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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Le Grand Silence Blanc - Roman vécu d'Alaska - -Author: Louis-Frédéric Rouquette - -Contributor: André Lichtenberger - -Release Date: September 22, 2020 [EBook #63260] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GRAND SILENCE BLANC *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - LOUIS-FRÉDÉRIC ROUQUETTE - - Le - Grand Silence Blanc - - Roman vécu d'ALASKA - - Préface d'André LICHTENBERGER - - PARIS - J. FERENCZI, ÉDITEUR - 9, RUE ANTOINE-CHANTIN (XIVe) - - - - - Il a été tiré de cet ouvrage: - 15 exemplaires sur papier vergé pur fil - des Papeteries Lafuma, - numérotés à la presse, de 1 à 15. - - -_Copyright by J. Ferenczi, 1921._ - - - - - A TEMPEST, - chien d'Alaska, - qui à force de tendresse attentive m'a fait - oublier les misères humaines... - - FREDDY. - - - - -PRÉFACE - - -Vous présenter mon ami Louis-F. Rouquette? - -A quoi bon? - -«... Né à Montpellier, en 1884, il y fit de complètes études classiques -où, de bonne heure, le démon qui le hante introduit un grain de -fantaisie. Il publie à quatorze ans ses premiers vers et prononce au -même âge sa première conférence, qui lui vaut, outre des tonnerres -d'applaudissements, une verte correction maternelle. A vingt ans, il est -à Paris, pour le conquérir. Laborieuse histoire...» - -Bah, je m'arrête. Tournez quelques pages. Au premier chapitre de ce -livre, voyez Freddy. - -Freddy n'est pas tout Rouquette. Rouquette n'est pas tout Freddy. - -Mais Freddy est sans doute: - - «Un étranger vêtu de noir - Qui lui ressemble comme un frère.» - -L'écrivain a trouvé en notre vieux monde la vie dure et les hommes vils. -Comme le poète de Musset, mais sous des cieux autrement lointains que -ceux où se limitait notre romantisme, il a promené sa nostalgie. - -Il ne s'est pas arrêté: - - «A Gênes, sous les citronniers, - A Vevey sous les verts pommiers, - Au Havre devant l'Atlantique.» - -Il a franchi l'Océan. Et c'est dans les solitudes de l'Alaska, proches -du pôle, parmi les âpres contacts de la vie farouche et brutale, qu'il a -ressenti davantage les liens qui unissent l'individu à l'humanité dont -il est issu et dont il ne saurait s'abstraire. Freddy, misanthrope, a -dédié son livre à son chien Tempest. Celui de Rouquette s'adresse à tous -les hommes, et en particulier à ceux de France. - - * - - * * - -L'originalité des pages qui suivent est en effet double. - -Nous sommes en ce moment, je ne dirai pas accablés (car je les adore), -mais abondamment comblés d'histoires d'aventures. - -Au lendemain de la guerre, tandis que ses suites continuent de nous -opprimer, notre existence étant fort incommode, nous éprouvons le besoin -de nous réfugier ailleurs. La crise des transports et des changes et -l'encombrement des hôtels rendent malaisé de voyager. Nos grands -bienfaiteurs sont donc les romanciers qui, sans nous forcer à quitter -notre fauteuil, nous emmènent avec eux loin du boulevard et des autobus, -hors de portée du nouveau riche et du prolétariat conscient. - -Ces bienfaiteurs sont ou bien des écrivains français ou des étrangers. - -A part quelques excellentes ou admirables exceptions, les écrivains -français d'aventures ont souvent ceci de commun qu'ils n'en ont jamais -eu, et n'ont jamais mis les pieds dans les pays où ils nous promènent. -Nous avons donc leur seul génie pour guide. Cela nous ménage parfois de -délicieuses surprises, et offre d'autres fois quelques inconvénients. - -Les écrivains étrangers,--parmi lesquels nous faisons en ce moment à bon -droit aux Anglo-Saxons un traitement privilégié,--écrivent sur les pays -où s'est modelée leur âme. D'où la palpitation robuste, intense et -ardente des récits d'un London, d'un Conrad et de plusieurs autres. - -Ceux de Rouquette diffèrent de la plupart des romans français de l'heure -actuelle en ce qu'ils portent la directe empreinte d'une des régions de -mystère les plus évocatrices du globe. - -Ils diffèrent des récits angle-saxons par le fait de la sensibilité et -de la culture foncièrement gréco-latine qui s'y réfracte. - -_La suprême Sagesse_, _L'Homme qui portait un Chapeau haut de forme_, -_La Bête sociable_: je n'ai rien encore goûté d'analogue dans notre -littérature, puisque des raisons assez fortes ont empêché que Daudet se -soit amusé à récrire du Kipling. - -En attendant que des œuvres prochaines achèvent d'imposer au grand -public la vision complète de son tempérament curieux et sensible, -ironique et généreux, je vous invite à savourer à leur valeur les récits -poignants et humoristiques d'un écrivain français qui ne s'est formé ni -dans les cénacles montmartrois, ni au sein des cloîtres académiques, -mais au contact étroit, douloureux et fécond de l'immense vie, maîtresse -inimitable. - -ANDRÉ LICHTENBERGER. - - * * * * * - -Au moment de donner le «bon à tirer» de ce livre, on m'apprend que Jack -London a donné, à une de ses nouvelles, le titre: «_Le Grand Silence -Blanc._» - -Je suis heureux, moi, qui, comme lui, ai vécu de longues heures de -solitude dans l'extrême Nord américain, d'avoir perçu, avec la même -acuité, cette sensation de grandeur et de silence qui pèse sur la Terre -Blanche. - -Avec joie je saisis l'occasion qui m'est donnée de pouvoir rendre -hommage à ce garçon du Far West, qui dans sa littérature a su conserver -les rudes qualités de sa race. - -A l'heure où certains ont tendance à monnayer sa gloire,--comme d'autres -ont voulu se tailler des pourpoints dans le burnous d'Isabelle -Eberardt--je veux apporter à la mémoire de Jack London le tribut de mon -entière admiration. - -L.-F. R. - - - - -Le Grand Silence Blanc - -Roman vécu d'Alaska - - - - -I - -UNE VISITE EN MANIÈRE DE PRÉSENTATION - - -L'homme entra. - -Il s'installa confortablement dans un fauteuil, posa son feutre à côté -de lui sur le tapis, croisa les jambes l'une sur l'autre et dit: - ---Monsieur. - -Il prononça: Mon Sieur, à la manière anglaise, puis il ajouta: - ---Je suis Français. - -Je lui présentai quelques paroles de bienvenue, mais il m'arrêta d'un -geste brusque de la main. - ---C'est moi qui vous remercie, vous êtes un homme très occupé et je vous -dérange. Je sais, je sais. Je vous prendrai aussi peu de minutes. - -«La littérature, qu'elle soit de France, d'Angleterre ou d'un autre -pays, se vend pareillement à la moutarde, au cirage ou aux harengs du -capitaine Cook. On met des affiches, on roule le tambour, et l'on crie, -la main en porte-voix: Holà! vous qui passez, lisez le roman de Monsieur -Chose. Monsieur Chose est un homme célèbre. Sa dernière production -atteint cent éditions de mille exemplaires. - -«Selon le public, on dit encore «le roman de Monsieur Chose est le -meilleur des romans, les vieilles filles, les curés de campagne, les -membres de la Y. M. C. A. peuvent le lire, ou bien: ce roman-ci, les -vieilles filles, les curés de campagnes, les membres de la Y. M. C. A. -ne peuvent pas le lire. - -«Dans les deux cas on achète, les uns pour avoir une littérature «saine, -morale, _ad usum pucellarum_», les autres parce qu'ils s'attendent à -trouver des situations graveleuses et des descriptions croustillantes. - -«Vous me pardonnerez, Mon Sieur, les ancêtres, je veux dire ceux qui -sont arrivés, ont loué tous les panneaux-réclames, tous les emplacements -en vue, les jeunes ont le bas de la muraille que les autobus -éclaboussent de crotte et que compissent souventes fois les chiens, -errants malgré les décrets de police. - -Je risquai: - ---Je ne vois pas... - -Energique, l'homme me coupa la parole. - ---Si, Mon Sieur, vous voyez et je suis venu parce que vous voyez et que -vous savez faire une place sur le panneau aux camarades qui tirent la -langue. - -«Vous me plaisez. Il y a dix minutes, je ne vous connaissais pas, mais -l'idée que j'avais dressée dans mon cerveau était telle que je vous -aperçois. Excusez, Mon Sieur, je ne sais plus parler le français... Je -veux dire, vous êtes la représentation du type que je m'étais créé sur -votre nom. Ça ne vous arrive pas, à vous, Mon Sieur, de mettre des... -comme dites-vous?... des physionomies sur des noms? - -Et sans attendre ma réponse, il poursuivait: - ---Vos livres me plaisent. Vous ne posez pas à l'artiste, vous êtes un -bourgeois qui n'avez pas honte de votre bourgeoisie, all right! et vous -la dépeignez comme elle est. Vous auriez pu tout comme un autre -atteindre «le fort tirage» par des procédés outranciers, vous n'avez pas -voulu. Les académies vous font sourire, vous ne monopolisez pas la -vertu, vous ne jouez pas de l'adultère, c'est bien. Vous êtes secourable -aux apprentis des lettres, cela est mieux. Je sais... je sais... Ne -prenez pas votre air colonel, malgré votre masque froid, derrière vos -besicles, votre œil pétille. Malice? non, bonté. C'est pourquoi je suis -là. - -Et comme pour prouver sa présence, l'homme se cala dans le fauteuil, -changea ses jambes de place, puis il continua. - ---Qui je suis? Freddy. Parbleu, oui, j'ai un autre nom, comme tout le -monde, mais qu'importe. J'ai trente-six ans depuis... (il regarda son -bracelet-montre)... depuis 2 heures 35 minutes. Mais trente-six ans bien -employés... - -Il resta un moment silencieux, comme poursuivant un rêve. J'en profitais -pour le dévisager à mon aise. La lampe éclairait en plein sa figure. -Trente-six ans, pas possible, je lui en aurais donné vingt-huit ou -trente, tout au plus. Mais, en examinant bien, le visage est osseux, les -joues creuses, ces rides qui guillochent les tempes... ce pli amer qui -tire la bouche... cet être-là a souffert... seules les lèvres sont -jeunes, d'un rouge vif, plus rouge et plus vif de la pâleur des joues... -Le front en pleine lumière découvre une intelligence éveillée et les -yeux brillent d'un feu sombre, dans la cavité des paupières. - -Mais l'homme a reprit son discours. - ---Je ne suis pas venu ici pour faire une confession. Je ne fouillerais -pas avec le crochet de Jean-Jacques les épaves de ma jeunesse. - -«Ce que j'ai fait? Mille métiers, mille misères disait ma mère, et mon -père ajoutait: oui, tu sais un tas de choses qui te permettront de -crever de faim toute ta vie... C'était sagesse! - -«En effet, je peignais, je sculptais, je mettais en vers de huit à douze -pieds, le soleil, les oiseaux, les fleurs, le printemps, comme si le -soleil avait besoin de moi pour rayonner sa gloire, les oiseaux pour -lancer leurs trilles éperdus, les fleurs pour enchanter nos yeux, le -printemps pour faire croire au bonheur de notre âme! - -«Le cercle étroit de la petite ville était trop restreint. Paris, voilà -le tréteau! - -«Vous n'attendez pas de moi que je vous dise les courses dans la grande -ville. Il ne s'agissait plus de triomphes, et de lauriers, mais plus -simplement de manger. La course à l'écu! C'est un championnat comme un -autre! - -«Si j'ai mangé de la vache enragée... un troupeau, Mon Sieur, un fameux -troupeau... Bah! ces choses sont finies et les Arabes disent: le passé -est un mort. - -«Les mille métiers, je les ai faits, les mille misères, je les ai -connues. - -«J'ai été, voyons, que vous dirai-je? J'ai couru les journaux pour -placer «un papier». J'ai fait des chansons (vous faites trop bien le -vers, donnez-nous quelque chose de moins soigné... dans le goût -populaire) et la chanson vendue (quinze francs, Mon Sieur), on touchait -six centimes quand un chanteur voulait bien la mettre au programme. - -«Le théâtre, ce fut ma marotte, n'avais-je pas eu une pièce primée, -médaillée comme une bête au concours, lorsque j'avais seize ans! «Vos -actes, oui... très bien, portez-le donc à Monsieur un Tel qui signera -avec vous (moitié des droits d'auteur), plus une ristourne d'un quart -pour le régisseur, un autre quart pour le directeur». Je pose zéro et je -retiens tout. - -«J'ai été secrétaire... J'ai beaucoup été secrétaire dans ma vie et à ma -mort, je ne désespère pas d'être embauché par M. Saint-Pierre, -secrétariat, service des entrées!... - -«Secrétaire de théâtre (toujours!), cent cinquante francs par mois; -quatorze heures de travail par jour, un patron qui vomissait des injures -comme un autre parle ou respire... une brute congestionnée qui avait une -façon de se mettre les pouces dans les poches de son gilet en disant: -«Moi, je travaille pour l'Art!!!» - -«Secrétaire de vagues gazettes, puis secrétaire d'un abbé... oui, Mon -Sieur, d'un bon abbé qui me faisait traduire Saint Jean Chrysostome, et -me payait quand il avait le temps. Il aimait à dire: «Il fait bon vivre -sous la crosse.» Hélas, sa crosse était dédorée! Il n'avait plus -d'argent cet homme, il ne pouvait pourtant pas en voler pour moi! - -«Puis, j'ai fait le trust des parlementaires d'un département, trois -députés, deux sénateurs, cent quarante francs par mois, mais la paie -était aussi irrégulière. Alors j'ai envoyé le Palais-Bourbon au diable, -j'ai pris une blouse et je me suis embauché sur un chantier comme -ouvrier peintre... oui, peintre... barbouilleur, quoi! J'ai fait du faux -bois dans une banque, j'ai passé au minium les fers à T d'un immeuble -sur les boulevards, j'ai couvert d'une couche «ignifuge» les palissades -de l'ascenseur du Métropolitain, station Barbès... je travaillais de mes -mains, je gagnais huit francs par jour... j'étais heureux... Hélas! -j'avais une marotte... Oui, le microbe littéraire, je lâchai les brosses -pour le porte-plume et j'entrai comme nègre chez un de nos plus -sympathiques auteurs qui... que... dont... - -«J'ai des diplômes aussi, si ça vous intéresse, comme tout le monde... -j'en ai gagné que je n'ai même pas. J'ai fait deux thèses de doctorat -économique, trois thèses de médecine. J'ai donné ma matière grise pour -cinquante centimes la page, c'était bien payé pour un «nègre». - -«Et puis, las de courir Paris, le ventre vide, j'ai couru le monde pour -changer mes idées... - -«J'ai pris ma chance, comme nous disons en Amérique, je me suis promené -de Rhadamès à Agadir, j'ai vu les oasis du Sud, empanachées de palmes, -j'ai couché dans des bordjs et sous la tente, j'ai écouté, le soir, la -chanson du sokar saharien qui montait dans la pureté du ciel, droite -comme une fumée aromatique, et j'ai commencé à saisir intuitivement -toute la grandeur, toute la beauté mystérieuse des Simples... Ah! qu'on -était loin de la course aux gros sous sous le ciel barbouillé d'encre de -la Ville! - -«Je suis entré dans Marrakech, la cité rouge, trois fois ceinturée de -remparts, et, du haut de la casbah d'Agadir, j'ai longuement regardé -l'Océan qui berçait ses eaux vertes comme pour séduire l'ardente terre -barbaresque... - -«L'Amérique? J'y viens, Mon Sieur, si je la connais? Depuis -Punta-Arenas, dans le détroit de Magellan, jusqu'à Point-Barrow, à -l'extrême-pointe de l'Alaska... - -«Ce que je faisais... Hé donc! toujours mille métiers, mille misères! - -«J'ai fait des conférences sur la littérature française, lorsque le -microbe littéraire prenait l'offensive. Entre temps, j'étais mineur aux -mines d'or, meneur de chiens et conducteur de traîneau. - -«J'ai même représenté officiellement le gouvernement de la République -dans une grande foire, quelque part, là-bas, dans l'extrême Far-West. -C'était la guerre; comme sept conseils de revision n'avaient pas voulu -de moi pour les armées, je fis «de la propagande»; c'était avant -l'intervention américaine. Mais voilà, pour «la propagande», il y avait -un tas de braves gens «service armé» à qui l'air de l'Amérique était -favorable. Je fus «ce pelé, ce galeux, haro»! De quoi se mêlait-il -celui-là? On me le fit bien voir... Le chœur des vieillards célébra sa -victoire en dansant, sur le mode antique, la danse du scalp. - -«J'avais la bouche amère, comme après boire; j'aurais pu me fâcher, -raconter les petites fripouilleries qui sont monnaie courante... Bah! A -quoi bon? - -«Je me suis enfoncé dans les solitudes vierges du Grand Nord. Là, j'ai -goûté vraiment le repos de ma chair et le repos de mon âme. La vie était -rude, mais j'avais la santé physique et morale. - -«Au fait, c'est pour cela que je suis ici. Voici, Mon Sieur, quelques -papiers (eh! oui, toujours le fameux microbe), j'ai noté là, par à-coup, -les heures de paix et de solitude, les heures mornes aussi où la -désespérance agrippe le cerveau. - -«Vous lirez ces choses... oui, merci, mais je voudrais plus encore. - -«Moi, voyez-vous, Paris, ses combinaisons, ses truquages, c'était bon -pour ma carcasse de vingt ans; aujourd'hui, non... je lâche tout... oui, -Mon Sieur, je m'en retourne vers le Grand Silence Blanc de ma Terre qui -paye. Vous lirez, vous verrez; une fois qu'elle vous tient, c'est pour -toujours... - -«Je voudrais... - -Pour la première fois, mon interlocuteur s'arrêta; il hésita, puis se -décidant: - ---Je voudrais que vous le fassiez paraître... si cela est possible... -quelque part... Je ne le saurai pas, mais ça me fera plaisir tout de -même. - -«A moins que vous trouviez la chose insuffisante, auquel cas je vous -demanderai de ne pas tenir compte de ma démarche et de jeter au feu ces -feuillets inutiles.» - -L'homme se leva, prit son manuscrit, le posa sur la table, se baissa -pour prendre son chapeau et dit encore: - ---Je vous salue... Mon Sieur! - -Arrivé à la porte, il se retourna, fit trois pas en avant: - ---A propos, si la chose paraît, _excuse me_, encore un service: je -voudrais que vous mettiez un nom sur la première page... Tempest... Qui -c'est? mon chien, parbleu! Croyez-vous que je dédie mon bouquin à un -homme! - -Il leva les épaules et sortit... - - * - - * * - -Ai-je rêvé cette scène singulière? - -Pourtant, le manuscrit est là... L'écriture n'est pas très nette, -nerveuse, presque illisible; au diable soit l'animal!... S'il croit que -je vais déchiffrer ces hiéroglyphes... il peut aller au bout du monde, -lui et son manuscrit... - -Et cependant, je l'ai lu et tel que je l'ai lu, je l'offre au public et -je supplie les lecteurs de croire que je n'y ai pas changé une virgule, -j'ai, tout au plus, corrigé les épreuves... - - - - -II - -LES TROIS RENCONTRES DE JESSIE MARLOWE - - -Un garçon, que j'avais rencontré dans un bar de Montgomery-street, à -San-Francisco, m'avait assuré qu'on trouvait de l'or dans une des îles -de l'archipel de la Reine-Charlotte. «Mais, ajoutait-il, -confidentiellement, on tenait la chose cachée pour éviter un _rush_, une -poussée formidable.» - -Ayant payé le tuyau de nombreuses tournées de whisky, il ne m'en fallut -pas davantage pour boucler mon maigre bagage et me mettre en route vers -les pays du Nord. - -Je fis la chose en plusieurs étapes. N'avais-je pas dans ma ceinture -quelques centaines de dollars que j'avais arrachés à la terre du côté -d'Alhégany, dans le Nevada-County? - -Je musais plusieurs jours à Portland, la ville des roses. Puis, un -matin, je pris le train pour Seattle où je m'arrêtais deux fois -vingt-quatre heures pour échanger un cordial shake-hand avec ma bonne -amie, Marcelle de J..., dont l'âme est fleurie de poésie comme un -églantier de France à l'avril. - - * - - * * - -La coquette villa où s'abrite, à Seattle, le consulat de France. Devant -la porte, au milieu d'un jardinet minuscule, un haut mât avec, à la -cime, la flamme tricolore. - -A l'intérieur, deux petits salons où la volonté de l'hôtesse a su faire -revivre la grâce de la patrie lointaine. - -Aux murs, quelques gravures d'un goût rare; sur un chiffonnier Louis -XVI, le _Mercure de France_ fait une tache mauve, et Farrère est présent -avec ses _Petites Alliées_. - -J'ouvre le livre, distrait, et ma pensée vagabonde. - -Une voix prononce, derrière moi: - ---Vous devez aimer Farrère? - ---Beaucoup. - -L'hôtesse m'observe et dit avec un anglicisme: - ---Je pensais ainsi. - ---J'aime les gens de mer. Tout ce qui vient de la mer m'attire. J'aurais -tant voulu être marin. - ---C'est un regret? - ---Oui, le grand regret de ma vie. - ---Diable, quel amour! - ---C'est un amour, aussi pour le satisfaire, j'ai tourné la difficulté: -ne pouvant être matelot, je suis voyageur! - ---Je rends grâce à cette vocation qui nous permet de vous avoir. C'est -si rare que nous ayons quelqu'un qui vient de France. - ---Ne comptez pas sur moi pour la dernière mode ou l'ultime potin. -J'arrive de France, si vous voulez, mais après un sérieux crochet dans -le Texas, l'Arizona et la Californie. Demain, je pars pour l'Alaska. - -Avec une pointe d'émotion, Mme de J... me parle alors de Paris, du Paris -qu'elle aime, du Paris littéraire et théâtral. J'écoute la musique de sa -voix. Des noms frappent mon oreille peu accoutumée. De Max, Lavallière, -Bartet, Robinne, c'est comme un doux ronronnement qui berce mon âme, la -calme et l'endort... - -Le nom d'un théâtre ou le titre d'un livre accroche de-ci, de-là, ma -pensée... c'est un film qui se déroule, je vois nettement les tableaux -et les scènes... Mais alors? L'Arizona brûlant que je viens de parcourir -à cheval, les Indiens Opi, hospitaliers et primitifs, la Californie et -mes bons camarades qui travaillaient avec moi dans la mine? - -Qui est dans le vrai? - -Elle ou moi? - -Mais le consul s'approche, souriant: - ---Prendrez-vous un cocktail, cher? - -Un cocktail, _by Jove!_ Je suis bien à Seattle, dans l'Etat de -Washington, là-bas, à tous les diables, sur la côte du Pacifique. - - * - - * * - -J'allais par mer à Victoria et de Victoria à Vancouver, où j'eus la -chance de trouver le jour même de mon arrivée un vieux cargo, -l'_Abraham-Lincoln_, qui faisait le service de la poste à travers le -méandre des îles. - -La traversée? Un peu mouvementée, comme cela se doit dans ces parages où -l'on navigue dans des couloirs étroits, où le vent et la mer -s'engouffrent avec un bruit d'orgue. - -Tant bien que mal, plutôt mal que bien, nous avons franchi le détroit de -Georgie que longe l'île de Vancouver. - -On danse fortement lorsque, après les îles Scott, on pénètre dans le -Pacifique; mais, crachant, soufflant, faisant un bruit de vieille -quincaillerie, l'_Abraham-Lincoln_ double enfin la pointe du cap -Saint-James. Et notre bon cargo contourne l'île Prevost, laisse sur la -gauche l'Houston-Stewart-channel et le Skincuttle-inlet. - -Nous avons encore quelques coups de mer dans le Juan-Perez Sound où -s'égrène un chapelet d'îlots abrupts et sauvages. - -On jette quelques sacs de dépêches à Lyelle, nous doublons l'île Louise, -après avoir fait escale à Skedans. Je débarque enfin à Cumshewa, dans la -grande île de Moresby, tandis que mon vieil _Abraham-Lincoln_ poursuit -sa route vers Skidegate, dans Graham Island, la plus importante des îles -de l'archipel de la Reine-Charlotte. - - * - - * * - -A Cumshewa, pas plus d'or que sous le pied d'un âne. Je vis quelques -jours sur mes économies et je serais mort d'ennui si je n'étais embauché -dans une fabrique de conserves de saumon. - -Temps passé, douze jours. Un indigène haïda qui part à Skidegate me -propose de l'accompagner. Tope-là, en route vers le nord, et me voilà -mécanicien dans l'usine où l'on extrait l'huile des chiens de mer. - -Je regagne quelques dollars que j'ai la chance de doubler au poker et je -reprends mon bâton de voyageur, ce qui est une façon de parler lorsqu'on -saute de cargo sur steamer et de steamer sur paquebot. - -Il est plus facile d'entrer dans Graham Island que d'en sortir. Les -_Abraham-Lincoln_ n'assurent, sur la côte, qu'un service postal très -approximatif, mais j'ai la chance de franchir l'Hecate strait avec des -compagnons qui vont à Port-Essington, dans la British Columbia, afin de -renouveler leur provision de whisky, opération de la plus réelle -importance. - -«Bonne chance, camarade», et me voilà seul sur le _pier_ en bois de -Port-Essington, cependant que, courbés sur leurs rames, mes amis gagnent -la haute mer. - -Je prends une décision: le premier bateau, cargo à vapeur ou à voile, -qui passera dans un sens ou dans l'autre, j'embarque. - -Dix-sept jours après, la _Princess-Sophia_, de la British Columbia Coast -Service, jette l'ancre de l'autre côté de Port-Essington, sur la rive -droite de la Skeena, à Prince-Rupert. - -La destinée me pousse au Nord. En route donc pour la terre du silence, -terre du mystère, terre de la neige et de l'or: n'est-ce pas la -_pay-dirt_, la terre qui paye? Qui paye quoi? La volonté? La résistance? -Qui paye comment? Avec l'or arraché aux roches dures? Avec la rigide -beauté des paysages ou l'émerveillement des aurores boréales? - -Avec de l'or ou avec de la mort. L'une ou l'autre, plus souvent l'une et -l'autre. L'or conquis ruisselant entre les doigts comme l'eau du -torrent. La mort paisible qui vous couche, sur le linceul des neiges -polaires. Le corps s'enfonce et fait un trou, la neige pèse, pèse, pèse. -Le gel la durcit. Les traîneaux y tracent leur piste. La vie va vite. Il -y a des morts dessous. Qui le sait? Et l'âme s'en va, falote et errante, -dans l'immense nuit sans étoiles, avec la chanson du Grand Nord qui la -berce, en faisant craquer les branches, tandis que, là-bas, brament les -cariboos affolés par le rire aigu des loups, dont le vent vient, -soudain, de rabattre l'odeur. - -Je pense à toutes ces choses sur le pont du _Princess-Sophia_, assis sur -mon bagage, les coudes sur les cuisses, les poings aux tempes. L'hélice -bat l'eau rythmiquement. Une brume grise enveloppe la côte cependant -toute proche. Le steamer suit le long labyrinthe des îles et la côte -déchiquetée. A droite, l'île du Prince-de-Galles, entourée de sapins, -sommeille et la nuit tombe à gauche sur Ketchikon dont les feux rouge et -vert trouent avec peine la brume. - -_Princess-Sophia._ La Princesse Sagesse! Est-ce sagesse? Est-ce folie de -suivre cette route? L'hélice bat comme un cœur, «flouk, flouk, flouk, -flouk». Est-ce oui? est-ce non? Une vie nouvelle s'ouvre devant moi et -le vers de Térence vient sur mes lèvres: «_Ce jour qui t'apporte une vie -nouvelle réclame, en toi, un homme nouveau._» - ---Vous avez tort de rester là, garçon, la brume est mauvaise. - -Je lève les yeux et rencontre le regard d'une femme, gainée dans un -vaste chandail gris. - -Elle est debout, solidement plantée sur ses jambes, les mains dans les -poches de son chandail, le col lui cache le cou, le menton et la bouche, -et le polo rabattu, barre le front à la hauteur des yeux. - ---Je suis Jessie Marlowe, et vous? - ---Moi, Freddy. - ---Freddy qui? - ---Freddy rien, Freddy tout court. - ---Ah! - -La femme prend un temps et ajoute: - ---Vous ne devriez pas rester immobile, c'est toujours mauvais dans ces -régions. Marchez plutôt avec moi. - -Et nous voilà, tous deux arpentant le «deck» du navire comme deux vieux -camarades. - ---Vous venez pour la première fois? - ---Oui, et vous? - ---Moi, je suis déjà une vieille Yukoner. J'ai fait cinq fois le passage. - ---Et vous allez? - ---A Dawson, rejoindre mon mari... - ---Ah! vous êtes mariée. - -Le ton sur lequel j'ai prononcé cette phrase fait rire Jessie d'un rire -qui sonne clair. - ---Oui, j'ai marié Harry Marlowe, le sergent de la police montée. - -La police montée canadienne! Le corps splendide qui n'aurait pas son -pareil si la Légion n'existait pas. On s'engage dans la police montée -comme dans la Légion, par coup de tête ou amour d'aventures. - -Les magnifiques bêtes humaines, aventureuses et folles, qui, de l'Hudson -à l'Alaska, à travers l'immensité silencieuse du Grand Nord représentent -la loi de Sa Majesté Britannique. - -Depuis j'en ai rencontré, groupés ou solitaires, plusieurs centaines au -hasard de mes pérégrinations polaires et j'ai toujours trouvé chez eux -les qualités qui font les hommes forts: la générosité, la droiture, la -bonté et le courage. - -Et cependant de la savoir, cette Jessie, à un autre, cet autre fût-il -sergent de la police montée, cela me crispe. - -Hé là, hé là! A quoi vais-je penser! Jessie Marlowe, il y a deux quarts -d'heure je ne soupçonnais même pas son existence... alors... - -Alors, maintenant, je la connais. Voilà. - -Le bateau tangue fortement, excellent prétexte pour saisir le bras de ma -camarade qui, du reste, ne se dérobe pas. - -Sous la laine, je sens la chair ferme et la dureté des muscles. C'est -une femme souple et solide, mon amie Jessie Marlowe. - -Mon étreinte se resserre. - ---Venez-vous à l'entrepont, il y a des figures étranges de _Chechaquos_. - -En argot du Yukon, _Chechaquos_ désigne tous les nouveaux venus au -travail de la mine, apprentis chercheurs d'or et chercheurs de fortune. - -Nous descendons; dans un fouillis invraisemblable gîtent, pêle-mêle, des -dynamos, des sacs, des barils, des caisses, des cordages, des poutrelles -de fer, un enchevêtrement de pics et de pioches, avec çà et là, dans une -encoignure, un être vivant qu'éclaire la lumière jaune d'une lampe à -huile que la houle balance. - -Vers le milieu, la place est plus nette. Assis sur des seaux renversés, -quelques hommes jouent aux cartes sur une table improvisée. - -La partie est silencieuse et déjà la fièvre du gain stigmatise les -visages. On la reconnaît à ce froncement de sourcils si spécial et au -léger tremblement des doigts qui tiennent les cartons maculés. - -Le vice humain s'étale sans forfanterie et sans honte. C'est brutal -comme une plaie. - -Je me retourne. Je ne sais pourquoi, il m'a semblé voir dans les yeux de -ma compagne comme une lueur fauve. Oh! rien qu'une lueur vite éteinte. -Les narines se sont contractées vivement, oh! un battement -imperceptible! - -J'ai dû me tromper, évidemment, puisque Jessie Marlowe dit d'un air -indifférent: - ---On ne respire pas, ici. Quelle tabagie! Venez-vous, cher. - - * - - * * - -Au matin, je monte sur le pont. Jessie est déjà là, accoudée au -bastingage. - -Elle a deviné ma présence et se retourne. Son visage est angoissé. - -Sans explication elle dit: - ---Oh! voyez, cher garçon. - -Je regarde. Dans une brume bleuâtre, le plus fantastique des paysages -apparaît. - -La côte est proche, nous louvoyons entre Etolin Island et Prince of -Wales; c'est un jaillissement formidable de roches, de longues chaînes -de trachytes, de gigantesques chaussées de basaltes. La grande loi -géologique s'affirme, laissant loin derrière nous les pauvres -imaginations poétiques des Hellènes et de leurs Titans qui mirent -«Pelion sur Ossa», jeux d'enfants à côté de la vision chaotique qui -s'offre à nous. - -Pour arrêter la mer envahissante, la Terre a fait un effort surnaturel, -elle a contracté sa chair, les roches éruptives se sont dressées, elles -sont là, sans transition, mettant à nu le granite primordial. - -Strates régulières, déchirures aiguës, arêtes vives, le mont se dresse à -pic à des centaines et des centaines de pieds, tout pareil au jour où il -jaillit, du soulèvement primitif, venant du tréfonds des entrailles -terrestres pour dire à l'Océan: «Arrête, tu n'iras pas plus loin.» - -La main de Jessie Marlowe a saisi ma main. Tout à coup, le soleil -déchire le voile de brume qu'il effiloche et jette au loin. Ses rayons -dorent la muraille ocre et terre de sienne; c'est une harmonie -magistrale et je sens les ongles de Jessie qui se plantent dans ma -paume. Elle est secouée d'un frisson. Mais elle se reprend aussitôt, -murmure l'inévitable _I'm very sorry_ et, pour me punir d'avoir vu son -frémissement en face de la majesté impérissable de la nature, elle me -quitte brusquement. - - * - - * * - -Un sifflement. Un cri horrible. Un tumulte de pas précipités. A nouveau, -des cris... Je sors de ma cabine pour aller aux nouvelles. Un groupe -remonte de la chambre des machines. Les gémissements finissent en une -plainte rauque et continue. Je m'informe. Un retour de vapeur a brûlé, -atrocement, un soutier. La vision est infernale. Les yeux vidés laissent -voir deux trous sanglants. La bouche se tord, noire et rouge. Le corps -entier n'est qu'une plaie à laquelle des lambeaux de vêtements adhèrent -encore. - -Les passagers s'empressent, inutiles. Le capitaine interroge: - ---Y a-t-il un médecin parmi vous? - -Les émigrants se regardent l'un l'autre, personne ne répond. - -Le capitaine insiste: - ---Vous n'allez pas le laisser mourir comme ça... - -Alors, je songe que j'ai, il y a bien des années déjà, préparé l'examen -de l'Ecole de médecine navale de Bordeaux. - -Le cercle s'est ouvert devant moi. Je me penche sur le blessé. Il ne -faut pas être grand clerc pour se rendre compte que l'homme est perdu. -Il faut abréger cependant ses souffrances. - -Le plus urgent est de débarrasser les plaies du linge qui plaque. - -Je demande: - ---Des ciseaux, un couteau... - -Un geste brusque, une voix qui répond: - ---Voilà. - -C'est Jessie Marlowe qui, d'une gaine de cuir qu'elle porte sous son -chandail, me tend un minuscule poignard, fait d'une seule pièce d'acier. - -Elle m'offre, en même temps, son aide et avant que je l'aie agréée, elle -s'accroupit près de moi et d'un coup net, elle tranche l'étoffe. - -Le spectacle est monstrueux: la chair est grillée, tuméfiée, des -boursouflures se forment qui éclatent avec de minces jets de sang. Les -veines et les artères sont à nu, elles crèvent aussi, une à une. C'est -un enchevêtrement de lacets rouges et bleus où le sang qui se coagule -fait, çà et là, une tache grenat sombre. - -Nos mains se sont rencontrées. La mienne tremble un peu. Celle de Jessie -est souple et froide. Je regarde la jeune femme et je revois dans ses -yeux la courte flamme de la veille. - -Cette chair qui souffre un châtiment de damné cause de la joie aux yeux -de cette femme. J'en jurerais. - -Je donne un ordre bref. Avec d'infinies précautions, on soulève le corps -douloureux, on l'emporte, cependant que Jessie Marlowe murmure à -mi-voix, comme pour elle-même: - ---Quelle splendide chose que ces vives couleurs! - - * - - * * - -Le soir tombe. Le steamer glisse, silencieux, sur les eaux étroites du -détroit de Wrangell. Çà et là, un chapelet de bouées s'égrène, indiquant -au navire les récifs qui brusquement jaillissaient du fond des abîmes à -fleur d'eau. Parfois, on voit les roches, comme des bêtes sournoises -tapies. Elles essayent de happer la proie facile, mais nous passons et -l'écume du sillage les recouvre. - -Des sapins, poussés là, Dieu sait comment! se penchent vers nous jusqu'à -nous toucher. Un soleil oblique éclaire les hautes falaises noires et -derrière nous, nous laissons un gouffre d'ombre. - -Tout à coup, la muraille de basalte s'échancre et un glacier immense, -tombant à pic dans la mer, apparaît. Sur sa blancheur vierge, le vent -balaye les neiges récentes et le soleil fait miroiter des lumières -violettes, oranges et bleues. - -Un oiseau passe dont les ailes roses battent longuement dans un rayon. - -Venant du cœur du navire, on entend le râle continu de l'agonisant qui -quitte la vie, peu à peu. - - * - - * * - -Nous quittons Juneau au matin. Nous avons fait escale pendant la nuit. - -Nous franchissons le chenal Gastineau. La capitale de l'Alaska s'enfonce -dans la brume, où le Capitole, adossé à la montagne, fait une tache -laiteuse. - -Une voix prononce près de moi: - ---Vous n'êtes pas descendu à terre, docteur? - -C'est le capitaine qui me salue de cette appellation. Je suis monté en -grade depuis hier. - ---Non, capitaine. - ---Vous avez ma foi raison. Pour retrouver des usines, des autos et des -cinémas, ce n'est pas la peine de venir jusqu'ici: autant vaut rester à -Seattle ou à Vancouver. - -Le capitaine tire deux ou trois bouffées de sa courte pipe de terre, -reste un instant accoudé près de moi, puis il s'en va de cette démarche -spéciale, à la fois lourde et souple, des marins. - -A trois pas, il se retourne et dit: - ---A propos, savez-vous, l'homme est mort cette nuit. - -Il lance un jet de salive jaunâtre par-dessus bord, puis il ajoute: - ---Jessie Marlowe est descendue à Juneau. - ---A Juneau, mais ne devait-elle pas débarquer à Skagway pour aller à -Dawson? - ---_Yes, doctor_, mais elle a changé d'avis. - -Et il s'en va roulant des épaules en grommelant: - ---C'est une femme! - -Une main invisible étreint ma gorge. L'homme est mort. Jessie Marlowe -est partie... Une tristesse monte en moi, envahissante, sans que je -puisse exactement me rendre compte si la cause première est la mort de -l'homme ou le départ de la femme. - - * - - * * - -Le thermomètre est descendu de 20 degrés en quelques heures, l'hiver est -venu tout d'un coup. - -Le fleuve, qui roulait hier encore ses flots noirs, portant la vie à la -«terre qui paye», est aujourd'hui figé, morne, silencieux. Pour huit -mois, le Yukon est prisonnier des glaces, le monstre tumultueux est -enchaîné. - -Sournois, il a bloqué les chalands, un grand steamer à palettes s'est -aussi laissé surprendre. - -Pour huit mois, Dawson est sous la neige. - -La grande ombre polaire descend. La nuit a mangé le jour. - -En attendant que le jour prenne sa revanche et dévore à son tour la -nuit, il faut faire provision de sagesse et de philosophie. - -Le paysage m'intéresse par sa nouveauté. Je suis, hors la cité, sur une -hauteur, dans une cabane faite de rondins de sapins assemblés, qui tient -beaucoup plus du perchoir que de l'habitation humaine. La ville et le -fleuve déroulent à mes pieds une symphonie blanche, où, par endroits, -les sapins mettent une tache vert sombre. - -En face, derniers contreforts des Rokies, la montagne se dresse -barbouillée d'ocre et plaquée, çà et là, de blanc légèrement bleuté. - -J'ai le temps de contempler ces choses et j'emploie ma première journée -d'hivernage aux soins ménagers. J'ai visité mes bottes, remis un talon, -cloué une semelle. Je couds une peau de renard au col de ma veste de -cuir lorsque ma porte s'ouvre et Lynn, mon ami Lynn, entre chez moi. - -Lynn est un indien koyukuk, à la face camuse qui, malgré ses rapports -avec les civilisés, a conservé l'habitude ancestrale de se peinturlurer -les joues. - -Il porte un vaste plaid à carreaux, qui a dû appartenir jadis à quelque -miss errante, une lanière en cuir de bison lui ceinture la taille. Ses -mocassins, en peau de phoque bordés de wolverine, laissent traîner leurs -attaches. Ses mains et ses bras sont emprisonnés dans des moufles de -cuir fourrées, serrées à la hauteur du coude. On dirait mains et bras de -marionnettes. - -Il serait très couleur locale, mon ami Lynn, n'était l'affreux chapeau -melon qu'il arbore fièrement en guise de couvre-chef. Ce chapeau melon -est pour Lynn le signe suprême de la civilisation. - -Il est une autre concession que l'Indien fait à notre monde. Il a pris -l'affreuse habitude de mâcher de la gomme. - -Ayant mastiqué plus fortement et logé sa boule comme une chique dans sa -joue gauche, Lynn me salue à la manière koyukuk, s'informe de ma santé -et m'annonce qu'on vient de ramasser en plein Dawson, près du pont de la -Klondike river, à l'endroit même où se termine Front-street, le cadavre -d'un homme. - -Avec ce saut brusque du thermomètre, la chose n'est point étonnante. -Quelque ivrogne qui aura quitté tard le Bank, l'Exchange ou le Green -Tree et que la congestion aura fauché. - -Lynn secoue la tête en écoutant ma supposition. Il rumine sa gomme, puis -il ajoute dans son anglais un peu rauque: - ---Non, non, l'homme est un sergent de la police montée canadienne. Le -froid ne l'a pas tué, mais bien la blessure qu'il porte à son cou... - -Et Lynn conclut: - ---Ça fait un joli tumulte dans la cité. - -Puis, m'ayant emprunté deux poignées de thé, l'Indien sort, traînant -dans la neige ses mocassins dont les cordons pendent. - - * - - * * - -Un sergent de la police montée. Fichtre, c'est une belle pièce au -tableau. Cela nous change des querelles dont les mineurs font -habituellement les frais. - -Malgré que la ville ait oublié, comme un cauchemar, les légendaires -batailles d'antan, alors qu'au petit jour, on ramassait quelques -_gimblers_, plus ou moins troués, il arrive, parfois encore, que des -mauvais garçons vident leurs différends à coups de browning. Mais un -sergent de la police montée! J'émets un sifflement qui fait dresser les -oreilles à mon chien. - ---Si nous allions aux nouvelles, Tempest, mon ami, qu'en dis-tu? Un -sergent de la police montée proprement meurtri, ça ne se voit pas tous -les jours, et puis cela chassera un peu la monotonie de cette journée -qui s'obstine à ne point finir. De plus, ce sera une occasion unique de -montrer notre nouveau col de fourrure. - -J'assure ma toque de loutre et revêts la veste au fameux col. Tempest -jappe de joie et nous voilà courant dans la neige comme deux jeunes -fous. Une pente s'offre, nous la dévalons en roulant. - ---Allons, paix, soyons sérieux. - -J'époussète la neige d'un revers de main et, Tempest sur mes talons, je -pénètre dans la ville. - -Devant les _barracks_, c'est ainsi qu'on appelle la caserne de la police -montée à Dawson, il y a une foule qui discute avec force gestes, -émettant des appréciations diverses. En connaisseurs, les Yukoners -apprécient le «beau coup» qui envoya le sergent dans l'autre monde. - -Un camarade m'offre d'entrer avec lui: il connaît un garçon qui pourra -nous renseigner. - -Sans trop de difficultés, nous pénétrons dans la cour des _barracks_ où -des prisonniers revêtus du traditionnel costume jaune et noir creusent -des chemins dans la neige dure. - -Le garçon que nous cherchons, nous le trouvons dans sa chambre en train -d'apprêter un jeu de raquettes. En effet, dix hommes vont battre la -campagne pour essayer de s'emparer de l'assassin, tandis que l'enquête -se poursuit dans la ville. - -Des détails? Il n'en sait pas plus long que nous. Le sergent a été -trouvé ce matin, gelé à bloc à l'endroit même que Lynn avait dit. - -Ayant mis les raquettes sous son bras, le policier nous propose d'aller -voir la victime. - -Dans une salle basse, sur un lit de camp, le sergent est étendu. -Quelques camarades veillent le corps en fumant des cigarettes. - -La tête de la victime est légèrement inclinée sur la gauche et, sous -l'oreille, on aperçoit la blessure, une blessure triangulaire, nette, -qui n'a pas un centimètre de longueur et d'où pourtant la vie s'est -échappée. C'est, en effet, un «beau coup». - ---C'est le seul indice que nous ayons, explique un autre sergent, mais -c'est suffisant pour retrouver l'homme. - ---Pauvre Harry Marlowe! prononce le garçon qui nous conduit. - -Harry Marlowe! Harry Marlowe! Je connais ce nom. Où donc l'ai-je entendu -déjà? - -Ah! oui, je me souviens, la _Princess-Sophia_. Jessie Marlowe, il y a -quatre mois déjà. Les soucis de mon installation m'ont fait oublier -cette rencontre. - -J'entends avec netteté la voix qui me dit: - ---J'ai marié Harry Marlowe, le sergent de la police montée canadienne. - -Jessie Marlowe, dont le souvenir m'occupa quelques heures et que je n'ai -point revue... - -Et répétant la phrase que je viens d'entendre, je dis, à mon tour, mais -avec une variante: «Pauvre Jessie Marlowe.» - - * - - * * - -En entrant, je n'ai vu que le corps étalé... et les camarades qui -veillent. - -Mon regard se porte maintenant vers le fond de la salle et j'aperçois -alors une femme, le dos appuyé contre la cloison de planche; ses bras -sont croisés sur sa poitrine, elle a une attitude hostile et farouche. - ---Jessie Marlowe, me souffle mon compagnon. - -Je l'ai, par Dieu, bien reconnue. On n'oublie pas Jessie Marlowe quand -on l'a vue une fois. - -Ses yeux sont fixes, sa mâchoire contractée... Son malheur immense -l'accable, Niobé défiant le destin n'a pas dû être plus belle... - -Pauvre Jessie Marlowe! Je la plains sincèrement, je voudrais pouvoir -aller vers elle et lui dire non pas de banales paroles de condoléance, -mais des mots affectueux et doux, ou plutôt ne rien lui dire, lui -prendre simplement la main et pleurer, pleurer longuement avec elle. - -Je n'ose pas. Ces gens qui nous entourent me gênent. D'ailleurs, -l'aspect de Jessie n'a rien d'engageant. Dans son coin, elle est tapie -comme une bête sauvage, insensible à tout ce qui n'est pas sa douleur. - -A quoi songe-t-elle? Quel paysage évoque-t-elle? Quel souvenir? Le -bonheur perdu? Le foyer détruit? Autrefois ou demain? - -Autrefois? Les randonnées à cheval avec l'espace pour horizon, la -solitude, la tendre solitude à deux pendant les longues nuits polaires? -Les dangers évités ensemble? La première étreinte des mains? - -Demain? L'insécurité, le problème de la vie quotidienne, le retour à la -maison où tout vous dit l'absence de l'être aimé, sa place, son verre, -son couteau, sa carabine pendue au mur, désormais inutile? - -Que voit-elle dans son rêve intérieur? Ses yeux regardent-ils sans voir -ou fixent-ils un point lointain dans son rêve éperdu? - -Pourquoi l'idée absurde me vient-elle que ses prunelles agrandies, d'une -fixité hypnotique, voient uniquement dans la chambre la petite blessure -triangulaire qui est au cou de celui qui fut son mari? - - * - - * * - ---Tempest, mon vieux frère, qu'avez-vous à tourner en rond comme un -chien de riche dans un jardin public? Tenez-vous tranquille, que diable! -Employez mieux votre halte, reposez-vous. - -Mes conseils de sagesse--comme tous les conseils de sagesse--sont -inutiles. - -Tempest va, vient, il court vers ses camarades qui font craquer sous -leurs mâchoires robustes les morceaux de phoque gelés que je leur ai -jetés. Chose singulière, Tempest, mon _leader_, mon chien de tête, -n'essaye pas de ravir leur proie... Il tourne, inquiet, lève le mufle -comme pour prendre le vent, remue, tour à tour, l'oreille droite et -l'oreille gauche, les pointe toutes deux attentives, puis il revient -vers moi, s'assied sur son arrière-train et la gueule ouverte gémit. - -Je torche d'un bout de pain mon assiette d'aluminium. - ---Tenez, dis-je, la main tendue. - -Tempest détourne la tête. Il refuse mon présent et gémit à nouveau. -Soudain, il s'élance, va vers ses copains qui achèvent de manger et leur -mord les jarrets. - -Peureuses, les bêtes se dispersent. Il les rappelle de la voix, un -aboiement clair comme un commandement. Les chiens obéissants -s'assemblent. - -Il se place à leur tête et voilà mon bataillon qui se met en marche. Un -aboi bref, la troupe s'arrête devant le traîneau chargé que j'ai laissé, -voici une heure, à l'abri d'un boqueteau de sapins, de pauvres sapins -rabougris perdus dans la solitude polaire. - -Tempest laisse les chiens soumis et s'approche de moi. Cette fois, il -n'aboie pas. Il me regarde. Je lis dans ses yeux comme dans un livre et -ses yeux me disent: - ---Eh bien, qu'attends-tu? Tu ne vois donc pas que nous sommes prêts? -Allons, en route, dépêche-toi. - ---Tempest, _old fellow_, vous êtes maboule. Nous venons d'arriver et -vous voulez repartir. Le traîneau est lourdement chargé, l'étape a été -rude, vos frères sont fatigués. Tous n'ont pas vos jarrets d'acier. -Depuis huit jours que nous sommes en route, j'ai moi-même les reins en -capilotade, il fait doux ici, le vent ne souffle pas. Patientez, -patientez. «Il y a un temps qui trempe et l'autre qui détrempe», dit-on -en languedocien, mais vous n'entendez pas la langue de mes pères, donc -fichez-moi la paix. - -Ce discours, accompagné d'une tape peu rude, ne satisfait pas mon ami. -Il est sensible cependant à ce qu'il croit une caresse. Il s'approche et -avec son crâne qu'il a dur et bossué, il me donne des coups à la façon -des béliers... - ---Il faut vous obéir, soit, mais vraiment vous êtes insupportable. - -D'un coup sec, je ferme mon couteau qui claque. Il a compris le signal. -Il est fier de s'être fait entendre. Il bondit et jappe, joyeux, la -queue en coquille d'escargot... En maugréant contre ma faiblesse, je -range mon assiette après l'avoir lavée d'une poignée de neige. Je boucle -mon sac. - ---En route, puisque vous le voulez. Vous êtes le maître de ma vie, allez -devant, je vous suis... - -Pendant que j'attelle ses compagnons, Tempest reste à mes côtés, -surveillant tous mes gestes; la dernière courroie serrée, il va de -lui-même se placer en tête. A peine son harnais est-il assuré, qu'il -lance l'appel du départ et file un train d'enfer. - -J'ai juste le temps de sauter sur le _taku_ où je tombe debout, les -rênes en main. - -Il a le diable dans le corps, il tire de tous ses muscles, excitant les -autres chiens de la voix; ceux-ci, gagnés par cette belle ardeur, -donnent toute leur force; si l'un d'eux paresse ou se ralentit, le chien -d'à côté lui mord les jambes. - -La vitesse les grise... jamais mon _team_ n'a donné un tel effort. -Vainement, j'essaye de modérer son ardeur, allez donc vous faire écouter -de ces labradors et de ces huskies conduits comme des enragés par un fou -comme Tempest. - -Je laisse aller, les guides molles. Les chiens, ne se sentant plus -soutenus, redoublent d'ardeur. Nous prenons des virages fantastiques, -mon équipe est attelée à la façon indienne; automatiquement, l'éventail -se referme. Nous frôlons des gouffres sombres, nous rasons des sapins -dont les branches me giflent au passage. - ---Holà, démons, arrêtez-vous. - -Le _team_ n'obéit plus à ma voix. Les chiens suivent, la langue en -loque, les flancs en soufflet, Tempest qui tire, tire, tire... - -J'ai la sensation nette qu'au premier tournant, nous allons nous briser. -Il n'en est rien. Le virage est pris avec une courbe savante, nous -dévalons. Enfin, nous voilà dans la plaine... - -Alors, seulement, Tempest s'arrête, les jarrets raidis, comme pour -soutenir seul toute la charge. Heureusement, les autres chiens ont aussi -freiné. Je tombe moi-même sur les genoux; n'importe, ils ont reçu un -fameux choc. Le traîneau patine. Trois chiens s'affaissent dans la neige -en hurlant... Je me précipite. Un examen sommaire. Rien de cassé. Je -saute sur le siège. - ---Allons, mes petits frères, en route. - -Personne ne bouge. Je descends et les excite de la voix: - ---_Mush on, mush on, boys..._ - -Rien n'y fait. Pour me narguer, Tempest se couche sur le flanc. Je -prends le fouet. Le fouet claque, je tire sur les courroies. Les chiens -n'ont pas fait un pouce en avant... - ---Vous n'allez pas me planter là, je suppose. - -Alors, Tempest se dresse et, de ses pattes de devant, il fouille le sol -et lance la neige à gauche et à droite. - ---Tu veux te reposer? Je sais, vous m'avez conduit d'un train peu -ordinaire, mais le but n'est pas ici... - -Pour toute réponse, Tempest gratte, gratte, gratte furieusement. - -Découragé, je dételle le _team_. Aussitôt libres, les chiens font leur -trou comme pour se coucher. - -La neige est bientôt déblayée, l'ouverture assez large, les bêtes se -tapissent. - -Tempest a fait son trou plus vite que les autres, mais il est aussitôt -ressorti. - -Ses bons grands yeux me regardent et me disent: - ---Comment, tu ne te couches pas aussi?... Vite, vite, fais comme nous... - -Il va vers son gîte, revient vers moi, et ne me quitte plus du regard. - -Alors, pour faire comme lui, dans cette immensité où rien ne paraît, où -rien ne vit, ayant rangé mon traîneau et sorti mes outils, je commence à -construire un abri pour la nuit. - -Hâtif, je façonne une hutte de neige, un _igloo_ à la façon des -Esquimaux. Un peu d'eau jetée sur les blocs les unit plus solidement que -le meilleur mortier. - -Au bas, j'ai ménagé une porte étroite sous laquelle on passe en rampant. -On pénètre ainsi dans une chambre circulaire de quinze pieds de -diamètre... Je jette sur le sol battu, deux peaux de phoques et une -couverture. Je ménage une place pour ma cantine... une étagère -s'improvise bientôt pour mes objets usuels. - -La clef de voûte est un bloc de glace équarri. J'y suspends ma lampe, -une lampe primitive où brûle un lumignon qui flotte dans l'huile de -phoque... - -L'odeur m'écœure toujours un peu. Mes nerfs de civilisé sont encore -sensibles... - -Je sors... Mes chiens ont disparu sous la neige. Seul Tempest m'attend -sur le seuil. Son œil pétille de satisfaction. Il remue sa queue avec -contentement, je lui tapote les flancs. Il disparaît heureux dans son -trou de neige... - -Et comme je reviens un peu étonné vers mon _igloo_ en levant la tête, -j'aperçois devant moi, par-dessus le mont que nous avons descendu à une -allure si vertigineuse, j'aperçois un tourbillon qui vient à la vitesse -d'un cheval au galop. - ---Ho! ho! nous allons avoir une sacrée tempête... - -Et je comprends, tout à coup, la hâte de mes chiens et l'esprit de -Tempest qui a prévu l'ouragan. Il a senti que si nous étions surpris par -lui dans la montagne, c'était la mort. - -La bête, avec son intelligence sûre, a eu conscience de cette chose... - -Elle m'a sauvé la vie tout simplement... J'éprouve mon _igloo_ du poing. -Il est dur comme du granite. - -La tempête peut arriver maintenant. Je la brave. Et tout en émettant des -pensées philosophiques sur les bêtes en général et Tempest en -particulier, à quatre pattes je me glisse dans mon abri, cependant que -la hurlée de l'ouragan monte et passe, avec bruit de galopade -fantastique... - -Pour une sacrée tempête, c'est une sacrée tempête! La neige tombe, -épaisse et rude, que les vents emportent en tourbillons. Il ne doit pas -faire bon à cette heure sur le _trail_ de la montagne. - -Je savoure, en égoïste, la joie d'être à l'abri... Je paresse, allongé -sur mes peaux, les mains sous ma nuque, les jambes tendues vers le feu -sur lequel la bouilloire de cuivre chante. - -Un instant, mes mocassins qui fument m'intéressent, puis c'est la flamme -courte de ma lampe, toute pareille à un œil jauni, qui retient ma -pensée. Je me sens fort, je me sens sain, je suis heureux... - -La rafale n'ayant plus rien qui lui résiste passe, frénétique, courant -droit sur la plaine comme une bête enragée. - -L'âme du café s'éveille, elle monte lente, comme un parfum, et bientôt -elle emplit ma chambre. Mes narines battent, mes paupières se ferment à -demi; au travers de mes cils j'aperçois encore un tout petit point -lumineux qui troue ma nuit. Le rideau tombe doucement et je glisse au -royaume des songes. - -Et mon âme légère évolue, elle a quitté son enveloppe de chair, elle -tourne en rond dans la chambre, puis elle danse devant la courte flamme. -C'est le vol autour des lumières et bientôt la flamme l'attirant, elle -s'identifie avec elle... L'âme du feu, pureté première, a pris l'âme de -l'homme dépouillé des bassesses charnelles. - -La flamme est descendue de la lampe primitive. Elle vagabonde à son -tour, de-ci de-là, là-bas, plus loin, ailleurs, ici... Je veux la -saisir, mais un poids m'oppresse qui m'accable et me cloue. - -L'étincelle de mes yeux est morte... je suis aveugle et pourtant je vois -dans ma nuit intérieure, je vois l'étoile qui conduisit les croyants en -marche vers l'adoration des Saintes Images. - -Un saut léger, elle a disparu. La nuit. La grande nuit froide et bleue -de décembre... Non, la revoilà. Elle anime à nouveau le cœur familier de -la lampe. Une lampe! non, une veilleuse dans le temple... Elle est -enclose dans la richesse des métaux, parmi l'or pur et les gemmes -précieuses. C'est le cœur farouche de l'Islam qui brûle dans le -sanctuaire de Moulay Idriss; mais oui, Moulay Idriss, je suis à Fès, -voici le souk et la rue Chemmaïne où se tiennent les marchands de -dattes, de figues, de cierges et de gâteaux, des marchands, graves et -paisibles, qui, accroupis, attendent le client en égrenant d'un geste -uniforme leurs chapelets aux grains oblongs. - -Mais non, c'est la lampe de Julien... de Julien qui veille, dans son -palais de Lutèce, cherchant où est la Vérité. - -Le monogramme du Galiléen flambe sur le labarum portant en auréole la -prophétie faite à Constantin: «Par ce signe, tu vaincras.» Mais là-bas, -par delà les collines monte l'éternel Dieu de lumière, Mithra, père du -Monde. - -Hélios ou Christ? Qui? Les légions inquiètes attendent. - -La nuit encore. Des couloirs sombres où l'on s'enfonce en rampant avec -la sensation affreuse que le couloir va en s'amincissant et que le -plafond descend, descend. Mais voici que la lueur reparaît, agrafée aux -chapeaux des mineurs... Des hommes peinent un labeur immense pour -arracher à la terre la pierre noire qui porte en elle le principe du -Feu. Mais non, je suis fou, du charbon, ça? Non. De l'or. Les murs -s'élèvent à une hauteur vertigineuse, la petite flamme se transforme en -un brasier effrayant; la voûte, les parois, le sol, tout est en or. Le -métal jaune illumine la nuit de son rayonnement, c'est un soleil de feu -d'artifice qui gire en lançant aux murs des gerbes d'étincelles; et moi, -aussi, je suis en or, l'or coule, il ruisselle, il pénètre ma chair -comme une pluie, il circule dans mes veines et le sang chassé remonte à -mon cœur... je vais mourir, le poids m'écrase... - - * - - * * - ---Satanée bête! Que faites-vous là? - -Je me dresse et reconnais Tempest. - ---Tempest, mon ami, vous êtes un âne... oui, un âne... - -A-t-on jamais vu de semblables manières, un sacré individu qui entre -sans crier gare et qui pèse de tout son poids, les pattes sur ma -poitrine. Vous croyez qu'il a du remords? Vous ne connaissez pas -l'animal. Il est heureux avec insolence et sa mimique exprime la joie de -m'avoir éveillé. - ---Hein! Quoi? Vous n'y pensez pas, _old chap_, sortir par un temps -pareil. Allez au diable si vous voulez, mais allez-y seul si telle est -votre fantaisie. - -Je dis cela pour le principe, car je me connais et je sais que j'en -passerai finalement par où voudra Tempest. Tempest veut que je sorte -dans l'ouragan et dans le froid. Ecoutons-le. Il est chien de bon -conseil. Conseils de chien doivent toujours être suivis, ce ne sont pas -conseils d'hommes. - -Je m'équipe et sors. La tempête paraît calmée. Tempest file le museau -dans la neige; à cent pas, il s'arrête et lance un aboiement de -détresse. J'accours et j'aperçois une forme que la neige qui tombe -couvre, peu à peu, de son drap glacé. - ---Holà, _fellow_, vous choisissez bien mal votre couchette, vous n'en -reviendrez pas, savez-vous... - -Je secoue le corps avec violence. C'est une loque inerte. Le vent, un -instant apaisé, siffle à nouveau aigre et aigu. Des milliers d'aiguilles -piquent ma peau. Il faut prendre une décision. - -Houp là! Je charge le camarade sur les épaules. Quelque _chechaquo_ -évidemment. Il faut être novice pour continuer sa route dans la montagne -par un temps pareil. - -Tempest suit, le mufle sur mes talons. Je glisse mon fardeau, par -l'ouverture de l'igloo, dans ma chambre où j'entre à mon tour. - -Sans façon, Tempest fait la même chose. Le spectacle l'intéresse -évidemment. - -L'inconnu est tombé la face contre terre. Je le retourne afin de lui -donner des soins et je constate que ce diable d'imprudent est une -diablesse de femme, et que cette femme est Jessie Marlowe. - - * - - * * - -Quelques gorgées de whisky et surtout la bonne flambée que j'ai faite -ranime Jessie qui, en bonne Yukoner, ne s'étonne pas de me trouver à son -chevet. On vit de telles histoires dans ce pays!... - ---C'est vous, Freddy? - ---C'est moi. - -Elle me tend la main d'un geste spontané. - ---Merci. - -C'est tout. - -Je sais ce que l'on doit en pareille circonstance. Je mâche un -grognement, qui signifie: «Ça importe peu, pas la peine, vous auriez -fait de même...» - -Ici, on n'interroge jamais un hôte. On l'accueille, d'où qu'il vienne, -où qu'il aille. - -Jessie n'est pas trop mal en point. Pourquoi insister? Du reste, je vous -dis, ça n'est point la coutume. - ---Vous avez du thé dans la boîte, du café dans le pot, du whisky dans la -bouteille, des cigarettes dans ma cantine, voici une peau de phoque, une -couverture, couchez-vous et dormez. Bonsoir. - ---Bonsoir, Freddy. - ---Bonsoir. - -Après un silence, j'ajoute: - ---Il fait tout de même meilleur ici que là-bas. - -Jessie est accroupie devant le feu, son regard dur fixe la flamme. - -Un autre temps. - ---Vous dormez, Freddy? - ---Pas sommeil. - ---Vous n'êtes pas bavard... - ---Possible. - ---Vous m'en voulez? - ---Peuh! - -Le vent balaye la plaine, chassant devant lui la neige par paquets. La -hurlée recommence. Jessie Marlowe frissonne. Ses épaules sont secouées -par mouvements saccadés. Elle s'approche. Je veux me lever. - ---Non, restez, vous êtes confortable; restez, je vous en prie. - -Elle s'assied tout près de moi, me prend la main et, dans un souffle, -elle me jette ces deux syllabes: - ---J'ai peur... - -«Oui, j'ai peur, ami, protégez-moi... Je viens de vivre des heures -d'épouvante. Surpris par la tempête, mon «team» est tombé dans un ravin; -c'est miracle que je sois sauve, un faux mouvement qui m'a jetée sur la -piste, tandis que mes bêtes hurlantes se fracassaient sur la pointe des -rocs. - -Le frisson la reprend... ses yeux semblent revivre l'horreur passée. - -Elle poursuit, sur le même ton bas, comme pour une confession: - ---Ce n'est pas la tempête qui me fait peur... ce sont les hommes... La -police montée me traque. Oui, moi, Jessie... on m'accuse du meurtre de -Marlowe... - - * - - * * - ---Voilà trois semaines que cela dure. C'est un supplice abominable. -J'erre de camp en camp. A peine installée, il me faut repartir. La -moitié de mes chiens a crevé à la peine, l'autre est vous savez où. Je -n'ai plus rien, ni bêtes, ni traîneau, ni vêtement, ni provision. Rien, -rien, rien, ni un briquet, ni une once d'or. - -«Vous auriez bien dû me laisser dans la neige. C'est un sommeil d'où -l'on ne revient pas. - -«Ils sont sur ma piste depuis hier soir. J'ai coupé à travers la -montagne pour gagner du terrain. C'était fou? Oui, je le sais, je serais -passée à travers la banquise. Je ne veux pas que l'on me pende. J'ai -peur de la mort, j'ai peur, j'ai peur. - -La femme se suspend à mon cou, les yeux révulsés, tous les muscles de la -face tellement crispés qu'on dirait qu'elle porte un masque... - -Puis, elle se fait tendrement câline: - ---Gardez-moi, gardez-moi près de vous, ne me chassez pas... Je vous -jure, dear, que je n'ai point meurtri Marlowe... Ce n'est pas moi, ce -n'est pas moi. - -«On m'accuse. - -«La jalousie et la bêtise, ces deux sœurs jumelles des hommes, sont -après moi, comme une troupe affamée. Je suis une pauvre femme qui -implore... Je suis partie, affolée, je n'aurais pas dû. Là est ma faute; -ne me livrez pas... Vous me connaissez, vous qui m'avez vue si peu. - -Voilà les mots qu'il ne fallait pas dire. - -Pourquoi Jessie a-t-elle prononcé ces paroles?... Jessie, chercheuse de -périls et guetteuse d'inconnu... Oui, oui, je me souviens... vos yeux -allumés dans l'ivresse du mal... vos narines reniflant la douleur, vos -nerfs tendus vers les impossibles désirs... - -Mais tuer un homme, son homme à elle, cela n'est pas possible, et je -prends dans ma main, la main fragile de la jeune femme. Main aux doigts -effilés, à l'attache fragile... Non, cette main vivante dans ma main -vivante n'a pu donner la mort... - -J'essaye de vagues consolations: - ---Ils auront perdu votre trace... - -«Comment voulez-vous qu'ils nous retrouvent à présent. L'ouragan a -balayé le _trail_, bien malin qui pourrait lire sur la neige. Le sillage -du traîneau, la griffe des chiens, vos pas, les miens, tout cela est -effacé à jamais, admettant toutefois qu'ils essayent. La montagne est -peu sûre cette nuit et le démon lui-même ne passerait pas... - -Tempest s'agite, va vers la porte basse, renifle et aboie... - -Jessie s'affole et crie: - ---Les démons ont passé... les voilà... Il n'y a pas de doute, ce sont -eux... - -Dans le fracas de la tempête, on entend les coups de gueules de la meute -harassée et les cris des meneurs qui les excitent... - ---Ehahayaha! Ehoyohooo... - -Tempest va s'élancer... Jessie se précipite et tombe devant le chien au -moment même où il arrive à la porte. Nous formons, à genoux, un groupe -étrange. Le chien nous regarde de ses yeux étonnés... - -S'il aboie, nous sommes perdus... - -Je prends la tête entre mes bras et je lui dis tout près de l'oreille: - ---Tempest, _hijo mio_, taisez-vous, ne soyez pas méchant, ayez pitié de -cette chose lamentable qui est là auprès de vous. Vous n'êtes pas un -homme, vous, mais un bon chien... vous avez un cœur simple et fidèle... -vous ignorez les combinaisons redoutables et les raisons qui nous font -agir, le mensonge, la cupidité, la jalousie, les pensées qui hantent la -cervelle pendant des jours et des nuits... Ils vont passer... -entendez-les... Ils cherchent une proie. - -«Voyez comme nous sommes peu de chose. Un aboi et ce corps est perdu, ce -qui est peu, mais que fera-t-on de cette âme? - -«Mon chien, mon bon, mon excellent Tempest, mon frère, mon ami, -tais-toi, tais-toi, tais-toi, ne sois pas le pourvoyeur de la justice -des hommes... - ---Ehahayaha! Ehoyohohoo... oua... oua... oua... - -Les appels et les cris passent, se perdent, se fondent et se confondent -dans le rauque aboiement de la tempête... - -De grosses larmes de sueur tombent de mon front sur mes joues; alors, -Tempest tourne vers moi son regard de bête, puis avec un gémissement -plaintif, il essuie ma figure à petits coups de langue... - - * - - * * - -Nous sommes depuis huit jours bloqués par la tempête, vivant côte à -côte, dans une fraternité inconnue dans tout autre partie du monde. - -Jessie, le danger passé, a retrouvé son activité féminine. Elle va, -alerte, dans l'étroite chambre, me débarrassant des soucis domestiques. -Elle est la clarté de ma vie, sa présence se devine à mille détails -ménagers... Ma veste de cuir a tous ses boutons, mes fourrures ne -pendent plus comme des loques, ma toque de loutre possède une coiffe... - -Ce matin, elle est sortie le rifle sur l'épaule, avec Tempest qui l'a -prise en amitié. Vers le milieu du jour, mon chien revient seul au -logis. Craignant un accident, je le suis. A deux milles, je trouve -Jessie, qui m'attend fumant une cigarette, confortablement installée -entre les bois immenses d'un cariboo qu'elle a abattu. - ---Je ne pouvais traîner cette grosse bête, alors j'ai envoyé le chien. - -«Nous allons faire une belle réserve de viande fraîche. - -Jessie est heureuse, elle rit d'un rire éclatant qui découvre ses dents -de jeune louve. - - * - - * * - -Ne pouvant rester là indéfiniment, nous avons décidé de partir... - -Jessie attelle les chiens qui aboient, impatients de courir. - ---_Are you ready?_ - -Je réponds: - ---_Just a minute_... attendez, un instant, je suis à vous. - -Je rentre dans l'igloo, sous le fallacieux prétexte de voir si nous -n'avons rien oublié... Là, je reste debout... emplissant mes yeux de -souvenirs... - -Non, il n'y a plus rien, plus rien qu'un peu de cendre froide à la place -de ce qui fut notre foyer. - - * - - * * - -Comme je rentrais d'une battue aux phoques, je n'ai point aperçu comme -de coutume, au tournant du chemin, la lumière qui indique, dans ma -hutte, qu'une femme est là qui m'attend. - -Jessie s'est attardée certainement. Sur le seuil, Tempest guette mon -arrivée. Sa joie, ce soir, est plus exubérante. Il saute et me lèche les -mains. - ---Allons, la paix. Oui, vous êtes un bon chien, je le sais, la paix, la -paix... - -Une sensation de froid me saisit en entrant... Brrou, Jessie a laissé -mourir le feu... J'allume la lampe, la porte sur la table et j'aperçois -un papier cloué sur le bois avec un couteau. C'est un billet de Jessie. -Je lis plusieurs fois avant de comprendre, puis la lugubre, l'évidente -réalité s'impose. - -Jessie est partie... - -Ce qu'elle me dit. Oh! peu de choses, elle n'a pas fait grand frais... - - * * * * * - -«Ami, une baleinière appareille tout à l'heure pour Frisco. Je pars. -Vous m'en voudrez longtemps, mais lorsque l'apaisement sera fait en -vous, vous garderez au fond de votre cœur mon souvenir, parmi les -souvenirs qui aident à vivre la vie.» - - * - - * * - -J'ai fait ainsi. J'ai creusé un trou dans mon cœur. Un trou profond -comme une tombe, et j'ai mis, dans le fond, Jessie Marlowe que j'ai -rencontrée trois fois, pour chaque fois la perdre. - -Le temps a mis sa fine poussière sur ma mémoire, mais sous la housse -grise de l'oubli ma pensée veuve se souvient. - -Durant les mauvaises nuits d'hiver, quand les vents descendent du Nord -pour heurter à ma porte, je cherche à réunir, un à un, les fils cassés -de cette histoire que je jurerais avoir rêvé si je n'avais, devant mes -yeux, accroché au mur, le fin poignard, dont la lame triangulaire -s'adaptait si bien à la blessure que portait au cou certain sergent de -la police montée canadienne. - -Jessie Marlowe, vous êtes une réalité. Je vous ai vue, je vous ai -connue, vous êtes passée dans ma vie, marquant mon cœur d'une empreinte -indélébile. - -Et dans le tumulte de mes pensées, plus fort que l'ouragan de jadis, je -vous entrevois, Vous, pour qui je n'ai rien été, Vous qui ne fûtes rien -pour moi, Vous qui êtes aujourd'hui quelque part dans le monde... - - - - -III - -LA SUPRÊME SAGESSE OU LE SECRET DU BONHEUR - - -Si vous vous ennuyez sur le Yukon et que vous redescendiez à la côte -vers la Chilkoot pass, n'allez jamais du côté des îles de l'Amirauté et, -si, par hasard, le démon des voyages vous pousse, ne traversez pas le -chenal et n'entrez jamais dans l'île Baranov. - -Où c'est? Au bout de la terre naturellement, pas au bout, au bout, -j'exagère, mais vers le 57e degré de latitude nord. - -A l'ouest de l'île, si votre mauvaise chance vous amène là, vous -dénicherez une ville qui porte le nom des Indiens indigènes, Sitka; les -Russes essayèrent bien, lorsqu'ils la fondèrent, de lui donner le nom de -Novo-Arkangelsk, mais Novo-Arkangelsk, c'était trop difficile à -prononcer, on a adopté Sitka. Sitka, c'est un nom civilisé... a-t-on -idée de ces Russes! - -Mais, ce n'est pas la question; quand je dis dénicher la ville, je dis -bien dénicher. Lorsque vous venez par la mer, vous ne voyez rien: des -flots, des écueils masquent la cité, vous n'apercevez à l'horizon que le -mont Edgecumbe, debout comme une gigantesque sentinelle et la base -occidentale du volcan Vestoria. - -Lorsque vous avez doublé l'île Japonaise et suivi un long chenal -tortueux, dans le fond, apparaît la crique de Sitka et la ville en -amphithéâtre. - -Le mot est grand, la chose petite; voyez d'ici un amphithéâtre de 5 à -600 méchantes cabanes de planches ajustées ou de rondins de sapins! - -Une église qui tient du minaret et de l'isba autour de laquelle se -groupent les maisons. Telle est Sitka. - -Mais, que vous importent ces détails, vous n'irez jamais là-bas, -gentlemen, heureusement pour vous... - -Moi, j'ai voulu voir... J'ai traîné mon ennui par les rues de la ville; -par les rues, c'est une façon de parler, dans les bars est plus exact... - -Or, un soir, j'étais accoudé à la balustrade en bois qui domine de -quinze pieds la grande salle où l'on danse, au Northern, un fameux bar, -entre nous. - -Dans le fond l'orchestre, représenté par un orgue mécanique; à droite, -le comptoir où trônait master John Sulivan, une épaisse brute qui, entre -deux rasades, glapissait: «Allons, garçons, choisissez vos cavalières, -_fifty cents_ le tour». Ici, ça ne coûte que cinquante sous; à Skagway, -à Dyea, à Dawson, la polka ou la valse se paye un dollar... mais à -Sitka, il y a plus de marchandises que d'acheteurs; la loi de l'offre et -de la demande joue... l'offre dépasse la demande, alors le produit est -en baisse... Les _dancing-girls_ de Sitka? Pfut, la même chose que -celles de là-haut, un peu plus fripées, peut-être, parce que plus -misérables... Dieu les garde tout de même! - -Je n'aime pas tourner en rond ou piétiner sur place, même lorsque cela -ne coûte que cinquante sous. - -Ce soir-là, de nombreuses dancing-girls étaient inoccupées, faute de -clients. Elles étaient assises, leurs robes pailletées cachées sous de -vastes fichus de laine; jamais la ressemblance avec un morne bétail ne -m'avait paru aussi rigoureusement identique. - -Cependant quelques matelots--débarqués la veille d'un steamer de -San-Francisco, qui ravitaille toute la côte depuis l'archipel de la -Reine-Charlotte jusqu'à Saint-Paul, l'île des Phoques--s'en donnaient à -cœur joie; les chers garçons s'excitaient du rire et de la voix et -menaient grand bruit pour prouver qu'ils étaient heureux. - -Je dois rendre grâce à l'un d'eux qui avait renouvelé ma provision de -_mixture_. Je n'avais pas fumé de bon tabac depuis des mois... et -j'étais là, ne pensant à rien--il faut le dire--savourant l'herbe à -Nicot, dont la fumée faisait des ronds bleuâtres qui allaient en -s'amincissant... - -Le tableau est très net dans ma mémoire. Je suis là, l'orchestre fait -rage, les pieds des danseurs frappent, en cadence, le parquet; les rires -fusent, celui des femmes aigre, celui des hommes gras, avec sur tout -cela, la voix enrouée de l'hôte qui excite son public à la consommation. - -Je devine plutôt que je sens un frôlement... C'est mon ami -Hong-Tcheng-Tsi, que j'ai connu dans la Chinatown de San-Francisco. - -Mon ami Hong-Tcheng-Tsi est un Chinois qui a su résister à tous les -décrets et prohibitions du gouvernement américain qui, pour se -débarrasser de la concurrence des hommes jaunes, a expulsé tout -simplement les fils de la Céleste République. - -Comment? à la suite de quelles compromissions avec le shérif, Hong -est-il resté? Je n'entreprendrai pas de vous le conter. - -Ce que je sais, c'est que les autres sont partis, lui est là... - -C'est un vieillard alerte, vif, fluet. S'il porte des lunettes d'or? -Cette question! Parbleu, comme tous les Chinois cossus et, vous pouvez -m'en croire, Hong-Tcheng-Tsi est un Chinois cossu. Ce qu'il vend? Je -vous avoue que je n'en sais rien. Mais je vous affirme que Hong est un -commerçant considéré même des Yankees. Si vous me pressez davantage, je -vous dirai que je le soupçonne de se livrer à l'usure et au trafic de la -drogue. - -Je vous vois rire, de la drogue? S'il y a un Chinois, il doit y avoir de -la drogue, évidemment... - -Hong-Tcheng-Tsi est tout près de moi. Sa voix aigrelette murmure: - ---Ça ne vous intéresse pas? - ---Pas à la folie. - ---Je vois ça... Il ne faut pas rester ici. - ---Où aller, pour être plus mal? - ---Chez moi, si vous voulez... - ---Oh! alors... - -Hong glisse sur le parquet, c'est sa façon de marcher; je le suis à -trois pas... - -La porte ouverte, la pluie nous gifle le visage. - -Le Fils du Ciel, philosophe, relève le col de son paletot. Moi, j'ai ma -veste en peau de rennes, mais je maugrée: - ---Brrou, damné temps... - -Comme si je n'avais pas l'habitude. Je dois vous avertir, puisque j'ai -oublié de le faire, qu'il pleut à Sitka 285 jours... je dis bien, vous -n'avez pas la berlue, deux cent quatre-vingt-cinq jours par an. Les -statistiques sont là, vous n'allez pas nier les statistiques, je -suppose. - -Dire que plus au Nord, on aperçoit la cime d'une montagne qu'on a -appelée Fairweather: le beau temps... Les explorateurs ont certainement -voulu se payer notre tête... - -Il pleut à torrents. Hong-Tcheng-Tsi sautille, j'enfonce mes lourdes -bottes dans la boue liquide, je jure tous les démons de l'enfer... Hong -chemine maintenant près de moi; dans une ornière, je perds pied; d'une -poigne qu'on n'aurait pas soupçonnée chez un homme de son âge, -Hong-Tcheng-Tsi me remet debout. - -Du cône du Vestoria sortent des jets de flammes. Le spectacle du volcan -serait pittoresque si l'on avait le temps ou plutôt si le temps était -plus agréable... - -Je continue à pester. Pourquoi diable, suis-je allé écouter ce vieux -fou, n'étais-je pas heureux dans le bar? J'avais chaud, j'avais une -pipe... Ah! les hommes ne sont jamais satisfaits de leur sort... - ---C'est ici, fait mon ami. - -Ma foi! la maison paraît confortable et de bon accueil, ma physionomie -s'éclaire, je deviens moins maussade. - ---Entrez. - -Le vieillard s'efface et je pénètre dans sa demeure. La porte -soigneusement refermée, deux serviteurs chinois se précipitent. -Hong-Tcheng-Tsi donne des ordres dans sa langue natale, ce dont il -s'excuse auprès de moi. - -Les serviteurs font diligence, l'électricité brille, doucement voilée -par des lanternes multicolores. Maintenant, ils sont là; l'un d'eux, -avec adresse, enlève mes bottes boueuses. L'autre a pris ma veste de -cuir et m'a passé une robe aux manches larges et souples. Il n'y a que -les Chinois pour savoir s'habiller sans gêne aucune. - -Je ris de me voir ainsi attifé; cela doit être drôle, en effet, car -Hong-Tcheng-Tsi plisse ses yeux bridés, ce qui est sa façon de sourire. - -Les serviteurs ont disparu. Hong me convie à prendre place auprès de lui -sur des coussins aux soies vives. Il frappe dans ses mains. Une poupée -chinoise est là; par où est-elle entrée? Mystère. - -Du thé et des pipes... C'est ce que le maître a dû commander, car la -poupée est sortie et déjà revenue apportant ces choses. - -La petite flamme crépite... La poupée est restée. Elle est assise à -cropetons, elle a l'air vraiment mécanique; d'une main experte, elle -prépare la boule, la grille à la courte flamme... Elle tend la première -pipe... - -Hong avec politesse renouvelle ses excuses... Du thé, il n'a jamais -d'alcool; de l'opium, il ne m'en offre pas. Il me juge probablement -indigne de pénétrer les arcanes de la sacrée drogue. Au fond, je -préfère; je sors ma pipe de terre et avec la permission de Hong, je -fume... - - * - - * * - -Depuis combien d'heures je suis là? Je ne sais. Je ne pense à rien. Je -n'ai pensé à rien et Hong-Tcheng-Tsi a respecté ce qu'il croyait être ma -rêverie. - -Mais, j'ai fini par m'ennuyer. J'ai fumé comme la cheminée d'un steamer, -j'ai la bouche pâteuse, la gorge irritée... je tousse. Par déférence, -Hong s'arrête de fumer. Il délaisse le bambou et s'informe de ma santé. - -Dieu qu'il est drôle ce magot vivant, qui, dans la contrée la plus -abominable du monde, est arrivé à s'évader des contingences humaines et -à vivre son rêve! - -Mes yeux regardent ce raffiné de civilisation avec stupeur. - -Il perçoit toutes mes idées; c'est étonnant comme ce diable d'homme lit -en moi... ça me gêne. Je ferme les yeux. - -Alors, Hong-Tcheng-Tsi dit: - ---Laissez vos paupières ouvertes, mon fils; tant que Bouddha nous -ordonne de vivre, ne voilons pas la beauté du regard. Tout vieillit, en -nous, avec l'heure qui marche, notre cœur, notre corps surtout, le -visage, la bouche comme un arc qui se détend, le menton qui se creuse ou -s'amollit dans la graisse, les oreilles qui se ratatinent comme de -vieilles choses brûlées, les mains qui se plissent, les doigts qui se -nouent, seuls les yeux ne vieillissent jamais. - -«Ces choses vous paraissent toutes simples et pourtant vous n'y aviez -pas arrêté votre pensée avant. Pourquoi? Parce que vous êtes d'une race -qui n'observe pas. - -«Vos hommes qui se croient les premiers des hommes ne sont que des -enfants. Vos savants en sont à la première lettre du livre de science; -vos lettrés, des gâcheurs de copie qui manient le roseau d'une main -inexperte; vos artistes, quels monuments ont-ils élevés qui soient -durables? Votre Vénus de Milo est une robuste femelle. Et votre -Parthénon ne vaut pas un des piliers d'Angkor... - -«Vous êtes habiles dans l'art des duperies; pour une parole chinoise, -vous avez dix actes, parafés par les scribes, et la parole chinoise est -cependant la plus certaine. - -«Vous êtes un peuple enfant, chacun sait que l'enfance a des mauvais -penchants; nous avons eu le tort de vous montrer l'art de faire du bruit -avec de la poudre. Comme des garnements, vous vous en êtes servi pour -vous entre-tuer. Du reste, tout ce que Bouddha vous inspira pour être -heureux, vous l'avez détourné de sa source pour le diriger vers la Mort. - -«Vous portez en vous le germe de toutes les destructions. Enfants, qui -ne serez jamais des hommes». - -Il parle et sa voix fluette coupe avec la dureté et le tranchant de -l'acier... Une fumée monte du creuset en bronze, la poupée est toujours -accroupie, hiératique, le visage fermé. - -Et mon regard s'arrête sur un petit groupe de porcelaine, un groupe -bizarre que je ne distingue pas très bien. - -Hong-Tcheng-Tsi devine ma préoccupation. Il donne un ordre, la poupée me -tend la statuette... Ce sont trois singes assis; l'un d'eux, celui de -gauche, a ses pattes devant sa bouche; celui du milieu les a devant les -yeux; celui de droite ferme de ses poings minuscules ses oreilles. - ---Cela vous intrigue? Sachez simplement que ceci est le secret du -bonheur de notre race. Ce groupe représente à nos yeux la suprême -sagesse: - -_Ne pas parler._ - -_Ne pas y voir._ - -_Ne pas entendre._ - -La poupée chinoise a pris dans mes doigts le groupe de porcelaine -fragile et l'a remis en place. Les petites bêtes sont là-haut, faisant -leur geste immuable et consacré. Celui qui n'entend pas et celui qui ne -parle pas ont l'air de me regarder d'une façon impertinente... - -La suprême sagesse? Allons donc... et je cherche en moi l'argument qui -réfutera les témoignages que mon ami Hong-Tcheng-Tsi ne va pas manquer -de me servir à l'appui de sa thèse... Je ne trouve rien... et mon hôte a -repris sa fumerie silencieuse... - -A la soixantième pipe, comprenant ma pensée et lui répondant, -Hong-Tcheng-Tsi soulève péniblement sa tête et me dit: - ---La preuve que nous possédons la suprême sagesse? Un seul exemple, -voulez-vous? - ---J'attends. - -Et Hong-Tcheng-Tsi ajoute placidement: - ---La preuve, c'est que nous avions découvert l'Amérique bien avant -Christophe Colomb; seulement, on s'était bien gardé de le dire. - -Et la tête de Hong-Tcheng-Tsi retombe, faisant une tache blanche sur la -soie vive des coussins. - - - - -IV - -LES «POURQUOI» DE KOTAK, ESQUIMAU INNUIT - - ---Avoue que tu habites un drôle de pays. - -«Tu te prétends un homme libre (les hommes blancs sont immodestes et se -croient toujours les premiers des hommes), cependant cette chose-ci, il -ne faut pas la faire, cette chose-là, non plus. Que te reste-t-il? Rien. - -«Tu compliques à plaisir ton existence, pourquoi? - -«Vous avez des shérifs, des policemen, pourquoi? - -Le raisonnement des êtres primitifs est pareil à celui des enfants, sa -logique est impitoyable et je dois reconnaître que j'étais fort -embarrassé de répondre à mon ami Kotak, qui me posait ces -interrogations, tout en entaillant avec un couteau une défense de morse. - -Ceci se passait chez les Esquimaux Innuit, campés à l'extrême pointe que -l'Amérique enfonce dans l'Océan Glacial et que les géographes ont -dénommée Point-Barrow. - -Autour de nous, hérissant le sol, gisaient des carcasses de baleines qui -avaient une vague ressemblance avec des cales de cargos en construction. -C'est là que les indigènes arriment leurs canots. - -J'affûte la pointe d'un harpon et affecte d'être absorbé par l'unique -souci de mon travail, afin de ne pas avoir à répondre. - -Mais Kotak est tenace. - ---Je voudrais bien le connaître, ton pays. Si j'en juge par ce que j'ai -vu à Dawson... - -Je l'interromps brusquement: - ---Tu connais Dawson, toi? - ---J'ai remonté le Yukon, parfaitement, avec la -face-blanche-qui-vendait-des-prières, et si ton pays ressemble à Dawson, -je ne te fais pas mon compliment. - -«Il y a plus de décrets et de règlements affichés dans l'Office du -shérif que jamais Tounya, l'esprit qui vit dans la terre, dans l'eau et -dans le ciel, n'en édicta pour le bonheur des hommes. - -«Pourquoi travailler tout le jour aux rudes tranchées de la mine pour -disperser la pierre jaune si péniblement acquise en quelques instants -sur un coup de dé? Pourquoi? - -«Pourquoi boire quand on n'a plus soif? Dis. - -C'est étonnant ce que l'affûtage de ma pointe d'acier m'absorbe de plus -en plus. - -Mais Kotak continue. - ---L'homme-blanc-qui-vendait-des-prières me grondait lorsqu'il me voyait -polir mon bâton d'ivoire qui sert à éloigner les maléfices de Kiolya, -l'Esprit de l'aurore boréale. En revanche, il voulait que j'embrasse le -double bâton de bois sur lequel est attachée la face-pâle-suppliciée, -pourquoi? - ---Tu m'agaces, Kotak. - ---Ne te fâche pas, et dis-moi: pourquoi enfermez-vous les petits enfants -dont l'Esprit a pris les parents dans des prisons au lieu de les confier -comme cela se fait chez nous aux plus riches familles? - -«Pourquoi vous battez-vous pour déplacer la pierre qui borne votre -domaine? - -«Toute la terre est à nous, la mer aussi, tout appartient à chacun, sauf -le _Kayak_ qui est nôtre, puisque nous l'avons creusé de nos mains. - -«Les femmes de Dawson dansent, boivent des choses fortes et fument le -tabac, vous les méprisez; nos femmes préparent nos armes, elles ont les -mêmes droits que nous. Aucune grande chasse n'est décidée sans elles, -elles nous accompagnent dans nos aventures. - -«Où est ta femme, à toi?» - -Cette question précise me laisse bouche close, j'avoue que je n'avais -pas prévu le cas où l'on me demanderait pourquoi je n'ai pas amené de -femme voir ce qui se passait à Point-Barrow par 39 degrés de froid, aux -environs de l'année 1916. - -Kotak, impitoyable et triomphant, poursuit: - ---Et les vieillards, qu'en faites-vous? - -Je surprendrais fort mon camarade si je lui disais que, dans mon pays, -où la compétence exige la sénilité, les vieillards occupent les -premières places, défendant _unguibus et rostro_ les prébendes acquises, -que ce sont eux qui président aux destinées de l'Etat et donnent le ton -à la politique, ou plus simplement à la littérature. - -Je me garde bien de dire ces choses qui mettraient en déroute l'esprit -simple de Kotak, Esquimau Innuit, vivant aux dernières contrées -habitables du monde. - -Kotak ajoute froidement: - ---Chez nous, les vieillards, on les mange. - -Cette fois, c'en est trop, j'interviens et le rudoie; j'essaye de lui -faire comprendre toute l'horreur de sa conduite, mais Kotak n'est pas -ému pour si peu. Il m'explique: - ---Aux bonnes pêches, aux chasses heureuses succèdent les périodes de -famine: on supprime alors les bouches inutiles. Ce sont les vieux -eux-mêmes qui demandent à mourir. - -«Nous ne sommes pas des barbares, nous leur évitons de voir la mort en -face; on les empoisonne, un jour, sans qu'ils s'en doutent, puis on leur -tranche la gorge et on les donne en pâture à nos chiens. - ---A vos chiens? - ---Bien sûr, et puis les chiens, c'est nous qui les mangeons. - -Ce jour-là, je ne poursuivis pas l'entretien plus avant. - - - - -V - -LA CITÉ DES PHOQUES - - -Entre le 171e et le 169e degré de longitude, à l'ouest de Greenwich, il -est une île qui, sur la carte, a l'air d'une poule s'enfuyant déplumée. -C'est Saint-Paul, l'île des Phoques. - -Cette poule a trois poussins, Saint-Georges au sud-est, l'île des Morses -à l'est et l'île des Loutres au sud-ouest. Toutes quatre sont connues -des navigateurs et des géographes sous le nom des îles Pribilov, que les -Esquimaux Aléoutes nomment plus simplement Atik. - -Saint-Paul, la poule déplumée, est une île rocheuse, parsemée de cônes -et de cratères. Il est fort probable qu'elle serait restée inconnue s'il -n'avait pris, un jour, la fantaisie à Messieurs Phoques de la choisir -comme domaine. - -Hélas! Rudyard Kipling nous a conté, avec humour, la belle histoire du -phoque blanc, histoire qui lui a été rapportée, dit-il, par Limmershin, -le roitelet d'hiver, et Kipling nous a prouvé que là où il y avait des -phoques des hommes surgissaient, habiles à les traquer. - -Il est vrai que Kotik, le phoque blanc, découvre à la fin de l'aventure -la terre bénie où les chasseurs ne viennent jamais. Heureux Kotik! - -Mais je n'ose croire à tant de bonheur pour Messieurs Phoques et de mon -temps, tous n'avaient pas abandonné les rivages de l'île Saint-Paul pour -s'en aller chercher fortune dans les idéales prairies de Sea Cow! - -Ils étaient là par milliers, couvrant la grève. - -Après M. de Buffon, le naturaliste aux manchettes de dentelle, ou -l'honorable M. Cuvier, après le grand poète anglais à qui le livre de la -mer est aussi familier que le livre de la jungle, rechanterai-je les -héroïques combats des phoques mâles pour la possession d'un terrain de -30 mètres carrés, et les batailles homériques pour--comment -dirai-je--pour l'usage personnel des huit ou quinze Dames Phoques élues -de leur cœur! - -Jamais la loi de la force ne s'est affirmée, dans la nature, avec autant -de précision. - -Depuis que les Messieurs Phoques évoluent dans l'empire des mers, c'est -à date fixe la même volonté de vaincre, c'est aux premiers jours de juin -que, précédés par le vieux _bull_ au pelage gris fer, ils arrivent. On -les voit s'avancer, le mufle large hors de l'eau, fortement moustachus; -ils donnent l'assaut au rivage; comme leurs pattes postérieures sont -dirigées en arrière, ils ne peuvent se soulever, leur marche est une -succession de sauts où les muscles du tronc jouent le principal rôle. - -S'aidant autant que possible des pattes de devant, ils cherchent la -meilleure place. Pour qu'une place soit bonne, il faut qu'elle réunisse -la triple condition d'être rapprochée du rivage, abritée du vent, -exposée au soleil. - -Hélas! la place n'est pas au premier occupant, mais bien à celui qui -sait la faire respecter. - -Mordant, griffant, écrasant leur adversaire sous leur poids, les forts -assurent leur conquête. Et le nombre des cicatrices qui couturent -certaines peaux disent suffisamment les escarmouches livrées. - -Lorsque la maison est en ordre, il n'y a plus qu'à attendre l'hôtesse. -Celle-ci arrive quelques jours après. - -La cité des Phoques a un gardien vigilant, qui, haut perché, signale -l'approche du danger ou les événements mémorables. L'arrivée de Mesdames -Phoques est un événement mémorable. - -Par un cri guttural, qui tient du mugissement et du soufflet de l'orgue, -le guetteur signale que ces dames sont en vue. - -Aussitôt les bulls prennent la mer, faisant leurs plus beaux plongeons, -ébauchant leurs plus savants ébats nautiques, beuglant, meuglant, ils -virent, chavirent, reviennent à l'air, crachant l'eau en soufflant, ils -font pour elles mille grâces et mille tours. - -C'est un bruyant cortège nuptial qui se dirige vers la grève où se -choisissent les épouses. - -Quelques-uns, très gourmands, se constituent un harem. On a vu certains -bulls s'offrir jusqu'à quinze femelles. - -Mais avec le mariage adieu la tranquillité. Monsieur Phoque est jaloux, -rageur, soupçonneux; il veille sur sa propriété avec une telle attention -qu'il ne quitte plus sa «rookerie». Deux, trois mois, tant que durera la -belle saison, le vieux mâle ne quittera plus son poste, s'abstenant de -courir la mer, oubliant de manger. Si bien que venu en juin gros et -gras, il part à l'automne réduit à sa plus simple expression, ayant -perdu, parfois, jusqu'à quatre cents livres. - -Malheur au «célibataire» qui rôde autour du harem. Il lui en coûte sinon -la vie, du moins une belle raclée, et le jeune présomptueux revient -clopin-clopant à l'emplacement qui lui est réservé. - -N'ayant pas su vaincre, les faibles, les moins bien armés pour la lutte, -sont réduits au célibat. Ils sont refoulés par leurs congénères, loin -dans l'intérieur des terres, en des endroits mal abrités où le soleil -n'arrive pas, où les vents froids du nord soufflent en tempête. - -Ne produisant pas, ne reproduisant pas surtout, ce sont eux qui sont -voués à la mort, car les règlements édictés par les hommes sont -impitoyables et les célibataires sont seuls frappés et détruits. - -Les faiseurs de statistique vous diront que plus de trois millions de -phoques tombent assommés tous les ans, sous la matraque des chasseurs. - -Pauvres _Bachelors_! - -Quelle leçon morale, les phoques donnent aux hommes! - -Mais laissons là ces considérations et revenons à Mesdames Phoques, -lesquelles ont assisté impassibles aux batailles de leur maître et -seigneur. - -Peu après son arrivée, Madame Phoque met bas--un seul petit -généralement--qui vient au monde couvert d'un duvet laineux. Il y a des -centaines d'espèces: MM. les zoologistes vous diront en latin leur nom, -genre, famille, succédané, etc... - -Baby Phoque est un petit déluré qui prend la mer quelques heures après -sa naissance, mais ce sont des précoces pareils à ces bouts d'homme qui -jouent du violon à trois ans. Chez les gens raisonnables, Phoquelet -attend d'avoir perdu son pelage laineux, ce qui prend bien une -quinzaine. - -Tous les Babies Phoques vous diront que ce n'est pas un jour de noce, -pour eux, le jour où ils perdent leur «bourre». Maman Phoque survient et -traîne, par la force, _yes_, gentlemen, par la force, leur progéniture -dans les flots. Bêlements, soupirs, rien n'y fait. Maman est -impitoyable. A l'eau, à l'eau et flac, elle vous jette son petit qui -barbote, qui barbote dans l'eau salée. - -Si l'aventure tourne mal Madame Phoque, d'un coup de queue, ramène -l'imprudent au rivage. Mais, pour peu qu'il soit intelligent, Phoquelet -se débrouille et en peu de temps devient un nageur émérite. Dès lors, il -a un nouveau terrain de jeu où il peut batifoler avec les camarades... - - * - - * * - -Dans l'île Saint-Paul, la cité des Phoques, il y a des quartiers, des -places, des rues, où chacun va à ses petites affaires et où chacun jouit -de la plus stricte liberté, liberté selon la formule la mieux conçue et -qui consiste à faire tout ce qui vous plaît, à la condition de ne pas -gêner son voisin. - -Mais là des animaux commandent et non des hommes. - - * - - * * - -Et quand la saison est finie, lorsque les premières brumes d'automne -enveloppent les hautes falaises de Saint-Georges et les cônes -volcaniques de Saint-Paul, Messieurs Phoques, suivis de Mesdames Phoques -et des Babies Phoquelets, se mettent en route vers les mers du Sud. - -Des milliers de célibataires--les bachelors, comme disent les marins -anglais--qui les années précédentes évoluaient, libres dans la mer -libre, ne reviendront pas; ils ne pourchasseront plus le flétan et le -saumon, ils ne joueront plus sur la crête des vagues en renâclant et -sifflant, ils ne se laisseront plus porter, les griffes ouvertes, par -les courants. - -Hélas! leurs dépouilles sèchent, depuis des semaines déjà, sur les -claies des abattoirs; leur peau, tondue au rasoir, débarrassée des poils -raides et couchés, ne garde que la bourre brune qui, entre les mains du -faiseur de Londres ou de Paris, deviendra pour les épaules de nos belles -ladies de la «loutre marine». - -Pauvre _Bachelor_ dépouillé, ta chair, qui est loin d'être savoureuse, a -fait les délices de quelques-uns de mes amis Aléoutes ou Innuits, et ta -graisse bouillie, fondue, a été échangée aux trafiquants contre quelques -dollars ou plus souvent quelques gallons de whisky. - -Tout ce qui vient de toi, le plus inoffensif, le plus sage peut-être de -tous les animaux, sert au trafic. - -Jusqu'à tes dents que, pour dix cents la pièce, on peut se procurer dans -les shops de Seattle et de Vancouver. - -Avoir couru le Pacifique de l'île Juan-Fernandez à l'archipel de -Pribilov pour finir en breloque sur le ventre tendu d'un bourgeois -satisfait, quelle triste destinée! Vrai, ce sont bien là inventions des -hommes. - - - - -VI - -DE L'UTILITÉ DU PARAPLUIE CHEZ LES THLINKITS - - -La porte tourne sans bruit. La face camuse de Kotak paraît; il entre -avec précaution, puis il m'aperçoit; sa physionomie s'éclaire d'un large -rire qui montre ses dents éclatantes. Son nez court et plat semble -encore s'élargir, ses yeux se plissent comme une patte d'oiseau. - -Kotak fait ses plus belles révérences, il se frotte, tour à tour, -l'oreille droite et la narine gauche, ce qui est sa manière de montrer -sa civilité. - -Les politesses terminées, il s'assied sans façon près de moi, sur le lit -de camp où je suis couché tout habillé. - -Kotak gratte de l'index son crâne, puis lisse ses cheveux qu'il a -roides, drus, luisants et noirs. - -Evidemment Kotak a des choses importantes à me dire. - -Je lui demande des nouvelles de sa femme, de son père, de son -grand-père, de ses trois petits enfants. - -Tout le monde va pour le mieux. Les chiens alors? Non, l'équipage est au -repos; Doll, qui s'était brisé une patte dans la toundra, est guérie, et -Kâa-ka n'a plus ses coliques qui le faisaient se rouler sur la neige en -hurlant. - -Alors, seulement, je vois la tenue de mon ami Kotak. Il a sa double -jaquette de peau de phoque, celle de dessus porte un capuchon, ses -culottes, en phoque également, sont attachées par des courroies de cuir. - -Il a chaussé ses hautes bottes dont la semelle est faite de peau de -moose, ses gants en cuir de cariboo pendent à sa ceinture. - ---Tu pars en expédition? - ---Oui. - ---Allons, bonne chasse, Kotak. Emporte ce flacon de whisky. - -Kotak empoche le whisky et ne bouge pas d'un pouce. - -Il se décide tout d'un coup. - ---Tu viens avec moi. - ---Moi? - ---Toi. - ---A la chasse? - ---A la chasse. On m'a signalé un passage important de phoques. - -«Je prends la mer et tu viens avec moi. - -Je veux protester. Kotak maintenant parle avec une volubilité -extraordinaire. - ---Tu ne peux pas ne pas venir. D'abord cela t'intéressera. C'est une -joie de chasser le phoque et puis... - ---Et puis? - ---Et puis, tu ne peux rester seul éternellement; Tounya, qui vit dans la -terre, est entré dans ta tête, pendant ton sommeil, mais le Corbeau qui -nous protège chassera Tounya. Il est tout-puissant, c'est notre Père. Il -a ravi au Chariot, notre grand-père, le poisson pour le donner aux -Thlinkits, il offrira à Tounya des présents et Tounya fuira dans sa -demeure souterraine. - -Si tous les dieux esquimaux s'en mêlent, je n'ai qu'à obéir. - -Je vais pour prendre ma Winchester, Kotak m'arrête. - ---Non, non, pas cette chose. - ---Pour chasser, il faut un fusil. - ---Inutile. - -Et Kotak m'explique que les détonations effarouchent les phoques, -peureux à tel point qu'ils restent cinq ou six années sans reparaître -dans les régions où ils les ont entendues. - -Nous sortons. Il me montre alors ses armes: javelines, harpons, lances. -Ce sont, assure-t-il, les armes qui ont été données aux Esquimaux par -Klouch, le grand maître des sommets, à l'époque où l'homme parlait comme -le chien. - -Sur la côte, quelques hommes sont assemblés qui préparent des amorces, -fourbissent des coutelas ou raclent des peaux avec un grattoir d'ivoire. - -Des femmes aussi, vêtues absolument comme les hommes; le capuchon est -plus large. C'est là que gîte le dernier-né. Ficelé soigneusement dans -une gaine de cuir, seule apparaît la face cuivrée où les yeux bleu -tendre s'étonnent. - -Kotak tire son _kayak_ sur la grève, puis le kayak que Tohui a bien -voulu mettre à ma disposition, cependant qu'il allait chasser la -_baldface_, l'ours blanc redoutable. - -Certes, la civilisation des Esquimaux m'a toujours surpris, mais où -vraiment elle se montre raffinée, c'est dans l'établissement de ces -fragiles esquifs. Ce sont des peaux de phoques tendues sur un cadre de -bouleau de cinq à six mètres de long, sur un mètre soixante de large. -Une lunette est ménagée au milieu. C'est là que le pagayeur se place. Il -ramène à lui une des peaux, l'agrafe; dès lors, le canot est -insubmersible. L'homme et le bateau ne font qu'un. Il peut chavirer, un -coup de pagaie le redresse. C'est un chef-d'œuvre de précision et -d'ingéniosité. - -Kotak préside à notre installation, boucle lui-même les courroies, me -donne l'unique pagaie, puis il s'installe à son tour. A l'avant sont ses -armes, à l'arrière une vessie reliée au harpon par une longue corde, -vessie qui servira à indiquer la trace du phoque harponné. - -Les femmes nous souhaitent bonne chance et sourient d'un sourire agrandi -par les _tatoux_ qui sont des boutons minuscules en os ou en ivoire -qu'elles placent latéralement au-dessous de la commissure des lèvres. - -Leurs mentons tatoués portent de cinq à douze raies parallèles, selon le -clan auquel elles appartiennent. - -Mais Kotak profite de la galerie pour s'offrir un succès personnel. Il -fait virer son esquif, il bascule, il disparaît, reste quille en l'air -un long moment, puis réapparaît. - -On dirait un dieu marin jouant sur les eaux. - -Quand il estime avoir suffisamment excité l'admiration, il émet un petit -sifflement et pique droit vers la haute mer. - -Je m'efforce de le suivre de mon mieux, le _kayak_ vole littéralement -sur la crête des flots et bientôt, en me retournant, je vois la Pointe -de Barrow qui se perd, confuse, dans l'enchevêtrement fantastique des -carcasses de baleines d'un blanc de craie sur la neige bleuie. - - * - - * * - -Kotak vient de confectionner un plat de sa façon où le sang et la -graisse de phoque jouent un rôle important. - -La chasse a été fructueuse. Quatre mâles harponnés, que nous avons -traînés là, avant de revenir à Point-Barrow. - -Nous sommes dans une anfractuosité de rochers d'un îlot où des myriades -d'oiseaux nichent, des oiseaux aux plumages étincelants; mais, ce qu'il -y a d'admirable, c'est l'harmonie, l'ordre qui règne. - -Chaque espèce a son domaine déterminé: les mouettes, aux plumes couleur -de pêche, sont sur la haute falaise; à l'étage au-dessous, sur les -rochers en terrasses qui surplombent la mer, les goélands orange se -dandinent sur leurs pattes roses; dans les trous, il y a des millions -d'oiseaux inconnus, portant sur leurs ailes toutes les émeraudes de -l'Océan et tout l'azur du ciel. - -La mer est calme, d'un vert puissant; l'horizon est fermé, là-bas, dans -un arrière-plan bleuâtre où se silhouette la masse dentelée d'un -iceberg, qu'entraînent irrésistiblement les courants sous-marins. - -Et Kotak, très fier de montrer son savoir, en profite pour me faire un -cours sur les phoques. - -Il s'exprime certes avec moins d'élégance que M. de Buffon, mais M. de -Buffon aurait beaucoup appris à l'entendre. - -Il me parle du phoque couleur de buffle. Du phoque, dont la lèvre -supérieure est cannelée, dont les pieds de devant n'ont que quatre -doigts. - -Le phoque à long cou, qui vient on ne sait d'où et qui ne possède point -d'ongles; de ces vieux à la peau tigrée; de ces jeunes, noirs sur le dos -et sous le ventre blancs. - -Du phoque grand comme un bœuf qu'on voit parfois, mais qu'on ne harponne -jamais; certains chasseurs l'ont poursuivi pendant cent cinquante -milles; il disparaît toujours au moment de l'atteindre, protégé par les -esprits des eaux. - -Il en est qui ont la tête d'une tortue, d'autres fantaisistes sont d'une -couleur noirâtre et portent un dessin jaune sur les côtés. - -Les mouchetés et les tachetés sont par mille fois mille. Une espèce a, -sur l'échine, des ronds bien tracés. - -Celui-ci est barbu, celui-là moustachu. Il y a encore les otaries aux -yeux chassieux, au pelage doux ou au pelage dur et grossier, les unes -noires, les autres gris cendré. L'une, coquette, s'orne d'une bande -rousse sous le ventre, celle-ci l'a sur la tête, comme une écharpe. - -Quelques-unes sont jaunes avec des oreilles longues; d'autres, pour se -différencier, ont les oreilles rabattues. On en rencontre qui n'ont pas -d'ongles, d'autres en ont trois, quatre ou cinq. - -Et Kotak a des précisions qu'envierait M. le Directeur du Muséum. Il -m'explique pourquoi les phoques ayant les pattes postérieures dirigées -en arrière ne peuvent pas se tenir debout et sont obligés de rebondir -sur le sol comme une balle. - -Il sait que le phoque ordinaire a trente-cinq dents, dix-huit en haut, -dix-sept en bas, que la plupart ont cinq griffes développées réunies par -une membrane interdigitale. - -Il en a vu de trois mètres de long et pesant huit cents livres, mais la -plupart ont un mètre cinquante et pèsent moitié moins. - -Je songe, malgré moi, à toutes les hécatombes dont les malheureux -phoques font les frais! - -Pauvres phoques ignorant la malice des hommes! Quelle affreuse chose que -votre mort! Qui n'a pas entendu vos cris et vos appels déchirants ne -connaît pas jusqu'où peut aller la douleur. - -On vous abat, on vous assomme, on vous égorge, on vous dépèce, le sang -coule, il ruisselle, et bientôt la neige disparaît pour laisser la place -à une boue liquide dont l'odeur fade écœure. - - * - - * * - -Mais Kotak, dont l'esprit ne s'embarrasse pas de sentimentalité, me dit, -pratique: - ---Nous avons eu ici des proies faciles, mais sais-tu ce que c'est que -guetter pendant des heures, sur la banquise, le trou où le phoque -viendra sûrement respirer? - -«On est accroupi sur la glace, l'œil fixe, le poing crispé sur le -harpon. - -«Le froid pénètre les os, la pensée vacille et s'obscurcit; une seule -idée subsiste: «Si la chasse est infructueuse, la tribu ne mangera pas.» -Le phoque pour nous, c'est la vie, notre vie, et celle de nos chiens... -C'est pourquoi les tribus qui sont loin des côtes font de grandes -expéditions pour se procurer des réserves. - -«Nos frères Thlinkits capturent des animaux vivants. C'est une curieuse -chasse. Ils se placent en arc de cercle entre les phoques et la mer et -les effrayent avec de grands cris; le cercle se referme, peu à peu; ils -poussent les phoques dans la direction voulue. Pour arriver à leur but, -les chasseurs se servent d'une arme étrange importée par tes frères: des -parapluies. - ---Des parapluies? - ---Oui, des parapluies, c'est vraiment très commode, des parapluies -échangés aux pêcheurs et aux trappeurs, de grands parapluies rouges ou -bleus qu'ils ouvrent et referment avec fracas. Les animaux affolés font -des bonds, tombent, essoufflés; le jeu des parapluies recommence et, -ainsi de suite, jusqu'à ce que les animaux soient rendus à l'endroit -propice pour les abattre. Parfois, la chasse dure vingt jours. - -Je reste confondu devant l'utilisation inattendue des riflards de nos -pères par les Esquimaux d'Alaska. Et comme toujours, dans les plus -tristes choses, il y a une note comique; c'est la note comique que je -retiens et qui me fait sourire. Je souris encore quand Kotak me dit: - ---Ne nous attardons pas, la nuit va manger le jour. Si tu veux, nous -retournerons, petit frère, nous et notre chasse. - -Et nous sommes rentrés à Point-Barrow, le dernier port du monde avant le -pôle ou le premier, cela dépend à quel point l'on se place et d'où l'on -vient. - - - - -VII - -SUR LE TRAIL - - -Brusquement, la longue trace blanche, le _trail_, sur laquelle glisse le -traîneau, a disparu, et pour comble de malchance une bourrasque de neige -s'est abattue. - -Vaillants, mes chiens font tête, mon _team_ est attelé à la façon -indienne, le _leader_ d'abord, puis les autres déployés en éventail. Les -bêtes tirent sur les harnais, enfonçant leurs ongles durs dans la neige -gelée, les jarrets tendus, le museau cherchant la piste... - -Si mes souvenirs sont exacts, après cette colline, je dois retrouver le -_trail_ de la poste; j'encourage mes bêtes de la voix: _Mush, mush on, -boys_..., mes sept labradors redoublent d'effort, mon _sleigh_ passe, -rapide; un coup de collier, enfin voici le sommet de la colline... - -Là-haut la tempête fait rage; les chiens, aveuglés, s'affolent et nous -dévalons la pente comme poussés par l'ouragan. - -Et le _team_ s'enfonce dans une gorge étranglée; l'abîme est là, à sept -cents pieds. L'éventail se replie; d'instinct, les chiens ont pris le -virage. J'ai le temps d'apercevoir le gouffre où le vent se précipite en -mugissant... - -De piste, point. Il n'y a rien que de la neige pendant des milles et des -milles. - -La nuit tombe. Le thermomètre marque quarante sous zéro... - -... Nous allons. - -Depuis deux jours, nous avons perdu le _trail_ et nous errons et campons -à l'aventure. - -Dix fois, j'ai cru retrouver mon chemin; dix fois, je me suis rendu -compte que c'était ma propre trace que je suivais. - -Nous avons tourné en rond. Les chiens sont harassés. Ils répondent mal à -mon appel. - -Ma boussole est détraquée. J'ai perdu toute direction. Parfois, les -bêtes, lasses, s'arrêtent; je dois, malgré ma répugnance, employer le -fouet en cuir de renne qui se lance comme un lasso. - -Ma provision de farine de maïs est épuisée, il me reste une poignée de -thé et du sel dans un cornet de bois. - -Heureusement, la tempête s'est apaisée. Dans le ciel, courent de gros -nuages blancs et la plaine s'étend à l'infini, ourlée de rose mauve à -l'horizon. - -Des sapins rabougris étirent leurs branches... - -Une lourde fatigue accable mes paupières; je secoue ma torpeur, si je -m'arrête, je dormirai, et si le sommeil me gagne, c'est la mort... - ---_Come on, boys, Ehô Ehôôô._ - -Les bêtes, excitées de la voix et du fouet, donnent un suprême effort. - -Tout à coup, Tempest, le _leader_, lance un aboiement... Pourquoi cette -joie? Mes yeux cherchent... je ne vois rien. - -Lui a vu, ses camarades ont compris: le traîneau glisse sur ses patins -de cuivre... je laisse faire... les guides molles. Appuyant sur la -droite, les chiens tirent, leurs mâchoires claquent, l'aboiement du -_leader_ a fait place à un grognement continu qui a l'air d'un gros -rire... Et soudain, je vois aussi... Là-bas, une mince traînée grise... -C'est le _trail_... nous sommes sauvés... - - * - - * * - -Nous courons depuis trois milles sur le _trail_ de la poste, les chiens -paraissent avoir oublié la fatigue... mais la nuit va venir et -l'excitation tombée, que deviendrons-nous? - -Mais le Dieu des coureurs de bois nous protège... Les chiens jappent -tous à la fois et s'arrêtent devant une hutte de sapin. - -Sans frapper, je pousse la porte en lançant mon plus aimable _hello!_ -mais pas un souhait de bienvenue,--ainsi qu'il est de coutume--ne -m'accueille... J'entre, la demeure est vide... - -J'en use librement, selon la loi établie par les rudes hommes du Nord. -Je bats le briquet. Je fouille les coffres, je trouve des vivres pour -mes chiens qui les reçoivent avec une évidente satisfaction. - -Quant à moi, je m'endors comme une brute, la tête enfouie dans les poils -de renard gris. - - * - - * * - -Lorsque je m'éveille, il fait grand jour. Un soleil pâle fait miroiter -la neige. Je me mets sur mon séant. De mes poings, je frotte mes yeux, -je bâille longuement en étirant mes bras, mais mon geste ne s'achève -pas. Je viens d'apercevoir, clouée au-dessus de la porte, une gravure -représentant l'_Angelus_ de Millet. - -Certes, le chromo était affreux, mais je m'attendais si peu à retrouver -là cette image, qui me rappelle la patrie lointaine, que je reste un -moment comme étourdi. - -Je regarde avec tendresse ce paysan et cette paysanne de France, le chef -courbé vers la terre, donneuse de moissons, et j'oublie que je suis à -des milliers de lieues sur une terre âpre qui défend avec obstination le -misérable métal qui se cache en ses flancs. Certes, c'est «la terre qui -paye», les mille parcelles d'or jaune étincellent au fond de la _pan_, -mais combien moins belle, combien moins lumineuse que la meule qui est -là, dorée par le soleil couchant. - - * - - * * - -Deux jours après, j'étais à Eagle, dans l'Alaska yankee, chez mon ami -Jim Mac Carter, un cher garçon qui m'amena chasser le moose, si bien que -j'oubliai totalement de lui demander s'il connaissait le nom de -l'individu qui avait apporté l'_Angelus_ de Millet aux dernières marches -du monde. - - - - -VIII - -L'HOMME QUI PORTAIT UN CHAPEAU HAUT-DE-FORME - - ---Vous êtes jeune, camarade, me dit Gregory Land, qui était en train de -confectionner des beignets de maïs dans la propre poêle qui me sert à -passer les sables aurifères, vous êtes jeune et vous connaissez mal le -pays. - -«Croyez en la vieille expérience d'un sacré individu qui traîne sur le -_trail_ depuis quatorze années. Quatorze années, _yes, sir_, que je -cours, sur la piste, derrière mes chiens, distribuant lettres et -journaux sur tout le territoire du Yukon... Et pour quel salaire! Damné -gouvernement!...» - -Et Gregory Land s'interrompt pour lancer un jet de salive brunâtre au -delà des beignets, dans la cendre chaude, car Gregory a l'honorable -habitude de chiquer. - -Je crois devoir intervenir: - ---Vous êtes l'homme le mieux accueilli, dès que les grelots de vos -chiens tintent sur le _trail_; le cœur est en joie, vous êtes celui -qu'on attend, on vous choie, on vous fête... - ---Je sais, je sais, mais je ne me fais pas d'illusion, on attend non -moi, mais ce que j'apporte. - ---C'est la même chose... - ---Encore un de vos défauts, garçon, si vous voulez vivre dans ce pays, -il faudra vous débarrasser de cette sentimentalité. Du sentiment ici... - -Gregory rit d'un rire qui le secoue, il en profite pour faire sauter les -beignets... - -La poêle remise en place, il continue: - ---Ici, il faut un cœur solidement accroché dans une bonne vieille -carcasse à toute épreuve, de la volonté, de la force, ou, à défaut, de -l'adresse. - -«Tenez, moi, j'étais fait pour une autre vie: j'ai étudié à l'Université -de Berkeley, en Californie, j'ai même des diplômes écrits en latin, avec -mon nom en lettres rondes au milieu. - -«Pourquoi je ne suis pas resté dans ma ville où je serais devenu un -_lawyer_, ni plus ni moins réputé qu'un autre? Pourquoi? Parce que les -civilisés me dégoûtent. - -«Je suis parti, un matin, essayer ma chance; j'ai perdu au jeu le peu -que j'avais arraché à la terre, ce qui m'a guéri des mines; ensuite, -j'ai été bûcheron, maçon, garçon de bar, puis, comme je savais mener -proprement un _team_, le gouvernement canadien a bien voulu m'agréer -comme maître de poste... voilà quatorze ans... Excusez-moi, camarade, je -me répète... mauvais signe. - -Gregory Land soupire et s'apitoye: - ---Ah! ça n'est plus le bon temps... ça n'est jamais le bon temps quand -on vieillit; alors, on trouve tout naturellement que les jours de notre -jeunesse étaient les plus beaux... Tout de même, ici, c'était mieux -autrefois. - -Pour lui donner du courage, je lui verse une rasade de whisky. Gregory -l'avale d'un trait, la tête rejetée en arrière. - ---Vous êtes un aimable garçon, fait-il pour me remercier; puis il -ajoute: Voilà des beignets dont vous me direz des nouvelles... - -Il m'en offre un, doré, croustillant, à la pointe de son couteau. - -Je rends hommage à ses talents culinaires, il accepte, sans modestie, et -reprend son discours. - -C'est vraiment une encyclopédie, cet homme qui court la piste, il cite -des faits, des dates, il émaille son parler d'une série d'anecdotes -sérieuses ou plaisantes. - -C'est ainsi que Gregory Land paye l'hospitalité qu'on lui donne lorsque -ses chiens et lui sont surpris par la nuit, qui tombe, dans ces régions -polaires, comme un rideau qu'on abat. - -Le postier poursuit tandis que je mange, lui se déclarant satisfait avec -la bouteille de whisky et la blague que j'ai mise à sa disposition. - ---Si mes souvenirs sont exacts, le territoire de l'Alaska (les îles -comprises) ne doit pas atteindre moins de 1.376.000 kilomètres carrés, -c'est-à-dire presque trois fois la superficie de votre France. - -De l'embouchure du Simpson à la pointe sud de l'île du Prince, du -Saint-Elie à l'Océan Glacial, en suivant le 143e degré 20′ de longitude -est de votre méridien, sur ces 1.376.000 kilomètres carrés, vous êtes -bien aujourd'hui trente à trente-cinq mille mineurs ou vivant des mines, -groupés dans la vallée du Yukon ou les environs de la Tanana, de la -Stewart ou de la Porcupine. - -«Vous êtes, comme cela se doit, de joyeux garçons venus des quatre coins -du monde pour prendre la chance. - -«Je vous connais presque tous; en tous cas, tous vous me connaissez. Ah! -j'en ai rencontré, j'en ai vu: des Américains de l'Ouest à qui «la paye» -n'avait pas été favorable du côté du Sacramento ou du Nevada, des -Canadiens français de l'Alberta ou du Saskatchewan, des Européens aussi -ayant traîné--faites excuses--dans tous les bouges du monde, essayé de -tous les métiers, Anglais, Ecossais, Irlandais, Allemands, Autrichiens, -Français, des Espagnols parfois et des Italiens, mais qui restaient peu -devant les rigueurs du climat. - -«Je ne dis pas, le métier est rude, car il ne suffît plus--comme -jadis--de tamiser les alluvions aurifères, ou d'arracher à même le roc, -sans grand travail ni peine, le quartz receleur de pierre jaune. - -«Depuis longtemps, les _creeks_ sont abandonnés, ne donnant plus un cent -de «paye». Les mineurs ont renoncé ou sont montés plus au nord, où la -vie est plus âpre, où le sol défend mieux son secret. - -«Savez-vous, garçon, que sur la Porcupine, une équipe de mineurs a dû -défoncer neuf mètres de glace avant d'arriver à la terre meuble! Ceux -qui, comme moi, partirent à l'aventure, un pic sur l'épaule, ont peu de -certitude d'arriver à un résultat. Les vieux Yukoners ne trouvent plus -une once d'or livrée à leur seule ressource. - -«Ah! les mines d'aujourd'hui! Il faut être plusieurs fois millionnaire -pour être mineur; et des prospecteurs, et des machines électriques, des -grues, des défonceurs, des concasseurs, un matériel du diable qu'ils -amènent par des sentiers d'enfer. - -«Etre mineur aujourd'hui, c'est le bagne. Le vieux libertaire -d'autrefois allait, venait, comme un loup des prairies; maintenant, il -est domestiqué comme un chien de ville. - -«Il obéit au contremaître qui obéit à l'ingénieur, lequel représente -Messieurs les financiers des cités civilisées; c'est une cellule dans -l'organisme. Voilà. - -D'un coup de langue, Gregory passe sa chique de la joue droite à la joue -gauche. - ---Mais ce sont là des considérations philosophiques, qui ne changeront -rien à la chose. Il importe de savoir--uniquement--que les quinze hommes -de race blanche qui se livraient au trafic des peaux, dans le bassin du -Yukon, vers l'année 1890, se sont maintenant multipliés par milliers. -Or, je dis et je prétends que les milliers sont des esclaves et que les -quinze seuls étaient des hommes libres. - -C'est étonnant ce que le whisky rend mon Gregory loquace. Au fur et à -mesure que l'ivresse envahit son cerveau, son esprit devient plus clair, -mathématique. Mais pour ne pas me désobliger, il redevient indulgent. - ---Bah! vous êtes de bons compagnons; dire que vous n'avez rien à vous -reprocher, serait exagéré. J'en connais (il dit cela en plissant sa -paupière gauche), j'en connais plusieurs qui sont en délicatesse avec la -Justice de leur pays et des pays voisins. Ce ne sont pas les plus -mauvais. - -«Beaucoup sont d'honnêtes garçons, épris d'aventureuse vie, et que la -terre du Nord, mangeuse d'hommes, attire comme une maîtresse. -Croiriez-vous pas, Freddy, mon ami, qu'il y aurait long à écrire sur la -psychologie de ces gens qui quittèrent tout pour courir leur chance aux -dernières marches du monde! - -«De savants docteurs trouveraient là matière à disséquer l'âme de -l'homme mais--fort heureusement pour nous--les graves docteurs restent -frileusement ficelés dans leur robe de chambre, quinteux, toussotant et -grincheux, au fond de leur confortable studio. - -Je ne sais rien de plus bavard qu'un homme solitaire. Gregory Land, qui -passe des journées et des journées en tête à tête avec ses chiens, parle -de tout et sur tout; il saute d'une idée à une autre idée, comme un -oiseau d'un perchoir à un autre perchoir. - -Les mains croisées sur la poitrine, les jambes allongées sur le parquet, -il parle plus pour lui que pour moi! - -De temps en temps, il s'arrête, boit une gorgée d'alcool et repart, -poursuivant tout haut son rêve. - -Tout à coup, il se replie si brusquement qu'il a l'air d'une marionnette -cassée. - -Il se recueille un instant, mâchant sa chique avec béatitude. Je -respecte son silence, mais il est de courte durée. - -Il reprend bientôt sur le mode familier qui lui est cher: - ---Bien sûr, j'en ai connu de drôles de types depuis quatorze ans que je -roule, de Skagway à Port-Clarence, en passant par Dawson et Rupert-city, -mais le plus intéressant, sans mentir, est un de vos compatriotes. C'est -un solitaire, qui n'a pas voulu se plier aux exigences des grandes -compagnies, il a un _creek_ à 35 milles d'ici, un _creek_ bien à lui, -dont les papiers de propriété sont en règle; promesse, argent, rien ne -l'a tenté, il est plus têtu que le roc auquel il arrache, péniblement, -avec des moyens de fortune, quelques onces d'or tous les jours. - -«S'il les boit? Jamais un cabaret ne l'a reçu sur son seuil. - -«S'il les joue? Personne n'a vu une carte entre ses doigts. - -«Cela est. César Escouffiat existe, il est mineur sans être ivrogne ni -_gimbler_. Quand je vous dis, c'est un drôle de type, c'est un drôle de -type, vous pouvez m'en croire. Au surplus, je vous le veux montrer, dès -demain, si telle est votre fantaisie toutefois. - -«Pour l'instant, votre whisky n'est pas éternel, mon gosier en a perdu -le goût depuis deux quarts d'heure; de plus, je vous assomme avec mes -bavardages et je vois que malgré votre politesse, vous tombez de -sommeil. - -Et sans prononcer une autre parole, Gregory Land étale une couverture de -peau à même le sol, devant le feu; il ramène ses genoux à la hauteur de -son menton et bientôt un grognement rythmique m'annonce que Gregory -Land, le postier, dort du sommeil de ceux qui ont conscience d'avoir -bien accompli leur journée. - - * - - * * - -Des aboiements me réveillent en sursaut. C'est Gregory Land qui rosse -d'importance deux de ses chiens. Les bêtes cinglées hurlent, les crocs -dehors, les oreilles rabattues, le regard mouillé de larmes. Le fouet en -lanière de cariboo se déroule et enveloppe, tour à tour, les flancs de -chaque chien. - -Gregory a la justice dans le sang. A chaque coup, il compte: un pour -Ruf, un pour Chappy... - -Je veux intervenir, Gregory m'arrête du geste. - ---Laissez, _sir_, laissez, c'est cette rosse de Chappy qui voulait -prendre la place du _leader_. - ---Mais pourquoi fouetter Ruf alors? - ---Parce que Ruf est un fils de porc, qu'il est lâche comme un lièvre et -qu'il tremble de tous ses membres devant cette satanée femelle de -Chappy. - -Gregory n'aimait pas les lâches, c'est pourquoi Ruf eut deux coups -supplémentaires. - -Les autres chiens attendent, impassibles, que la correction soit -terminée; chacun est rangé, à la place assignée, près du harnais qui est -sien. - -Le postier est un maître conducteur de bêtes. Il a tôt fait d'installer -son attelage. Je prends place, dans le _sleigh_, entre deux sacs de -dépêches. Gregory grimpe debout sur le _taku_, il rassemble les rênes, -fait siffler joyeusement son fouet et lance son traîneau sur le _trail_, -cependant qu'il commence une complainte compliquée où il est vaguement -question des amours d'une _bar-maid_ avec un intrépide postier, coureur -des bois. - - * - - * * - -Trente-cinq milles ne sont rien pour le _mail stage_, surtout lorsque le -traîneau est tiré par un _team_ de labradors croisés avec des huskies -esquimaux et que ce _team_ est conduit par un maître tel que Gregory -Land. - -Trente-cinq milles de bonnes pistes--bien entendu--mais cela n'était pas -notre cas. - -Il fallait, pour atteindre le camp de Kid's city, traverser une vaste -étendue de toundras qui, à première vue, paraissait uniforme mais qui, -en réalité, n'était qu'une longue suite d'arêtes glacées, quelques-unes -même avaient huit à dix pieds de haut. Un véritable jeu de montagnes -russes, si l'on peut dire... - -Jamais je n'ai vu plus morne paysage, des herbes échevelées méritant -bien leur nom de «têtes de femmes», des racines enchevêtrées où les -pattes des chiens se prenaient comme dans un piège, ce qui agaçait -particulièrement les bêtes qui aboyaient avec fureur. - -Parfois un bouquet d'arbustes, grêles ou rabougris, des saules et des -aulnes, des arbres pitoyables, pauvres choses souffreteuses, pareils à -des rejetons issus de septuagénaires, dont la sève est épuisée, et qui -portent, malgré leur jeunesse, tous les stigmates d'une précoce -flétrissure. - -J'essaye de me rappeler le printemps dernier, alors que sur la côte -nord-ouest abritée des tempêtes, je voyais se dérouler, devant mes yeux, -à perte de vue, des fleurs aux couleurs merveilleuses; les hauts sapins -immuablement verts, gardiens silencieux des monts impassibles, -veillaient comme des personnages de légendes sur cette floraison de -rêve... - -Mais le printemps est mort. Y a-t-il eu seulement un printemps? J'en -doute, le ciel est bas, d'un gris argenté, on dirait une chape de plomb -qui va couvrir la plaine... - -Les sacs de dépêches et l'angle du traîneau s'enfoncent dans mes côtes, -à chaque virage je retiens un cri et Gregory hurle un juron. - - * - - * * - -Nous avons franchi la toundra. Gregory arrête son équipe. Les chiens, -haletants, soufflent, la langue pendante, les paupières battent plus -vite, les flancs oppressés... - -Le maître postier visite, soigneusement, les pattes de ses bêtes. - ---Allons, rien de cassé, ça va. Mais, pour sûr, un jour, j'y resterai -avec les dépêches du gouvernement. - -Cette idée le met en gaîté sans que je sache pourquoi; lorsqu'il a fini -de rire, il ajoute: - ---Si je ne savais pas que l'enfer est pavé de bonnes intentions, je le -croirais vraiment fait comme cette route. - -Puis il m'explique: - ---Ce que vous venez de voir n'est rien, je connais plus au nord-est, -vers la Great-Fish-River, du Chesterfield-Inlet à la mer polaire, un -territoire long d'un millier de kilomètres, où vous avez, en grand, ce -que vous venez de voir en raccourci. - -«Encore en hiver on passe, on se casse les pattes dans les racines et la -glace, mais en été, des fondrières vous guettent pour vous happer; toute -une végétation rampante, des lichens, des mousses, tend des pièges -difficiles à éviter. - -«C'est la terre de l'absolue désolation où rien ne croît si ce n'est les -baies de corail, les gueules noires, la tripe de roche ou le pain de -cariboo. - -«Holà, vous n'allez pas dormir ici, mes garçons, allons hop, à -l'ouvrage. - -Le fouet claque, les chiens tirent sur les harnais, le traîneau repart. - - * - - * * - -Maintenant, la piste court, bordée d'épinette blanche, de sapins et de -pins, de bouleaux à canots et des baumiers, des trembles, beaucoup de -trembles... - -Les dix derniers milles sont franchis en se jouant, par les chiens. -L'instinct les avertit que l'étape est prochaine. - -Gregory les encourage de la voix et, joyeux, il entonne: - - When you come to the end of a perfect day. - -Il cesse, tout à coup, son chant pour pousser des cris inarticulés, les -coups de fouets cliquent-claquent, les chiens aboient comme des enragés, -une ligne brune apparaît. C'est le camp des mineurs de Kid's City. - - * - - * * - -La musique que mène Gregory, son fouet et ses chiens, annonce l'arrivée -de la poste. Les baraquements se vident en quelques instants; les hommes -qui sont au bar, eux-mêmes, viennent sur le pas de la porte. - -Tous nous saluent avec des hourrahs; j'avais raison, Gregory Land est -l'homme le plus attendu de la ville. Même ceux qui n'espèrent rien de sa -venue sont autour du traîneau. - -C'est là que j'ai vu se détendre les plus rudes visages: telle face est -sombre qui s'illumine à l'appel d'un nom, telle mâchoire est contractée, -dure, mauvaise, qui s'échancre d'un large sourire pour un paquet de -quelques grammes, et les mains, toutes ces mains tendues, mains -calleuses, rugueuses, entaillées, qui toutes frémissent comme des ailes -d'oiseaux; quelques-unes mettent une note plus blanche. D'où -viennent-elles? Que viennent-elles faire là? D'autres sont crevassées ou -bosselées d'ampoules, d'autres encore ont le poignet serré dans un -bracelet de cuir lacé, et les doigts noueux, les doigts crochus, les -doigts écrasés en spatule, les doigts volontaires, les doigts impatients -et trembleurs... - -Et chacun ayant reçu son bien se retire à l'écart pour savourer la joie -de se sentir moins seul, moins perdu dans l'immensité de ces terres -mystérieuses. - -Pour ceux qui n'ont rien, les doigts se replient, la main se contracte -et retombe, la face reprend son masque, le front barré, le regard dur, -les maxillaires crispés. - - * - - * * - ---Ouf! c'est fini, déclare Gregory Land qui a rangé son traîneau et -libéré ses chiens, et je vous vois venir: vous voulez savoir lequel -parmi ces garçons est celui qui nous intéresse. Aucun de ceux-là, venez -avec moi. - -Habitué à ces manières, je le suis sans demander d'autres explications. -Nous remontons le camp qui vit d'une vie particulière, puisque c'est -aujourd'hui dimanche. - -Kid's City a, naturellement, sa rue centrale, pompeusement appelée -Broadway. Passé Broadway, il n'y a plus rien que les champs de neige à -l'infini. C'est pourtant sur cette route que Gregory s'engage. Nous -tournons à droite et, soudain, j'ai devant mes yeux le plus inattendu -spectacle, la chose la plus imprévue qui soit: j'ai devant les yeux, en -plein Alaska, dans un camp de mineurs, par une température qui dépasse -30° sous zéro, j'ai là, vivant, marchant, un homme qui porte un chapeau -haut de forme et une redingote qui lui bat les talons. - -Certes, Gregory ne m'a conduit ici que pour jouir de cette minute et de -mon ahurissement. Il se tient les côtes et rit comme un fou. L'homme se -retourne, ce qui arrête net le rire du postier qui, presque respectueux, -lance: - ---Hello! camarade, je vous conduis un de vos compatriotes. J'ai pensé -que vous aimeriez à le voir... - -L'homme retire son chapeau haut de forme, salue cérémonieusement et dit: - ---Vous avez bien fait, monsieur. - -Gregory s'esquive et nous laisse en tête à tête. - -J'essaye une politesse. Je lui dis: - ---Je suis heureux de rencontrer un Français. - -L'inconnu enlève encore une fois son chapeau et répond: - ---Tout l'honneur est pour moi. - -Alors, il me parle le plus simplement du monde, il m'interroge sur ma -vie, mon passé, sur la France. Je le regarde éberlué. - ---Je vois ce qui vous intrigue, ajoute-t-il. - ---Ma foi, je l'avoue, votre tenue est si étrange... et je lâche tout de -trac! Pourquoi diable, portez-vous un chapeau haut de forme? - -Il me regarde fixement et laisse tomber ces mots: - ---Parce que c'est dimanche! - - * - - * * - -Parce que c'est dimanche! Alors seulement je regarde l'homme qui vient -de me donner une raison aussi convaincante. C'est un gars solidement -râblé, un cévenol de l'Aveyron ou de la Lozère, j'en jurerais, et tout à -l'heure, lorsque je me rappellerai le nom que Gregory lui donne: César -Escouffiat, je n'aurai plus aucun étonnement. - -Je comprends alors l'infini de cette réponse. - ---Parce que c'est dimanche! - -Toute l'âme française est là. L'âme paysanne ou bourgeoise si -identiquement même. Dimanche, la blouse neuve bien empesée ou la -redingote sortie de l'armoire. Dimanche, toute la tradition, toute la -beauté sentimentale de la race. Et soudain, la neige s'efface, le ciel -gris se dépouille pour s'azurer légèrement, j'entends les cloches du -pays, je vois les bandes rieuses de jeunes filles et de jeunes garçons -sous les platanes feuillus, les petits rentiers assis sur le banc de la -promenade, les vieux sur le seuil de leur porte, et je sens tout le -parfum qui monte de la terre natale... - -Et je songe à toutes les batailles que -l'homme-qui-porte-un-chapeau-haut-de-forme a dû livrer pour faire -respecter sa volonté. - -Les poings du montagnard me rassurent. Le premier, qui a dû rire de son -couvre-chef, a dû être maté depuis longtemps, imposant le respect aux -autres et ceux-là désormais lui ont laissé célébrer en paix, à sa -manière, le jour que le Seigneur créa pour le repos. - - * - - * * - -Je n'étais pas au bout de mes étonnements. - ---Voulez-vous me faire l'amitié de venir jusque chez moi? - -Comment refuser une invitation ainsi faite? J'opine du bonnet et je suis -l'homme-qui-porte-un-chapeau-haut-de-forme et dont la redingote bat les -talons. César Escouffiat me fait les honneurs de chez lui; devant la -porte de sa hutte, il s'efface pour me laisser passer. - ---Vous m'excusez, dit-il. - -Et brossant du revers de sa manche son chapeau, il l'enveloppe dans un -papier de soie, puis l'enferme, soigneusement, dans un coffre de bois. -Il relève, l'un après l'autre, les pans de sa redingote et s'assied. - ---Vous m'excusez, répète-t-il, la demeure du sage est simple, mais la -sagesse se développe partout, à la condition de ne point abaisser son -âme aux promiscuités environnantes. - -Je regarde mon hôte d'un air effaré, mais il poursuit sans prendre -garde: - - Ἐσθλῶν μεν γαρ ἀπ' ἐσθλα διδάξεαι ἢν δὲ κακοῖσιν - συμμισγῃς ἀπολεις καὶ τὸν ἐόντα νόον. - -Ce sont deux vers de Théognis, que Xénophon et Platon placent dans la -bouche de Socrate. Xénophon dans les _Entretiens mémorables_ et Platon -dans le _Banquet_ et le _Ménon_. - -Mon effarement a fait place à la stupéfaction, je dois avoir les yeux -ronds et la bouche ouverte. César daigne m'expliquer: - ---Avec les sages, tu apprendras la sagesse; si tu te mêles aux méchants, -tu perdras ce qu'il y a de bon en toi. - -Puis il ajoute avec condescendance: - ---C'est du grec. - ---Du grec! - ---Oui, du grec, cela vous étonne? - ---J'avoue... vous me pardonnerez, dans ce pays... - -Je bafouille et m'emberlificote en des phrases que je commence sans -pouvoir les finir. César Escouffiat me prend en pitié et plein de -suffisance, il savoure son triomphe. - ---Enfant, fait-il avec un accent inénarrable. - -Ce mot dans sa bouche prend une signification péjorative, il le laisse -tomber avec une moue un peu méprisante; heureusement, ce jour-là, je -n'étais pas d'humeur trop susceptible... - -Je regarde la carrure de cette splendide bête humaine, ce cou court, -cette face massive, ces cheveux tondus ras sur le front étroit, ce nez -fort, ces lèvres charnues, ce menton volontaire. Certes, ce n'est pas la -race grecque que je m'attendais à trouver là, on lit, ouvertement, sur -cette physionomie, tout l'entêtement, toute la résolution, toute la -brutalité romaine. - -Devançant mes questions, il daigne m'éclairer: - ---Vous allez me demander si je suis un professeur en rupture de chaire, -un prêtre échappé du Séminaire, un savant expulsé de l'Université; non, -rien de tout cela, je suis César Escouffiat tout court, et je suis -charretier de mon métier... - -Il s'assied à mes côtés, sur la caisse dans laquelle est enfermé le -fameux haut-de-forme. Il jouit un instant de ma stupeur et ajoute: - ---J'ai été à l'école jusqu'à onze ans. J'ai gardé les porcs jusqu'à -quinze ans, j'ai cinquante ans, je suis ici depuis près de dix ans. - -Il y a un trou dans les explications de mon brave, ce qu'il fit de -quinze à quarante ans, qui le saura jamais? César Escouffiat a sauté -sans transition de son extrême jeunesse à sa maturité. - -Timidement, j'ose l'interroger: - ---Et vous avez appris le grec? - ---Ici, monsieur, ici, les solitudes du Nord sont mauvaises conseillères, -mais quand on a une âme bien trempée, on résiste aux tentations; cela -n'est pas toujours facile, et je dis avec Hésiode: - - Τὴν μὲν γαρ κακότητα καὶ ἰλαδὸν ἔστιν ἑλέσθαι - -Je dois avoir l'air d'Henriette, dans les _Femmes savantes_, lorsqu'elle -dit: - - «Pardonnez-moi, monsieur, je n'entends pas le grec.» - -César traduit: - -«Il est facile d'atteindre, même en troupe, à la demeure du vice; la -route est unie, il habite près de nous. Mais les dieux immortels ont -placé la fatigue et la sueur sur les chemins de la vertu, un sentier -long et escarpé conduit à elle; il est rude d'abord, mais lorsque tu es -arrivé au sommet, il devient facile.» - -«Du reste, Epicharme, de Cos, nous dit sous une autre forme: - - ... τῶν πόνων - πωλοῦσιν ἡμῖν πάντα τἀγαθ' οἱ θεοί. - -«Les dieux nous vendent tous les biens au prix de nos fatigues. Le -bonheur s'achète, je l'ai payé, je puis en jouir. J'imite, en cela, -l'exemple de mon unique maître, Socrate, je suis endurci contre le froid -et tellement habitué à me contenter de peu qu'un rien suffit à mes -besoins. - -«Dans le pire milieu, je reste étranger. Je n'ai aucun souci de vouloir -imposer mon commandement; Xénophon vous dira que telle était la coutume -du grand Philosophe. - -«Comme lui, je suis frugal, je ne bois jamais sans avoir soif et j'évite -les alcools qui nuisent à la fois à l'estomac, à la tête et à -l'esprit... - - ... καὶ γὰρ τὰ λυμαινόμενα - γαστέρας καὶ κεφαλὰς καὶ ψυχὰς ταῦτ' ἔφη εἶναι. - -«Je travaille parce qu'Hésiode a dit: L'action n'est pas une honte, -l'inaction est un opprobre... - ---Et vous avez appris le grec? - -Il me réplique avec orgueil: - ---Tout seul, monsieur, tout seul. - ---Mais enfin, pourquoi? - ---Pourquoi? parce que je m'ennuyais, monsieur. - -César Escouffiat s'est dressé. Il a rouvert son coffre, enlevé -minutieusement le papier de soie et, à nouveau, il lustre le poil de -l'ineffable chapeau. - -Pendant qu'il accomplit cette grave fonction, je regarde autour de moi -et, sur une planchette, je vois, pêle-mêle, des livres entre des boîtes -de saumon et de lait condensé. Quelques titres m'arrêtent. Isocrate: -_Conseils à Démonique_; Euripide: _Electra_; Eschyle: _Prométhée -enchaîné_; Jean Chrysostome: _Homélie en faveur d'Eutrope_; Platon: -_Apologie de Socrate_; Esope: _Fables choisies_; d'autres gisent avec de -gros dictionnaires sur une caisse renversée qui sert de table de nuit, -mais j'ignorerai toujours quels en sont les auteurs. César Escouffiat a -replacé sur sa tête son chapeau haut-de-forme. Il se tourne alors vers -moi; d'un large geste, il se découvre et me salue, puis il me dit: - ---Le monde est plein d'imprévu. Je suis heureux de vous avoir rencontré. -Nous reverrons-nous? c'est peu probable. Qui sait sa destinée? Tout -naît, tout meurt, disent les uns, rien n'a été engendré, rien ne périra, -disent les autres; qui croire? Le mieux pour l'homme serait de ne pas -naître ainsi que nous l'explique Sophocle du 1215e au 1220e vers -d'_Œdipe à Colone_. - -Et César Escouffiat conclut, nettement, en bon français, cette fois: - ---Je ne vous retiens pas. - - * - - * * - -Devant le bar, je trouve Gregory Land qui m'attend, l'air goguenard, les -mains aux poches. - -Il cligne de l'œil selon son habitude et me crie d'aussi loin qu'il -m'aperçoit: - ---Eh bien! garçon, pour un drôle de type, c'est un drôle de type, -n'est-ce pas? Vous en êtes encore tout ahuri; entrez, garçon, entrez, -j'ai fait préparer pour vous un _oysterprayer_ dont vous me direz des -nouvelles. - -Et d'une bourrade, Gregory Land me pousse dans la salle du bar où, dans -une fumée bleuâtre, une centaine de mineurs dansent au son d'un -phonographe criard. - - * - - * * - ---Ma tournée est finie, je redescends à la côte, je vous ramène chez -vous en passant. - ---_All right..._ - -Dans les claquements du fouet, les Ehôôô ôôô de Gregory, le traîneau -passe, en trombe, au milieu du campement parmi les cris d'adieu des -mineurs assemblés. - -A cent cinquante pas, j'aperçois la lourde silhouette de César -Escouffiat, qui fut, tour à tour, gardien de porcs, charretier, et qui, -étant mineur aux mines d'Alaska, apprit le grec pour se désennuyer. - -Il marche gravement à pas comptés. On pourrait le croire absorbé par des -préoccupations vulgaires. Sous le chapeau haut de forme, la cervelle -accomplit son obscur travail et les mâchoires massives ruminent des -citations grecques. - -Je lui lance un amical bonjour; perdu dans son rêve, l'homme ne l'entend -pas, le traîneau vire, la silhouette diminue, elle a l'air de s'enfoncer -dans la terre. Je me retourne sur mon siège et j'aperçois encore, -là-bas, tout là-bas, le chapeau haut de forme; c'est longtemps un point -noir sur la blancheur immaculée de la neige polaire. - -Le vent qui balaye la piste me fouette, je ferme les yeux; lorsque je -les rouvre, il n'y a plus rien à l'horizon. - -Je ne reverrai jamais plus l'homme-qui-portait-un-chapeau-haut-de-forme -«parce que c'était dimanche» et subitement, sans raison, j'en ai une -peine infinie... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - ---Vous pleurez! ma parole! - ---Moi, pleurer! Vous êtes fou, Gregory, c'est ce diable de vent qui me -pique les yeux. - - - - -IX - -LA BÊTE SOCIABLE - - -Depuis trois heures, la bourrasque fait rage. Le vent secoue la hutte, -pourtant bien abritée et protégée à la fois par la montagne et un épais -rideau de sapins. - -Le thermomètre ne doit pas être loin de quarante, au-dessous de zéro, -naturellement, ainsi qu'il convient à un thermomètre en usage passé le -70e degré de latitude nord. - -Dehors, mes chiens sont couchés, sauf Tempest, mon husky esquimau, que -j'ai gardé auprès de moi. Un feu assez vif pétille, la bouilloire à thé -commence à chanter sa chanson. - -Tempest est accroupi, le museau dans ses pattes; un petit sifflement, -une secousse brève de ses poils raides où les glaçons achèvent de fondre -disent son évidente satisfaction. - -Désœuvré, je prends ma trousse et me mets en devoir de réparer ma -chemise de peau qui est en grande pitié. - -Je tire l'aiguille à rendre des points--c'est le mot--à Jenny elle-même. -De temps en temps, Tempest ouvre un œil, grogne un peu plus fort, puis -reprend sa somnolence. - -Il faut avoir vécu dans la solitude pour comprendre la joie de pouvoir -parler à un être humain. Les plus cruelles privations ne sont rien à -côté de l'effroyable supplice du silence. Etre seul devant les plus -beaux paysages du monde, seul avec sa pensée qui tourne en rond autour -du cerveau comme une bête emmurée, sentir sa raison mourir peu à peu, -être ivre de solitude au point de chanceler, avoir faim de parler à -quelque chose de vivant! - -Dans l'Arizona, sous un soleil flamboyant, où les cactus se dressent -comme de gigantesques chandeliers à sept branches, je parlais à mon -cheval; ici, aux dernières marches du monde, je trouve l'apaisement et -avec l'apaisement la sagesse, en discourant avec mon chien. - ---N'est-ce pas, Tempest, qu'il fait un affreux temps... - -Tempest grogne, donc il approuve. - -Un temps que les hommes--qui sont injustes parce qu'ils sont des -hommes--appellent un temps de chien... ou un chien de temps, si vous -préférez. - -C'est évidemment son avis. - -Je poursuis mon monologue: - ---La justice n'existe pas. Qu'est-ce, en somme, que la justice? Un mot. -Et les juges? Moins que rien, des hommes. Si vous les voyiez, monsieur -Tempest, chez moi, dans mon pays de civilisés, ces hommes s'habillent de -rouge ou de noir, on leur met sous le menton des petites bavettes -blanches. N'allez pas croire pour cela qu'ils soient en enfance ou -simplement gagas, non, c'est la coutume; au pays britannique, ils ont -des perruques hautes comme ça... - -Mon geste ou mon raisonnement effraye Tempest qui se dresse et montre -les crocs. - -Son âme incivilisée ne comprendra jamais les beautés de notre monde. - -Changeons la conversation. - ---Là, rentrez vos crocs barbares, j'ai pourtant raison. Si la justice -existait, vous seriez dehors, avec vos compagnons, endormis sous la -neige et non devant le feu à vous rôtir les pattes... - -Monsieur Tempest n'en veut pas savoir davantage, il ne rouvre même plus -son œil gauche, ses oreilles sont repliées, il rêve tout haut devant les -flammes qui dansent. - -Tout à coup, il se dresse, les oreilles droites, la gueule ouverte; -rauque, il aboie trois fois, il replie à moitié l'oreille... Il guette. -Il aboie encore, puis il s'élance vers la porte... - -J'écoute. Rien. Le sifflement du vent qui passe en tournoyant. - ---Quelle idée folle, vouloir sortir... Enfin, allez, si tel est votre -désir... - -J'ouvre. Un tourbillon de neige me frappe au visage. - ---Damné chien! - -Tempest est parti comme une flèche; dans l'enclos, les autres chiens -sont réveillés qui hurlent à l'unisson. - ---Damné chien! - -Je répète l'injure et vais pour refermer la porte, lorsque j'entends -soudain une voix claire qui m'interpelle. - ---Hello, appelez votre chien, c'est un démon qui me dévorerait tout vif. - -J'accours sur la piste. Je siffle Tempest qui vient se ranger près de -moi, les crocs dehors, grognant toujours. - ---Qui va là? - ---Un ami, Mac O'Neil. Quel temps, camarade! - ---Entrez et chauffez-vous. - ---Ça n'est pas de refus. Attendez. Ici, Floch, ici, Dark. Tenez votre -démon, pour Dieu! ils vont se battre. - -Je saisis par la peau du cou Tempest qui va s'élancer et le jette dans -la hutte dont je tire la porte. - -Libres, les chiens de l'homme creusent vivement leur trou dans la neige -et disparaissent. - -O'Neil enlève ses raquettes et secoue son manteau. Nous entrons. - -La douce chaleur nous enveloppe. Le voyageur pousse un ah! réjoui en -arrachant les glaçons qui pendent à ses moustaches. - -Le thé copieusement arrosé de whisky. Beaucoup de whisky, très peu de -thé, c'est ainsi que mon compagnon comprend la chose. - ---Garçon, j'ai pensé que vous vous ennuyez tout seul, alors je suis -venu... - ---Merci. - ---Pas la peine. Je m'ennuyais aussi. J'ai la noire bête, comment vous -dites en français le... là... vous savez l'affreuse noire bête. - ---Le cafard. - ---_All right._ Le cafard. C'est la nuit de Christmas, tout de suite. - ---Ah! c'est Noël, j'avais oublié. - ---Alors, j'ai pris mes raquettes et je suis venu. Seize milles, c'est -peu de chose, la Stewart est gelée à bloc. C'est une piste admirable, -mais après Cariboo Kid, le vent souffle de biais. Ça n'est pas chaud. - -Il tend ses doigts à la flamme, puis, se pétrissant les mains, il fait -craquer ses os. Il étend ses jambes, entourées de peaux de renard bleu -qui, au contact du feu, se dégèlent. Lui aussi n'a pu rester seul. Je -contemple l'inconnu, il est heureux de vivre, ses paupières s'avivent. -Il parle, il parle, il parle. - -Ce n'est pourtant pas un intellectuel, un cérébral, celui-là. C'est une -splendide brute taillée pour le combat. - -La pensée qui voltige de-ci de-là s'est cognée les ailes dans la cage -étroite de ce cerveau... Et l'homme a fait seize milles par un temps -abominable, il a fui droit devant lui, risquant cent fois la mort pour -ne pas rester seul, ce soir, seul avec la pensée qui ronge, la pensée -qui vrille, la pensée qui affole, la pensée qui tue. - -Enfin, l'homme se tait. Il fume, silencieusement, sa pipe par bouffées -mesurées et la fumée bleuâtre enveloppe sa tête. Il clôt à demi ses -paupières. Pour un peu, il grognerait avec satisfaction comme Tempest. - -L'homme est une bête sociable. Celle-ci maintenant est heureuse. - - * - - * * - -Lorsque Mac O'Neil a fini de fumer, il tape sa courte pipe contre son -talon et dit: - ---Oui, je m'ennuyais à crever; parler à ses chiens, ça n'est point -drôle. Voilà quarante jours que Gregory Land est passé avec la poste. Il -m'a laissé un numéro du _Post-Intelligencer_, de Seattle. Je le sais par -cœur et pourrais vous réciter les articles et les annonces. C'est lui, -Gregory, qui m'a annoncé que vous étiez campé sur la Stewart. Il m'a dit -aussi que vous étiez Français. Je suis Ecossais, moi (ici, Mac O'Neil -soulève sa toque en peau de loutre), j'aime la France, moi, je ne suis -pas une écrevisse, ni un mâcheur de gomme, moi... Alors, j'ai pensé: il -doit s'amuser la même chose que moi, ce garçon, je vais aller le voir... -et me voilà... La terre paye-t-elle ici? ajoutait-il au bout d'un -moment. - ---Peuh! 8 à 9 cents d'or à la _pan_... - -Mac O'Neil émet un sifflement admiratif. - ---Voilà ce qu'elle donne chez moi. - -Et dans le creux de sa main rugueuse, le mineur me tend des pépites -grosses comme des amandes. - -Lorsque j'ai apprécié leur valeur, il les renferme dans un petit sac de -toile qui avait contenu du tabac. Comme il serre les cordons et les noue -avec attention, il soupire: - ---C'est avec ça que nous aurions une belle Christmas à Glasgow. Je -connais une taverne, dans la basse ville, où l'ale a la couleur du miel, -et le jambon!... - -Les souvenirs des ripailles passées lui reviennent en foule, il se donne -des claques sur la cuisse et rit d'un gros rire... - ---Une fois, chez mon père, on avait tiré un marcassin, sur les terres de -lord Denshire; entre nous, nous l'avions tiré sans autorisation et nous -l'avions bourré, le marcassin, pas le lord, avec des saucisses et des -châtaignes. Tous les voisins étaient de la fête--et comme cela se -doit--chacun avait apporté son présent; le whisky, le bon vieux whisky -d'Ecosse, était copieusement représenté. - -Et Mac O'Neil fait claquer sa langue. - ---Dans la cheminée, un tronc entier brûlait; la flamme jetait de grandes -lueurs qui illuminaient le visage des filles et les filles riaient parce -que les garçons les chatouillaient. Le lendemain, mon père et moi étions -seuls autour de la table. - ---Et les voisins? - ---Les voisins? Ils étaient dessous. - -Le mineur conclut: - ---En vérité, ce fut une belle Christmas! - -Puis, l'homme conte d'autres souvenirs... Mais je n'écoute plus, sa voix -fait un ronronnement à mon oreille. Est-ce que je sommeille, est-ce que -je rêve? Ces évocations font se dresser un long cortège de fantômes -oubliés... - -Les cérémonies familiales, mon père, ma mère, mes sœurs, mon frère, la -grande table, autour de laquelle nous étions tous réunis attendant que -minuit sonne... - -Le Père Noël chargé des joujoux convoités, les poupées pour mes sœurs, -les livres pour moi. Je vois nettement la couverture rouge, les tranches -dorées, et le titre qui flamboie: _Le sphinx des glaces_, _Le Capitaine -Hatteras_... - -Le mystère des terres polaires qui m'attire... - -Le grand silence blanc! - -Hein! quoi... Ah! oui, je ne rêve pas... les solitudes glacées, les -neiges éternelles... je suis servi... - -Tempest a repris sa place auprès du foyer, il grogne, l'air heureux. Mac -O'Neil confectionne un cocktail savant, et il parle, il parle... - -Mes Noëls d'étudiants, dans la ville aristocratique où le ciel est -clément. La nuit trouée d'étoiles, la théorie des jeunes gens qui -passent chantant des refrains grivois... Mes camarades, je vous vois: -Broche, si drôlement ivre; Bartek, au large sourire; Sapiens, -Catacloum... Je vous vois aussi, Lise, Margot, Daisy, Mourrette, poupées -qui enchantiez nos âmes de vingt ans...[1] - - [1] Voir: L.-F. Rouquette, _La Cité des Vieilles_. - -Les cloches sonnent à la volée, les cloches qui chantaient à ma -naissance, les cloches qui pleuraient au cercueil de mon père... Le vent -m'apporte leurs voix graves qui passent sur les eaux, qui passent sur -les terres et qui, après une randonnée de huit mille lieues, mettent de -la joie dans mon âme, du soleil dans mon cœur. - -Noëls de Provence illuminés de foi naïve... Les _Santouns_... Les -Saints... viennent pour adorer l'Enfant sur la paille de l'étable... Les -rois Mages et les bergers, tous si drôlement accoutrés. Un court -dialogue persiste que j'entends avec netteté. - -Hérode est là, Hérode, le méchant roi tueur d'enfant, le seul qui parle -français--parce qu'il est le Roi--le serviteur arrive, vêtu d'une peau -de mouton; il parle provençal, car il est d'une basse origine... - ---Gran Rei, vaqui li reis Mages. - -Et Hérode, qui parle français parce qu'il est le Roi, étend la main avec -majesté et laisse tomber de ses lèvres augustes cette phrase: - ---Dizi qui z'entrent... - -Et la foule, simple et naïve, de rire... - -Je l'entends ce rire avec la voix des cloches... - - * * * * * - ---Hé là, cher garçon, vous dormez debout... - -Et Mac O'Neil me remet d'aplomb avec une bourrade. - -Puis, il sort, ayant pris son fouet en cuir de cariboo, pour aller -rosser ses chiens qui hurlent à l'unisson de la tempête. - - - - -X - -LA BÊTE QUI RONGE - - -N'était la carabine Winchester que je porte en bandoulière, je dois -avoir l'air, en descendant les pentes escarpées du Black-Mount, d'un -homme préhistorique. - -Je suis parti pour une randonnée en montagne et j'ai eu la chance de -tuer un tébaï, sorte de petit chamois à pelage blanc; je porte la bête -autour de mon cou, la tenant par les pattes. - -Je saute d'un rocher à un autre rocher, tandis que Tempest, mon chien, -bondit en jappant autour de moi. - -Au pied du Mont, dans une hutte qui a été autrefois occupée par un -trappeur de l'Hudson Bay Cº, je chausse mes raquettes et me voilà -filant, comme une flèche, sur le _trail_, avec ma proie sur mes épaules -et mon chien rivalisant de vitesse avec moi. - -Bonne chasse, joyeux retour. D'une main experte, je dépouille la bête -dont je mets la peau à sécher. Je découpe un cuissot que je passe à la -broche, cependant que, dehors, Tempest et ses compagnons se disputent -les entrailles de la victime. - - * - - * * - -Les branches de sapins font des gerbes d'étincelles. Je hume avec joie -l'odeur du rôti. Par ma foi! je veux faire ripaille. De ma cantine, je -sors une bouteille de champagne, du bon vieux champagne de France et non -un _Champaigne-type_ de Californie. Hélas! c'est la dernière. Tant pis, -ce soir Lucullus dîne chez Lucullus. Décidément, je fais des frais, je -mets le couvert avec soin. - -Sur une caisse renversée, je déploie le dernier numéro d'un journal de -Portland,--les ultimes nouvelles du monde civilisé, vieilles de trois -mois! Voilà ma nappe. Mon assiette d'aluminium, ma fourchette pliante -que j'ouvre d'un coup sec, ma provision de sel et de poivre que je -garde--comme nos pâtres languedociens--dans le creux d'un roseau. - -Je ris sans raison en me frottant les mains. Qu'est-ce que c'est? Du -sang? mais oui, du sang... Ah! j'y suis, le sang de la bête. Je sors: un -peu de neige, il n'y paraîtra plus. - -Les chiens repus somnolent, seul Tempest se dresse et, me reconnaissant, -vient me flairer. Il me regarde de ses bons yeux suppliants, et remue la -queue. Oui, je te vois venir, tu voudrais rentrer avec moi. Tu sais -qu'il y a un bon feu qui pétille et quelque os à attraper... non, non, -_my dear_ Tempest, il faut rester avec les camarades. - -La bête a compris que je ne voulais pas d'elle, elle s'en va tristement, -l'échine ployée, la queue traînante, la tête ras du sol... - -La table dressée, la viande qui cuit, tout cela c'est pour moi. Je vais -banqueter, oui, banqueter tout seul. - -Tout seul? - -Tout seul. - -Ces deux mots martèlent mes tempes. C'est vrai, je suis seul, ce soir, -seul, depuis des mois, et je serai encore seul demain, les jours -suivants... toujours alors... - -Pourquoi cette idée hante-t-elle ma cervelle? - -Loin de moi, pensées mauvaises... - -On dirait que je suis ivre. Je jure de par Dieu que pas une goutte -d'alcool n'a frôlé mes lèvres depuis sept semaines, je me sens tout -drôle. Bah! ce ne sera rien, je suis à jeun depuis le matin. La faim -peut-être! - -C'est ce sang sur mes mains qui m'a troublé! Pourquoi? Je ne suis pas -Macbeth et n'ai point les remords qui déchirent son âme. Ils ne peuvent -rien contre moi, les fantômes dressés, mes mains sont pures de toute -souillure, mes pauvres mains blanches d'autrefois, maintenant crevassées -et rugueuses, habituées à se servir elles-mêmes... - -Quelle folie! Allons, Freddy, mon vieux camarade, tu t'es promis un -Balthazar... Qu'attends-tu? Les viandes sont prêtes, le vin est tiré... - -Je veux me mettre en gaîté, le bouchon saute, le vin blond fait une -mousse blanche. - -Ah! ça va mieux! Par tous les diables, vive la vie! et je chante: - - Nargue la tristesse - Et l'ivresse, - Chasse pour aujourd'hui - Les ennuis... - -D'un trait, je vide mon verre, je vous dis que cela va beaucoup mieux. A -nous deux... et je plante mon couteau dans la chair savoureuse... - -Je suis un maître coq fameux, je me décerne, sans modestie, des -compliments que mon orgueil accepte. - -Dommage d'être tout seul! - -Hein! Quoi? Qui a parlé? Je me dresse, le couteau à la main... J'ouvre -la porte: personne, je suis fou... ce soir... qu'est-ce que j'ai -donc?... - -Je me rassieds, ou plutôt je retombe accablé sur l'escabeau de bois... -Un mince filet de fumée s'élève de la viande... des globules blancs -montent, montent du fond du verre. La viande est fade, le vin mauvais. -Je n'ai plus faim, je n'ai plus soif. - -Mon Dieu! mon Dieu! épargnez-moi, éloignez de mon cerveau l'affreuse -bête qui ronge; je la sens, elle arrive, elle vient, elle est là... -J'entends le travail obscur de ses pattes... Sournoise, elle s'avance, -tâtant le chemin de ses frêles antennes... - -Moi qui n'ai pas reculé devant le grizzli des Rocheuses, j'ai peur. Je -suis tout seul, Seigneur, ne m'abandonnez pas! tout seul, tout seul, -perdu dans l'immensité blanche de la terre polaire... - -Que faire? Que devenir? La fièvre bat à coups précipités mes poignets et -mes tempes... J'ai chaud et je claque des dents. - -Si je mourais là, par aventure, qui le saurait? Personne. - -Non, non, je ne veux pas, je ne veux pas... Au secours, quelqu'un, -venez, venez... je ne veux pas rester tout seul. - -Maman, maman, j'ai peur de la méchante bête. Je ne puis rien contre -elle, elle ronge mon cerveau, vrille ma tête, elle se repaît de ma -chair, lambeau par lambeau... - -J'ouvre la porte et je hurle dans la nuit: - ---Tempest, ici, Tempest... - -Le chien, me croyant en danger, accourt l'aboi furieux. - ---Entre. - -Peureuse, craignant d'être battue, la bête passe... - ---Mais non, mon pauvre vieux, je ne veux rien te faire; viens, mon -chien, viens près de moi, plus près encore. - -Tempest a mis son museau sur mes genoux, ses bons yeux me guettent, -étonnés; je lui parle, je lui dis des choses insensées sur un ton -tellement lamentable qu'il se met à hurler d'un sanglot continu... - - * - - * * - -Ma voix s'est tue. L'emprise de la bête est définitive. Elle agrippe mon -cerveau, aspirant toute ma volonté... Il n'est pas possible de lutter. -Je le sais par expérience. Je suis comme un vêtement vide. Tout sombre -dans la nuit terrible. Et l'effroyable cauchemar commence. - -L'ancienne croyance au démon tentateur, elle est là. L'esprit du mal qui -rôde, c'est lui. Il est multiple et divers. Le chacal de Paphnuce, les -larves d'Antoine, le serpent d'Eve, le démon de Jésus, le cafard du -légionnaire, la bête d'orgueil et de proie... C'est lui, lui. - -Lui qui nous fait chercher l'impossible, qui insuffle le doute à notre -âme, lui qui gâche toutes nos joies, lui qui fait que nous ne sommes -jamais satisfaits de nous-mêmes. - -Allons, va, hante ma cervelle, épuise ma matière grise, repais-toi du -suc de ma chair. - -Que ton marteau frappe, frappe, frappe ma boîte cranienne. Va! forgeron -mauvais, poursuis ta funeste besogne: - - Aux enclumes du mal notre cœur s'est forgé, - L'oubli, ce forgeron terrible s'est vengé... - -Oui, j'ai cru oublier, j'ai cru pouvoir effacer de ma vie les moments -pénibles. J'ai cru, en mettant entre moi et le passé huit mille lieues -de mer et de terre, avoir rompu à tout jamais le lien qui me rattachait -au monde civilisé, déchiré la page du livre de ma vie. - -Ah! simple que je suis! - -Les voilà, les voilà, les souvenirs anciens, ils sont rangés dans mon -cerveau, un à un, comme les sarcophages dans les catacombes. La bête -tire le rideau et la scène s'anime... Et les pantins, qui sont des -hommes, s'agitent. Tous les types de l'éternelle comédie humaine -défilent, même ceux qui ont échappé à Molière et à Balzac. - -Et dans la nuit s'éveillent les noires jalousies. - -Le jaloux est là, ce n'est plus cette vieille loque de Bartholo... c'est -Pierrot, peut-être, joué par Arlequin, oui, c'est Pierrot, il est si -pâle... Il guette par la croisée celle qui ne vient pas, son oreille -écoute les bruits de la rue, mais ce n'est pas le toc-toc du haut talon -qui martèle le pavé... S'il fermait les yeux, le malheureux! il verrait -celle qui est toute sa joie dans des bras mercenaires. Il pourrait dire -la rue, le numéro, l'étage et s'il écoutait à la porte, il entendrait -des phrases toutes faites et bien connues; s'il tournait le loquet, il -la verrait Elle, son Idole, ravalée aux pires caresses. - -Et dans le cerveau, la bête promène ses antennes sur tous ces tableaux -afin que rien ne reste dans l'ombre. - -Tout est précis. Le bruit des baisers, je les perçois; les beaux regards -sombres où brillent deux paillettes d'or, je les vois; je vois aussi les -lèvres comme une fleur rare où la pourpre du soir met un reflet -sanglant. - -Cette chose qui fut mienne, que j'ai façonnée de mes mains, à laquelle -j'ai insufflé mon rêve, cette chose-là gît au ruisseau avec les -bassesses humaines. - -Pitié! ne me fais pas voir cela, Bête! - -Et la Bête ricane. - -La lumière chasse le troupeau des nuages nocturnes et le soleil surgit, -dans un éblouissement. J'ai la hantise du soleil, j'ai faim de lui dans -ma nuit polaire. - -Ce n'est pas Toi, cette tache laiteuse qui roule dans le ciel blafard, -c'est ta contrefaçon... un esprit malin a ravi ta couronne de gloire, ou -bien c'est toi qui, pour ne pas voir ces terres désolées, as replié le -double éventail de tes rayons. - -Grand Roi, on t'a pris ta chevelure lumineuse et tu montes, chauve, au -zénith de mes jours. - -Oui, rappelle-moi que tu existes, resplendissant, là-bas, tout là-bas, -et que tes flèches dansent sur la mer latine... Les criques au creux des -rochers rougeâtres... les golfes pleins d'ombres bleues, et la maison -toute blanche sous sa calotte de tuiles rouges avec, montant la garde, -les platanes feuillus et le fuseau vert sombre des cyprès immobiles. De -ma chambre d'enfant, on aperçoit la mer qui étincelle comme une épée -nue; sous l'ardent soleil, les barques mettent une tache brune, et la -tache vive des voiles triangulaires. - -Petite chambre, d'où mes rêves puérils sont partis, où mon sommeil a été -bercé au rythme des vagues, où j'ai tremblé de peur, dans la crainte des -vents qui passaient en rafales, courbant les hautes cimes et livrant -bataille à la mer jusqu'à ce que la mer se soulève furieuse et démente. - -Mais le soleil revient chauffant la garrigue pierreuse, tordant les -ceps, lourds de grappes, et sur la route blanche des filles saines -passent en chantant. - -La page tourne, l'ardeur s'atténue, c'est un soleil plus frileux et plus -pâle, sa lumière diffuse enveloppe la grande ville qui, peu accoutumée, -se réjouit. Et Paris apparaît, pas le Paris turbulent et luxueux, ni le -Paris ouvrier, un seul coin surgit de l'ombre: la pointe de l'île de -Saint-Louis. - -Je n'ai jamais pénétré dans l'île et soudain une envie furieuse me prend -de la voir, tout de suite, tout de suite. - -Je me lève si brusquement que Tempest aboie: - ---Ah! oui, te voilà, viens. - -Je sors, le fouet en main. - ---Allons, garçons, debout. - -Les chiens surpris surgissent de leur trou, mal éveillés et secouant la -neige qui tombe de leur poil. Plusieurs bâillent et étirent leurs pattes -de devant. - -Tempest, inquiet, rôde autour de moi, je le bouscule, il se plante à -trois pas et me considère tout étonné. - -Non, je ne resterai pas une minute de plus. Je veux partir, je veux -partir maintenant. Je serai à Dawson dans deux heures, je réglerai mes -affaires; dans huit jours, je serai à White Horse où je prendrai le -train qui me conduira à Skagway; avec un peu de chance, je rencontrerai -bien un steamer descendant la côte qui en dix jours me mettra aux quais -de Vancouver. Là, le Canadian Pacific Railway par le Fraser Canyon, -Banks et Calgary, la frontière américaine et New-York, cinq jours de -chemin de fer. La «Transatlantique» aura bien quelque _Rochambeau_ ou -_Touraine_ accotés et si la mer est bonne, dans neuf ou dix jours tout -au plus je débarquerai au Havre. - -Si l'on arrive dans la nuit ou à l'aube, je pourrai prendre l'express de -sept heures ou de neuf heures. Dans les deux cas, je serais à Paris vers -midi. - -Mentalement, je calcule les probabilités; oui, tout s'arrange pour le -mieux, je serai à Paris pour déjeuner. C'est drôle. Cette certitude -amène une détente et un apaisement. - -Je suis sûr de moi à présent, j'attelle mes chiens sans impatience et, -comme je lance mon traîneau sur le _trail_, je me surprends à siffloter. - - * - - * * - -Mais la bête ne lâche pas sa proie. Au premier mille, elle reprend son -martèlement régulier, comme pour dire: c'est moi, je suis là, je ne suis -pas partie... - -Je fais donner à mes chiens toute leur vitesse, j'entends leur souffle -rauque. - -Je sens des picotements dans mes yeux, et j'ai la sensation d'avoir des -aiguilles piquées dans le crâne... Tiens, j'ai oublié ma toque de -loutre. Que m'importe!... La pointe de l'île Saint-Louis est là, toute -proche, un effort encore et je l'atteindrai... - ---_Mush, mush on, boys..._ - -J'use du fouet. Les chiens, inaccoutumés, essayent de se mordre les uns -les autres. Je suis debout dans le traîneau, hurlant des choses -insensées; les bêtes affolées tirent sur les harnais, en hurlant. - -L'île Saint-Louis est là. Enfin, j'aperçois ses lumières. - -Un trait s'est rompu. Les chiens roulent, le traîneau verse... Je me -relève, je me tâte machinalement, rien de cassé, tout va bien... - -Soudain, une voix goguenarde prononce à mes côtés: - ---Vous menez comme un fou, garçon; à ce train-là, je ne vous donne pas -trois milles avant d'avoir claqué vos bêtes... - -Dans la nuit, des inconnus approuvent. - -Alors moi, qui passe pour le plus sage, le plus calme, le plus raisonné, -des mineurs du Yukon, je vais droit à celui qui a parlé et avant qu'il -soit revenu de la surprise, je lui envoie un crochet à la mâchoire qui -l'étend dans la neige boueuse qui couvre la Troisième Avenue. - -Je me suis attaqué à Boby, celui qu'on appelle Boby le rouge, non parce -qu'il est un méchant homme, mais parce qu'il est d'une riche nature et -très haut en couleur. - -Boby se relève, c'est un colosse important, il est encore un peu ahuri. -Posément, tranquillement, avec sûreté et précision, il m'envoie une -suite de coups de poings que je pare avec difficulté. - -Mes jambes se dérobent et je m'affaisse. Ma tête porte sur un des patins -de cuivre du traîneau... - -Lorsque je reprends mes sens, je suis chez moi, dans ma hutte; une -grande ombre va et vient avec des gestes gauches et brusques. - -C'est Boby le rouge qui s'est constitué garde-malade; ses énormes mains -portent, avec précaution, la théière et le bol... - ---Ah! vous voilà revenu, garçon, je n'en suis pas fâché; depuis deux -jours, vous commenciez à me donner des inquiétudes. - -«Tenez, buvez ça. - -Avec des prévenances maternelles, le bon géant me soulève et me fait -boire une mixture de sa composition où le gin et le whisky jouent -certainement les premiers rôles. - -Deux grosses larmes tombent de mes yeux. Et je pleure, je pleure, je -pleure... - ---Ça, c'est indispensable... conclut le rude mineur. Sans ça, ça vous -crève... Je les connais ces coups-là... Pleurez, mon garçon... pleurez -tout votre saoul... ça noie la bête-qui-trotte-dans-la-cervelle-des- -hommes-qui-vivent-dans-la-solitude... - -«Vous m'avez décoché un maître coup de poing; savez-vous qu'on les -compte, ceux qui ont envoyé Boby sur les épaules? Mais non, mais non, je -ne vous en veux pas, mais sachez bien une chose, c'est qu'il est heureux -que je n'entende pas le français, car depuis deux jours vous m'en avez -fait des confidences! - -Et Boby m'ayant fait avaler une seconde bolée de son remède, je retombe -assommé sur ma couche, cependant que mes oreilles perçoivent assez -distinctement un bruit saccadé. C'est Boby qui rit en disant: - ---Il est véritablement prouvé que la Bête noire ne supporte pas le -whisky!! - - - - -XI - -L'HOMME QUI TROUVA UN MAMMOUTH - - ---En ce temps-là, vous m'excuserez, je parle comme un évangéliste, mais -je ne sais vraiment par quel bout commencer mon histoire... En ce -temps-là, c'est une expression fort commode, cela permet de rassembler -ses idées et de chercher ses mots. - -«En ce temps-là... Damnée jambe! Voulez-vous, sir, arranger mon coussin? -Là, merci. Je suis très fâché... J'emprunterai, s'il vous plaît, votre -blague. _Thanks._ - -Et Gregory Land écrase avec son pouce, dans la paume de sa main, le -tabac qu'il roule ensuite en boule, laquelle boule il place, -consciencieusement, dans sa bouche. - -Gregory Land, le postier, l'intrépide coureur des bois, est mon hôte -depuis déjà trois semaines. Une chance qu'il a eu de se casser la jambe, -non de se casser la jambe, je m'exprime mal, mais de la casser à un -mille de ma cabane. Un mauvais virage pris par ses chiens. - -Et, depuis trois semaines, je fais le rebouteux et le garde-malade. Dire -que c'est une double sinécure serait mentir, car Gregory est bien le -patient le plus impatient qu'il soit. - -Ne parlait-il pas, dès le lendemain, de repartir! Heureusement qu'une -bonne fièvre est intervenue à temps, qui l'a calmé pour quelques jours. - -Depuis, il est beaucoup mieux et passe son temps à boire mon whisky: -c'est souverain, prétend-il, pour les cassures, à chiquer mon tabac et à -le fumer lorsqu'il est las de le mâcher. - -Parfois aussi, il me conte des histoires. Le plus souvent, il fait les -trois choses à la fois. Ainsi présentement, la bouteille de whisky est à -portée de sa main, il mastique sa chique et commence: - ---En ce temps-là... - -Ce sont non des histoires, mais l'histoire de ces temps héroïques où -l'homme était seul, ici, à se battre contre les éléments. - -Le froid terrible, la faim, la soif, la fatigue, le surmenage, le combat -de tous les instants pour mater la nature et essayer de lui ravir sa -proie. - -Pour les exploits de deux villes rivales grandes comme le demi-quart -d'un quartier de Chicago, les Grecs ont persuadé au monde, pendant des -siècles, qu'ils étaient un peuple admirable. Des artistes, des -philosophes, des orateurs et des poètes ont chanté leur «gloire -immortelle». Oui, mais au commencement était Homère, et: - - Trois mille ans ont passé sur la cendre d'Homère - Et, depuis trois mille ans, Homère respecté - Est jeune encor de gloire et d'immortalité... - -Quel Homère dira l'abnégation et le courage, la volonté et l'énergie de -ces hommes qui partirent à la conquête de la moderne toison d'or, -n'ayant devant eux que des mondes inconnus, des solitudes vierges se -perdant à l'infini dans des milliers de lieues de neige? - -L'or qui, dans les villes, coule entre les doigts comme l'eau primitive, -ne laisse pas de trace. - -L'or! Tout ce qui s'achète et tout ce qui se vend... Sait-on ce qu'il a -coûté de patience, d'attente, et de longue espérance au mineur -solitaire! Les compagnons d'Ulysse sont changés en pourceaux, -avilissement de l'intelligence par la matière. - -Vous n'avez pas eu de poète pour vous chanter, aventuriers de tous les -mondes, qui vîntes au matin sur la «terre qui paye» pour y chercher -sinon fortune, du moins l'assurance d'une vie libre, loin des règles -étroites de nos civilisations. - -Aucun artiste n'a gravé nos exploits au Temple de Mémoire, et vos -douleurs et vos joies ne seront à jamais immortelles. - -Pas de Parthénon pour vous, ni de Panathénées! Mais combien plus -simples, plus émouvants sont vos tumulus de pierre qui bossèlent, çà et -là, les plaines neigeuses, indiquant au passant qu'un homme dont -personne ne saura le nom dort son dernier sommeil au cœur même du grand -silence blanc. - -Je songe à toutes ces choses cependant que Gregory prépare une -combinaison savante d'alcool, dont il prétend avoir seul le secret. - -Il ferait la fortune d'un marchand de recettes, cet _old fellow_ de -Gregory Land. Il connaît trois cent quatre-vingt-trois manières de -fabriquer les cocktails, et cent vingt façons de cuire le maïs; il sait -l'art d'apprêter les peaux blanches et à longs poils des phoques -nouveaux-nés, et les prières pour les morts de toutes les tribus -indigènes, depuis les Esquimaux Innuits qui campent sur les bords de -l'Océan Glacial jusqu'aux Ingalit, ces Indiens qui, venus des Rokies, -vivent à l'est de l'Alaska. - -Il entretient des relations d'amitié avec les Tenankoutchin, qui ont la -figure peinte et dont les terrains de chasse suivent le cours de la -Tanana. Il déchiffre les totems Thlinkits comme un vieil indigène, il a -l'esprit bourré de statistiques d'une précision étonnante et, ce qui est -mieux, Gregory connaît le cœur des hommes. - -Je pense, en moi-même, que ce postier est un drôle de corps et, tout en -l'écoutant bavarder, je fais trois parts de ma «paye». - -_Nuggets_ les pépites, _gold dust_ les parcelles d'or plat, et _flour -gold_ l'or fin, la poussière d'or, que je serre précieusement en des -petits sacs de cuir. - ---Vous avez une belle «paye» aujourd'hui. Vous n'avez point perdu votre -temps; la jolie breloque que voilà! - -Et Gregory fait sauter dans sa main ma dernière trouvaille, une pépite -grosse comme une amande. - -Le postier l'examine en connaisseur, entre le pouce et l'index, puis, -délicatement, il la pose sur le bord de la table en disant: - ---Vous en avez là pour cinquante dollars. Prenez toute votre chance -jusqu'au bout, c'est de toute justice, mais j'avais, je crois, commencé -une histoire. - -Il se recueille et, pour la dixième fois, il répète: - ---En ce temps-là... - -J'éclate de rire. - ---Vous avez raison de vous moquer, _old chap_, mais je sais plus long -que le commencement... En ce temps-là... les bouches de la Renommée -apprenaient à tous les propre-à-rien, qui sont des propre-à-tout, de la -machine ronde, que l'or poussait en Alaska comme blé en juillet dans les -champs du Manitoba; il n'y avait qu'à se baisser pour emplir ses poches. -Un trappeur du bout de son soulier avait trouvé une pépite grande comme -un œuf de cane; un autre, en creusant pour tendre un piège, avait mis à -jour un filon... Et les imaginations de galoper. - -«Le bassin du Yukon fut bientôt envahi par une foule d'apprentis -richards. Je ne vous dirai pas ceux qui sont tombés en route, ceux qui -ont fait en quelques jours des fortunes scandaleuses, et qui les ont -reperdues en quelques heures; ceux qui, plus malins, laissaient -travailler les autres et les attendaient posément au retour dans les -passes de White Horse et dans les bouges de Skagway. - -«Ce fut une belle époque. J'en étais, moi qui vous parle. Oui, j'en -étais. - -Et Gregory redresse le torse fièrement, ce qui déplace sa jambe et lui -arrache un cri... Mais, déjà, il poursuit: - ---Et les mains que vous voyez là ont aidé à brancher pas mal de mauvais -garçons. Dame! Il fallait faire la police soi-même, le gouvernement--que -Dieu garde!--ne prétendait pas encore se mêler de nos affaires. - -«A Rome, il faut agir comme les Romains, ce que vous traduisez, je -crois, dans votre langue, par: «Il faut hurler avec les loups.» - -«Je hurlais donc ainsi que vous dites. Je travaillais, je gagnais de -l'or que je reperdis, je bus pas mal de gin et de whisky dans tous les -saloons disséminés depuis la source du Yukon jusqu'à la Porcupine. - -«Si j'ai vu des choses étonnantes! Etonnantes est le mot. Tenez, et -c'est pour cela que j'ai commencé mon histoire, la plus curieuse, -assurément, est l'aventure de celui qui, étant venu pour chercher de -l'or, n'en trouva pas et fit fortune tout de même. - ---Hein? - ---Ah! ça vous intéresse donc mes histoires? Mon coussin, ici, s'il vous -plaît. _Thanks._ Un peu de whisky? Non? Alors une part pour vous et une -part pour moi. - -Gregory Land prend son temps, avale son alcool à petites gorgées, cligne -de l'œil de mon côté, puis il continue: - ---La chose est arrivée sur la Lewis River; trois cents mineurs en furent -les témoins qui pourraient attester que je vous dis la vérité et non des -contes pour endormir les enfants. - -«Patrick Packing, un Irlandais naturellement, était un bon géant roux, -doux comme une petite fille, comme une petite fille qui aurait bu sa -bouteille de whisky tous les jours ou plutôt tous les soirs; c'est le -soir que Patrick buvait. Mais il tenait confortablement la boisson et -gardait son égale humeur. On l'estimait beaucoup dans notre camp, mais -ce n'était pas un garçon qui avait de la chance. - -«Il avait acheté pour cent dollars toute une colline. Il s'usait à -l'ouvrage, peinant, piochant, minant, s'abîmant les yeux à chercher la -plus petite parcelle d'or; mais de l'or, pas ça, m'entendez-vous, pas -ça, pas une once. - -«A droite et à gauche, ses compagnons ramassaient «de la paye» comme ils -voulaient. C'était à se cogner la tête contre le rocher. Patrick ne fit -pas cette stupide chose, ce en quoi il agit raisonnablement. - -«--Ça viendra», répétait-il avec philosophie. - -«Ça vint, en effet. Un après-midi, il avertit les camarades d'avoir à -s'éloigner. Il voulait faire sauter une mine assez importante, assurant -que certains indices lui révélaient avec certitude un filon. - -«Il alluma sa mèche et vint se mettre à l'abri avec ses compagnons. La -mine réussit à merveille, et lorsque la fumée se fut dissipée, la -colline apparut comme coupée au couteau. Un trou béant s'offrait; on -dégagea l'entrée, et Patrick et ses amis pénétrèrent dans une immense -caverne. Mais, dès qu'ils eurent fait quelques pas, ils reculèrent, -épouvantés. - -«Patrick, en bon Irlandais, se signa et revint affronter le péril; il -put se rendre compte alors qu'il se trouvait en présence d'un -gigantesque mammouth. - ---_Yes, sir_, un mammouth, un vrai mammouth, en chair, en peau, en -poils, en os, et en ivoire. - -«Un de ces mammouths qui, à l'époque tertiaire ou quaternaire, furent -les souverains du monde. - -«Il était là, admirablement conservé, effrayant, monstrueux, splendide; -il avait de longs poils formant crinière sur le dos; sous ces poils, on -apercevait une bourre laineuse; mais, ce qu'il avait de magnifique, -c'était ses défenses, des défenses énormes et contournées en spirales... -Patrick les mesura. Elles avaient trois mètres quarante-deux, oui, trois -mètres quarante-deux, _exactly_. - -«Jack London, que j'ai connu ici et qui était le meilleur compagnon de -la terre--il est mort aujourd'hui et son âme est dans la paix du -Seigneur!--Jack London a raconté comment un certain Thomas Stevens, qui -fut son hôte toute une soirée, avait tué le dernier mammouth. La chose -s'était passée fort simplement. La bête avait écrasé les sept petits -chiots de la chienne Klooch. Pour se venger, Thomas Stevens avait -pourchassé l'animal, l'empêchant de boire, de manger, de dormir; et, le -faisant tourner en rond dans une vallée, comme dans un cirque, pendant -des jours et des nuits, le mammouth était mort d'épuisement et de -fatigue. - -«Mais Jack London lui-même conseille à ses lecteurs de croire au récit -de Thomas Stevens sur parole. - -«Aux incrédules, il dit d'aller à la recherche du célèbre chasseur -qu'ils trouveront certainement entre le cinquante-troisième degré de -latitude nord et le Pôle, à moins que ce ne soit sur la côte orientale -de la Sibérie ou les confins les plus reculés du Labrador. - -«Donc, le mammouth de Jack London pour beaucoup est un mythe. Mais ce -qui était une réalité, c'était le mammouth de Patrick Packing. Chercher -de l'or et trouver un animal d'avant le déluge, c'est une chose peu -ordinaire. - -«Les mineurs se moquaient de Patrick, lui demandant si c'était là «les -indices certains d'un filon». - -«Patrick laissait dire. Il réfléchissait. Un matin, il confia son -terrain et son mammouth à un camarade, puis il partit. - -«Le camarade en profita pour faire payer un dollar à ceux qui voulaient -voir l'animal; pour deux dollars, on avait droit à l'un des poils. - -«Tenez, regardez cette chaînette tressée: ce sont des poils du mammouth -de Patrick. En vérité. - -«Les jours passaient après les jours. Enfin, Patrick revint. Ce fut un -événement; il était accompagné de véritables gentlemen, des vieux à -lunettes, qui discutaient en agitant leurs bras qu'ils avaient courts. - -«Ils se disputaient avec des mots latins. - -«Ils parlaient de protapirus, ancêtre hypothétique, d'ypotapirus, -grand-père des éléphants et des artiodactyles; un autre assurait qu'ils -étaient en présence d'un spécimen unique de chœrodonte non moins ancêtre -et non moins hypothétique que le protapirus. - -«Un grand maigre, qui avait l'air d'un porte-manteau enredingoté, -certifiait que c'était un proproboscidea, ce à quoi répliqua vertement -un bon gros tout réjoui, traitant «son cher confrère» d'ignare, attendu -que le proproboscidea n'avait, paraît-il, qu'une trompe rudimentaire. - -«Ils échangèrent des propos aigres-doux et faillirent en venir aux -mains; il fallut s'interposer. - -«Enfin, après avoir cité Pohlig, Falconer, Gaudry, Brehm, Ameghino, Cope -et parlé de lombrifrons, ganesa, insignis, hysudricus, namadicus, -angustidens, trigonocephalus, méridionalis, et pentalophodon, et passé -tour à tour de Java à l'Inde, de l'Inde à la Chine, de la Chine à -l'Europe, après un crochet en Afrique, ces honorables gentlemen -tombèrent d'accord pour déclarer qu'on se trouvait en présence du -Mastodon américanus et mirificus de l'Amérique du Nord, contemporain de -l'Elephas primigenius, lesquels vivaient, comme chacun sait, à l'époque -quaternaire, à moins que ce ne soit dans le miocène supérieur, peut-être -bien aussi dans le pliocène. - -«Finalement, on sut que Patrick avait échangé son mammouth contre un -chèque de cinquante mille dollars... C'était un bon _business_. - -«Aujourd'hui, le mammouth est au Muséum et Patrick, avec ses cinquante -mille dollars, vit comme un homme heureux dans une ferme qu'il acheta -dans le sud de l'Irlande. - -«Et comme il faut une morale, conclut Gregory Land, en se versant une -dernière rasade de whisky, je dirai donc qu'avec de la persévérance on -vient à bout de la plus mauvaise destinée. - -«Freddy, mon ami, je vous souhaite de trouver un mammouth. - -«Ce était le filon, ajouta-t-il, en français. - - - - -XII - -LA VALLÉE DU YUKON - - -Ce jour-là, Gregory Land m'assura: - ---Vous n'entendez rien à la géographie. Il est vrai que ça n'est pas une -chose qui s'apprend dans les livres... - -«Lorsque la nouvelle se répandit que l'on avait trouvé de l'or, au cœur -même des solitudes glacées, au-dessus du 60e degré de latitude nord, ce -fut une ruée. - -«Des quatre coins du monde, les aventuriers accoururent pour tenter la -chance. La fièvre de l'or les tenait si fort qu'ils en oubliaient les -rigueurs impitoyables du Grand Nord. - -«Les ports du Pacifique, de San-Francisco à Vancouver, fournirent une -bonne partie des premiers émigrants; du Canada et de la Colombie -Britannique vinrent les autres. - -«Ils remontaient la côte du Pacifique, de Vancouver à Skagway, à travers -le méandre des îles, sur des petits vapeurs trapus ou sur des -embarcations à voiles. Les uns et les autres eurent à affronter les -terribles courants de Prince of Wales, et plusieurs se fracassèrent sur -le granite des roches, traîtreusement tapies au fond des passes. - -«Aujourd'hui, les passes ont été explorées, les sondages ont permis -d'éviter les fonds pernicieux, quoique, par les grandes marées, la -traversée est encore des plus périlleuses. - -«Les hommes qui, en 1897, débarquèrent sur la plage boueuse de Dyea ou -de Skagway, n'étaient pas au bout de leur peine. - -«Quelques cabanes de bois groupées au pied de la Pink Mountain, un -misérable ponton sur pilotis, telle était Skagway. - -«Pour atteindre les terrains aurifères, la «terre qui paye», selon -l'expression pittoresque des premiers mineurs, il fallait franchir la -redoutable White-Pass. De Skagway à White-Horse, il y a cent onze milles -par une route affreuse, surplombant l'abîme de huit cents à neuf cents -pieds. - -«Aujourd'hui, une compagnie audacieuse a agrippé un chemin de fer sur -les aiguilles et les arêtes des rochers de basalte. Par quel prodige, à -la suite de quels efforts inouïs, la volonté de l'homme a-t-elle pu -s'affirmer? Les centaines de cadavres des ouvriers que la White-Pass -engloutit pourraient seuls répondre. - -«Les mineurs, pour franchir la Passe, confiaient leur destinée soit aux -traîneaux que les chiens tiraient le long du _trail_, soit à des -embarcations légères qui devaient résister au tumulte des eaux, aux -chutes des rapides, aux sournoiseries des brisants. - -«La neige, les glaciers, les gouffres s'ouvrant tout à coup et avalant -hommes, chiens et traîneaux, quarante degrés sous zéro n'eurent pas -raison de l'énergie de ces farouches pionniers, qui avaient résolu -d'arracher son secret à la terre mystérieuse. - -«La folie du Klondike les soutenait; nombreux furent ceux qui tombèrent, -mais d'autres arrivaient qui réussirent leur aventureuse performance. - -«Là où rien n'existait que la solitude vierge, sur les berges de ce -Yukon, le plus important, le plus grand des fleuves nord-américains du -Pacifique, se dressèrent des campements qui, bientôt, devinrent des -villes. - -«Une chose remarquable: dès que la «terre payante» était découverte, les -mineurs arrivaient, attirés par la lueur fauve de l'or comme par la -lumière, et avec eux, ces hommes amenaient toujours une ou deux dynamos, -on posait des fils et les paysages du Grand Nord s'agrémentaient bientôt -de poteaux qui sont comme le symbole de la puissance de l'homme. -Télégraphe, téléphone, courant électrique, les fils se greffaient -parallèles sur les croix de Saint-André clouées au faîte des sapins à -peine ébranchés. - - * - - * * - -«Le Yukon qui, en été, a un débit formidable, plus de vingt-cinq mille -mètres cubes à la seconde, est long de trois mille trois cents -kilomètres (de sa source jusqu'à l'embouchure de son bras principal, le -Yukon formant un vaste delta). Il prend sa source au col qui porte le -nom du géodésien français Périer, à mille deux cent cinquante mètres -d'altitude. - -«Son bassin crève les frontières officielles de l'Alaska, empiète sur -les territoires du Canada et couvre une étendue de plus d'un million de -kilomètres carrés (deux fois la superficie de votre France). - -«En hiver, par les grands froids, le fleuve est gelé, parfois à bloc, -c'est-à-dire jusqu'au fond de son lit. En été, il est navigable jusqu'en -amont de sa jonction avec la Lewis river. C'est-à-dire sur plus de trois -mille kilomètres. - -«Les mineurs bloqués à Dawson attendent avec impatience l'époque de la -débâcle qui leur permet d'espérer la venue des bateaux de -ravitaillement. - -«C'est un spectacle féerique dans le mystère de ces contrées -silencieuses que celui du craquement monstrueux qui annonce le dégel. - -«Sous la rude poussée du fleuve, la glace casse, les blocs se heurtent, -s'entre-choquent et se précipitent. On dirait un combat de monstres -antédiluviens. Au lac Labarge, la sensation est grandiose: c'est la ruée -des blocs qui essayent de passer tous à la fois; malheur à l'embarcation -du pilote inhabile qui, impatient, s'est aventuré sur le fleuve avant -que les temps soient révolus! - -«Dès sa source, dans la région volcanique qu'il a à traverser, il forme -de nombreux lacs qui sont d'anciens cratères. - -«La pureté des eaux est telle que le paysage s'y reflète comme dans un -miroir; ce fait a frappé les premiers pionniers; aussi, les _mirrors -lakes_ sont légion dans toute la vallée. - -«Le Yukon descend les pentes rocheuses des monts Chilkoot; ses eaux -s'enfuient, dans des couloirs, sombres et tortueux, étranglés dans les -immenses parois à pics des roches de basalte; elles sautent de cascades -en cascades augmentées par les eaux des torrents issus des glaciers. - -Gregory Land prend sa respiration, puis il repart sur le ton d'un maître -d'école: - ---Il reçoit à droite et à gauche, d'importants affluents, la Hotalinqua, -la Newberry, la Big Salmon-River, la Pelly, la Lewis, puis en aval de la -traversée des Rocheuses, la Stewart et la Porcupine (dont la vallée se -profile parallèle à la rive de l'Océan Polaire), la Tanana, la -Cooper-river, la Koyukuk, qui vient des toundras. - -«Là, il atteint 2.500 mètres de large; on pourrait croire qu'il va se -jeter dans la baie de Norton, dont il est séparé par une quarantaine de -kilomètres. Mais non, il tourne brusquement vers le sud-ouest, puis vers -l'ouest, remonte au nord et se sépare enfin en plusieurs branches qui -forment un delta. - -«Les rives de ce delta changent constamment du fait de l'apport -considérable d'alluvions, mais aussi (et surtout) du fait de l'érosion -causée par les glaces. - -«Les énormes blocs minent la rive, la mangent peu à peu, et la font -écrouler dans les flots. - -«Parfois, l'embâcle tardant, il y a des conséquences inattendues: les -saumons ne peuvent remonter le cours des diverses branches du fleuve, le -frai ne peut se faire et les populations indigènes souffrent cruellement -de la faim. - - * - - * * - -Le postier boit une rasade et poursuit: - ---Dawson, qui s'étend sur plus d'un kilomètre le long du Yukon, est -aujourd'hui une ville importante. - -«Ce n'est plus le camp des mineurs où certain hors-la-loi célèbre dans -les annales de la cité imposait autrefois sa volonté. - -«Ses rues numérotées coupent à angle droit (selon la mode américaine), -huit avenues. Dawson qui, à l'époque héroïque, s'enorgueillissait de ses -bars fameux, le Northern, l'Exchange, le Monte-Carlo, a maintenant des -églises, des temples, un vaste bâtiment postal, qui encombre la -Troisième Avenue, des trottoirs en bois, et si la ville a perdu en -pittoresque, certes elle a gagné en sécurité. - -«Encore quelques années et le vieux Yukoner, chaussé de mocassins en -peau de wolverine, aux fourrures lépreuses, revêtu de l'indispensable -_overall_ en grosse toile imperméable bleue ou kaki, retenu aux épaules -par de courtes bretelles, le vieux Yukoner, aux gants de cuir fourrés -serrés au-dessus du coude, ne sera plus qu'un souvenir. - -«Et le soir, dans un hôtel confortable de la Cité de l'or, devant un feu -clair, les belles dames en quête de sensation ou les beaux messieurs -neurasthéniques entendront conter les exploits légendaires de ceux qui -ouvrirent, à force de courage, les portes mystérieuses de la Terre de -l'Eternel Silence.» - -Gregory Land soupira... et pour chasser ce tableau désolant, il s'offrit -un double Martini cocktail. - - - - -XIII - -PUSH, CHIEN D'ALASKA - - ---La chose avait été décidée dans un bar de Dawson, le Monte-Carlo, si -vous voulez des précisions. - -«C'était à l'époque de la «ruée de l'or» où chaque jour, à Skagway ou -Dyea, débarquaient de joyeux garçons qui, sans plus attendre, -remontaient le Yukon afin de prendre la chance. - -«Les uns, les plus riches, achetaient un _team_, c'est-à-dire un -équipage de chiens et un traîneau; les autres, c'était le cas pour la -plupart d'entre eux, chargeaient leur maigre bagage sur leur dos et se -mettaient en route. - -«Les capitalistes n'avaient pas réalisé alors cette chose follement -aventureuse: accrocher un chemin de fer sur le granite des rochers à -pic. - -«Combien de compagnons sont restés dans les gorges de la White-Pass, -combien ont fini là leur rêve de richesse! - -«La terre du silence garde son secret. - -«Mais ce n'est pas là l'histoire, il importe peu de philosopher; sachez -seulement que ceux qui essayèrent de franchir la Passe et réussirent -cette performance étaient de rudes hommes. - -«Hans Troemsen était de ceux-là. C'était un bon géant blond de -Scandinavie, silencieux et grave. Pêcheur, il avait abandonné sa barque -pour courir sa vie, à travers le Canada et la Colombie Britannique. - -«A Vancouver, il avait entendu parler des découvertes des champs d'or de -Fairbanks et de la Tanana. C'était, si mes souvenirs sont exacts, vers -1902 ou 1903. - -«Hans Troemsen s'embarqua sur un des vapeurs qui, à travers le méandre -des îles, faisaient le trafic sur la côte du Pacifique entre Vancouver -et Skagway. - -«C'était un garçon économe. Il put acheter un _team_ de six chiens, des -bêtes du Labrador magnifiques, pas trop usées, mais cependant habituées -au _trail_. Il les choisit en connaisseur. - -«De Skagway à White Horse, il y a 111 milles par l'affreuse route que -vous savez surplombant l'abîme de 8 à 900 pieds. - -«A 15 milles à l'heure, le _team_ allait allègrement, Hans excitant ses -bêtes de la voix, dans un anglais un peu rauque. Les chiens tiraient, -l'ongle dur griffant la glace, le cou en avant; je dois vous dire que le -thermomètre marquait 38° sous zéro. - -«N'importe, homme et bêtes allaient; le _sleigh_, glissant sur ses -patins de cuivre, semblait voler, lorsque tout à coup un craquement se -fit entendre. Un vieux Yukoner, habitué de la Passe, aurait pris garde à -cet avertissement. Hans Troemsen, pas. Il supputait ses bénéfices, les -yeux perdus dans le lointain. Et ce qui devait arriver arriva. Un bloc -de glace (rongé par quel monstre invisible?) se détacha qui s'abattit -sur le _team_. - -«Cinq chiens furent écrasés du coup. Hans, que la commotion avait rejeté -contre une roche, gisait la tête ouverte. - -«Ces blessures-là, quand on n'en meurt pas sur le coup, sont sans -importance. Le Scandinave avait le crâne dur. - -«Lorsqu'il revint à lui, ses yeux rencontrèrent les bons yeux clairs du -_wheeler_ (le chien de queue) qui, n'ayant pas de mal, léchait, à petits -coups de langue, le sang qui coulait de la blessure de son maître. - -«C'est de cette heure que data l'amitié de l'homme et de la bête. - -«Hans Troemsen était heureux dans sa malchance. Il eut la bonne fortune -d'être rencontré par le _mail stage_, qui le rapatria. Le soir même, -l'homme et le chien étaient à Dawson. - -«Le pionnier avait perdu tout son bagage, seule sa ceinture de cuir -qu'il portait sur la peau lui restait, et la ceinture contenait encore -quelques beaux dollars. - -«J'en viens maintenant à l'histoire. Donc, ainsi que je vous le disais, -la chose avait été décidée dans un des bars de Dawson: le Monte-Carlo. - -«Il ne faut pas vous imaginer que la Dawson de 1902 était semblable à la -ville d'aujourd'hui. Mais combien plus pittoresque! - -«Naturellement, nous avions eu des bars avant d'avoir une église: nous -avions le Bank, l'Exchange, le Northern, le Savoy et surtout le -Monte-Carlo où, pour un dollar, nous avions le droit de goûter les -charmes de la valse entre les bras d'une _dancing girl, yes, sir_, un -dollar pour une valse. Il est vrai que l'on donnait deux dollars pour un -cocktail; bah! la terre «payait» et la poudre d'or semblait ruisseler -entre nos doigts comme l'eau des _sluice boxes_. Heureux temps tout de -même! - -«Les souvenirs m'emportent, excusez-moi. Or, un soir, au Monte-Carlo, -nous vîmes entrer Hans Troemsen suivi de son inséparable chien Push. -L'entrée du bon géant blond fit sensation. En effet, jamais le -Scandinave ne franchissait le seuil du cabaret. Il était accompagné par -Ralph Harrisson, un mauvais garçon, franc buveur et coureur de filles. - -«--Jésus et le mauvais larron», fit à voix haute James W. Bilt. - -«On rit. Ralph dédaigna l'insulte. Les deux compagnons s'assirent à une -table écartée. L'orchestre mécanique attaquait une polka. On dansa sans -plus prendre garde aux deux hommes. - -«Tandis que nous dansions, un marché était conclu. Hans Troemsen -achetait «sur la chance», c'est-à-dire sans autre information que la -parole du vendeur, un _creek_, à 20 jours de marche de Dawson, du côté -de Ruppert City, sur la Datkeena. - -«On avait trouvé par là de la «paye» en quantité et les terrains -s'enlevaient à coups de dollars. - -«Au moment de régler, Hans, qui était un garçon pratique et méfiant, ne -donna qu'un tiers de la somme, promettant le surplus sur place. - -«Ralph fit bonne contenance, empocha les dollars et promit de conduire -lui-même le nouveau propriétaire. On partirait le lendemain. - -«Hans Troemsen sortit, Push sur ses talons, et Ralph, qui était le plus -enragé _gimbler_ de la terre, entreprit une partie de faro avec quelque -_rushler_... - -«A cent onces d'or le point, Ralph, qui n'avait pas la chance, eut tôt -fait d'être à sec. - -«Le lendemain, néanmoins, il attela son _team_ et partit avec Hans -Troemsen, précédé par Push qui jappait, libre, à la tête de la meute. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -«Deux jours après, dans ce même Monte-Carlo, nous vîmes revenir Ralph -Harrisson. Il était seul et portait un énorme bandage autour de la tête. -Son poignet droit était aussi serré dans un pansement. - -«Il conta l'aventure. Hans Troemsen avait voulu conduire le _team_ à -l'indienne. Peu accoutumé, le Scandinave n'avait pu, à un tournant, -rassembler assez vivement les guides et le _team_ était tombé dans un -ravin; lui, Ralph Harrisson, avait prévu la chute: debout sur le _taku_, -il avait sauté juste à temps, cependant que chiens, homme et traîneau se -fracassaient dans le gouffre. - -«Ralph avait la tête un peu cassée, mais solide; un _team_ qui rentrait -à Dawson l'avait heureusement reconduit vers la ville. - -«Ces sortes d'accidents étaient quotidiens. Personne ne s'apitoya sur la -triste fin de Hans et comme Ralph payait une tournée générale, on le -proclama le meilleur des garçons. - -«Il avait le verre en main--je le vois, tenez, comme si c'était -d'hier--il était accoudé sur le bois du comptoir et tenait son verre de -la main gauche. Il regardait la liqueur à hauteur de son œil et riait -d'un rire qui découvrait une double rangée de dents blanches, des dents -aiguës comme celles des loups. Il buvait et riait et les filles le -trouvaient beau, la tête un peu pâlie dans son maillot de linge... - -«Il allait porter la santé lorsque quelque chose de hirsute se -précipita. - -«De la porte au comptoir, il y avait bien quinze pieds; un seul bond et -l'espace fut franchi. Les buveurs s'arrêtèrent. La chose: un chien -hurlait à la mort devant Ralph. - -«Quelqu'un dit: «C'est Push.» Push? Oui, Push, le chien du Norvégien... - -«Push, heureux d'être reconnu, arrêta son aboiement et remua la queue. -Puis, il se livra à un étrange manège: il allait de l'un à l'autre en -gémissant, des larmes voilaient véritablement ses regards; arrêté devant -Ralph, l'aboiement devenait rauque et furieux. - -«Ralph fit bonne figure, il voulut chasser le chien d'un coup de pied; -mais la bête s'élança, furieuse, sur lui. James W. Bilt le retint, au -vol, par le collier... - -«Il apaisa Push, d'une tape amicale et s'avançant vers Harrisson, il lui -dit: - -«--C'est le chien de votre compagnon? - -«--Oui. - -«--Il n'était donc pas tombé dans le ravin? - -«--Je ne sais... je croyais bien... toutefois... - -«--Oh! - -«D'un geste brusque, James W. Bilt venait d'enlever le pansement; la -tête de Ralph apparut, saine, nette, sans blessure... - -«Se voyant démasqué, le bandit eut un geste vers sa ceinture; il ne put -l'achever, vingt poings s'étaient abattus... - -«Trois garçons partirent sur-le-champ, guidés par Push. Ils suivirent le -_trail_ jusqu'au Yukon. Là, la piste remontait vers le nord; à un jour -de marche, ils reconnurent que le _trail_ avait été abandonné pour une -piste nouvelle... - -«A trois milles du point de départ, dans une gorge solitaire, Push -poussa des gémissements insensés. Il grattait la neige durcie avec ses -pattes... on déblaya la place et l'on trouva d'abord le cadavre des -chiens, gelés à bloc, puis celui de Hans Troemsen, qui avait fini là sa -carrière de chercheur d'or. - -«Comme il portait entre les deux omoplates la trace nette d'une balle, -les trois compagnons revinrent. - -«La justice d'alors ne s'embarrassait pas d'enquête ni de paperasses -inutiles. Pour le surplus, Ralph avouait. - -«Il avait manqué à la loi du Nord, il serait pendu... La chose devait -arriver un jour ou l'autre à un garçon comme Ralph. La sentence ne -l'émut pas. Il avait perdu. Il payerait. - -«On l'amena, un peu hors la ville, en face du Yukon. Là, il y avait un -saule, véritablement confortable pour l'usage auquel on l'employait... - -«Le prisonnier fut amené, mais comme James W. Bilt lisait la sentence, -Push se précipita sur l'assassin de son maître et lui ouvrit la gorge -d'un seul coup. Ce fut précis, rapide, personne n'eut le temps -d'intervenir... - -«Mais, comme Ralph avait été condamné à être pendu, quoique mort on le -pendit tout de même. Car la loi doit toujours suivre son cours... Il -faut qu'il en soit ainsi pour toute chose.» - - - - -XIV - -LA MACHINE A FABRIQUER LES DOLLARS - - ---Jack Nichols? encore un à qui j'ai tenu les brassières. - ---Vous avez été mère nourrice, Gregory? - ---Vous êtes bête. - ---La même chose pour vous. - ---_Thanks._ Je continue. - -Et Gregory Land se cale dans ses coussins. Je sens venir l'histoire. -J'en prends mon parti et je feins de m'absorber dans la coupe d'un -pantalon, que j'essaye de tailler dans une peau de renne, une peau -magnifique, brune et blanche, un vrai porte-bonheur. - -La chose est cependant délicate, je n'ai pas de ciseaux et me sers de -mon couteau de chasse. - -La lame, à mon gré, n'est pas suffisamment effilée. Je la passe -plusieurs fois sur la pierre. - -Ceci n'est pas du goût du postier. - ---Garçon, vous m'agacez les dents. - ---Je suis au regret. - ---Si vous continuez, vous ne saurez pas la suite. - ---Gregory, mon vieux camarade, vous n'avez pas plus envie de vous taire -que moi j'ai envie de traverser les pieds nus le lac Labarge. - ---Dieu me damne si vous savez la fin! - -Ma peau taillée, je m'installe à cropetons devant l'âtre qui crépite, je -sors mon aiguille et je couds. - -Un silence... - -Gregory gigote sur sa chaise. Sa jambe est encore en capilotade. Il -geint... - -Je couds en mesure... Gregory, de ses doigts nerveux, joue une marche -sur la table. - -Je l'accompagne en chantonnant. - -Le postier grogne: - ---Vous n'avez pas plus de cœur que l'ours polaire et encore cet animal a -l'instinct de la famille; ainsi, un jour... - -Voilà mon Gregory lancé dans une autre aventure. - -Je ne puis retenir mon rire. - -Mais comme il remue sa jambe malade d'une façon inquiétante, j'ai peur -pour le pansement. - ---Voyons, _old fellow_, je plaisante. Racontez-la, votre histoire. - ---Vous n'en saurez pas un traître mot. - -Je souris, j'enfile mon aiguille avec attention; à peine l'opération -terminée, il commence: - ---Je vous la dirai tout de même, car elle peut vous servir d'exemple. - -«Jack Nichols, je l'ai vu débarquer au camp de Cariboo. Il me plaisait, -ce garçon à lunettes. Il était timide comme une demoiselle et doux comme -un mouton. Le voyant, je m'étais dit: «En voilà un qui ne fera pas long -feu ici, si personne ne le garde.» - -«J'avais la maladie à cette époque d'être philanthrope, une maladie qui -m'a passé heureusement! - -«J'adopte mon garçon. Je le prends sous mon aile (ce qui est une façon -de parler), et le présente aux camarades; je le conduis moi-même devant -l'ingénieur du Gouvernement et je lui fais acheter une bonne place, vous -pouvez m'en croire. - -«Le malheureux ne savait rien de rien. Mais il avait de la bonne -volonté. - -«Je lui appris, tout d'abord, à reconnaître un terrain aurifère. Ça -n'était pas facile. Il se perdait dans mes explications, Dieu m'a doué -d'une belle patience... - -Je souris à nouveau. - -L'homme patient se fâche. - ---Tout doux, ami Gregory, j'écoute votre cours d'histoire naturelle. - ---Vous en avez bien besoin, vous n'êtes qu'un apprenti. - -Je ne sourcille pas. - -Gregory s'étonne et répète: - ---J'ai dit que vous n'étiez qu'un apprenti. - -Avec un flegme tout britannique, je réponds: - ---Je suis... - ---Oui, Jack ne savait pas discerner un filon de quartz, je lui enseignai -cette chose; je lui montrai le filon coupant les roches métamorphiques -qui sont, comme vous le savez, ou plutôt comme vous ne le savez pas, le -plus souvent des schistes argileux... - -Je poursuis, du ton d'un écolier récitant sa leçon: - ---... Des schistes argileux, talqueux, chloriteux, de couleur verdâtre -ou grisâtre; parfois aussi on le rencontre dans des roches porphyriques, -des gneiss, rarement des granites... - -Je prends la respiration. Gregory m'arrête du geste, cligne de l'œil et -dit: - ---_All right!_ - -Puis un peu présomptueusement, il ajoute: - ---J'ai fait de vous un bon élève. - -«Jack ne pouvait concevoir que, dans ce conglomérat quartzeux qui lui -sert de gangue, il pût y avoir de l'or. - -De l'or... Le soleil de nos vieilles barbes d'alchimistes! De l'or! La -possibilité de satisfaire son désir, de l'or! Le prestige, la puissance, -de... Quelles fâcheuses bêtes que les hommes! - -«Celui dont je parle, véritablement, découvrait le monde. Il avait des -innocences d'enfant. Il fallait voir sa joie lorsqu'au fond de la _pan_ -où il lavait les sables, il vit, pour la première fois, des petits -grains luisants... Il fut tellement satisfait qu'il pleura. - -«Il resta des heures à contempler sa «paye», les yeux fixes, les mains -trembleuses; on aurait dit qu'il voyait quelque chose, comme dans un -miroir. - -«Je lui ai aidé à construire son premier _sluice-box_, son premier canal -incliné, le long d'une centaine de pieds. - -«Je lui expliquai pourquoi il fallait garnir le fond de saillies en bois -et de cavités et pourquoi dans les cavités on mettait du mercure. - -«Il ignorait, le cher garçon, que l'or a la propriété de s'unir au -mercure et qu'ainsi il était plus facile de le débarrasser du sable -granulaire. - -«Du courage? Il en avait, malgré son air chétif, et jetait vaillamment -dans le haut de «la boîte» la matière. - -«Il maniait la pelle avec ardeur. Parfois il s'arrêtait. Je surprenais -alors la même fixité dans ses yeux. Il semblait toujours regarder, plus -loin, dans la vie... Il soupirait, crachait dans ses mains et reprenait -l'outil. - -«Il avait une force de résistance étonnante. Il lavait parfois 18 tonnes -de sable dans une journée! - -«L'eau qui coulait dans le _sluice-box_ semblait soutenir son courage. -Parfois il s'arrêtait et s'amusait à plonger sa main dans l'eau qui -coulait, sans arrêt, entre ses doigts, rapide et insaisissable. - -«J'avais dit: «Avant trois mois, en voilà un qui aura replié bagage et -qui prendra le chemin de Dawson sans espoir de retour.» - -«Les mois passèrent. L'homme tint. Je partis. Après une longue tournée, -je le retrouvai, toujours ardent à la besogne, ouvrant comme un -mercenaire. Avec cela sérieux comme un ministre, jamais au cabaret, -jamais une bonne goulée de whisky qui assomme, jamais une carte entre -les doigts. - -«Il avait pris goût au métier. La joie qu'il avait en lavant sa «paye», -il la retrouvait en regardant ses appareils d'amalgamation qui -tournaient en cadence; il surveillait avec amour son _rocker_, suspendu -comme un berceau d'enfant, recouvert d'une toile grillagée avec, au -fond, un tapis de toile grossière. - -«Le sable aurifère déposé sur la grille, sous la double influence de la -rotation et de l'eau, cédait ses parties les moins grossières qui se -tamisaient, peu à peu, pour ne laisser--l'or étant 18 fois plus lourd -que l'eau--que les pépites sur la toile. - -«Avec quelle ivresse, il recueillait sa «paye», qu'il serrait ensuite -dans des petits sacs de cuir! - -«Un jour, je l'ai surpris écoutant, comme une musique divine, -l'effroyable tumulte du moulin à broyer; les concasseurs à mâchoires -mangeaient le quartz comme des bêtes goulues, le minerai disparaissait -comme devaient autrefois disparaître les proies offertes à Baal ou à -Moloch. - -«Les distributeurs amenaient la matière, les cinq pilons fonctionnaient, -alternativement, soulevés par une lame en fonte dont l'arbre était -supporté par un bâti en bois. - -«Les pilons retombaient, en tournant sur eux-mêmes, broyant le minerai. - -«Je jure que ce bruit d'enfer était doux à l'âme de cet homme. - -«La convoitise la plus basse se lisait ouvertement sur son visage. Cet -homme frêle, myope et doux, avait une face de démon lorsqu'il raclait, -avec des frottoirs en caoutchouc, la surface des lames de cuivre qui -avaient retenu l'or... - -«L'or... l'or... l'or... - -«C'était la seule chanson que lui chantait la machine à fabriquer les -dollars. - -Gregory prend un temps, puis il émet: - ---Jack Nichols me répugne, c'est un avare sordide. - -Et pour prouver son dégoût, par-dessus ma tête, le postier crache dans -le feu. - - * - - * * - ---C'est là toute votre histoire? - -Gregory me regarde, interloqué... - ---Eh bien! il me semble... - ---Il me semble, ô psychologue, ô contempteur des humains, ô ceci, ô -cela, il me semble que vous êtes une stupide bête. - ---Vous dites? - ---Je dis qu'avec toute votre philosophie vous n'êtes qu'un imbécile. - -«Laissez donc votre jambe tranquille, vous remuez comme un diable et -toute la nuit vous geindrez comme une femmelette. - -Jamais je n'ai rudoyé aussi brutalement mon ami. Il en reste médusé et -se contente d'interjecter lorsqu'il peut placer un mot: - ---Ah! bien! ah! bien... - ---Ah! bien, j'ai dit que vous étiez un mauvais psychologue et je le -prouve. Et votre histoire, c'est moi qui la terminerai. - ---Jack Nichols? - ---Oui, Jack Nichols, je l'ai connu; nous avons été voisins, placer -contre placer, sur la Tanana, et si cela peut vous être agréable, féroce -postier, je lui ai fermé les yeux à ce garçon, et s'il y a une justice -quelque part, dans un paradis, Jack Nichols a sa place auprès de ceux -qui ont souffert le supplice de la vie. - -«Il a eu une agonie atroce, un accident banal, un bloc lui avait écrasé -les deux jambes... et cette agonie n'était rien à côté de celle qu'il a -subie des mois et des mois sous le cercle polaire. - -«La fièvre le tenait. Son esprit battait la campagne et j'ai su... J'ai -su la vie d'abnégation et de courage de cet être, qui était né pour une -vie paisible, dans la quiétude d'un cabinet de travail, parmi l'ombre -amicale des livres qui sont chers et des bibelots rares qu'on a su -assembler avec un soin jaloux... - -«Mais une femme passe qui bouleverse tout, sa jupe en coup de vent -renverse les plus beaux projets... La vie est mesquine, quotidienne, les -gazettes rapportent les succès mirifiques des coureurs d'aventures. - -«L'or, donneur de fortune, est là, il n'y a qu'à se donner la peine de -le prendre. Mais pour le prendre, faut-il encore l'aller chercher. - -«La jolie poupée à cervelle étroite veut être aussi belle, aussi -attifée, que ses amies... Quoi, elle va traîner sa misérable existence -en attendant quoi? Dans vingt ans, un succès problématique? - -Les querelles éclatent qui gâchent le bel amour. - -«Vous n'êtes qu'une poule peureuse. - -«Vous n'êtes qu'un loir paresseux. - -«Vous avez un cœur de lièvre. - -«Enfin, un soir, l'ultimatum: la poupée va partir essayer sa grâce... -Perdue pour perdue, ne vaut-il pas mieux lui montrer qu'on est un homme? - -«Au matin, sans plus raisonner, il part, lisant dans les yeux de -porcelaine un peu d'amour et beaucoup de joie. - -«Et Jack Nichols débarque, vous le rencontrez, vous l'aidez. Il m'a -souvent dit combien il vous était reconnaissant et combien il souffrait -de votre éloignement... - -«L'apprenti chercheur d'or, fixait «dans la vie» disiez-vous, par Dieu! -oui; lorsque vous le voyez, penché sur la _pan_, ce ne sont pas les -pépites qu'il contemple, mais l'image de la poupée chère qui apparaît -souriante, et les paillettes de l'or animent un regard lointain. - -«Il reste accoudé sur sa pelle, les nerfs tordus par la fatigue, il est -las à tomber; là-bas, par delà les collines et les milles de neige, dans -la grande cité, il y a une poupée fragile qui attend le bonheur; ce -bonheur, lui seul peut le donner à force de labeur et de peine... Houp -là, on crache dans ses mains et l'on remet en marche la machine à -fabriquer les dollars. - -«Ce ne sont pas vos concasseurs aveugles, vos appareils anonymes qui à -force d'ingéniosité arrachent à la terre «l'or, dieu souverain». La -machine à fabriquer les dollars, c'est lui, l'être chétif qui, sous un -climat effroyable, travaille, travaille, pour que là-bas la poupée soit -rieuse et que des fanfreluches neuves lui servent à mettre en valeur sa -beauté... - -«Et le sacrifice est vain. - -«L'or qu'on arrache à la terre est plus pénible à trouver que l'or qui -roule dans la grande ville. - -«Vous n'avez pas vu le visage de «votre avare» lorsque vous êtes passé -trois fois au camp et que, pas une fois, dans votre sac de cuir, vous -n'avez eu pour lui la lettre coutumière... L'enveloppe bleue où se -lisait en grandes lettres endiablées le nom de Jack Nichols... - -«Finies, les lettres! Il n'en recevait plus! Mais l'espérance illuminait -son cœur d'amant; après un désespoir farouche, il se reprenait. «La -machine à fabriquer les dollars» se remettait à œuvrer d'un mouvement -continu, avec cette obstination, cet entêtement qui est la force des -faibles. - -«Il est mort tandis que l'aurore boréale enchantait la nuit polaire. Il -est mort doucement, les yeux grands ouverts sur son rêve, avec un nom de -femme sur les lèvres. - -Gregory dit simplement: - ---Vous avez raison, ami, décidément, je suis une stupide bête. - - - - -XV - -UNE FAMEUSE PÊCHE - - -La journée finie on vient au Saloon, où dans le tumulte des cris, la -fumée des pipes, le son criard des phonographes et la plainte des -accordéons, on laisse aller sa pensée vers des choses lointaines. - -On boit pour soutenir son corps brisé. On boit pour oublier les -tristesses anciennes, on boit surtout pour boire. - -Les deux coudes sur le comptoir, une paille entre les lèvres, je bois. - -Une voix m'interpelle: - -«--Eh bien! cher garçon, votre pêche? - -«--Ma pêche, dites ma chasse. - -«--Votre chasse! Je suis véritablement étonné. Ne vous ai-je pas vu -partir flanqué de tout un attirail. Vous alliez, m'aviez-vous assuré, -pêcher la truite dans les torrents des Rokies. - -«--Pêcher la truite, certainement, et nous avons ramené le corps d'un -magnifique grizzli. - -«--Un grizzli? - -«--Oui, une superbe bête, deux mètres quarante pour vous donner des -précisions. - -«--C'est une drôle d'histoire. _Waiter_, deux whiskies. - -«--La chose est toute simple. Voici: - -«Nous étions partis, Lewis W. Gould et moi, pour pêcher la truite--la -belle truite saumonnée--nous avions amorcé nos lignes lorsqu'un trappeur -est descendu, courant: «J'ai relevé, dit-il, les traces d'un grizzli, -dans la montagne, à deux milles d'ici. Si vous voulez le tuer, je ne -m'en charge pas seul.» - -«--Avec nos cannes à pêche, ce serait drôle de tuer un grizzli, répond -froidement Lewis W. Gould. - -«--Qu'à cela ne tienne, j'ai deux Winchester à vous offrir. - -«Mon camarade se tourne vers moi: - -«--Cela vous plairait, _dear_, d'être venu pour la pêche et de chasser -l'ours. - -«--_All right!_ - -«--Bon. - -«Méthodique, Lewis W. Gould replie les engins et s'adressant au -trappeur, déclare: - -«--On vous suit. - -«Par une piste en lacet, nous escaladons la montagne, tout étonnés de -nous retrouver, après un mille et demi de marche, devant l'endroit que -nous avions quitté, mais à 300 pieds plus haut. - -«La hutte--une hutte de rondins de pins--faite selon les bons principes, -les fissures bouchées avec de la terre glaise. Les Winchester sont en -bon état. Lewis W. Gould les examine avec attention. L'examen est -satisfaisant, car il émet simplement: - -«--En route! - -«Nous suivons un chemin étroit, bordé de pins gigantesques, mais je n'ai -pas le temps de m'émouvoir à l'aspect «des plus vieilles choses vivantes -de la terre», comme disent les Yankees, notre guide nous montre déjà des -traces indiscutables. - -«Pour être vrai, je dois avouer que je trouvais le sentier pareil aux -autres sentiers. Ce n'est pas évidemment l'opinion de Lewis W. Gould qui -hoche la tête et prononce: - -«--C'est une importante bête! - -«Je ne devais pas tarder à savoir combien importante elle était. - -«Les arbres cessaient, les rocs amoncelés faisaient une gorge peu large, -en bas on entendait le mugissement du torrent étranglé dans la passe -trop étroite. - -«La gorge passée, la végétation reprenait et à cinquante pas, devant -nous, nous vîmes un des plus beaux ours que jamais les Rokies Mountains -abritèrent. - -«Il fut, certes, plus surpris que nous. Mais il continua d'avancer en -balançant sa tête énorme, à droite et à gauche avec une régularité de -métronome. - -«--Vous le tirez, cher? - -«L'invitation m'est adressée. - -«J'ajuste. Je fais feu et... je rate la bête--qui, cependant, -souvenez-vous-en, était d'importance--Lewis W. Gould eut un sourire de -pitié. Il lâcha deux coups et la bête croula sans un cri; elle ouvrit -seulement ses griffes en éventail qu'elle replia presque aussitôt, -arrachant d'une seule étreinte un sapin de trois ans. - -«Vous pourrez voir, chez moi, sa peau, qui est fort belle, les poils -sont longs, pas abîmés du tout, la bête était adulte. - -«--C'est en effet, une fameuse «pêche», apprécie mon compagnon en jetant -d'un trait, dans le fond de son gosier, le contenu de son verre de -whisky. - - - - -XVI - -UNE BELLE CHASSE - - -Ce soir, c'est moi qui parle. - -Gregory est d'humeur bourrue et pour cause: le tabac manque... - -Il tette sa pipe vide pour tromper sa fringale et se créer une illusion. - -Je fais: - ---Vous connaissez Seattle? - -Le postier lève les épaules. - ---Evidemment! - -Je poursuis, plus pour moi-même que pour lui, pour bercer mon ennui, je -me souviens à voix haute. - - * - - * * - ---L'arrière-boutique d'un bar, à Seattle, dans l'Etat de Washington, où -malgré les prohibitions, on boit toute la gamme des alcools, depuis le -gin d'Ecosse jusqu'à la grappa d'Italie, en passant par le cognac de -France. La salle est pleine de joyeux garçons, marins arrivant des mers -du Pacifique, caboteurs venus d'Europe et remontant jusqu'à Vancouver, -après avoir suivi la côte, passé le détroit de Magellan. - -«On parle toutes les langues ou plutôt l'argot de toutes les langues. Le -_slang_ domine, depuis les appellations gutturales des Chiliens au teint -olivâtre, jusqu'au zézaiement des Chinois, aux yeux bridés, aux visages -ridés comme des pattes de poule. - -«Les Malais mâchent du bétel, les Yankees de la gomme. Deux marins, -basque et marseillais, fument la cigarette, le premier silencieux et -grave, le second par bouffées saccadées et hâtives. - -«Il y a des matelots de la marine fédérale, pantalons à pattes -d'éléphants et béret en galette. - -«Tous ont le cou libre, nerveux, musclé, avec une ligne de peau plus -mate lorsque le cou se soulève. - -«Des mineurs descendus du Klondike jouent au faro et selon la coutume -pèsent leur mise--de la poudre d'or--dans des balances minuscules. - -«Harry Flink, le garçon britannique, en veste blanche, impeccable, verse -à boire d'un mouvement brusque. Un jeune garçon de quinze ans--un -Italien aux yeux de femme--manie avec force la machine à fabriquer les -cocktails. - -«Le mouvement est continu. Des garçons entrent, boivent, payent et -sortent, d'autres arrivent qui font de même. Ici, on ne vient pas au bar -pour causer, on vient uniquement pour boire... Toute chose doit servir à -ce pourquoi elle est destinée. Un bar, c'est pour boire, donc on boit. - -«Un gars de l'Est fredonne: _All the nice girls love the sailors_, -commande un whisky, jette deux «nickels» sur le bois du comptoir; la -machine enregistreuse tinte, le tiroir n'est pas refermé qu'il est déjà -dehors, son refrain se perd dans la rue. - -«--_Hello, boy!_ - -«Une rude tape s'abat sur mon épaule. C'est mon ami Lewis W. Gould. J'ai -reconnu sa manière. - -«--... _Are you?_ mâchonne-t-il entre ses dents et, sans attendre ma -réponse, il ajoute: «Moi, je suis véritablement confortable.» - -«En effet, j'ai rarement vu un garçon tenant mieux le whisky. Pour -prouver sa «confortabilité», il jette au garçon: «Un whisky pour moi» et -avec une moue de pitié il poursuit: «Un verre de bière... pour -Monsieur.» - -«--_For your love._ - -«--_The same to you._ - -«Il élève le verre à la hauteur de son œil et d'un trait vide -l'alcool... - -«Il pousse un ah! satisfait et, les coudes sur le comptoir, il me dit: - -«--Etes-vous revenu de votre chasse au grizzli? - -«--Ma foi, oui. - -«--Voulez-vous être en chasse cette nuit? - -«--Cette nuit? - -«--Probable, si vous dites oui, nous sortons et nous embarquons. - -«--Nous embarquons. On va donc chasser le phoque? - -«--Non, répond Lewis W. Gould flegmatique, non pas le phoque: le -Chinois. - -«--Hein! vous dites? - -«--Je dis bien: le Chinois. - -«--Une bête que vous appelez ainsi? - -«--Non, non, je m'exprime correctement, pas une bête chinoise, une bête -de Chinois... C'est la même chose, achève-t-il dans un gros rire. - -«Son rire me gêne et m'intrigue à la fois. J'ai tellement vu de choses -bizarres dans cette bizarre Amérique. Je ne sais si je dois prendre au -sérieux la proposition de mon camarade. - -«Mais, imperturbable, il conclut: - -«--C'est une chose vraiment excitante. - -«Du moment que c'est _exciting_, c'est le fin du fin pour un Américain. - -«--Vous venez? - -«J'hésite. Mais Lewis W. Gould ajoute: - -«--Mistress Flossie Hurchisson en sera... - -«--Oh! alors, du moment que mistress Hurchisson en est. _All right!_ -J'accepte. - -«--Hé! là, camarade, pas si vite. Comme vous êtes bien Français. Vous ne -voulez pas et puis, quand vous voulez, vous voulez tout de suite. - -«--Garçon... un whisky pour moi. - -«J'ajoute, ironique: - -«--Et un verre de bière pour moi... - -«--Non, rectifie Lewis W. Gould... un whisky pour vous aussi. La nuit -sera rude. Whisky, très bon contre la brume maritime... - -«Les whiskies absorbés, nous sortons. La nuit est claire, les hauts -_buildings_ silencieux silhouettent leurs masses énormes... Les -lampadaires à huit globes jettent des nappes lumineuses dans la rue où -seuls des groupes de matelots s'attardent... - -«Le Totem Pole se dresse hiératique au milieu de Pionner-Square... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -«Les pontons... le wharf... Les trois canots automobiles qui, sur leur -coque, portent en lettres capitales brunes POLICE, sont allongés comme -des bêtes endormies. - -«--Mistress Flossie Hurchisson? - -«--Me voici, jette une voix claire. - -«--_Well!_ - -«Le chef de police, qui est le manager de l'expédition, après les -salutations d'usage, nous prie d'embarquer. - -«Mon ami Lewis W. Gould monte dans l'embarcation du sous-chef. Mistress -Hurchisson et moi avec le chef. - -«Diable! on n'est pas trop «confortable», pour employer l'expression de -Lewis... ces sacrés canots automobiles ont une lunette peu large; enfin, -on se case, mistress Flossie tout près de moi... - -«Elle est «confortable», mistress Flossie, aussi ai-je le côté droit un -peu trop serré contre le bastingage... mais auprès d'une jolie femme... - -«Le chef, un grand homme glabre, lève le bras gauche et l'abat, c'est le -signal... Les bêtes endormies se réveillent... les moteurs ronronnent... -nous sommes en route. - -«--Je vous souhaite bonne chance, lance la voix de Lewis W. Gould, dont -le canot prend la tête. - -«--Merci, répond mistress Flossie, qui s'emmitoufle dans une vaste -couverture faite de peaux de renards assemblées... - -«Nous passons à ras d'eau auprès des steamers gigantesques. - -«La lune déchire un voile de nuage et risque un œil... Son reflet danse -sur les vagues. - -«--Damnée lune, jure le _chief of police_. - -«Moi, je la trouve divine cette lune blonde qui met en valeur la nuque -plus blonde de ma voisine; assis, en retrait, je regarde ce profil de -femme, cette nuque grasse où se jouent des frisons légers... Elle a dû -comprendre que je la regardais, car elle se retourne brusquement, elle -me sourit. Et ce sourire échancrant largement la bouche me montre une -rangée de dents solides... Je lui trouve le sourire un peu «fauve» à la -jolie mistress Flossie Hurchisson. - - * * * * * - -«Nous avons franchi l'avant-port, l'œil du phare nous poursuit. Nous -voici remontant le large estuaire que forme le détroit de Juan de Fuca. - -«Laissant à notre droite l'île de Vancouver, nous louvoyons, en vue des -feux de Victoria, mais en évitant de pénétrer dans les eaux anglaises. - -«La Colombie Britannique est là, n'oublions pas que nous sommes, nous, -pour l'instant, police américaine... - -«Nous sommes à ce qu'il paraît en chasse, cela doit être vrai, car je -lis sur le visage du chef de la police toutes les déceptions du chasseur -qu'étreint l'angoisse de rentrer bredouille. - -«Les _Dam_ se succèdent dans sa bouche... - -«_Dam_, c'est ce sacré gibier qui ne veut pas se laisser tuer ou tout au -moins se laisser prendre. - -«Une interrogation de mistress Flossie fait éclater la déconvenue de -notre manager. - -«--Vous ne trouvez rien, cher? Mon Dieu, que c'est peu intéressant! - -«Il répond avec une rudesse toute américaine: - -«--Hé, madame, croyez-vous que ce soit une sinécure... mes -renseignements sont exacts pourtant... mais allez donc vous rendre -compte avec un ciel pareil, et ce moteur qui fait un bruit de tous les -diables. Je suis sûr qu'on nous entend à 10 milles d'ici... - -«Nous tournons en rond depuis deux grandes heures. Les autres canots -sont invisibles, perdus, là-bas, dans l'immensité. - -«Moins abrités par la côte, nous sommes pris de biais par un vent nord, -nord-est, qui nous poussant vers la mer accélère notre vitesse. - -«--Il ne fait pas chaud, murmure avec une moue notre jolie compagne qui -s'emmaillote complètement dans ses peaux de renards. - -«Soudain, trois coups de sifflets brefs, aigus, stridents, déchirent -l'air. - -«Le signal! - -«L'animal est en vue. Un coup plus prolongé nous avertit que nous devons -surveiller sur notre gauche... - -«Un commandement du chef. Le canot, docile, vire, et prend de la -vitesse. - -«Mistress Flossie Hurchisson pousse un ah! curieux, elle rejette les -couvertures, son cou se tend. - -«--Plus vite, plus vite, ordonne le _chief of police_ debout, les yeux -guetteurs. - -«--Ah! là-bas, je vois... - -«J'écarquille les yeux, en vain. - -«Deux coups brefs, un coup espacé: - -«--Changez de direction, coupez la route. - -«Deux ordres exécutés avec une ponctualité militaire. - -«Là-bas, là-bas... Le doigt tendu, le chef me montre un point que -j'aperçois enfin. C'est une barque, qui semble grandir en sortant des -flots... - -«Un ordre encore... - -«--Comment, nous abandonnons la chasse? regrette mistress Hurchisson. - -«--Non, nous coupons la route à ces damnés animaux avant qu'ils soient -dans les eaux britanniques. - -«Les coups de sifflets se succèdent qui parlent dans la nuit. Un cri -plus long... puis le sifflet pousse un hurlement continu. C'est le cri -de victoire. - -«La route est coupée... Les trois canots forment un arc de cercle. La -proie ne peut échapper... On ralentit l'allure. Les canots dansent sur -les lames, la barque, une jonque chinoise à voile rectangulaire est là, -à un demi-mille de nous. Quelques ronflements du moteur et nous serons -sur elle. - -«La lune a crevé sa ceinture de nuages, goguenarde et amusée, elle -contemple ce tableau... La jonque louvoie, elle ruse encore, essayant de -passer au travers des mailles du filet qui se resserre de plus en plus. - -«On voit distinctement les matelots courant sur le pont. Tout à coup, le -_chief of police_ pousse un juron épouvantable. Un commandement a -retenti sur la barque, les hommes se groupent, soulèvent une caisse et -la jettent par-dessus bord; ils procèdent ainsi quatre fois... - -«Je ne comprends pas... Le chef jure comme un démon. Je regarde ma -voisine, ses yeux sont luisants comme des lames, une lueur les allume. -La bouche est tirée, les narines sont contractées. Il y a de la louve -dans cette physionomie. Elle sent que je l'observe. - -«La lady reparaît avec son sourire immuable, elle dit: - -«--_Aoh! very exciting!_ - - * - - * * - -«C'est nous qui donnons les ordres, cette fois; an coup de sifflet bref, -un coup plus long, les trois canots virent, nous tournons le dos à la -jonque qui bientôt diminue, diminue et se perd dans l'Océan. - -«--Je ne comprends pas... - -«Alors, mistress Flossie Hurchisson m'explique, complaisante: - -«--La chasse est finie. - -«--La chasse? - -«--Je vais vous dire, homme de peu d'entendement, les lois américaines -sont sévères qui prohibent l'entrée des Chinois sur le territoire de -l'Union. - -«Aussi ces maudites bêtes usent-elles de ruse pour passer sur la -frontière. La plus facile, parce que la plus difficile à surveiller, est -la mer. C'est pourquoi par la mer, la contrebande est plus importante... - -«--Mais alors... - -«--Alors, les Chinois s'enferment dans des caisses et les matelots de -leur pays les déposent sur le sable, tout simplement. - -«--Tout simplement! - -«--A moins, continue la jolie Mme Hurchisson, avec un sourire ambigu, à -moins qu'on ne leur donne la chasse comme ce soir. - -«--Alors les caisses par-dessus bord? - -«--C'est pour ne pas être puni, la loi est dure, vous ai-je dit. - -«--Mais dans les caisses? - -«--Dans chaque caisse, il y avait un Chinois, cela n'a aucune -importance. - -«Véritablement, c'était une belle chasse...» - - - - -XVII - -DANS LE SILENCE DE LA NUIT - - -Je suis seul, ce soir, dans ma hutte, mes chiens reposent au dehors; -seul avec Tempest roulé en boule devant l'âtre qui flambe. - -La journée a été rude et saine. Je me sens heureux, le corps lassé, le -cerveau libre. - -Ouvrir un livre, à quoi bon? Le dernier journal a deux mois de date, et -puis qu'importent ces choses qui sont vieilles, il y a entre le monde et -moi des milliers de milles. Le camp le plus proche--où l'on vit de ma -vie--est à trois jours de marche, au sud-est. - -Quelle ivresse d'être une chose anonyme perdue dans le grand Tout -immense! - -La nuit polaire m'environne et je savoure la joie calme d'être seul. - -La neige ne tombe plus molle sur la neige molle. Rien ne vibre, rien ne -vit que mes bêtes et moi. - -Dans le ciel clair, il y a l'errance des étoiles qui parcourent leur -cycle immuable. - -En face de moi, il n'y a rien que la nature dressant la virginité -redoutable et le hérissement de la Banquise. Ceux qui ont cherché la -Route sont passés plus à l'est. Garde, ô ma Terre, ton secret de la -curiosité des hommes! - -Et cependant, ce sont les meilleurs qui sont venus à Toi, les cœurs -exaltés qui croyaient servir une idée et les cœurs farouches qui -suivaient par simple goût de l'aventure. - -Ils s'étaient donnés à Toi et tu t'es donnée à eux, tu les as pris, dans -une étreinte irrésistible, sans voir que tu brisais leur vie. -Accomplissant le sourd travail de la destinée, tes glaces, qui tenaient -leur navire prisonnier, ont resserré leur emprise; le bois, le fer, -l'acier, elles ont tout tordu, tout brisé; elles ont effacé la preuve de -la hardiesse des hommes. Rien n'a subsisté que quelques êtres qui ont -erré des jours encore, puis la misère et le découragement, plus sûrement -que le froid et la faim, les ont couchés. - -La neige a empli les paupières creuses, puis une autre neige encore a -nivelé le tout. Et le Grand Nord est rentré dans le silence blanc qui le -garde depuis les premiers âges du monde. - - * - - * * - -Ce silence est descendu du Nord mystérieux. J'ai la paix du cœur, la -paix des sens, la paix du cerveau. - -Seule la Bête vit en moi et, ce soir, la Bête est heureuse de sa -solitude dans le cœur immense de la forêt septentrionale. - -Rien ne vibre. Rien ne vit que Moi. Quelle erreur! La vie poursuit sa -marche invisible. Tout vibre. Tout tressaille autour de moi. - -Les mille bruits de la forêt, je les perçois: le craquement du bois sec -qui se détache et tombe, le frôlement des branches, les millions -d'aiguilles de pins s'entremêlent, des cônes tombent avec un bruit mou. - -Comme dans la vision fantastique de Shakespeare, la forêt s'agite, elle -se meut, elle marche, elle vient, son ombre immense s'étend oblique sur -la terre blanche... les racines fouillent le sol pour y chercher les -couches primitives, la sève monte généreuse dans l'âme des arbres et les -arbres grandissent, grandissent pour atteindre les nues. - -Et la chanson du vent est passée dans les branches, c'est une chanson -vieille comme le vieux monde, où l'éternel réprouvé se plaint de ne -s'être jamais reposé. Il implore ses amis les arbres, se suspend aux -rameaux, fait un bouquet de feuilles, qu'il jette bientôt, lassé, pour -aller mugir comme un orgue sous les hautes voûtes des séquoïas. Puis, il -ravale sa plainte aux humbles pousses, caresse les saxifrages et les -lichens, se cogne aux rochers pointus et va, plus loin, porter sa peine -et pleurer sa douleur. - -Et les bêtes de la forêt s'éveillent une à une. Mon oreille reconnaît le -lynx aux yeux obliques, guettant, les jarrets repliés, sa proie. Seules, -ses oreilles droites écoutent... - -Le chat-tigre trompe son attente en plantant ses griffes dans la branche -qui le soutient. Son museau se plisse et ses oreilles sont rabattues. - -Les renards passent, fouineurs, la queue basse, les gris, les argentés, -les noirs, les rouges fauves, les blancs rosés; puis, voici les -aristocrates, les bleus et les blancs, qui vont du Labrador à la mer de -Baffin promenant leurs rares fourrures. - -Ils ont le museau large et court, ils trottent sur leurs courtes pattes -et changent de pelage deux fois l'an. Blancs en hiver, ils deviennent -blond foncé avec des reflets violets en été. - -Soudain, peureux, ils se tapissent... l'armée redoutable des loups -s'avance... - -Les grands loups polaires au pelage souple, noir ou gris, qui vont -maigres et nerveux, les oreilles droites, la gueule ouverte essayant de -calmer l'atroce faim qui les mord aux entrailles... Ils s'arrêtent -parfois les yeux luisants, une patte en l'air, le mufle droit pour -prendre le vent... Sur un signal du chef, la troupe repart, avide, -empressée... - -Grignotant l'écorce des arbres, je reconnais la dent du blaireau et du -skunk; la martre veut sa part, la martre au corps agile, fière de sa -peau dorée. Le blaireau paisible quitte la place, mais le skunk puant -reste, c'est dame Martre qui, dégoûtée, s'en va... - -Un cri aigu. C'est l'hermine querelleuse qui se bat. Elle a surpris un -vison. Ses dents pointues s'enfoncent dans le cou de la pauvre bête... -Les petits yeux ronds se voilent, les pattes grêles se replient, la -queue s'agite, deux ou trois fois, un long tremblement court sur son -corps... le vison est mort. Quelques gouttelettes de sang souillent la -belle robe de l'hermine. - -Ces frôlements, en bas, ce sont les rats musqués; en haut, ce sont les -petits-gris, aux courtes oreilles pointues, à la queue en panache. - -Patak, patak, patak, pflout, pflout, pflout... voici les loups qui -reviennent menant leur ronde affamée. - -Un aboi, la troupe s'arrête, haletante; dans le lointain un bruit monte, -qui va grandissant, on entend un cloq, cloq, cloq, cloq significatif... -Ce sont les grands orignals, qu'on nomme ici les cariboos. Les cariboos -dont la rotule se déboîte en marchant et produit le bruit sec que les -loups connaissent si bien. Si les cloq, cloq, cloq sont répétés, c'est -que le troupeau est nombreux, les loups alors s'abstiennent. Si non, la -chasse commence. Les cariboos fuient, les femelles et les enfants au -milieu, les mâles gardant les flancs et l'arrière. C'est dans la plaine -blanche une fuite éperdue... Les loups suivent, les mâchoires -claquantes. Désespérés, les mâles font tête... C'est une lutte épique, -les loups attaquent en demi-cercle; l'orignal se défend non avec ses -bois, mais avec son genou et ses pattes. Malheur au loup imprudent, il -roule la tête cassée sur la neige; mais, le plus souvent, les loups se -précipitent tous ensemble sur leur proie: le cariboo plie les jarrets et -tombe. Il est perdu. Mais sa mort paye la vie des autres qui fuient, -cependant que les loups se précipitent à la chaude curée... - -Cette nuit, on n'entendra pas le brâmement de détresse, ce long cri -pitoyable qui de la plaine monte jusqu'à la forêt et fait frissonner les -bêtes apeurées. Les cariboos sont en nombre, ils passent avec leur galop -martelé, et sur la piste opposée, les loups poursuivent leur -insaisissable destin. - - - - -XVIII - -LA DAMNATION - - -Las de chiquer, Gregory Land sort une courte pipe de terre, il la cure -avec précaution à l'aide d'une allumette, la tapote à petits coups secs -sur le bois de la table, puis il me réclame ma boîte de _mixture_. - ---Vous avez un excellent tabac, _dear boy_, indice d'une conscience -honnête. Les mauvais bougres, comme moi, n'ont jamais de tabac et fument -celui des autres. - -«Ne protestez pas, je me connais mieux que vous, je suppose. La -preuve--et Gregory prend une voix lugubre--j'ai refusé, moi qui vous -parle, une pincée de tabac à un homme qui allait mourir. - ---Oh! - ---Comme je vous le dis. C'était dans le _Saloon_ de Rupert-City; je me -chauffais, le dos au poêle, en regardant deux honorables gentlemen qui -jouaient. La partie était rude, l'enjeu important. L'un d'eux gagnait -avec une étonnante persistance. Il avait l'œil pétillant, et ce pli -gouailleur au coin de la lèvre qui semble de la pitié et n'est que de -l'insolence. Deux plis parallèles barraient le front de son partenaire -et, au bas de ses joues, deux autres plis mettaient sa bouche comme -entre parenthèses. - -«Celui-ci prend le cornet d'un geste nerveux, jette les dés: quatre -rois. Son camarade saisit l'étui de cuir, place les cubes d'ivoire, un à -un, avec attention, comme quelqu'un qui a tout son temps. - -«Il agite le cornet, paraît s'intéresser au bruit des dés prisonniers, -puis il s'arrête et s'adressant à moi, il me dit: - -«--Vous n'auriez pas une pipée de tabac, _sir_... - -«Il m'agaçait cet homme avec son air suffisant; bourru, je lui réponds: - -«--Je suis au regret... - -«--Ça ne fait rien, merci tout de même... - -«Il secoue les dés qui tintent et se décide à les faire rouler sur la -table: quatre as... - -«Il avait encore gagné. Mais au moment où il ramassait son gain, l'autre -lui envoya une balle dans le ventre. - -«Il ne poussa pas un cri: un flot de sang envahit sa bouche, il se cassa -en deux comme un polichinelle et mourut. - -«--C'était vraiment scandaleux, fit l'autre en empochant l'or qu'il -avait perdu et celui qu'il n'avait pu gagner... - -«Puis, il sortit après avoir absorbé un double whisky. - -«Vous voyez, _old_ Freddy, conclut Gregory de plus en plus lugubre, que -je suis une vieille bête sans cœur... - -Il a bourré sa pipe. Je veux lui donner du feu. Il bougonne: - ---Vous me croyez donc paralytique, je peux bouger, que diable! - -S'aidant des deux mains, il se redresse, fait quelques pas; il saisit -avec les pincettes un charbon et allume sa pipe... - -Heureux d'avoir réussi ce court voyage, il déclare: - ---Je suis tout à fait bien. Demain je pourrai vous débarrasser... - -C'est sa marotte. Je laisse dire... il se rassied, se cogne la jambe, ce -qui lui arrache un cri et le voilà qui se lamente... Mais, ça ne dure -pas avec lui. - ---Assez, crie-t-il, avec une voix de commandement. Je n'ai plus mal... - ---Freddy, mon ami, excusez-moi. Quand je vous dis que je suis une -vieille bête, j'ai mes raisons. C'est vérité pure... Il ne faut pas m'en -vouloir, je suis toujours passé dans la vie à côté du bonheur. J'aurais -pu, comme tant d'autres, ramasser des dollars et retourner chez moi, où -je serais devenu un Monsieur comme Monsieur-tout-le-monde. Cela aurait -été difficile, les premiers temps, mais je m'y serais fait. J'aurais eu -un chapeau melon, et des souliers à boutons, et peut-être aussi une -femme... Souvent, j'ai essayé, j'ai rogné sur mon tabac, sur mon whisky, -pour économiser... Une fois même, j'ai retenu mon passage à Skagway; -mais, au moment de m'embarquer, je n'ai pas pu, le vent soufflait de -l'est m'apportant l'odeur de la terre où nous sommes: j'ai pensé à mille -choses, à la neige, à mes chiens, à mes amis les arbres de la forêt, les -pins, les thuyas, les bouleaux, les mélèzes, aux noirs rochers de la -Passe, aux flots mugissants du Yukon, à la mer d'un blanc laiteux qu'on -aperçoit soudain du haut d'un col, à l'eau transparente des lacs formés -dans le cratère des volcans morts, à la pyramide aiguë du Saint-Elias -que les Indiens appellent «la grande montagne», à mes rivières, la -Tanana, portant les bois flottés, la Cooper, aux flots métalliques où -les saumons ne vivent pas. - -«A cette heure, je vous le jure, j'aimais même la Toundras, ses pièges, -ses moustiques qui ne dorment jamais, ses maringouins et même ses -_kiss-flies_ qui se logent sous les ongles, sous les cils et rongent les -oreilles des chiens. Je regrettais mes soirées de solitude, et mes -soirées de ripailles en compagnie de joyeux garçons... - -«J'aimais ma terre qui paye pour son printemps alors que les lichens -verts, jaunes, rouges, mettent des taches vives dans le paysage; et les -saxifrages, rouges aussi, mêlés aux touffes de fleurs blanches des -dryas, qui, hélas! ne vivent que quelques journées. - -«Je l'aimais aussi pour son rude hiver... les froids noirs où le mercure -gèle dans le thermomètre, où le lit des fleuves est une piste dure; où -les loups rôdent inquiets, où le grand ours affamé descend du cercle -polaire. Mes courses du nord au sud, de l'est à l'ouest, de Chilkoot à -Kinging, de la Mackenzie aux bouches du Yukon, mes longues randonnées -avec mon _team_ de labradors et de huskies. - -«J'avais la hantise du _trail_, du _trail_ qui se déroule à l'infini -offrant au regard les plus affolants mirages. - -«Je n'ai pas pu partir, je suis resté... - -«Quand on a subi une fois l'attirance du Grand Nord, c'est fini. La -terre nous prend, elle vous a, elle vous garde... - -Et Gregory Land s'abîme dans une lointaine songerie. - -Je respecte son silence, mais bientôt le postier reprend: - ---Je vous ai parlé de Ruppert-City, tout à l'heure. Vous connaissez, -n'est-ce pas? - -«Oui, Ruppert-City. Quelques douzaines de maisons en planches sur la -rive droite de la Dat-Keena, non loin de la Chilkoot pass, c'est cela -même... - -«A l'époque du grand _rush_, ce fut un camp renommé. C'est là qu'on -trouvait de la paye!! Les premiers arrivants furent d'heureux garçons... -je parle de ceux qui ne s'étaient pas cassé les reins pendant la -traversée de la Passe. - -«Mais ce qu'un coup de pioche apporte, un coup de dé l'emporte. Il y eut -de fameuses parties dans le _saloon_ de Ned Douglas! - -«Car Ruppert-City, comme tout camp qui se respecte, avait son -_saloon_... et Ned Douglas, le tenancier, une brute aux massives -épaules, était peut-être le seul qui n'ayant pas de _placer_ avait -cependant la mine qui rapportait le plus... - -«Je crois même que cette infâme brute aidait la chance et qu'il -dépouillait les garçons qui, ayant gagné, avaient le tort de boire plus -que de raison. - -«Mais je ne suis pas dans la conscience de Ned Douglas, c'est affaire -entre lui et Notre Maître. - -«Le succès appelle la concurrence. Un autre _saloon_ s'ouvrit où le -service était fait par des _girls_ assez faciles. - -«Ned faillit en claquer d'apoplexie, surtout lorsqu'aux _bar-maids_, le -nouveau venu ajouta un piano pour faire danser... - -«Heureusement pour Ned, son confrère fut trouvé, au petit jour, avec un -couteau proprement planté entre les deux épaules. - -«Ceci est encore une affaire dont probablement Ned rendra compte lorsque -les temps seront révolus. - -«La succession du malheureux ne tenta personne et Douglas hérita, du -fonds, des _girls_ et du piano. - -«Dès lors, ce furent des séances épiques. La fièvre de l'or et de -l'alcool montait dans le plus effroyable charivari qui se puisse -concevoir... - -«Cette brute épaisse de Ned avait peut-être l'âme poétique. Il installa, -un beau soir, un pianiste devant le piano, fait mémorable, car -jusqu'alors n'importe qui tapait n'importe quoi sur la boutique, pourvu -que cela fît du bruit le reste importait peu. - -«Le pianiste vint. C'était un pauvre individu, un gringalet, pâle, -mince, frileux et souffreteux, avec un air de fille. Je vois toujours sa -face blanche où vivaient deux grands yeux profonds, brillant comme des -lampes. - -«On l'accueillit avec des rires. Ned, en patron pratique, eut peur qu'on -lui abîmât son joujou. Comme il connaissait ses clients et savait qu'au -fond, c'étaient des cœurs généreux, il fit placer bien en vue, sur le -piano, une large pancarte qui portait cet avis: - - _Vous êtes priés de ne pas tirer sur le pianiste, il fait ce qu'il - peut._ - -«La pancarte obtint un beau succès et le pianiste fut accepté. Il put -dès lors, du soir au matin, moudre des fox-trotts, des one-steps, des -two-steps, et des valses pour la plus grande joie des garçons et des -_dancing-girls_, mais surtout pour le plus grand bénéfice de Ned -Douglas, tenancier pratique, qui faisait payer aux danseurs un dollar -par danse. - -«La vie quotidienne s'écoulait avec des heures de travail, de plaisir ou -de peine. Chacun prenait ce qui lui revenait, selon son lot. - -«Sandrino,--ai-je dit que le pianiste était Florentin?--Sandrino faisait -son métier avec conscience, dans l'atmosphère lourde de fumée et -d'alcool. Il poussait même la complaisance jusqu'à éviter de tousser -pendant les danses. - -«Mais à la mi-temps, il sortait et le monstre enchaîné dans sa poitrine -alors se déchaînait. Il toussait, il toussait à se déchirer les poumons. -Une mousse sanglante émergeait à la commissure des lèvres... puis il -rentrait, un peu plus pâle, le regard encore agrandi; il buvait un grand -verre de lait, ce qui lui valait les sempiternelles plaisanteries des -buveurs de whisky, puis il s'accroupissait devant sa boîte et en avant, -recommençait à moudre des airs sautillants et gais... - -«Quelquefois, un mineur en goguette priait Sandrino de lui accompagner -un air de son pays, car tous ces aventuriers, qui affectaient d'être -d'aucune patrie, gardaient tous, au fond du cœur, le souci ou la hantise -du clocher natal. - -«Et Sandrino accompagnait, avec bonne grâce, _Ireland must be Heaven_ ou -_When Irish eyes are smiling_ pour les Irlandais; chaque Yankee chantait -son état: _Carry me back to old Virginia_ ou _Back home in Tennessee_ ou -_My old Kentucky home_, puis nous vociférions en chœur: - - Yip, i, yaddy i aye, i aye - Yip i yaddy, i aye, i aye, - I don't care what become of me - When I hear that sweet melody... - -ou bien encore: - - K, ka, k, Katy - Beautiful Katy - You're the only girl that I adore - When the m, m, m, moon shine - Over the cow-shed - I'll be waiting at the k k k kitchen door. - -«C'était ensuite un Andalou qui chantait en dansant: - - El hombre que se enamora - De una mujer del teatro - Es come aquel que tiene hambre - Y be dan bicarbonato. - -«Et tous les mineurs de langue espagnole, de la vieille Europe ou des -pays du Sud-Amérique, accompagnaient, en battant des mains: - - Con el garrotan - Con el garrotan - A la vera, vera, vera, - Vera, va... - -«Latulipe, un Canadien français de la paroisse de Québec, grasseyait: - - Auprès de ma blonde, - Qu'il fait bon, fait bon, fait bon, - Auprès de ma blonde, - Qu'il fait bon dormir. - -«Et Sandrino, sans jamais se lasser, accompagnait ces rondes populaires -ou ces refrains saugrenus; ses mains délicates, d'une maigreur monacale, -ses mains couleur de l'ivoire, semblaient des oiseaux farouches qui -voletaient sur le clavier... - -«Comment était-il venu s'échouer là, après quelles infortunes, après -quels avatars, ce fils de la terre ensoleillée s'était-il perdu sur la -terre polaire? Nul ne l'a su. Sandrino a gardé un secret que personne -n'a songé, du reste, à lui demander. - -«Les _dancing-girls_ trouvaient à leur gré sa délicatesse devant la -brutalité coutumière des autres garçons. Il était toute politesse, son -anglais zézayant plaisait, surtout sa figure classique d'archange pour -mauvais lieux. - -«Mais Sandrino avait l'air désabusé des choses amoureuses; il devait -porter au cœur une de ces blessures, sans cesse rouverte, dont on ne -revient pas... - -«Rose, une blonde Luxembourgeoise, qui se disait Française pour plaire -aux hommes, l'amusait cependant. Elle lui avait proposé de joindre leur -vie, il avait répondu avec douceur: que deux détresses ne pouvaient pas -faire un bonheur. - -«La fille n'avait pas insisté. Il lui savait gré pourtant d'avoir songé -à lui et lorsqu'il avait touché quelque pourboire, il lui achetait une -babiole ou un colifichet, un collier de verroterie, ou un fichu de -laine. - -«Un soir de querelle entre mauvais drôles, Rose fut tuée d'une balle qui -ne lui était pas destinée. On emporta la fille; un peu de sciure de -bois, un coup de balai, les tables mises en ordre. Sandrino continua à -faire danser les clients dont les bottes martelaient le parquet où le -sang faisait une tache brune. - -«Pendant le repos, l'Italien sortit. Une quinte le prit et le flot rouge -emplit sa bouche. - -«C'est moi qui le trouvai, en sortant, gisant à terre et râlant... Il -n'en mourut pas. Mais il lui était désormais impossible de reprendre sa -place. Quelques camarades et moi, à qui «la paye» avait été généreuse, -nous lui fîmes tenir cent dollars afin qu'il pût se rapatrier. - -«Il partit. - -«Mais la Terre du Nord est une amante qu'on ne peut oublier; deux mois -après, Sandrino était de retour. Il était allé jusqu'à Vancouver, et au -moment de s'embarquer pour son pays, il avait tourné le dos au clair -soleil du Pacifique. Le premier cargo le ramenait à la terre des Brumes. - -«Ned Douglas l'accueillit avec joie. Il reprit sa place devant sa boîte -à musique et nous, pauvres fous, de danser et de reprendre en chœur nos -stupides refrains. - -«Sandrino était promis à la terre septentrionale. Les êtres sont ainsi -marqués par le Destin. Un soir, le _saloon_ de Rupert-City fut dans la -joie. Un camarade avait découvert une pépite qui pesait une livre deux -cents. - -«Ces trouvailles-là, ça se fête, et ça se fête, parbleu, au cabaret. -Quelle noce! mon ami, je m'en souviendrai toute ma vie...» - -L'évocation de la ripaille fait un instant briller les yeux de Gregory -Land, mais ses yeux se voilent bientôt et il répète sur un ton plus -assourdi: - ---Oui, je m'en souviendrai toute ma vie... - -«On a bu comme des bêtes, plus que des bêtes. La bête, lorsqu'elle a sa -suffisance, s'arrête; l'homme est le seul animal qui puisse manger sans -faim et boire plus loin que sa soif. L'intelligence, si intelligence -nous avions, avait sombré sous la griffe de notre maître, l'Alcool. Sûr, -nous étions ivres-morts. - ---Tous? - ---Tous. Les _dancing-girls_ et même Ned Douglas qui, pourtant, dans les -beuveries savait, et pour cause, conserver son sang-froid. - -«Mais ce soir-là, il avait dû boire pour entraîner les autres et le -whisky avait eu raison de ses calculs de brute roublarde. - -«Il était tombé assommé derrière son comptoir. Nous, sous les tables... - -«Combien de temps dura notre ivresse? Je ne sais; je me souviens, -nettement, m'être réveillé me croyant dans un nouveau rêve. Mon corps -brisé ne bougeait pas. Il m'eût été pénible de remuer un doigt. Mais mon -cerveau avait repris sa faculté de réception. Une musique, douce et -grave, me berçait et mon âme s'éveillait dans la réalité bien plus belle -que le songe. - -«Sandrino était à son piano. Il jouait. Ses mains, qui frappaient en -cadence les fox-trotts et les refrains pleurards, ses mains plus -blanches, plus diaphanes que jamais, animaient l'instrument qui vibrait -et vivait. Je n'aurais jamais cru qu'on pût ainsi extérioriser son âme. - -«Sandrino jouait la _Damnation de Faust_. C'était une reprise sur -lui-même, une revanche de sa volonté d'artiste bafoué. - -«L'harmonie montait comme un triomphe, purifiant les mauvais instincts, -les bas désirs, les louches compromissions. - -«Sandrino sortait de la fange où on l'avait ravalé et il s'élevait beau -comme un Dieu. - -«La pensée musicale de Berlioz se développait, rude, heurtée, violente -avec le chœur des étudiants et des soldats pour devenir aérienne avec le -ballet des Sylphes. L'idée mélodique s'affirmait, pure comme une eau de -source, sans une mièvrerie, et l'évocation à la nature montait, hommage -de la créature au créateur, avec un élan spontané, une richesse de -timbres admirable, unique. - -«Ce fut, après l'ouragan déchaîné, la course à l'abîme, de la joie et de -douleur; dans sa riche splendeur, le paysage symphonique se déroulait -montrant toutes les promiscuités, toutes les hypocrisies de l'âme -humaine, les colères et les désespoirs, la pitié, la souffrance, les -espoirs méconnus, tout passait, dans une rafale, avec le galop du -coursier farouche qui emportait l'homme, cet éternel damné. - -«Le rire de Satan couvrait les appels et les cris, et la course passait -fantastique. - -«Sortis de leur ivresse puante, les joueurs et les filles s'étaient -dressés comme dans un sommeil hypnotique et tous, nous étions là, -debout, en demi-cercle écoutant, écoutant, écoutant. Les figures les -plus basses, les physionomies les plus crapuleuses auxquelles la vie -avait donné les masques les plus durs, se détendaient; la joie -intérieure, que tout être porte, sans le savoir, dans le fond de son -âme, montait comme pour une transfiguration, éclairant d'un rayon plus -qu'humain la face des hommes. - -«Oui, les visages les plus flétris où le vice avait mis sa griffe et son -stigmate, je vous le jure, ces visages étaient beaux, pareils à ceux des -prédestinés, qui, aux premiers siècles de croyance, dans leur extase, -croyaient voir Dieu. - -«Et pour donner plus de vraisemblance encore à ce tableau, dans une -rupture d'équilibre, avec ce don inouï du contraste, qui fait le génie -de Berlioz, Sandrino interprétait maintenant le _Chœur des Anges_, où -tout le mysticisme de la foi est enclos. - -«Tous ces hommes, toutes ces femmes avaient oublié Dieu depuis de longs -jours déjà. - -«Cette damnation était à leur image, cette course à l'abîme était la -course chimérique de l'or, gardien de la cité, pourvoyeur de plaisir, -donneur de considération, dispensateur de renommée... et la mort -passait, emportant la vie en croupe. - -«Les illettrés et les mécréants comprenaient obscurément cette chose, -des larmes délayaient le fard des filles, les hommes avaient un pli rude -au front. - -«La dernière note les délivra de leur angoisse. - -«La dernière note. L'âme du piano chante encore et vibre dans la -prolongation du son. Les mains restent, inertes, sur le clavier. - -«Ayant accompli sa mission, ayant purifié sa vie, Sandrino courba la -tête comme pour accepter son Destin. Puis, il mourut.» - - - - -XIX - -MON CHIEN TEMPEST ET MOI - - ---Quand vous contempleriez jusqu'à demain votre thermomètre, vous ne le -feriez pas monter d'un dixième, vous voyez bien qu'il est gelé à bloc. - -C'est Gregory Land qui m'apostrophe véhémentement. - -Je réponds, vexé: - ---Je sais; le mercure gèle à 40 virgule 12. - -J'ai dit: virgule, douze, ce qui provoque le bruit de crécelle rouillée -qui est la façon de rire de mon ami, le coureur des bois. Quand son -accès d'hilarité est fini, il avale deux gorgées d'une mixture où le gin -entre pour une part, le whisky pour l'autre. - -Sans se déranger, il tend la main et décroche du mur son thermomètre. Il -l'examine avec soin et émet un long sifflement. Je me retourne. - -Gregory Land explique: - ---Pour un sacré froid, c'est un sacré froid; savez-vous, Freddy, cher -garçon, que nous avons présentement 48 et que nous atteindrons au petit -jour 50? - -Sous zéro, fichtre, c'est, en effet, une belle température. Mais, encore -bourru, je réplique: - ---Votre thermomètre à pur alcool bat la berloque. - ---_What do you say?_ - ---Je dis, bat la berloque. - -Et pour lui faire comprendre l'expression française, de l'index je toque -mon front. - -Cette mimique expressive est saisie immédiatement par le postier qui me -lance un répertoire d'injures des mieux choisies. - -Gregory a cette spécialité de pouvoir jurer dans une quarantaine de -langues ou d'idiomes qu'il a ramassés au cours de ses pérégrinations de -la British Columbia aux North-West Territories. - -Je laisse passer le flot. Après, j'essaye de convaincre mon hôte, à -l'aide des données les plus scientifiques, que passé 50 degrés les -thermomètres à pur alcool perdent toutes précisions. Devant mes phrases -empruntées aux manuels dernière école, Gregory ne dit plus mot; il -hausse les épaules, signe d'un profond mépris pour toutes sciences -exactes, et chique, preuve irréfutable que ma conversation ne -l'intéresse plus. - -Cinquante degrés sous zéro, c'est une affaire. J'ouvre la porte et je -sors. J'ai simplement relevé le col en wolverine de ma veste de peau. -Cinquante degrés, pas possible! L'air est pur. Rien ne trouble l'immense -silence de la nuit polaire. La silhouette des sapins se découpe, nette, -comme au ciseau. Seule, la terre est dure sous le pied. Et cela est une -constatation qui ne trompe pas. - -Je rentre au bout d'un moment et je dis: - ---Vous aviez raison, nous aurons cinquante. - -Gregory Land bougonne quelque chose comme «évidemment». Avant de fermer -la porte, je siffle. Dix secondes après, une boule hirsute bondit en -jappant. - -C'est Tempest. - -Du coup, le mutisme du postier cesse. Il recommence à égrener son -chapelet d'injures qu'il émaille, aux gros grains probablement, de -conseils appropriés. - ---Dam! nom d'un chien, per Dio! vous n'en ferez rien de cette brute -bête. Diavolo, devil, demonio, a-t-on idée d'élever un chien ainsi! - -J'arrête le discours de Gregory d'un seul mot. - ---Tempest n'est pas un chien. - ---Eh, bruto! qu'est-ce que c'est donc? - ---Tempest est mon ami. - -J'ai dit cela si gravement que les grognements de Gregory s'arrêtent net -et sa colère tombe avec cette phrase: - ---Oh! alors... vous m'en direz tant. - -Devant le feu qui flambe, clair, Tempest se grille le museau et les -pattes. - -Lorsque j'ai dit: «Tempest est mon ami», il s'est dressé, il est venu -mettre son museau sur mes genoux, il a levé ses bons gros yeux vers moi, -et sa queue a balayé les cendres. - -Et comme pour moi, je parle: - ---Il y a longtemps que l'on se connaît, n'est-ce pas, vieux copain? Une -amitié comme la nôtre cela date. Ah! ça n'est pas d'hier... Où je l'ai -rencontré? C'est toute une histoire... J'étais encore un apprenti qui -excitait la commisération et la pitié des aînés lorsqu'il essayait -d'atteler ses chiens ou de charger proprement son traîneau. Mais j'avais -une chose qui me faisait respecter: deux poings solides et très peu de -patience. Les rieurs se turent bientôt, pas vrai, Tempest? - ---Vous avez toujours eu un fichu caractère, interrompt Gregory qui -crache sa chique dans le foyer... - ---Possible, c'est comme ça! Ça ne vous dit pas comment j'ai connu -Tempest? La chose est simple. Je prospectais à l'ouest des Alpes -alaskiennes, le long de la Tanana river, l'affluent de gauche qui se -jette dans le Yukon, à Nuklukayet. - ---Dix! laisse tomber Gregory. - ---Quoi? - ---Rien. C'est la note que je vous donne... en géographie. - ---Bête. - -Mais comme je tapote le crâne de Tempest, Gregory ne peut prendre -l'épithète pour lui. Je poursuis donc: - ---Dans ma hutte, j'ai donné, un soir, l'hospitalité à un Yukoner -famélique, enveloppé dans des fourrures râpeuses. L'homme me convenait -peu, il avait le regard fuyant, le pli de la bouche mauvais. Un pauvre -diable, au demeurant, qu'on ne pouvait faire coucher dehors, n'est-ce -pas? - -«Dans son _team_, il avait comme _wheeler_ (chien de queue) une chienne -qui était sur le point de mettre bas. Au matin, l'homme, qui entre -parenthèses avait bu mon thé et couché sous mon toit sans me dire le -moindre: «Je vous remercie», l'homme attelle son _team_; la chienne -lassée rechigne, il lui décroche un coup de pied dans le ventre qui -envoie rouler la bête, hurlante, à dix pas. - -«J'avais le caractère que vous savez, plus, sur le cœur, la goujaterie -du bonhomme; je lui dis: - -«--Vous êtes une belle brute! - -«--Mêlez-vous de ce qui vous regarde. - -«Voilà une phrase que je n'aime pas, surtout lorsqu'on a couché chez moi -et qu'on a réchauffé sa carcasse à mon feu. - -«Sans répliquer, je lui allonge un direct et voilà mon homme les quatre -fers en l'air. - -«J'étais fou furieux. Quoiqu'il fût à terre, je le bourrai -consciencieusement; je crois même que je lui administrai en plus des -coups de poing, quelques solides coups de souliers ferrés dans les -côtes, histoire de lui apprendre à vivre. - -«Las de frapper, je m'arrêtai et rentrai dans ma hutte. Lorsque je -ressortis, l'homme avait décampé, me laissant en héritage la chienne qui -se traînait en geignant. - -«Elle mit bas le jour même. Cinq chiots mort-nés, un vivant. Le vivant, -le voilà, c'était Tempest, ce voyou, ce vieux frère! - -Je gratte de mon index le crâne du chien, qui rit. Ma parole; je vous -dis que Tempest rit lorsqu'on lui gratte le crâne. Ses yeux pétillent, -ses flancs s'agitent et puis, il a une de ces façons de mettre sa gueule -de travers. - ---C'est bon, c'est bon, je n'insiste pas, fait Gregory Land, il rit, il -rigole. - ---Parfaitement. - -Et je poursuis: - ---J'ai soigné la mère et le fiston; la mère est morte, un matin, écrasée -par un bloc de glace. Le fiston, le voici, j'en ai fait un joyeux -gaillard. Nous en avons couvert des milles et des milles tous les deux, -hein? - -Tempest répond par un grognement affirmatif. - ---Ça n'a pas été tous les jours drôle, il a fallu parfois se contenter -d'un morceau de phoque gelé ou d'une poignée de maïs; quelquefois aussi, -on a dîné «par cœur». Pas vrai? Mais en revanche, les belles lippées de -viande fraîche lorsqu'on avait abattu un cariboo... et les saumons de la -Mackenzie! Quelle ventrée, hein, vieux frère? - -«Aussi, ne boudait-on pas à l'ouvrage! On a couru le _trail_ en tous -sens. Souvent, l'étape était rude. Nous avons accompli, _sir_, une -traite de 65 milles, comme je vous le dis. - -«La hausse brusque de la température ne me disait rien qui vaille, on -fuyait devant la tempête; vous savez, camarade, ces _woolies_ qui -descendent des montagnes de la côte et qui font trembler les marins. 65 -milles, ça n'est pas rien. Les bêtes sont tombées épuisées en arrivant, -seul Tempest était vaillant, car Tempest savait qu'on avait sauvé sa -peau. - -«Les autres chiens n'étaient que des bêtes. Tempest, lui, est un homme, -mieux qu'un homme, c'est un bon chien. - -«Sitôt qu'il a pu se tenir debout, il a été plein de courage. Tout -petiot, il mordait les pattes du _leader_ pour le faire avancer, et -quand le _leader_ dételé venait à lui les crocs dehors, Tempest, au lieu -de se réfugier comme un chien de ville sous la table ou dans mes jambes, -Tempest, lui, tenait tête. Il a reçu de fameuses raclées; une fois, la -peau de son cou pendait comme une loque. C'est ça qui forme le -caractère... - -«Croyez-vous, _master_ Gregory, qu'il n'a jamais voulu être attelé dans -le _team_! Il lui a fallu la première place, comme cela, tout de suite. -Il avait conscience de sa force et de sa supériorité. - -«Un matin, comme je levais le camp, la chose a été réglée entre lui et -Flic, le labrador qui menait mon équipe. - -«C'était une bête prudente, ce Flic; il connaissait tous les coups, il -avait roulé pas mal et savait qu'il faut se méfier de ces huskies -esquimaux qui sont fils du grand loup noir et qui portent en eux l'âme -sauvage de leurs ancêtres. - -«Mais il fallait en finir et vider la querelle une fois pour toutes. Ce -fut une mémorable bataille. Le prétexte? Aucun. Tempest s'était -simplement placé à l'avant du traîneau pour être attelé en flèche. - -«Flic accepte le combat. Les autres chiens se rangent en arc de cercle, -heureux de l'aubaine. Dame! le vaincu, c'est ça qui augmentera -l'ordinaire. - -«Quelques-uns montrent ouvertement et sans aucune retenue leur fringale, -claquent des mâchoires et se passent la langue sur les babines. Tous les -yeux luisent de convoitise. - -«Flic sait que les meilleures attaques sont les plus promptes. Il -bondit, mais cette sacrée rosse de Tempest se dérobe et Flic va -s'assommer contre un des patins de cuivre du traîneau. Il en reste tout -étourdi. - -«L'affaire a été vite réglée, Tempest a profité du moment et a planté -ses crocs au travers de la gorge de Flic. - -«Le robuste animal se relève et secoue mon Tempest comme une chiffe, son -corps va de droite à gauche comme le battant d'une cloche, mais il ne -desserre pas son étreinte. - -«Le sang gicle et aveugle Flic; soudain, un long tremblement agite ses -membres, ses jambes fléchissent, la bête gît sur la neige, pantelante, -une eau grisâtre mouille son regard. Elle attend son destin... - -«Un seul aboi jaillit, immense, c'est la meute qui se précipite à la -curée. _Poor Flic!_ - -«Tempest s'est tenu à l'écart, il lèche à petits coups ses poils, vient -à moi quêter une caresse. Je lui administre, pour la bonne règle, une -magistrale volée; pensez donc, Flic m'avait coûté 100 dollars... La -raclée reçue, têtu, Tempest prend la place du _leader_... - -«Qu'auriez-vous fait, _sir_? Je lui ai passé les harnais du défunt et, -depuis, il a conduit mon _team_ comme une vaillante bête qu'il est. - -«Ce qu'il a fait depuis? Il faudrait 350 pages d'un livre à 1 dollar 75 -pour raconter ses exploits. Il a vécu de ma vie, souffert de ma misère, -nous avons exalté ensemble notre joie. - -«Il sait des choses que les hommes ignoreront toujours. Je lui ai -raconté, aux soirs de détresse, les secrets dont mon âme était lourde. -Il a compris ma peine... et, parfois, nous avons pleuré tous les deux. -Oui, _master_ Gregory, pleuré de vraies larmes, car, je vous le dis en -vérité, Tempest pleure. - -J'ai cru saisir un ricanement de Gregory. Je me lève, furieux. - ---Mais oui, il pleure, c'est une bête sensible qui est meilleure que -vous, vous m'entendez? - -Gregory ne s'émeut pas pour si peu, il se verse une copieuse rasade et -dit simplement: - ---Quand je vous le dis que vous avez un caractère déplorable! - - - - -XX - -ADIEU, TEMPEST! - - ---C'est la dernière heure de mon dernier jour dans la région polaire. -Viens, mon chien, viens, mon vieux compagnon, vivons ensemble nos -dernières minutes. - -«Tu vois, mes coffres sont bouclés, on va venir les prendre. Renifle, -tourne tout autour. Nous ne les chargerons pas cette fois sur notre -traîneau rapide. Ils vont partir, tirés par d'autres chiens. Ils vont -partir! Je vais partir! Sais-tu ce que contiennent ces mots: partir pour -toujours? - -«Je vais te quitter, Tempest, tu ne me verras plus jamais, je ne te -verrai jamais plus. Tes bons yeux ne rencontreront plus mes yeux, ma -main ne passera plus caresseuse sur ton pelage, je ne gratterai plus ta -tête et, moi, je ne sentirai plus ta douce langue sur ma joue. - -«Tu ne grifferas plus de ton ongle dur ma cuisse pour me demander un -morceau... - -«Le double sac de toile est vide que tu ne porteras plus sur ton dos, du -moins avec moi. Tes harnais, un autre que moi les fourbira... Ils -pendent au mur comme des choses inutiles. - -«Nous n'irons plus courir ensemble du nord au sud, de l'est à l'ouest. -Finies les randonnées sur la neige, dans la forêt, dans les toundras! - -«Le _trail_ est effacé pour moi. - -«Allons, mange, mon vieux, la pâtée préparée. Si, mange, je le veux. Tu -secoues la tête et tu la baisses comme si tu étais en faute, tes -oreilles sont repliées, tes jarrets se cassent... - -«Tempest, tu as du chagrin, je le sais, je le sens, je le vois... - -«Non, ne me regarde pas ainsi, tes yeux ont un air de reproche. -Ecoute-moi, vieux, il faut que je m'en aille; j'ai mon pays là-bas, où -je vais revenir... un pays où la neige est un accident, où la mer est -d'un bleu profond, qui se confond avec le bleu du ciel... - -«Je ne peux plus rester ici. Hélas! je n'ai point fait fortune. J'ai -vécu et ma vie a été moins rude, moins impitoyable parce que je t'avais. - -«Tu as souffert mes peines et ressenti mes joies. Depuis des mois, nous -étions l'un à l'autre, nous avons été côte à côte, nous soutenant tous -deux. - -«Et le meilleur, c'est toi. - -«J'étais nerveux souvent--tu sais, les heures sont lourdes -parfois--pardonne-moi. Je t'aimais bien pourtant. Tu as été fidèle, -n'étant pas un homme. - -«Ah! ah! te souviens-tu de nos gambades dans la neige, à Dawson? Et -lorsque nous dévalions les pentes en roulant? - -«Approche-toi, mets ta tête sur mon genou, dresse ton oreille; dis-moi, -te souviens-tu de Jessie Marlowe? - -«Chut! Il ne faut pas en parler. Si tu la rencontres un jour sur le -_trail_, tu t'approcheras d'elle en jappant et remuant la queue et tu -lui diras: «Reconnaissez-moi, je suis son chien, son chien à lui...» Te -voyant seul, elle comprendra alors que je suis parti... - -«Partir, c'est une chose affreuse, un déchirement, une angoisse. J'ai -comme une boule qui monte à la gorge. Ma salive ne passe plus... Je ne -puis pas parler. - -«Tes camarades sont loin et je n'ai pas eu de peine. L'homme les a -emmenés; je t'ai gardé, toi... pour te perdre bientôt. - -«Tu resteras avec Gregory, je t'ai donné à lui, rends-lui un peu de ton -affection. Il viendra te chercher ici... quand je n'y serai plus. Tu le -suivras, tu l'aimeras, un peu moins que moi, dis? Mais aime-le tout de -même. Il n'a pas voulu être là quand je m'en irai. Vois-tu, c'est un -homme. Il ne veut pas montrer qu'il a, au fond, un peu de peine, d'avoir -à me quitter... Il sera peut-être ivre ce soir, ne lui en veux pas. Tu -veilleras sur son sommeil comme tu veillais sur le mien. C'est un cher -garçon. Il ne te battra pas... en souvenir de moi. - -«Non, je ne peux pas te prendre avec moi. C'est impossible! - -«Qu'est-ce que c'est? Ah! oui, je sais. _Come on._ C'est vous, Jack? -Bonjour, emportez les caisses; moi, je couperai à travers la piste et je -vous rejoindrai bientôt. Attendez-moi auprès du boqueteau de sapins. -Permettez, je vous donne un coup de main... Ça, oui, c'est Tempest, -c'est mon chien. Non, il reste ici avec Gregory Land. Une belle bête! -Parbleu, je le sais. Vous l'achèteriez 350 dollars?... Je crois bien -qu'il les vaut... Mais Tempest n'est pas à vendre. Je l'ai donné... Oui, -c'est ça, _good bye, boy_. - -«Hein!... c'est vide, ici... quelle tristesse! Allons, du courage, il va -falloir se quitter... Mon sac, ma carabine, mon bâton. Tu veux que je -t'embrasse? Ça, oui, je veux bien... Adieu, Tempest, adieu, mon bon, mon -vrai, mon unique ami! - -«Je pleure moi, tu sais, comme Gregory, je ne suis qu'un homme. Non, ne -gémis pas. Le cœur me fend... Allons, tu es un bon garçon que j'aime. -Adieu. - -«Tu veux me suivre? Jusqu'à la côte alors, je veux bien. - -«En route. Allons, cours, gambade, sois heureux, tu n'as pas le cœur en -fête... pauvre vieux. - -Je me mets en chemin et pourtant mes jambes sont cassées comme après un -long voyage. Je n'avais jamais remarqué combien cette côte était rude. -Quel calvaire! - -«... Et maintenant, il faut rentrer; va, Tempest, va, retourne à la -cabane, reviens à ce qui fut «chez nous». Tu y chercheras, tu y -trouveras l'odeur de ton maître. Moi, ton maître? Non, ton égal, ton -copain, ton frère... Garde-moi un coin secret dans ton bon cœur de -chien, va, va, va... - - * * * * * - -... Je suis debout, au haut de la colline. Tempest descend la côte, -lentement, pitoyablement; chaque trois pas, il retourne la tête pour -voir si je ne vais pas le rappeler... Son ventre rase la terre, sa queue -traîne. - ---Va, va, va... - -Enfin, il arrive. Il s'assied sur le seuil et me regarde une dernière -fois. Une dernière fois, je vois ses bons yeux mouillés de larmes qui -m'implorent. - ---Va, va, va... - -D'un coup de patte, il pousse la porte. Tempest est rentré dans la -maison et dans mon souvenir. - -Il est désormais hors ma vie. Je ne le verrai plus jamais, jamais, -jamais. - - -FIN - - - - -TABLE DES CHAPITRES - - - Pages - I.--Une visite en manière de présentation 9 - II.--Les trois rencontres de Jessie Marlowe 21 - III.--La suprême sagesse ou le secret du bonheur 67 - IV.--Les «pourquoi» de Kotak, esquimau Innuit 79 - V.--La cité des phoques 85 - VI.--De l'utilité du parapluie chez les Thlinkits 93 - VII.--Sur le trail 103 - VIII.--L'homme qui portait un chapeau haut-de-forme 109 - IX.--La bête sociable 135 - X.--La bête qui ronge 145 - XI.--L'homme qui trouva un mammouth 159 - XII.--La vallée du Yukon 171 - XIII.--Push, chien d'Alaska 179 - XIV.--La machine à fabriquer les dollars 189 - XV.--Une fameuse pêche 201 - XVI.--Une belle chasse 205 - XVII.--Dans le silence de la nuit 217 - XVIII.--La damnation 223 - XIX.--Mon chien Tempest et moi 239 - XX.--Adieu, Tempest! 249 - - -1196-11-21.--Imp. HENRY MAILLET, 3, rue de Châtillon, Paris. - - - - - -End of Project Gutenberg's Le Grand Silence Blanc, by Louis-Frédéric Rouquette - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GRAND SILENCE BLANC *** - -***** This file should be named 63260-0.txt or 63260-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/2/6/63260/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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