il faisait représenter et dont il était
-lui-même un des acteurs.
-
-Nous croyons donc qu’il avait figuré dans la confrérie des
-Enfants-sans-souci, du moins à l’époque où il dirigea la représentation
-solennelle du _Mystère de saint Martin_ dans la ville de Seurre.
-Aucun de ses ouvrages dramatiques ne fut imprimé, de son vivant,
-du moins avec son nom. Le manuscrit, qui renferme un Mystère, une
-Moralité et une Farce, appartient incontestablement au répertoire
-des Enfants-sans-souci ou de la Mère-Sotte, car les représentations
-scéniques de ces deux troupes de comédiens se distinguaient du théâtre
-pieux de la confrérie de la Passion, en ce qu’elles se composaient, à
-la fois, d’un Mystère, d’une Moralité et d’une Farce.
-
-La _Moralité de l’Aveugle et du Boiteux_, comme nous l’avons dit plus
-haut, s’écarte entièrement du genre ordinaire des moralités, qui
-étaient consacrées à des allégories morales, souvent très-obscures,
-toujours très-froides et quelquefois très-ennuyeuses. On y voit,
-de même que dans un ancien fabliau, dont il existe de nombreuses
-imitations, un aveugle et un boiteux s’aider mutuellement et secourir
-de la sorte leurs infirmités: le boiteux met ses yeux au service de
-l’aveugle, lequel prête ses jambes au boiteux. Mais tout à coup ces
-deux mendiants sont guéris, malgré eux, miraculeusement, par la grâce
-de saint Martin, et ils se désolent ensemble, l’un d’avoir recouvré la
-vue, l’autre de retrouver l’usage de ses jambes; car ils perdent, avec
-leurs infirmités, le droit de demander l’aumône et de vivre aux dépens
-des âmes charitables.
-
-Il y a, dans cette petite pièce, des idées comiques, des mots
-plaisants, des vers naturels, en un mot une franche allure de gaieté
-gauloise; mais le style d’André de la Vigne n’est ni correct ni
-élégant; on y rencontre aussi trop d’insouciance de la prosodie, qui,
-pour n’être pas encore fixée, était déjà devinée et comprise par les
-oreilles délicates. On peut supposer qu’André de la Vigne avait écrit
-d’autres pièces de théâtre, qui ne sont pas venues jusqu’à nous.
-
-Au reste, la représentation solennelle donnée à Seurre, en 1496, par
-la confrérie des Enfants-sans-souci ou par celle de la Mère-Sotte,
-prouve que ces deux confréries théâtrales avaient des maîtres de jeux,
-lesquels parcouraient la France, en s’arrêtant de ville en ville,
-pour y faire jouer leurs pièces avec le concours des habitants, qui
-non-seulement leur fournissaient des acteurs et des spectateurs, mais
-encore qui se chargeaient de tous les frais de mise en scène, de décors
-et de costumes. Ainsi, André de la Vigne avait lui-même _monté_ cette
-représentation, en qualité d’auteur et de _maître du jeu_.
-
-La _Farce du Munyer_ fut représentée également à Seurre, en 1496,
-après le _Mystère de saint Martin_, et la _Moralité de l’Aveugle et du
-Boiteux_.
-
-Le sujet de cette Farce très-divertissante se retrouverait probablement
-dans les fabliaux des trouvères. C’est un petit diable, nommé Berith,
-que Lucifer envoie sur la terre pour faire son apprentissage, et qui a
-promis de rapporter à son maître une âme damnée. Or, ce diable novice
-ne sait où prendre l’âme au sortir du corps d’un pécheur. Lucifer,
-qui partage l’opinion de certains philosophes goguenards ou naïfs du
-moyen âge, apprend à Berith que tout homme qui meurt rend son âme par
-le fondement. Muni de cette savante instruction, le chasseur d’âmes va
-se mettre en embuscade dans le lit d’un meunier, qui est à l’agonie et
-qui se confesse à son curé: il attend le dernier soupir du mourant,
-et reçoit précieusement dans son sac ce qui s’échappe du derrière
-de ce larron. Lucifer, en ouvrant le sac, n’y trouve pas ce qu’il y
-cherchait: il en conclut que les meuniers ont l’âme infecte, et il
-ordonne à ses diables de ne lui apporter jamais âmes de meuniers.
-
-André de la Vigne a encadré ce sujet bouffon et fantastique, où l’âme
-immortelle est traitée avec assez d’irrévérence, dans une scène de
-mœurs populaires, où sont représentées les amours du curé avec la
-meunière et les querelles du mari avec sa femme. Cette Farce est un
-petit chef-d’œuvre de malice et de joyeuseté. On y remarque des traits
-d’un excellent comique.
-
-La _Farce du Munyer_, qui est encore pour nous si plaisante,
-devait produire sur les spectateurs un merveilleux effet de rire
-inextinguible, à une époque où les meuniers, à cause de leurs
-fourberies et de leurs vols dans la manutention des farines, avaient
-fourni au conte et à la comédie un type traditionnel d’épigrammes
-et de plaisanteries[7]. Le public accueillait avec des éclats de
-grosse gaieté ce personnage matois et narquois, dont il disait
-proverbialement: «On est toujours sûr de trouver un voleur dans la
-peau d’un meunier.» Cette disposition railleuse et agressive des gens
-du peuple à l’égard des meuniers, devint pour ceux-ci une sorte de
-persécution permanente, que le Parlement de Paris dut faire cesser, en
-défendant, sous peine de prison et d’amende, d’injurier les meuniers
-dans les rues ou de les poursuivre par des quolibets.
-
- [7] Voy. _le Tracas de Paris_, par François Colletet; pag.
- 235 et suiv. du recueil intitulé: _Paris burlesque et
- ridicule_, édition de la Bibliothèque Gauloise (Paris, A.
- Delahays, 1859, in-12).
-
-Nous ne doutons pas que le meunier de la Farce du quinzième siècle ne
-se soit transformé, au dix-septième siècle, en Pierrot enfariné, sur
-les tréteaux du pont Neuf et de la place Dauphine.
-
-
-
-
- LA
- CONDAMNACION DE BANCQUET.
-
-
-Cette singulière moralité, qu’on peut regarder comme un des
-chefs-d’œuvre du genre, se trouve dans un recueil fort rare, dont la
-première édition est intitulée: _La Nef de santé, avec le Gouvernail
-du corps humain et la Condamnacion des bancquetz, à la louenge de
-diepte et sobrieté, et le Traictié des Passions de l’ame_. On lit, à
-la fin du volume, in-4º gothique de 98 ff. à 2 colonnes: _Cy fine la
-Nef de santé et la Condampnacion des bancquetz, avec le Traicté des
-Passions de l’ame. Imprimé à Paris, par Anthoine Verard, marchant
-libraire, demeurant à Paris._ Au-dessous de la marque de Verard: _Ce
-present livre a esté achevé d’imprimer par ledit Verard le XVIIIe jour
-de janvier mil cinq cens et sept_. Ce recueil contient quatre ouvrages
-différents: la _Nef de santé_ et le _Gouvernail du corps humain_, en
-prose; la _Condamnacion de Bancquet_, et le _Traicté des Passions de
-l’ame_, en vers.
-
-On compte, au moins, quatre éditions, non moins rares que la
-précédente: l’une, imprimée à Paris, _le XVIIe jour d’avril 1511, par
-Michel Lenoir, libraire_, pet. in-4º de 96 ff. à 2 colonnes, avec fig.
-en bois; l’autre, imprimée également à Paris, vers 1520, _par la veufve
-feu Jehan Trepperel et Jehan Jehannot_, pet. in-4º goth. à 2 colonnes,
-avec fig. en bois; l’édition de Philippe Lenoir, sans date, que cite Du
-Verdier, n’a pas été décrite par M. Brunet, qui s’étonne avec raison
-de ne l’avoir jamais rencontrée; en revanche, M. Brunet cite une autre
-édition, avec cette adresse: _A Paris, en la rue neufve Nostre Dame, à
-l’enseigne sainct Jehan Baptiste, près Saincte Genevieve des Ardens_.
-
-Ce recueil, malgré ses cinq éditions bien constatées, est si peu
-connu, que La Croix du Maine ne l’a pas compris dans sa _Bibliothèque
-françoise_, et qu’Antoine du Verdier, dans la sienne, ne fait que le
-mentionner incomplétement parmi les ouvrages anonymes. De Beauchamps,
-dans ses _Recherches sur les théâtres de France_, et le duc de la
-Vallière, dans sa _Bibliothèque du Théâtre françois_, ne l’ont pas
-oublié cependant: ils le citent avec exactitude, en nommant l’auteur
-Nicole de la Chesnaye. C’est le nom, en effet, qui figure en acrostiche
-dans les dix-huit derniers vers du prologue de la _Nef de santé_.
-
-Cet auteur, poëte, savant et moraliste, qui était médecin de Louis XII,
-serait absolument ignoré, si l’abbé Mercier de Saint-Léger n’avait
-pas écrit cette note, sur l’exemplaire qui appartenait à Guyon de
-Sardière et que nous avons vu dans la bibliothèque dramatique de M. de
-Soleinne: «Ce Nicolas de la Chesnaye doit être le même que _Nicolaus
-de Querqueto_, dont du Verdier (t. VI, p. 181 de l’édit. in-4) cite
-le _Liber auctoritatum_, imprimé à Paris aux dépens d’Antoine Verard,
-en 1512, in-8. A la fin de cette compilation latine de Querqueto, on
-trouve un acrostiche latin, qui donne _Nicolaus de la Chesnaye_, et
-à la fin du prologue de la _Nef de Santé_, imprimée dès 1507, aussi
-aux dépens de Verard, il y a un acrostiche qui donne les mêmes noms:
-_Nicole de la Chesnaye_.» On ne sait rien de plus sur Nicole ou Nicolas
-de la Chesnaye.
-
-Le prologue en prose, que nous croyons devoir réimprimer ici, nous
-apprend seulement que l’_acteur_ avait été _requis et sollicité par
-plus grand que soy_, de mettre la main à la plume et de rédiger en
-forme de moralité son ouvrage diététique autant que poétique. On peut
-supposer que Nicole de la Chesnaye, qui a dédié son recueil à Louis
-XII, désigne ce roi et la reine Anne de Bretagne, en disant qu’il a été
-contraint de se faire poëte, non-seulement pour complaire à _aucuns
-esprouvez amys_, mais pour obéir _à autres desquelz les requestes lui
-tiennent lieu de commandement_. Voici ce prologue, où l’on voit que,
-si cette Moralité avait été faite pour la représentation, elle n’était
-pas encore représentée _sur eschaffaut_, c’est-à-dire en public,
-lorsqu’elle fut publiée en 1507 et peut-être auparavant.
-
-
- _Comment l’Acteur ensuyt en la Nef de Santé la Condamnacion des
- Bancquetz, à la louenge de diette et sobrieté, pour le prouffit
- du corps humain, faisant prologue sur ceste matiere._
-
- «Combien que Orace en sa Poeterie ait escript: _Sumite materiam
- vestris qui scribitis aptam viribus_. C’est-à-dire: «O vous qui
- escrivez ou qui vous meslez de copier les anciennes œuvres,
- elisez matiere qui ne soit trop haulte ne trop difficile, mais
- soit seullement convenable à la puissance et capacité de vostre
- entendement.» Ce neantmoins, l’acteur ou compositeur de telles
- œuvres peut souventesfois estre si fort requis et sollicité par
- plus grand que soy, ou par aucuns esprouvez amys, ou par autres,
- desquels les requestes lui tiennent lieu de commandement, qu’il
- est contraint (en obeyssant) mettre la main et la plume à matiere
- si elegante ou peregrine, que elle transcede la summité de son
- intelligence. Et, à telle occasion, moy, le plus ignorant,
- indocte et inutille de tous autres qui se meslent de composer,
- ay prins la cure, charge et hardiesse, à l’ayde de Celuy qui
- _linguas infantium facit disertas_, de mettre par ryme en langue
- vulgaire et rediger par personnages, en forme de moralité,
- ce petit ouvrage, qu’on peut appeller la _Condampnacion de
- Bancquet_: à l’intencion de villipender, détester et aucunement
- extirper le vice de gloutonnerie, crapule, ebrieté, et voracité,
- et, par opposite, louer, exalter et magnifier la vertu de
- sobrieté, frugalité, abstinence, temperence et bonne diette, en
- ensuyvant ce livre nommé _la Nef de santé et gouvernail du corps
- humain_. Sur lequel ouvrage, est à noter qu’il y a plusieurs
- noms et personnages des diverses maladies, comme Appoplexie,
- Epilencie, Ydropisie, Jaunisse, Goutte et les autres, desquels
- je n’ay pas tousjours gardé le genre et sexe selon l’intencion
- ou reigles de grammaire. C’est à dire que, en plusieurs endrois,
- on parle à iceux ou d’iceux, par sexe aucunesfois masculin
- et aucunesfois féminin, sans avoir la consideracion de leur
- denominacion ou habit, car aussi j’entens, eu regard à la
- proprieté de leurs noms, que leur figure soit autant monstrueuse
- que humaine. Semblablement, tous les personnages qui servent
- à dame Experience, comme Sobrieté, Diette, Seignée, Pillule
- et les autres seront en habit d’homme et parleront par sexe
- masculin, pour ce qu’ilz ont l’office de commissaires, sergens et
- executeurs de justice, et s’entremettent de plusieurs choses qui
- affierent plus convenablement à hommes que à femmes. Et pource
- que telles œuvres que nous appellons jeux ou moralitez ne sont
- tousjours facilles à jouer ou publiquement representer au simple
- peuple, et aussi que plusieurs ayment autant en avoir ou ouyr
- la lecture comme veoir la representacion, j’ay voulu ordonner
- cest opuscule en telle façon qu’il soit propre à demonstrer
- à tous visiblement, par personnages, gestes et parolles, sur
- eschauffaut ou aultrement, et pareillement qu’il se puisse lyre
- particulierement ou solitairement, par manière d’estude, de
- passe-temps ou bonne doctrine. A ceste cause, je l’ay fulcy
- de petites gloses, commentacions ou canons, tant pour elucider
- ladicte matiere, comme aussi advertir le lecteur, des acteurs,
- livres et passaiges, desquels j’ay extraict les alegations,
- histoires et auctoritez, inserées en ceste presente compilacion.
- Suffise tant seulement aux joueurs prendre la ryme tant
- vulgaire que latine et noter les reigles, pour en faire à plain
- demonstracion quand bon semblera. Et ne soit paine ou moleste
- au lisant ou estudiant, pour informacion plus patente, veoir et
- perscruter la totallité tant de prose que de ryme, en supportant
- tousjours et pardonnant à l’imbecilité, simplicité, ou inscience
- du petit Acteur.»
-
-Cette Moralité, dont nous attribuons l’idée première à Louis
-XII lui-même, fut certainement représentée par la troupe des
-Enfants-sans-souci et de la Mère Sotte, car le sujet allégorique
-qu’elle met en scène devint assez populaire, pour être reproduit en
-tapisseries de haute lice, tissées dans les manufactures de Flandre
-et destinées à orner les châteaux et hôtels des seigneurs. Voyez,
-dans le grand ouvrage de MM. Achille Jubinal et Sansonnetti: _les
-Anciennes Tapisseries historiées_, le dessin et la description d’une
-tapisserie en six pièces, qui représente la Moralité de la Condamnation
-de Banquet; mais cette tapisserie, que M. Sansonnetti a découverte à
-Nancy, ne provient pas des dépouilles de Charles le Téméraire, mort en
-1475, comme M. Jubinal a essayé de le démontrer dans une notice savante
-et ingénieuse.
-
-Si la Moralité de Nicole de la Chesnaye est plus courte et moins
-embrouillée que la plupart des Moralités de la même époque, le sujet
-n’en est pas moins compliqué. On en jugera par ce simple aperçu:
-Trois méchants garnements, _Dîner_, _Souper_ et _Banquet_, forment le
-complot de mettre à mal quelques honnêtes gens, qui ont l’imprudence
-d’accepter leur invitation d’aller boire et manger chez eux. Ce
-sont _Bonne-Compagnie_, _Accoutumance_, _Friandise_, _Gourmandise_,
-_Je-bois-à-vous_, et _Je-pleige-d’autant_. Au milieu du festin, une
-bande de scélérats, nommés _Esquinancie_, _Apoplexie_, _Epilencie_,
-_Goutte_, _Gravelle_, etc., se précipitent sur les convives et les
-accablent de coups, si bien que les uns sont tués, les autres blessés.
-_Bonne-Compagnie_, _Accoutumance_ et _Passe-Temps_, échappés du
-carnage, vont se plaindre à dame _Expérience_ et demandent justice
-contre _Dîner_, _Souper_ et _Banquet_. Dame _Expérience_ ordonne à ses
-domestiques, _Remède_, _Secours_, _Sobresse_, _Diète_ et _Pilule_,
-d’appréhender au corps les trois auteurs du guet-apens.
-
-C’est alors que commence le procès des trois accusés, par-devant
-les conseillers de dame _Expérience_, savoir: _Galien_, _Hypocras_,
-_Avicenne_ et _Averroys_. Laissons Mercier de Saint-Léger continuer
-l’analyse de la Moralité, dans la _Bibliothèque du Théâtre françois_,
-publiée sous les auspices du duc de La Vallière: «_Expérience_ condamne
-_Banquet_ à être pendu; c’est _Diette_, qui est chargé de l’office
-du bourreau. _Banquet_ demande à se confesser: on lui amène un beau
-père confesseur; il fait sa confession publiquement, il marque le plus
-grand repentir de sa vie passée et dit son Confiteor. Le beau père
-confesseur l’absout, et _Diette_, après lui avoir mis la corde au cou,
-le jette de l’échelle et l’étrangle. _Souper_ n’est condamné qu’à
-porter des poignets de plomb, pour l’empêcher de pouvoir mettre trop
-de plats sur la table; il lui est défendu aussi d’approcher de _Dîner_
-plus près de six lieues, sous peine d’être pendu, s’il contrevient, à
-cet arrêt.»
-
-Il résulte de ce jeu par personnages, qui justifie parfaitement son
-titre de Moralité, que le _banquet_ ou festin d’apparat, où l’on mange
-et boit avec excès, est coupable de tous les maux qui affligent le
-corps humain: il doit donc être condamné et mis hors la loi. Quant
-au _souper_, on lui permet de subsister, à condition qu’il viendra
-toujours six heures après le _dîner_. C’est là le régime diététique,
-qui fut suivi par Louis XII jusqu’à son mariage en troisièmes noces
-avec Marie d’Angleterre: «Le bon roy, à cause de sa femme, dit la
-Chronique de Bayard, avoit changé du tout sa manière de vivre, car, où
-il souloit disner à huit heures, il convenoit qu’il disnast à midy;
-où il souloit se coucher à huit heures du soir, souvent se couchoit à
-minuit.» Trois mois après avoir changé ainsi son genre de vie, Louis
-XII mourut, en regrettant sans doute de n’avoir pas mieux profité des
-leçons de la Moralité, composée et rimée naguère par son médecin.
-
-Cette Moralité est très-curieuse pour l’histoire des mœurs du temps
-aussi bien que pour l’histoire du Théâtre; on y voit indiqués une foule
-de détails sur les jeux de scène, les costumes et les caractères des
-personnages. Elle est écrite souvent avec vivacité, et l’on y remarque
-des vers qui étaient devenus proverbes. Les défauts du style, souvent
-verbeux, obscur et lourd, sont ceux que l’on reproche également aux
-contemporains de Nicole de la Chesnaye. Quant à la pièce elle-même,
-elle ne manque pas d’originalité, et elle offre une action plus
-dramatique, plus pittoresque, plus variée, que la plupart des Moralités
-contemporaines; c’est bien une Moralité, mais on y trouve, au moins,
-le mot pour rire, et l’on peut en augurer que le médecin de Louis XII
-était meilleur compagnon et plus joyeux compère que Simon Bourgoing,
-valet de chambre du même roi et auteur de la Moralité intitulée:
-_l’Homme juste et l’Homme mondain, avec le jugement de l’Ame dévote et
-l’exécution de la sentence_.
-
-
-
-
- LE VERGIER AMOUREUX.
-
-
-Ce singulier ouvrage, qui n’a pas de titre imprimé dans le seul
-exemplaire qu’on en connaît, pourrait bien avoir été publié sous le
-nom de _la Forest des sept pechez mortels_, plutôt que sous celui du
-_Vergier amoureux_. Ce dernier titre lui a été donné par l’ancien
-possesseur, qui s’est mépris peut-être sur le véritable objet de cette
-allégorie mystique. Au reste, l’exemplaire que possède la Bibliothèque
-impériale publique de Saint-Pétersbourg, et qu’on dit unique, pourrait
-bien ne pas être complet. En voici la description:
-
-C’est un petit in-folio de 10 ff. non chiffrés, qui ont été remontés
-avec soin et dont les signatures ne sont pas régulières. Ainsi, les
-deux premiers feuillets ne portent aucune signature; le troisième est
-signé _a. n._; le quatrième, _b. n._; le cinquième, _c. n._; le sixième
-n’est pas signé; le septième et le huitième sont signés _e. n._ et _f.
-ij_; les feuillets 9 et 10 n’ont pas de signature. Le texte se compose
-de vers français, imprimés en gothique sur 2 colonnes, pour accompagner
-les arbres généalogiques des Vices et des Vertus. Plusieurs pages
-sont remplies par des gravures en bois, sans autre texte que les
-inscriptions qui font partie de ces gravures; le dernier feuillet,
-dont le recto est blanc, est imprimé à longues lignes, en partie, et
-ne contient que de la prose; toutes les pages sont encadrées au moyen
-d’une réunion plus ou moins ingénieuse de petites gravures en bois,
-empruntées à diverses éditions du temps et surtout aux livres d’heures.
-
-Le premier feuillet, dont l’encadrement est plus large et mieux orné
-que celui des autres feuillets, commence par ces vers imprimés en tête
-de la première colonne, au-dessus de la marque de l’imprimeur:
-
- Gaspard Philippe m’a voulu imprimer
- En apetant que vices soient repris:
- Si vous supply ne veuillez deprimer
- Ceste euvre cy, car povez extimer
- Qu’il l’appete vendre à competent pris:
- Bon marché faict, ainsi qu’il a apris:
- Aussi l’Acteur faict protestacion
- Qu’il se submet à la correction
- De tous lecteurs et aux donnans escout,
- Car on cognoist à sa condition,
- Qu’il apete faire Raison par tout.
-
-Il résulte de ces vers, que Gaspard Philippe est l’imprimeur du livre,
-et que l’Acteur, qui ne se nomme pas, avait pour devise: _Raison
-partout_. Cette devise est, comme on sait, celle de Mère Sotte ou de
-Pierre Gringore.
-
-La marque de Philippe Gaspard se compose de l’écusson de cet imprimeur,
-avec son monogramme, suspendu à un arbre entre deux dauphins couronnés.
-
-Le poëme débute ainsi:
-
- Revisitez la forest, gens mondains,
- Et en vueillez les branches bien eslire,
- En redoubtant, craignant hazars soubdains:
- Gardez de user de vos langaiges vains,
- Lorsque viendres pour en ce vergier lire,
- Et par ainsi vous eviteres l’ire
- Du Createur: laissant vostre folie,
- Que vostre esprit grosses branches deslie,
- Qui empeschent par la forest passer:
- Fuyez orgueil: temps est que on se humilie,
- Car on ne scait quant on doit trespasser.
-
-On voit que la seconde strophe avait fourni à l’ancien propriétaire du
-livre (le comte de Suchtelen, bibliophile russe) le titre qu’il lui a
-imposé; en voici le commencement:
-
- C’est le vergier amoureux, delectable,
- Forest de reconciliation,
- A tous humains doctrine veritable,
- Très utille, louable, prouffitable
- A en faire la recordation...
-
-Au verso du second feuillet, est représenté l’arbre généalogique
-de l’Orgueil, avec cette légende: _Orgueil, racine de tous vices_;
-en regard, au recto du second feuillet, l’arbre généalogique de
-l’Humilité, avec cette légende: _Humilité, racine de toutes vertus_. Le
-verso du second feuillet et le recto du troisième comprennent l’_arbre
-d’Orgueil avecques sa sequelle_; le verso du troisième feuillet et le
-recto du quatrième, l’_arbre d’Avarice avecques sa sequelle_, et ainsi
-de suite pour les cinq autres péchés mortels. L’arbre, dont chaque
-rameau offre une inscription morale en prose, a pour base un sujet,
-où le péché mortel est mis en scène avec beaucoup d’originalité: à
-droite et à gauche de l’arbre sont imprimés des quatrains moraux qui
-renferment des conseils pour se préserver du péché en question.
-
-Le huitième feuillet, signé F.ij, représente la _Tour de Sapience_,
-fondée sur _Humilité, mère de toutes les vertus_. Cette tour,
-précédée de quatre colonnes morales, savoir: _conseil_, _prudence_ et
-_diligence_; _stabilité_, _force_ et _repos_; _miséricorde_, _justice_
-et _vérité_; _moralité_, _tempérance_ et _mundicité_, est élevée
-sur sept degrés, qui sont _oraison_, _compunction_, _confession_,
-_pénitence_, _satisfaction_, _aulmosne_, _jeûne_. Cette fameuse tour
-a quatre fenêtres, nommées: _discrétion_, _religion_, _dévotion_,
-_contemplation_, et cinq guérites ou _guettes_, au-dessus des créneaux
-ou _défenses_: ces guérites s’appellent: _Tutelle aux bons_, _Vengeance
-aux mauvais_, _Jugement aux mauvais_, _Discipline aux fidelles_, et
-_Increpation aux mauvais_.
-
-Au verso du feuillet 8, est l’image de l’_angel Cherubin_ avec cette
-légende, que nous reproduisons textuellement: _Cherubin a six elles
-soit leu par le nombre assigné a chascune deux_: l’image de l’_angel
-Seraph_ est au recto du feuillet 9, avec cette légende que nous copions
-aussi textuellement: _Seraph a six elles soit leu par le nombre assigné
-a ung chascun_.
-
-Au verso de ce feuillet 9, une grande gravure en bois, d’un assez bon
-style, représente Jésus-Christ dans sa gloire, entre sa mère et saint
-Jean-Baptiste agenouillés, venant juger les vivants et les morts.
-On lit, d’un côté du souverain juge: _Venes bieneurez possider mon
-paradis_, et de l’autre: _Allez mauditz damnes au feu eternel_.
-
-Le dernier feuillet, imprimé en rouge et en noir, commence par cet
-intitulé: _S’ensuit la forme de soy confesser instructive pour adresser
-les penitens ignorans à faire confection_ (sic) _entiere_. C’est un
-tableau qui met en regard les différentes manières de pécher, par
-_cogitacion_, par _locucion_, par _optacion_ et par _obmission_. Cette
-page, destinée à faciliter un examen de conscience, se termine par une
-prière.
-
-Au-dessus, à l’angle droit du feuillet, dans un cadre ménagé entre
-divers petits sujets, gravés en bois, on lit cette suscription,
-imprimée en rouge, de haut en bas: _Imprimé à Paris, par Gaspard
-Philippe_. A côté de cet encadrement, il y a un écusson, représentant
-un arbre qui paraît être l’emblème de l’imprimeur; cet écusson,
-surmonté de la tiare pontificale et des clefs de saint Pierre, se
-trouve placé entre l’écusson de France et l’écusson de Bretagne
-mi-parti de France.
-
-Une devise latine: _Immoderata ruunt_, qu’on remarque au-dessus de
-l’adresse de l’imprimeur, paraît être une allusion aux querelles de
-Louis XII contre le pape Jules II.
-
-Ce livre rare, qui n’a jamais été décrit, provient de la bibliothèque
-du comte de Suchtelen, savant amateur russe, dont le blason gravé est
-collé en dedans de la reliure en maroquin qu’il avait fait exécuter.
-
-On a relié, dans le même volume, deux feuillets, imprimés en gothique,
-à deux colonnes, avec quelques titres en rouge, et dont le verso est
-blanc, ce qui fait supposer que ces impressions étaient destinées
-à être collées sur des écriteaux dans les couvents. L’un porte cet
-intitulé: _Prologus venerabilis Hugonis de Sancto Victore, de fructu
-carnis et spiritus_; l’autre: _Frater Nicholaus de Pratis divi Victoris
-cenobita devoto formule hujus exploratori gratias in presenti et
-gloriam in futuro_. Cette lettre latine est suivie de vers latins
-du même moine de l’abbaye de Saint-Victor: _De feliciore dogmatis
-hujus exortu carmen_. Ces deux feuillets, qui ne portent pas de nom
-d’imprimeur, sont encadrés avec des sujets et des ornements en bois.
-On peut supposer, avec beaucoup de probabilité, qu’ils sont également
-sortis des presses de Gaspard Philippe, qui fut reçu libraire-imprimeur
-en 1502, et qui exerçait encore à Paris en 1512.
-
-
-
-
- LA RÉCRÉATION
- ET
- PASSE-TEMPS DES TRISTES.
-
-
-Les bibliographes et les biographes, qui se suivent et qui se
-ressemblent trop par malheur, répètent avec la plus confiante unanimité
-que Guillaume des Autels est l’auteur du recueil intitulé: _la
-Récréation et passe-temps des Tristes_.
-
-Il ne tenait qu’à nous de nous conformer humblement et aveuglément
-à l’avis de nos devanciers sur cette question littéraire, qui n’a
-pas encore été controversée ni discutée; mais, après avoir jeté les
-yeux sur ce recueil, qui est fort rare et qui mériterait, à ce titre
-seul, d’être réimprimé, s’il n’était pas d’ailleurs très-joyeux et
-très-récréatif, nous nous sommes promis de prouver aux plus incrédules
-que Guillaume des Autels était, soit comme auteur, soit comme éditeur,
-bien étranger à cette publication facétieuse.
-
-Guillaume des Autels, originaire de Charolles, en Bourgogne, où il
-naquit vers 1529, a composé divers ouvrages en vers, entre autres:
-_Amoureux Repos_ (1553), _Repos de plus grand travail_ (1550), etc.
-Ces ouvrages n’ont aucun rapport de genre, de forme ni de style avec
-la _Récréation et passe temps des Tristes_. La Monnoye, dans une note
-sur son article dans la _Bibliothèque françoise_ de Du Verdier, l’a
-très-bien jugé en disant de lui: «La fantaisie d’imiter Ronsard, et le
-désir de paroître plus savant qu’il ne l’étoit, le rendirent obscur,
-souvent inintelligible, dans la plupart de ses écrits, et l’éloignèrent
-toujours du simple et du naturel.»
-
-Au contraire, le recueil de poésies récréatives, qu’on lui attribue
-si mal à propos, tient, et au delà, les promesses de son titre:
-_Récréation et passe-temps des Tristes_. Ce sont des épigrammes ou
-de petites pièces courtes et vives, sur des sujets libres, plaisants
-ou galants, écrites la plupart dans la langue claire, précise et
-animée, de l’école marotique. Un grand nombre de ces pièces, dignes
-de l’Anthologie grecque ou de Martial, appartiennent en propre à
-Clément Marot lui-même, ainsi qu’à Saint-Gelais et à leurs imitateurs:
-Bonaventure des Periers, Victor Brodeau, Lyon Jamet, Saint-Romard,
-Germain Colin, etc. Quant à Guillaume des Autels, il n’y brille que par
-son absence.
-
-Comment donc et pourquoi s’est-on avisé de mettre ce charmant recueil
-sur le compte d’un poëte si lourd, si ennuyeux, si pédant et si
-solennel?
-
-La _Bibliothèque françoise_ de La Croix du Maine, aussi bien que
-celle du sieur Du Verdier, ne font aucune mention de la _Récréation
-des Tristes_, dans leurs articles sur Guillaume des Autels. Il faut
-descendre jusqu’à la _Bibliothèque des Auteurs de Bourgogne_, par
-l’abbé Papillon, c’est-à-dire en 1742, pour trouver cette mention
-exprimée en termes amphibologiques; l’auteur comprend, dans la liste
-des ouvrages de Guillaume des Autels, «_la Récréation des Tristes_,
-recueil de pièces, imprimé in-16, à Lyon. On lui attribue, ajoute-t-il,
-ce recueil, dans lequel il y a de l’esprit.» Aussitôt l’abbé Goujet,
-qui préparait alors son édition du Grand Dictionnaire de Moréri, dans
-laquelle sont fondus tous les suppléments publiés à part (1749, 10
-vol. in-fol.), consacra un long article à Guillaume des Autels, qui
-n’avait obtenu que huit lignes dans les éditions précédentes; on lit
-dans cet article: «_Récréation des Tristes_, recueil de pièces en vers,
-imprimé in-16, à Lyon. On lui attribue ce recueil, dans lequel il y a
-de l’esprit.» L’abbé Goujet n’avait donc fait que répéter textuellement
-la phrase de l’abbé Papillon, sans prendre la peine de recourir à plus
-amples informations. Dans sa _Bibliothèque françoise_ (t. XII, publié
-en 1748), qu’il faisait imprimer concurremment avec le Moréri, il avait
-modifié légèrement la phrase que lui fournissait la _Bibliothèque des
-Auteurs de Bourgogne_: «On attribue encore, dit-il (page 353 du t.
-XII), à des Autels la _Récréation des Tristes_, recueil de pièces en
-vers, dans lesquelles il y a quelque génie, et qui a été imprimé à
-Lyon, in-16, sans date.»
-
-L’abbé Goujet eût été bien embarrassé de produire cette édition, sans
-date, imprimée à Lyon, qui n’a jamais existé, puisqu’elle n’est citée
-dans aucun catalogue. Il n’y a réellement que deux éditions, l’une de
-Paris, 1573, et l’autre de Rouen, 1595.
-
-Nous hasarderons une conjecture au sujet du quiproquo qui a fait
-attribuer à Guillaume des Autels un ouvrage qu’il est impossible de
-lui laisser. On lui attribue, avec plus de probabilité, puisqu’on
-peut s’appuyer à cet égard sur l’autorité de La Croix du Maine et de
-Du Verdier, un petit livre facétieux en prose, intitulé: _Mitistoire
-barragouyne de Fanfreluche et Gaudichon, trouuée depuis n’aguere
-d’une exemplaire escrite à la main, à la valeur de dix atomes, pour
-la recreation de tout bons franfreluchistes_ (Lyon, par Jean Dieppi,
-1574, in-16). Quelqu’un aura extrait de ce titre la phrase suivante,
-qui est devenue elle-même un titre séparé: _la Récréation de tous
-bons franfreluchistes_; et quelque autre, renchérissant sur l’erreur
-ou l’ignorance de son devancier, a vu naturellement dans ce titre
-imaginaire, qu’il a supposé défiguré, la _Récréation des Tristes_.
-
-Rien n’est plus fréquent que de pareilles métamorphoses de mots et de
-titres, dans l’histoire de la bibliographie.
-
-Au reste, on avait vu paraître, avant la _Récréation des Tristes_, un
-recueil du même genre, intitulé: _Consolation des Tristes_ (Rouen,
-Robert et Jean du Gort, 1554, in-16), que La Monnoye, dans une note sur
-Du Verdier, conjecturait devoir être une réimpression du _Boute-hors
-d’oisiveté_, publié en 1553, à Rouen, par les mêmes libraires. Le titre
-de _Récréation et passe-temps des Tristes_ peut avoir été imaginé
-aussi pour rappeler un recueil de poésie, qui avait eu du succès et qui
-était encore estimé en librairie, sinon en littérature, quoique d’un
-genre plus grave et moins divertissant: _le Passe-temps et songe du
-Triste, composé en ryme françoise_ (Paris, Jehannot, sans date), in-8,
-goth.
-
-Quoi qu’il en soit, le recueil, dont M. Gay a publié une édition
-nouvelle destinée aux vrais pantagruélistes _et non aultres_, est
-une compilation mieux choisie et plus complète que divers recueils
-analogues, imprimés, sous des titres variés, à Paris, à Lyon et à
-Rouen, de 1530 jusqu’en 1573. Voici l’indication de ces recueils, tous
-presque également rarissimes et curieux, qui se trouvent refondus dans
-la _Récréation et passe-temps des Tristes_:
-
- 1. _Petit traicté contenant la fleur de toutes joyeusetez en
- epistres, ballades et rondeaux fort recreatifz, joyeux et
- nouveaulx._ Paris, par Antoine Bonnemere, pour Vincent Sertenas,
- 1535, in-16.--Réimprimé, avec des augmentations, sous le titre
- suivant:
-
- _Recueil de tout soulas et plaisir, pour resiouir et passer temps
- aux amoureux, comme epistres, rondeaux, balades, epigrammes,
- dixains, huictains, nouuellement composé._ Paris, Jean Bonfons,
- 1552, pet. in-8.
-
-Et sous cet autre titre:
-
- _Fleur de toute joyeuseté, contenant epistres, ballades et
- rondeaux joyeulx et fort nouveaulx_, sans nom et sans date, in-8,
- goth.
-
-
- 2. _Recueil de vraye poësie françoyse, prinse de plusieurs
- poëtes les plus excellens de ce regne._ Paris, imp. de Denys
- Janot, 1544, pet. in-8.--Réimprimé sous le titre suivant:
-
- _Poësie facecieuse extraite des œuvres des plus fameux poëtes de
- nostre siecle._ Lyon, par Benoist Rigaud, 1559, in-16.
-
-
- 3. _Le Paragon de joyeuses inventions de plusieurs poëtes de
- nostre temps, ensemble la conviction de la chaste et fidelle
- femme mariée._ Rouen, Robert Dugort, sans date, in-16.--Réimprimé
- sous le titre suivant:
-
- _Le Tresor des joyeuses inventions du Paragon de poësie,
- contenant epistres, ballades, rondeaux, dizains, huictains,
- epitaphes et plusieurs lettres amoureuses fort recreatives._
- Paris, veuve Jean Bonfons, sans date, in-16.
-
-
- 4. _La Fleur de poësie françoyse, recueil joyeulx, contenant
- plusieurs huictains, dixains, quatrains, chansons et aultres
- dictez de diverses matieres, mis en notte musicalle par plusieurs
- autheurs et reduictz en ce petit livre._ Paris, Alain Lotrian,
- 1543, pet. in-8.
-
-
- 5. _Traductions de latin en françois et inventions nouvelles,
- tant de Clément Marot que des plus excellens poëtes de ce temps._
- Paris, Étienne Grouleau, 1554, in-16.
-
-Ces différents recueils, qui ne sont que des pots-pourris de petites
-pièces facétieuses rassemblées sans ordre, ont été vraisemblablement
-formés par les libraires eux-mêmes. En 1573, Guillaume des Autels était
-sans doute à Paris depuis quatorze ou quinze ans, puisqu’il publiait
-dans la capitale, chez André Wechel et Vincent Sertenas, des poésies
-de circonstance, écrites dans le goût de Ronsard; mais il eût dédaigné
-de descendre des hauteurs poétiques de la Pléiade, pour s’amuser à
-ramasser des épigrammes en style marotique. Il faut avouer que les
-_Passe-temps_ de Baïf, qui paraissaient alors aux applaudissements de
-la cour de France, n’avaient pas trop d’analogie avec la _Récréation et
-le passe-temps des Tristes_.
-
-Voici la description des deux éditions connues de ce dernier recueil:
-
- _La Recreation et passe-temps des Tristes, pour resjouyr les
- melencoliques, lire choses plaisantes, traictans de l’art de
- aymer, et apprendre le vray art de poësie._ Paris, Pierre
- l’Huillier, rue Sainct-Jacques, à l’enseigne de l’Olivier, 1573,
- in-16 de 96 ff., sign. A-Miiij, avec une figure sur le titre et
- une autre en tête de la _Comparaison de l’amour à la chasse du
- cerf_, folio 85.
-
- _La Recreation et passe-temps des Tristes, traictant de choses
- plaisantes et recreatives touchant l’amour et les dames, pour
- resjouir toutes personnes melancholiques._ Rouen, Abraham
- Cousturier, libraire, tenant sa boutique près la porte du Palais,
- 1595, in-16.
-
-Cette édition ne diffère de la première que par l’addition d’une
-innombrable quantité de fautes grossières, de non-sens, de vers faux
-et altérés, et par la suppression d’une douzaine de pièces dirigées
-contre les moines ou sentant l’hérésie[8].
-
- [8] M. Gay, qui a fait réimprimer à cent exemplaires _la
- Récréation et passe-temps des Tristes_, n’a eu connaissance
- que tardivement de la première édition; il a pu toutefois en
- reproduire le texte avec fidélité, mais il n’a pas remis à
- leur place les pièces qui manquent dans l’édition de 1595;
- il les a réunies à la fin de la réimpression, à partir de
- l’épigramme de _Frère Lubin_, page 169; on a ainsi sous les
- yeux ces épigrammes qui n’avaient pas trouvé grâce devant la
- censure rouennaise.
-
-Ces deux éditions, que la Bibliothèque impériale, nous assure-t-on,
-ne possède pas, se trouvent à la Bibliothèque de l’Arsenal
-(Belles-lettres, nos 18115 et 9310); la première provient de la
-collection du marquis de Paulmy, et la seconde, de celle du duc de La
-Vallière (nº 15429 du Catal. La Vallière-Nyon).
-
-
-
-
- VASQUIN PHILIEUL
- ET
- SON POËME SUR LES ÉCHECS.
-
-
-Ce petit livre est une des innombrables impressions du seizième
-siècle, qui ont disparu, sans laisser d’autre trace qu’une simple
-indication, souvent erronée et toujours incomplète, dans les ouvrages
-de bibliographie.
-
-Nous l’avons cherché inutilement dans les catalogues des plus riches
-et des plus curieuses bibliothèques, car notre oracle, notre guide, le
-_Manuel du libraire_, dans son avant-dernière édition, du moins, avait
-passé sous silence le nom de Vasquin Philieul, qui est certainement
-l’auteur de ce poëme rarissime sur le jeu des échecs.
-
-Il paraît que les bibliographes du dix-huitième siècle, qui en font
-mention, n’avaient pas même eu la chance de le voir, puisqu’ils ne
-savaient pas bien si c’était ou non une traduction du poëme latin
-de Vida, ainsi que le fameux poëme de Louis des Masures, Tournisien:
-_Guerre cruelle entre le Roy blanc et le Roy maure_ (Paris, Vincent
-Sertenas, 1556, in-4); car l’abbé Goujet le signale seulement, en ces
-termes, dans sa _Bibliothèque françoise_ (t. VIII, p. 99):
-
-«Du Verdier, dans sa _Bibliothèque_, dit que Vasquin Philieul, de
-Carpentras, a traduit en vers le poëme des Échecs (de Vida) et que
-cette traduction a été imprimée à Paris, in-4, mais sans marquer le
-temps de l’impression. La Croix du Maine parle de ce poëme des Échecs,
-_composé_ par Philieul et imprimé en caractères françois, l’an 1559, à
-Paris, sans désigner si c’est ou non une traduction de Vida. N’ayant pu
-trouver cet ouvrage, je ne puis vous le faire mieux connaître.»
-
-L’annotateur de la _Bibliothèque françoise_ de La Croix du Maine,
-Rigoley de Juvigny, n’était pas mieux instruit que l’abbé Goujet,
-lorsqu’il disait, dans une note de son édition publiée en 1772: «La
-Croix du Maine aurait dû nous apprendre de quel auteur Vasquin Philieul
-a traduit le poëme du Jeu des Échecs, si c’est de Vida ou d’un autre.»
-Rigoley de Juvigny n’avait pas remarqué que Du Verdier, en deux
-endroits différents de sa _Bibliothèque françoise_ (à l’article de
-VASQUIN PHILIEUL et à l’article de LOUIS DES MASURES), dit positivement
-que le poëme du Jeu des Échecs est une traduction du poëme de Vida.
-
-Cette traduction aurait paru d’abord à Paris, suivant Du Verdier, qui
-cite une édition que nous ne connaissons pas: «Il a mis aussi en
-rime françoise, dit-il, le Jeu des Échecs, décrit en vers latins par
-Hiérôme Vida, Crémonnois, imprimé à Paris, in-4.» La seule édition dont
-l’existence soit bien constatée, puisque la bibliothèque de l’Arsenal
-en possède un exemplaire (nº 14637 du Catalogue La Vallière-Nyon), a
-été indiquée par La Croix du Maine, qui dit à l’article de Vasquin
-Philieul: «Il a écrit et composé en vers françois le Jeu des Échecs,
-imprimé à Paris, chez Philippe Danfrie et Robert Breton, l’an 1559, de
-caractères françois.»
-
-Le nom de l’auteur n’est pas sur le titre de cette édition, qui serait
-la seconde, si la note bibliographique de Du Verdier est exacte; mais
-le _distichon_ de Jean Gryphe, jurisconsulte, en l’honneur de Vasquin,
-ne nous laisse pas de doute à l’égard d’une attribution littéraire que
-confirment amplement les témoignages de La Croix du Maine et de Du
-Verdier. La dédicace à François d’Agoult (l’imprimé porte _de Gaout_,
-ce qui doit être une faute d’impression), seigneur de Sault, ne nous
-donne aucun détail sur l’auteur; mais nous y voyons que ce seigneur
-avait _autrefois_ enseigné à Vida lui-même le jeu des échecs, que le
-_grand Crémonnois_ a chanté pour rendre hommage à son maître.
-
-Aucune biographie, excepté la _Biographie générale_ de MM. Didot,
-n’ayant accordé à notre poëte amateur du jeu des échecs une notice de
-quelques lignes, nous croyons devoir réparer cette omission le plus
-succinctement possible.
-
-Suivant La Croix du Maine, il se nommait Vasquin Phileul ou Philieul,
-et il était docteur en droit; Du Verdier le fait, en outre, chanoine de
-Notre-Dame des Doms. Son père, Romain Philieul, en latin _Filiolus_,
-fut notaire à Carpentras et publia la première édition latine des
-Statuts du Comtat Venaissin (_Statuta Comitatus Venayssini._ Avenio,
-1511, in-4, goth.). Vasquin Philieul, quoique originaire de Carpentras,
-a dû successivement résider à Avignon, à Paris, à Alais (Gard) et à
-Lyon, de 1548 à 1565. «Il florissoit à Lyon l’an 1561, disait La Croix
-du Maine en 1584: je ne sçay s’il est encore vivant.» Il mourut vers
-1582, à Avignon, où il remplissait les fonctions de juge de la Cour
-temporelle, suivant la _Biographie du Dauphiné_, par Barjavel.
-
-Son premier ouvrage avait paru à Avignon, chez Barthélemy Bonhomme,
-sous ce titre, que Du Verdier a recueilli, sans nous donner la date
-de l’édition in-8: _Œuvres vulgaires de François Petrarque, contenant
-quatre livres de madame Laure d’Avignon, sa maistresse, en sonnets et
-chants, et les Triomphes d’Amour, de Chasteté, de Mort, de Renommée, du
-Tems et de la Divinité_. Cette traduction en vers français des poésies
-de Pétrarque fut réimprimée à Paris, par Jacques Gazeau, en 1548, sous
-ce titre différent: _Laure d’Avignon, au nom et adveu de Catherine
-de Medicis, royne de France, extraict du poëte florentin Françoys
-Petrarque, et mis en françoys_, in-16 de 119 ff., caractères italiques.
-La Croix du Maine suppose une troisième édition, imprimée à Lyon, en
-1555, par Barthélemy Bonhomme.
-
-Un sonnet de Jean Chartier[9], qui termine le volume, semble annoncer
-que le recueil avait été publié par les soins de ce personnage, et
-ses éloges protestent d’avance contre les critiques de Du Verdier,
-qui déclare, en passant, que les vers de Philieul sont _rudes et mal
-rendus_.
-
- [9] Jean Chartier, natif d’Apt, avocat-général du roi au
- parlement de Provence, a traduit différents ouvrages du
- grec, du latin et de l’italien. Voyez son article dans la
- _Bibliothèque françoise_ de Du Verdier.
-
-L’abbé Goujet, dans sa _Bibliothèque françoise_ (t. VII, p. 330),
-confirme le jugement rigoureux de Du Verdier: «Mais, ajoute-t-il, je
-crois que l’affection de ce bibliothécaire pour Jérôme d’Avost, son
-ami (qui a traduit également en vers les sonnets de Pétrarque), avoit
-encore plus de part, dans cette décision, que l’amour de la vérité.»
-Rigoley de Juvigny, dans ses notes sur La Croix du Maine, ne partage
-pas l’opinion de l’abbé Goujet à l’égard de Philieul: «C’était moins
-le talent que l’usage du monde qui lui manquoit, dit-il, car on trouve
-quelques morceaux de sa traduction fort heureusement tournés.»
-
-«Cet auteur, né à Carpentras, dit l’abbé Goujet (_Bibl. franc._, t.
-VII, p. 329), avait toujours vécu loin du centre de la politesse et du
-bon goût. Aussi ne se loue-t-il pas plus qu’il ne doit, lorsqu’il dit,
-dans son épître dédicatoire à la reine Catherine de Médicis, à qui il
-adresse sa traduction en vers des Sonnets, Chansons et Triomphes de
-Pétrarque, qu’il n’avoit
-
- Ni digne engin, ni pouvoir, ni science.»
-
-Voici le commencement de cette épître:
-
- De tout mon cœur, Royne qui n’as esgale,
- Prix et appuy de la fleur lisliale,
- J’ay tousjours eu espoir et volunté
- M’offrir devant ta haulte majesté,
- Pour veoir si point, quand le Ciel le voudroit,
- Sçaurois par moy la servir quelque endroit.
-
-Nous ignorons si ce fut cette épître qui valut au poëte traducteur
-de Pétrarque un canonicat à Notre-Dame des Doms. Quoi qu’il en soit,
-c’est à Alais ou plutôt à Auson, près des bords du Gard, qu’il rima sa
-traduction, comme l’indiquent ces derniers vers du _Jeu des Échecs_:
-
- Voilà le tout, que, fasché d’un hasard,
- J’en sceus chanter, gardant nostre maison,
- Au bruit de l’eau transversant sur l’Auson.
-
-Il possédait donc une maison dans cette petite localité, où les
-habitants du pays vont encore prendre les eaux d’une fontaine thermale,
-qui était dès lors renommée. On peut supposer que les malades qui
-prenaient les eaux (_Or maintenant que Mars plus ne nous fasche_,
-disait Vasquin Philieul) se récréaient à jouer aux échecs, et que le
-vieux seigneur de Sault, qui dut être un des premiers joueurs de son
-temps, se plaisait à leur donner des leçons, suivant les préceptes de
-Vida, que Philieul traduisit à sa requête. Il y aurait donc, à en
-croire Du Verdier, une première édition in-4, faite à Paris, de la
-traduction rimée de Philieul; mais nous n’avons trouvé que l’édition
-in-8 de 1559, en caractères de civilité.
-
-Vasquin Philieul traduisit ensuite de l’italien de Paolo Jovio les
-_Dialogues des devises d’armes et d’amours, avec un discours de Loys
-Dominique sur le même sujet, auquel on a ajouté les devises heroïques
-et morales de Gabriel Simeon_ (Lyon, Guillaume Rouville, 1561, in-4,
-avec fig.). Il traduisit encore du latin, d’après l’édition donnée par
-son père: _Statuts de la Comté de Venaissin_ (Avignon, 1558, in-4),
-et d’après un ouvrage de Christophe de Mandric, docteur en théologie,
-de la Compagnie de Jésus, un _Traité de souvent recevoir le saint
-Sacrement de l’Eucharistie_, imprimé à Avignon par Pierre Roux en
-1565, et réimprimé depuis à Paris, par Thomas Brumen, sous le titre
-de _Traicté de la fréquente communion_. Du Verdier ne nous en dit pas
-davantage sur notre chanoine, qui avait appris, du _très-magnanime
-et très-puissant seigneur_ François d’Agoult, la science du jeu de
-Palamède, et qui se livrait, sans doute, dans ses vieux jours, à cet
-honnête passe-temps, qu’il avait décrit en vers _rudes_ et surtout
-obscurs, sous l’inspiration de ce fameux joueur d’échecs.
-
-
-
-
- LE SIEUR DE CHOLIÈRES
- ET SES OUVRAGES.
-
-
-Les _Neuf Matinées_ et les _Après-disnées_ du seigneur de Cholières
-sont rares; mais son ouvrage intitulé _la Guerre des masles contre
-les femelles_ est beaucoup plus rare encore; on ne le voit figurer
-que dans un petit nombre de catalogues, entre autres ceux de Barré,
-de Gaignat, de Méon, de Chardin, de Bignon, de Monmerqué, de Veinant,
-etc. L’exemplaire, décrit dans ce dernier catalogue, s’est vendu 131
-fr., et le prix du livre ne s’arrêtera pas là. C’est un petit in-12
-de 8 feuillets prélim., y compris le titre, de 143 feuillets chiffrés
-et d’un feuillet non chiffré pour l’extrait du privilége. Il faut
-remarquer qu’il y a deux feuillets chiffrés 93, entre lesquels sont
-intercalés trois feuillets qui ne portent pas de numérotage: néanmoins
-les signatures se suivent sans interruption. Le privilége, en date du
-22 mars 1586, est délivré au libraire-éditeur, Pierre Chevillot, pour
-six années consécutives. On peut donc considérer comme une édition
-nouvelle l’édition de _Paris, Gilles Robinot_, 1614, in-12, avec un
-privilége daté de 1587. Cette édition se trouvait chez Nodier et chez
-Bignon.
-
-La _Guerre des masles contre les femelles_ est un ouvrage du même genre
-et du même style que les _Neuf Matinées_ et les _Après-disnées_; il
-renferme, comme ces deux recueils, des dialogues plaisants, facétieux
-et philosophiques sur des matières diverses et notamment sur des sujets
-joyeux. On peut dire que le livre de Rabelais a été la source où le
-seigneur de Cholières puisait à pleines mains, quand il était _dans
-ses bonnes_. C’est un galant compère qui sait par cœur son _Gargantua_
-et son _Pantagruel_, en manière d’évangile. Maître François n’a pas eu
-peut-être d’imitateur plus digne de lui. On ne s’explique pas comment
-tous les biographes se sont mis d’accord pour traiter ce spirituel
-et amusant _pantagruéliste_ avec le plus impitoyable dédain. Nous
-gagerions, à coup sûr, qu’ils ne l’avaient jamais lu, ou bien qu’ils
-n’étaient pas capables de l’apprécier.
-
-Les _Meslanges poétiques_, qui font suite à la _Guerre des masles
-contre les femelles_, ne sont pas, comme l’a dit ou plutôt répété de
-confiance l’auteur d’une très-bonne note bibliographique imprimée à
-la fin des _Neuf Matinées_ (édit. J. Gay), un composé de vers pris
-dans les œuvres de Ronsard, d’Amadis Jamin et de Mme des Roches.
-Ces _Meslanges_ appartiennent exclusivement au sieur de Cholières,
-et se rapportent à l’histoire de ses amours avec Aris, Marzine et
-Callirée. On y voit que le sieur de Cholières était toujours amoureux
-et quelquefois poëte. On doit s’étonner de n’y pas découvrir plus de
-détails intimes sur sa personne et sur sa vie. Voici seulement quelques
-vers de l’élégie finale, qui nous apprennent que l’auteur avait les
-cheveux gris à l’époque où il célébrait ses amours:
-
- Car, moy, qui des amours ay passé la saison,
- Qui ay morne le sang, le sens demy grison,
- Dès longtemps sa beauté mon ame avoit blessée,
- Et le traict seulement estoit en ma pensée.
- J’estois de la servir soigneux et curieux:
- Aussi bien que les rois, les pauvres ont des yeux.
-
-L’abbé Goujet, dans sa _Bibliothèque françoise_, et Viollet-le-Duc,
-dans sa _Bibliothèque poétique_, ont oublié d’accorder un souvenir au
-sieur de Cholières.
-
-La dédicace de la _Guerre des masles contre les femelles_ est adressée
-«à madamoiselle Penthasilée de Malencorne, infante d’Inebile, dame de
-la Croulée, la Houssée, etc.,» laquelle damoiselle est sortie tout
-armée de l’imaginative de l’auteur. Cette croustilleuse dédicace à la
-reine des Amazones porte cette date: «De Saincte-Bonne-lez-Marignon,
-ce premier jour d’aoust 1587.» Nous supposons que cette localité est
-également imaginaire; car _Saincte-Bonne-lez-Marignon_ paraît être la
-patrie des bonnes femmes en mariage.
-
-Au reste, on ne sait rien sur le sieur ou seigneur de Cholières, si
-ce n’est qu’il était avocat à Grenoble. La publication de ses trois
-ouvrages, en 1585, 1587 et 1588, nous permet de dire qu’il était venu
-à Paris alors et qu’il y resta trois ans pour se faire imprimer. Son
-premier ouvrage, les _Neuf Matinées_, fut dédié à monseigneur messire
-Louys de la Chambre, chevalier, conseiller du roi en son conseil
-d’État, cardinal et abbé de Vendôme, grand prieur d’Auvergne, etc.
-Mais l’auteur, dans la préface des _Après-disnées_, qui n’ont pas
-de dédicace, nous raconte que messire Louys de la Chambre ne voulut
-prendre sous ses auspices les _Neuf Matinées_: «Ma muse, dit-il,
-avoit esclos le frère de ces _Après-disnées_, son nom ne peut estre
-ramenteu: son parrain a esté si vilain, que, pour l’exemple de quelques
-honnestetez, il a désavoué son filleu, lequel de toutes parts j’estoie
-prié de loger, et bien mieux qu’il n’a rencontré.» Voilà pourquoi
-le sieur de Cholières crut devoir publier ces _Après-disnées_, sans
-aucun nom de protecteur. On n’y retrouve pas même, comme dans les
-préliminaires des _Neuf Matinées_, une épître laudative en prose du
-sieur Félicien Valentin, un de ses plus fidèles amis, deux sonnets du
-seigneur de Montessuyt, un sonnet de I. D. C., _son singulier et ancien
-ami_, un autre signé A. DIANE OU ANGE, ce qui représente certainement
-un pseudonyme de l’auteur.
-
-Faut-il accepter de confiance les dates de la naissance et de la mort
-du sieur de Cholières, telles que nous les donne le _Dictionnaire
-biographique universel et pittoresque_ (Paris, Aimé André, 1834, 4
-vol. gr. in-8), dates qui ne se trouvent dans aucune autre biographie?
-Suivant ce Dictionnaire, que nous sommes loin de dédaigner, Nicolas
-de Cholières serait né en 1509 et mort en 1592. Il devait être
-très-vieux en 1587, puisqu’il dit dans l’avis _aux liseurs_ de ses
-_Après-disnées_: «Si je vis encore quelques années, vous verrez que
-je ne suis simple prometteur, ains que, sans estre gascon, je suis
-plus prompt à excuser _in terminis habilibus_, qu’à promettre.» Il
-promettait, à cette époque, un livre intitulé _les Partis amoureux_,
-livre qui n’a jamais paru.
-
-Mais on a publié, après sa mort sans doute, un autre ouvrage, qui lui
-est attribué dans quelques biographies, quoiqu’il ait été imprimé
-sous le nom de _Colières_, mais qui est certainement de lui. Cette
-erreur de nom s’explique par la prononciation ordinaire du nom de
-_Cholières_. L’auteur, d’ailleurs, n’était plus là pour empêcher qu’on
-estropiât son nom. Voici le titre de cet ouvrage, plus rare encore que
-les précédents, car nous ne l’avons rencontré que dans les Catalogues
-Courtois et La Vallière-Nyon:
-
-«_La Forest nuptiale, où est representée une variété bigarrée,
-non moins esmerveillable que plaisante, de divers mariages, selon
-qu’ils sont observez et pratiquez par plusieurs peuples et nations
-estranges, avec la maniere de policer, regir, gouverner et administrer
-leur famille._» Paris, Pierre Bertault, 1600, in-12 de 12 feuillets
-préliminaires non chiffrés et de 144 feuillets chiffrés.
-
-Le privilége est remplacé par une approbation des docteurs régents
-en la Faculté de théologie, certifiant «avoir lu et visité le livre
-intitulé _la Forest nuptiale_, composé par le sieur de Colières,
-auquel n’avons trouvé ny aperceu chose qui puisse empescher qu’il ne
-fust imprimé et mis en lumière.» Cette belle approbation est datée
-du 8 mai 1595 et signée I. Ardier. L’avant-discours de l’auteur et
-le sonnet qui le suit portent pour signature ce pseudonyme: A. DIANE
-OU ANGE, que nous avons déjà remarqué au bas d’un sonnet dans les
-pièces préliminaires des _Neuf Matinées_. Voici le sonnet, assez peu
-intelligible, de _la Forest nuptiale_:
-
- AU LISEUR.
-
- SONNET DE L’AUTEUR.
-
- Te fasches-tu, liseur, pour veoir des mariages
- Icy tant bigarez? Quoi? la diversité
- Te devroit resjouir? Voir de mainte cité
- Et de peuples divers les nuptiaux usages!
-
- Tu veois le bien, le mal: quicte les badinages
- Des polygamies: suis la pudicité
- Où te guide le train que ceux ont limité,
- Qui, à droit, sont tenus pour prudens et pour sages.
-
- Joignant le blanc au noir, tu peux appercevoir
- La naïfve blancheur: hé! pour te faire voir
- Le lustre nuptial, je t’ay des bigareures
-
- Dressé, comme j’ay peu: si quelque traict deffaut,
- Sans trop t’effaroucher, liseur, il ne te faut
- Qu’abaisser sans rigueur les trop hautes coutures.
-
- A. DIANE OU ANGE.
-
-En dépit de l’approbation des docteurs en théologie, le sieur de
-Cholières, qui avait déjà consacré un curieux chapitre au mariage
-dans ses _Après-disnées_, revient gaillardement à ce sujet qu’il
-connaissait, comme il le dit, _experto crede Roberto_, et il
-entasse, sur le compte des Babyloniens, des Turcs, des Moscovites et
-de la plupart des peuples étrangers, une foule de descriptions peu
-ou point décentes sur les usages nuptiaux. Il a soin de laisser de
-côté les chapitres de la France, de l’Angleterre et d’autres pays de
-l’Europe: a beau parler, qui vient de loin: «Puisque le mariage est
-tant à priser, dit-il malignement dans son avant-propos, j’inférerai
-qu’il m’est loisible, voire honneste, d’entamer propos, qui, quoy
-que diametralement ne passe par la ligne du milieu, par reflexion
-neantmoins, se rapproche au centre nuptial.» On peut dire qu’il était
-là dans son centre. La _Forest nuptiale_ est du domaine rabelaisien et
-n’a rien de commun avec la _Sylva nuptialis_ de Nevizanus.
-
-
-
-
- LES
- AMOURS FOLASTRES ET RÉCRÉATIVES
- DU FILOU ET DE ROBINETTE[10].
-
- [10] Dediez aux Amoureux de ce temps, par l’un des plus rares
- esprits. _A Bourg en Bresse, par Jean Tainturier_, 1629,
- in-16 de 84 pages.
-
-
-Le savant auteur du _Manuel du Libraire_, en décrivant ce petit livre
-dans la dernière édition de son admirable ouvrage, l’a qualifié ainsi:
-«Roman comique, peu connu.» En effet, on ne l’avait pas vu passer dans
-les ventes publiques, avant celle de Charles Nodier, où un charmant
-exemplaire, relié en maroquin vert par Kœhler, ne fut vendu que 62
-francs, parce qu’on ne connaissait pas encore _les Amours folastres et
-récréatives du Filou et de Robinette_, dans le monde des bibliophiles.
-
-Mais Charles Nodier le connaissait bien, ce curieux roman comique
-et satirique, et il eût certainement consacré, à un livret dont il
-savait tout le prix, une de ces notes que lui seul pouvait faire, si la
-mort lui eût laissé le temps de terminer lui-même le Catalogue de sa
-bibliothèque. M. G. Duplessis, qui fut le continuateur de ce Catalogue
-posthume, n’a pas remplacé la note que nous regrettons, par cette vague
-indication: «Joli exemplaire d’un petit roman presque introuvable et
-d’une gaieté un peu libre.»
-
-Ce roman était si peu connu que Lenglet-Dufresnoy ne l’avait pas
-cité dans sa _Bibliothèque des romans_. Plus tard, il figurait
-dans l’immense collection de romans français formée par le duc de
-la Vallière (voyez le nº 10236 du Catalogue de Nyon) et le marquis
-de Paulmy. Mais ce dernier, qui avait pris la peine de lire ou de
-feuilleter la plupart de ces romans, s’était montré fort injuste à
-l’égard de cette histoire divertissante, qu’il a inscrite dans son
-Catalogue manuscrit avec un jugement dont nous appellerons, en invitant
-les amateurs de notre littérature gauloise à décider la question: «Ce
-petit roman est rare et mauvais.»
-
-Espérons, pour l’honneur littéraire du marquis de Paulmy, qu’il avait
-confié l’examen de ce petit roman à un de ses secrétaires, Mayer,
-Contant d’Orville ou Legrand d’Aussy, qui étaient chargés de préparer
-des notices pour la _Bibliothèque universelle des romans_, ou pour
-les _Mélanges tirés d’une grande bibliothèque_, et qui s’acquittaient
-souvent de cette tâche avec aussi peu de goût que de conscience. Quoi
-qu’il en soit, la Bibliothèque de l’Arsenal possède deux exemplaires
-de ce volume rarissime.
-
-Quel en est l’auteur, que le titre proclame _l’un des plus rares
-esprits_ de son temps? Nous regrettons de ne l’avoir pas découvert,
-malgré nos recherches. Cependant nous avions pensé d’abord à Marcelin
-Allard, né en Forez, qui avait publié en 1605 la _Gazette françoise_,
-recueil bizarre et amusant, lequel renferme beaucoup de détails sur
-les mœurs de sa province, assez voisine de la Bresse; mais il n’est
-pas sûr que Marcelin Allard ait vécu jusqu’en 1629. Nous ne pouvions
-oublier que le savant Claude-Gaspard Bachet, sieur de Méziriac, et le
-poëte Nicolas Faret, l’un et l’autre originaires de Bourg en Bresse,
-étaient aussi contemporains du Filou et de Robinette; mais l’histoire
-littéraire n’a jamais soupçonné que l’auteur de _l’Honnête homme_ et
-le traducteur des Épîtres d’Ovide eussent fourvoyé leur muse décente
-dans le genre trivial et facétieux. Nous nous sommes donc rejetés sur
-Charles Sorel, qui, n’étant pas encore historiographe de France, ne
-se faisait pas scrupule de composer ou de faire imprimer des romans
-gaillards sous le pseudonyme du comédien Moulinet, sieur du Parc. On
-peut constater, il est vrai, beaucoup d’analogie entre le _Francion_
-et les _Amours folastres et récréatives du Filou et de Robinette_:
-l’esprit gaulois, mélangé de naïveté et de malice, que Sorel mettait
-alors dans ses livres, se retrouve au même degré dans les deux ouvrages
-qui sont à peu près du même temps, car la première édition de _la Vraie
-Histoire comique de Francion_ est de 1622. Dès l’année 1613, Sorel
-avait fait paraître _les Amours de Floris et de Cléonthe_, qui ne
-valent peut-être pas _les Amours du Filou et de Robinette_.
-
-Une objection se présente tout d’abord, que nous n’avons pas résolue.
-Comment le Parisien Charles Sorel aurait-il fait imprimer un de ses
-ouvrages à Bourg-en-Bresse? Passe encore s’il eût été Bressan ou
-Forésien. De plus, n’est-il pas singulier que le second livre imprimé
-à Bourg-en-Bresse soit justement un petit roman comique, assez libre,
-dans le genre de ceux qu’on appréciait surtout à la cour et que les
-_beaux esprits de ce temps_ ne se lassaient pas de produire? Le premier
-livre imprimé à Bourg-en-Bresse, deux ans auparavant, chez le même Jean
-Tainturier, est la traduction des _Épistres d’Ovide en vers françois,
-avec un commentaire fort curieux_, par Claude-Gaspard Bachet, sieur
-de Méziriac. On sait combien cette édition est rare; on peut supposer
-que l’auteur ne l’avait fait imprimer que pour ses amis. Or le sieur
-de Méziriac, ami de Racan, de Malherbe et des poëtes en renom à cette
-époque, avait passé plusieurs années à Paris dans leur société, avant
-de revenir se fixer en Bresse, dans sa ville natale, où il s’était
-marié richement et où il menait le train d’un grand seigneur. Son
-commentaire sur les épîtres d’Ovide ne prouve pas seulement son
-érudition; il donne la mesure et le ton de son esprit galant, délicat
-et agréablement caustique. Ce n’est pas dire que nous dussions lui
-attribuer, un peu à l’aventure, la composition des _Amours du Filou
-et de Robinette_, mais il avait certainement introduit l’imprimerie
-à Bourg-en-Bresse et fait venir dans cette ville Jean Tainturier
-pour imprimer ses propres ouvrages. On peut donc croire avec assez
-de vraisemblance qu’il ne fut pas étranger à l’impression ou à la
-réimpression de ce roman comique, qu’un de ses amis, Charles Sorel
-peut-être, lui avait envoyé de Paris pour le divertir.
-
-L’éditeur, dans sa dédicace aux Amoureux de ce temps, ne nomme pas
-l’auteur, qui a voulu garder l’anonyme; mais il déclare que cet auteur
-était _grandement versé aux discours amoureux_, c’est-à-dire déjà connu
-par d’autres ouvrages traitant de matières amoureuses; en outre, il
-promet de s’occuper d’un commentaire destiné à éclaircir _l’obscurité
-de cette œuvre importante_. Voilà bien le commentateur Claude-Gaspard
-Bachet, sieur de Méziriac. On doit induire, de ce passage, que le roman
-des _Amours du Filou et de Robinette_ faisait allusion à des faits et à
-des personnages véritables, de même que la plupart des romans d’amour
-qu’on publiait alors.
-
-Il faut d’abord remarquer les trois petites figures gravées en bois,
-qu’on voit sur le titre de l’édition originale. Celle du milieu
-représente évidemment Robinette, tenant un bouquet qui semble être le
-prix de la lutte entre deux amoureux rivaux: elle est vêtue à la mode
-du temps, les cheveux frisottés en buisson, avec la grande collerette
-ou guimpe tuyautée et godronnée, le corsage plat et ouvert par devant,
-à manches étroites et à épaulières bouffantes; la robe à cerceaux
-en tonnelle, de couleur bariolée; la ceinture ou cordelière tombant
-jusqu’aux pieds. A la droite de Robinette, on reconnaît le Filou, à
-la flûte dont il joue pour attendrir «cette belle nymphe de cuisine,»
-comme l’appelle l’auteur du roman; il est habillé dans le goût de la
-cour: le justaucorps boutonné sur la poitrine et serré autour des
-reins, les manches collantes sur le poignet et bouffantes en haut du
-bras, les chausses de soie dessinant la jambe jusqu’au-dessus du genou,
-et l’ample haut-de-chausses à crevés de satin. Il n’a pas de coiffure
-et l’on ne distingue pas sa fameuse moustache. Le rival du Filou est
-placé à la gauche de Robinette, qui lui tourne le dos. Ce rival ne
-peut être que l’illustre Gueridon, qu’on mettait toujours à côté de
-Robinette dans les chansons, dans les ballets, dans les estampes,
-avant qu’il eût été supplanté par le Filou. Gueridon paraît avoir le
-costume de province: le chapeau de feutre à larges bords, le pourpoint
-flottant sur les cuisses, avec les chausses lâches sans canons et sans
-jarretières. Il porte tristement sous son bras une cornemuse, que la
-flûte du Filou a rendue silencieuse et inutile.
-
-Qu’est-ce que Gueridon? Qu’est-ce que le Filou? Qu’est-ce que Robinette?
-
-Ce sont trois types comiques, inventés ou mis en scène, d’après des
-personnages réels, sous la régence de Marie de Médicis, vers 1611.
-On lit, dans le _Discours sur l’apparition et faits pretendus de
-l’effroyable Tasteur_, imprimé à Paris en 1613: «On ne parle plus
-ni du Filou, ni de la vache à Colas. Robinette est censurée. On ne
-dit plus mot du Charbonnier.» M. Édouard Fournier, qui a réimprimé
-cette curieuse pièce dans son recueil des _Variétés historiques et
-littéraires_ (t. II, p. 38), dit, dans une note, que «_Robinette
-censurée_ fait allusion aux chansons et pasquils assez licencieux de
-_Robinette et Gueridon_, de _Filou et Robinette_.» Gueridon n’étant pas
-en cause, nous n’avons pas à nous en préoccuper ici.
-
-Quant au Filou, voici la note que notre savant ami M. Édouard Fournier
-lui consacre à propos de ce passage du _Discours sur l’apparition du
-Tasteur_: «Ce mot de _filou_ n’était pas encore le nom d’une espèce;
-c’était celui d’un type de bandit à la mode, dont la barbe épaisse
-et hérissée avait mis en vogue ce que l’on appelait les _barbes à la
-filouse_. Dix ans après, le nom s’est étendu à l’espèce tout entière.
-Dans un arrêt du Parlement du 7 avril 1623, il est parlé des hommes
-hardis _se disant filous_. Toutefois Filou se maintient comme type
-jusqu’en 1634. Voy. notre tome 1er, page 138.» M. Édouard Fournier
-renvoie son lecteur à cette phrase du _Rolle des presentations faictes
-au grand jour de l’eloquence françoise_: «S’est présenté Gilles
-Feneant, sieur de Tourniquet, l’un des ordinaires de la maison du
-Roy de bronze, fondé en procuration du Filou et de Lanturelu.» Mais
-il n’a pas jugé à propos de chercher, dans une note, par quel motif
-l’auteur de la pièce imprimée en 1634 a fait intervenir ici le Filou
-et Lanturelu, lorsque ces deux héros de la chanson n’étaient plus à
-la mode: leurs deux noms se sont offerts naturellement à l’esprit de
-l’auteur, qui évoquait le _Roi de bronze_, lequel n’est autre que la
-statue de Henri IV sur le Pont-Neuf, car le Pont-Neuf avait été le
-théâtre principal de la gloire du Filou et de Lanturelu, à l’époque où
-la chanson populaire associait ces deux noms dans ses joyeux refrains.
-
-Ce fut peut-être aussi sur le Pont-Neuf que le Filou se fit connaître
-par ses exploits de _pince_ et de _croc_, qui valurent à son nom
-l’honneur de devenir synonyme de _voleur_. «Il y avoit desja
-quelques années que le Filou estoit roy de Paris, écrivait en 1629
-l’historiographe de ses _Amours folastres et récréatives_, et s’en
-estoit retiré après y avoir acquis une renommée universelle.» Il devait
-probablement cette renommée à des vols et à des escroqueries, qui
-n’avaient pas eu pour lui une issue malheureuse, car nous ne voyons pas
-qu’il ait été pendu ni même envoyé aux galères, ce que la chanson n’eût
-pas manqué de raconter par la voix des _Chantres du Pont-Neuf_. «Je
-suis ce Filou, dit-il lui-même en se recommandant à Robinette, je suis
-ce Filou, dont la gloire jadis tant publiée a effacé le renom de toutes
-les plus belles âmes de son temps.» Le mot _filou_ se trouve pour la
-première fois, avec la signification de _pipeur_ ou _voleur_, dans les
-_Curiositez françoises_, d’Antoine Oudin (Paris, A. de Sommaville,
-1640, in-8). Antoine Oudin, secrétaire et maître de langues du roi,
-avait pu entendre souvent à la cour ce mot-là, qui y était en usage
-depuis trente ans environ. «Il n’y a pas trente ans que le mot de
-_filou_ a été mis en usage,» disait Jean Bourdelot, dans un Traité de
-l’étymologie des mots françois, qu’il laissa manuscrit à l’époque de
-sa mort, en 1638. Ménage, qui a recueilli cette particularité dans ses
-_Origines françoises_, publiées en 1650, ajoute: «Ce mot fut ensuite
-donné à ceux qui volent la nuit et tirent la laine.»
-
-L’étymologie du mot a donné lieu à bien des suppositions plus ou moins
-plausibles: les uns dérivaient _filou_ du grec φιλήτης, qui veut dire
-_voleur_; les autres, du flamand _fyil_, signifiant _vaurien_; ceux-ci,
-du vieil allemand _fillen_, dans le sens de frapper ou battre; ceux-là,
-de l’italien _figliuolo_, pris en mauvaise part. Du Cange, en invoquant
-un ancien texte latin que Caseneuve avait cité déjà dans ses _Origines
-françoises_, constate que la basse latinité, antérieurement au douzième
-siècle, s’était approprié le mot _fillo_ dans le même sens que _filou_,
-qui paraît en être sorti. Cette expression, que les Actes de Saint-Gall
-(_de Casibus S. Galli_) emploient au pluriel: _fillones_, suggère au
-savant et judicieux Du Cange cette définition: «_Nebulones_ cujusmodi
-sunt, quos nostri inde fortean _filous_ vocant: Verberones. Kero
-monach. _Verbera_, _Fillo_, _Verberum_, _Filloum_, _Fillonokertu_.»
-
-Il est certain que _filou_, qui conserve à peu près la forme et
-l’l’assonance du mot bas-latin ou tyois _fillo_, se prenait d’abord
-dans l’acception de _mauvais garçon_ et de _vagabond_; mais ce mot-là
-impliquait encore un genre de fourberie impudente, que caractérise
-tout spécialement une épigramme de Theodulphus, rapportée dans les
-_Analecta_ de Mabillon; ce distique, qui n’a pas été oublié dans
-le _Glossarium ad scriptores infimæ latinitatis_, nous semble bien
-convenir au personnage du Filou, tel que le dix-septième siècle l’avait
-fait paraître:
-
- Ecce nugax labiis Filo quidam certa susurrans;
- Nunc joca, nunc fletus, nunc quoque turpe canit.
-
-Ce personnage, dont l’original existait sans doute et qui semble être
-le type du _lenon_ parisien à cette époque, était sans doute peint
-d’après nature dans une chanson du Pont-Neuf, que nous n’avons pas
-retrouvée, mais qui est mentionnée dans une facétie en vers de l’année
-1614: _Estreine de Pierrot à Margot_. Pierrot exige qu’une bonne
-chambrière sache
-
- Dire _Prominon Minette_,
- Ou quelque autre chansonnette,
- Comme seroit Laridon,
- Le Philoux ou Gueridon...
-
-Au reste, le portrait physique et moral du Filou est esquissé d’une
-manière très-vive et très-plaisante dans une facétie du temps, que
-M. Édouard Fournier a réimprimée dans le t. II de ses _Variétés
-historiques et littéraires_, et que nous allons citer ici en entier,
-comme une pièce à l’appui de notre opinion sur le personnage réel ou
-allégorique du Filou. Cette facétie, intitulée _la Moustache des Filoux
-arrachée_, se trouvait dans un précieux recueil formé par le duc de la
-Vallière et détaillé dans le Catalogue de sa bibliothèque en 3 volumes,
-sous le nº 3913; mais le Catalogue ne nous a pas appris en quelle année
-ladite pièce aurait été imprimée à Paris, et nous ne savons si le
-sieur du Laurens, qui s’en déclare l’auteur, est le même que Jacques
-du Lorens, à qui l’on doit un volume de satires souvent réimprimé
-alors. M. Édouard Fournier n’a pas éclairci ces deux points, et nous ne
-sommes pas éloigné de croire que le titre de la pièce doit être ainsi
-restitué: _la Moustache du Filou arrachée_, par le sieur du Lorens.
-
- Muse et Phebus, je vous invoque.
- Si vous pensez que je me mocque,
- Baste! mon stil est assez doux;
- Je me passeray bien de vous.
- Je veux conchier la moustache,
- Et si je veux bien qu’il le sçache,
- De cet importun fanfaron
- Qui veut qu’on le croye baron,
- Et si n’est fils que d’un simple homme.
- Peu s’en faut que je ne le nomme.
- Il se veut mettre au rang des preux
- Par une touffe de cheveux,
- Et se jette dans le grand monde
- Sous ombre qu’elle est assez blonde,
- Qu’il la caresse nuict et jour,
- Qu’il l’entortille en las d’amour,
- Qu’il la festonne, qu’il la frise,
- Pour entretenir chalandise,
- Afin qu’on face cas de luy:
- Car c’est la maxime aujourd’huy
- Qu’il faut qu’un cavalier se cache,
- S’il n’est bien fourny de moustache.
- S’il n’en a long comme le bras,
- Il monstre qu’il ne l’entend pas,
- Qu’il tient encor la vieille escrime,
- Qu’il ne veut entrer en l’estime
- D’estre un de nos gladiateurs,
- Mais plustost des reformateurs,
- Et qu’avec son nouveau visage
- Il prétend corriger l’usage,
- Ce qu’il ne pourroit faire, eust-il
- Glosé sur le Docteur subtil.
- L’usage est le maistre des choses;
- Il fait tant de métamorphoses
- En nos mœurs et en nos façons,
- Que c’est le subject des chansons.
- Quiconque ne le veut pas suivre
- Fait bien voir qu’il ne sçait pas vivre.
- Les roses naissent au printemps;
- Il faut aller comme le temps.
- Le sage change de méthode:
- On lui voit sa barbe à la mode,
- Et ses chausses et son chapeau;
- En ce différant du bedeau,
- Qui porte, quelque temps qu’il fasse,
- Mesme bonnet et mesme masse;
- Son habit fort bien assorty,
- Comme une tarte my-party,
- Toutesfois sans trous et sans tache.
- Il n’entreprend sur la moustache
- De nostre baron prétendu,
- De peur de faire l’entendu
- Et en quelque façon luy nuire,
- Car c’est elle qui le fait luire,
- Qui fait qu’il se trouve en bon lieu
- Et qu’il disne où il plaist à Dieu;
- Car il n’a point de domicille,
- Et s’il ne disnoit point en ville,
- Sauf votre respect, ce seigneur
- Disneroit bien souvent par cœur.
- Bien que pauvreté n’est pas vice,
- Ceste moustache est sa nourrice,
- Son honneur, son bien, son esclat.
- Sans elle, ô dieux! qu’il seroit plat,
- Ce beau confrère de lipée,
- Avecque sa mauvaise espée
- Qui ne degaine ny pour soy,
- Ny pour le service du roy!
- Quoiqu’il ait eu mainte querelle,
- Elle a fait vœu d’estre pucelle,
- Comme son maître le baron
- Fait estat de vivre en poltron,
- Je dis plus poltron qu’une vache,
- Nonobstant sa grande moustache,
- Qui le fait, estant bien miné,
- Passer pour un déterminé,
- Capable, avec ceste rapière,
- De garder une chenevière.
- Il tient que c’est estre cruel,
- Que de s’aller battre en duël.
- Qu’on le soufflette, il en informe,
- Et vous dit qu’il tient cette forme
- D’un postulant du Chastelet,
- Qui n’avoit pas l’esprit trop let,
- Et le monstra dans une affaire
- Qu’il eut contre un apotiquaire
- Pour de prétendus recipez
- Où il y en eust d’attrapez.
- La loy de la chevalerie,
- C’est l’extreme poltronnerie.
- Il fait pourtant le Rodomont
- A cause qu’il fut en Piedmont,
- Ou, que je n’en mente, en Savoye,
- D’où vient ce vieux habit de soye,
- Qui mérite d’être excusé,
- Si vous le voyez tout usé;
- Il y a bien trois ans qu’il dure.
- Fust-il de gros drap ou de bure,
- Aussi bien qu’il est de satin,
- Il eust achevé son destin.
- Mais sa moustache luy repare
- Tout ce que la Nature avare
- Refuse à son noble desir;
- C’est son délice et son plaisir,
- C’est son revenu, c’est sa rente,
- Bref, c’est tout ce qui le contente,
- Et fait, tout gueux qu’il est, qu’il rit,
- Qu’avec grand soin il la nourrit;
- Qu’il ne prend jamais sa vollée,
- Qu’elle ne soit bien estallée;
- Que son poil, assez deslié,
- D’un beau ruban ne soit lié,
- Tantost incarnat, tantost jaune.
- Chacun se mesure à son aune;
- Il y a presse à l’imiter.
- Les filoux osent la porter
- Après les courtaux de boutique;
- Tous ceux qui hantent la pratique,
- Laquais, soudrilles et sergens,
- Quantité de petites gens
- Qui veulent faire les bravaches,
- Tout Paris s’en va de moustaches.
- Ils suivent leur opinion
- Contre la loy de Claudion.
- Vous n’entendez que trop l’histoire...
- Nos gueux s’en veulent faire à croire
- En se parant de longs cheveux.
- Pensez qu’au temple ils font des vœux
- Et prières de gentils-hommes.
- O Dieux! en quel siècle nous sommes!
- Qu’il est bizarre et libertin!
- Quant à moy, j’y perds mon latin
- Et suis d’advis que l’on arrache
- A ce jean-f..... sa moustache.
- Le mestier n’en vaudra plus rien,
- Nostre baron le prévoit bien:
- C’est ce qui le met en cervelle.
- La sienne n’est pas la plus belle.
- Il sent bien que son cas va mal.
- Je le voy dans un hospital,
- Ou qui se met en embuscade
- Pour nous demander la passade.
- Il peut réussir en cet art,
- Car il est assez beau pendart
- Pour tournoyer dans une église;
- Mais je luy conseille qu’il lise,
- S’il veut estre parfait queman,
- Les escrits du brave Gusman,
- Dit en son surnom Alpharache.
- Bran! c’est assez de la moustache.
-
-Voilà un portrait achevé, auquel le petit roman des _Amours folastres_
-ajoutera pourtant quelques coups de pinceau.
-
-Nous ne dirons plus rien sur le Filou, si ce n’est que le recueil de la
-Vallière, que nous avons indiqué plus haut et qui serait aujourd’hui,
-dit-on, à la Bibliothèque impériale, donne les titres de plusieurs
-pièces qui concernent les filous en général: _Regles, statuts et
-ordonnances de la caballe des Filous, reformez depuis huit jours
-dans Paris: ensemble leur police, estat, gouvernement et le moyen de
-les connoistre d’une lieue loing sans lunettes_, in-8;--_la Blanque
-des illustres Filous du royaume de Coquetterie_, Paris, 1655, in-12,
-etc. Dans son _Recueil de diverses pièces comiques, gaillardes et
-amoureuses_ (Paris, 1671, in-12), César Oudin de Préfontaine a décrit
-_l’Assemblée des filoux et des filles de joie_, de manière à prouver
-que le nom de _filou_ était devenu synonyme de _marlou_, souteneur de
-filles. Cependant _marlous_ et _filous_ n’en étaient pas moins des
-voleurs de nuit, à cette époque, puisque Mlle de Scudéry adressa contre
-eux un _Placet au Roi_, en vers, pour se plaindre de leurs mauvais
-procédés nocturnes à l’égard des amants, qu’ils dévalisaient dans les
-rues de Paris: un poëte anonyme composa alors le _Placet contraire
-présenté au Roi par les Filoux_.
-
-Une autre pièce pourrait bien se rapporter plus spécialement au Filou
-de Robinette: _l’Estrange Ruse d’un filoux habillé en femme, ayant
-duppé un jeune homme d’assez bon lieu, sous apparence de mariage_,
-in-8. Enfin, n’y aurait-il pas quelque analogie entre le Filou et ce
-_Courtizan grotesque_, qui fut l’objet de tant de sarcasmes facétieux
-en vers et en prose dans le genre de la pièce suivante: _Coq à l’asne
-sur le mariage d’un Courtisan grotesque_, 1620, in-8?
-
-Passons maintenant à Robinette, qui n’était pas moins célèbre que
-le Filou et qui avait existé aussi réellement. Cette «personne si
-recommandable à la postérité,» quoique l’auteur des _Amours folastres_
-la qualifie de _nymphe de cuisine_, devait être particulièrement connue
-à la cour de France, «en laquelle, dit-il, la bonne fortune avoit fait
-une dame extremement fameuse en reputation, qui se nommoit Robinette,
-de qui le nom voloit desja par tout l’univers, et sans l’assistance
-de laquelle il ne se fait point de belle entreprise à Paris, qu’elle
-n’y soit meslée... Tous les meilleurs poëtes estoient employez à faire
-des vers à sa louange, et les meilleurs balladins ne composèrent point
-de ballets, qu’elle n’y fust appellée; bref, elle estoit chantée,
-publiée et proclamée unanimement de tout le monde; et celuy s’estimoit
-malheureux, de qui le nom de Robinette ne venoit à la bouche.»
-
-Il y avait aussi une chanson populaire relative à Robinette, chanson
-dont le commencement est mentionné dans les _Amours folastres_:
-
- Appelez Robinette,
- Qu’elle vienne un peu ça bas, etc.
-
-On découvrirait certainement cette chanson dans les recueils du temps.
-Il y avait, en outre, beaucoup de pièces volantes en prose et en vers,
-dont Robinette était l’héroïne, en compagnie du Filou ou de Gueridon.
-Une de ces pièces porte pour titre: _les Folastres et joyeuses Amours
-de Gueridon et Robinette: ensemble les missives envoyées de Provence
-à Chastellerault par ledit Gueridon à Robinette, avec leur heureuse
-rencontre à la Foire Saint-Germain_ (Paris, 1614, in-8). Ce titre
-rappelle celui du ballet, qui fut dansé à la cour, le jeudi 23 janvier
-de cette même année 1614: _Ballet des Argonautes, où estoit representé
-Guelindon dans une caisse comme venant de Provence et Robinette dans
-une gaisne comme estant de Chastellerault_ (Paris, Fleury Bourriquant,
-1614, in-8).
-
-L’introduction de Gueridon ou Guelindon et de Robinette dans le _ballet
-des Argonautes_ n’est pas trop raisonnable, mais ces deux personnages
-étaient alors tellement à la mode, que la magicienne Circé n’avait pu
-se dispenser de les faire venir de Provence et de Châtelleraut; le
-poëte de ballet a mis dans leur bouche des vers qui, tout vagues qu’ils
-soient, font partie essentielle de notre sujet:
-
-
- GUELINDON AU ROY.
-
- Grand Roy, de qui la gloire avec l’âge s’accroît,
- Il est vray que mon nom sur les autres paroît,
- Et que tous en leurs chants me font un sacrifice;
- Mais je promets pourtant, en foy de Guelindon,
- Que, s’il s’offre jamais un sujet de service,
- Je rendray mes effects plus cognus que mon nom.
-
-
- GUELINDON A LA ROYNE.
-
- Royne, à qui nos raisons consacrent des autels,
- Lassé de me voir croistre en couplets immortels,
- Et de parler tousjours ou des uns ou des autres,
- Je viens sous une feinte à vous me retirer,
- Pour ne parler jamais que pour vous admirer,
- Et faire tous efforts pour adorer les vostres.
-
-
- GUELINDON AUX DAMES.
-
- Ce fameux Guelindon qu’icy je représente,
- Pour s’estre trouvé seul avec une servante,
- Luy mit incontinent l’honneur à l’abandon;
- Mais, si j’avois de vous ce qui pourroit me plaire,
- Je jure, par la foy d’un autre Guelindon,
- Que j’en ferois bien plus et me sçaurois mieux taire.
-
-
- ROBINETTE AU ROY.
-
- Comme une fille abandonnée,
- J’ay couru le long d’une année,
- Sans pouvoir trouver de support;
- Mais, vous obligeant mon servage,
- Je ne sçaurois en meilleur port
- Me mettre à l’abry du naufrage.
-
-
- ROBINETTE A LA ROYNE.
-
- Grande Royne, qui tous les ans,
- Ou par aumosnes, ou par présens,
- Mariez tant de pauvres filles,
- Faites-moy cette charité:
- Si je ne suis des plus gentilles,
- Je n’ay pas moins de volonté.
-
-
- ROBINETTE AUX DAMES.
-
- Je suis Robinette en habit,
- Mais si, d’un changement subit,
- Sans vous tromper à mon visage,
- Vous me vouliez prendre à l’essay,
- Je monstrerois bien que je sçay
- Comme il faut frotter le mesnage.
-
-Cette dernière strophe semblerait faire allusion à l’aventure de
-ce filou, habillé en femme, qui avait dupé un jeune homme _sous
-apparence de mariage_, aventure qui ne nous est connue que par le titre
-de la pièce indiquée plus haut. Néanmoins Robinette, la véritable
-Robinette, et ici le _ballet des Argonautes_ et le roman des _Amours
-folastres_ semblent d’accord, était vraisemblablement une servante de
-Châtellerault, une _belle nymphe de cuisine_, une _lavandière_, d’une
-pruderie ridicule, qui avait fait de la vertu avec l’un, mais qui
-s’était abandonnée avec l’autre, épisode galant et grotesque, qu’un
-procès scandaleux avait peut-être divulgué et que la chanson racontait
-à tous les coins de Paris et de la France.
-
-Nous ne chercherons pas à prêter une étymologie quelconque au nom
-de Robinette. Dès le treizième siècle, on voit figurer le nom et le
-personnage de Robin dans une farce ou _jeu-parti_ d’Adam de la Hale;
-mais alors Robin est mis en scène à côté de Marion. Longtemps après,
-Robin est encore le héros naïf et joyeux des épigrammes libres de
-Clément Marot, dans lesquelles Margot a remplacé Marion. Plus tard
-Gueridon succède à Robin, et Margot devient Robinette; si les noms
-changent, les types et les caractères restent les mêmes. Quant au
-Filou, c’est peut-être une lointaine réminiscence de _l’Homme armé_,
-qui se montre déjà dans le _jeu de Robin et Marion_, et qui vient
-troubler les amours de ces pauvres pastoureaux en battant l’un et en
-caressant l’autre, ce que Collé a si plaisamment représenté dans sa
-chanson de _Cadet et Babet_. Malgré l’ancienneté évidente de ces types
-populaires, nous ne jugeons pas nécessaire de rechercher, comme l’a
-fait Borel dans son _Thresor des antiquitez françoises_, si le Filou
-ne descendrait pas en droite ligne du poëte _Villon_, qui avait laissé
-en héritage son nom aux voleurs, comme le Filou a laissé le sien aux
-coupeurs de bourse.
-
-
-
-
- LES VAUX-DE-VIRE
- ET
- OLIVIER BASSELIN.
-
-
-Avant l’édition des _Vaux-de-Vire_, publiée en 1811 par les soins de
-M. Augustin Asselin, sous-préfet de Vire, le nom d’Olivier Basselin
-était à peine connu, quoiqu’il eût été cité dans diverses compilations,
-à propos de l’origine du Vaudeville; quant aux chansons de ce poëte
-virois, elles étaient à peu près ignorées.
-
-Il n’existait, en effet, que deux exemplaires de l’édition unique
-de ces _Vaux-de-Vire_, imprimée, vers 1670, à Vire même, par Jean
-de Cesne, et quelques copies manuscrites plus ou moins anciennes
-qui s’étaient conservées dans les mains des compatriotes d’Olivier
-Basselin. Ce fut un de ces derniers, M. Richard Seguin, qui commença le
-premier la résurrection d’Olivier Basselin, en réimprimant tant bien
-que mal une partie des Vaux-de-Vire dans son _Essai sur l’histoire de
-l’industrie du Bocage_ (Vire, impr. d’Adam, 1810, in-8).
-
-L’éveil était donné au patriotisme des habitants de Vire; un des deux
-seuls exemplaires de l’édition de 1670, sortant de la bibliothèque du
-médecin By, venait de reparaître, comme un trophée, dans la ville où il
-avait été imprimé; le sous-préfet de cette ville, M. Asselin, se mit
-à la tête d’un comité qui s’était formé spontanément pour donner une
-nouvelle édition des Vaux-de-Vire d’Olivier Basselin. Cette édition,
-faite par les soins de M. Asselin lui-même, avec le concours de ses
-associés virois, et imprimée à Avranches, chez Lecourt, en 1811, sous
-ce titre: _Les Vaudevires, poésies du quinzième siècle, par Ollivier
-Basselin, avec un Discours sur sa vie et des notes_, fut tirée
-seulement à 148 exemplaires, savoir:
-
- In-4º Papier vélin superfin 11
- Grand carré 13
- In-8º Papier rose 10
- Vélin 64
- Raisin 48
- Épreuve 2
-
-On lit, au verso du titre: «Cette nouvelle édition est faite aux
-frais et par les soins des habitants de Vire, dont les noms suivent:
-MM. ASSELIN (Auguste), sous-préfet; CORDAY (DE), membre du collége
-électoral du département; DE CHEUX DE SAINT-CLAIR, id.; DESROTOURS
-DE CHAULIEU (Gabriel), maire de la Graverie, id.; DUBOURG-D’ISIGNY,
-membre du conseil d’arrondissement; FLAUST, maire de Saint-Sever;
-HUILLARD D’AIGNAUX, premier adjoint du maire de la ville de Vire; LANON
-DE LA RENAUDIÈRE, avocat; LE NORMAND, receveur principal des droits
-réunis de l’arrondissement de Vire; ROBILLARD, receveur des droits
-d’enregistrement et conservateur des hypothèques de l’arrondissement de
-Vire.»
-
-C’était peu de chose que 148 exemplaires pour faire connaître les
-poésies d’Olivier Basselin, non-seulement à Vire et à la Normandie,
-mais encore à tous les amis de notre vieille littérature; c’était
-assez cependant pour replacer Olivier Basselin au rang qu’il devait
-occuper dans cette littérature où il allait figurer désormais comme
-chef d’école ou de genre, comme créateur du Vau-de-Vire, sinon du
-Vaudeville. L’édition de M. Asselin devint d’autant plus rare qu’elle
-était plus recherchée. Plusieurs hommes de lettres entreprirent alors
-concurremment de préparer une nouvelle réimpression des Vaux-de-Vire,
-en y ajoutant des pièces inédites qu’on attribuait encore à Basselin
-et qui n’étaient que des compositions de son premier éditeur, Jean Le
-Houx. La réputation d’Olivier Basselin n’avait pas tardé à se répandre
-et à s’accroître en Normandie, où l’on attendait avec impatience cette
-édition si lente à voir le jour après tant de promesses réitérées. M.
-Louis Dubois, ancien bibliothécaire, et M. Pluquet, libraire à Paris,
-tous deux Normands, et, comme tels, jaloux de populariser les poésies
-de Basselin, s’étaient occupés simultanément de cette édition qu’ils
-voulaient faire plus complète, plus critique et plus savante que celle
-de M. Asselin.
-
-Ce fut dans ces circonstances que M. Asselin, qui se trouvait en
-relation avec Charles Nodier et qui appréciait la supériorité de ce
-grand écrivain, fit abnégation de tout amour-propre littéraire, en
-engageant l’illustre philologue à devenir l’éditeur d’Olivier Basselin.
-Cette proposition avait de quoi flatter et intéresser à la fois
-Charles Nodier: il s’agissait de remettre en honneur un de ces poëtes
-provinciaux, pour lesquels il avait toujours manifesté une sorte de
-fanatisme; il s’agissait aussi de rétablir un texte qui s’était altéré
-en passant de bouche en bouche; il s’agissait enfin d’éclaircir ce
-texte par des notes savantes et ingénieuses qui convenaient si bien
-au talent du commentateur des Fables de la Fontaine. Charles Nodier
-consentit donc à publier, sans doute de concert avec M. Asselin, une
-édition annotée des Vaux-de-Vire; il s’attacha d’abord à revoir le
-texte; il rédigea un certain nombre de notes grammaticales, mais on
-ne sait pourquoi, après quelques semaines de travail, il laissa de
-côté le manuscrit destiné à l’impression, et ce manuscrit, chargé
-de corrections et de notes autographes, appartient aujourd’hui à la
-Bibliothèque impériale, qui l’a reçu de moi comme un souvenir de
-l’illustre bibliographe.
-
-M. Louis Dubois n’avait pas renoncé, ainsi que Charles Nodier, à
-mettre au jour l’édition qu’il préparait depuis dix ans, et cette
-édition parut en 1821, à Caen, sous ce titre: _Vaux-de-Vire d’Olivier
-Basselin, poëte normand de la fin du quatorzième siècle, suivis d’un
-choix d’anciens Vaux-de-Vire, de Bacchanales et de Chansons, poésies
-normandes, soit inédites, soit devenues excessivement rares, avec des
-dissertations, des notes et des variantes_. Ce volume in-8 de 271
-pages, tiré à 500 exemplaires, témoignait des efforts que l’éditeur
-avait faits, en s’aidant des communications de M. Pluquet, pour
-rendre sa publication aussi satisfaisante que possible. L’édition fut
-accueillie avec beaucoup d’empressement, quoique le nombre des premiers
-souscripteurs ne s’élevât pas à plus de 121, et elle ne tarda guère à
-s’épuiser, malgré des critiques assez vives qui reprochaient surtout à
-M. Louis Dubois la lourdeur de son docte commentaire sur des chansons,
-et qui invitaient un nouvel éditeur à réunir les Vaux-de-Vire de Jean
-Le Houx à ceux d’Olivier Basselin.
-
-M. Julien Travers, membre de la Société des Antiquaires de Normandie,
-répondit à cet appel et tint compte de ces critiques, lorsqu’il publia,
-en 1833, à Avranches, _les Vaux-de-Vire édités et inédits d’Olivier
-Basselin et Jean Le Houx, poëtes virois, avec discours préliminaire,
-choix de notes et variantes des précédents éditeurs, notes nouvelles
-et glossaire_. Cette édition in-18, tirée à 1,000 exemplaires, qui
-suffirent à peine aux nombreux admirateurs qu’Olivier Basselin
-comptait déjà en Normandie, avait été faite d’après les indications
-de M. Asselin et avec des matériaux fournis par cet amateur éclairé:
-«Restaurateur de Basselin, en 1811, dit M. Julien Travers dans sa
-préface, il a quelques raisons de tenir à l’édition qu’il a donnée de
-cet auteur; mais il a un trop bon esprit pour ne pas désirer qu’il en
-paraisse une meilleure encore. Telle est à cet égard son abnégation
-personnelle et sa ferveur pour la gloire de Basselin, qu’il m’a
-généreusement offert tous les moyens d’améliorer son premier travail.
-Ses livres, ses papiers, au moindre désir que j’en ai manifesté, ont
-quitté sa bibliothèque, la ville même de Cherbourg, et sont, depuis
-plusieurs mois, à vingt lieues de leur propriétaire. Puisse le fruit de
-mon zèle à préparer cette édition répondre à tant de complaisance!»
-
-Après trois éditions également recommandables à différents titres, pour
-en publier une nouvelle, je ne pouvais que mettre à contribution les
-travaux de mes devanciers, en les combinant ensemble et en cherchant à
-les perfectionner. C’est ce que je me suis efforcé de faire, dans mon
-édition, intitulée: _Vaux-de-Vire_ d’Olivier Basselin et de Jean Le
-Houx, suivis d’un choix d’anciens Vaux-de-Vire et d’anciennes Chansons
-normandes, tirés des manuscrits et des imprimés, avec une notice
-préliminaire et des notes philologiques par A. Asselin, L. Dubois,
-Pluquet, Julien Travers et Charles Nodier (_Paris, Adolphe Delahays_,
-1858, in-12 de XXXVI et 288 pages).
-
-Tous les Vaux-de-Vire et toutes les Chansons normandes, recueillis par
-MM. Asselin, Louis Dubois et Julien Travers, ont été scrupuleusement
-conservés dans cette édition, qui se divise en cinq parties: 1º
-Vaux-de-Vire d’Olivier Basselin; 2º Vaux-de-Vire de Jean Le Houx;
-3º Chansons normandes du seizième siècle, tirées d’un manuscrit;
-4º Chansons normandes anciennes, tirées de recueils imprimés; 5º
-Bacchanales et Chansons, tirées d’un recueil imprimé en 1616. Nous
-avons cru devoir adopter intégralement le choix des pièces que nos
-devanciers avaient jugées dignes de composer l’élite de la Muse
-normande; on appréciera le motif qui nous a empêché d’ajouter une
-seule pièce à ce choix, qu’il eût été facile d’augmenter du double, en
-puisant à pleines mains dans les recueils d’anciennes Chansons.
-
-Quant aux Vaux-de-Vire d’Olivier Basselin, qui font la partie
-principale de notre volume, nous les avons laissés dans l’ordre
-systématique où M. Louis Dubois les a rangés, et nous avons respecté
-l’orthographe qu’il leur a donnée, en approuvant les raisons sur
-lesquelles il s’est fondé pour adopter cette orthographe. «Assurément,
-dit-il dans la préface de son édition, si nous avions le texte
-primitif de Basselin, il serait à propos de lui conserver sa manière
-d’orthographier: c’est une chose admise généralement; mais, le texte
-de Basselin ayant subi des changements, son style étant devenu celui
-de la fin du seizième siècle, il faut donner à ce style l’orthographe
-contemporaine, pour que l’un et l’autre soient en harmonie... Il est
-évident qu’il n’est pas convenable d’employer la vieille orthographe,
-dont a fait usage l’éditeur de 1811... Les Vaux-de-Vire ayant été
-composés au commencement du quinzième siècle et imprimés longtemps
-après, retouchés, quant aux expressions, par ceux qui les chantaient
-et qui voulaient les accommoder au style de leur temps, il n’est pas
-étonnant qu’ils offrent des disparates assez choquantes, telles que
-des couplets purement écrits et rimés correctement, à côté de vers
-remplis de fautes de toute espèce, de simples assonances au lieu de
-rimes, l’absence même de la rime dans plusieurs vers, des hiatus, des
-strophes faibles et des idées ingénieuses.» Charles Nodier a pleinement
-approuvé, dans ses _Mélanges tirés d’une petite bibliothèque_, le
-système d’orthographe que M. Louis Dubois crut devoir adopter dans son
-édition, contrairement à l’exemple de ses devanciers. «Du Houx, dit
-l’illustre critique, n’eut pas grand’chose à faire pour approprier
-les Vaux-de-Vire d’Olivier Basselin, qui étaient locaux, qui étaient
-célèbres dans le pays, qui étaient éminemment traditionnels: il n’eut
-qu’à les recueillir de la bouche des anciens du pays, ou plutôt qu’à
-les écrire comme il les avait appris, quand il commençait lui-même à
-faire des chansons. Sa leçon est donc leur leçon propre, celle que
-la tradition avait faite, et c’est nécessairement la bonne, car un
-vaudeville ne vaut rien, quand il ne vit pas dans la mémoire et qu’il
-ne s’_accroît pas en marchant_. Pour que les savants Éditeurs de Vire
-pussent croire nécessaire de rétablir l’orthographe de Basselin,
-il faudrait supposer qu’ils se croyaient sûrs d’avoir retrouvé son
-texte, et le texte de Du Houx n’est pas plus le texte de Basselin que
-l’orthographe de Du Houx n’est l’orthographe de Basselin.»
-
-Nous n’avons donc pas admis dans notre édition l’orthographe factice
-que M. Asselin s’était efforcé de calquer sur les monuments de la
-langue du quinzième siècle; mais nous nous serions fait un scrupule
-de supprimer la Notice préliminaire que le premier éditeur moderne de
-Basselin a mise en tête des Vaux-de-Vire, car cette Notice est, en
-quelque sorte, le point de départ de la renommée littéraire du poëte
-normand, qui n’avait pas, avant l’édition de 1811, une existence
-bien constatée, et qui pourrait être encore aujourd’hui rejeté dans
-le mystérieux domaine des auteurs imaginaires. Depuis la Notice
-intéressante, quoique un peu vague, que M. Asselin a consacrée au
-chansonnier de Vire, aucun document nouveau ne s’est produit, qui
-puisse établir avec certitude à quelle époque vivait Olivier Basselin,
-et même s’il a réellement vécu.
-
-C’est, comme nous l’avons dit, vers 1670, que Jean de Cesne imprimait
-à Vire un petit volume in-16, de 53 feuillets non chiffrés, sans
-date, intitulé: _le Livre des chants nouveaux de Vaudevire, par ordre
-alphabétique, corrigé et augmenté outre la précédente impression_. Le
-nom d’Olivier Basselin ne se trouve pas même dans cette édition, qui
-fut précédée d’une ou de plusieurs autres impressions qu’on ne connaît
-pas. On a prétendu, sans en fournir aucune preuve, que la première de
-ces impressions remontait à 1576. Quoi qu’il en soit, on a retrouvé,
-dans divers recueils de chansons, publiés depuis 1600 jusqu’en 1625,
-quelques-uns des Vaux-de-Vire attribués à Basselin, mais qui ne portent
-pas de nom d’auteur dans ces recueils où ils ont été imprimés d’abord
-sans aucune indication d’origine.
-
-«Il est sans doute fort extraordinaire qu’il ne soit resté aucune
-trace des premières éditions des Vaux-de Vire, dit Charles Nodier
-dans ses _Mélanges tirés d’une petite bibliothèque_ (p. 250), et que,
-de celle même qui a été donnée par Du Houx, on ne connaisse que deux
-exemplaires. On ne saurait comprendre l’acharnement qui se serait
-attaché à la destruction de ce petit livre si naïf, si complétement
-inoffensif; je dirais volontiers si décent, quand on pense que les
-plus obscènes turpitudes, imprimées dans le même temps, nous sont
-parvenues en nombre et ont échappé à la proscription dont on veut que
-les chansons de Basselin aient été l’objet. Je suis assez porté à
-croire que leur extrême rareté est plutôt le résultat assez naturel
-de leur popularité même, et que ces petits volumes, d’un usage si
-nécessaire, qu’on ne cessait probablement de les porter dans la poche
-que lorsque leur contenu était passé tout entier dans la mémoire, ont
-subi la destinée commune aux livrets éphémères du même genre, qu’on
-distribue incessamment dans nos places publiques, et qui disparaissent
-du commerce au moment même où tout le monde les sait par cœur. Je
-ne fais donc pas de doute qu’avec des recherches ou plus actives ou
-plus heureuses, on ne réussisse à trouver de nouveaux exemplaires de
-l’édition de Du Houx, et même des éditions antérieures, qui paraissent
-encore plus rares.»
-
-Le nom d’Olivier Basselin apparaît pour la première fois sous le règne
-de Louis XII, dans une chanson populaire dont les premiers vers se
-trouvent cités à la fin d’une lettre de Guillaume Crétin, mort en
-1525, et qui a été conservée presque entière dans des manuscrits qu’on
-dit appartenir au commencement du seizième siècle. Voici le passage
-de la lettre en question, adressée à François Charbonnier, secrétaire
-du duc de Valois, qui fut plus tard le roi François Ier: «Si monsieur
-de La Jaille se présente à ta veue, je te prie faire mes très-amples
-recommandations, et en ceste bouche finiray la presente, disant:
-
- Olivier Bachelin,
- Orrons-nous plus de tes nouvelles?
- Vous ont les Anglois mis à fin!
-
-Et jeu sans vilenie. _Fiat._»
-
-Voici maintenant ce qui nous reste de la chanson que citait Guillaume
-Crétin avant l’avénement de François Ier, qui monta sur le trône en
-1515:
-
- Hellas! Olivier Basselin,
- N’orrons-nous point de vos nouvelles?
- Vous ont les Engloys mis à fin...
- . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Vous souliez gayement chanter,
- Et desmener joyeuse vie,
- Et les bons compaignons hanter,
- Par le pays de Normendye.
-
- Jusqu’à Sainct Lo en Cotentin,
- Est une compaignye moult belle:
- Oncques ne vy tel pellerin...
- . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Les Engloys ont faict desraison
- Aux compaignons du Vau-de-Vire:
- Vous n’orrez plus dire chanson,
- A ceux qui les souloyent bien dire!
-
- Nous prierons Dieu, de bon cueur fin,
- Et la doulce Vierge Marye,
- Qu’ell’ doint aux Anglois malle fin:
- Dieu le pere sy les mauldye!
-
-Cette chanson, ce Vau-de-Vire, est un témoignage historique qui
-semblerait, jusqu’à un certain point, assigner à l’existence d’Olivier
-Basselin une date certaine, antérieure au seizième siècle; mais il
-faut dire aussi que les trois premiers vers cités par Crétin sont
-les seuls qu’on puisse déclarer authentiques; ceux qui suivent nous
-semblent avoir été composés longtemps après, dans le but de rattacher
-personnellement à l’auteur des Vaux-de-Vire un refrain populaire qui
-concernait un autre Olivier Basselin, lequel aurait vécu à la fin du
-quinzième siècle ou dans les premières années du seizième siècle, et
-qui s’était peut-être signalé dans les guerres contre les Anglais.
-
-Ne serait-il pas plus logique de reconnaître, comme d’ailleurs on
-l’a fait, l’auteur des Vaux-de-Vire dans un autre Olivier Bisselin,
-_homme très-expert à la mer_, qui fit imprimer à Poitiers, chez Jean de
-Marnef, en 1559, à la suite des Voyages de Jean Alfonse, un opuscule
-portant ce titre: «Tables de la declinaison ou l’esloignement que fait
-le soleil de la ligne équinoctiale chascun jour des quatre ans; pour
-prendre la hauteur du soleil à l’astrolabe; pour prendre la hauteur
-de l’estoille tant par le triangle que par l’arbaleste; pour prendre
-la hauteur du soleil et de la lune, et autres estoilles de la ligne
-équinoctiale et des tropicques; déclaration de l’astrolabe, pour en
-user en pillotage par tout le monde.» Notre Olivier Basselin, dont le
-nom est écrit _Bisselin_ par La Croix du Maine, et _Bosselin_ par Du
-Verdier, a pu être à la fois chansonnier et pilote: son Vau-de-Vire
-XXVI, que les éditeurs modernes ont intitulé _le Naufrage_, raconte
-sans doute un épisode de sa vie maritime:
-
- J’avois chargé mon navire
- De vins qui estoient très-bons,
- Tels comme il les faut, à Vire,
- Pour boire aux bons compagnons.
- Donnez, par charité, à boire à ce povre homme marinier,
- Qui, par tourmente et fortune, a tout perdu sur la mer.
-
- Nous estions là bonne trouppe,
- Aimant ce que nous menions,
- Qui, ayant le vent en pouppe,
- Tous l’un à l’autre en beuvions.
- Donnez, par charité, à boire à ce povre homme marinier,
- Qui, par tourmente et fortune, a tout perdu sur la mer.
-
- Desjà proche du rivage,
- Ayant beu cinq à six coups,
- Vînmes à faire naufrage,
- Et ne sauvasmes que nous.
- Donnez, par charité, à boire à ce povre homme marinier,
- Qui, par tourmente et fortune, a tout perdu sur la mer.
-
-Il y a un autre Vau-de-Vire, le _Voyage à Brouage_, dans lequel Olivier
-Basselin se représente lui-même dans l’exercice de ses fonctions de
-pilote et de caboteur:
-
- Messieurs, voulez-vous rien mander?
- Ce bateau va passer la mer,
- Chargé de bon breuvage.
- Le matelot le puisse bien mener,
- Sans peril et sans naufrage!
-
- Il va couler ici aval:
- Pourveu qu’un pilleur desloyal
- Ne le prenne au passage,
- Et que le vent ne le mene point mal,
- Il va descendre en Brouage.
-
- Helas! ce vent n’est gueres bon.
- Nous sommes perdus, compagnon!
- Vuider faut ce navire,
- Et mettre tous la main à l’aviron:
- Regardez comme je tire!
-
- Se vous tirez autant que moy,
- Bien tost, ainsi comme je croy,
- Gaignerons le rivage.
- Il est bien près, car desja je le voy!...
- Compagnon, prenons courage!
-
-Ces deux Vaux-de-Vire, où la personnalité de l’auteur se trahit avec
-une sorte de complaisance, nous permettent de croire qu’Olivier
-Basselin était, en effet, _homme expert à la mer_, comme on le dit
-d’Olivier Bisselin, à la fin de son livre, _achevé d’imprimer à la
-fin du mois d’apvril en l’an 1559_, et probablement sous les yeux
-de l’auteur. Il faut remarquer, en outre, que, dans le Vau-de-Vire
-III, intitulé: _les Périls de mer_, où le chansonnier s’adresse à un
-_compagnon marinier_, on remarque plusieurs expressions empruntées
-à l’art nautique; que, dans le XXXIXe, le poëte avoue qu’il _hait
-naturellement l’orage et la tourmente_; et que, dans le LIVe, qui
-commence ainsi:
-
- Sur la mer je ne veux mie
- En hazard mettre ma vie...
-
-il a l’air de dire adieu à son métier de pilote.
-
-Dans tous les cas, l’_homme expert à la mer_, qui faisait imprimer un
-de ses ouvrages en 1559, ne saurait être le même Olivier Basselin dont
-le nom figurait déjà dans une chanson populaire, avant 1515, et qui
-avait été _mis à fin_ par les Anglais. A plus forte raison, serait-il
-impossible de faire remonter Olivier Basselin et ses Vaux-de-Vire au
-règne de Charles VI ou de Charles VII. Ce paradoxe littéraire, que M.
-Asselin a essayé de soutenir dans sa Notice, et que MM. Louis Dubois
-et Julien Travers ont repris avec une imperturbable assurance, tombe
-de lui-même, non-seulement devant les faits et les dates, mais encore
-devant le texte même des Vaux-de-Vire attribués à Olivier Basselin.
-
-Ces Vaux-de-Vire sont évidemment du milieu ou de la fin du seizième
-siècle; ils ont été rajeunis par Jean Le Houx, qui les a recueillis le
-premier, si toutefois il ne les a pas composés lui-même, sous le nom
-d’Olivier Basselin, nom très-connu en Normandie à cause de l’ancienne
-chanson qui se chantait du temps de Guillaume Crétin. Au reste, Jean
-Le Houx a rassemblé tout ce qu’on savait, par tradition, de la vie
-d’Olivier Basselin, dans ce Vau-de-Vire qu’il adresse à Farin du Gast:
-
- Farin Du Gast, tu es un honneste homme:
- Par mon serment, tu es un bon galois!
- Estois-tu point du temps que les Anglois
- A Basselin firent si grand’ vergongne?
- Ma foy, Farin, tu es un habile homme.
-
- Mais quoy! Farin, y a-t-il quelque chose
- Qui mieux que toy ressemble à Basselin?
- Premierement beuvoit soir et matin,
- Et, toy, Farin, tu ne fais autre chose:
- Ne jour, ne nuit, chez toy on ne repose.
-
- Onc Basselin ne voulut de laitage,
- Et, toy, Farin, tu le hais plus que luy;
- Mais, pour vuider, s’il le falloit, un muid,
- Tu le ferois, et encor davantage.
- Si Farin meurt, ce seroit grand dommage.
-
- Basselin feut de fort rouge visage,
- Illuminé, comme est un chérubin;
- Et, toy, Farin, tu as tant beu de vin,
- Que maintenant tout en toy le presage.
- Si Farin meurt, ce seroit grand dommage.
-
- Raoul Basselin fit mettre en curatelle
- Honteusement le bon homme Olivier;
- Et, toy, Farin, vois-tu point le Soudier
- Qui, en riant, te fait mettre en tutelle?
- «Ça, dit Farin, par ma foy, j’en appelle.»
-
- A Basselin ne demeura que frire;
- Et, toy, Farin, tu es bon mesnager.
- Pour boire un peu, ce n’est pas grand danger:
- C’est de ton creu. Encore faut-il rire!
- Bois donc, Farin, et ne prens pas du pire.
-
-Il est aisé de voir que les _Anglais_, dont parle Jean Le Houx dans ce
-Vau-de-Vire en l’honneur d’Olivier Basselin, étaient les créanciers,
-contre lesquels ce bon buveur eut à se défendre pendant sa vie employée
-à boire et à chanter. On est allé jusqu’à prétendre que Basselin avait
-péri glorieusement en combattant les Anglais qui saccageaient les côtes
-de la Normandie; mais il faut simplement supposer, d’après la chanson
-de Le Houx, que les Anglais, qui _firent si grand’ vergogne_ au pauvre
-_chanteur virois_, étaient ses propres parents, entre autres ce Raoul
-Basselin, qu’on accuse de l’avoir mis _honteusement_ en curatelle dans
-sa vieillesse. Ce qu’il y a de mieux prouvé dans la biographie du
-_bonhomme Olivier_, c’est qu’il n’a fait que boire tant qu’il a chanté,
-et qu’il a chanté tant qu’il a bu.
-
-Olivier Basselin, comme buveur, comme chansonnier, comme pilote, comme
-foulon, devait être bien connu à Vire. Les souvenirs qu’il y avait
-laissés s’étaient conservés par tradition jusqu’au commencement du
-siècle dernier.
-
-On lit ce qui suit dans les _Mémoires pour servir à l’histoire de la
-ville de Vire_, par Leroy, lieutenant particulier au bailliage de
-Vire (manuscrit in-fol., Bibl. de l’Arsenal, Hist., nº 346): «Le plus
-ancien et le plus fameux autheur de Vire, dont on ait connoissance, est
-Ollivier Basselin. Il fit et composa des chansons à boire, que l’on
-appela _Vaux-de-Vire_, qui ont servy de modèle à une infinité d’autres
-que l’on a fait depuis, auxquelles on a donné par corruption le nom de
-_Vaudevilles_. Il étoit originaire de Vire et faisoit le mestier de
-foulon en draps. Ménage, dans ses _Étymologies_, et, après luy, les
-autheurs du _Dictionnaire universel de Trévoux_, se sont trompés, quand
-ils ont dit que ces chansons furent premièrement chantées au Vaux de
-Vire, qui est le nom d’un lieu proche de la ville de Vire, car il est
-certain qu’il n’y a jamais eu proche Vire aucun lieu de ce nom-là. Il
-est bien vray que Olivier Basselin demeuroit dans le moulin dont il
-se servoit pour fouler des draps, situé proche la rivière de Vire, au
-pied du costeau, qu’on appelle les Vaux, qui est entre le château de
-Vire et le couvent des cordeliers; qui sert à sécher les draps, et où
-les habitants de Vire vont se promener; et, parce que Ollivier Basselin
-chantoit souvent ses chansons en ce costeau, on leur donna le nom de
-Vaux-de-Vire, qui est composé de deux mots, sçavoir de Vaux, qui est
-le nom du costeau où on les chantoit, et de Vire, sous lequel il est
-situé; ces chansons, étant composées vers la fin du quinzième siècle,
-se sentoient un peu de la dureté du stille et de l’obscurité des vers
-de ce temps-là. Jean Le Houx, dit le Romain, vers la fin du seizième
-siècle, les corrigea et les mit en l’état que nous les avons à présent.
-Les prestres de Vire, pour lors fort ignorans, n’aprouverent pas son
-ouvrage et luy reffuserent l’absolution, et, pour l’obtenir, il fut
-obligé d’aller à Rome, ce qui luy acquist le surnom de _Romain_.»
-
-Cependant la célébrité locale d’Olivier Basselin ne s’étendit pas
-même par toute la Normandie: «Sentant le prix de la liberté, dit le
-savant Lanon de la Renaudière, article BASSELIN dans la _Biographie
-universelle_ de Michaud, il ne sortit point de son vallon. Ce fut
-pour ses voisins qu’il composa ses rondes joyeuses: elles amusaient
-un auditoire peu difficile, que le poëte réunissait sur le sommet du
-coteau qui dominait son moulin. La tradition est muette sur sa vie. On
-ignore même l’époque de sa mort.» Sa renommée ne s’effaça pourtant pas
-dans la mémoire de ses compatriotes, qui chantaient encore ses chansons
-deux siècles après lui.
-
-Bernard de la Monnoye, l’auteur des _Noëls bourguignons_, curieux qu’il
-était d’étudier les poésies populaires de nos anciennes provinces,
-chercha sans doute les Vaux-de-Vire de Basselin, sans les découvrir;
-mais il connaissait du moins le nom de ce vieux poëte normand: «Il
-y a eu, sous Louis XII, et peut-être sous Louis XI, dit-il dans ses
-notes sur la _Bibliothèque françoise_ de la Croix du Maine, un Olivier
-Basselin, foulon à Vire, en Normandie, prétendu inventeur des chansons
-appelées communément _vaudevilles_, au lieu qu’on devroit, dit Ménage,
-après Charles de Bourgueville dans ses _Antiquités de Caen_, les nommer
-_vaudevires_, parce qu’elles furent premièrement chantées au Vaudevire,
-nom d’un lieu proche de la ville de Vire; étymologie que je ne puis
-recevoir, le mot _vaudeville_ étant très-propre et très-naturel pour
-signifier ces chansons qui vont à _val de ville_, en disant _vau_ pour
-_val_, comme on dit _à vau de route_ et _à vau l’eau_, outre qu’on ne
-saurait me montrer que _vaudevire_ ait jamais été dit dans ce sens.
-
-«Charles de Bourgueville est le premier qui a imaginé cette origine, et
-ceux qui l’ont depuis débitée n’ont fait que le copier. Je ne dis pas
-qu’Olivier Basselin, ou, comme Crétin l’appelle, _Bachelin_, n’ait fait
-de ces sortes de chansons, et que son nom ne soit resté dans quelque
-vieux couplet; mais, les vaudevilles étant aussi anciens que le monde,
-il est ridicule de dire qu’il les a inventés[11].»
-
- [11] La Monnoye avait deviné juste; dès la fin du quinzième
- siècle, on trouve le mot _vaul de ville_, employé par Nicolas
- de la Chesnaye, dans sa moralité de la _Condamnacion de
- Bancquet_. Voy. mon _Recueil de farces, soties et moralités
- du quinzième siècle_ (Paris, Ad. Delahays, 1859, in-12, p.
- 316). C’est dans une note de l’auteur ainsi conçue: «Ici
- dessus sont nommez les commencements de plusieurs chansons,
- tant de musique que de vaul de ville, et est à supposer que
- les joueurs de bas instrumens en sçauront quelque une qu’ils
- joueront prestement devant la table.» Il faut remarquer
- qu’aucun de ces commencements de chansons n’appartient au
- Recueil des Vaux-de-Vire d’Olivier Basselin. Ce passage,
- que personne n’avait encore signalé, nous permet de fixer
- définitivement le sens et l’origine du mot _vaudeville_: on
- appelait _chanson de Vaux-de-Ville_ un refrain populaire qui
- courait par la ville.
-
-L’opinion de La Monnoye fit autorité et fut reproduite dans diverses
-compilations, jusqu’à ce que la réimpression des poésies d’Olivier
-Basselin eut constaté que les Vaux-de-Vire existaient en même temps
-que les Vaudevilles, qui ont été définis en ces termes par Lefebvre de
-Saint-Marc dans une note sur le fameux vers de Boileau:
-
- Le Français, né malin, créa le vaudeville:
-
-«Sorte de chansons faites sur des airs connus, auxquelles on passe
-toutes les négligences imaginables, pourvu que les vers en soient
-chantants, et qu’il y ait du naturel et de la saillie[12].»
-
- [12] Œuvres de Boileau, édit. de 1747, t. II, p. 60.
-
-Les Vaux-de-Vire d’Olivier Basselin remplissent toutes conditions
-du genre; ils se recommandent, d’ailleurs, par leur incontestable
-ancienneté et leur vieille réputation normande; ils sont certainement
-les premiers types de la chanson bachique en France. Qu’Olivier
-Basselin et Jean Le Houx ne fassent qu’un seul et même poëte, peu
-importe: ce n’est pas Horace, ce n’est pas Anacréon, c’est un _bon
-biberon_ qui chante le cidre et le vin, avec une gaieté toute gauloise,
-dans la bonne langue vulgaire qu’on parlait en Normandie vers la fin du
-seizième siècle.
-
-
-
-
- LA MUSE FOLASTRE.
-
-
-La _Muse folastre_ est, sans contredit, le plus rare des recueils
-du même genre qui ont été imprimés et réimprimés avec une sorte de
-concurrence libertine dans les vingt premières années du dix-septième
-siècle.
-
-C’est cependant celui dont on a fait peut-être le plus grand nombre
-d’éditions. On peut aussi le considérer comme le premier de tous les
-recueils analogues et le prototype du genre.
-
-La plus ancienne édition paraît être celle de Tours, 1600, in-16, qui
-est citée dans la _Biblioth. Stanleiana_, nº 346, mais qu’il n’a pas
-été donné aux bibliographes français de voir de leurs propres yeux et
-de décrire _de visu_.
-
-Le _Manuel du libraire_ (5e édit.), auquel nous empruntons ce
-renseignement, nous offre la nomenclature de toutes les éditions
-qui ont passé de loin en loin dans les catalogues de vente et que
-l’illustre doyen de la bibliographie, M. Jacques-Charles Brunet, a
-probablement citées, sans les avoir vues toutes dans le cours de
-sa longue carrière de bibliographe et de bibliophile. Voici cette
-nomenclature avec quelques additions:
-
- Le premier (le second et le troisième) livre de la Muse folastre,
- recherchée des plus beaux esprits de ce temps. _Rouen_, 1603, 3
- tom. en 1 vol. in-24.
-
-Cette édition porte, sur le titre, qu’elle est _augmentée_, ce qui
-constituerait l’existence d’une édition antérieure.
-
- --_Lyon_, 1607, 3 part. in-12.
-
- --_Paris, Jean Fuzy_, 1607, 2 part. en 1 vol. in-12 de 116 et
- 185 p.
-
-Cette édition, qui contient les trois livres en deux parties, est «de
-nouveau revue, corrigée et augmentée.»
-
- --_Rouen, Claude Le Villain_, 1609, 3 vol. in-24.
-
- --_Lyon, Barthélemy Ancelin, imprimeur ordinaire du roy_, 1611,
- 3 part. in-12 de 81, 60 et 58 feuillets.
-
-Cette édition, qui présente quelques différences avec les éditions
-de Rouen que nous avons eu l’occasion d’examiner, n’est pas, comme
-on pourrait le croire, incomplète des feuillets 73, 74, 76, 78 et 80
-dans la première partie. Il y a eu sans doute des cartons exigés dans
-la pièce _A la louange des cornes_, et ces cartons ont donné lieu à
-un numérotage fautif: ainsi le feuillet 73, portant la signature N,
-n’a pas de chiffraison et compte pour les deux feuillets 73 et 74
-supprimés; les feuillets chiffrés 77 et 79, avec les signatures N 3 et
-N 7, comptent également pour les feuillets absents 77, 78, 79 et 80.
-Les réclames de tous ces cartons indiquent qu’il n’y a pas de lacune
-dans le texte.
-
- --_Rouen, Claude Le Villain_, 1615, 3 part. in-24.
-
- --_Rouen, Daniel Cousturier_, sans date, in-16.
-
- --_Jene, de l’imprimerie de Jean Beitman_, 1617, 3 part. in-24.
-
- --_Rouen, Nicolas Cabut_, 1621, 3 vol. in-24 de 142 et 144 p.
-
-Le premier volume contient 72 feuillets chiffrés; le second et le
-troisième, chacun 71 feuillets non chiffrés. Cette édition est une
-reproduction textuelle des éditions de Claude Le Villain, mais mieux
-imprimée.
-
- --_Troyes, Nicolas Oudot_, sans date, 3 vol. en 1 vol. in-24 ou
- in-32.
-
-M. J.-C. Brunet dit que cette édition, plus belle que les éditions de
-Rouen, a dû paraître vers 1620.
-
- --_Ibid._, _id._, 1640, 3 part. in-16.
-
-Aucune de ces éditions n’est accompagnée d’un privilége du roi.
-
-«Ce charmant petit volume, dit Viollet-le-Duc dans la seconde partie du
-_Catalogue des livres composant la Bibliothèque poétique_, contient une
-grande quantité de pièces que je n’ai jamais trouvées ailleurs, bien
-différent en cela d’une foule de recueils qui se répètent les uns les
-autres. Quelques-unes sont imitées du latin de Gilebert, de l’italien
-de Bembo; d’autres sont d’auteurs inconnus, tels que Bouteroue, de
-l’Ecluze, Vaurenard, Blenet, de la Souche, etc., et qui ne sont pas
-réellement plus mauvais que beaucoup de leurs confrères en réputation.»
-
-Cette dernière phrase de Viollet-le-Duc n’exprime pas du tout sa
-pensée; il a voulu dire que ces auteurs inconnus ne sont pas plus
-mauvais que des poëtes de la même époque qui ont eu de la réputation
-et qui en gardent quelque chose. Au reste, le sieur de Bouteroue n’est
-pas un poëte inconnu, comme l’a dit Viollet-le-Duc, et l’on chercherait
-en vain parmi les poëtes du temps ce _Vaurenard_, dont l’épitaphe est
-signée R. F. dans _la Muse folastre_.
-
-On ne voit pas que _la Muse folastre_, quoique dépourvue de la
-sauvegarde d’un privilége du roi, ait été comprise dans les poursuites
-judiciaires qui furent dirigées en 1617 contre Théophile et ses amis
-N. Frenicle et Guillaume Colletet, éditeurs du _Parnasse satyrique_.
-Il est vrai que cette _Muse folastre_ ne renfermait pas de vers de
-Théophile, que le Parlement avait mis en cause comme athée.
-
-L’éditeur de _la Muse folastre_ ne se nomme pas, mais il est permis de
-le reconnaître dans un des auteurs du recueil, Paul de l’Écluse, qui y
-a inséré sous son nom, folio 6 de la 2e partie (édit. de Lyon, 1611),
-une élégie _sur la mort d’un perroquet_; folio 49 de la 3e partie, _le
-Bocage de Simphalier, dédié à Monsieur Bertrand, advocat_, et sous ses
-initiales P. D. L., cinq pièces dans la seconde partie du volume.
-
-Les noms de plusieurs poëtes sont imprimés en toutes lettres, au bas
-des pièces qu’ils ont fournies au recueil ou bien que l’éditeur leur
-a empruntées sans leur aveu: Z. Blenet, dit Belair, de la Souche,
-C. Brissard et Beroalde de Verville. Les trois pièces qui portent
-la signature de ce célèbre écrivain tourangeau sont intitulées: _le
-Pallemail_, _l’Alchemiste_ et _le Jeu du volant ou gruau_. Les deux
-dernières sont données mal à propos au sieur de Bouteroue dans les
-éditions de Rouen.
-
-Les autres auteurs ne sont désignés que par leurs initiales: sept
-pièces signées R. F.; deux pièces, G. N.; deux, A. C. Chacun des
-anonymes représentés par les initiales suivantes: F. R. D., A. C.
-B., P. C., F. G. L., A. F. B., B. A., ne figure que par une seule
-pièce dans le recueil. On peut supposer cependant que le même poëte
-est désigné par les initiales A. C. et A. C. B. (Blaisois?), de même
-que les initiales F. R. D. (Dunois?) semblent ajouter seulement une
-qualification d’origine au nom propre de F. R.
-
-Il serait bien difficile de retrouver les véritables noms que cachent
-ces initiales. Quant aux pièces qui n’offrent aucune espèce de
-signature, nous ignorons également à qui elles appartiennent.
-
-On rencontre, dans la première partie du recueil, _les Folastries
-de Pierre de Ronsard non imprimées en ses œuvres_, dont le texte ne
-diffère pas sensiblement de celui qui a été imprimé à part, en 1553 et
-1584, sous le titre de _Livret des folastries_. _La Muse folastre_ a
-recueilli, au folio 64, une neuvième _folastrie_ qu’elle n’attribue pas
-positivement à Ronsard.
-
-Nous avons reconnu, dans la 2e et la 3e parties, diverses _Mascarades_
-qui ne sont que des extraits de ces curieux ballets de cour, dansés au
-Louvre et à l’Arsenal en présence de Henri IV, et dont les titres seuls
-ont été conservés dans les _Recherches sur les théâtres en France_, par
-Beauchamps.
-
-
-
-
- CHANSONS FOLASTRES ET PROLOGUES
- TANT SUPERLIFIQUES QUE DROLATIQUES
- DES COMÉDIENS FRANÇOIS.
-
-
-Il ne s’est conservé qu’un seul exemplaire de ce recueil, qui fut sans
-doute imprimé à grand nombre; mais les exemplaires se sont détruits,
-par l’usage, dans les mains du peuple, qui les avait achetés à la porte
-du théâtre. L’exemplaire qui est venu jusqu’à nous par un heureux
-hasard faisait partie de la bibliothèque du marquis de Paulmy; il se
-trouve à la bibliothèque de l’Arsenal (Belles-lettres, nos 8802 et
-8803).
-
-Ce sont deux petits volumes in-12, de format étroit et allongé. Le
-premier, dont le titre, reproduit ci-dessus, offre ces mots: _revus
-et augmentés de nouveau par le sieur de Bellone_ (Rouen, Jean Petit,
-1612, avec permission), se compose de 76 feuillets non chiffrés, avec
-les signatures AII--FV; le second, dont le titre porte: _Par Estienne
-Bellonne, Tourangeau_ (ibid., 1612), contient 144 pages numérotées.
-Chaque volume est terminé par le mot: FIN. On doit en conclure qu’ils
-ont paru séparément, l’un après l’autre, et que le succès du premier
-volume a donné naissance au second. Il est probable que l’édition s’est
-écoulée à Rouen et en Normandie, et que peu d’exemplaires sont arrivés
-à Paris, d’autant plus que cet ouvrage, imprimé avec permission, est
-une contrefaçon des _Fantaisies_ de Bruscambille.
-
-Le sieur Bellonne ou de Bellone, qui osa le publier sous son nom, n’en
-était pas l’auteur. Nous avons tout lieu de croire que cet Étienne
-Bellone, Tourangeau, fut un comédien de la troupe de Rouen. Il s’était
-fait connaître par une tragédie en cinq actes: _les Amours de Dalcméon
-et de Flore_, suivie de _Meslanges poétiques_ (Rouen, Raphaël du
-Petit-Val, 1610, petit in-12 de 58 p.); réimprimée à Rouen, chez le
-même libraire, en 1621, pet. in-12, et comprise dans le _Théâtre des
-tragédies françoises_ (ibid., id., 1615, petit in-12). La _Bibliothèque
-du Théâtre françois_ (Dresde, Groell, 1768, 3 vol. in-8, t. Ier, p.
-538) donne une analyse de cette tragédie, avec quelques citations; le
-Catalogue de la Bibliothèque dramatique de M. de Soleinne (nº 947) cite
-aussi ces vers, que déclame Dalcméon, au moment de périr, pour faire
-ses adieux à sa maîtresse absente:
-
- Prenons premier congé de ces divinitez
- Où sont, tant morts que vifs, mes désirs arrestez:
- Adieu donc, ce beau chef, qui fait honte au Pactole...
- Adieu, ce front polly, le siége de l’amour,
- Et ces astres bessins, flambeaux de nostre jour...
- Adieu, bouche où tousjours Cupidon se promène,
- Adieu, joue de roze où croissent des œillets...
- Adieu, sein rondelet, le logis de mon ame...
- Adieu, corps tout parfaict en ses proportions,
- Corps, Louvre des beautez...
-
-Nous supposons que la troupe des comédiens de Rouen avait adopté
-l’usage des _prologues_ et des _chansons joyeuses_, que les comédiens
-de l’Hôtel de Bourgogne, à Paris, faisaient entendre à leur public,
-avant que le spectacle commençât. Dans l’origine, sans doute, ces
-prologues se débitaient, ces chansons se chantaient sur des tréteaux,
-en dehors du théâtre, pour attirer la foule. Plus tard, ce fut sur
-la scène même, qu’un acteur comique venait faire ce qu’on nommait
-l’_avant-jeu_, en préludant ainsi à la tragédie et même à la farce
-par des chants et des bouffonneries qui égayaient le spectateur et
-lui donnaient à rire jusqu’au lever du rideau. Le prologue XI du tome
-premier débute ainsi: «Messieurs, avant que ce théâtre soit remply,
-comme vous attendez, je veux vous entretenir familierement, suivant
-ma coustume.» Dans le prologue VI du second livre, la tragédie qu’on
-va représenter est annoncée en ces termes: «Toutes ces diversitez,
-diversement amassées, promettent que la Fortune qui s’empare
-aujourd’hui de nostre theastre, pour y représenter les plus furieux
-actes de la tragedie, décoche ordinairement les traicts de son ire
-sur les choses les plus hautes, les plus patentes et solides. En
-quoy, messieurs, vous remarquerez, s’il vous plaist, que de tout ce
-qui est compris sous l’archande céleste, il n’y a rien qui se puisse
-dire exempt de revolutions et vicissitudes, puisque les choses qui
-semblent estre icy bas immuables souffrent les secousses du temps et
-l’inconstance de la fortune. Nostre tragedie, un peu plus relevée que
-mes paroles, vous en donnera telle preuve, que je n’allongerai point
-davantage le fil de cet ennuyeux discours. Voicy desjà l’un de nos
-acteurs, qui, ravi de l’attention que nous tenons de vos courtoisies,
-vous vient apporter les arrhes de ma promesse. Et, moy, je me retirerai
-contant et redevable à vostre favorable silence.»
-
-On se rendra compte des motifs qui avaient amené l’introduction des
-prologues facétieux à l’Hôtel de Bourgogne, en se figurant ce que
-devait être l’aspect de la salle avant la représentation; voici en
-quels termes un zélé catholique dénonçait le scandale, en 1588, dans
-ses _Remontrances très humbles au roy de France et de Pologne, Henry
-troisiesme de ce nom, sur les desastres et miseres du royaume_:
-«En ce cloaque et maison de Sathan, nommée l’Hostel de Bourgogne,
-dont les acteurs se disent abusivement _confrères de la Passion de
-Jesus-Christ_, se donnent mille assignations scandaleuses, au préjudice
-de l’honnesteté et pudicité des femmes et à la ruine des familles
-des pauvres artisans, desquels la salle basse est toute pleine et
-lesquels, plus de deux heures avant le jeu, passent leur temps en devis
-impudiques, jeux de cartes et de dez, en gourmandise, en ivrognerie,
-tout publiquement: d’où viennent plusieurs querelles et batteries.»
-
-«On doit donc supposer, disais-je dans une notice sur l’ancien Théâtre
-en France, que, malgré la surveillance du sergent à la douzaine ou du
-sergent à verge, la police des mœurs n’était pas et ne pouvait pas être
-bien faite, à l’intérieur de la salle: dans le parterre (_parquet_), où
-personne n’était assis, où les spectateurs formaient une masse compacte
-et impénétrable; dans les couloirs et les escaliers, qui n’étaient pas
-toujours déserts et silencieux pendant les représentations, et qui ne
-furent éclairés qu’à la fin du dix-septième siècle... Quant à la salle
-de spectacle, elle n’était éclairée que par deux ou trois lanternes
-enfumées, suspendues avec des cordes au-dessus du parterre, et par une
-rangée de grosses chandelles de suif allumées devant la scène, qui
-devenait obscure, quand le _moucheur_ ne remplissait pas activement son
-emploi.»
-
-Les prologues et les chansons folâtres ne furent imaginés que pour
-occuper le public et lui faire prendre patience jusqu’à ce que la
-pièce commençât; ces chansons et ces prologues, accompagnés d’une
-pantomime expressive, provoquaient le gros rire des spectateurs, la
-plupart grossiers et immoraux, par des indécences et des turpitudes qui
-faisaient fuir les honnêtes gens; mais, du moins, ils ne laissaient pas
-de loisir à des actes de débauche qui se commettaient auparavant dans
-tous les coins de la salle: une fois la tragédie commencée, on ne riait
-plus, mais on écoutait et on se tenait tranquille. Il va sans dire que
-les femmes de bonne vie et mœurs n’assistaient pas ordinairement aux
-représentations, surtout quand on jouait des farces qui étaient encore
-plus infâmes que les prologues.
-
-Ce fut probablement un comédien champenois, le sieur Deslauriers,
-qui inventa ces prologues. Son nom de théâtre était Bruscambille.
-Il faisait partie de la troupe de l’Hôtel de Bourgogne, et, par
-conséquent, de la Confrérie de la Passion. Ce Deslauriers devait être
-quelque écolier libertin, qui avait quitté les bancs du collége pour
-monter sur les planches, car ses ouvrages sont remplis de citations
-latines qui prouvent que les écrivains de l’antiquité lui avaient
-été familiers. Les prologues facétieux, qu’il mimait sur le théâtre,
-furent imprimés pour la première fois en 1609, _sous la foible
-conduite de quelque particulier_, avec ce titre: _Prologues non tant
-superlifiques que drolatiques, nouvellement mis en vue, avec plusieurs
-autres discours non moins facecieux_ (Paris, Millot, 1609, in-12). Le
-sieur Deslauriers désavoua cette édition comme subreptice et se décida
-enfin à publier lui-même ses _Prologues tant sérieux que facecieux,
-avec plusieurs galimatias_ (Paris, J. Millot, 1610, in-12), et ses
-_Fantaisies_ (Paris, Jean de Bordeaulx, 1612, in-8º), qui furent
-réimprimés dix ou douze fois dans l’intervalle de peu d’années.
-
-Étienne Bellone puisa dans ces deux recueils les éléments de celui
-qu’il fit paraître, sous son nom, à Rouen, après avoir probablement
-essayé sur la scène l’effet des prologues qu’il empruntait de
-préférence à Bruscambille, et des chansons qu’il choisissait dans
-les recueils normands. Ainsi, on reconnaît, dans le premier volume,
-cinq ou six prologues de Bruscambille: le _Prologue en faveur du
-mensonge_ (Prol. III), le _Prologue facecieux sur un chapeau_ (Prol.
-XII), les prologues du Privé, du Cul, de l’Estuy du cul, des Cocus
-et de l’Utilité des Cornes, des Parties naturelles des hommes et des
-femmes, de la Folie (Prologue des Fols), etc.; dans le second Livre:
-le _Prologue facecieux de la laideur_ (Prol. III), les prologues sur
-le Nez (Prol. IV), de la Teste, etc. Bellone ne fait aucun changement
-notable aux œuvres de Bruscambille, pour déguiser son plagiat; il
-se borne à un petit nombre de coupures, et il modifie à sa guise
-l’orthographe de l’auteur original.
-
-Quant aux chansons, on les retrouverait toutes certainement dans les
-nombreux recueils qui paraissaient alors à Rouen, et qui se copiaient
-les uns les autres. Deux de ces chansons mériteraient les honneurs d’un
-commentaire; l’une (Chanson IX du 1er volume) a servi de type à notre
-chanson de Cadet-Roussel; l’autre (Chanson XII du même tome) est une
-imitation de cette vieille chanson populaire, avec laquelle on a bercé
-notre enfance et dont voici le refrain:
-
- Entre, Moine, hardiment,
- Mon mari est en campagne,
- Entre, Moine, hardiment,
- Mon mari n’est pas céans.
-
-Étienne Bellone a remplacé le _moine_ par un _valet_, ce qui dénature
-le caractère de l’ancien fabliau. Nous avons aussi reconnu une chanson
-d’Olivier Basselin dans la chanson XV du tome Ier:
-
- Messieurs, voulez-vous rien mander? etc.
-
-Mais le dernier couplet, que Bellone a peut-être ajouté de son cru,
-manque dans les manuscrits et les anciennes éditions de Basselin.
-
-Au reste, toutes les chansons, qui sont mêlées aux prologues dans le
-recueil de Bellone, ont été réimprimées à la suite du _Recueil des
-plus beaux airs, accompagnés de chansons à danser, ballets, chansons
-folastres et bacchanales, autrement dites Vaudevire_ (Caen, Jacques
-Mangeant, 1615, 3 part. in-12), avec ce titre particulier pour la
-troisième partie: _Recueil des plus belles chansons des Comédiens
-françois et recueil de chansons bachanales_.
-
-Le premier livre des _Chansons folastres_ offre, sur son titre, la
-marque d’un libraire de Rouen; mais le titre du second livre est orné
-d’une gravure en bois, qui paraît avoir été faite exprès pour le
-recueil d’Étienne Bellone et qui n’a rien de commun avec les marques
-typographiques des libraires et imprimeurs de ce temps-là.
-
-Cette gravure, très-grossièrement taillée, représente l’intérieur d’une
-salle, au fond de laquelle on voit une porte et une fenêtre garnie de
-petits vitraux. Le plancher semble figurer un dallage en échiquier
-noir et blanc. C’est sans doute une décoration de théâtre. Dans cette
-salle est un homme barbu, coiffé d’un chapeau de feutre et portant une
-longue robe, boutonnée par devant, avec une ceinture bouclée autour des
-reins. Les manches serrées de son pourpoint sortent des fausses manches
-pendantes de sa robe. On dirait un costume d’alchimiste. Cet homme est
-gravement occupé à sous-peser une espèce de récipient en verre, dans
-lequel sont trois têtes humaines.
-
-Ces trois têtes ont les yeux tout grands ouverts et paraissent vivre;
-elles donnent évidemment des portraits qui devaient être ressemblants,
-car leurs traits sont bien caractérisés. La tête qui est de face se
-distingue par une physionomie naïve et goguenarde à la fois; la figure
-est maigre et longue, avec une barbe en pointe. A droite, une figure à
-double menton affecte un air somnolent et inerte; à gauche, une figure
-grimaçante et narquoise, au nez retroussé et aux yeux clignotants.
-Qu’est-ce que ces trois têtes et ces trois portraits, sinon l’image
-symbolique du procédé qu’Étienne Bellone avait mis en œuvre pour
-composer son recueil des _Chansons folastres et Prologues tant
-superlifiques que drolatiques des Comediens françois_?
-
-Les comédiens français, auxquels Étienne Bellone avait emprunté la
-matière de son recueil, étaient les trois amis et compagnons de
-théâtre, Gaultier Garguille, Gros Guillaume et Turlupin.
-
-La tradition de l’Hôtel de Bourgogne veut que ces comédiens aient été
-trois boulangers, originaires de Normandie, qui se nommaient Hugues
-Guéru, Robert Guérin et Henri Legrand. Ils montèrent ensemble sur les
-tréteaux, vers 1600, et ils restèrent toujours unis, formant un trio
-comique qui valait à lui seul toute la troupe de l’Hôtel de Bourgogne.
-Turlupin et Gros Guillaume débitaient des prologues facétieux en prose,
-et Gaultier Garguille chantait des chansons joyeuses.
-
-Voici comment Beauchamps a dépeint, d’après le témoignage de Sauval,
-ces trois farceurs, dont la gravure nous a d’ailleurs conservé plus
-d’un portrait. On les reconnaîtra facilement sur le frontispice du
-second livre des Chansons folastres:
-
-GROS GUILLAUME. «Ce fut toujours un gros yvrogne... Son entretien étoit
-grossier, et, pour être de belle humeur, il falloit qu’il grenouillât
-ou bût chopine avec son compère le savetier dans quelque cabaret
-borgne... Il étoit si gros, si gras et si ventru, que les satyriques de
-son temps disoient qu’il marchoit longtemps après son ventre... Il ne
-portoit point de masque, mais se couvroit le visage de farine.»
-
-TURLUPIN. «Il étoit excellent farceur; l’habit qu’il portoit à la
-farce étoit le même que celui de Briguelle... Ils étoient de même
-taille; tous deux faisoient le zani et portoient un même masque... Ses
-rencontres étoient pleines d’esprit, de feu et de jugement... Quoiqu’il
-fût rousseau, il étoit bel homme, bien fait et avoit bonne mine.»
-
-GAULTIER GARGUILLE. «Quant il chantoit ses chansons sur le théâtre,
-il se surpassoit lui-même... Il avoit le corps maigre, les jambes
-longues, droites et menues, un gros visage bourgeonné. Aussi, ne
-jouoit-il jamais sans masque, et pour lors avec une barbe longue
-et pointue, une calotte noire et plate, des escarpins noirs, des
-manches de frise rouge, un pourpoint et des chausses de frise noire;
-il représentoit toujours un vieillard de farce: dans un si plaisant
-équipage, tout faisoit rire en lui; il n’y avoit rien, dans sa parole,
-dans son marcher ni dans son action, qui ne fût très-ridicule... Enfin
-il ravissoit, et personne de sa profession n’étoit plus naïf ni plus
-achevé.»
-
-Il suffit de jeter les yeux sur le titre du second livre des Chansons
-folâtres, pour se rendre compte de ce qu’a signifié, dans l’origine,
-l’expression proverbiale de _trois têtes dans un bonnet_.
-
-
-
-
- LA SATYRE MÉNIPPÉE
- DE
- THOMAS SONNET, SIEUR DE COURVAL.
-
-
-Les œuvres de Courval-Sonnet en vers et en prose méritent les honneurs
-d’une nouvelle édition, après plus de deux siècles d’oubli, et nous
-avons lieu de croire qu’elles vont être réimprimées successivement, de
-manière à former quatre ou cinq petits volumes. Courval-Sonnet est un
-satirique, imitateur de Régnier, et, quoiqu’il soit loin d’avoir le
-talent poétique de son modèle, il ne manque pas de verve et d’énergie.
-De plus, ses satires renferment beaucoup de détails de mœurs et peuvent
-servir à l’histoire de la société française sous les règnes de Henri IV
-et de Louis XIII.
-
-L’abbé Goujet, dans sa _Bibliothèque françoise_ (t. XIV, p. 298 et
-suiv.), le marquis du Roure, dans son _Analectabiblion_ (t. II, p.
-138), et Viollet-le-Duc, dans sa _Bibliothèque poétique_ (p. 408), ont
-accordé à notre poëte virois une mention assez peu favorable, tout
-en reconnaissant que l’intérêt des sujets bourgeois qu’il s’est plu
-à traiter dans ses satires, rachetait amplement l’insuffisance de sa
-poésie et la grossièreté de son langage.
-
-On ne sait presque rien de sa vie. Né à Vire en 1577, il était fils
-de Jean Sonnet, sieur de la Pinsonière, avocat, et de Madeleine Le
-Chevalier d’Agneaux, parente des deux frères d’Agneaux, traducteurs de
-Virgile en vers français. Quoique de famille noble, il se fit médecin,
-et, malgré son horreur pour le mariage, il avait épousé une demoiselle
-de la maison d’Amfrie de Clermont, qui lui donna plusieurs enfants. Il
-paraît avoir quitté sa ville natale, par suite des contrariétés que lui
-avait attirées la publication de sa _Satyre Ménippée_, et il vint alors
-se fixer à Paris, où il exerça la médecine, en composant des vers.
-Un _Avis au lecteur_, imprimé dans la première édition de la _Satyre
-Ménippée_, nous apprend qu’il avait déjà en portefeuille la plupart des
-satires qui ne parurent que douze et quinze ans plus tard. Cet Avis au
-lecteur annonce aussi des poésies d’amour et de différents genres, qui
-n’ont jamais vu le jour.
-
-La _Satyre Ménippée_ fut son début et lui acquit aussitôt une grande
-réputation littéraire, du moins à Vire et en Normandie. Cette satire a
-été réimprimée séparément cinq ou six fois. La première édition, que
-les bibliographes n’ont pas citée et qui semble même avoir échappé aux
-recherches du savant auteur du _Manuel du libraire_, est la suivante:
-
-SATYRE MENIPPÉE, ou Discours sur les poignantes traverses et
-incommoditez du mariage: où les humeurs et complexions des femmes sont
-vivement représentées, par Thomas Sonnet, sieur de Courval, docteur en
-médecine, natif de Vire, en Normandie. _Paris, Jean Millot_, 1608, in-8
-de 52 feuil. chiffr., y compris le titre et le portrait. Ce portrait,
-gravé par Léonard Gautier et daté de 1608, est très-beau. On y lit à
-l’entour: _Thomas Sonnet, sieur de Courval, docteur en médecine, âgé
-de 31 ans..._ Ses armes sont dans le haut, et ce quatrain est gravé
-au-dessous:
-
- C’est icy de Courval le vif et vray pourtraict,
- Son nez, son front, ses yeux et sa lèvre pourprine;
- Icy tu voidz le corps figuré par ce traict,
- Et son esprit paroist en l’art de médecine.
-
-Le privilége du roi est du 14 de juin 1608.
-
-La seconde édition est intitulée:
-
-SATYRE MENIPPÉE, ou Discours sur les poignantes traverses et
-incommoditez du mariage, auquel les humeurs et complexions des femmes
-sont vivement représentées, par Thomas Sonnet, docteur en médecine,
-gentilhomme virois; seconde édition reveuë par l’autheur et augmentée
-de la Timethelie ou Censure des femmes et d’une Defense apologetique
-contre les censeurs de sa Satyre. _Paris, Jean Millot_, 1609, in-8 de
-91 feuillets, y compris le titre, le portrait, et les deux derniers
-feuillets non chiffrés.
-
-Les deux pièces ajoutées dans cette édition ont chacune un titre
-particulier, ce qui constate qu’elles avaient déjà paru à part. Voici
-le premier titre: _Thimetelie, ou Censure des femmes, satyre seconde,
-en laquelle sont amplement decrites les maladies qui arrivent à ceux
-qui vont trop souvent à l’escarmouche soubs la cornette de Venus_, par
-Thomas Sonnet, sieur de Courval. Paris, J. Millot, 1609.
-
-Le titre de la troisième pièce est ainsi conçu: _Defence apologetique
-du sieur de Courval, docteur en medecine, gentilhomme virois, contre
-les censeurs de sa Satyre du mariage_. _Ibid._, _id._, 1609.
-
-Dans quelques exemplaires, on trouve à la suite une pièce intitulée:
-_Responce à la Contre-satyre_, par l’auteur des _Satyres du mariage et
-Thimethelie_ (sic). Imprimé à Paris, 1609, in-8 de 28 pages, y compris
-le titre.
-
-Cette seconde édition de la _Satyre Menippée_ offre beaucoup de
-changements, qu’il serait trop long d’énumérer; les trois premiers vers
-ont été corrigés ainsi:
-
- Muses, qui habitez dans l’antre Pieride,
- Rendés libres mes sens et ma veine fluide,
- Serenés mes esprits, agitez d’un procez...
-
-Dans les pièces apologétiques qui précèdent la Satire, on ne trouve
-plus une pièce de vers latins signée Ph. Pistel, ni un sonnet de L.
-le Houx, avocat, l’éditeur et l’émule d’Olivier Basselin. On peut
-en conclure que ces deux poëtes virois s’étaient brouillés avec
-Courval-Sonnet.
-
-La troisième édition de la _Satyre Menippée_ porte le même titre. Elle
-a paru aussi chez Jean Millot, en 1610. Elle forme un volume in-8 de
-8 feuillets prélim. et de 73 pages, y compris le portrait, gravé par
-Léonard Gautier, tout à fait différent du précédent. Thomas Courval,
-sieur de Sonnet, y est représenté à l’âge de trente-trois ans. On peut
-lui attribuer les quatre vers qui sont gravés au-dessous de ce portrait:
-
- Vire fut mon berceau, ma nourrice et mon laict,
- Caen, le séjour de mon adolescence,
- Paris de ma jeunesse, et maintenant la France
- A mon nom, mes écris, mon corps, en ce pourtraict.
-
-La _Thimethelie_, avec un titre à part daté de 1610, comprend 2
-feuillets non chiffrés et 38 pages. La _Defence apologétique_, avec
-titre, a 41 pages, 1 feuillet blanc et 4 feuillets non chiffrés.
-
-La quatrième édition, imprimée à la suite des _Satyres_ (Paris, Robert
-Boutonné, 1621), porte ce titre: _Satyre Menipée_ (sic) _sur les
-poignantes traverses du mariage_, par le sieur de Courval, gentilhomme
-virois. Paris, Rolet Boutonné, 1621, in-8 de 101 pages, non compris le
-titre et le privilége des Œuvres satyriques, daté du 25 février 1621.
-Dans cette édition, toutes les pièces liminaires, les préfaces et les
-dédicaces ont disparu, ainsi que le portrait.
-
-La cinquième édition, faite, dit-on, loin des yeux de l’auteur, paraît
-être la plus complète de toutes, sinon la plus correcte; elle contient
-les quatre parties, avec des titres particuliers, sous une seule
-pagination. Voici le titre général:
-
-SATYRE MENIPPÉE contre les femmes, sur les poignantes traverses et
-incommoditez du mariage, avec la Thimethelie ou Censure des femmes, par
-Thomas Sonnet, docteur en medecine, gentilhomme virois. _Lyon, Vincent
-de Cœursilly_, 1623, in-8 de 12 feuillets non chiffrés et de 193 p.
-
-Le titre particulier de la _Satyre Menippée_, qui forme un second titre
-pour le volume, est orné d’un portrait de l’auteur, gravé sur cuivre.
-Charles Nodier, dans le Catalogue de ses livres, en 1844, a remarqué
-cette particularité, qu’il a considérée mal à propos comme résultant
-d’un renouvellement de titre. C’est à tort qu’on a prétendu que cette
-édition était plus incorrecte que les autres. Le privilége du roi est
-remplacé par un _consentement_ pour le roi, signé de Pomey, et daté de
-Lyon, ce 15 mai 1623.
-
-Nous ne voyons pas, en effet, que la _Satyre Menippée_ ait été
-réimprimée à part depuis 1623, quoique Courval-Sonnet ait vécu au moins
-jusqu’en 1631, et qu’il soit resté l’ennemi irréconciliable du mariage.
-
-La sixième édition, que les bibliographes n’avaient pas devinée sous
-le titre trompeur qui la déguise, offre un remaniement complet de
-la _Satyre Menippée_, avec tant d’additions, de suppressions et de
-variantes, qu’on pourrait presque la considérer comme un ouvrage
-nouveau. C’est pourtant l’auteur lui-même qui a eu la malheureuse idée
-de métamorphoser ainsi son œuvre, pour la réunir à la quatrième édition
-de son recueil de satires, intitulé: _les Exercices de ce temps,
-contenant plusieurs satyres contre les mauvaises mœurs_ (Rouen, Guill.
-de La Haye, 1626, in-8º de 209 p.).
-
-La _Satyre Menippée_ qu’on a de la peine à reconnaître dans la _Suite
-des Exercices de ce temps, contenant plusieurs satyres contre le joug
-nuptial et fascheuses traverses du mariage_, par le s. D. C. V. (le
-sieur de Courval, Virois. Rouen, Guill. de La Haye, 1627), commence
-à la page 117 du volume; mais elle est précédée d’une page blanche
-et d’un titre séparé, qui ne comptent pas dans la pagination et qui
-doivent avoir été intercalés après coup. Courval-Sonnet a divisé ici sa
-_Satyre Menippée_ en sept satires, sans rien changer à l’ordre primitif
-de la composition: 1º _Contre le Joug nuptial_; 2º _Contre affection
-et diversité des humeurs et temperamens des mariez_; 3º _le Hasard des
-cornes, espousans belle femme_; 4º _le Desgout, espousans laide femme_;
-5º _la Riche et Superbe_; 6º _la Pauvre et Souffreteuse_; 7º _Censure
-des femmes_. La septième satire se termine par l’énumération des sujets
-divers que le poëte se proposait de traiter dans d’autres satires
-qui n’ont pas été publiées. La _Satyre Menippée_, ainsi transformée
-ou défigurée, a reparu dans plusieurs réimpressions rouennaises
-des _Exercices de ce temps_ (1645, 1657, etc.), et s’est trouvée
-naturellement ajoutée aux éditions complètes des _Œuvres satyriques_
-du sieur de Courval-Sonnet, qui avait cessé enfin de corriger et de
-remanier son ouvrage de prédilection contre le joug nuptial et les
-_poignantes_ ou _fâcheuses_ traverses du mariage.
-
-
-
-
- LE
- PARNASSE DES MUSES.
-
-
-Le savant et vénérable M. Jacques-Charles Brunet, dans la dernière
-édition de son _Manuel du libraire_, ce chef-d’œuvre inestimable de
-bibliographie et de critique littéraire, a donné une excellente notice
-sur les éditions du _Parnasse des Muses_, depuis celle de 1627, _Paris,
-Ch. Hulpeau_, jusqu’à celle de 1635, _Paris, Ch. Sevestre_. On trouvera
-dans cette notice la description détaillée de l’édition de 1633,
-_Paris, Sevestre_, qui a été réimprimée textuellement dans le joli
-volume que nous avons sous les yeux[13].
-
- [13] Le Parnasse des Muses ou Recueil des plus belles
- chansons à danser, recherchées dans le cabinet des plus
- excellens poëtes de ce temps. Dédié aux belles Dames.
- Deuxième édition. _Paris, Ch. Hulpeau_, 1628, in-12.
- Réimpression faite pour une société de bibliophiles, à cent
- exemplaires numérotés. _Bruxelles, imprim. de A. Mertens_,
- 1864.
-
-M. J.-C. Brunet n’a pas négligé de dire que les deux éditions datées
-de 1633, l’une publiée par Ch. Hulpeau, l’autre par Ch. Sevestre, sont,
-à proprement parler, deux recueils différents sous un titre analogue.
-On pourra donc réimprimer maintenant le recueil de Ch. Hulpeau, sans
-craindre de faire double emploi. Il faut considérer les libraires
-Hulpeau et Sevestre comme ayant exploité, en concurrence, sous le même
-titre, un genre de livre qui avait la vogue alors et qui trouvait de
-nombreux acheteurs parmi le peuple.
-
-Suivant M. J.-C. Brunet, Ch. Hulpeau, qui est nommé dans le privilége
-de la première édition de 1627, serait l’éditeur, le compilateur du
-recueil. Nous ne partageons pas son opinion: le libraire Ch. Hulpeau,
-appartenant à une ancienne famille de libraires qui ont exercé à Paris
-depuis 1555, n’eût pas dit, de lui-même, dans la Dédicace aux Dames,
-qu’il les suppliait de prendre ces chansons à danser, «de la main d’un,
-chez qui la melancholie ne trouva jamais place;» il n’eût pas dit
-non plus aux Enfants de Bacchus: «Compagnons, il me semble qu’après
-avoir donné contentement aux Dames, il est aucunement raisonnable de
-s’en donner à soy-mesme, et comme nous sommes tous enfans d’un si bon
-père...» Un libraire eût encouru certainement les reproches de sa
-corporation, s’il s’était déclaré, en ces termes, ami du vin et de la
-joyeuseté.
-
-Nous sommes plutôt tenté de croire que l’éditeur du recueil était
-un de ces chanteurs des rues, un de ces bateleurs de carrefour, qui
-avaient surtout élu domicile à la place Dauphine, devant la Samaritaine
-et au bout du Pont-Neuf. Le frontispice représente, en effet, deux
-comédiens, en costume de théâtre, la batte au côté, le tour des yeux
-noirci au charbon et le visage chargé de verrues postiches.
-
-M. le marquis de Gaillon a consacré un charmant article aux anciens
-recueils de chansons françoises, et particulièrement au _Parnasse des
-Muses_, dans le _Bulletin du bibliophile_, année 1860, p. 1172 et suiv.
-Il fait ressortir avec infiniment de goût et d’esprit tout ce qu’il y
-a de curieux et d’intéressant dans ces recueils que les amateurs se
-disputent au poids de l’or. L’exemplaire de l’édition de Sevestre a été
-vendu 616 francs, à la vente Solar.
-
-Charles Nodier faisait le plus grand cas de tous ces recueils de
-chansons populaires, et il distinguait, entre tous, _le Parnasse
-des Muses_. Il avait conseillé à M. Techener de le réimprimer dans
-sa collection de _Joyeusetez_. Il attachait beaucoup de prix, sous
-le rapport de la langue et de l’histoire des mœurs, à ces naïves et
-charmantes compositions, qui sont la véritable poésie du peuple.
-«Nul genre de littérature, dit M. le marquis de Gaillon, n’est plus
-populaire en France que la chanson et n’y a été plus heureusement
-cultivé; on peut même dire qu’elle y vient sans culture, y étant dans
-son terrain naturel.»
-
-M. le marquis de Gaillon fait remarquer que les recueils de chansons,
-publiés avant _le Parnasse des Muses_, appartiennent originairement
-à la Normandie. _Le Parnasse des Muses_ est un recueil parisien. En
-effet, si quelques chansons qui y figurent peuvent avoir été composées
-à Caen, à Avignon, à Abbeville[14], il est question de Paris dans
-beaucoup d’autres. Ici, ce sont les filles de Vaugirard[15]; là, c’est
-la pâtissière du pont Saint-Michel, qui était une voisine du libraire
-Ch. Hulpeau[16]; ailleurs, nous nous trouvons
-
- Sur la rive de Seine,
- Tout auprès du port au foin[17];
-
-ou bien à Passi, à Montmartre, aux Gobelins[18], etc.
-
- [14] En revenant d’Avignon (page 119 de la 1re partie).
- En m’en revenant de Caen (page 133, _ibid._).
- Guillot chevaleton.
- Des premiers d’Abbeville (p. 15 de la 2e part.).
-
- [15] Page 112 de la 1re partie et 14 de la seconde.
-
- [16] Page 85 de la 1re partie.
-
- [17] Page 22 de la 2e partie.
-
- [18] Page 88 de la 2e partie.
-
-Les chansons du _Parnasse des Muses_ offrent tous les genres de la
-chanson, depuis la ronde villageoise, avec refrain et onomatopée,
-jusqu’à la romance amoureuse et langoureuse. Plusieurs pièces viennent
-sans doute, en droite ligne, de la chambre du roi ou de la reine, car
-nos rois de France aimaient la chansonnette et ne dédaignaient pas de
-la chanter. La plupart de ces chansons, qui roulent sur le même sujet,
-c’est-à-dire sur l’éternel passe-temps des hommes et des femmes, sont
-pleines de verve et de gaieté; quelques-unes pourraient passer pour des
-chefs d’œuvre dans leur genre.
-
-Nous n’avons remarqué qu’une seule chanson qui fît allusion aux
-événements du temps, dans ces vers:
-
- Que la Rochelle investie
- Soit prise ou ne le soit pas...[19]
-
- [19] Page 9 de la 2e partie du _Concert des Enfants de Bacchus_.
-
-Nous n’en signalerons que deux en patois, l’une en patois des environs
-de Paris[20], l’autre en patois auvergnat[21]. On en trouvera seulement
-deux ou trois, dans lesquelles le mot brave l’honnêteté; mais il en est
-peu, néanmoins, qui puissent se chanter aux concerts du mois de Marie.
-
- [20] Page 88 de la 2e partie.
-
- [21] Page 38 de la 1re partie.
-
-
-
-
- LE
- BANQUET DES MUSES
- DE
- JEAN AUVRAY.
-
-
-Ce n’est pas ici le lieu de traiter à fond une des questions les plus
-complexes et les plus difficiles de l’histoire littéraire, en essayant
-de débrouiller et d’éclaircir les renseignements aussi confus que
-contradictoires que nous possédons sur Jean Auvray et sur ses ouvrages.
-Il faudrait plus de temps et plus d’espace que nous n’en avons,
-pour établir d’une manière logique et certaine la biographie et la
-bibliographie de ce poëte normand, car bibliographes et biographes sont
-loin de s’entendre, au sujet de l’auteur du _Banquet des Muses_.
-
-En effet, le sieur Auvray, à qui l’on doit ce recueil célèbre de
-poésies _scurriles et comiques_, comme il les qualifie lui-même dans sa
-dédicace à maître Charles Maynard, conseiller du roi en ses Conseils
-d’État et privé, et président, en sa Cour du Parlement de Rouen,
-est-il le même que le sieur Jean Auvray, qui a composé un grand nombre
-de poésies saintes et mystiques, entre autres le _Thrésor sacré de la
-Muse saincte_, la _Pourmenade de l’Ame dévote_, le _Triomphe de la
-Croix_?
-
-Le sieur Auvray, chirurgien de son état, que ses amis proclament:
-_poeticæ nec non chirurgicæ disciplinæ hujus temporis facile princeps_,
-en tête de son _Banquet des Muses_, est-il le même que maître Jean
-Auvray, avocat au Parlement de Normandie, auteur de plusieurs
-tragédies, entre autres l’_Innocence découverte_, _Madonte_, _Dorinde_,
-etc., etc.?
-
-Le sieur Auvray, qui n’existait plus en 1628, quand son ami et
-compatriote, David Ferrand, libraire de Rouen, publia ses _Œuvres
-sainctes_, suivant le vœu du défunt, est-il le même que le sieur Auvray
-qui, au dire des bibliographes, dédiait à la reine, en 1631, ses
-tragédies de _Madonte_ et de _Dorinde_?
-
-Enfin, faut-il croire, avec Beauchamps (_Recherches sur les Théâtres de
-France_, 2e part. de l’édit. in-4º, p. 82), que l’auteur de _Madonte_
-et de _Dorinde_ mourut avant le 19 novembre 1633? Ou bien, faut-il
-accepter le témoignage de l’éditeur des _Œuvres sainctes_, qui déclare,
-dans les termes les moins ambigus, que le poëte était mort avant cette
-publication, c’est-à-dire avant l’année 1628?
-
-Ce sont là autant de petits problèmes historiques et bibliographiques,
-devant lesquels s’est arrêté le savant auteur du _Manuel du libraire_,
-qui se contente de les signaler en invitant les biographes à les
-résoudre. Cette solution définitive se trouvera sans doute dans la
-notice que Guillaume Colletet a consacrée à Jean Auvray et qui figure
-parmi les _Vies des Poëtes françois_, cette précieuse compilation
-encore inédite que les amis des lettres désespèrent de voir paraître et
-dont le manuscrit original est conservé à la Bibliothèque du Louvre.
-
-En attendant, nous pouvons dire, sans crainte d’être démenti par
-Guillaume Colletet, que Jean Auvray s’occupa de théâtre, de poésie
-satirique et licencieuse, dans sa jeunesse, avec beaucoup de verve,
-de talent et de libertinage, mais qu’il ne publia lui-même qu’un seul
-de ces ouvrages de littérature profane, sa tragédie de l’_Innocence
-découverte_ (in-12, sans titre; privilége du 20 janvier 1609). Il avait
-fait une foule de pièces folâtres ou gaillardes qui couraient le monde
-et qu’il ne prit pas la peine de recueillir en volume. D’ailleurs, en
-1611, il s’était amendé et converti, comme il nous l’apprend lui-même
-dans les stances de l’_Amant pénitent_, qui font partie du _Thrésor
-sacré de la Muse saincte_ (Amiens, impr. de Jacq. Hubault, 1611, in-8º):
-
- Lorsque j’estois mondain, je croyois que les femmes
- Fussent pour les humains de plaisans paradis;
- Mais j’ay depuis cogneu que les femmes infames
- Sont les premiers enfers où nous sommes maudits.
-
-Après cette conversion très-sincère, Jean Auvray ne composa ou plutôt
-n’avoua que des poésies d’un genre sérieux, empreintes d’une sorte
-d’exaltation religieuse; telles sont les _Stances_ présentées au roi
-durant les troubles de 1615, la _Complainte de la France, en 1615_,
-etc., qui semblent un peu dépaysées au milieu du _Banquet des Muses_.
-Auvray avait été avocat, avant de devenir chirurgien; il avait habité
-Paris, avant de retourner en Normandie et de se fixer à Rouen; il avait
-vécu dans la société des poëtes et des comédiens débauchés, avant de
-mener une vie honnête et presque exemplaire, en exerçant la médecine et
-la chirurgie dans la capitale de la Normandie. Il ne pensa plus à la
-poésie que pour envoyer au Palinod de Caen et au Puy de la Conception,
-de Rouen, des poëmes et des chants royaux sur le Saint-Sacrement et
-sur la Sainte Vierge. Cependant il n’avait pas brûlé ses manuscrits,
-quoiqu’il eût abjuré ses péchés de jeunesse.
-
-Il mourut vers 1622, et son exécuteur testamentaire, le libraire David
-Ferrand, raconte ainsi cette mort édifiante:
-
- Estant prest de rendre l’esprit,
- Entre mes mains il vous commit (ses manuscrits),
- Me disant: «Pour mes œuvres sainctes,
- Fay que quelqu’un soit leur appuy,
- Qui puisse empescher les atteintes
- Des censeurs du labeur d’autruy.»
-
-David Ferrand, suivant la volonté de Jean Auvray, publia ses _Œuvres
-sainctes_, qui parurent presque simultanément:
-
-Les Poëmes d’Auvray, præmiez au Puy de la Conception. _Rouen, David
-Ferrand_, 1622, pet. in-8º.
-
-La Pourmenade de l’Ame devote accompagnant son Sauveur, depuis les
-rues de Jérusalem jusqu’au tombeau. _Rouen, David Ferrand_, 1622, pet.
-in-8º.
-
-Le Triomphe de la Croix, poëme d’Auvray. _Rouen, David Ferrand_, 1622,
-pet. in-8º.
-
-Epitome sur les vies et miracles des bienheureux pères SS. Ignace de
-Loyola et François Xavier. _Rouen, David Ferrand_, 1622, pet. in-8º.
-
-Mais David Ferrand avait trouvé aussi, dans les papiers de Jean Auvray,
-les poésies satiriques, libres et autres, que l’auteur s’était toujours
-abstenu de publier, mais dont la plupart avaient déjà paru, sous son
-nom ou anonymes, dans le _Parnasse des plus excellens poëtes de ce
-temps_ (Paris, Mat. Guillemot, 1607-1618, 2 vol. in-8º) et dans des
-recueils du même genre. David Ferrand se garda bien de détruire ces
-vers, qui n’appartenaient pas aux œuvres saintes; il les réunit, il
-les publia, sous le titre de _Banquet des Muses_, et il réimprima plus
-d’une fois ce volume, en vertu d’une permission tacite qui lui tenait
-lieu de privilége du roi.
-
-Le _Banquet des Muses_, quoique réimprimé au moins trois fois, est
-excessivement rare, et presque tous les exemplaires qui sont parvenus
-jusqu’à nous, en passant sous les fourches caudines de l’Index, ont
-été plus ou moins mutilés par la censure de la librairie ou par les
-scrupules des lecteurs. L’édition originale de 1623 est encore plus
-rare que celles de 1627 ou 1628 et de 1636.
-
-Cette édition de 1623, d’après laquelle a été faite la réimpression
-récente que nous avons sous les yeux, forme un volume in-8º de
-cinq feuillets préliminaires, de 368 pages, et de 32 pages pour les
-Amourettes qui le terminent. On a supprimé, dans les éditions de
-1628 et de 1636, les vers latins signés L. A. et les sonnets de J.
-de Pozé, Blaisois, et de R. Guibourg, adressés à l’auteur, ainsi que
-deux petites pièces assez innocentes: _Tombeau de Rud’ensouppe_ (page
-144) et _Sur une fontaine tarie_ (page 32 des Amourettes). Mais on y
-a ajouté, en compensation, à la suite des Amourettes, les _Stances
-funebres sacrées à la memoire de messire Claude Groulard, chevalier,
-sieur de Lecourt, conseiller du roy en ses Conseils d’Estat et privé,
-et son premier président en sa Cour de Parlement de Normandie_. Ces
-deux éditions de 1628 et de 1636 se composent de quatre feuillets
-préliminaires et de 408 pages, après lesquelles on a réimprimé
-l’_Innocence découverte, tragi-comédie_, en 57 pages.
-
-Le succès qu’obtinrent simultanément le _Banquet des Muses_ et les
-_Œuvres sainctes_ d’Auvray conseilla aux libraires de Paris de
-rechercher les ouvrages inédits de ce poëte, que le libraire de Rouen
-avait négligés ou qui n’étaient pas entre ses mains. Voilà comment
-Antoine de Sommaville fit paraître successivement, en 1630, un livre,
-qu’il disait avoir _recouvert_, intitulé _les Lettres du sieur Auvray_,
-et, en 1631, les _Autres Œuvres poëtiques du sieur Auvray_ (in-8º de 82
-p.), et les tragi-comédies de _la Madonte_ et de _la Dorinde_, dédiées
-l’une et l’autre à la reine et qui auraient dû être imprimées, en 1609,
-avec l’_Innocence découverte_.
-
-On réimprimera peut-être un jour les _Autres Œuvres poétiques du sieur
-Auvray_, mais nous croyons que ce petit recueil n’est pas, du moins en
-totalité, l’œuvre de l’auteur du _Banquet des Muses_, car on y remarque
-des Stances sur la réduction de la Rochelle en 1628, et l’épitaphe
-du baron de Thiembronne, _qui mourut en seize cent trente_. Nous
-attribuerons donc ledit recueil, sauf quelques pièces, à un fils de
-Jean Auvray, lequel serait aussi l’auteur d’un ouvrage en prose: _Louis
-le Juste, panegyrique_, par Auvray (Paris, 1633, in-4º).
-
-Quant à l’auteur du _Banquet des Muses_, c’est un poète de l’école de
-Regnier et qui ne lui est pas inférieur: «Voilà où Auvray est vraiment
-supérieur, dit Viollet-le-Duc dans sa _Bibliothèque poétique_, après
-avoir cité une pièce tirée du _Banquet des Muses_; c’est dans les
-petits vers faciles, vifs, pleins d’originalité et de verve, et dont
-l’expression est neuve et pittoresque. Dans le grand vers, il est
-moins original, quoiqu’on y reconnaisse encore son allure franche et
-son style nombreux.» Le _Banquet des Muses_ s’adresse donc aux fins
-gourmets de la langue et de la gaieté gauloises.
-
-
-
-
- LES
- DÉLICES DE VERBOQUET.
-
-
-Le recueil de Verboquet, que les bibliographes classent parmi les
-facéties, est un des ouvrages de cette catégorie les plus rares et les
-plus recherchés par les bibliophiles. On le voit figurer aujourd’hui
-dans les bonnes collections d’amateurs, mais il manquait dans la
-plupart des célèbres bibliothèques du dix-huitième siècle; il était
-alors presque inconnu, sinon dédaigné, et les exemplaires qui avaient
-pu rester intacts entre les mains du peuple, pour lequel le livre
-avait été compilé et imprimé, échappaient encore à la curiosité des
-bibliophiles.
-
-Ce livre a eu pourtant un grand nombre d’éditions, depuis celles de
-1623, qui paraissent être les premières. Voici la liste des éditions
-que nous trouvons citées dans les catalogues et qui ne sont pas toutes
-mentionnées dans le _Manuel du libraire_:
-
-
- Les Délices de Verboquet le Généreux. _Imprimé en 1623_, in-12.
- Catal. de Dufay et de comte d’Hoym. Il y a des exemplaires qui
- portent: _Se vend au logis de l’auteur_.
-
- Les Délices joyeux et récréatifs, par Verboquet le Généreux,
- livre très-utile et nécessaire pour réjouir les esprits
- mélancoliques. _Rouen, Besoigne_, 1625, in-12 de 258 pages et la
- table.
-
- Les Délices joyeux et récréatifs, avec quelques apophthegmes,
- nouvellement traduits d’espagnol en françois, par Verboquet le
- Généreux. _Rouen, Jacques Besongne_, 1626, in-12.
-
- Les Délices ou Discours joyeux, récréatifs, avec les plus belles
- rencontres et les propos tenus par tous les bons cabarets de
- France, par Verboquet le Généreux. _Paris, de l’imprimerie de
- Jean Martin et de Jean de Bordeaux_, 1630, 2 tom. en 1 vol. in-12.
-
- La seconde partie est intitulée: _Les Subtiles et Facétieuses
- Rencontres de I.-B., disciple du généreux Verboquet, par luy
- pratiquées pendant son voyage, tant par mer que par terre_.
- _Paris_, 1630. Cette seconde partie a été depuis réimprimée avec
- la première, quoiqu’elle ne soit probablement pas du même auteur.
-
- Les Délices ou Discours Joyeux, etc. _Lyon, Pierre Bailly_,
- 1640, 2 part. en 1 vol. in-12 de 258 pages et la table, et de 71
- pages. Il y a des exemplaires, sous la même date, avec le nom de
- _Nicolas Gay_.
-
- --Les mêmes. _Troyes, Nicolas Oudot_, 1672, in-12.
-
- --Les mêmes. _Troyes, veuve Oudot et J. Oudot fils_, sans date,
- pet. in-8.
-
-
-Nous serions fort embarrassé de deviner quel est ce Verboquet le
-Généreux, qui contait si bien dans les bons cabarets de France et qui
-devait résider à Rouen, puisque son livre fut imprimé d’abord dans
-cette ville et qu’il se vendait chez l’auteur. Mais, après avoir lu
-ce petit livre pour la première fois, nous avons été beaucoup moins
-curieux de découvrir le véritable nom du compilateur qui s’était caché
-sous le pseudonyme de _Verboquet_. Il faut bien le dire, quoiqu’on
-trouve au verso du titre un quatrain de _l’Autheur à son livre_, cet
-auteur, quel qu’il soit, n’a eu que la peine de s’approprier les contes
-les plus gras et les plus gaillards, qu’il a choisis dans les conteurs
-du seizième siècle et surtout dans Bonaventure des Periers.
-
-Aucun bibliographe ne s’était encore avisé de faire cette belle
-découverte, et les bibliophiles ne songeaient guère à chercher les
-meilleures histoires de Verboquet dans les _Nouvelles Récréations
-et joyeux devis_ de Bonaventure des Periers. Faut-il supposer que
-Jacques Pelletier, à qui on attribue une partie de ces _joyeux devis_,
-ait lui-même repris son bien et formé un recueil des contes qui lui
-appartenaient? Dans cette hypothèse, le manuscrit de Jacques Pelletier
-aurait été imprimé, longtemps après sa mort, par un ami de la joie,
-par un comédien, un bateleur de campagne, qui ne soupçonnait pas
-l’origine des contes qu’il publiait sous le nom de Verboquet. Ce nom de
-_Verboquet_ rappelle assez le pseudonyme de Philippe d’Alcripe, sieur
-de _Neri en Verbos_, l’auteur déguisé de la _Nouvelle Fabrique des
-excellents traits de vérité_.
-
-
-Nous n’avons pas l’intention de remonter à la source de tous les contes
-plaisants que contiennent les _Délices de Verboquet_; mais, pour
-prouver que nous n’accusons pas à la légère le plagiaire effronté de
-Bonaventure des Periers, nous indiquerons quelques-un des contes que
-Verboquet le Généreux a copiés le plus fidèlement du monde.
-
-
- _D’un mary de Picardie, qui retira sa femme de l’amour par une
- remonstrance qu’il luy fit._ Voy. les _Nouv. Récréat. et joyeux
- devis_, édit. de La Monnoye, 1735, in-12, t. I, p. 93.
-
- _De la vefve qui avoit une requeste à présenter et la bailla au
- conseiller laïc à la présenter._ Voy. tom. II, p. 86.
-
- _D’une jeune fille qui ne vouloit point un mary, parce qu’il
- avoit mangé la dot de sa femme._ Voy. II, p. 89.
-
- _De l’invention d’un mary pour se venger de sa femme._ Voy. t.
- III, p. 109.
-
- _Du basse-contre de S. Hilaire de Poictiers, qui accompara les
- chanoines à leurs potages._ Voy. t. I, p. 47.
-
- _De l’enfant de Paris, nouvellement marié, et de Beaufort qui
- trouve moyen de jouir de sa femme, nonobstant sa soigneuse
- garde._ Voy. t. I, p. 185.
-
- _De Madame la Fourrière qui logea le gentilhomme au large._ Voy.
- t. II, p. 1.
-
-
-Il est probable, cependant, que plusieurs des contes de Verboquet sont
-de son cru, et nous lui laisserons volontiers pour sa part les plus
-libres et les plus grossiers. Il est permis aussi de supposer que, s’il
-les débitait en public du haut de ses tréteaux, il les assaisonnait
-à sa manière, en y ajoutant des grimaces et des gestes capables d’en
-relever encore le haut goût.
-
-Quant aux _Subtiles et facétieuses Rencontres de J. B., disciple du
-généreux Verboquet_, qui ont été pendant longtemps inséparables
-des _Délices_, il faudrait en faire honneur à un autre auteur ou
-compilateur, qui a rassemblé, sous ce titre, des anecdotes et des
-bons mots plus ou moins innocents. C’était une brochure qu’on vendait
-dans les foires et les marchés, pour quelques sous, et cette brochure
-a été cent fois plus répandue que le volume des _Délices_. On la
-réimprima sans cesse jusqu’en 1715. A cette époque, un censeur, qui
-se nomme Passart dans ses approbations, mais qui n’est autre que
-l’abbé Cherrier, l’auteur du _Polissonniana_, avait été désigné par le
-lieutenant de police pour examiner les livres populaires qui sortaient
-des presses de Paris, de Troyes, de Rouen et de Lyon. Le censeur
-supprima ce qu’il avait «trouvé de mauvais» dans ce recueil, et motiva
-ainsi une Approbation du chancelier, en date du 28 octobre 1715. Depuis
-lors, toutes les réimpressions qui furent faites à Troyes ont reproduit
-le texte épuré par ordre du ministre de la justice.
-
-M. Charles Nisard n’a pas oublié Verboquet, dans sa curieuse _Histoire
-des livres populaires, ou De la littérature du colportage_ (Paris,
-Amyot, 1854, in-8, t. I, p. 280-81); mais il a été bien sévère et même
-bien cruel pour le Disciple de ce généreux Verboquet: «On ne sait pas,
-dit-il, quel était ce Verboquet; on suppose qu’un comédien de province
-se cachait sous ce pseudonyme, pensant qu’on irait bien l’y découvrir,
-comme on découvre, au parfum qu’elle exhale, la violette cachée dans
-les herbes. Malheureusement, rien n’est plus inodore, rien n’est plus
-incolore que ces _facétieuses rencontres_; rien n’est moins salé,
-plus plat ni plus niais. C’est à faire dormir debout. Il est vraiment
-inconcevable que ce recueil ait eu de la célébrité.» M. Charles Nisard
-ne parle, bien entendu, que du Disciple; quant au maître, à Verboquet,
-dont les _Délices_ n’avaient pas été réimprimés depuis deux siècles, il
-n’a pas eu à s’en occuper dans son ouvrage sur les livres modernes du
-colportage; mais s’il eût ouvert le petit volume du généreux conteur,
-il y aurait reconnu çà et là la touche fine et spirituelle et le style
-gaulois de Bonaventure des Periers.
-
-
-
-
- L’ABUS
- DES
- NUDITEZ DE GORGE.
-
-
-En tête de la première édition de ce curieux traité, l’Imprimeur le
-présente, dans l’Avis au lecteur, comme «l’effet du zèle et de la piété
-d’un gentilhomme françois, qui, passant par la Flandre, et voyant que
-la plupart des femmes y ont la gorge et les épaules nues et approchent
-en cet estat du tribunal de la Pénitence et même de la sainte Table,»
-fut tellement scandalisé, qu’il promit d’envoyer dans ce pays, à son
-retour en France, un écrit où il ferait voir l’abus et le déréglement
-de cette coutume. Or, l’imprimeur de la première édition: _De l’Abus
-des nuditez de gorge_ (Bruxelles, 1675, in-12), est François Foppens,
-qui avait alors des relations fréquentes avec les écrivains français,
-et qui se chargeait de publier les ouvrages qu’ils n’eussent pas
-osé faire circuler d’abord en France. La Belgique fut, pendant le
-dix-septième siècle, une sorte de terrain neutre de la littérature et
-de la librairie françaises.
-
-Il est donc certain que l’auteur de ce petit livre était un Français,
-sinon un gentilhomme. Ce n’est pas à dire que ce fut Jacques Boileau,
-docteur en Sorbonne, grand vicaire et official de l’église de Sens,
-frère puîné du grand satirique Boileau-Despréaux. Jacques Boileau, qui
-a publié une Histoire des Flagellants, une Histoire de la Confession
-auriculaire, un Traité des Attouchements impudiques, choisissait de
-préférence les sujets scabreux et difficiles; mais, ordinairement, il
-écrivait en latin, quoiqu’il fût très-capable d’écrire en fort bon
-français. On lui demanda, un jour, pourquoi cette persistance à user
-de la langue latine: «C’est, répondit-il, de peur que les évêques ne
-me lisent: ils me persécuteraient.» Ainsi, rien ne prouve que Jacques
-Boileau soit réellement l’auteur _de l’Abus des nuditez de gorge_,
-traité écrit en excellent français, mais dont nous ne connaissons pas
-de texte latin, manuscrit ou imprimé.
-
-On a essayé de chercher un autre auteur à qui pouvoir attribuer ce
-petit ouvrage, réimprimé à Paris en 1677 (_jouxte la copie imprimée à
-Bruxelles, à Paris, chez J. de Laize de Bresche_, in-12), et augmentée,
-dans cette édition, de l’_Ordonnance de MM. les Vicaires généraux de
-l’archevesché de Toulouse, le siége vacquant, contre la nudité des
-bras, des épaules et de la gorge, et l’indécence des habits des femmes
-et des filles_, en date du 13 mars 1670. On a cru découvrir, sous
-ce pseudonyme d’_un gentilhomme français_, un ecclésiastique moins
-connu que l’abbé Boileau, le sieur de Neuilly, curé de Beauvais, que
-l’histoire littéraire ne mentionne nulle part. Enfin, M. le marquis
-du Roure a remarqué, dans un exemplaire de l’ouvrage en question, ce
-nom signé à la main au-dessous du titre: _de la Bellenguerais_. «Si
-l’auteur n’est point l’abbé Boileau, dit-il dans son _Analectabiblion_,
-ne serait-ce pas ce gentilhomme? _Sub judice lis est._» Le savant
-Barbier, dans son _Dictionnaire des anonymes_, s’en est tenu à Jacques
-Boileau: tenons-nous-y à son exemple, jusqu’à plus ample informé.
-
-Constatons seulement qu’au moment même où le traité _de l’Abus des
-nuditez de gorge_ paraissait à Bruxelles, un moraliste, de la même
-espèce, qui s’est caché sous le pseudonyme de Timothée Philalèthe,
-faisait paraître à Liége, chez Guillaume-Henri Stréel, un opuscule
-théologique de la même famille, intitulé: _Traité singulier de la
-modestie des habits des filles et femmes chrestiennes_ (1675, in-12).
-
-Le traité _de l’Abus des nuditez de gorge_, dont il existe une
-troisième édition, imprimée à Paris en 1680, fut composé par un homme
-qui savait écrire, qui vivait au milieu du grand monde, et qui aborde
-en face, avec une délicatesse presque galante, le sujet épineux qu’il a
-choisi entre tous. Cet anonyme, assez peu austère, malgré les semblants
-de rigorisme qu’il se donne, avait à cœur, on le voit, de se faire
-lire par les dames. Il reproduit sans doute la plupart des admonitions
-religieuses que Pierre Juvernay avait adressées aux pécheresses de
-la mode, trente ans auparavant, dans un fameux _Discours particulier
-contre les femmes desbraillées de ce temps_, mais il s’exprime toujours
-avec convenance et politesse; quelquefois on croit entendre Tartufe
-disant à Dorine:
-
- Ah! mon Dieu, je vous prie,
- Avant que de parler, prenez-moi ce mouchoir!
- ..... Couvrez ce sein que je ne saurois voir.
- Par de pareils objets les âmes sont blessées,
- Et cela fait venir de coupables pensées.
-
-La comédie de Molière fut publiée à Paris, à la fin de 1673, une
-année avant la publication _de l’Abus des nuditez de gorge_. Il faut
-reconnaître qu’à cette époque, comme du temps de Pierre Juvernay,
-la mode n’autorisait que trop les plaintes et les reproches des
-moralistes, en France aussi bien qu’en Belgique: les femmes étaient
-toujours aussi _débraillées_ que Pierre Juvernay les avait vues, en
-se signant, comme s’il eût vu le diable. C’était seulement à la cour
-et dans les assemblées de la belle aristocratie, que l’immodestie des
-habits avait de quoi blesser les regards innocents et scandaliser les
-consciences timides; mais les ecclésiastiques mondains, les prélats
-illustres, les abbés musqués, qui fréquentaient cette société élégante
-et polie, ne prenaient pas garde à ces audacieuses nudités, que le
-peuple laissait avec mépris aux grandes dames, et qu’il poursuivait
-parfois de ses huées chez les bourgeoises. Le savant Thomas Dempterus,
-passant, un jour, dans les rues de Paris, avec sa femme «qui montroit à
-nu la plus belle gorge et les plus blanches épaules du monde,» se vit
-entouré par la populace, qui les insulta en leur jetant de la boue, et
-qui leur aurait fait un mauvais parti, s’ils ne se fussent réfugiés
-dans une maison. Bayle, après avoir raconté le fait, ajoute: «Une
-beauté ainsi étalée, dans un pays où cela n’étoit point en pratique,
-attiroit cette multitude de badauds.»
-
-Le peuple, il est vrai, était moins scrupuleux dans les Pays-Bas,
-où les bourgeoises, et même les femmes du commun, découvraient leur
-gorge, sans être exposées à faire émeute sur leur passage. On peut
-supposer que le petit livre du Gentilhomme français n’eut aucune action
-comminatoire sur la mode des nudités de gorge, mode des plus anciennes,
-qui pourra bien durer jusqu’à la fin du monde.
-
-
-
-
- LES DEUX MUSES
- DU
- SIEUR DE SUBLIGNY.
-
-
-M. le comte de Laborde, dans l’inappréciable recueil qu’il a simplement
-intitulé _Notes_, et qui n’a été imprimé qu’à un très-petit nombre
-d’exemplaires, pour faire suite à son bel ouvrage du _Palais Mazarin_
-(Paris, A. Franck, 1846, gr. in-8), s’est occupé le premier des
-gazettes en vers du dix-septième siècle, depuis celle de Loret jusqu’à
-celle de Subligny; personne, avant lui, pas même le savant auteur du
-_Manuel du libraire_, n’avait traité ce curieux sujet. Mais, comme
-il n’a pas connu _la Muse de la cour_ de Subligny, et qu’il n’a pas
-eu entre les mains un exemplaire complet du même poëte gazetier, je
-vais essayer de remplir une lacune qui existe dans son beau travail
-bibliographique.
-
-Il faudrait, ce me semble, distinguer les gazettes en vers, par leurs
-différents formats; ce fut Loret qui adopta d’abord le format in-folio
-pour les lettres en vers hebdomadaires de sa _Muse historique_. Ses
-continuateurs, Robinet, Mayolas, etc., restèrent fidèles au même
-format. Scarron inaugura le format in-4º, en publiant, simultanément
-avec Loret, les Épîtres en vers burlesques, qui furent continuées par
-d’autres rimeurs, sous les titres de: _Muse héroï-comique_ et de _Muse
-royale_. Plus tard, après un silence de quelques années, Subligny
-voulut reprendre la publication des gazettes en vers dans le format
-in-4º, sous le titre de _Muse de la cour_; mais il attribuait sans
-doute à son format le peu de succès qu’il avait obtenu, car il essaya
-de populariser sa _Muse dauphine_ dans le format in-12. Les gazettes en
-vers n’étaient faites que pour l’aristocratie et ne pouvaient prétendre
-à une vogue populaire; aussi, le format in-12 fut-il le tombeau de ces
-gazettes, qui étaient nées in-folio, qui avaient vécu in-4º, et qui
-mouraient in-12.
-
-On ne sait rien de Subligny, si ce n’est qu’il avait été avocat au
-Parlement et qu’il était devenu comédien. On ignore même quel est le
-théâtre où il avait paru. Il resta l’ami de Molière, qui lui joua
-deux ou trois pièces sur le théâtre du Palais-Royal, entre autres _la
-Folle Querelle_, comédie satirique contre Racine et son _Andromaque_.
-Racine, vivement blessé des épigrammes qu’on lui avait décochées dans
-cette comédie, s’obstina toujours à croire que Subligny n’était que le
-prête-nom de Molière. Au reste, comme l’auteur de _la Folle Querelle_
-signait ses ouvrages: _T. P. de Subligny_, on peut supposer que ce nom
-de _Subligny_ était un sobriquet de comédie.
-
-Mais nous n’avons pas à nous occuper des ouvrages de Subligny: ni de
-son recueil d’histoires françaises galantes et comiques, réunies sous
-le titre de _la Fausse Clélie_, dont la première édition, de 1672,
-est introuvable; ni de sa traduction des _Lettres portugaises_, qu’il
-avait accommodées, d’après les originaux de Mariane Alcaforada, à la
-prière du sieur de Guilleragues; ni du roman des _Aventures ou Mémoires
-de la vie de Henriette-Sylvie de Molière_, que son amie la comtesse
-de la Suze se laissait volontiers attribuer. Il ne s’agit ici que de
-Subligny gazetier en vers, ou plutôt de ses deux gazettes qui parurent
-périodiquement, à Paris, depuis le 15 novembre 1665 jusqu’au 5 avril
-1667.
-
-De Subligny s’appliqua d’abord, en 1665, à calquer la _Muse historique_
-de Loret, pour le genre, et la _Muse burlesque_ de Scarron, pour le
-format, en publiant la _Muse de la cour_, gazette en vers libres, qui
-paraissait toutes les semaines par cahiers de huit pages. Chacun des
-premiers cahiers se termine par un extrait du privilége du roi accordé
-à Alexandre Lesselin, imprimeur-libraire, demeurant à Paris, au coin
-de la rue Dauphine, devant le Pont-Neuf, pour réimprimer, vendre et
-débiter, par tous les lieux du royaume, les _Épistres en vers sur toute
-sorte de sujets nouveaux_, tant en feuilles volantes que recueil, sous
-le titre de _Muse de la cour_. L’auteur des _Épîtres_ n’est pas nommé
-dans le privilége.
-
-Il ne parut que neuf cahiers in-4, formant ensemble 92 pages, sans
-titre général, du 15 novembre 1665 au 25 janvier 1666. Cette partie
-de l’ouvrage de Subligny doit être fort rare; nous ne l’avons trouvée
-dans aucun catalogue. La première semaine est dédiée aux Courtisans;
-la seconde, à monseigneur le Dauphin; la troisième, au duc de Valois;
-la quatrième, à Mademoiselle; la cinquième, au duc d’Orléans; la
-sixième, à monseigneur le Prince; la septième, à monseigneur le Duc; la
-huitième, à mademoiselle Boreel, fille de l’ambassadeur de Hollande;
-la neuvième, à madame de Bartillat; la dixième, au cardinal Orsini, et
-la onzième «à monseigneur de La Mothe-Houdancourt, archevêque d’Auch,
-commandeur des ordres du Roy et grand aumônier de feu la Reyne mère,
-contenant ce qui s’est passé à la mort de cette grande reyne.» De
-Subligny, comme on le voit, cherchait un Mécène; il le trouva, dans
-l’intervalle du 25 janvier au 17 mai 1666, car il obtint la permission
-de dédier ses feuilles hebdomadaires au Dauphin, qui n’avait pas encore
-cinq ans!
-
-L’imprimeur-libraire Alexandre Lesselin fit renouveler son privilége,
-en date du 14 avril 1666, pour établir qu’il aurait le droit de publier
-la _Muse de cour, dédiée à monseigneur le Dauphin_; mais l’auteur ne
-fut pas encore nommé dans ce privilége. Ce fut seulement à partir de
-la quatrième semaine, qu’il signa de son nom toutes les feuilles de sa
-gazette en vers. Le premier numéro, daté du 27 mai 1666, n’est qu’une
-dédicace au Dauphin; le dernier de la publication in-4, daté du 24
-décembre 1666, complète un volume de 252 pages, auquel le libraire
-ajouta plus tard ce titre: _La Muse de cour, dédiée à monseigneur le
-Dauphin_, par le sieur D. S. (Paris, Al. Lesselin, 1666, in-4). Ce
-volume doit être d’une grande rareté, car nous ne l’avons vu cité nulle
-part.
-
-De Subligny n’était pas satisfait de son libraire, avec lequel il
-n’avait traité que pour les feuilles volantes de l’année 1666: dès le
-mois d’octobre de cette année, il se mettait en mesure de confier sa
-publication à un nouveau libraire et de faire réimprimer, dans un autre
-format et avec son nom, le recueil des numéros parus et à paraître,
-du 27 mai au 24 décembre 1666. Dans ce privilége nouveau, qui lui fut
-accordé en son nom seul, à la date du 11 octobre, il est dit que:
-«Nostre cher et bien amé le sieur de Subligny nous a fait remonstrer
-qu’il a composé certaines Lettres en vers libres, adressées à nostre
-très-cher et très-amé fils le Dauphin, desquelles il est sollicité de
-faire un recueil, pour les donner ensemble au public sous le titre
-de la _Muse dauphine_, nous suppliant de luy accorder nos lettres
-sur ce nécessaires: A ces causes, désirant traiter favorablement
-ledit exposant, sur la relation qui nous a esté faite de son mérite
-et de sa capacité, et afin qu’il soit responsable des choses qu’il
-mettra dans lesdites Lettres en vers, nous luy avons permis, etc.» En
-vertu de ce privilége du roi, qui supprimait le précédent accordé à
-l’imprimeur-libraire Alexandre Lesselin, de Subligny transporta son
-droit à Claude Barbin, marchand libraire, «pour en jouir, suivant
-l’accord fait entre eux.»
-
-Au moment même où Alexandre Lesselin réunissait en recueil, avec
-titre général, les 31 numéros publiés par lui jusqu’au 24 décembre,
-Claude Barbin les faisait réimprimer sous ce titre: _Muse dauphine,
-adressée à monseigneur le Dauphin_, par le sieur de Subligny (Paris,
-chez Cl. Barbin, au Palais, sur le second perron de la Sainte-Chapelle,
-1667, in-12, de 6 feuillets préliminaires pour le titre, la dédicace
-à mademoiselle de Toussi, l’avis du libraire et l’errata, et de 206
-pages; plus, le privilége et deux feuillets). Dans cette seconde
-édition, l’auteur avait fait un petit nombre de changements à son
-ouvrage, en corrigeant quelques vers et en supprimant çà et là
-différentes nouvelles qu’on peut supposer avoir déplu, outre plusieurs
-passages relatifs au mode de publication par cahiers, qui étaient
-distribués tous les jeudis sous une couverture plus ou moins luxueuse.
-Un de ces passages supprimés nous apprend, par exemple, que la _Muse de
-la cour_, du jeudi 19 août, avait dû paraître _habillée en broderie_,
-c’est-à-dire couverte sans doute d’un papier doré à fleurs et à
-ramages. Voici des vers qu’on ne trouve que dans l’in-4, à la fin du
-numéro de la douzième semaine:
-
- Vous ne me dites pas que vous venez icy,
- Exprès pour m’oster le soucy
- De m’habiller en broderie
- Et pour vous en railler après.
- Mais, mon petit Finet, je découvre vos traits,
- Et pour jeudy prochain je seray mieux vestuë
- Que vous m’ayez encore vuë.
-
-Quant aux nouvelles qui ont été retranchées dans la réimpression
-in-12, elles sont peu nombreuses et peu importantes; on en jugera par
-celle-ci, qui terminait, avec deux autres également supprimées, le
-cahier du jeudi 9 septembre:
-
- Le Roy de Portugal n’est pas plus à son aise;
- Sa cour le voit le plus souvent
- Escouter d’où viendra le vent,
- En attendant toujours sa Reyne portugaise.
- Ah! qu’il est fascheux tout à fait,
- Pour un Roy, de la tant attendre!
- Encore pour un Roy si tendre,
- Qui sans doute a veu son portrait!
-
-Une suppression plus considérable et plus compréhensible, c’est celle
-d’un supplément au cahier du 30 septembre, intitulé: _Suite burlesque
-de la Muse de la Cour, du lendemain du jeudy 30 septembre 1666 de la
-XIXe semaine, à monseigneur le Dauphin, contenant des particularitez
-du grand embrasement de la ville de Londres_. Ce supplément ne formait
-que quatre pages, imprimées à deux colonnes et chiffrées 153-156.
-C’était, en quelque sorte, une imitation des _extraordinaires_ de la
-_Gazette_ et du _Mercure galant_. On pourrait presque supposer que
-de Subligny n’était pas l’auteur de cette _Suite burlesque_ et qu’il
-en désapprouva fort l’invasion dans sa _Muse de la cour_; de là sans
-doute sa brouille avec Alexandre Lesselin, qui se permettait de lui
-donner un collaborateur, à son insu et malgré lui: c’est, en effet,
-dans les premiers jours du mois d’octobre, que de Subligny sollicita un
-privilége du roi en son propre nom et le céda, après l’avoir obtenu,
-au libraire Claude Barbin.
-
-La réimpression in-12 ne contient rien de nouveau, à l’exception de
-la dédicace à mademoiselle de Toussi, fille de la maréchale de la
-Mothe-Houdancourt, née Louise de Prie, qui était gouvernante du Dauphin
-et qui avait pris sous sa protection la _Muse de la cour_. Cette
-dédicace, signée _T. P. de Subligny_, ne nous dit rien sur l’auteur,
-ni sur sa gazette en vers: c’est un entassement d’éloges hyperboliques
-à l’adresse de madame la Gouvernante et de sa fille. Dans l’Avis au
-lecteur, le libraire, ou plutôt l’auteur, sous le nom de son libraire,
-apprend au public que la _Muse de la cour_ avait fait du chemin dans
-le monde, et que le roi la considérait assez, «pour lui donner une
-audience favorable toutes les semaines,» et que, si elle avait dû
-changer de nom, «tel a esté le plaisir du Roy.» Le libraire annonçait,
-en outre, que ce petit recueil, destiné à la ville de Paris, comme
-l’édition in-4º l’avait été au Louvre, pourrait être augmenté, tous les
-jeudis, de deux feuilles, qui seraient vendues ensemble et séparément,
-«tant pour la commodité de ceux qui veulent porter ces ouvrages, que
-pour les envoyer avec plus de facilité dans les païs estrangers.»
-Chaque année formerait ainsi un volume: «Je ne doute pas que ce nouveau
-Mercure ne soit bien reçu.» Le _Mercure galant_ n’ayant commencé à
-paraître qu’en 1672, il ne peut être question ici que des périodiques
-publiés en Hollande sous le titre de _Mercure_.
-
-Claude Barbin ne tint pas sa promesse, ou, du moins, il renonça, dès
-que le volume fut mis en vente, à la continuation hebdomadaire qu’il
-annonçait. C’est un autre libraire, Pierre Lemonnier, imprimeur,
-comme l’était le premier éditeur, que de Subligny chargea de faire
-paraître, tous les jeudis, un cahier de la _Muse dauphine_, composé
-de douze pages pet. in-12, à partir du jeudi 3 février 1667. Cette
-publication n’alla pas au-delà de la neuvième semaine, c’est-à-dire du
-jeudi 7 avril, et ces neuf cahiers, comprenant seulement 120 pages,
-furent mis en vente avec ce titre: _La Muse dauphine_, par le sieur
-de Subligny (Paris, chez Pierre Lemonnier, rue des Mathurins, au Feu
-divin, 1667). Cette suite, bientôt interrompue, de la _Muse dauphine_,
-est tellement rare, qu’on pourrait supposer que l’auteur lui-même l’a
-fait disparaître. Il suffit de parcourir les neuf cahiers de 1667, pour
-s’expliquer les motifs qui ont motivé le retrait du privilége accordé
-à de Subligny. Ce poëte-comédien, privé de toute espèce de sens moral,
-ne se faisait aucun scrupule d’insérer des nouvelles scandaleuses,
-racontées en style égrillard, dans une publication dédiée au Dauphin.
-On jugera du ton peu convenable de ces nouvelles, d’après ce récit
-d’une aventure de carnaval, arrivée chez une demoiselle Bourgon, qui
-avait donné le bal dans l’île Saint-Louis.
-
- Parmy les masques à grand train,
- Qui ouvrent le bal chez elle,
- Une très prompte damoiselle,
- Qui devoit épouser sans faute au lendemain
- (Notez que cela rend l’histoire encor plus belle),
- Ne put attendre si longtemps:
- A quartier, viste et sans chandelle,
- Elle rendit, dit-on, un des masques content,
- Et, sur quelques serments qu’on luy seroit fidèle,
- Fit présent d’une montre et de quelques rubans.
- Jusques aux rubans, bagatelle!
- Mais cette montre étoit, par malheur, un présent
- Du futur époux de la belle,
- Et la chance à luy même arrivoit justement.
- Le pauvre cavalier en avoit bien dans l’aisle!
- Ils s’épousèrent toutefois.
- Elle n’en fut pas moins haute et puissante dame,
- A cela près, que quelquefois
- Il en enrage dans son âme.
- Admirons cependant comme on change à Paris:
- On voyoit rarement enrager des marys
- D’avoir dépucelé leur femme!
-
-On ne s’étonnera donc pas que la gouvernante du Dauphin ait retiré
-son patronnage à de Subligny, et que la _Muse dauphine_ ait cessé de
-paraître. Claude Barbin avait cédé toute l’édition de l’année 1666 à
-son confrère Thomas Jolly, qui fit réimprimer des titres à son nom.
-Mais les exemplaires à l’adresse de ce libraire ne contiennent ni
-l’Avis du libraire au lecteur, ni la dédicace à mademoiselle de Toussi.
-On s’explique pourquoi la maréchale de la Mothe-Houdancourt ne voulut
-pas que ce recueil, plein d’anecdotes assez lestes, continuât à se
-vendre au Palais, dans la salle des Merciers, sous les auspices d’une
-de ses filles.
-
-La collection complète de la _Muse de la cour_ et de la _Muse
-dauphine_ n’existe probablement que dans la Bibliothèque de l’Arsenal,
-car les catalogues que nous avons consultés ne nous ont offert que
-la réimpression de la _Muse dauphine_, faite pour Barbin en 1667.
-Viollet-le-Duc, qui avait un exemplaire de cette réimpression, ne
-connaissait ni la _Muse de la cour_ de 1665, ni la continuation pour
-l’année 1667: «La _Muse dauphine_, dit-il dans sa _Bibliothèque
-poétique_, est une suite à la gazette de Loret; elle commence le jeudi
-3 juin 1666 et se continue sans interruption jusqu’au 24 décembre
-de la même année. Subligny, comme Loret, donne, avec les nouvelles
-politiques, des bruits de ville, etc. Il est certes beaucoup meilleur
-écrivain que son prédécesseur, il a même de l’esprit; mais qu’il est
-loin de la naïveté et du naturel de ce bon Loret!»
-
-M. le comte de Laborde, qui a fait des recherches si patientes sur les
-gazettes en vers du dix-septième siècle, n’a pas connu l’existence
-de la _Muse de la cour_, publiée en 1665, ni des neuf numéros de la
-_Muse dauphine_ publiés en 1667. M. Louis Moland, qui s’est attaché,
-dans son édition des _Œuvres complètes_ de Molière, à reproduire tous
-les témoignages contemporains relatifs aux comédies de l’auteur du
-_Tartufe_, et notamment ceux que les gazettes en vers pouvaient lui
-fournir, n’a pas eu sous les yeux la _Muse de la cour_, de 1665, car il
-eût recueilli, dans sa notice préliminaire sur _l’Amour médecin_, un
-passage intéressant, qu’on lit dans le numéro de la troisième semaine.
-Le voici:
-
- On devroit défendre à Molière
- D’avoir désormais de l’esprit;
- Car, s’il ne cesse pas de plaire,
- S’il compose toujours de sa belle manière,
- De plaisir ou d’horreur tout le monde périt.
- Ses MÉDECINS ont fait une fort belle affaire.
- Un gentilhomme, qui les vit,
- Entra contre leur corps en si grande colère,
- Que, quelques jours après, estant malade au lit,
- Lorsqu’il les fallut voir, il n’en voulut rien faire.
- Son confesseur vint et luy dit:
- «Monsieur, vous vous perdez! Rien n’est si nécessaire.»
- On en fait venir trois. Le malade s’aigrit,
- Et croyant qu’à leur ordinaire,
- Au lieu de consulter, ils vont faire débit
- De mules, de chevaux, d’habits, de bonne chère,
- Comme au théâtre de Molière,
- Il pousse un soupir de dépit,
- Et ce fut le dernier qu’il fit.
-
-M. le comte de Laborde remarque, avec raison, dans la _Muse dauphine_
-de Subligny, un ton plus littéraire et une tournure plus poétique que
-dans les autres Muses qui l’avaient précédée; mais les gazettes en vers
-avaient fait leur temps, et Subligny, malgré son esprit, fut obligé de
-quitter la place aux gazettes en prose. Peut-être devait-il s’accuser
-lui-même d’avoir manqué de tact et de savoir-vivre dans ses feuilles
-hebdomadaires, qui s’adressaient spécialement à la famille royale et
-aux personnes de cour. On pardonnait à Loret ses platitudes souvent
-grossières, en faveur de sa naïveté; on pardonnait tout à Scarron, en
-raison des priviléges du genre burlesque. Les temps étaient changés, la
-cour devenait plus délicate et plus hautaine, sinon plus austère, et
-les grosses bouffonneries de Scarron lui eussent été aussi intolérables
-que les naïfs bavardages de Loret. Les malices de Subligny n’avaient
-pas chance d’être plus goûtées, et pourtant Ch. Robinet, sous le nom
-de _J. Laurent_ ou _Laurens_, persista jusqu’en 1678 à se faire le
-continuateur pâle et insipide de la _Muse historique_.
-
-
-
-
- LE POLISSONNIANA
- DE
- L’ABBÉ CHERRIER.
-
-
-Ce petit livre, que son titre seul avait fait proscrire des
-bibliothèques dans le siècle dernier (on ne le trouve guère que dans
-deux ou trois catalogues, notamment dans celui de Falconnet), ne
-méritait pas, à coup sûr, sa mauvaise réputation. Nous l’avons, Dieu
-merci, innocenté depuis vingt-cinq à trente ans, et les plus honnêtes
-bibliophiles n’ont pas dédaigné de l’admettre dans leurs collections.
-
-Leber fut le premier à le réhabiliter, en lui accordant cette note
-honorable dans le Catalogue raisonné des livres imprimés, des
-manuscrits et des estampes, qu’il avait recueillis avec amour (Paris,
-Techener, 1839, in-8, t. I, nº 2434): «Le plus plein, le plus court
-et, partant, le meilleur de tous les recueils de quolibets. C’est,
-d’ailleurs, un des moins communs et peut-être le plus innocent de la
-famille. Trompé par le titre, l’amateur de _drôleries_ y chercherait
-bien inutilement ce qu’il aurait cru y trouver en l’achetant. On
-l’attribue à l’abbé Cherrier.»
-
-Charles Nodier n’avait pas manqué de lui donner place dans sa dernière
-Collection de livres; mais il ne vécut point assez longtemps pour nous
-dire ce qu’il en pensait, dans la _Description raisonnée_ de cette
-jolie Collection (Paris, Techener, 1844, in-8, nº 948). G. Duplessis
-suppléa au regrettable silence du collectionneur, en écrivant cette
-note: «Il faut être bien hardi pour donner un pareil titre à son
-livre; il faudrait être bien spirituel pour se faire pardonner cette
-hardiesse. L’auteur de celui-ci a-t-il rempli cette seconde condition?
-J’affirmerai, du moins, qu’il a fait quelques efforts à cet égard, et
-j’ajouterai qu’il n’a pas toujours été aussi hardi que son titre.»
-
-Viollet-le-Duc n’éprouva donc aucun embarras à exprimer une opinion
-conforme à celle de Nodier et de Leber, lorsqu’il eut fait figurer le
-_Polissonniana_ dans la seconde partie de sa _Bibliothèque poétique_
-(Paris, J. Flot, 1847, in-8, p. 197): «Le volume, dit-il, tient tout ce
-que promet le titre, et, de plus, des _calembours_ en grande quantité.
-Alors on appelait cela des _espèces de bons mots_, des _allusions_, des
-_équivoques_; le nom n’était pas encore trouvé, mais bien la chose,
-témoins _les Jeux de l’inconnu_.
-
-«Ce recueil, sauf l’obscénité en moins, est fait à l’imitation du
-_Moyen de parvenir_. Ce sont des espèces de dialogues, ou plutôt des
-défis, entre plusieurs amis, à qui fera le plus de pointes, à qui dira
-le plus de billevesées, de bêtises, tranchons le mot; mais il y en a de
-bien bonnes, d’excellentes, et on trouve réuni, dans ce livre, à peu
-près tout ce qui a été dit de mieux en ce genre. Le volume, du reste,
-est fort rare et attribué à Cl. Cherrier, abbé et censeur de la police,
-mort en 1738.»
-
-Changez le titre du livre, et vous avez un ana presque irréprochable
-au point de vue de la morale et de la décence. C’est le chef-d’œuvre
-de la bouffonnerie et de la grosse bêtise; c’est, en quelque sorte,
-le répertoire de la gaieté naïve du peuple de Paris; c’est aussi le
-dévergondage de l’esprit français entre deux vins.
-
-Cet ana était tout à fait oublié depuis plus de trente ans, quand le
-libraire André-Joseph Panckoucke s’en empara et le refondit dans l’_Art
-de désopiler la rate_ (1754, in-12), qui fut réimprimé cent fois, sans
-que personne ait encore dénoncé le larcin.
-
-Le _Polissonniana_ avait paru pour la première fois en 1722, sous la
-rubrique d’_Amsterdam, chez Henry Desbordes_, in-12 de 140 p., non
-compris le titre. Nous pouvons dire avec certitude qu’il fut imprimé à
-Paris, peut-être avec une permission tacite. On le réimprima trois ans
-après, et toujours clandestinement, dans la même ville (_Amsterdam,
-Henry Schelte_, 1725, in-12). Ces deux éditions renferment un autre
-ouvrage du même genre, lequel avait été publié, dix ans auparavant,
-sans nom d’auteur: _l’Homme inconnu, ou les Équivoques de la langue,
-dédié à Bacha Bilboquet_ (Dijon, Defay, 1713, in-12). Ce second ouvrage
-obtint, longtemps après, les honneurs d’une nouvelle édition également
-anonyme: _Équivoques et bizarreries de l’orthographe françoise_ (Paris,
-Gueffier, 1766, in-12).
-
-L’auteur de ces deux opuscules était Claude Cherrier, qui prenait
-la qualité d’abbé et qui, sous le pseudonyme de _Passart_, fut,
-pendant plus d’un demi-siècle, censeur, pour le lieutenant de police,
-non pas des livres que publiait la librairie parisienne, mais de
-toutes les feuilles volantes, de tous les _canards_ et _bilboquets_,
-qu’on imprimait à Paris, à Rouen, à Lyon, à Troyes, etc., et qui
-se vendaient, par l’intermédiaire des colporteurs, dans les rues,
-dans les marchés et dans les foires. L’abbé Cherrier remplissait
-très-consciencieusement son rôle de censeur, et, malgré ses sympathies
-naturelles pour tout ce qui était salé, poivré et épicé, en fait de
-littérature populaire, il n’hésitait pas à refuser son approbation aux
-facéties trop libres et trop joyeuses.
-
-Il n’avait pas été toujours aussi sévère, et plus d’une fois il eut
-à se repentir de son indulgence à l’égard de cette littérature de
-colportage. Ainsi, en 1699, il avait approuvé l’impression d’un livre
-intitulé: _le Chapeau pointu de Merinde_. Le comte de Pontchartrain
-écrivit, à ce sujet, au lieutenant de police Voyer d’Argenson, le
-24 mars 1700: «Le roy a esté estonné de voir que vous ayez permis
-l’impression d’un tel livre. En effet, si vous l’avez, vous verrez, en
-plusieurs endroits, et particulièrement pages 12 et 25, qu’il y a des
-maximes aussi dangereuses que celles qui estoient dans la _Correction
-fraternelle_. S. M. veut donc sçavoir comment vous vous estes laissé
-surprendre en donnant cette permission et qui est l’approbateur
-que vous aviez commis pour examiner ce livre.» L’abbé Cherrier fut
-vigoureusement tancé et promit d’être plus circonspect à l’avenir.
-
-Notre abbé censura les brochures de la Bibliothèque Bleue, jusqu’à sa
-mort, que les biographes fixent au mois de juillet 1728. Il devait
-avoir alors plus de quatre-vingts ans. Dans les derniers temps de
-sa vie, il avait été chargé d’examiner les pièces du Théâtre de
-la Foire, avant l’impression, et, tout en admirant les équivoques
-licencieuses qu’il rencontrait dans les opéras-comiques en vogue, il
-ne laissait rien passer de trop ordurier. Nous avons sous les yeux,
-parmi les manuscrits de la Bibliothèque de l’Arsenal, sa correspondance
-autographe avec le lieutenant de police, au sujet des suppressions
-qu’on pouvait demander aux auteurs des spectacles forains. Une partie
-de cette correspondance inédite a paru dans la _Correspondance
-littéraire_, de M. Ludovic Lalanne, par les soins du savant M. Guessard.
-
-On comprend que, comme censeur de police, l’abbé Cherrier ne devait
-pas, ne pouvait pas avouer _le Polissonniana_. Le livre n’était
-pourtant pas en lui-même répréhensible, et le titre, qui nous
-effaroucherait aujourd’hui, n’avait point alors le sens que nous
-lui donnerions maintenant. Le mot _polisson_ était nouveau dans la
-langue de la bonne compagnie, car on ne le trouve pas encore dans les
-dictionnaires, à cette époque. On ne l’employait que familièrement,
-pour caractériser un homme qui se servait volontiers du langage du
-peuple et qui ne reculait pas plus devant la licence de la pensée
-que devant la crudité de l’expression. On avait d’abord donné ce
-nom qualificatif de _polisson_ à des gueux qui erraient par bandes,
-à moitié nus, à moitié ivres, et qui ne se faisaient pas faute de
-blesser la vue autant que les oreilles des passants. «Les _polissons_,
-dit Dulaure, en copiant Sauval, dans son _Histoire de Paris_ (Paris,
-Guillaume, 1824, in-8, t. VII, p. 147), les _polissons_ allaient de
-quatre à quatre, vêtus d’un pourpoint sans chemise, d’un chapeau sans
-fond, le bissac sur l’épaule et la bouteille sur le côté.»
-
-L’abbé Cherrier a mis en scène, comme dans le _Moyen de parvenir_, huit
-personnes d’érudition, qui s’assemblent, après boire, pour faire assaut
-de _polissonneries_, c’est-à-dire de boutades plaisantes et grotesques:
-«Les turlupinades, les quolibets, les rébus, les fausses pensées, les
-jeux de mots et autres dictions, que vous appelerez, si vous voulez,
-_polissonneries_, ne valent rien, quand on les donne pour bonnes; mais
-elles sont bonnes, quand on les donne comme ne valant rien.» Telle
-est la définition de ces dialogues entre huit _polissons_ qui portent
-des noms de guerre: «Gelois, Mixame, Azore, Blanir, Pindor, Fruisque,
-Verion et Hilare.»
-
-Nous avons eu la patience de chercher à deviner l’énigme de ces
-noms, que l’auteur n’a pas forgés au hasard et qui doivent avoir une
-signification relative. Ainsi, l’abbé Cherrier paraît s’être caché
-lui-même sous le nom de _Gelois_: «Vous ne laissez pas d’être aimable,
-lui dit Mixame, quoique vous approchiez du septuagénaire, car l’amour
-s’est caché sous les rides de votre front.» Mais que voudrait dire
-_Gelois_? Est-ce l’anagramme de _Gelosi_, surnom des membres d’une
-célèbre académie vénitienne à la fin du seizième siècle? _Pindor_
-pourrait bien être aussi l’anagramme de _Pirond_ ou Piron. Quant à
-_Hilare_, c’est le mot latin _hilaris_, qui s’est francisé et qui
-représente un ami du gros rire. _Blanir_, _Fruisque_, _Verion_, sont
-évidemment des locutions du _jargon_ ou de l’argot réformé, mais nous
-sommes fort en peine de découvrir le sens ou plutôt l’idée que l’auteur
-y attache. Ce sont des _polissons_ qui possèdent toutes les finesses du
-_Polissonniana_.
-
-L’abbé Cherrier, que nous nommerons le créateur du calembour et le
-précurseur du brillant marquis de Bièvre, avait signé la dédicace
-de son premier opuscule: _l’Homme inconnu_, d’un pseudonyme qui
-semble analogue à celui de _Gelois_, tiré de _Gelosi: Chimérographe,
-académicien des jeux Olympiques_.
-
-
-
-
- VARIA.
-
-
-
-
- LIVRES A L’INDEX EN 1774.
-
-
-Nous avons plusieurs recueils assez volumineux offrant la nomenclature
-de tous les livres qui, depuis le seizième siècle jusqu’à nos jours,
-ont été mis à l’index par le Saint-Siége apostolique, et signalés ainsi
-à l’animadversion de tous les fidèles. Ce fut seulement vers 1540, que
-la Cour de Rome eut l’idée de séparer ainsi le bon grain de l’ivraie,
-dans un temps où des ouvrages en tous genres étaient plus ou moins
-infectés du poison de la Réformation. Depuis ce premier Index, rédigé à
-la hâte et encore peu étendu, de nombreux suppléments sont venus sans
-cesse augmenter la liste des livres interdits sans rémission, et l’on
-peut dire que la réunion de tous ces livres formerait aujourd’hui une
-bibliothèque considérable, très-curieuse et même assez bien choisie.
-Il faut constater cependant que l’autorité civile, du moins en France,
-n’a pas accepté les yeux fermés l’Index ultramontain, et que dès le
-commencement du dix-septième siècle une foule d’ouvrages, marqués du
-sceau de la réprobation papale, étaient fort honorablement approuvés
-par les bons esprits de France et souvent réimprimés avec privilége du
-roi.
-
-Mais il y eut dès lors un Index spécial, préparé au point de vue
-de la politique monarchique, des libertés de l’Église gallicane,
-et de l’_honnêteté_ française; index variable de sa nature, et
-continuellement modifié par l’administration et par les magistrats.
-Cet Index purement civil, confié exclusivement au syndicat de la
-corporation des libraires, n’a jamais été mis au jour, sans doute parce
-qu’il se modifiait suivant les circonstances. Le temps et l’usage se
-chargeaient d’innocenter tel ouvrage qui avait été d’abord dénoncé
-à la police et condamné par les tribunaux. Il serait utile, pour
-l’histoire littéraire, de refaire cet Index de la Librairie, par ordre
-chronologique, et de montrer par là les inexplicables changements de
-l’opinion, en ce qui concerne les délits vrais ou prétendus de la
-pensée et de la presse. Mais où retrouver les éléments de cet Index,
-à partir du procès criminel intenté aux poëtes Théophile, Frenicle et
-Colletet, en 1623, à l’occasion du _Parnasse satirique_? Le savant
-Gabriel Peignot nous a donné deux volumes de Dictionnaire raisonné,
-seulement pour les livres _condamnés au feu_; il faudrait au moins
-quatre volumes pour les livres condamnés tacitement et supprimés par la
-police, jusqu’à la Révolution de 89.
-
-En attendant que ce grand travail bibliographique s’exécute, nous
-publierons ici une liste assez longue des ouvrages qui furent retirés
-par les experts-syndics de la Librairie et détruits, sinon vendus
-sous le manteau, lors de la vente publique des livres de feu M. de
-Rochebrune, commissaire au Châtelet de Paris. Ce digne commissaire,
-qui figure plusieurs fois d’une manière plaisante dans les journaux
-de Bachaumont, était un excellent homme, un peu naïf et crédule, mais
-très-ami des livres et des gens de lettres. Sa bibliothèque s’était
-enrichie naturellement dans les expéditions de saisie qu’il eut à
-faire pendant quarante ans à Paris: il avait ramassé de la sorte
-beaucoup de livres très-rares et très-singuliers, qu’il lisait à ses
-heures pour se délasser des fatigues du commissariat; il tenait aussi
-certains volumes suspects, imprimés ou manuscrits, de la munificence
-des auteurs, qu’il avait conduits à la Bastille, ou au For-l’Évêque, ou
-au Châtelet, avec une déférence et une politesse dont les patients lui
-savaient gré, d’autant plus qu’elles ne faisaient pas partie obligée de
-son ministère. M. de Rochebrune était même lié intimement avec Piron,
-Collé, Vadé, et quelques autres de même joyeuse humeur. Il fut regretté
-au Parnasse, dans les tavernes et chez les libraires.
-
-Mussier fils, qui avait sa librairie sur le quai des Augustins, au
-coin de la rue Gît-le-Cœur, fut choisi pour dresser le catalogue
-des livres de M. de Rochebrune; la vente devait avoir lieu dans la
-maison mortuaire, rue Geoffroy-l’Asnier. Mussier fils mit à part les
-ouvrages défendus, les recueils de gravures obscènes, les livres trop
-licencieux, les poésies trop érotiques. Nous voulons bien croire que
-tout cela fut brûlé impitoyablement, quoique la vente en fût alors
-très-facile par l’entremise des colporteurs qui exerçaient le commerce
-secret de la librairie. Ensuite le libraire disposa les cartes de
-son Catalogue; mais, au moment de l’impression, ces cartes furent
-soumises à un nouveau contrôle d’experts qui marquèrent à l’encre
-rouge une centaine d’articles, qu’on ne pouvait pas même exposer, par
-leurs titres, au scandale de la publicité. La place que ces articles
-occupaient est restée en blanc dans le Catalogue où les experts ont
-laissé figurer une quantité d’ouvrages aussi et plus dangereux que ceux
-qu’ils supprimaient. Parmi ces derniers, dont nous publions la liste
-telle que les experts l’ont rédigée, on remarquera bien des livres,
-qui aujourd’hui ne scandalisent personne, et auxquels la police ne se
-soucie plus de donner la chasse dans les catalogues de la librairie de
-luxe ou de la librairie à bon marché.
-
-Voici cette liste curieuse, qui servira désormais à remplir les lacunes
-que les bibliographes regrettaient de trouver dans le célèbre Catalogue
-du commissaire Rochebrune.
-
-
-NOTE DES LIVRES ET MANUSCRITS PROHIBÉS ET RETIRÉS.
-
- Histoire du Christianisme, ou Réflexions sur la Religion
- chrétienne, in-4, Mss.
-
- Les Princesses malabares, ou le Célibat philosophique, in-12.
-
- L’Existence de Dieu, par l’idée que nous en avons, in-8, XVIIIe
- siècle, Mss.
-
- Dieu et l’Homme, 1771, in-12, br.
-
- Système de la Religion naturelle, in-4, Mss.
-
- Doutes sur la Religion, dont on a cherché l’éclaircissement de
- bonne foi, in-4, Mss.
-
- Recherches de la Religion, 1760, in-12.
-
- La Religion chrétienne analysée.--Doutes sur la Religion, in-8,
- Mss.
-
- La Religion du Médecin, de Brown, 1668, in-12.
-
- L’Évangile de la Raison, in-8, br.
-
- Lettres de Trasibule à Leucippe, in-4, Mss.
-
- Histoire de l’état de l’homme dans le Péché originel, 1731, in-12.
-
- Le Chemin du Ciel ouvert à tous les hommes, in-8, Mss. maroq.
-
- Extrait des Pensées de Jean Meslier, in-8, Mss.
-
- Sermons des Cinquante, in-8, Mss.
-
- Sermons du curé de Cotignac, in-4, Mss.
-
- Les Doutes, in-4, Mss.
-
- Recueil sur les matières les plus intéressantes, par Albert
- Radicati, in-8.
-
- L’Antiquité dévoilée par ses usages, 1766, 3 vol. in-12, br.
-
- Discours sur la liberté de penser et de raisonner. _Londres_,
- 1718, in-12.
-
- Les Trois Imposteurs, in-8, Mss.
-
- Questions et Lettres sur les miracles, in-8, br.
-
- David, ou l’Homme selon le cœur de Dieu, 1768.--Saül et David,
- tragédie, 1760, in-12, br.
-
- L’Arétin, ou Paradis des Histoires de la Bible, 2 vol. in-12, br.
-
- Lettres iroquoises, 1755, in-12.
-
- Recueil de Pièces concernant le saint Nombril de Châlons, in-8,
- Mss.
-
- Taxes de la Chancellerie romaine, ou la Banque du Pape, 1744,
- in-12.
-
- Le Contrat social, par J.-J. Rousseau, 1762, in-12, br.
-
- L’Asiatique tolérant, in-12, br.
-
- Entretiens des Voyageurs sur mer, 4 vol. in-12.
-
- Apologie de la Révocation de l’Édit de Nantes et de la
- Saint-Barthélemy, 1758, in-8.
-
- Avantages... du mariage des Prêtres, 2 vol. in-12.
-
- La Philosophie du bon sens, 2 vol. in-12.
-
- Principes de philosophie morale, ou Essais sur le mérite et la
- vertu, 1745, in-12.
-
- Le Monde, son Origine et son Antiquité.--De l’Ame et de son
- Immortalité, 1751, in-8.
-
- Histoire d’Ema, 1752, in-12.
-
- Histoire naturelle de l’Ame, trad. de Charpp, 1745, in-12.
-
- Œuvres de la Mettrie, 2 vol. in-12.
-
- De l’Esprit, in-4.
-
- Lettres sur les Sourds et Muets.--Lettres sur les Aveugles, 2
- vol. in-12.
-
- Lettres philosophiques de Voltaire, avec plusieurs pièces libres,
- 1747.--La Fille de joie, 1751, maroquin.
-
- L’École de l’Homme, etc. 3 vol. in-12, en un relié.
-
- Les Mœurs, 1748, in-12.
-
- Le Cosmopolite, ou le Citoyen du monde, 1753.--Margot la
- Ravaudeuse, in-12.
-
- Le Bonheur, poëme en six chants, 1773, in-12, br.
-
- Méditations philosophiques, in-8, Mss.
-
- Pensées philosophiques, 1746, in-12.--Pison, etc.
-
- Questions sur l’Encyclopédie, 1770, 9 vol. in-8, br.
-
- Mes Pensées. Qu’en dira-t-on? 1751, in-12.
-
- Œuvres de J.-J. Rousseau, 10 vol. in-8, br.
-
- Philosophie de la Nature, 1770, 3 vol. in-12, br.
-
- Lettres sur les Ouvrages philosophiques brûlés le 18 août 1770,
- br.
-
- L’Art de faire des garçons, 2 vol. in-12. (A cause de la reliure.)
-
- La Pucelle de Voltaire, 1762, in-8.
-
- La Dunciade, ou la Guerre des Sots, 2 vol. in-8, br.
-
- Meursii Elegantiæ latini sermonis, 1657, in-12.
-
- L’Académie des Dames, figures, in-12, maroq.
-
- Angola, 2 vol. in-12.
-
- Le Berceau de la France, in-12.
-
- La Berlue, 1759, in-12.
-
- Les Bijoux indiscrets, 2 vol. in-8, fig.
-
- Le B..... (Bidet), histoire bavarde, 1749.
-
- Candide, 1761, in-12, br.
-
- Canevas de la Pâris, ou Mémoires pour l’histoire du Roule, in-12.
-
- Cléon, rhéteur cyrénéen.--Le Canapé couleur de feu, in-12, maroq.
-
- Le Cousin de Mahomet, 2 vol. in-12.
-
- L’École de la Volupté.--Essai sur l’esprit et les beaux
- esprits.--Politique du Médecin, de Machiavel, in-12.
-
- La Fille de Joie, 1751.--Mlle Javotte, 1758, in-12.
-
- Histoire du prince Apprius, in-12.
-
- Histoire de la Brion, de la comtesse de Launay.--Vénus dans le
- cloître, ou la Religieuse en chemise, in-12.
-
- Hipparchia, histoire grecque, in-12, maroq.
-
- L’Homme au Latin, ou la Destinée des Savants, 1769, in-8.
-
- Le Huron, ou l’Ingénu, 2 vol. in-12.
-
- Les Lauriers ecclésiastiques.--Mémoires pour la Fête des Fous,
- in-8.
-
- Margot la Ravaudeuse.--L’Art d’aimer et le Remède d’amour, in-8,
- maroq.
-
- La Messaline, in-12, br.
-
- La Princesse de Babylone, in-8, br.
-
- Les Reclusières de Vénus, in-8.
-
- Le Sopha, 2 vol. in-12.
-
- Tanzaï et Néardané, 2 vol. in-12.
-
- La Tourière des Carmélites.--L’Origine des C..... sauvages,
- in-12, br.
-
- Le Moyen de parvenir, 2 vol. in-12.
-
- Le Cabinet satirique, in-8, maroq.
-
- La Légende joyeuse, ou les Leçons de Lampsaque, in-12.
-
- Pièces libres de Ferrand.--Nocrion, conte allobroge.--Tourière
- des Carmélites, in-12, maroq.
-
- Poésies galantes latines et françaises, 2 vol. in-12, et un
- volume italien.
-
- Passe-temps des Mousquetaires, in-12.
-
- Le Balai, poëme, in-8.
-
- Aventures de Pomponius, 1724, in-12.
-
- Mémoires pour..... l’Histoire de Perse, 1746, in-12.
-
- Amours de Zeokinizul, roi des Kofirans, in-12.
-
- La Dernière Guerre des Bêtes, 1758, in-12.
-
- Mémoires de Mme de Pompadour, 2 vol. in-12.
-
- L’Espion chinois, 3 vol. in-12, br., 1765.
-
- Mémoires de M. de T....., maître des requestes, in-8, Mss.
-
- Jean danse mieux que Pierre, in-12.
-
- Les Jésuites en belle humeur, 1760, in-12.
-
- Histoire de la Bastille, 5 vol. in-12, br., figures.
-
- Histoire amoureuse des Gaules, 5 vol. in-12.
-
- Extrait du Dictionnaire de Bayle, 2 vol. in-8, br.
-
- Analyse de Bayle, 4 vol. in-12.
-
-
-Cette liste est intéressante; on y voit figurer des ouvrages peu
-édifiants, il est vrai, mais très-littéraires, tels que le _Moyen
-de parvenir_, le _Cabinet satirique_, etc., qui se trouvent souvent
-décrits dans la plupart des catalogues de vente imprimés à cette
-époque. On y rencontre naturellement quelques écrits hétérodoxes de
-Voltaire, de Fréret, du baron d’Holbach, de J.-J. Rousseau; mais on
-peut supposer que la qualité du propriétaire de cette bibliothèque fut
-pour beaucoup dans la proscription des livres, qu’on n’a pas voulu
-laisser vendre sous la garantie du nom d’un commissaire au Châtelet
-de Paris. C’est ainsi que, dans ces derniers temps, le Conseil de
-l’instruction publique s’est ému du Catalogue des livres plus que
-légers qui composaient la bibliothèque de feu Noël, ancien inspecteur
-de l’Université, et a exigé l’épuration de cette bibliothèque avant
-la vente. Quoi qu’il en soit, les experts désignés à l’effet d’épurer
-aussi le Catalogue des livres de M. de Rochebrune n’ont pas pris garde
-à certains ouvrages plus hardis et plus scabreux que ceux qu’ils
-retranchaient. Nous citerons les suivants qui sont restés à leur place
-dans le Catalogue.
-
-
- Nos 2270. Contes très-mogols. _Paris_, 1770, in-12.
-
- 2319. Aventures philosophiques. _Tonquin_, 1766, in-12.
-
- 2334. Cela est singulier, histoire égyptienne, 1752, in-18,
- imprimé sur papier bleu.
-
- 2353. Giphantie. _Babylone_, 1760, in-12.
-
- 2374. Histoire et Aventures de dona Rufine. _Paris_, 1751, in-12.
-
- 2383. Kanor, conte traduit du sauvage. _Amsterdam_, 1750, in-12.
-
- 2387. Les Libertins en campagne. _Au Quartier-Royal_, 1710, in-12.
-
- 2389. Lucette, ou les Progrès du libertinage. _Londres_, 1765, 3
- vol. in-12.
-
- 2425. Mille et une Fadaises, contes à dormir debout. 1742, in-12.
-
- 2433. Les Nouvelles Femmes. _Genève_, 1761, in-8.
-
- 2435. La Nuit et le Moment, ou les Matinées de Cythère.
- _Londres_, s. d., in-12.
-
- 2436. On ne s’y attendait pas. _Paris_, 1773, 2 vol. in-12.
-
- 2443. Le Plaisir et la Volupté, conte allégorique, 1752, in-12.
-
- 2447. Psaphion, ou la Courtisane de Smyrne. 1748, in-12.
-
- 2458. Les Sonnettes, ou Mémoires du marquis de... 1751, in-12.
-
- 2460. Tant mieux pour elle. In-12.
-
- 2464. Les Têtes folles. _Paris_, 1753, in-12.
-
- 2372. Zéphirine, ou l’Époux libertin, anecdote volée.
- _Amsterdam_, 1771, in-8.
-
-
-Ce sont précisément ces petits romans de galanterie transcendante que
-les censeurs de l’Université ont supprimés dans le Catalogue de feu
-Noël, sans doute parce qu’ils les connaissaient bien: _experto crede
-Roberto_. Les experts de 1774 n’avaient pas probablement la science
-infuse en ces sortes de matières. L’échantillon que nous avons donné du
-Catalogue de Rochebrune suffira pour prouver que ce joyeux commissaire
-était digne d’être l’ami de Crébillon fils et du chevalier de Mouhy.
-
-
-
-
- PRIX
- DES
- LIVRES DE THÉOLOGIE
- EN 1797.
-
-
-Lors de la suppression des ordres monastiques et des maisons
-religieuses, il y eut une baisse immédiate dans le prix des livres
-de théologie, non-seulement parce que les bibliothèques de couvents
-contenaient une énorme quantité de ces sortes de livres, qui allaient
-inévitablement rentrer dans la circulation commerciale, mais parce
-que les fonds des éditions publiées par les Bénédictins de Saint-Maur
-et par d’autres congrégations se trouvaient accumulés dans des dépôts
-qui devenaient propriété nationale. Pendant cinq ou six ans, en effet,
-ces beaux livres, si précieux pour l’histoire, furent frappés d’un tel
-discrédit, qu’on les vendait au poids du papier, et qu’on détruisait
-ainsi des éditions presque entières. Quelques libraires pressentirent
-alors que les grandes collections des Pères, des Conciles, des
-historiens de l’Église, reprendraient bientôt leur valeur; ils
-achetèrent, comme papier à la rame et comme vieux papier, tout ce
-qu’ils purent trouver dans ce genre, et ils ne tardèrent pas, en effet,
-à réaliser d’énormes bénéfices, en vendant à l’étranger d’abord,
-et, peu de temps après, en France, ces ouvrages excellents, dont le
-Gouvernement avait, pour ainsi dire, provoqué la destruction.
-
-Une vente à l’encan, qui eut lieu à Paris, rue et porte Saint-Jacques,
-les 15 et 16 floréal an VI (1797), révéla tout à coup une hausse
-inattendue sur les livres de théologie que le libraire chargé de la
-vente avait osé admettre dans une notice sommaire. Ravier, qui publiait
-alors son _Journal de la librairie et des arts_, y inséra un extrait de
-cette notice, qu’il fit précéder des observations suivantes, que nous
-croyons devoir reproduire à cause de leur justesse, malgré leur mauvais
-style; c’est un document curieux pour constater les variations du prix
-des livres:
-
- «Nous insérons la notice suivante, quoique peu conséquente,
- parce qu’elle contient un genre de livres qu’on ne rencontre
- pas très-fréquemment dans les ventes, la plus grande partie
- des bibliothèques qui les contenoient ayant été fondues dans
- les dépôts nationaux; on sera surpris de voir que des livres,
- qu’on ne croyoit pas susceptibles aujourd’hui d’un grand
- produit, aient été portés à leur ancienne valeur, et plus
- surpris que le Gouvernement n’ait pas été conseillé, lorsqu’il
- en étoit encore temps, de faire passer, en Espagne, en Portugal
- et en Italie, ces masses énormes, qu’il auroit pu échanger
- très-avantageusement. Il n’est plus temps aujourd’hui de
- s’occuper de cette idée; les circonstances ont fixé, dans tous
- les gouvernements, et dans les corporations religieuses surtout,
- cet esprit d’inquiétude qui s’accorde moins avec les acquisitions
- de ce genre qu’avec tout autre. Il ne reste d’autre moyen d’en
- tirer parti que de les verser dans le commerce, ce dont on nous
- menace tous les jours; mais, si ce projet s’effectue, les volumes
- de 15 à 18 francs, la plupart de ces chefs-d’œuvre d’impression
- se vendront au poids, et, pour retirer une goutte d’eau, le
- Gouvernement aura porté le dernier coup au commerce. Ainsi, pour
- n’avoir pas saisi le moment opportun de s’en défaire, il se
- trouve aujourd’hui dans l’impérieuse nécessité de les conserver.»
-
-
- J. Menochii Commentarii totius Scripturæ, studio R. J. de
- Tournemine. _Parisiis_, 1719; 2 vol. in-fol., 19 fr. (Valeur
- actuelle, selon le _Manuel du Libraire_, de Brunet, 24 à 30 fr.;
- estimé 30 à 45 fr.)
-
- Œuvres de Bossuet. _Paris_, 1743, 20 vol. in-4, v. m., 106 fr.
- (Selon Brunet, 100 fr. environ, après avoir valu 250 à 300 fr.
- sous la Restauration; estimé 150 à 180 fr.)
-
- J. Goar, Rituale Græcorum, gr. et lat. _Parisiis_, 1647, in-fol.,
- 18 fr. (Selon Brunet, 30 fr.)
-
- Pontificale romanum, in-fol., fig.; net 10 fr. (Selon Brunet, 20
- à 24 fr.)
-
- J. Cottelerii Patres apostolici, gr. et lat., ex edit. J.
- Clerici. _Amsterd._, 1724; 2 vol. in-fol., 35 fr. (Selon Brunet,
- 120 à 150 fr.)
-
- L. Dacherii Spicilegium veterum aliquot scriptorum. _Parisiis_,
- 1723; 8 vol. in-fol., 30 fr. (Selon Brunet, 100 fr.; estimé 150 à
- 180 fr.)
-
- Ecclesiæ Græciæ monumenta, gr. et lat., ex edit. J. Cottelerii,
- _Parisiis_, 1677; 3 vol. in-4, 15 fr. (Selon Brunet, 30 à 36 fr.;
- estimé 60 à 90 fr.)
-
- S. Justini opera, gr. et lat., ex edit. Benedictinorum.
- _Parisiis_, 1742; in-fol., 20 fr. (Selon Brunet, 40 à 48 fr.;
- estimé 50 à 80 fr.)
-
- S. Cypriani opera, ex edit. Steph. Baluzii. _Parisiis_, 1726;
- in-fol., 19 fr. (Selon Brunet, 36 à 40 fr.; estimé 50 à 70 fr.)
-
-
- S. Irenei opera, gr. et lat., ex edit. B. Massuet. _Parisiis_,
- 1710; in-fol., 18 fr. (Selon Brunet, 40 à 48 fr.; estimé 40 à 60
- fr.)
-
- S. Hilarii opera, gr. et lat., ex edit. Petri Constant.
- _Parisiis_, 1693; in-fol., 13 fr. (Selon Brunet, 30 à 36 fr.;
- estimé 40 à 60 fr.)
-
- S. Cyrilli Hierosolymitani opera, gr. et lat., ex recensione A.
- Touttée. _Parisiis_, 1720; in-fol., 18 fr. (Selon Brunet, 36 à 48
- fr.; estimé 50 à 70 fr.)
-
- S. Basilii magni opera, gr. et lat., ex edit. J. Garnier.
- _Parisiis_, 1721; 3 vol. in-fol. (Selon Brunet, 120 à 150 fr.;
- estimé 150 à 180 fr.)
-
- S. Ambrosii opera, ex edit. Le Nourry. _Parisiis_, 1686; 2 vol.
- in-fol., 65 fr. (Selon Brunet, 70 à 72 fr.; estimé 70 à 100 fr.)
-
- S. Joannis Chrysostomi opera, gr. et lat., ex edit. Bern. de
- Montfaucon. _Parisiis_, 1718; 13 vol. in-fol., 200 fr. (Selon
- Brunet, 500 à 600 fr.; estimé 800 fr.)
-
- S. Hieronymi opera, ex edit. Ant. Pouget. _Parisiis_, 1693; 5
- vol. in-fol., 94 fr. (Selon Brunet, 120 à 150 fr.; estimé 200 à
- 250 fr.)
-
- S. Augustini opera, ex edit. Benedictinorum. _Parisiis_, 1679; 8
- vol. in-fol., 73 fr. (Selon Brunet, 200 à 250 fr.; estimé 250 à
- 350 fr.)
-
- S. Leonis magni opera, ex edit. Pascasii Quesnel. _Lugduni_,
- 1700; in-fol. Réuni à l’article suivant, faute d’acquéreur.
-
- S. Prosperi opera, ex edit. L. Mangeart. _Parisiis_, 1711;
- in-fol., 18 fr. (Selon Brunet, 24 à 36 fr.; estimé 40 à 50 fr.
- Quant à l’édition des Œuvres de saint Léon, en un seul volume,
- elle est peu estimée en comparaison des éditions de Rome et de
- Venise, en 3 vol in-fol. chacune; néanmoins, elle vaut bien 15 à
- 25 fr.)
-
- S. Gregorii magni opera, ex edit. Benedictinorum. _Parisiis_,
- 1705; 4 vol. in-fol., 71 fr. (Selon Brunet, 80 à 120 fr.; estimé
- 150 à 200 fr.)
-
- Guarini Grammatica hebraica et lexicon, 4 vol. in-4, v. m., 54
- fr. (Selon Brunet, 40 à 48 fr.; estimé 50 à 80 fr.)
-
-
-On voit, par le rapprochement de ces différents prix à cinquante et
-soixante ans d’intervalle, que les bons livres tombés au rabais par
-suite de circonstances qu’on peut appeler de force majeure, ne manquent
-jamais de se relever et de remonter à leur ancien prix, sinon à un
-prix supérieur. Ainsi la vente du C***, au mois de floréal an VI, fut
-comme le signal de la hausse qui n’a pas cessé depuis de favoriser
-le commerce des grands ouvrages de théologie, et qui ne paraît pas
-même s’être arrêtée par suite de la réimpression à bon marché de ces
-ouvrages, indispensables à toute bibliothèque d’érudition.
-
-
-
-
- PLAN D’UNE ÉDITION
- DES
- OPUSCULES D’ANTOINE-ALEXANDRE BARBIER.
-
-
-Les bibliographes sont généralement un peu paresseux, dès qu’il s’agit
-de publier; ils travaillent beaucoup, ils travaillent sans cesse; ils
-entreprennent et ils mènent à bonne fin des ouvrages immenses, dont
-l’idée seule épouvanterait le littérateur le plus prodigue de son
-encre, mais qu’on ne leur parle pas de faire imprimer: ils n’ont jamais
-fini la tâche qu’ils se sont imposée, ils ne la jugent jamais assez
-parfaite, ils veulent toujours y ajouter, et ils y ajoutent toujours.
-Voilà comment tant de beaux travaux bibliographiques restent inédits,
-quoique achevés. Adry, Mercier de Saint-Léger, Beaucousin et tant
-d’autres, ont laissé une prodigieuse quantité de notes manuscrites qui
-feraient d’excellents livres.
-
-Cet exorde n’a pas d’autre objet que de chercher querelle (et Dieu
-fasse qu’il me le pardonne!) à mon cher et savant collègue, M.
-Louis Barbier, directeur de la Bibliothèque du Louvre. Je l’accuse
-hautement de négligence, sinon de paresse, à l’égard de l’admirable
-monument bibliographique élevé par son illustre père, et continué par
-lui avec tant de zèle et de persévérance; oui, je lui reproche, dans
-un sentiment d’affectueuse et sincère sympathie qu’il appréciera, de
-ne pas faire paraître une nouvelle édition augmentée et complète du
-_Dictionnaire des anonymes et pseudonymes_. Ce dictionnaire, dont la
-seconde édition (Paris, Barrois, 1822-27, 4 vol. in-8) est épuisée
-depuis plus de trente ans, n’est pas seulement un livre utile et
-vraiment digne d’estime, c’est un livre nécessaire, indispensable
-pour quiconque s’occupe de bibliographie; tout le monde désire, tout
-le monde attend une réimpression que M. Louis Barbier nous a promise,
-et qu’il nous doit, à nous tous qui sommes les humbles et fidèles
-disciples de l’auteur du célèbre _Dictionnaire des anonymes_.
-
-Ce dictionnaire est presque un chef-d’œuvre de critique et d’érudition;
-on peut le perfectionner en certaines parties, on peut l’augmenter et
-l’étendre, on peut surtout le continuer jusqu’à présent, mais il ne
-faut pas songer à le refondre ou à le refaire sur un nouveau plan. Ce
-serait en détruire l’économie et lui ôter sa valeur intrinsèque. Il
-s’agit là d’un ouvrage essentiellement remarquable, connu partout, cité
-sans cesse et adopté d’une manière définitive. Si cet ouvrage était
-de ceux qui changent de forme et qui se remplacent par d’autres plus
-complets et mieux exécutés, les exemplaires qu’on voit passer de temps
-en temps dans les ventes publiques trouveraient-ils acquéreur au prix
-de 70 à 80 francs? Au reste, nous savons, de bonne source, que M. Louis
-Barbier n’a pas cessé depuis trente-cinq ans de préparer l’édition que
-nous lui demandons avec instances aujourd’hui, au nom des bibliographes
-et des bibliophiles, pour l’honneur de la mémoire de son digne père.
-
-Mais ce n’est point assez, et s’il fait droit à notre demande, comme
-nous l’espérons, nous sommes déterminés à lui demander davantage. Il
-ne prendra pas, Dieu merci, nos demandes en mauvaise part. Nous lui
-demandons, dès à présent, de réunir les opuscules bibliographiques
-d’Antoine-Alexandre Barbier, et de les publier aussi, pour la plus
-grande joie des bons bibliophiles. Il y a maintenant un public, et
-même un public nombreux et passionné, pour ces sortes de publications.
-Les brochures que Peignot faisait imprimer à petit nombre pour
-les distribuer à ses amis, qui ne les lisaient pas toujours, sont
-recherchées maintenant par les amateurs, qui se les disputent dans
-les ventes, à des prix de plus en plus excessifs. Quand Techener
-recueillera les œuvres bibliographiques de Charles Nodier, il trouvera
-plus de souscripteurs que le charmant conteur et spirituel écrivain
-n’en eut pour ses romans et ses nouvelles fantastiques. Le moment est
-bon, ce me semble, pour rassembler en corps d’ouvrage les travaux
-épars, oubliés ou inconnus, d’un bibliographe.
-
-Antoine-Alexandre Barbier a été un des meilleurs collaborateurs de
-Millin, et il a répandu quantité de mémoires, de notices et de
-lettres dans la volumineuse collection du _Magasin_ et des _Annales
-encyclopédiques_, collection précieuse que les grandes bibliothèques
-publiques ne possèdent pas. Auparavant, il coopérait à la rédaction
-du _Mercure de France_; plus tard, il a prêté son concours à d’autres
-recueils périodiques, ainsi qu’à diverses publications collectives.
-Tout ce qu’il a écrit pour les journaux et pour les encyclopédies est
-marqué au coin d’un rare esprit de critique. Aucun de ses contemporains
-ne fut initié mieux que lui aux détails intimes de l’histoire
-littéraire, non-seulement pour la France, mais encore pour les pays
-étrangers. Personne ne traitait comme lui un point de bibliographie
-raisonnée; personne ne composait plus solidement un article de
-biographie; personne, en un mot, ne faisait un meilleur usage des
-livres, et personne ne savait mieux les juger.
-
-N’est-il pas étrange et monstrueux que des travaux si utiles et si
-estimables soient comme non avenus, et se trouvent enfouis çà et là
-dans des collections qu’on ne lit plus? Eh bien! je propose d’en
-extraire avec soin tout ce qui doit former les œuvres bibliographiques
-et critiques de l’auteur du _Dictionnaire des Anonymes_. Quelques-unes
-de ces notices ont été tirées à part, et même le marquis de
-Chateaugiron avait fait imprimer à dix exemplaires un titre destiné à
-les réunir en volume. Ces dix exemplaires, que sont-ils devenus? Nous
-n’en avons pas vu passer un seul dans le flot incessant des ventes de
-livres. Mais un volume ne suffit pas pour nous contenter, il en faut
-trois, il en faut quatre et davantage, si notre cher collègue, M.
-Louis Barbier, nous donne satisfaction en publiant les travaux inédits
-de son père, notamment les rapports que le bibliothécaire de l’empereur
-Napoléon Ier rédigeait, par ordre, sur des ouvrages anciens et nouveaux.
-
-Voici comment j’entendrais la division des œuvres d’Antoine-Alexandre
-Barbier.
-
-
-I. _Lettres bibliographiques._ Je comprendrais sous ce titre les
-lettres de différents genres que l’auteur a fait insérer dans les
-journaux, de 1795 à 1825. Je vais citer, sans ordre méthodique, celles
-de ces lettres qui sont venues à ma connaissance.
-
-
- Lettres relatives à divers points d’histoire littéraire. (_Clef
- du cabinet des souverains_, nos 1717, 1331, 1334 et 1785.)
-
- Lettre aux rédacteurs des Soirées littéraires. (T. III, p. 142 de
- ce Recueil.)
-
- Lettre sur l’Histoire de Marie Stuart, par Mercier, de Compiègne.
- (_Mercure de France_, t. XX, p. 236.)
-
- Lettre sur le Gouvernement civil de Locke, et particulièrement
- sur les traductions françaises de cet ouvrage. (_Ibid._, t. XXII,
- p. 29.)
-
- Lettre sur les Aventures de Friso, par Guillaume de Haren,
- traduites par Jansen, et sur la littérature hollandaise.
- (_Ibid._, t. XXIII, p. 3.)
-
- Lettre sur le jugement que l’auteur des Soirées littéraires a
- porté du philosophe Favorin et de J.-J. Rousseau. (_Ibid._, t.
- XXVI, p. 357.)
-
- Lettre sur l’Aristénète grec et l’Aristénète français. (_Ibid._,
- t. XXIX, p. 25.)
-
- Lettre contenant la dénonciation de plusieurs plagiats. (_Ibid._,
- t. XXIX, p. 94.)
-
- Lettre à Chardon de la Rochette sur la bibliographie. (_Magasin
- encyclopédique_, 1799, t. III, p. 97.)
-
- Lettre à Millin sur quelques articles du Magasin encyclopédique.
- (_Ibid._, 1799, t. V, p. 79.)
-
- Lettre au même sur un article relatif à dom Lieble. (_Ibid._,
- 1814, t. II, p. 369.)
-
- Lettre sur la traduction de Plaute, par Levée. (_Ibid._, t. VI,
- 1815, p. 275.)
-
- Lettre au sujet de la Notice nécrologique de Ripault. (_Revue
- encyclopédique_, t. XXII, p. 766.)
-
- Nombreuses lettres publiées depuis la mort d’Antoine-Alexandre
- Barbier, dans le _Bulletin du Bibliophile_ et dans d’autres
- recueils littéraires par les soins de son fils.
-
-
-II. _Études bibliographiques._ Ce sont des dissertations et des
-notices, dans lesquelles l’auteur a prouvé qu’il ne s’arrêtait pas aux
-titres des livres, et qu’il envisageait toujours la bibliographie au
-point de vue littéraire.
-
-
- Catalogue des livres qui doivent composer la bibliothèque d’un
- lycée; rédigé à la demande de Fourcroy. (_Paris, impr. de la
- République_, an XII-1803, in-12 de 43 p.)
-
- Préface et table des divisions du Catalogue des livres de la
- bibliothèque du Conseil d’État. (_Paris_, an XI-1803, in-8 de 54
- pages.)
-
- Réponse à un article du Mercure de France relatif au Dictionnaire
- des Anonymes. (_Paris_, 1807, in-8; réimprimé à la fin du t. IV
- de la 1re édit. de ce Dictionnaire.)
-
- Notice sur les éditions des Vies de Plutarque et du roman
- d’Héliodore; traduits par Amyot. (A la suite du t. IV de la 1re
- édit. du Dictionnaire des Anonymes.)
-
- Articles insérés dans l’_Encyclopédie moderne_ de Courtin:
- _Anonymes_, _Autographes_, _Bibliographie_, _Catalogue_.
-
- Analyse du Mémoire de Mulot sur l’état actuel des bibliothèques.
- (_Mercure de France_, t. XXVII, p. 33.)
-
- Anecdote bibliographique sur les _Illustrium et eruditorum
- virorum Epistolæ_. (_Magasin encyclopédique_, 1802, t. I, p. 235.)
-
- --Sur le véritable auteur de la Connoissance de la mythologie.
- (_Ibid._, 1801, t. I, p. 37.)
-
- --Sur l’Histoire critique du Vieux Testament. (_Ibid._, 1803, t.
- I, p. 295.)
-
- Notice du Catalogue raisonné des livres de la bibliothèque de
- l’abbé Goujet. (_Ibid._, 1803, t. V, p. 182, et t. VI, p. 139.)
-
- Notice des principaux ouvrages relatifs à la personne et aux
- ouvrages de J.-J. Rousseau. (_Annales encyclopédiques_, 1818, t.
- IV, p. 1.)
-
- Notice sur les dictionnaires historiques les plus répandus.
- (_Revue encyclopédique_, t. I, p. 142.)
-
- Notice sur la table des matières du Magasin encyclopédique.
- (_Ibid._, t. I, p. 574.)
-
- Notice sur les Recherches de Petit-Radel, relatives aux
- bibliothèques et à la bibliothèque Mazarine. (_Ibid._, t. I, p.
- 575, et t. II, p. 360.)
-
- Notice sur le Manuel du Libraire, de M. Brunet. (_Ibid._, t.
- VIII, p. 154.)
-
- Notice bibliographique sur les Lettres portugaises. (_Ibid._, t.
- XXII, p. 707.)
-
- État des différentes Bibliothèques publiques de Paris en 1805.
- (Imprimé dans l’_Annuaire administratif et statistique_ du
- département de la Seine, par P.-J.-H. Allard.)
-
- Réflexions sur l’anecdote relative à la première édition de
- l’Imitation de Jésus-Christ, traduite par l’abbé de Choisy.
- (_Publiciste_, 16 prairial an XII.)
-
- --Sur une édition rare de l’Exposition de la Doctrine de l’Église
- catholique, par Bossuet. (_Journal des Débats_, 15 fructidor an
- XII.)
-
- Notice des principales éditions des Fables et des Œuvres de la
- Fontaine. (Imprimé dans l’ouvrage de Robert, intitulé: _Fables
- inédites des_ XIIe, XIIIe _et_ XIVe _siècles_, 1825.)
-
-
-On grouperait dans ce volume d’études bibliographiques toutes les
-notices qui se rapportent plus particulièrement à la bibliographie et à
-la recherche des anonymes.
-
-
-III. _Notices biographiques._ La plupart de ces notices tiennent
-tellement à la bibliographie, qu’on pourrait les faire entrer dans le
-volume précédent. Nous signalerons seulement les plus remarquables.
-
-
- Notice sur la vie et les ouvrages de David Durand. (_Magasin
- encyclopédique_, t. IV, p. 487; réimpr. avec des additions à la
- fin du t. IV de la 1re édit. du _Dictionnaire des Anonymes_.)
-
- Particularités sur Mouchet. (_Ibid._, 1807, t. IV, p. 62.)
-
- Notice sur la vie et les ouvrages de Louis-Théodore Hérissant.
- (_Ibid._, 1812, t. VI, p. 85.)
-
- Notice sur la vie et les ouvrages de Thomas Guyot. (_Ibid._,
- 1813, t. IV, p. 275.)
-
- Notice sur la vie et les ouvrages de l’abbé Denina. (_Ibid._,
- 1814, t. I, p. 113.)
-
- Notice sur Jean Heuzet. (_Mag. encycl._, 1814, t. II, p. 176.)
-
- Notice sur la vie et les ouvrages de Casimir Freschot. (_Ibid._,
- 1815, t. VI, p. 304.)
-
- Notice sur la vie et les ouvrages d’Auguste-Nicolas de
- Saint-Genis. (_Annales encyclopédiques_, 1817, t. III.)
-
- Notice nécrologique sur l’abbé Grosier. (_Revue encyclopédique_,
- t. XXI, p. 740.)
-
- Notice sur Jean Rousset. (Prospectus de la 9e édition du
- Dictionnaire biographique de Prudhomme, 1809.)
-
- Notice sur la vie de Moulines. (En tête de sa traduction des
- Écrivains de l’Histoire Auguste, 1806.)
-
- Notice sur la vie et les ouvrages de Collé. (En tête du Journal
- historique de Collé, 1807.)
-
- Notice sur Néel. (En tête du Voyage de Paris à Saint-Cloud, 1797.)
-
-
-Et beaucoup d’autres notices biographiques qui devaient figurer dans
-le second volume de l’_Examen critique des Dictionnaires historiques_,
-volume que l’auteur ne voulait publier qu’après l’achèvement de la
-_Biographie universelle_ de Michaud.
-
-
-IV. _Notices littéraires._ C’est encore de la bibliographie raisonnée
-et critique de main de maître.
-
-
- Dissertation sur soixante traductions françaises de l’Imitation
- de Jésus-Christ. (_Paris_, Lefebvre, 1812, in-12.).--M. Louis
- Barbier a vivement excité notre intérêt, en nous apprenant que
- son père avait laissé un exemplaire de ce savant ouvrage tout
- chargé de corrections et d’additions.
-
- --Sur les Lettres manuscrites de P.-D. Huet. (_Mercure de
- France_, t. XXVI, p. 289.)
-
- --Sur les Contes et Nouvelles de Mirabeau. (_Ibid._, t. XXXIII,
- p. 263.)
-
- --Sur les Œuvres de Vauvenargues. (_Ibid._, t. XXXIV, p. 204.)
-
- --Sur l’Introduction à l’Analyse infinitésimale, d’Euler.
- (_Ibid._, t. XXXVI, p. 342.)
-
- Examen de plusieurs assertions hasardées par la Harpe dans sa
- Philosophie du XVIIIe siècle. (_Magasin encyclopédique_, 1805, t.
- III, p. 5.)
-
- --Sur le Recueil des Lettres de Mme de Sévigné. (_Mag. encycl._
- 1801, t. VI, p. 7.)
-
- --Sur le poëme de la Conversation, du P. Janvier. (_Revue
- philosophique_, 1807, 2e trimestre, p. 88.)
-
- Rapport au Conseil du Conservatoire des objets de science
- et d’art, sur le Recueil des Lettres de P.-D. Huet, évêque
- d’Avranches, trouvé parmi les livres de l’ex-jésuite Querbœuf.
- (_Journal des Savants_, an V, p. 334.)
-
-
-Je m’arrête, car il faut savoir se borner, même en bibliographie; je
-ne pousserai pas plus loin cette nomenclature qui, si variée qu’elle
-soit, ne supplée pas aux articles eux-mêmes qui se recommandent tous
-par une connaissance approfondie du sujet et par des observations
-aussi savantes qu’ingénieuses. Ces articles ont été fort remarqués au
-moment de leur apparition dans le _Magasin encyclopédique_, dans la
-_Revue encyclopédique_, etc.; mais lorsqu’ils seront réunis et classés
-systématiquement, ils offriront un intérêt de plus, en présentant sous
-un nouveau jour le talent analytique et critique d’Antoine-Alexandre
-Barbier. Ce volume de mélanges littéraires viendra se placer avec
-honneur dans les bibliothèques, à côté de recueils du même genre qui
-appartiennent à la même époque, et qui réunissent les articles et les
-feuilletons de Dussault, Feletz, Maltebrun et Boissonade.
-
-Mon cher collègue, M. Louis Barbier, ne me saura pas mauvais gré,
-sans doute, d’avoir évoqué le souvenir bibliographique de son savant
-et vénéré père: il approuvera certainement la publication que je lui
-propose de faire de ces opuscules, qui ne demandent qu’à être réunis
-et coordonnés pour acquérir toute leur importance littéraire; mais
-il aura quelque prétexte plausible à faire valoir, pour s’excuser
-de n’avoir pas encore publié la troisième édition du Dictionnaire
-des Anonymes: il me dira que son manuscrit est prêt depuis dix ans,
-depuis vingt ans même, ce que je me plais à reconnaître avec plaisir,
-mais qu’un libraire lui a manqué pour entreprendre une édition aussi
-coûteuse... Il y a dix ans, il y a vingt ans de cela; la bibliographie
-n’était pas alors en bonne odeur auprès de la librairie marchande, et
-le _Dictionnaire des Anonymes_, qu’on avait vu tomber à vil prix (10 à
-15 fr. l’exemplaire), passait pour un livre _dur à la vente_; l’éditeur
-Barrois se plaignait même d’avoir fait une triste affaire; mais tel
-temps, telle mode; aujourd’hui le même _Dictionnaire des Anonymes_,
-réimprimé avec les augmentations qu’il réclame, se vendra sur-le-champ
-à 1,500 exemplaires, et le reste de l’édition ne moisira pas en
-magasin. Vienne donc le plus tôt possible cette troisième édition,
-revue, corrigée et augmentée par le fils de l’auteur: elle aura le
-même succès que la cinquième édition du _Manuel du Libraire_, de ce
-chef-d’œuvre incomparable de la science bibliographique, auquel le
-vénérable M. Brunet met la dernière main à l’âge de quatre-vingt-deux
-ans, M. Brunet, notre maître à tous et le glorieux chef de la
-bibliographie française.
-
-
-NOTA. M. Louis Barbier, à qui je reproche de nous faire attendre si
-longtemps la réimpression du _Dictionnaire des Anonymes_, n’en a pas
-moins dignement suivi les traces de son père, en faisant, de la
-bibliothèque du Louvre, de cette bibliothèque que son père a créée,
-une des plus belles, des plus riches, des plus curieuses bibliothèques
-du monde. Une autre fois, je vous parlerai du bibliothécaire, à propos
-de cette bibliothèque merveilleuse qui vient d’attirer à elle et
-d’absorber la bibliothèque de mon ami Motteley. Dieu merci! les livres
-de Motteley sont en bonnes mains et sous bonne garde.
-
-
-
-
- EXTRAITS
- D’UNE
- CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE.
-
-
-I
-
-La lettre suivante, datée de janvier 1858, renferme une curieuse
-anecdote de l’histoire littéraire:
-
- «En feuilletant un charmant petit volume: _Un Million de rimes
- gauloises_, lequel aura pour lecteurs tout ce qui reste de
- Gaulois en France, je remarque, à la page 256, une Épitaphe de
- Désaugiers, _par lui-même_, que je vous demande la permission de
- restituer à son véritable auteur, malgré le témoignage de Charles
- Nodier, sur lequel se fonde l’éditeur du recueil, M. Alfred de
- Bougy. Cette épitaphe, si mes souvenirs ne me trompent pas,
- fut improvisée par M. Paul Lacroix, le jour même de la cruelle
- opération que Désaugiers venait de subir et qui paraissait
- avoir bien réussi. M. Paul Lacroix envoya ces vers dans une
- lettre de félicitations adressée au pauvre malade, qui devait
- succomber peu de jours après, et qui s’empressa de répondre par
- quatre vers sur les mêmes rimes. Les deux pièces de vers furent
- successivement imprimées alors dans deux numéros du _Figaro_,
- rédigé par le Poitevin Saint-Alme, Maurice Alhoy, Étienne Arago,
- Jules Janin, etc. On a, depuis, recueilli les vers de M. Paul
- Lacroix, et on a oublié ceux de Désaugiers, qui ne méritent pas
- cet oubli. Mais où trouver une collection complète du _Figaro_,
- pour y chercher l’épitaphe que Désaugiers a faite sur son lit
- de douleurs et qui aurait pu être gravée sur sa tombe, peu de
- jours après? M. Alfred de Bougy nous donnera peut-être les
- deux épitaphes dans la seconde édition du _Million de rimes
- gauloises_? Ce sera donc pour le mois prochain.
-
- «UN VIEUX RÉDACTEUR DU PREMIER FIGARO.»
-
-
-II
-
-Le bibliophile Jacob, dans une suite d’articles consacrés à l’histoire
-des mystificateurs et des mystifiés, a de nouveau attiré l’attention
-sur un livre très-singulier et très-divertissant, assez rare et peu
-connu, qu’on réimprimera peut-être un jour[22]. Ce livre est intitulé:
-_Correspondance philosophique de Caillot Duval, rédigée d’après
-les pièces originales, et publiée par une société de littérateurs
-lorrains_ (Nancy et Paris, 1795, in-8). Le bibliophile Jacob attribue
-à Fortia de Piles cette prodigieuse mystification, qui consistait
-à écrire de Nancy une série de lettres ridicules, sous divers
-pseudonymes, à différentes personnes plus ou moins notables de Paris,
-et à obtenir ainsi une série de réponses authentiques sur des sujets
-plus ou moins saugrenus. Fortia de Piles fit imprimer impitoyablement
-les réponses avec les lettres, mais il eut toutefois la précaution
-de ne représenter certains noms que par des initiales, qui étaient
-alors transparentes, et qui sont devenues tout à fait inintelligibles
-pour nous. Un amateur nous communique une Clef manuscrite de la
-_Correspondance philosophique de Caillot Duval_, trouvée dans un
-exemplaire qui appartenait au marquis de Fortia d’Urban, cousin de
-l’auteur.
-
- [22] Il a été réimprimé, en effet, par les soins de M.
- Lorédan Larchey, mais avec des retranchements regrettables.
-
-
- CLEF DE LA CORRESPONDANCE PHILOSOPHIQUE DE CAILLOT DUVAL.
-
- Tiré d’un exemplaire ayant appartenu au marquis de Fortia.
-
-
- L’abbé AUB. _Aubert._
- M. B., secrétaire de l’acad. d’Amiens _Baron._
- M. BEAU., à Marseille _Beaujard._
- M. BERTHEL., à Paris _Berthelemot._
- Mlle BER., à Paris _Bertin._
- M. B., à Nancy _Beverley._
- M. BL. DE SAIN _Blin de Sainmore._
- M. CAR., facteur de Cors _Caron._
- M. CHAUM., perruquier _Chaumont._
- M. CHER., à Paris _Chervain._
- Mme DE LAU., à Paris _Delaunay._
- M. DORS., de la Comédie Italienne _Dorsonville._
- Mme DU GA., de la Comédie Italienne _Dugazon._
- M. DUV., au Grand Monarque. _Duval._
- Le P. HERV., aux Augustins. _Le P. Hervier._
- M. L..r, maître de musique. _Lair._
- M. L., à Paris. _Laïs._
- Mlle LAU., de la Comédie française. _Laurent._
- M. LE C., à Abbeville. _Le Cat._
- M. L’HEUR. DE CHAN. _L’Heureux de Chanteloup._
- M. M.....y, libraire à Caen. _Manoury._
- M. MESM. _Mesmer._
- M. M...y, imprimeur à Marseille. _Mossy._
- M. NIC., à Paris. _Nicolet._
- M. DE P..S, à Paris. _De Piis._
- M. Poi..t, huissier priseur. _Poiret._
- M. ROC., maître d’écriture. _Rochon._
- Mlle S., de l’Opéra. _Saulnier._
- M. SAUT. DE M.Y. _Sautereau de Marsy._
- M. SOU., r. Dauphine. _Soude._
- M. TACO., bourrelier. _Taconet._
- M. THER., à Nancy. _Therain._
- M. UR., lieut. de police. _Urlon._
-
-
-III
-
-Parmi les livres estimés qui sont sortis sains et saufs de l’épreuve
-d’une longue dépréciation commerciale, il faut citer le précieux
-ouvrage archéologique de Millin, intitulé: _Antiquités nationales, ou
-recueil de monuments pour servir à l’histoire générale et particulière
-de l’Empire françois, tels que tombeaux, inscriptions, vitraux,
-fresques, etc., tirés des abbayes, monastères, châteaux et autres lieux
-devenus domaines nationaux_ (Paris, Drouhin, 1790-An VII), 5 vol. in-4,
-avec 249 planches. Ce titre, où il est question de l’Empire français,
-avait remplacé le titre primitif, qui ne parlait, bien entendu, que
-de République; c’était une première tentative pour écouler, vers 1810,
-les exemplaires restants de cette vaste collection, malheureusement
-incomplète, dans laquelle on retrouve tant de monuments que le
-vandalisme révolutionnaire a fait disparaître. Malgré ce changement
-de titre, malgré la réduction de prix (60 à 72 francs), le livre ne
-se vendait pas. On essaya de le rajeunir au moyen d’un nouveau titre
-ainsi conçu: _Monuments françois, tels que tombeaux, inscriptions,
-statues, vitraux, mosaïques, fresques, etc._ Paris, an XI. Mais ce
-titre, imaginé pour faire concurrence à la Description du Musée des
-Monuments français, que publiait alors avec succès Alexandre Lenoir,
-n’accéléra pas le débit de l’édition, quoique la plupart des premiers
-souscripteurs eussent négligé de retirer les livraisons au moment
-où elles avaient paru. Il y avait encore 500 ou 600 exemplaires en
-magasin, quand le libraire Barba eut occasion de les acquérir vers
-1819; il les fit entrer dans la librairie au rabais, qu’il avait
-adjointe à sa librairie théâtrale: il ne parvint à les écouler, au
-prix réduit de 25 à 30 francs, qu’après plus de quinze ans, et ce à
-grand renfort d’annonces et de prospectus. Mais il eut le plaisir
-d’augmenter lui-même la valeur des derniers exemplaires, qu’il porta au
-prix de 45 et 60 francs. Le livre avait désormais repris sa place dans
-l’estime des connaisseurs, et Barba, qui possédait les cuivres, put
-réimprimer un texte abrégé pour un nouveau tirage des gravures: cette
-édition, tout imparfaite qu’elle fût, s’épuisa en quelques années. On
-n’avait tiré, il est vrai, que 500 exemplaires de ce texte mutilé.
-Quant à l’édition originale, elle était de plus en plus recherchée, et
-maintenant un exemplaire en bon état de conservation coûte dans les
-ventes 90 à 125 francs, et 150 francs en papier vélin. Les exemplaires
-tirés de format in-folio, dont les épreuves des planches sont plus
-belles, valent jusqu’à 200 francs, et l’on peut prédire que ce livre,
-qui ne sera jamais réimprimé ni refait, doublera de prix, si l’étude de
-l’archéologie nationale continue à prendre de l’accroissement.
-
-
-IV
-
-Le savant bibliographe allemand, Guillaume Fleischer, qui était venu
-en France sous le Directoire pour faire de la bibliographie française,
-eut l’idée de publier, en 1806, un Manuel de la Librairie française
-moderne, ou Catalogue général des ouvrages qui se trouvaient, à la
-fin de 1806, comme livres de fonds ou en nombre, chez les libraires
-de France, et principalement chez ceux de Paris, etc. Il publia
-plusieurs prospectus et circulaires adressés aux libraires pour leur
-demander la note de leurs livres de fonds ou en nombre; il commença
-son travail avec le courage et la patience d’un Allemand; mais, au
-bout de deux années, il se vit obligé d’y renoncer: la moitié des
-livres qui existaient chez les libraires en 1806, avaient changé de
-main, ou bien étaient mis à la rame en 1808, ou du moins avaient
-subi un rabais plus ou moins considérable. Fleischer jugea que la
-librairie française était aussi mobile que le caractère français, et il
-essaya de donner à son ouvrage une base plus stable, en préparant un
-Dictionnaire de Bibliographie française générale; il n’en fit paraître
-que deux volumes, en 1812, car les souscripteurs ne se hâtèrent pas de
-l’encourager, et il retourna en Allemagne, en déclarant que la France
-n’était pas digne d’avoir un bibliographe.
-
-
-V
-
-EXTRAIT D’UNE LETTRE ANONYME.
-
- Nice, 23 juin 1858.
-
- ... «Un de mes amis, qui s’occupe de linguistique, eut l’honneur
- de vous écrire, il y a trois ans, pour vous demander des notions
- sur un mot dont l’origine lui paraissait obscure. J’avoue,
- Monsieur, que l’empressement avec lequel vous lui avez répondu,
- et votre regret de ne pouvoir satisfaire sa curiosité, ont été
- pour beaucoup dans la résolution que j’ai prise de m’adresser à
- vous. Il s’agissait du verbe _chafrioler_, qu’il avait lu dans
- un roman en vogue. Mon ami le croyait un archaïsme, et il vous
- priait de lui en dire l’étymologie.
-
- «Vous lui écrivîtes que vous n’aviez jamais rencontré ce mot
- dans vos études sur le vieux langage. Induit à erreur par
- l’orthographe fautive qu’il vous en avait donnée (_chaffrioler_),
- vous supposiez que c’était une corruption argotique du verbe
- _affrioler_; et cela, avec d’autant plus de raison, que l’auteur
- qui s’en était servi, M. Eugène Sue, a été souvent entraîné, par
- la peinture des mœurs, à accorder droit de bourgeoisie à des
- expressions du domaine de l’argot. Vous ajoutiez même que vous
- seriez très-embarrassé de le décomposer étymologiquement.
-
- «En feuilletant, par hasard, un vieux dictionnaire qui est
- toujours bon, quoique cent-quinquagénaire, poussiéreux et
- vermoulu, j’ai découvert une étymologie qui, si elle n’est pas
- la bonne, est au moins vraisemblable, et vaut bien celle que Le
- Duchat a donnée de _chafouin_.
-
- «Avant de la soumettre à votre appréciation, permettez-moi,
- Monsieur, de vous transcrire plusieurs exemples de l’emploi de
- _chafrioler_, que j’ai recueillis dans des romanciers, et qui
- vous donneront de cette locution l’idée la plus précise et la
- plus complète:
-
- «Est-ce qu’on dit ces choses-là? On garde ces friands petits
- bonheurs-là pour soi tout seul; ce sont de ces petites félicités
- coquettes et mysticoquentieuses, dont on se _chafriole_ en
- secret, et qu’on n’avoue pas!» (E. Sue, _Mathilde, ou les
- Mémoires d’une jeune femme_.) «Et l’évêque Cautin?... Oh!
- celui-ci ressemble à un gros et gras renard en rut... Œil lascif
- et matois, oreille rouge, nez mobile et pointu, mains pelues...
- Vous le voyez d’ici _chafriolant_ sous sa fine robe de soie
- violette... Et quel ventre! On dirait une outre sous l’étoffe!»
- (Le même, _les Mystères du Peuple_.) «En l’attendant, l’évêque
- Cautin, _chafriolant_ de posséder enfin la jolie fille qu’il
- convoitait depuis longtemps, s’était remis à table.» (_Id._)
- «L’évêque Cautin, cédant à son penchant pour la buvaille et la
- ripaille, voyant par avance Ronan le Vagre, l’ermite laboureur
- et la belle évêchesse suppliciés le lendemain, le bon Cautin ne
- se sentait point d’aise: il buvait et rebuvait, _chafriolait_ et
- discourait, agressif, moqueur, insolent comme un compère qui,
- avant le repas du matin, avait déjà opéré son petit miracle.»
- (_Id._) «Vous êtes le plus compromettant et le plus indiscret
- des hommes, mon cher chevalier, dit le petit abbé Fleury en
- _chafriolant_.» (Baron de Bazancourt, _le Chevalier de Chabriac_.)
-
- «Vous le voyez, Monsieur, on peut faire de ce néologisme des
- applications très-heureuses; si l’on arrive à le décomposer
- d’une manière satisfaisante, je crois qu’il aura de grandes
- chances de succès. Il est d’une tournure fine et originale; il a
- dans sa physionomie une grâce et une gentillesse, qui décèlent
- sa naissance. M. de Balzac le met dans la bouche d’un des
- personnages de _Grandeur et Décadence de César Birotteau_; lui
- seul, si je ne me trompe, a droit de le revendiquer; c’est son
- œuvre; on reconnaît le flou de sa touche coquette.
-
- «Quel verbe ravissant pour exprimer, par exemple, l’extase
- radieuse du gastronome, pour peindre la gourmandise qui brille
- dans son œil et sur ses lèvres! Attablé en face d’un gigot cuit à
- point ou d’une poularde bondée de truffes et diluviée de jus, il
- se délecte, il se pâme d’aise. Il manifeste sa jubilation par un
- épanouissement de lèvres, par un battement d’ailes (pardonnez-moi
- cette expression), par un trémoussement de tout son corps, par
- de petits sauts, par de petits bonds, que le verbe _chafrioler_
- résume et rend avec un rare bonheur. Ce mot exhale un fumet
- rabelaisien; c’est tout un poëme de lécherie et de sensualité; il
- est dommage qu’il ne soit pas éclos sous la plume culinophile de
- Brillat-Savarin.
-
- «Dussé-je faire sourire votre érudition de la confiance que j’ai
- dans ma faiblesse, je reviens à mon étymologie, pour laquelle je
- sollicite votre indulgence. Si vous lui attribuez quelque valeur,
- votre assentiment me sera, Monsieur, d’un très-grand prix.
-
- «_Chafrioler_, dans lequel j’avais vu d’abord une altération
- de _cabrioler_, me paraît, maintenant, composé de _chat_ et de
- _frioler_. _Frioler_ est un vieux verbe qui a dû concourir à la
- formation d’_affrioler_, et qui se trouve dans le Dictionnaire
- français-italien d’Antoine Oudin (1707). Celui-ci le traduit
- par _ghiottoneggiare_, bien qu’il signifie: se livrer à la
- gourmandise avec délicatesse et raffinement. _Chafrioler_
- serait donc, au propre, d’après ma dissection étymologique:
- éprouver une sensation délectable, analogue à celle du chat qui
- _friole_, qui boit du lait, par exemple, et qui s’en lèche les
- barbes. D’autant plus que le chat jouit d’une réputation de
- sensualité, parfaitement établie, ainsi que le prouvent le mot
- _chatterie_, le verbe _chatter_ qui figure dans Oudin avec la
- signification de _friander_, et les expressions: _friande comme
- une chatte_, _amoureuse comme une chatte_, qui sont admises dans
- le Dictionnaire de l’Académie.
-
- «Par extension, on a dégagé le verbe _chafrioler_, de toute
- idée comparative, et il a pris le sens général de: se réjouir,
- se délecter, avec cette différence, toutefois, qu’il est plus
- expressif et plus voluptueux que ces derniers.
-
- «J’ai extrait du _Dictionnaire national_ de Bescherelle plusieurs
- mots qui dérivent de _frioler_, qui l’expliquent, et qui mettent
- son existence hors de toute contestation:
-
- «_Friolerie_, s. f. S’est dit dans le sens de gourmandise,
- friandise. «Aussi peu eussé-je pu vivre sans ces _frioleries_, à
- quoi j’avais pris goût.» (Le Sage.)
-
- «_Friolet_, _ette_, adj. S’est pris dans le sens de gourmet,
- délicat, recherché dans ses aliments.
-
- «_Friolet_, s. m. S’est dit pour petit chien friand, accoutumé à
- ne vivre que de friandises, des gimblettes.
-
- «_Friolette_, s. f. Art culinaire. Espèce de pâtisserie légère.»
-
- «Voilà, Monsieur, tout ce que j’ai pu découvrir sur ce verbe,
- dont M. Eugène Sue lui-même ignorait la provenance. J’ai consulté
- Nicot, Furetière, Trévoux, Richelet, Boiste, etc.; malgré ce
- recours à des dictionnaires estimés, je n’ai pu faire aboutir mes
- recherches à un résultat plus décisif. Si mon étymologie n’est
- pas la bonne, je renonce à la trouver jamais: je laisse ce soin à
- des esprits plus perspicaces que moi. Je suis, au reste, dans un
- pays où les livres sont vus d’assez mauvais œil et où l’on fait
- tout, par conséquent, pour les en éloigner. Aussi, grâce à la
- mesquine allocation de la municipalité dont les goûts laborieux
- sont très-contestables, notre bibliothèque publique est dans une
- grande pénurie, surtout sous le rapport linguistique. Je tends
- les bras vers vous; soyez indulgent pour un jeune étymologiste
- sans expérience, qui se distingue par son ardeur bien plus que
- par son savoir. Il ose espérer que vous serez assez bon pour lui
- répondre, et pour le prévenir s’il a fait fausse route.
-
- «Agréez, etc.
-
- E. B.
-
-
-RÉPONSE. Malgré la piquante dissertation philologique que renferme la
-lettre précédente, notre opinion sur l’origine du verbe _chaffrioler_
-ou _chafrioler_ n’a pas changé. Ce verbe est de l’invention de Balzac,
-qui l’employa le premier dans ses _Contes drolatiques_. On sait que
-Balzac avait la passion du néologisme, mais il ne se préoccupait pas
-toujours des règles étymologiques qui doivent présider à la formation
-des mots nouveaux. Eugène Sue et de Bazancour ont adopté sans examen le
-mot _chafrioler_, dont le sens n’était pas même nettement défini, comme
-le prouvent les citations qui ont été recueillies dans leurs ouvrages.
-
-Il est certain que _chaffrioler_ ou _chafrioler_ n’est autre que le
-verbe _affrioler_, prononcé à l’allemande. Je ne doute pas que le
-verbe _frioler_, dont nous n’avons gardé que le composé _affrioler_,
-ne se soit dit dans le langage familier ou trivial, au dix-septième
-siècle. Antoine Oudin, sieur de Préfontaine, qui a bien voulu
-admettre _frioler_ dans son Dictionnaire français-italien, avait
-une connaissance très-approfondie de ce qu’on appelait la _langue
-comique_ et populaire; quoiqu’il fût professeur de langues italienne et
-espagnole, attaché à l’éducation du roi Louis XIV, il menait une vie
-assez libre avec les poëtes de cabaret et les chantres du Pont-Neuf. On
-peut donc apprécier en quels lieux il avait ramassé le verbe _frioler_.
-
-M. Bescherelle, dans son curieux Dictionnaire qui contient tout (_rudis
-indigestaque moles_), a très-bien fait d’y recueillir _frioler_ avec
-toute sa famille. Nous ne savons pourquoi cependant il a laissé de
-côté _friolet_, sorte de poire peu estimée, que lui fournissait le
-Dictionnaire de Trévoux, et les _friolets_, tetons friands, qu’il
-aurait pu prendre dans le _Dictionnaire comique_ de Philibert-Joseph le
-Roux. Le véritable sens de _friolet_ ou plutôt _friollet_, a toujours
-été _friand_, qu’un vieux dictionnaire italien traduit par _goloso_,
-_leccardo_. On disait aussi _frigolet_, qui nous indique la meilleure
-étymologie du verbe _frioler_, en le rattachant aux mots _fricot_ et
-_frigousse_.
-
-Mais en voilà trop sur un verbe hors d’usage, qui offrirait matière à
-plus longue discussion, si nous cherchions encore à le faire rentrer
-dans le berceau du vieux verbe _rigoler_.
-
-
-VI
-
- «Cher Bibliophile,
-
- «Lorsque je vous écrivais, ces mois derniers, pour charmer les
- ennuis de la solitude, je ne pensais pas que mes notules auraient
- les honneurs de l’impression[23].
-
- [23] Voir les nos 2 et 3 du _Bulletin de la librairie à bon
- marché_.
-
- «Quant à la signature que vous y avez mise, elle n’est plus de
- saison: l’_ermitage de Saint-Vincent-lez-Agen_ est aujourd’hui
- un couvent de Carmes! Frère Hermann s’y trouvait il y a quelques
- années, et, lorsqu’il touchait l’orgue, de nombreux amateurs
- gravissaient les rochers de l’ermitage.
-
- «_Verum enim vero_, ce n’est point de _rochers_ qu’est entourée
- la _grotte_ de la _Rosa Ursina_... Lisez: «La vignette du titre
- représente une grotte entourée de rosiers; un ours est debout
- devant la grotte; indè: _Ursus Rosæ custos_.» C’était une faute
- bien facile à corriger, ainsi que la suivante que je remarque
- dans les _Trois Rome_, de Mgr Gaume, tome I, page 157: _credat
- judæus Appollo_, pour _Apella_. (Voyez Horace, satire 5e du livre
- premier, ad finem.)
-
- «Mais, pour corriger d’autres fautes d’impression, il faut des
- connaissances spéciales; en voici une preuve. Dans l’intéressant
- ouvrage de M. Huc: «Souvenirs d’un voyage dans la Tartarie,
- le Thibet et la Chine,» on trouve, tome II, page 337-342,
- une dissertation sur la prière incessante et universelle des
- Thibétains: «Salut, précieuse fleur du lotus!» formule dont le
- mot-à-mot est ainsi figuré:
-
- Om mani padmé houm!
- O! le _joyau_ dans le _lotus_, amen!
-
- «_Mani_ signifie joyau; _padmé_ est le locatif de _padma_,
- lotus.» Le locatif est, en effet, l’un des huit cas du
- sanscrit... Mais, dans l’édition précitée de M. Adrien Le Clere,
- in-8, 1850, on lit que _padmé_ est au vocatif; ce qui est un
- non-sens.
-
- «En fait de fautes d’impression, je n’en ai pas vu de plus
- plaisante que celle que je remarquai dans un journal de modes
- et de littérature, 1834, in-8. Je n’ai pas noté le titre de ce
- recueil; je me rappelle fort bien qu’il renfermait la délicieuse
- Harmonie de M. de Lamartine: _la Source dans les bois_:
-
- Tu parais!... le désert s’anime,
- Une haleine sort de tes eaux;
- Le vieux chêne élargit sa cime,
- Pour t’ombrager de ses rameaux.
-
- «Eh bien! l’imprimeur dudit recueil avait mis:
-
- Tu parais!... le désert s’anime,
- Une _baleine_ sort de tes eaux.
-
- «Vale!
-
- «JOHANNES EREMITA[24].»
-
- [24] Le bibliophile très-érudit et très-lettré, qui signait
- l’_Ermite de Saint-Vincent-lez-Agen_ dans le _Bulletin
- des Arts_ et l’_Ermite d’Auvillars_ dans le _Bulletin du
- Bouquiniste_, se nommait M. Bressolles aîné. Il habitait
- Auvillars depuis près de 40 ans et il y mourut plus que
- septuagénaire, en décembre 1862. Sa jeunesse avait été
- consacrée au professorat, sa vie entière fut vouée à l’étude.
- Il n’a rien publié, excepté des correspondances littéraires
- dans quelques journaux de bibliographie. Il avait commencé
- un examen bibliographique de toutes les traductions en
- vers français. C’était un critique fin et délicat, qui
- possédait la mémoire la plus étendue et la mieux remplie.
- Il a dû laisser une énorme quantité de notes manuscrites et
- de travaux préparés. On peut espérer que son frère, M. le
- général Bressolles, les publiera, et nous serons heureux de
- l’aider dans cette noble tâche d’éditeur.
-
-
-VII
-
- «Vous connaissez probablement un opuscule de Charles Rivière
- Dufresny: _les Amusements sérieux et comiques_, qui donnèrent,
- assure-t-on, à Montesquieu, l’idée des _Lettres persanes_?
-
- «Ces _Entretiens siamois_ eurent dans le temps une grande vogue.
- J’en ai trouvé trois éditions dans une «librairie de village,»
- comme dit Montaigne.
-
- «La plus récente des trois, _Paris, Briasson_, 1751, in-18, porte
- sur le titre: _par feu Dufresny_.
-
- «La deuxième, _Paris, Morin_, 1731, in-12, est anonyme. Mais
- celle de _Claude Barbin_, 1701, petit in-12, porte en toutes
- lettres sur le titre: _Par M._ DE FONTENELLE, _de l’Académie
- françoise_.
-
- «Fontenelle, déjà célèbre en 1701, avait-il eu la complaisance de
- prêter son nom à Dufresny?...
-
- «Dans le court _errata_ qui termine ce volume, on lit: «PETIT
- MAITRE doit être en italique comme mot nouveau.» En effet,
- ce mot n’est pas encore consigné dans la deuxième édition du
- _Dictionnaire de l’Académie française_, 1718, 2 vol. in-folio.
-
- «Auvillars (Tarn-et-Garonne).
-
- «L’ERMITE.»
-
-
-VIII
-
- 12 avril 1858.
-
- «... Conformément à l’ordonnance du docteur-Ermite, avez-vous
- profité de la journée du dimanche, pour faire un exercice
- salutaire?... L’Ermite, au rebours. Le jour du Seigneur est
- pour lui un jour de clôture; il repasse ses notes et supplée à
- la distraction ou à l’ignorance des protes, voire même, à leur
- outrecuidance, car il en est qui commettent de grosses bévues,
- croyant faire merveille... Par exemple, à la page 153 du t. II de
- l’_Histoire de l’Astronomie_ de Bailly, abrégée par V. Comeyras,
- 1805, 2 vol. in-8, on lit: «Le P. Scheiner, jésuite... a fait
- plus de 2,000 observations, qu’il a publiées dans un ouvrage
- intitulé: _Rosa Ursina_, d’un nom du Dieu des Ursins,» pour: «du
- nom d’un duc des Ursins, à qui il était dédié.»
-
- «Je présume que le compositeur ou le prote a cru faire une
- correction, en mettant _historia brevissima_, pour: _bravissima
- Caroli V fugati_, etc., à la page 139 du _Bulletin du
- Bouquiniste_, 2e année.
-
- «D’autres fois, ce sont d’inconcevables distractions. Ainsi,
- au t. IV de la _Biographie universelle_ en 6 vol. grand in-8,
- édition imprimée à Besançon, chez Ch. Deis, sous les yeux de M.
- Weiss, on lit à la dernière page: «Une des meilleures éditions
- des œuvres de Plutarque, traduction d’_Aragot_ (pour _Amyot_),
- est celle qu’a donnée Clavier, etc.»
-
- «J’en trouve à l’instant un autre exemple, au t. III de la
- _Biographie générale_ de MM. Didot, colonne 792: «Les ouvrages
- d’Autrey sont: 1º l’_Antiquité_ PESTIFIÉE» pour: l’_Antiquité_
- JUSTIFIÉE, ou réfutation du livre de Boulanger: l’_Antiquité
- dévoilée_, etc.»
-
- «L’ERMITE de Saint-Vincent-lez-Agen.»
-
-
---Dans une autre lettre, le savant auteur de la précédente revient sur
-l’ouvrage curieux _Rosa Ursina_, qui est l’origine de ce singulier
-_dieu des Ursins_, que les archéologues mettront peut-être un jour dans
-le Panthéon de la mythologie antique.
-
- «Je reviens, dit l’Ermite, sur le singulier ouvrage d’astronomie
- intitulé: _Rosa Ursina_, auctore Scheiner, _Braccianni_,
- 1626-1630, in-folio. Au frontispice est le soleil sous la forme
- d’une _rose_ au milieu des planètes. La vignette du titre
- représente une grotte entourée de rosiers, avec cette devise:
- _Ursus Rosæ custos_. En effet, un ours se tient debout devant la
- grotte. L’ouvrage est dédié au duc Orsini. Quel plaisant intitulé
- pour un ouvrage où il est partout question des taches du soleil!
- Peu de temps après, parut, sur le même sujet, un livre dont le
- titre est non moins bizarre: _Oculus Enoch et Eliæ_, auctore
- Schyrleo de Rheita, _Antuerpiæ_, 1645, in-folio. Le frontispice
- représente le paradis. On y voit Énoch et Élie tenant chacun le
- bout d’une chaîne à laquelle le soleil est suspendu.»
-
-
-Ces deux ouvrages ont fourni matière aux plus drolatiques méprises de
-la bibliographie. Dans la plupart des catalogues, la _Rosa Ursina_ a
-été placée parmi les traités de botanique; l’_Oculus Enoch et Eliæ_,
-parmi les livres de théologie.
-
-Plusieurs bibliographes n’ont pas manqué de signaler l’erreur des
-faiseurs de catalogues, mais en commettant une nouvelle erreur: ils ont
-dit que la _Rosa Ursina_ était un commentaire sur la _Rose des vents_,
-et l’_Oculus Enoch et Eliæ_, une histoire de ces deux patriarches!
-
-
- «Ces deux volumes, ajoute l’Ermite, se font remarquer par ce
- papier ferme, élastique, sonore, comme dit Charles Nodier dans la
- préface de son Catalogue de 1844, papier inaltérable qui traverse
- les siècles... Ainsi n’est point, hélas! le papier de la plupart
- des livres imprimés ces dernières années, papier qui a d’ailleurs
- l’inconvénient de _se piquer_, comme les étoffes de coton; et
- cela n’est pas seulement advenu à des livres de pacotille, mais à
- de beaux et bons ouvrages. J’en ai malheureusement force preuves
- sous les yeux.... Je me bornerai à citer le _Montaigne_, édité
- par J.-V. Le Clerc, 5 vol. in-8, 1826, impr. de J. Didot; les
- _Contes de la Fontaine_, édition de Bourdin, gr. in-8; _Malherbe,
- Boileau, J.-B. Rousseau_, grand in-8, édition Lefèvre; le
- _Rabelais_, 5 vol. in-32, 1826-27, etc.»
-
-
-L’Ermite-bibliophile aurait pu aisément augmenter à l’infini cette
-vaste nomenclature de beaux livres gâtés ou perdus; ainsi les
-magnifiques éditions de _Voltaire_ et de _J.-J. Rousseau_, publiées par
-Delangle et Dalibon, n’offrent plus, dans la plupart des exemplaires,
-qu’un papier jauni, enfumé, cassant, ou taché de rouille; ainsi le
-_Rabelais_ en 9 vol. in-8, dont le papier d’Annonay faisait la joie
-des amateurs, est couvert de stigmates déplorables; ainsi la _France
-littéraire_ de Quérard, ce précieux recueil qui devrait surtout avoir
-toutes les conditions matérielles de durée, est certainement destinée
-à tomber en poudre, car le papier a été brûlé dans l’opération du
-blanchiment, et il y a déjà des feuilles qui se rongent peu à peu. Il
-est triste de voir que l’honorable maison des Didot n’ait pas surveillé
-avec plus de soin le choix du papier qu’elle consacrait à l’impression
-de ce grand ouvrage si utile et si coûteux.
-
-
-IX
-
-On nous promet des détails curieux sur la fabrication d’une espèce
-de papier, qui fut en usage, vers 1840, pour l’impression d’un
-grand nombre d’ouvrages populaires, et qui avait été préparé, avec
-préméditation, par ordre de certains industriels, avec des ingrédients
-portant en eux-mêmes un germe de destruction latente. C’était là une
-invention, non brevetée il est vrai, à l’aide de laquelle on assignait
-d’avance une durée déterminée au papier, qui était soumis à diverses
-préparations chimiques. Il en résultait que ce papier devait se
-désorganiser, inévitablement, au bout de quinze, de dix, et même de
-cinq ans. Par bonheur, ce procédé ingénieux n’a pas été longtemps mis
-en œuvre, à cause des conséquences fâcheuses qu’on en pouvait attendre.
-Mais le papier, déjà fabriqué sur échantillon, a été vendu à d’honnêtes
-libraires, qui l’ont employé, sans savoir le mystère: _Latet anguis in
-herba_.
-
-
-X
-
-La lettre suivante a été publiée dans un de ces recueils périodiques de
-bibliographie qui n’ont fait que paraître et disparaître, _le Bulletin
-de la librairie à bon marché_, dont il n’existe que huit numéros en
-trois fascicules, janvier à juillet 1858:
-
-
- «Mon cher Monsieur,
-
- «Vous venez d’ajouter à votre _Bibliothèque gauloise_ un des plus
- curieux volumes que vous pussiez y faire entrer. C’est le recueil
- des _Aventures burlesques_ de Dassoucy, rassemblées et annotées
- avec beaucoup d’intelligence et de goût, par M. Émile Colombey.
- Cette édition remettra certainement en honneur l’auteur et son
- livre. Elle contient quatre ouvrages de Dassoucy, publiés d’abord
- séparément et à différentes époques. Deux de ces ouvrages sont
- rares: les _Aventures d’Italie_ et la _Prison de M. Dassoucy_;
- le troisième est très-rare, les _Pensées de M. Dassoucy dans
- le Saint-Office de Rome_; on ne connaît à vrai dire que le
- quatrième, les _Aventures de M. Dassoucy_, imprimées plusieurs
- fois à un grand nombre d’exemplaires; intéressants mémoires, qui,
- dans ces derniers temps, ont servi de base aux discussions des
- biographes sur l’époque du voyage de Molière en Languedoc avec
- sa troupe de comédiens. Les autres écrits de Dassoucy n’ont pas
- eu l’avantage d’être relus et discutés avec le même intérêt. Ils
- sont bien dignes pourtant de reprendre leur place, sinon parmi
- les chefs-d’œuvre de la littérature du dix-septième siècle, du
- moins entre les ouvrages les plus amusants et les plus originaux
- que cette littérature a produits.
-
- «Je signalerai seulement ici une particularité bibliographique,
- qui me paraît avoir échappé à tous les biographes, comme à
- tous les éditeurs de Molière: on trouve, dans les _Aventures
- d’Italie_, un couplet de chanson, composé par Molière (voy. p.
- 240 de la nouvelle édition). C’est Dassoucy qui fait chanter ce
- couplet, par un de ses pages de musique, devant la cour de Savoie:
-
- Loin de moy, loin de moy, tristesse,
- Sanglots, larmes, soupirs!
- Je revoy la princesse
- Qui fait tous mes désirs:
- O célestes plaisirs!
- Doux transports d’allégresse!
- Viens, Mort, quand tu voudras,
- Me donner le trespas:
- J’ay reveu ma princesse!
-
- «A ce couplet, qui fut probablement improvisé à table en
- l’honneur de quelque comédienne, Dassoucy en ajouta un second,
- qui ne vaut pas le premier et qui n’en est que la faible
- paraphrase; mais, comme il en avait aussi composé la musique, il
- les faisait chanter ensemble pour avoir le prétexte d’associer
- son nom à celui de Molière: «Vous, monsieur Molière, dit-il, dans
- ses _Aventures d’Italie_, vous qui fistes à Béziers le premier
- couplet de cette chanson, oseriez-vous bien dire comme elle fut
- exécutée et l’honneur que vostre muse et la mienne reçurent en
- cette rencontre?»
-
-
- «Dassoucy n’était pas seulement un écrivain plaisant et
- spirituel, un poëte aimable et charmant; c’était encore un
- compositeur de musique très-distingué; et, pendant plus de vingt
- ans, les airs qu’il composait avec accompagnement de luth et de
- théorbe, furent chantés à la cour avec ceux de Guedron et de
- Boesset. Les paroles de quelques-uns de ces airs sont imprimés
- dans les recueils, mais sans nom d’auteur. Il faudrait avoir le
- manuscrit original des Airs de M. Dassoucy, que possédait le duc
- de la Vallière et que nous avons vu à la Bibliothèque impériale,
- il y a vingt-cinq ans (si toutefois notre mémoire ne nous fait
- pas défaut), pour retrouver les chansons que Molière fit mettre
- en musique par cet ami de sa jeunesse; car Dassoucy déclare
- positivement qu’il avait _animé_ plusieurs fois des paroles de
- Molière. Castil-Blaze ne s’est pas même préoccupé de chercher ces
- paroles, ces vers du grand homme, en compilant deux gros volumes
- de savantes recherches sous le titre de: _Molière musicien_.»
-
-
-XI
-
-Cette lettre, d’un correcteur d’imprimerie, à l’éditeur de la
-_Bibliothèque gauloise_, M. Delahays, a été publiée dans le _Bulletin
-de la librairie à bon marché_, en 1858; elle mérite d’être recueillie:
-
- «Monsieur,
-
- «Vous avez bien voulu me charger de revoir, comme correcteur,
- une partie des réimpressions d’anciens ouvrages, qui font partie
- de votre Bibliothèque gauloise. Ce travail, souvent difficile,
- et toujours long et minutieux, m’a permis d’apprécier les
- différences notables qui existent entre vos éditions et d’autres
- éditions précédentes plus ou moins estimées. La critique actuelle
- se soucie bien aujourd’hui de signaler ces différences! elle ne
- fait même aucune distinction entre un bon et un mauvais texte.
- Je vous demande la permission de vous indiquer quelques-unes des
- variantes que j’ai eu l’occasion de remarquer dans les éditions
- dont j’ai corrigé les épreuves. Je commencerai par Bonaventure
- des Periers.
-
- «L’édition de la _Bibliothèque elzévirienne_ et celle de la
- _Bibliothèque gauloise_, quoique revues également sur les
- éditions originales, offrent une dissemblance presque radicale
- au point de vue de l’orthographe, de la ponctuation, etc. Il ne
- m’appartient pas de décider quelle est la meilleure de ces deux
- éditions; mais voici seulement un certain nombre de passages où
- le texte diffère essentiellement dans l’une et l’autre.
-
-
- ÉDITION DE LA BIBLIOTHÈQUE ÉDITION DE LA BIBLIOTH.
- GAULOISE. ELZÉVIRIENNE.
-
- Pages.
-
- 10. J’ay bien esprouvé que
- pour cent francs de melancolie
- n’acquitterons-nous pas pour cent n’_acquittent_ pas.
- sols de debtes
-
- 30. Un homme ne se fie pas
- volontiers en une fille qui lui a
- presté un pain sur la fournée. _à_ une fille.
-
- 31. Combien qu’ils fussent
- Bretons..., s’estoyent meslez de
- faire bons tours avec ces Bretes,
- qui sont d’assez bonne volonté. avec ces _brettes_.
-
- 33. Ilz espouserent: ilz font
- grande chère, ilz battent: que ils _espousent_... que
- voulez-vous plus? voulez-vous _de plus_?
-
- 36. Il est advenu, dit-il, depuis
- n’ha gueres. dit-il _n’hagueres_.
-
- 42. Mon amy, ce luy dit l’autre,
- incontinent que. Mon amy, _luy dit_ l’autre.
-
- 51. Car volontiers, quand il en quand il _advient_ quelque
- vient quelque faute aux femmes faute.
- grosses.
-
- Je m’esbahy qu’il ne s’est advisé ne _s’en_ est advisé...
- de le faire, tout devant que devant que _de partir_.
- departir. ...
-
- 52. Et à l’une des fois. Et à _une_ des fois.
-
- Demandez-le à sire André. Demandez à sire André.
-
- Quel achevement est cecy? est _ce cy_?
-
- 57. Quand il se fust despouillé. Quand il fut despouillé.
-
- 59. Tantost le barbier luy Le barbier luy demandoit.
- demandoit.
-
- 63. Marie la prophetesse la met
- à propos et bien au long en un et _fort_ bien au long... et
- livre..., et dit ainsi. _disant_ ainsi.
-
- Gehenner. _geiner._
-
- 66. Il print envie de bastir une
- ville, et fortune voulut. une ville. _La_ fortune.
-
- 70. Un advocat, qui s’appeloit
- la Roche Thomas, l’un des plus
- renommez de la ville, comme de
- ce temps y en eust bon nombre de comme _que_ de ce temps.
- sçavans.
-
- 72. Quand ce fut à presenter le
- pasté, il estoit aysé à veoir qu’il présenter _ce_ pasté, il
- avoit passé par de bonnes mains. estoit aisé _de_ veoir.
-
- 74. La pedisseque n’avoit jamais
- esté desjunée de ce mot de _plurier
- nombre_, parquoy elle se le fit par quoy elle _se fit_
- expliquer au clerc, qui luy dit. expliquer _par le_ clerc.
-
- 76. J’ay un fils qui a des-jà vingt
- ans passez, ô reverence! et qui est qui est assez grand; il a
- assez grand quierc; il a desjà. desjà.
- .... Comme prince qu’il estoit; et,
- avec sa magnificence, avoit une qu’il estoit. _Avec_ sa
- certaine privaulté. magnificence, _il_ avoit.
-
- 78. Or, est-il que le
- reverendissime s’appeloit, en son
- propre nom, Phelippes. s’appeloit Phelippes.
-
- 80. De l’enfant de Paris
- nouvellement marié, et de Beaufort,
- qui trouva un subtil moyen de. qui trouva moyen de.
-
- Un jeune homme, enfant de Paris,
- après avoir hanté les Universitez _natif_ de Paris... de _çà_
- deçà et delà les montz... se et de _là_ les montz... se
- trouvant bien à son gré ainsi qu’il trouvant bien à son gré,
- estoit; n’ayant point faute. n’ayant point faulte.
-
- 81... qu’autant valoit-il y entrer Qu’autant _valoit_ y
- de bonne heure, délibéroit de se entrer... faisant _les_
- faire sage, faisant ses desseins en desseins.
- soy-mesme.
-
- 86... et de vous rendre entre les
- mains. et vous rendre.
-
- 88... de peur qu’il se faschast qu’il se faschast.
- d’aventure. Il vient. D’aventure il vient.
-
- 89. O! de par le diable! dit-il en
- fongnant. en _se_ fongnant.
-
- Beaufort avoit fait une partie de
- ses affaires, qui se sauva. et _se_ sauva.
-
- C’estoit d’un feu qui ne s’estaint
- pas pour l’eau de la riviere. _par_ l’eau.
-
- 94. Ce levrier se fourroit à toute
- heure chez luy, et luy emportoit et emportoit.
- tout.
-
- Ce menuizier couroit après avec sa
- houssine. couroit après sa houssine.
-
- 101. Un laboureur riche et aisé,
- après avoir. riche, après avoir.
-
- 110. Mais par-dessus tous les par _sus_ tous, les.
- cordouanniers.
-
- 111. Pour Dieu, ce dit maistre
- Pierre, envoyez-m’en querir. envoyez-_moy_ querir.
-
- 113. Mes deux cordouanniers se
- trouverent à l’hostelerie chacun à l’hostelerie avec une bote
- avec une bote à la main. à la main.
-
- 114. Tandis qu’ilz estoyent en ce _à_ ce débat. se trouverent
- debat. ... se trouverent bien camus. camus.
-
- et maistre Pierre escampe de hait. _eschappe_ de hait.
-
- Il y en avoit un en Avignon. Il y avoit en Avignon un tel
- averlan.
- 118. Il la fit ramener le lendemain
- en la mesme place, pour veoir si
- quelqu’un se la vendiqueroit. se la _revendiqueroit_.
-
- 120. Un conseiller du Palais avoit
- gardé une mule vingt-cinq ans ou
- environ, et avoit eu entre autres et avoit entre autres.
- un pallefrenier.
-
- 121... Nous en accorderons
- bien, vous et moy; sinon, je la
- reprendray. C’est bien dit. Le C’est bien, dit le
- conseiller se fait amener ceste conseiller. Il se faict.
- mule.
-
- 126. Il avoit un maistre d’hostel
- qui mettoit peine de luy entretenir
- ce qu’il aymoit; auquel fut donné ce qu’il aymoit, et à _celuy_
- par quelqu’un de ses amys un asne. _mesme_ fut donné.
-
- 135. En la ville de Maine-la-Juhes,
- au bas pays du Maine. au bas _du_ pays du Maine.
-
- 136. Il sembloit à sa mine que
- quelques foys il s’efforçast de parler _en son_ plaisant
- parler, au plaisant regnardois regnardois.
- qu’il jargonnoit.
-
- 137. Encore, pour cela, il ne
- manquoit pas d’en trouver tousjours
- quelqu’un en voye. d’en trouver quelqu’un.
-
- 141. De maistre Jean du Pontalais. _de_ Pontalais.
-
- 142. Et ne luy sembloit point
- qu’il y eust homme en Paris qui le qui le _surpassast_ en esprit
- passast en esprit et habileté. et _en_ habileté.
-
- 146. Maistre Jean du Pontalais,
- selon sa coustume, fit sonner son fit sonner _le_ tabourin.
- tabourin.
-
- 147. Il fut remonstré que ce
- n’estoit pas l’acte d’un sage homme. le fait d’un sage.
-
- 148. Ilz deviserent un temps. ils diviserent _du_ temps.
-
- 149. Vous me logeastes l’autre
- nuict bien large. bien _au_ large.
-
- 151. Elle se leva le matin d’auprès
- de monsieur. d’auprès monsieur.
-
- 155. Elle en voulut parler au curé
- et luy en dire ce qu’il luy en et luy dire.
- sembloit.
-
- 158. Le lendemain matin l’evesque Le lendemain matin voulut
- voulut sçavoir qu’avoyent eu ses sçavoir.
- chevaux.
-
- 171. Il y avoit un prestre de
- village, qui estoit tout fier
- d’avoir veu un petit plus que de un petit plus que son Caton.
- son Caton.
-
- 174. L’hoste le laisse entrer, et et met son cheval _à_
- luy, met son cheval en l’estable l’estable.
- aux vaches.
-
- 185. Chanter des leçons de matines, des leçons de matines _et
- vigiles et _benedicamus_, pour luy des_ vigiles et _des_
- façonner sa langue; là où pourtant benedicamus... là où
- il ne profita pas, sinon que. pourtant il ne proufita
- _d’autre chose_, sinon
- que.
-
- 187. Toutesfois il tastonna tant
- par ceste cave environ les tonneaux. par _ceste cause_.
-
- 188. Eh! monsieur! que faictes-vous Eh! _mon Dieu_.
- là-bas.
-
- Si se print à chanter le grand se print à chanter.
- maledicamus.
-
- 194. Qui fut du temps que les
- arrestz se delivroyent en latin. _se livroyent_.
-
- 208. Prenant poinctz de poinct. poingz de poinct.
-
- 218. Voici un pays esgaré. _escarté_.
-
- 222. Il tiroit l’une de ces
- receptes à l’adventure comme on comme on _met_.
- fait à la blanque.
-
- 225. De plain saut. de _prinsaut_.
-
- 229. L’abbesse qui la visitoit qui _le_ visitoit.
- toute nue.
-
- 260. Un des gentilz hommes de
- Beausse, que l’on dit qu’ilz sont de _la_ Beausse... _Qui_
- deux à un cheval sont deux.
-
- 264. Pleine une grande jate de bois une grande jate avec de la
- avec de la soupe. souppe.
-
- 277. Si est-ce qu’elle regarda ce
- gentilhomme de fort mauvais œil, et et si _ce_ ne s’en peut
- si ne s’en peut pas taire. taire.
-
- 296. Ce qui faisoit les coqs
- devenir ainsi durs. _aussi_ durs.
-
- 298. Il se declara en disant qu’il
- y avoit une faute qui valloit qu’il avoit _faict_ une
- quinze. faute.
-
- 300. Il escoutoit d’une telle
- discretion, comme s’il eust entendu d’une discretion... et
- les parlans, en faisant signes. _faisoit_.
-
-
- «Je m’arrête dans cette confrontation de textes, laquelle n’est
- pas sans intérêt, quand il s’agit des œuvres d’un écrivain
- classé désormais irrévocablement parmi les maîtres de notre
- vieille littérature. Mais je m’aperçois que j’aurais peut-être
- mieux constaté la différence complète qui existe entre les deux
- éditions, par le rapprochement d’une page entière prise dans
- chacune de ces éditions. C’est là une comparaison à faire que
- je conseille aux nombreux souscripteurs de la _Bibliothèque
- gauloise_.
-
- «J’ai l’honneur d’être, etc.
-
- V. S.»
-
-
-XII
-
-J’ai entendu plus d’une fois des bibliophiles instruits et judicieux
-s’entretenir sur l’_étrange_ et _inexplicable_ placement de trois
-feuilles blanches, chiffrées 259, 260 et 261, au milieu de l’ouvrage
-intitulé: _Liber chronicarum_ (per Hartman Schedel, Nurembergæ, Ant.
-Koberger, 1493; in-fol. max. goth.). Dieu sait les suppositions sur ces
-pages blanches, où la censure semblait avoir passé!
-
-J’avais souvent eu entre les mains cette chronique, pour quelques
-recherches ou bien pour examiner les gravures en bois de P. Wolgemut,
-le maître d’Albert Durer, mais je ne m’étais jamais soucié de dévoiler
-le mystère des feuillets blancs où maître Antoine Koberger n’avait
-imprimé que le chiffre de la pagination. Les dissertations ex-professo
-me mirent martel en tête: je demandai au livre même le pourquoi de
-cette suppression du texte dans ces trois feuillets blancs, et je
-trouvai une note ainsi conçue, qui suit immédiatement les initiales de
-l’auteur _Ha. S. D._, et qui termine le verso du feuillet 258: «Cartas
-aliquas sine scriptura pro sexta ætate deinceps relinquere convenit
-judicio possessorum, qui emendare, addere, atque gesta principum et
-primatuum succedentium prescribere possunt. Non enim omnia possumus
-omnes, et quandoque bonus dormitat Homerus. In terra enim aurum
-queritur et de fluviorum alveis splendens profertur gloria, Pactolusque
-ditior est ceno quam fluento. Varii quoque mirabilesque motus in orbe
-exorientur, qui novos requirunt libros, quibus ordine relevantur pauca
-tamen de ultima ætate, ut perfectum opus relinquatur, in fine operis
-adjiciemus.» Ces pages blanches étaient donc destinées à recevoir
-les annotations et les additions des possesseurs de l’ouvrage; on
-en a fait ainsi à l’égard des manuscrits, sur les gardes desquels on
-écrivait souvent un mémorial des faits contemporains.
-
-La dernière partie du _Liber chronicarum_ présenterait encore une
-foule d’observations curieuses: on y verrait que Hartman Schedel était
-cardinal et ami du pape Æneas Sylvius; qu’il a voulu compléter sa
-Chronique par une description géographique de la Germanie composée
-par ce savant pape (Pie II); qu’il y a ajouté lui-même diverses
-notices sur d’autres parties de l’Europe; qu’il a fait imprimer, après
-coup, un mémoire concernant la Pologne et formant quatre feuillets
-intercalaires, sans pagination, entre les feuillets 288 et 289, etc.
-
-On ferait un volume de remarques sur ce gros livre, plein d’admirables
-dessins. Cette édition _illustrée_, qui a dû coûter des sommes énormes
-et dont sans doute on a tiré un nombre prodigieux d’exemplaires, est
-commune par toute l’Europe, et se vend plus cher chez les marchands
-d’estampes que chez les libraires. Un des plus beaux et des plus purs
-exemplaires que j’aie vus, c’était celui d’Armand Bertin. L’exemplaire
-du duc de la Vallière, étant imparfait, ne s’est vendu que 24 livres.
-Il y a des exemplaires anciennement coloriés, en Allemagne.
-
-
-XIII
-
-On rencontre quelquefois, dans les préfaces de certains livres
-qu’on regarde comme frivoles et de pure imagination, des détails
-bibliographiques que l’auteur y a jetés en passant et qui sont dignes
-d’être recueillis par des bibliographes sérieux. Nous pouvons ainsi
-garantir l’authenticité d’un passage de l’_Avant-propos de l’éditeur_
-des _Mémoires du cardinal Dubois_ (Paris, Mame et Delaunay, 1829; 4
-vol. in-8), mémoires apocryphes, il est vrai, mais composés quelquefois
-sur d’excellents manuscrits.
-
- «Une partie des papiers de Mercier (l’auteur du _Tableau de
- Paris_) appartenait, en 1818, à M. Lalle...., un de ses parents.
- Ces papiers contenaient plusieurs ouvrages inédits entiers ou
- en fragments. J’ai entendu louer, entre autres, un poëme en dix
- chants et en vers de dix syllabes, dans le goût de la _Pucelle_
- de Voltaire, et illustré par une centaine de figures dessinées
- par Mercier lui-même; un recueil de satires et de contes; des
- drames, etc. M. Lalle...., ainsi que tous les fonctionnaires
- publics (il demeurait place Vendôme), faisait assez peu de cas
- de Mercier, de la poésie et des autographes. Il avait un fils,
- aimable et mauvais sujet, qui ne partageait pas son mépris de
- bureaucrate contre tout ce qui était vers. Ce jeune homme, élève
- de seconde au collége de Louis-le-Grand, avait découvert, au
- fond d’une armoire hermétiquement fermée, l’héritage lubrique
- de la muse de son grand-oncle; les préceptes qu’il y trouvait
- lui semblaient préférables à ceux de ses professeurs. Un jour,
- M. Lalle...., rentrant de mauvaise humeur, surprit son fils
- en commerce avec feu Mercier, de l’Institut national. Dans
- l’impétuosité d’un premier mouvement, il saisit tous les papiers
- et les jeta au feu.»
-
-
-XIV
-
-Il n’existe pas de bibliographie spéciale sur l’histoire des ouvrages
-posthumes qui se sont perdus par la négligence des bibliographes.
-Combien de manuscrits autographes ont passé dans les ventes de vieux
-papiers, faute d’avoir été signalés! Témoin la comédie des _Querelles
-des deux frères_, par Collin d’Harleville, retrouvée chez l’épicier;
-les _Historiettes_ de Tallemant des Réaux, acquises au prix de 27
-francs en vente publique, etc.
-
-Un des derniers bibliothécaires de la ville de Soissons, nommé
-Mezurolles, qui était cordelier en 1788 et qui avait jeté le froc aux
-orties dès le commencement de la Révolution, a composé une immense
-quantité d’ouvrages de différents genres. Ceux qui concernaient
-l’histoire soissonnaise méritent seuls d’être regrettés, quoique les
-autres annonçassent un homme d’esprit et d’érudition. On ignore le sort
-de ces travaux historiques et littéraires, qui ont occupé toute la vie
-de Mezurolles et dont aucun n’a vu le jour.
-
-On sait seulement que ces manuscrits formaient plus de cent volumes
-in-folio et in-quarto; ils étaient encore dans les mains d’un habitant
-de Soissons, nommé Potaufeu, il y a quelques années (vers 1825); après
-la mort de l’auteur, trois ou quatre de ces manuscrits sont entrés
-dans la bibliothèque de sa ville natale, entre autres: un _Abrégé
-d’histoire universelle_, in-4; une _Chronologie_, et une _Notice
-historique sur la ville de Soissons_, in-folio. Mezurolles, qui a fait
-le premier catalogue de cette bibliothèque, n’est pas un bon écrivain,
-mais ses recherches sur les antiquités locales présentent de l’intérêt
-pour les personnes qui étudient l’histoire du Soissonnais. Ses autres
-manuscrits seraient donc bien placés dans la bibliothèque publique de
-Soissons.
-
-
-XV
-
-On savait autrefois, comme aujourd’hui, faire du _pittoresque_,
-c’est-à-dire appliquer un texte à des gravures, rassembler de vieux
-bois et les utiliser, au moyen d’une composition faite par un de ces
-manœuvres littéraires qui ont pris naissance avec la librairie et parmi
-lesquels on a eu le tort de confondre François de Belleforest, auteur
-de la _Cosmographie universelle de tout le monde_ et des _Annales de
-France_.
-
-Ainsi, les belles gravures de la _Cosmographie_ de Thevet ont été
-employées de nouveau, en partie, dans les éditions latines et
-françaises des œuvres d’Ambroise Paré; mais la _Prosopographie ou
-description des hommes illustres et autres renommés_, enrichie de
-figures et médailles pour l’embellissement de l’œuvre (_Lyon, par Paul
-Frelon_, 1605; 3 vol. in-fol.); cette seconde édition d’un détestable
-ouvrage d’Antoine du Verdier, sieur de Vauprivas (qui n’en a pas fait
-de bons, excepté sa _Bibliothèque françoise_, qu’on réunit à celle
-de La Croix-du-Maine), avait été préparée par l’auteur, peu de temps
-avant sa mort, qui arriva en 1600, dans le but de rassembler en un seul
-cadre une foule de gravures sur bois, à demi usées, qui la plupart
-provenaient des anciens fonds de l’imprimerie lyonnaise. On a vu, par
-les planches d’Albert Durer reproduites à l’infini en Allemagne et qui
-se tirent encore de nos jours, qu’un bois taillé à la manière des vieux
-maîtres pouvait tirer plus de cent mille exemplaires.
-
-Le libraire Paul Frelon, comme pour remplir les conditions de son
-nom, alla donc butiner dans les magasins de Jean de Tournes, de
-Gryphe et de Roville, afin de faire son édition pittoresque de la
-_Prosopographie_, revue, augmentée et continuée par Claude du Verdier,
-fils de l’auteur. Il n’avait plus tous les portraits de la première
-édition, mais il y suppléa, en insérant tour à tour, dans cette espèce
-d’abrégé chronologique de l’histoire universelle, les gravures carrées
-d’une Bible de Roville, les gravures ovales et rondes des _Images
-des dieux des anciens_, par le même Du Verdier; les médaillons des
-empereurs empruntés aux ouvrages de numismatique de Jacques Strada; les
-sujets d’un _Novum Testamentum_, publié par Gryphius; les médaillons
-des rois de France, tirés d’un autre ouvrage d’Antoine Du Verdier,
-intitulé: _La Biographie et Prosopographie des rois de France jusqu’à
-Henri III, ou leurs vies brièvement descrittes et narrées en vers_,
-avec les portraits et figures d’iceux (Paris, 1588, in-8), etc.
-Enfin, le libraire Frelon prit les figures de quelque _Fleur des
-saints_ et certaines _images_ isolées, avec lesquelles il illustra son
-livre, en remplaçant les portraits absents par des cadres vides, de
-diverses grandeurs et de différents dessins, accompagnés de fleurons
-hétéroclites.
-
-Il y a, dans le premier volume, deux ou trois grandes planches qui
-appartenaient primitivement à une Bible et que l’éditeur a fait
-précéder d’une façon de préface telle que celle-ci: «Or, pour ce
-que nous avons souvent fait mention de la terre de Chanaan, promise
-de Dieu aux enfants d’Israël, où ils ont été introduits par Josué,
-nous avons estimé estre chose nécessaire et utile de la représenter
-comme la charte ou figure suivante le demonstre.» Suit une carte de
-la _Terre de promission_. Ailleurs (page 34), Paul Frelon établit au
-milieu de la page une magnifique tour de Babel, avec cette simple note:
-_Et sa forme estoit telle que la figure suivante représente_, sans
-s’apercevoir que cette figure est toute bariolée de lettres renvoyant
-à des explications qui se trouvaient dans l’ouvrage primitif et qui
-manquent dans celui-ci. Plus loin, l’habile Paul Frelon se garde bien
-de laisser perdre une belle planche, qui avait déjà fait son apparition
-dans quelque Bible: _Et, afin de faire voir au lecteur_, dit-il avec
-son charlatanisme ordinaire, _l’ordre auquel marchoient les Enfants
-d’Israel lorsqu’estant sortis d’Egypte ils passèrent le chemin, nous
-avons fait tailler industrieusement la figure suivante_.
-
-On recueillerait bien des observations de ce genre dans les trois
-in-folio de la _Prosopographie_, qui montre aussi, par la magie de son
-nom gréco-français, que les libraires du XVIe siècle avaient deviné la
-magie des titres. Nous recommandons ce curieux et volumineux tour de
-force aux faiseurs de _pittoresque_.
-
-
-XVI
-
-On n’a pas encore nommé l’auteur d’un livre célèbre, publié au
-commencement de la Révolution et intitulé: _Essai historique sur la
-vie de Marie-Antoinette d’Autriche, reine de France, pour servir à
-l’histoire de cette princesse_. A Londres, 1789; in-8 de 79 p. Ce
-libelle, qui eut alors un immense succès et qui fut réimprimé plusieurs
-fois clandestinement, a été recherché et anéanti avec soin par ordre
-de la cour; les exemplaires qui ont échappé à cette destruction
-systématique ne sont pourtant ni rares ni chers. Quant à la seconde
-partie, plus rare que la première, elle pourrait bien ne pas être
-sortie de la même plume.
-
-Dans l’introduction, l’éditeur, qui destinait cet Essai historique «à
-porter le repentir et le remords dans l’âme d’une femme coupable,» se
-défend de l’accusation de libelliste qu’on voudrait lui adresser, et
-déclare qu’il ne croit pas avoir dépassé les bornes de l’histoire;
-il dit que cet ouvrage _anonyme_ a été _trouvé_ à la Bastille, après
-la prise de cette forteresse, le 14 juillet 1789, et que c’est
-vraisemblablement le même manuscrit qui fut racheté _à tout prix_, au
-moment où il allait être publié, et qui avait alors pour titre: _Les
-Passe-temps d’Antoinette_.
-
-Un vieux bouquiniste, fort bien instruit des particularités secrètes
-de la Révolution, dans laquelle il avait joué un assez triste rôle
-(je l’ai connu, en 1829, étalant ses livres sur le parapet du quai
-Malaquais, vis-à-vis de la rue des Saints-Pères), m’a plusieurs fois
-assuré que ce pamphlet, payé par le duc d’Orléans, était de Brissot,
-lequel fut mis à la Bastille pour l’avoir fait imprimer à Paris, chez
-Lerouge, sous la rubrique de Londres. Le bouquiniste me racontait
-qu’il avait coopéré lui-même à la saisie de l’édition, qu’on enleva du
-domicile de Brissot, pour la transporter au greffe de la Bastille. M.
-Laurence, graveur au Palais-Royal, avait connaissance personnelle de ce
-fait, très-important pour l’histoire littéraire et politique des causes
-de la Révolution. M. Laurence avait été attaché, en 1789, au cabinet
-particulier du lieutenant de police, et, par conséquent, il savait
-mieux que personne les motifs de la détention des prisonniers de la
-Bastille.
-
-D’après cette indication, que mon bouquiniste appuyait de témoignages
-incontestables, nous avons, en effet, retrouvé le style déclamatoire
-et fleuri de l’avocat Brissot dans cette notice bourrée de calomnies,
-mais écrite avec esprit et agrément. M. de Montrol, dans les excellents
-_Mémoires de Brissot_ qu’il a rédigés avec les documents fournis par
-la famille, donne une autre cause au dernier emprisonnement de ce
-publiciste, qui ne se faisait pas faute de lancer un pamphlet de plus
-ou de moins; celui que nous signalons ne paraît pas avoir été connu du
-rédacteur des _Mémoires_.
-
-Nous avons entre les mains deux éditions de cette brochure, toutes deux
-offrant le même nombre de pages, mais différentes d’impression pour
-le papier comme pour les caractères: dans l’une, mieux imprimée que
-l’autre, l’introduction est en italiques et les notes sont en petit
-texte. Ce sont surtout ces notes qui trahissent Brissot: ses idées,
-ses haines, ses sentences, son anglicanisme, tout l’homme enfin, se
-montrent à chaque ligne. Mais on ne doit pas supposer que Brissot ait
-continué son ouvrage, auquel un misérable faiseur de romans obscènes
-(le marquis de Sade, dit-on) ajouta une seconde partie, sous ce titre:
-_Essai historique sur la vie de Marie-Antoinette, reine de France et
-de Navarre, née archiduchesse d’Autriche le 2 novembre 1755_; orné de
-son portrait et rédigé sur plusieurs manuscrits de sa main. _De l’an de
-la liberté françoise 1789, à Versailles, chez la Montansier, hôtel des
-Courtisanes._ Cette suite, dont il existe aussi plusieurs éditions, est
-peu commune.
-
-
-On voit, par la liste des livres saisis qui étaient conservés au
-dépôt de la Bastille, sous le cachet de M. Lenoir, que cinq cent
-trente-quatre exemplaires de l’_Essai historique sur la vie de
-Marie-Antoinette_ avaient été retirés de la circulation, où, sans
-doute, ils sont rentrés après la prise de la Bastille. On a prétendu
-que Marat était l’auteur du libelle, composé sous les auspices du duc
-d’Orléans, et que l’édition originale avait été fabriquée dans la cave
-où il imprimait en cachette son journal de l’_Ami du peuple_.
-
-
- FIN.
-
-
-
-
- TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Pages.
-
- A MON AMI LÉOPOLD DOUBLE v
-
- ÉNIGMES ET DÉCOUVERTES BIBLIOGRAPHIQUES 1
-
- I. L’Énigme des Quinze Joies du Mariage 3
- II. Recueil manuscrit de Chansons et motets, provenant
- de la bibliothèque de Diane de Poitiers 8
- III. La Confrérie de l’Index et les Œuvres de Cyrano
- de Bergerac 19
- IV. Marcel travesti en Mézerai 28
- V. Les Mémoires du comte de Modène 33
- VI. L’Abbé de Saint-Ussans et ses ouvrages 38
- VII. Un Livre connu qui n’a jamais existé 46
- VIII. Le Véritable Auteur de quelques ouvrages de Restif
- de la Bretonne 50
- IX. Les Romans de J. Potocki 57
- X. Les Manuscrits de Stanislas de l’Aulnaye 61
- XI. Dénonciation faite au public sur les dangers du
- Jeu 71
-
- POLÉMIQUE BIBLIOGRAPHIQUE 79
-
- I. Jacques Saquespée et Jean Certain 81
- II. Ronsard et Colletet 89
- III. Pierre du Pelletier et Pierre Guillebaud 99
- IV. Isarn ou Ménage 107
- V. Les Premiers Mémoires de Sanson 123
- VI. Tabarin et le Bibliophile tabarinesque 136
-
- NOTICES SUR QUELQUES LIVRES RARES 147
-
- I. La Moralité de l’Aveugle et du Boiteux, et la farce
- du Meunier 149
- II. La Condamnation de Bancquet 156
- III. Le Vergier amoureux 165
- IV. La Récréation ou Passe-temps des Tristes 171
- V. Vasquin Philieul et son poëme sur les Échecs 179
- VI. Le Sieur de Cholières et ses ouvrages 186
- VII. Les Amours folastres et récréatives du Filou et de
- Robinette 193
- VIII. Les Vaux de Vire d’Olivier Basselin 212
- IX. La Muse folastre 234
- X. Chansons folastres et prologues tant superlifiques
- que drolatiques des Comédiens françois 239
- XI. La Satyre Ménippée, ou Thomas Sonnet, sieur de
- Courval 250
- XII. Le Parnasse des Muses 258
- XIII. Le Banquet des Muses 263
- XIV. Les Délices de Verboquet 270
- XV. L’Abus des nuditez de gorge 276
- XVI. Les deux Muses du sieur de Subligny 281
- XVII. Le Polissonniana de l’abbé Cherrier 293
-
- VARIA 301
-
- I. Livres à l’index, en 1774 303
- II. Prix des livres de théologie, en 1797 312
- III. Plan d’une édition des opuscules d’Alexandre-Antoine
- Barbier 317
- IV. Extrait d’une Correspondance littéraire 328
-
- TABLE DES MATIÈRES 369
-
-
- * * * * *
-
-
- Corrections.
-
- Page 7: «syllables» remplacé par «syllabes» (quatre cents vers
- de huit syllabes).
- Page 16: «sem lable» remplacé par «semblable» (Ce recueil,
- semblable aux précédents).
- Page 34: «ch» remplacé par «chez» (Il avait connu Molière chez
- Madeleine Béjart).
- Page 95: «Théophaste» remplacé par «Théophraste» (que
- Théophraste Renaudot exploitait auparavant).
- Page 143: «scatalogica» remplacé par «scatologica» (le
- principal docteur de la _Bibliotheca scatologica_).
- Page 145: «Cettre» remplacé par «Cette» (Cette lettre venait à
- peine de voir le jour).
- Page 188: «qu’i» remplacé par «qu’il» (venu à Paris alors et
- qu’il y resta trois ans).
- Page 197: «goudronnée» remplacé par «godronnée» (la grande
- collerette ou guimpe tuyautée et godronnée).
- Page 200: «1840» remplacé par «1640» (Paris, A. de Sommaville,
- 1640, in-8).
- Page 201: «assonnance» remplacé par «l’assonance» (la forme et
- l’assonance du mot).
- Page 210: «ne ne» remplacé par «ne» (Je ne sçaurois en meilleur
- port).
- Page 222: «pas» remplacé par «par» (où tout le monde les sait
- par cœur).
- Page 243: inséré «à» (prendre patience jusqu’à ce que la pièce
- commençât).
- Page 251: «qu’i» remplacé par «qu’il» (sujets bourgeois qu’il
- s’est plu à traiter).
- Page 323: «biliographiques» remplacé par «bibliographiques» (ce
- volume d’études bibliographiques).
- Page 341: «march» remplacé par «marché» (_Bulletin de la
- librairie à bon marché_).
- Page 366: «pamphet» remplacé par «pamphlet» (lancer un pamphlet
- de plus ou de moins).
- Page 366: «ouvage» remplacé par «ouvrage» (que Brissot ait
- continué son ouvrage).
-
-
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Énigmes et découvertes bibliographiques, by
-P. L. Jacob
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-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
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-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
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-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
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-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
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-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
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-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
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-
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-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
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-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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-
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-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
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