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Jacob - -Release Date: September 20, 2020 [EBook #63253] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ENIGMES ET DECOUVERTES BIBLIOGRAPHIQUES *** - - - - -Produced by Laurent Vogel, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -book was produced from scanned images of public domain -material from the Google Books project.) - - - - - - - - - - Au lecteur. - - L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été - harmonisée, mais quelques erreurs clairement introduites par le - typographe ou à l'impression ont été corrigées. La liste de ces - corrections se trouve à la fin du texte. - - La ponctuation a été tacitement corrigée à quelques endroits. - - - - - ÉNIGMES - ET - DÉCOUVERTES - BIBLIOGRAPHIQUES - - - - - Tiré à 260 exemplaires numérotés, dont 250 sur papier vergé et - 10 sur papier de Chine. - - - _Nº 257._ - - - Papier vergé 10 fr. - Papier de Chine 20 fr. - - - Paris.--Typ. de Ad. Lainé et J. Havard, rue des Saints-Pères, 19. - - - - - ÉNIGMES - - ET - - DÉCOUVERTES - - BIBLIOGRAPHIQUES - - - PAR - - P.-L. JACOB - BIBLIOPHILE - - - PARIS - - AD. LAINÉ, LIBRAIRE-ÉDITEUR - Rue des Saints-Pères, 19 - DE SAINT-DENIS ET MALLET - Libraires, 27, quai Voltaire - - 1866 - - Droits réservés. - - - - - A MON AMI LÉOPOLD DOUBLE - - -Je vous l’avais prédit, lorsque vous vous êtes décidé, dans un moment -d’impatience et peut-être de dépit (vous vous lassiez des lenteurs -inséparables de la formation d’une bibliothèque d’amateur), à vous -défaire de l’admirable choix de livres que vous aviez déjà réunis: les -goûts éclairés et intelligents d’un bibliophile sont indélébiles; il -peut, pour un temps, renoncer à la passion du bouquin; cette passion -renaîtra tôt ou tard plus vive et plus opiniâtre, et, suivant cet -axiôme que Charles Nodier avait formulé avant moi: «Quiconque a aimé -les livres, les aime encore, quoi qu’il dise, et les aimera toujours, -quoi qu’il fasse.» - -Il y a trois ans à peine que votre cabinet de bibliophile a été vendu -avec un succès et un éclat qui ont surpassé tout ce qu’on raconte des -ventes de livres les plus fameuses; vos armoires étaient restées tout à -fait vides, et l’on pensait que la place serait bonne pour les ivoires, -les émaux, les camées, les tabatières, les bijoux anciens, et ces mille -et un objets d’art de petite dimension, qui composent le vaste et -capricieux domaine de la Curiosité. Mais, tout à coup, vous vous êtes -ravisé, vous avez senti de nouveau l’amour des livres précieux et des -belles reliures, et vous voilà redevenu bibliophile comme devant. - -Mais il s’est opéré, dans votre goût, une transformation toute -logique et toute naturelle. Vous aviez, à grands frais, rassemblé de -splendides manuscrits à miniatures, de rares éditions gothiques, des -reliures d’orfèvrerie du moyen âge et des reliures en vieux maroquin, -à la devise de Grolier et de Maioli, aux armes et aux chiffres de -François Ier, de Diane de Poitiers, de Catherine de Médicis, de Henri -III et de Henri IV. Ces souvenirs historiques et littéraires, qui -appartenaient surtout au XVIe siècle, se trouvaient en présence du -mobilier le plus authentique, le plus complet et le plus merveilleux, -qu’un fin connaisseur ait jamais emprunté à la brillante époque de -l’Art français, au XVIIIe siècle; c’était là un anachronisme flagrant, -c’était aussi une discordance et une contradiction perpétuelles. - -Qu’avaient à faire les vieux poètes, Martin Franc, Molinet, Crétin, -Clément Marot, et même Baïf et Ronsard, les romans de chevalerie et -les mystères, les conteurs et les chroniqueurs du bon vieux temps, -vis-à-vis des traditions presque vivantes de ce mobilier, si magnifique -et si harmonieux, qui nous transportait en plein règne de Louis XVI, et -qui semblait avoir gardé le parfum de Marie-Antoinette? - -Aussi, votre nouvelle bibliothèque ne sera qu’un meuble de plus, au -milieu de ce mobilier bien digne de Versailles, de Trianon et de -Fontainebleau, puisqu’il vient en partie de ces résidences royales: -vous aurez des livres qui seront de ce temps-là, des livres gracieux -et spirituels, qu’on lisait alors, des livres ornés d’estampes de -Moreau, de Marillier et d’Eisen, reliés splendidement par Padeloup -et Derome, des livres enfin que la marquise de Pompadour et la reine -Marie-Antoinette reconnaîtraient pour les avoir tenus dans leurs mains. - -Le volume, il est vrai, que je vous offre aujourd’hui en témoignage -de ma sincère et cordiale amitié, n’a pas la prétention de prendre -rang dans cette collection commémorative du XVIIIe siècle; il vous -rappellera seulement que vous étiez bibliophile avant la vente de -votre célèbre bibliothèque, et que vous n’avez pas cessé de l’être -après cette vente qui, en quatre jours d’encan, a produit, avec quatre -cents articles de catalogue, représentant sept ou huit cents volumes, -l’énorme somme de 430,000 francs. - -De bibliophile à bibliophile, il n’y a que la main, et voici la mienne -dans la vôtre. - - P. L. JACOB, - bibliophile. - - Paris, 1er mai 1866. - - - - - ÉNIGMES - - ET - - DÉCOUVERTES BIBLIOGRAPHIQUES - - - - - L’ÉNIGME - DES - QUINZE JOIES DE MARIAGE. - - -Je regrette de venir troubler un savant estimable, M. André Pottier, -bibliothécaire de la ville de Rouen, dans la possession d’une -découverte bibliographique, qu’il a faite il y a dix-huit ans et qu’on -ne songeait plus à lui contester; mais, en fait de bibliographie, une -découverte chasse l’autre, et les oracles des plus doctes bibliographes -se trouvent souvent démentis par le dernier venu. _Sic transit -gloria... librorum._ - -Tout le monde sait que M. André Pottier a le premier soutenu que -le rédacteur des _Cent Nouvelles nouvelles_, Antoine de La Sale, -était aussi l’auteur des _Quinze Joies de mariage_. C’est dans une -_lettre à M. Techener_, publiée par la _Revue de Rouen_ en octobre -1830, que cette opinion a été émise d’abord, avec quelque apparence -de probabilité. «Les raisons sur lesquelles se fonde M. Pottier, -pour attribuer _les Quinze Joies_ à Antoine de La Sale, dit M. P. -Jannet dans la préface de son édition de ce dernier ouvrage, ont paru -tellement concluantes, que son opinion a été généralement adoptée, -et qu’il ne nous est pas même venu à la pensée de la contester.» -Nous avouerons, néanmoins, que nous n’avons jamais été satisfait de -l’explication que M. Pottier a donnée de l’énigme rimée, qui se trouve -à la fin du manuscrit des _Quinze Joies_, conservé à la Bibliothèque de -Rouen. - -Voici cette énigme, telle que M. Pottier l’a transcrite un peu -arbitrairement: - - De labelle la teste oustez - Tres vistement davant le monde - Et samere decapitez - Tantost et apres leseconde: - Toutes trois à messe viendront - Sans teste bien chantée et dicte, - Le monde avec elle tendront - Sur deux piez qui le tout acquitte. - - «En ces huyt lignes trouverez le nom de celui qui a dictes les - XV joies de mariage, au plaisir et à la louange des mariez, - esquelles ils sont bien aises. Dieu les y veuille continuer. - _Amen. Deo gratias._» - - «C’est évidemment une charade, dont il s’agit de rassembler - les membres épars, dit M. Pottier; ce sont des lettres ou des - syllabes, qu’il faut extraire et coordonner. Or, j’ai pensé que - c’étaient des syllabes, et que, puisque l’on devait _décapiter - la belle, sa mère_, et _le seconde_, si l’on faisait attention - que ces mots étaient écrits dans l’original de manière à ne - composer avec l’article qui les précède qu’un seul vocable, on - devait les considérer comme autant de mots complets, et opérer - sur eux en conséquence de cette donnée. L’auteur, pensais-je, - s’est peut-être amusé à combiner ce redoublement d’obscurité, qui - devait, selon toutes apparences, faire faire fausse route à la - plupart des interprétateurs. Les syllabes obtenues par le procédé - indiqué seraient _la_, _sa_, _le_; or, c’est exactement, et avec - son orthographe primitive, le nom patronymique de l’ingénieux - auteur du _Petit Jehan de Saintré_, d’Antoine _La Sale_.» - -Après avoir expliqué de la sorte les quatre premières lignes de -l’énigme, où doit se trouver le nom de _celui qui a dictes les XV joies -de mariage_, M. Pottier a laissé de côté les quatre derniers vers, qui -lui ont semblé tout à fait inintelligibles. C’était affaire à maître -Génin de vouloir les comprendre et de les interpréter à sa guise. - -Maître Génin, qui savait son _Pathelin_ mieux que personne en France, -imagina d’attribuer cette farce célèbre à l’auteur du _Petit Jehan de -Saintré_, à Antoine de La Sale, que M. Pottier avait fait auteur des -_Quinze Joies de mariage_, en vertu de sa découverte cryptographique. -Génin se garda bien de retirer à son cher Antoine de La Sale la -paternité des _Quinze Joies_, et il accepta les yeux fermés les -prémisses de la découverte de M. Pottier, qu’il essaya toutefois de -compléter dans une lettre adressée à l’_Athenæum_, en date du 14 mars -1854: «Ces trois syllabes: _la_, _sa_, _le_, disait-il, viendront -s’unir au mot _messe_, privé de sa première syllabe, ce qui donne _se_; -nous y joindrons le mot _monde_, mais de manière à n’avoir en tout que -deux syllabes (_mond_), ce qui fera le sens complet: _La Sale semond_; -comme s’il y avait: C’est ici La Sale qui prêche.» On voit que maître -Génin aurait dit son fait au Sphinx. - -J’en suis bien fâché pour Antoine de La Sale, mais je ne le trouve -pas dans la charade logogriphe, dont M. Pottier nous a fait connaître -le texte, en déclarant que le manuscrit d’où il l’a tiré n’est pas -un original, mais une assez mauvaise copie faite en 1464. Nous -n’attacherons donc pas d’importance à l’adhérence de l’article et du -substantif, dans les vocables _la belle_, _sa mère_ et _le seconde_, -d’autant plus que M. Pottier paraît seulement supposer que ces mots -étaient écrits de cette manière _dans l’original_; de plus, nous -croyons qu’il faut lire _la seconde_, et non _le seconde_, qui n’a pas -de sens. J’arrive à mon explication, n’en déplaise à Antoine de La Sale. - -J’ôte, _très-vitement, devant le monde_, la tête de la _belle_, et -cette tête ôtée, il me reste _le_; je décapite sa _mère_, et je retiens -la lettre _m_; puis, en admettant que le quatrième vers (_tantost et -après le seconde_) soit altéré, je prends la _seconde_ syllabe ou la -finale _onde_: ce qui me donne: _le monde_. Ensuite, les trois syllabes -(_toutes trois_) dont se compose ce mot viendront à _messe sans tête_, -c’est-à-dire à _Essé_, patrie de l’auteur, et elles tiendront _le -monde_ en éveil, avec le livre des _Quinze Joies_, que j’attribue à -un nommé _Lemonde_, natif du village d’Essé ou Essey, département -de l’Orne, canton du Mesle-sur-Sarthe, à 24 kilomètres de Mortagne. -N’oublions pas que le manuscrit de Rouen, donné aux capucins de -Mortagne en 1675, par mademoiselle de La Barre, avait été sans doute -écrit dans le pays. - -On me demandera certainement où j’ai trouvé un écrivain de la fin du -XVe siècle, nommé _Lemonde_, puisqu’on ne le rencontre pas dans les -_Bibliothèques françoises_ de La Croix du Maine et de Du Verdier? M. -Brunet, dans son _Manuel_, en citant une pièce de vers imprimée vers -1500: _Le Grand Jubilé de Millan_, ajoute cette note: «Petit poëme -composé de quatre cents vers de huit syllabes. Les sept derniers vers -donnent en anagramme le mot _le monde_; peut-être est-ce le nom de -l’auteur de cet opuscule.» Voici ces sept vers, qui sont évidemment de -la même main que le huitain qu’on lit à la fin du manuscrit des _Quinze -Joies_: - - Le nom de l’acteur vous povez - Entendre par ses lignes sept, - Moins ne plus, si bien vous voulez - Ordonner de chascun verset. - Ne mectz ne oste rien qui soit - Droictement la premiere lettre: - Excusez tant sens que mettre. - -D’où il appert que le _Grand Jubilé de Millan_ et les _Quinze Joies de -mariage_ sont du même auteur; que cet auteur, né à Essé ou Essey, en -Normandie, se nommait _Lemonde_, et qu’il a vécu ou plutôt _flori_, -comme disait maître Génin, de 1464 à 1500. - - - - - RECUEILS MANUSCRITS - DE - CHANSONS ET MOTETS - PROVENANT - DE LA BIBLIOTHÈQUE DE DIANE DE POITIERS[1]. - - [1] Ces trois recueils, décrits très-sommairement sous les - nos 389, 390 et 391 du Catalogue de la Bibliothèque de M. - Léopold Double (Paris, Techener, 1863, in-8), ont été vendus: - 5,250, 4,600, et 3,975 fr. - - -Ces trois recueils, qui ont appartenu à Diane de Poitiers et qui -faisaient partie de sa collection musicale, se recommandent surtout par -une importance historique, que leur origine nous laissait d’ailleurs -pressentir, et que nous nous bornerons à établir dans cette courte -notice. Il suffira d’avoir appelé l’attention des érudits et des -curieux sur ces rares monuments de la _musique de chambre_ au milieu du -XVIe siècle. - -Tous les grands amateurs se disputeront de pareils livres, à cause -de leur illustre provenance, à cause de leur admirable reliure, qui -s’est conservée intacte et dans toute sa fraîcheur à travers plus de -trois siècles; mais aucun de ces bibliophiles n’aurait eu peut-être le -loisir de chercher, en feuilletant à la hâte ces trois recueils, les -particularités intéressantes, que nous avons pu y découvrir, à l’aide -d’un examen attentif et minutieux. - -Voilà pourquoi je consignerai ici le résultat de cet examen. - -Nº 389. Ce recueil, le plus précieux des trois, sans contredit, est -aussi le plus volumineux. Il se compose de 191 feuillets chiffrés, -non compris les six feuillets de la table, divisée ainsi: 1º _Tabula -motettorum octo vocum_; 2º _Tabula motettorum septem vocum_; 3º _Table -des chansons à huyt parties_; 4º _Tabula motettorum sex vocum_; 5º -_Table des chansons à six voix_; 6º _Tabula motettorum quinque vocum_; -7º _Table des chansons à cinq voix_; 8º _Tabula motettorum quatuor -vocum_; 9º _Table des chansons à quatre voix_. Chaque partie commence -par une grande initiale en entrelacs, d’une seule couleur ou de deux -couleurs; chaque morceau de musique commence aussi par une majuscule -plus petite, en couleur, du même genre. Ces initiales, exécutées à la -manière des chefs-d’œuvre calligraphiques du temps, sont toutes variées -et du dessin le plus ingénieux. Dans la lettre V, rouge et bleue, qui -est au feuillet 72, l’artiste a placé un cœur d’azur, lequel représente -sans doute l’amour de Henri II pour Diane de Poitiers; au verso du -feuillet 168, il y a deux cœurs en couleur jaune ou or, mis en regard, -dans les entrelacs de la lettre S. Enfin, la date 1552 est inscrite -en encre bleue dans les entrelacs de la lettre V, au verso du feuillet -144. Nous ne dirons rien de plus, au sujet de la description matérielle -du volume, qui accuse la main habile d’un bon calligraphe et copiste de -musique. - -On sait que Rabelais a donné, dans le prologue de son 4e livre, une -liste très-nombreuse des meilleurs musiciens qu’il avait entendus -dans deux concerts différents, dont le second eut lieu justement en -1552, trente-sept ans après le premier. Notre recueil offre les noms -de dix de ces musiciens, savoir: Josquin des Prez, Rouzée (_Cyprianus -de Rore_), Constantio Festi ou Festa, Pierre Manchicourt, Morales -(Cristobal, dit _Tubal_), Nicolas Gombert, Doublet, Archadelt, -Verdelot, Janequin. Les autres noms que nous fournit le recueil de -Diane de Poitiers, et qu’on reconnaîtra peut-être un jour parmi les -noms mentionnés par Rabelais, sont les suivants, italiens, flamands -ou français: Ludovicus Episcopus, Christianus Hollander, Philippe de -Wildre, Zaccheus, Descaudam alias-Remigy, J. Clemens non papa, Antonius -Galli, Baschi, Corneille Canis, Dominicus Phinot, Castileti, Alphonso -de la Violla, Hubert Waesrant, Goddart, Bosse, Josquin Baston, Thomas -Crequillon, Jean-Louis (Goudimel?), Jean Crespel, Petit-Jan (Jean -de Latre), Charles Chastellain, Magdalain, Larchier, Coq, et Claude -Gervais. C’est affaire maintenant au savant M. Fétis de nous apprendre -quels furent ces artistes célèbres, dont les noms étaient tombés dans -l’oubli, avant qu’il les eût remis en lumière. - -Je n’ai pas à m’occuper des morceaux de musique composés sur des -paroles latines, flamandes et italiennes. On devine que les motets -latins sont des chants d’église pour la plupart, et nous ne leur -chercherons pas querelle sur la place qu’ils ont prise, à leurs risques -et périls, parmi des chansons d’amour. N’oublions pas cependant qu’un -de ces motets, au feuillet 97, n’est autre que l’hymne triomphal en -l’honneur de Charles VIII, hymne composé en Italie et mis en musique -par Jacobus Clemens non papa; il commence ainsi: _Carole, magnus eras_, -et le poëte royal, _poeta regius_, n’a pas craint de dire au roi de -France: _Roma tua est, Europa tua est_. - -Dans les chansons françaises, il y en a plus d’une, certainement, -dont Henri II fait les paroles, mais nous ne pouvons hasarder que des -conjectures à cet égard, car les poésies de ce prince reposent encore -inédites dans les manuscrits de la Bibliothèque impériale. Quant à -Diane de Poitiers, quoique les mêmes manuscrits nous aient conservé -des pièces de vers sous son nom, nous avons lieu de croire que cette -belle enchanteresse s’adressait alors aux poëtes de cour, surtout à -Clément Marot, à Saint-Gelais, à Heroet, et même à Sagon, qui mettaient -volontiers leurs rimes à son service. Nous avons reconnu seulement -trois chansons de Clément Marot, imprimées dans ses œuvres (ce sont -les chansons V, VIII et XIII de l’édit. de Lenglet du Fresnoy): elles -se trouvent aux feuillets 75, 77 et 82 du recueil. La tradition veut -que Clément Marot, malgré son nez camard, ses yeux chassieux et sa -barbe rousse, ait précédé le roi Henri II dans les bonnes grâces de -la duchesse de Valentinois. Ce serait, de la part de celle-ci, un -témoignage de fidèle souvenir, que la présence de ces trois chansons -dans un recueil formé huit ans après la mort de Clément Marot proscrit -et malheureux. Il faut constater que sa chanson amoureuse: _Tant que -vivray en aage florissant_, est devenue, au moyen d’un léger changement -qui a introduit Jésus-Christ à la place de l’Amour, une chanson -protestante! Il y a plus que des chansons, il y a (feuillet 186) un -petit conte du même poëte, mais un conte qui eût semblé trop hardi à -La Fontaine et à J.-B. Rousseau, et dont nous ne transcrirons que le -premier vers: - - Martin menait son pourceau au marché... - -On lira le reste, si l’on veut, dans les œuvres de Clément Marot, édit. -in-12 de Lenglet Du Fresnoy, tome III, page 146. - -Laissons de côté les chansons amoureuses, pour nous arrêter à quelques -chansons populaires qui ont toute la naïveté, ou, pour mieux dire, -toute la grossièreté du genre; l’une, au feuillet 184, commence: _Je -feray fourbir mon bas_; l’autre, au feuillet 186: _Le moys de may sur -la rouzée_. La chanson: _Je file ma quenouille_, au feuillet 187, -présente un refrain en onomatopée: _O voy_, qui nous paraît reproduire -l’_evoè_ et le _ah! oui_ des chansons de geste du moyen âge. La chanson -de Marion, au feuillet 128, est évidemment un écho du _Jeu de Robin et -Marion_, d’Adam de la Hale. - -Mais les deux pièces principales sont une chanson de Diane de Poitiers -et une chanson de François Ier. La première, au feuillet 172, s’adresse -très-vraisemblablement à Henri II, qui partait pour l’armée, ou qui du -moins allait se séparer de sa maîtresse. Cette chanson mérite d’être -rapportée en entier: - - Adieu délices de mon cœur! - Adieu mon maistre et mon seigneur! - Adieu vray estocq de noblesse!... - -(_Le vers suivant manque._) - - Adieu plusieurs royaulx bancquetz! - Adieu épicurieulx metz! - Adieu magnifiques festins! - Adieu doulx baisers coulombins! - Adieu ce qu’en secret faisons - Quand entre nous deux nous jouons! - Adieu, adieu, qui mon cœur ayme! - Adieu lyesse souveraine! - -La chanson de François Ier termine le recueil et lui sert, en quelque -sorte, de moralité. Brantôme nous a raconté que ce roi de la chevalerie -française avait tracé ces deux vers, avec un diamant, sur une vitre du -château de Chambord: - - Femme souvent varie: - Bien fol est qui s’y fie! - -La mémoire de Brantôme lui a fait défaut; il a resserré en deux vers un -quatrain que François Ier avait mis lui-même en musique, puisqu’on lit -en tête de ce morceau: _Le Roy_. Je vais transcrire les paroles, un -autre transcrira la musique: - - Qui veult du tout son service perdre, - Vieil homme, enfant ou femme serve: - L’homme se meurt, l’enfant oublie, - En tout propos femme varye. - -Nº 390.--Ce recueil, semblable au précédent sous le double rapport -de l’écriture et des ornements calligraphiques, se compose de 128 -feuillets chiffrés, outre 5 feuillets de table. Cette table est divisée -ainsi: 1º _Tabula motettorum octo vocum_; 2º _Table des chansons à huyt -parties_; 3º _Table des chansons à sept_; 4º _Tabula motettorum sex -vocum_; 5º _Table des chansons à six parties_; 6º _Table des chansons -à trois parties_. La date de 1552 est écrite en bleu, au centre de -l’initiale du feuillet 19, avec un cœur d’azur dans les entrelacs. - -On voit, d’après la table générale, que ce volume renferme la moitié -des chansons et motets du recueil précédent, mais, en revanche, les -chansons à trois parties s’y montrent pour la première fois. Ces -chansons nous offrent trois noms nouveaux, que nous retrouvons dans -la liste de Rabelais: ce sont Adrien Willart, Jean Mouton et Robinet -Fevin. Quant aux autres noms, il faut citer Ninon le Petit, Perabosco -et Noël Balduwin, que nous n’avions pas encore vus. - -Parmi les chansons à trois voix, nous pourrions reconnaître des vers de -Clément Marot, de Saint-Gelais et du roi François Ier, mais le temps -nous manque pour faire cette recherche. Mentionnons seulement les -chansons populaires, dont quelques-unes doivent être d’anciens airs -rajeunis par les compositeurs de musique de la chambre du roi. Ainsi, -_la Rousée du moys de may_, au feuillet 113, remonte au quinzième -siècle environ. Les paroles de la chanson du feuillet 99 ont couru -longtemps dans le peuple, avant d’arriver à la cour; on en jugera par -une citation: - - A la fontaine du prez, - Margo s’est bagnié. - Son amy passa par là, - Qui la regarde, hip! - «Belle, que faictes-vous là, - Margo, Marguerite?» - -Plusieurs de ces chansons populaires sont très-libres; c’est leur péché -originel. Nous n’en citerons que le timbre ou le premier vers, en -laissant le lecteur imaginer le reste: _Au joly bois sur la verdure_; -_Allons gay, gayement_; _Pleusist à Dieu qui crea nostre monde_, etc. -Le chef-d’œuvre du genre, au verso du feuillet 109, débute de la sorte: -_Arrousez voz vi vo vi vo violettes_. On peut se représenter Diane et -Henri, faisant chacun leur partie dans cet étrange morceau à trois -voix. Au bon vieux temps, on n’y entendait pas malice, ou plutôt, -malice entendue, on riait, et tout était pour le mieux. - -Chantons encore la chanson à six voix de la Fille de quinze ans -(au feuillet 20): _Entre vous, fille de quinze ans_.... Mais ayons -soin d’abord de faire éloigner les dames, qui ne lisent plus les -_Bigarrures_ du seigneur des Accords, et qui croiraient que nous -parlons grec. Ce grec-là, que le beau sexe comprenait autrefois, était -le bon français de la cour de Henri II. - -Nº 391.--Ce recueil, semblable aux précédents, se compose de 88 -feuillets chiffrés, avec 4 feuillets de table. Cette table est divisée -comme il suit: 1º _Tabula motettorum octo vocum_; 2º _Table des -chansons à huyt parties_; 3º _Table des chansons à trois voix_; 4º -_Table des chansons à deux parties_. On voit que cette 4e division est -la seule qui ne se retrouve pas dans les deux recueils précédents. La -date de 1552 est écrite en rouge dans les entrelacs de l’initiale du -feuillet 16, mais les cœurs emblématiques ne figurent nulle part dans -les ornements calligraphiques du volume. - -Les chansons à deux parties nous donnent seulement trois nouveaux noms -de musiciens, Jean Gero, Claude (Claude le jeune) et Pierre Certon, -dont les deux derniers appartiennent encore à la liste de Rabelais. - -La charmante chanson de Clément Marot: _Tant que vivray en aage -florissant_, est ici dans les chansons à deux parties, mais sans avoir -subi sa métamorphose calviniste. Une autre chanson du même poëte -(feuillet 82): _Le cueur de vous ma presence desire_, a pu être faite -pour lui-même, lorsqu’il aimait Diane et qu’il en était encore pour -ses frais d’amour et de poésie: telle est, du moins, la tradition que -Lenglet Du Fresnoy a recueillie (t. II, p. 343, de son édit. in-12). - -Nous ne voyons ici qu’une chanson populaire, dont le début donnera -l’idée: - - Quand j’estoie à marié, - J’avois chausses et soliés: - Maintenant j’ay des crotes, - Fic loques, des loques! - -Mais plusieurs de ces chansons à deux voix furent composées évidemment, -paroles et musique, par Henri II et sa maîtresse, ou, du moins, pour -eux et sous leur nom. Ainsi la chanson: _Je suis déshéritée_ (fol. -78), semble avoir été faite pendant un voyage du roi, pour exprimer -les regrets de l’absence. Il est permis de supposer que le roi l’aura -mise en musique, car elle ne porte pas le nom du musicien, ainsi que -d’autres chansons qui se prêtent naturellement à une attribution -analogue. Ces autres chansons, en effet, sont du même style que les -vers de Henri II, qui n’était pas tous les jours poëte, mais qui avait -toujours, en prose comme en vers, un sentiment exquis de tendresse et -d’admiration pour la favorite, dont il faisait reproduire partout le -monogramme, les emblèmes et la devise: _Donec totum impleat orbem_. -Voici une de ces chansons, qu’on retrouvera probablement dans les -poésies inédites du roi: - - Si mon travail vous peult donner plaisir, - Recepvant d’autre plus de contentement, - Ne craignez plus me faire desplaisir - Et en laissez à mes yeux le tourment: - Puisque du mal c’est le commencement, - C’est bien raison qu’ils en souffrent la peine: - Endurez donc, pauvres yeulx, doulcement - Le dœul issu de joye incertaine. - -Le volume finit par un _canon_ joyeux de Dominicus Phinot, qui entonne -à plein gosier, sauf le respect qu’on doit aux dames: - - Hault le boys, m’amye Margot, - Hault le boys, m’amye! - -Dieu soit loué, dieu des bibliophiles! j’ai pu toucher, avec émotion, -avec bonheur, ces merveilleux livres, qui ont été touchés par les mains -royales de Henri II, par les belles mains de Diane de Poitiers. - - - - - LA CONFRÉRIE DE L’INDEX - ET - ŒUVRES DE CYRANO DE BERGERAC. - - -Les œuvres complètes de Cyrano de Bergerac ont été imprimées au moins -douze fois, sans compter les éditions partielles, qui sont nombreuses; -cependant on peut les ranger parmi les livres qui, sans être rares, -ne se rencontrent presque pas dans le commerce de la librairie et qui -manquent souvent dans les grandes bibliothèques. Pourquoi ces éditions -ont-elles disparu? Sont-elles allées pourrir sur les quais et tomber -en pâte sous le pilon? Non, certainement, car elles n’ont jamais été -décriées et négligées; jamais l’acheteur ne leur a fait défaut, et leur -prix vénal s’est maintenu toujours à un taux honnête, sinon élevé. -L’auteur est connu, l’ouvrage est estimé, mais le livre a disparu. - -Nous sommes convaincu que, jusqu’à l’époque de la Révolution de 89, les -éditions de Cyrano de Bergerac ont été détruites systématiquement par -les soins infatigables de la mystérieuse confrérie de l’Index. Cette -confrérie, qui faisait une guerre sourde et terrible aux ouvrages des -philosophes et des libres penseurs, qu’elle avait marqués du sceau -de l’athéisme ou de l’impiété, se recrutait parmi les laïques comme -parmi les ecclésiastiques; ses instruments les plus actifs et les -plus redoutables étaient les confesseurs _in extremis_ et les syndics -de la librairie. Dès qu’un homme, connu par ses opinions hardies en -matière de religion et noté comme tel sur les listes de l’Index, était -dangereusement malade, il se voyait circonvenu et obsédé par des gens -qui tenaient à honneur de le confesser, de le convertir, de lui faire -faire amende honorable: s’il cédait à ces persécutions, on lui enlevait -ses papiers. Dans tous les cas, après sa mort, sa succession avait -peine à défendre son cabinet et sa bibliothèque contre l’invasion de -la confrérie de l’Index, qui faisait main basse sur tout écrit, sur -tout imprimé, portant témoignage des idées anti-religieuses du défunt. -C’est ainsi que s’épuraient les collections de livres, qui ne pouvaient -être mises en vente sans avoir subi le contrôle rigoureux de deux -experts du syndicat de la librairie. L’objet de cette visite était -d’extraire et d’anéantir les livres _défendus_, les uns notoirement -désignés par l’autorité civile comme dangereux à certains égards, les -autres condamnés secrètement comme hérétiques par la confrérie de -l’Index. Quant aux ouvrages inédits des écrivains accusés d’être les -ennemis avoués ou latents de la religion catholique, quant à leurs -correspondances particulières, on les recherchait avec un zèle et une -persévérance, qui triomphaient tôt ou tard de la vigilance des parties -intéressées. Voilà comment nous avons perdu non-seulement tous les -autographes de Molière, mais encore toutes les lettres qui lui avaient -été adressées, toutes celles aussi où son nom se trouvait mentionné, -comme si l’on eût essayé d’effacer la mémoire de l’auteur du _Tartufe_. - -Il en a été de même de Cyrano, qui était, ainsi que Molière, inscrit -dans le répertoire des athées, par la confrérie de l’Index. De son -vivant, on l’eût fait brûler vif, si les dénonciations anonymes -avaient suffi pour allumer un bûcher; on le menaça, on l’inquiéta -de poursuites judiciaires; on fit interdire la représentation de sa -tragédie d’_Agrippine_; on fit saisir la première édition de sa comédie -du _Pédant joué_; pendant sa dernière maladie, on tenta de s’emparer -de ses manuscrits, pour les détruire, mais, par bonheur, ses amis, qui -les avaient cachés, en sauvèrent au moins une partie; après sa mort, -on ne cessa de faire disparaître les exemplaires de ses œuvres, que le -clergé avait mises à l’index, sans que le parlement eût jamais autorisé -cette proscription, qui n’en fut que plus ardente et plus impitoyable. -Les éditions avaient beau succéder aux éditions, les ouvrages de Cyrano -ne parvenaient pas à se répandre; son nom seul était populaire, et -entaché encore presque de ridicule! On ne saurait mieux donner une idée -de cette guerre acharnée faite à l’auteur par la confrérie de l’Index, -qu’en constatant que la première édition des _Œuvres diverses_, in-4º, -publiée en 1654, ne se trouve plus que dans les grandes bibliothèques -publiques, et qu’elle n’a figuré dans aucun catalogue de bibliothèque -particulière depuis deux siècles. - -En publiant une nouvelle édition des œuvres de Cyrano de Bergerac, nous -aurions voulu pouvoir remplir les déplorables lacunes qui existent dans -l’_Histoire comique des États et Empires de la Lune_. Mais le savant -M. de Monmerqué, qui possédait un manuscrit complet de cet ouvrage, -s’était proposé de le publier lui-même. «Il y a plus de vingt ans, nous -écrivait-il à ce sujet, que j’ai acquis un manuscrit des _États et -Empires de la Lune_ du singulier Cyrano de Bergerac, dans lequel les -passages retranchés, et dont l’absence est indiquée par des points, se -trouvent, sans que le sens éprouve d’interruption. Je le publierai, dès -que j’aurai achevé de payer mon tribut à madame de Sévigné... Cyrano -faisait partie d’une coterie prétendue philosophique, avec d’autres -littérateurs du temps, sur laquelle je lèverai quelques voiles... -Publiez donc votre édition sans moi et sans mes manuscrits; je viendrai -après vous et je profiterai de vos recherches. - - «Tout ce que je puis vous dire, c’est que les passages retranchés - dans les _États de la Lune_, outre certaines bizarreries - propres à Cyrano, sont les avant-coureurs de la philosophie du - dix-huitième siècle, dont les auteurs n’ont cherché qu’à nier et - à repousser toutes les bases religieuses. - - «Mon manuscrit est du temps de Bergerac; je ne serais pas - éloigné de croire qu’il est de sa main; mais je n’ai jamais vu - une lettre écrite et signée par lui. Quand je le publierai, - les morceaux inédits seront, je pense, imprimés en caractères - italiques, pour les faire mieux distinguer des autres, sauf les - observations de mon éditeur, qui pourrait demander de simples - guillemets.» - -Les indications que nous fournit la lettre de M. de Monmerqué sont -de nature à nous faire regretter davantage de n’avoir pu faire usage -de son manuscrit. Nous ne partageons pas, d’ailleurs, son sentiment -à l’égard du caractère personnel de Cyrano de Bergerac: la _coterie_ -dont Cyrano faisait partie était celle des jeunes philosophes, élèves -de Gassendi, de Campanella et de Descartes; ils ne se piquaient pas -d’athéisme proprement dit; quelques-uns même, par exemple Jacques -Rohault, étaient fort pieux; mais ils soumettaient à l’examen -philosophique la religion, la morale et la politique; ils s’élevaient, -par la raison et la science, au-dessus des ténèbres du préjugé et de la -superstition; ils avaient la passion du beau et du vrai; ils étudiaient -la Nature, ils lui dérobaient ses secrets; ils apprenaient à douter, en -s’initiant aux mystères de la sagesse humaine. - -On a dit que Cyrano de Bergerac était un fou, fou spirituel, selon les -uns; fou sublime, suivant les autres. C’était plutôt un sage, plein de -caprice et d’imagination; c’était un homme de génie, qui n’a pas vécu -dans des conditions favorables pour faire reconnaître généralement sa -supériorité comme philosophe, son mérite comme écrivain, sa puissance -comme inventeur. Il y a sans doute beaucoup de verve comique dans son -_Pédant joué_, beaucoup d’éloquence théâtrale dans son _Agrippine_, -beaucoup d’esprit et d’originalité dans ses _Lettres_; mais, malgré -de grossières incorrections de style, malgré de nombreuses fautes de -goût, qui sont les mêmes dans toutes les compositions de l’auteur, -on peut regarder comme deux chefs d’œuvre, comparables à ceux que -le dix-septième siècle a produits, l’_Histoire comique des États et -Empires de la Lune_, et surtout l’_Histoire comique des États et -Empires du Soleil_, quoique ce dernier ouvrage ne soit pas achevé et -que le précédent ait été mutilé par la prudence timorée des premiers -éditeurs. - -Nous sommes certain que tôt ou tard Cyrano de Bergerac reprendra son -rang parmi les écrivains les plus remarquables de la France et en même -temps parmi les philosophes les plus illustres des temps modernes. -Heureux si nous avons pu contribuer, en réimprimant ses œuvres avec -quelque soin, à le réhabiliter au double point de vue littéraire et -scientifique! Nous espérons aussi que la nouvelle édition des œuvres -de Cyrano, en attirant l’attention sur un auteur si original, amènera -la découverte de quelques-uns de ses ouvrages inédits, en prose et en -vers, notamment celle de l’_Histoire de l’Étincelle_, qu’il regrettait -lui-même à son lit de mort, quand il conjurait les détenteurs des -manuscrits qu’on lui avait dérobés, de les donner au public comme -l’expression de ses dernières volontés. - -Voici le relevé bibliographique de toutes les éditions partielles et -générales des œuvres de Cyrano de Bergerac, éditions que nous citons -d’après les catalogues les plus estimés, quand nous ne les avons pas -vues de nos propres yeux. Tout en présentant une liste plus étendue -que celles qui ont été dressées jusqu’à présent, nous craignons bien -d’avoir omis certaines éditions anciennes, dont il ne reste plus aucun -exemplaire. - - _La Mort d’Agrippine_, tragédie, par M. de Cyrano Bergerac. - Paris, Ch. de Sercy, 1654, in-4º de 4 ff. et 107 pages, plus 1 - feuillet pour le privilége; frontisp. gravé. - - --_La Même. Ibid., id._, 1656, in-12 de 6 ff. prélim. et 84 p. - - --_La Même. Ibid., id._, 1661, in-12. - - --_La Même. Ibid., id._, 1666, in-12. - - - _Le Pédant joué_, comédie, par M. de Cyrano Bergerac. Paris, - Ch. de Sercy, 1654, in-4º de 2 ff. prélim. et 167 pages. - -C’est un tirage à part de la seconde partie des _Œuvres diverses_. - - --_Le Même. Ibid., id._, 1654, in-12. - - --_Le Même. Ibid., id._, 1658, in-12 de 250 p. et 4 ff. - - --_Le Même._ Lyon, Fourmy, 1663, in-12. - - --_Le Même._ Paris, Ch. de Sercy, 1664, in-12. - - --_Le Même. Ibid., id._, 1671, in-12. - - --_Le Même._ Rouen, J.-B. Besongne, 1678, in-12. - - --_Le Même._ Paris, Ch. de Sercy, 1683, in-12. - - - _Les Œuvres diverses de M. de Cyrano Bergerac._ Paris, Ch. de - Sercy, 1654, 2 part. en 1 vol. in-4 de 4 ff. prélim. et 294 - pages pour la première partie; 2 ff. non chiffrés et 167 pages - pour la seconde; plus 2 ff. pour le privilége. - -Contenant, avec la dédicace au duc d’Arpajon surmontée de ses -armoiries, les _Lettres de M. de Bergerac_, les _Lettres satyriques -de M. Bergerac de Cyrano_, les _Lettres amoureuses de M. de Cyrano -Bergerac_, et le _Pédant joué_. Ainsi, le nom de l’auteur est écrit de -trois manières différentes dans le même recueil. - - _Histoire comique ou Voyage dans la Lune_, par Cyrano de - Bergerac. _S. l. et s. d._ (1650?), in-12. - -Cette édition, qui fut imprimée, certainement sans privilége du roi, -dans une ville du Midi, soit à Montauban, soit à Toulouse, n’est citée -que dans le _Catalogue de la Bibliothèque du Roi_, rédigé par l’abbé -Sallier; voyez le t. II des _Belles-Lettres_, p. 33, nº 703 A. - - - _Histoire comique des États et Empires de la Lune._ Paris, - 1656, in-12. - -Édition citée par le P. Niceron. - - - _Histoire comique_, par M. Cyrano de Bergerac, contenant les - États et Empires de la Lune. Paris, de Sercy, 1659, in-12. - - --_La Même. Ibid., id._, 1663, in-12. - - - _Œuvres diverses._ Paris, Ant. de Sommaville, 1661, 3 part. en - 1 vol. in-12. - -Contenant: _Histoire comique des États et Empires de la Lune_ (191 -pages); _Lettres satyriques, amoureuses_, etc. (344 pages); et le -_Pédant joué_ (152 pages), avec un titre et une pagination particulière. - - --_Les Mêmes._ Rouen, B. Séjourné ou F. Vaultier, 1676, 3 part. - en 1 vol. pet. in-12. - - «On remarque, à la fin du second acte du _Pédant joué_, une - curieuse petite gravure sur bois,» dit M. Claudin, dans son - _Catalogue mensuel de livres anciens_. - - - _Nouvelles Œuvres de Cyrano Bergerac_, contenant l’Histoire - comique des Estats et Empires du Soleil et autres pièces - divertissantes. Paris, Ch. de Sercy, 1662, in-12, portr. par Le - Doyen. - - --_Les Mêmes._ Paris, Ch. de Sercy, 1676, in-12. - - - _Nouvelles Œuvres_ et _Œuvres diverses_. Paris, Ch. de Sercy, - 1662-66. 5 part. en 1 vol. in-12, portr. - - - _Œuvres_ (complètes, avec les préfaces). Lyon, 1663, 2 vol. - in-12. - - --_Les Mêmes._ Paris, Ch. de Sercy, 1676, 2 vol. in-12. - - --_Les Mêmes._ Rouen, 1677, 2 vol. in-12. - - --_Les Mêmes. Ibid._, J. Besongne, 1678, 2 vol. in-12. - - --_Les Mêmes. Ibid._, Ch. de Sercy, 1681, 2 vol. in-12, portr. - - _Les Œuvres diverses_, enrichies de fig. en taille douce. - Amsterdam, Daniel Pain, 1699, 2 vol. in-12. - -Malgré le titre d’_Œuvres diverses_, ce sont les œuvres complètes de -l’auteur. Il y a des exemplaires sur papier fort, tirés in-8. - - --_Les Mêmes._ Paris, Ch. Osmont, 1699, in-12. - - --_Les Mêmes._ Amsterdam, J. Desbordes (Trévoux), 1709, 2 vol. - in-12. - - --_Les Mêmes. Ibid., id._ (Rouen), 1710, 2 vol. in-12, - portrait. - -Il y a des exemplaires tirés de format in-8. - - --_Les Mêmes._ Amsterdam, Jacq. Desbordes (Paris), 1741, 3 vol. - in-12, frontisp. grav. et portr. - -Édition entièrement conforme à celle de 1662-66. - - --_Les Mêmes. Ibid., id._, 1761, 3 vol. in-12. - -C’est l’édition précédente avec de nouveaux titres. - - - _Œuvres_ (choisies), précédées d’une notice par Le Blanc. - Toulouse, impr. de A. Chauvin, 1855, in-12. - -Contenant seulement les deux Histoires comiques des États et Empires de -la Lune et du Soleil. - - - - - MARCEL - TRAVESTI EN MÉZERAI. - - -Notre infatigable bibliographe Quérard a composé quatre gros volumes, -qui sont loin d’être complets, mais qui sont très-curieux et -très-piquants, sur les _Supercheries littéraires_, dans lesquelles -il a confondu, sans y prendre garde, les faits qu’il faut imputer -aux auteurs mêmes, et ceux dont les libraires seuls doivent être -responsables. Nous regrettons qu’on n’ait pas fait la part des uns et -des autres. - -Le précieux livre de M. Quérard, il est vrai, a été rédigé au point de -vue des écrivains plutôt que des libraires. Nous ne nous occuperons -donc que de ces derniers, qui ont, de leur pleine autorité, travesti -les titres des livres et changé les noms des auteurs, pour les besoins -d’un commerce peu loyal sans doute et, à coup sûr, peu littéraire. Ce -sont là les supercheries bibliopoliques. Il convient de rendre au -libraire, en justice distributive, ce qui lui appartient. - -Ce ne sont pas toujours les bons livres qui se vendent, témoin -l’Histoire de France de Guillaume Marcel, laquelle ne s’est jamais -vendue. - -C’est pourtant là, et sans aucune comparaison, le meilleur abrégé -chronologique de notre histoire, qu’on ait publié depuis qu’il y a des -abrégés chronologiques. - -Celui-ci fut publié en 1686, à Paris, chez Denys Thierry, en 4 vol. -pet. in-8, sous ce titre: _Histoire de l’origine et des progrès de -la monarchie françoise, suivant l’ordre des temps, où tous les faits -historiques sont prouvez par des titres authentiques et par les auteurs -contemporains_. - -Guillaume Marcel n’était malheureusement pas un écrivain: c’était -un savant universel, doué d’une mémoire prodigieuse; il avait lu -énormément, et il n’avait pas perdu un fait ni une date de tout ce -qu’il avait entassé dans son cerveau. Il passait pour le premier -chronologiste du monde, et, afin de justifier sa réputation, il avait -publié successivement des _Tablettes chronologiques pour l’histoire -de l’Église_ (Paris, 1682, in-8), et des _Tablettes chronologiques, -depuis la naissance de Jésus-Christ, pour l’histoire profane_ (Paris, -1682, in-8). Ces deux ouvrages, ces deux chefs-d’œuvre, furent bien -accueillis et même bien vendus; on les mit dans les mains des enfants, -mais on ne les mit pas dans les bibliothèques. Voilà pourquoi on ne les -trouve pas dans les catalogues de livres. - -Cependant Marcel et son libraire furent encouragés par ce succès. -Marcel coordonna les notes qu’il avait rassemblées, lorsqu’il était -sous-bibliothécaire de l’abbaye de Saint-Victor, et il exécuta, en -trois années, son _Abrégé chronologique de l’histoire de France_, -auquel il ne donna point toutefois ce titre, que l’ouvrage de Mézeray -ne lui permettait pas de prendre. Ce n’était pas non plus dans -l’intention de rivaliser avec Mézeray, qu’il avait voulu présenter une -chronologie simple, précise et aride des événements, depuis l’origine -de la monarchie jusqu’à la fin du règne de Louis XIII. Il savait -bien que son livre n’était pas une histoire proprement dite; il se -flattait seulement d’avoir fait un livre instructif et utile. Dieu sait -l’érudition historique qu’il a accumulée dans ses quatre volumes, dont -le premier, consacré à l’histoire des Gaulois, est encore égal, sinon -supérieur, à tout ce qui a été écrit sur les origines obscures de la -France! Quels matériaux excellents sont préparés et classés dans les -quatre volumes, qui forment, en quelque sorte, une table des matières, -chronologique et systématique, des principaux documents originaux de -notre histoire! - -Eh bien! il faut l’avouer, à la honte du public éclairé et lettré de -cette époque, l’ouvrage de Marcel ne trouva pas d’acheteurs, parce -qu’il n’avait pas trouvé de prôneurs. L’édition entière resta dans les -magasins du libraire. L’auteur eut tant de chagrin de cet échec, qu’il -jura de ne plus rien publier de son vivant. Peu de temps après, il -obtint la place de commissaire des classes de la marine à Arles, et il -se retira dans cette ville. - -L’édition de son malheureux livre ne l’y suivit pas. Le libraire, Denys -Thierry, s’en débarrassa, dix-huit ans après, en la vendant à la rame. -Mais le spéculateur, qui l’achetait comme vieux papier, ne la mit pas -au pilon: ce spéculateur avait des accointances avec la librairie de -colportage, et voici le procédé qu’on employa pour vendre un livre -qui ne s’était pas vendu. L’_Abrégé chronologique_ de Mézeray était -toujours en grande faveur; les éditions succédaient aux éditions, et -la dernière, formant sept vol. in-12 (y compris l’_Avant-Clovis_), -imprimée à Amsterdam, chez Antoine Schelte, en 1696, avait été -introduite en France où elle fut bientôt épuisée. L’acquéreur des -exemplaires de l’Histoire de Marcel divisa les quatre volumes en sept, -au moyen du partage des trois derniers tomes en six volumes, car le -premier tome, orné de gravures et de cartes, était beaucoup plus mince -que les autres; puis, il fit faire, dans une imprimerie clandestine, -des titres nouveaux ainsi conçus: _Abrégé chronologique de l’histoire -de France, par François de Mézeray, historiographe de France, nouvelle -édition revue et corrigée sur la dernière de Paris, et augmentée de la -vie des reines_. Amsterdam, Henri Schelte, 1705. - -Mézeray était mort depuis plus de vingt ans; il n’eut garde de réclamer -contre l’abus qu’on faisait de son nom; Guillaume Marcel n’était pas -encore mort, mais il ne réclama pas davantage, et l’on peut supposer -qu’il ignora toujours la singulière métamorphose qu’on avait fait -subir à son livre: il mourut, trois ans après la mise en vente de la -_nouvelle édition_ de l’_Abrégé chronologique_ de Mézeray, sous le nom -duquel on vit circuler, en France et à l’étranger, l’admirable ouvrage -de Marcel. Quarante ans plus tard, le président Hénault ne se faisait -pas le moindre scrupule d’emprunter à cet ouvrage le plan et les -éléments d’un nouvel _Abrégé chronologique de l’histoire de France_, -qui fit oublier à la fois ceux de Marcel et de Mézeray. - - - - - LES MÉMOIRES - DU - COMTE DE MODÈNE. - - _Lettre à M. Aubry, éditeur du Bulletin du Bouquiniste._ - - - Mon cher Monsieur, - -Je veux attirer votre attention sur un bouquin (je qualifie de la sorte -tout livre décrié, ou négligé, ou inconnu, qui s’en va moisir sur les -étalages), lequel deviendra un excellent livre de bibliothèque, dès -qu’on saura ce qu’il est et ce qu’il vaut. - -Vous annoncez justement un exemplaire dudit bouquin, broché, au prix -de 4 francs, dans votre dernier numéro du _Bulletin_. Certes! le prix -de 4 fr. est aujourd’hui très-convenable, mais demain peut-être il -sera porté à 6 fr., à 12 fr. et au delà, jusqu’à ce qu’on réimprime -l’ouvrage, que vous décrivez ainsi: - - «MIELLE (J.-B.). Mémoires du comte de Modène sur la révolution - de Naples, de 1647; 3e éd. _Paris_, 2 vol. in-8.» - -Votre annonce, permettez-moi de vous le dire, donnerait à penser -que vous considérez le bonhomme J.-B. Mielle comme l’auteur de ces -Mémoires, qui seraient ainsi apocryphes, de même que ceux de madame du -Barry, du cardinal Dubois, de madame de Châteauroux, etc. Mais loin de -là; ces Mémoires sont très-authentiques, composés, sinon entièrement -écrits, par un homme qui avait joué un rôle actif dans cette romanesque -révolution de Naples, où le duc Henri de Guise faillit devenir roi, en -succédant au pêcheur Masaniello. - -Esprit de Raymond de Mormoiron, comte de Modène (qui a un article dans -la _Biographie universelle_ de Michaud, grâce à ses relations avec -notre Molière, grâce surtout à l’intérêt héraldique que lui portait un -de ses descendants, le savant marquis de Fortia d’Urban), écrivait tant -bien que mal en prose et en vers, aimait passionnément les lettres et -le théâtre, et se ruinait volontiers pour des comédiennes. Il avait -connu Molière chez Madeleine Béjart, dont il fut un des premiers -adorateurs, et plus tard, Molière, qui avait été son successeur -dans les bonnes grâces de Madeleine, devint son gendre en épousant -Armande-Gresinde Béjart, laquelle n’était autre que la fille naturelle -du comte de Modène, née à Paris et baptisée à Saint-Eustache, en 1638, -sous le nom de _Françoise_. - -On comprend qu’il n’en fallait pas davantage pour que Molière eût des -rapports intimes avec le comte de Modène. Ces rapports amenèrent entre -eux une sorte de collaboration, qui ne fut, de la part de Molière, -qu’un acte de complaisance à l’égard du père d’Armande-Gresinde -Béjart. Le comte de Modène, après une vie d’aventures, de débauches et -de campagnes militaires, revenait de Naples, où il avait été témoin -de cette étrange révolution populaire, qui eut pour héros Masaniello -et le duc de Guise: il s’avisa d’écrire ses mémoires et Molière lui -vint en aide. On n’a pas de peine, en effet, à reconnaître le style -franc et ferme de Molière au milieu de la narration souvent emphatique -du vieil ami de Tristan l’Hermite. La dédicace du livre à madame la -duchesse de Luynes, veuve du connétable, est évidemment sortie tout -entière de la plume de Molière, ainsi que beaucoup de passages de ces -curieux Mémoires, qui parurent avant ceux du duc de Guise, rédigés par -de Saint-Yon, son secrétaire. - -Le premier volume de l’ouvrage du comte de Modène fut publié en 1666, -et le second, en 1667. Pithon-Curt cite, dans son _Histoire de la -Noblesse du comté Venaissin_, une première édition in-4, imprimée à -Avignon; mais nous ne croyons pas à l’existence de cette édition, -d’après le privilége de celle qui parut à Paris, en 1666 chez Boullard, -3 vol. in-12. Le troisième volume ne doit avoir paru qu’en 1668, ou en -1667 au plus tôt. Il y a des exemplaires avec les noms des libraires -Guill. de Luyne, Barbin, etc. Le _Journal des savants_, dans son numéro -du 13 mai 1666, a rendu compte du premier volume, en disant que cette -Histoire est écrite avec plus de fidélité que les relations italiennes -qui avaient déjà vu le jour. - -On ne sait à quelle circonstance particulière attribuer la rareté -excessive de cette édition. Elle n’est pas citée dans les catalogues de -livres les plus considérables, et nous ne l’avons rencontrée que dans -celui de la bibliothèque de Secousse. Lorsque Fortia d’Urban voulut la -réimprimer, il la chercha inutilement dans le commerce de la librairie -ancienne, et il ne la trouva que dans deux grandes bibliothèques -publiques de Paris. - -Ce fut en 1826 que Fortia d’Urban en fit à ses frais une nouvelle -édition, sous ce titre: _Histoire de la révolution de la ville et -du royaume de Naples_, par le comte Raymond de Modène, avec des -notes généalogiques et historiques, _Paris_, _Sautelet_, 2 vol. -in-8. Il mit en tête de cette édition une généalogie de la maison de -Raymond-Modène, et une liste des ouvrages sur la révolution de Naples, -au nombre de 58, tant imprimés que manuscrits. Ces deux morceaux -furent tirés à part sous le titre de: _Extrait des Mémoires du comte -de Modène_ (Paris, Lebègue, 1826, in-8 de 32 p.) et distribués aux -amis de l’auteur. L’édition des Mémoires du comte de Modène ne se -vendit pas, et le libraire Sautelet pria Fortia d’Urban de reprendre -tous ses exemplaires. Nous n’avons pas découvert par quelles raisons -J.-B. Mielle, qui était un des amis de l’éditeur, fut prié de donner -ces Mémoires comme une troisième édition faite par lui-même: on -changea seulement les titres, la préface et quelques feuillets des -notices préliminaires, et le livre, rafraîchi et rajeuni, reparut -chez Pelicier, avec la date de 1827. Il ne se vendit pas davantage et -retomba, plus décrié que jamais, dans les bas-fonds de la bouquinerie, -non loin du gouffre où les malheureux livres disparaissent sous le -pilon. - -Eh bien! mon cher monsieur, les quelques exemplaires qui ont échappé -au naufrage méritent d’être sauvés et d’entrer dans le port des -bibliophiles. Quant à la première édition de 1666-1668, il ne faut pas -y songer: il n’en existe peut-être pas quatre exemplaires au monde[2]. -L’édition de Fortia d’Urban peut en tenir lieu et doit même lui être -préférée, à cause des additions utiles qu’elle renferme. Cette édition -de 1826 ne nous semble pas inférieure à celle de 1827, malgré les -changements que Mielle a faits dans cette dernière, pour expliquer son -rôle d’éditeur. Mais peu importe Mielle ou Fortia; c’est le comte de -Modène, c’est Molière, que nous voulons trouver dans ces intéressants -Mémoires sur les révolutions de Naples. Reste à faire la part de -l’un et de l’autre, qui n’étaient pas de même force sous le rapport -littéraire: le comte de Modène dictait ou plutôt racontait; Molière -écrivait, et le beau-père n’eut pas le bonheur de voir rejaillir sur -lui un reflet de la gloire de son illustre gendre. - -Agréez, etc. - - P.-L. JACOB, _bibliophile_. - - [2] M. Solar en possédait un, très-beau, dans son admirable - bibliothèque. - - - - - L’ABBÉ DE SAINT-USSANS - ET SES OUVRAGES. - - -M. Robert Luzarche, fils du savant bibliothécaire de la ville de Tours, -a le premier évoqué le souvenir d’un poëte du dix-septième siècle, que -les biographes et même les bibliographes avaient injustement laissé -dans l’oubli depuis plus de cent soixante ans. La notice qu’il a -consacrée à deux ouvrages de l’abbé de Saint-Ussans, les _Contes en -vers_ et les _Billets en vers_, est enfouie, malheureusement, dans une -feuille bibliographique qui a vécu ce que vivent les feuilles, et qui -est déjà oubliée (_le Chasseur bibliographe_, nº 8, août 1863). - -Ces deux ouvrages, qu’on s’étonne de ne pas trouver décrits dans le -_Manuel du libraire_, ont été remis en honneur comme ils méritaient -de l’être, et ils ne passeront plus inaperçus, sous les yeux des -bibliophiles, dans les ventes publiques, car l’auteur de cette -résurrection littéraire n’a eu qu’à citer quelques vers de ce malin -et spirituel conteur, pour prouver que notre La Fontaine avait pu -le considérer comme un de ses plus dignes émules. En effet, Pierre -Richelet, dans son _Dictionnaire de la langue françoise_, a cité l’abbé -de Saint-Ussans presque aussi souvent que La Fontaine. - -Ce conte, que M. Robert Luzarche a choisi parmi les plus courts et les -plus piquants du recueil, n’est-il pas un petit chef-d’œuvre? - - - LE PRÉSIDENT. - - En certaine province une justice estoit, - Où l’on faisoit, un jour, grand bruit à l’audience; - Chacun parloit tout haut, personne n’escoutoit, - Quand le président, las de telle impertinence, - Dit en colère: «Huissier, faites faire silence! - Avec tous ces causeurs estes-vous du complot? - Quelle pitié! Voilà quatre causes, je pense, - Que nous jugeons, sans en entendre un mot!» - -Les Contes de l’abbé de Saint-Ussans, qu’on chercherait inutilement -dans beaucoup de catalogues, ont eu pourtant deux et, peut-être, trois -éditions. La première ne porte pas le nom de l’auteur sur le titre: -_Contes nouveaux en vers_, dédiez à Son Altesse Royale Monsieur, frère -du Roi (_Paris_, _Augustin Besoigne_, 1672, in-12). La seconde édition -fut imprimée en 1677, et mise en vente à Paris, chez Trabouillet. Il -y a des exemplaires datés de 1676. Les contes sont au nombre de 25, -dans l’une et l’autre édition. Dans la dédicace à Monsieur, frère du -roi, l’auteur n’a pas manqué de faire l’éloge de La Fontaine, dont -les _Contes et Nouvelles_ étaient alors dans toutes les mains, et -qu’il se flattait d’imiter, sinon d’égaler: «Ce serait trop parler -sur cette matière, dit-il en terminant l’apologie du conte, après -un habile homme que j’y reconnois pour le maistre, et après lequel -je n’eusse voulu même rien conter, si je n’avois cru que, mes contes -estant presque tous nouveaux, on ne m’accuseroit pas d’en vouloir -faire comparaison avec les siens, qu’il a tirés de Boccace et d’autres -endroits qu’il cite. Que si on les compare ensemble contre mon -intention, il ne pourra qu’en tirer de l’avantage, et je lui donneray -du lustre.» On n’a pas besoin d’ajouter que les contes de l’abbé de -Saint-Ussans sont moins libres que ceux de La Fontaine. «On comprend, -dit Viollet-Le-Duc, qu’il n’ait pas signé ses contes du nom de son -abbaye. Il ne manque ni de naturel, ni de facilité. Sa poésie, comme -celle de son maître, est gaie, mais n’est pas obscène.» - -L’abbé de Saint-Ussans a pu, sans scrupule, mettre son nom d’abbé à son -second ouvrage: _Billets en vers, de M. de Saint-Ussans_ (Paris, Jean -Guignard, 1688, in-12). Il y a des exemplaires avec l’adresse de _veuve -de Claude Thiboust_, sous la même date. «Bien que les _Billets en vers_ -contiennent des choses qu’un ecclésiastique ne voudrait pas imprimer -aujourd’hui, dit Viollet-Le-Duc, on conçoit que, comme abbé du beau -monde, il y ait mis le nom sous lequel il était plus universellement -connu. C’était un homme d’esprit. Ses billets, adressés la plupart à -des personnes connues, entre autres Racine et Boileau, sont facilement -écrits, de bon goût, et sans abuser de la négligence que comporte le -genre. Le volume contient, en outre, des devises, _Corps et Ames_, -et des chansons.» La devise était un genre dans lequel l’abbé de -Saint-Ussans avait des succès qui le faisaient rechercher dans la belle -société de Paris. Nous avons vu de lui une pièce volante, intitulée: -_Vers à M. Payelle, en luy envoyant une devise faite pour M. le -chancelier Boucherat_, par Saint-Ussans (Paris, And. Cramoisy, 1686, -in-4). - -Je veux encore signaler ici plusieurs autres ouvrages de l’abbé de -Saint-Ussans, et rassembler quelques rares indications biographiques -que La Monnoye nous a données sur le compte de cet abbé poëte et -savant. Adrien Baillet n’avait eu garde de l’oublier dans la Liste des -auteurs déguisés, où il le mentionne ainsi: «GLAS (le sieur de Saint-), -N.... de Saint-Ussans.» La Monnoye a complété ce simple renseignement, -par une note ainsi conçue: «L’abbé de Saint-Ussans, de Toulouse, nommé -Pierre de Saint-Glas, auteur des _Billets en vers_, imprimés à Paris, -in-12, 1688, y avoit, dix ans auparavant, fait imprimer, sous le nom -de _Saint-Glas_, un volume de même taille, intitulé: _Contes nouveaux -en vers_. C’étoit fort peu de chose. Il mourut le 11 mai 1699.» Il -est nommé _de Saint-Glats_, dans la _Bibliothèque de Richelet_, par -Laurent-Josse Leclerc, en tête du _Dictionnaire de la langue françoise_ -(Lyon, Bruyset, 1728, 3 vol. in-fol.). - -La Monnoye, qui l’avait connu certainement, le cite encore deux -fois dans ses additions au _Menagiana_ (Paris, Florentin Delaulne, -1715, 4 vol. in-12). Voici d’abord l’article de Ménage: «Un jeune -prince avoit une volière, dans laquelle, entre autres oiseaux, il -nourrissoit des tourterelles. Un jour qu’elles se faisoient mille -caresses, il leur dit: «Dépêchez-vous vite, car voici mon gouverneur -qui vient.» Là-dessus, La Monnoye ajoute (t. IV, p. 235): «Ceci n’est -qu’un déguisement du 201e conte du Pogge: _de Adolescentula segregata -à viro_. Saint-Ussans, sous le nom de Saint-Glas, en a fait une -paraphrase de quatre-vingts et tant de vers. Ces quinze ennuieront un -peu moins: - - Dame Gertrude avoit un fils unique, - Beau, fait au tour, jeune époux de Catin, - Plus jeune encor, que du soir au matin - Tant caressa, qu’il en devint étique. - De peur de pis, Gertrude sépara - Le tendre couple. En vain Catin pleura: - Malgré ses pleurs, il fallut que la belle - Trois mois entiers couchât seule à l’écart. - Dans cette angoisse, avint que de hasard, - A sa fenêtre, un jour, la jouvencelle, - Contre le mur, sous un toit fait exprès, - Vit des serins qui dans une volière - Faisoient l’amour: «Ah! dit-elle, pauvrets, - Que vos plaisirs, que vos jeux sont doux!... Mais - Dépêchez-vous! j’entends ma belle-mère...» - -Nous regrettons de ne pouvoir citer le second passage (t. IV, p. 22), -qui se rapporte aussi à Saint-Ussans. C’est une traduction très-peu -voilée de ce distique d’Owen sur l’horloge d’eau: - - Clepsydra conjugii effigies est vera: foramen - Tempore fit semper majus, et unda minor. - -Les quatre vers français de la traduction valent mieux que les deux -vers latins, mais ils _bravent l’honnêteté_, suivant l’expression de -Boileau. Le bon abbé n’y regardait pas de si près, et l’on peut, sans -lui faire tort, supposer qu’il menait joyeuse vie, car il écrivait pour -le théâtre et il faisait représenter ses pièces par les comédiens du -roi, à l’hôtel de Bourgogne. Nous avons de lui une comédie, en un acte -et en prose, intitulée: _les Bouts rimés_. Cette comédie, représentée -avec succès le 25 mai 1682, fut imprimée, la même année, à Paris, chez -Pierre Trabouillet, en vertu d’une permission du lieutenant de police, -M. de La Reynie, en date du 15 juillet. Elle est dédiée à S. A. S. -Monseigneur le Prince, qui était un des protecteurs de notre abbé. - -Au reste, cet abbé-là ne se bornait pas à faire des contes et des -comédies; il se mêlait de science, d’histoire naturelle, de philosophie -et d’histoire. Il avait publié, l’année même où parurent ses _Contes -nouveaux_, un recueil fort intéressant, composé de pièces de différents -genres, que lui avait fournies le portefeuille de ses amis, l’abbé -Guéret et Mangars, interprète du roi pour la langue anglaise; ce -recueil a pour titre: _Divers Traités d’histoire, de morale et -d’éloquence_: 1º _la Vie de Malherbe_ (par Racan); 2º _l’Orateur_ -(par Gabriel Guéret); 3º _de la Manière de vivre avec honneur et avec -estime dans le monde_ (par l’éditeur); 4º _si l’Empire de l’éloquence -est plus grand que celui de l’amour_ (par Guéret); 5º _Méthode pour -lire l’Histoire_; 6º _Discours sur la musique d’Italie et des opéras_ -(Paris, veuve Thiboust, 1672, in-12). La préface de ce recueil est -signée de son véritable nom. - -Il signa également un autre opuscule, qui n’était pas moins avouable: -_Particularitez remarquables des sauterelles qui sont venues de Russie_ -(Paris, 1690, in-4). Ces maudites sauterelles avaient-elles fait -leurs orges dans le clos de l’abbaye de Saint-Ussans, pour que l’abbé -les anathématisât à la façon du moyen âge qui exorcisait les animaux -nuisibles et malfaisants? Quoi qu’il en soit, l’abbé de Saint-Ussans, -qui devait avoir alors la cinquantaine au moins, ne s’occupait plus, -sans doute, de poésie galante, car il rédigea ou compila, pour le -_Grand Dictionnaire_ de Moréri, un gros _Supplément_, qui parut -à Paris, en 1689, et qui fut refondu depuis dans les éditions du -Dictionnaire imprimées en Hollande. - -Les recueils d’airs et de parodies, publiés par les Ballard, -contiennent beaucoup de chansons, assez décentes, signées: _de -Saint-Ussans_. Le lecteur ira les y chercher, si le cœur lui en dit. -Mais nous ne résistons pas au plaisir de transcrire ici un conte -épigrammatique, qui fut attribué à La Fontaine, lorsqu’il courait -manuscrit, et que Duval, de Tours, a recueilli dans son _Nouveau Choix -de pièces de poésie_ (La Haye, Henry van Bulderen, 1715, 2 vol. in-8, -t. I, p. 50): - - Dans un bâtiment magnifique, - Où trois ou quatre honnêtes gens - Logeoient parmi quantité de pédans, - Où tout étoit scientifique, - Jusques au moindre domestique, - Le feu s’étant mis un beau jour, - On ferme vivement les portes, - Pour empêcher d’entrer le peuple d’alentour, - Qu’on voyoit accourir par nombreuses cohortes. - Or, entre les gens du dehors, - Étoient plusieurs pédans, qui, laissant leurs affaires, - Venoient secourir leurs confrères, - Comme membres d’un même corps. - Ils étoient en chapeau, manteau long et soutane. - On les introduisit; dès qu’ils furent entrez, - Ceux du dedans, tout effarez, - Ayant perdu presque la tramontane, - Vinrent vers eux, disant: «Tous tant que nous voici, - Il faut délibérer sur cette affaire-ci, - Comme étant affaire importante: - Notre maison brûle toujours, - Sans qu’on y donne du secours. - Ne perdons point de temps, car la chose est pressante. - _Nos deliberare oportet._ - --Oui, mais, dans nos statuts, s’il faut qu’on délibère, - Dirent les autres, comment faire? - Délibérerons-nous sans robe et sans bonnet?» - -Ce conte doit avoir été inspiré par l’incendie de la Sorbonne, que la -muse de Santeul a célébré en vers latins. - -Ce bon abbé de Saint-Ussans préférait évidemment les contes aux -homélies. Nous sommes bien aises, cependant, d’avoir découvert, à -défaut de son abbaye qui a échappé à toutes nos recherches, une pièce -de vers plus édifiante, qu’il a signée de son nom d’abbé; elle est -intitulée: _Sur un tableau de la nativité de N. Seigneur, fait par -monsieur Le Brun, premier peintre du roi. A monsieur Helvetius, docteur -en médecine._ (Paris, de l’impr. de J. Cusson, in-8 de 4 p.) Cette -pièce porte la date de 1689, écrite à la main. Ce sont peut-être les -seuls vers que Pierre de Saint-Glas se soit permis en dehors du genre -profane et galant. - - - - - UN LIVRE CONNU - QUI N’A JAMAIS EXISTÉ. - - -Il y a vingt-cinq ans que je cherche partout un ouvrage, cité par -les bibliographes et dont l’existence n’a jamais été contestée par -personne; cet ouvrage est intitulé: _les Pieds de mouches, ou Nouvelles -Noces de Rabelais_ (Paris, 1732, 6 vol. in-8). Je m’étonnais cependant -que le marquis de Paulmy, contemporain de Gueullette, qui fut même de -ses amis, n’eût pas analysé, dans la _Bibliothèque universelle des -romans_, une œuvre d’imagination, que recommandaient à la fois le -nombre des volumes et la singularité du titre. Je m’étais assuré que -_les Pieds de mouches_ ne se trouvaient pas dans l’immense collection -de romans français que possède la Bibliothèque de l’Arsenal. Il fallut -donc se résigner à attendre du hasard la découverte des fameux _Pieds -de mouches_, que je crus plus d’une fois avoir rencontrés dans le -_Pied de Fanchette_, de Restif de la Bretonne, ou dans la _Mouche_, du -chevalier de Mouhy. - -J’avais cependant donné en librairie le signalement de l’introuvable -roman, et je ne fus pas peu surpris d’apprendre que plusieurs curieux -avaient fait avant moi la même recherche sans plus de succès. «Tous -les ans, me dit un des libraires les plus capables de dénicher le -phénix des livres, tous les ans je reçois dix ou douze commissions pour -les _Pieds de mouches_ de Gueullette; mais ce bouquin doit être bien -rare, car je ne l’ai jamais vu.--Et moi, dit un semi-bibliographe qui -était là feuilletant un volume, je l’ai vu deux ou trois fois sur les -étalages des quais.--Diable! repris-je tout alléché d’espérance, vous -êtes plus heureux que vous ne le méritez, puisque vous avez laissé -échapper une si belle occasion.--_Margaritas ante porcos!_ répliqua -notre homme, j’ai peu de goût, je vous l’avouerai, pour Gueullette et -ses contes.» Depuis lors, on a continué, de tous les points du monde -des bibliophiles, à demander les _Pieds de mouches_ aux échos de la -vieille librairie. - -Obstiné dans mon désir, comme un vrai bibliophile, j’ai voulu me -remettre à la piste des _Pieds de mouches_ de Gueullette, et j’ai -eu recours d’abord à la _France littéraire_ de Quérard, ce précieux -répertoire de bibliographie usuelle, qui serait sans défauts, si son -savant et infatigable auteur avait pu le corriger et le compléter dans -une seconde édition. L’article GUEULLETTE m’a fourni cette indication: -«Les Pieds de mouches, ou les Nouvelles Noces de Rabelais, 1732, 6 vol. -in-8. Avec Jamet l’aîné.» A l’article JAMET, reparaît naturellement -la même indication, avec un renvoi à la _France littéraire_ de 1769 -(par les abbés d’Hébrail et de la Porte). Ce renvoi me fit supposer -que, dans l’intervalle de la publication des deux articles, M. Quérard -avait été prié de donner un renseignement précis à l’égard des _Pieds -de mouches_ de Gueullette. M. Quérard n’avait pas su mieux faire que de -renvoyer ses lecteurs à la source où il avait puisé de confiance. - -Je m’adressai, en conséquence, à la _France littéraire_ de 1769: elle -était muette, dans les notices de Gueullette et de Jamet, au sujet -de leurs _Pieds de mouches_. Mais le Supplément de 1778, qui est de -l’abbé de La Porte seul, me mit sur la trace desdits fameux _Pieds de -mouches_. Page 98, dans la liste des auteurs morts et vivants, addition -à l’article GUEULLETTE, publié en 1769: «Il a eu part, avec M. Jamet -l’aîné, aux _Pieds de mouches ou Nouvelles Noces de Rabelais_, 6 vol. -in-8, 1732.» Page 170 de la seconde partie, dans la liste des ouvrages, -je retrouvais encore les mêmes _Pieds de mouches_, par MM. Gueullette -et Jamet, 6 vol. in-8. «Pour le coup, m’écriai-je avec confiance, je -tiens mes _Pieds de mouches_!» - -Mais voici que l’aveugle dieu des bibliographes me ramène à la page -105 de la première partie du volume, et je lis avec stupéfaction cette -phrase complémentaire de l’article de JAMET L’AINÉ: «Il a eu part, avec -Gueullette, aux Pieds de Mouches ET aux nouvelles NOTES SUR RABELAIS.» -Ce fut un trait de lumière, et je compris sur-le-champ que les _Pieds -de mouches_ étaient l’œuvre d’une triple faute d’impression. Gueullette -et Jamet avaient eu part, en effet, non pas aux _Pieds de mouches_, -mais aux _Essais de Montaigne_, édition de 1725, 3 vol. in-4; non -pas aux _Nouvelles Noces de Rabelais_, mais aux _Nouvelles Notes sur -Rabelais_, dans l’édition de 1732, en 6 volumes in-8. - -Vous verrez que, dans un demi-siècle, les bibliophiles seront encore en -quête des _Pieds de mouches_ de Gueullette, et que les bibliographes -inviteront encore les amateurs aux _Nouvelles Noces de Rabelais_. - - - - - LE VÉRITABLE - AUTEUR DE QUELQUES OUVRAGES - DE RESTIF DE LA BRETONNE. - - -I. - -Les bibliographes se sont préoccupés d’une note, que j’ai jetée dans -un Catalogue de livres[3], et qui n’était pas mon dernier mot sur la -question; voici cette note: «Nous croyons que Restif n’est pas l’auteur -des quatre premiers volumes des _Idées singulières_, mais qu’il s’est -chargé seulement de les publier, en y ajoutant quelques notes qui -portent l’empreinte de son style.» Nous aurions pu dire, qu’après un -examen approfondi de la collection des _Idées singulières_, comprenant -le _Pornographe_, le _Mimographe_, les _Gynographes_, l’_Andrographe_ -et le _Thesmographe_, nous sommes certain que Restif a été seulement -l’éditeur responsable de ces différents ouvrages, dans lesquels il a -fait des interpolations qui tranchent d’une manière marquée avec le -reste, notamment dans le _Thesmographe_, où il a inséré des essais -dramatiques, des lettres de famille, des pamphlets personnels, etc. - - [3] Catal. de livres relat. à l’histoire de France, à - l’histoire de Paris, aux beaux-arts et à la bibliographie, - provenant de la bibl. de M. de N***. _Paris_, _Edwin Tross_, - 1856, in-8º. (Voy. le nº 42.) - -Il faudrait, pour établir notre opinion sur des bases solides, procéder -par voie de citations et de rapprochements littéraires. La place nous -manquerait ici, pour entrer dans de longs développements, et pour -démontrer, _Monsieur Nicolas_ à la main, que Restif était absolument -incapable de traiter avec connaissance de cause les matières sur -lesquelles roulent ces ouvrages de philosophie sociale et d’économie -politique. On y trouve une érudition qu’il n’avait pas, le pauvre -homme; on y trouve surtout des idées qu’il n’a jamais eues. Aussi, -était-il tellement embarrassé de la pseudo-paternité des _Graphes_ -(c’est le nom qu’il leur donnait), que son _Monsieur Nicolas_ en parle -à peine, et toujours avec une sorte d’hésitation, si ce n’est quand -il s’agit du _Pornographe_, qu’il avait adopté plus ouvertement, par -affection et par habitude. - -Je me bornerai donc à révéler le véritable auteur des _Graphes_, n’en -déplaise à Restif et à ses bibliographes particuliers. On lit dans -_Monsieur Nicolas_, ce livre extraordinaire, qui commence à être connu -et apprécié, t. XVI, p. 4561: «En 1771, ayant traité avec le libraire -Costard, pour un ouvrage intitulé: _le Nouvel Émile_, à un sou la -feuille de deux mille exemplaires, je me proposais d’y faire entrer le -_Marquis de Tavan_, comme exemples historiques; mais je ne tardai pas à -m’apercevoir qu’ils gâteraient un ouvrage, _pour lequel ils n’avaient -pas été faits_. J’en fis donc un _petit_ roman, que j’imprimai pour mon -compte, mais _que je changeai complétement de fond et de forme_, en le -composant moi-même à la casse, aidé néanmoins par le jeune Ornefri, -fils de Parangon. Je le surchargeai de morale et de discours: l’action -y manquait déjà, je l’étouffai encore: ce fut un traité de morale -symétriquement divisé en quatre parties, _assez platement raisonné pour -être digne de Guinguenet, qui cependant n’en n’eût pas fait l’Épître -dédicatoire à la Jeunesse_; ce morceau est un petit chef-d’œuvre -d’élégance et de raisonnement. Aussi, mon ami Renaud me dit-il, en -achevant de la lire: «Voici votre meilleur ouvrage!»--Un moment! -_L’Épître dédicatoire ne répond que pour elle!_... Il trouva ensuite -l’ouvrage moral _médiocre_, mais amusant par ses épisodes, c’est-à-dire -par ses défauts.» - -J’ai souligné, dans cette citation, tout ce qui semble indiquer que -l’ouvrage n’est pas de Restif: ce qui lui appartient, c’est un _petit_ -roman; ce qui ne lui appartient pas, c’est un _Traité de morale assez -platement raisonné_. L’auteur de ce traité de morale n’est autre que -Ginguené, que Restif appelle ici _Guinguenet_, parce qu’il était alors -brouillé avec lui. Restif serait donc seulement l’auteur de l’Épître -dédicatoire _aux jeunes gens_. - -Pierre-Louis Ginguené était arrivé à Paris en 1770, âgé de vingt-deux -ans, sans autres ressources que son esprit naturel, son instruction -très-étendue et son envie de réussir. Il fut placé dans les bureaux du -Contrôle général; il fit connaissance avec Restif, chez Bultel-Dumont, -trésorier de France, qui s’était fait l’ami et le Mécène de _Monsieur -Nicolas_. Ginguené se piquait d’être philosophe et d’imiter J.-J. -Rousseau; il confia donc ses élucubrations à Restif, qui se chargea de -les publier, et même de les imprimer lui-même. Telle est l’origine des -_Graphes_, qui parurent d’abord sans nom d’auteur, et que Restif finit -par s’approprier, en s’imaginant peut-être qu’il les avait écrits, -parce qu’il les avait peut-être _composés à la casse_. Cependant il -avait eu l’imprudence de promettre à ses lecteurs le _Glossographe_, -quoique Ginguené ne lui eût remis que quelques fragments de cet -ouvrage; pendant vingt ans, il annonça que le _Glossographe_ allait -voir le jour, et enfin, de guerre lasse, il imprima ce qu’il en avait, -dans le seizième volume de son _Monsieur Nicolas_. Voy. p. 4689 et -suivantes de ce t. XVI. - -Rendons à Ginguené ce qui est à Ginguené, en demandant pardon de la -liberté grande à _Monsieur Nicolas_. - - -II. - -_Comment Restif de la Bretonne s’appropriait les ouvrages des autres._ - -Nous avons dit quel était le véritable auteur du _Marquis de T*** ou -l’École de la Jeunesse_, publié en 1771, comme _tirée des mémoires -recueillis par N.-E.-A. Desforêts, homme d’affaires de la maison -de T..._ (Londres et Paris, Le Jay, 1771, 4 parties, in-12). Nous -ajouterons que Restif, en imprimant cet ouvrage, hésitait encore à y -mettre son nom, car on lit cette annonce derrière le titre du premier -volume: «On trouve chez le même libraire quelques autres ouvrages -amusants, tels que _la Famille vertueuse_, 4 parties; _Lucile ou les -progrès de la vertu_, 1 partie; _la Confidence nécessaire, lett. -angl._, 2 parties, etc.» Ce sont là les ouvrages de Restif, ou, du -moins, ceux qu’il s’était chargé de publier sous sa responsabilité, -et dont il ne s’attribuait pas encore tout l’honneur. Il n’en est -pas moins démontré que des écrivains qui voulaient se faire imprimer -incognito, avaient recours à l’intermédiaire officieux de Restif, en -raison de ses rapports avec l’imprimerie, la censure de police et la -librairie de colportage. - -Voici ce que nous lisons, dans la _Revue des ouvrages de l’auteur_, -placée à la suite de la description des figures du _Paysan perverti_, -édition de 1788: «_L’École des Pères_ (_Ve Duchesne_, imprimé à 1,500 -exemplaires) parut en mai 1776, 3 volumes, après avoir été retenue -fort longtemps. L’auteur l’avait rachetée du libraire Costard, pour la -_mettre à la rame_ et en extraire le meilleur pour son _Nouvel Émile_, -mais il en fut détourné par quelqu’un de ses amis, qui le conseilla -mal. Cet ouvrage est bien supérieur à l’_École de la Jeunesse_, publiée -cinq ans auparavant.» - -Il résulte, de ce passage, assez obscur aujourd’hui, que Restif -acheta l’édition entière d’un livre qui ne pouvait paraître, faute de -privilége, et qui était arrêté _depuis longtemps_ par la censure et la -police. Restif, au lieu de détruire cette édition, y fit des cartons et -la rendit par là susceptible d’être autorisée, du moins _tacitement_. -Il n’hésita pas ensuite à se donner pour l’auteur de l’ouvrage, qu’il -avait publié seulement, à ses risques et périls, en parlant de cet -ouvrage avec certaines réticences obligées. Restif n’a pas même l’air -de savoir qu’une partie de son _École de la Jeunesse_, publiée en 1771, -se retrouve textuellement dans l’_École des Pères_, publiée en 1776, il -est vrai, mais imprimée SIX ANS _auparavant_. - -_L’École des Pères_, que Restif fit paraître en 1776, sous son nom, -avec cette rubrique: _En France et à Paris, chés la veuve Duchesne_, -_Humblot_, _Le Jay et Doréz_ (on peut certifier, à en juger d’après -l’orthographe, que Restif est du moins l’auteur du titre), forme trois -volumes in-8, sur papier fort: le premier volume a 480 pages; le -deuxième 192, et le troisième 372. - -Or, l’édition originale, dont nous avons un exemplaire sous les yeux, -devait porter d’abord ce titre: _le Nouvel Émile ou l’Éducation -pratique_, avec cette épigraphe: _Res eadem vulnus opemque feret_ -(Ovid. II. _Trist._ v. 20); fleuron: un aigle sur des attributs de -musique, dans une couronne. _A Genève, et se trouve à Paris, chez J.-P. -Costard, libraire, rue Saint-Jean de Beauvais_, 1770. Sur le faux -titre: _Idées singulières_. _L’Éducographe._ Restif ne soupçonnait pas -que cet ouvrage était destiné à faire partie des _Graphes_! Le premier -volume a 480 pages, de même que _l’École des Pères_, mais les pages -suivantes ont été remplacées par des cartons, dans _l’École des Pères_: -1-2, 3-4, 9-10, 31-32, 41-42, 51-52, 53-54, 57-58, 65-66, 79-80, -81-82-86 (deux pages au lieu de six), 87-88, 211-212, 247-248, 355-356. - -Le second volume offre des différences bien plus importantes; il a 480 -pages, tandis qu’il n’en a plus que 192 dans _l’École des Pères_. Il -paraît que le censeur exigea d’abord des cartons aux pages suivantes: -1-2, 59-60, 121-128 (en supprimant ainsi six pages), 189-190, 191-192, -419-420, 435-436, 437-438, 439-440, 441-442. Puis, de tout le volume, -on ne conserva que les 192 premières pages, en supprimant tout le reste. - -Le troisième est également mutilé; de ses 476 pages, il n’en est -resté que 372 dans _l’École des Pères_. On demanda des cartons depuis -la première page jusqu’à la page 48; et, sans doute, lorsque ces -cartons furent présentés, on refusa de les admettre, et on retint -définitivement le permis de publier. - -C’est six ans plus tard que Restif acheta l’édition pour la mettre à la -rame, c’est-à-dire au pilon; mais il connaissait intimement plusieurs -censeurs, et il proposa de nouveaux cartons qui furent acceptés, après -plusieurs remaniements successifs. Le livre parut enfin, avec son -nom, mais tellement défiguré, que le véritable auteur ne voulut pas -reconnaître son ouvrage. Il n’y eut donc pas débat de paternité entre -le vrai père et le faux père, pour _l’École des Pères_: Restif resta -seul maître de l’enfant ou plutôt de l’avorton, qu’il avait circoncis. - - - - - LES ROMANS - DE J. POTOCKI. - - -On peut dire que, dans la bibliographie, il y a l’instinct (si cette -expression rend bien ma pensée) à côté de la science. L’instinct du -bibliographe, c’est une sorte de divination, qui lui fait découvrir -souvent le véritable auteur d’un livre anonyme ou pseudonyme. Voici un -fait entre mille. - -On n’a peut-être pas oublié le célèbre procès littéraire, qui fut un -coup de massue pour le spirituel et imprudent auteur des _Souvenirs -de Mme la marquise de Créquy_. C’était à la fin de l’année 1841. -Le journal _la Presse_ avait commencé la publication des Mémoires -inédits de Cagliostro, traduits de l’italien par un gentilhomme: le -premier épisode de ces Mémoires venait de paraître sous le titre du -_Val funeste_; le second épisode, intitulé: _Histoire de don Benito -d’Almusenar_, paraissait, quand le _National_ (15 octobre 1841) dénonça -le plagiat le plus effronté qui eût été jamais commis dans le monde -des romans et des feuilletons. - -Le _Val funeste_ était l’extrait littéral d’un ouvrage attribué -au comte Joseph Potocki: _Dix Journées de la vie d’Alphonse van -Worden_ (Paris, Gide, 1814, 3 vol. in-12); l’_Histoire de don Benito -d’Almunesar_ devait être également un extrait non moins littéral d’un -autre roman anonyme du même auteur: _Avadoro, histoire espagnole_ -(Paris, Gide, 1813, 4 vol. in-12). - -Le rédacteur en chef du feuilleton de la _Presse_, M. Dujarier, -s’indigna d’une accusation qui n’attaquait que le soi-disant auteur des -prétendus Mémoires de Cagliostro; il intenta un procès au _National_ -et appela en garantie M. de Courchamps, qui fut honteusement convaincu -de s’être approprié deux romans oubliés, sinon dignes d’oubli. Peu -d’années après, M. de Courchamps mourait de chagrin, à l’hospice de -Sainte-Périne. - -Quel était le véritable auteur d’_Avadoro_ et de _Dix Journées de la -vie d’Alphonse van Worden_? Le premier de ces deux romans portait -les initiales L. C. J. P., et Barbier, dans son _Dictionnaire des -anonymes_, l’avait présenté comme faisant partie d’un manuscrit plus -considérable, qui pouvait fournir 7 vol. in-12, et qui était l’ouvrage -du comte Jean Potocki. Suivant une note du général de Senovert, -communiquée au savant bibliographe, cet ouvrage aurait été imprimé hors -de France, sous le titre de _Manuscrit trouvé à Saragosse_ (_S. l. n. -d._, in-4). - -Quant au révélateur du _vol au roman_, lequel semblait si bien -instruit et si sûr de son fait, on ne savait pas encore que c’était -un des meilleurs amis de la famille Nodier, un écrivain caustique et -ingénieux qui a toujours écrit sous le pseudonyme de Stahl. - -Je fus très-préoccupé, très-intrigué, il m’en souvient, par cette -affaire qui produisit tant de scandale et qui resta enveloppée de -certain mystère. Je voulus lire _Avadoro_, et je n’eus pas plutôt lu le -premier volume, que je m’écriai: «C’est Charles Nodier qui a composé ou -du moins écrit ce roman!» Je lus ensuite les _Dix Journées de la vie -d’Alphonse van Worden_, et je fus plus que jamais certain de l’identité -de mon auteur. J’interrogeai les amis de Nodier, Taylor, Jal, Wey, et -tous ceux que je rencontrai, dans l’ardeur de ma nouvelle découverte; -mais je ne pus obtenir que des indications vagues. - -J’étais pourtant persuadé que les deux ouvrages du comte Jean ou Joseph -Potocki avaient été écrits par Charles Nodier et que le rédacteur -du _Dictionnaire des anonymes_ s’était laissé égarer par un faux -renseignement. Mon opinion était alors tellement arrêtée, que je me -procurai à grand’peine des exemplaires de ces deux romans et que je les -fis relier avec le nom de Charles Nodier sur le dos des volumes. - -Ces deux romans sont très curieux, très-intéressants, et très-dignes, -en un mot, de l’auteur de _Smarra_ et de _Trilby_. Je supposai donc que -quelques circonstances particulières avaient empêché Charles Nodier de -revendiquer son droit de paternité littéraire. - -Eh bien! j’avais deviné juste, il y a seize ans: Charles Nodier est -réellement le seul auteur d’_Avadoro_, et de _Dix Journées de la vie -d’Alphonse van Worden_: le manuscrit autographe existe; il est là sous -mes yeux. - -Avis à l’éditeur futur des œuvres complètes de notre ami Charles -Nodier. - - - - - LES MANUSCRITS - DE - STANISLAS DE L’AULNAYE. - - -_Lettre à M. Aubry, libraire._ - -N’est-ce pas dans le _Bulletin du Bouquiniste_ que vous auriez publié -une lettre d’un de vos correspondants, sur divers volumes annotés, -provenant de la bibliothèque du savant éditeur de Rabelais, F.-H. -Stanislas de l’Aulnaye, né à Madrid en 1739, mort à Paris en 1830, à -l’âge de quatre-vingt-douze ans? - -J’ai consulté la table des matières de votre excellent _Bulletin du -Bouquiniste_, mais je n’ai pas su y retrouver cette lettre, qui a -laissé un souvenir vague dans ma mémoire. Votre correspondant, ce me -semble, invitait les amateurs à rechercher soigneusement les volumes -annotés de la bibliothèque de Stanislas de l’Aulnaye. - -Ces volumes, la plupart du moins, se retrouveront peut-être, à -l’exception de ceux qui, ayant trop mauvaise mine et ne conservant -pas de couverture, auront été impitoyablement jetés au rebut. Mais -ce qui serait plus précieux que les livres et ce qui paraît perdu -pour toujours, ce sont les manuscrits, les ouvrages inédits du docte -commentateur de Rabelais. - -Il est à peu près certain que les papiers et les livres de Stanislas -de l’Aulnaye, décédé dans l’hospice de Sainte-Périne, à Chaillot, ont -été recueillis par l’Administration des domaines et vendus à l’encan, -sans catalogue et sans annonces, à la salle des ventes du Domaine, dans -l’hôtel du Bouloi. - -Nous avons fait bien des démarches pour découvrir ces précieux papiers -littéraires, accumulés pendant la longue vie laborieuse de ce savant -universel; nous avons espéré, un moment, d’après une indication -qui semblait exacte, les faire sortir des greniers de l’hospice de -Sainte-Périne, où ils auraient été déposés, mais il faut renoncer -à toute espérance, après la lettre que nous a écrite à ce sujet -l’honorable directeur de cet hospice. - -Nous croyons pouvoir donner à cette lettre la publicité qu’elle mérite: -non-seulement elle nous fournit plusieurs faits intéressants pour la -bibliographie, mais encore elle signale, de la part du Domaine, une -fâcheuse indifférence à l’égard des papiers et des manuscrits qui -font partie des successions vacantes. Voici la lettre de M. Varnier, -directeur de l’institution de Sainte-Périne: - - - Paris, 18 Juin 1856. - - Monsieur, - - Je me suis empressé de faire les recherches que vous désiriez - relativement aux manuscrits laissés par M. Stanislas de - l’Aulnaye. Malheureusement, les informations que j’ai recueillies - ne peuvent guère éclairer la question. Le directeur chargé - de Sainte-Périne, à cette époque, est mort: lui seul aurait - probablement pu dire ce qu’étaient devenus ces manuscrits. Il - paraît bien certain, du reste, qu’ils n’ont jamais été laissés - à l’Institution, la bibliothèque de notre établissement n’ayant - été fondée qu’en 1839, par M. Uginet, autrefois attaché à la - maison de Louis-Philippe, et aujourd’hui décédé. Je serais porté - à croire que ces manuscrits ont été enlevés par le Domaine, comme - l’ont été, à une époque postérieure, ceux de M. Montverand et - de M. Leroy de Petitval. M. Montverand avait laissé une pièce - en cinq actes, et M. de Petitval, des _Anecdotes de l’ancienne - cour_, des _Observations sur les finances d’Angleterre depuis le - règne d’Élisabeth jusqu’en 1815_, et le _Récit d’un voyage en - Angleterre_. Mais il est à craindre que ces écrits, recueillis - par le Domaine comme papiers de succession, n’aient été vendus au - poids. - - Agréez, etc. - - -Ainsi, les manuscrits de Stanislas de l’Aulnaye ont été vendus au -poids, comme ceux de MM. Montverand et Leroy de Petitval, comme ceux -de tant d’autres savants et littérateurs, dont la succession est -tombée dans le gouffre du Domaine. Dieu veuille que les fureteurs -d’autographes aient pu les racheter entre les mains des épiciers! On -sait que Villenave a fait ainsi de précieuses découvertes parmi les -vieux papiers achetés au poids et sauvés du pilon. - -Entre les manuscrits de Stanislas de l’Aulnaye les plus regrettables, -il faut citer son _Essai de bibliographie encomiastique_, ou -bibliographie des éloges qui ont pour objet les choses et les -personnes. Ce grand travail, qui ne comprenait pas moins de 5,000 -articles, aurait formé environ quatre volumes in-8. On en trouve -quelques extraits curieux dans le _Rabelaisiana_, qui est imprimé à la -suite du glossaire, dans les deux éditions de Rabelais publiées par de -l’Aulnaye. - -La première de ces éditions (_Paris, Desoer_, 1820, 3 vol. in-18) est -plus recherchée des amateurs que la seconde, qui a l’avantage d’être -beaucoup plus complète; mais cette première édition peut passer pour -un chef-d’œuvre typographique, comparable aux plus jolies éditions -elzeviriennes. Le texte des deux éditions du Rabelais de Stanislas -de l’Aulnaye est défiguré par un système d’orthographe étymologique, -poussé jusqu’à l’exagération. Nous nous reprochons d’avoir adopté ce -texte dans notre édition, qu’il n’a pas empêché de devenir populaire, -et qui s’est vendue à plus de 30,000 exemplaires (_Paris, Charpentier_, -1840 et années suivantes, in-12). Le troisième volume des deux éditions -de Stanislas de l’Aulnaye est un piquant répertoire d’érudition -rabelaisienne. - -Lorsque Stanislas de l’Aulnaye faisait imprimer la seconde édition de -son Rabelais (_Paris, Louis Janet_, 1823, 3 vol. in-8º, imprim. de -Jules Didot), il était âgé de quatre-vingt-deux ans; il avait conservé -toute sa verve et son originalité d’esprit. Il demeurait alors dans -une mansarde de la rue Saint-Hyacinthe, près de la place Saint-Michel: -cette mansarde n’avait pas d’autres meubles qu’un grabat et une chaise; -le pauvre vieillard travaillait dans son lit, dont il ne sortait que -pour aller chercher de l’eau-de-vie chez le liquoriste du coin, car -il ne vivait que d’eau de-vie, et il était rarement ivre. Sa chambre -était encombrée de livres et de paperasses, entassés sur le carreau -et couverts de poussière. Ordinairement, sa mémoire prodigieuse lui -servait de bibliothèque. - -Les derniers temps qu’il passa dans ce bouge, comme la clef restait -jour et nuit à la porte, un voleur était entré pendant son sommeil et -lui avait pris son pantalon, le seul qu’il possédât. Chaque fois que -quelqu’un ouvrait la porte, il criait d’une voix de Stentor: «Eh bien! -me rapportez-vous mon pantalon?» Quand l’apprenti de l’imprimerie Didot -arrivait avec un paquet d’épreuves, de l’Aulnaye lui disait, sans -bouger de son lit: «Petit, tu trouveras une pièce de dix sous dans mes -souliers; va voir si mon pantalon est au porte-manteau sur l’escalier. -S’il n’y est pas, descends chez le liquoriste et achète-moi pour dix -sous d’eau-de-vie, pendant que je corrigerai ton épreuve.» L’épreuve -était corrigée, avant que l’enfant fût de retour. - -Le libraire Louis Janet, ayant été instruit de l’état de détresse dans -lequel se trouvait le vieux savant, lui envoya un pantalon neuf, qui -fut déposé au pied du lit où de l’Aulnaye était couché. Celui-ci, à -son réveil, aperçut le pantalon et s’empressa de s’en revêtir avec -joie, sans soupçonner que ce fût un vêtement neuf. «Celui qui m’avait -emprunté mon pantalon, dit-il en riant, ne me le reprendra plus, car je -coucherai avec.» Ce qu’il fit à l’avenir. - -Il écrivait sans cesse. Il avait achevé la rédaction de sa grande -_Histoire générale et particulière des religions et des cultes de tous -les peuples du monde, tant anciens que modernes_, dont le premier -volume seulement avait paru en trois livraisons, Paris, 1791: cet -ouvrage devait avoir 12 volumes in-4º. Il s’occupait aussi de l’examen -critique du Rabelais, publié par Esmangard et Éloy Johanneau, chez -Dalibon: «Il me faudra, disait-il gaiement, plus de neuf volumes in-8º, -pour rassembler les âneries et les coq-à-l’âne qui distinguent cette -édition _variorum_, que je propose d’appeler _édition Aliborum_.» - -Stanislas de l’Aulnaye se livrait encore aux spéculations de la science -hermétique: «Vous verrez, disait-il, que, le jour même où je mourrai de -faim, j’aurai trouvé le secret de faire de l’or.» - - - - - DENON, DORAT ET BALZAC. - - -Quel est le véritable auteur d’un petit opuscule, intitulé: _Point -de lendemain_, qui a été d’abord imprimé sous le nom de Dorat, que -Vivant-Denon a fait depuis réimprimer avec quelques changements, sans y -mettre son nom, et que Balzac enfin n’a pas dédaigné de s’approprier, -en l’encadrant dans sa _Physiologie du mariage_? - -Cet opuscule a paru, pour la première fois, en juin 1777, dans les -_Mélanges littéraires ou Journal des Dames, dédié à la Reine_ (Paris, -veuve Thiboust, imprimeur du roi, in-8), que Dorat publiait, avec le -concours de la comtesse de Beauharnais, sa maîtresse, et de quelques -amis. Le conte _Point de lendemain_ est accompagné de ces initiales, -qui ne semblaient pas représenter le nom de Dorat: _par D. G. O. D. R._ -Cependant ce conte fut reproduit textuellement dans le _Coup d’œil sur -la littérature, ou Collection de différents ouvrages tant en prose -qu’en vers, par M. Dorat, pour faire suite à ses Œuvres_. Amsterdam -et Paris, Gueffier, 1780, 2 vol. in-8. Ce recueil, qui ne vit le jour -que peu de semaines avant la mort de Dorat (29 avril 1780), était -réimprimé, la même année, à _Neuchâtel, de l’imprimerie de la Société -typographique_, contrefaçon que M. Quérard n’a pas citée dans la -_France littéraire_. - -On trouve, à la page 227 de l’édition originale et à la page 235 de la -contrefaçon du _Coup d’œil sur la littérature_, en tête des contes: -_Point de lendemain, conte premier_, avec cette note qui est bien de -Dorat: «Il ne se trouve que dans mes _Mélanges littéraires_; et je -l’ai transporté dans cette collection pour ceux qui désiroient se le -procurer dans un ouvrage moins volumineux.» Ce conte occupe 35 pages; -mais il ne se termine plus, comme dans les _Mélanges littéraires_, -par les initiales: _D. G. O. D. R._ On le trouve aussi dans l’édition -des Œuvres de Dorat, en 20 volumes in-8, publiée, chez Séb. Jorry et -Delalain, de 1764 à 1780. - -Ce conte, à son apparition dans les _Mélanges littéraires_, avait eu -un très-grand succès de curiosité; on s’était préoccupé d’en découvrir -les personnages, et l’on pensa naturellement que Dorat avait voulu se -mettre en scène sous le nom de _Damon_, et que la _comtesse de_ *** -ne pouvait être que sa maîtresse, la comtesse Fanny de Beauharnais, -déjà fameuse par ses galanteries. Dorat acceptait volontiers, pour son -propre compte, toutes les bonnes fortunes qu’on lui attribuait, et, par -conséquent, il n’eut garde de décliner la paternité du conte _Point de -lendemain_: il avait fini, peut-être, par se persuader de bonne foi -qu’il en était l’auteur. - -Trente-deux ans plus tard, Vivant-Denon, alors directeur des Musées -impériaux, faisait soigneusement réimprimer ce joli conte libertin, -chez Pierre Didot l’aîné (1812, in-18 de 52 pages, papier vélin), et -il le distribuait mystérieusement à la cour, en disant que l’édition -n’avait été tirée qu’à 12 exemplaires. Mais nous pouvons affirmer que -le nombre des exemplaires s’élevait à 50 au moins, qui sont devenus -fort rares et qui ont été la plupart détruits. Le bruit courut alors -qu’une princesse de la famille impériale avait fourni les principaux -traits du tableau, et que Denon était un peintre indiscret. Il va -sans dire que Denon, auteur ou éditeur, avait retouché le style de la -publication primitive. - -Seize ans plus tard, un exemplaire de ce conte fut communiqué à -Balzac par le baron Dubois, chirurgien de l’empereur, lequel le -tenait du baron Denon lui-même, et Balzac, enchanté de la conquête -de cet opuscule qu’on lui donnait comme entièrement inconnu, ne se -fit pas scrupule de l’admettre dans la première édition anonyme de sa -_Physiologie du mariage_, en y faisant quelques retouches et sans dire -la source de son heureux larcin. Mais, dans une édition postérieure -de la _Physiologie_ (Paris, Olivier, 1834, 2 vol. in-8, tome II, p. -170 et suiv.), il rendit à Denon ce qu’il croyait à Denon; et il -annonça que _Point de lendemain_ ne lui appartenait qu’en qualité -d’éditeur. Puis, mieux renseigné à l’égard du conte et du conteur, il -remplaça définitivement le nom de _Denon_ par celui de _Dorat_, dans -l’édition de _la Comédie humaine_. Cependant, entre Dorat et Denon, la -bibliographie n’a pas encore prononcé le jugement de Salomon. - -La question n’est pas difficile à résoudre. - -On représenta, en 1769, au Théâtre-Français, _Julie ou le Bon Père_, -comédie en trois actes et en prose, qui fut soutenue par la cour et -qui réussit à Paris comme à Versailles. L’auteur ne s’était pas nommé; -il fit toutefois imprimer sa pièce, en conservant l’anonyme, avec ces -mots: _par M. D* N**, gentilhomme ordinaire du roi_ (Paris, Delalain, -1769, in-12). On sut alors que c’était le baron de Non ou Denon, l’ami, -l’élève, l’alter ego de Dorat, et son _coadjuteur_, disait-on, auprès -de la comtesse de Beauharnais. - -Quelques années plus tard, Denon signait de ses initiales: _D. G. -O. D. R._ (Denon, gentilhomme ordinaire du roi) le conte _Point de -lendemain_, que Dorat faisait paraître dans le _Journal des Dames_. -Mais, comme Dorat avait probablement retouché ce conte et que tout le -monde lui en faisait honneur, il se l’appropria, en l’insérant, sans -signature, dans un de ses ouvrages. Ce ne fut que trente-deux ans -après, que Denon eut l’idée de reprendre son bien et de revendiquer son -droit d’auteur. - -Ainsi donc, Denon a composé le conte, Dorat l’a refait et s’en est -emparé. Balzac est resté détenteur de cette propriété indivise, et le -conte en litige a eu plus de lecteurs dans la _Physiologie du mariage_, -que Dorat et Denon ne lui en avaient jamais donnés. - - - - - DÉNONCIATION - FAITE - AU PUBLIC SUR LES DANGERS DU JEU. - - -Il ne s’agit pas ici d’un livre imprimé, mais d’un manuscrit, qui se -trouvait dans la bibliothèque de Viollet-le-Duc, l’agréable auteur de -la _Bibliothèque poétique_, et qui me fut confié pour l’examiner et -en donner mon avis. Les bibliographes devraient, comme les augures -romains, ne pas se regarder sans rire, car ils prononcent des oracles -de la meilleure foi du monde, et ils reconnaissent eux-mêmes, presque -aussitôt, qu’ils n’ont pas été prophètes. La faute en est à la -bibliographie plutôt qu’aux bibliographes. - -Je rapporterai d’abord le titre du manuscrit, avant de dire les -conjectures auxquelles je me suis livré pour en découvrir l’auteur, qui -est peut-être encore à trouver: - - DÉNONCIATION FAITE AU PUBLIC SUR LES DANGERS DU JEU, ou - les Crimes de tous les joueurs, croupiers, tailleurs de - pharaon, banquiers, bailleurs de fonds, de biribi, de 31, de - parfaite-égalité, et autres jeux non moins fripons, dévoilés - sans aucune réserve; l’on y trouve les noms, surnoms, demeures, - origine et mœurs de toutes les personnes des deux sexes, qui - composent les maisons de jeux, appelées Maisons de Société. _A - Paris, de l’imprimerie du sieur Baxal_, docteur dans tous les - jeux; _et se vend au Palais-Royal_, avec permission tacite, - aux nos 180, 123, 164, 13, 15, 44, 29, 33, 36, 40, 60, _et rue - de Richelieu, hôtel de Londres_, 1791.--Manuscrit in-16, de 73 - feuillets, v. m. tr. d. - -Nous avons reproduit en entier le titre de ce curieux manuscrit, -disais-je dans le _Bulletin du bouquiniste_ (du 15 novembre 1857), -pour donner une idée des singuliers détails que l’auteur anonyme a -recueillis dans les maisons de jeu de Paris, surtout dans celles du -Palais-Royal, au commencement de la Révolution. C’était alors la belle -époque de la passion du jeu, et le Palais-Royal semblait être un -temple, élevé par la dépravation des mœurs à tous les vices et même -à tous les crimes. L’auteur anonyme, qui a composé ex-professo cet -étrange et intéressant ouvrage, devait être un joueur émérite: «Je -puis, dit-il, traiter cette partie avec d’autant plus de vérité et de -précision, que je la connais très-particulièrement, malheureusement -pour ma bourse et pour moi; que je suis imbu de toutes les menées -tortueuses et rusées des scélérats qui sont à la tête de ces maisons de -jeu, de ces repaires infâmes où le vice triomphe, où la vertu périt.» -C’est au prix de sa fortune que le malheureux avait acquis la triste -expérience qui lui a permis d’écrire le livre le plus scandaleux et le -mieux renseigné que nous connaissions sur l’histoire des jeux de Paris. - -«Nous n’avons pas eu de peine à découvrir le nom de l’historien, dans -son initiale M, accompagnée de cinq étoiles. _Mayeur_ de Saint-Paul -s’est d’abord présenté à notre pensée; le nom de _Mayeur_ correspond, -en effet, à l’initiale et aux cinq étoiles, qui désignent l’auteur -des _Dangers du jeu_; quant à l’ouvrage, il offre plus d’une analogie -avec le genre et le style de l’_Espion désœuvré_; en outre, Mayeur -avait transporté son atelier de médisance et d’injures, en 1791, du -boulevard du Temple au Palais-Royal: c’est là qu’il publiait ses -_Petits B. du Palais-Royal_, et d’autres pamphlets de même encre. -Mais, après avoir lu et comparé avec soin, nous avons reconnu que le -sentiment qui a dicté ces mémoires secrets des maisons de jeu était -trop honnête pour qu’on pût l’attribuer à Mayeur de Saint-Paul, et -nous nous sommes convaincu qu’il fallait en faire honneur à Mérard -de Saint-Just, l’auteur de tant d’opuscules imprimés à un très-petit -nombre d’exemplaires et recherchés par les amateurs, à cause de cette -seule particularité. - -«Mérard était un joueur et un libertin, qui ne se corrigea jamais -de ces deux défauts; il avait épousé la fille aînée du président -d’Ormoy, et il ne ménageait pas la dot de sa femme. Celle-ci, dont il -avait fait une espèce de Sapho ou de Corinne, imagina, pour ramener -son mari à la _vertu_, de composer et de publier un roman, intitulé: -_Mémoires de la baronne d’Alvigny_, par madame M. D. S. J. N. A. J. F. -D. (Londres et Paris, Maradan, 1788, in-12); réimprimé sous le titre -suivant: _les Dangers de la passion du jeu, ou Histoire de la baronne -d’Alvigny_ (Paris, Maradan, 1793, in-18). Elle avait probablement pris -la donnée et les éléments de ce roman licencieux dans _les Dangers -du jeu ou les Crimes de tous les joueurs_, que Mérard de Saint-Just -venait de lui offrir en témoignage de repentir. Madame Mérard, qui -n’était pas d’ailleurs très-scrupuleuse dans sa conduite et qui eut -toujours un goût prononcé pour les compositions érotiques (voy. son -_Recueil d’espiègleries, joyeusetés, bons mots, folies_, etc., publié -sous le nom de la marquise de Palmareze), ne fut sans doute pas trop -effarouchée des anecdotes graveleuses que contient l’ouvrage inédit de -son mari, mais elle s’opposa certainement à ce qu’il fût imprimé. - -«Les deux époux n’étant plus là pour décider la question, nous espérons -que ce manuscrit sera imprimé à 50 ou 100 exemplaires, par les soins -d’un bibliophile, qui fera ainsi une bonne œuvre dans l’intérêt de -l’histoire parisienne. Notre vœu à cet égard sera peut-être entendu et -rempli par MM. de Goncourt, qui ont déjà consacré des recherches si -patientes et si ingénieuses à ce que nous appellerons l’archéologie -morale du dix-huitième siècle. Nous leur recommandons ce manuscrit, -dont la seconde partie porte un titre spécial, ainsi conçu: _les -Joueurs et M. Dussaulx_, Agrippinæ, chez M. Lescot, 1791. L’auteur de -cette chronique scandaleuse a voulu prouver que Dussaulx, en faisant -paraître sa célèbre déclamation philosophique sur le jeu (_De la -passion du jeu depuis les temps anciens jusqu’à nos jours, 1779_), -n’avait étudié son sujet que dans les livres et surtout dans ceux des -philosophes. - -«Pourquoi Mérard, qui a fait imprimer à ses frais, chez Didot, une -foule de petits volumes en vers et en prose, plus ou moins mauvais -ou inutiles, n’a-t-il pas, de gré ou de force, publié son énergique -tableau des maisons de jeu, pour servir de pièces justificatives au -petit roman immoral de sa femme?» - -J’étais assez content de la consultation bibliographique que j’avais -fournie au libraire sur ce manuscrit, que les amateurs se disputaient -déjà; mais je ne tardai pas à concevoir des doutes, au sujet de la -découverte de l’anonyme, en faisant cette réflexion que Mérard de -Saint-Just n’avait rien publié sur le jeu ni sur les joueurs, dans ses -nombreuses broutilles en vers et en prose; or j’avais remarqué que tous -les auteurs qui ont écrit sur le jeu ne se sont pas bornés à un seul -ouvrage, car il n’y a que les joueurs, corrigés ou non, qui se plaisent -à traiter ce sujet et à invectiver le jeu, comme pour se venger de ses -rigueurs et de ses injustices. Mes doutes ne firent que s’accroître -et se confirmer, quand je lus dans le _Bulletin du Bouquiniste_ (15 -janvier 1858) la note suivante, rédigée de main de maître et signée -_Alex. Destouches_: - - «Dans son numéro du 15 novembre dernier (1857), le _Bulletin - du Bouquiniste_ a publié une notice intéressante de M. P. L. - (Bibliophile Jacob) sur un manuscrit daté de 1791, ayant pour - titre: _Dénonciation faite au public sur les dangers du jeu_, - etc. Guidé par l’initiale M, accompagnée de cinq étoiles, - qui peuvent servir de signature au manuscrit, l’ingénieux - bibliophile, après avoir pensé d’abord que Mayeur de Saint-Paul - pouvait en être l’auteur, s’est enfin décidé à l’attribuer - à Mérard de Saint-Just. Ce qui pourrait corroborer cette - supposition, c’est qu’au dire de M. P. L., ce manuscrit contient - les éléments d’un roman, publié en 1793 par madame Mérard de - Saint-Just et intitulé: _les Dangers de la passion du jeu, ou - Histoire de la baronne d’Alvigny_. Qu’on nous permette de mettre - en avant une hypothèse, dont nous abandonnons la vérification au - propriétaire actuel du manuscrit. - - «D’après M. P. L., la seconde partie de cette «chronique - scandaleuse» porte un titre spécial, ainsi conçu: _les Joueurs - et M. Dussaulx_, Agrippinæ, chez M. Lescot, 1791. Or nous avons, - dans ce moment, sous les yeux, un in-8 de 60 pages, imprimé à - la date de 1780, qui porte ce même titre, avec les indications - qui suivent, sauf de légères différences d’orthographe - (_Dusaulx_, _Agripinæ_, _M. Lescot_). Les proportions de ce - bouquin s’accordent assez avec les 73 feuillets, qui composent - le manuscrit in-16 de M. P. L. De là notre supposition, qui est - celle-ci: ce manuscrit ne serait-il pas la préparation d’une - édition nouvelle de l’imprimé, qu’on aurait voulu rafraîchir, - dix ans après sa publication, par un titre neuf? Nous croirions - volontiers qu’au lieu d’être le titre d’une seconde partie, ce - fut le titre adopté dans le principe pour le tout, car, si - d’une part les 60 pages d’impression in-8 paraissent pouvoir - représenter la matière de 73 feuillets d’écriture in-16, d’autre - part l’explication donnée par M. P. L. du contenu du manuscrit - est applicable de tous points à celui de l’imprimé. - - «Quant au nom de l’auteur de ce dernier, Barbier et Quérard - l’attribuent à la collaboration de Jacquet, l’abbé Duvernet, - Delaunay et Marcenay. L’initiale M, apposée, d’après M. P. - L., au bas du manuscrit de 1791, désigne-t-elle le quatrième - collaborateur, Marcenay de Ghuy, auteur de deux traités sur la - gravure (1756 et 1764) et d’un Essai sur la beauté (1770)? Ce - qui gênerait cette hypothèse, c’est le nombre des étoiles qui - accompagnent l’M, à moins qu’on ne l’accepte comme indéterminé. - - «Un moment, et sauf la même difficulté, nous avons pensé être sur - la trace de Théveneau de Morande, le _Gazetier cuirassé_. A la - page 59 de cette curieuse et emportée satire, l’auteur individuel - ou collectif, après avoir supposé son ouvrage traduit d’un - Anglais, nommé Warthon, exprime la crainte que les gens de la - police de Paris n’en prennent de l’humeur et qu’on ne lui envoie - l’_ami Tinch_ ou _Finch T_..., qui fut autrefois «dépêché du pays - d’Albion, pour venir complimenter le _Gazetier cuirassé_ sur la - beauté de son style.» Doit-on voir là une rancune personnelle? - Nous connaissons enfin, en dernière analyse, une brochure de - 66 pages, imprimée au commencement de ce siècle, par un nommé - _J.-C. Mortier, homme de loi_, et intitulée: _A bas tous les - jeux!_ Est-ce là l’initiale du manuscrit? Une décision est à - intervenir.» - -Après avoir lu cette note, pleine de critique et de sens, je changeai -brusquement mes conclusions, et je cessai d’attribuer à Mérard de -Saint-Just la _Dénonciation_, dont je lui avais fait honneur. Je ne -voulus pourtant pas admettre que le graveur Marcenay de Ghuy fût pour -quelque chose dans cette pièce manuscrite. Je n’admis pas davantage -que la brochure, intitulée: _les Joueurs et M. Dusaulx_, eût exigé, -comme le prétend Barbier dans son _Dictionnaire des Anonymes_, la -collaboration de quatre auteurs ou quatre joueurs, étonnés de se -rencontrer ensemble: Jacquet, le graveur Marcenay de Ghuy, l’abbé -Duvernet et Delaunay. C’est une analyse de cette brochure, que l’auteur -de la _Dénonciation_ a placée tout naturellement à la suite de son -ouvrage. - -Mais l’auteur de la _Dénonciation_? M. Alex. Destouches l’a nommé, n’en -déplaise aux cinq étoiles du manuscrit: J.-C. Mortier, homme de loi, -qui publia, vers 1803 ou 1804, à Paris, chez Pelletié, un terrible -réquisitoire contre la roulette et le biribi, sous ce titre: _A bas -tous les jeux!_ in-8 de 66 pages. Il ne faut pas songer à Théveneau de -Morande, qui avait bien autre chose à faire que de dénoncer les jeux en -1791, et qui périt, l’année suivante, dans le massacre des prisons, le -2 septembre 1792. - - - - - POLÉMIQUE - - BIBLIOGRAPHIQUE. - - - - - JACQUES SAQUESPÉE ET JEAN CERTAIN. - - -Mon savant collègue, M. Henri Cocheris, bibliothécaire à la -Bibliothèque Mazarine, s’était peut-être trop pressé d’annoncer, dans -le _Bulletin du Bouquiniste_ (31e nº, 1er avril 1858), que M. Alphonse -Chassant, paléographe justement estimé, venait enfin de découvrir le -nom de l’auteur du célèbre roman du Châtelain de Coucy et de la Dame de -Fayel, que G.-A. Crapelet avait publié pour la première fois, en 1829, -dans sa belle Collection des anciens monuments de la langue française. - -Le nom de cet auteur inconnu se trouvait caché dans ces 22 vers, qui -commencent son roman et que l’éditeur a publiés comme il suit: - - 1. Ot pour y tant qu’amours m’a pris - 2. Et en son service m’a mis, - 3. En l’onnour d’une dame gente, - 4. Ai-je mis mon cuer et m’entente - 5. A rimer ceste istoire cy. - 6. Et mon non rimerai ausy, - 7. Si c’on ne s’en percevera, - 8. Qui l’engien trouver ne sara: - 9. I’en sui certain, car n’afferroit - 10. A personne qui faire l’arroit, - 11. C’on le tenroit à vanterie, - 12. Espoir ou en melancolie. - 13. Mès se celle pour qui fait l’ay - 14. En set nouvelle, bien le say: - 15. Si li plaist bien guerredonné - 16. Sera mès qu’ el’ recoive en gré... - 17. A li m’ofri et me present, - 18. Qu’en face son commandement. - 19. En lui ai mis tout mon soulas, - 20. S’en chant souvent et haut et bas. - 21. Et liement me maintenray - 22. Pour lui tant comme viveray. - -M. Chassant, dans ses recherches sur l’auteur du roman, avait cru -trouver l’_engien_, que ce poëte aurait imaginé pour mieux déguiser -son nom aux yeux des profanes. Il supposait donc que cet _engien_ -devait être un acrostiche-anagramme; puis, en déplaçant, à sa guise, -13 vers, qu’il choisissait arbitrairement dans ce groupe de 22 vers, -ou en intervertissant leur ordre, sans se préoccuper du sens général, -il parvenait à composer ces deux noms ou plutôt ces deux semblants -de noms: JACQES et SAQESPE, qu’il traduisait en JACQUES SAQUESPÉE. -Était-il de Champagne? était-il de Picardie? C’était là une question -secondaire, qu’il eût été plus facile de résoudre, si maître Jacques -Saquespée avait pris rang dans notre littérature du moyen âge. - -Je fus médiocrement satisfait, j’en conviens, de la découverte de M. -Chassant, et j’eus peut-être le tort d’avoir raison. Les paris étaient -ouverts, et tous les jeunes paléographes cherchaient à deviner l’énigme -que le sphinx bibliographique avait mis sur le tapis. Je ne me pique -pas d’être plus Œdipe qu’un autre, mais je ne résistai pas à l’envie -de donner un avis, _comme vous autres, messieurs_. Le _Bulletin du -Bouquiniste_ (1er mai 1858) fit savoir, _urbi et orbi_, que, selon moi, -Jacques Saquespée n’avait plus qu’à céder la place à Jean Certain. - -«Mon cher monsieur Aubry, - -«Une découverte bibliographique vaut à mes yeux la découverte de -l’Amérique, ou peu s’en faut. Par bonheur, il y a toujours du nouveau à -découvrir à travers l’océan des livres. C’est donc avec joie que j’ai -vu, dans votre _Bulletin du Bouquiniste_, qu’on avait enfin découvert -le nom de l’auteur d’un admirable poëme du XIIIe siècle: le _Roman du -Châtelain de Coucy et de la Dame de Fayel_. - -«La lettre de M. H. Cocheris, qui annonçait cette bonne nouvelle, -m’avait fait battre le cœur d’espérance: les recherches de M. Alphonse -Chassant, si ingénieuses qu’elles soient, m’ont laissé d’abord dans le -doute; puis, après avoir relu soigneusement sa curieuse dissertation, -je suis resté convaincu que l’énigme était encore à chercher, par -conséquent à trouver. Je regrette que le savant et spirituel auteur de -l’ouvrage intitulé: _les Nobles et les Vilains du temps passé_, n’ait -fait que s’égarer dans un paradoxe spécieux et vraiment impraticable. - -«Selon lui, le nom de _Jacques Saquespée_, qu’il a formé tant bien -que mal, en choisissant un certain nombre de lettres parmi celles qui -commencent les mots en tête des vingt-deux premiers vers du roman, ce -nom, très-connu dans l’histoire nobiliaire de la Champagne et de la -Picardie, serait celui de l’auteur anonyme. - -«Nous n’avons rien à dire sur le nom de _Saquespée_: qu’il appartienne -à une famille champenoise, comme le croit M. Chassant, ou bien plutôt -à une famille picarde, comme le suppose M. Cocheris, la question n’en -est pas encore là. Il y a eu des familles de ce nom dans plusieurs -provinces de France, et les maisons nobles fournissaient volontiers des -trouvères à la _gaie science_. - -«Ce qu’il importe d’abord de constater, c’est que les deux noms -de _Jacques_ et de _Saquespée_ ne se trouvent représentés, ni en -acrostiche, ni en anagramme, dans les premiers vers du roman du -_Châtelain de Coucy_; car la règle fondamentale de l’acrostiche -consiste à reproduire, dans les initiales de plusieurs vers ou lignes -de prose, toutes les lettres d’un nom, d’un mot ou d’une phrase, -suivant l’ordre rigoureux de ces mêmes lettres; autrement, ce ne serait -pas un acrostiche. Quant à l’anagramme, il faut, dans un nombre de -lettres déterminé, retrouver, sans aucune addition ni suppression, -les lettres composant un nom, un mot ou une phrase. Voilà pourquoi -l’acrostiche-anagramme, proposé par M. Chassant, n’a pas de raison -d’être. - -«M. Chassant, pour créer cet acrostiche, a été obligé de grouper à sa -fantaisie les vers qui pouvaient le composer, en séparant les uns de -leur ordre naturel, en rapprochant les autres et en les forçant, pour -ainsi dire, de se ranger à son système: «Ainsi, dit-il, en partant du -6e vers des 22 que nous avons reproduits plus haut, et suivant sans -interruption jusqu’au 11e, on trouvera le prénom _Jacques_, en prenant -les initiales des vers numérotés 9, 10, 11 (lettre double), 6, 7. Et, -reprenant le 16e vers et ceux qui suivent jusqu’au 22e et dernier, -on lira _Saquespé_, écrit dans l’ordre suivant: 16, 17, 18 (lettre -double), 19, 20, 22, 21.» Nous le répétons, cette manière de procéder -est inadmissible et contraire à toutes les règles de l’acrostiche et -de l’anagramme, puisque l’anagramme et l’acrostiche ont aussi leurs -règles, en quelque sorte, grammaticales. - -«M. Chassant en conviendra lui-même, s’il veut se servir du même mode -de transposition des mêmes vers, pour obtenir d’autres noms. Ainsi, -en prenant les initiales des vers numérotés 13, 10, 11, 12, on aura -_Macé_, pour prénom; ensuite, les vers numérotés 20, 17, 22, 21, 18 -(lettre double), 19, donneront le nom de _Sapèque_. On peut varier à -l’infini le placement des vers et en tirer une foule de combinaisons -plus ou moins acrostiches. Que si l’on tenait absolument au nom de -_Saquespée_, il serait plus simple et plus logique de le découvrir à -peu près dans un acrostiche régulier, qui offre, à partir du 9e vers, -ces deux mots: _Jacemes Saqesep_. Ajoutons encore, en passant, que le -prénom de _Jacques_, auquel on a donné la préférence (l’acrostiche -libre fournit aussi bien _Mai_ ou _Amé_, etc.), s’écrivait _Jacques_, -et ne s’est jamais écrit _Jacqes_ au XIIIe siècle. - -«Mais cela importe peu ou point; il s’agit de découvrir, une fois -pour toutes, le nom, le vrai nom de l’auteur du roman du _Châtelain de -Coucy_. - -«Il faut avouer que le texte des vingt-deux vers, dans lesquels ce -nom doit se trouver, a été altéré évidemment par le premier éditeur, -quoique ce ne soit pas Crapelet qui ait fait pour son édition une copie -collationnée sur le manuscrit de la Bibliothèque impériale. Nous sommes -étonné que M. Alphonse Chassant, de qui la science paléographique -est incontestable, n’ait pas eu l’idée de corriger ce texte, avant -de procéder à la recherche de l’_engien_ qu’il contient. Quant à la -traduction de Crapelet, elle est pleine de non-sens, et l’on s’aperçoit -que le prétendu traducteur ne comprenait pas même la langue du XIIIe -siècle. - -«Mais le nom de l’auteur? me direz-vous. Nous faisons bon marché du -texte et de la traduction. Nous demandons seulement le nom de l’auteur -du roman? C’est ici qu’Œdipe s’embarrasse. - -«En effet, nous avons trouvé cinq ou six noms très convenables, en les -cherchant, soit dans la rime, soit dans l’acrostiche final, soit dans -l’assonance, soit dans l’équivoque. C’est à l’équivoque ou au rébus que -nous nous arrêterons. Le roman du _Châtelain de Coucy_ est en dialecte -picard, comme le remarque fort bien M. Cocheris; le sujet, d’ailleurs, -appartient à la Picardie: or, la Picardie ayant la spécialité des -rébus, c’était là un _engien_ qui lui fut toujours familier et que la -Flandre lui emprunta depuis. Eh bien! le nom de l’auteur doit être -renfermé dans un rébus picard ou flamand. - -«Voici d’abord trois vers qui servent de préface à l’_engien_: - - Et mon non rimerai ausy, - Si c’on ne s’en percevera, - Qui l’engien trouver ne sara. - -«Voici maintenant l’_engien_, au 10e vers: - - J’en suis certain... - -«C’est-à-dire que l’auteur se nomme JEAN CERTAIN. Ce trouvère du XIIIe -siècle était Picard, ou Artésien, ou Flamand. L’_Histoire littéraire -de la France_ (t. XXIII, p. 537) dit qu’il appartenait aux provinces -du Nord. M. Arthur Dinaux ne l’a pas oublié dans son précieux recueil -des _Trouvères artésiens_ (p. 428). Laborde l’avait déjà cité, sous -le nom de _Chiertain_, dans ses _Mémoires historiques sur Raoul de -Coucy_, t. II, p. 180 et 319. On croit que ce Certain était abbé ou -prieur de couvent, parce que, dans un _jeu parti_ qui nous reste de lui -(Bibl. imp., ancien fonds, nº 7613), il se défend d’avoir des relations -coupables avec ses religieuses; ce qui ne l’empêche pas de traiter -cette grave et délicate question: Laquelle vaut-il mieux avoir pour -maîtresse? Une nonnain ou une dévote laïque? - -«Faut-il conclure de là que, Jean Certain ayant composé son roman _en -l’honneur d’une dame gente_, cette dame était certainement une dévote, -sinon une religieuse? - - «Agréez, etc. - - «P.-L. JACOB, bibliophile.» - -M. Chassant ne se tint pas pour battu et releva le gant, d’un air -de mauvaise humeur, dans le nº 37 du _Bulletin du Bouquiniste_. Il -insista, il persista, pour maintenir Jacques Saquespée, ou plutôt -JACQES SAQESPE, en possession du droit d’auteur, que j’avais osé -transférer à Jean Certain. Sa réplique n’était pas plus solide que sa -première argumentation; et l’érudition réelle, qu’il avait mise en jeu -au profit d’une thèse imaginaire, laissait subsister dans leur entier -toutes mes objections contradictoires. J’aurais eu beaucoup à dire, -si j’avais jugé à propos de continuer le débat, et il m’eût suffi de -recourir au manuscrit du roman du _Châtelain de Coucy_, sur lequel -le savant M. Paulin Paris a consigné, dans une note autographe, le -résultat de ses propres recherches. - -Je préférai m’abstenir et attendre le jugement dernier de la -bibliographie. Ce jugement dernier est venu avec la dernière édition -du _Manuel du libraire_ de notre seigneur et maître Jacques-Charles -Brunet. On lit, à l’article CRAPELET, t. II, col. 407: «On a cherché -le nom de l’auteur de l’Histoire du _Châtelain de Coucy_, dans les -premiers vers de ce poëme. M. Chassant y a trouvé _Jacques Saquespée_, -et le bibliophile Jacob, avec plus de vraisemblance, _Jean Certain_, -poëte picard ou flamand du XIIIe siècle.» - -N’est-ce pas là une bien précieuse récompense pour un bibliophile? - - - - - RONSARD ET COLLETET. - - -Le poëte élégant qui a publié, _con amore_, non-seulement les Œuvres -inédites ou non recueillies de Pierre de Ronsard, mais encore une -édition des Œuvres complètes de l’illustre chef de la Pléiade, ne -pouvait manquer de s’intéresser à la recherche de la maison que Ronsard -possédait à l’entrée du faubourg Saint-Marcel, et que les deux Colletet -avaient occupée après lui. Où était située cette maison? M. Prosper -Blanchemain la demandait en vain aux échos du vieux Paris. - -Il avait pourtant, pour se guider dans sa recherche, un passage de la -_Vie de Ronsard_, écrite par Guillaume Colletet, laquelle fait partie -des _Vies des Poëtes françois_, dont la Bibliothèque du Louvre conserve -le manuscrit autographe; ce passage est ainsi conçu: - - «Dans la maturité de son aage, il (Ronsard) aimoit le séjour de - l’entrée du faux-bourg Saint-Marcel, à cause de la pureté de - l’air, et de cette agréable montagne que j’appelle son Parnasse - et le mien. Et certes je marqueray toujours d’un éternel crayon - ce jour bienheureux, que la faveur du ministre de nos roys me - donna le moyen d’achepter une des maisons qu’il aimoit autrefois - habiter, en ce mesme faux-bourg, et sans doute, après celle - de Baïf, qu’il aima le plus. Et, aussy, fut-ce sur ce sujet, - que je composay, il y a quelques années, un sonnet que je ne - feindray point d’insérer icy, par marque du respect inviolable - que je porte à la mémoire de ce divin homme, et de la joye que - je ressens d’habiter les sacrés lieux, que ses muses habitèrent - autrefois avec tant de gloire. - - Je ne voy rien icy qui ne flatte mes yeux: - Ceste cour du Ballustre est gaye et magnifique; - Ces superbes lyons qui gardent le portique - Adoucissent pour moy leurs regards furieux. - - Ce feuillage, animé d’un vent délicieux, - Joint au chant des oiseaux sa tremblante musique. - Ce parterre de fleurs, par un secret magique, - Semble avoir derobé les estoiles des cieux. - - L’aimable promenoir de ces doubles allées, - Qui de prophanes pas n’ont point esté foulées; - Garde encore, ô Ronsard, les vestiges des tiens... - - Mais, ô noble desir d’une gloire infinie! - Je trouve bien icy mes pas avec les siens, - Et mon pas dans mes vers sa force et son génie.» - -Les notes railleuses que Tallemant des Réaux avait ajoutées à ce -sonnet, en le citant dans ses _Historiettes_, d’après le recueil des -_Épigrammes_ du sieur Colletet (Paris, L. Chamhoudry, 1653, in-12, p. -47), devaient suffire pour fixer exactement la situation de la maison -de Ronsard. M. Prosper Blanchemain eut le tort de se laisser égarer par -les termes amphibologiques d’un sonnet inédit, qu’il découvrit parmi -les papiers de Guillaume Colletet, et qui avait été adressé à ce poëte -par son ami Jean Leblanc, auteur de la _Néoptémachie poétique_ et des -_Odes pindariques_. - - A COLLETET. - - SUR SA MAISON DU FAUBOURG SAINT-MARCEL. - - Dans une region dite la Morfondue, - D’autant qu’elle est sujette au frileux Aquilon, - Colletet, embrasé des flammes d’Apollon, - Va faire maintenant sa demeure assidue. - - Cette region froide à sa flamme étoit due: - Son feu temperera l’hemisphere Gelon: - Desja sa muse y balle, au son du violon, - Sous l’ombre d’un meurier par la cour espandue. - - Les poëtes voisins, pour desdier ces lieux, - Ont faict un sacrifice aux domestiques dieux, - Affin que tout arrive à bien au nouvel hoste: - - Garnier avec Leblanc et le pere Thomas - Se trouverent, ayant au chef une calotte, - Et par les vins fumeux chasserent les frimas. - -M. Prosper Blanchemain publia ce sonnet, qui avait été composé sans -doute vers 1625, puisque Jean Leblanc était déjà très-vieux quand -il fit réimprimer ses _Odes pindariques_, en 1611, et qui fixe -approximativement l’époque où Colletet devint propriétaire de la maison -de Ronsard, où il réunissait ses amis, poëtes et buveurs. «Voilà -bien, disait M. Prosper Blanchemain, ce grand _meurier_ de des Réaux, -et, de plus, nous savons que l’habitation est située dans la rue des -Morfondus. Jaillot et le plan de Gomboust nous apprennent que la rue -des Morfondus, plus tard rue du _Puits-de-Fer_, n’est autre que la -rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont, illustrée d’autre part pour avoir -été habitée par Pascal et par Rollin, dont les demeures sont connues. -Il ne me restait plus qu’un pas à faire pour arriver au but de mes -recherches: déterminer l’emplacement exact de la maison; il m’a été -impossible d’y parvenir.» - -Le mûrier de Ronsard, ce grand mûrier dont Colletet vendait les mûres, -au dire de Tallemant des Réaux, et que Jean Leblanc célébrait comme -l’ornement de la cour du Balustre, cour _gaie et magnifique_, qui, -suivant Tallemant, n’avait que quatre pieds en carré; ce mûrier était -là, ce me semble, pour mieux diriger la recherche que M. Blanchemain -a faite au milieu du faubourg Saint-Marcel, au lieu de rester _à -l’entrée_ de ce faubourg, comme le lui conseillaient les textes qu’il a -cités. - -Je réfutai donc en ces termes l’article que M. Prosper Blanchemain -avait consacré à sa découverte, dans le nº 102 du _Bulletin du -Bouquiniste_ (15 mars 1861): - -«M. Prosper Blanchemain, à qui nous devons une très-bonne édition des -œuvres complètes de Ronsard, et qui avait préludé à ce grand travail -d’éditeur passionné, par la publication des pièces que n’ont pas -recueillies les anciens éditeurs de son poëte favori, s’est occupé -naturellement de retrouver la maison que Ronsard possédait à Paris. -Cette maison était déjà célèbre dans l’histoire littéraire, par les -assemblées de la Pléiade, que Ronsard convoquait chez lui et qu’il -présidait lui-même, concurremment avec son ami Baïf. Mais on ne savait -pas exactement dans quel quartier ni dans quelle rue il fallait la -chercher; or cette maison peut exister encore, si le mauvais génie des -démolitions ne l’a pas fait disparaître incognito. - -«M. Prosper Blanchemain a constaté, d’après un passage des _Vies des -Poëtes_, de Guillaume Colletet, ouvrage inédit dont le manuscrit est -à la Bibliothèque du Louvre, que la maison de Ronsard devait être -située _à l’entrée du faubourg Saint-Marcel_, et que Guillaume Colletet -l’avait habitée après lui. Les poëtes se succèdent et ne se ressemblent -pas. Suivant la vie de Guillaume Colletet, écrite par un de ses amis, -P. Cadot, avocat au parlement, et non encore publiée, la maison, qui -avait été le berceau de la Pléiade au seizième siècle, aurait vu se -former au dix-septième les premières réunions de l’Académie française. -Ce sont là des faits intéressants, que M. Prosper Blanchemain nous a -révélés dans une note insérée au _Bulletin du Bouquiniste_. - -«Mais il n’a pas été aussi heureux dans la recherche qu’il a faite de -l’endroit même où cette maison fameuse était placée. Un sonnet inédit -de J. Leblanc, adressé à Guillaume Colletet, _sur sa maison du faubourg -Saint-Marcel_, nous apprend que ladite maison s’élevait - - Dans une région dite la Morfondue. - -«M. Blanchemain a cru que cette région n’était autre que la rue -des Morfondus, plus tard rue du Puits-de-Fer, et maintenant rue -Neuve-Saint-Étienne-du-Mont. C’est là qu’il est allé demander la maison -de Ronsard ou celle de Guillaume Colletet. Nous ne sommes pas surpris -qu’il ne l’ait pas trouvée, car la rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont, -qu’on appelait, du temps de Ronsard, la rue du Puits-de-Fer, à cause -d’un puits public, et qui s’était appelée auparavant _chemin du -Moulin à vent_, ne fût bâtie, comme son nom l’indique, qu’à la fin du -seizième siècle, c’est-à-dire après que la construction de l’église de -Saint-Étienne-du-Mont, commencée sous le règne de François Ier, eut été -achevée. On la nomma aussi rue des _Morfondus_, parce qu’on n’y voyait -qu’une seule maison, que le peuple avait plaisamment baptisée: _la -maison des morfondus ou des réchauffés_. - -«Guillaume Colletet, qui mourut le 19 janvier 1659, fut enterré dans -l’église de Saint-Sauveur, au faubourg Saint-Denis, où il n’avait -pas d’épitaphe, dit expressément Piganiol de La Force. La tradition -rapporte qu’il était si pauvre, que ses amis furent obligés de se -cotiser pour payer les frais de l’enterrement. La tradition pourrait -bien être fausse ici comme ailleurs, car Guillaume Colletet était alors -propriétaire de la maison du faubourg Saint-Marcel, qui passa en la -possession de son fils François Colletet, que Boileau nous représente -_crotté jusqu’à l’échine_ et _allant quêter son pain de cuisine en -cuisine_. François Colletet fut, comme son père, propriétaire et -bourgeois de Paris. Il possédait une magnifique bibliothèque qui ne -lui avait pas coûté ce qu’elle valait, il est vrai, et qui se vendrait -aujourd’hui 2 ou 300,000 francs, car elle était toute composée de vieux -romans, de facéties, de vieux poëtes français, de mystères, de farces -et d’anciennes pièces de théâtre. Il est certain que François Colletet -ne fut pas plus pauvre que son père ne l’avait été, et nous avons même -de bonnes raisons pour supposer qu’il avait fait des économies, aux -dépens de sa nourriture et de son habillement. - -Quant à la maison, qu’il habitait comme son père et qui lui -appartenait à titre de domaine patrimonial, elle n’était pas dans la -rue des Morfondus ou du Puits-de-Fer, comme l’a supposé M. Prosper -Blanchemain, mais dans la petite rue du Mûrier, qui s’était nommée -d’abord rue Pavée, et qui changea de nom en l’honneur du mûrier, sous -l’ombrage duquel la Pléiade tenait ses séances poétiques. Cette rue -s’ouvre, en effet, _à l’entrée du faubourg Saint-Marcel_, au pied de -la montagne de Sainte-Geneviève, exposée aux vents du nord, _dans une -région dite la Morfondue_. - -En 1676, François Colletet, à qui ses publications littéraires -n’avaient pas trop bien réussi, voulut se faire industriel et recréer -le Bureau d’adresses, que Théophraste Renaudot exploitait auparavant -avec tant de succès et de profit. Il eut l’idée de faire un journal -d’affiches et d’annonces, le premier qu’on ait vu paraître en France. -Ce journal, qui devait être distribué et affiché dans Paris tous -les huit jours, se composait d’une feuille in-4; il parut, pour la -première fois, au mois d’août 1676; mais il fut supprimé, peu de -semaines après, sur un ordre du lieutenant de police, au moment où -l’entreprise de François Colletet devenait si prospère, qu’elle avait -nécessité la fondation de plusieurs bureaux auxiliaires. Le principal -bureau était dans le domicile de François Colletet. Voici le titre que -ce pauvre industriel ajouta au recueil factice des numéros publiés par -son Bureau d’adresses: _Journal des avis et des affaires de Paris, -contenant ce qui s’y passe tous les jours de plus considérable pour -le bien public_. (Paris, du Bureau des journaux, des avis et affaires -publiques, rue du Meurier, proche Saint-Nicolas-du-Chardonnet, 1676, -in-4 de 152 pages.) A la fin de chaque numéro, on annonce que «les -cahiers du journal se distribuent tous les jeudis chez le sieur -Colletet, rue du Meurier, proche Saint-Nicolas-du-Chardonnet.» - -«Il n’y a donc pas de doute ni d’amphibologie possible: la maison de -Colletet, c’est-à-dire celle de Ronsard, était dans la rue du Mûrier, -et quoiqu’elle fût _proche_ de l’église de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, -elle dépendait de la paroisse de Saint-Médard, comme François Colletet -l’a déclaré lui-même dans son poëme burlesque du _Tracas de Paris_: - - Il vaut bien mieux voir Saint-Médard: - C’est une magnifique église, - Qu’avec grande raison je prise, - D’où sont beaucoup de gens de bien, - Et dont je suis paroissien. - -«Lorsque j’ai publié le _Tracas de Paris_, à la suite du _Paris -ridicule_ de Claude Le Petit (_Paris, Adolphe Delahays_, 1859, -in-12), j’ignorais encore la demeure de François Colletet, et j’avoue -humblement que je n’avais pas pris la peine de la chercher. Maintenant -qu’elle est trouvée, du moins à peu près, il faut demander à notre -archéologue parisien, M. Berty, qui a fait des travaux si complets sur -la topographie de l’ancien Paris, ce qu’il a pu découvrir, aux Archives -de l’Empire, relativement à la maison de Ronsard et des Colletet.» - -M. Prosper Blanchemain ne renonça pas, toutefois, à placer la maison -de Ronsard dans la rue _Neuve_-Saint-Étienne-du-Mont, laquelle n’avait -encore, je le répète, qu’une maison construite, dans les premières -années du dix-septième siècle, quand on la nommait _rue des Morfondus_. -Il aurait pu, cependant, s’en rapporter au témoignage de François -Colletet lui-même, à qui appartint la maison qu’il avait héritée de -son père et qu’il habitait toujours en 1676, _rue du Mûrier, proche -Saint-Nicolas-du-Chardonnet_. - -1º La maison de Ronsard était surtout connue par ce mûrier, qui -donna son nom à la rue Pavée et qui subsistait encore à la fin du -dix-septième siècle. - -2º Cette maison était située _à l’entrée_ du faubourg Saint-Marcel, -c’est-à-dire non loin de l’enceinte de Philippe-Auguste, à côté de la -place Maubert, là où commençait le faubourg enfermé depuis, en partie, -dans l’enceinte de Charles V. - -3º Le quartier de la place Maubert, comprenant le faubourg -Saint-Marcel, représente exactement cette _région dite la Morfondue_, -que M. Blanchemain a prise pour une rue. Le mot _région_ ne peut -s’entendre que d’un quartier. - -4º La maison du pauvre Guillaume Colletet, malgré les _superbes_ lions -qui en gardaient le portique, malgré sa magnifique cour du Balustre, -malgré son parterre et ses doubles allées, n’était pas un palais, tant -s’en faut: les allées étaient de quatre pieds chacune, comme nous -l’apprend Tallemant des Réaux; la cour avait quatre pieds en carré! - -C’était assez pour Guillaume Colletet, qui, le chef couvert d’une -calotte de drap, buvait frais, à l’ombre du mûrier de Ronsard, avec ses -amis Garnier, Leblanc et le père Thomas. - - - - - PIERRE DU PELLETIER - ET - PIERRE GUILLEBAUD. - - -Je ne parle jamais d’un livre, sans l’avoir lu d’un bout à l’autre, -et même sans l’avoir étudié littérairement et bibliographiquement. Un -titre d’ouvrage est sans doute un commencement d’information, mais -c’est la porte du sanctuaire: il faut pénétrer plus avant, pour savoir -ce qui s’y passe. - -J’avais remarqué, dans l’excellent et utile _Bulletin du Bouquiniste_ -de M. Aubry, l’annonce d’un volume que je ne connaissais pas; elle -était ainsi conçue: _Hortus epitaphiorum, ou Jardin d’épitaphes -choisies_, où se voyent les fleurs de plusieurs vers funèbres, tant -anciens que nouveaux, tirez des plus fleurissantes villes de l’Europe; -le tout divisé en deux parties (_Paris, Gaspard Meturas_, 1666, 2 -part. en 1 vol. in-12). Je priai M. Aubry de me communiquer ce volume, -qui avait déjà trouvé acquéreur, et je le lui rendis, le lendemain, -après l’avoir examiné à loisir, en lui envoyant la note suivante, qui -fut imprimée dans le _Bulletin du Bouquiniste_ (1857, 21e nº, 1er -novembre): - -«Voilà, à coup sûr, un livre rare, parce qu’il n’a jamais été signalé -et qu’il est tombé bientôt dans l’oubli. Nous regrettons seulement que -cet exemplaire ne soit pas dans un état parfait de conservation (il est -un peu mouillé et court de marge), car les amateurs se disputeraient -certainement entre eux sa possession à un prix élevé. C’est un volume -qui se rattache, en effet, aux collections spéciales de livres sur -l’histoire de Paris et sur l’histoire littéraire du dix-septième -siècle. Il s’agit d’un recueil d’épitaphes, parmi lesquelles un grand -nombre appartiennent à des personnages illustres enterrés dans les -églises de la capitale. Nous ne connaissons qu’un seul recueil du -même genre, qui n’est pas rare, mais qui a été négligé jusque dans -ces derniers temps: _Selectæ christiani orbis Deliciæ, ex urbibus, -templis, bibliothecis et aliunde_, per Franciscum Swertium (_Colon. -Agrip._, 1608, pet. in-8, frontispice gravé). Quant au _Recueil -d’épitaphes sérieuses, badines, satiriques et burlesques_ (Bruxelles -ou Paris, 1782, 3 vol. in-8), compilé par le bonhomme La Place, il -n’a pas la moindre valeur, au point de vue historique. Celui que -nous avons sous les yeux a été recueilli par un assez mauvais poëte, -Pierre du Pelletier, que Boileau a immortalisé dans ses satires, en le -représentant _crotté jusqu’à l’échine_ et habitué à _mendier son pain -de cuisine en cuisine_. - -«Pierre du Pelletier n’en était pas réduit à cette extrémité: «il -avait assez de cuisine pour vivre,» comme le dit l’abbé Guéret, dans -la _Promenade de Saint-Cloud_; mais il vivait surtout du produit de -ses dédicaces, de ses sonnets et de ses vers laudatifs. Il attachait -au moins une de ces poésies complimenteuses à chaque nouveau livre -qui voyait le jour, et il y ajoutait, d’ordinaire, une dédicace de -sa façon, qu’il se faisait payer d’une manière ou d’autre. On peut -donc croire que ce recueil d’épitaphes a servi également son métier -de flatteur à gages, et que les éloges posthumes qu’il contient -ont été payés souvent par les parents ou les amis du défunt. Quoi -qu’il en soit, on remarque dans ce ramassis, fait sans ordre et sans -mesure, une foule d’épitaphes intéressantes, composées par les poëtes -contemporains, Guillaume Colletet, Frenicle, Lamothe Le Vayer fils, -Habert, et du Pelletier lui-même. Quelques-unes de ces épitaphes sont -consacrées à des morts célèbres; ainsi, on en trouve trois relatives -à la fameuse demoiselle de Gournay, et l’une d’elles est de Lamothe -Le Vayer, fils du grand philosophe Pierre de Lamothe Le Vayer, et ami -de Molière. Il y a plusieurs pièces de Malherbe, de Théophile, etc., -imprimées ou non dans leurs œuvres. Enfin, l’analyse de ce curieux -volume demanderait une étude approfondie; bornons-nous à l’indiquer -aux bibliographes futurs, qui le remettront peut-être en honneur dans -l’intérêt de l’histoire. La dédicace, adressée à M. Naudé, chanoine -en l’église Notre-Dame de Verdun, prieur d’Artige en Limousin et -bibliothécaire de l’excellentissime cardinal Mazarin, par le libraire -Gaspard Meturas, et non par le compilateur anonyme qui n’a signé qu’un -sixain encomiastique, nous donne lieu de penser qu’il existe de ce même -recueil une édition antérieure à l’année 1653, c’est-à-dire à la mort -du savant Gabriel Naudé.» - -Je m’étais trop pressé de rédiger la note précédente, et j’avais -fait fausse route. Quel est le bibliographe qui ne se trompe pas dix -fois par jour ou par semaine? M. Eusèbe Castaigne, bibliothécaire de -la ville d’Angoulême, me prouva bel et bien que je m’étais trompé -en attribuant à Pierre du Pelletier la publication de l’_Hortus -epitaphiorum_, qui appartenait sans conteste à Pierre Guillebaud, -religieux feuillant, lequel a composé et mis au jour un certain nombre -d’ouvrages historiques sous le nom de dom Pierre de Saint-Romuald. -J’insistai pour que la critique de mon savant collègue fût imprimée -in-extenso dans le _Bulletin du Bibliophile_, et je fis amende -honorable le plus humblement du monde, en la faisant suivre de cette -lettre, qui renferme quelques particularités bibliographiques, et que -je tiens à conserver comme une expiation de ma faute. - - - A Monsieur Aubry, libraire, éditeur du _Bulletin du - Bouquiniste_. - - Monsieur, - -Vous avez bien voulu me communiquer la lettre que vous adresse M. -Eusèbe Castaigne, bibliothécaire de la ville d’Angoulême, pour relever -les inexactitudes que contient ma note relative au recueil intitulé: -_Hortus epitaphiorum selectorum_. Je vous engage à publier promptement -cette lettre, qui m’a paru d’autant plus utile, qu’elle est extraite -en partie d’un ouvrage de ce savant bibliothécaire: _Essai d’une -Bibliothèque historique de l’Angoumois_, que tous les bibliographes -devraient connaître, et qui n’est malheureusement pas très-répandu à -Paris. - -J’avoue humblement que M. Castaigne a raison de se ranger du côté de -Niceron et de Barbier, qui attribuent à dom Pierre de Saint-Romuald -ce recueil d’épitaphes latines et françaises, que j’avais cru pouvoir -attribuer à Pierre du Pelletier. Cependant je persiste à croire que -ce dernier n’est pas tout à fait étranger à la compilation dudit -recueil, surtout pour la partie française. Les six vers signés _du -Pelletier_, et placés à la suite de l’épître dédicatoire du libraire à -Gabriel Naudé, sont en quelque sorte le complément de cette dédicace. -Quel autre que du Pelletier aurait inséré dans ce volume un si grand -nombre de pièces de vers composées par du Pelletier? Il n’y a que -François Colletet et de Prade, qui occupent autant de place que lui -dans l’_Hortus epitaphiorum_. Or, de Prade et François Colletet étaient -les meilleurs amis de du Pelletier. Dans l’introduction _Au lecteur_, -on remarque la traduction en vers français de _Trois utiles advis d’un -vivant_, écrits en vers latins, probablement par Pierre Guillebaud. -Cette traduction est précédée de la note suivante: «Ces trois ont -été traduits par le sieur du Pelletier, advocat au Parlement, qui a -desja enrichy le public de plusieurs de ses ouvrages, tant en prose -qu’en vers.» A la page 439, on trouve une «épigramme du sieur du -Pelletier sur la mort de son intime amy, le sieur de Chandeville, poëte -excellent, neveu de feu M. de Malherbe;» à la page 465, un sonnet de -Fr. Colletet au sieur du Pelletier, sur la mort de sa femme; à la page -530, un sonnet du même du Pelletier, imité d’une pièce de vers latins -de Pierre Guillebaud, imprimée à la page 317. Enfin, on peut supposer, -avec quelque vraisemblance, qu’un révérend père feuillant n’aurait pas -mis, à la page 484: «_Autre_ (épitaphe) _à l’antique, qui est à Paris, -en l’église de Sainct-Eustache_, POUR QUELQUE GROS CATHOLIQUE.» C’est -un peu trop gros, ce me semble, pour un religieux. - -Je reconnais, cependant, que la première partie du recueil, où il y -a des vers latins de la façon de Pierre Guillebaud, relatifs à des -personnes de sa famille et de sa ville natale d’Angoulême, doit lui -être laissée en toute propriété, quoiqu’on lise, en tête d’un sixain -à la mémoire de Claude Robert, chanoine de l’église cathédrale de -Châlons-sur-Saône: «Il est du style de D. P. de S. R. feuillant.» Nous -signalerons même une particularité curieuse, qui vient à l’appui de -cette attribution: c’est que l’exemplaire qui nous a été communiqué, -et qui appartient, nous dit-on, à un de nos plus doctes paléographes, -offre beaucoup de corrections manuscrites de la main de l’auteur. -L’épitaphe de Jeanne Masson, mère de Pierre Guillebaud, à la page 261, -est précédée de cette note filiale: _Quidnam sic properè, te misero -mihi!_ - -En somme, ce recueil, dont j’ai voulu signaler seulement l’intérêt au -point de vue de l’histoire, est encore plus intéressant que je ne l’ai -dit. J’ai eu, depuis, l’occasion d’examiner la première édition de -1648, ou du moins un exemplaire avec son premier titre, où le fleuron -et l’adresse ont seuls des différences. Le fleuron représente deux -Amours assis et adossés; l’adresse est ainsi conçue: _Paris, chez -Gaspar Meturas, rue Sainct-Jacques, à la Trinité, près les Mathurins_. -Sur les nouveaux titres portant la date de 1666, le fleuron, à l’image -de la sainte Trinité, reproduit l’enseigne du libraire, qui a mis -pour adresse: _Chez Gaspar Meturas, rue Sainct-Jacques, et se vend à -Lyon, chez Charles Mathevet, rue Mercière, à l’image de sainct Thomas -d’Acquin_. Cette adresse nous apprend donc que le libraire-éditeur, -Gaspard Méturas, qui venait de publier, en cette même année 1666, -le nouveau recueil d’épitaphes, rassemblées par le P. Labbe, avait -cédé à un libraire de Lyon le restant des exemplaires de son _Hortus -epitaphiorum_. - -Nous persistons à penser que le _Thesaurus epitaphiorum_ du P. Labbe -est bien loin d’offrir le même intérêt historique et archéologique, -que l’_Hortus_ de Pierre Guillebaud, ou de Pierre du Pelletier. -Non-seulement le _Thesaurus_ ne donne aucune épitaphe française, mais -encore les épitaphes latines qui s’y trouvent, et qui peuvent se -rattacher à notre histoire, sont dépourvues de ces indications locales -qui ajoutent beaucoup de prix à la plupart des épitaphes latines ou -françaises, recueillies par Pierre du Pelletier ou Pierre Guillebaud. -En outre, le P. Labbe a consacré un livre entier de son recueil aux -épitaphes de l’antiquité païenne; un autre livre aux épitaphes de -l’antiquité chrétienne; un autre aux inscriptions de la Grèce et de -l’ancienne Rome, en l’honneur des chiens et des chats, etc. Pierre -Guillebaud, ou Pierre du Pelletier, s’est contenté d’accorder quelques -pages au Dogue et au petit Chien de Du Bellay, au Chat et à la Chatte -de Maynard, à la Chauve-souris de Baïf et à l’Ane du Catholicon -d’Espagne. A tout seigneur tout honneur. - -Je remercie sincèrement mon savant collègue de m’avoir averti d’être -plus prudent à l’avenir dans mes élucubrations bibliographiques. -Mais, hélas! il suffit de se sentir quasi-bibliographe, pour être -bien convaincu qu’on n’écrit pas vingt lignes en bibliographie, -sans commettre une ou deux erreurs: de là le proverbe: _Errare -bibliographicum est_. Ce qui console, c’est qu’un bon chrétien péche au -moins sept fois par jour. - - Agréez, etc. - - P. L. JACOB, _bibliophile_. - - 16 novembre 1857. - - - - - ISARN OU MÉNAGE. - - -M. A.-T. Barbier, ancien secrétaire des Bibliothèques de la Couronne, -était le neveu du célèbre auteur du _Dictionnaire des anonymes_. Il -avait voulu marcher sur les traces de son savant oncle et il s’était -fait bibliographe; mais, avec beaucoup d’instruction et beaucoup -d’esprit naturel, il manquait absolument de critique. On ne doit pas -s’étonner qu’il se soit plus d’une fois fourvoyé dans des questions -littéraires, où il apportait toujours plus d’érudition que de logique. - -Après sa réimpression des _Mémoires de Hollande_, qu’il attribua un -peu légèrement à madame de Lafayette, d’après le témoignage d’un docte -Hollandais J.-G. Grævius, et qui lui avaient fourni du moins une -publication très-intéressante (Paris, J. Techener, 1856, in-16, avec -portraits et _fac-simile_), il était tourmenté du désir de prendre sa -revanche et de gagner la partie dans une autre joute bibliographique. -C’est alors qu’il eut la malheureuse idée de soutenir, sinon de -prouver, que le poëte Isarn n’avait jamais existé, et que Ménage -s’était caché sous ce nom imaginaire, pour adresser le poëme du _Louis -d’or_ à mademoiselle de Scudéry. - -M. A.-T. Barbier se livra, pendant plusieurs mois, à d’actives -recherches, par toutes les bibliothèques de Paris, dans le but de -démasquer le prétendu pseudonyme de Ménage. Je fis sa connaissance, -pendant qu’il poursuivait sa chimère, en feuilletant des milliers de -livres et de manuscrits. Je ne lui dissimulai pas que c’était bâtir -sur le sable, que de prétendre, à force d’inductions et de déductions -les plus savantes et les plus ingénieuses du monde, changer Isarn -en Ménage: «A quoi bon, lui disais-je en riant, vous crever les -yeux vous-même, pour nous démontrer qu’il fait nuit en plein jour?» -J’espérais qu’il ne donnerait pas suite à cette étrange croisade, -entreprise contre le pauvre Isarn, qui avait des droits acquis de -longue date dans l’histoire littéraire, et je pensais que tôt ou tard -la lumière se ferait dans l’imagination obscurcie de M. A.-T. Barbier. -Hélas! je comptais sans l’obstination d’un bibliographe! - -Voici l’incroyable article qu’il fit paraître dans le _Bulletin du -Bouquiniste_ (1er mai 1858): - - - «_Curiosité bibliographique.--Pseudonymie.--Ménage._ - - «Dans tous les temps, les auteurs qui ont voulu se jouer des - curieux ont inventé différents moyens de dérouter les lecteurs; - Cicéron et le Junius anglais ont réussi dans leur projet. Le - Sempsiceranus des lettres à Atticus et le pseudonyme des - Lettres de Junius ne nous ont pas encore été dévoilés, après une - multitude de recherches érudites. Ménage, qui aimait à surprendre - ses amis, témoin son sonnet italien qu’il leur avait présenté - sous le nom du Tasse, s’est surpassé lui-même dans ce genre. On a - cru, jusqu’à ces derniers temps, à l’existence d’un auteur du nom - d’Isarn, qui n’était autre que Ménage lui-même. - - «Le _Louis d’or_, adressé, sans nom d’auteur, à mademoiselle de - Scudéry, eut deux éditions, l’une en 1660 et l’autre en 1661, - avec le retranchement d’un vers trop libre et des additions qui - permirent de le réimprimer dans les Éloges de Mazarin, rassemblés - par Ménage en un volume in-folio (1666). Il avait des précautions - à prendre, pour ménager ses nombreux bienfaiteurs, car, après - Chapelain, son protégé, c’était le mieux renté de tous les beaux - esprits, au point d’exciter la jalousie d’un plaisant, qui avait - trouvé dans le nom de _Gilles Ménage_ l’anagramme de _Mange - l’Église_. - - «Voici comment il s’y prit: son _Dictionnaire étymologique_, - deuxième édition de 1694, contient cet éloge d’Isarn ou plutôt - de lui-même, comme il sera démontré tout à l’heure: «Il y a, à - Castres, une famille du nom d’Isarn, qui se prononce Isar, dont - était _M. Isar, auteur du Louis d’or et de plusieurs autres - compositions très-ingénieuses_.» Cet éloge d’outre-tombe était - assez adroit et trompa la bonne foi de La Monnoye et de quelques - autres contemporains; mais, aujourd’hui que les manuscrits de - Conrart peuvent être lus par tout le monde, à la Bibliothèque de - l’Arsenal, on voit, en regard du nom de _Thrasyle_, une apostille - de la main de Pélisson, dans laquelle il parle ironiquement - des constantes amours d’Isarn[4]. D’un autre côté, le _Grand - Cyrus_[5] contient un récit piquant des amours inconstants de - Thrasyle, où nous voyons figurer deux confidentes de _Mandane_ - (madame de Longueville), mademoiselle de Lavergne et madame - d’Harambure, sous les noms d’_Athalie_, de _Cléorite_, et, sous - les noms de _Thrasyle_ et d’_Hégésippe_ (premier historien - ecclésiastique grec), Ménage et Huet. - - [4] Voir B. de l’Ars., Mss. nº 151, p. 615. - - [5] T. VII, p. 1044 et 1090. - - «La comparaison d’une pièce écrite par Ménage, que je possède, - avec la relation d’une aventure au bord de la Seine, signée _Isar - le Pensif_, ne laisse plus aucun doute sur l’identité d’Isarn et - de Ménage[6]. Quoique ma pièce remonte à une époque antérieure, - elle porte en elle-même, outre la ressemblance du corps de - l’écriture, la preuve qu’elle est de notre auteur, qui en a - conservé, dans son _Dictionnaire étymologique_, la définition du - mot DISTRICT. - - [6] Manuscrit de Conrart. B. de l’Ars., nº 151, p. 571. - - «A.-T. BARBIER.» - - -M. A.-T. Barbier était fier et heureux de sa belle découverte, et je -me reproche aujourd’hui de ne l’avoir pas laissé jouir paisiblement de -son bonheur. Je pris fait et cause pour _Isarn_, et je me chargeai de -défendre son identité dans le _Bulletin du Bouquiniste_, où il avait -été sacrifié impitoyablement à ce sournois de _Ménage_. - - -«_Le Ménage-Isarn de_ M. A.-T. BARBIER. - -«Il est impossible de laisser passer, sans une réponse, sans une -protestation immédiate, l’inexplicable assertion de M. A.-T. -Barbier, qui prétend avoir découvert le savant Ménage sous le masque -d’Isarn, «auteur du _Louis d’or_ et de plusieurs autres compositions -très-ingénieuses,» comme Ménage l’a dit lui-même dans son _Dictionnaire -étymologique_. - -«C’est chose grave que de vouloir déposséder de ses droits et de son -titre d’auteur un écrivain, qui devait se croire, en vertu d’une longue -et incontestable possession, à l’abri de pareille chicane littéraire: -il faudrait, au moins, une preuve, sinon des preuves, pour établir un -nouveau système qui donne un démenti éclatant à une opinion accréditée, -confirmée par le témoignage de deux siècles. - -«M. A.-T. Barbier est un bibliophile passionné, un chercheur -infatigable, un obstiné feuilleteur de livres. Nous l’avons vu, pendant -dix mois, dix mois entiers, s’acharner à la poursuite de son Ménage, -caché sous la peau d’Isarn; nous l’avons vu, inébranlable dans ses -convictions préconçues, repousser, rejeter dédaigneusement tout ce qui -pouvait détruire son rêve favori. Le XVIIe siècle avait beau crier: -_Isarn_; M. A.-T. Barbier répétait: _Ménage_. - -«Quand M. A.-T. Barbier a publié une charmante édition des _Mémoires -de Hollande_, qu’il attribuait à madame de Lafayette, nous avons -applaudi à sa découverte, un peu problématique cependant, mais fondée, -du moins, sur la déclaration formelle d’un ancien bibliographe, le -rédacteur de la _Bibliotheca Heinsiana_. C’était peut-être un paradoxe, -mais un paradoxe ingénieux, qui ne faisait tort à personne, puisque -les _Mémoires de Hollande_ ne sont pas trop indignes de l’auteur de -_la Princesse de Clèves_, et que cet ouvrage agréable n’a jamais eu de -père avoué. L’enfant est de bonne race; on en fait honneur à madame de -Lafayette; soit, baptisons l’enfant! - -«Il est étrange, il est cruel, au contraire, de s’attaquer à ce pauvre -Isarn, à l’auteur reconnu, incontesté du _Louis d’or_, pour lui enlever -son livre, son joli petit livre, pour lui arracher, bon gré mal gré, -ses lauriers de poëte et de bel esprit, au profit de son contemporain -et de son ami, le docte et pédant Ménage. Et sur quoi s’appuie -l’échafaudage fragile et mal enchevêtré de ce monstrueux paradoxe? -Sur un passage des manuscrits de Conrart, où l’on voit, en regard du -nom de Thrasyle, une apostille de la main de Pellisson, dans laquelle -ce dernier parle ironiquement des constantes amours d’Isarn. Or, -_Thrasyle_, c’était Ménage, dans le monde des Précieuses. - -«Le grand maître des autographes, le spirituel et savant M. Feuillet -de Conches, nous expliquera la note de Pellisson, lorsqu’il publiera -les _Chroniques des Samedis de mademoiselle de Scudéry_, dans la -Bibliothèque elzévirienne de M. Jannet. M. Feuillet de Conches est -d’autant plus autorisé à nous dire le dernier mot sur Isarn, qu’il -possède, dans son admirable collection, beaucoup de lettres et de -manuscrits de ce même Isarn, qui n’a jamais été et qui ne sera jamais -Ménage, _quoi qu’on die_! - -«M. A.-T. Barbier aurait mieux fait de tenir compte de l’opinion tout à -fait contradictoire de son illustre parent, l’auteur du _Dictionnaire -des Anonymes_, dans lequel Isarn est nommé deux fois comme ayant -composé _la Pistole parlante, ou la Métamorphose du Louis d’or_ (Paris, -de Sercy, 1660, in-12), réimprimée sous le titre du _Louis d’or, à -mademoiselle de Scudéry_ (Paris, Loyson, 1661, in-12), et plus tard, -avec le nom de l’auteur, dans le _Recueil de pièces choisies tant en -prose qu’en vers_ (La Haye, van Loom, 1714, 2 vol. in-8), publié par -Bernard de La Monnoye. A.-A. Barbier n’était pas seulement un excellent -bibliographe, c’était un écrivain profondément versé dans l’histoire -littéraire. C’est donc lui qui se charge de répondre ici à son cousin, -M. A.-T. Barbier. - -«En attendant une réponse plus détaillée, nous ferons observer à M. -A.-T. Barbier que Ménage n’avait aucun motif de se déguiser sous le -masque d’Isarn, ou _Isar le Pensif_. Ménage, d’ailleurs, en sa qualité -de _précieux_, connu, admiré, adulé sous la majestueuse dénomination -du _sage Thrasyle_, ne se fût pas abaissé à prendre un nom de bête, -car, suivant _les Origines de la langue françoise_ de Ménage lui-même -(Paris, 1650, in-4º), l’_isard_ ou _isar_, est une espèce de chamois. -M. A.-T. Barbier aura peut-être de bonnes raisons à nous fournir, au -sujet de cette métamorphose de Ménage en chamois, métamorphose plus -étrange que celle du _Louis d’or_ du véritable Isarn. - -«Nous renvoyons donc M. A.-T. Barbier au traité de la _Versification -françoise_, par Pierre Richelet (Paris, 1671, in-12), dans lequel il -est fait mention avec éloge de M. IZARN, et de son _Louis d’or_; nous -le renvoyons aux recueils manuscrits de Conrart, où il est souvent -question de M. ISARN, qui se trouve là côte à côte et face à face -avec Ménage ou Thrasyle; nous le renvoyons enfin à _la Pompe funèbre -de Monsieur Scarron_ (Paris, Jean Ribou, 1660, in-12), où il verra -paraître, dans le cortége démasqué des auteurs du temps, «ISSARE, -autheur de _la Pistole parlante_,» entre l’_habile_ Cassagne et -l’_ingénieux_ Perrault, auteur du _Dialogue de l’Amour et de l’Amitié_. - -«P. S.--Dans une lettre adressée à Mlle de Scudéry, le 13 octobre -1656, Pellisson dit avoir reçu deux lettres d’Isarn, qui est encore -à Bordeaux (Mss. de Conrart, in-folio, t. V). Dans une autre lettre -adressée à Mlle Legendre, le 2 novembre 1656, Pellisson dit avoir dîné -chez Godeau, évêque de Vence, avec Chapelain, Isarn, Mlles Robineau et -de Scudéry (Bibl. de l’Arsenal, MSS. Belles-Lettres, nº 145, in-fol.). -Qu’en pense M. A.-T. Barbier?» - -Cette note, modérément sarcastique, n’éclaira pas M. A.-T. Barbier, -mais elle le mit au désespoir; loin de s’avouer vaincu, il rassembla de -toutes parts une foule de renseignements plus ou moins problématiques, -afin de continuer le combat, pour la plus grande gloire de Ménage. Il -voulut répliquer à l’article dans lequel j’avais réduit à peu de chose -son thème favori sur Isarn, et il présenta au directeur du _Bulletin -du Bouquiniste_ une argumentation si longue, si verbeuse, si obscure, -tranchons le mot, si déraisonnable, que force fut à M. Aubry de refuser -l’insertion de cette insignifiante polémique. M. A.-T. Barbier ne se -tint pas pour battu: il eut recours au ministère de l’huissier. M. -Aubry me pria de prendre la plume une dernière fois et de répondre, -sous son nom, à M. A.-T. Barbier. En conséquence, on lut dans le nº 38 -du _Bulletin du Bouquiniste_ (15 juillet 1858): - - -«BIBLIOGRAPHIE POÉTIQUE PAR HUISSIER. - -«C’est là une nouvelle espèce de bibliographie, qui, nous l’espérons -dans l’intérêt des lecteurs du _Bulletin du Bouquiniste_, ne se -renouvellera pas souvent. - -«Nous avons inséré, dans le 33e numéro (1er mai), une note de M. -A.-T. Barbier, qui annonçait au monde bibliographique avoir découvert -le fameux Ménage sous le masque d’Isarn. Cette note, rédigée en -style sibyllin, avait tous les caractères d’un oracle: obscurité, -singularité, nouveauté. Nous connaissions Ménage, nous ne connaissions -guère Isarn; il était tout simple que le premier se fût incarné -littérairement dans le second. D’ailleurs, M. A.-T. Barbier était sûr -de son fait, comme s’il eût, d’un coup de baguette, forcé Ménage à -quitter son déguisement de chamois et à reprendre son véritable nom. - -«Dans le numéro 35 (1er juin), le bibliophile Jacob répondit à M. -A.-T. Barbier, en style de bibliographe, et lui démontra, par des -faits, des dates et des arguments sans réplique, qu’Isarn était bien -Isarn, comme Ménage était Ménage, et que, même en bibliographie, il -vaut mieux laisser chacun comme il est. - -«M. A.-T. Barbier, qui avait employé plus d’un an à la découverte de -son Ménage, caché sous la peau d’Isarn, comme le dit le bibliophile -Jacob, ne voulut pas s’avouer à lui-même qu’il était dupe d’une -illusion obstinée: il eut l’intention de prouver qu’il ne se trompait -pas et qu’Isarn n’avait jamais existé que dans la personne de Ménage; -mais, en bibliographie comme en poésie, l’intention ne saurait passer -pour le fait. Deux fois, trois fois, M. A.-T. Barbier nous apporta des -notes, toujours écrites en style sibyllin, mais, par cela même, trop -obscures pour notre intelligence; il ne faisait que répéter sa première -note, en la rendant plus confuse qu’elle n’était d’abord; du reste, pas -un renseignement, pas une date, pas une preuve. La bibliographie est -une science précise et claire, qui ne saurait vivre dans les ténèbres -et dans le chaos. Nous attendions que la lumière se fît dans l’esprit -de M. A.-T. Barbier: _Fiat lux!_ - -«M. A.-T. Barbier, qui a tant de droit à notre déférence, refusa de -donner à ses idées et à ses recherches une forme plus nette et plus -exacte; il exigea de nous l’insertion de sa réponse telle quelle, -et, pour obtenir cette insertion, il eut recours à l’entremise d’un -huissier. - - «Voici la pièce curieuse que nous mettons sous les yeux des -bibliographes: - - L’an mil huit cent cinquante huit, le vingt-neuf juin, à la - requête de M. André-Thomas Barbier, ancien bibliothécaire, - demeurant à Paris, rue de Grenelle Saint-Germain, nº 168, - - J’ai, François-Gustave Fontaine, huissier près le tribunal civil - de la Seine, séant à Paris, y demeurant, rue de Buci, nº 12, - soussigné; - - Fait sommation à M. Auguste Aubry, libraire-éditeur du journal le - _Bulletin du Bouquiniste_, demeurant à Paris, rue Dauphine, nº - 16, en son domicile, parlant à sa femme ai dit, etc. - - D’insérer dans le plus prochain numéro du journal _le Bulletin du - Bouquiniste_ la réponse suivante, que le requérant entend faire à - l’article intitulé _le Ménage-Isarn de M. A.-T. Barbier_, signé - P. L. Jacob, bibliophile, publié dans le numéro, du premier juin - courant, du journal susindiqué, pages 271 et 272. - - AU BIBLIOPHILE JACOB. - - _Sur sa longue plaidoirie en faveur d’Isarn, transformé par lui - en chamois, et plus honnêtement en Isarn par Sarazin, comme - Ménage nous l’apprend lui-même dans le manuscrit de Conrart, en - 1653 et non en 1650._ - - Vous prétendez qu’Isarn vive, - Trois ans avant que d’être né: - Plus malicieux que l’abbé Rive, - Vous seul l’avez imaginé. - Autrement que Ménage habile, - Vous feriez parler un lapin, - Et plus sorcier que Thrasile, - Sans y perdre votre latin. - - Déclarant que, faute de satisfaire à la présente sommation, le - requérant se pourvoira par les voies de droit, même par celles - extraordinaires, à l’effet de l’y contraindre. - - Et j’ai au susnommé, à domicile et parlant comme ci-devant, - laissé cette copie. - - Coût cinq francs quarante centimes. - - Pour réquisition: BARBIER. FONTAINE. - - M. A. Aubry, libraire-éditeur, rue Dauphine, nº 16. - - -«Nous savions que M. A.-T. Barbier était un homme fort instruit, -grand fureteur de livres, grand déchiffreur de manuscrits, mais nous -ne savions pas qu’il fût poëte à propos de bibliographie; il sera -peut-être, un autre jour, bibliographe à propos de poésie. Nous ne lui -attribuerons donc pas deux ou trois fautes de prosodie, qui défigurent -son joli huitain et que nous lui demandons la permission de mettre sur -le compte de l’huissier, car M. François-Gustave Fontaine, huissier -près le tribunal civil de la Seine, n’est pas tenu, par état, de savoir -que le mot _malicieux_ a quatre syllabes et le mot _sorcier_ deux: son -ministère n’a rien de commun avec Ménage, ni même avec Isarn. - -«Nous avons prié naturellement le bibliophile Jacob de répondre à la -sommation qui s’adresse à lui autant qu’à nous: il s’en est excusé, en -disant qu’il aimait et estimait trop M. A.-T. Barbier pour lui causer -du chagrin en lui enlevant un rêve agréable, et qu’il ne se sentait -plus compétent dans un débat littéraire qui commençait en sibylle et -qui finissait en huissier: _desinit in piscem mulier formosa superne_. - -«Le bibliophile Jacob nous fait observer, d’ailleurs, que M. Cousin -et la _Biographie universelle_ se sont chargés de répondre pour lui: -M. Cousin, dans son charmant ouvrage sur la _Société française du_ -XVIe _siècle_, qui vient de paraître, et qui a placé Isarn, l’auteur -du _Louis d’or_, au milieu de cette société que M. Cousin connaît, -comme s’il y avait vécu; la _Biographie universelle_, dans un article -consacré à Isarn, lequel article fait partie du tome XX publié ces -jours-ci et semble accuser la touche du savant M. Weiss, qui possède la -correspondance inédite de mademoiselle de Scudéry.» - -Les choses en restèrent là, ou, du moins, le _Ménage-Isarn_ cessa -d’égayer les amateurs qui n’avaient jamais trouvé la bibliographie plus -plaisante. M. A.-T. Barbier ne me pardonna pourtant pas de lui avoir -enlevé ses chères illusions à l’égard d’un pseudonyme qu’il avait créé -avec tant d’efforts, et il persévéra silencieusement à poursuivre ses -recherches à travers les livres et les manuscrits, qui lui montraient -souvent l’ombre fugitive d’Isarn, sans laisser poindre l’oreille de -Ménage. Il venait souvent à la Bibliothèque de l’Arsenal, et il avait -soin de m’éviter, comme si j’eusse été son plus cruel ennemi; mais il -ne manquait pas, à chacune de ses visites, de déposer, à mon adresse, -chez le concierge de la Bibliothèque, une épigramme aussi bénigne, -aussi innocente, qu’il pouvait la faire contre le défenseur d’Isarn. -Je m’abstins de renouveler le débat, pour ne pas renouveler les -chagrins de mon honorable adversaire, qui avait toujours l’épiderme -très-sensible et très-irritable à l’endroit de Ménage. - -Cependant je lui fis passer, un jour, par l’entremise d’un ami commun, -le passage suivant d’une compilation peu connue, intitulée:... _ana, -ou Bigarrures calotines_ (Paris, J.-B. Lamesle, 1730, in-12, page 5 du -troisième recueil). C’était, en quelque sorte, mettre sous les yeux de -M. A.-T. Barbier l’acte de naissance et l’acte de mort du véritable -Isarn. - - «Isard, selon d’autres Isar, et plus communément Isarn, peu ou - presque point connu dans les recueils de poésie, étoit frère d’un - greffier de la Chambre de l’Édit de Castres. Il vint à Paris, - en 1664, avec M. Pellisson; le même génie qu’ils avoient les - intrigua avec Mlle de Scudéry qui les considéroit également du - côté de l’esprit. Peut-être mettoit-elle quelque différence du - côté de la personne, car celle d’Isar ne respiroit que l’amour - et l’inspiroit par sa présence. Celle de Pellisson ne produisoit - pas le même effet. Il étoit extrêmement laid, et la petite vérole - avoit même marqué sur son visage un air presque difforme. Au - contraire, Isar engageoit, par sa physionomie, par sa prestance - aisée, et par les traits, le teint et les cheveux, qu’il avoit - très-beaux. Cependant ces belles qualités ne détournèrent - pas Mlle de Scudéry de se déclarer pour M. Pellisson. Cette - préférence ne les rendit pas moins bons amis. Bien loin de - se prévaloir de sa bonne fortune, Pellisson ne chercha que - les occasions de témoigner son estime à Isar: il lui donna la - connoissance de M. Colbert, qui le choisit pour gouverneur de son - fils, M. le marquis de Seignelay, lorsque ce ministre entreprit - de le faire voyager par les cours intriguées avec la France. A - son retour d’Italie, d’Allemagne et d’Angleterre, Isar périt - malheureusement, dans une chambre dont les laquais du marquis de - Seignelay avoient emporté la clef, et cela, sans qu’Isar, qui fut - attaqué de foiblesse, ait trouvé le moyen d’appeler du secours. - Cet accident arriva vers l’an 1673. La société galante de Mlle - de Scudéry lui fit composer ce joli impromptu, qu’un habile - musicien mit sur un air: - - Qu’une impatience amoureuse - Est un supplice rigoureux! - Qu’une heure qu’on attend et qui doit être heureuse - Cause de moments malheureux! - - Apparemment que l’auteur, qui n’avoit peut-être pas été - mécontent de ces vers, qui lui servirent de déclaration auprès - de l’illustre Sapho, ne voulut pas qu’elle en perdît la mémoire. - Il les mêla avec d’autres poésies, dans la petite fiction qui - nous reste de lui sous le titre du _Louis d’or_, imprimée, avec - la Réponse de Mlle de Scudéry, dans le Recueil de Vitré de l’an - 1666. C’est là le seul ouvrage que je sache de lui. Les auteurs - qui ont décidé sur le nom d’_Isarn_ au lieu d’_Isar_, l’ont sans - doute confondu avec Isarn de Montauban, lieutenant de vaisseau, - qui commandoit en 1682.» - -M. A.-T. Barbier fut atterré, m’a-t-on dit, à la lecture de ce -témoignage contemporain en faveur d’Isarn, car cet Ana, publié par -l’abbé d’Allainval sous le titre de _Bigarrures calotines_, est -certainement un ouvrage posthume de l’abbé Bordelon; il communiqua -le document au savant bibliographe J. Lamoureux, qui en a fait usage -dans l’article ISARN, destiné à la _Nouvelle Biographie générale_, -et il mourut bientôt après, à la suite d’une opération douloureuse -qu’il avait supportée avec un courage stoïque. Peu de semaines avant -sa mort, son ardeur de bibliographie n’était pas éteinte, et comme il -avait, ce jour-là, entassé autour de lui une trentaine de volumes, -à la Bibliothèque de l’Arsenal, le bibliothécaire lui demanda, en le -voyant se lever précipitamment pour sortir, s’il reviendrait achever -la séance: «Pas aujourd’hui, dit-il gaiement; vous savez que j’ai la -pierre? Le chirurgien m’attend pour me tailler.» On ne le revit plus à -l’Arsenal. - -Quant au _Recueil de Vitré de l’an 1666_, que cite l’auteur des -_Bigarrures calotines_, il était bien connu de M. A.-T. Barbier, qui y -avait trouvé de quoi appuyer son opinion relative au Ménage-Isarn; car, -dans l’exemplaire que possède la Bibliothèque de l’Arsenal, le _Louis -d’or_ d’Isarn porte des corrections autographes de Ménage. C’est un -recueil rare et précieux, que le savant M. Brunet ne nous paraît pas -avoir signalé dans le _Manuel du libraire_; Ménage en fut l’éditeur et -Vitré l’imprimeur; en voici le titre complet: _Elogia Julii Mazarini -cardinalis, a celebrioribus hujus sæculi auctoribus, gallica, italica -et latina lingua conscripta, ex mandato illustrissimi domini Johannis -Baptistæ Colbert_ (Parisiis, e typographia regia, 1666, in-folio). -Vendu une livre huit sous, à la vente de Lancelot, en 1741.... O Isarn! -ô Ménage! ô A.-T. Barbier! - - - - - LES PREMIERS - MÉMOIRES DE SANSON. - - -En l’an de grâce 1862, un habile éditeur parisien annonçait, à grand -renfort de réclames, la prochaine apparition des _Mémoires de Sanson et -de sept générations d’exécuteurs_ (1688-1847), et ce nouvel ouvrage, -qui promettait d’intéressantes révélations sur l’histoire de la -guillotine, était attendu avec une vive impatience. Aujourd’hui qu’il -est entièrement publié, on peut dire que la curiosité des lecteurs -avides d’émotions terribles et horribles a été satisfaite, et que -les metteurs en œuvre de ces sanglants Mémoires ont fait preuve d’un -incontestable talent. - -Mais, en 1862, on avait encore le droit de se demander quels étaient -ces Mémoires et quelle parenté ils pouvaient avoir avec ceux qui -avaient paru, plus de trente ans auparavant, sous ce titre: _Mémoires -pour servir à l’histoire de la Révolution française_, par Sanson, -exécuteur des jugements criminels pendant la Révolution (Paris, au -Palais-Royal, galerie d’Orléans, nº 1, 1830, 2 vol. in-8; tome Ier, de -24 feuilles 1/4; tome II, de 29 feuilles 1/4. Imprimerie de Cosson). -Telle fut la question que M. l’abbé Dufour crut devoir poser dans -les _Annales du Bibliophile, du Bibliothécaire et de l’Archiviste_, -en déclarant qu’il avait inutilement cherché partout, même à la -Bibliothèque impériale, ces premiers Mémoires, cités dans toutes -les bibliographies, traduits en allemand et devenus introuvables en -France. Il supposait donc que lesdits Mémoires n’existaient pas, ou, du -moins, qu’ils avaient été anéantis par quelque cause ignorée, aussitôt -après leur mise en vente. Bien plus, il en concluait que les nouveaux -Mémoires, qu’il voyait annoncés avec fracas, ne devaient être qu’une -seconde édition des Mémoires imprimés déjà eu 1830. - -Le devoir d’un bibliographe est de répondre à toutes les questions -qui sont de sa compétence, et je répondis sur-le-champ à l’enquête -bibliographique, que le savant abbé Dufour, ancien élève de l’École des -chartes, avait ouverte dans les _Annales du Bibliophile_, que rédigeait -alors avec autant d’esprit que d’érudition mon jeune collègue M. Louis -Lacour. - -Les _Annales du Bibliophile_ ont disparu et sont déjà oubliées. Ma -réponse à M. l’abbé Dufour mérite-t-elle de leur survivre? On en -jugera, si l’on veut prendre la peine de la lire. - -«Voici, en peu de mots, la solution aussi complète que possible de la -question bibliographique, que M. l’abbé Val. Dufour a proposée aux -lecteurs des _Annales du Bibliophile_. Je n’ai eu qu’à interroger mes -propres souvenirs, qui remontent déjà fort loin, hélas! pour réunir -tous les renseignements nécessaires sur un ouvrage très-curieux et -très-intéressant, qui a erré longtemps le long des quais de la Seine, -comme une ombre au bord de l’Achéron, et qui n’est pas devenu, ce me -semble, un _livre introuvable_, malgré l’oubli trop injuste dans lequel -il est tombé depuis trente ans. - -«Il faut reconnaître, cependant, que les _Mémoires de Sanson_, publiés -par le libraire Mame en 1830, sont aujourd’hui assez rares; ils le -seront davantage, quand on s’avisera de les rechercher et de les -conserver comme ils le méritent, car une grande partie de l’édition -a été brûlée dans l’incendie de la rue du Pot-de-Fer en 1835, et le -reste s’est dispersé à tous les vents, en passant par les étalages des -bouquinistes. - -«Si M. l’abbé Dufour eût demandé ce livre dans un ancien cabinet de -lecture, au lieu d’aller le demander à la Bibliothèque impériale, il -l’aurait rencontré, plus ou moins sali et maculé par l’usage, peut-être -chargé d’annotations manuscrites, car les exemplaires des _Mémoires de -Sanson_ qui franchirent le seuil des cabinets de lecture y trouvèrent -de nombreux lecteurs. Mais il faut bien le constater, ils furent -repoussés avec dédain, à leur apparition, par la plupart des cabinets -de lecture. - -«Si M. l’abbé Dufour avait consulté la _Bibliographie de la France_, -il n’aurait pas eu de doute relativement à l’existence des premiers -_Mémoires de Sanson_, lorsque la liste officielle des publications -faites en 1830 eût mis sous ses yeux les deux articles suivants: - -«Nº 1017. Mémoires pour servir à l’histoire de la Révolution française, -par Sanson, exécuteur des jugements criminels pendant la Révolution, -tome Ier, in-8 de 24 feuilles 1/4, imprimerie de Cosson, à Paris. A -Paris, au Palais-Royal, Galerie d’Orléans, nº 1. - -«Nº 2623. Mémoires... Tome second, in-8 de 29 feuilles 1/4, imprimerie -de Cosson. Même adresse de libraire. - -«J’entrerai maintenant dans quelques détails littéraires et -bibliographiques sur ces Mémoires, en reproduisant d’une manière plus -explicite les faits relatés dans une note que je me souviens d’avoir -écrite à l’occasion de cet ouvrage, qui figurait dans la bibliothèque -de mon ami Armand Dutacq. Voy. le Catalogue de cette bibliothèque, -1857, in-8. - -«Dans les derniers mois de 1829, le libraire Mame, qui avait publié -avec un prodigieux succès les Mémoires apocryphes de Mme du Barry, -d’une Femme de qualité, du cardinal Dubois, etc., reçut la visite -d’un libraire, que je ne nommerai pas, lequel venait lui offrir -de publier de compte à demi les _Mémoires du Bourreau_. Il y eut -des pourparlers à ce sujet; mais, comme le libraire, qui se disait -possesseur du manuscrit, avait des prétentions exorbitantes et refusait -de communiquer ce manuscrit, l’affaire fut rompue. Mame avait reculé -devant le danger que présentait la publication d’un pareil livre avec -un pareil titre, car l’exécuteur des hautes œuvres alors en fonctions -n’eût pas manqué de protester contre la mise en circulation d’un -ouvrage anonyme, dont la responsabilité lui eût été attribuée. Je ne -sais par quelle circonstance L’Héritier de l’Ain, qui venait d’achever -la composition des fameux _Mémoires de Vidocq_, s’aboucha directement -avec Mame, pour publier les véritables Mémoires de Sanson. - -«On avait persuadé à Sanson, qui était encore exécuteur des arrêts de -la justice criminelle à cette époque, après avoir rempli son terrible -ministère pendant tout le cours de la Révolution, qu’il devait à -son tour écrire des Mémoires et raconter à la postérité les plus -douloureux épisodes de l’histoire révolutionnaire. Sanson était un -excellent homme, honnête, loyal et presque naïf. Je ne fais que répéter -le jugement que j’ai entendu porter sur son compte par L’Héritier -de l’Ain, qui le connaissait particulièrement. Quoi qu’il en soit, -les choses furent promptement décidées: Sanson signa un traité de -librairie, par lequel il autorisait Mame à éditer les Mémoires qui -seraient composés sous son nom, par des écrivains qu’il choisirait ou -qu’il adopterait, en leur communiquant des notes et des matériaux. -Mame, avec qui j’étais en rapport d’affaires et qui me témoignait -beaucoup de confiance, me proposa de me charger de la rédaction de ces -Mémoires, de concert avec L’Héritier de l’Ain. Je ne pus accepter son -offre, car j’étais occupé à d’autres travaux urgents. Or, Mame voulait -que le premier volume des Mémoires de Sanson fût rédigé et imprimé -immédiatement, avant la publication rivale qu’on annonçait déjà dans -la librairie sous le titre de _Mémoires du Bourreau_. - -«Honoré de Balzac, qui s’était fait connaître avantageusement par sa -_Physiologie du mariage_, publiée par Levavasseur, avait obtenu plus de -succès encore avec les _Scènes de la vie privée_, que Mame réimprimait -en ce moment pour la seconde fois. Mame le pria de devenir le -collaborateur de L’Héritier de l’Ain pour les Mémoires en question, et -Balzac, non sans avoir hésité et même refusé, accepta les offres de son -éditeur. C’était pour lui une affaire d’argent, et il éprouva un regret -poignant, lorsqu’il dut livrer pour les _Mémoires de Sanson_ deux -nouvelles qu’il avait préparées pour le cinquième volume des _Scènes de -la vie privée: La Messe expiatoire et Monsieur de Paris_. La première -de ces nouvelles fit l’introduction des nouveaux Mémoires, et je me -rappelle que Mame jugeait bien ce morceau, en déclarant que c’était un -chef-d’œuvre. Quant à la seconde nouvelle, elle fut destinée à former -la moitié du premier volume, que L’Héritier de l’Ain commençait à -rédiger un peu à l’aventure. - -«Il y eut, à l’occasion de cette mise en œuvre des Mémoires de Sanson, -un grand dîner chez l’auteur responsable. Quoique je n’aie pas assisté -à ce dîner extraordinaire, j’ai su, de la bouche de Mame, tout ce qui -s’y était passé. Balzac, L’Héritier de l’Ain et quelques autres gens de -lettres avaient accompagné Mame, qui était leur introducteur dans la -maison du vieux Sanson. Le dîner fut d’abord froid et silencieux; les -convives semblaient gênés et inquiets; on mangeait et on buvait peu, -bien que la chère ne laissât rien à désirer. Mais, lorsqu’on eut mis -sur le tapis le sujet de la réunion, la conversation s’anima, et Sanson -donna carrière à ses lugubres confidences. Balzac l’interrogeait, -Balzac le forçait à fouiller dans les coins les plus sombres de sa -mémoire. - -«Sanson racontait avec une sorte de candeur les horribles faits et -gestes de sa jeunesse: il raconta ainsi l’exécution des Girondins, -celle de Charlotte Corday, celle de Robespierre, etc. Il ne parlait pas -de Louis XVI ni de Marie-Antoinette. Balzac lui demanda impitoyablement -de retracer les derniers moments de ces augustes victimes. Sanson -pâlit et se tut, des larmes coulèrent sur ses joues, et, d’une voix -solennelle, il ordonna d’apporter la _relique_. Une boîte d’acajou, -fermée à clef, fut placée sur la table entre les bouteilles vides. Il -l’ouvrit avec émotion, et tous les assistants, qui se penchaient pour -voir ce que renfermait cette boîte mystérieuse, y virent briller une -lame d’acier: «Voici le couteau qui a fait tomber deux nobles têtes, -dit Sanson qui fondait en larmes. Ce couteau est sacré, et tous les -jours je m’agenouille devant lui, en priant pour les saints martyrs de -la France, le Roi et la Reine.» - -«Cette scène produisit une telle impression sur l’auditoire, que -plusieurs des convives furent obligés de sortir de table, et l’un d’eux -s’évanouit. Balzac avait conservé de ce dîner un souvenir saisissant, -qu’il ramenait souvent dans ses entretiens, et il faisait passer -dans l’âme de ses auditeurs les sentiments de terreur et de pitié, -qu’il avait emportés lui-même de la maison de Sanson: «Cet homme-là, -disait-il, m’a fait assister en réalité aux horreurs de la place de la -Révolution.» - -«Depuis ce dîner mémorable, il cessa de travailler aux Mémoires de -Sanson. Il avait fourni au premier volume, outre l’introduction et -l’épisode dramatique qu’il appelait _Monsieur de Paris_ (c’était la -désignation du bourreau de Paris, dans la famille de Sanson), un -petit nombre de pages marquées au coin de son talent, et la touchante -anecdote du _Mouchoir bleu_, qu’il avait entendu raconter par Becquet -et que Becquet écrivit depuis à sa manière pour la _Revue de Paris_. -Le premier volume des Mémoires de Sanson parut chez un libraire du -Palais-Royal, qui avait consenti à servir de prête-nom à Mame, et, -le même jour, on mit en vente, _chez les principaux libraires_, les -_Mémoires de l’Exécuteur des hautes œuvres, pour servir à l’histoire de -Paris pendant la Terreur_, in-8º. Lombard de Langres était l’auteur de -ce dernier ouvrage, auquel il n’avait pas osé mettre son nom; Lombard -de Langres, ancien membre du tribunal de cassation, ancien ambassadeur -extraordinaire en Hollande! - -«Eh bien! les Mémoires de Sanson n’eurent pas plus de vogue que les -_Mémoires de l’Exécuteur des hautes œuvres_: les libraires et les -cabinets de lecture semblaient s’être coalisés pour repousser également -ces deux ouvrages. On en vendit seulement quelques exemplaires. -Mame ne se découragea pas; il avait foi dans le mérite réel de -cette composition historique; il espérait que les volumes suivants -vaincraient le mauvais vouloir de la librairie et l’indifférence du -public. Mais L’Héritier travaillait lentement ou ne travaillait pas: -il fallait lui arracher son manuscrit page à page, et tous les jours -Mame allait solliciter la paresse de cet écrivain, qui lui livrait -trois ou quatre feuillets de copie en échange d’une pièce d’or, -qu’il dépensait presque aussitôt de la façon la moins édifiante, car -L’Héritier logeait en garni dans une maison de tolérance, rue des -Boucheries-Saint-Germain. C’est ainsi que fut composé le second volume -des _Mémoires de Sanson_. Le troisième était sous presse, quand la -révolution de Juillet donna le coup de grâce à cette triste entreprise -de librairie. - -«Mame se vit obligé de reprendre presque tous les exemplaires des deux -premiers volumes, qu’il avait cédés conditionnellement à différents -libraires, entre autres à Lecointe: ces volumes étaient _invendables_, -d’après l’opinion de la librairie. Il en vendit pourtant un nombre à -un libraire, qui renouvela les titres en 1834, mais qui ne parvint pas -à se défaire de sa marchandise. L’édition à peu près entière (on avait -tiré 4,500 exemplaires) était en dépôt dans les magasins de papier et -les ateliers de brochure de la rue du Pot-de-Fer, quand un incendie, -qui dévora en 1837 la moitié des livres que la librairie parisienne -avait fabriqués depuis trente ans, anéantit tout ce qui restait de -cette édition, en l’empêchant de tomber chez l’épicier. - -«Je me plais à répéter que l’ouvrage dont M. Dufour s’est préoccupé, -sans pouvoir en apprécier la valeur littéraire, n’est pas indigne -d’exciter sa curiosité et de fixer son intérêt. Le premier volume, -comme je l’ai dit plus haut, compte au moins trois cents pages qui -appartiennent à Balzac et qui ne sont pas les moins remarquables de -celles qu’il a écrites de main de maître. L’histoire des amours de la -fille du bourreau de Versailles avec le fils du bourreau de Paris est -un petit roman fort original, qui tient à la fois de l’idylle et du -genre horrible. Quant à l’introduction, je la considère comme une des -meilleures créations «du plus fécond des romanciers.» - -«On n’eut pas la peine d’oublier les Mémoires de Sanson, qui -n’avaient jamais fait le moindre bruit dans le monde. On ignorait -assez généralement leur existence. Ils n’avaient fait que passer et -disparaître. Je conseillai souvent à Balzac, qui rassemblait ses œuvres -complètes, de reprendre possession de tout ce qu’il avait enfoui dans -ce livre mort-né et enterré: «Ce sont des perles tombées dans la boue, -lui disais-je; elles n’ont rien perdu de leur éclat, ramassez-les, -et, après les avoir lavées, placez-les dans votre écrin.» Il suivit -mon conseil à demi, et il retravailla l’introduction des Mémoires -de Sanson, pour la faire reparaître avec son nom dans un keepsake: -elle est à présent dans ses œuvres. Mais il ne se décida pas à faire -rentrer dans les _Scènes de la vie privée_ ce _Monsieur de Paris_, -qu’il se reprochait toujours d’avoir ôté de son cadre pour le jeter aux -gémonies: «Ce sera l’affaire des éditeurs de mes œuvres posthumes, -disait-il; mais, en vérité, il y a conscience de laisser un pareil -ouvrage là où j’ai eu la folie de le mettre: cela peut s’appeler -abandonner son enfant dans la rue.» - -«Armand Dutacq, l’ami fidèle de la gloire littéraire de ce grand -écrivain, s’était promis de restituer à Balzac ce qui, dans les -Mémoires de Sanson, appartient à Balzac: il avait donc fait réimprimer, -dans le feuilleton du _Pays_, l’épisode du _Mouchoir bleu_ et le roman -de _Monsieur de Paris_ (reproduit déjà dans le _Journal des femmes_ et -dans un grand nombre d’autres journaux de Paris et des départements), -sans les signer, toutefois, du nom de l’auteur; mais ce nom était -inscrit dans toutes les pages et à toutes les lignes. Il est probable -que ces deux morceaux seront tôt ou tard recueillis, suivant le vœu du -défunt, dans ses œuvres posthumes. - -«N’est-il pas probable, aussi, que les premiers _Mémoires de Sanson_ -seront réimprimés, quand on en aura constaté l’importance historique -et littéraire? Mais qui osera revendiquer la propriété de cet ouvrage? -Sont-ce les héritiers de Sanson ou ceux du libraire Mame? Sont-ce les -héritiers de Balzac ou ceux de L’Héritier de l’Ain? La moralité de la -fable intitulée _Le Coq et la Perle_ s’appliquera probablement à ce -livre rare, sinon _introuvable_: - - Un ignorant hérita - D’un manuscrit qu’il porta - Chez son voisin le libraire. - «Je crois, dit-il, qu’il est bon, - Mais le moindre ducaton - Serait bien mieux mon affaire.» - -«Je vous parlerai une autre fois d’un livre de la même époque, non -moins curieux que les _Mémoires de Sanson_, méritant mieux que ceux-ci -l’épithète d’_introuvable_, et plus digne aussi de l’attention de M. -l’abbé Val. Dufour: ce sont les Mémoires du Père Lenfant, confesseur du -roi, Mémoires publiés aussi par Mame et détruits, comme ceux de Sanson, -dans l’incendie de la rue du Pot-de-Fer.» - -Dans une livraison postérieure des _Annales du Bibliophile_, M. le -docteur A. Chereau, qui fait autorité parmi les bibliographes, a bien -voulu m’interroger, au sujet d’une réimpression des Mémoires de Sanson, -publiée à la même adresse en 1831, mais sortant d’une autre imprimerie: -_Paris, à la librairie centrale de Boulland, Palais-Royal, galerie -d’Orléans, nº 1_.--_De l’imprimerie d’Hippolyte Tilliard_, rue de la -Harpe, nº 78; 1831, in-8. Tome Ier, de 24 feuilles 1/8, dont 4 formant -la préface et paginées I-LXVII; tome II, de 28 feuilles 1/8. J’ai dû -envoyer ma réponse au journal, mais elle n’y a pas été insérée, ce me -semble. Je racontais, en m’efforçant de raviver mes souvenirs, que -Mame, l’éditeur des _Mémoires de Sanson_, avait cédé, en 1831, toute -l’édition de ces Mémoires au libraire Boulland, qui en avait été le -vendeur, sans y mettre son nom; mais cette édition était encore en -consignation dans les magasins de l’État, qui prêta 10 ou 12 millions -à la librairie, sur dépôt de livres, vers la fin de l’année 1830. -Il est probable que Boulland fit réimprimer à ses frais l’ouvrage -qu’il espérait continuer par l’entremise de Balzac, qui était depuis -longtemps en relations d’affaires avec lui et qui, en lui vendant un -roman historique intitulé: _la Bataille d’Austerlitz_, lui en avait -livré les premiers chapitres. Je me rappelle que Boulland s’efforça, -par des annonces et des prospectus, de galvaniser les Mémoires de -Sanson, qui se vendirent alors beaucoup mieux qu’ils ne s’étaient -vendus dans la nouveauté. Cependant il serait possible que cette -nouvelle édition ne fût qu’un _rhabillage_ de la première, à l’aide -de nouveaux titres. On aurait, dans ce cas, réimprimé seulement les -dernières pages des deux volumes, pour y changer quelques phrases qui -promettaient la suite de l’ouvrage. Je m’étonne pourtant que Beuchot -n’ait pas signalé, selon son habitude, cette métamorphose de l’édition -originale. - -Au reste, l’heure du succès n’avait pas sonné pour les _Mémoires de -Sanson_, qui faisaient assez honteuse figure à côté des _Mémoires de -Madame du Barry_ et des _Mémoires d’une Femme de qualité_. Lombard de -Langres ne réussit pas davantage avec ses _Mémoires de l’Exécuteur des -hautes œuvres_, et il en fut pour ses frais de guillotine, à l’époque -où la place de Grève, théâtre ordinaire des exécutions capitales, -n’avait point encore été purifiée par le sang des _héros_ de juillet -1830. - - - - - TABARIN - ET - LE BIBLIOPHILE TABARINESQUE. - - -Auguste Veinant était un vrai bibliophile, mais un bibliophile -solitaire, inquiet, jaloux et quinteux. Je l’ai suivi bien des fois, le -long des quais, les yeux plongés dans les boîtes des bouquinistes; j’ai -feuilleté, avant ou après lui, les bouquins qui méritaient d’attirer -son attention; je me suis rencontré aussi avec lui chez les libraires -qui s’occupent de librairie ancienne, mais je ne lui ai jamais adressé -la parole; je ne le saluais pas même et je respectais son incognito, -comme il respectait le mien. Il n’existait entre nous, je l’avouerai, -aucun autre atome crochu que celui de la bibliographie. Je me plaisais -pourtant à rendre justice à cette passion exclusive des livres, qui -avait été l’unique affaire de sa vie, et je lui savais un gré infini -d’avoir fait réimprimer à un petit nombre d’exemplaires, sans notes -et sans études littéraires il est vrai, une foule de pièces rares et -singulières, qu’il avait déterrées, avec le flair d’un chien de chasse, -dans les immenses nécropoles des bibliothèques publiques. - -En 1858, il se décida, non sans peine et sans regret, à publier, dans -la _Bibliothèque elzévirienne_ de M. Jannet, une édition des œuvres -de Tabarin, à laquelle il travaillait depuis vingt ans, et que les -amateurs attendaient avec une juste impatience. Cette édition, bien -supérieure aux éditions originales et bien plus complète aussi, parut -sous le pseudonyme de _Gustave Aventin_, anagramme du nom d’Auguste -Veinant; elle fut reçue très-favorablement et elle trouva de nombreux -acquéreurs. L’éditeur avait lieu d’être pleinement satisfait de son -succès. - -Mais il arriva que M. Colombey avait préparé simultanément une nouvelle -édition de Tabarin, pour la _Bibliothèque gauloise_ de M. Delahays, et -que cette édition parut bientôt sous le pseudonyme de M. d’Harmonville, -avec une Lettre anonyme, dont l’auteur n’était autre que le savant -bibliographe M. Gustave Brunet de Bordeaux, et qui traitait à fond -toutes les questions historiques et bibliographiques relatives à -Tabarin et à ses œuvres. M. Auguste Veinant m’attribua non-seulement -cette édition, mais encore la Lettre anonyme que M. d’Harmonville y -avait jointe; il s’indigna, il s’irrita, il m’accusa hautement de -concurrence déloyale, car il regardait comme sa propriété le chapeau -de Tabarin, et il finit par condenser toute sa bile dans un article -intitulé: _De Tabarin et de ses nouveaux éditeurs_, et signé: _un -Bibliophile tabarinesque_. C’était une déclaration de guerre en forme, -qu’il m’adressait par l’intermédiaire du _Bulletin du Bibliophile_ (13e -série, octobre 1858, p. 1262). - -Je ne répondis pas d’abord, je ne voulais pas répondre, espérant que -mon antagoniste, mieux informé, s’excuserait de m’avoir attaqué le -plus gratuitement du monde et reconnaîtrait hautement mon innocence à -l’endroit de Tabarin. Il n’en fit rien, et mon silence l’eût autorisé -à croire que je me cachais sous le manteau de M. d’Harmonville. On me -conseilla, on me pria de rompre le silence et de mettre la plume au -vent contre le Bibliophile tabarinesque. - -Voici la réponse, que le _Bulletin du Bibliophile_ se chargea de -publier pendant le carnaval de 1859, et qui fit quelque bruit dans le -camp de Tabarin. - - - Mon cher Techener, - -Je m’étais promis de ne pas répondre à votre _Bibliophile -tabarinesque_, qui m’a cherché noise à propos de Tabarin; mais -on me dit que mon silence tendrait à justifier les allégations -bibliographiques et autres de cet amateur; sur ce, je prends la plume -et vous adresse... une fable de La Fontaine, avec commentaire _ad -hominem_. - - LE LOUP ET L’AGNEAU. - -L’Agneau, c’est moi, si vous voulez bien le permettre; le Loup, c’est -le Bibliophile tabarinesque, un vrai loup, que nous voyons sous la peau -du renard dans les Fables de La Fontaine: - - Un Agneau se désaltérait - Dans le courant d’une onde pure. - -Je venais de lire justement un admirable livre, plein de la plus -douce et de la plus saine philosophie, les _Mélanges littéraires_ -de M. Silvestre de Sacy, et point ne songeais, je vous jure, à -Tabarin, quoique deux éditions des œuvres tabariniques eussent paru -presque simultanément dans la _Bibliothèque elzévirienne_ et dans la -_Bibliothèque gauloise_, pour la plus grande joie des bibliophiles. - - Un Loup survient à jeun, qui cherchait aventure, - Et que la faim en ces lieux attirait. - -Le Bibliophile tabarinesque, le Loup, avait besoin de mordre sans -doute; c’est là un besoin naturel chez les loups. Voilà pourquoi notre -homme allait chercher aventure dans le pays de la bibliographie, où -l’on rencontre tant d’agneaux innocents et paisibles. - - --Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage? - Dit cet animal plein de rage. - Tu seras châtié de ta témérité. - -Le Loup, en m’interpellant ainsi, faisait semblant de croire que -j’étais l’éditeur du _Tabarin_ de la Bibliothèque gauloise, et que je -me cachais sous le pseudonyme de M. d’Harmonville; il fallait bien au -Loup un prétexte bon ou mauvais, pour me montrer les dents. - - --Sire, répond l’Agneau, que Votre Majesté - Ne se mette pas en colère; - Mais plutôt qu’elle considère - Que je me vas désaltérant, - Dans le courant, - Plus de vingt pas au-dessous d’elle, - Et que, par conséquent, en aucune façon, - Je ne puis troubler sa boisson. - -Oui, monseigneur le Loup, j’en atteste M. d’Harmonville lui-même, qui -est un de nos jeunes écrivains les plus accrédités, j’en atteste aussi -l’auteur anonyme de la Lettre qui termine l’édition du _Tabarin_ de -la Bibliothèque gauloise, j’en atteste le bibliographe excellent, qui -ne se nomme pas, mais qui se fait assez connaître dans les pages si -remarquables de cet appendice, je suis absolument étranger à ladite -édition, laquelle ne fait tort à personne, excepté aux bibliophiles qui -ne l’ont pas encore achetée. - - --Tu la troubles! reprit cette bête cruelle. - -C’est-à dire, reprit le Loup, que l’édition de la Bibliothèque gauloise -trouble le succès de la Bibliothèque elzévirienne. Le Loup continue: - - Et je sais que de moi tu médis l’an passé. - -Les agneaux ne médisent pas des loups: ils voudraient pouvoir oublier -que les loups existent. - - --Comment l’aurais-je fait, si je n’étais pas né? - Reprit l’Agneau: je tette encor ma mère! - -Ici la fable s’éloigne légèrement de la réalité, quoique la morale soit -la même dans l’une et l’autre. L’Agneau, autrement dit votre serviteur, -est né bibliographe depuis près d’un demi-siècle, mais il tette encore -sa mère, en style figuré, qui signifie que je ne suis pas sevré du lait -de la Bibliographie, et que je m’en abreuve toujours avec bonheur, sans -pouvoir me détacher du sein de ma nourrice. C’est là une figure de -rhétorique qui passera, si l’on veut, sur le compte de Tabarin. - - --Si ce n’est toi, c’est donc ton frère? - -Le Bibliophile tabarinesque veut que M. d’Harmonville soit très-proche -parent de l’_imperturbable_ bibliographe que j’ai l’honneur de vous -présenter comme un autre moi-même.--Mon frère? l’Agneau réplique, dans -la fable: - - Je n’en ai point! - -J’en ai deux, au contraire, qui valent mieux que moi, et dont l’un est -tout simplement l’auteur de la plus belle tragédie de notre époque: _Le -Testament de César_. Je puis jurer qu’il n’a jamais lu Tabarin. Le Loup -ne se laisse pas convaincre par de bonnes et honnêtes raisons: - - C’est donc quelqu’un des tiens? - Car vous ne m’épargnez guère, - Vous, vos bergers et vos chiens. - On me l’a dit; il faut que je me venge. - -Le commentateur hasardera timidement une simple conjecture: _Vous_, -ce sont les bibliophiles; _vos bergers_, ce sont certainement les -libraires qui vendent de beaux livres; _et vos chiens_, ce seraient -donc les bouquinistes. Voici le dénouement du drame: - - Là dessus, au fond des forêts, - Le Loup l’emporte, et puis le mange, - Sans autre forme de procès. - -A l’heure qu’il est, ce terrible Loup s’imagine que le pauvre Agneau -demande grâce, pendant qu’on le déchire à belles dents. Assez d’Agneau, -assez de Loup, s’il vous plaît. - -Le Bibliophile tabarinesque, qui s’est mis en grands frais pour -découvrir, après plus de deux siècles d’oubli, quel pouvait être le -Tabarin de la place Dauphine, aurait eu moins de peine et aurait mieux -réussi à savoir quel était M. d’Harmonville, quel était l’auteur de -la Lettre à moi adressée au sujet de Tabarin. Il faut avoir du flair, -quand on veut dépister les anonymes et les pseudonymes qui ont échappé -aux poursuites infatigables du savant Barbier. Or, le flair, chez notre -Bibliophile tabarinesque, est complétement perverti et gâté par ce -qu’il nomme le _parfum tabarinique_. Je suis sûr que, s’il se mettait -en peine de deviner quel est le principal docteur de la _Bibliotheca -scatologica_, il ne manquerait pas de trouver que ce doit être le poëte -chrétien _Venantius Fortunatus_. - -Ah! M. le Bibliophile tabarinesque, vous supposez que le rôle de -bibliographe consiste surtout à réimprimer, à petit nombre, sans -notes et sans travaux littéraires, quelques livrets rarissimes, pour -les vendre fort chers aux amateurs? C’est là, je l’avoue, une œuvre -modeste et utile, dont le pauvre Caron vous a donné l’exemple, avec -une persévérance assez mal récompensée; mais la bibliographie, il faut -bien vous le dire, a des vues plus désintéressées et plus honorables; -la bibliographie est une science remplie de ténèbres et de mystères -impénétrables; c’est, en quelque sorte, un sphinx qui ne dit jamais -son dernier mot aux Œdipes les plus ingénieux et les plus érudits. -Consolez-vous donc de n’avoir pas deviné que _Tabarino_, _canaglia -milanese_, était un type de farceur dans l’ancien théâtre italien, -comme _Harlequino_, comme _Pantalone_, et tant d’autres qui devaient -leurs noms à certaines particularités de costume ou de caractère; que -le type tabarinique fut importé en France par quelque bateleur, qui le -mit en vogue sur les tréteaux de la place Dauphine, et que différents -auteurs, Antoine Gaillard sans doute, Chevrol peut être, ont recueilli, -arrangé et publié, sous le nom générique de Tabarin, des facéties -analogues à celles que l’illustre bouffon débitait pour l’ébaudissement -des badauds. - -Soyez Bibliophile tabarinesque, si c’est votre vocation et votre -plaisir, mais ne vous mêlez pas de jouer au bibliographe, sous peine -de perdre la partie; ce jeu-là demande non-seulement des connaissances -spéciales, ce que je vous accorde volontiers, mais encore _du bon -sens et de l’art_, ce que Boileau exige même en matière de chanson. -Vous avez mal fait de vous en prendre à un bibliophile, qui ne vous -regardait pas de travers, comme les boucs des Bucoliques, _torvis -tuentibus hircis_, et qui vous eût laissé de grand cœur vous ébattre -dans les prés fleuris de Tabarin; vous avez mal fait de vous attaquer -à M. d’Harmonville, qui est un rude champion et qui a pour lui -l’avantage, puisque vous lui avez donné le droit de repousser vivement -une injuste agression; vous avez mal fait surtout de vous attaquer -aussi à un bibliographe anonyme, qui vous traduira un jour ou l’autre -en justice bibliographique. - -Le résumé de ce débat, c’est que le _Tabarin_ de la Bibliothèque -elzévirienne se vend aussi bien que le _Tabarin_ de la Bibliothèque -gauloise, et que les éditeurs de l’une et de l’autre devraient se -féliciter mutuellement d’avoir compris que la vieille gaieté de nos -pères n’était pas encore morte en France. Elle mourra bientôt, hélas! -mais pas avant que les deux éditions tabariniques soient épuisées. - -Sur ce, mon cher Techener, je n’essayerai pas de lever le masque du -Bibliophile tabarinesque, vu que nous sommes en carnaval. - - Votre tout dévoué, - - P. L. JACOB, _bibliophile_. - -«_P.S._ Une autre fois, je parlerai du Catalogue Pixerécourt, de -Corneille de Blessebois, et de l’amiral Tromp, que le Bibliophile -tabarinesque a fait intervenir d’une manière assez déplacée dans la -question. Il n’est pas possible de cacher plus de malice sous le fameux -chapeau de Tabarin.» - - -Cette lettre venait à peine de voir le jour, lorsque le pauvre -Auguste Veinant mourut, au milieu de ses livres, le 4 mars 1859. Je -me reprocherais de l’avoir écrite, si je pouvais supposer qu’il l’eût -connue _in extremis_. Un bibliophile tel que lui avait droit à une -autre oraison funèbre. La notice bibliographique, qui figure en tête du -Catalogue des livres rares et précieux de sa bibliothèque (_Paris, L. -Potier_, 1860, in-8) devra donc être consultée par les personnes qui -liront mon épître. C’est là qu’on trouvera un bon portrait d’Auguste -Veinant... _avant la lettre_. - - - - - NOTICES - - SUR - - QUELQUES LIVRES RARES. - - - - - LA MORALITÉ - DE - L’AVEUGLE ET DU BOITEUX - ET LA FARCE DU MUNIER. - - -_La Moralité de l’Aveugle et du Boiteux_, qui a tous les caractères -d’une farce, et qui diffère de la plupart des moralités proprement -dites, en ce qu’elle ne met pas en scène des personnages allégoriques, -se trouve à la suite du _Mystère de saint Martin_, dans un manuscrit de -la Bibliothèque impériale, provenant du duc de la Vallière et décrit -dans le Catalogue des livres de la bibliothèque de ce célèbre amateur, -t. II, p. 418, nº 3362. Ce manuscrit est certainement l’original de -l’auteur, qui l’avait fait pour la représentation du Mystère, joué -publiquement à Seurre, en Bourgogne, le lundi 10 octobre 1496. Il -contient, outre le _Mystère de saint Martin_, la _Moralité de l’Aveugle -et du Boiteux_, la _Farce du Munyer_, et «les noms de ceux qui ont -joué la Vie de monseigneur saint Martin.» Le Mystère est encore inédit, -mais la Moralité et la Farce qui le suivent ont été publiées, en 1831, -par les soins de M. Francisque Michel, dans la collection des _Poésies -gothiques françoises_ (Paris, Silvestre, in-8). M. Francisque Michel a -publié aussi séparément le curieux procès-verbal de la représentation, -qui termine le volume et qui offre la signature de l’auteur lui-même, -André de la Vigne. - -André de la Vigne était un des poëtes les plus renommés de son temps. -Il s’est fait connaître surtout par un grand ouvrage d’histoire, en -vers et en prose, qu’il a composé en collaboration avec Octavien de -Saint-Gelais, évêque d’Angoulême: _le Vergier d’honneur de l’entreprise -et voyage de Naples_, imprimé pour la première fois à Paris, sans date, -vers 1499, et souvent réimprimé depuis. Ce fut sans doute à cet ouvrage -et à l’amitié de son collaborateur épiscopal, que le pauvre André ou -Andry de la Vigne dut l’honneur d’être nommé _orateur_ du roi de France -Charles VIII et secrétaire de la reine Anne de Bretagne. Il avait été, -auparavant, secrétaire du duc de Savoie. - -Mais ces charges de cour ne l’avaient pas mis au-dessus du besoin: il -était toujours dénué d’argent, quoique couché sur l’État de la maison -du roi et de la reine. Dans les poésies qui accompagnent son _Vergier -d’honneur_, il ne craint pas d’avouer sa profonde misère. Ainsi, -lorsqu’il prenait seulement le titre de secrétaire du duc de Savoie, il -disait à ce prince: - - Comme celluy que ardant desir poinct, - Humble de cueur, desirant en Court vivre, - Affin, chier sire, de venir à bon poinct, - Raison m’a fait composer quelque livre, - Lequel couste d’argent plus d’une livre, - Et pour ce donc qu’à mon fait je pourvoye, - Secourez-moy, ou l’hospital m’abaye! - - Cent jours n’y a que j’estoye bien en poinct, - Hardy et coint, pour ma plaisance ensuivre: - A ce coup-cy, n’ay robbe ne pourpoinct, - Resne, ne bride, cataverne, ne livre: - Là, Dieu mercy, si ne suis-je pas yvre, - En faisant livre, duquel argent je paye: - Secourez-moy, ou l’hospital m’abaye! - -Le duc de Savoie le secourut sans doute, et André de la Vigne n’alla -point à l’hôpital, mais il n’en devint pas plus riche, lorsqu’il -s’intitula orateur du roi et secrétaire de la reine. Voici un rondeau -qu’il adresse à Charles VIII: - - Mon très-chier sire, pour m’advancer en Court, - De plusieurs vers je vous ay fait present; - Si vous supplie de bon cueur en present - Qu’ayez regard à mon argent très-court. - Les grans logis, où Rongerie trescourt, - M’ont fait d’habits et de chevaux exempt, - Mon très-chier sire! - - Mon esperance, pour ce, vers vous accourt, - Que vous soyez de mes maux appaisant, - Car escu n’ay, qui ne soit peu pesant, - Et, qui pis vault, je plaidoye en la Court, - Mon très-chier sire. - -Ce poëte royal recevait pourtant des _gages_ modiques, qui lui étaient -fort inexactement payés, comme tous ceux des officiers et domestiques -de l’hôtel du roi; il était donc forcé d’avoir recours, pour vivre, à -tous les expédients poétiques qui pouvaient suppléer à l’insuffisance -de sa pension. Il célébrait par des pièces de vers tous les événements -mémorables, et il adressait, au roi ou à la reine, aux princes ou aux -grands seigneurs, ces poésies de circonstance, pour obtenir quelques -présents; il rimait des ballades en l’honneur de la sainte Vierge, et -il les envoyait au Palinod de Caen, au Puy de Rouen, et aux différents -_puys d’amours_, établis dans les principales villes de France, pour -remporter des prix de _gaie science_; il composait des mystères, des -moralités et des farces, qu’il faisait représenter et dont il était -lui-même un des acteurs. - -Nous croyons donc qu’il avait figuré dans la confrérie des -Enfants-sans-souci, du moins à l’époque où il dirigea la représentation -solennelle du _Mystère de saint Martin_ dans la ville de Seurre. -Aucun de ses ouvrages dramatiques ne fut imprimé, de son vivant, -du moins avec son nom. Le manuscrit, qui renferme un Mystère, une -Moralité et une Farce, appartient incontestablement au répertoire -des Enfants-sans-souci ou de la Mère-Sotte, car les représentations -scéniques de ces deux troupes de comédiens se distinguaient du théâtre -pieux de la confrérie de la Passion, en ce qu’elles se composaient, à -la fois, d’un Mystère, d’une Moralité et d’une Farce. - -La _Moralité de l’Aveugle et du Boiteux_, comme nous l’avons dit plus -haut, s’écarte entièrement du genre ordinaire des moralités, qui -étaient consacrées à des allégories morales, souvent très-obscures, -toujours très-froides et quelquefois très-ennuyeuses. On y voit, -de même que dans un ancien fabliau, dont il existe de nombreuses -imitations, un aveugle et un boiteux s’aider mutuellement et secourir -de la sorte leurs infirmités: le boiteux met ses yeux au service de -l’aveugle, lequel prête ses jambes au boiteux. Mais tout à coup ces -deux mendiants sont guéris, malgré eux, miraculeusement, par la grâce -de saint Martin, et ils se désolent ensemble, l’un d’avoir recouvré la -vue, l’autre de retrouver l’usage de ses jambes; car ils perdent, avec -leurs infirmités, le droit de demander l’aumône et de vivre aux dépens -des âmes charitables. - -Il y a, dans cette petite pièce, des idées comiques, des mots -plaisants, des vers naturels, en un mot une franche allure de gaieté -gauloise; mais le style d’André de la Vigne n’est ni correct ni -élégant; on y rencontre aussi trop d’insouciance de la prosodie, qui, -pour n’être pas encore fixée, était déjà devinée et comprise par les -oreilles délicates. On peut supposer qu’André de la Vigne avait écrit -d’autres pièces de théâtre, qui ne sont pas venues jusqu’à nous. - -Au reste, la représentation solennelle donnée à Seurre, en 1496, par -la confrérie des Enfants-sans-souci ou par celle de la Mère-Sotte, -prouve que ces deux confréries théâtrales avaient des maîtres de jeux, -lesquels parcouraient la France, en s’arrêtant de ville en ville, -pour y faire jouer leurs pièces avec le concours des habitants, qui -non-seulement leur fournissaient des acteurs et des spectateurs, mais -encore qui se chargeaient de tous les frais de mise en scène, de décors -et de costumes. Ainsi, André de la Vigne avait lui-même _monté_ cette -représentation, en qualité d’auteur et de _maître du jeu_. - -La _Farce du Munyer_ fut représentée également à Seurre, en 1496, -après le _Mystère de saint Martin_, et la _Moralité de l’Aveugle et du -Boiteux_. - -Le sujet de cette Farce très-divertissante se retrouverait probablement -dans les fabliaux des trouvères. C’est un petit diable, nommé Berith, -que Lucifer envoie sur la terre pour faire son apprentissage, et qui a -promis de rapporter à son maître une âme damnée. Or, ce diable novice -ne sait où prendre l’âme au sortir du corps d’un pécheur. Lucifer, -qui partage l’opinion de certains philosophes goguenards ou naïfs du -moyen âge, apprend à Berith que tout homme qui meurt rend son âme par -le fondement. Muni de cette savante instruction, le chasseur d’âmes va -se mettre en embuscade dans le lit d’un meunier, qui est à l’agonie et -qui se confesse à son curé: il attend le dernier soupir du mourant, -et reçoit précieusement dans son sac ce qui s’échappe du derrière -de ce larron. Lucifer, en ouvrant le sac, n’y trouve pas ce qu’il y -cherchait: il en conclut que les meuniers ont l’âme infecte, et il -ordonne à ses diables de ne lui apporter jamais âmes de meuniers. - -André de la Vigne a encadré ce sujet bouffon et fantastique, où l’âme -immortelle est traitée avec assez d’irrévérence, dans une scène de -mœurs populaires, où sont représentées les amours du curé avec la -meunière et les querelles du mari avec sa femme. Cette Farce est un -petit chef-d’œuvre de malice et de joyeuseté. On y remarque des traits -d’un excellent comique. - -La _Farce du Munyer_, qui est encore pour nous si plaisante, -devait produire sur les spectateurs un merveilleux effet de rire -inextinguible, à une époque où les meuniers, à cause de leurs -fourberies et de leurs vols dans la manutention des farines, avaient -fourni au conte et à la comédie un type traditionnel d’épigrammes -et de plaisanteries[7]. Le public accueillait avec des éclats de -grosse gaieté ce personnage matois et narquois, dont il disait -proverbialement: «On est toujours sûr de trouver un voleur dans la -peau d’un meunier.» Cette disposition railleuse et agressive des gens -du peuple à l’égard des meuniers, devint pour ceux-ci une sorte de -persécution permanente, que le Parlement de Paris dut faire cesser, en -défendant, sous peine de prison et d’amende, d’injurier les meuniers -dans les rues ou de les poursuivre par des quolibets. - - [7] Voy. _le Tracas de Paris_, par François Colletet; pag. - 235 et suiv. du recueil intitulé: _Paris burlesque et - ridicule_, édition de la Bibliothèque Gauloise (Paris, A. - Delahays, 1859, in-12). - -Nous ne doutons pas que le meunier de la Farce du quinzième siècle ne -se soit transformé, au dix-septième siècle, en Pierrot enfariné, sur -les tréteaux du pont Neuf et de la place Dauphine. - - - - - LA - CONDAMNACION DE BANCQUET. - - -Cette singulière moralité, qu’on peut regarder comme un des -chefs-d’œuvre du genre, se trouve dans un recueil fort rare, dont la -première édition est intitulée: _La Nef de santé, avec le Gouvernail -du corps humain et la Condamnacion des bancquetz, à la louenge de -diepte et sobrieté, et le Traictié des Passions de l’ame_. On lit, à -la fin du volume, in-4º gothique de 98 ff. à 2 colonnes: _Cy fine la -Nef de santé et la Condampnacion des bancquetz, avec le Traicté des -Passions de l’ame. Imprimé à Paris, par Anthoine Verard, marchant -libraire, demeurant à Paris._ Au-dessous de la marque de Verard: _Ce -present livre a esté achevé d’imprimer par ledit Verard le XVIIIe jour -de janvier mil cinq cens et sept_. Ce recueil contient quatre ouvrages -différents: la _Nef de santé_ et le _Gouvernail du corps humain_, en -prose; la _Condamnacion de Bancquet_, et le _Traicté des Passions de -l’ame_, en vers. - -On compte, au moins, quatre éditions, non moins rares que la -précédente: l’une, imprimée à Paris, _le XVIIe jour d’avril 1511, par -Michel Lenoir, libraire_, pet. in-4º de 96 ff. à 2 colonnes, avec fig. -en bois; l’autre, imprimée également à Paris, vers 1520, _par la veufve -feu Jehan Trepperel et Jehan Jehannot_, pet. in-4º goth. à 2 colonnes, -avec fig. en bois; l’édition de Philippe Lenoir, sans date, que cite Du -Verdier, n’a pas été décrite par M. Brunet, qui s’étonne avec raison -de ne l’avoir jamais rencontrée; en revanche, M. Brunet cite une autre -édition, avec cette adresse: _A Paris, en la rue neufve Nostre Dame, à -l’enseigne sainct Jehan Baptiste, près Saincte Genevieve des Ardens_. - -Ce recueil, malgré ses cinq éditions bien constatées, est si peu -connu, que La Croix du Maine ne l’a pas compris dans sa _Bibliothèque -françoise_, et qu’Antoine du Verdier, dans la sienne, ne fait que le -mentionner incomplétement parmi les ouvrages anonymes. De Beauchamps, -dans ses _Recherches sur les théâtres de France_, et le duc de la -Vallière, dans sa _Bibliothèque du Théâtre françois_, ne l’ont pas -oublié cependant: ils le citent avec exactitude, en nommant l’auteur -Nicole de la Chesnaye. C’est le nom, en effet, qui figure en acrostiche -dans les dix-huit derniers vers du prologue de la _Nef de santé_. - -Cet auteur, poëte, savant et moraliste, qui était médecin de Louis XII, -serait absolument ignoré, si l’abbé Mercier de Saint-Léger n’avait -pas écrit cette note, sur l’exemplaire qui appartenait à Guyon de -Sardière et que nous avons vu dans la bibliothèque dramatique de M. de -Soleinne: «Ce Nicolas de la Chesnaye doit être le même que _Nicolaus -de Querqueto_, dont du Verdier (t. VI, p. 181 de l’édit. in-4) cite -le _Liber auctoritatum_, imprimé à Paris aux dépens d’Antoine Verard, -en 1512, in-8. A la fin de cette compilation latine de Querqueto, on -trouve un acrostiche latin, qui donne _Nicolaus de la Chesnaye_, et -à la fin du prologue de la _Nef de Santé_, imprimée dès 1507, aussi -aux dépens de Verard, il y a un acrostiche qui donne les mêmes noms: -_Nicole de la Chesnaye_.» On ne sait rien de plus sur Nicole ou Nicolas -de la Chesnaye. - -Le prologue en prose, que nous croyons devoir réimprimer ici, nous -apprend seulement que l’_acteur_ avait été _requis et sollicité par -plus grand que soy_, de mettre la main à la plume et de rédiger en -forme de moralité son ouvrage diététique autant que poétique. On peut -supposer que Nicole de la Chesnaye, qui a dédié son recueil à Louis -XII, désigne ce roi et la reine Anne de Bretagne, en disant qu’il a été -contraint de se faire poëte, non-seulement pour complaire à _aucuns -esprouvez amys_, mais pour obéir _à autres desquelz les requestes lui -tiennent lieu de commandement_. Voici ce prologue, où l’on voit que, -si cette Moralité avait été faite pour la représentation, elle n’était -pas encore représentée _sur eschaffaut_, c’est-à-dire en public, -lorsqu’elle fut publiée en 1507 et peut-être auparavant. - - - _Comment l’Acteur ensuyt en la Nef de Santé la Condamnacion des - Bancquetz, à la louenge de diette et sobrieté, pour le prouffit - du corps humain, faisant prologue sur ceste matiere._ - - «Combien que Orace en sa Poeterie ait escript: _Sumite materiam - vestris qui scribitis aptam viribus_. C’est-à-dire: «O vous qui - escrivez ou qui vous meslez de copier les anciennes œuvres, - elisez matiere qui ne soit trop haulte ne trop difficile, mais - soit seullement convenable à la puissance et capacité de vostre - entendement.» Ce neantmoins, l’acteur ou compositeur de telles - œuvres peut souventesfois estre si fort requis et sollicité par - plus grand que soy, ou par aucuns esprouvez amys, ou par autres, - desquels les requestes lui tiennent lieu de commandement, qu’il - est contraint (en obeyssant) mettre la main et la plume à matiere - si elegante ou peregrine, que elle transcede la summité de son - intelligence. Et, à telle occasion, moy, le plus ignorant, - indocte et inutille de tous autres qui se meslent de composer, - ay prins la cure, charge et hardiesse, à l’ayde de Celuy qui - _linguas infantium facit disertas_, de mettre par ryme en langue - vulgaire et rediger par personnages, en forme de moralité, - ce petit ouvrage, qu’on peut appeller la _Condampnacion de - Bancquet_: à l’intencion de villipender, détester et aucunement - extirper le vice de gloutonnerie, crapule, ebrieté, et voracité, - et, par opposite, louer, exalter et magnifier la vertu de - sobrieté, frugalité, abstinence, temperence et bonne diette, en - ensuyvant ce livre nommé _la Nef de santé et gouvernail du corps - humain_. Sur lequel ouvrage, est à noter qu’il y a plusieurs - noms et personnages des diverses maladies, comme Appoplexie, - Epilencie, Ydropisie, Jaunisse, Goutte et les autres, desquels - je n’ay pas tousjours gardé le genre et sexe selon l’intencion - ou reigles de grammaire. C’est à dire que, en plusieurs endrois, - on parle à iceux ou d’iceux, par sexe aucunesfois masculin - et aucunesfois féminin, sans avoir la consideracion de leur - denominacion ou habit, car aussi j’entens, eu regard à la - proprieté de leurs noms, que leur figure soit autant monstrueuse - que humaine. Semblablement, tous les personnages qui servent - à dame Experience, comme Sobrieté, Diette, Seignée, Pillule - et les autres seront en habit d’homme et parleront par sexe - masculin, pour ce qu’ilz ont l’office de commissaires, sergens et - executeurs de justice, et s’entremettent de plusieurs choses qui - affierent plus convenablement à hommes que à femmes. Et pource - que telles œuvres que nous appellons jeux ou moralitez ne sont - tousjours facilles à jouer ou publiquement representer au simple - peuple, et aussi que plusieurs ayment autant en avoir ou ouyr - la lecture comme veoir la representacion, j’ay voulu ordonner - cest opuscule en telle façon qu’il soit propre à demonstrer - à tous visiblement, par personnages, gestes et parolles, sur - eschauffaut ou aultrement, et pareillement qu’il se puisse lyre - particulierement ou solitairement, par manière d’estude, de - passe-temps ou bonne doctrine. A ceste cause, je l’ay fulcy - de petites gloses, commentacions ou canons, tant pour elucider - ladicte matiere, comme aussi advertir le lecteur, des acteurs, - livres et passaiges, desquels j’ay extraict les alegations, - histoires et auctoritez, inserées en ceste presente compilacion. - Suffise tant seulement aux joueurs prendre la ryme tant - vulgaire que latine et noter les reigles, pour en faire à plain - demonstracion quand bon semblera. Et ne soit paine ou moleste - au lisant ou estudiant, pour informacion plus patente, veoir et - perscruter la totallité tant de prose que de ryme, en supportant - tousjours et pardonnant à l’imbecilité, simplicité, ou inscience - du petit Acteur.» - -Cette Moralité, dont nous attribuons l’idée première à Louis -XII lui-même, fut certainement représentée par la troupe des -Enfants-sans-souci et de la Mère Sotte, car le sujet allégorique -qu’elle met en scène devint assez populaire, pour être reproduit en -tapisseries de haute lice, tissées dans les manufactures de Flandre -et destinées à orner les châteaux et hôtels des seigneurs. Voyez, -dans le grand ouvrage de MM. Achille Jubinal et Sansonnetti: _les -Anciennes Tapisseries historiées_, le dessin et la description d’une -tapisserie en six pièces, qui représente la Moralité de la Condamnation -de Banquet; mais cette tapisserie, que M. Sansonnetti a découverte à -Nancy, ne provient pas des dépouilles de Charles le Téméraire, mort en -1475, comme M. Jubinal a essayé de le démontrer dans une notice savante -et ingénieuse. - -Si la Moralité de Nicole de la Chesnaye est plus courte et moins -embrouillée que la plupart des Moralités de la même époque, le sujet -n’en est pas moins compliqué. On en jugera par ce simple aperçu: -Trois méchants garnements, _Dîner_, _Souper_ et _Banquet_, forment le -complot de mettre à mal quelques honnêtes gens, qui ont l’imprudence -d’accepter leur invitation d’aller boire et manger chez eux. Ce -sont _Bonne-Compagnie_, _Accoutumance_, _Friandise_, _Gourmandise_, -_Je-bois-à-vous_, et _Je-pleige-d’autant_. Au milieu du festin, une -bande de scélérats, nommés _Esquinancie_, _Apoplexie_, _Epilencie_, -_Goutte_, _Gravelle_, etc., se précipitent sur les convives et les -accablent de coups, si bien que les uns sont tués, les autres blessés. -_Bonne-Compagnie_, _Accoutumance_ et _Passe-Temps_, échappés du -carnage, vont se plaindre à dame _Expérience_ et demandent justice -contre _Dîner_, _Souper_ et _Banquet_. Dame _Expérience_ ordonne à ses -domestiques, _Remède_, _Secours_, _Sobresse_, _Diète_ et _Pilule_, -d’appréhender au corps les trois auteurs du guet-apens. - -C’est alors que commence le procès des trois accusés, par-devant -les conseillers de dame _Expérience_, savoir: _Galien_, _Hypocras_, -_Avicenne_ et _Averroys_. Laissons Mercier de Saint-Léger continuer -l’analyse de la Moralité, dans la _Bibliothèque du Théâtre françois_, -publiée sous les auspices du duc de La Vallière: «_Expérience_ condamne -_Banquet_ à être pendu; c’est _Diette_, qui est chargé de l’office -du bourreau. _Banquet_ demande à se confesser: on lui amène un beau -père confesseur; il fait sa confession publiquement, il marque le plus -grand repentir de sa vie passée et dit son Confiteor. Le beau père -confesseur l’absout, et _Diette_, après lui avoir mis la corde au cou, -le jette de l’échelle et l’étrangle. _Souper_ n’est condamné qu’à -porter des poignets de plomb, pour l’empêcher de pouvoir mettre trop -de plats sur la table; il lui est défendu aussi d’approcher de _Dîner_ -plus près de six lieues, sous peine d’être pendu, s’il contrevient, à -cet arrêt.» - -Il résulte de ce jeu par personnages, qui justifie parfaitement son -titre de Moralité, que le _banquet_ ou festin d’apparat, où l’on mange -et boit avec excès, est coupable de tous les maux qui affligent le -corps humain: il doit donc être condamné et mis hors la loi. Quant -au _souper_, on lui permet de subsister, à condition qu’il viendra -toujours six heures après le _dîner_. C’est là le régime diététique, -qui fut suivi par Louis XII jusqu’à son mariage en troisièmes noces -avec Marie d’Angleterre: «Le bon roy, à cause de sa femme, dit la -Chronique de Bayard, avoit changé du tout sa manière de vivre, car, où -il souloit disner à huit heures, il convenoit qu’il disnast à midy; -où il souloit se coucher à huit heures du soir, souvent se couchoit à -minuit.» Trois mois après avoir changé ainsi son genre de vie, Louis -XII mourut, en regrettant sans doute de n’avoir pas mieux profité des -leçons de la Moralité, composée et rimée naguère par son médecin. - -Cette Moralité est très-curieuse pour l’histoire des mœurs du temps -aussi bien que pour l’histoire du Théâtre; on y voit indiqués une foule -de détails sur les jeux de scène, les costumes et les caractères des -personnages. Elle est écrite souvent avec vivacité, et l’on y remarque -des vers qui étaient devenus proverbes. Les défauts du style, souvent -verbeux, obscur et lourd, sont ceux que l’on reproche également aux -contemporains de Nicole de la Chesnaye. Quant à la pièce elle-même, -elle ne manque pas d’originalité, et elle offre une action plus -dramatique, plus pittoresque, plus variée, que la plupart des Moralités -contemporaines; c’est bien une Moralité, mais on y trouve, au moins, -le mot pour rire, et l’on peut en augurer que le médecin de Louis XII -était meilleur compagnon et plus joyeux compère que Simon Bourgoing, -valet de chambre du même roi et auteur de la Moralité intitulée: -_l’Homme juste et l’Homme mondain, avec le jugement de l’Ame dévote et -l’exécution de la sentence_. - - - - - LE VERGIER AMOUREUX. - - -Ce singulier ouvrage, qui n’a pas de titre imprimé dans le seul -exemplaire qu’on en connaît, pourrait bien avoir été publié sous le -nom de _la Forest des sept pechez mortels_, plutôt que sous celui du -_Vergier amoureux_. Ce dernier titre lui a été donné par l’ancien -possesseur, qui s’est mépris peut-être sur le véritable objet de cette -allégorie mystique. Au reste, l’exemplaire que possède la Bibliothèque -impériale publique de Saint-Pétersbourg, et qu’on dit unique, pourrait -bien ne pas être complet. En voici la description: - -C’est un petit in-folio de 10 ff. non chiffrés, qui ont été remontés -avec soin et dont les signatures ne sont pas régulières. Ainsi, les -deux premiers feuillets ne portent aucune signature; le troisième est -signé _a. n._; le quatrième, _b. n._; le cinquième, _c. n._; le sixième -n’est pas signé; le septième et le huitième sont signés _e. n._ et _f. -ij_; les feuillets 9 et 10 n’ont pas de signature. Le texte se compose -de vers français, imprimés en gothique sur 2 colonnes, pour accompagner -les arbres généalogiques des Vices et des Vertus. Plusieurs pages -sont remplies par des gravures en bois, sans autre texte que les -inscriptions qui font partie de ces gravures; le dernier feuillet, -dont le recto est blanc, est imprimé à longues lignes, en partie, et -ne contient que de la prose; toutes les pages sont encadrées au moyen -d’une réunion plus ou moins ingénieuse de petites gravures en bois, -empruntées à diverses éditions du temps et surtout aux livres d’heures. - -Le premier feuillet, dont l’encadrement est plus large et mieux orné -que celui des autres feuillets, commence par ces vers imprimés en tête -de la première colonne, au-dessus de la marque de l’imprimeur: - - Gaspard Philippe m’a voulu imprimer - En apetant que vices soient repris: - Si vous supply ne veuillez deprimer - Ceste euvre cy, car povez extimer - Qu’il l’appete vendre à competent pris: - Bon marché faict, ainsi qu’il a apris: - Aussi l’Acteur faict protestacion - Qu’il se submet à la correction - De tous lecteurs et aux donnans escout, - Car on cognoist à sa condition, - Qu’il apete faire Raison par tout. - -Il résulte de ces vers, que Gaspard Philippe est l’imprimeur du livre, -et que l’Acteur, qui ne se nomme pas, avait pour devise: _Raison -partout_. Cette devise est, comme on sait, celle de Mère Sotte ou de -Pierre Gringore. - -La marque de Philippe Gaspard se compose de l’écusson de cet imprimeur, -avec son monogramme, suspendu à un arbre entre deux dauphins couronnés. - -Le poëme débute ainsi: - - Revisitez la forest, gens mondains, - Et en vueillez les branches bien eslire, - En redoubtant, craignant hazars soubdains: - Gardez de user de vos langaiges vains, - Lorsque viendres pour en ce vergier lire, - Et par ainsi vous eviteres l’ire - Du Createur: laissant vostre folie, - Que vostre esprit grosses branches deslie, - Qui empeschent par la forest passer: - Fuyez orgueil: temps est que on se humilie, - Car on ne scait quant on doit trespasser. - -On voit que la seconde strophe avait fourni à l’ancien propriétaire du -livre (le comte de Suchtelen, bibliophile russe) le titre qu’il lui a -imposé; en voici le commencement: - - C’est le vergier amoureux, delectable, - Forest de reconciliation, - A tous humains doctrine veritable, - Très utille, louable, prouffitable - A en faire la recordation... - -Au verso du second feuillet, est représenté l’arbre généalogique -de l’Orgueil, avec cette légende: _Orgueil, racine de tous vices_; -en regard, au recto du second feuillet, l’arbre généalogique de -l’Humilité, avec cette légende: _Humilité, racine de toutes vertus_. Le -verso du second feuillet et le recto du troisième comprennent l’_arbre -d’Orgueil avecques sa sequelle_; le verso du troisième feuillet et le -recto du quatrième, l’_arbre d’Avarice avecques sa sequelle_, et ainsi -de suite pour les cinq autres péchés mortels. L’arbre, dont chaque -rameau offre une inscription morale en prose, a pour base un sujet, -où le péché mortel est mis en scène avec beaucoup d’originalité: à -droite et à gauche de l’arbre sont imprimés des quatrains moraux qui -renferment des conseils pour se préserver du péché en question. - -Le huitième feuillet, signé F.ij, représente la _Tour de Sapience_, -fondée sur _Humilité, mère de toutes les vertus_. Cette tour, -précédée de quatre colonnes morales, savoir: _conseil_, _prudence_ et -_diligence_; _stabilité_, _force_ et _repos_; _miséricorde_, _justice_ -et _vérité_; _moralité_, _tempérance_ et _mundicité_, est élevée -sur sept degrés, qui sont _oraison_, _compunction_, _confession_, -_pénitence_, _satisfaction_, _aulmosne_, _jeûne_. Cette fameuse tour -a quatre fenêtres, nommées: _discrétion_, _religion_, _dévotion_, -_contemplation_, et cinq guérites ou _guettes_, au-dessus des créneaux -ou _défenses_: ces guérites s’appellent: _Tutelle aux bons_, _Vengeance -aux mauvais_, _Jugement aux mauvais_, _Discipline aux fidelles_, et -_Increpation aux mauvais_. - -Au verso du feuillet 8, est l’image de l’_angel Cherubin_ avec cette -légende, que nous reproduisons textuellement: _Cherubin a six elles -soit leu par le nombre assigné a chascune deux_: l’image de l’_angel -Seraph_ est au recto du feuillet 9, avec cette légende que nous copions -aussi textuellement: _Seraph a six elles soit leu par le nombre assigné -a ung chascun_. - -Au verso de ce feuillet 9, une grande gravure en bois, d’un assez bon -style, représente Jésus-Christ dans sa gloire, entre sa mère et saint -Jean-Baptiste agenouillés, venant juger les vivants et les morts. -On lit, d’un côté du souverain juge: _Venes bieneurez possider mon -paradis_, et de l’autre: _Allez mauditz damnes au feu eternel_. - -Le dernier feuillet, imprimé en rouge et en noir, commence par cet -intitulé: _S’ensuit la forme de soy confesser instructive pour adresser -les penitens ignorans à faire confection_ (sic) _entiere_. C’est un -tableau qui met en regard les différentes manières de pécher, par -_cogitacion_, par _locucion_, par _optacion_ et par _obmission_. Cette -page, destinée à faciliter un examen de conscience, se termine par une -prière. - -Au-dessus, à l’angle droit du feuillet, dans un cadre ménagé entre -divers petits sujets, gravés en bois, on lit cette suscription, -imprimée en rouge, de haut en bas: _Imprimé à Paris, par Gaspard -Philippe_. A côté de cet encadrement, il y a un écusson, représentant -un arbre qui paraît être l’emblème de l’imprimeur; cet écusson, -surmonté de la tiare pontificale et des clefs de saint Pierre, se -trouve placé entre l’écusson de France et l’écusson de Bretagne -mi-parti de France. - -Une devise latine: _Immoderata ruunt_, qu’on remarque au-dessus de -l’adresse de l’imprimeur, paraît être une allusion aux querelles de -Louis XII contre le pape Jules II. - -Ce livre rare, qui n’a jamais été décrit, provient de la bibliothèque -du comte de Suchtelen, savant amateur russe, dont le blason gravé est -collé en dedans de la reliure en maroquin qu’il avait fait exécuter. - -On a relié, dans le même volume, deux feuillets, imprimés en gothique, -à deux colonnes, avec quelques titres en rouge, et dont le verso est -blanc, ce qui fait supposer que ces impressions étaient destinées -à être collées sur des écriteaux dans les couvents. L’un porte cet -intitulé: _Prologus venerabilis Hugonis de Sancto Victore, de fructu -carnis et spiritus_; l’autre: _Frater Nicholaus de Pratis divi Victoris -cenobita devoto formule hujus exploratori gratias in presenti et -gloriam in futuro_. Cette lettre latine est suivie de vers latins -du même moine de l’abbaye de Saint-Victor: _De feliciore dogmatis -hujus exortu carmen_. Ces deux feuillets, qui ne portent pas de nom -d’imprimeur, sont encadrés avec des sujets et des ornements en bois. -On peut supposer, avec beaucoup de probabilité, qu’ils sont également -sortis des presses de Gaspard Philippe, qui fut reçu libraire-imprimeur -en 1502, et qui exerçait encore à Paris en 1512. - - - - - LA RÉCRÉATION - ET - PASSE-TEMPS DES TRISTES. - - -Les bibliographes et les biographes, qui se suivent et qui se -ressemblent trop par malheur, répètent avec la plus confiante unanimité -que Guillaume des Autels est l’auteur du recueil intitulé: _la -Récréation et passe-temps des Tristes_. - -Il ne tenait qu’à nous de nous conformer humblement et aveuglément -à l’avis de nos devanciers sur cette question littéraire, qui n’a -pas encore été controversée ni discutée; mais, après avoir jeté les -yeux sur ce recueil, qui est fort rare et qui mériterait, à ce titre -seul, d’être réimprimé, s’il n’était pas d’ailleurs très-joyeux et -très-récréatif, nous nous sommes promis de prouver aux plus incrédules -que Guillaume des Autels était, soit comme auteur, soit comme éditeur, -bien étranger à cette publication facétieuse. - -Guillaume des Autels, originaire de Charolles, en Bourgogne, où il -naquit vers 1529, a composé divers ouvrages en vers, entre autres: -_Amoureux Repos_ (1553), _Repos de plus grand travail_ (1550), etc. -Ces ouvrages n’ont aucun rapport de genre, de forme ni de style avec -la _Récréation et passe temps des Tristes_. La Monnoye, dans une note -sur son article dans la _Bibliothèque françoise_ de Du Verdier, l’a -très-bien jugé en disant de lui: «La fantaisie d’imiter Ronsard, et le -désir de paroître plus savant qu’il ne l’étoit, le rendirent obscur, -souvent inintelligible, dans la plupart de ses écrits, et l’éloignèrent -toujours du simple et du naturel.» - -Au contraire, le recueil de poésies récréatives, qu’on lui attribue -si mal à propos, tient, et au delà, les promesses de son titre: -_Récréation et passe-temps des Tristes_. Ce sont des épigrammes ou -de petites pièces courtes et vives, sur des sujets libres, plaisants -ou galants, écrites la plupart dans la langue claire, précise et -animée, de l’école marotique. Un grand nombre de ces pièces, dignes -de l’Anthologie grecque ou de Martial, appartiennent en propre à -Clément Marot lui-même, ainsi qu’à Saint-Gelais et à leurs imitateurs: -Bonaventure des Periers, Victor Brodeau, Lyon Jamet, Saint-Romard, -Germain Colin, etc. Quant à Guillaume des Autels, il n’y brille que par -son absence. - -Comment donc et pourquoi s’est-on avisé de mettre ce charmant recueil -sur le compte d’un poëte si lourd, si ennuyeux, si pédant et si -solennel? - -La _Bibliothèque françoise_ de La Croix du Maine, aussi bien que -celle du sieur Du Verdier, ne font aucune mention de la _Récréation -des Tristes_, dans leurs articles sur Guillaume des Autels. Il faut -descendre jusqu’à la _Bibliothèque des Auteurs de Bourgogne_, par -l’abbé Papillon, c’est-à-dire en 1742, pour trouver cette mention -exprimée en termes amphibologiques; l’auteur comprend, dans la liste -des ouvrages de Guillaume des Autels, «_la Récréation des Tristes_, -recueil de pièces, imprimé in-16, à Lyon. On lui attribue, ajoute-t-il, -ce recueil, dans lequel il y a de l’esprit.» Aussitôt l’abbé Goujet, -qui préparait alors son édition du Grand Dictionnaire de Moréri, dans -laquelle sont fondus tous les suppléments publiés à part (1749, 10 -vol. in-fol.), consacra un long article à Guillaume des Autels, qui -n’avait obtenu que huit lignes dans les éditions précédentes; on lit -dans cet article: «_Récréation des Tristes_, recueil de pièces en vers, -imprimé in-16, à Lyon. On lui attribue ce recueil, dans lequel il y a -de l’esprit.» L’abbé Goujet n’avait donc fait que répéter textuellement -la phrase de l’abbé Papillon, sans prendre la peine de recourir à plus -amples informations. Dans sa _Bibliothèque françoise_ (t. XII, publié -en 1748), qu’il faisait imprimer concurremment avec le Moréri, il avait -modifié légèrement la phrase que lui fournissait la _Bibliothèque des -Auteurs de Bourgogne_: «On attribue encore, dit-il (page 353 du t. -XII), à des Autels la _Récréation des Tristes_, recueil de pièces en -vers, dans lesquelles il y a quelque génie, et qui a été imprimé à -Lyon, in-16, sans date.» - -L’abbé Goujet eût été bien embarrassé de produire cette édition, sans -date, imprimée à Lyon, qui n’a jamais existé, puisqu’elle n’est citée -dans aucun catalogue. Il n’y a réellement que deux éditions, l’une de -Paris, 1573, et l’autre de Rouen, 1595. - -Nous hasarderons une conjecture au sujet du quiproquo qui a fait -attribuer à Guillaume des Autels un ouvrage qu’il est impossible de -lui laisser. On lui attribue, avec plus de probabilité, puisqu’on -peut s’appuyer à cet égard sur l’autorité de La Croix du Maine et de -Du Verdier, un petit livre facétieux en prose, intitulé: _Mitistoire -barragouyne de Fanfreluche et Gaudichon, trouuée depuis n’aguere -d’une exemplaire escrite à la main, à la valeur de dix atomes, pour -la recreation de tout bons franfreluchistes_ (Lyon, par Jean Dieppi, -1574, in-16). Quelqu’un aura extrait de ce titre la phrase suivante, -qui est devenue elle-même un titre séparé: _la Récréation de tous -bons franfreluchistes_; et quelque autre, renchérissant sur l’erreur -ou l’ignorance de son devancier, a vu naturellement dans ce titre -imaginaire, qu’il a supposé défiguré, la _Récréation des Tristes_. - -Rien n’est plus fréquent que de pareilles métamorphoses de mots et de -titres, dans l’histoire de la bibliographie. - -Au reste, on avait vu paraître, avant la _Récréation des Tristes_, un -recueil du même genre, intitulé: _Consolation des Tristes_ (Rouen, -Robert et Jean du Gort, 1554, in-16), que La Monnoye, dans une note sur -Du Verdier, conjecturait devoir être une réimpression du _Boute-hors -d’oisiveté_, publié en 1553, à Rouen, par les mêmes libraires. Le titre -de _Récréation et passe-temps des Tristes_ peut avoir été imaginé -aussi pour rappeler un recueil de poésie, qui avait eu du succès et qui -était encore estimé en librairie, sinon en littérature, quoique d’un -genre plus grave et moins divertissant: _le Passe-temps et songe du -Triste, composé en ryme françoise_ (Paris, Jehannot, sans date), in-8, -goth. - -Quoi qu’il en soit, le recueil, dont M. Gay a publié une édition -nouvelle destinée aux vrais pantagruélistes _et non aultres_, est -une compilation mieux choisie et plus complète que divers recueils -analogues, imprimés, sous des titres variés, à Paris, à Lyon et à -Rouen, de 1530 jusqu’en 1573. Voici l’indication de ces recueils, tous -presque également rarissimes et curieux, qui se trouvent refondus dans -la _Récréation et passe-temps des Tristes_: - - 1. _Petit traicté contenant la fleur de toutes joyeusetez en - epistres, ballades et rondeaux fort recreatifz, joyeux et - nouveaulx._ Paris, par Antoine Bonnemere, pour Vincent Sertenas, - 1535, in-16.--Réimprimé, avec des augmentations, sous le titre - suivant: - - _Recueil de tout soulas et plaisir, pour resiouir et passer temps - aux amoureux, comme epistres, rondeaux, balades, epigrammes, - dixains, huictains, nouuellement composé._ Paris, Jean Bonfons, - 1552, pet. in-8. - -Et sous cet autre titre: - - _Fleur de toute joyeuseté, contenant epistres, ballades et - rondeaux joyeulx et fort nouveaulx_, sans nom et sans date, in-8, - goth. - - - 2. _Recueil de vraye poësie françoyse, prinse de plusieurs - poëtes les plus excellens de ce regne._ Paris, imp. de Denys - Janot, 1544, pet. in-8.--Réimprimé sous le titre suivant: - - _Poësie facecieuse extraite des œuvres des plus fameux poëtes de - nostre siecle._ Lyon, par Benoist Rigaud, 1559, in-16. - - - 3. _Le Paragon de joyeuses inventions de plusieurs poëtes de - nostre temps, ensemble la conviction de la chaste et fidelle - femme mariée._ Rouen, Robert Dugort, sans date, in-16.--Réimprimé - sous le titre suivant: - - _Le Tresor des joyeuses inventions du Paragon de poësie, - contenant epistres, ballades, rondeaux, dizains, huictains, - epitaphes et plusieurs lettres amoureuses fort recreatives._ - Paris, veuve Jean Bonfons, sans date, in-16. - - - 4. _La Fleur de poësie françoyse, recueil joyeulx, contenant - plusieurs huictains, dixains, quatrains, chansons et aultres - dictez de diverses matieres, mis en notte musicalle par plusieurs - autheurs et reduictz en ce petit livre._ Paris, Alain Lotrian, - 1543, pet. in-8. - - - 5. _Traductions de latin en françois et inventions nouvelles, - tant de Clément Marot que des plus excellens poëtes de ce temps._ - Paris, Étienne Grouleau, 1554, in-16. - -Ces différents recueils, qui ne sont que des pots-pourris de petites -pièces facétieuses rassemblées sans ordre, ont été vraisemblablement -formés par les libraires eux-mêmes. En 1573, Guillaume des Autels était -sans doute à Paris depuis quatorze ou quinze ans, puisqu’il publiait -dans la capitale, chez André Wechel et Vincent Sertenas, des poésies -de circonstance, écrites dans le goût de Ronsard; mais il eût dédaigné -de descendre des hauteurs poétiques de la Pléiade, pour s’amuser à -ramasser des épigrammes en style marotique. Il faut avouer que les -_Passe-temps_ de Baïf, qui paraissaient alors aux applaudissements de -la cour de France, n’avaient pas trop d’analogie avec la _Récréation et -le passe-temps des Tristes_. - -Voici la description des deux éditions connues de ce dernier recueil: - - _La Recreation et passe-temps des Tristes, pour resjouyr les - melencoliques, lire choses plaisantes, traictans de l’art de - aymer, et apprendre le vray art de poësie._ Paris, Pierre - l’Huillier, rue Sainct-Jacques, à l’enseigne de l’Olivier, 1573, - in-16 de 96 ff., sign. A-Miiij, avec une figure sur le titre et - une autre en tête de la _Comparaison de l’amour à la chasse du - cerf_, folio 85. - - _La Recreation et passe-temps des Tristes, traictant de choses - plaisantes et recreatives touchant l’amour et les dames, pour - resjouir toutes personnes melancholiques._ Rouen, Abraham - Cousturier, libraire, tenant sa boutique près la porte du Palais, - 1595, in-16. - -Cette édition ne diffère de la première que par l’addition d’une -innombrable quantité de fautes grossières, de non-sens, de vers faux -et altérés, et par la suppression d’une douzaine de pièces dirigées -contre les moines ou sentant l’hérésie[8]. - - [8] M. Gay, qui a fait réimprimer à cent exemplaires _la - Récréation et passe-temps des Tristes_, n’a eu connaissance - que tardivement de la première édition; il a pu toutefois en - reproduire le texte avec fidélité, mais il n’a pas remis à - leur place les pièces qui manquent dans l’édition de 1595; - il les a réunies à la fin de la réimpression, à partir de - l’épigramme de _Frère Lubin_, page 169; on a ainsi sous les - yeux ces épigrammes qui n’avaient pas trouvé grâce devant la - censure rouennaise. - -Ces deux éditions, que la Bibliothèque impériale, nous assure-t-on, -ne possède pas, se trouvent à la Bibliothèque de l’Arsenal -(Belles-lettres, nos 18115 et 9310); la première provient de la -collection du marquis de Paulmy, et la seconde, de celle du duc de La -Vallière (nº 15429 du Catal. La Vallière-Nyon). - - - - - VASQUIN PHILIEUL - ET - SON POËME SUR LES ÉCHECS. - - -Ce petit livre est une des innombrables impressions du seizième -siècle, qui ont disparu, sans laisser d’autre trace qu’une simple -indication, souvent erronée et toujours incomplète, dans les ouvrages -de bibliographie. - -Nous l’avons cherché inutilement dans les catalogues des plus riches -et des plus curieuses bibliothèques, car notre oracle, notre guide, le -_Manuel du libraire_, dans son avant-dernière édition, du moins, avait -passé sous silence le nom de Vasquin Philieul, qui est certainement -l’auteur de ce poëme rarissime sur le jeu des échecs. - -Il paraît que les bibliographes du dix-huitième siècle, qui en font -mention, n’avaient pas même eu la chance de le voir, puisqu’ils ne -savaient pas bien si c’était ou non une traduction du poëme latin -de Vida, ainsi que le fameux poëme de Louis des Masures, Tournisien: -_Guerre cruelle entre le Roy blanc et le Roy maure_ (Paris, Vincent -Sertenas, 1556, in-4); car l’abbé Goujet le signale seulement, en ces -termes, dans sa _Bibliothèque françoise_ (t. VIII, p. 99): - -«Du Verdier, dans sa _Bibliothèque_, dit que Vasquin Philieul, de -Carpentras, a traduit en vers le poëme des Échecs (de Vida) et que -cette traduction a été imprimée à Paris, in-4, mais sans marquer le -temps de l’impression. La Croix du Maine parle de ce poëme des Échecs, -_composé_ par Philieul et imprimé en caractères françois, l’an 1559, à -Paris, sans désigner si c’est ou non une traduction de Vida. N’ayant pu -trouver cet ouvrage, je ne puis vous le faire mieux connaître.» - -L’annotateur de la _Bibliothèque françoise_ de La Croix du Maine, -Rigoley de Juvigny, n’était pas mieux instruit que l’abbé Goujet, -lorsqu’il disait, dans une note de son édition publiée en 1772: «La -Croix du Maine aurait dû nous apprendre de quel auteur Vasquin Philieul -a traduit le poëme du Jeu des Échecs, si c’est de Vida ou d’un autre.» -Rigoley de Juvigny n’avait pas remarqué que Du Verdier, en deux -endroits différents de sa _Bibliothèque françoise_ (à l’article de -VASQUIN PHILIEUL et à l’article de LOUIS DES MASURES), dit positivement -que le poëme du Jeu des Échecs est une traduction du poëme de Vida. - -Cette traduction aurait paru d’abord à Paris, suivant Du Verdier, qui -cite une édition que nous ne connaissons pas: «Il a mis aussi en -rime françoise, dit-il, le Jeu des Échecs, décrit en vers latins par -Hiérôme Vida, Crémonnois, imprimé à Paris, in-4.» La seule édition dont -l’existence soit bien constatée, puisque la bibliothèque de l’Arsenal -en possède un exemplaire (nº 14637 du Catalogue La Vallière-Nyon), a -été indiquée par La Croix du Maine, qui dit à l’article de Vasquin -Philieul: «Il a écrit et composé en vers françois le Jeu des Échecs, -imprimé à Paris, chez Philippe Danfrie et Robert Breton, l’an 1559, de -caractères françois.» - -Le nom de l’auteur n’est pas sur le titre de cette édition, qui serait -la seconde, si la note bibliographique de Du Verdier est exacte; mais -le _distichon_ de Jean Gryphe, jurisconsulte, en l’honneur de Vasquin, -ne nous laisse pas de doute à l’égard d’une attribution littéraire que -confirment amplement les témoignages de La Croix du Maine et de Du -Verdier. La dédicace à François d’Agoult (l’imprimé porte _de Gaout_, -ce qui doit être une faute d’impression), seigneur de Sault, ne nous -donne aucun détail sur l’auteur; mais nous y voyons que ce seigneur -avait _autrefois_ enseigné à Vida lui-même le jeu des échecs, que le -_grand Crémonnois_ a chanté pour rendre hommage à son maître. - -Aucune biographie, excepté la _Biographie générale_ de MM. Didot, -n’ayant accordé à notre poëte amateur du jeu des échecs une notice de -quelques lignes, nous croyons devoir réparer cette omission le plus -succinctement possible. - -Suivant La Croix du Maine, il se nommait Vasquin Phileul ou Philieul, -et il était docteur en droit; Du Verdier le fait, en outre, chanoine de -Notre-Dame des Doms. Son père, Romain Philieul, en latin _Filiolus_, -fut notaire à Carpentras et publia la première édition latine des -Statuts du Comtat Venaissin (_Statuta Comitatus Venayssini._ Avenio, -1511, in-4, goth.). Vasquin Philieul, quoique originaire de Carpentras, -a dû successivement résider à Avignon, à Paris, à Alais (Gard) et à -Lyon, de 1548 à 1565. «Il florissoit à Lyon l’an 1561, disait La Croix -du Maine en 1584: je ne sçay s’il est encore vivant.» Il mourut vers -1582, à Avignon, où il remplissait les fonctions de juge de la Cour -temporelle, suivant la _Biographie du Dauphiné_, par Barjavel. - -Son premier ouvrage avait paru à Avignon, chez Barthélemy Bonhomme, -sous ce titre, que Du Verdier a recueilli, sans nous donner la date -de l’édition in-8: _Œuvres vulgaires de François Petrarque, contenant -quatre livres de madame Laure d’Avignon, sa maistresse, en sonnets et -chants, et les Triomphes d’Amour, de Chasteté, de Mort, de Renommée, du -Tems et de la Divinité_. Cette traduction en vers français des poésies -de Pétrarque fut réimprimée à Paris, par Jacques Gazeau, en 1548, sous -ce titre différent: _Laure d’Avignon, au nom et adveu de Catherine -de Medicis, royne de France, extraict du poëte florentin Françoys -Petrarque, et mis en françoys_, in-16 de 119 ff., caractères italiques. -La Croix du Maine suppose une troisième édition, imprimée à Lyon, en -1555, par Barthélemy Bonhomme. - -Un sonnet de Jean Chartier[9], qui termine le volume, semble annoncer -que le recueil avait été publié par les soins de ce personnage, et -ses éloges protestent d’avance contre les critiques de Du Verdier, -qui déclare, en passant, que les vers de Philieul sont _rudes et mal -rendus_. - - [9] Jean Chartier, natif d’Apt, avocat-général du roi au - parlement de Provence, a traduit différents ouvrages du - grec, du latin et de l’italien. Voyez son article dans la - _Bibliothèque françoise_ de Du Verdier. - -L’abbé Goujet, dans sa _Bibliothèque françoise_ (t. VII, p. 330), -confirme le jugement rigoureux de Du Verdier: «Mais, ajoute-t-il, je -crois que l’affection de ce bibliothécaire pour Jérôme d’Avost, son -ami (qui a traduit également en vers les sonnets de Pétrarque), avoit -encore plus de part, dans cette décision, que l’amour de la vérité.» -Rigoley de Juvigny, dans ses notes sur La Croix du Maine, ne partage -pas l’opinion de l’abbé Goujet à l’égard de Philieul: «C’était moins -le talent que l’usage du monde qui lui manquoit, dit-il, car on trouve -quelques morceaux de sa traduction fort heureusement tournés.» - -«Cet auteur, né à Carpentras, dit l’abbé Goujet (_Bibl. franc._, t. -VII, p. 329), avait toujours vécu loin du centre de la politesse et du -bon goût. Aussi ne se loue-t-il pas plus qu’il ne doit, lorsqu’il dit, -dans son épître dédicatoire à la reine Catherine de Médicis, à qui il -adresse sa traduction en vers des Sonnets, Chansons et Triomphes de -Pétrarque, qu’il n’avoit - - Ni digne engin, ni pouvoir, ni science.» - -Voici le commencement de cette épître: - - De tout mon cœur, Royne qui n’as esgale, - Prix et appuy de la fleur lisliale, - J’ay tousjours eu espoir et volunté - M’offrir devant ta haulte majesté, - Pour veoir si point, quand le Ciel le voudroit, - Sçaurois par moy la servir quelque endroit. - -Nous ignorons si ce fut cette épître qui valut au poëte traducteur -de Pétrarque un canonicat à Notre-Dame des Doms. Quoi qu’il en soit, -c’est à Alais ou plutôt à Auson, près des bords du Gard, qu’il rima sa -traduction, comme l’indiquent ces derniers vers du _Jeu des Échecs_: - - Voilà le tout, que, fasché d’un hasard, - J’en sceus chanter, gardant nostre maison, - Au bruit de l’eau transversant sur l’Auson. - -Il possédait donc une maison dans cette petite localité, où les -habitants du pays vont encore prendre les eaux d’une fontaine thermale, -qui était dès lors renommée. On peut supposer que les malades qui -prenaient les eaux (_Or maintenant que Mars plus ne nous fasche_, -disait Vasquin Philieul) se récréaient à jouer aux échecs, et que le -vieux seigneur de Sault, qui dut être un des premiers joueurs de son -temps, se plaisait à leur donner des leçons, suivant les préceptes de -Vida, que Philieul traduisit à sa requête. Il y aurait donc, à en -croire Du Verdier, une première édition in-4, faite à Paris, de la -traduction rimée de Philieul; mais nous n’avons trouvé que l’édition -in-8 de 1559, en caractères de civilité. - -Vasquin Philieul traduisit ensuite de l’italien de Paolo Jovio les -_Dialogues des devises d’armes et d’amours, avec un discours de Loys -Dominique sur le même sujet, auquel on a ajouté les devises heroïques -et morales de Gabriel Simeon_ (Lyon, Guillaume Rouville, 1561, in-4, -avec fig.). Il traduisit encore du latin, d’après l’édition donnée par -son père: _Statuts de la Comté de Venaissin_ (Avignon, 1558, in-4), -et d’après un ouvrage de Christophe de Mandric, docteur en théologie, -de la Compagnie de Jésus, un _Traité de souvent recevoir le saint -Sacrement de l’Eucharistie_, imprimé à Avignon par Pierre Roux en -1565, et réimprimé depuis à Paris, par Thomas Brumen, sous le titre -de _Traicté de la fréquente communion_. Du Verdier ne nous en dit pas -davantage sur notre chanoine, qui avait appris, du _très-magnanime -et très-puissant seigneur_ François d’Agoult, la science du jeu de -Palamède, et qui se livrait, sans doute, dans ses vieux jours, à cet -honnête passe-temps, qu’il avait décrit en vers _rudes_ et surtout -obscurs, sous l’inspiration de ce fameux joueur d’échecs. - - - - - LE SIEUR DE CHOLIÈRES - ET SES OUVRAGES. - - -Les _Neuf Matinées_ et les _Après-disnées_ du seigneur de Cholières -sont rares; mais son ouvrage intitulé _la Guerre des masles contre -les femelles_ est beaucoup plus rare encore; on ne le voit figurer -que dans un petit nombre de catalogues, entre autres ceux de Barré, -de Gaignat, de Méon, de Chardin, de Bignon, de Monmerqué, de Veinant, -etc. L’exemplaire, décrit dans ce dernier catalogue, s’est vendu 131 -fr., et le prix du livre ne s’arrêtera pas là. C’est un petit in-12 -de 8 feuillets prélim., y compris le titre, de 143 feuillets chiffrés -et d’un feuillet non chiffré pour l’extrait du privilége. Il faut -remarquer qu’il y a deux feuillets chiffrés 93, entre lesquels sont -intercalés trois feuillets qui ne portent pas de numérotage: néanmoins -les signatures se suivent sans interruption. Le privilége, en date du -22 mars 1586, est délivré au libraire-éditeur, Pierre Chevillot, pour -six années consécutives. On peut donc considérer comme une édition -nouvelle l’édition de _Paris, Gilles Robinot_, 1614, in-12, avec un -privilége daté de 1587. Cette édition se trouvait chez Nodier et chez -Bignon. - -La _Guerre des masles contre les femelles_ est un ouvrage du même genre -et du même style que les _Neuf Matinées_ et les _Après-disnées_; il -renferme, comme ces deux recueils, des dialogues plaisants, facétieux -et philosophiques sur des matières diverses et notamment sur des sujets -joyeux. On peut dire que le livre de Rabelais a été la source où le -seigneur de Cholières puisait à pleines mains, quand il était _dans -ses bonnes_. C’est un galant compère qui sait par cœur son _Gargantua_ -et son _Pantagruel_, en manière d’évangile. Maître François n’a pas eu -peut-être d’imitateur plus digne de lui. On ne s’explique pas comment -tous les biographes se sont mis d’accord pour traiter ce spirituel -et amusant _pantagruéliste_ avec le plus impitoyable dédain. Nous -gagerions, à coup sûr, qu’ils ne l’avaient jamais lu, ou bien qu’ils -n’étaient pas capables de l’apprécier. - -Les _Meslanges poétiques_, qui font suite à la _Guerre des masles -contre les femelles_, ne sont pas, comme l’a dit ou plutôt répété de -confiance l’auteur d’une très-bonne note bibliographique imprimée à -la fin des _Neuf Matinées_ (édit. J. Gay), un composé de vers pris -dans les œuvres de Ronsard, d’Amadis Jamin et de Mme des Roches. -Ces _Meslanges_ appartiennent exclusivement au sieur de Cholières, -et se rapportent à l’histoire de ses amours avec Aris, Marzine et -Callirée. On y voit que le sieur de Cholières était toujours amoureux -et quelquefois poëte. On doit s’étonner de n’y pas découvrir plus de -détails intimes sur sa personne et sur sa vie. Voici seulement quelques -vers de l’élégie finale, qui nous apprennent que l’auteur avait les -cheveux gris à l’époque où il célébrait ses amours: - - Car, moy, qui des amours ay passé la saison, - Qui ay morne le sang, le sens demy grison, - Dès longtemps sa beauté mon ame avoit blessée, - Et le traict seulement estoit en ma pensée. - J’estois de la servir soigneux et curieux: - Aussi bien que les rois, les pauvres ont des yeux. - -L’abbé Goujet, dans sa _Bibliothèque françoise_, et Viollet-le-Duc, -dans sa _Bibliothèque poétique_, ont oublié d’accorder un souvenir au -sieur de Cholières. - -La dédicace de la _Guerre des masles contre les femelles_ est adressée -«à madamoiselle Penthasilée de Malencorne, infante d’Inebile, dame de -la Croulée, la Houssée, etc.,» laquelle damoiselle est sortie tout -armée de l’imaginative de l’auteur. Cette croustilleuse dédicace à la -reine des Amazones porte cette date: «De Saincte-Bonne-lez-Marignon, -ce premier jour d’aoust 1587.» Nous supposons que cette localité est -également imaginaire; car _Saincte-Bonne-lez-Marignon_ paraît être la -patrie des bonnes femmes en mariage. - -Au reste, on ne sait rien sur le sieur ou seigneur de Cholières, si -ce n’est qu’il était avocat à Grenoble. La publication de ses trois -ouvrages, en 1585, 1587 et 1588, nous permet de dire qu’il était venu -à Paris alors et qu’il y resta trois ans pour se faire imprimer. Son -premier ouvrage, les _Neuf Matinées_, fut dédié à monseigneur messire -Louys de la Chambre, chevalier, conseiller du roi en son conseil -d’État, cardinal et abbé de Vendôme, grand prieur d’Auvergne, etc. -Mais l’auteur, dans la préface des _Après-disnées_, qui n’ont pas -de dédicace, nous raconte que messire Louys de la Chambre ne voulut -prendre sous ses auspices les _Neuf Matinées_: «Ma muse, dit-il, -avoit esclos le frère de ces _Après-disnées_, son nom ne peut estre -ramenteu: son parrain a esté si vilain, que, pour l’exemple de quelques -honnestetez, il a désavoué son filleu, lequel de toutes parts j’estoie -prié de loger, et bien mieux qu’il n’a rencontré.» Voilà pourquoi -le sieur de Cholières crut devoir publier ces _Après-disnées_, sans -aucun nom de protecteur. On n’y retrouve pas même, comme dans les -préliminaires des _Neuf Matinées_, une épître laudative en prose du -sieur Félicien Valentin, un de ses plus fidèles amis, deux sonnets du -seigneur de Montessuyt, un sonnet de I. D. C., _son singulier et ancien -ami_, un autre signé A. DIANE OU ANGE, ce qui représente certainement -un pseudonyme de l’auteur. - -Faut-il accepter de confiance les dates de la naissance et de la mort -du sieur de Cholières, telles que nous les donne le _Dictionnaire -biographique universel et pittoresque_ (Paris, Aimé André, 1834, 4 -vol. gr. in-8), dates qui ne se trouvent dans aucune autre biographie? -Suivant ce Dictionnaire, que nous sommes loin de dédaigner, Nicolas -de Cholières serait né en 1509 et mort en 1592. Il devait être -très-vieux en 1587, puisqu’il dit dans l’avis _aux liseurs_ de ses -_Après-disnées_: «Si je vis encore quelques années, vous verrez que -je ne suis simple prometteur, ains que, sans estre gascon, je suis -plus prompt à excuser _in terminis habilibus_, qu’à promettre.» Il -promettait, à cette époque, un livre intitulé _les Partis amoureux_, -livre qui n’a jamais paru. - -Mais on a publié, après sa mort sans doute, un autre ouvrage, qui lui -est attribué dans quelques biographies, quoiqu’il ait été imprimé -sous le nom de _Colières_, mais qui est certainement de lui. Cette -erreur de nom s’explique par la prononciation ordinaire du nom de -_Cholières_. L’auteur, d’ailleurs, n’était plus là pour empêcher qu’on -estropiât son nom. Voici le titre de cet ouvrage, plus rare encore que -les précédents, car nous ne l’avons rencontré que dans les Catalogues -Courtois et La Vallière-Nyon: - -«_La Forest nuptiale, où est representée une variété bigarrée, -non moins esmerveillable que plaisante, de divers mariages, selon -qu’ils sont observez et pratiquez par plusieurs peuples et nations -estranges, avec la maniere de policer, regir, gouverner et administrer -leur famille._» Paris, Pierre Bertault, 1600, in-12 de 12 feuillets -préliminaires non chiffrés et de 144 feuillets chiffrés. - -Le privilége est remplacé par une approbation des docteurs régents -en la Faculté de théologie, certifiant «avoir lu et visité le livre -intitulé _la Forest nuptiale_, composé par le sieur de Colières, -auquel n’avons trouvé ny aperceu chose qui puisse empescher qu’il ne -fust imprimé et mis en lumière.» Cette belle approbation est datée -du 8 mai 1595 et signée I. Ardier. L’avant-discours de l’auteur et -le sonnet qui le suit portent pour signature ce pseudonyme: A. DIANE -OU ANGE, que nous avons déjà remarqué au bas d’un sonnet dans les -pièces préliminaires des _Neuf Matinées_. Voici le sonnet, assez peu -intelligible, de _la Forest nuptiale_: - - AU LISEUR. - - SONNET DE L’AUTEUR. - - Te fasches-tu, liseur, pour veoir des mariages - Icy tant bigarez? Quoi? la diversité - Te devroit resjouir? Voir de mainte cité - Et de peuples divers les nuptiaux usages! - - Tu veois le bien, le mal: quicte les badinages - Des polygamies: suis la pudicité - Où te guide le train que ceux ont limité, - Qui, à droit, sont tenus pour prudens et pour sages. - - Joignant le blanc au noir, tu peux appercevoir - La naïfve blancheur: hé! pour te faire voir - Le lustre nuptial, je t’ay des bigareures - - Dressé, comme j’ay peu: si quelque traict deffaut, - Sans trop t’effaroucher, liseur, il ne te faut - Qu’abaisser sans rigueur les trop hautes coutures. - - A. DIANE OU ANGE. - -En dépit de l’approbation des docteurs en théologie, le sieur de -Cholières, qui avait déjà consacré un curieux chapitre au mariage -dans ses _Après-disnées_, revient gaillardement à ce sujet qu’il -connaissait, comme il le dit, _experto crede Roberto_, et il -entasse, sur le compte des Babyloniens, des Turcs, des Moscovites et -de la plupart des peuples étrangers, une foule de descriptions peu -ou point décentes sur les usages nuptiaux. Il a soin de laisser de -côté les chapitres de la France, de l’Angleterre et d’autres pays de -l’Europe: a beau parler, qui vient de loin: «Puisque le mariage est -tant à priser, dit-il malignement dans son avant-propos, j’inférerai -qu’il m’est loisible, voire honneste, d’entamer propos, qui, quoy -que diametralement ne passe par la ligne du milieu, par reflexion -neantmoins, se rapproche au centre nuptial.» On peut dire qu’il était -là dans son centre. La _Forest nuptiale_ est du domaine rabelaisien et -n’a rien de commun avec la _Sylva nuptialis_ de Nevizanus. - - - - - LES - AMOURS FOLASTRES ET RÉCRÉATIVES - DU FILOU ET DE ROBINETTE[10]. - - [10] Dediez aux Amoureux de ce temps, par l’un des plus rares - esprits. _A Bourg en Bresse, par Jean Tainturier_, 1629, - in-16 de 84 pages. - - -Le savant auteur du _Manuel du Libraire_, en décrivant ce petit livre -dans la dernière édition de son admirable ouvrage, l’a qualifié ainsi: -«Roman comique, peu connu.» En effet, on ne l’avait pas vu passer dans -les ventes publiques, avant celle de Charles Nodier, où un charmant -exemplaire, relié en maroquin vert par Kœhler, ne fut vendu que 62 -francs, parce qu’on ne connaissait pas encore _les Amours folastres et -récréatives du Filou et de Robinette_, dans le monde des bibliophiles. - -Mais Charles Nodier le connaissait bien, ce curieux roman comique -et satirique, et il eût certainement consacré, à un livret dont il -savait tout le prix, une de ces notes que lui seul pouvait faire, si la -mort lui eût laissé le temps de terminer lui-même le Catalogue de sa -bibliothèque. M. G. Duplessis, qui fut le continuateur de ce Catalogue -posthume, n’a pas remplacé la note que nous regrettons, par cette vague -indication: «Joli exemplaire d’un petit roman presque introuvable et -d’une gaieté un peu libre.» - -Ce roman était si peu connu que Lenglet-Dufresnoy ne l’avait pas -cité dans sa _Bibliothèque des romans_. Plus tard, il figurait -dans l’immense collection de romans français formée par le duc de -la Vallière (voyez le nº 10236 du Catalogue de Nyon) et le marquis -de Paulmy. Mais ce dernier, qui avait pris la peine de lire ou de -feuilleter la plupart de ces romans, s’était montré fort injuste à -l’égard de cette histoire divertissante, qu’il a inscrite dans son -Catalogue manuscrit avec un jugement dont nous appellerons, en invitant -les amateurs de notre littérature gauloise à décider la question: «Ce -petit roman est rare et mauvais.» - -Espérons, pour l’honneur littéraire du marquis de Paulmy, qu’il avait -confié l’examen de ce petit roman à un de ses secrétaires, Mayer, -Contant d’Orville ou Legrand d’Aussy, qui étaient chargés de préparer -des notices pour la _Bibliothèque universelle des romans_, ou pour -les _Mélanges tirés d’une grande bibliothèque_, et qui s’acquittaient -souvent de cette tâche avec aussi peu de goût que de conscience. Quoi -qu’il en soit, la Bibliothèque de l’Arsenal possède deux exemplaires -de ce volume rarissime. - -Quel en est l’auteur, que le titre proclame _l’un des plus rares -esprits_ de son temps? Nous regrettons de ne l’avoir pas découvert, -malgré nos recherches. Cependant nous avions pensé d’abord à Marcelin -Allard, né en Forez, qui avait publié en 1605 la _Gazette françoise_, -recueil bizarre et amusant, lequel renferme beaucoup de détails sur -les mœurs de sa province, assez voisine de la Bresse; mais il n’est -pas sûr que Marcelin Allard ait vécu jusqu’en 1629. Nous ne pouvions -oublier que le savant Claude-Gaspard Bachet, sieur de Méziriac, et le -poëte Nicolas Faret, l’un et l’autre originaires de Bourg en Bresse, -étaient aussi contemporains du Filou et de Robinette; mais l’histoire -littéraire n’a jamais soupçonné que l’auteur de _l’Honnête homme_ et -le traducteur des Épîtres d’Ovide eussent fourvoyé leur muse décente -dans le genre trivial et facétieux. Nous nous sommes donc rejetés sur -Charles Sorel, qui, n’étant pas encore historiographe de France, ne -se faisait pas scrupule de composer ou de faire imprimer des romans -gaillards sous le pseudonyme du comédien Moulinet, sieur du Parc. On -peut constater, il est vrai, beaucoup d’analogie entre le _Francion_ -et les _Amours folastres et récréatives du Filou et de Robinette_: -l’esprit gaulois, mélangé de naïveté et de malice, que Sorel mettait -alors dans ses livres, se retrouve au même degré dans les deux ouvrages -qui sont à peu près du même temps, car la première édition de _la Vraie -Histoire comique de Francion_ est de 1622. Dès l’année 1613, Sorel -avait fait paraître _les Amours de Floris et de Cléonthe_, qui ne -valent peut-être pas _les Amours du Filou et de Robinette_. - -Une objection se présente tout d’abord, que nous n’avons pas résolue. -Comment le Parisien Charles Sorel aurait-il fait imprimer un de ses -ouvrages à Bourg-en-Bresse? Passe encore s’il eût été Bressan ou -Forésien. De plus, n’est-il pas singulier que le second livre imprimé -à Bourg-en-Bresse soit justement un petit roman comique, assez libre, -dans le genre de ceux qu’on appréciait surtout à la cour et que les -_beaux esprits de ce temps_ ne se lassaient pas de produire? Le premier -livre imprimé à Bourg-en-Bresse, deux ans auparavant, chez le même Jean -Tainturier, est la traduction des _Épistres d’Ovide en vers françois, -avec un commentaire fort curieux_, par Claude-Gaspard Bachet, sieur -de Méziriac. On sait combien cette édition est rare; on peut supposer -que l’auteur ne l’avait fait imprimer que pour ses amis. Or le sieur -de Méziriac, ami de Racan, de Malherbe et des poëtes en renom à cette -époque, avait passé plusieurs années à Paris dans leur société, avant -de revenir se fixer en Bresse, dans sa ville natale, où il s’était -marié richement et où il menait le train d’un grand seigneur. Son -commentaire sur les épîtres d’Ovide ne prouve pas seulement son -érudition; il donne la mesure et le ton de son esprit galant, délicat -et agréablement caustique. Ce n’est pas dire que nous dussions lui -attribuer, un peu à l’aventure, la composition des _Amours du Filou -et de Robinette_, mais il avait certainement introduit l’imprimerie -à Bourg-en-Bresse et fait venir dans cette ville Jean Tainturier -pour imprimer ses propres ouvrages. On peut donc croire avec assez -de vraisemblance qu’il ne fut pas étranger à l’impression ou à la -réimpression de ce roman comique, qu’un de ses amis, Charles Sorel -peut-être, lui avait envoyé de Paris pour le divertir. - -L’éditeur, dans sa dédicace aux Amoureux de ce temps, ne nomme pas -l’auteur, qui a voulu garder l’anonyme; mais il déclare que cet auteur -était _grandement versé aux discours amoureux_, c’est-à-dire déjà connu -par d’autres ouvrages traitant de matières amoureuses; en outre, il -promet de s’occuper d’un commentaire destiné à éclaircir _l’obscurité -de cette œuvre importante_. Voilà bien le commentateur Claude-Gaspard -Bachet, sieur de Méziriac. On doit induire, de ce passage, que le roman -des _Amours du Filou et de Robinette_ faisait allusion à des faits et à -des personnages véritables, de même que la plupart des romans d’amour -qu’on publiait alors. - -Il faut d’abord remarquer les trois petites figures gravées en bois, -qu’on voit sur le titre de l’édition originale. Celle du milieu -représente évidemment Robinette, tenant un bouquet qui semble être le -prix de la lutte entre deux amoureux rivaux: elle est vêtue à la mode -du temps, les cheveux frisottés en buisson, avec la grande collerette -ou guimpe tuyautée et godronnée, le corsage plat et ouvert par devant, -à manches étroites et à épaulières bouffantes; la robe à cerceaux -en tonnelle, de couleur bariolée; la ceinture ou cordelière tombant -jusqu’aux pieds. A la droite de Robinette, on reconnaît le Filou, à -la flûte dont il joue pour attendrir «cette belle nymphe de cuisine,» -comme l’appelle l’auteur du roman; il est habillé dans le goût de la -cour: le justaucorps boutonné sur la poitrine et serré autour des -reins, les manches collantes sur le poignet et bouffantes en haut du -bras, les chausses de soie dessinant la jambe jusqu’au-dessus du genou, -et l’ample haut-de-chausses à crevés de satin. Il n’a pas de coiffure -et l’on ne distingue pas sa fameuse moustache. Le rival du Filou est -placé à la gauche de Robinette, qui lui tourne le dos. Ce rival ne -peut être que l’illustre Gueridon, qu’on mettait toujours à côté de -Robinette dans les chansons, dans les ballets, dans les estampes, -avant qu’il eût été supplanté par le Filou. Gueridon paraît avoir le -costume de province: le chapeau de feutre à larges bords, le pourpoint -flottant sur les cuisses, avec les chausses lâches sans canons et sans -jarretières. Il porte tristement sous son bras une cornemuse, que la -flûte du Filou a rendue silencieuse et inutile. - -Qu’est-ce que Gueridon? Qu’est-ce que le Filou? Qu’est-ce que Robinette? - -Ce sont trois types comiques, inventés ou mis en scène, d’après des -personnages réels, sous la régence de Marie de Médicis, vers 1611. -On lit, dans le _Discours sur l’apparition et faits pretendus de -l’effroyable Tasteur_, imprimé à Paris en 1613: «On ne parle plus -ni du Filou, ni de la vache à Colas. Robinette est censurée. On ne -dit plus mot du Charbonnier.» M. Édouard Fournier, qui a réimprimé -cette curieuse pièce dans son recueil des _Variétés historiques et -littéraires_ (t. II, p. 38), dit, dans une note, que «_Robinette -censurée_ fait allusion aux chansons et pasquils assez licencieux de -_Robinette et Gueridon_, de _Filou et Robinette_.» Gueridon n’étant pas -en cause, nous n’avons pas à nous en préoccuper ici. - -Quant au Filou, voici la note que notre savant ami M. Édouard Fournier -lui consacre à propos de ce passage du _Discours sur l’apparition du -Tasteur_: «Ce mot de _filou_ n’était pas encore le nom d’une espèce; -c’était celui d’un type de bandit à la mode, dont la barbe épaisse -et hérissée avait mis en vogue ce que l’on appelait les _barbes à la -filouse_. Dix ans après, le nom s’est étendu à l’espèce tout entière. -Dans un arrêt du Parlement du 7 avril 1623, il est parlé des hommes -hardis _se disant filous_. Toutefois Filou se maintient comme type -jusqu’en 1634. Voy. notre tome 1er, page 138.» M. Édouard Fournier -renvoie son lecteur à cette phrase du _Rolle des presentations faictes -au grand jour de l’eloquence françoise_: «S’est présenté Gilles -Feneant, sieur de Tourniquet, l’un des ordinaires de la maison du -Roy de bronze, fondé en procuration du Filou et de Lanturelu.» Mais -il n’a pas jugé à propos de chercher, dans une note, par quel motif -l’auteur de la pièce imprimée en 1634 a fait intervenir ici le Filou -et Lanturelu, lorsque ces deux héros de la chanson n’étaient plus à -la mode: leurs deux noms se sont offerts naturellement à l’esprit de -l’auteur, qui évoquait le _Roi de bronze_, lequel n’est autre que la -statue de Henri IV sur le Pont-Neuf, car le Pont-Neuf avait été le -théâtre principal de la gloire du Filou et de Lanturelu, à l’époque où -la chanson populaire associait ces deux noms dans ses joyeux refrains. - -Ce fut peut-être aussi sur le Pont-Neuf que le Filou se fit connaître -par ses exploits de _pince_ et de _croc_, qui valurent à son nom -l’honneur de devenir synonyme de _voleur_. «Il y avoit desja -quelques années que le Filou estoit roy de Paris, écrivait en 1629 -l’historiographe de ses _Amours folastres et récréatives_, et s’en -estoit retiré après y avoir acquis une renommée universelle.» Il devait -probablement cette renommée à des vols et à des escroqueries, qui -n’avaient pas eu pour lui une issue malheureuse, car nous ne voyons pas -qu’il ait été pendu ni même envoyé aux galères, ce que la chanson n’eût -pas manqué de raconter par la voix des _Chantres du Pont-Neuf_. «Je -suis ce Filou, dit-il lui-même en se recommandant à Robinette, je suis -ce Filou, dont la gloire jadis tant publiée a effacé le renom de toutes -les plus belles âmes de son temps.» Le mot _filou_ se trouve pour la -première fois, avec la signification de _pipeur_ ou _voleur_, dans les -_Curiositez françoises_, d’Antoine Oudin (Paris, A. de Sommaville, -1640, in-8). Antoine Oudin, secrétaire et maître de langues du roi, -avait pu entendre souvent à la cour ce mot-là, qui y était en usage -depuis trente ans environ. «Il n’y a pas trente ans que le mot de -_filou_ a été mis en usage,» disait Jean Bourdelot, dans un Traité de -l’étymologie des mots françois, qu’il laissa manuscrit à l’époque de -sa mort, en 1638. Ménage, qui a recueilli cette particularité dans ses -_Origines françoises_, publiées en 1650, ajoute: «Ce mot fut ensuite -donné à ceux qui volent la nuit et tirent la laine.» - -L’étymologie du mot a donné lieu à bien des suppositions plus ou moins -plausibles: les uns dérivaient _filou_ du grec φιλήτης, qui veut dire -_voleur_; les autres, du flamand _fyil_, signifiant _vaurien_; ceux-ci, -du vieil allemand _fillen_, dans le sens de frapper ou battre; ceux-là, -de l’italien _figliuolo_, pris en mauvaise part. Du Cange, en invoquant -un ancien texte latin que Caseneuve avait cité déjà dans ses _Origines -françoises_, constate que la basse latinité, antérieurement au douzième -siècle, s’était approprié le mot _fillo_ dans le même sens que _filou_, -qui paraît en être sorti. Cette expression, que les Actes de Saint-Gall -(_de Casibus S. Galli_) emploient au pluriel: _fillones_, suggère au -savant et judicieux Du Cange cette définition: «_Nebulones_ cujusmodi -sunt, quos nostri inde fortean _filous_ vocant: Verberones. Kero -monach. _Verbera_, _Fillo_, _Verberum_, _Filloum_, _Fillonokertu_.» - -Il est certain que _filou_, qui conserve à peu près la forme et -l’l’assonance du mot bas-latin ou tyois _fillo_, se prenait d’abord -dans l’acception de _mauvais garçon_ et de _vagabond_; mais ce mot-là -impliquait encore un genre de fourberie impudente, que caractérise -tout spécialement une épigramme de Theodulphus, rapportée dans les -_Analecta_ de Mabillon; ce distique, qui n’a pas été oublié dans -le _Glossarium ad scriptores infimæ latinitatis_, nous semble bien -convenir au personnage du Filou, tel que le dix-septième siècle l’avait -fait paraître: - - Ecce nugax labiis Filo quidam certa susurrans; - Nunc joca, nunc fletus, nunc quoque turpe canit. - -Ce personnage, dont l’original existait sans doute et qui semble être -le type du _lenon_ parisien à cette époque, était sans doute peint -d’après nature dans une chanson du Pont-Neuf, que nous n’avons pas -retrouvée, mais qui est mentionnée dans une facétie en vers de l’année -1614: _Estreine de Pierrot à Margot_. Pierrot exige qu’une bonne -chambrière sache - - Dire _Prominon Minette_, - Ou quelque autre chansonnette, - Comme seroit Laridon, - Le Philoux ou Gueridon... - -Au reste, le portrait physique et moral du Filou est esquissé d’une -manière très-vive et très-plaisante dans une facétie du temps, que -M. Édouard Fournier a réimprimée dans le t. II de ses _Variétés -historiques et littéraires_, et que nous allons citer ici en entier, -comme une pièce à l’appui de notre opinion sur le personnage réel ou -allégorique du Filou. Cette facétie, intitulée _la Moustache des Filoux -arrachée_, se trouvait dans un précieux recueil formé par le duc de la -Vallière et détaillé dans le Catalogue de sa bibliothèque en 3 volumes, -sous le nº 3913; mais le Catalogue ne nous a pas appris en quelle année -ladite pièce aurait été imprimée à Paris, et nous ne savons si le -sieur du Laurens, qui s’en déclare l’auteur, est le même que Jacques -du Lorens, à qui l’on doit un volume de satires souvent réimprimé -alors. M. Édouard Fournier n’a pas éclairci ces deux points, et nous ne -sommes pas éloigné de croire que le titre de la pièce doit être ainsi -restitué: _la Moustache du Filou arrachée_, par le sieur du Lorens. - - Muse et Phebus, je vous invoque. - Si vous pensez que je me mocque, - Baste! mon stil est assez doux; - Je me passeray bien de vous. - Je veux conchier la moustache, - Et si je veux bien qu’il le sçache, - De cet importun fanfaron - Qui veut qu’on le croye baron, - Et si n’est fils que d’un simple homme. - Peu s’en faut que je ne le nomme. - Il se veut mettre au rang des preux - Par une touffe de cheveux, - Et se jette dans le grand monde - Sous ombre qu’elle est assez blonde, - Qu’il la caresse nuict et jour, - Qu’il l’entortille en las d’amour, - Qu’il la festonne, qu’il la frise, - Pour entretenir chalandise, - Afin qu’on face cas de luy: - Car c’est la maxime aujourd’huy - Qu’il faut qu’un cavalier se cache, - S’il n’est bien fourny de moustache. - S’il n’en a long comme le bras, - Il monstre qu’il ne l’entend pas, - Qu’il tient encor la vieille escrime, - Qu’il ne veut entrer en l’estime - D’estre un de nos gladiateurs, - Mais plustost des reformateurs, - Et qu’avec son nouveau visage - Il prétend corriger l’usage, - Ce qu’il ne pourroit faire, eust-il - Glosé sur le Docteur subtil. - L’usage est le maistre des choses; - Il fait tant de métamorphoses - En nos mœurs et en nos façons, - Que c’est le subject des chansons. - Quiconque ne le veut pas suivre - Fait bien voir qu’il ne sçait pas vivre. - Les roses naissent au printemps; - Il faut aller comme le temps. - Le sage change de méthode: - On lui voit sa barbe à la mode, - Et ses chausses et son chapeau; - En ce différant du bedeau, - Qui porte, quelque temps qu’il fasse, - Mesme bonnet et mesme masse; - Son habit fort bien assorty, - Comme une tarte my-party, - Toutesfois sans trous et sans tache. - Il n’entreprend sur la moustache - De nostre baron prétendu, - De peur de faire l’entendu - Et en quelque façon luy nuire, - Car c’est elle qui le fait luire, - Qui fait qu’il se trouve en bon lieu - Et qu’il disne où il plaist à Dieu; - Car il n’a point de domicille, - Et s’il ne disnoit point en ville, - Sauf votre respect, ce seigneur - Disneroit bien souvent par cœur. - Bien que pauvreté n’est pas vice, - Ceste moustache est sa nourrice, - Son honneur, son bien, son esclat. - Sans elle, ô dieux! qu’il seroit plat, - Ce beau confrère de lipée, - Avecque sa mauvaise espée - Qui ne degaine ny pour soy, - Ny pour le service du roy! - Quoiqu’il ait eu mainte querelle, - Elle a fait vœu d’estre pucelle, - Comme son maître le baron - Fait estat de vivre en poltron, - Je dis plus poltron qu’une vache, - Nonobstant sa grande moustache, - Qui le fait, estant bien miné, - Passer pour un déterminé, - Capable, avec ceste rapière, - De garder une chenevière. - Il tient que c’est estre cruel, - Que de s’aller battre en duël. - Qu’on le soufflette, il en informe, - Et vous dit qu’il tient cette forme - D’un postulant du Chastelet, - Qui n’avoit pas l’esprit trop let, - Et le monstra dans une affaire - Qu’il eut contre un apotiquaire - Pour de prétendus recipez - Où il y en eust d’attrapez. - La loy de la chevalerie, - C’est l’extreme poltronnerie. - Il fait pourtant le Rodomont - A cause qu’il fut en Piedmont, - Ou, que je n’en mente, en Savoye, - D’où vient ce vieux habit de soye, - Qui mérite d’être excusé, - Si vous le voyez tout usé; - Il y a bien trois ans qu’il dure. - Fust-il de gros drap ou de bure, - Aussi bien qu’il est de satin, - Il eust achevé son destin. - Mais sa moustache luy repare - Tout ce que la Nature avare - Refuse à son noble desir; - C’est son délice et son plaisir, - C’est son revenu, c’est sa rente, - Bref, c’est tout ce qui le contente, - Et fait, tout gueux qu’il est, qu’il rit, - Qu’avec grand soin il la nourrit; - Qu’il ne prend jamais sa vollée, - Qu’elle ne soit bien estallée; - Que son poil, assez deslié, - D’un beau ruban ne soit lié, - Tantost incarnat, tantost jaune. - Chacun se mesure à son aune; - Il y a presse à l’imiter. - Les filoux osent la porter - Après les courtaux de boutique; - Tous ceux qui hantent la pratique, - Laquais, soudrilles et sergens, - Quantité de petites gens - Qui veulent faire les bravaches, - Tout Paris s’en va de moustaches. - Ils suivent leur opinion - Contre la loy de Claudion. - Vous n’entendez que trop l’histoire... - Nos gueux s’en veulent faire à croire - En se parant de longs cheveux. - Pensez qu’au temple ils font des vœux - Et prières de gentils-hommes. - O Dieux! en quel siècle nous sommes! - Qu’il est bizarre et libertin! - Quant à moy, j’y perds mon latin - Et suis d’advis que l’on arrache - A ce jean-f..... sa moustache. - Le mestier n’en vaudra plus rien, - Nostre baron le prévoit bien: - C’est ce qui le met en cervelle. - La sienne n’est pas la plus belle. - Il sent bien que son cas va mal. - Je le voy dans un hospital, - Ou qui se met en embuscade - Pour nous demander la passade. - Il peut réussir en cet art, - Car il est assez beau pendart - Pour tournoyer dans une église; - Mais je luy conseille qu’il lise, - S’il veut estre parfait queman, - Les escrits du brave Gusman, - Dit en son surnom Alpharache. - Bran! c’est assez de la moustache. - -Voilà un portrait achevé, auquel le petit roman des _Amours folastres_ -ajoutera pourtant quelques coups de pinceau. - -Nous ne dirons plus rien sur le Filou, si ce n’est que le recueil de la -Vallière, que nous avons indiqué plus haut et qui serait aujourd’hui, -dit-on, à la Bibliothèque impériale, donne les titres de plusieurs -pièces qui concernent les filous en général: _Regles, statuts et -ordonnances de la caballe des Filous, reformez depuis huit jours -dans Paris: ensemble leur police, estat, gouvernement et le moyen de -les connoistre d’une lieue loing sans lunettes_, in-8;--_la Blanque -des illustres Filous du royaume de Coquetterie_, Paris, 1655, in-12, -etc. Dans son _Recueil de diverses pièces comiques, gaillardes et -amoureuses_ (Paris, 1671, in-12), César Oudin de Préfontaine a décrit -_l’Assemblée des filoux et des filles de joie_, de manière à prouver -que le nom de _filou_ était devenu synonyme de _marlou_, souteneur de -filles. Cependant _marlous_ et _filous_ n’en étaient pas moins des -voleurs de nuit, à cette époque, puisque Mlle de Scudéry adressa contre -eux un _Placet au Roi_, en vers, pour se plaindre de leurs mauvais -procédés nocturnes à l’égard des amants, qu’ils dévalisaient dans les -rues de Paris: un poëte anonyme composa alors le _Placet contraire -présenté au Roi par les Filoux_. - -Une autre pièce pourrait bien se rapporter plus spécialement au Filou -de Robinette: _l’Estrange Ruse d’un filoux habillé en femme, ayant -duppé un jeune homme d’assez bon lieu, sous apparence de mariage_, -in-8. Enfin, n’y aurait-il pas quelque analogie entre le Filou et ce -_Courtizan grotesque_, qui fut l’objet de tant de sarcasmes facétieux -en vers et en prose dans le genre de la pièce suivante: _Coq à l’asne -sur le mariage d’un Courtisan grotesque_, 1620, in-8? - -Passons maintenant à Robinette, qui n’était pas moins célèbre que -le Filou et qui avait existé aussi réellement. Cette «personne si -recommandable à la postérité,» quoique l’auteur des _Amours folastres_ -la qualifie de _nymphe de cuisine_, devait être particulièrement connue -à la cour de France, «en laquelle, dit-il, la bonne fortune avoit fait -une dame extremement fameuse en reputation, qui se nommoit Robinette, -de qui le nom voloit desja par tout l’univers, et sans l’assistance -de laquelle il ne se fait point de belle entreprise à Paris, qu’elle -n’y soit meslée... Tous les meilleurs poëtes estoient employez à faire -des vers à sa louange, et les meilleurs balladins ne composèrent point -de ballets, qu’elle n’y fust appellée; bref, elle estoit chantée, -publiée et proclamée unanimement de tout le monde; et celuy s’estimoit -malheureux, de qui le nom de Robinette ne venoit à la bouche.» - -Il y avait aussi une chanson populaire relative à Robinette, chanson -dont le commencement est mentionné dans les _Amours folastres_: - - Appelez Robinette, - Qu’elle vienne un peu ça bas, etc. - -On découvrirait certainement cette chanson dans les recueils du temps. -Il y avait, en outre, beaucoup de pièces volantes en prose et en vers, -dont Robinette était l’héroïne, en compagnie du Filou ou de Gueridon. -Une de ces pièces porte pour titre: _les Folastres et joyeuses Amours -de Gueridon et Robinette: ensemble les missives envoyées de Provence -à Chastellerault par ledit Gueridon à Robinette, avec leur heureuse -rencontre à la Foire Saint-Germain_ (Paris, 1614, in-8). Ce titre -rappelle celui du ballet, qui fut dansé à la cour, le jeudi 23 janvier -de cette même année 1614: _Ballet des Argonautes, où estoit representé -Guelindon dans une caisse comme venant de Provence et Robinette dans -une gaisne comme estant de Chastellerault_ (Paris, Fleury Bourriquant, -1614, in-8). - -L’introduction de Gueridon ou Guelindon et de Robinette dans le _ballet -des Argonautes_ n’est pas trop raisonnable, mais ces deux personnages -étaient alors tellement à la mode, que la magicienne Circé n’avait pu -se dispenser de les faire venir de Provence et de Châtelleraut; le -poëte de ballet a mis dans leur bouche des vers qui, tout vagues qu’ils -soient, font partie essentielle de notre sujet: - - - GUELINDON AU ROY. - - Grand Roy, de qui la gloire avec l’âge s’accroît, - Il est vray que mon nom sur les autres paroît, - Et que tous en leurs chants me font un sacrifice; - Mais je promets pourtant, en foy de Guelindon, - Que, s’il s’offre jamais un sujet de service, - Je rendray mes effects plus cognus que mon nom. - - - GUELINDON A LA ROYNE. - - Royne, à qui nos raisons consacrent des autels, - Lassé de me voir croistre en couplets immortels, - Et de parler tousjours ou des uns ou des autres, - Je viens sous une feinte à vous me retirer, - Pour ne parler jamais que pour vous admirer, - Et faire tous efforts pour adorer les vostres. - - - GUELINDON AUX DAMES. - - Ce fameux Guelindon qu’icy je représente, - Pour s’estre trouvé seul avec une servante, - Luy mit incontinent l’honneur à l’abandon; - Mais, si j’avois de vous ce qui pourroit me plaire, - Je jure, par la foy d’un autre Guelindon, - Que j’en ferois bien plus et me sçaurois mieux taire. - - - ROBINETTE AU ROY. - - Comme une fille abandonnée, - J’ay couru le long d’une année, - Sans pouvoir trouver de support; - Mais, vous obligeant mon servage, - Je ne sçaurois en meilleur port - Me mettre à l’abry du naufrage. - - - ROBINETTE A LA ROYNE. - - Grande Royne, qui tous les ans, - Ou par aumosnes, ou par présens, - Mariez tant de pauvres filles, - Faites-moy cette charité: - Si je ne suis des plus gentilles, - Je n’ay pas moins de volonté. - - - ROBINETTE AUX DAMES. - - Je suis Robinette en habit, - Mais si, d’un changement subit, - Sans vous tromper à mon visage, - Vous me vouliez prendre à l’essay, - Je monstrerois bien que je sçay - Comme il faut frotter le mesnage. - -Cette dernière strophe semblerait faire allusion à l’aventure de -ce filou, habillé en femme, qui avait dupé un jeune homme _sous -apparence de mariage_, aventure qui ne nous est connue que par le titre -de la pièce indiquée plus haut. Néanmoins Robinette, la véritable -Robinette, et ici le _ballet des Argonautes_ et le roman des _Amours -folastres_ semblent d’accord, était vraisemblablement une servante de -Châtellerault, une _belle nymphe de cuisine_, une _lavandière_, d’une -pruderie ridicule, qui avait fait de la vertu avec l’un, mais qui -s’était abandonnée avec l’autre, épisode galant et grotesque, qu’un -procès scandaleux avait peut-être divulgué et que la chanson racontait -à tous les coins de Paris et de la France. - -Nous ne chercherons pas à prêter une étymologie quelconque au nom -de Robinette. Dès le treizième siècle, on voit figurer le nom et le -personnage de Robin dans une farce ou _jeu-parti_ d’Adam de la Hale; -mais alors Robin est mis en scène à côté de Marion. Longtemps après, -Robin est encore le héros naïf et joyeux des épigrammes libres de -Clément Marot, dans lesquelles Margot a remplacé Marion. Plus tard -Gueridon succède à Robin, et Margot devient Robinette; si les noms -changent, les types et les caractères restent les mêmes. Quant au -Filou, c’est peut-être une lointaine réminiscence de _l’Homme armé_, -qui se montre déjà dans le _jeu de Robin et Marion_, et qui vient -troubler les amours de ces pauvres pastoureaux en battant l’un et en -caressant l’autre, ce que Collé a si plaisamment représenté dans sa -chanson de _Cadet et Babet_. Malgré l’ancienneté évidente de ces types -populaires, nous ne jugeons pas nécessaire de rechercher, comme l’a -fait Borel dans son _Thresor des antiquitez françoises_, si le Filou -ne descendrait pas en droite ligne du poëte _Villon_, qui avait laissé -en héritage son nom aux voleurs, comme le Filou a laissé le sien aux -coupeurs de bourse. - - - - - LES VAUX-DE-VIRE - ET - OLIVIER BASSELIN. - - -Avant l’édition des _Vaux-de-Vire_, publiée en 1811 par les soins de -M. Augustin Asselin, sous-préfet de Vire, le nom d’Olivier Basselin -était à peine connu, quoiqu’il eût été cité dans diverses compilations, -à propos de l’origine du Vaudeville; quant aux chansons de ce poëte -virois, elles étaient à peu près ignorées. - -Il n’existait, en effet, que deux exemplaires de l’édition unique -de ces _Vaux-de-Vire_, imprimée, vers 1670, à Vire même, par Jean -de Cesne, et quelques copies manuscrites plus ou moins anciennes -qui s’étaient conservées dans les mains des compatriotes d’Olivier -Basselin. Ce fut un de ces derniers, M. Richard Seguin, qui commença le -premier la résurrection d’Olivier Basselin, en réimprimant tant bien -que mal une partie des Vaux-de-Vire dans son _Essai sur l’histoire de -l’industrie du Bocage_ (Vire, impr. d’Adam, 1810, in-8). - -L’éveil était donné au patriotisme des habitants de Vire; un des deux -seuls exemplaires de l’édition de 1670, sortant de la bibliothèque du -médecin By, venait de reparaître, comme un trophée, dans la ville où il -avait été imprimé; le sous-préfet de cette ville, M. Asselin, se mit -à la tête d’un comité qui s’était formé spontanément pour donner une -nouvelle édition des Vaux-de-Vire d’Olivier Basselin. Cette édition, -faite par les soins de M. Asselin lui-même, avec le concours de ses -associés virois, et imprimée à Avranches, chez Lecourt, en 1811, sous -ce titre: _Les Vaudevires, poésies du quinzième siècle, par Ollivier -Basselin, avec un Discours sur sa vie et des notes_, fut tirée -seulement à 148 exemplaires, savoir: - - In-4º Papier vélin superfin 11 - Grand carré 13 - In-8º Papier rose 10 - Vélin 64 - Raisin 48 - Épreuve 2 - -On lit, au verso du titre: «Cette nouvelle édition est faite aux -frais et par les soins des habitants de Vire, dont les noms suivent: -MM. ASSELIN (Auguste), sous-préfet; CORDAY (DE), membre du collége -électoral du département; DE CHEUX DE SAINT-CLAIR, id.; DESROTOURS -DE CHAULIEU (Gabriel), maire de la Graverie, id.; DUBOURG-D’ISIGNY, -membre du conseil d’arrondissement; FLAUST, maire de Saint-Sever; -HUILLARD D’AIGNAUX, premier adjoint du maire de la ville de Vire; LANON -DE LA RENAUDIÈRE, avocat; LE NORMAND, receveur principal des droits -réunis de l’arrondissement de Vire; ROBILLARD, receveur des droits -d’enregistrement et conservateur des hypothèques de l’arrondissement de -Vire.» - -C’était peu de chose que 148 exemplaires pour faire connaître les -poésies d’Olivier Basselin, non-seulement à Vire et à la Normandie, -mais encore à tous les amis de notre vieille littérature; c’était -assez cependant pour replacer Olivier Basselin au rang qu’il devait -occuper dans cette littérature où il allait figurer désormais comme -chef d’école ou de genre, comme créateur du Vau-de-Vire, sinon du -Vaudeville. L’édition de M. Asselin devint d’autant plus rare qu’elle -était plus recherchée. Plusieurs hommes de lettres entreprirent alors -concurremment de préparer une nouvelle réimpression des Vaux-de-Vire, -en y ajoutant des pièces inédites qu’on attribuait encore à Basselin -et qui n’étaient que des compositions de son premier éditeur, Jean Le -Houx. La réputation d’Olivier Basselin n’avait pas tardé à se répandre -et à s’accroître en Normandie, où l’on attendait avec impatience cette -édition si lente à voir le jour après tant de promesses réitérées. M. -Louis Dubois, ancien bibliothécaire, et M. Pluquet, libraire à Paris, -tous deux Normands, et, comme tels, jaloux de populariser les poésies -de Basselin, s’étaient occupés simultanément de cette édition qu’ils -voulaient faire plus complète, plus critique et plus savante que celle -de M. Asselin. - -Ce fut dans ces circonstances que M. Asselin, qui se trouvait en -relation avec Charles Nodier et qui appréciait la supériorité de ce -grand écrivain, fit abnégation de tout amour-propre littéraire, en -engageant l’illustre philologue à devenir l’éditeur d’Olivier Basselin. -Cette proposition avait de quoi flatter et intéresser à la fois -Charles Nodier: il s’agissait de remettre en honneur un de ces poëtes -provinciaux, pour lesquels il avait toujours manifesté une sorte de -fanatisme; il s’agissait aussi de rétablir un texte qui s’était altéré -en passant de bouche en bouche; il s’agissait enfin d’éclaircir ce -texte par des notes savantes et ingénieuses qui convenaient si bien -au talent du commentateur des Fables de la Fontaine. Charles Nodier -consentit donc à publier, sans doute de concert avec M. Asselin, une -édition annotée des Vaux-de-Vire; il s’attacha d’abord à revoir le -texte; il rédigea un certain nombre de notes grammaticales, mais on -ne sait pourquoi, après quelques semaines de travail, il laissa de -côté le manuscrit destiné à l’impression, et ce manuscrit, chargé -de corrections et de notes autographes, appartient aujourd’hui à la -Bibliothèque impériale, qui l’a reçu de moi comme un souvenir de -l’illustre bibliographe. - -M. Louis Dubois n’avait pas renoncé, ainsi que Charles Nodier, à -mettre au jour l’édition qu’il préparait depuis dix ans, et cette -édition parut en 1821, à Caen, sous ce titre: _Vaux-de-Vire d’Olivier -Basselin, poëte normand de la fin du quatorzième siècle, suivis d’un -choix d’anciens Vaux-de-Vire, de Bacchanales et de Chansons, poésies -normandes, soit inédites, soit devenues excessivement rares, avec des -dissertations, des notes et des variantes_. Ce volume in-8 de 271 -pages, tiré à 500 exemplaires, témoignait des efforts que l’éditeur -avait faits, en s’aidant des communications de M. Pluquet, pour -rendre sa publication aussi satisfaisante que possible. L’édition fut -accueillie avec beaucoup d’empressement, quoique le nombre des premiers -souscripteurs ne s’élevât pas à plus de 121, et elle ne tarda guère à -s’épuiser, malgré des critiques assez vives qui reprochaient surtout à -M. Louis Dubois la lourdeur de son docte commentaire sur des chansons, -et qui invitaient un nouvel éditeur à réunir les Vaux-de-Vire de Jean -Le Houx à ceux d’Olivier Basselin. - -M. Julien Travers, membre de la Société des Antiquaires de Normandie, -répondit à cet appel et tint compte de ces critiques, lorsqu’il publia, -en 1833, à Avranches, _les Vaux-de-Vire édités et inédits d’Olivier -Basselin et Jean Le Houx, poëtes virois, avec discours préliminaire, -choix de notes et variantes des précédents éditeurs, notes nouvelles -et glossaire_. Cette édition in-18, tirée à 1,000 exemplaires, qui -suffirent à peine aux nombreux admirateurs qu’Olivier Basselin -comptait déjà en Normandie, avait été faite d’après les indications -de M. Asselin et avec des matériaux fournis par cet amateur éclairé: -«Restaurateur de Basselin, en 1811, dit M. Julien Travers dans sa -préface, il a quelques raisons de tenir à l’édition qu’il a donnée de -cet auteur; mais il a un trop bon esprit pour ne pas désirer qu’il en -paraisse une meilleure encore. Telle est à cet égard son abnégation -personnelle et sa ferveur pour la gloire de Basselin, qu’il m’a -généreusement offert tous les moyens d’améliorer son premier travail. -Ses livres, ses papiers, au moindre désir que j’en ai manifesté, ont -quitté sa bibliothèque, la ville même de Cherbourg, et sont, depuis -plusieurs mois, à vingt lieues de leur propriétaire. Puisse le fruit de -mon zèle à préparer cette édition répondre à tant de complaisance!» - -Après trois éditions également recommandables à différents titres, pour -en publier une nouvelle, je ne pouvais que mettre à contribution les -travaux de mes devanciers, en les combinant ensemble et en cherchant à -les perfectionner. C’est ce que je me suis efforcé de faire, dans mon -édition, intitulée: _Vaux-de-Vire_ d’Olivier Basselin et de Jean Le -Houx, suivis d’un choix d’anciens Vaux-de-Vire et d’anciennes Chansons -normandes, tirés des manuscrits et des imprimés, avec une notice -préliminaire et des notes philologiques par A. Asselin, L. Dubois, -Pluquet, Julien Travers et Charles Nodier (_Paris, Adolphe Delahays_, -1858, in-12 de XXXVI et 288 pages). - -Tous les Vaux-de-Vire et toutes les Chansons normandes, recueillis par -MM. Asselin, Louis Dubois et Julien Travers, ont été scrupuleusement -conservés dans cette édition, qui se divise en cinq parties: 1º -Vaux-de-Vire d’Olivier Basselin; 2º Vaux-de-Vire de Jean Le Houx; -3º Chansons normandes du seizième siècle, tirées d’un manuscrit; -4º Chansons normandes anciennes, tirées de recueils imprimés; 5º -Bacchanales et Chansons, tirées d’un recueil imprimé en 1616. Nous -avons cru devoir adopter intégralement le choix des pièces que nos -devanciers avaient jugées dignes de composer l’élite de la Muse -normande; on appréciera le motif qui nous a empêché d’ajouter une -seule pièce à ce choix, qu’il eût été facile d’augmenter du double, en -puisant à pleines mains dans les recueils d’anciennes Chansons. - -Quant aux Vaux-de-Vire d’Olivier Basselin, qui font la partie -principale de notre volume, nous les avons laissés dans l’ordre -systématique où M. Louis Dubois les a rangés, et nous avons respecté -l’orthographe qu’il leur a donnée, en approuvant les raisons sur -lesquelles il s’est fondé pour adopter cette orthographe. «Assurément, -dit-il dans la préface de son édition, si nous avions le texte -primitif de Basselin, il serait à propos de lui conserver sa manière -d’orthographier: c’est une chose admise généralement; mais, le texte -de Basselin ayant subi des changements, son style étant devenu celui -de la fin du seizième siècle, il faut donner à ce style l’orthographe -contemporaine, pour que l’un et l’autre soient en harmonie... Il est -évident qu’il n’est pas convenable d’employer la vieille orthographe, -dont a fait usage l’éditeur de 1811... Les Vaux-de-Vire ayant été -composés au commencement du quinzième siècle et imprimés longtemps -après, retouchés, quant aux expressions, par ceux qui les chantaient -et qui voulaient les accommoder au style de leur temps, il n’est pas -étonnant qu’ils offrent des disparates assez choquantes, telles que -des couplets purement écrits et rimés correctement, à côté de vers -remplis de fautes de toute espèce, de simples assonances au lieu de -rimes, l’absence même de la rime dans plusieurs vers, des hiatus, des -strophes faibles et des idées ingénieuses.» Charles Nodier a pleinement -approuvé, dans ses _Mélanges tirés d’une petite bibliothèque_, le -système d’orthographe que M. Louis Dubois crut devoir adopter dans son -édition, contrairement à l’exemple de ses devanciers. «Du Houx, dit -l’illustre critique, n’eut pas grand’chose à faire pour approprier -les Vaux-de-Vire d’Olivier Basselin, qui étaient locaux, qui étaient -célèbres dans le pays, qui étaient éminemment traditionnels: il n’eut -qu’à les recueillir de la bouche des anciens du pays, ou plutôt qu’à -les écrire comme il les avait appris, quand il commençait lui-même à -faire des chansons. Sa leçon est donc leur leçon propre, celle que -la tradition avait faite, et c’est nécessairement la bonne, car un -vaudeville ne vaut rien, quand il ne vit pas dans la mémoire et qu’il -ne s’_accroît pas en marchant_. Pour que les savants Éditeurs de Vire -pussent croire nécessaire de rétablir l’orthographe de Basselin, -il faudrait supposer qu’ils se croyaient sûrs d’avoir retrouvé son -texte, et le texte de Du Houx n’est pas plus le texte de Basselin que -l’orthographe de Du Houx n’est l’orthographe de Basselin.» - -Nous n’avons donc pas admis dans notre édition l’orthographe factice -que M. Asselin s’était efforcé de calquer sur les monuments de la -langue du quinzième siècle; mais nous nous serions fait un scrupule -de supprimer la Notice préliminaire que le premier éditeur moderne de -Basselin a mise en tête des Vaux-de-Vire, car cette Notice est, en -quelque sorte, le point de départ de la renommée littéraire du poëte -normand, qui n’avait pas, avant l’édition de 1811, une existence -bien constatée, et qui pourrait être encore aujourd’hui rejeté dans -le mystérieux domaine des auteurs imaginaires. Depuis la Notice -intéressante, quoique un peu vague, que M. Asselin a consacrée au -chansonnier de Vire, aucun document nouveau ne s’est produit, qui -puisse établir avec certitude à quelle époque vivait Olivier Basselin, -et même s’il a réellement vécu. - -C’est, comme nous l’avons dit, vers 1670, que Jean de Cesne imprimait -à Vire un petit volume in-16, de 53 feuillets non chiffrés, sans -date, intitulé: _le Livre des chants nouveaux de Vaudevire, par ordre -alphabétique, corrigé et augmenté outre la précédente impression_. Le -nom d’Olivier Basselin ne se trouve pas même dans cette édition, qui -fut précédée d’une ou de plusieurs autres impressions qu’on ne connaît -pas. On a prétendu, sans en fournir aucune preuve, que la première de -ces impressions remontait à 1576. Quoi qu’il en soit, on a retrouvé, -dans divers recueils de chansons, publiés depuis 1600 jusqu’en 1625, -quelques-uns des Vaux-de-Vire attribués à Basselin, mais qui ne portent -pas de nom d’auteur dans ces recueils où ils ont été imprimés d’abord -sans aucune indication d’origine. - -«Il est sans doute fort extraordinaire qu’il ne soit resté aucune -trace des premières éditions des Vaux-de Vire, dit Charles Nodier -dans ses _Mélanges tirés d’une petite bibliothèque_ (p. 250), et que, -de celle même qui a été donnée par Du Houx, on ne connaisse que deux -exemplaires. On ne saurait comprendre l’acharnement qui se serait -attaché à la destruction de ce petit livre si naïf, si complétement -inoffensif; je dirais volontiers si décent, quand on pense que les -plus obscènes turpitudes, imprimées dans le même temps, nous sont -parvenues en nombre et ont échappé à la proscription dont on veut que -les chansons de Basselin aient été l’objet. Je suis assez porté à -croire que leur extrême rareté est plutôt le résultat assez naturel -de leur popularité même, et que ces petits volumes, d’un usage si -nécessaire, qu’on ne cessait probablement de les porter dans la poche -que lorsque leur contenu était passé tout entier dans la mémoire, ont -subi la destinée commune aux livrets éphémères du même genre, qu’on -distribue incessamment dans nos places publiques, et qui disparaissent -du commerce au moment même où tout le monde les sait par cœur. Je -ne fais donc pas de doute qu’avec des recherches ou plus actives ou -plus heureuses, on ne réussisse à trouver de nouveaux exemplaires de -l’édition de Du Houx, et même des éditions antérieures, qui paraissent -encore plus rares.» - -Le nom d’Olivier Basselin apparaît pour la première fois sous le règne -de Louis XII, dans une chanson populaire dont les premiers vers se -trouvent cités à la fin d’une lettre de Guillaume Crétin, mort en -1525, et qui a été conservée presque entière dans des manuscrits qu’on -dit appartenir au commencement du seizième siècle. Voici le passage -de la lettre en question, adressée à François Charbonnier, secrétaire -du duc de Valois, qui fut plus tard le roi François Ier: «Si monsieur -de La Jaille se présente à ta veue, je te prie faire mes très-amples -recommandations, et en ceste bouche finiray la presente, disant: - - Olivier Bachelin, - Orrons-nous plus de tes nouvelles? - Vous ont les Anglois mis à fin! - -Et jeu sans vilenie. _Fiat._» - -Voici maintenant ce qui nous reste de la chanson que citait Guillaume -Crétin avant l’avénement de François Ier, qui monta sur le trône en -1515: - - Hellas! Olivier Basselin, - N’orrons-nous point de vos nouvelles? - Vous ont les Engloys mis à fin... - . . . . . . . . . . . . . . . . - - Vous souliez gayement chanter, - Et desmener joyeuse vie, - Et les bons compaignons hanter, - Par le pays de Normendye. - - Jusqu’à Sainct Lo en Cotentin, - Est une compaignye moult belle: - Oncques ne vy tel pellerin... - . . . . . . . . . . . . . . . . - - Les Engloys ont faict desraison - Aux compaignons du Vau-de-Vire: - Vous n’orrez plus dire chanson, - A ceux qui les souloyent bien dire! - - Nous prierons Dieu, de bon cueur fin, - Et la doulce Vierge Marye, - Qu’ell’ doint aux Anglois malle fin: - Dieu le pere sy les mauldye! - -Cette chanson, ce Vau-de-Vire, est un témoignage historique qui -semblerait, jusqu’à un certain point, assigner à l’existence d’Olivier -Basselin une date certaine, antérieure au seizième siècle; mais il -faut dire aussi que les trois premiers vers cités par Crétin sont -les seuls qu’on puisse déclarer authentiques; ceux qui suivent nous -semblent avoir été composés longtemps après, dans le but de rattacher -personnellement à l’auteur des Vaux-de-Vire un refrain populaire qui -concernait un autre Olivier Basselin, lequel aurait vécu à la fin du -quinzième siècle ou dans les premières années du seizième siècle, et -qui s’était peut-être signalé dans les guerres contre les Anglais. - -Ne serait-il pas plus logique de reconnaître, comme d’ailleurs on -l’a fait, l’auteur des Vaux-de-Vire dans un autre Olivier Bisselin, -_homme très-expert à la mer_, qui fit imprimer à Poitiers, chez Jean de -Marnef, en 1559, à la suite des Voyages de Jean Alfonse, un opuscule -portant ce titre: «Tables de la declinaison ou l’esloignement que fait -le soleil de la ligne équinoctiale chascun jour des quatre ans; pour -prendre la hauteur du soleil à l’astrolabe; pour prendre la hauteur -de l’estoille tant par le triangle que par l’arbaleste; pour prendre -la hauteur du soleil et de la lune, et autres estoilles de la ligne -équinoctiale et des tropicques; déclaration de l’astrolabe, pour en -user en pillotage par tout le monde.» Notre Olivier Basselin, dont le -nom est écrit _Bisselin_ par La Croix du Maine, et _Bosselin_ par Du -Verdier, a pu être à la fois chansonnier et pilote: son Vau-de-Vire -XXVI, que les éditeurs modernes ont intitulé _le Naufrage_, raconte -sans doute un épisode de sa vie maritime: - - J’avois chargé mon navire - De vins qui estoient très-bons, - Tels comme il les faut, à Vire, - Pour boire aux bons compagnons. - Donnez, par charité, à boire à ce povre homme marinier, - Qui, par tourmente et fortune, a tout perdu sur la mer. - - Nous estions là bonne trouppe, - Aimant ce que nous menions, - Qui, ayant le vent en pouppe, - Tous l’un à l’autre en beuvions. - Donnez, par charité, à boire à ce povre homme marinier, - Qui, par tourmente et fortune, a tout perdu sur la mer. - - Desjà proche du rivage, - Ayant beu cinq à six coups, - Vînmes à faire naufrage, - Et ne sauvasmes que nous. - Donnez, par charité, à boire à ce povre homme marinier, - Qui, par tourmente et fortune, a tout perdu sur la mer. - -Il y a un autre Vau-de-Vire, le _Voyage à Brouage_, dans lequel Olivier -Basselin se représente lui-même dans l’exercice de ses fonctions de -pilote et de caboteur: - - Messieurs, voulez-vous rien mander? - Ce bateau va passer la mer, - Chargé de bon breuvage. - Le matelot le puisse bien mener, - Sans peril et sans naufrage! - - Il va couler ici aval: - Pourveu qu’un pilleur desloyal - Ne le prenne au passage, - Et que le vent ne le mene point mal, - Il va descendre en Brouage. - - Helas! ce vent n’est gueres bon. - Nous sommes perdus, compagnon! - Vuider faut ce navire, - Et mettre tous la main à l’aviron: - Regardez comme je tire! - - Se vous tirez autant que moy, - Bien tost, ainsi comme je croy, - Gaignerons le rivage. - Il est bien près, car desja je le voy!... - Compagnon, prenons courage! - -Ces deux Vaux-de-Vire, où la personnalité de l’auteur se trahit avec -une sorte de complaisance, nous permettent de croire qu’Olivier -Basselin était, en effet, _homme expert à la mer_, comme on le dit -d’Olivier Bisselin, à la fin de son livre, _achevé d’imprimer à la -fin du mois d’apvril en l’an 1559_, et probablement sous les yeux -de l’auteur. Il faut remarquer, en outre, que, dans le Vau-de-Vire -III, intitulé: _les Périls de mer_, où le chansonnier s’adresse à un -_compagnon marinier_, on remarque plusieurs expressions empruntées -à l’art nautique; que, dans le XXXIXe, le poëte avoue qu’il _hait -naturellement l’orage et la tourmente_; et que, dans le LIVe, qui -commence ainsi: - - Sur la mer je ne veux mie - En hazard mettre ma vie... - -il a l’air de dire adieu à son métier de pilote. - -Dans tous les cas, l’_homme expert à la mer_, qui faisait imprimer un -de ses ouvrages en 1559, ne saurait être le même Olivier Basselin dont -le nom figurait déjà dans une chanson populaire, avant 1515, et qui -avait été _mis à fin_ par les Anglais. A plus forte raison, serait-il -impossible de faire remonter Olivier Basselin et ses Vaux-de-Vire au -règne de Charles VI ou de Charles VII. Ce paradoxe littéraire, que M. -Asselin a essayé de soutenir dans sa Notice, et que MM. Louis Dubois -et Julien Travers ont repris avec une imperturbable assurance, tombe -de lui-même, non-seulement devant les faits et les dates, mais encore -devant le texte même des Vaux-de-Vire attribués à Olivier Basselin. - -Ces Vaux-de-Vire sont évidemment du milieu ou de la fin du seizième -siècle; ils ont été rajeunis par Jean Le Houx, qui les a recueillis le -premier, si toutefois il ne les a pas composés lui-même, sous le nom -d’Olivier Basselin, nom très-connu en Normandie à cause de l’ancienne -chanson qui se chantait du temps de Guillaume Crétin. Au reste, Jean -Le Houx a rassemblé tout ce qu’on savait, par tradition, de la vie -d’Olivier Basselin, dans ce Vau-de-Vire qu’il adresse à Farin du Gast: - - Farin Du Gast, tu es un honneste homme: - Par mon serment, tu es un bon galois! - Estois-tu point du temps que les Anglois - A Basselin firent si grand’ vergongne? - Ma foy, Farin, tu es un habile homme. - - Mais quoy! Farin, y a-t-il quelque chose - Qui mieux que toy ressemble à Basselin? - Premierement beuvoit soir et matin, - Et, toy, Farin, tu ne fais autre chose: - Ne jour, ne nuit, chez toy on ne repose. - - Onc Basselin ne voulut de laitage, - Et, toy, Farin, tu le hais plus que luy; - Mais, pour vuider, s’il le falloit, un muid, - Tu le ferois, et encor davantage. - Si Farin meurt, ce seroit grand dommage. - - Basselin feut de fort rouge visage, - Illuminé, comme est un chérubin; - Et, toy, Farin, tu as tant beu de vin, - Que maintenant tout en toy le presage. - Si Farin meurt, ce seroit grand dommage. - - Raoul Basselin fit mettre en curatelle - Honteusement le bon homme Olivier; - Et, toy, Farin, vois-tu point le Soudier - Qui, en riant, te fait mettre en tutelle? - «Ça, dit Farin, par ma foy, j’en appelle.» - - A Basselin ne demeura que frire; - Et, toy, Farin, tu es bon mesnager. - Pour boire un peu, ce n’est pas grand danger: - C’est de ton creu. Encore faut-il rire! - Bois donc, Farin, et ne prens pas du pire. - -Il est aisé de voir que les _Anglais_, dont parle Jean Le Houx dans ce -Vau-de-Vire en l’honneur d’Olivier Basselin, étaient les créanciers, -contre lesquels ce bon buveur eut à se défendre pendant sa vie employée -à boire et à chanter. On est allé jusqu’à prétendre que Basselin avait -péri glorieusement en combattant les Anglais qui saccageaient les côtes -de la Normandie; mais il faut simplement supposer, d’après la chanson -de Le Houx, que les Anglais, qui _firent si grand’ vergogne_ au pauvre -_chanteur virois_, étaient ses propres parents, entre autres ce Raoul -Basselin, qu’on accuse de l’avoir mis _honteusement_ en curatelle dans -sa vieillesse. Ce qu’il y a de mieux prouvé dans la biographie du -_bonhomme Olivier_, c’est qu’il n’a fait que boire tant qu’il a chanté, -et qu’il a chanté tant qu’il a bu. - -Olivier Basselin, comme buveur, comme chansonnier, comme pilote, comme -foulon, devait être bien connu à Vire. Les souvenirs qu’il y avait -laissés s’étaient conservés par tradition jusqu’au commencement du -siècle dernier. - -On lit ce qui suit dans les _Mémoires pour servir à l’histoire de la -ville de Vire_, par Leroy, lieutenant particulier au bailliage de -Vire (manuscrit in-fol., Bibl. de l’Arsenal, Hist., nº 346): «Le plus -ancien et le plus fameux autheur de Vire, dont on ait connoissance, est -Ollivier Basselin. Il fit et composa des chansons à boire, que l’on -appela _Vaux-de-Vire_, qui ont servy de modèle à une infinité d’autres -que l’on a fait depuis, auxquelles on a donné par corruption le nom de -_Vaudevilles_. Il étoit originaire de Vire et faisoit le mestier de -foulon en draps. Ménage, dans ses _Étymologies_, et, après luy, les -autheurs du _Dictionnaire universel de Trévoux_, se sont trompés, quand -ils ont dit que ces chansons furent premièrement chantées au Vaux de -Vire, qui est le nom d’un lieu proche de la ville de Vire, car il est -certain qu’il n’y a jamais eu proche Vire aucun lieu de ce nom-là. Il -est bien vray que Olivier Basselin demeuroit dans le moulin dont il -se servoit pour fouler des draps, situé proche la rivière de Vire, au -pied du costeau, qu’on appelle les Vaux, qui est entre le château de -Vire et le couvent des cordeliers; qui sert à sécher les draps, et où -les habitants de Vire vont se promener; et, parce que Ollivier Basselin -chantoit souvent ses chansons en ce costeau, on leur donna le nom de -Vaux-de-Vire, qui est composé de deux mots, sçavoir de Vaux, qui est -le nom du costeau où on les chantoit, et de Vire, sous lequel il est -situé; ces chansons, étant composées vers la fin du quinzième siècle, -se sentoient un peu de la dureté du stille et de l’obscurité des vers -de ce temps-là. Jean Le Houx, dit le Romain, vers la fin du seizième -siècle, les corrigea et les mit en l’état que nous les avons à présent. -Les prestres de Vire, pour lors fort ignorans, n’aprouverent pas son -ouvrage et luy reffuserent l’absolution, et, pour l’obtenir, il fut -obligé d’aller à Rome, ce qui luy acquist le surnom de _Romain_.» - -Cependant la célébrité locale d’Olivier Basselin ne s’étendit pas -même par toute la Normandie: «Sentant le prix de la liberté, dit le -savant Lanon de la Renaudière, article BASSELIN dans la _Biographie -universelle_ de Michaud, il ne sortit point de son vallon. Ce fut -pour ses voisins qu’il composa ses rondes joyeuses: elles amusaient -un auditoire peu difficile, que le poëte réunissait sur le sommet du -coteau qui dominait son moulin. La tradition est muette sur sa vie. On -ignore même l’époque de sa mort.» Sa renommée ne s’effaça pourtant pas -dans la mémoire de ses compatriotes, qui chantaient encore ses chansons -deux siècles après lui. - -Bernard de la Monnoye, l’auteur des _Noëls bourguignons_, curieux qu’il -était d’étudier les poésies populaires de nos anciennes provinces, -chercha sans doute les Vaux-de-Vire de Basselin, sans les découvrir; -mais il connaissait du moins le nom de ce vieux poëte normand: «Il -y a eu, sous Louis XII, et peut-être sous Louis XI, dit-il dans ses -notes sur la _Bibliothèque françoise_ de la Croix du Maine, un Olivier -Basselin, foulon à Vire, en Normandie, prétendu inventeur des chansons -appelées communément _vaudevilles_, au lieu qu’on devroit, dit Ménage, -après Charles de Bourgueville dans ses _Antiquités de Caen_, les nommer -_vaudevires_, parce qu’elles furent premièrement chantées au Vaudevire, -nom d’un lieu proche de la ville de Vire; étymologie que je ne puis -recevoir, le mot _vaudeville_ étant très-propre et très-naturel pour -signifier ces chansons qui vont à _val de ville_, en disant _vau_ pour -_val_, comme on dit _à vau de route_ et _à vau l’eau_, outre qu’on ne -saurait me montrer que _vaudevire_ ait jamais été dit dans ce sens. - -«Charles de Bourgueville est le premier qui a imaginé cette origine, et -ceux qui l’ont depuis débitée n’ont fait que le copier. Je ne dis pas -qu’Olivier Basselin, ou, comme Crétin l’appelle, _Bachelin_, n’ait fait -de ces sortes de chansons, et que son nom ne soit resté dans quelque -vieux couplet; mais, les vaudevilles étant aussi anciens que le monde, -il est ridicule de dire qu’il les a inventés[11].» - - [11] La Monnoye avait deviné juste; dès la fin du quinzième - siècle, on trouve le mot _vaul de ville_, employé par Nicolas - de la Chesnaye, dans sa moralité de la _Condamnacion de - Bancquet_. Voy. mon _Recueil de farces, soties et moralités - du quinzième siècle_ (Paris, Ad. Delahays, 1859, in-12, p. - 316). C’est dans une note de l’auteur ainsi conçue: «Ici - dessus sont nommez les commencements de plusieurs chansons, - tant de musique que de vaul de ville, et est à supposer que - les joueurs de bas instrumens en sçauront quelque une qu’ils - joueront prestement devant la table.» Il faut remarquer - qu’aucun de ces commencements de chansons n’appartient au - Recueil des Vaux-de-Vire d’Olivier Basselin. Ce passage, - que personne n’avait encore signalé, nous permet de fixer - définitivement le sens et l’origine du mot _vaudeville_: on - appelait _chanson de Vaux-de-Ville_ un refrain populaire qui - courait par la ville. - -L’opinion de La Monnoye fit autorité et fut reproduite dans diverses -compilations, jusqu’à ce que la réimpression des poésies d’Olivier -Basselin eut constaté que les Vaux-de-Vire existaient en même temps -que les Vaudevilles, qui ont été définis en ces termes par Lefebvre de -Saint-Marc dans une note sur le fameux vers de Boileau: - - Le Français, né malin, créa le vaudeville: - -«Sorte de chansons faites sur des airs connus, auxquelles on passe -toutes les négligences imaginables, pourvu que les vers en soient -chantants, et qu’il y ait du naturel et de la saillie[12].» - - [12] Œuvres de Boileau, édit. de 1747, t. II, p. 60. - -Les Vaux-de-Vire d’Olivier Basselin remplissent toutes conditions -du genre; ils se recommandent, d’ailleurs, par leur incontestable -ancienneté et leur vieille réputation normande; ils sont certainement -les premiers types de la chanson bachique en France. Qu’Olivier -Basselin et Jean Le Houx ne fassent qu’un seul et même poëte, peu -importe: ce n’est pas Horace, ce n’est pas Anacréon, c’est un _bon -biberon_ qui chante le cidre et le vin, avec une gaieté toute gauloise, -dans la bonne langue vulgaire qu’on parlait en Normandie vers la fin du -seizième siècle. - - - - - LA MUSE FOLASTRE. - - -La _Muse folastre_ est, sans contredit, le plus rare des recueils -du même genre qui ont été imprimés et réimprimés avec une sorte de -concurrence libertine dans les vingt premières années du dix-septième -siècle. - -C’est cependant celui dont on a fait peut-être le plus grand nombre -d’éditions. On peut aussi le considérer comme le premier de tous les -recueils analogues et le prototype du genre. - -La plus ancienne édition paraît être celle de Tours, 1600, in-16, qui -est citée dans la _Biblioth. Stanleiana_, nº 346, mais qu’il n’a pas -été donné aux bibliographes français de voir de leurs propres yeux et -de décrire _de visu_. - -Le _Manuel du libraire_ (5e édit.), auquel nous empruntons ce -renseignement, nous offre la nomenclature de toutes les éditions -qui ont passé de loin en loin dans les catalogues de vente et que -l’illustre doyen de la bibliographie, M. Jacques-Charles Brunet, a -probablement citées, sans les avoir vues toutes dans le cours de -sa longue carrière de bibliographe et de bibliophile. Voici cette -nomenclature avec quelques additions: - - Le premier (le second et le troisième) livre de la Muse folastre, - recherchée des plus beaux esprits de ce temps. _Rouen_, 1603, 3 - tom. en 1 vol. in-24. - -Cette édition porte, sur le titre, qu’elle est _augmentée_, ce qui -constituerait l’existence d’une édition antérieure. - - --_Lyon_, 1607, 3 part. in-12. - - --_Paris, Jean Fuzy_, 1607, 2 part. en 1 vol. in-12 de 116 et - 185 p. - -Cette édition, qui contient les trois livres en deux parties, est «de -nouveau revue, corrigée et augmentée.» - - --_Rouen, Claude Le Villain_, 1609, 3 vol. in-24. - - --_Lyon, Barthélemy Ancelin, imprimeur ordinaire du roy_, 1611, - 3 part. in-12 de 81, 60 et 58 feuillets. - -Cette édition, qui présente quelques différences avec les éditions -de Rouen que nous avons eu l’occasion d’examiner, n’est pas, comme -on pourrait le croire, incomplète des feuillets 73, 74, 76, 78 et 80 -dans la première partie. Il y a eu sans doute des cartons exigés dans -la pièce _A la louange des cornes_, et ces cartons ont donné lieu à -un numérotage fautif: ainsi le feuillet 73, portant la signature N, -n’a pas de chiffraison et compte pour les deux feuillets 73 et 74 -supprimés; les feuillets chiffrés 77 et 79, avec les signatures N 3 et -N 7, comptent également pour les feuillets absents 77, 78, 79 et 80. -Les réclames de tous ces cartons indiquent qu’il n’y a pas de lacune -dans le texte. - - --_Rouen, Claude Le Villain_, 1615, 3 part. in-24. - - --_Rouen, Daniel Cousturier_, sans date, in-16. - - --_Jene, de l’imprimerie de Jean Beitman_, 1617, 3 part. in-24. - - --_Rouen, Nicolas Cabut_, 1621, 3 vol. in-24 de 142 et 144 p. - -Le premier volume contient 72 feuillets chiffrés; le second et le -troisième, chacun 71 feuillets non chiffrés. Cette édition est une -reproduction textuelle des éditions de Claude Le Villain, mais mieux -imprimée. - - --_Troyes, Nicolas Oudot_, sans date, 3 vol. en 1 vol. in-24 ou - in-32. - -M. J.-C. Brunet dit que cette édition, plus belle que les éditions de -Rouen, a dû paraître vers 1620. - - --_Ibid._, _id._, 1640, 3 part. in-16. - -Aucune de ces éditions n’est accompagnée d’un privilége du roi. - -«Ce charmant petit volume, dit Viollet-le-Duc dans la seconde partie du -_Catalogue des livres composant la Bibliothèque poétique_, contient une -grande quantité de pièces que je n’ai jamais trouvées ailleurs, bien -différent en cela d’une foule de recueils qui se répètent les uns les -autres. Quelques-unes sont imitées du latin de Gilebert, de l’italien -de Bembo; d’autres sont d’auteurs inconnus, tels que Bouteroue, de -l’Ecluze, Vaurenard, Blenet, de la Souche, etc., et qui ne sont pas -réellement plus mauvais que beaucoup de leurs confrères en réputation.» - -Cette dernière phrase de Viollet-le-Duc n’exprime pas du tout sa -pensée; il a voulu dire que ces auteurs inconnus ne sont pas plus -mauvais que des poëtes de la même époque qui ont eu de la réputation -et qui en gardent quelque chose. Au reste, le sieur de Bouteroue n’est -pas un poëte inconnu, comme l’a dit Viollet-le-Duc, et l’on chercherait -en vain parmi les poëtes du temps ce _Vaurenard_, dont l’épitaphe est -signée R. F. dans _la Muse folastre_. - -On ne voit pas que _la Muse folastre_, quoique dépourvue de la -sauvegarde d’un privilége du roi, ait été comprise dans les poursuites -judiciaires qui furent dirigées en 1617 contre Théophile et ses amis -N. Frenicle et Guillaume Colletet, éditeurs du _Parnasse satyrique_. -Il est vrai que cette _Muse folastre_ ne renfermait pas de vers de -Théophile, que le Parlement avait mis en cause comme athée. - -L’éditeur de _la Muse folastre_ ne se nomme pas, mais il est permis de -le reconnaître dans un des auteurs du recueil, Paul de l’Écluse, qui y -a inséré sous son nom, folio 6 de la 2e partie (édit. de Lyon, 1611), -une élégie _sur la mort d’un perroquet_; folio 49 de la 3e partie, _le -Bocage de Simphalier, dédié à Monsieur Bertrand, advocat_, et sous ses -initiales P. D. L., cinq pièces dans la seconde partie du volume. - -Les noms de plusieurs poëtes sont imprimés en toutes lettres, au bas -des pièces qu’ils ont fournies au recueil ou bien que l’éditeur leur -a empruntées sans leur aveu: Z. Blenet, dit Belair, de la Souche, -C. Brissard et Beroalde de Verville. Les trois pièces qui portent -la signature de ce célèbre écrivain tourangeau sont intitulées: _le -Pallemail_, _l’Alchemiste_ et _le Jeu du volant ou gruau_. Les deux -dernières sont données mal à propos au sieur de Bouteroue dans les -éditions de Rouen. - -Les autres auteurs ne sont désignés que par leurs initiales: sept -pièces signées R. F.; deux pièces, G. N.; deux, A. C. Chacun des -anonymes représentés par les initiales suivantes: F. R. D., A. C. -B., P. C., F. G. L., A. F. B., B. A., ne figure que par une seule -pièce dans le recueil. On peut supposer cependant que le même poëte -est désigné par les initiales A. C. et A. C. B. (Blaisois?), de même -que les initiales F. R. D. (Dunois?) semblent ajouter seulement une -qualification d’origine au nom propre de F. R. - -Il serait bien difficile de retrouver les véritables noms que cachent -ces initiales. Quant aux pièces qui n’offrent aucune espèce de -signature, nous ignorons également à qui elles appartiennent. - -On rencontre, dans la première partie du recueil, _les Folastries -de Pierre de Ronsard non imprimées en ses œuvres_, dont le texte ne -diffère pas sensiblement de celui qui a été imprimé à part, en 1553 et -1584, sous le titre de _Livret des folastries_. _La Muse folastre_ a -recueilli, au folio 64, une neuvième _folastrie_ qu’elle n’attribue pas -positivement à Ronsard. - -Nous avons reconnu, dans la 2e et la 3e parties, diverses _Mascarades_ -qui ne sont que des extraits de ces curieux ballets de cour, dansés au -Louvre et à l’Arsenal en présence de Henri IV, et dont les titres seuls -ont été conservés dans les _Recherches sur les théâtres en France_, par -Beauchamps. - - - - - CHANSONS FOLASTRES ET PROLOGUES - TANT SUPERLIFIQUES QUE DROLATIQUES - DES COMÉDIENS FRANÇOIS. - - -Il ne s’est conservé qu’un seul exemplaire de ce recueil, qui fut sans -doute imprimé à grand nombre; mais les exemplaires se sont détruits, -par l’usage, dans les mains du peuple, qui les avait achetés à la porte -du théâtre. L’exemplaire qui est venu jusqu’à nous par un heureux -hasard faisait partie de la bibliothèque du marquis de Paulmy; il se -trouve à la bibliothèque de l’Arsenal (Belles-lettres, nos 8802 et -8803). - -Ce sont deux petits volumes in-12, de format étroit et allongé. Le -premier, dont le titre, reproduit ci-dessus, offre ces mots: _revus -et augmentés de nouveau par le sieur de Bellone_ (Rouen, Jean Petit, -1612, avec permission), se compose de 76 feuillets non chiffrés, avec -les signatures AII--FV; le second, dont le titre porte: _Par Estienne -Bellonne, Tourangeau_ (ibid., 1612), contient 144 pages numérotées. -Chaque volume est terminé par le mot: FIN. On doit en conclure qu’ils -ont paru séparément, l’un après l’autre, et que le succès du premier -volume a donné naissance au second. Il est probable que l’édition s’est -écoulée à Rouen et en Normandie, et que peu d’exemplaires sont arrivés -à Paris, d’autant plus que cet ouvrage, imprimé avec permission, est -une contrefaçon des _Fantaisies_ de Bruscambille. - -Le sieur Bellonne ou de Bellone, qui osa le publier sous son nom, n’en -était pas l’auteur. Nous avons tout lieu de croire que cet Étienne -Bellone, Tourangeau, fut un comédien de la troupe de Rouen. Il s’était -fait connaître par une tragédie en cinq actes: _les Amours de Dalcméon -et de Flore_, suivie de _Meslanges poétiques_ (Rouen, Raphaël du -Petit-Val, 1610, petit in-12 de 58 p.); réimprimée à Rouen, chez le -même libraire, en 1621, pet. in-12, et comprise dans le _Théâtre des -tragédies françoises_ (ibid., id., 1615, petit in-12). La _Bibliothèque -du Théâtre françois_ (Dresde, Groell, 1768, 3 vol. in-8, t. Ier, p. -538) donne une analyse de cette tragédie, avec quelques citations; le -Catalogue de la Bibliothèque dramatique de M. de Soleinne (nº 947) cite -aussi ces vers, que déclame Dalcméon, au moment de périr, pour faire -ses adieux à sa maîtresse absente: - - Prenons premier congé de ces divinitez - Où sont, tant morts que vifs, mes désirs arrestez: - Adieu donc, ce beau chef, qui fait honte au Pactole... - Adieu, ce front polly, le siége de l’amour, - Et ces astres bessins, flambeaux de nostre jour... - Adieu, bouche où tousjours Cupidon se promène, - Adieu, joue de roze où croissent des œillets... - Adieu, sein rondelet, le logis de mon ame... - Adieu, corps tout parfaict en ses proportions, - Corps, Louvre des beautez... - -Nous supposons que la troupe des comédiens de Rouen avait adopté -l’usage des _prologues_ et des _chansons joyeuses_, que les comédiens -de l’Hôtel de Bourgogne, à Paris, faisaient entendre à leur public, -avant que le spectacle commençât. Dans l’origine, sans doute, ces -prologues se débitaient, ces chansons se chantaient sur des tréteaux, -en dehors du théâtre, pour attirer la foule. Plus tard, ce fut sur -la scène même, qu’un acteur comique venait faire ce qu’on nommait -l’_avant-jeu_, en préludant ainsi à la tragédie et même à la farce -par des chants et des bouffonneries qui égayaient le spectateur et -lui donnaient à rire jusqu’au lever du rideau. Le prologue XI du tome -premier débute ainsi: «Messieurs, avant que ce théâtre soit remply, -comme vous attendez, je veux vous entretenir familierement, suivant -ma coustume.» Dans le prologue VI du second livre, la tragédie qu’on -va représenter est annoncée en ces termes: «Toutes ces diversitez, -diversement amassées, promettent que la Fortune qui s’empare -aujourd’hui de nostre theastre, pour y représenter les plus furieux -actes de la tragedie, décoche ordinairement les traicts de son ire -sur les choses les plus hautes, les plus patentes et solides. En -quoy, messieurs, vous remarquerez, s’il vous plaist, que de tout ce -qui est compris sous l’archande céleste, il n’y a rien qui se puisse -dire exempt de revolutions et vicissitudes, puisque les choses qui -semblent estre icy bas immuables souffrent les secousses du temps et -l’inconstance de la fortune. Nostre tragedie, un peu plus relevée que -mes paroles, vous en donnera telle preuve, que je n’allongerai point -davantage le fil de cet ennuyeux discours. Voicy desjà l’un de nos -acteurs, qui, ravi de l’attention que nous tenons de vos courtoisies, -vous vient apporter les arrhes de ma promesse. Et, moy, je me retirerai -contant et redevable à vostre favorable silence.» - -On se rendra compte des motifs qui avaient amené l’introduction des -prologues facétieux à l’Hôtel de Bourgogne, en se figurant ce que -devait être l’aspect de la salle avant la représentation; voici en -quels termes un zélé catholique dénonçait le scandale, en 1588, dans -ses _Remontrances très humbles au roy de France et de Pologne, Henry -troisiesme de ce nom, sur les desastres et miseres du royaume_: -«En ce cloaque et maison de Sathan, nommée l’Hostel de Bourgogne, -dont les acteurs se disent abusivement _confrères de la Passion de -Jesus-Christ_, se donnent mille assignations scandaleuses, au préjudice -de l’honnesteté et pudicité des femmes et à la ruine des familles -des pauvres artisans, desquels la salle basse est toute pleine et -lesquels, plus de deux heures avant le jeu, passent leur temps en devis -impudiques, jeux de cartes et de dez, en gourmandise, en ivrognerie, -tout publiquement: d’où viennent plusieurs querelles et batteries.» - -«On doit donc supposer, disais-je dans une notice sur l’ancien Théâtre -en France, que, malgré la surveillance du sergent à la douzaine ou du -sergent à verge, la police des mœurs n’était pas et ne pouvait pas être -bien faite, à l’intérieur de la salle: dans le parterre (_parquet_), où -personne n’était assis, où les spectateurs formaient une masse compacte -et impénétrable; dans les couloirs et les escaliers, qui n’étaient pas -toujours déserts et silencieux pendant les représentations, et qui ne -furent éclairés qu’à la fin du dix-septième siècle... Quant à la salle -de spectacle, elle n’était éclairée que par deux ou trois lanternes -enfumées, suspendues avec des cordes au-dessus du parterre, et par une -rangée de grosses chandelles de suif allumées devant la scène, qui -devenait obscure, quand le _moucheur_ ne remplissait pas activement son -emploi.» - -Les prologues et les chansons folâtres ne furent imaginés que pour -occuper le public et lui faire prendre patience jusqu’à ce que la -pièce commençât; ces chansons et ces prologues, accompagnés d’une -pantomime expressive, provoquaient le gros rire des spectateurs, la -plupart grossiers et immoraux, par des indécences et des turpitudes qui -faisaient fuir les honnêtes gens; mais, du moins, ils ne laissaient pas -de loisir à des actes de débauche qui se commettaient auparavant dans -tous les coins de la salle: une fois la tragédie commencée, on ne riait -plus, mais on écoutait et on se tenait tranquille. Il va sans dire que -les femmes de bonne vie et mœurs n’assistaient pas ordinairement aux -représentations, surtout quand on jouait des farces qui étaient encore -plus infâmes que les prologues. - -Ce fut probablement un comédien champenois, le sieur Deslauriers, -qui inventa ces prologues. Son nom de théâtre était Bruscambille. -Il faisait partie de la troupe de l’Hôtel de Bourgogne, et, par -conséquent, de la Confrérie de la Passion. Ce Deslauriers devait être -quelque écolier libertin, qui avait quitté les bancs du collége pour -monter sur les planches, car ses ouvrages sont remplis de citations -latines qui prouvent que les écrivains de l’antiquité lui avaient -été familiers. Les prologues facétieux, qu’il mimait sur le théâtre, -furent imprimés pour la première fois en 1609, _sous la foible -conduite de quelque particulier_, avec ce titre: _Prologues non tant -superlifiques que drolatiques, nouvellement mis en vue, avec plusieurs -autres discours non moins facecieux_ (Paris, Millot, 1609, in-12). Le -sieur Deslauriers désavoua cette édition comme subreptice et se décida -enfin à publier lui-même ses _Prologues tant sérieux que facecieux, -avec plusieurs galimatias_ (Paris, J. Millot, 1610, in-12), et ses -_Fantaisies_ (Paris, Jean de Bordeaulx, 1612, in-8º), qui furent -réimprimés dix ou douze fois dans l’intervalle de peu d’années. - -Étienne Bellone puisa dans ces deux recueils les éléments de celui -qu’il fit paraître, sous son nom, à Rouen, après avoir probablement -essayé sur la scène l’effet des prologues qu’il empruntait de -préférence à Bruscambille, et des chansons qu’il choisissait dans -les recueils normands. Ainsi, on reconnaît, dans le premier volume, -cinq ou six prologues de Bruscambille: le _Prologue en faveur du -mensonge_ (Prol. III), le _Prologue facecieux sur un chapeau_ (Prol. -XII), les prologues du Privé, du Cul, de l’Estuy du cul, des Cocus -et de l’Utilité des Cornes, des Parties naturelles des hommes et des -femmes, de la Folie (Prologue des Fols), etc.; dans le second Livre: -le _Prologue facecieux de la laideur_ (Prol. III), les prologues sur -le Nez (Prol. IV), de la Teste, etc. Bellone ne fait aucun changement -notable aux œuvres de Bruscambille, pour déguiser son plagiat; il -se borne à un petit nombre de coupures, et il modifie à sa guise -l’orthographe de l’auteur original. - -Quant aux chansons, on les retrouverait toutes certainement dans les -nombreux recueils qui paraissaient alors à Rouen, et qui se copiaient -les uns les autres. Deux de ces chansons mériteraient les honneurs d’un -commentaire; l’une (Chanson IX du 1er volume) a servi de type à notre -chanson de Cadet-Roussel; l’autre (Chanson XII du même tome) est une -imitation de cette vieille chanson populaire, avec laquelle on a bercé -notre enfance et dont voici le refrain: - - Entre, Moine, hardiment, - Mon mari est en campagne, - Entre, Moine, hardiment, - Mon mari n’est pas céans. - -Étienne Bellone a remplacé le _moine_ par un _valet_, ce qui dénature -le caractère de l’ancien fabliau. Nous avons aussi reconnu une chanson -d’Olivier Basselin dans la chanson XV du tome Ier: - - Messieurs, voulez-vous rien mander? etc. - -Mais le dernier couplet, que Bellone a peut-être ajouté de son cru, -manque dans les manuscrits et les anciennes éditions de Basselin. - -Au reste, toutes les chansons, qui sont mêlées aux prologues dans le -recueil de Bellone, ont été réimprimées à la suite du _Recueil des -plus beaux airs, accompagnés de chansons à danser, ballets, chansons -folastres et bacchanales, autrement dites Vaudevire_ (Caen, Jacques -Mangeant, 1615, 3 part. in-12), avec ce titre particulier pour la -troisième partie: _Recueil des plus belles chansons des Comédiens -françois et recueil de chansons bachanales_. - -Le premier livre des _Chansons folastres_ offre, sur son titre, la -marque d’un libraire de Rouen; mais le titre du second livre est orné -d’une gravure en bois, qui paraît avoir été faite exprès pour le -recueil d’Étienne Bellone et qui n’a rien de commun avec les marques -typographiques des libraires et imprimeurs de ce temps-là. - -Cette gravure, très-grossièrement taillée, représente l’intérieur d’une -salle, au fond de laquelle on voit une porte et une fenêtre garnie de -petits vitraux. Le plancher semble figurer un dallage en échiquier -noir et blanc. C’est sans doute une décoration de théâtre. Dans cette -salle est un homme barbu, coiffé d’un chapeau de feutre et portant une -longue robe, boutonnée par devant, avec une ceinture bouclée autour des -reins. Les manches serrées de son pourpoint sortent des fausses manches -pendantes de sa robe. On dirait un costume d’alchimiste. Cet homme est -gravement occupé à sous-peser une espèce de récipient en verre, dans -lequel sont trois têtes humaines. - -Ces trois têtes ont les yeux tout grands ouverts et paraissent vivre; -elles donnent évidemment des portraits qui devaient être ressemblants, -car leurs traits sont bien caractérisés. La tête qui est de face se -distingue par une physionomie naïve et goguenarde à la fois; la figure -est maigre et longue, avec une barbe en pointe. A droite, une figure à -double menton affecte un air somnolent et inerte; à gauche, une figure -grimaçante et narquoise, au nez retroussé et aux yeux clignotants. -Qu’est-ce que ces trois têtes et ces trois portraits, sinon l’image -symbolique du procédé qu’Étienne Bellone avait mis en œuvre pour -composer son recueil des _Chansons folastres et Prologues tant -superlifiques que drolatiques des Comediens françois_? - -Les comédiens français, auxquels Étienne Bellone avait emprunté la -matière de son recueil, étaient les trois amis et compagnons de -théâtre, Gaultier Garguille, Gros Guillaume et Turlupin. - -La tradition de l’Hôtel de Bourgogne veut que ces comédiens aient été -trois boulangers, originaires de Normandie, qui se nommaient Hugues -Guéru, Robert Guérin et Henri Legrand. Ils montèrent ensemble sur les -tréteaux, vers 1600, et ils restèrent toujours unis, formant un trio -comique qui valait à lui seul toute la troupe de l’Hôtel de Bourgogne. -Turlupin et Gros Guillaume débitaient des prologues facétieux en prose, -et Gaultier Garguille chantait des chansons joyeuses. - -Voici comment Beauchamps a dépeint, d’après le témoignage de Sauval, -ces trois farceurs, dont la gravure nous a d’ailleurs conservé plus -d’un portrait. On les reconnaîtra facilement sur le frontispice du -second livre des Chansons folastres: - -GROS GUILLAUME. «Ce fut toujours un gros yvrogne... Son entretien étoit -grossier, et, pour être de belle humeur, il falloit qu’il grenouillât -ou bût chopine avec son compère le savetier dans quelque cabaret -borgne... Il étoit si gros, si gras et si ventru, que les satyriques de -son temps disoient qu’il marchoit longtemps après son ventre... Il ne -portoit point de masque, mais se couvroit le visage de farine.» - -TURLUPIN. «Il étoit excellent farceur; l’habit qu’il portoit à la -farce étoit le même que celui de Briguelle... Ils étoient de même -taille; tous deux faisoient le zani et portoient un même masque... Ses -rencontres étoient pleines d’esprit, de feu et de jugement... Quoiqu’il -fût rousseau, il étoit bel homme, bien fait et avoit bonne mine.» - -GAULTIER GARGUILLE. «Quant il chantoit ses chansons sur le théâtre, -il se surpassoit lui-même... Il avoit le corps maigre, les jambes -longues, droites et menues, un gros visage bourgeonné. Aussi, ne -jouoit-il jamais sans masque, et pour lors avec une barbe longue -et pointue, une calotte noire et plate, des escarpins noirs, des -manches de frise rouge, un pourpoint et des chausses de frise noire; -il représentoit toujours un vieillard de farce: dans un si plaisant -équipage, tout faisoit rire en lui; il n’y avoit rien, dans sa parole, -dans son marcher ni dans son action, qui ne fût très-ridicule... Enfin -il ravissoit, et personne de sa profession n’étoit plus naïf ni plus -achevé.» - -Il suffit de jeter les yeux sur le titre du second livre des Chansons -folâtres, pour se rendre compte de ce qu’a signifié, dans l’origine, -l’expression proverbiale de _trois têtes dans un bonnet_. - - - - - LA SATYRE MÉNIPPÉE - DE - THOMAS SONNET, SIEUR DE COURVAL. - - -Les œuvres de Courval-Sonnet en vers et en prose méritent les honneurs -d’une nouvelle édition, après plus de deux siècles d’oubli, et nous -avons lieu de croire qu’elles vont être réimprimées successivement, de -manière à former quatre ou cinq petits volumes. Courval-Sonnet est un -satirique, imitateur de Régnier, et, quoiqu’il soit loin d’avoir le -talent poétique de son modèle, il ne manque pas de verve et d’énergie. -De plus, ses satires renferment beaucoup de détails de mœurs et peuvent -servir à l’histoire de la société française sous les règnes de Henri IV -et de Louis XIII. - -L’abbé Goujet, dans sa _Bibliothèque françoise_ (t. XIV, p. 298 et -suiv.), le marquis du Roure, dans son _Analectabiblion_ (t. II, p. -138), et Viollet-le-Duc, dans sa _Bibliothèque poétique_ (p. 408), ont -accordé à notre poëte virois une mention assez peu favorable, tout -en reconnaissant que l’intérêt des sujets bourgeois qu’il s’est plu -à traiter dans ses satires, rachetait amplement l’insuffisance de sa -poésie et la grossièreté de son langage. - -On ne sait presque rien de sa vie. Né à Vire en 1577, il était fils -de Jean Sonnet, sieur de la Pinsonière, avocat, et de Madeleine Le -Chevalier d’Agneaux, parente des deux frères d’Agneaux, traducteurs de -Virgile en vers français. Quoique de famille noble, il se fit médecin, -et, malgré son horreur pour le mariage, il avait épousé une demoiselle -de la maison d’Amfrie de Clermont, qui lui donna plusieurs enfants. Il -paraît avoir quitté sa ville natale, par suite des contrariétés que lui -avait attirées la publication de sa _Satyre Ménippée_, et il vint alors -se fixer à Paris, où il exerça la médecine, en composant des vers. -Un _Avis au lecteur_, imprimé dans la première édition de la _Satyre -Ménippée_, nous apprend qu’il avait déjà en portefeuille la plupart des -satires qui ne parurent que douze et quinze ans plus tard. Cet Avis au -lecteur annonce aussi des poésies d’amour et de différents genres, qui -n’ont jamais vu le jour. - -La _Satyre Ménippée_ fut son début et lui acquit aussitôt une grande -réputation littéraire, du moins à Vire et en Normandie. Cette satire a -été réimprimée séparément cinq ou six fois. La première édition, que -les bibliographes n’ont pas citée et qui semble même avoir échappé aux -recherches du savant auteur du _Manuel du libraire_, est la suivante: - -SATYRE MENIPPÉE, ou Discours sur les poignantes traverses et -incommoditez du mariage: où les humeurs et complexions des femmes sont -vivement représentées, par Thomas Sonnet, sieur de Courval, docteur en -médecine, natif de Vire, en Normandie. _Paris, Jean Millot_, 1608, in-8 -de 52 feuil. chiffr., y compris le titre et le portrait. Ce portrait, -gravé par Léonard Gautier et daté de 1608, est très-beau. On y lit à -l’entour: _Thomas Sonnet, sieur de Courval, docteur en médecine, âgé -de 31 ans..._ Ses armes sont dans le haut, et ce quatrain est gravé -au-dessous: - - C’est icy de Courval le vif et vray pourtraict, - Son nez, son front, ses yeux et sa lèvre pourprine; - Icy tu voidz le corps figuré par ce traict, - Et son esprit paroist en l’art de médecine. - -Le privilége du roi est du 14 de juin 1608. - -La seconde édition est intitulée: - -SATYRE MENIPPÉE, ou Discours sur les poignantes traverses et -incommoditez du mariage, auquel les humeurs et complexions des femmes -sont vivement représentées, par Thomas Sonnet, docteur en médecine, -gentilhomme virois; seconde édition reveuë par l’autheur et augmentée -de la Timethelie ou Censure des femmes et d’une Defense apologetique -contre les censeurs de sa Satyre. _Paris, Jean Millot_, 1609, in-8 de -91 feuillets, y compris le titre, le portrait, et les deux derniers -feuillets non chiffrés. - -Les deux pièces ajoutées dans cette édition ont chacune un titre -particulier, ce qui constate qu’elles avaient déjà paru à part. Voici -le premier titre: _Thimetelie, ou Censure des femmes, satyre seconde, -en laquelle sont amplement decrites les maladies qui arrivent à ceux -qui vont trop souvent à l’escarmouche soubs la cornette de Venus_, par -Thomas Sonnet, sieur de Courval. Paris, J. Millot, 1609. - -Le titre de la troisième pièce est ainsi conçu: _Defence apologetique -du sieur de Courval, docteur en medecine, gentilhomme virois, contre -les censeurs de sa Satyre du mariage_. _Ibid._, _id._, 1609. - -Dans quelques exemplaires, on trouve à la suite une pièce intitulée: -_Responce à la Contre-satyre_, par l’auteur des _Satyres du mariage et -Thimethelie_ (sic). Imprimé à Paris, 1609, in-8 de 28 pages, y compris -le titre. - -Cette seconde édition de la _Satyre Menippée_ offre beaucoup de -changements, qu’il serait trop long d’énumérer; les trois premiers vers -ont été corrigés ainsi: - - Muses, qui habitez dans l’antre Pieride, - Rendés libres mes sens et ma veine fluide, - Serenés mes esprits, agitez d’un procez... - -Dans les pièces apologétiques qui précèdent la Satire, on ne trouve -plus une pièce de vers latins signée Ph. Pistel, ni un sonnet de L. -le Houx, avocat, l’éditeur et l’émule d’Olivier Basselin. On peut -en conclure que ces deux poëtes virois s’étaient brouillés avec -Courval-Sonnet. - -La troisième édition de la _Satyre Menippée_ porte le même titre. Elle -a paru aussi chez Jean Millot, en 1610. Elle forme un volume in-8 de -8 feuillets prélim. et de 73 pages, y compris le portrait, gravé par -Léonard Gautier, tout à fait différent du précédent. Thomas Courval, -sieur de Sonnet, y est représenté à l’âge de trente-trois ans. On peut -lui attribuer les quatre vers qui sont gravés au-dessous de ce portrait: - - Vire fut mon berceau, ma nourrice et mon laict, - Caen, le séjour de mon adolescence, - Paris de ma jeunesse, et maintenant la France - A mon nom, mes écris, mon corps, en ce pourtraict. - -La _Thimethelie_, avec un titre à part daté de 1610, comprend 2 -feuillets non chiffrés et 38 pages. La _Defence apologétique_, avec -titre, a 41 pages, 1 feuillet blanc et 4 feuillets non chiffrés. - -La quatrième édition, imprimée à la suite des _Satyres_ (Paris, Robert -Boutonné, 1621), porte ce titre: _Satyre Menipée_ (sic) _sur les -poignantes traverses du mariage_, par le sieur de Courval, gentilhomme -virois. Paris, Rolet Boutonné, 1621, in-8 de 101 pages, non compris le -titre et le privilége des Œuvres satyriques, daté du 25 février 1621. -Dans cette édition, toutes les pièces liminaires, les préfaces et les -dédicaces ont disparu, ainsi que le portrait. - -La cinquième édition, faite, dit-on, loin des yeux de l’auteur, paraît -être la plus complète de toutes, sinon la plus correcte; elle contient -les quatre parties, avec des titres particuliers, sous une seule -pagination. Voici le titre général: - -SATYRE MENIPPÉE contre les femmes, sur les poignantes traverses et -incommoditez du mariage, avec la Thimethelie ou Censure des femmes, par -Thomas Sonnet, docteur en medecine, gentilhomme virois. _Lyon, Vincent -de Cœursilly_, 1623, in-8 de 12 feuillets non chiffrés et de 193 p. - -Le titre particulier de la _Satyre Menippée_, qui forme un second titre -pour le volume, est orné d’un portrait de l’auteur, gravé sur cuivre. -Charles Nodier, dans le Catalogue de ses livres, en 1844, a remarqué -cette particularité, qu’il a considérée mal à propos comme résultant -d’un renouvellement de titre. C’est à tort qu’on a prétendu que cette -édition était plus incorrecte que les autres. Le privilége du roi est -remplacé par un _consentement_ pour le roi, signé de Pomey, et daté de -Lyon, ce 15 mai 1623. - -Nous ne voyons pas, en effet, que la _Satyre Menippée_ ait été -réimprimée à part depuis 1623, quoique Courval-Sonnet ait vécu au moins -jusqu’en 1631, et qu’il soit resté l’ennemi irréconciliable du mariage. - -La sixième édition, que les bibliographes n’avaient pas devinée sous -le titre trompeur qui la déguise, offre un remaniement complet de -la _Satyre Menippée_, avec tant d’additions, de suppressions et de -variantes, qu’on pourrait presque la considérer comme un ouvrage -nouveau. C’est pourtant l’auteur lui-même qui a eu la malheureuse idée -de métamorphoser ainsi son œuvre, pour la réunir à la quatrième édition -de son recueil de satires, intitulé: _les Exercices de ce temps, -contenant plusieurs satyres contre les mauvaises mœurs_ (Rouen, Guill. -de La Haye, 1626, in-8º de 209 p.). - -La _Satyre Menippée_ qu’on a de la peine à reconnaître dans la _Suite -des Exercices de ce temps, contenant plusieurs satyres contre le joug -nuptial et fascheuses traverses du mariage_, par le s. D. C. V. (le -sieur de Courval, Virois. Rouen, Guill. de La Haye, 1627), commence -à la page 117 du volume; mais elle est précédée d’une page blanche -et d’un titre séparé, qui ne comptent pas dans la pagination et qui -doivent avoir été intercalés après coup. Courval-Sonnet a divisé ici sa -_Satyre Menippée_ en sept satires, sans rien changer à l’ordre primitif -de la composition: 1º _Contre le Joug nuptial_; 2º _Contre affection -et diversité des humeurs et temperamens des mariez_; 3º _le Hasard des -cornes, espousans belle femme_; 4º _le Desgout, espousans laide femme_; -5º _la Riche et Superbe_; 6º _la Pauvre et Souffreteuse_; 7º _Censure -des femmes_. La septième satire se termine par l’énumération des sujets -divers que le poëte se proposait de traiter dans d’autres satires -qui n’ont pas été publiées. La _Satyre Menippée_, ainsi transformée -ou défigurée, a reparu dans plusieurs réimpressions rouennaises -des _Exercices de ce temps_ (1645, 1657, etc.), et s’est trouvée -naturellement ajoutée aux éditions complètes des _Œuvres satyriques_ -du sieur de Courval-Sonnet, qui avait cessé enfin de corriger et de -remanier son ouvrage de prédilection contre le joug nuptial et les -_poignantes_ ou _fâcheuses_ traverses du mariage. - - - - - LE - PARNASSE DES MUSES. - - -Le savant et vénérable M. Jacques-Charles Brunet, dans la dernière -édition de son _Manuel du libraire_, ce chef-d’œuvre inestimable de -bibliographie et de critique littéraire, a donné une excellente notice -sur les éditions du _Parnasse des Muses_, depuis celle de 1627, _Paris, -Ch. Hulpeau_, jusqu’à celle de 1635, _Paris, Ch. Sevestre_. On trouvera -dans cette notice la description détaillée de l’édition de 1633, -_Paris, Sevestre_, qui a été réimprimée textuellement dans le joli -volume que nous avons sous les yeux[13]. - - [13] Le Parnasse des Muses ou Recueil des plus belles - chansons à danser, recherchées dans le cabinet des plus - excellens poëtes de ce temps. Dédié aux belles Dames. - Deuxième édition. _Paris, Ch. Hulpeau_, 1628, in-12. - Réimpression faite pour une société de bibliophiles, à cent - exemplaires numérotés. _Bruxelles, imprim. de A. Mertens_, - 1864. - -M. J.-C. Brunet n’a pas négligé de dire que les deux éditions datées -de 1633, l’une publiée par Ch. Hulpeau, l’autre par Ch. Sevestre, sont, -à proprement parler, deux recueils différents sous un titre analogue. -On pourra donc réimprimer maintenant le recueil de Ch. Hulpeau, sans -craindre de faire double emploi. Il faut considérer les libraires -Hulpeau et Sevestre comme ayant exploité, en concurrence, sous le même -titre, un genre de livre qui avait la vogue alors et qui trouvait de -nombreux acheteurs parmi le peuple. - -Suivant M. J.-C. Brunet, Ch. Hulpeau, qui est nommé dans le privilége -de la première édition de 1627, serait l’éditeur, le compilateur du -recueil. Nous ne partageons pas son opinion: le libraire Ch. Hulpeau, -appartenant à une ancienne famille de libraires qui ont exercé à Paris -depuis 1555, n’eût pas dit, de lui-même, dans la Dédicace aux Dames, -qu’il les suppliait de prendre ces chansons à danser, «de la main d’un, -chez qui la melancholie ne trouva jamais place;» il n’eût pas dit -non plus aux Enfants de Bacchus: «Compagnons, il me semble qu’après -avoir donné contentement aux Dames, il est aucunement raisonnable de -s’en donner à soy-mesme, et comme nous sommes tous enfans d’un si bon -père...» Un libraire eût encouru certainement les reproches de sa -corporation, s’il s’était déclaré, en ces termes, ami du vin et de la -joyeuseté. - -Nous sommes plutôt tenté de croire que l’éditeur du recueil était -un de ces chanteurs des rues, un de ces bateleurs de carrefour, qui -avaient surtout élu domicile à la place Dauphine, devant la Samaritaine -et au bout du Pont-Neuf. Le frontispice représente, en effet, deux -comédiens, en costume de théâtre, la batte au côté, le tour des yeux -noirci au charbon et le visage chargé de verrues postiches. - -M. le marquis de Gaillon a consacré un charmant article aux anciens -recueils de chansons françoises, et particulièrement au _Parnasse des -Muses_, dans le _Bulletin du bibliophile_, année 1860, p. 1172 et suiv. -Il fait ressortir avec infiniment de goût et d’esprit tout ce qu’il y -a de curieux et d’intéressant dans ces recueils que les amateurs se -disputent au poids de l’or. L’exemplaire de l’édition de Sevestre a été -vendu 616 francs, à la vente Solar. - -Charles Nodier faisait le plus grand cas de tous ces recueils de -chansons populaires, et il distinguait, entre tous, _le Parnasse -des Muses_. Il avait conseillé à M. Techener de le réimprimer dans -sa collection de _Joyeusetez_. Il attachait beaucoup de prix, sous -le rapport de la langue et de l’histoire des mœurs, à ces naïves et -charmantes compositions, qui sont la véritable poésie du peuple. -«Nul genre de littérature, dit M. le marquis de Gaillon, n’est plus -populaire en France que la chanson et n’y a été plus heureusement -cultivé; on peut même dire qu’elle y vient sans culture, y étant dans -son terrain naturel.» - -M. le marquis de Gaillon fait remarquer que les recueils de chansons, -publiés avant _le Parnasse des Muses_, appartiennent originairement -à la Normandie. _Le Parnasse des Muses_ est un recueil parisien. En -effet, si quelques chansons qui y figurent peuvent avoir été composées -à Caen, à Avignon, à Abbeville[14], il est question de Paris dans -beaucoup d’autres. Ici, ce sont les filles de Vaugirard[15]; là, c’est -la pâtissière du pont Saint-Michel, qui était une voisine du libraire -Ch. Hulpeau[16]; ailleurs, nous nous trouvons - - Sur la rive de Seine, - Tout auprès du port au foin[17]; - -ou bien à Passi, à Montmartre, aux Gobelins[18], etc. - - [14] En revenant d’Avignon (page 119 de la 1re partie). - En m’en revenant de Caen (page 133, _ibid._). - Guillot chevaleton. - Des premiers d’Abbeville (p. 15 de la 2e part.). - - [15] Page 112 de la 1re partie et 14 de la seconde. - - [16] Page 85 de la 1re partie. - - [17] Page 22 de la 2e partie. - - [18] Page 88 de la 2e partie. - -Les chansons du _Parnasse des Muses_ offrent tous les genres de la -chanson, depuis la ronde villageoise, avec refrain et onomatopée, -jusqu’à la romance amoureuse et langoureuse. Plusieurs pièces viennent -sans doute, en droite ligne, de la chambre du roi ou de la reine, car -nos rois de France aimaient la chansonnette et ne dédaignaient pas de -la chanter. La plupart de ces chansons, qui roulent sur le même sujet, -c’est-à-dire sur l’éternel passe-temps des hommes et des femmes, sont -pleines de verve et de gaieté; quelques-unes pourraient passer pour des -chefs d’œuvre dans leur genre. - -Nous n’avons remarqué qu’une seule chanson qui fît allusion aux -événements du temps, dans ces vers: - - Que la Rochelle investie - Soit prise ou ne le soit pas...[19] - - [19] Page 9 de la 2e partie du _Concert des Enfants de Bacchus_. - -Nous n’en signalerons que deux en patois, l’une en patois des environs -de Paris[20], l’autre en patois auvergnat[21]. On en trouvera seulement -deux ou trois, dans lesquelles le mot brave l’honnêteté; mais il en est -peu, néanmoins, qui puissent se chanter aux concerts du mois de Marie. - - [20] Page 88 de la 2e partie. - - [21] Page 38 de la 1re partie. - - - - - LE - BANQUET DES MUSES - DE - JEAN AUVRAY. - - -Ce n’est pas ici le lieu de traiter à fond une des questions les plus -complexes et les plus difficiles de l’histoire littéraire, en essayant -de débrouiller et d’éclaircir les renseignements aussi confus que -contradictoires que nous possédons sur Jean Auvray et sur ses ouvrages. -Il faudrait plus de temps et plus d’espace que nous n’en avons, -pour établir d’une manière logique et certaine la biographie et la -bibliographie de ce poëte normand, car bibliographes et biographes sont -loin de s’entendre, au sujet de l’auteur du _Banquet des Muses_. - -En effet, le sieur Auvray, à qui l’on doit ce recueil célèbre de -poésies _scurriles et comiques_, comme il les qualifie lui-même dans sa -dédicace à maître Charles Maynard, conseiller du roi en ses Conseils -d’État et privé, et président, en sa Cour du Parlement de Rouen, -est-il le même que le sieur Jean Auvray, qui a composé un grand nombre -de poésies saintes et mystiques, entre autres le _Thrésor sacré de la -Muse saincte_, la _Pourmenade de l’Ame dévote_, le _Triomphe de la -Croix_? - -Le sieur Auvray, chirurgien de son état, que ses amis proclament: -_poeticæ nec non chirurgicæ disciplinæ hujus temporis facile princeps_, -en tête de son _Banquet des Muses_, est-il le même que maître Jean -Auvray, avocat au Parlement de Normandie, auteur de plusieurs -tragédies, entre autres l’_Innocence découverte_, _Madonte_, _Dorinde_, -etc., etc.? - -Le sieur Auvray, qui n’existait plus en 1628, quand son ami et -compatriote, David Ferrand, libraire de Rouen, publia ses _Œuvres -sainctes_, suivant le vœu du défunt, est-il le même que le sieur Auvray -qui, au dire des bibliographes, dédiait à la reine, en 1631, ses -tragédies de _Madonte_ et de _Dorinde_? - -Enfin, faut-il croire, avec Beauchamps (_Recherches sur les Théâtres de -France_, 2e part. de l’édit. in-4º, p. 82), que l’auteur de _Madonte_ -et de _Dorinde_ mourut avant le 19 novembre 1633? Ou bien, faut-il -accepter le témoignage de l’éditeur des _Œuvres sainctes_, qui déclare, -dans les termes les moins ambigus, que le poëte était mort avant cette -publication, c’est-à-dire avant l’année 1628? - -Ce sont là autant de petits problèmes historiques et bibliographiques, -devant lesquels s’est arrêté le savant auteur du _Manuel du libraire_, -qui se contente de les signaler en invitant les biographes à les -résoudre. Cette solution définitive se trouvera sans doute dans la -notice que Guillaume Colletet a consacrée à Jean Auvray et qui figure -parmi les _Vies des Poëtes françois_, cette précieuse compilation -encore inédite que les amis des lettres désespèrent de voir paraître et -dont le manuscrit original est conservé à la Bibliothèque du Louvre. - -En attendant, nous pouvons dire, sans crainte d’être démenti par -Guillaume Colletet, que Jean Auvray s’occupa de théâtre, de poésie -satirique et licencieuse, dans sa jeunesse, avec beaucoup de verve, -de talent et de libertinage, mais qu’il ne publia lui-même qu’un seul -de ces ouvrages de littérature profane, sa tragédie de l’_Innocence -découverte_ (in-12, sans titre; privilége du 20 janvier 1609). Il avait -fait une foule de pièces folâtres ou gaillardes qui couraient le monde -et qu’il ne prit pas la peine de recueillir en volume. D’ailleurs, en -1611, il s’était amendé et converti, comme il nous l’apprend lui-même -dans les stances de l’_Amant pénitent_, qui font partie du _Thrésor -sacré de la Muse saincte_ (Amiens, impr. de Jacq. Hubault, 1611, in-8º): - - Lorsque j’estois mondain, je croyois que les femmes - Fussent pour les humains de plaisans paradis; - Mais j’ay depuis cogneu que les femmes infames - Sont les premiers enfers où nous sommes maudits. - -Après cette conversion très-sincère, Jean Auvray ne composa ou plutôt -n’avoua que des poésies d’un genre sérieux, empreintes d’une sorte -d’exaltation religieuse; telles sont les _Stances_ présentées au roi -durant les troubles de 1615, la _Complainte de la France, en 1615_, -etc., qui semblent un peu dépaysées au milieu du _Banquet des Muses_. -Auvray avait été avocat, avant de devenir chirurgien; il avait habité -Paris, avant de retourner en Normandie et de se fixer à Rouen; il avait -vécu dans la société des poëtes et des comédiens débauchés, avant de -mener une vie honnête et presque exemplaire, en exerçant la médecine et -la chirurgie dans la capitale de la Normandie. Il ne pensa plus à la -poésie que pour envoyer au Palinod de Caen et au Puy de la Conception, -de Rouen, des poëmes et des chants royaux sur le Saint-Sacrement et -sur la Sainte Vierge. Cependant il n’avait pas brûlé ses manuscrits, -quoiqu’il eût abjuré ses péchés de jeunesse. - -Il mourut vers 1622, et son exécuteur testamentaire, le libraire David -Ferrand, raconte ainsi cette mort édifiante: - - Estant prest de rendre l’esprit, - Entre mes mains il vous commit (ses manuscrits), - Me disant: «Pour mes œuvres sainctes, - Fay que quelqu’un soit leur appuy, - Qui puisse empescher les atteintes - Des censeurs du labeur d’autruy.» - -David Ferrand, suivant la volonté de Jean Auvray, publia ses _Œuvres -sainctes_, qui parurent presque simultanément: - -Les Poëmes d’Auvray, præmiez au Puy de la Conception. _Rouen, David -Ferrand_, 1622, pet. in-8º. - -La Pourmenade de l’Ame devote accompagnant son Sauveur, depuis les -rues de Jérusalem jusqu’au tombeau. _Rouen, David Ferrand_, 1622, pet. -in-8º. - -Le Triomphe de la Croix, poëme d’Auvray. _Rouen, David Ferrand_, 1622, -pet. in-8º. - -Epitome sur les vies et miracles des bienheureux pères SS. Ignace de -Loyola et François Xavier. _Rouen, David Ferrand_, 1622, pet. in-8º. - -Mais David Ferrand avait trouvé aussi, dans les papiers de Jean Auvray, -les poésies satiriques, libres et autres, que l’auteur s’était toujours -abstenu de publier, mais dont la plupart avaient déjà paru, sous son -nom ou anonymes, dans le _Parnasse des plus excellens poëtes de ce -temps_ (Paris, Mat. Guillemot, 1607-1618, 2 vol. in-8º) et dans des -recueils du même genre. David Ferrand se garda bien de détruire ces -vers, qui n’appartenaient pas aux œuvres saintes; il les réunit, il -les publia, sous le titre de _Banquet des Muses_, et il réimprima plus -d’une fois ce volume, en vertu d’une permission tacite qui lui tenait -lieu de privilége du roi. - -Le _Banquet des Muses_, quoique réimprimé au moins trois fois, est -excessivement rare, et presque tous les exemplaires qui sont parvenus -jusqu’à nous, en passant sous les fourches caudines de l’Index, ont -été plus ou moins mutilés par la censure de la librairie ou par les -scrupules des lecteurs. L’édition originale de 1623 est encore plus -rare que celles de 1627 ou 1628 et de 1636. - -Cette édition de 1623, d’après laquelle a été faite la réimpression -récente que nous avons sous les yeux, forme un volume in-8º de -cinq feuillets préliminaires, de 368 pages, et de 32 pages pour les -Amourettes qui le terminent. On a supprimé, dans les éditions de -1628 et de 1636, les vers latins signés L. A. et les sonnets de J. -de Pozé, Blaisois, et de R. Guibourg, adressés à l’auteur, ainsi que -deux petites pièces assez innocentes: _Tombeau de Rud’ensouppe_ (page -144) et _Sur une fontaine tarie_ (page 32 des Amourettes). Mais on y -a ajouté, en compensation, à la suite des Amourettes, les _Stances -funebres sacrées à la memoire de messire Claude Groulard, chevalier, -sieur de Lecourt, conseiller du roy en ses Conseils d’Estat et privé, -et son premier président en sa Cour de Parlement de Normandie_. Ces -deux éditions de 1628 et de 1636 se composent de quatre feuillets -préliminaires et de 408 pages, après lesquelles on a réimprimé -l’_Innocence découverte, tragi-comédie_, en 57 pages. - -Le succès qu’obtinrent simultanément le _Banquet des Muses_ et les -_Œuvres sainctes_ d’Auvray conseilla aux libraires de Paris de -rechercher les ouvrages inédits de ce poëte, que le libraire de Rouen -avait négligés ou qui n’étaient pas entre ses mains. Voilà comment -Antoine de Sommaville fit paraître successivement, en 1630, un livre, -qu’il disait avoir _recouvert_, intitulé _les Lettres du sieur Auvray_, -et, en 1631, les _Autres Œuvres poëtiques du sieur Auvray_ (in-8º de 82 -p.), et les tragi-comédies de _la Madonte_ et de _la Dorinde_, dédiées -l’une et l’autre à la reine et qui auraient dû être imprimées, en 1609, -avec l’_Innocence découverte_. - -On réimprimera peut-être un jour les _Autres Œuvres poétiques du sieur -Auvray_, mais nous croyons que ce petit recueil n’est pas, du moins en -totalité, l’œuvre de l’auteur du _Banquet des Muses_, car on y remarque -des Stances sur la réduction de la Rochelle en 1628, et l’épitaphe -du baron de Thiembronne, _qui mourut en seize cent trente_. Nous -attribuerons donc ledit recueil, sauf quelques pièces, à un fils de -Jean Auvray, lequel serait aussi l’auteur d’un ouvrage en prose: _Louis -le Juste, panegyrique_, par Auvray (Paris, 1633, in-4º). - -Quant à l’auteur du _Banquet des Muses_, c’est un poète de l’école de -Regnier et qui ne lui est pas inférieur: «Voilà où Auvray est vraiment -supérieur, dit Viollet-le-Duc dans sa _Bibliothèque poétique_, après -avoir cité une pièce tirée du _Banquet des Muses_; c’est dans les -petits vers faciles, vifs, pleins d’originalité et de verve, et dont -l’expression est neuve et pittoresque. Dans le grand vers, il est -moins original, quoiqu’on y reconnaisse encore son allure franche et -son style nombreux.» Le _Banquet des Muses_ s’adresse donc aux fins -gourmets de la langue et de la gaieté gauloises. - - - - - LES - DÉLICES DE VERBOQUET. - - -Le recueil de Verboquet, que les bibliographes classent parmi les -facéties, est un des ouvrages de cette catégorie les plus rares et les -plus recherchés par les bibliophiles. On le voit figurer aujourd’hui -dans les bonnes collections d’amateurs, mais il manquait dans la -plupart des célèbres bibliothèques du dix-huitième siècle; il était -alors presque inconnu, sinon dédaigné, et les exemplaires qui avaient -pu rester intacts entre les mains du peuple, pour lequel le livre -avait été compilé et imprimé, échappaient encore à la curiosité des -bibliophiles. - -Ce livre a eu pourtant un grand nombre d’éditions, depuis celles de -1623, qui paraissent être les premières. Voici la liste des éditions -que nous trouvons citées dans les catalogues et qui ne sont pas toutes -mentionnées dans le _Manuel du libraire_: - - - Les Délices de Verboquet le Généreux. _Imprimé en 1623_, in-12. - Catal. de Dufay et de comte d’Hoym. Il y a des exemplaires qui - portent: _Se vend au logis de l’auteur_. - - Les Délices joyeux et récréatifs, par Verboquet le Généreux, - livre très-utile et nécessaire pour réjouir les esprits - mélancoliques. _Rouen, Besoigne_, 1625, in-12 de 258 pages et la - table. - - Les Délices joyeux et récréatifs, avec quelques apophthegmes, - nouvellement traduits d’espagnol en françois, par Verboquet le - Généreux. _Rouen, Jacques Besongne_, 1626, in-12. - - Les Délices ou Discours joyeux, récréatifs, avec les plus belles - rencontres et les propos tenus par tous les bons cabarets de - France, par Verboquet le Généreux. _Paris, de l’imprimerie de - Jean Martin et de Jean de Bordeaux_, 1630, 2 tom. en 1 vol. in-12. - - La seconde partie est intitulée: _Les Subtiles et Facétieuses - Rencontres de I.-B., disciple du généreux Verboquet, par luy - pratiquées pendant son voyage, tant par mer que par terre_. - _Paris_, 1630. Cette seconde partie a été depuis réimprimée avec - la première, quoiqu’elle ne soit probablement pas du même auteur. - - Les Délices ou Discours Joyeux, etc. _Lyon, Pierre Bailly_, - 1640, 2 part. en 1 vol. in-12 de 258 pages et la table, et de 71 - pages. Il y a des exemplaires, sous la même date, avec le nom de - _Nicolas Gay_. - - --Les mêmes. _Troyes, Nicolas Oudot_, 1672, in-12. - - --Les mêmes. _Troyes, veuve Oudot et J. Oudot fils_, sans date, - pet. in-8. - - -Nous serions fort embarrassé de deviner quel est ce Verboquet le -Généreux, qui contait si bien dans les bons cabarets de France et qui -devait résider à Rouen, puisque son livre fut imprimé d’abord dans -cette ville et qu’il se vendait chez l’auteur. Mais, après avoir lu -ce petit livre pour la première fois, nous avons été beaucoup moins -curieux de découvrir le véritable nom du compilateur qui s’était caché -sous le pseudonyme de _Verboquet_. Il faut bien le dire, quoiqu’on -trouve au verso du titre un quatrain de _l’Autheur à son livre_, cet -auteur, quel qu’il soit, n’a eu que la peine de s’approprier les contes -les plus gras et les plus gaillards, qu’il a choisis dans les conteurs -du seizième siècle et surtout dans Bonaventure des Periers. - -Aucun bibliographe ne s’était encore avisé de faire cette belle -découverte, et les bibliophiles ne songeaient guère à chercher les -meilleures histoires de Verboquet dans les _Nouvelles Récréations -et joyeux devis_ de Bonaventure des Periers. Faut-il supposer que -Jacques Pelletier, à qui on attribue une partie de ces _joyeux devis_, -ait lui-même repris son bien et formé un recueil des contes qui lui -appartenaient? Dans cette hypothèse, le manuscrit de Jacques Pelletier -aurait été imprimé, longtemps après sa mort, par un ami de la joie, -par un comédien, un bateleur de campagne, qui ne soupçonnait pas -l’origine des contes qu’il publiait sous le nom de Verboquet. Ce nom de -_Verboquet_ rappelle assez le pseudonyme de Philippe d’Alcripe, sieur -de _Neri en Verbos_, l’auteur déguisé de la _Nouvelle Fabrique des -excellents traits de vérité_. - - -Nous n’avons pas l’intention de remonter à la source de tous les contes -plaisants que contiennent les _Délices de Verboquet_; mais, pour -prouver que nous n’accusons pas à la légère le plagiaire effronté de -Bonaventure des Periers, nous indiquerons quelques-un des contes que -Verboquet le Généreux a copiés le plus fidèlement du monde. - - - _D’un mary de Picardie, qui retira sa femme de l’amour par une - remonstrance qu’il luy fit._ Voy. les _Nouv. Récréat. et joyeux - devis_, édit. de La Monnoye, 1735, in-12, t. I, p. 93. - - _De la vefve qui avoit une requeste à présenter et la bailla au - conseiller laïc à la présenter._ Voy. tom. II, p. 86. - - _D’une jeune fille qui ne vouloit point un mary, parce qu’il - avoit mangé la dot de sa femme._ Voy. II, p. 89. - - _De l’invention d’un mary pour se venger de sa femme._ Voy. t. - III, p. 109. - - _Du basse-contre de S. Hilaire de Poictiers, qui accompara les - chanoines à leurs potages._ Voy. t. I, p. 47. - - _De l’enfant de Paris, nouvellement marié, et de Beaufort qui - trouve moyen de jouir de sa femme, nonobstant sa soigneuse - garde._ Voy. t. I, p. 185. - - _De Madame la Fourrière qui logea le gentilhomme au large._ Voy. - t. II, p. 1. - - -Il est probable, cependant, que plusieurs des contes de Verboquet sont -de son cru, et nous lui laisserons volontiers pour sa part les plus -libres et les plus grossiers. Il est permis aussi de supposer que, s’il -les débitait en public du haut de ses tréteaux, il les assaisonnait -à sa manière, en y ajoutant des grimaces et des gestes capables d’en -relever encore le haut goût. - -Quant aux _Subtiles et facétieuses Rencontres de J. B., disciple du -généreux Verboquet_, qui ont été pendant longtemps inséparables -des _Délices_, il faudrait en faire honneur à un autre auteur ou -compilateur, qui a rassemblé, sous ce titre, des anecdotes et des -bons mots plus ou moins innocents. C’était une brochure qu’on vendait -dans les foires et les marchés, pour quelques sous, et cette brochure -a été cent fois plus répandue que le volume des _Délices_. On la -réimprima sans cesse jusqu’en 1715. A cette époque, un censeur, qui -se nomme Passart dans ses approbations, mais qui n’est autre que -l’abbé Cherrier, l’auteur du _Polissonniana_, avait été désigné par le -lieutenant de police pour examiner les livres populaires qui sortaient -des presses de Paris, de Troyes, de Rouen et de Lyon. Le censeur -supprima ce qu’il avait «trouvé de mauvais» dans ce recueil, et motiva -ainsi une Approbation du chancelier, en date du 28 octobre 1715. Depuis -lors, toutes les réimpressions qui furent faites à Troyes ont reproduit -le texte épuré par ordre du ministre de la justice. - -M. Charles Nisard n’a pas oublié Verboquet, dans sa curieuse _Histoire -des livres populaires, ou De la littérature du colportage_ (Paris, -Amyot, 1854, in-8, t. I, p. 280-81); mais il a été bien sévère et même -bien cruel pour le Disciple de ce généreux Verboquet: «On ne sait pas, -dit-il, quel était ce Verboquet; on suppose qu’un comédien de province -se cachait sous ce pseudonyme, pensant qu’on irait bien l’y découvrir, -comme on découvre, au parfum qu’elle exhale, la violette cachée dans -les herbes. Malheureusement, rien n’est plus inodore, rien n’est plus -incolore que ces _facétieuses rencontres_; rien n’est moins salé, -plus plat ni plus niais. C’est à faire dormir debout. Il est vraiment -inconcevable que ce recueil ait eu de la célébrité.» M. Charles Nisard -ne parle, bien entendu, que du Disciple; quant au maître, à Verboquet, -dont les _Délices_ n’avaient pas été réimprimés depuis deux siècles, il -n’a pas eu à s’en occuper dans son ouvrage sur les livres modernes du -colportage; mais s’il eût ouvert le petit volume du généreux conteur, -il y aurait reconnu çà et là la touche fine et spirituelle et le style -gaulois de Bonaventure des Periers. - - - - - L’ABUS - DES - NUDITEZ DE GORGE. - - -En tête de la première édition de ce curieux traité, l’Imprimeur le -présente, dans l’Avis au lecteur, comme «l’effet du zèle et de la piété -d’un gentilhomme françois, qui, passant par la Flandre, et voyant que -la plupart des femmes y ont la gorge et les épaules nues et approchent -en cet estat du tribunal de la Pénitence et même de la sainte Table,» -fut tellement scandalisé, qu’il promit d’envoyer dans ce pays, à son -retour en France, un écrit où il ferait voir l’abus et le déréglement -de cette coutume. Or, l’imprimeur de la première édition: _De l’Abus -des nuditez de gorge_ (Bruxelles, 1675, in-12), est François Foppens, -qui avait alors des relations fréquentes avec les écrivains français, -et qui se chargeait de publier les ouvrages qu’ils n’eussent pas -osé faire circuler d’abord en France. La Belgique fut, pendant le -dix-septième siècle, une sorte de terrain neutre de la littérature et -de la librairie françaises. - -Il est donc certain que l’auteur de ce petit livre était un Français, -sinon un gentilhomme. Ce n’est pas à dire que ce fut Jacques Boileau, -docteur en Sorbonne, grand vicaire et official de l’église de Sens, -frère puîné du grand satirique Boileau-Despréaux. Jacques Boileau, qui -a publié une Histoire des Flagellants, une Histoire de la Confession -auriculaire, un Traité des Attouchements impudiques, choisissait de -préférence les sujets scabreux et difficiles; mais, ordinairement, il -écrivait en latin, quoiqu’il fût très-capable d’écrire en fort bon -français. On lui demanda, un jour, pourquoi cette persistance à user -de la langue latine: «C’est, répondit-il, de peur que les évêques ne -me lisent: ils me persécuteraient.» Ainsi, rien ne prouve que Jacques -Boileau soit réellement l’auteur _de l’Abus des nuditez de gorge_, -traité écrit en excellent français, mais dont nous ne connaissons pas -de texte latin, manuscrit ou imprimé. - -On a essayé de chercher un autre auteur à qui pouvoir attribuer ce -petit ouvrage, réimprimé à Paris en 1677 (_jouxte la copie imprimée à -Bruxelles, à Paris, chez J. de Laize de Bresche_, in-12), et augmentée, -dans cette édition, de l’_Ordonnance de MM. les Vicaires généraux de -l’archevesché de Toulouse, le siége vacquant, contre la nudité des -bras, des épaules et de la gorge, et l’indécence des habits des femmes -et des filles_, en date du 13 mars 1670. On a cru découvrir, sous -ce pseudonyme d’_un gentilhomme français_, un ecclésiastique moins -connu que l’abbé Boileau, le sieur de Neuilly, curé de Beauvais, que -l’histoire littéraire ne mentionne nulle part. Enfin, M. le marquis -du Roure a remarqué, dans un exemplaire de l’ouvrage en question, ce -nom signé à la main au-dessous du titre: _de la Bellenguerais_. «Si -l’auteur n’est point l’abbé Boileau, dit-il dans son _Analectabiblion_, -ne serait-ce pas ce gentilhomme? _Sub judice lis est._» Le savant -Barbier, dans son _Dictionnaire des anonymes_, s’en est tenu à Jacques -Boileau: tenons-nous-y à son exemple, jusqu’à plus ample informé. - -Constatons seulement qu’au moment même où le traité _de l’Abus des -nuditez de gorge_ paraissait à Bruxelles, un moraliste, de la même -espèce, qui s’est caché sous le pseudonyme de Timothée Philalèthe, -faisait paraître à Liége, chez Guillaume-Henri Stréel, un opuscule -théologique de la même famille, intitulé: _Traité singulier de la -modestie des habits des filles et femmes chrestiennes_ (1675, in-12). - -Le traité _de l’Abus des nuditez de gorge_, dont il existe une -troisième édition, imprimée à Paris en 1680, fut composé par un homme -qui savait écrire, qui vivait au milieu du grand monde, et qui aborde -en face, avec une délicatesse presque galante, le sujet épineux qu’il a -choisi entre tous. Cet anonyme, assez peu austère, malgré les semblants -de rigorisme qu’il se donne, avait à cœur, on le voit, de se faire -lire par les dames. Il reproduit sans doute la plupart des admonitions -religieuses que Pierre Juvernay avait adressées aux pécheresses de -la mode, trente ans auparavant, dans un fameux _Discours particulier -contre les femmes desbraillées de ce temps_, mais il s’exprime toujours -avec convenance et politesse; quelquefois on croit entendre Tartufe -disant à Dorine: - - Ah! mon Dieu, je vous prie, - Avant que de parler, prenez-moi ce mouchoir! - ..... Couvrez ce sein que je ne saurois voir. - Par de pareils objets les âmes sont blessées, - Et cela fait venir de coupables pensées. - -La comédie de Molière fut publiée à Paris, à la fin de 1673, une -année avant la publication _de l’Abus des nuditez de gorge_. Il faut -reconnaître qu’à cette époque, comme du temps de Pierre Juvernay, -la mode n’autorisait que trop les plaintes et les reproches des -moralistes, en France aussi bien qu’en Belgique: les femmes étaient -toujours aussi _débraillées_ que Pierre Juvernay les avait vues, en -se signant, comme s’il eût vu le diable. C’était seulement à la cour -et dans les assemblées de la belle aristocratie, que l’immodestie des -habits avait de quoi blesser les regards innocents et scandaliser les -consciences timides; mais les ecclésiastiques mondains, les prélats -illustres, les abbés musqués, qui fréquentaient cette société élégante -et polie, ne prenaient pas garde à ces audacieuses nudités, que le -peuple laissait avec mépris aux grandes dames, et qu’il poursuivait -parfois de ses huées chez les bourgeoises. Le savant Thomas Dempterus, -passant, un jour, dans les rues de Paris, avec sa femme «qui montroit à -nu la plus belle gorge et les plus blanches épaules du monde,» se vit -entouré par la populace, qui les insulta en leur jetant de la boue, et -qui leur aurait fait un mauvais parti, s’ils ne se fussent réfugiés -dans une maison. Bayle, après avoir raconté le fait, ajoute: «Une -beauté ainsi étalée, dans un pays où cela n’étoit point en pratique, -attiroit cette multitude de badauds.» - -Le peuple, il est vrai, était moins scrupuleux dans les Pays-Bas, -où les bourgeoises, et même les femmes du commun, découvraient leur -gorge, sans être exposées à faire émeute sur leur passage. On peut -supposer que le petit livre du Gentilhomme français n’eut aucune action -comminatoire sur la mode des nudités de gorge, mode des plus anciennes, -qui pourra bien durer jusqu’à la fin du monde. - - - - - LES DEUX MUSES - DU - SIEUR DE SUBLIGNY. - - -M. le comte de Laborde, dans l’inappréciable recueil qu’il a simplement -intitulé _Notes_, et qui n’a été imprimé qu’à un très-petit nombre -d’exemplaires, pour faire suite à son bel ouvrage du _Palais Mazarin_ -(Paris, A. Franck, 1846, gr. in-8), s’est occupé le premier des -gazettes en vers du dix-septième siècle, depuis celle de Loret jusqu’à -celle de Subligny; personne, avant lui, pas même le savant auteur du -_Manuel du libraire_, n’avait traité ce curieux sujet. Mais, comme -il n’a pas connu _la Muse de la cour_ de Subligny, et qu’il n’a pas -eu entre les mains un exemplaire complet du même poëte gazetier, je -vais essayer de remplir une lacune qui existe dans son beau travail -bibliographique. - -Il faudrait, ce me semble, distinguer les gazettes en vers, par leurs -différents formats; ce fut Loret qui adopta d’abord le format in-folio -pour les lettres en vers hebdomadaires de sa _Muse historique_. Ses -continuateurs, Robinet, Mayolas, etc., restèrent fidèles au même -format. Scarron inaugura le format in-4º, en publiant, simultanément -avec Loret, les Épîtres en vers burlesques, qui furent continuées par -d’autres rimeurs, sous les titres de: _Muse héroï-comique_ et de _Muse -royale_. Plus tard, après un silence de quelques années, Subligny -voulut reprendre la publication des gazettes en vers dans le format -in-4º, sous le titre de _Muse de la cour_; mais il attribuait sans -doute à son format le peu de succès qu’il avait obtenu, car il essaya -de populariser sa _Muse dauphine_ dans le format in-12. Les gazettes en -vers n’étaient faites que pour l’aristocratie et ne pouvaient prétendre -à une vogue populaire; aussi, le format in-12 fut-il le tombeau de ces -gazettes, qui étaient nées in-folio, qui avaient vécu in-4º, et qui -mouraient in-12. - -On ne sait rien de Subligny, si ce n’est qu’il avait été avocat au -Parlement et qu’il était devenu comédien. On ignore même quel est le -théâtre où il avait paru. Il resta l’ami de Molière, qui lui joua -deux ou trois pièces sur le théâtre du Palais-Royal, entre autres _la -Folle Querelle_, comédie satirique contre Racine et son _Andromaque_. -Racine, vivement blessé des épigrammes qu’on lui avait décochées dans -cette comédie, s’obstina toujours à croire que Subligny n’était que le -prête-nom de Molière. Au reste, comme l’auteur de _la Folle Querelle_ -signait ses ouvrages: _T. P. de Subligny_, on peut supposer que ce nom -de _Subligny_ était un sobriquet de comédie. - -Mais nous n’avons pas à nous occuper des ouvrages de Subligny: ni de -son recueil d’histoires françaises galantes et comiques, réunies sous -le titre de _la Fausse Clélie_, dont la première édition, de 1672, -est introuvable; ni de sa traduction des _Lettres portugaises_, qu’il -avait accommodées, d’après les originaux de Mariane Alcaforada, à la -prière du sieur de Guilleragues; ni du roman des _Aventures ou Mémoires -de la vie de Henriette-Sylvie de Molière_, que son amie la comtesse -de la Suze se laissait volontiers attribuer. Il ne s’agit ici que de -Subligny gazetier en vers, ou plutôt de ses deux gazettes qui parurent -périodiquement, à Paris, depuis le 15 novembre 1665 jusqu’au 5 avril -1667. - -De Subligny s’appliqua d’abord, en 1665, à calquer la _Muse historique_ -de Loret, pour le genre, et la _Muse burlesque_ de Scarron, pour le -format, en publiant la _Muse de la cour_, gazette en vers libres, qui -paraissait toutes les semaines par cahiers de huit pages. Chacun des -premiers cahiers se termine par un extrait du privilége du roi accordé -à Alexandre Lesselin, imprimeur-libraire, demeurant à Paris, au coin -de la rue Dauphine, devant le Pont-Neuf, pour réimprimer, vendre et -débiter, par tous les lieux du royaume, les _Épistres en vers sur toute -sorte de sujets nouveaux_, tant en feuilles volantes que recueil, sous -le titre de _Muse de la cour_. L’auteur des _Épîtres_ n’est pas nommé -dans le privilége. - -Il ne parut que neuf cahiers in-4, formant ensemble 92 pages, sans -titre général, du 15 novembre 1665 au 25 janvier 1666. Cette partie -de l’ouvrage de Subligny doit être fort rare; nous ne l’avons trouvée -dans aucun catalogue. La première semaine est dédiée aux Courtisans; -la seconde, à monseigneur le Dauphin; la troisième, au duc de Valois; -la quatrième, à Mademoiselle; la cinquième, au duc d’Orléans; la -sixième, à monseigneur le Prince; la septième, à monseigneur le Duc; la -huitième, à mademoiselle Boreel, fille de l’ambassadeur de Hollande; -la neuvième, à madame de Bartillat; la dixième, au cardinal Orsini, et -la onzième «à monseigneur de La Mothe-Houdancourt, archevêque d’Auch, -commandeur des ordres du Roy et grand aumônier de feu la Reyne mère, -contenant ce qui s’est passé à la mort de cette grande reyne.» De -Subligny, comme on le voit, cherchait un Mécène; il le trouva, dans -l’intervalle du 25 janvier au 17 mai 1666, car il obtint la permission -de dédier ses feuilles hebdomadaires au Dauphin, qui n’avait pas encore -cinq ans! - -L’imprimeur-libraire Alexandre Lesselin fit renouveler son privilége, -en date du 14 avril 1666, pour établir qu’il aurait le droit de publier -la _Muse de cour, dédiée à monseigneur le Dauphin_; mais l’auteur ne -fut pas encore nommé dans ce privilége. Ce fut seulement à partir de -la quatrième semaine, qu’il signa de son nom toutes les feuilles de sa -gazette en vers. Le premier numéro, daté du 27 mai 1666, n’est qu’une -dédicace au Dauphin; le dernier de la publication in-4, daté du 24 -décembre 1666, complète un volume de 252 pages, auquel le libraire -ajouta plus tard ce titre: _La Muse de cour, dédiée à monseigneur le -Dauphin_, par le sieur D. S. (Paris, Al. Lesselin, 1666, in-4). Ce -volume doit être d’une grande rareté, car nous ne l’avons vu cité nulle -part. - -De Subligny n’était pas satisfait de son libraire, avec lequel il -n’avait traité que pour les feuilles volantes de l’année 1666: dès le -mois d’octobre de cette année, il se mettait en mesure de confier sa -publication à un nouveau libraire et de faire réimprimer, dans un autre -format et avec son nom, le recueil des numéros parus et à paraître, -du 27 mai au 24 décembre 1666. Dans ce privilége nouveau, qui lui fut -accordé en son nom seul, à la date du 11 octobre, il est dit que: -«Nostre cher et bien amé le sieur de Subligny nous a fait remonstrer -qu’il a composé certaines Lettres en vers libres, adressées à nostre -très-cher et très-amé fils le Dauphin, desquelles il est sollicité de -faire un recueil, pour les donner ensemble au public sous le titre -de la _Muse dauphine_, nous suppliant de luy accorder nos lettres -sur ce nécessaires: A ces causes, désirant traiter favorablement -ledit exposant, sur la relation qui nous a esté faite de son mérite -et de sa capacité, et afin qu’il soit responsable des choses qu’il -mettra dans lesdites Lettres en vers, nous luy avons permis, etc.» En -vertu de ce privilége du roi, qui supprimait le précédent accordé à -l’imprimeur-libraire Alexandre Lesselin, de Subligny transporta son -droit à Claude Barbin, marchand libraire, «pour en jouir, suivant -l’accord fait entre eux.» - -Au moment même où Alexandre Lesselin réunissait en recueil, avec -titre général, les 31 numéros publiés par lui jusqu’au 24 décembre, -Claude Barbin les faisait réimprimer sous ce titre: _Muse dauphine, -adressée à monseigneur le Dauphin_, par le sieur de Subligny (Paris, -chez Cl. Barbin, au Palais, sur le second perron de la Sainte-Chapelle, -1667, in-12, de 6 feuillets préliminaires pour le titre, la dédicace -à mademoiselle de Toussi, l’avis du libraire et l’errata, et de 206 -pages; plus, le privilége et deux feuillets). Dans cette seconde -édition, l’auteur avait fait un petit nombre de changements à son -ouvrage, en corrigeant quelques vers et en supprimant çà et là -différentes nouvelles qu’on peut supposer avoir déplu, outre plusieurs -passages relatifs au mode de publication par cahiers, qui étaient -distribués tous les jeudis sous une couverture plus ou moins luxueuse. -Un de ces passages supprimés nous apprend, par exemple, que la _Muse de -la cour_, du jeudi 19 août, avait dû paraître _habillée en broderie_, -c’est-à-dire couverte sans doute d’un papier doré à fleurs et à -ramages. Voici des vers qu’on ne trouve que dans l’in-4, à la fin du -numéro de la douzième semaine: - - Vous ne me dites pas que vous venez icy, - Exprès pour m’oster le soucy - De m’habiller en broderie - Et pour vous en railler après. - Mais, mon petit Finet, je découvre vos traits, - Et pour jeudy prochain je seray mieux vestuë - Que vous m’ayez encore vuë. - -Quant aux nouvelles qui ont été retranchées dans la réimpression -in-12, elles sont peu nombreuses et peu importantes; on en jugera par -celle-ci, qui terminait, avec deux autres également supprimées, le -cahier du jeudi 9 septembre: - - Le Roy de Portugal n’est pas plus à son aise; - Sa cour le voit le plus souvent - Escouter d’où viendra le vent, - En attendant toujours sa Reyne portugaise. - Ah! qu’il est fascheux tout à fait, - Pour un Roy, de la tant attendre! - Encore pour un Roy si tendre, - Qui sans doute a veu son portrait! - -Une suppression plus considérable et plus compréhensible, c’est celle -d’un supplément au cahier du 30 septembre, intitulé: _Suite burlesque -de la Muse de la Cour, du lendemain du jeudy 30 septembre 1666 de la -XIXe semaine, à monseigneur le Dauphin, contenant des particularitez -du grand embrasement de la ville de Londres_. Ce supplément ne formait -que quatre pages, imprimées à deux colonnes et chiffrées 153-156. -C’était, en quelque sorte, une imitation des _extraordinaires_ de la -_Gazette_ et du _Mercure galant_. On pourrait presque supposer que -de Subligny n’était pas l’auteur de cette _Suite burlesque_ et qu’il -en désapprouva fort l’invasion dans sa _Muse de la cour_; de là sans -doute sa brouille avec Alexandre Lesselin, qui se permettait de lui -donner un collaborateur, à son insu et malgré lui: c’est, en effet, -dans les premiers jours du mois d’octobre, que de Subligny sollicita un -privilége du roi en son propre nom et le céda, après l’avoir obtenu, -au libraire Claude Barbin. - -La réimpression in-12 ne contient rien de nouveau, à l’exception de -la dédicace à mademoiselle de Toussi, fille de la maréchale de la -Mothe-Houdancourt, née Louise de Prie, qui était gouvernante du Dauphin -et qui avait pris sous sa protection la _Muse de la cour_. Cette -dédicace, signée _T. P. de Subligny_, ne nous dit rien sur l’auteur, -ni sur sa gazette en vers: c’est un entassement d’éloges hyperboliques -à l’adresse de madame la Gouvernante et de sa fille. Dans l’Avis au -lecteur, le libraire, ou plutôt l’auteur, sous le nom de son libraire, -apprend au public que la _Muse de la cour_ avait fait du chemin dans -le monde, et que le roi la considérait assez, «pour lui donner une -audience favorable toutes les semaines,» et que, si elle avait dû -changer de nom, «tel a esté le plaisir du Roy.» Le libraire annonçait, -en outre, que ce petit recueil, destiné à la ville de Paris, comme -l’édition in-4º l’avait été au Louvre, pourrait être augmenté, tous les -jeudis, de deux feuilles, qui seraient vendues ensemble et séparément, -«tant pour la commodité de ceux qui veulent porter ces ouvrages, que -pour les envoyer avec plus de facilité dans les païs estrangers.» -Chaque année formerait ainsi un volume: «Je ne doute pas que ce nouveau -Mercure ne soit bien reçu.» Le _Mercure galant_ n’ayant commencé à -paraître qu’en 1672, il ne peut être question ici que des périodiques -publiés en Hollande sous le titre de _Mercure_. - -Claude Barbin ne tint pas sa promesse, ou, du moins, il renonça, dès -que le volume fut mis en vente, à la continuation hebdomadaire qu’il -annonçait. C’est un autre libraire, Pierre Lemonnier, imprimeur, -comme l’était le premier éditeur, que de Subligny chargea de faire -paraître, tous les jeudis, un cahier de la _Muse dauphine_, composé -de douze pages pet. in-12, à partir du jeudi 3 février 1667. Cette -publication n’alla pas au-delà de la neuvième semaine, c’est-à-dire du -jeudi 7 avril, et ces neuf cahiers, comprenant seulement 120 pages, -furent mis en vente avec ce titre: _La Muse dauphine_, par le sieur -de Subligny (Paris, chez Pierre Lemonnier, rue des Mathurins, au Feu -divin, 1667). Cette suite, bientôt interrompue, de la _Muse dauphine_, -est tellement rare, qu’on pourrait supposer que l’auteur lui-même l’a -fait disparaître. Il suffit de parcourir les neuf cahiers de 1667, pour -s’expliquer les motifs qui ont motivé le retrait du privilége accordé -à de Subligny. Ce poëte-comédien, privé de toute espèce de sens moral, -ne se faisait aucun scrupule d’insérer des nouvelles scandaleuses, -racontées en style égrillard, dans une publication dédiée au Dauphin. -On jugera du ton peu convenable de ces nouvelles, d’après ce récit -d’une aventure de carnaval, arrivée chez une demoiselle Bourgon, qui -avait donné le bal dans l’île Saint-Louis. - - Parmy les masques à grand train, - Qui ouvrent le bal chez elle, - Une très prompte damoiselle, - Qui devoit épouser sans faute au lendemain - (Notez que cela rend l’histoire encor plus belle), - Ne put attendre si longtemps: - A quartier, viste et sans chandelle, - Elle rendit, dit-on, un des masques content, - Et, sur quelques serments qu’on luy seroit fidèle, - Fit présent d’une montre et de quelques rubans. - Jusques aux rubans, bagatelle! - Mais cette montre étoit, par malheur, un présent - Du futur époux de la belle, - Et la chance à luy même arrivoit justement. - Le pauvre cavalier en avoit bien dans l’aisle! - Ils s’épousèrent toutefois. - Elle n’en fut pas moins haute et puissante dame, - A cela près, que quelquefois - Il en enrage dans son âme. - Admirons cependant comme on change à Paris: - On voyoit rarement enrager des marys - D’avoir dépucelé leur femme! - -On ne s’étonnera donc pas que la gouvernante du Dauphin ait retiré -son patronnage à de Subligny, et que la _Muse dauphine_ ait cessé de -paraître. Claude Barbin avait cédé toute l’édition de l’année 1666 à -son confrère Thomas Jolly, qui fit réimprimer des titres à son nom. -Mais les exemplaires à l’adresse de ce libraire ne contiennent ni -l’Avis du libraire au lecteur, ni la dédicace à mademoiselle de Toussi. -On s’explique pourquoi la maréchale de la Mothe-Houdancourt ne voulut -pas que ce recueil, plein d’anecdotes assez lestes, continuât à se -vendre au Palais, dans la salle des Merciers, sous les auspices d’une -de ses filles. - -La collection complète de la _Muse de la cour_ et de la _Muse -dauphine_ n’existe probablement que dans la Bibliothèque de l’Arsenal, -car les catalogues que nous avons consultés ne nous ont offert que -la réimpression de la _Muse dauphine_, faite pour Barbin en 1667. -Viollet-le-Duc, qui avait un exemplaire de cette réimpression, ne -connaissait ni la _Muse de la cour_ de 1665, ni la continuation pour -l’année 1667: «La _Muse dauphine_, dit-il dans sa _Bibliothèque -poétique_, est une suite à la gazette de Loret; elle commence le jeudi -3 juin 1666 et se continue sans interruption jusqu’au 24 décembre -de la même année. Subligny, comme Loret, donne, avec les nouvelles -politiques, des bruits de ville, etc. Il est certes beaucoup meilleur -écrivain que son prédécesseur, il a même de l’esprit; mais qu’il est -loin de la naïveté et du naturel de ce bon Loret!» - -M. le comte de Laborde, qui a fait des recherches si patientes sur les -gazettes en vers du dix-septième siècle, n’a pas connu l’existence -de la _Muse de la cour_, publiée en 1665, ni des neuf numéros de la -_Muse dauphine_ publiés en 1667. M. Louis Moland, qui s’est attaché, -dans son édition des _Œuvres complètes_ de Molière, à reproduire tous -les témoignages contemporains relatifs aux comédies de l’auteur du -_Tartufe_, et notamment ceux que les gazettes en vers pouvaient lui -fournir, n’a pas eu sous les yeux la _Muse de la cour_, de 1665, car il -eût recueilli, dans sa notice préliminaire sur _l’Amour médecin_, un -passage intéressant, qu’on lit dans le numéro de la troisième semaine. -Le voici: - - On devroit défendre à Molière - D’avoir désormais de l’esprit; - Car, s’il ne cesse pas de plaire, - S’il compose toujours de sa belle manière, - De plaisir ou d’horreur tout le monde périt. - Ses MÉDECINS ont fait une fort belle affaire. - Un gentilhomme, qui les vit, - Entra contre leur corps en si grande colère, - Que, quelques jours après, estant malade au lit, - Lorsqu’il les fallut voir, il n’en voulut rien faire. - Son confesseur vint et luy dit: - «Monsieur, vous vous perdez! Rien n’est si nécessaire.» - On en fait venir trois. Le malade s’aigrit, - Et croyant qu’à leur ordinaire, - Au lieu de consulter, ils vont faire débit - De mules, de chevaux, d’habits, de bonne chère, - Comme au théâtre de Molière, - Il pousse un soupir de dépit, - Et ce fut le dernier qu’il fit. - -M. le comte de Laborde remarque, avec raison, dans la _Muse dauphine_ -de Subligny, un ton plus littéraire et une tournure plus poétique que -dans les autres Muses qui l’avaient précédée; mais les gazettes en vers -avaient fait leur temps, et Subligny, malgré son esprit, fut obligé de -quitter la place aux gazettes en prose. Peut-être devait-il s’accuser -lui-même d’avoir manqué de tact et de savoir-vivre dans ses feuilles -hebdomadaires, qui s’adressaient spécialement à la famille royale et -aux personnes de cour. On pardonnait à Loret ses platitudes souvent -grossières, en faveur de sa naïveté; on pardonnait tout à Scarron, en -raison des priviléges du genre burlesque. Les temps étaient changés, la -cour devenait plus délicate et plus hautaine, sinon plus austère, et -les grosses bouffonneries de Scarron lui eussent été aussi intolérables -que les naïfs bavardages de Loret. Les malices de Subligny n’avaient -pas chance d’être plus goûtées, et pourtant Ch. Robinet, sous le nom -de _J. Laurent_ ou _Laurens_, persista jusqu’en 1678 à se faire le -continuateur pâle et insipide de la _Muse historique_. - - - - - LE POLISSONNIANA - DE - L’ABBÉ CHERRIER. - - -Ce petit livre, que son titre seul avait fait proscrire des -bibliothèques dans le siècle dernier (on ne le trouve guère que dans -deux ou trois catalogues, notamment dans celui de Falconnet), ne -méritait pas, à coup sûr, sa mauvaise réputation. Nous l’avons, Dieu -merci, innocenté depuis vingt-cinq à trente ans, et les plus honnêtes -bibliophiles n’ont pas dédaigné de l’admettre dans leurs collections. - -Leber fut le premier à le réhabiliter, en lui accordant cette note -honorable dans le Catalogue raisonné des livres imprimés, des -manuscrits et des estampes, qu’il avait recueillis avec amour (Paris, -Techener, 1839, in-8, t. I, nº 2434): «Le plus plein, le plus court -et, partant, le meilleur de tous les recueils de quolibets. C’est, -d’ailleurs, un des moins communs et peut-être le plus innocent de la -famille. Trompé par le titre, l’amateur de _drôleries_ y chercherait -bien inutilement ce qu’il aurait cru y trouver en l’achetant. On -l’attribue à l’abbé Cherrier.» - -Charles Nodier n’avait pas manqué de lui donner place dans sa dernière -Collection de livres; mais il ne vécut point assez longtemps pour nous -dire ce qu’il en pensait, dans la _Description raisonnée_ de cette -jolie Collection (Paris, Techener, 1844, in-8, nº 948). G. Duplessis -suppléa au regrettable silence du collectionneur, en écrivant cette -note: «Il faut être bien hardi pour donner un pareil titre à son -livre; il faudrait être bien spirituel pour se faire pardonner cette -hardiesse. L’auteur de celui-ci a-t-il rempli cette seconde condition? -J’affirmerai, du moins, qu’il a fait quelques efforts à cet égard, et -j’ajouterai qu’il n’a pas toujours été aussi hardi que son titre.» - -Viollet-le-Duc n’éprouva donc aucun embarras à exprimer une opinion -conforme à celle de Nodier et de Leber, lorsqu’il eut fait figurer le -_Polissonniana_ dans la seconde partie de sa _Bibliothèque poétique_ -(Paris, J. Flot, 1847, in-8, p. 197): «Le volume, dit-il, tient tout ce -que promet le titre, et, de plus, des _calembours_ en grande quantité. -Alors on appelait cela des _espèces de bons mots_, des _allusions_, des -_équivoques_; le nom n’était pas encore trouvé, mais bien la chose, -témoins _les Jeux de l’inconnu_. - -«Ce recueil, sauf l’obscénité en moins, est fait à l’imitation du -_Moyen de parvenir_. Ce sont des espèces de dialogues, ou plutôt des -défis, entre plusieurs amis, à qui fera le plus de pointes, à qui dira -le plus de billevesées, de bêtises, tranchons le mot; mais il y en a de -bien bonnes, d’excellentes, et on trouve réuni, dans ce livre, à peu -près tout ce qui a été dit de mieux en ce genre. Le volume, du reste, -est fort rare et attribué à Cl. Cherrier, abbé et censeur de la police, -mort en 1738.» - -Changez le titre du livre, et vous avez un ana presque irréprochable -au point de vue de la morale et de la décence. C’est le chef-d’œuvre -de la bouffonnerie et de la grosse bêtise; c’est, en quelque sorte, -le répertoire de la gaieté naïve du peuple de Paris; c’est aussi le -dévergondage de l’esprit français entre deux vins. - -Cet ana était tout à fait oublié depuis plus de trente ans, quand le -libraire André-Joseph Panckoucke s’en empara et le refondit dans l’_Art -de désopiler la rate_ (1754, in-12), qui fut réimprimé cent fois, sans -que personne ait encore dénoncé le larcin. - -Le _Polissonniana_ avait paru pour la première fois en 1722, sous la -rubrique d’_Amsterdam, chez Henry Desbordes_, in-12 de 140 p., non -compris le titre. Nous pouvons dire avec certitude qu’il fut imprimé à -Paris, peut-être avec une permission tacite. On le réimprima trois ans -après, et toujours clandestinement, dans la même ville (_Amsterdam, -Henry Schelte_, 1725, in-12). Ces deux éditions renferment un autre -ouvrage du même genre, lequel avait été publié, dix ans auparavant, -sans nom d’auteur: _l’Homme inconnu, ou les Équivoques de la langue, -dédié à Bacha Bilboquet_ (Dijon, Defay, 1713, in-12). Ce second ouvrage -obtint, longtemps après, les honneurs d’une nouvelle édition également -anonyme: _Équivoques et bizarreries de l’orthographe françoise_ (Paris, -Gueffier, 1766, in-12). - -L’auteur de ces deux opuscules était Claude Cherrier, qui prenait -la qualité d’abbé et qui, sous le pseudonyme de _Passart_, fut, -pendant plus d’un demi-siècle, censeur, pour le lieutenant de police, -non pas des livres que publiait la librairie parisienne, mais de -toutes les feuilles volantes, de tous les _canards_ et _bilboquets_, -qu’on imprimait à Paris, à Rouen, à Lyon, à Troyes, etc., et qui -se vendaient, par l’intermédiaire des colporteurs, dans les rues, -dans les marchés et dans les foires. L’abbé Cherrier remplissait -très-consciencieusement son rôle de censeur, et, malgré ses sympathies -naturelles pour tout ce qui était salé, poivré et épicé, en fait de -littérature populaire, il n’hésitait pas à refuser son approbation aux -facéties trop libres et trop joyeuses. - -Il n’avait pas été toujours aussi sévère, et plus d’une fois il eut -à se repentir de son indulgence à l’égard de cette littérature de -colportage. Ainsi, en 1699, il avait approuvé l’impression d’un livre -intitulé: _le Chapeau pointu de Merinde_. Le comte de Pontchartrain -écrivit, à ce sujet, au lieutenant de police Voyer d’Argenson, le -24 mars 1700: «Le roy a esté estonné de voir que vous ayez permis -l’impression d’un tel livre. En effet, si vous l’avez, vous verrez, en -plusieurs endroits, et particulièrement pages 12 et 25, qu’il y a des -maximes aussi dangereuses que celles qui estoient dans la _Correction -fraternelle_. S. M. veut donc sçavoir comment vous vous estes laissé -surprendre en donnant cette permission et qui est l’approbateur -que vous aviez commis pour examiner ce livre.» L’abbé Cherrier fut -vigoureusement tancé et promit d’être plus circonspect à l’avenir. - -Notre abbé censura les brochures de la Bibliothèque Bleue, jusqu’à sa -mort, que les biographes fixent au mois de juillet 1728. Il devait -avoir alors plus de quatre-vingts ans. Dans les derniers temps de -sa vie, il avait été chargé d’examiner les pièces du Théâtre de -la Foire, avant l’impression, et, tout en admirant les équivoques -licencieuses qu’il rencontrait dans les opéras-comiques en vogue, il -ne laissait rien passer de trop ordurier. Nous avons sous les yeux, -parmi les manuscrits de la Bibliothèque de l’Arsenal, sa correspondance -autographe avec le lieutenant de police, au sujet des suppressions -qu’on pouvait demander aux auteurs des spectacles forains. Une partie -de cette correspondance inédite a paru dans la _Correspondance -littéraire_, de M. Ludovic Lalanne, par les soins du savant M. Guessard. - -On comprend que, comme censeur de police, l’abbé Cherrier ne devait -pas, ne pouvait pas avouer _le Polissonniana_. Le livre n’était -pourtant pas en lui-même répréhensible, et le titre, qui nous -effaroucherait aujourd’hui, n’avait point alors le sens que nous -lui donnerions maintenant. Le mot _polisson_ était nouveau dans la -langue de la bonne compagnie, car on ne le trouve pas encore dans les -dictionnaires, à cette époque. On ne l’employait que familièrement, -pour caractériser un homme qui se servait volontiers du langage du -peuple et qui ne reculait pas plus devant la licence de la pensée -que devant la crudité de l’expression. On avait d’abord donné ce -nom qualificatif de _polisson_ à des gueux qui erraient par bandes, -à moitié nus, à moitié ivres, et qui ne se faisaient pas faute de -blesser la vue autant que les oreilles des passants. «Les _polissons_, -dit Dulaure, en copiant Sauval, dans son _Histoire de Paris_ (Paris, -Guillaume, 1824, in-8, t. VII, p. 147), les _polissons_ allaient de -quatre à quatre, vêtus d’un pourpoint sans chemise, d’un chapeau sans -fond, le bissac sur l’épaule et la bouteille sur le côté.» - -L’abbé Cherrier a mis en scène, comme dans le _Moyen de parvenir_, huit -personnes d’érudition, qui s’assemblent, après boire, pour faire assaut -de _polissonneries_, c’est-à-dire de boutades plaisantes et grotesques: -«Les turlupinades, les quolibets, les rébus, les fausses pensées, les -jeux de mots et autres dictions, que vous appelerez, si vous voulez, -_polissonneries_, ne valent rien, quand on les donne pour bonnes; mais -elles sont bonnes, quand on les donne comme ne valant rien.» Telle -est la définition de ces dialogues entre huit _polissons_ qui portent -des noms de guerre: «Gelois, Mixame, Azore, Blanir, Pindor, Fruisque, -Verion et Hilare.» - -Nous avons eu la patience de chercher à deviner l’énigme de ces -noms, que l’auteur n’a pas forgés au hasard et qui doivent avoir une -signification relative. Ainsi, l’abbé Cherrier paraît s’être caché -lui-même sous le nom de _Gelois_: «Vous ne laissez pas d’être aimable, -lui dit Mixame, quoique vous approchiez du septuagénaire, car l’amour -s’est caché sous les rides de votre front.» Mais que voudrait dire -_Gelois_? Est-ce l’anagramme de _Gelosi_, surnom des membres d’une -célèbre académie vénitienne à la fin du seizième siècle? _Pindor_ -pourrait bien être aussi l’anagramme de _Pirond_ ou Piron. Quant à -_Hilare_, c’est le mot latin _hilaris_, qui s’est francisé et qui -représente un ami du gros rire. _Blanir_, _Fruisque_, _Verion_, sont -évidemment des locutions du _jargon_ ou de l’argot réformé, mais nous -sommes fort en peine de découvrir le sens ou plutôt l’idée que l’auteur -y attache. Ce sont des _polissons_ qui possèdent toutes les finesses du -_Polissonniana_. - -L’abbé Cherrier, que nous nommerons le créateur du calembour et le -précurseur du brillant marquis de Bièvre, avait signé la dédicace -de son premier opuscule: _l’Homme inconnu_, d’un pseudonyme qui -semble analogue à celui de _Gelois_, tiré de _Gelosi: Chimérographe, -académicien des jeux Olympiques_. - - - - - VARIA. - - - - - LIVRES A L’INDEX EN 1774. - - -Nous avons plusieurs recueils assez volumineux offrant la nomenclature -de tous les livres qui, depuis le seizième siècle jusqu’à nos jours, -ont été mis à l’index par le Saint-Siége apostolique, et signalés ainsi -à l’animadversion de tous les fidèles. Ce fut seulement vers 1540, que -la Cour de Rome eut l’idée de séparer ainsi le bon grain de l’ivraie, -dans un temps où des ouvrages en tous genres étaient plus ou moins -infectés du poison de la Réformation. Depuis ce premier Index, rédigé à -la hâte et encore peu étendu, de nombreux suppléments sont venus sans -cesse augmenter la liste des livres interdits sans rémission, et l’on -peut dire que la réunion de tous ces livres formerait aujourd’hui une -bibliothèque considérable, très-curieuse et même assez bien choisie. -Il faut constater cependant que l’autorité civile, du moins en France, -n’a pas accepté les yeux fermés l’Index ultramontain, et que dès le -commencement du dix-septième siècle une foule d’ouvrages, marqués du -sceau de la réprobation papale, étaient fort honorablement approuvés -par les bons esprits de France et souvent réimprimés avec privilége du -roi. - -Mais il y eut dès lors un Index spécial, préparé au point de vue -de la politique monarchique, des libertés de l’Église gallicane, -et de l’_honnêteté_ française; index variable de sa nature, et -continuellement modifié par l’administration et par les magistrats. -Cet Index purement civil, confié exclusivement au syndicat de la -corporation des libraires, n’a jamais été mis au jour, sans doute parce -qu’il se modifiait suivant les circonstances. Le temps et l’usage se -chargeaient d’innocenter tel ouvrage qui avait été d’abord dénoncé -à la police et condamné par les tribunaux. Il serait utile, pour -l’histoire littéraire, de refaire cet Index de la Librairie, par ordre -chronologique, et de montrer par là les inexplicables changements de -l’opinion, en ce qui concerne les délits vrais ou prétendus de la -pensée et de la presse. Mais où retrouver les éléments de cet Index, -à partir du procès criminel intenté aux poëtes Théophile, Frenicle et -Colletet, en 1623, à l’occasion du _Parnasse satirique_? Le savant -Gabriel Peignot nous a donné deux volumes de Dictionnaire raisonné, -seulement pour les livres _condamnés au feu_; il faudrait au moins -quatre volumes pour les livres condamnés tacitement et supprimés par la -police, jusqu’à la Révolution de 89. - -En attendant que ce grand travail bibliographique s’exécute, nous -publierons ici une liste assez longue des ouvrages qui furent retirés -par les experts-syndics de la Librairie et détruits, sinon vendus -sous le manteau, lors de la vente publique des livres de feu M. de -Rochebrune, commissaire au Châtelet de Paris. Ce digne commissaire, -qui figure plusieurs fois d’une manière plaisante dans les journaux -de Bachaumont, était un excellent homme, un peu naïf et crédule, mais -très-ami des livres et des gens de lettres. Sa bibliothèque s’était -enrichie naturellement dans les expéditions de saisie qu’il eut à -faire pendant quarante ans à Paris: il avait ramassé de la sorte -beaucoup de livres très-rares et très-singuliers, qu’il lisait à ses -heures pour se délasser des fatigues du commissariat; il tenait aussi -certains volumes suspects, imprimés ou manuscrits, de la munificence -des auteurs, qu’il avait conduits à la Bastille, ou au For-l’Évêque, ou -au Châtelet, avec une déférence et une politesse dont les patients lui -savaient gré, d’autant plus qu’elles ne faisaient pas partie obligée de -son ministère. M. de Rochebrune était même lié intimement avec Piron, -Collé, Vadé, et quelques autres de même joyeuse humeur. Il fut regretté -au Parnasse, dans les tavernes et chez les libraires. - -Mussier fils, qui avait sa librairie sur le quai des Augustins, au -coin de la rue Gît-le-Cœur, fut choisi pour dresser le catalogue -des livres de M. de Rochebrune; la vente devait avoir lieu dans la -maison mortuaire, rue Geoffroy-l’Asnier. Mussier fils mit à part les -ouvrages défendus, les recueils de gravures obscènes, les livres trop -licencieux, les poésies trop érotiques. Nous voulons bien croire que -tout cela fut brûlé impitoyablement, quoique la vente en fût alors -très-facile par l’entremise des colporteurs qui exerçaient le commerce -secret de la librairie. Ensuite le libraire disposa les cartes de -son Catalogue; mais, au moment de l’impression, ces cartes furent -soumises à un nouveau contrôle d’experts qui marquèrent à l’encre -rouge une centaine d’articles, qu’on ne pouvait pas même exposer, par -leurs titres, au scandale de la publicité. La place que ces articles -occupaient est restée en blanc dans le Catalogue où les experts ont -laissé figurer une quantité d’ouvrages aussi et plus dangereux que ceux -qu’ils supprimaient. Parmi ces derniers, dont nous publions la liste -telle que les experts l’ont rédigée, on remarquera bien des livres, -qui aujourd’hui ne scandalisent personne, et auxquels la police ne se -soucie plus de donner la chasse dans les catalogues de la librairie de -luxe ou de la librairie à bon marché. - -Voici cette liste curieuse, qui servira désormais à remplir les lacunes -que les bibliographes regrettaient de trouver dans le célèbre Catalogue -du commissaire Rochebrune. - - -NOTE DES LIVRES ET MANUSCRITS PROHIBÉS ET RETIRÉS. - - Histoire du Christianisme, ou Réflexions sur la Religion - chrétienne, in-4, Mss. - - Les Princesses malabares, ou le Célibat philosophique, in-12. - - L’Existence de Dieu, par l’idée que nous en avons, in-8, XVIIIe - siècle, Mss. - - Dieu et l’Homme, 1771, in-12, br. - - Système de la Religion naturelle, in-4, Mss. - - Doutes sur la Religion, dont on a cherché l’éclaircissement de - bonne foi, in-4, Mss. - - Recherches de la Religion, 1760, in-12. - - La Religion chrétienne analysée.--Doutes sur la Religion, in-8, - Mss. - - La Religion du Médecin, de Brown, 1668, in-12. - - L’Évangile de la Raison, in-8, br. - - Lettres de Trasibule à Leucippe, in-4, Mss. - - Histoire de l’état de l’homme dans le Péché originel, 1731, in-12. - - Le Chemin du Ciel ouvert à tous les hommes, in-8, Mss. maroq. - - Extrait des Pensées de Jean Meslier, in-8, Mss. - - Sermons des Cinquante, in-8, Mss. - - Sermons du curé de Cotignac, in-4, Mss. - - Les Doutes, in-4, Mss. - - Recueil sur les matières les plus intéressantes, par Albert - Radicati, in-8. - - L’Antiquité dévoilée par ses usages, 1766, 3 vol. in-12, br. - - Discours sur la liberté de penser et de raisonner. _Londres_, - 1718, in-12. - - Les Trois Imposteurs, in-8, Mss. - - Questions et Lettres sur les miracles, in-8, br. - - David, ou l’Homme selon le cœur de Dieu, 1768.--Saül et David, - tragédie, 1760, in-12, br. - - L’Arétin, ou Paradis des Histoires de la Bible, 2 vol. in-12, br. - - Lettres iroquoises, 1755, in-12. - - Recueil de Pièces concernant le saint Nombril de Châlons, in-8, - Mss. - - Taxes de la Chancellerie romaine, ou la Banque du Pape, 1744, - in-12. - - Le Contrat social, par J.-J. Rousseau, 1762, in-12, br. - - L’Asiatique tolérant, in-12, br. - - Entretiens des Voyageurs sur mer, 4 vol. in-12. - - Apologie de la Révocation de l’Édit de Nantes et de la - Saint-Barthélemy, 1758, in-8. - - Avantages... du mariage des Prêtres, 2 vol. in-12. - - La Philosophie du bon sens, 2 vol. in-12. - - Principes de philosophie morale, ou Essais sur le mérite et la - vertu, 1745, in-12. - - Le Monde, son Origine et son Antiquité.--De l’Ame et de son - Immortalité, 1751, in-8. - - Histoire d’Ema, 1752, in-12. - - Histoire naturelle de l’Ame, trad. de Charpp, 1745, in-12. - - Œuvres de la Mettrie, 2 vol. in-12. - - De l’Esprit, in-4. - - Lettres sur les Sourds et Muets.--Lettres sur les Aveugles, 2 - vol. in-12. - - Lettres philosophiques de Voltaire, avec plusieurs pièces libres, - 1747.--La Fille de joie, 1751, maroquin. - - L’École de l’Homme, etc. 3 vol. in-12, en un relié. - - Les Mœurs, 1748, in-12. - - Le Cosmopolite, ou le Citoyen du monde, 1753.--Margot la - Ravaudeuse, in-12. - - Le Bonheur, poëme en six chants, 1773, in-12, br. - - Méditations philosophiques, in-8, Mss. - - Pensées philosophiques, 1746, in-12.--Pison, etc. - - Questions sur l’Encyclopédie, 1770, 9 vol. in-8, br. - - Mes Pensées. Qu’en dira-t-on? 1751, in-12. - - Œuvres de J.-J. Rousseau, 10 vol. in-8, br. - - Philosophie de la Nature, 1770, 3 vol. in-12, br. - - Lettres sur les Ouvrages philosophiques brûlés le 18 août 1770, - br. - - L’Art de faire des garçons, 2 vol. in-12. (A cause de la reliure.) - - La Pucelle de Voltaire, 1762, in-8. - - La Dunciade, ou la Guerre des Sots, 2 vol. in-8, br. - - Meursii Elegantiæ latini sermonis, 1657, in-12. - - L’Académie des Dames, figures, in-12, maroq. - - Angola, 2 vol. in-12. - - Le Berceau de la France, in-12. - - La Berlue, 1759, in-12. - - Les Bijoux indiscrets, 2 vol. in-8, fig. - - Le B..... (Bidet), histoire bavarde, 1749. - - Candide, 1761, in-12, br. - - Canevas de la Pâris, ou Mémoires pour l’histoire du Roule, in-12. - - Cléon, rhéteur cyrénéen.--Le Canapé couleur de feu, in-12, maroq. - - Le Cousin de Mahomet, 2 vol. in-12. - - L’École de la Volupté.--Essai sur l’esprit et les beaux - esprits.--Politique du Médecin, de Machiavel, in-12. - - La Fille de Joie, 1751.--Mlle Javotte, 1758, in-12. - - Histoire du prince Apprius, in-12. - - Histoire de la Brion, de la comtesse de Launay.--Vénus dans le - cloître, ou la Religieuse en chemise, in-12. - - Hipparchia, histoire grecque, in-12, maroq. - - L’Homme au Latin, ou la Destinée des Savants, 1769, in-8. - - Le Huron, ou l’Ingénu, 2 vol. in-12. - - Les Lauriers ecclésiastiques.--Mémoires pour la Fête des Fous, - in-8. - - Margot la Ravaudeuse.--L’Art d’aimer et le Remède d’amour, in-8, - maroq. - - La Messaline, in-12, br. - - La Princesse de Babylone, in-8, br. - - Les Reclusières de Vénus, in-8. - - Le Sopha, 2 vol. in-12. - - Tanzaï et Néardané, 2 vol. in-12. - - La Tourière des Carmélites.--L’Origine des C..... sauvages, - in-12, br. - - Le Moyen de parvenir, 2 vol. in-12. - - Le Cabinet satirique, in-8, maroq. - - La Légende joyeuse, ou les Leçons de Lampsaque, in-12. - - Pièces libres de Ferrand.--Nocrion, conte allobroge.--Tourière - des Carmélites, in-12, maroq. - - Poésies galantes latines et françaises, 2 vol. in-12, et un - volume italien. - - Passe-temps des Mousquetaires, in-12. - - Le Balai, poëme, in-8. - - Aventures de Pomponius, 1724, in-12. - - Mémoires pour..... l’Histoire de Perse, 1746, in-12. - - Amours de Zeokinizul, roi des Kofirans, in-12. - - La Dernière Guerre des Bêtes, 1758, in-12. - - Mémoires de Mme de Pompadour, 2 vol. in-12. - - L’Espion chinois, 3 vol. in-12, br., 1765. - - Mémoires de M. de T....., maître des requestes, in-8, Mss. - - Jean danse mieux que Pierre, in-12. - - Les Jésuites en belle humeur, 1760, in-12. - - Histoire de la Bastille, 5 vol. in-12, br., figures. - - Histoire amoureuse des Gaules, 5 vol. in-12. - - Extrait du Dictionnaire de Bayle, 2 vol. in-8, br. - - Analyse de Bayle, 4 vol. in-12. - - -Cette liste est intéressante; on y voit figurer des ouvrages peu -édifiants, il est vrai, mais très-littéraires, tels que le _Moyen -de parvenir_, le _Cabinet satirique_, etc., qui se trouvent souvent -décrits dans la plupart des catalogues de vente imprimés à cette -époque. On y rencontre naturellement quelques écrits hétérodoxes de -Voltaire, de Fréret, du baron d’Holbach, de J.-J. Rousseau; mais on -peut supposer que la qualité du propriétaire de cette bibliothèque fut -pour beaucoup dans la proscription des livres, qu’on n’a pas voulu -laisser vendre sous la garantie du nom d’un commissaire au Châtelet -de Paris. C’est ainsi que, dans ces derniers temps, le Conseil de -l’instruction publique s’est ému du Catalogue des livres plus que -légers qui composaient la bibliothèque de feu Noël, ancien inspecteur -de l’Université, et a exigé l’épuration de cette bibliothèque avant -la vente. Quoi qu’il en soit, les experts désignés à l’effet d’épurer -aussi le Catalogue des livres de M. de Rochebrune n’ont pas pris garde -à certains ouvrages plus hardis et plus scabreux que ceux qu’ils -retranchaient. Nous citerons les suivants qui sont restés à leur place -dans le Catalogue. - - - Nos 2270. Contes très-mogols. _Paris_, 1770, in-12. - - 2319. Aventures philosophiques. _Tonquin_, 1766, in-12. - - 2334. Cela est singulier, histoire égyptienne, 1752, in-18, - imprimé sur papier bleu. - - 2353. Giphantie. _Babylone_, 1760, in-12. - - 2374. Histoire et Aventures de dona Rufine. _Paris_, 1751, in-12. - - 2383. Kanor, conte traduit du sauvage. _Amsterdam_, 1750, in-12. - - 2387. Les Libertins en campagne. _Au Quartier-Royal_, 1710, in-12. - - 2389. Lucette, ou les Progrès du libertinage. _Londres_, 1765, 3 - vol. in-12. - - 2425. Mille et une Fadaises, contes à dormir debout. 1742, in-12. - - 2433. Les Nouvelles Femmes. _Genève_, 1761, in-8. - - 2435. La Nuit et le Moment, ou les Matinées de Cythère. - _Londres_, s. d., in-12. - - 2436. On ne s’y attendait pas. _Paris_, 1773, 2 vol. in-12. - - 2443. Le Plaisir et la Volupté, conte allégorique, 1752, in-12. - - 2447. Psaphion, ou la Courtisane de Smyrne. 1748, in-12. - - 2458. Les Sonnettes, ou Mémoires du marquis de... 1751, in-12. - - 2460. Tant mieux pour elle. In-12. - - 2464. Les Têtes folles. _Paris_, 1753, in-12. - - 2372. Zéphirine, ou l’Époux libertin, anecdote volée. - _Amsterdam_, 1771, in-8. - - -Ce sont précisément ces petits romans de galanterie transcendante que -les censeurs de l’Université ont supprimés dans le Catalogue de feu -Noël, sans doute parce qu’ils les connaissaient bien: _experto crede -Roberto_. Les experts de 1774 n’avaient pas probablement la science -infuse en ces sortes de matières. L’échantillon que nous avons donné du -Catalogue de Rochebrune suffira pour prouver que ce joyeux commissaire -était digne d’être l’ami de Crébillon fils et du chevalier de Mouhy. - - - - - PRIX - DES - LIVRES DE THÉOLOGIE - EN 1797. - - -Lors de la suppression des ordres monastiques et des maisons -religieuses, il y eut une baisse immédiate dans le prix des livres -de théologie, non-seulement parce que les bibliothèques de couvents -contenaient une énorme quantité de ces sortes de livres, qui allaient -inévitablement rentrer dans la circulation commerciale, mais parce -que les fonds des éditions publiées par les Bénédictins de Saint-Maur -et par d’autres congrégations se trouvaient accumulés dans des dépôts -qui devenaient propriété nationale. Pendant cinq ou six ans, en effet, -ces beaux livres, si précieux pour l’histoire, furent frappés d’un tel -discrédit, qu’on les vendait au poids du papier, et qu’on détruisait -ainsi des éditions presque entières. Quelques libraires pressentirent -alors que les grandes collections des Pères, des Conciles, des -historiens de l’Église, reprendraient bientôt leur valeur; ils -achetèrent, comme papier à la rame et comme vieux papier, tout ce -qu’ils purent trouver dans ce genre, et ils ne tardèrent pas, en effet, -à réaliser d’énormes bénéfices, en vendant à l’étranger d’abord, -et, peu de temps après, en France, ces ouvrages excellents, dont le -Gouvernement avait, pour ainsi dire, provoqué la destruction. - -Une vente à l’encan, qui eut lieu à Paris, rue et porte Saint-Jacques, -les 15 et 16 floréal an VI (1797), révéla tout à coup une hausse -inattendue sur les livres de théologie que le libraire chargé de la -vente avait osé admettre dans une notice sommaire. Ravier, qui publiait -alors son _Journal de la librairie et des arts_, y inséra un extrait de -cette notice, qu’il fit précéder des observations suivantes, que nous -croyons devoir reproduire à cause de leur justesse, malgré leur mauvais -style; c’est un document curieux pour constater les variations du prix -des livres: - - «Nous insérons la notice suivante, quoique peu conséquente, - parce qu’elle contient un genre de livres qu’on ne rencontre - pas très-fréquemment dans les ventes, la plus grande partie - des bibliothèques qui les contenoient ayant été fondues dans - les dépôts nationaux; on sera surpris de voir que des livres, - qu’on ne croyoit pas susceptibles aujourd’hui d’un grand - produit, aient été portés à leur ancienne valeur, et plus - surpris que le Gouvernement n’ait pas été conseillé, lorsqu’il - en étoit encore temps, de faire passer, en Espagne, en Portugal - et en Italie, ces masses énormes, qu’il auroit pu échanger - très-avantageusement. Il n’est plus temps aujourd’hui de - s’occuper de cette idée; les circonstances ont fixé, dans tous - les gouvernements, et dans les corporations religieuses surtout, - cet esprit d’inquiétude qui s’accorde moins avec les acquisitions - de ce genre qu’avec tout autre. Il ne reste d’autre moyen d’en - tirer parti que de les verser dans le commerce, ce dont on nous - menace tous les jours; mais, si ce projet s’effectue, les volumes - de 15 à 18 francs, la plupart de ces chefs-d’œuvre d’impression - se vendront au poids, et, pour retirer une goutte d’eau, le - Gouvernement aura porté le dernier coup au commerce. Ainsi, pour - n’avoir pas saisi le moment opportun de s’en défaire, il se - trouve aujourd’hui dans l’impérieuse nécessité de les conserver.» - - - J. Menochii Commentarii totius Scripturæ, studio R. J. de - Tournemine. _Parisiis_, 1719; 2 vol. in-fol., 19 fr. (Valeur - actuelle, selon le _Manuel du Libraire_, de Brunet, 24 à 30 fr.; - estimé 30 à 45 fr.) - - Œuvres de Bossuet. _Paris_, 1743, 20 vol. in-4, v. m., 106 fr. - (Selon Brunet, 100 fr. environ, après avoir valu 250 à 300 fr. - sous la Restauration; estimé 150 à 180 fr.) - - J. Goar, Rituale Græcorum, gr. et lat. _Parisiis_, 1647, in-fol., - 18 fr. (Selon Brunet, 30 fr.) - - Pontificale romanum, in-fol., fig.; net 10 fr. (Selon Brunet, 20 - à 24 fr.) - - J. Cottelerii Patres apostolici, gr. et lat., ex edit. J. - Clerici. _Amsterd._, 1724; 2 vol. in-fol., 35 fr. (Selon Brunet, - 120 à 150 fr.) - - L. Dacherii Spicilegium veterum aliquot scriptorum. _Parisiis_, - 1723; 8 vol. in-fol., 30 fr. (Selon Brunet, 100 fr.; estimé 150 à - 180 fr.) - - Ecclesiæ Græciæ monumenta, gr. et lat., ex edit. J. Cottelerii, - _Parisiis_, 1677; 3 vol. in-4, 15 fr. (Selon Brunet, 30 à 36 fr.; - estimé 60 à 90 fr.) - - S. Justini opera, gr. et lat., ex edit. Benedictinorum. - _Parisiis_, 1742; in-fol., 20 fr. (Selon Brunet, 40 à 48 fr.; - estimé 50 à 80 fr.) - - S. Cypriani opera, ex edit. Steph. Baluzii. _Parisiis_, 1726; - in-fol., 19 fr. (Selon Brunet, 36 à 40 fr.; estimé 50 à 70 fr.) - - - S. Irenei opera, gr. et lat., ex edit. B. Massuet. _Parisiis_, - 1710; in-fol., 18 fr. (Selon Brunet, 40 à 48 fr.; estimé 40 à 60 - fr.) - - S. Hilarii opera, gr. et lat., ex edit. Petri Constant. - _Parisiis_, 1693; in-fol., 13 fr. (Selon Brunet, 30 à 36 fr.; - estimé 40 à 60 fr.) - - S. Cyrilli Hierosolymitani opera, gr. et lat., ex recensione A. - Touttée. _Parisiis_, 1720; in-fol., 18 fr. (Selon Brunet, 36 à 48 - fr.; estimé 50 à 70 fr.) - - S. Basilii magni opera, gr. et lat., ex edit. J. Garnier. - _Parisiis_, 1721; 3 vol. in-fol. (Selon Brunet, 120 à 150 fr.; - estimé 150 à 180 fr.) - - S. Ambrosii opera, ex edit. Le Nourry. _Parisiis_, 1686; 2 vol. - in-fol., 65 fr. (Selon Brunet, 70 à 72 fr.; estimé 70 à 100 fr.) - - S. Joannis Chrysostomi opera, gr. et lat., ex edit. Bern. de - Montfaucon. _Parisiis_, 1718; 13 vol. in-fol., 200 fr. (Selon - Brunet, 500 à 600 fr.; estimé 800 fr.) - - S. Hieronymi opera, ex edit. Ant. Pouget. _Parisiis_, 1693; 5 - vol. in-fol., 94 fr. (Selon Brunet, 120 à 150 fr.; estimé 200 à - 250 fr.) - - S. Augustini opera, ex edit. Benedictinorum. _Parisiis_, 1679; 8 - vol. in-fol., 73 fr. (Selon Brunet, 200 à 250 fr.; estimé 250 à - 350 fr.) - - S. Leonis magni opera, ex edit. Pascasii Quesnel. _Lugduni_, - 1700; in-fol. Réuni à l’article suivant, faute d’acquéreur. - - S. Prosperi opera, ex edit. L. Mangeart. _Parisiis_, 1711; - in-fol., 18 fr. (Selon Brunet, 24 à 36 fr.; estimé 40 à 50 fr. - Quant à l’édition des Œuvres de saint Léon, en un seul volume, - elle est peu estimée en comparaison des éditions de Rome et de - Venise, en 3 vol in-fol. chacune; néanmoins, elle vaut bien 15 à - 25 fr.) - - S. Gregorii magni opera, ex edit. Benedictinorum. _Parisiis_, - 1705; 4 vol. in-fol., 71 fr. (Selon Brunet, 80 à 120 fr.; estimé - 150 à 200 fr.) - - Guarini Grammatica hebraica et lexicon, 4 vol. in-4, v. m., 54 - fr. (Selon Brunet, 40 à 48 fr.; estimé 50 à 80 fr.) - - -On voit, par le rapprochement de ces différents prix à cinquante et -soixante ans d’intervalle, que les bons livres tombés au rabais par -suite de circonstances qu’on peut appeler de force majeure, ne manquent -jamais de se relever et de remonter à leur ancien prix, sinon à un -prix supérieur. Ainsi la vente du C***, au mois de floréal an VI, fut -comme le signal de la hausse qui n’a pas cessé depuis de favoriser -le commerce des grands ouvrages de théologie, et qui ne paraît pas -même s’être arrêtée par suite de la réimpression à bon marché de ces -ouvrages, indispensables à toute bibliothèque d’érudition. - - - - - PLAN D’UNE ÉDITION - DES - OPUSCULES D’ANTOINE-ALEXANDRE BARBIER. - - -Les bibliographes sont généralement un peu paresseux, dès qu’il s’agit -de publier; ils travaillent beaucoup, ils travaillent sans cesse; ils -entreprennent et ils mènent à bonne fin des ouvrages immenses, dont -l’idée seule épouvanterait le littérateur le plus prodigue de son -encre, mais qu’on ne leur parle pas de faire imprimer: ils n’ont jamais -fini la tâche qu’ils se sont imposée, ils ne la jugent jamais assez -parfaite, ils veulent toujours y ajouter, et ils y ajoutent toujours. -Voilà comment tant de beaux travaux bibliographiques restent inédits, -quoique achevés. Adry, Mercier de Saint-Léger, Beaucousin et tant -d’autres, ont laissé une prodigieuse quantité de notes manuscrites qui -feraient d’excellents livres. - -Cet exorde n’a pas d’autre objet que de chercher querelle (et Dieu -fasse qu’il me le pardonne!) à mon cher et savant collègue, M. -Louis Barbier, directeur de la Bibliothèque du Louvre. Je l’accuse -hautement de négligence, sinon de paresse, à l’égard de l’admirable -monument bibliographique élevé par son illustre père, et continué par -lui avec tant de zèle et de persévérance; oui, je lui reproche, dans -un sentiment d’affectueuse et sincère sympathie qu’il appréciera, de -ne pas faire paraître une nouvelle édition augmentée et complète du -_Dictionnaire des anonymes et pseudonymes_. Ce dictionnaire, dont la -seconde édition (Paris, Barrois, 1822-27, 4 vol. in-8) est épuisée -depuis plus de trente ans, n’est pas seulement un livre utile et -vraiment digne d’estime, c’est un livre nécessaire, indispensable -pour quiconque s’occupe de bibliographie; tout le monde désire, tout -le monde attend une réimpression que M. Louis Barbier nous a promise, -et qu’il nous doit, à nous tous qui sommes les humbles et fidèles -disciples de l’auteur du célèbre _Dictionnaire des anonymes_. - -Ce dictionnaire est presque un chef-d’œuvre de critique et d’érudition; -on peut le perfectionner en certaines parties, on peut l’augmenter et -l’étendre, on peut surtout le continuer jusqu’à présent, mais il ne -faut pas songer à le refondre ou à le refaire sur un nouveau plan. Ce -serait en détruire l’économie et lui ôter sa valeur intrinsèque. Il -s’agit là d’un ouvrage essentiellement remarquable, connu partout, cité -sans cesse et adopté d’une manière définitive. Si cet ouvrage était -de ceux qui changent de forme et qui se remplacent par d’autres plus -complets et mieux exécutés, les exemplaires qu’on voit passer de temps -en temps dans les ventes publiques trouveraient-ils acquéreur au prix -de 70 à 80 francs? Au reste, nous savons, de bonne source, que M. Louis -Barbier n’a pas cessé depuis trente-cinq ans de préparer l’édition que -nous lui demandons avec instances aujourd’hui, au nom des bibliographes -et des bibliophiles, pour l’honneur de la mémoire de son digne père. - -Mais ce n’est point assez, et s’il fait droit à notre demande, comme -nous l’espérons, nous sommes déterminés à lui demander davantage. Il -ne prendra pas, Dieu merci, nos demandes en mauvaise part. Nous lui -demandons, dès à présent, de réunir les opuscules bibliographiques -d’Antoine-Alexandre Barbier, et de les publier aussi, pour la plus -grande joie des bons bibliophiles. Il y a maintenant un public, et -même un public nombreux et passionné, pour ces sortes de publications. -Les brochures que Peignot faisait imprimer à petit nombre pour -les distribuer à ses amis, qui ne les lisaient pas toujours, sont -recherchées maintenant par les amateurs, qui se les disputent dans -les ventes, à des prix de plus en plus excessifs. Quand Techener -recueillera les œuvres bibliographiques de Charles Nodier, il trouvera -plus de souscripteurs que le charmant conteur et spirituel écrivain -n’en eut pour ses romans et ses nouvelles fantastiques. Le moment est -bon, ce me semble, pour rassembler en corps d’ouvrage les travaux -épars, oubliés ou inconnus, d’un bibliographe. - -Antoine-Alexandre Barbier a été un des meilleurs collaborateurs de -Millin, et il a répandu quantité de mémoires, de notices et de -lettres dans la volumineuse collection du _Magasin_ et des _Annales -encyclopédiques_, collection précieuse que les grandes bibliothèques -publiques ne possèdent pas. Auparavant, il coopérait à la rédaction -du _Mercure de France_; plus tard, il a prêté son concours à d’autres -recueils périodiques, ainsi qu’à diverses publications collectives. -Tout ce qu’il a écrit pour les journaux et pour les encyclopédies est -marqué au coin d’un rare esprit de critique. Aucun de ses contemporains -ne fut initié mieux que lui aux détails intimes de l’histoire -littéraire, non-seulement pour la France, mais encore pour les pays -étrangers. Personne ne traitait comme lui un point de bibliographie -raisonnée; personne ne composait plus solidement un article de -biographie; personne, en un mot, ne faisait un meilleur usage des -livres, et personne ne savait mieux les juger. - -N’est-il pas étrange et monstrueux que des travaux si utiles et si -estimables soient comme non avenus, et se trouvent enfouis çà et là -dans des collections qu’on ne lit plus? Eh bien! je propose d’en -extraire avec soin tout ce qui doit former les œuvres bibliographiques -et critiques de l’auteur du _Dictionnaire des Anonymes_. Quelques-unes -de ces notices ont été tirées à part, et même le marquis de -Chateaugiron avait fait imprimer à dix exemplaires un titre destiné à -les réunir en volume. Ces dix exemplaires, que sont-ils devenus? Nous -n’en avons pas vu passer un seul dans le flot incessant des ventes de -livres. Mais un volume ne suffit pas pour nous contenter, il en faut -trois, il en faut quatre et davantage, si notre cher collègue, M. -Louis Barbier, nous donne satisfaction en publiant les travaux inédits -de son père, notamment les rapports que le bibliothécaire de l’empereur -Napoléon Ier rédigeait, par ordre, sur des ouvrages anciens et nouveaux. - -Voici comment j’entendrais la division des œuvres d’Antoine-Alexandre -Barbier. - - -I. _Lettres bibliographiques._ Je comprendrais sous ce titre les -lettres de différents genres que l’auteur a fait insérer dans les -journaux, de 1795 à 1825. Je vais citer, sans ordre méthodique, celles -de ces lettres qui sont venues à ma connaissance. - - - Lettres relatives à divers points d’histoire littéraire. (_Clef - du cabinet des souverains_, nos 1717, 1331, 1334 et 1785.) - - Lettre aux rédacteurs des Soirées littéraires. (T. III, p. 142 de - ce Recueil.) - - Lettre sur l’Histoire de Marie Stuart, par Mercier, de Compiègne. - (_Mercure de France_, t. XX, p. 236.) - - Lettre sur le Gouvernement civil de Locke, et particulièrement - sur les traductions françaises de cet ouvrage. (_Ibid._, t. XXII, - p. 29.) - - Lettre sur les Aventures de Friso, par Guillaume de Haren, - traduites par Jansen, et sur la littérature hollandaise. - (_Ibid._, t. XXIII, p. 3.) - - Lettre sur le jugement que l’auteur des Soirées littéraires a - porté du philosophe Favorin et de J.-J. Rousseau. (_Ibid._, t. - XXVI, p. 357.) - - Lettre sur l’Aristénète grec et l’Aristénète français. (_Ibid._, - t. XXIX, p. 25.) - - Lettre contenant la dénonciation de plusieurs plagiats. (_Ibid._, - t. XXIX, p. 94.) - - Lettre à Chardon de la Rochette sur la bibliographie. (_Magasin - encyclopédique_, 1799, t. III, p. 97.) - - Lettre à Millin sur quelques articles du Magasin encyclopédique. - (_Ibid._, 1799, t. V, p. 79.) - - Lettre au même sur un article relatif à dom Lieble. (_Ibid._, - 1814, t. II, p. 369.) - - Lettre sur la traduction de Plaute, par Levée. (_Ibid._, t. VI, - 1815, p. 275.) - - Lettre au sujet de la Notice nécrologique de Ripault. (_Revue - encyclopédique_, t. XXII, p. 766.) - - Nombreuses lettres publiées depuis la mort d’Antoine-Alexandre - Barbier, dans le _Bulletin du Bibliophile_ et dans d’autres - recueils littéraires par les soins de son fils. - - -II. _Études bibliographiques._ Ce sont des dissertations et des -notices, dans lesquelles l’auteur a prouvé qu’il ne s’arrêtait pas aux -titres des livres, et qu’il envisageait toujours la bibliographie au -point de vue littéraire. - - - Catalogue des livres qui doivent composer la bibliothèque d’un - lycée; rédigé à la demande de Fourcroy. (_Paris, impr. de la - République_, an XII-1803, in-12 de 43 p.) - - Préface et table des divisions du Catalogue des livres de la - bibliothèque du Conseil d’État. (_Paris_, an XI-1803, in-8 de 54 - pages.) - - Réponse à un article du Mercure de France relatif au Dictionnaire - des Anonymes. (_Paris_, 1807, in-8; réimprimé à la fin du t. IV - de la 1re édit. de ce Dictionnaire.) - - Notice sur les éditions des Vies de Plutarque et du roman - d’Héliodore; traduits par Amyot. (A la suite du t. IV de la 1re - édit. du Dictionnaire des Anonymes.) - - Articles insérés dans l’_Encyclopédie moderne_ de Courtin: - _Anonymes_, _Autographes_, _Bibliographie_, _Catalogue_. - - Analyse du Mémoire de Mulot sur l’état actuel des bibliothèques. - (_Mercure de France_, t. XXVII, p. 33.) - - Anecdote bibliographique sur les _Illustrium et eruditorum - virorum Epistolæ_. (_Magasin encyclopédique_, 1802, t. I, p. 235.) - - --Sur le véritable auteur de la Connoissance de la mythologie. - (_Ibid._, 1801, t. I, p. 37.) - - --Sur l’Histoire critique du Vieux Testament. (_Ibid._, 1803, t. - I, p. 295.) - - Notice du Catalogue raisonné des livres de la bibliothèque de - l’abbé Goujet. (_Ibid._, 1803, t. V, p. 182, et t. VI, p. 139.) - - Notice des principaux ouvrages relatifs à la personne et aux - ouvrages de J.-J. Rousseau. (_Annales encyclopédiques_, 1818, t. - IV, p. 1.) - - Notice sur les dictionnaires historiques les plus répandus. - (_Revue encyclopédique_, t. I, p. 142.) - - Notice sur la table des matières du Magasin encyclopédique. - (_Ibid._, t. I, p. 574.) - - Notice sur les Recherches de Petit-Radel, relatives aux - bibliothèques et à la bibliothèque Mazarine. (_Ibid._, t. I, p. - 575, et t. II, p. 360.) - - Notice sur le Manuel du Libraire, de M. Brunet. (_Ibid._, t. - VIII, p. 154.) - - Notice bibliographique sur les Lettres portugaises. (_Ibid._, t. - XXII, p. 707.) - - État des différentes Bibliothèques publiques de Paris en 1805. - (Imprimé dans l’_Annuaire administratif et statistique_ du - département de la Seine, par P.-J.-H. Allard.) - - Réflexions sur l’anecdote relative à la première édition de - l’Imitation de Jésus-Christ, traduite par l’abbé de Choisy. - (_Publiciste_, 16 prairial an XII.) - - --Sur une édition rare de l’Exposition de la Doctrine de l’Église - catholique, par Bossuet. (_Journal des Débats_, 15 fructidor an - XII.) - - Notice des principales éditions des Fables et des Œuvres de la - Fontaine. (Imprimé dans l’ouvrage de Robert, intitulé: _Fables - inédites des_ XIIe, XIIIe _et_ XIVe _siècles_, 1825.) - - -On grouperait dans ce volume d’études bibliographiques toutes les -notices qui se rapportent plus particulièrement à la bibliographie et à -la recherche des anonymes. - - -III. _Notices biographiques._ La plupart de ces notices tiennent -tellement à la bibliographie, qu’on pourrait les faire entrer dans le -volume précédent. Nous signalerons seulement les plus remarquables. - - - Notice sur la vie et les ouvrages de David Durand. (_Magasin - encyclopédique_, t. IV, p. 487; réimpr. avec des additions à la - fin du t. IV de la 1re édit. du _Dictionnaire des Anonymes_.) - - Particularités sur Mouchet. (_Ibid._, 1807, t. IV, p. 62.) - - Notice sur la vie et les ouvrages de Louis-Théodore Hérissant. - (_Ibid._, 1812, t. VI, p. 85.) - - Notice sur la vie et les ouvrages de Thomas Guyot. (_Ibid._, - 1813, t. IV, p. 275.) - - Notice sur la vie et les ouvrages de l’abbé Denina. (_Ibid._, - 1814, t. I, p. 113.) - - Notice sur Jean Heuzet. (_Mag. encycl._, 1814, t. II, p. 176.) - - Notice sur la vie et les ouvrages de Casimir Freschot. (_Ibid._, - 1815, t. VI, p. 304.) - - Notice sur la vie et les ouvrages d’Auguste-Nicolas de - Saint-Genis. (_Annales encyclopédiques_, 1817, t. III.) - - Notice nécrologique sur l’abbé Grosier. (_Revue encyclopédique_, - t. XXI, p. 740.) - - Notice sur Jean Rousset. (Prospectus de la 9e édition du - Dictionnaire biographique de Prudhomme, 1809.) - - Notice sur la vie de Moulines. (En tête de sa traduction des - Écrivains de l’Histoire Auguste, 1806.) - - Notice sur la vie et les ouvrages de Collé. (En tête du Journal - historique de Collé, 1807.) - - Notice sur Néel. (En tête du Voyage de Paris à Saint-Cloud, 1797.) - - -Et beaucoup d’autres notices biographiques qui devaient figurer dans -le second volume de l’_Examen critique des Dictionnaires historiques_, -volume que l’auteur ne voulait publier qu’après l’achèvement de la -_Biographie universelle_ de Michaud. - - -IV. _Notices littéraires._ C’est encore de la bibliographie raisonnée -et critique de main de maître. - - - Dissertation sur soixante traductions françaises de l’Imitation - de Jésus-Christ. (_Paris_, Lefebvre, 1812, in-12.).--M. Louis - Barbier a vivement excité notre intérêt, en nous apprenant que - son père avait laissé un exemplaire de ce savant ouvrage tout - chargé de corrections et d’additions. - - --Sur les Lettres manuscrites de P.-D. Huet. (_Mercure de - France_, t. XXVI, p. 289.) - - --Sur les Contes et Nouvelles de Mirabeau. (_Ibid._, t. XXXIII, - p. 263.) - - --Sur les Œuvres de Vauvenargues. (_Ibid._, t. XXXIV, p. 204.) - - --Sur l’Introduction à l’Analyse infinitésimale, d’Euler. - (_Ibid._, t. XXXVI, p. 342.) - - Examen de plusieurs assertions hasardées par la Harpe dans sa - Philosophie du XVIIIe siècle. (_Magasin encyclopédique_, 1805, t. - III, p. 5.) - - --Sur le Recueil des Lettres de Mme de Sévigné. (_Mag. encycl._ - 1801, t. VI, p. 7.) - - --Sur le poëme de la Conversation, du P. Janvier. (_Revue - philosophique_, 1807, 2e trimestre, p. 88.) - - Rapport au Conseil du Conservatoire des objets de science - et d’art, sur le Recueil des Lettres de P.-D. Huet, évêque - d’Avranches, trouvé parmi les livres de l’ex-jésuite Querbœuf. - (_Journal des Savants_, an V, p. 334.) - - -Je m’arrête, car il faut savoir se borner, même en bibliographie; je -ne pousserai pas plus loin cette nomenclature qui, si variée qu’elle -soit, ne supplée pas aux articles eux-mêmes qui se recommandent tous -par une connaissance approfondie du sujet et par des observations -aussi savantes qu’ingénieuses. Ces articles ont été fort remarqués au -moment de leur apparition dans le _Magasin encyclopédique_, dans la -_Revue encyclopédique_, etc.; mais lorsqu’ils seront réunis et classés -systématiquement, ils offriront un intérêt de plus, en présentant sous -un nouveau jour le talent analytique et critique d’Antoine-Alexandre -Barbier. Ce volume de mélanges littéraires viendra se placer avec -honneur dans les bibliothèques, à côté de recueils du même genre qui -appartiennent à la même époque, et qui réunissent les articles et les -feuilletons de Dussault, Feletz, Maltebrun et Boissonade. - -Mon cher collègue, M. Louis Barbier, ne me saura pas mauvais gré, -sans doute, d’avoir évoqué le souvenir bibliographique de son savant -et vénéré père: il approuvera certainement la publication que je lui -propose de faire de ces opuscules, qui ne demandent qu’à être réunis -et coordonnés pour acquérir toute leur importance littéraire; mais -il aura quelque prétexte plausible à faire valoir, pour s’excuser -de n’avoir pas encore publié la troisième édition du Dictionnaire -des Anonymes: il me dira que son manuscrit est prêt depuis dix ans, -depuis vingt ans même, ce que je me plais à reconnaître avec plaisir, -mais qu’un libraire lui a manqué pour entreprendre une édition aussi -coûteuse... Il y a dix ans, il y a vingt ans de cela; la bibliographie -n’était pas alors en bonne odeur auprès de la librairie marchande, et -le _Dictionnaire des Anonymes_, qu’on avait vu tomber à vil prix (10 à -15 fr. l’exemplaire), passait pour un livre _dur à la vente_; l’éditeur -Barrois se plaignait même d’avoir fait une triste affaire; mais tel -temps, telle mode; aujourd’hui le même _Dictionnaire des Anonymes_, -réimprimé avec les augmentations qu’il réclame, se vendra sur-le-champ -à 1,500 exemplaires, et le reste de l’édition ne moisira pas en -magasin. Vienne donc le plus tôt possible cette troisième édition, -revue, corrigée et augmentée par le fils de l’auteur: elle aura le -même succès que la cinquième édition du _Manuel du Libraire_, de ce -chef-d’œuvre incomparable de la science bibliographique, auquel le -vénérable M. Brunet met la dernière main à l’âge de quatre-vingt-deux -ans, M. Brunet, notre maître à tous et le glorieux chef de la -bibliographie française. - - -NOTA. M. Louis Barbier, à qui je reproche de nous faire attendre si -longtemps la réimpression du _Dictionnaire des Anonymes_, n’en a pas -moins dignement suivi les traces de son père, en faisant, de la -bibliothèque du Louvre, de cette bibliothèque que son père a créée, -une des plus belles, des plus riches, des plus curieuses bibliothèques -du monde. Une autre fois, je vous parlerai du bibliothécaire, à propos -de cette bibliothèque merveilleuse qui vient d’attirer à elle et -d’absorber la bibliothèque de mon ami Motteley. Dieu merci! les livres -de Motteley sont en bonnes mains et sous bonne garde. - - - - - EXTRAITS - D’UNE - CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE. - - -I - -La lettre suivante, datée de janvier 1858, renferme une curieuse -anecdote de l’histoire littéraire: - - «En feuilletant un charmant petit volume: _Un Million de rimes - gauloises_, lequel aura pour lecteurs tout ce qui reste de - Gaulois en France, je remarque, à la page 256, une Épitaphe de - Désaugiers, _par lui-même_, que je vous demande la permission de - restituer à son véritable auteur, malgré le témoignage de Charles - Nodier, sur lequel se fonde l’éditeur du recueil, M. Alfred de - Bougy. Cette épitaphe, si mes souvenirs ne me trompent pas, - fut improvisée par M. Paul Lacroix, le jour même de la cruelle - opération que Désaugiers venait de subir et qui paraissait - avoir bien réussi. M. Paul Lacroix envoya ces vers dans une - lettre de félicitations adressée au pauvre malade, qui devait - succomber peu de jours après, et qui s’empressa de répondre par - quatre vers sur les mêmes rimes. Les deux pièces de vers furent - successivement imprimées alors dans deux numéros du _Figaro_, - rédigé par le Poitevin Saint-Alme, Maurice Alhoy, Étienne Arago, - Jules Janin, etc. On a, depuis, recueilli les vers de M. Paul - Lacroix, et on a oublié ceux de Désaugiers, qui ne méritent pas - cet oubli. Mais où trouver une collection complète du _Figaro_, - pour y chercher l’épitaphe que Désaugiers a faite sur son lit - de douleurs et qui aurait pu être gravée sur sa tombe, peu de - jours après? M. Alfred de Bougy nous donnera peut-être les - deux épitaphes dans la seconde édition du _Million de rimes - gauloises_? Ce sera donc pour le mois prochain. - - «UN VIEUX RÉDACTEUR DU PREMIER FIGARO.» - - -II - -Le bibliophile Jacob, dans une suite d’articles consacrés à l’histoire -des mystificateurs et des mystifiés, a de nouveau attiré l’attention -sur un livre très-singulier et très-divertissant, assez rare et peu -connu, qu’on réimprimera peut-être un jour[22]. Ce livre est intitulé: -_Correspondance philosophique de Caillot Duval, rédigée d’après -les pièces originales, et publiée par une société de littérateurs -lorrains_ (Nancy et Paris, 1795, in-8). Le bibliophile Jacob attribue -à Fortia de Piles cette prodigieuse mystification, qui consistait -à écrire de Nancy une série de lettres ridicules, sous divers -pseudonymes, à différentes personnes plus ou moins notables de Paris, -et à obtenir ainsi une série de réponses authentiques sur des sujets -plus ou moins saugrenus. Fortia de Piles fit imprimer impitoyablement -les réponses avec les lettres, mais il eut toutefois la précaution -de ne représenter certains noms que par des initiales, qui étaient -alors transparentes, et qui sont devenues tout à fait inintelligibles -pour nous. Un amateur nous communique une Clef manuscrite de la -_Correspondance philosophique de Caillot Duval_, trouvée dans un -exemplaire qui appartenait au marquis de Fortia d’Urban, cousin de -l’auteur. - - [22] Il a été réimprimé, en effet, par les soins de M. - Lorédan Larchey, mais avec des retranchements regrettables. - - - CLEF DE LA CORRESPONDANCE PHILOSOPHIQUE DE CAILLOT DUVAL. - - Tiré d’un exemplaire ayant appartenu au marquis de Fortia. - - - L’abbé AUB. _Aubert._ - M. B., secrétaire de l’acad. d’Amiens _Baron._ - M. BEAU., à Marseille _Beaujard._ - M. BERTHEL., à Paris _Berthelemot._ - Mlle BER., à Paris _Bertin._ - M. B., à Nancy _Beverley._ - M. BL. DE SAIN _Blin de Sainmore._ - M. CAR., facteur de Cors _Caron._ - M. CHAUM., perruquier _Chaumont._ - M. CHER., à Paris _Chervain._ - Mme DE LAU., à Paris _Delaunay._ - M. DORS., de la Comédie Italienne _Dorsonville._ - Mme DU GA., de la Comédie Italienne _Dugazon._ - M. DUV., au Grand Monarque. _Duval._ - Le P. HERV., aux Augustins. _Le P. Hervier._ - M. L..r, maître de musique. _Lair._ - M. L., à Paris. _Laïs._ - Mlle LAU., de la Comédie française. _Laurent._ - M. LE C., à Abbeville. _Le Cat._ - M. L’HEUR. DE CHAN. _L’Heureux de Chanteloup._ - M. M.....y, libraire à Caen. _Manoury._ - M. MESM. _Mesmer._ - M. M...y, imprimeur à Marseille. _Mossy._ - M. NIC., à Paris. _Nicolet._ - M. DE P..S, à Paris. _De Piis._ - M. Poi..t, huissier priseur. _Poiret._ - M. ROC., maître d’écriture. _Rochon._ - Mlle S., de l’Opéra. _Saulnier._ - M. SAUT. DE M.Y. _Sautereau de Marsy._ - M. SOU., r. Dauphine. _Soude._ - M. TACO., bourrelier. _Taconet._ - M. THER., à Nancy. _Therain._ - M. UR., lieut. de police. _Urlon._ - - -III - -Parmi les livres estimés qui sont sortis sains et saufs de l’épreuve -d’une longue dépréciation commerciale, il faut citer le précieux -ouvrage archéologique de Millin, intitulé: _Antiquités nationales, ou -recueil de monuments pour servir à l’histoire générale et particulière -de l’Empire françois, tels que tombeaux, inscriptions, vitraux, -fresques, etc., tirés des abbayes, monastères, châteaux et autres lieux -devenus domaines nationaux_ (Paris, Drouhin, 1790-An VII), 5 vol. in-4, -avec 249 planches. Ce titre, où il est question de l’Empire français, -avait remplacé le titre primitif, qui ne parlait, bien entendu, que -de République; c’était une première tentative pour écouler, vers 1810, -les exemplaires restants de cette vaste collection, malheureusement -incomplète, dans laquelle on retrouve tant de monuments que le -vandalisme révolutionnaire a fait disparaître. Malgré ce changement -de titre, malgré la réduction de prix (60 à 72 francs), le livre ne -se vendait pas. On essaya de le rajeunir au moyen d’un nouveau titre -ainsi conçu: _Monuments françois, tels que tombeaux, inscriptions, -statues, vitraux, mosaïques, fresques, etc._ Paris, an XI. Mais ce -titre, imaginé pour faire concurrence à la Description du Musée des -Monuments français, que publiait alors avec succès Alexandre Lenoir, -n’accéléra pas le débit de l’édition, quoique la plupart des premiers -souscripteurs eussent négligé de retirer les livraisons au moment -où elles avaient paru. Il y avait encore 500 ou 600 exemplaires en -magasin, quand le libraire Barba eut occasion de les acquérir vers -1819; il les fit entrer dans la librairie au rabais, qu’il avait -adjointe à sa librairie théâtrale: il ne parvint à les écouler, au -prix réduit de 25 à 30 francs, qu’après plus de quinze ans, et ce à -grand renfort d’annonces et de prospectus. Mais il eut le plaisir -d’augmenter lui-même la valeur des derniers exemplaires, qu’il porta au -prix de 45 et 60 francs. Le livre avait désormais repris sa place dans -l’estime des connaisseurs, et Barba, qui possédait les cuivres, put -réimprimer un texte abrégé pour un nouveau tirage des gravures: cette -édition, tout imparfaite qu’elle fût, s’épuisa en quelques années. On -n’avait tiré, il est vrai, que 500 exemplaires de ce texte mutilé. -Quant à l’édition originale, elle était de plus en plus recherchée, et -maintenant un exemplaire en bon état de conservation coûte dans les -ventes 90 à 125 francs, et 150 francs en papier vélin. Les exemplaires -tirés de format in-folio, dont les épreuves des planches sont plus -belles, valent jusqu’à 200 francs, et l’on peut prédire que ce livre, -qui ne sera jamais réimprimé ni refait, doublera de prix, si l’étude de -l’archéologie nationale continue à prendre de l’accroissement. - - -IV - -Le savant bibliographe allemand, Guillaume Fleischer, qui était venu -en France sous le Directoire pour faire de la bibliographie française, -eut l’idée de publier, en 1806, un Manuel de la Librairie française -moderne, ou Catalogue général des ouvrages qui se trouvaient, à la -fin de 1806, comme livres de fonds ou en nombre, chez les libraires -de France, et principalement chez ceux de Paris, etc. Il publia -plusieurs prospectus et circulaires adressés aux libraires pour leur -demander la note de leurs livres de fonds ou en nombre; il commença -son travail avec le courage et la patience d’un Allemand; mais, au -bout de deux années, il se vit obligé d’y renoncer: la moitié des -livres qui existaient chez les libraires en 1806, avaient changé de -main, ou bien étaient mis à la rame en 1808, ou du moins avaient -subi un rabais plus ou moins considérable. Fleischer jugea que la -librairie française était aussi mobile que le caractère français, et il -essaya de donner à son ouvrage une base plus stable, en préparant un -Dictionnaire de Bibliographie française générale; il n’en fit paraître -que deux volumes, en 1812, car les souscripteurs ne se hâtèrent pas de -l’encourager, et il retourna en Allemagne, en déclarant que la France -n’était pas digne d’avoir un bibliographe. - - -V - -EXTRAIT D’UNE LETTRE ANONYME. - - Nice, 23 juin 1858. - - ... «Un de mes amis, qui s’occupe de linguistique, eut l’honneur - de vous écrire, il y a trois ans, pour vous demander des notions - sur un mot dont l’origine lui paraissait obscure. J’avoue, - Monsieur, que l’empressement avec lequel vous lui avez répondu, - et votre regret de ne pouvoir satisfaire sa curiosité, ont été - pour beaucoup dans la résolution que j’ai prise de m’adresser à - vous. Il s’agissait du verbe _chafrioler_, qu’il avait lu dans - un roman en vogue. Mon ami le croyait un archaïsme, et il vous - priait de lui en dire l’étymologie. - - «Vous lui écrivîtes que vous n’aviez jamais rencontré ce mot - dans vos études sur le vieux langage. Induit à erreur par - l’orthographe fautive qu’il vous en avait donnée (_chaffrioler_), - vous supposiez que c’était une corruption argotique du verbe - _affrioler_; et cela, avec d’autant plus de raison, que l’auteur - qui s’en était servi, M. Eugène Sue, a été souvent entraîné, par - la peinture des mœurs, à accorder droit de bourgeoisie à des - expressions du domaine de l’argot. Vous ajoutiez même que vous - seriez très-embarrassé de le décomposer étymologiquement. - - «En feuilletant, par hasard, un vieux dictionnaire qui est - toujours bon, quoique cent-quinquagénaire, poussiéreux et - vermoulu, j’ai découvert une étymologie qui, si elle n’est pas - la bonne, est au moins vraisemblable, et vaut bien celle que Le - Duchat a donnée de _chafouin_. - - «Avant de la soumettre à votre appréciation, permettez-moi, - Monsieur, de vous transcrire plusieurs exemples de l’emploi de - _chafrioler_, que j’ai recueillis dans des romanciers, et qui - vous donneront de cette locution l’idée la plus précise et la - plus complète: - - «Est-ce qu’on dit ces choses-là? On garde ces friands petits - bonheurs-là pour soi tout seul; ce sont de ces petites félicités - coquettes et mysticoquentieuses, dont on se _chafriole_ en - secret, et qu’on n’avoue pas!» (E. Sue, _Mathilde, ou les - Mémoires d’une jeune femme_.) «Et l’évêque Cautin?... Oh! - celui-ci ressemble à un gros et gras renard en rut... Œil lascif - et matois, oreille rouge, nez mobile et pointu, mains pelues... - Vous le voyez d’ici _chafriolant_ sous sa fine robe de soie - violette... Et quel ventre! On dirait une outre sous l’étoffe!» - (Le même, _les Mystères du Peuple_.) «En l’attendant, l’évêque - Cautin, _chafriolant_ de posséder enfin la jolie fille qu’il - convoitait depuis longtemps, s’était remis à table.» (_Id._) - «L’évêque Cautin, cédant à son penchant pour la buvaille et la - ripaille, voyant par avance Ronan le Vagre, l’ermite laboureur - et la belle évêchesse suppliciés le lendemain, le bon Cautin ne - se sentait point d’aise: il buvait et rebuvait, _chafriolait_ et - discourait, agressif, moqueur, insolent comme un compère qui, - avant le repas du matin, avait déjà opéré son petit miracle.» - (_Id._) «Vous êtes le plus compromettant et le plus indiscret - des hommes, mon cher chevalier, dit le petit abbé Fleury en - _chafriolant_.» (Baron de Bazancourt, _le Chevalier de Chabriac_.) - - «Vous le voyez, Monsieur, on peut faire de ce néologisme des - applications très-heureuses; si l’on arrive à le décomposer - d’une manière satisfaisante, je crois qu’il aura de grandes - chances de succès. Il est d’une tournure fine et originale; il a - dans sa physionomie une grâce et une gentillesse, qui décèlent - sa naissance. M. de Balzac le met dans la bouche d’un des - personnages de _Grandeur et Décadence de César Birotteau_; lui - seul, si je ne me trompe, a droit de le revendiquer; c’est son - œuvre; on reconnaît le flou de sa touche coquette. - - «Quel verbe ravissant pour exprimer, par exemple, l’extase - radieuse du gastronome, pour peindre la gourmandise qui brille - dans son œil et sur ses lèvres! Attablé en face d’un gigot cuit à - point ou d’une poularde bondée de truffes et diluviée de jus, il - se délecte, il se pâme d’aise. Il manifeste sa jubilation par un - épanouissement de lèvres, par un battement d’ailes (pardonnez-moi - cette expression), par un trémoussement de tout son corps, par - de petits sauts, par de petits bonds, que le verbe _chafrioler_ - résume et rend avec un rare bonheur. Ce mot exhale un fumet - rabelaisien; c’est tout un poëme de lécherie et de sensualité; il - est dommage qu’il ne soit pas éclos sous la plume culinophile de - Brillat-Savarin. - - «Dussé-je faire sourire votre érudition de la confiance que j’ai - dans ma faiblesse, je reviens à mon étymologie, pour laquelle je - sollicite votre indulgence. Si vous lui attribuez quelque valeur, - votre assentiment me sera, Monsieur, d’un très-grand prix. - - «_Chafrioler_, dans lequel j’avais vu d’abord une altération - de _cabrioler_, me paraît, maintenant, composé de _chat_ et de - _frioler_. _Frioler_ est un vieux verbe qui a dû concourir à la - formation d’_affrioler_, et qui se trouve dans le Dictionnaire - français-italien d’Antoine Oudin (1707). Celui-ci le traduit - par _ghiottoneggiare_, bien qu’il signifie: se livrer à la - gourmandise avec délicatesse et raffinement. _Chafrioler_ - serait donc, au propre, d’après ma dissection étymologique: - éprouver une sensation délectable, analogue à celle du chat qui - _friole_, qui boit du lait, par exemple, et qui s’en lèche les - barbes. D’autant plus que le chat jouit d’une réputation de - sensualité, parfaitement établie, ainsi que le prouvent le mot - _chatterie_, le verbe _chatter_ qui figure dans Oudin avec la - signification de _friander_, et les expressions: _friande comme - une chatte_, _amoureuse comme une chatte_, qui sont admises dans - le Dictionnaire de l’Académie. - - «Par extension, on a dégagé le verbe _chafrioler_, de toute - idée comparative, et il a pris le sens général de: se réjouir, - se délecter, avec cette différence, toutefois, qu’il est plus - expressif et plus voluptueux que ces derniers. - - «J’ai extrait du _Dictionnaire national_ de Bescherelle plusieurs - mots qui dérivent de _frioler_, qui l’expliquent, et qui mettent - son existence hors de toute contestation: - - «_Friolerie_, s. f. S’est dit dans le sens de gourmandise, - friandise. «Aussi peu eussé-je pu vivre sans ces _frioleries_, à - quoi j’avais pris goût.» (Le Sage.) - - «_Friolet_, _ette_, adj. S’est pris dans le sens de gourmet, - délicat, recherché dans ses aliments. - - «_Friolet_, s. m. S’est dit pour petit chien friand, accoutumé à - ne vivre que de friandises, des gimblettes. - - «_Friolette_, s. f. Art culinaire. Espèce de pâtisserie légère.» - - «Voilà, Monsieur, tout ce que j’ai pu découvrir sur ce verbe, - dont M. Eugène Sue lui-même ignorait la provenance. J’ai consulté - Nicot, Furetière, Trévoux, Richelet, Boiste, etc.; malgré ce - recours à des dictionnaires estimés, je n’ai pu faire aboutir mes - recherches à un résultat plus décisif. Si mon étymologie n’est - pas la bonne, je renonce à la trouver jamais: je laisse ce soin à - des esprits plus perspicaces que moi. Je suis, au reste, dans un - pays où les livres sont vus d’assez mauvais œil et où l’on fait - tout, par conséquent, pour les en éloigner. Aussi, grâce à la - mesquine allocation de la municipalité dont les goûts laborieux - sont très-contestables, notre bibliothèque publique est dans une - grande pénurie, surtout sous le rapport linguistique. Je tends - les bras vers vous; soyez indulgent pour un jeune étymologiste - sans expérience, qui se distingue par son ardeur bien plus que - par son savoir. Il ose espérer que vous serez assez bon pour lui - répondre, et pour le prévenir s’il a fait fausse route. - - «Agréez, etc. - - E. B. - - -RÉPONSE. Malgré la piquante dissertation philologique que renferme la -lettre précédente, notre opinion sur l’origine du verbe _chaffrioler_ -ou _chafrioler_ n’a pas changé. Ce verbe est de l’invention de Balzac, -qui l’employa le premier dans ses _Contes drolatiques_. On sait que -Balzac avait la passion du néologisme, mais il ne se préoccupait pas -toujours des règles étymologiques qui doivent présider à la formation -des mots nouveaux. Eugène Sue et de Bazancour ont adopté sans examen le -mot _chafrioler_, dont le sens n’était pas même nettement défini, comme -le prouvent les citations qui ont été recueillies dans leurs ouvrages. - -Il est certain que _chaffrioler_ ou _chafrioler_ n’est autre que le -verbe _affrioler_, prononcé à l’allemande. Je ne doute pas que le -verbe _frioler_, dont nous n’avons gardé que le composé _affrioler_, -ne se soit dit dans le langage familier ou trivial, au dix-septième -siècle. Antoine Oudin, sieur de Préfontaine, qui a bien voulu -admettre _frioler_ dans son Dictionnaire français-italien, avait -une connaissance très-approfondie de ce qu’on appelait la _langue -comique_ et populaire; quoiqu’il fût professeur de langues italienne et -espagnole, attaché à l’éducation du roi Louis XIV, il menait une vie -assez libre avec les poëtes de cabaret et les chantres du Pont-Neuf. On -peut donc apprécier en quels lieux il avait ramassé le verbe _frioler_. - -M. Bescherelle, dans son curieux Dictionnaire qui contient tout (_rudis -indigestaque moles_), a très-bien fait d’y recueillir _frioler_ avec -toute sa famille. Nous ne savons pourquoi cependant il a laissé de -côté _friolet_, sorte de poire peu estimée, que lui fournissait le -Dictionnaire de Trévoux, et les _friolets_, tetons friands, qu’il -aurait pu prendre dans le _Dictionnaire comique_ de Philibert-Joseph le -Roux. Le véritable sens de _friolet_ ou plutôt _friollet_, a toujours -été _friand_, qu’un vieux dictionnaire italien traduit par _goloso_, -_leccardo_. On disait aussi _frigolet_, qui nous indique la meilleure -étymologie du verbe _frioler_, en le rattachant aux mots _fricot_ et -_frigousse_. - -Mais en voilà trop sur un verbe hors d’usage, qui offrirait matière à -plus longue discussion, si nous cherchions encore à le faire rentrer -dans le berceau du vieux verbe _rigoler_. - - -VI - - «Cher Bibliophile, - - «Lorsque je vous écrivais, ces mois derniers, pour charmer les - ennuis de la solitude, je ne pensais pas que mes notules auraient - les honneurs de l’impression[23]. - - [23] Voir les nos 2 et 3 du _Bulletin de la librairie à bon - marché_. - - «Quant à la signature que vous y avez mise, elle n’est plus de - saison: l’_ermitage de Saint-Vincent-lez-Agen_ est aujourd’hui - un couvent de Carmes! Frère Hermann s’y trouvait il y a quelques - années, et, lorsqu’il touchait l’orgue, de nombreux amateurs - gravissaient les rochers de l’ermitage. - - «_Verum enim vero_, ce n’est point de _rochers_ qu’est entourée - la _grotte_ de la _Rosa Ursina_... Lisez: «La vignette du titre - représente une grotte entourée de rosiers; un ours est debout - devant la grotte; indè: _Ursus Rosæ custos_.» C’était une faute - bien facile à corriger, ainsi que la suivante que je remarque - dans les _Trois Rome_, de Mgr Gaume, tome I, page 157: _credat - judæus Appollo_, pour _Apella_. (Voyez Horace, satire 5e du livre - premier, ad finem.) - - «Mais, pour corriger d’autres fautes d’impression, il faut des - connaissances spéciales; en voici une preuve. Dans l’intéressant - ouvrage de M. Huc: «Souvenirs d’un voyage dans la Tartarie, - le Thibet et la Chine,» on trouve, tome II, page 337-342, - une dissertation sur la prière incessante et universelle des - Thibétains: «Salut, précieuse fleur du lotus!» formule dont le - mot-à-mot est ainsi figuré: - - Om mani padmé houm! - O! le _joyau_ dans le _lotus_, amen! - - «_Mani_ signifie joyau; _padmé_ est le locatif de _padma_, - lotus.» Le locatif est, en effet, l’un des huit cas du - sanscrit... Mais, dans l’édition précitée de M. Adrien Le Clere, - in-8, 1850, on lit que _padmé_ est au vocatif; ce qui est un - non-sens. - - «En fait de fautes d’impression, je n’en ai pas vu de plus - plaisante que celle que je remarquai dans un journal de modes - et de littérature, 1834, in-8. Je n’ai pas noté le titre de ce - recueil; je me rappelle fort bien qu’il renfermait la délicieuse - Harmonie de M. de Lamartine: _la Source dans les bois_: - - Tu parais!... le désert s’anime, - Une haleine sort de tes eaux; - Le vieux chêne élargit sa cime, - Pour t’ombrager de ses rameaux. - - «Eh bien! l’imprimeur dudit recueil avait mis: - - Tu parais!... le désert s’anime, - Une _baleine_ sort de tes eaux. - - «Vale! - - «JOHANNES EREMITA[24].» - - [24] Le bibliophile très-érudit et très-lettré, qui signait - l’_Ermite de Saint-Vincent-lez-Agen_ dans le _Bulletin - des Arts_ et l’_Ermite d’Auvillars_ dans le _Bulletin du - Bouquiniste_, se nommait M. Bressolles aîné. Il habitait - Auvillars depuis près de 40 ans et il y mourut plus que - septuagénaire, en décembre 1862. Sa jeunesse avait été - consacrée au professorat, sa vie entière fut vouée à l’étude. - Il n’a rien publié, excepté des correspondances littéraires - dans quelques journaux de bibliographie. Il avait commencé - un examen bibliographique de toutes les traductions en - vers français. C’était un critique fin et délicat, qui - possédait la mémoire la plus étendue et la mieux remplie. - Il a dû laisser une énorme quantité de notes manuscrites et - de travaux préparés. On peut espérer que son frère, M. le - général Bressolles, les publiera, et nous serons heureux de - l’aider dans cette noble tâche d’éditeur. - - -VII - - «Vous connaissez probablement un opuscule de Charles Rivière - Dufresny: _les Amusements sérieux et comiques_, qui donnèrent, - assure-t-on, à Montesquieu, l’idée des _Lettres persanes_? - - «Ces _Entretiens siamois_ eurent dans le temps une grande vogue. - J’en ai trouvé trois éditions dans une «librairie de village,» - comme dit Montaigne. - - «La plus récente des trois, _Paris, Briasson_, 1751, in-18, porte - sur le titre: _par feu Dufresny_. - - «La deuxième, _Paris, Morin_, 1731, in-12, est anonyme. Mais - celle de _Claude Barbin_, 1701, petit in-12, porte en toutes - lettres sur le titre: _Par M._ DE FONTENELLE, _de l’Académie - françoise_. - - «Fontenelle, déjà célèbre en 1701, avait-il eu la complaisance de - prêter son nom à Dufresny?... - - «Dans le court _errata_ qui termine ce volume, on lit: «PETIT - MAITRE doit être en italique comme mot nouveau.» En effet, - ce mot n’est pas encore consigné dans la deuxième édition du - _Dictionnaire de l’Académie française_, 1718, 2 vol. in-folio. - - «Auvillars (Tarn-et-Garonne). - - «L’ERMITE.» - - -VIII - - 12 avril 1858. - - «... Conformément à l’ordonnance du docteur-Ermite, avez-vous - profité de la journée du dimanche, pour faire un exercice - salutaire?... L’Ermite, au rebours. Le jour du Seigneur est - pour lui un jour de clôture; il repasse ses notes et supplée à - la distraction ou à l’ignorance des protes, voire même, à leur - outrecuidance, car il en est qui commettent de grosses bévues, - croyant faire merveille... Par exemple, à la page 153 du t. II de - l’_Histoire de l’Astronomie_ de Bailly, abrégée par V. Comeyras, - 1805, 2 vol. in-8, on lit: «Le P. Scheiner, jésuite... a fait - plus de 2,000 observations, qu’il a publiées dans un ouvrage - intitulé: _Rosa Ursina_, d’un nom du Dieu des Ursins,» pour: «du - nom d’un duc des Ursins, à qui il était dédié.» - - «Je présume que le compositeur ou le prote a cru faire une - correction, en mettant _historia brevissima_, pour: _bravissima - Caroli V fugati_, etc., à la page 139 du _Bulletin du - Bouquiniste_, 2e année. - - «D’autres fois, ce sont d’inconcevables distractions. Ainsi, - au t. IV de la _Biographie universelle_ en 6 vol. grand in-8, - édition imprimée à Besançon, chez Ch. Deis, sous les yeux de M. - Weiss, on lit à la dernière page: «Une des meilleures éditions - des œuvres de Plutarque, traduction d’_Aragot_ (pour _Amyot_), - est celle qu’a donnée Clavier, etc.» - - «J’en trouve à l’instant un autre exemple, au t. III de la - _Biographie générale_ de MM. Didot, colonne 792: «Les ouvrages - d’Autrey sont: 1º l’_Antiquité_ PESTIFIÉE» pour: l’_Antiquité_ - JUSTIFIÉE, ou réfutation du livre de Boulanger: l’_Antiquité - dévoilée_, etc.» - - «L’ERMITE de Saint-Vincent-lez-Agen.» - - ---Dans une autre lettre, le savant auteur de la précédente revient sur -l’ouvrage curieux _Rosa Ursina_, qui est l’origine de ce singulier -_dieu des Ursins_, que les archéologues mettront peut-être un jour dans -le Panthéon de la mythologie antique. - - «Je reviens, dit l’Ermite, sur le singulier ouvrage d’astronomie - intitulé: _Rosa Ursina_, auctore Scheiner, _Braccianni_, - 1626-1630, in-folio. Au frontispice est le soleil sous la forme - d’une _rose_ au milieu des planètes. La vignette du titre - représente une grotte entourée de rosiers, avec cette devise: - _Ursus Rosæ custos_. En effet, un ours se tient debout devant la - grotte. L’ouvrage est dédié au duc Orsini. Quel plaisant intitulé - pour un ouvrage où il est partout question des taches du soleil! - Peu de temps après, parut, sur le même sujet, un livre dont le - titre est non moins bizarre: _Oculus Enoch et Eliæ_, auctore - Schyrleo de Rheita, _Antuerpiæ_, 1645, in-folio. Le frontispice - représente le paradis. On y voit Énoch et Élie tenant chacun le - bout d’une chaîne à laquelle le soleil est suspendu.» - - -Ces deux ouvrages ont fourni matière aux plus drolatiques méprises de -la bibliographie. Dans la plupart des catalogues, la _Rosa Ursina_ a -été placée parmi les traités de botanique; l’_Oculus Enoch et Eliæ_, -parmi les livres de théologie. - -Plusieurs bibliographes n’ont pas manqué de signaler l’erreur des -faiseurs de catalogues, mais en commettant une nouvelle erreur: ils ont -dit que la _Rosa Ursina_ était un commentaire sur la _Rose des vents_, -et l’_Oculus Enoch et Eliæ_, une histoire de ces deux patriarches! - - - «Ces deux volumes, ajoute l’Ermite, se font remarquer par ce - papier ferme, élastique, sonore, comme dit Charles Nodier dans la - préface de son Catalogue de 1844, papier inaltérable qui traverse - les siècles... Ainsi n’est point, hélas! le papier de la plupart - des livres imprimés ces dernières années, papier qui a d’ailleurs - l’inconvénient de _se piquer_, comme les étoffes de coton; et - cela n’est pas seulement advenu à des livres de pacotille, mais à - de beaux et bons ouvrages. J’en ai malheureusement force preuves - sous les yeux.... Je me bornerai à citer le _Montaigne_, édité - par J.-V. Le Clerc, 5 vol. in-8, 1826, impr. de J. Didot; les - _Contes de la Fontaine_, édition de Bourdin, gr. in-8; _Malherbe, - Boileau, J.-B. Rousseau_, grand in-8, édition Lefèvre; le - _Rabelais_, 5 vol. in-32, 1826-27, etc.» - - -L’Ermite-bibliophile aurait pu aisément augmenter à l’infini cette -vaste nomenclature de beaux livres gâtés ou perdus; ainsi les -magnifiques éditions de _Voltaire_ et de _J.-J. Rousseau_, publiées par -Delangle et Dalibon, n’offrent plus, dans la plupart des exemplaires, -qu’un papier jauni, enfumé, cassant, ou taché de rouille; ainsi le -_Rabelais_ en 9 vol. in-8, dont le papier d’Annonay faisait la joie -des amateurs, est couvert de stigmates déplorables; ainsi la _France -littéraire_ de Quérard, ce précieux recueil qui devrait surtout avoir -toutes les conditions matérielles de durée, est certainement destinée -à tomber en poudre, car le papier a été brûlé dans l’opération du -blanchiment, et il y a déjà des feuilles qui se rongent peu à peu. Il -est triste de voir que l’honorable maison des Didot n’ait pas surveillé -avec plus de soin le choix du papier qu’elle consacrait à l’impression -de ce grand ouvrage si utile et si coûteux. - - -IX - -On nous promet des détails curieux sur la fabrication d’une espèce -de papier, qui fut en usage, vers 1840, pour l’impression d’un -grand nombre d’ouvrages populaires, et qui avait été préparé, avec -préméditation, par ordre de certains industriels, avec des ingrédients -portant en eux-mêmes un germe de destruction latente. C’était là une -invention, non brevetée il est vrai, à l’aide de laquelle on assignait -d’avance une durée déterminée au papier, qui était soumis à diverses -préparations chimiques. Il en résultait que ce papier devait se -désorganiser, inévitablement, au bout de quinze, de dix, et même de -cinq ans. Par bonheur, ce procédé ingénieux n’a pas été longtemps mis -en œuvre, à cause des conséquences fâcheuses qu’on en pouvait attendre. -Mais le papier, déjà fabriqué sur échantillon, a été vendu à d’honnêtes -libraires, qui l’ont employé, sans savoir le mystère: _Latet anguis in -herba_. - - -X - -La lettre suivante a été publiée dans un de ces recueils périodiques de -bibliographie qui n’ont fait que paraître et disparaître, _le Bulletin -de la librairie à bon marché_, dont il n’existe que huit numéros en -trois fascicules, janvier à juillet 1858: - - - «Mon cher Monsieur, - - «Vous venez d’ajouter à votre _Bibliothèque gauloise_ un des plus - curieux volumes que vous pussiez y faire entrer. C’est le recueil - des _Aventures burlesques_ de Dassoucy, rassemblées et annotées - avec beaucoup d’intelligence et de goût, par M. Émile Colombey. - Cette édition remettra certainement en honneur l’auteur et son - livre. Elle contient quatre ouvrages de Dassoucy, publiés d’abord - séparément et à différentes époques. Deux de ces ouvrages sont - rares: les _Aventures d’Italie_ et la _Prison de M. Dassoucy_; - le troisième est très-rare, les _Pensées de M. Dassoucy dans - le Saint-Office de Rome_; on ne connaît à vrai dire que le - quatrième, les _Aventures de M. Dassoucy_, imprimées plusieurs - fois à un grand nombre d’exemplaires; intéressants mémoires, qui, - dans ces derniers temps, ont servi de base aux discussions des - biographes sur l’époque du voyage de Molière en Languedoc avec - sa troupe de comédiens. Les autres écrits de Dassoucy n’ont pas - eu l’avantage d’être relus et discutés avec le même intérêt. Ils - sont bien dignes pourtant de reprendre leur place, sinon parmi - les chefs-d’œuvre de la littérature du dix-septième siècle, du - moins entre les ouvrages les plus amusants et les plus originaux - que cette littérature a produits. - - «Je signalerai seulement ici une particularité bibliographique, - qui me paraît avoir échappé à tous les biographes, comme à - tous les éditeurs de Molière: on trouve, dans les _Aventures - d’Italie_, un couplet de chanson, composé par Molière (voy. p. - 240 de la nouvelle édition). C’est Dassoucy qui fait chanter ce - couplet, par un de ses pages de musique, devant la cour de Savoie: - - Loin de moy, loin de moy, tristesse, - Sanglots, larmes, soupirs! - Je revoy la princesse - Qui fait tous mes désirs: - O célestes plaisirs! - Doux transports d’allégresse! - Viens, Mort, quand tu voudras, - Me donner le trespas: - J’ay reveu ma princesse! - - «A ce couplet, qui fut probablement improvisé à table en - l’honneur de quelque comédienne, Dassoucy en ajouta un second, - qui ne vaut pas le premier et qui n’en est que la faible - paraphrase; mais, comme il en avait aussi composé la musique, il - les faisait chanter ensemble pour avoir le prétexte d’associer - son nom à celui de Molière: «Vous, monsieur Molière, dit-il, dans - ses _Aventures d’Italie_, vous qui fistes à Béziers le premier - couplet de cette chanson, oseriez-vous bien dire comme elle fut - exécutée et l’honneur que vostre muse et la mienne reçurent en - cette rencontre?» - - - «Dassoucy n’était pas seulement un écrivain plaisant et - spirituel, un poëte aimable et charmant; c’était encore un - compositeur de musique très-distingué; et, pendant plus de vingt - ans, les airs qu’il composait avec accompagnement de luth et de - théorbe, furent chantés à la cour avec ceux de Guedron et de - Boesset. Les paroles de quelques-uns de ces airs sont imprimés - dans les recueils, mais sans nom d’auteur. Il faudrait avoir le - manuscrit original des Airs de M. Dassoucy, que possédait le duc - de la Vallière et que nous avons vu à la Bibliothèque impériale, - il y a vingt-cinq ans (si toutefois notre mémoire ne nous fait - pas défaut), pour retrouver les chansons que Molière fit mettre - en musique par cet ami de sa jeunesse; car Dassoucy déclare - positivement qu’il avait _animé_ plusieurs fois des paroles de - Molière. Castil-Blaze ne s’est pas même préoccupé de chercher ces - paroles, ces vers du grand homme, en compilant deux gros volumes - de savantes recherches sous le titre de: _Molière musicien_.» - - -XI - -Cette lettre, d’un correcteur d’imprimerie, à l’éditeur de la -_Bibliothèque gauloise_, M. Delahays, a été publiée dans le _Bulletin -de la librairie à bon marché_, en 1858; elle mérite d’être recueillie: - - «Monsieur, - - «Vous avez bien voulu me charger de revoir, comme correcteur, - une partie des réimpressions d’anciens ouvrages, qui font partie - de votre Bibliothèque gauloise. Ce travail, souvent difficile, - et toujours long et minutieux, m’a permis d’apprécier les - différences notables qui existent entre vos éditions et d’autres - éditions précédentes plus ou moins estimées. La critique actuelle - se soucie bien aujourd’hui de signaler ces différences! elle ne - fait même aucune distinction entre un bon et un mauvais texte. - Je vous demande la permission de vous indiquer quelques-unes des - variantes que j’ai eu l’occasion de remarquer dans les éditions - dont j’ai corrigé les épreuves. Je commencerai par Bonaventure - des Periers. - - «L’édition de la _Bibliothèque elzévirienne_ et celle de la - _Bibliothèque gauloise_, quoique revues également sur les - éditions originales, offrent une dissemblance presque radicale - au point de vue de l’orthographe, de la ponctuation, etc. Il ne - m’appartient pas de décider quelle est la meilleure de ces deux - éditions; mais voici seulement un certain nombre de passages où - le texte diffère essentiellement dans l’une et l’autre. - - - ÉDITION DE LA BIBLIOTHÈQUE ÉDITION DE LA BIBLIOTH. - GAULOISE. ELZÉVIRIENNE. - - Pages. - - 10. J’ay bien esprouvé que - pour cent francs de melancolie - n’acquitterons-nous pas pour cent n’_acquittent_ pas. - sols de debtes - - 30. Un homme ne se fie pas - volontiers en une fille qui lui a - presté un pain sur la fournée. _à_ une fille. - - 31. Combien qu’ils fussent - Bretons..., s’estoyent meslez de - faire bons tours avec ces Bretes, - qui sont d’assez bonne volonté. avec ces _brettes_. - - 33. Ilz espouserent: ilz font - grande chère, ilz battent: que ils _espousent_... que - voulez-vous plus? voulez-vous _de plus_? - - 36. Il est advenu, dit-il, depuis - n’ha gueres. dit-il _n’hagueres_. - - 42. Mon amy, ce luy dit l’autre, - incontinent que. Mon amy, _luy dit_ l’autre. - - 51. Car volontiers, quand il en quand il _advient_ quelque - vient quelque faute aux femmes faute. - grosses. - - Je m’esbahy qu’il ne s’est advisé ne _s’en_ est advisé... - de le faire, tout devant que devant que _de partir_. - departir. ... - - 52. Et à l’une des fois. Et à _une_ des fois. - - Demandez-le à sire André. Demandez à sire André. - - Quel achevement est cecy? est _ce cy_? - - 57. Quand il se fust despouillé. Quand il fut despouillé. - - 59. Tantost le barbier luy Le barbier luy demandoit. - demandoit. - - 63. Marie la prophetesse la met - à propos et bien au long en un et _fort_ bien au long... et - livre..., et dit ainsi. _disant_ ainsi. - - Gehenner. _geiner._ - - 66. Il print envie de bastir une - ville, et fortune voulut. une ville. _La_ fortune. - - 70. Un advocat, qui s’appeloit - la Roche Thomas, l’un des plus - renommez de la ville, comme de - ce temps y en eust bon nombre de comme _que_ de ce temps. - sçavans. - - 72. Quand ce fut à presenter le - pasté, il estoit aysé à veoir qu’il présenter _ce_ pasté, il - avoit passé par de bonnes mains. estoit aisé _de_ veoir. - - 74. La pedisseque n’avoit jamais - esté desjunée de ce mot de _plurier - nombre_, parquoy elle se le fit par quoy elle _se fit_ - expliquer au clerc, qui luy dit. expliquer _par le_ clerc. - - 76. J’ay un fils qui a des-jà vingt - ans passez, ô reverence! et qui est qui est assez grand; il a - assez grand quierc; il a desjà. desjà. - .... Comme prince qu’il estoit; et, - avec sa magnificence, avoit une qu’il estoit. _Avec_ sa - certaine privaulté. magnificence, _il_ avoit. - - 78. Or, est-il que le - reverendissime s’appeloit, en son - propre nom, Phelippes. s’appeloit Phelippes. - - 80. De l’enfant de Paris - nouvellement marié, et de Beaufort, - qui trouva un subtil moyen de. qui trouva moyen de. - - Un jeune homme, enfant de Paris, - après avoir hanté les Universitez _natif_ de Paris... de _çà_ - deçà et delà les montz... se et de _là_ les montz... se - trouvant bien à son gré ainsi qu’il trouvant bien à son gré, - estoit; n’ayant point faute. n’ayant point faulte. - - 81... qu’autant valoit-il y entrer Qu’autant _valoit_ y - de bonne heure, délibéroit de se entrer... faisant _les_ - faire sage, faisant ses desseins en desseins. - soy-mesme. - - 86... et de vous rendre entre les - mains. et vous rendre. - - 88... de peur qu’il se faschast qu’il se faschast. - d’aventure. Il vient. D’aventure il vient. - - 89. O! de par le diable! dit-il en - fongnant. en _se_ fongnant. - - Beaufort avoit fait une partie de - ses affaires, qui se sauva. et _se_ sauva. - - C’estoit d’un feu qui ne s’estaint - pas pour l’eau de la riviere. _par_ l’eau. - - 94. Ce levrier se fourroit à toute - heure chez luy, et luy emportoit et emportoit. - tout. - - Ce menuizier couroit après avec sa - houssine. couroit après sa houssine. - - 101. Un laboureur riche et aisé, - après avoir. riche, après avoir. - - 110. Mais par-dessus tous les par _sus_ tous, les. - cordouanniers. - - 111. Pour Dieu, ce dit maistre - Pierre, envoyez-m’en querir. envoyez-_moy_ querir. - - 113. Mes deux cordouanniers se - trouverent à l’hostelerie chacun à l’hostelerie avec une bote - avec une bote à la main. à la main. - - 114. Tandis qu’ilz estoyent en ce _à_ ce débat. se trouverent - debat. ... se trouverent bien camus. camus. - - et maistre Pierre escampe de hait. _eschappe_ de hait. - - Il y en avoit un en Avignon. Il y avoit en Avignon un tel - averlan. - 118. Il la fit ramener le lendemain - en la mesme place, pour veoir si - quelqu’un se la vendiqueroit. se la _revendiqueroit_. - - 120. Un conseiller du Palais avoit - gardé une mule vingt-cinq ans ou - environ, et avoit eu entre autres et avoit entre autres. - un pallefrenier. - - 121... Nous en accorderons - bien, vous et moy; sinon, je la - reprendray. C’est bien dit. Le C’est bien, dit le - conseiller se fait amener ceste conseiller. Il se faict. - mule. - - 126. Il avoit un maistre d’hostel - qui mettoit peine de luy entretenir - ce qu’il aymoit; auquel fut donné ce qu’il aymoit, et à _celuy_ - par quelqu’un de ses amys un asne. _mesme_ fut donné. - - 135. En la ville de Maine-la-Juhes, - au bas pays du Maine. au bas _du_ pays du Maine. - - 136. Il sembloit à sa mine que - quelques foys il s’efforçast de parler _en son_ plaisant - parler, au plaisant regnardois regnardois. - qu’il jargonnoit. - - 137. Encore, pour cela, il ne - manquoit pas d’en trouver tousjours - quelqu’un en voye. d’en trouver quelqu’un. - - 141. De maistre Jean du Pontalais. _de_ Pontalais. - - 142. Et ne luy sembloit point - qu’il y eust homme en Paris qui le qui le _surpassast_ en esprit - passast en esprit et habileté. et _en_ habileté. - - 146. Maistre Jean du Pontalais, - selon sa coustume, fit sonner son fit sonner _le_ tabourin. - tabourin. - - 147. Il fut remonstré que ce - n’estoit pas l’acte d’un sage homme. le fait d’un sage. - - 148. Ilz deviserent un temps. ils diviserent _du_ temps. - - 149. Vous me logeastes l’autre - nuict bien large. bien _au_ large. - - 151. Elle se leva le matin d’auprès - de monsieur. d’auprès monsieur. - - 155. Elle en voulut parler au curé - et luy en dire ce qu’il luy en et luy dire. - sembloit. - - 158. Le lendemain matin l’evesque Le lendemain matin voulut - voulut sçavoir qu’avoyent eu ses sçavoir. - chevaux. - - 171. Il y avoit un prestre de - village, qui estoit tout fier - d’avoir veu un petit plus que de un petit plus que son Caton. - son Caton. - - 174. L’hoste le laisse entrer, et et met son cheval _à_ - luy, met son cheval en l’estable l’estable. - aux vaches. - - 185. Chanter des leçons de matines, des leçons de matines _et - vigiles et _benedicamus_, pour luy des_ vigiles et _des_ - façonner sa langue; là où pourtant benedicamus... là où - il ne profita pas, sinon que. pourtant il ne proufita - _d’autre chose_, sinon - que. - - 187. Toutesfois il tastonna tant - par ceste cave environ les tonneaux. par _ceste cause_. - - 188. Eh! monsieur! que faictes-vous Eh! _mon Dieu_. - là-bas. - - Si se print à chanter le grand se print à chanter. - maledicamus. - - 194. Qui fut du temps que les - arrestz se delivroyent en latin. _se livroyent_. - - 208. Prenant poinctz de poinct. poingz de poinct. - - 218. Voici un pays esgaré. _escarté_. - - 222. Il tiroit l’une de ces - receptes à l’adventure comme on comme on _met_. - fait à la blanque. - - 225. De plain saut. de _prinsaut_. - - 229. L’abbesse qui la visitoit qui _le_ visitoit. - toute nue. - - 260. Un des gentilz hommes de - Beausse, que l’on dit qu’ilz sont de _la_ Beausse... _Qui_ - deux à un cheval sont deux. - - 264. Pleine une grande jate de bois une grande jate avec de la - avec de la soupe. souppe. - - 277. Si est-ce qu’elle regarda ce - gentilhomme de fort mauvais œil, et et si _ce_ ne s’en peut - si ne s’en peut pas taire. taire. - - 296. Ce qui faisoit les coqs - devenir ainsi durs. _aussi_ durs. - - 298. Il se declara en disant qu’il - y avoit une faute qui valloit qu’il avoit _faict_ une - quinze. faute. - - 300. Il escoutoit d’une telle - discretion, comme s’il eust entendu d’une discretion... et - les parlans, en faisant signes. _faisoit_. - - - «Je m’arrête dans cette confrontation de textes, laquelle n’est - pas sans intérêt, quand il s’agit des œuvres d’un écrivain - classé désormais irrévocablement parmi les maîtres de notre - vieille littérature. Mais je m’aperçois que j’aurais peut-être - mieux constaté la différence complète qui existe entre les deux - éditions, par le rapprochement d’une page entière prise dans - chacune de ces éditions. C’est là une comparaison à faire que - je conseille aux nombreux souscripteurs de la _Bibliothèque - gauloise_. - - «J’ai l’honneur d’être, etc. - - V. S.» - - -XII - -J’ai entendu plus d’une fois des bibliophiles instruits et judicieux -s’entretenir sur l’_étrange_ et _inexplicable_ placement de trois -feuilles blanches, chiffrées 259, 260 et 261, au milieu de l’ouvrage -intitulé: _Liber chronicarum_ (per Hartman Schedel, Nurembergæ, Ant. -Koberger, 1493; in-fol. max. goth.). Dieu sait les suppositions sur ces -pages blanches, où la censure semblait avoir passé! - -J’avais souvent eu entre les mains cette chronique, pour quelques -recherches ou bien pour examiner les gravures en bois de P. Wolgemut, -le maître d’Albert Durer, mais je ne m’étais jamais soucié de dévoiler -le mystère des feuillets blancs où maître Antoine Koberger n’avait -imprimé que le chiffre de la pagination. Les dissertations ex-professo -me mirent martel en tête: je demandai au livre même le pourquoi de -cette suppression du texte dans ces trois feuillets blancs, et je -trouvai une note ainsi conçue, qui suit immédiatement les initiales de -l’auteur _Ha. S. D._, et qui termine le verso du feuillet 258: «Cartas -aliquas sine scriptura pro sexta ætate deinceps relinquere convenit -judicio possessorum, qui emendare, addere, atque gesta principum et -primatuum succedentium prescribere possunt. Non enim omnia possumus -omnes, et quandoque bonus dormitat Homerus. In terra enim aurum -queritur et de fluviorum alveis splendens profertur gloria, Pactolusque -ditior est ceno quam fluento. Varii quoque mirabilesque motus in orbe -exorientur, qui novos requirunt libros, quibus ordine relevantur pauca -tamen de ultima ætate, ut perfectum opus relinquatur, in fine operis -adjiciemus.» Ces pages blanches étaient donc destinées à recevoir -les annotations et les additions des possesseurs de l’ouvrage; on -en a fait ainsi à l’égard des manuscrits, sur les gardes desquels on -écrivait souvent un mémorial des faits contemporains. - -La dernière partie du _Liber chronicarum_ présenterait encore une -foule d’observations curieuses: on y verrait que Hartman Schedel était -cardinal et ami du pape Æneas Sylvius; qu’il a voulu compléter sa -Chronique par une description géographique de la Germanie composée -par ce savant pape (Pie II); qu’il y a ajouté lui-même diverses -notices sur d’autres parties de l’Europe; qu’il a fait imprimer, après -coup, un mémoire concernant la Pologne et formant quatre feuillets -intercalaires, sans pagination, entre les feuillets 288 et 289, etc. - -On ferait un volume de remarques sur ce gros livre, plein d’admirables -dessins. Cette édition _illustrée_, qui a dû coûter des sommes énormes -et dont sans doute on a tiré un nombre prodigieux d’exemplaires, est -commune par toute l’Europe, et se vend plus cher chez les marchands -d’estampes que chez les libraires. Un des plus beaux et des plus purs -exemplaires que j’aie vus, c’était celui d’Armand Bertin. L’exemplaire -du duc de la Vallière, étant imparfait, ne s’est vendu que 24 livres. -Il y a des exemplaires anciennement coloriés, en Allemagne. - - -XIII - -On rencontre quelquefois, dans les préfaces de certains livres -qu’on regarde comme frivoles et de pure imagination, des détails -bibliographiques que l’auteur y a jetés en passant et qui sont dignes -d’être recueillis par des bibliographes sérieux. Nous pouvons ainsi -garantir l’authenticité d’un passage de l’_Avant-propos de l’éditeur_ -des _Mémoires du cardinal Dubois_ (Paris, Mame et Delaunay, 1829; 4 -vol. in-8), mémoires apocryphes, il est vrai, mais composés quelquefois -sur d’excellents manuscrits. - - «Une partie des papiers de Mercier (l’auteur du _Tableau de - Paris_) appartenait, en 1818, à M. Lalle...., un de ses parents. - Ces papiers contenaient plusieurs ouvrages inédits entiers ou - en fragments. J’ai entendu louer, entre autres, un poëme en dix - chants et en vers de dix syllabes, dans le goût de la _Pucelle_ - de Voltaire, et illustré par une centaine de figures dessinées - par Mercier lui-même; un recueil de satires et de contes; des - drames, etc. M. Lalle...., ainsi que tous les fonctionnaires - publics (il demeurait place Vendôme), faisait assez peu de cas - de Mercier, de la poésie et des autographes. Il avait un fils, - aimable et mauvais sujet, qui ne partageait pas son mépris de - bureaucrate contre tout ce qui était vers. Ce jeune homme, élève - de seconde au collége de Louis-le-Grand, avait découvert, au - fond d’une armoire hermétiquement fermée, l’héritage lubrique - de la muse de son grand-oncle; les préceptes qu’il y trouvait - lui semblaient préférables à ceux de ses professeurs. Un jour, - M. Lalle...., rentrant de mauvaise humeur, surprit son fils - en commerce avec feu Mercier, de l’Institut national. Dans - l’impétuosité d’un premier mouvement, il saisit tous les papiers - et les jeta au feu.» - - -XIV - -Il n’existe pas de bibliographie spéciale sur l’histoire des ouvrages -posthumes qui se sont perdus par la négligence des bibliographes. -Combien de manuscrits autographes ont passé dans les ventes de vieux -papiers, faute d’avoir été signalés! Témoin la comédie des _Querelles -des deux frères_, par Collin d’Harleville, retrouvée chez l’épicier; -les _Historiettes_ de Tallemant des Réaux, acquises au prix de 27 -francs en vente publique, etc. - -Un des derniers bibliothécaires de la ville de Soissons, nommé -Mezurolles, qui était cordelier en 1788 et qui avait jeté le froc aux -orties dès le commencement de la Révolution, a composé une immense -quantité d’ouvrages de différents genres. Ceux qui concernaient -l’histoire soissonnaise méritent seuls d’être regrettés, quoique les -autres annonçassent un homme d’esprit et d’érudition. On ignore le sort -de ces travaux historiques et littéraires, qui ont occupé toute la vie -de Mezurolles et dont aucun n’a vu le jour. - -On sait seulement que ces manuscrits formaient plus de cent volumes -in-folio et in-quarto; ils étaient encore dans les mains d’un habitant -de Soissons, nommé Potaufeu, il y a quelques années (vers 1825); après -la mort de l’auteur, trois ou quatre de ces manuscrits sont entrés -dans la bibliothèque de sa ville natale, entre autres: un _Abrégé -d’histoire universelle_, in-4; une _Chronologie_, et une _Notice -historique sur la ville de Soissons_, in-folio. Mezurolles, qui a fait -le premier catalogue de cette bibliothèque, n’est pas un bon écrivain, -mais ses recherches sur les antiquités locales présentent de l’intérêt -pour les personnes qui étudient l’histoire du Soissonnais. Ses autres -manuscrits seraient donc bien placés dans la bibliothèque publique de -Soissons. - - -XV - -On savait autrefois, comme aujourd’hui, faire du _pittoresque_, -c’est-à-dire appliquer un texte à des gravures, rassembler de vieux -bois et les utiliser, au moyen d’une composition faite par un de ces -manœuvres littéraires qui ont pris naissance avec la librairie et parmi -lesquels on a eu le tort de confondre François de Belleforest, auteur -de la _Cosmographie universelle de tout le monde_ et des _Annales de -France_. - -Ainsi, les belles gravures de la _Cosmographie_ de Thevet ont été -employées de nouveau, en partie, dans les éditions latines et -françaises des œuvres d’Ambroise Paré; mais la _Prosopographie ou -description des hommes illustres et autres renommés_, enrichie de -figures et médailles pour l’embellissement de l’œuvre (_Lyon, par Paul -Frelon_, 1605; 3 vol. in-fol.); cette seconde édition d’un détestable -ouvrage d’Antoine du Verdier, sieur de Vauprivas (qui n’en a pas fait -de bons, excepté sa _Bibliothèque françoise_, qu’on réunit à celle -de La Croix-du-Maine), avait été préparée par l’auteur, peu de temps -avant sa mort, qui arriva en 1600, dans le but de rassembler en un seul -cadre une foule de gravures sur bois, à demi usées, qui la plupart -provenaient des anciens fonds de l’imprimerie lyonnaise. On a vu, par -les planches d’Albert Durer reproduites à l’infini en Allemagne et qui -se tirent encore de nos jours, qu’un bois taillé à la manière des vieux -maîtres pouvait tirer plus de cent mille exemplaires. - -Le libraire Paul Frelon, comme pour remplir les conditions de son -nom, alla donc butiner dans les magasins de Jean de Tournes, de -Gryphe et de Roville, afin de faire son édition pittoresque de la -_Prosopographie_, revue, augmentée et continuée par Claude du Verdier, -fils de l’auteur. Il n’avait plus tous les portraits de la première -édition, mais il y suppléa, en insérant tour à tour, dans cette espèce -d’abrégé chronologique de l’histoire universelle, les gravures carrées -d’une Bible de Roville, les gravures ovales et rondes des _Images -des dieux des anciens_, par le même Du Verdier; les médaillons des -empereurs empruntés aux ouvrages de numismatique de Jacques Strada; les -sujets d’un _Novum Testamentum_, publié par Gryphius; les médaillons -des rois de France, tirés d’un autre ouvrage d’Antoine Du Verdier, -intitulé: _La Biographie et Prosopographie des rois de France jusqu’à -Henri III, ou leurs vies brièvement descrittes et narrées en vers_, -avec les portraits et figures d’iceux (Paris, 1588, in-8), etc. -Enfin, le libraire Frelon prit les figures de quelque _Fleur des -saints_ et certaines _images_ isolées, avec lesquelles il illustra son -livre, en remplaçant les portraits absents par des cadres vides, de -diverses grandeurs et de différents dessins, accompagnés de fleurons -hétéroclites. - -Il y a, dans le premier volume, deux ou trois grandes planches qui -appartenaient primitivement à une Bible et que l’éditeur a fait -précéder d’une façon de préface telle que celle-ci: «Or, pour ce -que nous avons souvent fait mention de la terre de Chanaan, promise -de Dieu aux enfants d’Israël, où ils ont été introduits par Josué, -nous avons estimé estre chose nécessaire et utile de la représenter -comme la charte ou figure suivante le demonstre.» Suit une carte de -la _Terre de promission_. Ailleurs (page 34), Paul Frelon établit au -milieu de la page une magnifique tour de Babel, avec cette simple note: -_Et sa forme estoit telle que la figure suivante représente_, sans -s’apercevoir que cette figure est toute bariolée de lettres renvoyant -à des explications qui se trouvaient dans l’ouvrage primitif et qui -manquent dans celui-ci. Plus loin, l’habile Paul Frelon se garde bien -de laisser perdre une belle planche, qui avait déjà fait son apparition -dans quelque Bible: _Et, afin de faire voir au lecteur_, dit-il avec -son charlatanisme ordinaire, _l’ordre auquel marchoient les Enfants -d’Israel lorsqu’estant sortis d’Egypte ils passèrent le chemin, nous -avons fait tailler industrieusement la figure suivante_. - -On recueillerait bien des observations de ce genre dans les trois -in-folio de la _Prosopographie_, qui montre aussi, par la magie de son -nom gréco-français, que les libraires du XVIe siècle avaient deviné la -magie des titres. Nous recommandons ce curieux et volumineux tour de -force aux faiseurs de _pittoresque_. - - -XVI - -On n’a pas encore nommé l’auteur d’un livre célèbre, publié au -commencement de la Révolution et intitulé: _Essai historique sur la -vie de Marie-Antoinette d’Autriche, reine de France, pour servir à -l’histoire de cette princesse_. A Londres, 1789; in-8 de 79 p. Ce -libelle, qui eut alors un immense succès et qui fut réimprimé plusieurs -fois clandestinement, a été recherché et anéanti avec soin par ordre -de la cour; les exemplaires qui ont échappé à cette destruction -systématique ne sont pourtant ni rares ni chers. Quant à la seconde -partie, plus rare que la première, elle pourrait bien ne pas être -sortie de la même plume. - -Dans l’introduction, l’éditeur, qui destinait cet Essai historique «à -porter le repentir et le remords dans l’âme d’une femme coupable,» se -défend de l’accusation de libelliste qu’on voudrait lui adresser, et -déclare qu’il ne croit pas avoir dépassé les bornes de l’histoire; -il dit que cet ouvrage _anonyme_ a été _trouvé_ à la Bastille, après -la prise de cette forteresse, le 14 juillet 1789, et que c’est -vraisemblablement le même manuscrit qui fut racheté _à tout prix_, au -moment où il allait être publié, et qui avait alors pour titre: _Les -Passe-temps d’Antoinette_. - -Un vieux bouquiniste, fort bien instruit des particularités secrètes -de la Révolution, dans laquelle il avait joué un assez triste rôle -(je l’ai connu, en 1829, étalant ses livres sur le parapet du quai -Malaquais, vis-à-vis de la rue des Saints-Pères), m’a plusieurs fois -assuré que ce pamphlet, payé par le duc d’Orléans, était de Brissot, -lequel fut mis à la Bastille pour l’avoir fait imprimer à Paris, chez -Lerouge, sous la rubrique de Londres. Le bouquiniste me racontait -qu’il avait coopéré lui-même à la saisie de l’édition, qu’on enleva du -domicile de Brissot, pour la transporter au greffe de la Bastille. M. -Laurence, graveur au Palais-Royal, avait connaissance personnelle de ce -fait, très-important pour l’histoire littéraire et politique des causes -de la Révolution. M. Laurence avait été attaché, en 1789, au cabinet -particulier du lieutenant de police, et, par conséquent, il savait -mieux que personne les motifs de la détention des prisonniers de la -Bastille. - -D’après cette indication, que mon bouquiniste appuyait de témoignages -incontestables, nous avons, en effet, retrouvé le style déclamatoire -et fleuri de l’avocat Brissot dans cette notice bourrée de calomnies, -mais écrite avec esprit et agrément. M. de Montrol, dans les excellents -_Mémoires de Brissot_ qu’il a rédigés avec les documents fournis par -la famille, donne une autre cause au dernier emprisonnement de ce -publiciste, qui ne se faisait pas faute de lancer un pamphlet de plus -ou de moins; celui que nous signalons ne paraît pas avoir été connu du -rédacteur des _Mémoires_. - -Nous avons entre les mains deux éditions de cette brochure, toutes deux -offrant le même nombre de pages, mais différentes d’impression pour -le papier comme pour les caractères: dans l’une, mieux imprimée que -l’autre, l’introduction est en italiques et les notes sont en petit -texte. Ce sont surtout ces notes qui trahissent Brissot: ses idées, -ses haines, ses sentences, son anglicanisme, tout l’homme enfin, se -montrent à chaque ligne. Mais on ne doit pas supposer que Brissot ait -continué son ouvrage, auquel un misérable faiseur de romans obscènes -(le marquis de Sade, dit-on) ajouta une seconde partie, sous ce titre: -_Essai historique sur la vie de Marie-Antoinette, reine de France et -de Navarre, née archiduchesse d’Autriche le 2 novembre 1755_; orné de -son portrait et rédigé sur plusieurs manuscrits de sa main. _De l’an de -la liberté françoise 1789, à Versailles, chez la Montansier, hôtel des -Courtisanes._ Cette suite, dont il existe aussi plusieurs éditions, est -peu commune. - - -On voit, par la liste des livres saisis qui étaient conservés au -dépôt de la Bastille, sous le cachet de M. Lenoir, que cinq cent -trente-quatre exemplaires de l’_Essai historique sur la vie de -Marie-Antoinette_ avaient été retirés de la circulation, où, sans -doute, ils sont rentrés après la prise de la Bastille. On a prétendu -que Marat était l’auteur du libelle, composé sous les auspices du duc -d’Orléans, et que l’édition originale avait été fabriquée dans la cave -où il imprimait en cachette son journal de l’_Ami du peuple_. - - - FIN. - - - - - TABLE DES MATIÈRES - - - Pages. - - A MON AMI LÉOPOLD DOUBLE v - - ÉNIGMES ET DÉCOUVERTES BIBLIOGRAPHIQUES 1 - - I. L’Énigme des Quinze Joies du Mariage 3 - II. Recueil manuscrit de Chansons et motets, provenant - de la bibliothèque de Diane de Poitiers 8 - III. La Confrérie de l’Index et les Œuvres de Cyrano - de Bergerac 19 - IV. Marcel travesti en Mézerai 28 - V. Les Mémoires du comte de Modène 33 - VI. L’Abbé de Saint-Ussans et ses ouvrages 38 - VII. Un Livre connu qui n’a jamais existé 46 - VIII. Le Véritable Auteur de quelques ouvrages de Restif - de la Bretonne 50 - IX. Les Romans de J. Potocki 57 - X. Les Manuscrits de Stanislas de l’Aulnaye 61 - XI. Dénonciation faite au public sur les dangers du - Jeu 71 - - POLÉMIQUE BIBLIOGRAPHIQUE 79 - - I. Jacques Saquespée et Jean Certain 81 - II. Ronsard et Colletet 89 - III. Pierre du Pelletier et Pierre Guillebaud 99 - IV. Isarn ou Ménage 107 - V. Les Premiers Mémoires de Sanson 123 - VI. Tabarin et le Bibliophile tabarinesque 136 - - NOTICES SUR QUELQUES LIVRES RARES 147 - - I. La Moralité de l’Aveugle et du Boiteux, et la farce - du Meunier 149 - II. La Condamnation de Bancquet 156 - III. Le Vergier amoureux 165 - IV. La Récréation ou Passe-temps des Tristes 171 - V. Vasquin Philieul et son poëme sur les Échecs 179 - VI. Le Sieur de Cholières et ses ouvrages 186 - VII. Les Amours folastres et récréatives du Filou et de - Robinette 193 - VIII. Les Vaux de Vire d’Olivier Basselin 212 - IX. La Muse folastre 234 - X. Chansons folastres et prologues tant superlifiques - que drolatiques des Comédiens françois 239 - XI. La Satyre Ménippée, ou Thomas Sonnet, sieur de - Courval 250 - XII. Le Parnasse des Muses 258 - XIII. Le Banquet des Muses 263 - XIV. Les Délices de Verboquet 270 - XV. L’Abus des nuditez de gorge 276 - XVI. Les deux Muses du sieur de Subligny 281 - XVII. Le Polissonniana de l’abbé Cherrier 293 - - VARIA 301 - - I. Livres à l’index, en 1774 303 - II. Prix des livres de théologie, en 1797 312 - III. Plan d’une édition des opuscules d’Alexandre-Antoine - Barbier 317 - IV. Extrait d’une Correspondance littéraire 328 - - TABLE DES MATIÈRES 369 - - - * * * * * - - - Corrections. - - Page 7: «syllables» remplacé par «syllabes» (quatre cents vers - de huit syllabes). - Page 16: «sem lable» remplacé par «semblable» (Ce recueil, - semblable aux précédents). - Page 34: «ch» remplacé par «chez» (Il avait connu Molière chez - Madeleine Béjart). - Page 95: «Théophaste» remplacé par «Théophraste» (que - Théophraste Renaudot exploitait auparavant). - Page 143: «scatalogica» remplacé par «scatologica» (le - principal docteur de la _Bibliotheca scatologica_). - Page 145: «Cettre» remplacé par «Cette» (Cette lettre venait à - peine de voir le jour). - Page 188: «qu’i» remplacé par «qu’il» (venu à Paris alors et - qu’il y resta trois ans). - Page 197: «goudronnée» remplacé par «godronnée» (la grande - collerette ou guimpe tuyautée et godronnée). - Page 200: «1840» remplacé par «1640» (Paris, A. de Sommaville, - 1640, in-8). - Page 201: «assonnance» remplacé par «l’assonance» (la forme et - l’assonance du mot). - Page 210: «ne ne» remplacé par «ne» (Je ne sçaurois en meilleur - port). - Page 222: «pas» remplacé par «par» (où tout le monde les sait - par cœur). - Page 243: inséré «à» (prendre patience jusqu’à ce que la pièce - commençât). - Page 251: «qu’i» remplacé par «qu’il» (sujets bourgeois qu’il - s’est plu à traiter). - Page 323: «biliographiques» remplacé par «bibliographiques» (ce - volume d’études bibliographiques). - Page 341: «march» remplacé par «marché» (_Bulletin de la - librairie à bon marché_). - Page 366: «pamphet» remplacé par «pamphlet» (lancer un pamphlet - de plus ou de moins). - Page 366: «ouvage» remplacé par «ouvrage» (que Brissot ait - continué son ouvrage). - - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Énigmes et découvertes bibliographiques, by -P. L. Jacob - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ENIGMES ET DECOUVERTES BIBLIOGRAPHIQUES *** - -***** This file should be named 63253-0.txt or 63253-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/2/5/63253/ - -Produced by Laurent Vogel, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -book was produced from scanned images of public domain -material from the Google Books project.) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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