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-Project Gutenberg's Le Grand Silence Blanc, by Louis-Frédéric Rouquette
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-
-Title: Le Grand Silence Blanc
- Roman vécu d'Alaska
-
-Author: Louis-Frédéric Rouquette
-
-Contributor: André Lichtenberger
-
-Release Date: September 22, 2020 [EBook #63260]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GRAND SILENCE BLANC ***
-
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-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by The
-Internet Archive/Canadian Libraries)
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- LOUIS-FRÉDÉRIC ROUQUETTE
-
- Le
- Grand Silence Blanc
-
- Roman vécu d'ALASKA
-
- Préface d'André LICHTENBERGER
-
- PARIS
- J. FERENCZI, ÉDITEUR
- 9, RUE ANTOINE-CHANTIN (XIVe)
-
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-
- Il a été tiré de cet ouvrage:
- 15 exemplaires sur papier vergé pur fil
- des Papeteries Lafuma,
- numérotés à la presse, de 1 à 15.
-
-
-_Copyright by J. Ferenczi, 1921._
-
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-
- A TEMPEST,
- chien d'Alaska,
- qui à force de tendresse attentive m'a fait
- oublier les misères humaines...
-
- FREDDY.
-
-
-
-
-PRÉFACE
-
-
-Vous présenter mon ami Louis-F. Rouquette?
-
-A quoi bon?
-
-«... Né à Montpellier, en 1884, il y fit de complètes études classiques
-où, de bonne heure, le démon qui le hante introduit un grain de
-fantaisie. Il publie à quatorze ans ses premiers vers et prononce au
-même âge sa première conférence, qui lui vaut, outre des tonnerres
-d'applaudissements, une verte correction maternelle. A vingt ans, il est
-à Paris, pour le conquérir. Laborieuse histoire...»
-
-Bah, je m'arrête. Tournez quelques pages. Au premier chapitre de ce
-livre, voyez Freddy.
-
-Freddy n'est pas tout Rouquette. Rouquette n'est pas tout Freddy.
-
-Mais Freddy est sans doute:
-
- «Un étranger vêtu de noir
- Qui lui ressemble comme un frère.»
-
-L'écrivain a trouvé en notre vieux monde la vie dure et les hommes vils.
-Comme le poète de Musset, mais sous des cieux autrement lointains que
-ceux où se limitait notre romantisme, il a promené sa nostalgie.
-
-Il ne s'est pas arrêté:
-
- «A Gênes, sous les citronniers,
- A Vevey sous les verts pommiers,
- Au Havre devant l'Atlantique.»
-
-Il a franchi l'Océan. Et c'est dans les solitudes de l'Alaska, proches
-du pôle, parmi les âpres contacts de la vie farouche et brutale, qu'il a
-ressenti davantage les liens qui unissent l'individu à l'humanité dont
-il est issu et dont il ne saurait s'abstraire. Freddy, misanthrope, a
-dédié son livre à son chien Tempest. Celui de Rouquette s'adresse à tous
-les hommes, et en particulier à ceux de France.
-
- *
-
- * *
-
-L'originalité des pages qui suivent est en effet double.
-
-Nous sommes en ce moment, je ne dirai pas accablés (car je les adore),
-mais abondamment comblés d'histoires d'aventures.
-
-Au lendemain de la guerre, tandis que ses suites continuent de nous
-opprimer, notre existence étant fort incommode, nous éprouvons le besoin
-de nous réfugier ailleurs. La crise des transports et des changes et
-l'encombrement des hôtels rendent malaisé de voyager. Nos grands
-bienfaiteurs sont donc les romanciers qui, sans nous forcer à quitter
-notre fauteuil, nous emmènent avec eux loin du boulevard et des autobus,
-hors de portée du nouveau riche et du prolétariat conscient.
-
-Ces bienfaiteurs sont ou bien des écrivains français ou des étrangers.
-
-A part quelques excellentes ou admirables exceptions, les écrivains
-français d'aventures ont souvent ceci de commun qu'ils n'en ont jamais
-eu, et n'ont jamais mis les pieds dans les pays où ils nous promènent.
-Nous avons donc leur seul génie pour guide. Cela nous ménage parfois de
-délicieuses surprises, et offre d'autres fois quelques inconvénients.
-
-Les écrivains étrangers,--parmi lesquels nous faisons en ce moment à bon
-droit aux Anglo-Saxons un traitement privilégié,--écrivent sur les pays
-où s'est modelée leur âme. D'où la palpitation robuste, intense et
-ardente des récits d'un London, d'un Conrad et de plusieurs autres.
-
-Ceux de Rouquette diffèrent de la plupart des romans français de l'heure
-actuelle en ce qu'ils portent la directe empreinte d'une des régions de
-mystère les plus évocatrices du globe.
-
-Ils diffèrent des récits angle-saxons par le fait de la sensibilité et
-de la culture foncièrement gréco-latine qui s'y réfracte.
-
-_La suprême Sagesse_, _L'Homme qui portait un Chapeau haut de forme_,
-_La Bête sociable_: je n'ai rien encore goûté d'analogue dans notre
-littérature, puisque des raisons assez fortes ont empêché que Daudet se
-soit amusé à récrire du Kipling.
-
-En attendant que des œuvres prochaines achèvent d'imposer au grand
-public la vision complète de son tempérament curieux et sensible,
-ironique et généreux, je vous invite à savourer à leur valeur les récits
-poignants et humoristiques d'un écrivain français qui ne s'est formé ni
-dans les cénacles montmartrois, ni au sein des cloîtres académiques,
-mais au contact étroit, douloureux et fécond de l'immense vie, maîtresse
-inimitable.
-
-ANDRÉ LICHTENBERGER.
-
- * * * * *
-
-Au moment de donner le «bon à tirer» de ce livre, on m'apprend que Jack
-London a donné, à une de ses nouvelles, le titre: «_Le Grand Silence
-Blanc._»
-
-Je suis heureux, moi, qui, comme lui, ai vécu de longues heures de
-solitude dans l'extrême Nord américain, d'avoir perçu, avec la même
-acuité, cette sensation de grandeur et de silence qui pèse sur la Terre
-Blanche.
-
-Avec joie je saisis l'occasion qui m'est donnée de pouvoir rendre
-hommage à ce garçon du Far West, qui dans sa littérature a su conserver
-les rudes qualités de sa race.
-
-A l'heure où certains ont tendance à monnayer sa gloire,--comme d'autres
-ont voulu se tailler des pourpoints dans le burnous d'Isabelle
-Eberardt--je veux apporter à la mémoire de Jack London le tribut de mon
-entière admiration.
-
-L.-F. R.
-
-
-
-
-Le Grand Silence Blanc
-
-Roman vécu d'Alaska
-
-
-
-
-I
-
-UNE VISITE EN MANIÈRE DE PRÉSENTATION
-
-
-L'homme entra.
-
-Il s'installa confortablement dans un fauteuil, posa son feutre à côté
-de lui sur le tapis, croisa les jambes l'une sur l'autre et dit:
-
---Monsieur.
-
-Il prononça: Mon Sieur, à la manière anglaise, puis il ajouta:
-
---Je suis Français.
-
-Je lui présentai quelques paroles de bienvenue, mais il m'arrêta d'un
-geste brusque de la main.
-
---C'est moi qui vous remercie, vous êtes un homme très occupé et je vous
-dérange. Je sais, je sais. Je vous prendrai aussi peu de minutes.
-
-«La littérature, qu'elle soit de France, d'Angleterre ou d'un autre
-pays, se vend pareillement à la moutarde, au cirage ou aux harengs du
-capitaine Cook. On met des affiches, on roule le tambour, et l'on crie,
-la main en porte-voix: Holà! vous qui passez, lisez le roman de Monsieur
-Chose. Monsieur Chose est un homme célèbre. Sa dernière production
-atteint cent éditions de mille exemplaires.
-
-«Selon le public, on dit encore «le roman de Monsieur Chose est le
-meilleur des romans, les vieilles filles, les curés de campagne, les
-membres de la Y. M. C. A. peuvent le lire, ou bien: ce roman-ci, les
-vieilles filles, les curés de campagnes, les membres de la Y. M. C. A.
-ne peuvent pas le lire.
-
-«Dans les deux cas on achète, les uns pour avoir une littérature «saine,
-morale, _ad usum pucellarum_», les autres parce qu'ils s'attendent à
-trouver des situations graveleuses et des descriptions croustillantes.
-
-«Vous me pardonnerez, Mon Sieur, les ancêtres, je veux dire ceux qui
-sont arrivés, ont loué tous les panneaux-réclames, tous les emplacements
-en vue, les jeunes ont le bas de la muraille que les autobus
-éclaboussent de crotte et que compissent souventes fois les chiens,
-errants malgré les décrets de police.
-
-Je risquai:
-
---Je ne vois pas...
-
-Energique, l'homme me coupa la parole.
-
---Si, Mon Sieur, vous voyez et je suis venu parce que vous voyez et que
-vous savez faire une place sur le panneau aux camarades qui tirent la
-langue.
-
-«Vous me plaisez. Il y a dix minutes, je ne vous connaissais pas, mais
-l'idée que j'avais dressée dans mon cerveau était telle que je vous
-aperçois. Excusez, Mon Sieur, je ne sais plus parler le français... Je
-veux dire, vous êtes la représentation du type que je m'étais créé sur
-votre nom. Ça ne vous arrive pas, à vous, Mon Sieur, de mettre des...
-comme dites-vous?... des physionomies sur des noms?
-
-Et sans attendre ma réponse, il poursuivait:
-
---Vos livres me plaisent. Vous ne posez pas à l'artiste, vous êtes un
-bourgeois qui n'avez pas honte de votre bourgeoisie, all right! et vous
-la dépeignez comme elle est. Vous auriez pu tout comme un autre
-atteindre «le fort tirage» par des procédés outranciers, vous n'avez pas
-voulu. Les académies vous font sourire, vous ne monopolisez pas la
-vertu, vous ne jouez pas de l'adultère, c'est bien. Vous êtes secourable
-aux apprentis des lettres, cela est mieux. Je sais... je sais... Ne
-prenez pas votre air colonel, malgré votre masque froid, derrière vos
-besicles, votre œil pétille. Malice? non, bonté. C'est pourquoi je suis
-là.
-
-Et comme pour prouver sa présence, l'homme se cala dans le fauteuil,
-changea ses jambes de place, puis il continua.
-
---Qui je suis? Freddy. Parbleu, oui, j'ai un autre nom, comme tout le
-monde, mais qu'importe. J'ai trente-six ans depuis... (il regarda son
-bracelet-montre)... depuis 2 heures 35 minutes. Mais trente-six ans bien
-employés...
-
-Il resta un moment silencieux, comme poursuivant un rêve. J'en profitais
-pour le dévisager à mon aise. La lampe éclairait en plein sa figure.
-Trente-six ans, pas possible, je lui en aurais donné vingt-huit ou
-trente, tout au plus. Mais, en examinant bien, le visage est osseux, les
-joues creuses, ces rides qui guillochent les tempes... ce pli amer qui
-tire la bouche... cet être-là a souffert... seules les lèvres sont
-jeunes, d'un rouge vif, plus rouge et plus vif de la pâleur des joues...
-Le front en pleine lumière découvre une intelligence éveillée et les
-yeux brillent d'un feu sombre, dans la cavité des paupières.
-
-Mais l'homme a reprit son discours.
-
---Je ne suis pas venu ici pour faire une confession. Je ne fouillerais
-pas avec le crochet de Jean-Jacques les épaves de ma jeunesse.
-
-«Ce que j'ai fait? Mille métiers, mille misères disait ma mère, et mon
-père ajoutait: oui, tu sais un tas de choses qui te permettront de
-crever de faim toute ta vie... C'était sagesse!
-
-«En effet, je peignais, je sculptais, je mettais en vers de huit à douze
-pieds, le soleil, les oiseaux, les fleurs, le printemps, comme si le
-soleil avait besoin de moi pour rayonner sa gloire, les oiseaux pour
-lancer leurs trilles éperdus, les fleurs pour enchanter nos yeux, le
-printemps pour faire croire au bonheur de notre âme!
-
-«Le cercle étroit de la petite ville était trop restreint. Paris, voilà
-le tréteau!
-
-«Vous n'attendez pas de moi que je vous dise les courses dans la grande
-ville. Il ne s'agissait plus de triomphes, et de lauriers, mais plus
-simplement de manger. La course à l'écu! C'est un championnat comme un
-autre!
-
-«Si j'ai mangé de la vache enragée... un troupeau, Mon Sieur, un fameux
-troupeau... Bah! ces choses sont finies et les Arabes disent: le passé
-est un mort.
-
-«Les mille métiers, je les ai faits, les mille misères, je les ai
-connues.
-
-«J'ai été, voyons, que vous dirai-je? J'ai couru les journaux pour
-placer «un papier». J'ai fait des chansons (vous faites trop bien le
-vers, donnez-nous quelque chose de moins soigné... dans le goût
-populaire) et la chanson vendue (quinze francs, Mon Sieur), on touchait
-six centimes quand un chanteur voulait bien la mettre au programme.
-
-«Le théâtre, ce fut ma marotte, n'avais-je pas eu une pièce primée,
-médaillée comme une bête au concours, lorsque j'avais seize ans! «Vos
-actes, oui... très bien, portez-le donc à Monsieur un Tel qui signera
-avec vous (moitié des droits d'auteur), plus une ristourne d'un quart
-pour le régisseur, un autre quart pour le directeur». Je pose zéro et je
-retiens tout.
-
-«J'ai été secrétaire... J'ai beaucoup été secrétaire dans ma vie et à ma
-mort, je ne désespère pas d'être embauché par M. Saint-Pierre,
-secrétariat, service des entrées!...
-
-«Secrétaire de théâtre (toujours!), cent cinquante francs par mois;
-quatorze heures de travail par jour, un patron qui vomissait des injures
-comme un autre parle ou respire... une brute congestionnée qui avait une
-façon de se mettre les pouces dans les poches de son gilet en disant:
-«Moi, je travaille pour l'Art!!!»
-
-«Secrétaire de vagues gazettes, puis secrétaire d'un abbé... oui, Mon
-Sieur, d'un bon abbé qui me faisait traduire Saint Jean Chrysostome, et
-me payait quand il avait le temps. Il aimait à dire: «Il fait bon vivre
-sous la crosse.» Hélas, sa crosse était dédorée! Il n'avait plus
-d'argent cet homme, il ne pouvait pourtant pas en voler pour moi!
-
-«Puis, j'ai fait le trust des parlementaires d'un département, trois
-députés, deux sénateurs, cent quarante francs par mois, mais la paie
-était aussi irrégulière. Alors j'ai envoyé le Palais-Bourbon au diable,
-j'ai pris une blouse et je me suis embauché sur un chantier comme
-ouvrier peintre... oui, peintre... barbouilleur, quoi! J'ai fait du faux
-bois dans une banque, j'ai passé au minium les fers à T d'un immeuble
-sur les boulevards, j'ai couvert d'une couche «ignifuge» les palissades
-de l'ascenseur du Métropolitain, station Barbès... je travaillais de mes
-mains, je gagnais huit francs par jour... j'étais heureux... Hélas!
-j'avais une marotte... Oui, le microbe littéraire, je lâchai les brosses
-pour le porte-plume et j'entrai comme nègre chez un de nos plus
-sympathiques auteurs qui... que... dont...
-
-«J'ai des diplômes aussi, si ça vous intéresse, comme tout le monde...
-j'en ai gagné que je n'ai même pas. J'ai fait deux thèses de doctorat
-économique, trois thèses de médecine. J'ai donné ma matière grise pour
-cinquante centimes la page, c'était bien payé pour un «nègre».
-
-«Et puis, las de courir Paris, le ventre vide, j'ai couru le monde pour
-changer mes idées...
-
-«J'ai pris ma chance, comme nous disons en Amérique, je me suis promené
-de Rhadamès à Agadir, j'ai vu les oasis du Sud, empanachées de palmes,
-j'ai couché dans des bordjs et sous la tente, j'ai écouté, le soir, la
-chanson du sokar saharien qui montait dans la pureté du ciel, droite
-comme une fumée aromatique, et j'ai commencé à saisir intuitivement
-toute la grandeur, toute la beauté mystérieuse des Simples... Ah! qu'on
-était loin de la course aux gros sous sous le ciel barbouillé d'encre de
-la Ville!
-
-«Je suis entré dans Marrakech, la cité rouge, trois fois ceinturée de
-remparts, et, du haut de la casbah d'Agadir, j'ai longuement regardé
-l'Océan qui berçait ses eaux vertes comme pour séduire l'ardente terre
-barbaresque...
-
-«L'Amérique? J'y viens, Mon Sieur, si je la connais? Depuis
-Punta-Arenas, dans le détroit de Magellan, jusqu'à Point-Barrow, à
-l'extrême-pointe de l'Alaska...
-
-«Ce que je faisais... Hé donc! toujours mille métiers, mille misères!
-
-«J'ai fait des conférences sur la littérature française, lorsque le
-microbe littéraire prenait l'offensive. Entre temps, j'étais mineur aux
-mines d'or, meneur de chiens et conducteur de traîneau.
-
-«J'ai même représenté officiellement le gouvernement de la République
-dans une grande foire, quelque part, là-bas, dans l'extrême Far-West.
-C'était la guerre; comme sept conseils de revision n'avaient pas voulu
-de moi pour les armées, je fis «de la propagande»; c'était avant
-l'intervention américaine. Mais voilà, pour «la propagande», il y avait
-un tas de braves gens «service armé» à qui l'air de l'Amérique était
-favorable. Je fus «ce pelé, ce galeux, haro»! De quoi se mêlait-il
-celui-là? On me le fit bien voir... Le chœur des vieillards célébra sa
-victoire en dansant, sur le mode antique, la danse du scalp.
-
-«J'avais la bouche amère, comme après boire; j'aurais pu me fâcher,
-raconter les petites fripouilleries qui sont monnaie courante... Bah! A
-quoi bon?
-
-«Je me suis enfoncé dans les solitudes vierges du Grand Nord. Là, j'ai
-goûté vraiment le repos de ma chair et le repos de mon âme. La vie était
-rude, mais j'avais la santé physique et morale.
-
-«Au fait, c'est pour cela que je suis ici. Voici, Mon Sieur, quelques
-papiers (eh! oui, toujours le fameux microbe), j'ai noté là, par à-coup,
-les heures de paix et de solitude, les heures mornes aussi où la
-désespérance agrippe le cerveau.
-
-«Vous lirez ces choses... oui, merci, mais je voudrais plus encore.
-
-«Moi, voyez-vous, Paris, ses combinaisons, ses truquages, c'était bon
-pour ma carcasse de vingt ans; aujourd'hui, non... je lâche tout... oui,
-Mon Sieur, je m'en retourne vers le Grand Silence Blanc de ma Terre qui
-paye. Vous lirez, vous verrez; une fois qu'elle vous tient, c'est pour
-toujours...
-
-«Je voudrais...
-
-Pour la première fois, mon interlocuteur s'arrêta; il hésita, puis se
-décidant:
-
---Je voudrais que vous le fassiez paraître... si cela est possible...
-quelque part... Je ne le saurai pas, mais ça me fera plaisir tout de
-même.
-
-«A moins que vous trouviez la chose insuffisante, auquel cas je vous
-demanderai de ne pas tenir compte de ma démarche et de jeter au feu ces
-feuillets inutiles.»
-
-L'homme se leva, prit son manuscrit, le posa sur la table, se baissa
-pour prendre son chapeau et dit encore:
-
---Je vous salue... Mon Sieur!
-
-Arrivé à la porte, il se retourna, fit trois pas en avant:
-
---A propos, si la chose paraît, _excuse me_, encore un service: je
-voudrais que vous mettiez un nom sur la première page... Tempest... Qui
-c'est? mon chien, parbleu! Croyez-vous que je dédie mon bouquin à un
-homme!
-
-Il leva les épaules et sortit...
-
- *
-
- * *
-
-Ai-je rêvé cette scène singulière?
-
-Pourtant, le manuscrit est là... L'écriture n'est pas très nette,
-nerveuse, presque illisible; au diable soit l'animal!... S'il croit que
-je vais déchiffrer ces hiéroglyphes... il peut aller au bout du monde,
-lui et son manuscrit...
-
-Et cependant, je l'ai lu et tel que je l'ai lu, je l'offre au public et
-je supplie les lecteurs de croire que je n'y ai pas changé une virgule,
-j'ai, tout au plus, corrigé les épreuves...
-
-
-
-
-II
-
-LES TROIS RENCONTRES DE JESSIE MARLOWE
-
-
-Un garçon, que j'avais rencontré dans un bar de Montgomery-street, à
-San-Francisco, m'avait assuré qu'on trouvait de l'or dans une des îles
-de l'archipel de la Reine-Charlotte. «Mais, ajoutait-il,
-confidentiellement, on tenait la chose cachée pour éviter un _rush_, une
-poussée formidable.»
-
-Ayant payé le tuyau de nombreuses tournées de whisky, il ne m'en fallut
-pas davantage pour boucler mon maigre bagage et me mettre en route vers
-les pays du Nord.
-
-Je fis la chose en plusieurs étapes. N'avais-je pas dans ma ceinture
-quelques centaines de dollars que j'avais arrachés à la terre du côté
-d'Alhégany, dans le Nevada-County?
-
-Je musais plusieurs jours à Portland, la ville des roses. Puis, un
-matin, je pris le train pour Seattle où je m'arrêtais deux fois
-vingt-quatre heures pour échanger un cordial shake-hand avec ma bonne
-amie, Marcelle de J..., dont l'âme est fleurie de poésie comme un
-églantier de France à l'avril.
-
- *
-
- * *
-
-La coquette villa où s'abrite, à Seattle, le consulat de France. Devant
-la porte, au milieu d'un jardinet minuscule, un haut mât avec, à la
-cime, la flamme tricolore.
-
-A l'intérieur, deux petits salons où la volonté de l'hôtesse a su faire
-revivre la grâce de la patrie lointaine.
-
-Aux murs, quelques gravures d'un goût rare; sur un chiffonnier Louis
-XVI, le _Mercure de France_ fait une tache mauve, et Farrère est présent
-avec ses _Petites Alliées_.
-
-J'ouvre le livre, distrait, et ma pensée vagabonde.
-
-Une voix prononce, derrière moi:
-
---Vous devez aimer Farrère?
-
---Beaucoup.
-
-L'hôtesse m'observe et dit avec un anglicisme:
-
---Je pensais ainsi.
-
---J'aime les gens de mer. Tout ce qui vient de la mer m'attire. J'aurais
-tant voulu être marin.
-
---C'est un regret?
-
---Oui, le grand regret de ma vie.
-
---Diable, quel amour!
-
---C'est un amour, aussi pour le satisfaire, j'ai tourné la difficulté:
-ne pouvant être matelot, je suis voyageur!
-
---Je rends grâce à cette vocation qui nous permet de vous avoir. C'est
-si rare que nous ayons quelqu'un qui vient de France.
-
---Ne comptez pas sur moi pour la dernière mode ou l'ultime potin.
-J'arrive de France, si vous voulez, mais après un sérieux crochet dans
-le Texas, l'Arizona et la Californie. Demain, je pars pour l'Alaska.
-
-Avec une pointe d'émotion, Mme de J... me parle alors de Paris, du Paris
-qu'elle aime, du Paris littéraire et théâtral. J'écoute la musique de sa
-voix. Des noms frappent mon oreille peu accoutumée. De Max, Lavallière,
-Bartet, Robinne, c'est comme un doux ronronnement qui berce mon âme, la
-calme et l'endort...
-
-Le nom d'un théâtre ou le titre d'un livre accroche de-ci, de-là, ma
-pensée... c'est un film qui se déroule, je vois nettement les tableaux
-et les scènes... Mais alors? L'Arizona brûlant que je viens de parcourir
-à cheval, les Indiens Opi, hospitaliers et primitifs, la Californie et
-mes bons camarades qui travaillaient avec moi dans la mine?
-
-Qui est dans le vrai?
-
-Elle ou moi?
-
-Mais le consul s'approche, souriant:
-
---Prendrez-vous un cocktail, cher?
-
-Un cocktail, _by Jove!_ Je suis bien à Seattle, dans l'Etat de
-Washington, là-bas, à tous les diables, sur la côte du Pacifique.
-
- *
-
- * *
-
-J'allais par mer à Victoria et de Victoria à Vancouver, où j'eus la
-chance de trouver le jour même de mon arrivée un vieux cargo,
-l'_Abraham-Lincoln_, qui faisait le service de la poste à travers le
-méandre des îles.
-
-La traversée? Un peu mouvementée, comme cela se doit dans ces parages où
-l'on navigue dans des couloirs étroits, où le vent et la mer
-s'engouffrent avec un bruit d'orgue.
-
-Tant bien que mal, plutôt mal que bien, nous avons franchi le détroit de
-Georgie que longe l'île de Vancouver.
-
-On danse fortement lorsque, après les îles Scott, on pénètre dans le
-Pacifique; mais, crachant, soufflant, faisant un bruit de vieille
-quincaillerie, l'_Abraham-Lincoln_ double enfin la pointe du cap
-Saint-James. Et notre bon cargo contourne l'île Prevost, laisse sur la
-gauche l'Houston-Stewart-channel et le Skincuttle-inlet.
-
-Nous avons encore quelques coups de mer dans le Juan-Perez Sound où
-s'égrène un chapelet d'îlots abrupts et sauvages.
-
-On jette quelques sacs de dépêches à Lyelle, nous doublons l'île Louise,
-après avoir fait escale à Skedans. Je débarque enfin à Cumshewa, dans la
-grande île de Moresby, tandis que mon vieil _Abraham-Lincoln_ poursuit
-sa route vers Skidegate, dans Graham Island, la plus importante des îles
-de l'archipel de la Reine-Charlotte.
-
- *
-
- * *
-
-A Cumshewa, pas plus d'or que sous le pied d'un âne. Je vis quelques
-jours sur mes économies et je serais mort d'ennui si je n'étais embauché
-dans une fabrique de conserves de saumon.
-
-Temps passé, douze jours. Un indigène haïda qui part à Skidegate me
-propose de l'accompagner. Tope-là, en route vers le nord, et me voilà
-mécanicien dans l'usine où l'on extrait l'huile des chiens de mer.
-
-Je regagne quelques dollars que j'ai la chance de doubler au poker et je
-reprends mon bâton de voyageur, ce qui est une façon de parler lorsqu'on
-saute de cargo sur steamer et de steamer sur paquebot.
-
-Il est plus facile d'entrer dans Graham Island que d'en sortir. Les
-_Abraham-Lincoln_ n'assurent, sur la côte, qu'un service postal très
-approximatif, mais j'ai la chance de franchir l'Hecate strait avec des
-compagnons qui vont à Port-Essington, dans la British Columbia, afin de
-renouveler leur provision de whisky, opération de la plus réelle
-importance.
-
-«Bonne chance, camarade», et me voilà seul sur le _pier_ en bois de
-Port-Essington, cependant que, courbés sur leurs rames, mes amis gagnent
-la haute mer.
-
-Je prends une décision: le premier bateau, cargo à vapeur ou à voile,
-qui passera dans un sens ou dans l'autre, j'embarque.
-
-Dix-sept jours après, la _Princess-Sophia_, de la British Columbia Coast
-Service, jette l'ancre de l'autre côté de Port-Essington, sur la rive
-droite de la Skeena, à Prince-Rupert.
-
-La destinée me pousse au Nord. En route donc pour la terre du silence,
-terre du mystère, terre de la neige et de l'or: n'est-ce pas la
-_pay-dirt_, la terre qui paye? Qui paye quoi? La volonté? La résistance?
-Qui paye comment? Avec l'or arraché aux roches dures? Avec la rigide
-beauté des paysages ou l'émerveillement des aurores boréales?
-
-Avec de l'or ou avec de la mort. L'une ou l'autre, plus souvent l'une et
-l'autre. L'or conquis ruisselant entre les doigts comme l'eau du
-torrent. La mort paisible qui vous couche, sur le linceul des neiges
-polaires. Le corps s'enfonce et fait un trou, la neige pèse, pèse, pèse.
-Le gel la durcit. Les traîneaux y tracent leur piste. La vie va vite. Il
-y a des morts dessous. Qui le sait? Et l'âme s'en va, falote et errante,
-dans l'immense nuit sans étoiles, avec la chanson du Grand Nord qui la
-berce, en faisant craquer les branches, tandis que, là-bas, brament les
-cariboos affolés par le rire aigu des loups, dont le vent vient,
-soudain, de rabattre l'odeur.
-
-Je pense à toutes ces choses sur le pont du _Princess-Sophia_, assis sur
-mon bagage, les coudes sur les cuisses, les poings aux tempes. L'hélice
-bat l'eau rythmiquement. Une brume grise enveloppe la côte cependant
-toute proche. Le steamer suit le long labyrinthe des îles et la côte
-déchiquetée. A droite, l'île du Prince-de-Galles, entourée de sapins,
-sommeille et la nuit tombe à gauche sur Ketchikon dont les feux rouge et
-vert trouent avec peine la brume.
-
-_Princess-Sophia._ La Princesse Sagesse! Est-ce sagesse? Est-ce folie de
-suivre cette route? L'hélice bat comme un cœur, «flouk, flouk, flouk,
-flouk». Est-ce oui? est-ce non? Une vie nouvelle s'ouvre devant moi et
-le vers de Térence vient sur mes lèvres: «_Ce jour qui t'apporte une vie
-nouvelle réclame, en toi, un homme nouveau._»
-
---Vous avez tort de rester là, garçon, la brume est mauvaise.
-
-Je lève les yeux et rencontre le regard d'une femme, gainée dans un
-vaste chandail gris.
-
-Elle est debout, solidement plantée sur ses jambes, les mains dans les
-poches de son chandail, le col lui cache le cou, le menton et la bouche,
-et le polo rabattu, barre le front à la hauteur des yeux.
-
---Je suis Jessie Marlowe, et vous?
-
---Moi, Freddy.
-
---Freddy qui?
-
---Freddy rien, Freddy tout court.
-
---Ah!
-
-La femme prend un temps et ajoute:
-
---Vous ne devriez pas rester immobile, c'est toujours mauvais dans ces
-régions. Marchez plutôt avec moi.
-
-Et nous voilà, tous deux arpentant le «deck» du navire comme deux vieux
-camarades.
-
---Vous venez pour la première fois?
-
---Oui, et vous?
-
---Moi, je suis déjà une vieille Yukoner. J'ai fait cinq fois le passage.
-
---Et vous allez?
-
---A Dawson, rejoindre mon mari...
-
---Ah! vous êtes mariée.
-
-Le ton sur lequel j'ai prononcé cette phrase fait rire Jessie d'un rire
-qui sonne clair.
-
---Oui, j'ai marié Harry Marlowe, le sergent de la police montée.
-
-La police montée canadienne! Le corps splendide qui n'aurait pas son
-pareil si la Légion n'existait pas. On s'engage dans la police montée
-comme dans la Légion, par coup de tête ou amour d'aventures.
-
-Les magnifiques bêtes humaines, aventureuses et folles, qui, de l'Hudson
-à l'Alaska, à travers l'immensité silencieuse du Grand Nord représentent
-la loi de Sa Majesté Britannique.
-
-Depuis j'en ai rencontré, groupés ou solitaires, plusieurs centaines au
-hasard de mes pérégrinations polaires et j'ai toujours trouvé chez eux
-les qualités qui font les hommes forts: la générosité, la droiture, la
-bonté et le courage.
-
-Et cependant de la savoir, cette Jessie, à un autre, cet autre fût-il
-sergent de la police montée, cela me crispe.
-
-Hé là, hé là! A quoi vais-je penser! Jessie Marlowe, il y a deux quarts
-d'heure je ne soupçonnais même pas son existence... alors...
-
-Alors, maintenant, je la connais. Voilà.
-
-Le bateau tangue fortement, excellent prétexte pour saisir le bras de ma
-camarade qui, du reste, ne se dérobe pas.
-
-Sous la laine, je sens la chair ferme et la dureté des muscles. C'est
-une femme souple et solide, mon amie Jessie Marlowe.
-
-Mon étreinte se resserre.
-
---Venez-vous à l'entrepont, il y a des figures étranges de _Chechaquos_.
-
-En argot du Yukon, _Chechaquos_ désigne tous les nouveaux venus au
-travail de la mine, apprentis chercheurs d'or et chercheurs de fortune.
-
-Nous descendons; dans un fouillis invraisemblable gîtent, pêle-mêle, des
-dynamos, des sacs, des barils, des caisses, des cordages, des poutrelles
-de fer, un enchevêtrement de pics et de pioches, avec çà et là, dans une
-encoignure, un être vivant qu'éclaire la lumière jaune d'une lampe à
-huile que la houle balance.
-
-Vers le milieu, la place est plus nette. Assis sur des seaux renversés,
-quelques hommes jouent aux cartes sur une table improvisée.
-
-La partie est silencieuse et déjà la fièvre du gain stigmatise les
-visages. On la reconnaît à ce froncement de sourcils si spécial et au
-léger tremblement des doigts qui tiennent les cartons maculés.
-
-Le vice humain s'étale sans forfanterie et sans honte. C'est brutal
-comme une plaie.
-
-Je me retourne. Je ne sais pourquoi, il m'a semblé voir dans les yeux de
-ma compagne comme une lueur fauve. Oh! rien qu'une lueur vite éteinte.
-Les narines se sont contractées vivement, oh! un battement
-imperceptible!
-
-J'ai dû me tromper, évidemment, puisque Jessie Marlowe dit d'un air
-indifférent:
-
---On ne respire pas, ici. Quelle tabagie! Venez-vous, cher.
-
- *
-
- * *
-
-Au matin, je monte sur le pont. Jessie est déjà là, accoudée au
-bastingage.
-
-Elle a deviné ma présence et se retourne. Son visage est angoissé.
-
-Sans explication elle dit:
-
---Oh! voyez, cher garçon.
-
-Je regarde. Dans une brume bleuâtre, le plus fantastique des paysages
-apparaît.
-
-La côte est proche, nous louvoyons entre Etolin Island et Prince of
-Wales; c'est un jaillissement formidable de roches, de longues chaînes
-de trachytes, de gigantesques chaussées de basaltes. La grande loi
-géologique s'affirme, laissant loin derrière nous les pauvres
-imaginations poétiques des Hellènes et de leurs Titans qui mirent
-«Pelion sur Ossa», jeux d'enfants à côté de la vision chaotique qui
-s'offre à nous.
-
-Pour arrêter la mer envahissante, la Terre a fait un effort surnaturel,
-elle a contracté sa chair, les roches éruptives se sont dressées, elles
-sont là, sans transition, mettant à nu le granite primordial.
-
-Strates régulières, déchirures aiguës, arêtes vives, le mont se dresse à
-pic à des centaines et des centaines de pieds, tout pareil au jour où il
-jaillit, du soulèvement primitif, venant du tréfonds des entrailles
-terrestres pour dire à l'Océan: «Arrête, tu n'iras pas plus loin.»
-
-La main de Jessie Marlowe a saisi ma main. Tout à coup, le soleil
-déchire le voile de brume qu'il effiloche et jette au loin. Ses rayons
-dorent la muraille ocre et terre de sienne; c'est une harmonie
-magistrale et je sens les ongles de Jessie qui se plantent dans ma
-paume. Elle est secouée d'un frisson. Mais elle se reprend aussitôt,
-murmure l'inévitable _I'm very sorry_ et, pour me punir d'avoir vu son
-frémissement en face de la majesté impérissable de la nature, elle me
-quitte brusquement.
-
- *
-
- * *
-
-Un sifflement. Un cri horrible. Un tumulte de pas précipités. A nouveau,
-des cris... Je sors de ma cabine pour aller aux nouvelles. Un groupe
-remonte de la chambre des machines. Les gémissements finissent en une
-plainte rauque et continue. Je m'informe. Un retour de vapeur a brûlé,
-atrocement, un soutier. La vision est infernale. Les yeux vidés laissent
-voir deux trous sanglants. La bouche se tord, noire et rouge. Le corps
-entier n'est qu'une plaie à laquelle des lambeaux de vêtements adhèrent
-encore.
-
-Les passagers s'empressent, inutiles. Le capitaine interroge:
-
---Y a-t-il un médecin parmi vous?
-
-Les émigrants se regardent l'un l'autre, personne ne répond.
-
-Le capitaine insiste:
-
---Vous n'allez pas le laisser mourir comme ça...
-
-Alors, je songe que j'ai, il y a bien des années déjà, préparé l'examen
-de l'Ecole de médecine navale de Bordeaux.
-
-Le cercle s'est ouvert devant moi. Je me penche sur le blessé. Il ne
-faut pas être grand clerc pour se rendre compte que l'homme est perdu.
-Il faut abréger cependant ses souffrances.
-
-Le plus urgent est de débarrasser les plaies du linge qui plaque.
-
-Je demande:
-
---Des ciseaux, un couteau...
-
-Un geste brusque, une voix qui répond:
-
---Voilà.
-
-C'est Jessie Marlowe qui, d'une gaine de cuir qu'elle porte sous son
-chandail, me tend un minuscule poignard, fait d'une seule pièce d'acier.
-
-Elle m'offre, en même temps, son aide et avant que je l'aie agréée, elle
-s'accroupit près de moi et d'un coup net, elle tranche l'étoffe.
-
-Le spectacle est monstrueux: la chair est grillée, tuméfiée, des
-boursouflures se forment qui éclatent avec de minces jets de sang. Les
-veines et les artères sont à nu, elles crèvent aussi, une à une. C'est
-un enchevêtrement de lacets rouges et bleus où le sang qui se coagule
-fait, çà et là, une tache grenat sombre.
-
-Nos mains se sont rencontrées. La mienne tremble un peu. Celle de Jessie
-est souple et froide. Je regarde la jeune femme et je revois dans ses
-yeux la courte flamme de la veille.
-
-Cette chair qui souffre un châtiment de damné cause de la joie aux yeux
-de cette femme. J'en jurerais.
-
-Je donne un ordre bref. Avec d'infinies précautions, on soulève le corps
-douloureux, on l'emporte, cependant que Jessie Marlowe murmure à
-mi-voix, comme pour elle-même:
-
---Quelle splendide chose que ces vives couleurs!
-
- *
-
- * *
-
-Le soir tombe. Le steamer glisse, silencieux, sur les eaux étroites du
-détroit de Wrangell. Çà et là, un chapelet de bouées s'égrène, indiquant
-au navire les récifs qui brusquement jaillissaient du fond des abîmes à
-fleur d'eau. Parfois, on voit les roches, comme des bêtes sournoises
-tapies. Elles essayent de happer la proie facile, mais nous passons et
-l'écume du sillage les recouvre.
-
-Des sapins, poussés là, Dieu sait comment! se penchent vers nous jusqu'à
-nous toucher. Un soleil oblique éclaire les hautes falaises noires et
-derrière nous, nous laissons un gouffre d'ombre.
-
-Tout à coup, la muraille de basalte s'échancre et un glacier immense,
-tombant à pic dans la mer, apparaît. Sur sa blancheur vierge, le vent
-balaye les neiges récentes et le soleil fait miroiter des lumières
-violettes, oranges et bleues.
-
-Un oiseau passe dont les ailes roses battent longuement dans un rayon.
-
-Venant du cœur du navire, on entend le râle continu de l'agonisant qui
-quitte la vie, peu à peu.
-
- *
-
- * *
-
-Nous quittons Juneau au matin. Nous avons fait escale pendant la nuit.
-
-Nous franchissons le chenal Gastineau. La capitale de l'Alaska s'enfonce
-dans la brume, où le Capitole, adossé à la montagne, fait une tache
-laiteuse.
-
-Une voix prononce près de moi:
-
---Vous n'êtes pas descendu à terre, docteur?
-
-C'est le capitaine qui me salue de cette appellation. Je suis monté en
-grade depuis hier.
-
---Non, capitaine.
-
---Vous avez ma foi raison. Pour retrouver des usines, des autos et des
-cinémas, ce n'est pas la peine de venir jusqu'ici: autant vaut rester à
-Seattle ou à Vancouver.
-
-Le capitaine tire deux ou trois bouffées de sa courte pipe de terre,
-reste un instant accoudé près de moi, puis il s'en va de cette démarche
-spéciale, à la fois lourde et souple, des marins.
-
-A trois pas, il se retourne et dit:
-
---A propos, savez-vous, l'homme est mort cette nuit.
-
-Il lance un jet de salive jaunâtre par-dessus bord, puis il ajoute:
-
---Jessie Marlowe est descendue à Juneau.
-
---A Juneau, mais ne devait-elle pas débarquer à Skagway pour aller à
-Dawson?
-
---_Yes, doctor_, mais elle a changé d'avis.
-
-Et il s'en va roulant des épaules en grommelant:
-
---C'est une femme!
-
-Une main invisible étreint ma gorge. L'homme est mort. Jessie Marlowe
-est partie... Une tristesse monte en moi, envahissante, sans que je
-puisse exactement me rendre compte si la cause première est la mort de
-l'homme ou le départ de la femme.
-
- *
-
- * *
-
-Le thermomètre est descendu de 20 degrés en quelques heures, l'hiver est
-venu tout d'un coup.
-
-Le fleuve, qui roulait hier encore ses flots noirs, portant la vie à la
-«terre qui paye», est aujourd'hui figé, morne, silencieux. Pour huit
-mois, le Yukon est prisonnier des glaces, le monstre tumultueux est
-enchaîné.
-
-Sournois, il a bloqué les chalands, un grand steamer à palettes s'est
-aussi laissé surprendre.
-
-Pour huit mois, Dawson est sous la neige.
-
-La grande ombre polaire descend. La nuit a mangé le jour.
-
-En attendant que le jour prenne sa revanche et dévore à son tour la
-nuit, il faut faire provision de sagesse et de philosophie.
-
-Le paysage m'intéresse par sa nouveauté. Je suis, hors la cité, sur une
-hauteur, dans une cabane faite de rondins de sapins assemblés, qui tient
-beaucoup plus du perchoir que de l'habitation humaine. La ville et le
-fleuve déroulent à mes pieds une symphonie blanche, où, par endroits,
-les sapins mettent une tache vert sombre.
-
-En face, derniers contreforts des Rokies, la montagne se dresse
-barbouillée d'ocre et plaquée, çà et là, de blanc légèrement bleuté.
-
-J'ai le temps de contempler ces choses et j'emploie ma première journée
-d'hivernage aux soins ménagers. J'ai visité mes bottes, remis un talon,
-cloué une semelle. Je couds une peau de renard au col de ma veste de
-cuir lorsque ma porte s'ouvre et Lynn, mon ami Lynn, entre chez moi.
-
-Lynn est un indien koyukuk, à la face camuse qui, malgré ses rapports
-avec les civilisés, a conservé l'habitude ancestrale de se peinturlurer
-les joues.
-
-Il porte un vaste plaid à carreaux, qui a dû appartenir jadis à quelque
-miss errante, une lanière en cuir de bison lui ceinture la taille. Ses
-mocassins, en peau de phoque bordés de wolverine, laissent traîner leurs
-attaches. Ses mains et ses bras sont emprisonnés dans des moufles de
-cuir fourrées, serrées à la hauteur du coude. On dirait mains et bras de
-marionnettes.
-
-Il serait très couleur locale, mon ami Lynn, n'était l'affreux chapeau
-melon qu'il arbore fièrement en guise de couvre-chef. Ce chapeau melon
-est pour Lynn le signe suprême de la civilisation.
-
-Il est une autre concession que l'Indien fait à notre monde. Il a pris
-l'affreuse habitude de mâcher de la gomme.
-
-Ayant mastiqué plus fortement et logé sa boule comme une chique dans sa
-joue gauche, Lynn me salue à la manière koyukuk, s'informe de ma santé
-et m'annonce qu'on vient de ramasser en plein Dawson, près du pont de la
-Klondike river, à l'endroit même où se termine Front-street, le cadavre
-d'un homme.
-
-Avec ce saut brusque du thermomètre, la chose n'est point étonnante.
-Quelque ivrogne qui aura quitté tard le Bank, l'Exchange ou le Green
-Tree et que la congestion aura fauché.
-
-Lynn secoue la tête en écoutant ma supposition. Il rumine sa gomme, puis
-il ajoute dans son anglais un peu rauque:
-
---Non, non, l'homme est un sergent de la police montée canadienne. Le
-froid ne l'a pas tué, mais bien la blessure qu'il porte à son cou...
-
-Et Lynn conclut:
-
---Ça fait un joli tumulte dans la cité.
-
-Puis, m'ayant emprunté deux poignées de thé, l'Indien sort, traînant
-dans la neige ses mocassins dont les cordons pendent.
-
- *
-
- * *
-
-Un sergent de la police montée. Fichtre, c'est une belle pièce au
-tableau. Cela nous change des querelles dont les mineurs font
-habituellement les frais.
-
-Malgré que la ville ait oublié, comme un cauchemar, les légendaires
-batailles d'antan, alors qu'au petit jour, on ramassait quelques
-_gimblers_, plus ou moins troués, il arrive, parfois encore, que des
-mauvais garçons vident leurs différends à coups de browning. Mais un
-sergent de la police montée! J'émets un sifflement qui fait dresser les
-oreilles à mon chien.
-
---Si nous allions aux nouvelles, Tempest, mon ami, qu'en dis-tu? Un
-sergent de la police montée proprement meurtri, ça ne se voit pas tous
-les jours, et puis cela chassera un peu la monotonie de cette journée
-qui s'obstine à ne point finir. De plus, ce sera une occasion unique de
-montrer notre nouveau col de fourrure.
-
-J'assure ma toque de loutre et revêts la veste au fameux col. Tempest
-jappe de joie et nous voilà courant dans la neige comme deux jeunes
-fous. Une pente s'offre, nous la dévalons en roulant.
-
---Allons, paix, soyons sérieux.
-
-J'époussète la neige d'un revers de main et, Tempest sur mes talons, je
-pénètre dans la ville.
-
-Devant les _barracks_, c'est ainsi qu'on appelle la caserne de la police
-montée à Dawson, il y a une foule qui discute avec force gestes,
-émettant des appréciations diverses. En connaisseurs, les Yukoners
-apprécient le «beau coup» qui envoya le sergent dans l'autre monde.
-
-Un camarade m'offre d'entrer avec lui: il connaît un garçon qui pourra
-nous renseigner.
-
-Sans trop de difficultés, nous pénétrons dans la cour des _barracks_ où
-des prisonniers revêtus du traditionnel costume jaune et noir creusent
-des chemins dans la neige dure.
-
-Le garçon que nous cherchons, nous le trouvons dans sa chambre en train
-d'apprêter un jeu de raquettes. En effet, dix hommes vont battre la
-campagne pour essayer de s'emparer de l'assassin, tandis que l'enquête
-se poursuit dans la ville.
-
-Des détails? Il n'en sait pas plus long que nous. Le sergent a été
-trouvé ce matin, gelé à bloc à l'endroit même que Lynn avait dit.
-
-Ayant mis les raquettes sous son bras, le policier nous propose d'aller
-voir la victime.
-
-Dans une salle basse, sur un lit de camp, le sergent est étendu.
-Quelques camarades veillent le corps en fumant des cigarettes.
-
-La tête de la victime est légèrement inclinée sur la gauche et, sous
-l'oreille, on aperçoit la blessure, une blessure triangulaire, nette,
-qui n'a pas un centimètre de longueur et d'où pourtant la vie s'est
-échappée. C'est, en effet, un «beau coup».
-
---C'est le seul indice que nous ayons, explique un autre sergent, mais
-c'est suffisant pour retrouver l'homme.
-
---Pauvre Harry Marlowe! prononce le garçon qui nous conduit.
-
-Harry Marlowe! Harry Marlowe! Je connais ce nom. Où donc l'ai-je entendu
-déjà?
-
-Ah! oui, je me souviens, la _Princess-Sophia_. Jessie Marlowe, il y a
-quatre mois déjà. Les soucis de mon installation m'ont fait oublier
-cette rencontre.
-
-J'entends avec netteté la voix qui me dit:
-
---J'ai marié Harry Marlowe, le sergent de la police montée canadienne.
-
-Jessie Marlowe, dont le souvenir m'occupa quelques heures et que je n'ai
-point revue...
-
-Et répétant la phrase que je viens d'entendre, je dis, à mon tour, mais
-avec une variante: «Pauvre Jessie Marlowe.»
-
- *
-
- * *
-
-En entrant, je n'ai vu que le corps étalé... et les camarades qui
-veillent.
-
-Mon regard se porte maintenant vers le fond de la salle et j'aperçois
-alors une femme, le dos appuyé contre la cloison de planche; ses bras
-sont croisés sur sa poitrine, elle a une attitude hostile et farouche.
-
---Jessie Marlowe, me souffle mon compagnon.
-
-Je l'ai, par Dieu, bien reconnue. On n'oublie pas Jessie Marlowe quand
-on l'a vue une fois.
-
-Ses yeux sont fixes, sa mâchoire contractée... Son malheur immense
-l'accable, Niobé défiant le destin n'a pas dû être plus belle...
-
-Pauvre Jessie Marlowe! Je la plains sincèrement, je voudrais pouvoir
-aller vers elle et lui dire non pas de banales paroles de condoléance,
-mais des mots affectueux et doux, ou plutôt ne rien lui dire, lui
-prendre simplement la main et pleurer, pleurer longuement avec elle.
-
-Je n'ose pas. Ces gens qui nous entourent me gênent. D'ailleurs,
-l'aspect de Jessie n'a rien d'engageant. Dans son coin, elle est tapie
-comme une bête sauvage, insensible à tout ce qui n'est pas sa douleur.
-
-A quoi songe-t-elle? Quel paysage évoque-t-elle? Quel souvenir? Le
-bonheur perdu? Le foyer détruit? Autrefois ou demain?
-
-Autrefois? Les randonnées à cheval avec l'espace pour horizon, la
-solitude, la tendre solitude à deux pendant les longues nuits polaires?
-Les dangers évités ensemble? La première étreinte des mains?
-
-Demain? L'insécurité, le problème de la vie quotidienne, le retour à la
-maison où tout vous dit l'absence de l'être aimé, sa place, son verre,
-son couteau, sa carabine pendue au mur, désormais inutile?
-
-Que voit-elle dans son rêve intérieur? Ses yeux regardent-ils sans voir
-ou fixent-ils un point lointain dans son rêve éperdu?
-
-Pourquoi l'idée absurde me vient-elle que ses prunelles agrandies, d'une
-fixité hypnotique, voient uniquement dans la chambre la petite blessure
-triangulaire qui est au cou de celui qui fut son mari?
-
- *
-
- * *
-
---Tempest, mon vieux frère, qu'avez-vous à tourner en rond comme un
-chien de riche dans un jardin public? Tenez-vous tranquille, que diable!
-Employez mieux votre halte, reposez-vous.
-
-Mes conseils de sagesse--comme tous les conseils de sagesse--sont
-inutiles.
-
-Tempest va, vient, il court vers ses camarades qui font craquer sous
-leurs mâchoires robustes les morceaux de phoque gelés que je leur ai
-jetés. Chose singulière, Tempest, mon _leader_, mon chien de tête,
-n'essaye pas de ravir leur proie... Il tourne, inquiet, lève le mufle
-comme pour prendre le vent, remue, tour à tour, l'oreille droite et
-l'oreille gauche, les pointe toutes deux attentives, puis il revient
-vers moi, s'assied sur son arrière-train et la gueule ouverte gémit.
-
-Je torche d'un bout de pain mon assiette d'aluminium.
-
---Tenez, dis-je, la main tendue.
-
-Tempest détourne la tête. Il refuse mon présent et gémit à nouveau.
-Soudain, il s'élance, va vers ses copains qui achèvent de manger et leur
-mord les jarrets.
-
-Peureuses, les bêtes se dispersent. Il les rappelle de la voix, un
-aboiement clair comme un commandement. Les chiens obéissants
-s'assemblent.
-
-Il se place à leur tête et voilà mon bataillon qui se met en marche. Un
-aboi bref, la troupe s'arrête devant le traîneau chargé que j'ai laissé,
-voici une heure, à l'abri d'un boqueteau de sapins, de pauvres sapins
-rabougris perdus dans la solitude polaire.
-
-Tempest laisse les chiens soumis et s'approche de moi. Cette fois, il
-n'aboie pas. Il me regarde. Je lis dans ses yeux comme dans un livre et
-ses yeux me disent:
-
---Eh bien, qu'attends-tu? Tu ne vois donc pas que nous sommes prêts?
-Allons, en route, dépêche-toi.
-
---Tempest, _old fellow_, vous êtes maboule. Nous venons d'arriver et
-vous voulez repartir. Le traîneau est lourdement chargé, l'étape a été
-rude, vos frères sont fatigués. Tous n'ont pas vos jarrets d'acier.
-Depuis huit jours que nous sommes en route, j'ai moi-même les reins en
-capilotade, il fait doux ici, le vent ne souffle pas. Patientez,
-patientez. «Il y a un temps qui trempe et l'autre qui détrempe», dit-on
-en languedocien, mais vous n'entendez pas la langue de mes pères, donc
-fichez-moi la paix.
-
-Ce discours, accompagné d'une tape peu rude, ne satisfait pas mon ami.
-Il est sensible cependant à ce qu'il croit une caresse. Il s'approche et
-avec son crâne qu'il a dur et bossué, il me donne des coups à la façon
-des béliers...
-
---Il faut vous obéir, soit, mais vraiment vous êtes insupportable.
-
-D'un coup sec, je ferme mon couteau qui claque. Il a compris le signal.
-Il est fier de s'être fait entendre. Il bondit et jappe, joyeux, la
-queue en coquille d'escargot... En maugréant contre ma faiblesse, je
-range mon assiette après l'avoir lavée d'une poignée de neige. Je boucle
-mon sac.
-
---En route, puisque vous le voulez. Vous êtes le maître de ma vie, allez
-devant, je vous suis...
-
-Pendant que j'attelle ses compagnons, Tempest reste à mes côtés,
-surveillant tous mes gestes; la dernière courroie serrée, il va de
-lui-même se placer en tête. A peine son harnais est-il assuré, qu'il
-lance l'appel du départ et file un train d'enfer.
-
-J'ai juste le temps de sauter sur le _taku_ où je tombe debout, les
-rênes en main.
-
-Il a le diable dans le corps, il tire de tous ses muscles, excitant les
-autres chiens de la voix; ceux-ci, gagnés par cette belle ardeur,
-donnent toute leur force; si l'un d'eux paresse ou se ralentit, le chien
-d'à côté lui mord les jambes.
-
-La vitesse les grise... jamais mon _team_ n'a donné un tel effort.
-Vainement, j'essaye de modérer son ardeur, allez donc vous faire écouter
-de ces labradors et de ces huskies conduits comme des enragés par un fou
-comme Tempest.
-
-Je laisse aller, les guides molles. Les chiens, ne se sentant plus
-soutenus, redoublent d'ardeur. Nous prenons des virages fantastiques,
-mon équipe est attelée à la façon indienne; automatiquement, l'éventail
-se referme. Nous frôlons des gouffres sombres, nous rasons des sapins
-dont les branches me giflent au passage.
-
---Holà, démons, arrêtez-vous.
-
-Le _team_ n'obéit plus à ma voix. Les chiens suivent, la langue en
-loque, les flancs en soufflet, Tempest qui tire, tire, tire...
-
-J'ai la sensation nette qu'au premier tournant, nous allons nous briser.
-Il n'en est rien. Le virage est pris avec une courbe savante, nous
-dévalons. Enfin, nous voilà dans la plaine...
-
-Alors, seulement, Tempest s'arrête, les jarrets raidis, comme pour
-soutenir seul toute la charge. Heureusement, les autres chiens ont aussi
-freiné. Je tombe moi-même sur les genoux; n'importe, ils ont reçu un
-fameux choc. Le traîneau patine. Trois chiens s'affaissent dans la neige
-en hurlant... Je me précipite. Un examen sommaire. Rien de cassé. Je
-saute sur le siège.
-
---Allons, mes petits frères, en route.
-
-Personne ne bouge. Je descends et les excite de la voix:
-
---_Mush on, mush on, boys..._
-
-Rien n'y fait. Pour me narguer, Tempest se couche sur le flanc. Je
-prends le fouet. Le fouet claque, je tire sur les courroies. Les chiens
-n'ont pas fait un pouce en avant...
-
---Vous n'allez pas me planter là, je suppose.
-
-Alors, Tempest se dresse et, de ses pattes de devant, il fouille le sol
-et lance la neige à gauche et à droite.
-
---Tu veux te reposer? Je sais, vous m'avez conduit d'un train peu
-ordinaire, mais le but n'est pas ici...
-
-Pour toute réponse, Tempest gratte, gratte, gratte furieusement.
-
-Découragé, je dételle le _team_. Aussitôt libres, les chiens font leur
-trou comme pour se coucher.
-
-La neige est bientôt déblayée, l'ouverture assez large, les bêtes se
-tapissent.
-
-Tempest a fait son trou plus vite que les autres, mais il est aussitôt
-ressorti.
-
-Ses bons grands yeux me regardent et me disent:
-
---Comment, tu ne te couches pas aussi?... Vite, vite, fais comme nous...
-
-Il va vers son gîte, revient vers moi, et ne me quitte plus du regard.
-
-Alors, pour faire comme lui, dans cette immensité où rien ne paraît, où
-rien ne vit, ayant rangé mon traîneau et sorti mes outils, je commence à
-construire un abri pour la nuit.
-
-Hâtif, je façonne une hutte de neige, un _igloo_ à la façon des
-Esquimaux. Un peu d'eau jetée sur les blocs les unit plus solidement que
-le meilleur mortier.
-
-Au bas, j'ai ménagé une porte étroite sous laquelle on passe en rampant.
-On pénètre ainsi dans une chambre circulaire de quinze pieds de
-diamètre... Je jette sur le sol battu, deux peaux de phoques et une
-couverture. Je ménage une place pour ma cantine... une étagère
-s'improvise bientôt pour mes objets usuels.
-
-La clef de voûte est un bloc de glace équarri. J'y suspends ma lampe,
-une lampe primitive où brûle un lumignon qui flotte dans l'huile de
-phoque...
-
-L'odeur m'écœure toujours un peu. Mes nerfs de civilisé sont encore
-sensibles...
-
-Je sors... Mes chiens ont disparu sous la neige. Seul Tempest m'attend
-sur le seuil. Son œil pétille de satisfaction. Il remue sa queue avec
-contentement, je lui tapote les flancs. Il disparaît heureux dans son
-trou de neige...
-
-Et comme je reviens un peu étonné vers mon _igloo_ en levant la tête,
-j'aperçois devant moi, par-dessus le mont que nous avons descendu à une
-allure si vertigineuse, j'aperçois un tourbillon qui vient à la vitesse
-d'un cheval au galop.
-
---Ho! ho! nous allons avoir une sacrée tempête...
-
-Et je comprends, tout à coup, la hâte de mes chiens et l'esprit de
-Tempest qui a prévu l'ouragan. Il a senti que si nous étions surpris par
-lui dans la montagne, c'était la mort.
-
-La bête, avec son intelligence sûre, a eu conscience de cette chose...
-
-Elle m'a sauvé la vie tout simplement... J'éprouve mon _igloo_ du poing.
-Il est dur comme du granite.
-
-La tempête peut arriver maintenant. Je la brave. Et tout en émettant des
-pensées philosophiques sur les bêtes en général et Tempest en
-particulier, à quatre pattes je me glisse dans mon abri, cependant que
-la hurlée de l'ouragan monte et passe, avec bruit de galopade
-fantastique...
-
-Pour une sacrée tempête, c'est une sacrée tempête! La neige tombe,
-épaisse et rude, que les vents emportent en tourbillons. Il ne doit pas
-faire bon à cette heure sur le _trail_ de la montagne.
-
-Je savoure, en égoïste, la joie d'être à l'abri... Je paresse, allongé
-sur mes peaux, les mains sous ma nuque, les jambes tendues vers le feu
-sur lequel la bouilloire de cuivre chante.
-
-Un instant, mes mocassins qui fument m'intéressent, puis c'est la flamme
-courte de ma lampe, toute pareille à un œil jauni, qui retient ma
-pensée. Je me sens fort, je me sens sain, je suis heureux...
-
-La rafale n'ayant plus rien qui lui résiste passe, frénétique, courant
-droit sur la plaine comme une bête enragée.
-
-L'âme du café s'éveille, elle monte lente, comme un parfum, et bientôt
-elle emplit ma chambre. Mes narines battent, mes paupières se ferment à
-demi; au travers de mes cils j'aperçois encore un tout petit point
-lumineux qui troue ma nuit. Le rideau tombe doucement et je glisse au
-royaume des songes.
-
-Et mon âme légère évolue, elle a quitté son enveloppe de chair, elle
-tourne en rond dans la chambre, puis elle danse devant la courte flamme.
-C'est le vol autour des lumières et bientôt la flamme l'attirant, elle
-s'identifie avec elle... L'âme du feu, pureté première, a pris l'âme de
-l'homme dépouillé des bassesses charnelles.
-
-La flamme est descendue de la lampe primitive. Elle vagabonde à son
-tour, de-ci de-là, là-bas, plus loin, ailleurs, ici... Je veux la
-saisir, mais un poids m'oppresse qui m'accable et me cloue.
-
-L'étincelle de mes yeux est morte... je suis aveugle et pourtant je vois
-dans ma nuit intérieure, je vois l'étoile qui conduisit les croyants en
-marche vers l'adoration des Saintes Images.
-
-Un saut léger, elle a disparu. La nuit. La grande nuit froide et bleue
-de décembre... Non, la revoilà. Elle anime à nouveau le cœur familier de
-la lampe. Une lampe! non, une veilleuse dans le temple... Elle est
-enclose dans la richesse des métaux, parmi l'or pur et les gemmes
-précieuses. C'est le cœur farouche de l'Islam qui brûle dans le
-sanctuaire de Moulay Idriss; mais oui, Moulay Idriss, je suis à Fès,
-voici le souk et la rue Chemmaïne où se tiennent les marchands de
-dattes, de figues, de cierges et de gâteaux, des marchands, graves et
-paisibles, qui, accroupis, attendent le client en égrenant d'un geste
-uniforme leurs chapelets aux grains oblongs.
-
-Mais non, c'est la lampe de Julien... de Julien qui veille, dans son
-palais de Lutèce, cherchant où est la Vérité.
-
-Le monogramme du Galiléen flambe sur le labarum portant en auréole la
-prophétie faite à Constantin: «Par ce signe, tu vaincras.» Mais là-bas,
-par delà les collines monte l'éternel Dieu de lumière, Mithra, père du
-Monde.
-
-Hélios ou Christ? Qui? Les légions inquiètes attendent.
-
-La nuit encore. Des couloirs sombres où l'on s'enfonce en rampant avec
-la sensation affreuse que le couloir va en s'amincissant et que le
-plafond descend, descend. Mais voici que la lueur reparaît, agrafée aux
-chapeaux des mineurs... Des hommes peinent un labeur immense pour
-arracher à la terre la pierre noire qui porte en elle le principe du
-Feu. Mais non, je suis fou, du charbon, ça? Non. De l'or. Les murs
-s'élèvent à une hauteur vertigineuse, la petite flamme se transforme en
-un brasier effrayant; la voûte, les parois, le sol, tout est en or. Le
-métal jaune illumine la nuit de son rayonnement, c'est un soleil de feu
-d'artifice qui gire en lançant aux murs des gerbes d'étincelles; et moi,
-aussi, je suis en or, l'or coule, il ruisselle, il pénètre ma chair
-comme une pluie, il circule dans mes veines et le sang chassé remonte à
-mon cœur... je vais mourir, le poids m'écrase...
-
- *
-
- * *
-
---Satanée bête! Que faites-vous là?
-
-Je me dresse et reconnais Tempest.
-
---Tempest, mon ami, vous êtes un âne... oui, un âne...
-
-A-t-on jamais vu de semblables manières, un sacré individu qui entre
-sans crier gare et qui pèse de tout son poids, les pattes sur ma
-poitrine. Vous croyez qu'il a du remords? Vous ne connaissez pas
-l'animal. Il est heureux avec insolence et sa mimique exprime la joie de
-m'avoir éveillé.
-
---Hein! Quoi? Vous n'y pensez pas, _old chap_, sortir par un temps
-pareil. Allez au diable si vous voulez, mais allez-y seul si telle est
-votre fantaisie.
-
-Je dis cela pour le principe, car je me connais et je sais que j'en
-passerai finalement par où voudra Tempest. Tempest veut que je sorte
-dans l'ouragan et dans le froid. Ecoutons-le. Il est chien de bon
-conseil. Conseils de chien doivent toujours être suivis, ce ne sont pas
-conseils d'hommes.
-
-Je m'équipe et sors. La tempête paraît calmée. Tempest file le museau
-dans la neige; à cent pas, il s'arrête et lance un aboiement de
-détresse. J'accours et j'aperçois une forme que la neige qui tombe
-couvre, peu à peu, de son drap glacé.
-
---Holà, _fellow_, vous choisissez bien mal votre couchette, vous n'en
-reviendrez pas, savez-vous...
-
-Je secoue le corps avec violence. C'est une loque inerte. Le vent, un
-instant apaisé, siffle à nouveau aigre et aigu. Des milliers d'aiguilles
-piquent ma peau. Il faut prendre une décision.
-
-Houp là! Je charge le camarade sur les épaules. Quelque _chechaquo_
-évidemment. Il faut être novice pour continuer sa route dans la montagne
-par un temps pareil.
-
-Tempest suit, le mufle sur mes talons. Je glisse mon fardeau, par
-l'ouverture de l'igloo, dans ma chambre où j'entre à mon tour.
-
-Sans façon, Tempest fait la même chose. Le spectacle l'intéresse
-évidemment.
-
-L'inconnu est tombé la face contre terre. Je le retourne afin de lui
-donner des soins et je constate que ce diable d'imprudent est une
-diablesse de femme, et que cette femme est Jessie Marlowe.
-
- *
-
- * *
-
-Quelques gorgées de whisky et surtout la bonne flambée que j'ai faite
-ranime Jessie qui, en bonne Yukoner, ne s'étonne pas de me trouver à son
-chevet. On vit de telles histoires dans ce pays!...
-
---C'est vous, Freddy?
-
---C'est moi.
-
-Elle me tend la main d'un geste spontané.
-
---Merci.
-
-C'est tout.
-
-Je sais ce que l'on doit en pareille circonstance. Je mâche un
-grognement, qui signifie: «Ça importe peu, pas la peine, vous auriez
-fait de même...»
-
-Ici, on n'interroge jamais un hôte. On l'accueille, d'où qu'il vienne,
-où qu'il aille.
-
-Jessie n'est pas trop mal en point. Pourquoi insister? Du reste, je vous
-dis, ça n'est point la coutume.
-
---Vous avez du thé dans la boîte, du café dans le pot, du whisky dans la
-bouteille, des cigarettes dans ma cantine, voici une peau de phoque, une
-couverture, couchez-vous et dormez. Bonsoir.
-
---Bonsoir, Freddy.
-
---Bonsoir.
-
-Après un silence, j'ajoute:
-
---Il fait tout de même meilleur ici que là-bas.
-
-Jessie est accroupie devant le feu, son regard dur fixe la flamme.
-
-Un autre temps.
-
---Vous dormez, Freddy?
-
---Pas sommeil.
-
---Vous n'êtes pas bavard...
-
---Possible.
-
---Vous m'en voulez?
-
---Peuh!
-
-Le vent balaye la plaine, chassant devant lui la neige par paquets. La
-hurlée recommence. Jessie Marlowe frissonne. Ses épaules sont secouées
-par mouvements saccadés. Elle s'approche. Je veux me lever.
-
---Non, restez, vous êtes confortable; restez, je vous en prie.
-
-Elle s'assied tout près de moi, me prend la main et, dans un souffle,
-elle me jette ces deux syllabes:
-
---J'ai peur...
-
-«Oui, j'ai peur, ami, protégez-moi... Je viens de vivre des heures
-d'épouvante. Surpris par la tempête, mon «team» est tombé dans un ravin;
-c'est miracle que je sois sauve, un faux mouvement qui m'a jetée sur la
-piste, tandis que mes bêtes hurlantes se fracassaient sur la pointe des
-rocs.
-
-Le frisson la reprend... ses yeux semblent revivre l'horreur passée.
-
-Elle poursuit, sur le même ton bas, comme pour une confession:
-
---Ce n'est pas la tempête qui me fait peur... ce sont les hommes... La
-police montée me traque. Oui, moi, Jessie... on m'accuse du meurtre de
-Marlowe...
-
- *
-
- * *
-
---Voilà trois semaines que cela dure. C'est un supplice abominable.
-J'erre de camp en camp. A peine installée, il me faut repartir. La
-moitié de mes chiens a crevé à la peine, l'autre est vous savez où. Je
-n'ai plus rien, ni bêtes, ni traîneau, ni vêtement, ni provision. Rien,
-rien, rien, ni un briquet, ni une once d'or.
-
-«Vous auriez bien dû me laisser dans la neige. C'est un sommeil d'où
-l'on ne revient pas.
-
-«Ils sont sur ma piste depuis hier soir. J'ai coupé à travers la
-montagne pour gagner du terrain. C'était fou? Oui, je le sais, je serais
-passée à travers la banquise. Je ne veux pas que l'on me pende. J'ai
-peur de la mort, j'ai peur, j'ai peur.
-
-La femme se suspend à mon cou, les yeux révulsés, tous les muscles de la
-face tellement crispés qu'on dirait qu'elle porte un masque...
-
-Puis, elle se fait tendrement câline:
-
---Gardez-moi, gardez-moi près de vous, ne me chassez pas... Je vous
-jure, dear, que je n'ai point meurtri Marlowe... Ce n'est pas moi, ce
-n'est pas moi.
-
-«On m'accuse.
-
-«La jalousie et la bêtise, ces deux sœurs jumelles des hommes, sont
-après moi, comme une troupe affamée. Je suis une pauvre femme qui
-implore... Je suis partie, affolée, je n'aurais pas dû. Là est ma faute;
-ne me livrez pas... Vous me connaissez, vous qui m'avez vue si peu.
-
-Voilà les mots qu'il ne fallait pas dire.
-
-Pourquoi Jessie a-t-elle prononcé ces paroles?... Jessie, chercheuse de
-périls et guetteuse d'inconnu... Oui, oui, je me souviens... vos yeux
-allumés dans l'ivresse du mal... vos narines reniflant la douleur, vos
-nerfs tendus vers les impossibles désirs...
-
-Mais tuer un homme, son homme à elle, cela n'est pas possible, et je
-prends dans ma main, la main fragile de la jeune femme. Main aux doigts
-effilés, à l'attache fragile... Non, cette main vivante dans ma main
-vivante n'a pu donner la mort...
-
-J'essaye de vagues consolations:
-
---Ils auront perdu votre trace...
-
-«Comment voulez-vous qu'ils nous retrouvent à présent. L'ouragan a
-balayé le _trail_, bien malin qui pourrait lire sur la neige. Le sillage
-du traîneau, la griffe des chiens, vos pas, les miens, tout cela est
-effacé à jamais, admettant toutefois qu'ils essayent. La montagne est
-peu sûre cette nuit et le démon lui-même ne passerait pas...
-
-Tempest s'agite, va vers la porte basse, renifle et aboie...
-
-Jessie s'affole et crie:
-
---Les démons ont passé... les voilà... Il n'y a pas de doute, ce sont
-eux...
-
-Dans le fracas de la tempête, on entend les coups de gueules de la meute
-harassée et les cris des meneurs qui les excitent...
-
---Ehahayaha! Ehoyohooo...
-
-Tempest va s'élancer... Jessie se précipite et tombe devant le chien au
-moment même où il arrive à la porte. Nous formons, à genoux, un groupe
-étrange. Le chien nous regarde de ses yeux étonnés...
-
-S'il aboie, nous sommes perdus...
-
-Je prends la tête entre mes bras et je lui dis tout près de l'oreille:
-
---Tempest, _hijo mio_, taisez-vous, ne soyez pas méchant, ayez pitié de
-cette chose lamentable qui est là auprès de vous. Vous n'êtes pas un
-homme, vous, mais un bon chien... vous avez un cœur simple et fidèle...
-vous ignorez les combinaisons redoutables et les raisons qui nous font
-agir, le mensonge, la cupidité, la jalousie, les pensées qui hantent la
-cervelle pendant des jours et des nuits... Ils vont passer...
-entendez-les... Ils cherchent une proie.
-
-«Voyez comme nous sommes peu de chose. Un aboi et ce corps est perdu, ce
-qui est peu, mais que fera-t-on de cette âme?
-
-«Mon chien, mon bon, mon excellent Tempest, mon frère, mon ami,
-tais-toi, tais-toi, tais-toi, ne sois pas le pourvoyeur de la justice
-des hommes...
-
---Ehahayaha! Ehoyohohoo... oua... oua... oua...
-
-Les appels et les cris passent, se perdent, se fondent et se confondent
-dans le rauque aboiement de la tempête...
-
-De grosses larmes de sueur tombent de mon front sur mes joues; alors,
-Tempest tourne vers moi son regard de bête, puis avec un gémissement
-plaintif, il essuie ma figure à petits coups de langue...
-
- *
-
- * *
-
-Nous sommes depuis huit jours bloqués par la tempête, vivant côte à
-côte, dans une fraternité inconnue dans tout autre partie du monde.
-
-Jessie, le danger passé, a retrouvé son activité féminine. Elle va,
-alerte, dans l'étroite chambre, me débarrassant des soucis domestiques.
-Elle est la clarté de ma vie, sa présence se devine à mille détails
-ménagers... Ma veste de cuir a tous ses boutons, mes fourrures ne
-pendent plus comme des loques, ma toque de loutre possède une coiffe...
-
-Ce matin, elle est sortie le rifle sur l'épaule, avec Tempest qui l'a
-prise en amitié. Vers le milieu du jour, mon chien revient seul au
-logis. Craignant un accident, je le suis. A deux milles, je trouve
-Jessie, qui m'attend fumant une cigarette, confortablement installée
-entre les bois immenses d'un cariboo qu'elle a abattu.
-
---Je ne pouvais traîner cette grosse bête, alors j'ai envoyé le chien.
-
-«Nous allons faire une belle réserve de viande fraîche.
-
-Jessie est heureuse, elle rit d'un rire éclatant qui découvre ses dents
-de jeune louve.
-
- *
-
- * *
-
-Ne pouvant rester là indéfiniment, nous avons décidé de partir...
-
-Jessie attelle les chiens qui aboient, impatients de courir.
-
---_Are you ready?_
-
-Je réponds:
-
---_Just a minute_... attendez, un instant, je suis à vous.
-
-Je rentre dans l'igloo, sous le fallacieux prétexte de voir si nous
-n'avons rien oublié... Là, je reste debout... emplissant mes yeux de
-souvenirs...
-
-Non, il n'y a plus rien, plus rien qu'un peu de cendre froide à la place
-de ce qui fut notre foyer.
-
- *
-
- * *
-
-Comme je rentrais d'une battue aux phoques, je n'ai point aperçu comme
-de coutume, au tournant du chemin, la lumière qui indique, dans ma
-hutte, qu'une femme est là qui m'attend.
-
-Jessie s'est attardée certainement. Sur le seuil, Tempest guette mon
-arrivée. Sa joie, ce soir, est plus exubérante. Il saute et me lèche les
-mains.
-
---Allons, la paix. Oui, vous êtes un bon chien, je le sais, la paix, la
-paix...
-
-Une sensation de froid me saisit en entrant... Brrou, Jessie a laissé
-mourir le feu... J'allume la lampe, la porte sur la table et j'aperçois
-un papier cloué sur le bois avec un couteau. C'est un billet de Jessie.
-Je lis plusieurs fois avant de comprendre, puis la lugubre, l'évidente
-réalité s'impose.
-
-Jessie est partie...
-
-Ce qu'elle me dit. Oh! peu de choses, elle n'a pas fait grand frais...
-
- * * * * *
-
-«Ami, une baleinière appareille tout à l'heure pour Frisco. Je pars.
-Vous m'en voudrez longtemps, mais lorsque l'apaisement sera fait en
-vous, vous garderez au fond de votre cœur mon souvenir, parmi les
-souvenirs qui aident à vivre la vie.»
-
- *
-
- * *
-
-J'ai fait ainsi. J'ai creusé un trou dans mon cœur. Un trou profond
-comme une tombe, et j'ai mis, dans le fond, Jessie Marlowe que j'ai
-rencontrée trois fois, pour chaque fois la perdre.
-
-Le temps a mis sa fine poussière sur ma mémoire, mais sous la housse
-grise de l'oubli ma pensée veuve se souvient.
-
-Durant les mauvaises nuits d'hiver, quand les vents descendent du Nord
-pour heurter à ma porte, je cherche à réunir, un à un, les fils cassés
-de cette histoire que je jurerais avoir rêvé si je n'avais, devant mes
-yeux, accroché au mur, le fin poignard, dont la lame triangulaire
-s'adaptait si bien à la blessure que portait au cou certain sergent de
-la police montée canadienne.
-
-Jessie Marlowe, vous êtes une réalité. Je vous ai vue, je vous ai
-connue, vous êtes passée dans ma vie, marquant mon cœur d'une empreinte
-indélébile.
-
-Et dans le tumulte de mes pensées, plus fort que l'ouragan de jadis, je
-vous entrevois, Vous, pour qui je n'ai rien été, Vous qui ne fûtes rien
-pour moi, Vous qui êtes aujourd'hui quelque part dans le monde...
-
-
-
-
-III
-
-LA SUPRÊME SAGESSE OU LE SECRET DU BONHEUR
-
-
-Si vous vous ennuyez sur le Yukon et que vous redescendiez à la côte
-vers la Chilkoot pass, n'allez jamais du côté des îles de l'Amirauté et,
-si, par hasard, le démon des voyages vous pousse, ne traversez pas le
-chenal et n'entrez jamais dans l'île Baranov.
-
-Où c'est? Au bout de la terre naturellement, pas au bout, au bout,
-j'exagère, mais vers le 57e degré de latitude nord.
-
-A l'ouest de l'île, si votre mauvaise chance vous amène là, vous
-dénicherez une ville qui porte le nom des Indiens indigènes, Sitka; les
-Russes essayèrent bien, lorsqu'ils la fondèrent, de lui donner le nom de
-Novo-Arkangelsk, mais Novo-Arkangelsk, c'était trop difficile à
-prononcer, on a adopté Sitka. Sitka, c'est un nom civilisé... a-t-on
-idée de ces Russes!
-
-Mais, ce n'est pas la question; quand je dis dénicher la ville, je dis
-bien dénicher. Lorsque vous venez par la mer, vous ne voyez rien: des
-flots, des écueils masquent la cité, vous n'apercevez à l'horizon que le
-mont Edgecumbe, debout comme une gigantesque sentinelle et la base
-occidentale du volcan Vestoria.
-
-Lorsque vous avez doublé l'île Japonaise et suivi un long chenal
-tortueux, dans le fond, apparaît la crique de Sitka et la ville en
-amphithéâtre.
-
-Le mot est grand, la chose petite; voyez d'ici un amphithéâtre de 5 à
-600 méchantes cabanes de planches ajustées ou de rondins de sapins!
-
-Une église qui tient du minaret et de l'isba autour de laquelle se
-groupent les maisons. Telle est Sitka.
-
-Mais, que vous importent ces détails, vous n'irez jamais là-bas,
-gentlemen, heureusement pour vous...
-
-Moi, j'ai voulu voir... J'ai traîné mon ennui par les rues de la ville;
-par les rues, c'est une façon de parler, dans les bars est plus exact...
-
-Or, un soir, j'étais accoudé à la balustrade en bois qui domine de
-quinze pieds la grande salle où l'on danse, au Northern, un fameux bar,
-entre nous.
-
-Dans le fond l'orchestre, représenté par un orgue mécanique; à droite,
-le comptoir où trônait master John Sulivan, une épaisse brute qui, entre
-deux rasades, glapissait: «Allons, garçons, choisissez vos cavalières,
-_fifty cents_ le tour». Ici, ça ne coûte que cinquante sous; à Skagway,
-à Dyea, à Dawson, la polka ou la valse se paye un dollar... mais à
-Sitka, il y a plus de marchandises que d'acheteurs; la loi de l'offre et
-de la demande joue... l'offre dépasse la demande, alors le produit est
-en baisse... Les _dancing-girls_ de Sitka? Pfut, la même chose que
-celles de là-haut, un peu plus fripées, peut-être, parce que plus
-misérables... Dieu les garde tout de même!
-
-Je n'aime pas tourner en rond ou piétiner sur place, même lorsque cela
-ne coûte que cinquante sous.
-
-Ce soir-là, de nombreuses dancing-girls étaient inoccupées, faute de
-clients. Elles étaient assises, leurs robes pailletées cachées sous de
-vastes fichus de laine; jamais la ressemblance avec un morne bétail ne
-m'avait paru aussi rigoureusement identique.
-
-Cependant quelques matelots--débarqués la veille d'un steamer de
-San-Francisco, qui ravitaille toute la côte depuis l'archipel de la
-Reine-Charlotte jusqu'à Saint-Paul, l'île des Phoques--s'en donnaient à
-cœur joie; les chers garçons s'excitaient du rire et de la voix et
-menaient grand bruit pour prouver qu'ils étaient heureux.
-
-Je dois rendre grâce à l'un d'eux qui avait renouvelé ma provision de
-_mixture_. Je n'avais pas fumé de bon tabac depuis des mois... et
-j'étais là, ne pensant à rien--il faut le dire--savourant l'herbe à
-Nicot, dont la fumée faisait des ronds bleuâtres qui allaient en
-s'amincissant...
-
-Le tableau est très net dans ma mémoire. Je suis là, l'orchestre fait
-rage, les pieds des danseurs frappent, en cadence, le parquet; les rires
-fusent, celui des femmes aigre, celui des hommes gras, avec sur tout
-cela, la voix enrouée de l'hôte qui excite son public à la consommation.
-
-Je devine plutôt que je sens un frôlement... C'est mon ami
-Hong-Tcheng-Tsi, que j'ai connu dans la Chinatown de San-Francisco.
-
-Mon ami Hong-Tcheng-Tsi est un Chinois qui a su résister à tous les
-décrets et prohibitions du gouvernement américain qui, pour se
-débarrasser de la concurrence des hommes jaunes, a expulsé tout
-simplement les fils de la Céleste République.
-
-Comment? à la suite de quelles compromissions avec le shérif, Hong
-est-il resté? Je n'entreprendrai pas de vous le conter.
-
-Ce que je sais, c'est que les autres sont partis, lui est là...
-
-C'est un vieillard alerte, vif, fluet. S'il porte des lunettes d'or?
-Cette question! Parbleu, comme tous les Chinois cossus et, vous pouvez
-m'en croire, Hong-Tcheng-Tsi est un Chinois cossu. Ce qu'il vend? Je
-vous avoue que je n'en sais rien. Mais je vous affirme que Hong est un
-commerçant considéré même des Yankees. Si vous me pressez davantage, je
-vous dirai que je le soupçonne de se livrer à l'usure et au trafic de la
-drogue.
-
-Je vous vois rire, de la drogue? S'il y a un Chinois, il doit y avoir de
-la drogue, évidemment...
-
-Hong-Tcheng-Tsi est tout près de moi. Sa voix aigrelette murmure:
-
---Ça ne vous intéresse pas?
-
---Pas à la folie.
-
---Je vois ça... Il ne faut pas rester ici.
-
---Où aller, pour être plus mal?
-
---Chez moi, si vous voulez...
-
---Oh! alors...
-
-Hong glisse sur le parquet, c'est sa façon de marcher; je le suis à
-trois pas...
-
-La porte ouverte, la pluie nous gifle le visage.
-
-Le Fils du Ciel, philosophe, relève le col de son paletot. Moi, j'ai ma
-veste en peau de rennes, mais je maugrée:
-
---Brrou, damné temps...
-
-Comme si je n'avais pas l'habitude. Je dois vous avertir, puisque j'ai
-oublié de le faire, qu'il pleut à Sitka 285 jours... je dis bien, vous
-n'avez pas la berlue, deux cent quatre-vingt-cinq jours par an. Les
-statistiques sont là, vous n'allez pas nier les statistiques, je
-suppose.
-
-Dire que plus au Nord, on aperçoit la cime d'une montagne qu'on a
-appelée Fairweather: le beau temps... Les explorateurs ont certainement
-voulu se payer notre tête...
-
-Il pleut à torrents. Hong-Tcheng-Tsi sautille, j'enfonce mes lourdes
-bottes dans la boue liquide, je jure tous les démons de l'enfer... Hong
-chemine maintenant près de moi; dans une ornière, je perds pied; d'une
-poigne qu'on n'aurait pas soupçonnée chez un homme de son âge,
-Hong-Tcheng-Tsi me remet debout.
-
-Du cône du Vestoria sortent des jets de flammes. Le spectacle du volcan
-serait pittoresque si l'on avait le temps ou plutôt si le temps était
-plus agréable...
-
-Je continue à pester. Pourquoi diable, suis-je allé écouter ce vieux
-fou, n'étais-je pas heureux dans le bar? J'avais chaud, j'avais une
-pipe... Ah! les hommes ne sont jamais satisfaits de leur sort...
-
---C'est ici, fait mon ami.
-
-Ma foi! la maison paraît confortable et de bon accueil, ma physionomie
-s'éclaire, je deviens moins maussade.
-
---Entrez.
-
-Le vieillard s'efface et je pénètre dans sa demeure. La porte
-soigneusement refermée, deux serviteurs chinois se précipitent.
-Hong-Tcheng-Tsi donne des ordres dans sa langue natale, ce dont il
-s'excuse auprès de moi.
-
-Les serviteurs font diligence, l'électricité brille, doucement voilée
-par des lanternes multicolores. Maintenant, ils sont là; l'un d'eux,
-avec adresse, enlève mes bottes boueuses. L'autre a pris ma veste de
-cuir et m'a passé une robe aux manches larges et souples. Il n'y a que
-les Chinois pour savoir s'habiller sans gêne aucune.
-
-Je ris de me voir ainsi attifé; cela doit être drôle, en effet, car
-Hong-Tcheng-Tsi plisse ses yeux bridés, ce qui est sa façon de sourire.
-
-Les serviteurs ont disparu. Hong me convie à prendre place auprès de lui
-sur des coussins aux soies vives. Il frappe dans ses mains. Une poupée
-chinoise est là; par où est-elle entrée? Mystère.
-
-Du thé et des pipes... C'est ce que le maître a dû commander, car la
-poupée est sortie et déjà revenue apportant ces choses.
-
-La petite flamme crépite... La poupée est restée. Elle est assise à
-cropetons, elle a l'air vraiment mécanique; d'une main experte, elle
-prépare la boule, la grille à la courte flamme... Elle tend la première
-pipe...
-
-Hong avec politesse renouvelle ses excuses... Du thé, il n'a jamais
-d'alcool; de l'opium, il ne m'en offre pas. Il me juge probablement
-indigne de pénétrer les arcanes de la sacrée drogue. Au fond, je
-préfère; je sors ma pipe de terre et avec la permission de Hong, je
-fume...
-
- *
-
- * *
-
-Depuis combien d'heures je suis là? Je ne sais. Je ne pense à rien. Je
-n'ai pensé à rien et Hong-Tcheng-Tsi a respecté ce qu'il croyait être ma
-rêverie.
-
-Mais, j'ai fini par m'ennuyer. J'ai fumé comme la cheminée d'un steamer,
-j'ai la bouche pâteuse, la gorge irritée... je tousse. Par déférence,
-Hong s'arrête de fumer. Il délaisse le bambou et s'informe de ma santé.
-
-Dieu qu'il est drôle ce magot vivant, qui, dans la contrée la plus
-abominable du monde, est arrivé à s'évader des contingences humaines et
-à vivre son rêve!
-
-Mes yeux regardent ce raffiné de civilisation avec stupeur.
-
-Il perçoit toutes mes idées; c'est étonnant comme ce diable d'homme lit
-en moi... ça me gêne. Je ferme les yeux.
-
-Alors, Hong-Tcheng-Tsi dit:
-
---Laissez vos paupières ouvertes, mon fils; tant que Bouddha nous
-ordonne de vivre, ne voilons pas la beauté du regard. Tout vieillit, en
-nous, avec l'heure qui marche, notre cœur, notre corps surtout, le
-visage, la bouche comme un arc qui se détend, le menton qui se creuse ou
-s'amollit dans la graisse, les oreilles qui se ratatinent comme de
-vieilles choses brûlées, les mains qui se plissent, les doigts qui se
-nouent, seuls les yeux ne vieillissent jamais.
-
-«Ces choses vous paraissent toutes simples et pourtant vous n'y aviez
-pas arrêté votre pensée avant. Pourquoi? Parce que vous êtes d'une race
-qui n'observe pas.
-
-«Vos hommes qui se croient les premiers des hommes ne sont que des
-enfants. Vos savants en sont à la première lettre du livre de science;
-vos lettrés, des gâcheurs de copie qui manient le roseau d'une main
-inexperte; vos artistes, quels monuments ont-ils élevés qui soient
-durables? Votre Vénus de Milo est une robuste femelle. Et votre
-Parthénon ne vaut pas un des piliers d'Angkor...
-
-«Vous êtes habiles dans l'art des duperies; pour une parole chinoise,
-vous avez dix actes, parafés par les scribes, et la parole chinoise est
-cependant la plus certaine.
-
-«Vous êtes un peuple enfant, chacun sait que l'enfance a des mauvais
-penchants; nous avons eu le tort de vous montrer l'art de faire du bruit
-avec de la poudre. Comme des garnements, vous vous en êtes servi pour
-vous entre-tuer. Du reste, tout ce que Bouddha vous inspira pour être
-heureux, vous l'avez détourné de sa source pour le diriger vers la Mort.
-
-«Vous portez en vous le germe de toutes les destructions. Enfants, qui
-ne serez jamais des hommes».
-
-Il parle et sa voix fluette coupe avec la dureté et le tranchant de
-l'acier... Une fumée monte du creuset en bronze, la poupée est toujours
-accroupie, hiératique, le visage fermé.
-
-Et mon regard s'arrête sur un petit groupe de porcelaine, un groupe
-bizarre que je ne distingue pas très bien.
-
-Hong-Tcheng-Tsi devine ma préoccupation. Il donne un ordre, la poupée me
-tend la statuette... Ce sont trois singes assis; l'un d'eux, celui de
-gauche, a ses pattes devant sa bouche; celui du milieu les a devant les
-yeux; celui de droite ferme de ses poings minuscules ses oreilles.
-
---Cela vous intrigue? Sachez simplement que ceci est le secret du
-bonheur de notre race. Ce groupe représente à nos yeux la suprême
-sagesse:
-
-_Ne pas parler._
-
-_Ne pas y voir._
-
-_Ne pas entendre._
-
-La poupée chinoise a pris dans mes doigts le groupe de porcelaine
-fragile et l'a remis en place. Les petites bêtes sont là-haut, faisant
-leur geste immuable et consacré. Celui qui n'entend pas et celui qui ne
-parle pas ont l'air de me regarder d'une façon impertinente...
-
-La suprême sagesse? Allons donc... et je cherche en moi l'argument qui
-réfutera les témoignages que mon ami Hong-Tcheng-Tsi ne va pas manquer
-de me servir à l'appui de sa thèse... Je ne trouve rien... et mon hôte a
-repris sa fumerie silencieuse...
-
-A la soixantième pipe, comprenant ma pensée et lui répondant,
-Hong-Tcheng-Tsi soulève péniblement sa tête et me dit:
-
---La preuve que nous possédons la suprême sagesse? Un seul exemple,
-voulez-vous?
-
---J'attends.
-
-Et Hong-Tcheng-Tsi ajoute placidement:
-
---La preuve, c'est que nous avions découvert l'Amérique bien avant
-Christophe Colomb; seulement, on s'était bien gardé de le dire.
-
-Et la tête de Hong-Tcheng-Tsi retombe, faisant une tache blanche sur la
-soie vive des coussins.
-
-
-
-
-IV
-
-LES «POURQUOI» DE KOTAK, ESQUIMAU INNUIT
-
-
---Avoue que tu habites un drôle de pays.
-
-«Tu te prétends un homme libre (les hommes blancs sont immodestes et se
-croient toujours les premiers des hommes), cependant cette chose-ci, il
-ne faut pas la faire, cette chose-là, non plus. Que te reste-t-il? Rien.
-
-«Tu compliques à plaisir ton existence, pourquoi?
-
-«Vous avez des shérifs, des policemen, pourquoi?
-
-Le raisonnement des êtres primitifs est pareil à celui des enfants, sa
-logique est impitoyable et je dois reconnaître que j'étais fort
-embarrassé de répondre à mon ami Kotak, qui me posait ces
-interrogations, tout en entaillant avec un couteau une défense de morse.
-
-Ceci se passait chez les Esquimaux Innuit, campés à l'extrême pointe que
-l'Amérique enfonce dans l'Océan Glacial et que les géographes ont
-dénommée Point-Barrow.
-
-Autour de nous, hérissant le sol, gisaient des carcasses de baleines qui
-avaient une vague ressemblance avec des cales de cargos en construction.
-C'est là que les indigènes arriment leurs canots.
-
-J'affûte la pointe d'un harpon et affecte d'être absorbé par l'unique
-souci de mon travail, afin de ne pas avoir à répondre.
-
-Mais Kotak est tenace.
-
---Je voudrais bien le connaître, ton pays. Si j'en juge par ce que j'ai
-vu à Dawson...
-
-Je l'interromps brusquement:
-
---Tu connais Dawson, toi?
-
---J'ai remonté le Yukon, parfaitement, avec la
-face-blanche-qui-vendait-des-prières, et si ton pays ressemble à Dawson,
-je ne te fais pas mon compliment.
-
-«Il y a plus de décrets et de règlements affichés dans l'Office du
-shérif que jamais Tounya, l'esprit qui vit dans la terre, dans l'eau et
-dans le ciel, n'en édicta pour le bonheur des hommes.
-
-«Pourquoi travailler tout le jour aux rudes tranchées de la mine pour
-disperser la pierre jaune si péniblement acquise en quelques instants
-sur un coup de dé? Pourquoi?
-
-«Pourquoi boire quand on n'a plus soif? Dis.
-
-C'est étonnant ce que l'affûtage de ma pointe d'acier m'absorbe de plus
-en plus.
-
-Mais Kotak continue.
-
---L'homme-blanc-qui-vendait-des-prières me grondait lorsqu'il me voyait
-polir mon bâton d'ivoire qui sert à éloigner les maléfices de Kiolya,
-l'Esprit de l'aurore boréale. En revanche, il voulait que j'embrasse le
-double bâton de bois sur lequel est attachée la face-pâle-suppliciée,
-pourquoi?
-
---Tu m'agaces, Kotak.
-
---Ne te fâche pas, et dis-moi: pourquoi enfermez-vous les petits enfants
-dont l'Esprit a pris les parents dans des prisons au lieu de les confier
-comme cela se fait chez nous aux plus riches familles?
-
-«Pourquoi vous battez-vous pour déplacer la pierre qui borne votre
-domaine?
-
-«Toute la terre est à nous, la mer aussi, tout appartient à chacun, sauf
-le _Kayak_ qui est nôtre, puisque nous l'avons creusé de nos mains.
-
-«Les femmes de Dawson dansent, boivent des choses fortes et fument le
-tabac, vous les méprisez; nos femmes préparent nos armes, elles ont les
-mêmes droits que nous. Aucune grande chasse n'est décidée sans elles,
-elles nous accompagnent dans nos aventures.
-
-«Où est ta femme, à toi?»
-
-Cette question précise me laisse bouche close, j'avoue que je n'avais
-pas prévu le cas où l'on me demanderait pourquoi je n'ai pas amené de
-femme voir ce qui se passait à Point-Barrow par 39 degrés de froid, aux
-environs de l'année 1916.
-
-Kotak, impitoyable et triomphant, poursuit:
-
---Et les vieillards, qu'en faites-vous?
-
-Je surprendrais fort mon camarade si je lui disais que, dans mon pays,
-où la compétence exige la sénilité, les vieillards occupent les
-premières places, défendant _unguibus et rostro_ les prébendes acquises,
-que ce sont eux qui président aux destinées de l'Etat et donnent le ton
-à la politique, ou plus simplement à la littérature.
-
-Je me garde bien de dire ces choses qui mettraient en déroute l'esprit
-simple de Kotak, Esquimau Innuit, vivant aux dernières contrées
-habitables du monde.
-
-Kotak ajoute froidement:
-
---Chez nous, les vieillards, on les mange.
-
-Cette fois, c'en est trop, j'interviens et le rudoie; j'essaye de lui
-faire comprendre toute l'horreur de sa conduite, mais Kotak n'est pas
-ému pour si peu. Il m'explique:
-
---Aux bonnes pêches, aux chasses heureuses succèdent les périodes de
-famine: on supprime alors les bouches inutiles. Ce sont les vieux
-eux-mêmes qui demandent à mourir.
-
-«Nous ne sommes pas des barbares, nous leur évitons de voir la mort en
-face; on les empoisonne, un jour, sans qu'ils s'en doutent, puis on leur
-tranche la gorge et on les donne en pâture à nos chiens.
-
---A vos chiens?
-
---Bien sûr, et puis les chiens, c'est nous qui les mangeons.
-
-Ce jour-là, je ne poursuivis pas l'entretien plus avant.
-
-
-
-
-V
-
-LA CITÉ DES PHOQUES
-
-
-Entre le 171e et le 169e degré de longitude, à l'ouest de Greenwich, il
-est une île qui, sur la carte, a l'air d'une poule s'enfuyant déplumée.
-C'est Saint-Paul, l'île des Phoques.
-
-Cette poule a trois poussins, Saint-Georges au sud-est, l'île des Morses
-à l'est et l'île des Loutres au sud-ouest. Toutes quatre sont connues
-des navigateurs et des géographes sous le nom des îles Pribilov, que les
-Esquimaux Aléoutes nomment plus simplement Atik.
-
-Saint-Paul, la poule déplumée, est une île rocheuse, parsemée de cônes
-et de cratères. Il est fort probable qu'elle serait restée inconnue s'il
-n'avait pris, un jour, la fantaisie à Messieurs Phoques de la choisir
-comme domaine.
-
-Hélas! Rudyard Kipling nous a conté, avec humour, la belle histoire du
-phoque blanc, histoire qui lui a été rapportée, dit-il, par Limmershin,
-le roitelet d'hiver, et Kipling nous a prouvé que là où il y avait des
-phoques des hommes surgissaient, habiles à les traquer.
-
-Il est vrai que Kotik, le phoque blanc, découvre à la fin de l'aventure
-la terre bénie où les chasseurs ne viennent jamais. Heureux Kotik!
-
-Mais je n'ose croire à tant de bonheur pour Messieurs Phoques et de mon
-temps, tous n'avaient pas abandonné les rivages de l'île Saint-Paul pour
-s'en aller chercher fortune dans les idéales prairies de Sea Cow!
-
-Ils étaient là par milliers, couvrant la grève.
-
-Après M. de Buffon, le naturaliste aux manchettes de dentelle, ou
-l'honorable M. Cuvier, après le grand poète anglais à qui le livre de la
-mer est aussi familier que le livre de la jungle, rechanterai-je les
-héroïques combats des phoques mâles pour la possession d'un terrain de
-30 mètres carrés, et les batailles homériques pour--comment
-dirai-je--pour l'usage personnel des huit ou quinze Dames Phoques élues
-de leur cœur!
-
-Jamais la loi de la force ne s'est affirmée, dans la nature, avec autant
-de précision.
-
-Depuis que les Messieurs Phoques évoluent dans l'empire des mers, c'est
-à date fixe la même volonté de vaincre, c'est aux premiers jours de juin
-que, précédés par le vieux _bull_ au pelage gris fer, ils arrivent. On
-les voit s'avancer, le mufle large hors de l'eau, fortement moustachus;
-ils donnent l'assaut au rivage; comme leurs pattes postérieures sont
-dirigées en arrière, ils ne peuvent se soulever, leur marche est une
-succession de sauts où les muscles du tronc jouent le principal rôle.
-
-S'aidant autant que possible des pattes de devant, ils cherchent la
-meilleure place. Pour qu'une place soit bonne, il faut qu'elle réunisse
-la triple condition d'être rapprochée du rivage, abritée du vent,
-exposée au soleil.
-
-Hélas! la place n'est pas au premier occupant, mais bien à celui qui
-sait la faire respecter.
-
-Mordant, griffant, écrasant leur adversaire sous leur poids, les forts
-assurent leur conquête. Et le nombre des cicatrices qui couturent
-certaines peaux disent suffisamment les escarmouches livrées.
-
-Lorsque la maison est en ordre, il n'y a plus qu'à attendre l'hôtesse.
-Celle-ci arrive quelques jours après.
-
-La cité des Phoques a un gardien vigilant, qui, haut perché, signale
-l'approche du danger ou les événements mémorables. L'arrivée de Mesdames
-Phoques est un événement mémorable.
-
-Par un cri guttural, qui tient du mugissement et du soufflet de l'orgue,
-le guetteur signale que ces dames sont en vue.
-
-Aussitôt les bulls prennent la mer, faisant leurs plus beaux plongeons,
-ébauchant leurs plus savants ébats nautiques, beuglant, meuglant, ils
-virent, chavirent, reviennent à l'air, crachant l'eau en soufflant, ils
-font pour elles mille grâces et mille tours.
-
-C'est un bruyant cortège nuptial qui se dirige vers la grève où se
-choisissent les épouses.
-
-Quelques-uns, très gourmands, se constituent un harem. On a vu certains
-bulls s'offrir jusqu'à quinze femelles.
-
-Mais avec le mariage adieu la tranquillité. Monsieur Phoque est jaloux,
-rageur, soupçonneux; il veille sur sa propriété avec une telle attention
-qu'il ne quitte plus sa «rookerie». Deux, trois mois, tant que durera la
-belle saison, le vieux mâle ne quittera plus son poste, s'abstenant de
-courir la mer, oubliant de manger. Si bien que venu en juin gros et
-gras, il part à l'automne réduit à sa plus simple expression, ayant
-perdu, parfois, jusqu'à quatre cents livres.
-
-Malheur au «célibataire» qui rôde autour du harem. Il lui en coûte sinon
-la vie, du moins une belle raclée, et le jeune présomptueux revient
-clopin-clopant à l'emplacement qui lui est réservé.
-
-N'ayant pas su vaincre, les faibles, les moins bien armés pour la lutte,
-sont réduits au célibat. Ils sont refoulés par leurs congénères, loin
-dans l'intérieur des terres, en des endroits mal abrités où le soleil
-n'arrive pas, où les vents froids du nord soufflent en tempête.
-
-Ne produisant pas, ne reproduisant pas surtout, ce sont eux qui sont
-voués à la mort, car les règlements édictés par les hommes sont
-impitoyables et les célibataires sont seuls frappés et détruits.
-
-Les faiseurs de statistique vous diront que plus de trois millions de
-phoques tombent assommés tous les ans, sous la matraque des chasseurs.
-
-Pauvres _Bachelors_!
-
-Quelle leçon morale, les phoques donnent aux hommes!
-
-Mais laissons là ces considérations et revenons à Mesdames Phoques,
-lesquelles ont assisté impassibles aux batailles de leur maître et
-seigneur.
-
-Peu après son arrivée, Madame Phoque met bas--un seul petit
-généralement--qui vient au monde couvert d'un duvet laineux. Il y a des
-centaines d'espèces: MM. les zoologistes vous diront en latin leur nom,
-genre, famille, succédané, etc...
-
-Baby Phoque est un petit déluré qui prend la mer quelques heures après
-sa naissance, mais ce sont des précoces pareils à ces bouts d'homme qui
-jouent du violon à trois ans. Chez les gens raisonnables, Phoquelet
-attend d'avoir perdu son pelage laineux, ce qui prend bien une
-quinzaine.
-
-Tous les Babies Phoques vous diront que ce n'est pas un jour de noce,
-pour eux, le jour où ils perdent leur «bourre». Maman Phoque survient et
-traîne, par la force, _yes_, gentlemen, par la force, leur progéniture
-dans les flots. Bêlements, soupirs, rien n'y fait. Maman est
-impitoyable. A l'eau, à l'eau et flac, elle vous jette son petit qui
-barbote, qui barbote dans l'eau salée.
-
-Si l'aventure tourne mal Madame Phoque, d'un coup de queue, ramène
-l'imprudent au rivage. Mais, pour peu qu'il soit intelligent, Phoquelet
-se débrouille et en peu de temps devient un nageur émérite. Dès lors, il
-a un nouveau terrain de jeu où il peut batifoler avec les camarades...
-
- *
-
- * *
-
-Dans l'île Saint-Paul, la cité des Phoques, il y a des quartiers, des
-places, des rues, où chacun va à ses petites affaires et où chacun jouit
-de la plus stricte liberté, liberté selon la formule la mieux conçue et
-qui consiste à faire tout ce qui vous plaît, à la condition de ne pas
-gêner son voisin.
-
-Mais là des animaux commandent et non des hommes.
-
- *
-
- * *
-
-Et quand la saison est finie, lorsque les premières brumes d'automne
-enveloppent les hautes falaises de Saint-Georges et les cônes
-volcaniques de Saint-Paul, Messieurs Phoques, suivis de Mesdames Phoques
-et des Babies Phoquelets, se mettent en route vers les mers du Sud.
-
-Des milliers de célibataires--les bachelors, comme disent les marins
-anglais--qui les années précédentes évoluaient, libres dans la mer
-libre, ne reviendront pas; ils ne pourchasseront plus le flétan et le
-saumon, ils ne joueront plus sur la crête des vagues en renâclant et
-sifflant, ils ne se laisseront plus porter, les griffes ouvertes, par
-les courants.
-
-Hélas! leurs dépouilles sèchent, depuis des semaines déjà, sur les
-claies des abattoirs; leur peau, tondue au rasoir, débarrassée des poils
-raides et couchés, ne garde que la bourre brune qui, entre les mains du
-faiseur de Londres ou de Paris, deviendra pour les épaules de nos belles
-ladies de la «loutre marine».
-
-Pauvre _Bachelor_ dépouillé, ta chair, qui est loin d'être savoureuse, a
-fait les délices de quelques-uns de mes amis Aléoutes ou Innuits, et ta
-graisse bouillie, fondue, a été échangée aux trafiquants contre quelques
-dollars ou plus souvent quelques gallons de whisky.
-
-Tout ce qui vient de toi, le plus inoffensif, le plus sage peut-être de
-tous les animaux, sert au trafic.
-
-Jusqu'à tes dents que, pour dix cents la pièce, on peut se procurer dans
-les shops de Seattle et de Vancouver.
-
-Avoir couru le Pacifique de l'île Juan-Fernandez à l'archipel de
-Pribilov pour finir en breloque sur le ventre tendu d'un bourgeois
-satisfait, quelle triste destinée! Vrai, ce sont bien là inventions des
-hommes.
-
-
-
-
-VI
-
-DE L'UTILITÉ DU PARAPLUIE CHEZ LES THLINKITS
-
-
-La porte tourne sans bruit. La face camuse de Kotak paraît; il entre
-avec précaution, puis il m'aperçoit; sa physionomie s'éclaire d'un large
-rire qui montre ses dents éclatantes. Son nez court et plat semble
-encore s'élargir, ses yeux se plissent comme une patte d'oiseau.
-
-Kotak fait ses plus belles révérences, il se frotte, tour à tour,
-l'oreille droite et la narine gauche, ce qui est sa manière de montrer
-sa civilité.
-
-Les politesses terminées, il s'assied sans façon près de moi, sur le lit
-de camp où je suis couché tout habillé.
-
-Kotak gratte de l'index son crâne, puis lisse ses cheveux qu'il a
-roides, drus, luisants et noirs.
-
-Evidemment Kotak a des choses importantes à me dire.
-
-Je lui demande des nouvelles de sa femme, de son père, de son
-grand-père, de ses trois petits enfants.
-
-Tout le monde va pour le mieux. Les chiens alors? Non, l'équipage est au
-repos; Doll, qui s'était brisé une patte dans la toundra, est guérie, et
-Kâa-ka n'a plus ses coliques qui le faisaient se rouler sur la neige en
-hurlant.
-
-Alors, seulement, je vois la tenue de mon ami Kotak. Il a sa double
-jaquette de peau de phoque, celle de dessus porte un capuchon, ses
-culottes, en phoque également, sont attachées par des courroies de cuir.
-
-Il a chaussé ses hautes bottes dont la semelle est faite de peau de
-moose, ses gants en cuir de cariboo pendent à sa ceinture.
-
---Tu pars en expédition?
-
---Oui.
-
---Allons, bonne chasse, Kotak. Emporte ce flacon de whisky.
-
-Kotak empoche le whisky et ne bouge pas d'un pouce.
-
-Il se décide tout d'un coup.
-
---Tu viens avec moi.
-
---Moi?
-
---Toi.
-
---A la chasse?
-
---A la chasse. On m'a signalé un passage important de phoques.
-
-«Je prends la mer et tu viens avec moi.
-
-Je veux protester. Kotak maintenant parle avec une volubilité
-extraordinaire.
-
---Tu ne peux pas ne pas venir. D'abord cela t'intéressera. C'est une
-joie de chasser le phoque et puis...
-
---Et puis?
-
---Et puis, tu ne peux rester seul éternellement; Tounya, qui vit dans la
-terre, est entré dans ta tête, pendant ton sommeil, mais le Corbeau qui
-nous protège chassera Tounya. Il est tout-puissant, c'est notre Père. Il
-a ravi au Chariot, notre grand-père, le poisson pour le donner aux
-Thlinkits, il offrira à Tounya des présents et Tounya fuira dans sa
-demeure souterraine.
-
-Si tous les dieux esquimaux s'en mêlent, je n'ai qu'à obéir.
-
-Je vais pour prendre ma Winchester, Kotak m'arrête.
-
---Non, non, pas cette chose.
-
---Pour chasser, il faut un fusil.
-
---Inutile.
-
-Et Kotak m'explique que les détonations effarouchent les phoques,
-peureux à tel point qu'ils restent cinq ou six années sans reparaître
-dans les régions où ils les ont entendues.
-
-Nous sortons. Il me montre alors ses armes: javelines, harpons, lances.
-Ce sont, assure-t-il, les armes qui ont été données aux Esquimaux par
-Klouch, le grand maître des sommets, à l'époque où l'homme parlait comme
-le chien.
-
-Sur la côte, quelques hommes sont assemblés qui préparent des amorces,
-fourbissent des coutelas ou raclent des peaux avec un grattoir d'ivoire.
-
-Des femmes aussi, vêtues absolument comme les hommes; le capuchon est
-plus large. C'est là que gîte le dernier-né. Ficelé soigneusement dans
-une gaine de cuir, seule apparaît la face cuivrée où les yeux bleu
-tendre s'étonnent.
-
-Kotak tire son _kayak_ sur la grève, puis le kayak que Tohui a bien
-voulu mettre à ma disposition, cependant qu'il allait chasser la
-_baldface_, l'ours blanc redoutable.
-
-Certes, la civilisation des Esquimaux m'a toujours surpris, mais où
-vraiment elle se montre raffinée, c'est dans l'établissement de ces
-fragiles esquifs. Ce sont des peaux de phoques tendues sur un cadre de
-bouleau de cinq à six mètres de long, sur un mètre soixante de large.
-Une lunette est ménagée au milieu. C'est là que le pagayeur se place. Il
-ramène à lui une des peaux, l'agrafe; dès lors, le canot est
-insubmersible. L'homme et le bateau ne font qu'un. Il peut chavirer, un
-coup de pagaie le redresse. C'est un chef-d'œuvre de précision et
-d'ingéniosité.
-
-Kotak préside à notre installation, boucle lui-même les courroies, me
-donne l'unique pagaie, puis il s'installe à son tour. A l'avant sont ses
-armes, à l'arrière une vessie reliée au harpon par une longue corde,
-vessie qui servira à indiquer la trace du phoque harponné.
-
-Les femmes nous souhaitent bonne chance et sourient d'un sourire agrandi
-par les _tatoux_ qui sont des boutons minuscules en os ou en ivoire
-qu'elles placent latéralement au-dessous de la commissure des lèvres.
-
-Leurs mentons tatoués portent de cinq à douze raies parallèles, selon le
-clan auquel elles appartiennent.
-
-Mais Kotak profite de la galerie pour s'offrir un succès personnel. Il
-fait virer son esquif, il bascule, il disparaît, reste quille en l'air
-un long moment, puis réapparaît.
-
-On dirait un dieu marin jouant sur les eaux.
-
-Quand il estime avoir suffisamment excité l'admiration, il émet un petit
-sifflement et pique droit vers la haute mer.
-
-Je m'efforce de le suivre de mon mieux, le _kayak_ vole littéralement
-sur la crête des flots et bientôt, en me retournant, je vois la Pointe
-de Barrow qui se perd, confuse, dans l'enchevêtrement fantastique des
-carcasses de baleines d'un blanc de craie sur la neige bleuie.
-
- *
-
- * *
-
-Kotak vient de confectionner un plat de sa façon où le sang et la
-graisse de phoque jouent un rôle important.
-
-La chasse a été fructueuse. Quatre mâles harponnés, que nous avons
-traînés là, avant de revenir à Point-Barrow.
-
-Nous sommes dans une anfractuosité de rochers d'un îlot où des myriades
-d'oiseaux nichent, des oiseaux aux plumages étincelants; mais, ce qu'il
-y a d'admirable, c'est l'harmonie, l'ordre qui règne.
-
-Chaque espèce a son domaine déterminé: les mouettes, aux plumes couleur
-de pêche, sont sur la haute falaise; à l'étage au-dessous, sur les
-rochers en terrasses qui surplombent la mer, les goélands orange se
-dandinent sur leurs pattes roses; dans les trous, il y a des millions
-d'oiseaux inconnus, portant sur leurs ailes toutes les émeraudes de
-l'Océan et tout l'azur du ciel.
-
-La mer est calme, d'un vert puissant; l'horizon est fermé, là-bas, dans
-un arrière-plan bleuâtre où se silhouette la masse dentelée d'un
-iceberg, qu'entraînent irrésistiblement les courants sous-marins.
-
-Et Kotak, très fier de montrer son savoir, en profite pour me faire un
-cours sur les phoques.
-
-Il s'exprime certes avec moins d'élégance que M. de Buffon, mais M. de
-Buffon aurait beaucoup appris à l'entendre.
-
-Il me parle du phoque couleur de buffle. Du phoque, dont la lèvre
-supérieure est cannelée, dont les pieds de devant n'ont que quatre
-doigts.
-
-Le phoque à long cou, qui vient on ne sait d'où et qui ne possède point
-d'ongles; de ces vieux à la peau tigrée; de ces jeunes, noirs sur le dos
-et sous le ventre blancs.
-
-Du phoque grand comme un bœuf qu'on voit parfois, mais qu'on ne harponne
-jamais; certains chasseurs l'ont poursuivi pendant cent cinquante
-milles; il disparaît toujours au moment de l'atteindre, protégé par les
-esprits des eaux.
-
-Il en est qui ont la tête d'une tortue, d'autres fantaisistes sont d'une
-couleur noirâtre et portent un dessin jaune sur les côtés.
-
-Les mouchetés et les tachetés sont par mille fois mille. Une espèce a,
-sur l'échine, des ronds bien tracés.
-
-Celui-ci est barbu, celui-là moustachu. Il y a encore les otaries aux
-yeux chassieux, au pelage doux ou au pelage dur et grossier, les unes
-noires, les autres gris cendré. L'une, coquette, s'orne d'une bande
-rousse sous le ventre, celle-ci l'a sur la tête, comme une écharpe.
-
-Quelques-unes sont jaunes avec des oreilles longues; d'autres, pour se
-différencier, ont les oreilles rabattues. On en rencontre qui n'ont pas
-d'ongles, d'autres en ont trois, quatre ou cinq.
-
-Et Kotak a des précisions qu'envierait M. le Directeur du Muséum. Il
-m'explique pourquoi les phoques ayant les pattes postérieures dirigées
-en arrière ne peuvent pas se tenir debout et sont obligés de rebondir
-sur le sol comme une balle.
-
-Il sait que le phoque ordinaire a trente-cinq dents, dix-huit en haut,
-dix-sept en bas, que la plupart ont cinq griffes développées réunies par
-une membrane interdigitale.
-
-Il en a vu de trois mètres de long et pesant huit cents livres, mais la
-plupart ont un mètre cinquante et pèsent moitié moins.
-
-Je songe, malgré moi, à toutes les hécatombes dont les malheureux
-phoques font les frais!
-
-Pauvres phoques ignorant la malice des hommes! Quelle affreuse chose que
-votre mort! Qui n'a pas entendu vos cris et vos appels déchirants ne
-connaît pas jusqu'où peut aller la douleur.
-
-On vous abat, on vous assomme, on vous égorge, on vous dépèce, le sang
-coule, il ruisselle, et bientôt la neige disparaît pour laisser la place
-à une boue liquide dont l'odeur fade écœure.
-
- *
-
- * *
-
-Mais Kotak, dont l'esprit ne s'embarrasse pas de sentimentalité, me dit,
-pratique:
-
---Nous avons eu ici des proies faciles, mais sais-tu ce que c'est que
-guetter pendant des heures, sur la banquise, le trou où le phoque
-viendra sûrement respirer?
-
-«On est accroupi sur la glace, l'œil fixe, le poing crispé sur le
-harpon.
-
-«Le froid pénètre les os, la pensée vacille et s'obscurcit; une seule
-idée subsiste: «Si la chasse est infructueuse, la tribu ne mangera pas.»
-Le phoque pour nous, c'est la vie, notre vie, et celle de nos chiens...
-C'est pourquoi les tribus qui sont loin des côtes font de grandes
-expéditions pour se procurer des réserves.
-
-«Nos frères Thlinkits capturent des animaux vivants. C'est une curieuse
-chasse. Ils se placent en arc de cercle entre les phoques et la mer et
-les effrayent avec de grands cris; le cercle se referme, peu à peu; ils
-poussent les phoques dans la direction voulue. Pour arriver à leur but,
-les chasseurs se servent d'une arme étrange importée par tes frères: des
-parapluies.
-
---Des parapluies?
-
---Oui, des parapluies, c'est vraiment très commode, des parapluies
-échangés aux pêcheurs et aux trappeurs, de grands parapluies rouges ou
-bleus qu'ils ouvrent et referment avec fracas. Les animaux affolés font
-des bonds, tombent, essoufflés; le jeu des parapluies recommence et,
-ainsi de suite, jusqu'à ce que les animaux soient rendus à l'endroit
-propice pour les abattre. Parfois, la chasse dure vingt jours.
-
-Je reste confondu devant l'utilisation inattendue des riflards de nos
-pères par les Esquimaux d'Alaska. Et comme toujours, dans les plus
-tristes choses, il y a une note comique; c'est la note comique que je
-retiens et qui me fait sourire. Je souris encore quand Kotak me dit:
-
---Ne nous attardons pas, la nuit va manger le jour. Si tu veux, nous
-retournerons, petit frère, nous et notre chasse.
-
-Et nous sommes rentrés à Point-Barrow, le dernier port du monde avant le
-pôle ou le premier, cela dépend à quel point l'on se place et d'où l'on
-vient.
-
-
-
-
-VII
-
-SUR LE TRAIL
-
-
-Brusquement, la longue trace blanche, le _trail_, sur laquelle glisse le
-traîneau, a disparu, et pour comble de malchance une bourrasque de neige
-s'est abattue.
-
-Vaillants, mes chiens font tête, mon _team_ est attelé à la façon
-indienne, le _leader_ d'abord, puis les autres déployés en éventail. Les
-bêtes tirent sur les harnais, enfonçant leurs ongles durs dans la neige
-gelée, les jarrets tendus, le museau cherchant la piste...
-
-Si mes souvenirs sont exacts, après cette colline, je dois retrouver le
-_trail_ de la poste; j'encourage mes bêtes de la voix: _Mush, mush on,
-boys_..., mes sept labradors redoublent d'effort, mon _sleigh_ passe,
-rapide; un coup de collier, enfin voici le sommet de la colline...
-
-Là-haut la tempête fait rage; les chiens, aveuglés, s'affolent et nous
-dévalons la pente comme poussés par l'ouragan.
-
-Et le _team_ s'enfonce dans une gorge étranglée; l'abîme est là, à sept
-cents pieds. L'éventail se replie; d'instinct, les chiens ont pris le
-virage. J'ai le temps d'apercevoir le gouffre où le vent se précipite en
-mugissant...
-
-De piste, point. Il n'y a rien que de la neige pendant des milles et des
-milles.
-
-La nuit tombe. Le thermomètre marque quarante sous zéro...
-
-... Nous allons.
-
-Depuis deux jours, nous avons perdu le _trail_ et nous errons et campons
-à l'aventure.
-
-Dix fois, j'ai cru retrouver mon chemin; dix fois, je me suis rendu
-compte que c'était ma propre trace que je suivais.
-
-Nous avons tourné en rond. Les chiens sont harassés. Ils répondent mal à
-mon appel.
-
-Ma boussole est détraquée. J'ai perdu toute direction. Parfois, les
-bêtes, lasses, s'arrêtent; je dois, malgré ma répugnance, employer le
-fouet en cuir de renne qui se lance comme un lasso.
-
-Ma provision de farine de maïs est épuisée, il me reste une poignée de
-thé et du sel dans un cornet de bois.
-
-Heureusement, la tempête s'est apaisée. Dans le ciel, courent de gros
-nuages blancs et la plaine s'étend à l'infini, ourlée de rose mauve à
-l'horizon.
-
-Des sapins rabougris étirent leurs branches...
-
-Une lourde fatigue accable mes paupières; je secoue ma torpeur, si je
-m'arrête, je dormirai, et si le sommeil me gagne, c'est la mort...
-
---_Come on, boys, Ehô Ehôôô._
-
-Les bêtes, excitées de la voix et du fouet, donnent un suprême effort.
-
-Tout à coup, Tempest, le _leader_, lance un aboiement... Pourquoi cette
-joie? Mes yeux cherchent... je ne vois rien.
-
-Lui a vu, ses camarades ont compris: le traîneau glisse sur ses patins
-de cuivre... je laisse faire... les guides molles. Appuyant sur la
-droite, les chiens tirent, leurs mâchoires claquent, l'aboiement du
-_leader_ a fait place à un grognement continu qui a l'air d'un gros
-rire... Et soudain, je vois aussi... Là-bas, une mince traînée grise...
-C'est le _trail_... nous sommes sauvés...
-
- *
-
- * *
-
-Nous courons depuis trois milles sur le _trail_ de la poste, les chiens
-paraissent avoir oublié la fatigue... mais la nuit va venir et
-l'excitation tombée, que deviendrons-nous?
-
-Mais le Dieu des coureurs de bois nous protège... Les chiens jappent
-tous à la fois et s'arrêtent devant une hutte de sapin.
-
-Sans frapper, je pousse la porte en lançant mon plus aimable _hello!_
-mais pas un souhait de bienvenue,--ainsi qu'il est de coutume--ne
-m'accueille... J'entre, la demeure est vide...
-
-J'en use librement, selon la loi établie par les rudes hommes du Nord.
-Je bats le briquet. Je fouille les coffres, je trouve des vivres pour
-mes chiens qui les reçoivent avec une évidente satisfaction.
-
-Quant à moi, je m'endors comme une brute, la tête enfouie dans les poils
-de renard gris.
-
- *
-
- * *
-
-Lorsque je m'éveille, il fait grand jour. Un soleil pâle fait miroiter
-la neige. Je me mets sur mon séant. De mes poings, je frotte mes yeux,
-je bâille longuement en étirant mes bras, mais mon geste ne s'achève
-pas. Je viens d'apercevoir, clouée au-dessus de la porte, une gravure
-représentant l'_Angelus_ de Millet.
-
-Certes, le chromo était affreux, mais je m'attendais si peu à retrouver
-là cette image, qui me rappelle la patrie lointaine, que je reste un
-moment comme étourdi.
-
-Je regarde avec tendresse ce paysan et cette paysanne de France, le chef
-courbé vers la terre, donneuse de moissons, et j'oublie que je suis à
-des milliers de lieues sur une terre âpre qui défend avec obstination le
-misérable métal qui se cache en ses flancs. Certes, c'est «la terre qui
-paye», les mille parcelles d'or jaune étincellent au fond de la _pan_,
-mais combien moins belle, combien moins lumineuse que la meule qui est
-là, dorée par le soleil couchant.
-
- *
-
- * *
-
-Deux jours après, j'étais à Eagle, dans l'Alaska yankee, chez mon ami
-Jim Mac Carter, un cher garçon qui m'amena chasser le moose, si bien que
-j'oubliai totalement de lui demander s'il connaissait le nom de
-l'individu qui avait apporté l'_Angelus_ de Millet aux dernières marches
-du monde.
-
-
-
-
-VIII
-
-L'HOMME QUI PORTAIT UN CHAPEAU HAUT-DE-FORME
-
-
---Vous êtes jeune, camarade, me dit Gregory Land, qui était en train de
-confectionner des beignets de maïs dans la propre poêle qui me sert à
-passer les sables aurifères, vous êtes jeune et vous connaissez mal le
-pays.
-
-«Croyez en la vieille expérience d'un sacré individu qui traîne sur le
-_trail_ depuis quatorze années. Quatorze années, _yes, sir_, que je
-cours, sur la piste, derrière mes chiens, distribuant lettres et
-journaux sur tout le territoire du Yukon... Et pour quel salaire! Damné
-gouvernement!...»
-
-Et Gregory Land s'interrompt pour lancer un jet de salive brunâtre au
-delà des beignets, dans la cendre chaude, car Gregory a l'honorable
-habitude de chiquer.
-
-Je crois devoir intervenir:
-
---Vous êtes l'homme le mieux accueilli, dès que les grelots de vos
-chiens tintent sur le _trail_; le cœur est en joie, vous êtes celui
-qu'on attend, on vous choie, on vous fête...
-
---Je sais, je sais, mais je ne me fais pas d'illusion, on attend non
-moi, mais ce que j'apporte.
-
---C'est la même chose...
-
---Encore un de vos défauts, garçon, si vous voulez vivre dans ce pays,
-il faudra vous débarrasser de cette sentimentalité. Du sentiment ici...
-
-Gregory rit d'un rire qui le secoue, il en profite pour faire sauter les
-beignets...
-
-La poêle remise en place, il continue:
-
---Ici, il faut un cœur solidement accroché dans une bonne vieille
-carcasse à toute épreuve, de la volonté, de la force, ou, à défaut, de
-l'adresse.
-
-«Tenez, moi, j'étais fait pour une autre vie: j'ai étudié à l'Université
-de Berkeley, en Californie, j'ai même des diplômes écrits en latin, avec
-mon nom en lettres rondes au milieu.
-
-«Pourquoi je ne suis pas resté dans ma ville où je serais devenu un
-_lawyer_, ni plus ni moins réputé qu'un autre? Pourquoi? Parce que les
-civilisés me dégoûtent.
-
-«Je suis parti, un matin, essayer ma chance; j'ai perdu au jeu le peu
-que j'avais arraché à la terre, ce qui m'a guéri des mines; ensuite,
-j'ai été bûcheron, maçon, garçon de bar, puis, comme je savais mener
-proprement un _team_, le gouvernement canadien a bien voulu m'agréer
-comme maître de poste... voilà quatorze ans... Excusez-moi, camarade, je
-me répète... mauvais signe.
-
-Gregory Land soupire et s'apitoye:
-
---Ah! ça n'est plus le bon temps... ça n'est jamais le bon temps quand
-on vieillit; alors, on trouve tout naturellement que les jours de notre
-jeunesse étaient les plus beaux... Tout de même, ici, c'était mieux
-autrefois.
-
-Pour lui donner du courage, je lui verse une rasade de whisky. Gregory
-l'avale d'un trait, la tête rejetée en arrière.
-
---Vous êtes un aimable garçon, fait-il pour me remercier; puis il
-ajoute: Voilà des beignets dont vous me direz des nouvelles...
-
-Il m'en offre un, doré, croustillant, à la pointe de son couteau.
-
-Je rends hommage à ses talents culinaires, il accepte, sans modestie, et
-reprend son discours.
-
-C'est vraiment une encyclopédie, cet homme qui court la piste, il cite
-des faits, des dates, il émaille son parler d'une série d'anecdotes
-sérieuses ou plaisantes.
-
-C'est ainsi que Gregory Land paye l'hospitalité qu'on lui donne lorsque
-ses chiens et lui sont surpris par la nuit, qui tombe, dans ces régions
-polaires, comme un rideau qu'on abat.
-
-Le postier poursuit tandis que je mange, lui se déclarant satisfait avec
-la bouteille de whisky et la blague que j'ai mise à sa disposition.
-
---Si mes souvenirs sont exacts, le territoire de l'Alaska (les îles
-comprises) ne doit pas atteindre moins de 1.376.000 kilomètres carrés,
-c'est-à-dire presque trois fois la superficie de votre France.
-
-De l'embouchure du Simpson à la pointe sud de l'île du Prince, du
-Saint-Elie à l'Océan Glacial, en suivant le 143e degré 20′ de longitude
-est de votre méridien, sur ces 1.376.000 kilomètres carrés, vous êtes
-bien aujourd'hui trente à trente-cinq mille mineurs ou vivant des mines,
-groupés dans la vallée du Yukon ou les environs de la Tanana, de la
-Stewart ou de la Porcupine.
-
-«Vous êtes, comme cela se doit, de joyeux garçons venus des quatre coins
-du monde pour prendre la chance.
-
-«Je vous connais presque tous; en tous cas, tous vous me connaissez. Ah!
-j'en ai rencontré, j'en ai vu: des Américains de l'Ouest à qui «la paye»
-n'avait pas été favorable du côté du Sacramento ou du Nevada, des
-Canadiens français de l'Alberta ou du Saskatchewan, des Européens aussi
-ayant traîné--faites excuses--dans tous les bouges du monde, essayé de
-tous les métiers, Anglais, Ecossais, Irlandais, Allemands, Autrichiens,
-Français, des Espagnols parfois et des Italiens, mais qui restaient peu
-devant les rigueurs du climat.
-
-«Je ne dis pas, le métier est rude, car il ne suffît plus--comme
-jadis--de tamiser les alluvions aurifères, ou d'arracher à même le roc,
-sans grand travail ni peine, le quartz receleur de pierre jaune.
-
-«Depuis longtemps, les _creeks_ sont abandonnés, ne donnant plus un cent
-de «paye». Les mineurs ont renoncé ou sont montés plus au nord, où la
-vie est plus âpre, où le sol défend mieux son secret.
-
-«Savez-vous, garçon, que sur la Porcupine, une équipe de mineurs a dû
-défoncer neuf mètres de glace avant d'arriver à la terre meuble! Ceux
-qui, comme moi, partirent à l'aventure, un pic sur l'épaule, ont peu de
-certitude d'arriver à un résultat. Les vieux Yukoners ne trouvent plus
-une once d'or livrée à leur seule ressource.
-
-«Ah! les mines d'aujourd'hui! Il faut être plusieurs fois millionnaire
-pour être mineur; et des prospecteurs, et des machines électriques, des
-grues, des défonceurs, des concasseurs, un matériel du diable qu'ils
-amènent par des sentiers d'enfer.
-
-«Etre mineur aujourd'hui, c'est le bagne. Le vieux libertaire
-d'autrefois allait, venait, comme un loup des prairies; maintenant, il
-est domestiqué comme un chien de ville.
-
-«Il obéit au contremaître qui obéit à l'ingénieur, lequel représente
-Messieurs les financiers des cités civilisées; c'est une cellule dans
-l'organisme. Voilà.
-
-D'un coup de langue, Gregory passe sa chique de la joue droite à la joue
-gauche.
-
---Mais ce sont là des considérations philosophiques, qui ne changeront
-rien à la chose. Il importe de savoir--uniquement--que les quinze hommes
-de race blanche qui se livraient au trafic des peaux, dans le bassin du
-Yukon, vers l'année 1890, se sont maintenant multipliés par milliers.
-Or, je dis et je prétends que les milliers sont des esclaves et que les
-quinze seuls étaient des hommes libres.
-
-C'est étonnant ce que le whisky rend mon Gregory loquace. Au fur et à
-mesure que l'ivresse envahit son cerveau, son esprit devient plus clair,
-mathématique. Mais pour ne pas me désobliger, il redevient indulgent.
-
---Bah! vous êtes de bons compagnons; dire que vous n'avez rien à vous
-reprocher, serait exagéré. J'en connais (il dit cela en plissant sa
-paupière gauche), j'en connais plusieurs qui sont en délicatesse avec la
-Justice de leur pays et des pays voisins. Ce ne sont pas les plus
-mauvais.
-
-«Beaucoup sont d'honnêtes garçons, épris d'aventureuse vie, et que la
-terre du Nord, mangeuse d'hommes, attire comme une maîtresse.
-Croiriez-vous pas, Freddy, mon ami, qu'il y aurait long à écrire sur la
-psychologie de ces gens qui quittèrent tout pour courir leur chance aux
-dernières marches du monde!
-
-«De savants docteurs trouveraient là matière à disséquer l'âme de
-l'homme mais--fort heureusement pour nous--les graves docteurs restent
-frileusement ficelés dans leur robe de chambre, quinteux, toussotant et
-grincheux, au fond de leur confortable studio.
-
-Je ne sais rien de plus bavard qu'un homme solitaire. Gregory Land, qui
-passe des journées et des journées en tête à tête avec ses chiens, parle
-de tout et sur tout; il saute d'une idée à une autre idée, comme un
-oiseau d'un perchoir à un autre perchoir.
-
-Les mains croisées sur la poitrine, les jambes allongées sur le parquet,
-il parle plus pour lui que pour moi!
-
-De temps en temps, il s'arrête, boit une gorgée d'alcool et repart,
-poursuivant tout haut son rêve.
-
-Tout à coup, il se replie si brusquement qu'il a l'air d'une marionnette
-cassée.
-
-Il se recueille un instant, mâchant sa chique avec béatitude. Je
-respecte son silence, mais il est de courte durée.
-
-Il reprend bientôt sur le mode familier qui lui est cher:
-
---Bien sûr, j'en ai connu de drôles de types depuis quatorze ans que je
-roule, de Skagway à Port-Clarence, en passant par Dawson et Rupert-city,
-mais le plus intéressant, sans mentir, est un de vos compatriotes. C'est
-un solitaire, qui n'a pas voulu se plier aux exigences des grandes
-compagnies, il a un _creek_ à 35 milles d'ici, un _creek_ bien à lui,
-dont les papiers de propriété sont en règle; promesse, argent, rien ne
-l'a tenté, il est plus têtu que le roc auquel il arrache, péniblement,
-avec des moyens de fortune, quelques onces d'or tous les jours.
-
-«S'il les boit? Jamais un cabaret ne l'a reçu sur son seuil.
-
-«S'il les joue? Personne n'a vu une carte entre ses doigts.
-
-«Cela est. César Escouffiat existe, il est mineur sans être ivrogne ni
-_gimbler_. Quand je vous dis, c'est un drôle de type, c'est un drôle de
-type, vous pouvez m'en croire. Au surplus, je vous le veux montrer, dès
-demain, si telle est votre fantaisie toutefois.
-
-«Pour l'instant, votre whisky n'est pas éternel, mon gosier en a perdu
-le goût depuis deux quarts d'heure; de plus, je vous assomme avec mes
-bavardages et je vois que malgré votre politesse, vous tombez de
-sommeil.
-
-Et sans prononcer une autre parole, Gregory Land étale une couverture de
-peau à même le sol, devant le feu; il ramène ses genoux à la hauteur de
-son menton et bientôt un grognement rythmique m'annonce que Gregory
-Land, le postier, dort du sommeil de ceux qui ont conscience d'avoir
-bien accompli leur journée.
-
- *
-
- * *
-
-Des aboiements me réveillent en sursaut. C'est Gregory Land qui rosse
-d'importance deux de ses chiens. Les bêtes cinglées hurlent, les crocs
-dehors, les oreilles rabattues, le regard mouillé de larmes. Le fouet en
-lanière de cariboo se déroule et enveloppe, tour à tour, les flancs de
-chaque chien.
-
-Gregory a la justice dans le sang. A chaque coup, il compte: un pour
-Ruf, un pour Chappy...
-
-Je veux intervenir, Gregory m'arrête du geste.
-
---Laissez, _sir_, laissez, c'est cette rosse de Chappy qui voulait
-prendre la place du _leader_.
-
---Mais pourquoi fouetter Ruf alors?
-
---Parce que Ruf est un fils de porc, qu'il est lâche comme un lièvre et
-qu'il tremble de tous ses membres devant cette satanée femelle de
-Chappy.
-
-Gregory n'aimait pas les lâches, c'est pourquoi Ruf eut deux coups
-supplémentaires.
-
-Les autres chiens attendent, impassibles, que la correction soit
-terminée; chacun est rangé, à la place assignée, près du harnais qui est
-sien.
-
-Le postier est un maître conducteur de bêtes. Il a tôt fait d'installer
-son attelage. Je prends place, dans le _sleigh_, entre deux sacs de
-dépêches. Gregory grimpe debout sur le _taku_, il rassemble les rênes,
-fait siffler joyeusement son fouet et lance son traîneau sur le _trail_,
-cependant qu'il commence une complainte compliquée où il est vaguement
-question des amours d'une _bar-maid_ avec un intrépide postier, coureur
-des bois.
-
- *
-
- * *
-
-Trente-cinq milles ne sont rien pour le _mail stage_, surtout lorsque le
-traîneau est tiré par un _team_ de labradors croisés avec des huskies
-esquimaux et que ce _team_ est conduit par un maître tel que Gregory
-Land.
-
-Trente-cinq milles de bonnes pistes--bien entendu--mais cela n'était pas
-notre cas.
-
-Il fallait, pour atteindre le camp de Kid's city, traverser une vaste
-étendue de toundras qui, à première vue, paraissait uniforme mais qui,
-en réalité, n'était qu'une longue suite d'arêtes glacées, quelques-unes
-même avaient huit à dix pieds de haut. Un véritable jeu de montagnes
-russes, si l'on peut dire...
-
-Jamais je n'ai vu plus morne paysage, des herbes échevelées méritant
-bien leur nom de «têtes de femmes», des racines enchevêtrées où les
-pattes des chiens se prenaient comme dans un piège, ce qui agaçait
-particulièrement les bêtes qui aboyaient avec fureur.
-
-Parfois un bouquet d'arbustes, grêles ou rabougris, des saules et des
-aulnes, des arbres pitoyables, pauvres choses souffreteuses, pareils à
-des rejetons issus de septuagénaires, dont la sève est épuisée, et qui
-portent, malgré leur jeunesse, tous les stigmates d'une précoce
-flétrissure.
-
-J'essaye de me rappeler le printemps dernier, alors que sur la côte
-nord-ouest abritée des tempêtes, je voyais se dérouler, devant mes yeux,
-à perte de vue, des fleurs aux couleurs merveilleuses; les hauts sapins
-immuablement verts, gardiens silencieux des monts impassibles,
-veillaient comme des personnages de légendes sur cette floraison de
-rêve...
-
-Mais le printemps est mort. Y a-t-il eu seulement un printemps? J'en
-doute, le ciel est bas, d'un gris argenté, on dirait une chape de plomb
-qui va couvrir la plaine...
-
-Les sacs de dépêches et l'angle du traîneau s'enfoncent dans mes côtes,
-à chaque virage je retiens un cri et Gregory hurle un juron.
-
- *
-
- * *
-
-Nous avons franchi la toundra. Gregory arrête son équipe. Les chiens,
-haletants, soufflent, la langue pendante, les paupières battent plus
-vite, les flancs oppressés...
-
-Le maître postier visite, soigneusement, les pattes de ses bêtes.
-
---Allons, rien de cassé, ça va. Mais, pour sûr, un jour, j'y resterai
-avec les dépêches du gouvernement.
-
-Cette idée le met en gaîté sans que je sache pourquoi; lorsqu'il a fini
-de rire, il ajoute:
-
---Si je ne savais pas que l'enfer est pavé de bonnes intentions, je le
-croirais vraiment fait comme cette route.
-
-Puis il m'explique:
-
---Ce que vous venez de voir n'est rien, je connais plus au nord-est,
-vers la Great-Fish-River, du Chesterfield-Inlet à la mer polaire, un
-territoire long d'un millier de kilomètres, où vous avez, en grand, ce
-que vous venez de voir en raccourci.
-
-«Encore en hiver on passe, on se casse les pattes dans les racines et la
-glace, mais en été, des fondrières vous guettent pour vous happer; toute
-une végétation rampante, des lichens, des mousses, tend des pièges
-difficiles à éviter.
-
-«C'est la terre de l'absolue désolation où rien ne croît si ce n'est les
-baies de corail, les gueules noires, la tripe de roche ou le pain de
-cariboo.
-
-«Holà, vous n'allez pas dormir ici, mes garçons, allons hop, à
-l'ouvrage.
-
-Le fouet claque, les chiens tirent sur les harnais, le traîneau repart.
-
- *
-
- * *
-
-Maintenant, la piste court, bordée d'épinette blanche, de sapins et de
-pins, de bouleaux à canots et des baumiers, des trembles, beaucoup de
-trembles...
-
-Les dix derniers milles sont franchis en se jouant, par les chiens.
-L'instinct les avertit que l'étape est prochaine.
-
-Gregory les encourage de la voix et, joyeux, il entonne:
-
- When you come to the end of a perfect day.
-
-Il cesse, tout à coup, son chant pour pousser des cris inarticulés, les
-coups de fouets cliquent-claquent, les chiens aboient comme des enragés,
-une ligne brune apparaît. C'est le camp des mineurs de Kid's City.
-
- *
-
- * *
-
-La musique que mène Gregory, son fouet et ses chiens, annonce l'arrivée
-de la poste. Les baraquements se vident en quelques instants; les hommes
-qui sont au bar, eux-mêmes, viennent sur le pas de la porte.
-
-Tous nous saluent avec des hourrahs; j'avais raison, Gregory Land est
-l'homme le plus attendu de la ville. Même ceux qui n'espèrent rien de sa
-venue sont autour du traîneau.
-
-C'est là que j'ai vu se détendre les plus rudes visages: telle face est
-sombre qui s'illumine à l'appel d'un nom, telle mâchoire est contractée,
-dure, mauvaise, qui s'échancre d'un large sourire pour un paquet de
-quelques grammes, et les mains, toutes ces mains tendues, mains
-calleuses, rugueuses, entaillées, qui toutes frémissent comme des ailes
-d'oiseaux; quelques-unes mettent une note plus blanche. D'où
-viennent-elles? Que viennent-elles faire là? D'autres sont crevassées ou
-bosselées d'ampoules, d'autres encore ont le poignet serré dans un
-bracelet de cuir lacé, et les doigts noueux, les doigts crochus, les
-doigts écrasés en spatule, les doigts volontaires, les doigts impatients
-et trembleurs...
-
-Et chacun ayant reçu son bien se retire à l'écart pour savourer la joie
-de se sentir moins seul, moins perdu dans l'immensité de ces terres
-mystérieuses.
-
-Pour ceux qui n'ont rien, les doigts se replient, la main se contracte
-et retombe, la face reprend son masque, le front barré, le regard dur,
-les maxillaires crispés.
-
- *
-
- * *
-
---Ouf! c'est fini, déclare Gregory Land qui a rangé son traîneau et
-libéré ses chiens, et je vous vois venir: vous voulez savoir lequel
-parmi ces garçons est celui qui nous intéresse. Aucun de ceux-là, venez
-avec moi.
-
-Habitué à ces manières, je le suis sans demander d'autres explications.
-Nous remontons le camp qui vit d'une vie particulière, puisque c'est
-aujourd'hui dimanche.
-
-Kid's City a, naturellement, sa rue centrale, pompeusement appelée
-Broadway. Passé Broadway, il n'y a plus rien que les champs de neige à
-l'infini. C'est pourtant sur cette route que Gregory s'engage. Nous
-tournons à droite et, soudain, j'ai devant mes yeux le plus inattendu
-spectacle, la chose la plus imprévue qui soit: j'ai devant les yeux, en
-plein Alaska, dans un camp de mineurs, par une température qui dépasse
-30° sous zéro, j'ai là, vivant, marchant, un homme qui porte un chapeau
-haut de forme et une redingote qui lui bat les talons.
-
-Certes, Gregory ne m'a conduit ici que pour jouir de cette minute et de
-mon ahurissement. Il se tient les côtes et rit comme un fou. L'homme se
-retourne, ce qui arrête net le rire du postier qui, presque respectueux,
-lance:
-
---Hello! camarade, je vous conduis un de vos compatriotes. J'ai pensé
-que vous aimeriez à le voir...
-
-L'homme retire son chapeau haut de forme, salue cérémonieusement et dit:
-
---Vous avez bien fait, monsieur.
-
-Gregory s'esquive et nous laisse en tête à tête.
-
-J'essaye une politesse. Je lui dis:
-
---Je suis heureux de rencontrer un Français.
-
-L'inconnu enlève encore une fois son chapeau et répond:
-
---Tout l'honneur est pour moi.
-
-Alors, il me parle le plus simplement du monde, il m'interroge sur ma
-vie, mon passé, sur la France. Je le regarde éberlué.
-
---Je vois ce qui vous intrigue, ajoute-t-il.
-
---Ma foi, je l'avoue, votre tenue est si étrange... et je lâche tout de
-trac! Pourquoi diable, portez-vous un chapeau haut de forme?
-
-Il me regarde fixement et laisse tomber ces mots:
-
---Parce que c'est dimanche!
-
- *
-
- * *
-
-Parce que c'est dimanche! Alors seulement je regarde l'homme qui vient
-de me donner une raison aussi convaincante. C'est un gars solidement
-râblé, un cévenol de l'Aveyron ou de la Lozère, j'en jurerais, et tout à
-l'heure, lorsque je me rappellerai le nom que Gregory lui donne: César
-Escouffiat, je n'aurai plus aucun étonnement.
-
-Je comprends alors l'infini de cette réponse.
-
---Parce que c'est dimanche!
-
-Toute l'âme française est là. L'âme paysanne ou bourgeoise si
-identiquement même. Dimanche, la blouse neuve bien empesée ou la
-redingote sortie de l'armoire. Dimanche, toute la tradition, toute la
-beauté sentimentale de la race. Et soudain, la neige s'efface, le ciel
-gris se dépouille pour s'azurer légèrement, j'entends les cloches du
-pays, je vois les bandes rieuses de jeunes filles et de jeunes garçons
-sous les platanes feuillus, les petits rentiers assis sur le banc de la
-promenade, les vieux sur le seuil de leur porte, et je sens tout le
-parfum qui monte de la terre natale...
-
-Et je songe à toutes les batailles que
-l'homme-qui-porte-un-chapeau-haut-de-forme a dû livrer pour faire
-respecter sa volonté.
-
-Les poings du montagnard me rassurent. Le premier, qui a dû rire de son
-couvre-chef, a dû être maté depuis longtemps, imposant le respect aux
-autres et ceux-là désormais lui ont laissé célébrer en paix, à sa
-manière, le jour que le Seigneur créa pour le repos.
-
- *
-
- * *
-
-Je n'étais pas au bout de mes étonnements.
-
---Voulez-vous me faire l'amitié de venir jusque chez moi?
-
-Comment refuser une invitation ainsi faite? J'opine du bonnet et je suis
-l'homme-qui-porte-un-chapeau-haut-de-forme et dont la redingote bat les
-talons. César Escouffiat me fait les honneurs de chez lui; devant la
-porte de sa hutte, il s'efface pour me laisser passer.
-
---Vous m'excusez, dit-il.
-
-Et brossant du revers de sa manche son chapeau, il l'enveloppe dans un
-papier de soie, puis l'enferme, soigneusement, dans un coffre de bois.
-Il relève, l'un après l'autre, les pans de sa redingote et s'assied.
-
---Vous m'excusez, répète-t-il, la demeure du sage est simple, mais la
-sagesse se développe partout, à la condition de ne point abaisser son
-âme aux promiscuités environnantes.
-
-Je regarde mon hôte d'un air effaré, mais il poursuit sans prendre
-garde:
-
- Ἐσθλῶν μεν γαρ ἀπ' ἐσθλα διδάξεαι ἢν δὲ κακοῖσιν
- συμμισγῃς ἀπολεις καὶ τὸν ἐόντα νόον.
-
-Ce sont deux vers de Théognis, que Xénophon et Platon placent dans la
-bouche de Socrate. Xénophon dans les _Entretiens mémorables_ et Platon
-dans le _Banquet_ et le _Ménon_.
-
-Mon effarement a fait place à la stupéfaction, je dois avoir les yeux
-ronds et la bouche ouverte. César daigne m'expliquer:
-
---Avec les sages, tu apprendras la sagesse; si tu te mêles aux méchants,
-tu perdras ce qu'il y a de bon en toi.
-
-Puis il ajoute avec condescendance:
-
---C'est du grec.
-
---Du grec!
-
---Oui, du grec, cela vous étonne?
-
---J'avoue... vous me pardonnerez, dans ce pays...
-
-Je bafouille et m'emberlificote en des phrases que je commence sans
-pouvoir les finir. César Escouffiat me prend en pitié et plein de
-suffisance, il savoure son triomphe.
-
---Enfant, fait-il avec un accent inénarrable.
-
-Ce mot dans sa bouche prend une signification péjorative, il le laisse
-tomber avec une moue un peu méprisante; heureusement, ce jour-là, je
-n'étais pas d'humeur trop susceptible...
-
-Je regarde la carrure de cette splendide bête humaine, ce cou court,
-cette face massive, ces cheveux tondus ras sur le front étroit, ce nez
-fort, ces lèvres charnues, ce menton volontaire. Certes, ce n'est pas la
-race grecque que je m'attendais à trouver là, on lit, ouvertement, sur
-cette physionomie, tout l'entêtement, toute la résolution, toute la
-brutalité romaine.
-
-Devançant mes questions, il daigne m'éclairer:
-
---Vous allez me demander si je suis un professeur en rupture de chaire,
-un prêtre échappé du Séminaire, un savant expulsé de l'Université; non,
-rien de tout cela, je suis César Escouffiat tout court, et je suis
-charretier de mon métier...
-
-Il s'assied à mes côtés, sur la caisse dans laquelle est enfermé le
-fameux haut-de-forme. Il jouit un instant de ma stupeur et ajoute:
-
---J'ai été à l'école jusqu'à onze ans. J'ai gardé les porcs jusqu'à
-quinze ans, j'ai cinquante ans, je suis ici depuis près de dix ans.
-
-Il y a un trou dans les explications de mon brave, ce qu'il fit de
-quinze à quarante ans, qui le saura jamais? César Escouffiat a sauté
-sans transition de son extrême jeunesse à sa maturité.
-
-Timidement, j'ose l'interroger:
-
---Et vous avez appris le grec?
-
---Ici, monsieur, ici, les solitudes du Nord sont mauvaises conseillères,
-mais quand on a une âme bien trempée, on résiste aux tentations; cela
-n'est pas toujours facile, et je dis avec Hésiode:
-
- Τὴν μὲν γαρ κακότητα καὶ ἰλαδὸν ἔστιν ἑλέσθαι
-
-Je dois avoir l'air d'Henriette, dans les _Femmes savantes_, lorsqu'elle
-dit:
-
- «Pardonnez-moi, monsieur, je n'entends pas le grec.»
-
-César traduit:
-
-«Il est facile d'atteindre, même en troupe, à la demeure du vice; la
-route est unie, il habite près de nous. Mais les dieux immortels ont
-placé la fatigue et la sueur sur les chemins de la vertu, un sentier
-long et escarpé conduit à elle; il est rude d'abord, mais lorsque tu es
-arrivé au sommet, il devient facile.»
-
-«Du reste, Epicharme, de Cos, nous dit sous une autre forme:
-
- ... τῶν πόνων
- πωλοῦσιν ἡμῖν πάντα τἀγαθ' οἱ θεοί.
-
-«Les dieux nous vendent tous les biens au prix de nos fatigues. Le
-bonheur s'achète, je l'ai payé, je puis en jouir. J'imite, en cela,
-l'exemple de mon unique maître, Socrate, je suis endurci contre le froid
-et tellement habitué à me contenter de peu qu'un rien suffit à mes
-besoins.
-
-«Dans le pire milieu, je reste étranger. Je n'ai aucun souci de vouloir
-imposer mon commandement; Xénophon vous dira que telle était la coutume
-du grand Philosophe.
-
-«Comme lui, je suis frugal, je ne bois jamais sans avoir soif et j'évite
-les alcools qui nuisent à la fois à l'estomac, à la tête et à
-l'esprit...
-
- ... καὶ γὰρ τὰ λυμαινόμενα
- γαστέρας καὶ κεφαλὰς καὶ ψυχὰς ταῦτ' ἔφη εἶναι.
-
-«Je travaille parce qu'Hésiode a dit: L'action n'est pas une honte,
-l'inaction est un opprobre...
-
---Et vous avez appris le grec?
-
-Il me réplique avec orgueil:
-
---Tout seul, monsieur, tout seul.
-
---Mais enfin, pourquoi?
-
---Pourquoi? parce que je m'ennuyais, monsieur.
-
-César Escouffiat s'est dressé. Il a rouvert son coffre, enlevé
-minutieusement le papier de soie et, à nouveau, il lustre le poil de
-l'ineffable chapeau.
-
-Pendant qu'il accomplit cette grave fonction, je regarde autour de moi
-et, sur une planchette, je vois, pêle-mêle, des livres entre des boîtes
-de saumon et de lait condensé. Quelques titres m'arrêtent. Isocrate:
-_Conseils à Démonique_; Euripide: _Electra_; Eschyle: _Prométhée
-enchaîné_; Jean Chrysostome: _Homélie en faveur d'Eutrope_; Platon:
-_Apologie de Socrate_; Esope: _Fables choisies_; d'autres gisent avec de
-gros dictionnaires sur une caisse renversée qui sert de table de nuit,
-mais j'ignorerai toujours quels en sont les auteurs. César Escouffiat a
-replacé sur sa tête son chapeau haut-de-forme. Il se tourne alors vers
-moi; d'un large geste, il se découvre et me salue, puis il me dit:
-
---Le monde est plein d'imprévu. Je suis heureux de vous avoir rencontré.
-Nous reverrons-nous? c'est peu probable. Qui sait sa destinée? Tout
-naît, tout meurt, disent les uns, rien n'a été engendré, rien ne périra,
-disent les autres; qui croire? Le mieux pour l'homme serait de ne pas
-naître ainsi que nous l'explique Sophocle du 1215e au 1220e vers
-d'_Œdipe à Colone_.
-
-Et César Escouffiat conclut, nettement, en bon français, cette fois:
-
---Je ne vous retiens pas.
-
- *
-
- * *
-
-Devant le bar, je trouve Gregory Land qui m'attend, l'air goguenard, les
-mains aux poches.
-
-Il cligne de l'œil selon son habitude et me crie d'aussi loin qu'il
-m'aperçoit:
-
---Eh bien! garçon, pour un drôle de type, c'est un drôle de type,
-n'est-ce pas? Vous en êtes encore tout ahuri; entrez, garçon, entrez,
-j'ai fait préparer pour vous un _oysterprayer_ dont vous me direz des
-nouvelles.
-
-Et d'une bourrade, Gregory Land me pousse dans la salle du bar où, dans
-une fumée bleuâtre, une centaine de mineurs dansent au son d'un
-phonographe criard.
-
- *
-
- * *
-
---Ma tournée est finie, je redescends à la côte, je vous ramène chez
-vous en passant.
-
---_All right..._
-
-Dans les claquements du fouet, les Ehôôô ôôô de Gregory, le traîneau
-passe, en trombe, au milieu du campement parmi les cris d'adieu des
-mineurs assemblés.
-
-A cent cinquante pas, j'aperçois la lourde silhouette de César
-Escouffiat, qui fut, tour à tour, gardien de porcs, charretier, et qui,
-étant mineur aux mines d'Alaska, apprit le grec pour se désennuyer.
-
-Il marche gravement à pas comptés. On pourrait le croire absorbé par des
-préoccupations vulgaires. Sous le chapeau haut de forme, la cervelle
-accomplit son obscur travail et les mâchoires massives ruminent des
-citations grecques.
-
-Je lui lance un amical bonjour; perdu dans son rêve, l'homme ne l'entend
-pas, le traîneau vire, la silhouette diminue, elle a l'air de s'enfoncer
-dans la terre. Je me retourne sur mon siège et j'aperçois encore,
-là-bas, tout là-bas, le chapeau haut de forme; c'est longtemps un point
-noir sur la blancheur immaculée de la neige polaire.
-
-Le vent qui balaye la piste me fouette, je ferme les yeux; lorsque je
-les rouvre, il n'y a plus rien à l'horizon.
-
-Je ne reverrai jamais plus l'homme-qui-portait-un-chapeau-haut-de-forme
-«parce que c'était dimanche» et subitement, sans raison, j'en ai une
-peine infinie...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
---Vous pleurez! ma parole!
-
---Moi, pleurer! Vous êtes fou, Gregory, c'est ce diable de vent qui me
-pique les yeux.
-
-
-
-
-IX
-
-LA BÊTE SOCIABLE
-
-
-Depuis trois heures, la bourrasque fait rage. Le vent secoue la hutte,
-pourtant bien abritée et protégée à la fois par la montagne et un épais
-rideau de sapins.
-
-Le thermomètre ne doit pas être loin de quarante, au-dessous de zéro,
-naturellement, ainsi qu'il convient à un thermomètre en usage passé le
-70e degré de latitude nord.
-
-Dehors, mes chiens sont couchés, sauf Tempest, mon husky esquimau, que
-j'ai gardé auprès de moi. Un feu assez vif pétille, la bouilloire à thé
-commence à chanter sa chanson.
-
-Tempest est accroupi, le museau dans ses pattes; un petit sifflement,
-une secousse brève de ses poils raides où les glaçons achèvent de fondre
-disent son évidente satisfaction.
-
-Désœuvré, je prends ma trousse et me mets en devoir de réparer ma
-chemise de peau qui est en grande pitié.
-
-Je tire l'aiguille à rendre des points--c'est le mot--à Jenny elle-même.
-De temps en temps, Tempest ouvre un œil, grogne un peu plus fort, puis
-reprend sa somnolence.
-
-Il faut avoir vécu dans la solitude pour comprendre la joie de pouvoir
-parler à un être humain. Les plus cruelles privations ne sont rien à
-côté de l'effroyable supplice du silence. Etre seul devant les plus
-beaux paysages du monde, seul avec sa pensée qui tourne en rond autour
-du cerveau comme une bête emmurée, sentir sa raison mourir peu à peu,
-être ivre de solitude au point de chanceler, avoir faim de parler à
-quelque chose de vivant!
-
-Dans l'Arizona, sous un soleil flamboyant, où les cactus se dressent
-comme de gigantesques chandeliers à sept branches, je parlais à mon
-cheval; ici, aux dernières marches du monde, je trouve l'apaisement et
-avec l'apaisement la sagesse, en discourant avec mon chien.
-
---N'est-ce pas, Tempest, qu'il fait un affreux temps...
-
-Tempest grogne, donc il approuve.
-
-Un temps que les hommes--qui sont injustes parce qu'ils sont des
-hommes--appellent un temps de chien... ou un chien de temps, si vous
-préférez.
-
-C'est évidemment son avis.
-
-Je poursuis mon monologue:
-
---La justice n'existe pas. Qu'est-ce, en somme, que la justice? Un mot.
-Et les juges? Moins que rien, des hommes. Si vous les voyiez, monsieur
-Tempest, chez moi, dans mon pays de civilisés, ces hommes s'habillent de
-rouge ou de noir, on leur met sous le menton des petites bavettes
-blanches. N'allez pas croire pour cela qu'ils soient en enfance ou
-simplement gagas, non, c'est la coutume; au pays britannique, ils ont
-des perruques hautes comme ça...
-
-Mon geste ou mon raisonnement effraye Tempest qui se dresse et montre
-les crocs.
-
-Son âme incivilisée ne comprendra jamais les beautés de notre monde.
-
-Changeons la conversation.
-
---Là, rentrez vos crocs barbares, j'ai pourtant raison. Si la justice
-existait, vous seriez dehors, avec vos compagnons, endormis sous la
-neige et non devant le feu à vous rôtir les pattes...
-
-Monsieur Tempest n'en veut pas savoir davantage, il ne rouvre même plus
-son œil gauche, ses oreilles sont repliées, il rêve tout haut devant les
-flammes qui dansent.
-
-Tout à coup, il se dresse, les oreilles droites, la gueule ouverte;
-rauque, il aboie trois fois, il replie à moitié l'oreille... Il guette.
-Il aboie encore, puis il s'élance vers la porte...
-
-J'écoute. Rien. Le sifflement du vent qui passe en tournoyant.
-
---Quelle idée folle, vouloir sortir... Enfin, allez, si tel est votre
-désir...
-
-J'ouvre. Un tourbillon de neige me frappe au visage.
-
---Damné chien!
-
-Tempest est parti comme une flèche; dans l'enclos, les autres chiens
-sont réveillés qui hurlent à l'unisson.
-
---Damné chien!
-
-Je répète l'injure et vais pour refermer la porte, lorsque j'entends
-soudain une voix claire qui m'interpelle.
-
---Hello, appelez votre chien, c'est un démon qui me dévorerait tout vif.
-
-J'accours sur la piste. Je siffle Tempest qui vient se ranger près de
-moi, les crocs dehors, grognant toujours.
-
---Qui va là?
-
---Un ami, Mac O'Neil. Quel temps, camarade!
-
---Entrez et chauffez-vous.
-
---Ça n'est pas de refus. Attendez. Ici, Floch, ici, Dark. Tenez votre
-démon, pour Dieu! ils vont se battre.
-
-Je saisis par la peau du cou Tempest qui va s'élancer et le jette dans
-la hutte dont je tire la porte.
-
-Libres, les chiens de l'homme creusent vivement leur trou dans la neige
-et disparaissent.
-
-O'Neil enlève ses raquettes et secoue son manteau. Nous entrons.
-
-La douce chaleur nous enveloppe. Le voyageur pousse un ah! réjoui en
-arrachant les glaçons qui pendent à ses moustaches.
-
-Le thé copieusement arrosé de whisky. Beaucoup de whisky, très peu de
-thé, c'est ainsi que mon compagnon comprend la chose.
-
---Garçon, j'ai pensé que vous vous ennuyez tout seul, alors je suis
-venu...
-
---Merci.
-
---Pas la peine. Je m'ennuyais aussi. J'ai la noire bête, comment vous
-dites en français le... là... vous savez l'affreuse noire bête.
-
---Le cafard.
-
---_All right._ Le cafard. C'est la nuit de Christmas, tout de suite.
-
---Ah! c'est Noël, j'avais oublié.
-
---Alors, j'ai pris mes raquettes et je suis venu. Seize milles, c'est
-peu de chose, la Stewart est gelée à bloc. C'est une piste admirable,
-mais après Cariboo Kid, le vent souffle de biais. Ça n'est pas chaud.
-
-Il tend ses doigts à la flamme, puis, se pétrissant les mains, il fait
-craquer ses os. Il étend ses jambes, entourées de peaux de renard bleu
-qui, au contact du feu, se dégèlent. Lui aussi n'a pu rester seul. Je
-contemple l'inconnu, il est heureux de vivre, ses paupières s'avivent.
-Il parle, il parle, il parle.
-
-Ce n'est pourtant pas un intellectuel, un cérébral, celui-là. C'est une
-splendide brute taillée pour le combat.
-
-La pensée qui voltige de-ci de-là s'est cognée les ailes dans la cage
-étroite de ce cerveau... Et l'homme a fait seize milles par un temps
-abominable, il a fui droit devant lui, risquant cent fois la mort pour
-ne pas rester seul, ce soir, seul avec la pensée qui ronge, la pensée
-qui vrille, la pensée qui affole, la pensée qui tue.
-
-Enfin, l'homme se tait. Il fume, silencieusement, sa pipe par bouffées
-mesurées et la fumée bleuâtre enveloppe sa tête. Il clôt à demi ses
-paupières. Pour un peu, il grognerait avec satisfaction comme Tempest.
-
-L'homme est une bête sociable. Celle-ci maintenant est heureuse.
-
- *
-
- * *
-
-Lorsque Mac O'Neil a fini de fumer, il tape sa courte pipe contre son
-talon et dit:
-
---Oui, je m'ennuyais à crever; parler à ses chiens, ça n'est point
-drôle. Voilà quarante jours que Gregory Land est passé avec la poste. Il
-m'a laissé un numéro du _Post-Intelligencer_, de Seattle. Je le sais par
-cœur et pourrais vous réciter les articles et les annonces. C'est lui,
-Gregory, qui m'a annoncé que vous étiez campé sur la Stewart. Il m'a dit
-aussi que vous étiez Français. Je suis Ecossais, moi (ici, Mac O'Neil
-soulève sa toque en peau de loutre), j'aime la France, moi, je ne suis
-pas une écrevisse, ni un mâcheur de gomme, moi... Alors, j'ai pensé: il
-doit s'amuser la même chose que moi, ce garçon, je vais aller le voir...
-et me voilà... La terre paye-t-elle ici? ajoutait-il au bout d'un
-moment.
-
---Peuh! 8 à 9 cents d'or à la _pan_...
-
-Mac O'Neil émet un sifflement admiratif.
-
---Voilà ce qu'elle donne chez moi.
-
-Et dans le creux de sa main rugueuse, le mineur me tend des pépites
-grosses comme des amandes.
-
-Lorsque j'ai apprécié leur valeur, il les renferme dans un petit sac de
-toile qui avait contenu du tabac. Comme il serre les cordons et les noue
-avec attention, il soupire:
-
---C'est avec ça que nous aurions une belle Christmas à Glasgow. Je
-connais une taverne, dans la basse ville, où l'ale a la couleur du miel,
-et le jambon!...
-
-Les souvenirs des ripailles passées lui reviennent en foule, il se donne
-des claques sur la cuisse et rit d'un gros rire...
-
---Une fois, chez mon père, on avait tiré un marcassin, sur les terres de
-lord Denshire; entre nous, nous l'avions tiré sans autorisation et nous
-l'avions bourré, le marcassin, pas le lord, avec des saucisses et des
-châtaignes. Tous les voisins étaient de la fête--et comme cela se
-doit--chacun avait apporté son présent; le whisky, le bon vieux whisky
-d'Ecosse, était copieusement représenté.
-
-Et Mac O'Neil fait claquer sa langue.
-
---Dans la cheminée, un tronc entier brûlait; la flamme jetait de grandes
-lueurs qui illuminaient le visage des filles et les filles riaient parce
-que les garçons les chatouillaient. Le lendemain, mon père et moi étions
-seuls autour de la table.
-
---Et les voisins?
-
---Les voisins? Ils étaient dessous.
-
-Le mineur conclut:
-
---En vérité, ce fut une belle Christmas!
-
-Puis, l'homme conte d'autres souvenirs... Mais je n'écoute plus, sa voix
-fait un ronronnement à mon oreille. Est-ce que je sommeille, est-ce que
-je rêve? Ces évocations font se dresser un long cortège de fantômes
-oubliés...
-
-Les cérémonies familiales, mon père, ma mère, mes sœurs, mon frère, la
-grande table, autour de laquelle nous étions tous réunis attendant que
-minuit sonne...
-
-Le Père Noël chargé des joujoux convoités, les poupées pour mes sœurs,
-les livres pour moi. Je vois nettement la couverture rouge, les tranches
-dorées, et le titre qui flamboie: _Le sphinx des glaces_, _Le Capitaine
-Hatteras_...
-
-Le mystère des terres polaires qui m'attire...
-
-Le grand silence blanc!
-
-Hein! quoi... Ah! oui, je ne rêve pas... les solitudes glacées, les
-neiges éternelles... je suis servi...
-
-Tempest a repris sa place auprès du foyer, il grogne, l'air heureux. Mac
-O'Neil confectionne un cocktail savant, et il parle, il parle...
-
-Mes Noëls d'étudiants, dans la ville aristocratique où le ciel est
-clément. La nuit trouée d'étoiles, la théorie des jeunes gens qui
-passent chantant des refrains grivois... Mes camarades, je vous vois:
-Broche, si drôlement ivre; Bartek, au large sourire; Sapiens,
-Catacloum... Je vous vois aussi, Lise, Margot, Daisy, Mourrette, poupées
-qui enchantiez nos âmes de vingt ans...[1]
-
- [1] Voir: L.-F. Rouquette, _La Cité des Vieilles_.
-
-Les cloches sonnent à la volée, les cloches qui chantaient à ma
-naissance, les cloches qui pleuraient au cercueil de mon père... Le vent
-m'apporte leurs voix graves qui passent sur les eaux, qui passent sur
-les terres et qui, après une randonnée de huit mille lieues, mettent de
-la joie dans mon âme, du soleil dans mon cœur.
-
-Noëls de Provence illuminés de foi naïve... Les _Santouns_... Les
-Saints... viennent pour adorer l'Enfant sur la paille de l'étable... Les
-rois Mages et les bergers, tous si drôlement accoutrés. Un court
-dialogue persiste que j'entends avec netteté.
-
-Hérode est là, Hérode, le méchant roi tueur d'enfant, le seul qui parle
-français--parce qu'il est le Roi--le serviteur arrive, vêtu d'une peau
-de mouton; il parle provençal, car il est d'une basse origine...
-
---Gran Rei, vaqui li reis Mages.
-
-Et Hérode, qui parle français parce qu'il est le Roi, étend la main avec
-majesté et laisse tomber de ses lèvres augustes cette phrase:
-
---Dizi qui z'entrent...
-
-Et la foule, simple et naïve, de rire...
-
-Je l'entends ce rire avec la voix des cloches...
-
- * * * * *
-
---Hé là, cher garçon, vous dormez debout...
-
-Et Mac O'Neil me remet d'aplomb avec une bourrade.
-
-Puis, il sort, ayant pris son fouet en cuir de cariboo, pour aller
-rosser ses chiens qui hurlent à l'unisson de la tempête.
-
-
-
-
-X
-
-LA BÊTE QUI RONGE
-
-
-N'était la carabine Winchester que je porte en bandoulière, je dois
-avoir l'air, en descendant les pentes escarpées du Black-Mount, d'un
-homme préhistorique.
-
-Je suis parti pour une randonnée en montagne et j'ai eu la chance de
-tuer un tébaï, sorte de petit chamois à pelage blanc; je porte la bête
-autour de mon cou, la tenant par les pattes.
-
-Je saute d'un rocher à un autre rocher, tandis que Tempest, mon chien,
-bondit en jappant autour de moi.
-
-Au pied du Mont, dans une hutte qui a été autrefois occupée par un
-trappeur de l'Hudson Bay Cº, je chausse mes raquettes et me voilà
-filant, comme une flèche, sur le _trail_, avec ma proie sur mes épaules
-et mon chien rivalisant de vitesse avec moi.
-
-Bonne chasse, joyeux retour. D'une main experte, je dépouille la bête
-dont je mets la peau à sécher. Je découpe un cuissot que je passe à la
-broche, cependant que, dehors, Tempest et ses compagnons se disputent
-les entrailles de la victime.
-
- *
-
- * *
-
-Les branches de sapins font des gerbes d'étincelles. Je hume avec joie
-l'odeur du rôti. Par ma foi! je veux faire ripaille. De ma cantine, je
-sors une bouteille de champagne, du bon vieux champagne de France et non
-un _Champaigne-type_ de Californie. Hélas! c'est la dernière. Tant pis,
-ce soir Lucullus dîne chez Lucullus. Décidément, je fais des frais, je
-mets le couvert avec soin.
-
-Sur une caisse renversée, je déploie le dernier numéro d'un journal de
-Portland,--les ultimes nouvelles du monde civilisé, vieilles de trois
-mois! Voilà ma nappe. Mon assiette d'aluminium, ma fourchette pliante
-que j'ouvre d'un coup sec, ma provision de sel et de poivre que je
-garde--comme nos pâtres languedociens--dans le creux d'un roseau.
-
-Je ris sans raison en me frottant les mains. Qu'est-ce que c'est? Du
-sang? mais oui, du sang... Ah! j'y suis, le sang de la bête. Je sors: un
-peu de neige, il n'y paraîtra plus.
-
-Les chiens repus somnolent, seul Tempest se dresse et, me reconnaissant,
-vient me flairer. Il me regarde de ses bons yeux suppliants, et remue la
-queue. Oui, je te vois venir, tu voudrais rentrer avec moi. Tu sais
-qu'il y a un bon feu qui pétille et quelque os à attraper... non, non,
-_my dear_ Tempest, il faut rester avec les camarades.
-
-La bête a compris que je ne voulais pas d'elle, elle s'en va tristement,
-l'échine ployée, la queue traînante, la tête ras du sol...
-
-La table dressée, la viande qui cuit, tout cela c'est pour moi. Je vais
-banqueter, oui, banqueter tout seul.
-
-Tout seul?
-
-Tout seul.
-
-Ces deux mots martèlent mes tempes. C'est vrai, je suis seul, ce soir,
-seul, depuis des mois, et je serai encore seul demain, les jours
-suivants... toujours alors...
-
-Pourquoi cette idée hante-t-elle ma cervelle?
-
-Loin de moi, pensées mauvaises...
-
-On dirait que je suis ivre. Je jure de par Dieu que pas une goutte
-d'alcool n'a frôlé mes lèvres depuis sept semaines, je me sens tout
-drôle. Bah! ce ne sera rien, je suis à jeun depuis le matin. La faim
-peut-être!
-
-C'est ce sang sur mes mains qui m'a troublé! Pourquoi? Je ne suis pas
-Macbeth et n'ai point les remords qui déchirent son âme. Ils ne peuvent
-rien contre moi, les fantômes dressés, mes mains sont pures de toute
-souillure, mes pauvres mains blanches d'autrefois, maintenant crevassées
-et rugueuses, habituées à se servir elles-mêmes...
-
-Quelle folie! Allons, Freddy, mon vieux camarade, tu t'es promis un
-Balthazar... Qu'attends-tu? Les viandes sont prêtes, le vin est tiré...
-
-Je veux me mettre en gaîté, le bouchon saute, le vin blond fait une
-mousse blanche.
-
-Ah! ça va mieux! Par tous les diables, vive la vie! et je chante:
-
- Nargue la tristesse
- Et l'ivresse,
- Chasse pour aujourd'hui
- Les ennuis...
-
-D'un trait, je vide mon verre, je vous dis que cela va beaucoup mieux. A
-nous deux... et je plante mon couteau dans la chair savoureuse...
-
-Je suis un maître coq fameux, je me décerne, sans modestie, des
-compliments que mon orgueil accepte.
-
-Dommage d'être tout seul!
-
-Hein! Quoi? Qui a parlé? Je me dresse, le couteau à la main... J'ouvre
-la porte: personne, je suis fou... ce soir... qu'est-ce que j'ai
-donc?...
-
-Je me rassieds, ou plutôt je retombe accablé sur l'escabeau de bois...
-Un mince filet de fumée s'élève de la viande... des globules blancs
-montent, montent du fond du verre. La viande est fade, le vin mauvais.
-Je n'ai plus faim, je n'ai plus soif.
-
-Mon Dieu! mon Dieu! épargnez-moi, éloignez de mon cerveau l'affreuse
-bête qui ronge; je la sens, elle arrive, elle vient, elle est là...
-J'entends le travail obscur de ses pattes... Sournoise, elle s'avance,
-tâtant le chemin de ses frêles antennes...
-
-Moi qui n'ai pas reculé devant le grizzli des Rocheuses, j'ai peur. Je
-suis tout seul, Seigneur, ne m'abandonnez pas! tout seul, tout seul,
-perdu dans l'immensité blanche de la terre polaire...
-
-Que faire? Que devenir? La fièvre bat à coups précipités mes poignets et
-mes tempes... J'ai chaud et je claque des dents.
-
-Si je mourais là, par aventure, qui le saurait? Personne.
-
-Non, non, je ne veux pas, je ne veux pas... Au secours, quelqu'un,
-venez, venez... je ne veux pas rester tout seul.
-
-Maman, maman, j'ai peur de la méchante bête. Je ne puis rien contre
-elle, elle ronge mon cerveau, vrille ma tête, elle se repaît de ma
-chair, lambeau par lambeau...
-
-J'ouvre la porte et je hurle dans la nuit:
-
---Tempest, ici, Tempest...
-
-Le chien, me croyant en danger, accourt l'aboi furieux.
-
---Entre.
-
-Peureuse, craignant d'être battue, la bête passe...
-
---Mais non, mon pauvre vieux, je ne veux rien te faire; viens, mon
-chien, viens près de moi, plus près encore.
-
-Tempest a mis son museau sur mes genoux, ses bons yeux me guettent,
-étonnés; je lui parle, je lui dis des choses insensées sur un ton
-tellement lamentable qu'il se met à hurler d'un sanglot continu...
-
- *
-
- * *
-
-Ma voix s'est tue. L'emprise de la bête est définitive. Elle agrippe mon
-cerveau, aspirant toute ma volonté... Il n'est pas possible de lutter.
-Je le sais par expérience. Je suis comme un vêtement vide. Tout sombre
-dans la nuit terrible. Et l'effroyable cauchemar commence.
-
-L'ancienne croyance au démon tentateur, elle est là. L'esprit du mal qui
-rôde, c'est lui. Il est multiple et divers. Le chacal de Paphnuce, les
-larves d'Antoine, le serpent d'Eve, le démon de Jésus, le cafard du
-légionnaire, la bête d'orgueil et de proie... C'est lui, lui.
-
-Lui qui nous fait chercher l'impossible, qui insuffle le doute à notre
-âme, lui qui gâche toutes nos joies, lui qui fait que nous ne sommes
-jamais satisfaits de nous-mêmes.
-
-Allons, va, hante ma cervelle, épuise ma matière grise, repais-toi du
-suc de ma chair.
-
-Que ton marteau frappe, frappe, frappe ma boîte cranienne. Va! forgeron
-mauvais, poursuis ta funeste besogne:
-
- Aux enclumes du mal notre cœur s'est forgé,
- L'oubli, ce forgeron terrible s'est vengé...
-
-Oui, j'ai cru oublier, j'ai cru pouvoir effacer de ma vie les moments
-pénibles. J'ai cru, en mettant entre moi et le passé huit mille lieues
-de mer et de terre, avoir rompu à tout jamais le lien qui me rattachait
-au monde civilisé, déchiré la page du livre de ma vie.
-
-Ah! simple que je suis!
-
-Les voilà, les voilà, les souvenirs anciens, ils sont rangés dans mon
-cerveau, un à un, comme les sarcophages dans les catacombes. La bête
-tire le rideau et la scène s'anime... Et les pantins, qui sont des
-hommes, s'agitent. Tous les types de l'éternelle comédie humaine
-défilent, même ceux qui ont échappé à Molière et à Balzac.
-
-Et dans la nuit s'éveillent les noires jalousies.
-
-Le jaloux est là, ce n'est plus cette vieille loque de Bartholo... c'est
-Pierrot, peut-être, joué par Arlequin, oui, c'est Pierrot, il est si
-pâle... Il guette par la croisée celle qui ne vient pas, son oreille
-écoute les bruits de la rue, mais ce n'est pas le toc-toc du haut talon
-qui martèle le pavé... S'il fermait les yeux, le malheureux! il verrait
-celle qui est toute sa joie dans des bras mercenaires. Il pourrait dire
-la rue, le numéro, l'étage et s'il écoutait à la porte, il entendrait
-des phrases toutes faites et bien connues; s'il tournait le loquet, il
-la verrait Elle, son Idole, ravalée aux pires caresses.
-
-Et dans le cerveau, la bête promène ses antennes sur tous ces tableaux
-afin que rien ne reste dans l'ombre.
-
-Tout est précis. Le bruit des baisers, je les perçois; les beaux regards
-sombres où brillent deux paillettes d'or, je les vois; je vois aussi les
-lèvres comme une fleur rare où la pourpre du soir met un reflet
-sanglant.
-
-Cette chose qui fut mienne, que j'ai façonnée de mes mains, à laquelle
-j'ai insufflé mon rêve, cette chose-là gît au ruisseau avec les
-bassesses humaines.
-
-Pitié! ne me fais pas voir cela, Bête!
-
-Et la Bête ricane.
-
-La lumière chasse le troupeau des nuages nocturnes et le soleil surgit,
-dans un éblouissement. J'ai la hantise du soleil, j'ai faim de lui dans
-ma nuit polaire.
-
-Ce n'est pas Toi, cette tache laiteuse qui roule dans le ciel blafard,
-c'est ta contrefaçon... un esprit malin a ravi ta couronne de gloire, ou
-bien c'est toi qui, pour ne pas voir ces terres désolées, as replié le
-double éventail de tes rayons.
-
-Grand Roi, on t'a pris ta chevelure lumineuse et tu montes, chauve, au
-zénith de mes jours.
-
-Oui, rappelle-moi que tu existes, resplendissant, là-bas, tout là-bas,
-et que tes flèches dansent sur la mer latine... Les criques au creux des
-rochers rougeâtres... les golfes pleins d'ombres bleues, et la maison
-toute blanche sous sa calotte de tuiles rouges avec, montant la garde,
-les platanes feuillus et le fuseau vert sombre des cyprès immobiles. De
-ma chambre d'enfant, on aperçoit la mer qui étincelle comme une épée
-nue; sous l'ardent soleil, les barques mettent une tache brune, et la
-tache vive des voiles triangulaires.
-
-Petite chambre, d'où mes rêves puérils sont partis, où mon sommeil a été
-bercé au rythme des vagues, où j'ai tremblé de peur, dans la crainte des
-vents qui passaient en rafales, courbant les hautes cimes et livrant
-bataille à la mer jusqu'à ce que la mer se soulève furieuse et démente.
-
-Mais le soleil revient chauffant la garrigue pierreuse, tordant les
-ceps, lourds de grappes, et sur la route blanche des filles saines
-passent en chantant.
-
-La page tourne, l'ardeur s'atténue, c'est un soleil plus frileux et plus
-pâle, sa lumière diffuse enveloppe la grande ville qui, peu accoutumée,
-se réjouit. Et Paris apparaît, pas le Paris turbulent et luxueux, ni le
-Paris ouvrier, un seul coin surgit de l'ombre: la pointe de l'île de
-Saint-Louis.
-
-Je n'ai jamais pénétré dans l'île et soudain une envie furieuse me prend
-de la voir, tout de suite, tout de suite.
-
-Je me lève si brusquement que Tempest aboie:
-
---Ah! oui, te voilà, viens.
-
-Je sors, le fouet en main.
-
---Allons, garçons, debout.
-
-Les chiens surpris surgissent de leur trou, mal éveillés et secouant la
-neige qui tombe de leur poil. Plusieurs bâillent et étirent leurs pattes
-de devant.
-
-Tempest, inquiet, rôde autour de moi, je le bouscule, il se plante à
-trois pas et me considère tout étonné.
-
-Non, je ne resterai pas une minute de plus. Je veux partir, je veux
-partir maintenant. Je serai à Dawson dans deux heures, je réglerai mes
-affaires; dans huit jours, je serai à White Horse où je prendrai le
-train qui me conduira à Skagway; avec un peu de chance, je rencontrerai
-bien un steamer descendant la côte qui en dix jours me mettra aux quais
-de Vancouver. Là, le Canadian Pacific Railway par le Fraser Canyon,
-Banks et Calgary, la frontière américaine et New-York, cinq jours de
-chemin de fer. La «Transatlantique» aura bien quelque _Rochambeau_ ou
-_Touraine_ accotés et si la mer est bonne, dans neuf ou dix jours tout
-au plus je débarquerai au Havre.
-
-Si l'on arrive dans la nuit ou à l'aube, je pourrai prendre l'express de
-sept heures ou de neuf heures. Dans les deux cas, je serais à Paris vers
-midi.
-
-Mentalement, je calcule les probabilités; oui, tout s'arrange pour le
-mieux, je serai à Paris pour déjeuner. C'est drôle. Cette certitude
-amène une détente et un apaisement.
-
-Je suis sûr de moi à présent, j'attelle mes chiens sans impatience et,
-comme je lance mon traîneau sur le _trail_, je me surprends à siffloter.
-
- *
-
- * *
-
-Mais la bête ne lâche pas sa proie. Au premier mille, elle reprend son
-martèlement régulier, comme pour dire: c'est moi, je suis là, je ne suis
-pas partie...
-
-Je fais donner à mes chiens toute leur vitesse, j'entends leur souffle
-rauque.
-
-Je sens des picotements dans mes yeux, et j'ai la sensation d'avoir des
-aiguilles piquées dans le crâne... Tiens, j'ai oublié ma toque de
-loutre. Que m'importe!... La pointe de l'île Saint-Louis est là, toute
-proche, un effort encore et je l'atteindrai...
-
---_Mush, mush on, boys..._
-
-J'use du fouet. Les chiens, inaccoutumés, essayent de se mordre les uns
-les autres. Je suis debout dans le traîneau, hurlant des choses
-insensées; les bêtes affolées tirent sur les harnais, en hurlant.
-
-L'île Saint-Louis est là. Enfin, j'aperçois ses lumières.
-
-Un trait s'est rompu. Les chiens roulent, le traîneau verse... Je me
-relève, je me tâte machinalement, rien de cassé, tout va bien...
-
-Soudain, une voix goguenarde prononce à mes côtés:
-
---Vous menez comme un fou, garçon; à ce train-là, je ne vous donne pas
-trois milles avant d'avoir claqué vos bêtes...
-
-Dans la nuit, des inconnus approuvent.
-
-Alors moi, qui passe pour le plus sage, le plus calme, le plus raisonné,
-des mineurs du Yukon, je vais droit à celui qui a parlé et avant qu'il
-soit revenu de la surprise, je lui envoie un crochet à la mâchoire qui
-l'étend dans la neige boueuse qui couvre la Troisième Avenue.
-
-Je me suis attaqué à Boby, celui qu'on appelle Boby le rouge, non parce
-qu'il est un méchant homme, mais parce qu'il est d'une riche nature et
-très haut en couleur.
-
-Boby se relève, c'est un colosse important, il est encore un peu ahuri.
-Posément, tranquillement, avec sûreté et précision, il m'envoie une
-suite de coups de poings que je pare avec difficulté.
-
-Mes jambes se dérobent et je m'affaisse. Ma tête porte sur un des patins
-de cuivre du traîneau...
-
-Lorsque je reprends mes sens, je suis chez moi, dans ma hutte; une
-grande ombre va et vient avec des gestes gauches et brusques.
-
-C'est Boby le rouge qui s'est constitué garde-malade; ses énormes mains
-portent, avec précaution, la théière et le bol...
-
---Ah! vous voilà revenu, garçon, je n'en suis pas fâché; depuis deux
-jours, vous commenciez à me donner des inquiétudes.
-
-«Tenez, buvez ça.
-
-Avec des prévenances maternelles, le bon géant me soulève et me fait
-boire une mixture de sa composition où le gin et le whisky jouent
-certainement les premiers rôles.
-
-Deux grosses larmes tombent de mes yeux. Et je pleure, je pleure, je
-pleure...
-
---Ça, c'est indispensable... conclut le rude mineur. Sans ça, ça vous
-crève... Je les connais ces coups-là... Pleurez, mon garçon... pleurez
-tout votre saoul... ça noie la bête-qui-trotte-dans-la-cervelle-des-
-hommes-qui-vivent-dans-la-solitude...
-
-«Vous m'avez décoché un maître coup de poing; savez-vous qu'on les
-compte, ceux qui ont envoyé Boby sur les épaules? Mais non, mais non, je
-ne vous en veux pas, mais sachez bien une chose, c'est qu'il est heureux
-que je n'entende pas le français, car depuis deux jours vous m'en avez
-fait des confidences!
-
-Et Boby m'ayant fait avaler une seconde bolée de son remède, je retombe
-assommé sur ma couche, cependant que mes oreilles perçoivent assez
-distinctement un bruit saccadé. C'est Boby qui rit en disant:
-
---Il est véritablement prouvé que la Bête noire ne supporte pas le
-whisky!!
-
-
-
-
-XI
-
-L'HOMME QUI TROUVA UN MAMMOUTH
-
-
---En ce temps-là, vous m'excuserez, je parle comme un évangéliste, mais
-je ne sais vraiment par quel bout commencer mon histoire... En ce
-temps-là, c'est une expression fort commode, cela permet de rassembler
-ses idées et de chercher ses mots.
-
-«En ce temps-là... Damnée jambe! Voulez-vous, sir, arranger mon coussin?
-Là, merci. Je suis très fâché... J'emprunterai, s'il vous plaît, votre
-blague. _Thanks._
-
-Et Gregory Land écrase avec son pouce, dans la paume de sa main, le
-tabac qu'il roule ensuite en boule, laquelle boule il place,
-consciencieusement, dans sa bouche.
-
-Gregory Land, le postier, l'intrépide coureur des bois, est mon hôte
-depuis déjà trois semaines. Une chance qu'il a eu de se casser la jambe,
-non de se casser la jambe, je m'exprime mal, mais de la casser à un
-mille de ma cabane. Un mauvais virage pris par ses chiens.
-
-Et, depuis trois semaines, je fais le rebouteux et le garde-malade. Dire
-que c'est une double sinécure serait mentir, car Gregory est bien le
-patient le plus impatient qu'il soit.
-
-Ne parlait-il pas, dès le lendemain, de repartir! Heureusement qu'une
-bonne fièvre est intervenue à temps, qui l'a calmé pour quelques jours.
-
-Depuis, il est beaucoup mieux et passe son temps à boire mon whisky:
-c'est souverain, prétend-il, pour les cassures, à chiquer mon tabac et à
-le fumer lorsqu'il est las de le mâcher.
-
-Parfois aussi, il me conte des histoires. Le plus souvent, il fait les
-trois choses à la fois. Ainsi présentement, la bouteille de whisky est à
-portée de sa main, il mastique sa chique et commence:
-
---En ce temps-là...
-
-Ce sont non des histoires, mais l'histoire de ces temps héroïques où
-l'homme était seul, ici, à se battre contre les éléments.
-
-Le froid terrible, la faim, la soif, la fatigue, le surmenage, le combat
-de tous les instants pour mater la nature et essayer de lui ravir sa
-proie.
-
-Pour les exploits de deux villes rivales grandes comme le demi-quart
-d'un quartier de Chicago, les Grecs ont persuadé au monde, pendant des
-siècles, qu'ils étaient un peuple admirable. Des artistes, des
-philosophes, des orateurs et des poètes ont chanté leur «gloire
-immortelle». Oui, mais au commencement était Homère, et:
-
- Trois mille ans ont passé sur la cendre d'Homère
- Et, depuis trois mille ans, Homère respecté
- Est jeune encor de gloire et d'immortalité...
-
-Quel Homère dira l'abnégation et le courage, la volonté et l'énergie de
-ces hommes qui partirent à la conquête de la moderne toison d'or,
-n'ayant devant eux que des mondes inconnus, des solitudes vierges se
-perdant à l'infini dans des milliers de lieues de neige?
-
-L'or qui, dans les villes, coule entre les doigts comme l'eau primitive,
-ne laisse pas de trace.
-
-L'or! Tout ce qui s'achète et tout ce qui se vend... Sait-on ce qu'il a
-coûté de patience, d'attente, et de longue espérance au mineur
-solitaire! Les compagnons d'Ulysse sont changés en pourceaux,
-avilissement de l'intelligence par la matière.
-
-Vous n'avez pas eu de poète pour vous chanter, aventuriers de tous les
-mondes, qui vîntes au matin sur la «terre qui paye» pour y chercher
-sinon fortune, du moins l'assurance d'une vie libre, loin des règles
-étroites de nos civilisations.
-
-Aucun artiste n'a gravé nos exploits au Temple de Mémoire, et vos
-douleurs et vos joies ne seront à jamais immortelles.
-
-Pas de Parthénon pour vous, ni de Panathénées! Mais combien plus
-simples, plus émouvants sont vos tumulus de pierre qui bossèlent, çà et
-là, les plaines neigeuses, indiquant au passant qu'un homme dont
-personne ne saura le nom dort son dernier sommeil au cœur même du grand
-silence blanc.
-
-Je songe à toutes ces choses cependant que Gregory prépare une
-combinaison savante d'alcool, dont il prétend avoir seul le secret.
-
-Il ferait la fortune d'un marchand de recettes, cet _old fellow_ de
-Gregory Land. Il connaît trois cent quatre-vingt-trois manières de
-fabriquer les cocktails, et cent vingt façons de cuire le maïs; il sait
-l'art d'apprêter les peaux blanches et à longs poils des phoques
-nouveaux-nés, et les prières pour les morts de toutes les tribus
-indigènes, depuis les Esquimaux Innuits qui campent sur les bords de
-l'Océan Glacial jusqu'aux Ingalit, ces Indiens qui, venus des Rokies,
-vivent à l'est de l'Alaska.
-
-Il entretient des relations d'amitié avec les Tenankoutchin, qui ont la
-figure peinte et dont les terrains de chasse suivent le cours de la
-Tanana. Il déchiffre les totems Thlinkits comme un vieil indigène, il a
-l'esprit bourré de statistiques d'une précision étonnante et, ce qui est
-mieux, Gregory connaît le cœur des hommes.
-
-Je pense, en moi-même, que ce postier est un drôle de corps et, tout en
-l'écoutant bavarder, je fais trois parts de ma «paye».
-
-_Nuggets_ les pépites, _gold dust_ les parcelles d'or plat, et _flour
-gold_ l'or fin, la poussière d'or, que je serre précieusement en des
-petits sacs de cuir.
-
---Vous avez une belle «paye» aujourd'hui. Vous n'avez point perdu votre
-temps; la jolie breloque que voilà!
-
-Et Gregory fait sauter dans sa main ma dernière trouvaille, une pépite
-grosse comme une amande.
-
-Le postier l'examine en connaisseur, entre le pouce et l'index, puis,
-délicatement, il la pose sur le bord de la table en disant:
-
---Vous en avez là pour cinquante dollars. Prenez toute votre chance
-jusqu'au bout, c'est de toute justice, mais j'avais, je crois, commencé
-une histoire.
-
-Il se recueille et, pour la dixième fois, il répète:
-
---En ce temps-là...
-
-J'éclate de rire.
-
---Vous avez raison de vous moquer, _old chap_, mais je sais plus long
-que le commencement... En ce temps-là... les bouches de la Renommée
-apprenaient à tous les propre-à-rien, qui sont des propre-à-tout, de la
-machine ronde, que l'or poussait en Alaska comme blé en juillet dans les
-champs du Manitoba; il n'y avait qu'à se baisser pour emplir ses poches.
-Un trappeur du bout de son soulier avait trouvé une pépite grande comme
-un œuf de cane; un autre, en creusant pour tendre un piège, avait mis à
-jour un filon... Et les imaginations de galoper.
-
-«Le bassin du Yukon fut bientôt envahi par une foule d'apprentis
-richards. Je ne vous dirai pas ceux qui sont tombés en route, ceux qui
-ont fait en quelques jours des fortunes scandaleuses, et qui les ont
-reperdues en quelques heures; ceux qui, plus malins, laissaient
-travailler les autres et les attendaient posément au retour dans les
-passes de White Horse et dans les bouges de Skagway.
-
-«Ce fut une belle époque. J'en étais, moi qui vous parle. Oui, j'en
-étais.
-
-Et Gregory redresse le torse fièrement, ce qui déplace sa jambe et lui
-arrache un cri... Mais, déjà, il poursuit:
-
---Et les mains que vous voyez là ont aidé à brancher pas mal de mauvais
-garçons. Dame! Il fallait faire la police soi-même, le gouvernement--que
-Dieu garde!--ne prétendait pas encore se mêler de nos affaires.
-
-«A Rome, il faut agir comme les Romains, ce que vous traduisez, je
-crois, dans votre langue, par: «Il faut hurler avec les loups.»
-
-«Je hurlais donc ainsi que vous dites. Je travaillais, je gagnais de
-l'or que je reperdis, je bus pas mal de gin et de whisky dans tous les
-saloons disséminés depuis la source du Yukon jusqu'à la Porcupine.
-
-«Si j'ai vu des choses étonnantes! Etonnantes est le mot. Tenez, et
-c'est pour cela que j'ai commencé mon histoire, la plus curieuse,
-assurément, est l'aventure de celui qui, étant venu pour chercher de
-l'or, n'en trouva pas et fit fortune tout de même.
-
---Hein?
-
---Ah! ça vous intéresse donc mes histoires? Mon coussin, ici, s'il vous
-plaît. _Thanks._ Un peu de whisky? Non? Alors une part pour vous et une
-part pour moi.
-
-Gregory Land prend son temps, avale son alcool à petites gorgées, cligne
-de l'œil de mon côté, puis il continue:
-
---La chose est arrivée sur la Lewis River; trois cents mineurs en furent
-les témoins qui pourraient attester que je vous dis la vérité et non des
-contes pour endormir les enfants.
-
-«Patrick Packing, un Irlandais naturellement, était un bon géant roux,
-doux comme une petite fille, comme une petite fille qui aurait bu sa
-bouteille de whisky tous les jours ou plutôt tous les soirs; c'est le
-soir que Patrick buvait. Mais il tenait confortablement la boisson et
-gardait son égale humeur. On l'estimait beaucoup dans notre camp, mais
-ce n'était pas un garçon qui avait de la chance.
-
-«Il avait acheté pour cent dollars toute une colline. Il s'usait à
-l'ouvrage, peinant, piochant, minant, s'abîmant les yeux à chercher la
-plus petite parcelle d'or; mais de l'or, pas ça, m'entendez-vous, pas
-ça, pas une once.
-
-«A droite et à gauche, ses compagnons ramassaient «de la paye» comme ils
-voulaient. C'était à se cogner la tête contre le rocher. Patrick ne fit
-pas cette stupide chose, ce en quoi il agit raisonnablement.
-
-«--Ça viendra», répétait-il avec philosophie.
-
-«Ça vint, en effet. Un après-midi, il avertit les camarades d'avoir à
-s'éloigner. Il voulait faire sauter une mine assez importante, assurant
-que certains indices lui révélaient avec certitude un filon.
-
-«Il alluma sa mèche et vint se mettre à l'abri avec ses compagnons. La
-mine réussit à merveille, et lorsque la fumée se fut dissipée, la
-colline apparut comme coupée au couteau. Un trou béant s'offrait; on
-dégagea l'entrée, et Patrick et ses amis pénétrèrent dans une immense
-caverne. Mais, dès qu'ils eurent fait quelques pas, ils reculèrent,
-épouvantés.
-
-«Patrick, en bon Irlandais, se signa et revint affronter le péril; il
-put se rendre compte alors qu'il se trouvait en présence d'un
-gigantesque mammouth.
-
---_Yes, sir_, un mammouth, un vrai mammouth, en chair, en peau, en
-poils, en os, et en ivoire.
-
-«Un de ces mammouths qui, à l'époque tertiaire ou quaternaire, furent
-les souverains du monde.
-
-«Il était là, admirablement conservé, effrayant, monstrueux, splendide;
-il avait de longs poils formant crinière sur le dos; sous ces poils, on
-apercevait une bourre laineuse; mais, ce qu'il avait de magnifique,
-c'était ses défenses, des défenses énormes et contournées en spirales...
-Patrick les mesura. Elles avaient trois mètres quarante-deux, oui, trois
-mètres quarante-deux, _exactly_.
-
-«Jack London, que j'ai connu ici et qui était le meilleur compagnon de
-la terre--il est mort aujourd'hui et son âme est dans la paix du
-Seigneur!--Jack London a raconté comment un certain Thomas Stevens, qui
-fut son hôte toute une soirée, avait tué le dernier mammouth. La chose
-s'était passée fort simplement. La bête avait écrasé les sept petits
-chiots de la chienne Klooch. Pour se venger, Thomas Stevens avait
-pourchassé l'animal, l'empêchant de boire, de manger, de dormir; et, le
-faisant tourner en rond dans une vallée, comme dans un cirque, pendant
-des jours et des nuits, le mammouth était mort d'épuisement et de
-fatigue.
-
-«Mais Jack London lui-même conseille à ses lecteurs de croire au récit
-de Thomas Stevens sur parole.
-
-«Aux incrédules, il dit d'aller à la recherche du célèbre chasseur
-qu'ils trouveront certainement entre le cinquante-troisième degré de
-latitude nord et le Pôle, à moins que ce ne soit sur la côte orientale
-de la Sibérie ou les confins les plus reculés du Labrador.
-
-«Donc, le mammouth de Jack London pour beaucoup est un mythe. Mais ce
-qui était une réalité, c'était le mammouth de Patrick Packing. Chercher
-de l'or et trouver un animal d'avant le déluge, c'est une chose peu
-ordinaire.
-
-«Les mineurs se moquaient de Patrick, lui demandant si c'était là «les
-indices certains d'un filon».
-
-«Patrick laissait dire. Il réfléchissait. Un matin, il confia son
-terrain et son mammouth à un camarade, puis il partit.
-
-«Le camarade en profita pour faire payer un dollar à ceux qui voulaient
-voir l'animal; pour deux dollars, on avait droit à l'un des poils.
-
-«Tenez, regardez cette chaînette tressée: ce sont des poils du mammouth
-de Patrick. En vérité.
-
-«Les jours passaient après les jours. Enfin, Patrick revint. Ce fut un
-événement; il était accompagné de véritables gentlemen, des vieux à
-lunettes, qui discutaient en agitant leurs bras qu'ils avaient courts.
-
-«Ils se disputaient avec des mots latins.
-
-«Ils parlaient de protapirus, ancêtre hypothétique, d'ypotapirus,
-grand-père des éléphants et des artiodactyles; un autre assurait qu'ils
-étaient en présence d'un spécimen unique de chœrodonte non moins ancêtre
-et non moins hypothétique que le protapirus.
-
-«Un grand maigre, qui avait l'air d'un porte-manteau enredingoté,
-certifiait que c'était un proproboscidea, ce à quoi répliqua vertement
-un bon gros tout réjoui, traitant «son cher confrère» d'ignare, attendu
-que le proproboscidea n'avait, paraît-il, qu'une trompe rudimentaire.
-
-«Ils échangèrent des propos aigres-doux et faillirent en venir aux
-mains; il fallut s'interposer.
-
-«Enfin, après avoir cité Pohlig, Falconer, Gaudry, Brehm, Ameghino, Cope
-et parlé de lombrifrons, ganesa, insignis, hysudricus, namadicus,
-angustidens, trigonocephalus, méridionalis, et pentalophodon, et passé
-tour à tour de Java à l'Inde, de l'Inde à la Chine, de la Chine à
-l'Europe, après un crochet en Afrique, ces honorables gentlemen
-tombèrent d'accord pour déclarer qu'on se trouvait en présence du
-Mastodon américanus et mirificus de l'Amérique du Nord, contemporain de
-l'Elephas primigenius, lesquels vivaient, comme chacun sait, à l'époque
-quaternaire, à moins que ce ne soit dans le miocène supérieur, peut-être
-bien aussi dans le pliocène.
-
-«Finalement, on sut que Patrick avait échangé son mammouth contre un
-chèque de cinquante mille dollars... C'était un bon _business_.
-
-«Aujourd'hui, le mammouth est au Muséum et Patrick, avec ses cinquante
-mille dollars, vit comme un homme heureux dans une ferme qu'il acheta
-dans le sud de l'Irlande.
-
-«Et comme il faut une morale, conclut Gregory Land, en se versant une
-dernière rasade de whisky, je dirai donc qu'avec de la persévérance on
-vient à bout de la plus mauvaise destinée.
-
-«Freddy, mon ami, je vous souhaite de trouver un mammouth.
-
-«Ce était le filon, ajouta-t-il, en français.
-
-
-
-
-XII
-
-LA VALLÉE DU YUKON
-
-
-Ce jour-là, Gregory Land m'assura:
-
---Vous n'entendez rien à la géographie. Il est vrai que ça n'est pas une
-chose qui s'apprend dans les livres...
-
-«Lorsque la nouvelle se répandit que l'on avait trouvé de l'or, au cœur
-même des solitudes glacées, au-dessus du 60e degré de latitude nord, ce
-fut une ruée.
-
-«Des quatre coins du monde, les aventuriers accoururent pour tenter la
-chance. La fièvre de l'or les tenait si fort qu'ils en oubliaient les
-rigueurs impitoyables du Grand Nord.
-
-«Les ports du Pacifique, de San-Francisco à Vancouver, fournirent une
-bonne partie des premiers émigrants; du Canada et de la Colombie
-Britannique vinrent les autres.
-
-«Ils remontaient la côte du Pacifique, de Vancouver à Skagway, à travers
-le méandre des îles, sur des petits vapeurs trapus ou sur des
-embarcations à voiles. Les uns et les autres eurent à affronter les
-terribles courants de Prince of Wales, et plusieurs se fracassèrent sur
-le granite des roches, traîtreusement tapies au fond des passes.
-
-«Aujourd'hui, les passes ont été explorées, les sondages ont permis
-d'éviter les fonds pernicieux, quoique, par les grandes marées, la
-traversée est encore des plus périlleuses.
-
-«Les hommes qui, en 1897, débarquèrent sur la plage boueuse de Dyea ou
-de Skagway, n'étaient pas au bout de leur peine.
-
-«Quelques cabanes de bois groupées au pied de la Pink Mountain, un
-misérable ponton sur pilotis, telle était Skagway.
-
-«Pour atteindre les terrains aurifères, la «terre qui paye», selon
-l'expression pittoresque des premiers mineurs, il fallait franchir la
-redoutable White-Pass. De Skagway à White-Horse, il y a cent onze milles
-par une route affreuse, surplombant l'abîme de huit cents à neuf cents
-pieds.
-
-«Aujourd'hui, une compagnie audacieuse a agrippé un chemin de fer sur
-les aiguilles et les arêtes des rochers de basalte. Par quel prodige, à
-la suite de quels efforts inouïs, la volonté de l'homme a-t-elle pu
-s'affirmer? Les centaines de cadavres des ouvriers que la White-Pass
-engloutit pourraient seuls répondre.
-
-«Les mineurs, pour franchir la Passe, confiaient leur destinée soit aux
-traîneaux que les chiens tiraient le long du _trail_, soit à des
-embarcations légères qui devaient résister au tumulte des eaux, aux
-chutes des rapides, aux sournoiseries des brisants.
-
-«La neige, les glaciers, les gouffres s'ouvrant tout à coup et avalant
-hommes, chiens et traîneaux, quarante degrés sous zéro n'eurent pas
-raison de l'énergie de ces farouches pionniers, qui avaient résolu
-d'arracher son secret à la terre mystérieuse.
-
-«La folie du Klondike les soutenait; nombreux furent ceux qui tombèrent,
-mais d'autres arrivaient qui réussirent leur aventureuse performance.
-
-«Là où rien n'existait que la solitude vierge, sur les berges de ce
-Yukon, le plus important, le plus grand des fleuves nord-américains du
-Pacifique, se dressèrent des campements qui, bientôt, devinrent des
-villes.
-
-«Une chose remarquable: dès que la «terre payante» était découverte, les
-mineurs arrivaient, attirés par la lueur fauve de l'or comme par la
-lumière, et avec eux, ces hommes amenaient toujours une ou deux dynamos,
-on posait des fils et les paysages du Grand Nord s'agrémentaient bientôt
-de poteaux qui sont comme le symbole de la puissance de l'homme.
-Télégraphe, téléphone, courant électrique, les fils se greffaient
-parallèles sur les croix de Saint-André clouées au faîte des sapins à
-peine ébranchés.
-
- *
-
- * *
-
-«Le Yukon qui, en été, a un débit formidable, plus de vingt-cinq mille
-mètres cubes à la seconde, est long de trois mille trois cents
-kilomètres (de sa source jusqu'à l'embouchure de son bras principal, le
-Yukon formant un vaste delta). Il prend sa source au col qui porte le
-nom du géodésien français Périer, à mille deux cent cinquante mètres
-d'altitude.
-
-«Son bassin crève les frontières officielles de l'Alaska, empiète sur
-les territoires du Canada et couvre une étendue de plus d'un million de
-kilomètres carrés (deux fois la superficie de votre France).
-
-«En hiver, par les grands froids, le fleuve est gelé, parfois à bloc,
-c'est-à-dire jusqu'au fond de son lit. En été, il est navigable jusqu'en
-amont de sa jonction avec la Lewis river. C'est-à-dire sur plus de trois
-mille kilomètres.
-
-«Les mineurs bloqués à Dawson attendent avec impatience l'époque de la
-débâcle qui leur permet d'espérer la venue des bateaux de
-ravitaillement.
-
-«C'est un spectacle féerique dans le mystère de ces contrées
-silencieuses que celui du craquement monstrueux qui annonce le dégel.
-
-«Sous la rude poussée du fleuve, la glace casse, les blocs se heurtent,
-s'entre-choquent et se précipitent. On dirait un combat de monstres
-antédiluviens. Au lac Labarge, la sensation est grandiose: c'est la ruée
-des blocs qui essayent de passer tous à la fois; malheur à l'embarcation
-du pilote inhabile qui, impatient, s'est aventuré sur le fleuve avant
-que les temps soient révolus!
-
-«Dès sa source, dans la région volcanique qu'il a à traverser, il forme
-de nombreux lacs qui sont d'anciens cratères.
-
-«La pureté des eaux est telle que le paysage s'y reflète comme dans un
-miroir; ce fait a frappé les premiers pionniers; aussi, les _mirrors
-lakes_ sont légion dans toute la vallée.
-
-«Le Yukon descend les pentes rocheuses des monts Chilkoot; ses eaux
-s'enfuient, dans des couloirs, sombres et tortueux, étranglés dans les
-immenses parois à pics des roches de basalte; elles sautent de cascades
-en cascades augmentées par les eaux des torrents issus des glaciers.
-
-Gregory Land prend sa respiration, puis il repart sur le ton d'un maître
-d'école:
-
---Il reçoit à droite et à gauche, d'importants affluents, la Hotalinqua,
-la Newberry, la Big Salmon-River, la Pelly, la Lewis, puis en aval de la
-traversée des Rocheuses, la Stewart et la Porcupine (dont la vallée se
-profile parallèle à la rive de l'Océan Polaire), la Tanana, la
-Cooper-river, la Koyukuk, qui vient des toundras.
-
-«Là, il atteint 2.500 mètres de large; on pourrait croire qu'il va se
-jeter dans la baie de Norton, dont il est séparé par une quarantaine de
-kilomètres. Mais non, il tourne brusquement vers le sud-ouest, puis vers
-l'ouest, remonte au nord et se sépare enfin en plusieurs branches qui
-forment un delta.
-
-«Les rives de ce delta changent constamment du fait de l'apport
-considérable d'alluvions, mais aussi (et surtout) du fait de l'érosion
-causée par les glaces.
-
-«Les énormes blocs minent la rive, la mangent peu à peu, et la font
-écrouler dans les flots.
-
-«Parfois, l'embâcle tardant, il y a des conséquences inattendues: les
-saumons ne peuvent remonter le cours des diverses branches du fleuve, le
-frai ne peut se faire et les populations indigènes souffrent cruellement
-de la faim.
-
- *
-
- * *
-
-Le postier boit une rasade et poursuit:
-
---Dawson, qui s'étend sur plus d'un kilomètre le long du Yukon, est
-aujourd'hui une ville importante.
-
-«Ce n'est plus le camp des mineurs où certain hors-la-loi célèbre dans
-les annales de la cité imposait autrefois sa volonté.
-
-«Ses rues numérotées coupent à angle droit (selon la mode américaine),
-huit avenues. Dawson qui, à l'époque héroïque, s'enorgueillissait de ses
-bars fameux, le Northern, l'Exchange, le Monte-Carlo, a maintenant des
-églises, des temples, un vaste bâtiment postal, qui encombre la
-Troisième Avenue, des trottoirs en bois, et si la ville a perdu en
-pittoresque, certes elle a gagné en sécurité.
-
-«Encore quelques années et le vieux Yukoner, chaussé de mocassins en
-peau de wolverine, aux fourrures lépreuses, revêtu de l'indispensable
-_overall_ en grosse toile imperméable bleue ou kaki, retenu aux épaules
-par de courtes bretelles, le vieux Yukoner, aux gants de cuir fourrés
-serrés au-dessus du coude, ne sera plus qu'un souvenir.
-
-«Et le soir, dans un hôtel confortable de la Cité de l'or, devant un feu
-clair, les belles dames en quête de sensation ou les beaux messieurs
-neurasthéniques entendront conter les exploits légendaires de ceux qui
-ouvrirent, à force de courage, les portes mystérieuses de la Terre de
-l'Eternel Silence.»
-
-Gregory Land soupira... et pour chasser ce tableau désolant, il s'offrit
-un double Martini cocktail.
-
-
-
-
-XIII
-
-PUSH, CHIEN D'ALASKA
-
-
---La chose avait été décidée dans un bar de Dawson, le Monte-Carlo, si
-vous voulez des précisions.
-
-«C'était à l'époque de la «ruée de l'or» où chaque jour, à Skagway ou
-Dyea, débarquaient de joyeux garçons qui, sans plus attendre,
-remontaient le Yukon afin de prendre la chance.
-
-«Les uns, les plus riches, achetaient un _team_, c'est-à-dire un
-équipage de chiens et un traîneau; les autres, c'était le cas pour la
-plupart d'entre eux, chargeaient leur maigre bagage sur leur dos et se
-mettaient en route.
-
-«Les capitalistes n'avaient pas réalisé alors cette chose follement
-aventureuse: accrocher un chemin de fer sur le granite des rochers à
-pic.
-
-«Combien de compagnons sont restés dans les gorges de la White-Pass,
-combien ont fini là leur rêve de richesse!
-
-«La terre du silence garde son secret.
-
-«Mais ce n'est pas là l'histoire, il importe peu de philosopher; sachez
-seulement que ceux qui essayèrent de franchir la Passe et réussirent
-cette performance étaient de rudes hommes.
-
-«Hans Troemsen était de ceux-là. C'était un bon géant blond de
-Scandinavie, silencieux et grave. Pêcheur, il avait abandonné sa barque
-pour courir sa vie, à travers le Canada et la Colombie Britannique.
-
-«A Vancouver, il avait entendu parler des découvertes des champs d'or de
-Fairbanks et de la Tanana. C'était, si mes souvenirs sont exacts, vers
-1902 ou 1903.
-
-«Hans Troemsen s'embarqua sur un des vapeurs qui, à travers le méandre
-des îles, faisaient le trafic sur la côte du Pacifique entre Vancouver
-et Skagway.
-
-«C'était un garçon économe. Il put acheter un _team_ de six chiens, des
-bêtes du Labrador magnifiques, pas trop usées, mais cependant habituées
-au _trail_. Il les choisit en connaisseur.
-
-«De Skagway à White Horse, il y a 111 milles par l'affreuse route que
-vous savez surplombant l'abîme de 8 à 900 pieds.
-
-«A 15 milles à l'heure, le _team_ allait allègrement, Hans excitant ses
-bêtes de la voix, dans un anglais un peu rauque. Les chiens tiraient,
-l'ongle dur griffant la glace, le cou en avant; je dois vous dire que le
-thermomètre marquait 38° sous zéro.
-
-«N'importe, homme et bêtes allaient; le _sleigh_, glissant sur ses
-patins de cuivre, semblait voler, lorsque tout à coup un craquement se
-fit entendre. Un vieux Yukoner, habitué de la Passe, aurait pris garde à
-cet avertissement. Hans Troemsen, pas. Il supputait ses bénéfices, les
-yeux perdus dans le lointain. Et ce qui devait arriver arriva. Un bloc
-de glace (rongé par quel monstre invisible?) se détacha qui s'abattit
-sur le _team_.
-
-«Cinq chiens furent écrasés du coup. Hans, que la commotion avait rejeté
-contre une roche, gisait la tête ouverte.
-
-«Ces blessures-là, quand on n'en meurt pas sur le coup, sont sans
-importance. Le Scandinave avait le crâne dur.
-
-«Lorsqu'il revint à lui, ses yeux rencontrèrent les bons yeux clairs du
-_wheeler_ (le chien de queue) qui, n'ayant pas de mal, léchait, à petits
-coups de langue, le sang qui coulait de la blessure de son maître.
-
-«C'est de cette heure que data l'amitié de l'homme et de la bête.
-
-«Hans Troemsen était heureux dans sa malchance. Il eut la bonne fortune
-d'être rencontré par le _mail stage_, qui le rapatria. Le soir même,
-l'homme et le chien étaient à Dawson.
-
-«Le pionnier avait perdu tout son bagage, seule sa ceinture de cuir
-qu'il portait sur la peau lui restait, et la ceinture contenait encore
-quelques beaux dollars.
-
-«J'en viens maintenant à l'histoire. Donc, ainsi que je vous le disais,
-la chose avait été décidée dans un des bars de Dawson: le Monte-Carlo.
-
-«Il ne faut pas vous imaginer que la Dawson de 1902 était semblable à la
-ville d'aujourd'hui. Mais combien plus pittoresque!
-
-«Naturellement, nous avions eu des bars avant d'avoir une église: nous
-avions le Bank, l'Exchange, le Northern, le Savoy et surtout le
-Monte-Carlo où, pour un dollar, nous avions le droit de goûter les
-charmes de la valse entre les bras d'une _dancing girl, yes, sir_, un
-dollar pour une valse. Il est vrai que l'on donnait deux dollars pour un
-cocktail; bah! la terre «payait» et la poudre d'or semblait ruisseler
-entre nos doigts comme l'eau des _sluice boxes_. Heureux temps tout de
-même!
-
-«Les souvenirs m'emportent, excusez-moi. Or, un soir, au Monte-Carlo,
-nous vîmes entrer Hans Troemsen suivi de son inséparable chien Push.
-L'entrée du bon géant blond fit sensation. En effet, jamais le
-Scandinave ne franchissait le seuil du cabaret. Il était accompagné par
-Ralph Harrisson, un mauvais garçon, franc buveur et coureur de filles.
-
-«--Jésus et le mauvais larron», fit à voix haute James W. Bilt.
-
-«On rit. Ralph dédaigna l'insulte. Les deux compagnons s'assirent à une
-table écartée. L'orchestre mécanique attaquait une polka. On dansa sans
-plus prendre garde aux deux hommes.
-
-«Tandis que nous dansions, un marché était conclu. Hans Troemsen
-achetait «sur la chance», c'est-à-dire sans autre information que la
-parole du vendeur, un _creek_, à 20 jours de marche de Dawson, du côté
-de Ruppert City, sur la Datkeena.
-
-«On avait trouvé par là de la «paye» en quantité et les terrains
-s'enlevaient à coups de dollars.
-
-«Au moment de régler, Hans, qui était un garçon pratique et méfiant, ne
-donna qu'un tiers de la somme, promettant le surplus sur place.
-
-«Ralph fit bonne contenance, empocha les dollars et promit de conduire
-lui-même le nouveau propriétaire. On partirait le lendemain.
-
-«Hans Troemsen sortit, Push sur ses talons, et Ralph, qui était le plus
-enragé _gimbler_ de la terre, entreprit une partie de faro avec quelque
-_rushler_...
-
-«A cent onces d'or le point, Ralph, qui n'avait pas la chance, eut tôt
-fait d'être à sec.
-
-«Le lendemain, néanmoins, il attela son _team_ et partit avec Hans
-Troemsen, précédé par Push qui jappait, libre, à la tête de la meute.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-«Deux jours après, dans ce même Monte-Carlo, nous vîmes revenir Ralph
-Harrisson. Il était seul et portait un énorme bandage autour de la tête.
-Son poignet droit était aussi serré dans un pansement.
-
-«Il conta l'aventure. Hans Troemsen avait voulu conduire le _team_ à
-l'indienne. Peu accoutumé, le Scandinave n'avait pu, à un tournant,
-rassembler assez vivement les guides et le _team_ était tombé dans un
-ravin; lui, Ralph Harrisson, avait prévu la chute: debout sur le _taku_,
-il avait sauté juste à temps, cependant que chiens, homme et traîneau se
-fracassaient dans le gouffre.
-
-«Ralph avait la tête un peu cassée, mais solide; un _team_ qui rentrait
-à Dawson l'avait heureusement reconduit vers la ville.
-
-«Ces sortes d'accidents étaient quotidiens. Personne ne s'apitoya sur la
-triste fin de Hans et comme Ralph payait une tournée générale, on le
-proclama le meilleur des garçons.
-
-«Il avait le verre en main--je le vois, tenez, comme si c'était
-d'hier--il était accoudé sur le bois du comptoir et tenait son verre de
-la main gauche. Il regardait la liqueur à hauteur de son œil et riait
-d'un rire qui découvrait une double rangée de dents blanches, des dents
-aiguës comme celles des loups. Il buvait et riait et les filles le
-trouvaient beau, la tête un peu pâlie dans son maillot de linge...
-
-«Il allait porter la santé lorsque quelque chose de hirsute se
-précipita.
-
-«De la porte au comptoir, il y avait bien quinze pieds; un seul bond et
-l'espace fut franchi. Les buveurs s'arrêtèrent. La chose: un chien
-hurlait à la mort devant Ralph.
-
-«Quelqu'un dit: «C'est Push.» Push? Oui, Push, le chien du Norvégien...
-
-«Push, heureux d'être reconnu, arrêta son aboiement et remua la queue.
-Puis, il se livra à un étrange manège: il allait de l'un à l'autre en
-gémissant, des larmes voilaient véritablement ses regards; arrêté devant
-Ralph, l'aboiement devenait rauque et furieux.
-
-«Ralph fit bonne figure, il voulut chasser le chien d'un coup de pied;
-mais la bête s'élança, furieuse, sur lui. James W. Bilt le retint, au
-vol, par le collier...
-
-«Il apaisa Push, d'une tape amicale et s'avançant vers Harrisson, il lui
-dit:
-
-«--C'est le chien de votre compagnon?
-
-«--Oui.
-
-«--Il n'était donc pas tombé dans le ravin?
-
-«--Je ne sais... je croyais bien... toutefois...
-
-«--Oh!
-
-«D'un geste brusque, James W. Bilt venait d'enlever le pansement; la
-tête de Ralph apparut, saine, nette, sans blessure...
-
-«Se voyant démasqué, le bandit eut un geste vers sa ceinture; il ne put
-l'achever, vingt poings s'étaient abattus...
-
-«Trois garçons partirent sur-le-champ, guidés par Push. Ils suivirent le
-_trail_ jusqu'au Yukon. Là, la piste remontait vers le nord; à un jour
-de marche, ils reconnurent que le _trail_ avait été abandonné pour une
-piste nouvelle...
-
-«A trois milles du point de départ, dans une gorge solitaire, Push
-poussa des gémissements insensés. Il grattait la neige durcie avec ses
-pattes... on déblaya la place et l'on trouva d'abord le cadavre des
-chiens, gelés à bloc, puis celui de Hans Troemsen, qui avait fini là sa
-carrière de chercheur d'or.
-
-«Comme il portait entre les deux omoplates la trace nette d'une balle,
-les trois compagnons revinrent.
-
-«La justice d'alors ne s'embarrassait pas d'enquête ni de paperasses
-inutiles. Pour le surplus, Ralph avouait.
-
-«Il avait manqué à la loi du Nord, il serait pendu... La chose devait
-arriver un jour ou l'autre à un garçon comme Ralph. La sentence ne
-l'émut pas. Il avait perdu. Il payerait.
-
-«On l'amena, un peu hors la ville, en face du Yukon. Là, il y avait un
-saule, véritablement confortable pour l'usage auquel on l'employait...
-
-«Le prisonnier fut amené, mais comme James W. Bilt lisait la sentence,
-Push se précipita sur l'assassin de son maître et lui ouvrit la gorge
-d'un seul coup. Ce fut précis, rapide, personne n'eut le temps
-d'intervenir...
-
-«Mais, comme Ralph avait été condamné à être pendu, quoique mort on le
-pendit tout de même. Car la loi doit toujours suivre son cours... Il
-faut qu'il en soit ainsi pour toute chose.»
-
-
-
-
-XIV
-
-LA MACHINE A FABRIQUER LES DOLLARS
-
-
---Jack Nichols? encore un à qui j'ai tenu les brassières.
-
---Vous avez été mère nourrice, Gregory?
-
---Vous êtes bête.
-
---La même chose pour vous.
-
---_Thanks._ Je continue.
-
-Et Gregory Land se cale dans ses coussins. Je sens venir l'histoire.
-J'en prends mon parti et je feins de m'absorber dans la coupe d'un
-pantalon, que j'essaye de tailler dans une peau de renne, une peau
-magnifique, brune et blanche, un vrai porte-bonheur.
-
-La chose est cependant délicate, je n'ai pas de ciseaux et me sers de
-mon couteau de chasse.
-
-La lame, à mon gré, n'est pas suffisamment effilée. Je la passe
-plusieurs fois sur la pierre.
-
-Ceci n'est pas du goût du postier.
-
---Garçon, vous m'agacez les dents.
-
---Je suis au regret.
-
---Si vous continuez, vous ne saurez pas la suite.
-
---Gregory, mon vieux camarade, vous n'avez pas plus envie de vous taire
-que moi j'ai envie de traverser les pieds nus le lac Labarge.
-
---Dieu me damne si vous savez la fin!
-
-Ma peau taillée, je m'installe à cropetons devant l'âtre qui crépite, je
-sors mon aiguille et je couds.
-
-Un silence...
-
-Gregory gigote sur sa chaise. Sa jambe est encore en capilotade. Il
-geint...
-
-Je couds en mesure... Gregory, de ses doigts nerveux, joue une marche
-sur la table.
-
-Je l'accompagne en chantonnant.
-
-Le postier grogne:
-
---Vous n'avez pas plus de cœur que l'ours polaire et encore cet animal a
-l'instinct de la famille; ainsi, un jour...
-
-Voilà mon Gregory lancé dans une autre aventure.
-
-Je ne puis retenir mon rire.
-
-Mais comme il remue sa jambe malade d'une façon inquiétante, j'ai peur
-pour le pansement.
-
---Voyons, _old fellow_, je plaisante. Racontez-la, votre histoire.
-
---Vous n'en saurez pas un traître mot.
-
-Je souris, j'enfile mon aiguille avec attention; à peine l'opération
-terminée, il commence:
-
---Je vous la dirai tout de même, car elle peut vous servir d'exemple.
-
-«Jack Nichols, je l'ai vu débarquer au camp de Cariboo. Il me plaisait,
-ce garçon à lunettes. Il était timide comme une demoiselle et doux comme
-un mouton. Le voyant, je m'étais dit: «En voilà un qui ne fera pas long
-feu ici, si personne ne le garde.»
-
-«J'avais la maladie à cette époque d'être philanthrope, une maladie qui
-m'a passé heureusement!
-
-«J'adopte mon garçon. Je le prends sous mon aile (ce qui est une façon
-de parler), et le présente aux camarades; je le conduis moi-même devant
-l'ingénieur du Gouvernement et je lui fais acheter une bonne place, vous
-pouvez m'en croire.
-
-«Le malheureux ne savait rien de rien. Mais il avait de la bonne
-volonté.
-
-«Je lui appris, tout d'abord, à reconnaître un terrain aurifère. Ça
-n'était pas facile. Il se perdait dans mes explications, Dieu m'a doué
-d'une belle patience...
-
-Je souris à nouveau.
-
-L'homme patient se fâche.
-
---Tout doux, ami Gregory, j'écoute votre cours d'histoire naturelle.
-
---Vous en avez bien besoin, vous n'êtes qu'un apprenti.
-
-Je ne sourcille pas.
-
-Gregory s'étonne et répète:
-
---J'ai dit que vous n'étiez qu'un apprenti.
-
-Avec un flegme tout britannique, je réponds:
-
---Je suis...
-
---Oui, Jack ne savait pas discerner un filon de quartz, je lui enseignai
-cette chose; je lui montrai le filon coupant les roches métamorphiques
-qui sont, comme vous le savez, ou plutôt comme vous ne le savez pas, le
-plus souvent des schistes argileux...
-
-Je poursuis, du ton d'un écolier récitant sa leçon:
-
---... Des schistes argileux, talqueux, chloriteux, de couleur verdâtre
-ou grisâtre; parfois aussi on le rencontre dans des roches porphyriques,
-des gneiss, rarement des granites...
-
-Je prends la respiration. Gregory m'arrête du geste, cligne de l'œil et
-dit:
-
---_All right!_
-
-Puis un peu présomptueusement, il ajoute:
-
---J'ai fait de vous un bon élève.
-
-«Jack ne pouvait concevoir que, dans ce conglomérat quartzeux qui lui
-sert de gangue, il pût y avoir de l'or.
-
-De l'or... Le soleil de nos vieilles barbes d'alchimistes! De l'or! La
-possibilité de satisfaire son désir, de l'or! Le prestige, la puissance,
-de... Quelles fâcheuses bêtes que les hommes!
-
-«Celui dont je parle, véritablement, découvrait le monde. Il avait des
-innocences d'enfant. Il fallait voir sa joie lorsqu'au fond de la _pan_
-où il lavait les sables, il vit, pour la première fois, des petits
-grains luisants... Il fut tellement satisfait qu'il pleura.
-
-«Il resta des heures à contempler sa «paye», les yeux fixes, les mains
-trembleuses; on aurait dit qu'il voyait quelque chose, comme dans un
-miroir.
-
-«Je lui ai aidé à construire son premier _sluice-box_, son premier canal
-incliné, le long d'une centaine de pieds.
-
-«Je lui expliquai pourquoi il fallait garnir le fond de saillies en bois
-et de cavités et pourquoi dans les cavités on mettait du mercure.
-
-«Il ignorait, le cher garçon, que l'or a la propriété de s'unir au
-mercure et qu'ainsi il était plus facile de le débarrasser du sable
-granulaire.
-
-«Du courage? Il en avait, malgré son air chétif, et jetait vaillamment
-dans le haut de «la boîte» la matière.
-
-«Il maniait la pelle avec ardeur. Parfois il s'arrêtait. Je surprenais
-alors la même fixité dans ses yeux. Il semblait toujours regarder, plus
-loin, dans la vie... Il soupirait, crachait dans ses mains et reprenait
-l'outil.
-
-«Il avait une force de résistance étonnante. Il lavait parfois 18 tonnes
-de sable dans une journée!
-
-«L'eau qui coulait dans le _sluice-box_ semblait soutenir son courage.
-Parfois il s'arrêtait et s'amusait à plonger sa main dans l'eau qui
-coulait, sans arrêt, entre ses doigts, rapide et insaisissable.
-
-«J'avais dit: «Avant trois mois, en voilà un qui aura replié bagage et
-qui prendra le chemin de Dawson sans espoir de retour.»
-
-«Les mois passèrent. L'homme tint. Je partis. Après une longue tournée,
-je le retrouvai, toujours ardent à la besogne, ouvrant comme un
-mercenaire. Avec cela sérieux comme un ministre, jamais au cabaret,
-jamais une bonne goulée de whisky qui assomme, jamais une carte entre
-les doigts.
-
-«Il avait pris goût au métier. La joie qu'il avait en lavant sa «paye»,
-il la retrouvait en regardant ses appareils d'amalgamation qui
-tournaient en cadence; il surveillait avec amour son _rocker_, suspendu
-comme un berceau d'enfant, recouvert d'une toile grillagée avec, au
-fond, un tapis de toile grossière.
-
-«Le sable aurifère déposé sur la grille, sous la double influence de la
-rotation et de l'eau, cédait ses parties les moins grossières qui se
-tamisaient, peu à peu, pour ne laisser--l'or étant 18 fois plus lourd
-que l'eau--que les pépites sur la toile.
-
-«Avec quelle ivresse, il recueillait sa «paye», qu'il serrait ensuite
-dans des petits sacs de cuir!
-
-«Un jour, je l'ai surpris écoutant, comme une musique divine,
-l'effroyable tumulte du moulin à broyer; les concasseurs à mâchoires
-mangeaient le quartz comme des bêtes goulues, le minerai disparaissait
-comme devaient autrefois disparaître les proies offertes à Baal ou à
-Moloch.
-
-«Les distributeurs amenaient la matière, les cinq pilons fonctionnaient,
-alternativement, soulevés par une lame en fonte dont l'arbre était
-supporté par un bâti en bois.
-
-«Les pilons retombaient, en tournant sur eux-mêmes, broyant le minerai.
-
-«Je jure que ce bruit d'enfer était doux à l'âme de cet homme.
-
-«La convoitise la plus basse se lisait ouvertement sur son visage. Cet
-homme frêle, myope et doux, avait une face de démon lorsqu'il raclait,
-avec des frottoirs en caoutchouc, la surface des lames de cuivre qui
-avaient retenu l'or...
-
-«L'or... l'or... l'or...
-
-«C'était la seule chanson que lui chantait la machine à fabriquer les
-dollars.
-
-Gregory prend un temps, puis il émet:
-
---Jack Nichols me répugne, c'est un avare sordide.
-
-Et pour prouver son dégoût, par-dessus ma tête, le postier crache dans
-le feu.
-
- *
-
- * *
-
---C'est là toute votre histoire?
-
-Gregory me regarde, interloqué...
-
---Eh bien! il me semble...
-
---Il me semble, ô psychologue, ô contempteur des humains, ô ceci, ô
-cela, il me semble que vous êtes une stupide bête.
-
---Vous dites?
-
---Je dis qu'avec toute votre philosophie vous n'êtes qu'un imbécile.
-
-«Laissez donc votre jambe tranquille, vous remuez comme un diable et
-toute la nuit vous geindrez comme une femmelette.
-
-Jamais je n'ai rudoyé aussi brutalement mon ami. Il en reste médusé et
-se contente d'interjecter lorsqu'il peut placer un mot:
-
---Ah! bien! ah! bien...
-
---Ah! bien, j'ai dit que vous étiez un mauvais psychologue et je le
-prouve. Et votre histoire, c'est moi qui la terminerai.
-
---Jack Nichols?
-
---Oui, Jack Nichols, je l'ai connu; nous avons été voisins, placer
-contre placer, sur la Tanana, et si cela peut vous être agréable, féroce
-postier, je lui ai fermé les yeux à ce garçon, et s'il y a une justice
-quelque part, dans un paradis, Jack Nichols a sa place auprès de ceux
-qui ont souffert le supplice de la vie.
-
-«Il a eu une agonie atroce, un accident banal, un bloc lui avait écrasé
-les deux jambes... et cette agonie n'était rien à côté de celle qu'il a
-subie des mois et des mois sous le cercle polaire.
-
-«La fièvre le tenait. Son esprit battait la campagne et j'ai su... J'ai
-su la vie d'abnégation et de courage de cet être, qui était né pour une
-vie paisible, dans la quiétude d'un cabinet de travail, parmi l'ombre
-amicale des livres qui sont chers et des bibelots rares qu'on a su
-assembler avec un soin jaloux...
-
-«Mais une femme passe qui bouleverse tout, sa jupe en coup de vent
-renverse les plus beaux projets... La vie est mesquine, quotidienne, les
-gazettes rapportent les succès mirifiques des coureurs d'aventures.
-
-«L'or, donneur de fortune, est là, il n'y a qu'à se donner la peine de
-le prendre. Mais pour le prendre, faut-il encore l'aller chercher.
-
-«La jolie poupée à cervelle étroite veut être aussi belle, aussi
-attifée, que ses amies... Quoi, elle va traîner sa misérable existence
-en attendant quoi? Dans vingt ans, un succès problématique?
-
-Les querelles éclatent qui gâchent le bel amour.
-
-«Vous n'êtes qu'une poule peureuse.
-
-«Vous n'êtes qu'un loir paresseux.
-
-«Vous avez un cœur de lièvre.
-
-«Enfin, un soir, l'ultimatum: la poupée va partir essayer sa grâce...
-Perdue pour perdue, ne vaut-il pas mieux lui montrer qu'on est un homme?
-
-«Au matin, sans plus raisonner, il part, lisant dans les yeux de
-porcelaine un peu d'amour et beaucoup de joie.
-
-«Et Jack Nichols débarque, vous le rencontrez, vous l'aidez. Il m'a
-souvent dit combien il vous était reconnaissant et combien il souffrait
-de votre éloignement...
-
-«L'apprenti chercheur d'or, fixait «dans la vie» disiez-vous, par Dieu!
-oui; lorsque vous le voyez, penché sur la _pan_, ce ne sont pas les
-pépites qu'il contemple, mais l'image de la poupée chère qui apparaît
-souriante, et les paillettes de l'or animent un regard lointain.
-
-«Il reste accoudé sur sa pelle, les nerfs tordus par la fatigue, il est
-las à tomber; là-bas, par delà les collines et les milles de neige, dans
-la grande cité, il y a une poupée fragile qui attend le bonheur; ce
-bonheur, lui seul peut le donner à force de labeur et de peine... Houp
-là, on crache dans ses mains et l'on remet en marche la machine à
-fabriquer les dollars.
-
-«Ce ne sont pas vos concasseurs aveugles, vos appareils anonymes qui à
-force d'ingéniosité arrachent à la terre «l'or, dieu souverain». La
-machine à fabriquer les dollars, c'est lui, l'être chétif qui, sous un
-climat effroyable, travaille, travaille, pour que là-bas la poupée soit
-rieuse et que des fanfreluches neuves lui servent à mettre en valeur sa
-beauté...
-
-«Et le sacrifice est vain.
-
-«L'or qu'on arrache à la terre est plus pénible à trouver que l'or qui
-roule dans la grande ville.
-
-«Vous n'avez pas vu le visage de «votre avare» lorsque vous êtes passé
-trois fois au camp et que, pas une fois, dans votre sac de cuir, vous
-n'avez eu pour lui la lettre coutumière... L'enveloppe bleue où se
-lisait en grandes lettres endiablées le nom de Jack Nichols...
-
-«Finies, les lettres! Il n'en recevait plus! Mais l'espérance illuminait
-son cœur d'amant; après un désespoir farouche, il se reprenait. «La
-machine à fabriquer les dollars» se remettait à œuvrer d'un mouvement
-continu, avec cette obstination, cet entêtement qui est la force des
-faibles.
-
-«Il est mort tandis que l'aurore boréale enchantait la nuit polaire. Il
-est mort doucement, les yeux grands ouverts sur son rêve, avec un nom de
-femme sur les lèvres.
-
-Gregory dit simplement:
-
---Vous avez raison, ami, décidément, je suis une stupide bête.
-
-
-
-
-XV
-
-UNE FAMEUSE PÊCHE
-
-
-La journée finie on vient au Saloon, où dans le tumulte des cris, la
-fumée des pipes, le son criard des phonographes et la plainte des
-accordéons, on laisse aller sa pensée vers des choses lointaines.
-
-On boit pour soutenir son corps brisé. On boit pour oublier les
-tristesses anciennes, on boit surtout pour boire.
-
-Les deux coudes sur le comptoir, une paille entre les lèvres, je bois.
-
-Une voix m'interpelle:
-
-«--Eh bien! cher garçon, votre pêche?
-
-«--Ma pêche, dites ma chasse.
-
-«--Votre chasse! Je suis véritablement étonné. Ne vous ai-je pas vu
-partir flanqué de tout un attirail. Vous alliez, m'aviez-vous assuré,
-pêcher la truite dans les torrents des Rokies.
-
-«--Pêcher la truite, certainement, et nous avons ramené le corps d'un
-magnifique grizzli.
-
-«--Un grizzli?
-
-«--Oui, une superbe bête, deux mètres quarante pour vous donner des
-précisions.
-
-«--C'est une drôle d'histoire. _Waiter_, deux whiskies.
-
-«--La chose est toute simple. Voici:
-
-«Nous étions partis, Lewis W. Gould et moi, pour pêcher la truite--la
-belle truite saumonnée--nous avions amorcé nos lignes lorsqu'un trappeur
-est descendu, courant: «J'ai relevé, dit-il, les traces d'un grizzli,
-dans la montagne, à deux milles d'ici. Si vous voulez le tuer, je ne
-m'en charge pas seul.»
-
-«--Avec nos cannes à pêche, ce serait drôle de tuer un grizzli, répond
-froidement Lewis W. Gould.
-
-«--Qu'à cela ne tienne, j'ai deux Winchester à vous offrir.
-
-«Mon camarade se tourne vers moi:
-
-«--Cela vous plairait, _dear_, d'être venu pour la pêche et de chasser
-l'ours.
-
-«--_All right!_
-
-«--Bon.
-
-«Méthodique, Lewis W. Gould replie les engins et s'adressant au
-trappeur, déclare:
-
-«--On vous suit.
-
-«Par une piste en lacet, nous escaladons la montagne, tout étonnés de
-nous retrouver, après un mille et demi de marche, devant l'endroit que
-nous avions quitté, mais à 300 pieds plus haut.
-
-«La hutte--une hutte de rondins de pins--faite selon les bons principes,
-les fissures bouchées avec de la terre glaise. Les Winchester sont en
-bon état. Lewis W. Gould les examine avec attention. L'examen est
-satisfaisant, car il émet simplement:
-
-«--En route!
-
-«Nous suivons un chemin étroit, bordé de pins gigantesques, mais je n'ai
-pas le temps de m'émouvoir à l'aspect «des plus vieilles choses vivantes
-de la terre», comme disent les Yankees, notre guide nous montre déjà des
-traces indiscutables.
-
-«Pour être vrai, je dois avouer que je trouvais le sentier pareil aux
-autres sentiers. Ce n'est pas évidemment l'opinion de Lewis W. Gould qui
-hoche la tête et prononce:
-
-«--C'est une importante bête!
-
-«Je ne devais pas tarder à savoir combien importante elle était.
-
-«Les arbres cessaient, les rocs amoncelés faisaient une gorge peu large,
-en bas on entendait le mugissement du torrent étranglé dans la passe
-trop étroite.
-
-«La gorge passée, la végétation reprenait et à cinquante pas, devant
-nous, nous vîmes un des plus beaux ours que jamais les Rokies Mountains
-abritèrent.
-
-«Il fut, certes, plus surpris que nous. Mais il continua d'avancer en
-balançant sa tête énorme, à droite et à gauche avec une régularité de
-métronome.
-
-«--Vous le tirez, cher?
-
-«L'invitation m'est adressée.
-
-«J'ajuste. Je fais feu et... je rate la bête--qui, cependant,
-souvenez-vous-en, était d'importance--Lewis W. Gould eut un sourire de
-pitié. Il lâcha deux coups et la bête croula sans un cri; elle ouvrit
-seulement ses griffes en éventail qu'elle replia presque aussitôt,
-arrachant d'une seule étreinte un sapin de trois ans.
-
-«Vous pourrez voir, chez moi, sa peau, qui est fort belle, les poils
-sont longs, pas abîmés du tout, la bête était adulte.
-
-«--C'est en effet, une fameuse «pêche», apprécie mon compagnon en jetant
-d'un trait, dans le fond de son gosier, le contenu de son verre de
-whisky.
-
-
-
-
-XVI
-
-UNE BELLE CHASSE
-
-
-Ce soir, c'est moi qui parle.
-
-Gregory est d'humeur bourrue et pour cause: le tabac manque...
-
-Il tette sa pipe vide pour tromper sa fringale et se créer une illusion.
-
-Je fais:
-
---Vous connaissez Seattle?
-
-Le postier lève les épaules.
-
---Evidemment!
-
-Je poursuis, plus pour moi-même que pour lui, pour bercer mon ennui, je
-me souviens à voix haute.
-
- *
-
- * *
-
---L'arrière-boutique d'un bar, à Seattle, dans l'Etat de Washington, où
-malgré les prohibitions, on boit toute la gamme des alcools, depuis le
-gin d'Ecosse jusqu'à la grappa d'Italie, en passant par le cognac de
-France. La salle est pleine de joyeux garçons, marins arrivant des mers
-du Pacifique, caboteurs venus d'Europe et remontant jusqu'à Vancouver,
-après avoir suivi la côte, passé le détroit de Magellan.
-
-«On parle toutes les langues ou plutôt l'argot de toutes les langues. Le
-_slang_ domine, depuis les appellations gutturales des Chiliens au teint
-olivâtre, jusqu'au zézaiement des Chinois, aux yeux bridés, aux visages
-ridés comme des pattes de poule.
-
-«Les Malais mâchent du bétel, les Yankees de la gomme. Deux marins,
-basque et marseillais, fument la cigarette, le premier silencieux et
-grave, le second par bouffées saccadées et hâtives.
-
-«Il y a des matelots de la marine fédérale, pantalons à pattes
-d'éléphants et béret en galette.
-
-«Tous ont le cou libre, nerveux, musclé, avec une ligne de peau plus
-mate lorsque le cou se soulève.
-
-«Des mineurs descendus du Klondike jouent au faro et selon la coutume
-pèsent leur mise--de la poudre d'or--dans des balances minuscules.
-
-«Harry Flink, le garçon britannique, en veste blanche, impeccable, verse
-à boire d'un mouvement brusque. Un jeune garçon de quinze ans--un
-Italien aux yeux de femme--manie avec force la machine à fabriquer les
-cocktails.
-
-«Le mouvement est continu. Des garçons entrent, boivent, payent et
-sortent, d'autres arrivent qui font de même. Ici, on ne vient pas au bar
-pour causer, on vient uniquement pour boire... Toute chose doit servir à
-ce pourquoi elle est destinée. Un bar, c'est pour boire, donc on boit.
-
-«Un gars de l'Est fredonne: _All the nice girls love the sailors_,
-commande un whisky, jette deux «nickels» sur le bois du comptoir; la
-machine enregistreuse tinte, le tiroir n'est pas refermé qu'il est déjà
-dehors, son refrain se perd dans la rue.
-
-«--_Hello, boy!_
-
-«Une rude tape s'abat sur mon épaule. C'est mon ami Lewis W. Gould. J'ai
-reconnu sa manière.
-
-«--... _Are you?_ mâchonne-t-il entre ses dents et, sans attendre ma
-réponse, il ajoute: «Moi, je suis véritablement confortable.»
-
-«En effet, j'ai rarement vu un garçon tenant mieux le whisky. Pour
-prouver sa «confortabilité», il jette au garçon: «Un whisky pour moi» et
-avec une moue de pitié il poursuit: «Un verre de bière... pour
-Monsieur.»
-
-«--_For your love._
-
-«--_The same to you._
-
-«Il élève le verre à la hauteur de son œil et d'un trait vide
-l'alcool...
-
-«Il pousse un ah! satisfait et, les coudes sur le comptoir, il me dit:
-
-«--Etes-vous revenu de votre chasse au grizzli?
-
-«--Ma foi, oui.
-
-«--Voulez-vous être en chasse cette nuit?
-
-«--Cette nuit?
-
-«--Probable, si vous dites oui, nous sortons et nous embarquons.
-
-«--Nous embarquons. On va donc chasser le phoque?
-
-«--Non, répond Lewis W. Gould flegmatique, non pas le phoque: le
-Chinois.
-
-«--Hein! vous dites?
-
-«--Je dis bien: le Chinois.
-
-«--Une bête que vous appelez ainsi?
-
-«--Non, non, je m'exprime correctement, pas une bête chinoise, une bête
-de Chinois... C'est la même chose, achève-t-il dans un gros rire.
-
-«Son rire me gêne et m'intrigue à la fois. J'ai tellement vu de choses
-bizarres dans cette bizarre Amérique. Je ne sais si je dois prendre au
-sérieux la proposition de mon camarade.
-
-«Mais, imperturbable, il conclut:
-
-«--C'est une chose vraiment excitante.
-
-«Du moment que c'est _exciting_, c'est le fin du fin pour un Américain.
-
-«--Vous venez?
-
-«J'hésite. Mais Lewis W. Gould ajoute:
-
-«--Mistress Flossie Hurchisson en sera...
-
-«--Oh! alors, du moment que mistress Hurchisson en est. _All right!_
-J'accepte.
-
-«--Hé! là, camarade, pas si vite. Comme vous êtes bien Français. Vous ne
-voulez pas et puis, quand vous voulez, vous voulez tout de suite.
-
-«--Garçon... un whisky pour moi.
-
-«J'ajoute, ironique:
-
-«--Et un verre de bière pour moi...
-
-«--Non, rectifie Lewis W. Gould... un whisky pour vous aussi. La nuit
-sera rude. Whisky, très bon contre la brume maritime...
-
-«Les whiskies absorbés, nous sortons. La nuit est claire, les hauts
-_buildings_ silencieux silhouettent leurs masses énormes... Les
-lampadaires à huit globes jettent des nappes lumineuses dans la rue où
-seuls des groupes de matelots s'attardent...
-
-«Le Totem Pole se dresse hiératique au milieu de Pionner-Square...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-«Les pontons... le wharf... Les trois canots automobiles qui, sur leur
-coque, portent en lettres capitales brunes POLICE, sont allongés comme
-des bêtes endormies.
-
-«--Mistress Flossie Hurchisson?
-
-«--Me voici, jette une voix claire.
-
-«--_Well!_
-
-«Le chef de police, qui est le manager de l'expédition, après les
-salutations d'usage, nous prie d'embarquer.
-
-«Mon ami Lewis W. Gould monte dans l'embarcation du sous-chef. Mistress
-Hurchisson et moi avec le chef.
-
-«Diable! on n'est pas trop «confortable», pour employer l'expression de
-Lewis... ces sacrés canots automobiles ont une lunette peu large; enfin,
-on se case, mistress Flossie tout près de moi...
-
-«Elle est «confortable», mistress Flossie, aussi ai-je le côté droit un
-peu trop serré contre le bastingage... mais auprès d'une jolie femme...
-
-«Le chef, un grand homme glabre, lève le bras gauche et l'abat, c'est le
-signal... Les bêtes endormies se réveillent... les moteurs ronronnent...
-nous sommes en route.
-
-«--Je vous souhaite bonne chance, lance la voix de Lewis W. Gould, dont
-le canot prend la tête.
-
-«--Merci, répond mistress Flossie, qui s'emmitoufle dans une vaste
-couverture faite de peaux de renards assemblées...
-
-«Nous passons à ras d'eau auprès des steamers gigantesques.
-
-«La lune déchire un voile de nuage et risque un œil... Son reflet danse
-sur les vagues.
-
-«--Damnée lune, jure le _chief of police_.
-
-«Moi, je la trouve divine cette lune blonde qui met en valeur la nuque
-plus blonde de ma voisine; assis, en retrait, je regarde ce profil de
-femme, cette nuque grasse où se jouent des frisons légers... Elle a dû
-comprendre que je la regardais, car elle se retourne brusquement, elle
-me sourit. Et ce sourire échancrant largement la bouche me montre une
-rangée de dents solides... Je lui trouve le sourire un peu «fauve» à la
-jolie mistress Flossie Hurchisson.
-
- * * * * *
-
-«Nous avons franchi l'avant-port, l'œil du phare nous poursuit. Nous
-voici remontant le large estuaire que forme le détroit de Juan de Fuca.
-
-«Laissant à notre droite l'île de Vancouver, nous louvoyons, en vue des
-feux de Victoria, mais en évitant de pénétrer dans les eaux anglaises.
-
-«La Colombie Britannique est là, n'oublions pas que nous sommes, nous,
-pour l'instant, police américaine...
-
-«Nous sommes à ce qu'il paraît en chasse, cela doit être vrai, car je
-lis sur le visage du chef de la police toutes les déceptions du chasseur
-qu'étreint l'angoisse de rentrer bredouille.
-
-«Les _Dam_ se succèdent dans sa bouche...
-
-«_Dam_, c'est ce sacré gibier qui ne veut pas se laisser tuer ou tout au
-moins se laisser prendre.
-
-«Une interrogation de mistress Flossie fait éclater la déconvenue de
-notre manager.
-
-«--Vous ne trouvez rien, cher? Mon Dieu, que c'est peu intéressant!
-
-«Il répond avec une rudesse toute américaine:
-
-«--Hé, madame, croyez-vous que ce soit une sinécure... mes
-renseignements sont exacts pourtant... mais allez donc vous rendre
-compte avec un ciel pareil, et ce moteur qui fait un bruit de tous les
-diables. Je suis sûr qu'on nous entend à 10 milles d'ici...
-
-«Nous tournons en rond depuis deux grandes heures. Les autres canots
-sont invisibles, perdus, là-bas, dans l'immensité.
-
-«Moins abrités par la côte, nous sommes pris de biais par un vent nord,
-nord-est, qui nous poussant vers la mer accélère notre vitesse.
-
-«--Il ne fait pas chaud, murmure avec une moue notre jolie compagne qui
-s'emmaillote complètement dans ses peaux de renards.
-
-«Soudain, trois coups de sifflets brefs, aigus, stridents, déchirent
-l'air.
-
-«Le signal!
-
-«L'animal est en vue. Un coup plus prolongé nous avertit que nous devons
-surveiller sur notre gauche...
-
-«Un commandement du chef. Le canot, docile, vire, et prend de la
-vitesse.
-
-«Mistress Flossie Hurchisson pousse un ah! curieux, elle rejette les
-couvertures, son cou se tend.
-
-«--Plus vite, plus vite, ordonne le _chief of police_ debout, les yeux
-guetteurs.
-
-«--Ah! là-bas, je vois...
-
-«J'écarquille les yeux, en vain.
-
-«Deux coups brefs, un coup espacé:
-
-«--Changez de direction, coupez la route.
-
-«Deux ordres exécutés avec une ponctualité militaire.
-
-«Là-bas, là-bas... Le doigt tendu, le chef me montre un point que
-j'aperçois enfin. C'est une barque, qui semble grandir en sortant des
-flots...
-
-«Un ordre encore...
-
-«--Comment, nous abandonnons la chasse? regrette mistress Hurchisson.
-
-«--Non, nous coupons la route à ces damnés animaux avant qu'ils soient
-dans les eaux britanniques.
-
-«Les coups de sifflets se succèdent qui parlent dans la nuit. Un cri
-plus long... puis le sifflet pousse un hurlement continu. C'est le cri
-de victoire.
-
-«La route est coupée... Les trois canots forment un arc de cercle. La
-proie ne peut échapper... On ralentit l'allure. Les canots dansent sur
-les lames, la barque, une jonque chinoise à voile rectangulaire est là,
-à un demi-mille de nous. Quelques ronflements du moteur et nous serons
-sur elle.
-
-«La lune a crevé sa ceinture de nuages, goguenarde et amusée, elle
-contemple ce tableau... La jonque louvoie, elle ruse encore, essayant de
-passer au travers des mailles du filet qui se resserre de plus en plus.
-
-«On voit distinctement les matelots courant sur le pont. Tout à coup, le
-_chief of police_ pousse un juron épouvantable. Un commandement a
-retenti sur la barque, les hommes se groupent, soulèvent une caisse et
-la jettent par-dessus bord; ils procèdent ainsi quatre fois...
-
-«Je ne comprends pas... Le chef jure comme un démon. Je regarde ma
-voisine, ses yeux sont luisants comme des lames, une lueur les allume.
-La bouche est tirée, les narines sont contractées. Il y a de la louve
-dans cette physionomie. Elle sent que je l'observe.
-
-«La lady reparaît avec son sourire immuable, elle dit:
-
-«--_Aoh! very exciting!_
-
- *
-
- * *
-
-«C'est nous qui donnons les ordres, cette fois; an coup de sifflet bref,
-un coup plus long, les trois canots virent, nous tournons le dos à la
-jonque qui bientôt diminue, diminue et se perd dans l'Océan.
-
-«--Je ne comprends pas...
-
-«Alors, mistress Flossie Hurchisson m'explique, complaisante:
-
-«--La chasse est finie.
-
-«--La chasse?
-
-«--Je vais vous dire, homme de peu d'entendement, les lois américaines
-sont sévères qui prohibent l'entrée des Chinois sur le territoire de
-l'Union.
-
-«Aussi ces maudites bêtes usent-elles de ruse pour passer sur la
-frontière. La plus facile, parce que la plus difficile à surveiller, est
-la mer. C'est pourquoi par la mer, la contrebande est plus importante...
-
-«--Mais alors...
-
-«--Alors, les Chinois s'enferment dans des caisses et les matelots de
-leur pays les déposent sur le sable, tout simplement.
-
-«--Tout simplement!
-
-«--A moins, continue la jolie Mme Hurchisson, avec un sourire ambigu, à
-moins qu'on ne leur donne la chasse comme ce soir.
-
-«--Alors les caisses par-dessus bord?
-
-«--C'est pour ne pas être puni, la loi est dure, vous ai-je dit.
-
-«--Mais dans les caisses?
-
-«--Dans chaque caisse, il y avait un Chinois, cela n'a aucune
-importance.
-
-«Véritablement, c'était une belle chasse...»
-
-
-
-
-XVII
-
-DANS LE SILENCE DE LA NUIT
-
-
-Je suis seul, ce soir, dans ma hutte, mes chiens reposent au dehors;
-seul avec Tempest roulé en boule devant l'âtre qui flambe.
-
-La journée a été rude et saine. Je me sens heureux, le corps lassé, le
-cerveau libre.
-
-Ouvrir un livre, à quoi bon? Le dernier journal a deux mois de date, et
-puis qu'importent ces choses qui sont vieilles, il y a entre le monde et
-moi des milliers de milles. Le camp le plus proche--où l'on vit de ma
-vie--est à trois jours de marche, au sud-est.
-
-Quelle ivresse d'être une chose anonyme perdue dans le grand Tout
-immense!
-
-La nuit polaire m'environne et je savoure la joie calme d'être seul.
-
-La neige ne tombe plus molle sur la neige molle. Rien ne vibre, rien ne
-vit que mes bêtes et moi.
-
-Dans le ciel clair, il y a l'errance des étoiles qui parcourent leur
-cycle immuable.
-
-En face de moi, il n'y a rien que la nature dressant la virginité
-redoutable et le hérissement de la Banquise. Ceux qui ont cherché la
-Route sont passés plus à l'est. Garde, ô ma Terre, ton secret de la
-curiosité des hommes!
-
-Et cependant, ce sont les meilleurs qui sont venus à Toi, les cœurs
-exaltés qui croyaient servir une idée et les cœurs farouches qui
-suivaient par simple goût de l'aventure.
-
-Ils s'étaient donnés à Toi et tu t'es donnée à eux, tu les as pris, dans
-une étreinte irrésistible, sans voir que tu brisais leur vie.
-Accomplissant le sourd travail de la destinée, tes glaces, qui tenaient
-leur navire prisonnier, ont resserré leur emprise; le bois, le fer,
-l'acier, elles ont tout tordu, tout brisé; elles ont effacé la preuve de
-la hardiesse des hommes. Rien n'a subsisté que quelques êtres qui ont
-erré des jours encore, puis la misère et le découragement, plus sûrement
-que le froid et la faim, les ont couchés.
-
-La neige a empli les paupières creuses, puis une autre neige encore a
-nivelé le tout. Et le Grand Nord est rentré dans le silence blanc qui le
-garde depuis les premiers âges du monde.
-
- *
-
- * *
-
-Ce silence est descendu du Nord mystérieux. J'ai la paix du cœur, la
-paix des sens, la paix du cerveau.
-
-Seule la Bête vit en moi et, ce soir, la Bête est heureuse de sa
-solitude dans le cœur immense de la forêt septentrionale.
-
-Rien ne vibre. Rien ne vit que Moi. Quelle erreur! La vie poursuit sa
-marche invisible. Tout vibre. Tout tressaille autour de moi.
-
-Les mille bruits de la forêt, je les perçois: le craquement du bois sec
-qui se détache et tombe, le frôlement des branches, les millions
-d'aiguilles de pins s'entremêlent, des cônes tombent avec un bruit mou.
-
-Comme dans la vision fantastique de Shakespeare, la forêt s'agite, elle
-se meut, elle marche, elle vient, son ombre immense s'étend oblique sur
-la terre blanche... les racines fouillent le sol pour y chercher les
-couches primitives, la sève monte généreuse dans l'âme des arbres et les
-arbres grandissent, grandissent pour atteindre les nues.
-
-Et la chanson du vent est passée dans les branches, c'est une chanson
-vieille comme le vieux monde, où l'éternel réprouvé se plaint de ne
-s'être jamais reposé. Il implore ses amis les arbres, se suspend aux
-rameaux, fait un bouquet de feuilles, qu'il jette bientôt, lassé, pour
-aller mugir comme un orgue sous les hautes voûtes des séquoïas. Puis, il
-ravale sa plainte aux humbles pousses, caresse les saxifrages et les
-lichens, se cogne aux rochers pointus et va, plus loin, porter sa peine
-et pleurer sa douleur.
-
-Et les bêtes de la forêt s'éveillent une à une. Mon oreille reconnaît le
-lynx aux yeux obliques, guettant, les jarrets repliés, sa proie. Seules,
-ses oreilles droites écoutent...
-
-Le chat-tigre trompe son attente en plantant ses griffes dans la branche
-qui le soutient. Son museau se plisse et ses oreilles sont rabattues.
-
-Les renards passent, fouineurs, la queue basse, les gris, les argentés,
-les noirs, les rouges fauves, les blancs rosés; puis, voici les
-aristocrates, les bleus et les blancs, qui vont du Labrador à la mer de
-Baffin promenant leurs rares fourrures.
-
-Ils ont le museau large et court, ils trottent sur leurs courtes pattes
-et changent de pelage deux fois l'an. Blancs en hiver, ils deviennent
-blond foncé avec des reflets violets en été.
-
-Soudain, peureux, ils se tapissent... l'armée redoutable des loups
-s'avance...
-
-Les grands loups polaires au pelage souple, noir ou gris, qui vont
-maigres et nerveux, les oreilles droites, la gueule ouverte essayant de
-calmer l'atroce faim qui les mord aux entrailles... Ils s'arrêtent
-parfois les yeux luisants, une patte en l'air, le mufle droit pour
-prendre le vent... Sur un signal du chef, la troupe repart, avide,
-empressée...
-
-Grignotant l'écorce des arbres, je reconnais la dent du blaireau et du
-skunk; la martre veut sa part, la martre au corps agile, fière de sa
-peau dorée. Le blaireau paisible quitte la place, mais le skunk puant
-reste, c'est dame Martre qui, dégoûtée, s'en va...
-
-Un cri aigu. C'est l'hermine querelleuse qui se bat. Elle a surpris un
-vison. Ses dents pointues s'enfoncent dans le cou de la pauvre bête...
-Les petits yeux ronds se voilent, les pattes grêles se replient, la
-queue s'agite, deux ou trois fois, un long tremblement court sur son
-corps... le vison est mort. Quelques gouttelettes de sang souillent la
-belle robe de l'hermine.
-
-Ces frôlements, en bas, ce sont les rats musqués; en haut, ce sont les
-petits-gris, aux courtes oreilles pointues, à la queue en panache.
-
-Patak, patak, patak, pflout, pflout, pflout... voici les loups qui
-reviennent menant leur ronde affamée.
-
-Un aboi, la troupe s'arrête, haletante; dans le lointain un bruit monte,
-qui va grandissant, on entend un cloq, cloq, cloq, cloq significatif...
-Ce sont les grands orignals, qu'on nomme ici les cariboos. Les cariboos
-dont la rotule se déboîte en marchant et produit le bruit sec que les
-loups connaissent si bien. Si les cloq, cloq, cloq sont répétés, c'est
-que le troupeau est nombreux, les loups alors s'abstiennent. Si non, la
-chasse commence. Les cariboos fuient, les femelles et les enfants au
-milieu, les mâles gardant les flancs et l'arrière. C'est dans la plaine
-blanche une fuite éperdue... Les loups suivent, les mâchoires
-claquantes. Désespérés, les mâles font tête... C'est une lutte épique,
-les loups attaquent en demi-cercle; l'orignal se défend non avec ses
-bois, mais avec son genou et ses pattes. Malheur au loup imprudent, il
-roule la tête cassée sur la neige; mais, le plus souvent, les loups se
-précipitent tous ensemble sur leur proie: le cariboo plie les jarrets et
-tombe. Il est perdu. Mais sa mort paye la vie des autres qui fuient,
-cependant que les loups se précipitent à la chaude curée...
-
-Cette nuit, on n'entendra pas le brâmement de détresse, ce long cri
-pitoyable qui de la plaine monte jusqu'à la forêt et fait frissonner les
-bêtes apeurées. Les cariboos sont en nombre, ils passent avec leur galop
-martelé, et sur la piste opposée, les loups poursuivent leur
-insaisissable destin.
-
-
-
-
-XVIII
-
-LA DAMNATION
-
-
-Las de chiquer, Gregory Land sort une courte pipe de terre, il la cure
-avec précaution à l'aide d'une allumette, la tapote à petits coups secs
-sur le bois de la table, puis il me réclame ma boîte de _mixture_.
-
---Vous avez un excellent tabac, _dear boy_, indice d'une conscience
-honnête. Les mauvais bougres, comme moi, n'ont jamais de tabac et fument
-celui des autres.
-
-«Ne protestez pas, je me connais mieux que vous, je suppose. La
-preuve--et Gregory prend une voix lugubre--j'ai refusé, moi qui vous
-parle, une pincée de tabac à un homme qui allait mourir.
-
---Oh!
-
---Comme je vous le dis. C'était dans le _Saloon_ de Rupert-City; je me
-chauffais, le dos au poêle, en regardant deux honorables gentlemen qui
-jouaient. La partie était rude, l'enjeu important. L'un d'eux gagnait
-avec une étonnante persistance. Il avait l'œil pétillant, et ce pli
-gouailleur au coin de la lèvre qui semble de la pitié et n'est que de
-l'insolence. Deux plis parallèles barraient le front de son partenaire
-et, au bas de ses joues, deux autres plis mettaient sa bouche comme
-entre parenthèses.
-
-«Celui-ci prend le cornet d'un geste nerveux, jette les dés: quatre
-rois. Son camarade saisit l'étui de cuir, place les cubes d'ivoire, un à
-un, avec attention, comme quelqu'un qui a tout son temps.
-
-«Il agite le cornet, paraît s'intéresser au bruit des dés prisonniers,
-puis il s'arrête et s'adressant à moi, il me dit:
-
-«--Vous n'auriez pas une pipée de tabac, _sir_...
-
-«Il m'agaçait cet homme avec son air suffisant; bourru, je lui réponds:
-
-«--Je suis au regret...
-
-«--Ça ne fait rien, merci tout de même...
-
-«Il secoue les dés qui tintent et se décide à les faire rouler sur la
-table: quatre as...
-
-«Il avait encore gagné. Mais au moment où il ramassait son gain, l'autre
-lui envoya une balle dans le ventre.
-
-«Il ne poussa pas un cri: un flot de sang envahit sa bouche, il se cassa
-en deux comme un polichinelle et mourut.
-
-«--C'était vraiment scandaleux, fit l'autre en empochant l'or qu'il
-avait perdu et celui qu'il n'avait pu gagner...
-
-«Puis, il sortit après avoir absorbé un double whisky.
-
-«Vous voyez, _old_ Freddy, conclut Gregory de plus en plus lugubre, que
-je suis une vieille bête sans cœur...
-
-Il a bourré sa pipe. Je veux lui donner du feu. Il bougonne:
-
---Vous me croyez donc paralytique, je peux bouger, que diable!
-
-S'aidant des deux mains, il se redresse, fait quelques pas; il saisit
-avec les pincettes un charbon et allume sa pipe...
-
-Heureux d'avoir réussi ce court voyage, il déclare:
-
---Je suis tout à fait bien. Demain je pourrai vous débarrasser...
-
-C'est sa marotte. Je laisse dire... il se rassied, se cogne la jambe, ce
-qui lui arrache un cri et le voilà qui se lamente... Mais, ça ne dure
-pas avec lui.
-
---Assez, crie-t-il, avec une voix de commandement. Je n'ai plus mal...
-
---Freddy, mon ami, excusez-moi. Quand je vous dis que je suis une
-vieille bête, j'ai mes raisons. C'est vérité pure... Il ne faut pas m'en
-vouloir, je suis toujours passé dans la vie à côté du bonheur. J'aurais
-pu, comme tant d'autres, ramasser des dollars et retourner chez moi, où
-je serais devenu un Monsieur comme Monsieur-tout-le-monde. Cela aurait
-été difficile, les premiers temps, mais je m'y serais fait. J'aurais eu
-un chapeau melon, et des souliers à boutons, et peut-être aussi une
-femme... Souvent, j'ai essayé, j'ai rogné sur mon tabac, sur mon whisky,
-pour économiser... Une fois même, j'ai retenu mon passage à Skagway;
-mais, au moment de m'embarquer, je n'ai pas pu, le vent soufflait de
-l'est m'apportant l'odeur de la terre où nous sommes: j'ai pensé à mille
-choses, à la neige, à mes chiens, à mes amis les arbres de la forêt, les
-pins, les thuyas, les bouleaux, les mélèzes, aux noirs rochers de la
-Passe, aux flots mugissants du Yukon, à la mer d'un blanc laiteux qu'on
-aperçoit soudain du haut d'un col, à l'eau transparente des lacs formés
-dans le cratère des volcans morts, à la pyramide aiguë du Saint-Elias
-que les Indiens appellent «la grande montagne», à mes rivières, la
-Tanana, portant les bois flottés, la Cooper, aux flots métalliques où
-les saumons ne vivent pas.
-
-«A cette heure, je vous le jure, j'aimais même la Toundras, ses pièges,
-ses moustiques qui ne dorment jamais, ses maringouins et même ses
-_kiss-flies_ qui se logent sous les ongles, sous les cils et rongent les
-oreilles des chiens. Je regrettais mes soirées de solitude, et mes
-soirées de ripailles en compagnie de joyeux garçons...
-
-«J'aimais ma terre qui paye pour son printemps alors que les lichens
-verts, jaunes, rouges, mettent des taches vives dans le paysage; et les
-saxifrages, rouges aussi, mêlés aux touffes de fleurs blanches des
-dryas, qui, hélas! ne vivent que quelques journées.
-
-«Je l'aimais aussi pour son rude hiver... les froids noirs où le mercure
-gèle dans le thermomètre, où le lit des fleuves est une piste dure; où
-les loups rôdent inquiets, où le grand ours affamé descend du cercle
-polaire. Mes courses du nord au sud, de l'est à l'ouest, de Chilkoot à
-Kinging, de la Mackenzie aux bouches du Yukon, mes longues randonnées
-avec mon _team_ de labradors et de huskies.
-
-«J'avais la hantise du _trail_, du _trail_ qui se déroule à l'infini
-offrant au regard les plus affolants mirages.
-
-«Je n'ai pas pu partir, je suis resté...
-
-«Quand on a subi une fois l'attirance du Grand Nord, c'est fini. La
-terre nous prend, elle vous a, elle vous garde...
-
-Et Gregory Land s'abîme dans une lointaine songerie.
-
-Je respecte son silence, mais bientôt le postier reprend:
-
---Je vous ai parlé de Ruppert-City, tout à l'heure. Vous connaissez,
-n'est-ce pas?
-
-«Oui, Ruppert-City. Quelques douzaines de maisons en planches sur la
-rive droite de la Dat-Keena, non loin de la Chilkoot pass, c'est cela
-même...
-
-«A l'époque du grand _rush_, ce fut un camp renommé. C'est là qu'on
-trouvait de la paye!! Les premiers arrivants furent d'heureux garçons...
-je parle de ceux qui ne s'étaient pas cassé les reins pendant la
-traversée de la Passe.
-
-«Mais ce qu'un coup de pioche apporte, un coup de dé l'emporte. Il y eut
-de fameuses parties dans le _saloon_ de Ned Douglas!
-
-«Car Ruppert-City, comme tout camp qui se respecte, avait son
-_saloon_... et Ned Douglas, le tenancier, une brute aux massives
-épaules, était peut-être le seul qui n'ayant pas de _placer_ avait
-cependant la mine qui rapportait le plus...
-
-«Je crois même que cette infâme brute aidait la chance et qu'il
-dépouillait les garçons qui, ayant gagné, avaient le tort de boire plus
-que de raison.
-
-«Mais je ne suis pas dans la conscience de Ned Douglas, c'est affaire
-entre lui et Notre Maître.
-
-«Le succès appelle la concurrence. Un autre _saloon_ s'ouvrit où le
-service était fait par des _girls_ assez faciles.
-
-«Ned faillit en claquer d'apoplexie, surtout lorsqu'aux _bar-maids_, le
-nouveau venu ajouta un piano pour faire danser...
-
-«Heureusement pour Ned, son confrère fut trouvé, au petit jour, avec un
-couteau proprement planté entre les deux épaules.
-
-«Ceci est encore une affaire dont probablement Ned rendra compte lorsque
-les temps seront révolus.
-
-«La succession du malheureux ne tenta personne et Douglas hérita, du
-fonds, des _girls_ et du piano.
-
-«Dès lors, ce furent des séances épiques. La fièvre de l'or et de
-l'alcool montait dans le plus effroyable charivari qui se puisse
-concevoir...
-
-«Cette brute épaisse de Ned avait peut-être l'âme poétique. Il installa,
-un beau soir, un pianiste devant le piano, fait mémorable, car
-jusqu'alors n'importe qui tapait n'importe quoi sur la boutique, pourvu
-que cela fît du bruit le reste importait peu.
-
-«Le pianiste vint. C'était un pauvre individu, un gringalet, pâle,
-mince, frileux et souffreteux, avec un air de fille. Je vois toujours sa
-face blanche où vivaient deux grands yeux profonds, brillant comme des
-lampes.
-
-«On l'accueillit avec des rires. Ned, en patron pratique, eut peur qu'on
-lui abîmât son joujou. Comme il connaissait ses clients et savait qu'au
-fond, c'étaient des cœurs généreux, il fit placer bien en vue, sur le
-piano, une large pancarte qui portait cet avis:
-
- _Vous êtes priés de ne pas tirer sur le pianiste, il fait ce qu'il
- peut._
-
-«La pancarte obtint un beau succès et le pianiste fut accepté. Il put
-dès lors, du soir au matin, moudre des fox-trotts, des one-steps, des
-two-steps, et des valses pour la plus grande joie des garçons et des
-_dancing-girls_, mais surtout pour le plus grand bénéfice de Ned
-Douglas, tenancier pratique, qui faisait payer aux danseurs un dollar
-par danse.
-
-«La vie quotidienne s'écoulait avec des heures de travail, de plaisir ou
-de peine. Chacun prenait ce qui lui revenait, selon son lot.
-
-«Sandrino,--ai-je dit que le pianiste était Florentin?--Sandrino faisait
-son métier avec conscience, dans l'atmosphère lourde de fumée et
-d'alcool. Il poussait même la complaisance jusqu'à éviter de tousser
-pendant les danses.
-
-«Mais à la mi-temps, il sortait et le monstre enchaîné dans sa poitrine
-alors se déchaînait. Il toussait, il toussait à se déchirer les poumons.
-Une mousse sanglante émergeait à la commissure des lèvres... puis il
-rentrait, un peu plus pâle, le regard encore agrandi; il buvait un grand
-verre de lait, ce qui lui valait les sempiternelles plaisanteries des
-buveurs de whisky, puis il s'accroupissait devant sa boîte et en avant,
-recommençait à moudre des airs sautillants et gais...
-
-«Quelquefois, un mineur en goguette priait Sandrino de lui accompagner
-un air de son pays, car tous ces aventuriers, qui affectaient d'être
-d'aucune patrie, gardaient tous, au fond du cœur, le souci ou la hantise
-du clocher natal.
-
-«Et Sandrino accompagnait, avec bonne grâce, _Ireland must be Heaven_ ou
-_When Irish eyes are smiling_ pour les Irlandais; chaque Yankee chantait
-son état: _Carry me back to old Virginia_ ou _Back home in Tennessee_ ou
-_My old Kentucky home_, puis nous vociférions en chœur:
-
- Yip, i, yaddy i aye, i aye
- Yip i yaddy, i aye, i aye,
- I don't care what become of me
- When I hear that sweet melody...
-
-ou bien encore:
-
- K, ka, k, Katy
- Beautiful Katy
- You're the only girl that I adore
- When the m, m, m, moon shine
- Over the cow-shed
- I'll be waiting at the k k k kitchen door.
-
-«C'était ensuite un Andalou qui chantait en dansant:
-
- El hombre que se enamora
- De una mujer del teatro
- Es come aquel que tiene hambre
- Y be dan bicarbonato.
-
-«Et tous les mineurs de langue espagnole, de la vieille Europe ou des
-pays du Sud-Amérique, accompagnaient, en battant des mains:
-
- Con el garrotan
- Con el garrotan
- A la vera, vera, vera,
- Vera, va...
-
-«Latulipe, un Canadien français de la paroisse de Québec, grasseyait:
-
- Auprès de ma blonde,
- Qu'il fait bon, fait bon, fait bon,
- Auprès de ma blonde,
- Qu'il fait bon dormir.
-
-«Et Sandrino, sans jamais se lasser, accompagnait ces rondes populaires
-ou ces refrains saugrenus; ses mains délicates, d'une maigreur monacale,
-ses mains couleur de l'ivoire, semblaient des oiseaux farouches qui
-voletaient sur le clavier...
-
-«Comment était-il venu s'échouer là, après quelles infortunes, après
-quels avatars, ce fils de la terre ensoleillée s'était-il perdu sur la
-terre polaire? Nul ne l'a su. Sandrino a gardé un secret que personne
-n'a songé, du reste, à lui demander.
-
-«Les _dancing-girls_ trouvaient à leur gré sa délicatesse devant la
-brutalité coutumière des autres garçons. Il était toute politesse, son
-anglais zézayant plaisait, surtout sa figure classique d'archange pour
-mauvais lieux.
-
-«Mais Sandrino avait l'air désabusé des choses amoureuses; il devait
-porter au cœur une de ces blessures, sans cesse rouverte, dont on ne
-revient pas...
-
-«Rose, une blonde Luxembourgeoise, qui se disait Française pour plaire
-aux hommes, l'amusait cependant. Elle lui avait proposé de joindre leur
-vie, il avait répondu avec douceur: que deux détresses ne pouvaient pas
-faire un bonheur.
-
-«La fille n'avait pas insisté. Il lui savait gré pourtant d'avoir songé
-à lui et lorsqu'il avait touché quelque pourboire, il lui achetait une
-babiole ou un colifichet, un collier de verroterie, ou un fichu de
-laine.
-
-«Un soir de querelle entre mauvais drôles, Rose fut tuée d'une balle qui
-ne lui était pas destinée. On emporta la fille; un peu de sciure de
-bois, un coup de balai, les tables mises en ordre. Sandrino continua à
-faire danser les clients dont les bottes martelaient le parquet où le
-sang faisait une tache brune.
-
-«Pendant le repos, l'Italien sortit. Une quinte le prit et le flot rouge
-emplit sa bouche.
-
-«C'est moi qui le trouvai, en sortant, gisant à terre et râlant... Il
-n'en mourut pas. Mais il lui était désormais impossible de reprendre sa
-place. Quelques camarades et moi, à qui «la paye» avait été généreuse,
-nous lui fîmes tenir cent dollars afin qu'il pût se rapatrier.
-
-«Il partit.
-
-«Mais la Terre du Nord est une amante qu'on ne peut oublier; deux mois
-après, Sandrino était de retour. Il était allé jusqu'à Vancouver, et au
-moment de s'embarquer pour son pays, il avait tourné le dos au clair
-soleil du Pacifique. Le premier cargo le ramenait à la terre des Brumes.
-
-«Ned Douglas l'accueillit avec joie. Il reprit sa place devant sa boîte
-à musique et nous, pauvres fous, de danser et de reprendre en chœur nos
-stupides refrains.
-
-«Sandrino était promis à la terre septentrionale. Les êtres sont ainsi
-marqués par le Destin. Un soir, le _saloon_ de Rupert-City fut dans la
-joie. Un camarade avait découvert une pépite qui pesait une livre deux
-cents.
-
-«Ces trouvailles-là, ça se fête, et ça se fête, parbleu, au cabaret.
-Quelle noce! mon ami, je m'en souviendrai toute ma vie...»
-
-L'évocation de la ripaille fait un instant briller les yeux de Gregory
-Land, mais ses yeux se voilent bientôt et il répète sur un ton plus
-assourdi:
-
---Oui, je m'en souviendrai toute ma vie...
-
-«On a bu comme des bêtes, plus que des bêtes. La bête, lorsqu'elle a sa
-suffisance, s'arrête; l'homme est le seul animal qui puisse manger sans
-faim et boire plus loin que sa soif. L'intelligence, si intelligence
-nous avions, avait sombré sous la griffe de notre maître, l'Alcool. Sûr,
-nous étions ivres-morts.
-
---Tous?
-
---Tous. Les _dancing-girls_ et même Ned Douglas qui, pourtant, dans les
-beuveries savait, et pour cause, conserver son sang-froid.
-
-«Mais ce soir-là, il avait dû boire pour entraîner les autres et le
-whisky avait eu raison de ses calculs de brute roublarde.
-
-«Il était tombé assommé derrière son comptoir. Nous, sous les tables...
-
-«Combien de temps dura notre ivresse? Je ne sais; je me souviens,
-nettement, m'être réveillé me croyant dans un nouveau rêve. Mon corps
-brisé ne bougeait pas. Il m'eût été pénible de remuer un doigt. Mais mon
-cerveau avait repris sa faculté de réception. Une musique, douce et
-grave, me berçait et mon âme s'éveillait dans la réalité bien plus belle
-que le songe.
-
-«Sandrino était à son piano. Il jouait. Ses mains, qui frappaient en
-cadence les fox-trotts et les refrains pleurards, ses mains plus
-blanches, plus diaphanes que jamais, animaient l'instrument qui vibrait
-et vivait. Je n'aurais jamais cru qu'on pût ainsi extérioriser son âme.
-
-«Sandrino jouait la _Damnation de Faust_. C'était une reprise sur
-lui-même, une revanche de sa volonté d'artiste bafoué.
-
-«L'harmonie montait comme un triomphe, purifiant les mauvais instincts,
-les bas désirs, les louches compromissions.
-
-«Sandrino sortait de la fange où on l'avait ravalé et il s'élevait beau
-comme un Dieu.
-
-«La pensée musicale de Berlioz se développait, rude, heurtée, violente
-avec le chœur des étudiants et des soldats pour devenir aérienne avec le
-ballet des Sylphes. L'idée mélodique s'affirmait, pure comme une eau de
-source, sans une mièvrerie, et l'évocation à la nature montait, hommage
-de la créature au créateur, avec un élan spontané, une richesse de
-timbres admirable, unique.
-
-«Ce fut, après l'ouragan déchaîné, la course à l'abîme, de la joie et de
-douleur; dans sa riche splendeur, le paysage symphonique se déroulait
-montrant toutes les promiscuités, toutes les hypocrisies de l'âme
-humaine, les colères et les désespoirs, la pitié, la souffrance, les
-espoirs méconnus, tout passait, dans une rafale, avec le galop du
-coursier farouche qui emportait l'homme, cet éternel damné.
-
-«Le rire de Satan couvrait les appels et les cris, et la course passait
-fantastique.
-
-«Sortis de leur ivresse puante, les joueurs et les filles s'étaient
-dressés comme dans un sommeil hypnotique et tous, nous étions là,
-debout, en demi-cercle écoutant, écoutant, écoutant. Les figures les
-plus basses, les physionomies les plus crapuleuses auxquelles la vie
-avait donné les masques les plus durs, se détendaient; la joie
-intérieure, que tout être porte, sans le savoir, dans le fond de son
-âme, montait comme pour une transfiguration, éclairant d'un rayon plus
-qu'humain la face des hommes.
-
-«Oui, les visages les plus flétris où le vice avait mis sa griffe et son
-stigmate, je vous le jure, ces visages étaient beaux, pareils à ceux des
-prédestinés, qui, aux premiers siècles de croyance, dans leur extase,
-croyaient voir Dieu.
-
-«Et pour donner plus de vraisemblance encore à ce tableau, dans une
-rupture d'équilibre, avec ce don inouï du contraste, qui fait le génie
-de Berlioz, Sandrino interprétait maintenant le _Chœur des Anges_, où
-tout le mysticisme de la foi est enclos.
-
-«Tous ces hommes, toutes ces femmes avaient oublié Dieu depuis de longs
-jours déjà.
-
-«Cette damnation était à leur image, cette course à l'abîme était la
-course chimérique de l'or, gardien de la cité, pourvoyeur de plaisir,
-donneur de considération, dispensateur de renommée... et la mort
-passait, emportant la vie en croupe.
-
-«Les illettrés et les mécréants comprenaient obscurément cette chose,
-des larmes délayaient le fard des filles, les hommes avaient un pli rude
-au front.
-
-«La dernière note les délivra de leur angoisse.
-
-«La dernière note. L'âme du piano chante encore et vibre dans la
-prolongation du son. Les mains restent, inertes, sur le clavier.
-
-«Ayant accompli sa mission, ayant purifié sa vie, Sandrino courba la
-tête comme pour accepter son Destin. Puis, il mourut.»
-
-
-
-
-XIX
-
-MON CHIEN TEMPEST ET MOI
-
-
---Quand vous contempleriez jusqu'à demain votre thermomètre, vous ne le
-feriez pas monter d'un dixième, vous voyez bien qu'il est gelé à bloc.
-
-C'est Gregory Land qui m'apostrophe véhémentement.
-
-Je réponds, vexé:
-
---Je sais; le mercure gèle à 40 virgule 12.
-
-J'ai dit: virgule, douze, ce qui provoque le bruit de crécelle rouillée
-qui est la façon de rire de mon ami, le coureur des bois. Quand son
-accès d'hilarité est fini, il avale deux gorgées d'une mixture où le gin
-entre pour une part, le whisky pour l'autre.
-
-Sans se déranger, il tend la main et décroche du mur son thermomètre. Il
-l'examine avec soin et émet un long sifflement. Je me retourne.
-
-Gregory Land explique:
-
---Pour un sacré froid, c'est un sacré froid; savez-vous, Freddy, cher
-garçon, que nous avons présentement 48 et que nous atteindrons au petit
-jour 50?
-
-Sous zéro, fichtre, c'est, en effet, une belle température. Mais, encore
-bourru, je réplique:
-
---Votre thermomètre à pur alcool bat la berloque.
-
---_What do you say?_
-
---Je dis, bat la berloque.
-
-Et pour lui faire comprendre l'expression française, de l'index je toque
-mon front.
-
-Cette mimique expressive est saisie immédiatement par le postier qui me
-lance un répertoire d'injures des mieux choisies.
-
-Gregory a cette spécialité de pouvoir jurer dans une quarantaine de
-langues ou d'idiomes qu'il a ramassés au cours de ses pérégrinations de
-la British Columbia aux North-West Territories.
-
-Je laisse passer le flot. Après, j'essaye de convaincre mon hôte, à
-l'aide des données les plus scientifiques, que passé 50 degrés les
-thermomètres à pur alcool perdent toutes précisions. Devant mes phrases
-empruntées aux manuels dernière école, Gregory ne dit plus mot; il
-hausse les épaules, signe d'un profond mépris pour toutes sciences
-exactes, et chique, preuve irréfutable que ma conversation ne
-l'intéresse plus.
-
-Cinquante degrés sous zéro, c'est une affaire. J'ouvre la porte et je
-sors. J'ai simplement relevé le col en wolverine de ma veste de peau.
-Cinquante degrés, pas possible! L'air est pur. Rien ne trouble l'immense
-silence de la nuit polaire. La silhouette des sapins se découpe, nette,
-comme au ciseau. Seule, la terre est dure sous le pied. Et cela est une
-constatation qui ne trompe pas.
-
-Je rentre au bout d'un moment et je dis:
-
---Vous aviez raison, nous aurons cinquante.
-
-Gregory Land bougonne quelque chose comme «évidemment». Avant de fermer
-la porte, je siffle. Dix secondes après, une boule hirsute bondit en
-jappant.
-
-C'est Tempest.
-
-Du coup, le mutisme du postier cesse. Il recommence à égrener son
-chapelet d'injures qu'il émaille, aux gros grains probablement, de
-conseils appropriés.
-
---Dam! nom d'un chien, per Dio! vous n'en ferez rien de cette brute
-bête. Diavolo, devil, demonio, a-t-on idée d'élever un chien ainsi!
-
-J'arrête le discours de Gregory d'un seul mot.
-
---Tempest n'est pas un chien.
-
---Eh, bruto! qu'est-ce que c'est donc?
-
---Tempest est mon ami.
-
-J'ai dit cela si gravement que les grognements de Gregory s'arrêtent net
-et sa colère tombe avec cette phrase:
-
---Oh! alors... vous m'en direz tant.
-
-Devant le feu qui flambe, clair, Tempest se grille le museau et les
-pattes.
-
-Lorsque j'ai dit: «Tempest est mon ami», il s'est dressé, il est venu
-mettre son museau sur mes genoux, il a levé ses bons gros yeux vers moi,
-et sa queue a balayé les cendres.
-
-Et comme pour moi, je parle:
-
---Il y a longtemps que l'on se connaît, n'est-ce pas, vieux copain? Une
-amitié comme la nôtre cela date. Ah! ça n'est pas d'hier... Où je l'ai
-rencontré? C'est toute une histoire... J'étais encore un apprenti qui
-excitait la commisération et la pitié des aînés lorsqu'il essayait
-d'atteler ses chiens ou de charger proprement son traîneau. Mais j'avais
-une chose qui me faisait respecter: deux poings solides et très peu de
-patience. Les rieurs se turent bientôt, pas vrai, Tempest?
-
---Vous avez toujours eu un fichu caractère, interrompt Gregory qui
-crache sa chique dans le foyer...
-
---Possible, c'est comme ça! Ça ne vous dit pas comment j'ai connu
-Tempest? La chose est simple. Je prospectais à l'ouest des Alpes
-alaskiennes, le long de la Tanana river, l'affluent de gauche qui se
-jette dans le Yukon, à Nuklukayet.
-
---Dix! laisse tomber Gregory.
-
---Quoi?
-
---Rien. C'est la note que je vous donne... en géographie.
-
---Bête.
-
-Mais comme je tapote le crâne de Tempest, Gregory ne peut prendre
-l'épithète pour lui. Je poursuis donc:
-
---Dans ma hutte, j'ai donné, un soir, l'hospitalité à un Yukoner
-famélique, enveloppé dans des fourrures râpeuses. L'homme me convenait
-peu, il avait le regard fuyant, le pli de la bouche mauvais. Un pauvre
-diable, au demeurant, qu'on ne pouvait faire coucher dehors, n'est-ce
-pas?
-
-«Dans son _team_, il avait comme _wheeler_ (chien de queue) une chienne
-qui était sur le point de mettre bas. Au matin, l'homme, qui entre
-parenthèses avait bu mon thé et couché sous mon toit sans me dire le
-moindre: «Je vous remercie», l'homme attelle son _team_; la chienne
-lassée rechigne, il lui décroche un coup de pied dans le ventre qui
-envoie rouler la bête, hurlante, à dix pas.
-
-«J'avais le caractère que vous savez, plus, sur le cœur, la goujaterie
-du bonhomme; je lui dis:
-
-«--Vous êtes une belle brute!
-
-«--Mêlez-vous de ce qui vous regarde.
-
-«Voilà une phrase que je n'aime pas, surtout lorsqu'on a couché chez moi
-et qu'on a réchauffé sa carcasse à mon feu.
-
-«Sans répliquer, je lui allonge un direct et voilà mon homme les quatre
-fers en l'air.
-
-«J'étais fou furieux. Quoiqu'il fût à terre, je le bourrai
-consciencieusement; je crois même que je lui administrai en plus des
-coups de poing, quelques solides coups de souliers ferrés dans les
-côtes, histoire de lui apprendre à vivre.
-
-«Las de frapper, je m'arrêtai et rentrai dans ma hutte. Lorsque je
-ressortis, l'homme avait décampé, me laissant en héritage la chienne qui
-se traînait en geignant.
-
-«Elle mit bas le jour même. Cinq chiots mort-nés, un vivant. Le vivant,
-le voilà, c'était Tempest, ce voyou, ce vieux frère!
-
-Je gratte de mon index le crâne du chien, qui rit. Ma parole; je vous
-dis que Tempest rit lorsqu'on lui gratte le crâne. Ses yeux pétillent,
-ses flancs s'agitent et puis, il a une de ces façons de mettre sa gueule
-de travers.
-
---C'est bon, c'est bon, je n'insiste pas, fait Gregory Land, il rit, il
-rigole.
-
---Parfaitement.
-
-Et je poursuis:
-
---J'ai soigné la mère et le fiston; la mère est morte, un matin, écrasée
-par un bloc de glace. Le fiston, le voici, j'en ai fait un joyeux
-gaillard. Nous en avons couvert des milles et des milles tous les deux,
-hein?
-
-Tempest répond par un grognement affirmatif.
-
---Ça n'a pas été tous les jours drôle, il a fallu parfois se contenter
-d'un morceau de phoque gelé ou d'une poignée de maïs; quelquefois aussi,
-on a dîné «par cœur». Pas vrai? Mais en revanche, les belles lippées de
-viande fraîche lorsqu'on avait abattu un cariboo... et les saumons de la
-Mackenzie! Quelle ventrée, hein, vieux frère?
-
-«Aussi, ne boudait-on pas à l'ouvrage! On a couru le _trail_ en tous
-sens. Souvent, l'étape était rude. Nous avons accompli, _sir_, une
-traite de 65 milles, comme je vous le dis.
-
-«La hausse brusque de la température ne me disait rien qui vaille, on
-fuyait devant la tempête; vous savez, camarade, ces _woolies_ qui
-descendent des montagnes de la côte et qui font trembler les marins. 65
-milles, ça n'est pas rien. Les bêtes sont tombées épuisées en arrivant,
-seul Tempest était vaillant, car Tempest savait qu'on avait sauvé sa
-peau.
-
-«Les autres chiens n'étaient que des bêtes. Tempest, lui, est un homme,
-mieux qu'un homme, c'est un bon chien.
-
-«Sitôt qu'il a pu se tenir debout, il a été plein de courage. Tout
-petiot, il mordait les pattes du _leader_ pour le faire avancer, et
-quand le _leader_ dételé venait à lui les crocs dehors, Tempest, au lieu
-de se réfugier comme un chien de ville sous la table ou dans mes jambes,
-Tempest, lui, tenait tête. Il a reçu de fameuses raclées; une fois, la
-peau de son cou pendait comme une loque. C'est ça qui forme le
-caractère...
-
-«Croyez-vous, _master_ Gregory, qu'il n'a jamais voulu être attelé dans
-le _team_! Il lui a fallu la première place, comme cela, tout de suite.
-Il avait conscience de sa force et de sa supériorité.
-
-«Un matin, comme je levais le camp, la chose a été réglée entre lui et
-Flic, le labrador qui menait mon équipe.
-
-«C'était une bête prudente, ce Flic; il connaissait tous les coups, il
-avait roulé pas mal et savait qu'il faut se méfier de ces huskies
-esquimaux qui sont fils du grand loup noir et qui portent en eux l'âme
-sauvage de leurs ancêtres.
-
-«Mais il fallait en finir et vider la querelle une fois pour toutes. Ce
-fut une mémorable bataille. Le prétexte? Aucun. Tempest s'était
-simplement placé à l'avant du traîneau pour être attelé en flèche.
-
-«Flic accepte le combat. Les autres chiens se rangent en arc de cercle,
-heureux de l'aubaine. Dame! le vaincu, c'est ça qui augmentera
-l'ordinaire.
-
-«Quelques-uns montrent ouvertement et sans aucune retenue leur fringale,
-claquent des mâchoires et se passent la langue sur les babines. Tous les
-yeux luisent de convoitise.
-
-«Flic sait que les meilleures attaques sont les plus promptes. Il
-bondit, mais cette sacrée rosse de Tempest se dérobe et Flic va
-s'assommer contre un des patins de cuivre du traîneau. Il en reste tout
-étourdi.
-
-«L'affaire a été vite réglée, Tempest a profité du moment et a planté
-ses crocs au travers de la gorge de Flic.
-
-«Le robuste animal se relève et secoue mon Tempest comme une chiffe, son
-corps va de droite à gauche comme le battant d'une cloche, mais il ne
-desserre pas son étreinte.
-
-«Le sang gicle et aveugle Flic; soudain, un long tremblement agite ses
-membres, ses jambes fléchissent, la bête gît sur la neige, pantelante,
-une eau grisâtre mouille son regard. Elle attend son destin...
-
-«Un seul aboi jaillit, immense, c'est la meute qui se précipite à la
-curée. _Poor Flic!_
-
-«Tempest s'est tenu à l'écart, il lèche à petits coups ses poils, vient
-à moi quêter une caresse. Je lui administre, pour la bonne règle, une
-magistrale volée; pensez donc, Flic m'avait coûté 100 dollars... La
-raclée reçue, têtu, Tempest prend la place du _leader_...
-
-«Qu'auriez-vous fait, _sir_? Je lui ai passé les harnais du défunt et,
-depuis, il a conduit mon _team_ comme une vaillante bête qu'il est.
-
-«Ce qu'il a fait depuis? Il faudrait 350 pages d'un livre à 1 dollar 75
-pour raconter ses exploits. Il a vécu de ma vie, souffert de ma misère,
-nous avons exalté ensemble notre joie.
-
-«Il sait des choses que les hommes ignoreront toujours. Je lui ai
-raconté, aux soirs de détresse, les secrets dont mon âme était lourde.
-Il a compris ma peine... et, parfois, nous avons pleuré tous les deux.
-Oui, _master_ Gregory, pleuré de vraies larmes, car, je vous le dis en
-vérité, Tempest pleure.
-
-J'ai cru saisir un ricanement de Gregory. Je me lève, furieux.
-
---Mais oui, il pleure, c'est une bête sensible qui est meilleure que
-vous, vous m'entendez?
-
-Gregory ne s'émeut pas pour si peu, il se verse une copieuse rasade et
-dit simplement:
-
---Quand je vous le dis que vous avez un caractère déplorable!
-
-
-
-
-XX
-
-ADIEU, TEMPEST!
-
-
---C'est la dernière heure de mon dernier jour dans la région polaire.
-Viens, mon chien, viens, mon vieux compagnon, vivons ensemble nos
-dernières minutes.
-
-«Tu vois, mes coffres sont bouclés, on va venir les prendre. Renifle,
-tourne tout autour. Nous ne les chargerons pas cette fois sur notre
-traîneau rapide. Ils vont partir, tirés par d'autres chiens. Ils vont
-partir! Je vais partir! Sais-tu ce que contiennent ces mots: partir pour
-toujours?
-
-«Je vais te quitter, Tempest, tu ne me verras plus jamais, je ne te
-verrai jamais plus. Tes bons yeux ne rencontreront plus mes yeux, ma
-main ne passera plus caresseuse sur ton pelage, je ne gratterai plus ta
-tête et, moi, je ne sentirai plus ta douce langue sur ma joue.
-
-«Tu ne grifferas plus de ton ongle dur ma cuisse pour me demander un
-morceau...
-
-«Le double sac de toile est vide que tu ne porteras plus sur ton dos, du
-moins avec moi. Tes harnais, un autre que moi les fourbira... Ils
-pendent au mur comme des choses inutiles.
-
-«Nous n'irons plus courir ensemble du nord au sud, de l'est à l'ouest.
-Finies les randonnées sur la neige, dans la forêt, dans les toundras!
-
-«Le _trail_ est effacé pour moi.
-
-«Allons, mange, mon vieux, la pâtée préparée. Si, mange, je le veux. Tu
-secoues la tête et tu la baisses comme si tu étais en faute, tes
-oreilles sont repliées, tes jarrets se cassent...
-
-«Tempest, tu as du chagrin, je le sais, je le sens, je le vois...
-
-«Non, ne me regarde pas ainsi, tes yeux ont un air de reproche.
-Ecoute-moi, vieux, il faut que je m'en aille; j'ai mon pays là-bas, où
-je vais revenir... un pays où la neige est un accident, où la mer est
-d'un bleu profond, qui se confond avec le bleu du ciel...
-
-«Je ne peux plus rester ici. Hélas! je n'ai point fait fortune. J'ai
-vécu et ma vie a été moins rude, moins impitoyable parce que je t'avais.
-
-«Tu as souffert mes peines et ressenti mes joies. Depuis des mois, nous
-étions l'un à l'autre, nous avons été côte à côte, nous soutenant tous
-deux.
-
-«Et le meilleur, c'est toi.
-
-«J'étais nerveux souvent--tu sais, les heures sont lourdes
-parfois--pardonne-moi. Je t'aimais bien pourtant. Tu as été fidèle,
-n'étant pas un homme.
-
-«Ah! ah! te souviens-tu de nos gambades dans la neige, à Dawson? Et
-lorsque nous dévalions les pentes en roulant?
-
-«Approche-toi, mets ta tête sur mon genou, dresse ton oreille; dis-moi,
-te souviens-tu de Jessie Marlowe?
-
-«Chut! Il ne faut pas en parler. Si tu la rencontres un jour sur le
-_trail_, tu t'approcheras d'elle en jappant et remuant la queue et tu
-lui diras: «Reconnaissez-moi, je suis son chien, son chien à lui...» Te
-voyant seul, elle comprendra alors que je suis parti...
-
-«Partir, c'est une chose affreuse, un déchirement, une angoisse. J'ai
-comme une boule qui monte à la gorge. Ma salive ne passe plus... Je ne
-puis pas parler.
-
-«Tes camarades sont loin et je n'ai pas eu de peine. L'homme les a
-emmenés; je t'ai gardé, toi... pour te perdre bientôt.
-
-«Tu resteras avec Gregory, je t'ai donné à lui, rends-lui un peu de ton
-affection. Il viendra te chercher ici... quand je n'y serai plus. Tu le
-suivras, tu l'aimeras, un peu moins que moi, dis? Mais aime-le tout de
-même. Il n'a pas voulu être là quand je m'en irai. Vois-tu, c'est un
-homme. Il ne veut pas montrer qu'il a, au fond, un peu de peine, d'avoir
-à me quitter... Il sera peut-être ivre ce soir, ne lui en veux pas. Tu
-veilleras sur son sommeil comme tu veillais sur le mien. C'est un cher
-garçon. Il ne te battra pas... en souvenir de moi.
-
-«Non, je ne peux pas te prendre avec moi. C'est impossible!
-
-«Qu'est-ce que c'est? Ah! oui, je sais. _Come on._ C'est vous, Jack?
-Bonjour, emportez les caisses; moi, je couperai à travers la piste et je
-vous rejoindrai bientôt. Attendez-moi auprès du boqueteau de sapins.
-Permettez, je vous donne un coup de main... Ça, oui, c'est Tempest,
-c'est mon chien. Non, il reste ici avec Gregory Land. Une belle bête!
-Parbleu, je le sais. Vous l'achèteriez 350 dollars?... Je crois bien
-qu'il les vaut... Mais Tempest n'est pas à vendre. Je l'ai donné... Oui,
-c'est ça, _good bye, boy_.
-
-«Hein!... c'est vide, ici... quelle tristesse! Allons, du courage, il va
-falloir se quitter... Mon sac, ma carabine, mon bâton. Tu veux que je
-t'embrasse? Ça, oui, je veux bien... Adieu, Tempest, adieu, mon bon, mon
-vrai, mon unique ami!
-
-«Je pleure moi, tu sais, comme Gregory, je ne suis qu'un homme. Non, ne
-gémis pas. Le cœur me fend... Allons, tu es un bon garçon que j'aime.
-Adieu.
-
-«Tu veux me suivre? Jusqu'à la côte alors, je veux bien.
-
-«En route. Allons, cours, gambade, sois heureux, tu n'as pas le cœur en
-fête... pauvre vieux.
-
-Je me mets en chemin et pourtant mes jambes sont cassées comme après un
-long voyage. Je n'avais jamais remarqué combien cette côte était rude.
-Quel calvaire!
-
-«... Et maintenant, il faut rentrer; va, Tempest, va, retourne à la
-cabane, reviens à ce qui fut «chez nous». Tu y chercheras, tu y
-trouveras l'odeur de ton maître. Moi, ton maître? Non, ton égal, ton
-copain, ton frère... Garde-moi un coin secret dans ton bon cœur de
-chien, va, va, va...
-
- * * * * *
-
-... Je suis debout, au haut de la colline. Tempest descend la côte,
-lentement, pitoyablement; chaque trois pas, il retourne la tête pour
-voir si je ne vais pas le rappeler... Son ventre rase la terre, sa queue
-traîne.
-
---Va, va, va...
-
-Enfin, il arrive. Il s'assied sur le seuil et me regarde une dernière
-fois. Une dernière fois, je vois ses bons yeux mouillés de larmes qui
-m'implorent.
-
---Va, va, va...
-
-D'un coup de patte, il pousse la porte. Tempest est rentré dans la
-maison et dans mon souvenir.
-
-Il est désormais hors ma vie. Je ne le verrai plus jamais, jamais,
-jamais.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE DES CHAPITRES
-
-
- Pages
- I.--Une visite en manière de présentation 9
- II.--Les trois rencontres de Jessie Marlowe 21
- III.--La suprême sagesse ou le secret du bonheur 67
- IV.--Les «pourquoi» de Kotak, esquimau Innuit 79
- V.--La cité des phoques 85
- VI.--De l'utilité du parapluie chez les Thlinkits 93
- VII.--Sur le trail 103
- VIII.--L'homme qui portait un chapeau haut-de-forme 109
- IX.--La bête sociable 135
- X.--La bête qui ronge 145
- XI.--L'homme qui trouva un mammouth 159
- XII.--La vallée du Yukon 171
- XIII.--Push, chien d'Alaska 179
- XIV.--La machine à fabriquer les dollars 189
- XV.--Une fameuse pêche 201
- XVI.--Une belle chasse 205
- XVII.--Dans le silence de la nuit 217
- XVIII.--La damnation 223
- XIX.--Mon chien Tempest et moi 239
- XX.--Adieu, Tempest! 249
-
-
-1196-11-21.--Imp. HENRY MAILLET, 3, rue de Châtillon, Paris.
-
-
-
-
-
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-
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-even without complying with the full terms of this agreement. See
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-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
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