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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Le Grand Silence Blanc - Roman vécu d'Alaska - -Author: Louis-Frédéric Rouquette - -Contributor: André Lichtenberger - -Release Date: September 22, 2020 [EBook #63260] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GRAND SILENCE BLANC *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - LOUIS-FRÉDÉRIC ROUQUETTE - - Le - Grand Silence Blanc - - Roman vécu d'ALASKA - - Préface d'André LICHTENBERGER - - PARIS - J. FERENCZI, ÉDITEUR - 9, RUE ANTOINE-CHANTIN (XIVe) - - - - - Il a été tiré de cet ouvrage: - 15 exemplaires sur papier vergé pur fil - des Papeteries Lafuma, - numérotés à la presse, de 1 à 15. - - -_Copyright by J. Ferenczi, 1921._ - - - - - A TEMPEST, - chien d'Alaska, - qui à force de tendresse attentive m'a fait - oublier les misères humaines... - - FREDDY. - - - - -PRÉFACE - - -Vous présenter mon ami Louis-F. Rouquette? - -A quoi bon? - -«... Né à Montpellier, en 1884, il y fit de complètes études classiques -où, de bonne heure, le démon qui le hante introduit un grain de -fantaisie. Il publie à quatorze ans ses premiers vers et prononce au -même âge sa première conférence, qui lui vaut, outre des tonnerres -d'applaudissements, une verte correction maternelle. A vingt ans, il est -à Paris, pour le conquérir. Laborieuse histoire...» - -Bah, je m'arrête. Tournez quelques pages. Au premier chapitre de ce -livre, voyez Freddy. - -Freddy n'est pas tout Rouquette. Rouquette n'est pas tout Freddy. - -Mais Freddy est sans doute: - - «Un étranger vêtu de noir - Qui lui ressemble comme un frère.» - -L'écrivain a trouvé en notre vieux monde la vie dure et les hommes vils. -Comme le poète de Musset, mais sous des cieux autrement lointains que -ceux où se limitait notre romantisme, il a promené sa nostalgie. - -Il ne s'est pas arrêté: - - «A Gênes, sous les citronniers, - A Vevey sous les verts pommiers, - Au Havre devant l'Atlantique.» - -Il a franchi l'Océan. Et c'est dans les solitudes de l'Alaska, proches -du pôle, parmi les âpres contacts de la vie farouche et brutale, qu'il a -ressenti davantage les liens qui unissent l'individu à l'humanité dont -il est issu et dont il ne saurait s'abstraire. Freddy, misanthrope, a -dédié son livre à son chien Tempest. Celui de Rouquette s'adresse à tous -les hommes, et en particulier à ceux de France. - - * - - * * - -L'originalité des pages qui suivent est en effet double. - -Nous sommes en ce moment, je ne dirai pas accablés (car je les adore), -mais abondamment comblés d'histoires d'aventures. - -Au lendemain de la guerre, tandis que ses suites continuent de nous -opprimer, notre existence étant fort incommode, nous éprouvons le besoin -de nous réfugier ailleurs. La crise des transports et des changes et -l'encombrement des hôtels rendent malaisé de voyager. Nos grands -bienfaiteurs sont donc les romanciers qui, sans nous forcer à quitter -notre fauteuil, nous emmènent avec eux loin du boulevard et des autobus, -hors de portée du nouveau riche et du prolétariat conscient. - -Ces bienfaiteurs sont ou bien des écrivains français ou des étrangers. - -A part quelques excellentes ou admirables exceptions, les écrivains -français d'aventures ont souvent ceci de commun qu'ils n'en ont jamais -eu, et n'ont jamais mis les pieds dans les pays où ils nous promènent. -Nous avons donc leur seul génie pour guide. Cela nous ménage parfois de -délicieuses surprises, et offre d'autres fois quelques inconvénients. - -Les écrivains étrangers,--parmi lesquels nous faisons en ce moment à bon -droit aux Anglo-Saxons un traitement privilégié,--écrivent sur les pays -où s'est modelée leur âme. D'où la palpitation robuste, intense et -ardente des récits d'un London, d'un Conrad et de plusieurs autres. - -Ceux de Rouquette diffèrent de la plupart des romans français de l'heure -actuelle en ce qu'ils portent la directe empreinte d'une des régions de -mystère les plus évocatrices du globe. - -Ils diffèrent des récits angle-saxons par le fait de la sensibilité et -de la culture foncièrement gréco-latine qui s'y réfracte. - -_La suprême Sagesse_, _L'Homme qui portait un Chapeau haut de forme_, -_La Bête sociable_: je n'ai rien encore goûté d'analogue dans notre -littérature, puisque des raisons assez fortes ont empêché que Daudet se -soit amusé à récrire du Kipling. - -En attendant que des œuvres prochaines achèvent d'imposer au grand -public la vision complète de son tempérament curieux et sensible, -ironique et généreux, je vous invite à savourer à leur valeur les récits -poignants et humoristiques d'un écrivain français qui ne s'est formé ni -dans les cénacles montmartrois, ni au sein des cloîtres académiques, -mais au contact étroit, douloureux et fécond de l'immense vie, maîtresse -inimitable. - -ANDRÉ LICHTENBERGER. - - * * * * * - -Au moment de donner le «bon à tirer» de ce livre, on m'apprend que Jack -London a donné, à une de ses nouvelles, le titre: «_Le Grand Silence -Blanc._» - -Je suis heureux, moi, qui, comme lui, ai vécu de longues heures de -solitude dans l'extrême Nord américain, d'avoir perçu, avec la même -acuité, cette sensation de grandeur et de silence qui pèse sur la Terre -Blanche. - -Avec joie je saisis l'occasion qui m'est donnée de pouvoir rendre -hommage à ce garçon du Far West, qui dans sa littérature a su conserver -les rudes qualités de sa race. - -A l'heure où certains ont tendance à monnayer sa gloire,--comme d'autres -ont voulu se tailler des pourpoints dans le burnous d'Isabelle -Eberardt--je veux apporter à la mémoire de Jack London le tribut de mon -entière admiration. - -L.-F. R. - - - - -Le Grand Silence Blanc - -Roman vécu d'Alaska - - - - -I - -UNE VISITE EN MANIÈRE DE PRÉSENTATION - - -L'homme entra. - -Il s'installa confortablement dans un fauteuil, posa son feutre à côté -de lui sur le tapis, croisa les jambes l'une sur l'autre et dit: - ---Monsieur. - -Il prononça: Mon Sieur, à la manière anglaise, puis il ajouta: - ---Je suis Français. - -Je lui présentai quelques paroles de bienvenue, mais il m'arrêta d'un -geste brusque de la main. - ---C'est moi qui vous remercie, vous êtes un homme très occupé et je vous -dérange. Je sais, je sais. Je vous prendrai aussi peu de minutes. - -«La littérature, qu'elle soit de France, d'Angleterre ou d'un autre -pays, se vend pareillement à la moutarde, au cirage ou aux harengs du -capitaine Cook. On met des affiches, on roule le tambour, et l'on crie, -la main en porte-voix: Holà! vous qui passez, lisez le roman de Monsieur -Chose. Monsieur Chose est un homme célèbre. Sa dernière production -atteint cent éditions de mille exemplaires. - -«Selon le public, on dit encore «le roman de Monsieur Chose est le -meilleur des romans, les vieilles filles, les curés de campagne, les -membres de la Y. M. C. A. peuvent le lire, ou bien: ce roman-ci, les -vieilles filles, les curés de campagnes, les membres de la Y. M. C. A. -ne peuvent pas le lire. - -«Dans les deux cas on achète, les uns pour avoir une littérature «saine, -morale, _ad usum pucellarum_», les autres parce qu'ils s'attendent à -trouver des situations graveleuses et des descriptions croustillantes. - -«Vous me pardonnerez, Mon Sieur, les ancêtres, je veux dire ceux qui -sont arrivés, ont loué tous les panneaux-réclames, tous les emplacements -en vue, les jeunes ont le bas de la muraille que les autobus -éclaboussent de crotte et que compissent souventes fois les chiens, -errants malgré les décrets de police. - -Je risquai: - ---Je ne vois pas... - -Energique, l'homme me coupa la parole. - ---Si, Mon Sieur, vous voyez et je suis venu parce que vous voyez et que -vous savez faire une place sur le panneau aux camarades qui tirent la -langue. - -«Vous me plaisez. Il y a dix minutes, je ne vous connaissais pas, mais -l'idée que j'avais dressée dans mon cerveau était telle que je vous -aperçois. Excusez, Mon Sieur, je ne sais plus parler le français... Je -veux dire, vous êtes la représentation du type que je m'étais créé sur -votre nom. Ça ne vous arrive pas, à vous, Mon Sieur, de mettre des... -comme dites-vous?... des physionomies sur des noms? - -Et sans attendre ma réponse, il poursuivait: - ---Vos livres me plaisent. Vous ne posez pas à l'artiste, vous êtes un -bourgeois qui n'avez pas honte de votre bourgeoisie, all right! et vous -la dépeignez comme elle est. Vous auriez pu tout comme un autre -atteindre «le fort tirage» par des procédés outranciers, vous n'avez pas -voulu. Les académies vous font sourire, vous ne monopolisez pas la -vertu, vous ne jouez pas de l'adultère, c'est bien. Vous êtes secourable -aux apprentis des lettres, cela est mieux. Je sais... je sais... Ne -prenez pas votre air colonel, malgré votre masque froid, derrière vos -besicles, votre œil pétille. Malice? non, bonté. C'est pourquoi je suis -là. - -Et comme pour prouver sa présence, l'homme se cala dans le fauteuil, -changea ses jambes de place, puis il continua. - ---Qui je suis? Freddy. Parbleu, oui, j'ai un autre nom, comme tout le -monde, mais qu'importe. J'ai trente-six ans depuis... (il regarda son -bracelet-montre)... depuis 2 heures 35 minutes. Mais trente-six ans bien -employés... - -Il resta un moment silencieux, comme poursuivant un rêve. J'en profitais -pour le dévisager à mon aise. La lampe éclairait en plein sa figure. -Trente-six ans, pas possible, je lui en aurais donné vingt-huit ou -trente, tout au plus. Mais, en examinant bien, le visage est osseux, les -joues creuses, ces rides qui guillochent les tempes... ce pli amer qui -tire la bouche... cet être-là a souffert... seules les lèvres sont -jeunes, d'un rouge vif, plus rouge et plus vif de la pâleur des joues... -Le front en pleine lumière découvre une intelligence éveillée et les -yeux brillent d'un feu sombre, dans la cavité des paupières. - -Mais l'homme a reprit son discours. - ---Je ne suis pas venu ici pour faire une confession. Je ne fouillerais -pas avec le crochet de Jean-Jacques les épaves de ma jeunesse. - -«Ce que j'ai fait? Mille métiers, mille misères disait ma mère, et mon -père ajoutait: oui, tu sais un tas de choses qui te permettront de -crever de faim toute ta vie... C'était sagesse! - -«En effet, je peignais, je sculptais, je mettais en vers de huit à douze -pieds, le soleil, les oiseaux, les fleurs, le printemps, comme si le -soleil avait besoin de moi pour rayonner sa gloire, les oiseaux pour -lancer leurs trilles éperdus, les fleurs pour enchanter nos yeux, le -printemps pour faire croire au bonheur de notre âme! - -«Le cercle étroit de la petite ville était trop restreint. Paris, voilà -le tréteau! - -«Vous n'attendez pas de moi que je vous dise les courses dans la grande -ville. Il ne s'agissait plus de triomphes, et de lauriers, mais plus -simplement de manger. La course à l'écu! C'est un championnat comme un -autre! - -«Si j'ai mangé de la vache enragée... un troupeau, Mon Sieur, un fameux -troupeau... Bah! ces choses sont finies et les Arabes disent: le passé -est un mort. - -«Les mille métiers, je les ai faits, les mille misères, je les ai -connues. - -«J'ai été, voyons, que vous dirai-je? J'ai couru les journaux pour -placer «un papier». J'ai fait des chansons (vous faites trop bien le -vers, donnez-nous quelque chose de moins soigné... dans le goût -populaire) et la chanson vendue (quinze francs, Mon Sieur), on touchait -six centimes quand un chanteur voulait bien la mettre au programme. - -«Le théâtre, ce fut ma marotte, n'avais-je pas eu une pièce primée, -médaillée comme une bête au concours, lorsque j'avais seize ans! «Vos -actes, oui... très bien, portez-le donc à Monsieur un Tel qui signera -avec vous (moitié des droits d'auteur), plus une ristourne d'un quart -pour le régisseur, un autre quart pour le directeur». Je pose zéro et je -retiens tout. - -«J'ai été secrétaire... J'ai beaucoup été secrétaire dans ma vie et à ma -mort, je ne désespère pas d'être embauché par M. Saint-Pierre, -secrétariat, service des entrées!... - -«Secrétaire de théâtre (toujours!), cent cinquante francs par mois; -quatorze heures de travail par jour, un patron qui vomissait des injures -comme un autre parle ou respire... une brute congestionnée qui avait une -façon de se mettre les pouces dans les poches de son gilet en disant: -«Moi, je travaille pour l'Art!!!» - -«Secrétaire de vagues gazettes, puis secrétaire d'un abbé... oui, Mon -Sieur, d'un bon abbé qui me faisait traduire Saint Jean Chrysostome, et -me payait quand il avait le temps. Il aimait à dire: «Il fait bon vivre -sous la crosse.» Hélas, sa crosse était dédorée! Il n'avait plus -d'argent cet homme, il ne pouvait pourtant pas en voler pour moi! - -«Puis, j'ai fait le trust des parlementaires d'un département, trois -députés, deux sénateurs, cent quarante francs par mois, mais la paie -était aussi irrégulière. Alors j'ai envoyé le Palais-Bourbon au diable, -j'ai pris une blouse et je me suis embauché sur un chantier comme -ouvrier peintre... oui, peintre... barbouilleur, quoi! J'ai fait du faux -bois dans une banque, j'ai passé au minium les fers à T d'un immeuble -sur les boulevards, j'ai couvert d'une couche «ignifuge» les palissades -de l'ascenseur du Métropolitain, station Barbès... je travaillais de mes -mains, je gagnais huit francs par jour... j'étais heureux... Hélas! -j'avais une marotte... Oui, le microbe littéraire, je lâchai les brosses -pour le porte-plume et j'entrai comme nègre chez un de nos plus -sympathiques auteurs qui... que... dont... - -«J'ai des diplômes aussi, si ça vous intéresse, comme tout le monde... -j'en ai gagné que je n'ai même pas. J'ai fait deux thèses de doctorat -économique, trois thèses de médecine. J'ai donné ma matière grise pour -cinquante centimes la page, c'était bien payé pour un «nègre». - -«Et puis, las de courir Paris, le ventre vide, j'ai couru le monde pour -changer mes idées... - -«J'ai pris ma chance, comme nous disons en Amérique, je me suis promené -de Rhadamès à Agadir, j'ai vu les oasis du Sud, empanachées de palmes, -j'ai couché dans des bordjs et sous la tente, j'ai écouté, le soir, la -chanson du sokar saharien qui montait dans la pureté du ciel, droite -comme une fumée aromatique, et j'ai commencé à saisir intuitivement -toute la grandeur, toute la beauté mystérieuse des Simples... Ah! qu'on -était loin de la course aux gros sous sous le ciel barbouillé d'encre de -la Ville! - -«Je suis entré dans Marrakech, la cité rouge, trois fois ceinturée de -remparts, et, du haut de la casbah d'Agadir, j'ai longuement regardé -l'Océan qui berçait ses eaux vertes comme pour séduire l'ardente terre -barbaresque... - -«L'Amérique? J'y viens, Mon Sieur, si je la connais? Depuis -Punta-Arenas, dans le détroit de Magellan, jusqu'à Point-Barrow, à -l'extrême-pointe de l'Alaska... - -«Ce que je faisais... Hé donc! toujours mille métiers, mille misères! - -«J'ai fait des conférences sur la littérature française, lorsque le -microbe littéraire prenait l'offensive. Entre temps, j'étais mineur aux -mines d'or, meneur de chiens et conducteur de traîneau. - -«J'ai même représenté officiellement le gouvernement de la République -dans une grande foire, quelque part, là-bas, dans l'extrême Far-West. -C'était la guerre; comme sept conseils de revision n'avaient pas voulu -de moi pour les armées, je fis «de la propagande»; c'était avant -l'intervention américaine. Mais voilà, pour «la propagande», il y avait -un tas de braves gens «service armé» à qui l'air de l'Amérique était -favorable. Je fus «ce pelé, ce galeux, haro»! De quoi se mêlait-il -celui-là? On me le fit bien voir... Le chœur des vieillards célébra sa -victoire en dansant, sur le mode antique, la danse du scalp. - -«J'avais la bouche amère, comme après boire; j'aurais pu me fâcher, -raconter les petites fripouilleries qui sont monnaie courante... Bah! A -quoi bon? - -«Je me suis enfoncé dans les solitudes vierges du Grand Nord. Là, j'ai -goûté vraiment le repos de ma chair et le repos de mon âme. La vie était -rude, mais j'avais la santé physique et morale. - -«Au fait, c'est pour cela que je suis ici. Voici, Mon Sieur, quelques -papiers (eh! oui, toujours le fameux microbe), j'ai noté là, par à-coup, -les heures de paix et de solitude, les heures mornes aussi où la -désespérance agrippe le cerveau. - -«Vous lirez ces choses... oui, merci, mais je voudrais plus encore. - -«Moi, voyez-vous, Paris, ses combinaisons, ses truquages, c'était bon -pour ma carcasse de vingt ans; aujourd'hui, non... je lâche tout... oui, -Mon Sieur, je m'en retourne vers le Grand Silence Blanc de ma Terre qui -paye. Vous lirez, vous verrez; une fois qu'elle vous tient, c'est pour -toujours... - -«Je voudrais... - -Pour la première fois, mon interlocuteur s'arrêta; il hésita, puis se -décidant: - ---Je voudrais que vous le fassiez paraître... si cela est possible... -quelque part... Je ne le saurai pas, mais ça me fera plaisir tout de -même. - -«A moins que vous trouviez la chose insuffisante, auquel cas je vous -demanderai de ne pas tenir compte de ma démarche et de jeter au feu ces -feuillets inutiles.» - -L'homme se leva, prit son manuscrit, le posa sur la table, se baissa -pour prendre son chapeau et dit encore: - ---Je vous salue... Mon Sieur! - -Arrivé à la porte, il se retourna, fit trois pas en avant: - ---A propos, si la chose paraît, _excuse me_, encore un service: je -voudrais que vous mettiez un nom sur la première page... Tempest... Qui -c'est? mon chien, parbleu! Croyez-vous que je dédie mon bouquin à un -homme! - -Il leva les épaules et sortit... - - * - - * * - -Ai-je rêvé cette scène singulière? - -Pourtant, le manuscrit est là... L'écriture n'est pas très nette, -nerveuse, presque illisible; au diable soit l'animal!... S'il croit que -je vais déchiffrer ces hiéroglyphes... il peut aller au bout du monde, -lui et son manuscrit... - -Et cependant, je l'ai lu et tel que je l'ai lu, je l'offre au public et -je supplie les lecteurs de croire que je n'y ai pas changé une virgule, -j'ai, tout au plus, corrigé les épreuves... - - - - -II - -LES TROIS RENCONTRES DE JESSIE MARLOWE - - -Un garçon, que j'avais rencontré dans un bar de Montgomery-street, à -San-Francisco, m'avait assuré qu'on trouvait de l'or dans une des îles -de l'archipel de la Reine-Charlotte. «Mais, ajoutait-il, -confidentiellement, on tenait la chose cachée pour éviter un _rush_, une -poussée formidable.» - -Ayant payé le tuyau de nombreuses tournées de whisky, il ne m'en fallut -pas davantage pour boucler mon maigre bagage et me mettre en route vers -les pays du Nord. - -Je fis la chose en plusieurs étapes. N'avais-je pas dans ma ceinture -quelques centaines de dollars que j'avais arrachés à la terre du côté -d'Alhégany, dans le Nevada-County? - -Je musais plusieurs jours à Portland, la ville des roses. Puis, un -matin, je pris le train pour Seattle où je m'arrêtais deux fois -vingt-quatre heures pour échanger un cordial shake-hand avec ma bonne -amie, Marcelle de J..., dont l'âme est fleurie de poésie comme un -églantier de France à l'avril. - - * - - * * - -La coquette villa où s'abrite, à Seattle, le consulat de France. Devant -la porte, au milieu d'un jardinet minuscule, un haut mât avec, à la -cime, la flamme tricolore. - -A l'intérieur, deux petits salons où la volonté de l'hôtesse a su faire -revivre la grâce de la patrie lointaine. - -Aux murs, quelques gravures d'un goût rare; sur un chiffonnier Louis -XVI, le _Mercure de France_ fait une tache mauve, et Farrère est présent -avec ses _Petites Alliées_. - -J'ouvre le livre, distrait, et ma pensée vagabonde. - -Une voix prononce, derrière moi: - ---Vous devez aimer Farrère? - ---Beaucoup. - -L'hôtesse m'observe et dit avec un anglicisme: - ---Je pensais ainsi. - ---J'aime les gens de mer. Tout ce qui vient de la mer m'attire. J'aurais -tant voulu être marin. - ---C'est un regret? - ---Oui, le grand regret de ma vie. - ---Diable, quel amour! - ---C'est un amour, aussi pour le satisfaire, j'ai tourné la difficulté: -ne pouvant être matelot, je suis voyageur! - ---Je rends grâce à cette vocation qui nous permet de vous avoir. C'est -si rare que nous ayons quelqu'un qui vient de France. - ---Ne comptez pas sur moi pour la dernière mode ou l'ultime potin. -J'arrive de France, si vous voulez, mais après un sérieux crochet dans -le Texas, l'Arizona et la Californie. Demain, je pars pour l'Alaska. - -Avec une pointe d'émotion, Mme de J... me parle alors de Paris, du Paris -qu'elle aime, du Paris littéraire et théâtral. J'écoute la musique de sa -voix. Des noms frappent mon oreille peu accoutumée. De Max, Lavallière, -Bartet, Robinne, c'est comme un doux ronronnement qui berce mon âme, la -calme et l'endort... - -Le nom d'un théâtre ou le titre d'un livre accroche de-ci, de-là, ma -pensée... c'est un film qui se déroule, je vois nettement les tableaux -et les scènes... Mais alors? L'Arizona brûlant que je viens de parcourir -à cheval, les Indiens Opi, hospitaliers et primitifs, la Californie et -mes bons camarades qui travaillaient avec moi dans la mine? - -Qui est dans le vrai? - -Elle ou moi? - -Mais le consul s'approche, souriant: - ---Prendrez-vous un cocktail, cher? - -Un cocktail, _by Jove!_ Je suis bien à Seattle, dans l'Etat de -Washington, là-bas, à tous les diables, sur la côte du Pacifique. - - * - - * * - -J'allais par mer à Victoria et de Victoria à Vancouver, où j'eus la -chance de trouver le jour même de mon arrivée un vieux cargo, -l'_Abraham-Lincoln_, qui faisait le service de la poste à travers le -méandre des îles. - -La traversée? Un peu mouvementée, comme cela se doit dans ces parages où -l'on navigue dans des couloirs étroits, où le vent et la mer -s'engouffrent avec un bruit d'orgue. - -Tant bien que mal, plutôt mal que bien, nous avons franchi le détroit de -Georgie que longe l'île de Vancouver. - -On danse fortement lorsque, après les îles Scott, on pénètre dans le -Pacifique; mais, crachant, soufflant, faisant un bruit de vieille -quincaillerie, l'_Abraham-Lincoln_ double enfin la pointe du cap -Saint-James. Et notre bon cargo contourne l'île Prevost, laisse sur la -gauche l'Houston-Stewart-channel et le Skincuttle-inlet. - -Nous avons encore quelques coups de mer dans le Juan-Perez Sound où -s'égrène un chapelet d'îlots abrupts et sauvages. - -On jette quelques sacs de dépêches à Lyelle, nous doublons l'île Louise, -après avoir fait escale à Skedans. Je débarque enfin à Cumshewa, dans la -grande île de Moresby, tandis que mon vieil _Abraham-Lincoln_ poursuit -sa route vers Skidegate, dans Graham Island, la plus importante des îles -de l'archipel de la Reine-Charlotte. - - * - - * * - -A Cumshewa, pas plus d'or que sous le pied d'un âne. Je vis quelques -jours sur mes économies et je serais mort d'ennui si je n'étais embauché -dans une fabrique de conserves de saumon. - -Temps passé, douze jours. Un indigène haïda qui part à Skidegate me -propose de l'accompagner. Tope-là, en route vers le nord, et me voilà -mécanicien dans l'usine où l'on extrait l'huile des chiens de mer. - -Je regagne quelques dollars que j'ai la chance de doubler au poker et je -reprends mon bâton de voyageur, ce qui est une façon de parler lorsqu'on -saute de cargo sur steamer et de steamer sur paquebot. - -Il est plus facile d'entrer dans Graham Island que d'en sortir. Les -_Abraham-Lincoln_ n'assurent, sur la côte, qu'un service postal très -approximatif, mais j'ai la chance de franchir l'Hecate strait avec des -compagnons qui vont à Port-Essington, dans la British Columbia, afin de -renouveler leur provision de whisky, opération de la plus réelle -importance. - -«Bonne chance, camarade», et me voilà seul sur le _pier_ en bois de -Port-Essington, cependant que, courbés sur leurs rames, mes amis gagnent -la haute mer. - -Je prends une décision: le premier bateau, cargo à vapeur ou à voile, -qui passera dans un sens ou dans l'autre, j'embarque. - -Dix-sept jours après, la _Princess-Sophia_, de la British Columbia Coast -Service, jette l'ancre de l'autre côté de Port-Essington, sur la rive -droite de la Skeena, à Prince-Rupert. - -La destinée me pousse au Nord. En route donc pour la terre du silence, -terre du mystère, terre de la neige et de l'or: n'est-ce pas la -_pay-dirt_, la terre qui paye? Qui paye quoi? La volonté? La résistance? -Qui paye comment? Avec l'or arraché aux roches dures? Avec la rigide -beauté des paysages ou l'émerveillement des aurores boréales? - -Avec de l'or ou avec de la mort. L'une ou l'autre, plus souvent l'une et -l'autre. L'or conquis ruisselant entre les doigts comme l'eau du -torrent. La mort paisible qui vous couche, sur le linceul des neiges -polaires. Le corps s'enfonce et fait un trou, la neige pèse, pèse, pèse. -Le gel la durcit. Les traîneaux y tracent leur piste. La vie va vite. Il -y a des morts dessous. Qui le sait? Et l'âme s'en va, falote et errante, -dans l'immense nuit sans étoiles, avec la chanson du Grand Nord qui la -berce, en faisant craquer les branches, tandis que, là-bas, brament les -cariboos affolés par le rire aigu des loups, dont le vent vient, -soudain, de rabattre l'odeur. - -Je pense à toutes ces choses sur le pont du _Princess-Sophia_, assis sur -mon bagage, les coudes sur les cuisses, les poings aux tempes. L'hélice -bat l'eau rythmiquement. Une brume grise enveloppe la côte cependant -toute proche. Le steamer suit le long labyrinthe des îles et la côte -déchiquetée. A droite, l'île du Prince-de-Galles, entourée de sapins, -sommeille et la nuit tombe à gauche sur Ketchikon dont les feux rouge et -vert trouent avec peine la brume. - -_Princess-Sophia._ La Princesse Sagesse! Est-ce sagesse? Est-ce folie de -suivre cette route? L'hélice bat comme un cœur, «flouk, flouk, flouk, -flouk». Est-ce oui? est-ce non? Une vie nouvelle s'ouvre devant moi et -le vers de Térence vient sur mes lèvres: «_Ce jour qui t'apporte une vie -nouvelle réclame, en toi, un homme nouveau._» - ---Vous avez tort de rester là, garçon, la brume est mauvaise. - -Je lève les yeux et rencontre le regard d'une femme, gainée dans un -vaste chandail gris. - -Elle est debout, solidement plantée sur ses jambes, les mains dans les -poches de son chandail, le col lui cache le cou, le menton et la bouche, -et le polo rabattu, barre le front à la hauteur des yeux. - ---Je suis Jessie Marlowe, et vous? - ---Moi, Freddy. - ---Freddy qui? - ---Freddy rien, Freddy tout court. - ---Ah! - -La femme prend un temps et ajoute: - ---Vous ne devriez pas rester immobile, c'est toujours mauvais dans ces -régions. Marchez plutôt avec moi. - -Et nous voilà, tous deux arpentant le «deck» du navire comme deux vieux -camarades. - ---Vous venez pour la première fois? - ---Oui, et vous? - ---Moi, je suis déjà une vieille Yukoner. J'ai fait cinq fois le passage. - ---Et vous allez? - ---A Dawson, rejoindre mon mari... - ---Ah! vous êtes mariée. - -Le ton sur lequel j'ai prononcé cette phrase fait rire Jessie d'un rire -qui sonne clair. - ---Oui, j'ai marié Harry Marlowe, le sergent de la police montée. - -La police montée canadienne! Le corps splendide qui n'aurait pas son -pareil si la Légion n'existait pas. On s'engage dans la police montée -comme dans la Légion, par coup de tête ou amour d'aventures. - -Les magnifiques bêtes humaines, aventureuses et folles, qui, de l'Hudson -à l'Alaska, à travers l'immensité silencieuse du Grand Nord représentent -la loi de Sa Majesté Britannique. - -Depuis j'en ai rencontré, groupés ou solitaires, plusieurs centaines au -hasard de mes pérégrinations polaires et j'ai toujours trouvé chez eux -les qualités qui font les hommes forts: la générosité, la droiture, la -bonté et le courage. - -Et cependant de la savoir, cette Jessie, à un autre, cet autre fût-il -sergent de la police montée, cela me crispe. - -Hé là, hé là! A quoi vais-je penser! Jessie Marlowe, il y a deux quarts -d'heure je ne soupçonnais même pas son existence... alors... - -Alors, maintenant, je la connais. Voilà. - -Le bateau tangue fortement, excellent prétexte pour saisir le bras de ma -camarade qui, du reste, ne se dérobe pas. - -Sous la laine, je sens la chair ferme et la dureté des muscles. C'est -une femme souple et solide, mon amie Jessie Marlowe. - -Mon étreinte se resserre. - ---Venez-vous à l'entrepont, il y a des figures étranges de _Chechaquos_. - -En argot du Yukon, _Chechaquos_ désigne tous les nouveaux venus au -travail de la mine, apprentis chercheurs d'or et chercheurs de fortune. - -Nous descendons; dans un fouillis invraisemblable gîtent, pêle-mêle, des -dynamos, des sacs, des barils, des caisses, des cordages, des poutrelles -de fer, un enchevêtrement de pics et de pioches, avec çà et là, dans une -encoignure, un être vivant qu'éclaire la lumière jaune d'une lampe à -huile que la houle balance. - -Vers le milieu, la place est plus nette. Assis sur des seaux renversés, -quelques hommes jouent aux cartes sur une table improvisée. - -La partie est silencieuse et déjà la fièvre du gain stigmatise les -visages. On la reconnaît à ce froncement de sourcils si spécial et au -léger tremblement des doigts qui tiennent les cartons maculés. - -Le vice humain s'étale sans forfanterie et sans honte. C'est brutal -comme une plaie. - -Je me retourne. Je ne sais pourquoi, il m'a semblé voir dans les yeux de -ma compagne comme une lueur fauve. Oh! rien qu'une lueur vite éteinte. -Les narines se sont contractées vivement, oh! un battement -imperceptible! - -J'ai dû me tromper, évidemment, puisque Jessie Marlowe dit d'un air -indifférent: - ---On ne respire pas, ici. Quelle tabagie! Venez-vous, cher. - - * - - * * - -Au matin, je monte sur le pont. Jessie est déjà là, accoudée au -bastingage. - -Elle a deviné ma présence et se retourne. Son visage est angoissé. - -Sans explication elle dit: - ---Oh! voyez, cher garçon. - -Je regarde. Dans une brume bleuâtre, le plus fantastique des paysages -apparaît. - -La côte est proche, nous louvoyons entre Etolin Island et Prince of -Wales; c'est un jaillissement formidable de roches, de longues chaînes -de trachytes, de gigantesques chaussées de basaltes. La grande loi -géologique s'affirme, laissant loin derrière nous les pauvres -imaginations poétiques des Hellènes et de leurs Titans qui mirent -«Pelion sur Ossa», jeux d'enfants à côté de la vision chaotique qui -s'offre à nous. - -Pour arrêter la mer envahissante, la Terre a fait un effort surnaturel, -elle a contracté sa chair, les roches éruptives se sont dressées, elles -sont là, sans transition, mettant à nu le granite primordial. - -Strates régulières, déchirures aiguës, arêtes vives, le mont se dresse à -pic à des centaines et des centaines de pieds, tout pareil au jour où il -jaillit, du soulèvement primitif, venant du tréfonds des entrailles -terrestres pour dire à l'Océan: «Arrête, tu n'iras pas plus loin.» - -La main de Jessie Marlowe a saisi ma main. Tout à coup, le soleil -déchire le voile de brume qu'il effiloche et jette au loin. Ses rayons -dorent la muraille ocre et terre de sienne; c'est une harmonie -magistrale et je sens les ongles de Jessie qui se plantent dans ma -paume. Elle est secouée d'un frisson. Mais elle se reprend aussitôt, -murmure l'inévitable _I'm very sorry_ et, pour me punir d'avoir vu son -frémissement en face de la majesté impérissable de la nature, elle me -quitte brusquement. - - * - - * * - -Un sifflement. Un cri horrible. Un tumulte de pas précipités. A nouveau, -des cris... Je sors de ma cabine pour aller aux nouvelles. Un groupe -remonte de la chambre des machines. Les gémissements finissent en une -plainte rauque et continue. Je m'informe. Un retour de vapeur a brûlé, -atrocement, un soutier. La vision est infernale. Les yeux vidés laissent -voir deux trous sanglants. La bouche se tord, noire et rouge. Le corps -entier n'est qu'une plaie à laquelle des lambeaux de vêtements adhèrent -encore. - -Les passagers s'empressent, inutiles. Le capitaine interroge: - ---Y a-t-il un médecin parmi vous? - -Les émigrants se regardent l'un l'autre, personne ne répond. - -Le capitaine insiste: - ---Vous n'allez pas le laisser mourir comme ça... - -Alors, je songe que j'ai, il y a bien des années déjà, préparé l'examen -de l'Ecole de médecine navale de Bordeaux. - -Le cercle s'est ouvert devant moi. Je me penche sur le blessé. Il ne -faut pas être grand clerc pour se rendre compte que l'homme est perdu. -Il faut abréger cependant ses souffrances. - -Le plus urgent est de débarrasser les plaies du linge qui plaque. - -Je demande: - ---Des ciseaux, un couteau... - -Un geste brusque, une voix qui répond: - ---Voilà. - -C'est Jessie Marlowe qui, d'une gaine de cuir qu'elle porte sous son -chandail, me tend un minuscule poignard, fait d'une seule pièce d'acier. - -Elle m'offre, en même temps, son aide et avant que je l'aie agréée, elle -s'accroupit près de moi et d'un coup net, elle tranche l'étoffe. - -Le spectacle est monstrueux: la chair est grillée, tuméfiée, des -boursouflures se forment qui éclatent avec de minces jets de sang. Les -veines et les artères sont à nu, elles crèvent aussi, une à une. C'est -un enchevêtrement de lacets rouges et bleus où le sang qui se coagule -fait, çà et là, une tache grenat sombre. - -Nos mains se sont rencontrées. La mienne tremble un peu. Celle de Jessie -est souple et froide. Je regarde la jeune femme et je revois dans ses -yeux la courte flamme de la veille. - -Cette chair qui souffre un châtiment de damné cause de la joie aux yeux -de cette femme. J'en jurerais. - -Je donne un ordre bref. Avec d'infinies précautions, on soulève le corps -douloureux, on l'emporte, cependant que Jessie Marlowe murmure à -mi-voix, comme pour elle-même: - ---Quelle splendide chose que ces vives couleurs! - - * - - * * - -Le soir tombe. Le steamer glisse, silencieux, sur les eaux étroites du -détroit de Wrangell. Çà et là, un chapelet de bouées s'égrène, indiquant -au navire les récifs qui brusquement jaillissaient du fond des abîmes à -fleur d'eau. Parfois, on voit les roches, comme des bêtes sournoises -tapies. Elles essayent de happer la proie facile, mais nous passons et -l'écume du sillage les recouvre. - -Des sapins, poussés là, Dieu sait comment! se penchent vers nous jusqu'à -nous toucher. Un soleil oblique éclaire les hautes falaises noires et -derrière nous, nous laissons un gouffre d'ombre. - -Tout à coup, la muraille de basalte s'échancre et un glacier immense, -tombant à pic dans la mer, apparaît. Sur sa blancheur vierge, le vent -balaye les neiges récentes et le soleil fait miroiter des lumières -violettes, oranges et bleues. - -Un oiseau passe dont les ailes roses battent longuement dans un rayon. - -Venant du cœur du navire, on entend le râle continu de l'agonisant qui -quitte la vie, peu à peu. - - * - - * * - -Nous quittons Juneau au matin. Nous avons fait escale pendant la nuit. - -Nous franchissons le chenal Gastineau. La capitale de l'Alaska s'enfonce -dans la brume, où le Capitole, adossé à la montagne, fait une tache -laiteuse. - -Une voix prononce près de moi: - ---Vous n'êtes pas descendu à terre, docteur? - -C'est le capitaine qui me salue de cette appellation. Je suis monté en -grade depuis hier. - ---Non, capitaine. - ---Vous avez ma foi raison. Pour retrouver des usines, des autos et des -cinémas, ce n'est pas la peine de venir jusqu'ici: autant vaut rester à -Seattle ou à Vancouver. - -Le capitaine tire deux ou trois bouffées de sa courte pipe de terre, -reste un instant accoudé près de moi, puis il s'en va de cette démarche -spéciale, à la fois lourde et souple, des marins. - -A trois pas, il se retourne et dit: - ---A propos, savez-vous, l'homme est mort cette nuit. - -Il lance un jet de salive jaunâtre par-dessus bord, puis il ajoute: - ---Jessie Marlowe est descendue à Juneau. - ---A Juneau, mais ne devait-elle pas débarquer à Skagway pour aller à -Dawson? - ---_Yes, doctor_, mais elle a changé d'avis. - -Et il s'en va roulant des épaules en grommelant: - ---C'est une femme! - -Une main invisible étreint ma gorge. L'homme est mort. Jessie Marlowe -est partie... Une tristesse monte en moi, envahissante, sans que je -puisse exactement me rendre compte si la cause première est la mort de -l'homme ou le départ de la femme. - - * - - * * - -Le thermomètre est descendu de 20 degrés en quelques heures, l'hiver est -venu tout d'un coup. - -Le fleuve, qui roulait hier encore ses flots noirs, portant la vie à la -«terre qui paye», est aujourd'hui figé, morne, silencieux. Pour huit -mois, le Yukon est prisonnier des glaces, le monstre tumultueux est -enchaîné. - -Sournois, il a bloqué les chalands, un grand steamer à palettes s'est -aussi laissé surprendre. - -Pour huit mois, Dawson est sous la neige. - -La grande ombre polaire descend. La nuit a mangé le jour. - -En attendant que le jour prenne sa revanche et dévore à son tour la -nuit, il faut faire provision de sagesse et de philosophie. - -Le paysage m'intéresse par sa nouveauté. Je suis, hors la cité, sur une -hauteur, dans une cabane faite de rondins de sapins assemblés, qui tient -beaucoup plus du perchoir que de l'habitation humaine. La ville et le -fleuve déroulent à mes pieds une symphonie blanche, où, par endroits, -les sapins mettent une tache vert sombre. - -En face, derniers contreforts des Rokies, la montagne se dresse -barbouillée d'ocre et plaquée, çà et là, de blanc légèrement bleuté. - -J'ai le temps de contempler ces choses et j'emploie ma première journée -d'hivernage aux soins ménagers. J'ai visité mes bottes, remis un talon, -cloué une semelle. Je couds une peau de renard au col de ma veste de -cuir lorsque ma porte s'ouvre et Lynn, mon ami Lynn, entre chez moi. - -Lynn est un indien koyukuk, à la face camuse qui, malgré ses rapports -avec les civilisés, a conservé l'habitude ancestrale de se peinturlurer -les joues. - -Il porte un vaste plaid à carreaux, qui a dû appartenir jadis à quelque -miss errante, une lanière en cuir de bison lui ceinture la taille. Ses -mocassins, en peau de phoque bordés de wolverine, laissent traîner leurs -attaches. Ses mains et ses bras sont emprisonnés dans des moufles de -cuir fourrées, serrées à la hauteur du coude. On dirait mains et bras de -marionnettes. - -Il serait très couleur locale, mon ami Lynn, n'était l'affreux chapeau -melon qu'il arbore fièrement en guise de couvre-chef. Ce chapeau melon -est pour Lynn le signe suprême de la civilisation. - -Il est une autre concession que l'Indien fait à notre monde. Il a pris -l'affreuse habitude de mâcher de la gomme. - -Ayant mastiqué plus fortement et logé sa boule comme une chique dans sa -joue gauche, Lynn me salue à la manière koyukuk, s'informe de ma santé -et m'annonce qu'on vient de ramasser en plein Dawson, près du pont de la -Klondike river, à l'endroit même où se termine Front-street, le cadavre -d'un homme. - -Avec ce saut brusque du thermomètre, la chose n'est point étonnante. -Quelque ivrogne qui aura quitté tard le Bank, l'Exchange ou le Green -Tree et que la congestion aura fauché. - -Lynn secoue la tête en écoutant ma supposition. Il rumine sa gomme, puis -il ajoute dans son anglais un peu rauque: - ---Non, non, l'homme est un sergent de la police montée canadienne. Le -froid ne l'a pas tué, mais bien la blessure qu'il porte à son cou... - -Et Lynn conclut: - ---Ça fait un joli tumulte dans la cité. - -Puis, m'ayant emprunté deux poignées de thé, l'Indien sort, traînant -dans la neige ses mocassins dont les cordons pendent. - - * - - * * - -Un sergent de la police montée. Fichtre, c'est une belle pièce au -tableau. Cela nous change des querelles dont les mineurs font -habituellement les frais. - -Malgré que la ville ait oublié, comme un cauchemar, les légendaires -batailles d'antan, alors qu'au petit jour, on ramassait quelques -_gimblers_, plus ou moins troués, il arrive, parfois encore, que des -mauvais garçons vident leurs différends à coups de browning. Mais un -sergent de la police montée! J'émets un sifflement qui fait dresser les -oreilles à mon chien. - ---Si nous allions aux nouvelles, Tempest, mon ami, qu'en dis-tu? Un -sergent de la police montée proprement meurtri, ça ne se voit pas tous -les jours, et puis cela chassera un peu la monotonie de cette journée -qui s'obstine à ne point finir. De plus, ce sera une occasion unique de -montrer notre nouveau col de fourrure. - -J'assure ma toque de loutre et revêts la veste au fameux col. Tempest -jappe de joie et nous voilà courant dans la neige comme deux jeunes -fous. Une pente s'offre, nous la dévalons en roulant. - ---Allons, paix, soyons sérieux. - -J'époussète la neige d'un revers de main et, Tempest sur mes talons, je -pénètre dans la ville. - -Devant les _barracks_, c'est ainsi qu'on appelle la caserne de la police -montée à Dawson, il y a une foule qui discute avec force gestes, -émettant des appréciations diverses. En connaisseurs, les Yukoners -apprécient le «beau coup» qui envoya le sergent dans l'autre monde. - -Un camarade m'offre d'entrer avec lui: il connaît un garçon qui pourra -nous renseigner. - -Sans trop de difficultés, nous pénétrons dans la cour des _barracks_ où -des prisonniers revêtus du traditionnel costume jaune et noir creusent -des chemins dans la neige dure. - -Le garçon que nous cherchons, nous le trouvons dans sa chambre en train -d'apprêter un jeu de raquettes. En effet, dix hommes vont battre la -campagne pour essayer de s'emparer de l'assassin, tandis que l'enquête -se poursuit dans la ville. - -Des détails? Il n'en sait pas plus long que nous. Le sergent a été -trouvé ce matin, gelé à bloc à l'endroit même que Lynn avait dit. - -Ayant mis les raquettes sous son bras, le policier nous propose d'aller -voir la victime. - -Dans une salle basse, sur un lit de camp, le sergent est étendu. -Quelques camarades veillent le corps en fumant des cigarettes. - -La tête de la victime est légèrement inclinée sur la gauche et, sous -l'oreille, on aperçoit la blessure, une blessure triangulaire, nette, -qui n'a pas un centimètre de longueur et d'où pourtant la vie s'est -échappée. C'est, en effet, un «beau coup». - ---C'est le seul indice que nous ayons, explique un autre sergent, mais -c'est suffisant pour retrouver l'homme. - ---Pauvre Harry Marlowe! prononce le garçon qui nous conduit. - -Harry Marlowe! Harry Marlowe! Je connais ce nom. Où donc l'ai-je entendu -déjà? - -Ah! oui, je me souviens, la _Princess-Sophia_. Jessie Marlowe, il y a -quatre mois déjà. Les soucis de mon installation m'ont fait oublier -cette rencontre. - -J'entends avec netteté la voix qui me dit: - ---J'ai marié Harry Marlowe, le sergent de la police montée canadienne. - -Jessie Marlowe, dont le souvenir m'occupa quelques heures et que je n'ai -point revue... - -Et répétant la phrase que je viens d'entendre, je dis, à mon tour, mais -avec une variante: «Pauvre Jessie Marlowe.» - - * - - * * - -En entrant, je n'ai vu que le corps étalé... et les camarades qui -veillent. - -Mon regard se porte maintenant vers le fond de la salle et j'aperçois -alors une femme, le dos appuyé contre la cloison de planche; ses bras -sont croisés sur sa poitrine, elle a une attitude hostile et farouche. - ---Jessie Marlowe, me souffle mon compagnon. - -Je l'ai, par Dieu, bien reconnue. On n'oublie pas Jessie Marlowe quand -on l'a vue une fois. - -Ses yeux sont fixes, sa mâchoire contractée... Son malheur immense -l'accable, Niobé défiant le destin n'a pas dû être plus belle... - -Pauvre Jessie Marlowe! Je la plains sincèrement, je voudrais pouvoir -aller vers elle et lui dire non pas de banales paroles de condoléance, -mais des mots affectueux et doux, ou plutôt ne rien lui dire, lui -prendre simplement la main et pleurer, pleurer longuement avec elle. - -Je n'ose pas. Ces gens qui nous entourent me gênent. D'ailleurs, -l'aspect de Jessie n'a rien d'engageant. Dans son coin, elle est tapie -comme une bête sauvage, insensible à tout ce qui n'est pas sa douleur. - -A quoi songe-t-elle? Quel paysage évoque-t-elle? Quel souvenir? Le -bonheur perdu? Le foyer détruit? Autrefois ou demain? - -Autrefois? Les randonnées à cheval avec l'espace pour horizon, la -solitude, la tendre solitude à deux pendant les longues nuits polaires? -Les dangers évités ensemble? La première étreinte des mains? - -Demain? L'insécurité, le problème de la vie quotidienne, le retour à la -maison où tout vous dit l'absence de l'être aimé, sa place, son verre, -son couteau, sa carabine pendue au mur, désormais inutile? - -Que voit-elle dans son rêve intérieur? Ses yeux regardent-ils sans voir -ou fixent-ils un point lointain dans son rêve éperdu? - -Pourquoi l'idée absurde me vient-elle que ses prunelles agrandies, d'une -fixité hypnotique, voient uniquement dans la chambre la petite blessure -triangulaire qui est au cou de celui qui fut son mari? - - * - - * * - ---Tempest, mon vieux frère, qu'avez-vous à tourner en rond comme un -chien de riche dans un jardin public? Tenez-vous tranquille, que diable! -Employez mieux votre halte, reposez-vous. - -Mes conseils de sagesse--comme tous les conseils de sagesse--sont -inutiles. - -Tempest va, vient, il court vers ses camarades qui font craquer sous -leurs mâchoires robustes les morceaux de phoque gelés que je leur ai -jetés. Chose singulière, Tempest, mon _leader_, mon chien de tête, -n'essaye pas de ravir leur proie... Il tourne, inquiet, lève le mufle -comme pour prendre le vent, remue, tour à tour, l'oreille droite et -l'oreille gauche, les pointe toutes deux attentives, puis il revient -vers moi, s'assied sur son arrière-train et la gueule ouverte gémit. - -Je torche d'un bout de pain mon assiette d'aluminium. - ---Tenez, dis-je, la main tendue. - -Tempest détourne la tête. Il refuse mon présent et gémit à nouveau. -Soudain, il s'élance, va vers ses copains qui achèvent de manger et leur -mord les jarrets. - -Peureuses, les bêtes se dispersent. Il les rappelle de la voix, un -aboiement clair comme un commandement. Les chiens obéissants -s'assemblent. - -Il se place à leur tête et voilà mon bataillon qui se met en marche. Un -aboi bref, la troupe s'arrête devant le traîneau chargé que j'ai laissé, -voici une heure, à l'abri d'un boqueteau de sapins, de pauvres sapins -rabougris perdus dans la solitude polaire. - -Tempest laisse les chiens soumis et s'approche de moi. Cette fois, il -n'aboie pas. Il me regarde. Je lis dans ses yeux comme dans un livre et -ses yeux me disent: - ---Eh bien, qu'attends-tu? Tu ne vois donc pas que nous sommes prêts? -Allons, en route, dépêche-toi. - ---Tempest, _old fellow_, vous êtes maboule. Nous venons d'arriver et -vous voulez repartir. Le traîneau est lourdement chargé, l'étape a été -rude, vos frères sont fatigués. Tous n'ont pas vos jarrets d'acier. -Depuis huit jours que nous sommes en route, j'ai moi-même les reins en -capilotade, il fait doux ici, le vent ne souffle pas. Patientez, -patientez. «Il y a un temps qui trempe et l'autre qui détrempe», dit-on -en languedocien, mais vous n'entendez pas la langue de mes pères, donc -fichez-moi la paix. - -Ce discours, accompagné d'une tape peu rude, ne satisfait pas mon ami. -Il est sensible cependant à ce qu'il croit une caresse. Il s'approche et -avec son crâne qu'il a dur et bossué, il me donne des coups à la façon -des béliers... - ---Il faut vous obéir, soit, mais vraiment vous êtes insupportable. - -D'un coup sec, je ferme mon couteau qui claque. Il a compris le signal. -Il est fier de s'être fait entendre. Il bondit et jappe, joyeux, la -queue en coquille d'escargot... En maugréant contre ma faiblesse, je -range mon assiette après l'avoir lavée d'une poignée de neige. Je boucle -mon sac. - ---En route, puisque vous le voulez. Vous êtes le maître de ma vie, allez -devant, je vous suis... - -Pendant que j'attelle ses compagnons, Tempest reste à mes côtés, -surveillant tous mes gestes; la dernière courroie serrée, il va de -lui-même se placer en tête. A peine son harnais est-il assuré, qu'il -lance l'appel du départ et file un train d'enfer. - -J'ai juste le temps de sauter sur le _taku_ où je tombe debout, les -rênes en main. - -Il a le diable dans le corps, il tire de tous ses muscles, excitant les -autres chiens de la voix; ceux-ci, gagnés par cette belle ardeur, -donnent toute leur force; si l'un d'eux paresse ou se ralentit, le chien -d'à côté lui mord les jambes. - -La vitesse les grise... jamais mon _team_ n'a donné un tel effort. -Vainement, j'essaye de modérer son ardeur, allez donc vous faire écouter -de ces labradors et de ces huskies conduits comme des enragés par un fou -comme Tempest. - -Je laisse aller, les guides molles. Les chiens, ne se sentant plus -soutenus, redoublent d'ardeur. Nous prenons des virages fantastiques, -mon équipe est attelée à la façon indienne; automatiquement, l'éventail -se referme. Nous frôlons des gouffres sombres, nous rasons des sapins -dont les branches me giflent au passage. - ---Holà, démons, arrêtez-vous. - -Le _team_ n'obéit plus à ma voix. Les chiens suivent, la langue en -loque, les flancs en soufflet, Tempest qui tire, tire, tire... - -J'ai la sensation nette qu'au premier tournant, nous allons nous briser. -Il n'en est rien. Le virage est pris avec une courbe savante, nous -dévalons. Enfin, nous voilà dans la plaine... - -Alors, seulement, Tempest s'arrête, les jarrets raidis, comme pour -soutenir seul toute la charge. Heureusement, les autres chiens ont aussi -freiné. Je tombe moi-même sur les genoux; n'importe, ils ont reçu un -fameux choc. Le traîneau patine. Trois chiens s'affaissent dans la neige -en hurlant... Je me précipite. Un examen sommaire. Rien de cassé. Je -saute sur le siège. - ---Allons, mes petits frères, en route. - -Personne ne bouge. Je descends et les excite de la voix: - ---_Mush on, mush on, boys..._ - -Rien n'y fait. Pour me narguer, Tempest se couche sur le flanc. Je -prends le fouet. Le fouet claque, je tire sur les courroies. Les chiens -n'ont pas fait un pouce en avant... - ---Vous n'allez pas me planter là, je suppose. - -Alors, Tempest se dresse et, de ses pattes de devant, il fouille le sol -et lance la neige à gauche et à droite. - ---Tu veux te reposer? Je sais, vous m'avez conduit d'un train peu -ordinaire, mais le but n'est pas ici... - -Pour toute réponse, Tempest gratte, gratte, gratte furieusement. - -Découragé, je dételle le _team_. Aussitôt libres, les chiens font leur -trou comme pour se coucher. - -La neige est bientôt déblayée, l'ouverture assez large, les bêtes se -tapissent. - -Tempest a fait son trou plus vite que les autres, mais il est aussitôt -ressorti. - -Ses bons grands yeux me regardent et me disent: - ---Comment, tu ne te couches pas aussi?... Vite, vite, fais comme nous... - -Il va vers son gîte, revient vers moi, et ne me quitte plus du regard. - -Alors, pour faire comme lui, dans cette immensité où rien ne paraît, où -rien ne vit, ayant rangé mon traîneau et sorti mes outils, je commence à -construire un abri pour la nuit. - -Hâtif, je façonne une hutte de neige, un _igloo_ à la façon des -Esquimaux. Un peu d'eau jetée sur les blocs les unit plus solidement que -le meilleur mortier. - -Au bas, j'ai ménagé une porte étroite sous laquelle on passe en rampant. -On pénètre ainsi dans une chambre circulaire de quinze pieds de -diamètre... Je jette sur le sol battu, deux peaux de phoques et une -couverture. Je ménage une place pour ma cantine... une étagère -s'improvise bientôt pour mes objets usuels. - -La clef de voûte est un bloc de glace équarri. J'y suspends ma lampe, -une lampe primitive où brûle un lumignon qui flotte dans l'huile de -phoque... - -L'odeur m'écœure toujours un peu. Mes nerfs de civilisé sont encore -sensibles... - -Je sors... Mes chiens ont disparu sous la neige. Seul Tempest m'attend -sur le seuil. Son œil pétille de satisfaction. Il remue sa queue avec -contentement, je lui tapote les flancs. Il disparaît heureux dans son -trou de neige... - -Et comme je reviens un peu étonné vers mon _igloo_ en levant la tête, -j'aperçois devant moi, par-dessus le mont que nous avons descendu à une -allure si vertigineuse, j'aperçois un tourbillon qui vient à la vitesse -d'un cheval au galop. - ---Ho! ho! nous allons avoir une sacrée tempête... - -Et je comprends, tout à coup, la hâte de mes chiens et l'esprit de -Tempest qui a prévu l'ouragan. Il a senti que si nous étions surpris par -lui dans la montagne, c'était la mort. - -La bête, avec son intelligence sûre, a eu conscience de cette chose... - -Elle m'a sauvé la vie tout simplement... J'éprouve mon _igloo_ du poing. -Il est dur comme du granite. - -La tempête peut arriver maintenant. Je la brave. Et tout en émettant des -pensées philosophiques sur les bêtes en général et Tempest en -particulier, à quatre pattes je me glisse dans mon abri, cependant que -la hurlée de l'ouragan monte et passe, avec bruit de galopade -fantastique... - -Pour une sacrée tempête, c'est une sacrée tempête! La neige tombe, -épaisse et rude, que les vents emportent en tourbillons. Il ne doit pas -faire bon à cette heure sur le _trail_ de la montagne. - -Je savoure, en égoïste, la joie d'être à l'abri... Je paresse, allongé -sur mes peaux, les mains sous ma nuque, les jambes tendues vers le feu -sur lequel la bouilloire de cuivre chante. - -Un instant, mes mocassins qui fument m'intéressent, puis c'est la flamme -courte de ma lampe, toute pareille à un œil jauni, qui retient ma -pensée. Je me sens fort, je me sens sain, je suis heureux... - -La rafale n'ayant plus rien qui lui résiste passe, frénétique, courant -droit sur la plaine comme une bête enragée. - -L'âme du café s'éveille, elle monte lente, comme un parfum, et bientôt -elle emplit ma chambre. Mes narines battent, mes paupières se ferment à -demi; au travers de mes cils j'aperçois encore un tout petit point -lumineux qui troue ma nuit. Le rideau tombe doucement et je glisse au -royaume des songes. - -Et mon âme légère évolue, elle a quitté son enveloppe de chair, elle -tourne en rond dans la chambre, puis elle danse devant la courte flamme. -C'est le vol autour des lumières et bientôt la flamme l'attirant, elle -s'identifie avec elle... L'âme du feu, pureté première, a pris l'âme de -l'homme dépouillé des bassesses charnelles. - -La flamme est descendue de la lampe primitive. Elle vagabonde à son -tour, de-ci de-là, là-bas, plus loin, ailleurs, ici... Je veux la -saisir, mais un poids m'oppresse qui m'accable et me cloue. - -L'étincelle de mes yeux est morte... je suis aveugle et pourtant je vois -dans ma nuit intérieure, je vois l'étoile qui conduisit les croyants en -marche vers l'adoration des Saintes Images. - -Un saut léger, elle a disparu. La nuit. La grande nuit froide et bleue -de décembre... Non, la revoilà. Elle anime à nouveau le cœur familier de -la lampe. Une lampe! non, une veilleuse dans le temple... Elle est -enclose dans la richesse des métaux, parmi l'or pur et les gemmes -précieuses. C'est le cœur farouche de l'Islam qui brûle dans le -sanctuaire de Moulay Idriss; mais oui, Moulay Idriss, je suis à Fès, -voici le souk et la rue Chemmaïne où se tiennent les marchands de -dattes, de figues, de cierges et de gâteaux, des marchands, graves et -paisibles, qui, accroupis, attendent le client en égrenant d'un geste -uniforme leurs chapelets aux grains oblongs. - -Mais non, c'est la lampe de Julien... de Julien qui veille, dans son -palais de Lutèce, cherchant où est la Vérité. - -Le monogramme du Galiléen flambe sur le labarum portant en auréole la -prophétie faite à Constantin: «Par ce signe, tu vaincras.» Mais là-bas, -par delà les collines monte l'éternel Dieu de lumière, Mithra, père du -Monde. - -Hélios ou Christ? Qui? Les légions inquiètes attendent. - -La nuit encore. Des couloirs sombres où l'on s'enfonce en rampant avec -la sensation affreuse que le couloir va en s'amincissant et que le -plafond descend, descend. Mais voici que la lueur reparaît, agrafée aux -chapeaux des mineurs... Des hommes peinent un labeur immense pour -arracher à la terre la pierre noire qui porte en elle le principe du -Feu. Mais non, je suis fou, du charbon, ça? Non. De l'or. Les murs -s'élèvent à une hauteur vertigineuse, la petite flamme se transforme en -un brasier effrayant; la voûte, les parois, le sol, tout est en or. Le -métal jaune illumine la nuit de son rayonnement, c'est un soleil de feu -d'artifice qui gire en lançant aux murs des gerbes d'étincelles; et moi, -aussi, je suis en or, l'or coule, il ruisselle, il pénètre ma chair -comme une pluie, il circule dans mes veines et le sang chassé remonte à -mon cœur... je vais mourir, le poids m'écrase... - - * - - * * - ---Satanée bête! Que faites-vous là? - -Je me dresse et reconnais Tempest. - ---Tempest, mon ami, vous êtes un âne... oui, un âne... - -A-t-on jamais vu de semblables manières, un sacré individu qui entre -sans crier gare et qui pèse de tout son poids, les pattes sur ma -poitrine. Vous croyez qu'il a du remords? Vous ne connaissez pas -l'animal. Il est heureux avec insolence et sa mimique exprime la joie de -m'avoir éveillé. - ---Hein! Quoi? Vous n'y pensez pas, _old chap_, sortir par un temps -pareil. Allez au diable si vous voulez, mais allez-y seul si telle est -votre fantaisie. - -Je dis cela pour le principe, car je me connais et je sais que j'en -passerai finalement par où voudra Tempest. Tempest veut que je sorte -dans l'ouragan et dans le froid. Ecoutons-le. Il est chien de bon -conseil. Conseils de chien doivent toujours être suivis, ce ne sont pas -conseils d'hommes. - -Je m'équipe et sors. La tempête paraît calmée. Tempest file le museau -dans la neige; à cent pas, il s'arrête et lance un aboiement de -détresse. J'accours et j'aperçois une forme que la neige qui tombe -couvre, peu à peu, de son drap glacé. - ---Holà, _fellow_, vous choisissez bien mal votre couchette, vous n'en -reviendrez pas, savez-vous... - -Je secoue le corps avec violence. C'est une loque inerte. Le vent, un -instant apaisé, siffle à nouveau aigre et aigu. Des milliers d'aiguilles -piquent ma peau. Il faut prendre une décision. - -Houp là! Je charge le camarade sur les épaules. Quelque _chechaquo_ -évidemment. Il faut être novice pour continuer sa route dans la montagne -par un temps pareil. - -Tempest suit, le mufle sur mes talons. Je glisse mon fardeau, par -l'ouverture de l'igloo, dans ma chambre où j'entre à mon tour. - -Sans façon, Tempest fait la même chose. Le spectacle l'intéresse -évidemment. - -L'inconnu est tombé la face contre terre. Je le retourne afin de lui -donner des soins et je constate que ce diable d'imprudent est une -diablesse de femme, et que cette femme est Jessie Marlowe. - - * - - * * - -Quelques gorgées de whisky et surtout la bonne flambée que j'ai faite -ranime Jessie qui, en bonne Yukoner, ne s'étonne pas de me trouver à son -chevet. On vit de telles histoires dans ce pays!... - ---C'est vous, Freddy? - ---C'est moi. - -Elle me tend la main d'un geste spontané. - ---Merci. - -C'est tout. - -Je sais ce que l'on doit en pareille circonstance. Je mâche un -grognement, qui signifie: «Ça importe peu, pas la peine, vous auriez -fait de même...» - -Ici, on n'interroge jamais un hôte. On l'accueille, d'où qu'il vienne, -où qu'il aille. - -Jessie n'est pas trop mal en point. Pourquoi insister? Du reste, je vous -dis, ça n'est point la coutume. - ---Vous avez du thé dans la boîte, du café dans le pot, du whisky dans la -bouteille, des cigarettes dans ma cantine, voici une peau de phoque, une -couverture, couchez-vous et dormez. Bonsoir. - ---Bonsoir, Freddy. - ---Bonsoir. - -Après un silence, j'ajoute: - ---Il fait tout de même meilleur ici que là-bas. - -Jessie est accroupie devant le feu, son regard dur fixe la flamme. - -Un autre temps. - ---Vous dormez, Freddy? - ---Pas sommeil. - ---Vous n'êtes pas bavard... - ---Possible. - ---Vous m'en voulez? - ---Peuh! - -Le vent balaye la plaine, chassant devant lui la neige par paquets. La -hurlée recommence. Jessie Marlowe frissonne. Ses épaules sont secouées -par mouvements saccadés. Elle s'approche. Je veux me lever. - ---Non, restez, vous êtes confortable; restez, je vous en prie. - -Elle s'assied tout près de moi, me prend la main et, dans un souffle, -elle me jette ces deux syllabes: - ---J'ai peur... - -«Oui, j'ai peur, ami, protégez-moi... Je viens de vivre des heures -d'épouvante. Surpris par la tempête, mon «team» est tombé dans un ravin; -c'est miracle que je sois sauve, un faux mouvement qui m'a jetée sur la -piste, tandis que mes bêtes hurlantes se fracassaient sur la pointe des -rocs. - -Le frisson la reprend... ses yeux semblent revivre l'horreur passée. - -Elle poursuit, sur le même ton bas, comme pour une confession: - ---Ce n'est pas la tempête qui me fait peur... ce sont les hommes... La -police montée me traque. Oui, moi, Jessie... on m'accuse du meurtre de -Marlowe... - - * - - * * - ---Voilà trois semaines que cela dure. C'est un supplice abominable. -J'erre de camp en camp. A peine installée, il me faut repartir. La -moitié de mes chiens a crevé à la peine, l'autre est vous savez où. Je -n'ai plus rien, ni bêtes, ni traîneau, ni vêtement, ni provision. Rien, -rien, rien, ni un briquet, ni une once d'or. - -«Vous auriez bien dû me laisser dans la neige. C'est un sommeil d'où -l'on ne revient pas. - -«Ils sont sur ma piste depuis hier soir. J'ai coupé à travers la -montagne pour gagner du terrain. C'était fou? Oui, je le sais, je serais -passée à travers la banquise. Je ne veux pas que l'on me pende. J'ai -peur de la mort, j'ai peur, j'ai peur. - -La femme se suspend à mon cou, les yeux révulsés, tous les muscles de la -face tellement crispés qu'on dirait qu'elle porte un masque... - -Puis, elle se fait tendrement câline: - ---Gardez-moi, gardez-moi près de vous, ne me chassez pas... Je vous -jure, dear, que je n'ai point meurtri Marlowe... Ce n'est pas moi, ce -n'est pas moi. - -«On m'accuse. - -«La jalousie et la bêtise, ces deux sœurs jumelles des hommes, sont -après moi, comme une troupe affamée. Je suis une pauvre femme qui -implore... Je suis partie, affolée, je n'aurais pas dû. Là est ma faute; -ne me livrez pas... Vous me connaissez, vous qui m'avez vue si peu. - -Voilà les mots qu'il ne fallait pas dire. - -Pourquoi Jessie a-t-elle prononcé ces paroles?... Jessie, chercheuse de -périls et guetteuse d'inconnu... Oui, oui, je me souviens... vos yeux -allumés dans l'ivresse du mal... vos narines reniflant la douleur, vos -nerfs tendus vers les impossibles désirs... - -Mais tuer un homme, son homme à elle, cela n'est pas possible, et je -prends dans ma main, la main fragile de la jeune femme. Main aux doigts -effilés, à l'attache fragile... Non, cette main vivante dans ma main -vivante n'a pu donner la mort... - -J'essaye de vagues consolations: - ---Ils auront perdu votre trace... - -«Comment voulez-vous qu'ils nous retrouvent à présent. L'ouragan a -balayé le _trail_, bien malin qui pourrait lire sur la neige. Le sillage -du traîneau, la griffe des chiens, vos pas, les miens, tout cela est -effacé à jamais, admettant toutefois qu'ils essayent. La montagne est -peu sûre cette nuit et le démon lui-même ne passerait pas... - -Tempest s'agite, va vers la porte basse, renifle et aboie... - -Jessie s'affole et crie: - ---Les démons ont passé... les voilà... Il n'y a pas de doute, ce sont -eux... - -Dans le fracas de la tempête, on entend les coups de gueules de la meute -harassée et les cris des meneurs qui les excitent... - ---Ehahayaha! Ehoyohooo... - -Tempest va s'élancer... Jessie se précipite et tombe devant le chien au -moment même où il arrive à la porte. Nous formons, à genoux, un groupe -étrange. Le chien nous regarde de ses yeux étonnés... - -S'il aboie, nous sommes perdus... - -Je prends la tête entre mes bras et je lui dis tout près de l'oreille: - ---Tempest, _hijo mio_, taisez-vous, ne soyez pas méchant, ayez pitié de -cette chose lamentable qui est là auprès de vous. Vous n'êtes pas un -homme, vous, mais un bon chien... vous avez un cœur simple et fidèle... -vous ignorez les combinaisons redoutables et les raisons qui nous font -agir, le mensonge, la cupidité, la jalousie, les pensées qui hantent la -cervelle pendant des jours et des nuits... Ils vont passer... -entendez-les... Ils cherchent une proie. - -«Voyez comme nous sommes peu de chose. Un aboi et ce corps est perdu, ce -qui est peu, mais que fera-t-on de cette âme? - -«Mon chien, mon bon, mon excellent Tempest, mon frère, mon ami, -tais-toi, tais-toi, tais-toi, ne sois pas le pourvoyeur de la justice -des hommes... - ---Ehahayaha! Ehoyohohoo... oua... oua... oua... - -Les appels et les cris passent, se perdent, se fondent et se confondent -dans le rauque aboiement de la tempête... - -De grosses larmes de sueur tombent de mon front sur mes joues; alors, -Tempest tourne vers moi son regard de bête, puis avec un gémissement -plaintif, il essuie ma figure à petits coups de langue... - - * - - * * - -Nous sommes depuis huit jours bloqués par la tempête, vivant côte à -côte, dans une fraternité inconnue dans tout autre partie du monde. - -Jessie, le danger passé, a retrouvé son activité féminine. Elle va, -alerte, dans l'étroite chambre, me débarrassant des soucis domestiques. -Elle est la clarté de ma vie, sa présence se devine à mille détails -ménagers... Ma veste de cuir a tous ses boutons, mes fourrures ne -pendent plus comme des loques, ma toque de loutre possède une coiffe... - -Ce matin, elle est sortie le rifle sur l'épaule, avec Tempest qui l'a -prise en amitié. Vers le milieu du jour, mon chien revient seul au -logis. Craignant un accident, je le suis. A deux milles, je trouve -Jessie, qui m'attend fumant une cigarette, confortablement installée -entre les bois immenses d'un cariboo qu'elle a abattu. - ---Je ne pouvais traîner cette grosse bête, alors j'ai envoyé le chien. - -«Nous allons faire une belle réserve de viande fraîche. - -Jessie est heureuse, elle rit d'un rire éclatant qui découvre ses dents -de jeune louve. - - * - - * * - -Ne pouvant rester là indéfiniment, nous avons décidé de partir... - -Jessie attelle les chiens qui aboient, impatients de courir. - ---_Are you ready?_ - -Je réponds: - ---_Just a minute_... attendez, un instant, je suis à vous. - -Je rentre dans l'igloo, sous le fallacieux prétexte de voir si nous -n'avons rien oublié... Là, je reste debout... emplissant mes yeux de -souvenirs... - -Non, il n'y a plus rien, plus rien qu'un peu de cendre froide à la place -de ce qui fut notre foyer. - - * - - * * - -Comme je rentrais d'une battue aux phoques, je n'ai point aperçu comme -de coutume, au tournant du chemin, la lumière qui indique, dans ma -hutte, qu'une femme est là qui m'attend. - -Jessie s'est attardée certainement. Sur le seuil, Tempest guette mon -arrivée. Sa joie, ce soir, est plus exubérante. Il saute et me lèche les -mains. - ---Allons, la paix. Oui, vous êtes un bon chien, je le sais, la paix, la -paix... - -Une sensation de froid me saisit en entrant... Brrou, Jessie a laissé -mourir le feu... J'allume la lampe, la porte sur la table et j'aperçois -un papier cloué sur le bois avec un couteau. C'est un billet de Jessie. -Je lis plusieurs fois avant de comprendre, puis la lugubre, l'évidente -réalité s'impose. - -Jessie est partie... - -Ce qu'elle me dit. Oh! peu de choses, elle n'a pas fait grand frais... - - * * * * * - -«Ami, une baleinière appareille tout à l'heure pour Frisco. Je pars. -Vous m'en voudrez longtemps, mais lorsque l'apaisement sera fait en -vous, vous garderez au fond de votre cœur mon souvenir, parmi les -souvenirs qui aident à vivre la vie.» - - * - - * * - -J'ai fait ainsi. J'ai creusé un trou dans mon cœur. Un trou profond -comme une tombe, et j'ai mis, dans le fond, Jessie Marlowe que j'ai -rencontrée trois fois, pour chaque fois la perdre. - -Le temps a mis sa fine poussière sur ma mémoire, mais sous la housse -grise de l'oubli ma pensée veuve se souvient. - -Durant les mauvaises nuits d'hiver, quand les vents descendent du Nord -pour heurter à ma porte, je cherche à réunir, un à un, les fils cassés -de cette histoire que je jurerais avoir rêvé si je n'avais, devant mes -yeux, accroché au mur, le fin poignard, dont la lame triangulaire -s'adaptait si bien à la blessure que portait au cou certain sergent de -la police montée canadienne. - -Jessie Marlowe, vous êtes une réalité. Je vous ai vue, je vous ai -connue, vous êtes passée dans ma vie, marquant mon cœur d'une empreinte -indélébile. - -Et dans le tumulte de mes pensées, plus fort que l'ouragan de jadis, je -vous entrevois, Vous, pour qui je n'ai rien été, Vous qui ne fûtes rien -pour moi, Vous qui êtes aujourd'hui quelque part dans le monde... - - - - -III - -LA SUPRÊME SAGESSE OU LE SECRET DU BONHEUR - - -Si vous vous ennuyez sur le Yukon et que vous redescendiez à la côte -vers la Chilkoot pass, n'allez jamais du côté des îles de l'Amirauté et, -si, par hasard, le démon des voyages vous pousse, ne traversez pas le -chenal et n'entrez jamais dans l'île Baranov. - -Où c'est? Au bout de la terre naturellement, pas au bout, au bout, -j'exagère, mais vers le 57e degré de latitude nord. - -A l'ouest de l'île, si votre mauvaise chance vous amène là, vous -dénicherez une ville qui porte le nom des Indiens indigènes, Sitka; les -Russes essayèrent bien, lorsqu'ils la fondèrent, de lui donner le nom de -Novo-Arkangelsk, mais Novo-Arkangelsk, c'était trop difficile à -prononcer, on a adopté Sitka. Sitka, c'est un nom civilisé... a-t-on -idée de ces Russes! - -Mais, ce n'est pas la question; quand je dis dénicher la ville, je dis -bien dénicher. Lorsque vous venez par la mer, vous ne voyez rien: des -flots, des écueils masquent la cité, vous n'apercevez à l'horizon que le -mont Edgecumbe, debout comme une gigantesque sentinelle et la base -occidentale du volcan Vestoria. - -Lorsque vous avez doublé l'île Japonaise et suivi un long chenal -tortueux, dans le fond, apparaît la crique de Sitka et la ville en -amphithéâtre. - -Le mot est grand, la chose petite; voyez d'ici un amphithéâtre de 5 à -600 méchantes cabanes de planches ajustées ou de rondins de sapins! - -Une église qui tient du minaret et de l'isba autour de laquelle se -groupent les maisons. Telle est Sitka. - -Mais, que vous importent ces détails, vous n'irez jamais là-bas, -gentlemen, heureusement pour vous... - -Moi, j'ai voulu voir... J'ai traîné mon ennui par les rues de la ville; -par les rues, c'est une façon de parler, dans les bars est plus exact... - -Or, un soir, j'étais accoudé à la balustrade en bois qui domine de -quinze pieds la grande salle où l'on danse, au Northern, un fameux bar, -entre nous. - -Dans le fond l'orchestre, représenté par un orgue mécanique; à droite, -le comptoir où trônait master John Sulivan, une épaisse brute qui, entre -deux rasades, glapissait: «Allons, garçons, choisissez vos cavalières, -_fifty cents_ le tour». Ici, ça ne coûte que cinquante sous; à Skagway, -à Dyea, à Dawson, la polka ou la valse se paye un dollar... mais à -Sitka, il y a plus de marchandises que d'acheteurs; la loi de l'offre et -de la demande joue... l'offre dépasse la demande, alors le produit est -en baisse... Les _dancing-girls_ de Sitka? Pfut, la même chose que -celles de là-haut, un peu plus fripées, peut-être, parce que plus -misérables... Dieu les garde tout de même! - -Je n'aime pas tourner en rond ou piétiner sur place, même lorsque cela -ne coûte que cinquante sous. - -Ce soir-là, de nombreuses dancing-girls étaient inoccupées, faute de -clients. Elles étaient assises, leurs robes pailletées cachées sous de -vastes fichus de laine; jamais la ressemblance avec un morne bétail ne -m'avait paru aussi rigoureusement identique. - -Cependant quelques matelots--débarqués la veille d'un steamer de -San-Francisco, qui ravitaille toute la côte depuis l'archipel de la -Reine-Charlotte jusqu'à Saint-Paul, l'île des Phoques--s'en donnaient à -cœur joie; les chers garçons s'excitaient du rire et de la voix et -menaient grand bruit pour prouver qu'ils étaient heureux. - -Je dois rendre grâce à l'un d'eux qui avait renouvelé ma provision de -_mixture_. Je n'avais pas fumé de bon tabac depuis des mois... et -j'étais là, ne pensant à rien--il faut le dire--savourant l'herbe à -Nicot, dont la fumée faisait des ronds bleuâtres qui allaient en -s'amincissant... - -Le tableau est très net dans ma mémoire. Je suis là, l'orchestre fait -rage, les pieds des danseurs frappent, en cadence, le parquet; les rires -fusent, celui des femmes aigre, celui des hommes gras, avec sur tout -cela, la voix enrouée de l'hôte qui excite son public à la consommation. - -Je devine plutôt que je sens un frôlement... C'est mon ami -Hong-Tcheng-Tsi, que j'ai connu dans la Chinatown de San-Francisco. - -Mon ami Hong-Tcheng-Tsi est un Chinois qui a su résister à tous les -décrets et prohibitions du gouvernement américain qui, pour se -débarrasser de la concurrence des hommes jaunes, a expulsé tout -simplement les fils de la Céleste République. - -Comment? à la suite de quelles compromissions avec le shérif, Hong -est-il resté? Je n'entreprendrai pas de vous le conter. - -Ce que je sais, c'est que les autres sont partis, lui est là... - -C'est un vieillard alerte, vif, fluet. S'il porte des lunettes d'or? -Cette question! Parbleu, comme tous les Chinois cossus et, vous pouvez -m'en croire, Hong-Tcheng-Tsi est un Chinois cossu. Ce qu'il vend? Je -vous avoue que je n'en sais rien. Mais je vous affirme que Hong est un -commerçant considéré même des Yankees. Si vous me pressez davantage, je -vous dirai que je le soupçonne de se livrer à l'usure et au trafic de la -drogue. - -Je vous vois rire, de la drogue? S'il y a un Chinois, il doit y avoir de -la drogue, évidemment... - -Hong-Tcheng-Tsi est tout près de moi. Sa voix aigrelette murmure: - ---Ça ne vous intéresse pas? - ---Pas à la folie. - ---Je vois ça... Il ne faut pas rester ici. - ---Où aller, pour être plus mal? - ---Chez moi, si vous voulez... - ---Oh! alors... - -Hong glisse sur le parquet, c'est sa façon de marcher; je le suis à -trois pas... - -La porte ouverte, la pluie nous gifle le visage. - -Le Fils du Ciel, philosophe, relève le col de son paletot. Moi, j'ai ma -veste en peau de rennes, mais je maugrée: - ---Brrou, damné temps... - -Comme si je n'avais pas l'habitude. Je dois vous avertir, puisque j'ai -oublié de le faire, qu'il pleut à Sitka 285 jours... je dis bien, vous -n'avez pas la berlue, deux cent quatre-vingt-cinq jours par an. Les -statistiques sont là, vous n'allez pas nier les statistiques, je -suppose. - -Dire que plus au Nord, on aperçoit la cime d'une montagne qu'on a -appelée Fairweather: le beau temps... Les explorateurs ont certainement -voulu se payer notre tête... - -Il pleut à torrents. Hong-Tcheng-Tsi sautille, j'enfonce mes lourdes -bottes dans la boue liquide, je jure tous les démons de l'enfer... Hong -chemine maintenant près de moi; dans une ornière, je perds pied; d'une -poigne qu'on n'aurait pas soupçonnée chez un homme de son âge, -Hong-Tcheng-Tsi me remet debout. - -Du cône du Vestoria sortent des jets de flammes. Le spectacle du volcan -serait pittoresque si l'on avait le temps ou plutôt si le temps était -plus agréable... - -Je continue à pester. Pourquoi diable, suis-je allé écouter ce vieux -fou, n'étais-je pas heureux dans le bar? J'avais chaud, j'avais une -pipe... Ah! les hommes ne sont jamais satisfaits de leur sort... - ---C'est ici, fait mon ami. - -Ma foi! la maison paraît confortable et de bon accueil, ma physionomie -s'éclaire, je deviens moins maussade. - ---Entrez. - -Le vieillard s'efface et je pénètre dans sa demeure. La porte -soigneusement refermée, deux serviteurs chinois se précipitent. -Hong-Tcheng-Tsi donne des ordres dans sa langue natale, ce dont il -s'excuse auprès de moi. - -Les serviteurs font diligence, l'électricité brille, doucement voilée -par des lanternes multicolores. Maintenant, ils sont là; l'un d'eux, -avec adresse, enlève mes bottes boueuses. L'autre a pris ma veste de -cuir et m'a passé une robe aux manches larges et souples. Il n'y a que -les Chinois pour savoir s'habiller sans gêne aucune. - -Je ris de me voir ainsi attifé; cela doit être drôle, en effet, car -Hong-Tcheng-Tsi plisse ses yeux bridés, ce qui est sa façon de sourire. - -Les serviteurs ont disparu. Hong me convie à prendre place auprès de lui -sur des coussins aux soies vives. Il frappe dans ses mains. Une poupée -chinoise est là; par où est-elle entrée? Mystère. - -Du thé et des pipes... C'est ce que le maître a dû commander, car la -poupée est sortie et déjà revenue apportant ces choses. - -La petite flamme crépite... La poupée est restée. Elle est assise à -cropetons, elle a l'air vraiment mécanique; d'une main experte, elle -prépare la boule, la grille à la courte flamme... Elle tend la première -pipe... - -Hong avec politesse renouvelle ses excuses... Du thé, il n'a jamais -d'alcool; de l'opium, il ne m'en offre pas. Il me juge probablement -indigne de pénétrer les arcanes de la sacrée drogue. Au fond, je -préfère; je sors ma pipe de terre et avec la permission de Hong, je -fume... - - * - - * * - -Depuis combien d'heures je suis là? Je ne sais. Je ne pense à rien. Je -n'ai pensé à rien et Hong-Tcheng-Tsi a respecté ce qu'il croyait être ma -rêverie. - -Mais, j'ai fini par m'ennuyer. J'ai fumé comme la cheminée d'un steamer, -j'ai la bouche pâteuse, la gorge irritée... je tousse. Par déférence, -Hong s'arrête de fumer. Il délaisse le bambou et s'informe de ma santé. - -Dieu qu'il est drôle ce magot vivant, qui, dans la contrée la plus -abominable du monde, est arrivé à s'évader des contingences humaines et -à vivre son rêve! - -Mes yeux regardent ce raffiné de civilisation avec stupeur. - -Il perçoit toutes mes idées; c'est étonnant comme ce diable d'homme lit -en moi... ça me gêne. Je ferme les yeux. - -Alors, Hong-Tcheng-Tsi dit: - ---Laissez vos paupières ouvertes, mon fils; tant que Bouddha nous -ordonne de vivre, ne voilons pas la beauté du regard. Tout vieillit, en -nous, avec l'heure qui marche, notre cœur, notre corps surtout, le -visage, la bouche comme un arc qui se détend, le menton qui se creuse ou -s'amollit dans la graisse, les oreilles qui se ratatinent comme de -vieilles choses brûlées, les mains qui se plissent, les doigts qui se -nouent, seuls les yeux ne vieillissent jamais. - -«Ces choses vous paraissent toutes simples et pourtant vous n'y aviez -pas arrêté votre pensée avant. Pourquoi? Parce que vous êtes d'une race -qui n'observe pas. - -«Vos hommes qui se croient les premiers des hommes ne sont que des -enfants. Vos savants en sont à la première lettre du livre de science; -vos lettrés, des gâcheurs de copie qui manient le roseau d'une main -inexperte; vos artistes, quels monuments ont-ils élevés qui soient -durables? Votre Vénus de Milo est une robuste femelle. Et votre -Parthénon ne vaut pas un des piliers d'Angkor... - -«Vous êtes habiles dans l'art des duperies; pour une parole chinoise, -vous avez dix actes, parafés par les scribes, et la parole chinoise est -cependant la plus certaine. - -«Vous êtes un peuple enfant, chacun sait que l'enfance a des mauvais -penchants; nous avons eu le tort de vous montrer l'art de faire du bruit -avec de la poudre. Comme des garnements, vous vous en êtes servi pour -vous entre-tuer. Du reste, tout ce que Bouddha vous inspira pour être -heureux, vous l'avez détourné de sa source pour le diriger vers la Mort. - -«Vous portez en vous le germe de toutes les destructions. Enfants, qui -ne serez jamais des hommes». - -Il parle et sa voix fluette coupe avec la dureté et le tranchant de -l'acier... Une fumée monte du creuset en bronze, la poupée est toujours -accroupie, hiératique, le visage fermé. - -Et mon regard s'arrête sur un petit groupe de porcelaine, un groupe -bizarre que je ne distingue pas très bien. - -Hong-Tcheng-Tsi devine ma préoccupation. Il donne un ordre, la poupée me -tend la statuette... Ce sont trois singes assis; l'un d'eux, celui de -gauche, a ses pattes devant sa bouche; celui du milieu les a devant les -yeux; celui de droite ferme de ses poings minuscules ses oreilles. - ---Cela vous intrigue? Sachez simplement que ceci est le secret du -bonheur de notre race. Ce groupe représente à nos yeux la suprême -sagesse: - -_Ne pas parler._ - -_Ne pas y voir._ - -_Ne pas entendre._ - -La poupée chinoise a pris dans mes doigts le groupe de porcelaine -fragile et l'a remis en place. Les petites bêtes sont là-haut, faisant -leur geste immuable et consacré. Celui qui n'entend pas et celui qui ne -parle pas ont l'air de me regarder d'une façon impertinente... - -La suprême sagesse? Allons donc... et je cherche en moi l'argument qui -réfutera les témoignages que mon ami Hong-Tcheng-Tsi ne va pas manquer -de me servir à l'appui de sa thèse... Je ne trouve rien... et mon hôte a -repris sa fumerie silencieuse... - -A la soixantième pipe, comprenant ma pensée et lui répondant, -Hong-Tcheng-Tsi soulève péniblement sa tête et me dit: - ---La preuve que nous possédons la suprême sagesse? Un seul exemple, -voulez-vous? - ---J'attends. - -Et Hong-Tcheng-Tsi ajoute placidement: - ---La preuve, c'est que nous avions découvert l'Amérique bien avant -Christophe Colomb; seulement, on s'était bien gardé de le dire. - -Et la tête de Hong-Tcheng-Tsi retombe, faisant une tache blanche sur la -soie vive des coussins. - - - - -IV - -LES «POURQUOI» DE KOTAK, ESQUIMAU INNUIT - - ---Avoue que tu habites un drôle de pays. - -«Tu te prétends un homme libre (les hommes blancs sont immodestes et se -croient toujours les premiers des hommes), cependant cette chose-ci, il -ne faut pas la faire, cette chose-là, non plus. Que te reste-t-il? Rien. - -«Tu compliques à plaisir ton existence, pourquoi? - -«Vous avez des shérifs, des policemen, pourquoi? - -Le raisonnement des êtres primitifs est pareil à celui des enfants, sa -logique est impitoyable et je dois reconnaître que j'étais fort -embarrassé de répondre à mon ami Kotak, qui me posait ces -interrogations, tout en entaillant avec un couteau une défense de morse. - -Ceci se passait chez les Esquimaux Innuit, campés à l'extrême pointe que -l'Amérique enfonce dans l'Océan Glacial et que les géographes ont -dénommée Point-Barrow. - -Autour de nous, hérissant le sol, gisaient des carcasses de baleines qui -avaient une vague ressemblance avec des cales de cargos en construction. -C'est là que les indigènes arriment leurs canots. - -J'affûte la pointe d'un harpon et affecte d'être absorbé par l'unique -souci de mon travail, afin de ne pas avoir à répondre. - -Mais Kotak est tenace. - ---Je voudrais bien le connaître, ton pays. Si j'en juge par ce que j'ai -vu à Dawson... - -Je l'interromps brusquement: - ---Tu connais Dawson, toi? - ---J'ai remonté le Yukon, parfaitement, avec la -face-blanche-qui-vendait-des-prières, et si ton pays ressemble à Dawson, -je ne te fais pas mon compliment. - -«Il y a plus de décrets et de règlements affichés dans l'Office du -shérif que jamais Tounya, l'esprit qui vit dans la terre, dans l'eau et -dans le ciel, n'en édicta pour le bonheur des hommes. - -«Pourquoi travailler tout le jour aux rudes tranchées de la mine pour -disperser la pierre jaune si péniblement acquise en quelques instants -sur un coup de dé? Pourquoi? - -«Pourquoi boire quand on n'a plus soif? Dis. - -C'est étonnant ce que l'affûtage de ma pointe d'acier m'absorbe de plus -en plus. - -Mais Kotak continue. - ---L'homme-blanc-qui-vendait-des-prières me grondait lorsqu'il me voyait -polir mon bâton d'ivoire qui sert à éloigner les maléfices de Kiolya, -l'Esprit de l'aurore boréale. En revanche, il voulait que j'embrasse le -double bâton de bois sur lequel est attachée la face-pâle-suppliciée, -pourquoi? - ---Tu m'agaces, Kotak. - ---Ne te fâche pas, et dis-moi: pourquoi enfermez-vous les petits enfants -dont l'Esprit a pris les parents dans des prisons au lieu de les confier -comme cela se fait chez nous aux plus riches familles? - -«Pourquoi vous battez-vous pour déplacer la pierre qui borne votre -domaine? - -«Toute la terre est à nous, la mer aussi, tout appartient à chacun, sauf -le _Kayak_ qui est nôtre, puisque nous l'avons creusé de nos mains. - -«Les femmes de Dawson dansent, boivent des choses fortes et fument le -tabac, vous les méprisez; nos femmes préparent nos armes, elles ont les -mêmes droits que nous. Aucune grande chasse n'est décidée sans elles, -elles nous accompagnent dans nos aventures. - -«Où est ta femme, à toi?» - -Cette question précise me laisse bouche close, j'avoue que je n'avais -pas prévu le cas où l'on me demanderait pourquoi je n'ai pas amené de -femme voir ce qui se passait à Point-Barrow par 39 degrés de froid, aux -environs de l'année 1916. - -Kotak, impitoyable et triomphant, poursuit: - ---Et les vieillards, qu'en faites-vous? - -Je surprendrais fort mon camarade si je lui disais que, dans mon pays, -où la compétence exige la sénilité, les vieillards occupent les -premières places, défendant _unguibus et rostro_ les prébendes acquises, -que ce sont eux qui président aux destinées de l'Etat et donnent le ton -à la politique, ou plus simplement à la littérature. - -Je me garde bien de dire ces choses qui mettraient en déroute l'esprit -simple de Kotak, Esquimau Innuit, vivant aux dernières contrées -habitables du monde. - -Kotak ajoute froidement: - ---Chez nous, les vieillards, on les mange. - -Cette fois, c'en est trop, j'interviens et le rudoie; j'essaye de lui -faire comprendre toute l'horreur de sa conduite, mais Kotak n'est pas -ému pour si peu. Il m'explique: - ---Aux bonnes pêches, aux chasses heureuses succèdent les périodes de -famine: on supprime alors les bouches inutiles. Ce sont les vieux -eux-mêmes qui demandent à mourir. - -«Nous ne sommes pas des barbares, nous leur évitons de voir la mort en -face; on les empoisonne, un jour, sans qu'ils s'en doutent, puis on leur -tranche la gorge et on les donne en pâture à nos chiens. - ---A vos chiens? - ---Bien sûr, et puis les chiens, c'est nous qui les mangeons. - -Ce jour-là, je ne poursuivis pas l'entretien plus avant. - - - - -V - -LA CITÉ DES PHOQUES - - -Entre le 171e et le 169e degré de longitude, à l'ouest de Greenwich, il -est une île qui, sur la carte, a l'air d'une poule s'enfuyant déplumée. -C'est Saint-Paul, l'île des Phoques. - -Cette poule a trois poussins, Saint-Georges au sud-est, l'île des Morses -à l'est et l'île des Loutres au sud-ouest. Toutes quatre sont connues -des navigateurs et des géographes sous le nom des îles Pribilov, que les -Esquimaux Aléoutes nomment plus simplement Atik. - -Saint-Paul, la poule déplumée, est une île rocheuse, parsemée de cônes -et de cratères. Il est fort probable qu'elle serait restée inconnue s'il -n'avait pris, un jour, la fantaisie à Messieurs Phoques de la choisir -comme domaine. - -Hélas! Rudyard Kipling nous a conté, avec humour, la belle histoire du -phoque blanc, histoire qui lui a été rapportée, dit-il, par Limmershin, -le roitelet d'hiver, et Kipling nous a prouvé que là où il y avait des -phoques des hommes surgissaient, habiles à les traquer. - -Il est vrai que Kotik, le phoque blanc, découvre à la fin de l'aventure -la terre bénie où les chasseurs ne viennent jamais. Heureux Kotik! - -Mais je n'ose croire à tant de bonheur pour Messieurs Phoques et de mon -temps, tous n'avaient pas abandonné les rivages de l'île Saint-Paul pour -s'en aller chercher fortune dans les idéales prairies de Sea Cow! - -Ils étaient là par milliers, couvrant la grève. - -Après M. de Buffon, le naturaliste aux manchettes de dentelle, ou -l'honorable M. Cuvier, après le grand poète anglais à qui le livre de la -mer est aussi familier que le livre de la jungle, rechanterai-je les -héroïques combats des phoques mâles pour la possession d'un terrain de -30 mètres carrés, et les batailles homériques pour--comment -dirai-je--pour l'usage personnel des huit ou quinze Dames Phoques élues -de leur cœur! - -Jamais la loi de la force ne s'est affirmée, dans la nature, avec autant -de précision. - -Depuis que les Messieurs Phoques évoluent dans l'empire des mers, c'est -à date fixe la même volonté de vaincre, c'est aux premiers jours de juin -que, précédés par le vieux _bull_ au pelage gris fer, ils arrivent. On -les voit s'avancer, le mufle large hors de l'eau, fortement moustachus; -ils donnent l'assaut au rivage; comme leurs pattes postérieures sont -dirigées en arrière, ils ne peuvent se soulever, leur marche est une -succession de sauts où les muscles du tronc jouent le principal rôle. - -S'aidant autant que possible des pattes de devant, ils cherchent la -meilleure place. Pour qu'une place soit bonne, il faut qu'elle réunisse -la triple condition d'être rapprochée du rivage, abritée du vent, -exposée au soleil. - -Hélas! la place n'est pas au premier occupant, mais bien à celui qui -sait la faire respecter. - -Mordant, griffant, écrasant leur adversaire sous leur poids, les forts -assurent leur conquête. Et le nombre des cicatrices qui couturent -certaines peaux disent suffisamment les escarmouches livrées. - -Lorsque la maison est en ordre, il n'y a plus qu'à attendre l'hôtesse. -Celle-ci arrive quelques jours après. - -La cité des Phoques a un gardien vigilant, qui, haut perché, signale -l'approche du danger ou les événements mémorables. L'arrivée de Mesdames -Phoques est un événement mémorable. - -Par un cri guttural, qui tient du mugissement et du soufflet de l'orgue, -le guetteur signale que ces dames sont en vue. - -Aussitôt les bulls prennent la mer, faisant leurs plus beaux plongeons, -ébauchant leurs plus savants ébats nautiques, beuglant, meuglant, ils -virent, chavirent, reviennent à l'air, crachant l'eau en soufflant, ils -font pour elles mille grâces et mille tours. - -C'est un bruyant cortège nuptial qui se dirige vers la grève où se -choisissent les épouses. - -Quelques-uns, très gourmands, se constituent un harem. On a vu certains -bulls s'offrir jusqu'à quinze femelles. - -Mais avec le mariage adieu la tranquillité. Monsieur Phoque est jaloux, -rageur, soupçonneux; il veille sur sa propriété avec une telle attention -qu'il ne quitte plus sa «rookerie». Deux, trois mois, tant que durera la -belle saison, le vieux mâle ne quittera plus son poste, s'abstenant de -courir la mer, oubliant de manger. Si bien que venu en juin gros et -gras, il part à l'automne réduit à sa plus simple expression, ayant -perdu, parfois, jusqu'à quatre cents livres. - -Malheur au «célibataire» qui rôde autour du harem. Il lui en coûte sinon -la vie, du moins une belle raclée, et le jeune présomptueux revient -clopin-clopant à l'emplacement qui lui est réservé. - -N'ayant pas su vaincre, les faibles, les moins bien armés pour la lutte, -sont réduits au célibat. Ils sont refoulés par leurs congénères, loin -dans l'intérieur des terres, en des endroits mal abrités où le soleil -n'arrive pas, où les vents froids du nord soufflent en tempête. - -Ne produisant pas, ne reproduisant pas surtout, ce sont eux qui sont -voués à la mort, car les règlements édictés par les hommes sont -impitoyables et les célibataires sont seuls frappés et détruits. - -Les faiseurs de statistique vous diront que plus de trois millions de -phoques tombent assommés tous les ans, sous la matraque des chasseurs. - -Pauvres _Bachelors_! - -Quelle leçon morale, les phoques donnent aux hommes! - -Mais laissons là ces considérations et revenons à Mesdames Phoques, -lesquelles ont assisté impassibles aux batailles de leur maître et -seigneur. - -Peu après son arrivée, Madame Phoque met bas--un seul petit -généralement--qui vient au monde couvert d'un duvet laineux. Il y a des -centaines d'espèces: MM. les zoologistes vous diront en latin leur nom, -genre, famille, succédané, etc... - -Baby Phoque est un petit déluré qui prend la mer quelques heures après -sa naissance, mais ce sont des précoces pareils à ces bouts d'homme qui -jouent du violon à trois ans. Chez les gens raisonnables, Phoquelet -attend d'avoir perdu son pelage laineux, ce qui prend bien une -quinzaine. - -Tous les Babies Phoques vous diront que ce n'est pas un jour de noce, -pour eux, le jour où ils perdent leur «bourre». Maman Phoque survient et -traîne, par la force, _yes_, gentlemen, par la force, leur progéniture -dans les flots. Bêlements, soupirs, rien n'y fait. Maman est -impitoyable. A l'eau, à l'eau et flac, elle vous jette son petit qui -barbote, qui barbote dans l'eau salée. - -Si l'aventure tourne mal Madame Phoque, d'un coup de queue, ramène -l'imprudent au rivage. Mais, pour peu qu'il soit intelligent, Phoquelet -se débrouille et en peu de temps devient un nageur émérite. Dès lors, il -a un nouveau terrain de jeu où il peut batifoler avec les camarades... - - * - - * * - -Dans l'île Saint-Paul, la cité des Phoques, il y a des quartiers, des -places, des rues, où chacun va à ses petites affaires et où chacun jouit -de la plus stricte liberté, liberté selon la formule la mieux conçue et -qui consiste à faire tout ce qui vous plaît, à la condition de ne pas -gêner son voisin. - -Mais là des animaux commandent et non des hommes. - - * - - * * - -Et quand la saison est finie, lorsque les premières brumes d'automne -enveloppent les hautes falaises de Saint-Georges et les cônes -volcaniques de Saint-Paul, Messieurs Phoques, suivis de Mesdames Phoques -et des Babies Phoquelets, se mettent en route vers les mers du Sud. - -Des milliers de célibataires--les bachelors, comme disent les marins -anglais--qui les années précédentes évoluaient, libres dans la mer -libre, ne reviendront pas; ils ne pourchasseront plus le flétan et le -saumon, ils ne joueront plus sur la crête des vagues en renâclant et -sifflant, ils ne se laisseront plus porter, les griffes ouvertes, par -les courants. - -Hélas! leurs dépouilles sèchent, depuis des semaines déjà, sur les -claies des abattoirs; leur peau, tondue au rasoir, débarrassée des poils -raides et couchés, ne garde que la bourre brune qui, entre les mains du -faiseur de Londres ou de Paris, deviendra pour les épaules de nos belles -ladies de la «loutre marine». - -Pauvre _Bachelor_ dépouillé, ta chair, qui est loin d'être savoureuse, a -fait les délices de quelques-uns de mes amis Aléoutes ou Innuits, et ta -graisse bouillie, fondue, a été échangée aux trafiquants contre quelques -dollars ou plus souvent quelques gallons de whisky. - -Tout ce qui vient de toi, le plus inoffensif, le plus sage peut-être de -tous les animaux, sert au trafic. - -Jusqu'à tes dents que, pour dix cents la pièce, on peut se procurer dans -les shops de Seattle et de Vancouver. - -Avoir couru le Pacifique de l'île Juan-Fernandez à l'archipel de -Pribilov pour finir en breloque sur le ventre tendu d'un bourgeois -satisfait, quelle triste destinée! Vrai, ce sont bien là inventions des -hommes. - - - - -VI - -DE L'UTILITÉ DU PARAPLUIE CHEZ LES THLINKITS - - -La porte tourne sans bruit. La face camuse de Kotak paraît; il entre -avec précaution, puis il m'aperçoit; sa physionomie s'éclaire d'un large -rire qui montre ses dents éclatantes. Son nez court et plat semble -encore s'élargir, ses yeux se plissent comme une patte d'oiseau. - -Kotak fait ses plus belles révérences, il se frotte, tour à tour, -l'oreille droite et la narine gauche, ce qui est sa manière de montrer -sa civilité. - -Les politesses terminées, il s'assied sans façon près de moi, sur le lit -de camp où je suis couché tout habillé. - -Kotak gratte de l'index son crâne, puis lisse ses cheveux qu'il a -roides, drus, luisants et noirs. - -Evidemment Kotak a des choses importantes à me dire. - -Je lui demande des nouvelles de sa femme, de son père, de son -grand-père, de ses trois petits enfants. - -Tout le monde va pour le mieux. Les chiens alors? Non, l'équipage est au -repos; Doll, qui s'était brisé une patte dans la toundra, est guérie, et -Kâa-ka n'a plus ses coliques qui le faisaient se rouler sur la neige en -hurlant. - -Alors, seulement, je vois la tenue de mon ami Kotak. Il a sa double -jaquette de peau de phoque, celle de dessus porte un capuchon, ses -culottes, en phoque également, sont attachées par des courroies de cuir. - -Il a chaussé ses hautes bottes dont la semelle est faite de peau de -moose, ses gants en cuir de cariboo pendent à sa ceinture. - ---Tu pars en expédition? - ---Oui. - ---Allons, bonne chasse, Kotak. Emporte ce flacon de whisky. - -Kotak empoche le whisky et ne bouge pas d'un pouce. - -Il se décide tout d'un coup. - ---Tu viens avec moi. - ---Moi? - ---Toi. - ---A la chasse? - ---A la chasse. On m'a signalé un passage important de phoques. - -«Je prends la mer et tu viens avec moi. - -Je veux protester. Kotak maintenant parle avec une volubilité -extraordinaire. - ---Tu ne peux pas ne pas venir. D'abord cela t'intéressera. C'est une -joie de chasser le phoque et puis... - ---Et puis? - ---Et puis, tu ne peux rester seul éternellement; Tounya, qui vit dans la -terre, est entré dans ta tête, pendant ton sommeil, mais le Corbeau qui -nous protège chassera Tounya. Il est tout-puissant, c'est notre Père. Il -a ravi au Chariot, notre grand-père, le poisson pour le donner aux -Thlinkits, il offrira à Tounya des présents et Tounya fuira dans sa -demeure souterraine. - -Si tous les dieux esquimaux s'en mêlent, je n'ai qu'à obéir. - -Je vais pour prendre ma Winchester, Kotak m'arrête. - ---Non, non, pas cette chose. - ---Pour chasser, il faut un fusil. - ---Inutile. - -Et Kotak m'explique que les détonations effarouchent les phoques, -peureux à tel point qu'ils restent cinq ou six années sans reparaître -dans les régions où ils les ont entendues. - -Nous sortons. Il me montre alors ses armes: javelines, harpons, lances. -Ce sont, assure-t-il, les armes qui ont été données aux Esquimaux par -Klouch, le grand maître des sommets, à l'époque où l'homme parlait comme -le chien. - -Sur la côte, quelques hommes sont assemblés qui préparent des amorces, -fourbissent des coutelas ou raclent des peaux avec un grattoir d'ivoire. - -Des femmes aussi, vêtues absolument comme les hommes; le capuchon est -plus large. C'est là que gîte le dernier-né. Ficelé soigneusement dans -une gaine de cuir, seule apparaît la face cuivrée où les yeux bleu -tendre s'étonnent. - -Kotak tire son _kayak_ sur la grève, puis le kayak que Tohui a bien -voulu mettre à ma disposition, cependant qu'il allait chasser la -_baldface_, l'ours blanc redoutable. - -Certes, la civilisation des Esquimaux m'a toujours surpris, mais où -vraiment elle se montre raffinée, c'est dans l'établissement de ces -fragiles esquifs. Ce sont des peaux de phoques tendues sur un cadre de -bouleau de cinq à six mètres de long, sur un mètre soixante de large. -Une lunette est ménagée au milieu. C'est là que le pagayeur se place. Il -ramène à lui une des peaux, l'agrafe; dès lors, le canot est -insubmersible. L'homme et le bateau ne font qu'un. Il peut chavirer, un -coup de pagaie le redresse. C'est un chef-d'œuvre de précision et -d'ingéniosité. - -Kotak préside à notre installation, boucle lui-même les courroies, me -donne l'unique pagaie, puis il s'installe à son tour. A l'avant sont ses -armes, à l'arrière une vessie reliée au harpon par une longue corde, -vessie qui servira à indiquer la trace du phoque harponné. - -Les femmes nous souhaitent bonne chance et sourient d'un sourire agrandi -par les _tatoux_ qui sont des boutons minuscules en os ou en ivoire -qu'elles placent latéralement au-dessous de la commissure des lèvres. - -Leurs mentons tatoués portent de cinq à douze raies parallèles, selon le -clan auquel elles appartiennent. - -Mais Kotak profite de la galerie pour s'offrir un succès personnel. Il -fait virer son esquif, il bascule, il disparaît, reste quille en l'air -un long moment, puis réapparaît. - -On dirait un dieu marin jouant sur les eaux. - -Quand il estime avoir suffisamment excité l'admiration, il émet un petit -sifflement et pique droit vers la haute mer. - -Je m'efforce de le suivre de mon mieux, le _kayak_ vole littéralement -sur la crête des flots et bientôt, en me retournant, je vois la Pointe -de Barrow qui se perd, confuse, dans l'enchevêtrement fantastique des -carcasses de baleines d'un blanc de craie sur la neige bleuie. - - * - - * * - -Kotak vient de confectionner un plat de sa façon où le sang et la -graisse de phoque jouent un rôle important. - -La chasse a été fructueuse. Quatre mâles harponnés, que nous avons -traînés là, avant de revenir à Point-Barrow. - -Nous sommes dans une anfractuosité de rochers d'un îlot où des myriades -d'oiseaux nichent, des oiseaux aux plumages étincelants; mais, ce qu'il -y a d'admirable, c'est l'harmonie, l'ordre qui règne. - -Chaque espèce a son domaine déterminé: les mouettes, aux plumes couleur -de pêche, sont sur la haute falaise; à l'étage au-dessous, sur les -rochers en terrasses qui surplombent la mer, les goélands orange se -dandinent sur leurs pattes roses; dans les trous, il y a des millions -d'oiseaux inconnus, portant sur leurs ailes toutes les émeraudes de -l'Océan et tout l'azur du ciel. - -La mer est calme, d'un vert puissant; l'horizon est fermé, là-bas, dans -un arrière-plan bleuâtre où se silhouette la masse dentelée d'un -iceberg, qu'entraînent irrésistiblement les courants sous-marins. - -Et Kotak, très fier de montrer son savoir, en profite pour me faire un -cours sur les phoques. - -Il s'exprime certes avec moins d'élégance que M. de Buffon, mais M. de -Buffon aurait beaucoup appris à l'entendre. - -Il me parle du phoque couleur de buffle. Du phoque, dont la lèvre -supérieure est cannelée, dont les pieds de devant n'ont que quatre -doigts. - -Le phoque à long cou, qui vient on ne sait d'où et qui ne possède point -d'ongles; de ces vieux à la peau tigrée; de ces jeunes, noirs sur le dos -et sous le ventre blancs. - -Du phoque grand comme un bœuf qu'on voit parfois, mais qu'on ne harponne -jamais; certains chasseurs l'ont poursuivi pendant cent cinquante -milles; il disparaît toujours au moment de l'atteindre, protégé par les -esprits des eaux. - -Il en est qui ont la tête d'une tortue, d'autres fantaisistes sont d'une -couleur noirâtre et portent un dessin jaune sur les côtés. - -Les mouchetés et les tachetés sont par mille fois mille. Une espèce a, -sur l'échine, des ronds bien tracés. - -Celui-ci est barbu, celui-là moustachu. Il y a encore les otaries aux -yeux chassieux, au pelage doux ou au pelage dur et grossier, les unes -noires, les autres gris cendré. L'une, coquette, s'orne d'une bande -rousse sous le ventre, celle-ci l'a sur la tête, comme une écharpe. - -Quelques-unes sont jaunes avec des oreilles longues; d'autres, pour se -différencier, ont les oreilles rabattues. On en rencontre qui n'ont pas -d'ongles, d'autres en ont trois, quatre ou cinq. - -Et Kotak a des précisions qu'envierait M. le Directeur du Muséum. Il -m'explique pourquoi les phoques ayant les pattes postérieures dirigées -en arrière ne peuvent pas se tenir debout et sont obligés de rebondir -sur le sol comme une balle. - -Il sait que le phoque ordinaire a trente-cinq dents, dix-huit en haut, -dix-sept en bas, que la plupart ont cinq griffes développées réunies par -une membrane interdigitale. - -Il en a vu de trois mètres de long et pesant huit cents livres, mais la -plupart ont un mètre cinquante et pèsent moitié moins. - -Je songe, malgré moi, à toutes les hécatombes dont les malheureux -phoques font les frais! - -Pauvres phoques ignorant la malice des hommes! Quelle affreuse chose que -votre mort! Qui n'a pas entendu vos cris et vos appels déchirants ne -connaît pas jusqu'où peut aller la douleur. - -On vous abat, on vous assomme, on vous égorge, on vous dépèce, le sang -coule, il ruisselle, et bientôt la neige disparaît pour laisser la place -à une boue liquide dont l'odeur fade écœure. - - * - - * * - -Mais Kotak, dont l'esprit ne s'embarrasse pas de sentimentalité, me dit, -pratique: - ---Nous avons eu ici des proies faciles, mais sais-tu ce que c'est que -guetter pendant des heures, sur la banquise, le trou où le phoque -viendra sûrement respirer? - -«On est accroupi sur la glace, l'œil fixe, le poing crispé sur le -harpon. - -«Le froid pénètre les os, la pensée vacille et s'obscurcit; une seule -idée subsiste: «Si la chasse est infructueuse, la tribu ne mangera pas.» -Le phoque pour nous, c'est la vie, notre vie, et celle de nos chiens... -C'est pourquoi les tribus qui sont loin des côtes font de grandes -expéditions pour se procurer des réserves. - -«Nos frères Thlinkits capturent des animaux vivants. C'est une curieuse -chasse. Ils se placent en arc de cercle entre les phoques et la mer et -les effrayent avec de grands cris; le cercle se referme, peu à peu; ils -poussent les phoques dans la direction voulue. Pour arriver à leur but, -les chasseurs se servent d'une arme étrange importée par tes frères: des -parapluies. - ---Des parapluies? - ---Oui, des parapluies, c'est vraiment très commode, des parapluies -échangés aux pêcheurs et aux trappeurs, de grands parapluies rouges ou -bleus qu'ils ouvrent et referment avec fracas. Les animaux affolés font -des bonds, tombent, essoufflés; le jeu des parapluies recommence et, -ainsi de suite, jusqu'à ce que les animaux soient rendus à l'endroit -propice pour les abattre. Parfois, la chasse dure vingt jours. - -Je reste confondu devant l'utilisation inattendue des riflards de nos -pères par les Esquimaux d'Alaska. Et comme toujours, dans les plus -tristes choses, il y a une note comique; c'est la note comique que je -retiens et qui me fait sourire. Je souris encore quand Kotak me dit: - ---Ne nous attardons pas, la nuit va manger le jour. Si tu veux, nous -retournerons, petit frère, nous et notre chasse. - -Et nous sommes rentrés à Point-Barrow, le dernier port du monde avant le -pôle ou le premier, cela dépend à quel point l'on se place et d'où l'on -vient. - - - - -VII - -SUR LE TRAIL - - -Brusquement, la longue trace blanche, le _trail_, sur laquelle glisse le -traîneau, a disparu, et pour comble de malchance une bourrasque de neige -s'est abattue. - -Vaillants, mes chiens font tête, mon _team_ est attelé à la façon -indienne, le _leader_ d'abord, puis les autres déployés en éventail. Les -bêtes tirent sur les harnais, enfonçant leurs ongles durs dans la neige -gelée, les jarrets tendus, le museau cherchant la piste... - -Si mes souvenirs sont exacts, après cette colline, je dois retrouver le -_trail_ de la poste; j'encourage mes bêtes de la voix: _Mush, mush on, -boys_..., mes sept labradors redoublent d'effort, mon _sleigh_ passe, -rapide; un coup de collier, enfin voici le sommet de la colline... - -Là-haut la tempête fait rage; les chiens, aveuglés, s'affolent et nous -dévalons la pente comme poussés par l'ouragan. - -Et le _team_ s'enfonce dans une gorge étranglée; l'abîme est là, à sept -cents pieds. L'éventail se replie; d'instinct, les chiens ont pris le -virage. J'ai le temps d'apercevoir le gouffre où le vent se précipite en -mugissant... - -De piste, point. Il n'y a rien que de la neige pendant des milles et des -milles. - -La nuit tombe. Le thermomètre marque quarante sous zéro... - -... Nous allons. - -Depuis deux jours, nous avons perdu le _trail_ et nous errons et campons -à l'aventure. - -Dix fois, j'ai cru retrouver mon chemin; dix fois, je me suis rendu -compte que c'était ma propre trace que je suivais. - -Nous avons tourné en rond. Les chiens sont harassés. Ils répondent mal à -mon appel. - -Ma boussole est détraquée. J'ai perdu toute direction. Parfois, les -bêtes, lasses, s'arrêtent; je dois, malgré ma répugnance, employer le -fouet en cuir de renne qui se lance comme un lasso. - -Ma provision de farine de maïs est épuisée, il me reste une poignée de -thé et du sel dans un cornet de bois. - -Heureusement, la tempête s'est apaisée. Dans le ciel, courent de gros -nuages blancs et la plaine s'étend à l'infini, ourlée de rose mauve à -l'horizon. - -Des sapins rabougris étirent leurs branches... - -Une lourde fatigue accable mes paupières; je secoue ma torpeur, si je -m'arrête, je dormirai, et si le sommeil me gagne, c'est la mort... - ---_Come on, boys, Ehô Ehôôô._ - -Les bêtes, excitées de la voix et du fouet, donnent un suprême effort. - -Tout à coup, Tempest, le _leader_, lance un aboiement... Pourquoi cette -joie? Mes yeux cherchent... je ne vois rien. - -Lui a vu, ses camarades ont compris: le traîneau glisse sur ses patins -de cuivre... je laisse faire... les guides molles. Appuyant sur la -droite, les chiens tirent, leurs mâchoires claquent, l'aboiement du -_leader_ a fait place à un grognement continu qui a l'air d'un gros -rire... Et soudain, je vois aussi... Là-bas, une mince traînée grise... -C'est le _trail_... nous sommes sauvés... - - * - - * * - -Nous courons depuis trois milles sur le _trail_ de la poste, les chiens -paraissent avoir oublié la fatigue... mais la nuit va venir et -l'excitation tombée, que deviendrons-nous? - -Mais le Dieu des coureurs de bois nous protège... Les chiens jappent -tous à la fois et s'arrêtent devant une hutte de sapin. - -Sans frapper, je pousse la porte en lançant mon plus aimable _hello!_ -mais pas un souhait de bienvenue,--ainsi qu'il est de coutume--ne -m'accueille... J'entre, la demeure est vide... - -J'en use librement, selon la loi établie par les rudes hommes du Nord. -Je bats le briquet. Je fouille les coffres, je trouve des vivres pour -mes chiens qui les reçoivent avec une évidente satisfaction. - -Quant à moi, je m'endors comme une brute, la tête enfouie dans les poils -de renard gris. - - * - - * * - -Lorsque je m'éveille, il fait grand jour. Un soleil pâle fait miroiter -la neige. Je me mets sur mon séant. De mes poings, je frotte mes yeux, -je bâille longuement en étirant mes bras, mais mon geste ne s'achève -pas. Je viens d'apercevoir, clouée au-dessus de la porte, une gravure -représentant l'_Angelus_ de Millet. - -Certes, le chromo était affreux, mais je m'attendais si peu à retrouver -là cette image, qui me rappelle la patrie lointaine, que je reste un -moment comme étourdi. - -Je regarde avec tendresse ce paysan et cette paysanne de France, le chef -courbé vers la terre, donneuse de moissons, et j'oublie que je suis à -des milliers de lieues sur une terre âpre qui défend avec obstination le -misérable métal qui se cache en ses flancs. Certes, c'est «la terre qui -paye», les mille parcelles d'or jaune étincellent au fond de la _pan_, -mais combien moins belle, combien moins lumineuse que la meule qui est -là, dorée par le soleil couchant. - - * - - * * - -Deux jours après, j'étais à Eagle, dans l'Alaska yankee, chez mon ami -Jim Mac Carter, un cher garçon qui m'amena chasser le moose, si bien que -j'oubliai totalement de lui demander s'il connaissait le nom de -l'individu qui avait apporté l'_Angelus_ de Millet aux dernières marches -du monde. - - - - -VIII - -L'HOMME QUI PORTAIT UN CHAPEAU HAUT-DE-FORME - - ---Vous êtes jeune, camarade, me dit Gregory Land, qui était en train de -confectionner des beignets de maïs dans la propre poêle qui me sert à -passer les sables aurifères, vous êtes jeune et vous connaissez mal le -pays. - -«Croyez en la vieille expérience d'un sacré individu qui traîne sur le -_trail_ depuis quatorze années. Quatorze années, _yes, sir_, que je -cours, sur la piste, derrière mes chiens, distribuant lettres et -journaux sur tout le territoire du Yukon... Et pour quel salaire! Damné -gouvernement!...» - -Et Gregory Land s'interrompt pour lancer un jet de salive brunâtre au -delà des beignets, dans la cendre chaude, car Gregory a l'honorable -habitude de chiquer. - -Je crois devoir intervenir: - ---Vous êtes l'homme le mieux accueilli, dès que les grelots de vos -chiens tintent sur le _trail_; le cœur est en joie, vous êtes celui -qu'on attend, on vous choie, on vous fête... - ---Je sais, je sais, mais je ne me fais pas d'illusion, on attend non -moi, mais ce que j'apporte. - ---C'est la même chose... - ---Encore un de vos défauts, garçon, si vous voulez vivre dans ce pays, -il faudra vous débarrasser de cette sentimentalité. Du sentiment ici... - -Gregory rit d'un rire qui le secoue, il en profite pour faire sauter les -beignets... - -La poêle remise en place, il continue: - ---Ici, il faut un cœur solidement accroché dans une bonne vieille -carcasse à toute épreuve, de la volonté, de la force, ou, à défaut, de -l'adresse. - -«Tenez, moi, j'étais fait pour une autre vie: j'ai étudié à l'Université -de Berkeley, en Californie, j'ai même des diplômes écrits en latin, avec -mon nom en lettres rondes au milieu. - -«Pourquoi je ne suis pas resté dans ma ville où je serais devenu un -_lawyer_, ni plus ni moins réputé qu'un autre? Pourquoi? Parce que les -civilisés me dégoûtent. - -«Je suis parti, un matin, essayer ma chance; j'ai perdu au jeu le peu -que j'avais arraché à la terre, ce qui m'a guéri des mines; ensuite, -j'ai été bûcheron, maçon, garçon de bar, puis, comme je savais mener -proprement un _team_, le gouvernement canadien a bien voulu m'agréer -comme maître de poste... voilà quatorze ans... Excusez-moi, camarade, je -me répète... mauvais signe. - -Gregory Land soupire et s'apitoye: - ---Ah! ça n'est plus le bon temps... ça n'est jamais le bon temps quand -on vieillit; alors, on trouve tout naturellement que les jours de notre -jeunesse étaient les plus beaux... Tout de même, ici, c'était mieux -autrefois. - -Pour lui donner du courage, je lui verse une rasade de whisky. Gregory -l'avale d'un trait, la tête rejetée en arrière. - ---Vous êtes un aimable garçon, fait-il pour me remercier; puis il -ajoute: Voilà des beignets dont vous me direz des nouvelles... - -Il m'en offre un, doré, croustillant, à la pointe de son couteau. - -Je rends hommage à ses talents culinaires, il accepte, sans modestie, et -reprend son discours. - -C'est vraiment une encyclopédie, cet homme qui court la piste, il cite -des faits, des dates, il émaille son parler d'une série d'anecdotes -sérieuses ou plaisantes. - -C'est ainsi que Gregory Land paye l'hospitalité qu'on lui donne lorsque -ses chiens et lui sont surpris par la nuit, qui tombe, dans ces régions -polaires, comme un rideau qu'on abat. - -Le postier poursuit tandis que je mange, lui se déclarant satisfait avec -la bouteille de whisky et la blague que j'ai mise à sa disposition. - ---Si mes souvenirs sont exacts, le territoire de l'Alaska (les îles -comprises) ne doit pas atteindre moins de 1.376.000 kilomètres carrés, -c'est-à-dire presque trois fois la superficie de votre France. - -De l'embouchure du Simpson à la pointe sud de l'île du Prince, du -Saint-Elie à l'Océan Glacial, en suivant le 143e degré 20′ de longitude -est de votre méridien, sur ces 1.376.000 kilomètres carrés, vous êtes -bien aujourd'hui trente à trente-cinq mille mineurs ou vivant des mines, -groupés dans la vallée du Yukon ou les environs de la Tanana, de la -Stewart ou de la Porcupine. - -«Vous êtes, comme cela se doit, de joyeux garçons venus des quatre coins -du monde pour prendre la chance. - -«Je vous connais presque tous; en tous cas, tous vous me connaissez. Ah! -j'en ai rencontré, j'en ai vu: des Américains de l'Ouest à qui «la paye» -n'avait pas été favorable du côté du Sacramento ou du Nevada, des -Canadiens français de l'Alberta ou du Saskatchewan, des Européens aussi -ayant traîné--faites excuses--dans tous les bouges du monde, essayé de -tous les métiers, Anglais, Ecossais, Irlandais, Allemands, Autrichiens, -Français, des Espagnols parfois et des Italiens, mais qui restaient peu -devant les rigueurs du climat. - -«Je ne dis pas, le métier est rude, car il ne suffît plus--comme -jadis--de tamiser les alluvions aurifères, ou d'arracher à même le roc, -sans grand travail ni peine, le quartz receleur de pierre jaune. - -«Depuis longtemps, les _creeks_ sont abandonnés, ne donnant plus un cent -de «paye». Les mineurs ont renoncé ou sont montés plus au nord, où la -vie est plus âpre, où le sol défend mieux son secret. - -«Savez-vous, garçon, que sur la Porcupine, une équipe de mineurs a dû -défoncer neuf mètres de glace avant d'arriver à la terre meuble! Ceux -qui, comme moi, partirent à l'aventure, un pic sur l'épaule, ont peu de -certitude d'arriver à un résultat. Les vieux Yukoners ne trouvent plus -une once d'or livrée à leur seule ressource. - -«Ah! les mines d'aujourd'hui! Il faut être plusieurs fois millionnaire -pour être mineur; et des prospecteurs, et des machines électriques, des -grues, des défonceurs, des concasseurs, un matériel du diable qu'ils -amènent par des sentiers d'enfer. - -«Etre mineur aujourd'hui, c'est le bagne. Le vieux libertaire -d'autrefois allait, venait, comme un loup des prairies; maintenant, il -est domestiqué comme un chien de ville. - -«Il obéit au contremaître qui obéit à l'ingénieur, lequel représente -Messieurs les financiers des cités civilisées; c'est une cellule dans -l'organisme. Voilà. - -D'un coup de langue, Gregory passe sa chique de la joue droite à la joue -gauche. - ---Mais ce sont là des considérations philosophiques, qui ne changeront -rien à la chose. Il importe de savoir--uniquement--que les quinze hommes -de race blanche qui se livraient au trafic des peaux, dans le bassin du -Yukon, vers l'année 1890, se sont maintenant multipliés par milliers. -Or, je dis et je prétends que les milliers sont des esclaves et que les -quinze seuls étaient des hommes libres. - -C'est étonnant ce que le whisky rend mon Gregory loquace. Au fur et à -mesure que l'ivresse envahit son cerveau, son esprit devient plus clair, -mathématique. Mais pour ne pas me désobliger, il redevient indulgent. - ---Bah! vous êtes de bons compagnons; dire que vous n'avez rien à vous -reprocher, serait exagéré. J'en connais (il dit cela en plissant sa -paupière gauche), j'en connais plusieurs qui sont en délicatesse avec la -Justice de leur pays et des pays voisins. Ce ne sont pas les plus -mauvais. - -«Beaucoup sont d'honnêtes garçons, épris d'aventureuse vie, et que la -terre du Nord, mangeuse d'hommes, attire comme une maîtresse. -Croiriez-vous pas, Freddy, mon ami, qu'il y aurait long à écrire sur la -psychologie de ces gens qui quittèrent tout pour courir leur chance aux -dernières marches du monde! - -«De savants docteurs trouveraient là matière à disséquer l'âme de -l'homme mais--fort heureusement pour nous--les graves docteurs restent -frileusement ficelés dans leur robe de chambre, quinteux, toussotant et -grincheux, au fond de leur confortable studio. - -Je ne sais rien de plus bavard qu'un homme solitaire. Gregory Land, qui -passe des journées et des journées en tête à tête avec ses chiens, parle -de tout et sur tout; il saute d'une idée à une autre idée, comme un -oiseau d'un perchoir à un autre perchoir. - -Les mains croisées sur la poitrine, les jambes allongées sur le parquet, -il parle plus pour lui que pour moi! - -De temps en temps, il s'arrête, boit une gorgée d'alcool et repart, -poursuivant tout haut son rêve. - -Tout à coup, il se replie si brusquement qu'il a l'air d'une marionnette -cassée. - -Il se recueille un instant, mâchant sa chique avec béatitude. Je -respecte son silence, mais il est de courte durée. - -Il reprend bientôt sur le mode familier qui lui est cher: - ---Bien sûr, j'en ai connu de drôles de types depuis quatorze ans que je -roule, de Skagway à Port-Clarence, en passant par Dawson et Rupert-city, -mais le plus intéressant, sans mentir, est un de vos compatriotes. C'est -un solitaire, qui n'a pas voulu se plier aux exigences des grandes -compagnies, il a un _creek_ à 35 milles d'ici, un _creek_ bien à lui, -dont les papiers de propriété sont en règle; promesse, argent, rien ne -l'a tenté, il est plus têtu que le roc auquel il arrache, péniblement, -avec des moyens de fortune, quelques onces d'or tous les jours. - -«S'il les boit? Jamais un cabaret ne l'a reçu sur son seuil. - -«S'il les joue? Personne n'a vu une carte entre ses doigts. - -«Cela est. César Escouffiat existe, il est mineur sans être ivrogne ni -_gimbler_. Quand je vous dis, c'est un drôle de type, c'est un drôle de -type, vous pouvez m'en croire. Au surplus, je vous le veux montrer, dès -demain, si telle est votre fantaisie toutefois. - -«Pour l'instant, votre whisky n'est pas éternel, mon gosier en a perdu -le goût depuis deux quarts d'heure; de plus, je vous assomme avec mes -bavardages et je vois que malgré votre politesse, vous tombez de -sommeil. - -Et sans prononcer une autre parole, Gregory Land étale une couverture de -peau à même le sol, devant le feu; il ramène ses genoux à la hauteur de -son menton et bientôt un grognement rythmique m'annonce que Gregory -Land, le postier, dort du sommeil de ceux qui ont conscience d'avoir -bien accompli leur journée. - - * - - * * - -Des aboiements me réveillent en sursaut. C'est Gregory Land qui rosse -d'importance deux de ses chiens. Les bêtes cinglées hurlent, les crocs -dehors, les oreilles rabattues, le regard mouillé de larmes. Le fouet en -lanière de cariboo se déroule et enveloppe, tour à tour, les flancs de -chaque chien. - -Gregory a la justice dans le sang. A chaque coup, il compte: un pour -Ruf, un pour Chappy... - -Je veux intervenir, Gregory m'arrête du geste. - ---Laissez, _sir_, laissez, c'est cette rosse de Chappy qui voulait -prendre la place du _leader_. - ---Mais pourquoi fouetter Ruf alors? - ---Parce que Ruf est un fils de porc, qu'il est lâche comme un lièvre et -qu'il tremble de tous ses membres devant cette satanée femelle de -Chappy. - -Gregory n'aimait pas les lâches, c'est pourquoi Ruf eut deux coups -supplémentaires. - -Les autres chiens attendent, impassibles, que la correction soit -terminée; chacun est rangé, à la place assignée, près du harnais qui est -sien. - -Le postier est un maître conducteur de bêtes. Il a tôt fait d'installer -son attelage. Je prends place, dans le _sleigh_, entre deux sacs de -dépêches. Gregory grimpe debout sur le _taku_, il rassemble les rênes, -fait siffler joyeusement son fouet et lance son traîneau sur le _trail_, -cependant qu'il commence une complainte compliquée où il est vaguement -question des amours d'une _bar-maid_ avec un intrépide postier, coureur -des bois. - - * - - * * - -Trente-cinq milles ne sont rien pour le _mail stage_, surtout lorsque le -traîneau est tiré par un _team_ de labradors croisés avec des huskies -esquimaux et que ce _team_ est conduit par un maître tel que Gregory -Land. - -Trente-cinq milles de bonnes pistes--bien entendu--mais cela n'était pas -notre cas. - -Il fallait, pour atteindre le camp de Kid's city, traverser une vaste -étendue de toundras qui, à première vue, paraissait uniforme mais qui, -en réalité, n'était qu'une longue suite d'arêtes glacées, quelques-unes -même avaient huit à dix pieds de haut. Un véritable jeu de montagnes -russes, si l'on peut dire... - -Jamais je n'ai vu plus morne paysage, des herbes échevelées méritant -bien leur nom de «têtes de femmes», des racines enchevêtrées où les -pattes des chiens se prenaient comme dans un piège, ce qui agaçait -particulièrement les bêtes qui aboyaient avec fureur. - -Parfois un bouquet d'arbustes, grêles ou rabougris, des saules et des -aulnes, des arbres pitoyables, pauvres choses souffreteuses, pareils à -des rejetons issus de septuagénaires, dont la sève est épuisée, et qui -portent, malgré leur jeunesse, tous les stigmates d'une précoce -flétrissure. - -J'essaye de me rappeler le printemps dernier, alors que sur la côte -nord-ouest abritée des tempêtes, je voyais se dérouler, devant mes yeux, -à perte de vue, des fleurs aux couleurs merveilleuses; les hauts sapins -immuablement verts, gardiens silencieux des monts impassibles, -veillaient comme des personnages de légendes sur cette floraison de -rêve... - -Mais le printemps est mort. Y a-t-il eu seulement un printemps? J'en -doute, le ciel est bas, d'un gris argenté, on dirait une chape de plomb -qui va couvrir la plaine... - -Les sacs de dépêches et l'angle du traîneau s'enfoncent dans mes côtes, -à chaque virage je retiens un cri et Gregory hurle un juron. - - * - - * * - -Nous avons franchi la toundra. Gregory arrête son équipe. Les chiens, -haletants, soufflent, la langue pendante, les paupières battent plus -vite, les flancs oppressés... - -Le maître postier visite, soigneusement, les pattes de ses bêtes. - ---Allons, rien de cassé, ça va. Mais, pour sûr, un jour, j'y resterai -avec les dépêches du gouvernement. - -Cette idée le met en gaîté sans que je sache pourquoi; lorsqu'il a fini -de rire, il ajoute: - ---Si je ne savais pas que l'enfer est pavé de bonnes intentions, je le -croirais vraiment fait comme cette route. - -Puis il m'explique: - ---Ce que vous venez de voir n'est rien, je connais plus au nord-est, -vers la Great-Fish-River, du Chesterfield-Inlet à la mer polaire, un -territoire long d'un millier de kilomètres, où vous avez, en grand, ce -que vous venez de voir en raccourci. - -«Encore en hiver on passe, on se casse les pattes dans les racines et la -glace, mais en été, des fondrières vous guettent pour vous happer; toute -une végétation rampante, des lichens, des mousses, tend des pièges -difficiles à éviter. - -«C'est la terre de l'absolue désolation où rien ne croît si ce n'est les -baies de corail, les gueules noires, la tripe de roche ou le pain de -cariboo. - -«Holà, vous n'allez pas dormir ici, mes garçons, allons hop, à -l'ouvrage. - -Le fouet claque, les chiens tirent sur les harnais, le traîneau repart. - - * - - * * - -Maintenant, la piste court, bordée d'épinette blanche, de sapins et de -pins, de bouleaux à canots et des baumiers, des trembles, beaucoup de -trembles... - -Les dix derniers milles sont franchis en se jouant, par les chiens. -L'instinct les avertit que l'étape est prochaine. - -Gregory les encourage de la voix et, joyeux, il entonne: - - When you come to the end of a perfect day. - -Il cesse, tout à coup, son chant pour pousser des cris inarticulés, les -coups de fouets cliquent-claquent, les chiens aboient comme des enragés, -une ligne brune apparaît. C'est le camp des mineurs de Kid's City. - - * - - * * - -La musique que mène Gregory, son fouet et ses chiens, annonce l'arrivée -de la poste. Les baraquements se vident en quelques instants; les hommes -qui sont au bar, eux-mêmes, viennent sur le pas de la porte. - -Tous nous saluent avec des hourrahs; j'avais raison, Gregory Land est -l'homme le plus attendu de la ville. Même ceux qui n'espèrent rien de sa -venue sont autour du traîneau. - -C'est là que j'ai vu se détendre les plus rudes visages: telle face est -sombre qui s'illumine à l'appel d'un nom, telle mâchoire est contractée, -dure, mauvaise, qui s'échancre d'un large sourire pour un paquet de -quelques grammes, et les mains, toutes ces mains tendues, mains -calleuses, rugueuses, entaillées, qui toutes frémissent comme des ailes -d'oiseaux; quelques-unes mettent une note plus blanche. D'où -viennent-elles? Que viennent-elles faire là? D'autres sont crevassées ou -bosselées d'ampoules, d'autres encore ont le poignet serré dans un -bracelet de cuir lacé, et les doigts noueux, les doigts crochus, les -doigts écrasés en spatule, les doigts volontaires, les doigts impatients -et trembleurs... - -Et chacun ayant reçu son bien se retire à l'écart pour savourer la joie -de se sentir moins seul, moins perdu dans l'immensité de ces terres -mystérieuses. - -Pour ceux qui n'ont rien, les doigts se replient, la main se contracte -et retombe, la face reprend son masque, le front barré, le regard dur, -les maxillaires crispés. - - * - - * * - ---Ouf! c'est fini, déclare Gregory Land qui a rangé son traîneau et -libéré ses chiens, et je vous vois venir: vous voulez savoir lequel -parmi ces garçons est celui qui nous intéresse. Aucun de ceux-là, venez -avec moi. - -Habitué à ces manières, je le suis sans demander d'autres explications. -Nous remontons le camp qui vit d'une vie particulière, puisque c'est -aujourd'hui dimanche. - -Kid's City a, naturellement, sa rue centrale, pompeusement appelée -Broadway. Passé Broadway, il n'y a plus rien que les champs de neige à -l'infini. C'est pourtant sur cette route que Gregory s'engage. Nous -tournons à droite et, soudain, j'ai devant mes yeux le plus inattendu -spectacle, la chose la plus imprévue qui soit: j'ai devant les yeux, en -plein Alaska, dans un camp de mineurs, par une température qui dépasse -30° sous zéro, j'ai là, vivant, marchant, un homme qui porte un chapeau -haut de forme et une redingote qui lui bat les talons. - -Certes, Gregory ne m'a conduit ici que pour jouir de cette minute et de -mon ahurissement. Il se tient les côtes et rit comme un fou. L'homme se -retourne, ce qui arrête net le rire du postier qui, presque respectueux, -lance: - ---Hello! camarade, je vous conduis un de vos compatriotes. J'ai pensé -que vous aimeriez à le voir... - -L'homme retire son chapeau haut de forme, salue cérémonieusement et dit: - ---Vous avez bien fait, monsieur. - -Gregory s'esquive et nous laisse en tête à tête. - -J'essaye une politesse. Je lui dis: - ---Je suis heureux de rencontrer un Français. - -L'inconnu enlève encore une fois son chapeau et répond: - ---Tout l'honneur est pour moi. - -Alors, il me parle le plus simplement du monde, il m'interroge sur ma -vie, mon passé, sur la France. Je le regarde éberlué. - ---Je vois ce qui vous intrigue, ajoute-t-il. - ---Ma foi, je l'avoue, votre tenue est si étrange... et je lâche tout de -trac! Pourquoi diable, portez-vous un chapeau haut de forme? - -Il me regarde fixement et laisse tomber ces mots: - ---Parce que c'est dimanche! - - * - - * * - -Parce que c'est dimanche! Alors seulement je regarde l'homme qui vient -de me donner une raison aussi convaincante. C'est un gars solidement -râblé, un cévenol de l'Aveyron ou de la Lozère, j'en jurerais, et tout à -l'heure, lorsque je me rappellerai le nom que Gregory lui donne: César -Escouffiat, je n'aurai plus aucun étonnement. - -Je comprends alors l'infini de cette réponse. - ---Parce que c'est dimanche! - -Toute l'âme française est là. L'âme paysanne ou bourgeoise si -identiquement même. Dimanche, la blouse neuve bien empesée ou la -redingote sortie de l'armoire. Dimanche, toute la tradition, toute la -beauté sentimentale de la race. Et soudain, la neige s'efface, le ciel -gris se dépouille pour s'azurer légèrement, j'entends les cloches du -pays, je vois les bandes rieuses de jeunes filles et de jeunes garçons -sous les platanes feuillus, les petits rentiers assis sur le banc de la -promenade, les vieux sur le seuil de leur porte, et je sens tout le -parfum qui monte de la terre natale... - -Et je songe à toutes les batailles que -l'homme-qui-porte-un-chapeau-haut-de-forme a dû livrer pour faire -respecter sa volonté. - -Les poings du montagnard me rassurent. Le premier, qui a dû rire de son -couvre-chef, a dû être maté depuis longtemps, imposant le respect aux -autres et ceux-là désormais lui ont laissé célébrer en paix, à sa -manière, le jour que le Seigneur créa pour le repos. - - * - - * * - -Je n'étais pas au bout de mes étonnements. - ---Voulez-vous me faire l'amitié de venir jusque chez moi? - -Comment refuser une invitation ainsi faite? J'opine du bonnet et je suis -l'homme-qui-porte-un-chapeau-haut-de-forme et dont la redingote bat les -talons. César Escouffiat me fait les honneurs de chez lui; devant la -porte de sa hutte, il s'efface pour me laisser passer. - ---Vous m'excusez, dit-il. - -Et brossant du revers de sa manche son chapeau, il l'enveloppe dans un -papier de soie, puis l'enferme, soigneusement, dans un coffre de bois. -Il relève, l'un après l'autre, les pans de sa redingote et s'assied. - ---Vous m'excusez, répète-t-il, la demeure du sage est simple, mais la -sagesse se développe partout, à la condition de ne point abaisser son -âme aux promiscuités environnantes. - -Je regarde mon hôte d'un air effaré, mais il poursuit sans prendre -garde: - - Ἐσθλῶν μεν γαρ ἀπ' ἐσθλα διδάξεαι ἢν δὲ κακοῖσιν - συμμισγῃς ἀπολεις καὶ τὸν ἐόντα νόον. - -Ce sont deux vers de Théognis, que Xénophon et Platon placent dans la -bouche de Socrate. Xénophon dans les _Entretiens mémorables_ et Platon -dans le _Banquet_ et le _Ménon_. - -Mon effarement a fait place à la stupéfaction, je dois avoir les yeux -ronds et la bouche ouverte. César daigne m'expliquer: - ---Avec les sages, tu apprendras la sagesse; si tu te mêles aux méchants, -tu perdras ce qu'il y a de bon en toi. - -Puis il ajoute avec condescendance: - ---C'est du grec. - ---Du grec! - ---Oui, du grec, cela vous étonne? - ---J'avoue... vous me pardonnerez, dans ce pays... - -Je bafouille et m'emberlificote en des phrases que je commence sans -pouvoir les finir. César Escouffiat me prend en pitié et plein de -suffisance, il savoure son triomphe. - ---Enfant, fait-il avec un accent inénarrable. - -Ce mot dans sa bouche prend une signification péjorative, il le laisse -tomber avec une moue un peu méprisante; heureusement, ce jour-là, je -n'étais pas d'humeur trop susceptible... - -Je regarde la carrure de cette splendide bête humaine, ce cou court, -cette face massive, ces cheveux tondus ras sur le front étroit, ce nez -fort, ces lèvres charnues, ce menton volontaire. Certes, ce n'est pas la -race grecque que je m'attendais à trouver là, on lit, ouvertement, sur -cette physionomie, tout l'entêtement, toute la résolution, toute la -brutalité romaine. - -Devançant mes questions, il daigne m'éclairer: - ---Vous allez me demander si je suis un professeur en rupture de chaire, -un prêtre échappé du Séminaire, un savant expulsé de l'Université; non, -rien de tout cela, je suis César Escouffiat tout court, et je suis -charretier de mon métier... - -Il s'assied à mes côtés, sur la caisse dans laquelle est enfermé le -fameux haut-de-forme. Il jouit un instant de ma stupeur et ajoute: - ---J'ai été à l'école jusqu'à onze ans. J'ai gardé les porcs jusqu'à -quinze ans, j'ai cinquante ans, je suis ici depuis près de dix ans. - -Il y a un trou dans les explications de mon brave, ce qu'il fit de -quinze à quarante ans, qui le saura jamais? César Escouffiat a sauté -sans transition de son extrême jeunesse à sa maturité. - -Timidement, j'ose l'interroger: - ---Et vous avez appris le grec? - ---Ici, monsieur, ici, les solitudes du Nord sont mauvaises conseillères, -mais quand on a une âme bien trempée, on résiste aux tentations; cela -n'est pas toujours facile, et je dis avec Hésiode: - - Τὴν μὲν γαρ κακότητα καὶ ἰλαδὸν ἔστιν ἑλέσθαι - -Je dois avoir l'air d'Henriette, dans les _Femmes savantes_, lorsqu'elle -dit: - - «Pardonnez-moi, monsieur, je n'entends pas le grec.» - -César traduit: - -«Il est facile d'atteindre, même en troupe, à la demeure du vice; la -route est unie, il habite près de nous. Mais les dieux immortels ont -placé la fatigue et la sueur sur les chemins de la vertu, un sentier -long et escarpé conduit à elle; il est rude d'abord, mais lorsque tu es -arrivé au sommet, il devient facile.» - -«Du reste, Epicharme, de Cos, nous dit sous une autre forme: - - ... τῶν πόνων - πωλοῦσιν ἡμῖν πάντα τἀγαθ' οἱ θεοί. - -«Les dieux nous vendent tous les biens au prix de nos fatigues. Le -bonheur s'achète, je l'ai payé, je puis en jouir. J'imite, en cela, -l'exemple de mon unique maître, Socrate, je suis endurci contre le froid -et tellement habitué à me contenter de peu qu'un rien suffit à mes -besoins. - -«Dans le pire milieu, je reste étranger. Je n'ai aucun souci de vouloir -imposer mon commandement; Xénophon vous dira que telle était la coutume -du grand Philosophe. - -«Comme lui, je suis frugal, je ne bois jamais sans avoir soif et j'évite -les alcools qui nuisent à la fois à l'estomac, à la tête et à -l'esprit... - - ... καὶ γὰρ τὰ λυμαινόμενα - γαστέρας καὶ κεφαλὰς καὶ ψυχὰς ταῦτ' ἔφη εἶναι. - -«Je travaille parce qu'Hésiode a dit: L'action n'est pas une honte, -l'inaction est un opprobre... - ---Et vous avez appris le grec? - -Il me réplique avec orgueil: - ---Tout seul, monsieur, tout seul. - ---Mais enfin, pourquoi? - ---Pourquoi? parce que je m'ennuyais, monsieur. - -César Escouffiat s'est dressé. Il a rouvert son coffre, enlevé -minutieusement le papier de soie et, à nouveau, il lustre le poil de -l'ineffable chapeau. - -Pendant qu'il accomplit cette grave fonction, je regarde autour de moi -et, sur une planchette, je vois, pêle-mêle, des livres entre des boîtes -de saumon et de lait condensé. Quelques titres m'arrêtent. Isocrate: -_Conseils à Démonique_; Euripide: _Electra_; Eschyle: _Prométhée -enchaîné_; Jean Chrysostome: _Homélie en faveur d'Eutrope_; Platon: -_Apologie de Socrate_; Esope: _Fables choisies_; d'autres gisent avec de -gros dictionnaires sur une caisse renversée qui sert de table de nuit, -mais j'ignorerai toujours quels en sont les auteurs. César Escouffiat a -replacé sur sa tête son chapeau haut-de-forme. Il se tourne alors vers -moi; d'un large geste, il se découvre et me salue, puis il me dit: - ---Le monde est plein d'imprévu. Je suis heureux de vous avoir rencontré. -Nous reverrons-nous? c'est peu probable. Qui sait sa destinée? Tout -naît, tout meurt, disent les uns, rien n'a été engendré, rien ne périra, -disent les autres; qui croire? Le mieux pour l'homme serait de ne pas -naître ainsi que nous l'explique Sophocle du 1215e au 1220e vers -d'_Œdipe à Colone_. - -Et César Escouffiat conclut, nettement, en bon français, cette fois: - ---Je ne vous retiens pas. - - * - - * * - -Devant le bar, je trouve Gregory Land qui m'attend, l'air goguenard, les -mains aux poches. - -Il cligne de l'œil selon son habitude et me crie d'aussi loin qu'il -m'aperçoit: - ---Eh bien! garçon, pour un drôle de type, c'est un drôle de type, -n'est-ce pas? Vous en êtes encore tout ahuri; entrez, garçon, entrez, -j'ai fait préparer pour vous un _oysterprayer_ dont vous me direz des -nouvelles. - -Et d'une bourrade, Gregory Land me pousse dans la salle du bar où, dans -une fumée bleuâtre, une centaine de mineurs dansent au son d'un -phonographe criard. - - * - - * * - ---Ma tournée est finie, je redescends à la côte, je vous ramène chez -vous en passant. - ---_All right..._ - -Dans les claquements du fouet, les Ehôôô ôôô de Gregory, le traîneau -passe, en trombe, au milieu du campement parmi les cris d'adieu des -mineurs assemblés. - -A cent cinquante pas, j'aperçois la lourde silhouette de César -Escouffiat, qui fut, tour à tour, gardien de porcs, charretier, et qui, -étant mineur aux mines d'Alaska, apprit le grec pour se désennuyer. - -Il marche gravement à pas comptés. On pourrait le croire absorbé par des -préoccupations vulgaires. Sous le chapeau haut de forme, la cervelle -accomplit son obscur travail et les mâchoires massives ruminent des -citations grecques. - -Je lui lance un amical bonjour; perdu dans son rêve, l'homme ne l'entend -pas, le traîneau vire, la silhouette diminue, elle a l'air de s'enfoncer -dans la terre. Je me retourne sur mon siège et j'aperçois encore, -là-bas, tout là-bas, le chapeau haut de forme; c'est longtemps un point -noir sur la blancheur immaculée de la neige polaire. - -Le vent qui balaye la piste me fouette, je ferme les yeux; lorsque je -les rouvre, il n'y a plus rien à l'horizon. - -Je ne reverrai jamais plus l'homme-qui-portait-un-chapeau-haut-de-forme -«parce que c'était dimanche» et subitement, sans raison, j'en ai une -peine infinie... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - ---Vous pleurez! ma parole! - ---Moi, pleurer! Vous êtes fou, Gregory, c'est ce diable de vent qui me -pique les yeux. - - - - -IX - -LA BÊTE SOCIABLE - - -Depuis trois heures, la bourrasque fait rage. Le vent secoue la hutte, -pourtant bien abritée et protégée à la fois par la montagne et un épais -rideau de sapins. - -Le thermomètre ne doit pas être loin de quarante, au-dessous de zéro, -naturellement, ainsi qu'il convient à un thermomètre en usage passé le -70e degré de latitude nord. - -Dehors, mes chiens sont couchés, sauf Tempest, mon husky esquimau, que -j'ai gardé auprès de moi. Un feu assez vif pétille, la bouilloire à thé -commence à chanter sa chanson. - -Tempest est accroupi, le museau dans ses pattes; un petit sifflement, -une secousse brève de ses poils raides où les glaçons achèvent de fondre -disent son évidente satisfaction. - -Désœuvré, je prends ma trousse et me mets en devoir de réparer ma -chemise de peau qui est en grande pitié. - -Je tire l'aiguille à rendre des points--c'est le mot--à Jenny elle-même. -De temps en temps, Tempest ouvre un œil, grogne un peu plus fort, puis -reprend sa somnolence. - -Il faut avoir vécu dans la solitude pour comprendre la joie de pouvoir -parler à un être humain. Les plus cruelles privations ne sont rien à -côté de l'effroyable supplice du silence. Etre seul devant les plus -beaux paysages du monde, seul avec sa pensée qui tourne en rond autour -du cerveau comme une bête emmurée, sentir sa raison mourir peu à peu, -être ivre de solitude au point de chanceler, avoir faim de parler à -quelque chose de vivant! - -Dans l'Arizona, sous un soleil flamboyant, où les cactus se dressent -comme de gigantesques chandeliers à sept branches, je parlais à mon -cheval; ici, aux dernières marches du monde, je trouve l'apaisement et -avec l'apaisement la sagesse, en discourant avec mon chien. - ---N'est-ce pas, Tempest, qu'il fait un affreux temps... - -Tempest grogne, donc il approuve. - -Un temps que les hommes--qui sont injustes parce qu'ils sont des -hommes--appellent un temps de chien... ou un chien de temps, si vous -préférez. - -C'est évidemment son avis. - -Je poursuis mon monologue: - ---La justice n'existe pas. Qu'est-ce, en somme, que la justice? Un mot. -Et les juges? Moins que rien, des hommes. Si vous les voyiez, monsieur -Tempest, chez moi, dans mon pays de civilisés, ces hommes s'habillent de -rouge ou de noir, on leur met sous le menton des petites bavettes -blanches. N'allez pas croire pour cela qu'ils soient en enfance ou -simplement gagas, non, c'est la coutume; au pays britannique, ils ont -des perruques hautes comme ça... - -Mon geste ou mon raisonnement effraye Tempest qui se dresse et montre -les crocs. - -Son âme incivilisée ne comprendra jamais les beautés de notre monde. - -Changeons la conversation. - ---Là, rentrez vos crocs barbares, j'ai pourtant raison. Si la justice -existait, vous seriez dehors, avec vos compagnons, endormis sous la -neige et non devant le feu à vous rôtir les pattes... - -Monsieur Tempest n'en veut pas savoir davantage, il ne rouvre même plus -son œil gauche, ses oreilles sont repliées, il rêve tout haut devant les -flammes qui dansent. - -Tout à coup, il se dresse, les oreilles droites, la gueule ouverte; -rauque, il aboie trois fois, il replie à moitié l'oreille... Il guette. -Il aboie encore, puis il s'élance vers la porte... - -J'écoute. Rien. Le sifflement du vent qui passe en tournoyant. - ---Quelle idée folle, vouloir sortir... Enfin, allez, si tel est votre -désir... - -J'ouvre. Un tourbillon de neige me frappe au visage. - ---Damné chien! - -Tempest est parti comme une flèche; dans l'enclos, les autres chiens -sont réveillés qui hurlent à l'unisson. - ---Damné chien! - -Je répète l'injure et vais pour refermer la porte, lorsque j'entends -soudain une voix claire qui m'interpelle. - ---Hello, appelez votre chien, c'est un démon qui me dévorerait tout vif. - -J'accours sur la piste. Je siffle Tempest qui vient se ranger près de -moi, les crocs dehors, grognant toujours. - ---Qui va là? - ---Un ami, Mac O'Neil. Quel temps, camarade! - ---Entrez et chauffez-vous. - ---Ça n'est pas de refus. Attendez. Ici, Floch, ici, Dark. Tenez votre -démon, pour Dieu! ils vont se battre. - -Je saisis par la peau du cou Tempest qui va s'élancer et le jette dans -la hutte dont je tire la porte. - -Libres, les chiens de l'homme creusent vivement leur trou dans la neige -et disparaissent. - -O'Neil enlève ses raquettes et secoue son manteau. Nous entrons. - -La douce chaleur nous enveloppe. Le voyageur pousse un ah! réjoui en -arrachant les glaçons qui pendent à ses moustaches. - -Le thé copieusement arrosé de whisky. Beaucoup de whisky, très peu de -thé, c'est ainsi que mon compagnon comprend la chose. - ---Garçon, j'ai pensé que vous vous ennuyez tout seul, alors je suis -venu... - ---Merci. - ---Pas la peine. Je m'ennuyais aussi. J'ai la noire bête, comment vous -dites en français le... là... vous savez l'affreuse noire bête. - ---Le cafard. - ---_All right._ Le cafard. C'est la nuit de Christmas, tout de suite. - ---Ah! c'est Noël, j'avais oublié. - ---Alors, j'ai pris mes raquettes et je suis venu. Seize milles, c'est -peu de chose, la Stewart est gelée à bloc. C'est une piste admirable, -mais après Cariboo Kid, le vent souffle de biais. Ça n'est pas chaud. - -Il tend ses doigts à la flamme, puis, se pétrissant les mains, il fait -craquer ses os. Il étend ses jambes, entourées de peaux de renard bleu -qui, au contact du feu, se dégèlent. Lui aussi n'a pu rester seul. Je -contemple l'inconnu, il est heureux de vivre, ses paupières s'avivent. -Il parle, il parle, il parle. - -Ce n'est pourtant pas un intellectuel, un cérébral, celui-là. C'est une -splendide brute taillée pour le combat. - -La pensée qui voltige de-ci de-là s'est cognée les ailes dans la cage -étroite de ce cerveau... Et l'homme a fait seize milles par un temps -abominable, il a fui droit devant lui, risquant cent fois la mort pour -ne pas rester seul, ce soir, seul avec la pensée qui ronge, la pensée -qui vrille, la pensée qui affole, la pensée qui tue. - -Enfin, l'homme se tait. Il fume, silencieusement, sa pipe par bouffées -mesurées et la fumée bleuâtre enveloppe sa tête. Il clôt à demi ses -paupières. Pour un peu, il grognerait avec satisfaction comme Tempest. - -L'homme est une bête sociable. Celle-ci maintenant est heureuse. - - * - - * * - -Lorsque Mac O'Neil a fini de fumer, il tape sa courte pipe contre son -talon et dit: - ---Oui, je m'ennuyais à crever; parler à ses chiens, ça n'est point -drôle. Voilà quarante jours que Gregory Land est passé avec la poste. Il -m'a laissé un numéro du _Post-Intelligencer_, de Seattle. Je le sais par -cœur et pourrais vous réciter les articles et les annonces. C'est lui, -Gregory, qui m'a annoncé que vous étiez campé sur la Stewart. Il m'a dit -aussi que vous étiez Français. Je suis Ecossais, moi (ici, Mac O'Neil -soulève sa toque en peau de loutre), j'aime la France, moi, je ne suis -pas une écrevisse, ni un mâcheur de gomme, moi... Alors, j'ai pensé: il -doit s'amuser la même chose que moi, ce garçon, je vais aller le voir... -et me voilà... La terre paye-t-elle ici? ajoutait-il au bout d'un -moment. - ---Peuh! 8 à 9 cents d'or à la _pan_... - -Mac O'Neil émet un sifflement admiratif. - ---Voilà ce qu'elle donne chez moi. - -Et dans le creux de sa main rugueuse, le mineur me tend des pépites -grosses comme des amandes. - -Lorsque j'ai apprécié leur valeur, il les renferme dans un petit sac de -toile qui avait contenu du tabac. Comme il serre les cordons et les noue -avec attention, il soupire: - ---C'est avec ça que nous aurions une belle Christmas à Glasgow. Je -connais une taverne, dans la basse ville, où l'ale a la couleur du miel, -et le jambon!... - -Les souvenirs des ripailles passées lui reviennent en foule, il se donne -des claques sur la cuisse et rit d'un gros rire... - ---Une fois, chez mon père, on avait tiré un marcassin, sur les terres de -lord Denshire; entre nous, nous l'avions tiré sans autorisation et nous -l'avions bourré, le marcassin, pas le lord, avec des saucisses et des -châtaignes. Tous les voisins étaient de la fête--et comme cela se -doit--chacun avait apporté son présent; le whisky, le bon vieux whisky -d'Ecosse, était copieusement représenté. - -Et Mac O'Neil fait claquer sa langue. - ---Dans la cheminée, un tronc entier brûlait; la flamme jetait de grandes -lueurs qui illuminaient le visage des filles et les filles riaient parce -que les garçons les chatouillaient. Le lendemain, mon père et moi étions -seuls autour de la table. - ---Et les voisins? - ---Les voisins? Ils étaient dessous. - -Le mineur conclut: - ---En vérité, ce fut une belle Christmas! - -Puis, l'homme conte d'autres souvenirs... Mais je n'écoute plus, sa voix -fait un ronronnement à mon oreille. Est-ce que je sommeille, est-ce que -je rêve? Ces évocations font se dresser un long cortège de fantômes -oubliés... - -Les cérémonies familiales, mon père, ma mère, mes sœurs, mon frère, la -grande table, autour de laquelle nous étions tous réunis attendant que -minuit sonne... - -Le Père Noël chargé des joujoux convoités, les poupées pour mes sœurs, -les livres pour moi. Je vois nettement la couverture rouge, les tranches -dorées, et le titre qui flamboie: _Le sphinx des glaces_, _Le Capitaine -Hatteras_... - -Le mystère des terres polaires qui m'attire... - -Le grand silence blanc! - -Hein! quoi... Ah! oui, je ne rêve pas... les solitudes glacées, les -neiges éternelles... je suis servi... - -Tempest a repris sa place auprès du foyer, il grogne, l'air heureux. Mac -O'Neil confectionne un cocktail savant, et il parle, il parle... - -Mes Noëls d'étudiants, dans la ville aristocratique où le ciel est -clément. La nuit trouée d'étoiles, la théorie des jeunes gens qui -passent chantant des refrains grivois... Mes camarades, je vous vois: -Broche, si drôlement ivre; Bartek, au large sourire; Sapiens, -Catacloum... Je vous vois aussi, Lise, Margot, Daisy, Mourrette, poupées -qui enchantiez nos âmes de vingt ans...[1] - - [1] Voir: L.-F. Rouquette, _La Cité des Vieilles_. - -Les cloches sonnent à la volée, les cloches qui chantaient à ma -naissance, les cloches qui pleuraient au cercueil de mon père... Le vent -m'apporte leurs voix graves qui passent sur les eaux, qui passent sur -les terres et qui, après une randonnée de huit mille lieues, mettent de -la joie dans mon âme, du soleil dans mon cœur. - -Noëls de Provence illuminés de foi naïve... Les _Santouns_... Les -Saints... viennent pour adorer l'Enfant sur la paille de l'étable... Les -rois Mages et les bergers, tous si drôlement accoutrés. Un court -dialogue persiste que j'entends avec netteté. - -Hérode est là, Hérode, le méchant roi tueur d'enfant, le seul qui parle -français--parce qu'il est le Roi--le serviteur arrive, vêtu d'une peau -de mouton; il parle provençal, car il est d'une basse origine... - ---Gran Rei, vaqui li reis Mages. - -Et Hérode, qui parle français parce qu'il est le Roi, étend la main avec -majesté et laisse tomber de ses lèvres augustes cette phrase: - ---Dizi qui z'entrent... - -Et la foule, simple et naïve, de rire... - -Je l'entends ce rire avec la voix des cloches... - - * * * * * - ---Hé là, cher garçon, vous dormez debout... - -Et Mac O'Neil me remet d'aplomb avec une bourrade. - -Puis, il sort, ayant pris son fouet en cuir de cariboo, pour aller -rosser ses chiens qui hurlent à l'unisson de la tempête. - - - - -X - -LA BÊTE QUI RONGE - - -N'était la carabine Winchester que je porte en bandoulière, je dois -avoir l'air, en descendant les pentes escarpées du Black-Mount, d'un -homme préhistorique. - -Je suis parti pour une randonnée en montagne et j'ai eu la chance de -tuer un tébaï, sorte de petit chamois à pelage blanc; je porte la bête -autour de mon cou, la tenant par les pattes. - -Je saute d'un rocher à un autre rocher, tandis que Tempest, mon chien, -bondit en jappant autour de moi. - -Au pied du Mont, dans une hutte qui a été autrefois occupée par un -trappeur de l'Hudson Bay Cº, je chausse mes raquettes et me voilà -filant, comme une flèche, sur le _trail_, avec ma proie sur mes épaules -et mon chien rivalisant de vitesse avec moi. - -Bonne chasse, joyeux retour. D'une main experte, je dépouille la bête -dont je mets la peau à sécher. Je découpe un cuissot que je passe à la -broche, cependant que, dehors, Tempest et ses compagnons se disputent -les entrailles de la victime. - - * - - * * - -Les branches de sapins font des gerbes d'étincelles. Je hume avec joie -l'odeur du rôti. Par ma foi! je veux faire ripaille. De ma cantine, je -sors une bouteille de champagne, du bon vieux champagne de France et non -un _Champaigne-type_ de Californie. Hélas! c'est la dernière. Tant pis, -ce soir Lucullus dîne chez Lucullus. Décidément, je fais des frais, je -mets le couvert avec soin. - -Sur une caisse renversée, je déploie le dernier numéro d'un journal de -Portland,--les ultimes nouvelles du monde civilisé, vieilles de trois -mois! Voilà ma nappe. Mon assiette d'aluminium, ma fourchette pliante -que j'ouvre d'un coup sec, ma provision de sel et de poivre que je -garde--comme nos pâtres languedociens--dans le creux d'un roseau. - -Je ris sans raison en me frottant les mains. Qu'est-ce que c'est? Du -sang? mais oui, du sang... Ah! j'y suis, le sang de la bête. Je sors: un -peu de neige, il n'y paraîtra plus. - -Les chiens repus somnolent, seul Tempest se dresse et, me reconnaissant, -vient me flairer. Il me regarde de ses bons yeux suppliants, et remue la -queue. Oui, je te vois venir, tu voudrais rentrer avec moi. Tu sais -qu'il y a un bon feu qui pétille et quelque os à attraper... non, non, -_my dear_ Tempest, il faut rester avec les camarades. - -La bête a compris que je ne voulais pas d'elle, elle s'en va tristement, -l'échine ployée, la queue traînante, la tête ras du sol... - -La table dressée, la viande qui cuit, tout cela c'est pour moi. Je vais -banqueter, oui, banqueter tout seul. - -Tout seul? - -Tout seul. - -Ces deux mots martèlent mes tempes. C'est vrai, je suis seul, ce soir, -seul, depuis des mois, et je serai encore seul demain, les jours -suivants... toujours alors... - -Pourquoi cette idée hante-t-elle ma cervelle? - -Loin de moi, pensées mauvaises... - -On dirait que je suis ivre. Je jure de par Dieu que pas une goutte -d'alcool n'a frôlé mes lèvres depuis sept semaines, je me sens tout -drôle. Bah! ce ne sera rien, je suis à jeun depuis le matin. La faim -peut-être! - -C'est ce sang sur mes mains qui m'a troublé! Pourquoi? Je ne suis pas -Macbeth et n'ai point les remords qui déchirent son âme. Ils ne peuvent -rien contre moi, les fantômes dressés, mes mains sont pures de toute -souillure, mes pauvres mains blanches d'autrefois, maintenant crevassées -et rugueuses, habituées à se servir elles-mêmes... - -Quelle folie! Allons, Freddy, mon vieux camarade, tu t'es promis un -Balthazar... Qu'attends-tu? Les viandes sont prêtes, le vin est tiré... - -Je veux me mettre en gaîté, le bouchon saute, le vin blond fait une -mousse blanche. - -Ah! ça va mieux! Par tous les diables, vive la vie! et je chante: - - Nargue la tristesse - Et l'ivresse, - Chasse pour aujourd'hui - Les ennuis... - -D'un trait, je vide mon verre, je vous dis que cela va beaucoup mieux. A -nous deux... et je plante mon couteau dans la chair savoureuse... - -Je suis un maître coq fameux, je me décerne, sans modestie, des -compliments que mon orgueil accepte. - -Dommage d'être tout seul! - -Hein! Quoi? Qui a parlé? Je me dresse, le couteau à la main... J'ouvre -la porte: personne, je suis fou... ce soir... qu'est-ce que j'ai -donc?... - -Je me rassieds, ou plutôt je retombe accablé sur l'escabeau de bois... -Un mince filet de fumée s'élève de la viande... des globules blancs -montent, montent du fond du verre. La viande est fade, le vin mauvais. -Je n'ai plus faim, je n'ai plus soif. - -Mon Dieu! mon Dieu! épargnez-moi, éloignez de mon cerveau l'affreuse -bête qui ronge; je la sens, elle arrive, elle vient, elle est là... -J'entends le travail obscur de ses pattes... Sournoise, elle s'avance, -tâtant le chemin de ses frêles antennes... - -Moi qui n'ai pas reculé devant le grizzli des Rocheuses, j'ai peur. Je -suis tout seul, Seigneur, ne m'abandonnez pas! tout seul, tout seul, -perdu dans l'immensité blanche de la terre polaire... - -Que faire? Que devenir? La fièvre bat à coups précipités mes poignets et -mes tempes... J'ai chaud et je claque des dents. - -Si je mourais là, par aventure, qui le saurait? Personne. - -Non, non, je ne veux pas, je ne veux pas... Au secours, quelqu'un, -venez, venez... je ne veux pas rester tout seul. - -Maman, maman, j'ai peur de la méchante bête. Je ne puis rien contre -elle, elle ronge mon cerveau, vrille ma tête, elle se repaît de ma -chair, lambeau par lambeau... - -J'ouvre la porte et je hurle dans la nuit: - ---Tempest, ici, Tempest... - -Le chien, me croyant en danger, accourt l'aboi furieux. - ---Entre. - -Peureuse, craignant d'être battue, la bête passe... - ---Mais non, mon pauvre vieux, je ne veux rien te faire; viens, mon -chien, viens près de moi, plus près encore. - -Tempest a mis son museau sur mes genoux, ses bons yeux me guettent, -étonnés; je lui parle, je lui dis des choses insensées sur un ton -tellement lamentable qu'il se met à hurler d'un sanglot continu... - - * - - * * - -Ma voix s'est tue. L'emprise de la bête est définitive. Elle agrippe mon -cerveau, aspirant toute ma volonté... Il n'est pas possible de lutter. -Je le sais par expérience. Je suis comme un vêtement vide. Tout sombre -dans la nuit terrible. Et l'effroyable cauchemar commence. - -L'ancienne croyance au démon tentateur, elle est là. L'esprit du mal qui -rôde, c'est lui. Il est multiple et divers. Le chacal de Paphnuce, les -larves d'Antoine, le serpent d'Eve, le démon de Jésus, le cafard du -légionnaire, la bête d'orgueil et de proie... C'est lui, lui. - -Lui qui nous fait chercher l'impossible, qui insuffle le doute à notre -âme, lui qui gâche toutes nos joies, lui qui fait que nous ne sommes -jamais satisfaits de nous-mêmes. - -Allons, va, hante ma cervelle, épuise ma matière grise, repais-toi du -suc de ma chair. - -Que ton marteau frappe, frappe, frappe ma boîte cranienne. Va! forgeron -mauvais, poursuis ta funeste besogne: - - Aux enclumes du mal notre cœur s'est forgé, - L'oubli, ce forgeron terrible s'est vengé... - -Oui, j'ai cru oublier, j'ai cru pouvoir effacer de ma vie les moments -pénibles. J'ai cru, en mettant entre moi et le passé huit mille lieues -de mer et de terre, avoir rompu à tout jamais le lien qui me rattachait -au monde civilisé, déchiré la page du livre de ma vie. - -Ah! simple que je suis! - -Les voilà, les voilà, les souvenirs anciens, ils sont rangés dans mon -cerveau, un à un, comme les sarcophages dans les catacombes. La bête -tire le rideau et la scène s'anime... Et les pantins, qui sont des -hommes, s'agitent. Tous les types de l'éternelle comédie humaine -défilent, même ceux qui ont échappé à Molière et à Balzac. - -Et dans la nuit s'éveillent les noires jalousies. - -Le jaloux est là, ce n'est plus cette vieille loque de Bartholo... c'est -Pierrot, peut-être, joué par Arlequin, oui, c'est Pierrot, il est si -pâle... Il guette par la croisée celle qui ne vient pas, son oreille -écoute les bruits de la rue, mais ce n'est pas le toc-toc du haut talon -qui martèle le pavé... S'il fermait les yeux, le malheureux! il verrait -celle qui est toute sa joie dans des bras mercenaires. Il pourrait dire -la rue, le numéro, l'étage et s'il écoutait à la porte, il entendrait -des phrases toutes faites et bien connues; s'il tournait le loquet, il -la verrait Elle, son Idole, ravalée aux pires caresses. - -Et dans le cerveau, la bête promène ses antennes sur tous ces tableaux -afin que rien ne reste dans l'ombre. - -Tout est précis. Le bruit des baisers, je les perçois; les beaux regards -sombres où brillent deux paillettes d'or, je les vois; je vois aussi les -lèvres comme une fleur rare où la pourpre du soir met un reflet -sanglant. - -Cette chose qui fut mienne, que j'ai façonnée de mes mains, à laquelle -j'ai insufflé mon rêve, cette chose-là gît au ruisseau avec les -bassesses humaines. - -Pitié! ne me fais pas voir cela, Bête! - -Et la Bête ricane. - -La lumière chasse le troupeau des nuages nocturnes et le soleil surgit, -dans un éblouissement. J'ai la hantise du soleil, j'ai faim de lui dans -ma nuit polaire. - -Ce n'est pas Toi, cette tache laiteuse qui roule dans le ciel blafard, -c'est ta contrefaçon... un esprit malin a ravi ta couronne de gloire, ou -bien c'est toi qui, pour ne pas voir ces terres désolées, as replié le -double éventail de tes rayons. - -Grand Roi, on t'a pris ta chevelure lumineuse et tu montes, chauve, au -zénith de mes jours. - -Oui, rappelle-moi que tu existes, resplendissant, là-bas, tout là-bas, -et que tes flèches dansent sur la mer latine... Les criques au creux des -rochers rougeâtres... les golfes pleins d'ombres bleues, et la maison -toute blanche sous sa calotte de tuiles rouges avec, montant la garde, -les platanes feuillus et le fuseau vert sombre des cyprès immobiles. De -ma chambre d'enfant, on aperçoit la mer qui étincelle comme une épée -nue; sous l'ardent soleil, les barques mettent une tache brune, et la -tache vive des voiles triangulaires. - -Petite chambre, d'où mes rêves puérils sont partis, où mon sommeil a été -bercé au rythme des vagues, où j'ai tremblé de peur, dans la crainte des -vents qui passaient en rafales, courbant les hautes cimes et livrant -bataille à la mer jusqu'à ce que la mer se soulève furieuse et démente. - -Mais le soleil revient chauffant la garrigue pierreuse, tordant les -ceps, lourds de grappes, et sur la route blanche des filles saines -passent en chantant. - -La page tourne, l'ardeur s'atténue, c'est un soleil plus frileux et plus -pâle, sa lumière diffuse enveloppe la grande ville qui, peu accoutumée, -se réjouit. Et Paris apparaît, pas le Paris turbulent et luxueux, ni le -Paris ouvrier, un seul coin surgit de l'ombre: la pointe de l'île de -Saint-Louis. - -Je n'ai jamais pénétré dans l'île et soudain une envie furieuse me prend -de la voir, tout de suite, tout de suite. - -Je me lève si brusquement que Tempest aboie: - ---Ah! oui, te voilà, viens. - -Je sors, le fouet en main. - ---Allons, garçons, debout. - -Les chiens surpris surgissent de leur trou, mal éveillés et secouant la -neige qui tombe de leur poil. Plusieurs bâillent et étirent leurs pattes -de devant. - -Tempest, inquiet, rôde autour de moi, je le bouscule, il se plante à -trois pas et me considère tout étonné. - -Non, je ne resterai pas une minute de plus. Je veux partir, je veux -partir maintenant. Je serai à Dawson dans deux heures, je réglerai mes -affaires; dans huit jours, je serai à White Horse où je prendrai le -train qui me conduira à Skagway; avec un peu de chance, je rencontrerai -bien un steamer descendant la côte qui en dix jours me mettra aux quais -de Vancouver. Là, le Canadian Pacific Railway par le Fraser Canyon, -Banks et Calgary, la frontière américaine et New-York, cinq jours de -chemin de fer. La «Transatlantique» aura bien quelque _Rochambeau_ ou -_Touraine_ accotés et si la mer est bonne, dans neuf ou dix jours tout -au plus je débarquerai au Havre. - -Si l'on arrive dans la nuit ou à l'aube, je pourrai prendre l'express de -sept heures ou de neuf heures. Dans les deux cas, je serais à Paris vers -midi. - -Mentalement, je calcule les probabilités; oui, tout s'arrange pour le -mieux, je serai à Paris pour déjeuner. C'est drôle. Cette certitude -amène une détente et un apaisement. - -Je suis sûr de moi à présent, j'attelle mes chiens sans impatience et, -comme je lance mon traîneau sur le _trail_, je me surprends à siffloter. - - * - - * * - -Mais la bête ne lâche pas sa proie. Au premier mille, elle reprend son -martèlement régulier, comme pour dire: c'est moi, je suis là, je ne suis -pas partie... - -Je fais donner à mes chiens toute leur vitesse, j'entends leur souffle -rauque. - -Je sens des picotements dans mes yeux, et j'ai la sensation d'avoir des -aiguilles piquées dans le crâne... Tiens, j'ai oublié ma toque de -loutre. Que m'importe!... La pointe de l'île Saint-Louis est là, toute -proche, un effort encore et je l'atteindrai... - ---_Mush, mush on, boys..._ - -J'use du fouet. Les chiens, inaccoutumés, essayent de se mordre les uns -les autres. Je suis debout dans le traîneau, hurlant des choses -insensées; les bêtes affolées tirent sur les harnais, en hurlant. - -L'île Saint-Louis est là. Enfin, j'aperçois ses lumières. - -Un trait s'est rompu. Les chiens roulent, le traîneau verse... Je me -relève, je me tâte machinalement, rien de cassé, tout va bien... - -Soudain, une voix goguenarde prononce à mes côtés: - ---Vous menez comme un fou, garçon; à ce train-là, je ne vous donne pas -trois milles avant d'avoir claqué vos bêtes... - -Dans la nuit, des inconnus approuvent. - -Alors moi, qui passe pour le plus sage, le plus calme, le plus raisonné, -des mineurs du Yukon, je vais droit à celui qui a parlé et avant qu'il -soit revenu de la surprise, je lui envoie un crochet à la mâchoire qui -l'étend dans la neige boueuse qui couvre la Troisième Avenue. - -Je me suis attaqué à Boby, celui qu'on appelle Boby le rouge, non parce -qu'il est un méchant homme, mais parce qu'il est d'une riche nature et -très haut en couleur. - -Boby se relève, c'est un colosse important, il est encore un peu ahuri. -Posément, tranquillement, avec sûreté et précision, il m'envoie une -suite de coups de poings que je pare avec difficulté. - -Mes jambes se dérobent et je m'affaisse. Ma tête porte sur un des patins -de cuivre du traîneau... - -Lorsque je reprends mes sens, je suis chez moi, dans ma hutte; une -grande ombre va et vient avec des gestes gauches et brusques. - -C'est Boby le rouge qui s'est constitué garde-malade; ses énormes mains -portent, avec précaution, la théière et le bol... - ---Ah! vous voilà revenu, garçon, je n'en suis pas fâché; depuis deux -jours, vous commenciez à me donner des inquiétudes. - -«Tenez, buvez ça. - -Avec des prévenances maternelles, le bon géant me soulève et me fait -boire une mixture de sa composition où le gin et le whisky jouent -certainement les premiers rôles. - -Deux grosses larmes tombent de mes yeux. Et je pleure, je pleure, je -pleure... - ---Ça, c'est indispensable... conclut le rude mineur. Sans ça, ça vous -crève... Je les connais ces coups-là... Pleurez, mon garçon... pleurez -tout votre saoul... ça noie la bête-qui-trotte-dans-la-cervelle-des- -hommes-qui-vivent-dans-la-solitude... - -«Vous m'avez décoché un maître coup de poing; savez-vous qu'on les -compte, ceux qui ont envoyé Boby sur les épaules? Mais non, mais non, je -ne vous en veux pas, mais sachez bien une chose, c'est qu'il est heureux -que je n'entende pas le français, car depuis deux jours vous m'en avez -fait des confidences! - -Et Boby m'ayant fait avaler une seconde bolée de son remède, je retombe -assommé sur ma couche, cependant que mes oreilles perçoivent assez -distinctement un bruit saccadé. C'est Boby qui rit en disant: - ---Il est véritablement prouvé que la Bête noire ne supporte pas le -whisky!! - - - - -XI - -L'HOMME QUI TROUVA UN MAMMOUTH - - ---En ce temps-là, vous m'excuserez, je parle comme un évangéliste, mais -je ne sais vraiment par quel bout commencer mon histoire... En ce -temps-là, c'est une expression fort commode, cela permet de rassembler -ses idées et de chercher ses mots. - -«En ce temps-là... Damnée jambe! Voulez-vous, sir, arranger mon coussin? -Là, merci. Je suis très fâché... J'emprunterai, s'il vous plaît, votre -blague. _Thanks._ - -Et Gregory Land écrase avec son pouce, dans la paume de sa main, le -tabac qu'il roule ensuite en boule, laquelle boule il place, -consciencieusement, dans sa bouche. - -Gregory Land, le postier, l'intrépide coureur des bois, est mon hôte -depuis déjà trois semaines. Une chance qu'il a eu de se casser la jambe, -non de se casser la jambe, je m'exprime mal, mais de la casser à un -mille de ma cabane. Un mauvais virage pris par ses chiens. - -Et, depuis trois semaines, je fais le rebouteux et le garde-malade. Dire -que c'est une double sinécure serait mentir, car Gregory est bien le -patient le plus impatient qu'il soit. - -Ne parlait-il pas, dès le lendemain, de repartir! Heureusement qu'une -bonne fièvre est intervenue à temps, qui l'a calmé pour quelques jours. - -Depuis, il est beaucoup mieux et passe son temps à boire mon whisky: -c'est souverain, prétend-il, pour les cassures, à chiquer mon tabac et à -le fumer lorsqu'il est las de le mâcher. - -Parfois aussi, il me conte des histoires. Le plus souvent, il fait les -trois choses à la fois. Ainsi présentement, la bouteille de whisky est à -portée de sa main, il mastique sa chique et commence: - ---En ce temps-là... - -Ce sont non des histoires, mais l'histoire de ces temps héroïques où -l'homme était seul, ici, à se battre contre les éléments. - -Le froid terrible, la faim, la soif, la fatigue, le surmenage, le combat -de tous les instants pour mater la nature et essayer de lui ravir sa -proie. - -Pour les exploits de deux villes rivales grandes comme le demi-quart -d'un quartier de Chicago, les Grecs ont persuadé au monde, pendant des -siècles, qu'ils étaient un peuple admirable. Des artistes, des -philosophes, des orateurs et des poètes ont chanté leur «gloire -immortelle». Oui, mais au commencement était Homère, et: - - Trois mille ans ont passé sur la cendre d'Homère - Et, depuis trois mille ans, Homère respecté - Est jeune encor de gloire et d'immortalité... - -Quel Homère dira l'abnégation et le courage, la volonté et l'énergie de -ces hommes qui partirent à la conquête de la moderne toison d'or, -n'ayant devant eux que des mondes inconnus, des solitudes vierges se -perdant à l'infini dans des milliers de lieues de neige? - -L'or qui, dans les villes, coule entre les doigts comme l'eau primitive, -ne laisse pas de trace. - -L'or! Tout ce qui s'achète et tout ce qui se vend... Sait-on ce qu'il a -coûté de patience, d'attente, et de longue espérance au mineur -solitaire! Les compagnons d'Ulysse sont changés en pourceaux, -avilissement de l'intelligence par la matière. - -Vous n'avez pas eu de poète pour vous chanter, aventuriers de tous les -mondes, qui vîntes au matin sur la «terre qui paye» pour y chercher -sinon fortune, du moins l'assurance d'une vie libre, loin des règles -étroites de nos civilisations. - -Aucun artiste n'a gravé nos exploits au Temple de Mémoire, et vos -douleurs et vos joies ne seront à jamais immortelles. - -Pas de Parthénon pour vous, ni de Panathénées! Mais combien plus -simples, plus émouvants sont vos tumulus de pierre qui bossèlent, çà et -là, les plaines neigeuses, indiquant au passant qu'un homme dont -personne ne saura le nom dort son dernier sommeil au cœur même du grand -silence blanc. - -Je songe à toutes ces choses cependant que Gregory prépare une -combinaison savante d'alcool, dont il prétend avoir seul le secret. - -Il ferait la fortune d'un marchand de recettes, cet _old fellow_ de -Gregory Land. Il connaît trois cent quatre-vingt-trois manières de -fabriquer les cocktails, et cent vingt façons de cuire le maïs; il sait -l'art d'apprêter les peaux blanches et à longs poils des phoques -nouveaux-nés, et les prières pour les morts de toutes les tribus -indigènes, depuis les Esquimaux Innuits qui campent sur les bords de -l'Océan Glacial jusqu'aux Ingalit, ces Indiens qui, venus des Rokies, -vivent à l'est de l'Alaska. - -Il entretient des relations d'amitié avec les Tenankoutchin, qui ont la -figure peinte et dont les terrains de chasse suivent le cours de la -Tanana. Il déchiffre les totems Thlinkits comme un vieil indigène, il a -l'esprit bourré de statistiques d'une précision étonnante et, ce qui est -mieux, Gregory connaît le cœur des hommes. - -Je pense, en moi-même, que ce postier est un drôle de corps et, tout en -l'écoutant bavarder, je fais trois parts de ma «paye». - -_Nuggets_ les pépites, _gold dust_ les parcelles d'or plat, et _flour -gold_ l'or fin, la poussière d'or, que je serre précieusement en des -petits sacs de cuir. - ---Vous avez une belle «paye» aujourd'hui. Vous n'avez point perdu votre -temps; la jolie breloque que voilà! - -Et Gregory fait sauter dans sa main ma dernière trouvaille, une pépite -grosse comme une amande. - -Le postier l'examine en connaisseur, entre le pouce et l'index, puis, -délicatement, il la pose sur le bord de la table en disant: - ---Vous en avez là pour cinquante dollars. Prenez toute votre chance -jusqu'au bout, c'est de toute justice, mais j'avais, je crois, commencé -une histoire. - -Il se recueille et, pour la dixième fois, il répète: - ---En ce temps-là... - -J'éclate de rire. - ---Vous avez raison de vous moquer, _old chap_, mais je sais plus long -que le commencement... En ce temps-là... les bouches de la Renommée -apprenaient à tous les propre-à-rien, qui sont des propre-à-tout, de la -machine ronde, que l'or poussait en Alaska comme blé en juillet dans les -champs du Manitoba; il n'y avait qu'à se baisser pour emplir ses poches. -Un trappeur du bout de son soulier avait trouvé une pépite grande comme -un œuf de cane; un autre, en creusant pour tendre un piège, avait mis à -jour un filon... Et les imaginations de galoper. - -«Le bassin du Yukon fut bientôt envahi par une foule d'apprentis -richards. Je ne vous dirai pas ceux qui sont tombés en route, ceux qui -ont fait en quelques jours des fortunes scandaleuses, et qui les ont -reperdues en quelques heures; ceux qui, plus malins, laissaient -travailler les autres et les attendaient posément au retour dans les -passes de White Horse et dans les bouges de Skagway. - -«Ce fut une belle époque. J'en étais, moi qui vous parle. Oui, j'en -étais. - -Et Gregory redresse le torse fièrement, ce qui déplace sa jambe et lui -arrache un cri... Mais, déjà, il poursuit: - ---Et les mains que vous voyez là ont aidé à brancher pas mal de mauvais -garçons. Dame! Il fallait faire la police soi-même, le gouvernement--que -Dieu garde!--ne prétendait pas encore se mêler de nos affaires. - -«A Rome, il faut agir comme les Romains, ce que vous traduisez, je -crois, dans votre langue, par: «Il faut hurler avec les loups.» - -«Je hurlais donc ainsi que vous dites. Je travaillais, je gagnais de -l'or que je reperdis, je bus pas mal de gin et de whisky dans tous les -saloons disséminés depuis la source du Yukon jusqu'à la Porcupine. - -«Si j'ai vu des choses étonnantes! Etonnantes est le mot. Tenez, et -c'est pour cela que j'ai commencé mon histoire, la plus curieuse, -assurément, est l'aventure de celui qui, étant venu pour chercher de -l'or, n'en trouva pas et fit fortune tout de même. - ---Hein? - ---Ah! ça vous intéresse donc mes histoires? Mon coussin, ici, s'il vous -plaît. _Thanks._ Un peu de whisky? Non? Alors une part pour vous et une -part pour moi. - -Gregory Land prend son temps, avale son alcool à petites gorgées, cligne -de l'œil de mon côté, puis il continue: - ---La chose est arrivée sur la Lewis River; trois cents mineurs en furent -les témoins qui pourraient attester que je vous dis la vérité et non des -contes pour endormir les enfants. - -«Patrick Packing, un Irlandais naturellement, était un bon géant roux, -doux comme une petite fille, comme une petite fille qui aurait bu sa -bouteille de whisky tous les jours ou plutôt tous les soirs; c'est le -soir que Patrick buvait. Mais il tenait confortablement la boisson et -gardait son égale humeur. On l'estimait beaucoup dans notre camp, mais -ce n'était pas un garçon qui avait de la chance. - -«Il avait acheté pour cent dollars toute une colline. Il s'usait à -l'ouvrage, peinant, piochant, minant, s'abîmant les yeux à chercher la -plus petite parcelle d'or; mais de l'or, pas ça, m'entendez-vous, pas -ça, pas une once. - -«A droite et à gauche, ses compagnons ramassaient «de la paye» comme ils -voulaient. C'était à se cogner la tête contre le rocher. Patrick ne fit -pas cette stupide chose, ce en quoi il agit raisonnablement. - -«--Ça viendra», répétait-il avec philosophie. - -«Ça vint, en effet. Un après-midi, il avertit les camarades d'avoir à -s'éloigner. Il voulait faire sauter une mine assez importante, assurant -que certains indices lui révélaient avec certitude un filon. - -«Il alluma sa mèche et vint se mettre à l'abri avec ses compagnons. La -mine réussit à merveille, et lorsque la fumée se fut dissipée, la -colline apparut comme coupée au couteau. Un trou béant s'offrait; on -dégagea l'entrée, et Patrick et ses amis pénétrèrent dans une immense -caverne. Mais, dès qu'ils eurent fait quelques pas, ils reculèrent, -épouvantés. - -«Patrick, en bon Irlandais, se signa et revint affronter le péril; il -put se rendre compte alors qu'il se trouvait en présence d'un -gigantesque mammouth. - ---_Yes, sir_, un mammouth, un vrai mammouth, en chair, en peau, en -poils, en os, et en ivoire. - -«Un de ces mammouths qui, à l'époque tertiaire ou quaternaire, furent -les souverains du monde. - -«Il était là, admirablement conservé, effrayant, monstrueux, splendide; -il avait de longs poils formant crinière sur le dos; sous ces poils, on -apercevait une bourre laineuse; mais, ce qu'il avait de magnifique, -c'était ses défenses, des défenses énormes et contournées en spirales... -Patrick les mesura. Elles avaient trois mètres quarante-deux, oui, trois -mètres quarante-deux, _exactly_. - -«Jack London, que j'ai connu ici et qui était le meilleur compagnon de -la terre--il est mort aujourd'hui et son âme est dans la paix du -Seigneur!--Jack London a raconté comment un certain Thomas Stevens, qui -fut son hôte toute une soirée, avait tué le dernier mammouth. La chose -s'était passée fort simplement. La bête avait écrasé les sept petits -chiots de la chienne Klooch. Pour se venger, Thomas Stevens avait -pourchassé l'animal, l'empêchant de boire, de manger, de dormir; et, le -faisant tourner en rond dans une vallée, comme dans un cirque, pendant -des jours et des nuits, le mammouth était mort d'épuisement et de -fatigue. - -«Mais Jack London lui-même conseille à ses lecteurs de croire au récit -de Thomas Stevens sur parole. - -«Aux incrédules, il dit d'aller à la recherche du célèbre chasseur -qu'ils trouveront certainement entre le cinquante-troisième degré de -latitude nord et le Pôle, à moins que ce ne soit sur la côte orientale -de la Sibérie ou les confins les plus reculés du Labrador. - -«Donc, le mammouth de Jack London pour beaucoup est un mythe. Mais ce -qui était une réalité, c'était le mammouth de Patrick Packing. Chercher -de l'or et trouver un animal d'avant le déluge, c'est une chose peu -ordinaire. - -«Les mineurs se moquaient de Patrick, lui demandant si c'était là «les -indices certains d'un filon». - -«Patrick laissait dire. Il réfléchissait. Un matin, il confia son -terrain et son mammouth à un camarade, puis il partit. - -«Le camarade en profita pour faire payer un dollar à ceux qui voulaient -voir l'animal; pour deux dollars, on avait droit à l'un des poils. - -«Tenez, regardez cette chaînette tressée: ce sont des poils du mammouth -de Patrick. En vérité. - -«Les jours passaient après les jours. Enfin, Patrick revint. Ce fut un -événement; il était accompagné de véritables gentlemen, des vieux à -lunettes, qui discutaient en agitant leurs bras qu'ils avaient courts. - -«Ils se disputaient avec des mots latins. - -«Ils parlaient de protapirus, ancêtre hypothétique, d'ypotapirus, -grand-père des éléphants et des artiodactyles; un autre assurait qu'ils -étaient en présence d'un spécimen unique de chœrodonte non moins ancêtre -et non moins hypothétique que le protapirus. - -«Un grand maigre, qui avait l'air d'un porte-manteau enredingoté, -certifiait que c'était un proproboscidea, ce à quoi répliqua vertement -un bon gros tout réjoui, traitant «son cher confrère» d'ignare, attendu -que le proproboscidea n'avait, paraît-il, qu'une trompe rudimentaire. - -«Ils échangèrent des propos aigres-doux et faillirent en venir aux -mains; il fallut s'interposer. - -«Enfin, après avoir cité Pohlig, Falconer, Gaudry, Brehm, Ameghino, Cope -et parlé de lombrifrons, ganesa, insignis, hysudricus, namadicus, -angustidens, trigonocephalus, méridionalis, et pentalophodon, et passé -tour à tour de Java à l'Inde, de l'Inde à la Chine, de la Chine à -l'Europe, après un crochet en Afrique, ces honorables gentlemen -tombèrent d'accord pour déclarer qu'on se trouvait en présence du -Mastodon américanus et mirificus de l'Amérique du Nord, contemporain de -l'Elephas primigenius, lesquels vivaient, comme chacun sait, à l'époque -quaternaire, à moins que ce ne soit dans le miocène supérieur, peut-être -bien aussi dans le pliocène. - -«Finalement, on sut que Patrick avait échangé son mammouth contre un -chèque de cinquante mille dollars... C'était un bon _business_. - -«Aujourd'hui, le mammouth est au Muséum et Patrick, avec ses cinquante -mille dollars, vit comme un homme heureux dans une ferme qu'il acheta -dans le sud de l'Irlande. - -«Et comme il faut une morale, conclut Gregory Land, en se versant une -dernière rasade de whisky, je dirai donc qu'avec de la persévérance on -vient à bout de la plus mauvaise destinée. - -«Freddy, mon ami, je vous souhaite de trouver un mammouth. - -«Ce était le filon, ajouta-t-il, en français. - - - - -XII - -LA VALLÉE DU YUKON - - -Ce jour-là, Gregory Land m'assura: - ---Vous n'entendez rien à la géographie. Il est vrai que ça n'est pas une -chose qui s'apprend dans les livres... - -«Lorsque la nouvelle se répandit que l'on avait trouvé de l'or, au cœur -même des solitudes glacées, au-dessus du 60e degré de latitude nord, ce -fut une ruée. - -«Des quatre coins du monde, les aventuriers accoururent pour tenter la -chance. La fièvre de l'or les tenait si fort qu'ils en oubliaient les -rigueurs impitoyables du Grand Nord. - -«Les ports du Pacifique, de San-Francisco à Vancouver, fournirent une -bonne partie des premiers émigrants; du Canada et de la Colombie -Britannique vinrent les autres. - -«Ils remontaient la côte du Pacifique, de Vancouver à Skagway, à travers -le méandre des îles, sur des petits vapeurs trapus ou sur des -embarcations à voiles. Les uns et les autres eurent à affronter les -terribles courants de Prince of Wales, et plusieurs se fracassèrent sur -le granite des roches, traîtreusement tapies au fond des passes. - -«Aujourd'hui, les passes ont été explorées, les sondages ont permis -d'éviter les fonds pernicieux, quoique, par les grandes marées, la -traversée est encore des plus périlleuses. - -«Les hommes qui, en 1897, débarquèrent sur la plage boueuse de Dyea ou -de Skagway, n'étaient pas au bout de leur peine. - -«Quelques cabanes de bois groupées au pied de la Pink Mountain, un -misérable ponton sur pilotis, telle était Skagway. - -«Pour atteindre les terrains aurifères, la «terre qui paye», selon -l'expression pittoresque des premiers mineurs, il fallait franchir la -redoutable White-Pass. De Skagway à White-Horse, il y a cent onze milles -par une route affreuse, surplombant l'abîme de huit cents à neuf cents -pieds. - -«Aujourd'hui, une compagnie audacieuse a agrippé un chemin de fer sur -les aiguilles et les arêtes des rochers de basalte. Par quel prodige, à -la suite de quels efforts inouïs, la volonté de l'homme a-t-elle pu -s'affirmer? Les centaines de cadavres des ouvriers que la White-Pass -engloutit pourraient seuls répondre. - -«Les mineurs, pour franchir la Passe, confiaient leur destinée soit aux -traîneaux que les chiens tiraient le long du _trail_, soit à des -embarcations légères qui devaient résister au tumulte des eaux, aux -chutes des rapides, aux sournoiseries des brisants. - -«La neige, les glaciers, les gouffres s'ouvrant tout à coup et avalant -hommes, chiens et traîneaux, quarante degrés sous zéro n'eurent pas -raison de l'énergie de ces farouches pionniers, qui avaient résolu -d'arracher son secret à la terre mystérieuse. - -«La folie du Klondike les soutenait; nombreux furent ceux qui tombèrent, -mais d'autres arrivaient qui réussirent leur aventureuse performance. - -«Là où rien n'existait que la solitude vierge, sur les berges de ce -Yukon, le plus important, le plus grand des fleuves nord-américains du -Pacifique, se dressèrent des campements qui, bientôt, devinrent des -villes. - -«Une chose remarquable: dès que la «terre payante» était découverte, les -mineurs arrivaient, attirés par la lueur fauve de l'or comme par la -lumière, et avec eux, ces hommes amenaient toujours une ou deux dynamos, -on posait des fils et les paysages du Grand Nord s'agrémentaient bientôt -de poteaux qui sont comme le symbole de la puissance de l'homme. -Télégraphe, téléphone, courant électrique, les fils se greffaient -parallèles sur les croix de Saint-André clouées au faîte des sapins à -peine ébranchés. - - * - - * * - -«Le Yukon qui, en été, a un débit formidable, plus de vingt-cinq mille -mètres cubes à la seconde, est long de trois mille trois cents -kilomètres (de sa source jusqu'à l'embouchure de son bras principal, le -Yukon formant un vaste delta). Il prend sa source au col qui porte le -nom du géodésien français Périer, à mille deux cent cinquante mètres -d'altitude. - -«Son bassin crève les frontières officielles de l'Alaska, empiète sur -les territoires du Canada et couvre une étendue de plus d'un million de -kilomètres carrés (deux fois la superficie de votre France). - -«En hiver, par les grands froids, le fleuve est gelé, parfois à bloc, -c'est-à-dire jusqu'au fond de son lit. En été, il est navigable jusqu'en -amont de sa jonction avec la Lewis river. C'est-à-dire sur plus de trois -mille kilomètres. - -«Les mineurs bloqués à Dawson attendent avec impatience l'époque de la -débâcle qui leur permet d'espérer la venue des bateaux de -ravitaillement. - -«C'est un spectacle féerique dans le mystère de ces contrées -silencieuses que celui du craquement monstrueux qui annonce le dégel. - -«Sous la rude poussée du fleuve, la glace casse, les blocs se heurtent, -s'entre-choquent et se précipitent. On dirait un combat de monstres -antédiluviens. Au lac Labarge, la sensation est grandiose: c'est la ruée -des blocs qui essayent de passer tous à la fois; malheur à l'embarcation -du pilote inhabile qui, impatient, s'est aventuré sur le fleuve avant -que les temps soient révolus! - -«Dès sa source, dans la région volcanique qu'il a à traverser, il forme -de nombreux lacs qui sont d'anciens cratères. - -«La pureté des eaux est telle que le paysage s'y reflète comme dans un -miroir; ce fait a frappé les premiers pionniers; aussi, les _mirrors -lakes_ sont légion dans toute la vallée. - -«Le Yukon descend les pentes rocheuses des monts Chilkoot; ses eaux -s'enfuient, dans des couloirs, sombres et tortueux, étranglés dans les -immenses parois à pics des roches de basalte; elles sautent de cascades -en cascades augmentées par les eaux des torrents issus des glaciers. - -Gregory Land prend sa respiration, puis il repart sur le ton d'un maître -d'école: - ---Il reçoit à droite et à gauche, d'importants affluents, la Hotalinqua, -la Newberry, la Big Salmon-River, la Pelly, la Lewis, puis en aval de la -traversée des Rocheuses, la Stewart et la Porcupine (dont la vallée se -profile parallèle à la rive de l'Océan Polaire), la Tanana, la -Cooper-river, la Koyukuk, qui vient des toundras. - -«Là, il atteint 2.500 mètres de large; on pourrait croire qu'il va se -jeter dans la baie de Norton, dont il est séparé par une quarantaine de -kilomètres. Mais non, il tourne brusquement vers le sud-ouest, puis vers -l'ouest, remonte au nord et se sépare enfin en plusieurs branches qui -forment un delta. - -«Les rives de ce delta changent constamment du fait de l'apport -considérable d'alluvions, mais aussi (et surtout) du fait de l'érosion -causée par les glaces. - -«Les énormes blocs minent la rive, la mangent peu à peu, et la font -écrouler dans les flots. - -«Parfois, l'embâcle tardant, il y a des conséquences inattendues: les -saumons ne peuvent remonter le cours des diverses branches du fleuve, le -frai ne peut se faire et les populations indigènes souffrent cruellement -de la faim. - - * - - * * - -Le postier boit une rasade et poursuit: - ---Dawson, qui s'étend sur plus d'un kilomètre le long du Yukon, est -aujourd'hui une ville importante. - -«Ce n'est plus le camp des mineurs où certain hors-la-loi célèbre dans -les annales de la cité imposait autrefois sa volonté. - -«Ses rues numérotées coupent à angle droit (selon la mode américaine), -huit avenues. Dawson qui, à l'époque héroïque, s'enorgueillissait de ses -bars fameux, le Northern, l'Exchange, le Monte-Carlo, a maintenant des -églises, des temples, un vaste bâtiment postal, qui encombre la -Troisième Avenue, des trottoirs en bois, et si la ville a perdu en -pittoresque, certes elle a gagné en sécurité. - -«Encore quelques années et le vieux Yukoner, chaussé de mocassins en -peau de wolverine, aux fourrures lépreuses, revêtu de l'indispensable -_overall_ en grosse toile imperméable bleue ou kaki, retenu aux épaules -par de courtes bretelles, le vieux Yukoner, aux gants de cuir fourrés -serrés au-dessus du coude, ne sera plus qu'un souvenir. - -«Et le soir, dans un hôtel confortable de la Cité de l'or, devant un feu -clair, les belles dames en quête de sensation ou les beaux messieurs -neurasthéniques entendront conter les exploits légendaires de ceux qui -ouvrirent, à force de courage, les portes mystérieuses de la Terre de -l'Eternel Silence.» - -Gregory Land soupira... et pour chasser ce tableau désolant, il s'offrit -un double Martini cocktail. - - - - -XIII - -PUSH, CHIEN D'ALASKA - - ---La chose avait été décidée dans un bar de Dawson, le Monte-Carlo, si -vous voulez des précisions. - -«C'était à l'époque de la «ruée de l'or» où chaque jour, à Skagway ou -Dyea, débarquaient de joyeux garçons qui, sans plus attendre, -remontaient le Yukon afin de prendre la chance. - -«Les uns, les plus riches, achetaient un _team_, c'est-à-dire un -équipage de chiens et un traîneau; les autres, c'était le cas pour la -plupart d'entre eux, chargeaient leur maigre bagage sur leur dos et se -mettaient en route. - -«Les capitalistes n'avaient pas réalisé alors cette chose follement -aventureuse: accrocher un chemin de fer sur le granite des rochers à -pic. - -«Combien de compagnons sont restés dans les gorges de la White-Pass, -combien ont fini là leur rêve de richesse! - -«La terre du silence garde son secret. - -«Mais ce n'est pas là l'histoire, il importe peu de philosopher; sachez -seulement que ceux qui essayèrent de franchir la Passe et réussirent -cette performance étaient de rudes hommes. - -«Hans Troemsen était de ceux-là. C'était un bon géant blond de -Scandinavie, silencieux et grave. Pêcheur, il avait abandonné sa barque -pour courir sa vie, à travers le Canada et la Colombie Britannique. - -«A Vancouver, il avait entendu parler des découvertes des champs d'or de -Fairbanks et de la Tanana. C'était, si mes souvenirs sont exacts, vers -1902 ou 1903. - -«Hans Troemsen s'embarqua sur un des vapeurs qui, à travers le méandre -des îles, faisaient le trafic sur la côte du Pacifique entre Vancouver -et Skagway. - -«C'était un garçon économe. Il put acheter un _team_ de six chiens, des -bêtes du Labrador magnifiques, pas trop usées, mais cependant habituées -au _trail_. Il les choisit en connaisseur. - -«De Skagway à White Horse, il y a 111 milles par l'affreuse route que -vous savez surplombant l'abîme de 8 à 900 pieds. - -«A 15 milles à l'heure, le _team_ allait allègrement, Hans excitant ses -bêtes de la voix, dans un anglais un peu rauque. Les chiens tiraient, -l'ongle dur griffant la glace, le cou en avant; je dois vous dire que le -thermomètre marquait 38° sous zéro. - -«N'importe, homme et bêtes allaient; le _sleigh_, glissant sur ses -patins de cuivre, semblait voler, lorsque tout à coup un craquement se -fit entendre. Un vieux Yukoner, habitué de la Passe, aurait pris garde à -cet avertissement. Hans Troemsen, pas. Il supputait ses bénéfices, les -yeux perdus dans le lointain. Et ce qui devait arriver arriva. Un bloc -de glace (rongé par quel monstre invisible?) se détacha qui s'abattit -sur le _team_. - -«Cinq chiens furent écrasés du coup. Hans, que la commotion avait rejeté -contre une roche, gisait la tête ouverte. - -«Ces blessures-là, quand on n'en meurt pas sur le coup, sont sans -importance. Le Scandinave avait le crâne dur. - -«Lorsqu'il revint à lui, ses yeux rencontrèrent les bons yeux clairs du -_wheeler_ (le chien de queue) qui, n'ayant pas de mal, léchait, à petits -coups de langue, le sang qui coulait de la blessure de son maître. - -«C'est de cette heure que data l'amitié de l'homme et de la bête. - -«Hans Troemsen était heureux dans sa malchance. Il eut la bonne fortune -d'être rencontré par le _mail stage_, qui le rapatria. Le soir même, -l'homme et le chien étaient à Dawson. - -«Le pionnier avait perdu tout son bagage, seule sa ceinture de cuir -qu'il portait sur la peau lui restait, et la ceinture contenait encore -quelques beaux dollars. - -«J'en viens maintenant à l'histoire. Donc, ainsi que je vous le disais, -la chose avait été décidée dans un des bars de Dawson: le Monte-Carlo. - -«Il ne faut pas vous imaginer que la Dawson de 1902 était semblable à la -ville d'aujourd'hui. Mais combien plus pittoresque! - -«Naturellement, nous avions eu des bars avant d'avoir une église: nous -avions le Bank, l'Exchange, le Northern, le Savoy et surtout le -Monte-Carlo où, pour un dollar, nous avions le droit de goûter les -charmes de la valse entre les bras d'une _dancing girl, yes, sir_, un -dollar pour une valse. Il est vrai que l'on donnait deux dollars pour un -cocktail; bah! la terre «payait» et la poudre d'or semblait ruisseler -entre nos doigts comme l'eau des _sluice boxes_. Heureux temps tout de -même! - -«Les souvenirs m'emportent, excusez-moi. Or, un soir, au Monte-Carlo, -nous vîmes entrer Hans Troemsen suivi de son inséparable chien Push. -L'entrée du bon géant blond fit sensation. En effet, jamais le -Scandinave ne franchissait le seuil du cabaret. Il était accompagné par -Ralph Harrisson, un mauvais garçon, franc buveur et coureur de filles. - -«--Jésus et le mauvais larron», fit à voix haute James W. Bilt. - -«On rit. Ralph dédaigna l'insulte. Les deux compagnons s'assirent à une -table écartée. L'orchestre mécanique attaquait une polka. On dansa sans -plus prendre garde aux deux hommes. - -«Tandis que nous dansions, un marché était conclu. Hans Troemsen -achetait «sur la chance», c'est-à-dire sans autre information que la -parole du vendeur, un _creek_, à 20 jours de marche de Dawson, du côté -de Ruppert City, sur la Datkeena. - -«On avait trouvé par là de la «paye» en quantité et les terrains -s'enlevaient à coups de dollars. - -«Au moment de régler, Hans, qui était un garçon pratique et méfiant, ne -donna qu'un tiers de la somme, promettant le surplus sur place. - -«Ralph fit bonne contenance, empocha les dollars et promit de conduire -lui-même le nouveau propriétaire. On partirait le lendemain. - -«Hans Troemsen sortit, Push sur ses talons, et Ralph, qui était le plus -enragé _gimbler_ de la terre, entreprit une partie de faro avec quelque -_rushler_... - -«A cent onces d'or le point, Ralph, qui n'avait pas la chance, eut tôt -fait d'être à sec. - -«Le lendemain, néanmoins, il attela son _team_ et partit avec Hans -Troemsen, précédé par Push qui jappait, libre, à la tête de la meute. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -«Deux jours après, dans ce même Monte-Carlo, nous vîmes revenir Ralph -Harrisson. Il était seul et portait un énorme bandage autour de la tête. -Son poignet droit était aussi serré dans un pansement. - -«Il conta l'aventure. Hans Troemsen avait voulu conduire le _team_ à -l'indienne. Peu accoutumé, le Scandinave n'avait pu, à un tournant, -rassembler assez vivement les guides et le _team_ était tombé dans un -ravin; lui, Ralph Harrisson, avait prévu la chute: debout sur le _taku_, -il avait sauté juste à temps, cependant que chiens, homme et traîneau se -fracassaient dans le gouffre. - -«Ralph avait la tête un peu cassée, mais solide; un _team_ qui rentrait -à Dawson l'avait heureusement reconduit vers la ville. - -«Ces sortes d'accidents étaient quotidiens. Personne ne s'apitoya sur la -triste fin de Hans et comme Ralph payait une tournée générale, on le -proclama le meilleur des garçons. - -«Il avait le verre en main--je le vois, tenez, comme si c'était -d'hier--il était accoudé sur le bois du comptoir et tenait son verre de -la main gauche. Il regardait la liqueur à hauteur de son œil et riait -d'un rire qui découvrait une double rangée de dents blanches, des dents -aiguës comme celles des loups. Il buvait et riait et les filles le -trouvaient beau, la tête un peu pâlie dans son maillot de linge... - -«Il allait porter la santé lorsque quelque chose de hirsute se -précipita. - -«De la porte au comptoir, il y avait bien quinze pieds; un seul bond et -l'espace fut franchi. Les buveurs s'arrêtèrent. La chose: un chien -hurlait à la mort devant Ralph. - -«Quelqu'un dit: «C'est Push.» Push? Oui, Push, le chien du Norvégien... - -«Push, heureux d'être reconnu, arrêta son aboiement et remua la queue. -Puis, il se livra à un étrange manège: il allait de l'un à l'autre en -gémissant, des larmes voilaient véritablement ses regards; arrêté devant -Ralph, l'aboiement devenait rauque et furieux. - -«Ralph fit bonne figure, il voulut chasser le chien d'un coup de pied; -mais la bête s'élança, furieuse, sur lui. James W. Bilt le retint, au -vol, par le collier... - -«Il apaisa Push, d'une tape amicale et s'avançant vers Harrisson, il lui -dit: - -«--C'est le chien de votre compagnon? - -«--Oui. - -«--Il n'était donc pas tombé dans le ravin? - -«--Je ne sais... je croyais bien... toutefois... - -«--Oh! - -«D'un geste brusque, James W. Bilt venait d'enlever le pansement; la -tête de Ralph apparut, saine, nette, sans blessure... - -«Se voyant démasqué, le bandit eut un geste vers sa ceinture; il ne put -l'achever, vingt poings s'étaient abattus... - -«Trois garçons partirent sur-le-champ, guidés par Push. Ils suivirent le -_trail_ jusqu'au Yukon. Là, la piste remontait vers le nord; à un jour -de marche, ils reconnurent que le _trail_ avait été abandonné pour une -piste nouvelle... - -«A trois milles du point de départ, dans une gorge solitaire, Push -poussa des gémissements insensés. Il grattait la neige durcie avec ses -pattes... on déblaya la place et l'on trouva d'abord le cadavre des -chiens, gelés à bloc, puis celui de Hans Troemsen, qui avait fini là sa -carrière de chercheur d'or. - -«Comme il portait entre les deux omoplates la trace nette d'une balle, -les trois compagnons revinrent. - -«La justice d'alors ne s'embarrassait pas d'enquête ni de paperasses -inutiles. Pour le surplus, Ralph avouait. - -«Il avait manqué à la loi du Nord, il serait pendu... La chose devait -arriver un jour ou l'autre à un garçon comme Ralph. La sentence ne -l'émut pas. Il avait perdu. Il payerait. - -«On l'amena, un peu hors la ville, en face du Yukon. Là, il y avait un -saule, véritablement confortable pour l'usage auquel on l'employait... - -«Le prisonnier fut amené, mais comme James W. Bilt lisait la sentence, -Push se précipita sur l'assassin de son maître et lui ouvrit la gorge -d'un seul coup. Ce fut précis, rapide, personne n'eut le temps -d'intervenir... - -«Mais, comme Ralph avait été condamné à être pendu, quoique mort on le -pendit tout de même. Car la loi doit toujours suivre son cours... Il -faut qu'il en soit ainsi pour toute chose.» - - - - -XIV - -LA MACHINE A FABRIQUER LES DOLLARS - - ---Jack Nichols? encore un à qui j'ai tenu les brassières. - ---Vous avez été mère nourrice, Gregory? - ---Vous êtes bête. - ---La même chose pour vous. - ---_Thanks._ Je continue. - -Et Gregory Land se cale dans ses coussins. Je sens venir l'histoire. -J'en prends mon parti et je feins de m'absorber dans la coupe d'un -pantalon, que j'essaye de tailler dans une peau de renne, une peau -magnifique, brune et blanche, un vrai porte-bonheur. - -La chose est cependant délicate, je n'ai pas de ciseaux et me sers de -mon couteau de chasse. - -La lame, à mon gré, n'est pas suffisamment effilée. Je la passe -plusieurs fois sur la pierre. - -Ceci n'est pas du goût du postier. - ---Garçon, vous m'agacez les dents. - ---Je suis au regret. - ---Si vous continuez, vous ne saurez pas la suite. - ---Gregory, mon vieux camarade, vous n'avez pas plus envie de vous taire -que moi j'ai envie de traverser les pieds nus le lac Labarge. - ---Dieu me damne si vous savez la fin! - -Ma peau taillée, je m'installe à cropetons devant l'âtre qui crépite, je -sors mon aiguille et je couds. - -Un silence... - -Gregory gigote sur sa chaise. Sa jambe est encore en capilotade. Il -geint... - -Je couds en mesure... Gregory, de ses doigts nerveux, joue une marche -sur la table. - -Je l'accompagne en chantonnant. - -Le postier grogne: - ---Vous n'avez pas plus de cœur que l'ours polaire et encore cet animal a -l'instinct de la famille; ainsi, un jour... - -Voilà mon Gregory lancé dans une autre aventure. - -Je ne puis retenir mon rire. - -Mais comme il remue sa jambe malade d'une façon inquiétante, j'ai peur -pour le pansement. - ---Voyons, _old fellow_, je plaisante. Racontez-la, votre histoire. - ---Vous n'en saurez pas un traître mot. - -Je souris, j'enfile mon aiguille avec attention; à peine l'opération -terminée, il commence: - ---Je vous la dirai tout de même, car elle peut vous servir d'exemple. - -«Jack Nichols, je l'ai vu débarquer au camp de Cariboo. Il me plaisait, -ce garçon à lunettes. Il était timide comme une demoiselle et doux comme -un mouton. Le voyant, je m'étais dit: «En voilà un qui ne fera pas long -feu ici, si personne ne le garde.» - -«J'avais la maladie à cette époque d'être philanthrope, une maladie qui -m'a passé heureusement! - -«J'adopte mon garçon. Je le prends sous mon aile (ce qui est une façon -de parler), et le présente aux camarades; je le conduis moi-même devant -l'ingénieur du Gouvernement et je lui fais acheter une bonne place, vous -pouvez m'en croire. - -«Le malheureux ne savait rien de rien. Mais il avait de la bonne -volonté. - -«Je lui appris, tout d'abord, à reconnaître un terrain aurifère. Ça -n'était pas facile. Il se perdait dans mes explications, Dieu m'a doué -d'une belle patience... - -Je souris à nouveau. - -L'homme patient se fâche. - ---Tout doux, ami Gregory, j'écoute votre cours d'histoire naturelle. - ---Vous en avez bien besoin, vous n'êtes qu'un apprenti. - -Je ne sourcille pas. - -Gregory s'étonne et répète: - ---J'ai dit que vous n'étiez qu'un apprenti. - -Avec un flegme tout britannique, je réponds: - ---Je suis... - ---Oui, Jack ne savait pas discerner un filon de quartz, je lui enseignai -cette chose; je lui montrai le filon coupant les roches métamorphiques -qui sont, comme vous le savez, ou plutôt comme vous ne le savez pas, le -plus souvent des schistes argileux... - -Je poursuis, du ton d'un écolier récitant sa leçon: - ---... Des schistes argileux, talqueux, chloriteux, de couleur verdâtre -ou grisâtre; parfois aussi on le rencontre dans des roches porphyriques, -des gneiss, rarement des granites... - -Je prends la respiration. Gregory m'arrête du geste, cligne de l'œil et -dit: - ---_All right!_ - -Puis un peu présomptueusement, il ajoute: - ---J'ai fait de vous un bon élève. - -«Jack ne pouvait concevoir que, dans ce conglomérat quartzeux qui lui -sert de gangue, il pût y avoir de l'or. - -De l'or... Le soleil de nos vieilles barbes d'alchimistes! De l'or! La -possibilité de satisfaire son désir, de l'or! Le prestige, la puissance, -de... Quelles fâcheuses bêtes que les hommes! - -«Celui dont je parle, véritablement, découvrait le monde. Il avait des -innocences d'enfant. Il fallait voir sa joie lorsqu'au fond de la _pan_ -où il lavait les sables, il vit, pour la première fois, des petits -grains luisants... Il fut tellement satisfait qu'il pleura. - -«Il resta des heures à contempler sa «paye», les yeux fixes, les mains -trembleuses; on aurait dit qu'il voyait quelque chose, comme dans un -miroir. - -«Je lui ai aidé à construire son premier _sluice-box_, son premier canal -incliné, le long d'une centaine de pieds. - -«Je lui expliquai pourquoi il fallait garnir le fond de saillies en bois -et de cavités et pourquoi dans les cavités on mettait du mercure. - -«Il ignorait, le cher garçon, que l'or a la propriété de s'unir au -mercure et qu'ainsi il était plus facile de le débarrasser du sable -granulaire. - -«Du courage? Il en avait, malgré son air chétif, et jetait vaillamment -dans le haut de «la boîte» la matière. - -«Il maniait la pelle avec ardeur. Parfois il s'arrêtait. Je surprenais -alors la même fixité dans ses yeux. Il semblait toujours regarder, plus -loin, dans la vie... Il soupirait, crachait dans ses mains et reprenait -l'outil. - -«Il avait une force de résistance étonnante. Il lavait parfois 18 tonnes -de sable dans une journée! - -«L'eau qui coulait dans le _sluice-box_ semblait soutenir son courage. -Parfois il s'arrêtait et s'amusait à plonger sa main dans l'eau qui -coulait, sans arrêt, entre ses doigts, rapide et insaisissable. - -«J'avais dit: «Avant trois mois, en voilà un qui aura replié bagage et -qui prendra le chemin de Dawson sans espoir de retour.» - -«Les mois passèrent. L'homme tint. Je partis. Après une longue tournée, -je le retrouvai, toujours ardent à la besogne, ouvrant comme un -mercenaire. Avec cela sérieux comme un ministre, jamais au cabaret, -jamais une bonne goulée de whisky qui assomme, jamais une carte entre -les doigts. - -«Il avait pris goût au métier. La joie qu'il avait en lavant sa «paye», -il la retrouvait en regardant ses appareils d'amalgamation qui -tournaient en cadence; il surveillait avec amour son _rocker_, suspendu -comme un berceau d'enfant, recouvert d'une toile grillagée avec, au -fond, un tapis de toile grossière. - -«Le sable aurifère déposé sur la grille, sous la double influence de la -rotation et de l'eau, cédait ses parties les moins grossières qui se -tamisaient, peu à peu, pour ne laisser--l'or étant 18 fois plus lourd -que l'eau--que les pépites sur la toile. - -«Avec quelle ivresse, il recueillait sa «paye», qu'il serrait ensuite -dans des petits sacs de cuir! - -«Un jour, je l'ai surpris écoutant, comme une musique divine, -l'effroyable tumulte du moulin à broyer; les concasseurs à mâchoires -mangeaient le quartz comme des bêtes goulues, le minerai disparaissait -comme devaient autrefois disparaître les proies offertes à Baal ou à -Moloch. - -«Les distributeurs amenaient la matière, les cinq pilons fonctionnaient, -alternativement, soulevés par une lame en fonte dont l'arbre était -supporté par un bâti en bois. - -«Les pilons retombaient, en tournant sur eux-mêmes, broyant le minerai. - -«Je jure que ce bruit d'enfer était doux à l'âme de cet homme. - -«La convoitise la plus basse se lisait ouvertement sur son visage. Cet -homme frêle, myope et doux, avait une face de démon lorsqu'il raclait, -avec des frottoirs en caoutchouc, la surface des lames de cuivre qui -avaient retenu l'or... - -«L'or... l'or... l'or... - -«C'était la seule chanson que lui chantait la machine à fabriquer les -dollars. - -Gregory prend un temps, puis il émet: - ---Jack Nichols me répugne, c'est un avare sordide. - -Et pour prouver son dégoût, par-dessus ma tête, le postier crache dans -le feu. - - * - - * * - ---C'est là toute votre histoire? - -Gregory me regarde, interloqué... - ---Eh bien! il me semble... - ---Il me semble, ô psychologue, ô contempteur des humains, ô ceci, ô -cela, il me semble que vous êtes une stupide bête. - ---Vous dites? - ---Je dis qu'avec toute votre philosophie vous n'êtes qu'un imbécile. - -«Laissez donc votre jambe tranquille, vous remuez comme un diable et -toute la nuit vous geindrez comme une femmelette. - -Jamais je n'ai rudoyé aussi brutalement mon ami. Il en reste médusé et -se contente d'interjecter lorsqu'il peut placer un mot: - ---Ah! bien! ah! bien... - ---Ah! bien, j'ai dit que vous étiez un mauvais psychologue et je le -prouve. Et votre histoire, c'est moi qui la terminerai. - ---Jack Nichols? - ---Oui, Jack Nichols, je l'ai connu; nous avons été voisins, placer -contre placer, sur la Tanana, et si cela peut vous être agréable, féroce -postier, je lui ai fermé les yeux à ce garçon, et s'il y a une justice -quelque part, dans un paradis, Jack Nichols a sa place auprès de ceux -qui ont souffert le supplice de la vie. - -«Il a eu une agonie atroce, un accident banal, un bloc lui avait écrasé -les deux jambes... et cette agonie n'était rien à côté de celle qu'il a -subie des mois et des mois sous le cercle polaire. - -«La fièvre le tenait. Son esprit battait la campagne et j'ai su... J'ai -su la vie d'abnégation et de courage de cet être, qui était né pour une -vie paisible, dans la quiétude d'un cabinet de travail, parmi l'ombre -amicale des livres qui sont chers et des bibelots rares qu'on a su -assembler avec un soin jaloux... - -«Mais une femme passe qui bouleverse tout, sa jupe en coup de vent -renverse les plus beaux projets... La vie est mesquine, quotidienne, les -gazettes rapportent les succès mirifiques des coureurs d'aventures. - -«L'or, donneur de fortune, est là, il n'y a qu'à se donner la peine de -le prendre. Mais pour le prendre, faut-il encore l'aller chercher. - -«La jolie poupée à cervelle étroite veut être aussi belle, aussi -attifée, que ses amies... Quoi, elle va traîner sa misérable existence -en attendant quoi? Dans vingt ans, un succès problématique? - -Les querelles éclatent qui gâchent le bel amour. - -«Vous n'êtes qu'une poule peureuse. - -«Vous n'êtes qu'un loir paresseux. - -«Vous avez un cœur de lièvre. - -«Enfin, un soir, l'ultimatum: la poupée va partir essayer sa grâce... -Perdue pour perdue, ne vaut-il pas mieux lui montrer qu'on est un homme? - -«Au matin, sans plus raisonner, il part, lisant dans les yeux de -porcelaine un peu d'amour et beaucoup de joie. - -«Et Jack Nichols débarque, vous le rencontrez, vous l'aidez. Il m'a -souvent dit combien il vous était reconnaissant et combien il souffrait -de votre éloignement... - -«L'apprenti chercheur d'or, fixait «dans la vie» disiez-vous, par Dieu! -oui; lorsque vous le voyez, penché sur la _pan_, ce ne sont pas les -pépites qu'il contemple, mais l'image de la poupée chère qui apparaît -souriante, et les paillettes de l'or animent un regard lointain. - -«Il reste accoudé sur sa pelle, les nerfs tordus par la fatigue, il est -las à tomber; là-bas, par delà les collines et les milles de neige, dans -la grande cité, il y a une poupée fragile qui attend le bonheur; ce -bonheur, lui seul peut le donner à force de labeur et de peine... Houp -là, on crache dans ses mains et l'on remet en marche la machine à -fabriquer les dollars. - -«Ce ne sont pas vos concasseurs aveugles, vos appareils anonymes qui à -force d'ingéniosité arrachent à la terre «l'or, dieu souverain». La -machine à fabriquer les dollars, c'est lui, l'être chétif qui, sous un -climat effroyable, travaille, travaille, pour que là-bas la poupée soit -rieuse et que des fanfreluches neuves lui servent à mettre en valeur sa -beauté... - -«Et le sacrifice est vain. - -«L'or qu'on arrache à la terre est plus pénible à trouver que l'or qui -roule dans la grande ville. - -«Vous n'avez pas vu le visage de «votre avare» lorsque vous êtes passé -trois fois au camp et que, pas une fois, dans votre sac de cuir, vous -n'avez eu pour lui la lettre coutumière... L'enveloppe bleue où se -lisait en grandes lettres endiablées le nom de Jack Nichols... - -«Finies, les lettres! Il n'en recevait plus! Mais l'espérance illuminait -son cœur d'amant; après un désespoir farouche, il se reprenait. «La -machine à fabriquer les dollars» se remettait à œuvrer d'un mouvement -continu, avec cette obstination, cet entêtement qui est la force des -faibles. - -«Il est mort tandis que l'aurore boréale enchantait la nuit polaire. Il -est mort doucement, les yeux grands ouverts sur son rêve, avec un nom de -femme sur les lèvres. - -Gregory dit simplement: - ---Vous avez raison, ami, décidément, je suis une stupide bête. - - - - -XV - -UNE FAMEUSE PÊCHE - - -La journée finie on vient au Saloon, où dans le tumulte des cris, la -fumée des pipes, le son criard des phonographes et la plainte des -accordéons, on laisse aller sa pensée vers des choses lointaines. - -On boit pour soutenir son corps brisé. On boit pour oublier les -tristesses anciennes, on boit surtout pour boire. - -Les deux coudes sur le comptoir, une paille entre les lèvres, je bois. - -Une voix m'interpelle: - -«--Eh bien! cher garçon, votre pêche? - -«--Ma pêche, dites ma chasse. - -«--Votre chasse! Je suis véritablement étonné. Ne vous ai-je pas vu -partir flanqué de tout un attirail. Vous alliez, m'aviez-vous assuré, -pêcher la truite dans les torrents des Rokies. - -«--Pêcher la truite, certainement, et nous avons ramené le corps d'un -magnifique grizzli. - -«--Un grizzli? - -«--Oui, une superbe bête, deux mètres quarante pour vous donner des -précisions. - -«--C'est une drôle d'histoire. _Waiter_, deux whiskies. - -«--La chose est toute simple. Voici: - -«Nous étions partis, Lewis W. Gould et moi, pour pêcher la truite--la -belle truite saumonnée--nous avions amorcé nos lignes lorsqu'un trappeur -est descendu, courant: «J'ai relevé, dit-il, les traces d'un grizzli, -dans la montagne, à deux milles d'ici. Si vous voulez le tuer, je ne -m'en charge pas seul.» - -«--Avec nos cannes à pêche, ce serait drôle de tuer un grizzli, répond -froidement Lewis W. Gould. - -«--Qu'à cela ne tienne, j'ai deux Winchester à vous offrir. - -«Mon camarade se tourne vers moi: - -«--Cela vous plairait, _dear_, d'être venu pour la pêche et de chasser -l'ours. - -«--_All right!_ - -«--Bon. - -«Méthodique, Lewis W. Gould replie les engins et s'adressant au -trappeur, déclare: - -«--On vous suit. - -«Par une piste en lacet, nous escaladons la montagne, tout étonnés de -nous retrouver, après un mille et demi de marche, devant l'endroit que -nous avions quitté, mais à 300 pieds plus haut. - -«La hutte--une hutte de rondins de pins--faite selon les bons principes, -les fissures bouchées avec de la terre glaise. Les Winchester sont en -bon état. Lewis W. Gould les examine avec attention. L'examen est -satisfaisant, car il émet simplement: - -«--En route! - -«Nous suivons un chemin étroit, bordé de pins gigantesques, mais je n'ai -pas le temps de m'émouvoir à l'aspect «des plus vieilles choses vivantes -de la terre», comme disent les Yankees, notre guide nous montre déjà des -traces indiscutables. - -«Pour être vrai, je dois avouer que je trouvais le sentier pareil aux -autres sentiers. Ce n'est pas évidemment l'opinion de Lewis W. Gould qui -hoche la tête et prononce: - -«--C'est une importante bête! - -«Je ne devais pas tarder à savoir combien importante elle était. - -«Les arbres cessaient, les rocs amoncelés faisaient une gorge peu large, -en bas on entendait le mugissement du torrent étranglé dans la passe -trop étroite. - -«La gorge passée, la végétation reprenait et à cinquante pas, devant -nous, nous vîmes un des plus beaux ours que jamais les Rokies Mountains -abritèrent. - -«Il fut, certes, plus surpris que nous. Mais il continua d'avancer en -balançant sa tête énorme, à droite et à gauche avec une régularité de -métronome. - -«--Vous le tirez, cher? - -«L'invitation m'est adressée. - -«J'ajuste. Je fais feu et... je rate la bête--qui, cependant, -souvenez-vous-en, était d'importance--Lewis W. Gould eut un sourire de -pitié. Il lâcha deux coups et la bête croula sans un cri; elle ouvrit -seulement ses griffes en éventail qu'elle replia presque aussitôt, -arrachant d'une seule étreinte un sapin de trois ans. - -«Vous pourrez voir, chez moi, sa peau, qui est fort belle, les poils -sont longs, pas abîmés du tout, la bête était adulte. - -«--C'est en effet, une fameuse «pêche», apprécie mon compagnon en jetant -d'un trait, dans le fond de son gosier, le contenu de son verre de -whisky. - - - - -XVI - -UNE BELLE CHASSE - - -Ce soir, c'est moi qui parle. - -Gregory est d'humeur bourrue et pour cause: le tabac manque... - -Il tette sa pipe vide pour tromper sa fringale et se créer une illusion. - -Je fais: - ---Vous connaissez Seattle? - -Le postier lève les épaules. - ---Evidemment! - -Je poursuis, plus pour moi-même que pour lui, pour bercer mon ennui, je -me souviens à voix haute. - - * - - * * - ---L'arrière-boutique d'un bar, à Seattle, dans l'Etat de Washington, où -malgré les prohibitions, on boit toute la gamme des alcools, depuis le -gin d'Ecosse jusqu'à la grappa d'Italie, en passant par le cognac de -France. La salle est pleine de joyeux garçons, marins arrivant des mers -du Pacifique, caboteurs venus d'Europe et remontant jusqu'à Vancouver, -après avoir suivi la côte, passé le détroit de Magellan. - -«On parle toutes les langues ou plutôt l'argot de toutes les langues. Le -_slang_ domine, depuis les appellations gutturales des Chiliens au teint -olivâtre, jusqu'au zézaiement des Chinois, aux yeux bridés, aux visages -ridés comme des pattes de poule. - -«Les Malais mâchent du bétel, les Yankees de la gomme. Deux marins, -basque et marseillais, fument la cigarette, le premier silencieux et -grave, le second par bouffées saccadées et hâtives. - -«Il y a des matelots de la marine fédérale, pantalons à pattes -d'éléphants et béret en galette. - -«Tous ont le cou libre, nerveux, musclé, avec une ligne de peau plus -mate lorsque le cou se soulève. - -«Des mineurs descendus du Klondike jouent au faro et selon la coutume -pèsent leur mise--de la poudre d'or--dans des balances minuscules. - -«Harry Flink, le garçon britannique, en veste blanche, impeccable, verse -à boire d'un mouvement brusque. Un jeune garçon de quinze ans--un -Italien aux yeux de femme--manie avec force la machine à fabriquer les -cocktails. - -«Le mouvement est continu. Des garçons entrent, boivent, payent et -sortent, d'autres arrivent qui font de même. Ici, on ne vient pas au bar -pour causer, on vient uniquement pour boire... Toute chose doit servir à -ce pourquoi elle est destinée. Un bar, c'est pour boire, donc on boit. - -«Un gars de l'Est fredonne: _All the nice girls love the sailors_, -commande un whisky, jette deux «nickels» sur le bois du comptoir; la -machine enregistreuse tinte, le tiroir n'est pas refermé qu'il est déjà -dehors, son refrain se perd dans la rue. - -«--_Hello, boy!_ - -«Une rude tape s'abat sur mon épaule. C'est mon ami Lewis W. Gould. J'ai -reconnu sa manière. - -«--... _Are you?_ mâchonne-t-il entre ses dents et, sans attendre ma -réponse, il ajoute: «Moi, je suis véritablement confortable.» - -«En effet, j'ai rarement vu un garçon tenant mieux le whisky. Pour -prouver sa «confortabilité», il jette au garçon: «Un whisky pour moi» et -avec une moue de pitié il poursuit: «Un verre de bière... pour -Monsieur.» - -«--_For your love._ - -«--_The same to you._ - -«Il élève le verre à la hauteur de son œil et d'un trait vide -l'alcool... - -«Il pousse un ah! satisfait et, les coudes sur le comptoir, il me dit: - -«--Etes-vous revenu de votre chasse au grizzli? - -«--Ma foi, oui. - -«--Voulez-vous être en chasse cette nuit? - -«--Cette nuit? - -«--Probable, si vous dites oui, nous sortons et nous embarquons. - -«--Nous embarquons. On va donc chasser le phoque? - -«--Non, répond Lewis W. Gould flegmatique, non pas le phoque: le -Chinois. - -«--Hein! vous dites? - -«--Je dis bien: le Chinois. - -«--Une bête que vous appelez ainsi? - -«--Non, non, je m'exprime correctement, pas une bête chinoise, une bête -de Chinois... C'est la même chose, achève-t-il dans un gros rire. - -«Son rire me gêne et m'intrigue à la fois. J'ai tellement vu de choses -bizarres dans cette bizarre Amérique. Je ne sais si je dois prendre au -sérieux la proposition de mon camarade. - -«Mais, imperturbable, il conclut: - -«--C'est une chose vraiment excitante. - -«Du moment que c'est _exciting_, c'est le fin du fin pour un Américain. - -«--Vous venez? - -«J'hésite. Mais Lewis W. Gould ajoute: - -«--Mistress Flossie Hurchisson en sera... - -«--Oh! alors, du moment que mistress Hurchisson en est. _All right!_ -J'accepte. - -«--Hé! là, camarade, pas si vite. Comme vous êtes bien Français. Vous ne -voulez pas et puis, quand vous voulez, vous voulez tout de suite. - -«--Garçon... un whisky pour moi. - -«J'ajoute, ironique: - -«--Et un verre de bière pour moi... - -«--Non, rectifie Lewis W. Gould... un whisky pour vous aussi. La nuit -sera rude. Whisky, très bon contre la brume maritime... - -«Les whiskies absorbés, nous sortons. La nuit est claire, les hauts -_buildings_ silencieux silhouettent leurs masses énormes... Les -lampadaires à huit globes jettent des nappes lumineuses dans la rue où -seuls des groupes de matelots s'attardent... - -«Le Totem Pole se dresse hiératique au milieu de Pionner-Square... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -«Les pontons... le wharf... Les trois canots automobiles qui, sur leur -coque, portent en lettres capitales brunes POLICE, sont allongés comme -des bêtes endormies. - -«--Mistress Flossie Hurchisson? - -«--Me voici, jette une voix claire. - -«--_Well!_ - -«Le chef de police, qui est le manager de l'expédition, après les -salutations d'usage, nous prie d'embarquer. - -«Mon ami Lewis W. Gould monte dans l'embarcation du sous-chef. Mistress -Hurchisson et moi avec le chef. - -«Diable! on n'est pas trop «confortable», pour employer l'expression de -Lewis... ces sacrés canots automobiles ont une lunette peu large; enfin, -on se case, mistress Flossie tout près de moi... - -«Elle est «confortable», mistress Flossie, aussi ai-je le côté droit un -peu trop serré contre le bastingage... mais auprès d'une jolie femme... - -«Le chef, un grand homme glabre, lève le bras gauche et l'abat, c'est le -signal... Les bêtes endormies se réveillent... les moteurs ronronnent... -nous sommes en route. - -«--Je vous souhaite bonne chance, lance la voix de Lewis W. Gould, dont -le canot prend la tête. - -«--Merci, répond mistress Flossie, qui s'emmitoufle dans une vaste -couverture faite de peaux de renards assemblées... - -«Nous passons à ras d'eau auprès des steamers gigantesques. - -«La lune déchire un voile de nuage et risque un œil... Son reflet danse -sur les vagues. - -«--Damnée lune, jure le _chief of police_. - -«Moi, je la trouve divine cette lune blonde qui met en valeur la nuque -plus blonde de ma voisine; assis, en retrait, je regarde ce profil de -femme, cette nuque grasse où se jouent des frisons légers... Elle a dû -comprendre que je la regardais, car elle se retourne brusquement, elle -me sourit. Et ce sourire échancrant largement la bouche me montre une -rangée de dents solides... Je lui trouve le sourire un peu «fauve» à la -jolie mistress Flossie Hurchisson. - - * * * * * - -«Nous avons franchi l'avant-port, l'œil du phare nous poursuit. Nous -voici remontant le large estuaire que forme le détroit de Juan de Fuca. - -«Laissant à notre droite l'île de Vancouver, nous louvoyons, en vue des -feux de Victoria, mais en évitant de pénétrer dans les eaux anglaises. - -«La Colombie Britannique est là, n'oublions pas que nous sommes, nous, -pour l'instant, police américaine... - -«Nous sommes à ce qu'il paraît en chasse, cela doit être vrai, car je -lis sur le visage du chef de la police toutes les déceptions du chasseur -qu'étreint l'angoisse de rentrer bredouille. - -«Les _Dam_ se succèdent dans sa bouche... - -«_Dam_, c'est ce sacré gibier qui ne veut pas se laisser tuer ou tout au -moins se laisser prendre. - -«Une interrogation de mistress Flossie fait éclater la déconvenue de -notre manager. - -«--Vous ne trouvez rien, cher? Mon Dieu, que c'est peu intéressant! - -«Il répond avec une rudesse toute américaine: - -«--Hé, madame, croyez-vous que ce soit une sinécure... mes -renseignements sont exacts pourtant... mais allez donc vous rendre -compte avec un ciel pareil, et ce moteur qui fait un bruit de tous les -diables. Je suis sûr qu'on nous entend à 10 milles d'ici... - -«Nous tournons en rond depuis deux grandes heures. Les autres canots -sont invisibles, perdus, là-bas, dans l'immensité. - -«Moins abrités par la côte, nous sommes pris de biais par un vent nord, -nord-est, qui nous poussant vers la mer accélère notre vitesse. - -«--Il ne fait pas chaud, murmure avec une moue notre jolie compagne qui -s'emmaillote complètement dans ses peaux de renards. - -«Soudain, trois coups de sifflets brefs, aigus, stridents, déchirent -l'air. - -«Le signal! - -«L'animal est en vue. Un coup plus prolongé nous avertit que nous devons -surveiller sur notre gauche... - -«Un commandement du chef. Le canot, docile, vire, et prend de la -vitesse. - -«Mistress Flossie Hurchisson pousse un ah! curieux, elle rejette les -couvertures, son cou se tend. - -«--Plus vite, plus vite, ordonne le _chief of police_ debout, les yeux -guetteurs. - -«--Ah! là-bas, je vois... - -«J'écarquille les yeux, en vain. - -«Deux coups brefs, un coup espacé: - -«--Changez de direction, coupez la route. - -«Deux ordres exécutés avec une ponctualité militaire. - -«Là-bas, là-bas... Le doigt tendu, le chef me montre un point que -j'aperçois enfin. C'est une barque, qui semble grandir en sortant des -flots... - -«Un ordre encore... - -«--Comment, nous abandonnons la chasse? regrette mistress Hurchisson. - -«--Non, nous coupons la route à ces damnés animaux avant qu'ils soient -dans les eaux britanniques. - -«Les coups de sifflets se succèdent qui parlent dans la nuit. Un cri -plus long... puis le sifflet pousse un hurlement continu. C'est le cri -de victoire. - -«La route est coupée... Les trois canots forment un arc de cercle. La -proie ne peut échapper... On ralentit l'allure. Les canots dansent sur -les lames, la barque, une jonque chinoise à voile rectangulaire est là, -à un demi-mille de nous. Quelques ronflements du moteur et nous serons -sur elle. - -«La lune a crevé sa ceinture de nuages, goguenarde et amusée, elle -contemple ce tableau... La jonque louvoie, elle ruse encore, essayant de -passer au travers des mailles du filet qui se resserre de plus en plus. - -«On voit distinctement les matelots courant sur le pont. Tout à coup, le -_chief of police_ pousse un juron épouvantable. Un commandement a -retenti sur la barque, les hommes se groupent, soulèvent une caisse et -la jettent par-dessus bord; ils procèdent ainsi quatre fois... - -«Je ne comprends pas... Le chef jure comme un démon. Je regarde ma -voisine, ses yeux sont luisants comme des lames, une lueur les allume. -La bouche est tirée, les narines sont contractées. Il y a de la louve -dans cette physionomie. Elle sent que je l'observe. - -«La lady reparaît avec son sourire immuable, elle dit: - -«--_Aoh! very exciting!_ - - * - - * * - -«C'est nous qui donnons les ordres, cette fois; an coup de sifflet bref, -un coup plus long, les trois canots virent, nous tournons le dos à la -jonque qui bientôt diminue, diminue et se perd dans l'Océan. - -«--Je ne comprends pas... - -«Alors, mistress Flossie Hurchisson m'explique, complaisante: - -«--La chasse est finie. - -«--La chasse? - -«--Je vais vous dire, homme de peu d'entendement, les lois américaines -sont sévères qui prohibent l'entrée des Chinois sur le territoire de -l'Union. - -«Aussi ces maudites bêtes usent-elles de ruse pour passer sur la -frontière. La plus facile, parce que la plus difficile à surveiller, est -la mer. C'est pourquoi par la mer, la contrebande est plus importante... - -«--Mais alors... - -«--Alors, les Chinois s'enferment dans des caisses et les matelots de -leur pays les déposent sur le sable, tout simplement. - -«--Tout simplement! - -«--A moins, continue la jolie Mme Hurchisson, avec un sourire ambigu, à -moins qu'on ne leur donne la chasse comme ce soir. - -«--Alors les caisses par-dessus bord? - -«--C'est pour ne pas être puni, la loi est dure, vous ai-je dit. - -«--Mais dans les caisses? - -«--Dans chaque caisse, il y avait un Chinois, cela n'a aucune -importance. - -«Véritablement, c'était une belle chasse...» - - - - -XVII - -DANS LE SILENCE DE LA NUIT - - -Je suis seul, ce soir, dans ma hutte, mes chiens reposent au dehors; -seul avec Tempest roulé en boule devant l'âtre qui flambe. - -La journée a été rude et saine. Je me sens heureux, le corps lassé, le -cerveau libre. - -Ouvrir un livre, à quoi bon? Le dernier journal a deux mois de date, et -puis qu'importent ces choses qui sont vieilles, il y a entre le monde et -moi des milliers de milles. Le camp le plus proche--où l'on vit de ma -vie--est à trois jours de marche, au sud-est. - -Quelle ivresse d'être une chose anonyme perdue dans le grand Tout -immense! - -La nuit polaire m'environne et je savoure la joie calme d'être seul. - -La neige ne tombe plus molle sur la neige molle. Rien ne vibre, rien ne -vit que mes bêtes et moi. - -Dans le ciel clair, il y a l'errance des étoiles qui parcourent leur -cycle immuable. - -En face de moi, il n'y a rien que la nature dressant la virginité -redoutable et le hérissement de la Banquise. Ceux qui ont cherché la -Route sont passés plus à l'est. Garde, ô ma Terre, ton secret de la -curiosité des hommes! - -Et cependant, ce sont les meilleurs qui sont venus à Toi, les cœurs -exaltés qui croyaient servir une idée et les cœurs farouches qui -suivaient par simple goût de l'aventure. - -Ils s'étaient donnés à Toi et tu t'es donnée à eux, tu les as pris, dans -une étreinte irrésistible, sans voir que tu brisais leur vie. -Accomplissant le sourd travail de la destinée, tes glaces, qui tenaient -leur navire prisonnier, ont resserré leur emprise; le bois, le fer, -l'acier, elles ont tout tordu, tout brisé; elles ont effacé la preuve de -la hardiesse des hommes. Rien n'a subsisté que quelques êtres qui ont -erré des jours encore, puis la misère et le découragement, plus sûrement -que le froid et la faim, les ont couchés. - -La neige a empli les paupières creuses, puis une autre neige encore a -nivelé le tout. Et le Grand Nord est rentré dans le silence blanc qui le -garde depuis les premiers âges du monde. - - * - - * * - -Ce silence est descendu du Nord mystérieux. J'ai la paix du cœur, la -paix des sens, la paix du cerveau. - -Seule la Bête vit en moi et, ce soir, la Bête est heureuse de sa -solitude dans le cœur immense de la forêt septentrionale. - -Rien ne vibre. Rien ne vit que Moi. Quelle erreur! La vie poursuit sa -marche invisible. Tout vibre. Tout tressaille autour de moi. - -Les mille bruits de la forêt, je les perçois: le craquement du bois sec -qui se détache et tombe, le frôlement des branches, les millions -d'aiguilles de pins s'entremêlent, des cônes tombent avec un bruit mou. - -Comme dans la vision fantastique de Shakespeare, la forêt s'agite, elle -se meut, elle marche, elle vient, son ombre immense s'étend oblique sur -la terre blanche... les racines fouillent le sol pour y chercher les -couches primitives, la sève monte généreuse dans l'âme des arbres et les -arbres grandissent, grandissent pour atteindre les nues. - -Et la chanson du vent est passée dans les branches, c'est une chanson -vieille comme le vieux monde, où l'éternel réprouvé se plaint de ne -s'être jamais reposé. Il implore ses amis les arbres, se suspend aux -rameaux, fait un bouquet de feuilles, qu'il jette bientôt, lassé, pour -aller mugir comme un orgue sous les hautes voûtes des séquoïas. Puis, il -ravale sa plainte aux humbles pousses, caresse les saxifrages et les -lichens, se cogne aux rochers pointus et va, plus loin, porter sa peine -et pleurer sa douleur. - -Et les bêtes de la forêt s'éveillent une à une. Mon oreille reconnaît le -lynx aux yeux obliques, guettant, les jarrets repliés, sa proie. Seules, -ses oreilles droites écoutent... - -Le chat-tigre trompe son attente en plantant ses griffes dans la branche -qui le soutient. Son museau se plisse et ses oreilles sont rabattues. - -Les renards passent, fouineurs, la queue basse, les gris, les argentés, -les noirs, les rouges fauves, les blancs rosés; puis, voici les -aristocrates, les bleus et les blancs, qui vont du Labrador à la mer de -Baffin promenant leurs rares fourrures. - -Ils ont le museau large et court, ils trottent sur leurs courtes pattes -et changent de pelage deux fois l'an. Blancs en hiver, ils deviennent -blond foncé avec des reflets violets en été. - -Soudain, peureux, ils se tapissent... l'armée redoutable des loups -s'avance... - -Les grands loups polaires au pelage souple, noir ou gris, qui vont -maigres et nerveux, les oreilles droites, la gueule ouverte essayant de -calmer l'atroce faim qui les mord aux entrailles... Ils s'arrêtent -parfois les yeux luisants, une patte en l'air, le mufle droit pour -prendre le vent... Sur un signal du chef, la troupe repart, avide, -empressée... - -Grignotant l'écorce des arbres, je reconnais la dent du blaireau et du -skunk; la martre veut sa part, la martre au corps agile, fière de sa -peau dorée. Le blaireau paisible quitte la place, mais le skunk puant -reste, c'est dame Martre qui, dégoûtée, s'en va... - -Un cri aigu. C'est l'hermine querelleuse qui se bat. Elle a surpris un -vison. Ses dents pointues s'enfoncent dans le cou de la pauvre bête... -Les petits yeux ronds se voilent, les pattes grêles se replient, la -queue s'agite, deux ou trois fois, un long tremblement court sur son -corps... le vison est mort. Quelques gouttelettes de sang souillent la -belle robe de l'hermine. - -Ces frôlements, en bas, ce sont les rats musqués; en haut, ce sont les -petits-gris, aux courtes oreilles pointues, à la queue en panache. - -Patak, patak, patak, pflout, pflout, pflout... voici les loups qui -reviennent menant leur ronde affamée. - -Un aboi, la troupe s'arrête, haletante; dans le lointain un bruit monte, -qui va grandissant, on entend un cloq, cloq, cloq, cloq significatif... -Ce sont les grands orignals, qu'on nomme ici les cariboos. Les cariboos -dont la rotule se déboîte en marchant et produit le bruit sec que les -loups connaissent si bien. Si les cloq, cloq, cloq sont répétés, c'est -que le troupeau est nombreux, les loups alors s'abstiennent. Si non, la -chasse commence. Les cariboos fuient, les femelles et les enfants au -milieu, les mâles gardant les flancs et l'arrière. C'est dans la plaine -blanche une fuite éperdue... Les loups suivent, les mâchoires -claquantes. Désespérés, les mâles font tête... C'est une lutte épique, -les loups attaquent en demi-cercle; l'orignal se défend non avec ses -bois, mais avec son genou et ses pattes. Malheur au loup imprudent, il -roule la tête cassée sur la neige; mais, le plus souvent, les loups se -précipitent tous ensemble sur leur proie: le cariboo plie les jarrets et -tombe. Il est perdu. Mais sa mort paye la vie des autres qui fuient, -cependant que les loups se précipitent à la chaude curée... - -Cette nuit, on n'entendra pas le brâmement de détresse, ce long cri -pitoyable qui de la plaine monte jusqu'à la forêt et fait frissonner les -bêtes apeurées. Les cariboos sont en nombre, ils passent avec leur galop -martelé, et sur la piste opposée, les loups poursuivent leur -insaisissable destin. - - - - -XVIII - -LA DAMNATION - - -Las de chiquer, Gregory Land sort une courte pipe de terre, il la cure -avec précaution à l'aide d'une allumette, la tapote à petits coups secs -sur le bois de la table, puis il me réclame ma boîte de _mixture_. - ---Vous avez un excellent tabac, _dear boy_, indice d'une conscience -honnête. Les mauvais bougres, comme moi, n'ont jamais de tabac et fument -celui des autres. - -«Ne protestez pas, je me connais mieux que vous, je suppose. La -preuve--et Gregory prend une voix lugubre--j'ai refusé, moi qui vous -parle, une pincée de tabac à un homme qui allait mourir. - ---Oh! - ---Comme je vous le dis. C'était dans le _Saloon_ de Rupert-City; je me -chauffais, le dos au poêle, en regardant deux honorables gentlemen qui -jouaient. La partie était rude, l'enjeu important. L'un d'eux gagnait -avec une étonnante persistance. Il avait l'œil pétillant, et ce pli -gouailleur au coin de la lèvre qui semble de la pitié et n'est que de -l'insolence. Deux plis parallèles barraient le front de son partenaire -et, au bas de ses joues, deux autres plis mettaient sa bouche comme -entre parenthèses. - -«Celui-ci prend le cornet d'un geste nerveux, jette les dés: quatre -rois. Son camarade saisit l'étui de cuir, place les cubes d'ivoire, un à -un, avec attention, comme quelqu'un qui a tout son temps. - -«Il agite le cornet, paraît s'intéresser au bruit des dés prisonniers, -puis il s'arrête et s'adressant à moi, il me dit: - -«--Vous n'auriez pas une pipée de tabac, _sir_... - -«Il m'agaçait cet homme avec son air suffisant; bourru, je lui réponds: - -«--Je suis au regret... - -«--Ça ne fait rien, merci tout de même... - -«Il secoue les dés qui tintent et se décide à les faire rouler sur la -table: quatre as... - -«Il avait encore gagné. Mais au moment où il ramassait son gain, l'autre -lui envoya une balle dans le ventre. - -«Il ne poussa pas un cri: un flot de sang envahit sa bouche, il se cassa -en deux comme un polichinelle et mourut. - -«--C'était vraiment scandaleux, fit l'autre en empochant l'or qu'il -avait perdu et celui qu'il n'avait pu gagner... - -«Puis, il sortit après avoir absorbé un double whisky. - -«Vous voyez, _old_ Freddy, conclut Gregory de plus en plus lugubre, que -je suis une vieille bête sans cœur... - -Il a bourré sa pipe. Je veux lui donner du feu. Il bougonne: - ---Vous me croyez donc paralytique, je peux bouger, que diable! - -S'aidant des deux mains, il se redresse, fait quelques pas; il saisit -avec les pincettes un charbon et allume sa pipe... - -Heureux d'avoir réussi ce court voyage, il déclare: - ---Je suis tout à fait bien. Demain je pourrai vous débarrasser... - -C'est sa marotte. Je laisse dire... il se rassied, se cogne la jambe, ce -qui lui arrache un cri et le voilà qui se lamente... Mais, ça ne dure -pas avec lui. - ---Assez, crie-t-il, avec une voix de commandement. Je n'ai plus mal... - ---Freddy, mon ami, excusez-moi. Quand je vous dis que je suis une -vieille bête, j'ai mes raisons. C'est vérité pure... Il ne faut pas m'en -vouloir, je suis toujours passé dans la vie à côté du bonheur. J'aurais -pu, comme tant d'autres, ramasser des dollars et retourner chez moi, où -je serais devenu un Monsieur comme Monsieur-tout-le-monde. Cela aurait -été difficile, les premiers temps, mais je m'y serais fait. J'aurais eu -un chapeau melon, et des souliers à boutons, et peut-être aussi une -femme... Souvent, j'ai essayé, j'ai rogné sur mon tabac, sur mon whisky, -pour économiser... Une fois même, j'ai retenu mon passage à Skagway; -mais, au moment de m'embarquer, je n'ai pas pu, le vent soufflait de -l'est m'apportant l'odeur de la terre où nous sommes: j'ai pensé à mille -choses, à la neige, à mes chiens, à mes amis les arbres de la forêt, les -pins, les thuyas, les bouleaux, les mélèzes, aux noirs rochers de la -Passe, aux flots mugissants du Yukon, à la mer d'un blanc laiteux qu'on -aperçoit soudain du haut d'un col, à l'eau transparente des lacs formés -dans le cratère des volcans morts, à la pyramide aiguë du Saint-Elias -que les Indiens appellent «la grande montagne», à mes rivières, la -Tanana, portant les bois flottés, la Cooper, aux flots métalliques où -les saumons ne vivent pas. - -«A cette heure, je vous le jure, j'aimais même la Toundras, ses pièges, -ses moustiques qui ne dorment jamais, ses maringouins et même ses -_kiss-flies_ qui se logent sous les ongles, sous les cils et rongent les -oreilles des chiens. Je regrettais mes soirées de solitude, et mes -soirées de ripailles en compagnie de joyeux garçons... - -«J'aimais ma terre qui paye pour son printemps alors que les lichens -verts, jaunes, rouges, mettent des taches vives dans le paysage; et les -saxifrages, rouges aussi, mêlés aux touffes de fleurs blanches des -dryas, qui, hélas! ne vivent que quelques journées. - -«Je l'aimais aussi pour son rude hiver... les froids noirs où le mercure -gèle dans le thermomètre, où le lit des fleuves est une piste dure; où -les loups rôdent inquiets, où le grand ours affamé descend du cercle -polaire. Mes courses du nord au sud, de l'est à l'ouest, de Chilkoot à -Kinging, de la Mackenzie aux bouches du Yukon, mes longues randonnées -avec mon _team_ de labradors et de huskies. - -«J'avais la hantise du _trail_, du _trail_ qui se déroule à l'infini -offrant au regard les plus affolants mirages. - -«Je n'ai pas pu partir, je suis resté... - -«Quand on a subi une fois l'attirance du Grand Nord, c'est fini. La -terre nous prend, elle vous a, elle vous garde... - -Et Gregory Land s'abîme dans une lointaine songerie. - -Je respecte son silence, mais bientôt le postier reprend: - ---Je vous ai parlé de Ruppert-City, tout à l'heure. Vous connaissez, -n'est-ce pas? - -«Oui, Ruppert-City. Quelques douzaines de maisons en planches sur la -rive droite de la Dat-Keena, non loin de la Chilkoot pass, c'est cela -même... - -«A l'époque du grand _rush_, ce fut un camp renommé. C'est là qu'on -trouvait de la paye!! Les premiers arrivants furent d'heureux garçons... -je parle de ceux qui ne s'étaient pas cassé les reins pendant la -traversée de la Passe. - -«Mais ce qu'un coup de pioche apporte, un coup de dé l'emporte. Il y eut -de fameuses parties dans le _saloon_ de Ned Douglas! - -«Car Ruppert-City, comme tout camp qui se respecte, avait son -_saloon_... et Ned Douglas, le tenancier, une brute aux massives -épaules, était peut-être le seul qui n'ayant pas de _placer_ avait -cependant la mine qui rapportait le plus... - -«Je crois même que cette infâme brute aidait la chance et qu'il -dépouillait les garçons qui, ayant gagné, avaient le tort de boire plus -que de raison. - -«Mais je ne suis pas dans la conscience de Ned Douglas, c'est affaire -entre lui et Notre Maître. - -«Le succès appelle la concurrence. Un autre _saloon_ s'ouvrit où le -service était fait par des _girls_ assez faciles. - -«Ned faillit en claquer d'apoplexie, surtout lorsqu'aux _bar-maids_, le -nouveau venu ajouta un piano pour faire danser... - -«Heureusement pour Ned, son confrère fut trouvé, au petit jour, avec un -couteau proprement planté entre les deux épaules. - -«Ceci est encore une affaire dont probablement Ned rendra compte lorsque -les temps seront révolus. - -«La succession du malheureux ne tenta personne et Douglas hérita, du -fonds, des _girls_ et du piano. - -«Dès lors, ce furent des séances épiques. La fièvre de l'or et de -l'alcool montait dans le plus effroyable charivari qui se puisse -concevoir... - -«Cette brute épaisse de Ned avait peut-être l'âme poétique. Il installa, -un beau soir, un pianiste devant le piano, fait mémorable, car -jusqu'alors n'importe qui tapait n'importe quoi sur la boutique, pourvu -que cela fît du bruit le reste importait peu. - -«Le pianiste vint. C'était un pauvre individu, un gringalet, pâle, -mince, frileux et souffreteux, avec un air de fille. Je vois toujours sa -face blanche où vivaient deux grands yeux profonds, brillant comme des -lampes. - -«On l'accueillit avec des rires. Ned, en patron pratique, eut peur qu'on -lui abîmât son joujou. Comme il connaissait ses clients et savait qu'au -fond, c'étaient des cœurs généreux, il fit placer bien en vue, sur le -piano, une large pancarte qui portait cet avis: - - _Vous êtes priés de ne pas tirer sur le pianiste, il fait ce qu'il - peut._ - -«La pancarte obtint un beau succès et le pianiste fut accepté. Il put -dès lors, du soir au matin, moudre des fox-trotts, des one-steps, des -two-steps, et des valses pour la plus grande joie des garçons et des -_dancing-girls_, mais surtout pour le plus grand bénéfice de Ned -Douglas, tenancier pratique, qui faisait payer aux danseurs un dollar -par danse. - -«La vie quotidienne s'écoulait avec des heures de travail, de plaisir ou -de peine. Chacun prenait ce qui lui revenait, selon son lot. - -«Sandrino,--ai-je dit que le pianiste était Florentin?--Sandrino faisait -son métier avec conscience, dans l'atmosphère lourde de fumée et -d'alcool. Il poussait même la complaisance jusqu'à éviter de tousser -pendant les danses. - -«Mais à la mi-temps, il sortait et le monstre enchaîné dans sa poitrine -alors se déchaînait. Il toussait, il toussait à se déchirer les poumons. -Une mousse sanglante émergeait à la commissure des lèvres... puis il -rentrait, un peu plus pâle, le regard encore agrandi; il buvait un grand -verre de lait, ce qui lui valait les sempiternelles plaisanteries des -buveurs de whisky, puis il s'accroupissait devant sa boîte et en avant, -recommençait à moudre des airs sautillants et gais... - -«Quelquefois, un mineur en goguette priait Sandrino de lui accompagner -un air de son pays, car tous ces aventuriers, qui affectaient d'être -d'aucune patrie, gardaient tous, au fond du cœur, le souci ou la hantise -du clocher natal. - -«Et Sandrino accompagnait, avec bonne grâce, _Ireland must be Heaven_ ou -_When Irish eyes are smiling_ pour les Irlandais; chaque Yankee chantait -son état: _Carry me back to old Virginia_ ou _Back home in Tennessee_ ou -_My old Kentucky home_, puis nous vociférions en chœur: - - Yip, i, yaddy i aye, i aye - Yip i yaddy, i aye, i aye, - I don't care what become of me - When I hear that sweet melody... - -ou bien encore: - - K, ka, k, Katy - Beautiful Katy - You're the only girl that I adore - When the m, m, m, moon shine - Over the cow-shed - I'll be waiting at the k k k kitchen door. - -«C'était ensuite un Andalou qui chantait en dansant: - - El hombre que se enamora - De una mujer del teatro - Es come aquel que tiene hambre - Y be dan bicarbonato. - -«Et tous les mineurs de langue espagnole, de la vieille Europe ou des -pays du Sud-Amérique, accompagnaient, en battant des mains: - - Con el garrotan - Con el garrotan - A la vera, vera, vera, - Vera, va... - -«Latulipe, un Canadien français de la paroisse de Québec, grasseyait: - - Auprès de ma blonde, - Qu'il fait bon, fait bon, fait bon, - Auprès de ma blonde, - Qu'il fait bon dormir. - -«Et Sandrino, sans jamais se lasser, accompagnait ces rondes populaires -ou ces refrains saugrenus; ses mains délicates, d'une maigreur monacale, -ses mains couleur de l'ivoire, semblaient des oiseaux farouches qui -voletaient sur le clavier... - -«Comment était-il venu s'échouer là, après quelles infortunes, après -quels avatars, ce fils de la terre ensoleillée s'était-il perdu sur la -terre polaire? Nul ne l'a su. Sandrino a gardé un secret que personne -n'a songé, du reste, à lui demander. - -«Les _dancing-girls_ trouvaient à leur gré sa délicatesse devant la -brutalité coutumière des autres garçons. Il était toute politesse, son -anglais zézayant plaisait, surtout sa figure classique d'archange pour -mauvais lieux. - -«Mais Sandrino avait l'air désabusé des choses amoureuses; il devait -porter au cœur une de ces blessures, sans cesse rouverte, dont on ne -revient pas... - -«Rose, une blonde Luxembourgeoise, qui se disait Française pour plaire -aux hommes, l'amusait cependant. Elle lui avait proposé de joindre leur -vie, il avait répondu avec douceur: que deux détresses ne pouvaient pas -faire un bonheur. - -«La fille n'avait pas insisté. Il lui savait gré pourtant d'avoir songé -à lui et lorsqu'il avait touché quelque pourboire, il lui achetait une -babiole ou un colifichet, un collier de verroterie, ou un fichu de -laine. - -«Un soir de querelle entre mauvais drôles, Rose fut tuée d'une balle qui -ne lui était pas destinée. On emporta la fille; un peu de sciure de -bois, un coup de balai, les tables mises en ordre. Sandrino continua à -faire danser les clients dont les bottes martelaient le parquet où le -sang faisait une tache brune. - -«Pendant le repos, l'Italien sortit. Une quinte le prit et le flot rouge -emplit sa bouche. - -«C'est moi qui le trouvai, en sortant, gisant à terre et râlant... Il -n'en mourut pas. Mais il lui était désormais impossible de reprendre sa -place. Quelques camarades et moi, à qui «la paye» avait été généreuse, -nous lui fîmes tenir cent dollars afin qu'il pût se rapatrier. - -«Il partit. - -«Mais la Terre du Nord est une amante qu'on ne peut oublier; deux mois -après, Sandrino était de retour. Il était allé jusqu'à Vancouver, et au -moment de s'embarquer pour son pays, il avait tourné le dos au clair -soleil du Pacifique. Le premier cargo le ramenait à la terre des Brumes. - -«Ned Douglas l'accueillit avec joie. Il reprit sa place devant sa boîte -à musique et nous, pauvres fous, de danser et de reprendre en chœur nos -stupides refrains. - -«Sandrino était promis à la terre septentrionale. Les êtres sont ainsi -marqués par le Destin. Un soir, le _saloon_ de Rupert-City fut dans la -joie. Un camarade avait découvert une pépite qui pesait une livre deux -cents. - -«Ces trouvailles-là, ça se fête, et ça se fête, parbleu, au cabaret. -Quelle noce! mon ami, je m'en souviendrai toute ma vie...» - -L'évocation de la ripaille fait un instant briller les yeux de Gregory -Land, mais ses yeux se voilent bientôt et il répète sur un ton plus -assourdi: - ---Oui, je m'en souviendrai toute ma vie... - -«On a bu comme des bêtes, plus que des bêtes. La bête, lorsqu'elle a sa -suffisance, s'arrête; l'homme est le seul animal qui puisse manger sans -faim et boire plus loin que sa soif. L'intelligence, si intelligence -nous avions, avait sombré sous la griffe de notre maître, l'Alcool. Sûr, -nous étions ivres-morts. - ---Tous? - ---Tous. Les _dancing-girls_ et même Ned Douglas qui, pourtant, dans les -beuveries savait, et pour cause, conserver son sang-froid. - -«Mais ce soir-là, il avait dû boire pour entraîner les autres et le -whisky avait eu raison de ses calculs de brute roublarde. - -«Il était tombé assommé derrière son comptoir. Nous, sous les tables... - -«Combien de temps dura notre ivresse? Je ne sais; je me souviens, -nettement, m'être réveillé me croyant dans un nouveau rêve. Mon corps -brisé ne bougeait pas. Il m'eût été pénible de remuer un doigt. Mais mon -cerveau avait repris sa faculté de réception. Une musique, douce et -grave, me berçait et mon âme s'éveillait dans la réalité bien plus belle -que le songe. - -«Sandrino était à son piano. Il jouait. Ses mains, qui frappaient en -cadence les fox-trotts et les refrains pleurards, ses mains plus -blanches, plus diaphanes que jamais, animaient l'instrument qui vibrait -et vivait. Je n'aurais jamais cru qu'on pût ainsi extérioriser son âme. - -«Sandrino jouait la _Damnation de Faust_. C'était une reprise sur -lui-même, une revanche de sa volonté d'artiste bafoué. - -«L'harmonie montait comme un triomphe, purifiant les mauvais instincts, -les bas désirs, les louches compromissions. - -«Sandrino sortait de la fange où on l'avait ravalé et il s'élevait beau -comme un Dieu. - -«La pensée musicale de Berlioz se développait, rude, heurtée, violente -avec le chœur des étudiants et des soldats pour devenir aérienne avec le -ballet des Sylphes. L'idée mélodique s'affirmait, pure comme une eau de -source, sans une mièvrerie, et l'évocation à la nature montait, hommage -de la créature au créateur, avec un élan spontané, une richesse de -timbres admirable, unique. - -«Ce fut, après l'ouragan déchaîné, la course à l'abîme, de la joie et de -douleur; dans sa riche splendeur, le paysage symphonique se déroulait -montrant toutes les promiscuités, toutes les hypocrisies de l'âme -humaine, les colères et les désespoirs, la pitié, la souffrance, les -espoirs méconnus, tout passait, dans une rafale, avec le galop du -coursier farouche qui emportait l'homme, cet éternel damné. - -«Le rire de Satan couvrait les appels et les cris, et la course passait -fantastique. - -«Sortis de leur ivresse puante, les joueurs et les filles s'étaient -dressés comme dans un sommeil hypnotique et tous, nous étions là, -debout, en demi-cercle écoutant, écoutant, écoutant. Les figures les -plus basses, les physionomies les plus crapuleuses auxquelles la vie -avait donné les masques les plus durs, se détendaient; la joie -intérieure, que tout être porte, sans le savoir, dans le fond de son -âme, montait comme pour une transfiguration, éclairant d'un rayon plus -qu'humain la face des hommes. - -«Oui, les visages les plus flétris où le vice avait mis sa griffe et son -stigmate, je vous le jure, ces visages étaient beaux, pareils à ceux des -prédestinés, qui, aux premiers siècles de croyance, dans leur extase, -croyaient voir Dieu. - -«Et pour donner plus de vraisemblance encore à ce tableau, dans une -rupture d'équilibre, avec ce don inouï du contraste, qui fait le génie -de Berlioz, Sandrino interprétait maintenant le _Chœur des Anges_, où -tout le mysticisme de la foi est enclos. - -«Tous ces hommes, toutes ces femmes avaient oublié Dieu depuis de longs -jours déjà. - -«Cette damnation était à leur image, cette course à l'abîme était la -course chimérique de l'or, gardien de la cité, pourvoyeur de plaisir, -donneur de considération, dispensateur de renommée... et la mort -passait, emportant la vie en croupe. - -«Les illettrés et les mécréants comprenaient obscurément cette chose, -des larmes délayaient le fard des filles, les hommes avaient un pli rude -au front. - -«La dernière note les délivra de leur angoisse. - -«La dernière note. L'âme du piano chante encore et vibre dans la -prolongation du son. Les mains restent, inertes, sur le clavier. - -«Ayant accompli sa mission, ayant purifié sa vie, Sandrino courba la -tête comme pour accepter son Destin. Puis, il mourut.» - - - - -XIX - -MON CHIEN TEMPEST ET MOI - - ---Quand vous contempleriez jusqu'à demain votre thermomètre, vous ne le -feriez pas monter d'un dixième, vous voyez bien qu'il est gelé à bloc. - -C'est Gregory Land qui m'apostrophe véhémentement. - -Je réponds, vexé: - ---Je sais; le mercure gèle à 40 virgule 12. - -J'ai dit: virgule, douze, ce qui provoque le bruit de crécelle rouillée -qui est la façon de rire de mon ami, le coureur des bois. Quand son -accès d'hilarité est fini, il avale deux gorgées d'une mixture où le gin -entre pour une part, le whisky pour l'autre. - -Sans se déranger, il tend la main et décroche du mur son thermomètre. Il -l'examine avec soin et émet un long sifflement. Je me retourne. - -Gregory Land explique: - ---Pour un sacré froid, c'est un sacré froid; savez-vous, Freddy, cher -garçon, que nous avons présentement 48 et que nous atteindrons au petit -jour 50? - -Sous zéro, fichtre, c'est, en effet, une belle température. Mais, encore -bourru, je réplique: - ---Votre thermomètre à pur alcool bat la berloque. - ---_What do you say?_ - ---Je dis, bat la berloque. - -Et pour lui faire comprendre l'expression française, de l'index je toque -mon front. - -Cette mimique expressive est saisie immédiatement par le postier qui me -lance un répertoire d'injures des mieux choisies. - -Gregory a cette spécialité de pouvoir jurer dans une quarantaine de -langues ou d'idiomes qu'il a ramassés au cours de ses pérégrinations de -la British Columbia aux North-West Territories. - -Je laisse passer le flot. Après, j'essaye de convaincre mon hôte, à -l'aide des données les plus scientifiques, que passé 50 degrés les -thermomètres à pur alcool perdent toutes précisions. Devant mes phrases -empruntées aux manuels dernière école, Gregory ne dit plus mot; il -hausse les épaules, signe d'un profond mépris pour toutes sciences -exactes, et chique, preuve irréfutable que ma conversation ne -l'intéresse plus. - -Cinquante degrés sous zéro, c'est une affaire. J'ouvre la porte et je -sors. J'ai simplement relevé le col en wolverine de ma veste de peau. -Cinquante degrés, pas possible! L'air est pur. Rien ne trouble l'immense -silence de la nuit polaire. La silhouette des sapins se découpe, nette, -comme au ciseau. Seule, la terre est dure sous le pied. Et cela est une -constatation qui ne trompe pas. - -Je rentre au bout d'un moment et je dis: - ---Vous aviez raison, nous aurons cinquante. - -Gregory Land bougonne quelque chose comme «évidemment». Avant de fermer -la porte, je siffle. Dix secondes après, une boule hirsute bondit en -jappant. - -C'est Tempest. - -Du coup, le mutisme du postier cesse. Il recommence à égrener son -chapelet d'injures qu'il émaille, aux gros grains probablement, de -conseils appropriés. - ---Dam! nom d'un chien, per Dio! vous n'en ferez rien de cette brute -bête. Diavolo, devil, demonio, a-t-on idée d'élever un chien ainsi! - -J'arrête le discours de Gregory d'un seul mot. - ---Tempest n'est pas un chien. - ---Eh, bruto! qu'est-ce que c'est donc? - ---Tempest est mon ami. - -J'ai dit cela si gravement que les grognements de Gregory s'arrêtent net -et sa colère tombe avec cette phrase: - ---Oh! alors... vous m'en direz tant. - -Devant le feu qui flambe, clair, Tempest se grille le museau et les -pattes. - -Lorsque j'ai dit: «Tempest est mon ami», il s'est dressé, il est venu -mettre son museau sur mes genoux, il a levé ses bons gros yeux vers moi, -et sa queue a balayé les cendres. - -Et comme pour moi, je parle: - ---Il y a longtemps que l'on se connaît, n'est-ce pas, vieux copain? Une -amitié comme la nôtre cela date. Ah! ça n'est pas d'hier... Où je l'ai -rencontré? C'est toute une histoire... J'étais encore un apprenti qui -excitait la commisération et la pitié des aînés lorsqu'il essayait -d'atteler ses chiens ou de charger proprement son traîneau. Mais j'avais -une chose qui me faisait respecter: deux poings solides et très peu de -patience. Les rieurs se turent bientôt, pas vrai, Tempest? - ---Vous avez toujours eu un fichu caractère, interrompt Gregory qui -crache sa chique dans le foyer... - ---Possible, c'est comme ça! Ça ne vous dit pas comment j'ai connu -Tempest? La chose est simple. Je prospectais à l'ouest des Alpes -alaskiennes, le long de la Tanana river, l'affluent de gauche qui se -jette dans le Yukon, à Nuklukayet. - ---Dix! laisse tomber Gregory. - ---Quoi? - ---Rien. C'est la note que je vous donne... en géographie. - ---Bête. - -Mais comme je tapote le crâne de Tempest, Gregory ne peut prendre -l'épithète pour lui. Je poursuis donc: - ---Dans ma hutte, j'ai donné, un soir, l'hospitalité à un Yukoner -famélique, enveloppé dans des fourrures râpeuses. L'homme me convenait -peu, il avait le regard fuyant, le pli de la bouche mauvais. Un pauvre -diable, au demeurant, qu'on ne pouvait faire coucher dehors, n'est-ce -pas? - -«Dans son _team_, il avait comme _wheeler_ (chien de queue) une chienne -qui était sur le point de mettre bas. Au matin, l'homme, qui entre -parenthèses avait bu mon thé et couché sous mon toit sans me dire le -moindre: «Je vous remercie», l'homme attelle son _team_; la chienne -lassée rechigne, il lui décroche un coup de pied dans le ventre qui -envoie rouler la bête, hurlante, à dix pas. - -«J'avais le caractère que vous savez, plus, sur le cœur, la goujaterie -du bonhomme; je lui dis: - -«--Vous êtes une belle brute! - -«--Mêlez-vous de ce qui vous regarde. - -«Voilà une phrase que je n'aime pas, surtout lorsqu'on a couché chez moi -et qu'on a réchauffé sa carcasse à mon feu. - -«Sans répliquer, je lui allonge un direct et voilà mon homme les quatre -fers en l'air. - -«J'étais fou furieux. Quoiqu'il fût à terre, je le bourrai -consciencieusement; je crois même que je lui administrai en plus des -coups de poing, quelques solides coups de souliers ferrés dans les -côtes, histoire de lui apprendre à vivre. - -«Las de frapper, je m'arrêtai et rentrai dans ma hutte. Lorsque je -ressortis, l'homme avait décampé, me laissant en héritage la chienne qui -se traînait en geignant. - -«Elle mit bas le jour même. Cinq chiots mort-nés, un vivant. Le vivant, -le voilà, c'était Tempest, ce voyou, ce vieux frère! - -Je gratte de mon index le crâne du chien, qui rit. Ma parole; je vous -dis que Tempest rit lorsqu'on lui gratte le crâne. Ses yeux pétillent, -ses flancs s'agitent et puis, il a une de ces façons de mettre sa gueule -de travers. - ---C'est bon, c'est bon, je n'insiste pas, fait Gregory Land, il rit, il -rigole. - ---Parfaitement. - -Et je poursuis: - ---J'ai soigné la mère et le fiston; la mère est morte, un matin, écrasée -par un bloc de glace. Le fiston, le voici, j'en ai fait un joyeux -gaillard. Nous en avons couvert des milles et des milles tous les deux, -hein? - -Tempest répond par un grognement affirmatif. - ---Ça n'a pas été tous les jours drôle, il a fallu parfois se contenter -d'un morceau de phoque gelé ou d'une poignée de maïs; quelquefois aussi, -on a dîné «par cœur». Pas vrai? Mais en revanche, les belles lippées de -viande fraîche lorsqu'on avait abattu un cariboo... et les saumons de la -Mackenzie! Quelle ventrée, hein, vieux frère? - -«Aussi, ne boudait-on pas à l'ouvrage! On a couru le _trail_ en tous -sens. Souvent, l'étape était rude. Nous avons accompli, _sir_, une -traite de 65 milles, comme je vous le dis. - -«La hausse brusque de la température ne me disait rien qui vaille, on -fuyait devant la tempête; vous savez, camarade, ces _woolies_ qui -descendent des montagnes de la côte et qui font trembler les marins. 65 -milles, ça n'est pas rien. Les bêtes sont tombées épuisées en arrivant, -seul Tempest était vaillant, car Tempest savait qu'on avait sauvé sa -peau. - -«Les autres chiens n'étaient que des bêtes. Tempest, lui, est un homme, -mieux qu'un homme, c'est un bon chien. - -«Sitôt qu'il a pu se tenir debout, il a été plein de courage. Tout -petiot, il mordait les pattes du _leader_ pour le faire avancer, et -quand le _leader_ dételé venait à lui les crocs dehors, Tempest, au lieu -de se réfugier comme un chien de ville sous la table ou dans mes jambes, -Tempest, lui, tenait tête. Il a reçu de fameuses raclées; une fois, la -peau de son cou pendait comme une loque. C'est ça qui forme le -caractère... - -«Croyez-vous, _master_ Gregory, qu'il n'a jamais voulu être attelé dans -le _team_! Il lui a fallu la première place, comme cela, tout de suite. -Il avait conscience de sa force et de sa supériorité. - -«Un matin, comme je levais le camp, la chose a été réglée entre lui et -Flic, le labrador qui menait mon équipe. - -«C'était une bête prudente, ce Flic; il connaissait tous les coups, il -avait roulé pas mal et savait qu'il faut se méfier de ces huskies -esquimaux qui sont fils du grand loup noir et qui portent en eux l'âme -sauvage de leurs ancêtres. - -«Mais il fallait en finir et vider la querelle une fois pour toutes. Ce -fut une mémorable bataille. Le prétexte? Aucun. Tempest s'était -simplement placé à l'avant du traîneau pour être attelé en flèche. - -«Flic accepte le combat. Les autres chiens se rangent en arc de cercle, -heureux de l'aubaine. Dame! le vaincu, c'est ça qui augmentera -l'ordinaire. - -«Quelques-uns montrent ouvertement et sans aucune retenue leur fringale, -claquent des mâchoires et se passent la langue sur les babines. Tous les -yeux luisent de convoitise. - -«Flic sait que les meilleures attaques sont les plus promptes. Il -bondit, mais cette sacrée rosse de Tempest se dérobe et Flic va -s'assommer contre un des patins de cuivre du traîneau. Il en reste tout -étourdi. - -«L'affaire a été vite réglée, Tempest a profité du moment et a planté -ses crocs au travers de la gorge de Flic. - -«Le robuste animal se relève et secoue mon Tempest comme une chiffe, son -corps va de droite à gauche comme le battant d'une cloche, mais il ne -desserre pas son étreinte. - -«Le sang gicle et aveugle Flic; soudain, un long tremblement agite ses -membres, ses jambes fléchissent, la bête gît sur la neige, pantelante, -une eau grisâtre mouille son regard. Elle attend son destin... - -«Un seul aboi jaillit, immense, c'est la meute qui se précipite à la -curée. _Poor Flic!_ - -«Tempest s'est tenu à l'écart, il lèche à petits coups ses poils, vient -à moi quêter une caresse. Je lui administre, pour la bonne règle, une -magistrale volée; pensez donc, Flic m'avait coûté 100 dollars... La -raclée reçue, têtu, Tempest prend la place du _leader_... - -«Qu'auriez-vous fait, _sir_? Je lui ai passé les harnais du défunt et, -depuis, il a conduit mon _team_ comme une vaillante bête qu'il est. - -«Ce qu'il a fait depuis? Il faudrait 350 pages d'un livre à 1 dollar 75 -pour raconter ses exploits. Il a vécu de ma vie, souffert de ma misère, -nous avons exalté ensemble notre joie. - -«Il sait des choses que les hommes ignoreront toujours. Je lui ai -raconté, aux soirs de détresse, les secrets dont mon âme était lourde. -Il a compris ma peine... et, parfois, nous avons pleuré tous les deux. -Oui, _master_ Gregory, pleuré de vraies larmes, car, je vous le dis en -vérité, Tempest pleure. - -J'ai cru saisir un ricanement de Gregory. Je me lève, furieux. - ---Mais oui, il pleure, c'est une bête sensible qui est meilleure que -vous, vous m'entendez? - -Gregory ne s'émeut pas pour si peu, il se verse une copieuse rasade et -dit simplement: - ---Quand je vous le dis que vous avez un caractère déplorable! - - - - -XX - -ADIEU, TEMPEST! - - ---C'est la dernière heure de mon dernier jour dans la région polaire. -Viens, mon chien, viens, mon vieux compagnon, vivons ensemble nos -dernières minutes. - -«Tu vois, mes coffres sont bouclés, on va venir les prendre. Renifle, -tourne tout autour. Nous ne les chargerons pas cette fois sur notre -traîneau rapide. Ils vont partir, tirés par d'autres chiens. Ils vont -partir! Je vais partir! Sais-tu ce que contiennent ces mots: partir pour -toujours? - -«Je vais te quitter, Tempest, tu ne me verras plus jamais, je ne te -verrai jamais plus. Tes bons yeux ne rencontreront plus mes yeux, ma -main ne passera plus caresseuse sur ton pelage, je ne gratterai plus ta -tête et, moi, je ne sentirai plus ta douce langue sur ma joue. - -«Tu ne grifferas plus de ton ongle dur ma cuisse pour me demander un -morceau... - -«Le double sac de toile est vide que tu ne porteras plus sur ton dos, du -moins avec moi. Tes harnais, un autre que moi les fourbira... Ils -pendent au mur comme des choses inutiles. - -«Nous n'irons plus courir ensemble du nord au sud, de l'est à l'ouest. -Finies les randonnées sur la neige, dans la forêt, dans les toundras! - -«Le _trail_ est effacé pour moi. - -«Allons, mange, mon vieux, la pâtée préparée. Si, mange, je le veux. Tu -secoues la tête et tu la baisses comme si tu étais en faute, tes -oreilles sont repliées, tes jarrets se cassent... - -«Tempest, tu as du chagrin, je le sais, je le sens, je le vois... - -«Non, ne me regarde pas ainsi, tes yeux ont un air de reproche. -Ecoute-moi, vieux, il faut que je m'en aille; j'ai mon pays là-bas, où -je vais revenir... un pays où la neige est un accident, où la mer est -d'un bleu profond, qui se confond avec le bleu du ciel... - -«Je ne peux plus rester ici. Hélas! je n'ai point fait fortune. J'ai -vécu et ma vie a été moins rude, moins impitoyable parce que je t'avais. - -«Tu as souffert mes peines et ressenti mes joies. Depuis des mois, nous -étions l'un à l'autre, nous avons été côte à côte, nous soutenant tous -deux. - -«Et le meilleur, c'est toi. - -«J'étais nerveux souvent--tu sais, les heures sont lourdes -parfois--pardonne-moi. Je t'aimais bien pourtant. Tu as été fidèle, -n'étant pas un homme. - -«Ah! ah! te souviens-tu de nos gambades dans la neige, à Dawson? Et -lorsque nous dévalions les pentes en roulant? - -«Approche-toi, mets ta tête sur mon genou, dresse ton oreille; dis-moi, -te souviens-tu de Jessie Marlowe? - -«Chut! Il ne faut pas en parler. Si tu la rencontres un jour sur le -_trail_, tu t'approcheras d'elle en jappant et remuant la queue et tu -lui diras: «Reconnaissez-moi, je suis son chien, son chien à lui...» Te -voyant seul, elle comprendra alors que je suis parti... - -«Partir, c'est une chose affreuse, un déchirement, une angoisse. J'ai -comme une boule qui monte à la gorge. Ma salive ne passe plus... Je ne -puis pas parler. - -«Tes camarades sont loin et je n'ai pas eu de peine. L'homme les a -emmenés; je t'ai gardé, toi... pour te perdre bientôt. - -«Tu resteras avec Gregory, je t'ai donné à lui, rends-lui un peu de ton -affection. Il viendra te chercher ici... quand je n'y serai plus. Tu le -suivras, tu l'aimeras, un peu moins que moi, dis? Mais aime-le tout de -même. Il n'a pas voulu être là quand je m'en irai. Vois-tu, c'est un -homme. Il ne veut pas montrer qu'il a, au fond, un peu de peine, d'avoir -à me quitter... Il sera peut-être ivre ce soir, ne lui en veux pas. Tu -veilleras sur son sommeil comme tu veillais sur le mien. C'est un cher -garçon. Il ne te battra pas... en souvenir de moi. - -«Non, je ne peux pas te prendre avec moi. C'est impossible! - -«Qu'est-ce que c'est? Ah! oui, je sais. _Come on._ C'est vous, Jack? -Bonjour, emportez les caisses; moi, je couperai à travers la piste et je -vous rejoindrai bientôt. Attendez-moi auprès du boqueteau de sapins. -Permettez, je vous donne un coup de main... Ça, oui, c'est Tempest, -c'est mon chien. Non, il reste ici avec Gregory Land. Une belle bête! -Parbleu, je le sais. Vous l'achèteriez 350 dollars?... Je crois bien -qu'il les vaut... Mais Tempest n'est pas à vendre. Je l'ai donné... Oui, -c'est ça, _good bye, boy_. - -«Hein!... c'est vide, ici... quelle tristesse! Allons, du courage, il va -falloir se quitter... Mon sac, ma carabine, mon bâton. Tu veux que je -t'embrasse? Ça, oui, je veux bien... Adieu, Tempest, adieu, mon bon, mon -vrai, mon unique ami! - -«Je pleure moi, tu sais, comme Gregory, je ne suis qu'un homme. Non, ne -gémis pas. Le cœur me fend... Allons, tu es un bon garçon que j'aime. -Adieu. - -«Tu veux me suivre? Jusqu'à la côte alors, je veux bien. - -«En route. Allons, cours, gambade, sois heureux, tu n'as pas le cœur en -fête... pauvre vieux. - -Je me mets en chemin et pourtant mes jambes sont cassées comme après un -long voyage. Je n'avais jamais remarqué combien cette côte était rude. -Quel calvaire! - -«... Et maintenant, il faut rentrer; va, Tempest, va, retourne à la -cabane, reviens à ce qui fut «chez nous». Tu y chercheras, tu y -trouveras l'odeur de ton maître. Moi, ton maître? Non, ton égal, ton -copain, ton frère... Garde-moi un coin secret dans ton bon cœur de -chien, va, va, va... - - * * * * * - -... Je suis debout, au haut de la colline. Tempest descend la côte, -lentement, pitoyablement; chaque trois pas, il retourne la tête pour -voir si je ne vais pas le rappeler... Son ventre rase la terre, sa queue -traîne. - ---Va, va, va... - -Enfin, il arrive. Il s'assied sur le seuil et me regarde une dernière -fois. Une dernière fois, je vois ses bons yeux mouillés de larmes qui -m'implorent. - ---Va, va, va... - -D'un coup de patte, il pousse la porte. Tempest est rentré dans la -maison et dans mon souvenir. - -Il est désormais hors ma vie. Je ne le verrai plus jamais, jamais, -jamais. - - -FIN - - - - -TABLE DES CHAPITRES - - - Pages - I.--Une visite en manière de présentation 9 - II.--Les trois rencontres de Jessie Marlowe 21 - III.--La suprême sagesse ou le secret du bonheur 67 - IV.--Les «pourquoi» de Kotak, esquimau Innuit 79 - V.--La cité des phoques 85 - VI.--De l'utilité du parapluie chez les Thlinkits 93 - VII.--Sur le trail 103 - VIII.--L'homme qui portait un chapeau haut-de-forme 109 - IX.--La bête sociable 135 - X.--La bête qui ronge 145 - XI.--L'homme qui trouva un mammouth 159 - XII.--La vallée du Yukon 171 - XIII.--Push, chien d'Alaska 179 - XIV.--La machine à fabriquer les dollars 189 - XV.--Une fameuse pêche 201 - XVI.--Une belle chasse 205 - XVII.--Dans le silence de la nuit 217 - XVIII.--La damnation 223 - XIX.--Mon chien Tempest et moi 239 - XX.--Adieu, Tempest! 249 - - -1196-11-21.--Imp. HENRY MAILLET, 3, rue de Châtillon, Paris. - - - - - -End of Project Gutenberg's Le Grand Silence Blanc, by Louis-Frédéric Rouquette - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GRAND SILENCE BLANC *** - -***** This file should be named 63260-0.txt or 63260-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/2/6/63260/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Le Grand Silence Blanc - Roman vcu d'Alaska - -Author: Louis-Frdric Rouquette - -Contributor: Andr Lichtenberger - -Release Date: September 22, 2020 [EBook #63260] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GRAND SILENCE BLANC *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - -<p class="c large">LOUIS-FRDRIC ROUQUETTE</p> - -<h1><span class="small">Le</span><br /> -Grand Silence Blanc</h1> - -<p class="c"><b>Roman vcu d'ALASKA</b></p> - -<p class="c"><span class="large">Prface d'Andr LICHTENBERGER</span></p> - -<p class="c"><span class="large">PARIS</span><br /> -J. FERENCZI, DITEUR<br /> -9, <span class="small">RUE ANTOINE-CHANTIN</span> (<span class="small">XIV</span><sup>e</sup>)</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em"><i>Il a t tir de cet ouvrage:<br /> -15 exemplaires sur papier verg pur fil<br /> -des Papeteries Lafuma,<br /> -numrots la presse, de 1 15.</i></p> - - -<p class="c gap"><i lang="en" xml:lang="en">Copyright by J. Ferenczi, 1921.</i></p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em"><i>A TEMPEST,<br /> -chien d'Alaska,<br /> -qui force de tendresse attentive m'a fait -oublier les misres humaines…</i></p> - -<p class="sign"><span class="sc">Freddy.</span></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">PRFACE</h2> - - -<p class="i">Vous prsenter mon ami Louis-F. Rouquette?</p> - -<p class="i">A quoi bon?</p> - -<p class="i">… N Montpellier, en 1884, il y fit de compltes -tudes classiques o, de bonne heure, le -dmon qui le hante introduit un grain de fantaisie. -Il publie quatorze ans ses premiers vers et prononce -au mme ge sa premire confrence, qui lui -vaut, outre des tonnerres d'applaudissements, une -verte correction maternelle. A vingt ans, il est -Paris, pour le conqurir. Laborieuse histoire…</p> - -<p class="i">Bah, je m'arrte. Tournez quelques pages. Au -premier chapitre de ce livre, voyez Freddy.</p> - -<p class="i">Freddy n'est pas tout Rouquette. Rouquette n'est -pas tout Freddy.</p> - -<p class="i">Mais Freddy est sans doute:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Un tranger vtu de noir</div> -<div class="verse">Qui lui ressemble comme un frre.</div> -</div> - -<p class="i">L'crivain a trouv en notre vieux monde la vie -dure et les hommes vils. Comme le pote de -Musset, mais sous des cieux autrement lointains -que ceux o se limitait notre romantisme, il a promen -sa nostalgie.</p> - -<p class="i">Il ne s'est pas arrt:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">A Gnes, sous les citronniers,</div> -<div class="verse">A Vevey sous les verts pommiers,</div> -<div class="verse">Au Havre devant l'Atlantique.</div> -</div> - -<p class="i">Il a franchi l'Ocan. Et c'est dans les solitudes -de l'Alaska, proches du ple, parmi les pres -contacts de la vie farouche et brutale, qu'il a ressenti -davantage les liens qui unissent l'individu -l'humanit dont il est issu et dont il ne saurait -s'abstraire. Freddy, misanthrope, a ddi son livre - son chien Tempest. Celui de Rouquette s'adresse - tous les hommes, et en particulier ceux de -France.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p class="i">L'originalit des pages qui suivent est en effet -double.</p> - -<p class="i">Nous sommes en ce moment, je ne dirai pas -accabls (car je les adore), mais abondamment -combls d'histoires d'aventures.</p> - -<p class="i">Au lendemain de la guerre, tandis que ses suites -continuent de nous opprimer, notre existence tant -fort incommode, nous prouvons le besoin de nous -rfugier ailleurs. La crise des transports et des -changes et l'encombrement des htels rendent -malais de voyager. Nos grands bienfaiteurs sont -donc les romanciers qui, sans nous forcer quitter -notre fauteuil, nous emmnent avec eux loin du -boulevard et des autobus, hors de porte du nouveau -riche et du proltariat conscient.</p> - -<p class="i">Ces bienfaiteurs sont ou bien des crivains franais ou -des trangers.</p> - -<p class="i">A part quelques excellentes ou admirables exceptions, -les crivains franais d'aventures ont souvent -ceci de commun qu'ils n'en ont jamais eu, -et n'ont jamais mis les pieds dans les pays o ils -nous promnent. Nous avons donc leur seul gnie -pour guide. Cela nous mnage parfois de dlicieuses -surprises, et offre d'autres fois quelques -inconvnients.</p> - -<p class="i">Les crivains trangers,—parmi lesquels nous -faisons en ce moment bon droit aux Anglo-Saxons -un traitement privilgi,—crivent sur les -pays o s'est modele leur me. D'o la palpitation -robuste, intense et ardente des rcits d'un -London, d'un Conrad et de plusieurs autres.</p> - -<p class="i">Ceux de Rouquette diffrent de la plupart des -romans franais de l'heure actuelle en ce qu'ils -portent la directe empreinte d'une des rgions de -mystre les plus vocatrices du globe.</p> - -<p class="i">Ils diffrent des rcits angle-saxons par le fait de -la sensibilit et de la culture foncirement grco-latine -qui s'y rfracte.</p> - -<p class="i"><i>La suprme Sagesse</i>, <i>L'Homme qui portait un -Chapeau haut de forme</i>, <i>La Bte sociable</i>: je n'ai -rien encore got d'analogue dans notre littrature, -puisque des raisons assez fortes ont empch que -Daudet se soit amus rcrire du Kipling.</p> - -<p class="i">En attendant que des œuvres prochaines achvent -d'imposer au grand public la vision complte -de son temprament curieux et sensible, ironique -et gnreux, je vous invite savourer leur valeur -les rcits poignants et humoristiques d'un crivain -franais qui ne s'est form ni dans les cnacles -montmartrois, ni au sein des clotres acadmiques, -mais au contact troit, douloureux et fcond de -l'immense vie, matresse inimitable.</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Andr Lichtenberger.</span></p> - -<hr /> - - -<p class="small gap i">Au moment de donner le bon tirer de ce livre, on -m'apprend que Jack London a donn, une de ses nouvelles, -le titre: <i>Le Grand Silence Blanc.</i></p> - -<p class="small i">Je suis heureux, moi, qui, comme lui, ai vcu de -longues heures de solitude dans l'extrme Nord amricain, -d'avoir peru, avec la mme acuit, cette sensation -de grandeur et de silence qui pse sur la Terre Blanche.</p> - -<p class="small i">Avec joie je saisis l'occasion qui m'est donne de pouvoir -rendre hommage ce garon du Far West, qui -dans sa littrature a su conserver les rudes qualits de -sa race.</p> - -<p class="small i">A l'heure o certains ont tendance monnayer sa -gloire,—comme d'autres ont voulu se tailler des pourpoints -dans le burnous d'Isabelle Eberardt—je veux -apporter la mmoire de Jack London le tribut de mon -entire admiration.</p> - -<p class="sign"><i class="small">L.-F. R.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c top4em"><b class="xlarge">Le Grand Silence Blanc</b><br /> -<b>Roman vcu d'Alaska</b></p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch1">I<br /> -UNE VISITE EN MANIRE DE PRSENTATION</h2> - - -<p>L'homme entra.</p> - -<p>Il s'installa confortablement dans un fauteuil, -posa son feutre ct de lui sur le tapis, croisa les -jambes l'une sur l'autre et dit:</p> - -<p>—Monsieur.</p> - -<p>Il pronona: Mon Sieur, la manire anglaise, -puis il ajouta:</p> - -<p>—Je suis Franais.</p> - -<p>Je lui prsentai quelques paroles de bienvenue, -mais il m'arrta d'un geste brusque de la main.</p> - -<p>—C'est moi qui vous remercie, vous tes un -homme trs occup et je vous drange. Je sais, -je sais. Je vous prendrai aussi peu de minutes.</p> - -<p>La littrature, qu'elle soit de France, d'Angleterre -ou d'un autre pays, se vend pareillement la -moutarde, au cirage ou aux harengs du capitaine -Cook. On met des affiches, on roule le tambour, et -l'on crie, la main en porte-voix: Hol! vous qui -passez, lisez le roman de Monsieur Chose. Monsieur -Chose est un homme clbre. Sa dernire production -atteint cent ditions de mille exemplaires.</p> - -<p>Selon le public, on dit encore le roman de -Monsieur Chose est le meilleur des romans, les -vieilles filles, les curs de campagne, les membres -de la Y. M. C. A. peuvent le lire, ou bien: ce -roman-ci, les vieilles filles, les curs de campagnes, -les membres de la Y. M. C. A. ne peuvent pas le -lire.</p> - -<p>Dans les deux cas on achte, les uns pour avoir -une littrature saine, morale, <i lang="la" xml:lang="la">ad usum pucellarum</i>, -les autres parce qu'ils s'attendent trouver -des situations graveleuses et des descriptions -croustillantes.</p> - -<p>Vous me pardonnerez, Mon Sieur, les anctres, -je veux dire ceux qui sont arrivs, ont lou tous les -panneaux-rclames, tous les emplacements en vue, -les jeunes ont le bas de la muraille que les autobus -claboussent de crotte et que compissent souventes -fois les chiens, errants malgr les dcrets de police.</p> - -<p>Je risquai:</p> - -<p>—Je ne vois pas…</p> - -<p>Energique, l'homme me coupa la parole.</p> - -<p>—Si, Mon Sieur, vous voyez et je suis venu -parce que vous voyez et que vous savez faire une -place sur le panneau aux camarades qui tirent la -langue.</p> - -<p>Vous me plaisez. Il y a dix minutes, je ne vous -connaissais pas, mais l'ide que j'avais dresse dans -mon cerveau tait telle que je vous aperois. Excusez, -Mon Sieur, je ne sais plus parler le franais… -Je veux dire, vous tes la reprsentation du type -que je m'tais cr sur votre nom. a ne vous -arrive pas, vous, Mon Sieur, de mettre des… -comme dites-vous?… des physionomies sur des -noms?</p> - -<p>Et sans attendre ma rponse, il poursuivait:</p> - -<p>—Vos livres me plaisent. Vous ne posez pas -l'artiste, vous tes un bourgeois qui n'avez pas -honte de votre bourgeoisie, <span lang="en" xml:lang="en">all right!</span> et vous la -dpeignez comme elle est. Vous auriez pu tout -comme un autre atteindre le fort tirage par -des procds outranciers, vous n'avez pas voulu. -Les acadmies vous font sourire, vous ne monopolisez -pas la vertu, vous ne jouez pas de l'adultre, -c'est bien. Vous tes secourable aux apprentis des -lettres, cela est mieux. Je sais… je sais… Ne prenez -pas votre air colonel, malgr votre masque froid, -derrire vos besicles, votre œil ptille. Malice? -non, bont. C'est pourquoi je suis l.</p> - -<p>Et comme pour prouver sa prsence, l'homme se -cala dans le fauteuil, changea ses jambes de place, -puis il continua.</p> - -<p>—Qui je suis? Freddy. Parbleu, oui, j'ai un -autre nom, comme tout le monde, mais qu'importe. -J'ai trente-six ans depuis… (il regarda son -bracelet-montre)… depuis 2 heures 35 minutes. -Mais trente-six ans bien employs…</p> - -<p>Il resta un moment silencieux, comme poursuivant -un rve. J'en profitais pour le dvisager -mon aise. La lampe clairait en plein sa figure. -Trente-six ans, pas possible, je lui en aurais donn -vingt-huit ou trente, tout au plus. Mais, en examinant -bien, le visage est osseux, les joues creuses, ces -rides qui guillochent les tempes… ce pli amer qui -tire la bouche… cet tre-l a souffert… seules les -lvres sont jeunes, d'un rouge vif, plus rouge et -plus vif de la pleur des joues… Le front en pleine -lumire dcouvre une intelligence veille et les -yeux brillent d'un feu sombre, dans la cavit des -paupires.</p> - -<p>Mais l'homme a reprit son discours.</p> - -<p>—Je ne suis pas venu ici pour faire une confession. -Je ne fouillerais pas avec le crochet de Jean-Jacques -les paves de ma jeunesse.</p> - -<p>Ce que j'ai fait? Mille mtiers, mille misres -disait ma mre, et mon pre ajoutait: oui, tu sais -un tas de choses qui te permettront de crever de -faim toute ta vie… C'tait sagesse!</p> - -<p>En effet, je peignais, je sculptais, je mettais en -vers de huit douze pieds, le soleil, les oiseaux, les -fleurs, le printemps, comme si le soleil avait besoin -de moi pour rayonner sa gloire, les oiseaux pour -lancer leurs trilles perdus, les fleurs pour enchanter -nos yeux, le printemps pour faire croire au -bonheur de notre me!</p> - -<p>Le cercle troit de la petite ville tait trop restreint. -Paris, voil le trteau!</p> - -<p>Vous n'attendez pas de moi que je vous dise les -courses dans la grande ville. Il ne s'agissait plus -de triomphes, et de lauriers, mais plus simplement -de manger. La course l'cu! C'est un championnat -comme un autre!</p> - -<p>Si j'ai mang de la vache enrage… un troupeau, -Mon Sieur, un fameux troupeau… Bah! ces -choses sont finies et les Arabes disent: le pass est -un mort.</p> - -<p>Les mille mtiers, je les ai faits, les mille misres, -je les ai connues.</p> - -<p>J'ai t, voyons, que vous dirai-je? J'ai couru -les journaux pour placer un papier. J'ai fait des -chansons (vous faites trop bien le vers, donnez-nous -quelque chose de moins soign… dans le got -populaire) et la chanson vendue (quinze francs, -Mon Sieur), on touchait six centimes quand un -chanteur voulait bien la mettre au programme.</p> - -<p>Le thtre, ce fut ma marotte, n'avais-je pas eu -une pice prime, mdaille comme une bte au -concours, lorsque j'avais seize ans! Vos actes, -oui… trs bien, portez-le donc Monsieur un Tel -qui signera avec vous (moiti des droits d'auteur), -plus une ristourne d'un quart pour le rgisseur, -un autre quart pour le directeur. Je pose zro -et je retiens tout.</p> - -<p>J'ai t secrtaire… J'ai beaucoup t secrtaire -dans ma vie et ma mort, je ne dsespre pas -d'tre embauch par M. Saint-Pierre, secrtariat, -service des entres!…</p> - -<p>Secrtaire de thtre (toujours!), cent cinquante -francs par mois; quatorze heures de travail -par jour, un patron qui vomissait des injures -comme un autre parle ou respire… une brute congestionne -qui avait une faon de se mettre les -pouces dans les poches de son gilet en disant: -Moi, je travaille pour l'Art!!!</p> - -<p>Secrtaire de vagues gazettes, puis secrtaire -d'un abb… oui, Mon Sieur, d'un bon abb qui -me faisait traduire Saint Jean Chrysostome, et me -payait quand il avait le temps. Il aimait dire: -Il fait bon vivre sous la crosse. Hlas, sa -crosse tait ddore! Il n'avait plus d'argent cet -homme, il ne pouvait pourtant pas en voler pour -moi!</p> - -<p>Puis, j'ai fait le trust des parlementaires d'un -dpartement, trois dputs, deux snateurs, cent -quarante francs par mois, mais la paie tait aussi -irrgulire. Alors j'ai envoy le Palais-Bourbon au -diable, j'ai pris une blouse et je me suis embauch -sur un chantier comme ouvrier peintre… oui, -peintre… barbouilleur, quoi! J'ai fait du faux bois -dans une banque, j'ai pass au minium les fers -T d'un immeuble sur les boulevards, j'ai couvert -d'une couche ignifuge les palissades de l'ascenseur -du Mtropolitain, station Barbs… je travaillais -de mes mains, je gagnais huit francs par -jour… j'tais heureux… Hlas! j'avais une marotte… -Oui, le microbe littraire, je lchai les -brosses pour le porte-plume et j'entrai comme -ngre chez un de nos plus sympathiques auteurs -qui… que… dont…</p> - -<p>J'ai des diplmes aussi, si a vous intresse, -comme tout le monde… j'en ai gagn que je n'ai -mme pas. J'ai fait deux thses de doctorat conomique, -trois thses de mdecine. J'ai donn ma -matire grise pour cinquante centimes la page, -c'tait bien pay pour un ngre.</p> - -<p>Et puis, las de courir Paris, le ventre vide, -j'ai couru le monde pour changer mes ides…</p> - -<p>J'ai pris ma chance, comme nous disons en -Amrique, je me suis promen de Rhadams -Agadir, j'ai vu les oasis du Sud, empanaches de -palmes, j'ai couch dans des bordjs et sous la tente, -j'ai cout, le soir, la chanson du sokar saharien -qui montait dans la puret du ciel, droite comme -une fume aromatique, et j'ai commenc saisir -intuitivement toute la grandeur, toute la beaut -mystrieuse des Simples… Ah! qu'on tait loin de -la course aux gros sous sous le ciel barbouill -d'encre de la Ville!</p> - -<p>Je suis entr dans Marrakech, la cit rouge, -trois fois ceinture de remparts, et, du haut de la -casbah d'Agadir, j'ai longuement regard l'Ocan -qui berait ses eaux vertes comme pour sduire -l'ardente terre barbaresque…</p> - -<p>L'Amrique? J'y viens, Mon Sieur, si je la -connais? Depuis Punta-Arenas, dans le dtroit de -Magellan, jusqu' <span lang="en" xml:lang="en">Point-Barrow</span>, l'extrme-pointe -de l'Alaska…</p> - -<p>Ce que je faisais… H donc! toujours mille -mtiers, mille misres!</p> - -<p>J'ai fait des confrences sur la littrature franaise, -lorsque le microbe littraire prenait l'offensive. -Entre temps, j'tais mineur aux mines d'or, -meneur de chiens et conducteur de traneau.</p> - -<p>J'ai mme reprsent officiellement le gouvernement -de la Rpublique dans une grande foire, -quelque part, l-bas, dans l'extrme <span lang="en" xml:lang="en">Far-West</span>. -C'tait la guerre; comme sept conseils de revision -n'avaient pas voulu de moi pour les armes, je fis -de la propagande; c'tait avant l'intervention -amricaine. Mais voil, pour la propagande, il -y avait un tas de braves gens service arm - qui l'air de l'Amrique tait favorable. Je -fus ce pel, ce galeux, haro! De quoi se mlait-il -celui-l? On me le fit bien voir… Le chœur des -vieillards clbra sa victoire en dansant, sur le -mode antique, la danse du scalp.</p> - -<p>J'avais la bouche amre, comme aprs boire; -j'aurais pu me fcher, raconter les petites fripouilleries -qui sont monnaie courante… Bah! A quoi -bon?</p> - -<p>Je me suis enfonc dans les solitudes vierges -du Grand Nord. L, j'ai got vraiment le repos -de ma chair et le repos de mon me. La vie tait -rude, mais j'avais la sant physique et morale.</p> - -<p>Au fait, c'est pour cela que je suis ici. Voici, -Mon Sieur, quelques papiers (eh! oui, toujours -le fameux microbe), j'ai not l, par -coup, les -heures de paix et de solitude, les heures mornes -aussi o la dsesprance agrippe le cerveau.</p> - -<p>Vous lirez ces choses… oui, merci, mais je -voudrais plus encore.</p> - -<p>Moi, voyez-vous, Paris, ses combinaisons, ses -truquages, c'tait bon pour ma carcasse de vingt -ans; aujourd'hui, non… je lche tout… oui, Mon -Sieur, je m'en retourne vers le Grand Silence -Blanc de ma Terre qui paye. Vous lirez, vous verrez; -une fois qu'elle vous tient, c'est pour toujours…</p> - -<p>Je voudrais…</p> - -<p>Pour la premire fois, mon interlocuteur s'arrta; -il hsita, puis se dcidant:</p> - -<p>—Je voudrais que vous le fassiez paratre… si -cela est possible… quelque part… Je ne le saurai -pas, mais a me fera plaisir tout de mme.</p> - -<p>A moins que vous trouviez la chose insuffisante, -auquel cas je vous demanderai de ne pas -tenir compte de ma dmarche et de jeter au feu -ces feuillets inutiles.</p> - -<p>L'homme se leva, prit son manuscrit, le posa -sur la table, se baissa pour prendre son chapeau et -dit encore:</p> - -<p>—Je vous salue… Mon Sieur!</p> - -<p>Arriv la porte, il se retourna, fit trois pas en -avant:</p> - -<p>—A propos, si la chose parat, <i lang="en" xml:lang="en">excuse me</i>, -encore un service: je voudrais que vous mettiez un -nom sur la premire page… Tempest… Qui c'est? -mon chien, parbleu! Croyez-vous que je ddie -mon bouquin un homme!</p> - -<p>Il leva les paules et sortit…</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Ai-je rv cette scne singulire?</p> - -<p>Pourtant, le manuscrit est l… L'criture n'est -pas trs nette, nerveuse, presque illisible; au -diable soit l'animal!… S'il croit que je vais dchiffrer -ces hiroglyphes… il peut aller au bout du -monde, lui et son manuscrit…</p> - -<p>Et cependant, je l'ai lu et tel que je l'ai lu, -je l'offre au public et je supplie les lecteurs de -croire que je n'y ai pas chang une virgule, j'ai, -tout au plus, corrig les preuves…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch2">II<br /> -LES TROIS RENCONTRES DE JESSIE MARLOWE</h2> - - -<p>Un garon, que j'avais rencontr dans un bar -de <span lang="en" xml:lang="en">Montgomery-street</span>, San-Francisco, m'avait -assur qu'on trouvait de l'or dans une des les -de l'archipel de la Reine-Charlotte. Mais, ajoutait-il, -confidentiellement, on tenait la chose cache -pour viter un <i lang="en" xml:lang="en">rush</i>, une pousse formidable.</p> - -<p>Ayant pay le tuyau de nombreuses tournes -de whisky, il ne m'en fallut pas davantage pour -boucler mon maigre bagage et me mettre en route -vers les pays du Nord.</p> - -<p>Je fis la chose en plusieurs tapes. N'avais-je -pas dans ma ceinture quelques centaines de dollars -que j'avais arrachs la terre du ct d'Alhgany, -dans le <span lang="en" xml:lang="en">Nevada-County</span>?</p> - -<p>Je musais plusieurs jours Portland, la ville -des roses. Puis, un matin, je pris le train pour -Seattle o je m'arrtais deux fois vingt-quatre -heures pour changer un cordial <span lang="en" xml:lang="en">shake-hand</span> avec -ma bonne amie, Marcelle de J…, dont l'me est -fleurie de posie comme un glantier de France -l'avril.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>La coquette villa o s'abrite, Seattle, le consulat -de France. Devant la porte, au milieu d'un jardinet -minuscule, un haut mt avec, la cime, la -flamme tricolore.</p> - -<p>A l'intrieur, deux petits salons o la volont de -l'htesse a su faire revivre la grce de la patrie -lointaine.</p> - -<p>Aux murs, quelques gravures d'un got rare; -sur un chiffonnier Louis XVI, le <i>Mercure de -France</i> fait une tache mauve, et Farrre est prsent -avec ses <i>Petites Allies</i>.</p> - -<p>J'ouvre le livre, distrait, et ma pense vagabonde.</p> - -<p>Une voix prononce, derrire moi:</p> - -<p>—Vous devez aimer Farrre?</p> - -<p>—Beaucoup.</p> - -<p>L'htesse m'observe et dit avec un anglicisme:</p> - -<p>—Je pensais ainsi.</p> - -<p>—J'aime les gens de mer. Tout ce qui vient de -la mer m'attire. J'aurais tant voulu tre marin.</p> - -<p>—C'est un regret?</p> - -<p>—Oui, le grand regret de ma vie.</p> - -<p>—Diable, quel amour!</p> - -<p>—C'est un amour, aussi pour le satisfaire, j'ai -tourn la difficult: ne pouvant tre matelot, je -suis voyageur!</p> - -<p>—Je rends grce cette vocation qui nous permet -de vous avoir. C'est si rare que nous ayons -quelqu'un qui vient de France.</p> - -<p>—Ne comptez pas sur moi pour la dernire -mode ou l'ultime potin. J'arrive de France, si vous -voulez, mais aprs un srieux crochet dans le -Texas, l'Arizona et la Californie. Demain, je pars -pour l'Alaska.</p> - -<p>Avec une pointe d'motion, M<sup>me</sup> de J… me -parle alors de Paris, du Paris qu'elle aime, du -Paris littraire et thtral. J'coute la musique de -sa voix. Des noms frappent mon oreille peu accoutume. -De Max, Lavallire, Bartet, Robinne, c'est -comme un doux ronronnement qui berce mon me, -la calme et l'endort…</p> - -<p>Le nom d'un thtre ou le titre d'un livre accroche -de-ci, de-l, ma pense… c'est un film qui se -droule, je vois nettement les tableaux et les -scnes… Mais alors? L'Arizona brlant que je -viens de parcourir cheval, les Indiens Opi, hospitaliers -et primitifs, la Californie et mes bons camarades -qui travaillaient avec moi dans la mine?</p> - -<p>Qui est dans le vrai?</p> - -<p>Elle ou moi?</p> - -<p>Mais le consul s'approche, souriant:</p> - -<p>—Prendrez-vous un cocktail, cher?</p> - -<p>Un cocktail, <i lang="en" xml:lang="en">by Jove!</i> Je suis bien Seattle, -dans l'Etat de Washington, l-bas, tous les diables, -sur la cte du Pacifique.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>J'allais par mer Victoria et de Victoria Vancouver, -o j'eus la chance de trouver le jour mme -de mon arrive un vieux cargo, l'<i>Abraham-Lincoln</i>, -qui faisait le service de la poste travers le -mandre des les.</p> - -<p>La traverse? Un peu mouvemente, comme cela -se doit dans ces parages o l'on navigue dans des -couloirs troits, o le vent et la mer s'engouffrent -avec un bruit d'orgue.</p> - -<p>Tant bien que mal, plutt mal que bien, nous -avons franchi le dtroit de Georgie que longe l'le -de Vancouver.</p> - -<p>On danse fortement lorsque, aprs les les Scott, -on pntre dans le Pacifique; mais, crachant, soufflant, -faisant un bruit de vieille quincaillerie, -l'<i>Abraham-Lincoln</i> double enfin la pointe du cap -Saint-James. Et notre bon cargo contourne l'le -Prevost, laisse sur la gauche l'<span lang="en" xml:lang="en">Houston-Stewart-channel</span> -et le <span lang="en" xml:lang="en">Skincuttle-inlet</span>.</p> - -<p>Nous avons encore quelques coups de mer dans -le <span lang="en" xml:lang="en">Juan-Perez Sound</span> o s'grne un chapelet -d'lots abrupts et sauvages.</p> - -<p>On jette quelques sacs de dpches Lyelle, -nous doublons l'le Louise, aprs avoir fait escale - Skedans. Je dbarque enfin Cumshewa, dans -la grande le de Moresby, tandis que mon vieil -<i>Abraham-Lincoln</i> poursuit sa route vers Skidegate, -dans <span lang="en" xml:lang="en">Graham Island</span>, la plus importante des -les de l'archipel de la Reine-Charlotte.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>A Cumshewa, pas plus d'or que sous le pied -d'un ne. Je vis quelques jours sur mes conomies -et je serais mort d'ennui si je n'tais embauch -dans une fabrique de conserves de saumon.</p> - -<p>Temps pass, douze jours. Un indigne hada -qui part Skidegate me propose de l'accompagner. -Tope-l, en route vers le nord, et me voil mcanicien -dans l'usine o l'on extrait l'huile des chiens -de mer.</p> - -<p>Je regagne quelques dollars que j'ai la chance -de doubler au poker et je reprends mon bton de -voyageur, ce qui est une faon de parler lorsqu'on -saute de cargo sur steamer et de steamer sur -paquebot.</p> - -<p>Il est plus facile d'entrer dans Graham Island -que d'en sortir. Les <i>Abraham-Lincoln</i> n'assurent, -sur la cte, qu'un service postal trs approximatif, -mais j'ai la chance de franchir l'<span lang="en" xml:lang="en">Hecate strait</span> avec -des compagnons qui vont Port-Essington, dans -la <span lang="en" xml:lang="en">British Columbia</span>, afin de renouveler leur provision -de whisky, opration de la plus relle importance.</p> - -<p>Bonne chance, camarade, et me voil seul -sur le <i lang="en" xml:lang="en">pier</i> en bois de Port-Essington, cependant -que, courbs sur leurs rames, mes amis gagnent -la haute mer.</p> - -<p>Je prends une dcision: le premier bateau, cargo - vapeur ou voile, qui passera dans un sens ou -dans l'autre, j'embarque.</p> - -<p>Dix-sept jours aprs, la <i lang="en" xml:lang="en">Princess-Sophia</i>, de la -<span lang="en" xml:lang="en">British Columbia Coast Service</span>, jette l'ancre de -l'autre ct de Port-Essington, sur la rive droite -de la Skeena, Prince-Rupert.</p> - -<p>La destine me pousse au Nord. En route donc -pour la terre du silence, terre du mystre, terre -de la neige et de l'or: n'est-ce pas la <i lang="en" xml:lang="en">pay-dirt</i>, -la terre qui paye? Qui paye quoi? La volont? -La rsistance? Qui paye comment? Avec l'or arrach -aux roches dures? Avec la rigide beaut des -paysages ou l'merveillement des aurores borales?</p> - -<p>Avec de l'or ou avec de la mort. L'une ou l'autre, -plus souvent l'une et l'autre. L'or conquis ruisselant -entre les doigts comme l'eau du torrent. La -mort paisible qui vous couche, sur le linceul des -neiges polaires. Le corps s'enfonce et fait un trou, -la neige pse, pse, pse. Le gel la durcit. Les -traneaux y tracent leur piste. La vie va vite. Il y -a des morts dessous. Qui le sait? Et l'me s'en va, -falote et errante, dans l'immense nuit sans toiles, -avec la chanson du Grand Nord qui la berce, en -faisant craquer les branches, tandis que, l-bas, -brament les cariboos affols par le rire aigu des -loups, dont le vent vient, soudain, de rabattre -l'odeur.</p> - -<p>Je pense toutes ces choses sur le pont du <i lang="en" xml:lang="en">Princess-Sophia</i>, -assis sur mon bagage, les coudes sur -les cuisses, les poings aux tempes. L'hlice bat -l'eau rythmiquement. Une brume grise enveloppe -la cte cependant toute proche. Le steamer suit le -long labyrinthe des les et la cte dchiquete. A -droite, l'le du Prince-de-Galles, entoure de sapins, -sommeille et la nuit tombe gauche sur Ketchikon -dont les feux rouge et vert trouent avec peine la -brume.</p> - -<p><i lang="en" xml:lang="en">Princess-Sophia.</i> La Princesse Sagesse! Est-ce -sagesse? Est-ce folie de suivre cette route? L'hlice -bat comme un cœur, flouk, flouk, flouk, flouk. -Est-ce oui? est-ce non? Une vie nouvelle s'ouvre -devant moi et le vers de Trence vient sur mes -lvres: <i>Ce jour qui t'apporte une vie nouvelle -rclame, en toi, un homme nouveau.</i></p> - -<p>—Vous avez tort de rester l, garon, la brume -est mauvaise.</p> - -<p>Je lve les yeux et rencontre le regard d'une -femme, gaine dans un vaste chandail gris.</p> - -<p>Elle est debout, solidement plante sur ses jambes, -les mains dans les poches de son chandail, -le col lui cache le cou, le menton et la bouche, et -le polo rabattu, barre le front la hauteur des -yeux.</p> - -<p>—Je suis Jessie Marlowe, et vous?</p> - -<p>—Moi, Freddy.</p> - -<p>—Freddy qui?</p> - -<p>—Freddy rien, Freddy tout court.</p> - -<p>—Ah!</p> - -<p>La femme prend un temps et ajoute:</p> - -<p>—Vous ne devriez pas rester immobile, c'est -toujours mauvais dans ces rgions. Marchez plutt -avec moi.</p> - -<p>Et nous voil, tous deux arpentant le <span lang="en" xml:lang="en">deck</span> -du navire comme deux vieux camarades.</p> - -<p>—Vous venez pour la premire fois?</p> - -<p>—Oui, et vous?</p> - -<p>—Moi, je suis dj une vieille Yukoner. J'ai -fait cinq fois le passage.</p> - -<p>—Et vous allez?</p> - -<p>—A Dawson, rejoindre mon mari…</p> - -<p>—Ah! vous tes marie.</p> - -<p>Le ton sur lequel j'ai prononc cette phrase fait -rire Jessie d'un rire qui sonne clair.</p> - -<p>—Oui, j'ai mari Harry Marlowe, le sergent de -la police monte.</p> - -<p>La police monte canadienne! Le corps splendide -qui n'aurait pas son pareil si la Lgion n'existait -pas. On s'engage dans la police monte comme -dans la Lgion, par coup de tte ou amour d'aventures.</p> - -<p>Les magnifiques btes humaines, aventureuses et -folles, qui, de l'Hudson l'Alaska, travers l'immensit -silencieuse du Grand Nord reprsentent la -loi de Sa Majest Britannique.</p> - -<p>Depuis j'en ai rencontr, groups ou solitaires, -plusieurs centaines au hasard de mes prgrinations -polaires et j'ai toujours trouv chez eux les -qualits qui font les hommes forts: la gnrosit, -la droiture, la bont et le courage.</p> - -<p>Et cependant de la savoir, cette Jessie, un -autre, cet autre ft-il sergent de la police monte, -cela me crispe.</p> - -<p>H l, h l! A quoi vais-je penser! Jessie Marlowe, -il y a deux quarts d'heure je ne souponnais -mme pas son existence… alors…</p> - -<p>Alors, maintenant, je la connais. Voil.</p> - -<p>Le bateau tangue fortement, excellent prtexte -pour saisir le bras de ma camarade qui, du reste, -ne se drobe pas.</p> - -<p>Sous la laine, je sens la chair ferme et la duret -des muscles. C'est une femme souple et solide, mon -amie Jessie Marlowe.</p> - -<p>Mon treinte se resserre.</p> - -<p>—Venez-vous l'entrepont, il y a des figures -tranges de <i>Chechaquos</i>.</p> - -<p>En argot du Yukon, <i>Chechaquos</i> dsigne tous -les nouveaux venus au travail de la mine, -apprentis chercheurs d'or et chercheurs de fortune.</p> - -<p>Nous descendons; dans un fouillis invraisemblable -gtent, ple-mle, des dynamos, des sacs, des -barils, des caisses, des cordages, des poutrelles de -fer, un enchevtrement de pics et de pioches, avec - et l, dans une encoignure, un tre vivant -qu'claire la lumire jaune d'une lampe huile -que la houle balance.</p> - -<p>Vers le milieu, la place est plus nette. Assis sur -des seaux renverss, quelques hommes jouent aux -cartes sur une table improvise.</p> - -<p>La partie est silencieuse et dj la fivre du gain -stigmatise les visages. On la reconnat ce froncement -de sourcils si spcial et au lger tremblement -des doigts qui tiennent les cartons maculs.</p> - -<p>Le vice humain s'tale sans forfanterie et sans -honte. C'est brutal comme une plaie.</p> - -<p>Je me retourne. Je ne sais pourquoi, il m'a sembl -voir dans les yeux de ma compagne comme -une lueur fauve. Oh! rien qu'une lueur vite -teinte. Les narines se sont contractes vivement, -oh! un battement imperceptible!</p> - -<p>J'ai d me tromper, videmment, puisque Jessie -Marlowe dit d'un air indiffrent:</p> - -<p>—On ne respire pas, ici. Quelle tabagie! Venez-vous, -cher.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Au matin, je monte sur le pont. Jessie est dj -l, accoude au bastingage.</p> - -<p>Elle a devin ma prsence et se retourne. Son -visage est angoiss.</p> - -<p>Sans explication elle dit:</p> - -<p>—Oh! voyez, cher garon.</p> - -<p>Je regarde. Dans une brume bleutre, le plus -fantastique des paysages apparat.</p> - -<p>La cte est proche, nous louvoyons entre <span lang="en" xml:lang="en">Etolin -Island</span> et <span lang="en" xml:lang="en">Prince of Wales</span>; c'est un jaillissement -formidable de roches, de longues chanes de trachytes, -de gigantesques chausses de basaltes. La -grande loi gologique s'affirme, laissant loin derrire -nous les pauvres imaginations potiques des -Hellnes et de leurs Titans qui mirent Pelion -sur Ossa, jeux d'enfants ct de la vision chaotique -qui s'offre nous.</p> - -<p>Pour arrter la mer envahissante, la Terre a fait -un effort surnaturel, elle a contract sa chair, les -roches ruptives se sont dresses, elles sont l, sans -transition, mettant nu le granite primordial.</p> - -<p>Strates rgulires, dchirures aigus, artes vives, -le mont se dresse pic des centaines et des -centaines de pieds, tout pareil au jour o il jaillit, -du soulvement primitif, venant du trfonds des -entrailles terrestres pour dire l'Ocan: Arrte, -tu n'iras pas plus loin.</p> - -<p>La main de Jessie Marlowe a saisi ma main. -Tout coup, le soleil dchire le voile de brume -qu'il effiloche et jette au loin. Ses rayons dorent -la muraille ocre et terre de sienne; c'est une harmonie -magistrale et je sens les ongles de Jessie qui -se plantent dans ma paume. Elle est secoue d'un -frisson. Mais elle se reprend aussitt, murmure -l'invitable <i lang="en" xml:lang="en">I'm very sorry</i> et, pour me punir -d'avoir vu son frmissement en face de la majest -imprissable de la nature, elle me quitte brusquement.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Un sifflement. Un cri horrible. Un tumulte de -pas prcipits. A nouveau, des cris… Je sors de ma -cabine pour aller aux nouvelles. Un groupe -remonte de la chambre des machines. Les gmissements -finissent en une plainte rauque et continue. -Je m'informe. Un retour de vapeur a brl, -atrocement, un soutier. La vision est infernale. -Les yeux vids laissent voir deux trous sanglants. -La bouche se tord, noire et rouge. Le corps entier -n'est qu'une plaie laquelle des lambeaux de vtements -adhrent encore.</p> - -<p>Les passagers s'empressent, inutiles. Le capitaine -interroge:</p> - -<p>—Y a-t-il un mdecin parmi vous?</p> - -<p>Les migrants se regardent l'un l'autre, personne -ne rpond.</p> - -<p>Le capitaine insiste:</p> - -<p>—Vous n'allez pas le laisser mourir comme a…</p> - -<p>Alors, je songe que j'ai, il y a bien des annes -dj, prpar l'examen de l'Ecole de mdecine navale -de Bordeaux.</p> - -<p>Le cercle s'est ouvert devant moi. Je me penche -sur le bless. Il ne faut pas tre grand clerc pour -se rendre compte que l'homme est perdu. Il faut -abrger cependant ses souffrances.</p> - -<p>Le plus urgent est de dbarrasser les plaies du -linge qui plaque.</p> - -<p>Je demande:</p> - -<p>—Des ciseaux, un couteau…</p> - -<p>Un geste brusque, une voix qui rpond:</p> - -<p>—Voil.</p> - -<p>C'est Jessie Marlowe qui, d'une gaine de cuir -qu'elle porte sous son chandail, me tend un minuscule -poignard, fait d'une seule pice d'acier.</p> - -<p>Elle m'offre, en mme temps, son aide et avant -que je l'aie agre, elle s'accroupit prs de moi et -d'un coup net, elle tranche l'toffe.</p> - -<p>Le spectacle est monstrueux: la chair est grille, -tumfie, des boursouflures se forment qui clatent -avec de minces jets de sang. Les veines et les -artres sont nu, elles crvent aussi, une une. -C'est un enchevtrement de lacets rouges et bleus -o le sang qui se coagule fait, et l, une tache -grenat sombre.</p> - -<p>Nos mains se sont rencontres. La mienne tremble -un peu. Celle de Jessie est souple et froide. Je -regarde la jeune femme et je revois dans ses yeux -la courte flamme de la veille.</p> - -<p>Cette chair qui souffre un chtiment de damn -cause de la joie aux yeux de cette femme. J'en -jurerais.</p> - -<p>Je donne un ordre bref. Avec d'infinies prcautions, -on soulve le corps douloureux, on l'emporte, -cependant que Jessie Marlowe murmure -mi-voix, comme pour elle-mme:</p> - -<p>—Quelle splendide chose que ces vives couleurs!</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Le soir tombe. Le steamer glisse, silencieux, sur -les eaux troites du dtroit de Wrangell. et l, -un chapelet de boues s'grne, indiquant au navire -les rcifs qui brusquement jaillissaient du -fond des abmes fleur d'eau. Parfois, on voit les -roches, comme des btes sournoises tapies. Elles -essayent de happer la proie facile, mais nous passons -et l'cume du sillage les recouvre.</p> - -<p>Des sapins, pousss l, Dieu sait comment! se -penchent vers nous jusqu' nous toucher. Un soleil -oblique claire les hautes falaises noires et derrire -nous, nous laissons un gouffre d'ombre.</p> - -<p>Tout coup, la muraille de basalte s'chancre et -un glacier immense, tombant pic dans la mer, -apparat. Sur sa blancheur vierge, le vent balaye -les neiges rcentes et le soleil fait miroiter des lumires -violettes, oranges et bleues.</p> - -<p>Un oiseau passe dont les ailes roses battent longuement -dans un rayon.</p> - -<p>Venant du cœur du navire, on entend le rle continu -de l'agonisant qui quitte la vie, peu peu.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Nous quittons Juneau au matin. Nous avons fait -escale pendant la nuit.</p> - -<p>Nous franchissons le chenal Gastineau. La capitale -de l'Alaska s'enfonce dans la brume, o le Capitole, -adoss la montagne, fait une tache laiteuse.</p> - -<p>Une voix prononce prs de moi:</p> - -<p>—Vous n'tes pas descendu terre, docteur?</p> - -<p>C'est le capitaine qui me salue de cette appellation. -Je suis mont en grade depuis hier.</p> - -<p>—Non, capitaine.</p> - -<p>—Vous avez ma foi raison. Pour retrouver des -usines, des autos et des cinmas, ce n'est pas la -peine de venir jusqu'ici: autant vaut rester -Seattle ou Vancouver.</p> - -<p>Le capitaine tire deux ou trois bouffes de sa -courte pipe de terre, reste un instant accoud prs -de moi, puis il s'en va de cette dmarche spciale, - la fois lourde et souple, des marins.</p> - -<p>A trois pas, il se retourne et dit:</p> - -<p>—A propos, savez-vous, l'homme est mort cette -nuit.</p> - -<p>Il lance un jet de salive jauntre par-dessus -bord, puis il ajoute:</p> - -<p>—Jessie Marlowe est descendue Juneau.</p> - -<p>—A Juneau, mais ne devait-elle pas dbarquer - Skagway pour aller Dawson?</p> - -<p>—<i lang="en" xml:lang="en">Yes, doctor</i>, mais elle a chang d'avis.</p> - -<p>Et il s'en va roulant des paules en grommelant:</p> - -<p>—C'est une femme!</p> - -<p>Une main invisible treint ma gorge. L'homme -est mort. Jessie Marlowe est partie… Une tristesse -monte en moi, envahissante, sans que je puisse -exactement me rendre compte si la cause premire -est la mort de l'homme ou le dpart de la femme.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Le thermomtre est descendu de 20 degrs en -quelques heures, l'hiver est venu tout d'un coup.</p> - -<p>Le fleuve, qui roulait hier encore ses flots noirs, -portant la vie la terre qui paye, est aujourd'hui -fig, morne, silencieux. Pour huit mois, le -Yukon est prisonnier des glaces, le monstre tumultueux -est enchan.</p> - -<p>Sournois, il a bloqu les chalands, un grand -steamer palettes s'est aussi laiss surprendre.</p> - -<p>Pour huit mois, Dawson est sous la neige.</p> - -<p>La grande ombre polaire descend. La nuit a -mang le jour.</p> - -<p>En attendant que le jour prenne sa revanche et -dvore son tour la nuit, il faut faire provision de -sagesse et de philosophie.</p> - -<p>Le paysage m'intresse par sa nouveaut. Je suis, -hors la cit, sur une hauteur, dans une cabane faite -de rondins de sapins assembls, qui tient beaucoup -plus du perchoir que de l'habitation humaine. -La ville et le fleuve droulent mes pieds -une symphonie blanche, o, par endroits, les sapins -mettent une tache vert sombre.</p> - -<p>En face, derniers contreforts des Rokies, la montagne -se dresse barbouille d'ocre et plaque, -et l, de blanc lgrement bleut.</p> - -<p>J'ai le temps de contempler ces choses et j'emploie -ma premire journe d'hivernage aux soins -mnagers. J'ai visit mes bottes, remis un talon, -clou une semelle. Je couds une peau de renard au -col de ma veste de cuir lorsque ma porte s'ouvre et -Lynn, mon ami Lynn, entre chez moi.</p> - -<p>Lynn est un indien koyukuk, la face camuse -qui, malgr ses rapports avec les civiliss, a conserv -l'habitude ancestrale de se peinturlurer les -joues.</p> - -<p>Il porte un vaste plaid carreaux, qui a d appartenir -jadis quelque miss errante, une lanire -en cuir de bison lui ceinture la taille. Ses mocassins, -en peau de phoque bords de wolverine, laissent -traner leurs attaches. Ses mains et ses bras -sont emprisonns dans des moufles de cuir fourres, -serres la hauteur du coude. On dirait -mains et bras de marionnettes.</p> - -<p>Il serait trs couleur locale, mon ami Lynn, n'tait -l'affreux chapeau melon qu'il arbore firement -en guise de couvre-chef. Ce chapeau melon est pour -Lynn le signe suprme de la civilisation.</p> - -<p>Il est une autre concession que l'Indien fait notre -monde. Il a pris l'affreuse habitude de mcher -de la gomme.</p> - -<p>Ayant mastiqu plus fortement et log sa boule -comme une chique dans sa joue gauche, Lynn me -salue la manire koyukuk, s'informe de ma sant -et m'annonce qu'on vient de ramasser en plein -Dawson, prs du pont de la <span lang="en" xml:lang="en">Klondike river</span>, l'endroit -mme o se termine <span lang="en" xml:lang="en">Front-street</span>, le cadavre -d'un homme.</p> - -<p>Avec ce saut brusque du thermomtre, la chose -n'est point tonnante. Quelque ivrogne qui aura -quitt tard le <span lang="en" xml:lang="en">Bank</span>, l'<span lang="en" xml:lang="en">Exchange</span> ou le -<span lang="en" xml:lang="en">Green Tree</span> -et que la congestion aura fauch.</p> - -<p>Lynn secoue la tte en coutant ma supposition. -Il rumine sa gomme, puis il ajoute dans son -anglais un peu rauque:</p> - -<p>—Non, non, l'homme est un sergent de la police -monte canadienne. Le froid ne l'a pas tu, mais -bien la blessure qu'il porte son cou…</p> - -<p>Et Lynn conclut:</p> - -<p>—a fait un joli tumulte dans la cit.</p> - -<p>Puis, m'ayant emprunt deux poignes de th, -l'Indien sort, tranant dans la neige ses mocassins -dont les cordons pendent.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Un sergent de la police monte. Fichtre, c'est une -belle pice au tableau. Cela nous change des querelles -dont les mineurs font habituellement les -frais.</p> - -<p>Malgr que la ville ait oubli, comme un cauchemar, -les lgendaires batailles d'antan, alors -qu'au petit jour, on ramassait quelques <i lang="en" xml:lang="en">gimblers</i>, -plus ou moins trous, il arrive, parfois -encore, que des mauvais garons vident leurs diffrends - coups de browning. Mais un sergent de la -police monte! J'mets un sifflement qui fait dresser -les oreilles mon chien.</p> - -<p>—Si nous allions aux nouvelles, Tempest, mon -ami, qu'en dis-tu? Un sergent de la police monte -proprement meurtri, a ne se voit pas tous les -jours, et puis cela chassera un peu la monotonie de -cette journe qui s'obstine ne point finir. De plus, -ce sera une occasion unique de montrer notre nouveau -col de fourrure.</p> - -<p>J'assure ma toque de loutre et revts la veste au -fameux col. Tempest jappe de joie et nous voil -courant dans la neige comme deux jeunes fous. -Une pente s'offre, nous la dvalons en roulant.</p> - -<p>—Allons, paix, soyons srieux.</p> - -<p>J'pousste la neige d'un revers de main et, -Tempest sur mes talons, je pntre dans la ville.</p> - -<p>Devant les <i lang="en" xml:lang="en">barracks</i>, c'est ainsi qu'on appelle la -caserne de la police monte Dawson, il y a une -foule qui discute avec force gestes, mettant des -apprciations diverses. En connaisseurs, les Yukoners -apprcient le beau coup qui envoya le -sergent dans l'autre monde.</p> - -<p>Un camarade m'offre d'entrer avec lui: il connat -un garon qui pourra nous renseigner.</p> - -<p>Sans trop de difficults, nous pntrons dans la -cour des <i lang="en" xml:lang="en">barracks</i> o des prisonniers revtus du -traditionnel costume jaune et noir creusent des -chemins dans la neige dure.</p> - -<p>Le garon que nous cherchons, nous le trouvons -dans sa chambre en train d'apprter un jeu de -raquettes. En effet, dix hommes vont battre la campagne -pour essayer de s'emparer de l'assassin, -tandis que l'enqute se poursuit dans la ville.</p> - -<p>Des dtails? Il n'en sait pas plus long que nous. -Le sergent a t trouv ce matin, gel bloc l'endroit -mme que Lynn avait dit.</p> - -<p>Ayant mis les raquettes sous son bras, le policier -nous propose d'aller voir la victime.</p> - -<p>Dans une salle basse, sur un lit de camp, le sergent -est tendu. Quelques camarades veillent le -corps en fumant des cigarettes.</p> - -<p>La tte de la victime est lgrement incline sur -la gauche et, sous l'oreille, on aperoit la blessure, -une blessure triangulaire, nette, qui n'a pas un -centimtre de longueur et d'o pourtant la vie s'est -chappe. C'est, en effet, un beau coup.</p> - -<p>—C'est le seul indice que nous ayons, explique -un autre sergent, mais c'est suffisant pour retrouver -l'homme.</p> - -<p>—Pauvre Harry Marlowe! prononce le garon -qui nous conduit.</p> - -<p>Harry Marlowe! Harry Marlowe! Je connais ce -nom. O donc l'ai-je entendu dj?</p> - -<p>Ah! oui, je me souviens, la <i lang="en" xml:lang="en">Princess-Sophia</i>. -Jessie Marlowe, il y a quatre mois dj. Les soucis -de mon installation m'ont fait oublier cette rencontre.</p> - -<p>J'entends avec nettet la voix qui me dit:</p> - -<p>—J'ai mari Harry Marlowe, le sergent de la -police monte canadienne.</p> - -<p>Jessie Marlowe, dont le souvenir m'occupa -quelques heures et que je n'ai point revue…</p> - -<p>Et rptant la phrase que je viens d'entendre, je -dis, mon tour, mais avec une variante: Pauvre -Jessie Marlowe.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>En entrant, je n'ai vu que le corps tal… et les -camarades qui veillent.</p> - -<p>Mon regard se porte maintenant vers le fond de -la salle et j'aperois alors une femme, le dos -appuy contre la cloison de planche; ses bras sont -croiss sur sa poitrine, elle a une attitude hostile et -farouche.</p> - -<p>—Jessie Marlowe, me souffle mon compagnon.</p> - -<p>Je l'ai, par Dieu, bien reconnue. On n'oublie pas -Jessie Marlowe quand on l'a vue une fois.</p> - -<p>Ses yeux sont fixes, sa mchoire contracte… -Son malheur immense l'accable, Niob dfiant le -destin n'a pas d tre plus belle…</p> - -<p>Pauvre Jessie Marlowe! Je la plains sincrement, -je voudrais pouvoir aller vers elle et lui dire -non pas de banales paroles de condolance, mais -des mots affectueux et doux, ou plutt ne rien lui -dire, lui prendre simplement la main et pleurer, -pleurer longuement avec elle.</p> - -<p>Je n'ose pas. Ces gens qui nous entourent me -gnent. D'ailleurs, l'aspect de Jessie n'a rien d'engageant. -Dans son coin, elle est tapie comme une -bte sauvage, insensible tout ce qui n'est pas sa -douleur.</p> - -<p>A quoi songe-t-elle? Quel paysage voque-t-elle? -Quel souvenir? Le bonheur perdu? Le foyer dtruit? -Autrefois ou demain?</p> - -<p>Autrefois? Les randonnes cheval avec l'espace -pour horizon, la solitude, la tendre solitude deux -pendant les longues nuits polaires? Les dangers -vits ensemble? La premire treinte des mains?</p> - -<p>Demain? L'inscurit, le problme de la vie quotidienne, -le retour la maison o tout vous dit -l'absence de l'tre aim, sa place, son verre, son -couteau, sa carabine pendue au mur, dsormais -inutile?</p> - -<p>Que voit-elle dans son rve intrieur? Ses yeux -regardent-ils sans voir ou fixent-ils un point lointain -dans son rve perdu?</p> - -<p>Pourquoi l'ide absurde me vient-elle que ses -prunelles agrandies, d'une fixit hypnotique, -voient uniquement dans la chambre la petite blessure -triangulaire qui est au cou de celui qui fut -son mari?</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>—Tempest, mon vieux frre, qu'avez-vous -tourner en rond comme un chien de riche dans un -jardin public? Tenez-vous tranquille, que diable! -Employez mieux votre halte, reposez-vous.</p> - -<p>Mes conseils de sagesse—comme tous les -conseils de sagesse—sont inutiles.</p> - -<p>Tempest va, vient, il court vers ses camarades -qui font craquer sous leurs mchoires robustes les -morceaux de phoque gels que je leur ai jets. -Chose singulire, Tempest, mon <i lang="en" xml:lang="en">leader</i>, mon chien -de tte, n'essaye pas de ravir leur proie… Il tourne, -inquiet, lve le mufle comme pour prendre le vent, -remue, tour tour, l'oreille droite et l'oreille gauche, -les pointe toutes deux attentives, puis il -revient vers moi, s'assied sur son arrire-train et la -gueule ouverte gmit.</p> - -<p>Je torche d'un bout de pain mon assiette d'aluminium.</p> - -<p>—Tenez, dis-je, la main tendue.</p> - -<p>Tempest dtourne la tte. Il refuse mon prsent -et gmit nouveau. Soudain, il s'lance, va vers -ses copains qui achvent de manger et leur mord -les jarrets.</p> - -<p>Peureuses, les btes se dispersent. Il les rappelle -de la voix, un aboiement clair comme un commandement. -Les chiens obissants s'assemblent.</p> - -<p>Il se place leur tte et voil mon bataillon qui -se met en marche. Un aboi bref, la troupe s'arrte -devant le traneau charg que j'ai laiss, voici une -heure, l'abri d'un boqueteau de sapins, de pauvres -sapins rabougris perdus dans la solitude -polaire.</p> - -<p>Tempest laisse les chiens soumis et s'approche -de moi. Cette fois, il n'aboie pas. Il me regarde. Je -lis dans ses yeux comme dans un livre et ses yeux -me disent:</p> - -<p>—Eh bien, qu'attends-tu? Tu ne vois donc pas -que nous sommes prts? Allons, en route, dpche-toi.</p> - -<p>—Tempest, <i lang="en" xml:lang="en">old fellow</i>, vous tes maboule. Nous -venons d'arriver et vous voulez repartir. Le traneau -est lourdement charg, l'tape a t rude, vos -frres sont fatigus. Tous n'ont pas vos jarrets -d'acier. Depuis huit jours que nous sommes en -route, j'ai moi-mme les reins en capilotade, il fait -doux ici, le vent ne souffle pas. Patientez, patientez. -Il y a un temps qui trempe et l'autre qui -dtrempe, dit-on en languedocien, mais vous -n'entendez pas la langue de mes pres, donc fichez-moi -la paix.</p> - -<p>Ce discours, accompagn d'une tape peu rude, ne -satisfait pas mon ami. Il est sensible cependant -ce qu'il croit une caresse. Il s'approche et avec son -crne qu'il a dur et bossu, il me donne des coups - la faon des bliers…</p> - -<p>—Il faut vous obir, soit, mais vraiment vous -tes insupportable.</p> - -<p>D'un coup sec, je ferme mon couteau qui claque. -Il a compris le signal. Il est fier de s'tre fait entendre. -Il bondit et jappe, joyeux, la queue en coquille -d'escargot… En maugrant contre ma faiblesse, -je range mon assiette aprs l'avoir lave -d'une poigne de neige. Je boucle mon sac.</p> - -<p>—En route, puisque vous le voulez. Vous tes -le matre de ma vie, allez devant, je vous suis…</p> - -<p>Pendant que j'attelle ses compagnons, Tempest -reste mes cts, surveillant tous mes gestes; la -dernire courroie serre, il va de lui-mme se -placer en tte. A peine son harnais est-il assur, -qu'il lance l'appel du dpart et file un train -d'enfer.</p> - -<p>J'ai juste le temps de sauter sur le <i>taku</i> o -je tombe debout, les rnes en main.</p> - -<p>Il a le diable dans le corps, il tire de tous ses -muscles, excitant les autres chiens de la voix; -ceux-ci, gagns par cette belle ardeur, donnent -toute leur force; si l'un d'eux paresse ou se ralentit, -le chien d' ct lui mord les jambes.</p> - -<p>La vitesse les grise… jamais mon <i lang="en" xml:lang="en">team</i> n'a donn -un tel effort. Vainement, j'essaye de modrer son -ardeur, allez donc vous faire couter de ces labradors -et de ces huskies conduits comme des enrags -par un fou comme Tempest.</p> - -<p>Je laisse aller, les guides molles. Les chiens, ne -se sentant plus soutenus, redoublent d'ardeur. Nous -prenons des virages fantastiques, mon quipe est -attele la faon indienne; automatiquement, -l'ventail se referme. Nous frlons des gouffres -sombres, nous rasons des sapins dont les branches -me giflent au passage.</p> - -<p>—Hol, dmons, arrtez-vous.</p> - -<p>Le <i lang="en" xml:lang="en">team</i> n'obit plus ma voix. Les chiens -suivent, la langue en loque, les flancs en soufflet, -Tempest qui tire, tire, tire…</p> - -<p>J'ai la sensation nette qu'au premier tournant, -nous allons nous briser. Il n'en est rien. Le virage -est pris avec une courbe savante, nous dvalons. -Enfin, nous voil dans la plaine…</p> - -<p>Alors, seulement, Tempest s'arrte, les jarrets -raidis, comme pour soutenir seul toute la charge. -Heureusement, les autres chiens ont aussi frein. -Je tombe moi-mme sur les genoux; n'importe, -ils ont reu un fameux choc. Le traneau patine. -Trois chiens s'affaissent dans la neige en hurlant… -Je me prcipite. Un examen sommaire. Rien de -cass. Je saute sur le sige.</p> - -<p>—Allons, mes petits frres, en route.</p> - -<p>Personne ne bouge. Je descends et les excite de -la voix:</p> - -<p>—<i lang="en" xml:lang="en">Mush on, mush on, boys…</i></p> - -<p>Rien n'y fait. Pour me narguer, Tempest se -couche sur le flanc. Je prends le fouet. Le fouet -claque, je tire sur les courroies. Les chiens n'ont -pas fait un pouce en avant…</p> - -<p>—Vous n'allez pas me planter l, je suppose.</p> - -<p>Alors, Tempest se dresse et, de ses pattes de -devant, il fouille le sol et lance la neige gauche -et droite.</p> - -<p>—Tu veux te reposer? Je sais, vous m'avez -conduit d'un train peu ordinaire, mais le but n'est -pas ici…</p> - -<p>Pour toute rponse, Tempest gratte, gratte, -gratte furieusement.</p> - -<p>Dcourag, je dtelle le <i lang="en" xml:lang="en">team</i>. Aussitt libres, -les chiens font leur trou comme pour se coucher.</p> - -<p>La neige est bientt dblaye, l'ouverture assez -large, les btes se tapissent.</p> - -<p>Tempest a fait son trou plus vite que les autres, -mais il est aussitt ressorti.</p> - -<p>Ses bons grands yeux me regardent et me disent:</p> - -<p>—Comment, tu ne te couches pas aussi?… Vite, -vite, fais comme nous…</p> - -<p>Il va vers son gte, revient vers moi, et ne me -quitte plus du regard.</p> - -<p>Alors, pour faire comme lui, dans cette immensit -o rien ne parat, o rien ne vit, ayant rang -mon traneau et sorti mes outils, je commence -construire un abri pour la nuit.</p> - -<p>Htif, je faonne une hutte de neige, un <i>igloo</i> - la faon des Esquimaux. Un peu d'eau jete sur -les blocs les unit plus solidement que le meilleur -mortier.</p> - -<p>Au bas, j'ai mnag une porte troite sous laquelle -on passe en rampant. On pntre ainsi dans -une chambre circulaire de quinze pieds de diamtre… -Je jette sur le sol battu, deux peaux de -phoques et une couverture. Je mnage une place -pour ma cantine… une tagre s'improvise bientt -pour mes objets usuels.</p> - -<p>La clef de vote est un bloc de glace quarri. J'y -suspends ma lampe, une lampe primitive o brle -un lumignon qui flotte dans l'huile de phoque…</p> - -<p>L'odeur m'cœure toujours un peu. Mes nerfs de -civilis sont encore sensibles…</p> - -<p>Je sors… Mes chiens ont disparu sous la neige. -Seul Tempest m'attend sur le seuil. Son œil ptille -de satisfaction. Il remue sa queue avec contentement, -je lui tapote les flancs. Il disparat heureux -dans son trou de neige…</p> - -<p>Et comme je reviens un peu tonn vers mon -<i>igloo</i> en levant la tte, j'aperois devant moi, par-dessus -le mont que nous avons descendu une -allure si vertigineuse, j'aperois un tourbillon qui -vient la vitesse d'un cheval au galop.</p> - -<p>—Ho! ho! nous allons avoir une sacre tempte…</p> - -<p>Et je comprends, tout coup, la hte de mes -chiens et l'esprit de Tempest qui a prvu l'ouragan. -Il a senti que si nous tions surpris par lui -dans la montagne, c'tait la mort.</p> - -<p>La bte, avec son intelligence sre, a eu conscience -de cette chose…</p> - -<p>Elle m'a sauv la vie tout simplement… -J'prouve mon <i>igloo</i> du poing. Il est dur comme -du granite.</p> - -<p>La tempte peut arriver maintenant. Je la brave. -Et tout en mettant des penses philosophiques sur -les btes en gnral et Tempest en particulier, -quatre pattes je me glisse dans mon abri, cependant -que la hurle de l'ouragan monte et passe, -avec bruit de galopade fantastique…</p> - -<p>Pour une sacre tempte, c'est une sacre tempte! -La neige tombe, paisse et rude, que les -vents emportent en tourbillons. Il ne doit pas faire -bon cette heure sur le <i lang="en" xml:lang="en">trail</i> de la montagne.</p> - -<p>Je savoure, en goste, la joie d'tre l'abri… Je -paresse, allong sur mes peaux, les mains sous ma -nuque, les jambes tendues vers le feu sur lequel -la bouilloire de cuivre chante.</p> - -<p>Un instant, mes mocassins qui fument m'intressent, -puis c'est la flamme courte de ma lampe, toute -pareille un œil jauni, qui retient ma pense. Je -me sens fort, je me sens sain, je suis heureux…</p> - -<p>La rafale n'ayant plus rien qui lui rsiste passe, -frntique, courant droit sur la plaine comme une -bte enrage.</p> - -<p>L'me du caf s'veille, elle monte lente, comme -un parfum, et bientt elle emplit ma chambre. Mes -narines battent, mes paupires se ferment demi; -au travers de mes cils j'aperois encore un tout -petit point lumineux qui troue ma nuit. Le rideau -tombe doucement et je glisse au royaume des -songes.</p> - -<p>Et mon me lgre volue, elle a quitt son enveloppe -de chair, elle tourne en rond dans la chambre, -puis elle danse devant la courte flamme. C'est -le vol autour des lumires et bientt la flamme l'attirant, -elle s'identifie avec elle… L'me du feu, -puret premire, a pris l'me de l'homme dpouill -des bassesses charnelles.</p> - -<p>La flamme est descendue de la lampe primitive. -Elle vagabonde son tour, de-ci de-l, l-bas, plus -loin, ailleurs, ici… Je veux la saisir, mais un poids -m'oppresse qui m'accable et me cloue.</p> - -<p>L'tincelle de mes yeux est morte… je suis aveugle -et pourtant je vois dans ma nuit intrieure, je -vois l'toile qui conduisit les croyants en marche -vers l'adoration des Saintes Images.</p> - -<p>Un saut lger, elle a disparu. La nuit. La grande -nuit froide et bleue de dcembre… Non, la revoil. -Elle anime nouveau le cœur familier de la lampe. -Une lampe! non, une veilleuse dans le temple… -Elle est enclose dans la richesse des mtaux, parmi -l'or pur et les gemmes prcieuses. C'est le cœur -farouche de l'Islam qui brle dans le sanctuaire -de Moulay Idriss; mais oui, Moulay Idriss, je suis - Fs, voici le souk et la rue Chemmane o se tiennent -les marchands de dattes, de figues, de cierges -et de gteaux, des marchands, graves et paisibles, -qui, accroupis, attendent le client en grenant d'un -geste uniforme leurs chapelets aux grains oblongs.</p> - -<p>Mais non, c'est la lampe de Julien… de Julien -qui veille, dans son palais de Lutce, cherchant o -est la Vrit.</p> - -<p>Le monogramme du Galilen flambe sur le -labarum portant en aurole la prophtie faite -Constantin: Par ce signe, tu vaincras. Mais l-bas, -par del les collines monte l'ternel Dieu de -lumire, Mithra, pre du Monde.</p> - -<p>Hlios ou Christ? Qui? Les lgions inquites -attendent.</p> - -<p>La nuit encore. Des couloirs sombres o l'on s'enfonce -en rampant avec la sensation affreuse que le -couloir va en s'amincissant et que le plafond descend, -descend. Mais voici que la lueur reparat, -agrafe aux chapeaux des mineurs… Des hommes -peinent un labeur immense pour arracher la terre -la pierre noire qui porte en elle le principe du Feu. -Mais non, je suis fou, du charbon, a? Non. De -l'or. Les murs s'lvent une hauteur vertigineuse, -la petite flamme se transforme en un brasier -effrayant; la vote, les parois, le sol, tout est en -or. Le mtal jaune illumine la nuit de son rayonnement, -c'est un soleil de feu d'artifice qui gire en -lanant aux murs des gerbes d'tincelles; et moi, -aussi, je suis en or, l'or coule, il ruisselle, il -pntre ma chair comme une pluie, il circule dans -mes veines et le sang chass remonte mon cœur… -je vais mourir, le poids m'crase…</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>—Satane bte! Que faites-vous l?</p> - -<p>Je me dresse et reconnais Tempest.</p> - -<p>—Tempest, mon ami, vous tes un ne… oui, -un ne…</p> - -<p>A-t-on jamais vu de semblables manires, un -sacr individu qui entre sans crier gare et qui pse -de tout son poids, les pattes sur ma poitrine. Vous -croyez qu'il a du remords? Vous ne connaissez pas -l'animal. Il est heureux avec insolence et sa -mimique exprime la joie de m'avoir veill.</p> - -<p>—Hein! Quoi? Vous n'y pensez pas, <i lang="en" xml:lang="en">old chap</i>, -sortir par un temps pareil. Allez au diable si vous -voulez, mais allez-y seul si telle est votre fantaisie.</p> - -<p>Je dis cela pour le principe, car je me connais -et je sais que j'en passerai finalement par o voudra -Tempest. Tempest veut que je sorte dans l'ouragan -et dans le froid. Ecoutons-le. Il est chien de -bon conseil. Conseils de chien doivent toujours tre -suivis, ce ne sont pas conseils d'hommes.</p> - -<p>Je m'quipe et sors. La tempte parat calme. -Tempest file le museau dans la neige; cent pas, -il s'arrte et lance un aboiement de dtresse. J'accours -et j'aperois une forme que la neige qui -tombe couvre, peu peu, de son drap glac.</p> - -<p>—Hol, <i lang="en" xml:lang="en">fellow</i>, vous choisissez bien mal -votre couchette, vous n'en reviendrez pas, savez-vous…</p> - -<p>Je secoue le corps avec violence. C'est une loque -inerte. Le vent, un instant apais, siffle nouveau -aigre et aigu. Des milliers d'aiguilles piquent ma -peau. Il faut prendre une dcision.</p> - -<p>Houp l! Je charge le camarade sur les paules. -Quelque <i>chechaquo</i> videmment. Il faut tre -novice pour continuer sa route dans la montagne -par un temps pareil.</p> - -<p>Tempest suit, le mufle sur mes talons. Je glisse -mon fardeau, par l'ouverture de l'igloo, dans ma -chambre o j'entre mon tour.</p> - -<p>Sans faon, Tempest fait la mme chose. Le -spectacle l'intresse videmment.</p> - -<p>L'inconnu est tomb la face contre terre. Je le -retourne afin de lui donner des soins et je constate -que ce diable d'imprudent est une diablesse de -femme, et que cette femme est Jessie Marlowe.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Quelques gorges de whisky et surtout la bonne -flambe que j'ai faite ranime Jessie qui, en bonne -Yukoner, ne s'tonne pas de me trouver son -chevet. On vit de telles histoires dans ce pays!…</p> - -<p>—C'est vous, Freddy?</p> - -<p>—C'est moi.</p> - -<p>Elle me tend la main d'un geste spontan.</p> - -<p>—Merci.</p> - -<p>C'est tout.</p> - -<p>Je sais ce que l'on doit en pareille circonstance. -Je mche un grognement, qui signifie: a -importe peu, pas la peine, vous auriez fait de -mme…</p> - -<p>Ici, on n'interroge jamais un hte. On l'accueille, -d'o qu'il vienne, o qu'il aille.</p> - -<p>Jessie n'est pas trop mal en point. Pourquoi insister? -Du reste, je vous dis, a n'est point la -coutume.</p> - -<p>—Vous avez du th dans la bote, du caf dans -le pot, du whisky dans la bouteille, des cigarettes -dans ma cantine, voici une peau de phoque, une -couverture, couchez-vous et dormez. Bonsoir.</p> - -<p>—Bonsoir, Freddy.</p> - -<p>—Bonsoir.</p> - -<p>Aprs un silence, j'ajoute:</p> - -<p>—Il fait tout de mme meilleur ici que l-bas.</p> - -<p>Jessie est accroupie devant le feu, son regard dur -fixe la flamme.</p> - -<p>Un autre temps.</p> - -<p>—Vous dormez, Freddy?</p> - -<p>—Pas sommeil.</p> - -<p>—Vous n'tes pas bavard…</p> - -<p>—Possible.</p> - -<p>—Vous m'en voulez?</p> - -<p>—Peuh!</p> - -<p>Le vent balaye la plaine, chassant devant lui la -neige par paquets. La hurle recommence. Jessie -Marlowe frissonne. Ses paules sont secoues par -mouvements saccads. Elle s'approche. Je veux me -lever.</p> - -<p>—Non, restez, vous tes confortable; restez, je -vous en prie.</p> - -<p>Elle s'assied tout prs de moi, me prend la -main et, dans un souffle, elle me jette ces deux syllabes:</p> - -<p>—J'ai peur…</p> - -<p>Oui, j'ai peur, ami, protgez-moi… Je viens de -vivre des heures d'pouvante. Surpris par la tempte, -mon <span lang="en" xml:lang="en">team</span> est tomb dans un ravin; c'est -miracle que je sois sauve, un faux mouvement qui -m'a jete sur la piste, tandis que mes btes hurlantes -se fracassaient sur la pointe des rocs.</p> - -<p>Le frisson la reprend… ses yeux semblent -revivre l'horreur passe.</p> - -<p>Elle poursuit, sur le mme ton bas, comme pour -une confession:</p> - -<p>—Ce n'est pas la tempte qui me fait peur… ce -sont les hommes… La police monte me traque. -Oui, moi, Jessie… on m'accuse du meurtre de -Marlowe…</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>—Voil trois semaines que cela dure. C'est un -supplice abominable. J'erre de camp en camp. A -peine installe, il me faut repartir. La moiti de -mes chiens a crev la peine, l'autre est vous savez -o. Je n'ai plus rien, ni btes, ni traneau, ni vtement, -ni provision. Rien, rien, rien, ni un briquet, -ni une once d'or.</p> - -<p>Vous auriez bien d me laisser dans la neige. -C'est un sommeil d'o l'on ne revient pas.</p> - -<p>Ils sont sur ma piste depuis hier soir. J'ai -coup travers la montagne pour gagner du terrain. -C'tait fou? Oui, je le sais, je serais passe - travers la banquise. Je ne veux pas que l'on me -pende. J'ai peur de la mort, j'ai peur, j'ai peur.</p> - -<p>La femme se suspend mon cou, les yeux rvulss, -tous les muscles de la face tellement crisps -qu'on dirait qu'elle porte un masque…</p> - -<p>Puis, elle se fait tendrement cline:</p> - -<p>—Gardez-moi, gardez-moi prs de vous, ne me -chassez pas… Je vous jure, <span lang="en" xml:lang="en">dear</span>, que je n'ai point -meurtri Marlowe… Ce n'est pas moi, ce n'est pas -moi.</p> - -<p>On m'accuse.</p> - -<p>La jalousie et la btise, ces deux sœurs -jumelles des hommes, sont aprs moi, comme une -troupe affame. Je suis une pauvre femme qui implore… -Je suis partie, affole, je n'aurais pas d. -L est ma faute; ne me livrez pas… Vous me connaissez, -vous qui m'avez vue si peu.</p> - -<p>Voil les mots qu'il ne fallait pas dire.</p> - -<p>Pourquoi Jessie a-t-elle prononc ces paroles?… -Jessie, chercheuse de prils et guetteuse d'inconnu… -Oui, oui, je me souviens… vos yeux allums -dans l'ivresse du mal… vos narines reniflant -la douleur, vos nerfs tendus vers les impossibles -dsirs…</p> - -<p>Mais tuer un homme, son homme elle, cela -n'est pas possible, et je prends dans ma main, la -main fragile de la jeune femme. Main aux doigts -effils, l'attache fragile… Non, cette main vivante -dans ma main vivante n'a pu donner la mort…</p> - -<p>J'essaye de vagues consolations:</p> - -<p>—Ils auront perdu votre trace…</p> - -<p>Comment voulez-vous qu'ils nous retrouvent -prsent. L'ouragan a balay le <i lang="en" xml:lang="en">trail</i>, bien malin qui -pourrait lire sur la neige. Le sillage du traneau, -la griffe des chiens, vos pas, les miens, tout cela -est effac jamais, admettant toutefois qu'ils essayent. -La montagne est peu sre cette nuit et le -dmon lui-mme ne passerait pas…</p> - -<p>Tempest s'agite, va vers la porte basse, renifle et -aboie…</p> - -<p>Jessie s'affole et crie:</p> - -<p>—Les dmons ont pass… les voil… Il n'y a -pas de doute, ce sont eux…</p> - -<p>Dans le fracas de la tempte, on entend les coups -de gueules de la meute harasse et les cris des meneurs -qui les excitent…</p> - -<p>—Ehahayaha! Ehoyohooo…</p> - -<p>Tempest va s'lancer… Jessie se prcipite et -tombe devant le chien au moment mme o il arrive - la porte. Nous formons, genoux, un -groupe trange. Le chien nous regarde de ses yeux -tonns…</p> - -<p>S'il aboie, nous sommes perdus…</p> - -<p>Je prends la tte entre mes bras et je lui dis tout -prs de l'oreille:</p> - -<p>—Tempest, <i lang="es" xml:lang="es">hijo mio</i>, taisez-vous, ne soyez pas -mchant, ayez piti de cette chose lamentable qui -est l auprs de vous. Vous n'tes pas un homme, -vous, mais un bon chien… vous avez un cœur simple -et fidle… vous ignorez les combinaisons redoutables -et les raisons qui nous font agir, le mensonge, -la cupidit, la jalousie, les penses qui hantent -la cervelle pendant des jours et des nuits… Ils -vont passer… entendez-les… Ils cherchent une -proie.</p> - -<p>Voyez comme nous sommes peu de chose. Un -aboi et ce corps est perdu, ce qui est peu, mais que -fera-t-on de cette me?</p> - -<p>Mon chien, mon bon, mon excellent Tempest, -mon frre, mon ami, tais-toi, tais-toi, tais-toi, ne -sois pas le pourvoyeur de la justice des hommes…</p> - -<p>—Ehahayaha! Ehoyohohoo… oua… oua… -oua…</p> - -<p>Les appels et les cris passent, se perdent, se fondent -et se confondent dans le rauque aboiement de -la tempte…</p> - -<p>De grosses larmes de sueur tombent de mon front -sur mes joues; alors, Tempest tourne vers moi -son regard de bte, puis avec un gmissement -plaintif, il essuie ma figure petits coups de langue…</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Nous sommes depuis huit jours bloqus par la -tempte, vivant cte cte, dans une fraternit -inconnue dans tout autre partie du monde.</p> - -<p>Jessie, le danger pass, a retrouv son activit -fminine. Elle va, alerte, dans l'troite chambre, -me dbarrassant des soucis domestiques. Elle est la -clart de ma vie, sa prsence se devine mille dtails -mnagers… Ma veste de cuir a tous ses boutons, -mes fourrures ne pendent plus comme des loques, -ma toque de loutre possde une coiffe…</p> - -<p>Ce matin, elle est sortie le rifle sur l'paule, avec -Tempest qui l'a prise en amiti. Vers le milieu du -jour, mon chien revient seul au logis. Craignant un -accident, je le suis. A deux milles, je trouve Jessie, -qui m'attend fumant une cigarette, confortablement -installe entre les bois immenses d'un cariboo -qu'elle a abattu.</p> - -<p>—Je ne pouvais traner cette grosse bte, alors -j'ai envoy le chien.</p> - -<p>Nous allons faire une belle rserve de viande -frache.</p> - -<p>Jessie est heureuse, elle rit d'un rire clatant qui -dcouvre ses dents de jeune louve.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Ne pouvant rester l indfiniment, nous avons -dcid de partir…</p> - -<p>Jessie attelle les chiens qui aboient, impatients -de courir.</p> - -<p>—<i lang="en" xml:lang="en">Are you ready?</i></p> - -<p>Je rponds:</p> - -<p>—<i lang="en" xml:lang="en">Just a minute</i>… attendez, un instant, je suis - vous.</p> - -<p>Je rentre dans l'igloo, sous le fallacieux prtexte -de voir si nous n'avons rien oubli… L, je reste -debout… emplissant mes yeux de souvenirs…</p> - -<p>Non, il n'y a plus rien, plus rien qu'un peu de -cendre froide la place de ce qui fut notre foyer.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Comme je rentrais d'une battue aux phoques, je -n'ai point aperu comme de coutume, au tournant -du chemin, la lumire qui indique, dans ma hutte, -qu'une femme est l qui m'attend.</p> - -<p>Jessie s'est attarde certainement. Sur le seuil, -Tempest guette mon arrive. Sa joie, ce soir, est -plus exubrante. Il saute et me lche les mains.</p> - -<p>—Allons, la paix. Oui, vous tes un bon chien, -je le sais, la paix, la paix…</p> - -<p>Une sensation de froid me saisit en entrant… -Brrou, Jessie a laiss mourir le feu… J'allume la -lampe, la porte sur la table et j'aperois un papier -clou sur le bois avec un couteau. C'est un billet -de Jessie. Je lis plusieurs fois avant de comprendre, -puis la lugubre, l'vidente ralit s'impose.</p> - -<p>Jessie est partie…</p> - -<p>Ce qu'elle me dit. Oh! peu de choses, elle n'a -pas fait grand frais…</p> - -<hr /> - - -<p>Ami, une baleinire appareille tout l'heure -pour Frisco. Je pars. Vous m'en voudrez longtemps, -mais lorsque l'apaisement sera fait en vous, -vous garderez au fond de votre cœur mon souvenir, -parmi les souvenirs qui aident vivre la vie.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>J'ai fait ainsi. J'ai creus un trou dans mon -cœur. Un trou profond comme une tombe, et j'ai -mis, dans le fond, Jessie Marlowe que j'ai rencontre -trois fois, pour chaque fois la perdre.</p> - -<p>Le temps a mis sa fine poussire sur ma mmoire, -mais sous la housse grise de l'oubli ma -pense veuve se souvient.</p> - -<p>Durant les mauvaises nuits d'hiver, quand les -vents descendent du Nord pour heurter ma porte, -je cherche runir, un un, les fils casss de cette -histoire que je jurerais avoir rv si je n'avais, -devant mes yeux, accroch au mur, le fin poignard, -dont la lame triangulaire s'adaptait si bien - la blessure que portait au cou certain sergent de -la police monte canadienne.</p> - -<p>Jessie Marlowe, vous tes une ralit. Je vous ai -vue, je vous ai connue, vous tes passe dans ma -vie, marquant mon cœur d'une empreinte indlbile.</p> - -<p>Et dans le tumulte de mes penses, plus fort que -l'ouragan de jadis, je vous entrevois, Vous, pour -qui je n'ai rien t, Vous qui ne ftes rien pour -moi, Vous qui tes aujourd'hui quelque part dans -le monde…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch3">III<br /> -LA SUPRME SAGESSE OU LE SECRET -DU BONHEUR</h2> - - -<p>Si vous vous ennuyez sur le Yukon et que vous -redescendiez la cte vers la <span lang="en" xml:lang="en">Chilkoot pass</span>, n'allez -jamais du ct des les de l'Amiraut et, si, par -hasard, le dmon des voyages vous pousse, ne traversez -pas le chenal et n'entrez jamais dans l'le -Baranov.</p> - -<p>O c'est? Au bout de la terre naturellement, pas -au bout, au bout, j'exagre, mais vers le 57<sup>e</sup> degr -de latitude nord.</p> - -<p>A l'ouest de l'le, si votre mauvaise chance vous -amne l, vous dnicherez une ville qui porte le -nom des Indiens indignes, Sitka; les Russes essayrent -bien, lorsqu'ils la fondrent, de lui donner -le nom de Novo-Arkangelsk, mais Novo-Arkangelsk, -c'tait trop difficile prononcer, on a adopt -Sitka. Sitka, c'est un nom civilis… a-t-on ide de -ces Russes!</p> - -<p>Mais, ce n'est pas la question; quand je dis dnicher -la ville, je dis bien dnicher. Lorsque vous -venez par la mer, vous ne voyez rien: des flots, des -cueils masquent la cit, vous n'apercevez l'horizon -que le mont Edgecumbe, debout comme une -gigantesque sentinelle et la base occidentale du -volcan Vestoria.</p> - -<p>Lorsque vous avez doubl l'le Japonaise et suivi -un long chenal tortueux, dans le fond, apparat la -crique de Sitka et la ville en amphithtre.</p> - -<p>Le mot est grand, la chose petite; voyez d'ici un -amphithtre de 5 600 mchantes cabanes de -planches ajustes ou de rondins de sapins!</p> - -<p>Une glise qui tient du minaret et de l'isba autour -de laquelle se groupent les maisons. Telle est -Sitka.</p> - -<p>Mais, que vous importent ces dtails, vous n'irez -jamais l-bas, <span lang="en" xml:lang="en">gentlemen</span>, heureusement pour -vous…</p> - -<p>Moi, j'ai voulu voir… J'ai tran mon ennui par -les rues de la ville; par les rues, c'est une faon -de parler, dans les bars est plus exact…</p> - -<p>Or, un soir, j'tais accoud la balustrade en -bois qui domine de quinze pieds la grande salle -o l'on danse, au <span lang="en" xml:lang="en">Northern</span>, un fameux bar, entre -nous.</p> - -<p>Dans le fond l'orchestre, reprsent par un orgue -mcanique; droite, le comptoir o trnait <span lang="en" xml:lang="en">master</span> -John Sulivan, une paisse brute qui, entre deux -rasades, glapissait: Allons, garons, choisissez -vos cavalires, <i lang="en" xml:lang="en">fifty cents</i> le tour. Ici, a ne cote -que cinquante sous; Skagway, Dyea, Dawson, -la polka ou la valse se paye un dollar… mais - Sitka, il y a plus de marchandises que d'acheteurs; -la loi de l'offre et de la demande joue… -l'offre dpasse la demande, alors le produit est en -baisse… Les <i lang="en" xml:lang="en">dancing-girls</i> de Sitka? Pfut, la -mme chose que celles de l-haut, un peu plus -fripes, peut-tre, parce que plus misrables… -Dieu les garde tout de mme!</p> - -<p>Je n'aime pas tourner en rond ou pitiner sur -place, mme lorsque cela ne cote que cinquante -sous.</p> - -<p>Ce soir-l, de nombreuses <span lang="en" xml:lang="en">dancing-girls</span> taient -inoccupes, faute de clients. Elles taient assises, -leurs robes pailletes caches sous de vastes fichus -de laine; jamais la ressemblance avec un morne -btail ne m'avait paru aussi rigoureusement identique.</p> - -<p>Cependant quelques matelots—dbarqus la -veille d'un steamer de San-Francisco, qui ravitaille -toute la cte depuis l'archipel de la Reine-Charlotte -jusqu' Saint-Paul, l'le des Phoques—s'en donnaient - cœur joie; les chers garons s'excitaient -du rire et de la voix et menaient grand bruit pour -prouver qu'ils taient heureux.</p> - -<p>Je dois rendre grce l'un d'eux qui avait renouvel -ma provision de <i>mixture</i>. Je n'avais pas -fum de bon tabac depuis des mois… et j'tais l, -ne pensant rien—il faut le dire—savourant -l'herbe Nicot, dont la fume faisait des ronds -bleutres qui allaient en s'amincissant…</p> - -<p>Le tableau est trs net dans ma mmoire. Je suis -l, l'orchestre fait rage, les pieds des danseurs frappent, -en cadence, le parquet; les rires fusent, celui -des femmes aigre, celui des hommes gras, avec -sur tout cela, la voix enroue de l'hte qui excite -son public la consommation.</p> - -<p>Je devine plutt que je sens un frlement… C'est -mon ami Hong-Tcheng-Tsi, que j'ai connu dans la -<span lang="en" xml:lang="en">Chinatown</span> de San-Francisco.</p> - -<p>Mon ami Hong-Tcheng-Tsi est un Chinois qui -a su rsister tous les dcrets et prohibitions du -gouvernement amricain qui, pour se dbarrasser -de la concurrence des hommes jaunes, a expuls -tout simplement les fils de la Cleste Rpublique.</p> - -<p>Comment? la suite de quelles compromissions -avec le shrif, Hong est-il rest? Je n'entreprendrai -pas de vous le conter.</p> - -<p>Ce que je sais, c'est que les autres sont partis, -lui est l…</p> - -<p>C'est un vieillard alerte, vif, fluet. S'il porte des -lunettes d'or? Cette question! Parbleu, comme -tous les Chinois cossus et, vous pouvez m'en croire, -Hong-Tcheng-Tsi est un Chinois cossu. Ce qu'il -vend? Je vous avoue que je n'en sais rien. Mais je -vous affirme que Hong est un commerant considr -mme des Yankees. Si vous me pressez davantage, -je vous dirai que je le souponne de se livrer - l'usure et au trafic de la drogue.</p> - -<p>Je vous vois rire, de la drogue? S'il y a un Chinois, -il doit y avoir de la drogue, videmment…</p> - -<p>Hong-Tcheng-Tsi est tout prs de moi. Sa voix -aigrelette murmure:</p> - -<p>—a ne vous intresse pas?</p> - -<p>—Pas la folie.</p> - -<p>—Je vois a… Il ne faut pas rester ici.</p> - -<p>—O aller, pour tre plus mal?</p> - -<p>—Chez moi, si vous voulez…</p> - -<p>—Oh! alors…</p> - -<p>Hong glisse sur le parquet, c'est sa faon de marcher; -je le suis trois pas…</p> - -<p>La porte ouverte, la pluie nous gifle le visage.</p> - -<p>Le Fils du Ciel, philosophe, relve le col de son -paletot. Moi, j'ai ma veste en peau de rennes, mais -je maugre:</p> - -<p>—Brrou, damn temps…</p> - -<p>Comme si je n'avais pas l'habitude. Je dois vous -avertir, puisque j'ai oubli de le faire, qu'il pleut - Sitka 285 jours… je dis bien, vous n'avez pas la -berlue, deux cent quatre-vingt-cinq jours par an. -Les statistiques sont l, vous n'allez pas nier les -statistiques, je suppose.</p> - -<p>Dire que plus au Nord, on aperoit la cime d'une -montagne qu'on a appele <span lang="en" xml:lang="en">Fairweather</span>: le beau -temps… Les explorateurs ont certainement voulu -se payer notre tte…</p> - -<p>Il pleut torrents. Hong-Tcheng-Tsi sautille, -j'enfonce mes lourdes bottes dans la boue liquide, -je jure tous les dmons de l'enfer… Hong chemine -maintenant prs de moi; dans une ornire, je -perds pied; d'une poigne qu'on n'aurait pas souponne -chez un homme de son ge, Hong-Tcheng-Tsi -me remet debout.</p> - -<p>Du cne du Vestoria sortent des jets de flammes. -Le spectacle du volcan serait pittoresque si l'on -avait le temps ou plutt si le temps tait plus -agrable…</p> - -<p>Je continue pester. Pourquoi diable, suis-je all -couter ce vieux fou, n'tais-je pas heureux dans -le bar? J'avais chaud, j'avais une pipe… Ah! les -hommes ne sont jamais satisfaits de leur sort…</p> - -<p>—C'est ici, fait mon ami.</p> - -<p>Ma foi! la maison parat confortable et de bon -accueil, ma physionomie s'claire, je deviens moins -maussade.</p> - -<p>—Entrez.</p> - -<p>Le vieillard s'efface et je pntre dans sa demeure. -La porte soigneusement referme, deux serviteurs -chinois se prcipitent. Hong-Tcheng-Tsi -donne des ordres dans sa langue natale, ce dont il -s'excuse auprs de moi.</p> - -<p>Les serviteurs font diligence, l'lectricit brille, -doucement voile par des lanternes multicolores. -Maintenant, ils sont l; l'un d'eux, avec adresse, -enlve mes bottes boueuses. L'autre a pris ma veste -de cuir et m'a pass une robe aux manches larges -et souples. Il n'y a que les Chinois pour savoir -s'habiller sans gne aucune.</p> - -<p>Je ris de me voir ainsi attif; cela doit tre drle, -en effet, car Hong-Tcheng-Tsi plisse ses yeux -brids, ce qui est sa faon de sourire.</p> - -<p>Les serviteurs ont disparu. Hong me convie -prendre place auprs de lui sur des coussins aux -soies vives. Il frappe dans ses mains. Une poupe -chinoise est l; par o est-elle entre? Mystre.</p> - -<p>Du th et des pipes… C'est ce que le matre a d -commander, car la poupe est sortie et dj revenue -apportant ces choses.</p> - -<p>La petite flamme crpite… La poupe est reste. -Elle est assise cropetons, elle a l'air vraiment mcanique; -d'une main experte, elle prpare la boule, -la grille la courte flamme… Elle tend la premire -pipe…</p> - -<p>Hong avec politesse renouvelle ses excuses… Du -th, il n'a jamais d'alcool; de l'opium, il ne m'en -offre pas. Il me juge probablement indigne de pntrer -les arcanes de la sacre drogue. Au fond, je -prfre; je sors ma pipe de terre et avec la -permission de Hong, je fume…</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Depuis combien d'heures je suis l? Je ne sais. -Je ne pense rien. Je n'ai pens rien et Hong-Tcheng-Tsi -a respect ce qu'il croyait tre ma -rverie.</p> - -<p>Mais, j'ai fini par m'ennuyer. J'ai fum comme -la chemine d'un steamer, j'ai la bouche pteuse, -la gorge irrite… je tousse. Par dfrence, Hong -s'arrte de fumer. Il dlaisse le bambou et s'informe -de ma sant.</p> - -<p>Dieu qu'il est drle ce magot vivant, qui, dans la -contre la plus abominable du monde, est arriv -s'vader des contingences humaines et vivre son -rve!</p> - -<p>Mes yeux regardent ce raffin de civilisation avec -stupeur.</p> - -<p>Il peroit toutes mes ides; c'est tonnant comme -ce diable d'homme lit en moi… a me gne. Je -ferme les yeux.</p> - -<p>Alors, Hong-Tcheng-Tsi dit:</p> - -<p>—Laissez vos paupires ouvertes, mon fils; tant -que Bouddha nous ordonne de vivre, ne voilons pas -la beaut du regard. Tout vieillit, en nous, avec -l'heure qui marche, notre cœur, notre corps surtout, -le visage, la bouche comme un arc qui se dtend, -le menton qui se creuse ou s'amollit dans la -graisse, les oreilles qui se ratatinent comme de -vieilles choses brles, les mains qui se plissent, -les doigts qui se nouent, seuls les yeux ne vieillissent -jamais.</p> - -<p>Ces choses vous paraissent toutes simples et -pourtant vous n'y aviez pas arrt votre pense -avant. Pourquoi? Parce que vous tes d'une race -qui n'observe pas.</p> - -<p>Vos hommes qui se croient les premiers des -hommes ne sont que des enfants. Vos savants en -sont la premire lettre du livre de science; vos -lettrs, des gcheurs de copie qui manient le roseau -d'une main inexperte; vos artistes, quels monuments -ont-ils levs qui soient durables? Votre -Vnus de Milo est une robuste femelle. Et votre -Parthnon ne vaut pas un des piliers d'Angkor…</p> - -<p>Vous tes habiles dans l'art des duperies; pour -une parole chinoise, vous avez dix actes, parafs -par les scribes, et la parole chinoise est cependant -la plus certaine.</p> - -<p>Vous tes un peuple enfant, chacun sait que -l'enfance a des mauvais penchants; nous avons eu -le tort de vous montrer l'art de faire du bruit avec -de la poudre. Comme des garnements, vous vous -en tes servi pour vous entre-tuer. Du reste, tout -ce que Bouddha vous inspira pour tre heureux, -vous l'avez dtourn de sa source pour le diriger -vers la Mort.</p> - -<p>Vous portez en vous le germe de toutes les -destructions. Enfants, qui ne serez jamais des -hommes.</p> - -<p>Il parle et sa voix fluette coupe avec la duret et -le tranchant de l'acier… Une fume monte du creuset -en bronze, la poupe est toujours accroupie, -hiratique, le visage ferm.</p> - -<p>Et mon regard s'arrte sur un petit groupe de -porcelaine, un groupe bizarre que je ne distingue -pas trs bien.</p> - -<p>Hong-Tcheng-Tsi devine ma proccupation. Il -donne un ordre, la poupe me tend la statuette… -Ce sont trois singes assis; l'un d'eux, celui de gauche, -a ses pattes devant sa bouche; celui du milieu -les a devant les yeux; celui de droite ferme de -ses poings minuscules ses oreilles.</p> - -<p>—Cela vous intrigue? Sachez simplement que -ceci est le secret du bonheur de notre race. Ce -groupe reprsente nos yeux la suprme sagesse:</p> - -<p><i>Ne pas parler.</i></p> - -<p><i>Ne pas y voir.</i></p> - -<p><i>Ne pas entendre.</i></p> - -<p>La poupe chinoise a pris dans mes doigts le -groupe de porcelaine fragile et l'a remis en place. -Les petites btes sont l-haut, faisant leur geste -immuable et consacr. Celui qui n'entend pas et -celui qui ne parle pas ont l'air de me regarder -d'une faon impertinente…</p> - -<p>La suprme sagesse? Allons donc… et je cherche -en moi l'argument qui rfutera les tmoignages -que mon ami Hong-Tcheng-Tsi ne va pas -manquer de me servir l'appui de sa thse… Je ne -trouve rien… et mon hte a repris sa fumerie silencieuse…</p> - -<p>A la soixantime pipe, comprenant ma pense et -lui rpondant, Hong-Tcheng-Tsi soulve pniblement -sa tte et me dit:</p> - -<p>—La preuve que nous possdons la suprme -sagesse? Un seul exemple, voulez-vous?</p> - -<p>—J'attends.</p> - -<p>Et Hong-Tcheng-Tsi ajoute placidement:</p> - -<p>—La preuve, c'est que nous avions dcouvert -l'Amrique bien avant Christophe Colomb; seulement, -on s'tait bien gard de le dire.</p> - -<p>Et la tte de Hong-Tcheng-Tsi retombe, faisant -une tache blanche sur la soie vive des coussins.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch4">IV<br /> -LES POURQUOI DE KOTAK, ESQUIMAU INNUIT</h2> - - -<p>—Avoue que tu habites un drle de pays.</p> - -<p>Tu te prtends un homme libre (les hommes -blancs sont immodestes et se croient toujours les -premiers des hommes), cependant cette chose-ci, -il ne faut pas la faire, cette chose-l, non plus. -Que te reste-t-il? Rien.</p> - -<p>Tu compliques plaisir ton existence, pourquoi?</p> - -<p>Vous avez des shrifs, des <span lang="en" xml:lang="en">policemen</span>, pourquoi?</p> - -<p>Le raisonnement des tres primitifs est pareil - celui des enfants, sa logique est impitoyable et -je dois reconnatre que j'tais fort embarrass de -rpondre mon ami Kotak, qui me posait ces -interrogations, tout en entaillant avec un couteau -une dfense de morse.</p> - -<p>Ceci se passait chez les Esquimaux Innuit, camps - l'extrme pointe que l'Amrique enfonce -dans l'Ocan Glacial et que les gographes ont -dnomme <span lang="en" xml:lang="en">Point-Barrow</span>.</p> - -<p>Autour de nous, hrissant le sol, gisaient des -carcasses de baleines qui avaient une vague ressemblance -avec des cales de cargos en construction. -C'est l que les indignes arriment leurs canots.</p> - -<p>J'affte la pointe d'un harpon et affecte d'tre -absorb par l'unique souci de mon travail, afin de -ne pas avoir rpondre.</p> - -<p>Mais Kotak est tenace.</p> - -<p>—Je voudrais bien le connatre, ton pays. Si -j'en juge par ce que j'ai vu Dawson…</p> - -<p>Je l'interromps brusquement:</p> - -<p>—Tu connais Dawson, toi?</p> - -<p>—J'ai remont le Yukon, parfaitement, avec la -face-blanche-qui-vendait-des-prires, et si ton pays -ressemble Dawson, je ne te fais pas mon compliment.</p> - -<p>Il y a plus de dcrets et de rglements affichs -dans l'Office du shrif que jamais Tounya, l'esprit -qui vit dans la terre, dans l'eau et dans le ciel, -n'en dicta pour le bonheur des hommes.</p> - -<p>Pourquoi travailler tout le jour aux rudes -tranches de la mine pour disperser la pierre jaune -si pniblement acquise en quelques instants sur un -coup de d? Pourquoi?</p> - -<p>Pourquoi boire quand on n'a plus soif? Dis.</p> - -<p>C'est tonnant ce que l'afftage de ma pointe -d'acier m'absorbe de plus en plus.</p> - -<p>Mais Kotak continue.</p> - -<p>—L'homme-blanc-qui-vendait-des-prires me -grondait lorsqu'il me voyait polir mon bton -d'ivoire qui sert loigner les malfices de Kiolya, -l'Esprit de l'aurore borale. En revanche, il voulait -que j'embrasse le double bton de bois sur -lequel est attache la face-ple-supplicie, pourquoi?</p> - -<p>—Tu m'agaces, Kotak.</p> - -<p>—Ne te fche pas, et dis-moi: pourquoi enfermez-vous -les petits enfants dont l'Esprit a pris -les parents dans des prisons au lieu de les confier -comme cela se fait chez nous aux plus riches -familles?</p> - -<p>Pourquoi vous battez-vous pour dplacer la -pierre qui borne votre domaine?</p> - -<p>Toute la terre est nous, la mer aussi, tout -appartient chacun, sauf le <i>Kayak</i> qui est -ntre, puisque nous l'avons creus de nos mains.</p> - -<p>Les femmes de Dawson dansent, boivent des -choses fortes et fument le tabac, vous les mprisez; -nos femmes prparent nos armes, elles ont les -mmes droits que nous. Aucune grande chasse -n'est dcide sans elles, elles nous accompagnent -dans nos aventures.</p> - -<p>O est ta femme, toi?</p> - -<p>Cette question prcise me laisse bouche close, -j'avoue que je n'avais pas prvu le cas o l'on me -demanderait pourquoi je n'ai pas amen de -femme voir ce qui se passait <span lang="en" xml:lang="en">Point-Barrow</span> par -39 degrs de froid, aux environs de l'anne 1916.</p> - -<p>Kotak, impitoyable et triomphant, poursuit:</p> - -<p>—Et les vieillards, qu'en faites-vous?</p> - -<p>Je surprendrais fort mon camarade si je lui -disais que, dans mon pays, o la comptence exige -la snilit, les vieillards occupent les premires -places, dfendant <i lang="la" xml:lang="la">unguibus et rostro</i> les prbendes -acquises, que ce sont eux qui prsident aux destines -de l'Etat et donnent le ton la politique, ou -plus simplement la littrature.</p> - -<p>Je me garde bien de dire ces choses qui mettraient -en droute l'esprit simple de Kotak, Esquimau -Innuit, vivant aux dernires contres habitables -du monde.</p> - -<p>Kotak ajoute froidement:</p> - -<p>—Chez nous, les vieillards, on les mange.</p> - -<p>Cette fois, c'en est trop, j'interviens et le rudoie; -j'essaye de lui faire comprendre toute l'horreur de -sa conduite, mais Kotak n'est pas mu pour si peu. -Il m'explique:</p> - -<p>—Aux bonnes pches, aux chasses heureuses -succdent les priodes de famine: on supprime -alors les bouches inutiles. Ce sont les vieux eux-mmes -qui demandent mourir.</p> - -<p>Nous ne sommes pas des barbares, nous leur -vitons de voir la mort en face; on les empoisonne, -un jour, sans qu'ils s'en doutent, puis on leur tranche -la gorge et on les donne en pture nos chiens.</p> - -<p>—A vos chiens?</p> - -<p>—Bien sr, et puis les chiens, c'est nous qui les -mangeons.</p> - -<p>Ce jour-l, je ne poursuivis pas l'entretien plus -avant.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch5">V<br /> -LA CIT DES PHOQUES</h2> - - -<p>Entre le 171<sup>e</sup> et le 169<sup>e</sup> degr de longitude, -l'ouest de Greenwich, il est une le qui, sur la -carte, a l'air d'une poule s'enfuyant dplume. -C'est Saint-Paul, l'le des Phoques.</p> - -<p>Cette poule a trois poussins, Saint-Georges au -sud-est, l'le des Morses l'est et l'le des Loutres -au sud-ouest. Toutes quatre sont connues des -navigateurs et des gographes sous le nom des les -Pribilov, que les Esquimaux Aloutes nomment -plus simplement Atik.</p> - -<p>Saint-Paul, la poule dplume, est une le rocheuse, -parseme de cnes et de cratres. Il est fort -probable qu'elle serait reste inconnue s'il n'avait -pris, un jour, la fantaisie Messieurs Phoques de -la choisir comme domaine.</p> - -<p>Hlas! Rudyard Kipling nous a cont, avec humour, -la belle histoire du phoque blanc, histoire -qui lui a t rapporte, dit-il, par Limmershin, -le roitelet d'hiver, et Kipling nous a prouv -que l o il y avait des phoques des hommes surgissaient, -habiles les traquer.</p> - -<p>Il est vrai que Kotik, le phoque blanc, dcouvre - la fin de l'aventure la terre bnie o les chasseurs -ne viennent jamais. Heureux Kotik!</p> - -<p>Mais je n'ose croire tant de bonheur pour -Messieurs Phoques et de mon temps, tous n'avaient -pas abandonn les rivages de l'le Saint-Paul pour -s'en aller chercher fortune dans les idales prairies -de <span lang="en" xml:lang="en">Sea Cow</span>!</p> - -<p>Ils taient l par milliers, couvrant la grve.</p> - -<p>Aprs M. de Buffon, le naturaliste aux manchettes -de dentelle, ou l'honorable M. Cuvier, aprs -le grand pote anglais qui le livre de la mer est -aussi familier que le livre de la jungle, rechanterai-je -les hroques combats des phoques mles -pour la possession d'un terrain de 30 mtres carrs, -et les batailles homriques pour—comment dirai-je—pour -l'usage personnel des huit ou quinze -Dames Phoques lues de leur cœur!</p> - -<p>Jamais la loi de la force ne s'est affirme, dans la -nature, avec autant de prcision.</p> - -<p>Depuis que les Messieurs Phoques voluent dans -l'empire des mers, c'est date fixe la mme volont -de vaincre, c'est aux premiers jours de juin que, -prcds par le vieux <i>bull</i> au pelage gris fer, -ils arrivent. On les voit s'avancer, le mufle -large hors de l'eau, fortement moustachus; ils -donnent l'assaut au rivage; comme leurs pattes -postrieures sont diriges en arrire, ils ne peuvent -se soulever, leur marche est une succession -de sauts o les muscles du tronc jouent le principal -rle.</p> - -<p>S'aidant autant que possible des pattes de devant, -ils cherchent la meilleure place. Pour qu'une -place soit bonne, il faut qu'elle runisse la triple -condition d'tre rapproche du rivage, abrite du -vent, expose au soleil.</p> - -<p>Hlas! la place n'est pas au premier occupant, -mais bien celui qui sait la faire respecter.</p> - -<p>Mordant, griffant, crasant leur adversaire sous -leur poids, les forts assurent leur conqute. Et le -nombre des cicatrices qui couturent certaines -peaux disent suffisamment les escarmouches -livres.</p> - -<p>Lorsque la maison est en ordre, il n'y a plus qu' -attendre l'htesse. Celle-ci arrive quelques jours -aprs.</p> - -<p>La cit des Phoques a un gardien vigilant, qui, -haut perch, signale l'approche du danger ou les -vnements mmorables. L'arrive de Mesdames -Phoques est un vnement mmorable.</p> - -<p>Par un cri guttural, qui tient du mugissement et -du soufflet de l'orgue, le guetteur signale que ces -dames sont en vue.</p> - -<p>Aussitt les bulls prennent la mer, faisant leurs -plus beaux plongeons, bauchant leurs plus savants -bats nautiques, beuglant, meuglant, ils -virent, chavirent, reviennent l'air, crachant l'eau -en soufflant, ils font pour elles mille grces et -mille tours.</p> - -<p>C'est un bruyant cortge nuptial qui se dirige -vers la grve o se choisissent les pouses.</p> - -<p>Quelques-uns, trs gourmands, se constituent un -harem. On a vu certains bulls s'offrir jusqu' -quinze femelles.</p> - -<p>Mais avec le mariage adieu la tranquillit. Monsieur -Phoque est jaloux, rageur, souponneux; il -veille sur sa proprit avec une telle attention qu'il -ne quitte plus sa rookerie. Deux, trois mois, -tant que durera la belle saison, le vieux mle ne -quittera plus son poste, s'abstenant de courir la -mer, oubliant de manger. Si bien que venu en juin -gros et gras, il part l'automne rduit sa -plus simple expression, ayant perdu, parfois, jusqu' -quatre cents livres.</p> - -<p>Malheur au clibataire qui rde autour du -harem. Il lui en cote sinon la vie, du moins une -belle racle, et le jeune prsomptueux revient clopin-clopant - l'emplacement qui lui est rserv.</p> - -<p>N'ayant pas su vaincre, les faibles, les moins -bien arms pour la lutte, sont rduits au clibat. -Ils sont refouls par leurs congnres, loin dans -l'intrieur des terres, en des endroits mal abrits -o le soleil n'arrive pas, o les vents froids du -nord soufflent en tempte.</p> - -<p>Ne produisant pas, ne reproduisant pas surtout, -ce sont eux qui sont vous la mort, car les rglements -dicts par les hommes sont impitoyables -et les clibataires sont seuls frapps et dtruits.</p> - -<p>Les faiseurs de statistique vous diront que plus -de trois millions de phoques tombent assomms -tous les ans, sous la matraque des chasseurs.</p> - -<p>Pauvres <i lang="en" xml:lang="en">Bachelors</i>!</p> - -<p>Quelle leon morale, les phoques donnent aux -hommes!</p> - -<p>Mais laissons l ces considrations et revenons - Mesdames Phoques, lesquelles ont assist impassibles -aux batailles de leur matre et seigneur.</p> - -<p>Peu aprs son arrive, Madame Phoque met bas—un -seul petit gnralement—qui vient au -monde couvert d'un duvet laineux. Il y a des centaines -d'espces: MM. les zoologistes vous diront -en latin leur nom, genre, famille, succdan, etc…</p> - -<p><span lang="en" xml:lang="en">Baby</span> Phoque est un petit dlur qui prend la -mer quelques heures aprs sa naissance, mais ce -sont des prcoces pareils ces bouts d'homme qui -jouent du violon trois ans. Chez les gens raisonnables, -Phoquelet attend d'avoir perdu son pelage -laineux, ce qui prend bien une quinzaine.</p> - -<p>Tous les <span lang="en" xml:lang="en">Babies</span> Phoques vous diront que ce n'est -pas un jour de noce, pour eux, le jour o ils perdent -leur bourre. Maman Phoque survient et -trane, par la force, <i lang="en" xml:lang="en">yes</i>, <span lang="en" xml:lang="en">gentlemen</span>, par la force, -leur progniture dans les flots. Blements, soupirs, -rien n'y fait. Maman est impitoyable. A l'eau, -l'eau et flac, elle vous jette son petit qui barbote, -qui barbote dans l'eau sale.</p> - -<p>Si l'aventure tourne mal Madame Phoque, d'un -coup de queue, ramne l'imprudent au rivage. -Mais, pour peu qu'il soit intelligent, Phoquelet se -dbrouille et en peu de temps devient un nageur -mrite. Ds lors, il a un nouveau terrain de jeu -o il peut batifoler avec les camarades…</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Dans l'le Saint-Paul, la cit des Phoques, il y -a des quartiers, des places, des rues, o chacun va - ses petites affaires et o chacun jouit de la plus -stricte libert, libert selon la formule la mieux -conue et qui consiste faire tout ce qui vous -plat, la condition de ne pas gner son voisin.</p> - -<p>Mais l des animaux commandent et non des -hommes.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Et quand la saison est finie, lorsque les premires -brumes d'automne enveloppent les hautes -falaises de Saint-Georges et les cnes volcaniques -de Saint-Paul, Messieurs Phoques, suivis de Mesdames -Phoques et des <span lang="en" xml:lang="en">Babies</span> Phoquelets, se mettent -en route vers les mers du Sud.</p> - -<p>Des milliers de clibataires—les <span lang="en" xml:lang="en">bachelors</span>, -comme disent les marins anglais—qui les annes -prcdentes voluaient, libres dans la mer libre, -ne reviendront pas; ils ne pourchasseront plus le -fltan et le saumon, ils ne joueront plus sur la -crte des vagues en renclant et sifflant, ils ne se -laisseront plus porter, les griffes ouvertes, par les -courants.</p> - -<p>Hlas! leurs dpouilles schent, depuis des -semaines dj, sur les claies des abattoirs; leur -peau, tondue au rasoir, dbarrasse des poils raides -et couchs, ne garde que la bourre brune qui, -entre les mains du faiseur de Londres ou de Paris, -deviendra pour les paules de nos belles <span lang="en" xml:lang="en">ladies</span> de -la loutre marine.</p> - -<p>Pauvre <i lang="en" xml:lang="en">Bachelor</i> dpouill, ta chair, qui est loin -d'tre savoureuse, a fait les dlices de quelques-uns -de mes amis Aloutes ou Innuits, et ta graisse -bouillie, fondue, a t change aux trafiquants -contre quelques dollars ou plus souvent quelques -gallons de whisky.</p> - -<p>Tout ce qui vient de toi, le plus inoffensif, le -plus sage peut-tre de tous les animaux, sert au -trafic.</p> - -<p>Jusqu' tes dents que, pour dix <span lang="en" xml:lang="en">cents</span> la pice, on -peut se procurer dans les <span lang="en" xml:lang="en">shops</span> de Seattle et de -Vancouver.</p> - -<p>Avoir couru le Pacifique de l'le Juan-Fernandez - l'archipel de Pribilov pour finir en breloque sur -le ventre tendu d'un bourgeois satisfait, quelle -triste destine! Vrai, ce sont bien l inventions des -hommes.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch6">VI<br /> -DE L'UTILIT DU PARAPLUIE CHEZ LES THLINKITS</h2> - - -<p>La porte tourne sans bruit. La face camuse de -Kotak parat; il entre avec prcaution, puis il -m'aperoit; sa physionomie s'claire d'un large -rire qui montre ses dents clatantes. Son nez court -et plat semble encore s'largir, ses yeux se plissent -comme une patte d'oiseau.</p> - -<p>Kotak fait ses plus belles rvrences, il se frotte, -tour tour, l'oreille droite et la narine gauche, ce -qui est sa manire de montrer sa civilit.</p> - -<p>Les politesses termines, il s'assied sans faon -prs de moi, sur le lit de camp o je suis couch -tout habill.</p> - -<p>Kotak gratte de l'index son crne, puis lisse ses -cheveux qu'il a roides, drus, luisants et noirs.</p> - -<p>Evidemment Kotak a des choses importantes -me dire.</p> - -<p>Je lui demande des nouvelles de sa femme, de -son pre, de son grand-pre, de ses trois petits -enfants.</p> - -<p>Tout le monde va pour le mieux. Les chiens -alors? Non, l'quipage est au repos; Doll, qui -s'tait bris une patte dans la toundra, est gurie, -et Ka-ka n'a plus ses coliques qui le faisaient se -rouler sur la neige en hurlant.</p> - -<p>Alors, seulement, je vois la tenue de mon ami -Kotak. Il a sa double jaquette de peau de phoque, -celle de dessus porte un capuchon, ses culottes, en -phoque galement, sont attaches par des courroies -de cuir.</p> - -<p>Il a chauss ses hautes bottes dont la semelle est -faite de peau de moose, ses gants en cuir de cariboo -pendent sa ceinture.</p> - -<p>—Tu pars en expdition?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Allons, bonne chasse, Kotak. Emporte ce -flacon de whisky.</p> - -<p>Kotak empoche le whisky et ne bouge pas d'un -pouce.</p> - -<p>Il se dcide tout d'un coup.</p> - -<p>—Tu viens avec moi.</p> - -<p>—Moi?</p> - -<p>—Toi.</p> - -<p>—A la chasse?</p> - -<p>—A la chasse. On m'a signal un passage important -de phoques.</p> - -<p>Je prends la mer et tu viens avec moi.</p> - -<p>Je veux protester. Kotak maintenant parle avec -une volubilit extraordinaire.</p> - -<p>—Tu ne peux pas ne pas venir. D'abord cela -t'intressera. C'est une joie de chasser le phoque et -puis…</p> - -<p>—Et puis?</p> - -<p>—Et puis, tu ne peux rester seul ternellement; -Tounya, qui vit dans la terre, est entr dans ta -tte, pendant ton sommeil, mais le Corbeau qui -nous protge chassera Tounya. Il est tout-puissant, -c'est notre Pre. Il a ravi au Chariot, notre grand-pre, -le poisson pour le donner aux Thlinkits, il -offrira Tounya des prsents et Tounya fuira dans -sa demeure souterraine.</p> - -<p>Si tous les dieux esquimaux s'en mlent, je n'ai -qu' obir.</p> - -<p>Je vais pour prendre ma Winchester, Kotak -m'arrte.</p> - -<p>—Non, non, pas cette chose.</p> - -<p>—Pour chasser, il faut un fusil.</p> - -<p>—Inutile.</p> - -<p>Et Kotak m'explique que les dtonations effarouchent -les phoques, peureux tel point qu'ils restent -cinq ou six annes sans reparatre dans les -rgions o ils les ont entendues.</p> - -<p>Nous sortons. Il me montre alors ses armes: -javelines, harpons, lances. Ce sont, assure-t-il, les -armes qui ont t donnes aux Esquimaux par -Klouch, le grand matre des sommets, l'poque -o l'homme parlait comme le chien.</p> - -<p>Sur la cte, quelques hommes sont assembls -qui prparent des amorces, fourbissent des coutelas -ou raclent des peaux avec un grattoir d'ivoire.</p> - -<p>Des femmes aussi, vtues absolument comme les -hommes; le capuchon est plus large. C'est l que -gte le dernier-n. Ficel soigneusement dans une -gaine de cuir, seule apparat la face cuivre o -les yeux bleu tendre s'tonnent.</p> - -<p>Kotak tire son <i>kayak</i> sur la grve, puis le kayak -que Tohui a bien voulu mettre ma disposition, -cependant qu'il allait chasser la <i lang="en" xml:lang="en">baldface</i>, l'ours -blanc redoutable.</p> - -<p>Certes, la civilisation des Esquimaux m'a toujours -surpris, mais o vraiment elle se montre -raffine, c'est dans l'tablissement de ces fragiles -esquifs. Ce sont des peaux de phoques tendues sur -un cadre de bouleau de cinq six mtres de long, -sur un mtre soixante de large. Une lunette est -mnage au milieu. C'est l que le pagayeur se -place. Il ramne lui une des peaux, l'agrafe; -ds lors, le canot est insubmersible. L'homme et le -bateau ne font qu'un. Il peut chavirer, un coup -de pagaie le redresse. C'est un chef-d'œuvre de prcision -et d'ingniosit.</p> - -<p>Kotak prside notre installation, boucle lui-mme -les courroies, me donne l'unique pagaie, -puis il s'installe son tour. A l'avant sont ses -armes, l'arrire une vessie relie au harpon par -une longue corde, vessie qui servira indiquer la -trace du phoque harponn.</p> - -<p>Les femmes nous souhaitent bonne chance et -sourient d'un sourire agrandi par les <i>tatoux</i> qui -sont des boutons minuscules en os ou en ivoire -qu'elles placent latralement au-dessous de la commissure -des lvres.</p> - -<p>Leurs mentons tatous portent de cinq douze -raies parallles, selon le clan auquel elles appartiennent.</p> - -<p>Mais Kotak profite de la galerie pour s'offrir -un succs personnel. Il fait virer son esquif, il bascule, -il disparat, reste quille en l'air un long -moment, puis rapparat.</p> - -<p>On dirait un dieu marin jouant sur les eaux.</p> - -<p>Quand il estime avoir suffisamment excit l'admiration, -il met un petit sifflement et pique droit -vers la haute mer.</p> - -<p>Je m'efforce de le suivre de mon mieux, le <i>kayak</i> -vole littralement sur la crte des flots et bientt, -en me retournant, je vois la Pointe de Barrow qui -se perd, confuse, dans l'enchevtrement fantastique -des carcasses de baleines d'un blanc de craie -sur la neige bleuie.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Kotak vient de confectionner un plat de sa faon -o le sang et la graisse de phoque jouent un rle -important.</p> - -<p>La chasse a t fructueuse. Quatre mles harponns, -que nous avons trans l, avant de revenir - <span lang="en" xml:lang="en">Point-Barrow</span>.</p> - -<p>Nous sommes dans une anfractuosit de rochers -d'un lot o des myriades d'oiseaux nichent, des -oiseaux aux plumages tincelants; mais, ce qu'il -y a d'admirable, c'est l'harmonie, l'ordre qui -rgne.</p> - -<p>Chaque espce a son domaine dtermin: les -mouettes, aux plumes couleur de pche, sont sur -la haute falaise; l'tage au-dessous, sur les -rochers en terrasses qui surplombent la mer, les -golands orange se dandinent sur leurs pattes -roses; dans les trous, il y a des millions d'oiseaux -inconnus, portant sur leurs ailes toutes les meraudes -de l'Ocan et tout l'azur du ciel.</p> - -<p>La mer est calme, d'un vert puissant; l'horizon -est ferm, l-bas, dans un arrire-plan bleutre o -se silhouette la masse dentele d'un iceberg, qu'entranent -irrsistiblement les courants sous-marins.</p> - -<p>Et Kotak, trs fier de montrer son savoir, en -profite pour me faire un cours sur les phoques.</p> - -<p>Il s'exprime certes avec moins d'lgance que -M. de Buffon, mais M. de Buffon aurait beaucoup -appris l'entendre.</p> - -<p>Il me parle du phoque couleur de buffle. Du -phoque, dont la lvre suprieure est cannele, -dont les pieds de devant n'ont que quatre doigts.</p> - -<p>Le phoque long cou, qui vient on ne sait d'o -et qui ne possde point d'ongles; de ces vieux -la peau tigre; de ces jeunes, noirs sur le dos et -sous le ventre blancs.</p> - -<p>Du phoque grand comme un bœuf qu'on voit -parfois, mais qu'on ne harponne jamais; certains -chasseurs l'ont poursuivi pendant cent cinquante -milles; il disparat toujours au moment de l'atteindre, -protg par les esprits des eaux.</p> - -<p>Il en est qui ont la tte d'une tortue, d'autres fantaisistes -sont d'une couleur noirtre et portent un -dessin jaune sur les cts.</p> - -<p>Les mouchets et les tachets sont par mille fois -mille. Une espce a, sur l'chine, des ronds bien -tracs.</p> - -<p>Celui-ci est barbu, celui-l moustachu. Il y a -encore les otaries aux yeux chassieux, au pelage -doux ou au pelage dur et grossier, les unes noires, -les autres gris cendr. L'une, coquette, s'orne -d'une bande rousse sous le ventre, celle-ci l'a sur -la tte, comme une charpe.</p> - -<p>Quelques-unes sont jaunes avec des oreilles longues; -d'autres, pour se diffrencier, ont les oreilles -rabattues. On en rencontre qui n'ont pas d'ongles, -d'autres en ont trois, quatre ou cinq.</p> - -<p>Et Kotak a des prcisions qu'envierait M. le -Directeur du Musum. Il m'explique pourquoi les -phoques ayant les pattes postrieures diriges en -arrire ne peuvent pas se tenir debout et sont obligs -de rebondir sur le sol comme une balle.</p> - -<p>Il sait que le phoque ordinaire a trente-cinq -dents, dix-huit en haut, dix-sept en bas, que la -plupart ont cinq griffes dveloppes runies par -une membrane interdigitale.</p> - -<p>Il en a vu de trois mtres de long et pesant -huit cents livres, mais la plupart ont un mtre -cinquante et psent moiti moins.</p> - -<p>Je songe, malgr moi, toutes les hcatombes -dont les malheureux phoques font les frais!</p> - -<p>Pauvres phoques ignorant la malice des hommes! -Quelle affreuse chose que votre mort! Qui n'a -pas entendu vos cris et vos appels dchirants ne -connat pas jusqu'o peut aller la douleur.</p> - -<p>On vous abat, on vous assomme, on vous gorge, -on vous dpce, le sang coule, il ruisselle, et bientt -la neige disparat pour laisser la place une -boue liquide dont l'odeur fade cœure.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Mais Kotak, dont l'esprit ne s'embarrasse pas de -sentimentalit, me dit, pratique:</p> - -<p>—Nous avons eu ici des proies faciles, mais -sais-tu ce que c'est que guetter pendant des heures, -sur la banquise, le trou o le phoque viendra srement -respirer?</p> - -<p>On est accroupi sur la glace, l'œil fixe, le poing -crisp sur le harpon.</p> - -<p>Le froid pntre les os, la pense vacille et -s'obscurcit; une seule ide subsiste: Si la chasse -est infructueuse, la tribu ne mangera pas. Le -phoque pour nous, c'est la vie, notre vie, et celle -de nos chiens… C'est pourquoi les tribus qui sont -loin des ctes font de grandes expditions pour se -procurer des rserves.</p> - -<p>Nos frres Thlinkits capturent des animaux -vivants. C'est une curieuse chasse. Ils se placent en -arc de cercle entre les phoques et la mer et les -effrayent avec de grands cris; le cercle se -referme, peu peu; ils poussent les phoques dans -la direction voulue. Pour arriver leur but, les -chasseurs se servent d'une arme trange importe -par tes frres: des parapluies.</p> - -<p>—Des parapluies?</p> - -<p>—Oui, des parapluies, c'est vraiment trs commode, -des parapluies changs aux pcheurs et aux -trappeurs, de grands parapluies rouges ou bleus -qu'ils ouvrent et referment avec fracas. Les animaux -affols font des bonds, tombent, essouffls; -le jeu des parapluies recommence et, ainsi de suite, -jusqu' ce que les animaux soient rendus l'endroit -propice pour les abattre. Parfois, la chasse -dure vingt jours.</p> - -<p>Je reste confondu devant l'utilisation inattendue -des riflards de nos pres par les Esquimaux -d'Alaska. Et comme toujours, dans les plus tristes -choses, il y a une note comique; c'est la note comique -que je retiens et qui me fait sourire. Je -souris encore quand Kotak me dit:</p> - -<p>—Ne nous attardons pas, la nuit va manger le -jour. Si tu veux, nous retournerons, petit frre, -nous et notre chasse.</p> - -<p>Et nous sommes rentrs <span lang="en" xml:lang="en">Point-Barrow</span>, le dernier -port du monde avant le ple ou le premier, -cela dpend quel point l'on se place et d'o l'on -vient.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch7">VII<br /> -SUR LE <span lang="en" xml:lang="en">TRAIL</span></h2> - - -<p>Brusquement, la longue trace blanche, le <i lang="en" xml:lang="en">trail</i>, -sur laquelle glisse le traneau, a disparu, et pour -comble de malchance une bourrasque de neige -s'est abattue.</p> - -<p>Vaillants, mes chiens font tte, mon <i lang="en" xml:lang="en">team</i> -est attel la faon indienne, le <i lang="en" xml:lang="en">leader</i> d'abord, -puis les autres dploys en ventail. Les btes -tirent sur les harnais, enfonant leurs ongles durs -dans la neige gele, les jarrets tendus, le museau -cherchant la piste…</p> - -<p>Si mes souvenirs sont exacts, aprs cette colline, -je dois retrouver le <i lang="en" xml:lang="en">trail</i> de la poste; j'encourage -mes btes de la voix: <i lang="en" xml:lang="en">Mush, mush on, boys</i>…, -mes sept labradors redoublent d'effort, mon -<i lang="en" xml:lang="en">sleigh</i> passe, rapide; un coup de collier, enfin voici -le sommet de la colline…</p> - -<p>L-haut la tempte fait rage; les chiens, aveugls, -s'affolent et nous dvalons la pente comme -pousss par l'ouragan.</p> - -<p>Et le <i lang="en" xml:lang="en">team</i> s'enfonce dans une gorge trangle; -l'abme est l, sept cents pieds. L'ventail -se replie; d'instinct, les chiens ont pris le virage. -J'ai le temps d'apercevoir le gouffre o le vent -se prcipite en mugissant…</p> - -<p>De piste, point. Il n'y a rien que de la neige -pendant des milles et des milles.</p> - -<p>La nuit tombe. Le thermomtre marque quarante -sous zro…</p> - -<p>… Nous allons.</p> - -<p>Depuis deux jours, nous avons perdu le <i lang="en" xml:lang="en">trail</i> et -nous errons et campons l'aventure.</p> - -<p>Dix fois, j'ai cru retrouver mon chemin; dix -fois, je me suis rendu compte que c'tait ma propre -trace que je suivais.</p> - -<p>Nous avons tourn en rond. Les chiens sont harasss. -Ils rpondent mal mon appel.</p> - -<p>Ma boussole est dtraque. J'ai perdu toute -direction. Parfois, les btes, lasses, s'arrtent; je -dois, malgr ma rpugnance, employer le fouet en -cuir de renne qui se lance comme un lasso.</p> - -<p>Ma provision de farine de mas est puise, il -me reste une poigne de th et du sel dans un cornet -de bois.</p> - -<p>Heureusement, la tempte s'est apaise. Dans le -ciel, courent de gros nuages blancs et la plaine -s'tend l'infini, ourle de rose mauve l'horizon.</p> - -<p>Des sapins rabougris tirent leurs branches…</p> - -<p>Une lourde fatigue accable mes paupires; je -secoue ma torpeur, si je m'arrte, je dormirai, et -si le sommeil me gagne, c'est la mort…</p> - -<p>—<i lang="en" xml:lang="en">Come on, boys, Eh Eh.</i></p> - -<p>Les btes, excites de la voix et du fouet, donnent -un suprme effort.</p> - -<p>Tout coup, Tempest, le <i lang="en" xml:lang="en">leader</i>, lance un aboiement… -Pourquoi cette joie? Mes yeux cherchent… -je ne vois rien.</p> - -<p>Lui a vu, ses camarades ont compris: le traneau -glisse sur ses patins de cuivre… je laisse -faire… les guides molles. Appuyant sur la droite, -les chiens tirent, leurs mchoires claquent, l'aboiement -du <i lang="en" xml:lang="en">leader</i> a fait place un grognement continu -qui a l'air d'un gros rire… Et soudain, je vois -aussi… L-bas, une mince trane grise… C'est le -<i lang="en" xml:lang="en">trail</i>… nous sommes sauvs…</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Nous courons depuis trois milles sur le <i lang="en" xml:lang="en">trail</i> de -la poste, les chiens paraissent avoir oubli la fatigue… -mais la nuit va venir et l'excitation tombe, -que deviendrons-nous?</p> - -<p>Mais le Dieu des coureurs de bois nous protge… -Les chiens jappent tous la fois et s'arrtent -devant une hutte de sapin.</p> - -<p>Sans frapper, je pousse la porte en lanant mon -plus aimable <i lang="en" xml:lang="en">hello!</i> mais pas un souhait de -bienvenue,—ainsi qu'il est de coutume—ne -m'accueille… J'entre, la demeure est vide…</p> - -<p>J'en use librement, selon la loi tablie par les -rudes hommes du Nord. Je bats le briquet. Je -fouille les coffres, je trouve des vivres pour mes -chiens qui les reoivent avec une vidente satisfaction.</p> - -<p>Quant moi, je m'endors comme une brute, la -tte enfouie dans les poils de renard gris.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Lorsque je m'veille, il fait grand jour. Un soleil -ple fait miroiter la neige. Je me mets sur mon -sant. De mes poings, je frotte mes yeux, je bille -longuement en tirant mes bras, mais mon geste -ne s'achve pas. Je viens d'apercevoir, cloue au-dessus -de la porte, une gravure reprsentant l'<i lang="la" xml:lang="la">Angelus</i> -de Millet.</p> - -<p>Certes, le chromo tait affreux, mais je m'attendais -si peu retrouver l cette image, qui me -rappelle la patrie lointaine, que je reste un moment -comme tourdi.</p> - -<p>Je regarde avec tendresse ce paysan et cette paysanne -de France, le chef courb vers la terre, donneuse -de moissons, et j'oublie que je suis des -milliers de lieues sur une terre pre qui dfend -avec obstination le misrable mtal qui se cache -en ses flancs. Certes, c'est la terre qui paye, les -mille parcelles d'or jaune tincellent au fond de la -<i lang="en" xml:lang="en">pan</i>, mais combien moins belle, combien moins -lumineuse que la meule qui est l, dore par le -soleil couchant.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Deux jours aprs, j'tais Eagle, dans l'Alaska -yankee, chez mon ami Jim Mac Carter, un cher -garon qui m'amena chasser le moose, si bien que -j'oubliai totalement de lui demander s'il connaissait -le nom de l'individu qui avait apport l'<i lang="la" xml:lang="la">Angelus</i> -de Millet aux dernires marches du monde.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch8">VIII<br /> -L'HOMME QUI PORTAIT UN CHAPEAU HAUT-DE-FORME</h2> - - -<p>—Vous tes jeune, camarade, me dit Gregory -Land, qui tait en train de confectionner des beignets -de mas dans la propre pole qui me sert -passer les sables aurifres, vous tes jeune et vous -connaissez mal le pays.</p> - -<p>Croyez en la vieille exprience d'un sacr individu -qui trane sur le <i lang="en" xml:lang="en">trail</i> depuis quatorze -annes. Quatorze annes, <i lang="en" xml:lang="en">yes, sir</i>, que je cours, sur -la piste, derrire mes chiens, distribuant lettres et -journaux sur tout le territoire du Yukon… Et pour -quel salaire! Damn gouvernement!…</p> - -<p>Et Gregory Land s'interrompt pour lancer un jet -de salive bruntre au del des beignets, dans la -cendre chaude, car Gregory a l'honorable habitude -de chiquer.</p> - -<p>Je crois devoir intervenir:</p> - -<p>—Vous tes l'homme le mieux accueilli, ds -que les grelots de vos chiens tintent sur le <i lang="en" xml:lang="en">trail</i>; -le cœur est en joie, vous tes celui qu'on attend, -on vous choie, on vous fte…</p> - -<p>—Je sais, je sais, mais je ne me fais pas d'illusion, -on attend non moi, mais ce que j'apporte.</p> - -<p>—C'est la mme chose…</p> - -<p>—Encore un de vos dfauts, garon, si vous -voulez vivre dans ce pays, il faudra vous dbarrasser -de cette sentimentalit. Du sentiment ici…</p> - -<p>Gregory rit d'un rire qui le secoue, il en profite -pour faire sauter les beignets…</p> - -<p>La pole remise en place, il continue:</p> - -<p>—Ici, il faut un cœur solidement accroch dans -une bonne vieille carcasse toute preuve, de la -volont, de la force, ou, dfaut, de l'adresse.</p> - -<p>Tenez, moi, j'tais fait pour une autre vie: -j'ai tudi l'Universit de Berkeley, en Californie, -j'ai mme des diplmes crits en latin, avec -mon nom en lettres rondes au milieu.</p> - -<p>Pourquoi je ne suis pas rest dans ma ville -o je serais devenu un <i lang="en" xml:lang="en">lawyer</i>, ni plus ni moins -rput qu'un autre? Pourquoi? Parce que les civiliss -me dgotent.</p> - -<p>Je suis parti, un matin, essayer ma chance; -j'ai perdu au jeu le peu que j'avais arrach la -terre, ce qui m'a guri des mines; ensuite, j'ai t -bcheron, maon, garon de bar, puis, comme je -savais mener proprement un <i lang="en" xml:lang="en">team</i>, le gouvernement -canadien a bien voulu m'agrer comme matre -de poste… voil quatorze ans… Excusez-moi, -camarade, je me rpte… mauvais signe.</p> - -<p>Gregory Land soupire et s'apitoye:</p> - -<p>—Ah! a n'est plus le bon temps… a n'est -jamais le bon temps quand on vieillit; alors, on -trouve tout naturellement que les jours de notre -jeunesse taient les plus beaux… Tout de mme, -ici, c'tait mieux autrefois.</p> - -<p>Pour lui donner du courage, je lui verse une -rasade de whisky. Gregory l'avale d'un trait, la -tte rejete en arrire.</p> - -<p>—Vous tes un aimable garon, fait-il pour me -remercier; puis il ajoute: Voil des beignets dont -vous me direz des nouvelles…</p> - -<p>Il m'en offre un, dor, croustillant, la pointe de -son couteau.</p> - -<p>Je rends hommage ses talents culinaires, il -accepte, sans modestie, et reprend son discours.</p> - -<p>C'est vraiment une encyclopdie, cet homme qui -court la piste, il cite des faits, des dates, il maille -son parler d'une srie d'anecdotes srieuses ou plaisantes.</p> - -<p>C'est ainsi que Gregory Land paye l'hospitalit -qu'on lui donne lorsque ses chiens et lui sont surpris -par la nuit, qui tombe, dans ces rgions -polaires, comme un rideau qu'on abat.</p> - -<p>Le postier poursuit tandis que je mange, lui se -dclarant satisfait avec la bouteille de whisky et la -blague que j'ai mise sa disposition.</p> - -<p>—Si mes souvenirs sont exacts, le territoire de -l'Alaska (les les comprises) ne doit pas atteindre -moins de 1.376.000 kilomtres carrs, c'est--dire -presque trois fois la superficie de votre France.</p> - -<p>De l'embouchure du Simpson la pointe sud de -l'le du Prince, du Saint-Elie l'Ocan Glacial, -en suivant le 143<sup>e</sup> degr 20′ de longitude est de -votre mridien, sur ces 1.376.000 kilomtres carrs, -vous tes bien aujourd'hui trente trente-cinq -mille mineurs ou vivant des mines, groups dans -la valle du Yukon ou les environs de la Tanana, -de la Stewart ou de la Porcupine.</p> - -<p>Vous tes, comme cela se doit, de joyeux garons -venus des quatre coins du monde pour prendre -la chance.</p> - -<p>Je vous connais presque tous; en tous cas, tous -vous me connaissez. Ah! j'en ai rencontr, j'en ai -vu: des Amricains de l'Ouest qui la paye -n'avait pas t favorable du ct du Sacramento ou -du Nevada, des Canadiens franais de l'Alberta ou -du Saskatchewan, des Europens aussi ayant -tran—faites excuses—dans tous les bouges du -monde, essay de tous les mtiers, Anglais, Ecossais, -Irlandais, Allemands, Autrichiens, Franais, -des Espagnols parfois et des Italiens, mais qui restaient -peu devant les rigueurs du climat.</p> - -<p>Je ne dis pas, le mtier est rude, car il ne sufft -plus—comme jadis—de tamiser les alluvions -aurifres, ou d'arracher mme le roc, sans -grand travail ni peine, le quartz receleur de pierre -jaune.</p> - -<p>Depuis longtemps, les <i lang="en" xml:lang="en">creeks</i> sont abandonns, -ne donnant plus un cent de paye. Les mineurs -ont renonc ou sont monts plus au nord, o la vie -est plus pre, o le sol dfend mieux son secret.</p> - -<p>Savez-vous, garon, que sur la Porcupine, une -quipe de mineurs a d dfoncer neuf mtres de -glace avant d'arriver la terre meuble! Ceux qui, -comme moi, partirent l'aventure, un pic sur -l'paule, ont peu de certitude d'arriver un rsultat. -Les vieux Yukoners ne trouvent plus une -once d'or livre leur seule ressource.</p> - -<p>Ah! les mines d'aujourd'hui! Il faut tre plusieurs -fois millionnaire pour tre mineur; et des -prospecteurs, et des machines lectriques, des -grues, des dfonceurs, des concasseurs, un matriel -du diable qu'ils amnent par des sentiers d'enfer.</p> - -<p>Etre mineur aujourd'hui, c'est le bagne. Le -vieux libertaire d'autrefois allait, venait, comme -un loup des prairies; maintenant, il est domestiqu -comme un chien de ville.</p> - -<p>Il obit au contrematre qui obit l'ingnieur, -lequel reprsente Messieurs les financiers des cits -civilises; c'est une cellule dans l'organisme. -Voil.</p> - -<p>D'un coup de langue, Gregory passe sa chique de -la joue droite la joue gauche.</p> - -<p>—Mais ce sont l des considrations philosophiques, -qui ne changeront rien la chose. Il importe -de savoir—uniquement—que les quinze hommes -de race blanche qui se livraient au trafic des peaux, -dans le bassin du Yukon, vers l'anne 1890, se sont -maintenant multiplis par milliers. Or, je dis et je -prtends que les milliers sont des esclaves et que -les quinze seuls taient des hommes libres.</p> - -<p>C'est tonnant ce que le whisky rend mon Gregory -loquace. Au fur et mesure que l'ivresse envahit -son cerveau, son esprit devient plus clair, -mathmatique. Mais pour ne pas me dsobliger, il -redevient indulgent.</p> - -<p>—Bah! vous tes de bons compagnons; dire -que vous n'avez rien vous reprocher, serait exagr. -J'en connais (il dit cela en plissant sa paupire -gauche), j'en connais plusieurs qui sont en -dlicatesse avec la Justice de leur pays et des pays -voisins. Ce ne sont pas les plus mauvais.</p> - -<p>Beaucoup sont d'honntes garons, pris -d'aventureuse vie, et que la terre du Nord, mangeuse -d'hommes, attire comme une matresse. -Croiriez-vous pas, Freddy, mon ami, qu'il y aurait -long crire sur la psychologie de ces gens qui -quittrent tout pour courir leur chance aux dernires -marches du monde!</p> - -<p>De savants docteurs trouveraient l matire -dissquer l'me de l'homme mais—fort heureusement -pour nous—les graves docteurs restent frileusement -ficels dans leur robe de chambre, quinteux, -toussotant et grincheux, au fond de leur confortable -studio.</p> - -<p>Je ne sais rien de plus bavard qu'un homme solitaire. -Gregory Land, qui passe des journes et des -journes en tte tte avec ses chiens, parle de tout -et sur tout; il saute d'une ide une autre ide, -comme un oiseau d'un perchoir un autre perchoir.</p> - -<p>Les mains croises sur la poitrine, les jambes -allonges sur le parquet, il parle plus pour lui que -pour moi!</p> - -<p>De temps en temps, il s'arrte, boit une gorge -d'alcool et repart, poursuivant tout haut son rve.</p> - -<p>Tout coup, il se replie si brusquement qu'il a -l'air d'une marionnette casse.</p> - -<p>Il se recueille un instant, mchant sa chique avec -batitude. Je respecte son silence, mais il est de -courte dure.</p> - -<p>Il reprend bientt sur le mode familier qui lui est -cher:</p> - -<p>—Bien sr, j'en ai connu de drles de types depuis -quatorze ans que je roule, de Skagway Port-Clarence, -en passant par Dawson et <span lang="en" xml:lang="en">Rupert-city</span>, -mais le plus intressant, sans mentir, est un de vos -compatriotes. C'est un solitaire, qui n'a pas voulu -se plier aux exigences des grandes compagnies, il a -un <i lang="en" xml:lang="en">creek</i> 35 milles d'ici, un <i lang="en" xml:lang="en">creek</i> bien lui, dont -les papiers de proprit sont en rgle; promesse, -argent, rien ne l'a tent, il est plus ttu que le roc -auquel il arrache, pniblement, avec des moyens -de fortune, quelques onces d'or tous les jours.</p> - -<p>S'il les boit? Jamais un cabaret ne l'a reu -sur son seuil.</p> - -<p>S'il les joue? Personne n'a vu une carte entre -ses doigts.</p> - -<p>Cela est. Csar Escouffiat existe, il est mineur -sans tre ivrogne ni <i lang="en" xml:lang="en">gimbler</i>. Quand je vous dis, -c'est un drle de type, c'est un drle de type, vous -pouvez m'en croire. Au surplus, je vous le veux -montrer, ds demain, si telle est votre fantaisie toutefois.</p> - -<p>Pour l'instant, votre whisky n'est pas ternel, -mon gosier en a perdu le got depuis deux quarts -d'heure; de plus, je vous assomme avec mes bavardages -et je vois que malgr votre politesse, vous -tombez de sommeil.</p> - -<p>Et sans prononcer une autre parole, Gregory -Land tale une couverture de peau mme le sol, -devant le feu; il ramne ses genoux la hauteur -de son menton et bientt un grognement rythmique -m'annonce que Gregory Land, le postier, dort -du sommeil de ceux qui ont conscience d'avoir bien -accompli leur journe.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Des aboiements me rveillent en sursaut. C'est -Gregory Land qui rosse d'importance deux de ses -chiens. Les btes cingles hurlent, les crocs dehors, -les oreilles rabattues, le regard mouill de larmes. -Le fouet en lanire de cariboo se droule et enveloppe, -tour tour, les flancs de chaque chien.</p> - -<p>Gregory a la justice dans le sang. A chaque coup, -il compte: un pour Ruf, un pour Chappy…</p> - -<p>Je veux intervenir, Gregory m'arrte du geste.</p> - -<p>—Laissez, <i lang="en" xml:lang="en">sir</i>, laissez, c'est cette rosse de -Chappy qui voulait prendre la place du <i lang="en" xml:lang="en">leader</i>.</p> - -<p>—Mais pourquoi fouetter Ruf alors?</p> - -<p>—Parce que Ruf est un fils de porc, qu'il est -lche comme un livre et qu'il tremble de tous ses -membres devant cette satane femelle de Chappy.</p> - -<p>Gregory n'aimait pas les lches, c'est pourquoi -Ruf eut deux coups supplmentaires.</p> - -<p>Les autres chiens attendent, impassibles, que la -correction soit termine; chacun est rang, la -place assigne, prs du harnais qui est sien.</p> - -<p>Le postier est un matre conducteur de btes. Il -a tt fait d'installer son attelage. Je prends place, -dans le <i lang="en" xml:lang="en">sleigh</i>, entre deux sacs de dpches. Gregory -grimpe debout sur le <i>taku</i>, il rassemble les -rnes, fait siffler joyeusement son fouet et lance -son traneau sur le <i lang="en" xml:lang="en">trail</i>, cependant qu'il commence -une complainte complique o il est vaguement -question des amours d'une <i lang="en" xml:lang="en">bar-maid</i> avec un intrpide -postier, coureur des bois.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Trente-cinq milles ne sont rien pour le <i lang="en" xml:lang="en">mail -stage</i>, surtout lorsque le traneau est tir par un -<i lang="en" xml:lang="en">team</i> de labradors croiss avec des huskies esquimaux -et que ce <i lang="en" xml:lang="en">team</i> est conduit par un matre tel -que Gregory Land.</p> - -<p>Trente-cinq milles de bonnes pistes—bien entendu—mais -cela n'tait pas notre cas.</p> - -<p>Il fallait, pour atteindre le camp de <span lang="en" xml:lang="en">Kid's city</span>, -traverser une vaste tendue de toundras qui, premire -vue, paraissait uniforme mais qui, en ralit, -n'tait qu'une longue suite d'artes glaces, -quelques-unes mme avaient huit dix pieds de -haut. Un vritable jeu de montagnes russes, si l'on -peut dire…</p> - -<p>Jamais je n'ai vu plus morne paysage, des herbes -cheveles mritant bien leur nom de ttes de -femmes, des racines enchevtres o les pattes -des chiens se prenaient comme dans un pige, ce -qui agaait particulirement les btes qui aboyaient -avec fureur.</p> - -<p>Parfois un bouquet d'arbustes, grles ou rabougris, -des saules et des aulnes, des arbres pitoyables, -pauvres choses souffreteuses, pareils des rejetons -issus de septuagnaires, dont la sve est puise, et -qui portent, malgr leur jeunesse, tous les stigmates -d'une prcoce fltrissure.</p> - -<p>J'essaye de me rappeler le printemps dernier, -alors que sur la cte nord-ouest abrite des temptes, -je voyais se drouler, devant mes yeux, -perte de vue, des fleurs aux couleurs merveilleuses; -les hauts sapins immuablement verts, gardiens -silencieux des monts impassibles, veillaient -comme des personnages de lgendes sur cette floraison -de rve…</p> - -<p>Mais le printemps est mort. Y a-t-il eu seulement -un printemps? J'en doute, le ciel est bas, d'un gris -argent, on dirait une chape de plomb qui va couvrir -la plaine…</p> - -<p>Les sacs de dpches et l'angle du traneau s'enfoncent -dans mes ctes, chaque virage je retiens -un cri et Gregory hurle un juron.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Nous avons franchi la toundra. Gregory arrte -son quipe. Les chiens, haletants, soufflent, la langue -pendante, les paupires battent plus vite, les -flancs oppresss…</p> - -<p>Le matre postier visite, soigneusement, les -pattes de ses btes.</p> - -<p>—Allons, rien de cass, a va. Mais, pour sr, -un jour, j'y resterai avec les dpches du gouvernement.</p> - -<p>Cette ide le met en gat sans que je sache pourquoi; -lorsqu'il a fini de rire, il ajoute:</p> - -<p>—Si je ne savais pas que l'enfer est pav de -bonnes intentions, je le croirais vraiment fait -comme cette route.</p> - -<p>Puis il m'explique:</p> - -<p>—Ce que vous venez de voir n'est rien, je connais -plus au nord-est, vers la <span lang="en" xml:lang="en">Great-Fish-River</span>, du -<span lang="en" xml:lang="en">Chesterfield-Inlet</span> la mer polaire, un territoire -long d'un millier de kilomtres, o vous avez, en -grand, ce que vous venez de voir en raccourci.</p> - -<p>Encore en hiver on passe, on se casse les pattes -dans les racines et la glace, mais en t, des fondrires -vous guettent pour vous happer; toute une -vgtation rampante, des lichens, des mousses, -tend des piges difficiles viter.</p> - -<p>C'est la terre de l'absolue dsolation o rien -ne crot si ce n'est les baies de corail, les gueules -noires, la tripe de roche ou le pain de cariboo.</p> - -<p>Hol, vous n'allez pas dormir ici, mes garons, -allons hop, l'ouvrage.</p> - -<p>Le fouet claque, les chiens tirent sur les harnais, -le traneau repart.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Maintenant, la piste court, borde d'pinette -blanche, de sapins et de pins, de bouleaux canots -et des baumiers, des trembles, beaucoup de trembles…</p> - -<p>Les dix derniers milles sont franchis en se -jouant, par les chiens. L'instinct les avertit que -l'tape est prochaine.</p> - -<p>Gregory les encourage de la voix et, joyeux, il -entonne:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse" lang="en" xml:lang="en">When you come to the end of a perfect day.</div> -</div> - -<p>Il cesse, tout coup, son chant pour pousser des -cris inarticuls, les coups de fouets cliquent-claquent, -les chiens aboient comme des enrags, une -ligne brune apparat. C'est le camp des mineurs de -<span lang="en" xml:lang="en">Kid's City</span>.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>La musique que mne Gregory, son fouet et ses -chiens, annonce l'arrive de la poste. Les baraquements -se vident en quelques instants; les hommes -qui sont au bar, eux-mmes, viennent sur le pas -de la porte.</p> - -<p>Tous nous saluent avec des hourrahs; j'avais raison, -Gregory Land est l'homme le plus attendu de -la ville. Mme ceux qui n'esprent rien de sa -venue sont autour du traneau.</p> - -<p>C'est l que j'ai vu se dtendre les plus rudes visages: -telle face est sombre qui s'illumine l'appel -d'un nom, telle mchoire est contracte, dure, -mauvaise, qui s'chancre d'un large sourire pour -un paquet de quelques grammes, et les mains, -toutes ces mains tendues, mains calleuses, rugueuses, -entailles, qui toutes frmissent comme -des ailes d'oiseaux; quelques-unes mettent une -note plus blanche. D'o viennent-elles? Que viennent-elles -faire l? D'autres sont crevasses ou bosseles -d'ampoules, d'autres encore ont le poignet -serr dans un bracelet de cuir lac, et les doigts -noueux, les doigts crochus, les doigts crass en -spatule, les doigts volontaires, les doigts impatients -et trembleurs…</p> - -<p>Et chacun ayant reu son bien se retire l'cart -pour savourer la joie de se sentir moins seul, moins -perdu dans l'immensit de ces terres mystrieuses.</p> - -<p>Pour ceux qui n'ont rien, les doigts se replient, -la main se contracte et retombe, la face reprend -son masque, le front barr, le regard dur, les -maxillaires crisps.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>—Ouf! c'est fini, dclare Gregory Land qui a -rang son traneau et libr ses chiens, et je vous -vois venir: vous voulez savoir lequel parmi ces garons -est celui qui nous intresse. Aucun de ceux-l, -venez avec moi.</p> - -<p>Habitu ces manires, je le suis sans demander -d'autres explications. Nous remontons le camp qui -vit d'une vie particulire, puisque c'est aujourd'hui -dimanche.</p> - -<p><span lang="en" xml:lang="en">Kid's City</span> a, naturellement, sa rue centrale, pompeusement -appele <span lang="en" xml:lang="en">Broadway</span>. Pass <span lang="en" xml:lang="en">Broadway</span>, il -n'y a plus rien que les champs de neige l'infini. -C'est pourtant sur cette route que Gregory s'engage. -Nous tournons droite et, soudain, j'ai devant -mes yeux le plus inattendu spectacle, la chose -la plus imprvue qui soit: j'ai devant les yeux, en -plein Alaska, dans un camp de mineurs, par une -temprature qui dpasse 30 sous zro, j'ai l, vivant, -marchant, un homme qui porte un chapeau -haut de forme et une redingote qui lui bat les -talons.</p> - -<p>Certes, Gregory ne m'a conduit ici que pour -jouir de cette minute et de mon ahurissement. Il se -tient les ctes et rit comme un fou. L'homme se retourne, -ce qui arrte net le rire du postier qui, -presque respectueux, lance:</p> - -<p>—Hello! camarade, je vous conduis un de vos -compatriotes. J'ai pens que vous aimeriez le -voir…</p> - -<p>L'homme retire son chapeau haut de forme, -salue crmonieusement et dit:</p> - -<p>—Vous avez bien fait, monsieur.</p> - -<p>Gregory s'esquive et nous laisse en tte tte.</p> - -<p>J'essaye une politesse. Je lui dis:</p> - -<p>—Je suis heureux de rencontrer un Franais.</p> - -<p>L'inconnu enlve encore une fois son chapeau et -rpond:</p> - -<p>—Tout l'honneur est pour moi.</p> - -<p>Alors, il me parle le plus simplement du monde, -il m'interroge sur ma vie, mon pass, sur la -France. Je le regarde berlu.</p> - -<p>—Je vois ce qui vous intrigue, ajoute-t-il.</p> - -<p>—Ma foi, je l'avoue, votre tenue est si trange… -et je lche tout de trac! Pourquoi diable, portez-vous -un chapeau haut de forme?</p> - -<p>Il me regarde fixement et laisse tomber ces mots:</p> - -<p>—Parce que c'est dimanche!</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Parce que c'est dimanche! Alors seulement je -regarde l'homme qui vient de me donner une -raison aussi convaincante. C'est un gars solidement -rbl, un cvenol de l'Aveyron ou de la Lozre, -j'en jurerais, et tout l'heure, lorsque je me rappellerai -le nom que Gregory lui donne: Csar Escouffiat, -je n'aurai plus aucun tonnement.</p> - -<p>Je comprends alors l'infini de cette rponse.</p> - -<p>—Parce que c'est dimanche!</p> - -<p>Toute l'me franaise est l. L'me paysanne ou -bourgeoise si identiquement mme. Dimanche, la -blouse neuve bien empese ou la redingote sortie -de l'armoire. Dimanche, toute la tradition, toute la -beaut sentimentale de la race. Et soudain, la neige -s'efface, le ciel gris se dpouille pour s'azurer lgrement, -j'entends les cloches du pays, je vois les -bandes rieuses de jeunes filles et de jeunes garons -sous les platanes feuillus, les petits rentiers assis -sur le banc de la promenade, les vieux sur le seuil -de leur porte, et je sens tout le parfum qui monte -de la terre natale…</p> - -<p>Et je songe toutes les batailles que l'homme-qui-porte-un-chapeau-haut-de-forme -a d livrer pour faire respecter sa volont.</p> - -<p>Les poings du montagnard me rassurent. Le premier, -qui a d rire de son couvre-chef, a d tre -mat depuis longtemps, imposant le respect aux -autres et ceux-l dsormais lui ont laiss clbrer -en paix, sa manire, le jour que le Seigneur cra -pour le repos.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Je n'tais pas au bout de mes tonnements.</p> - -<p>—Voulez-vous me faire l'amiti de venir jusque -chez moi?</p> - -<p>Comment refuser une invitation ainsi faite? -J'opine du bonnet et je suis l'homme-qui-porte-un-chapeau-haut-de-forme -et dont la redingote bat les -talons. Csar Escouffiat me fait les honneurs de -chez lui; devant la porte de sa hutte, il s'efface -pour me laisser passer.</p> - -<p>—Vous m'excusez, dit-il.</p> - -<p>Et brossant du revers de sa manche son chapeau, -il l'enveloppe dans un papier de soie, puis l'enferme, -soigneusement, dans un coffre de bois. Il -relve, l'un aprs l'autre, les pans de sa redingote -et s'assied.</p> - -<p>—Vous m'excusez, rpte-t-il, la demeure du -sage est simple, mais la sagesse se dveloppe partout, - la condition de ne point abaisser son me -aux promiscuits environnantes.</p> - -<p>Je regarde mon hte d'un air effar, mais il poursuit -sans prendre garde:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ἐσθλῶν μεν γαρ ἀπ' ἐσθλα διδάξεαι ἢν δὲ κακοῖσιν</div> -<div class="verse">συμμισγῃς ἀπολεις καὶ τὸν ἐόντα νόον.</div> -</div> - -<p>Ce sont deux vers de Thognis, que Xnophon et -Platon placent dans la bouche de Socrate. Xnophon -dans les <i>Entretiens mmorables</i> et Platon -dans le <i>Banquet</i> et le <i>Mnon</i>.</p> - -<p>Mon effarement a fait place la stupfaction, je -dois avoir les yeux ronds et la bouche ouverte. -Csar daigne m'expliquer:</p> - -<p>—Avec les sages, tu apprendras la sagesse; si -tu te mles aux mchants, tu perdras ce qu'il y a -de bon en toi.</p> - -<p>Puis il ajoute avec condescendance:</p> - -<p>—C'est du grec.</p> - -<p>—Du grec!</p> - -<p>—Oui, du grec, cela vous tonne?</p> - -<p>—J'avoue… vous me pardonnerez, dans ce -pays…</p> - -<p>Je bafouille et m'emberlificote en des phrases -que je commence sans pouvoir les finir. Csar Escouffiat -me prend en piti et plein de suffisance, il -savoure son triomphe.</p> - -<p>—Enfant, fait-il avec un accent innarrable.</p> - -<p>Ce mot dans sa bouche prend une signification -pjorative, il le laisse tomber avec une moue un -peu mprisante; heureusement, ce jour-l, je -n'tais pas d'humeur trop susceptible…</p> - -<p>Je regarde la carrure de cette splendide bte -humaine, ce cou court, cette face massive, ces cheveux -tondus ras sur le front troit, ce nez fort, ces -lvres charnues, ce menton volontaire. Certes, ce -n'est pas la race grecque que je m'attendais -trouver l, on lit, ouvertement, sur cette physionomie, -tout l'enttement, toute la rsolution, toute -la brutalit romaine.</p> - -<p>Devanant mes questions, il daigne m'clairer:</p> - -<p>—Vous allez me demander si je suis un professeur -en rupture de chaire, un prtre chapp du -Sminaire, un savant expuls de l'Universit; non, -rien de tout cela, je suis Csar Escouffiat tout -court, et je suis charretier de mon mtier…</p> - -<p>Il s'assied mes cts, sur la caisse dans laquelle -est enferm le fameux haut-de-forme. Il jouit un -instant de ma stupeur et ajoute:</p> - -<p>—J'ai t l'cole jusqu' onze ans. J'ai gard -les porcs jusqu' quinze ans, j'ai cinquante ans, -je suis ici depuis prs de dix ans.</p> - -<p>Il y a un trou dans les explications de mon brave, -ce qu'il fit de quinze quarante ans, qui le saura -jamais? Csar Escouffiat a saut sans transition de -son extrme jeunesse sa maturit.</p> - -<p>Timidement, j'ose l'interroger:</p> - -<p>—Et vous avez appris le grec?</p> - -<p>—Ici, monsieur, ici, les solitudes du Nord sont -mauvaises conseillres, mais quand on a une me -bien trempe, on rsiste aux tentations; cela n'est -pas toujours facile, et je dis avec Hsiode:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Τὴν μὲν γαρ κακότητα καὶ ἰλαδὸν ἔστιν ἑλέσθαι</div> -</div> - -<p>Je dois avoir l'air d'Henriette, dans les <i>Femmes -savantes</i>, lorsqu'elle dit:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Pardonnez-moi, monsieur, je n'entends pas le grec.</div> -</div> - -<p>Csar traduit:</p> - -<p>Il est facile d'atteindre, mme en troupe, la -demeure du vice; la route est unie, il habite prs -de nous. Mais les dieux immortels ont plac la fatigue -et la sueur sur les chemins de la vertu, un -sentier long et escarp conduit elle; il est rude -d'abord, mais lorsque tu es arriv au sommet, il -devient facile.</p> - -<p>Du reste, Epicharme, de Cos, nous dit sous une -autre forme:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">… τῶν πόνων</div> -<div class="verse">πωλοῦσιν ἡμῖν πάντα τἀγαθ' οἱ θεοί.</div> -</div> - -<p>Les dieux nous vendent tous les biens au prix -de nos fatigues. Le bonheur s'achte, je l'ai pay, -je puis en jouir. J'imite, en cela, l'exemple de mon -unique matre, Socrate, je suis endurci contre le -froid et tellement habitu me contenter de peu -qu'un rien suffit mes besoins.</p> - -<p>Dans le pire milieu, je reste tranger. Je n'ai -aucun souci de vouloir imposer mon commandement; -Xnophon vous dira que telle tait la coutume -du grand Philosophe.</p> - -<p>Comme lui, je suis frugal, je ne bois jamais -sans avoir soif et j'vite les alcools qui nuisent -la fois l'estomac, la tte et l'esprit…</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i6">… καὶ γὰρ τὰ λυμαινόμενα</div> -<div class="verse">γαστέρας καὶ κεφαλὰς καὶ ψυχὰς ταῦτ' ἔφη εἶναι.</div> -</div> - -<p>Je travaille parce qu'Hsiode a dit: L'action -n'est pas une honte, l'inaction est un opprobre…</p> - -<p>—Et vous avez appris le grec?</p> - -<p>Il me rplique avec orgueil:</p> - -<p>—Tout seul, monsieur, tout seul.</p> - -<p>—Mais enfin, pourquoi?</p> - -<p>—Pourquoi? parce que je m'ennuyais, monsieur.</p> - -<p>Csar Escouffiat s'est dress. Il a rouvert son coffre, -enlev minutieusement le papier de soie et, -nouveau, il lustre le poil de l'ineffable chapeau.</p> - -<p>Pendant qu'il accomplit cette grave fonction, je -regarde autour de moi et, sur une planchette, je -vois, ple-mle, des livres entre des botes de saumon -et de lait condens. Quelques titres m'arrtent. -Isocrate: <i>Conseils Dmonique</i>; Euripide: -<i>Electra</i>; Eschyle: <i>Promthe enchan</i>; Jean -Chrysostome: <i>Homlie en faveur d'Eutrope</i>; Platon: -<i>Apologie de Socrate</i>; Esope: <i>Fables choisies</i>; -d'autres gisent avec de gros dictionnaires sur une -caisse renverse qui sert de table de nuit, mais -j'ignorerai toujours quels en sont les auteurs. -Csar Escouffiat a replac sur sa tte son chapeau -haut-de-forme. Il se tourne alors vers moi; d'un -large geste, il se dcouvre et me salue, puis il me -dit:</p> - -<p>—Le monde est plein d'imprvu. Je suis heureux -de vous avoir rencontr. Nous reverrons-nous? -c'est peu probable. Qui sait sa destine? -Tout nat, tout meurt, disent les uns, rien n'a t -engendr, rien ne prira, disent les autres; qui -croire? Le mieux pour l'homme serait de ne pas -natre ainsi que nous l'explique Sophocle du 1215<sup>e</sup> -au 1220<sup>e</sup> vers d'<i>Œdipe Colone</i>.</p> - -<p>Et Csar Escouffiat conclut, nettement, en bon -franais, cette fois:</p> - -<p>—Je ne vous retiens pas.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Devant le bar, je trouve Gregory Land qui m'attend, -l'air goguenard, les mains aux poches.</p> - -<p>Il cligne de l'œil selon son habitude et me crie -d'aussi loin qu'il m'aperoit:</p> - -<p>—Eh bien! garon, pour un drle de type, c'est -un drle de type, n'est-ce pas? Vous en tes encore -tout ahuri; entrez, garon, entrez, j'ai fait prparer -pour vous un <i lang="en" xml:lang="en">oysterprayer</i> dont vous me -direz des nouvelles.</p> - -<p>Et d'une bourrade, Gregory Land me pousse -dans la salle du bar o, dans une fume bleutre, -une centaine de mineurs dansent au son d'un phonographe -criard.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>—Ma tourne est finie, je redescends la cte, -je vous ramne chez vous en passant.</p> - -<p>—<i lang="en" xml:lang="en">All right…</i></p> - -<p>Dans les claquements du fouet, les Eh de -Gregory, le traneau passe, en trombe, au milieu -du campement parmi les cris d'adieu des mineurs -assembls.</p> - -<p>A cent cinquante pas, j'aperois la lourde -silhouette de Csar Escouffiat, qui fut, tour tour, -gardien de porcs, charretier, et qui, tant mineur -aux mines d'Alaska, apprit le grec pour se dsennuyer.</p> - -<p>Il marche gravement pas compts. On pourrait -le croire absorb par des proccupations vulgaires. -Sous le chapeau haut de forme, la cervelle -accomplit son obscur travail et les mchoires massives -ruminent des citations grecques.</p> - -<p>Je lui lance un amical bonjour; perdu dans son -rve, l'homme ne l'entend pas, le traneau vire, la -silhouette diminue, elle a l'air de s'enfoncer dans -la terre. Je me retourne sur mon sige et j'aperois -encore, l-bas, tout l-bas, le chapeau haut de -forme; c'est longtemps un point noir sur la blancheur -immacule de la neige polaire.</p> - -<p>Le vent qui balaye la piste me fouette, je ferme -les yeux; lorsque je les rouvre, il n'y a plus rien - l'horizon.</p> - -<p>Je ne reverrai jamais plus l'homme-qui-portait-un-chapeau-haut-de-forme -parce que c'tait dimanche -et subitement, sans raison, j'en ai une -peine infinie…</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>—Vous pleurez! ma parole!</p> - -<p>—Moi, pleurer! Vous tes fou, Gregory, c'est -ce diable de vent qui me pique les yeux.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch9">IX<br /> -LA BTE SOCIABLE</h2> - - -<p>Depuis trois heures, la bourrasque fait rage. Le -vent secoue la hutte, pourtant bien abrite et protge - la fois par la montagne et un pais rideau -de sapins.</p> - -<p>Le thermomtre ne doit pas tre loin de quarante, -au-dessous de zro, naturellement, ainsi -qu'il convient un thermomtre en usage pass -le 70<sup>e</sup> degr de latitude nord.</p> - -<p>Dehors, mes chiens sont couchs, sauf Tempest, -mon husky esquimau, que j'ai gard auprs de -moi. Un feu assez vif ptille, la bouilloire th -commence chanter sa chanson.</p> - -<p>Tempest est accroupi, le museau dans ses pattes; -un petit sifflement, une secousse brve de ses poils -raides o les glaons achvent de fondre disent -son vidente satisfaction.</p> - -<p>Dsœuvr, je prends ma trousse et me mets en -devoir de rparer ma chemise de peau qui est en -grande piti.</p> - -<p>Je tire l'aiguille rendre des points—c'est le -mot— Jenny elle-mme. De temps en temps, -Tempest ouvre un œil, grogne un peu plus fort, -puis reprend sa somnolence.</p> - -<p>Il faut avoir vcu dans la solitude pour comprendre -la joie de pouvoir parler un tre humain. -Les plus cruelles privations ne sont rien ct de -l'effroyable supplice du silence. Etre seul devant les -plus beaux paysages du monde, seul avec sa pense -qui tourne en rond autour du cerveau comme -une bte emmure, sentir sa raison mourir peu -peu, tre ivre de solitude au point de chanceler, -avoir faim de parler quelque chose de vivant!</p> - -<p>Dans l'Arizona, sous un soleil flamboyant, o les -cactus se dressent comme de gigantesques chandeliers - sept branches, je parlais mon cheval; ici, -aux dernires marches du monde, je trouve l'apaisement -et avec l'apaisement la sagesse, en discourant -avec mon chien.</p> - -<p>—N'est-ce pas, Tempest, qu'il fait un affreux -temps…</p> - -<p>Tempest grogne, donc il approuve.</p> - -<p>Un temps que les hommes—qui sont injustes -parce qu'ils sont des hommes—appellent un -temps de chien… ou un chien de temps, si vous -prfrez.</p> - -<p>C'est videmment son avis.</p> - -<p>Je poursuis mon monologue:</p> - -<p>—La justice n'existe pas. Qu'est-ce, en somme, -que la justice? Un mot. Et les juges? Moins que -rien, des hommes. Si vous les voyiez, monsieur -Tempest, chez moi, dans mon pays de civiliss, ces -hommes s'habillent de rouge ou de noir, on leur -met sous le menton des petites bavettes blanches. -N'allez pas croire pour cela qu'ils soient en enfance -ou simplement gagas, non, c'est la coutume; au -pays britannique, ils ont des perruques hautes -comme a…</p> - -<p>Mon geste ou mon raisonnement effraye Tempest -qui se dresse et montre les crocs.</p> - -<p>Son me incivilise ne comprendra jamais les -beauts de notre monde.</p> - -<p>Changeons la conversation.</p> - -<p>—L, rentrez vos crocs barbares, j'ai pourtant -raison. Si la justice existait, vous seriez dehors, -avec vos compagnons, endormis sous la neige et -non devant le feu vous rtir les pattes…</p> - -<p>Monsieur Tempest n'en veut pas savoir davantage, -il ne rouvre mme plus son œil gauche, ses -oreilles sont replies, il rve tout haut devant les -flammes qui dansent.</p> - -<p>Tout coup, il se dresse, les oreilles droites, la -gueule ouverte; rauque, il aboie trois fois, il replie - moiti l'oreille… Il guette. Il aboie encore, -puis il s'lance vers la porte…</p> - -<p>J'coute. Rien. Le sifflement du vent qui passe -en tournoyant.</p> - -<p>—Quelle ide folle, vouloir sortir… Enfin, allez, -si tel est votre dsir…</p> - -<p>J'ouvre. Un tourbillon de neige me frappe au -visage.</p> - -<p>—Damn chien!</p> - -<p>Tempest est parti comme une flche; dans l'enclos, -les autres chiens sont rveills qui hurlent - l'unisson.</p> - -<p>—Damn chien!</p> - -<p>Je rpte l'injure et vais pour refermer la porte, -lorsque j'entends soudain une voix claire qui m'interpelle.</p> - -<p>—Hello, appelez votre chien, c'est un dmon qui -me dvorerait tout vif.</p> - -<p>J'accours sur la piste. Je siffle Tempest qui vient -se ranger prs de moi, les crocs dehors, grognant -toujours.</p> - -<p>—Qui va l?</p> - -<p>—Un ami, Mac O'Neil. Quel temps, camarade!</p> - -<p>—Entrez et chauffez-vous.</p> - -<p>—a n'est pas de refus. Attendez. Ici, Floch, -ici, Dark. Tenez votre dmon, pour Dieu! ils vont -se battre.</p> - -<p>Je saisis par la peau du cou Tempest qui va -s'lancer et le jette dans la hutte dont je tire la -porte.</p> - -<p>Libres, les chiens de l'homme creusent vivement -leur trou dans la neige et disparaissent.</p> - -<p>O'Neil enlve ses raquettes et secoue son manteau. -Nous entrons.</p> - -<p>La douce chaleur nous enveloppe. Le voyageur -pousse un ah! rjoui en arrachant les glaons qui -pendent ses moustaches.</p> - -<p>Le th copieusement arros de whisky. Beaucoup -de whisky, trs peu de th, c'est ainsi que -mon compagnon comprend la chose.</p> - -<p>—Garon, j'ai pens que vous vous ennuyez -tout seul, alors je suis venu…</p> - -<p>—Merci.</p> - -<p>—Pas la peine. Je m'ennuyais aussi. J'ai la -noire bte, comment vous dites en franais le… -l… vous savez l'affreuse noire bte.</p> - -<p>—Le cafard.</p> - -<p>—<i lang="en" xml:lang="en">All right.</i> Le cafard. C'est la nuit de <span lang="en" xml:lang="en">Christmas</span>, -tout de suite.</p> - -<p>—Ah! c'est Nol, j'avais oubli.</p> - -<p>—Alors, j'ai pris mes raquettes et je suis venu. -Seize milles, c'est peu de chose, la Stewart est gele - bloc. C'est une piste admirable, mais aprs <span lang="en" xml:lang="en">Cariboo -Kid</span>, le vent souffle de biais. a n'est pas -chaud.</p> - -<p>Il tend ses doigts la flamme, puis, se ptrissant -les mains, il fait craquer ses os. Il tend ses -jambes, entoures de peaux de renard bleu qui, -au contact du feu, se dglent. Lui aussi n'a pu -rester seul. Je contemple l'inconnu, il est heureux -de vivre, ses paupires s'avivent. Il parle, il parle, -il parle.</p> - -<p>Ce n'est pourtant pas un intellectuel, un crbral, -celui-l. C'est une splendide brute taille pour -le combat.</p> - -<p>La pense qui voltige de-ci de-l s'est cogne les -ailes dans la cage troite de ce cerveau… Et -l'homme a fait seize milles par un temps abominable, -il a fui droit devant lui, risquant cent fois la -mort pour ne pas rester seul, ce soir, seul avec la -pense qui ronge, la pense qui vrille, la pense -qui affole, la pense qui tue.</p> - -<p>Enfin, l'homme se tait. Il fume, silencieusement, -sa pipe par bouffes mesures et la fume bleutre -enveloppe sa tte. Il clt demi ses paupires. -Pour un peu, il grognerait avec satisfaction comme -Tempest.</p> - -<p>L'homme est une bte sociable. Celle-ci maintenant -est heureuse.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Lorsque Mac O'Neil a fini de fumer, il tape sa -courte pipe contre son talon et dit:</p> - -<p>—Oui, je m'ennuyais crever; parler ses -chiens, a n'est point drle. Voil quarante jours -que Gregory Land est pass avec la poste. Il m'a -laiss un numro du <i lang="en" xml:lang="en">Post-Intelligencer</i>, de Seattle. -Je le sais par cœur et pourrais vous rciter les articles -et les annonces. C'est lui, Gregory, qui m'a -annonc que vous tiez camp sur la Stewart. Il -m'a dit aussi que vous tiez Franais. Je suis Ecossais, -moi (ici, Mac O'Neil soulve sa toque en peau -de loutre), j'aime la France, moi, je ne suis pas -une crevisse, ni un mcheur de gomme, moi… -Alors, j'ai pens: il doit s'amuser la mme chose -que moi, ce garon, je vais aller le voir… et me -voil… La terre paye-t-elle ici? ajoutait-il au bout -d'un moment.</p> - -<p>—Peuh! 8 9 cents d'or la <i lang="en" xml:lang="en">pan</i>…</p> - -<p>Mac O'Neil met un sifflement admiratif.</p> - -<p>—Voil ce qu'elle donne chez moi.</p> - -<p>Et dans le creux de sa main rugueuse, le mineur -me tend des ppites grosses comme des amandes.</p> - -<p>Lorsque j'ai apprci leur valeur, il les renferme -dans un petit sac de toile qui avait contenu du -tabac. Comme il serre les cordons et les noue avec -attention, il soupire:</p> - -<p>—C'est avec a que nous aurions une belle -<span lang="en" xml:lang="en">Christmas</span> Glasgow. Je connais une taverne, dans -la basse ville, o l'<span lang="en" xml:lang="en">ale</span> a la couleur du miel, et le -jambon!…</p> - -<p>Les souvenirs des ripailles passes lui reviennent -en foule, il se donne des claques sur la cuisse et rit -d'un gros rire…</p> - -<p>—Une fois, chez mon pre, on avait tir un -marcassin, sur les terres de lord Denshire; entre -nous, nous l'avions tir sans autorisation et nous -l'avions bourr, le marcassin, pas le lord, avec des -saucisses et des chtaignes. Tous les voisins taient -de la fte—et comme cela se doit—chacun avait -apport son prsent; le whisky, le bon vieux -whisky d'Ecosse, tait copieusement reprsent.</p> - -<p>Et Mac O'Neil fait claquer sa langue.</p> - -<p>—Dans la chemine, un tronc entier brlait; la -flamme jetait de grandes lueurs qui illuminaient -le visage des filles et les filles riaient parce que les -garons les chatouillaient. Le lendemain, mon pre -et moi tions seuls autour de la table.</p> - -<p>—Et les voisins?</p> - -<p>—Les voisins? Ils taient dessous.</p> - -<p>Le mineur conclut:</p> - -<p>—En vrit, ce fut une belle <span lang="en" xml:lang="en">Christmas</span>!</p> - -<p>Puis, l'homme conte d'autres souvenirs… Mais -je n'coute plus, sa voix fait un ronronnement -mon oreille. Est-ce que je sommeille, est-ce que je -rve? Ces vocations font se dresser un long cortge -de fantmes oublis…</p> - -<p>Les crmonies familiales, mon pre, ma mre, -mes sœurs, mon frre, la grande table, autour de -laquelle nous tions tous runis attendant que -minuit sonne…</p> - -<p>Le Pre Nol charg des joujoux convoits, les -poupes pour mes sœurs, les livres pour moi. Je -vois nettement la couverture rouge, les tranches -dores, et le titre qui flamboie: <i>Le sphinx des -glaces</i>, <i>Le Capitaine Hatteras</i>…</p> - -<p>Le mystre des terres polaires qui m'attire…</p> - -<p>Le grand silence blanc!</p> - -<p>Hein! quoi… Ah! oui, je ne rve pas… les solitudes -glaces, les neiges ternelles… je suis servi…</p> - -<p>Tempest a repris sa place auprs du foyer, il -grogne, l'air heureux. Mac O'Neil confectionne un -cocktail savant, et il parle, il parle…</p> - -<p>Mes Nols d'tudiants, dans la ville aristocratique -o le ciel est clment. La nuit troue d'toiles, -la thorie des jeunes gens qui passent chantant des -refrains grivois… Mes camarades, je vous vois: -Broche, si drlement ivre; Bartek, au large sourire; -<span lang="la" xml:lang="la">Sapiens</span>, Catacloum… Je vous vois aussi, -Lise, Margot, Daisy, Mourrette, poupes qui enchantiez -nos mes de vingt ans…<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Voir: L.-F. Rouquette, <i>La Cit des Vieilles</i>.</p> -</div> -<p>Les cloches sonnent la vole, les cloches qui -chantaient ma naissance, les cloches qui pleuraient -au cercueil de mon pre… Le vent m'apporte -leurs voix graves qui passent sur les eaux, -qui passent sur les terres et qui, aprs une randonne -de huit mille lieues, mettent de la joie dans -mon me, du soleil dans mon cœur.</p> - -<p>Nols de Provence illumins de foi nave… Les -<i>Santouns</i>… Les Saints… viennent pour adorer -l'Enfant sur la paille de l'table… Les rois Mages -et les bergers, tous si drlement accoutrs. Un -court dialogue persiste que j'entends avec nettet.</p> - -<p>Hrode est l, Hrode, le mchant roi tueur -d'enfant, le seul qui parle franais—parce qu'il -est le Roi—le serviteur arrive, vtu d'une peau de -mouton; il parle provenal, car il est d'une basse -origine…</p> - -<p>—Gran Rei, vaqui li reis Mages.</p> - -<p>Et Hrode, qui parle franais parce qu'il est le -Roi, tend la main avec majest et laisse tomber de -ses lvres augustes cette phrase:</p> - -<p>—Dizi qui z'entrent…</p> - -<p>Et la foule, simple et nave, de rire…</p> - -<p>Je l'entends ce rire avec la voix des cloches…</p> - -<hr /> - - -<p>—H l, cher garon, vous dormez debout…</p> - -<p>Et Mac O'Neil me remet d'aplomb avec une -bourrade.</p> - -<p>Puis, il sort, ayant pris son fouet en cuir de -cariboo, pour aller rosser ses chiens qui hurlent -l'unisson de la tempte.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch10">X<br /> -LA BTE QUI RONGE</h2> - - -<p>N'tait la carabine Winchester que je porte en -bandoulire, je dois avoir l'air, en descendant les -pentes escarpes du <span lang="en" xml:lang="en">Black-Mount</span>, d'un homme -prhistorique.</p> - -<p>Je suis parti pour une randonne en montagne et -j'ai eu la chance de tuer un tba, sorte de petit -chamois pelage blanc; je porte la bte autour de -mon cou, la tenant par les pattes.</p> - -<p>Je saute d'un rocher un autre rocher, tandis -que Tempest, mon chien, bondit en jappant autour -de moi.</p> - -<p>Au pied du Mont, dans une hutte qui a t autrefois -occupe par un trappeur de l'<span lang="en" xml:lang="en">Hudson Bay C<sup>o</sup></span>, -je chausse mes raquettes et me voil filant, comme -une flche, sur le <i lang="en" xml:lang="en">trail</i>, avec ma proie sur mes -paules et mon chien rivalisant de vitesse avec moi.</p> - -<p>Bonne chasse, joyeux retour. D'une main experte, -je dpouille la bte dont je mets la peau -scher. Je dcoupe un cuissot que je passe la -broche, cependant que, dehors, Tempest et ses -compagnons se disputent les entrailles de la victime.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Les branches de sapins font des gerbes d'tincelles. -Je hume avec joie l'odeur du rti. Par ma -foi! je veux faire ripaille. De ma cantine, je sors -une bouteille de champagne, du bon vieux champagne -de France et non un <i lang="en" xml:lang="en">Champaigne-type</i> de -Californie. Hlas! c'est la dernire. Tant pis, ce -soir Lucullus dne chez Lucullus. Dcidment, je -fais des frais, je mets le couvert avec soin.</p> - -<p>Sur une caisse renverse, je dploie le dernier -numro d'un journal de Portland,—les ultimes -nouvelles du monde civilis, vieilles de trois mois! -Voil ma nappe. Mon assiette d'aluminium, ma -fourchette pliante que j'ouvre d'un coup sec, ma -provision de sel et de poivre que je garde—comme -nos ptres languedociens—dans le creux -d'un roseau.</p> - -<p>Je ris sans raison en me frottant les mains. -Qu'est-ce que c'est? Du sang? mais oui, du sang… -Ah! j'y suis, le sang de la bte. Je sors: un peu -de neige, il n'y paratra plus.</p> - -<p>Les chiens repus somnolent, seul Tempest se -dresse et, me reconnaissant, vient me flairer. Il -me regarde de ses bons yeux suppliants, et remue -la queue. Oui, je te vois venir, tu voudrais rentrer -avec moi. Tu sais qu'il y a un bon feu qui ptille -et quelque os attraper… non, non, <i lang="en" xml:lang="en">my dear</i> -Tempest, il faut rester avec les camarades.</p> - -<p>La bte a compris que je ne voulais pas d'elle, -elle s'en va tristement, l'chine ploye, la queue -tranante, la tte ras du sol…</p> - -<p>La table dresse, la viande qui cuit, tout cela -c'est pour moi. Je vais banqueter, oui, banqueter -tout seul.</p> - -<p>Tout seul?</p> - -<p>Tout seul.</p> - -<p>Ces deux mots martlent mes tempes. C'est vrai, -je suis seul, ce soir, seul, depuis des mois, et je -serai encore seul demain, les jours suivants… toujours -alors…</p> - -<p>Pourquoi cette ide hante-t-elle ma cervelle?</p> - -<p>Loin de moi, penses mauvaises…</p> - -<p>On dirait que je suis ivre. Je jure de par Dieu -que pas une goutte d'alcool n'a frl mes lvres -depuis sept semaines, je me sens tout drle. Bah! -ce ne sera rien, je suis jeun depuis le matin. -La faim peut-tre!</p> - -<p>C'est ce sang sur mes mains qui m'a troubl! -Pourquoi? Je ne suis pas Macbeth et n'ai point -les remords qui dchirent son me. Ils ne peuvent -rien contre moi, les fantmes dresss, mes mains -sont pures de toute souillure, mes pauvres mains -blanches d'autrefois, maintenant crevasses et rugueuses, -habitues se servir elles-mmes…</p> - -<p>Quelle folie! Allons, Freddy, mon vieux camarade, -tu t'es promis un Balthazar… Qu'attends-tu? -Les viandes sont prtes, le vin est tir…</p> - -<p>Je veux me mettre en gat, le bouchon saute, le -vin blond fait une mousse blanche.</p> - -<p>Ah! a va mieux! Par tous les diables, vive la -vie! et je chante:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Nargue la tristesse</div> -<div class="verse i1">Et l'ivresse,</div> -<div class="verse">Chasse pour aujourd'hui</div> -<div class="verse i1">Les ennuis…</div> -</div> - -<p>D'un trait, je vide mon verre, je vous dis que -cela va beaucoup mieux. A nous deux… et je -plante mon couteau dans la chair savoureuse…</p> - -<p>Je suis un matre coq fameux, je me dcerne, -sans modestie, des compliments que mon orgueil -accepte.</p> - -<p>Dommage d'tre tout seul!</p> - -<p>Hein! Quoi? Qui a parl? Je me dresse, le couteau - la main… J'ouvre la porte: personne, je -suis fou… ce soir… qu'est-ce que j'ai donc?…</p> - -<p>Je me rassieds, ou plutt je retombe accabl sur -l'escabeau de bois… Un mince filet de fume -s'lve de la viande… des globules blancs montent, -montent du fond du verre. La viande est fade, le -vin mauvais. Je n'ai plus faim, je n'ai plus soif.</p> - -<p>Mon Dieu! mon Dieu! pargnez-moi, loignez -de mon cerveau l'affreuse bte qui ronge; je la -sens, elle arrive, elle vient, elle est l… J'entends -le travail obscur de ses pattes… Sournoise, elle -s'avance, ttant le chemin de ses frles antennes…</p> - -<p>Moi qui n'ai pas recul devant le grizzli des -Rocheuses, j'ai peur. Je suis tout seul, Seigneur, -ne m'abandonnez pas! tout seul, tout seul, perdu -dans l'immensit blanche de la terre polaire…</p> - -<p>Que faire? Que devenir? La fivre bat coups -prcipits mes poignets et mes tempes… J'ai chaud -et je claque des dents.</p> - -<p>Si je mourais l, par aventure, qui le saurait? -Personne.</p> - -<p>Non, non, je ne veux pas, je ne veux pas… Au -secours, quelqu'un, venez, venez… je ne veux pas -rester tout seul.</p> - -<p>Maman, maman, j'ai peur de la mchante bte. -Je ne puis rien contre elle, elle ronge mon cerveau, -vrille ma tte, elle se repat de ma chair, lambeau -par lambeau…</p> - -<p>J'ouvre la porte et je hurle dans la nuit:</p> - -<p>—Tempest, ici, Tempest…</p> - -<p>Le chien, me croyant en danger, accourt l'aboi -furieux.</p> - -<p>—Entre.</p> - -<p>Peureuse, craignant d'tre battue, la bte passe…</p> - -<p>—Mais non, mon pauvre vieux, je ne veux rien -te faire; viens, mon chien, viens prs de moi, plus -prs encore.</p> - -<p>Tempest a mis son museau sur mes genoux, ses -bons yeux me guettent, tonns; je lui parle, je -lui dis des choses insenses sur un ton tellement -lamentable qu'il se met hurler d'un sanglot continu…</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Ma voix s'est tue. L'emprise de la bte est dfinitive. -Elle agrippe mon cerveau, aspirant toute -ma volont… Il n'est pas possible de lutter. Je le -sais par exprience. Je suis comme un vtement -vide. Tout sombre dans la nuit terrible. Et -l'effroyable cauchemar commence.</p> - -<p>L'ancienne croyance au dmon tentateur, elle est -l. L'esprit du mal qui rde, c'est lui. Il est multiple -et divers. Le chacal de Paphnuce, les larves -d'Antoine, le serpent d'Eve, le dmon de Jsus, le -cafard du lgionnaire, la bte d'orgueil et de -proie… C'est lui, lui.</p> - -<p>Lui qui nous fait chercher l'impossible, qui insuffle -le doute notre me, lui qui gche toutes -nos joies, lui qui fait que nous ne sommes jamais -satisfaits de nous-mmes.</p> - -<p>Allons, va, hante ma cervelle, puise ma matire -grise, repais-toi du suc de ma chair.</p> - -<p>Que ton marteau frappe, frappe, frappe ma -bote cranienne. Va! forgeron mauvais, poursuis -ta funeste besogne:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Aux enclumes du mal notre cœur s'est forg,</div> -<div class="verse">L'oubli, ce forgeron terrible s'est veng…</div> -</div> - -<p>Oui, j'ai cru oublier, j'ai cru pouvoir effacer de -ma vie les moments pnibles. J'ai cru, en mettant -entre moi et le pass huit mille lieues de mer et de -terre, avoir rompu tout jamais le lien qui me -rattachait au monde civilis, dchir la page du -livre de ma vie.</p> - -<p>Ah! simple que je suis!</p> - -<p>Les voil, les voil, les souvenirs anciens, ils -sont rangs dans mon cerveau, un un, comme -les sarcophages dans les catacombes. La bte tire -le rideau et la scne s'anime… Et les pantins, qui -sont des hommes, s'agitent. Tous les types de -l'ternelle comdie humaine dfilent, mme ceux -qui ont chapp Molire et Balzac.</p> - -<p>Et dans la nuit s'veillent les noires jalousies.</p> - -<p>Le jaloux est l, ce n'est plus cette vieille loque -de Bartholo… c'est Pierrot, peut-tre, jou par -Arlequin, oui, c'est Pierrot, il est si ple… Il guette -par la croise celle qui ne vient pas, son oreille -coute les bruits de la rue, mais ce n'est pas le -toc-toc du haut talon qui martle le pav… S'il -fermait les yeux, le malheureux! il verrait celle -qui est toute sa joie dans des bras mercenaires. Il -pourrait dire la rue, le numro, l'tage et s'il -coutait la porte, il entendrait des phrases toutes -faites et bien connues; s'il tournait le loquet, il -la verrait Elle, son Idole, ravale aux pires caresses.</p> - -<p>Et dans le cerveau, la bte promne ses antennes -sur tous ces tableaux afin que rien ne reste dans -l'ombre.</p> - -<p>Tout est prcis. Le bruit des baisers, je les perois; -les beaux regards sombres o brillent deux -paillettes d'or, je les vois; je vois aussi les lvres -comme une fleur rare o la pourpre du soir met un -reflet sanglant.</p> - -<p>Cette chose qui fut mienne, que j'ai faonne de -mes mains, laquelle j'ai insuffl mon rve, cette -chose-l gt au ruisseau avec les bassesses -humaines.</p> - -<p>Piti! ne me fais pas voir cela, Bte!</p> - -<p>Et la Bte ricane.</p> - -<p>La lumire chasse le troupeau des nuages nocturnes -et le soleil surgit, dans un blouissement. -J'ai la hantise du soleil, j'ai faim de lui dans ma -nuit polaire.</p> - -<p>Ce n'est pas Toi, cette tache laiteuse qui roule -dans le ciel blafard, c'est ta contrefaon… un esprit -malin a ravi ta couronne de gloire, ou bien c'est toi qui, -pour ne pas voir ces terres dsoles, as repli -le double ventail de tes rayons.</p> - -<p>Grand Roi, on t'a pris ta chevelure lumineuse et -tu montes, chauve, au znith de mes jours.</p> - -<p>Oui, rappelle-moi que tu existes, resplendissant, -l-bas, tout l-bas, et que tes flches dansent sur la -mer latine… Les criques au creux des rochers -rougetres… les golfes pleins d'ombres bleues, -et la maison toute blanche sous sa calotte de -tuiles rouges avec, montant la garde, les platanes -feuillus et le fuseau vert sombre des cyprs -immobiles. De ma chambre d'enfant, on aperoit -la mer qui tincelle comme une pe nue; sous -l'ardent soleil, les barques mettent une tache -brune, et la tache vive des voiles triangulaires.</p> - -<p>Petite chambre, d'o mes rves purils sont partis, -o mon sommeil a t berc au rythme des -vagues, o j'ai trembl de peur, dans la crainte -des vents qui passaient en rafales, courbant les -hautes cimes et livrant bataille la mer jusqu' -ce que la mer se soulve furieuse et dmente.</p> - -<p>Mais le soleil revient chauffant la garrigue pierreuse, -tordant les ceps, lourds de grappes, et sur -la route blanche des filles saines passent en chantant.</p> - -<p>La page tourne, l'ardeur s'attnue, c'est un soleil -plus frileux et plus ple, sa lumire diffuse enveloppe -la grande ville qui, peu accoutume, se -rjouit. Et Paris apparat, pas le Paris turbulent et -luxueux, ni le Paris ouvrier, un seul coin surgit -de l'ombre: la pointe de l'le de Saint-Louis.</p> - -<p>Je n'ai jamais pntr dans l'le et soudain une -envie furieuse me prend de la voir, tout de suite, -tout de suite.</p> - -<p>Je me lve si brusquement que Tempest aboie:</p> - -<p>—Ah! oui, te voil, viens.</p> - -<p>Je sors, le fouet en main.</p> - -<p>—Allons, garons, debout.</p> - -<p>Les chiens surpris surgissent de leur trou, mal -veills et secouant la neige qui tombe de leur -poil. Plusieurs billent et tirent leurs pattes de -devant.</p> - -<p>Tempest, inquiet, rde autour de moi, je le bouscule, -il se plante trois pas et me considre tout -tonn.</p> - -<p>Non, je ne resterai pas une minute de plus. Je -veux partir, je veux partir maintenant. Je serai -Dawson dans deux heures, je rglerai mes -affaires; dans huit jours, je serai <span lang="en" xml:lang="en">White Horse</span> -o je prendrai le train qui me conduira Skagway; -avec un peu de chance, je rencontrerai bien -un steamer descendant la cte qui en dix jours me -mettra aux quais de Vancouver. L, le <span lang="en" xml:lang="en">Canadian -Pacific Railway</span> par le <span lang="en" xml:lang="en">Fraser Canyon</span>, Banks et Calgary, -la frontire amricaine et New-York, cinq -jours de chemin de fer. La Transatlantique -aura bien quelque <i>Rochambeau</i> ou <i>Touraine</i> accots -et si la mer est bonne, dans neuf ou dix jours tout -au plus je dbarquerai au Havre.</p> - -<p>Si l'on arrive dans la nuit ou l'aube, je pourrai -prendre l'express de sept heures ou de neuf -heures. Dans les deux cas, je serais Paris vers -midi.</p> - -<p>Mentalement, je calcule les probabilits; oui, -tout s'arrange pour le mieux, je serai Paris pour -djeuner. C'est drle. Cette certitude amne une -dtente et un apaisement.</p> - -<p>Je suis sr de moi prsent, j'attelle mes chiens -sans impatience et, comme je lance mon traneau -sur le <i lang="en" xml:lang="en">trail</i>, je me surprends siffloter.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Mais la bte ne lche pas sa proie. Au premier -mille, elle reprend son martlement rgulier, -comme pour dire: c'est moi, je suis l, je ne suis -pas partie…</p> - -<p>Je fais donner mes chiens toute leur vitesse, -j'entends leur souffle rauque.</p> - -<p>Je sens des picotements dans mes yeux, et j'ai -la sensation d'avoir des aiguilles piques dans le -crne… Tiens, j'ai oubli ma toque de loutre. Que -m'importe!… La pointe de l'le Saint-Louis est -l, toute proche, un effort encore et je l'atteindrai…</p> - -<p>—<i lang="en" xml:lang="en">Mush, mush on, boys…</i></p> - -<p>J'use du fouet. Les chiens, inaccoutums, -essayent de se mordre les uns les autres. Je suis -debout dans le traneau, hurlant des choses insenses; -les btes affoles tirent sur les harnais, en -hurlant.</p> - -<p>L'le Saint-Louis est l. Enfin, j'aperois ses lumires.</p> - -<p>Un trait s'est rompu. Les chiens roulent, le traneau -verse… Je me relve, je me tte machinalement, -rien de cass, tout va bien…</p> - -<p>Soudain, une voix goguenarde prononce mes -cts:</p> - -<p>—Vous menez comme un fou, garon; ce -train-l, je ne vous donne pas trois milles avant -d'avoir claqu vos btes…</p> - -<p>Dans la nuit, des inconnus approuvent.</p> - -<p>Alors moi, qui passe pour le plus sage, le plus -calme, le plus raisonn, des mineurs du Yukon, -je vais droit celui qui a parl et avant qu'il soit -revenu de la surprise, je lui envoie un crochet la -mchoire qui l'tend dans la neige boueuse qui -couvre la Troisime Avenue.</p> - -<p>Je me suis attaqu Boby, celui qu'on appelle -Boby le rouge, non parce qu'il est un mchant -homme, mais parce qu'il est d'une riche nature -et trs haut en couleur.</p> - -<p>Boby se relve, c'est un colosse important, il est -encore un peu ahuri. Posment, tranquillement, -avec sret et prcision, il m'envoie une suite de -coups de poings que je pare avec difficult.</p> - -<p>Mes jambes se drobent et je m'affaisse. -Ma tte porte sur un des patins de cuivre du -traneau…</p> - -<p>Lorsque je reprends mes sens, je suis chez -moi, dans ma hutte; une grande ombre va et vient -avec des gestes gauches et brusques.</p> - -<p>C'est Boby le rouge qui s'est constitu garde-malade; -ses normes mains portent, avec prcaution, -la thire et le bol…</p> - -<p>—Ah! vous voil revenu, garon, je n'en suis -pas fch; depuis deux jours, vous commenciez - me donner des inquitudes.</p> - -<p>Tenez, buvez a.</p> - -<p>Avec des prvenances maternelles, le bon gant -me soulve et me fait boire une mixture de sa -composition o le gin et le whisky jouent certainement -les premiers rles.</p> - -<p>Deux grosses larmes tombent de mes yeux. Et -je pleure, je pleure, je pleure…</p> - -<p>—a, c'est indispensable… conclut le rude mineur. -Sans a, a vous crve… Je les connais ces -coups-l… Pleurez, mon garon… pleurez tout -votre saoul… a noie la bte-qui-trotte-dans-la-cervelle-des-hommes-qui-vivent-dans-la-solitude…</p> - -<p>Vous m'avez dcoch un matre coup de -poing; savez-vous qu'on les compte, ceux qui ont -envoy Boby sur les paules? Mais non, mais non, -je ne vous en veux pas, mais sachez bien une -chose, c'est qu'il est heureux que je n'entende pas -le franais, car depuis deux jours vous m'en avez -fait des confidences!</p> - -<p>Et Boby m'ayant fait avaler une seconde bole de -son remde, je retombe assomm sur ma couche, -cependant que mes oreilles peroivent assez distinctement -un bruit saccad. C'est Boby qui rit en -disant:</p> - -<p>—Il est vritablement prouv que la Bte noire -ne supporte pas le whisky!!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch11">XI<br /> -L'HOMME QUI TROUVA UN MAMMOUTH</h2> - - -<p>—En ce temps-l, vous m'excuserez, je parle -comme un vangliste, mais je ne sais vraiment -par quel bout commencer mon histoire… En ce -temps-l, c'est une expression fort commode, cela -permet de rassembler ses ides et de chercher ses -mots.</p> - -<p>En ce temps-l… Damne jambe! Voulez-vous, -<span lang="en" xml:lang="en">sir</span>, arranger mon coussin? L, merci. Je -suis trs fch… J'emprunterai, s'il vous plat, -votre blague. <i lang="en" xml:lang="en">Thanks.</i></p> - -<p>Et Gregory Land crase avec son pouce, dans la -paume de sa main, le tabac qu'il roule ensuite en -boule, laquelle boule il place, consciencieusement, -dans sa bouche.</p> - -<p>Gregory Land, le postier, l'intrpide coureur des -bois, est mon hte depuis dj trois semaines. Une -chance qu'il a eu de se casser la jambe, non de se -casser la jambe, je m'exprime mal, mais de la -casser un mille de ma cabane. Un mauvais virage -pris par ses chiens.</p> - -<p>Et, depuis trois semaines, je fais le rebouteux -et le garde-malade. Dire que c'est une double sincure -serait mentir, car Gregory est bien le patient -le plus impatient qu'il soit.</p> - -<p>Ne parlait-il pas, ds le lendemain, de repartir! -Heureusement qu'une bonne fivre est intervenue - temps, qui l'a calm pour quelques jours.</p> - -<p>Depuis, il est beaucoup mieux et passe son temps - boire mon whisky: c'est souverain, prtend-il, -pour les cassures, chiquer mon tabac et le -fumer lorsqu'il est las de le mcher.</p> - -<p>Parfois aussi, il me conte des histoires. Le plus -souvent, il fait les trois choses la fois. Ainsi prsentement, -la bouteille de whisky est porte de -sa main, il mastique sa chique et commence:</p> - -<p>—En ce temps-l…</p> - -<p>Ce sont non des histoires, mais l'histoire de ces -temps hroques o l'homme tait seul, ici, se -battre contre les lments.</p> - -<p>Le froid terrible, la faim, la soif, la fatigue, le -surmenage, le combat de tous les instants pour -mater la nature et essayer de lui ravir sa proie.</p> - -<p>Pour les exploits de deux villes rivales grandes -comme le demi-quart d'un quartier de Chicago, -les Grecs ont persuad au monde, pendant des -sicles, qu'ils taient un peuple admirable. Des -artistes, des philosophes, des orateurs et des potes -ont chant leur gloire immortelle. Oui, mais -au commencement tait Homre, et:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Trois mille ans ont pass sur la cendre d'Homre</div> -<div class="verse">Et, depuis trois mille ans, Homre respect</div> -<div class="verse">Est jeune encor de gloire et d'immortalit…</div> -</div> - -<p>Quel Homre dira l'abngation et le courage, la -volont et l'nergie de ces hommes qui partirent - la conqute de la moderne toison d'or, n'ayant -devant eux que des mondes inconnus, des solitudes -vierges se perdant l'infini dans des milliers de -lieues de neige?</p> - -<p>L'or qui, dans les villes, coule entre les doigts -comme l'eau primitive, ne laisse pas de trace.</p> - -<p>L'or! Tout ce qui s'achte et tout ce qui se -vend… Sait-on ce qu'il a cot de patience, d'attente, -et de longue esprance au mineur solitaire! -Les compagnons d'Ulysse sont changs en pourceaux, -avilissement de l'intelligence par la matire.</p> - -<p>Vous n'avez pas eu de pote pour vous chanter, -aventuriers de tous les mondes, qui vntes au -matin sur la terre qui paye pour y chercher -sinon fortune, du moins l'assurance d'une vie libre, -loin des rgles troites de nos civilisations.</p> - -<p>Aucun artiste n'a grav nos exploits au Temple -de Mmoire, et vos douleurs et vos joies ne seront - jamais immortelles.</p> - -<p>Pas de Parthnon pour vous, ni de Panathnes! -Mais combien plus simples, plus mouvants sont -vos tumulus de pierre qui bosslent, et l, les -plaines neigeuses, indiquant au passant qu'un -homme dont personne ne saura le nom dort son -dernier sommeil au cœur mme du grand silence -blanc.</p> - -<p>Je songe toutes ces choses cependant que Gregory -prpare une combinaison savante d'alcool, -dont il prtend avoir seul le secret.</p> - -<p>Il ferait la fortune d'un marchand de recettes, -cet <i lang="en" xml:lang="en">old fellow</i> de Gregory Land. Il connat trois -cent quatre-vingt-trois manires de fabriquer les -cocktails, et cent vingt faons de cuire le mas; -il sait l'art d'apprter les peaux blanches et longs -poils des phoques nouveaux-ns, et les prires pour -les morts de toutes les tribus indignes, depuis les -Esquimaux Innuits qui campent sur les bords de -l'Ocan Glacial jusqu'aux Ingalit, ces Indiens qui, -venus des Rokies, vivent l'est de l'Alaska.</p> - -<p>Il entretient des relations d'amiti avec les -Tenankoutchin, qui ont la figure peinte et dont -les terrains de chasse suivent le cours de la Tanana. -Il dchiffre les totems Thlinkits comme un vieil -indigne, il a l'esprit bourr de statistiques d'une -prcision tonnante et, ce qui est mieux, Gregory -connat le cœur des hommes.</p> - -<p>Je pense, en moi-mme, que ce postier est un -drle de corps et, tout en l'coutant bavarder, je -fais trois parts de ma paye.</p> - -<p><i lang="en" xml:lang="en">Nuggets</i> les ppites, <i lang="en" xml:lang="en">gold dust</i> les parcelles d'or -plat, et <i lang="en" xml:lang="en">flour gold</i> l'or fin, la poussire d'or, que je -serre prcieusement en des petits sacs de cuir.</p> - -<p>—Vous avez une belle paye aujourd'hui. -Vous n'avez point perdu votre temps; la jolie -breloque que voil!</p> - -<p>Et Gregory fait sauter dans sa main ma dernire -trouvaille, une ppite grosse comme une amande.</p> - -<p>Le postier l'examine en connaisseur, entre le -pouce et l'index, puis, dlicatement, il la pose sur -le bord de la table en disant:</p> - -<p>—Vous en avez l pour cinquante dollars. Prenez -toute votre chance jusqu'au bout, c'est de toute -justice, mais j'avais, je crois, commenc une histoire.</p> - -<p>Il se recueille et, pour la dixime fois, il rpte:</p> - -<p>—En ce temps-l…</p> - -<p>J'clate de rire.</p> - -<p>—Vous avez raison de vous moquer, <i lang="en" xml:lang="en">old chap</i>, -mais je sais plus long que le commencement… En -ce temps-l… les bouches de la Renomme apprenaient - tous les propre--rien, qui sont des propre--tout, -de la machine ronde, que l'or poussait en -Alaska comme bl en juillet dans les champs du -Manitoba; il n'y avait qu' se baisser pour emplir -ses poches. Un trappeur du bout de son soulier -avait trouv une ppite grande comme un œuf de -cane; un autre, en creusant pour tendre un pige, -avait mis jour un filon… Et les imaginations de -galoper.</p> - -<p>Le bassin du Yukon fut bientt envahi par -une foule d'apprentis richards. Je ne vous dirai -pas ceux qui sont tombs en route, ceux qui ont -fait en quelques jours des fortunes scandaleuses, -et qui les ont reperdues en quelques heures; ceux -qui, plus malins, laissaient travailler les autres et -les attendaient posment au retour dans les passes -de <span lang="en" xml:lang="en">White Horse</span> et dans les bouges de Skagway.</p> - -<p>Ce fut une belle poque. J'en tais, moi qui -vous parle. Oui, j'en tais.</p> - -<p>Et Gregory redresse le torse firement, ce qui -dplace sa jambe et lui arrache un cri… Mais, -dj, il poursuit:</p> - -<p>—Et les mains que vous voyez l ont aid -brancher pas mal de mauvais garons. Dame! Il -fallait faire la police soi-mme, le gouvernement—que -Dieu garde!—ne prtendait pas encore se -mler de nos affaires.</p> - -<p>A Rome, il faut agir comme les Romains, ce -que vous traduisez, je crois, dans votre langue, -par: Il faut hurler avec les loups.</p> - -<p>Je hurlais donc ainsi que vous dites. Je travaillais, -je gagnais de l'or que je reperdis, je bus -pas mal de gin et de whisky dans tous les <span lang="en" xml:lang="en">saloons</span> -dissmins depuis la source du Yukon jusqu' la -Porcupine.</p> - -<p>Si j'ai vu des choses tonnantes! Etonnantes -est le mot. Tenez, et c'est pour cela que j'ai commenc -mon histoire, la plus curieuse, assurment, -est l'aventure de celui qui, tant venu pour chercher -de l'or, n'en trouva pas et fit fortune tout de -mme.</p> - -<p>—Hein?</p> - -<p>—Ah! a vous intresse donc mes histoires? -Mon coussin, ici, s'il vous plat. <i lang="en" xml:lang="en">Thanks.</i> Un peu -de whisky? Non? Alors une part pour vous et une -part pour moi.</p> - -<p>Gregory Land prend son temps, avale son alcool - petites gorges, cligne de l'œil de mon ct, puis -il continue:</p> - -<p>—La chose est arrive sur la <span lang="en" xml:lang="en">Lewis River</span>; trois -cents mineurs en furent les tmoins qui pourraient -attester que je vous dis la vrit et non des contes -pour endormir les enfants.</p> - -<p>Patrick Packing, un Irlandais naturellement, -tait un bon gant roux, doux comme une petite -fille, comme une petite fille qui aurait bu sa bouteille -de whisky tous les jours ou plutt tous les -soirs; c'est le soir que Patrick buvait. Mais il -tenait confortablement la boisson et gardait son -gale humeur. On l'estimait beaucoup dans notre -camp, mais ce n'tait pas un garon qui avait de la -chance.</p> - -<p>Il avait achet pour cent dollars toute une -colline. Il s'usait l'ouvrage, peinant, piochant, -minant, s'abmant les yeux chercher la plus -petite parcelle d'or; mais de l'or, pas a, m'entendez-vous, -pas a, pas une once.</p> - -<p>A droite et gauche, ses compagnons ramassaient -de la paye comme ils voulaient. C'tait - se cogner la tte contre le rocher. Patrick ne fit -pas cette stupide chose, ce en quoi il agit raisonnablement.</p> - -<p>—a viendra, rptait-il avec philosophie.</p> - -<p>a vint, en effet. Un aprs-midi, il avertit les -camarades d'avoir s'loigner. Il voulait faire sauter -une mine assez importante, assurant que certains -indices lui rvlaient avec certitude un filon.</p> - -<p>Il alluma sa mche et vint se mettre l'abri -avec ses compagnons. La mine russit merveille, -et lorsque la fume se fut dissipe, la colline apparut -comme coupe au couteau. Un trou bant -s'offrait; on dgagea l'entre, et Patrick et ses amis -pntrrent dans une immense caverne. Mais, ds -qu'ils eurent fait quelques pas, ils reculrent, pouvants.</p> - -<p>Patrick, en bon Irlandais, se signa et revint -affronter le pril; il put se rendre compte alors -qu'il se trouvait en prsence d'un gigantesque -mammouth.</p> - -<p>—<i lang="en" xml:lang="en">Yes, sir</i>, un mammouth, un vrai mammouth, -en chair, en peau, en poils, en os, et en ivoire.</p> - -<p>Un de ces mammouths qui, l'poque tertiaire -ou quaternaire, furent les souverains du monde.</p> - -<p>Il tait l, admirablement conserv, effrayant, -monstrueux, splendide; il avait de longs poils formant -crinire sur le dos; sous ces poils, on apercevait -une bourre laineuse; mais, ce qu'il avait de -magnifique, c'tait ses dfenses, des dfenses normes -et contournes en spirales… Patrick les mesura. -Elles avaient trois mtres quarante-deux, oui, -trois mtres quarante-deux, <i lang="en" xml:lang="en">exactly</i>.</p> - -<p>Jack London, que j'ai connu ici et qui tait -le meilleur compagnon de la terre—il est mort -aujourd'hui et son me est dans la paix du Seigneur!—Jack -London a racont comment un certain -Thomas Stevens, qui fut son hte toute une -soire, avait tu le dernier mammouth. La chose -s'tait passe fort simplement. La bte avait cras -les sept petits chiots de la chienne Klooch. Pour -se venger, Thomas Stevens avait pourchass l'animal, -l'empchant de boire, de manger, de dormir; -et, le faisant tourner en rond dans une valle, -comme dans un cirque, pendant des jours et des -nuits, le mammouth tait mort d'puisement et de -fatigue.</p> - -<p>Mais Jack London lui-mme conseille ses lecteurs -de croire au rcit de Thomas Stevens sur -parole.</p> - -<p>Aux incrdules, il dit d'aller la recherche du -clbre chasseur qu'ils trouveront certainement -entre le cinquante-troisime degr de latitude nord -et le Ple, moins que ce ne soit sur la cte orientale -de la Sibrie ou les confins les plus reculs du -Labrador.</p> - -<p>Donc, le mammouth de Jack London pour -beaucoup est un mythe. Mais ce qui tait une ralit, -c'tait le mammouth de Patrick Packing. -Chercher de l'or et trouver un animal d'avant le -dluge, c'est une chose peu ordinaire.</p> - -<p>Les mineurs se moquaient de Patrick, lui -demandant si c'tait l les indices certains d'un -filon.</p> - -<p>Patrick laissait dire. Il rflchissait. Un matin, -il confia son terrain et son mammouth un camarade, -puis il partit.</p> - -<p>Le camarade en profita pour faire payer un -dollar ceux qui voulaient voir l'animal; pour -deux dollars, on avait droit l'un des poils.</p> - -<p>Tenez, regardez cette chanette tresse: ce sont -des poils du mammouth de Patrick. En vrit.</p> - -<p>Les jours passaient aprs les jours. Enfin, Patrick -revint. Ce fut un vnement; il tait accompagn -de vritables <span lang="en" xml:lang="en">gentlemen</span>, des vieux lunettes, -qui discutaient en agitant leurs bras qu'ils -avaient courts.</p> - -<p>Ils se disputaient avec des mots latins.</p> - -<p>Ils parlaient de protapirus, anctre hypothtique, -d'ypotapirus, grand-pre des lphants et -des artiodactyles; un autre assurait qu'ils taient -en prsence d'un spcimen unique de chœrodonte -non moins anctre et non moins hypothtique que -le protapirus.</p> - -<p>Un grand maigre, qui avait l'air d'un porte-manteau -enredingot, certifiait que c'tait un proproboscidea, -ce quoi rpliqua vertement un bon -gros tout rjoui, traitant son cher confrre -d'ignare, attendu que le proproboscidea n'avait, -parat-il, qu'une trompe rudimentaire.</p> - -<p>Ils changrent des propos aigres-doux et faillirent -en venir aux mains; il fallut s'interposer.</p> - -<p>Enfin, aprs avoir cit Pohlig, Falconer, Gaudry, -Brehm, Ameghino, Cope et parl de lombrifrons, -ganesa, insignis, hysudricus, namadicus, -angustidens, trigonocephalus, mridionalis, et pentalophodon, -et pass tour tour de Java l'Inde, -de l'Inde la Chine, de la Chine l'Europe, aprs -un crochet en Afrique, ces honorables <span lang="en" xml:lang="en">gentlemen</span> -tombrent d'accord pour dclarer qu'on se trouvait -en prsence du Mastodon amricanus et mirificus -de l'Amrique du Nord, contemporain de l'<span lang="la" xml:lang="la">Elephas -primigenius</span>, lesquels vivaient, comme chacun sait, - l'poque quaternaire, moins que ce ne soit dans -le miocne suprieur, peut-tre bien aussi dans le -pliocne.</p> - -<p>Finalement, on sut que Patrick avait chang -son mammouth contre un chque de cinquante -mille dollars… C'tait un bon <i lang="en" xml:lang="en">business</i>.</p> - -<p>Aujourd'hui, le mammouth est au Musum et -Patrick, avec ses cinquante mille dollars, vit -comme un homme heureux dans une ferme qu'il -acheta dans le sud de l'Irlande.</p> - -<p>Et comme il faut une morale, conclut Gregory -Land, en se versant une dernire rasade de whisky, -je dirai donc qu'avec de la persvrance on vient - bout de la plus mauvaise destine.</p> - -<p>Freddy, mon ami, je vous souhaite de trouver -un mammouth.</p> - -<p>Ce tait le filon, ajouta-t-il, en franais.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch12">XII<br /> -LA VALLE DU YUKON</h2> - - -<p>Ce jour-l, Gregory Land m'assura:</p> - -<p>—Vous n'entendez rien la gographie. Il est -vrai que a n'est pas une chose qui s'apprend dans -les livres…</p> - -<p>Lorsque la nouvelle se rpandit que l'on avait -trouv de l'or, au cœur mme des solitudes glaces, -au-dessus du 60<sup>e</sup> degr de latitude nord, ce fut une -rue.</p> - -<p>Des quatre coins du monde, les aventuriers -accoururent pour tenter la chance. La fivre de -l'or les tenait si fort qu'ils en oubliaient les -rigueurs impitoyables du Grand Nord.</p> - -<p>Les ports du Pacifique, de San-Francisco -Vancouver, fournirent une bonne partie des premiers -migrants; du Canada et de la Colombie -Britannique vinrent les autres.</p> - -<p>Ils remontaient la cte du Pacifique, de Vancouver - Skagway, travers le mandre des les, -sur des petits vapeurs trapus ou sur des embarcations - voiles. Les uns et les autres eurent -affronter les terribles courants de <span lang="en" xml:lang="en">Prince of Wales</span>, -et plusieurs se fracassrent sur le granite des -roches, tratreusement tapies au fond des passes.</p> - -<p>Aujourd'hui, les passes ont t explores, les -sondages ont permis d'viter les fonds pernicieux, -quoique, par les grandes mares, la traverse est -encore des plus prilleuses.</p> - -<p>Les hommes qui, en 1897, dbarqurent sur la -plage boueuse de Dyea ou de Skagway, n'taient -pas au bout de leur peine.</p> - -<p>Quelques cabanes de bois groupes au pied de -la <span lang="en" xml:lang="en">Pink Mountain</span>, un misrable ponton sur pilotis, -telle tait Skagway.</p> - -<p>Pour atteindre les terrains aurifres, la terre -qui paye, selon l'expression pittoresque des premiers -mineurs, il fallait franchir la redoutable -<span lang="en" xml:lang="en">White-Pass</span>. De Skagway <span lang="en" xml:lang="en">White-Horse</span>, il y a -cent onze milles par une route affreuse, surplombant -l'abme de huit cents neuf cents pieds.</p> - -<p>Aujourd'hui, une compagnie audacieuse a -agripp un chemin de fer sur les aiguilles et les -artes des rochers de basalte. Par quel prodige, -la suite de quels efforts inous, la volont de -l'homme a-t-elle pu s'affirmer? Les centaines de -cadavres des ouvriers que la <span lang="en" xml:lang="en">White-Pass</span> engloutit -pourraient seuls rpondre.</p> - -<p>Les mineurs, pour franchir la Passe, confiaient -leur destine soit aux traneaux que les chiens tiraient -le long du <i lang="en" xml:lang="en">trail</i>, soit des embarcations -lgres qui devaient rsister au tumulte des eaux, -aux chutes des rapides, aux sournoiseries des brisants.</p> - -<p>La neige, les glaciers, les gouffres s'ouvrant -tout coup et avalant hommes, chiens et traneaux, -quarante degrs sous zro n'eurent pas raison -de l'nergie de ces farouches pionniers, qui -avaient rsolu d'arracher son secret la terre mystrieuse.</p> - -<p>La folie du Klondike les soutenait; nombreux -furent ceux qui tombrent, mais d'autres arrivaient -qui russirent leur aventureuse performance.</p> - -<p>L o rien n'existait que la solitude vierge, -sur les berges de ce Yukon, le plus important, le -plus grand des fleuves nord-amricains du Pacifique, -se dressrent des campements qui, bientt, -devinrent des villes.</p> - -<p>Une chose remarquable: ds que la terre -payante tait dcouverte, les mineurs arrivaient, -attirs par la lueur fauve de l'or comme par la -lumire, et avec eux, ces hommes amenaient toujours -une ou deux dynamos, on posait des fils et -les paysages du Grand Nord s'agrmentaient bientt -de poteaux qui sont comme le symbole de la -puissance de l'homme. Tlgraphe, tlphone, courant -lectrique, les fils se greffaient parallles sur -les croix de Saint-Andr cloues au fate des -sapins peine branchs.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Le Yukon qui, en t, a un dbit formidable, -plus de vingt-cinq mille mtres cubes la seconde, -est long de trois mille trois cents kilomtres (de -sa source jusqu' l'embouchure de son bras principal, -le Yukon formant un vaste delta). Il prend -sa source au col qui porte le nom du godsien -franais Prier, mille deux cent cinquante mtres -d'altitude.</p> - -<p>Son bassin crve les frontires officielles de -l'Alaska, empite sur les territoires du Canada et -couvre une tendue de plus d'un million de kilomtres -carrs (deux fois la superficie de votre -France).</p> - -<p>En hiver, par les grands froids, le fleuve est -gel, parfois bloc, c'est--dire jusqu'au fond de son -lit. En t, il est navigable jusqu'en amont -de sa jonction avec la <span lang="en" xml:lang="en">Lewis river</span>. C'est--dire sur -plus de trois mille kilomtres.</p> - -<p>Les mineurs bloqus Dawson attendent avec -impatience l'poque de la dbcle qui leur permet -d'esprer la venue des bateaux de ravitaillement.</p> - -<p>C'est un spectacle ferique dans le mystre de -ces contres silencieuses que celui du craquement -monstrueux qui annonce le dgel.</p> - -<p>Sous la rude pousse du fleuve, la glace casse, -les blocs se heurtent, s'entre-choquent et se prcipitent. -On dirait un combat de monstres antdiluviens. -Au lac Labarge, la sensation est grandiose: -c'est la rue des blocs qui essayent de passer tous - la fois; malheur l'embarcation du pilote inhabile -qui, impatient, s'est aventur sur le fleuve -avant que les temps soient rvolus!</p> - -<p>Ds sa source, dans la rgion volcanique qu'il -a traverser, il forme de nombreux lacs qui sont -d'anciens cratres.</p> - -<p>La puret des eaux est telle que le paysage s'y -reflte comme dans un miroir; ce fait a frapp les -premiers pionniers; aussi, les <i lang="en" xml:lang="en">mirrors lakes</i> sont -lgion dans toute la valle.</p> - -<p>Le Yukon descend les pentes rocheuses des -monts Chilkoot; ses eaux s'enfuient, dans des couloirs, -sombres et tortueux, trangls dans les immenses -parois pics des roches de basalte; elles -sautent de cascades en cascades augmentes par les -eaux des torrents issus des glaciers.</p> - -<p>Gregory Land prend sa respiration, puis il repart -sur le ton d'un matre d'cole:</p> - -<p>—Il reoit droite et gauche, d'importants -affluents, la Hotalinqua, la Newberry, la <span lang="en" xml:lang="en">Big Salmon-River</span>, -la Pelly, la Lewis, puis en aval de la -traverse des Rocheuses, la Stewart et la Porcupine -(dont la valle se profile parallle la rive de -l'Ocan Polaire), la Tanana, la <span lang="en" xml:lang="en">Cooper-river</span>, la -Koyukuk, qui vient des toundras.</p> - -<p>L, il atteint 2.500 mtres de large; on pourrait -croire qu'il va se jeter dans la baie de Norton, -dont il est spar par une quarantaine de kilomtres. -Mais non, il tourne brusquement vers le sud-ouest, -puis vers l'ouest, remonte au nord et se spare -enfin en plusieurs branches qui forment un -delta.</p> - -<p>Les rives de ce delta changent constamment du -fait de l'apport considrable d'alluvions, mais aussi -(et surtout) du fait de l'rosion cause par les -glaces.</p> - -<p>Les normes blocs minent la rive, la mangent -peu peu, et la font crouler dans les flots.</p> - -<p>Parfois, l'embcle tardant, il y a des consquences -inattendues: les saumons ne peuvent remonter -le cours des diverses branches du fleuve, le -frai ne peut se faire et les populations indignes -souffrent cruellement de la faim.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Le postier boit une rasade et poursuit:</p> - -<p>—Dawson, qui s'tend sur plus d'un kilomtre -le long du Yukon, est aujourd'hui une ville importante.</p> - -<p>Ce n'est plus le camp des mineurs o certain -hors-la-loi clbre dans les annales de la cit imposait -autrefois sa volont.</p> - -<p>Ses rues numrotes coupent angle droit -(selon la mode amricaine), huit avenues. Dawson -qui, l'poque hroque, s'enorgueillissait de ses -bars fameux, le <span lang="en" xml:lang="en">Northern</span>, l'<span lang="en" xml:lang="en">Exchange</span>, le Monte-Carlo, -a maintenant des glises, des temples, un -vaste btiment postal, qui encombre la Troisime -Avenue, des trottoirs en bois, et si la ville a perdu -en pittoresque, certes elle a gagn en scurit.</p> - -<p>Encore quelques annes et le vieux Yukoner, -chauss de mocassins en peau de wolverine, aux -fourrures lpreuses, revtu de l'indispensable -<i lang="en" xml:lang="en">overall</i> en grosse toile impermable bleue ou -kaki, retenu aux paules par de courtes bretelles, -le vieux Yukoner, aux gants de cuir fourrs serrs -au-dessus du coude, ne sera plus qu'un souvenir.</p> - -<p>Et le soir, dans un htel confortable de la Cit -de l'or, devant un feu clair, les belles dames en -qute de sensation ou les beaux messieurs neurasthniques -entendront conter les exploits lgendaires -de ceux qui ouvrirent, force de courage, -les portes mystrieuses de la Terre de l'Eternel -Silence.</p> - -<p>Gregory Land soupira… et pour chasser ce tableau -dsolant, il s'offrit un double Martini cocktail.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch13">XIII<br /> -PUSH, CHIEN D'ALASKA</h2> - - -<p>—La chose avait t dcide dans un bar de -Dawson, le Monte-Carlo, si vous voulez des prcisions.</p> - -<p>C'tait l'poque de la rue de l'or o chaque -jour, Skagway ou Dyea, dbarquaient de -joyeux garons qui, sans plus attendre, remontaient -le Yukon afin de prendre la chance.</p> - -<p>Les uns, les plus riches, achetaient un <i lang="en" xml:lang="en">team</i>, -c'est--dire un quipage de chiens et un traneau; -les autres, c'tait le cas pour la plupart d'entre eux, -chargeaient leur maigre bagage sur leur dos et se -mettaient en route.</p> - -<p>Les capitalistes n'avaient pas ralis alors cette -chose follement aventureuse: accrocher un chemin -de fer sur le granite des rochers pic.</p> - -<p>Combien de compagnons sont rests dans les -gorges de la <span lang="en" xml:lang="en">White-Pass</span>, combien ont fini l leur -rve de richesse!</p> - -<p>La terre du silence garde son secret.</p> - -<p>Mais ce n'est pas l l'histoire, il importe peu de -philosopher; sachez seulement que ceux qui essayrent -de franchir la Passe et russirent cette -performance taient de rudes hommes.</p> - -<p>Hans Troemsen tait de ceux-l. C'tait un bon -gant blond de Scandinavie, silencieux et grave. -Pcheur, il avait abandonn sa barque pour courir -sa vie, travers le Canada et la Colombie Britannique.</p> - -<p>A Vancouver, il avait entendu parler des dcouvertes -des champs d'or de Fairbanks et de la -Tanana. C'tait, si mes souvenirs sont exacts, vers -1902 ou 1903.</p> - -<p>Hans Troemsen s'embarqua sur un des vapeurs -qui, travers le mandre des les, faisaient le -trafic sur la cte du Pacifique entre Vancouver et -Skagway.</p> - -<p>C'tait un garon conome. Il put acheter un -<i lang="en" xml:lang="en">team</i> de six chiens, des btes du Labrador magnifiques, -pas trop uses, mais cependant habitues au -<i lang="en" xml:lang="en">trail</i>. Il les choisit en connaisseur.</p> - -<p>De Skagway <span lang="en" xml:lang="en">White Horse</span>, il y a 111 milles -par l'affreuse route que vous savez surplombant -l'abme de 8 900 pieds.</p> - -<p>A 15 milles l'heure, le <i lang="en" xml:lang="en">team</i> allait allgrement, -Hans excitant ses btes de la voix, dans un -anglais un peu rauque. Les chiens tiraient, l'ongle -dur griffant la glace, le cou en avant; je dois vous -dire que le thermomtre marquait 38 sous zro.</p> - -<p>N'importe, homme et btes allaient; le <i lang="en" xml:lang="en">sleigh</i>, -glissant sur ses patins de cuivre, semblait voler, -lorsque tout coup un craquement se fit entendre. -Un vieux Yukoner, habitu de la Passe, aurait pris -garde cet avertissement. Hans Troemsen, pas. Il -supputait ses bnfices, les yeux perdus dans le -lointain. Et ce qui devait arriver arriva. Un bloc -de glace (rong par quel monstre invisible?) se dtacha -qui s'abattit sur le <i lang="en" xml:lang="en">team</i>.</p> - -<p>Cinq chiens furent crass du coup. Hans, que -la commotion avait rejet contre une roche, gisait -la tte ouverte.</p> - -<p>Ces blessures-l, quand on n'en meurt pas sur -le coup, sont sans importance. Le Scandinave avait -le crne dur.</p> - -<p>Lorsqu'il revint lui, ses yeux rencontrrent -les bons yeux clairs du <i lang="en" xml:lang="en">wheeler</i> (le chien de queue) -qui, n'ayant pas de mal, lchait, petits coups de -langue, le sang qui coulait de la blessure de son -matre.</p> - -<p>C'est de cette heure que data l'amiti de -l'homme et de la bte.</p> - -<p>Hans Troemsen tait heureux dans sa malchance. -Il eut la bonne fortune d'tre rencontr par -le <i lang="en" xml:lang="en">mail stage</i>, qui le rapatria. Le soir mme, -l'homme et le chien taient Dawson.</p> - -<p>Le pionnier avait perdu tout son bagage, seule -sa ceinture de cuir qu'il portait sur la peau lui restait, -et la ceinture contenait encore quelques beaux -dollars.</p> - -<p>J'en viens maintenant l'histoire. Donc, ainsi -que je vous le disais, la chose avait t dcide -dans un des bars de Dawson: le Monte-Carlo.</p> - -<p>Il ne faut pas vous imaginer que la Dawson de -1902 tait semblable la ville d'aujourd'hui. Mais -combien plus pittoresque!</p> - -<p>Naturellement, nous avions eu des bars avant -d'avoir une glise: nous avions le <span lang="en" xml:lang="en">Bank</span>, l'<span lang="en" xml:lang="en">Exchange</span>, -le <span lang="en" xml:lang="en">Northern</span>, le Savoy et surtout le Monte-Carlo -o, pour un dollar, nous avions le droit de -goter les charmes de la valse entre les bras d'une -<i lang="en" xml:lang="en">dancing girl, yes, sir</i>, un dollar pour une valse. -Il est vrai que l'on donnait deux dollars pour un -cocktail; bah! la terre payait et la poudre d'or -semblait ruisseler entre nos doigts comme l'eau des -<i lang="en" xml:lang="en">sluice boxes</i>. Heureux temps tout de mme!</p> - -<p>Les souvenirs m'emportent, excusez-moi. Or, -un soir, au Monte-Carlo, nous vmes entrer Hans -Troemsen suivi de son insparable chien Push. -L'entre du bon gant blond fit sensation. En effet, -jamais le Scandinave ne franchissait le seuil du -cabaret. Il tait accompagn par Ralph Harrisson, -un mauvais garon, franc buveur et coureur de -filles.</p> - -<p>—Jsus et le mauvais larron, fit voix -haute James W. Bilt.</p> - -<p>On rit. Ralph ddaigna l'insulte. Les deux -compagnons s'assirent une table carte. L'orchestre -mcanique attaquait une polka. On dansa -sans plus prendre garde aux deux hommes.</p> - -<p>Tandis que nous dansions, un march tait -conclu. Hans Troemsen achetait sur la chance, -c'est--dire sans autre information que la parole du -vendeur, un <i lang="en" xml:lang="en">creek</i>, 20 jours de marche de Dawson, -du ct de <span lang="en" xml:lang="en">Ruppert City</span>, sur la Datkeena.</p> - -<p>On avait trouv par l de la paye en quantit -et les terrains s'enlevaient coups de dollars.</p> - -<p>Au moment de rgler, Hans, qui tait un garon -pratique et mfiant, ne donna qu'un tiers de la -somme, promettant le surplus sur place.</p> - -<p>Ralph fit bonne contenance, empocha les dollars -et promit de conduire lui-mme le nouveau -propritaire. On partirait le lendemain.</p> - -<p>Hans Troemsen sortit, Push sur ses talons, et -Ralph, qui tait le plus enrag <i lang="en" xml:lang="en">gimbler</i> de la -terre, entreprit une partie de faro avec quelque -<i lang="en" xml:lang="en">rushler</i>…</p> - -<p>A cent onces d'or le point, Ralph, qui n'avait -pas la chance, eut tt fait d'tre sec.</p> - -<p>Le lendemain, nanmoins, il attela son <i lang="en" xml:lang="en">team</i> -et partit avec Hans Troemsen, prcd par Push -qui jappait, libre, la tte de la meute.</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Deux jours aprs, dans ce mme Monte-Carlo, -nous vmes revenir Ralph Harrisson. Il tait seul -et portait un norme bandage autour de la tte. -Son poignet droit tait aussi serr dans un pansement.</p> - -<p>Il conta l'aventure. Hans Troemsen avait -voulu conduire le <i lang="en" xml:lang="en">team</i> l'indienne. Peu accoutum, -le Scandinave n'avait pu, un tournant, rassembler -assez vivement les guides et le <i lang="en" xml:lang="en">team</i> tait -tomb dans un ravin; lui, Ralph Harrisson, avait -prvu la chute: debout sur le <i>taku</i>, il avait -saut juste temps, cependant que chiens, homme -et traneau se fracassaient dans le gouffre.</p> - -<p>Ralph avait la tte un peu casse, mais solide; -un <i lang="en" xml:lang="en">team</i> qui rentrait Dawson l'avait heureusement -reconduit vers la ville.</p> - -<p>Ces sortes d'accidents taient quotidiens. Personne -ne s'apitoya sur la triste fin de Hans et -comme Ralph payait une tourne gnrale, on le -proclama le meilleur des garons.</p> - -<p>Il avait le verre en main—je le vois, tenez, -comme si c'tait d'hier—il tait accoud sur le bois -du comptoir et tenait son verre de la main gauche. -Il regardait la liqueur hauteur de son œil et riait -d'un rire qui dcouvrait une double range de -dents blanches, des dents aigus comme celles des -loups. Il buvait et riait et les filles le trouvaient -beau, la tte un peu plie dans son maillot de -linge…</p> - -<p>Il allait porter la sant lorsque quelque chose -de hirsute se prcipita.</p> - -<p>De la porte au comptoir, il y avait bien quinze -pieds; un seul bond et l'espace fut franchi. Les buveurs -s'arrtrent. La chose: un chien hurlait -la mort devant Ralph.</p> - -<p>Quelqu'un dit: C'est Push. Push? Oui, -Push, le chien du Norvgien…</p> - -<p>Push, heureux d'tre reconnu, arrta son -aboiement et remua la queue. Puis, il se livra un -trange mange: il allait de l'un l'autre en gmissant, -des larmes voilaient vritablement ses regards; -arrt devant Ralph, l'aboiement devenait -rauque et furieux.</p> - -<p>Ralph fit bonne figure, il voulut chasser le -chien d'un coup de pied; mais la bte s'lana, furieuse, -sur lui. James W. Bilt le retint, au vol, par -le collier…</p> - -<p>Il apaisa Push, d'une tape amicale et s'avanant -vers Harrisson, il lui dit:</p> - -<p>—C'est le chien de votre compagnon?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Il n'tait donc pas tomb dans le ravin?</p> - -<p>—Je ne sais… je croyais bien… toutefois…</p> - -<p>—Oh!</p> - -<p>D'un geste brusque, James W. Bilt venait d'enlever -le pansement; la tte de Ralph apparut, -saine, nette, sans blessure…</p> - -<p>Se voyant dmasqu, le bandit eut un geste -vers sa ceinture; il ne put l'achever, vingt poings -s'taient abattus…</p> - -<p>Trois garons partirent sur-le-champ, guids -par Push. Ils suivirent le <i lang="en" xml:lang="en">trail</i> jusqu'au Yukon. -L, la piste remontait vers le nord; un jour de -marche, ils reconnurent que le <i lang="en" xml:lang="en">trail</i> avait t abandonn -pour une piste nouvelle…</p> - -<p>A trois milles du point de dpart, dans une -gorge solitaire, Push poussa des gmissements insenss. -Il grattait la neige durcie avec ses pattes… -on dblaya la place et l'on trouva d'abord le cadavre -des chiens, gels bloc, puis celui de Hans -Troemsen, qui avait fini l sa carrire de chercheur -d'or.</p> - -<p>Comme il portait entre les deux omoplates la -trace nette d'une balle, les trois compagnons -revinrent.</p> - -<p>La justice d'alors ne s'embarrassait pas d'enqute -ni de paperasses inutiles. Pour le surplus, -Ralph avouait.</p> - -<p>Il avait manqu la loi du Nord, il serait -pendu… La chose devait arriver un jour ou l'autre - un garon comme Ralph. La sentence ne l'mut -pas. Il avait perdu. Il payerait.</p> - -<p>On l'amena, un peu hors la ville, en face du -Yukon. L, il y avait un saule, vritablement confortable -pour l'usage auquel on l'employait…</p> - -<p>Le prisonnier fut amen, mais comme James -W. Bilt lisait la sentence, Push se prcipita sur -l'assassin de son matre et lui ouvrit la gorge d'un -seul coup. Ce fut prcis, rapide, personne n'eut le -temps d'intervenir…</p> - -<p>Mais, comme Ralph avait t condamn tre -pendu, quoique mort on le pendit tout de mme. -Car la loi doit toujours suivre son cours… Il faut -qu'il en soit ainsi pour toute chose.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch14">XIV<br /> -LA MACHINE A FABRIQUER LES DOLLARS</h2> - - -<p>—Jack Nichols? encore un qui j'ai tenu les -brassires.</p> - -<p>—Vous avez t mre nourrice, Gregory?</p> - -<p>—Vous tes bte.</p> - -<p>—La mme chose pour vous.</p> - -<p>—<i lang="en" xml:lang="en">Thanks.</i> Je continue.</p> - -<p>Et Gregory Land se cale dans ses coussins. Je -sens venir l'histoire. J'en prends mon parti et je -feins de m'absorber dans la coupe d'un pantalon, -que j'essaye de tailler dans une peau de renne, une -peau magnifique, brune et blanche, un vrai porte-bonheur.</p> - -<p>La chose est cependant dlicate, je n'ai pas de -ciseaux et me sers de mon couteau de chasse.</p> - -<p>La lame, mon gr, n'est pas suffisamment effile. -Je la passe plusieurs fois sur la pierre.</p> - -<p>Ceci n'est pas du got du postier.</p> - -<p>—Garon, vous m'agacez les dents.</p> - -<p>—Je suis au regret.</p> - -<p>—Si vous continuez, vous ne saurez pas la suite.</p> - -<p>—Gregory, mon vieux camarade, vous n'avez -pas plus envie de vous taire que moi j'ai envie de -traverser les pieds nus le lac Labarge.</p> - -<p>—Dieu me damne si vous savez la fin!</p> - -<p>Ma peau taille, je m'installe cropetons devant -l'tre qui crpite, je sors mon aiguille et je couds.</p> - -<p>Un silence…</p> - -<p>Gregory gigote sur sa chaise. Sa jambe est -encore en capilotade. Il geint…</p> - -<p>Je couds en mesure… Gregory, de ses doigts nerveux, -joue une marche sur la table.</p> - -<p>Je l'accompagne en chantonnant.</p> - -<p>Le postier grogne:</p> - -<p>—Vous n'avez pas plus de cœur que l'ours polaire -et encore cet animal a l'instinct de la famille; -ainsi, un jour…</p> - -<p>Voil mon Gregory lanc dans une autre aventure.</p> - -<p>Je ne puis retenir mon rire.</p> - -<p>Mais comme il remue sa jambe malade -d'une faon inquitante, j'ai peur pour le pansement.</p> - -<p>—Voyons, <i lang="en" xml:lang="en">old fellow</i>, je plaisante. Racontez-la, -votre histoire.</p> - -<p>—Vous n'en saurez pas un tratre mot.</p> - -<p>Je souris, j'enfile mon aiguille avec attention; -peine l'opration termine, il commence:</p> - -<p>—Je vous la dirai tout de mme, car elle peut -vous servir d'exemple.</p> - -<p>Jack Nichols, je l'ai vu dbarquer au camp de -Cariboo. Il me plaisait, ce garon lunettes. Il -tait timide comme une demoiselle et doux comme -un mouton. Le voyant, je m'tais dit: En voil -un qui ne fera pas long feu ici, si personne ne le -garde.</p> - -<p>J'avais la maladie cette poque d'tre philanthrope, -une maladie qui m'a pass heureusement!</p> - -<p>J'adopte mon garon. Je le prends sous mon -aile (ce qui est une faon de parler), et le prsente -aux camarades; je le conduis moi-mme devant -l'ingnieur du Gouvernement et je lui fais acheter -une bonne place, vous pouvez m'en croire.</p> - -<p>Le malheureux ne savait rien de rien. Mais il -avait de la bonne volont.</p> - -<p>Je lui appris, tout d'abord, reconnatre un -terrain aurifre. a n'tait pas facile. Il se perdait -dans mes explications, Dieu m'a dou d'une belle -patience…</p> - -<p>Je souris nouveau.</p> - -<p>L'homme patient se fche.</p> - -<p>—Tout doux, ami Gregory, j'coute votre cours -d'histoire naturelle.</p> - -<p>—Vous en avez bien besoin, vous n'tes qu'un -apprenti.</p> - -<p>Je ne sourcille pas.</p> - -<p>Gregory s'tonne et rpte:</p> - -<p>—J'ai dit que vous n'tiez qu'un apprenti.</p> - -<p>Avec un flegme tout britannique, je rponds:</p> - -<p>—Je suis…</p> - -<p>—Oui, Jack ne savait pas discerner un filon de -quartz, je lui enseignai cette chose; je lui montrai -le filon coupant les roches mtamorphiques qui -sont, comme vous le savez, ou plutt comme vous -ne le savez pas, le plus souvent des schistes argileux…</p> - -<p>Je poursuis, du ton d'un colier rcitant sa -leon:</p> - -<p>—… Des schistes argileux, talqueux, chloriteux, -de couleur verdtre ou gristre; parfois aussi -on le rencontre dans des roches porphyriques, des -gneiss, rarement des granites…</p> - -<p>Je prends la respiration. Gregory m'arrte du -geste, cligne de l'œil et dit:</p> - -<p>—<i lang="en" xml:lang="en">All right!</i></p> - -<p>Puis un peu prsomptueusement, il ajoute:</p> - -<p>—J'ai fait de vous un bon lve.</p> - -<p>Jack ne pouvait concevoir que, dans ce conglomrat -quartzeux qui lui sert de gangue, il pt y -avoir de l'or.</p> - -<p>De l'or… Le soleil de nos vieilles barbes d'alchimistes! -De l'or! La possibilit de satisfaire son -dsir, de l'or! Le prestige, la puissance, de… -Quelles fcheuses btes que les hommes!</p> - -<p>Celui dont je parle, vritablement, dcouvrait -le monde. Il avait des innocences d'enfant. Il fallait -voir sa joie lorsqu'au fond de la <i lang="en" xml:lang="en">pan</i> o il -lavait les sables, il vit, pour la premire fois, des -petits grains luisants… Il fut tellement satisfait -qu'il pleura.</p> - -<p>Il resta des heures contempler sa paye, les -yeux fixes, les mains trembleuses; on aurait dit -qu'il voyait quelque chose, comme dans un miroir.</p> - -<p>Je lui ai aid construire son premier <i lang="en" xml:lang="en">sluice-box</i>, -son premier canal inclin, le long d'une centaine -de pieds.</p> - -<p>Je lui expliquai pourquoi il fallait garnir le -fond de saillies en bois et de cavits et pourquoi -dans les cavits on mettait du mercure.</p> - -<p>Il ignorait, le cher garon, que l'or a la proprit -de s'unir au mercure et qu'ainsi il tait plus -facile de le dbarrasser du sable granulaire.</p> - -<p>Du courage? Il en avait, malgr son air chtif, -et jetait vaillamment dans le haut de la bote la -matire.</p> - -<p>Il maniait la pelle avec ardeur. Parfois il s'arrtait. -Je surprenais alors la mme fixit dans ses -yeux. Il semblait toujours regarder, plus loin, -dans la vie… Il soupirait, crachait dans ses mains -et reprenait l'outil.</p> - -<p>Il avait une force de rsistance tonnante. Il -lavait parfois 18 tonnes de sable dans une journe!</p> - -<p>L'eau qui coulait dans le <i lang="en" xml:lang="en">sluice-box</i> semblait -soutenir son courage. Parfois il s'arrtait et -s'amusait plonger sa main dans l'eau qui coulait, -sans arrt, entre ses doigts, rapide et insaisissable.</p> - -<p>J'avais dit: Avant trois mois, en voil un qui -aura repli bagage et qui prendra le chemin de -Dawson sans espoir de retour.</p> - -<p>Les mois passrent. L'homme tint. Je partis. -Aprs une longue tourne, je le retrouvai, toujours -ardent la besogne, ouvrant comme un mercenaire. -Avec cela srieux comme un ministre, jamais -au cabaret, jamais une bonne goule de -whisky qui assomme, jamais une carte entre les -doigts.</p> - -<p>Il avait pris got au mtier. La joie qu'il avait -en lavant sa paye, il la retrouvait en regardant -ses appareils d'amalgamation qui tournaient en cadence; -il surveillait avec amour son <i lang="en" xml:lang="en">rocker</i>, suspendu -comme un berceau d'enfant, recouvert d'une -toile grillage avec, au fond, un tapis de toile grossire.</p> - -<p>Le sable aurifre dpos sur la grille, sous la -double influence de la rotation et de l'eau, cdait -ses parties les moins grossires qui se tamisaient, -peu peu, pour ne laisser—l'or tant 18 fois plus -lourd que l'eau—que les ppites sur la toile.</p> - -<p>Avec quelle ivresse, il recueillait sa paye, -qu'il serrait ensuite dans des petits sacs de cuir!</p> - -<p>Un jour, je l'ai surpris coutant, comme une -musique divine, l'effroyable tumulte du moulin -broyer; les concasseurs mchoires mangeaient le -quartz comme des btes goulues, le minerai disparaissait -comme devaient autrefois disparatre les -proies offertes Baal ou Moloch.</p> - -<p>Les distributeurs amenaient la matire, les -cinq pilons fonctionnaient, alternativement, soulevs -par une lame en fonte dont l'arbre tait support -par un bti en bois.</p> - -<p>Les pilons retombaient, en tournant sur eux-mmes, -broyant le minerai.</p> - -<p>Je jure que ce bruit d'enfer tait doux l'me -de cet homme.</p> - -<p>La convoitise la plus basse se lisait ouvertement -sur son visage. Cet homme frle, myope et -doux, avait une face de dmon lorsqu'il raclait, -avec des frottoirs en caoutchouc, la surface des -lames de cuivre qui avaient retenu l'or…</p> - -<p>L'or… l'or… l'or…</p> - -<p>C'tait la seule chanson que lui chantait la machine - fabriquer les dollars.</p> - -<p>Gregory prend un temps, puis il met:</p> - -<p>—Jack Nichols me rpugne, c'est un avare sordide.</p> - -<p>Et pour prouver son dgot, par-dessus ma tte, -le postier crache dans le feu.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>—C'est l toute votre histoire?</p> - -<p>Gregory me regarde, interloqu…</p> - -<p>—Eh bien! il me semble…</p> - -<p>—Il me semble, psychologue, contempteur -des humains, ceci, cela, il me semble que vous -tes une stupide bte.</p> - -<p>—Vous dites?</p> - -<p>—Je dis qu'avec toute votre philosophie vous -n'tes qu'un imbcile.</p> - -<p>Laissez donc votre jambe tranquille, vous remuez -comme un diable et toute la nuit vous geindrez -comme une femmelette.</p> - -<p>Jamais je n'ai rudoy aussi brutalement mon -ami. Il en reste mdus et se contente d'interjecter -lorsqu'il peut placer un mot:</p> - -<p>—Ah! bien! ah! bien…</p> - -<p>—Ah! bien, j'ai dit que vous tiez un mauvais -psychologue et je le prouve. Et votre histoire, c'est -moi qui la terminerai.</p> - -<p>—Jack Nichols?</p> - -<p>—Oui, Jack Nichols, je l'ai connu; nous avons -t voisins, <span lang="en" xml:lang="en">placer</span> contre <span lang="en" xml:lang="en">placer</span>, sur la Tanana, et -si cela peut vous tre agrable, froce postier, je lui -ai ferm les yeux ce garon, et s'il y a une justice -quelque part, dans un paradis, Jack Nichols a sa -place auprs de ceux qui ont souffert le supplice de -la vie.</p> - -<p>Il a eu une agonie atroce, un accident banal, -un bloc lui avait cras les deux jambes… et cette -agonie n'tait rien ct de celle qu'il a subie des -mois et des mois sous le cercle polaire.</p> - -<p>La fivre le tenait. Son esprit battait la campagne -et j'ai su… J'ai su la vie d'abngation et de -courage de cet tre, qui tait n pour une vie paisible, -dans la quitude d'un cabinet de travail, -parmi l'ombre amicale des livres qui sont chers et -des bibelots rares qu'on a su assembler avec un -soin jaloux…</p> - -<p>Mais une femme passe qui bouleverse tout, sa -jupe en coup de vent renverse les plus beaux projets… -La vie est mesquine, quotidienne, les gazettes -rapportent les succs mirifiques des coureurs -d'aventures.</p> - -<p>L'or, donneur de fortune, est l, il n'y a qu' -se donner la peine de le prendre. Mais pour le -prendre, faut-il encore l'aller chercher.</p> - -<p>La jolie poupe cervelle troite veut tre -aussi belle, aussi attife, que ses amies… Quoi, elle -va traner sa misrable existence en attendant -quoi? Dans vingt ans, un succs problmatique?</p> - -<p>Les querelles clatent qui gchent le bel amour.</p> - -<p>Vous n'tes qu'une poule peureuse.</p> - -<p>Vous n'tes qu'un loir paresseux.</p> - -<p>Vous avez un cœur de livre.</p> - -<p>Enfin, un soir, l'ultimatum: la poupe va -partir essayer sa grce… Perdue pour perdue, ne -vaut-il pas mieux lui montrer qu'on est un -homme?</p> - -<p>Au matin, sans plus raisonner, il part, lisant -dans les yeux de porcelaine un peu d'amour et -beaucoup de joie.</p> - -<p>Et Jack Nichols dbarque, vous le rencontrez, -vous l'aidez. Il m'a souvent dit combien il vous -tait reconnaissant et combien il souffrait de votre -loignement…</p> - -<p>L'apprenti chercheur d'or, fixait dans la vie -disiez-vous, par Dieu! oui; lorsque vous le voyez, -pench sur la <i lang="en" xml:lang="en">pan</i>, ce ne sont pas les ppites qu'il -contemple, mais l'image de la poupe chre qui -apparat souriante, et les paillettes de l'or animent -un regard lointain.</p> - -<p>Il reste accoud sur sa pelle, les nerfs tordus -par la fatigue, il est las tomber; l-bas, par del -les collines et les milles de neige, dans la grande -cit, il y a une poupe fragile qui attend le -bonheur; ce bonheur, lui seul peut le donner -force de labeur et de peine… Houp l, on crache -dans ses mains et l'on remet en marche la machine - fabriquer les dollars.</p> - -<p>Ce ne sont pas vos concasseurs aveugles, vos -appareils anonymes qui force d'ingniosit arrachent - la terre l'or, dieu souverain. La machine - fabriquer les dollars, c'est lui, l'tre chtif -qui, sous un climat effroyable, travaille, travaille, -pour que l-bas la poupe soit rieuse et que des -fanfreluches neuves lui servent mettre en valeur -sa beaut…</p> - -<p>Et le sacrifice est vain.</p> - -<p>L'or qu'on arrache la terre est plus pnible - trouver que l'or qui roule dans la grande ville.</p> - -<p>Vous n'avez pas vu le visage de votre -avare lorsque vous tes pass trois fois au camp -et que, pas une fois, dans votre sac de cuir, vous -n'avez eu pour lui la lettre coutumire… L'enveloppe -bleue o se lisait en grandes lettres endiables -le nom de Jack Nichols…</p> - -<p>Finies, les lettres! Il n'en recevait plus! -Mais l'esprance illuminait son cœur d'amant; -aprs un dsespoir farouche, il se reprenait. La -machine fabriquer les dollars se remettait -œuvrer d'un mouvement continu, avec cette obstination, -cet enttement qui est la force des faibles.</p> - -<p>Il est mort tandis que l'aurore borale enchantait -la nuit polaire. Il est mort doucement, les yeux -grands ouverts sur son rve, avec un nom de -femme sur les lvres.</p> - -<p>Gregory dit simplement:</p> - -<p>—Vous avez raison, ami, dcidment, je suis -une stupide bte.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch15">XV<br /> -UNE FAMEUSE PCHE</h2> - - -<p>La journe finie on vient au <span lang="en" xml:lang="en">Saloon</span>, o dans -le tumulte des cris, la fume des pipes, le son -criard des phonographes et la plainte des accordons, -on laisse aller sa pense vers des choses -lointaines.</p> - -<p>On boit pour soutenir son corps bris. On boit -pour oublier les tristesses anciennes, on boit surtout -pour boire.</p> - -<p>Les deux coudes sur le comptoir, une paille -entre les lvres, je bois.</p> - -<p>Une voix m'interpelle:</p> - -<p>—Eh bien! cher garon, votre pche?</p> - -<p>—Ma pche, dites ma chasse.</p> - -<p>—Votre chasse! Je suis vritablement tonn. -Ne vous ai-je pas vu partir flanqu de tout un attirail. -Vous alliez, m'aviez-vous assur, pcher la -truite dans les torrents des Rokies.</p> - -<p>—Pcher la truite, certainement, et nous -avons ramen le corps d'un magnifique grizzli.</p> - -<p>—Un grizzli?</p> - -<p>—Oui, une superbe bte, deux mtres quarante -pour vous donner des prcisions.</p> - -<p>—C'est une drle d'histoire. <i lang="en" xml:lang="en">Waiter</i>, deux -whiskies.</p> - -<p>—La chose est toute simple. Voici:</p> - -<p>Nous tions partis, Lewis W. Gould et moi, -pour pcher la truite—la belle truite saumonne—nous -avions amorc nos lignes lorsqu'un -trappeur est descendu, courant: J'ai relev, dit-il, -les traces d'un grizzli, dans la montagne, deux -milles d'ici. Si vous voulez le tuer, je ne m'en -charge pas seul.</p> - -<p>—Avec nos cannes pche, ce serait drle de -tuer un grizzli, rpond froidement Lewis W. -Gould.</p> - -<p>—Qu' cela ne tienne, j'ai deux Winchester -vous offrir.</p> - -<p>Mon camarade se tourne vers moi:</p> - -<p>—Cela vous plairait, <i lang="en" xml:lang="en">dear</i>, d'tre venu pour -la pche et de chasser l'ours.</p> - -<p>—<i lang="en" xml:lang="en">All right!</i></p> - -<p>—Bon.</p> - -<p>Mthodique, Lewis W. Gould replie les engins -et s'adressant au trappeur, dclare:</p> - -<p>—On vous suit.</p> - -<p>Par une piste en lacet, nous escaladons la montagne, -tout tonns de nous retrouver, aprs un -mille et demi de marche, devant l'endroit que -nous avions quitt, mais 300 pieds plus haut.</p> - -<p>La hutte—une hutte de rondins de pins—faite -selon les bons principes, les fissures bouches -avec de la terre glaise. Les Winchester sont en bon -tat. Lewis W. Gould les examine avec attention. -L'examen est satisfaisant, car il met simplement:</p> - -<p>—En route!</p> - -<p>Nous suivons un chemin troit, bord de pins -gigantesques, mais je n'ai pas le temps de m'mouvoir - l'aspect des plus vieilles choses vivantes de -la terre, comme disent les Yankees, notre guide -nous montre dj des traces indiscutables.</p> - -<p>Pour tre vrai, je dois avouer que je trouvais -le sentier pareil aux autres sentiers. Ce n'est pas -videmment l'opinion de Lewis W. Gould qui -hoche la tte et prononce:</p> - -<p>—C'est une importante bte!</p> - -<p>Je ne devais pas tarder savoir combien importante -elle tait.</p> - -<p>Les arbres cessaient, les rocs amoncels faisaient -une gorge peu large, en bas on entendait -le mugissement du torrent trangl dans la passe -trop troite.</p> - -<p>La gorge passe, la vgtation reprenait et -cinquante pas, devant nous, nous vmes un des -plus beaux ours que jamais les <span lang="en" xml:lang="en">Rokies Mountains</span> -abritrent.</p> - -<p>Il fut, certes, plus surpris que nous. Mais il -continua d'avancer en balanant sa tte norme, -droite et gauche avec une rgularit de mtronome.</p> - -<p>—Vous le tirez, cher?</p> - -<p>L'invitation m'est adresse.</p> - -<p>J'ajuste. Je fais feu et… je rate la bte—qui, -cependant, souvenez-vous-en, tait d'importance—Lewis -W. Gould eut un sourire de piti. Il lcha -deux coups et la bte croula sans un cri; elle ouvrit -seulement ses griffes en ventail qu'elle replia -presque aussitt, arrachant d'une seule treinte un -sapin de trois ans.</p> - -<p>Vous pourrez voir, chez moi, sa peau, qui est -fort belle, les poils sont longs, pas abms du tout, -la bte tait adulte.</p> - -<p>—C'est en effet, une fameuse pche, -apprcie mon compagnon en jetant d'un trait, -dans le fond de son gosier, le contenu de son -verre de whisky.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch16">XVI<br /> -UNE BELLE CHASSE</h2> - - -<p>Ce soir, c'est moi qui parle.</p> - -<p>Gregory est d'humeur bourrue et pour cause: -le tabac manque…</p> - -<p>Il tette sa pipe vide pour tromper sa fringale et -se crer une illusion.</p> - -<p>Je fais:</p> - -<p>—Vous connaissez Seattle?</p> - -<p>Le postier lve les paules.</p> - -<p>—Evidemment!</p> - -<p>Je poursuis, plus pour moi-mme que pour lui, -pour bercer mon ennui, je me souviens voix -haute.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>—L'arrire-boutique d'un bar, Seattle, dans -l'Etat de Washington, o malgr les prohibitions, -on boit toute la gamme des alcools, depuis le gin -d'Ecosse jusqu' la grappa d'Italie, en passant par -le cognac de France. La salle est pleine de joyeux -garons, marins arrivant des mers du Pacifique, -caboteurs venus d'Europe et remontant jusqu' -Vancouver, aprs avoir suivi la cte, pass le dtroit -de Magellan.</p> - -<p>On parle toutes les langues ou plutt l'argot de -toutes les langues. Le <i lang="en" xml:lang="en">slang</i> domine, depuis les -appellations gutturales des Chiliens au teint olivtre, -jusqu'au zzaiement des Chinois, aux yeux -brids, aux visages rids comme des pattes de -poule.</p> - -<p>Les Malais mchent du btel, les Yankees de -la gomme. Deux marins, basque et marseillais, -fument la cigarette, le premier silencieux et grave, -le second par bouffes saccades et htives.</p> - -<p>Il y a des matelots de la marine fdrale, pantalons - pattes d'lphants et bret en galette.</p> - -<p>Tous ont le cou libre, nerveux, muscl, avec -une ligne de peau plus mate lorsque le cou se soulve.</p> - -<p>Des mineurs descendus du Klondike jouent au -faro et selon la coutume psent leur mise—de la -poudre d'or—dans des balances minuscules.</p> - -<p>Harry Flink, le garon britannique, en veste -blanche, impeccable, verse boire d'un mouvement -brusque. Un jeune garon de quinze ans—un -Italien aux yeux de femme—manie avec -force la machine fabriquer les cocktails.</p> - -<p>Le mouvement est continu. Des garons entrent, -boivent, payent et sortent, d'autres arrivent -qui font de mme. Ici, on ne vient pas au bar pour -causer, on vient uniquement pour boire… Toute -chose doit servir ce pourquoi elle est destine. -Un bar, c'est pour boire, donc on boit.</p> - -<p>Un gars de l'Est fredonne: <i lang="en" xml:lang="en">All the nice girls -love the sailors</i>, commande un whisky, jette deux -<span lang="en" xml:lang="en">nickels</span> sur le bois du comptoir; la machine -enregistreuse tinte, le tiroir n'est pas referm qu'il -est dj dehors, son refrain se perd dans la rue.</p> - -<p>—<i lang="en" xml:lang="en">Hello, boy!</i></p> - -<p>Une rude tape s'abat sur mon paule. C'est -mon ami Lewis W. Gould. J'ai reconnu sa manire.</p> - -<p>—… <i lang="en" xml:lang="en">Are you?</i> mchonne-t-il entre ses dents -et, sans attendre ma rponse, il ajoute: Moi, je -suis vritablement confortable.</p> - -<p>En effet, j'ai rarement vu un garon tenant -mieux le whisky. Pour prouver sa confortabilit, -il jette au garon: Un whisky pour moi et avec -une moue de piti il poursuit: Un verre de bire… -pour Monsieur.</p> - -<p>—<i lang="en" xml:lang="en">For your love.</i></p> - -<p>—<i lang="en" xml:lang="en">The same to you.</i></p> - -<p>Il lve le verre la hauteur de son œil et d'un -trait vide l'alcool…</p> - -<p>Il pousse un ah! satisfait et, les coudes sur le -comptoir, il me dit:</p> - -<p>—Etes-vous revenu de votre chasse au -grizzli?</p> - -<p>—Ma foi, oui.</p> - -<p>—Voulez-vous tre en chasse cette nuit?</p> - -<p>—Cette nuit?</p> - -<p>—Probable, si vous dites oui, nous sortons et -nous embarquons.</p> - -<p>—Nous embarquons. On va donc chasser le -phoque?</p> - -<p>—Non, rpond Lewis W. Gould flegmatique, -non pas le phoque: le Chinois.</p> - -<p>—Hein! vous dites?</p> - -<p>—Je dis bien: le Chinois.</p> - -<p>—Une bte que vous appelez ainsi?</p> - -<p>—Non, non, je m'exprime correctement, pas -une bte chinoise, une bte de Chinois… C'est la -mme chose, achve-t-il dans un gros rire.</p> - -<p>Son rire me gne et m'intrigue la fois. J'ai -tellement vu de choses bizarres dans cette bizarre -Amrique. Je ne sais si je dois prendre au srieux -la proposition de mon camarade.</p> - -<p>Mais, imperturbable, il conclut:</p> - -<p>—C'est une chose vraiment excitante.</p> - -<p>Du moment que c'est <i lang="en" xml:lang="en">exciting</i>, c'est le fin du -fin pour un Amricain.</p> - -<p>—Vous venez?</p> - -<p>J'hsite. Mais Lewis W. Gould ajoute:</p> - -<p>—Mistress Flossie Hurchisson en sera…</p> - -<p>—Oh! alors, du moment que mistress Hurchisson -en est. <i lang="en" xml:lang="en">All right!</i> J'accepte.</p> - -<p>—H! l, camarade, pas si vite. Comme vous -tes bien Franais. Vous ne voulez pas et puis, -quand vous voulez, vous voulez tout de suite.</p> - -<p>—Garon… un whisky pour moi.</p> - -<p>J'ajoute, ironique:</p> - -<p>—Et un verre de bire pour moi…</p> - -<p>—Non, rectifie Lewis W. Gould… un whisky -pour vous aussi. La nuit sera rude. Whisky, trs -bon contre la brume maritime…</p> - -<p>Les whiskies absorbs, nous sortons. La nuit -est claire, les hauts <i lang="en" xml:lang="en">buildings</i> silencieux silhouettent -leurs masses normes… Les lampadaires -huit globes jettent des nappes lumineuses dans la -rue o seuls des groupes de matelots s'attardent…</p> - -<p>Le <span lang="en" xml:lang="en">Totem Pole</span> se dresse hiratique au milieu -de <span lang="en" xml:lang="en">Pionner-Square</span>…</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Les pontons… le wharf… Les trois canots automobiles -qui, sur leur coque, portent en lettres capitales -brunes POLICE, sont allongs comme -des btes endormies.</p> - -<p>—Mistress Flossie Hurchisson?</p> - -<p>—Me voici, jette une voix claire.</p> - -<p>—<i lang="en" xml:lang="en">Well!</i></p> - -<p>Le chef de police, qui est le manager de l'expdition, -aprs les salutations d'usage, nous prie -d'embarquer.</p> - -<p>Mon ami Lewis W. Gould monte dans l'embarcation -du sous-chef. Mistress Hurchisson et moi -avec le chef.</p> - -<p>Diable! on n'est pas trop confortable, pour -employer l'expression de Lewis… ces sacrs canots -automobiles ont une lunette peu large; enfin, on -se case, mistress Flossie tout prs de moi…</p> - -<p>Elle est confortable, mistress Flossie, aussi -ai-je le ct droit un peu trop serr contre le bastingage… -mais auprs d'une jolie femme…</p> - -<p>Le chef, un grand homme glabre, lve le bras -gauche et l'abat, c'est le signal… Les btes endormies -se rveillent… les moteurs ronronnent… nous -sommes en route.</p> - -<p>—Je vous souhaite bonne chance, lance la -voix de Lewis W. Gould, dont le canot prend la -tte.</p> - -<p>—Merci, rpond mistress Flossie, qui s'emmitoufle -dans une vaste couverture faite de peaux -de renards assembles…</p> - -<p>Nous passons ras d'eau auprs des steamers -gigantesques.</p> - -<p>La lune dchire un voile de nuage et risque -un œil… Son reflet danse sur les vagues.</p> - -<p>—Damne lune, jure le <i lang="en" xml:lang="en">chief of police</i>.</p> - -<p>Moi, je la trouve divine cette lune blonde qui -met en valeur la nuque plus blonde de ma voisine; -assis, en retrait, je regarde ce profil de -femme, cette nuque grasse o se jouent des frisons -lgers… Elle a d comprendre que je la regardais, -car elle se retourne brusquement, elle me sourit. Et -ce sourire chancrant largement la bouche me -montre une range de dents solides… Je lui trouve -le sourire un peu fauve la jolie mistress Flossie -Hurchisson.</p> - -<hr /> - - -<p>Nous avons franchi l'avant-port, l'œil du -phare nous poursuit. Nous voici remontant le large -estuaire que forme le dtroit de Juan de Fuca.</p> - -<p>Laissant notre droite l'le de Vancouver, -nous louvoyons, en vue des feux de Victoria, -mais en vitant de pntrer dans les eaux -anglaises.</p> - -<p>La Colombie Britannique est l, n'oublions pas -que nous sommes, nous, pour l'instant, police -amricaine…</p> - -<p>Nous sommes ce qu'il parat en chasse, cela -doit tre vrai, car je lis sur le visage du chef de la -police toutes les dceptions du chasseur qu'treint -l'angoisse de rentrer bredouille.</p> - -<p>Les <i lang="en" xml:lang="en">Dam</i> se succdent dans sa bouche…</p> - -<p><i lang="en" xml:lang="en">Dam</i>, c'est ce sacr gibier qui ne veut pas se -laisser tuer ou tout au moins se laisser prendre.</p> - -<p>Une interrogation de mistress Flossie fait -clater la dconvenue de notre <span lang="en" xml:lang="en">manager</span>.</p> - -<p>—Vous ne trouvez rien, cher? Mon Dieu, que -c'est peu intressant!</p> - -<p>Il rpond avec une rudesse toute amricaine:</p> - -<p>—H, madame, croyez-vous que ce soit une -sincure… mes renseignements sont exacts pourtant… -mais allez donc vous rendre compte avec un -ciel pareil, et ce moteur qui fait un bruit de tous -les diables. Je suis sr qu'on nous entend 10 -milles d'ici…</p> - -<p>Nous tournons en rond depuis deux grandes -heures. Les autres canots sont invisibles, perdus, -l-bas, dans l'immensit.</p> - -<p>Moins abrits par la cte, nous sommes pris de -biais par un vent nord, nord-est, qui nous poussant -vers la mer acclre notre vitesse.</p> - -<p>—Il ne fait pas chaud, murmure avec une -moue notre jolie compagne qui s'emmaillote compltement -dans ses peaux de renards.</p> - -<p>Soudain, trois coups de sifflets brefs, aigus, -stridents, dchirent l'air.</p> - -<p>Le signal!</p> - -<p>L'animal est en vue. Un coup plus prolong -nous avertit que nous devons surveiller sur notre -gauche…</p> - -<p>Un commandement du chef. Le canot, docile, -vire, et prend de la vitesse.</p> - -<p>Mistress Flossie Hurchisson pousse un ah! curieux, -elle rejette les couvertures, son cou se tend.</p> - -<p>—Plus vite, plus vite, ordonne -le <i lang="en" xml:lang="en">chief of police</i> debout, les yeux guetteurs.</p> - -<p>—Ah! l-bas, je vois…</p> - -<p>J'carquille les yeux, en vain.</p> - -<p>Deux coups brefs, un coup espac:</p> - -<p>—Changez de direction, coupez la route.</p> - -<p>Deux ordres excuts avec une ponctualit militaire.</p> - -<p>L-bas, l-bas… Le doigt tendu, le chef me -montre un point que j'aperois enfin. C'est une -barque, qui semble grandir en sortant des flots…</p> - -<p>Un ordre encore…</p> - -<p>—Comment, nous abandonnons la chasse? -regrette mistress Hurchisson.</p> - -<p>—Non, nous coupons la route ces damns -animaux avant qu'ils soient dans les eaux britanniques.</p> - -<p>Les coups de sifflets se succdent qui parlent -dans la nuit. Un cri plus long… puis le sifflet -pousse un hurlement continu. C'est le cri de victoire.</p> - -<p>La route est coupe… Les trois canots forment -un arc de cercle. La proie ne peut chapper… On -ralentit l'allure. Les canots dansent sur les lames, -la barque, une jonque chinoise voile rectangulaire -est l, un demi-mille de nous. Quelques -ronflements du moteur et nous serons sur elle.</p> - -<p>La lune a crev sa ceinture de nuages, goguenarde -et amuse, elle contemple ce tableau… La -jonque louvoie, elle ruse encore, essayant de passer -au travers des mailles du filet qui se resserre de -plus en plus.</p> - -<p>On voit distinctement les matelots courant sur -le pont. Tout coup, le <i lang="en" xml:lang="en">chief of police</i> pousse un -juron pouvantable. Un commandement a retenti -sur la barque, les hommes se groupent, soulvent -une caisse et la jettent par-dessus bord; ils procdent -ainsi quatre fois…</p> - -<p>Je ne comprends pas… Le chef jure comme un -dmon. Je regarde ma voisine, ses yeux sont luisants -comme des lames, une lueur les allume. La -bouche est tire, les narines sont contractes. Il y -a de la louve dans cette physionomie. Elle sent que -je l'observe.</p> - -<p>La lady reparat avec son sourire immuable, -elle dit:</p> - -<p>—<i lang="en" xml:lang="en">Aoh! very exciting!</i></p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>C'est nous qui donnons les ordres, cette fois; -an coup de sifflet bref, un coup plus long, les trois -canots virent, nous tournons le dos la jonque qui -bientt diminue, diminue et se perd dans l'Ocan.</p> - -<p>—Je ne comprends pas…</p> - -<p>Alors, mistress Flossie Hurchisson m'explique, -complaisante:</p> - -<p>—La chasse est finie.</p> - -<p>—La chasse?</p> - -<p>—Je vais vous dire, homme de peu d'entendement, -les lois amricaines sont svres qui prohibent -l'entre des Chinois sur le territoire de -l'Union.</p> - -<p>Aussi ces maudites btes usent-elles de ruse -pour passer sur la frontire. La plus facile, parce -que la plus difficile surveiller, est la mer. C'est -pourquoi par la mer, la contrebande est plus importante…</p> - -<p>—Mais alors…</p> - -<p>—Alors, les Chinois s'enferment dans des -caisses et les matelots de leur pays les dposent sur -le sable, tout simplement.</p> - -<p>—Tout simplement!</p> - -<p>—A moins, continue la jolie M<sup>me</sup> Hurchisson, -avec un sourire ambigu, moins qu'on ne leur -donne la chasse comme ce soir.</p> - -<p>—Alors les caisses par-dessus bord?</p> - -<p>—C'est pour ne pas tre puni, la loi est dure, -vous ai-je dit.</p> - -<p>—Mais dans les caisses?</p> - -<p>—Dans chaque caisse, il y avait un Chinois, -cela n'a aucune importance.</p> - -<p>Vritablement, c'tait une belle chasse…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch17">XVII<br /> -DANS LE SILENCE DE LA NUIT</h2> - - -<p>Je suis seul, ce soir, dans ma hutte, mes chiens -reposent au dehors; seul avec Tempest roul en -boule devant l'tre qui flambe.</p> - -<p>La journe a t rude et saine. Je me sens heureux, -le corps lass, le cerveau libre.</p> - -<p>Ouvrir un livre, quoi bon? Le dernier journal a -deux mois de date, et puis qu'importent ces choses -qui sont vieilles, il y a entre le monde et moi des -milliers de milles. Le camp le plus proche—o -l'on vit de ma vie—est trois jours de marche, -au sud-est.</p> - -<p>Quelle ivresse d'tre une chose anonyme perdue -dans le grand Tout immense!</p> - -<p>La nuit polaire m'environne et je savoure la joie -calme d'tre seul.</p> - -<p>La neige ne tombe plus molle sur la neige molle. -Rien ne vibre, rien ne vit que mes btes et moi.</p> - -<p>Dans le ciel clair, il y a l'errance des toiles qui -parcourent leur cycle immuable.</p> - -<p>En face de moi, il n'y a rien que la nature dressant -la virginit redoutable et le hrissement de la -Banquise. Ceux qui ont cherch la Route sont -passs plus l'est. Garde, ma Terre, ton secret -de la curiosit des hommes!</p> - -<p>Et cependant, ce sont les meilleurs qui sont -venus Toi, les cœurs exalts qui croyaient servir -une ide et les cœurs farouches qui suivaient par -simple got de l'aventure.</p> - -<p>Ils s'taient donns Toi et tu t'es donne eux, -tu les as pris, dans une treinte irrsistible, sans -voir que tu brisais leur vie. Accomplissant le sourd -travail de la destine, tes glaces, qui tenaient leur -navire prisonnier, ont resserr leur emprise; le -bois, le fer, l'acier, elles ont tout tordu, tout bris; -elles ont effac la preuve de la hardiesse des -hommes. Rien n'a subsist que quelques tres qui -ont err des jours encore, puis la misre et le dcouragement, -plus srement que le froid et la -faim, les ont couchs.</p> - -<p>La neige a empli les paupires creuses, puis une -autre neige encore a nivel le tout. Et le Grand -Nord est rentr dans le silence blanc qui le garde -depuis les premiers ges du monde.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Ce silence est descendu du Nord mystrieux. J'ai -la paix du cœur, la paix des sens, la paix du cerveau.</p> - -<p>Seule la Bte vit en moi et, ce soir, la Bte est -heureuse de sa solitude dans le cœur immense de la -fort septentrionale.</p> - -<p>Rien ne vibre. Rien ne vit que Moi. Quelle -erreur! La vie poursuit sa marche invisible. Tout -vibre. Tout tressaille autour de moi.</p> - -<p>Les mille bruits de la fort, je les perois: le -craquement du bois sec qui se dtache et tombe, -le frlement des branches, les millions d'aiguilles -de pins s'entremlent, des cnes tombent avec un -bruit mou.</p> - -<p>Comme dans la vision fantastique de Shakespeare, -la fort s'agite, elle se meut, elle marche, -elle vient, son ombre immense s'tend oblique sur -la terre blanche… les racines fouillent le sol pour -y chercher les couches primitives, la sve monte -gnreuse dans l'me des arbres et les arbres grandissent, -grandissent pour atteindre les nues.</p> - -<p>Et la chanson du vent est passe dans les branches, -c'est une chanson vieille comme le vieux -monde, o l'ternel rprouv se plaint de ne s'tre -jamais repos. Il implore ses amis les arbres, se -suspend aux rameaux, fait un bouquet de feuilles, -qu'il jette bientt, lass, pour aller mugir comme -un orgue sous les hautes votes des squoas. Puis, -il ravale sa plainte aux humbles pousses, caresse -les saxifrages et les lichens, se cogne aux rochers -pointus et va, plus loin, porter sa peine et pleurer -sa douleur.</p> - -<p>Et les btes de la fort s'veillent une une. -Mon oreille reconnat le lynx aux yeux obliques, -guettant, les jarrets replis, sa proie. Seules, ses -oreilles droites coutent…</p> - -<p>Le chat-tigre trompe son attente en plantant ses -griffes dans la branche qui le soutient. Son -museau se plisse et ses oreilles sont rabattues.</p> - -<p>Les renards passent, fouineurs, la queue basse, -les gris, les argents, les noirs, les rouges fauves, -les blancs ross; puis, voici les aristocrates, les -bleus et les blancs, qui vont du Labrador la mer -de Baffin promenant leurs rares fourrures.</p> - -<p>Ils ont le museau large et court, ils trottent sur -leurs courtes pattes et changent de pelage deux fois -l'an. Blancs en hiver, ils deviennent blond fonc -avec des reflets violets en t.</p> - -<p>Soudain, peureux, ils se tapissent… l'arme -redoutable des loups s'avance…</p> - -<p>Les grands loups polaires au pelage souple, noir -ou gris, qui vont maigres et nerveux, les oreilles -droites, la gueule ouverte essayant de calmer -l'atroce faim qui les mord aux entrailles… Ils s'arrtent -parfois les yeux luisants, une patte en l'air, -le mufle droit pour prendre le vent… Sur un signal -du chef, la troupe repart, avide, empresse…</p> - -<p>Grignotant l'corce des arbres, je reconnais la -dent du blaireau et du skunk; la martre veut sa -part, la martre au corps agile, fire de sa peau -dore. Le blaireau paisible quitte la place, mais le -skunk puant reste, c'est dame Martre qui, dgote, -s'en va…</p> - -<p>Un cri aigu. C'est l'hermine querelleuse qui se -bat. Elle a surpris un vison. Ses dents pointues -s'enfoncent dans le cou de la pauvre bte… Les -petits yeux ronds se voilent, les pattes grles se -replient, la queue s'agite, deux ou trois fois, un -long tremblement court sur son corps… le vison -est mort. Quelques gouttelettes de sang souillent la -belle robe de l'hermine.</p> - -<p>Ces frlements, en bas, ce sont les rats musqus; -en haut, ce sont les petits-gris, aux courtes oreilles -pointues, la queue en panache.</p> - -<p>Patak, patak, patak, pflout, pflout, pflout… -voici les loups qui reviennent menant leur ronde -affame.</p> - -<p>Un aboi, la troupe s'arrte, haletante; dans le -lointain un bruit monte, qui va grandissant, on -entend un cloq, cloq, cloq, cloq significatif… Ce -sont les grands orignals, qu'on nomme ici les cariboos. -Les cariboos dont la rotule se dbote en marchant -et produit le bruit sec que les loups connaissent -si bien. Si les cloq, cloq, cloq sont rpts, -c'est que le troupeau est nombreux, les loups alors -s'abstiennent. Si non, la chasse commence. Les -cariboos fuient, les femelles et les enfants au milieu, -les mles gardant les flancs et l'arrire. C'est -dans la plaine blanche une fuite perdue… Les -loups suivent, les mchoires claquantes. Dsesprs, -les mles font tte… C'est une lutte pique, -les loups attaquent en demi-cercle; l'orignal se -dfend non avec ses bois, mais avec son genou et -ses pattes. Malheur au loup imprudent, il roule -la tte casse sur la neige; mais, le plus souvent, -les loups se prcipitent tous ensemble sur leur -proie: le cariboo plie les jarrets et tombe. Il est -perdu. Mais sa mort paye la vie des autres qui -fuient, cependant que les loups se prcipitent la -chaude cure…</p> - -<p>Cette nuit, on n'entendra pas le brmement de -dtresse, ce long cri pitoyable qui de la plaine -monte jusqu' la fort et fait frissonner les btes -apeures. Les cariboos sont en nombre, ils passent -avec leur galop martel, et sur la piste oppose, les -loups poursuivent leur insaisissable destin.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch18">XVIII<br /> -LA DAMNATION</h2> - - -<p>Las de chiquer, Gregory Land sort une courte -pipe de terre, il la cure avec prcaution l'aide -d'une allumette, la tapote petits coups secs sur -le bois de la table, puis il me rclame ma bote de -<i>mixture</i>.</p> - -<p>—Vous avez un excellent tabac, <i lang="en" xml:lang="en">dear boy</i>, indice -d'une conscience honnte. Les mauvais bougres, -comme moi, n'ont jamais de tabac et fument -celui des autres.</p> - -<p>Ne protestez pas, je me connais mieux que -vous, je suppose. La preuve—et Gregory prend -une voix lugubre—j'ai refus, moi qui vous -parle, une pince de tabac un homme qui allait -mourir.</p> - -<p>—Oh!</p> - -<p>—Comme je vous le dis. C'tait dans le <i lang="en" xml:lang="en">Saloon</i> -de <span lang="en" xml:lang="en">Rupert-City</span>; je me chauffais, le dos au -pole, en regardant deux honorables <span lang="en" xml:lang="en">gentlemen</span> qui -jouaient. La partie tait rude, l'enjeu important. -L'un d'eux gagnait avec une tonnante persistance. -Il avait l'œil ptillant, et ce pli gouailleur au coin -de la lvre qui semble de la piti et n'est que de -l'insolence. Deux plis parallles barraient le front -de son partenaire et, au bas de ses joues, deux -autres plis mettaient sa bouche comme entre parenthses.</p> - -<p>Celui-ci prend le cornet d'un geste nerveux, -jette les ds: quatre rois. Son camarade saisit -l'tui de cuir, place les cubes d'ivoire, un un, -avec attention, comme quelqu'un qui a tout son -temps.</p> - -<p>Il agite le cornet, parat s'intresser au bruit -des ds prisonniers, puis il s'arrte et s'adressant - moi, il me dit:</p> - -<p>—Vous n'auriez pas une pipe de tabac, <i lang="en" xml:lang="en">sir</i>…</p> - -<p>Il m'agaait cet homme avec son air suffisant; -bourru, je lui rponds:</p> - -<p>—Je suis au regret…</p> - -<p>—a ne fait rien, merci tout de mme…</p> - -<p>Il secoue les ds qui tintent et se dcide les -faire rouler sur la table: quatre as…</p> - -<p>Il avait encore gagn. Mais au moment o il -ramassait son gain, l'autre lui envoya une balle -dans le ventre.</p> - -<p>Il ne poussa pas un cri: un flot de sang envahit -sa bouche, il se cassa en deux comme un -polichinelle et mourut.</p> - -<p>—C'tait vraiment scandaleux, fit l'autre en -empochant l'or qu'il avait perdu et celui qu'il -n'avait pu gagner…</p> - -<p>Puis, il sortit aprs avoir absorb un double -whisky.</p> - -<p>Vous voyez, <i lang="en" xml:lang="en">old</i> Freddy, conclut Gregory de -plus en plus lugubre, que je suis une vieille bte -sans cœur…</p> - -<p>Il a bourr sa pipe. Je veux lui donner du feu. -Il bougonne:</p> - -<p>—Vous me croyez donc paralytique, je peux -bouger, que diable!</p> - -<p>S'aidant des deux mains, il se redresse, fait quelques -pas; il saisit avec les pincettes un charbon et -allume sa pipe…</p> - -<p>Heureux d'avoir russi ce court voyage, il -dclare:</p> - -<p>—Je suis tout fait bien. Demain je pourrai -vous dbarrasser…</p> - -<p>C'est sa marotte. Je laisse dire… il se rassied, se -cogne la jambe, ce qui lui arrache un cri et le -voil qui se lamente… Mais, a ne dure pas avec -lui.</p> - -<p>—Assez, crie-t-il, avec une voix de commandement. -Je n'ai plus mal…</p> - -<p>—Freddy, mon ami, excusez-moi. Quand je -vous dis que je suis une vieille bte, j'ai mes raisons. -C'est vrit pure… Il ne faut pas m'en vouloir, -je suis toujours pass dans la vie ct du -bonheur. J'aurais pu, comme tant d'autres, ramasser -des dollars et retourner chez moi, o je serais -devenu un Monsieur comme Monsieur-tout-le-monde. -Cela aurait t difficile, les premiers temps, -mais je m'y serais fait. J'aurais eu un chapeau -melon, et des souliers boutons, et peut-tre aussi -une femme… Souvent, j'ai essay, j'ai rogn sur -mon tabac, sur mon whisky, pour conomiser… -Une fois mme, j'ai retenu mon passage Skagway; -mais, au moment de m'embarquer, je n'ai -pas pu, le vent soufflait de l'est m'apportant -l'odeur de la terre o nous sommes: j'ai pens -mille choses, la neige, mes chiens, mes amis -les arbres de la fort, les pins, les thuyas, les bouleaux, -les mlzes, aux noirs rochers de la Passe, -aux flots mugissants du Yukon, la mer d'un -blanc laiteux qu'on aperoit soudain du haut d'un -col, l'eau transparente des lacs forms dans le -cratre des volcans morts, la pyramide aigu du -Saint-Elias que les Indiens appellent la grande -montagne, mes rivires, la Tanana, portant les -bois flotts, la <span lang="en" xml:lang="en">Cooper</span>, aux flots mtalliques o les -saumons ne vivent pas.</p> - -<p>A cette heure, je vous le jure, j'aimais mme -la Toundras, ses piges, ses moustiques qui ne dorment -jamais, ses maringouins et mme ses <i lang="en" xml:lang="en">kiss-flies</i> -qui se logent sous les ongles, sous les cils et -rongent les oreilles des chiens. Je regrettais mes -soires de solitude, et mes soires de ripailles en -compagnie de joyeux garons…</p> - -<p>J'aimais ma terre qui paye pour son printemps -alors que les lichens verts, jaunes, rouges, mettent -des taches vives dans le paysage; et les saxifrages, -rouges aussi, mls aux touffes de fleurs blanches -des dryas, qui, hlas! ne vivent que quelques -journes.</p> - -<p>Je l'aimais aussi pour son rude hiver… les -froids noirs o le mercure gle dans le thermomtre, -o le lit des fleuves est une piste dure; o les -loups rdent inquiets, o le grand ours affam descend -du cercle polaire. Mes courses du nord au -sud, de l'est l'ouest, de Chilkoot Kinging, de la -Mackenzie aux bouches du Yukon, mes longues -randonnes avec mon <i lang="en" xml:lang="en">team</i> de labradors et de -huskies.</p> - -<p>J'avais la hantise du <i lang="en" xml:lang="en">trail</i>, du <i lang="en" xml:lang="en">trail</i> qui se -droule l'infini offrant au regard les plus affolants -mirages.</p> - -<p>Je n'ai pas pu partir, je suis rest…</p> - -<p>Quand on a subi une fois l'attirance du Grand -Nord, c'est fini. La terre nous prend, elle vous a, -elle vous garde…</p> - -<p>Et Gregory Land s'abme dans une lointaine songerie.</p> - -<p>Je respecte son silence, mais bientt le postier -reprend:</p> - -<p>—Je vous ai parl de <span lang="en" xml:lang="en">Ruppert-City</span>, tout -l'heure. Vous connaissez, n'est-ce pas?</p> - -<p>Oui, <span lang="en" xml:lang="en">Ruppert-City</span>. Quelques douzaines de -maisons en planches sur la rive droite de la Dat-Keena, -non loin de la <span lang="en" xml:lang="en">Chilkoot pass</span>, c'est cela -mme…</p> - -<p>A l'poque du grand <i lang="en" xml:lang="en">rush</i>, ce fut un camp -renomm. C'est l qu'on trouvait de la paye!! Les -premiers arrivants furent d'heureux garons… je -parle de ceux qui ne s'taient pas cass les reins -pendant la traverse de la Passe.</p> - -<p>Mais ce qu'un coup de pioche apporte, un coup -de d l'emporte. Il y eut de fameuses parties dans -le <i lang="en" xml:lang="en">saloon</i> de Ned Douglas!</p> - -<p>Car <span lang="en" xml:lang="en">Ruppert-City</span>, comme tout camp qui se respecte, -avait son <i lang="en" xml:lang="en">saloon</i>… et Ned Douglas, le tenancier, -une brute aux massives paules, tait peut-tre -le seul qui n'ayant pas de <i lang="en" xml:lang="en">placer</i> avait cependant -la mine qui rapportait le plus…</p> - -<p>Je crois mme que cette infme brute aidait la -chance et qu'il dpouillait les garons qui, ayant -gagn, avaient le tort de boire plus que de raison.</p> - -<p>Mais je ne suis pas dans la conscience de Ned -Douglas, c'est affaire entre lui et Notre Matre.</p> - -<p>Le succs appelle la concurrence. Un autre -<i lang="en" xml:lang="en">saloon</i> s'ouvrit o le service tait fait par des -<i lang="en" xml:lang="en">girls</i> assez faciles.</p> - -<p>Ned faillit en claquer d'apoplexie, surtout lorsqu'aux -<i lang="en" xml:lang="en">bar-maids</i>, le nouveau venu ajouta un -piano pour faire danser…</p> - -<p>Heureusement pour Ned, son confrre fut -trouv, au petit jour, avec un couteau proprement -plant entre les deux paules.</p> - -<p>Ceci est encore une affaire dont probablement -Ned rendra compte lorsque les temps seront rvolus.</p> - -<p>La succession du malheureux ne tenta personne -et Douglas hrita, du fonds, des <i lang="en" xml:lang="en">girls</i> et du -piano.</p> - -<p>Ds lors, ce furent des sances piques. La -fivre de l'or et de l'alcool montait dans le plus -effroyable charivari qui se puisse concevoir…</p> - -<p>Cette brute paisse de Ned avait peut-tre -l'me potique. Il installa, un beau soir, un pianiste -devant le piano, fait mmorable, car jusqu'alors -n'importe qui tapait n'importe quoi sur la -boutique, pourvu que cela ft du bruit le reste -importait peu.</p> - -<p>Le pianiste vint. C'tait un pauvre individu, -un gringalet, ple, mince, frileux et souffreteux, -avec un air de fille. Je vois toujours sa face -blanche o vivaient deux grands yeux profonds, -brillant comme des lampes.</p> - -<p>On l'accueillit avec des rires. Ned, en patron -pratique, eut peur qu'on lui abmt son joujou. -Comme il connaissait ses clients et savait qu'au -fond, c'taient des cœurs gnreux, il fit placer -bien en vue, sur le piano, une large pancarte qui -portait cet avis:</p> - -<blockquote> -<p class="c"><i>Vous tes pris de ne pas tirer sur le pianiste, -il fait ce qu'il peut.</i></p> -</blockquote> - -<p>La pancarte obtint un beau succs et le pianiste -fut accept. Il put ds lors, du soir au matin, -moudre des fox-trotts, des <span lang="en" xml:lang="en">one-steps</span>, des <span lang="en" xml:lang="en">two-steps</span>, -et des valses pour la plus grande joie des -garons et des <i lang="en" xml:lang="en">dancing-girls</i>, mais surtout pour le -plus grand bnfice de Ned Douglas, tenancier pratique, -qui faisait payer aux danseurs un dollar -par danse.</p> - -<p>La vie quotidienne s'coulait avec des heures -de travail, de plaisir ou de peine. Chacun prenait -ce qui lui revenait, selon son lot.</p> - -<p>Sandrino,—ai-je dit que le pianiste tait Florentin?—Sandrino -faisait son mtier avec conscience, -dans l'atmosphre lourde de fume et d'alcool. -Il poussait mme la complaisance jusqu' -viter de tousser pendant les danses.</p> - -<p>Mais la mi-temps, il sortait et le monstre -enchan dans sa poitrine alors se dchanait. Il -toussait, il toussait se dchirer les poumons. Une -mousse sanglante mergeait la commissure des -lvres… puis il rentrait, un peu plus ple, le -regard encore agrandi; il buvait un grand verre -de lait, ce qui lui valait les sempiternelles plaisanteries -des buveurs de whisky, puis il s'accroupissait -devant sa bote et en avant, recommenait -moudre des airs sautillants et gais…</p> - -<p>Quelquefois, un mineur en goguette priait -Sandrino de lui accompagner un air de son pays, -car tous ces aventuriers, qui affectaient d'tre d'aucune -patrie, gardaient tous, au fond du cœur, le -souci ou la hantise du clocher natal.</p> - -<p>Et Sandrino accompagnait, avec bonne grce, -<i lang="en" xml:lang="en">Ireland must be Heaven</i> ou <i lang="en" xml:lang="en">When Irish eyes are -smiling</i> pour les Irlandais; chaque Yankee chantait -son tat: <i lang="en" xml:lang="en">Carry me back to old Virginia</i> ou -<i lang="en" xml:lang="en">Back home in Tennessee</i> ou <i lang="en" xml:lang="en">My old Kentucky -home</i>, puis nous vocifrions en chœur:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse" lang="en" xml:lang="en">Yip, i, yaddy i aye, i aye</div> -<div class="verse" lang="en" xml:lang="en">Yip i yaddy, i aye, i aye,</div> -<div class="verse" lang="en" xml:lang="en">I don't care what become of me</div> -<div class="verse" lang="en" xml:lang="en">When I hear that sweet melody…</div> -</div> - -<p class="noindent">ou bien encore:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse" lang="en" xml:lang="en">K, ka, k, Katy</div> -<div class="verse" lang="en" xml:lang="en">Beautiful Katy</div> -<div class="verse" lang="en" xml:lang="en">You're the only girl that I adore</div> -<div class="verse" lang="en" xml:lang="en">When the m, m, m, moon shine</div> -<div class="verse" lang="en" xml:lang="en">Over the cow-shed</div> -<div class="verse" lang="en" xml:lang="en">I'll be waiting at the k k k kitchen door.</div> -</div> - -<p>C'tait ensuite un Andalou qui chantait en -dansant:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse" lang="es" xml:lang="es">El hombre que se enamora</div> -<div class="verse" lang="es" xml:lang="es">De una mujer del teatro</div> -<div class="verse" lang="es" xml:lang="es">Es come aquel que tiene hambre</div> -<div class="verse" lang="es" xml:lang="es">Y be dan bicarbonato.</div> -</div> - -<p>Et tous les mineurs de langue espagnole, de -la vieille Europe ou des pays du Sud-Amrique, -accompagnaient, en battant des mains:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse" lang="es" xml:lang="es">Con el garrotan</div> -<div class="verse" lang="es" xml:lang="es">Con el garrotan</div> -<div class="verse" lang="es" xml:lang="es">A la vera, vera, vera,</div> -<div class="verse" lang="es" xml:lang="es">Vera, va…</div> -</div> - -<p>Latulipe, un Canadien franais de la paroisse -de Qubec, grasseyait:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Auprs de ma blonde,</div> -<div class="verse">Qu'il fait bon, fait bon, fait bon,</div> -<div class="verse">Auprs de ma blonde,</div> -<div class="verse">Qu'il fait bon dormir.</div> -</div> - -<p>Et Sandrino, sans jamais se lasser, accompagnait -ces rondes populaires ou ces refrains saugrenus; -ses mains dlicates, d'une maigreur monacale, -ses mains couleur de l'ivoire, semblaient des -oiseaux farouches qui voletaient sur le clavier…</p> - -<p>Comment tait-il venu s'chouer l, aprs -quelles infortunes, aprs quels avatars, ce fils de -la terre ensoleille s'tait-il perdu sur la terre -polaire? Nul ne l'a su. Sandrino a gard un secret -que personne n'a song, du reste, lui demander.</p> - -<p>Les <i lang="en" xml:lang="en">dancing-girls</i> trouvaient leur gr sa dlicatesse -devant la brutalit coutumire des autres -garons. Il tait toute politesse, son anglais -zzayant plaisait, surtout sa figure classique d'archange -pour mauvais lieux.</p> - -<p>Mais Sandrino avait l'air dsabus des choses -amoureuses; il devait porter au cœur une de ces -blessures, sans cesse rouverte, dont on ne revient -pas…</p> - -<p>Rose, une blonde Luxembourgeoise, qui se -disait Franaise pour plaire aux hommes, l'amusait -cependant. Elle lui avait propos de joindre -leur vie, il avait rpondu avec douceur: que deux -dtresses ne pouvaient pas faire un bonheur.</p> - -<p>La fille n'avait pas insist. Il lui savait gr -pourtant d'avoir song lui et lorsqu'il avait touch -quelque pourboire, il lui achetait une babiole -ou un colifichet, un collier de verroterie, ou un -fichu de laine.</p> - -<p>Un soir de querelle entre mauvais drles, Rose -fut tue d'une balle qui ne lui tait pas destine. -On emporta la fille; un peu de sciure de bois, un -coup de balai, les tables mises en ordre. Sandrino -continua faire danser les clients dont les bottes -martelaient le parquet o le sang faisait une tache -brune.</p> - -<p>Pendant le repos, l'Italien sortit. Une quinte le -prit et le flot rouge emplit sa bouche.</p> - -<p>C'est moi qui le trouvai, en sortant, gisant -terre et rlant… Il n'en mourut pas. Mais il lui -tait dsormais impossible de reprendre sa place. -Quelques camarades et moi, qui la paye avait -t gnreuse, nous lui fmes tenir cent dollars -afin qu'il pt se rapatrier.</p> - -<p>Il partit.</p> - -<p>Mais la Terre du Nord est une amante qu'on -ne peut oublier; deux mois aprs, Sandrino tait -de retour. Il tait all jusqu' Vancouver, et au -moment de s'embarquer pour son pays, il avait -tourn le dos au clair soleil du Pacifique. Le premier -cargo le ramenait la terre des Brumes.</p> - -<p>Ned Douglas l'accueillit avec joie. Il reprit sa -place devant sa bote musique et nous, pauvres -fous, de danser et de reprendre en chœur nos stupides -refrains.</p> - -<p>Sandrino tait promis la terre septentrionale. -Les tres sont ainsi marqus par le Destin. Un soir, -le <i lang="en" xml:lang="en">saloon</i> de <span lang="en" xml:lang="en">Rupert-City</span> fut dans la joie. Un camarade -avait dcouvert une ppite qui pesait une livre -deux cents.</p> - -<p>Ces trouvailles-l, a se fte, et a se fte, parbleu, -au cabaret. Quelle noce! mon ami, je m'en -souviendrai toute ma vie…</p> - -<p>L'vocation de la ripaille fait un instant briller -les yeux de Gregory Land, mais ses yeux se voilent -bientt et il rpte sur un ton plus assourdi:</p> - -<p>—Oui, je m'en souviendrai toute ma vie…</p> - -<p>On a bu comme des btes, plus que des btes. -La bte, lorsqu'elle a sa suffisance, s'arrte; -l'homme est le seul animal qui puisse manger sans -faim et boire plus loin que sa soif. L'intelligence, si -intelligence nous avions, avait sombr sous la -griffe de notre matre, l'Alcool. Sr, nous tions -ivres-morts.</p> - -<p>—Tous?</p> - -<p>—Tous. Les <i lang="en" xml:lang="en">dancing-girls</i> et mme Ned Douglas -qui, pourtant, dans les beuveries savait, et -pour cause, conserver son sang-froid.</p> - -<p>Mais ce soir-l, il avait d boire pour entraner -les autres et le whisky avait eu raison de ses calculs -de brute roublarde.</p> - -<p>Il tait tomb assomm derrire son comptoir. -Nous, sous les tables…</p> - -<p>Combien de temps dura notre ivresse? Je ne -sais; je me souviens, nettement, m'tre rveill -me croyant dans un nouveau rve. Mon corps -bris ne bougeait pas. Il m'et t pnible de -remuer un doigt. Mais mon cerveau avait repris sa -facult de rception. Une musique, douce et grave, -me berait et mon me s'veillait dans la ralit -bien plus belle que le songe.</p> - -<p>Sandrino tait son piano. Il jouait. Ses -mains, qui frappaient en cadence les fox-trotts et -les refrains pleurards, ses mains plus blanches, -plus diaphanes que jamais, animaient l'instrument -qui vibrait et vivait. Je n'aurais jamais cru qu'on -pt ainsi extrioriser son me.</p> - -<p>Sandrino jouait la <i>Damnation de Faust</i>. C'tait -une reprise sur lui-mme, une revanche de sa -volont d'artiste bafou.</p> - -<p>L'harmonie montait comme un triomphe, purifiant -les mauvais instincts, les bas dsirs, les louches -compromissions.</p> - -<p>Sandrino sortait de la fange o on l'avait raval -et il s'levait beau comme un Dieu.</p> - -<p>La pense musicale de Berlioz se dveloppait, -rude, heurte, violente avec le chœur des tudiants -et des soldats pour devenir arienne avec le ballet -des Sylphes. L'ide mlodique s'affirmait, pure -comme une eau de source, sans une mivrerie, et -l'vocation la nature montait, hommage de la -crature au crateur, avec un lan spontan, une -richesse de timbres admirable, unique.</p> - -<p>Ce fut, aprs l'ouragan dchan, la course -l'abme, de la joie et de douleur; dans sa riche -splendeur, le paysage symphonique se droulait -montrant toutes les promiscuits, toutes les hypocrisies -de l'me humaine, les colres et les dsespoirs, -la piti, la souffrance, les espoirs mconnus, -tout passait, dans une rafale, avec le galop du -coursier farouche qui emportait l'homme, cet ternel -damn.</p> - -<p>Le rire de Satan couvrait les appels et les cris, -et la course passait fantastique.</p> - -<p>Sortis de leur ivresse puante, les joueurs et les -filles s'taient dresss comme dans un sommeil -hypnotique et tous, nous tions l, debout, en -demi-cercle coutant, coutant, coutant. Les figures -les plus basses, les physionomies les plus crapuleuses -auxquelles la vie avait donn les masques -les plus durs, se dtendaient; la joie intrieure, -que tout tre porte, sans le savoir, dans le fond de -son me, montait comme pour une transfiguration, -clairant d'un rayon plus qu'humain la face des -hommes.</p> - -<p>Oui, les visages les plus fltris o le vice avait -mis sa griffe et son stigmate, je vous le jure, ces -visages taient beaux, pareils ceux des prdestins, -qui, aux premiers sicles de croyance, dans -leur extase, croyaient voir Dieu.</p> - -<p>Et pour donner plus de vraisemblance encore - ce tableau, dans une rupture d'quilibre, avec -ce don inou du contraste, qui fait le gnie de -Berlioz, Sandrino interprtait maintenant le -<i>Chœur des Anges</i>, o tout le mysticisme de la foi -est enclos.</p> - -<p>Tous ces hommes, toutes ces femmes avaient -oubli Dieu depuis de longs jours dj.</p> - -<p>Cette damnation tait leur image, cette -course l'abme tait la course chimrique de l'or, -gardien de la cit, pourvoyeur de plaisir, donneur -de considration, dispensateur de renomme… et -la mort passait, emportant la vie en croupe.</p> - -<p>Les illettrs et les mcrants comprenaient obscurment -cette chose, des larmes dlayaient le fard -des filles, les hommes avaient un pli rude au front.</p> - -<p>La dernire note les dlivra de leur angoisse.</p> - -<p>La dernire note. L'me du piano chante encore -et vibre dans la prolongation du son. Les -mains restent, inertes, sur le clavier.</p> - -<p>Ayant accompli sa mission, ayant purifi sa -vie, Sandrino courba la tte comme pour accepter -son Destin. Puis, il mourut.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch19">XIX<br /> -MON CHIEN TEMPEST ET MOI</h2> - - -<p>—Quand vous contempleriez jusqu' demain -votre thermomtre, vous ne le feriez pas monter -d'un dixime, vous voyez bien qu'il est gel -bloc.</p> - -<p>C'est Gregory Land qui m'apostrophe vhmentement.</p> - -<p>Je rponds, vex:</p> - -<p>—Je sais; le mercure gle 40 virgule 12.</p> - -<p>J'ai dit: virgule, douze, ce qui provoque le bruit -de crcelle rouille qui est la faon de rire de mon -ami, le coureur des bois. Quand son accs d'hilarit -est fini, il avale deux gorges d'une mixture o -le gin entre pour une part, le whisky pour l'autre.</p> - -<p>Sans se dranger, il tend la main et dcroche du -mur son thermomtre. Il l'examine avec soin et -met un long sifflement. Je me retourne.</p> - -<p>Gregory Land explique:</p> - -<p>—Pour un sacr froid, c'est un sacr froid; -savez-vous, Freddy, cher garon, que nous avons -prsentement 48 et que nous atteindrons au petit -jour 50?</p> - -<p>Sous zro, fichtre, c'est, en effet, une belle temprature. -Mais, encore bourru, je rplique:</p> - -<p>—Votre thermomtre pur alcool bat la berloque.</p> - -<p>—<i lang="en" xml:lang="en">What do you say?</i></p> - -<p>—Je dis, bat la berloque.</p> - -<p>Et pour lui faire comprendre l'expression franaise, -de l'index je toque mon front.</p> - -<p>Cette mimique expressive est saisie immdiatement -par le postier qui me lance un rpertoire -d'injures des mieux choisies.</p> - -<p>Gregory a cette spcialit de pouvoir jurer dans -une quarantaine de langues ou d'idiomes qu'il a -ramasss au cours de ses prgrinations de la <span lang="en" xml:lang="en">British -Columbia</span> aux <span lang="en" xml:lang="en">North-West Territories</span>.</p> - -<p>Je laisse passer le flot. Aprs, j'essaye de convaincre -mon hte, l'aide des donnes les plus -scientifiques, que pass 50 degrs les thermomtres - pur alcool perdent toutes prcisions. Devant -mes phrases empruntes aux manuels dernire -cole, Gregory ne dit plus mot; il hausse les -paules, signe d'un profond mpris pour toutes -sciences exactes, et chique, preuve irrfutable que -ma conversation ne l'intresse plus.</p> - -<p>Cinquante degrs sous zro, c'est une affaire. -J'ouvre la porte et je sors. J'ai simplement relev -le col en wolverine de ma veste de peau. Cinquante -degrs, pas possible! L'air est pur. Rien ne -trouble l'immense silence de la nuit polaire. La -silhouette des sapins se dcoupe, nette, comme au -ciseau. Seule, la terre est dure sous le pied. Et cela -est une constatation qui ne trompe pas.</p> - -<p>Je rentre au bout d'un moment et je dis:</p> - -<p>—Vous aviez raison, nous aurons cinquante.</p> - -<p>Gregory Land bougonne quelque chose comme -videmment. Avant de fermer la porte, je -siffle. Dix secondes aprs, une boule hirsute bondit -en jappant.</p> - -<p>C'est Tempest.</p> - -<p>Du coup, le mutisme du postier cesse. Il recommence - grener son chapelet d'injures qu'il -maille, aux gros grains probablement, de conseils -appropris.</p> - -<p>—Dam! nom d'un chien, <span lang="it" xml:lang="it">per Dio</span>! vous n'en -ferez rien de cette brute bte. <span lang="it" xml:lang="it">Diavolo</span>, <span lang="en" xml:lang="en">devil</span>, <span lang="it" xml:lang="it">demonio</span>, -a-t-on ide d'lever un chien ainsi!</p> - -<p>J'arrte le discours de Gregory d'un seul mot.</p> - -<p>—Tempest n'est pas un chien.</p> - -<p>—Eh, bruto! qu'est-ce que c'est donc?</p> - -<p>—Tempest est mon ami.</p> - -<p>J'ai dit cela si gravement que les grognements de -Gregory s'arrtent net et sa colre tombe avec cette -phrase:</p> - -<p>—Oh! alors… vous m'en direz tant.</p> - -<p>Devant le feu qui flambe, clair, Tempest se grille -le museau et les pattes.</p> - -<p>Lorsque j'ai dit: Tempest est mon ami, il -s'est dress, il est venu mettre son museau sur mes -genoux, il a lev ses bons gros yeux vers moi, et -sa queue a balay les cendres.</p> - -<p>Et comme pour moi, je parle:</p> - -<p>—Il y a longtemps que l'on se connat, n'est-ce -pas, vieux copain? Une amiti comme la ntre -cela date. Ah! a n'est pas d'hier… O je l'ai -rencontr? C'est toute une histoire… J'tais encore -un apprenti qui excitait la commisration et la -piti des ans lorsqu'il essayait d'atteler ses chiens -ou de charger proprement son traneau. Mais -j'avais une chose qui me faisait respecter: deux -poings solides et trs peu de patience. Les rieurs -se turent bientt, pas vrai, Tempest?</p> - -<p>—Vous avez toujours eu un fichu caractre, interrompt -Gregory qui crache sa chique dans le -foyer…</p> - -<p>—Possible, c'est comme a! a ne vous dit pas -comment j'ai connu Tempest? La chose est simple. -Je prospectais l'ouest des Alpes alaskiennes, le -long de la Tanana river, l'affluent de gauche qui -se jette dans le Yukon, Nuklukayet.</p> - -<p>—Dix! laisse tomber Gregory.</p> - -<p>—Quoi?</p> - -<p>—Rien. C'est la note que je vous donne… en -gographie.</p> - -<p>—Bte.</p> - -<p>Mais comme je tapote le crne de Tempest, Gregory -ne peut prendre l'pithte pour lui. Je poursuis -donc:</p> - -<p>—Dans ma hutte, j'ai donn, un soir, l'hospitalit - un Yukoner famlique, envelopp dans des -fourrures rpeuses. L'homme me convenait peu, -il avait le regard fuyant, le pli de la bouche mauvais. -Un pauvre diable, au demeurant, qu'on ne -pouvait faire coucher dehors, n'est-ce pas?</p> - -<p>Dans son <i lang="en" xml:lang="en">team</i>, il avait comme <i lang="en" xml:lang="en">wheeler</i> (chien -de queue) une chienne qui tait sur le point de -mettre bas. Au matin, l'homme, qui entre parenthses -avait bu mon th et couch sous mon toit -sans me dire le moindre: Je vous remercie, -l'homme attelle son <i lang="en" xml:lang="en">team</i>; la chienne lasse -rechigne, il lui dcroche un coup de pied dans le -ventre qui envoie rouler la bte, hurlante, dix -pas.</p> - -<p>J'avais le caractre que vous savez, plus, sur le -cœur, la goujaterie du bonhomme; je lui dis:</p> - -<p>—Vous tes une belle brute!</p> - -<p>—Mlez-vous de ce qui vous regarde.</p> - -<p>Voil une phrase que je n'aime pas, surtout -lorsqu'on a couch chez moi et qu'on a rchauff -sa carcasse mon feu.</p> - -<p>Sans rpliquer, je lui allonge un direct et voil -mon homme les quatre fers en l'air.</p> - -<p>J'tais fou furieux. Quoiqu'il ft terre, je le -bourrai consciencieusement; je crois mme que je -lui administrai en plus des coups de poing, quelques -solides coups de souliers ferrs dans les ctes, -histoire de lui apprendre vivre.</p> - -<p>Las de frapper, je m'arrtai et rentrai dans ma -hutte. Lorsque je ressortis, l'homme avait dcamp, -me laissant en hritage la chienne qui se -tranait en geignant.</p> - -<p>Elle mit bas le jour mme. Cinq chiots mort-ns, -un vivant. Le vivant, le voil, c'tait Tempest, -ce voyou, ce vieux frre!</p> - -<p>Je gratte de mon index le crne du chien, qui -rit. Ma parole; je vous dis que Tempest rit lorsqu'on -lui gratte le crne. Ses yeux ptillent, ses -flancs s'agitent et puis, il a une de ces faons de -mettre sa gueule de travers.</p> - -<p>—C'est bon, c'est bon, je n'insiste pas, fait Gregory -Land, il rit, il rigole.</p> - -<p>—Parfaitement.</p> - -<p>Et je poursuis:</p> - -<p>—J'ai soign la mre et le fiston; la mre est -morte, un matin, crase par un bloc de glace. Le -fiston, le voici, j'en ai fait un joyeux gaillard. Nous -en avons couvert des milles et des milles tous les -deux, hein?</p> - -<p>Tempest rpond par un grognement affirmatif.</p> - -<p>—a n'a pas t tous les jours drle, il a fallu -parfois se contenter d'un morceau de phoque gel -ou d'une poigne de mas; quelquefois aussi, on a -dn par cœur. Pas vrai? Mais en revanche, -les belles lippes de viande frache lorsqu'on avait -abattu un cariboo… et les saumons de la Mackenzie! -Quelle ventre, hein, vieux frre?</p> - -<p>Aussi, ne boudait-on pas l'ouvrage! On a -couru le <i lang="en" xml:lang="en">trail</i> en tous sens. Souvent, l'tape tait -rude. Nous avons accompli, <i lang="en" xml:lang="en">sir</i>, une traite de -65 milles, comme je vous le dis.</p> - -<p>La hausse brusque de la temprature ne me -disait rien qui vaille, on fuyait devant la tempte; -vous savez, camarade, ces <i lang="en" xml:lang="en">woolies</i> qui descendent -des montagnes de la cte et qui font trembler -les marins. 65 milles, a n'est pas rien. Les btes -sont tombes puises en arrivant, seul Tempest -tait vaillant, car Tempest savait qu'on avait sauv -sa peau.</p> - -<p>Les autres chiens n'taient que des btes. Tempest, -lui, est un homme, mieux qu'un homme, c'est -un bon chien.</p> - -<p>Sitt qu'il a pu se tenir debout, il a t plein -de courage. Tout petiot, il mordait les pattes du -<i lang="en" xml:lang="en">leader</i> pour le faire avancer, et quand le <i lang="en" xml:lang="en">leader</i> -dtel venait lui les crocs dehors, Tempest, au -lieu de se rfugier comme un chien de ville sous -la table ou dans mes jambes, Tempest, lui, tenait -tte. Il a reu de fameuses racles; une fois, la -peau de son cou pendait comme une loque. C'est -a qui forme le caractre…</p> - -<p>Croyez-vous, <i lang="en" xml:lang="en">master</i> Gregory, qu'il n'a jamais -voulu tre attel dans le <i lang="en" xml:lang="en">team</i>! Il lui a fallu la -premire place, comme cela, tout de suite. Il avait -conscience de sa force et de sa supriorit.</p> - -<p>Un matin, comme je levais le camp, la chose -a t rgle entre lui et Flic, le labrador qui menait -mon quipe.</p> - -<p>C'tait une bte prudente, ce Flic; il connaissait -tous les coups, il avait roul pas mal et savait -qu'il faut se mfier de ces huskies esquimaux qui -sont fils du grand loup noir et qui portent en eux -l'me sauvage de leurs anctres.</p> - -<p>Mais il fallait en finir et vider la querelle une -fois pour toutes. Ce fut une mmorable bataille. -Le prtexte? Aucun. Tempest s'tait simplement -plac l'avant du traneau pour tre attel en -flche.</p> - -<p>Flic accepte le combat. Les autres chiens se -rangent en arc de cercle, heureux de l'aubaine. -Dame! le vaincu, c'est a qui augmentera l'ordinaire.</p> - -<p>Quelques-uns montrent ouvertement et sans -aucune retenue leur fringale, claquent des mchoires -et se passent la langue sur les babines. -Tous les yeux luisent de convoitise.</p> - -<p>Flic sait que les meilleures attaques sont les -plus promptes. Il bondit, mais cette sacre rosse -de Tempest se drobe et Flic va s'assommer contre -un des patins de cuivre du traneau. Il en reste -tout tourdi.</p> - -<p>L'affaire a t vite rgle, Tempest a profit du -moment et a plant ses crocs au travers de la gorge -de Flic.</p> - -<p>Le robuste animal se relve et secoue mon -Tempest comme une chiffe, son corps va de droite - gauche comme le battant d'une cloche, mais il ne -desserre pas son treinte.</p> - -<p>Le sang gicle et aveugle Flic; soudain, un -long tremblement agite ses membres, ses jambes -flchissent, la bte gt sur la neige, pantelante, une -eau gristre mouille son regard. Elle attend son -destin…</p> - -<p>Un seul aboi jaillit, immense, c'est la meute -qui se prcipite la cure. <i lang="en" xml:lang="en">Poor Flic!</i></p> - -<p>Tempest s'est tenu l'cart, il lche petits -coups ses poils, vient moi quter une caresse. -Je lui administre, pour la bonne rgle, une magistrale -vole; pensez donc, Flic m'avait cot 100 -dollars… La racle reue, ttu, Tempest prend la -place du <i lang="en" xml:lang="en">leader</i>…</p> - -<p>Qu'auriez-vous fait, <i lang="en" xml:lang="en">sir</i>? Je lui ai pass les -harnais du dfunt et, depuis, il a conduit mon -<i lang="en" xml:lang="en">team</i> comme une vaillante bte qu'il est.</p> - -<p>Ce qu'il a fait depuis? Il faudrait 350 pages -d'un livre 1 dollar 75 pour raconter ses exploits. -Il a vcu de ma vie, souffert de ma misre, nous -avons exalt ensemble notre joie.</p> - -<p>Il sait des choses que les hommes ignoreront -toujours. Je lui ai racont, aux soirs de dtresse, -les secrets dont mon me tait lourde. Il a compris -ma peine… et, parfois, nous avons pleur tous -les deux. Oui, <i lang="en" xml:lang="en">master</i> Gregory, pleur de vraies -larmes, car, je vous le dis en vrit, Tempest -pleure.</p> - -<p>J'ai cru saisir un ricanement de Gregory. Je me -lve, furieux.</p> - -<p>—Mais oui, il pleure, c'est une bte sensible -qui est meilleure que vous, vous m'entendez?</p> - -<p>Gregory ne s'meut pas pour si peu, il se verse -une copieuse rasade et dit simplement:</p> - -<p>—Quand je vous le dis que vous avez un caractre -dplorable!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch20">XX<br /> -ADIEU, TEMPEST!</h2> - - -<p>—C'est la dernire heure de mon dernier jour -dans la rgion polaire. Viens, mon chien, viens, -mon vieux compagnon, vivons ensemble nos dernires -minutes.</p> - -<p>Tu vois, mes coffres sont boucls, on va venir -les prendre. Renifle, tourne tout autour. Nous ne -les chargerons pas cette fois sur notre traneau -rapide. Ils vont partir, tirs par d'autres chiens. Ils -vont partir! Je vais partir! Sais-tu ce que contiennent -ces mots: partir pour toujours?</p> - -<p>Je vais te quitter, Tempest, tu ne me verras -plus jamais, je ne te verrai jamais plus. Tes bons -yeux ne rencontreront plus mes yeux, ma main -ne passera plus caresseuse sur ton pelage, je ne -gratterai plus ta tte et, moi, je ne sentirai plus ta -douce langue sur ma joue.</p> - -<p>Tu ne grifferas plus de ton ongle dur ma -cuisse pour me demander un morceau…</p> - -<p>Le double sac de toile est vide que tu ne porteras -plus sur ton dos, du moins avec moi. Tes -harnais, un autre que moi les fourbira… Ils pendent -au mur comme des choses inutiles.</p> - -<p>Nous n'irons plus courir ensemble du nord au -sud, de l'est l'ouest. Finies les randonnes sur -la neige, dans la fort, dans les toundras!</p> - -<p>Le <i lang="en" xml:lang="en">trail</i> est effac pour moi.</p> - -<p>Allons, mange, mon vieux, la pte prpare. -Si, mange, je le veux. Tu secoues la tte et tu -la baisses comme si tu tais en faute, tes oreilles -sont replies, tes jarrets se cassent…</p> - -<p>Tempest, tu as du chagrin, je le sais, je le -sens, je le vois…</p> - -<p>Non, ne me regarde pas ainsi, tes yeux ont un -air de reproche. Ecoute-moi, vieux, il faut que je -m'en aille; j'ai mon pays l-bas, o je vais revenir… -un pays o la neige est un accident, o la -mer est d'un bleu profond, qui se confond avec le -bleu du ciel…</p> - -<p>Je ne peux plus rester ici. Hlas! je n'ai point -fait fortune. J'ai vcu et ma vie a t moins rude, -moins impitoyable parce que je t'avais.</p> - -<p>Tu as souffert mes peines et ressenti mes joies. -Depuis des mois, nous tions l'un l'autre, nous -avons t cte cte, nous soutenant tous deux.</p> - -<p>Et le meilleur, c'est toi.</p> - -<p>J'tais nerveux souvent—tu sais, les heures -sont lourdes parfois—pardonne-moi. Je t'aimais -bien pourtant. Tu as t fidle, n'tant pas un -homme.</p> - -<p>Ah! ah! te souviens-tu de nos gambades dans -la neige, Dawson? Et lorsque nous dvalions les -pentes en roulant?</p> - -<p>Approche-toi, mets ta tte sur mon genou, -dresse ton oreille; dis-moi, te souviens-tu de Jessie -Marlowe?</p> - -<p>Chut! Il ne faut pas en parler. Si tu la rencontres -un jour sur le <i lang="en" xml:lang="en">trail</i>, tu t'approcheras d'elle en -jappant et remuant la queue et tu lui diras: Reconnaissez-moi, -je suis son chien, son chien -lui… Te voyant seul, elle comprendra alors que -je suis parti…</p> - -<p>Partir, c'est une chose affreuse, un dchirement, -une angoisse. J'ai comme une boule qui -monte la gorge. Ma salive ne passe plus… Je ne -puis pas parler.</p> - -<p>Tes camarades sont loin et je n'ai pas eu de -peine. L'homme les a emmens; je t'ai gard, toi… -pour te perdre bientt.</p> - -<p>Tu resteras avec Gregory, je t'ai donn lui, -rends-lui un peu de ton affection. Il viendra te -chercher ici… quand je n'y serai plus. Tu le suivras, -tu l'aimeras, un peu moins que moi, dis? -Mais aime-le tout de mme. Il n'a pas voulu tre -l quand je m'en irai. Vois-tu, c'est un homme. Il -ne veut pas montrer qu'il a, au fond, un peu de -peine, d'avoir me quitter… Il sera peut-tre ivre -ce soir, ne lui en veux pas. Tu veilleras sur son -sommeil comme tu veillais sur le mien. C'est un -cher garon. Il ne te battra pas… en souvenir de -moi.</p> - -<p>Non, je ne peux pas te prendre avec moi. C'est -impossible!</p> - -<p>Qu'est-ce que c'est? Ah! oui, je sais. <i lang="en" xml:lang="en">Come -on.</i> C'est vous, Jack? Bonjour, emportez les caisses; -moi, je couperai travers la piste et je vous -rejoindrai bientt. Attendez-moi auprs du boqueteau -de sapins. Permettez, je vous donne un coup -de main… a, oui, c'est Tempest, c'est mon chien. -Non, il reste ici avec Gregory Land. Une belle -bte! Parbleu, je le sais. Vous l'achteriez 350 dollars?… -Je crois bien qu'il les vaut… Mais Tempest -n'est pas vendre. Je l'ai donn… Oui, c'est a, -<i lang="en" xml:lang="en">good bye, boy</i>.</p> - -<p>Hein!… c'est vide, ici… quelle tristesse! Allons, -du courage, il va falloir se quitter… Mon sac, -ma carabine, mon bton. Tu veux que je t'embrasse? -a, oui, je veux bien… Adieu, Tempest, -adieu, mon bon, mon vrai, mon unique ami!</p> - -<p>Je pleure moi, tu sais, comme Gregory, je ne -suis qu'un homme. Non, ne gmis pas. Le cœur me -fend… Allons, tu es un bon garon que j'aime. -Adieu.</p> - -<p>Tu veux me suivre? Jusqu' la cte alors, je -veux bien.</p> - -<p>En route. Allons, cours, gambade, sois heureux, -tu n'as pas le cœur en fte… pauvre vieux.</p> - -<p>Je me mets en chemin et pourtant mes jambes -sont casses comme aprs un long voyage. Je -n'avais jamais remarqu combien cette cte tait -rude. Quel calvaire!</p> - -<p>… Et maintenant, il faut rentrer; va, Tempest, -va, retourne la cabane, reviens ce qui fut -chez nous. Tu y chercheras, tu y trouveras -l'odeur de ton matre. Moi, ton matre? Non, ton -gal, ton copain, ton frre… Garde-moi un coin -secret dans ton bon cœur de chien, va, va, va…</p> - -<hr /> - - -<p>… Je suis debout, au haut de la colline. Tempest -descend la cte, lentement, pitoyablement; chaque -trois pas, il retourne la tte pour voir si je ne vais -pas le rappeler… Son ventre rase la terre, sa queue -trane.</p> - -<p>—Va, va, va…</p> - -<p>Enfin, il arrive. Il s'assied sur le seuil et me regarde -une dernire fois. Une dernire fois, je vois -ses bons yeux mouills de larmes qui m'implorent.</p> - -<p>—Va, va, va…</p> - -<p>D'un coup de patte, il pousse la porte. Tempest -est rentr dans la maison et dans mon souvenir.</p> - -<p>Il est dsormais hors ma vie. Je ne le verrai plus -jamais, jamais, jamais.</p> - - -<p class="c gap">FIN</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE DES CHAPITRES</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td colspan="3"> </td><td class="num small">Pages</td></tr> -<tr><td class="r">I.</td><td class="c">—</td> -<td class="drap">Une visite en manire de prsentation</td> -<td class="num"><a href="#ch1">9</a></td></tr> -<tr><td class="r">II.</td><td class="c">—</td> -<td class="drap">Les trois rencontres de Jessie Marlowe</td> -<td class="num"><a href="#ch2">21</a></td></tr> -<tr><td class="r">III.</td><td class="c">—</td> -<td class="drap">La suprme sagesse ou le secret du bonheur</td> -<td class="num"><a href="#ch3">67</a></td></tr> -<tr><td class="r">IV.</td><td class="c">—</td> -<td class="drap">Les pourquoi de Kotak, esquimau Innuit</td> -<td class="num"><a href="#ch4">79</a></td></tr> -<tr><td class="r">V.</td><td class="c">—</td> -<td class="drap">La cit des phoques</td> -<td class="num"><a href="#ch5">85</a></td></tr> -<tr><td class="r">VI.</td><td class="c">—</td> -<td class="drap">De l'utilit du parapluie chez les Thlinkits</td> -<td class="num"><a href="#ch6">93</a></td></tr> -<tr><td class="r">VII.</td><td class="c">—</td> -<td class="drap">Sur le <span lang="en" xml:lang="en">trail</span></td> -<td class="num"><a href="#ch7">103</a></td></tr> -<tr><td class="r">VIII.</td><td class="c">—</td> -<td class="drap">L'homme qui portait un chapeau haut-de-forme</td> -<td class="num"><a href="#ch8">109</a></td></tr> -<tr><td class="r">IX.</td><td class="c">—</td> -<td class="drap">La bte sociable</td> -<td class="num"><a href="#ch9">135</a></td></tr> -<tr><td class="r">X.</td><td class="c">—</td> -<td class="drap">La bte qui ronge</td> -<td class="num"><a href="#ch10">145</a></td></tr> -<tr><td class="r">XI.</td><td class="c">—</td> -<td class="drap">L'homme qui trouva un mammouth</td> -<td class="num"><a href="#ch11">159</a></td></tr> -<tr><td class="r">XII.</td><td class="c">—</td> -<td class="drap">La valle du Yukon</td> -<td class="num"><a href="#ch12">171</a></td></tr> -<tr><td class="r">XIII.</td><td class="c">—</td> -<td class="drap">Push, chien d'Alaska</td> -<td class="num"><a href="#ch13">179</a></td></tr> -<tr><td class="r">XIV.</td><td class="c">—</td> -<td class="drap">La machine fabriquer les dollars</td> -<td class="num"><a href="#ch14">189</a></td></tr> -<tr><td class="r">XV.</td><td class="c">—</td> -<td class="drap">Une fameuse pche</td> -<td class="num"><a href="#ch15">201</a></td></tr> -<tr><td class="r">XVI.</td><td class="c">—</td> -<td class="drap">Une belle chasse</td> -<td class="num"><a href="#ch16">205</a></td></tr> -<tr><td class="r">XVII.</td><td class="c">—</td> -<td class="drap">Dans le silence de la nuit</td> -<td class="num"><a href="#ch17">217</a></td></tr> -<tr><td class="r">XVIII.</td><td class="c">—</td> -<td class="drap">La damnation</td> -<td class="num"><a href="#ch18">223</a></td></tr> -<tr><td class="r">XIX.</td><td class="c">—</td> -<td class="drap">Mon chien Tempest et moi</td> -<td class="num"><a href="#ch19">239</a></td></tr> -<tr><td class="r">XX.</td><td class="c">—</td> -<td class="drap">Adieu, Tempest!</td> -<td class="num"><a href="#ch20">249</a></td></tr> -</table> - -<p class="c gap small">1196-11-21.—Imp. <span class="sc">Henry Maillet</span>, 3, rue de Chtillon, Paris.</p> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of Project Gutenberg's Le Grand Silence Blanc, by Louis-Frdric Rouquette - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GRAND SILENCE BLANC *** - -***** This file should be named 63260-h.htm or 63260-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/2/6/63260/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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