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-The Project Gutenberg EBook of Dernières lettres d'un bon jeune homme à sa
-cousine Madeleine, by Edmond About
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Dernières lettres d'un bon jeune homme à sa cousine Madeleine
-
-Author: Edmond About
-
-Release Date: September 22, 2020 [EBook #63267]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DERNIERES LETTRES ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading
-Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from
-images generously made available by The Internet
-Archive/American Libraries.)
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-
- DERNIÈRES LETTRES
- D'UN
- BON JEUNE HOMME
- A
- SA COUSINE MADELEINE
-
- RECUEILLIES ET MISES EN ORDRE
- PAR
- EDMOND ABOUT
-
- PARIS
- MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
- RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
- A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
-
- 1863
- Tous droits réservés
-
-
-
-
-CHEZ LES MÊMES ÉDITEURS
-
-
-OUVRAGES
-
-D'EDMOND ABOUT
-
-Format grand in-18
-
- Lettres d'un Bon Jeune Homme à sa cousine Madeleine.
- Deuxième édition. Un volume.
- Le Nez d'un Notaire. Quatrième édition. Un --
- Le Cas de M. Guérin. Quatrième édition. Un --
-
-THÉATRE
-
- Gaetana, drame en cinq actes, avec une préface.
- Un Mariage de Paris, comédie en trois actes.
- Le Capitaine Bitterlin, comédie en un acte.
- Risette, comédie en un acte.
-
-
-PARIS,--IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1.
-
-
-
-
-A M. LOUIS VÉRON
-
-
-Mon cher docteur, ceci n'est pas précisément un livre, mais un volume
-d'idées que j'ai publiées en divers temps, où et comme j'ai pu. Les unes
-ont paru en brochure, les autres à _l'Opinion nationale_, d'autres au
-_Constitutionnel_, durant les quelques semaines où nous avons travaillé
-ensemble. Quelle que soit la diversité de leur provenance, ces
-différents opuscules sortent tous du même fond et vont tous au même but.
-On écrit où l'on peut, l'important est de ne dire que ce qu'on pense,
-sans chercher la faveur des sacristies ou des brasseries, du ministère
-ou du Jardin Bullier.
-
-En plaçant ce recueil sous le patronage d'un des esprits les plus actifs
-et les plus originaux de notre époque, je paye mon tribut au publiciste
-qui a inventé, longtemps avant moi, les _Lettres d'un Bon Jeune Homme_.
-Mais, en vous remerciant ici de l'amitié que vous m'avez donnée et
-conservée, je n'ai pas la prétention d'acquitter même imparfaitement ma
-dette de reconnaissante.
-
-F. A.
-
-
-
-
-DERNIÈRES LETTRES
-
-D'UN
-
-BON JEUNE HOMME
-
-A SA COUSINE MADELEINE
-
-
-
-
-I
-
-POUR ET CONTRE LE JOURNALISME
-
-
-Ma chère cousine,
-
-Les collégiens sont rentrés à l'école, les baigneurs de Dieppe et les
-joueurs de Bade sont rentrés à Paris. La foule commence à rentrer dans
-les théâtres; les jeunes magistrats au menton bien rasé arrondissent en
-périodes savantes leur discours de rentrée. La vieille pièce de cent
-sous, qu'on disait partie pour les Indes, est rentrée dans la
-circulation. Charles Jud résiste seul à l'entraînement de cette rentrée
-générale. Quant à moi, j'ai senti comme une tentation invincible de
-reprendre nos causeries d'autrefois, et me voici en plein journal, entre
-mon ami Sauvestre et mon ami Sarcey, étonné et content de me retrouver
-devant toi et avec eux, mais absolument incapable de dire pourquoi ni
-par où je suis rentré.
-
-Pourquoi? Sans doute parce qu'un malaise secret nous ramène au journal
-dès que nous essayons de nous en éloigner. C'est un manque, un vide, une
-lassitude de ne rien faire. On a beau se créer d'autres occupations;
-rien ne remplace cette conversation périodique avec la foule. De tous
-les besoins artificiels que l'homme se donne ici-bas, le plus impérieux
-est le besoin d'écrire à jour fixe.
-
-Est-ce à dire que nos mains soient toujours pleines de vérités?
-Avons-nous dans le coeur ou dans l'imagination une pléthore d'idées et
-de sentiments qui demandent à se répandre? Est-ce la haine de ceci ou
-l'amour de cela qui nous excite et nous tourmente? Rarement. Il est bien
-vrai que chacun de nous a ses affections et ses antipathies; nous
-aimerions à persuader quelque chose à ceux qui nous lisent; il nous
-serait agréable de convertir tous les hommes à la justice et à la
-liberté. Mais nous écrivons surtout pour le plaisir d'écrire; nous
-sommes des égoïstes de bonne foi; la satisfaction de nous entendre
-prêcher nous est plus chère que le salut de nos ouailles. On dit que
-l'espèce humaine s'éteindrait en un rien de temps si la nature n'avait
-pas pris soin d'attacher un plaisir aux actes de reproduction. M'est
-avis que le dernier journal aurait bientôt fermé sa boutique si les
-journalistes n'écrivaient que par intérêt ou par devoir.
-
-Regarde les débutants, les conscrits du journalisme; des enfants qui
-sortent du collége, ou qui n'en sont pas même sortis! Est-ce pour
-éclairer leurs contemporains qu'ils trempent leur plume et leurs doigts
-dans une écritoire? Eh! pauvres innocents! ils n'ont pas encore appris à
-penser. Est-ce un mobile d'intérêt privé qui les excite? Mais ils se
-ruinent à publier leur prose dans quelques petits journaux sans
-lecteurs! Rien ne les décourage; ils vont droit devant eux sans savoir
-le chemin, sans voir un but à l'horizon, emportés, incertains,
-trébuchant, tombant, se relevant et courant de plus belle; ivres du vin
-de la jeunesse! C'est la critique qui les attire: on leur a dit en
-classe que la critique est aisée, et ils le croient. De quel coeur ils
-attaquent les géants de la politique et de la poésie! «Ah! tu te crois
-plus fort que nous, parce que tu t'appelles Guizot, Hugo, Lamartine! Ah!
-Goliath, l'ombre de ton grand corps nous cache le soleil! Attends que
-j'aille chercher ma fronde!»
-
-Je me rappelle le temps où M. Scribe, un grand poëte dramatique, était
-la cible de tous les apprentis journalistes. M. Scribe n'est plus; mais
-les cibles ne manquent pas, et nos jeunes journalistes ne laissent point
-chômer le tir national. Ils visent à droite, à gauche, partout, sur les
-statues de marbre et les poupées de plâtre. Heureux âge! On se sert de
-son premier journal comme de son premier fusil. N'as-tu jamais
-rencontré, ma cousine, un garçonnet de douze ans à qui l'on vient de
-donner un fusil pour ses étrennes? Il a de la poudre, il a du plomb, il
-a des capsules; l'univers est à lui! Aucune force humaine ne saurait le
-retenir; il court les champs, les jardins, la maison même: avec son
-fusil neuf. Il s'enivre du bruit des explosions, de l'odeur de la poudre
-et de la joie de détruire. Il tire sur les moineaux, sur les écureuils,
-sur les pigeons, sur les poulets, sur le chat de la maison, sur papa ou
-maman, s'il ne rencontre pas d'autre proie.
-
-Nous avons tous passé par là, et ce temps d'absurdité naïve n'est pas
-celui que nous regrettons le moins. Mais il vient un moment où l'on
-prend le journal en grippe. On s'aperçoit qu'on a perdu beaucoup de
-temps sans profit et joué le rôle de niais. On a travaillé dix ans et
-écrit toute sorte de jolies choses dont il ne reste rien. Discussions
-animées, articles de fond, variétés savantes, feuilletons pleins de sel,
-entre-filets piquants, paradoxes ingénieux, tout a passé, tout est
-évanoui, flétri, fondu; le travail de dix années n'a pas laissé plus de
-vestiges que les neiges d'antan. Si du moins on avait fait fortune! Mais
-non: le journal nourrit quelquefois son homme, il ne l'enrichit jamais.
-«Ainsi donc, se dit-on avec une mélancolie profonde, j'ai gaspillé le
-meilleur de ma vie pour l'amusement de quelques désoeuvrés! J'ai fondé
-la prospérité de plusieurs journaux, et je suis pauvre! J'ai distribué
-l'éloge à une multitude d'auteurs, d'acteurs, d'éditeurs, de directeurs
-qui ont des hôtels à Paris ou des châteaux à la campagne, et je tremble
-tous les trois mois devant le terme à payer! J'ai bâti des réputations,
-personne ne m'a rendu la pareille; j'ai fait des hommes célèbres, et je
-ne suis qu'un homme connu. Cependant tous ces gens-là sont mes
-justiciables et je les vaux bien. Que de romans, que de comédies on
-aurait pu faire avec l'esprit que j'ai dépensé! Un vaudeville ne prend
-guère plus de temps que deux feuilletons, et rapporte cent fois
-davantage! Vingt articles de journal représentent la matière d'un roman
-en un volume, et coûtent dix fois plus de travail, car chaque article
-est une charpente, une composition, un tout à créer! Pourquoi
-m'obstinerais-je dans une voie qui conduit les gens à l'hôpital?
-Écrivons des romans! Abordons le théâtre.»
-
-Il y a beaucoup de vrai dans ces doléances. Le journalisme est un métier
-ingrat, excepté pour les malhonnêtes gens, qui y sont, Dieu merci! en
-très-grande minorité. Mieux vaut cent fois écrire des romans qui
-s'impriment, se réimpriment et finissent par payer des rentes à
-l'auteur. Le théâtre a des profits moins certains, mais quelquefois
-énormes. Heureux celui qui, le matin, en ouvrant les yeux et
-_l'Entr'acte_, voit que les comédiens de deux ou trois théâtres de Paris
-s'époumoneront toute la soirée à lui gagner de l'argent! Il peut aller,
-venir, visiter le musée de Cluny ou l'aquarium du Jardin
-d'acclimatation, faire des armes chez Pons ou échanger des coups de
-poing chez Lecour, dîner à la _Maison d'or_ ou dans la taverne de Peter;
-ses intérêts sont en lieu sûr. Deux ou trois artistes de premier ordre,
-madame Viardot ou madame Plessy, Got ou Paulin Ménier, Lafont ou
-Geoffroy prendront soin de ses affaires et battront monnaie à son
-effigie, entre neuf heures et minuit.
-
-Voilà pourquoi les journalistes, après quelques années de stage,
-s'aventurent dans le roman ou dans le théâtre. Je ne parle point de ceux
-qui entrent à la Bourse: ils ont abdiqué. Mais comment se fait-il qu'un
-romancier très-lu, un dramaturge applaudi, revienne à son journal comme
-le Savoyard à sa montagne? Pourquoi des hommes politiques arrivés et
-enrichis, comme M. de Girardin ou M. le docteur Véron, se laissent-ils
-ramener de temps à autre sur le terrain de leurs combats et de leurs
-misères? C'est que les métiers et les sols les plus ingrats sont ceux
-qui nous laissent le souvenir le plus attachant. Le journalisme a des
-amertumes enivrantes comme le café, l'opium et le haschisch. On y goûte,
-on le maudit, et l'on y veut goûter encore.
-
-Sans doute il est stupide de dépenser son esprit au jour le jour, pour
-l'ébattement de quelques lecteurs inoccupés; mais qu'il est doux de
-servir au public ses idées toutes chaudes, comme les petits pâtés
-sortant du four! Un roman chemine à petits pas; il attend six mois dans
-les cartons de la librairie. Imprimé, il se disperse aux quatre points
-cardinaux; la France et l'étranger le lisent ou ne le lisent point, les
-critiques le goûtent ou le méprisent; c'est une question qui se décide
-lentement et qui n'est jamais bien résolue, par ce temps de camaraderies
-faciles et de jalousies féroces.
-
-Une comédie monte aux nues ou tombe à cent mètres au-dessous du niveau
-de la rampe. Mais il faut quelquefois des années pour atteindre à ce
-résultat heureux ou triste; tandis que l'article de journal, écrit à
-deux heures, s'imprime à trois, se distribue à quatre, se lit à cinq!
-L'auteur sort de chez lui, gagne le boulevard, et tombe au milieu d'un
-aréopage ambulant qui le lit et le juge, l'applaudit ou le siffle. C'est
-un succès argent comptant, si toutefois c'est un succès.
-
-L'action du journal sur les personnes est immédiate, presque
-foudroyante. Lundi dernier, par exemple, _le Constitutionnel_ a publié
-deux articles remarquables. L'un était de M. Sainte-Beuve, sur M.
-Guizot; l'autre de M. Fiorentino, sur mademoiselle Nelly. M.
-Sainte-Beuve a désigné, avec la finesse d'un écrivain de génie, certains
-côtés faibles de son illustre confrère. M. Fiorentino a célébré, dans un
-style lyrique, les perfections d'une comédienne hors ligne, qui chante
-un joli couplet et enfourche un beau cheval dans la féerie du _Pied de
-Mouton_. Suppose que mardi soir M. Guizot ait rencontré M. Sainte-Beuve
-et qu'un hasard parallèle ait mis mademoiselle Nelly en présence de M.
-Fiorentino. Crois-tu que M. Guizot, de l'Académie française, et
-mademoiselle Nelly, de la Porte-Saint-Martin, auraient abordé du même
-front leurs critiques respectifs? Non, sans doute. M. Guizot aurait fait
-la grimace, et mademoiselle Nelly aurait souri de ses trente-deux dents.
-Car il est certain que _le Constitutionnel_ de lundi dernier a placé
-mademoiselle Nelly fort au-dessus de M. Guizot. Si telle était
-l'intention de l'honorable rédacteur en chef, il a atteint son but et
-remis chaque personne à sa place. Il a prouvé à la famille d'Orléans
-que, si Louis-Philippe avait eu mademoiselle Nelly pour président du
-cabinet, mademoiselle Nelly serait montée à cheval le 24 février 1848;
-ce qui aurait sauvé la monarchie constitutionnelle.
-
-Le même jour, une feuille plus officielle encore, et qui est lue
-attentivement par toutes les cours de l'Europe, a dit son fait à
-mademoiselle Juliette Beau. M. Gustave Claudin tenait la plume; un
-souffle de vertu rigide et de critique austère circulait entre les
-colonnes du _Moniteur_. On prouvait clairement à l'Europe attentive que
-la Comédie-Française avait bien fait de repousser notre pauvre Juliette
-et de recevoir mademoiselle Rose Deschamps. L'effet de ce jugement ne se
-fit pas attendre. Mademoiselle Juliette Beau redoubla de zèle, et montra
-beaucoup de talent, le soir même, dans un rôle ingrat et mal fait.
-
-Ainsi, le journal a du bon. Il ne frappe pas toujours juste, d'accord.
-Mais il frappe fort et vite. C'est un véhicule pour la pensée, c'est une
-arme pour l'amour, la haine ou la vengeance, une foudre aux mains de
-l'homme. Nous ne comprenons pas l'Américain sans revolver, l'Arabe sans
-cheval, le Lapon sans traîneau, le Français sans journal.
-
-Malheureusement, la presse est un cheval entravé, un traîneau enrayé, un
-revolver qui rate. Ah! si la presse était libre! Il ferait bon écrire
-tous les jours. On écrirait même la nuit; on se relèverait à quatre
-heures du matin pour écrire.
-
-Je n'accuse pas le gouvernement; je le plains. Il croit bien faire en
-nous liant les mains, ce qui nous gêne beaucoup et ne lui profite guère.
-Mais le principal auteur de nos maux n'est ni l'empereur, ni aucun des
-ministres qui se sont succédé durant ces dix années de réaction. A qui
-donc faut-il s'en prendre? A un fanatique de la liberté, au plus grand
-journaliste de notre siècle, M. Émile de Girardin. C'est lui qui nous a
-réduits en esclavage le jour où il inventa le journal à bon marché.
-
-Avant lui, les abonnés payaient tranquillement le pain quotidien de leur
-pensée. Un journal bien fait coûte soixante ou quatre-vingts francs par
-an, selon la qualité du papier, du tirage et de la rédaction. On peut
-même, à ce prix, payer l'impôt du timbre, qui est de deux cents pour
-cent environ sur la marchandise fabriquée.
-
-M. de Girardin nous perdit tous par un trait de génie. Il s'avisa de
-livrer son journal au-dessous du prix coûtant, sauf à se récupérer sur
-les annonces. Suppose une feuille quotidienne qui perd quatre cent mille
-francs sur l'abonnement et afferme ses annonces au prix de cinq cent
-mille: elle gagnera cent mille francs par an, et vaudra plus d'un
-million. A ce prix, le fondateur s'enrichit, les rédacteurs gagnent leur
-vie, le public s'abonne à quarante francs, le commerce profite à bon
-compte d'une énorme publicité. Mais la liberté de la presse est morte.
-
-Le gouvernement n'a plus besoin de publier des lois restrictives; les
-procès, les avertissements, les communiqués deviennent presque inutiles.
-Il suffit d'un chef de bureau qui fronce le sourcil de temps en temps.
-Le journal aura peur, parce qu'il représente un million. Et les capitaux
-sont plus craintifs que les hommes, s'il est possible.
-
-Armand Carrel a-t-il compris ce danger? Si oui, il fut vraiment un
-martyr de la liberté de la presse.
-
-Un journal vraiment libre, c'est celui qui n'aurait d'autre capital que
-l'intelligence et le courage de ses rédacteurs. Mais comment faire? Que
-cinq ou six jeunes gens s'associent pour fonder un nouveau _National_,
-il faudra, de toute nécessité, qu'ils perdent sur l'abonnement comme
-tout le monde. Les annonces leur viendront en aide, c'est certain,
-lorsqu'ils auront atteint un tirage de quinze mille exemplaires. Mais
-alors ils auront perdu trois ou quatre cent mille francs, sauf miracle.
-Ils seront les esclaves d'un capital, c'est-à-dire d'un ou de plusieurs
-capitalistes. Et ces élans de généreuse folie qui poussent un peuple en
-avant, leur seront interdits à tout jamais.
-
-Nous écrivons pourtant et nous tirons sur notre chaîne, comme s'il était
-en notre pouvoir de l'allonger. Si l'indulgence ou l'inadvertance de
-tous ceux qui nous surveillent nous permet de dire un petit mot de
-vérité, nous pensons que c'est autant de pris sur l'ennemi. Le public
-qui nous lit blâme cette timidité et nous accuse de ménager la chèvre et
-le chou. Parbleu! messieurs, je voudrais bien vous voir à notre place!
-Tout ce qui règne, gouverne, administre, régit ou fonctionne à n'importe
-quel degré de l'échelle sociale, a peur du papier imprimé. Il ne s'agit
-pas seulement de Paris, mais des départements. _Le Salut public_ de
-Lyon, _la Gironde_ de Bordeaux et cinq ou six autres feuilles
-provinciales, qui valent celles de Paris, vous en diront des nouvelles.
-Ce n'est pas que les hommes en place détestent toujours le langage de la
-vérité; mais ils n'aiment pas à l'entendre dans la rue.
-
-Un de mes amis qui dirige un grand journal dans le département de
-_Seine-et-Garonne_, signale à son préfet je ne sais quelle grosse
-horreur administrative; il est mandé vite, vite, par-devant le petit roi
-du département.
-
---Monsieur, lui dit-on, quand des faits de ce genre parviendront à votre
-connaissance, je vous autorise à me les apporter ici dans mon cabinet;
-je vous défends d'en entretenir le public!
-
-Un autre, qui fait honorablement son métier de journaliste dans les
-_Côtes-de-l'Est_, ne craint pas d'adresser des conseils excellents à une
-grande compagnie financière.
-
---Monsieur, lui dit le gouverneur ou le régent de l'affaire, de quel
-droit lavez-vous mon linge sale en public? Quand vous avez un avis à me
-donner, il serait bien simple de venir chez moi!
-
-Reste à savoir si le cabinet de ces messieurs s'ouvre devant les
-conseillers qui ne sont pas journalistes!
-
-Une comédienne de Paris (ces dames sont quelquefois la doublure des plus
-hauts fonctionnaires) disait à un critique de mes amis:
-
---Je vais jouer un rôle difficile entre tous. Si j'échoue, dites-le-moi
-chez moi. Mais je vous défends sur votre vie d'en souffler un mot au
-public.
-
-Que penserais-tu, cousine, d'un accusé de la cour d'assises qui dirait
-au procureur général:
-
---Si les témoins vous racontent des faits à ma charge, je vous permets
-de venir me les soumettre à Mazas; mais, pour Dieu! n'en dites rien
-devant le jury!
-
-Le jury, en toute affaire, c'est le public. L'accusé, c'est tout homme
-en place, qui est suspect d'abuser du pouvoir, par cela seul qu'il le
-tient. Quant à nous, pauvres journalistes, nous ne sommes ni des
-magistrats, ni des greffiers, ni même des huissiers. Nous ne sommes
-rien, nous ne demandons rien, nous ne visons à rien; le plaisir d'écrire
-est le plus clair de notre revenu. Et pourtant notre misère est si
-douce, que nous n'aspirons point à changer d'état, et nous préférons à
-toutes les broderies officielles les modestes paillons qui éclairent
-notre obscurité.
-
-
-
-
-II
-
-LES TYRANNEAUX DE PROVINCE
-
-
-La lettre que je t'écrivais il y a quelques semaines sur les libertés
-municipales[1], a produit, ma chère cousine, des effets curieux. Je me
-doutais bien un peu que les mésaventures de Gottlieb n'étaient pas
-uniques dans leur genre, que la France possédait plus d'un maire
-Sauerkraut et plus d'un sous-préfet Ignacius; mais je n'aurais jamais
-cru que le nombre en fût si grand.
-
- [1] Voir les _Lettres d'un Bon Jeune Homme_, page 353.
-
-Le pauvre Eugène Guinot se mit un jour quatorze affaires sur les bras,
-pour avoir raconté qu'un monsieur X... avait trouvé un monsieur Z...
-dans l'armoire de sa femme. Quatre maris s'étaient reconnus dans la
-personne de l'infortuné X...; dix jeunes gens, tous beaux, tous bien
-faits, tous bouillants du plus noble courage, revendiquaient l'initiale
-victorieuse de Z... L'honnête et bienveillant chroniqueur avait beau
-alléguer que l'anecdote était de pure invention: il avait précisé le
-jour et l'heure de l'événement, et on lui prouva que, le même jour, à la
-même heure, dans cet heureux pays de France, quatorze maris avaient
-ouvert quatorze armoires meublées de quatorze amants.
-
-On a cherché querelle à Gavarni dans une occasion plus singulière
-encore. Le grand artiste avait dessiné deux individus assis face à face
-devant une table d'estaminet, avec cette légende:
-
-«Tu vois ce monsieur qui entre là-bas?
-
---Oui.
-
---Sais-tu ce que c'est?
-
---Non.
-
---C'est pas grand'chose.»
-
-Le troisième personnage, le _pas grand'chose_ en question, n'était
-représenté ni de face, ni de profil, ni même de dos. Il ne brillait que
-par son absence. Et pourtant il y eut dans Paris un homme assez
-susceptible pour se reconnaître dans cette figure absente et demander
-raison au peintre qui ne l'avait pas dessinée!
-
-Mon cas est tout différent, chère cousine. Aucun maire, aucun
-sous-préfet ne s'est reconnu aux portraits que j'ai tracés; mais voici
-des communes entières qui me félicitent d'avoir fustigé leur maire;
-voilà des arrondissements qui me remercient d'avoir dit la vérité sur
-leur sous-préfet.
-
-J'ai reçu tout d'abord une lettre signée d'un nom fort décent, et datée
-de X..., département de... La voici:
-
- «Monsieur,
-
- «Je suis Gottlieb. Tous mes concitoyens de la ville de X... sont
- autant de Gottliebs... C'est notre maire que vous avez peint au
- naturel sous le nom de Jean Sauerkraut. Comment donc se fait-il que
- vous nous connaissiez si bien, sans être jamais venu chez nous?
-
- «Venez-y bien vite, monsieur. Le peuple reconnaissant vous recevra à
- bras ouverts. Le jour où il vous plaira d'entendre nos doléances et de
- juger par vos yeux des injustices de nos tyrans, j'espère que vous me
- ferez l'honneur de descendre chez moi, à l'_Écu de France_. Mes prix
- sont infiniment plus modérés que ceux du _Soleil d'or_, et ma table
- d'hôte est mieux servie, si l'on en croit MM. les voyageurs du
- commerce.
-
- «Agréez, etc.»
-
-Je m'apprêtais à répondre: «Monsieur, vous me faites trop d'honneur. Mon
-ami Gottlieb, qui n'est point un personnage symbolique, n'a jamais mis
-les pieds dans votre département.» Mais on introduisit chez moi un jeune
-avocat fort aimable, que j'avais intimement connu dans une ville de
-l'Est.
-
- * * * * *
-
---Mon cher ami, me dit-il en entrant, j'ai failli me faire annoncer chez
-vous sous le nom de Gottlieb fils. Mon père habitait depuis sa naissance
-le chef-lieu que vous savez. Il y a rempli, durant une vingtaine
-d'années, des fonctions modestes mais honorables, et qui suffisaient à
-son ambition. Malheureusement, ses concitoyens, qui l'estimaient, l'ont
-élu vice-président d'une société de bienfaisance: il y avait un
-concurrent légitimiste. Cette nomination, que mon père n'avait pas même
-sollicitée, a fait grand bruit. Nos ennemis se sont mis en mouvement. Un
-haut fonctionnaire, _qui aurait dû_ se déclarer pour nous[2], s'est mis
-en route pour Paris; quelques jours après, mon pauvre père était nommé à
-une autre résidence. Le voilà exilé de sa ville natale, séparé de ses
-amis, éloigné de ses propriétés, troublé dans toutes ses habitudes, à un
-âge où l'homme ne sait plus changer. Quant à moi, je comptais poursuivre
-ma carrière sans quitter ma famille. Mais, aujourd'hui, que voulez-vous
-que je devienne?
-
- [2] Le préfet.
-
- * * * * *
-
-Il en était là de ses doléances quand je vis entrer un inconnu de
-cinquante ans environ: une figure intelligente, ouverte et sympathique.
-
---Monsieur, me dit-il après avoir décliné son nom, je suis ancien
-député. J'exerce, dans un département du Nord, une industrie importante.
-Ma maison occupe tout un peuple d'ouvriers. J'ai entrepris, dans mes
-loisirs, un grand travail d'utilité publique. Ce que votre maître Pierre
-a fait dans les landes de la Gironde, je l'essaye à mes frais sous un
-autre climat. Outre cela, je suis Gottlieb.
-
---Vous, monsieur?
-
---Hélas! oui. Toutes les persécutions que vous avez énumérées, et bien
-d'autres encore, s'exercent contre moi. Je me suis mis à dos l'autorité
-locale. Tous les Ignacius et tous les Sauerkraut de l'arrondissement
-sont déchaînés contre votre serviteur. Si vous venez me voir, vous
-jugerez par vos yeux de ce que je puis être et de ce que l'on est pour
-moi; vous verrez ce que je fais et ce qu'on me fait.
-
-Cet honorable visiteur me résuma, dans un court abrégé, les vexations
-qu'il avait subies et qui se renouvelaient tous les jours. Je reconnus
-que mon ami Gottlieb était un privilégié, un aristocrate, un enfant gâté
-de la mairie et de la sous-préfecture, en comparaison de l'ancien
-député. Je lui présentai le jeune avocat qui était arrivé avant lui, et
-nous nous mîmes à chercher ensemble un spécifique contre leur mal.
-
-Mais ma servante reparut avec un paquet de lettres que j'ouvris devant
-eux, avec leur permission.
-
-La première venait du Midi. Elle était datée d'une place de guerre. La
-vignette enluminée qui décorait la tête de la première page représentait
-un guerrier entouré de drapeaux. L'écriture et le style ne pouvaient
-appartenir qu'à un jeune soldat.
-
- «Monsieur, disait l'enfant (un de ces enfants héroïques qui jouent si
- bien à la bataille), j'ai dix-huit ans et je me ferais tuer pour
- l'empereur, à preuve que je me suis engagé volontairement en novembre,
- et que je suis candidat brigadier, en attendant le bâton de maréchal.
- Pour lors que vous n'avez pas raconté positivement mon histoire,
- puisque ce n'est pas un mulot que j'ai tué, mais un moineau, sauf le
- respect que je vous dois.
-
- «Identiquement, ce n'est pas moi qui me suis porté au conseil
- municipal, n'en ayant ni l'âge ni le vouloir, mais mon cousin germain,
- fils du frère aîné de mon propre père, et que vous désignez dans vos
- feuilles sous le nom illusoire de Gottlieb. Lequel, s'étant porté
- contre la liste du maire au mois d'août, demeura, ensemblement avec
- toute sa famille, en butte à toutes les vexations de l'autorité
- civile. D'où m'étant aventuré sur la route dont il était borné, et
- ayant tué un moineau (passez-moi le mot) d'un coup de pistolet sur un
- arbre, je fus empoigné par les gardes champêtres qui faisaient le guet
- autour de sa maison par inimitié contre lui, et livré à la justice
- civile, qui me condamna pour délit de chasse à l'amende, aux frais et
- à la confiscation de l'arme.
-
- «Le tout montant à une somme totale d'environ quatre-vingts francs,
- dont je ne garde point rancune à la justice, qui exécutait sa consigne
- en appliquant la loi, mais aux gardes champêtres et nommément à M. le
- maire, qui les avait apostés autour de la maison de mon cousin, pour
- nous prendre en faute, dont ils auraient parfaitement pu se dispenser.
- Vous avouerez, monsieur, que c'est un moineau payé un peu cher, et que
- je n'avais rien fait à M. le maire, n'ayant pas même pu voter, faute
- d'âge, en faveur de mon cousin.
-
- «Ce qui ne m'empêche pas, monsieur, de crier avec tous les coeurs
- français en présence de l'ennemi, absent ou présent: Vive l'Empereur!
- Puisse-t-il être servi par les civils comme il le sera en toute
- occasion par votre bien dévoué
-
- «X...,
- «Candidat brigadier à la... du... d'...
- en garnison à...»
-
-La deuxième lettre était signée d'un fonctionnaire assez important d'une
-de nos grandes administrations. La voici:
-
- «Monsieur,
-
- «La simple lecture de mon nom vous dira dans quel département je suis
- né et pourquoi je suis bonapartiste de naissance. L'_Histoire de
- Napoléon_ est l'Évangile où mon vénéré père m'a appris à lire. Dès ma
- première jeunesse, j'ai rêvé le retour de la dynastie napoléonienne.
- Dans l'âge où nous passons facilement du désir à l'action, j'ai
- conspiré. Toute ma vie et toute ma fortune ont été consacrées à la
- sainte cause que j'ai toujours confondue avec la cause de mon pays.
- L'empereur a daigné récompenser mes modestes services en me nommant
- lui-même à l'emploi que j'occupe depuis tantôt dix ans.
-
- «Je m'applique à me rendre digne de ses bontés, dont je garde une
- reconnaissance éternelle. Mon chef immédiat, aussi bien que MM. les
- inspecteurs de mon service et ces messieurs de l'administration
- centrale, ont toujours rendu justice à mes modestes efforts. Je serais
- un ingrat si je ne me louais pas hautement de leur bienveillance.
- Pourquoi faut-il que, dans les dernières élections municipales, j'aie
- voté ouvertement pour un homme de mon opinion, dévoué comme moi aux
- idées libérales de l'empereur? Ce malheureux, que vous avez désigné
- ingénieusement sous le nom de Gottlieb, a entraîné tous ses amis dans
- sa perte. Le maire de cette ville et le sous-préfet de cet
- arrondissement ont juré de _faire sauter_ tous ceux qui avaient pris
- parti pour Gottlieb. Leurs dénonciations contre moi seul forment un
- dossier énorme, sous lequel mon innocence sera infailliblement
- étouffée. Que faire? A qui m'adresser?
-
- «J'attends tous les jours mon changement, qu'ils demandent, qu'ils
- espèrent, qu'ils annoncent à haute voix dans la ville et au chef-lieu.
- J'aimerais mieux qu'on nous débarrassât du maire, qui s'est rendu
- antipathique à toute la population, ou qu'on changeât le sous-préfet.
- C'est un ultramontain riche et bien apparenté. Je suppose que vous
- l'avez désigné sous le nom d'Ignacius, parce qu'il a des relations
- étroites avec la société de Jésus, fondée par saint Ignace. En l'ôtant
- de chez nous, on ne lui ferait aucun tort, car il dit lui-même à qui
- veut l'entendre qu'il donnera sa démission dès qu'il aura la croix. Ne
- pourriez-vous obtenir, monsieur, qu'on le décorât tout de suite? Notre
- pays y gagnerait; mais le plus soulagé de tout le département serait
- votre dévoué serviteur.
-
- «X...»
-
-Troisième dépêche.--Celle-ci vient de beaucoup plus loin, d'un pays
-perdu.
-
- «Monsieur,
-
- «Je suis père d'une nombreuse famille et j'occupe une place de
- dix-huit cents francs. J'ai voté pour Gottlieb. Ni le maire ni le
- sous-préfet ne me le pardonneront jamais. C'est sans doute parce que,
- Gottlieb et moi, nous sommes plus dévoués que lui au gouvernement de
- l'empereur.
-
- «Au jour de l'an, je suis allé avec ma femme faire une visite
- officielle à M. le sous-préfet. Ce haut fonctionnaire étant absent,
- nous avons laissé nos cartes de visite. Comme nous sortions de la
- sous-préfecture, M. le sous-préfet, qui rentrait, se croisait avec
- nous. J'attendais son coup de chapeau pour le saluer à mon tour.
-
- «Ne devais-je pas agir ainsi, puisque j'étais avec ma femme? Vous
- savez sans doute, monsieur, qu'on peut être à la fois homme du monde
- et fonctionnaire à dix-huit cents francs. M. le sous-préfet, qui me
- conserve une dent depuis les élections, affecta de ne point nous voir,
- entra dans son bureau, et écrivit à mes chefs que j'avais passé devant
- lui sans le saluer. Il n'en faut pas davantage pour motiver la
- destitution d'un employé à dix-huit cents francs. Heureusement,
- monsieur, la dénonciation tomba aux mains d'un très-excellent et
- très-honnête homme, qui se trouva être par surcroît un homme de
- beaucoup d'esprit.
-
- «C'est pourquoi je ne suis pas destitué. Mais un avancement qui
- m'était annoncé et promis depuis plus de six mois a été arrêté par ce
- prétendu crime de chapeau. Je ne me plains de rien, je n'accuse
- personne. Un employé à dix-huit cents francs n'a pas le droit d'ouvrir
- la bouche, sinon pour manger quelquefois. Mais je vous prie
- instamment, vous qui semblez porter quelque intérêt aux opprimés, de
- me fournir une arme défensive. Celle qui délivra la Suisse et
- Guillaume Tell dans une célèbre question de chapeau est tombée en
- désuétude. Vous seriez vraiment bon d'en indiquer une autre à votre
- tout dévoué
-
- «X...»
-
-La dernière lettre du paquet n'était pas aussi importante, et je ne la
-cite que pour mémoire. J'ai écrit que la ville de Schlafenbourg ne
-comptait qu'un seul mari de Molière. Un monsieur qui a cru se
-reconnaître m'écrit une longue lettre anonyme pour me dire que je me
-suis trompé, qu'il n'est pas seul de son espèce; que, d'ailleurs, nous
-n'avons pas le droit de trouver mauvais ce qu'il trouve bon; que
-l'amitié vit de concessions, et mille raisons de cette force qu'il ne
-m'appartient pas de discuter.
-
-Lecture faite, mes deux visiteurs me prièrent de résumer le débat, et je
-leur dis:
-
---Votre récit, les lettres de mes correspondants et mon expérience
-personnelle m'ont prouvé que les petits fonctionnaires de notre pays se
-laissaient aller sans trop d'effort sur la pente du despotisme. On en
-voit quelques-uns mettre au service de leurs rancunes personnelles une
-autorité qui leur a été confiée pour le service de l'État. Peut-être
-même en trouveriez-vous deux ou trois mille qui tournent contre le
-gouvernement et ses amis les armes dont ils disposent. C'est un mal,
-j'en conviens, mais qui n'est ni sans explication, ni sans remède. Cette
-grosse armée de fonctionnaires ne s'est pas recrutée en un jour, sous
-une influence unique. Des partis très-divers ont mis la main aux
-affaires depuis douze ans. Il est évident, par exemple, que M. de
-Falloux et les ministres de sa couleur n'étaient ni des esprits bien
-libéraux, ni des démocrates très-prononcés, ni même des bonapartistes
-bien purs. Chacun d'eux a apporté avec lui un certain nombre de
-fonctionnaires choisis dans la même nuance, et je ne suis pas convaincu
-qu'ils les aient tous remportés. Voilà, si je ne me trompe, la cause du
-mal.
-
---Et le remède?
-
---Le voici. Les animaux les plus patients ne se font pas faute de crier
-lorsqu'on les écorche; c'est un exemple à suivre, et je le recommande à
-tous les administrés. Criez, morbleu! le souverain vous écoutera. C'est
-son devoir, son intérêt, son désir. L'empereur ne peut pas trouver bon
-que les maires et les gardes champêtres lui recrutent des ennemis dans
-le peuple. Si par hasard vos cris n'arrivent point jusqu'à Paris (car la
-France est grande), ils seront entendus par vos voisins, qui se mettront
-à crier avec vous, et il se fera un si grand bruit, que vos tyranneaux
-seront saisis d'épouvante.
-
-«Je ne vous dis pas de les dénoncer à leurs supérieurs ni de remonter de
-proche en proche, par la voie hiérarchique, jusqu'à ces hautes régions
-où le pouvoir s'épure des petites passions et des intérêts mesquins:
-cela tomberait dans la délation, qui est toujours méprisable; mais
-appelez-en de toutes les violences, de toutes les injustices, de tous
-les passe-droits à l'opinion publique. Criez!
-
-«Je ne vous conseille pas de crier dans la rue: le sergent de ville vous
-conduirait au poste, et ferait bien. Mais vous avez les journaux, qui
-sont des porte-voix incomparables. Cette gueule de lion qui portait au
-conseil des Dix les moindres caquets de Venise n'était qu'un jeu
-d'enfant, une trompette d'un sou, si vous la comparez aux journaux.
-
-«Le ministre de l'intérieur est un honnête homme, estimé de tous les
-partis, sans exception. Homme de bien et homme de sens, il permet, il
-veut que l'on crie. Je suis sûr qu'il n'aurait que du mépris pour un
-écorché qui ne crierait point. Pourvu que nous n'attaquions ni la
-personne de l'empereur, ni la constitution fondamentale de l'Empire,
-nous avons carte blanche contre tous les abus. Servons-nous de la
-liberté qu'on nous donne; sinon, nous ne la méritons pas. Il faut que
-tous les journaux, sans exception, et jusqu'à la feuille de petites
-affiches qui s'imprime à Saverne, soient des instruments de justice et
-des organes de vérité. Ne craignez ni les suppressions, ni les saisies,
-ni les avertissements: le temps n'est plus où un journal était puni pour
-avoir discuté les engrais recommandés par la préfecture.
-
---Mais un fonctionnaire attaqué dans les journaux a toujours le droit de
-faire un procès!
-
---Il a même le droit de le perdre, si vous n'avez avancé que des faits
-exacts.
-
---En matière de diffamation, la preuve n'est pas admise.
-
---Contre un particulier, non. Vous n'avez pas le droit d'appeler voleur
-un homme qui a volé; il vous est défendu de nommer faussaire un voyageur
-qui se rend à Poissy pour avoir imité la signature du prochain. Ces
-messieurs vous poursuivraient en diffamation, et leur procès serait
-gagné d'avance. Mais la loi n'a pas voulu que le fonctionnaire public
-partageât cette triste inviolabilité. Reprochez-lui hardiment,
-publiquement, les fautes qu'il commet dans l'exercice de ses fonctions,
-et ne craignez pas qu'il vous traîne devant la justice. Le tribunal vous
-permettrait de prouver votre dire et d'accabler votre accusateur[3].
-Criez donc! Et, si vous avez la poitrine un peu trop faible,
-adressez-moi vos doléances. Je ne suis pas phthisique, et je crierai
-pour vous!
-
- [3] Erreur grossière. Ne vous y fiez point! La loi serait contre vous.
-
-
-
-
-III
-
-LA MACHINE LENOIR
-
-
-Ma chère cousine,
-
-Nous avons, par la grâce de Dieu, deux Conservatoires à Paris:
-
-Le Conservatoire de la routine musicale, au faubourg Poissonnière;
-
-Le Conservatoire de la routine industrielle, qu'on nomme aussi
-Conservatoire des arts et métiers, rue Saint-Martin.
-
-MM. Berlioz et consorts ne sont pas, comme on pourrait le supposer, des
-phénomènes uniques. L'habile directeur du Conservatoire des arts et
-métiers se couvre de gloire à leurs côtés, dans la lutte généreuse du
-passé contre l'avenir, de l'inertie contre le progrès.
-
-Tandis que ces grands polémistes, aussi grands dans la discussion que
-dans la mélodie, repoussent l'invasion du barbare Chevé, qui menaçait de
-nous faire tous musiciens en un rien de temps, voici ce qui se passe aux
-environs de la rue Saint-Martin:
-
-Deux envoyés du Conservatoire se présentent, le front haut, dans une
-modeste imprimerie:
-
---Monsieur, disent-ils au patron, nous nous sommes laissé conter que
-vous aviez une machine Lenoir?
-
---Oui, messieurs; la voici.
-
-Il leur montre, dans un coin de l'atelier, un petit appareil fort
-simple, et pas plus encombrant qu'un poêle sans cheminée.
-
---Ça! disent les petits Berlioz de l'industrie. Voilà ce que nous avons
-entendu vanter sous le nom de machine Lenoir! Heureusement, elle ne
-marche pas!
-
---En effet, répond l'imprimeur, elle ne marche pas pour le moment, mais
-elle va marcher dans un quart de minute.
-
-Il pousse un volant, tourne un robinet, la machine fait entendre un
-petit bruit, le bruit d'une respiration un peu forte, et tout s'anime
-autour d'elle. Et deux presses mécaniques se mettent à travailler à la
-fois, comme si une forte commande s'était abattue sur la maison.
-
-Les délégués du Conservatoire, en présence d'un résultat si évident,
-hochent la tête d'un air de doute. Habitude de Conservatoire!
-
---Vous ne nous persuaderez jamais, disent-ils, que ce misérable outil
-fonctionne régulièrement.
-
---Il fonctionne comme je veux: quatre-vingts coups de piston à la
-minute. Mais l'expérience nous a démontré qu'en forçant de vitesse, on
-pouvait aller jusqu'à huit cents.
-
---Alors, votre machine vous tuera un jour ou l'autre. C'est une force
-aveugle que l'homme ne saurait dompter.
-
-Pour toute réponse, l'imprimeur ferme un robinet. Le moteur s'arrête,
-les presses se reposent, il se fait un grand silence dans la maison.
-
---Tout cela est bel et bon, répliquent les deux lévites de la routine;
-mais, si votre machine ne vous tue point, elle vous mettra du moins sur
-la paille. Nous savons ce qu'elle vous coûte, mon brave homme!
-
---Elle me coûte mille francs d'achat, ou cent francs d'intérêt par an, y
-compris l'amortissement du capital. Elle consomme un mètre cube de gaz
-hydrogène, ou six sous par heure de travail, qui font trois francs pour
-une journée de dix heures. Ajoutez l'achat et l'entretien de la pile,
-l'établissement d'un flotteur pour le gaz, le coût d'une petite prise
-d'eau et tous les faux frais, nous n'arriverons pas à un total de six
-francs. Or, cette machine, qui est de la force d'un cheval, remplace
-avantageusement le travail de quatre manoeuvres qu'il me fallait payer
-quatre francs par jour, ou seize francs en tout. Elle me procure donc
-une économie de plus de dix francs, et je ne vois pas comment elle
-pourrait me mettre sur la paille.
-
-Les hommes du Conservatoire levèrent les épaules comme M. Berlioz à
-l'avant-dernière séance de M. Chevé. Ils déclarèrent dogmatiquement que
-des hommes comme eux ne se laissaient tromper ni par les inventeurs ni
-par leurs compères; que la direction du Conservatoire publierait
-prochainement un mémoire foudroyant contre la machine Lenoir, et que les
-hommes de progrès recevraient de leurs mains une correction mémorable.
-
-Il faut, cousine, que ces animaux-là (les hommes de progrès) soient
-véritablement incorrigibles, car les conservatoires de tous les temps ne
-leur ont point épargné les leçons. Un Chevé de l'âge d'or, qui
-s'appelait Orphée, fut déchiré, non dans une brochure par vingt-trois
-signataires, mais dans les plaines de la Thrace, par une multitude de
-jeunes femmes qui chantaient faux, comme les élèves de notre
-Conservatoire. Un philosophe du nom de Socrate fut mis à mort par les
-Victor Cousin de son temps réunis en Conservatoire des erreurs
-officielles. Galilée, qui avait la folle prétention de faire tourner la
-terre autour du soleil, fut emprisonné par les soins de la cour de Rome.
-La cour de Rome était alors, comme aujourd'hui, le Conservatoire obstiné
-d'une auguste mythologie. Les premiers imprimeurs furent persécutés par
-la Sorbonne, Conservatoire très-pédant de l'ignorance nationale. Tous
-les Conservatoires du premier Empire repoussèrent unanimement la
-navigation à vapeur, et l'on sait quels services cette sage mesure nous
-rendit dans nos luttes contre l'Angleterre. M. Thiers, un Conservatoire
-en abrégé, s'opposa comme un héros à l'établissement des chemins de fer
-en France. Aujourd'hui, les Conservatoires et les conservateurs
-sacrifient la machine Lenoir aux machines à vapeur qu'ils ont adoptées
-malgré eux et par contrainte.
-
-Mais peut-être est-il temps de te révéler le secret de cette machine
-infernale qui trouble le sommeil conservateur de M. le général Morin.
-
-Le jour où une chaudière d'eau bouillante souleva son couvercle devant
-un physicien qui n'avait pas l'esprit de Conservatoire, la force de la
-vapeur fut révélée à l'homme: il ne s'agit plus que de l'employer. La
-vapeur nous apparut comme un ouvrier vigoureux et terrible: les
-mécaniciens s'occupèrent de l'embaucher et de le dompter.
-
-Quelques années plus tard, une fille de boutique oublie de fermer un bec
-de gaz. L'hydrogène se répand et se mélange avec l'air. Un commis
-attardé rentre dans la maison, le cigare à la bouche ou la lanterne à la
-main. L'air s'enflamme, se dilate et centuple son volume primitif. La
-boutique, cent fois trop étroite pour son contenu, éclate comme une
-bombe. «Quel malheur! dit le peuple!--Quelle fortune! s'écrie le
-physicien penché sur ces ruines. Si une étincelle jetée dans un certain
-milieu a pu faire tant de mal, quels services ne pourra-t-elle pas nous
-rendre dès que nous saurons l'employer? C'est un ouvrier de plus.
-Embauchons-le bien vite!» Voilà l'idée de M. Lenoir.
-
-Ces embauchages intelligents, ce recrutement des forces de la nature
-sera la gloire de notre siècle aux yeux de la postérité. L'homme, au
-commencement, n'eut pas d'autres ouvriers que lui-même. Lorsqu'il sut
-mettre les animaux à son service, et, suivant la belle expression de
-Buffon, les conquérir sur la nature, il s'éleva d'un rang dans l'échelle
-des êtres. Le premier qui dompta un cheval, le premier qui attela deux
-taureaux à la charrue furent honorés comme des dieux. Quelle
-reconnaissance ne doit-on point à ces Neptunes modernes qui nous
-fabriquent sur une enclume des machines de la force de mille chevaux?
-Nous leur décernerions aussi le beau titre de dieu, s'il n'avait fini
-par tomber en désuétude par le grand abus qu'on en a fait.
-
-Par eux, l'eau des torrents, l'étincelle de la foudre, la vapeur, le
-vent et toutes les forces aveugles de la nature ont pris du service dans
-cette grande usine que nous gérons. L'eau travaille à bas prix, mais la
-vapeur fait plus de besogne. L'étincelle porte nos messages au bout du
-monde; le vent conduit les navires et fait tourner les moulins. C'est le
-plus capricieux de tous nos serviteurs; il se met en grève pour un oui,
-pour un non; il s'emporte contre ses maîtres et conduit les navires à la
-côte. Aussi l'a-t-on remplacé, ou peu s'en faut. Dans son chômage forcé,
-il se déchaîne en vagabond et nous joue tous les mauvais tours
-imaginables. Vous l'avez vu souvent, par une belle nuit d'hiver,
-décoiffer de leur toit les maisons frileuses, ou secouer comme des
-pruniers les campaniles de nos églises. Peut-être même vous a-t-il
-arrêté sur le pont Neuf, mon cher monsieur, et vous a-t-il dit, en
-lançant votre chapeau dans la rivière: «Ayez pitié d'un pauvre
-travailleur sans ouvrage!»
-
-Patience, mon garçon! nous reviendrons à toi. Nous promettons de
-t'atteler à nos ballons, si nous trouvons un cocher qui sache te
-conduire.
-
-C'est l'étincelle électrique qui conduit la machine de M. Lenoir, et
-voici comment.
-
-Tu as vu des machines à vapeur; nous n'en manquons point à Quevilly. Une
-machine à vapeur n'est pas autre chose qu'un piston allant et venant
-dans un cylindre. La vapeur arrive en bas et pousse: le piston monte. La
-vapeur arrive en haut et pousse: le piston descend. La vapeur revient en
-bas, et il faut, bon gré malgré, que le piston remonte, comme le
-couvercle de la fameuse marmite. La vapeur revient en haut, et le piston
-redescend. Ce mouvement de va-et-vient, imprimé au piston par la force
-irrésistible de la vapeur, est comme le grand ressort de toutes les
-machines. Du jour où le physicien eut trouvé ce secret-là, les
-mécaniciens ont fait le reste.
-
-Il n'est pas difficile de planter au milieu du piston une bonne tige de
-fer qui va et vient avec lui, d'une marche régulière et sûre. Ce
-mouvement en ligne droite se change en mouvement circulaire par un petit
-mécanisme aussi simple qu'ingénieux. Cela n'est pas plus malin que de
-faire tourner la roue de ton rouet en appuyant le pied sur la
-planchette. Et, de même que la pression de ton petit pied, allant et
-venant en ligne droite, fait marcher le rouet en ligne circulaire, un
-simple piston qui va et qui vient dans un cylindre fait tourner les
-roues d'une usine, d'une locomotive ou d'un bateau à vapeur.
-
-La machine Lenoir est construite tout de même: il n'y manque que la
-vapeur. Suppose que le piston soit bien tranquille au beau milieu de son
-cylindre, entre deux espaces vides. Il monterait sans hésiter, si on lui
-lâchait par le bas un bon jet de vapeur. Il descendrait du même train,
-si la vapeur lui arrivait par le haut. Faisons mieux: mettons-lui sous
-le ventre ce mélange d'air et de gaz hydrogène qui fait de si belles
-explosions dans les boutiques. Ajoutons la petite étincelle qui dilate
-violemment le mélange: le piston montera sans perdre de temps; il
-faudrait qu'il fût bien obstiné pour se le faire dire deux fois. Dès
-qu'il sera monté au haut du cylindre, on le fera redescendre par le même
-moyen, et l'on aura ce va-et-vient régulier qu'on admire dans les
-machines à vapeur.
-
-Voilà donc une machine à vapeur sans vapeur, qui produit les mêmes
-résultats sous l'impulsion d'une autre force. Mais cette force, combien
-coûte-t-elle à produire? Si nous l'avions pour rien, comme le vent, ou
-pour presque rien, comme l'eau des rivières, il faudrait jeter à la
-ferraille toutes les machines à vapeur construites ou en construction.
-
-Mais non, et ceci doit rassurer les Conservatoires. La machine Lenoir
-consomme des étincelles électriques qui ne coûtent presque rien, de
-l'air atmosphérique qui ne coûte rien du tout, et du gaz hydrogène qui
-coûte encore assez cher. On le paye trente centimes le mètre cube, et
-les Compagnies qui nous le vendent sont trop bien avec l'administration
-municipale pour songer à réduire leurs prix. Une machine de deux cents
-chevaux, travaillant dix heures par jour, consommerait deux mille mètres
-cubes d'hydrogène ou six cents francs dans la journée. La vapeur coûte
-beaucoup moins cher.
-
-Il est vrai qu'un Américain, domicilié à Paris, se fait fort de nous
-donner bientôt l'hydrogène à un centime le mètre cube. Il décompose
-l'eau instantanément et à froid, au moyen d'un mélange dont il n'a pas
-encore livré le secret. S'il n'exagère pas le mérite économique de son
-invention, la vapeur sera détrônée partout; nous aurons même des
-steamers Lenoir, voyageant sans charbon et fabriquant leur hydrogène au
-fur et à mesure de leurs besoins. Mais nous n'y sommes pas encore, et il
-convient de fonder nos calculs sur l'état présent de l'industrie. Le
-mètre cube de gaz à Paris coûte six sous, et nous devons partir de là.
-
-Tant que cette denrée de première nécessité se vendra si cher, tous les
-manufacturiers feront sagement de s'en tenir à la vapeur et de laisser
-la machine Lenoir à la petite industrie.
-
-Tout le monde n'a pas le moyen de travailler en grand et de produire
-beaucoup, sur un vaste terrain, avec un capital énorme. Nous comptons en
-France une multitude de petits industriels, demi-fabricants,
-demi-ouvriers, qui vivotent modestement dans des ateliers étroits. La
-vapeur est un luxe qu'ils ne pourront jamais se permettre, et cela pour
-mille et une raisons. Le premier établissement d'une machine à vapeur
-coûte fort cher. Il faut un emplacement spécial, le consentement du
-propriétaire et des voisins. On a le danger des explosions et des
-incendies. Il faut un chauffeur. La vapeur, si utile qu'elle soit, n'est
-pas tout à fait aux ordres de l'homme: entre l'instant où l'on allume le
-feu et la minute où se produit une pression utile, il s'écoule une heure
-pour le moins. Si vous suspendez le travail au moment du repas, il faut
-entretenir le feu de la machine. Le travail terminé, la machine dépense
-encore et brûle son charbon pour le prince qui règne à Berlin.
-
-La machine Lenoir ne dépense que lorsqu'elle travaille. On la met en
-mouvement à l'instant même où l'on en a besoin; on arrête les frais dès
-que l'ouvrage est suspendu; on n'emploie pas un centimètre cube de gaz
-qui ne profite. Tous les emplacements sont bons: une force d'un cheval
-se range commodément dans le coin le plus obscur du plus modeste
-atelier. Aucun propriétaire, aucun voisin ne peut s'opposer à
-l'établissement d'un appareil qui ne fait ni bruit, ni feu, ni fumée, et
-qui procède par petites explosions aussi douces et aussi inoffensives
-que la respiration d'un ronfleur.
-
-Nous avons à Paris, à Lyon, à Saint-Étienne et dans nos grandes villes
-industrielles, un million de petits fabricants ou d'ouvriers en chambre.
-C'est une population très-intéressante, non-seulement parce qu'elle est
-morale et paisible, mais parce qu'elle travaille avec une certaine
-spontanéité. L'initiative individuelle, comprimée par la division du
-travail chez l'ouvrier des manufactures, se développe tout à l'aise dans
-ces libres artisans. Sans parler des capacités éminentes qui se révèlent
-de temps à autre chez quelqu'un d'entre eux, on peut dire qu'ils
-contribuent tous à donner aux produits de la France ce cachet de bon
-goût que l'étranger apprécie et paye si bien. Voilà les hommes qui
-sauront tirer parti de la machine Lenoir. C'est à eux que l'inventeur
-aurait dû dédier son oeuvre.
-
-Nous les verrons bientôt, la caisse d'épargne aidant, placer dans leurs
-petits ateliers un compagnon de travail de la force d'un cheval, ou même
-de moitié. Un demi-cheval consomme trois sous de gaz à l'heure et fait
-la besogne de deux hommes. Un demi-cheval ne sera jamais intelligent ni
-adroit de ses mains comme nos fins ouvriers de Paris, mais il se
-chargera des gros ouvrages et des labeurs indignes d'un citoyen.
-
-Quand je pense qu'il y a dans notre beau pays non-seulement des chiens,
-mais encore des électeurs qui tournent une roue depuis le matin jusqu'au
-soir pour gagner le pain de leur famille!
-
-Au reste, il était temps que M. Lenoir inventât sa jolie machine. La
-petite industrie courait un danger de mort. Les capitaux se groupaient
-en masses imposantes pour fonder des manufactures énormes. On pouvait
-déjà fixer le jour où le dernier des petits poissons aurait été mangé
-par les gros. Petits poissons, devenez grands! et bénissez le nom de M.
-Lenoir, qui vous sauve la vie.
-
-Nous parlerons un autre jour de certaines applications de la machine
-Lenoir. Le théâtre, par exemple, lui demandera de grands services. Tu
-sais, cousine, ou plutôt tu ne sais pas que tous ces beaux mouvements
-qui s'opèrent sur la scène, les déplacements de décors, les trucs, les
-changements à vue, sont exécutés par les moyens les plus primitifs.
-Lorsqu'il s'agit d'enlever une forêt et d'apporter un salon, vingt
-gaillards robustes tirent la forêt en arrière; vingt autres poussent le
-salon en avant. C'est ingénieux comme l'arche de Noé, mais pas
-davantage. Tout le monde demande aux directeurs pourquoi ils ne confient
-pas cette besogne stupide à une petite machine à vapeur. Les directeurs
-répondent qu'ils ont peur du feu. Qu'ils prennent donc la machine
-Lenoir!
-
-J'ai crié sur les toits tout ce que j'avais à dire, ou peu s'en faut.
-Maintenant, ma chère cousine, ne va pas te mettre en tête que ceci est
-une réclame au profit d'un inventeur. M. Lenoir n'a besoin de personne.
-Il n'est pas traqué par ses créanciers comme l'honorable M. Cartéron,
-auteur d'une des plus belles inventions de notre époque. Il n'est pas
-menacé de périr par la contrefaçon ou par les procès comme MM. Renard,
-de Lyon, ces illustres inventeurs de la fuchsine. M. Lenoir, et surtout
-M. Marinoni, le grand constructeur, s'exténuent à produire des machines
-et désespèrent de suffire à toutes les demandes. On s'inscrit longtemps
-à l'avance, comme pour obtenir une loge aux _Effrontés_. Et je me
-garderai bien d'écrire ici leur adresse, de peur de m'attirer leurs
-reproches.
-
-Mais je crois bon d'annoncer aux petits industriels de Paris cette
-heureuse nouvelle. Il n'est pas inutile d'opposer aux négations aveugles
-du Conservatoire le témoignage d'un homme qui a vu.
-
-Lorsque les nouveaux ateliers que M. Marinoni fait bâtir pourront
-suffire à tous les besoins de Paris; lorsqu'on sera en mesure de donner
-à nos ouvriers en chambre ce précieux demi-cheval qui leur manque, alors
-il sera temps de fonder un comité de patronage pour la propagation de la
-machine Lenoir.
-
-M. le comte de Morny et quelques musiciens sans préjugé ont _lancé_ la
-méthode Chevé, en dépit du Conservatoire de musique. On trouvera
-toujours une demi-douzaine de citoyens intelligents pour lancer une
-invention utile, quoi qu'en dise le Conservatoire des arts et métiers.
-
-
-
-
-IV
-
-LES PORTRAITS-CARTES
-
-
-Ces jours derniers, je traversais Dijon, qui est une des plus belles et
-des plus aimables villes de notre pays. Un ami que j'ai là-bas me fit
-voir, entre autres curiosités, la fabrique de M. Antoine Maître. C'est
-un joli bâtiment, distribué dans la perfection, et qui ne coûtera pas
-moins d'un million lorsqu'il sera complétement achevé. Tel qu'il est, il
-abrite trois cents ouvriers des deux sexes.
-
-Ces messieurs et ces dames, le jour où je les vis, travaillaient avec
-une activité fébrile, et tout l'atelier semblait être dans un coup de
-feu. On ne se hâterait pas plus à Saint-Étienne, si nous étions à la
-veille d'une guerre européenne. Mais devine un peu, ma chère cousine, ce
-que faisaient ces six cents bras lancés à toute vitesse? Ils
-fabriquaient des albums pour la photographie.
-
-Je me fis présenter au patron et je demeurai tout un matin dans son
-cabinet. M. Antoine Maître est un ancien ouvrier; il a fondé
-non-seulement sa maison, mais son industrie. Il nous conta avec une
-bonhomie fine (la bonhomie du Bourguignon) comment il s'était établi
-fabricant de buvards en l'an de grâce 1832, sans avoir une notion bien
-précise de ce que pouvait être un buvard; comment il avait profité d'une
-absence de sa femme pour transformer en enseigne la table, l'unique
-table où le petit ménage prenait ses repas; comment enfin les deux
-filles du receveur général, attirées par une magnifique inscription en
-ocre jaune, avaient fait une commande de quinze francs au futur
-millionnaire. En peu d'années, la petite industrie avait grandi. Le
-fabricant de buvards avait entrepris le portefeuille, le porte-monnaie,
-la reliure des livres, puis ces albums à loger la photographie, qui
-envahissaient l'atelier avec un succès despotique. On en avait livré
-quatre-vingt mille en six mois, et l'on désespérait de suffire à
-l'énormité des commandes.
-
-Ce chiffre serait déjà monstrueux si tous les albums de la France et de
-l'étranger se fabriquaient chez M. Maître, et l'on comprendrait
-difficilement qu'un article de fantaisie pût être si demandé. Mais,
-lorsqu'on pense que la fabrique de Dijon ne fournit pas le quart, ni
-même le dixième de la consommation nationale, on est forcé de
-reconnaître que la photographie est devenue pour nos concitoyens un luxe
-de première nécessité.
-
-Ce qui distingue les inventions de notre siècle, c'est la rapidité
-presque miraculeuse de leur perfectionnement et de leur application.
-Elles ne demeurent point à l'état stagnant, comme les grandes
-découvertes de nos ancêtres; elles ne sont pas un objet de monopole pour
-quelques adeptes; elles entrent, du premier bond, dans le domaine
-public. Il a fallu des siècles pour que la poudre à canon, l'imprimerie,
-la boussole vinssent à dire leur dernier mot. Quelle longue suite
-d'années entre le tonneau du moine Schwartz et le revolver de M. Colt!
-Quelle interminable série de perfectionnements entre Gutenberg et Didot!
-
-Les idées de notre temps, au contraire, s'élancent presque sans
-transition de la théorie à la pratique. Elles tombent des mains de
-l'inventeur aux mains de tout le monde. La force de la vapeur, la
-lumière du gaz, la vitesse du courant électrique, l'art infaillible de
-dessiner les portraits à coups de soleil, tout cela s'est perfectionné,
-appliqué, répandu et mis à la portée du premier venu, dans l'espace de
-quelques années.
-
-Nous ne sommes pas des vieillards, et nous nous souvenons tous des
-premiers succès de M. Daguerre. Le modèle posait longtemps avec la
-patience infatigable d'un fakir. Il obtenait, pour prix de ses peines,
-une sorte de reflet fugitif, insaisissable, quelque chose de vague et
-d'incertain comme un souvenir gardé par un miroir. Et ce modeste
-résultat coûtait cher: il y fallait autant d'argent que de soins et de
-patience. Aujourd'hui, le soleil dessine sur le papier, en grand comme
-M. Ingres, en petit comme M. Meissonnier; cela ne veut ni temps ni
-dépense. Le portrait le plus admirable est une affaire de quelques
-secondes et de quelques sous.
-
-Tandis que M. Maître feuilletait avec nous un grand album peuplé de
-toutes les célébrités de l'Europe, depuis mademoiselle Rigolboche
-jusqu'à Son Éminence le cardinal Antonelli, nous trouvâmes plaisant
-d'examiner ensemble toutes les modifications que la photographie avait
-déjà introduites dans les moeurs.
-
-Autant le portrait était rare autrefois, autant il va devenir commun.
-Les riches et les grands n'auront plus le privilége de conserver le
-souvenir visible de ceux qu'ils ont aimés. Le moindre villageois, le
-plus modeste ouvrier pourra contempler, dans cent ans, la galerie de ses
-ancêtres.
-
-Les bourgeois ont toujours été friands de portraitures; mais, comme ils
-n'étaient pas assez riches pour poser dans l'atelier de Flandrin ou de
-Baudry, ils s'adressaient naguère encore à des artistes de pacotille,
-heureux de transmettre à leurs descendants quelque aimable caricature!
-On leur accommodait, pour deux ou trois cents francs, une sorte de
-ragoût à l'huile; cela se servait au salon, dans un cadre d'or. Nous
-avons tous admiré, le long du boulevard, l'enseigne de ces prétendus
-peintres et le spécimen de leurs talents, avec cette formule inévitable:
-_Ressemblance garantie_.
-
-Eh bien, voilà une industrie qu'il faut rayer de l'_Almanach Bottin_. La
-photographie, qui ne garantit pas la ressemblance, mais qui la donne, a
-tué les barbouilleurs de portraits. La terre est purgée de cette
-engeance qui viciait le goût public et empoisonnait la nation par les
-yeux. Nous ne la reverrons jamais, il n'en sera plus parlé, sinon dans
-les légendes, et le fameux Pierre Grassou, de Fougères, si soigneusement
-décrit dans le roman de Balzac, paraîtra un animal aussi fabuleux que le
-lion de Némée et l'hydre de Lerne.
-
-La gravure de pacotille et la lithographie à la toise disparaîtront
-également dès qu'on aura simplifié le tirage des épreuves
-photographiques. Au lieu des grossières enluminures qui tapissent les
-chaumières, la rue Saint-Jacques et la fabrique d'Épinal expédieront
-partout des photographies artistiques, d'après les chefs-d'oeuvre de
-Raphaël.
-
-Mais la gravure au burin, le grand art de Marc-Antoine et de Stella, de
-Pesne et d'Audran ne périra-t-il point dans le naufrage? Oui et non. Il
-faudrait maudire la photographie, si elle fermait l'atelier des Mercuri,
-des Calamatta, des Henriquel, des Martinet et de tous ces artistes de
-premier rang qui assurent à l'oeuvre de nos peintres une durée
-éternelle. Mais rassure-toi: elle travaillera avec eux et pour eux.
-
-Tous les efforts qu'on a faits pour photographier directement la
-peinture ont donné des résultats médiocres. Tu comprendras pourquoi
-quand je t'aurai dit que certaines couleurs, comme le vert et le jaune
-par exemple, viennent en noir à la photographie. Pour reproduire un
-tableau tel qu'il est, il faut d'abord qu'un artiste habile le dessine
-avec un soin scrupuleux et interprète à coups de crayon tout ce que le
-pinceau a dit sur la toile. Le photographe vient ensuite, et tire le
-dessin à cent mille exemplaires.
-
-Or, que fait M. Henriquel-Dupont, lorsqu'il entreprend de graver un
-tableau de Paul Delaroche? Il commence par exécuter avec tout son talent
-acquis et tout son génie propre un dessin très-précis, d'après le
-tableau du maître. C'est l'affaire de six mois, d'un an, si tu veux.
-Cela fait, il dépouille le pourpoint de l'artiste et revêt pour dix ans
-la souquenille de l'ouvrier. Il achète une planche de cuivre, prend un
-burin entre ses doigts et consume dix ans de sa vie, sinon plus, à
-recopier sur le cuivre le dessin qu'il avait fait en moins d'un an sur
-le papier. N'est-ce pas une pitié de voir des artistes de ce mérite, et
-qui n'ont tué personne, se condamner à un métier si ingrat.
-
-Cela n'arrivera plus, grâce à la photographie. Nos Henriquel-Dupont ne
-s'extermineront plus les yeux à tailler des hachures dans le cuivre. Ils
-dessineront dix tableaux dans le temps qu'ils perdaient à en graver un.
-Ils ajouteront leur interprétation personnelle et l'originalité de leur
-talent à dix ouvrages de nos maîtres. L'appareil photographique fera le
-reste. Il est donc aussi utile aux artistes que funeste aux
-barbouilleurs.
-
-Les sciences ne lui doivent guère moins que les arts. Mariée au
-télescope, la photographie transporte et fixe sur le papier la forme et
-le mouvement des planètes. Unie au microscope, elle dessine avec
-précision le monde invisible, cette Amérique nouvelle où le docteur
-Charles Robin se promène comme chez lui.
-
-La chirurgie ne marche plus sans un appareil photographique. On faisait
-autrefois deux dessins du malade, avant et après l'opération. Mais le
-dessin avait certaines complaisances, et la photographie est le seul
-artiste qui ne _triche_ pas. Qu'un charlatan se vante d'avoir guéri une
-ankylose incurable, on lui dira: «Montrez-nous la photographie du malade
-avant la guérison!»
-
-L'ethnographie ou la science des races humaines est encore dans
-l'enfance, parce que les dessins des anciens voyageurs n'étaient pas
-plus fidèles que leurs récits. Lisez les vieilles relations illustrées:
-les costumes et les types y sont représentés par le peintre comme les
-moeurs des Éthiopiens par Hérodote. Mais patience! lorsque deux ou trois
-photographes auront fait le tour du monde, le genre humain se connaîtra
-lui-même, et nous croirons à l'existence des Niams-Niams ou hommes à
-queue, pourvu qu'on nous montre leur photographie.
-
-Quels services n'eût-on point rendus à la cause de la religion, si l'on
-avait photographié les principaux miracles de l'Écriture sainte!
-J'entends d'après nature, et non d'après un tableau; car les
-photographies de la Vierge et des saints qui se vendent autour de
-Saint-Sulpice n'ont pas toute l'authenticité désirable. Le seul miracle
-qu'on aurait pu constater photographiquement est le miracle de la
-Salette. Mais mademoiselle de la Merlière, qui l'a fait, n'avait pas
-pris un photographe avec elle.
-
-On a raconté dans le temps qu'un mari de Molière avait braqué un
-daguerréotype dans un coin de son jardin et constaté photographiquement
-l'infidélité de sa femme. Nul doute qu'il n'ait gagné son procès devant
-la police correctionnelle, car il n'y a point de scepticisme qui tienne
-contre un tableau si vivant.
-
-Le tour est bon, s'il est vrai. Ne va pas croire cependant que la
-photographie ait un parti pris de malveillance contre les pauvres
-amoureux. Bien au contraire! Elle leur permet de conserver et même
-d'étaler sur un guéridon le portrait de celle qu'ils aiment, sans
-compromettre personne. La miniature avait quelque chose de plus gai,
-surtout lorsqu'on l'entourait de diamants, mais elle était
-compromettante en diable. Témoin la célèbre collection de M. le duc de
-Richelieu. La photographie n'est pas sujette à caution. Elle est
-innocente comme la poignée de main, parce qu'elle est aussi banale.
-Réunissez dans un album les _mille e tre_ victimes de don Juan, les
-maris eux-mêmes n'y trouveront rien à redire. Une femme de bien se donne
-à ses amis, à ses connaissances et même aux indifférents: honni soit qui
-mal y pense! Un portrait sur papier, et même sur papier sensible, ne
-prouve absolument rien: un portrait sur ivoire prouvait tout.
-
-Ce n'est pas seulement à l'amour que la photographie prête ses bons
-offices; elle se met au service de la gloire. Depuis longtemps, la ville
-de Brives se plaignait de ne connaître nos grands écrivains que de nom;
-elle remarquait avec une certaine amertume que ni Lamartine, ni Victor
-Hugo, ni Prosper Mérimée n'étaient jamais descendus dans ses murs. Un
-adjoint qui se pique de littérature aurait donné beaucoup pour
-contempler les traits de ces personnes illustres. Un conseiller
-municipal, égaré dans Paris pour quelques affaires, avait cherché à voir
-la belle tête de M. de Lamartine, et l'on avait abusé de sa crédulité en
-lui montrant M. Granier de Cassagnac. Plus de méprises, désormais, plus
-de curiosités inassouvies! Toutes les fois qu'il se produit un écrivain,
-toutes les fois qu'une étoile apparaît dans le firmament littéraire, le
-libraire a bien soin d'attacher au chef-d'oeuvre la photographie de
-l'auteur. M. Léotard et mademoiselle Rigolboche sont aussi célèbres par
-leur beauté que par leur style. Brives les reconnaîtrait au premier coup
-d'oeil, s'ils descendaient de diligence.
-
-Dans ces conditions, l'incognito n'est plus possible; il faut que nos
-célébrités en prennent leur parti. Si un journaliste enlevait une
-danseuse, si les deux tourtereaux s'enfuyaient vers une autre patrie en
-chantant le grand air de la _Favorite_, c'est en vain qu'ils
-essayeraient de cacher leur bonheur. La photographie les a précédés à
-tous les relais. Partout les postillons à la voix harmonieuse murmurent
-en se poussant le coude: «C'est le célèbre Giboyer qui file avec la
-petite Taffetas!»
-
-Mais, en revanche, les larrons ne pourront plus s'affubler d'un nom
-illustre pour faire des dupes. On connaît l'histoire de cet ingénieux
-filou qui dévalisait une ville du centre de la France sous le nom de
-Jules Barbier. Les aubergistes lui faisaient crédit, les bourgeois
-éclairés lui prêtaient de l'argent. On s'étonnait un peu qu'un poëte
-applaudi si souvent à l'Opéra-Comique eût toujours besoin de cent sous,
-mais on se laissait prendre. Le faux Barbier fut pris à son tour,
-lorsqu'on s'avisa de demander à Paris la photographie du vrai.
-
-Théophile Gautier reçoit un jour la visite d'une femme échevelée:
-
---Il sait tout! crie-t-elle en entrant, il me poursuit! cachez-moi! Où
-est Théophile?
-
---Quel Théophile?
-
---Théophile Gautier.
-
---C'est moi, madame.
-
---Vous? Non! vous me trompez!
-
---Je n'ai jamais trompé personne: je suis trop paresseux. D'ailleurs,
-voici mon portrait, et mon nom au bas.
-
---Malheureuse!... Ah! monsieur, je ne lui aurais jamais cédé, si j'avais
-su qu'il ne fût pas vous!
-
-La pauvre femme avait prêté son coeur à un faux Théophile Gautier, parce
-que la photographie n'était pas encore à la mode.
-
-Les passe-ports, tu le sais probablement, ne servent qu'à vexer les
-honnêtes voyageurs et à tromper les gendarmes. On les abolira bientôt
-dans toute l'Europe. Mais la société sera-t-elle sans armes contre les
-malfaiteurs? Non, grâce à la photographie. Les directeurs des prisons,
-des maisons centrales et des bagnes prendront le portrait de tous leurs
-pensionnaires; et, comme les neuf dixièmes des crimes et délits sont
-commis par des repris de justice, la gendarmerie saura quels hommes elle
-doit rechercher. Jud est pris, du moins théoriquement, car nous avons sa
-photographie. Il ne vous reste plus, messieurs les gendarmes, qu'à
-saisir l'original.
-
-On m'assure que, depuis l'affaire Grellet et compagnie, tous les
-banquiers de Paris ont fait faire la photographie de leurs caissiers.
-
-Les autorités de plusieurs départements, et entre autres de la
-Charente-Inférieure, collectionnent des portraits de frères ignorantins,
-par mesure de prudence. Ces gens-là sont des caissiers à qui l'on confie
-des biens plus précieux que l'or, et ils se sauvent quelquefois avec
-l'honneur des familles.
-
-Pourquoi les pauvres Bluth n'ont-ils pas fait faire une photographie de
-leur fille Thérèse? Nous irions, le portrait à la main, frapper à tous
-les couvents de France et de Belgique, et peut-être trouverions-nous une
-supérieure assez honnête pour nous rendre la dernière victime de l'abbé
-Mallet.
-
-En voilà bien long sur ce sujet, ma chère cousine, et pourtant nous
-n'avons pas encore envisagé la photographie au point de vue politique.
-Sais-tu bien que nous n'avons pas de révolutionnaire plus terrible?
-Daguerre a mieux servi la cause de l'égalité que Danton, Marat et
-Robespierre; l'appareil de Nadar a déjà fait plus de mal aux dynasties
-légitimes que l'appareil de Guillotin! Ne te hâte pas de crier au
-paradoxe, et suis bien mon raisonnement.
-
-De tout temps, les rois se sont appliqués à nous faire croire qu'ils
-étaient d'une autre pâte que nous. Le fameux principe du droit divin ou
-de la légitimité repose sur ce petit mensonge. Pour mieux cacher la
-fraude, les souverains de l'Orient se cachaient eux-mêmes, ou ne se
-laissaient voir que rarement, dans une sorte de nuage. S'ils exposaient
-leurs portraits aux yeux du peuple, c'étaient des images énormes et
-gigantesques, véritables idoles, intermédiaires entre l'homme et le
-dieu.
-
-Les empereurs romains ne détestaient pas non plus la sculpture
-colossale. L'artiste qu'ils honoraient de leur confiance les faisait
-grands et beaux, par ordre supérieur.
-
-Louis XIV, notre grand roi, a régné dans le même style. Il se coiffait
-de rayons et s'habillait d'étincelles. Ses peintres et ses sculpteurs
-étudiaient la tête d'Apollon et le torse de Jupiter lorsqu'ils avaient à
-faire un portrait du roi. La poésie de Boileau et des autres courtisans
-répandait autour de lui comme une fumée d'encens et une lueur de feu de
-Bengale qui portaient à la tête du peuple en lui éblouissant les yeux.
-Grâce à ces artifices, personne ne s'aperçut que le grand roi était un
-homme, excepté peut-être M. Fagon, qui ordonnait ses lavements.
-
-Sous les règnes suivants, la monarchie légitime s'humanisa quelque peu,
-et les plus malins de la nation surprirent le secret de la comédie.
-Cependant les costumes d'apparat, les grands carrosses rehaussés d'or et
-l'éclat pompeux de la cour nous jetaient encore de la poudre aux yeux.
-Les provinciaux, qui sont, après tout, la plus grande moitié de la
-nation, jugeaient le roi sur des portraits flattés, et spécialement sur
-l'empreinte des monnaies. Un louis de vingt-quatre livres ne pouvait,
-dans aucun cas, paraître laid ou disgracieux. La beauté du métal
-ajoutait quelque chose à l'élégance du profil. On reposait les yeux avec
-complaisance sur une image de si grand prix. Le roi apparaissait
-là-dessus comme le dispensateur de tous les biens de la terre.
-
-Va-t'en chez un papetier, achète une demi-douzaine de Bourbons
-photographiés d'après nature, et tu me diras ce que tu penses du droit
-divin!
-
-
-
-
-V
-
-COMMENT ON PERD LA QUALITÉ DE FRANÇAIS
-
-
-Ma chère cousine,
-
-Tu as lu dans les journaux que deux ou trois cents jeunes Français,
-presque tous gentilshommes, s'étaient enrôlés dans l'armée du pape sans
-autorisation de l'empereur.
-
-Ces volontaires, ou (pour parler comme eux) ces croisés, appartenaient
-pour la plupart à l'opinion légitimiste. Ils avaient les meilleures
-raisons du monde pour se passer de toutes les permissions impériales.
-Napoléon III n'était à leurs yeux qu'un usurpateur élu par sept ou huit
-millions de complices.
-
-Catholiques par croyance, ou tout au moins par esprit de parti, ils se
-laissèrent persuader que Rome était la première patrie des catholiques.
-Les sermons et les mandements leur firent oublier que le sang français
-n'appartient qu'à la France. Ils cédèrent à l'entraînement d'un courage
-aveugle et d'un honneur mal conseillé, et coururent à Rome, sans
-entendre le bruit des portes de la France qui se refermaient derrière
-eux.
-
-Ils se sont bravement battus; c'est une justice à leur rendre. Comme les
-défenseurs de Messine et de Gaëte, ils ont été les héros d'une mauvaise
-cause. Ils ignoraient que nos lois sont impitoyables pour une certaine
-catégorie de héros.
-
-A leurs yeux, la cause qu'ils défendaient était non-seulement sacrée,
-mais française. Ils voyaient à leur tête un général français
-très-illustre, autorisé par l'empereur à combattre pour le pape. Une
-armée française protégeait la capitale de Pie IX. La nation française,
-assez silencieuse depuis quelques années, n'avait pas encore exprimé son
-opinion sur le temporel. Ces jeunes gens ne pouvaient guère deviner
-qu'ils encouraient des peines sévères en essayant à Castelfidardo ce que
-M. de Goyon faisait légalement à Rome.
-
-Ils savaient bien qu'ils exposaient leur vie, mais ils ne s'arrêtaient
-pas pour si peu. Je me figure qu'ils y auraient regardé à deux fois si,
-avant de signer leur passe-port, on leur eût donné à lire l'article 21
-du Code civil:
-
-«Le Français qui, sans autorisation du roi, prendrait du service
-militaire chez l'étranger ou s'affilierait à une corporation militaire
-étrangère, perdra sa qualité de Français. Il ne pourra rentrer en France
-qu'avec la permission du roi, et recouvrer sa qualité de Français qu'en
-remplissant les conditions imposées à l'étranger pour devenir citoyen;
-le tout sans préjudice des peines prononcées par la loi criminelle
-contre les Français qui ont porté ou porteront les armes contre leur
-patrie.»
-
-Il est bien évident que les volontaires du pape se sont engagés comme
-soldats dans une armée étrangère. Ils l'ont fait sans autorisation, ils
-ont donc perdu la qualité de Français. Ils ne peuvent rentrer en France
-sans la permission de l'empereur; ils ne peuvent redevenir Français
-qu'en traversant les interminables formalités de la naturalisation.
-
-Ce n'est pas tout. Le décret du 26 août 1811 ajoute encore à la sévérité
-de la loi. Non-seulement les vaincus de Castelfidardo, rentrés en France
-sans permission, doivent être expulsés par la police, mais ils ne
-peuvent ni recueillir une succession, ni même jouir des droits civils de
-l'étranger résidant en France. (Duranton, t. 1, 195.) Le décret de 1811
-n'est pas abrogé. Il a été maintenu par la charte de 1814 (art. 68) et
-par la charte de 1830 (art. 59). La Cour de cassation (27 juin 1831; 8
-et 22 avril 1831) décide qu'il a acquis force de loi. Le gouvernement
-l'a rappelé et visé en 1823 (ordonnance du 10 avril). La cour de
-Toulouse a décidé, le 18 juin 1831, qu'il avait force de loi.
-
-C'est beau, la loi; c'est bon, c'est excellent, c'est admirable; mais
-c'est implacable. Je comprends le désespoir des malheureux Romains, qui
-sollicitent en vain, depuis tant de siècles, la faveur de vivre sous des
-lois. Mais je ne pourrais pas rester indifférent au désespoir de trois
-cents familles françaises, si l'article 21 du Code et le décret du 26
-avril 1811 étaient appliqués dans toute leur rigueur.
-
-La France a ri, le mois passé, lorsqu'un volontaire jeune, bien portant,
-décoré par le pape et sollicitant la faveur de porter sa croix reçut de
-la chancellerie cette réponse laconique:
-
-«Portez-la si vous voulez, vous n'êtes plus Français.»
-
-La France a ri; je le comprends: c'était presque de la comédie. On n'a
-vu dans cette affaire que le châtiment imprévu d'une petite ambition,
-une vanité froissée.
-
-Mais, si demain la police allait prendre à Quimper ou à Laval tous les
-survivants de Castelfidardo, les uns sains, les autres convalescents,
-quelques-uns malades encore de leurs blessures; si elle les expulsait du
-territoire français en vertu de l'article 21 et du décret de 1811, la
-comédie tournerait au drame et personne ne rirait plus.
-
-On les connaît tous, ces volontaires. Ils ne se cachent pas. Ils ont
-publié eux-mêmes leurs noms, leurs états de service, et toutes les
-circonstances qui les placent sous le coup de la loi. Ils acceptent les
-dernières conséquences de leur courageuse folie. Que fera le
-gouvernement? Épargnera-t-il les uns après avoir frappé les autres? Que
-deviendrait ce premier principe de toutes nos constitutions, l'égalité
-devant la loi? Les comprendra-t-il tous dans une seule mesure de
-rigueur? Aucun homme ne verrait d'un oeil sec une telle hécatombe de
-jeunes courages. Laissera-t-on la loi suspendue sur leurs têtes comme
-une menace? Ce serait les condamner au pire de tous les supplices:
-l'incertitude. J'ai beau chercher, je ne vois qu'une solution digne du
-prince qui nous gouverne. C'est un décret d'amnistie qui ramènerait dans
-le giron de la France tous ces nobles enfants égarés.
-
-Ils ont violé la loi, c'est plus que certain. Et pourtant, quel juge
-oserait les déclarer coupables? Les coupables sont les orateurs en robe
-longue, qui leur ont prêché la croisade et n'y ont pas couru avec eux.
-
-Cet article 21 du Code, et le décret qui l'appuie, ont des conséquences
-tout à fait curieuses et que le législateur ne prévoyait point.
-
-Les princes des dynasties déchues sont exclus du territoire de la
-France; mais il ne s'ensuit aucunement qu'ils aient perdu la qualité de
-Français. M. le comte de Chambord, M. le duc d'Aumale sont Français;
-personne ne le conteste.
-
-Mais deux jeunes princes de la famille d'Orléans, réduits à vivre dans
-l'oisiveté et à ignorer le métier des armes, prennent du service
-militaire chez l'étranger. Ils ne demandent pas l'autorisation de
-l'empereur Napoléon III; on devine aisément pour quelle cause. L'un
-s'engage dans l'armée espagnole, envahit le Maroc, et se bat
-courageusement pour la civilisation contre la barbarie. L'autre est
-enrôlé dans l'armée piémontaise. Il marche avec nos alliés, avec nous,
-contre l'Autriche. Il affronte, à Magenta et à Solferino, les mêmes
-balles qui sifflaient autour de Napoléon III, et il perd ainsi la
-qualité de Français. Voilà deux jeunes princes qui seraient restés
-Français jusqu'à la mort, s'ils avaient été inutiles ou lâches. Leur
-bravoure les condamne à un nouvel exil dans l'exil, en vertu de
-l'article 21.
-
-Ce n'est pas tout. L'illustre auteur du décret de 1811 ne prévoyait pas
-assurément qu'il condamnait par avance son neveu le plus cher et son
-auguste héritier. Car le prince Louis-Napoléon Bonaparte s'est placé,
-lui aussi, sous le coup du terrible décret. Je ne le blâme point d'avoir
-servi comme capitaine dans l'artillerie suisse, sans la permission du
-roi Louis-Philippe. S'il avait respecté l'article 21 du Code et le
-terrible décret de 1811, notre artillerie ne serait peut-être pas
-aujourd'hui la première de l'Europe. Mais enfin la loi est formelle.
-Napoléon III a encouru les mêmes peines que les chevaliers de
-Castelfidardo, et le gouvernement de 1848 avait deux raisons de
-l'expulser lorsque la nation lui accorda l'amnistie et quelque chose de
-plus.
-
-Ce qui n'est guère moins curieux, c'est que l'article 21, si dur aux
-volontaires du pape, ne peut absolument rien contre les soldats de
-Garibaldi.
-
-Qu'entend-on par ces mots: «Prendre du service à l'étranger?»
-
-La jurisprudence et le simple bon sens vous répondent: C'est s'engager
-comme soldat dans une armée régulière appartenant à une république ou à
-un prince reconnu officiellement par la diplomatie. Un corps de
-volontaires qui n'est ni enrôlé, ni payé, ni commandé par aucun
-gouvernement, n'est pas une armée. C'est pourquoi l'on peut être soldat
-de Garibaldi et rester Français.
-
-On s'enrôle dans un comité révolutionnaire; on reçoit des armes fournies
-par le comité. Les comités sont indépendants de tout gouvernement; le
-ministère piémontais les tolère, les favorise, les disperse et les
-violente, suivant l'intérêt du moment: il ne saurait ni les organiser ni
-les diriger. Les transports sont confiés à l'industrie privée: qui
-est-ce qui nolise, achète, emprunte les navires? Garibaldi. Les chefs ne
-sont pas nommés par le gouvernement. Si quelque officier de
-Victor-Emmanuel veut suivre Garibaldi, il commence par envoyer sa
-démission au roi. Garibaldi lui-même a rendu ses épaulettes de général
-piémontais, avant de se mettre en campagne.
-
-Depuis le débarquement des _mille_ à Palerme, Garibaldi et ses
-compagnons se sont entendu appeler brigands par tous les réactionnaires
-de l'Europe. Brigands, soit. Mais, s'ils acceptent l'injure, il convient
-que les bénéfices du mot leur soient acquis. Une demi-douzaine de
-brigands qui s'embarqueraient à Marseille avec des revolvers plein leurs
-poches, pour écumer le golfe de Gênes, s'exposeraient à être pendus,
-mais ils conserveraient leur nationalité jusqu'à la dernière heure, et
-ils seraient des pendus français. Eh bien, l'insurrection est une
-violation du droit écrit, comme la piraterie et le brigandage. Les
-glorieux insurgés qui viennent de sauver l'Italie sont, comme les
-voleurs et les pirates, hors la loi.
-
-On nous objectera que ces illustres brigands avaient pris pour devise:
-_Victor-Emmanuel, roi d'Italie_. Mais ce cri de guerre ne prouve rien,
-sinon la bonne volonté et le désintéressement de ceux qui crient. Entre
-le cri de guerre d'un insurgé et l'engagement régulier d'un soldat, la
-distance est aussi grande qu'entre la prière d'un dévot et les voeux
-perpétuels d'un capucin. Les volontaires de Garibaldi ne s'enrôlent
-point pour un temps déterminé. Le comité de Gênes n'a jamais fait
-souscrire aucun engagement. En tête des brevets et des feuilles de
-route, on lisait:
-
- _Italia una e libera,
- Vittorio-Emmanuele, re d'Italia,
- Il comitato di soccorso a _Garibaldi_
- Della città di ..., etc._
-
-Qu'est-ce que les deux premières lignes? Deux aspirations vers l'avenir,
-deux cris de guerre. L'Italie n'était ni une ni libre; on souhaitait
-qu'elle le devînt. Victor-Emmanuel était roi de Piémont; on désirait
-ardemment qu'il fût bientôt roi d'Italie. Ces deux lignes, qui
-n'exprimaient rien d'actuel et qui attendaient toute leur réalité de
-l'avenir, enlèvent au document toute signification officielle. Suppose
-un peu qu'on te mette sous les veux une feuille de route ainsi rédigée:
-
- Italie désunie et morcelée.
- Lucien Murat, roi de Naples.
- Le comité de secours organisé par la ville de Paris
- Pour l'expédition de M. U...
-
-Dirais-tu qu'un tel document peut avoir un caractère officiel, et que le
-volontaire qui s'y est laissé inscrire a perdu la qualité de Français?
-Il la conserve tout entière, et la qualité de niais par-dessus le
-marché.
-
-Tu pourrais craindre, chère cousine, que mon grand amour de l'Italie et
-mon admiration pour Garibaldi ne m'égarassent un peu dans le paradoxe;
-mais rassure-toi. Nos cours et nos tribunaux ont résolu la question tout
-comme nous.
-
-En 1833, le général Clouet, condamné à mort par contumace à la suite de
-l'insurrection de Vendée, se réfugia en Portugal et s'enrôla sous les
-ordres de dom Miguel. Il revint en France après l'amnistie de 1840, et
-réclama sa pension au ministère des finances. Le ministre soutint que M.
-Clouet avait perdu sa qualité de Français, puisqu'il avait pris du
-service à l'étranger sans autorisation du roi. Mais le tribunal civil de
-la Seine:
-
-«Attendu que dom Miguel, dans les troupes duquel il a accepté de
-l'emploi, n'était pas une puissance dont le droit fût reconnu;
-
-«Qu'en droit, le service militaire chez l'étranger, qui, aux termes de
-l'article 21 du Code civil, fait perdre la qualité de Français, ne peut,
-par la gravité même de ses conséquences, être dans l'esprit de la loi
-que celui qui constitue un lien solennel et durable, enchaînant l'homme
-à un ordre de choses stable et permanent, et faisant supposer
-l'abjuration de toute affection pour la patrie;
-
-«Que ce ne peut être en conséquence qu'un service véritable, comme on
-l'entend dans le sens ordinaire du mot, c'est-à-dire l'acceptation d'une
-fonction militaire qui présente un avenir et qui soit conférée par une
-puissance qui ait elle-même un avenir légitime;
-
-«Que le pouvoir éphémère, partiel et contesté de dom Miguel n'avait, en
-1833, qu'une existence de fait...»
-
-Tu devines le jugement qui s'ensuivit. M. Clouet ne perdit point la
-qualité de Français.
-
-Devant la Cour, M. l'avocat général Nouguier combattit la décision des
-premiers juges. Il insista sur le caractère de souverain que dom Miguel
-avait réellement, sinon légitimement, possédé depuis 1828; mais il fit
-cette réserve, très-précieuse pour les soldats de Garibaldi:
-
-«Nous ferons cette concession qu'il est nécessaire que le service ait
-lieu _près d'une puissance_, et que, si M. Clouet était allé jouer le
-rôle de _chevalier errant_ ou de _capitaine d'aventuriers_, il n'aurait
-pas servi à l'étranger. Il faut qu'il ait servi une puissance
-étrangère.»
-
-Malgré ce réquisitoire, la Cour, en audience solennelle, confirma la
-sentence des premiers juges (14 mars 1846).
-
-Le ministre des finances se pourvut en cassation. Le pourvoi fut rejeté
-par la chambre des requêtes (2 février 1847), et n'arriva point jusqu'à
-la chambre civile.
-
-La Cour de Toulouse, le 18 juin 1841, décida que les frères Souquet,
-volontaires de don Carlos, n'avaient point perdu la qualité de Français.
-Écoute encore une fois le langage de la justice:
-
-«Qu'était don Carlos en s'entourant de soldats et de nombreux adhérents,
-en prenant les armes contre la reine d'Espagne, sinon un prétendant à la
-tête du parti qu'il avait soulevé contre cette reine; le chef d'une
-guerre civile? Don Carlos, par ses entreprises, sera-t-il élevé au rang
-de ces puissances étrangères reconnues par la France, les seules dont
-s'occupe le décret de 1811? Il ne peut pas sans doute prétendre à ce
-titre, et avoir servi sous lui, n'est pas avoir servi chez une puissance
-étrangère.»
-
-Garibaldiens, mes braves amis, vous serez chers à l'Italie, sans cesser
-d'appartenir à la France. Une jeune et grande nation conservera votre
-mémoire avec un respect filial, sans que la vieille patrie vous chasse
-de son giron maternel. L'article 21 du Code et le décret de 1811 n'ont
-point de prise sur vous, et pourquoi? Parce que Garibaldi n'est pas une
-puissance. Garibaldi est une force, rien de plus. Une force appuyée sur
-le droit.
-
-Mais j'y songe: le souverain de Rome et de quelques faubourgs est-il une
-puissance? Peut-on le mettre au rang des princes légitimes? La
-révolution de 1848 a promulgué un nouveau code politique qui fait son
-chemin dans l'Europe. Ce n'est plus seulement le droit de succession ni
-le consentement des cabinets qui fondent les puissances légitimes, c'est
-la volonté des peuples.
-
-Or, le peuple de Rome et des environs a rejeté depuis longtemps la
-domination temporelle du pape. Donc, le pape n'est pas, plus que don
-Carlos ou dom Miguel, une puissance. Donc, les volontaires de
-Castelfidardo pourraient échapper à l'article 21 et au décret de 1811,
-s'ils me permettaient de plaider leur cause à ma façon. Mais je parie
-qu'ils ne voudront jamais de moi pour avocat.
-
- * * * * *
-
-_P. S._ Quant aux Gottliebs, ils m'écrivent de tous côtés et m'adjurent
-de les défendre. Je ne demanderais pas mieux; mais M. le juge
-d'instruction du tribunal de Saverne me mande à comparaître devant lui
-dimanche prochain, quoique je n'aie jamais attaqué les autorités de
-cette petite ville. Que deviendrai-je, bons dieux! si tous les maires et
-tous les sous-préfets de France viennent à se reconnaître dans Ignacius
-et Sauerkraut, comme tous les opprimés se sont reconnus dans le
-personnage allégorique de Gottlieb?
-
- * * * * *
-
-_Je devais être jugé et condamné le 24 mai suivant. Le maire de Saverne
-avait déposé une plainte en diffamation. Un jeune substitut plein de
-zèle avait préparé un réquisitoire dont le succès ne semblait douteux à
-personne. Le 24 mai, l'affaire ne fut point appelée. Tous les cléricaux
-d'Alsace, qui comptaient sur moi pour inaugurer la prison neuve de
-Saverne, poussèrent les hauts cris. L'honorable M. Keller, ancien
-candidat du gouvernement, député de Belfort au Corps législatif, se fit
-l'écho du mécontentement de ses amis. Je crois devoir transcrire ici,
-d'après le MONITEUR du 8 juin 1861, tout ce qui me concerne dans son
-discours:_
-
-
-FRAGMENT D'UN DISCOURS DE M. KELLER.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-... Un pamphlétaire qui a le malheur d'employer son esprit à dénigrer
-tous les lieux qui lui ont donné l'hospitalité, et qui ne mérite pas
-d'être nommé dans cette enceinte, avait fait sur Rome un livre
-calomnieux. A la rigueur, on comprend que, comme certaine publication
-récente, celle-ci ait pu tromper pendant quelques heures la vigilance du
-ministère de l'intérieur. Mais non; ce sont des jours, ce sont des
-semaines qu'on lui donne; on la saisit quand l'édition tout entière est
-vendue; et, quant au procès, on n'en a plus entendu parler.
-
-Stimulé par ce premier succès, notre pamphlétaire, dans trois
-feuilletons de _l'Opinion nationale_, s'en prend à l'innocente ville de
-province qui l'abrite pendant la belle saison et qui n'a d'autre tort
-que de ne lui avoir pas encore élevé de statue, de ne lui avoir pas même
-donné un siége dans son conseil municipal. Indignement calomnié dans sa
-vie publique et privée, le maire n'écoute que la voix de sa conscience
-et dépose une plainte en diffamation. Peu importe que, plus tard, M. le
-ministre de l'intérieur le supplie ou le somme de la retirer. Le maire
-n'est pas seul offensé; l'honneur de vingt familles a été cruellement
-blessé; et d'ailleurs l'Alsace entière se sent insultée dans la personne
-de cet infortuné maire _Sauerkraut_, dont le nom seul est une insulte à
-notre agriculture; dans la personne de cet infortuné sous-préfet
-_Ignacius_, en qui l'on veut sans doute atteindre un des courageux
-sénateurs qui défendent le saint-siége. (_Nouvelles rumeurs._)
-D'ailleurs, le délit est constant; la justice est saisie; les
-assignations sont données, l'audience est fixée. L'affaire en étant là,
-il n'est pas de force humaine qui puisse l'empêcher d'avoir son cours;
-il n'est pas de force humaine qui puisse empêcher un tribunal saisi de
-se prononcer.
-
-Au moment où l'opinion publique attendait ainsi une légitime
-satisfaction, la veille même de l'audience, un bruit se répand avec la
-rapidité de la foudre.
-
-_Plusieurs membres._ Oh! oh!
-
-M. KELLER. De Paris est tombé tout à coup un personnage mystérieux, muni
-de pouvoirs supérieurs; ce personnage demande communication du dossier,
-le met dans son sac, et, à la stupeur du tribunal, l'emporte pour
-l'examiner à loisir. (_Réclamations sur plusieurs bancs. Interruptions
-diverses._)
-
-_Quelques membres._ Parlez! parlez!
-
-M. KELLER. Sans doute, on craignait la passion des juges; on craignait
-peut-être l'influence occulte de la société de Saint-Vincent de Paul.
-
-Le fait est qu'à l'heure qu'il est, le personnage dont je parle, qui
-n'est autre, dit-on, qu'un certain procureur général, conserve le
-dossier et l'examine encore; et l'Alsace, attristée, blessée dans son
-honneur... (_Vives réclamations sur plusieurs bancs._)
-
-M. LE BARON DE REINACH. Parlez en votre nom! ne parlez pas au nom de
-l'Alsace!
-
-M. KELLER. L'Alsace se demande si un pareil mépris de la légalité est
-possible en France, et se dit que, certainement, l'empereur ne sait pas
-comment on rend la justice en son nom. (_Vives et nombreuses
-réclamations._)
-
-M. RIGAUD. Vous attaquez la magistrature, et jamais personne ne l'a fait
-en France! Elle est au-dessus de toutes les attaques, de tous les
-soupçons! (_Très-bien! très-bien!_)
-
-M. KELLER. Messieurs, ces faits sont notoires. Ils m'ont été confirmés
-de Strasbourg par les lettres les plus détaillées que je pourrais lire à
-la Chambre, si je ne craignais de fatiguer son attention; et, tant que
-le gouvernement ne les aura pas démentis, je les avance comme tout à
-fait certains... (_Rumeurs et dénégations sur plusieurs bancs._)
-
-M. ABATUCCI. Le maire a retiré sa plainte!
-
-M. KELLER. Lorsqu'un tribunal est saisi, peu importe que la plainte soit
-retirée!
-
-S. EXC. M. BAROCHE, _ministre, président du conseil d'État_. Pas en
-matière de diffamation!
-
-M. KELLER. Je vous demande pardon, mais je crois que, sauf le cas
-d'adultère, toutes les fois qu'un tribunal est saisi, il doit se
-prononcer.
-
-M. LE MINISTRE. Vous êtes dans l'erreur. En matière de diffamation, il
-faut que le plaignant insiste.
-
-Du reste, nous ne savons pas un mot de tout ce que vous racontez là
-(_mouvement_), et à ce sujet je dois faire une observation.
-
-Quand on veut mettre en cause le gouvernement sur des faits spéciaux, un
-sentiment que je ne veux pas dire, mais que la Chambre comprendra,
-devrait conduire l'orateur, ainsi que cela se fait partout, ainsi que
-cela se fait en Angleterre, ainsi que cela se faisait autrefois en
-France, à prévenir le gouvernement, de manière à le mettre à même de
-prendre des renseignements et de vérifier les faits que l'on veut porter
-devant la Chambre. Le gouvernement est ainsi en mesure de répondre aux
-interpellations; il peut même prévenir ces interpellations par des
-explications. Il me semble que mon observation trouve ici sa place.
-(_Très-bien! très-bien!_)
-
-M. KELLER, _continuant son discours_. Quelle était la cause de cet abus
-de pouvoir?...
-
-M. LE MINISTRE. Et mon observation, il faut y répondre! Pourquoi M.
-Keller ne répond-il pas?
-
-M. KELLER, _continuant_. Quelle était la cause de cet abus de pouvoir,
-inouï dans nos annales judiciaires? Messieurs, elle est fort simple.
-
-Et d'abord, il eût été pénible de voir une fois de plus le ruban de la
-Légion d'honneur sur les bancs de la police correctionnelle.
-
-Et puis, chose plus grave, vous savez que, dans l'état de notre
-législation sur la presse, deux condamnations suffisent pour faire
-supprimer de droit le journal le plus dévoué. Il n'en faut pas tant pour
-un journal ordinaire. Eh bien, _l'Opinion nationale_ venait précisément
-d'être frappée à Montpellier pour avoir diffamé le président d'une
-association charitable. Une seconde condamnation, c'était son arrêt de
-mort. La France allait être privée des éminents services que lui rend ce
-journal. Il fallait le sauver: on l'a sauvé.
-
-Cependant, le cas pourrait bien se reproduire. Il n'est pas dit que les
-gens que les journaux insultent ne finiront pas par se lasser de leur
-longanimité; il n'est pas dit que tous les tribunaux se montreront aussi
-complaisants que celui que je viens de citer... (_Vives réclamations._)
-
-_Voix nombreuses._ C'est intolérable! A l'ordre! à l'ordre!
-
-S. EXC. M. BAROCHE, _ministre, président du conseil d'État_. Vous ne
-pouvez pas dire qu'un tribunal s'est montré complaisant.
-
-Permettez-moi un mot, monsieur le président...
-
-M. ROQUES-SALVAZA. C'est une affaire de discipline qui regarde le
-président. Nous demandons le rappel à l'ordre!
-
-M. LE PRÉSIDENT. Monsieur Keller, vous avez, à deux reprises
-différentes, insulté la magistrature; vous avez porté une accusation
-grave contre la magistrature et contre le gouvernement. Je vous ai
-laissé continuer, parce que je croyais, en mon âme et conscience, que le
-gouvernement, averti par vous, avait pu se mettre en mesure de réfuter
-vos accusations. J'ai toujours pensé que, quelle que fût la gravité
-d'une incrimination dirigée contre le gouvernement, le mieux était de ne
-pas interrompre l'orateur, de le laisser produire en toute liberté et
-jusqu'au bout ses imputations, afin de fournir au gouvernement
-l'occasion de se justifier immédiatement vis-à-vis de la Chambre et du
-pays.
-
-Mais il vient d'être déclaré par M. le président du conseil d'État
-qu'aucun avis ne lui avait été préalablement donné; et il s'en est
-plaint à bon droit. J'insiste à cet égard sur l'observation que vient de
-faire M. le président du conseil d'État. Jamais, dans aucune assemblée
-parlementaire (c'est une question de loyauté, de parti à parti,
-d'opposition à gouvernement), jamais on ne s'est permis de porter une
-accusation sur des faits aussi ténébreux, sans prévenir le gouvernement,
-afin qu'il puisse procéder à une enquête et éclaircir les faits, de
-manière à se justifier devant le pays. Agir autrement, je suis obligé de
-vous le dire, n'est pas loyal. (_Très-bien! très-bien!_)
-
-Maintenant, je vous rappelle à l'ordre: je ne permets pas que, dans
-cette enceinte, on insulte l'institution la plus respectable et la plus
-désintéressée, la magistrature. (_Très-bien! Bravo!_) Et, si vous
-continuez, je vous interdirai la parole. (_Oui! oui! Très-bien!_)
-
-M. KELLER. Messieurs, on vient de pourvoir à cette situation
-exceptionnelle de certains journaux par une loi qui, sous prétexte
-d'agrandir la liberté de la presse, achèvera, je le crains bien, de
-déposséder la légalité en faveur de l'arbitraire. M. le ministre de
-l'intérieur pourra toujours, du jour au lendemain, et par mesure
-administrative, faire supprimer un journal; les tribunaux ne le pourront
-plus. Voilà, je le crois, le véritable sens du projet que nous n'avons
-fait qu'entrevoir en comité secret. _Le Siècle_ et _l'Opinion nationale_
-pourront continuer leur triste polémique: ils n'en seront pas moins
-immortels, et, à l'heure où je vous parle, vous venez de voir jusqu'où
-se permet d'aller maintenant cette audace impunie, et, pour moi, je suis
-encore ému d'indignation et de dégoût par la lecture de cet article sans
-nom, dans lequel on a insulté, non-seulement les malheurs du
-saint-siége, mais l'honneur de notre armée de Crimée, mais la dignité
-même du trône, article dans lequel on est venu nous vanter les délices
-et les raffinements du despotisme païen sous le nom de je ne sais quel
-fils légitime de la révolution française. Mais que veut-on dire par là?
-Tenez, malgré moi, cette insolence m'en a rappelé une autre.
-
-«Vous seul, disait un autre pamphlétaire s'adressant à un autre prince,
-vous seul, enveloppé d'une auréole d'azur et d'or, vous sommeillez au
-milieu des orages; votre quiétude m'ennuie comme la vertu d'Aristide
-fatiguait le paysan d'Athènes; mais non, la France sait que, relégué à
-la pairie, vous subissez un ostracisme involontaire qui vous interdit
-toute participation aux affaires publiques.»
-
-C'était en 1827; ce prince qu'on outrageait par un encens non moins
-coupable, mais pourtant moins grossier, c'était le duc d'Orléans. Loin
-de moi, messieurs, loin de moi la pensée de faire entre ces deux
-personnages le moindre rapprochement déplacé; mais il est évident que
-l'intention des deux auteurs était la même. Et quand je vois M. le
-ministre de l'intérieur si facile à alarmer par les souvenirs de
-l'ancien Palais-Royal, je me demande s'il ne serait pas plus prudent et
-plus sage d'empêcher une si compromettante apothéose du Palais-Royal
-actuel. (_Mouvements divers._)
-
- * * * * *
-
-_En réponse à cette agression, je publiai immédiatement chez Dentu la
-brochure suivante:_
-
-
-LETTRE A M. KELLER
-
-Monsieur,
-
-L'Alsace n'a pas besoin de «me dresser une statue,» puisque le plus
-éloquent de ses députés a bien voulu m'élever tout vivant sur un
-piédestal de gros mots, dans l'enceinte même du Corps législatif.
-
-J'étais absent, monsieur, lorsque vous m'avez honoré de cette marque de
-haine. Je me promenais innocemment dans Paris, ignorant du danger, comme
-les orateurs du gouvernement, que vous n'aviez pas avertis. C'est le
-lendemain du discours, en lisant le _Moniteur_, que j'ai pu admirer les
-grands coups d'épée que vous m'allongiez par derrière, conformément aux
-lois de l'escrime ecclésiastique. Peste! vous attaquez vaillamment ceux
-qui ne sont pas là pour se défendre! Mais je ne suis pas mort, grâce aux
-dieux, et je viens à la riposte sur le terrain que vous-même avez
-choisi.
-
-Maintenant que nous sommes face à face, avec trente-huit millions de
-Français pour témoins, vous plaît-il de régler à l'avance les conditions
-du combat? Ce soin ne serait pas inutile, car il est à présumer que nous
-voilà aux prises pour longtemps. Nous sommes encore jeunes l'un et
-l'autre. J'adore la Révolution aussi sincèrement que vous aimez la
-Réaction; j'ai foi dans l'avenir comme vous dans le passé; nous sommes
-également convaincus que toute transaction est impossible entre nos deux
-partis, et que l'un doit tuer l'autre. Tuons-nous donc, s'il vous plaît,
-dans un style parlementaire, comme il sied aux honnêtes gens. Laissons
-aux goujats des deux armées le vocabulaire des halles et de _l'Univers_.
-Promettez-moi de ne plus m'appeler ni _pamphlétaire_, ni _calomniateur
-indigne_, et de ne plus dire, à partir de ce moment, que mes écrits vous
-_dégoûtent_. Consentez à me nommer par mon nom, lorsque vous me ferez
-l'honneur de parler de moi, et perdez l'habitude de voiler ma
-personnalité sous des périphrases injurieuses. Le saint-père, qui vous
-vaut bien, m'a imprimé en toutes lettres dans le _Journal de Rome_; cela
-vous prouve qu'on peut dire M. About sans tomber en enfer. En échange de
-la courtoisie que je réclame, je vous promets, monsieur, de discuter
-avec vous en homme bien élevé. Je ne vous appellerai ni sectaire, ni
-fanatique, ni jésuite, ni même ultramontain; car tous ces mots, tombés
-dans le mépris public, sont devenus de véritables injures. Vous serez
-toujours M. Keller, et même (puisque le gouvernement impérial a obtenu
-pour vous un mandat de député) l'honorable M. Keller.
-
-Ceci posé, monsieur, j'entre de plain-pied dans la défense, et j'essaye
-d'écarter les unes après les autres les nombreuses accusations dont vous
-m'avez chargé.
-
-Vous ne trouverez pas mauvais que je discute un peu cette savante
-périphrase par laquelle il vous a plu de remplacer les deux syllabes de
-mon nom: «Un pamphlétaire qui a le malheur d'employer son esprit à
-dénigrer tous les lieux qui lui ont donné l'hospitalité!» Pamphlétaire?
-nous avons promis de ne plus nous injurier; je passe donc condamnation.
-Ce n'est pas que je méprise un genre de littérature honoré par le
-courage d'Agrippa d'Aubigné, de Voltaire, de Paul-Louis Courier, de
-Cormenin et de quelques évêques. Je repousse le mot parce que c'est un
-gros mot, mais je ne méprise aucunement la chose. Attaquer les abus,
-plaider pour la justice et la vérité, terrasser les monstres de la
-tyrannie et de la superstition, ce n'est pas démériter de l'estime des
-hommes. Hercule, dont l'antiquité a fait un dieu, était un pamphlétaire
-qui ne savait pas écrire. Lorsqu'il écrasa d'un seul coup les sept têtes
-de l'hydre, il fit en gros ce que j'essaye de faire en détail. Les
-apôtres chrétiens, que vous approuvez sans doute, quoique vous ne les
-imitiez pas, étaient des pamphlétaires ambulants qui poursuivaient en
-tout lieu les vices du paganisme, comme je pourchasse les abus du
-catholicisme vieilli.
-
-C'est pourquoi je vous pardonne de m'avoir lancé le nom de pamphlétaire
-dans le feu d'une improvisation étudiée. Mais je regrette sincèrement,
-pour votre réputation de clairvoyance et d'équité, que vous ayez pu voir
-en moi un pamphlétaire ingrat.
-
-J'ai reçu la plus gracieuse hospitalité dans quelques grandes villes de
-France, à Marseille, à Bordeaux, à Dijon, à Grenoble, à Rouen, à
-Dunkerque, à Strasbourg. Lorsque vous trouverez le temps de parcourir
-les premiers chapitres de _Rome contemporaine_, vous verrez comment j'ai
-dénigré Marseille et les Marseillais. Si jamais vous ouvrez un petit
-livre intitulé _Maître Pierre_, vous reconnaîtrez que je n'ai pas payé
-d'ingratitude le bon accueil et la franche cordialité des Bordelais. Je
-ne désespère pas de m'acquitter un jour, dans la mesure de mes moyens,
-envers les autres villes où j'ai trouvé des esprits sympathiques et des
-coeurs ouverts; en attendant, je m'abstiens religieusement de critiquer
-les hommes qui m'ont accueilli.
-
-J'ai été l'hôte de la France en Grèce et en Italie. A l'école de Rome,
-aussi bien qu'à l'école d'Athènes, je me suis efforcé d'acquitter ma
-petite dette envers notre patrie en lui apprenant un peu de vérité. Je
-ne devais rien aux Grecs ni aux Romains, qui ne me connaissaient pas,
-sinon pour m'avoir coudoyé dans la rue. Cependant, comme j'avais touché
-du doigt leur oppression et leur misère, j'ai pris sur moi de les
-défendre contre deux détestables petits gouvernements. Informez-vous en
-Italie: on vous dira si je passe pour un ennemi du peuple italien. Un
-philhellène éminent, M. Saint-Marc Girardin, a publié dans les _Débats_
-un panégyrique du peuple grec, découpé avec des ciseaux dans _la Grèce
-contemporaine_. Il faut être plus Bavarois que Sa Majesté le roi Othon
-pour voir en moi un ennemi de la nation hellénique. Je la connais: donc,
-je l'aime; j'ai étudié son gouvernement: donc, je la plains. Le jour
-approche où elle s'affranchira de ses entraves, comme la nation
-italienne. Je n'attendrai pas jusque-là pour me placer aux premiers
-rangs de la presse, à la tête de ses défenseurs. Si c'est faire un acte
-d'ingratitude que de défendre les opprimés qu'on a rencontrés en chemin,
-je fais voeu d'encourir le même reproche partout où l'on me donnera
-l'hospitalité.
-
-Je ne suis pas l'hôte de la ville de Saverne, quoiqu'elle m'abrite fort
-agréablement, comme vous l'avez dit, pendant la belle saison. Acheter
-une propriété rurale auprès d'une jolie petite ville de province, s'y
-établir en famille, la cultiver et l'embellir avec soin, occuper toute
-l'année un certain nombre d'ouvriers, donner l'aumône aux pauvres,
-appuyer de son crédit les gens dans l'embarras, faire de sa bibliothèque
-un cabinet de lecture à l'usage des habitants, attirer chez soi un
-certain nombre de voyageurs et d'artistes, répandre au loin la
-réputation d'un pays admirable et trop peu connu, enfin, monsieur, faire
-retentir par votre bouche, au sein du Corps législatif, le nom d'une
-modeste sous-préfecture, est-ce bien là ce qu'on appelle recevoir
-l'hospitalité? Lorsque les plus honorables habitants de Saverne me font
-l'amitié de s'asseoir à ma table, je suis leur hôte, il est vrai, mais
-dans le sens actif du mot que vous avez dit.
-
-J'estime infiniment la population de l'Alsace en général et de Saverne
-en particulier. Depuis bientôt trois ans que j'ai dressé ma tente dans
-ce petit coin des Vosges, j'ai eu le temps d'apprécier la bonhomie des
-moeurs, la solidité des dévouements, la naïveté des courages. Rien ne
-manque à ces gens-là, qu'une excellente administration. Il ne
-m'appartient pas de la leur donner; mais, toutes les fois qu'on les
-brutalise un peu, il m'appartient de les défendre. Je le fais, ils le
-savent, et, s'il est vrai que quelques-uns vous ont fourni contre moi
-des armes rouillées et hors de service, ce n'est pas moi qui suis un
-ingrat, mais eux.
-
-L'ingratitude, monsieur, est un vice honteux, et nous nous entendrons
-toujours, vous et moi, sur ce point de morale. Je ne suis pas un
-chrétien parfait, et il m'est difficile de pardonner une injure; mais,
-en revanche, il m'est impossible d'oublier un bon office. Si vous voulez
-me convaincre d'ingratitude, ne cherchez pas dans mon passé, il est pur.
-Attendez qu'un gouvernement crédule me recommande ou m'impose au choix
-des électeurs; que vingt-cinq mille honnêtes Alsaciens, trompés par mon
-attitude et mes déclarations, m'envoient au Corps législatif pour y
-défendre la politique impériale; que j'accomplisse mon mandat en sens
-inverse et que je tourne contre le gouvernement les armes qu'il m'aura
-confiées lui-même. Si jamais vous me prenez à jouer ce jeu-là, je
-n'aurai plus qu'à baisser la tête et à subir comme un honteux toutes les
-récriminations que votre conscience pourra vous dicter[4].
-
- [4] _Voyez un peu avec quelle bonne foi un écrivain légitimiste a cité
- cette phrase!_ «Attendez qu'un gouvernement crédule me recommande ou
- m'impose au choix des électeurs; que vingt-cinq mille honnêtes
- Alsaciens, trompés par mon attitude et mes déclarations, m'envoient
- au Corps législatif pour y défendre la politique impériale. _A Dieu
- ne plaise, dit-il_, que j'accomplisse mon mandat en sens inverse et
- que je tourne contre le gouvernement les armes qu'il m'aura confiées
- lui-même. _Quelle magnifique réclame!_»
-
- (_M. E. About et sa Lettre à M. Keller_, par Joseph de Rainneville.
- Paris, Dentu, 1861.)
-
-En attendant ce triste jour, qui ne luira jamais sur mon front, vous
-vous rabattez sur une accusation que je croyais désormais impossible:
-vous affirmez, après M. Veuillot, M. Dupanloup et quelques publicistes
-de la même école, que j'ai écrit sur Rome un livre calomnieux. Hélas!
-monsieur, ne sortirons-nous donc jamais de cette polémique expéditive?
-Croyez-vous encore, à votre âge, qu'un dossier plein de faits, un
-réquisitoire appuyé de mille preuves se puisse réfuter par un gros mot?
-Depuis deux ans et plus que j'ai publié _la Question romaine_, vous avez
-eu, vous et les vôtres, autant de loisir qu'il en fallait pour
-contredire mes assertions. Comment ne s'est-il pas trouvé dans votre
-camp un champion assez dévoué pour défendre pied à pied le terrain que
-je disputais au saint-père? C'est une tâche difficile, mais bien digne
-de vous, monsieur, qui êtes plein de zèle et de patience. Essayez-la;
-vous vous ferez plus d'honneur qu'en proclamant les droits
-problématiques d'un maire et d'un sous-préfet. Prouvez-nous qu'on n'a
-point séquestré le petit Mortara; qu'on n'a pas ravi à M. Padova sa
-femme et ses enfants; qu'il y a des lois à Rome et qu'il ne s'y commet
-point de crimes; que le clergé n'y a jamais opprimé le peuple; que les
-moines y sont laborieux et chastes; que les libertés, les sciences et
-les vertus découlent du trône pontifical comme de leur source naturelle.
-Prouvez que j'ai menti en disant que trois millions d'Italiens
-supportaient impatiemment la domination des prêtres. Mais peut-être
-est-il un peu tard, maintenant que tous les sujets du pape ont manifesté
-par leurs actes les sentiments que j'osais leur prêter.
-
-Non, monsieur, je n'ai pas calomnié le saint-père en disant que ses
-sujets aspiraient à la liberté. J'en atteste l'histoire des deux
-dernières années et le cri de soulagement qui s'est élevé à Bologne, à
-Ancône, à Pérouse et dans toutes les villes affranchies! J'atteste
-l'éloquence des faits, plus irrésistible encore que la vôtre! J'atteste
-enfin cette sourde et infatigable doléance qui s'élève en murmurant
-au-dessus de la grande capitale opprimée, et que tous les vents de
-l'horizon emportent chaque jour vers les princes équitables et les
-peuples généreux!
-
-J'ai dit la vérité, la triste vérité, comme je l'avais vue et touchée du
-doigt dans les plaies saignantes d'un peuple martyr. Mon livre était
-irréfutable; il l'est encore, il le sera toujours, tant qu'il restera
-dans un coin de l'univers un laïque en puissance de prêtre. Croyez-vous
-donc que votre parti m'aurait voué cette haine mortelle si j'avais dit
-autre chose que la vérité? Non, monsieur, si vos amis avaient pu me
-prendre en faute, vous ne seriez pas réduit à la triste nécessité de me
-dire des injures dans une discussion du budget au Corps législatif. On
-m'aurait écrasé depuis longtemps sous le poids de mes erreurs les plus
-légères, et le parti clérical, triomphant de ma sottise, me saurait un
-gré infini de lui avoir fait si beau jeu. Mais j'ai frappé juste, et
-voilà mon crime. J'ai arraché la clef de voûte de la vieille prison, et
-c'est pourquoi j'ai maille à partir jusque dans Saverne avec tous les
-amis du geôlier.
-
-Nous ne sommes pas encore assez liés, monsieur, pour que je vous raconte
-en détail les trois ans que j'ai passés en Alsace. Il me suffira de
-rectifier les erreurs involontaires où vous êtes tombé, faute de
-renseignements vrais. Que n'en demandiez-vous aux personnes de votre
-famille qui sont établies dans le pays? La bonne madame Keller, votre
-spirituelle et respectable tante, M. Henri de Juilly, votre cousin, ont
-assisté à toute l'affaire, et j'ai trouvé en eux, jusqu'à la fin, les
-plus fidèles et les meilleurs amis. Mieux que personne, ils pouvaient
-vous mettre en garde contre les dénonciations inexactes de mes ennemis,
-qui sont les leurs.
-
-Vous vous êtes laissé persuader (tant est grande la candeur de votre
-âme!) qu'après avoir égorgé le souverain temporel de Rome, j'avais jugé
-très-utile et très-urgent de compléter l'hétacombe en immolant un maire
-et un sous-préfet. Sûr de l'impunité, confiant dans l'appui d'un
-gouvernement qui pousse à la destruction des maires, des sous-préfets et
-des papes, j'avais complété l'oeuvre de _la Question romaine_ en
-publiant trois feuilletons dans ce journal maudit qui s'appelle
-_l'Opinion nationale_.
-
-Il est bon de vous apprendre, monsieur, que _la Question romaine_ a paru
-la veille du départ de nos soldats pour l'Italie. C'était, si j'ai bonne
-mémoire, au printemps de 1859. Les trois feuilletons que vous
-incriminez, et qui sont (permettez-moi de vous le dire) au nombre de
-deux, portent la date du 23 février et du 20 mars 1861. Vous voyez que,
-si le succès de mon premier crime m'a stimulé à en commettre un second,
-il ne m'a pas stimulé bien vite.
-
-On vous a d'ailleurs mal renseigné sur l'heureuse et facile publication
-de _la Question romaine_. Ce livre avait été imprimé en Belgique; il ne
-s'est pas distribué en France pendant «des semaines» ni même pendant une
-semaine. On ne l'a pas saisi «quand l'édition tout entière était
-vendue.» L'édition était de douze mille exemplaires; nous n'en avons pu
-faire entrer que quatre mille. Vous vous trompez donc des deux tiers. Si
-je n'avais pas été plus précis ni plus vrai dans les attaques que j'ai
-dirigées contre le pape, vos amis et vous-même auriez eu bientôt fait de
-me réfuter. Vous regrettez que les tribunaux ne m'aient pas répondu par
-une bonne condamnation. On vous avait promis de me faire un procès, le
-procès n'a pas eu lieu, et cela vous scandalise. Mais rappelez-vous que
-le délit d'impression, si toutefois il y a jamais eu délit, s'était
-commis à l'étranger. Apprenez que le délit de publication avait été
-commis en France par un éditeur exilé à Bruxelles, et votre haute
-sagesse comprendra pourquoi «l'on n'a plus entendu parler du procès.»
-
-Si ces informations ne vous suffisaient pas et s'il fallait absolument
-vous donner le fin mot de cette vieille histoire, je vous rappellerais
-que les procès de librairie sont le plus souvent des questions
-d'opportunité. A l'exception des ouvrages obscènes, la plupart des
-livres ne sont saisis et poursuivis que parce qu'ils ont paru trop tôt.
-Il fut un temps où c'était un crime de lèse-religion que de traduire la
-Bible en langue vulgaire. Aujourd'hui, l'on admire les traducteurs de la
-Bible, on les plaint même un peu, et personne ne les poursuit plus. Dieu
-sait au milieu de quels dangers Pascal a fait imprimer _les
-Provinciales_, que l'État met aujourd'hui entre les mains des écoliers.
-Rappelez-vous les précautions sans nombre dont Voltaire entourait la
-publication de ses écrits: tous les éditeurs de notre temps sont libres
-de réimprimer Voltaire. Le même fait se reproduit à toutes les époques,
-pour les plus modestes auteurs aussi bien que pour les grands. Témoin
-votre humble serviteur et cette même _Question romaine_, qui se vend
-aujourd'hui sans réclamation chez tous les libraires de France. Elle ne
-scandalise plus personne, elle n'étonne plus personne, et pourquoi?
-Parce que le temps a marché; parce que les vérités qu'elle annonçait
-sont devenues presque banales; parce que les faits qu'elle racontait ne
-sont plus ni contestés ni contestables. Et je me plais à remarquer que
-vous-même, dans le réquisitoire dont vous m'avez accablé, vous n'avez
-pas demandé pourquoi le gouvernement ne saisissait plus _la Question
-romaine_.
-
-Mais revenons à cette jolie ville de Saverne, où vous avez établi, un
-peu légèrement, votre base d'opérations. Je suis prêt à vous raconter,
-_ab ovo_, cette mémorable querelle «qui a attristé l'Alsace, qui l'a
-blessée dans son honneur, qui s'est terminée par un abus de pouvoir
-inouï dans nos annales judiciaires.»
-
-Il y a dix mois environ, lorsqu'on renouvela les conseils municipaux
-dans tous les départements de la France, je me présentai comme candidat
-aux électeurs de Saverne. Vous dire les raisons publiques et privées qui
-m'avaient inspiré cette ambition modeste, serait peut-être un peu trop
-long. Je me présentai tout seul, après avoir sollicité vainement l'appui
-de l'administration.
-
-Je vous laisse le plaisir de vous expliquer à vous-même pourquoi M. le
-maire de Saverne me refusa l'hospitalité de la liste officielle. Cet
-honorable fonctionnaire est cousin du sous-préfet, qui est beau-frère de
-M. de Heckeren, qui est, suivant votre belle expression, «un de ces
-courageux sénateurs qui défendent le saint-siége.» Le zèle qui vous
-pousse aujourd'hui à plaider la cause de ces messieurs nous dit assez
-quelles sont leurs opinions politiques et religieuses. Une sympathie des
-plus touchantes les unit à M. le préfet du Bas-Rhin. Tout se tient et
-s'enchaîne dans notre département, et c'est le cas d'admirer le doigt de
-la Providence. Que vous ayez reçu vos informations de Saverne ou de
-Strasbourg, c'est tout un. Avouez, monsieur, que l'empereur est heureux
-de pouvoir compter sur des fonctionnaires qui s'entendent si bien entre
-eux et avec vous[5]!
-
- [5] Je suis heureux d'apprendre à mes lecteurs que le sous-préfet de
- Saverne vient d'être décoré de la Légion d'honneur (15 août 1862).
-
-La population ne marche pas dans le même sens, à moins qu'on ne la
-pousse; mais on sait la pousser quand il le faut: on sait même pousser
-en prison, pour le bon exemple, un pauvre distributeur de bulletins
-malsonnants. Cependant les Savernois ne manquent pas de courage. Je ne
-me présentais pas devant eux comme vous êtes venu devant les électeurs
-du Haut-Rhin. On ne prêchait pas pour moi dans les églises; on prêchait
-même contre moi. On ne disait pas au peuple de la ville: «Voici un homme
-dévoué au gouvernement; si vous voulez faire un vrai cadeau à
-l'empereur, votez pour notre candidat!» Il se trouva pourtant à Saverne,
-même dans votre famille, monsieur, des électeurs assez hardis pour me
-donner leur voix; et j'arrivai bon vingt-quatrième sur une liste de
-vingt-trois.
-
-Je comptais sur un meilleur résultat; et ne riez pas de ma superstition,
-j'ai cru longtemps que j'avais été victime d'un miracle. Vous me
-comprendrez assurément, vous qui avez la foi. Il était six heures du
-soir; on venait de clore le scrutin. M. le maire ouvrit une grande boîte
-de sapin, bien et dûment scellée, qui renfermait les volontés du peuple
-et l'avenir du conseil municipal. Mon coeur battit avec violence. On se
-mit à compter les bulletins, comme on avait compté les votants. O
-prodige! Les bulletins étaient en majorité. Oui, monsieur, il se trouva
-dix bulletins de plus qu'il n'était venu de votants. J'ai vu cela de mes
-yeux, moi qui vous parle. J'ai vu même à Strasbourg le conseil de
-préfecture, saisi d'une protestation en règle contre ce trop-plein du
-suffrage universel, déclarer que la multiplication des bulletins,
-quoique miraculeuse en elle-même, n'était pas de nature à invalider une
-élection.
-
-A dater de ce jour, le vainqueur, c'est-à-dire l'autorité locale,
-appliqua à tous mes amis, sans excepter vos parents, un axiome de droit
-provincial que les Romains résumaient en deux mots: _Væ victis!_ Les
-petits sbires de la mairie me favorisèrent de trois ou quatre
-procès-verbaux dans la même semaine. Mon cousin germain, Paul About,
-aujourd'hui brigadier au troisième régiment d'artillerie, fut traduit en
-justice pour avoir tué un pinson sur un arbre avec un de mes pistolets.
-Le tribunal de Saverne, ce tribunal que vous accusez bien injustement de
-complaisance envers moi, condamna le pauvre garçon à l'amende et à la
-confiscation de l'arme, sans oublier les frais du procès. Votre cousin à
-vous, M. de Juilly, architecte inspecteur du château de Saverne et père
-de trois beaux enfants qui sont vos neveux à la mode de Bretagne, fut
-dénoncé à Paris par les soins de M. le sous-préfet. On l'accusa d'avoir
-manqué de politesse envers le premier fonctionnaire de l'arrondissement,
-et il serait peut-être destitué à l'heure qu'il est, si un excellent
-homme, d'infiniment d'esprit, M. de X..., chef de division au ministère
-de Z..., n'avait mis la dénonciation dans sa poche. Allons, monsieur,
-retournez au Corps législatif et dénoncez cet abus de pouvoir! Demandez
-de quel droit M. de X... s'est permis de sauver un père de famille, et
-de votre famille; de quel droit il a coupé la vengeance sous le pied de
-«cet infortuné sous-préfet!» Rassurez-vous, cependant, la dénonciation
-de l'_infortuné_ n'a pas été tout à fait perdue. Elle a arrêté une
-augmentation de traitement qui était promise depuis une année à votre
-cousin M. de Juilly.
-
-Je vous ai confessé, monsieur, que j'adorais la justice; c'est une
-passion malheureuse dans certains départements. Toutefois, les décrets
-du 24 novembre et la loyauté avec laquelle je les vis exécuter à Paris
-me rendirent un peu de courage. Je publiai un de ces trois feuilletons,
-c'est-à-dire un de ces deux feuilletons: où diable avez-vous trouvé le
-troisième? Je publiai, dis-je, au bas de _l'Opinion nationale_, un
-feuilleton léger dans la forme, assez sérieux dans le fond, comme la
-plupart des choses que j'écris. Je suppose que vous l'avez lu, puisque
-vous en parlez; le troisième est le seul dont vous ayez parlé sans avoir
-eu l'ennui de le lire. Mais, si vous avez parcouru ce petit travail sur
-les libertés municipales, si vous ne vous l'êtes pas fait résumer par
-vos amis de Saverne ou de Strasbourg, je m'étonne que vous ayez pu y
-trouver «d'indignes calomnies contre la vie publique et privée de M. le
-maire de Saverne.» J'ai commencé par discuter très-raisonnablement la
-question électorale; j'ai montré que les pouvoirs les plus heureux
-étaient quelquefois trompés en cette matière par le zèle de leurs
-préfets; j'ai fait allusion à la candidature officielle d'un honorable
-député du Haut-Rhin qui vous touche de bien près; j'ai prouvé par votre
-exemple qu'un gouvernement
-
- ... Rencontre sa destinée
- Souvent par les chemins qu'il prend pour l'éviter.
-
-Après quoi, comme il me paraissait inutile de garder le ton sérieux
-durant plus d'un quart d'heure, je me suis mis à crayonner la caricature
-d'une élection municipale. Pour amuser mes lecteurs et moi-même, j'ai
-fait une collection de traits épars dans les journaux, dans les discours
-de la Chambre, dans les protestations adressées au conseil d'État, enfin
-dans mes souvenirs personnels. J'ai réuni le tout au sein d'une ville
-imaginaire nommée Schlafenbourg; j'ai inventé un maire appelé Jean
-Sauerkraut, en français, Jean Choucroute; un sous-préfet bigot, du nom
-d'Ignacius, un candidat grotesque qui ne me ressemble pas plus par le
-caractère et la figure que vous ne ressemblez à Démosthènes par
-l'improvisation. De quel droit, s'il vous plaît, me reconnaissez-vous
-dans le personnage de ce Gottlieb? Sur quoi vous fondez-vous pour
-affirmer devant les représentants de la France que cet Ignacius est le
-sous-préfet de Saverne, que ce Jean Choucroute est le maire de la ville?
-Voulez-vous donc les tuer par le ridicule, et ne vous suffit-il pas de
-les avoir compromis par votre patronage?
-
-Mais, avant de pousser plus loin, permettez que je m'arrête en
-admiration devant une de vos phrases. «Cet infortuné maire Choucroute,
-avez-vous dit, dont le nom seul est une insulte à notre agriculture!»
-Ai-je insulté l'agriculture française, et les planteurs de choux
-vont-ils me demander raison? Mais moi-même, monsieur, je suis planteur
-de choux. Si jamais vous vous arrêtiez à Saverne et si vous me faisiez
-l'honneur de dîner à la Schlittenbach avec M. de Juilly, votre cousin,
-et madame Keller, votre tante, on vous servirait de la choucroute
-fabriquée chez nous. De la choucroute excellente, et nullement
-susceptible, et qui ne se croit pas insultée par une innocente
-plaisanterie. Le chou, monsieur, ne peut qu'être honoré d'un
-rapprochement qui le met au rang des autorités municipales.
-Qu'allons-nous devenir si les légumes eux-mêmes nous attaquent en
-diffamation? Lorsque M. Louis Veuillot, votre maître en l'art de bien
-dire, a comparé les philosophes à des navets, on a pensé qu'il traitait
-légèrement la philosophie; mais nul n'a trouvé qu'il insultât
-l'agriculture française dans la personne du navet!
-
-Aucun agriculteur ne réclama contre mon premier article, le seul dont un
-passage ait été incriminé par la suite. Aucun maire ne s'en plaignit
-dans le premier moment, pas même M. le maire de Saverne. Vous nous
-montrez, monsieur, cet honorable fonctionnaire «n'écoutant que la voix
-de sa conscience» et courant à la justice comme au feu. Permettez-moi de
-vous faire observer qu'il attendit depuis le 23 février jusqu'au 30 mars
-pour déposer sa plainte! Cinq semaines de réflexions! n'est-ce pas
-étonnant d'un homme «indignement calomnié?»
-
-Que s'était-il donc passé dans l'intervalle? Avais-je arraché le masque
-de Sauerkraut pour montrer au public la figure d'un maire vivant? Tout
-au contraire: dans un deuxième feuilleton, le feuilleton du 20 mars,
-j'avais raconté que plusieurs petites villes reconnaissaient leur maire
-dans la personne de Sauerkraut. Le fait est, monsieur, que nombre de
-citoyens m'avaient écrit de divers départements: «C'est moi qui suis
-Gottlieb, et notre maire est le vrai Sauerkraut!» J'ai eu l'honneur de
-mettre ce dossier sous les yeux de M. le juge d'instruction du tribunal
-de Saverne.
-
-Mais pourtant il s'était produit quelque fait nouveau? Peut-être
-avais-je «cruellement blessé l'honneur de vingt familles,» comme vous
-l'avez dit éloquemment, par cette figure de rhétorique qu'on appelle
-hypothèse gratuite? Non, monsieur, je n'avais blessé l'honneur d'aucune
-famille dans les deux articles qui ont paru. Si j'ai été assez
-malheureux pour commettre le crime dont vous m'accusez, cela ne peut
-être que dans le troisième feuilleton. Pour celui-là, je vous le livre,
-je vous l'abandonne, il m'est impossible de le défendre contre vous,
-attendu qu'il n'a jamais existé. Et dans quel intérêt, je vous prie,
-aurais-je blessé cruellement l'honneur de vingt familles? Est-ce que la
-politique la plus élémentaire ne me commandait pas de mettre le peuple
-de mon côté? D'ailleurs, je connais peu la vie privée de mes voisins les
-plus proches. Lorsqu'on travaille autant que je le fais, on n'a pas le
-loisir de s'intéresser aux méchants bruits de la province. Y a-t-il en
-Alsace quelques ménages scandaleux, quelques fortunes mal acquises,
-quelques familles enrichies par l'usure ou par la contrebande? C'est à
-vous que je le demanderai, car je n'ai jamais arrêté mon attention à ces
-curiosités locales.
-
-Cependant une plainte en diffamation fut déposée contre moi. Le fait est
-exact, et je suis aise de trouver enfin dans votre discours une parole
-conforme à la vérité. Une plainte fut déposée, et voici comme:
-
-La Société anonyme des Amis de Rome, cette sainte alliance si puissante
-pour le bonheur de l'Alsace et que vous représentez si brillamment au
-Corps législatif, s'imagina, après cinq semaines de réflexion, qu'elle
-avait trouvé le défaut de ma cuirasse.
-
-Un paragraphe de mon premier feuilleton disait que Jean Sauerkraut (et
-non M. le maire de Saverne) ne serait pas fâché de faire passer un
-boulevard au travers de son jardin. Personne ne pouvait se tromper sur
-cette allusion transparente à l'un des vices les plus généraux de notre
-époque. D'ailleurs, j'avais eu soin d'ajouter moi-même, pour
-l'édification des esprits paresseux: «Jean Sauerkraut n'est pas le seul
-qui raisonne ainsi, dans ce siècle d'expropriations, de démolitions et
-de boulevards.»
-
-C'est par là que je pensai être pris; ou du moins c'est par là,
-monsieur, que vos amis pensèrent me prendre. Ils se rappelèrent que,
-longtemps avant mon arrivée dans la commune, le conseil municipal avait
-agité certain projet de rue qui perçait le jardin et démolissait la
-maison de M. le maire. Inutile de vous dire que le maire de Saverne
-avait repoussé avec toute l'énergie du désintéressement une démolition
-qui menaçait de l'enrichir. On répéta durant cinq semaines, à cet
-«infortuné», que j'avais contesté sa vertu dominante; on le supplia de
-me poursuivre et d'attaquer aussi _l'Opinion nationale_; on lui promit
-qu'il serait soutenu à Saverne, à Strasbourg, à Colmar, à Paris même,
-par cette faction puissante dont vous êtes, monsieur, le glorieux
-orateur. On finit par lui inspirer une demi-confiance, et, s'il n'osa
-pas se porter partie civile, il s'enhardit au moins jusqu'à déposer la
-plainte que vous savez.
-
-Je ne crois point vous étonner, monsieur, en vous disant que je courais
-certains risques. Non que la magistrature française soit capable de ces
-honteuses complaisances qu'il vous a plu de lui imputer; mais, s'il est
-impossible de corrompre ou d'intimider nos juges, ils sont hommes après
-tout. Lorsqu'un maire et un sous-préfet qu'ils estiment, qu'ils aiment,
-qu'ils fréquentent tous les jours de l'année dans l'intimité la plus
-étroite, viennent se plaindre d'un journaliste obscur et qu'ils ne
-connaissent que de vue, comment ne seraient-ils pas prédisposés à juger
-sévèrement les choses? Je dois pourtant cette justice au tribunal de
-Saverne qu'il ne se laissa pas entraîner légèrement par les préventions
-si douces et si excusables de l'amitié. Il ouvrit une enquête, il manda
-une fourmilière de témoins, ce qui ne s'était pour ainsi dire jamais vu
-dans une affaire de presse. Il ne se décida à lancer une assignation
-qu'après avoir entendu tous les amis du maire, tous les amis du
-sous-préfet, toutes les personnes de votre honorable parti, monsieur,
-répéter unanimement et comme un mot d'ordre cette formule sacramentelle:
-«Nous avons reconnu M. le maire de Saverne dans le portrait de Jean
-Sauerkraut.»
-
-Vous l'avouerai-je cependant? ma confiance était telle dans mon bon
-droit et dans l'impartialité des magistrats, que j'attendais, sans trop
-de soucis, l'heure de la justice. Au lieu d'invoquer l'appui de quelque
-prince du barreau comme M. Jules Favre ou M. Ernest Desmarets, j'avais
-confié ma cause à un tout jeune avocat de mes amis, qui a plus de coeur
-et de talent que de réputation et d'expérience. Je préparais la défense
-avec lui, lorsque le coup de foudre dont vous avez parlé nous étonna
-nous-mêmes et nous donna cette secousse que les physiciens désignent par
-le nom de _choc en retour_. Le maire de Saverne avait retiré sa plainte!
-Le tribunal n'avait plus aucune raison de nous poursuivre, et le procès
-n'avait pas lieu.
-
-Par quelles raisons un fonctionnaire municipal, «indignement calomnié
-dans sa vie publique et privée», avait-il renoncé à sa vindicte
-personnelle? Voilà, monsieur, ce que je ne me charge point de vous
-expliquer. Celui qui lit dans les consciences connaît seul les motifs
-qui ont décidé le maire de Saverne. Je ne sais, quant à moi, que deux
-explications: celle que les amis de M. le maire ont répandue dans toute
-l'Alsace, et celle que vous avez donnée vous-même au Corps législatif.
-
-La première des deux affecte une couleur légendaire qui ne satisfait pas
-complétement la raison. Mais vous savez que l'Alsace est encore éclairée
-par la lueur mystérieuse des légendes. Le garde champêtre se penche à
-l'oreille du paysan et lui dit: «M. le maire était allé à Paris pour
-assister à un mariage. Il dîna aux Tuileries, comme tous les maires de
-Saverne lorsqu'ils sont de passage dans la capitale; son couvert se
-trouva mis, selon l'ordre hiérarchique, à la droite du prince Napoléon.
-«Mon cher ami, lui dit le prince après avoir trinqué deux ou trois fois,
-vous avez entamé un procès bien juste assurément, mais qui va supprimer
-_l'Opinion nationale_.--En effet, répond le maire, c'est pour me venger
-de M. About, qui m'a causé des contrariétés.--En cela vous avez bien
-raison, dit le prince; mais cette condamnation me fera du tort. Je ne
-vous ai donc jamais dit que j'avais placé dix millions dans ce diable de
-journal?--Dix millions?--Pas un liard de moins. Vous serez dans votre
-droit, je l'avoue; mais enfin votre vengeance va me coûter cher.--J'aime
-mieux y renoncer, dit le maire. Entre gens comme nous!...--Vous êtes
-bien bon, répond le prince, et à charge de revanche!--Bien entendu.»
-
-Nous ne discuterons pas cette tradition orale, quoiqu'elle ait fait,
-depuis le 24 mai, un assez joli chemin en Alsace. Rabattons-nous plutôt
-sur la vôtre, monsieur, et voyons si vous n'avez pas péché contre la
-vraisemblance, le jour où M. le comte de Morny ne vous reprocha qu'un
-léger manque de loyauté. J'ai le droit de supposer que toutes vos
-paroles étaient pesées à l'avance, puisque la roideur inflexible de
-votre improvisation ne vous permit pas même de relever le démenti d'un
-ministre. Cela étant, comment n'avez-vous pas craint de faire
-concurrence au génie rêveur de nos gardes champêtres? Comment osez-vous
-nous montrer le ministre de l'intérieur suppliant ou sommant un maire de
-retirer une plainte? Depuis quand les ministres de l'empereur ont-ils
-contracté l'habitude de supplier messeigneurs les maires? Ils ne
-supplient pas même MM. les évêques: ils les invitent à modérer leurs
-plaintes lorsqu'elles font trop de tapage dans le pays. Vous qui êtes un
-homme d'imagination, monsieur (car vous imaginez beaucoup de choses),
-vous représentez-vous bien M. le comte de Persigny dans une attitude
-suppliante, embrassant les genoux cagneux d'un gros maire provincial?
-
-Qu'on le somme de retirer sa plainte, c'est une hypothèse un peu moins
-invraisemblable, et pourtant aucun homme pratique ne voudra l'admettre
-avec vous. A quoi bon recourir aux sommations, lorsque le plus léger
-avertissement suffit? Je n'écoute pas aux portes des ministres, et je ne
-sais pas même si le maire de Saverne a été admis à paraître devant M. de
-Persigny. Mais soyez assez bon pour supposer un instant avec moi qu'un
-fonctionnaire inhabile en matière de comptabilité municipale ait touché,
-dépensé, payé des sommes assez rondes, sans songer à les faire inscrire
-par le receveur de la commune; supposez que cet honnête maladroit ait
-encouru quelque réprimande par ignorance ou par oubli des principes
-élémentaires de l'administration. On ne veut point le punir, car il
-n'est coupable que d'incapacité, mais on ne veut pas non plus le
-proposer pour modèle à tous les maires de l'Empire, en lui donnant droit
-de vie et de mort sur les journaux où il croit lire une critique de sa
-gestion. «Désistez-vous, lui dira-t-on, et, si vous voulez que nous
-soyons indulgents, commencez par nous donner l'exemple. Ce n'est qu'aux
-hommes sans péché qu'il appartient de jeter la pierre.» Voilà, monsieur,
-le langage équitable et chrétien que je vous conseille de tenir à vos
-maires, quand vous serez ministre de l'intérieur.
-
-En ce temps-là, monsieur, je serai encore au nombre des journalistes,
-car l'habitude d'écrire la vérité est de celles qu'on ne perd point
-aisément. Quand vous aurez le pouvoir en main, quand on aura créé pour
-votre usage des tribunaux complaisants, libre à vous de venger sur moi
-le pape de Rome et le maire de Saverne! Vous pourrez vous donner le luxe
-de «montrer sur les bancs de la police correctionnelle» ce petit bout de
-ruban rouge que je porte avec orgueil, parce que je l'ai laborieusement
-mérité. Mais ne vous flattez pas: il vous sera, même alors, plus facile
-de nous condamner que de nous flétrir, et les bancs de la police
-correctionnelle deviendront les siéges de la justice, quand vous serez
-les accusateurs et nous les accusés!
-
-J'ai répondu, si je ne me trompe, à toutes vos personnalités, moins une.
-Il ne m'appartient pas de défendre le gouvernement après M. le président
-du conseil d'État, ni de plaider la cause de la Révolution, que M. Émile
-Ollivier a si noblement défendue. Il ne me reste donc plus qu'à vous
-expliquer, à vous et à beaucoup d'autres, «cet article sans nom qui vous
-a ému d'indignation et de dégoût, cet article dans lequel j'ai insulté,
-non-seulement les malheurs du saint-siége, mais l'honneur de notre armée
-de Crimée, mais la dignité même du trône; cet article dans lequel je
-suis venu vous vanter les délices et les raffinements du despotisme
-païen sous le nom de vous ne savez quel fils légitime de la révolution
-française.»
-
-«Mais que veut-on dire par là?» daignez-vous ajouter à cette équitable
-tirade. Je vais vous expliquer, monsieur, ce que j'ai voulu dire par là.
-
-Je m'exerce à la critique d'art, et je publie ce qu'on appelle un
-_salon_, pour la troisième fois de ma vie. Pour rompre la monotonie d'un
-sujet qui n'est jamais très-varié par lui-même, j'ai cru qu'il serait
-intéressant d'y glisser de temps à autre, à propos d'un marbre ou d'une
-peinture, quelques portraits à la plume. La mode des portraits écrits
-étant passée depuis longtemps, je me figurais que le moment était
-peut-être venu de les remettre en usage. C'est un travail assez ingrat,
-car il prend un temps infini et les lecteurs ne nous tiennent pas
-toujours compte des efforts que nous avons faits. Ainsi, j'ai débuté par
-un portrait, que dis-je! par deux portraits de M. Guizot, et je parie,
-monsieur, que vous ne les connaissez point. Lisez-les, je vous en prie;
-ils vous montreront dans quel esprit j'ai commencé ce genre d'études, et
-vous serez moins étonné ensuite lorsque nous arriverons au prince
-Napoléon[6].
-
- [6] Voir à la page 233.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Vous avez lu? Merci. Et maintenant, monsieur, faites-moi l'honneur de me
-dire quelle intention j'avais, selon vous, en écrivant ce portrait? Vous
-semble-t-il que j'aie voulu mettre en saillie la supériorité du pouvoir
-absolu sur l'équilibre constitutionnel, ou que j'aie cherché à émouvoir
-la compassion de mes lecteurs au profit d'une cause perdue? Ai-je
-préparé le retour de M. Guizot aux affaires publiques? Ai-je conseillé à
-l'empereur de le choisir pour ministre? Peut-être mon intention
-était-elle, au contraire, de tenir les ministres en garde contre un
-ambitieux de soixante et dix ans? Cet article--ce fragment
-d'article--est-il un manifeste orléaniste? ou une profession de foi
-bonapartiste? ou un réquisitoire indirect contre les intrigues de
-l'Académie française? Rien de tout cela, monsieur. Votre bon sens vous
-le dit clairement, parce que le sujet n'est pas de ceux qui excitent les
-passions violentes et aveuglent la raison des partis. Vous comprenez,
-sans que je vous l'explique, que cet assemblage de détails vrais n'a pas
-d'autre intention, pas d'autre prétention, pas d'autre ambition, que de
-représenter au vif la figure de M. Guizot avec ses ombres et ses
-lumières. C'est une oeuvre d'art, bonne ou mauvaise, suivant le goût du
-lecteur. Placez-la, si le coeur vous en dit, au rang des amplifications
-de collége, ou même à la hauteur des tapisseries en chenille que les
-demoiselles exécutent dans leur couvent, ou même au niveau de ces
-sculptures patientes qu'un galérien taille à coups de canif dans une
-noix de coco: je ne chicanerai point sur la qualité de l'ouvrage, pourvu
-que vous reconnaissiez avec moi que ce portrait n'est qu'un portrait.
-
-Tâchez d'être aussi juste pour celui du prince Napoléon. Étudiez-le,
-nonobstant «l'indignation et le dégoût» que vous avez étalés devant la
-Chambre; mais surtout étudiez-le de bonne foi, comme je l'ai tracé.
-Souvenez-vous que c'est une oeuvre d'art, et pas autre chose, et ne vous
-amusez point à chercher des queues de serpent à sonnette où l'auteur
-n'en a pas mis.
-
-Le voici, ce portrait, non pas exactement tel que vous l'avez lu dans
-_l'Opinion_, mais tel que je l'ai écrit et envoyé au journal[7]:
-
- [7] Voir à la page 239.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Je vous ai loyalement averti que ce texte n'était pas tout à fait celui
-que vous avez lu dans _l'Opinion_. Il s'en faut de seize mots, qui ont
-été ajoutés au dernier moment sur l'épreuve, et ce mode de correction
-_in extremis_ ne vous étonnera point, si vous avez quelque notion des
-nécessités du journalisme et de la responsabilité des rédacteurs en
-chef.
-
-Ceci posé, dites-moi, je vous prie, si ce portrait est une apothéose?
-Pas plus qu'une satire. J'ai esquissé de mon mieux les qualités et les
-défauts d'un homme que je connais peu, avec qui j'ai causé cinq ou six
-fois, que je n'ai pas vu face à face depuis une année environ. C'est une
-peinture incomplète, si j'ai omis quelque trait d'ombre ou de lumière:
-ce ne sera jamais, quoiqu'il vous ait plu de le proclamer devant la
-Chambre, un tableau dégoûtant. Reprochez-moi, si vous voulez, la
-témérité de ma plume; dites qu'il ne sied pas à un homme qui n'est rien
-de distribuer aux grands l'éloge et le blâme; ajoutez qu'on s'expose
-ainsi aux jugements les plus faux et les plus injustes: vous avez le
-droit de me le dire après me l'avoir prouvé. Où donc avez-vous vu que
-«j'insultais aux malheurs du saint-siége?» J'ai rappelé le succès d'un
-discours éloquent; cela n'offense que les orateurs manqués. Comment
-ai-je «insulté l'honneur de notre armée de Crimée?» Exactement comme
-j'ai insulté l'agriculture dans le feuilleton de Sauerkraut. Ai-je
-«insulté la majesté du trône,» en disant que les uns s'assoient dessus
-et les autres à côté? Est-ce «vanter les délices et les raffinements du
-despotisme païen» que d'admirer sur parole une petite maison romaine où
-je ne suis jamais entré, quoiqu'on m'ait fait l'honneur de m'y inviter
-une fois?
-
-Que le monde est méchant, monsieur! Je ne crains pas de m'en ouvrir à
-vous, qui êtes un homme du monde. Il s'est rencontré dans votre parti
-des esprits assez mal faits pour prétendre que j'attaquais la famille
-d'Orléans dans ce qu'il y a de plus délicat et de plus sacré.
-J'égratigne en passant la politique du vieux Palais-Royal, la plus
-bâtarde que la Révolution ait portée dans ses flancs, et vos amis
-affectent de trouver dans ce mot de bâtard un outrage monstrueux contre
-une famille exemplaire!
-
- * * * * *
-
-J'ai dit. Si votre attention m'a suivi jusqu'au bout de cette
-plaidoirie, agréez mes remercîments, et même permettez-moi de
-reconnaître tant de longanimité par une modeste récompense: un conseil,
-un bon conseil, que je tenais en réserve pour vous l'offrir à la fin.
-
-M. le baron de Reinach vous a interrompu l'autre jour par un mot
-profond: «Parlez en votre nom! vous a-t-il dit; ne parlez pas au nom de
-l'Alsace!» Les journaux alsaciens soutiennent la même thèse depuis le
-commencement de la semaine, et semblent persuadés que ce n'est pas
-l'Alsace qui parle par votre voix. Je suis sûr que vous-même, dans le
-silence du cabinet, tout en martelant vos improvisations du lendemain,
-vous songez avec un fin sourire à ces pauvres électeurs qui vous ont
-réchauffé dans leur sein. Et la conscience, que dit-elle? La logique
-doit aussi vous rappeler de temps à autre que le propre d'un
-représentant est de représenter ceux qui l'ont élu. Si du moins vous
-représentiez ceux qui vous ont fait élire! Mais non.
-
-Croyez-moi donc, monsieur, n'attendez pas les élections générales pour
-rajeunir votre mandat. Allez vous retremper dans le suffrage universel
-et revenez invulnérable comme Achille! plus invulnérable que lui! car
-Achille avait été plongé dans l'eau du Styx par le préfet du Haut-Rhin,
-ce qui permit au malin Pâris de le blesser au talon.
-
- * * * * *
-
-_Je croyais en avoir fini avec le procès de Saverne. Mais je reçus une
-nouvelle assignation, l'affaire fut de nouveau inscrite, et le tribunal,
-plus docile à la voix du sens commun qu'à l'éloquence de M. Keller,
-m'acquitta._
-
-
-
-
-VI
-
-UN PEU DE TOUT, UN PEU PARTOUT
-
-
-Ma chère cousine,
-
-Tu me demandes pourquoi j'ai défendu les victimes de Castelfidardo?
-Pourquoi? Mais pour me faire abîmer par la _Gazette de France_. Elle n'y
-a, parbleu! pas manqué, et le châtiment de ma bonne intention ne s'est
-pas fait attendre. O _Gazette_! moniteur de ceux qui n'ont rien oublié,
-rien appris! j'essaye d'arracher aux sévérités d'une loi draconienne les
-plus beaux et les plus braves jeunes gens de votre armée; je sollicite
-des _lettres de relief_ pour les pauvres héros que vous avez envoyés à
-la boucherie; je recommande à la clémence du prince les fils de vos
-vieux abonnés, les seuls yeux qui vous lisent sans lunettes, les seuls
-estomacs qui digèrent M. Janicot sans pastilles de Vichy! et vous me
-répondez d'une voix aigre et sentencieuse: «La Révolution se fait une
-gloire d'achever les mutilés.»
-
-Je ne suis pas la Révolution; je ne suis qu'un bon jeune homme éclos
-sous ses ailes. Si j'étais la Révolution en personne, je sais bien ce
-que je ferais. Je mettrais une cocarde à mon bonnet, j'irais visiter
-Rome, Venise, Pesth, Varsovie. J'achèverais la grande oeuvre du XVIIIe
-siècle; j'achèverais la résurrection des nationalités, l'émancipation
-des peuples, la destruction des priviléges, la... Mais pardon: je ne
-suis qu'un bon jeune homme, et il importe aujourd'hui que j'achève mon
-feuilleton.
-
-Pourquoi la _Gazette_ a-t-elle dit que je «ne me montrais pas fort dans
-l'interprétation des lois?» C'est précisément sur ce terrain que je suis
-infaillible, parce que je suis ignorant, que je connais mon ignorance et
-que je n'avance rien sans l'avoir étudié aux bonnes sources. Si j'étais
-seulement licencié en droit, je serais sujet à l'erreur.
-J'interpréterais les textes moi-même, au lieu de feuilleter les
-jurisconsultes; je ferais des raisonnements comme celui-ci:
-
- «Lamoricière a obtenu l'autorisation de servir le pape; donc, ses
- soldats l'ont obtenue _moralement_.»
-
-Si j'étais avocat (M. Janicot l'est sans doute), je prendrais peut-être
-pour un commentaire du Code cette phrase de M. de la Guéronnière:
-
- «Castelfidardo ne rappellerait qu'une défection, si une poignée de
- _jeunes Français_ n'avait pas soutenu avec un noble courage son choc
- inégal.» Je dirais: «M. de la Guéronnière est conseiller d'État. Or,
- il est évident que les conseillers d'État ont le droit de faire et
- d'interpréter les lois; or, les combattants de Castelfidardo sont
- désignés ici sous le nom de jeunes Français: donc, ils n'ont point
- perdu la qualité de Français, et l'article 21 du Code civil ne saurait
- les atteindre.»
-
-Enfin, si j'avais fait mon droit, je dirais peut-être avec M. Janicot,
-jurisconsulte de la _Gazette de France_:
-
- «L'article 21 enlève la qualité de Français à ceux qui s'affilient à
- une corporation militaire étrangère. Cela s'applique aux volontaires
- de Garibaldi.»
-
-Mais je ne suis qu'un ignorant. Le sens commun m'indique que le mot
-_corporation_ n'a pas le même sens que _bande armée_. M. l'avocat
-général Nouguier, lorsqu'il requérait contre le général Clouet, ne
-s'avisa jamais de dire qu'il était affilié à une _corporation_ en
-servant dans les _bandes_ de don Carlos. Je sens, je sais, je comprends
-que corporation militaire signifie un ordre militaire reconnu
-diplomatiquement dans le droit international. Et, comme les ignorants
-n'ont rien de mieux à faire que de consulter les auteurs spéciaux, je
-vais chercher le Commentaire de Dalloz, nº 572, _Droits civils_, et je
-lis:
-
- «Par corporation militaire, on entend un ordre militaire, tel que
- l'ordre de Malte ou l'ordre Teutonique.»
-
-Un savant comme M. Janicot ne craint pas de dire que Napoléon III, ayant
-perdu la qualité de Français, «ne pouvait être élu légalement en 1848.»
-Mais un bon jeune homme, «qui n'est pas fort dans l'interprétation des
-lois,» répondra sans peine à M. Janicot:
-
-Aux termes de l'article 21, le souverain peut rendre la qualité de
-Français à ceux qui l'ont perdue. Or, quel était le souverain de la
-France en 1848? Le peuple. En nommant Louis-Napoléon président de la
-République, il lui a rendu pour le moins la qualité de Français. Y
-a-t-il un acte de souveraineté plus incontestablement légitime que ce
-décret de la nation, rendu par le suffrage universel?
-
-Après le point de droit, on pourrait discuter le point de fait, et
-reprocher à M. Janicot les coups de pied qu'il donne à l'histoire.
-L'histoire est une majesté inviolable qui devrait être à l'abri de tous
-les coups de pied, sans excepter les coups de pied du lion.
-
-M. Janicot affirme que le gouvernement français n'a pas interdit les
-enrôlements dans l'armée du pape. Il sait pourtant que la police a
-arrêté et emprisonné à Lyon les embaucheurs de l'armée pontificale. Les
-volontaires ne partaient pas en troupes, mais isolément. Le gouvernement
-aurait dû leur rappeler l'article 21; il ne l'a pas fait et je le
-regrette. Mais personne n'a le droit d'arrêter M. le marquis de X... ou
-M. le vicomte de Z... lorsqu'ils demandent un passe-port pour l'Italie.
-
-Au dire de M. Janicot, «les garibaldiens ont reçu la solde de
-Victor-Emmanuel, des congés en règle délivrés par les agents officiels
-de Victor-Emmanuel.» Nous savons tous le contraire. Tite Live, qui fut
-un historien romain, comme M. Janicot, et qui avança plus d'une fois des
-assertions inexactes, comme M. Janicot, avait du moins la délicatesse de
-dire: «Si ce fait paraît invraisemblable à quelques lecteurs, je
-répondrai que l'univers, ayant subi la domination de Rome, doit
-également se soumettre à son histoire.» Nous prendrons les assertions de
-M. Janicot pour paroles d'Évangile quand nous aurons pris le comte de
-Chambord pour roi de France. Attendez que tous les Français soient
-morts, ô mon bon monsieur Janicot!
-
-Attendez que le saint office ait brûlé tous les livres, journaux et
-mémoires contemporains, si vous voulez dire que «Garibaldi s'est vanté
-d'avoir teint ses mains dans le sang français.» Voici, monsieur,
-l'admirable proclamation que le plus grand soldat de notre époque
-adressait à ses compagnons en 1849, après le siége de Rome:
-
-«Soldats, à ceux qui voudront me suivre, je ne promets qu'une chose: des
-marches, des alertes, des combats à la baïonnette; pas de solde, pas de
-caserne, pas de souliers, pas de pain! _Si nous avons été obligés_ de
-teindre nos mains du sang français, nous les plongerons jusqu'au coude
-dans le sang autrichien. Qui aime l'Italie me suive!»
-
-La mode, qui change la forme des gouvernements et des chapeaux, n'est
-pas seulement capricieuse: elle est souvent injuste et cruelle. J'étais
-au collége à Paris durant l'insurrection de juin 1848. Je me rappelle
-encore avec un sentiment d'horreur l'incroyable variété de crimes que
-les journaux du temps imputaient aux insurgés. Les pauvres diables
-n'avaient pas de journal où répondre, et ils resteront à jamais sous le
-coup de réquisitoires fabuleux. Cependant il est certain que leur
-tentative fut plus criminelle dans son principe que dans ses moyens
-d'exécution.
-
-Les dictateurs de Rome ont été jugés avec la même violence en 1849. Tout
-le monde avait le droit de les accuser, personne de les défendre. Il a
-fallu dix ans pour que l'Europe et la France elle-même rendissent
-justice aux vertus de Garibaldi. Aujourd'hui, personne n'en doute.
-
-Mazzini a été moins heureux. On le regarde encore dans presque tous les
-partis comme un buveur de sang, un distributeur de poignards et de
-bombes, un homme qui tient école d'assassinat. Les horreurs du 14
-janvier 1858 ont été inscrites à son avoir, d'office. Cependant Mazzini
-renie énergiquement les théories et les crimes qui lui sont imputés.
-Mazzini a des amis qui l'estiment et le respectent, Garibaldi, entre
-autres. Qui sait si la vérité ne luira pas un jour en faveur de Mazzini?
-Je ne suis pas suspect de partialité, lorsque je prends sa défense. Je
-l'ai attaqué violemment sans savoir au juste ce qu'il avait fait. J'ai
-répété des accusations qui circulaient de bouche en bouche, j'ai cédé au
-courant de l'opinion, peut-être de l'absurdité publique. Hélas! on est
-toujours le Janicot de quelqu'un. J'ai peut-être été le Janicot de
-Joseph Mazzini!
-
- Hier, j'étais chez des gens de vertu singulière,
-
-qui parlaient de légitimité et de révolution. Tu sais, cousine, que
-révolution et légitimité sont les deux mots du jour, et l'on n'en lira
-pas d'autres sur les drapeaux de l'Europe dans le branle-bas qui se
-prépare. Une jeune dame qui n'est pas une femme politique laissa tomber
-au milieu du discours la réflexion suivante:
-
---Je remarque que les rois et les simples ducs régnants, lorsqu'ils sont
-congédiés par leurs sujets, emportent toujours une centaine de millions
-pour se distraire des ennuis de l'exil. Les chefs des révolutions vont
-tous mourir de faim sur la terre étrangère, et c'est eux qu'on accuse
-d'avoir volé le pauvre peuple. Pourquoi?
-
-Pourquoi? Je n'en sais rien, sinon parce qu'il y a deux morales, comme
-un sophiste nous l'a prouvé élégamment dans des jours mauvais. Dans tous
-les cas, il n'y aura plus deux justices en France. Tu te rappelles le
-temps où l'on pouvait tout dire et tout faire impunément, pourvu qu'on
-s'habillât d'une robe longue. La soutane couvrait tout, depuis les
-violences du prédicateur insurgé jusqu'aux faiblesses de l'abbé Mallet.
-Une bonne circulaire de M. Delangle a modifié cet ordre de choses.
-
-A propos de l'abbé Mallet, Thérèse Bluth est retrouvée. Un notaire de
-Londres nous le certifie, et l'infaillibilité des notaires anglais est
-hors de doute. Cependant il restera quelque hésitation dans les esprits
-mal faits, tant qu'on ne m'aura pas accordé ce que je demande. S'il est
-vrai que Thérèse ou Sophie Bluth soit de ce monde, si elle vit heureuse
-dans un couvent anglais, si elle tient à rassurer sa famille et ses
-amis, si ses supérieurs lui laissent assez de liberté pour qu'elle
-puisse entrer dans une étude de notaire, je la supplie d'entrer demain
-chez un photographe, un bon.
-
-Qu'elle choisisse le Nadar, ou le Pierre Petit, ou l'Adam Salomon de
-Londres, et qu'elle nous envoie sa carte de visite à cinquante
-exemplaires. A cette condition, la famille Bluth, la presse française et
-la justice pourront se déclarer satisfaites; sinon, non. Je te disais
-bien que la photographie est une bonne chose. La peinture est plus belle
-assurément, mais il n'y a d'authenticité que dans la photographie. Un
-portrait de Thérèse-Sophie, fût-il signé d'Hébert, de Baudry, de
-Flandrin ou même de M. Ingres, ne serait qu'une preuve morale et
-contestable; contre la photographie, on ne discute point.
-
-L'exposition des Beaux-Arts s'ouvrira à Paris le 1er mai prochain. M. le
-directeur général des musées avait décidé qu'un artiste ne pourrait
-envoyer au Salon plus de quatre ouvrages, mais il est revenu
-spontanément sur cette mesure de rigueur. Il est certain qu'un système
-de numération fondé sur l'unité aurait fait la part trop grande aux
-peintres d'histoire, trop petite aux peintres de genre.
-
-Une note publiée dans les journaux a prévenu nos artistes qu'il ne
-fallait espérer aucun délai. Tous les ouvrages devaient être envoyés le
-1er avril, avant six heures. Hors du 1er avril, point de salut. Point de
-faveur, même au mérite, au succès, à la gloire. J'aime à entendre
-proclamer de si haut l'égalité des artistes devant la loi. Cependant je
-ne blâme pas les exceptions qu'on a faites au profit de M. Yvon et de
-quelques autres. L'exception confirme la règle, comme un bon soufflet
-confirme un insolent.
-
-Quelques peintres recommandables, ou tout au moins recommandés, ont
-éludé le règlement en apportant le 1er avril des toiles inachevées
-qu'ils terminent dans le palais de l'Exposition.
-
-Pour la première fois, cette année, les tableaux seront rangés dans les
-salons, comme dans le livret, par ordre alphabétique. C'est une heureuse
-combinaison, qui permettra de réunir en un bloc l'oeuvre de chaque
-artiste. Point de salon d'honneur à prendre d'assaut: chacun chez soi.
-On n'a fait une exception que pour les peintures officielles, qui sont
-réunies dans un seul salon. Ceux qui aiment la note officielle
-s'enfermeront là dedans et seront satisfaits.
-
-Je pourrais déflorer le plaisir que tu auras le 1er mai, en te donnant
-un aperçu de quelques ouvrages remarquables. J'en ai vu plus d'un dans
-les ateliers, mais ce genre d'indiscrétion n'est pas de mon goût, et, si
-je te parle aujourd'hui du buste de M. Pietri, c'est qu'il ne doit pas
-être exposé.
-
-Un statuaire italien, aujourd'hui français, M. Parini, de Nice, est
-l'auteur de ce remarquable ouvrage, remarquable surtout au point de vue
-du sentiment, car David (d'Angers) a fait beaucoup mieux. Mais que
-plusieurs citoyens de Nice aient eu l'idée de commander le buste de M.
-Pietri, qu'ils se soient cotisés pour acheter un beau marbre de Carrare
-et faire sculpter le portrait de l'homme qui les avait réunis à la
-France, c'est un fait assez important à citer aujourd'hui.
-
-Par un hasard heureux, le marbre est arrivé chez M. Pietri le jour même
-où l'honorable homme d'État avait plaidé si éloquemment la cause de
-l'Italie.
-
-M. Parini, comme tous les Italiens d'aujourd'hui, est avant tout un
-ornemaniste habile. Il a fondé à Nice une modeste école de sculpture, et
-les jeunes paysans descendent de la montagne pour étudier autour de lui.
-Une subvention de six cents francs, fournie par la ville, entretient
-pauvrement cette école naissante. Les élèves apportent de chez eux une
-provision de pain, de fromage et de fruits secs pour toute la semaine.
-
-C'est beau et simple comme l'antique. Ils sont sobres et bien doués, ces
-petits Italiens; affamés de succès plus que de toute autre chose. Je
-n'ai rien vu de plus intéressant et de plus sympathique, si ce n'est
-peut-être ces étudiants grecs de l'université d'Athènes qui s'engagent
-comme domestiques pour suivre les cours de médecine ou de droit.
-
-Puisque nous voici dans Athènes, restons-y. Un Athénien qui écrit le
-français comme nous, M. Marino Vréto, vient de publier un album des
-monuments modernes de sa ville natale. Les vues sont fort exactes,
-lithographiées avec soin d'après la photographie. Avec quel plaisir je
-les ai revus, ces édifices de marbre blanc!
-
-Beaux ou laids, la question n'est pas là; mais ils me reportaient à huit
-ou neuf ans en arrière; ils me rappelaient deux années de solitude et
-d'ennui dont j'ai gardé au fond de l'âme je ne sais quelle vague
-douceur. Ils me rajeunissaient d'autant; ou plutôt non, car les
-arbrisseaux que j'ai laissés là-bas sont devenus de grands arbres. La
-nation grecque deviendrait grande aussi, je le crois, j'en suis sûr, si
-l'Europe voulait lui donner un peu d'air et de lumière.
-
-Je n'ai vu qu'une phrase à critiquer dans le texte de M. Marino Vréto:
-la première. L'auteur s'adresse à Sa Majesté la reine, connue pour ses
-vertus, son ambition et sa beauté un peu trop monumentale: «Majesté, lui
-dit-il, cet album contenant les vues des principaux monuments d'Athènes
-ne serait pas complet si l'on ne lisait sur la première page le nom
-auguste de Votre Majesté.» Ne dirait-on pas une épigramme? Dans une
-dédicace, c'est nouveau.
-
-Les Athéniens de Paris ont éprouvé des sentiments assez divers en lisant
-que M. Villot, conservateur des tableaux du Louvre, était élevé à
-l'emploi de secrétaire général des Musées, et décoré de la croix
-d'officier. Quelques personnes ont pu croire que le gouvernement
-récompensait M. Villot d'avoir modifié l'aspect des plus beaux tableaux
-du Louvre. Cette interprétation, si elle était bonne, porterait un coup
-assez rude aux nouveaux priviléges de l'Académie des beaux-arts. Mais
-détrompe-toi, cousine, si tu t'es trompée en lisant le _Moniteur_.
-
-En élevant M. Villot au rang de secrétaire général, on met à l'abri tous
-les tableaux du Musée, car un secrétaire écrit et ne gratte point, sinon
-le papier. Le terrible conservateur a les mains liées d'un ruban rouge,
-et l'on a fait la rosette si solide, qu'il ne pourra jamais se détacher.
-
-Adieu, cousine. Mais non, pas encore. J'ai fait un petit voyage à
-Dunkerque, et je te parlerai bientôt de cette jolie sous-préfecture.
-
-On y voyait jadis une rue Arago, qui s'appelle aujourd'hui rue des
-Capucins; car nous sommes dans un siècle de progrès. Arago, notre grand
-Arago, ne s'est élevé que jusqu'aux astres; les capucins montent au
-ciel. Témoin le P. Archange, un bienheureux que la cour impériale d'Aix
-se promet de juger dans quinze jours. Quel homme! il a prouvé que tous
-les chemins conduisent à la félicité céleste, même le chemin de fer du
-Midi.
-
-
-
-
-VII
-
-
-Les meilleurs amis ne trouvent plus rien à se dire lorsque par aventure
-ils ont été deux mois sans causer ensemble. C'est qu'ils ont tant de
-choses à raconter, que l'une fait tort à l'autre, et qu'on ne sait par
-quel bout commencer. Voilà précisément où j'en suis avec les lecteurs de
-_l'Opinion nationale_. Je leur dois compte de tout ce qui s'est passé
-dans le monde artistique, et les événements n'y manquent pas, Dieu
-merci!
-
-La jolie façade du palais des Beaux-Arts est découverte; la fontaine
-Saint-Michel a perdu les singes et les griffons qui n'embellissaient
-point sa triste architecture; les deux théâtres du Châtelet s'élèvent
-parallèlement et lourdement comme deux pâtés jumeaux. Tout un peuple
-d'entrepreneurs s'acharne à construire de grosses maisons en pierres de
-taille sur des terrains à quinze cents francs le mètre, le long d'une
-myriade de nouveaux et inutiles boulevards. On s'occupe sérieusement de
-mettre tout Paris en boulevards, en attendant l'occasion de mettre en
-ports de mer toutes les côtes de France. De leur côté, les habitants de
-Paris, émus de la cherté croissante des loyers, et craignant d'habiter
-bientôt une ville inhabitable, méditent de se racheter à prix d'argent,
-comme les Vénitiens. Je ne sais pas s'ils donneront suite à ce projet;
-mais, supposé qu'il leur coûtât deux cents millions pour obtenir le
-droit de choisir un maire et un conseil municipal, je crois qu'ils ne
-feraient pas une mauvaise affaire. La répression immédiate de
-l'agiotage, la diminution des octrois, la baisse des loyers, la
-suppression du macadam et cent autres bienfaits du nouveau régime nous
-rembourseraient nos deux cents millions avant la fin de l'année.
-
-Cent soixante et dix architectes ont pris part au concours ouvert pour
-la construction d'un Opéra. Sur le total des concurrents, on en compte
-environ cent soixante-neuf qui disent: «Le concours n'est pas sérieux;
-on ne nous a pas donné assez de temps; le prix était décerné d'avance:
-nous avons travaillé au profit d'un vainqueur désigné qui s'inspirera de
-nos projets pour embellir et modifier le sien!» J'imagine pourtant que
-si, dans tous ces plans, il se trouvait un chef-d'oeuvre, l'autorité se
-rangerait au jugement du public[8].
-
- [8] J'ai eu raison par hasard: une fois n'est pas coutume.
-
-Il ne m'appartient pas de décerner le prix du concours. Un homme spécial
-vous a dit, il y a huit jours, tout ce qu'on pouvait dire sur la
-question. Toutefois, j'ose ajouter que les amateurs, les curieux et les
-architectes eux-mêmes placent en première ligne les projets de M.
-Garnier, de M. Duc, de M. Duponchel et de M. Viollet-le-Duc. Si les
-plans de M. Viollet-le-Duc sont adoptés en principe, comme on disait
-avant le concours, on pourra les modifier utilement, grâce aux travaux
-de ses voisins. Dans tous les cas, je ne doute point que le gouvernement
-ne récompense les beaux talents qui se sont produits en cette occasion.
-
-On pouvait prédire à coup sûr que le peuple le plus spirituel du monde
-ne manquerait pas d'envoyer au concours quelques échantillons de sa
-sottise. Je ne me charge point de décrire les projets bouffons qui
-installaient le nouvel Opéra dans une gare de chemin de fer ou dans une
-cathédrale gothique. Il y aurait trop à dire et trop à rire.
-
-Un éditeur (qu'il soit béni d'avance!) nous promet une collection de
-photographies représentant l'_oeuvre de Henri Leys_. Nous pénétrerons
-donc enfin dans l'intimité de ce grand maître de la Flandre moderne! La
-France ne le connaît pas. Elle l'a entrevu au Salon de 1855. Elle a
-deviné que les Van Eyck et Hans Hemling revivaient par miracle dans un
-contemporain; mais il fallait cette publication pour que M. Leys eût
-droit de cité dans nos cabinets et nos bibliothèques.
-
-Notre Gustave Doré entrera avant un mois dans toutes les bibliothèques
-de l'Europe, comme Alexandre à Babylone. Il a terminé son illustration
-de Dante, ce poëme dans un poëme, ce chef-d'oeuvre dans un
-chef-d'oeuvre. Après vingt mille dessins, petits et grands, reproduits
-et vulgarisés par la gravure sur bois, après la traduction de _Rabelais_
-en langue visible, après les _Contes drolatiques_, le _Voyage aux
-Pyrénées_, _le Juif errant_, _le Chemin des Écoliers_, et tant d'autres
-oeuvres qui nous paraissaient capitales, Gustave Doré s'est persuadé
-qu'il n'avait encore rien fait. Il a voulu prouver aux connaisseurs et
-aux artistes que ses premiers travaux, si justement admirés, n'étaient
-que les tâtonnements du génie qui se cherche. Comme ces chevaliers de
-l'âge héroïque, qui ne croyaient pas avoir fait leurs preuves tant
-qu'ils n'avaient pas mis un géant par terre, il a lutté corps à corps,
-durant toute une année, avec le rude géant de Florence. C'est un noble
-combat, je vous le jure, et les juges du camp décideront qu'il y a deux
-vainqueurs et point de vaincu. On dira que le jeune artiste (il n'a pas
-encore trente ans) est sorti de l'Enfer de Dante comme Achille sortit du
-Styx: invulnérable.
-
-Mais je m'aperçois que l'admiration me pousse à la métaphore. En
-relisant le paragraphe ci-dessus, j'y trouve des mots qui
-n'appartiennent pas à la langue de notre temps, comme _génie_,
-_chef-d'oeuvre_, etc. Faut-il les effacer? Ma foi, non. Le lecteur les
-rétablirait de lui-même après avoir vu le livre de M. Doré ou simplement
-les échantillons splendides qui sont exposés au boulevard des Italiens.
-
-Je vous ai déjà dit un mot de cette exposition permanente, créée par M.
-Martinet au profit du public et des artistes. Il est probable que nous
-en parlerons encore, et souvent. On ne saurait trop encourager les
-établissements artistiques et littéraires qui se fondent sans le
-concours de l'État. La société chorale de MM. Paris et Chevé, les
-entretiens et lectures de la rue de la Paix, les expositions du
-boulevard des Italiens et de la rue de Provence ont droit à toute notre
-sympathie, à part le mérite des doctrines et le degré des divers
-talents. C'est qu'on ne saurait trop vivement réagir contre l'indolence
-de notre nation, qui remet tout aux mains des gouvernements et ne laisse
-rien à l'initiative des individus. Le peuple français veut être
-gouverné, comme le lapin aime à être écorché vif. Nous sommes tous les
-fils ou du moins les bâtards de ces gentilshommes qui ne savaient pas se
-refuser le luxe d'un intendant, sans ignorer qu'il en coûtait assez
-cher. Voulons-nous réformer un abus, sentons-nous le besoin de quelque
-nouveauté utile ou honorable, nous élevons les bras vers ceux qui nous
-gouvernent, au lieu de nous aider nous-mêmes. Il suit de là que, si les
-intendants ont l'oreille dure, le bien ne se fait pas, le progrès
-s'arrête à mi-chemin, les idées fécondes restent en souffrance. Que le
-ciel nous envoie une administration des Beaux-Arts un peu nonchalante et
-mondaine, les expositions officielles deviendront de plus en plus rares,
-et les artistes, privés de tout autre encouragement, s'endormiront. Le
-salon du boulevard des Italiens est institué tout exprès pour les tenir
-en éveil. Ce n'est pas une spéculation, ni un commerce. Le produit des
-entrées paye le loyer et les frais généraux; l'administration peut
-intervenir gratis entre le producteur et l'acheteur et remettre à
-l'artiste le prix intégral de son oeuvre. Grâce à l'excellente idée de
-M. Martinet, un peintre n'est plus réduit à passer sous les fourches
-caudines du marchand, ni à guetter l'heureux accident d'une exposition
-officielle. Il y a mieux: on peut exposer là les ouvrages destinés au
-Salon, juger de l'effet qu'ils produisent, et corriger les défauts qui
-avaient passé inaperçus dans la lumière complaisante de l'atelier. On
-peut, après le Salon, remettre sous les yeux du public une oeuvre
-sacrifiée que la commission de placement avait portée aux nues,
-c'est-à-dire au plafond. Les jeunes gens éliminés par le jury du palais
-de l'Industrie peuvent se pourvoir en appel au boulevard des Italiens.
-Voici, par exemple, M. Mouchot, un jeune homme sans expérience, mais non
-sans talent. Ses études du Caire auraient offusqué les yeux académiques
-de la section des Beaux-Arts, et pourtant la sincérité charmante de ce
-débutant mérite d'être encouragée. M. Henri de Brackeleer se place dans
-la même catégorie. Son tableau d'intérieur est une oeuvre d'écolier.
-Mais M. de Brackeleer est un écolier d'une excellente école. C'est un
-jeune Courbet, mais un Courbet sans morgue, qui n'a pas eu le nez cassé
-par l'encensoir de M. Champfleury. M. Saint-François, autre élève, mais
-qui pourra bien devenir un maître.
-
-Tel artiste qui boude les salons officiels ne craint pas de s'exposer
-ici. Madame Cavé, par exemple. Elle a envoyé deux de ces aquarelles
-vigoureuses, hautes en couleur et d'une énergie toute masculine, qui
-nous aveuglent à force de nous éblouir et dérobent au critique lui-même
-les incorrections du dessin.
-
-Je vous disais qu'une exposition particulière répare quelquefois les
-injustices du placement officiel. Voyez plutôt les _Pâtres arabes_ de M.
-Gustave Boulanger: ils ont été exposés au Salon; on me le dit du moins
-et je le crois. Cependant je ne les avais jamais vus, quoique j'aie
-fureté soigneusement dans les moindres recoins du Palais de l'Industrie.
-
-Comment ai-je donc fait pour ne pas voir, pour ne pas admirer ce
-merveilleux tableau d'une belle soirée dans le désert? Quel nuage s'est
-mis devant mes yeux, pour me dérober un aspect si original et si nouveau
-de l'Algérie? Ce n'est pas le désert de convention, le désert aride,
-brûlé par le simoûn, la terre cuite au soleil; c'est le désert
-verdoyant, frais et fleuri, ce grand pâturage d'Afrique où les pluies
-d'automne réveillent tous les ans une fécondité prodigieuse.
-
-Parmi les peintres auxquels la lumière du boulevard des Italiens aura
-donné des enseignements utiles, je n'en veux citer que trois: M.
-Mazerolle, M. Luminais, M. de Curzon. Le tableau de M. Mazerolle,
-grandement conçu, largement traité, ressemblait hier encore à une
-décoration en détrempe. Un léger changement dans le fond, un ton nouveau
-jeté dans le ciel, a modifié en un jour l'aspect de la peinture. Les
-chairs sont vraies et vivantes; le tableau a gagné cent pour cent.
-
-L'immense composition de M. Luminais, oeuvre de vrai talent et de grand
-courage, paraissait une et solide dans l'atelier. On l'apporte à
-l'exposition du boulevard, elle faiblit. Hommes et chevaux se dissipent,
-s'éparpillent, se fondent, s'évaporent comme les flocons d'un ciel
-pommelé sous les feux du soleil levant. L'artiste vient, voit et
-s'étonne. Il éprouve cette déception si commune à l'ouverture du Salon.
-Heureusement, rien n'est désespéré; le Salon officiel n'est pas encore
-ouvert; il est temps de chercher un remède. A l'oeuvre! Le remède est
-trouvé. Quelques glacis ranimeront les vigueurs molles. Il faut appuyer
-ici, et là, et un peu partout. Quelques journées de travail, et cette
-grande toile un peu languissante vivra de la vie la plus robuste.
-
-Vous aussi, mon cher Curzon, mon excellent ami, mon vieux compagnon de
-voyage, vous tirerez grand profit de cette petite exposition.
-Non-seulement elle a remis sous nos yeux votre _Jardin du couvent_, une
-petite merveille de vérité aimable, mais elle vous montrera des
-imperfections que ni vous ni moi n'avions remarquées dans ce joli
-tableau de _l'Amour_. Vous sentirez que le ton de la figure est trop
-pâle, et que le plus puissant des dieux est comme entaché de débilité.
-Vous éteindrez l'éclat de certains accessoires; vous effacerez quelques
-boucles de cette belle petite chevelure empruntée à l'agneau de saint
-Jean-Baptiste. C'est l'affaire de quelques heures pour un homme de votre
-talent et de votre volonté, et la belle Psyché que nous avons admirée il
-y a deux ans recevra de vos mains un amant digne d'elle. Ses bras blancs
-ne seront plus en danger de saisir un nuage rose artistement modelé.
-
-Je ferais concurrence au catalogue si je voulais énumérer ici toutes les
-oeuvres intéressantes qui remplissent l'Exposition du boulevard. Le
-foyer de la Comédie-Française, démoli pour un an ou deux, a envoyé là
-les tableaux historiques dont il s'enorgueillissait autrefois. Il y en a
-de toutes mains: de Gérard et de Dubufe, de M. Delacroix et de M. Picot,
-de Latour et de Vanloo, et de notre vaillant Geffroy, grand comédien et
-peintre excellent: _Doctor in utroque._
-
-La grande nouveauté (pour moi du moins) dans cette collection, c'est la
-_Mort de Talma_, par M. Robert Fleury. Rien n'est plus vrai, plus
-poignant, plus mourant que ce dernier acte d'une belle existence
-tragique. Je croyais connaître l'oeuvre complète de M. Robert Fleury;
-cette page me le montre sous un aspect nouveau. Il est aussi puissant et
-aussi original dans cette chambre de malade éclairée par un triste rayon
-de jour pâle et froid, que dans le _Colloque de Poissy_.
-
-Si le premier salon est occupé par les tableaux de la Comédie-Française,
-le second et le troisième sont remplis un peu au hasard, dans un
-désordre charmant, par tous les maîtres de l'école moderne. Madame Rosa
-Bonheur et M. Troyon s'y disputent, comme partout, l'héritage de Paul
-Potter. M. Corot, le plus jeune, le plus frais et le plus poétique des
-paysagistes, M. Corot, l'homme-printemps, y conduit le choeur des
-nymphes au bord des eaux claires, sous la tendre feuillée. En approchant
-de ses tableaux, on entend le chant des oiseaux, le bruissement des
-lézards sous l'herbe, et aussi quelque vague harmonie oubliée dans les
-airs par la lyre de Théocrite. Une vague senteur de foin coupé vous
-enivre, et le coeur se gonfle doucement.
-
-M. Daubigny a-t-il jamais rien exposé de plus beau que cette peinture du
-soir et ce troupeau rentrant au village sous le regard de la lune? Je ne
-sais. Voici une, deux, trois toiles de M. Théodore Rousseau. Les
-premières ne sont que des études de maître; la troisième a l'aspect
-grandiose et les lignes d'un paysage historique. Parlerons-nous
-maintenant de M. Tabar, de M. Villevieille et de M. Harpignies? Je n'ose
-trop; j'ai pris d'un ton trop haut. Et pourtant, que de grâce et de
-vérité dans les deux derniers, et quelle vigueur dans l'autre!
-
-Prenez vos lunettes bleues: ceci vous représente les lagunes de Venise,
-embellies par le pinceau prismatique de M. Ziem. Nous irons voir ensuite
-les portraits de M. Ricard et de M. Bonnegrâce, éclairés par un pétard
-de lumière en plein visage, et nous viendrons nous reposer de nos
-éblouissements devant la _Marie-Antoinette_ de M. Müller.
-
-C'est une toile de grande valeur, juste d'aspect et de proportion,
-composée avec beaucoup de goût, élaborée consciencieusement à la lumière
-la plus vraie de l'histoire. Je ne crois pas que M. Müller ait jamais
-montré plus de talent que dans ce petit drame politique, bourgeois et
-surtout humain, car il n'y a point d'indifférence ou d'esprit de parti
-qui tiennent là contre. Malheureusement, le drame est plutôt dans le
-sujet et dans la composition que dans la peinture. M. Müller, si vivant
-et si bien portant, périra par le joli. C'est son ver rongeur. Les
-bourreaux de la reine sont destinés à nous faire peur; et cependant ils
-sont presque jolis. Leurs gilets chatoient par la force de l'habitude ou
-du tempérament de M. Müller. Les rayons de lumière folâtrent dans le
-cachot, comme ces polissons du cimetière qui jouent aux billes sur une
-tombe.
-
-Je suis sûr que j'oublie une bonne moitié de ce que je voulais vous
-dire, car nous n'avons parlé ni de M. Delacroix, ni d'une merveilleuse
-aquarelle de M. Gavarni, ni d'un _tableau_ de M. Daumier, un vrai
-tableau, ma foi! une sorte de Millet mâtiné de Decamps.
-
-Nous n'avons rien dit de M. Diaz, qui pourtant a exposé là quelques-uns
-de ses plus petits et de ses meilleurs ouvrages. Nous avons passé sous
-silence la peinture de M. Chaplin, une jeune personne qui a la voix
-aussi fausse que fraîche. Il est trop facile de la critiquer, mais on ne
-se lasse pas de l'entendre.
-
-Ce qu'on ne saurait oublier sans ingratitude, ce sont les derniers
-ouvrages de Decamps. Ce qu'on ne pourrait omettre sans crime, c'est la
-soeur de la _Vénus Anadyomène_, la nièce de _l'Odalisque_, _la Naïade_
-de M. Ingres.
-
-Vous vous demanderez sur quelle herbe j'ai marché, mais c'est plus fort
-que moi, il faut encore que je crie au chef-d'oeuvre. Jamais le roi,
-jamais le dieu de la peinture moderne, jamais M. Ingres n'a rien exposé
-de plus noble, de plus chaste, de plus beau, de plus parfait, de plus
-divin.
-
-Il faudrait ressusciter Virgile et Racine et tous les Ingres de la
-poésie pour louer dignement ce miracle de l'art; il faudrait relever les
-temples de la Grèce pour donner à cette naïade un logement digne de sa
-beauté.
-
-J'ai entendu plus d'un critique assez stupide pour avancer que M. Ingres
-n'était pas coloriste. Peut-être même ai-je imprimé moi-même cette
-monstruosité-là. Eh! qu'est-ce donc que la couleur de cette naïade,
-sinon le coloris même de la vie? Ne dirait-on pas que la lumière est
-heureuse de se répandre autour des formes divines de ce beau corps, d'en
-caresser les contours, de l'envelopper amoureusement, comme ces fleuves
-de la Fable qui noyaient leurs maîtresses dans un embrassement!
-
-Et voilà ce qu'on appelle une oeuvre de vieillesse! Que notre génération
-est caduque, si je la compare à ces vieillards-là! Ils sont quelques-uns
-à Paris qui entament gaillardement leur troisième ou leur quatrième
-jeunesse. Allez entendre _la Circassienne_ après avoir vu _la Naïade_,
-et lisez les premières livraisons de _Jessie_ avant de vous mettre au
-lit!
-
-Un dernier mot, s'il vous plaît. J'ai peur d'avoir été trop long.
-
-
-
-
-VIII
-
-LE MONT-DE-PIÉTÉ
-
-
-Ma chère cousine,
-
-La loi française punit sévèrement le prêt sur gages et l'usure; mais
-elle autorise un établissement de bienfaisance qui prête sur
-nantissement à 10 pour 100 d'intérêt. Cette terrible antithèse de la
-Caisse d'épargne est le Mont-de-Piété de Paris.
-
-L'État le met au rang des établissements de bienfaisance; voici
-pourquoi: Au lieu de capitaliser ses bénéfices, le grand usurier de la
-rue de Paradis les verse tous les ans dans la caisse de l'assistance
-publique. Il prête à 10 pour 100, ce qui est monstrueux, mais au profit
-des hospices. C'est un philanthrope qui envoie les pauvres à l'hôpital
-et qui vient lui-même les y soigner.
-
-Si tous les bénéfices du Mont-de-Piété avaient été cumulés depuis la
-fondation, au lieu de tomber dans la caisse des hospices, ils
-formeraient aujourd'hui un capital de près de vingt millions, et l'on
-pourrait abaisser à 5 pour 100 le taux de l'intérêt. Et l'on ne verrait
-pas des phénomènes aussi curieux que celui-ci, par exemple:
-
-Un riche spéculateur a des valeurs mobilières en portefeuille; il les
-met en gage à la Banque, et la Banque lui prête à 4 pour 100. Un pauvre
-diable possède un matelas de cinquante francs; il le met en gage rue de
-Paradis, et le Mont-de-Piété lui prête quelques sous à 10 pour 100.
-Cependant les actions des chemins de fer et des compagnies industrielles
-déposées par le riche capitaliste sont plus sujettes à dépréciation que
-le matelas du malheureux.
-
-Autre absurdité digne de remarque, parce qu'elle offusque le sens moral.
-La loi permet au créancier de vendre tous les meubles de son débiteur,
-le lit excepté. Mais, si le créancier s'appelle le Mont-de-Piété et s'il
-demeure rue de Paradis, il vend tous les jours à l'encan, par
-l'entremise de quatorze commissaires-priseurs, quelques milliers de
-matelas et de couvertures appartenant à ses débiteurs.
-
-Cette institution paradoxale date de Louis XVI. Le Mont-de-Piété a été
-fondé par lettres patentes du 9 décembre 1777, et ouvert le 1er janvier
-1778. «C'est un plan, dit Louis XVI, uniquement formé dans des vues de
-bienfaisance et digne de fixer la confiance publique, puisqu'il assure
-des secours d'argent peu onéreux aux emprunteurs dénués d'autres
-ressources, et que le bénéfice qui résultera de cet établissement sera
-entièrement appliqué au soulagement des pauvres et à l'amélioration des
-maisons de charité.» (_Préambule des lettres patentes de 1777._)
-
-Le gouvernement avait décrété que les nantissements ou gages offerts au
-Mont-de-Piété seraient mis en dépôt dans un bâtiment du couvent des
-Blancs-Manteaux. Les bons moines jetèrent les hauts cris. J'ai sous les
-yeux la lettre qu'ils écrivirent au ministre, puis au roi, pour décliner
-l'honneur qu'on leur imposait.
-
-«Qu'il soit permis à des religieux qui n'ont d'autre ambition que de
-servir Dieu et d'être utiles à l'Église et à l'État, selon les lois de
-leur profession...»
-
-Quels services les Blancs-Manteaux pouvaient-ils bien rendre à l'État?
-Ils le disent eux-mêmes dans la péroraison de cette curieuse supplique:
-
-«... Pour qu'on renonce à un projet dont l'exécution ne serait propre
-qu'à troubler de toute manière le repos et la tranquillité d'une
-communauté de religieux qui, nous devons le dire, ne cessent de lever
-les mains vers le ciel pour en attirer sur sa personne sacrée, ainsi que
-sur la famille royale et sur tout le royaume, les grâces et les
-bénédictions les plus abondantes.»
-
-Je ne veux pas énumérer ici les raisons alléguées par les bons Pères
-dans l'intérêt de leur repos et de leur tranquillité; mais il n'est
-peut-être pas inutile de citer le passage suivant:
-
-«Nous ne dissimulerons pas à Votre Grandeur qu'il ne nous paraît rien
-moins que conforme à la loi de Dieu et aux règles de l'Église sur
-l'usure; en quoi notre façon de penser est parfaitement conforme à celle
-de monseigneur notre archevêque et à la consultation donnée à ce sujet
-par la Sorbonne, le 17 juin 1765.
-
-«Il en est de cet établissement comme de certains autres, qu'un prince
-sage croit pouvoir tolérer pour empêcher les plus grands maux. Mais
-cette tolérance purement civile, et qui ne fait que soustraire les
-coupables à la vengeance des lois humaines, ne les soustrait point à
-celle de Dieu.»
-
-Il est évident que les Blancs-Manteaux assimilaient le Mont-de-Piété aux
-maisons de tolérance. Étaient-ils dans le vrai? Je le crois. Mais
-
- L'oiseau de Jupiter, sans entendre un seul mot,
- Choque de l'aile l'escarbot,
- L'étourdit, l'oblige à se taire.
-
-Le gouvernement de Louis XVI ferma l'oreille, institua les
-commissionnaires au Mont-de-Piété le 6 septembre 1779, et publia en dix
-ans, du 9 décembre 1777 au 3 février 1787, plus de quarante lettres
-patentes, arrêts de parlement, arrêts du Conseil du roi, sentences de
-police, qui témoignent de sa sollicitude pour cette nouvelle
-institution.
-
-Supprimé par la Révolution, rendu aux hospices l'an V de la République,
-paralysé sept ans par la concurrence des Lombards, le Mont-de-Piété
-rentra en possession de tous ses priviléges, le 16 pluviôse an XII, et
-fut réorganisé définitivement par le décret du 24 messidor an XIII, qui
-a encore force de loi en avril 1861.
-
-Voici, ma chère cousine, l'organisation actuelle du Mont-de-Piété: Cet
-usurier privilégié, ou, pour parler poliment, ce banquier opère sans
-capital. Il est régi pour le compte des hospices, logé dans un immeuble
-(l'ancien couvent des Blancs-Manteaux) qui appartient aux hospices.
-
-Avant de prêter aux nécessiteux de la ville de Paris, il emprunte.
-
-A qui?
-
-1º A l'administration des hospices de Paris, qui place ainsi une partie
-de ses fonds disponibles;
-
-2º A tous les comptables des établissements de bienfaisance, qui, aux
-termes des instructions ministérielles, sont tenus de fournir un
-cautionnement en numéraire;
-
-3º Enfin, à des tiers, sur billets au porteur, à un an de date.
-
-Sa première opération est donc l'emprunt. Le prêt, qui est le but de
-l'institution, ne vient qu'en seconde ligne.
-
-Un homme pressé d'argent se présente dans les bureaux avec un objet
-mobilier, couverture de laine ou rivière de diamants, peu importe. Un
-commissaire-priseur estime le nantissement. Le Mont-de-Piété prête les
-quatre cinquièmes de la valeur estimative, s'il s'agit de matières d'or
-ou d'argent, les deux tiers dans tous les autres cas.
-
-L'emprunteur reçoit le montant du prêt; on lui délivre une
-_reconnaissance_ au porteur: le gage ou nantissement est déposé dans les
-magasins. Il y a quelque chose comme soixante millions de valeurs dans
-les magasins du Mont-de-Piété.
-
-Dans le cours de quatorze mois, le nantissement est dégagé par le
-propriétaire, ou vendu par le créancier, à moins qu'on ne renouvelle
-l'engagement. Un mot sur chacune de ces opérations: le dégagement, le
-renouvellement, la vente.
-
-Le dégagement libère les deux parties. L'emprunteur rend l'argent, et
-paye les droits. Le prêteur rend le gage et reprend sa reconnaissance.
-
-Le renouvellement est un engagement nouveau, contracté dans la même
-forme et aux mêmes conditions que la première.
-
-La vente liquide le magasin. Elle se fait aux enchères publiques, par
-l'entremise d'un des quatorze commissaires-priseurs attachés
-spécialement au Mont-de-Piété. Ces officiers ministériels, solidairement
-responsables de toutes les pertes qui pourraient résulter de leur
-appréciation, prélèvent un demi pour 100 sur la somme prêtée, et 3 pour
-100 sur le montant de la vente.
-
-Le Mont-de-Piété se rembourse, capital et intérêts, et met l'excédent ou
-_boni_ à la disposition de l'emprunteur. Dans les trois années qui
-suivent l'engagement, le porteur de la reconnaissance a le droit de
-réclamer le _boni_.
-
-Ce terme écoulé, une prescription spéciale fait tomber le _boni_ dans la
-caisse des hospices.
-
-Ce mécanisme est fort simple, et je n'y vois rien à reprendre, sauf le
-taux exorbitant de l'intérêt.
-
-On peut regretter que les banqueroutiers, les voleurs et les malfaiteurs
-de toute espèce, abusant de la facilité des engagements, fassent jouer
-au Mont-de-Piété le rôle de recéleur. On peut blâmer les ouvriers de
-Paris qui engagent étourdiment le petit avoir de leur famille pour
-satisfaire une fantaisie de carnaval. Mais il faut rendre justice à M.
-Framboisier de Baunay et à tous les honorables organisateurs qui ont mis
-à la portée des nécessiteux une ressource plus innocente que le crime.
-
-Il est fâcheux sans doute que le pauvre emprunte à 10 pour 100
-d'intérêt, quand le riche trouve de l'argent à 5; mais j'aime mieux voir
-les gueux porter leur montre rue de Paradis que les entendre crocheter
-ma porte.
-
-Entre le Mont-de-Piété et ses clients, il s'est établi, dès le principe,
-une corporation intermédiaire. Je t'ai dit que nous avions des
-_commissionnaires_ depuis 1779.
-
-L'administration a reconnu dès le principe que la longueur des
-distances, la timidité naturelle aux emprunteurs, la rusticité
-particulière aux petits employés à quinze cents francs, et mille autres
-raisons empêcheraient le public de se porter en foule rue de Paradis.
-Dans l'intérêt de tous, et dans son intérêt propre, elle a permis à
-vingt commissionnaires ou intermédiaires officiels de s'établir dans les
-divers quartiers de Paris. Elle les choisit elle-même, s'assure de leur
-solvabilité et de leur moralité, et leur demande un cautionnement.
-
-Le commissionnaire ne prête pas; il avance l'argent, sous sa
-responsabilité personnelle. S'il se trompe sur la valeur du
-nantissement, tant pis pour lui. Ses opérations sont approuvées,
-rejetées ou modifiées par l'administration souveraine. Supposé que je
-lui porte ma montre et qu'il m'avance cent francs; le Mont-de-Piété
-examine le gage et ne prête que trois louis. Le commissionnaire sera
-censé m'avoir prêté lui-même les quarante francs de différence, et il ne
-percevra sur cette somme qu'un intérêt de 6 pour 100, au lieu de 10.
-
-Les obligations du commissionnaire sont celles de l'emprunteur; il se
-substitue à son mandataire et le représente auprès de l'administration.
-Il engage, renouvelle, dégage, touche le _boni_ après la vente, comme
-s'il était muni d'une procuration en bonne forme.
-
-Ses services ne sont pas gratuits, tant s'en faut. Il touche 2 pour 100
-sur les engagements et les renouvellements, 1 pour 100 sur les
-dégagements et le montant des _boni_. Le malheureux qui emprunte à 10 au
-_Grand Mont_ emprunte à 13 par l'entremise du commissionnaire. C'est une
-énormité greffée sur une autre.
-
-Cependant je dois avouer que le public des emprunteurs se porte
-volontiers au bureau du commissionnaire. Est-ce uniquement pour le
-plaisir de donner 3 pour 100 de plus? J'en doute. C'est plutôt parce que
-les employés du Grand Mont sont complaisants comme les engrenages d'une
-machine à vapeur, souriants comme les verrous d'une prison, hospitaliers
-comme ces tessons de bouteille qu'on maçonne au sommet des murs
-mitoyens. Pourquoi feraient-ils bon visage aux emprunteurs? Le caissier
-ne leur donnera pas dix francs de plus à la fin du mois.
-
-Le commissionnaire a d'autres façons d'agir. L'intérêt personnel le
-pousse à retenir les emprunteurs et à se faire une clientèle. Il sourit
-aux arrivants; il cause, il écoute les confidences, il donne une marque
-de sympathie aux malheureux, il abrége les formalités, il épargne
-l'ennui et la honte, il ouvre des portes discrètes par où l'on s'échappe
-sans rougir. Ajoute que l'emprunteur est plus à l'aise devant un
-mandataire qu'il paye au taux de 2 pour 100, qu'en présence d'un
-fonctionnaire désintéressé et maussade.
-
-Il suit de là, ma chère cousine, que les vingt commissionnaires de Paris
-touchent environ quatre cent mille francs par an. C'est vingt mille
-francs par tête. Ne te récrie pas sur l'énormité du chiffre. D'abord, la
-somme ne se répartit pas également. Un de ces messieurs, plus habile et
-mieux achalandé que les autres, encaisse jusqu'à soixante et dix mille
-francs par année; il y en a donc plusieurs qui restent bien au-dessous
-de la moyenne. D'ailleurs, ce n'est là qu'un produit brut. Il faut en
-déduire l'intérêt du cautionnement (le Mont-de-Piété, qui prête à 10, ne
-paye que 3 pour 100), l'intérêt du fonds de roulement, les frais
-généraux, tels que loyers, commis, porteurs, voiture, imprimés,
-registres, éclairage, chauffage, pertes par erreur d'appréciation,
-erreur de caisse, abus de confiance, etc., etc. Tout compte fait, tu
-verras que plus d'un commissionnaire donne son temps, sa liberté et son
-intelligence pour un millier d'écus par an. Ce qui est modeste.
-
-Il n'est pas moins vrai que les nécessiteux de Paris, déjà ruinés par
-l'usure du Grand Mont, laissent encore quatre cent mille francs par an
-dans les bureaux des commissionnaires.
-
-Quelques directeurs de Mont-de-Piété ont cherché le remède à ce mal. Je
-l'aurais cherché comme eux, si j'avais été à leur place. L'intérêt
-personnel serait venu aiguillonner en moi le zèle du bien public.
-Ménager l'argent des pauvres emprunteurs, ruiner les commissionnaires
-dont quelques-uns faisaient des fortunes insolentes, agrandir le domaine
-de l'administration, créer des emplois nouveaux, placer des clients,
-doubler l'importance et les honoraires de la direction, c'était une
-perspective séduisante.
-
-A la fin de 1837, M. J. Delaroche, frère du peintre illustre et
-regretté, obtint la place de directeur. Il proposa de créer des
-succursales qui prêteraient à 10 pour 100 comme le Grand Mont, et
-tueraient les intermédiaires. Il semblait évident que le public ne
-serait pas assez sot pour emprunter à 13, lorsque, dans la même rue et
-pour ainsi dire à la porte du commissionnaire, on lui offrirait de
-l'argent à 10. Le conseil d'administration, après s'être fait un peu
-tirer l'oreille, créa deux bureaux auxiliaires dans Paris. Les
-commissionnaires n'y perdirent rien. Mais, une année après l'ouverture
-de ces bureaux, on découvrit, dans les bureaux du chef-lieu, un déficit
-de plus de trente mille francs. L'innovation de M. J. Delaroche fut
-blâmée comme imprudente. L'inventeur, jeune encore, prit sa retraite.
-
-Mais cette théorie fut reprise par M. Ledieu, aujourd'hui régnant, qui,
-à force de volonté et de persévérance, a su la faire passer dans le
-domaine des faits. Vingt bureaux auxiliaires, disséminés dans tout
-Paris, invitent les emprunteurs à mettre leur montre en gage; vingt
-bureaux offrent au public l'argent du Mont-de-Piété. Entrez, bonnes
-gens, et n'allez plus chez le commissionnaire, qui vous prenait 13 pour
-100! Voici de l'argent pour rien, de l'argent à 10! c'est donné!
-
-Veux-tu savoir, ma chère cousine, ce que le public a répondu?
-
-Les vingt bureaux auxiliaires ont fait, en 1860, plus de quatorze cent
-mille engagements.
-
-Mais les commissionnaires au Mont-de-Piété, qui avaient gagné quatre
-cent mille francs en 1859, en ont encore gagné quatre cent mille (à sept
-mille francs près) en 1860.
-
-Donc, la concurrence des bureaux auxiliaires n'a pas détourné la
-clientèle des commissionnaires, et nous avons toujours le même nombre de
-Parisiens qui empruntent à 13 pour 100.
-
-Mais, en revanche, la provocation permanente de ces nouveaux
-établissements, qui viennent pour ainsi dire exciter les gens à
-l'emprunt, a jeté plus de cent mille infortunés dans les griffes de
-l'usure.
-
-Quel résultat! un million quatre cent mille objets mobiliers détournés
-des pauvres ménages! Combien de matelas, combien de berceaux, combien de
-couvertures de laine, par cet hiver de dix degrés! Et cela pour tuer
-vingt malheureux commissionnaires, qui d'ailleurs se portent bien.
-
-Le Mont-de-Piété aura désormais vingt mille francs à dépenser tous les
-ans pour chacun de ces bureaux; quatre cent mille francs au total. C'est
-quatre cent mille francs de moins à verser annuellement dans la caisse
-des hospices. Le chiffre paraît exorbitant, il est modeste: vingt
-loyers, vingt chefs de bureau; le matériel et le personnel! Il a fallu
-même doubler le traitement du directeur, depuis que l'administration a
-pris cette étendue. Douze mille francs suffisaient en 1852. Aujourd'hui,
-nous payons quinze mille francs de fixe, trois mille francs d'indemnité
-de logement, et six mille francs pour une voiture. Vingt bureaux ne se
-visitent pas à pied.
-
-Est-ce tout? Hélas! non. Je t'ai dit en passant que la création des deux
-premiers bureaux auxiliaires avait fait un vide de trente mille francs
-dans le magasin central. Depuis que nous sommes en possession de vingt
-bureaux, le danger se décuple.
-
-On parle (à tort, sans doute) de nantissements égarés, de déficits
-importants et d'un désordre inextricable. On avance des faits plus
-graves encore, et les journaux étrangers ne se font pas faute d'accuser
-l'administration centrale. Il a fallu que M. le préfet de la Seine
-reportât son attention de ce côté et négligeât un instant la démolition
-de Paris. Une commission d'enquête, présidée par M. le procureur général
-en personne, recherche vigoureusement les coupables.
-
-Eh! messieurs, ne cherchez pas si loin! Nous serons bien avancés quand
-vous aurez envoyé quelques malheureux aux galères! Le vrai coupable,
-c'est le nouveau système, le système des bureaux auxiliaires. C'est à
-lui seul que j'en veux.
-
-Ces bureaux n'ont pas de magasins et n'en sauraient avoir. Ils ne
-reçoivent les gages que pour les renvoyer au chef-lieu. De là naît un
-ordre nouveau, ou, pour mieux dire, la perturbation de l'ordre établi.
-
-L'organisation logique du Mont-de-Piété est indiquée par la nature de
-ses opérations. Il prête de l'argent, il reçoit des objets mobiliers.
-Quand les écus sortent de la maison, les gages y entrent, et
-réciproquement. La comptabilité des espèces fait équilibre à la
-comptabilité des matières. Le caissier donne et reçoit l'argent, tandis
-que le chef des magasins reçoit ou rend les gages. Tout gravite autour
-de ces deux chefs de service et la responsabilité se partage entre eux.
-La comptabilité des espèces est une science assez avancée; celle des
-matières est un peu plus neuve: le ministre de la marine sait ce que
-coûte à la France l'éducation des comptables de ses arsenaux. Au
-Mont-de-Piété, le caissier n'a jamais plus de deux cent mille francs à
-sa disposition; le chef des magasins a toujours sous la main plusieurs
-millions en pierreries.
-
-Toutefois, dans l'état normal et régulier, avant la naissance des
-bureaux auxiliaires, les précautions les plus minutieuses étaient prises
-contre la perte ou le vol des nantissements. Le rôle de chaque agent
-était tracé et sa responsabilité définie. Le nantissement, à peine
-engagé, passait au magasin: les bijoux au premier étage, les hardes
-au-dessus, les matelas dans les combles, les objets les plus lourds au
-rez-de-chaussée.
-
-Une fois installé dans sa case, le gage ne pouvait sortir du magasin que
-pour être remis au porteur de la reconnaissance, contre le remboursement
-du prêt et des droits. L'entrée était constatée par des écritures,
-contrôlant les bureaux d'engagement; la sortie était établie par des
-écritures, contradictoirement avec les bureaux de recette; et cette
-double opération maintenait un équilibre parfait entre le magasin et la
-caisse.
-
-Que les temps sont changés!
-
-S'agit-il d'un engagement, l'emprunteur, qui s'est adressé à l'un des
-bureaux auxiliaires, reçoit le montant du prêt sans attendre; mais son
-nantissement n'entre en magasin que le lendemain ou le surlendemain, ou
-même plus tard.
-
-S'agit-il d'un dégagement, l'article est demandé vingt-quatre heures à
-l'avance, et le magasin se dessaisit sans que le prêt soit encore
-remboursé. La caisse prête donc tous les jours avant la garantie; le
-magasin restitue avant le remboursement.
-
-Et si dans leur séjour au dehors, ou dans le double trajet qui les mène
-au chef-lieu et les ramène au bureau, les nantissements ou les fonds
-sont perdus ou volés, sur qui tombe la perte?
-
-Sur le chef des magasins? sur le caissier? Évidemment, non. Leur
-garantie ne peut s'étendre aux objets qu'ils n'ont pas encore reçus ou
-qu'ils ont livrés régulièrement.
-
-Sur le chef du bureau auxiliaire? Mauvaise garantie. A moins qu'on
-n'exige de lui un énorme cautionnement; auquel cas il faudra lui donner
-un traitement énorme; et les bureaux auxiliaires coûtent déjà bien assez
-cher.
-
-Un des quarante ou cinquante témoins entendus par la commission
-d'enquête a dit, dans son interrogatoire: «Je n'accepterais pas la
-direction du Mont-de-Piété avec cinquante mille francs d'appointements,
-s'il me fallait combler les vides qui se sont faits dans les magasins.»
-
-Un respectable fonctionnaire, qui a travaillé au Mont-de-Piété dans des
-jours meilleurs, m'écrivait encore ce matin: «Notre pauvre magasin est
-un gouffre où l'on met, où l'on prend, sans compter.»
-
-Je crois que le directeur actuel, M. Ledieu, est un très-galant homme;
-qu'il a tout fait pour le mieux, et que son cabinet de la rue de Paradis
-est pavé de bonnes intentions. Mais, si mes observations pouvaient
-l'éclairer sur son erreur, et si j'avais sauvegardé le patrimoine des
-pauvres, mon encre et mon temps ne seraient point perdus.
-
-
-
-
-IX
-
-LE JURY DE L'EXPOSITION
-
-
-Ma chère cousine,
-
-Tu me demandes s'il est vrai que j'aie répondu à la brochure de M. le
-duc d'Aumale? Fi donc! Je ne suis pas un bravo, pour venger les injures
-d'autrui. Les personnages attaqués sont assez grands pour se défendre
-eux-mêmes. M. le duc d'Aumale ne m'a jamais rien fait, à moi, et je n'ai
-aucune raison de le haïr; mais, fussé-je son plus mortel ennemi,
-j'aurais les mains liées par la saisie de sa brochure. On ne frappe pas
-un homme à terre, on ne réplique pas à un contradicteur bâillonné, on ne
-réfute pas un ouvrage saisi.
-
-Au demeurant, toutes les fois que les imbéciles de Quévilly m'imputeront
-des pamphlets anonymes, tu pourras leur répondre hardiment que je signe
-tout ce que j'écris.
-
-Puisque j'ai commencé cette lettre par une réclamation contre la sottise
-des hommes, je veux relever ici une réclamation qui m'est arrivée dans
-la semaine. Elle vient du Mont-de-Piété, ou des environs.
-
-Les désordres ont peut-être plus de gravité que je ne te l'avais dit.
-Les nantissements perdus ou dérobés, dans le trajet entre les bureaux
-auxiliaires et le chef-lieu, représentent, me dit-on, une valeur
-considérable. Pour remédier à ces accidents de force majeure sans mettre
-à nu le vice de la nouvelle organisation, on m'assure que l'honorable
-directeur du Mont-de-Piété a trouvé plus simple et plus expéditif de
-déduire quelques billets de mille francs sur les recettes.
-
-On ne demandait pas l'argent au caissier central, qui l'aurait
-certainement refusé; on s'adressait tantôt à l'un, tantôt à l'autre des
-sept receveurs du chef-lieu. Ces employés subalternes et dépendants
-livraient les fonds demandés contre des _bons de déduction_ qu'ils
-annexaient à leur bordereau de la journée, et l'irrégularité prenait
-ainsi une couleur de comptabilité.
-
-Si mon correspondant ne ment pas, c'est quelqu'un de ces pauvres
-receveurs si dépendants et si timides qui a pris sur lui d'avertir M. le
-préfet de la Seine. Il craignait que l'usage des _bons de déduction_ ne
-dégénérât en abus, et que la facilité de prélever une somme indéterminée
-sur la recette de chaque jour ne portât au bien des pauvres un préjudice
-grave.
-
-Fondée ou non, cette accusation méritait un sérieux examen. Nul ne met
-en doute la délicatesse de M. le directeur du Mont-de-Piété; mais la
-comptabilité a des lois inviolables, et personne en France ne doit
-éluder le contrôle de la Cour des comptes.
-
-M. le préfet de la Seine, au milieu des grands travaux qui l'occupent,
-n'a pu s'empêcher d'accorder une certaine importance à cette misère.
-Pour un homme qui nage dans les millions comme le poisson dans l'eau,
-les centaines de mille francs ne sont que des gouttes. Cependant il
-fallait montrer quelques égards à la loi, cette divinité aveugle qui
-pèse dans la même balance les millions et les centimes.
-
-On ouvrit donc une enquête, et trois personnages importants, choisis
-dans la commission municipale, trois hommes de la capacité la plus
-incontestable et de la plus haute intégrité, furent commis au soin de
-recueillir les témoignages.
-
-J'ai une confiance absolue dans le résultat de cette instruction
-extra-légale. Mais je me demande cependant pourquoi les tribunaux n'ont
-pas été saisis. Il y a des magistrats à Paris, et tous les juges ne sont
-pas à Berlin. A quoi bon rétablir les juridictions exceptionnelles? On
-n'a pas fait la révolution de 89 pour que le maire de Paris s'attribue
-les prérogatives du pouvoir judiciaire.
-
-Je suppose que la commission, après avoir constaté des irrégularités
-regrettables, mais considérant que la direction était de bonne foi,
-qu'il faut éviter le scandale et laver le linge sale en famille, renvoie
-tous les accusés avec une réprimande paternelle. Qu'arrivera-t-il? Les
-hommes courageux qui ont provoqué cette enquête, les témoins qui ont
-déposé selon leur conscience, seront livrés à la rancune de leurs chefs.
-Et les choses reprendront le même train que devant, avec un peu moins de
-courage chez les subalternes et un peu plus de hardiesse chez les
-supérieurs.
-
-Le résultat serait bien différent si l'affaire s'était étalée au grand
-jour, devant les juges ordinaires. C'est dans le domicile des lois que
-la vérité s'exprime librement, que les innocents marchent la tête haute.
-Il n'y a point de ténèbres administratives qui ne se dissipent aux
-rayons de cette admirable lumière. Non-seulement les gens de bien
-auraient été rassurés et les coupables confondus, mais l'institution
-même eût montré ses bons et ses mauvais côtés, ses avantages et ses
-vices. Qui sait si, au lendemain d'un tel procès, le gouvernement
-n'aurait pas fermé les bureaux auxiliaires, sources premières de tout le
-mal?
-
-Peut-être eût-on fait mieux encore. La plupart des abus, c'est une
-justice qu'il faut rendre à notre temps, ne subsistent que parce qu'ils
-sont ignorés. Pour abattre les monstres les plus invincibles, il n'est
-pas besoin d'emprunter la massue d'Hercule: la lanterne de Diogène
-suffit. Lumière! lumière! Un rayon de lumière a mis à nu les turpitudes
-de nos moines et de nos ignorantins, et la société recule d'horreur à
-l'aspect de leurs antres. Un rayon de lumière montrerait au gouvernement
-qu'il est absurde de prêter à 10 pour 100 sur les matelas des pauvres,
-pour le plaisir de verser un demi-million tous les ans dans la caisse
-des hospices. Rendez ce demi-million à la classe indigente avant qu'elle
-soit réduite à l'hôpital. Abaissez le taux de vos prêts; les hôpitaux
-auront moins de locataires.
-
-Si pourtant vous craignez de diminuer les revenus de l'assistance
-publique, je vais vous fournir un moyen de combler le vide. Il y a tous
-les ans un millier d'individus qui donnent ou lèguent tout ou partie de
-leur fortune aux églises, aux couvents, aux hospices. Sur ces
-libéralités, les hospices ont la petite part et les couvents la grande.
-A qui la faute? A vous, gouvernement, qui accroissez en richesses et en
-puissance vos plus mortels ennemis.
-
-Relisez le _Bulletin des Lois_; vous verrez qu'en douze ans ils se sont
-enrichis de cent millions par votre complaisance. Ces subsides ont servi
-à bâtir de petites forteresses, d'où l'on vous fusille impunément à
-coups de pamphlets et de sermons. Vos ennemis sont puissants parce
-qu'ils sont riches, et ils sont riches parce que vous l'avez bien voulu.
-Arrêtez ce courant qui entraîne les capitaux de la nation vers la
-tanière des moines, ou plutôt détournez-le vers les hospices et les
-hôpitaux.
-
-Mais pardon, ma chère cousine. L'exposition des Beaux-Arts ouvre le 1er
-mai. Le jury termine ses opérations cette semaine, et c'est de ce sujet
-intéressant que je voulais t'entretenir.
-
-On m'en parle beaucoup, à moi, et les rigueurs du jury m'ont attiré bon
-nombre de visites.
-
---Monsieur, me dit un peintre en enfonçant ma porte, vengez-moi de ces
-animaux-là! Ingres et Delacroix sont jaloux de moi, parce que j'ai plus
-de dessin que l'un et plus de couleur que l'autre. Ils se sont entendus
-pour me refuser.
-
---Monsieur, s'écrie un autre, il y a des abus intolérables. Le jury se
-compose, soi-disant, de tous les membres de l'Institut. Mais les grands
-et les bons n'y mettent pas le pied. M. Ingres, M. Delacroix, M. Horace
-Vernet, M. Léon Cogniet n'ont point assisté aux séances. Nous sommes
-jugés par M. Picot, qui ne connaît que ses élèves, et par des gens du
-monde, académiciens libres, qui ne connaissent que leurs amis.
-
---Monsieur, dit une dame, j'ai fait pour trente mille francs de
-sculpture, quatre groupes de bronze, rien que cela! Je ne puis vendre
-mes ouvrages qu'au Salon; mais M. de Nieuwerkerke, qui ne me connaît
-pas, m'a voué une haine mortelle. Il prévoit que son _Guillaume
-d'Orange_, une statue de pacotille, comme vous le savez bien, sera mis
-au rebut lorsqu'on aura vu mes groupes.
-
---Monsieur, reprend une jeune fille très-gentille et très-spirituelle,
-ma foi! je suis une malheureuse enfant sans protection, et tous mes
-tableaux ont été repoussés! J'ai fait agir la bonne duchesse de B..., et
-madame la princesse de H..., et ce bon vieux baron de Z..., et le comte
-A..., deux présidents à la Cour, trois députés, quatre sénateurs, deux
-ministres! Mais, parce que je suis une pauvre enfant livrée à ses
-propres forces, que je ne fais pas de visites et que je reste dans mon
-coin, je n'ai pas pu résister à la brigue. Je m'y attendais, d'ailleurs,
-et je ne voulais pas exposer. Le livret est imprimé depuis quinze jours!
-Vous voyez bien que le jury ne s'assemble que pour la forme.
-
---Monsieur, dit un artiste chevelu, je ne me plains pas pour moi; je
-suis accoutumé aux rigueurs du jury. Ce qui m'étonne, c'est qu'il ne
-trouve pas le moyen de me renvoyer six tableaux quand j'en envoie cinq.
-Mais ils ont refusé Millet! Y en a-t-il un seul à l'Institut qui aille à
-la cheville de Millet?
-
-Je congédie mes visiteurs avec de bonnes paroles, désolé de n'avoir rien
-de mieux à leur offrir. Il y a de tout dans ces doléances: du faux, du
-vrai, de l'absurde. Dans tous les cas, c'est matière à réflexion.
-
-Mais voici bien une autre affaire. Avant de me lancer en don Quichotte
-dans une campagne contre l'Institut, j'interroge un peintre de quelque
-renom, pour qui l'examen du jury n'est qu'une question de forme.
-
---Le jury? me répond-il. Il a été, cette fois, d'une complaisance
-honteuse, et les bons tableaux, comme les miens, seront perdus dans la
-multitude des croûtes.
-
-En présence de tels renseignements, ma chère cousine, je ne me charge
-pas de décider si le jury de 1861 s'est montré indulgent ou sévère. Tout
-me porte à croire qu'il a été l'un et l'autre à la fois, comme toujours.
-Je tiens que l'Institut, dans son ensemble, est compétent en matière
-d'art. Je sais pourtant que des préjugés d'école peuvent, dans certain
-cas, faire exclure un ouvrage remarquable. Je vois aussi que diverses
-influences font admettre souvent des croûtes scandaleuses. J'ai constaté
-que l'admission ou l'expulsion d'un artiste était quelquefois soumise au
-hasard.
-
-Il se peut qu'en l'absence de M. Ingres, de M. Delacroix, de M. Cogniet
-et de M. Horace Vernet, qui s'abstiennent généralement, un tableau soit
-jugé par deux graveurs, trois sculpteurs et un architecte. Le public et
-les artistes imputent quelquefois à l'Académie tout entière les bévues
-ou les mauvais vouloirs de quelques-uns de ses membres. D'ailleurs, je
-n'ai pas vu le Salon de cette année, et je n'y entrerai que le 1er mai
-au matin, avec la foule. C'est pourquoi je laisse de côté tous les faits
-particuliers, et je me jette à corps perdu dans la question générale.
-
-Est-il bon que les oeuvres d'art, avant d'être exposées au public,
-soient soumises à l'examen d'un jury?
-
-Il me vient à l'esprit une assimilation qui me paraît frappante. Tu la
-prendras pour ce qu'elle vaut.
-
-Que penserions-nous du gouvernement impérial si nous lisions au
-_Moniteur_ le décret suivant:
-
- «Considérant que les lettres, aussi bien que les arts, ont contribué,
- contribuent, et contribueront toujours à la gloire de la France;
-
- «Qu'elles ont droit, comme les arts et dans une égale mesure, à notre
- haute protection;
-
- «Que ces deux genres de production de l'esprit doivent être soumis au
- même régime,
-
- «Avons décrété et décrétons ce qui suit:
-
- «Article premier.--La publication des ouvrages de l'esprit, tels que
- livres d'histoire et de genre, romans, nouvelles, brochures, articles
- de journal, etc., aura lieu tous les deux ans.
-
- «Art. 2.--Aucun ouvrage de l'esprit ne pourra être exposé devant le
- public, c'est-à-dire publié, sans l'autorisation de l'Académie
- française.
-
- «Art. 3.--Ne seront pas soumis à l'examen du jury les écrivains
- décorés de la Légion d'honneur à l'occasion de leurs ouvrages.»
-
-Le lendemain, les écrivains semi-officiels célébreraient ce nouveau
-décret dans un ingénieux commentaire:
-
- «Tous les amis d'une sage liberté applaudiront à la haute initiative
- qui soumet les lettres françaises à un régime qui a déjà fait ses
- preuves et donné les plus heureux résultats. Si, des bas-fonds de la
- démagogie, quelque voix mécontente osait s'élever contre le nouveau
- décret, nous répondrions avec assurance: Nos arts ont prospéré sous un
- régime paternellement restrictif; pourquoi refuserait-on la même
- faveur aux lettres françaises? Sans le frein salutaire du jury, la
- face de la terre serait couverte de méchants tableaux, hérissée de
- mauvaises statues!
-
- «Il était temps aussi d'opposer une digue à ce flot d'encre qui menace
- de noyer le genre humain. Ne dites pas que la littérature sera
- désormais entravée: on se contente de la protéger contre ses propres
- excès. L'Académie française offre à la liberté des écrivains les mêmes
- garanties que l'Académie des beaux-arts a toujours offertes à la
- liberté des artistes. M. Mérimée a-t-il moins de style que M. Ingres?
- M. Victor Hugo moins de couleur que M. Delacroix? M. Thiers n'est-il
- pas l'Horace Vernet des lettres? M. Guizot en est le Robert Fleury; M.
- de Laprade, le Signol, et M. Lebrun, le Picot! Inclinons-nous donc
- avec reconnaissance devant une mesure sagement révolutionnaire et
- hardiment conservatrice, qui soumet les oeuvres du ciseau, de la plume
- et du pinceau à ce grand principe de 89: l'égalité devant la loi!»
-
-Voilà ce qu'on lirait peut-être dans _la Patrie_; mais, jour de Dieu! ma
-pauvre cousine, quel cri d'horreur et de réprobation dans toute la
-France! Tout ce qui écrit, tout ce qui lit, tout ce qui pense se
-couvrirait la tête de cendre et croirait que la dernière heure du peuple
-a sonné. Je dis plus: pour peu que le temps fût au beau, et que l'on pût
-sortir sans parapluie, on ferait une révolution.
-
-Pourquoi n'en a-t-on jamais fait contre le jury de peinture? Ce n'est
-pas que cette institution soit plus équitable ou plus libérale dans son
-principe. C'est parce qu'elle est aussi ancienne que les Expositions et
-que «l'accoutumance nous rend tout familier.»
-
-N'est-ce pas au Louvre, sous Louis XIV, en 1699, que les peintres ont
-exposé leurs tableaux pour la première fois? En ce temps-là,
-non-seulement le Louvre, mais les peintres aussi, et les autres Français
-pareillement, et toute la France, corps et biens, appartenait au roi. Il
-daignait, dans sa bonté, prêter à ses artistes une salle de son palais.
-N'avait-il pas le droit de repousser les uns et d'admettre les autres?
-Il était chez lui, que diable! aussi vrai que maintenant nous sommes
-chez nous. Ce n'est plus le souverain qui prête ses palais à la nation,
-c'est la nation qui les prête au souverain.
-
-Cette halle de l'industrie qui n'embellit pas précisément les
-Champs-Élysées appartient à trente-huit millions de propriétaires.
-L'infortuné Barbanchu en a sa part, aussi bien que M. Brascassat.
-N'est-il pas singulier que M. Brascassat, parce qu'il est de l'Académie
-des beaux-arts, ait le droit de dire à Barbanchu:
-
---La maison t'appartient comme à moi; mais je te défends d'y montrer tes
-tableaux, et j'y étalerai les miens.
-
---Et pourquoi, s'il vous plaît? répond le pauvre diable.
-
---Parce que tes tableaux sont mauvais et que les miens sont excellents.
-
-Si j'étais l'infortuné Barbanchu, je répondrais à M. Brascassat, de
-l'Académie des beaux-arts:
-
---Mes tableaux vous paraissent mauvais; mais les vôtres ne me semblent
-pas bons. Lequel de nous est dans le vrai? lequel se trompe? Il faut un
-tiers arbitre pour nous départager; je choisis le public! Pourquoi ne
-voulez-vous pas qu'il nous juge?
-
-«La halle est vaste; on y a exposé plus de six mille animaux l'été
-dernier; on peut bien y exposer un millier de peintres. Si j'insiste sur
-mon droit, ce n'est pas seulement par amour de la gloire: il y a aussi
-une question de pain. Voici trois tableaux qui m'ont coûté dix-huit mois
-de travail et huit cents francs de bordure. Je ne peux les vendre
-qu'ici, parce que mon atelier est au sixième, rue Guénégaud, et que le
-beau monde n'y monte pas. En vertu de quel principe me défendez-vous de
-gagner ma vie? Qui vous dit que, dans la foule des bourgeois qui
-viendront visiter le Salon, il ne s'en trouvera pas un assez bête ou
-assez intelligent pour acheter mes toiles et me sauver de la misère?
-Cela s'est vu plus d'une fois. Demandez à Delacroix, à Théodore
-Rousseau, à Courbet, à Troyon... vous savez bien, Troyon! le plus grand
-de nos peintres d'animaux... Il commence à gagner sa vie depuis qu'il a
-forcé les portes de l'Exposition, et j'entends dire qu'il a vendu pour
-cent cinquante mille francs de tableaux dans son année. Mais il n'y a
-pas encore longtemps que le jury le repoussait à coups de fourche, comme
-Delacroix, Courbet et Théodore Rousseau, qui ont été les Barbanchus de
-leur temps.
-
-«J'avais envoyé deux portraits, avec mes tableaux. Bons ou mauvais, ce
-n'est pas la question. Vous les avez refusés. Savez-vous ce qui arrive?
-Les bourgeois qui me les avaient commandés en étaient satisfaits; nous
-avions fait un prix, payable fin courant. Aujourd'hui, ces braves gens
-se persuadent que je les ai volés. Ils m'opposent des fins de
-non-recevoir; ils prétendent que je n'ai pas employé des couleurs fines,
-et que je les trompais sur la qualité de la marchandise vendue. Pour un
-rien, ils me traîneraient devant le tribunal de commerce. «Il faut,»
-disent-ils, «que votre peinture soit bien mauvaise, pour qu'elle ne soit
-pas même reçue au Salon, où l'on voit tant de croûtes.»
-
-A ces raisons, qui sont excellentes, le membre de l'Institut répond:
-
---Je ne suis pas un méchant homme, et je ne tiens nullement à vous
-mettre sur la paille. Mais il y a un règlement. Je ne l'ai pas fait, je
-l'exécute. On m'invite à recevoir les tableaux qui me semblent bons; les
-vôtres m'agacent. Je ne peux pas me refaire; obtenez qu'on change la
-loi, si vous pouvez. Mais je crains bien que les mauvais tableaux, qui
-seront désormais en majorité, n'étouffent les bons, comme l'ivraie tue
-le bon grain. Rappelez-vous l'Exposition de 1848, et ce débordement de
-peinture détestable.
-
---L'Exposition de 48! Elle a porté aux nues une demi-douzaine de vrais
-artistes qui, sans elle, n'auraient jamais percé. Elle vous a forcé la
-main pour les Expositions suivantes. Elle a permis au public de juger
-les talents que vous étrangliez dans vos oubliettes; elle a fait briller
-les lumières que vous cachiez sous le boisseau. Gloire à David, à
-Drolling et à Jeanron, qui ont été les promoteurs de cette révolution
-démocratique!
-
---Mais rappelez vos souvenirs! Le public oubliait d'admirer les tableaux
-de l'Institut. Il n'attachait son attention qu'à cinq ou six toiles
-scandaleuses ou ridicules. Jamais nous ne consentirons à compromettre
-nos ouvrages dans la cohue des vôtres!
-
---Eh bien, exposez séparément les tableaux qui vous semblent bons; mais
-exposez aussi, dans une autre aile du palais, tous les ouvrages que vous
-avez refusés. Permettez au public, notre maître à tous, de contrôler vos
-jugements. La place ne manque pas, Dieu merci! dans le palais de
-l'Industrie. Je donnerais cent sous, moi qui ne suis pas riche, pour que
-le peuple et les critiques fussent admis à comparer ce que vous avez
-refusé et ce que vous avez reçu. Et je parie qu'avant la clôture du
-Salon, nous vous verrions vous-mêmes, corrigés et penauds, reporter en
-enfer bien des gens que vous aviez logés en paradis.
-
-
-
-
-X
-
-LA HALLE AUX ARTS
-
-
-Ma chère cousine,
-
-Je ne savais pas hier ce que je t'écrirais aujourd'hui. Ce n'est pas que
-la matière me manque; mais elle surabonde.
-
-J'avais une étude toute prête sur l'application de la peine de mort.
-Triste étude, que j'ai commencée un jour du mois de mars 1861, à sept
-heures du matin, devant le plus terrible spectacle que la société
-moderne offre aux gens de coeur.
-
-Je pouvais te parler de la liberté des théâtres, une grosse question qui
-s'est mise à l'ordre du jour, et que j'ai étudiée de tout près, de trop
-près.
-
-Un digne homme m'avait apporté des renseignements curieux sur l'affaire
-Lesurques, vieille affaire en apparence, mais toujours jeune et toujours
-actuelle pour les fanatiques du bon droit, puisque les descendants de
-cette innocente victime n'ont pas encore obtenu justice.
-
-La question du Mont-de-Piété me tracassait encore un peu.
-L'administration ne m'a pas répondu. Il s'agit pourtant de protéger le
-bien des pauvres, qui est sacré.
-
-J'avais jeté les bases d'un travail assez curieux sur la cuisine de la
-guerre. On ne sait pas encore aujourd'hui si nous aurons la guerre en
-1861, ni si la comédie des _Trembleurs_, représentée avec tant de succès
-au Gymnase, a gouaillé légitimement. Mais l'administration prend ses
-mesures comme si nous devions avoir l'Europe sur les bras. On songe à
-réformer certains ateliers qui ont fait leurs preuves d'insuffisance. On
-a construit des manufactures gigantesques, assez puissantes pour
-habiller et chausser un régiment par jour et suffire aux besoins les
-plus invraisemblables. J'ai étudié de tout près cette nouvelle
-industrie; j'ai entendu les orateurs du gouvernement et les avocats de
-l'ancien système, et je crois être assez éclairé pour résumer les
-débats. Mais chaque chose en son temps. Nous sommes les humbles
-serviteurs de l'actualité, nous qui écrivons le matin ce qu'on doit lire
-le soir.
-
-Et nous devons choisir, entre les sujets actuels, ceux qui intéressent
-le plus de monde. Si, par exemple, je t'entretenais aujourd'hui de la
-Comédie-Française et des tempêtes qui agitent ce verre d'eau bénite; si
-je te racontais l'histoire d'un directeur très-chrétien, qui fait son
-salut dans un lieu de perdition et se ménage infiniment plus d'amis au
-ciel que sur la terre, je serais agréable à presque tous les auteurs
-dramatiques de ma connaissance. Mais le public, dont tu fais partie, me
-trouverait un peu trop spécial.
-
-Si je te racontais qu'une dame sociétaire, qui n'a ni l'âge ni le talent
-de la retraite, mademoiselle Judith, est sur le point de se retirer;
-qu'on ne la retient pas; que plusieurs amis du théâtre songent à la
-remplacer par une jeune et belle, et spirituelle pécheresse, douée d'un
-talent incontestable, mais que tous les hommes de principes repoussent
-la nouvelle venue sous prétexte qu'elle est de Marseille et non de
-Nanterre, tu répondrais que je me moque de toi et que ces histoires
-invraisemblables ne mériteront jamais d'occuper tout Paris.
-
-Mais le salon des Beaux-Arts s'est ouvert mercredi matin, 1er mai. Pour
-la première fois depuis deux ans, nos artistes, ou du moins quelques-uns
-d'entre eux, ont obtenu la faveur d'exposer leurs ouvrages. Le public,
-qui depuis deux ans n'avait pas vu de peinture moderne, sinon aux
-étalages des marchands, se rue en affamé sur le palais de l'Industrie.
-Voilà l'événement du jour, le sujet de toutes les conversations;
-l'importance et la rareté du fait ne me permettent pas de te parler
-d'autre chose.
-
-Le jour même où l'Industrie, qui est bonne fille, prêtait un petit coin
-de son palais à l'exposition des Beaux-Arts, on lisait dans tous les
-journaux de Paris une nouvelle intéressante: «Le tir national de
-Vincennes va passer, nous dit-on, du provisoire au définitif.»
-
-La carabine, cette gloire de la France, n'avait pas un logement digne
-d'elle. Ce n'est plus une baraque qu'il lui faut, mais un temple. Le
-temple se bâtit, les plans sont arrêtés. Gardes nationaux de Paris,
-francs tireurs de Rueil et de Palaiseau, vous aurez un Parthénon à votre
-usage!
-
-Il y a plus de cent soixante ans que les artistes français sollicitent
-la même faveur et ne l'obtiennent point.
-
-Quel singulier peuple nous sommes! Nous construisons un palais définitif
-pour les expositions de l'industrie, qui ont lieu tous les cinq ans. Le
-vaudeville est installé par toute la France dans des théâtres
-définitifs. Il y a des salles de danse définitives; le beurre se vend à
-la halle dans un temple définitif; le Panorama des Champs-Élysées, où
-les provinciaux vont se promener quelquefois, est un pâté définitif; on
-parle de bâtir des tribunes définitives pour tous nos champs de course,
-où l'on se rassemble cinq ou six fois l'an; le Pré-Catelan, qui a coûté
-un million et demi à un pauvre diable d'entrepreneur, est une promenade
-définitive; la carabine enfin s'établit à Vincennes dans un domicile
-solide et définitif. Mais les Beaux-Arts seront toujours des vagabonds
-sans feu ni lieu. On croit leur faire une grâce lorsqu'on leur prête
-quelques galeries de marchandises, ou qu'on range en leur faveur
-quelques _boxes_ à loger les boeufs.
-
-Cette lésinerie serait excusable chez un bourgeois; mais note bien
-qu'ici c'est le gouvernement, c'est la France, c'est un budget de deux
-milliards qui lésine.
-
-On ne veut pas s'embarquer dans de trop grands frais; on suppute les
-deux ou trois millions qu'il faudrait dépenser pour une galerie durable.
-On aime mieux débarrasser quelques salles du Louvre, ou improviser
-quelque chose aux Tuileries, ou bâtir un hangar au Palais-Royal, aux
-Menus-Plaisirs; ou placer quelques cloisons dans les hautes avenues du
-palais de l'Industrie!
-
-Ce qu'on n'a jamais examiné, c'est le prix monstrueux de ce provisoire.
-Additionnez les frais de tous les déménagements, de tous les
-aménagements, de toutes les constructions, de toutes les démolitions que
-vous avez faites, depuis 1699 jusqu'en 1861, pour mal exposer nos
-tableaux et nos statues! Vous avez dépensé la monnaie d'un Louvre, et,
-de tout ce que vous avez fait depuis Louis XIV jusqu'à Napoléon III, que
-reste-t-il aujourd'hui? Rien.
-
-Si du moins à ce prix vous aviez satisfait les artistes? Mais
-l'ouverture du Salon se signale toujours par un concert de doléances.
-C'est la fête du découragement. Tout ce qui était grand dans l'atelier
-devient petit; tout ce qui était modelé finement devient plat; les
-délicatesses les plus exquises de la couleur sont dévorées par un jour
-brutal.
-
-Un plancher peint en blanc se reflète dans les vernis; des panneaux gris
-se confondent avec les ciels et les anéantissent. La hauteur absurde des
-galeries écrase tout. Je ne parle ici que des ouvrages bien placés: que
-dirions-nous des tableaux clairs et riants qu'on ensevelit dans l'ombre!
-Il y a des toiles si bien exposées, que vous ne les verrez jamais.
-Quelques-unes sont visibles de dix heures à midi; quelques autres de
-trois à quatre, comme mon médecin. Voilà des renseignements qu'il
-faudrait ajouter au livret.
-
-J'avais vu dans les ateliers quelques-uns des ouvrages que j'ai revus
-hier au Salon. Quel déchet, bonté divine! On les reconnaissait à peine,
-et les artistes atterrés commençaient à rabattre 90 pour 100 de leurs
-espérances de gloire. J'ai commencé par le jardin, qui est orné de
-statues. Les sculptures embellissent un jardin, c'est convenu; mais la
-réciproque n'est pas toujours vraie, et j'ai reconnu qu'un jardin
-n'embellissait pas toutes les sculptures. La Vénus de Milo, faite pour
-être admirée dans la _cella_ mystérieuse d'un temple, ne serait guère
-appréciée sous les marronniers des Tuileries. Les incomparables figures
-que Phidias avait groupées dans les frontons du Parthénon feraient un
-piteux effet sur la place de la Concorde. Comment veut-on que des bustes
-exécutés pour un salon ou pour une galerie particulière ne perdent rien
-de leur valeur dans ce jardin, ce parc, cette agora vitrée qui s'appelle
-l'exposition de sculpture? On n'y devrait montrer que des ouvrages
-décoratifs comme le monument de don Pédro, qui est fait pour braver
-l'éclat du jour. Mais la sculpture fine, intime, destinée à l'intérieur
-des palais, la sculpture de Perraud, de Guillaume, de Crauk, de
-Cavelier, que vient-elle faire dans cette galère? C'est le petit
-Chaperon-Rouge dans la gueule du loup.
-
-Je n'accuse pas les organisateurs de cette destruction, et je les tiens
-pour sages et bienveillantes personnes. Je plaide contre la peine de
-mort en matière d'art sans demander la tête des fonctionnaires qui
-l'appliquent. Je crois que ces messieurs cherchent à contenter tout le
-monde dans les limites d'un programme et d'un local qui leur permet à
-peine de contenter leurs amis. Est-ce leur faute, à eux, si dans
-l'espace de cent soixante-deux ans la France n'a pas trouvé le temps de
-construire une galerie d'exposition? Il ne leur appartient pas de
-combler cette lacune. C'est vous, artistes, qui devez adresser des
-pétitions au Sénat, si vous voulez qu'elle soit comblée.
-
-La première exposition (1699) fut organisée par un personnel d'hommes
-polis, bien élevés, peu compétents, admirablement chaussés, habillés
-chez Alfred, surchargés de décorations étrangères et d'occupations
-mondaines. Tels ont été, sous tous les régimes, sauf peut-être en 1848,
-les arbitres des destinées de l'art français. Ne leur demandez pas
-l'impossible, que diable!
-
-Demandez-leur seulement de transporter dans ce jardin une demi-douzaine
-de moulages d'après les chefs-d'oeuvre de l'antiquité. Il ne faut rien
-de plus pour démontrer à tous les yeux le vice de cet éclairage.
-
-Obtenez aussi qu'ils exposent à l'étage supérieur quelques-uns des beaux
-tableaux du Louvre. On les verra pâlir et se dépouiller subitement comme
-s'ils avaient passé par les mains de M. Villot, et l'on comprendra
-peut-être à la fin que les meilleures halles font les pires galeries.
-Tous les amateurs le savent, et de reste: non-seulement les grands, les
-fins, les riches, ceux de la première caste, les Morny, les Lacaze, les
-Didier, les Véron, mais aussi les plus modestes et les plus obscurs.
-J'ai vu, dans une maison bourgeoise de Marseille, sept tableaux, sept!
-disposés avec un goût exquis, avec un art merveilleux, dans une galerie
-construite _ad hoc_. Le plafond n'était pas d'une hauteur écrasante, le
-plancher n'était pas peint en blanc, le fond des panneaux n'était pas
-gris; les tableaux ne se serraient pas les uns contre les autres comme
-pour s'entre-détruire en s'étouffant; un jour discret, savamment
-distribué suivant l'heure, éclairait les toiles sans les illuminer et
-complétait, en quelque façon, le travail des artistes.
-
-Je ne suis pas un ennemi de la lumière, tu le sais bien, ma chère
-cousine; et, si les autres ne le savent pas, j'emploierai ma vie à le
-leur prouver. Mais il faut user des meilleures choses avec quelque
-discernement. La nature seule est assez robuste pour s'étaler sans
-crainte au grand jour. L'art, qui est une imitation, une convention, une
-perpétuelle et charmante tricherie, a besoin d'un peu de mystère. Fi du
-vilain machiniste qui laisserait entrer le soleil dans une salle de
-spectacle! La rampe pâlit, le rouge et le blanc des jolies comédiennes
-se décomposent, les beaux décors montrent la corde, le parterre siffle,
-et fait bien.
-
-J'ai vu hier une jeune dame, retenue au milieu du grand salon par une
-conversation un peu animée, ouvrir son ombrelle sans songer à mal.
-Quelle leçon pour les distributeurs de lumière officielle! Comment des
-oeuvres d'art pourront-elles supporter ce jour inquiétant pour la nature
-elle-même?
-
-Elles ne le supporteront pas. Elles y périront misérablement, sauf à
-ressusciter ensuite. Témoin l'exposition de M. Paul Baudry. Je puis en
-parler savamment; je connaissais tous ses tableaux, je les savais par
-coeur, et je ne les reconnais plus. La lumière officielle les a
-disséqués pour l'instruction des curieux; on voit la toile, les
-couleurs, les frottis, les glacis, les empâtements, tout enfin, excepté
-la peinture. C'est parfait! Mettez-vous à la place d'un amant qui
-retrouve sa maîtresse sur une table d'amphithéâtre! Voilà mon pauvre
-Baudry devant ses tableaux.
-
-Si, maintenant, tu veux étudier l'effet de la nuit noire sur la peinture
-claire, emprunte le bâton d'un aveugle et cherche le grand tableau de M.
-Luminais. Nous l'avons vu ensemble à l'exposition du boulevard. Il était
-frais, riant et plein de vie. La foule des hommes et des chevaux y
-remuait gaiement sous un joli ciel pommelé. C'est que l'exposition du
-boulevard est éclairée avec un art parfait, comme les meilleures
-galeries. M. Luminais y était fort bien et tout à fait à son avantage.
-Le voilà plongé dans les ténèbres extérieures. Avoue entre nous que le
-jury lui a rendu un étrange service! Il serait cent fois mieux exposé
-s'il n'avait pas été reçu.
-
-On dit aux pauvres artistes, par manière de consolation: «Bah! c'est un
-mauvais quart d'heure à passer.» En effet, les quarts d'heure de trois
-mois sont réellement de mauvais quarts d'heure. Il est dur de travailler
-deux ans pour être grillé au soleil ou enseveli dans l'ombre, trois mois
-durant, sous prétexte de gloire et de publicité.
-
-Quelques artistes ont cherché le moyen de briller malgré tout, en pleine
-ombre, en pleine lumière, quel que fût le destin de leurs ouvrages et le
-caprice de la commission. Si tu trouves dans le jardin de l'Industrie
-quelque statue trop puissante, modelée en saillies énormes, avec des
-trous à fourrer le poing, avec des muscles plus entortillés que les
-serpents de Laocoon, tu pourras dire hardiment qu'on l'a faite à l'usage
-du Salon. Si tu vois au premier étage (et tu les verras, j'en suis sûr)
-des silhouettes de croque-morts se découper en noir sur un ciel blanc,
-ne crains pas d'affirmer que le Séraphin de ces ombres chinoises a pris
-une assurance contre les dangers du placement. Lorsqu'on veut être
-entendu dans une cohue où personne ne s'entend, on crie. Nous devons
-donc aux organisateurs du Salon un nouveau genre de mauvais. Et les
-croque-morts de M. X... conduiront l'art français au Père-Lachaise, si
-l'on n'y prend garde.
-
-Le remède à tous nos maux, c'est la construction d'un petit palais bien
-modeste, mais au moins aussi définitif que la rotonde du concert Musard.
-Que l'État nous donne une vingtaine de salles commodes, éclairées
-sagement et d'une hauteur médiocre; qu'il ouvre une exposition
-permanente où les oeuvres de tous les artistes seront admises, sous la
-surveillance d'un simple commissaire de police.
-
-Si l'État n'est pas assez riche pour faire ce que nous demandons, si les
-démolitions absorbent la totalité du capital disponible à Paris, et s'il
-ne reste plus d'argent pour construire, qu'on lâche la bride à
-l'industrie privée; qu'on renonce au système des expositions
-officielles; qu'on nous permette seulement de nous arranger entre nous,
-à l'anglaise! Tout ira mieux.
-
-En attendant, je conseille aux artistes refusés de porter leurs ouvrages
-au boulevard des Italiens. Ils y seront cent fois mieux qu'à la halle
-des Champs-Elysées. M. Fratin, statuaire, leur offre aussi, avec une
-cordialité toute fraternelle, de partager l'emplacement qu'il a obtenu
-au Jardin d'acclimatation.
-
-Quant aux artistes reçus et mal exposés, il faut qu'ils fassent leur
-temps. Le mal est sans remède. _Lasciate ogni speranza!_
-
-
-
-
-XI
-
-LES SOULIERS DU SOLDAT FRANÇAIS
-
-
-Ma chère cousine,
-
-Je me rappellerai toute ma vie certain voyage de trois kilomètres et
-demi que j'ai fait en compagnie de notre grand-père. J'avais six ans;
-nous allions de Dieuze à Vergaville. Le mois d'octobre était magnifique,
-et je dévorais déjà dans ma pensée cette belle vendange de 1834: à
-mi-chemin, vers la tuilerie qui est au bas de la côte, je ralentis le
-pas, je commençai à geindre et à répéter sur tous les tons que mon
-soulier me faisait mal.
-
-Le grand-père, qui était bien le plus doux des hommes, me réconforta
-d'un petit coup de canne dans les mollets et s'écria d'une voix qu'il
-essayait de rendre terrible:
-
---Qu'est-ce que tu diras donc, quand tu seras à la guerre?
-
-Cependant il me fit asseoir au pied d'un peuplier, sur un des tas de
-pierres qui bordaient la route; il me déchaussa lui-même, reconnut
-qu'une cheville de bois avait traversé la semelle, et rasa avec son
-couteau de poche la pointe aiguë qui me blessait.
-
-Je me remis en route, soulagé, content et gaillard, mais un peu
-préoccupé de cette parole menaçante: «Qu'est-ce que tu diras donc, quand
-tu seras à la guerre?» Je croyais fermement, comme tous les bambins de
-la Lorraine et de l'Alsace, que l'homme est ici-bas pour s'engager à
-dix-huit ans et revenir maréchal de France. Mais il n'y a pas d'ambition
-qui tienne contre une expérience si puissante.
-
---Grand-papa, disais-je en soupirant, je ne refuse pas de me faire tuer,
-si la chose est absolument nécessaire; mais jamais je ne traverserai
-l'Europe en conquérant, avec une pointe de bois dans mon soulier!
-
-A cette réflexion, qui ne manquait pas de justesse, le bonhomme répondit
-par l'histoire de ses campagnes. Il en avait fait deux ou trois, en
-volontaire, vers 1793, et il avait rapporté de la guerre un certificat
-de civisme, un hausse-col et un brevet de sous-lieutenant. Il ne se
-souvenait pas d'avoir pris un seul drapeau ni tué un ennemi de sa propre
-main; mais il se rappelait en frémissant les étapes qu'il avait dû faire
-sans souliers, ou avec des souliers impossibles. De quel coeur il
-déblatérait contre les intendants, les fournisseurs, et tous ceux qui
-lésinent ou qui grappillent sur la chaussure du soldat! Il me jura son
-grand sacrebleu qu'il avait vu des semelles de carton, comme nous
-voyions le clocher de Vergaville.
-
-Or, nous étions arrivés au haut de la côte, et le clocher du village
-nous crevait les yeux.
-
---Tu ne sais pas, me disait-il, et j'espère que tu ne sauras jamais ce
-que c'est que de doubler l'étape avec des souliers qui vous abandonnent
-en chemin. Tu n'as pas vu de malheureux soldats réduits à nouer des
-haillons avec des ficelles autour de leurs pieds ensanglantés. On a
-maudit les traîtres de 1814, qui distribuaient des cartouches de cendre
-aux défenseurs de Paris; mais les fournisseurs qui exposent le soldat à
-marcher nu-pieds sont pires. Un fusilier sans cartouches a toujours sa
-baïonnette, mais un fantassin sans souliers n'est plus un homme.
-
-Vingt-cinq ans après cette conversation, longtemps après que le pauvre
-grand-père avait usé sa dernière chaussure, j'appris par les journaux
-que notre armée d'Italie, cette admirable armée de Magenta et de
-Solferino, courait grand risque d'aller nu-pieds. L'administration de la
-guerre, surprise par les événements, avait reconnu l'insuffisance de ses
-ressources ordinaires. On s'était adressé aux fournisseurs étrangers.
-L'industrie des Anglais et des Belges nous avait offert des souliers de
-pacotille et même un certain nombre de semelles de carton.
-
-En désespoir de cause, le ministre avait fait un appel au patriotisme
-des citoyens. Une affiche placardée dans quarante mille communes
-invitait non-seulement les cordonniers, mais tous les Français en
-général, à fournir des chaussures pour l'armée. Les quarante mille
-communes avaient fait de leur mieux et réuni environ douze mille paires
-de souliers. Or, nous avions deux cent vingt mille hommes au delà des
-Alpes. Le fantassin use quatre paires de souliers dans une campagne, ou
-tout au moins deux, car il ne fait pas raccommoder sa chaussure; il la
-jette dans le premier fossé, dès qu'il s'aperçoit qu'elle pourra le
-trahir.
-
-Il est heureux pour nous que l'intrépidité de nos soldats ait abrégé la
-campagne. Si elle avait duré trois mois de plus, l'Autriche nous
-traitait peut-être comme des va-nu-pieds. Mais ce curieux déficit dans
-nos munitions de guerre m'inspira des réflexions sérieuses, et je vois
-que les plus grands personnages de l'État firent aussi un retour sur
-eux-mêmes. On examina de tout près les ressources ordinaires de l'armée,
-et l'on se demanda si elles offraient des garanties suffisantes pour
-l'avenir. Car enfin _l'Empire, c'est la paix_, mais celui qui veut la
-paix doit se tenir prêt pour la guerre.
-
-L'ancienne organisation de l'armée, qui avait beaucoup de bon, sans être
-parfaite, voulait qu'un régiment se suffît à lui-même. Le soldat ne
-récoltait pas son blé, mais il faisait son pain; il n'élevait pas de
-bétail, mais il faisait sa soupe; il ne fabriquait point de drap, mais
-il taillait et cousait ses habits; il ne tannait pas le cuir, mais il
-faisait ses souliers.
-
-Ce n'est pas à dire que le troupier français ait été jamais un maître
-Jacques habile à tout faire. Mais, dans la conscription de chaque année,
-il se trouve des jeunes gens qui ont appris un état. On commence par
-leur donner une teinture du métier de soldat; après quoi, on les inscrit
-comme tailleurs ou cordonniers dans une compagnie hors rang, où ils
-travaillent sous la direction d'un entrepreneur qui est en même temps
-leur chef militaire. Il y avait, il y a encore aujourd'hui dans l'armée
-quatre cents ateliers de ce genre où des soldats qui ne sont guère
-soldats travaillent à l'habillement et à la chaussure du soldat.
-
-Ces ateliers fonctionnent assez bien; c'est une justice à leur rendre.
-Leurs confections ne sont pas de la dernière élégance, mais elles se
-distinguent par un excès de solidité. Il est bien rare qu'un soulier
-fabriqué au régiment fasse banqueroute à son homme. Le prix de la
-main-d'oeuvre est très-modéré; cela se comprend de reste. Un ouvrier
-peut travailler à vingt-cinq sous par jour, lorsqu'il est logé, nourri,
-chauffé, éclairé, blanchi et habillé aux frais de l'État. Son salaire
-n'est pour lui qu'une haute paye, une sorte de superflu.
-
-Quels sont les défauts de ce système, qui est encore en vigueur
-aujourd'hui? J'en vois deux, pas davantage.
-
-Le premier, c'est qu'au moment d'entrer en campagne, un souverain croit
-avoir sous les armes un effectif de trois cent mille hommes, lorsqu'il
-n'en a que deux cent quatre-vingt-dix. Il s'étonne, il s'informe: on lui
-dit que les compagnies et les pelotons hors rang ont pris environ dix
-mille soldats. Personnel non pas inutile, mais décevant. Je ne parle pas
-d'un matériel encombrant, qui tient sa place dans les casernes. Mais on
-se demande, en temps de guerre, s'il ne vaudrait pas mieux rendre ces
-dix mille ouvriers à la vie civile et les occuper chez eux, tandis que
-dix mille vrais soldats, sans autre profession que le métier des armes,
-revêtiraient leurs tuniques et s'armeraient de leurs fusils?
-
-Si du moins les compagnies hors rang pouvaient fournir à tous les
-besoins de la guerre! Mais le contraire n'est que trop prouvé par
-l'expérience de 1859. Organisés sur le pied de paix, sur une échelle
-assez restreinte, ces ateliers ont beau redoubler de zèle et de
-patriotisme en présence de l'ennemi: il faut recourir à des expédients,
-quêter des souliers dans les communes, ou se livrer pieds et poings liés
-à l'exploitation des fournisseurs étrangers.
-
-Ajoute, s'il te plaît, que le zèle, le patriotisme et tous les bons
-sentiments de l'homme ne suffisent pas pour faire des souliers. Il faut
-encore d'autres matériaux et notamment du cuir. Tant que la marchandise
-s'achète à bas prix, les cordonniers de régiment travaillent volontiers,
-parce qu'ils y trouvent leur compte. Les façons payées par l'État, si
-modestes qu'elles soient, laissent encore un certain bénéfice. Mais
-vienne la hausse: ces petits entrepreneurs, pour limiter leur perte, se
-rabattront forcément sur les matériaux de rebut, ou restreindront leur
-production.
-
-Le gouvernement français, qui ne veut pas la guerre, mais qui la
-prévoit, a pris ses mesures en conséquence, et je crois que les
-événements, si soudains qu'ils puissent être, ne le trouveront plus si
-dépourvu. Sans dissoudre les compagnies hors rang, sans faire appel aux
-fournisseurs étrangers, sans se faire tailleur et cordonnier lui-même,
-l'État vient d'assurer pour toujours l'habillement et la chaussure de
-nos troupes. Et voici comme:
-
-On a dit à un industriel français bien connu pour sa hardiesse et sa
-capacité: «Construisez dans Paris, à vos frais, une machine assez
-puissante pour habiller et chausser un régiment en vingt-quatre heures;
-l'État vous achètera vos produits, s'ils sont excellents, et l'on vous
-les payera ce qu'ils vaudront.»
-
-L'entrepreneur improvisa la machine demandée. Il construisit côte à côte
-deux usines gigantesques, destinées, l'une à la confection des habits,
-l'autre à la fabrication des souliers. La deuxième est la plus
-intéressante, car elle est absolument nouvelle, et l'on n'avait encore
-rien imaginé de pareil. Qu'un grand tailleur du boulevard cède sa
-clientèle civile pour fabriquer des pantalons rouges et des tuniques
-d'uniforme; qu'il découpe à la scie deux ou trois cents pièces de drap
-tous les jours; qu'il occupe de six à huit cents hommes, de mille à
-douze cents femmes et toute une armée de machines à coudre; que le
-résultat de cette organisation soit un salaire de deux à quatre francs
-pour les ouvrières, de quatre à six francs pour les ouvriers; un
-habillement irréprochable et presque élégant pour les soldats, il n'y a
-pas là grand miracle.
-
-Mais que, sans modèle, sans précédents, après quelques rapides études,
-on fabrique à la vapeur une excellente paire de souliers, voilà ce qui
-m'a frappé d'étonnement la première fois que je l'ai vu. Sans doute il y
-a quelque mérite à multiplier et à perfectionner les patrons
-d'habillement, si bien que le soldat ait à choisir entre quatre cents
-modèles celui qui s'ajuste le mieux à sa taille. Ce système est
-préférable à l'ancien, qui consistait à prendre mesure sur la guérite.
-Mais j'ai surtout admiré qu'un soldat, une fois qu'il sait les chiffres
-exacts de sa pointure, puisse aller, pour ainsi dire, les yeux fermés,
-dans n'importe quel magasin de l'État, et trouver, sans essai ni
-tâtonnement, chaussure à son pied.
-
-Un des traits curieux de cette fabrication, c'est la surveillance
-exercée par l'État à toutes les périodes du travail.
-
-L'entrepreneur achète les cuirs après s'être assuré qu'ils ne sont pas
-tannés au moyen des acides. Il découpe la marchandise pour rejeter les
-_ventres_ et les _collets_, et garder exclusivement ce qu'on appelle les
-_coeurs_. Une machine armée de marteaux bat le cuir dès qu'il est coupé;
-dès qu'il est battu, les experts cordonniers et tanneurs, nommés par
-l'administration de la guerre, l'examinent feuille par feuille, et
-repoussent tout ce qui leur paraît douteux.
-
-Le fabricant reçoit de la main des experts les cuirs qu'ils ont reconnus
-bons, et les découpe à la mécanique. Il y a vingt-deux pièces dans une
-paire de souliers. Chacune de ces vingt-deux pièces, grande ou petite,
-est examinée séparément par un expert juré vérificateur, qui l'accepte
-sous sa responsabilité et le signe de son nom. Les vingt-deux pièces
-vont ensuite, les unes après les autres, défiler sous les yeux d'une
-commission militaire composée de trois capitaines. La commission admet
-ou rejette, fait appliquer un timbre d'admission sur les pièces reçues,
-un timbre de rejet sur les pièces défectueuses. Si les directeurs de nos
-spectacles prenaient cette précaution, les auteurs ne rapporteraient pas
-cinq ou six fois la même pièce au même théâtre. Si le jury infaillible
-qui préside à nos expositions de peinture avait soin d'apposer un timbre
-de rejet sur les tableaux refusés, il n'aurait pas reçu en 1861 une
-toile de mon ami Le Cygne, qu'il avait rejetée en 1857.
-
-L'assemblage du soulier se fait à la main, comme chez les cordonniers de
-l'âge d'or. On réunit les pièces qui doivent aller ensemble; on les met
-sous la forme (il y a quarante mille paires de formes dans
-l'établissement); on les adapte, on les coud; chaque soulier passe dans
-quinze mains avant d'être achevé; après quoi, il est reçu et examiné par
-un expert juré cordonnier, qui le marque d'un cachet à son nom, et il
-est jugé, en dernière instance, sans appel, par une commission
-militaire, composée d'un commandant et de trois capitaines. Timbre
-d'admission s'il y a lieu; timbre de rejet s'il manque un seul clou, ou
-si l'alêne et si le fil ciré n'ont pas cousu tel nombre de points autour
-de la semelle dans une longueur de deux centimètres.
-
-Je ne parle que pour mémoire d'une commission supérieure de surveillance
-qui inspecte régulièrement les ateliers. Un général de division, un
-sous-intendant militaire et deux officiers d'administration exercent un
-contrôle journalier sur ces opérations de haute cordonnerie. Il est donc
-absolument impossible qu'un soulier sorti de la grande usine pèche par
-la qualité des matériaux ou le soin de la confection. Le fil, les clous,
-la poix, la cire, la colle, tout est choisi, vérifié et soumis au
-contrôle de l'administration de la guerre.
-
-Tu vas peut-être me demander ce qu'il en coûte à l'État pour avoir des
-troupiers si bien chaussés et si bien vêtus. C'est un peu cher, je
-l'avoue; mais on aurait tort de lésiner sur les choses de la guerre. La
-France est assez riche pour payer la santé de ses soldats. Une paire de
-souliers fabriqués dans la nouvelle usine coûte huit francs; elle n'en
-coûte pas six dans les ateliers de l'armée. La confection d'un pantalon
-revient à vingt-cinq sous dans les compagnies hors rang; à quarante dans
-la fabrique de la rue Rochechouart. Mais, si l'on songe que les soldats
-ouvriers sont entretenus aux frais de l'État, qu'ils dépensent déjà
-vingt-cinq sous par jour et qu'ils font tout juste un pantalon dans leur
-journée, on comprendra facilement qu'un pantalon fait au régiment coûte
-deux francs cinquante centimes de façon, ou dix sous de plus que s'il
-sortait de la grande fabrique.
-
-D'ailleurs, cette industrie, qui date d'hier, n'a pas encore dit son
-dernier mot. L'administration de la guerre s'est réservé le droit
-d'abaisser graduellement tous les tarifs, à mesure que la fabrication
-deviendrait plus économique, et j'ai entendu affirmer par des personnes
-compétentes qu'on arriverait à réduire vingt-cinq pour cent sur les prix
-actuels.
-
-Voici donc la France en possession d'un atelier central qui met
-l'habillement, la chaussure, et même le campement du soldat sous la main
-et sous les yeux du ministère de la guerre. On pourra, dans quelques
-années, si on le juge à propos, supprimer ou réduire les compagnies hors
-rang, ou restreindre leur emploi à la réparation courante des effets
-militaires. Mais la concentration de toutes les ressources de l'armée
-sur un seul point n'entraînera-t-elle pas quelques dangers? Que
-deviendrions-nous, par exemple, si, en pleine guerre, les ouvriers de la
-rue Rochechouart trouvaient bon de se mettre en grève, ou si le feu
-prenait à l'établissement, ou si l'entrepreneur déposait son bilan après
-quelque spéculation malheureuse? Voilà trois dangers à craindre.
-
-Le premier ne me paraît pas très-sérieux. J'ai trop bonne opinion du
-patriotisme des ouvriers français. D'ailleurs, les onze cents hommes
-employés à la confection des chaussures, par exemple, ne sont pas des
-cordonniers proprement dits, et la plupart d'entre eux seraient fort en
-peine s'il leur fallait gagner leur pain ailleurs. L'extrême division du
-travail les a tous renfermés dans une spécialité si restreinte, qu'ils
-se condamneraient presque à mourir de faim s'ils désertaient la
-fabrique. En outre, le ministre pourrait toujours organiser les ateliers
-militairement, si nous avions la guerre. Le danger des incendies est à
-peu près nul, car les bâtiments sont construits en matériaux
-incombustibles. Enfin, si l'entrepreneur faisait banqueroute, l'État en
-serait quitte pour mettre l'embargo sur l'établissement et donner la
-gérance à un autre.
-
-Le seul défaut de cette grande institution, ma chère cousine, c'est
-qu'elle est impopulaire dans l'armée. Les soldats ouvriers avaient tout
-intérêt à monter la tête de leurs camarades les soldats soldats. Ils n'y
-ont pas manqué. Le troupier français qui achète sa chaussure au magasin
-du régiment, sur sa masse individuelle, repousse avec un dédain marqué
-les souliers à la mécanique. Pour vaincre ce préjugé, je ne connais
-qu'un seul moyen: Pierre le Grand, Frédéric II, Charles XII, Napoléon
-Ier, n'auraient pas un seul instant hésité à l'employer. Ils seraient
-allés prendre une paire de chaussures au magasin central, et ils
-l'auraient portée huit jours à la face de l'armée. A ce prix, les
-souliers à la mécanique, qui, d'ailleurs, ne sont pas faits à la
-mécanique, n'attendraient pas longtemps la popularité, s'ils la
-méritent[9].
-
- [9] Ils ne la méritent peut-être pas. J'ai recueilli les témoignages
- d'un assez grand nombre d'officiers sur cette question délicate:
- neuf sur dix plaident énergiquement la cause des compagnies hors
- rang.
-
-
-
-
-SALON DE 1861
-
-
-I
-
-LES ABSENTS.
-
-«Les absents ont tort,» dit le proverbe. Quand je vois les artistes
-présents si cruellement exposés, je suis tenté de dire que les absents
-ont raison.
-
-MM. les membres de l'Institut connaissaient le local et l'éclairage, et
-toutes ces ingénieuses combinaisons qui nous coûtent trois cent mille
-francs pour cette année. Ils se sont tenus à distance, ils ont mis leurs
-chefs-d'oeuvre en sûreté; ils se sont dérobés en corps.
-
-La section de peinture se compose de quatorze membres. M. Flandrin seul
-est venu; les treize autres ne brillent ici que par leur absence. Les
-huit sculpteurs, absents à l'appel. Les huit architectes, absents. Les
-quatre graveurs sont représentés par un seul et unique envoi de M.
-Martinet. Deux membres de l'Institut sur trente-quatre! Quatre portraits
-à l'huile et un portrait gravé, pour exhiber à la France et à l'Europe
-ce que l'Académie des beaux-arts est capable de produire en deux ans!
-C'est maigre. Toutefois, je ne blâme pas MM. les membres de l'Institut.
-C'est dans l'intérêt de leur réputation qu'ils ont évité cette lumière
-et cette bagarre.
-
-Après avoir constaté leur absence, j'ai lu, avec un certain étonnement,
-à la page XXVII du livret:
-
- «Le jury d'admission et de récompense des oeuvres d'art envoyées à
- l'exposition de 1861 a déclaré, dans la première séance de ses
- réunions, et à l'unanimité, renoncer pour chacun de ses membres à la
- médaille d'honneur de la valeur de quatre mille francs que le
- règlement destine à l'artiste qui se sera fait remarquer entre tous,
- dans cette exposition, par un ouvrage d'un mérite éclatant. En
- conséquence, la médaille d'honneur est réservée à celui des autres
- exposants que le jury en aura reconnu le plus digne.»
-
-Voilà un acte de désintéressement qui pourrait être méritoire, s'il
-n'était un peu ridicule. L'homme qui ne prend pas de billets à la
-loterie, et qui donne ses chances de gain au bureau de bienfaisance, est
-généreux à bon marché.
-
-M. Couture, M. Troyon, M. Maréchal (de Metz), M. Henri Lehmann, madame
-Rosa Bonheur et bien d'autres qui auraient pu disputer les médailles
-d'honneur, se sont tenus hors du concours. Ils ont imité la prudence de
-MM. Ingres et Delacroix, Horace Vernet et Robert Fleury, Dumont et
-Duret. On ferait une exposition magnifique avec les oeuvres de ceux qui
-n'exposent pas cette année, et, si je voulais seulement les nommer tous,
-je ne finirais pas aujourd'hui.
-
-D'autres ont exposé pour la forme. M. Riesener, par exemple, qui envoie
-deux pastels et rien de plus: il a craint que le jury ne fût sévère pour
-sa peinture. Si M. Willems figure au livret, c'est que M. le comte de
-Morny a détaché un petit tableau de sa royale galerie pour le prêter à
-l'exposition. M. Théodore Rousseau a fait porter vingt-cinq paysages à
-l'hôtel des Ventes au lieu de les envoyer à la halle aux arts. Il a bien
-fait.
-
-
-II
-
-PEINTURE DÉCORATIVE
-
-MM. PIERRE DE CHAVANNES, FEYEN-PERRIN, LÉVY, MONGINOT.
-
-Si je commence la liste des peintres présents par le nom de M. de
-Chavannes, ce n'est pas une façon de lui décerner indirectement la
-grande médaille d'honneur. Je ne suis pas un maître de pension, pour
-distribuer des prix aux artistes, et je ne veux pas m'exposer à recevoir
-des pains de sucre au jour de l'an. Mais, lorsqu'un jeune homme aborde
-hardiment le genre le plus élevé, le plus difficile, le plus abandonné
-des peintres de notre époque; lorsqu'il déploie dans cette tentative
-audacieuse des qualités de premier ordre, il mérite assurément de n'être
-pas confondu dans la foule et d'obtenir une place à part.
-
-On pourra critiquer ces deux immenses toiles qui représentent la Paix et
-la Guerre dans leurs traits les plus généraux. On dira, non sans quelque
-apparence de raison, que la deuxième est composée moins savamment que la
-première. On regrettera surtout que le modelé des figures ne soit pas
-poussé un peu plus avant; on surprendra même, çà et là, dans ce dessin
-libre et hardi, certains signes d'inexpérience. Mais il faudrait être
-aveugle pour dénier à M. de Chavannes le titre glorieux de décorateur.
-
-Nous construisons des Louvres et des palais en tous genres. L'habitude
-de bâtir des églises ne s'est pas encore perdue. On élève dans toute la
-France des édifices de grandeur ou d'utilité publique, des écoles, des
-gares, des mairies, des bibliothèques, des maisons de réunion pour la
-finance et le commerce. Et nous n'avons pas dix peintres à qui l'on
-puisse confier la décoration intérieure d'un monument!
-
-Les anciens étaient plus heureux, c'est-à-dire moins dépourvus.
-Non-seulement leurs palais et leurs temples, mais les maisons des
-moindres bourgeois se revêtaient de chefs-d'oeuvre durables. Si jamais
-vous visitez les ruines de Pompéi, une sous-préfecture de dix mille
-âmes, vous envierez assurément les citoyens de cette bicoque, qui
-vivaient dans l'art comme les poissons dans l'eau, comme les Parisiens
-dans la dorure, le carton-pâte et le mauvais goût. Le moindre cabaret,
-le plus modeste lupanar était orné d'un petit bout de fresque; les
-rentiers se donnaient le luxe d'une mosaïque, décoration impérissable
-que nous retrouvons toute fraîche après dix-neuf cents ans.
-
-On ne fait pas de mosaïque à Paris, et nous n'avons pas dans toute la
-France un homme qui sache peindre la fresque. D'où vient cela, je vous
-prie? Est-ce que les procédés sont perdus? Point du tout. Les grands
-artistes de la Renaissance les ont tous retrouvés. Michel-Ange, Raphaël,
-Jules Romain, Annibal Carrache et cent autres ont ressuscité
-non-seulement la perfection des moyens, mais la grandeur et la liberté
-des compositions antiques.
-
-Un grand peintre du dix-septième siècle, Mignard, se souvenait encore de
-leurs leçons lorsqu'il peignit _la Gloire_ du Val-de-Grâce. Relisez, à
-la fin des oeuvres de Molière, les beaux vers dont il salua ce
-chef-d'oeuvre. De quel coeur il célèbre les «mâles appas de la fresque,»
-
- ... dont la promptitude et les brusques fiertés
- Veulent un grand génie à toucher ses beautés.
-
-Avec quel dédain il traite la peinture à l'huile, qu'il appelle
-négligemment l'_autre_:
-
- La paresse de l'huile, allant avec lenteur,
- Du plus tardif génie attend la pesanteur;
- Elle sait secourir, par le temps qu'elle donne,
- Les faux pas que peut faire un pinceau qui tâtonne.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Mais la fresque est pressante, et veut, sans complaisance,
- Qu'un peintre s'accommode à son impatience,
- La traite à sa manière, et, d'un travail soudain,
- Saisisse le moment qu'elle donne à sa main.
- La sévère rigueur de ce moment qui passe
- Aux erreurs du pinceau ne fait aucune grâce;
- Avec elle il n'est point de retour à tenter,
- Et tout, au premier coup, on doit exécuter.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- C'est par là que la fresque, éclatante de gloire,
- Sur les honneurs de l'autre emporte la victoire.
-
-En attendant qu'il se forme des improvisateurs assez savants pour
-ressusciter la fresque, M. de Chavannes l'imite laborieusement sur ses
-grandes toiles. Il ne se contente pas de chercher les tons grisâtres,
-les contours cerclés et toutes ces ressemblances matérielles qu'un
-artiste vulgaire s'applique à reproduire; il entre dans l'esprit même de
-la fresque, et c'est en cela qu'il se montre décorateur.
-
-Une grande idée exprimée clairement par de belles figures: voilà en
-trois mots, si je ne me trompe, la formule de la décoration. Elle
-diffère autant de la peinture de chevalet que les discours du forum
-diffèrent de la conversation des gens d'esprit. C'est un art qui parle
-au peuple: il n'y faut que des traits généraux, des beautés simples, de
-grands coups frappés juste. Les recherches ingénieuses du détail, les
-friandises de l'exécution, si goûtées dans les tableaux de galeries,
-n'ont rien à faire ici.
-
-Tout l'esprit petillant de M. Meissonnier, toute la grâce intime et
-pénétrante de van Ostade, seraient du bien perdu dans une peinture
-décorative. Je dis plus: la suavité de _la Vierge à la Chaise_, la
-perfection de _la Sainte Famille_, y paraîtrait déplacée, ou du moins
-inutile. C'est pourquoi Raphaël, qui avait autant de bon sens que de
-génie, oubliait toutes les finesses de son art lorsqu'il couvrait les
-murs du Vatican. Michel-Ange, lorsqu'il décora la Sixtine, ne mit ses
-soins qu'à faire vivre les murailles, à faire parler les voûtes, à
-prêter une voix terrible à ce monument prophétique qui raconte, dans le
-style de Dante, les menaces du jugement dernier.
-
-Nous voilà, direz-vous, bien loin de M. de Chavannes. Mais non, pas
-trop. Ce jeune homme est un écolier de bonne race qui marche assez
-fièrement dans la route où les maîtres ont passé. Il a le sentiment du
-beau, du grand, du simple. Ses deux compositions disent clairement ce
-qu'elles ont à dire. On en est frappé au premier abord; on en garde une
-impression bien nette. Je n'ai qu'à fermer les yeux pour revoir ce beau
-tableau de _la Paix_. Les guerriers nus se reposent à côté de leurs
-armes, les belles jeunes femmes distribuent des corbeilles de fruits. On
-trait les chèvres, on verse le vin dans les coupes, au bord d'un clair
-ruisseau, sous les lauriers-roses en fleur.
-
-Dans le fond du paysage, au pied de quelques platanes puissants, les
-jeunes gens domptent des chevaux, ou se poursuivent à la course, ou
-contemplent, dans une douce quiétude, les plaisirs de leurs amis.
-Fénelon, le plus aimable des chrétiens, goûterait ce tableau de M. de
-Chavannes. Il le placerait avec joie, sinon dans son évêché, au moins
-dans son _Télémaque_. Il n'en ôterait rien, il n'y ajouterait rien, pas
-même des draperies, car M. de Chavannes fait la nudité chaste, comme
-tous les artistes qui ont le respect du beau.
-
-La composition de _la Guerre_ est moins satisfaisante dans son ensemble;
-mais on n'a pas besoin de l'étudier longtemps pour y trouver de grandes
-beautés. Les trois guerriers à cheval qui sonnent la victoire sont d'une
-tournure magnifique; la femme attachée au tronc de l'arbre est belle et
-touchante, les vieux parents qui pleurent sur le cadavre de leur fils
-représentent bien la violence et la simplicité des douleurs épiques. Le
-pillage, l'incendie, le viol, la destruction stupide de tous les biens,
-les arbres coupés, les boeufs assommés auprès de la charrue, remplissent
-le tableau et complètent l'expression de l'idée.
-
-Je ne sais si M. de Chavannes obtiendra la faveur de couvrir un mur
-officiel, mais il est le seul artiste, dans la nouvelle génération, qui
-soit capable de le faire. Je voudrais qu'en attendant les grands travaux
-qui lui viendront peut-être, il pût voir ses deux compositions de cette
-année reproduites en tapisserie.
-
-Les Gobelins n'ont pas souvent l'occasion de copier la peinture
-décorative. On les condamne presque toujours à reproduire de grands
-tableaux de chevalet et à lutter péniblement contre une tâche ingrate;
-car une toile de M. Horace Vernet, fût-elle admirable, ne fera jamais
-une décoration. Si les Gobelins ne veulent pas copier M. Pierre de
-Chavannes, je le recommande aux frères Braquenié et à tous les
-industriels qui conservent parmi nous l'art de la tapisserie.
-
-Il y a quelques autres essais de décoration, mais moins heureux, au
-Salon de 1861. _La Jeunesse de l'Arétin_, grande toile de M.
-Feyen-Perrin, ne manque pas d'une certaine dose d'élégance et de
-simplicité; mais il est bien difficile d'inventer une fête italienne
-dans un atelier de Paris, devant des modèles empruntés au jardin
-Bullier. Ce qui sauve M. de Chavannes, c'est qu'il prend son point de
-départ dans la tradition des maîtres. On sent qu'il est nourri de bonnes
-gravures et qu'il ne prend modèle que pour donner un peu plus de corps à
-ses souvenirs. C'est une imagination érudite, qui se retrempe de temps
-en temps dans l'étude de la nature vivante.
-
-M. Feyen-Perrin procède autrement, si je ne me trompe. Il part de la
-réalité, cette triste réalité de Paris, et il s'en va hardiment, en
-jeune homme aventureux, vers un certain idéal de beauté, de luxe, de
-splendeur, qui ne se laisse pas toujours atteindre.
-
-Quant à M. Lévy, qui expose un plafond et une arcade pour montrer ses
-talents de décorateur, je me hâte de l'arrêter dès son début: il fait
-fausse route. Il est incroyable qu'un artiste de talent, qui revient de
-Rome, qui a vu la Sixtine et la Farnésine, comprenne si peu la
-décoration. Cet Olympe d'aztèques qui danse dans un plafond vide, c'est
-maigre, c'est pauvre, c'est faux, c'est triste.
-
-Les figures de l'arcade, quoique grimaçantes et drapées de zinc, sont
-plus près de la vérité décorative. Mais M. Lévy, en homme incertain de
-sa voie, tombe d'un excès dans un autre. Les dieux de son plafond
-étaient des bambins dans l'âge ingrat; les bambins de son arcade nous
-montrent des jambes d'Hercule.
-
-M. Monginot, peintre très-vivant de nature morte, a voulu, lui aussi,
-aborder la décoration. Sur une toile immense, il a semé des fleurs, des
-fruits, du gibier, des hommes, des femmes, des ânes. Tout cela est joli,
-spirituellement peint, et presque partout d'une couleur bien fine. Mais
-ce n'est pas une décoration, faute d'unité. La composition s'éparpille;
-chaque morceau pris à part vaut son prix: l'ensemble est inconsistant.
-Ce n'est qu'une grande quantité de choses semées au hasard sur un tapis.
-
-
-III
-
-DÉCORATION, HISTOIRE ET PORTRAIT
-
-§ Ier--M. PAUL BAUDRY.
-
-Le ministre qui a attaché son nom à la construction du nouveau Louvre,
-le financier homme d'État qui a inauguré chez nous le système
-démocratique des emprunts directs, M. Achille Fould (on peut le louer
-sans pudeur, maintenant qu'il n'est plus aux affaires), avait un hôtel à
-décorer. Il s'était fait bâtir au faubourg Saint-Honoré, sur les plans
-de M. Lefuel, une maison un peu moins grande qu'un palais, un simple
-palazzino, comme on dit en Italie. Il avait trop de goût pour permettre
-aux doreurs et aux ornemanistes de décorer son salon dans un style de
-café. Cependant les dimensions de l'architecture moderne ne laissaient
-point de place à la grande fresque des Raphaël et des Michel-Ange. Que
-fit-il? Il chercha parmi les artistes contemporains le plus capable de
-créer une décoration élégante et savante, limitée dans ses dimensions,
-grande par le choix des sujets et la beauté des figures, antique par le
-goût, moderne par la grâce. Son choix, qu'un Médicis n'aurait point
-désapprouvé, s'arrêta sur un jeune peintre âgé de deux expositions, M.
-Paul Baudry.
-
-Je regrette que les moeurs françaises ne permettent pas au grand public
-de pénétrer dans les salons des riches particuliers. Ce qui se fait tous
-les jours à Rome et à Londres n'est guère possible chez nous. Mais du
-moins le monde officiel a pu juger cette merveille de goût délicat, ce
-chef-d'oeuvre de mythologie intime, distribué dans quatorze panneaux
-admirables. Le jour qui les éclaire est un jour intelligent et sage; ces
-tableaux baignent dans une douce lumière, ils ne sont pas noyés dans le
-soleil. La nuit même, et dans les fêtes les plus éblouissantes, l'éclat
-des lustres se tempère et s'éteint un peu afin de les respecter.
-
-M. Théophile Gautier les a vus; il les a décrits ou plutôt gravés dans
-son feuilleton du _Moniteur_. J'aime mieux vous renvoyer à cette
-eau-forte de notre illustre maître que de vous donner ici une
-contre-épreuve effacée. Feuilletez la collection du journal officiel;
-vous retrouverez facilement la belle page où le Rembrandt de la critique
-moderne a esquissé d'un trait hardi la décoration de l'hôtel Fould. Pour
-le moment, nous sommes dans ce bazar qu'on appelle le Salon de 1861;
-ouvrons nos parasols, et restons-y.
-
-C'est la troisième fois que M. Baudry soumet ses ouvrages à l'examen du
-public. Personne n'a oublié cette mémorable exposition de 1857, qui fut
-son début, ou, pour mieux dire, son avénement. Une grande toile
-d'histoire, le _Supplice d'une vestale_; trois magnifiques tableaux de
-genre, la _Fortune_, le _Saint Jean_, la _Léda_, un portrait de M.
-Beulé, qui devint célèbre en peu de temps, composaient le bagage du
-jeune artiste. Devant cet étalage, il n'y eut qu'une opinion, qu'une
-voix, qu'un cri. Tant de science unie à tant d'originalité! Un souvenir
-si pur des maîtres de la Renaissance! Un sentiment si vif de la nature
-telle qu'elle est!
-
-Les critiques s'appliquèrent à formuler l'admiration publique. Ils
-donnèrent un corps à la pensée de tout le monde. Ils expliquèrent à la
-foule les impressions qu'elle avait reçues, et lui prouvèrent par A plus
-B qu'elle avait grandement raison de trouver cela beau. Les critiques
-sont ainsi faits dans notre cher pays de France: faciles à l'homme qui
-débute, terribles à l'homme qui a réussi. Le premier tableau, le premier
-livre, le premier drame d'un inconnu les enflamment; la récidive du
-succès les éteint. Ils se servent volontiers de nos oeuvres de jeunesse
-pour écraser les ouvrages de notre maturité. Ils nous conduisent par la
-main au temple de la Gloire; mais, une fois entrés, ils ferment toutes
-les portes et nous assomment à coups de bâton.
-
-M. Baudry a vérifié à ses dépens cette loi de la nature, ou plutôt de la
-civilisation parisienne. Sa seconde exposition était meilleure que la
-première. On y voyait une _Madeleine_ qui restera comme un des plus
-beaux spécimens de l'art moderne, et une _Toilette de Vénus_ que les
-musées de l'Europe se disputeront quelque jour. Dans ces deux pièces
-capitales, l'originalité de l'artiste se montrait à nu, dégagée de tous
-les souvenirs de l'école. Le brillant pensionnaire de Rome s'asseyait
-tranquillement dans la tribune des maîtres. Un portrait de petite fille,
-désigné par le joli nom de _Guillemette_, rappelait encore un peu les
-infantes de Vélasquez; mais il y avait un _baron Jard de Panvilliers_
-qui ne devait rien à personne. C'était la nature saisie par la main
-vigoureuse de l'artiste, comme autrefois Lycas fut empoigné par Hercule.
-J'ai rencontré hier au Salon M. le baron Jard de Panvilliers. Un gardien
-qui l'avait reconnu comme moi le suivait d'un regard inquiet. La
-physionomie de ce brave homme disait clairement: «Voilà un portrait de
-M. Baudry qui s'est échappé de son cadre; s'il fait un pas de plus, je
-vas le réintégrer.» La critique de 1859 fut sévère pour le jeune artiste
-qui avait exposé tant de belles choses. On lui fit expier son succès de
-1857. Le jury l'oublia dans la distribution des récompenses; on ne
-songea pas même à rappeler dans le procès-verbal la première médaille
-qu'il avait obtenue à l'Exposition précédente. On ne mit pas de ruban
-rouge à sa boutonnière, et je tiens à vous dire qu'aujourd'hui même, en
-1861, ce décorateur charmant, qui travaille chez les ministres, n'est
-pas encore décoré[10]. Les _éreinteurs_ de profession s'avisèrent que
-son talent était assez mûr et que le temps était venu de le décourager.
-
- [10] Il l'a été après l'Exposition de 1861.
-
-Il ne se découragea point, et vous en avez la preuve. Cette _Charlotte
-Corday_ que la foule environne du matin au soir, ce _Saint Jean_, ces
-quatre portraits, ces deux esquisses de décoration mignonne, ne sont que
-des échantillons du travail qu'il a fait en deux ans. Son talent n'a pas
-faibli, non plus que son courage.
-
-La _Charlotte Corday_ après le meurtre, est un tableau d'histoire
-composé avec la plus haute intelligence, exécuté avec la dernière
-perfection. Quels que soient les ravages causés par la lumière du Salon,
-cette toile reste entière, parce que le sujet est fortement construit.
-D'un côté, le Marat qui meurt dans sa baignoire; de l'autre, la
-criminelle héroïque, la nièce de Corneille, la parente d'Émilie, cette
-aimable furie que M. de Lamartine a appelée l'ange de l'assassinat. Elle
-s'est jetée dans un coin, pâle, frémissante, roide, crispée, tremblante,
-non de peur, mais de dégoût. Elle a fui aussi loin qu'elle a pu, non
-pour échapper à la Justice, qui monte l'escalier, mais pour éviter le
-contact du monstre. Entre Charlotte et Marat, dans ce cabinet grand
-comme la main, on voit un vide énorme rempli par la carte de France.
-C'est qu'en effet, entre la victime et le meurtrier, il y a la France.
-Le destin d'une grande nation vient de se jouer sur un seul coup.
-
-Si l'artiste avait voulu spéculer sur l'horreur de son sujet, la chose
-était facile. Il n'avait qu'à créer un de ces effets de lumière auxquels
-la foule des expositions se laisse toujours prendre: noyer le Marat dans
-une ombre sinistre; éclairer d'une auréole la tête de Charlotte. M.
-Baudry a mieux aimé rester vrai. Il a placé son drame dans ce jour cru,
-brutal, uniforme, qui se répand dans les chambres de Paris à travers un
-rideau de percale. L'ombre qui enveloppe le cadavre de Marat est un
-voile transparent qui ne cache rien; tous les détails de l'action se
-montrent aux yeux du public comme ils ont dû apparaître aux yeux du
-commissaire. Le sujet n'est pas enveloppé de ces lueurs poétiques qui
-font le charme et le défaut du récit de M. de Lamartine; il s'étale à nu
-dans la lumière de l'histoire.
-
-Delaroche le vrai, Delaroche le dramatique, s'il pouvait revivre un
-instant, apprécierait sans doute l'oeuvre de M. Baudry. Il louerait la
-puissante simplicité de la conception, la beauté de la figure, la
-recherche du détail vrai, le choix et le rendu des moindres accessoires.
-Pas de violence inutile, pas de sang prodigué, pas de désordre voulu: le
-drame sans mélodrame. J'ai entendu quelques amateurs critiquer la
-perfection exagérée de certaines parties. «C'est trop bien fait,
-disaient-ils. Cet encrier, ce journal, ce chapeau, cette chaise
-renversée, cette eau répandue, tous ces admirables trompe-l'oeil
-détournent notre attention du sujet principal. Nous ne voudrions voir
-que la Charlotte.»--Eh! bonnes gens, regardez-la! elle en vaut la peine.
-Dites-moi si toute l'exaltation du fanatisme, si toute la résolution du
-meurtre, si toute l'horreur du sang versé, si le combat de mille
-passions contraires ne se reflète pas dans ce beau visage? On pourrait
-supprimer les accessoires et le cadavre lui-même. Rien qu'à la voir
-ainsi, acculée dans son coin, vous diriez: «Voilà celle qui vient de
-tuer Marat.» Mais, comme le tableau n'est pas fait pour être regardé en
-passant, comme il doit se placer tôt ou tard dans quelque musée, dans
-quelque galerie où l'on viendra le revoir et le revoir encore, le
-peintre a ramassé sur sa toile une collection de faits, d'observations,
-de détails exacts, afin que cette oeuvre fût complète et qu'on y
-découvrît encore, après dix ans, de nouveaux traits de vérité.
-
-Puisque j'ai prononcé le nom de Paul Delaroche, je puis passer, sans
-autre transition, au portrait de M. Guizot. Delaroche en a fait un, qui
-est célèbre; M. Baudry en expose un autre, qui est excellent. Je les
-vois d'ici tous les deux, et je les compare aisément, sans un grand
-effort de mémoire.
-
-Delaroche a peint l'homme dans son plein; le ministre triomphant et plus
-roi que le roi, l'orateur qui écrasait l'opposition de tout le poids de
-son mépris, le doctrinaire qui improvisait pour les besoins du moment
-des théories cyclopéennes. Ce portrait semble dire à la multitude, du
-haut de la tribune souveraine: «Agitez-vous, criez, accusez, réclamez
-des droits imaginaires! Je suis sûr de mes principes et de ma majorité;
-je protége les intérêts, et les intérêts m'appuient. La bourgeoisie est
-derrière moi, l'exemple de l'Angleterre est devant moi, l'autorité de la
-vertu est en moi.»
-
-C'est un beau portrait, cet ouvrage de Paul Delaroche; médiocrement
-peint, mais d'une ressemblance superbe.
-
-Que les temps sont changés! Voici le portrait de M. Baudry. Les
-déceptions et les malheurs, plus encore que les années, ont ridé cette
-noble tête, creusé ce front olympien. Ces yeux ont vu tomber un trône
-qu'on croyait fondé solidement sur la justice et la vérité. Ces oreilles
-ont entendu les lamentations de l'exil; elles ont appris des morts aussi
-terribles qu'imprévues. Les foudres de l'adversité sont tombées comme
-une grêle de feu sur ces rares cheveux gris. Ces mains puissantes ont
-laissé échapper le sceptre qu'elles pensaient tenir jusqu'à la mort. Les
-petites misères, quelquefois plus insupportables que les grandes, ont
-essayé d'achever ce vieillard. Il a vu le marteau des démolisseurs
-s'abattre sur la maison où il avait élevé ses enfants. Le boulevard
-Malesherbes a rasé le petit jardin où il préparait ses discours et
-construisait le plan de ses livres. Triste, triste vieillesse! encore
-verte pourtant et bien vivante. Le corps paraît un peu cassé, mais les
-morceaux en sont bons, Dieu merci! L'oeil est vif et profond, la main
-ferme et nerveuse; le coeur est toujours vaillant dans l'amitié et dans
-la haine. Le cerveau pense, raisonne, et veut.
-
-M. Guizot n'est plus un homme d'État en activité de service; mais il est
-encore, il sera longtemps un historien, un publiciste, un mécontent, un
-chef de parti, un drapeau. A-t-il renoncé à la politique? Il renoncerait
-plutôt à la vie. Nous le reverrons sans doute à la tribune dès que la
-tribune sera relevée. En attendant, il s'amuse à l'Académie comme
-Charles-Quint à Saint-Just: il remonte de vieilles horloges et
-s'applique à les faire marcher ensemble. A quoi songe-t-il, dans ce
-fauteuil où M. Baudry l'a voulu peindre? Est-ce qu'il médite son traité
-d'alliance avec le dominicain Lacordaire? est-ce qu'il prépare un
-discours aux protestants en faveur du pouvoir temporel? Songe-t-il à
-flétrir la corruption électorale, ou à réclamer pour nous cette liberté
-de la presse qu'il ne nous a jamais donnée? En tout cas, soyez certains
-qu'il n'a rien oublié, rien abdiqué, et que ces admirables mains, si
-elles ressaisissaient le pouvoir, nous conduiraient encore sans trembler
-jusqu'au fond de l'abîme.
-
-Mais nous ne sommes pas ici pour nous amuser à la politique, et c'est de
-peinture qu'il s'agit. Il ne m'est pas permis de laisser sans réponse
-une critique que j'ai entendu faire devant le portrait de M. Guizot. On
-prétendait, sans parti pris de dénigrement, et tout en rendant justice
-au talent du jeune maître, que la tête était appliquée sur le fond comme
-une découpure; que les détails de l'exécution étaient exquis, mais que
-l'ouvrage manquait de masses et de plans. Je ne relèverais pas cette
-observation, si elle n'était fondée sur quelque apparence. Il est
-certain que les portraits de M. Charles Dupin et du jeune M. de Caumont
-se soutiennent mieux au Salon que celui de M. Guizot. C'est un fait
-incontestable; il ne s'agit que de l'expliquer. Lorsque toutes ces
-toiles étaient ensemble dans l'atelier du peintre, éclairées par le jour
-qui leur convient, et non par ce soleil d'Austerlitz qui brille à
-l'Exposition, le Guizot primait tout le reste. On prévoyait qu'il serait
-dans l'oeuvre de M. Baudry ce que le Bertin est dans l'oeuvre de M.
-Ingres, ce que le prince Napoléon sera désormais dans l'oeuvre de M.
-Flandrin.
-
-Tout le reste pâlissait devant cette admirable peinture. La grâce, la
-coquetterie, la suavité de la belle Madeleine nous laissait presque
-indifférents; on oubliait de regarder ce curieux portrait de M. Charles
-Dupin, tout pétillant de finesse à travers le demi-sommeil ruminant de
-la statistique. A peine si l'on donnait cinq minutes d'attention au
-portrait de ce jeune homme si libre d'allure, si _gentlemanlike_, si
-heureux de vivre, de monter à cheval, d'être joli garçon et bien mis. M.
-Guizot faisait tort à tous ses voisins, sans excepter Charlotte et
-Marat; il tirait à lui toute la couverture. Personne alors ne songeait à
-dire qu'il était découpé sur le fond, ni surtout qu'il manquait de plans
-et de masses. On trouvait en revanche, et non sans quelque raison, que
-le portrait de M. de Caumont était encore un peu enveloppé dans les
-limbes de l'ébauche. La lumière absurde du Salon a renversé la
-proposition; elle a détruit l'ensemble et la grande harmonie du portrait
-de M. Guizot, elle a caché ce qu'il y avait d'inachevé dans les autres.
-
-Cette Exposition est comme les tremblements de terre, qui culbutent les
-temples parfaits et respectent les maisons en construction.
-
-
-§ II.--MM. HIPPOLYTE FLANDRIN, HÉBERT, CABANEL, BOUGUEREAU, CLÉMENT,
-GIACOMOTTI, G. R. BOULANGER.
-
-L'héritier présomptif du roi des dessinateurs modernes, le Jules Romain
-de M. Ingres, M. Hippolyte Flandrin, pour tout dire en un mot, n'a
-exposé que des portraits cette année. Mais ces portraits sont des
-chefs-d'oeuvre en leur genre, un surtout, qui a dès aujourd'hui sa place
-marquée parmi les monuments du génie français.
-
-Le public de Paris court volontiers à ce qui brille. Il va brûler ses
-ailes aux chandelles allumées par le pinceau de M. Riedel, et il passe
-auprès de la perfection sans retourner la tête. Pour cette fois
-cependant, la foule a rendu prompte justice au portrait du prince
-Napoléon. Les critiques n'ont pas eu besoin de lui dire: «Allez là, et
-admirez!» Elle n'a pas même attendu le jugement des artistes qui
-décernent par avance, et avec plus d'impartialité qu'on ne croit, le
-prix du concours. Dès l'ouverture du Salon, le public s'entassait autour
-du chef-d'oeuvre, comme la limaille de fer autour d'un aimant.
-
-C'est que les grandes qualités de M. Flandrin, un peu discrètes et
-voilées dans la plupart de ses ouvrages, ont pris une vigueur et un
-éclat singuliers au contact de ce modèle. Lorsque M. Flandrin entreprend
-le portrait de M. G. ou de madame X, il se préoccupe uniquement de
-rendre l'ensemble de la personne, l'habitude du corps, la construction
-d'une charpente humaine, le modelé des chairs et cet admirable jeu de la
-lumière à travers les plans, les méplats, les saillies et tout ce qui
-constitue la forme d'un individu. Peu soucieux des friandises de la
-couleur, il laisse à part les qualités si diverses de la lumière et ne
-craint pas d'envelopper son admirable dessin d'une atmosphère grise et
-cendrée. Au contraire de ces cuisiniers qui sauvent la médiocrité des
-viandes par la succulence du ragoût, il dédaigne de parer sa marchandise
-et nous sert la forme pure, telle qu'il la voit. Il suit de là que ses
-portraits, quelle que soit la perfection du modelé, restent toujours un
-peu en deçà de la nature vivante et colorée.
-
-On n'adressera point ce reproche au portrait du prince Napoléon. Non que
-M. Flandrin ait emprunté pour un jour la palette de Rubens ou de
-Delacroix; non qu'il ait oublié de répandre çà et là sur ce merveilleux
-dessin quelques légères pincées de cendre, mais parce que la splendeur
-d'une grande chose aveugle la critique elle-même sur les manques et les
-imperfections du détail. Le spectateur, entraîné par l'admiration,
-franchit les défauts sans les voir, comme un soldat courant à la
-victoire enjambe les fossés qui coupent la route.
-
-Ce portrait n'est pas seulement un beau dessin, c'est une grande oeuvre,
-l'étude d'un esprit supérieur, le fruit d'une haute intelligence. Si
-tous les documents de l'histoire contemporaine venaient à périr, la
-postérité retrouverait dans ce cadre le prince Napoléon tout entier. Le
-voilà bien, ce César déclassé, que la nature a jeté dans le moule des
-empereurs romains, et que la fortune a condamné à se croiser les bras
-sur les marches d'un trône: fier du nom qu'il porte et des talents qu'il
-a révélés, mais atteint au fond du coeur d'une blessure invisible, et
-révolté secrètement contre la fatalité qui pèse sur lui; aristocrate par
-éducation, démocrate par instinct, fils légitime et non bâtard de la
-révolution française; né pour l'action, condamné, peut-être pour
-toujours, à l'agitation sans but et au mouvement stérile; affamé de
-gloire, dédaigneux de la popularité vulgaire, sans souci du qu'en
-dira-t-on, trop haut de coeur pour faire sa cour au peuple ou à la
-bourgeoisie, suivant la vieille tradition du Palais-Royal.
-
-C'est bien lui qui sollicitait l'honneur de conduire les colonnes
-d'assaut au siége de Sébastopol, et qui est revenu à Paris en haussant
-les épaules, parce que la lenteur d'un siége lui paraissait stupide.
-C'est lui qui, par curiosité, par désoeuvrement, pour éteindre un peu
-les ardeurs d'une âme active, est allé se promener, les mains dans les
-poches, au milieu des banquises du pôle Nord, où sir John Franklin avait
-perdu la vie. C'est lui qui a pris d'un bras vigoureux le gouvernement
-de l'Algérie, et qui l'a rejeté avec dégoût, parce que ses mouvements
-n'étaient pas tout à fait libres. C'est lui qui, hier encore, au Sénat,
-s'est placé d'un seul bond au rang de nos orateurs les plus illustres,
-écrasant la papauté comme un lion du Sahel écrase d'un coup de griffe
-une vieille chèvre tremblante, puis tournant les talons et revenant à sa
-villa de la rue Montaigne, où l'on respire la fraîcheur la plus exquise
-de l'élégante antiquité.
-
-Si M. Flandrin a laissé dans l'ombre un côté de cette noble et
-singulière figure, c'est le côté artistique, délicat, fin, florentin,
-par où le prince se rapproche des Médicis. On pouvait, si je ne me
-trompe, indiquer par quelque trait les grâces de cet esprit puissant,
-délicat et mobile qui étonne, attire, inquiète, séduit sans chercher à
-séduire, et enchaîne les dévouements autour de lui sans rien faire pour
-les retenir.
-
-Le portrait de Son Altesse Impériale madame la princesse Clotilde n'a
-point de succès, et le public, si juste aujourd'hui pour M. Flandrin,
-est presque brutal avec M. Hébert. Quel mauvais maître tu fais, ô
-public, animal à trente-six millions de têtes! Et combien les écrivains
-et les artistes de Paris sont malheureux à ton service! Tu nous gâtes à
-nos débuts, tu exagères nos qualités, tu fermes les yeux sur nos
-défauts; puis la girouette tourne, et tu nous prends en grippe. Nos
-défauts grossissent comme des monstres, et toutes nos qualités sont
-mises en oubli. On dirait, Dieu me pardonne! que tu prends de la
-jalousie contre ceux qui t'ont forcé à l'admiration, et que tu te venges
-sur eux de tout le plaisir qu'ils t'ont donné.
-
-Hébert n'a exposé que deux portraits de femme et un petit paysage de
-Cervara, qui est une merveille, un bijou d'Italie, un vrai bijou de
-Castellani. Il n'a pu faire davantage, étant malade et fiévreux la
-moitié de l'année. Ses deux portraits sont malades aussi, ou, pour mieux
-dire, la morbidesse qu'on admirait tant autrefois dans ce célèbre
-tableau de _la Mal'aria_ s'est aggravée sensiblement. Mais s'ensuit-il
-de là qu'Hébert soit devenu un mauvais peintre ou même un artiste
-médiocre? A-t-il perdu la place qu'il s'est faite depuis dix ans parmi
-les jeunes maîtres? Point du tout. Il compose, il peint, il dessine
-toujours en maître. Son défaut s'est aggravé, nous en sommes convenus;
-mais aucune de ses qualités n'a péri. Peut-être ne se serait-il pas
-laissé entraîner à ces excès de pâleur et de transparence, si les
-expositions de peinture étaient un peu plus rapprochées l'une de
-l'autre. En comparant ses oeuvres aux oeuvres de ses rivaux, il eût
-mesuré le chemin qu'il faisait hors de la vérité et de la santé.
-Peut-être aussi un ou deux critiques de bon conseil lui auraient mis le
-doigt sur la plaie. On l'eût averti que l'éclat de ses ciels et
-l'exécution trop brillante de certains accessoires sacrifiait un peu les
-figures. Ces enseignements lui ont manqué; c'est un malheur. Disons, si
-vous voulez, que c'est un crime, et qu'Hébert a pris sa place au nombre
-des scélérats; mais ne contestez pas son talent, qui est immense.
-
-Les grands peintres sans défaut sont très-rares; on les compte.
-Michel-Ange était excessif, le Pérugin était sec, le Corrége était mou,
-Rubens était rouge, Jordaens était vulgaire. Que penseriez-vous d'un
-critique qui ne verrait que la vulgarité de Jordaens, que la mollesse du
-Corrége, que la sécheresse du Pérugin, que la truculence de Michel-Ange
-et la grosse santé des nourrices de Rubens?
-
-Le devoir de la critique, lorsqu'elle s'adresse aux artistes vivants,
-est de les taquiner sur leurs défauts, afin qu'ils s'en corrigent. C'est
-surtout lorsqu'ils sont les favoris du public, et qu'ils seraient tentés
-de se croire parfaits, que nous devons mettre de l'eau dans leur vin et
-leur montrer par où ils sont hommes... Mais, le jour où le public est
-tenté de nier les qualités d'un homme de talent, nous devons monter sur
-les toits et crier à la foule qu'elle est injuste, absurde et cruelle.
-
-Je vous assure que, dans deux cents ans, lorsque les tableaux de M.
-Hébert et ses portraits seront au Louvre, on parlera de lui comme d'un
-maître français qui avait exagéré la morbidesse, mais personne ne lui
-contestera le titre de maître.
-
-En ce temps-là, il ne sera plus question de M. Bouguereau.
-
-Est-ce donc que l'énormité de ses défauts l'aura fait proscrire de nos
-musées? A Dieu ne plaise! M. Bouguereau est un artiste sans défaut,
-correct comme une tragédie de M. Viennet. Élève de M. Picot,
-continuateur de M. Blondel, M. Bouguereau a sa place marquée à
-l'Institut, à la gauche de M. Signol.
-
-Et pourtant il expose un portrait de femme qui n'est pas sans intérêt.
-C'est apparemment qu'il s'était arraché à la contemplation de ses
-maîtres pour regarder la nature une fois par hasard.
-
-M. Cabanel a failli tomber dans le Bouguereau. Ses deux dernières
-expositions nous ont donné à tous de sérieuses inquiétudes. Mais il se
-relève aujourd'hui par un vigoureux effort. Décidément, c'est un artiste
-de race: l'Académie et la banalité ne prévaudront point contre lui.
-
-Ses deux portraits de femme sont vraiment bien, surtout le portrait de
-madame W. R... Sa petite composition florentine est empreinte d'un goût
-pur et d'un sentiment élevé; enfin on ne peut nier que ce grand tableau
-d'une _Nymphe enlevée par un Faune_ ne soit une des oeuvres capitales de
-l'Exposition.
-
-Le demi-dieu mâtiné de bouc a saisi gaillardement la belle créature
-blanche. Prendra-t-il le temps de l'emporter dans son antre tapissé de
-lierre, où la mousse s'étend en lit voluptueux? Je croirais plus
-volontiers qu'il va, séance tenante, ajouter un chapitre aux poésies
-d'Ovide. Tout son être est tendu par la passion; chaque muscle de son
-corps exprime la brutalité du désir; il épate son nez dans un de ces
-baisers fougueux qui mordent. La nymphe, domptée par ces deux bras
-irrésistibles, cède mollement et s'abandonne; ses yeux languissants et
-sa bouche entr'ouverte la montrent demi-morte de fatigue, de peur, et
-qui sait? de quelque avant-goût du plaisir. Elle est jolie et bien
-faite, cette victime consolable. Quant à lui, le chasseur de chevelures
-blondes, la nature l'a taillé pour ce courre et cet hallali. C'est le
-neveu du faune de Perraud, le cousin germain du faune de Crauk. Les
-dentelés sont superbes et les articulations fines, dans cette robuste
-famille.
-
-Puisque M. Cabanel est rentré si vaillamment dans la bonne voie, qu'il y
-fasse un pas de plus. Qu'il donne plus de corps à ses figures, qu'il se
-défasse d'un dernier reste de mollesse et d'afféterie. Ce n'est pas du
-sang, mais de l'ambroisie, qui coule dans les veines de son faune. Ce
-père Archange des bois est modelé dans la perfection, et pourtant on ne
-devine pas assez la réalité de ses chairs et la solidité de ses os.
-Quelques larmes de sirop, quelques parcelles de pommade sont encore
-tombées sur la palette du peintre.
-
-Le sirop a sa douceur et la pommade a son charme. Je n'ai jamais
-contesté le talent souple et varié de M. Arsène Houssaye, ni les mérites
-poétiques de M. Louis Énault. Mais lisez Lucrèce, mon cher Cabanel,
-lisez le grand, l'immortel Lucrèce, ce mâle génie qui ne mit dans ses
-vers ni sirop, ni pommade, ni eau bénite, ni encens, ni aucune des
-drogues qui affadissent le coeur de l'homme.
-
-Je ne veux pas parler de la _Madeleine_, ni du portrait de M. Rouher,
-non que ces deux toiles soient dépourvues de mérite; mais la _Madeleine_
-est peinte et dessinée dans cette manière molle que M. Cabanel doit
-abandonner pour toujours. Quant au portrait du ministre de
-l'agriculture, il ne me paraît ni bien compris, ni parfaitement composé.
-La première fois que j'y ai jeté les yeux, je n'ai pas vu M. Rouher, je
-n'ai pas vu un homme d'État, un administrateur, un orateur: j'ai vu, et
-quand je ferme les yeux je vois encore... un ventre! M. Rouher n'est
-pourtant pas un ventre, que diable! c'est un des cerveaux les mieux
-organisés de notre temps. M. Cobden vous le dira, et le traité de
-commerce vous le prouvera.
-
-Un nouveau débarqué de l'École de Rome, M. Giacomotti a exposé
-l'inévitable _Martyre_ de la cinquième année: je n'en veux dire ni bien
-ni mal.
-
-Savez-vous ce qu'on gagne à faire des martyrs? Je vais vous l'apprendre
-en quatre mots.
-
-Le paganisme a fait des martyrs, et il a hâté la victoire du
-christianisme.
-
-Le catholicisme a fait des martyrs, et il a engendré le protestantisme.
-
-Le despotisme a fait des martyrs, et il a produit la Révolution.
-
-La Révolution a fait des martyrs, et elle a donné naissance à l'Empire
-français.
-
-Les pensionnaires de Rome font des martyrs, et ils nous ennuient.
-
-Mais le talent de M. Giacomotti n'est pas ennuyeux dans son tableau de
-_la Nymphe et le Satyre_. Ne craignez pas de vous y arrêter longtemps,
-même après avoir vu la belle toile de M. Cabanel. C'est quelque chose de
-moins savant, de moins achevé, de moins complet. Mais n'importe, c'est
-quelque chose. La touche est bonne, le dessin nerveux, la couleur
-surtout est charmante. M. Giacomotti a dans les veines quelques gouttes
-du sang de Corrége et de Baudry.
-
-Un jeune pensionnaire, qui est encore à l'Académie, M. Clément, nous a
-envoyé deux tableaux. Je ne dis pas deux études, mais deux vrais
-tableaux, et qui ne sentent pas trop l'école.
-
-Le premier, qu'on ne voit guère, parce qu'il est trop mal placé,
-représente un _Dénicheur d'oiseaux_. Il y a un vrai goût de nature dans
-ce bambin nu comme un ver.
-
-C'est le second enfant de M. Clément, si j'ai bonne mémoire. L'aîné eut
-un grand succès à Rome en 1858, et fut adopté par M. de Gramont. Il
-charbonnait gravement sur un mur la silhouette d'un âne. Le cadet n'est
-pas un sot non plus, et il est dessiné d'une main plus sûre.
-
-Quant à la _Femme romaine endormie_, c'est une des toiles les plus
-remarquées à cette Exposition. Peut-être le choix du sujet et le
-réalisme de certains détails a-t-il contribué à la vogue; mais cette
-belle et puissante nudité n'est pas seulement un appât offert à la
-convoitise des vieillards, c'est une excellente figure, comme l'Académie
-de Rome, voire l'Académie de Paris, n'en produit pas tous les jours.
-
-Est-ce à dire que M. Clément ait le tempérament d'un grand peintre? Je
-ne sais. A coup sûr, il n'est pas coloriste; à coup sûr, il n'est pas
-paysagiste, et je regrette bien qu'il ait gâté son tableau par ce vieux
-fond de vieux arbres d'occasion. Mais il est jeune, il dessine bien, il
-ne peint pas mal, il a déjà beaucoup d'acquis, et il se fera une place
-très-honorable, s'il étudie la nature en face, sans loucher du côté de
-M. Bouguereau.
-
-Je demande qu'avant d'abroger pour toujours la loi de sûreté générale,
-le gouvernement français déporte à Lambessa mon excellent ami
-Gustave-Rodolphe Boulanger.
-
-Si vous êtes curieux de savoir pourquoi, je vous conduirai devant ce
-déplorable tableau d'_Hercule aux pieds d'Omphale_, qui a coûté tant de
-travail à un artiste jeune, bien doué, savant, sain d'esprit et de
-corps.
-
-Nous admirerons ensuite un merveilleux petit _Arabe_, bien dessiné, bien
-campé sur ses jambes, vrai, fin, charmant, excellent, d'une couleur tout
-à fait louable, et que le peintre a fait en se jouant.
-
-Et l'on comprendra que, si je demande pour mon ami la faveur de quelques
-mois d'exil, c'est afin qu'il nous donne beaucoup d'Arabes comme
-celui-ci, et qu'il ne nous confectionne plus d'Hercules comme celui-là.
-
-
-IV
-
-SCULPTURE
-
-MM. PERRAUD, GUILLAUME, CAVELIER, CLÉSINGER, CRAUK, JULES THOMAS, CABET,
-GASTON GUITTON, AIZELIN, MAILLET, LOISON, CHABAUD, MANIGLIER, MARCELLIN.
-
-Mon cher lecteur, il vous est arrivé, je suppose, de descendre au
-rez-de-chaussée de l'Exposition et de regarder les sculptures en fumant
-une cigarette. C'est ce que nous ferons aujourd'hui, s'il vous plaît,
-sauf à remonter demain vers les salles où la peinture cuit au soleil.
-
-Une aimable fraîcheur emplit ce beau jardin où les _begonias_ étalent
-leurs feuilles métalliques en concurrence avec les bronzes de Crauk et
-de Cordier. Nous ne nous y trouverions pas très-bien si nous étions
-statue, car les détails du modelé sont toujours un peu noyés dans la
-lumière. Mais, pour de simples promeneurs comme nous, il faut avouer que
-l'Exposition de sculpture est un paradis charmant.
-
-Il faut reconnaître aussi que les sculpteurs de notre temps cheminent
-d'un pas plus décidé et dans une meilleure voie que les peintres. Les
-oeuvres excellentes et les artistes de talent sont plus nombreux,
-proportion gardée, au rez-de-chaussée qu'au premier étage. Il y a de
-belles choses là-haut, pour tous les goûts et dans tous les genres; mais
-le chef-d'oeuvre du Salon est une sculpture que vous n'avez peut-être
-pas regardée parce qu'elle est en plâtre: c'est le _Poëte assis_ de M.
-Perraud.
-
- _Ahi! null'altro che pianto al mondo dura!_
-
- Hélas! rien ne dure en ce monde que la douleur et les larmes!
-
-Ce vers mélancolique de Pétrarque est le seul commentaire qui explique,
-dans le livret, la statue de M. Perraud. Mais l'explication était-elle
-bien nécessaire? Le plâtre vit, il pense, il souffre, il pleure. Ce beau
-corps s'affaisse comme s'il portait à lui seul tout le fardeau des
-douleurs humaines. Jamais la mélancolie moderne, cette fièvre lente des
-grandes âmes, ne s'est incarnée dans une forme si pure. Tout est beau,
-tout est noble, tout est parfait dans cette admirable figure, et, si
-vous en brisiez un morceau pour le cacher dans la terre, ceux qui le
-trouveraient dans cent ans reconnaîtraient un fragment de chef-d'oeuvre.
-
-Que vous dirai-je de plus? La perfection ne s'analyse point. Les
-premiers ouvrages de M. Perraud offraient quelque prise à la critique;
-on pouvait donc en parler longuement. Ce magnifique _Adam_, un envoi de
-Rome qui obtint une première médaille en 1855, était une oeuvre
-discutable. Il y avait dans la musculature un je ne sais quoi
-d'excessif, une imprudente imitation, ou du moins un souvenir dangereux
-du _Moïse_ de Michel-Ange.
-
-Le _Faune_ de 1857, qui mérita la croix au jeune artiste, ne fut pas non
-plus admiré sans restriction. Le modelé offrait çà et là quelque chose
-de sautillant; l'art de subordonner les détails à la masse laissait
-encore à désirer. Entre ces deux ouvrages et le _Larmoyeur_ de 1861, la
-distance est aussi grande qu'entre une page de _la Pharsale_ et une page
-de _l'Énéide_. M. Perraud a commencé par la manière de Lucain; il s'est
-élevé par degrés jusqu'au style de Virgile. Je ne lui conseille pas de
-chercher mieux.
-
-Puisque David, Rudde et Pradier sont morts, puisque MM. Duret, Dumont et
-Jouffroy se tiennent à l'écart, personne ne saurait contester à M.
-Perraud la première place. Après lui, on peut ranger hardiment, et sans
-ordre déterminé, sept ou huit sculpteurs de noble race, sortis presque
-tous de cette école de Rome qui décidément a du bon. Il est plus facile
-de la décrier que de la vaincre; les expositions et les concours nous le
-prouvent surabondamment. Tandis qu'elle donnait Baudry, Cabanel, Pils,
-Hébert et tant d'autres beaux noms à la peinture, elle formait Perraud,
-Guillaume, Cavelier, Crauk, Thomas et Maillet; elle achevait l'éducation
-de notre excellent ami Charles Garnier, l'architecte du nouvel Opéra,
-qui vient d'obtenir, sans brigue, le succès le plus moral qu'on ait vu
-depuis longtemps.
-
-Entre le _Napoléon Ier_ de M. Guillaume et celui de M. Cavelier, deux
-figures excellentes, on pourrait hésiter longtemps sans décerner le
-prix. Les deux artistes possèdent à un degré éminent tous les secrets de
-leur art; ils excellent l'un et l'autre dans la composition d'une
-statue, dans le modelé des nus, dans la disposition simple et grande des
-draperies. Peut-être y a-t-il une finesse plus exquise dans l'oeuvre de
-M. Guillaume; mais, en revanche, il y a plus d'ampleur dans celle de M.
-Cavelier. La première paraît un peu plus petite que nature, quoique
-mesurée très-exactement sur les proportions du modèle. Cela tient à une
-loi d'optique que les physiciens n'ont pas encore expliquée.
-
-Pourquoi la figure humaine nous paraît-elle rapetissée par le sculpteur
-lorsqu'elle n'est pas un peu colossale? Le _Napoléon_ de M. Cavelier est
-plus puissant, plus vigoureux, mais, par cela même, un peu court. M.
-Guillaume a ressuscité avec beaucoup de goût et de succès la draperie
-polychrome; M. Cavelier, avec un succès égal, s'est réduit aux
-ressources ordinaires. Ses draperies de marbre nu ont la coquetterie de
-leur simplicité.
-
-On se rappelle ces beaux _Gracques_ à mi-corps qui ont commencé la
-réputation de M. Guillaume. M. Cavelier expose cette année un fort beau
-groupe de _Cornélie entre ses deux enfants_. Travail excellent, heureux
-de tout point, non-seulement dans les détails, mais, ce qui était plus
-difficile, dans l'ensemble. Êtes-vous curieux de savoir au juste à quoi
-sert l'Académie de Rome? Comparez la _Cornélie_ de M. Cavelier à la
-_Cornélie_ de M. Clésinger. Le premier groupe est un, compacte, solide;
-le second groupe a ce défaut capital de n'être pas un groupe, mais la
-réunion de trois figures. Je ne parle pas de la malheureuse inspiration
-qui a couronné d'une sorte de diadème la _Cornélie_ de M. Clésinger.
-Elle n'a pas l'air de montrer ses enfants comme des bijoux, mais de
-montrer ses bijoux à ses enfants. L'auteur de ce contre-sens est, malgré
-tout, un véritable artiste. Son éducation classique laisse beaucoup à
-désirer, mais il se sauve par le tempérament, par la fougue, par une
-certaine puissance qui est assez proche parente du génie. Sa _Diane au
-repos_ est une oeuvre de grande valeur. Le livret nous apprend qu'elle
-est vendue; je regrette que ce ne soit pas à l'État.
-
-M. Crauk, avant de partir pour l'Académie de Rome, était un des élèves
-favoris de Pradier. Son premier envoi d'Italie fut, si j'ai bonne
-mémoire, un bas-relief destiné au tombeau de son maître. Cet acte de
-piété filiale a porté bonheur au jeune artiste. Le voilà qui prend la
-grosse part dans la succession paternelle. Son _Faune ivre_ est un des
-meilleurs morceaux que l'art moderne ait produits depuis vingt ans.
-Acquis par l'empereur à la veille de l'Exposition, il va se loger
-provisoirement dans quelque palais; mais sa place est marquée au Louvre.
-
-Un des principaux mérites de M. Crauk, c'est l'observation scrupuleuse
-de la nature. Au lieu de s'essouffler à la poursuite de l'idéal, il
-copie le modèle, mais il le choisit bien. Ce _Faune_ si élégant, si
-svelte, si fin, si nerveux, n'est pas un être de convention, fait de
-pièces et de morceaux d'après un type rêvé: c'est un homme vivant, copié
-de main de maître. Pourquoi ne trouverait-on pas des faunes à Paris? On
-y trouve bien des singes.
-
-Quatre beaux bustes complètent l'exposition de M. Crauk: le maréchal
-Niel, le maréchal Mac-Mahon, madame la maréchale Niel et madame la
-duchesse de Malakoff. Depuis un célèbre portrait du maréchal Pélissier,
-M. Crauk semble être devenu, sans titre officiel, le sculpteur des
-maréchaux de France. Il attaque vaillamment ces têtes martiales; son
-ébauchoir se joue dans les moustaches les plus redoutées du Russe et de
-l'Autrichien. Mais il sait aussi caresser les fins méplats d'un jeune et
-doux visage, et arrondir les contours d'une poitrine appétissante. C'est
-une part qu'il n'a pas oublié de prendre dans l'héritage de Pradier.
-
-Nous n'avons pas fini avec les précoces talents de l'école académique.
-Voici le _Virgile_ de M. Jules Thomas, un des plus grands et des plus
-légitimes succès de cette année. Je ne sais pas si Virgile était ainsi;
-mais c'est ainsi que je l'ai toujours vu en imagination, ce Marcellus de
-la poésie qui mourut jeune, comme tous ceux qui sont aimés des dieux.
-Exacte ou non, je voudrais qu'il pût voir cette statue; il l'aimerait.
-
-La plus belle figure de femme qu'on ait exposée en 1861 est la _Suzanne
-au bain_ de M. Cabet. M. Cabet est digne de continuer la tradition de
-Rude, comme M. Crauk celle de Pradier. Peut-être n'a-t-il pas cette
-puissance du génie qui a sculpté _la Marseillaise_ sur l'Arc de
-l'Étoile; mais cette Suzanne si jeune, si élégante et si chaste pourrait
-affronter le voisinage de l'_Amour dominateur_ et de l'_Hébé_.
-
-M. Gaston Guitton, autre élève de ce grand homme de bien, a exposé trois
-statues: un marbre et deux bronzes. Il y a vraiment bien du travail, et
-du courage, et du talent, dans notre école de statuaire. Ces trois
-figures de M. Guitton sont excellentes toutes les trois. La jeune fille
-de marbre est parfaite, sauf la tête, qui me paraît un peu trop petite
-et moins heureuse que le corps. L'enfant qui personnifie le printemps
-est plein de grâce et de naïveté. Le passant qui cause avec la colombe
-d'Anacréon, sans être une oeuvre de premier ordre, ne déparerait pas une
-collection de bronzes antiques.
-
-Et la _Nyssia_ de M. Aizelin! Encore une oeuvre charmante. Je n'ai pas
-la prétention de la classer; je ne la mets ni avant ni après les figures
-de M. Guitton; j'en suis ravi, tout bêtement.
-
-L'_Agrippine_ de M. Maillet est parfaitement drapée. C'est une figure
-irréprochable, et qui atteste un vrai talent. Il est à regretter que
-l'artiste se soit donné la satisfaction puérile de draper le visage même
-et de le laisser voir au travers d'un voile transparent: de tels
-enfantillages du ciseau transportent en admiration le public du
-dimanche; mais il conviendrait d'abandonner aux praticiens de Milan ces
-trop faciles succès. M. Maillet peut beaucoup mieux; il l'a prouvé en
-1853, en 1855, en 1857, et cette année même par un joli petit groupe
-intitulé _la Réprimande_.
-
-Je ne dirai rien aujourd'hui de M. Loison, sinon qu'il se laisse aller
-trop complaisamment sur la pente où roule M. Bouguereau. M. Chabaud, qui
-a renoncé à la gravure en médaille pour la grande sculpture, a exposé
-une bonne statue de _la Chasse_, commandée par le ministère d'État.
-
-Ne jugez pas M. Maniglier sur son _Pêcheur_, qui n'est pas _ensemble_.
-Ce jeune artiste n'a pas encore terminé ses études à l'Académie de Rome,
-et pourtant il a déjà fait beaucoup mieux que ce plâtre.
-
-Voilà beaucoup de sculptures pour une fois, et je ne suis qu'à la moitié
-de ma besogne. Nous nous arrêterons ce soir à M. Marcellin, qui a fait
-pour la cour du Louvre une statue de _la Douceur_, très-belle et
-vraiment décorative. Je goûte moins son groupe de _la Jeunesse captivant
-l'Amour_. C'est joli, mais trop joli. M. Marcellin est encouragé par ses
-succès mêmes à efféminer la beauté de la femme. «C'est porter des
-chouettes à Athènes,» comme on disait au temps de Phidias.
-
-
-V
-
-SCULPTURE (SUITE)
-
-MM. ROCHET, ÉTEX, CORDIER, ISELIN, MILLET, OLIVA, DESPREY, BARRIAS,
-CARRIER, DANTAN JEUNE, MADEMOISELLE DUBOIS-DAVESNES, MM. FRANCESCHI,
-CLÈRE, GODIN, POITEVIN, PROUHA, VALETTE, TEXIER, MATHURIN MOREAU,
-FRATIN, CAIN, FRÉMIET, TINANT, DEVERS, VECHTE.
-
-Une masse imposante et franchement décorative s'élève au milieu de
-l'Exposition de sculpture: c'est le monument de don Pèdre Ier, par M.
-Louis Rochet.
-
-M. Rochet est élève de l'immortel artiste et du grand citoyen qui
-s'appelait David (d'Angers). Il a profité aussi des exemples d'un autre
-maître: il doit beaucoup, et c'est une chose qu'il avoue modestement
-lui-même, à l'illustre Rauch, de Berlin. Je ne le blâme pas d'avoir
-étudié le monument de Frédéric II, qui est et qui restera longtemps le
-plus admirable modèle en ce genre. Le conquérant de la Silésie chevauche
-en habit militaire sur un piédestal gigantesque; le fondateur de la
-dynastie brésilienne caracole, dans un costume éblouissant, au sommet
-d'une montagne de bronze. Autour de Frédéric, les soldats de son armée;
-à ses pieds, ses victoires. Aux pieds de Pèdre Ier, M. Rochet a
-symbolisé les quatre grands fleuves du Brésil, entourés des produits les
-plus marquants de cette contrée miraculeuse. On devine, au premier coup
-d'oeil, les ressources inépuisables de cette terre vierge que la liberté
-et la civilisation commencent à mettre en valeur.
-
-Lorsqu'il s'est agi de représenter les quatre fleuves du Brésil,
-l'artiste s'est vu arrêté un instant par une objection toute locale.
-Pouvait-il placer aux pieds de dom Pèdre quatre fleuves antiques, avec
-cette longue barbe limoneuse que les sculpteurs romains donnaient au
-Tibre et au Danube? Mais la barbe est un ornement inconnu chez les
-peuplades indigènes du Brésil. Les tribus riveraines de l'Amazone et du
-Parana sont plus glabres que nos lycéens de douze ans. M. Rochet a
-esquivé la difficulté, en représentant chaque fleuve par une famille
-sauvage choisie sur ses bords. Reste à savoir jusqu'à quel point un
-sauvage rond comme un oeuf peut exprimer l'idée d'un fleuve. Ce n'était
-pas sans quelque raison que les sculpteurs anciens avaient choisi des
-vieillards à longue barbe pour représenter les grands cours d'eau.
-L'imagination du peuple reconnaissait, au premier coup d'oeil, ces vieux
-bienfaiteurs du genre humain penchant leur barbe de roseaux sur leurs
-urnes inépuisables; et les petits enfants eux-mêmes, devant ces figures
-vénérées, apprenaient l'amour et le respect des forces bienfaisantes de
-la nature. Je serais bien étonné si les sauvages eux-mêmes éprouvaient
-quelque sentiment du même genre devant les groupes de M. Rochet. Ajoutez
-que les types qu'il a dû choisir ne brillent ni par la beauté ni par la
-variété. Ces hommes bouffis, lippus et modelés en boudin sont assurément
-très-vrais; mais pourquoi la vérité de ces pays-là n'est-elle pas plus
-belle?
-
-Malgré tout, je me figure que le monument de dom Pèdre, lorsqu'il
-s'élèvera sur une place de Rio-de-Janeiro, fera un assez grand effet et
-honorera la sculpture française. Le tas est bon, la masse est imposante,
-les proportions sont justes et nobles. M. Rochet a entrepris une oeuvre
-difficile, et l'on ne peut pas dire qu'il ait manqué son but.
-
-M. Étex a été beaucoup moins heureux dans son projet de fontaine
-monumentale, et je ne désire pas vivre assez longtemps pour voir ce
-chef-d'oeuvre à l'entrée du bois de Boulogne. Au demeurant,
-l'architecture, la sculpture et la peinture de cet artiste fécond me
-laissent sous une impression malheureusement uniforme. Je me demande
-quelquefois comment un homme qui a fait, en 1833, un des groupes les
-plus remarquables de notre siècle a pu tomber si fort au-dessous de
-lui-même. Un incontestable talent, une noble ambition, un travail
-héroïque devaient le conduire plus haut et plus loin. Peut-être le sort
-a-t-il pris plaisir à constater par cette décadence un axiome de la
-sagesse des nations: «Qui trop embrasse, mal étreint.»
-
-M. Cordier embrasse beaucoup sans sortir de la sculpture, mais il
-étreint vigoureusement. Son chef-d'oeuvre n'est pas le _Triomphe
-d'Amphitrite_, qui pèche par la proportion, ni même la belle
-_Gallinara_, ou gardeuse de poulets, où la dépense du marbre est trop
-grande pour l'importance du sujet. Dix kilogrammes de bronze suffiraient
-amplement. Mais le buste de madame la baronne de R... est très-fin et
-bien digne de la beauté aristocratique du modèle. Quant au buste de _la
-Négresse_, c'est un bijou du plus haut prix, non-seulement par
-l'arrangement des métaux, l'harmonie des couleurs et le goût de
-l'ajustement, mais par le modelé de la tête. On n'a rien fait de plus
-frais, de plus friand, de plus croquant dans ce genre. Je recommande à
-ceux de mes lecteurs qui ont lu _la Grèce contemporaine_ le portrait
-d'Hadji-Petros. C'est une fort belle tête de pallicare, exécutée avec le
-plus grand soin d'après ce vieux héros de l'amour et de la guerre. La
-couleur même du bronze est nouvelle et intéressante: vous diriez une
-scorie humaine retrouvée sous les débris d'une acropole incendiée.
-
-Il y a, dans cette exposition de sculpture, toute une collection de
-bustes excellents, presque un musée.
-
-Nous avons déjà parlé des maréchaux et des maréchales de M. Crauk; nous
-ne dirons rien du Béranger de M. Perraud, qui n'est pas une de ses
-oeuvres les plus excellentes; mais je voudrais avoir une heure à passer
-en votre compagnie devant deux bustes de M. Iselin: le professeur Bugnet
-et le président Boileau. Ces deux portraits suffiraient à fonder la
-réputation d'un artiste. M. Iselin était connu depuis longtemps; s'il
-n'est pas célèbre à dater d'aujourd'hui, la fortune aura commis une
-injustice. Je goûte beaucoup moins le portrait un peu rond de M. le
-comte de Morny. Il est à regretter que l'art n'ait rien su faire de
-mieux pour un homme auquel il doit tant.
-
-Le buste du maréchal Magnan, par M. Millet, vaut les meilleurs de M.
-Iselin. Je regrette seulement que ce jeune et vaillant artiste n'ait pu
-nous montrer ici les statues qu'il a exécutées dans les monuments
-publics.
-
-M. Oliva tient ce qu'il a promis. Son buste du grand Arago est
-magnifique; celui du docteur Cazalas et du lithographe Engelmann sont
-vivants; il nous a ressuscité M. Étienne avec le jabot, la coiffure, les
-accessoires, la couleur de l'époque. Ce n'est pas seulement M. Étienne
-qui revit sur ce piédestal, c'est son temps.
-
-Un jeune homme, M. Desprey, débute aujourd'hui comme autrefois M. Oliva.
-J'espère qu'il suivra le même chemin. Ce portrait de l'évêque de Troyes
-est plein de promesses.
-
-Un autre débutant, M. Barrias, a fait deux bustes bien fouillés, bien
-gras, bien vivants. J'ai couru au livret pour m'informer si M. Barrias
-n'était pas élève de Caffieri. Qui sait s'il ne sera pas le Caffieri de
-l'avenir? C'est un beau rêve.
-
-Quel homme que ce M. Carrier! La glaise se modèle spontanément sous ses
-doigts comme la prose se scandait en vers sous le stylet du poëte Ovide.
-Il rencontre un empereur, un philosophe, un abbé, une comédienne: il
-court au baquet de terre glaise, et voilà un buste de plus! Ses
-portraits sont vivants et ressemblants, quelquefois un peu plus laids
-que la nature; mais je ne serais pas humilié de me voir laid de cette
-laideur-là. Il se peut que je me trompe, mais j'ai foi dans l'avenir de
-M. Carrier. Son buste de M. Renan, qui est ici; son portrait de notre
-admirable madame Viardot, qui est au boulevard des Italiens, annoncent
-un talent vigoureux, quoique un peu déréglé. Il prendra une belle place
-dans l'art moderne, s'il apprend à travailler difficilement.
-
-Au milieu de ces débutants, j'ai failli oublier M. Dantan jeune et sa
-réputation, consolidée par une longue série de succès. Mais je ne veux
-point passer sous silence le buste de Béranger, par mademoiselle
-Dubois-Davesnes. C'est le vieillard à ses derniers jours, bien cassé,
-bien las, bien abattu par les années et les douleurs de la vie, et déjà
-penché vers l'éternel repos, mais toujours bon, toujours grand, toujours
-épris de ces rêves immortels qu'on appelle la patrie et la liberté. Ses
-lèvres, qui ont chanté la gloire, sifflé la superstition et baisé le
-joli museau de Lisette, sont un peu molles et pendantes; mais elles
-s'ouvriront jusqu'à la dernière heure pour laisser tomber de nobles
-enseignements sur la génération qui grandit. Ses yeux, demi-clos,
-sourient mélancoliquement à la race ingrate des hommes, comme si le
-vieillard avait prévu qu'une demi-douzaine de journalistes parisiens se
-réuniraient sur sa tombe dans une petite orgie de dénigrement.
-
-Nous en avons fini avec les bustes, mais non pas avec les jeunes
-sculpteurs. Voici encore un bon nombre de statues qui promettent; et
-d'abord le _Jeune Soldat_ de M. Franceschi. Il était difficile, presque
-impossible de faire un monument avec cette donnée: un jeune homme en
-costume de fantassin mourant sur le champ de bataille. L'artiste a
-résolu le problème: le monument est fait; il est simple, bien dessiné
-sur tous les profils, et touchant. Ainsi sera conservée la mémoire de ce
-pauvre enfant polonais, ce Kamienski de vingt ans, qui se fit tuer à
-Magenta dans les rangs de l'armée française, comme s'il avait compris
-que la guerre d'Italie n'était que le prologue d'une délivrance
-européenne.
-
-L'_Histrion_ de M. Clère est une figure bien construite et exécutée
-librement.
-
-L'_Enfant aux canards_, de M. Godin, est devenu finalement une
-très-bonne chose. Nous placerons en pendant les _Joueurs de toupie_ de
-M. Poitevin; mais ôtez-moi ce buste de madame B...! Il est mou, effacé,
-et presque indigne du talent ferme et nerveux de ce jeune artiste. La
-_Vérité vengeresse_, de M. Prouha, jolie figure dans le style de la
-Renaissance; la _Ménade_ de M. Valette, modelée avec un talent presque
-mûr, et le _David_ de M. Texier, qui mérite un encouragement.
-
-Je ne voulais oublier personne, et je m'aperçois que j'ai omis, dans mon
-précédent article, la charmante _Fileuse_ de M. Mathurin Moreau.
-
-M. Barye n'a rien exposé, malheureusement. Mais ce n'est pas une raison
-pour omettre les sculpteurs d'animaux, M. Cain, M. Frémiet et son _Chat
-de deux mois_, un chef-d'oeuvre d'esprit, de grâce et de naturel. On
-peut discuter le _Centaure_, et, pour ma part, j'y trouve presque autant
-de défauts que de qualités; mais ce chat! je voudrais être Égyptien pour
-qu'il me fût permis de l'adorer sans compromettre le salut de mon âme.
-
-Mais voici encore une bien jolie petite jument, _Géologie_, par M.
-Tinant. J'ai vu courir _Géologie_, et c'est une admirable bête; mais je
-ne savais pas qu'elle fût bête de goût, et qu'elle employât ses loisirs
-à poser chez les bons artistes. Ah! si tous les chevaux qui ont gagné
-des prix se faisaient sculpter sur leurs économies, les statuaires ne se
-plaindraient pas de la rigueur des temps.
-
-Nous terminerons, s'il vous plaît, par les remarquables bas-reliefs de
-M. Devers, le dernier imitateur de Luca della Robbia, et par le beau
-vase d'argent de M. Vechte, le dernier et le plus digne élève de
-Benvenuto Cellini. Tout est beau dans l'oeuvre de M. Vechte: le galbe du
-vase, la composition des sujets, le modelé des figures. Je voudrais
-seulement le profil des anses plus net et moins haché par les
-accessoires.
-
-
-VI
-
-PEINTURE
-
-MM. BONNAT, CERMAK, LÉON GLAIZE, LEGROS, MANET, BRACQUEMOND, FANTIN,
-FAGNANI, BOURSON, BRONGNIART, GUILLEMET, BROWN, FRANÇOIS REYNAUD, BREST,
-TISSOT, MOULINET, BLAISE DESGOFFE, CHARLES MARCHAL.
-
-Ma critique est passablement attardée: le Salon ferme dans deux jours,
-et je serai peut-être obligé de passer sous silence plus d'une belle
-oeuvre et plus d'un vrai talent. Cette injustice involontaire ne causera
-pas grand dommage aux artistes qui ont leur réputation assise; elle
-serait plus coupable si elle tombait sur des jeunes gens qui commencent
-et qui ont besoin, pour attirer l'attention publique, du petit bruit que
-nous faisons.
-
-Je veux donc me mettre en règle avec ma conscience, en nommant
-aujourd'hui quelques peintres d'histoire et de genre qui n'ont pas
-encore obtenu même une troisième médaille, et qui pourtant méritent
-d'être connus.
-
-M. Bonnat est un des premiers qui m'ont frappé. Son tableau d'_Adam et
-Ève_ en présence du cadavre d'Abel est sans doute une oeuvre de jeunesse
-et d'inexpérience: elle vous arrête cependant par un certain aspect
-magistral. La composition est simple, forte, touchante. Le dessin des
-trois figures présente des défauts énormes et de très-belles qualités.
-La couleur est quelquefois sale, et pourtant il règne dans tout
-l'ouvrage un vif sentiment de la couleur. Je serais bien étonné si M.
-Bonnat ne prenait pas un jour, dans la peinture d'histoire, une place
-importante. Il a des qualités qui ne s'acquièrent pas à l'école, ce qui
-est rare par le temps qui court.
-
-M. Cermak a de la facilité, de la verve, de l'audace. Sa _Razzia de
-bachi-bouzouks_ rappelle certaines compositions et certaines qualités de
-M. Horace Vernet. Le groupe est vigoureusement construit, le mouvement
-de la femme me paraît bien jeté. Peut-être la couleur est-elle un peu
-banale et le dessin du corps un peu vide. On pouvait entrer plus avant
-dans le modelé sans nuire à l'effet puissant de l'ensemble.
-
-Le _Samson_ de M. Léon Glaize est l'oeuvre d'un artiste moins avancé;
-mais il ne faut pas mépriser ces fruits verts d'une imagination de vingt
-ans. Il y a, dans ce tableau mal fait, dans cette composition bizarre,
-dans cette façon de carnaval héroïque, l'empreinte d'un talent réel et
-personnel.
-
-L'_Ex-Voto_ de M. Legros rappelle un peu, mais sans plagiat, les débuts
-de M. Courbet. La naïveté du sujet, la vérité un peu grimaçante des
-figures, je ne sais quoi de solide et de vivant, une excellente qualité
-de peinture, voilà ce qui vous frappe à la première vue. J'espère que M.
-Legros suivra l'exemple du peintre d'Ornans, qui, après s'être annoncé
-comme le grand prêtre du laid, est devenu modestement un des premiers
-paysagistes de notre siècle.
-
-La laideur a son charme et sa friandise, et plus d'un peintre de talent
-s'y laisse prendre dans la jeunesse. Voyez plutôt M. Édouard Manet, un
-coloriste hardi, fougueux, proche parent de Goya par la vigueur et
-l'audace de la touche. Il a fait une excellente chose, et vraiment
-originale: c'est un _Espagnol jouant de la guitare_. Mais la laideur de
-ce singe l'a mis en goût, et, lorsqu'un honnête ménage de bons bourgeois
-lui commande son portrait, les modèles sont fort à plaindre.
-
-Un des meilleurs portraits de l'Exposition est celui de M. H. de M...,
-par Félix Bracquemond. Si ce pastel était au musée de Bâle, au lieu
-d'être enseveli dans les catacombes où la commission de placement a
-caché les dessins, on l'attribuerait à l'école d'Holbein, sinon au
-maître lui-même. M. Bracquemond a l'étoffe d'un grand, grand, très-grand
-dessinateur, et je ne sais pas en vérité ce qui manque à son talent, si
-ce n'est peut-être les commandes.
-
-M. Fantin a trois portraits, désignés modestement par le nom d'études
-d'après nature. Il est certain que ces toiles ne sont pas finies comme
-_la Réconciliation_ ou _le Marché_ de M. de Braekeleer; mais elles sont
-assez faites pour montrer que M. Fantin a le tempérament d'un peintre.
-Ébauches si l'on veut! tout le monde ne fait pas des ébauches aussi
-larges de dessin et aussi justes de ton.
-
-On me permettra peut-être de citer ici quelques portraits de mérite
-inégal, mais tous intéressants à divers titres. C'est le portrait de
-Garibaldi, par M. Fagnani; le portrait de Proudhon, par M. Amédée
-Bourson; le portrait de M. Empis, par M. Brongniart; le portrait de
-Claude Bernard, par M. Guillemet.
-
-M. Fagnani n'a voulu représenter ni le conquérant désintéressé des
-Deux-Siciles, ni l'illustre et malheureux défenseur de la liberté
-romaine, ni le sublime aventurier de Montevideo. Le Garibaldi qu'il nous
-montre n'est pas le héros en action, bruni par le soleil, amaigri et
-littéralement _entraîné_ par les fatigues et les privations de la
-guerre, dévoré par le feu du génie et de la passion; c'est le grand
-homme au repos, le blond laboureur de Caprera, qui sourit avec bonhomie
-à la délivrance de son pays en attendant l'heure glorieuse où l'on
-parcourra les dernières étapes de la liberté: Rome et Venise, Pesth et
-Varsovie.
-
-Le portrait de Proudhon, par M. Bourson, est inscrit au livret dans la
-forme suivante: «392, _Portrait d'homme_.» Que le portrait de M.
-Proudhon soit le portrait d'un homme, dans le sens le plus noble et le
-plus élevé du mot, c'est ce que personne ne peut contester; mais le
-petit recueil officiel pouvait préciser davantage. J'espère que ce n'est
-pas la commission des beaux-arts qui a prescrit à l'artiste une formule
-si générale. Le nom de ce philosophe, de cet économiste, de ce
-publiciste, de cet homme de bien, ne pouvait qu'honorer une page du
-livret.
-
-M. Brongniart, un jeune peintre qui fera bien d'oublier les leçons de M.
-Picot, expose les portraits de M. Robert David (d'Angers), fils de notre
-immortel sculpteur, et de M. Empis, un bien excellent homme d'esprit,
-franc comme l'osier, et qui a laissé de justes regrets à la
-Comédie-Française.
-
-M. Guillemet, digne élève de M. Hippolyte Flandrin, a fixé sur la toile
-la belle et glorieuse figure de M. Claude Bernard. C'est un assez bon
-portrait; mais je voudrais que M. Flandrin ou M. Ingres lui-même le
-refît quelque jour à l'usage de la postérité. M. Claude Bernard, que le
-peuple connaît à peine par son nom, est un des plus grands hommes de la
-science. Ce cerveau puissant réunit au plus haut degré deux qualités
-qui, jusqu'à nos jours, avaient paru s'exclure: l'esprit d'observation
-et l'esprit de méthode. Nous avons eu des expérimentateurs aussi
-habiles, des observateurs aussi exacts; mais tous, après avoir noté ou
-provoqué un phénomène, se sont tenus à la constatation des faits, comme
-Magendie, ou se sont hâtés d'en tirer des conclusions aventureuses,
-comme Bichat.
-
-Pour Bernard, le résultat d'une expérience est le point de départ d'une
-expérience nouvelle. Il use largement de l'hypothèse, mais l'hypothèse
-n'est pour lui qu'un instrument, un moyen de poser les questions. Ses
-découvertes se font par enfilades; il n'en est pas une qui ne lui en ait
-suggéré beaucoup d'autres. Chaque jour lui fournit de nouveaux problèmes
-qu'il résout successivement. Esprit profondément méthodique (il a refait
-pour son usage le _Novum Organum_), il s'appuie sur les obstacles mêmes
-pour avancer plus loin. Les anomalies que les expérimentateurs vulgaires
-considèrent comme des accidents sont pour lui le point de départ de
-nouvelles recherches et de nouvelles découvertes. Ses travaux les plus
-connus et qui ont le plus étonné les académies sont relatifs à la
-nutrition; mais il a embrassé toutes les parties de la physiologie, et
-ses études sur le système nerveux sont peut-être les plus
-révolutionnaires et celles qui exerceront la plus grande influence sur
-l'avenir de la médecine. Peut-être un jour la médecine scientifique
-datera-t-elle du Français Claude Bernard comme la médecine d'observation
-date du Grec Hippocrate.
-
-Mais revenons aux jeunes talents qui se sont produits ou développés
-brillamment cette année. M. John Brown, un débutant de 1859, a fait des
-progrès rapides. Il peint bien, il ne manque ni de savoir, ni de verve,
-ni de finesse, ni d'esprit. Un certain penchant semble l'entraîner vers
-les études de sport. Il a tout ce qu'il faut pour remplacer
-avantageusement ce pauvre Alfred Dedreux, le favori du Jockey-Club.
-
-M. François Reynaud a fait trois bons tableaux, dont un vraiment
-très-remarquable: je veux parler de ces deux filles des Abruzzes qui
-descendent en chantant, par un soleil de juillet, dans un chemin
-poudreux. Toute l'Italie du Midi est dans cette charmante peinture: le
-ciel, le paysage, les étoffes, les types, tout est vrai, vivant,
-heureux. Bravo! jeune homme. Suivez ces deux petites filles aussi loin
-qu'elles vous conduiront! La route est bonne: Marilhat, Léopold Robert
-et Decamps y ont passé à votre âge.
-
-«Élève de MM. Aubert et Loubon,» dit le livret. Je passe à M. Brest, un
-des jeunes maîtres qui se sont révélés en 1861, et je m'aperçois qu'il
-est, lui aussi, un élève de M. Loubon. Mes compliments bien sincères à
-l'excellent professeur du musée de Marseille. M. Brest ira loin, ou,
-pour mieux dire, il est arrivé. Bien peu d'hommes avant lui ont rendu
-les aspects de l'Orient avec cette finesse. La place de _l'Al-Meidan et
-la Pointe du sérail_ sont dignes de figurer dans les meilleures
-galeries; le _Missir-Charsi_, tableau d'intérieur, est peut-être plus
-merveilleux encore. Lorsque M. Brest rencontrera M. Fromentin et M.
-Belly, il pourra leur donner la main.
-
-Je passe indifférent devant les pastiches de M. Tissot, faibles hommages
-rendus par l'ambition d'un jeune homme au génie de M. Leys. Je découvre
-dans un coin une petite _Savonneuse_ signée du nom de M. Moulinet. Il y
-a là dedans l'étoffe d'un fin coloriste; mais il faudra que M. Moulinet
-apprenne ce que c'est que les plans.
-
-M. Blaise Desgoffe n'est plus un inconnu, quoiqu'il n'ait encore obtenu
-aucune récompense. Le public s'attroupe volontiers devant ses onyx, ses
-métaux, ses vases précieux rendus avec une vérité plus que flamande. Il
-est très-puissant en son art, et le temps n'est pas loin où les amateurs
-rechercheront ses toiles pour les couvrir d'or. Un progrès lui reste à
-faire, s'il veut être complet. Chacun des objets qu'il représente est
-excellemment peint, et souvent même fort bien dessiné. Mais la
-collection de ces admirables pièces ne forme pas un tableau, parce que
-les choses ne sont pas toujours à leur plan, et surtout parce qu'il
-oublie de les lier ensemble par les reflets. Qu'il se hâte de combler
-cette lacune, et la critique s'empressera de lui signer son diplôme de
-maître.
-
-Cette liste ne serait pas complète si j'omettais le nom d'un jeune
-peintre connu et aimé depuis longtemps dans le monde des arts et de la
-critique, d'un homme à qui tout le monde reconnaissait beaucoup d'esprit
-et souhaitait beaucoup de talent, mais qui a attendu jusqu'à cette année
-pour donner entière satisfaction à ses amis, en produisant une belle
-oeuvre. Je veux parler de M. Charles Marchal et de cet _Intérieur de
-cabaret_, qui n'est plus la promesse, mais la réalité d'un vrai talent.
-
-Ses premiers ouvrages, dont quelques-uns tiennent leur rang dans les
-musées de province, n'étaient guère autre chose que des idées peintes.
-Idées ingénieuses, sans contredit, et quelquefois touchantes;
-compositions spirituelles, mais exécutées tant bien que mal, sans parti
-pris, à la bonne franquette. Ce n'était ni mauvais, ni excellent, ni
-médiocre: ce genre de peinture n'était pas du ressort de la critique,
-mais plutôt de la sympathie et de l'amitié.
-
-Il y a tantôt deux ans, ce peintre, qui vendait ses tableaux, qui
-n'était pas maltraité dans nos gazettes, et qui vivait en paix avec tout
-le monde, excepté peut-être avec lui-même, se met en tête de devenir un
-artiste sérieux. Il dit adieu à Paris, il va se confiner au fond de
-l'Alsace, dans l'excellente petite ville de Bouxviller, où il ne
-connaissait personne. Il y demeure dix-huit mois, travaillant sans
-relâche, étudiant la nature vivante, fatiguant ses modèles sans se
-lasser lui-même, et il rapporte deux tableaux à Paris. Je ne vous parle
-pas de l'hospitalité cordiale qu'il a reçue là-bas, de l'empressement
-des bons Alsaciens autour de cet étranger: celui-ci lui amenant des
-modèles, celui-là lui offrant des ateliers, le juge de paix finissant
-par lui donner la salle d'audience, parce que le jour y était plus franc
-que partout ailleurs. Toute la population s'intéressait au sort de ces
-deux toiles; on vint les voir de plusieurs lieues à la ronde
-lorsqu'elles furent achevées.
-
-Tout cela ne prouvait pas que M. Marchal fût devenu un grand peintre, ni
-même que son talent eût fait aucun progrès. S'il avait produit deux
-croûtes en dix-huit mois, la fortune aurait été une injuste et la nature
-une ingrate; mais la nature et la fortune ont fait souvent de ces
-coups-là. Rassurez-vous: le premier de ces tableaux, et le moins
-complet, est exposé au boulevard des Italiens. M. Martinet l'a publié
-dans _l'Album_, photographie des chefs-d'oeuvre de l'art contemporain.
-Ce n'est pas précisément un chef-d'oeuvre, mais c'est une excellente
-chose, bien supérieure à tout ce que l'artiste avait produit jusque-là.
-
-Quant à l'_Intérieur de cabaret_, qui est exposé au palais de
-l'Industrie, c'est un progrès dans le progrès. Nous ne sommes plus
-réduits, cette fois, à louer l'idée, qui est ingénieuse, ni même la
-composition, qui est excellente. On peut parler hardiment du dessin, du
-modelé, de la couleur franche et saine, du ton des chairs, de la
-disposition des draperies. On peut s'arrêter longtemps à chaque figure,
-et même s'épanouir avec ce groupe si blond, si fin, si charmant qui rit
-derrière le garde champêtre en uniforme.
-
-La critique, si indulgente autrefois pour M. Marchal, n'a plus besoin de
-mettre des gants. Elle ne craint plus de lui reprocher la disproportion
-de telle figure, la roideur de telle draperie, la crudité parfois un peu
-vive de la couleur. Elle ose le chicaner sur les incorrections les plus
-légères de la perspective, et lui dire ce mot que j'ai entendu de la
-propre bouche de M. Meissonnier: «Il y a dans le tableau de Marchal des
-enfantillages d'écolier avec des qualités de maître.»
-
-
-
-
-CES COQUINS D'AGENTS DE CHANGE
-
-
-I
-
-J'ai lu dans un vieux dictionnaire français la définition suivante:
-
-«COQUIN.--Homme qui ne craint pas de violer habituellement les lois de
-son pays.»
-
-Si les articles d'un dictionnaire étaient des articles de foi, les plus
-grands coquins de France seraient les agents de change de Paris. Il n'en
-est pas un seul qui ne viole au moins cinquante fois par jour ces lois
-augustes et sacrées que Mandrin, Cartouche et Lacenaire oubliaient tout
-au plus deux fois par semaine.
-
-Mais, s'il était démontré que nous avons dans le Code des lois
-surannées, absurdes, monstrueuses; si les magistrats eux-mêmes
-reconnaissaient quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent que l'équité doit
-lier les mains à la justice; si, en un mot, ces coquins étaient les plus
-honnêtes gens du monde, les plus utiles, les plus nécessaires à la
-prospérité publique, ne conviendrait-il pas de réformer la loi qu'ils
-violent habituellement et innocemment?
-
-
-II
-
-La fondation de leur Compagnie remonte à Philippe le Bel. C'est ce roi,
-dur au pape, qui, le premier, s'occupa des agents de change. Après lui,
-Charles IX et Henri IV publièrent quelques règlements sur la matière, et
-il faut que ces princes aient trouvé la perfection du premier coup; car
-l'arrêté de prairial an X et le code de commerce, dans les treize
-articles qu'il consacre aux agents de change, n'ont trouvé rien de mieux
-que de reproduire les anciens édits. Le seul changement qui se soit fait
-dans nos lois depuis l'an 1304, c'est qu'au lieu de se tenir sur le
-grand Pont, du côté de la Grève, entre la grande arche et l'église de
-Saint-Leufroy, les agents se réunissent sur la place de la Bourse,
-autour d'une corbeille, dans un temple corinthien où l'on entre pour
-vingt sous.
-
-Peut-être cependant, avec un peu de réflexion, aurait-on trouvé à faire
-quelque chose de plus actuel; car enfin, sous Philippe le Bel, sous
-Charles IX et même sous Henri IV, on ne connaissait ni le 3, ni le 4-1/2
-pour 100, ni la Banque de France, ni les chemins de fer, ni le Crédit
-mobilier, ni les télégraphes électriques, ni l'emprunt ottoman, ni rien
-de ce qui se fait aujourd'hui dans le temple corinthien qui paye tribut
-à M. Haussmann. La ville de Paris possédait huit agents de change et non
-soixante. On les appelait courtiers de change et de deniers.
-
-Puisqu'ils ne faisaient pas de primes de deux sous, et que M. Mirès
-n'était pas à Mazas, ils avaient dû chercher des occupations conformes
-aux moeurs de l'époque. Ils étaient chargés d'abord du change et des
-deniers, ensuite de la vente «des draps de soye, laines, toiles, cuirs,
-vins, bleds, chevaux et tout autre bestial.» On voit qu'entre les agents
-de change de 1304 et les agents de change de 1861 il y a une nuance. On
-pourrait donc, sans trop d'absurdité, modifier les lois qui pèsent sur
-eux.
-
-Depuis Philippe le Bel jusqu'à la révolution de 89, si les rois
-s'occupèrent des agents de change, ce fut surtout pour leur imposer de
-plus gros cautionnements. Les charges, qui s'élevèrent graduellement
-jusqu'au nombre de soixante, étaient héréditaires. Pour les remplir, il
-suffisait de n'être pas juif[11] et d'avoir _la finance_. Le ministère
-des agents consistait à certifier le change d'une ville à une autre, le
-cours des matières métalliques, la signature des souscripteurs de
-lettres de change, etc. La négociation des effets publics et des effets
-royaux, qui est aujourd'hui leur unique affaire, n'était alors qu'un
-accident.
-
- [11] Les agents de change en ont appelé.
-
-Law est le premier qui ait fait fleurir cette branche de leur industrie.
-Encore voyons-nous, par les édits sur la rue Quincampoix, qu'on n'allait
-pas chercher un agent de change lorsqu'on voulait vendre ou acheter dix
-actions de la Compagnie des Indes.
-
-
-III
-
-La révolution française supprima les offices des
-perruquiers-barbiers-baigneurs-étuvistes et ceux des agents de change
-(loi du 17 mars 1791). Ces deux industries, et beaucoup d'autres encore,
-furent accessibles à tous les citoyens, moyennant patente. Le régime de
-la liberté illimitée amena de grands désordres, sinon dans les
-établissements de bains, du moins à la Bourse de Paris.
-
-Il fallut que le premier consul rétablît la Compagnie des agents. Le
-régime des offices héréditaires était aboli; la France avait obtenu le
-droit glorieux d'être gouvernée par des fonctionnaires. Napoléon nomma
-soixante fonctionnaires qui furent agents de change comme on était
-préfet, inspecteur des finances ou receveur particulier. La loi du 1er
-thermidor an IX, la loi de prairial an X, le Code de commerce de 1807
-réorganisèrent l'institution, sans toutefois abroger les ordonnances de
-Philippe le Bel et consorts.
-
-
-IV
-
-Mais, en 1816, le gouvernement des Bourbons, qui avait besoin d'argent
-pour remplumer ses marquis, vint dire aux agents de change:
-«Permettez-moi d'augmenter votre cautionnement, et j'accorde à chacun de
-vous le droit de présenter son successeur. Une charge transmissible
-moyennant finance devient une véritable propriété: donc, vous cesserez
-d'être fonctionnaires pour devenir propriétaires.» C'est la loi du 28
-avril 1816[12]. Elle a modifié une fois de plus, et radicalement, le
-caractère des charges d'agent de change; mais elle n'a pas effacé du
-Code les articles qui traitaient les agents comme de simples
-fonctionnaires. Les deux textes coexistent en 1861, et ils sont
-contradictoires. C'est qu'il est plus facile d'empiler les lois que de
-les concilier.
-
- [12] _Loi du 28 avril 1816._
-
- ART. 90. Il sera fait par le gouvernement une nouvelle fixation des
- cautionnements d'agents de change.
-
- ART. 91. ... Ils pourront présenter à l'agrément de Sa Majesté des
- successeurs, pourvu qu'ils réunissent les qualités exigées par les
- lois.
-
-
-V
-
-Les fonctionnaires institués par Napoléon sous le nom d'agents de change
-étaient chargés de vendre et d'acheter les titres de rente et autres
-valeurs mobilières pour le compte des particuliers: le tout au comptant;
-car la loi n'admet pas la validité des marchés à terme, et les assimile
-à des opérations de jeu. Il est interdit aux agents de vendre sans avoir
-les titres, ou d'acheter sans avoir l'argent; il leur est interdit
-d'ouvrir un compte courant à un client; il leur est interdit de se
-rendre garants des opérations dont ils sont chargés; il leur est
-interdit de spéculer pour leur propre compte.
-
-Le code de commerce, pour la moindre infraction aux lois susdites,
-prononce la destitution du fonctionnaire. Il fait plus: considérant que
-la destitution n'est qu'un châtiment administratif, et qu'il faut
-infliger au coupable une peine réelle, il frappe l'agent de change d'une
-amende dont le maximum s'élève jusqu'à trois mille francs.
-
-Mais le législateur de l'Empire ne prévoyait pas qu'en 1816 les charges
-d'agents de change deviendraient de véritables propriétés; qu'elles
-vaudraient un million sous Charles X, sept ou huit cent mille francs
-sous Louis-Philippe, trois cent mille francs en 1848, deux millions en
-1858 et 1859, dix-sept cent mille francs aujourd'hui. Il ne pouvait pas
-deviner qu'au prix énorme de l'office s'ajouterait encore un capital de
-cinq à six cent mille francs pour le cautionnement au Trésor, la réserve
-à la caisse commune de la Compagnie, et le fonds de roulement. Lorsqu'il
-frappait de destitution un fonctionnaire imprudent, il ne songeait pas à
-spolier un propriétaire. Il ne soupçonnait pas qu'en vertu de la loi de
-1807 les magistrats de 1860 pourraient prononcer une peine principale de
-trois mille francs et une peine accessoire de deux millions cinq cent
-mille francs par la destitution de l'agent de change!
-
-Ni Philippe le Bel, ni même le législateur de 1807 ne pouvaient deviner
-que les marchés à terme passeraient dans les moeurs de la nation et dans
-les nécessités de la finance; que les marchés au comptant n'entreraient
-plus que pour un centième dans les opérations de l'agent de change;
-qu'on négocierait à la Bourse trois cent mille francs de rente à terme
-contre trois mille à peine au comptant; que _le Moniteur_ officiel de
-l'empire français publierait tous les jours, à la barbe du vieux code
-commercial, la cote des marchés à terme, et que l'État lui-même
-négocierait des emprunts payables par dixièmes, de mois en mois,
-véritables marchés à terme!
-
-Quel n'eût pas été l'étonnement de Napoléon Ier, si on lui avait dit:
-«Ces spéculations de Bourse que vous flétrissez feront un jour la
-prospérité, la force et la grandeur de la France! Elles donneront le
-branle aux capitaux les plus timides; elles fourniront des milliards aux
-travaux de la paix et de la guerre; elles mettront au jour la
-supériorité de la France sur toutes les nations de l'Europe, et, si nous
-prenons jamais la revanche de nos malheurs, ce sera moins encore sur les
-champs de bataille que sur le tapis vert de la spéculation.» Le fait est
-que la Russie et l'Autriche ont été battues par nos emprunts autant que
-par nos généraux.
-
-
-VI
-
-Mais le Code de commerce est toujours là. Il tient bon, le Code de
-commerce!
-
-Pendant la guerre d'Italie, le gouvernement ouvrit un emprunt de cinq
-cents millions. La Compagnie des agents de change de Paris, en son nom
-et pour sa clientèle, souscrivit à elle seule trente-cinq millions de
-rente, c'est-à-dire dix millions de rente de plus que la totalité de
-l'emprunt demandé. Le fait avait une certaine importance. Il n'était pas
-besoin de prendre des lunettes pour y voir une preuve de confiance,
-sinon de dévouement.
-
-Les plus augustes têtes de l'État se tournèrent avec amitié vers la
-Compagnie des agents de change. On la félicita de sa belle conduite;
-peut-être même reçut-elle de haut lieu quelques remercîments. Mais un
-jeune substitut qui avait le zèle de la loi dit à quelqu'un de ma
-connaissance: «Si j'étais procureur général, je ferais destituer tous
-les agents de change, attendu que l'article 85 du Code de commerce leur
-défend de faire des opérations pour leur compte.»
-
-Eh! sans doute, l'article 85 le leur défend, comme l'article 86 leur
-défend de garantir l'exécution des marchés où ils s'entremettent, comme
-l'article 13 de la loi de prairial leur défend de vendre ou d'acheter
-sans avoir reçu les titres ou l'argent. Ils violent l'article 85, et
-l'article 86, et l'article 13 de la loi de l'an X, parce qu'il leur est
-impossible de faire autrement.
-
-
-VII
-
-Lorsqu'un agent de change voit tous ses clients à la hausse, lorsque le
-plus léger mouvement de panique peut les ruiner tous, et lui aussi, le
-sens commun, la prudence et cet instinct de conservation qui n'abandonne
-pas même les animaux lui commandent de prendre une prime d'assurance
-contre la baisse: il opère pour son compte, et se place sous le coup de
-l'article 85.
-
-Qui pourrait blâmer le délit quotidien, permanent, régulier, qui se
-commet obstinément contre l'article 86? Oui, les agents de change
-garantissent l'exécution des marchés où ils s'entremettent. Si, par
-malheur pour eux, le perdant refuse de payer ses différences, ils
-payent. Outre les ressources personnelles de chaque agent, on a fait en
-commun, pour les cas imprévus, un fonds de réserve de sept millions cinq
-cent mille francs affecté à cet objet. Ce n'est pas tout: ils se
-frappent eux-mêmes d'un impôt d'environ dix millions par an au profit de
-la caisse commune, afin que toutes les opérations soient garanties et
-que personne ne puisse être volé, excepté eux. Que deviendrait la
-sécurité des clients, le jour où les agents de change reprendraient leur
-fonds de réserve et liquideraient la caisse commune, par respect pour
-l'article 86?
-
-
-VIII
-
-Et que deviendrait le marché de Paris, si l'on se mettait à respecter
-l'article 13 de la loi de prairial? Les ordres d'achat et de vente
-arrivent de la France et de l'étranger sur les ailes du télégraphe
-électrique. Il en vient de Lyon, de Marseille, de Vienne, de Londres, de
-Berlin. Faut-il ajourner l'exécution d'un ordre jusqu'à ce que l'argent
-ou les titres soient arrivés à Paris? Nous ferions de belles affaires!
-Mieux vaut encore violer la loi, en attendant qu'on la réforme.
-
-
-IX
-
-Les magistrats ferment les yeux. Ils savent que la législation
-commerciale est appropriée aux besoins de notre temps comme la police
-des coches aux chemins de fer. La tolérance éclairée du parquet semble
-dire aux agents de change: «Vous êtes, malheureusement pour vous, hors
-la loi. Nous n'essayerons pas de vous y faire rentrer; elle est trop
-étroite. Promenez-vous donc tout autour, et ne vous en écartez pas trop,
-si vous pouvez.»
-
-Voilà qui est fort bien. Grâce à cette petite concession, la Compagnie
-peut vivre en paix avec l'État, et lui rendre impunément les plus
-immenses services; mais elle est livrée sans défense au premier escroc
-qui trouvera plaisant d'invoquer la loi contre elle. Un magistrat peut
-s'abstenir de poursuivre un honnête homme quand il n'y est sollicité que
-par un texte du Code; mais, lorsqu'un tiers vient réclamer l'application
-de la loi, il n'y a plus à reculer, il faut sévir. L'indulgence, en
-pareil cas, deviendrait un déni de justice.
-
-Et voici ce qui arrive:
-
-Le premier fripon venu, pour peu qu'il ait de crédit, donne un ordre à
-son agent de change. Si l'affaire tourne mal, il dit à l'agent: «Vous
-allez payer mon créancier, parce que vous êtes assez naïf pour garantir
-les opérations. Quant à moi, je ne vous dois rien. J'invoque l'exception
-de jeu; la loi ne reconnaît pas les marchés à terme: serviteur!»
-
-L'agent commence par payer. Il a tort. Il s'expose à la destitution et à
-l'amende: deux millions cinq cent trois mille francs! Mais il paye. Il
-prend ensuite son débiteur au collet, et le conduit devant les juges.
-
-Le fripon se présente le front haut: «Messieurs, dit-il, j'ai fait
-vendre dix mille francs de rente, mais je n'avais pas le titre; donc,
-c'était un simple jeu. Or les opérations de jeu ne sont pas reconnues
-par la loi; donc, je ne dois rien.»
-
-Si j'étais tribunal, je répondrais à ce drôle: «Tu as trompé l'agent de
-change en lui donnant à vendre ce que tu ne possédais pas: c'est un
-délit d'escroquerie prévu par la loi; va coucher en prison.»
-
-Eh bien, voici ce qui arrive en pareille occasion. Un agent de Paris, M.
-Bagieu, poursuit un individu qui lui devait trente mille francs. L'autre
-oppose l'exception de jeu. Le tribunal déboute l'agent et le condamne à
-dix mille francs d'amende et à quinze jours de prison pour s'être rendu
-complice d'une opération de jeu.
-
-Un procès de ce genre est pendant au Havre.
-
-
-X
-
-Ce qui m'a toujours un peu surpris, je l'avoue, c'est l'assimilation des
-créances d'agent de change aux créances de jeu. Quand un joueur perd et
-ne paye pas, son adversaire manque à gagner: en tout cas, il a le
-risque, puisqu'il devait avoir le profit. Mais ce n'est pas l'agent de
-change qui joue: il n'est pas l'adversaire du perdant, il n'est que
-l'intermédiaire. S'il achète trois mille francs de rente pour un capital
-de soixante et dix mille francs, il a droit à un courtage de quarante
-francs pour tout profit, que l'affaire soit bonne ou mauvaise. Moyennant
-ces quarante francs, qu'il n'a pas touchés, l'honneur le condamne à
-payer les dettes de son client, et la loi ne lui permet pas de le
-poursuivre. C'est merveilleux!
-
-
-XI
-
-Nous avons parlé du Code de commerce; mais nous n'avons encore rien dit
-du Code pénal. Cherchons le titre des _Banqueroutes et Escroqueries_. Le
-voici. Arrivons au paragraphe 3: _Contraventions aux règlements sur les
-maisons de jeu, les loteries et les maisons de prêt sur gage._ Nous y
-sommes. C'est bien ici que la loi a daigné faire un sort à ces coquins
-d'agents de change:
-
-«ART. 419.--Tous ceux..., etc... seront punis d'un emprisonnement d'un
-mois au moins, d'un an au plus, et d'une amende de cinq cents francs à
-dix mille francs. Les coupables pourront, de plus, être mis, par l'arrêt
-ou le jugement, sous la surveillance de la haute police pendant deux ans
-au moins et cinq ans au plus.»
-
-Est-il possible qu'une loi si rigoureuse et si humiliante s'adresse aux
-coquins dont nous parlons ici?
-
-Oui, monsieur, et non-seulement à eux, mais d'abord à vous-même, pour
-peu que vous ayez vendu cent francs de rente fin courant; auquel cas
-vous êtes le coupable; votre agent de change est le complice. Si la
-chose vous paraît invraisemblable, lisez l'article 421; il est formel:
-
-«ART. 421.--Les paris qui auront été faits sur la hausse ou la baisse
-des effets publics seront punis des peines portées par l'article 419.»
-
-La disproportion de la peine avec le délit qu'elle prétend réprimer est
-évidente. On croit lire une loi de colère, et l'on ne se trompe qu'à
-moitié. Rappelez-vous la date de la promulgation: 1810! En ce temps-là,
-les politiques de la réaction commençaient à pressentir la chute de
-l'Empire. La guerre avec l'Autriche et la Prusse était terminée; nos
-forces étaient engagées en Espagne; la légitimité organisait sa
-coalition contre l'empereur et nous recrutait partout des ennemis. Les
-boursiers de Paris, patriotes plus que douteux, escomptaient déjà notre
-ruine. Malgré tous les efforts du gouvernement, les fonds baissaient
-avec une obstination agaçante. Le Trésor avait employé des sommes
-énormes à soutenir la rente, et n'y avait point réussi. Le mauvais
-vouloir des spéculateurs à la baisse irritait profondément la nation et
-le législateur lui-même. C'est ce qui explique la rigueur des articles
-419 et 421.
-
-Telle était la préoccupation du législateur, que, lorsqu'il voulut
-définir les paris de Bourse, il parla uniquement des paris à la baisse,
-les seuls qu'il eût à redouter. Lisez plutôt l'article 422, qui vient
-développer et interpréter l'article 421:
-
-«Sera réputé pari de ce genre toute convention de vendre ou de livrer
-des effets publics qui ne seront pas prouvés par le vendeur avoir existé
-à sa disposition au temps de la convention, ou avoir dû s'y trouver au
-temps de la livraison.»
-
-Singulier effet d'une idée dominante! L'article 421 parle des paris qui
-auront été faits sur la hausse et la baisse; l'article 442 semble
-acquitter les spéculateurs de la hausse et faire tomber toute la rigueur
-de la loi sur la tête du baissier.
-
-Il semble donc qu'en matière correctionnelle, l'interprétation n'étant
-pas permise, les paris à la baisse soient seuls coupables.
-
-Dès que le client est coupable, son agent de change est complice; il a
-aidé et préparé la consommation du délit. Les dix mille francs d'amende
-et les quinze jours de prison infligés à M. Bagieu sont une application
-de la loi. Le spéculateur est assimilé à un escroc; l'agent de change, à
-un receleur.
-
-
-XII
-
-Depuis qu'il faut deux millions et demi pour constituer une charge
-d'agent, toutes les charges sont en commandite. Vous pensez bien qu'il
-n'y aurait pas un Français assez naïf pour se donner le tracas et la
-responsabilité des affaires, s'il possédait en propre deux millions et
-demi. On forme donc une société où chacun apporte une part qui varie
-entre trois et six cent mille francs. L'agent de change en titre remplit
-les fonctions de gérant. L'acte de société est soumis au ministre des
-finances, qui l'examine et l'approuve. On en publie un extrait dans _le
-Moniteur_.
-
-Ce genre d'association, n'étant pas interdit par le Code, a longtemps
-été toléré. Mais, un beau jour, il se produit une nouvelle théorie, et
-la jurisprudence déclare que les associations pour l'exploitation d'une
-charge d'agent de change sont nulles aux yeux de la loi. Qu'arrive-t-il?
-Un homme s'est associé dans une charge en 1850, lorsqu'elle valait
-quatre cent mille francs; en six ans, il a quintuplé son capital, il a
-touché 50, 70 pour 100 de sa mise. En 1858 ou 1859, il a renouvelé sa
-société avec l'agent de change sur le pied de deux millions. En 1861,
-les charges ont baissé de trois cent mille francs: les affaires ne vont
-plus, les dividendes sont faibles. L'associé vient trouver l'agent de
-change, et le somme de lui restituer sa mise sur le pied de deux
-millions, attendu que l'acte de société est nul. Trois procès de ce
-genre sont pendants aujourd'hui devant le tribunal de première instance.
-Inutile de vous dire que, si les affaires reprenaient, si les charges
-remontaient, les réclamants s'empresseraient de retirer leurs demandes,
-et les agents seraient forcés de reprendre ces équitables associés.
-
-
-XIII
-
-Est-il bon qu'un agent de change puisse avoir des associés?
-
-La Cour de Paris, le 11 mai 1860, sous la présidence de M. Devienne,
-s'est prononcée pour la négative.
-
-«Considérant, dit l'arrêt, que l'augmentation du prix des charges a été
-causée en partie par l'usage de les mettre en société; que la nécessité
-de réunir le capital d'acquisition sans avoir recours à des associés a
-pesé sur le prix lui-même...,» etc.
-
-Il ne m'appartient pas de réfuter un raisonnement émané de si haut. Je
-crois, au demeurant, qu'il se réfute tout seul.
-
-Mais il est bien certain que la moralité des agents de change ne saurait
-être mieux garantie que par le principe de l'association. Un capitaliste
-isolé, sans surveillance, pressé de doubler sa fortune pour revendre la
-charge et mettre ses fonds en sûreté, pourra céder à certaines
-tentations et tromper la confiance des clients. Rien à craindre d'un
-agent de change incessamment contrôlé par ses copropriétaires. S'il
-faisait tort de cinq centimes au public, un associé diligent viendrait
-lui dire à l'oreille: «Donnez-moi cent mille francs, ou je vous
-dénonce!» Telle est la morale de notre temps.
-
-Le prix élevé des charges, qui a été la cause et non l'effet de
-l'association, est une garantie pour le public. Lorsque le mouvement des
-affaires de bourse eut quintuplé la valeur des charges dans un espace de
-quatre ans (elles avaient monté de quatre cent mille francs à deux
-millions entre 1851 et 1855), le ministre des finances, M. Magne, s'émut
-d'une hausse si rapide. Il adressa un rapport à l'empereur en 1857, et
-demanda s'il ne conviendrait pas de ramener cette plus value à des
-proportions modestes.
-
-L'empereur écrivit de sa main, en marge du rapport, une note qui peut se
-résumer ainsi: «Il serait à souhaiter que les charges valussent quatre
-millions: le public trouverait là une garantie de plus pour les fonds et
-les valeurs qu'il confie aux agents de change. Les intérêts particuliers
-remis aux mains de ces officiers ministériels sont d'une telle
-importance, que le cautionnement de cent vingt-cinq mille francs, exigé
-en 1816, serait ridicule aujourd'hui, si le prix de la charge ne
-répondait du reste.»
-
-En effet, soixante cautionnements de cent vingt-cinq mille francs,
-représentant un total de sept millions et demi, seraient une garantie
-dérisoire dans un temps où la Compagnie des agents de change, à chaque
-liquidation mensuelle, lève ou livre en moyenne pour cent millions de
-titres. Les cent vingt millions représentés par la valeur des soixante
-charges sont un gage solide, inaltérable, qu'on ne peut ni dénaturer ni
-emporter en Amérique. Supposez qu'à la veille de la prochaine
-liquidation ces soixante coquins, syndic en tête, prennent le bateau de
-New-York avec les cent millions que nous leur avons confiés: ils
-laisseront à Paris un gage de cent vingt millions, représenté par leurs
-charges.
-
-Et cependant la jurisprudence actuelle, dans le silence de la loi,
-prononce la nullité des associations!
-
-
-XIV
-
-La question des commis n'est guère plus résolue que celle des associés.
-
-L'agent de change ou le courtier de commerce (la loi est une pour les
-deux) a-t-il le droit de s'adjoindre un commis principal? Lui est-il
-permis de se faire aider, représenter, sans encourir la destitution?
-
-Oui, répond le conseil d'État, en 1786, arrêt du 10 septembre.
-
-Oui, dit l'arrêté du 27 prairial an X, articles 27 et 28.
-
-«ART. 27.--Chaque agent pourra, dans le délai d'un mois, faire choix
-d'un commis principal...
-
-«ART. 28.--Ces commis opéreront pour, au nom et sous la signature de
-l'agent de change.»
-
-Oui, dit encore un arrêté ministériel rendu en décembre 1859.
-
-Non, dit le Code de commerce.
-
-«ART. 76.--Les agents de change ont _seuls_ le droit de faire la
-négociation des effets publics et autres susceptibles d'être cotés...
-Ils ont _seuls_ le droit d'en constater le cours.»
-
-Ce mot _seuls_, que je souligne à dessein, est un mot à deux tranchants.
-Les agents de change l'opposent aux coulissiers. «Vous ne ferez pas
-d'affaires, leur disent-ils, car nous seuls avons le droit d'en faire.»
-Mais _seuls_ en dit plus qu'il n'est gros. Un spéculateur de mauvaise
-foi peut dire à l'agent de change: «Je perds cinquante mille francs à la
-dernière liquidation; mais j'avais donné mes ordres à un simple commis
-qui n'a pas le droit d'acheter ni de vendre. C'est un droit qui
-n'appartient qu'à vous _seul_.»
-
-Le raisonnement paraît absurde au premier coup d'oeil. Mais, si je vous
-disais qu'en 1823 M. Longchamp fut destitué pour avoir contrevenu à
-l'article 76 du Code de commerce! Il s'était fait assister par un commis
-principal, au lieu de travailler _seul_.
-
-L'arrêté de décembre 1859 est intervenu depuis ce temps-là; mais un
-arrêté n'est pas une loi. Qu'a répondu la Cour de Paris, dans l'affaire
-des associés, lorsqu'on invoquait une sorte de possession d'État
-résultant de l'autorisation du gouvernement?
-
-«Considérant que les tribunaux n'ont pas pour mission de soumettre la
-loi aux exigences des faits, mais au contraire de ramener les faits sous
-la volonté et l'exécution des lois;
-
-«Considérant que, si la tolérance administrative et l'usage publiquement
-établi doivent être pris souvent en grave considération, _ils ne peuvent
-prescrire contre le droit..._,» etc.
-
-C'est beau, le droit; mais il faut prendre soin de le définir. Rien
-n'est plus respectable, plus auguste, plus sacré que la loi; mais
-l'obéissance hésite, le respect sourit, la religion s'ébranle, en
-présence d'un amas de lois contradictoires.
-
-
-XV
-
-Le nom même de ces coquins d'agents de change est un non-sens
-aujourd'hui. Je ne parle pas du mot coquin, puisque nous l'avons
-justifié, mais du mot agent de change. Ils ont fait le change autrefois;
-ils ne le font plus, ils le dédaignent; ils l'abandonnent généreusement
-à l'industrie spéciale des courtiers de papier. Non que ce commerce soit
-plus ingrat qu'un autre. Je pourrais citer des maisons qui gagnent
-jusqu'à cent cinquante mille francs par an _à faire le papier_; mais les
-soixante habitants de la corbeille ont si bien perdu de vue le point de
-départ de leur institution et le sens primitif de leur nom, qu'ils n'ont
-jamais songé à poursuivre les seuls agents qui fassent le change.
-
-Ils ont fait un procès aux coulissiers, qui braconnaient réellement sur
-leurs terres, et les coulissiers leur ont répondu par l'organe de M.
-Berryer: «De quoi vous plaignez-vous? Nous ne faisons que les marchés à
-terme, qui vous sont interdits, et nous nous portons garants de nos
-opérations, ce qui vous est défendu.»
-
-Le raisonnement est si juste et si frappant, que je me demande encore
-comment les agents de change ont pu gagner leur procès, dans l'état
-actuel de nos lois.
-
-
-XVI
-
-Le Code de commerce, lorsqu'il daigna consacrer treize articles à la
-Compagnie des agents de change, se doutait bien qu'il n'avait fait
-qu'ébaucher la matière.
-
-Aussi son article 90 est-il ainsi conçu:
-
-«Il sera pourvu, par des règlements d'administration publique, à tout ce
-qui est relatif à la négociation et transmission de propriété des effets
-publics.»
-
-Ce règlement, promis en 1807, nos agents de change sont encore à
-l'attendre. Ce n'est pas, comme bien vous pensez, faute de l'avoir
-demandé; ce n'est pas non plus qu'on ait refusé de le leur promettre. En
-1843, M. Lacave-Laplagne, ministre des finances, a nommé une commission
-pour l'examen de la question. Cette commission a nommé une
-sous-commission, qui a déposé son rapport, et il n'a plus été question
-de la question.
-
-La sous-commission était composée de MM. Laplagne-Barris, président à la
-Cour de cassation; Devinck; Bailly, directeur de la dette publique;
-Courpon, syndic des agents, et Mollot, avocat.
-
-Depuis 1851, tous les ministres des finances, MM. Fould, Baroche, Magne,
-Forcade de la Roquette, ont promis de remettre à l'étude ce règlement
-tant désiré.
-
-La magistrature française l'attend avec impatience. C'est une justice à
-rendre à nos tribunaux: ils craignent la responsabilité des actes
-arbitraires, et ils vont au-devant des entraves de la loi.
-
-L'arrêt de la Cour de Paris, que j'ai déjà cité, cet arrêt, qui fut
-rendu le 11 mai 1860, sous la présidence de M. Devienne et sur le
-réquisitoire de Me Chaix-d'Est-Ange, proclamait hautement:
-
-«Qu'une réglementation en matière de sociétés d'agents de change, comme
-en plusieurs autres qui touchent au mouvement des valeurs mobilières,
-est chose désirable;
-
-«Que ce n'est pas au magistrat qu'il est possible d'y suppléer par
-l'admission d'usages contraires aux principes généraux de la
-législation;
-
-«Qu'il arriverait ainsi à remplacer le législateur et à mettre ses
-arbitraires appréciations à la place de la loi.»
-
-Il y a un an que la Cour de Paris adressait au gouvernement cet appel si
-noble et si sincère. Cependant rien ne s'est fait. D'où vient
-l'opposition? Il n'y a pas d'opposition: tout le monde est d'accord. On
-étudie de bonne foi, mais sans se presser, à la française. La question
-n'est pas neuve; il y a cinquante-quatre ans qu'on l'étudie un peu tous
-les jours, et l'étude pourrait en continuer jusqu'à l'heure du jugement
-dernier, si personne ne cassait les vitres.
-
-
-XVII
-
-Lorsque j'étais petit garçon, à la pension Jauffret, j'étais assis dans
-la salle d'étude à côté d'un carreau fêlé. C'était un mauvais voisinage,
-surtout en hiver. Le vent se faufilait par là en petites lames
-tranchantes pour me rougir le nez et me roidir les doigts. Je me
-plaignis deux ans aux divers maîtres d'étude, qui me promirent tous de
-faire un rapport sur la question. Mais, un beau matin de janvier, je
-perdis patience: je lançai une grosse pierre dans mon carreau. On me
-tira les oreilles, et l'on fit venir le vitrier.
-
-
-
-
-_Au commencement de décembre 1861, je quittai pour un an mes amis de_
-l'Opinion nationale, _après avoir attiré sur leur tête un procès et
-plusieurs communiqués. M. le docteur Véron, qui dirigeait la politique
-et la littérature du Constitutionnel, m'invita à écrire un Courrier de
-Paris dans le feuilleton de son journal, promettant que j'y serais tout
-à fait libre, et qu'on ne me demanderait pas le sacrifice d'une seule de
-mes idées. Il tint parole, et me laissa publier, sans rature, les quatre
-articles suivants:_
-
-
-I
-
-OU L'AUTEUR PREND LA LIBERTÉ GRANDE DE SE RECOMMANDER LUI-MÊME.
-
-Ami lecteur, qui ne m'avez peut-être jamais lu, voulez-vous qu'avant
-d'aller plus loin nous fassions un peu connaissance? Nous allons nous
-voir très-souvent, et cela durera pour le moins une année. Or, si l'on
-vous annonçait qu'un étranger doit venir chez vous tous les dimanches, à
-l'heure du déjeuner, s'installer sans façon au milieu de la famille, et
-raconter à votre femme et à vos enfants tout ce qui lui passera par la
-tête, vous vous hâteriez de courir aux renseignements, et vous feriez
-bien. Vous voudriez savoir ce qu'il est, ce qu'il pense, d'où il vient,
-où il va, quels sont ses antécédents, et la conduite qu'il a tenue dans
-les maisons qui l'ont accueilli. Votre curiosité, monsieur, serait de la
-prudence.
-
-Eh bien, renseignez-vous sur moi; mais je vous conseille, dans mon
-intérêt, de ne demander des renseignements qu'à moi-même.
-
-Un assez bon moyen de me connaître à fond serait d'envoyer prendre chez
-un libraire les quatorze ou quinze volumes que j'ai publiés en huit ans,
-depuis _la Grèce contemporaine_, imprimée en 1854, jusqu'à _l'Homme à
-l'oreille cassée_, qui vient de paraître avant-hier. Si tous les abonnés
-du _Constitutionnel_ adoptaient cette ligne de conduite, ils feraient
-grand plaisir à mon ami M. Hachette, un bien intelligent et bien
-honorable éditeur. Mais je ne prétends imposer à personne une démarche
-si coûteuse, et qui élèverait outre mesure le prix de votre abonnement.
-Rassurez-vous, mon cher lecteur, je sais ce que la discrétion commande.
-
-D'un autre côté, l'instinct de la conservation personnelle me conseille
-de vous mettre en garde contre les dires de mes ennemis. J'en ai de
-grands et de petits, et même de gros, comme M. Louis Ulbach, ancien
-poëte légitimiste, aujourd'hui républicain au _Courrier du Dimanche_.
-J'en ai d'inviolables, comme M. Keller, député au Corps législatif; j'en
-ai de mitrés, comme M. Dupanloup, évêque d'Orléans. Si vous croyez que
-tous les mandements sont paroles d'Évangile, je suis un homme perdu. M.
-Dupanloup, de l'Académie française, vous dira que j'ai vomi...--Quoi!
-vomi?--Oui, vomi de lâches calomnies contre l'innocent cardinal
-Antonelli. Il vous apprendra que j'ai assassiné la Grèce, que j'adore,
-parce que j'ai pris la défense du peuple grec contre un déplorable
-gouvernement. M. Keller vous en dira bien d'autres, si vous l'écoutez
-aussi patiemment qu'on l'écoutait naguère à la Chambre! Quant à M.
-Veuillot, toutes les fois qu'on prononce mon nom devant lui, il vide sa
-hotte et me voilà sali pour quinze jours. A la suite de ce grand homme,
-les petits jeunes gens du parti clérical vont répétant deux ou trois
-vieilles calomnies bien usées, mais qui leur font autant de profit que
-si elles étaient neuves: comment j'ai payé de la plus noire ingratitude
-un roi et une reine qui m'avaient admis dans leur intimité (je n'ai pas
-échangé vingt paroles en deux ans avec le roi et la reine de Grèce);
-comment j'ai volé le roman de _Tolla_ à un célèbre auteur italien que
-personne n'a pu connaître; et comment j'ai été logé aux frais du pape
-dans la villa Médicis, qui appartient au peuple français. Ces agréables
-imaginations et vingt autres non moins ingénieuses s'étalaient encore le
-mois dernier dans le feuilleton du _Monde_ sous la signature de je ne
-sais quel débutant.
-
-Les journaux étrangers ne sont pas moins inventifs que les nôtres. J'ai
-vu des caricatures allemandes où l'on me représentait écrivant sous la
-dictée de Sa Majesté l'empereur Napoléon, à qui je n'ai jamais eu
-l'honneur d'être présenté. La presse anglaise répète de temps à autre
-que je sers de secrétaire à Son Altesse impériale le prince Napoléon,
-que je n'ai pas vu en face depuis tantôt dix-huit mois. On me dépeint
-ici comme un salarié du pouvoir, là comme un démagogue de la pire
-espèce, plus loin comme un ambitieux qui aspire au conseil municipal de
-Saverne, pour devenir adjoint de la commune et lieutenant de la
-compagnie de pompiers. Pauvre moi!
-
-La critique littéraire ne m'a pas beaucoup plus choyé que la presse
-politique. Interrogez l'école du bon sens, ou la horde malsaine des
-réalistes, ou le joyeux essaim des fantaisistes, ces messieurs sont
-unanimes sur un seul point. Un Athénien de Thèbes la Gaillarde, M.
-Armand de Pontmartin m'a fait l'honneur d'écrire que mes romans étaient
-destinés à garnir le fond des malles. Le dernier numéro de la _Revue
-fantaisiste_, qu'on a eu l'attention délicate de m'envoyer à domicile,
-me comparait élégamment à un ouistiti. Un jeune réaliste de grand
-avenir, M. Durandy ou Duranty, me dépeignait autrefois sous les traits
-d'une souris qui trotte partout, touche à tout, et fait partout ses
-petites... (Décidément, le dernier mot de la phrase était par trop
-réaliste.)
-
-Quand les honnêtes gens de certains journaux ne savent plus par où me
-prendre, devinez un peu ce qu'ils imaginent? Ils fabriquent une lettre
-bien grossière adressée à une personne que son sexe et son rang
-devraient mettre à l'abri de toutes les injures, et ils accolent mon nom
-à leur petit travail. Huit jours après, sur les réclamations énergiques
-de vingt personnes, ils se décident à dire en deux lignes que personne
-ne lit: «Nous nous étions trompés, M. About n'a pas fait d'impertinence
-à madame X...»
-
-Je vous assure, ami lecteur, que ces petits désagréments ne m'ont rendu
-ni triste ni misanthrope; d'ailleurs, vous le verrez bien. Si je vous
-répète tous les méchants bruits qu'on a fait courir sur mon compte, ce
-n'est point par rancune, mais tout uniment pour vous mettre en garde
-contre la calomnie et démentir les faussetés qui pourraient être
-arrivées jusqu'à vous. Quant à moi, ni la sévérité des critiques, ni la
-haine des partis, ni même la bassesse de ces gens qui vendent leurs
-diffamations au petit tas, n'a pu altérer ma bonne humeur.
-
-C'est sans doute parce que je me porte bien. Je suis pauvre et je le
-serai probablement toujours; mais je gagne facilement ma vie par un
-travail qui me plaît. J'ai une famille que j'adore et d'excellents amis,
-dont quelques-uns datent déjà de plus de vingt ans. J'aime les plaisirs
-de la ville et les plaisirs de la campagne, la promenade en voiture au
-bois de Boulogne et les longues courses à pied dans les Vosges, le
-spectacle d'un beau coucher de soleil et le lever de rideau de _l'Étoile
-de Messine_. On me mettrait dans un grand embarras le 14 décembre, si
-l'on me donnait à choisir entre le bal de notre ami Strauss à l'Opéra et
-une belle chasse au sanglier dans la neige éblouissante.
-
-Sans viser à la réputation de jardinier, comme ce grand ambitieux
-d'Alphonse Karr, je cultive mon jardin et je mange quelquefois des
-légumes que j'ai fait planter, suivant le précepte de Candide. Je hais
-le dandysme de Brummel et de M. Barbey-d'Aurevilly; mais j'aime à me
-laver les mains de temps à autre et à mettre quelquefois, avant le
-dîner, une chemise blanche. Lorsqu'il m'arrive de faire des dettes, ce
-n'est aucunement par gloire, mais faute d'argent pour payer mes
-fournisseurs. Ce que j'en dis, cher lecteur, n'est point pour m'insinuer
-dans votre confiance et obtenir la main de mademoiselle votre fille: je
-suis du bois dont on fait les vieux garçons.
-
-L'agriculture est un art que j'estime et que j'aime; sous prétexte de
-cultiver quelques arpents, j'ai appris la théorie du drainage et des
-irrigations; je fais tous les ans dix voitures de foin, souvent douze;
-j'achète du guano; je sais distinguer le blé de l'avoine, M. Victor Hugo
-de M. de Laprade; j'ai trois vaches à l'étable, peut-être quatre, et
-dans l'écurie un vieux cheval de dix-sept ans qui nous mène tous en
-forêt quand les routes ne sont pas trop défoncées.
-
-Mon père, un bien digne homme que j'ai perdu trop tôt, était petit
-marchand dans une ville de quatre mille âmes. C'est pourquoi le commerce
-m'a toujours intéressé passionnément. Je n'en fais pas, oh! non; mais
-j'étudie à mes moments perdus les grandes questions d'où dépend la
-prospérité des États modernes. Je compte bien vous étonner un jour par
-la spécialité de mes connaissances en matière de marchandise. Dans tous
-les cas, vous ne serez pas fâché d'apprendre qu'à mes yeux, un négociant
-honnête et capable est au moins l'égal d'un sous-préfet.
-
-La petite ville où je suis né tire sa prospérité d'une saline
-très-célèbre et d'une grande fabrique de produits chimiques. J'ai donc
-étudié l'industrie dans la mesure de mes moyens. Partout où j'ai voyagé,
-je me suis appliqué à observer le travail de l'homme dans ses produits
-les plus curieux, la filature des soies à Smyrne, le tissage des étoffes
-à Lyon, les huiles et les savons à Marseille, la quincaillerie à
-Saverne, l'impression des étoffes à Mulhouse, la conservation des
-sardines en Bretagne, la pisciculture dans deux petits étangs qui
-embellissent mon jardin, l'exploitation de la naïveté humaine à Rome, à
-Corps-la-Salette et à Loreto.
-
-Un digne homme, qui n'existe plus, M. Jauffret, m'a donné gratis
-quelques rudiments d'éducation classique. En ce temps-là, je suivais les
-cours du collége Charlemagne, sous des professeurs admirables comme M.
-Franck, le philosophe, et ce pauvre H. Rigault, qui est mort de ne
-pouvoir plus enseigner. A la fin de mes études, j'entrai à l'École
-normale, comme mon ami Grenier, ici présent au _Constitutionnel_, comme
-Weiss, Taine et Prévost-Paradol, qui sont aux _Débats_, comme Francisque
-Sarcey, qui reste sans moi à _l'Opinion nationale_. Si la plupart de nos
-camarades se sont enfuis de l'Université pour échapper aux mauvais
-traitements de MM. de Falloux, de Crouseilhes et Fortoul, je n'ai pas eu
-la même excuse. J'avoue qu'en entrant à l'École mon intention était de
-n'enseigner jamais. Je passais par là pour aller plus loin, et avec le
-ferme propos de ne point m'arrêter à mi-route. Ce parti pris de voyager
-me permit de voir Rome, Athènes et Constantinople, tandis que le pauvre
-Sarcey, par exemple, faisait la rhétorique à six Bretons en sabots, au
-village de Lesneven, moyennant un traitement de quatre cents écus, style
-du pays, sur lesquels on retenait 5 pour 100 pour la retraite!
-
-Je revins en France au bout de deux ans, avec sept cents francs de
-capital, huit cents francs de dettes et une famille à nourrir. Vous
-avouerez, monsieur, que j'étais dans les meilleures conditions du monde
-pour entrer dans la littérature. Aussi n'hésitai-je pas un instant. Je
-fis mon chemin assez vite, grâce aux bontés d'un protecteur très-juste
-et très-généreux. Il a trente-six millions de têtes et s'appelle le
-public.
-
-Il m'a gâté quelquefois, c'est une justice à lui rendre; quelquefois
-aussi, il m'a traité durement. Vous l'auriez trouvé juste, mais un peu
-sévère, si vous l'aviez entendu siffler _Guillery_ à la
-Comédie-Française. Il s'est montré trop doux pour les _Mariages de
-Paris_, un volume de nouvelles fort médiocres et que je n'écrirais plus
-si c'était à refaire. En revanche, il n'a peut-être pas assez goûté _le
-Roi des montagnes_, qui, sans être un chef-d'oeuvre, est assurément ce
-que j'ai publié de mieux. Puisse-t-il être plus indulgent pour _l'Homme
-à l'oreille cassée_, mon dernier né, mon Benjamin!
-
-Pardonnez-moi, cher lecteur, de vous entretenir si longtemps du même
-sujet, et d'un assez mauvais sujet. Je n'ignore pas que le _moi_ est
-haïssable; mais, si j'épuise aujourd'hui cette matière, c'est pour n'y
-plus revenir jusqu'à la fin de 1862. Nous sommes ici, ce matin, pour
-faire connaissance; vous me connaîtrez tout à fait quand je vous aurai
-dit un mot de mes opinions religieuses, politiques et littéraires.
-
-J'ai la religion de Stendhal, de M. Littré et de M. Prosper Mérimée.
-Toutefois, croyez bien que je ne suis ni fanatique ni intolérant.
-J'apprécie la foi qui a construit le dôme de Saint-Pierre et inspiré
-tant de chefs-d'oeuvre aux artistes de la Renaissance. J'admire le génie
-du libre examen qui a fondé la grandeur de l'Angleterre et la liberté de
-la Hollande, tandis qu'il affranchissait les esprits en Suisse, en
-Suède, et dans la meilleure moitié de l'Allemagne. J'estime que le
-mahométisme avait du bon en son temps, et qu'il a fait du bien sur la
-terre; mais on ne peut pas être et avoir été, comme dit le père
-Passaglia. Je révère et je plains sincèrement le peuple d'Israël, qui a
-conservé la foi de ses ancêtres au milieu des persécutions les plus
-atroces. Je ne suis intolérant que pour l'intolérance, et j'entre en
-fureur, quand je vois la faiblesse arrogante de quelques hommes
-s'insurger contre un gouvernement qui les soutient. Ah! si j'étais le
-maître ici pendant vingt-quatre heures!... Mais, pardon, ce n'est point
-de cela qu'il s'agit.
-
-En politique, j'aime la paix, comme vous, monsieur; mais nous
-n'accepterions ni l'un ni l'autre ce que l'on appelait autrefois la paix
-à tout prix. La paix sera fondée solidement en Europe et l'on pourra
-licencier toutes les armées lorsqu'il n'y aura ni une nation opprimée
-par une autre, ni un souverain odieux à la majorité de ses sujets.
-
-J'espère donc, et de toute mon âme, qu'avant dix ans, toutes les nations
-seront chez elles et qu'elles se gouverneront elles-mêmes par le
-suffrage universel. Le vif intérêt que je porte à quelques peuples
-opprimés ne me fera jamais oublier nos propres affaires. Si le monde ne
-pouvait être libre qu'au prix de la servitude du peuple français,
-j'abandonnerais le monde à son malheureux sort. Mais nous n'en sommes
-pas là, Dieu merci! A mesure que tous les opprimés de l'Europe, qui sont
-nos alliés naturels, se rapprochent de l'indépendance, la France se
-rapproche de la liberté. Nous ne touchons pas au but, mais nous
-l'apercevons, et c'est quelque chose. Encore deux ou trois coups d'État
-en novembre, et le gouvernement impérial ne nous laissera plus rien à
-désirer. Lorsque j'étais petit garçon, je regrettais que tous les jours
-de la semaine ne fussent pas des dimanches. Il ne faudrait que la
-volonté d'un homme, pour que tous les mois de l'année fussent des mois
-de novembre, et l'homme à qui nous avons mis nos destinées en main est
-intéressé à notre résurrection autant que nous-mêmes.
-
-En littérature, monsieur, j'ai le goût le plus ridicule, mais vous
-aussi; et cela me réconcilie avec moi-même. J'aime tout ce qui me plaît,
-et je me soucie des règles d'Aristote ou de Laharpe comme d'un
-feuilleton du petit M. Édouard Fournier. Après une oraison funèbre de
-Bossuet, qui m'a fait dresser les cheveux sur la tête, je me gaudis en
-lisant l'oraison funèbre de Gicquel, par Mgr l'évêque de Poitiers.
-J'admire le génie de madame Sand; j'adore le style de Mérimée et de
-Gautier, qui est la perfection même; j'ai pleuré sur les vers de M. de
-Lamartine, la poésie de M. Hugo m'a donné des éblouissements comme vous
-en avez eu sans doute en regardant le soleil. M. Ponsard me rend froid,
-comme Dieu fit l'homme à son image; et cependant il y a un acte de
-_Charlotte Corday_ qui m'a rappelé le génie de Corneille. Émile Augier
-me ravit; c'est un des Français les plus français qui aient émerveillé
-la France. Mais comment oserai-je vous avouer que j'aime beaucoup son
-grand-père Pigault-Lebrun, et que je ne méprise aucunement le gros rire
-de M. Paul de Kock? Je range _Madame Bovary_ parmi les chefs-d'oeuvre de
-l'art contemporain. Vous le dirai-je? Les livres de notre temps que je
-goûte le moins sont ceux qui portent mon nom. Ils m'enchantent lorsque
-je les écris et m'attristent quand j'essaye de les relire. Et cependant
-j'entre en fureur quand je les vois déchirer à belles dents par des
-critiques qui ne me valent pas. N'allez pas croire au moins que je
-haïsse la critique en général! Les Sainte-Beuve et les Janin sont placés
-au plus haut de mon estime, et je vous ai dit quelle place Sarcey occupe
-dans mon coeur. Il y a trente écrivains à Paris qui jugent les oeuvres
-d'imagination avec infiniment de goût et de droiture; ceux-là seront mes
-amis, quoi qu'ils disent pour ou contre moi.
-
-Il est heureux que je n'aie jamais à vous entretenir de musique. Je
-serais forcé d'écrire ici que je préfère Mozart à M. X... et Rossini à
-M. Z.: ce qui me mettrait mal avec au moins deux personnes. Mais nous
-parlerons souvent des autres arts. Je vous décrirai les théâtres de la
-place du Châtelet, et le nouvel Opéra, que mon ami Charles Garnier
-construit dans un style beaucoup plus agréable. Toutes les fois qu'on
-exposera un tableau, une statue, soit dans un monument public, soit au
-boulevard des Italiens, je vous en donnerai mon avis, en amateur plus
-passionné que compétent, mais toujours sincère; car j'ai oublié de vous
-dire que j'étais fanatique de peinture et que je me ferais couper en
-morceaux plutôt que de laisser transformer les toiles de Rubens en
-toiles à matelas.
-
-Maintenant, cher lecteur, vous me connaissez comme si j'avais déjeuné
-chez vous ce matin et bavardé à tort et à travers, selon mon habitude.
-Si je ne vous ai pas fait l'effet d'un méchant homme, vous me lirez
-dimanche prochain, et ainsi de suite durant toute une année. Et je
-m'engage à ne plus vous parler de moi.
-
-
-II
-
-DE LA QUESTION FINANCIÈRE ET DE QUELQUES AUTRES
-
-Voici tout juste un mois qu'une auguste volonté a inscrit à l'ordre du
-jour, en trois mots pleins de promesses: _Équilibre du budget._ Le soin
-de rétablir nos finances est confié à un homme hardi, fécond en
-ressources, célèbre à juste titre par les services qu'il a rendus. Au
-seul bruit de son avénement, le crédit public est ressuscité comme
-Lazare.
-
-Bientôt le premier élan s'est ralenti; on a compris que l'équilibre d'un
-budget ne se prenait point d'assaut comme la tour Malakoff; les esprits
-sont entrés dans une période de réflexion. Personne ne doute du résultat
-définitif: la France sait qu'avant peu elle sera tirée d'affaire; mais
-les esprits curieux se demandent comment.
-
-Il n'y a que deux moyens d'égaler les recettes aux dépenses. Le premier
-consiste dans la réduction des dépenses; le deuxième, dans
-l'augmentation des recettes. Mais les impôts existants sont déjà d'un
-certain poids. Il y a des patentes bien lourdes; je ne sais pas s'il
-serait possible d'aggraver les droits de mutation; le décime de guerre,
-qui fut voté durant l'expédition de Crimée, se perçoit encore
-aujourd'hui sur tous les chemins de fer; le tabac vient d'être augmenté
-de 25 pour 100. C'est bien; mais c'est assez, et qui voudrait faire plus
-ferait peut-être un peu trop.
-
-On a parlé de nouveaux impôts à créer; soit. Va pour les pianos et les
-allumettes chimiques! La taxe des pianos contribuerait sans doute à la
-tranquillité publique, comme la taxe des chiens. L'une a fait
-disparaître quelques milliers d'animaux errants, galeux, braillards, ou
-même hydrophobes; l'autre supprimerait un nombre égal de clavecins
-aigris et d'épinettes à la voix acide. J'aime à croire que le Trésor
-exempterait de tout droit le piano du pauvre comme le chien de
-l'aveugle. Les anciens prix de Rome, qui composent des opéras-comiques
-_in partibus infidelium_, faute de trente mille francs pour se faire
-représenter, seraient admis à tapoter gratis. En revanche, je
-recommanderais à toute la sévérité de M. le percepteur ma voisine du
-deuxième étage, qui m'étourdit du matin au soir, et qui ne joue pas en
-mesure. Mais combien la France possède-t-elle de pianos? Quatre cent
-mille, suivant les uns; six cent mille, suivant les autres. Mettons six
-cent mille. A combien taxera-t-on ces contribuables à queue ou sans
-queue? Il me semble que dix francs sont un impôt raisonnable. Total, six
-millions au maximum. Hélas! qu'est-ce que six millions dans le budget de
-la France? Nos paysans de Lorraine vous répondraient en leur langage
-pittoresque: «Une fraise dans la gueule d'un loup!»
-
-Il y aurait gros à gagner sur les allumettes chimiques. J'ai lu, je ne
-sais où, que chaque citoyen français en usait huit par jour. Ce chiffre
-ne peut qu'aller croissant, si la nation adopte les allumettes au
-phosphore amorphe. Elles ne sont pas positivement incombustibles, mais
-on en casse au moins dix avant d'en allumer une. Cela tient-il à la
-maladresse du consommateur? Est-ce tout simplement parce que nous
-commettons la faute de les frotter sur une espèce de carton rougi? Elles
-s'enflamment volontiers sur le verre, sur la faïence, sur le marbre, sur
-le papier blanc; beaucoup plus difficilement sur les plaques préparées
-et vendues par l'inventeur.
-
-Si vos allumettes miraculeuses sont destinées, comme on l'assure, à
-remplacer toutes les autres, et si l'État, par surcroît de précaution,
-les frappe d'un impôt, les chances d'incendie deviendront presque nulles
-dans les petits ménages. Mais on inventera de nouveau les vieilles
-allumettes de chanvre trempé dans le soufre, ou même l'art de faire du
-feu comme les Cherokees, en frottant deux bâtons l'un contre l'autre.
-
-Décidément, mieux vaut réduire nos dépenses que de chercher dans les
-petits moyens un accroissement de recettes. Appliquons-nous à simplifier
-la perception des impôts. Elle coûte 14 pour 100 en France, et 8 pour
-100 en Angleterre. Faisons de notre mieux pour égaler en cela le peuple
-anglais. On parle de supprimer les receveurs généraux: c'est peut-être
-une idée en l'air; peut-être même, depuis ce matin, est-ce une idée par
-terre. Cependant il me semble que l'État, grâce aux chemins de fer et au
-télégraphe électrique, pourrait économiser certains ressorts coûteux.
-
-C'est le budget de l'armée qui a bon dos! Toutes les fois que la France
-éprouve un embarras d'argent, les sages de s'écrier: «Réduisez donc
-l'armée! Ayez cent mille hommes de moins, vous aurez cent millions de
-plus!» Le compte est exact, ou peu s'en faut; mais, entre nous, le
-moment serait-il bien choisi pour licencier une partie de nos troupes?
-Nous sommes en paix, je l'avoue, et nous n'avons rien à craindre de
-personne; mais la physionomie de l'Europe et de l'Amérique n'a rien de
-très-rassurant. Il se peut que, dans une dizaine d'années, tous les
-soldats européens soient rendus à la vie civile. Quand un ordre logique
-et durable sera fondé autour de nous; quand toutes les nations vivront
-chez elles; quand le suffrage universel aura dit son mot en tout pays;
-quand les deux principes qui sont en guerre depuis 1789 auront livré
-leur dernière bataille, la France réalisera sans danger une économie
-annuelle de cinq cents millions. Jusque-là, contentons-nous de supprimer
-quelques dépenses inutiles et de rappeler quelques régiments dont l'exil
-prolongé ne nous rapporte ni gloire ni profit.
-
-Les ouvriers cordonniers de Paris viennent de terminer les bottes à
-l'écuyère qu'ils ont offertes au général Garibaldi. Ils les ont même
-exposées en public durant trois ou quatre jours; mais j'ai été averti
-trop tard, et je ne les ai pas vues. J'espère, mes bons amis, que vous
-n'avez pas oublié les éperons, une paire d'éperons solides! La traite
-est longue à faire, le cavalier est infatigable, il ne faut pas que sa
-monture le laisse en chemin.
-
-Est-ce Garibaldi qui nous a envoyé cette admirable et singulière
-cargaison qu'on voit au pont des Saints-Pères? J'en doute. Figurez-vous
-une centaine de beaux grands bénitiers naturels, faits d'une seule
-coquille nacrée. Le mollusque prédestiné qui tire de son propre fond
-cette richesse calcaire ne doit pas habiter les côtes de Caprera; il se
-briserait aux rochers du voisinage, comme la poésie de M. de Laprade
-s'écorne au contact brutal de la loyauté populaire.
-
-La nation sous-marine des mollusques est plaisante au dernier point. Je
-me figure qu'on doit rire à valve déployée dans le royaume verdâtre de
-la blonde Amphitrite. La naïveté des huîtres, l'ampleur majestueuse des
-bénitiers, l'agilité maligne des nautiles, l'innocence paradoxale de la
-_concha veneris_, la rondeur béate des coquilles de Saint-Jacques,
-chères au pèlerin... Mais pardon! je me garde de la fantaisie; c'est le
-plus périlleux de tous les arts. _Orphée aux Enfers_ est à mes yeux un
-chef-d'oeuvre de fantaisie grotesque, et pourtant mon illustre ami, M.
-Jules Janin, homme de goût s'il en fut, et fantaisiste au premier chef,
-l'a écrasé d'une chiquenaude. Rabelais et Shakspeare, ces dieux de la
-fantaisie, n'ont pas trouvé grâce devant l'auteur de _Micromégas_. L'art
-de dérider les hommes par l'absurde et l'exclusif navigue entre mille
-écueils et s'y brise au moindre souffle.
-
-La France possède aujourd'hui un de ces fantaisistes qui suffisent à la
-gloire d'un siècle: c'est mon camarade et mon ami Gustave Doré. Depuis
-son interprétation de Rabelais, qu'il crayonnait en maître au sortir du
-collége, il a touché à tout avec une baguette de fée. Il a ressuscité la
-légende du Juif errant, et ce chef-d'oeuvre de _maestria_ élégant a
-provoqué un éclat de rire homérique. Il fera revivre Homère un de ces
-jours, et la Bible, et la légende de don Quichotte, qui est déjà chez le
-graveur. En attendant, il donne un corps aux visions funèbres du Dante
-et ranime le vieux bourreau catholique et satirique de Florence. Il
-brode les arabesques les plus jeunes et les plus folâtres sur le canevas
-immortel du bon Perrault. Quel artiste! quel poëte! quel homme! Les
-contemporains de Dédale auraient dit: «Quel dieu!» Hier encore, dans une
-heure de récréation, il se plaisait à illustrer _le Capitaine
-Castagnette_, une joyeuseté du jour de l'an, qui durera cent ans et
-plus. C'est l'épopée comique du grand Empire, l'histoire bouffonne d'un
-de ces argonautes grognards qui laissaient un membre de leur corps à
-tous les écueils de la gloire. Le livre est assaisonné de vin et de
-larmes, comme ces mets indiens où l'on mélange avec art le sucre et le
-piment. Les bras, les jambes, les têtes, les boulets, les calembours,
-voltigent dans l'air, pêle-mêle, avec les hirondelles.
-
-On y voit la retraite de Russie, et l'aigle dorée du drapeau impérial
-escarbouillant à coups de serre les corbeaux qui suivaient la grande
-armée. Le collaborateur de Gustave Doré, l'homme qui a écrit ce livre
-étrange, n'a pas signé son oeuvre de son nom: c'est le jeune et charmant
-secrétaire d'un musicien de beaucoup d'esprit, d'un auteur de fantaisies
-fleuries et chou-fleuries, qui préside, à ses moments perdus, un des
-grands corps de l'État.
-
-Notre siècle est encore un peu gourmé; les hommes d'imagination cachent
-leur talent comme un vice. On signe avec orgueil un mémoire
-insignifiant, un rapport de commission, une étude sur le drainage; mais
-il faut presque de l'audace pour avouer un vaudeville, un drame, un
-roman. A qui la faute? Sans doute aux doctrinaires qui ont régné avant
-nous. Je crois pourtant que l'heure approche où chacun, sans fausse
-honte, couvrira ses oeuvres de son nom. M. Mocquart, après avoir signé
-_Jessie_, avouera le drame qui va sortir de son roman.
-
-Si, par la suite, il aventure sur le boulevard quelque _Tireuse de
-cartes_ ou quelque _Fausse Adultère_, il n'aura plus aucune raison de
-faire le modeste et de se cacher à l'ombre d'un collaborateur. Son
-exemple sera suivi, j'aime à le supposer, et le public, qui dédaigne,
-sans savoir pourquoi, les simples gens de lettres, reconnaîtra qu'un
-homme en place ne déroge pas en se faisant jouer ou imprimer, mais
-s'élève.
-
-L'Académie française, auguste représentante d'un passé qui s'en va,
-s'est fait longtemps tirer l'oreille avant d'ouvrir sa porte aux
-romanciers. Passe pour les grands seigneurs, les orateurs, les
-historiens, les auteurs tragiques ou comiques; mais Jules Sandeau
-lui-même n'a pas été admis sans débats, et l'on ne parle ni de Dumas, ni
-de Gozlan, ni de Gautier. Cependant il y a deux places vacantes, puisque
-le père Lacordaire est allé rejoindre Scribe au pays où les dominicains
-et les vaudevillistes s'habillent du même drap. Scribe (on rendra
-bientôt justice à cet aimable génie) a laissé un grand vide à l'Académie
-comme au théâtre. L'opinion publique désigne, dès aujourd'hui, son
-successeur au théâtre; mais M. Sardou est trop jeune pour se présenter à
-l'Institut.
-
-Il y viendra, n'en doutez point, et j'ose dire qu'il fera honneur à
-l'illustre compagnie. En attendant, le mieux serait, je pense, de nommer
-M. Octave Feuillet, un galant homme et un joli poëte, plein d'esprit et
-de grâce,--tout capitonné d'idées fines et de sentiments délicats. Il
-est aimé de toutes les femmes (en tout bien tout honneur) et estimé de
-tous les hommes; l'Académie serait une grande bégueule, si elle
-demandait quelque chose de plus. Je le propose en première ligne, parce
-que Janin ne s'est pas mis sur les rangs; mais Janin ne veut pas faire
-le voyage de Passy à l'Institut. Janin est en littérature ce que Pons
-est en escrime: une Académie à lui tout seul. Et quelle compagnie!
-Horace lui a prêté son fauteuil aux pieds d'ivoire; Diderot lui a passé
-sa robe de chambre, la fameuse! Et tous les écrivains de bonne famille,
-en costume de veau doré, s'étalent en cercle autour de lui dans son
-admirable chalet.
-
-Le révérend père Lacordaire, qui fut éloquent et libéral à ses heures,
-mérite un successeur éloquent et libéral. On a pensé à M. Dufaure, et je
-crois qu'on ne pouvait mieux choisir. Si M. Victor de Laprade, qui
-cumule la gloire des académiciens et la _turpitude_ des fonctionnaires,
-jugeait à propos de donner sa démission, nous avons un nouveau candidat,
-M. Baudelaire, génie très-inégal et parfois limoneux, mais plus grand
-poëte assurément que le satirique lyonnais, et pur de tout salaire du
-gouvernement.
-
-On m'assure que l'Académie française, ou du moins un des partis qui
-l'agitent, songe à nommer un galant homme étranger à la littérature,
-mais honorablement connu pour ses idées rétrogrades. A Dieu ne plaise
-que je conteste la légitimité d'un tel choix! Mais on me permettra de
-dire qu'il n'est pas des plus opportuns; car enfin les idées rétrogrades
-ne manquent pas de représentants à l'Académie, et le passé y occupe une
-place assez importante, sinon trop!
-
-Si toutes les classes de l'Institut étaient soeurs, les quarante
-immortels prendraient exemple sur leurs confrères de l'Académie des
-beaux-arts. Cette illustre et intelligente compagnie s'est rajeunie de
-cent ans, en élisant M. Meissonier, le plus jeune de nos grands
-peintres. Ce faisant, elle a donné satisfaction au goût du siècle, et
-sacrifié une hécatombe de trois ou quatre vieilles victimes sur l'autel
-du progrès. Elle a expié l'élection de M. Signol, et fermé la porte à
-toutes les nullités pédantes et gourmées. Désormais les jeunes peuvent
-venir; je vois poindre à l'horizon Baudry, Gérôme et Cabanel.
-
-Pourquoi donc ces élections, qui passionnaient tout le monde il y a
-vingt ans, n'intéressent-elles plus qu'un petit nombre de _dilettanti_?
-Je me rappelle le jour où M. Flourens fut élu par-dessus la tête de M.
-Victor Hugo: une moitié de Paris voulait égorger l'autre. Aujourd'hui,
-on va voir à Saint-Sulpice la chapelle de M. Delacroix, puis à
-Saint-Germain-des-Prés la décoration de M. Flandrin, avec plus de
-curiosité que de fureur. L'âpreté des jugements est tempérée par une
-sorte de résignation voisine de l'indifférence. Un grand artiste inconnu
-vient de produire une oeuvre importante au boulevard des Italiens: c'est
-M. Justin Mathieu, pauvre, presque aveugle, et puissant comme Doré
-lui-même par l'audace et l'originalité de ses conceptions. Qui s'en
-émeut? qui en parle? Est-ce donc que la politique nous absorbe tout
-entiers? Mais nous sommes presque aussi indifférents en matière
-politique. Réveillons-nous! réveillons-nous! si nous ne voulons pas
-qu'on dise en Europe: «Les Français ne sont plus sensibles qu'au talent
-divin de madame Ferraris ou au tapage des bals de l'Opéra.»
-
-C'est aujourd'hui que Strauss nous offre la primeur de ses quadrilles.
-Samedi dernier, on a sanctifié la salle, en y donnant un bal de charité.
-La municipalité du XIe arrondissement avait organisé la fête. On parle
-d'une recette de quarante mille francs et plus. Bravo! L'hiver n'est pas
-trop rude; mais il n'en est pas moins dur, car le pain ne se donne pas,
-cette année.
-
-J'ai voulu assister à ce bal, où tant de personnes honorables avaient
-contribué pour une somme si ronde. J'y ai vu vingt jolies toilettes,
-quelques beaux diamants, deux ou trois officiers municipaux en uniforme,
-et une multitude de femmes de chambre, de cuisinières, de cochers, de
-concierges, sans compter les danseuses des bals publics, qui s'étalaient
-dans certaines loges. Il faut avouer, gens de Paris, que vous êtes des
-Athéniens bizarres. Vous croyez être généreux quand vous avez pris pour
-quarante francs de billets au profit des pauvres; et vous ne sentez pas
-combien il est impertinent d'envoyer vos domestiques danser un vis-à-vis
-avec les dames patronnesses! Vos amis sont là, en grande toilette; ils y
-ont amené leurs femmes et leurs filles, et vous ne craignez pas d'y
-faire aller vos laquais! Je comprends que ce bal vous ennuie, que vous
-préfériez le théâtre, ou le monde, ou le cercle, ou même votre lit;
-mais, s'il vous coûtait trop de payer de votre personne, ne pouviez-vous
-jeter les billets au feu? Vous auriez épargné une avanie à quelques
-personnes de votre monde, et à moi un dégoût qui me soulève encore le
-coeur.
-
-
-III
-
-Avez-vous remarqué cette phrase que le gouvernement anglais a publiée
-après la mort du prince Albert:
-
-«On espère que, dans cette triste circonstance, tout le monde prendra un
-deuil convenable.»
-
-Que de choses en quelques mots! Il y aurait tout un traité à faire
-là-dessus. La reine d'une grande nation vient de perdre son mari, et
-elle espère que, dans ses trois royaumes, tout le monde prendra un deuil
-convenable. Ce n'est ni un décret, ni une ordonnance, ni un ordre tombé
-d'en haut: c'est un appel à la sympathie publique en même temps que le
-rappel d'une obligation sociale. Il y a dans cette formule un mélange de
-hauteur, de confiance et de familiarité. Vous sentez, dès le premier
-mot, que la dynastie qui parle est dans les relations les plus
-courtoises, sinon les plus intimes, avec ses sujets; que personne ne
-discute ses droits; qu'elle n'a point d'ennemis déclarés dans la nation;
-qu'elle peut compter, en toute occasion, sur cette fidélité sans
-bassesse que les Anglais affichent avec une sorte de coquetterie. Vous
-devinez une reine qui règne et ne gouverne pas; un peuple qui fait ses
-affaires lui-même, et qui craint d'autant moins de paraître humble et
-soumis qu'il est sûr de rester libre; un pays de tradition, de décence
-et de convenance, gouverné par les moeurs plus encore que par les lois.
-
-Nous sommes fiers d'être Français, voilà qui est convenu; mais il se
-passera bien des années avant que nos moeurs politiques s'élèvent à la
-hauteur des moeurs anglaises. Rien n'est plus inégal, plus capricieux,
-moins logique que nos rapports avec les hommes qui nous gouvernent. Le
-peuple français se conduit avec la monarchie comme avec une maîtresse:
-il l'embrasse, il la met à la porte, il retourne chez elle et se traîne
-à ses genoux. Hier, il en disait pis que pendre; il la flatte
-aujourd'hui, non sans rougir de sa bassesse actuelle et de ses violences
-passées. C'est une question de fougue et de tempérament. Nous avions
-adoré Louis XIV comme un dieu; nous avons éclaboussé son convoi funèbre.
-Tel bonhomme de roi à qui nous serrions la main des deux mains, pleins
-de respect pour sa coiffure et d'admiration pour son parapluie, a dû
-s'enfuir au milieu des huées, tout honnête homme qu'il était de sa
-personne. De quelles acclamations n'avons-nous pas étourdi Lamartine sur
-la place de l'Hôtel-de-Ville! Apollon, descendu sur terre pour nous
-apporter l'harmonie, n'aurait pas été mieux accueilli. Quatorze ans
-après ce beau triomphe, Apollon meurt de faim, et les généreux petits
-journaux le poursuivent de leurs cris les plus aigres.
-
-J'ai déjà assisté à quelques ovations, politiques et autres. Ces scènes
-bruyantes me remplissent d'une profonde tristesse. Ce n'est pas
-jalousie, au moins! Non, je plains le bénéficiaire. J'aimerais mieux
-pour lui les témoignages d'une approbation convenable, comme on dit à
-Londres; il serait exposé à des revirements moins terribles.
-
-Supposez que nos vieux ancêtres ne nous aient pas laissé la loi salique,
-et représentez-vous une reine de France, jeune et jolie, choisissant à
-l'étranger un mari qui ne sera pas roi. Quel beau rêve pour ce jeune
-prince! mais aussi quel réveil, après la lune de miel de la popularité!
-Quels pamphlets! quels couplets et quelles caricatures! De deux choses
-l'une: ou cet infortuné s'enfuirait honteusement, pour échapper à
-l'injustice populaire, ou il essayerait d'écraser notre mauvais vouloir
-et de renverser nos lois. Le prince Albert, pour qui l'on vient de
-demander et d'obtenir là-bas un deuil convenable, n'a jamais été placé
-dans cette dangereuse alternative. La nation l'avait accueilli poliment,
-non comme un étranger, mais comme un hôte: il a rendu aux Anglais
-courtoisie pour courtoisie. Il a donné à la couronne de beaux et
-nombreux héritiers, et créé une famille vraiment royale. Modeste et
-délicat, il s'est tenu discrètement en dehors de la politique; sa plus
-chère étude a été l'éducation de ses enfants. Dans les heures de loisir,
-il a encouragé les arts et l'industrie, si bien qu'après avoir vécu plus
-de vingt ans auprès du trône, sans avoir jamais été populaire dans le
-sens français de ce terrible mot, il meurt regretté et estimé d'un grand
-peuple, et son deuil est porté convenablement.
-
-Ceci n'est point une satire de nos moeurs. Nous avons du bon, quoi qu'on
-dise, et peut-être que, dans une juste balance, la légèreté française
-serait de meilleur poids que toute la gravité des Anglais. Nous sommes
-plus ardents, plus généreux, plus vivants que nos voisins
-d'outre-Manche. Je relisais hier un petit livre amphigourique, mais
-plein d'idées: _le Dandysme et Brummel_, par M. Barbey d'Aurevilly.
-L'auteur compare deux célèbres dandys qui ont ébloui un instant
-l'Angleterre et la France: Brummel et d'Orsay. Absurdes et inutiles l'un
-et l'autre, je le veux bien, car le dandysme est la vanité la plus vaine
-de toutes; mais qui pourrait hésiter une minute entre le dandysme glacé,
-gourmé, compassé de Brummel et la folie capiteuse de ce beau d'Orsay,
-qui provoque un officier pour avoir parlé légèrement de la Vierge Marie?
-«Elle est femme, disait-il, et je ne permettrai jamais qu'on insulte une
-femme devant moi!» Il se battit pour elle comme un chevalier pour sa
-dame, et cela en plein XIXe siècle; et il ne faudrait pas plus de deux
-traits de ce genre pour me réconcilier avec la folie française.
-
-J'ai promis de vous raconter tous les événements, petits et grands, qui
-agitent le monde où l'on pense. Je ne peux donc oublier la réouverture
-de la galerie d'Apollon. Hâtez-vous d'y courir, si vous êtes amoureux de
-ces nobles plaisirs que l'homme perçoit par les yeux. Faites demain ce
-que j'ai fait hier; si vous n'êtes pas content, ami lecteur, je vous
-permets de m'écrire une de ces lettres anonymes et féroces que la poste
-jette souvent chez mon portier.
-
-Dire que la galerie d'Apollon, au Louvre, est une merveille
-d'architecture; que M. Delacroix y a peint un plafond qui comptera parmi
-les chefs-d'oeuvre du maître, bien avant la chapelle de Saint-Sulpice;
-que vingt artistes de second ordre, interprétés par l'industrie des
-Gobelins, y ont placé toute une collection de portraits fort estimables,
-c'est répéter une banalité. Je passe donc à cette exposition nouvelle et
-prodigieuse que M. de Nieuwerkerke, dans un moment de loisir, a bien
-voulu organiser là pour notre instruction et notre joie.
-
-Les bijoux que possède le Louvre étaient ensevelis dans un cabinet
-obscur; les ivoires étaient logés de telle façon, qu'au mois de mai 1860
-un amateur intelligent et délicat a pu acheter, vers la gare de Rouen,
-une demi-douzaine de chefs-d'oeuvre appartenant à l'État, volés par un
-filou vulgaire, et mis en étalage à une devanture de boutique, sans que
-l'administration des musées en eût senti le vent. Si l'acquéreur de ces
-merveilles n'avait pas été aussi désintéressé que sagace, la France
-aurait perdu un trésor inestimable, et elle n'aurait guère entendu
-parler de la perte qu'elle avait faite.
-
-Rien de pareil ne saurait plus arriver aujourd'hui. La galerie d'Apollon
-a mis en lumière, et sous scellés, la plus curieuse collection de notre
-trésor national. Curieuse est le mot: les biens qui sont logés là
-rentrent dans la catégorie de ce qu'on désigne, en vente publique, sous
-le nom de _curiosité_. Un rang de vitrines modestes, encastrées dans
-toutes les fenêtres, permet d'admirer les faïences irisées, les
-chefs-d'oeuvre de Faenza, les merveilles nationales de Bernard Palissy,
-les laques de Chine, d'un goût et d'une légèreté incroyables. Quelques
-crédences, logées en face, renferment les émaux de Limoges, et notamment
-ce que l'illustre Léonard Limosin nous a laissé de plus beau.
-
-Au milieu de la grande salle s'élèvent de vastes écrins, les dignes
-écrins d'un grand peuple. Sur des socles dorés, du plus beau style Louis
-XIV, chefs-d'oeuvre d'un Boule contemporain qui s'appelle M. Rossigneux,
-on a construit de grandes cages de cristal et de cuivre. Le seul
-reproche qu'on ait à faire à ces beaux meubles, c'est un peu trop de
-nudité dans la partie haute, qui ne rappelle aucunement la riche
-décoration de la base. Un simple ornement doré, aux angles supérieurs,
-aurait achevé l'édifice. On peut reprendre aussi la couleur des
-tentures, qui est de ce bleu cru que les artistes et les bijoutiers
-eux-mêmes ont abandonné depuis longtemps aux perruquiers. Il était
-facile de trouver une nuance intermédiaire entre le bleu des coiffeurs
-et le bleu des émaux. Si madame de Léry ou mademoiselle Augustine
-Brohan, qui la personnifie si bien dans _le Caprice_, va visiter la
-galerie d'Apollon, elle pensera tout de suite à madame de Blainville. A
-part ce petit défaut, qui se peut corriger en quelques heures, la
-nouvelle exposition de nos bijoux et de nos ivoires ne laisse rien à
-désirer. J'y ai passé une heure dans l'éblouissement continu; faites
-comme moi, ami lecteur, c'est la grâce que je vous souhaite.
-
-Vous irez ensuite faire un tour dans la grande galerie des maîtres
-français et étrangers. Vous fermerez les yeux pour ne pas voir le _Saint
-Michel_ de Raphaël, la _Kermesse_ de Rubens, et tous ces pauvres
-chefs-d'oeuvre qui ont tant souffert depuis quelques années; mais
-Léonard de Vinci, le Corrége, le Titien, le Lorrain et tous les grands
-maîtres qui ont échappé au massacre des innocents, fourniront à votre
-admiration une riche matière. Si vous avez le temps de parcourir un peu
-les grands appartements de l'école française, je vous recommande
-Prudhon, ce Corrége français, et David, qui fut l'Ingres de son temps,
-et Géricault, le père de M. Delacroix, et Chardin, le dieu Chardin, que
-nos réalistes poursuivent en pataugeant et en éclaboussant, mais, hélas!
-sans le rejoindre.
-
-Et, si vous n'avez pas une indigestion de bonne peinture, vous irez vous
-reposer à l'exposition du boulevard des Italiens, à moins qu'il ne vous
-soit plus agréable d'y venir en ma compagnie dimanche prochain.
-
-Une bonne nouvelle, en attendant. M. Justin Mathieu, ce sculpteur que sa
-verve et sa puissance nous permettent de ranger parmi les précurseurs de
-Doré; ce grand artiste, pauvre, presque aveugle et peu connu, vient
-d'obtenir du ministère d'État une pension modeste mais honorable. Cela
-nous prouve qu'en dépit de l'envie, et même malgré quelques
-mécontentements officiels, cette petite exposition du boulevard des
-Italiens n'est pas inutile au vrai mérite. M. le préfet de police, qui
-va quelquefois se promener par là, s'est adjoint spontanément à la
-générosité du ministère; il a prié M. Justin Mathieu de vouloir bien
-accepter un témoignage de sa sympathie et de son admiration.
-
-On me dit qu'un certain nombre de gens du monde, curieux de compléter
-sur le tard leur éducation artistique, se donnent rendez-vous dans
-l'atelier de M. Bauderon, rue Vintimille, nº 16, pour assister à ses
-entretiens sur les beaux-arts. M. Bauderon est un peintre qui sait
-l'Italie comme M. Renan sait l'Orient ancien, comme Théophile Gautier
-sait l'Espagne moderne, comme Méry sait l'Inde anglaise, comme le
-général Daumas sait l'Algérie, comme Taine sait l'Angleterre, comme
-Louis Énault sait la Laponie, comme aucun gouvernement français n'a su
-la France. Il promet de nous parler Italie et peinture, et cela tous les
-samedis à trois heures et demie. M. Dumanoir et quelques autres
-dilettanti de première classe vont à ces entretiens avec joie et en
-parlent avec reconnaissance. J'y compte aller aussi, et je serais charmé
-de vous y rencontrer, ami lecteur; car c'est double plaisir que de
-s'instruire en bonne compagnie.
-
-J'ai eu cette joie durant trois jours de la semaine, et sans quitter le
-coin de mon feu. Je lisais et relisais un savant rapport de l'honorable
-général Morin sur le chauffage et la ventilation des théâtres.
-
-Voilà une grave question qui m'intéresse fort, et vous aussi. Que de
-fois vous avez maudit l'incommodité nauséabonde et malsaine de nos
-salles de spectacle! Combien de migraines vous avez rapportées à la
-maison, entre minuit et une heure du matin! Vous avez déploré, comme
-moi, que le théâtre ne pût être un instrument de plaisir sans devenir
-par surcroît un instrument de supplice. Ah! la commission des logements
-insalubres approuvera la démolition de ces grandes baraques asphyxiantes
-qui vont s'écrouler dans quelques mois le long du boulevard du Temple.
-
-La ville de Paris s'applique à les remplacer par des monuments d'une
-élégance contestable, mais qui seront, s'il plaît à Dieu, plus commodes
-et plus sains. Tandis que l'architecte pétrissait dans la pierre de
-taille les deux pâtés majestueux qui décorent la place du Châtelet, une
-réunion de savants, choisis par M. le préfet de la Seine, cherchait le
-meilleur moyen de ventiler ces énormes édifices. S'il nous est donné,
-l'an prochain, d'écouter sans migraine la jolie musique de Massé, de
-Grisar et de Gounod; si nous ne mourons plus d'apoplexie aux beaux
-drames de M. d'Ennery, nous devrons des actions de grâces à la
-commission et à M. le général Morin.
-
-Voilà bientôt trente ans que l'autorité municipale a posé ce problème.
-Est-il enfin résolu? Je n'ose l'affirmer encore; mais on peut dire, à la
-louange du savant rapporteur, qu'il l'a très-longuement et
-très-laborieusement débattu. Six mois de patientes et coûteuses études
-ont prouvé qu'en matière de salubrité publique la commission ne
-regardait ni au temps ni à la dépense. Si M. le général Morin et ses
-honorables collègues n'ont réussi qu'imparfaitement, leur bonne volonté
-ne sera pas mise en cause; il ne faudra nous en prendre qu'aux
-difficultés du sujet et à l'avarice de la nature, qui ne crée pas un
-homme de génie tous les jours.
-
-Vous connaissez le mal: M. le général Morin vous l'explique par
-principes; il vous le fait toucher du doigt, en attendant qu'un autre
-soit assez heureux pour trouver le remède. Les hommes ne sont pas
-organisés pour s'entasser au nombre de deux ou trois mille dans une
-chambre bien close. Chacun d'eux, tout en pleurant sur les malheurs de
-Mimi, ou en éclatant de rire devant la figure spirituelle d'Arnal,
-dévore de l'oxygène, brûle du carbone, dégage de la chaleur, décompose
-l'air ambiant par la respiration pulmonaire et cutanée. Que la pièce
-soit bonne ou mauvaise, que la claque applaudisse ou que l'orchestre
-siffle, les phénomènes physiologiques vont leur train. Chacun des
-spectateurs est un foyer qui brûle du carbone, à raison de deux cent
-quarante grammes par jour; chaque paire de poumons est un calorifère
-assez puissant pour chauffer à soixante et quinze degrés trente-huit
-kilogrammes de glace fondante.
-
-Au bout d'une heure de spectacle, deux mille _gentlemen_, fussent-ils
-les mieux élevés du monde, deux mille _ladies_, fussent-elles aussi
-jolies que la duchesse d'A... et aussi distinguées que la marquise de
-B..., ont répandu dans la salle une atmosphère à tuer les porteurs
-d'eau. Car l'homme n'est pas un pur esprit, quoiqu'il soit le plus
-spirituel des animaux après le singe.
-
-Il s'agit d'expulser l'air méphitique et de le remplacer par un air pur.
-Mais comment faire? L'illustre Darcet, justement loué par M. le général
-Morin, a émis une idée qui était excellente il y a trente ans: évacuer
-le mauvais air par les combles, amener le bon par les caves, et créer
-ainsi un courant que M. Purgon appellerait détersif. Dans ce système, la
-chaleur effroyable du lustre établit un courant violent; une myriade de
-conduits débouchent en avant des loges et renouvellent de bas en haut
-l'atmosphère de la salle.
-
-Le principal défaut de ce système est de renouveler incessamment l'air
-le moins vicié et de laisser en paix les petits miasmes de l'orchestre,
-du parterre et des loges. Il présente un autre inconvénient, surtout
-dans les théâtres lyriques. Le courant d'air interposé entre les
-chanteurs et les auditeurs emporte au grenier les plus belles notes de
-M. et madame Gueymard, ces notes précieuses qui coûtent un louis d'or le
-brin, comme les plumes du chapeau de Mascarille: si bien que le public
-de l'orchestre et des loges obtient peu de musique et aspire beaucoup de
-mauvais air.
-
-Un architecte de grand talent que M. le général Morin a oublié de citer
-à l'ordre du jour, M. Charpentier, a singulièrement amélioré le plan de
-Darcet; mais les beaux travaux qu'il avait faits à l'Opéra-Comique ont
-été neutralisés par l'incurie de l'administration.
-
-Dans l'état actuel des théâtres, les miasmes s'en vont comme ils peuvent
-par le trou circulaire ouvert au-dessus du lustre. L'air pur se répand
-en nappe glaciale par cette large ouverture que donne le lever du
-rideau. Il s'insinue aussi dans la salle par cette petite lucarne des
-loges qui vous glace la nuque et refroidit votre plaisir toutes les fois
-que vous oubliez de la fermer. C'est primitif et désagréable, et l'on
-pourrait trouver beaucoup mieux. Mais les commissions cherchent
-quelquefois sans trouver, fussent-elles dirigées par un mathématicien de
-l'Académie des sciences.
-
-Un certain nombre de savants, qui n'appartiennent à aucune commission, à
-aucune académie, et que M. le général Morin a cru devoir passer sous
-silence, ont imaginé de ventiler les salles de spectacle jusque dans
-leurs derniers recoins, et à fond; d'évacuer les miasmes en contre-bas,
-à l'aide de cheminées d'appel; d'amener l'air pur de haut en bas, sans
-aucun mécanisme et sans aucune dépense, au moyen d'une simple ouverture
-pratiquée dans le fronton de la scène. Le rapport de la commission ne
-parle pas assez de ces excellents travaux, qui contiennent, selon moi,
-la solution du problème.
-
-Il semble que l'illustre rapporteur ait un peu trop cédé au désir,
-légitime d'ailleurs, de mettre en lumière ses expériences personnelles.
-L'amour de la gloire, passion louable dans son principe, mais
-regrettable dans ses excès, l'a porté à honorer de son nom l'invention
-des rampes couvertes, que les _Annales d'hygiène_ attribuent à un simple
-universitaire, M. Lissajoux.
-
-Il est à regretter aussi que les travaux de la commission n'aient pas
-précédé la construction des théâtres, car on étudiait la ventilation au
-Conservatoire des arts et métiers, tandis que M. Davioud bâtissait à
-grands frais des conduits solides et provisoires en vue d'une
-_ventilation quelconque_ (tels sont les termes du rapport). Si bien
-qu'il faudra démolir et rebâtir; et pourquoi? Pour établir dans deux
-théâtres neufs un système qui ne peut être définitif, car il est loin
-d'être parfait.
-
-La préfecture de la Seine paraît être de mon avis sur le travail
-consciencieux mais incomplet de M. le général Morin. On m'assure qu'elle
-a admis les conclusions du rapport pour l'un des théâtres du Châtelet,
-et qu'elle les a rejetées pour l'autre.
-
-
-IV
-
-DE QUELQUES IMPOTS SINGULIERS: LE POURBOIRE, LES ÉTRENNES, ETC.
-
-Le premier de mes devoirs aujourd'hui serait de vous décrire
-l'exposition de Barbedienne, ou les magasins de Lafontaine. Ces
-messieurs étalent, au jour de l'an, tout ce que l'art du bronzier a
-produit ou reproduit de plus artistique, et leurs collections méritent
-sans doute un coup d'oeil. Je devrais aussi vous recommander quelques
-beaux livres d'étrennes, comme le _Perrault_, ou _le Savant du foyer_,
-de mon spirituel ami M. Louis Figuier, ou _la Comédie enfantine_ de
-Louis Ratisbonne, ou les _Récréations instructives_ de M. Jules
-Delbruch, ou l'_Histoire d'une bouchée de pain_, véritable chef-d'oeuvre
-de M. Macé, ou même cette belle édition du _Roi des montagnes_, que Doré
-a illustrée avec tant de verve et tant d'esprit...; mais non. La
-perspective du jour de l'an me paralyse, et le seul nom des étrennes me
-fait horreur.
-
-Je veux bien vous parler de Castellani, mais à une condition: c'est que
-vous n'irez point acheter des étrennes dans son musée. Décompléter une
-collection comme celle-là serait un crime. Heureusement, les
-chefs-d'oeuvre qu'il expose ne sont pas de ceux qui plaisent au bon
-public de Paris; heureusement encore, on les vend cher, très-cher,
-absurdement cher. Bravo, Castellani! repoussez, chassez, découragez la
-bourgeoisie parisienne. Dites-lui clairement que vous n'êtes pas un
-industriel, mais un archéologue et un artiste; que vous ne travaillez
-pas pour la vente, mais pour la gloire. Et gardez votre collection au
-grand complet, pour la joie de quelques adeptes et l'admiration de
-quelques amis.
-
-Ceci n'est point une plaisanterie. Tout le monde connaît l'histoire de
-ce fameux Cardillac qui assassinait ses clients en plein Paris, pour
-reprendre les bijoux qu'il leur avait vendus. Castellani ne pousse pas
-si loin la jalousie; mais je suis persuadé qu'il trouve cent fois plus
-de plaisir à garder ses ouvrages qu'à les vendre. J'ai surpris son
-secret dès notre première entrevue. C'était à Rome, il y a quatre ans.
-J'étais entré dans cette maison, dans ce musée, où l'on ressuscite,
-depuis trente ans et plus, tous les miracles de l'orfévrerie antique.
-Lorsque j'abordai Alexandre Castellani, il me prit pour un acheteur, et
-fronça légèrement le sourcil. Je le rassurai bien vite, en lui disant
-que j'étais un simple curieux, un amateur platonique. Alors il s'attacha
-gracieusement à moi, et me retint deux heures au milieu de ses
-merveilles. Il me montra, par le menu, tout ce qu'il possédait de plus
-beau en couronnes, en colliers, en bracelets, en épingles, anneaux et
-pendants d'oreilles; ses bijoux sacerdotaux, conjugaux, militaires,
-funéraires, religieux; la série grecque, la série étrusque, la série
-romaine, la série byzantine et le moyen âge jusqu'à la renaissance; il
-m'apprit à déchiffrer toutes ses inscriptions, me fit voir à la loupe
-toutes ses pierres gravées, et retourna tous ses scarabées sur le dos.
-C'était plaisir de voir avec quelle sensualité charmante il aspirait les
-parfums du passé! Lorsqu'il allait prendre au fond d'un tiroir quelqu'un
-de ses précieux modèles, une bulle de Cumes, un collier de Kertch ou un
-bracelet de Tarquinie, ses yeux s'allumaient d'une flamme sacrée et
-renvoyaient étincelle pour étincelle à chacun des petits granules d'or.
-
-C'est qu'il est savant comme l'Académie des inscriptions, cet orfévre!
-Un des petits bonheurs de sa vie, c'est d'avoir retrouvé au fond d'un
-tombeau les boucles d'oreilles _triglene_ qu'Homère avait décrites dans
-le portrait de Junon. Les procédés de soudure employés par les Étrusques
-semblaient perdus depuis longtemps. Il a eu l'idée de chercher jusqu'au
-fond des Apennins si la tradition ne les aurait pas conservés dans
-quelque bourgade; et il a découvert, à Sant'Angelo in Vado, des paysans
-qui soudaient l'or à la mode étrusque! N'est-ce pas prodigieux?
-
-Il me fit remarquer que, dans les bijoux chrétiens de l'époque
-byzantine, on trouvait de tout, excepté des pendants d'oreilles: les
-Pères de l'Église les avaient proscrits, comme des ornements païens.
-
---Le clergé d'aujourd'hui n'est plus si sévère, ajoutait-il; la madone
-de Loreto n'a-t-elle pas à chaque oreille une girandole de diamants?
-
-Je me rappellerai toute ma vie cette longue et charmante conversation,
-qui m'initia pour la première fois aux mille petits secrets de l'art le
-plus délicat et le plus friand. Mais je n'oublierai pas non plus
-l'expression de reconnaissance qui se peignit sur le visage de l'artiste
-lorsque je pris congé de lui sans rien emporter de son trésor. Il me
-salua d'un regard qui semblait dire: «Vous étiez libre de tout prendre
-ici pour quelques centaines de mille francs. La société est si mal
-organisée, la loi si brutale, que j'aurais été sans défense contre une
-telle spoliation: vous renoncez généreusement à votre droit, merci!»
-
-A quelque temps de là, je pris la liberté d'écrire au bas du _Moniteur_
-toute l'admiration que j'avais éprouvée chez Castellani. J'appris
-ensuite que le pauvre Alexandre avait été exilé de Rome par le ministère
-Antonelli. Chaque gouvernement encourage les arts à sa manière.
-L'orfévre romain avait commis un crime politique en ciselant la poignée
-d'une épée pour l'empereur Napoléon III. A Dieu ne plaise que je blâme
-la logique de Son Éminence le cardinal Antonelli! mais enfin l'empereur
-Napoléon III a besoin d'une épée, ne fût-ce que pour défendre le
-saint-siége et le saint-père.
-
-Alexandre Castellani, chassé de Rome, vint à Paris. Il employa son temps
-à écrire des vers et à faire de la musique; car il est poëte et
-dilettante, et l'un des meilleurs amis de Rossini. Ce n'est guère que
-depuis un an qu'on l'a décidé à importer ici quelques bijoux de Rome. Il
-s'est fait un petit cabinet au rez-de-chaussée du nº 120, avenue des
-Champs-Élysées. Pas d'enseigne, pas d'annonces; la prudence d'un
-conspirateur! Il aurait volé ses bijoux, qu'il ne les cacherait pas
-mieux. Quelques amis, quelques savants, quelques clients, triés dans
-l'aristocratie européenne, connaissent seuls le chemin. Il faut sonner à
-la porte; il faut presque un mot de passe pour entrer. Entré, l'on ne
-voit rien que trois tables couvertes de velours. Mais, si votre figure
-inspire une certaine confiance; si vous ressemblez plus à un érudit qu'à
-un financier; si l'on peut espérer que vous ne ferez point une razzia de
-merveilles, on écarte les tapis de velours, et vous contemplez l'art
-antique face à face.
-
-Peu de personnes ont pénétré dans cet intérieur: l'album où les
-empereurs et les gens de lettres écrivent leurs noms à la file est à
-peine à la quinzième page. Ah! je vous ai prévenu qu'on n'entrait pas là
-comme au moulin! La porte ne s'ouvre jamais avant midi; on ferme
-rigoureusement à quatre heures. Toutes les précautions ont été prises
-pour écarter la grosse foule. Quelques gens du monde, quelques
-académiciens, quelques princes, quelques lettrés, rien de plus. On veut
-rester entre soi, et l'on fait bien.
-
-Je ne crois pas que le succès de Castellani puisse faire aucun tort à la
-bijouterie parisienne. L'illustre Romain est trop exclusif et trop cher;
-mais j'espère que ses petites expositions et la prochaine arrivée de la
-collection du musée Campana amèneront une sorte de révolution dans l'art
-français. Le premier Empire, après l'expédition d'Égypte et quelques
-études sommaires sur l'antiquité grecque et romaine, a produit, en
-sculpture, en architecture et en orfévrerie, une école un peu roide, un
-peu froide, et légèrement gourmée. C'est le faux antique; aujourd'hui,
-grâce à Dieu, à Castellani et à l'infortuné Campana, nous arriverons
-peut-être au vrai. On ne tardera guère à s'apercevoir que les anciens,
-nos maîtres en tous arts, ont travaillé avec une liberté très-légère et
-très-élégante. On abandonnera le _rococo_ régnant, qui était magnifique
-dans les oeuvres du Bernin, mais qui, réduit à des proportions
-mesquines, est tombé peu à peu dans la mollesse et la pommade. J'espère
-que les Lemonnier, les Mellerio, les Fontana, tous ces artistes de haute
-valeur qui font encore trop de concessions à une école décrépite,
-apprécieront, avant deux ans, les beaux modèles de l'antiquité. Déjà, à
-Londres, les Mortimer et les Hancock travaillent dans le solide et dans
-le grand, et la France, qui va se parer chez eux, leur pardonne un
-certain excès de robustesse pesante. Le temps approche où nos maîtres,
-retrempés aux sources pures de l'antiquité, deviendront, comme Achille,
-invulnérables à la concurrence. En avant, messieurs les orfévres!
-essayez dans votre art une de ces révolutions généreuses que les frères
-Ponon entreprennent avec tant de succès dans l'ameublement. J'ai
-rencontré deux visiteurs, en tout, chez mon ami Castellani. L'un était
-M. Beulé, de l'Institut, mon cher compagnon de l'école d'Athènes; il
-venait chercher un collier étrusque pour sa jeune femme. L'autre était
-un jeune Valaque terriblement riche, et pourtant homme de goût, M. A...,
-qui vient de se meubler un appartement grec en plein coeur de Paris.
-Voilà des signes du temps, si je ne m'abuse. Si la science et la
-naissance se donnent rendez-vous au même rez-de-chaussée, ce n'est pas
-sans de bonnes raisons. _Amen!_
-
-Mais je me rappelle un peu tard que j'avais trempé ma plume dans
-l'encrier pour foudroyer l'abominable institution des étrennes. Je les
-déteste autant que vous, et pour cause. Les étrennes sont un impôt
-progressif, qui pèse sur le pauvre bien plus lourdement que sur le
-riche.
-
-Le pourboire, institution parisienne (car le _trinkgeld_ des Allemands
-et la _buona mano_ des Italiens ne sont que des jeux d'enfant), le
-pourboire, dis-je, est aussi un impôt progressif en sens inverse. Les
-riches, qui vont au bois de Boulogne dans leur voiture, qui dînent chez
-eux, prennent le café chez eux et se font raser par leur valet de
-chambre, ne connaissent que de réputation l'odieuse tyrannie du
-pourboire. Mais le pauvre diable qui dîne mal et cher au restaurant, et
-qui est condamné, par l'usage, à payer un surplus de cinq à dix pour
-cent aux garçons qui l'ont fait attendre; le malheureux qui paye dix
-sous une tasse de café de quarante centimes, ajoute vingt pour cent au
-tarif normal de la consommation, et fournit ainsi, de sa grâce, cent ou
-cent vingt mille francs par an à la recette de quelques estaminets!
-Voilà un homme qu'il faut plaindre. Et personne ne le plaint! et, ce que
-j'admire par-dessus tout, il est tellement acoquiné à son mal, que
-l'infortuné oublie de se plaindre lui-même!
-
-Les cochers de Paris recevaient, il y a dix ans, deux sous de pourboire,
-et remerciaient le voyageur. Il y a cinq ans, on a pris l'habitude de
-leur donner vingt-cinq centimes par heure ou par course, et ils ont bien
-voulu dire merci. Aujourd'hui, je leur donne dix sous, et vous aussi,
-probablement, et ils ne nous remercient que pour la forme. Dans deux
-ans, si rien ne change, ils accableront d'injures le mal-appris qui ne
-leur donnera pas un franc. A qui la faute? A vous, à moi, à l'usage, à
-ce despote que les démocrates les plus purs n'ont pas encore mis hors la
-loi.
-
-On pourrait s'affranchir de cette contribution; mais il faudrait d'abord
-être riche. Je connais un jeune homme qui donne aux cochers de remise le
-prix du tarif, et rien de plus. Un jour qu'il avait devant moi payé deux
-francs pour une course, je ne pus me défendre de laisser voir un certain
-étonnement.
-
---Mon cher ami, me dit-il, les cochers oubliaient trop souvent de me
-dire merci, quand je leur mettais en main une aumône de dix sous. J'ai
-pris un grand parti, et supprimé le pourboire: mes moyens me le
-permettent, car j'ai quatre-vingt mille francs de rente. Vous n'oseriez
-jamais en faire autant, vous qui n'êtes qu'un ouvrier de la plume, et
-qui vivez de votre travail. On dirait: «Cet homme est pauvre; donc, il
-est mal payé; donc, il n'a point de talent.» Et vous ne vous consoleriez
-jamais de laisser une telle idée dans l'esprit d'un cocher qui ne sait
-pas votre nom et qui ne vous reverra probablement jamais. C'est la
-vanité qui donne pour boire aux êtres les moins intéressants de la
-société. Moins on a de quoi donner, plus on donne; car le plaisir de
-paraître est le luxe des pauvres, dans notre glorieux pays. Quant à moi,
-je n'ai pas besoin de paraître, puisque j'ai quatre-vingt mille francs
-de rente; c'est pourquoi je paye la course du cheval sans acheter
-l'estime du cocher.
-
---Mais si le cocher vous disait des injures?
-
---J'écrirais quatre mots à la préfecture de police, et l'on
-s'empresserait de faire droit à ma réclamation, puisque j'ai
-quatre-vingt mille francs de rente. Notez, d'ailleurs, que le pourboire,
-si quelques riches comme moi n'y mettaient bon ordre, deviendrait un
-abus trop abusif. Dans la plupart des hôtels, le service se paye à part,
-et le voyageur se soumet encore à l'obligation de donner pour boire aux
-gens de service. A la taverne britannique de la rue de Richelieu, le
-service est coté sur la carte payante; mais oubliez ensuite de donner
-pour boire au garçon, vous verrez s'il vous aide à passer les manches de
-votre paletot!
-
-Mon ami riche avait raison, je suis forcé d'en convenir; et pourtant je
-n'oserai jamais faire comme lui, parce que je ne serai jamais aussi
-riche. Moins on a, plus on donne; c'est la devise du peuple français, le
-plus spirituel peuple du monde, comme dit le _Guide des Voyageurs_.
-
-Le pire est qu'un malheureux, après s'être épuisé toute l'année en
-pourboires, est tenu de payer, au jour de l'an, un pourboire
-supplémentaire à tous ceux qui l'ont mal servi. En vérité, les riches
-sont bien heureux: d'abord, parce qu'ils ont de l'argent; ensuite, parce
-que nul n'a le droit de le leur prendre. Toutes les grandes familles de
-Paris demeurent à la campagne jusqu'au milieu du mois de janvier. Elles
-économisent sur leurs revenus, tandis que le rentier modeste ou le petit
-employé d'un ministère se laisse plumer sans résistance par les garçons
-de sa gargote, les clercs de son coiffeur, le facteur, qui lui fait
-acheter cinq francs un almanach de deux liards, et le commis du
-pâtissier voisin, et le porteur de pain, et le porteur du journal, et le
-porteur d'eau, et le conducteur de l'omnibus, et la laitière, et vingt
-autres! S'il avait au moins un domestique pour expulser tous ces
-importuns! Mais non: l'infortuné ouvre sa porte lui-même, et il reste
-désarmé, sans cuirasse, devant ces malfaiteurs privilégiés qui lui
-demandent la bourse ou la vie! Les Anglais ont inscrit dans la loi
-l'inviolabilité de la personne, l'_habeas corpus_. Ne pourrait-on y
-ajouter l'inviolabilité de la bourse, surtout pour ceux qui ont la
-bourse vide? Messieurs du Corps législatif, donnez-nous, pour nos
-étrennes de l'an prochain, un bon _habeas pecuniam_!
-
-J'avoue que, pour les riches vraiment riches, pour les Sina, les
-Rothschild et les Péreire, le premier jour de l'année doit être un
-heureux moment. Il est si doux de faire des heureux, et surtout des
-heureuses! Avoir ses entrées au foyer de l'Opéra, et envoyer, le 31
-décembre, deux parures de cent mille francs à mademoiselle Thibert et à
-mademoiselle Savel, c'est faire le métier d'un dieu sur la terre; c'est
-jouer le rôle de Jupiter dans l'incomparable féerie de _Danaé_! Mais
-porter soi-même, dans les poches d'un gros paletot, un kilogramme de
-bonbons à douze francs chez une jolie femme qui en a reçu deux cent
-cinquante, quelle pitié! quelle déception! quelle duperie! A quoi bon,
-juste ciel? A faire ressortir la misère du donateur et à frapper
-d'indigestion quelque femme de chambre au nez retroussé; car les bonbons
-durent huit jours, au maximum, et la dame la mieux constituée ne saurait
-en manger plus de cinq ou six kilogrammes dans la semaine.
-
-Il est vrai que les kilogrammes de bonbons ne pèsent pas beaucoup plus
-de sept cents grammes. On n'a jamais su pourquoi. C'est encore une des
-friponneries du nouvel an, et celle-là s'abrite derrière les immunités
-les plus anciennes: la police n'y prend garde, ni les acheteurs non
-plus. Nous faisons condamner à quinze jours de prison et à cinquante
-francs d'amende un boulanger qui a triché de six grammes sur un pain de
-quatre livres; personne ne conduit au _poids public_ les confiseurs, qui
-nous trompent d'un quart ou d'un cinquième sur la quantité de la
-marchandise livrée. Est-ce parce que le bénéfice des confiseurs est dix
-fois plus considérable que celui des boulangers? Non; c'est tout
-bêtement parce que les boulangers servent un besoin, et que les
-confiseurs à la mode exploitent une vanité.
-
-Il y a encore un impôt progressif que je voudrais signaler au public.
-Celui-là se prélève toute l'année, non sur la vanité, mais sur la
-gloire. Qu'un homme fasse un beau trait, un beau livre, un beau drame,
-une comédie charmante, le lendemain du succès il a contre lui
-non-seulement ses confrères, par esprit de concurrence, et les
-critiques, par esprit de dénigrement, mais le public lui-même. On réagit
-contre son bonheur, on s'ennuie de l'entendre appeler brillant, comme
-les Athéniens se fâchaient contre Aristide le Juste. Ce phénomène ne
-s'est jamais vu que dans deux villes: Athènes et Paris. A Rome, les
-triomphateurs étaient insultés, mais bassement, et par des esclaves. A
-Paris, c'est l'homme libre qui veut montrer son indépendance en
-s'insurgeant contre sa propre admiration.
-
-Je n'ai pas beaucoup voyagé, mais j'ai pu remarquer que la Grèce,
-l'Italie, l'Allemagne et l'Angleterre brûlaient des feux de Bengale
-autour de leurs enfants plus ou moins illustres. Nous avons un autre
-système: nous brûlons un feu de paille en l'honneur de nos jeunes
-talents, et nous les y précipitons le jour même, pour leur griller le
-poil.
-
- * * * * *
-
-_Le lecteur impartial reconnaîtra que les pages précédentes ne sentent
-point l'apostasie. Mais une jeunesse soi-disant intelligente et lettrée
-en jugea autrement, sans avoir lu. Elle se laissa persuader que j'avais
-été enrôlé à prix d'or pour guerroyer contre la démocratie dans les
-colonnes du _Constitutionnel_. Si bien que, le 3 janvier 1862, au nom de
-la justice et de la liberté, quelques centaines de petits messieurs
-très-spirituels empêchèrent la représentation d'une pièce en cinq actes
-que je pensais faire jouer à l'Odéon._
-
-_Le lendemain de cet événement, j'envoyai au _Constitutionnel_ l'article
-que vous allez lire_.
-
-
-V
-
-LES ÉMOTIONS D'UN AUTEUR SIFFLÉ
-
-M. Victor Hugo, dans un de ses plus beaux livres, analyse les sentiments
-et les idées d'un condamné à mort. Toutefois, il manque un chapitre à
-l'ouvrage. Le malheureux qu'on a mis en scène, et qui raconte ses
-impressions lui-même, ne peut pas nous dire la fin. Il laisse la
-curiosité du lecteur à moitié satisfaite; il nous fait tort de sa
-dernière émotion: on voudrait le ressusciter, pour entendre de sa bouche
-ce qu'il a souffert sous le couteau.
-
-Les auteurs sifflés survivent généralement à la chute de leurs ouvrages;
-vous n'avez pas besoin de les ressusciter pour apprendre d'eux-mêmes ce
-qu'ils ont senti au bon moment. Êtes-vous désireux d'étudier cette
-question sur le vif? Écoutez, c'est le condamné qui raconte, comme dans
-le beau livre de M. Victor Hugo. La scène se passe le lendemain de
-l'exécution, je veux dire de la représentation.
-
- * * * * *
-
-«Ne me croyez pas meilleur que je ne suis. J'ai commis le crime. Oui,
-j'ai fait un drame avec préméditation et sans aucune circonstance
-atténuante. Rien au monde ne m'y obligeait; je pouvais rester innocent,
-il suffisait de me croiser les bras. Je pouvais passer le temps à boire
-de la bière et à fumer des pipes au fond d'une brasserie, et mériter
-ainsi l'estime et l'amitié de mes jeunes contemporains. Peut-être la
-nature m'avait-elle créé pour cette riante destinée: c'est la lecture
-des romanciers qui m'a perdu.
-
-«Une jolie nouvelle de Charles de Bernard m'inspira la première idée.
-Quelques amis, quelques complices, si le mot vous paraît plus juste,
-m'aveuglèrent sur les dangers d'une telle action, et me poussèrent en
-avant. Je travaillai plusieurs mois de ce travail assidu, obstiné,
-opiniâtre, qui trouve toujours sa récompense, dit-on, et je finis par
-écrire cinq actes.
-
-«Je les portai à la Comédie-Française, et le comité de lecture, moins
-lettré sans doute que les brasseries réalistes du quartier latin, eut la
-faiblesse de les recevoir. On trouva là-dedans quelques scènes hardies
-et nouvelles, et je persiste à croire aujourd'hui que ce drame aurait pu
-intéresser le public, si le public avait pu l'entendre.
-
-«Heureux l'auteur qui fait admettre une pièce au Théâtre-Français! il
-est sur le chemin des honneurs et de la fortune. Qu'il soit habile,
-insinuant, protégé, bien en cour, il distancera tous ses rivaux en un
-rien de temps, et s'emparera de l'affiche. Je fus mis en répétition au
-bout de quatorze mois; on me répéta avec beaucoup de zèle et de talent.
-La pièce était admirablement montée: Geffroy, Got, Bressant, Monrose,
-Mirecour et cet excellent Barré; mademoiselle Favart, ce camée antique,
-et mademoiselle Riquier, ce pastel de Latour! Je retirai la pièce, après
-deux mois de répétitions.
-
-«Mademoiselle Favart était tombée malade; à son défaut, je ne voyais
-plus dans le rôle que mademoiselle Thuillier. D'ailleurs, l'été
-approchait; la direction de la Comédie-Française, après m'avoir fait
-attendre un peu plus que de raison, annonçait la résolution de me jouer
-en pleine canicule. Je repris mon manuscrit, et je passai les ponts.
-
-«Ce ne fut pas sans regretter amèrement les interprètes que je laissais
-en arrière. Je savais que la troupe de l'Odéon, à part quelques artistes
-de premier ordre, ne vaut pas celle du Théâtre-Français; mais je
-comptais (voyez un peu comme on s'abuse!) sur la sympathie d'un public
-jeune.
-
-«Le public de la Comédie-Française est bien élevé, mais un peu froid,
-blasé et sceptique. Il ne se fâche pas pour un rien; mais, en revanche,
-il est difficile à émouvoir. Tout bien pesé, j'aimais mieux offrir ma
-pièce à la jeunesse des écoles. J'ai vécu par là dans mon temps; il y
-aura juste dix ans, le 15 de ce mois, que j'en suis sorti pour aller
-voir Athènes. J'ai fait, entre le Panthéon et la Sorbonne, une petite
-provision d'idées et de sentiments qui sont encore aujourd'hui le fond
-de mon être. J'ai applaudi aux cours de Jules Simon et donné quelques
-coups de poing dans l'amphithéâtre de Michelet. Que diable! le quartier
-latin serait bien changé, si je ne trouvais pas un peu de sympathie chez
-nos jeunes camarades! N'ai-je point bataillé sept ou huit ans pour cette
-pauvre Révolution que tous les jeunes gens aimaient en ce temps-là?
-Ai-je déserté nos anciens drapeaux, religieux ou politiques? Ai-je
-insulté les dieux de la littérature ou de l'art? Ai-je manqué une
-occasion de défendre Victor Hugo à Guernesey, David (d'Angers) dans
-l'exil ou dans la tombe? David, le grand David, m'embrassait comme un
-fils à son lit de mort, et je garde un médaillon de Rouget de l'Isle où
-il inscrivit mon nom de la main gauche, lorsqu'il était déjà paralysé du
-côté droit.
-
-«Il est vrai que je n'ai sacrifié ni mon temps ni ma santé sur les
-autels de la bohème. Est-ce un crime? La rive droite dit non, la rive
-gauche dit oui. Pauvres enfants du quartier latin! Les brillants
-capitaines de la bohème ne sont plus, et vous obéissez au commandement
-des goujats de l'armée. Murger, que j'aimais comme un frère, et qui me
-le rendait bien, m'a dit encore l'an passé:
-
-«--La bohème n'est pas une institution; c'est une maladie, et j'en
-meurs!
-
-«Mais pardon, c'est de _Gaetana_ qu'il s'agit pour le moment. Les
-artistes de l'Odéon l'ont répétée six ou sept semaines. Vous ne savez
-peut-être pas, ô travailleurs naïfs, qu'il y a près d'un an de labeur
-assidu dans l'oeuvre que vous abattez d'un coup de sifflet! On ne vous a
-pas dit que la clef de votre chambre, appuyée contre vos lèvres, faisait
-tomber des murailles plus douloureusement bâties que les remparts de
-Jéricho!
-
-«Si du moins les auteurs étaient vos seules victimes! Mais voici
-mademoiselle Thuillier, une grande comédienne, une âme intrépide dans un
-corps fragile, une pauvre Pythie inspirée et souffrante qui transforme
-les tréteaux en trépieds! Voilà Tisserant, l'honnête, le sincère, le
-courageux artiste; un des précepteurs de votre jeunesse, s'il vous
-plaît! car les belles vérités qui sont tombées dans vos oreilles depuis
-dix ans et plus avaient toutes passé par sa bouche! Et Ribes, si jeune
-et si fier! Et Thiron, qui est des vôtres, car c'est un véritable
-étudiant de la comédie, et le plus gai, le plus spirituel, le plus
-laborieux de vous tous! Vous avez sifflé ces gens-là comme des cabotins
-de banlieue! Vous leur avez lancé à la face cet outrage sanglant qui a
-tué, le mois dernier, une pauvre femme appelée madame Fougeras. Et
-pourquoi l'avez-vous fait? Pour suivre l'impulsion de quelques meneurs
-aux mains sales qui écriront peut-être les Mémoires du père Bullier,
-mais qui ne feront jamais ni un drame, ni une comédie, ni un livre, ni
-rien!
-
-«Je ne suis pas contraire au sifflet, quoique je préfère assurément les
-formes polies de la critique. J'ai sifflé à ma façon, poliment, un
-certain nombre d'abus. Mais je ne comprends pas qu'on siffle une pièce
-avant de l'avoir entendue, et pour le plaisir stérile de se montrer
-ennemi de l'auteur. Je comprends encore moins qu'on siffle bêtement et
-sans comprendre les choses. L'un de vous, par exemple, a relevé
-énergiquement cette phrase: «Les jeunes gens de notre temps ne s'en vont
-jamais sur un baiser fraternel.» L'homme qui parlait ainsi sur la scène
-était un mari jaloux. Sa femme venait de lui dire: «Un jeune homme est
-amoureux de moi, il souffre, il est parti, il s'est engagé comme soldat
-dans l'armée de l'indépendance italienne. En lui disant adieu, je lui ai
-donné un baiser sur le front, le baiser d'une soeur à son frère.--Alors,
-ma chère,» répond le jaloux, votre amant n'est point parti. Les jeunes
-gens de notre temps ne s'en vont jamais sur un baiser fraternel!»
-Là-dessus, ô jeunes gens, un habitant du parterre s'est écrié:
-
-«--N'insultez pas la jeunesse!
-
-«Mais cet orateur était-il bien l'un de vous? Y a-t-il dans les écoles
-de Paris un futur médecin, un avocat de l'avenir assez naïf pour prendre
-ainsi la mouche? Le niveau des intelligences s'est-il abaissé à ce point
-depuis dix ans? Non, ce n'est pas un de vous, c'est plutôt quelqu'un de
-vos concierges qui s'est dit, dans son zèle excessif:
-
-«--On insulte mes locataires!
-
-«J'ai su, vers les dernières répétitions, qu'une forte cabale s'armait
-contre la pièce. Et, faut-il l'avouer? j'estime tant la jeunesse
-française, que j'ai souri au lieu de trembler. Quelques étudiants m'ont
-fait l'amitié de me mettre sur mes gardes; j'ai insisté pour que la
-police fût exclue de la représentation. On n'a pas voulu m'écouter; on a
-même arrêté une quinzaine de grands enfants qui avaient fait du bruit
-sans savoir pourquoi. A la première nouvelle de cet accident, j'ai couru
-les réclamer, comme s'ils avaient été de mes amis, et je les ai fait
-rendre à la liberté sur l'heure. Je ne les connais pas, ils me
-connaissent peu ou mal. Mais, si ces lignes tombent jamais sous leurs
-yeux, ils auront peut-être un instant de remords. Qu'ils songent à leur
-première thèse, à leur premier examen, à leur premier concours, à leur
-première plaidoirie. Qu'ils se figurent autour d'eux un auditoire comme
-celui qu'ils m'ont fait! Peut-être alors reconnaîtront-ils qu'il y a de
-l'injustice à siffler les gens sans les entendre.
-
-«Une dernière observation. Elle ne s'adresse pas aux meneurs, que je
-n'aurais pas la prétention de convaincre, mais à la foule des jeunes
-gens honnêtes qui se laissent quelquefois mener. Il se trouve,
-heureusement pour eux, que l'auteur est un caractère robuste, qui
-rebondit contre la haine au lieu de s'y briser en éclats. Mais, si
-j'étais un de ces esprits craintifs qu'un rien dégoûte de la vie; si
-j'étais allé me jeter à la Seine, du haut d'un pont, au lieu d'aller
-conter cette chaude soirée à ma mère, avouez, messieurs, que vous auriez
-fait là une belle besogne! Ou si même j'étais dans un de ces embarras
-qui ne sont, hélas! que trop fréquents dans la vie des gens de lettres;
-si j'avais eu besoin du succès d'hier au soir pour déjeuner ce matin,
-vous auriez commis une cruauté gratuite et vous n'auriez pas eu l'excuse
-de la passion littéraire, car vous ne savez pas si la pièce est bonne ou
-mauvaise, bien ou mal écrite; vous avez toussé, sifflé et crié dès le
-commencement du premier acte!
-
-«Je me hâte de vous affranchir d'un tel souci. Je me porte bien, j'ai
-dormi cette nuit, j'ai déjeuné tant bien que mal ce matin, et, si j'ai
-les nerfs un peu agacés, il n'y paraîtra plus dans une heure.
-
-«Il y a mieux: j'espère que la pièce se relèvera d'elle-même après avoir
-lassé la cabale, et je ne la tiens pas pour morte.»
-
- * * * * *
-
-Ainsi parlait, ami lecteur, un dramaturge sifflé hier au soir.
-
-Il prétend que sa pièce n'est pas morte; je lui ris au nez, et je répète
-ce mot d'un sergent qui ramassait les morts sur un champ de bataille:
-
---Si on les écoutait, ils diraient tous qu'ils ne sont que blessés!
-
- * * * * *
-
-_Les jeunes amis de la liberté se firent un devoir de lacérer ou de
-souiller cet article dans tous les cafés de Paris. Cela se passait en
-1862, je tiens à préciser la date, car personne n'y voudra croire dans
-dix ans. Les héros de cet exploit n'y croiront pas eux-mêmes, lorsqu'ils
-seront médecins, avocats ou substituts en province. Que serait-ce donc,
-si l'on disait qu'ils sont venus par centaines, au milieu de la nuit,
-hurler sous les fenêtres d'une femme âgée et mourante? Ils jureraient
-qu'on les calomnie, et qu'ils n'ont jamais été bêtes et cruels à ce
-point-là. Le fait est qu'ils étaient menés, et cela suffit._
-
-_Quelques jours après ces orages, M. le docteur Véron sortit du
-_Constitutionnel_; j'eus peur d'y être moins libre sans lui, et je
-donnai ma démission_.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- A M. Louis Véron. V
-
- I. Pour et contre le journalisme. 1
- II. Les tyranneaux de province. 16
- III. La machine Lenoir. 32
- IV. Les portraits-cartes. 48
- V. Comment on perd la qualité de Français. 63
- _P. S._ Fragment d'un discours de M. Keller. 77
- Lettre à M. Keller. 86
- VI. Un peu de tout, un peu partout. 122
- VII. 136
- VIII. Le Mont-de-Piété. 151
- IX. Le jury de l'Exposition. 169
- X. La halle aux arts. 186
- XI. Les souliers du soldat français. 199
- XII. Le Salon de 1861. 214
- XIII. Ces coquins d'agents de change. 281
- XIV. Courrier de Paris. 309
-
-
-FIN DE LA TABLE.
-
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-PARIS.--IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1.
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- Par Arsène Houssaye. Nouvelle édition 1 vol.
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- DE LOIN ET DE PRÈS
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- VOYAGES ET CHASSES DANS L'HIMALAYA
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- SIX MILLE LIEUES A TOUTE VAPEUR
- Par Maurice Sand 1 vol.
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- Par Auguste Maquet 1 vol.
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- LES GRIMPEURS DES ALPES--PEAKS, PASSES AND GLACIERS
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- LA COMTESSE D'ALBANY
- Par Saint-René Taillandier 1 vol.
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- LES MEILLEURS FRUITS DE MON PANIER
- Par Roger de Beauvoir 1 vol.
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- MONSIEUR X ET MADAME ***
- Par Un Inconnu 1 vol.
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- LES JEUDIS DE MADAME CHARBONNEAU
- Par A. de Pontmartin. 4e édition 1 vol.
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-PARIS.--IMPRIMERIE DE J. CLAYE, RUE SAINT-BENOIT, 7
-
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-End of the Project Gutenberg EBook of Dernières lettres d'un bon jeune homme
-à sa cousine Madeleine, by Edmond About
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-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DERNIERES LETTRES ***
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-The Project Gutenberg EBook of Dernières lettres d'un bon jeune homme à sa
-cousine Madeleine, by Edmond About
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-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
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-
-Title: Dernières lettres d'un bon jeune homme à sa cousine Madeleine
-
-Author: Edmond About
-
-Release Date: September 22, 2020 [EBook #63267]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DERNIERES LETTRES ***
-
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-
-
-Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading
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-
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-</pre>
-
-<h1>DERNIÈRES LETTRES<br />
-<span class="xsmall">D'UN</span><br />
-<span class="large">BON JEUNE HOMME</span><br />
-<span class="xsmall">A</span><br />
-SA COUSINE MADELEINE</h1>
-
-<p class="c"><span class="small">RECUEILLIES ET MISES EN ORDRE<br />
-PAR</span><br />
-<span class="large">EDMOND ABOUT</span></p>
-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br />
-MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS<br />
-<span class="small">RUE VIVIENNE</span>, 2 <span class="small">BIS</span>,
-<span class="small">ET BOULEVARD DES ITALIENS</span>, 15<br />
-<span class="small">A LA LIBRAIRIE NOUVELLE</span></p>
-
-<p class="c">1863<br />
-<span class="small">Tous droits réservés</span></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em"><span class="small">CHEZ LES MÊMES ÉDITEURS</span></p>
-
-
-<p class="c">OUVRAGES<br />
-<span class="large">D'EDMOND ABOUT</span></p>
-
-<p class="c"><b class="small">Format grand in-18</b></p>
-
-<table summary="">
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Lettres d'un Bon Jeune Homme à sa cousine Madeleine.</span>
-Deuxième édition.</td> <td class="bot">Un</td> <td class="bot">volume.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Nez d'un Notaire.</span> Quatrième édition.</td>
-<td class="bot">Un</td> <td class="bot c">&mdash;</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Cas de M. Guérin.</span> Quatrième édition.</td>
-<td class="bot">Un</td> <td class="bot c">&mdash;</td></tr>
-<tr><td colspan="3" class="cpad">THÉATRE</td></tr>
-<tr><td colspan="3" class="drap"><span class="sc">Gaetana</span>, drame en cinq actes, avec une préface.</td></tr>
-<tr><td colspan="3" class="drap"><span class="sc">Un Mariage de Paris</span>, comédie en trois actes.</td></tr>
-<tr><td colspan="3" class="drap"><span class="sc">Le Capitaine Bitterlin</span>, comédie en un acte.</td></tr>
-<tr><td colspan="3" class="drap"><span class="sc">Risette</span>, comédie en un acte.</td></tr>
-</table>
-
-<p class="c gap small">PARIS,&mdash;IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="dedic">A M. LOUIS VÉRON</h2>
-
-
-<p>Mon cher docteur, ceci n'est pas précisément un livre,
-mais un volume d'idées que j'ai publiées en divers
-temps, où et comme j'ai pu. Les unes ont paru en brochure,
-les autres à <i>l'Opinion nationale</i>, d'autres au
-<i>Constitutionnel</i>, durant les quelques semaines où nous
-avons travaillé ensemble. Quelle que soit la diversité de
-leur provenance, ces différents opuscules sortent tous du
-même fond et vont tous au même but. On écrit où l'on
-peut, l'important est de ne dire que ce qu'on pense, sans
-chercher la faveur des sacristies ou des brasseries, du ministère
-ou du Jardin Bullier.</p>
-
-<p>En plaçant ce recueil sous le patronage d'un des esprits
-les plus actifs et les plus originaux de notre époque, je
-paye mon tribut au publiciste qui a inventé, longtemps
-avant moi, les <i>Lettres d'un Bon Jeune Homme</i>. Mais, en
-vous remerciant ici de l'amitié que vous m'avez donnée
-et conservée, je n'ai pas la prétention d'acquitter même
-imparfaitement ma dette de reconnaissante.</p>
-
-<p class="sign">F. A.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c"><span class="large">DERNIÈRES LETTRES</span><br />
-<span class="xsmall">D'UN</span><br />
-<span class="xlarge">BON JEUNE HOMME</span><br />
-A SA COUSINE MADELEINE</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch1">I<br />
-POUR ET CONTRE LE JOURNALISME</h2>
-
-
-<p class="ind">Ma chère cousine,</p>
-
-<p>Les collégiens sont rentrés à l'école, les baigneurs
-de Dieppe et les joueurs de Bade sont rentrés à Paris.
-La foule commence à rentrer dans les théâtres; les jeunes
-magistrats au menton bien rasé arrondissent en
-périodes savantes leur discours de rentrée. La vieille
-pièce de cent sous, qu'on disait partie pour les Indes,
-est rentrée dans la circulation. Charles Jud résiste
-seul à l'entraînement de cette rentrée générale. Quant
-à moi, j'ai senti comme une tentation invincible de
-reprendre nos causeries d'autrefois, et me voici en
-plein journal, entre mon ami Sauvestre et mon ami
-Sarcey, étonné et content de me retrouver devant toi
-et avec eux, mais absolument incapable de dire pourquoi
-ni par où je suis rentré.</p>
-
-<p>Pourquoi? Sans doute parce qu'un malaise secret
-nous ramène au journal dès que nous essayons de
-nous en éloigner. C'est un manque, un vide, une lassitude
-de ne rien faire. On a beau se créer d'autres
-occupations; rien ne remplace cette conversation périodique
-avec la foule. De tous les besoins artificiels
-que l'homme se donne ici-bas, le plus impérieux est le
-besoin d'écrire à jour fixe.</p>
-
-<p>Est-ce à dire que nos mains soient toujours pleines
-de vérités? Avons-nous dans le c&oelig;ur ou dans l'imagination
-une pléthore d'idées et de sentiments qui demandent
-à se répandre? Est-ce la haine de ceci ou
-l'amour de cela qui nous excite et nous tourmente?
-Rarement. Il est bien vrai que chacun de nous a ses
-affections et ses antipathies; nous aimerions à persuader
-quelque chose à ceux qui nous lisent; il nous serait
-agréable de convertir tous les hommes à la justice
-et à la liberté. Mais nous écrivons surtout pour le plaisir
-d'écrire; nous sommes des égoïstes de bonne foi; la
-satisfaction de nous entendre prêcher nous est plus
-chère que le salut de nos ouailles. On dit que l'espèce
-humaine s'éteindrait en un rien de temps si la nature
-n'avait pas pris soin d'attacher un plaisir aux actes de
-reproduction. M'est avis que le dernier journal aurait
-bientôt fermé sa boutique si les journalistes n'écrivaient
-que par intérêt ou par devoir.</p>
-
-<p>Regarde les débutants, les conscrits du journalisme;
-des enfants qui sortent du collége, ou qui n'en sont
-pas même sortis! Est-ce pour éclairer leurs contemporains
-qu'ils trempent leur plume et leurs doigts dans
-une écritoire? Eh! pauvres innocents! ils n'ont pas
-encore appris à penser. Est-ce un mobile d'intérêt
-privé qui les excite? Mais ils se ruinent à publier leur
-prose dans quelques petits journaux sans lecteurs!
-Rien ne les décourage; ils vont droit devant eux sans
-savoir le chemin, sans voir un but à l'horizon, emportés,
-incertains, trébuchant, tombant, se relevant et
-courant de plus belle; ivres du vin de la jeunesse! C'est
-la critique qui les attire: on leur a dit en classe que la
-critique est aisée, et ils le croient. De quel c&oelig;ur ils
-attaquent les géants de la politique et de la poésie!
-«Ah! tu te crois plus fort que nous, parce que tu
-t'appelles Guizot, Hugo, Lamartine! Ah! Goliath,
-l'ombre de ton grand corps nous cache le soleil! Attends
-que j'aille chercher ma fronde!»</p>
-
-<p>Je me rappelle le temps où M. Scribe, un grand
-poëte dramatique, était la cible de tous les apprentis
-journalistes. M. Scribe n'est plus; mais les
-cibles ne manquent pas, et nos jeunes journalistes
-ne laissent point chômer le tir national. Ils visent
-à droite, à gauche, partout, sur les statues de marbre
-et les poupées de plâtre. Heureux âge! On se sert
-de son premier journal comme de son premier fusil.
-N'as-tu jamais rencontré, ma cousine, un garçonnet
-de douze ans à qui l'on vient de donner un
-fusil pour ses étrennes? Il a de la poudre, il a du
-plomb, il a des capsules; l'univers est à lui! Aucune
-force humaine ne saurait le retenir; il court les champs,
-les jardins, la maison même: avec son fusil neuf. Il
-s'enivre du bruit des explosions, de l'odeur de la poudre
-et de la joie de détruire. Il tire sur les moineaux,
-sur les écureuils, sur les pigeons, sur les poulets, sur
-le chat de la maison, sur papa ou maman, s'il ne rencontre
-pas d'autre proie.</p>
-
-<p>Nous avons tous passé par là, et ce temps d'absurdité
-naïve n'est pas celui que nous regrettons le moins.
-Mais il vient un moment où l'on prend le journal en
-grippe. On s'aperçoit qu'on a perdu beaucoup de
-temps sans profit et joué le rôle de niais. On a travaillé
-dix ans et écrit toute sorte de jolies choses dont il ne
-reste rien. Discussions animées, articles de fond, variétés
-savantes, feuilletons pleins de sel, entre-filets
-piquants, paradoxes ingénieux, tout a passé, tout est
-évanoui, flétri, fondu; le travail de dix années n'a pas
-laissé plus de vestiges que les neiges d'antan. Si du
-moins on avait fait fortune! Mais non: le journal nourrit
-quelquefois son homme, il ne l'enrichit jamais.
-«Ainsi donc, se dit-on avec une mélancolie profonde,
-j'ai gaspillé le meilleur de ma vie pour l'amusement de
-quelques dés&oelig;uvrés! J'ai fondé la prospérité de plusieurs
-journaux, et je suis pauvre! J'ai distribué l'éloge
-à une multitude d'auteurs, d'acteurs, d'éditeurs,
-de directeurs qui ont des hôtels à Paris ou des châteaux
-à la campagne, et je tremble tous les trois mois devant
-le terme à payer! J'ai bâti des réputations, personne
-ne m'a rendu la pareille; j'ai fait des hommes célèbres,
-et je ne suis qu'un homme connu. Cependant tous ces
-gens-là sont mes justiciables et je les vaux bien. Que
-de romans, que de comédies on aurait pu faire avec
-l'esprit que j'ai dépensé! Un vaudeville ne prend guère
-plus de temps que deux feuilletons, et rapporte cent
-fois davantage! Vingt articles de journal représentent
-la matière d'un roman en un volume, et coûtent dix
-fois plus de travail, car chaque article est une charpente,
-une composition, un tout à créer! Pourquoi
-m'obstinerais-je dans une voie qui conduit les gens à
-l'hôpital? Écrivons des romans! Abordons le théâtre.»</p>
-
-<p>Il y a beaucoup de vrai dans ces doléances. Le journalisme
-est un métier ingrat, excepté pour les malhonnêtes
-gens, qui y sont, Dieu merci! en très-grande
-minorité. Mieux vaut cent fois écrire des romans qui
-s'impriment, se réimpriment et finissent par payer des
-rentes à l'auteur. Le théâtre a des profits moins certains,
-mais quelquefois énormes. Heureux celui qui, le
-matin, en ouvrant les yeux et <i>l'Entr'acte</i>, voit que les
-comédiens de deux ou trois théâtres de Paris s'époumoneront
-toute la soirée à lui gagner de l'argent! Il
-peut aller, venir, visiter le musée de Cluny ou l'aquarium
-du Jardin d'acclimatation, faire des armes chez
-Pons ou échanger des coups de poing chez Lecour,
-dîner à la <i>Maison d'or</i> ou dans la taverne de Peter; ses
-intérêts sont en lieu sûr. Deux ou trois artistes de premier
-ordre, madame Viardot ou madame Plessy, Got
-ou Paulin Ménier, Lafont ou Geoffroy prendront soin de
-ses affaires et battront monnaie à son effigie, entre
-neuf heures et minuit.</p>
-
-<p>Voilà pourquoi les journalistes, après quelques années
-de stage, s'aventurent dans le roman ou dans le
-théâtre. Je ne parle point de ceux qui entrent à la
-Bourse: ils ont abdiqué. Mais comment se fait-il qu'un
-romancier très-lu, un dramaturge applaudi, revienne à
-son journal comme le Savoyard à sa montagne? Pourquoi
-des hommes politiques arrivés et enrichis, comme
-M. de Girardin ou M. le docteur Véron, se laissent-ils
-ramener de temps à autre sur le terrain de leurs
-combats et de leurs misères? C'est que les métiers et
-les sols les plus ingrats sont ceux qui nous laissent
-le souvenir le plus attachant. Le journalisme a des
-amertumes enivrantes comme le café, l'opium et le
-haschisch. On y goûte, on le maudit, et l'on y veut
-goûter encore.</p>
-
-<p>Sans doute il est stupide de dépenser son esprit au
-jour le jour, pour l'ébattement de quelques lecteurs
-inoccupés; mais qu'il est doux de servir au public ses
-idées toutes chaudes, comme les petits pâtés sortant
-du four! Un roman chemine à petits pas; il attend six
-mois dans les cartons de la librairie. Imprimé, il se
-disperse aux quatre points cardinaux; la France et
-l'étranger le lisent ou ne le lisent point, les critiques
-le goûtent ou le méprisent; c'est une question qui se
-décide lentement et qui n'est jamais bien résolue, par
-ce temps de camaraderies faciles et de jalousies féroces.</p>
-
-<p>Une comédie monte aux nues ou tombe à cent
-mètres au-dessous du niveau de la rampe. Mais il
-faut quelquefois des années pour atteindre à ce résultat
-heureux ou triste; tandis que l'article de journal,
-écrit à deux heures, s'imprime à trois, se distribue
-à quatre, se lit à cinq! L'auteur sort de chez lui, gagne
-le boulevard, et tombe au milieu d'un aréopage ambulant
-qui le lit et le juge, l'applaudit ou le siffle. C'est
-un succès argent comptant, si toutefois c'est un
-succès.</p>
-
-<p>L'action du journal sur les personnes est immédiate,
-presque foudroyante. Lundi dernier, par exemple, <i>le
-Constitutionnel</i> a publié deux articles remarquables.
-L'un était de M. Sainte-Beuve, sur M. Guizot; l'autre
-de M. Fiorentino, sur mademoiselle Nelly. M. Sainte-Beuve
-a désigné, avec la finesse d'un écrivain de génie,
-certains côtés faibles de son illustre confrère. M. Fiorentino
-a célébré, dans un style lyrique, les perfections
-d'une comédienne hors ligne, qui chante un joli couplet
-et enfourche un beau cheval dans la féerie du <i>Pied
-de Mouton</i>. Suppose que mardi soir M. Guizot ait rencontré
-M. Sainte-Beuve et qu'un hasard parallèle ait
-mis mademoiselle Nelly en présence de M. Fiorentino.
-Crois-tu que M. Guizot, de l'Académie française, et
-mademoiselle Nelly, de la Porte-Saint-Martin, auraient
-abordé du même front leurs critiques respectifs? Non,
-sans doute. M. Guizot aurait fait la grimace, et mademoiselle
-Nelly aurait souri de ses trente-deux dents.
-Car il est certain que <i>le Constitutionnel</i> de lundi dernier
-a placé mademoiselle Nelly fort au-dessus de
-M. Guizot. Si telle était l'intention de l'honorable rédacteur
-en chef, il a atteint son but et remis chaque
-personne à sa place. Il a prouvé à la famille d'Orléans
-que, si Louis-Philippe avait eu mademoiselle Nelly pour
-président du cabinet, mademoiselle Nelly serait montée
-à cheval le 24 février 1848; ce qui aurait sauvé la
-monarchie constitutionnelle.</p>
-
-<p>Le même jour, une feuille plus officielle encore, et
-qui est lue attentivement par toutes les cours de
-l'Europe, a dit son fait à mademoiselle Juliette Beau.
-M. Gustave Claudin tenait la plume; un souffle de vertu
-rigide et de critique austère circulait entre les colonnes
-du <i>Moniteur</i>. On prouvait clairement à l'Europe attentive
-que la Comédie-Française avait bien fait de repousser
-notre pauvre Juliette et de recevoir mademoiselle
-Rose Deschamps. L'effet de ce jugement ne se fit pas
-attendre. Mademoiselle Juliette Beau redoubla de zèle,
-et montra beaucoup de talent, le soir même, dans un
-rôle ingrat et mal fait.</p>
-
-<p>Ainsi, le journal a du bon. Il ne frappe pas toujours
-juste, d'accord. Mais il frappe fort et vite. C'est un véhicule
-pour la pensée, c'est une arme pour l'amour, la
-haine ou la vengeance, une foudre aux mains de
-l'homme. Nous ne comprenons pas l'Américain sans
-revolver, l'Arabe sans cheval, le Lapon sans traîneau,
-le Français sans journal.</p>
-
-<p>Malheureusement, la presse est un cheval entravé,
-un traîneau enrayé, un revolver qui rate. Ah! si la
-presse était libre! Il ferait bon écrire tous les jours. On
-écrirait même la nuit; on se relèverait à quatre heures
-du matin pour écrire.</p>
-
-<p>Je n'accuse pas le gouvernement; je le plains. Il croit
-bien faire en nous liant les mains, ce qui nous gêne
-beaucoup et ne lui profite guère. Mais le principal auteur
-de nos maux n'est ni l'empereur, ni aucun des
-ministres qui se sont succédé durant ces dix années de
-réaction. A qui donc faut-il s'en prendre? A un fanatique
-de la liberté, au plus grand journaliste de notre
-siècle, M. Émile de Girardin. C'est lui qui nous a réduits
-en esclavage le jour où il inventa le journal à
-bon marché.</p>
-
-<p>Avant lui, les abonnés payaient tranquillement le pain
-quotidien de leur pensée. Un journal bien fait coûte
-soixante ou quatre-vingts francs par an, selon la qualité
-du papier, du tirage et de la rédaction. On peut
-même, à ce prix, payer l'impôt du timbre, qui est
-de deux cents pour cent environ sur la marchandise
-fabriquée.</p>
-
-<p>M. de Girardin nous perdit tous par un trait de
-génie. Il s'avisa de livrer son journal au-dessous du
-prix coûtant, sauf à se récupérer sur les annonces.
-Suppose une feuille quotidienne qui perd quatre cent
-mille francs sur l'abonnement et afferme ses annonces
-au prix de cinq cent mille: elle gagnera cent mille
-francs par an, et vaudra plus d'un million. A ce
-prix, le fondateur s'enrichit, les rédacteurs gagnent
-leur vie, le public s'abonne à quarante francs, le commerce
-profite à bon compte d'une énorme publicité.
-Mais la liberté de la presse est morte.</p>
-
-<p>Le gouvernement n'a plus besoin de publier des lois
-restrictives; les procès, les avertissements, les communiqués
-deviennent presque inutiles. Il suffit d'un chef
-de bureau qui fronce le sourcil de temps en temps. Le
-journal aura peur, parce qu'il représente un million.
-Et les capitaux sont plus craintifs que les hommes, s'il
-est possible.</p>
-
-<p>Armand Carrel a-t-il compris ce danger? Si oui, il
-fut vraiment un martyr de la liberté de la presse.</p>
-
-<p>Un journal vraiment libre, c'est celui qui n'aurait
-d'autre capital que l'intelligence et le courage de ses
-rédacteurs. Mais comment faire? Que cinq ou six jeunes
-gens s'associent pour fonder un nouveau <i>National</i>, il
-faudra, de toute nécessité, qu'ils perdent sur l'abonnement
-comme tout le monde. Les annonces leur viendront
-en aide, c'est certain, lorsqu'ils auront atteint
-un tirage de quinze mille exemplaires. Mais alors ils auront
-perdu trois ou quatre cent mille francs, sauf miracle.
-Ils seront les esclaves d'un capital, c'est-à-dire d'un
-ou de plusieurs capitalistes. Et ces élans de généreuse
-folie qui poussent un peuple en avant, leur seront interdits
-à tout jamais.</p>
-
-<p>Nous écrivons pourtant et nous tirons sur notre
-chaîne, comme s'il était en notre pouvoir de l'allonger.
-Si l'indulgence ou l'inadvertance de tous ceux qui
-nous surveillent nous permet de dire un petit mot de
-vérité, nous pensons que c'est autant de pris sur l'ennemi.
-Le public qui nous lit blâme cette timidité et
-nous accuse de ménager la chèvre et le chou. Parbleu!
-messieurs, je voudrais bien vous voir à notre place!
-Tout ce qui règne, gouverne, administre, régit ou fonctionne
-à n'importe quel degré de l'échelle sociale, a
-peur du papier imprimé. Il ne s'agit pas seulement de
-Paris, mais des départements. <i>Le Salut public</i> de Lyon, <i>la
-Gironde</i> de Bordeaux et cinq ou six autres feuilles provinciales,
-qui valent celles de Paris, vous en diront des
-nouvelles. Ce n'est pas que les hommes en place détestent
-toujours le langage de la vérité; mais ils n'aiment
-pas à l'entendre dans la rue.</p>
-
-<p>Un de mes amis qui dirige un grand journal dans le
-département de <i>Seine-et-Garonne</i>, signale à son préfet
-je ne sais quelle grosse horreur administrative; il est
-mandé vite, vite, par-devant le petit roi du département.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, lui dit-on, quand des faits de ce
-genre parviendront à votre connaissance, je vous autorise
-à me les apporter ici dans mon cabinet; je vous
-défends d'en entretenir le public!</p>
-
-<p>Un autre, qui fait honorablement son métier de
-journaliste dans les <i>Côtes-de-l'Est</i>, ne craint pas d'adresser
-des conseils excellents à une grande compagnie
-financière.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, lui dit le gouverneur ou le régent de
-l'affaire, de quel droit lavez-vous mon linge sale en
-public? Quand vous avez un avis à me donner, il serait
-bien simple de venir chez moi!</p>
-
-<p>Reste à savoir si le cabinet de ces messieurs s'ouvre
-devant les conseillers qui ne sont pas journalistes!</p>
-
-<p>Une comédienne de Paris (ces dames sont quelquefois
-la doublure des plus hauts fonctionnaires) disait à
-un critique de mes amis:</p>
-
-<p>&mdash;Je vais jouer un rôle difficile entre tous. Si
-j'échoue, dites-le-moi chez moi. Mais je vous défends
-sur votre vie d'en souffler un mot au public.</p>
-
-<p>Que penserais-tu, cousine, d'un accusé de la cour
-d'assises qui dirait au procureur général:</p>
-
-<p>&mdash;Si les témoins vous racontent des faits à ma
-charge, je vous permets de venir me les soumettre à
-Mazas; mais, pour Dieu! n'en dites rien devant le
-jury!</p>
-
-<p>Le jury, en toute affaire, c'est le public. L'accusé,
-c'est tout homme en place, qui est suspect d'abuser du
-pouvoir, par cela seul qu'il le tient. Quant à nous,
-pauvres journalistes, nous ne sommes ni des magistrats,
-ni des greffiers, ni même des huissiers. Nous ne
-sommes rien, nous ne demandons rien, nous ne visons
-à rien; le plaisir d'écrire est le plus clair de notre revenu.
-Et pourtant notre misère est si douce, que nous
-n'aspirons point à changer d'état, et nous préférons à
-toutes les broderies officielles les modestes paillons qui
-éclairent notre obscurité.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch2">II<br />
-LES TYRANNEAUX DE PROVINCE</h2>
-
-
-<p>La lettre que je t'écrivais il y a quelques semaines
-sur les libertés municipales<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, a produit, ma chère cousine,
-des effets curieux. Je me doutais bien un peu que
-les mésaventures de Gottlieb n'étaient pas uniques
-dans leur genre, que la France possédait plus d'un
-maire <span lang="de" xml:lang="de">Sauerkraut</span> et plus d'un sous-préfet <span lang="la" xml:lang="la">Ignacius</span>;
-mais je n'aurais jamais cru que le nombre en fût si
-grand.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Voir les <i>Lettres d'un Bon Jeune Homme</i>, page 353.</p>
-</div>
-<p>Le pauvre Eugène Guinot se mit un jour quatorze
-affaires sur les bras, pour avoir raconté qu'un monsieur
-X&hellip; avait trouvé un monsieur Z&hellip; dans l'armoire
-de sa femme. Quatre maris s'étaient reconnus dans la
-personne de l'infortuné X&hellip;; dix jeunes gens, tous
-beaux, tous bien faits, tous bouillants du plus noble
-courage, revendiquaient l'initiale victorieuse de Z&hellip;
-L'honnête et bienveillant chroniqueur avait beau alléguer
-que l'anecdote était de pure invention: il avait
-précisé le jour et l'heure de l'événement, et on lui
-prouva que, le même jour, à la même heure, dans cet
-heureux pays de France, quatorze maris avaient ouvert
-quatorze armoires meublées de quatorze amants.</p>
-
-<p>On a cherché querelle à Gavarni dans une occasion
-plus singulière encore. Le grand artiste avait dessiné
-deux individus assis face à face devant une table d'estaminet,
-avec cette légende:</p>
-
-<p>«Tu vois ce monsieur qui entre là-bas?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Sais-tu ce que c'est?</p>
-
-<p>&mdash;Non.</p>
-
-<p>&mdash;C'est pas grand'chose.»</p>
-
-<p>Le troisième personnage, le <i>pas grand'chose</i> en question,
-n'était représenté ni de face, ni de profil, ni
-même de dos. Il ne brillait que par son absence. Et
-pourtant il y eut dans Paris un homme assez susceptible
-pour se reconnaître dans cette figure absente et
-demander raison au peintre qui ne l'avait pas dessinée!</p>
-
-<p>Mon cas est tout différent, chère cousine. Aucun
-maire, aucun sous-préfet ne s'est reconnu aux portraits
-que j'ai tracés; mais voici des communes entières qui
-me félicitent d'avoir fustigé leur maire; voilà des
-arrondissements qui me remercient d'avoir dit la vérité
-sur leur sous-préfet.</p>
-
-<p>J'ai reçu tout d'abord une lettre signée d'un nom
-fort décent, et datée de X&hellip;, département de&hellip; La
-voici:</p>
-
-<blockquote>
-<p class="ind">«Monsieur,</p>
-
-<p>«Je suis Gottlieb. Tous mes concitoyens de la ville
-de X&hellip; sont autant de Gottliebs&hellip; C'est notre maire que
-vous avez peint au naturel sous le nom de Jean <span lang="de" xml:lang="de">Sauerkraut</span>.
-Comment donc se fait-il que vous nous connaissiez
-si bien, sans être jamais venu chez nous?</p>
-
-<p>«Venez-y bien vite, monsieur. Le peuple reconnaissant
-vous recevra à bras ouverts. Le jour où il vous
-plaira d'entendre nos doléances et de juger par vos yeux
-des injustices de nos tyrans, j'espère que vous me ferez
-l'honneur de descendre chez moi, à l'<i>Écu de France</i>.
-Mes prix sont infiniment plus modérés que ceux du
-<i>Soleil d'or</i>, et ma table d'hôte est mieux servie, si l'on
-en croit MM. les voyageurs du commerce.</p>
-
-<p class="ugap">«Agréez, etc.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Je m'apprêtais à répondre: «Monsieur, vous me
-faites trop d'honneur. Mon ami Gottlieb, qui n'est
-point un personnage symbolique, n'a jamais mis les
-pieds dans votre département.» Mais on introduisit
-chez moi un jeune avocat fort aimable, que j'avais intimement
-connu dans une ville de l'Est.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>&mdash;Mon cher ami, me dit-il en entrant, j'ai failli me
-faire annoncer chez vous sous le nom de Gottlieb fils.
-Mon père habitait depuis sa naissance le chef-lieu que
-vous savez. Il y a rempli, durant une vingtaine d'années,
-des fonctions modestes mais honorables, et qui
-suffisaient à son ambition. Malheureusement, ses concitoyens,
-qui l'estimaient, l'ont élu vice-président d'une
-société de bienfaisance: il y avait un concurrent légitimiste.
-Cette nomination, que mon père n'avait pas même
-sollicitée, a fait grand bruit. Nos ennemis se sont mis
-en mouvement. Un haut fonctionnaire, <i>qui aurait dû</i>
-se déclarer pour nous<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, s'est mis en route pour Paris;
-quelques jours après, mon pauvre père était nommé à
-une autre résidence. Le voilà exilé de sa ville natale,
-séparé de ses amis, éloigné de ses propriétés, troublé
-dans toutes ses habitudes, à un âge où l'homme ne sait
-plus changer. Quant à moi, je comptais poursuivre ma
-carrière sans quitter ma famille. Mais, aujourd'hui, que
-voulez-vous que je devienne?</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Le préfet.</p>
-</div>
-<hr />
-
-
-<p>Il en était là de ses doléances quand je vis entrer un
-inconnu de cinquante ans environ: une figure intelligente,
-ouverte et sympathique.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, me dit-il après avoir décliné son nom,
-je suis ancien député. J'exerce, dans un département
-du Nord, une industrie importante. Ma maison occupe
-tout un peuple d'ouvriers. J'ai entrepris, dans mes loisirs,
-un grand travail d'utilité publique. Ce que votre
-maître Pierre a fait dans les landes de la Gironde, je
-l'essaye à mes frais sous un autre climat. Outre cela, je
-suis Gottlieb.</p>
-
-<p>&mdash;Vous, monsieur?</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! oui. Toutes les persécutions que vous avez
-énumérées, et bien d'autres encore, s'exercent contre
-moi. Je me suis mis à dos l'autorité locale. Tous les
-<span lang="la" xml:lang="la">Ignacius</span> et tous les <span lang="de" xml:lang="de">Sauerkraut</span> de l'arrondissement
-sont déchaînés contre votre serviteur. Si vous venez
-me voir, vous jugerez par vos yeux de ce que je puis
-être et de ce que l'on est pour moi; vous verrez ce que
-je fais et ce qu'on me fait.</p>
-
-<p>Cet honorable visiteur me résuma, dans un court
-abrégé, les vexations qu'il avait subies et qui se renouvelaient
-tous les jours. Je reconnus que mon ami Gottlieb
-était un privilégié, un aristocrate, un enfant gâté
-de la mairie et de la sous-préfecture, en comparaison
-de l'ancien député. Je lui présentai le jeune avocat qui
-était arrivé avant lui, et nous nous mîmes à chercher
-ensemble un spécifique contre leur mal.</p>
-
-<p>Mais ma servante reparut avec un paquet de lettres
-que j'ouvris devant eux, avec leur permission.</p>
-
-<p>La première venait du Midi. Elle était datée d'une
-place de guerre. La vignette enluminée qui décorait la
-tête de la première page représentait un guerrier entouré
-de drapeaux. L'écriture et le style ne pouvaient
-appartenir qu'à un jeune soldat.</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Monsieur, disait l'enfant (un de ces enfants héroïques
-qui jouent si bien à la bataille), j'ai dix-huit ans
-et je me ferais tuer pour l'empereur, à preuve que je
-me suis engagé volontairement en novembre, et que je
-suis candidat brigadier, en attendant le bâton de maréchal.
-Pour lors que vous n'avez pas raconté positivement
-mon histoire, puisque ce n'est pas un mulot que j'ai
-tué, mais un moineau, sauf le respect que je vous dois.</p>
-
-<p>«Identiquement, ce n'est pas moi qui me suis porté
-au conseil municipal, n'en ayant ni l'âge ni le vouloir,
-mais mon cousin germain, fils du frère aîné de mon
-propre père, et que vous désignez dans vos feuilles
-sous le nom illusoire de Gottlieb. Lequel, s'étant porté
-contre la liste du maire au mois d'août, demeura, ensemblement
-avec toute sa famille, en butte à toutes les
-vexations de l'autorité civile. D'où m'étant aventuré sur
-la route dont il était borné, et ayant tué un moineau
-(passez-moi le mot) d'un coup de pistolet sur un arbre,
-je fus empoigné par les gardes champêtres qui faisaient le
-guet autour de sa maison par inimitié contre lui, et livré
-à la justice civile, qui me condamna pour délit de chasse
-à l'amende, aux frais et à la confiscation de l'arme.</p>
-
-<p>«Le tout montant à une somme totale d'environ quatre-vingts
-francs, dont je ne garde point rancune à la
-justice, qui exécutait sa consigne en appliquant la loi,
-mais aux gardes champêtres et nommément à M. le
-maire, qui les avait apostés autour de la maison de mon
-cousin, pour nous prendre en faute, dont ils auraient
-parfaitement pu se dispenser. Vous avouerez, monsieur,
-que c'est un moineau payé un peu cher, et que je n'avais
-rien fait à M. le maire, n'ayant pas même pu voter,
-faute d'âge, en faveur de mon cousin.</p>
-
-<p>«Ce qui ne m'empêche pas, monsieur, de crier avec
-tous les c&oelig;urs français en présence de l'ennemi, absent
-ou présent: Vive l'Empereur! Puisse-t-il être servi par
-les civils comme il le sera en toute occasion par votre
-bien dévoué</p>
-
-<p class="sign"><span class="blk">«X&hellip;,<br />
-<span class="small">«Candidat brigadier à la&hellip; du&hellip; d'&hellip;<br />
-en garnison à&hellip;»</span></span></p>
-</blockquote>
-
-<p>La deuxième lettre était signée d'un fonctionnaire
-assez important d'une de nos grandes administrations.
-La voici:</p>
-
-<blockquote>
-<p class="ind">«Monsieur,</p>
-
-<p>«La simple lecture de mon nom vous dira dans quel
-département je suis né et pourquoi je suis bonapartiste
-de naissance. L'<i>Histoire de Napoléon</i> est l'Évangile où
-mon vénéré père m'a appris à lire. Dès ma première
-jeunesse, j'ai rêvé le retour de la dynastie napoléonienne.
-Dans l'âge où nous passons facilement du désir à l'action,
-j'ai conspiré. Toute ma vie et toute ma fortune
-ont été consacrées à la sainte cause que j'ai toujours
-confondue avec la cause de mon pays. L'empereur a
-daigné récompenser mes modestes services en me nommant
-lui-même à l'emploi que j'occupe depuis tantôt
-dix ans.</p>
-
-<p>«Je m'applique à me rendre digne de ses bontés,
-dont je garde une reconnaissance éternelle. Mon chef
-immédiat, aussi bien que MM. les inspecteurs de mon
-service et ces messieurs de l'administration centrale, ont
-toujours rendu justice à mes modestes efforts. Je serais
-un ingrat si je ne me louais pas hautement de leur
-bienveillance. Pourquoi faut-il que, dans les dernières
-élections municipales, j'aie voté ouvertement pour un
-homme de mon opinion, dévoué comme moi aux idées
-libérales de l'empereur? Ce malheureux, que vous avez
-désigné ingénieusement sous le nom de Gottlieb, a entraîné
-tous ses amis dans sa perte. Le maire de cette
-ville et le sous-préfet de cet arrondissement ont juré
-de <i>faire sauter</i> tous ceux qui avaient pris parti pour
-Gottlieb. Leurs dénonciations contre moi seul forment un
-dossier énorme, sous lequel mon innocence sera infailliblement
-étouffée. Que faire? A qui m'adresser?</p>
-
-<p>«J'attends tous les jours mon changement, qu'ils
-demandent, qu'ils espèrent, qu'ils annoncent à haute
-voix dans la ville et au chef-lieu. J'aimerais mieux qu'on
-nous débarrassât du maire, qui s'est rendu antipathique
-à toute la population, ou qu'on changeât le sous-préfet.
-C'est un ultramontain riche et bien apparenté. Je suppose
-que vous l'avez désigné sous le nom d'<span lang="la" xml:lang="la">Ignacius</span>,
-parce qu'il a des relations étroites avec la société de
-Jésus, fondée par saint Ignace. En l'ôtant de chez nous,
-on ne lui ferait aucun tort, car il dit lui-même à qui veut
-l'entendre qu'il donnera sa démission dès qu'il aura la
-croix. Ne pourriez-vous obtenir, monsieur, qu'on le
-décorât tout de suite? Notre pays y gagnerait; mais le
-plus soulagé de tout le département serait votre dévoué
-serviteur.</p>
-
-<p class="sign">«X&hellip;»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Troisième dépêche.&mdash;Celle-ci vient de beaucoup
-plus loin, d'un pays perdu.</p>
-
-<blockquote>
-<p class="ind">«Monsieur,</p>
-
-<p>«Je suis père d'une nombreuse famille et j'occupe
-une place de dix-huit cents francs. J'ai voté pour Gottlieb.
-Ni le maire ni le sous-préfet ne me le pardonneront jamais.
-C'est sans doute parce que, Gottlieb et moi, nous
-sommes plus dévoués que lui au gouvernement de
-l'empereur.</p>
-
-<p>«Au jour de l'an, je suis allé avec ma femme faire
-une visite officielle à M. le sous-préfet. Ce haut fonctionnaire
-étant absent, nous avons laissé nos cartes de
-visite. Comme nous sortions de la sous-préfecture,
-M. le sous-préfet, qui rentrait, se croisait avec nous.
-J'attendais son coup de chapeau pour le saluer à mon
-tour.</p>
-
-<p>«Ne devais-je pas agir ainsi, puisque j'étais avec
-ma femme? Vous savez sans doute, monsieur, qu'on
-peut être à la fois homme du monde et fonctionnaire
-à dix-huit cents francs. M. le sous-préfet, qui me conserve
-une dent depuis les élections, affecta de ne point
-nous voir, entra dans son bureau, et écrivit à mes chefs
-que j'avais passé devant lui sans le saluer. Il n'en faut
-pas davantage pour motiver la destitution d'un employé
-à dix-huit cents francs. Heureusement, monsieur, la
-dénonciation tomba aux mains d'un très-excellent et
-très-honnête homme, qui se trouva être par surcroît un
-homme de beaucoup d'esprit.</p>
-
-<p>«C'est pourquoi je ne suis pas destitué. Mais un
-avancement qui m'était annoncé et promis depuis plus
-de six mois a été arrêté par ce prétendu crime de chapeau.
-Je ne me plains de rien, je n'accuse personne. Un
-employé à dix-huit cents francs n'a pas le droit d'ouvrir
-la bouche, sinon pour manger quelquefois. Mais je
-vous prie instamment, vous qui semblez porter quelque
-intérêt aux opprimés, de me fournir une arme défensive.
-Celle qui délivra la Suisse et Guillaume Tell dans
-une célèbre question de chapeau est tombée en désuétude.
-Vous seriez vraiment bon d'en indiquer une autre
-à votre tout dévoué</p>
-
-<p class="sign">«X&hellip;»</p>
-</blockquote>
-
-<p>La dernière lettre du paquet n'était pas aussi importante,
-et je ne la cite que pour mémoire. J'ai écrit que
-la ville de Schlafenbourg ne comptait qu'un seul mari
-de Molière. Un monsieur qui a cru se reconnaître m'écrit
-une longue lettre anonyme pour me dire que je me
-suis trompé, qu'il n'est pas seul de son espèce; que,
-d'ailleurs, nous n'avons pas le droit de trouver mauvais
-ce qu'il trouve bon; que l'amitié vit de concessions, et
-mille raisons de cette force qu'il ne m'appartient pas
-de discuter.</p>
-
-<p>Lecture faite, mes deux visiteurs me prièrent de résumer
-le débat, et je leur dis:</p>
-
-<p>&mdash;Votre récit, les lettres de mes correspondants et
-mon expérience personnelle m'ont prouvé que les petits
-fonctionnaires de notre pays se laissaient aller sans trop
-d'effort sur la pente du despotisme. On en voit quelques-uns
-mettre au service de leurs rancunes personnelles
-une autorité qui leur a été confiée pour le service
-de l'État. Peut-être même en trouveriez-vous deux ou
-trois mille qui tournent contre le gouvernement et ses
-amis les armes dont ils disposent. C'est un mal, j'en conviens,
-mais qui n'est ni sans explication, ni sans remède.
-Cette grosse armée de fonctionnaires ne s'est pas
-recrutée en un jour, sous une influence unique. Des partis
-très-divers ont mis la main aux affaires depuis douze
-ans. Il est évident, par exemple, que M. de Falloux et
-les ministres de sa couleur n'étaient ni des esprits bien
-libéraux, ni des démocrates très-prononcés, ni même
-des bonapartistes bien purs. Chacun d'eux a apporté
-avec lui un certain nombre de fonctionnaires choisis
-dans la même nuance, et je ne suis pas convaincu
-qu'ils les aient tous remportés. Voilà, si je ne me
-trompe, la cause du mal.</p>
-
-<p>&mdash;Et le remède?</p>
-
-<p>&mdash;Le voici. Les animaux les plus patients ne se font
-pas faute de crier lorsqu'on les écorche; c'est un
-exemple à suivre, et je le recommande à tous les administrés.
-Criez, morbleu! le souverain vous écoutera.
-C'est son devoir, son intérêt, son désir. L'empereur
-ne peut pas trouver bon que les maires et les gardes
-champêtres lui recrutent des ennemis dans le peuple.
-Si par hasard vos cris n'arrivent point jusqu'à Paris
-(car la France est grande), ils seront entendus par vos
-voisins, qui se mettront à crier avec vous, et il se fera
-un si grand bruit, que vos tyranneaux seront saisis
-d'épouvante.</p>
-
-<p>«Je ne vous dis pas de les dénoncer à leurs supérieurs
-ni de remonter de proche en proche, par la voie hiérarchique,
-jusqu'à ces hautes régions où le pouvoir
-s'épure des petites passions et des intérêts mesquins:
-cela tomberait dans la délation, qui est toujours méprisable;
-mais appelez-en de toutes les violences, de toutes
-les injustices, de tous les passe-droits à l'opinion publique.
-Criez!</p>
-
-<p>«Je ne vous conseille pas de crier dans la rue: le sergent
-de ville vous conduirait au poste, et ferait bien.
-Mais vous avez les journaux, qui sont des porte-voix
-incomparables. Cette gueule de lion qui portait au conseil
-des Dix les moindres caquets de Venise n'était
-qu'un jeu d'enfant, une trompette d'un sou, si vous la
-comparez aux journaux.</p>
-
-<p>«Le ministre de l'intérieur est un honnête homme,
-estimé de tous les partis, sans exception. Homme de
-bien et homme de sens, il permet, il veut que l'on crie.
-Je suis sûr qu'il n'aurait que du mépris pour un écorché
-qui ne crierait point. Pourvu que nous n'attaquions
-ni la personne de l'empereur, ni la constitution fondamentale
-de l'Empire, nous avons carte blanche contre
-tous les abus. Servons-nous de la liberté qu'on nous
-donne; sinon, nous ne la méritons pas. Il faut que tous
-les journaux, sans exception, et jusqu'à la feuille de
-petites affiches qui s'imprime à Saverne, soient des
-instruments de justice et des organes de vérité. Ne craignez
-ni les suppressions, ni les saisies, ni les avertissements:
-le temps n'est plus où un journal était puni
-pour avoir discuté les engrais recommandés par la préfecture.</p>
-
-<p>&mdash;Mais un fonctionnaire attaqué dans les journaux
-a toujours le droit de faire un procès!</p>
-
-<p>&mdash;Il a même le droit de le perdre, si vous n'avez
-avancé que des faits exacts.</p>
-
-<p>&mdash;En matière de diffamation, la preuve n'est pas
-admise.</p>
-
-<p>&mdash;Contre un particulier, non. Vous n'avez pas le
-droit d'appeler voleur un homme qui a volé; il vous
-est défendu de nommer faussaire un voyageur qui se
-rend à Poissy pour avoir imité la signature du prochain.
-Ces messieurs vous poursuivraient en diffamation, et
-leur procès serait gagné d'avance. Mais la loi n'a pas
-voulu que le fonctionnaire public partageât cette triste
-inviolabilité. Reprochez-lui hardiment, publiquement,
-les fautes qu'il commet dans l'exercice de ses fonctions,
-et ne craignez pas qu'il vous traîne devant la justice.
-Le tribunal vous permettrait de prouver votre dire et
-d'accabler votre accusateur<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. Criez donc! Et, si vous
-avez la poitrine un peu trop faible, adressez-moi vos
-doléances. Je ne suis pas phthisique, et je crierai pour
-vous!</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Erreur grossière. Ne vous y fiez point! La loi serait contre
-vous.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch3">III<br />
-LA MACHINE LENOIR</h2>
-
-
-<p class="ind">Ma chère cousine,</p>
-
-<p>Nous avons, par la grâce de Dieu, deux Conservatoires
-à Paris:</p>
-
-<p>Le Conservatoire de la routine musicale, au faubourg
-Poissonnière;</p>
-
-<p>Le Conservatoire de la routine industrielle, qu'on
-nomme aussi Conservatoire des arts et métiers, rue
-Saint-Martin.</p>
-
-<p>MM. Berlioz et consorts ne sont pas, comme on pourrait
-le supposer, des phénomènes uniques. L'habile
-directeur du Conservatoire des arts et métiers se couvre
-de gloire à leurs côtés, dans la lutte généreuse du
-passé contre l'avenir, de l'inertie contre le progrès.</p>
-
-<p>Tandis que ces grands polémistes, aussi grands
-dans la discussion que dans la mélodie, repoussent
-l'invasion du barbare Chevé, qui menaçait de nous faire
-tous musiciens en un rien de temps, voici ce qui se
-passe aux environs de la rue Saint-Martin:</p>
-
-<p>Deux envoyés du Conservatoire se présentent, le
-front haut, dans une modeste imprimerie:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, disent-ils au patron, nous nous sommes
-laissé conter que vous aviez une machine Lenoir?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, messieurs; la voici.</p>
-
-<p>Il leur montre, dans un coin de l'atelier, un petit
-appareil fort simple, et pas plus encombrant qu'un
-poêle sans cheminée.</p>
-
-<p>&mdash;Ça! disent les petits Berlioz de l'industrie. Voilà
-ce que nous avons entendu vanter sous le nom de machine
-Lenoir! Heureusement, elle ne marche pas!</p>
-
-<p>&mdash;En effet, répond l'imprimeur, elle ne marche pas
-pour le moment, mais elle va marcher dans un quart de
-minute.</p>
-
-<p>Il pousse un volant, tourne un robinet, la machine
-fait entendre un petit bruit, le bruit d'une respiration
-un peu forte, et tout s'anime autour d'elle. Et deux
-presses mécaniques se mettent à travailler à la fois,
-comme si une forte commande s'était abattue sur la
-maison.</p>
-
-<p>Les délégués du Conservatoire, en présence d'un résultat
-si évident, hochent la tête d'un air de doute. Habitude
-de Conservatoire!</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne nous persuaderez jamais, disent-ils, que
-ce misérable outil fonctionne régulièrement.</p>
-
-<p>&mdash;Il fonctionne comme je veux: quatre-vingts coups
-de piston à la minute. Mais l'expérience nous a démontré
-qu'en forçant de vitesse, on pouvait aller jusqu'à
-huit cents.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, votre machine vous tuera un jour ou l'autre.
-C'est une force aveugle que l'homme ne saurait
-dompter.</p>
-
-<p>Pour toute réponse, l'imprimeur ferme un robinet.
-Le moteur s'arrête, les presses se reposent, il se fait un
-grand silence dans la maison.</p>
-
-<p>&mdash;Tout cela est bel et bon, répliquent les deux lévites
-de la routine; mais, si votre machine ne vous tue
-point, elle vous mettra du moins sur la paille. Nous
-savons ce qu'elle vous coûte, mon brave homme!</p>
-
-<p>&mdash;Elle me coûte mille francs d'achat, ou cent francs
-d'intérêt par an, y compris l'amortissement du capital.
-Elle consomme un mètre cube de gaz hydrogène, ou
-six sous par heure de travail, qui font trois francs pour
-une journée de dix heures. Ajoutez l'achat et l'entretien
-de la pile, l'établissement d'un flotteur pour le
-gaz, le coût d'une petite prise d'eau et tous les faux
-frais, nous n'arriverons pas à un total de six francs.
-Or, cette machine, qui est de la force d'un cheval,
-remplace avantageusement le travail de quatre man&oelig;uvres
-qu'il me fallait payer quatre francs par jour, ou
-seize francs en tout. Elle me procure donc une économie
-de plus de dix francs, et je ne vois pas comment
-elle pourrait me mettre sur la paille.</p>
-
-<p>Les hommes du Conservatoire levèrent les épaules
-comme M. Berlioz à l'avant-dernière séance de
-M. Chevé. Ils déclarèrent dogmatiquement que des
-hommes comme eux ne se laissaient tromper ni par les
-inventeurs ni par leurs compères; que la direction du
-Conservatoire publierait prochainement un mémoire
-foudroyant contre la machine Lenoir, et que les hommes
-de progrès recevraient de leurs mains une correction
-mémorable.</p>
-
-<p>Il faut, cousine, que ces animaux-là (les hommes
-de progrès) soient véritablement incorrigibles, car les
-conservatoires de tous les temps ne leur ont point épargné
-les leçons. Un Chevé de l'âge d'or, qui s'appelait
-Orphée, fut déchiré, non dans une brochure par vingt-trois
-signataires, mais dans les plaines de la Thrace,
-par une multitude de jeunes femmes qui chantaient
-faux, comme les élèves de notre Conservatoire. Un philosophe
-du nom de Socrate fut mis à mort par les Victor
-Cousin de son temps réunis en Conservatoire des
-erreurs officielles. Galilée, qui avait la folle prétention
-de faire tourner la terre autour du soleil, fut emprisonné
-par les soins de la cour de Rome. La cour de
-Rome était alors, comme aujourd'hui, le Conservatoire
-obstiné d'une auguste mythologie. Les premiers imprimeurs
-furent persécutés par la Sorbonne, Conservatoire
-très-pédant de l'ignorance nationale. Tous les
-Conservatoires du premier Empire repoussèrent unanimement
-la navigation à vapeur, et l'on sait quels
-services cette sage mesure nous rendit dans nos luttes
-contre l'Angleterre. M. Thiers, un Conservatoire en
-abrégé, s'opposa comme un héros à l'établissement
-des chemins de fer en France. Aujourd'hui, les Conservatoires
-et les conservateurs sacrifient la machine Lenoir
-aux machines à vapeur qu'ils ont adoptées malgré
-eux et par contrainte.</p>
-
-<p>Mais peut-être est-il temps de te révéler le secret de
-cette machine infernale qui trouble le sommeil conservateur
-de M. le général Morin.</p>
-
-<p>Le jour où une chaudière d'eau bouillante souleva
-son couvercle devant un physicien qui n'avait pas l'esprit
-de Conservatoire, la force de la vapeur fut révélée
-à l'homme: il ne s'agit plus que de l'employer. La
-vapeur nous apparut comme un ouvrier vigoureux et
-terrible: les mécaniciens s'occupèrent de l'embaucher
-et de le dompter.</p>
-
-<p>Quelques années plus tard, une fille de boutique
-oublie de fermer un bec de gaz. L'hydrogène se répand
-et se mélange avec l'air. Un commis attardé rentre
-dans la maison, le cigare à la bouche ou la lanterne
-à la main. L'air s'enflamme, se dilate et centuple son
-volume primitif. La boutique, cent fois trop étroite
-pour son contenu, éclate comme une bombe. «Quel
-malheur! dit le peuple!&mdash;Quelle fortune! s'écrie le
-physicien penché sur ces ruines. Si une étincelle jetée
-dans un certain milieu a pu faire tant de mal, quels
-services ne pourra-t-elle pas nous rendre dès que
-nous saurons l'employer? C'est un ouvrier de plus.
-Embauchons-le bien vite!» Voilà l'idée de M. Lenoir.</p>
-
-<p>Ces embauchages intelligents, ce recrutement des
-forces de la nature sera la gloire de notre siècle aux
-yeux de la postérité. L'homme, au commencement,
-n'eut pas d'autres ouvriers que lui-même. Lorsqu'il
-sut mettre les animaux à son service, et, suivant la
-belle expression de Buffon, les conquérir sur la nature,
-il s'éleva d'un rang dans l'échelle des êtres. Le premier
-qui dompta un cheval, le premier qui attela deux taureaux
-à la charrue furent honorés comme des dieux.
-Quelle reconnaissance ne doit-on point à ces Neptunes
-modernes qui nous fabriquent sur une enclume des
-machines de la force de mille chevaux? Nous leur
-décernerions aussi le beau titre de dieu, s'il n'avait
-fini par tomber en désuétude par le grand abus qu'on
-en a fait.</p>
-
-<p>Par eux, l'eau des torrents, l'étincelle de la foudre,
-la vapeur, le vent et toutes les forces aveugles de la
-nature ont pris du service dans cette grande usine que
-nous gérons. L'eau travaille à bas prix, mais la vapeur
-fait plus de besogne. L'étincelle porte nos messages au
-bout du monde; le vent conduit les navires et fait
-tourner les moulins. C'est le plus capricieux de tous
-nos serviteurs; il se met en grève pour un oui, pour
-un non; il s'emporte contre ses maîtres et conduit les
-navires à la côte. Aussi l'a-t-on remplacé, ou peu s'en
-faut. Dans son chômage forcé, il se déchaîne en vagabond
-et nous joue tous les mauvais tours imaginables.
-Vous l'avez vu souvent, par une belle nuit d'hiver, décoiffer
-de leur toit les maisons frileuses, ou secouer
-comme des pruniers les campaniles de nos églises.
-Peut-être même vous a-t-il arrêté sur le pont Neuf,
-mon cher monsieur, et vous a-t-il dit, en lançant votre
-chapeau dans la rivière: «Ayez pitié d'un pauvre travailleur
-sans ouvrage!»</p>
-
-<p>Patience, mon garçon! nous reviendrons à toi. Nous
-promettons de t'atteler à nos ballons, si nous trouvons
-un cocher qui sache te conduire.</p>
-
-<p>C'est l'étincelle électrique qui conduit la machine de
-M. Lenoir, et voici comment.</p>
-
-<p>Tu as vu des machines à vapeur; nous n'en manquons
-point à Quevilly. Une machine à vapeur n'est
-pas autre chose qu'un piston allant et venant dans un
-cylindre. La vapeur arrive en bas et pousse: le piston
-monte. La vapeur arrive en haut et pousse: le piston
-descend. La vapeur revient en bas, et il faut, bon gré
-malgré, que le piston remonte, comme le couvercle de
-la fameuse marmite. La vapeur revient en haut, et le
-piston redescend. Ce mouvement de va-et-vient, imprimé
-au piston par la force irrésistible de la vapeur,
-est comme le grand ressort de toutes les machines. Du
-jour où le physicien eut trouvé ce secret-là, les mécaniciens
-ont fait le reste.</p>
-
-<p>Il n'est pas difficile de planter au milieu du piston
-une bonne tige de fer qui va et vient avec lui, d'une
-marche régulière et sûre. Ce mouvement en ligne
-droite se change en mouvement circulaire par un petit
-mécanisme aussi simple qu'ingénieux. Cela n'est pas
-plus malin que de faire tourner la roue de ton rouet
-en appuyant le pied sur la planchette. Et, de même
-que la pression de ton petit pied, allant et venant en
-ligne droite, fait marcher le rouet en ligne circulaire,
-un simple piston qui va et qui vient dans un cylindre
-fait tourner les roues d'une usine, d'une locomotive
-ou d'un bateau à vapeur.</p>
-
-<p>La machine Lenoir est construite tout de même: il
-n'y manque que la vapeur. Suppose que le piston
-soit bien tranquille au beau milieu de son cylindre,
-entre deux espaces vides. Il monterait sans hésiter, si
-on lui lâchait par le bas un bon jet de vapeur. Il descendrait
-du même train, si la vapeur lui arrivait par le
-haut. Faisons mieux: mettons-lui sous le ventre ce
-mélange d'air et de gaz hydrogène qui fait de si belles
-explosions dans les boutiques. Ajoutons la petite étincelle
-qui dilate violemment le mélange: le piston montera
-sans perdre de temps; il faudrait qu'il fût bien
-obstiné pour se le faire dire deux fois. Dès qu'il sera
-monté au haut du cylindre, on le fera redescendre par
-le même moyen, et l'on aura ce va-et-vient régulier
-qu'on admire dans les machines à vapeur.</p>
-
-<p>Voilà donc une machine à vapeur sans vapeur, qui
-produit les mêmes résultats sous l'impulsion d'une
-autre force. Mais cette force, combien coûte-t-elle à
-produire? Si nous l'avions pour rien, comme le vent,
-ou pour presque rien, comme l'eau des rivières, il faudrait
-jeter à la ferraille toutes les machines à vapeur
-construites ou en construction.</p>
-
-<p>Mais non, et ceci doit rassurer les Conservatoires.
-La machine Lenoir consomme des étincelles électriques
-qui ne coûtent presque rien, de l'air atmosphérique
-qui ne coûte rien du tout, et du gaz hydrogène
-qui coûte encore assez cher. On le paye trente centimes
-le mètre cube, et les Compagnies qui nous le vendent
-sont trop bien avec l'administration municipale
-pour songer à réduire leurs prix. Une machine de deux
-cents chevaux, travaillant dix heures par jour, consommerait
-deux mille mètres cubes d'hydrogène ou
-six cents francs dans la journée. La vapeur coûte beaucoup
-moins cher.</p>
-
-<p>Il est vrai qu'un Américain, domicilié à Paris, se
-fait fort de nous donner bientôt l'hydrogène à un centime
-le mètre cube. Il décompose l'eau instantanément
-et à froid, au moyen d'un mélange dont il n'a pas encore
-livré le secret. S'il n'exagère pas le mérite économique
-de son invention, la vapeur sera détrônée
-partout; nous aurons même des steamers Lenoir,
-voyageant sans charbon et fabriquant leur hydrogène
-au fur et à mesure de leurs besoins. Mais nous n'y
-sommes pas encore, et il convient de fonder nos calculs
-sur l'état présent de l'industrie. Le mètre cube
-de gaz à Paris coûte six sous, et nous devons partir
-de là.</p>
-
-<p>Tant que cette denrée de première nécessité se vendra
-si cher, tous les manufacturiers feront sagement
-de s'en tenir à la vapeur et de laisser la machine Lenoir
-à la petite industrie.</p>
-
-<p>Tout le monde n'a pas le moyen de travailler en
-grand et de produire beaucoup, sur un vaste terrain,
-avec un capital énorme. Nous comptons en France une
-multitude de petits industriels, demi-fabricants, demi-ouvriers,
-qui vivotent modestement dans des ateliers
-étroits. La vapeur est un luxe qu'ils ne pourront
-jamais se permettre, et cela pour mille et une raisons.
-Le premier établissement d'une machine à vapeur
-coûte fort cher. Il faut un emplacement spécial, le consentement
-du propriétaire et des voisins. On a le danger
-des explosions et des incendies. Il faut un chauffeur.
-La vapeur, si utile qu'elle soit, n'est pas tout à
-fait aux ordres de l'homme: entre l'instant où l'on
-allume le feu et la minute où se produit une pression
-utile, il s'écoule une heure pour le moins. Si vous
-suspendez le travail au moment du repas, il faut entretenir
-le feu de la machine. Le travail terminé, la machine
-dépense encore et brûle son charbon pour le
-prince qui règne à Berlin.</p>
-
-<p>La machine Lenoir ne dépense que lorsqu'elle travaille.
-On la met en mouvement à l'instant même où
-l'on en a besoin; on arrête les frais dès que l'ouvrage
-est suspendu; on n'emploie pas un centimètre cube de
-gaz qui ne profite. Tous les emplacements sont bons:
-une force d'un cheval se range commodément dans le
-coin le plus obscur du plus modeste atelier. Aucun
-propriétaire, aucun voisin ne peut s'opposer à l'établissement
-d'un appareil qui ne fait ni bruit, ni feu, ni fumée,
-et qui procède par petites explosions aussi douces
-et aussi inoffensives que la respiration d'un ronfleur.</p>
-
-<p>Nous avons à Paris, à Lyon, à Saint-Étienne et dans
-nos grandes villes industrielles, un million de petits fabricants
-ou d'ouvriers en chambre. C'est une population
-très-intéressante, non-seulement parce qu'elle est
-morale et paisible, mais parce qu'elle travaille avec
-une certaine spontanéité. L'initiative individuelle, comprimée
-par la division du travail chez l'ouvrier des manufactures,
-se développe tout à l'aise dans ces libres
-artisans. Sans parler des capacités éminentes qui se révèlent
-de temps à autre chez quelqu'un d'entre eux, on
-peut dire qu'ils contribuent tous à donner aux produits
-de la France ce cachet de bon goût que l'étranger
-apprécie et paye si bien. Voilà les hommes qui sauront
-tirer parti de la machine Lenoir. C'est à eux que l'inventeur
-aurait dû dédier son &oelig;uvre.</p>
-
-<p>Nous les verrons bientôt, la caisse d'épargne aidant,
-placer dans leurs petits ateliers un compagnon de travail
-de la force d'un cheval, ou même de moitié. Un
-demi-cheval consomme trois sous de gaz à l'heure et
-fait la besogne de deux hommes. Un demi-cheval ne
-sera jamais intelligent ni adroit de ses mains comme
-nos fins ouvriers de Paris, mais il se chargera des gros
-ouvrages et des labeurs indignes d'un citoyen.</p>
-
-<p>Quand je pense qu'il y a dans notre beau pays non-seulement
-des chiens, mais encore des électeurs qui
-tournent une roue depuis le matin jusqu'au soir pour
-gagner le pain de leur famille!</p>
-
-<p>Au reste, il était temps que M. Lenoir inventât sa
-jolie machine. La petite industrie courait un danger de
-mort. Les capitaux se groupaient en masses imposantes
-pour fonder des manufactures énormes. On pouvait
-déjà fixer le jour où le dernier des petits poissons
-aurait été mangé par les gros. Petits poissons, devenez
-grands! et bénissez le nom de M. Lenoir, qui vous sauve
-la vie.</p>
-
-<p>Nous parlerons un autre jour de certaines applications
-de la machine Lenoir. Le théâtre, par exemple,
-lui demandera de grands services. Tu sais, cousine, ou
-plutôt tu ne sais pas que tous ces beaux mouvements
-qui s'opèrent sur la scène, les déplacements de décors,
-les trucs, les changements à vue, sont exécutés par les
-moyens les plus primitifs. Lorsqu'il s'agit d'enlever une
-forêt et d'apporter un salon, vingt gaillards robustes
-tirent la forêt en arrière; vingt autres poussent le salon
-en avant. C'est ingénieux comme l'arche de Noé, mais
-pas davantage. Tout le monde demande aux directeurs
-pourquoi ils ne confient pas cette besogne stupide à
-une petite machine à vapeur. Les directeurs répondent
-qu'ils ont peur du feu. Qu'ils prennent donc la machine
-Lenoir!</p>
-
-<p>J'ai crié sur les toits tout ce que j'avais à dire, ou
-peu s'en faut. Maintenant, ma chère cousine, ne va pas
-te mettre en tête que ceci est une réclame au profit
-d'un inventeur. M. Lenoir n'a besoin de personne. Il
-n'est pas traqué par ses créanciers comme l'honorable
-M. Cartéron, auteur d'une des plus belles inventions de
-notre époque. Il n'est pas menacé de périr par la contrefaçon
-ou par les procès comme MM. Renard, de
-Lyon, ces illustres inventeurs de la fuchsine. M. Lenoir,
-et surtout M. Marinoni, le grand constructeur, s'exténuent
-à produire des machines et désespèrent de suffire
-à toutes les demandes. On s'inscrit longtemps à l'avance,
-comme pour obtenir une loge aux <i>Effrontés</i>. Et
-je me garderai bien d'écrire ici leur adresse, de peur
-de m'attirer leurs reproches.</p>
-
-<p>Mais je crois bon d'annoncer aux petits industriels
-de Paris cette heureuse nouvelle. Il n'est pas inutile
-d'opposer aux négations aveugles du Conservatoire le témoignage
-d'un homme qui a vu.</p>
-
-<p>Lorsque les nouveaux ateliers que M. Marinoni fait
-bâtir pourront suffire à tous les besoins de Paris; lorsqu'on
-sera en mesure de donner à nos ouvriers en
-chambre ce précieux demi-cheval qui leur manque,
-alors il sera temps de fonder un comité de patronage
-pour la propagation de la machine Lenoir.</p>
-
-<p>M. le comte de Morny et quelques musiciens sans
-préjugé ont <i>lancé</i> la méthode Chevé, en dépit du Conservatoire
-de musique. On trouvera toujours une demi-douzaine
-de citoyens intelligents pour lancer une invention
-utile, quoi qu'en dise le Conservatoire des arts
-et métiers.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch4">IV<br />
-LES PORTRAITS-CARTES</h2>
-
-
-<p>Ces jours derniers, je traversais Dijon, qui est une
-des plus belles et des plus aimables villes de notre pays.
-Un ami que j'ai là-bas me fit voir, entre autres curiosités,
-la fabrique de M. Antoine Maître. C'est un joli
-bâtiment, distribué dans la perfection, et qui ne coûtera
-pas moins d'un million lorsqu'il sera complétement
-achevé. Tel qu'il est, il abrite trois cents ouvriers des
-deux sexes.</p>
-
-<p>Ces messieurs et ces dames, le jour où je les vis,
-travaillaient avec une activité fébrile, et tout l'atelier
-semblait être dans un coup de feu. On ne se hâterait
-pas plus à Saint-Étienne, si nous étions à la veille d'une
-guerre européenne. Mais devine un peu, ma chère cousine,
-ce que faisaient ces six cents bras lancés à toute vitesse?
-Ils fabriquaient des albums pour la photographie.</p>
-
-<p>Je me fis présenter au patron et je demeurai tout un
-matin dans son cabinet. M. Antoine Maître est un ancien
-ouvrier; il a fondé non-seulement sa maison, mais
-son industrie. Il nous conta avec une bonhomie fine
-(la bonhomie du Bourguignon) comment il s'était
-établi fabricant de buvards en l'an de grâce 1832, sans
-avoir une notion bien précise de ce que pouvait être
-un buvard; comment il avait profité d'une absence de
-sa femme pour transformer en enseigne la table, l'unique
-table où le petit ménage prenait ses repas; comment
-enfin les deux filles du receveur général, attirées
-par une magnifique inscription en ocre jaune, avaient
-fait une commande de quinze francs au futur millionnaire.
-En peu d'années, la petite industrie avait grandi.
-Le fabricant de buvards avait entrepris le portefeuille,
-le porte-monnaie, la reliure des livres, puis ces albums
-à loger la photographie, qui envahissaient l'atelier avec
-un succès despotique. On en avait livré quatre-vingt
-mille en six mois, et l'on désespérait de suffire à l'énormité
-des commandes.</p>
-
-<p>Ce chiffre serait déjà monstrueux si tous les albums
-de la France et de l'étranger se fabriquaient chez
-M. Maître, et l'on comprendrait difficilement qu'un
-article de fantaisie pût être si demandé. Mais, lorsqu'on
-pense que la fabrique de Dijon ne fournit pas le quart, ni
-même le dixième de la consommation nationale, on est
-forcé de reconnaître que la photographie est devenue
-pour nos concitoyens un luxe de première nécessité.</p>
-
-<p>Ce qui distingue les inventions de notre siècle, c'est
-la rapidité presque miraculeuse de leur perfectionnement
-et de leur application. Elles ne demeurent point
-à l'état stagnant, comme les grandes découvertes de
-nos ancêtres; elles ne sont pas un objet de monopole
-pour quelques adeptes; elles entrent, du premier bond,
-dans le domaine public. Il a fallu des siècles pour que
-la poudre à canon, l'imprimerie, la boussole vinssent à
-dire leur dernier mot. Quelle longue suite d'années
-entre le tonneau du moine Schwartz et le revolver de
-M. Colt! Quelle interminable série de perfectionnements
-entre Gutenberg et Didot!</p>
-
-<p>Les idées de notre temps, au contraire, s'élancent
-presque sans transition de la théorie à la pratique. Elles
-tombent des mains de l'inventeur aux mains de tout le
-monde. La force de la vapeur, la lumière du gaz, la
-vitesse du courant électrique, l'art infaillible de dessiner
-les portraits à coups de soleil, tout cela s'est perfectionné,
-appliqué, répandu et mis à la portée du premier
-venu, dans l'espace de quelques années.</p>
-
-<p>Nous ne sommes pas des vieillards, et nous nous
-souvenons tous des premiers succès de M. Daguerre.
-Le modèle posait longtemps avec la patience infatigable
-d'un fakir. Il obtenait, pour prix de ses peines, une
-sorte de reflet fugitif, insaisissable, quelque chose de
-vague et d'incertain comme un souvenir gardé par un
-miroir. Et ce modeste résultat coûtait cher: il y fallait
-autant d'argent que de soins et de patience. Aujourd'hui,
-le soleil dessine sur le papier, en grand comme
-M. Ingres, en petit comme M. Meissonnier; cela ne
-veut ni temps ni dépense. Le portrait le plus admirable
-est une affaire de quelques secondes et de quelques sous.</p>
-
-<p>Tandis que M. Maître feuilletait avec nous un grand
-album peuplé de toutes les célébrités de l'Europe, depuis
-mademoiselle Rigolboche jusqu'à Son Éminence
-le cardinal Antonelli, nous trouvâmes plaisant d'examiner
-ensemble toutes les modifications que la photographie
-avait déjà introduites dans les m&oelig;urs.</p>
-
-<p>Autant le portrait était rare autrefois, autant il va
-devenir commun. Les riches et les grands n'auront
-plus le privilége de conserver le souvenir visible de
-ceux qu'ils ont aimés. Le moindre villageois, le plus
-modeste ouvrier pourra contempler, dans cent ans, la
-galerie de ses ancêtres.</p>
-
-<p>Les bourgeois ont toujours été friands de portraitures;
-mais, comme ils n'étaient pas assez riches pour
-poser dans l'atelier de Flandrin ou de Baudry, ils s'adressaient
-naguère encore à des artistes de pacotille,
-heureux de transmettre à leurs descendants quelque
-aimable caricature! On leur accommodait, pour deux
-ou trois cents francs, une sorte de ragoût à l'huile;
-cela se servait au salon, dans un cadre d'or. Nous avons
-tous admiré, le long du boulevard, l'enseigne de ces
-prétendus peintres et le spécimen de leurs talents, avec
-cette formule inévitable: <i>Ressemblance garantie</i>.</p>
-
-<p>Eh bien, voilà une industrie qu'il faut rayer de
-l'<i>Almanach Bottin</i>. La photographie, qui ne garantit
-pas la ressemblance, mais qui la donne, a tué les barbouilleurs
-de portraits. La terre est purgée de cette engeance
-qui viciait le goût public et empoisonnait la
-nation par les yeux. Nous ne la reverrons jamais, il
-n'en sera plus parlé, sinon dans les légendes, et le fameux
-Pierre Grassou, de Fougères, si soigneusement
-décrit dans le roman de Balzac, paraîtra un animal
-aussi fabuleux que le lion de Némée et l'hydre de
-Lerne.</p>
-
-<p>La gravure de pacotille et la lithographie à la toise
-disparaîtront également dès qu'on aura simplifié le tirage
-des épreuves photographiques. Au lieu des grossières
-enluminures qui tapissent les chaumières, la rue
-Saint-Jacques et la fabrique d'Épinal expédieront partout
-des photographies artistiques, d'après les chefs-d'&oelig;uvre
-de Raphaël.</p>
-
-<p>Mais la gravure au burin, le grand art de Marc-Antoine
-et de Stella, de Pesne et d'Audran ne périra-t-il
-point dans le naufrage? Oui et non. Il faudrait maudire
-la photographie, si elle fermait l'atelier des Mercuri,
-des Calamatta, des Henriquel, des Martinet et de tous
-ces artistes de premier rang qui assurent à l'&oelig;uvre de
-nos peintres une durée éternelle. Mais rassure-toi:
-elle travaillera avec eux et pour eux.</p>
-
-<p>Tous les efforts qu'on a faits pour photographier directement
-la peinture ont donné des résultats médiocres.
-Tu comprendras pourquoi quand je t'aurai dit que
-certaines couleurs, comme le vert et le jaune par exemple,
-viennent en noir à la photographie. Pour reproduire
-un tableau tel qu'il est, il faut d'abord qu'un
-artiste habile le dessine avec un soin scrupuleux et
-interprète à coups de crayon tout ce que le pinceau a
-dit sur la toile. Le photographe vient ensuite, et tire
-le dessin à cent mille exemplaires.</p>
-
-<p>Or, que fait M. Henriquel-Dupont, lorsqu'il entreprend
-de graver un tableau de Paul Delaroche? Il commence
-par exécuter avec tout son talent acquis et tout
-son génie propre un dessin très-précis, d'après le tableau
-du maître. C'est l'affaire de six mois, d'un an, si
-tu veux. Cela fait, il dépouille le pourpoint de l'artiste
-et revêt pour dix ans la souquenille de l'ouvrier. Il
-achète une planche de cuivre, prend un burin entre ses
-doigts et consume dix ans de sa vie, sinon plus, à recopier
-sur le cuivre le dessin qu'il avait fait en moins
-d'un an sur le papier. N'est-ce pas une pitié de voir
-des artistes de ce mérite, et qui n'ont tué personne,
-se condamner à un métier si ingrat.</p>
-
-<p>Cela n'arrivera plus, grâce à la photographie. Nos
-Henriquel-Dupont ne s'extermineront plus les yeux à
-tailler des hachures dans le cuivre. Ils dessineront dix
-tableaux dans le temps qu'ils perdaient à en graver un.
-Ils ajouteront leur interprétation personnelle et l'originalité
-de leur talent à dix ouvrages de nos maîtres.
-L'appareil photographique fera le reste. Il est donc
-aussi utile aux artistes que funeste aux barbouilleurs.</p>
-
-<p>Les sciences ne lui doivent guère moins que les arts.
-Mariée au télescope, la photographie transporte et fixe
-sur le papier la forme et le mouvement des planètes.
-Unie au microscope, elle dessine avec précision le monde
-invisible, cette Amérique nouvelle où le docteur Charles
-Robin se promène comme chez lui.</p>
-
-<p>La chirurgie ne marche plus sans un appareil photographique.
-On faisait autrefois deux dessins du malade,
-avant et après l'opération. Mais le dessin avait
-certaines complaisances, et la photographie est le seul
-artiste qui ne <i>triche</i> pas. Qu'un charlatan se vante d'avoir
-guéri une ankylose incurable, on lui dira: «Montrez-nous
-la photographie du malade avant la guérison!»</p>
-
-<p>L'ethnographie ou la science des races humaines est
-encore dans l'enfance, parce que les dessins des anciens
-voyageurs n'étaient pas plus fidèles que leurs récits. Lisez
-les vieilles relations illustrées: les costumes et les
-types y sont représentés par le peintre comme les m&oelig;urs
-des Éthiopiens par Hérodote. Mais patience! lorsque
-deux ou trois photographes auront fait le tour du
-monde, le genre humain se connaîtra lui-même, et
-nous croirons à l'existence des Niams-Niams ou hommes
-à queue, pourvu qu'on nous montre leur photographie.</p>
-
-<p>Quels services n'eût-on point rendus à la cause de la
-religion, si l'on avait photographié les principaux miracles
-de l'Écriture sainte! J'entends d'après nature, et
-non d'après un tableau; car les photographies de la
-Vierge et des saints qui se vendent autour de Saint-Sulpice
-n'ont pas toute l'authenticité désirable. Le seul
-miracle qu'on aurait pu constater photographiquement
-est le miracle de la Salette. Mais mademoiselle de la
-Merlière, qui l'a fait, n'avait pas pris un photographe
-avec elle.</p>
-
-<p>On a raconté dans le temps qu'un mari de Molière avait
-braqué un daguerréotype dans un coin de son jardin et
-constaté photographiquement l'infidélité de sa femme.
-Nul doute qu'il n'ait gagné son procès devant la police
-correctionnelle, car il n'y a point de scepticisme qui
-tienne contre un tableau si vivant.</p>
-
-<p>Le tour est bon, s'il est vrai. Ne va pas croire cependant
-que la photographie ait un parti pris de malveillance
-contre les pauvres amoureux. Bien au contraire!
-Elle leur permet de conserver et même d'étaler sur un
-guéridon le portrait de celle qu'ils aiment, sans compromettre
-personne. La miniature avait quelque chose
-de plus gai, surtout lorsqu'on l'entourait de diamants,
-mais elle était compromettante en diable. Témoin la
-célèbre collection de M. le duc de Richelieu. La photographie
-n'est pas sujette à caution. Elle est innocente
-comme la poignée de main, parce qu'elle est aussi banale.
-Réunissez dans un album les <i lang="it" xml:lang="it">mille e tre</i> victimes
-de don Juan, les maris eux-mêmes n'y trouveront rien
-à redire. Une femme de bien se donne à ses amis, à ses
-connaissances et même aux indifférents: honni soit qui
-mal y pense! Un portrait sur papier, et même sur papier
-sensible, ne prouve absolument rien: un portrait
-sur ivoire prouvait tout.</p>
-
-<p>Ce n'est pas seulement à l'amour que la photographie
-prête ses bons offices; elle se met au service de la
-gloire. Depuis longtemps, la ville de Brives se plaignait
-de ne connaître nos grands écrivains que de nom; elle
-remarquait avec une certaine amertume que ni Lamartine,
-ni Victor Hugo, ni Prosper Mérimée n'étaient jamais
-descendus dans ses murs. Un adjoint qui se pique
-de littérature aurait donné beaucoup pour contempler
-les traits de ces personnes illustres. Un conseiller municipal,
-égaré dans Paris pour quelques affaires, avait
-cherché à voir la belle tête de M. de Lamartine, et l'on
-avait abusé de sa crédulité en lui montrant M. Granier
-de Cassagnac. Plus de méprises, désormais, plus de
-curiosités inassouvies! Toutes les fois qu'il se produit
-un écrivain, toutes les fois qu'une étoile apparaît dans
-le firmament littéraire, le libraire a bien soin d'attacher
-au chef-d'&oelig;uvre la photographie de l'auteur. M. Léotard
-et mademoiselle Rigolboche sont aussi célèbres par leur
-beauté que par leur style. Brives les reconnaîtrait au
-premier coup d'&oelig;il, s'ils descendaient de diligence.</p>
-
-<p>Dans ces conditions, l'incognito n'est plus possible;
-il faut que nos célébrités en prennent leur parti. Si un
-journaliste enlevait une danseuse, si les deux tourtereaux
-s'enfuyaient vers une autre patrie en chantant le
-grand air de la <i>Favorite</i>, c'est en vain qu'ils essayeraient
-de cacher leur bonheur. La photographie les a
-précédés à tous les relais. Partout les postillons à la
-voix harmonieuse murmurent en se poussant le coude:
-«C'est le célèbre Giboyer qui file avec la petite Taffetas!»</p>
-
-<p>Mais, en revanche, les larrons ne pourront plus s'affubler
-d'un nom illustre pour faire des dupes. On connaît
-l'histoire de cet ingénieux filou qui dévalisait une ville
-du centre de la France sous le nom de Jules Barbier.
-Les aubergistes lui faisaient crédit, les bourgeois éclairés
-lui prêtaient de l'argent. On s'étonnait un peu
-qu'un poëte applaudi si souvent à l'Opéra-Comique
-eût toujours besoin de cent sous, mais on se laissait
-prendre. Le faux Barbier fut pris à son tour, lorsqu'on
-s'avisa de demander à Paris la photographie
-du vrai.</p>
-
-<p>Théophile Gautier reçoit un jour la visite d'une
-femme échevelée:</p>
-
-<p>&mdash;Il sait tout! crie-t-elle en entrant, il me poursuit!
-cachez-moi! Où est Théophile?</p>
-
-<p>&mdash;Quel Théophile?</p>
-
-<p>&mdash;Théophile Gautier.</p>
-
-<p>&mdash;C'est moi, madame.</p>
-
-<p>&mdash;Vous? Non! vous me trompez!</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai jamais trompé personne: je suis trop paresseux.
-D'ailleurs, voici mon portrait, et mon nom
-au bas.</p>
-
-<p>&mdash;Malheureuse!&hellip; Ah! monsieur, je ne lui aurais
-jamais cédé, si j'avais su qu'il ne fût pas vous!</p>
-
-<p>La pauvre femme avait prêté son c&oelig;ur à un faux
-Théophile Gautier, parce que la photographie n'était
-pas encore à la mode.</p>
-
-<p>Les passe-ports, tu le sais probablement, ne servent
-qu'à vexer les honnêtes voyageurs et à tromper les gendarmes.
-On les abolira bientôt dans toute l'Europe.
-Mais la société sera-t-elle sans armes contre les malfaiteurs?
-Non, grâce à la photographie. Les directeurs
-des prisons, des maisons centrales et des bagnes prendront
-le portrait de tous leurs pensionnaires; et, comme
-les neuf dixièmes des crimes et délits sont commis par
-des repris de justice, la gendarmerie saura quels hommes
-elle doit rechercher. Jud est pris, du moins théoriquement,
-car nous avons sa photographie. Il ne vous
-reste plus, messieurs les gendarmes, qu'à saisir l'original.</p>
-
-<p>On m'assure que, depuis l'affaire Grellet et compagnie,
-tous les banquiers de Paris ont fait faire la photographie
-de leurs caissiers.</p>
-
-<p>Les autorités de plusieurs départements, et entre
-autres de la Charente-Inférieure, collectionnent des
-portraits de frères ignorantins, par mesure de prudence.
-Ces gens-là sont des caissiers à qui l'on confie
-des biens plus précieux que l'or, et ils se sauvent quelquefois
-avec l'honneur des familles.</p>
-
-<p>Pourquoi les pauvres Bluth n'ont-ils pas fait faire
-une photographie de leur fille Thérèse? Nous irions, le
-portrait à la main, frapper à tous les couvents de France
-et de Belgique, et peut-être trouverions-nous une supérieure
-assez honnête pour nous rendre la dernière
-victime de l'abbé Mallet.</p>
-
-<p>En voilà bien long sur ce sujet, ma chère cousine,
-et pourtant nous n'avons pas encore envisagé la photographie
-au point de vue politique. Sais-tu bien que
-nous n'avons pas de révolutionnaire plus terrible?
-Daguerre a mieux servi la cause de l'égalité que Danton,
-Marat et Robespierre; l'appareil de Nadar a déjà
-fait plus de mal aux dynasties légitimes que l'appareil
-de Guillotin! Ne te hâte pas de crier au paradoxe, et
-suis bien mon raisonnement.</p>
-
-<p>De tout temps, les rois se sont appliqués à nous faire
-croire qu'ils étaient d'une autre pâte que nous. Le fameux
-principe du droit divin ou de la légitimité repose
-sur ce petit mensonge. Pour mieux cacher la fraude,
-les souverains de l'Orient se cachaient eux-mêmes, ou
-ne se laissaient voir que rarement, dans une sorte de
-nuage. S'ils exposaient leurs portraits aux yeux du
-peuple, c'étaient des images énormes et gigantesques,
-véritables idoles, intermédiaires entre l'homme et le
-dieu.</p>
-
-<p>Les empereurs romains ne détestaient pas non plus
-la sculpture colossale. L'artiste qu'ils honoraient de
-leur confiance les faisait grands et beaux, par ordre
-supérieur.</p>
-
-<p>Louis XIV, notre grand roi, a régné dans le même
-style. Il se coiffait de rayons et s'habillait d'étincelles.
-Ses peintres et ses sculpteurs étudiaient la tête d'Apollon
-et le torse de Jupiter lorsqu'ils avaient à faire un
-portrait du roi. La poésie de Boileau et des autres courtisans
-répandait autour de lui comme une fumée d'encens
-et une lueur de feu de Bengale qui portaient à la
-tête du peuple en lui éblouissant les yeux. Grâce à ces
-artifices, personne ne s'aperçut que le grand roi était
-un homme, excepté peut-être M. Fagon, qui ordonnait
-ses lavements.</p>
-
-<p>Sous les règnes suivants, la monarchie légitime
-s'humanisa quelque peu, et les plus malins de la nation
-surprirent le secret de la comédie. Cependant les costumes
-d'apparat, les grands carrosses rehaussés d'or et
-l'éclat pompeux de la cour nous jetaient encore de la
-poudre aux yeux. Les provinciaux, qui sont, après tout,
-la plus grande moitié de la nation, jugeaient le roi sur
-des portraits flattés, et spécialement sur l'empreinte
-des monnaies. Un louis de vingt-quatre livres ne pouvait,
-dans aucun cas, paraître laid ou disgracieux. La
-beauté du métal ajoutait quelque chose à l'élégance du
-profil. On reposait les yeux avec complaisance sur une
-image de si grand prix. Le roi apparaissait là-dessus
-comme le dispensateur de tous les biens de la terre.</p>
-
-<p>Va-t'en chez un papetier, achète une demi-douzaine
-de Bourbons photographiés d'après nature, et tu me
-diras ce que tu penses du droit divin!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch5">V<br />
-COMMENT ON PERD LA QUALITÉ DE FRANÇAIS</h2>
-
-
-<p class="ind">Ma chère cousine,</p>
-
-<p>Tu as lu dans les journaux que deux ou trois cents
-jeunes Français, presque tous gentilshommes, s'étaient
-enrôlés dans l'armée du pape sans autorisation de
-l'empereur.</p>
-
-<p>Ces volontaires, ou (pour parler comme eux) ces
-croisés, appartenaient pour la plupart à l'opinion légitimiste.
-Ils avaient les meilleures raisons du monde
-pour se passer de toutes les permissions impériales.
-Napoléon III n'était à leurs yeux qu'un usurpateur élu
-par sept ou huit millions de complices.</p>
-
-<p>Catholiques par croyance, ou tout au moins par esprit
-de parti, ils se laissèrent persuader que Rome était
-la première patrie des catholiques. Les sermons et les
-mandements leur firent oublier que le sang français
-n'appartient qu'à la France. Ils cédèrent à l'entraînement
-d'un courage aveugle et d'un honneur mal
-conseillé, et coururent à Rome, sans entendre le bruit
-des portes de la France qui se refermaient derrière
-eux.</p>
-
-<p>Ils se sont bravement battus; c'est une justice à leur
-rendre. Comme les défenseurs de Messine et de Gaëte,
-ils ont été les héros d'une mauvaise cause. Ils ignoraient
-que nos lois sont impitoyables pour une certaine
-catégorie de héros.</p>
-
-<p>A leurs yeux, la cause qu'ils défendaient était non-seulement
-sacrée, mais française. Ils voyaient à leur
-tête un général français très-illustre, autorisé par l'empereur
-à combattre pour le pape. Une armée française
-protégeait la capitale de Pie IX. La nation française,
-assez silencieuse depuis quelques années, n'avait pas encore
-exprimé son opinion sur le temporel. Ces jeunes
-gens ne pouvaient guère deviner qu'ils encouraient des
-peines sévères en essayant à Castelfidardo ce que M. de
-Goyon faisait légalement à Rome.</p>
-
-<p>Ils savaient bien qu'ils exposaient leur vie, mais ils
-ne s'arrêtaient pas pour si peu. Je me figure qu'ils y
-auraient regardé à deux fois si, avant de signer leur
-passe-port, on leur eût donné à lire l'article 21 du Code
-civil:</p>
-
-<p>«Le Français qui, sans autorisation du roi, prendrait
-du service militaire chez l'étranger ou s'affilierait
-à une corporation militaire étrangère, perdra sa qualité
-de Français. Il ne pourra rentrer en France qu'avec
-la permission du roi, et recouvrer sa qualité de Français
-qu'en remplissant les conditions imposées à l'étranger
-pour devenir citoyen; le tout sans préjudice des
-peines prononcées par la loi criminelle contre les Français
-qui ont porté ou porteront les armes contre leur
-patrie.»</p>
-
-<p>Il est bien évident que les volontaires du pape se
-sont engagés comme soldats dans une armée étrangère.
-Ils l'ont fait sans autorisation, ils ont donc perdu la
-qualité de Français. Ils ne peuvent rentrer en France
-sans la permission de l'empereur; ils ne peuvent redevenir
-Français qu'en traversant les interminables formalités
-de la naturalisation.</p>
-
-<p>Ce n'est pas tout. Le décret du 26 août 1811 ajoute
-encore à la sévérité de la loi. Non-seulement les vaincus
-de Castelfidardo, rentrés en France sans permission,
-doivent être expulsés par la police, mais ils ne
-peuvent ni recueillir une succession, ni même jouir
-des droits civils de l'étranger résidant en France. (Duranton,
-t. 1, 195.) Le décret de 1811 n'est pas abrogé.
-Il a été maintenu par la charte de 1814 (art. 68) et par
-la charte de 1830 (art. 59). La Cour de cassation (27
-juin 1831; 8 et 22 avril 1831) décide qu'il a acquis
-force de loi. Le gouvernement l'a rappelé et visé en
-1823 (ordonnance du 10 avril). La cour de Toulouse
-a décidé, le 18 juin 1831, qu'il avait force de loi.</p>
-
-<p>C'est beau, la loi; c'est bon, c'est excellent, c'est admirable;
-mais c'est implacable. Je comprends le désespoir
-des malheureux Romains, qui sollicitent en vain,
-depuis tant de siècles, la faveur de vivre sous des lois.
-Mais je ne pourrais pas rester indifférent au désespoir
-de trois cents familles françaises, si l'article 21 du Code
-et le décret du 26 avril 1811 étaient appliqués dans
-toute leur rigueur.</p>
-
-<p>La France a ri, le mois passé, lorsqu'un volontaire
-jeune, bien portant, décoré par le pape et sollicitant la
-faveur de porter sa croix reçut de la chancellerie cette
-réponse laconique:</p>
-
-<p>«Portez-la si vous voulez, vous n'êtes plus Français.»</p>
-
-<p>La France a ri; je le comprends: c'était presque de
-la comédie. On n'a vu dans cette affaire que le châtiment
-imprévu d'une petite ambition, une vanité
-froissée.</p>
-
-<p>Mais, si demain la police allait prendre à Quimper ou
-à Laval tous les survivants de Castelfidardo, les uns
-sains, les autres convalescents, quelques-uns malades
-encore de leurs blessures; si elle les expulsait du territoire
-français en vertu de l'article 21 et du décret
-de 1811, la comédie tournerait au drame et personne
-ne rirait plus.</p>
-
-<p>On les connaît tous, ces volontaires. Ils ne se cachent
-pas. Ils ont publié eux-mêmes leurs noms, leurs
-états de service, et toutes les circonstances qui les placent
-sous le coup de la loi. Ils acceptent les dernières
-conséquences de leur courageuse folie. Que fera le gouvernement?
-Épargnera-t-il les uns après avoir frappé
-les autres? Que deviendrait ce premier principe de
-toutes nos constitutions, l'égalité devant la loi? Les
-comprendra-t-il tous dans une seule mesure de rigueur?
-Aucun homme ne verrait d'un &oelig;il sec une telle
-hécatombe de jeunes courages. Laissera-t-on la loi suspendue
-sur leurs têtes comme une menace? Ce serait
-les condamner au pire de tous les supplices: l'incertitude.
-J'ai beau chercher, je ne vois qu'une solution
-digne du prince qui nous gouverne. C'est un décret
-d'amnistie qui ramènerait dans le giron de la France
-tous ces nobles enfants égarés.</p>
-
-<p>Ils ont violé la loi, c'est plus que certain. Et pourtant,
-quel juge oserait les déclarer coupables? Les coupables
-sont les orateurs en robe longue, qui leur ont
-prêché la croisade et n'y ont pas couru avec eux.</p>
-
-<p>Cet article 21 du Code, et le décret qui l'appuie, ont
-des conséquences tout à fait curieuses et que le législateur
-ne prévoyait point.</p>
-
-<p>Les princes des dynasties déchues sont exclus du territoire
-de la France; mais il ne s'ensuit aucunement
-qu'ils aient perdu la qualité de Français. M. le comte
-de Chambord, M. le duc d'Aumale sont Français; personne
-ne le conteste.</p>
-
-<p>Mais deux jeunes princes de la famille d'Orléans, réduits
-à vivre dans l'oisiveté et à ignorer le métier des
-armes, prennent du service militaire chez l'étranger. Ils
-ne demandent pas l'autorisation de l'empereur Napoléon III;
-on devine aisément pour quelle cause. L'un
-s'engage dans l'armée espagnole, envahit le Maroc, et
-se bat courageusement pour la civilisation contre la
-barbarie. L'autre est enrôlé dans l'armée piémontaise.
-Il marche avec nos alliés, avec nous, contre l'Autriche.
-Il affronte, à Magenta et à Solferino, les mêmes balles
-qui sifflaient autour de Napoléon III, et il perd ainsi la
-qualité de Français. Voilà deux jeunes princes qui seraient
-restés Français jusqu'à la mort, s'ils avaient été
-inutiles ou lâches. Leur bravoure les condamne à un
-nouvel exil dans l'exil, en vertu de l'article 21.</p>
-
-<p>Ce n'est pas tout. L'illustre auteur du décret de 1811
-ne prévoyait pas assurément qu'il condamnait par
-avance son neveu le plus cher et son auguste héritier.
-Car le prince Louis-Napoléon Bonaparte s'est placé, lui
-aussi, sous le coup du terrible décret. Je ne le blâme
-point d'avoir servi comme capitaine dans l'artillerie
-suisse, sans la permission du roi Louis-Philippe. S'il
-avait respecté l'article 21 du Code et le terrible décret
-de 1811, notre artillerie ne serait peut-être pas aujourd'hui
-la première de l'Europe. Mais enfin la loi est
-formelle. Napoléon III a encouru les mêmes peines que
-les chevaliers de Castelfidardo, et le gouvernement de
-1848 avait deux raisons de l'expulser lorsque la nation
-lui accorda l'amnistie et quelque chose de plus.</p>
-
-<p>Ce qui n'est guère moins curieux, c'est que l'article
-21, si dur aux volontaires du pape, ne peut absolument
-rien contre les soldats de Garibaldi.</p>
-
-<p>Qu'entend-on par ces mots: «Prendre du service à
-l'étranger?»</p>
-
-<p>La jurisprudence et le simple bon sens vous répondent:
-C'est s'engager comme soldat dans une armée
-régulière appartenant à une république ou à un prince
-reconnu officiellement par la diplomatie. Un corps de volontaires
-qui n'est ni enrôlé, ni payé, ni commandé par
-aucun gouvernement, n'est pas une armée. C'est pourquoi
-l'on peut être soldat de Garibaldi et rester Français.</p>
-
-<p>On s'enrôle dans un comité révolutionnaire; on reçoit
-des armes fournies par le comité. Les comités sont
-indépendants de tout gouvernement; le ministère piémontais
-les tolère, les favorise, les disperse et les violente,
-suivant l'intérêt du moment: il ne saurait ni les
-organiser ni les diriger. Les transports sont confiés à
-l'industrie privée: qui est-ce qui nolise, achète, emprunte
-les navires? Garibaldi. Les chefs ne sont pas
-nommés par le gouvernement. Si quelque officier de
-Victor-Emmanuel veut suivre Garibaldi, il commence
-par envoyer sa démission au roi. Garibaldi lui-même a
-rendu ses épaulettes de général piémontais, avant de se
-mettre en campagne.</p>
-
-<p>Depuis le débarquement des <i>mille</i> à Palerme, Garibaldi
-et ses compagnons se sont entendu appeler brigands
-par tous les réactionnaires de l'Europe. Brigands,
-soit. Mais, s'ils acceptent l'injure, il convient que les
-bénéfices du mot leur soient acquis. Une demi-douzaine
-de brigands qui s'embarqueraient à Marseille avec des
-revolvers plein leurs poches, pour écumer le golfe de
-Gênes, s'exposeraient à être pendus, mais ils conserveraient
-leur nationalité jusqu'à la dernière heure, et ils
-seraient des pendus français. Eh bien, l'insurrection est
-une violation du droit écrit, comme la piraterie et le brigandage.
-Les glorieux insurgés qui viennent de sauver
-l'Italie sont, comme les voleurs et les pirates, hors la loi.</p>
-
-<p>On nous objectera que ces illustres brigands avaient
-pris pour devise: <i>Victor-Emmanuel, roi d'Italie</i>. Mais
-ce cri de guerre ne prouve rien, sinon la bonne volonté
-et le désintéressement de ceux qui crient. Entre
-le cri de guerre d'un insurgé et l'engagement régulier
-d'un soldat, la distance est aussi grande qu'entre la
-prière d'un dévot et les v&oelig;ux perpétuels d'un capucin.
-Les volontaires de Garibaldi ne s'enrôlent point pour un
-temps déterminé. Le comité de Gênes n'a jamais fait
-souscrire aucun engagement. En tête des brevets et des
-feuilles de route, on lisait:</p>
-
-<blockquote>
-<p class="c"><i lang="it" xml:lang="it">Italia una e libera,<br />
-Vittorio-Emmanuele, re d'Italia,<br />
-Il comitato di soccorso a <em>Garibaldi</em><br />
-Della città di &hellip;, etc.</i></p>
-</blockquote>
-
-<p>Qu'est-ce que les deux premières lignes? Deux aspirations
-vers l'avenir, deux cris de guerre. L'Italie n'était
-ni une ni libre; on souhaitait qu'elle le devînt.
-Victor-Emmanuel était roi de Piémont; on désirait ardemment
-qu'il fût bientôt roi d'Italie. Ces deux lignes,
-qui n'exprimaient rien d'actuel et qui attendaient toute
-leur réalité de l'avenir, enlèvent au document toute signification
-officielle. Suppose un peu qu'on te mette
-sous les veux une feuille de route ainsi rédigée:</p>
-
-<blockquote>
-<p class="c">Italie désunie et morcelée.<br />
-Lucien Murat, roi de Naples.<br />
-Le comité de secours organisé par la ville de Paris<br />
-Pour l'expédition de M. U&hellip;<br /></p>
-</blockquote>
-
-<p>Dirais-tu qu'un tel document peut avoir un caractère
-officiel, et que le volontaire qui s'y est laissé inscrire a
-perdu la qualité de Français? Il la conserve tout entière,
-et la qualité de niais par-dessus le marché.</p>
-
-<p>Tu pourrais craindre, chère cousine, que mon grand
-amour de l'Italie et mon admiration pour Garibaldi ne
-m'égarassent un peu dans le paradoxe; mais rassure-toi.
-Nos cours et nos tribunaux ont résolu la question tout
-comme nous.</p>
-
-<p>En 1833, le général Clouet, condamné à mort par
-contumace à la suite de l'insurrection de Vendée, se
-réfugia en Portugal et s'enrôla sous les ordres de dom
-Miguel. Il revint en France après l'amnistie de 1840,
-et réclama sa pension au ministère des finances. Le ministre
-soutint que M. Clouet avait perdu sa qualité de
-Français, puisqu'il avait pris du service à l'étranger
-sans autorisation du roi. Mais le tribunal civil de la
-Seine:</p>
-
-<p>«Attendu que dom Miguel, dans les troupes duquel
-il a accepté de l'emploi, n'était pas une puissance dont
-le droit fût reconnu;</p>
-
-<p>«Qu'en droit, le service militaire chez l'étranger,
-qui, aux termes de l'article 21 du Code civil, fait perdre
-la qualité de Français, ne peut, par la gravité
-même de ses conséquences, être dans l'esprit de la loi
-que celui qui constitue un lien solennel et durable, enchaînant
-l'homme à un ordre de choses stable et permanent,
-et faisant supposer l'abjuration de toute affection
-pour la patrie;</p>
-
-<p>«Que ce ne peut être en conséquence qu'un service
-véritable, comme on l'entend dans le sens ordinaire du
-mot, c'est-à-dire l'acceptation d'une fonction militaire
-qui présente un avenir et qui soit conférée par une
-puissance qui ait elle-même un avenir légitime;</p>
-
-<p>«Que le pouvoir éphémère, partiel et contesté de
-dom Miguel n'avait, en 1833, qu'une existence de
-fait&hellip;»</p>
-
-<p>Tu devines le jugement qui s'ensuivit. M. Clouet ne
-perdit point la qualité de Français.</p>
-
-<p>Devant la Cour, M. l'avocat général Nouguier combattit
-la décision des premiers juges. Il insista sur le
-caractère de souverain que dom Miguel avait réellement,
-sinon légitimement, possédé depuis 1828; mais il fit
-cette réserve, très-précieuse pour les soldats de Garibaldi:</p>
-
-<p>«Nous ferons cette concession qu'il est nécessaire
-que le service ait lieu <i>près d'une puissance</i>, et que, si
-M. Clouet était allé jouer le rôle de <i>chevalier errant</i> ou
-de <i>capitaine d'aventuriers</i>, il n'aurait pas servi à l'étranger.
-Il faut qu'il ait servi une puissance étrangère.»</p>
-
-<p>Malgré ce réquisitoire, la Cour, en audience solennelle,
-confirma la sentence des premiers juges (14
-mars 1846).</p>
-
-<p>Le ministre des finances se pourvut en cassation. Le
-pourvoi fut rejeté par la chambre des requêtes (2 février
-1847), et n'arriva point jusqu'à la chambre
-civile.</p>
-
-<p>La Cour de Toulouse, le 18 juin 1841, décida que
-les frères Souquet, volontaires de don Carlos, n'avaient
-point perdu la qualité de Français. Écoute encore une
-fois le langage de la justice:</p>
-
-<p>«Qu'était don Carlos en s'entourant de soldats et de
-nombreux adhérents, en prenant les armes contre la
-reine d'Espagne, sinon un prétendant à la tête du parti
-qu'il avait soulevé contre cette reine; le chef d'une
-guerre civile? Don Carlos, par ses entreprises, sera-t-il
-élevé au rang de ces puissances étrangères reconnues
-par la France, les seules dont s'occupe le décret de
-1811? Il ne peut pas sans doute prétendre à ce titre,
-et avoir servi sous lui, n'est pas avoir servi chez une
-puissance étrangère.»</p>
-
-<p>Garibaldiens, mes braves amis, vous serez chers à
-l'Italie, sans cesser d'appartenir à la France. Une jeune
-et grande nation conservera votre mémoire avec un
-respect filial, sans que la vieille patrie vous chasse de
-son giron maternel. L'article 21 du Code et le décret
-de 1811 n'ont point de prise sur vous, et pourquoi?
-Parce que Garibaldi n'est pas une puissance. Garibaldi
-est une force, rien de plus. Une force appuyée sur le
-droit.</p>
-
-<p>Mais j'y songe: le souverain de Rome et de quelques
-faubourgs est-il une puissance? Peut-on le mettre au
-rang des princes légitimes? La révolution de 1848 a
-promulgué un nouveau code politique qui fait son
-chemin dans l'Europe. Ce n'est plus seulement le droit
-de succession ni le consentement des cabinets qui
-fondent les puissances légitimes, c'est la volonté des
-peuples.</p>
-
-<p>Or, le peuple de Rome et des environs a rejeté depuis
-longtemps la domination temporelle du pape. Donc, le
-pape n'est pas, plus que don Carlos ou dom Miguel,
-une puissance. Donc, les volontaires de Castelfidardo
-pourraient échapper à l'article 21 et au décret de
-1811, s'ils me permettaient de plaider leur cause à ma
-façon. Mais je parie qu'ils ne voudront jamais de moi
-pour avocat.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p id="ch5b"><i>P. S.</i> Quant aux Gottliebs, ils m'écrivent de tous
-côtés et m'adjurent de les défendre. Je ne demanderais
-pas mieux; mais M. le juge d'instruction du tribunal
-de Saverne me mande à comparaître devant lui dimanche
-prochain, quoique je n'aie jamais attaqué les
-autorités de cette petite ville. Que deviendrai-je, bons
-dieux! si tous les maires et tous les sous-préfets de
-France viennent à se reconnaître dans <span lang="la" xml:lang="la">Ignacius</span> et
-<span lang="de" xml:lang="de">Sauerkraut</span>, comme tous les opprimés se sont reconnus
-dans le personnage allégorique de Gottlieb?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p><i>Je devais être jugé et condamné le 24 mai suivant.
-Le maire de Saverne avait déposé une plainte en diffamation.
-Un jeune substitut plein de zèle avait préparé
-un réquisitoire dont le succès ne semblait douteux à
-personne. Le 24 mai, l'affaire ne fut point appelée.
-Tous les cléricaux d'Alsace, qui comptaient sur moi
-pour inaugurer la prison neuve de Saverne, poussèrent
-les hauts cris. L'honorable M. Keller, ancien candidat
-du gouvernement, député de Belfort au Corps législatif,
-se fit l'écho du mécontentement de ses amis. Je crois
-devoir transcrire ici, d'après le <span class="sc">Moniteur</span> du 8 juin
-1861, tout ce qui me concerne dans son discours:</i></p>
-
-
-<h3>FRAGMENT D'UN DISCOURS DE M. KELLER.</h3>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>&hellip; Un pamphlétaire qui a le malheur d'employer son
-esprit à dénigrer tous les lieux qui lui ont donné l'hospitalité,
-et qui ne mérite pas d'être nommé dans cette
-enceinte, avait fait sur Rome un livre calomnieux. A la
-rigueur, on comprend que, comme certaine publication
-récente, celle-ci ait pu tromper pendant quelques heures
-la vigilance du ministère de l'intérieur. Mais non;
-ce sont des jours, ce sont des semaines qu'on lui donne;
-on la saisit quand l'édition tout entière est vendue; et,
-quant au procès, on n'en a plus entendu parler.</p>
-
-<p>Stimulé par ce premier succès, notre pamphlétaire,
-dans trois feuilletons de <i>l'Opinion nationale</i>, s'en prend
-à l'innocente ville de province qui l'abrite pendant la
-belle saison et qui n'a d'autre tort que de ne lui avoir
-pas encore élevé de statue, de ne lui avoir pas même
-donné un siége dans son conseil municipal. Indignement
-calomnié dans sa vie publique et privée, le maire
-n'écoute que la voix de sa conscience et dépose une
-plainte en diffamation. Peu importe que, plus tard,
-M. le ministre de l'intérieur le supplie ou le somme de
-la retirer. Le maire n'est pas seul offensé; l'honneur
-de vingt familles a été cruellement blessé; et d'ailleurs
-l'Alsace entière se sent insultée dans la personne de cet
-infortuné maire <i lang="de" xml:lang="de">Sauerkraut</i>, dont le nom seul est une
-insulte à notre agriculture; dans la personne de cet infortuné
-sous-préfet <i lang="la" xml:lang="la">Ignacius</i>, en qui l'on veut sans
-doute atteindre un des courageux sénateurs qui défendent
-le saint-siége. (<i>Nouvelles rumeurs.</i>) D'ailleurs, le
-délit est constant; la justice est saisie; les assignations
-sont données, l'audience est fixée. L'affaire en étant là,
-il n'est pas de force humaine qui puisse l'empêcher
-d'avoir son cours; il n'est pas de force humaine qui
-puisse empêcher un tribunal saisi de se prononcer.</p>
-
-<p>Au moment où l'opinion publique attendait ainsi
-une légitime satisfaction, la veille même de l'audience,
-un bruit se répand avec la rapidité de la foudre.</p>
-
-<p><i>Plusieurs membres.</i> Oh! oh!</p>
-
-<p><span class="sc">M. Keller.</span> De Paris est tombé tout à coup un personnage
-mystérieux, muni de pouvoirs supérieurs; ce
-personnage demande communication du dossier, le met
-dans son sac, et, à la stupeur du tribunal, l'emporte
-pour l'examiner à loisir. (<i>Réclamations sur plusieurs
-bancs. Interruptions diverses.</i>)</p>
-
-<p><i>Quelques membres.</i> Parlez! parlez!</p>
-
-<p><span class="sc">M. Keller.</span> Sans doute, on craignait la passion des
-juges; on craignait peut-être l'influence occulte de la
-société de Saint-Vincent de Paul.</p>
-
-<p>Le fait est qu'à l'heure qu'il est, le personnage dont
-je parle, qui n'est autre, dit-on, qu'un certain procureur
-général, conserve le dossier et l'examine encore;
-et l'Alsace, attristée, blessée dans son honneur&hellip; (<i>Vives
-réclamations sur plusieurs bancs.</i>)</p>
-
-<p><span class="sc">M. le baron de Reinach.</span> Parlez en votre nom! ne
-parlez pas au nom de l'Alsace!</p>
-
-<p><span class="sc">M. Keller.</span> L'Alsace se demande si un pareil mépris
-de la légalité est possible en France, et se dit que, certainement,
-l'empereur ne sait pas comment on rend la
-justice en son nom. (<i>Vives et nombreuses réclamations.</i>)</p>
-
-<p><span class="sc">M. Rigaud.</span> Vous attaquez la magistrature, et jamais
-personne ne l'a fait en France! Elle est au-dessus de
-toutes les attaques, de tous les soupçons! (<i>Très-bien!
-très-bien!</i>)</p>
-
-<p><span class="sc">M. Keller.</span> Messieurs, ces faits sont notoires. Ils
-m'ont été confirmés de Strasbourg par les lettres les
-plus détaillées que je pourrais lire à la Chambre, si je
-ne craignais de fatiguer son attention; et, tant que le
-gouvernement ne les aura pas démentis, je les avance
-comme tout à fait certains&hellip; (<i>Rumeurs et dénégations
-sur plusieurs bancs.</i>)</p>
-
-<p><span class="sc">M. Abatucci.</span> Le maire a retiré sa plainte!</p>
-
-<p><span class="sc">M. Keller.</span> Lorsqu'un tribunal est saisi, peu importe
-que la plainte soit retirée!</p>
-
-<p><span class="sc">S. Exc. M. Baroche</span>, <i>ministre, président du conseil
-d'État</i>. Pas en matière de diffamation!</p>
-
-<p><span class="sc">M. Keller.</span> Je vous demande pardon, mais je crois
-que, sauf le cas d'adultère, toutes les fois qu'un tribunal
-est saisi, il doit se prononcer.</p>
-
-<p><span class="sc">M. le Ministre.</span> Vous êtes dans l'erreur. En matière
-de diffamation, il faut que le plaignant insiste.</p>
-
-<p>Du reste, nous ne savons pas un mot de tout ce que
-vous racontez là (<i>mouvement</i>), et à ce sujet je dois
-faire une observation.</p>
-
-<p>Quand on veut mettre en cause le gouvernement sur
-des faits spéciaux, un sentiment que je ne veux pas
-dire, mais que la Chambre comprendra, devrait conduire
-l'orateur, ainsi que cela se fait partout, ainsi que
-cela se fait en Angleterre, ainsi que cela se faisait autrefois
-en France, à prévenir le gouvernement, de manière
-à le mettre à même de prendre des renseignements
-et de vérifier les faits que l'on veut porter devant
-la Chambre. Le gouvernement est ainsi en mesure de
-répondre aux interpellations; il peut même prévenir
-ces interpellations par des explications. Il me semble
-que mon observation trouve ici sa place. (<i>Très-bien!
-très-bien!</i>)</p>
-
-<p><span class="sc">M. Keller</span>, <i>continuant son discours</i>. Quelle était la
-cause de cet abus de pouvoir?&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">M. le Ministre.</span> Et mon observation, il faut y répondre!
-Pourquoi M. Keller ne répond-il pas?</p>
-
-<p><span class="sc">M. Keller</span>, <i>continuant</i>. Quelle était la cause de cet
-abus de pouvoir, inouï dans nos annales judiciaires?
-Messieurs, elle est fort simple.</p>
-
-<p>Et d'abord, il eût été pénible de voir une fois de
-plus le ruban de la Légion d'honneur sur les bancs de
-la police correctionnelle.</p>
-
-<p>Et puis, chose plus grave, vous savez que, dans l'état
-de notre législation sur la presse, deux condamnations
-suffisent pour faire supprimer de droit le journal le
-plus dévoué. Il n'en faut pas tant pour un journal ordinaire.
-Eh bien, <i>l'Opinion nationale</i> venait précisément
-d'être frappée à Montpellier pour avoir diffamé
-le président d'une association charitable. Une seconde
-condamnation, c'était son arrêt de mort. La France
-allait être privée des éminents services que lui rend ce
-journal. Il fallait le sauver: on l'a sauvé.</p>
-
-<p>Cependant, le cas pourrait bien se reproduire. Il
-n'est pas dit que les gens que les journaux insultent
-ne finiront pas par se lasser de leur longanimité; il
-n'est pas dit que tous les tribunaux se montreront aussi
-complaisants que celui que je viens de citer&hellip; (<i>Vives
-réclamations.</i>)</p>
-
-<p><i>Voix nombreuses.</i> C'est intolérable! A l'ordre! à
-l'ordre!</p>
-
-<p><span class="sc">S. Exc. M. Baroche</span>, <i>ministre, président du conseil
-d'État</i>. Vous ne pouvez pas dire qu'un tribunal s'est
-montré complaisant.</p>
-
-<p>Permettez-moi un mot, monsieur le président&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">M. Roques-Salvaza.</span> C'est une affaire de discipline
-qui regarde le président. Nous demandons le rappel à
-l'ordre!</p>
-
-<p><span class="sc">M. le Président.</span> Monsieur Keller, vous avez, à deux
-reprises différentes, insulté la magistrature; vous avez
-porté une accusation grave contre la magistrature et contre
-le gouvernement. Je vous ai laissé continuer, parce
-que je croyais, en mon âme et conscience, que le gouvernement,
-averti par vous, avait pu se mettre en mesure
-de réfuter vos accusations. J'ai toujours pensé que,
-quelle que fût la gravité d'une incrimination dirigée
-contre le gouvernement, le mieux était de ne pas interrompre
-l'orateur, de le laisser produire en toute
-liberté et jusqu'au bout ses imputations, afin de fournir
-au gouvernement l'occasion de se justifier immédiatement
-vis-à-vis de la Chambre et du pays.</p>
-
-<p>Mais il vient d'être déclaré par M. le président
-du conseil d'État qu'aucun avis ne lui avait été préalablement
-donné; et il s'en est plaint à bon droit. J'insiste
-à cet égard sur l'observation que vient de faire
-M. le président du conseil d'État. Jamais, dans aucune
-assemblée parlementaire (c'est une question de loyauté,
-de parti à parti, d'opposition à gouvernement), jamais
-on ne s'est permis de porter une accusation sur des
-faits aussi ténébreux, sans prévenir le gouvernement,
-afin qu'il puisse procéder à une enquête et éclaircir les
-faits, de manière à se justifier devant le pays. Agir autrement,
-je suis obligé de vous le dire, n'est pas loyal.
-(<i>Très-bien! très-bien!</i>)</p>
-
-<p>Maintenant, je vous rappelle à l'ordre: je ne permets
-pas que, dans cette enceinte, on insulte l'institution
-la plus respectable et la plus désintéressée, la magistrature.
-(<i>Très-bien! Bravo!</i>) Et, si vous continuez, je
-vous interdirai la parole. (<i>Oui! oui! Très-bien!</i>)</p>
-
-<p><span class="sc">M. Keller.</span> Messieurs, on vient de pourvoir à cette
-situation exceptionnelle de certains journaux par une
-loi qui, sous prétexte d'agrandir la liberté de la presse,
-achèvera, je le crains bien, de déposséder la légalité en
-faveur de l'arbitraire. M. le ministre de l'intérieur
-pourra toujours, du jour au lendemain, et par mesure
-administrative, faire supprimer un journal; les tribunaux
-ne le pourront plus. Voilà, je le crois, le véritable
-sens du projet que nous n'avons fait qu'entrevoir
-en comité secret. <i>Le Siècle</i> et <i>l'Opinion nationale</i>
-pourront continuer leur triste polémique: ils n'en seront
-pas moins immortels, et, à l'heure où je vous
-parle, vous venez de voir jusqu'où se permet d'aller
-maintenant cette audace impunie, et, pour moi, je suis
-encore ému d'indignation et de dégoût par la lecture
-de cet article sans nom, dans lequel on a insulté, non-seulement
-les malheurs du saint-siége, mais l'honneur
-de notre armée de Crimée, mais la dignité même du
-trône, article dans lequel on est venu nous vanter les
-délices et les raffinements du despotisme païen sous le
-nom de je ne sais quel fils légitime de la révolution
-française. Mais que veut-on dire par là? Tenez, malgré
-moi, cette insolence m'en a rappelé une autre.</p>
-
-<p>«Vous seul, disait un autre pamphlétaire s'adressant
-à un autre prince, vous seul, enveloppé d'une auréole
-d'azur et d'or, vous sommeillez au milieu des
-orages; votre quiétude m'ennuie comme la vertu d'Aristide
-fatiguait le paysan d'Athènes; mais non, la France
-sait que, relégué à la pairie, vous subissez un ostracisme
-involontaire qui vous interdit toute participation aux
-affaires publiques.»</p>
-
-<p>C'était en 1827; ce prince qu'on outrageait par un
-encens non moins coupable, mais pourtant moins
-grossier, c'était le duc d'Orléans. Loin de moi, messieurs,
-loin de moi la pensée de faire entre ces deux
-personnages le moindre rapprochement déplacé; mais
-il est évident que l'intention des deux auteurs était la
-même. Et quand je vois M. le ministre de l'intérieur si
-facile à alarmer par les souvenirs de l'ancien Palais-Royal,
-je me demande s'il ne serait pas plus prudent
-et plus sage d'empêcher une si compromettante apothéose
-du Palais-Royal actuel. (<i>Mouvements divers.</i>)</p>
-
-<hr />
-
-
-<p><i>En réponse à cette agression, je publiai immédiatement
-chez Dentu la brochure suivante:</i></p>
-
-
-<h3 id="ch5c">LETTRE A M. KELLER</h3>
-
-<p class="ind">Monsieur,</p>
-
-<p>L'Alsace n'a pas besoin de «me dresser une statue,»
-puisque le plus éloquent de ses députés a bien voulu
-m'élever tout vivant sur un piédestal de gros mots,
-dans l'enceinte même du Corps législatif.</p>
-
-<p>J'étais absent, monsieur, lorsque vous m'avez honoré
-de cette marque de haine. Je me promenais innocemment
-dans Paris, ignorant du danger, comme les
-orateurs du gouvernement, que vous n'aviez pas avertis.
-C'est le lendemain du discours, en lisant le <i>Moniteur</i>,
-que j'ai pu admirer les grands coups d'épée que
-vous m'allongiez par derrière, conformément aux lois
-de l'escrime ecclésiastique. Peste! vous attaquez vaillamment
-ceux qui ne sont pas là pour se défendre!
-Mais je ne suis pas mort, grâce aux dieux, et je viens
-à la riposte sur le terrain que vous-même avez choisi.</p>
-
-<p>Maintenant que nous sommes face à face, avec trente-huit
-millions de Français pour témoins, vous plaît-il de
-régler à l'avance les conditions du combat? Ce soin ne
-serait pas inutile, car il est à présumer que nous voilà
-aux prises pour longtemps. Nous sommes encore jeunes
-l'un et l'autre. J'adore la Révolution aussi sincèrement
-que vous aimez la Réaction; j'ai foi dans l'avenir comme
-vous dans le passé; nous sommes également convaincus
-que toute transaction est impossible entre nos deux
-partis, et que l'un doit tuer l'autre. Tuons-nous donc,
-s'il vous plaît, dans un style parlementaire, comme il
-sied aux honnêtes gens. Laissons aux goujats des deux
-armées le vocabulaire des halles et de <i>l'Univers</i>. Promettez-moi
-de ne plus m'appeler ni <i>pamphlétaire</i>, ni
-<i>calomniateur indigne</i>, et de ne plus dire, à partir de ce
-moment, que mes écrits vous <i>dégoûtent</i>. Consentez à
-me nommer par mon nom, lorsque vous me ferez
-l'honneur de parler de moi, et perdez l'habitude de
-voiler ma personnalité sous des périphrases injurieuses.
-Le saint-père, qui vous vaut bien, m'a imprimé en
-toutes lettres dans le <i>Journal de Rome</i>; cela vous prouve
-qu'on peut dire M. About sans tomber en enfer. En
-échange de la courtoisie que je réclame, je vous promets,
-monsieur, de discuter avec vous en homme bien
-élevé. Je ne vous appellerai ni sectaire, ni fanatique, ni
-jésuite, ni même ultramontain; car tous ces mots, tombés
-dans le mépris public, sont devenus de véritables
-injures. Vous serez toujours M. Keller, et même (puisque
-le gouvernement impérial a obtenu pour vous un
-mandat de député) l'honorable M. Keller.</p>
-
-<p>Ceci posé, monsieur, j'entre de plain-pied dans la
-défense, et j'essaye d'écarter les unes après les autres
-les nombreuses accusations dont vous m'avez chargé.</p>
-
-<p>Vous ne trouverez pas mauvais que je discute un peu
-cette savante périphrase par laquelle il vous a plu de
-remplacer les deux syllabes de mon nom: «Un pamphlétaire
-qui a le malheur d'employer son esprit à dénigrer
-tous les lieux qui lui ont donné l'hospitalité!»
-Pamphlétaire? nous avons promis de ne plus nous injurier;
-je passe donc condamnation. Ce n'est pas que
-je méprise un genre de littérature honoré par le courage
-d'Agrippa d'Aubigné, de Voltaire, de Paul-Louis
-Courier, de Cormenin et de quelques évêques. Je repousse
-le mot parce que c'est un gros mot, mais je ne méprise
-aucunement la chose. Attaquer les abus, plaider
-pour la justice et la vérité, terrasser les monstres de la
-tyrannie et de la superstition, ce n'est pas démériter
-de l'estime des hommes. Hercule, dont l'antiquité a fait
-un dieu, était un pamphlétaire qui ne savait pas écrire.
-Lorsqu'il écrasa d'un seul coup les sept têtes de l'hydre,
-il fit en gros ce que j'essaye de faire en détail. Les
-apôtres chrétiens, que vous approuvez sans doute,
-quoique vous ne les imitiez pas, étaient des pamphlétaires
-ambulants qui poursuivaient en tout lieu les vices
-du paganisme, comme je pourchasse les abus du catholicisme
-vieilli.</p>
-
-<p>C'est pourquoi je vous pardonne de m'avoir lancé le
-nom de pamphlétaire dans le feu d'une improvisation
-étudiée. Mais je regrette sincèrement, pour votre réputation
-de clairvoyance et d'équité, que vous ayez pu
-voir en moi un pamphlétaire ingrat.</p>
-
-<p>J'ai reçu la plus gracieuse hospitalité dans quelques
-grandes villes de France, à Marseille, à Bordeaux, à
-Dijon, à Grenoble, à Rouen, à Dunkerque, à Strasbourg.
-Lorsque vous trouverez le temps de parcourir les premiers
-chapitres de <i>Rome contemporaine</i>, vous verrez
-comment j'ai dénigré Marseille et les Marseillais. Si jamais
-vous ouvrez un petit livre intitulé <i>Maître Pierre</i>,
-vous reconnaîtrez que je n'ai pas payé d'ingratitude
-le bon accueil et la franche cordialité des Bordelais.
-Je ne désespère pas de m'acquitter un jour, dans
-la mesure de mes moyens, envers les autres villes où
-j'ai trouvé des esprits sympathiques et des c&oelig;urs ouverts;
-en attendant, je m'abstiens religieusement de
-critiquer les hommes qui m'ont accueilli.</p>
-
-<p>J'ai été l'hôte de la France en Grèce et en Italie.
-A l'école de Rome, aussi bien qu'à l'école d'Athènes,
-je me suis efforcé d'acquitter ma petite dette envers
-notre patrie en lui apprenant un peu de vérité. Je ne
-devais rien aux Grecs ni aux Romains, qui ne me connaissaient
-pas, sinon pour m'avoir coudoyé dans la rue.
-Cependant, comme j'avais touché du doigt leur oppression
-et leur misère, j'ai pris sur moi de les défendre
-contre deux détestables petits gouvernements. Informez-vous
-en Italie: on vous dira si je passe pour un
-ennemi du peuple italien. Un philhellène éminent,
-M. Saint-Marc Girardin, a publié dans les <i>Débats</i> un
-panégyrique du peuple grec, découpé avec des ciseaux
-dans <i>la Grèce contemporaine</i>. Il faut être plus Bavarois
-que Sa Majesté le roi Othon pour voir en moi un ennemi
-de la nation hellénique. Je la connais: donc, je
-l'aime; j'ai étudié son gouvernement: donc, je la plains.
-Le jour approche où elle s'affranchira de ses entraves,
-comme la nation italienne. Je n'attendrai pas jusque-là
-pour me placer aux premiers rangs de la presse, à la
-tête de ses défenseurs. Si c'est faire un acte d'ingratitude
-que de défendre les opprimés qu'on a rencontrés
-en chemin, je fais v&oelig;u d'encourir le même reproche
-partout où l'on me donnera l'hospitalité.</p>
-
-<p>Je ne suis pas l'hôte de la ville de Saverne, quoiqu'elle
-m'abrite fort agréablement, comme vous l'avez
-dit, pendant la belle saison. Acheter une propriété rurale
-auprès d'une jolie petite ville de province, s'y
-établir en famille, la cultiver et l'embellir avec soin,
-occuper toute l'année un certain nombre d'ouvriers,
-donner l'aumône aux pauvres, appuyer de son crédit
-les gens dans l'embarras, faire de sa bibliothèque un
-cabinet de lecture à l'usage des habitants, attirer chez
-soi un certain nombre de voyageurs et d'artistes, répandre
-au loin la réputation d'un pays admirable et
-trop peu connu, enfin, monsieur, faire retentir par
-votre bouche, au sein du Corps législatif, le nom d'une
-modeste sous-préfecture, est-ce bien là ce qu'on appelle
-recevoir l'hospitalité? Lorsque les plus honorables habitants
-de Saverne me font l'amitié de s'asseoir à ma
-table, je suis leur hôte, il est vrai, mais dans le sens
-actif du mot que vous avez dit.</p>
-
-<p>J'estime infiniment la population de l'Alsace en général
-et de Saverne en particulier. Depuis bientôt trois
-ans que j'ai dressé ma tente dans ce petit coin des
-Vosges, j'ai eu le temps d'apprécier la bonhomie des
-m&oelig;urs, la solidité des dévouements, la naïveté des
-courages. Rien ne manque à ces gens-là, qu'une excellente
-administration. Il ne m'appartient pas de la leur
-donner; mais, toutes les fois qu'on les brutalise un peu,
-il m'appartient de les défendre. Je le fais, ils le savent,
-et, s'il est vrai que quelques-uns vous ont fourni contre
-moi des armes rouillées et hors de service, ce n'est
-pas moi qui suis un ingrat, mais eux.</p>
-
-<p>L'ingratitude, monsieur, est un vice honteux, et
-nous nous entendrons toujours, vous et moi, sur ce
-point de morale. Je ne suis pas un chrétien parfait, et
-il m'est difficile de pardonner une injure; mais, en
-revanche, il m'est impossible d'oublier un bon office.
-Si vous voulez me convaincre d'ingratitude, ne cherchez
-pas dans mon passé, il est pur. Attendez qu'un
-gouvernement crédule me recommande ou m'impose
-au choix des électeurs; que vingt-cinq mille honnêtes
-Alsaciens, trompés par mon attitude et mes déclarations,
-m'envoient au Corps législatif pour y défendre la
-politique impériale; que j'accomplisse mon mandat en
-sens inverse et que je tourne contre le gouvernement
-les armes qu'il m'aura confiées lui-même. Si jamais
-vous me prenez à jouer ce jeu-là, je n'aurai plus qu'à
-baisser la tête et à subir comme un honteux toutes les
-récriminations que votre conscience pourra vous
-dicter<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> <i>Voyez un peu avec quelle bonne foi un écrivain légitimiste
-a cité cette phrase!</i> «Attendez qu'un gouvernement crédule me
-recommande ou m'impose au choix des électeurs; que vingt-cinq
-mille honnêtes Alsaciens, trompés par mon attitude et mes déclarations,
-m'envoient au Corps législatif pour y défendre la politique
-impériale. <i>A Dieu ne plaise, dit-il</i>, que j'accomplisse mon
-mandat en sens inverse et que je tourne contre le gouvernement
-les armes qu'il m'aura confiées lui-même. <i>Quelle magnifique réclame!</i>»</p>
-
-<p>(<i>M. E. About et sa Lettre à M. Keller</i>, par Joseph de Rainneville.
-Paris, Dentu, 1861.)</p>
-</div>
-<p>En attendant ce triste jour, qui ne luira jamais sur
-mon front, vous vous rabattez sur une accusation que
-je croyais désormais impossible: vous affirmez, après
-M. Veuillot, M. Dupanloup et quelques publicistes de
-la même école, que j'ai écrit sur Rome un livre calomnieux.
-Hélas! monsieur, ne sortirons-nous donc jamais
-de cette polémique expéditive? Croyez-vous encore, à
-votre âge, qu'un dossier plein de faits, un réquisitoire
-appuyé de mille preuves se puisse réfuter par un gros
-mot? Depuis deux ans et plus que j'ai publié <i>la Question
-romaine</i>, vous avez eu, vous et les vôtres, autant
-de loisir qu'il en fallait pour contredire mes assertions.
-Comment ne s'est-il pas trouvé dans votre camp un
-champion assez dévoué pour défendre pied à pied le
-terrain que je disputais au saint-père? C'est une tâche
-difficile, mais bien digne de vous, monsieur, qui êtes
-plein de zèle et de patience. Essayez-la; vous vous ferez
-plus d'honneur qu'en proclamant les droits problématiques
-d'un maire et d'un sous-préfet. Prouvez-nous
-qu'on n'a point séquestré le petit Mortara; qu'on n'a
-pas ravi à M. Padova sa femme et ses enfants; qu'il y
-a des lois à Rome et qu'il ne s'y commet point de
-crimes; que le clergé n'y a jamais opprimé le peuple;
-que les moines y sont laborieux et chastes; que les
-libertés, les sciences et les vertus découlent du trône
-pontifical comme de leur source naturelle. Prouvez que
-j'ai menti en disant que trois millions d'Italiens supportaient
-impatiemment la domination des prêtres.
-Mais peut-être est-il un peu tard, maintenant que tous
-les sujets du pape ont manifesté par leurs actes les
-sentiments que j'osais leur prêter.</p>
-
-<p>Non, monsieur, je n'ai pas calomnié le saint-père en
-disant que ses sujets aspiraient à la liberté. J'en atteste
-l'histoire des deux dernières années et le cri de soulagement
-qui s'est élevé à Bologne, à Ancône, à Pérouse
-et dans toutes les villes affranchies! J'atteste l'éloquence
-des faits, plus irrésistible encore que la vôtre! J'atteste
-enfin cette sourde et infatigable doléance qui s'élève
-en murmurant au-dessus de la grande capitale opprimée,
-et que tous les vents de l'horizon emportent
-chaque jour vers les princes équitables et les peuples
-généreux!</p>
-
-<p>J'ai dit la vérité, la triste vérité, comme je l'avais
-vue et touchée du doigt dans les plaies saignantes d'un
-peuple martyr. Mon livre était irréfutable; il l'est encore,
-il le sera toujours, tant qu'il restera dans un coin
-de l'univers un laïque en puissance de prêtre. Croyez-vous
-donc que votre parti m'aurait voué cette haine
-mortelle si j'avais dit autre chose que la vérité? Non,
-monsieur, si vos amis avaient pu me prendre en faute,
-vous ne seriez pas réduit à la triste nécessité de me dire
-des injures dans une discussion du budget au Corps
-législatif. On m'aurait écrasé depuis longtemps sous le
-poids de mes erreurs les plus légères, et le parti clérical,
-triomphant de ma sottise, me saurait un gré infini de
-lui avoir fait si beau jeu. Mais j'ai frappé juste, et voilà
-mon crime. J'ai arraché la clef de voûte de la vieille
-prison, et c'est pourquoi j'ai maille à partir jusque
-dans Saverne avec tous les amis du geôlier.</p>
-
-<p>Nous ne sommes pas encore assez liés, monsieur,
-pour que je vous raconte en détail les trois ans que j'ai
-passés en Alsace. Il me suffira de rectifier les erreurs
-involontaires où vous êtes tombé, faute de renseignements
-vrais. Que n'en demandiez-vous aux personnes
-de votre famille qui sont établies dans le pays? La
-bonne madame Keller, votre spirituelle et respectable
-tante, M. Henri de Juilly, votre cousin, ont assisté à
-toute l'affaire, et j'ai trouvé en eux, jusqu'à la fin, les
-plus fidèles et les meilleurs amis. Mieux que personne,
-ils pouvaient vous mettre en garde contre les dénonciations
-inexactes de mes ennemis, qui sont les leurs.</p>
-
-<p>Vous vous êtes laissé persuader (tant est grande la
-candeur de votre âme!) qu'après avoir égorgé le souverain
-temporel de Rome, j'avais jugé très-utile et très-urgent
-de compléter l'hétacombe en immolant un
-maire et un sous-préfet. Sûr de l'impunité, confiant
-dans l'appui d'un gouvernement qui pousse à la destruction
-des maires, des sous-préfets et des papes,
-j'avais complété l'&oelig;uvre de <i>la Question romaine</i> en publiant
-trois feuilletons dans ce journal maudit qui s'appelle
-<i>l'Opinion nationale</i>.</p>
-
-<p>Il est bon de vous apprendre, monsieur, que <i>la Question
-romaine</i> a paru la veille du départ de nos soldats
-pour l'Italie. C'était, si j'ai bonne mémoire, au printemps
-de 1859. Les trois feuilletons que vous incriminez,
-et qui sont (permettez-moi de vous le dire) au
-nombre de deux, portent la date du 23 février et du
-20 mars 1861. Vous voyez que, si le succès de mon
-premier crime m'a stimulé à en commettre un second,
-il ne m'a pas stimulé bien vite.</p>
-
-<p>On vous a d'ailleurs mal renseigné sur l'heureuse et
-facile publication de <i>la Question romaine</i>. Ce livre avait
-été imprimé en Belgique; il ne s'est pas distribué en
-France pendant «des semaines» ni même pendant une
-semaine. On ne l'a pas saisi «quand l'édition tout entière
-était vendue.» L'édition était de douze mille exemplaires;
-nous n'en avons pu faire entrer que quatre mille.
-Vous vous trompez donc des deux tiers. Si je n'avais
-pas été plus précis ni plus vrai dans les attaques que
-j'ai dirigées contre le pape, vos amis et vous-même
-auriez eu bientôt fait de me réfuter. Vous regrettez que
-les tribunaux ne m'aient pas répondu par une bonne
-condamnation. On vous avait promis de me faire un
-procès, le procès n'a pas eu lieu, et cela vous scandalise.
-Mais rappelez-vous que le délit d'impression, si
-toutefois il y a jamais eu délit, s'était commis à l'étranger.
-Apprenez que le délit de publication avait été commis
-en France par un éditeur exilé à Bruxelles, et
-votre haute sagesse comprendra pourquoi «l'on n'a
-plus entendu parler du procès.»</p>
-
-<p>Si ces informations ne vous suffisaient pas et s'il
-fallait absolument vous donner le fin mot de cette
-vieille histoire, je vous rappellerais que les procès de
-librairie sont le plus souvent des questions d'opportunité.
-A l'exception des ouvrages obscènes, la plupart
-des livres ne sont saisis et poursuivis que parce qu'ils
-ont paru trop tôt. Il fut un temps où c'était un crime de
-lèse-religion que de traduire la Bible en langue vulgaire.
-Aujourd'hui, l'on admire les traducteurs de la Bible, on
-les plaint même un peu, et personne ne les poursuit
-plus. Dieu sait au milieu de quels dangers Pascal a fait
-imprimer <i>les Provinciales</i>, que l'État met aujourd'hui
-entre les mains des écoliers. Rappelez-vous les précautions
-sans nombre dont Voltaire entourait la publication
-de ses écrits: tous les éditeurs de notre temps sont libres
-de réimprimer Voltaire. Le même fait se reproduit
-à toutes les époques, pour les plus modestes auteurs
-aussi bien que pour les grands. Témoin votre humble
-serviteur et cette même <i>Question romaine</i>, qui se vend
-aujourd'hui sans réclamation chez tous les libraires de
-France. Elle ne scandalise plus personne, elle n'étonne
-plus personne, et pourquoi? Parce que le temps a
-marché; parce que les vérités qu'elle annonçait sont
-devenues presque banales; parce que les faits qu'elle
-racontait ne sont plus ni contestés ni contestables. Et
-je me plais à remarquer que vous-même, dans le réquisitoire
-dont vous m'avez accablé, vous n'avez pas demandé
-pourquoi le gouvernement ne saisissait plus <i>la
-Question romaine</i>.</p>
-
-<p>Mais revenons à cette jolie ville de Saverne, où vous
-avez établi, un peu légèrement, votre base d'opérations.
-Je suis prêt à vous raconter, <i lang="la" xml:lang="la">ab ovo</i>, cette mémorable
-querelle «qui a attristé l'Alsace, qui l'a blessée
-dans son honneur, qui s'est terminée par un abus
-de pouvoir inouï dans nos annales judiciaires.»</p>
-
-<p>Il y a dix mois environ, lorsqu'on renouvela les
-conseils municipaux dans tous les départements de la
-France, je me présentai comme candidat aux électeurs
-de Saverne. Vous dire les raisons publiques et privées
-qui m'avaient inspiré cette ambition modeste, serait
-peut-être un peu trop long. Je me présentai tout seul,
-après avoir sollicité vainement l'appui de l'administration.</p>
-
-<p>Je vous laisse le plaisir de vous expliquer à vous-même
-pourquoi M. le maire de Saverne me refusa
-l'hospitalité de la liste officielle. Cet honorable fonctionnaire
-est cousin du sous-préfet, qui est beau-frère de
-M. de Heckeren, qui est, suivant votre belle expression,
-«un de ces courageux sénateurs qui défendent le saint-siége.»
-Le zèle qui vous pousse aujourd'hui à plaider
-la cause de ces messieurs nous dit assez quelles sont
-leurs opinions politiques et religieuses. Une sympathie
-des plus touchantes les unit à M. le préfet du Bas-Rhin.
-Tout se tient et s'enchaîne dans notre département, et
-c'est le cas d'admirer le doigt de la Providence. Que
-vous ayez reçu vos informations de Saverne ou de Strasbourg,
-c'est tout un. Avouez, monsieur, que l'empereur
-est heureux de pouvoir compter sur des fonctionnaires
-qui s'entendent si bien entre eux et avec
-vous<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>!</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Je suis heureux d'apprendre à mes lecteurs que le sous-préfet
-de Saverne vient d'être décoré de la Légion d'honneur (15 août
-1862).</p>
-</div>
-<p>La population ne marche pas dans le même sens, à
-moins qu'on ne la pousse; mais on sait la pousser
-quand il le faut: on sait même pousser en prison, pour
-le bon exemple, un pauvre distributeur de bulletins
-malsonnants. Cependant les Savernois ne manquent pas
-de courage. Je ne me présentais pas devant eux comme
-vous êtes venu devant les électeurs du Haut-Rhin. On
-ne prêchait pas pour moi dans les églises; on prêchait
-même contre moi. On ne disait pas au peuple de la
-ville: «Voici un homme dévoué au gouvernement; si
-vous voulez faire un vrai cadeau à l'empereur, votez
-pour notre candidat!» Il se trouva pourtant à Saverne,
-même dans votre famille, monsieur, des électeurs assez
-hardis pour me donner leur voix; et j'arrivai bon vingt-quatrième
-sur une liste de vingt-trois.</p>
-
-<p>Je comptais sur un meilleur résultat; et ne riez pas
-de ma superstition, j'ai cru longtemps que j'avais été
-victime d'un miracle. Vous me comprendrez assurément,
-vous qui avez la foi. Il était six heures du soir;
-on venait de clore le scrutin. M. le maire ouvrit une
-grande boîte de sapin, bien et dûment scellée, qui
-renfermait les volontés du peuple et l'avenir du conseil
-municipal. Mon c&oelig;ur battit avec violence. On se
-mit à compter les bulletins, comme on avait compté
-les votants. O prodige! Les bulletins étaient en majorité.
-Oui, monsieur, il se trouva dix bulletins de plus
-qu'il n'était venu de votants. J'ai vu cela de mes
-yeux, moi qui vous parle. J'ai vu même à Strasbourg
-le conseil de préfecture, saisi d'une protestation
-en règle contre ce trop-plein du suffrage universel,
-déclarer que la multiplication des bulletins, quoique
-miraculeuse en elle-même, n'était pas de nature à invalider
-une élection.</p>
-
-<p>A dater de ce jour, le vainqueur, c'est-à-dire l'autorité
-locale, appliqua à tous mes amis, sans excepter
-vos parents, un axiome de droit provincial que les
-Romains résumaient en deux mots: <i lang="la" xml:lang="la">Væ victis!</i> Les
-petits sbires de la mairie me favorisèrent de trois ou
-quatre procès-verbaux dans la même semaine. Mon
-cousin germain, Paul About, aujourd'hui brigadier au
-troisième régiment d'artillerie, fut traduit en justice
-pour avoir tué un pinson sur un arbre avec un de mes
-pistolets. Le tribunal de Saverne, ce tribunal que vous
-accusez bien injustement de complaisance envers moi,
-condamna le pauvre garçon à l'amende et à la confiscation
-de l'arme, sans oublier les frais du procès.
-Votre cousin à vous, M. de Juilly, architecte inspecteur
-du château de Saverne et père de trois beaux enfants
-qui sont vos neveux à la mode de Bretagne, fut
-dénoncé à Paris par les soins de M. le sous-préfet. On
-l'accusa d'avoir manqué de politesse envers le premier
-fonctionnaire de l'arrondissement, et il serait peut-être
-destitué à l'heure qu'il est, si un excellent homme,
-d'infiniment d'esprit, M. de X&hellip;, chef de division au
-ministère de Z&hellip;, n'avait mis la dénonciation dans sa
-poche. Allons, monsieur, retournez au Corps législatif
-et dénoncez cet abus de pouvoir! Demandez de quel
-droit M. de X&hellip; s'est permis de sauver un père de famille,
-et de votre famille; de quel droit il a coupé la
-vengeance sous le pied de «cet infortuné sous-préfet!»
-Rassurez-vous, cependant, la dénonciation de
-l'<i>infortuné</i> n'a pas été tout à fait perdue. Elle a arrêté
-une augmentation de traitement qui était promise
-depuis une année à votre cousin M. de Juilly.</p>
-
-<p>Je vous ai confessé, monsieur, que j'adorais la justice;
-c'est une passion malheureuse dans certains départements.
-Toutefois, les décrets du 24 novembre et la
-loyauté avec laquelle je les vis exécuter à Paris me rendirent
-un peu de courage. Je publiai un de ces trois
-feuilletons, c'est-à-dire un de ces deux feuilletons: où
-diable avez-vous trouvé le troisième? Je publiai, dis-je,
-au bas de <i>l'Opinion nationale</i>, un feuilleton léger dans
-la forme, assez sérieux dans le fond, comme la plupart
-des choses que j'écris. Je suppose que vous l'avez lu,
-puisque vous en parlez; le troisième est le seul dont
-vous ayez parlé sans avoir eu l'ennui de le lire.
-Mais, si vous avez parcouru ce petit travail sur les
-libertés municipales, si vous ne vous l'êtes pas fait
-résumer par vos amis de Saverne ou de Strasbourg,
-je m'étonne que vous ayez pu y trouver «d'indignes
-calomnies contre la vie publique et privée de M. le
-maire de Saverne.» J'ai commencé par discuter très-raisonnablement
-la question électorale; j'ai montré
-que les pouvoirs les plus heureux étaient quelquefois
-trompés en cette matière par le zèle de leurs préfets;
-j'ai fait allusion à la candidature officielle d'un
-honorable député du Haut-Rhin qui vous touche de
-bien près; j'ai prouvé par votre exemple qu'un gouvernement</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">&hellip; Rencontre sa destinée</div>
-<div class="verse">Souvent par les chemins qu'il prend pour l'éviter.</div>
-</div>
-
-<p>Après quoi, comme il me paraissait inutile de garder
-le ton sérieux durant plus d'un quart d'heure, je me
-suis mis à crayonner la caricature d'une élection municipale.
-Pour amuser mes lecteurs et moi-même, j'ai
-fait une collection de traits épars dans les journaux,
-dans les discours de la Chambre, dans les protestations
-adressées au conseil d'État, enfin dans mes souvenirs
-personnels. J'ai réuni le tout au sein d'une ville imaginaire
-nommée Schlafenbourg; j'ai inventé un maire
-appelé Jean <span lang="de" xml:lang="de">Sauerkraut</span>, en français, Jean Choucroute;
-un sous-préfet bigot, du nom d'<span lang="la" xml:lang="la">Ignacius</span>, un candidat
-grotesque qui ne me ressemble pas plus par le caractère
-et la figure que vous ne ressemblez à Démosthènes par
-l'improvisation. De quel droit, s'il vous plaît, me reconnaissez-vous
-dans le personnage de ce Gottlieb? Sur
-quoi vous fondez-vous pour affirmer devant les représentants
-de la France que cet <span lang="la" xml:lang="la">Ignacius</span> est le sous-préfet
-de Saverne, que ce Jean Choucroute est le maire de la
-ville? Voulez-vous donc les tuer par le ridicule, et ne
-vous suffit-il pas de les avoir compromis par votre patronage?</p>
-
-<p>Mais, avant de pousser plus loin, permettez que je
-m'arrête en admiration devant une de vos phrases.
-«Cet infortuné maire Choucroute, avez-vous dit, dont
-le nom seul est une insulte à notre agriculture!» Ai-je
-insulté l'agriculture française, et les planteurs de choux
-vont-ils me demander raison? Mais moi-même, monsieur,
-je suis planteur de choux. Si jamais vous vous
-arrêtiez à Saverne et si vous me faisiez l'honneur de
-dîner à la Schlittenbach avec M. de Juilly, votre cousin,
-et madame Keller, votre tante, on vous servirait de la
-choucroute fabriquée chez nous. De la choucroute excellente,
-et nullement susceptible, et qui ne se croit pas
-insultée par une innocente plaisanterie. Le chou, monsieur,
-ne peut qu'être honoré d'un rapprochement qui
-le met au rang des autorités municipales. Qu'allons-nous
-devenir si les légumes eux-mêmes nous attaquent
-en diffamation? Lorsque M. Louis Veuillot, votre maître
-en l'art de bien dire, a comparé les philosophes à des
-navets, on a pensé qu'il traitait légèrement la philosophie;
-mais nul n'a trouvé qu'il insultât l'agriculture
-française dans la personne du navet!</p>
-
-<p>Aucun agriculteur ne réclama contre mon premier
-article, le seul dont un passage ait été incriminé par la
-suite. Aucun maire ne s'en plaignit dans le premier moment,
-pas même M. le maire de Saverne. Vous nous montrez,
-monsieur, cet honorable fonctionnaire «n'écoutant
-que la voix de sa conscience» et courant à la justice
-comme au feu. Permettez-moi de vous faire observer
-qu'il attendit depuis le 23 février jusqu'au 30 mars
-pour déposer sa plainte! Cinq semaines de réflexions!
-n'est-ce pas étonnant d'un homme «indignement calomnié?»</p>
-
-<p>Que s'était-il donc passé dans l'intervalle? Avais-je
-arraché le masque de <span lang="de" xml:lang="de">Sauerkraut</span> pour montrer au
-public la figure d'un maire vivant? Tout au contraire:
-dans un deuxième feuilleton, le feuilleton du 20 mars,
-j'avais raconté que plusieurs petites villes reconnaissaient
-leur maire dans la personne de <span lang="de" xml:lang="de">Sauerkraut</span>. Le
-fait est, monsieur, que nombre de citoyens m'avaient
-écrit de divers départements: «C'est moi qui suis
-Gottlieb, et notre maire est le vrai <span lang="de" xml:lang="de">Sauerkraut</span>!» J'ai
-eu l'honneur de mettre ce dossier sous les yeux de
-M. le juge d'instruction du tribunal de Saverne.</p>
-
-<p>Mais pourtant il s'était produit quelque fait nouveau?
-Peut-être avais-je «cruellement blessé l'honneur
-de vingt familles,» comme vous l'avez dit éloquemment,
-par cette figure de rhétorique qu'on appelle
-hypothèse gratuite? Non, monsieur, je n'avais
-blessé l'honneur d'aucune famille dans les deux articles
-qui ont paru. Si j'ai été assez malheureux pour
-commettre le crime dont vous m'accusez, cela ne peut
-être que dans le troisième feuilleton. Pour celui-là, je
-vous le livre, je vous l'abandonne, il m'est impossible
-de le défendre contre vous, attendu qu'il n'a jamais
-existé. Et dans quel intérêt, je vous prie, aurais-je
-blessé cruellement l'honneur de vingt familles? Est-ce
-que la politique la plus élémentaire ne me commandait
-pas de mettre le peuple de mon côté? D'ailleurs, je
-connais peu la vie privée de mes voisins les plus proches.
-Lorsqu'on travaille autant que je le fais, on n'a pas le
-loisir de s'intéresser aux méchants bruits de la province.
-Y a-t-il en Alsace quelques ménages scandaleux, quelques
-fortunes mal acquises, quelques familles enrichies
-par l'usure ou par la contrebande? C'est à vous
-que je le demanderai, car je n'ai jamais arrêté mon
-attention à ces curiosités locales.</p>
-
-<p>Cependant une plainte en diffamation fut déposée
-contre moi. Le fait est exact, et je suis aise de trouver
-enfin dans votre discours une parole conforme à la vérité.
-Une plainte fut déposée, et voici comme:</p>
-
-<p>La Société anonyme des Amis de Rome, cette sainte
-alliance si puissante pour le bonheur de l'Alsace et que
-vous représentez si brillamment au Corps législatif,
-s'imagina, après cinq semaines de réflexion, qu'elle
-avait trouvé le défaut de ma cuirasse.</p>
-
-<p>Un paragraphe de mon premier feuilleton disait que
-Jean <span lang="de" xml:lang="de">Sauerkraut</span> (et non M. le maire de Saverne) ne
-serait pas fâché de faire passer un boulevard au travers
-de son jardin. Personne ne pouvait se tromper sur
-cette allusion transparente à l'un des vices les plus généraux
-de notre époque. D'ailleurs, j'avais eu soin
-d'ajouter moi-même, pour l'édification des esprits paresseux:
-«Jean <span lang="de" xml:lang="de">Sauerkraut</span> n'est pas le seul qui raisonne
-ainsi, dans ce siècle d'expropriations, de démolitions
-et de boulevards.»</p>
-
-<p>C'est par là que je pensai être pris; ou du moins c'est
-par là, monsieur, que vos amis pensèrent me prendre.
-Ils se rappelèrent que, longtemps avant mon arrivée
-dans la commune, le conseil municipal avait agité certain
-projet de rue qui perçait le jardin et démolissait
-la maison de M. le maire. Inutile de vous dire que le
-maire de Saverne avait repoussé avec toute l'énergie du
-désintéressement une démolition qui menaçait de l'enrichir.
-On répéta durant cinq semaines, à cet «infortuné»,
-que j'avais contesté sa vertu dominante; on le
-supplia de me poursuivre et d'attaquer aussi <i>l'Opinion
-nationale</i>; on lui promit qu'il serait soutenu à Saverne,
-à Strasbourg, à Colmar, à Paris même, par cette
-faction puissante dont vous êtes, monsieur, le glorieux
-orateur. On finit par lui inspirer une demi-confiance,
-et, s'il n'osa pas se porter partie civile, il s'enhardit
-au moins jusqu'à déposer la plainte que vous savez.</p>
-
-<p>Je ne crois point vous étonner, monsieur, en vous
-disant que je courais certains risques. Non que la magistrature
-française soit capable de ces honteuses complaisances
-qu'il vous a plu de lui imputer; mais, s'il est
-impossible de corrompre ou d'intimider nos juges, ils
-sont hommes après tout. Lorsqu'un maire et un sous-préfet
-qu'ils estiment, qu'ils aiment, qu'ils fréquentent
-tous les jours de l'année dans l'intimité la plus étroite,
-viennent se plaindre d'un journaliste obscur et qu'ils ne
-connaissent que de vue, comment ne seraient-ils pas
-prédisposés à juger sévèrement les choses? Je dois pourtant
-cette justice au tribunal de Saverne qu'il ne se
-laissa pas entraîner légèrement par les préventions si
-douces et si excusables de l'amitié. Il ouvrit une enquête,
-il manda une fourmilière de témoins, ce qui ne
-s'était pour ainsi dire jamais vu dans une affaire de
-presse. Il ne se décida à lancer une assignation qu'après
-avoir entendu tous les amis du maire, tous les
-amis du sous-préfet, toutes les personnes de votre
-honorable parti, monsieur, répéter unanimement et
-comme un mot d'ordre cette formule sacramentelle:
-«Nous avons reconnu M. le maire de Saverne dans le
-portrait de Jean <span lang="de" xml:lang="de">Sauerkraut</span>.»</p>
-
-<p>Vous l'avouerai-je cependant? ma confiance était telle
-dans mon bon droit et dans l'impartialité des magistrats,
-que j'attendais, sans trop de soucis, l'heure de la
-justice. Au lieu d'invoquer l'appui de quelque prince
-du barreau comme M. Jules Favre ou M. Ernest Desmarets,
-j'avais confié ma cause à un tout jeune avocat
-de mes amis, qui a plus de c&oelig;ur et de talent que de réputation
-et d'expérience. Je préparais la défense avec
-lui, lorsque le coup de foudre dont vous avez parlé nous
-étonna nous-mêmes et nous donna cette secousse que
-les physiciens désignent par le nom de <i>choc en retour</i>.
-Le maire de Saverne avait retiré sa plainte! Le tribunal
-n'avait plus aucune raison de nous poursuivre, et le
-procès n'avait pas lieu.</p>
-
-<p>Par quelles raisons un fonctionnaire municipal, «indignement
-calomnié dans sa vie publique et privée»,
-avait-il renoncé à sa vindicte personnelle? Voilà, monsieur,
-ce que je ne me charge point de vous expliquer.
-Celui qui lit dans les consciences connaît seul les motifs
-qui ont décidé le maire de Saverne. Je ne sais,
-quant à moi, que deux explications: celle que les amis
-de M. le maire ont répandue dans toute l'Alsace, et
-celle que vous avez donnée vous-même au Corps législatif.</p>
-
-<p>La première des deux affecte une couleur légendaire
-qui ne satisfait pas complétement la raison. Mais vous
-savez que l'Alsace est encore éclairée par la lueur mystérieuse
-des légendes. Le garde champêtre se penche à
-l'oreille du paysan et lui dit: «M. le maire était allé
-à Paris pour assister à un mariage. Il dîna aux Tuileries,
-comme tous les maires de Saverne lorsqu'ils sont
-de passage dans la capitale; son couvert se trouva mis,
-selon l'ordre hiérarchique, à la droite du prince Napoléon.
-«Mon cher ami, lui dit le prince après avoir
-trinqué deux ou trois fois, vous avez entamé un procès
-bien juste assurément, mais qui va supprimer <i>l'Opinion
-nationale</i>.&mdash;En effet, répond le maire, c'est pour me
-venger de M. About, qui m'a causé des contrariétés.&mdash;En
-cela vous avez bien raison, dit le prince; mais cette
-condamnation me fera du tort. Je ne vous ai donc jamais
-dit que j'avais placé dix millions dans ce diable de
-journal?&mdash;Dix millions?&mdash;Pas un liard de moins.
-Vous serez dans votre droit, je l'avoue; mais enfin votre
-vengeance va me coûter cher.&mdash;J'aime mieux y renoncer,
-dit le maire. Entre gens comme nous!&hellip;&mdash;Vous
-êtes bien bon, répond le prince, et à charge de revanche!&mdash;Bien
-entendu.»</p>
-
-<p>Nous ne discuterons pas cette tradition orale, quoiqu'elle
-ait fait, depuis le 24 mai, un assez joli chemin
-en Alsace. Rabattons-nous plutôt sur la vôtre, monsieur,
-et voyons si vous n'avez pas péché contre la vraisemblance,
-le jour où M. le comte de Morny ne vous reprocha
-qu'un léger manque de loyauté. J'ai le droit de
-supposer que toutes vos paroles étaient pesées à l'avance,
-puisque la roideur inflexible de votre improvisation ne
-vous permit pas même de relever le démenti d'un ministre.
-Cela étant, comment n'avez-vous pas craint de
-faire concurrence au génie rêveur de nos gardes champêtres?
-Comment osez-vous nous montrer le ministre
-de l'intérieur suppliant ou sommant un maire de retirer
-une plainte? Depuis quand les ministres de l'empereur
-ont-ils contracté l'habitude de supplier messeigneurs
-les maires? Ils ne supplient pas même MM. les évêques:
-ils les invitent à modérer leurs plaintes lorsqu'elles
-font trop de tapage dans le pays. Vous qui êtes
-un homme d'imagination, monsieur (car vous imaginez
-beaucoup de choses), vous représentez-vous bien M. le
-comte de Persigny dans une attitude suppliante, embrassant
-les genoux cagneux d'un gros maire provincial?</p>
-
-<p>Qu'on le somme de retirer sa plainte, c'est une hypothèse
-un peu moins invraisemblable, et pourtant aucun
-homme pratique ne voudra l'admettre avec vous.
-A quoi bon recourir aux sommations, lorsque le plus léger
-avertissement suffit? Je n'écoute pas aux portes des
-ministres, et je ne sais pas même si le maire de Saverne
-a été admis à paraître devant M. de Persigny. Mais
-soyez assez bon pour supposer un instant avec moi
-qu'un fonctionnaire inhabile en matière de comptabilité
-municipale ait touché, dépensé, payé des sommes
-assez rondes, sans songer à les faire inscrire par le receveur
-de la commune; supposez que cet honnête maladroit
-ait encouru quelque réprimande par ignorance
-ou par oubli des principes élémentaires de l'administration.
-On ne veut point le punir, car il n'est coupable
-que d'incapacité, mais on ne veut pas non plus le proposer
-pour modèle à tous les maires de l'Empire, en lui
-donnant droit de vie et de mort sur les journaux où il
-croit lire une critique de sa gestion. «Désistez-vous, lui
-dira-t-on, et, si vous voulez que nous soyons indulgents,
-commencez par nous donner l'exemple. Ce n'est qu'aux
-hommes sans péché qu'il appartient de jeter la pierre.»
-Voilà, monsieur, le langage équitable et chrétien que je
-vous conseille de tenir à vos maires, quand vous serez
-ministre de l'intérieur.</p>
-
-<p>En ce temps-là, monsieur, je serai encore au nombre
-des journalistes, car l'habitude d'écrire la vérité est de
-celles qu'on ne perd point aisément. Quand vous aurez
-le pouvoir en main, quand on aura créé pour votre usage
-des tribunaux complaisants, libre à vous de venger sur
-moi le pape de Rome et le maire de Saverne! Vous
-pourrez vous donner le luxe de «montrer sur les bancs
-de la police correctionnelle» ce petit bout de ruban
-rouge que je porte avec orgueil, parce que je l'ai laborieusement
-mérité. Mais ne vous flattez pas: il vous
-sera, même alors, plus facile de nous condamner que
-de nous flétrir, et les bancs de la police correctionnelle
-deviendront les siéges de la justice, quand vous serez
-les accusateurs et nous les accusés!</p>
-
-<p>J'ai répondu, si je ne me trompe, à toutes vos personnalités,
-moins une. Il ne m'appartient pas de défendre
-le gouvernement après M. le président du conseil
-d'État, ni de plaider la cause de la Révolution, que
-M. Émile Ollivier a si noblement défendue. Il ne me
-reste donc plus qu'à vous expliquer, à vous et à beaucoup
-d'autres, «cet article sans nom qui vous a ému
-d'indignation et de dégoût, cet article dans lequel j'ai
-insulté, non-seulement les malheurs du saint-siége,
-mais l'honneur de notre armée de Crimée, mais la
-dignité même du trône; cet article dans lequel je suis
-venu vous vanter les délices et les raffinements du despotisme
-païen sous le nom de vous ne savez quel fils
-légitime de la révolution française.»</p>
-
-<p>«Mais que veut-on dire par là?» daignez-vous
-ajouter à cette équitable tirade. Je vais vous expliquer,
-monsieur, ce que j'ai voulu dire par là.</p>
-
-<p>Je m'exerce à la critique d'art, et je publie ce qu'on
-appelle un <i>salon</i>, pour la troisième fois de ma vie.
-Pour rompre la monotonie d'un sujet qui n'est jamais
-très-varié par lui-même, j'ai cru qu'il serait intéressant
-d'y glisser de temps à autre, à propos d'un marbre ou
-d'une peinture, quelques portraits à la plume. La
-mode des portraits écrits étant passée depuis longtemps,
-je me figurais que le moment était peut-être
-venu de les remettre en usage. C'est un travail assez
-ingrat, car il prend un temps infini et les lecteurs ne
-nous tiennent pas toujours compte des efforts que
-nous avons faits. Ainsi, j'ai débuté par un portrait,
-que dis-je! par deux portraits de M. Guizot, et je parie,
-monsieur, que vous ne les connaissez point. Lisez-les,
-je vous en prie; ils vous montreront dans quel esprit
-j'ai commencé ce genre d'études, et vous serez
-moins étonné ensuite lorsque nous arriverons au
-prince Napoléon<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Voir à la page <a href="#page_233">233</a>.</p>
-</div>
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>Vous avez lu? Merci. Et maintenant, monsieur, faites-moi
-l'honneur de me dire quelle intention j'avais,
-selon vous, en écrivant ce portrait? Vous semble-t-il
-que j'aie voulu mettre en saillie la supériorité du pouvoir
-absolu sur l'équilibre constitutionnel, ou que
-j'aie cherché à émouvoir la compassion de mes lecteurs
-au profit d'une cause perdue? Ai-je préparé le retour
-de M. Guizot aux affaires publiques? Ai-je conseillé à
-l'empereur de le choisir pour ministre? Peut-être mon
-intention était-elle, au contraire, de tenir les ministres
-en garde contre un ambitieux de soixante et dix ans?
-Cet article&mdash;ce fragment d'article&mdash;est-il un manifeste
-orléaniste? ou une profession de foi bonapartiste? ou
-un réquisitoire indirect contre les intrigues de l'Académie
-française? Rien de tout cela, monsieur. Votre bon
-sens vous le dit clairement, parce que le sujet n'est pas
-de ceux qui excitent les passions violentes et aveuglent
-la raison des partis. Vous comprenez, sans que je vous
-l'explique, que cet assemblage de détails vrais n'a pas
-d'autre intention, pas d'autre prétention, pas d'autre
-ambition, que de représenter au vif la figure de M. Guizot
-avec ses ombres et ses lumières. C'est une &oelig;uvre
-d'art, bonne ou mauvaise, suivant le goût du lecteur.
-Placez-la, si le c&oelig;ur vous en dit, au rang des amplifications
-de collége, ou même à la hauteur des tapisseries
-en chenille que les demoiselles exécutent dans leur
-couvent, ou même au niveau de ces sculptures patientes
-qu'un galérien taille à coups de canif dans une
-noix de coco: je ne chicanerai point sur la qualité de
-l'ouvrage, pourvu que vous reconnaissiez avec moi que
-ce portrait n'est qu'un portrait.</p>
-
-<p>Tâchez d'être aussi juste pour celui du prince Napoléon.
-Étudiez-le, nonobstant «l'indignation et le dégoût»
-que vous avez étalés devant la Chambre; mais
-surtout étudiez-le de bonne foi, comme je l'ai tracé.
-Souvenez-vous que c'est une &oelig;uvre d'art, et pas autre
-chose, et ne vous amusez point à chercher des queues
-de serpent à sonnette où l'auteur n'en a pas mis.</p>
-
-<p>Le voici, ce portrait, non pas exactement tel que
-vous l'avez lu dans <i>l'Opinion</i>, mais tel que je l'ai écrit
-et envoyé au journal<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>:</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Voir à la page <a href="#page_239">239</a>.</p>
-</div>
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>Je vous ai loyalement averti que ce texte n'était pas
-tout à fait celui que vous avez lu dans <i>l'Opinion</i>. Il s'en
-faut de seize mots, qui ont été ajoutés au dernier moment
-sur l'épreuve, et ce mode de correction <i lang="la" xml:lang="la">in extremis</i>
-ne vous étonnera point, si vous avez quelque notion
-des nécessités du journalisme et de la responsabilité
-des rédacteurs en chef.</p>
-
-<p>Ceci posé, dites-moi, je vous prie, si ce portrait est
-une apothéose? Pas plus qu'une satire. J'ai esquissé
-de mon mieux les qualités et les défauts d'un homme
-que je connais peu, avec qui j'ai causé cinq ou six fois,
-que je n'ai pas vu face à face depuis une année environ.
-C'est une peinture incomplète, si j'ai omis quelque
-trait d'ombre ou de lumière: ce ne sera jamais, quoiqu'il
-vous ait plu de le proclamer devant la Chambre,
-un tableau dégoûtant. Reprochez-moi, si vous voulez,
-la témérité de ma plume; dites qu'il ne sied pas à un
-homme qui n'est rien de distribuer aux grands l'éloge
-et le blâme; ajoutez qu'on s'expose ainsi aux jugements
-les plus faux et les plus injustes: vous avez le droit de
-me le dire après me l'avoir prouvé. Où donc avez-vous
-vu que «j'insultais aux malheurs du saint-siége?»
-J'ai rappelé le succès d'un discours éloquent; cela
-n'offense que les orateurs manqués. Comment ai-je
-«insulté l'honneur de notre armée de Crimée?» Exactement
-comme j'ai insulté l'agriculture dans le feuilleton
-de <span lang="de" xml:lang="de">Sauerkraut</span>. Ai-je «insulté la majesté du trône,»
-en disant que les uns s'assoient dessus et les autres à
-côté? Est-ce «vanter les délices et les raffinements du
-despotisme païen» que d'admirer sur parole une petite
-maison romaine où je ne suis jamais entré, quoiqu'on
-m'ait fait l'honneur de m'y inviter une fois?</p>
-
-<p>Que le monde est méchant, monsieur! Je ne crains
-pas de m'en ouvrir à vous, qui êtes un homme du
-monde. Il s'est rencontré dans votre parti des esprits
-assez mal faits pour prétendre que j'attaquais la famille
-d'Orléans dans ce qu'il y a de plus délicat et de plus
-sacré. J'égratigne en passant la politique du vieux Palais-Royal,
-la plus bâtarde que la Révolution ait portée
-dans ses flancs, et vos amis affectent de trouver dans
-ce mot de bâtard un outrage monstrueux contre une
-famille exemplaire!</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>J'ai dit. Si votre attention m'a suivi jusqu'au bout de
-cette plaidoirie, agréez mes remercîments, et même
-permettez-moi de reconnaître tant de longanimité par
-une modeste récompense: un conseil, un bon conseil,
-que je tenais en réserve pour vous l'offrir à la fin.</p>
-
-<p>M. le baron de Reinach vous a interrompu l'autre
-jour par un mot profond: «Parlez en votre nom! vous
-a-t-il dit; ne parlez pas au nom de l'Alsace!» Les journaux
-alsaciens soutiennent la même thèse depuis le
-commencement de la semaine, et semblent persuadés
-que ce n'est pas l'Alsace qui parle par votre voix. Je
-suis sûr que vous-même, dans le silence du cabinet,
-tout en martelant vos improvisations du lendemain,
-vous songez avec un fin sourire à ces pauvres électeurs
-qui vous ont réchauffé dans leur sein. Et la conscience,
-que dit-elle? La logique doit aussi vous rappeler de
-temps à autre que le propre d'un représentant est de
-représenter ceux qui l'ont élu. Si du moins vous représentiez
-ceux qui vous ont fait élire! Mais non.</p>
-
-<p>Croyez-moi donc, monsieur, n'attendez pas les élections
-générales pour rajeunir votre mandat. Allez vous
-retremper dans le suffrage universel et revenez invulnérable
-comme Achille! plus invulnérable que lui! car
-Achille avait été plongé dans l'eau du Styx par le préfet
-du Haut-Rhin, ce qui permit au malin Pâris de le blesser
-au talon.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p><i>Je croyais en avoir fini avec le procès de Saverne.
-Mais je reçus une nouvelle assignation, l'affaire fut
-de nouveau inscrite, et le tribunal, plus docile à la
-voix du sens commun qu'à l'éloquence de M. Keller,
-m'acquitta.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch6">VI<br />
-UN PEU DE TOUT, UN PEU PARTOUT</h2>
-
-
-<p class="ind">Ma chère cousine,</p>
-
-<p>Tu me demandes pourquoi j'ai défendu les victimes
-de Castelfidardo? Pourquoi? Mais pour me faire abîmer
-par la <i>Gazette de France</i>. Elle n'y a, parbleu! pas
-manqué, et le châtiment de ma bonne intention ne
-s'est pas fait attendre. O <i>Gazette</i>! moniteur de ceux
-qui n'ont rien oublié, rien appris! j'essaye d'arracher
-aux sévérités d'une loi draconienne les plus beaux et
-les plus braves jeunes gens de votre armée; je sollicite
-des <i>lettres de relief</i> pour les pauvres héros que vous
-avez envoyés à la boucherie; je recommande à la clémence
-du prince les fils de vos vieux abonnés, les seuls
-yeux qui vous lisent sans lunettes, les seuls estomacs
-qui digèrent M. Janicot sans pastilles de Vichy! et vous
-me répondez d'une voix aigre et sentencieuse: «La
-Révolution se fait une gloire d'achever les mutilés.»</p>
-
-<p>Je ne suis pas la Révolution; je ne suis qu'un bon
-jeune homme éclos sous ses ailes. Si j'étais la Révolution
-en personne, je sais bien ce que je ferais. Je mettrais
-une cocarde à mon bonnet, j'irais visiter Rome,
-Venise, Pesth, Varsovie. J'achèverais la grande &oelig;uvre
-du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle; j'achèverais la résurrection des nationalités,
-l'émancipation des peuples, la destruction
-des priviléges, la&hellip; Mais pardon: je ne suis qu'un
-bon jeune homme, et il importe aujourd'hui que
-j'achève mon feuilleton.</p>
-
-<p>Pourquoi la <i>Gazette</i> a-t-elle dit que je «ne me montrais
-pas fort dans l'interprétation des lois?» C'est
-précisément sur ce terrain que je suis infaillible, parce
-que je suis ignorant, que je connais mon ignorance et
-que je n'avance rien sans l'avoir étudié aux bonnes
-sources. Si j'étais seulement licencié en droit, je serais
-sujet à l'erreur. J'interpréterais les textes moi-même,
-au lieu de feuilleter les jurisconsultes; je ferais des raisonnements
-comme celui-ci:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Lamoricière a obtenu l'autorisation de servir le
-pape; donc, ses soldats l'ont obtenue <i>moralement</i>.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Si j'étais avocat (M. Janicot l'est sans doute), je prendrais
-peut-être pour un commentaire du Code cette
-phrase de M. de la Guéronnière:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Castelfidardo ne rappellerait qu'une défection, si
-une poignée de <i>jeunes Français</i> n'avait pas soutenu
-avec un noble courage son choc inégal.» Je dirais:
-«M. de la Guéronnière est conseiller d'État. Or, il est
-évident que les conseillers d'État ont le droit de faire
-et d'interpréter les lois; or, les combattants de Castelfidardo
-sont désignés ici sous le nom de jeunes Français:
-donc, ils n'ont point perdu la qualité de Français,
-et l'article 21 du Code civil ne saurait les
-atteindre.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Enfin, si j'avais fait mon droit, je dirais peut-être
-avec M. Janicot, jurisconsulte de la <i>Gazette de
-France</i>:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«L'article 21 enlève la qualité de Français à ceux
-qui s'affilient à une corporation militaire étrangère.
-Cela s'applique aux volontaires de Garibaldi.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Mais je ne suis qu'un ignorant. Le sens commun
-m'indique que le mot <i>corporation</i> n'a pas le même
-sens que <i>bande armée</i>. M. l'avocat général Nouguier,
-lorsqu'il requérait contre le général Clouet, ne s'avisa
-jamais de dire qu'il était affilié à une <i>corporation</i> en
-servant dans les <i>bandes</i> de don Carlos. Je sens, je sais,
-je comprends que corporation militaire signifie un
-ordre militaire reconnu diplomatiquement dans le droit
-international. Et, comme les ignorants n'ont rien de
-mieux à faire que de consulter les auteurs spéciaux, je
-vais chercher le Commentaire de Dalloz, n<sup>o</sup> 572, <i>Droits
-civils</i>, et je lis:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Par corporation militaire, on entend un ordre
-militaire, tel que l'ordre de Malte ou l'ordre Teutonique.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Un savant comme M. Janicot ne craint pas de dire
-que Napoléon III, ayant perdu la qualité de Français,
-«ne pouvait être élu légalement en 1848.» Mais un
-bon jeune homme, «qui n'est pas fort dans l'interprétation
-des lois,» répondra sans peine à M. Janicot:</p>
-
-<p>Aux termes de l'article 21, le souverain peut
-rendre la qualité de Français à ceux qui l'ont perdue.
-Or, quel était le souverain de la France en 1848? Le
-peuple. En nommant Louis-Napoléon président de la
-République, il lui a rendu pour le moins la qualité de
-Français. Y a-t-il un acte de souveraineté plus incontestablement
-légitime que ce décret de la nation,
-rendu par le suffrage universel?</p>
-
-<p>Après le point de droit, on pourrait discuter le point
-de fait, et reprocher à M. Janicot les coups de pied
-qu'il donne à l'histoire. L'histoire est une majesté inviolable
-qui devrait être à l'abri de tous les coups de
-pied, sans excepter les coups de pied du lion.</p>
-
-<p>M. Janicot affirme que le gouvernement français n'a
-pas interdit les enrôlements dans l'armée du pape. Il
-sait pourtant que la police a arrêté et emprisonné à
-Lyon les embaucheurs de l'armée pontificale. Les volontaires
-ne partaient pas en troupes, mais isolément. Le
-gouvernement aurait dû leur rappeler l'article 21; il
-ne l'a pas fait et je le regrette. Mais personne n'a le droit
-d'arrêter M. le marquis de X&hellip; ou M. le vicomte
-de Z&hellip; lorsqu'ils demandent un passe-port pour
-l'Italie.</p>
-
-<p>Au dire de M. Janicot, «les garibaldiens ont reçu la
-solde de Victor-Emmanuel, des congés en règle délivrés
-par les agents officiels de Victor-Emmanuel.»
-Nous savons tous le contraire. Tite Live, qui fut un
-historien romain, comme M. Janicot, et qui avança plus
-d'une fois des assertions inexactes, comme M. Janicot,
-avait du moins la délicatesse de dire: «Si ce fait paraît
-invraisemblable à quelques lecteurs, je répondrai que
-l'univers, ayant subi la domination de Rome, doit également
-se soumettre à son histoire.» Nous prendrons
-les assertions de M. Janicot pour paroles d'Évangile
-quand nous aurons pris le comte de Chambord pour
-roi de France. Attendez que tous les Français soient
-morts, ô mon bon monsieur Janicot!</p>
-
-<p>Attendez que le saint office ait brûlé tous les livres,
-journaux et mémoires contemporains, si vous voulez
-dire que «Garibaldi s'est vanté d'avoir teint ses mains
-dans le sang français.» Voici, monsieur, l'admirable
-proclamation que le plus grand soldat de notre époque
-adressait à ses compagnons en 1849, après le siége de
-Rome:</p>
-
-<p>«Soldats, à ceux qui voudront me suivre, je ne promets
-qu'une chose: des marches, des alertes, des combats
-à la baïonnette; pas de solde, pas de caserne,
-pas de souliers, pas de pain! <i>Si nous avons été obligés</i>
-de teindre nos mains du sang français, nous les plongerons
-jusqu'au coude dans le sang autrichien. Qui aime
-l'Italie me suive!»</p>
-
-<p>La mode, qui change la forme des gouvernements et
-des chapeaux, n'est pas seulement capricieuse: elle est
-souvent injuste et cruelle. J'étais au collége à Paris
-durant l'insurrection de juin 1848. Je me rappelle encore
-avec un sentiment d'horreur l'incroyable variété
-de crimes que les journaux du temps imputaient aux
-insurgés. Les pauvres diables n'avaient pas de journal
-où répondre, et ils resteront à jamais sous le coup de
-réquisitoires fabuleux. Cependant il est certain que leur
-tentative fut plus criminelle dans son principe que dans
-ses moyens d'exécution.</p>
-
-<p>Les dictateurs de Rome ont été jugés avec la même
-violence en 1849. Tout le monde avait le droit de les
-accuser, personne de les défendre. Il a fallu dix ans
-pour que l'Europe et la France elle-même rendissent
-justice aux vertus de Garibaldi. Aujourd'hui, personne
-n'en doute.</p>
-
-<p>Mazzini a été moins heureux. On le regarde encore
-dans presque tous les partis comme un buveur de
-sang, un distributeur de poignards et de bombes, un
-homme qui tient école d'assassinat. Les horreurs du
-14 janvier 1858 ont été inscrites à son avoir, d'office.
-Cependant Mazzini renie énergiquement les théories et
-les crimes qui lui sont imputés. Mazzini a des amis qui
-l'estiment et le respectent, Garibaldi, entre autres. Qui
-sait si la vérité ne luira pas un jour en faveur de Mazzini?
-Je ne suis pas suspect de partialité, lorsque je
-prends sa défense. Je l'ai attaqué violemment sans savoir
-au juste ce qu'il avait fait. J'ai répété des accusations
-qui circulaient de bouche en bouche, j'ai cédé au
-courant de l'opinion, peut-être de l'absurdité publique.
-Hélas! on est toujours le Janicot de quelqu'un. J'ai
-peut-être été le Janicot de Joseph Mazzini!</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Hier, j'étais chez des gens de vertu singulière,</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">qui parlaient de légitimité et de révolution. Tu sais,
-cousine, que révolution et légitimité sont les deux mots
-du jour, et l'on n'en lira pas d'autres sur les drapeaux
-de l'Europe dans le branle-bas qui se prépare. Une
-jeune dame qui n'est pas une femme politique laissa
-tomber au milieu du discours la réflexion suivante:</p>
-
-<p>&mdash;Je remarque que les rois et les simples ducs régnants,
-lorsqu'ils sont congédiés par leurs sujets, emportent
-toujours une centaine de millions pour se distraire
-des ennuis de l'exil. Les chefs des révolutions
-vont tous mourir de faim sur la terre étrangère, et c'est
-eux qu'on accuse d'avoir volé le pauvre peuple. Pourquoi?</p>
-
-<p>Pourquoi? Je n'en sais rien, sinon parce qu'il y a deux
-morales, comme un sophiste nous l'a prouvé élégamment
-dans des jours mauvais. Dans tous les cas, il n'y aura
-plus deux justices en France. Tu te rappelles le temps
-où l'on pouvait tout dire et tout faire impunément,
-pourvu qu'on s'habillât d'une robe longue. La soutane
-couvrait tout, depuis les violences du prédicateur insurgé
-jusqu'aux faiblesses de l'abbé Mallet. Une bonne
-circulaire de M. Delangle a modifié cet ordre de choses.</p>
-
-<p>A propos de l'abbé Mallet, Thérèse Bluth est retrouvée.
-Un notaire de Londres nous le certifie, et l'infaillibilité
-des notaires anglais est hors de doute. Cependant
-il restera quelque hésitation dans les esprits mal faits,
-tant qu'on ne m'aura pas accordé ce que je demande.
-S'il est vrai que Thérèse ou Sophie Bluth soit de ce
-monde, si elle vit heureuse dans un couvent anglais, si
-elle tient à rassurer sa famille et ses amis, si ses supérieurs
-lui laissent assez de liberté pour qu'elle puisse
-entrer dans une étude de notaire, je la supplie d'entrer
-demain chez un photographe, un bon.</p>
-
-<p>Qu'elle choisisse le Nadar, ou le Pierre Petit, ou l'Adam
-Salomon de Londres, et qu'elle nous envoie sa carte de
-visite à cinquante exemplaires. A cette condition, la famille
-Bluth, la presse française et la justice pourront se
-déclarer satisfaites; sinon, non. Je te disais bien que la
-photographie est une bonne chose. La peinture est
-plus belle assurément, mais il n'y a d'authenticité que
-dans la photographie. Un portrait de Thérèse-Sophie,
-fût-il signé d'Hébert, de Baudry, de Flandrin ou même
-de M. Ingres, ne serait qu'une preuve morale et contestable;
-contre la photographie, on ne discute point.</p>
-
-<p>L'exposition des Beaux-Arts s'ouvrira à Paris le
-1<sup>er</sup> mai prochain. M. le directeur général des musées
-avait décidé qu'un artiste ne pourrait envoyer au Salon
-plus de quatre ouvrages, mais il est revenu spontanément
-sur cette mesure de rigueur. Il est certain qu'un
-système de numération fondé sur l'unité aurait fait la
-part trop grande aux peintres d'histoire, trop petite aux
-peintres de genre.</p>
-
-<p>Une note publiée dans les journaux a prévenu nos
-artistes qu'il ne fallait espérer aucun délai. Tous les ouvrages
-devaient être envoyés le 1<sup>er</sup> avril, avant six heures.
-Hors du 1<sup>er</sup> avril, point de salut. Point de faveur,
-même au mérite, au succès, à la gloire. J'aime à entendre
-proclamer de si haut l'égalité des artistes devant
-la loi. Cependant je ne blâme pas les exceptions qu'on
-a faites au profit de M. Yvon et de quelques autres.
-L'exception confirme la règle, comme un bon soufflet
-confirme un insolent.</p>
-
-<p>Quelques peintres recommandables, ou tout au
-moins recommandés, ont éludé le règlement en apportant
-le 1<sup>er</sup> avril des toiles inachevées qu'ils terminent
-dans le palais de l'Exposition.</p>
-
-<p>Pour la première fois, cette année, les tableaux seront
-rangés dans les salons, comme dans le livret, par
-ordre alphabétique. C'est une heureuse combinaison,
-qui permettra de réunir en un bloc l'&oelig;uvre de chaque
-artiste. Point de salon d'honneur à prendre d'assaut:
-chacun chez soi. On n'a fait une exception que pour les
-peintures officielles, qui sont réunies dans un seul
-salon. Ceux qui aiment la note officielle s'enfermeront
-là dedans et seront satisfaits.</p>
-
-<p>Je pourrais déflorer le plaisir que tu auras le 1<sup>er</sup> mai,
-en te donnant un aperçu de quelques ouvrages remarquables.
-J'en ai vu plus d'un dans les ateliers,
-mais ce genre d'indiscrétion n'est pas de mon goût,
-et, si je te parle aujourd'hui du buste de M. Pietri, c'est
-qu'il ne doit pas être exposé.</p>
-
-<p>Un statuaire italien, aujourd'hui français, M. Parini,
-de Nice, est l'auteur de ce remarquable ouvrage, remarquable
-surtout au point de vue du sentiment, car
-David (d'Angers) a fait beaucoup mieux. Mais que plusieurs
-citoyens de Nice aient eu l'idée de commander le
-buste de M. Pietri, qu'ils se soient cotisés pour acheter
-un beau marbre de Carrare et faire sculpter le
-portrait de l'homme qui les avait réunis à la France,
-c'est un fait assez important à citer aujourd'hui.</p>
-
-<p>Par un hasard heureux, le marbre est arrivé chez
-M. Pietri le jour même où l'honorable homme d'État
-avait plaidé si éloquemment la cause de l'Italie.</p>
-
-<p>M. Parini, comme tous les Italiens d'aujourd'hui,
-est avant tout un ornemaniste habile. Il a fondé à Nice
-une modeste école de sculpture, et les jeunes paysans
-descendent de la montagne pour étudier autour de lui.
-Une subvention de six cents francs, fournie par la ville,
-entretient pauvrement cette école naissante. Les élèves
-apportent de chez eux une provision de pain, de fromage
-et de fruits secs pour toute la semaine.</p>
-
-<p>C'est beau et simple comme l'antique. Ils sont sobres
-et bien doués, ces petits Italiens; affamés de succès
-plus que de toute autre chose. Je n'ai rien vu de plus
-intéressant et de plus sympathique, si ce n'est peut-être
-ces étudiants grecs de l'université d'Athènes qui
-s'engagent comme domestiques pour suivre les cours
-de médecine ou de droit.</p>
-
-<p>Puisque nous voici dans Athènes, restons-y. Un
-Athénien qui écrit le français comme nous, M. Marino
-Vréto, vient de publier un album des monuments
-modernes de sa ville natale. Les vues sont fort exactes,
-lithographiées avec soin d'après la photographie. Avec
-quel plaisir je les ai revus, ces édifices de marbre blanc!</p>
-
-<p>Beaux ou laids, la question n'est pas là; mais ils me
-reportaient à huit ou neuf ans en arrière; ils me rappelaient
-deux années de solitude et d'ennui dont j'ai
-gardé au fond de l'âme je ne sais quelle vague douceur.
-Ils me rajeunissaient d'autant; ou plutôt non,
-car les arbrisseaux que j'ai laissés là-bas sont devenus
-de grands arbres. La nation grecque deviendrait grande
-aussi, je le crois, j'en suis sûr, si l'Europe voulait lui
-donner un peu d'air et de lumière.</p>
-
-<p>Je n'ai vu qu'une phrase à critiquer dans le texte de
-M. Marino Vréto: la première. L'auteur s'adresse à Sa
-Majesté la reine, connue pour ses vertus, son ambition
-et sa beauté un peu trop monumentale: «Majesté, lui
-dit-il, cet album contenant les vues des principaux monuments
-d'Athènes ne serait pas complet si l'on ne
-lisait sur la première page le nom auguste de Votre
-Majesté.» Ne dirait-on pas une épigramme? Dans une
-dédicace, c'est nouveau.</p>
-
-<p>Les Athéniens de Paris ont éprouvé des sentiments
-assez divers en lisant que M. Villot, conservateur des
-tableaux du Louvre, était élevé à l'emploi de secrétaire
-général des Musées, et décoré de la croix d'officier.
-Quelques personnes ont pu croire que le gouvernement
-récompensait M. Villot d'avoir modifié l'aspect
-des plus beaux tableaux du Louvre. Cette interprétation,
-si elle était bonne, porterait un coup assez rude
-aux nouveaux priviléges de l'Académie des beaux-arts.
-Mais détrompe-toi, cousine, si tu t'es trompée en lisant
-le <i>Moniteur</i>.</p>
-
-<p>En élevant M. Villot au rang de secrétaire général,
-on met à l'abri tous les tableaux du Musée, car un
-secrétaire écrit et ne gratte point, sinon le papier. Le
-terrible conservateur a les mains liées d'un ruban
-rouge, et l'on a fait la rosette si solide, qu'il ne pourra
-jamais se détacher.</p>
-
-<p>Adieu, cousine. Mais non, pas encore. J'ai fait un
-petit voyage à Dunkerque, et je te parlerai bientôt de
-cette jolie sous-préfecture.</p>
-
-<p>On y voyait jadis une rue Arago, qui s'appelle aujourd'hui
-rue des Capucins; car nous sommes dans un
-siècle de progrès. Arago, notre grand Arago, ne s'est
-élevé que jusqu'aux astres; les capucins montent au
-ciel. Témoin le P. Archange, un bienheureux que la
-cour impériale d'Aix se promet de juger dans quinze
-jours. Quel homme! il a prouvé que tous les chemins
-conduisent à la félicité céleste, même le chemin de fer
-du Midi.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch7">VII</h2>
-
-
-<p>Les meilleurs amis ne trouvent plus rien à se dire lorsque
-par aventure ils ont été deux mois sans causer ensemble.
-C'est qu'ils ont tant de choses à raconter, que
-l'une fait tort à l'autre, et qu'on ne sait par quel bout
-commencer. Voilà précisément où j'en suis avec les
-lecteurs de <i>l'Opinion nationale</i>. Je leur dois compte
-de tout ce qui s'est passé dans le monde artistique, et
-les événements n'y manquent pas, Dieu merci!</p>
-
-<p>La jolie façade du palais des Beaux-Arts est découverte;
-la fontaine Saint-Michel a perdu les singes et les
-griffons qui n'embellissaient point sa triste architecture;
-les deux théâtres du Châtelet s'élèvent parallèlement
-et lourdement comme deux pâtés jumeaux. Tout
-un peuple d'entrepreneurs s'acharne à construire de
-grosses maisons en pierres de taille sur des terrains à
-quinze cents francs le mètre, le long d'une myriade de
-nouveaux et inutiles boulevards. On s'occupe sérieusement
-de mettre tout Paris en boulevards, en attendant
-l'occasion de mettre en ports de mer toutes les côtes de
-France. De leur côté, les habitants de Paris, émus de
-la cherté croissante des loyers, et craignant d'habiter
-bientôt une ville inhabitable, méditent de se racheter
-à prix d'argent, comme les Vénitiens. Je ne sais pas
-s'ils donneront suite à ce projet; mais, supposé qu'il
-leur coûtât deux cents millions pour obtenir le droit de
-choisir un maire et un conseil municipal, je crois qu'ils
-ne feraient pas une mauvaise affaire. La répression immédiate
-de l'agiotage, la diminution des octrois, la
-baisse des loyers, la suppression du macadam et cent
-autres bienfaits du nouveau régime nous rembourseraient
-nos deux cents millions avant la fin de l'année.</p>
-
-<p>Cent soixante et dix architectes ont pris part au
-concours ouvert pour la construction d'un Opéra. Sur
-le total des concurrents, on en compte environ cent
-soixante-neuf qui disent: «Le concours n'est pas sérieux;
-on ne nous a pas donné assez de temps; le prix était
-décerné d'avance: nous avons travaillé au profit d'un
-vainqueur désigné qui s'inspirera de nos projets pour
-embellir et modifier le sien!» J'imagine pourtant que
-si, dans tous ces plans, il se trouvait un chef-d'&oelig;uvre,
-l'autorité se rangerait au jugement du public<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> J'ai eu raison par hasard: une fois n'est pas coutume.</p>
-</div>
-<p>Il ne m'appartient pas de décerner le prix du concours.
-Un homme spécial vous a dit, il y a huit
-jours, tout ce qu'on pouvait dire sur la question. Toutefois,
-j'ose ajouter que les amateurs, les curieux et les
-architectes eux-mêmes placent en première ligne les
-projets de M. Garnier, de M. Duc, de M. Duponchel et
-de M. Viollet-le-Duc. Si les plans de M. Viollet-le-Duc
-sont adoptés en principe, comme on disait avant le
-concours, on pourra les modifier utilement, grâce aux
-travaux de ses voisins. Dans tous les cas, je ne doute
-point que le gouvernement ne récompense les beaux
-talents qui se sont produits en cette occasion.</p>
-
-<p>On pouvait prédire à coup sûr que le peuple le plus
-spirituel du monde ne manquerait pas d'envoyer au
-concours quelques échantillons de sa sottise. Je ne me
-charge point de décrire les projets bouffons qui installaient
-le nouvel Opéra dans une gare de chemin de fer
-ou dans une cathédrale gothique. Il y aurait trop à
-dire et trop à rire.</p>
-
-<p>Un éditeur (qu'il soit béni d'avance!) nous promet
-une collection de photographies représentant l'<i>&oelig;uvre
-de Henri Leys</i>. Nous pénétrerons donc enfin dans l'intimité
-de ce grand maître de la Flandre moderne! La
-France ne le connaît pas. Elle l'a entrevu au Salon
-de 1855. Elle a deviné que les Van Eyck et Hans Hemling
-revivaient par miracle dans un contemporain;
-mais il fallait cette publication pour que M. Leys eût
-droit de cité dans nos cabinets et nos bibliothèques.</p>
-
-<p>Notre Gustave Doré entrera avant un mois dans
-toutes les bibliothèques de l'Europe, comme Alexandre
-à Babylone. Il a terminé son illustration de Dante, ce
-poëme dans un poëme, ce chef-d'&oelig;uvre dans un chef-d'&oelig;uvre.
-Après vingt mille dessins, petits et grands,
-reproduits et vulgarisés par la gravure sur bois, après
-la traduction de <i>Rabelais</i> en langue visible, après les
-<i>Contes drolatiques</i>, le <i>Voyage aux Pyrénées</i>, <i>le Juif
-errant</i>, <i>le Chemin des Écoliers</i>, et tant d'autres
-&oelig;uvres qui nous paraissaient capitales, Gustave Doré
-s'est persuadé qu'il n'avait encore rien fait. Il a voulu
-prouver aux connaisseurs et aux artistes que ses premiers
-travaux, si justement admirés, n'étaient que les
-tâtonnements du génie qui se cherche. Comme ces chevaliers
-de l'âge héroïque, qui ne croyaient pas avoir
-fait leurs preuves tant qu'ils n'avaient pas mis un géant
-par terre, il a lutté corps à corps, durant toute une
-année, avec le rude géant de Florence. C'est un noble
-combat, je vous le jure, et les juges du camp décideront
-qu'il y a deux vainqueurs et point de vaincu. On
-dira que le jeune artiste (il n'a pas encore trente ans)
-est sorti de l'Enfer de Dante comme Achille sortit du
-Styx: invulnérable.</p>
-
-<p>Mais je m'aperçois que l'admiration me pousse à la
-métaphore. En relisant le paragraphe ci-dessus, j'y
-trouve des mots qui n'appartiennent pas à la langue de
-notre temps, comme <i>génie</i>, <i>chef-d'&oelig;uvre</i>, etc. Faut-il
-les effacer? Ma foi, non. Le lecteur les rétablirait de lui-même
-après avoir vu le livre de M. Doré ou simplement
-les échantillons splendides qui sont exposés au
-boulevard des Italiens.</p>
-
-<p>Je vous ai déjà dit un mot de cette exposition permanente,
-créée par M. Martinet au profit du public et
-des artistes. Il est probable que nous en parlerons encore,
-et souvent. On ne saurait trop encourager les
-établissements artistiques et littéraires qui se fondent
-sans le concours de l'État. La société chorale de MM. Paris
-et Chevé, les entretiens et lectures de la rue de la
-Paix, les expositions du boulevard des Italiens et de la
-rue de Provence ont droit à toute notre sympathie, à
-part le mérite des doctrines et le degré des divers talents.
-C'est qu'on ne saurait trop vivement réagir contre
-l'indolence de notre nation, qui remet tout aux
-mains des gouvernements et ne laisse rien à l'initiative
-des individus. Le peuple français veut être gouverné,
-comme le lapin aime à être écorché vif. Nous sommes
-tous les fils ou du moins les bâtards de ces gentilshommes
-qui ne savaient pas se refuser le luxe d'un
-intendant, sans ignorer qu'il en coûtait assez cher.
-Voulons-nous réformer un abus, sentons-nous le besoin
-de quelque nouveauté utile ou honorable, nous
-élevons les bras vers ceux qui nous gouvernent, au lieu
-de nous aider nous-mêmes. Il suit de là que, si les intendants
-ont l'oreille dure, le bien ne se fait pas, le
-progrès s'arrête à mi-chemin, les idées fécondes restent
-en souffrance. Que le ciel nous envoie une administration
-des Beaux-Arts un peu nonchalante et mondaine,
-les expositions officielles deviendront de plus en plus
-rares, et les artistes, privés de tout autre encouragement,
-s'endormiront. Le salon du boulevard des Italiens est
-institué tout exprès pour les tenir en éveil. Ce n'est pas
-une spéculation, ni un commerce. Le produit des entrées
-paye le loyer et les frais généraux; l'administration
-peut intervenir gratis entre le producteur et l'acheteur
-et remettre à l'artiste le prix intégral de son
-&oelig;uvre. Grâce à l'excellente idée de M. Martinet, un
-peintre n'est plus réduit à passer sous les fourches
-caudines du marchand, ni à guetter l'heureux accident
-d'une exposition officielle. Il y a mieux: on peut exposer
-là les ouvrages destinés au Salon, juger de l'effet
-qu'ils produisent, et corriger les défauts qui avaient
-passé inaperçus dans la lumière complaisante de l'atelier.
-On peut, après le Salon, remettre sous les yeux du
-public une &oelig;uvre sacrifiée que la commission de placement
-avait portée aux nues, c'est-à-dire au plafond.
-Les jeunes gens éliminés par le jury du palais de l'Industrie
-peuvent se pourvoir en appel au boulevard des
-Italiens. Voici, par exemple, M. Mouchot, un jeune
-homme sans expérience, mais non sans talent. Ses
-études du Caire auraient offusqué les yeux académiques
-de la section des Beaux-Arts, et pourtant la sincérité
-charmante de ce débutant mérite d'être encouragée.
-M. Henri de Brackeleer se place dans la même catégorie.
-Son tableau d'intérieur est une &oelig;uvre d'écolier.
-Mais M. de Brackeleer est un écolier d'une excellente
-école. C'est un jeune Courbet, mais un Courbet sans
-morgue, qui n'a pas eu le nez cassé par l'encensoir de
-M. Champfleury. M. Saint-François, autre élève, mais
-qui pourra bien devenir un maître.</p>
-
-<p>Tel artiste qui boude les salons officiels ne craint pas
-de s'exposer ici. Madame Cavé, par exemple. Elle a
-envoyé deux de ces aquarelles vigoureuses, hautes en
-couleur et d'une énergie toute masculine, qui nous
-aveuglent à force de nous éblouir et dérobent au critique
-lui-même les incorrections du dessin.</p>
-
-<p>Je vous disais qu'une exposition particulière répare
-quelquefois les injustices du placement officiel. Voyez
-plutôt les <i>Pâtres arabes</i> de M. Gustave Boulanger: ils
-ont été exposés au Salon; on me le dit du moins et je
-le crois. Cependant je ne les avais jamais vus, quoique
-j'aie fureté soigneusement dans les moindres recoins
-du Palais de l'Industrie.</p>
-
-<p>Comment ai-je donc fait pour ne pas voir, pour ne
-pas admirer ce merveilleux tableau d'une belle soirée
-dans le désert? Quel nuage s'est mis devant mes yeux,
-pour me dérober un aspect si original et si nouveau de
-l'Algérie? Ce n'est pas le désert de convention, le désert
-aride, brûlé par le simoûn, la terre cuite au soleil;
-c'est le désert verdoyant, frais et fleuri, ce grand pâturage
-d'Afrique où les pluies d'automne réveillent tous
-les ans une fécondité prodigieuse.</p>
-
-<p>Parmi les peintres auxquels la lumière du boulevard
-des Italiens aura donné des enseignements utiles, je
-n'en veux citer que trois: M. Mazerolle, M. Luminais,
-M. de Curzon. Le tableau de M. Mazerolle, grandement
-conçu, largement traité, ressemblait hier encore à une
-décoration en détrempe. Un léger changement dans le
-fond, un ton nouveau jeté dans le ciel, a modifié en un
-jour l'aspect de la peinture. Les chairs sont vraies et
-vivantes; le tableau a gagné cent pour cent.</p>
-
-<p>L'immense composition de M. Luminais, &oelig;uvre de
-vrai talent et de grand courage, paraissait une et solide
-dans l'atelier. On l'apporte à l'exposition du boulevard,
-elle faiblit. Hommes et chevaux se dissipent, s'éparpillent,
-se fondent, s'évaporent comme les flocons d'un
-ciel pommelé sous les feux du soleil levant. L'artiste
-vient, voit et s'étonne. Il éprouve cette déception si
-commune à l'ouverture du Salon. Heureusement, rien
-n'est désespéré; le Salon officiel n'est pas encore ouvert;
-il est temps de chercher un remède. A l'&oelig;uvre!
-Le remède est trouvé. Quelques glacis ranimeront les
-vigueurs molles. Il faut appuyer ici, et là, et un peu
-partout. Quelques journées de travail, et cette grande
-toile un peu languissante vivra de la vie la plus robuste.</p>
-
-<p>Vous aussi, mon cher Curzon, mon excellent ami,
-mon vieux compagnon de voyage, vous tirerez grand
-profit de cette petite exposition. Non-seulement elle a
-remis sous nos yeux votre <i>Jardin du couvent</i>, une petite
-merveille de vérité aimable, mais elle vous montrera
-des imperfections que ni vous ni moi n'avions
-remarquées dans ce joli tableau de <i>l'Amour</i>. Vous sentirez
-que le ton de la figure est trop pâle, et que le plus
-puissant des dieux est comme entaché de débilité. Vous
-éteindrez l'éclat de certains accessoires; vous effacerez
-quelques boucles de cette belle petite chevelure empruntée
-à l'agneau de saint Jean-Baptiste. C'est l'affaire
-de quelques heures pour un homme de votre talent et
-de votre volonté, et la belle Psyché que nous avons admirée
-il y a deux ans recevra de vos mains un amant
-digne d'elle. Ses bras blancs ne seront plus en danger
-de saisir un nuage rose artistement modelé.</p>
-
-<p>Je ferais concurrence au catalogue si je voulais énumérer
-ici toutes les &oelig;uvres intéressantes qui remplissent
-l'Exposition du boulevard. Le foyer de la Comédie-Française,
-démoli pour un an ou deux, a envoyé là les
-tableaux historiques dont il s'enorgueillissait autrefois.
-Il y en a de toutes mains: de Gérard et de Dubufe, de
-M. Delacroix et de M. Picot, de Latour et de Vanloo, et
-de notre vaillant Geffroy, grand comédien et peintre
-excellent: <i lang="la" xml:lang="la">Doctor in utroque.</i></p>
-
-<p>La grande nouveauté (pour moi du moins) dans cette
-collection, c'est la <i>Mort de Talma</i>, par M. Robert
-Fleury. Rien n'est plus vrai, plus poignant, plus mourant
-que ce dernier acte d'une belle existence tragique.
-Je croyais connaître l'&oelig;uvre complète de M. Robert
-Fleury; cette page me le montre sous un aspect
-nouveau. Il est aussi puissant et aussi original dans
-cette chambre de malade éclairée par un triste rayon
-de jour pâle et froid, que dans le <i>Colloque de Poissy</i>.</p>
-
-<p>Si le premier salon est occupé par les tableaux de la
-Comédie-Française, le second et le troisième sont remplis
-un peu au hasard, dans un désordre charmant, par
-tous les maîtres de l'école moderne. Madame Rosa
-Bonheur et M. Troyon s'y disputent, comme partout,
-l'héritage de Paul Potter. M. Corot, le plus jeune,
-le plus frais et le plus poétique des paysagistes, M. Corot,
-l'homme-printemps, y conduit le ch&oelig;ur des nymphes
-au bord des eaux claires, sous la tendre feuillée. En approchant
-de ses tableaux, on entend le chant des oiseaux,
-le bruissement des lézards sous l'herbe, et aussi
-quelque vague harmonie oubliée dans les airs par la
-lyre de Théocrite. Une vague senteur de foin coupé
-vous enivre, et le c&oelig;ur se gonfle doucement.</p>
-
-<p>M. Daubigny a-t-il jamais rien exposé de plus beau
-que cette peinture du soir et ce troupeau rentrant au
-village sous le regard de la lune? Je ne sais. Voici une,
-deux, trois toiles de M. Théodore Rousseau. Les premières
-ne sont que des études de maître; la troisième
-a l'aspect grandiose et les lignes d'un paysage historique.
-Parlerons-nous maintenant de M. Tabar, de
-M. Villevieille et de M. Harpignies? Je n'ose trop; j'ai
-pris d'un ton trop haut. Et pourtant, que de grâce et
-de vérité dans les deux derniers, et quelle vigueur dans
-l'autre!</p>
-
-<p>Prenez vos lunettes bleues: ceci vous représente les
-lagunes de Venise, embellies par le pinceau prismatique
-de M. Ziem. Nous irons voir ensuite les portraits
-de M. Ricard et de M. Bonnegrâce, éclairés par un pétard
-de lumière en plein visage, et nous viendrons nous
-reposer de nos éblouissements devant la <i>Marie-Antoinette</i>
-de M. Müller.</p>
-
-<p>C'est une toile de grande valeur, juste d'aspect et
-de proportion, composée avec beaucoup de goût, élaborée
-consciencieusement à la lumière la plus vraie de
-l'histoire. Je ne crois pas que M. Müller ait jamais montré
-plus de talent que dans ce petit drame politique,
-bourgeois et surtout humain, car il n'y a point d'indifférence
-ou d'esprit de parti qui tiennent là contre. Malheureusement,
-le drame est plutôt dans le sujet et dans
-la composition que dans la peinture. M. Müller, si vivant
-et si bien portant, périra par le joli. C'est son ver
-rongeur. Les bourreaux de la reine sont destinés à
-nous faire peur; et cependant ils sont presque jolis.
-Leurs gilets chatoient par la force de l'habitude ou du
-tempérament de M. Müller. Les rayons de lumière folâtrent
-dans le cachot, comme ces polissons du cimetière
-qui jouent aux billes sur une tombe.</p>
-
-<p>Je suis sûr que j'oublie une bonne moitié de ce que
-je voulais vous dire, car nous n'avons parlé ni de M. Delacroix,
-ni d'une merveilleuse aquarelle de M. Gavarni,
-ni d'un <i>tableau</i> de M. Daumier, un vrai tableau, ma
-foi! une sorte de Millet mâtiné de Decamps.</p>
-
-<p>Nous n'avons rien dit de M. Diaz, qui pourtant a
-exposé là quelques-uns de ses plus petits et de
-ses meilleurs ouvrages. Nous avons passé sous silence
-la peinture de M. Chaplin, une jeune personne
-qui a la voix aussi fausse que fraîche. Il est trop
-facile de la critiquer, mais on ne se lasse pas de l'entendre.</p>
-
-<p>Ce qu'on ne saurait oublier sans ingratitude, ce sont
-les derniers ouvrages de Decamps. Ce qu'on ne pourrait
-omettre sans crime, c'est la s&oelig;ur de la <i>Vénus
-Anadyomène</i>, la nièce de <i>l'Odalisque</i>, <i>la Naïade</i> de
-M. Ingres.</p>
-
-<p>Vous vous demanderez sur quelle herbe j'ai marché,
-mais c'est plus fort que moi, il faut encore que je crie
-au chef-d'&oelig;uvre. Jamais le roi, jamais le dieu de la
-peinture moderne, jamais M. Ingres n'a rien exposé
-de plus noble, de plus chaste, de plus beau, de plus
-parfait, de plus divin.</p>
-
-<p>Il faudrait ressusciter Virgile et Racine et tous les
-Ingres de la poésie pour louer dignement ce miracle de
-l'art; il faudrait relever les temples de la Grèce pour
-donner à cette naïade un logement digne de sa beauté.</p>
-
-<p>J'ai entendu plus d'un critique assez stupide pour
-avancer que M. Ingres n'était pas coloriste. Peut-être
-même ai-je imprimé moi-même cette monstruosité-là.
-Eh! qu'est-ce donc que la couleur de cette naïade,
-sinon le coloris même de la vie? Ne dirait-on pas que
-la lumière est heureuse de se répandre autour des
-formes divines de ce beau corps, d'en caresser les contours,
-de l'envelopper amoureusement, comme ces
-fleuves de la Fable qui noyaient leurs maîtresses dans
-un embrassement!</p>
-
-<p>Et voilà ce qu'on appelle une &oelig;uvre de vieillesse!
-Que notre génération est caduque, si je la compare à
-ces vieillards-là! Ils sont quelques-uns à Paris qui entament
-gaillardement leur troisième ou leur quatrième
-jeunesse. Allez entendre <i>la Circassienne</i> après avoir vu
-<i>la Naïade</i>, et lisez les premières livraisons de <i>Jessie</i>
-avant de vous mettre au lit!</p>
-
-<p>Un dernier mot, s'il vous plaît. J'ai peur d'avoir été
-trop long.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch8">VIII<br />
-LE MONT-DE-PIÉTÉ</h2>
-
-
-<p class="ind">Ma chère cousine,</p>
-
-<p>La loi française punit sévèrement le prêt sur gages et
-l'usure; mais elle autorise un établissement de bienfaisance
-qui prête sur nantissement à 10 pour 100 d'intérêt.
-Cette terrible antithèse de la Caisse d'épargne est
-le Mont-de-Piété de Paris.</p>
-
-<p>L'État le met au rang des établissements de bienfaisance;
-voici pourquoi: Au lieu de capitaliser ses bénéfices,
-le grand usurier de la rue de Paradis les verse
-tous les ans dans la caisse de l'assistance publique. Il
-prête à 10 pour 100, ce qui est monstrueux, mais au
-profit des hospices. C'est un philanthrope qui envoie les
-pauvres à l'hôpital et qui vient lui-même les y soigner.</p>
-
-<p>Si tous les bénéfices du Mont-de-Piété avaient été cumulés
-depuis la fondation, au lieu de tomber dans la
-caisse des hospices, ils formeraient aujourd'hui un capital
-de près de vingt millions, et l'on pourrait abaisser
-à 5 pour 100 le taux de l'intérêt. Et l'on ne verrait
-pas des phénomènes aussi curieux que celui-ci, par
-exemple:</p>
-
-<p>Un riche spéculateur a des valeurs mobilières en
-portefeuille; il les met en gage à la Banque, et la
-Banque lui prête à 4 pour 100. Un pauvre diable possède
-un matelas de cinquante francs; il le met en gage
-rue de Paradis, et le Mont-de-Piété lui prête quelques
-sous à 10 pour 100. Cependant les actions des
-chemins de fer et des compagnies industrielles déposées
-par le riche capitaliste sont plus sujettes à dépréciation
-que le matelas du malheureux.</p>
-
-<p>Autre absurdité digne de remarque, parce qu'elle offusque
-le sens moral. La loi permet au créancier de
-vendre tous les meubles de son débiteur, le lit excepté.
-Mais, si le créancier s'appelle le Mont-de-Piété et s'il demeure
-rue de Paradis, il vend tous les jours à l'encan,
-par l'entremise de quatorze commissaires-priseurs,
-quelques milliers de matelas et de couvertures appartenant
-à ses débiteurs.</p>
-
-<p>Cette institution paradoxale date de Louis XVI. Le
-Mont-de-Piété a été fondé par lettres patentes du 9 décembre
-1777, et ouvert le 1<sup>er</sup> janvier 1778. «C'est un
-plan, dit Louis XVI, uniquement formé dans des vues
-de bienfaisance et digne de fixer la confiance publique,
-puisqu'il assure des secours d'argent peu onéreux aux
-emprunteurs dénués d'autres ressources, et que le bénéfice
-qui résultera de cet établissement sera entièrement
-appliqué au soulagement des pauvres et à l'amélioration
-des maisons de charité.» (<i>Préambule des
-lettres patentes de 1777.</i>)</p>
-
-<p>Le gouvernement avait décrété que les nantissements
-ou gages offerts au Mont-de-Piété seraient mis en
-dépôt dans un bâtiment du couvent des Blancs-Manteaux.
-Les bons moines jetèrent les hauts cris. J'ai
-sous les yeux la lettre qu'ils écrivirent au ministre,
-puis au roi, pour décliner l'honneur qu'on leur imposait.</p>
-
-<p>«Qu'il soit permis à des religieux qui n'ont d'autre
-ambition que de servir Dieu et d'être utiles à l'Église et
-à l'État, selon les lois de leur profession&hellip;»</p>
-
-<p>Quels services les Blancs-Manteaux pouvaient-ils bien
-rendre à l'État? Ils le disent eux-mêmes dans la péroraison
-de cette curieuse supplique:</p>
-
-<p>«&hellip; Pour qu'on renonce à un projet dont l'exécution
-ne serait propre qu'à troubler de toute manière le
-repos et la tranquillité d'une communauté de religieux
-qui, nous devons le dire, ne cessent de lever les mains
-vers le ciel pour en attirer sur sa personne sacrée, ainsi
-que sur la famille royale et sur tout le royaume, les
-grâces et les bénédictions les plus abondantes.»</p>
-
-<p>Je ne veux pas énumérer ici les raisons alléguées par
-les bons Pères dans l'intérêt de leur repos et de leur
-tranquillité; mais il n'est peut-être pas inutile de citer
-le passage suivant:</p>
-
-<p>«Nous ne dissimulerons pas à Votre Grandeur qu'il
-ne nous paraît rien moins que conforme à la loi de Dieu
-et aux règles de l'Église sur l'usure; en quoi notre façon
-de penser est parfaitement conforme à celle de monseigneur
-notre archevêque et à la consultation donnée
-à ce sujet par la Sorbonne, le 17 juin 1765.</p>
-
-<p>«Il en est de cet établissement comme de certains
-autres, qu'un prince sage croit pouvoir tolérer pour
-empêcher les plus grands maux. Mais cette tolérance
-purement civile, et qui ne fait que soustraire les coupables
-à la vengeance des lois humaines, ne les soustrait
-point à celle de Dieu.»</p>
-
-<p>Il est évident que les Blancs-Manteaux assimilaient le
-Mont-de-Piété aux maisons de tolérance. Étaient-ils dans
-le vrai? Je le crois. Mais</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">L'oiseau de Jupiter, sans entendre un seul mot,</div>
-<div class="verse i2">Choque de l'aile l'escarbot,</div>
-<div class="verse i2">L'étourdit, l'oblige à se taire.</div>
-</div>
-
-<p>Le gouvernement de Louis XVI ferma l'oreille, institua
-les commissionnaires au Mont-de-Piété le 6 septembre
-1779, et publia en dix ans, du 9 décembre 1777
-au 3 février 1787, plus de quarante lettres patentes,
-arrêts de parlement, arrêts du Conseil du roi, sentences
-de police, qui témoignent de sa sollicitude pour cette
-nouvelle institution.</p>
-
-<p>Supprimé par la Révolution, rendu aux hospices
-l'an <small>V</small> de la République, paralysé sept ans par la concurrence
-des Lombards, le Mont-de-Piété rentra en
-possession de tous ses priviléges, le 16 pluviôse an
-<small>XII</small>, et fut réorganisé définitivement par le décret du
-24 messidor an <small>XIII</small>, qui a encore force de loi en
-avril 1861.</p>
-
-<p>Voici, ma chère cousine, l'organisation actuelle du
-Mont-de-Piété: Cet usurier privilégié, ou, pour parler
-poliment, ce banquier opère sans capital. Il est régi
-pour le compte des hospices, logé dans un immeuble
-(l'ancien couvent des Blancs-Manteaux) qui appartient
-aux hospices.</p>
-
-<p>Avant de prêter aux nécessiteux de la ville de Paris,
-il emprunte.</p>
-
-<p>A qui?</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> A l'administration des hospices de Paris, qui place
-ainsi une partie de ses fonds disponibles;</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> A tous les comptables des établissements de
-bienfaisance, qui, aux termes des instructions ministérielles,
-sont tenus de fournir un cautionnement en
-numéraire;</p>
-
-<p>3<sup>o</sup> Enfin, à des tiers, sur billets au porteur, à un an
-de date.</p>
-
-<p>Sa première opération est donc l'emprunt. Le prêt,
-qui est le but de l'institution, ne vient qu'en seconde
-ligne.</p>
-
-<p>Un homme pressé d'argent se présente dans les bureaux
-avec un objet mobilier, couverture de laine ou
-rivière de diamants, peu importe. Un commissaire-priseur
-estime le nantissement. Le Mont-de-Piété prête les
-quatre cinquièmes de la valeur estimative, s'il s'agit de
-matières d'or ou d'argent, les deux tiers dans tous les
-autres cas.</p>
-
-<p>L'emprunteur reçoit le montant du prêt; on lui délivre
-une <i>reconnaissance</i> au porteur: le gage ou nantissement
-est déposé dans les magasins. Il y a quelque
-chose comme soixante millions de valeurs dans les magasins
-du Mont-de-Piété.</p>
-
-<p>Dans le cours de quatorze mois, le nantissement est
-dégagé par le propriétaire, ou vendu par le créancier,
-à moins qu'on ne renouvelle l'engagement. Un mot sur
-chacune de ces opérations: le dégagement, le renouvellement,
-la vente.</p>
-
-<p>Le dégagement libère les deux parties. L'emprunteur
-rend l'argent, et paye les droits. Le prêteur rend le gage
-et reprend sa reconnaissance.</p>
-
-<p>Le renouvellement est un engagement nouveau, contracté
-dans la même forme et aux mêmes conditions que
-la première.</p>
-
-<p>La vente liquide le magasin. Elle se fait aux enchères
-publiques, par l'entremise d'un des quatorze commissaires-priseurs
-attachés spécialement au Mont-de-Piété.
-Ces officiers ministériels, solidairement responsables
-de toutes les pertes qui pourraient résulter de leur
-appréciation, prélèvent un demi pour 100 sur la
-somme prêtée, et 3 pour 100 sur le montant de la
-vente.</p>
-
-<p>Le Mont-de-Piété se rembourse, capital et intérêts, et
-met l'excédent ou <i>boni</i> à la disposition de l'emprunteur.
-Dans les trois années qui suivent l'engagement, le
-porteur de la reconnaissance a le droit de réclamer le
-<i>boni</i>.</p>
-
-<p>Ce terme écoulé, une prescription spéciale fait tomber
-le <i>boni</i> dans la caisse des hospices.</p>
-
-<p>Ce mécanisme est fort simple, et je n'y vois rien à
-reprendre, sauf le taux exorbitant de l'intérêt.</p>
-
-<p>On peut regretter que les banqueroutiers, les voleurs
-et les malfaiteurs de toute espèce, abusant de la facilité
-des engagements, fassent jouer au Mont-de-Piété le rôle
-de recéleur. On peut blâmer les ouvriers de Paris qui
-engagent étourdiment le petit avoir de leur famille pour
-satisfaire une fantaisie de carnaval. Mais il faut rendre
-justice à M. Framboisier de Baunay et à tous les honorables
-organisateurs qui ont mis à la portée des nécessiteux
-une ressource plus innocente que le crime.</p>
-
-<p>Il est fâcheux sans doute que le pauvre emprunte à
-10 pour 100 d'intérêt, quand le riche trouve de l'argent
-à 5; mais j'aime mieux voir les gueux porter
-leur montre rue de Paradis que les entendre crocheter
-ma porte.</p>
-
-<p>Entre le Mont-de-Piété et ses clients, il s'est établi,
-dès le principe, une corporation intermédiaire. Je t'ai
-dit que nous avions des <i>commissionnaires</i> depuis 1779.</p>
-
-<p>L'administration a reconnu dès le principe que la
-longueur des distances, la timidité naturelle aux emprunteurs,
-la rusticité particulière aux petits employés à
-quinze cents francs, et mille autres raisons empêcheraient
-le public de se porter en foule rue de Paradis.
-Dans l'intérêt de tous, et dans son intérêt propre, elle
-a permis à vingt commissionnaires ou intermédiaires
-officiels de s'établir dans les divers quartiers de Paris.
-Elle les choisit elle-même, s'assure de leur solvabilité
-et de leur moralité, et leur demande un cautionnement.</p>
-
-<p>Le commissionnaire ne prête pas; il avance l'argent,
-sous sa responsabilité personnelle. S'il se trompe sur la
-valeur du nantissement, tant pis pour lui. Ses opérations
-sont approuvées, rejetées ou modifiées par l'administration
-souveraine. Supposé que je lui porte ma
-montre et qu'il m'avance cent francs; le Mont-de-Piété
-examine le gage et ne prête que trois louis. Le commissionnaire
-sera censé m'avoir prêté lui-même les quarante
-francs de différence, et il ne percevra sur cette
-somme qu'un intérêt de 6 pour 100, au lieu de 10.</p>
-
-<p>Les obligations du commissionnaire sont celles de
-l'emprunteur; il se substitue à son mandataire et le représente
-auprès de l'administration. Il engage, renouvelle,
-dégage, touche le <i>boni</i> après la vente, comme
-s'il était muni d'une procuration en bonne forme.</p>
-
-<p>Ses services ne sont pas gratuits, tant s'en faut. Il
-touche 2 pour 100 sur les engagements et les renouvellements,
-1 pour 100 sur les dégagements et le montant
-des <i>boni</i>. Le malheureux qui emprunte à 10 au <i>Grand
-Mont</i> emprunte à 13 par l'entremise du commissionnaire.
-C'est une énormité greffée sur une autre.</p>
-
-<p>Cependant je dois avouer que le public des emprunteurs
-se porte volontiers au bureau du commissionnaire.
-Est-ce uniquement pour le plaisir de donner 3 pour 100
-de plus? J'en doute. C'est plutôt parce que les employés
-du Grand Mont sont complaisants comme les
-engrenages d'une machine à vapeur, souriants comme
-les verrous d'une prison, hospitaliers comme ces tessons
-de bouteille qu'on maçonne au sommet des murs
-mitoyens. Pourquoi feraient-ils bon visage aux emprunteurs?
-Le caissier ne leur donnera pas dix francs de plus
-à la fin du mois.</p>
-
-<p>Le commissionnaire a d'autres façons d'agir. L'intérêt
-personnel le pousse à retenir les emprunteurs et à
-se faire une clientèle. Il sourit aux arrivants; il cause,
-il écoute les confidences, il donne une marque de sympathie
-aux malheureux, il abrége les formalités, il
-épargne l'ennui et la honte, il ouvre des portes discrètes
-par où l'on s'échappe sans rougir. Ajoute que l'emprunteur
-est plus à l'aise devant un mandataire qu'il
-paye au taux de 2 pour 100, qu'en présence d'un fonctionnaire
-désintéressé et maussade.</p>
-
-<p>Il suit de là, ma chère cousine, que les vingt commissionnaires
-de Paris touchent environ quatre cent
-mille francs par an. C'est vingt mille francs par tête.
-Ne te récrie pas sur l'énormité du chiffre. D'abord, la
-somme ne se répartit pas également. Un de ces messieurs,
-plus habile et mieux achalandé que les autres,
-encaisse jusqu'à soixante et dix mille francs par année; il
-y en a donc plusieurs qui restent bien au-dessous de la
-moyenne. D'ailleurs, ce n'est là qu'un produit brut. Il
-faut en déduire l'intérêt du cautionnement (le Mont-de-Piété,
-qui prête à 10, ne paye que 3 pour 100), l'intérêt
-du fonds de roulement, les frais généraux, tels que
-loyers, commis, porteurs, voiture, imprimés, registres,
-éclairage, chauffage, pertes par erreur d'appréciation,
-erreur de caisse, abus de confiance, etc., etc. Tout
-compte fait, tu verras que plus d'un commissionnaire
-donne son temps, sa liberté et son intelligence pour un
-millier d'écus par an. Ce qui est modeste.</p>
-
-<p>Il n'est pas moins vrai que les nécessiteux de Paris,
-déjà ruinés par l'usure du Grand Mont, laissent encore
-quatre cent mille francs par an dans les bureaux des
-commissionnaires.</p>
-
-<p>Quelques directeurs de Mont-de-Piété ont cherché le
-remède à ce mal. Je l'aurais cherché comme eux, si
-j'avais été à leur place. L'intérêt personnel serait venu
-aiguillonner en moi le zèle du bien public. Ménager
-l'argent des pauvres emprunteurs, ruiner les commissionnaires
-dont quelques-uns faisaient des fortunes insolentes,
-agrandir le domaine de l'administration, créer
-des emplois nouveaux, placer des clients, doubler l'importance
-et les honoraires de la direction, c'était une
-perspective séduisante.</p>
-
-<p>A la fin de 1837, M. J. Delaroche, frère du peintre
-illustre et regretté, obtint la place de directeur. Il proposa
-de créer des succursales qui prêteraient à 10 pour
-100 comme le Grand Mont, et tueraient les intermédiaires.
-Il semblait évident que le public ne serait pas
-assez sot pour emprunter à 13, lorsque, dans la même
-rue et pour ainsi dire à la porte du commissionnaire,
-on lui offrirait de l'argent à 10. Le conseil d'administration,
-après s'être fait un peu tirer l'oreille, créa deux
-bureaux auxiliaires dans Paris. Les commissionnaires
-n'y perdirent rien. Mais, une année après l'ouverture de
-ces bureaux, on découvrit, dans les bureaux du chef-lieu,
-un déficit de plus de trente mille francs. L'innovation
-de M. J. Delaroche fut blâmée comme imprudente.
-L'inventeur, jeune encore, prit sa retraite.</p>
-
-<p>Mais cette théorie fut reprise par M. Ledieu, aujourd'hui
-régnant, qui, à force de volonté et de persévérance,
-a su la faire passer dans le domaine des faits.
-Vingt bureaux auxiliaires, disséminés dans tout Paris,
-invitent les emprunteurs à mettre leur montre en gage;
-vingt bureaux offrent au public l'argent du Mont-de-Piété.
-Entrez, bonnes gens, et n'allez plus chez le commissionnaire,
-qui vous prenait 13 pour 100! Voici de
-l'argent pour rien, de l'argent à 10! c'est donné!</p>
-
-<p>Veux-tu savoir, ma chère cousine, ce que le public a
-répondu?</p>
-
-<p>Les vingt bureaux auxiliaires ont fait, en 1860, plus
-de quatorze cent mille engagements.</p>
-
-<p>Mais les commissionnaires au Mont-de-Piété, qui
-avaient gagné quatre cent mille francs en 1859, en ont
-encore gagné quatre cent mille (à sept mille francs près)
-en 1860.</p>
-
-<p>Donc, la concurrence des bureaux auxiliaires n'a pas
-détourné la clientèle des commissionnaires, et nous
-avons toujours le même nombre de Parisiens qui empruntent
-à 13 pour 100.</p>
-
-<p>Mais, en revanche, la provocation permanente de ces
-nouveaux établissements, qui viennent pour ainsi dire
-exciter les gens à l'emprunt, a jeté plus de cent mille
-infortunés dans les griffes de l'usure.</p>
-
-<p>Quel résultat! un million quatre cent mille objets
-mobiliers détournés des pauvres ménages! Combien de
-matelas, combien de berceaux, combien de couvertures
-de laine, par cet hiver de dix degrés! Et cela pour tuer
-vingt malheureux commissionnaires, qui d'ailleurs se
-portent bien.</p>
-
-<p>Le Mont-de-Piété aura désormais vingt mille francs à
-dépenser tous les ans pour chacun de ces bureaux;
-quatre cent mille francs au total. C'est quatre cent mille
-francs de moins à verser annuellement dans la caisse
-des hospices. Le chiffre paraît exorbitant, il est modeste:
-vingt loyers, vingt chefs de bureau; le matériel
-et le personnel! Il a fallu même doubler le traitement
-du directeur, depuis que l'administration a pris cette
-étendue. Douze mille francs suffisaient en 1852. Aujourd'hui,
-nous payons quinze mille francs de fixe, trois
-mille francs d'indemnité de logement, et six mille francs
-pour une voiture. Vingt bureaux ne se visitent pas à
-pied.</p>
-
-<p>Est-ce tout? Hélas! non. Je t'ai dit en passant que la
-création des deux premiers bureaux auxiliaires avait fait
-un vide de trente mille francs dans le magasin central.
-Depuis que nous sommes en possession de vingt bureaux,
-le danger se décuple.</p>
-
-<p>On parle (à tort, sans doute) de nantissements égarés,
-de déficits importants et d'un désordre inextricable.
-On avance des faits plus graves encore, et les journaux
-étrangers ne se font pas faute d'accuser l'administration
-centrale. Il a fallu que M. le préfet de la Seine reportât
-son attention de ce côté et négligeât un instant la démolition
-de Paris. Une commission d'enquête, présidée
-par M. le procureur général en personne, recherche vigoureusement
-les coupables.</p>
-
-<p>Eh! messieurs, ne cherchez pas si loin! Nous serons
-bien avancés quand vous aurez envoyé quelques malheureux
-aux galères! Le vrai coupable, c'est le nouveau
-système, le système des bureaux auxiliaires. C'est à lui
-seul que j'en veux.</p>
-
-<p>Ces bureaux n'ont pas de magasins et n'en sauraient
-avoir. Ils ne reçoivent les gages que pour les renvoyer
-au chef-lieu. De là naît un ordre nouveau, ou, pour
-mieux dire, la perturbation de l'ordre établi.</p>
-
-<p>L'organisation logique du Mont-de-Piété est indiquée
-par la nature de ses opérations. Il prête de l'argent, il
-reçoit des objets mobiliers. Quand les écus sortent de la
-maison, les gages y entrent, et réciproquement. La
-comptabilité des espèces fait équilibre à la comptabilité
-des matières. Le caissier donne et reçoit l'argent, tandis
-que le chef des magasins reçoit ou rend les gages. Tout
-gravite autour de ces deux chefs de service et la responsabilité
-se partage entre eux. La comptabilité des espèces
-est une science assez avancée; celle des matières
-est un peu plus neuve: le ministre de la marine sait ce
-que coûte à la France l'éducation des comptables de ses
-arsenaux. Au Mont-de-Piété, le caissier n'a jamais plus
-de deux cent mille francs à sa disposition; le chef des
-magasins a toujours sous la main plusieurs millions en
-pierreries.</p>
-
-<p>Toutefois, dans l'état normal et régulier, avant la
-naissance des bureaux auxiliaires, les précautions les
-plus minutieuses étaient prises contre la perte ou le vol
-des nantissements. Le rôle de chaque agent était tracé et
-sa responsabilité définie. Le nantissement, à peine engagé,
-passait au magasin: les bijoux au premier étage,
-les hardes au-dessus, les matelas dans les combles, les
-objets les plus lourds au rez-de-chaussée.</p>
-
-<p>Une fois installé dans sa case, le gage ne pouvait sortir
-du magasin que pour être remis au porteur de la reconnaissance,
-contre le remboursement du prêt et des
-droits. L'entrée était constatée par des écritures, contrôlant
-les bureaux d'engagement; la sortie était établie
-par des écritures, contradictoirement avec les
-bureaux de recette; et cette double opération maintenait
-un équilibre parfait entre le magasin et la
-caisse.</p>
-
-<p>Que les temps sont changés!</p>
-
-<p>S'agit-il d'un engagement, l'emprunteur, qui s'est
-adressé à l'un des bureaux auxiliaires, reçoit le montant
-du prêt sans attendre; mais son nantissement
-n'entre en magasin que le lendemain ou le surlendemain,
-ou même plus tard.</p>
-
-<p>S'agit-il d'un dégagement, l'article est demandé
-vingt-quatre heures à l'avance, et le magasin se dessaisit
-sans que le prêt soit encore remboursé. La caisse
-prête donc tous les jours avant la garantie; le magasin
-restitue avant le remboursement.</p>
-
-<p>Et si dans leur séjour au dehors, ou dans le double
-trajet qui les mène au chef-lieu et les ramène au bureau,
-les nantissements ou les fonds sont perdus ou volés, sur
-qui tombe la perte?</p>
-
-<p>Sur le chef des magasins? sur le caissier? Évidemment,
-non. Leur garantie ne peut s'étendre aux objets
-qu'ils n'ont pas encore reçus ou qu'ils ont livrés régulièrement.</p>
-
-<p>Sur le chef du bureau auxiliaire? Mauvaise garantie.
-A moins qu'on n'exige de lui un énorme cautionnement;
-auquel cas il faudra lui donner un traitement énorme;
-et les bureaux auxiliaires coûtent déjà bien assez cher.</p>
-
-<p>Un des quarante ou cinquante témoins entendus par
-la commission d'enquête a dit, dans son interrogatoire:
-«Je n'accepterais pas la direction du Mont-de-Piété avec
-cinquante mille francs d'appointements, s'il me fallait
-combler les vides qui se sont faits dans les magasins.»</p>
-
-<p>Un respectable fonctionnaire, qui a travaillé au Mont-de-Piété
-dans des jours meilleurs, m'écrivait encore ce
-matin: «Notre pauvre magasin est un gouffre où l'on
-met, où l'on prend, sans compter.»</p>
-
-<p>Je crois que le directeur actuel, M. Ledieu, est un
-très-galant homme; qu'il a tout fait pour le mieux, et
-que son cabinet de la rue de Paradis est pavé de bonnes
-intentions. Mais, si mes observations pouvaient l'éclairer
-sur son erreur, et si j'avais sauvegardé le patrimoine
-des pauvres, mon encre et mon temps ne seraient point
-perdus.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch9">IX<br />
-LE JURY DE L'EXPOSITION</h2>
-
-
-<p class="ind">Ma chère cousine,</p>
-
-<p>Tu me demandes s'il est vrai que j'aie répondu à la
-brochure de M. le duc d'Aumale? Fi donc! Je ne suis
-pas un bravo, pour venger les injures d'autrui. Les personnages
-attaqués sont assez grands pour se défendre
-eux-mêmes. M. le duc d'Aumale ne m'a jamais rien
-fait, à moi, et je n'ai aucune raison de le haïr; mais,
-fussé-je son plus mortel ennemi, j'aurais les mains liées
-par la saisie de sa brochure. On ne frappe pas un homme
-à terre, on ne réplique pas à un contradicteur bâillonné,
-on ne réfute pas un ouvrage saisi.</p>
-
-<p>Au demeurant, toutes les fois que les imbéciles de
-Quévilly m'imputeront des pamphlets anonymes, tu
-pourras leur répondre hardiment que je signe tout ce
-que j'écris.</p>
-
-<p>Puisque j'ai commencé cette lettre par une réclamation
-contre la sottise des hommes, je veux relever ici
-une réclamation qui m'est arrivée dans la semaine.
-Elle vient du Mont-de-Piété, ou des environs.</p>
-
-<p>Les désordres ont peut-être plus de gravité que
-je ne te l'avais dit. Les nantissements perdus ou dérobés,
-dans le trajet entre les bureaux auxiliaires et
-le chef-lieu, représentent, me dit-on, une valeur considérable.
-Pour remédier à ces accidents de force majeure
-sans mettre à nu le vice de la nouvelle organisation,
-on m'assure que l'honorable directeur du
-Mont-de-Piété a trouvé plus simple et plus expéditif de
-déduire quelques billets de mille francs sur les recettes.</p>
-
-<p>On ne demandait pas l'argent au caissier central, qui
-l'aurait certainement refusé; on s'adressait tantôt à
-l'un, tantôt à l'autre des sept receveurs du chef-lieu.
-Ces employés subalternes et dépendants livraient les
-fonds demandés contre des <i>bons de déduction</i> qu'ils annexaient
-à leur bordereau de la journée, et l'irrégularité
-prenait ainsi une couleur de comptabilité.</p>
-
-<p>Si mon correspondant ne ment pas, c'est quelqu'un
-de ces pauvres receveurs si dépendants et si timides qui
-a pris sur lui d'avertir M. le préfet de la Seine. Il craignait
-que l'usage des <i>bons de déduction</i> ne dégénérât
-en abus, et que la facilité de prélever une somme indéterminée
-sur la recette de chaque jour ne portât au
-bien des pauvres un préjudice grave.</p>
-
-<p>Fondée ou non, cette accusation méritait un sérieux
-examen. Nul ne met en doute la délicatesse de M. le
-directeur du Mont-de-Piété; mais la comptabilité a des
-lois inviolables, et personne en France ne doit éluder le
-contrôle de la Cour des comptes.</p>
-
-<p>M. le préfet de la Seine, au milieu des grands travaux
-qui l'occupent, n'a pu s'empêcher d'accorder une
-certaine importance à cette misère. Pour un homme
-qui nage dans les millions comme le poisson dans l'eau,
-les centaines de mille francs ne sont que des gouttes.
-Cependant il fallait montrer quelques égards à la loi,
-cette divinité aveugle qui pèse dans la même balance les
-millions et les centimes.</p>
-
-<p>On ouvrit donc une enquête, et trois personnages importants,
-choisis dans la commission municipale, trois
-hommes de la capacité la plus incontestable et de la
-plus haute intégrité, furent commis au soin de recueillir
-les témoignages.</p>
-
-<p>J'ai une confiance absolue dans le résultat de cette
-instruction extra-légale. Mais je me demande cependant
-pourquoi les tribunaux n'ont pas été saisis. Il y a des
-magistrats à Paris, et tous les juges ne sont pas à Berlin.
-A quoi bon rétablir les juridictions exceptionnelles?
-On n'a pas fait la révolution de 89 pour que le maire
-de Paris s'attribue les prérogatives du pouvoir judiciaire.</p>
-
-<p>Je suppose que la commission, après avoir constaté
-des irrégularités regrettables, mais considérant que la
-direction était de bonne foi, qu'il faut éviter le scandale
-et laver le linge sale en famille, renvoie tous les accusés
-avec une réprimande paternelle. Qu'arrivera-t-il? Les
-hommes courageux qui ont provoqué cette enquête, les
-témoins qui ont déposé selon leur conscience, seront
-livrés à la rancune de leurs chefs. Et les choses reprendront
-le même train que devant, avec un peu moins de
-courage chez les subalternes et un peu plus de hardiesse
-chez les supérieurs.</p>
-
-<p>Le résultat serait bien différent si l'affaire s'était étalée
-au grand jour, devant les juges ordinaires. C'est
-dans le domicile des lois que la vérité s'exprime librement,
-que les innocents marchent la tête haute. Il
-n'y a point de ténèbres administratives qui ne se dissipent
-aux rayons de cette admirable lumière. Non-seulement
-les gens de bien auraient été rassurés et les coupables
-confondus, mais l'institution même eût montré
-ses bons et ses mauvais côtés, ses avantages et ses vices.
-Qui sait si, au lendemain d'un tel procès, le gouvernement
-n'aurait pas fermé les bureaux auxiliaires, sources
-premières de tout le mal?</p>
-
-<p>Peut-être eût-on fait mieux encore. La plupart des
-abus, c'est une justice qu'il faut rendre à notre temps,
-ne subsistent que parce qu'ils sont ignorés. Pour abattre
-les monstres les plus invincibles, il n'est pas besoin
-d'emprunter la massue d'Hercule: la lanterne de Diogène
-suffit. Lumière! lumière! Un rayon de lumière a
-mis à nu les turpitudes de nos moines et de nos ignorantins,
-et la société recule d'horreur à l'aspect de leurs
-antres. Un rayon de lumière montrerait au gouvernement
-qu'il est absurde de prêter à 10 pour 100 sur les
-matelas des pauvres, pour le plaisir de verser un demi-million
-tous les ans dans la caisse des hospices. Rendez
-ce demi-million à la classe indigente avant qu'elle soit
-réduite à l'hôpital. Abaissez le taux de vos prêts; les
-hôpitaux auront moins de locataires.</p>
-
-<p>Si pourtant vous craignez de diminuer les revenus de
-l'assistance publique, je vais vous fournir un moyen de
-combler le vide. Il y a tous les ans un millier d'individus
-qui donnent ou lèguent tout ou partie de leur fortune
-aux églises, aux couvents, aux hospices. Sur ces
-libéralités, les hospices ont la petite part et les couvents
-la grande. A qui la faute? A vous, gouvernement, qui
-accroissez en richesses et en puissance vos plus mortels
-ennemis.</p>
-
-<p>Relisez le <i>Bulletin des Lois</i>; vous verrez qu'en douze
-ans ils se sont enrichis de cent millions par votre complaisance.
-Ces subsides ont servi à bâtir de petites forteresses,
-d'où l'on vous fusille impunément à coups de
-pamphlets et de sermons. Vos ennemis sont puissants
-parce qu'ils sont riches, et ils sont riches parce que
-vous l'avez bien voulu. Arrêtez ce courant qui entraîne
-les capitaux de la nation vers la tanière des
-moines, ou plutôt détournez-le vers les hospices et les
-hôpitaux.</p>
-
-<p>Mais pardon, ma chère cousine. L'exposition des
-Beaux-Arts ouvre le 1<sup>er</sup> mai. Le jury termine ses opérations
-cette semaine, et c'est de ce sujet intéressant que
-je voulais t'entretenir.</p>
-
-<p>On m'en parle beaucoup, à moi, et les rigueurs du
-jury m'ont attiré bon nombre de visites.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, me dit un peintre en enfonçant ma
-porte, vengez-moi de ces animaux-là! Ingres et Delacroix
-sont jaloux de moi, parce que j'ai plus de dessin
-que l'un et plus de couleur que l'autre. Ils se sont entendus
-pour me refuser.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, s'écrie un autre, il y a des abus intolérables.
-Le jury se compose, soi-disant, de tous les membres
-de l'Institut. Mais les grands et les bons n'y mettent
-pas le pied. M. Ingres, M. Delacroix, M. Horace
-Vernet, M. Léon Cogniet n'ont point assisté aux séances.
-Nous sommes jugés par M. Picot, qui ne connaît que
-ses élèves, et par des gens du monde, académiciens
-libres, qui ne connaissent que leurs amis.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, dit une dame, j'ai fait pour trente
-mille francs de sculpture, quatre groupes de bronze,
-rien que cela! Je ne puis vendre mes ouvrages qu'au
-Salon; mais M. de Nieuwerkerke, qui ne me connaît pas,
-m'a voué une haine mortelle. Il prévoit que son <i>Guillaume
-d'Orange</i>, une statue de pacotille, comme vous
-le savez bien, sera mis au rebut lorsqu'on aura vu
-mes groupes.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, reprend une jeune fille très-gentille et
-très-spirituelle, ma foi! je suis une malheureuse enfant
-sans protection, et tous mes tableaux ont été repoussés!
-J'ai fait agir la bonne duchesse de B&hellip;, et madame la
-princesse de H&hellip;, et ce bon vieux baron de Z&hellip;, et le
-comte A&hellip;, deux présidents à la Cour, trois députés,
-quatre sénateurs, deux ministres! Mais, parce que je
-suis une pauvre enfant livrée à ses propres forces, que
-je ne fais pas de visites et que je reste dans mon coin,
-je n'ai pas pu résister à la brigue. Je m'y attendais,
-d'ailleurs, et je ne voulais pas exposer. Le livret est imprimé
-depuis quinze jours! Vous voyez bien que le jury
-ne s'assemble que pour la forme.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, dit un artiste chevelu, je ne me
-plains pas pour moi; je suis accoutumé aux rigueurs du
-jury. Ce qui m'étonne, c'est qu'il ne trouve pas le moyen
-de me renvoyer six tableaux quand j'en envoie cinq.
-Mais ils ont refusé Millet! Y en a-t-il un seul à l'Institut
-qui aille à la cheville de Millet?</p>
-
-<p>Je congédie mes visiteurs avec de bonnes paroles,
-désolé de n'avoir rien de mieux à leur offrir. Il y a de
-tout dans ces doléances: du faux, du vrai, de l'absurde.
-Dans tous les cas, c'est matière à réflexion.</p>
-
-<p>Mais voici bien une autre affaire. Avant de me lancer
-en don Quichotte dans une campagne contre l'Institut,
-j'interroge un peintre de quelque renom, pour qui
-l'examen du jury n'est qu'une question de forme.</p>
-
-<p>&mdash;Le jury? me répond-il. Il a été, cette fois, d'une
-complaisance honteuse, et les bons tableaux, comme
-les miens, seront perdus dans la multitude des croûtes.</p>
-
-<p>En présence de tels renseignements, ma chère cousine,
-je ne me charge pas de décider si le jury de 1861
-s'est montré indulgent ou sévère. Tout me porte à
-croire qu'il a été l'un et l'autre à la fois, comme toujours.
-Je tiens que l'Institut, dans son ensemble, est
-compétent en matière d'art. Je sais pourtant que des
-préjugés d'école peuvent, dans certain cas, faire exclure
-un ouvrage remarquable. Je vois aussi que diverses influences
-font admettre souvent des croûtes scandaleuses.
-J'ai constaté que l'admission ou l'expulsion d'un
-artiste était quelquefois soumise au hasard.</p>
-
-<p>Il se peut qu'en l'absence de M. Ingres, de M. Delacroix,
-de M. Cogniet et de M. Horace Vernet, qui s'abstiennent
-généralement, un tableau soit jugé par deux
-graveurs, trois sculpteurs et un architecte. Le public et
-les artistes imputent quelquefois à l'Académie tout entière
-les bévues ou les mauvais vouloirs de quelques-uns
-de ses membres. D'ailleurs, je n'ai pas vu le Salon de
-cette année, et je n'y entrerai que le 1<sup>er</sup> mai au matin,
-avec la foule. C'est pourquoi je laisse de côté tous les
-faits particuliers, et je me jette à corps perdu dans la
-question générale.</p>
-
-<p>Est-il bon que les &oelig;uvres d'art, avant d'être exposées
-au public, soient soumises à l'examen d'un jury?</p>
-
-<p>Il me vient à l'esprit une assimilation qui me paraît
-frappante. Tu la prendras pour ce qu'elle vaut.</p>
-
-<p>Que penserions-nous du gouvernement impérial si
-nous lisions au <i>Moniteur</i> le décret suivant:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Considérant que les lettres, aussi bien que les arts,
-ont contribué, contribuent, et contribueront toujours à
-la gloire de la France;</p>
-
-<p>«Qu'elles ont droit, comme les arts et dans une égale
-mesure, à notre haute protection;</p>
-
-<p>«Que ces deux genres de production de l'esprit
-doivent être soumis au même régime,</p>
-
-<p>«Avons décrété et décrétons ce qui suit:</p>
-
-<p>«Article premier.&mdash;La publication des ouvrages de
-l'esprit, tels que livres d'histoire et de genre, romans,
-nouvelles, brochures, articles de journal, etc., aura
-lieu tous les deux ans.</p>
-
-<p>«Art. 2.&mdash;Aucun ouvrage de l'esprit ne pourra
-être exposé devant le public, c'est-à-dire publié, sans
-l'autorisation de l'Académie française.</p>
-
-<p>«Art. 3.&mdash;Ne seront pas soumis à l'examen du
-jury les écrivains décorés de la Légion d'honneur à l'occasion
-de leurs ouvrages.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Le lendemain, les écrivains semi-officiels célébreraient
-ce nouveau décret dans un ingénieux commentaire:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Tous les amis d'une sage liberté applaudiront à la
-haute initiative qui soumet les lettres françaises à un régime
-qui a déjà fait ses preuves et donné les plus heureux
-résultats. Si, des bas-fonds de la démagogie,
-quelque voix mécontente osait s'élever contre le nouveau
-décret, nous répondrions avec assurance: Nos
-arts ont prospéré sous un régime paternellement restrictif;
-pourquoi refuserait-on la même faveur aux
-lettres françaises? Sans le frein salutaire du jury, la
-face de la terre serait couverte de méchants tableaux,
-hérissée de mauvaises statues!</p>
-
-<p>«Il était temps aussi d'opposer une digue à ce flot
-d'encre qui menace de noyer le genre humain. Ne dites
-pas que la littérature sera désormais entravée: on se
-contente de la protéger contre ses propres excès. L'Académie
-française offre à la liberté des écrivains les mêmes
-garanties que l'Académie des beaux-arts a toujours offertes
-à la liberté des artistes. M. Mérimée a-t-il moins
-de style que M. Ingres? M. Victor Hugo moins de couleur
-que M. Delacroix? M. Thiers n'est-il pas l'Horace
-Vernet des lettres? M. Guizot en est le Robert Fleury;
-M. de Laprade, le Signol, et M. Lebrun, le Picot! Inclinons-nous
-donc avec reconnaissance devant une mesure
-sagement révolutionnaire et hardiment conservatrice,
-qui soumet les &oelig;uvres du ciseau, de la plume et du pinceau
-à ce grand principe de 89: l'égalité devant la
-loi!»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Voilà ce qu'on lirait peut-être dans <i>la Patrie</i>; mais,
-jour de Dieu! ma pauvre cousine, quel cri d'horreur
-et de réprobation dans toute la France! Tout ce qui
-écrit, tout ce qui lit, tout ce qui pense se couvrirait
-la tête de cendre et croirait que la dernière heure du
-peuple a sonné. Je dis plus: pour peu que le temps
-fût au beau, et que l'on pût sortir sans parapluie, on
-ferait une révolution.</p>
-
-<p>Pourquoi n'en a-t-on jamais fait contre le jury de
-peinture? Ce n'est pas que cette institution soit plus
-équitable ou plus libérale dans son principe. C'est
-parce qu'elle est aussi ancienne que les Expositions et
-que «l'accoutumance nous rend tout familier.»</p>
-
-<p>N'est-ce pas au Louvre, sous Louis XIV, en 1699,
-que les peintres ont exposé leurs tableaux pour la première
-fois? En ce temps-là, non-seulement le Louvre,
-mais les peintres aussi, et les autres Français pareillement,
-et toute la France, corps et biens, appartenait au
-roi. Il daignait, dans sa bonté, prêter à ses artistes une
-salle de son palais. N'avait-il pas le droit de repousser
-les uns et d'admettre les autres? Il était chez lui, que
-diable! aussi vrai que maintenant nous sommes chez
-nous. Ce n'est plus le souverain qui prête ses palais à
-la nation, c'est la nation qui les prête au souverain.</p>
-
-<p>Cette halle de l'industrie qui n'embellit pas précisément
-les Champs-Élysées appartient à trente-huit millions
-de propriétaires. L'infortuné Barbanchu en a sa
-part, aussi bien que M. Brascassat. N'est-il pas singulier
-que M. Brascassat, parce qu'il est de l'Académie
-des beaux-arts, ait le droit de dire à Barbanchu:</p>
-
-<p>&mdash;La maison t'appartient comme à moi; mais je
-te défends d'y montrer tes tableaux, et j'y étalerai les
-miens.</p>
-
-<p>&mdash;Et pourquoi, s'il vous plaît? répond le pauvre
-diable.</p>
-
-<p>&mdash;Parce que tes tableaux sont mauvais et que les
-miens sont excellents.</p>
-
-<p>Si j'étais l'infortuné Barbanchu, je répondrais à
-M. Brascassat, de l'Académie des beaux-arts:</p>
-
-<p>&mdash;Mes tableaux vous paraissent mauvais; mais les
-vôtres ne me semblent pas bons. Lequel de nous est
-dans le vrai? lequel se trompe? Il faut un tiers arbitre
-pour nous départager; je choisis le public! Pourquoi
-ne voulez-vous pas qu'il nous juge?</p>
-
-<p>«La halle est vaste; on y a exposé plus de six mille
-animaux l'été dernier; on peut bien y exposer un millier
-de peintres. Si j'insiste sur mon droit, ce n'est pas seulement
-par amour de la gloire: il y a aussi une question
-de pain. Voici trois tableaux qui m'ont coûté dix-huit
-mois de travail et huit cents francs de bordure. Je
-ne peux les vendre qu'ici, parce que mon atelier est au
-sixième, rue Guénégaud, et que le beau monde n'y
-monte pas. En vertu de quel principe me défendez-vous
-de gagner ma vie? Qui vous dit que, dans la foule
-des bourgeois qui viendront visiter le Salon, il ne s'en
-trouvera pas un assez bête ou assez intelligent pour
-acheter mes toiles et me sauver de la misère? Cela s'est
-vu plus d'une fois. Demandez à Delacroix, à Théodore
-Rousseau, à Courbet, à Troyon&hellip; vous savez bien,
-Troyon! le plus grand de nos peintres d'animaux&hellip; Il
-commence à gagner sa vie depuis qu'il a forcé les portes
-de l'Exposition, et j'entends dire qu'il a vendu pour
-cent cinquante mille francs de tableaux dans son année.
-Mais il n'y a pas encore longtemps que le jury le
-repoussait à coups de fourche, comme Delacroix, Courbet
-et Théodore Rousseau, qui ont été les Barbanchus
-de leur temps.</p>
-
-<p>«J'avais envoyé deux portraits, avec mes tableaux.
-Bons ou mauvais, ce n'est pas la question. Vous les avez
-refusés. Savez-vous ce qui arrive? Les bourgeois qui me
-les avaient commandés en étaient satisfaits; nous avions
-fait un prix, payable fin courant. Aujourd'hui, ces braves
-gens se persuadent que je les ai volés. Ils m'opposent
-des fins de non-recevoir; ils prétendent que je n'ai pas
-employé des couleurs fines, et que je les trompais sur
-la qualité de la marchandise vendue. Pour un rien, ils
-me traîneraient devant le tribunal de commerce. «Il
-faut,» disent-ils, «que votre peinture soit bien mauvaise,
-pour qu'elle ne soit pas même reçue au Salon,
-où l'on voit tant de croûtes.»</p>
-
-<p>A ces raisons, qui sont excellentes, le membre de
-l'Institut répond:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis pas un méchant homme, et je ne tiens
-nullement à vous mettre sur la paille. Mais il y a un règlement.
-Je ne l'ai pas fait, je l'exécute. On m'invite à
-recevoir les tableaux qui me semblent bons; les vôtres
-m'agacent. Je ne peux pas me refaire; obtenez qu'on
-change la loi, si vous pouvez. Mais je crains bien que
-les mauvais tableaux, qui seront désormais en majorité,
-n'étouffent les bons, comme l'ivraie tue le bon grain.
-Rappelez-vous l'Exposition de 1848, et ce débordement
-de peinture détestable.</p>
-
-<p>&mdash;L'Exposition de 48! Elle a porté aux nues une
-demi-douzaine de vrais artistes qui, sans elle, n'auraient
-jamais percé. Elle vous a forcé la main pour les Expositions
-suivantes. Elle a permis au public de juger les
-talents que vous étrangliez dans vos oubliettes; elle a
-fait briller les lumières que vous cachiez sous le boisseau.
-Gloire à David, à Drolling et à Jeanron, qui ont
-été les promoteurs de cette révolution démocratique!</p>
-
-<p>&mdash;Mais rappelez vos souvenirs! Le public oubliait
-d'admirer les tableaux de l'Institut. Il n'attachait son
-attention qu'à cinq ou six toiles scandaleuses ou ridicules.
-Jamais nous ne consentirons à compromettre
-nos ouvrages dans la cohue des vôtres!</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, exposez séparément les tableaux qui vous
-semblent bons; mais exposez aussi, dans une autre
-aile du palais, tous les ouvrages que vous avez refusés.
-Permettez au public, notre maître à tous, de contrôler
-vos jugements. La place ne manque pas, Dieu merci!
-dans le palais de l'Industrie. Je donnerais cent sous,
-moi qui ne suis pas riche, pour que le peuple et les critiques
-fussent admis à comparer ce que vous avez refusé
-et ce que vous avez reçu. Et je parie qu'avant la
-clôture du Salon, nous vous verrions vous-mêmes, corrigés
-et penauds, reporter en enfer bien des gens que
-vous aviez logés en paradis.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch10">X<br />
-LA HALLE AUX ARTS</h2>
-
-
-<p class="ind">Ma chère cousine,</p>
-
-<p>Je ne savais pas hier ce que je t'écrirais aujourd'hui.
-Ce n'est pas que la matière me manque; mais elle surabonde.</p>
-
-<p>J'avais une étude toute prête sur l'application de la
-peine de mort. Triste étude, que j'ai commencée un
-jour du mois de mars 1861, à sept heures du matin,
-devant le plus terrible spectacle que la société moderne
-offre aux gens de c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Je pouvais te parler de la liberté des théâtres, une
-grosse question qui s'est mise à l'ordre du jour, et que
-j'ai étudiée de tout près, de trop près.</p>
-
-<p>Un digne homme m'avait apporté des renseignements
-curieux sur l'affaire Lesurques, vieille affaire en apparence,
-mais toujours jeune et toujours actuelle pour les
-fanatiques du bon droit, puisque les descendants de
-cette innocente victime n'ont pas encore obtenu justice.</p>
-
-<p>La question du Mont-de-Piété me tracassait encore
-un peu. L'administration ne m'a pas répondu. Il s'agit
-pourtant de protéger le bien des pauvres, qui est
-sacré.</p>
-
-<p>J'avais jeté les bases d'un travail assez curieux sur la
-cuisine de la guerre. On ne sait pas encore aujourd'hui
-si nous aurons la guerre en 1861, ni si la comédie des
-<i>Trembleurs</i>, représentée avec tant de succès au Gymnase,
-a gouaillé légitimement. Mais l'administration
-prend ses mesures comme si nous devions avoir l'Europe
-sur les bras. On songe à réformer certains ateliers
-qui ont fait leurs preuves d'insuffisance. On a construit
-des manufactures gigantesques, assez puissantes pour
-habiller et chausser un régiment par jour et suffire
-aux besoins les plus invraisemblables. J'ai étudié de
-tout près cette nouvelle industrie; j'ai entendu les orateurs
-du gouvernement et les avocats de l'ancien système,
-et je crois être assez éclairé pour résumer les
-débats. Mais chaque chose en son temps. Nous sommes
-les humbles serviteurs de l'actualité, nous qui écrivons
-le matin ce qu'on doit lire le soir.</p>
-
-<p>Et nous devons choisir, entre les sujets actuels, ceux
-qui intéressent le plus de monde. Si, par exemple, je
-t'entretenais aujourd'hui de la Comédie-Française et
-des tempêtes qui agitent ce verre d'eau bénite; si je te
-racontais l'histoire d'un directeur très-chrétien, qui fait
-son salut dans un lieu de perdition et se ménage infiniment
-plus d'amis au ciel que sur la terre, je serais
-agréable à presque tous les auteurs dramatiques de ma
-connaissance. Mais le public, dont tu fais partie, me
-trouverait un peu trop spécial.</p>
-
-<p>Si je te racontais qu'une dame sociétaire, qui n'a ni
-l'âge ni le talent de la retraite, mademoiselle Judith,
-est sur le point de se retirer; qu'on ne la retient pas;
-que plusieurs amis du théâtre songent à la remplacer
-par une jeune et belle, et spirituelle pécheresse, douée
-d'un talent incontestable, mais que tous les hommes
-de principes repoussent la nouvelle venue sous prétexte
-qu'elle est de Marseille et non de Nanterre, tu
-répondrais que je me moque de toi et que ces histoires
-invraisemblables ne mériteront jamais d'occuper tout
-Paris.</p>
-
-<p>Mais le salon des Beaux-Arts s'est ouvert mercredi
-matin, 1<sup>er</sup> mai. Pour la première fois depuis deux ans,
-nos artistes, ou du moins quelques-uns d'entre eux,
-ont obtenu la faveur d'exposer leurs ouvrages. Le public,
-qui depuis deux ans n'avait pas vu de peinture
-moderne, sinon aux étalages des marchands, se rue en
-affamé sur le palais de l'Industrie. Voilà l'événement
-du jour, le sujet de toutes les conversations; l'importance
-et la rareté du fait ne me permettent pas de te
-parler d'autre chose.</p>
-
-<p>Le jour même où l'Industrie, qui est bonne fille,
-prêtait un petit coin de son palais à l'exposition des
-Beaux-Arts, on lisait dans tous les journaux de Paris
-une nouvelle intéressante: «Le tir national de Vincennes
-va passer, nous dit-on, du provisoire au définitif.»</p>
-
-<p>La carabine, cette gloire de la France, n'avait pas
-un logement digne d'elle. Ce n'est plus une baraque
-qu'il lui faut, mais un temple. Le temple se bâtit, les
-plans sont arrêtés. Gardes nationaux de Paris, francs
-tireurs de Rueil et de Palaiseau, vous aurez un Parthénon
-à votre usage!</p>
-
-<p>Il y a plus de cent soixante ans que les artistes français
-sollicitent la même faveur et ne l'obtiennent point.</p>
-
-<p>Quel singulier peuple nous sommes! Nous construisons
-un palais définitif pour les expositions de l'industrie,
-qui ont lieu tous les cinq ans. Le vaudeville est
-installé par toute la France dans des théâtres définitifs.
-Il y a des salles de danse définitives; le beurre se vend
-à la halle dans un temple définitif; le Panorama des
-Champs-Élysées, où les provinciaux vont se promener
-quelquefois, est un pâté définitif; on parle de bâtir des
-tribunes définitives pour tous nos champs de course, où
-l'on se rassemble cinq ou six fois l'an; le Pré-Catelan,
-qui a coûté un million et demi à un pauvre diable
-d'entrepreneur, est une promenade définitive; la carabine
-enfin s'établit à Vincennes dans un domicile solide
-et définitif. Mais les Beaux-Arts seront toujours des
-vagabonds sans feu ni lieu. On croit leur faire une
-grâce lorsqu'on leur prête quelques galeries de marchandises,
-ou qu'on range en leur faveur quelques
-<i>boxes</i> à loger les b&oelig;ufs.</p>
-
-<p>Cette lésinerie serait excusable chez un bourgeois;
-mais note bien qu'ici c'est le gouvernement, c'est la
-France, c'est un budget de deux milliards qui lésine.</p>
-
-<p>On ne veut pas s'embarquer dans de trop grands
-frais; on suppute les deux ou trois millions qu'il faudrait
-dépenser pour une galerie durable. On aime mieux
-débarrasser quelques salles du Louvre, ou improviser
-quelque chose aux Tuileries, ou bâtir un hangar au
-Palais-Royal, aux Menus-Plaisirs; ou placer quelques
-cloisons dans les hautes avenues du palais de l'Industrie!</p>
-
-<p>Ce qu'on n'a jamais examiné, c'est le prix monstrueux
-de ce provisoire. Additionnez les frais de tous
-les déménagements, de tous les aménagements, de
-toutes les constructions, de toutes les démolitions que
-vous avez faites, depuis 1699 jusqu'en 1861, pour mal
-exposer nos tableaux et nos statues! Vous avez dépensé
-la monnaie d'un Louvre, et, de tout ce que vous avez
-fait depuis Louis XIV jusqu'à Napoléon III, que reste-t-il
-aujourd'hui? Rien.</p>
-
-<p>Si du moins à ce prix vous aviez satisfait les artistes?
-Mais l'ouverture du Salon se signale toujours par un
-concert de doléances. C'est la fête du découragement.
-Tout ce qui était grand dans l'atelier devient petit; tout
-ce qui était modelé finement devient plat; les délicatesses
-les plus exquises de la couleur sont dévorées par
-un jour brutal.</p>
-
-<p>Un plancher peint en blanc se reflète dans les vernis;
-des panneaux gris se confondent avec les ciels et les
-anéantissent. La hauteur absurde des galeries écrase
-tout. Je ne parle ici que des ouvrages bien placés: que
-dirions-nous des tableaux clairs et riants qu'on ensevelit
-dans l'ombre! Il y a des toiles si bien exposées, que
-vous ne les verrez jamais. Quelques-unes sont visibles
-de dix heures à midi; quelques autres de trois à quatre,
-comme mon médecin. Voilà des renseignements qu'il
-faudrait ajouter au livret.</p>
-
-<p>J'avais vu dans les ateliers quelques-uns des ouvrages
-que j'ai revus hier au Salon. Quel déchet, bonté divine!
-On les reconnaissait à peine, et les artistes atterrés
-commençaient à rabattre 90 pour 100 de leurs espérances
-de gloire. J'ai commencé par le jardin, qui est
-orné de statues. Les sculptures embellissent un jardin,
-c'est convenu; mais la réciproque n'est pas toujours
-vraie, et j'ai reconnu qu'un jardin n'embellissait pas
-toutes les sculptures. La Vénus de Milo, faite pour être
-admirée dans la <i>cella</i> mystérieuse d'un temple, ne serait
-guère appréciée sous les marronniers des Tuileries.
-Les incomparables figures que Phidias avait groupées
-dans les frontons du Parthénon feraient un piteux effet
-sur la place de la Concorde. Comment veut-on que des
-bustes exécutés pour un salon ou pour une galerie particulière
-ne perdent rien de leur valeur dans ce jardin,
-ce parc, cette agora vitrée qui s'appelle l'exposition de
-sculpture? On n'y devrait montrer que des ouvrages
-décoratifs comme le monument de don Pédro, qui est
-fait pour braver l'éclat du jour. Mais la sculpture fine,
-intime, destinée à l'intérieur des palais, la sculpture de
-Perraud, de Guillaume, de Crauk, de Cavelier, que
-vient-elle faire dans cette galère? C'est le petit Chaperon-Rouge
-dans la gueule du loup.</p>
-
-<p>Je n'accuse pas les organisateurs de cette destruction,
-et je les tiens pour sages et bienveillantes personnes.
-Je plaide contre la peine de mort en matière
-d'art sans demander la tête des fonctionnaires qui
-l'appliquent. Je crois que ces messieurs cherchent à
-contenter tout le monde dans les limites d'un programme
-et d'un local qui leur permet à peine de contenter
-leurs amis. Est-ce leur faute, à eux, si dans
-l'espace de cent soixante-deux ans la France n'a pas
-trouvé le temps de construire une galerie d'exposition?
-Il ne leur appartient pas de combler cette lacune. C'est
-vous, artistes, qui devez adresser des pétitions au Sénat,
-si vous voulez qu'elle soit comblée.</p>
-
-<p>La première exposition (1699) fut organisée par un
-personnel d'hommes polis, bien élevés, peu compétents,
-admirablement chaussés, habillés chez Alfred,
-surchargés de décorations étrangères et d'occupations
-mondaines. Tels ont été, sous tous les régimes, sauf
-peut-être en 1848, les arbitres des destinées de l'art
-français. Ne leur demandez pas l'impossible, que diable!</p>
-
-<p>Demandez-leur seulement de transporter dans ce jardin
-une demi-douzaine de moulages d'après les chefs-d'&oelig;uvre
-de l'antiquité. Il ne faut rien de plus pour démontrer
-à tous les yeux le vice de cet éclairage.</p>
-
-<p>Obtenez aussi qu'ils exposent à l'étage supérieur
-quelques-uns des beaux tableaux du Louvre. On les
-verra pâlir et se dépouiller subitement comme s'ils
-avaient passé par les mains de M. Villot, et l'on comprendra
-peut-être à la fin que les meilleures halles
-font les pires galeries. Tous les amateurs le savent, et
-de reste: non-seulement les grands, les fins, les riches,
-ceux de la première caste, les Morny, les Lacaze, les Didier,
-les Véron, mais aussi les plus modestes et les plus
-obscurs. J'ai vu, dans une maison bourgeoise de Marseille,
-sept tableaux, sept! disposés avec un goût exquis,
-avec un art merveilleux, dans une galerie construite
-<i lang="la" xml:lang="la">ad hoc</i>. Le plafond n'était pas d'une hauteur écrasante,
-le plancher n'était pas peint en blanc, le fond des
-panneaux n'était pas gris; les tableaux ne se serraient
-pas les uns contre les autres comme pour s'entre-détruire
-en s'étouffant; un jour discret, savamment distribué
-suivant l'heure, éclairait les toiles sans les illuminer
-et complétait, en quelque façon, le travail des artistes.</p>
-
-<p>Je ne suis pas un ennemi de la lumière, tu le sais
-bien, ma chère cousine; et, si les autres ne le savent
-pas, j'emploierai ma vie à le leur prouver. Mais il faut
-user des meilleures choses avec quelque discernement.
-La nature seule est assez robuste pour s'étaler
-sans crainte au grand jour. L'art, qui est une imitation,
-une convention, une perpétuelle et charmante tricherie,
-a besoin d'un peu de mystère. Fi du vilain machiniste
-qui laisserait entrer le soleil dans une salle
-de spectacle! La rampe pâlit, le rouge et le blanc des
-jolies comédiennes se décomposent, les beaux décors
-montrent la corde, le parterre siffle, et fait bien.</p>
-
-<p>J'ai vu hier une jeune dame, retenue au milieu du
-grand salon par une conversation un peu animée, ouvrir
-son ombrelle sans songer à mal. Quelle leçon pour
-les distributeurs de lumière officielle! Comment des
-&oelig;uvres d'art pourront-elles supporter ce jour inquiétant
-pour la nature elle-même?</p>
-
-<p>Elles ne le supporteront pas. Elles y périront misérablement,
-sauf à ressusciter ensuite. Témoin l'exposition
-de M. Paul Baudry. Je puis en parler savamment;
-je connaissais tous ses tableaux, je les savais par c&oelig;ur,
-et je ne les reconnais plus. La lumière officielle les a
-disséqués pour l'instruction des curieux; on voit la
-toile, les couleurs, les frottis, les glacis, les empâtements,
-tout enfin, excepté la peinture. C'est parfait!
-Mettez-vous à la place d'un amant qui retrouve sa maîtresse
-sur une table d'amphithéâtre! Voilà mon pauvre
-Baudry devant ses tableaux.</p>
-
-<p>Si, maintenant, tu veux étudier l'effet de la nuit
-noire sur la peinture claire, emprunte le bâton d'un
-aveugle et cherche le grand tableau de M. Luminais.
-Nous l'avons vu ensemble à l'exposition du boulevard.
-Il était frais, riant et plein de vie. La foule des hommes
-et des chevaux y remuait gaiement sous un joli ciel
-pommelé. C'est que l'exposition du boulevard est éclairée
-avec un art parfait, comme les meilleures galeries.
-M. Luminais y était fort bien et tout à fait à son avantage.
-Le voilà plongé dans les ténèbres extérieures. Avoue
-entre nous que le jury lui a rendu un étrange service!
-Il serait cent fois mieux exposé s'il n'avait pas été reçu.</p>
-
-<p>On dit aux pauvres artistes, par manière de consolation:
-«Bah! c'est un mauvais quart d'heure à passer.»
-En effet, les quarts d'heure de trois mois sont
-réellement de mauvais quarts d'heure. Il est dur de
-travailler deux ans pour être grillé au soleil ou enseveli
-dans l'ombre, trois mois durant, sous prétexte de
-gloire et de publicité.</p>
-
-<p>Quelques artistes ont cherché le moyen de briller
-malgré tout, en pleine ombre, en pleine lumière, quel
-que fût le destin de leurs ouvrages et le caprice de la
-commission. Si tu trouves dans le jardin de l'Industrie
-quelque statue trop puissante, modelée en saillies énormes,
-avec des trous à fourrer le poing, avec des
-muscles plus entortillés que les serpents de Laocoon, tu
-pourras dire hardiment qu'on l'a faite à l'usage du
-Salon. Si tu vois au premier étage (et tu les verras,
-j'en suis sûr) des silhouettes de croque-morts se découper
-en noir sur un ciel blanc, ne crains pas d'affirmer
-que le Séraphin de ces ombres chinoises a pris une
-assurance contre les dangers du placement. Lorsqu'on
-veut être entendu dans une cohue où personne ne
-s'entend, on crie. Nous devons donc aux organisateurs
-du Salon un nouveau genre de mauvais. Et les croque-morts
-de M. X&hellip; conduiront l'art français au Père-Lachaise,
-si l'on n'y prend garde.</p>
-
-<p>Le remède à tous nos maux, c'est la construction
-d'un petit palais bien modeste, mais au moins aussi
-définitif que la rotonde du concert Musard. Que l'État
-nous donne une vingtaine de salles commodes, éclairées
-sagement et d'une hauteur médiocre; qu'il ouvre
-une exposition permanente où les &oelig;uvres de tous
-les artistes seront admises, sous la surveillance d'un
-simple commissaire de police.</p>
-
-<p>Si l'État n'est pas assez riche pour faire ce que nous
-demandons, si les démolitions absorbent la totalité du
-capital disponible à Paris, et s'il ne reste plus d'argent
-pour construire, qu'on lâche la bride à l'industrie
-privée; qu'on renonce au système des expositions officielles;
-qu'on nous permette seulement de nous arranger
-entre nous, à l'anglaise! Tout ira mieux.</p>
-
-<p>En attendant, je conseille aux artistes refusés de
-porter leurs ouvrages au boulevard des Italiens. Ils y
-seront cent fois mieux qu'à la halle des Champs-Elysées.
-M. Fratin, statuaire, leur offre aussi, avec une cordialité
-toute fraternelle, de partager l'emplacement qu'il a
-obtenu au Jardin d'acclimatation.</p>
-
-<p>Quant aux artistes reçus et mal exposés, il faut
-qu'ils fassent leur temps. Le mal est sans remède.
-<i lang="it" xml:lang="it">Lasciate ogni speranza!</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch11">XI<br />
-LES SOULIERS DU SOLDAT FRANÇAIS</h2>
-
-
-<p class="ind">Ma chère cousine,</p>
-
-<p>Je me rappellerai toute ma vie certain voyage de
-trois kilomètres et demi que j'ai fait en compagnie de
-notre grand-père. J'avais six ans; nous allions de Dieuze
-à Vergaville. Le mois d'octobre était magnifique, et je
-dévorais déjà dans ma pensée cette belle vendange de
-1834: à mi-chemin, vers la tuilerie qui est au bas de
-la côte, je ralentis le pas, je commençai à geindre et à
-répéter sur tous les tons que mon soulier me faisait mal.</p>
-
-<p>Le grand-père, qui était bien le plus doux des
-hommes, me réconforta d'un petit coup de canne dans
-les mollets et s'écria d'une voix qu'il essayait de rendre
-terrible:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que tu diras donc, quand tu seras à la
-guerre?</p>
-
-<p>Cependant il me fit asseoir au pied d'un peuplier,
-sur un des tas de pierres qui bordaient la route; il me
-déchaussa lui-même, reconnut qu'une cheville de bois
-avait traversé la semelle, et rasa avec son couteau de
-poche la pointe aiguë qui me blessait.</p>
-
-<p>Je me remis en route, soulagé, content et gaillard,
-mais un peu préoccupé de cette parole menaçante:
-«Qu'est-ce que tu diras donc, quand tu seras à la
-guerre?» Je croyais fermement, comme tous les bambins
-de la Lorraine et de l'Alsace, que l'homme est ici-bas
-pour s'engager à dix-huit ans et revenir maréchal
-de France. Mais il n'y a pas d'ambition qui tienne
-contre une expérience si puissante.</p>
-
-<p>&mdash;Grand-papa, disais-je en soupirant, je ne refuse
-pas de me faire tuer, si la chose est absolument nécessaire;
-mais jamais je ne traverserai l'Europe en conquérant,
-avec une pointe de bois dans mon soulier!</p>
-
-<p>A cette réflexion, qui ne manquait pas de justesse,
-le bonhomme répondit par l'histoire de ses campagnes.
-Il en avait fait deux ou trois, en volontaire, vers
-1793, et il avait rapporté de la guerre un certificat de
-civisme, un hausse-col et un brevet de sous-lieutenant.
-Il ne se souvenait pas d'avoir pris un seul drapeau ni
-tué un ennemi de sa propre main; mais il se rappelait
-en frémissant les étapes qu'il avait dû faire sans souliers,
-ou avec des souliers impossibles. De quel c&oelig;ur il
-déblatérait contre les intendants, les fournisseurs, et
-tous ceux qui lésinent ou qui grappillent sur la chaussure
-du soldat! Il me jura son grand sacrebleu qu'il
-avait vu des semelles de carton, comme nous voyions
-le clocher de Vergaville.</p>
-
-<p>Or, nous étions arrivés au haut de la côte, et le clocher
-du village nous crevait les yeux.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne sais pas, me disait-il, et j'espère que tu ne
-sauras jamais ce que c'est que de doubler l'étape avec
-des souliers qui vous abandonnent en chemin. Tu n'as
-pas vu de malheureux soldats réduits à nouer des haillons
-avec des ficelles autour de leurs pieds ensanglantés.
-On a maudit les traîtres de 1814, qui distribuaient
-des cartouches de cendre aux défenseurs de Paris;
-mais les fournisseurs qui exposent le soldat à marcher
-nu-pieds sont pires. Un fusilier sans cartouches a toujours
-sa baïonnette, mais un fantassin sans souliers
-n'est plus un homme.</p>
-
-<p>Vingt-cinq ans après cette conversation, longtemps
-après que le pauvre grand-père avait usé sa dernière
-chaussure, j'appris par les journaux que notre armée
-d'Italie, cette admirable armée de Magenta et de Solferino,
-courait grand risque d'aller nu-pieds. L'administration
-de la guerre, surprise par les événements,
-avait reconnu l'insuffisance de ses ressources ordinaires.
-On s'était adressé aux fournisseurs étrangers. L'industrie
-des Anglais et des Belges nous avait offert des
-souliers de pacotille et même un certain nombre de
-semelles de carton.</p>
-
-<p>En désespoir de cause, le ministre avait fait un appel
-au patriotisme des citoyens. Une affiche placardée dans
-quarante mille communes invitait non-seulement les
-cordonniers, mais tous les Français en général, à fournir
-des chaussures pour l'armée. Les quarante mille
-communes avaient fait de leur mieux et réuni environ
-douze mille paires de souliers. Or, nous avions deux
-cent vingt mille hommes au delà des Alpes. Le fantassin
-use quatre paires de souliers dans une campagne,
-ou tout au moins deux, car il ne fait pas raccommoder
-sa chaussure; il la jette dans le premier fossé, dès qu'il
-s'aperçoit qu'elle pourra le trahir.</p>
-
-<p>Il est heureux pour nous que l'intrépidité de nos
-soldats ait abrégé la campagne. Si elle avait duré
-trois mois de plus, l'Autriche nous traitait peut-être
-comme des va-nu-pieds. Mais ce curieux déficit dans
-nos munitions de guerre m'inspira des réflexions sérieuses,
-et je vois que les plus grands personnages de
-l'État firent aussi un retour sur eux-mêmes. On examina
-de tout près les ressources ordinaires de l'armée,
-et l'on se demanda si elles offraient des garanties suffisantes
-pour l'avenir. Car enfin <i>l'Empire, c'est la paix</i>,
-mais celui qui veut la paix doit se tenir prêt pour la
-guerre.</p>
-
-<p>L'ancienne organisation de l'armée, qui avait beaucoup
-de bon, sans être parfaite, voulait qu'un régiment
-se suffît à lui-même. Le soldat ne récoltait pas son
-blé, mais il faisait son pain; il n'élevait pas de bétail,
-mais il faisait sa soupe; il ne fabriquait point de drap,
-mais il taillait et cousait ses habits; il ne tannait pas le
-cuir, mais il faisait ses souliers.</p>
-
-<p>Ce n'est pas à dire que le troupier français ait été
-jamais un maître Jacques habile à tout faire. Mais, dans
-la conscription de chaque année, il se trouve des jeunes
-gens qui ont appris un état. On commence par leur
-donner une teinture du métier de soldat; après quoi, on
-les inscrit comme tailleurs ou cordonniers dans une
-compagnie hors rang, où ils travaillent sous la direction
-d'un entrepreneur qui est en même temps leur
-chef militaire. Il y avait, il y a encore aujourd'hui
-dans l'armée quatre cents ateliers de ce genre où des
-soldats qui ne sont guère soldats travaillent à l'habillement
-et à la chaussure du soldat.</p>
-
-<p>Ces ateliers fonctionnent assez bien; c'est une justice
-à leur rendre. Leurs confections ne sont pas de la dernière
-élégance, mais elles se distinguent par un excès
-de solidité. Il est bien rare qu'un soulier fabriqué au
-régiment fasse banqueroute à son homme. Le prix de
-la main-d'&oelig;uvre est très-modéré; cela se comprend de
-reste. Un ouvrier peut travailler à vingt-cinq sous par
-jour, lorsqu'il est logé, nourri, chauffé, éclairé, blanchi
-et habillé aux frais de l'État. Son salaire n'est pour lui
-qu'une haute paye, une sorte de superflu.</p>
-
-<p>Quels sont les défauts de ce système, qui est encore
-en vigueur aujourd'hui? J'en vois deux, pas davantage.</p>
-
-<p>Le premier, c'est qu'au moment d'entrer en campagne,
-un souverain croit avoir sous les armes un effectif
-de trois cent mille hommes, lorsqu'il n'en a que deux
-cent quatre-vingt-dix. Il s'étonne, il s'informe: on lui
-dit que les compagnies et les pelotons hors rang ont
-pris environ dix mille soldats. Personnel non pas inutile,
-mais décevant. Je ne parle pas d'un matériel encombrant,
-qui tient sa place dans les casernes. Mais on
-se demande, en temps de guerre, s'il ne vaudrait pas
-mieux rendre ces dix mille ouvriers à la vie civile et
-les occuper chez eux, tandis que dix mille vrais soldats,
-sans autre profession que le métier des armes, revêtiraient
-leurs tuniques et s'armeraient de leurs fusils?</p>
-
-<p>Si du moins les compagnies hors rang pouvaient
-fournir à tous les besoins de la guerre! Mais le contraire
-n'est que trop prouvé par l'expérience de 1859.
-Organisés sur le pied de paix, sur une échelle assez
-restreinte, ces ateliers ont beau redoubler de zèle et de
-patriotisme en présence de l'ennemi: il faut recourir à
-des expédients, quêter des souliers dans les communes,
-ou se livrer pieds et poings liés à l'exploitation des
-fournisseurs étrangers.</p>
-
-<p>Ajoute, s'il te plaît, que le zèle, le patriotisme et tous
-les bons sentiments de l'homme ne suffisent pas pour
-faire des souliers. Il faut encore d'autres matériaux et
-notamment du cuir. Tant que la marchandise s'achète
-à bas prix, les cordonniers de régiment travaillent volontiers,
-parce qu'ils y trouvent leur compte. Les façons
-payées par l'État, si modestes qu'elles soient, laissent
-encore un certain bénéfice. Mais vienne la hausse: ces
-petits entrepreneurs, pour limiter leur perte, se rabattront
-forcément sur les matériaux de rebut, ou restreindront
-leur production.</p>
-
-<p>Le gouvernement français, qui ne veut pas la
-guerre, mais qui la prévoit, a pris ses mesures en
-conséquence, et je crois que les événements, si soudains
-qu'ils puissent être, ne le trouveront plus si dépourvu.
-Sans dissoudre les compagnies hors rang, sans faire appel
-aux fournisseurs étrangers, sans se faire tailleur et
-cordonnier lui-même, l'État vient d'assurer pour toujours
-l'habillement et la chaussure de nos troupes. Et
-voici comme:</p>
-
-<p>On a dit à un industriel français bien connu pour sa
-hardiesse et sa capacité: «Construisez dans Paris, à
-vos frais, une machine assez puissante pour habiller
-et chausser un régiment en vingt-quatre heures; l'État
-vous achètera vos produits, s'ils sont excellents, et l'on
-vous les payera ce qu'ils vaudront.»</p>
-
-<p>L'entrepreneur improvisa la machine demandée. Il
-construisit côte à côte deux usines gigantesques, destinées,
-l'une à la confection des habits, l'autre à la fabrication
-des souliers. La deuxième est la plus intéressante,
-car elle est absolument nouvelle, et l'on n'avait encore
-rien imaginé de pareil. Qu'un grand tailleur du boulevard
-cède sa clientèle civile pour fabriquer des pantalons
-rouges et des tuniques d'uniforme; qu'il découpe à
-la scie deux ou trois cents pièces de drap tous les
-jours; qu'il occupe de six à huit cents hommes, de
-mille à douze cents femmes et toute une armée de machines
-à coudre; que le résultat de cette organisation
-soit un salaire de deux à quatre francs pour les ouvrières,
-de quatre à six francs pour les ouvriers; un
-habillement irréprochable et presque élégant pour les
-soldats, il n'y a pas là grand miracle.</p>
-
-<p>Mais que, sans modèle, sans précédents, après quelques
-rapides études, on fabrique à la vapeur une excellente
-paire de souliers, voilà ce qui m'a frappé d'étonnement
-la première fois que je l'ai vu. Sans doute il y
-a quelque mérite à multiplier et à perfectionner les patrons
-d'habillement, si bien que le soldat ait à choisir
-entre quatre cents modèles celui qui s'ajuste le mieux à
-sa taille. Ce système est préférable à l'ancien, qui consistait
-à prendre mesure sur la guérite. Mais j'ai surtout
-admiré qu'un soldat, une fois qu'il sait les chiffres
-exacts de sa pointure, puisse aller, pour ainsi
-dire, les yeux fermés, dans n'importe quel magasin
-de l'État, et trouver, sans essai ni tâtonnement, chaussure
-à son pied.</p>
-
-<p>Un des traits curieux de cette fabrication, c'est la
-surveillance exercée par l'État à toutes les périodes du
-travail.</p>
-
-<p>L'entrepreneur achète les cuirs après s'être assuré
-qu'ils ne sont pas tannés au moyen des acides. Il découpe
-la marchandise pour rejeter les <i>ventres</i> et les
-<i>collets</i>, et garder exclusivement ce qu'on appelle les
-<i>c&oelig;urs</i>. Une machine armée de marteaux bat le cuir dès
-qu'il est coupé; dès qu'il est battu, les experts cordonniers
-et tanneurs, nommés par l'administration de la
-guerre, l'examinent feuille par feuille, et repoussent
-tout ce qui leur paraît douteux.</p>
-
-<p>Le fabricant reçoit de la main des experts les cuirs
-qu'ils ont reconnus bons, et les découpe à la mécanique.
-Il y a vingt-deux pièces dans une paire de souliers.
-Chacune de ces vingt-deux pièces, grande ou petite, est
-examinée séparément par un expert juré vérificateur,
-qui l'accepte sous sa responsabilité et le signe de son
-nom. Les vingt-deux pièces vont ensuite, les unes après
-les autres, défiler sous les yeux d'une commission militaire
-composée de trois capitaines. La commission admet
-ou rejette, fait appliquer un timbre d'admission sur
-les pièces reçues, un timbre de rejet sur les pièces défectueuses.
-Si les directeurs de nos spectacles prenaient
-cette précaution, les auteurs ne rapporteraient pas cinq
-ou six fois la même pièce au même théâtre. Si le jury
-infaillible qui préside à nos expositions de peinture
-avait soin d'apposer un timbre de rejet sur les tableaux
-refusés, il n'aurait pas reçu en 1861 une toile de mon
-ami Le Cygne, qu'il avait rejetée en 1857.</p>
-
-<p>L'assemblage du soulier se fait à la main, comme
-chez les cordonniers de l'âge d'or. On réunit les pièces
-qui doivent aller ensemble; on les met sous la forme
-(il y a quarante mille paires de formes dans l'établissement);
-on les adapte, on les coud; chaque soulier passe
-dans quinze mains avant d'être achevé; après quoi, il
-est reçu et examiné par un expert juré cordonnier, qui
-le marque d'un cachet à son nom, et il est jugé, en dernière
-instance, sans appel, par une commission militaire,
-composée d'un commandant et de trois capitaines.
-Timbre d'admission s'il y a lieu; timbre de rejet s'il
-manque un seul clou, ou si l'alêne et si le fil ciré n'ont
-pas cousu tel nombre de points autour de la semelle
-dans une longueur de deux centimètres.</p>
-
-<p>Je ne parle que pour mémoire d'une commission
-supérieure de surveillance qui inspecte régulièrement
-les ateliers. Un général de division, un sous-intendant
-militaire et deux officiers d'administration exercent un
-contrôle journalier sur ces opérations de haute cordonnerie.
-Il est donc absolument impossible qu'un soulier
-sorti de la grande usine pèche par la qualité des matériaux
-ou le soin de la confection. Le fil, les clous, la
-poix, la cire, la colle, tout est choisi, vérifié et soumis
-au contrôle de l'administration de la guerre.</p>
-
-<p>Tu vas peut-être me demander ce qu'il en coûte à
-l'État pour avoir des troupiers si bien chaussés et si
-bien vêtus. C'est un peu cher, je l'avoue; mais on aurait
-tort de lésiner sur les choses de la guerre. La
-France est assez riche pour payer la santé de ses soldats.
-Une paire de souliers fabriqués dans la nouvelle
-usine coûte huit francs; elle n'en coûte pas six dans les
-ateliers de l'armée. La confection d'un pantalon revient
-à vingt-cinq sous dans les compagnies hors rang; à
-quarante dans la fabrique de la rue Rochechouart. Mais,
-si l'on songe que les soldats ouvriers sont entretenus
-aux frais de l'État, qu'ils dépensent déjà vingt-cinq
-sous par jour et qu'ils font tout juste un pantalon dans
-leur journée, on comprendra facilement qu'un pantalon
-fait au régiment coûte deux francs cinquante centimes
-de façon, ou dix sous de plus que s'il sortait de la
-grande fabrique.</p>
-
-<p>D'ailleurs, cette industrie, qui date d'hier, n'a pas
-encore dit son dernier mot. L'administration de la
-guerre s'est réservé le droit d'abaisser graduellement
-tous les tarifs, à mesure que la fabrication deviendrait
-plus économique, et j'ai entendu affirmer par des personnes
-compétentes qu'on arriverait à réduire vingt-cinq
-pour cent sur les prix actuels.</p>
-
-<p>Voici donc la France en possession d'un atelier central
-qui met l'habillement, la chaussure, et même le
-campement du soldat sous la main et sous les yeux du
-ministère de la guerre. On pourra, dans quelques années,
-si on le juge à propos, supprimer ou réduire les
-compagnies hors rang, ou restreindre leur emploi à la
-réparation courante des effets militaires. Mais la concentration
-de toutes les ressources de l'armée sur un
-seul point n'entraînera-t-elle pas quelques dangers?
-Que deviendrions-nous, par exemple, si, en pleine
-guerre, les ouvriers de la rue Rochechouart trouvaient
-bon de se mettre en grève, ou si le feu prenait à l'établissement,
-ou si l'entrepreneur déposait son bilan
-après quelque spéculation malheureuse? Voilà trois
-dangers à craindre.</p>
-
-<p>Le premier ne me paraît pas très-sérieux. J'ai trop
-bonne opinion du patriotisme des ouvriers français.
-D'ailleurs, les onze cents hommes employés à la confection
-des chaussures, par exemple, ne sont pas des
-cordonniers proprement dits, et la plupart d'entre eux
-seraient fort en peine s'il leur fallait gagner leur pain
-ailleurs. L'extrême division du travail les a tous renfermés
-dans une spécialité si restreinte, qu'ils se condamneraient
-presque à mourir de faim s'ils désertaient
-la fabrique. En outre, le ministre pourrait toujours
-organiser les ateliers militairement, si nous avions la
-guerre. Le danger des incendies est à peu près nul, car
-les bâtiments sont construits en matériaux incombustibles.
-Enfin, si l'entrepreneur faisait banqueroute,
-l'État en serait quitte pour mettre l'embargo sur l'établissement
-et donner la gérance à un autre.</p>
-
-<p>Le seul défaut de cette grande institution, ma chère
-cousine, c'est qu'elle est impopulaire dans l'armée. Les
-soldats ouvriers avaient tout intérêt à monter la tête
-de leurs camarades les soldats soldats. Ils n'y ont pas
-manqué. Le troupier français qui achète sa chaussure
-au magasin du régiment, sur sa masse individuelle,
-repousse avec un dédain marqué les souliers à la mécanique.
-Pour vaincre ce préjugé, je ne connais qu'un
-seul moyen: Pierre le Grand, Frédéric II, Charles XII,
-Napoléon I<sup>er</sup>, n'auraient pas un seul instant hésité à
-l'employer. Ils seraient allés prendre une paire de
-chaussures au magasin central, et ils l'auraient portée
-huit jours à la face de l'armée. A ce prix, les souliers à
-la mécanique, qui, d'ailleurs, ne sont pas faits à la mécanique,
-n'attendraient pas longtemps la popularité,
-s'ils la méritent<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Ils ne la méritent peut-être pas. J'ai recueilli les témoignages
-d'un assez grand nombre d'officiers sur cette question délicate:
-neuf sur dix plaident énergiquement la cause des compagnies hors
-rang.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch12">SALON DE 1861</h2>
-
-
-<h3>I<br />
-LES ABSENTS.</h3>
-
-<p>«Les absents ont tort,» dit le proverbe. Quand je vois
-les artistes présents si cruellement exposés, je suis
-tenté de dire que les absents ont raison.</p>
-
-<p>MM. les membres de l'Institut connaissaient le local
-et l'éclairage, et toutes ces ingénieuses combinaisons
-qui nous coûtent trois cent mille francs pour cette
-année. Ils se sont tenus à distance, ils ont mis leurs
-chefs-d'&oelig;uvre en sûreté; ils se sont dérobés en corps.</p>
-
-<p>La section de peinture se compose de quatorze membres.
-M. Flandrin seul est venu; les treize autres ne
-brillent ici que par leur absence. Les huit sculpteurs,
-absents à l'appel. Les huit architectes, absents. Les
-quatre graveurs sont représentés par un seul et unique
-envoi de M. Martinet. Deux membres de l'Institut sur
-trente-quatre! Quatre portraits à l'huile et un portrait
-gravé, pour exhiber à la France et à l'Europe ce que
-l'Académie des beaux-arts est capable de produire en
-deux ans! C'est maigre. Toutefois, je ne blâme pas
-MM. les membres de l'Institut. C'est dans l'intérêt de
-leur réputation qu'ils ont évité cette lumière et cette
-bagarre.</p>
-
-<p>Après avoir constaté leur absence, j'ai lu, avec un
-certain étonnement, à la page <small>XXVII</small> du livret:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Le jury d'admission et de récompense des &oelig;uvres
-d'art envoyées à l'exposition de 1861 a déclaré, dans la
-première séance de ses réunions, et à l'unanimité, renoncer
-pour chacun de ses membres à la médaille
-d'honneur de la valeur de quatre mille francs que le
-règlement destine à l'artiste qui se sera fait remarquer
-entre tous, dans cette exposition, par un ouvrage d'un
-mérite éclatant. En conséquence, la médaille d'honneur
-est réservée à celui des autres exposants que le jury
-en aura reconnu le plus digne.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Voilà un acte de désintéressement qui pourrait être
-méritoire, s'il n'était un peu ridicule. L'homme qui
-ne prend pas de billets à la loterie, et qui donne ses
-chances de gain au bureau de bienfaisance, est généreux
-à bon marché.</p>
-
-<p>M. Couture, M. Troyon, M. Maréchal (de Metz),
-M. Henri Lehmann, madame Rosa Bonheur et bien
-d'autres qui auraient pu disputer les médailles d'honneur,
-se sont tenus hors du concours. Ils ont imité la
-prudence de MM. Ingres et Delacroix, Horace Vernet et
-Robert Fleury, Dumont et Duret. On ferait une exposition
-magnifique avec les &oelig;uvres de ceux qui n'exposent
-pas cette année, et, si je voulais seulement les
-nommer tous, je ne finirais pas aujourd'hui.</p>
-
-<p>D'autres ont exposé pour la forme. M. Riesener,
-par exemple, qui envoie deux pastels et rien de plus:
-il a craint que le jury ne fût sévère pour sa peinture.
-Si M. Willems figure au livret, c'est que M. le comte de
-Morny a détaché un petit tableau de sa royale galerie
-pour le prêter à l'exposition. M. Théodore Rousseau a
-fait porter vingt-cinq paysages à l'hôtel des Ventes au
-lieu de les envoyer à la halle aux arts. Il a bien fait.</p>
-
-
-<h3>II<br />
-PEINTURE DÉCORATIVE</h3>
-
-<p class="c small">MM. PIERRE DE CHAVANNES, FEYEN-PERRIN, LÉVY, MONGINOT.</p>
-
-<p>Si je commence la liste des peintres présents par le
-nom de M. de Chavannes, ce n'est pas une façon de
-lui décerner indirectement la grande médaille d'honneur.
-Je ne suis pas un maître de pension, pour distribuer
-des prix aux artistes, et je ne veux pas m'exposer
-à recevoir des pains de sucre au jour de l'an. Mais,
-lorsqu'un jeune homme aborde hardiment le genre
-le plus élevé, le plus difficile, le plus abandonné des
-peintres de notre époque; lorsqu'il déploie dans cette
-tentative audacieuse des qualités de premier ordre, il
-mérite assurément de n'être pas confondu dans la
-foule et d'obtenir une place à part.</p>
-
-<p>On pourra critiquer ces deux immenses toiles qui
-représentent la Paix et la Guerre dans leurs traits les
-plus généraux. On dira, non sans quelque apparence
-de raison, que la deuxième est composée moins savamment
-que la première. On regrettera surtout que le
-modelé des figures ne soit pas poussé un peu plus
-avant; on surprendra même, çà et là, dans ce dessin
-libre et hardi, certains signes d'inexpérience. Mais il
-faudrait être aveugle pour dénier à M. de Chavannes
-le titre glorieux de décorateur.</p>
-
-<p>Nous construisons des Louvres et des palais en tous
-genres. L'habitude de bâtir des églises ne s'est pas encore
-perdue. On élève dans toute la France des édifices
-de grandeur ou d'utilité publique, des écoles, des gares,
-des mairies, des bibliothèques, des maisons de réunion
-pour la finance et le commerce. Et nous n'avons pas
-dix peintres à qui l'on puisse confier la décoration
-intérieure d'un monument!</p>
-
-<p>Les anciens étaient plus heureux, c'est-à-dire moins
-dépourvus. Non-seulement leurs palais et leurs temples,
-mais les maisons des moindres bourgeois se revêtaient
-de chefs-d'&oelig;uvre durables. Si jamais vous visitez
-les ruines de Pompéi, une sous-préfecture de dix mille
-âmes, vous envierez assurément les citoyens de cette
-bicoque, qui vivaient dans l'art comme les poissons
-dans l'eau, comme les Parisiens dans la dorure, le
-carton-pâte et le mauvais goût. Le moindre cabaret, le
-plus modeste lupanar était orné d'un petit bout de
-fresque; les rentiers se donnaient le luxe d'une mosaïque,
-décoration impérissable que nous retrouvons
-toute fraîche après dix-neuf cents ans.</p>
-
-<p>On ne fait pas de mosaïque à Paris, et nous n'avons
-pas dans toute la France un homme qui sache peindre
-la fresque. D'où vient cela, je vous prie? Est-ce que
-les procédés sont perdus? Point du tout. Les grands
-artistes de la Renaissance les ont tous retrouvés. Michel-Ange,
-Raphaël, Jules Romain, Annibal Carrache
-et cent autres ont ressuscité non-seulement la perfection
-des moyens, mais la grandeur et la liberté des
-compositions antiques.</p>
-
-<p>Un grand peintre du dix-septième siècle, Mignard,
-se souvenait encore de leurs leçons lorsqu'il peignit <i>la
-Gloire</i> du Val-de-Grâce. Relisez, à la fin des &oelig;uvres de
-Molière, les beaux vers dont il salua ce chef-d'&oelig;uvre.
-De quel c&oelig;ur il célèbre les «mâles appas de la fresque,»</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">&hellip; dont la promptitude et les brusques fiertés</div>
-<div class="verse">Veulent un grand génie à toucher ses beautés.</div>
-</div>
-
-<p>Avec quel dédain il traite la peinture à l'huile, qu'il
-appelle négligemment l'<i>autre</i>:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">La paresse de l'huile, allant avec lenteur,</div>
-<div class="verse">Du plus tardif génie attend la pesanteur;</div>
-<div class="verse">Elle sait secourir, par le temps qu'elle donne,</div>
-<div class="verse">Les faux pas que peut faire un pinceau qui tâtonne.</div>
-</div>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais la fresque est pressante, et veut, sans complaisance,</div>
-<div class="verse">Qu'un peintre s'accommode à son impatience,</div>
-<div class="verse">La traite à sa manière, et, d'un travail soudain,</div>
-<div class="verse">Saisisse le moment qu'elle donne à sa main.</div>
-<div class="verse">La sévère rigueur de ce moment qui passe</div>
-<div class="verse">Aux erreurs du pinceau ne fait aucune grâce;</div>
-<div class="verse">Avec elle il n'est point de retour à tenter,</div>
-<div class="verse">Et tout, au premier coup, on doit exécuter.</div>
-</div>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C'est par là que la fresque, éclatante de gloire,</div>
-<div class="verse">Sur les honneurs de l'autre emporte la victoire.</div>
-</div>
-
-<p>En attendant qu'il se forme des improvisateurs assez
-savants pour ressusciter la fresque, M. de Chavannes
-l'imite laborieusement sur ses grandes toiles. Il ne se
-contente pas de chercher les tons grisâtres, les contours
-cerclés et toutes ces ressemblances matérielles
-qu'un artiste vulgaire s'applique à reproduire; il entre
-dans l'esprit même de la fresque, et c'est en cela qu'il
-se montre décorateur.</p>
-
-<p>Une grande idée exprimée clairement par de belles
-figures: voilà en trois mots, si je ne me trompe, la
-formule de la décoration. Elle diffère autant de la peinture
-de chevalet que les discours du forum diffèrent
-de la conversation des gens d'esprit. C'est un art
-qui parle au peuple: il n'y faut que des traits généraux,
-des beautés simples, de grands coups frappés
-juste. Les recherches ingénieuses du détail, les friandises
-de l'exécution, si goûtées dans les tableaux de
-galeries, n'ont rien à faire ici.</p>
-
-<p>Tout l'esprit petillant de M. Meissonnier, toute la
-grâce intime et pénétrante de van Ostade, seraient du
-bien perdu dans une peinture décorative. Je dis plus:
-la suavité de <i>la Vierge à la Chaise</i>, la perfection de <i>la
-Sainte Famille</i>, y paraîtrait déplacée, ou du moins inutile.
-C'est pourquoi Raphaël, qui avait autant de bon
-sens que de génie, oubliait toutes les finesses de son
-art lorsqu'il couvrait les murs du Vatican. Michel-Ange,
-lorsqu'il décora la Sixtine, ne mit ses soins qu'à faire
-vivre les murailles, à faire parler les voûtes, à prêter
-une voix terrible à ce monument prophétique qui raconte,
-dans le style de Dante, les menaces du jugement
-dernier.</p>
-
-<p>Nous voilà, direz-vous, bien loin de M. de Chavannes.
-Mais non, pas trop. Ce jeune homme est un
-écolier de bonne race qui marche assez fièrement dans
-la route où les maîtres ont passé. Il a le sentiment du
-beau, du grand, du simple. Ses deux compositions disent
-clairement ce qu'elles ont à dire. On en est frappé au
-premier abord; on en garde une impression bien nette.
-Je n'ai qu'à fermer les yeux pour revoir ce beau tableau
-de <i>la Paix</i>. Les guerriers nus se reposent à côté
-de leurs armes, les belles jeunes femmes distribuent
-des corbeilles de fruits. On trait les chèvres, on verse
-le vin dans les coupes, au bord d'un clair ruisseau,
-sous les lauriers-roses en fleur.</p>
-
-<p>Dans le fond du paysage, au pied de quelques platanes
-puissants, les jeunes gens domptent des chevaux,
-ou se poursuivent à la course, ou contemplent, dans
-une douce quiétude, les plaisirs de leurs amis. Fénelon,
-le plus aimable des chrétiens, goûterait ce tableau de
-M. de Chavannes. Il le placerait avec joie, sinon dans
-son évêché, au moins dans son <i>Télémaque</i>. Il n'en ôterait
-rien, il n'y ajouterait rien, pas même des draperies,
-car M. de Chavannes fait la nudité chaste, comme
-tous les artistes qui ont le respect du beau.</p>
-
-<p>La composition de <i>la Guerre</i> est moins satisfaisante
-dans son ensemble; mais on n'a pas besoin de l'étudier
-longtemps pour y trouver de grandes beautés. Les trois
-guerriers à cheval qui sonnent la victoire sont d'une
-tournure magnifique; la femme attachée au tronc de
-l'arbre est belle et touchante, les vieux parents qui
-pleurent sur le cadavre de leur fils représentent bien
-la violence et la simplicité des douleurs épiques. Le
-pillage, l'incendie, le viol, la destruction stupide de
-tous les biens, les arbres coupés, les b&oelig;ufs assommés
-auprès de la charrue, remplissent le tableau et complètent
-l'expression de l'idée.</p>
-
-<p>Je ne sais si M. de Chavannes obtiendra la faveur de
-couvrir un mur officiel, mais il est le seul artiste, dans
-la nouvelle génération, qui soit capable de le faire. Je
-voudrais qu'en attendant les grands travaux qui lui
-viendront peut-être, il pût voir ses deux compositions
-de cette année reproduites en tapisserie.</p>
-
-<p>Les Gobelins n'ont pas souvent l'occasion de copier
-la peinture décorative. On les condamne presque toujours
-à reproduire de grands tableaux de chevalet et à
-lutter péniblement contre une tâche ingrate; car une
-toile de M. Horace Vernet, fût-elle admirable, ne fera
-jamais une décoration. Si les Gobelins ne veulent pas
-copier M. Pierre de Chavannes, je le recommande aux
-frères Braquenié et à tous les industriels qui conservent
-parmi nous l'art de la tapisserie.</p>
-
-<p>Il y a quelques autres essais de décoration, mais
-moins heureux, au Salon de 1861. <i>La Jeunesse de
-l'Arétin</i>, grande toile de M. Feyen-Perrin, ne manque
-pas d'une certaine dose d'élégance et de simplicité;
-mais il est bien difficile d'inventer une fête italienne
-dans un atelier de Paris, devant des modèles empruntés
-au jardin Bullier. Ce qui sauve M. de Chavannes, c'est
-qu'il prend son point de départ dans la tradition des
-maîtres. On sent qu'il est nourri de bonnes gravures
-et qu'il ne prend modèle que pour donner un peu plus
-de corps à ses souvenirs. C'est une imagination érudite,
-qui se retrempe de temps en temps dans l'étude
-de la nature vivante.</p>
-
-<p>M. Feyen-Perrin procède autrement, si je ne me
-trompe. Il part de la réalité, cette triste réalité de Paris,
-et il s'en va hardiment, en jeune homme aventureux,
-vers un certain idéal de beauté, de luxe, de
-splendeur, qui ne se laisse pas toujours atteindre.</p>
-
-<p>Quant à M. Lévy, qui expose un plafond et une arcade
-pour montrer ses talents de décorateur, je me
-hâte de l'arrêter dès son début: il fait fausse route. Il
-est incroyable qu'un artiste de talent, qui revient de
-Rome, qui a vu la Sixtine et la Farnésine, comprenne
-si peu la décoration. Cet Olympe d'aztèques qui danse
-dans un plafond vide, c'est maigre, c'est pauvre, c'est
-faux, c'est triste.</p>
-
-<p>Les figures de l'arcade, quoique grimaçantes et drapées
-de zinc, sont plus près de la vérité décorative.
-Mais M. Lévy, en homme incertain de sa voie, tombe
-d'un excès dans un autre. Les dieux de son plafond
-étaient des bambins dans l'âge ingrat; les bambins
-de son arcade nous montrent des jambes d'Hercule.</p>
-
-<p>M. Monginot, peintre très-vivant de nature morte, a
-voulu, lui aussi, aborder la décoration. Sur une toile
-immense, il a semé des fleurs, des fruits, du gibier,
-des hommes, des femmes, des ânes. Tout cela est joli,
-spirituellement peint, et presque partout d'une couleur
-bien fine. Mais ce n'est pas une décoration, faute
-d'unité. La composition s'éparpille; chaque morceau
-pris à part vaut son prix: l'ensemble est inconsistant.
-Ce n'est qu'une grande quantité de choses semées au
-hasard sur un tapis.</p>
-
-
-<h3>III<br />
-DÉCORATION, HISTOIRE ET PORTRAIT</h3>
-
-<h4>§ I<sup>er</sup>&mdash;<span class="small">M. PAUL BAUDRY.</span></h4>
-
-<p>Le ministre qui a attaché son nom à la construction
-du nouveau Louvre, le financier homme d'État qui a
-inauguré chez nous le système démocratique des emprunts
-directs, M. Achille Fould (on peut le louer sans
-pudeur, maintenant qu'il n'est plus aux affaires), avait
-un hôtel à décorer. Il s'était fait bâtir au faubourg
-Saint-Honoré, sur les plans de M. Lefuel, une maison
-un peu moins grande qu'un palais, un simple palazzino,
-comme on dit en Italie. Il avait trop de goût pour
-permettre aux doreurs et aux ornemanistes de décorer
-son salon dans un style de café. Cependant les dimensions
-de l'architecture moderne ne laissaient point de
-place à la grande fresque des Raphaël et des Michel-Ange.
-Que fit-il? Il chercha parmi les artistes contemporains
-le plus capable de créer une décoration élégante
-et savante, limitée dans ses dimensions, grande
-par le choix des sujets et la beauté des figures, antique
-par le goût, moderne par la grâce. Son choix, qu'un
-Médicis n'aurait point désapprouvé, s'arrêta sur un
-jeune peintre âgé de deux expositions, M. Paul Baudry.</p>
-
-<p>Je regrette que les m&oelig;urs françaises ne permettent
-pas au grand public de pénétrer dans les salons des
-riches particuliers. Ce qui se fait tous les jours à Rome
-et à Londres n'est guère possible chez nous. Mais du
-moins le monde officiel a pu juger cette merveille de
-goût délicat, ce chef-d'&oelig;uvre de mythologie intime,
-distribué dans quatorze panneaux admirables. Le jour
-qui les éclaire est un jour intelligent et sage; ces tableaux
-baignent dans une douce lumière, ils ne sont
-pas noyés dans le soleil. La nuit même, et dans les fêtes
-les plus éblouissantes, l'éclat des lustres se tempère et
-s'éteint un peu afin de les respecter.</p>
-
-<p>M. Théophile Gautier les a vus; il les a décrits ou
-plutôt gravés dans son feuilleton du <i>Moniteur</i>. J'aime
-mieux vous renvoyer à cette eau-forte de notre illustre
-maître que de vous donner ici une contre-épreuve effacée.
-Feuilletez la collection du journal officiel; vous
-retrouverez facilement la belle page où le Rembrandt de
-la critique moderne a esquissé d'un trait hardi la décoration
-de l'hôtel Fould. Pour le moment, nous sommes
-dans ce bazar qu'on appelle le Salon de 1861; ouvrons
-nos parasols, et restons-y.</p>
-
-<p>C'est la troisième fois que M. Baudry soumet ses ouvrages
-à l'examen du public. Personne n'a oublié cette
-mémorable exposition de 1857, qui fut son début, ou,
-pour mieux dire, son avénement. Une grande toile
-d'histoire, le <i>Supplice d'une vestale</i>; trois magnifiques
-tableaux de genre, la <i>Fortune</i>, le <i>Saint Jean</i>, la <i>Léda</i>,
-un portrait de M. Beulé, qui devint célèbre en peu de
-temps, composaient le bagage du jeune artiste. Devant
-cet étalage, il n'y eut qu'une opinion, qu'une voix,
-qu'un cri. Tant de science unie à tant d'originalité! Un
-souvenir si pur des maîtres de la Renaissance! Un sentiment
-si vif de la nature telle qu'elle est!</p>
-
-<p>Les critiques s'appliquèrent à formuler l'admiration
-publique. Ils donnèrent un corps à la pensée de tout
-le monde. Ils expliquèrent à la foule les impressions
-qu'elle avait reçues, et lui prouvèrent par A plus B
-qu'elle avait grandement raison de trouver cela beau.
-Les critiques sont ainsi faits dans notre cher pays de
-France: faciles à l'homme qui débute, terribles à
-l'homme qui a réussi. Le premier tableau, le premier
-livre, le premier drame d'un inconnu les enflamment;
-la récidive du succès les éteint. Ils se servent volontiers
-de nos &oelig;uvres de jeunesse pour écraser les ouvrages
-de notre maturité. Ils nous conduisent par la
-main au temple de la Gloire; mais, une fois entrés, ils
-ferment toutes les portes et nous assomment à coups
-de bâton.</p>
-
-<p>M. Baudry a vérifié à ses dépens cette loi de la
-nature, ou plutôt de la civilisation parisienne. Sa
-seconde exposition était meilleure que la première.
-On y voyait une <i>Madeleine</i> qui restera comme un
-des plus beaux spécimens de l'art moderne, et une
-<i>Toilette de Vénus</i> que les musées de l'Europe se disputeront
-quelque jour. Dans ces deux pièces capitales,
-l'originalité de l'artiste se montrait à nu, dégagée de
-tous les souvenirs de l'école. Le brillant pensionnaire
-de Rome s'asseyait tranquillement dans la tribune des
-maîtres. Un portrait de petite fille, désigné par le joli
-nom de <i>Guillemette</i>, rappelait encore un peu les infantes
-de Vélasquez; mais il y avait un <i>baron Jard de
-Panvilliers</i> qui ne devait rien à personne. C'était la
-nature saisie par la main vigoureuse de l'artiste, comme
-autrefois Lycas fut empoigné par Hercule. J'ai rencontré
-hier au Salon M. le baron Jard de Panvilliers. Un
-gardien qui l'avait reconnu comme moi le suivait d'un
-regard inquiet. La physionomie de ce brave homme
-disait clairement: «Voilà un portrait de M. Baudry
-qui s'est échappé de son cadre; s'il fait un pas de plus,
-je vas le réintégrer.» La critique de 1859 fut sévère
-pour le jeune artiste qui avait exposé tant de belles
-choses. On lui fit expier son succès de 1857. Le jury
-l'oublia dans la distribution des récompenses; on ne
-songea pas même à rappeler dans le procès-verbal la
-première médaille qu'il avait obtenue à l'Exposition
-précédente. On ne mit pas de ruban rouge à sa boutonnière,
-et je tiens à vous dire qu'aujourd'hui même,
-en 1861, ce décorateur charmant, qui travaille chez
-les ministres, n'est pas encore décoré<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>. Les <i>éreinteurs</i>
-de profession s'avisèrent que son talent était assez mûr
-et que le temps était venu de le décourager.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Il l'a été après l'Exposition de 1861.</p>
-</div>
-<p>Il ne se découragea point, et vous en avez la preuve.
-Cette <i>Charlotte Corday</i> que la foule environne du matin
-au soir, ce <i>Saint Jean</i>, ces quatre portraits, ces deux
-esquisses de décoration mignonne, ne sont que des
-échantillons du travail qu'il a fait en deux ans. Son
-talent n'a pas faibli, non plus que son courage.</p>
-
-<p>La <i>Charlotte Corday</i> après le meurtre, est un tableau
-d'histoire composé avec la plus haute intelligence,
-exécuté avec la dernière perfection. Quels que soient
-les ravages causés par la lumière du Salon, cette toile
-reste entière, parce que le sujet est fortement construit.
-D'un côté, le Marat qui meurt dans sa baignoire; de
-l'autre, la criminelle héroïque, la nièce de Corneille, la
-parente d'Émilie, cette aimable furie que M. de Lamartine
-a appelée l'ange de l'assassinat. Elle s'est jetée
-dans un coin, pâle, frémissante, roide, crispée, tremblante,
-non de peur, mais de dégoût. Elle a fui aussi
-loin qu'elle a pu, non pour échapper à la Justice, qui
-monte l'escalier, mais pour éviter le contact du monstre.
-Entre Charlotte et Marat, dans ce cabinet grand comme
-la main, on voit un vide énorme rempli par la carte de
-France. C'est qu'en effet, entre la victime et le meurtrier,
-il y a la France. Le destin d'une grande nation
-vient de se jouer sur un seul coup.</p>
-
-<p>Si l'artiste avait voulu spéculer sur l'horreur de son
-sujet, la chose était facile. Il n'avait qu'à créer un de
-ces effets de lumière auxquels la foule des expositions
-se laisse toujours prendre: noyer le Marat dans une
-ombre sinistre; éclairer d'une auréole la tête de Charlotte.
-M. Baudry a mieux aimé rester vrai. Il a placé
-son drame dans ce jour cru, brutal, uniforme, qui se
-répand dans les chambres de Paris à travers un rideau
-de percale. L'ombre qui enveloppe le cadavre de Marat
-est un voile transparent qui ne cache rien; tous les détails
-de l'action se montrent aux yeux du public comme
-ils ont dû apparaître aux yeux du commissaire. Le sujet
-n'est pas enveloppé de ces lueurs poétiques qui font le
-charme et le défaut du récit de M. de Lamartine; il
-s'étale à nu dans la lumière de l'histoire.</p>
-
-<p>Delaroche le vrai, Delaroche le dramatique, s'il pouvait
-revivre un instant, apprécierait sans doute l'&oelig;uvre
-de M. Baudry. Il louerait la puissante simplicité de la
-conception, la beauté de la figure, la recherche du détail
-vrai, le choix et le rendu des moindres accessoires.
-Pas de violence inutile, pas de sang prodigué, pas de
-désordre voulu: le drame sans mélodrame. J'ai entendu
-quelques amateurs critiquer la perfection exagérée
-de certaines parties. «C'est trop bien fait, disaient-ils.
-Cet encrier, ce journal, ce chapeau, cette chaise
-renversée, cette eau répandue, tous ces admirables
-trompe-l'&oelig;il détournent notre attention du sujet principal.
-Nous ne voudrions voir que la Charlotte.»&mdash;Eh!
-bonnes gens, regardez-la! elle en vaut la peine.
-Dites-moi si toute l'exaltation du fanatisme, si toute la
-résolution du meurtre, si toute l'horreur du sang versé,
-si le combat de mille passions contraires ne se reflète
-pas dans ce beau visage? On pourrait supprimer les
-accessoires et le cadavre lui-même. Rien qu'à la voir
-ainsi, acculée dans son coin, vous diriez: «Voilà celle
-qui vient de tuer Marat.» Mais, comme le tableau n'est
-pas fait pour être regardé en passant, comme il doit se
-placer tôt ou tard dans quelque musée, dans quelque
-galerie où l'on viendra le revoir et le revoir encore, le
-peintre a ramassé sur sa toile une collection de faits,
-d'observations, de détails exacts, afin que cette &oelig;uvre
-fût complète et qu'on y découvrît encore, après dix ans,
-de nouveaux traits de vérité.</p>
-
-<p id="page_233">Puisque j'ai prononcé le nom de Paul Delaroche, je
-puis passer, sans autre transition, au portrait de M. Guizot.
-Delaroche en a fait un, qui est célèbre; M. Baudry
-en expose un autre, qui est excellent. Je les vois d'ici
-tous les deux, et je les compare aisément, sans un
-grand effort de mémoire.</p>
-
-<p>Delaroche a peint l'homme dans son plein; le ministre
-triomphant et plus roi que le roi, l'orateur qui
-écrasait l'opposition de tout le poids de son mépris, le
-doctrinaire qui improvisait pour les besoins du moment
-des théories cyclopéennes. Ce portrait semble dire à la
-multitude, du haut de la tribune souveraine: «Agitez-vous,
-criez, accusez, réclamez des droits imaginaires!
-Je suis sûr de mes principes et de ma majorité; je protége
-les intérêts, et les intérêts m'appuient. La bourgeoisie
-est derrière moi, l'exemple de l'Angleterre est
-devant moi, l'autorité de la vertu est en moi.»</p>
-
-<p>C'est un beau portrait, cet ouvrage de Paul Delaroche;
-médiocrement peint, mais d'une ressemblance
-superbe.</p>
-
-<p>Que les temps sont changés! Voici le portrait de
-M. Baudry. Les déceptions et les malheurs, plus encore
-que les années, ont ridé cette noble tête, creusé
-ce front olympien. Ces yeux ont vu tomber un trône
-qu'on croyait fondé solidement sur la justice et la vérité.
-Ces oreilles ont entendu les lamentations de l'exil;
-elles ont appris des morts aussi terribles qu'imprévues.
-Les foudres de l'adversité sont tombées comme une
-grêle de feu sur ces rares cheveux gris. Ces mains
-puissantes ont laissé échapper le sceptre qu'elles pensaient
-tenir jusqu'à la mort. Les petites misères, quelquefois
-plus insupportables que les grandes, ont essayé
-d'achever ce vieillard. Il a vu le marteau des démolisseurs
-s'abattre sur la maison où il avait élevé ses enfants.
-Le boulevard Malesherbes a rasé le petit jardin
-où il préparait ses discours et construisait le plan de ses
-livres. Triste, triste vieillesse! encore verte pourtant et
-bien vivante. Le corps paraît un peu cassé, mais les
-morceaux en sont bons, Dieu merci! L'&oelig;il est vif et
-profond, la main ferme et nerveuse; le c&oelig;ur est toujours
-vaillant dans l'amitié et dans la haine. Le cerveau
-pense, raisonne, et veut.</p>
-
-<p>M. Guizot n'est plus un homme d'État en activité de
-service; mais il est encore, il sera longtemps un historien,
-un publiciste, un mécontent, un chef de parti, un
-drapeau. A-t-il renoncé à la politique? Il renoncerait
-plutôt à la vie. Nous le reverrons sans doute à la tribune
-dès que la tribune sera relevée. En attendant, il s'amuse
-à l'Académie comme Charles-Quint à Saint-Just: il remonte
-de vieilles horloges et s'applique à les faire
-marcher ensemble. A quoi songe-t-il, dans ce fauteuil
-où M. Baudry l'a voulu peindre? Est-ce qu'il médite son
-traité d'alliance avec le dominicain Lacordaire? est-ce
-qu'il prépare un discours aux protestants en faveur du
-pouvoir temporel? Songe-t-il à flétrir la corruption
-électorale, ou à réclamer pour nous cette liberté de la
-presse qu'il ne nous a jamais donnée? En tout cas,
-soyez certains qu'il n'a rien oublié, rien abdiqué, et
-que ces admirables mains, si elles ressaisissaient le
-pouvoir, nous conduiraient encore sans trembler jusqu'au
-fond de l'abîme.</p>
-
-<p>Mais nous ne sommes pas ici pour nous amuser à la
-politique, et c'est de peinture qu'il s'agit. Il ne m'est
-pas permis de laisser sans réponse une critique que j'ai
-entendu faire devant le portrait de M. Guizot. On prétendait,
-sans parti pris de dénigrement, et tout en rendant
-justice au talent du jeune maître, que la tête était
-appliquée sur le fond comme une découpure; que les
-détails de l'exécution étaient exquis, mais que l'ouvrage
-manquait de masses et de plans. Je ne relèverais pas
-cette observation, si elle n'était fondée sur quelque apparence.
-Il est certain que les portraits de M. Charles
-Dupin et du jeune M. de Caumont se soutiennent mieux
-au Salon que celui de M. Guizot. C'est un fait incontestable;
-il ne s'agit que de l'expliquer. Lorsque toutes
-ces toiles étaient ensemble dans l'atelier du peintre,
-éclairées par le jour qui leur convient, et non par ce
-soleil d'Austerlitz qui brille à l'Exposition, le Guizot
-primait tout le reste. On prévoyait qu'il serait dans
-l'&oelig;uvre de M. Baudry ce que le Bertin est dans l'&oelig;uvre
-de M. Ingres, ce que le prince Napoléon sera désormais
-dans l'&oelig;uvre de M. Flandrin.</p>
-
-<p>Tout le reste pâlissait devant cette admirable peinture.
-La grâce, la coquetterie, la suavité de la belle
-Madeleine nous laissait presque indifférents; on oubliait
-de regarder ce curieux portrait de M. Charles Dupin,
-tout pétillant de finesse à travers le demi-sommeil ruminant
-de la statistique. A peine si l'on donnait cinq
-minutes d'attention au portrait de ce jeune homme si
-libre d'allure, si <i lang="en" xml:lang="en">gentlemanlike</i>, si heureux de vivre, de
-monter à cheval, d'être joli garçon et bien mis. M. Guizot
-faisait tort à tous ses voisins, sans excepter Charlotte
-et Marat; il tirait à lui toute la couverture. Personne
-alors ne songeait à dire qu'il était découpé sur le
-fond, ni surtout qu'il manquait de plans et de masses.
-On trouvait en revanche, et non sans quelque raison,
-que le portrait de M. de Caumont était encore un peu
-enveloppé dans les limbes de l'ébauche. La lumière absurde
-du Salon a renversé la proposition; elle a détruit
-l'ensemble et la grande harmonie du portrait de M. Guizot,
-elle a caché ce qu'il y avait d'inachevé dans les
-autres.</p>
-
-<p>Cette Exposition est comme les tremblements de
-terre, qui culbutent les temples parfaits et respectent
-les maisons en construction.</p>
-
-
-<h4>§ II.&mdash;<span class="small">MM. HIPPOLYTE FLANDRIN, HÉBERT, CABANEL, BOUGUEREAU,
-CLÉMENT, GIACOMOTTI, G. R. BOULANGER.</span></h4>
-
-<p>L'héritier présomptif du roi des dessinateurs modernes,
-le Jules Romain de M. Ingres, M. Hippolyte
-Flandrin, pour tout dire en un mot, n'a exposé que des
-portraits cette année. Mais ces portraits sont des chefs-d'&oelig;uvre
-en leur genre, un surtout, qui a dès aujourd'hui
-sa place marquée parmi les monuments du génie
-français.</p>
-
-<p>Le public de Paris court volontiers à ce qui brille. Il
-va brûler ses ailes aux chandelles allumées par le pinceau
-de M. Riedel, et il passe auprès de la perfection
-sans retourner la tête. Pour cette fois cependant, la
-foule a rendu prompte justice au portrait du prince
-Napoléon. Les critiques n'ont pas eu besoin de lui dire:
-«Allez là, et admirez!» Elle n'a pas même attendu le
-jugement des artistes qui décernent par avance, et avec
-plus d'impartialité qu'on ne croit, le prix du concours.
-Dès l'ouverture du Salon, le public s'entassait autour
-du chef-d'&oelig;uvre, comme la limaille de fer autour d'un
-aimant.</p>
-
-<p>C'est que les grandes qualités de M. Flandrin, un peu
-discrètes et voilées dans la plupart de ses ouvrages,
-ont pris une vigueur et un éclat singuliers au contact
-de ce modèle. Lorsque M. Flandrin entreprend le portrait
-de M. G. ou de madame X, il se préoccupe uniquement
-de rendre l'ensemble de la personne, l'habitude
-du corps, la construction d'une charpente humaine,
-le modelé des chairs et cet admirable jeu de la lumière
-à travers les plans, les méplats, les saillies et tout ce
-qui constitue la forme d'un individu. Peu soucieux des
-friandises de la couleur, il laisse à part les qualités si
-diverses de la lumière et ne craint pas d'envelopper
-son admirable dessin d'une atmosphère grise et cendrée.
-Au contraire de ces cuisiniers qui sauvent la médiocrité
-des viandes par la succulence du ragoût, il
-dédaigne de parer sa marchandise et nous sert la forme
-pure, telle qu'il la voit. Il suit de là que ses portraits,
-quelle que soit la perfection du modelé, restent toujours
-un peu en deçà de la nature vivante et colorée.</p>
-
-<p id="page_239">On n'adressera point ce reproche au portrait du
-prince Napoléon. Non que M. Flandrin ait emprunté
-pour un jour la palette de Rubens ou de Delacroix; non
-qu'il ait oublié de répandre çà et là sur ce merveilleux
-dessin quelques légères pincées de cendre, mais parce
-que la splendeur d'une grande chose aveugle la critique
-elle-même sur les manques et les imperfections du détail.
-Le spectateur, entraîné par l'admiration, franchit
-les défauts sans les voir, comme un soldat courant à la
-victoire enjambe les fossés qui coupent la route.</p>
-
-<p>Ce portrait n'est pas seulement un beau dessin, c'est
-une grande &oelig;uvre, l'étude d'un esprit supérieur, le
-fruit d'une haute intelligence. Si tous les documents de
-l'histoire contemporaine venaient à périr, la postérité
-retrouverait dans ce cadre le prince Napoléon tout entier.
-Le voilà bien, ce César déclassé, que la nature a
-jeté dans le moule des empereurs romains, et que la
-fortune a condamné à se croiser les bras sur les marches
-d'un trône: fier du nom qu'il porte et des talents qu'il
-a révélés, mais atteint au fond du c&oelig;ur d'une blessure
-invisible, et révolté secrètement contre la fatalité qui
-pèse sur lui; aristocrate par éducation, démocrate
-par instinct, fils légitime et non bâtard de la révolution
-française; né pour l'action, condamné, peut-être
-pour toujours, à l'agitation sans but et au mouvement
-stérile; affamé de gloire, dédaigneux de la popularité
-vulgaire, sans souci du qu'en dira-t-on, trop haut de
-c&oelig;ur pour faire sa cour au peuple ou à la bourgeoisie,
-suivant la vieille tradition du Palais-Royal.</p>
-
-<p>C'est bien lui qui sollicitait l'honneur de conduire les
-colonnes d'assaut au siége de Sébastopol, et qui est revenu
-à Paris en haussant les épaules, parce que la lenteur
-d'un siége lui paraissait stupide. C'est lui qui, par
-curiosité, par dés&oelig;uvrement, pour éteindre un peu
-les ardeurs d'une âme active, est allé se promener,
-les mains dans les poches, au milieu des banquises du
-pôle Nord, où sir John Franklin avait perdu la vie. C'est
-lui qui a pris d'un bras vigoureux le gouvernement de
-l'Algérie, et qui l'a rejeté avec dégoût, parce que ses
-mouvements n'étaient pas tout à fait libres. C'est lui
-qui, hier encore, au Sénat, s'est placé d'un seul bond
-au rang de nos orateurs les plus illustres, écrasant la papauté
-comme un lion du Sahel écrase d'un coup de griffe
-une vieille chèvre tremblante, puis tournant les talons
-et revenant à sa villa de la rue Montaigne, où l'on respire
-la fraîcheur la plus exquise de l'élégante antiquité.</p>
-
-<p>Si M. Flandrin a laissé dans l'ombre un côté de cette
-noble et singulière figure, c'est le côté artistique, délicat,
-fin, florentin, par où le prince se rapproche des
-Médicis. On pouvait, si je ne me trompe, indiquer par
-quelque trait les grâces de cet esprit puissant, délicat
-et mobile qui étonne, attire, inquiète, séduit sans chercher
-à séduire, et enchaîne les dévouements autour de
-lui sans rien faire pour les retenir.</p>
-
-<p>Le portrait de Son Altesse Impériale madame la princesse
-Clotilde n'a point de succès, et le public, si juste
-aujourd'hui pour M. Flandrin, est presque brutal avec
-M. Hébert. Quel mauvais maître tu fais, ô public, animal
-à trente-six millions de têtes! Et combien les écrivains
-et les artistes de Paris sont malheureux à ton
-service! Tu nous gâtes à nos débuts, tu exagères nos
-qualités, tu fermes les yeux sur nos défauts; puis la
-girouette tourne, et tu nous prends en grippe. Nos défauts
-grossissent comme des monstres, et toutes nos
-qualités sont mises en oubli. On dirait, Dieu me pardonne!
-que tu prends de la jalousie contre ceux qui
-t'ont forcé à l'admiration, et que tu te venges sur eux
-de tout le plaisir qu'ils t'ont donné.</p>
-
-<p>Hébert n'a exposé que deux portraits de femme et
-un petit paysage de Cervara, qui est une merveille, un
-bijou d'Italie, un vrai bijou de Castellani. Il n'a pu
-faire davantage, étant malade et fiévreux la moitié de
-l'année. Ses deux portraits sont malades aussi, ou, pour
-mieux dire, la morbidesse qu'on admirait tant autrefois
-dans ce célèbre tableau de <i>la Mal'aria</i> s'est aggravée
-sensiblement. Mais s'ensuit-il de là qu'Hébert soit
-devenu un mauvais peintre ou même un artiste médiocre?
-A-t-il perdu la place qu'il s'est faite depuis dix
-ans parmi les jeunes maîtres? Point du tout. Il compose,
-il peint, il dessine toujours en maître. Son défaut
-s'est aggravé, nous en sommes convenus; mais aucune
-de ses qualités n'a péri. Peut-être ne se serait-il pas
-laissé entraîner à ces excès de pâleur et de transparence,
-si les expositions de peinture étaient un peu
-plus rapprochées l'une de l'autre. En comparant ses
-&oelig;uvres aux &oelig;uvres de ses rivaux, il eût mesuré le chemin
-qu'il faisait hors de la vérité et de la santé. Peut-être
-aussi un ou deux critiques de bon conseil lui auraient
-mis le doigt sur la plaie. On l'eût averti que
-l'éclat de ses ciels et l'exécution trop brillante de certains
-accessoires sacrifiait un peu les figures. Ces enseignements
-lui ont manqué; c'est un malheur. Disons, si
-vous voulez, que c'est un crime, et qu'Hébert a pris sa
-place au nombre des scélérats; mais ne contestez pas
-son talent, qui est immense.</p>
-
-<p>Les grands peintres sans défaut sont très-rares; on
-les compte. Michel-Ange était excessif, le Pérugin était
-sec, le Corrége était mou, Rubens était rouge, Jordaens
-était vulgaire. Que penseriez-vous d'un critique
-qui ne verrait que la vulgarité de Jordaens, que la
-mollesse du Corrége, que la sécheresse du Pérugin,
-que la truculence de Michel-Ange et la grosse santé des
-nourrices de Rubens?</p>
-
-<p>Le devoir de la critique, lorsqu'elle s'adresse aux
-artistes vivants, est de les taquiner sur leurs défauts,
-afin qu'ils s'en corrigent. C'est surtout lorsqu'ils sont
-les favoris du public, et qu'ils seraient tentés de se
-croire parfaits, que nous devons mettre de l'eau dans
-leur vin et leur montrer par où ils sont hommes&hellip;
-Mais, le jour où le public est tenté de nier les qualités
-d'un homme de talent, nous devons monter sur les
-toits et crier à la foule qu'elle est injuste, absurde et
-cruelle.</p>
-
-<p>Je vous assure que, dans deux cents ans, lorsque les
-tableaux de M. Hébert et ses portraits seront au Louvre,
-on parlera de lui comme d'un maître français qui avait
-exagéré la morbidesse, mais personne ne lui contestera
-le titre de maître.</p>
-
-<p>En ce temps-là, il ne sera plus question de M. Bouguereau.</p>
-
-<p>Est-ce donc que l'énormité de ses défauts l'aura fait
-proscrire de nos musées? A Dieu ne plaise! M. Bouguereau
-est un artiste sans défaut, correct comme
-une tragédie de M. Viennet. Élève de M. Picot, continuateur
-de M. Blondel, M. Bouguereau a sa place marquée
-à l'Institut, à la gauche de M. Signol.</p>
-
-<p>Et pourtant il expose un portrait de femme qui n'est
-pas sans intérêt. C'est apparemment qu'il s'était arraché
-à la contemplation de ses maîtres pour regarder la
-nature une fois par hasard.</p>
-
-<p>M. Cabanel a failli tomber dans le Bouguereau. Ses
-deux dernières expositions nous ont donné à tous de
-sérieuses inquiétudes. Mais il se relève aujourd'hui
-par un vigoureux effort. Décidément, c'est un artiste
-de race: l'Académie et la banalité ne prévaudront
-point contre lui.</p>
-
-<p>Ses deux portraits de femme sont vraiment bien,
-surtout le portrait de madame W. R&hellip; Sa petite composition
-florentine est empreinte d'un goût pur et d'un
-sentiment élevé; enfin on ne peut nier que ce grand
-tableau d'une <i>Nymphe enlevée par un Faune</i> ne soit
-une des &oelig;uvres capitales de l'Exposition.</p>
-
-<p>Le demi-dieu mâtiné de bouc a saisi gaillardement
-la belle créature blanche. Prendra-t-il le temps de l'emporter
-dans son antre tapissé de lierre, où la mousse
-s'étend en lit voluptueux? Je croirais plus volontiers
-qu'il va, séance tenante, ajouter un chapitre aux poésies
-d'Ovide. Tout son être est tendu par la passion; chaque
-muscle de son corps exprime la brutalité du désir; il
-épate son nez dans un de ces baisers fougueux qui mordent.
-La nymphe, domptée par ces deux bras irrésistibles,
-cède mollement et s'abandonne; ses yeux languissants
-et sa bouche entr'ouverte la montrent demi-morte
-de fatigue, de peur, et qui sait? de quelque avant-goût
-du plaisir. Elle est jolie et bien faite, cette victime
-consolable. Quant à lui, le chasseur de chevelures blondes,
-la nature l'a taillé pour ce courre et cet hallali.
-C'est le neveu du faune de Perraud, le cousin germain
-du faune de Crauk. Les dentelés sont superbes et les
-articulations fines, dans cette robuste famille.</p>
-
-<p>Puisque M. Cabanel est rentré si vaillamment dans
-la bonne voie, qu'il y fasse un pas de plus. Qu'il donne
-plus de corps à ses figures, qu'il se défasse d'un dernier
-reste de mollesse et d'afféterie. Ce n'est pas du sang,
-mais de l'ambroisie, qui coule dans les veines de son
-faune. Ce père Archange des bois est modelé dans la
-perfection, et pourtant on ne devine pas assez la réalité
-de ses chairs et la solidité de ses os. Quelques larmes
-de sirop, quelques parcelles de pommade sont encore
-tombées sur la palette du peintre.</p>
-
-<p>Le sirop a sa douceur et la pommade a son charme.
-Je n'ai jamais contesté le talent souple et varié de
-M. Arsène Houssaye, ni les mérites poétiques de M. Louis
-Énault. Mais lisez Lucrèce, mon cher Cabanel, lisez le
-grand, l'immortel Lucrèce, ce mâle génie qui ne mit
-dans ses vers ni sirop, ni pommade, ni eau bénite, ni
-encens, ni aucune des drogues qui affadissent le c&oelig;ur
-de l'homme.</p>
-
-<p>Je ne veux pas parler de la <i>Madeleine</i>, ni du portrait
-de M. Rouher, non que ces deux toiles soient dépourvues
-de mérite; mais la <i>Madeleine</i> est peinte et dessinée
-dans cette manière molle que M. Cabanel doit abandonner
-pour toujours. Quant au portrait du ministre de
-l'agriculture, il ne me paraît ni bien compris, ni parfaitement
-composé. La première fois que j'y ai jeté les
-yeux, je n'ai pas vu M. Rouher, je n'ai pas vu un
-homme d'État, un administrateur, un orateur: j'ai vu,
-et quand je ferme les yeux je vois encore&hellip; un ventre!
-M. Rouher n'est pourtant pas un ventre, que diable!
-c'est un des cerveaux les mieux organisés de notre
-temps. M. Cobden vous le dira, et le traité de commerce
-vous le prouvera.</p>
-
-<p>Un nouveau débarqué de l'École de Rome, M. Giacomotti
-a exposé l'inévitable <i>Martyre</i> de la cinquième
-année: je n'en veux dire ni bien ni mal.</p>
-
-<p>Savez-vous ce qu'on gagne à faire des martyrs? Je
-vais vous l'apprendre en quatre mots.</p>
-
-<p>Le paganisme a fait des martyrs, et il a hâté la victoire
-du christianisme.</p>
-
-<p>Le catholicisme a fait des martyrs, et il a engendré
-le protestantisme.</p>
-
-<p>Le despotisme a fait des martyrs, et il a produit la
-Révolution.</p>
-
-<p>La Révolution a fait des martyrs, et elle a donné
-naissance à l'Empire français.</p>
-
-<p>Les pensionnaires de Rome font des martyrs, et ils
-nous ennuient.</p>
-
-<p>Mais le talent de M. Giacomotti n'est pas ennuyeux
-dans son tableau de <i>la Nymphe et le Satyre</i>. Ne craignez
-pas de vous y arrêter longtemps, même après avoir
-vu la belle toile de M. Cabanel. C'est quelque chose de
-moins savant, de moins achevé, de moins complet.
-Mais n'importe, c'est quelque chose. La touche est
-bonne, le dessin nerveux, la couleur surtout est charmante.
-M. Giacomotti a dans les veines quelques
-gouttes du sang de Corrége et de Baudry.</p>
-
-<p>Un jeune pensionnaire, qui est encore à l'Académie,
-M. Clément, nous a envoyé deux tableaux. Je ne dis
-pas deux études, mais deux vrais tableaux, et qui ne
-sentent pas trop l'école.</p>
-
-<p>Le premier, qu'on ne voit guère, parce qu'il est trop
-mal placé, représente un <i>Dénicheur d'oiseaux</i>. Il y
-a un vrai goût de nature dans ce bambin nu comme
-un ver.</p>
-
-<p>C'est le second enfant de M. Clément, si j'ai bonne
-mémoire. L'aîné eut un grand succès à Rome en 1858,
-et fut adopté par M. de Gramont. Il charbonnait gravement
-sur un mur la silhouette d'un âne. Le cadet n'est
-pas un sot non plus, et il est dessiné d'une main plus
-sûre.</p>
-
-<p>Quant à la <i>Femme romaine endormie</i>, c'est une des
-toiles les plus remarquées à cette Exposition. Peut-être
-le choix du sujet et le réalisme de certains détails a-t-il
-contribué à la vogue; mais cette belle et puissante nudité
-n'est pas seulement un appât offert à la convoitise
-des vieillards, c'est une excellente figure, comme l'Académie
-de Rome, voire l'Académie de Paris, n'en produit
-pas tous les jours.</p>
-
-<p>Est-ce à dire que M. Clément ait le tempérament
-d'un grand peintre? Je ne sais. A coup sûr, il n'est pas
-coloriste; à coup sûr, il n'est pas paysagiste, et je regrette
-bien qu'il ait gâté son tableau par ce vieux fond
-de vieux arbres d'occasion. Mais il est jeune, il dessine
-bien, il ne peint pas mal, il a déjà beaucoup d'acquis,
-et il se fera une place très-honorable, s'il étudie la nature
-en face, sans loucher du côté de M. Bouguereau.</p>
-
-<p>Je demande qu'avant d'abroger pour toujours la loi
-de sûreté générale, le gouvernement français déporte à
-Lambessa mon excellent ami Gustave-Rodolphe Boulanger.</p>
-
-<p>Si vous êtes curieux de savoir pourquoi, je vous
-conduirai devant ce déplorable tableau d'<i>Hercule aux
-pieds d'Omphale</i>, qui a coûté tant de travail à un artiste
-jeune, bien doué, savant, sain d'esprit et de corps.</p>
-
-<p>Nous admirerons ensuite un merveilleux petit <i>Arabe</i>,
-bien dessiné, bien campé sur ses jambes, vrai, fin,
-charmant, excellent, d'une couleur tout à fait louable,
-et que le peintre a fait en se jouant.</p>
-
-<p>Et l'on comprendra que, si je demande pour mon
-ami la faveur de quelques mois d'exil, c'est afin qu'il
-nous donne beaucoup d'Arabes comme celui-ci, et qu'il
-ne nous confectionne plus d'Hercules comme celui-là.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>IV<br />
-SCULPTURE</h3>
-
-<p class="c small">MM. PERRAUD, GUILLAUME, CAVELIER, CLÉSINGER, CRAUK, JULES
-THOMAS, CABET, GASTON GUITTON,
-AIZELIN, MAILLET, LOISON, CHABAUD, MANIGLIER, MARCELLIN.</p>
-
-<p>Mon cher lecteur, il vous est arrivé, je suppose, de
-descendre au rez-de-chaussée de l'Exposition et de regarder
-les sculptures en fumant une cigarette. C'est ce
-que nous ferons aujourd'hui, s'il vous plaît, sauf à remonter
-demain vers les salles où la peinture cuit au
-soleil.</p>
-
-<p>Une aimable fraîcheur emplit ce beau jardin où les
-<i>begonias</i> étalent leurs feuilles métalliques en concurrence
-avec les bronzes de Crauk et de Cordier. Nous ne
-nous y trouverions pas très-bien si nous étions statue,
-car les détails du modelé sont toujours un peu noyés
-dans la lumière. Mais, pour de simples promeneurs
-comme nous, il faut avouer que l'Exposition de sculpture
-est un paradis charmant.</p>
-
-<p>Il faut reconnaître aussi que les sculpteurs de notre
-temps cheminent d'un pas plus décidé et dans une
-meilleure voie que les peintres. Les &oelig;uvres excellentes
-et les artistes de talent sont plus nombreux, proportion
-gardée, au rez-de-chaussée qu'au premier étage. Il y a
-de belles choses là-haut, pour tous les goûts et dans
-tous les genres; mais le chef-d'&oelig;uvre du Salon est une
-sculpture que vous n'avez peut-être pas regardée parce
-qu'elle est en plâtre: c'est le <i>Poëte assis</i> de M. Perraud.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">Ahi! null'altro che pianto al mondo dura!</i></div>
-</div>
-
-<blockquote>
-<p>Hélas! rien ne dure en ce monde que la douleur et les larmes!</p>
-</blockquote>
-
-<p>Ce vers mélancolique de Pétrarque est le seul commentaire
-qui explique, dans le livret, la statue de M. Perraud.
-Mais l'explication était-elle bien nécessaire? Le
-plâtre vit, il pense, il souffre, il pleure. Ce beau corps
-s'affaisse comme s'il portait à lui seul tout le fardeau
-des douleurs humaines. Jamais la mélancolie moderne,
-cette fièvre lente des grandes âmes, ne s'est incarnée
-dans une forme si pure. Tout est beau, tout est noble,
-tout est parfait dans cette admirable figure, et, si vous
-en brisiez un morceau pour le cacher dans la terre,
-ceux qui le trouveraient dans cent ans reconnaîtraient
-un fragment de chef-d'&oelig;uvre.</p>
-
-<p>Que vous dirai-je de plus? La perfection ne s'analyse
-point. Les premiers ouvrages de M. Perraud offraient
-quelque prise à la critique; on pouvait donc en
-parler longuement. Ce magnifique <i>Adam</i>, un envoi de
-Rome qui obtint une première médaille en 1855, était
-une &oelig;uvre discutable. Il y avait dans la musculature
-un je ne sais quoi d'excessif, une imprudente imitation,
-ou du moins un souvenir dangereux du <i>Moïse</i> de
-Michel-Ange.</p>
-
-<p>Le <i>Faune</i> de 1857, qui mérita la croix au jeune
-artiste, ne fut pas non plus admiré sans restriction.
-Le modelé offrait çà et là quelque chose de sautillant;
-l'art de subordonner les détails à la masse laissait encore
-à désirer. Entre ces deux ouvrages et le <i>Larmoyeur</i>
-de 1861, la distance est aussi grande qu'entre une page
-de <i>la Pharsale</i> et une page de <i>l'Énéide</i>. M. Perraud
-a commencé par la manière de Lucain; il s'est élevé
-par degrés jusqu'au style de Virgile. Je ne lui conseille
-pas de chercher mieux.</p>
-
-<p>Puisque David, Rudde et Pradier sont morts, puisque
-MM. Duret, Dumont et Jouffroy se tiennent à l'écart,
-personne ne saurait contester à M. Perraud la première
-place. Après lui, on peut ranger hardiment, et sans
-ordre déterminé, sept ou huit sculpteurs de noble race,
-sortis presque tous de cette école de Rome qui décidément
-a du bon. Il est plus facile de la décrier que de la
-vaincre; les expositions et les concours nous le prouvent
-surabondamment. Tandis qu'elle donnait Baudry,
-Cabanel, Pils, Hébert et tant d'autres beaux noms à la
-peinture, elle formait Perraud, Guillaume, Cavelier,
-Crauk, Thomas et Maillet; elle achevait l'éducation de
-notre excellent ami Charles Garnier, l'architecte du
-nouvel Opéra, qui vient d'obtenir, sans brigue, le succès
-le plus moral qu'on ait vu depuis longtemps.</p>
-
-<p>Entre le <i>Napoléon I<sup>er</sup></i> de M. Guillaume et celui de
-M. Cavelier, deux figures excellentes, on pourrait hésiter
-longtemps sans décerner le prix. Les deux artistes
-possèdent à un degré éminent tous les secrets de leur
-art; ils excellent l'un et l'autre dans la composition
-d'une statue, dans le modelé des nus, dans la disposition
-simple et grande des draperies. Peut-être y a-t-il
-une finesse plus exquise dans l'&oelig;uvre de M. Guillaume;
-mais, en revanche, il y a plus d'ampleur dans celle de
-M. Cavelier. La première paraît un peu plus petite que
-nature, quoique mesurée très-exactement sur les proportions
-du modèle. Cela tient à une loi d'optique que
-les physiciens n'ont pas encore expliquée.</p>
-
-<p>Pourquoi la figure humaine nous paraît-elle rapetissée
-par le sculpteur lorsqu'elle n'est pas un peu colossale?
-Le <i>Napoléon</i> de M. Cavelier est plus puissant,
-plus vigoureux, mais, par cela même, un peu court.
-M. Guillaume a ressuscité avec beaucoup de goût et de
-succès la draperie polychrome; M. Cavelier, avec un
-succès égal, s'est réduit aux ressources ordinaires. Ses
-draperies de marbre nu ont la coquetterie de leur simplicité.</p>
-
-<p>On se rappelle ces beaux <i>Gracques</i> à mi-corps qui
-ont commencé la réputation de M. Guillaume. M. Cavelier
-expose cette année un fort beau groupe de <i>Cornélie
-entre ses deux enfants</i>. Travail excellent, heureux
-de tout point, non-seulement dans les détails,
-mais, ce qui était plus difficile, dans l'ensemble. Êtes-vous
-curieux de savoir au juste à quoi sert l'Académie
-de Rome? Comparez la <i>Cornélie</i> de M. Cavelier à la
-<i>Cornélie</i> de M. Clésinger. Le premier groupe est un,
-compacte, solide; le second groupe a ce défaut capital
-de n'être pas un groupe, mais la réunion de trois figures.
-Je ne parle pas de la malheureuse inspiration qui
-a couronné d'une sorte de diadème la <i>Cornélie</i> de
-M. Clésinger. Elle n'a pas l'air de montrer ses enfants
-comme des bijoux, mais de montrer ses bijoux à ses
-enfants. L'auteur de ce contre-sens est, malgré tout, un
-véritable artiste. Son éducation classique laisse beaucoup
-à désirer, mais il se sauve par le tempérament,
-par la fougue, par une certaine puissance qui est assez
-proche parente du génie. Sa <i>Diane au repos</i> est une
-&oelig;uvre de grande valeur. Le livret nous apprend qu'elle
-est vendue; je regrette que ce ne soit pas à l'État.</p>
-
-<p>M. Crauk, avant de partir pour l'Académie de Rome,
-était un des élèves favoris de Pradier. Son premier envoi
-d'Italie fut, si j'ai bonne mémoire, un bas-relief
-destiné au tombeau de son maître. Cet acte de piété
-filiale a porté bonheur au jeune artiste. Le voilà qui
-prend la grosse part dans la succession paternelle. Son
-<i>Faune ivre</i> est un des meilleurs morceaux que l'art
-moderne ait produits depuis vingt ans. Acquis par l'empereur
-à la veille de l'Exposition, il va se loger provisoirement
-dans quelque palais; mais sa place est marquée
-au Louvre.</p>
-
-<p>Un des principaux mérites de M. Crauk, c'est l'observation
-scrupuleuse de la nature. Au lieu de s'essouffler
-à la poursuite de l'idéal, il copie le modèle, mais il
-le choisit bien. Ce <i>Faune</i> si élégant, si svelte, si fin, si
-nerveux, n'est pas un être de convention, fait de pièces
-et de morceaux d'après un type rêvé: c'est un homme
-vivant, copié de main de maître. Pourquoi ne trouverait-on
-pas des faunes à Paris? On y trouve bien des
-singes.</p>
-
-<p>Quatre beaux bustes complètent l'exposition de
-M. Crauk: le maréchal Niel, le maréchal Mac-Mahon,
-madame la maréchale Niel et madame la duchesse de
-Malakoff. Depuis un célèbre portrait du maréchal Pélissier,
-M. Crauk semble être devenu, sans titre officiel,
-le sculpteur des maréchaux de France. Il attaque
-vaillamment ces têtes martiales; son ébauchoir se joue
-dans les moustaches les plus redoutées du Russe et de
-l'Autrichien. Mais il sait aussi caresser les fins méplats
-d'un jeune et doux visage, et arrondir les contours
-d'une poitrine appétissante. C'est une part qu'il n'a pas
-oublié de prendre dans l'héritage de Pradier.</p>
-
-<p>Nous n'avons pas fini avec les précoces talents de
-l'école académique. Voici le <i>Virgile</i> de M. Jules Thomas,
-un des plus grands et des plus légitimes succès
-de cette année. Je ne sais pas si Virgile était ainsi; mais
-c'est ainsi que je l'ai toujours vu en imagination, ce
-Marcellus de la poésie qui mourut jeune, comme tous
-ceux qui sont aimés des dieux. Exacte ou non, je voudrais
-qu'il pût voir cette statue; il l'aimerait.</p>
-
-<p>La plus belle figure de femme qu'on ait exposée en
-1861 est la <i>Suzanne au bain</i> de M. Cabet. M. Cabet est
-digne de continuer la tradition de Rude, comme M. Crauk
-celle de Pradier. Peut-être n'a-t-il pas cette puissance
-du génie qui a sculpté <i>la Marseillaise</i> sur l'Arc de
-l'Étoile; mais cette Suzanne si jeune, si élégante et si
-chaste pourrait affronter le voisinage de l'<i>Amour dominateur</i>
-et de l'<i>Hébé</i>.</p>
-
-<p>M. Gaston Guitton, autre élève de ce grand homme
-de bien, a exposé trois statues: un marbre et deux
-bronzes. Il y a vraiment bien du travail, et du courage,
-et du talent, dans notre école de statuaire. Ces trois
-figures de M. Guitton sont excellentes toutes les trois.
-La jeune fille de marbre est parfaite, sauf la tête, qui
-me paraît un peu trop petite et moins heureuse que le
-corps. L'enfant qui personnifie le printemps est plein
-de grâce et de naïveté. Le passant qui cause avec la
-colombe d'Anacréon, sans être une &oelig;uvre de premier
-ordre, ne déparerait pas une collection de bronzes antiques.</p>
-
-<p>Et la <i>Nyssia</i> de M. Aizelin! Encore une &oelig;uvre charmante.
-Je n'ai pas la prétention de la classer; je ne la
-mets ni avant ni après les figures de M. Guitton; j'en
-suis ravi, tout bêtement.</p>
-
-<p>L'<i>Agrippine</i> de M. Maillet est parfaitement drapée.
-C'est une figure irréprochable, et qui atteste un vrai
-talent. Il est à regretter que l'artiste se soit donné la
-satisfaction puérile de draper le visage même et de le
-laisser voir au travers d'un voile transparent: de tels
-enfantillages du ciseau transportent en admiration le
-public du dimanche; mais il conviendrait d'abandonner
-aux praticiens de Milan ces trop faciles succès.
-M. Maillet peut beaucoup mieux; il l'a prouvé en 1853,
-en 1855, en 1857, et cette année même par un joli
-petit groupe intitulé <i>la Réprimande</i>.</p>
-
-<p>Je ne dirai rien aujourd'hui de M. Loison, sinon
-qu'il se laisse aller trop complaisamment sur la pente
-où roule M. Bouguereau. M. Chabaud, qui a renoncé à
-la gravure en médaille pour la grande sculpture, a exposé
-une bonne statue de <i>la Chasse</i>, commandée par
-le ministère d'État.</p>
-
-<p>Ne jugez pas M. Maniglier sur son <i>Pêcheur</i>, qui n'est
-pas <i>ensemble</i>. Ce jeune artiste n'a pas encore terminé
-ses études à l'Académie de Rome, et pourtant il a déjà
-fait beaucoup mieux que ce plâtre.</p>
-
-<p>Voilà beaucoup de sculptures pour une fois, et je ne
-suis qu'à la moitié de ma besogne. Nous nous arrêterons
-ce soir à M. Marcellin, qui a fait pour la cour du
-Louvre une statue de <i>la Douceur</i>, très-belle et vraiment
-décorative. Je goûte moins son groupe de <i>la Jeunesse
-captivant l'Amour</i>. C'est joli, mais trop joli.
-M. Marcellin est encouragé par ses succès mêmes à efféminer
-la beauté de la femme. «C'est porter des
-chouettes à Athènes,» comme on disait au temps de
-Phidias.</p>
-
-
-<h3>V<br />
-SCULPTURE (<span class="small">SUITE</span>)</h3>
-
-<p class="c small">MM. ROCHET, ÉTEX, CORDIER, ISELIN, MILLET, OLIVA, DESPREY, BARRIAS,
-CARRIER, DANTAN JEUNE, MADEMOISELLE DUBOIS-DAVESNES,
-MM. FRANCESCHI, CLÈRE, GODIN, POITEVIN, PROUHA, VALETTE,
-TEXIER, MATHURIN MOREAU,
-FRATIN, CAIN, FRÉMIET, TINANT, DEVERS, VECHTE.</p>
-
-<p>Une masse imposante et franchement décorative
-s'élève au milieu de l'Exposition de sculpture: c'est le
-monument de don Pèdre I<sup>er</sup>, par M. Louis Rochet.</p>
-
-<p>M. Rochet est élève de l'immortel artiste et du grand
-citoyen qui s'appelait David (d'Angers). Il a profité aussi
-des exemples d'un autre maître: il doit beaucoup, et
-c'est une chose qu'il avoue modestement lui-même, à
-l'illustre Rauch, de Berlin. Je ne le blâme pas d'avoir
-étudié le monument de Frédéric II, qui est et qui restera
-longtemps le plus admirable modèle en ce genre.
-Le conquérant de la Silésie chevauche en habit militaire
-sur un piédestal gigantesque; le fondateur de la
-dynastie brésilienne caracole, dans un costume éblouissant,
-au sommet d'une montagne de bronze. Autour
-de Frédéric, les soldats de son armée; à ses pieds, ses
-victoires. Aux pieds de Pèdre I<sup>er</sup>, M. Rochet a symbolisé
-les quatre grands fleuves du Brésil, entourés des
-produits les plus marquants de cette contrée miraculeuse.
-On devine, au premier coup d'&oelig;il, les ressources
-inépuisables de cette terre vierge que la liberté et la
-civilisation commencent à mettre en valeur.</p>
-
-<p>Lorsqu'il s'est agi de représenter les quatre fleuves
-du Brésil, l'artiste s'est vu arrêté un instant par une
-objection toute locale. Pouvait-il placer aux pieds de
-dom Pèdre quatre fleuves antiques, avec cette longue
-barbe limoneuse que les sculpteurs romains donnaient
-au Tibre et au Danube? Mais la barbe est un ornement
-inconnu chez les peuplades indigènes du Brésil. Les
-tribus riveraines de l'Amazone et du Parana sont plus
-glabres que nos lycéens de douze ans. M. Rochet a esquivé
-la difficulté, en représentant chaque fleuve par
-une famille sauvage choisie sur ses bords. Reste à savoir
-jusqu'à quel point un sauvage rond comme un &oelig;uf
-peut exprimer l'idée d'un fleuve. Ce n'était pas sans
-quelque raison que les sculpteurs anciens avaient choisi
-des vieillards à longue barbe pour représenter les grands
-cours d'eau. L'imagination du peuple reconnaissait, au
-premier coup d'&oelig;il, ces vieux bienfaiteurs du genre humain
-penchant leur barbe de roseaux sur leurs urnes
-inépuisables; et les petits enfants eux-mêmes, devant
-ces figures vénérées, apprenaient l'amour et le respect
-des forces bienfaisantes de la nature. Je serais
-bien étonné si les sauvages eux-mêmes éprouvaient
-quelque sentiment du même genre devant les groupes
-de M. Rochet. Ajoutez que les types qu'il a dû choisir
-ne brillent ni par la beauté ni par la variété. Ces hommes
-bouffis, lippus et modelés en boudin sont assurément
-très-vrais; mais pourquoi la vérité de ces pays-là n'est-elle
-pas plus belle?</p>
-
-<p>Malgré tout, je me figure que le monument de dom
-Pèdre, lorsqu'il s'élèvera sur une place de Rio-de-Janeiro,
-fera un assez grand effet et honorera la sculpture
-française. Le tas est bon, la masse est imposante, les
-proportions sont justes et nobles. M. Rochet a entrepris
-une &oelig;uvre difficile, et l'on ne peut pas dire qu'il ait
-manqué son but.</p>
-
-<p>M. Étex a été beaucoup moins heureux dans son projet
-de fontaine monumentale, et je ne désire pas vivre
-assez longtemps pour voir ce chef-d'&oelig;uvre à l'entrée
-du bois de Boulogne. Au demeurant, l'architecture, la
-sculpture et la peinture de cet artiste fécond me laissent
-sous une impression malheureusement uniforme.
-Je me demande quelquefois comment un homme qui a
-fait, en 1833, un des groupes les plus remarquables de
-notre siècle a pu tomber si fort au-dessous de lui-même.
-Un incontestable talent, une noble ambition, un travail
-héroïque devaient le conduire plus haut et plus loin.
-Peut-être le sort a-t-il pris plaisir à constater par cette
-décadence un axiome de la sagesse des nations: «Qui
-trop embrasse, mal étreint.»</p>
-
-<p>M. Cordier embrasse beaucoup sans sortir de la
-sculpture, mais il étreint vigoureusement. Son chef-d'&oelig;uvre
-n'est pas le <i>Triomphe d'Amphitrite</i>, qui pèche
-par la proportion, ni même la belle <i>Gallinara</i>, ou gardeuse
-de poulets, où la dépense du marbre est trop
-grande pour l'importance du sujet. Dix kilogrammes
-de bronze suffiraient amplement. Mais le buste de madame
-la baronne de R&hellip; est très-fin et bien digne de
-la beauté aristocratique du modèle. Quant au buste de
-<i>la Négresse</i>, c'est un bijou du plus haut prix, non-seulement
-par l'arrangement des métaux, l'harmonie
-des couleurs et le goût de l'ajustement, mais par le
-modelé de la tête. On n'a rien fait de plus frais, de plus
-friand, de plus croquant dans ce genre. Je recommande
-à ceux de mes lecteurs qui ont lu <i>la Grèce contemporaine</i>
-le portrait d'Hadji-Petros. C'est une fort
-belle tête de pallicare, exécutée avec le plus grand soin
-d'après ce vieux héros de l'amour et de la guerre. La
-couleur même du bronze est nouvelle et intéressante:
-vous diriez une scorie humaine retrouvée sous les débris
-d'une acropole incendiée.</p>
-
-<p>Il y a, dans cette exposition de sculpture, toute une
-collection de bustes excellents, presque un musée.</p>
-
-<p>Nous avons déjà parlé des maréchaux et des maréchales
-de M. Crauk; nous ne dirons rien du Béranger
-de M. Perraud, qui n'est pas une de ses &oelig;uvres les plus
-excellentes; mais je voudrais avoir une heure à passer
-en votre compagnie devant deux bustes de M. Iselin:
-le professeur Bugnet et le président Boileau. Ces deux
-portraits suffiraient à fonder la réputation d'un artiste.
-M. Iselin était connu depuis longtemps; s'il n'est pas
-célèbre à dater d'aujourd'hui, la fortune aura commis
-une injustice. Je goûte beaucoup moins le portrait un
-peu rond de M. le comte de Morny. Il est à regretter
-que l'art n'ait rien su faire de mieux pour un homme
-auquel il doit tant.</p>
-
-<p>Le buste du maréchal Magnan, par M. Millet, vaut
-les meilleurs de M. Iselin. Je regrette seulement que ce
-jeune et vaillant artiste n'ait pu nous montrer ici les
-statues qu'il a exécutées dans les monuments publics.</p>
-
-<p>M. Oliva tient ce qu'il a promis. Son buste du grand
-Arago est magnifique; celui du docteur Cazalas et du
-lithographe Engelmann sont vivants; il nous a ressuscité
-M. Étienne avec le jabot, la coiffure, les accessoires,
-la couleur de l'époque. Ce n'est pas seulement
-M. Étienne qui revit sur ce piédestal, c'est son temps.</p>
-
-<p>Un jeune homme, M. Desprey, débute aujourd'hui
-comme autrefois M. Oliva. J'espère qu'il suivra le même
-chemin. Ce portrait de l'évêque de Troyes est plein de
-promesses.</p>
-
-<p>Un autre débutant, M. Barrias, a fait deux bustes
-bien fouillés, bien gras, bien vivants. J'ai couru au
-livret pour m'informer si M. Barrias n'était pas élève
-de Caffieri. Qui sait s'il ne sera pas le Caffieri de l'avenir?
-C'est un beau rêve.</p>
-
-<p>Quel homme que ce M. Carrier! La glaise se modèle
-spontanément sous ses doigts comme la prose se scandait
-en vers sous le stylet du poëte Ovide. Il rencontre
-un empereur, un philosophe, un abbé, une comédienne:
-il court au baquet de terre glaise, et voilà un
-buste de plus! Ses portraits sont vivants et ressemblants,
-quelquefois un peu plus laids que la nature;
-mais je ne serais pas humilié de me voir laid de cette
-laideur-là. Il se peut que je me trompe, mais j'ai foi
-dans l'avenir de M. Carrier. Son buste de M. Renan,
-qui est ici; son portrait de notre admirable madame
-Viardot, qui est au boulevard des Italiens, annoncent
-un talent vigoureux, quoique un peu déréglé. Il prendra
-une belle place dans l'art moderne, s'il apprend à
-travailler difficilement.</p>
-
-<p>Au milieu de ces débutants, j'ai failli oublier M. Dantan
-jeune et sa réputation, consolidée par une longue
-série de succès. Mais je ne veux point passer sous silence
-le buste de Béranger, par mademoiselle Dubois-Davesnes.
-C'est le vieillard à ses derniers jours, bien
-cassé, bien las, bien abattu par les années et les douleurs
-de la vie, et déjà penché vers l'éternel repos, mais
-toujours bon, toujours grand, toujours épris de ces
-rêves immortels qu'on appelle la patrie et la liberté.
-Ses lèvres, qui ont chanté la gloire, sifflé la superstition
-et baisé le joli museau de Lisette, sont un peu
-molles et pendantes; mais elles s'ouvriront jusqu'à la
-dernière heure pour laisser tomber de nobles enseignements
-sur la génération qui grandit. Ses yeux, demi-clos,
-sourient mélancoliquement à la race ingrate des
-hommes, comme si le vieillard avait prévu qu'une
-demi-douzaine de journalistes parisiens se réuniraient
-sur sa tombe dans une petite orgie de dénigrement.</p>
-
-<p>Nous en avons fini avec les bustes, mais non pas
-avec les jeunes sculpteurs. Voici encore un bon nombre
-de statues qui promettent; et d'abord le <i>Jeune Soldat</i>
-de M. Franceschi. Il était difficile, presque impossible
-de faire un monument avec cette donnée: un jeune
-homme en costume de fantassin mourant sur le champ
-de bataille. L'artiste a résolu le problème: le monument
-est fait; il est simple, bien dessiné sur tous les profils,
-et touchant. Ainsi sera conservée la mémoire de ce
-pauvre enfant polonais, ce Kamienski de vingt ans,
-qui se fit tuer à Magenta dans les rangs de l'armée
-française, comme s'il avait compris que la guerre d'Italie
-n'était que le prologue d'une délivrance européenne.</p>
-
-<p>L'<i>Histrion</i> de M. Clère est une figure bien construite
-et exécutée librement.</p>
-
-<p>L'<i>Enfant aux canards</i>, de M. Godin, est devenu finalement
-une très-bonne chose. Nous placerons en pendant
-les <i>Joueurs de toupie</i> de M. Poitevin; mais ôtez-moi
-ce buste de madame B&hellip;! Il est mou, effacé, et
-presque indigne du talent ferme et nerveux de ce jeune
-artiste. La <i>Vérité vengeresse</i>, de M. Prouha, jolie
-figure dans le style de la Renaissance; la <i>Ménade</i> de
-M. Valette, modelée avec un talent presque mûr, et le
-<i>David</i> de M. Texier, qui mérite un encouragement.</p>
-
-<p>Je ne voulais oublier personne, et je m'aperçois que
-j'ai omis, dans mon précédent article, la charmante
-<i>Fileuse</i> de M. Mathurin Moreau.</p>
-
-<p>M. Barye n'a rien exposé, malheureusement. Mais ce
-n'est pas une raison pour omettre les sculpteurs d'animaux,
-M. Cain, M. Frémiet et son <i>Chat de deux mois</i>,
-un chef-d'&oelig;uvre d'esprit, de grâce et de naturel. On
-peut discuter le <i>Centaure</i>, et, pour ma part, j'y trouve
-presque autant de défauts que de qualités; mais ce chat!
-je voudrais être Égyptien pour qu'il me fût permis de
-l'adorer sans compromettre le salut de mon âme.</p>
-
-<p>Mais voici encore une bien jolie petite jument, <i>Géologie</i>,
-par M. Tinant. J'ai vu courir <i>Géologie</i>, et c'est
-une admirable bête; mais je ne savais pas qu'elle fût
-bête de goût, et qu'elle employât ses loisirs à poser
-chez les bons artistes. Ah! si tous les chevaux qui ont
-gagné des prix se faisaient sculpter sur leurs économies,
-les statuaires ne se plaindraient pas de la rigueur
-des temps.</p>
-
-<p>Nous terminerons, s'il vous plaît, par les remarquables
-bas-reliefs de M. Devers, le dernier imitateur
-de Luca della Robbia, et par le beau vase d'argent de
-M. Vechte, le dernier et le plus digne élève de Benvenuto
-Cellini. Tout est beau dans l'&oelig;uvre de M. Vechte:
-le galbe du vase, la composition des sujets, le modelé
-des figures. Je voudrais seulement le profil des anses
-plus net et moins haché par les accessoires.</p>
-
-
-<h3>VI<br />
-PEINTURE</h3>
-
-<p class="c small">MM. BONNAT, CERMAK, LÉON GLAIZE, LEGROS, MANET, BRACQUEMOND,
-FANTIN, FAGNANI, BOURSON, BRONGNIART,
-GUILLEMET, BROWN, FRANÇOIS REYNAUD, BREST, TISSOT, MOULINET,
-BLAISE DESGOFFE, CHARLES MARCHAL.</p>
-
-<p>Ma critique est passablement attardée: le Salon
-ferme dans deux jours, et je serai peut-être obligé de
-passer sous silence plus d'une belle &oelig;uvre et plus d'un
-vrai talent. Cette injustice involontaire ne causera pas
-grand dommage aux artistes qui ont leur réputation assise;
-elle serait plus coupable si elle tombait sur des
-jeunes gens qui commencent et qui ont besoin, pour
-attirer l'attention publique, du petit bruit que nous
-faisons.</p>
-
-<p>Je veux donc me mettre en règle avec ma conscience,
-en nommant aujourd'hui quelques peintres d'histoire
-et de genre qui n'ont pas encore obtenu même une troisième
-médaille, et qui pourtant méritent d'être connus.</p>
-
-<p>M. Bonnat est un des premiers qui m'ont frappé.
-Son tableau d'<i>Adam et Ève</i> en présence du cadavre
-d'Abel est sans doute une &oelig;uvre de jeunesse et d'inexpérience:
-elle vous arrête cependant par un certain
-aspect magistral. La composition est simple, forte,
-touchante. Le dessin des trois figures présente des défauts
-énormes et de très-belles qualités. La couleur est
-quelquefois sale, et pourtant il règne dans tout l'ouvrage
-un vif sentiment de la couleur. Je serais bien
-étonné si M. Bonnat ne prenait pas un jour, dans la
-peinture d'histoire, une place importante. Il a des qualités
-qui ne s'acquièrent pas à l'école, ce qui est rare
-par le temps qui court.</p>
-
-<p>M. Cermak a de la facilité, de la verve, de l'audace.
-Sa <i>Razzia de bachi-bouzouks</i> rappelle certaines compositions
-et certaines qualités de M. Horace Vernet. Le
-groupe est vigoureusement construit, le mouvement de
-la femme me paraît bien jeté. Peut-être la couleur est-elle
-un peu banale et le dessin du corps un peu vide.
-On pouvait entrer plus avant dans le modelé sans nuire
-à l'effet puissant de l'ensemble.</p>
-
-<p>Le <i>Samson</i> de M. Léon Glaize est l'&oelig;uvre d'un artiste
-moins avancé; mais il ne faut pas mépriser ces
-fruits verts d'une imagination de vingt ans. Il y a, dans
-ce tableau mal fait, dans cette composition bizarre,
-dans cette façon de carnaval héroïque, l'empreinte
-d'un talent réel et personnel.</p>
-
-<p>L'<i lang="la" xml:lang="la">Ex-Voto</i> de M. Legros rappelle un peu, mais sans
-plagiat, les débuts de M. Courbet. La naïveté du sujet,
-la vérité un peu grimaçante des figures, je ne sais quoi
-de solide et de vivant, une excellente qualité de peinture,
-voilà ce qui vous frappe à la première vue. J'espère
-que M. Legros suivra l'exemple du peintre d'Ornans,
-qui, après s'être annoncé comme le grand prêtre
-du laid, est devenu modestement un des premiers paysagistes
-de notre siècle.</p>
-
-<p>La laideur a son charme et sa friandise, et plus d'un
-peintre de talent s'y laisse prendre dans la jeunesse.
-Voyez plutôt M. Édouard Manet, un coloriste hardi,
-fougueux, proche parent de Goya par la vigueur et
-l'audace de la touche. Il a fait une excellente chose, et
-vraiment originale: c'est un <i>Espagnol jouant de la
-guitare</i>. Mais la laideur de ce singe l'a mis en goût,
-et, lorsqu'un honnête ménage de bons bourgeois lui
-commande son portrait, les modèles sont fort à
-plaindre.</p>
-
-<p>Un des meilleurs portraits de l'Exposition est celui
-de M. H. de M&hellip;, par Félix Bracquemond. Si ce pastel
-était au musée de Bâle, au lieu d'être enseveli dans les
-catacombes où la commission de placement a caché les
-dessins, on l'attribuerait à l'école d'Holbein, sinon au
-maître lui-même. M. Bracquemond a l'étoffe d'un grand,
-grand, très-grand dessinateur, et je ne sais pas en vérité
-ce qui manque à son talent, si ce n'est peut-être
-les commandes.</p>
-
-<p>M. Fantin a trois portraits, désignés modestement
-par le nom d'études d'après nature. Il est certain que
-ces toiles ne sont pas finies comme <i>la Réconciliation</i> ou
-<i>le Marché</i> de M. de Braekeleer; mais elles sont assez
-faites pour montrer que M. Fantin a le tempérament
-d'un peintre. Ébauches si l'on veut! tout le monde ne
-fait pas des ébauches aussi larges de dessin et aussi
-justes de ton.</p>
-
-<p>On me permettra peut-être de citer ici quelques portraits
-de mérite inégal, mais tous intéressants à divers
-titres. C'est le portrait de Garibaldi, par M. Fagnani; le
-portrait de Proudhon, par M. Amédée Bourson; le
-portrait de M. Empis, par M. Brongniart; le portrait
-de Claude Bernard, par M. Guillemet.</p>
-
-<p>M. Fagnani n'a voulu représenter ni le conquérant
-désintéressé des Deux-Siciles, ni l'illustre et malheureux
-défenseur de la liberté romaine, ni le sublime aventurier
-de Montevideo. Le Garibaldi qu'il nous montre
-n'est pas le héros en action, bruni par le soleil, amaigri
-et littéralement <i>entraîné</i> par les fatigues et les privations
-de la guerre, dévoré par le feu du génie et de
-la passion; c'est le grand homme au repos, le blond
-laboureur de Caprera, qui sourit avec bonhomie à la
-délivrance de son pays en attendant l'heure glorieuse
-où l'on parcourra les dernières étapes de la liberté:
-Rome et Venise, Pesth et Varsovie.</p>
-
-<p>Le portrait de Proudhon, par M. Bourson, est inscrit
-au livret dans la forme suivante: «392, <i>Portrait
-d'homme</i>.» Que le portrait de M. Proudhon soit le portrait
-d'un homme, dans le sens le plus noble et le plus
-élevé du mot, c'est ce que personne ne peut contester;
-mais le petit recueil officiel pouvait préciser davantage.
-J'espère que ce n'est pas la commission des beaux-arts
-qui a prescrit à l'artiste une formule si générale. Le
-nom de ce philosophe, de cet économiste, de ce publiciste,
-de cet homme de bien, ne pouvait qu'honorer
-une page du livret.</p>
-
-<p>M. Brongniart, un jeune peintre qui fera bien d'oublier
-les leçons de M. Picot, expose les portraits de
-M. Robert David (d'Angers), fils de notre immortel
-sculpteur, et de M. Empis, un bien excellent homme
-d'esprit, franc comme l'osier, et qui a laissé de justes
-regrets à la Comédie-Française.</p>
-
-<p>M. Guillemet, digne élève de M. Hippolyte Flandrin,
-a fixé sur la toile la belle et glorieuse figure de
-M. Claude Bernard. C'est un assez bon portrait; mais
-je voudrais que M. Flandrin ou M. Ingres lui-même le
-refît quelque jour à l'usage de la postérité. M. Claude
-Bernard, que le peuple connaît à peine par son nom,
-est un des plus grands hommes de la science. Ce cerveau
-puissant réunit au plus haut degré deux qualités
-qui, jusqu'à nos jours, avaient paru s'exclure: l'esprit
-d'observation et l'esprit de méthode. Nous avons eu
-des expérimentateurs aussi habiles, des observateurs
-aussi exacts; mais tous, après avoir noté ou provoqué
-un phénomène, se sont tenus à la constatation des
-faits, comme Magendie, ou se sont hâtés d'en tirer des
-conclusions aventureuses, comme Bichat.</p>
-
-<p>Pour Bernard, le résultat d'une expérience est le
-point de départ d'une expérience nouvelle. Il use largement
-de l'hypothèse, mais l'hypothèse n'est pour lui
-qu'un instrument, un moyen de poser les questions.
-Ses découvertes se font par enfilades; il n'en est pas
-une qui ne lui en ait suggéré beaucoup d'autres. Chaque
-jour lui fournit de nouveaux problèmes qu'il résout
-successivement. Esprit profondément méthodique (il a
-refait pour son usage le <i lang="la" xml:lang="la">Novum Organum</i>), il s'appuie
-sur les obstacles mêmes pour avancer plus loin. Les
-anomalies que les expérimentateurs vulgaires considèrent
-comme des accidents sont pour lui le point de départ
-de nouvelles recherches et de nouvelles découvertes.
-Ses travaux les plus connus et qui ont le plus
-étonné les académies sont relatifs à la nutrition; mais
-il a embrassé toutes les parties de la physiologie, et ses
-études sur le système nerveux sont peut-être les plus
-révolutionnaires et celles qui exerceront la plus grande
-influence sur l'avenir de la médecine. Peut-être un jour
-la médecine scientifique datera-t-elle du Français Claude
-Bernard comme la médecine d'observation date du
-Grec Hippocrate.</p>
-
-<p>Mais revenons aux jeunes talents qui se sont produits
-ou développés brillamment cette année. M. John Brown,
-un débutant de 1859, a fait des progrès rapides. Il
-peint bien, il ne manque ni de savoir, ni de verve, ni
-de finesse, ni d'esprit. Un certain penchant semble
-l'entraîner vers les études de sport. Il a tout ce qu'il
-faut pour remplacer avantageusement ce pauvre Alfred
-Dedreux, le favori du Jockey-Club.</p>
-
-<p>M. François Reynaud a fait trois bons tableaux,
-dont un vraiment très-remarquable: je veux parler de
-ces deux filles des Abruzzes qui descendent en chantant,
-par un soleil de juillet, dans un chemin poudreux.
-Toute l'Italie du Midi est dans cette charmante peinture:
-le ciel, le paysage, les étoffes, les types, tout est
-vrai, vivant, heureux. Bravo! jeune homme. Suivez
-ces deux petites filles aussi loin qu'elles vous conduiront!
-La route est bonne: Marilhat, Léopold Robert et
-Decamps y ont passé à votre âge.</p>
-
-<p>«Élève de MM. Aubert et Loubon,» dit le livret. Je
-passe à M. Brest, un des jeunes maîtres qui se sont révélés
-en 1861, et je m'aperçois qu'il est, lui aussi, un
-élève de M. Loubon. Mes compliments bien sincères à
-l'excellent professeur du musée de Marseille. M. Brest
-ira loin, ou, pour mieux dire, il est arrivé. Bien peu
-d'hommes avant lui ont rendu les aspects de l'Orient
-avec cette finesse. La place de <i>l'Al-Meidan et la Pointe
-du sérail</i> sont dignes de figurer dans les meilleures galeries;
-le <i>Missir-Charsi</i>, tableau d'intérieur, est peut-être
-plus merveilleux encore. Lorsque M. Brest rencontrera
-M. Fromentin et M. Belly, il pourra leur donner
-la main.</p>
-
-<p>Je passe indifférent devant les pastiches de M. Tissot,
-faibles hommages rendus par l'ambition d'un jeune
-homme au génie de M. Leys. Je découvre dans un coin
-une petite <i>Savonneuse</i> signée du nom de M. Moulinet.
-Il y a là dedans l'étoffe d'un fin coloriste; mais il faudra
-que M. Moulinet apprenne ce que c'est que les
-plans.</p>
-
-<p>M. Blaise Desgoffe n'est plus un inconnu, quoiqu'il
-n'ait encore obtenu aucune récompense. Le public s'attroupe
-volontiers devant ses onyx, ses métaux, ses
-vases précieux rendus avec une vérité plus que flamande.
-Il est très-puissant en son art, et le temps n'est
-pas loin où les amateurs rechercheront ses toiles pour
-les couvrir d'or. Un progrès lui reste à faire, s'il veut
-être complet. Chacun des objets qu'il représente est
-excellemment peint, et souvent même fort bien dessiné.
-Mais la collection de ces admirables pièces ne forme pas
-un tableau, parce que les choses ne sont pas toujours
-à leur plan, et surtout parce qu'il oublie de les lier ensemble
-par les reflets. Qu'il se hâte de combler cette
-lacune, et la critique s'empressera de lui signer son diplôme
-de maître.</p>
-
-<p>Cette liste ne serait pas complète si j'omettais le nom
-d'un jeune peintre connu et aimé depuis longtemps
-dans le monde des arts et de la critique, d'un homme à
-qui tout le monde reconnaissait beaucoup d'esprit et
-souhaitait beaucoup de talent, mais qui a attendu jusqu'à
-cette année pour donner entière satisfaction à ses
-amis, en produisant une belle &oelig;uvre. Je veux parler
-de M. Charles Marchal et de cet <i>Intérieur de cabaret</i>,
-qui n'est plus la promesse, mais la réalité d'un vrai talent.</p>
-
-<p>Ses premiers ouvrages, dont quelques-uns tiennent
-leur rang dans les musées de province, n'étaient guère
-autre chose que des idées peintes. Idées ingénieuses,
-sans contredit, et quelquefois touchantes; compositions
-spirituelles, mais exécutées tant bien que mal, sans
-parti pris, à la bonne franquette. Ce n'était ni mauvais,
-ni excellent, ni médiocre: ce genre de peinture n'était
-pas du ressort de la critique, mais plutôt de la sympathie
-et de l'amitié.</p>
-
-<p>Il y a tantôt deux ans, ce peintre, qui vendait ses
-tableaux, qui n'était pas maltraité dans nos gazettes, et
-qui vivait en paix avec tout le monde, excepté peut-être
-avec lui-même, se met en tête de devenir un artiste sérieux.
-Il dit adieu à Paris, il va se confiner au fond de
-l'Alsace, dans l'excellente petite ville de Bouxviller, où
-il ne connaissait personne. Il y demeure dix-huit mois,
-travaillant sans relâche, étudiant la nature vivante,
-fatiguant ses modèles sans se lasser lui-même, et il rapporte
-deux tableaux à Paris. Je ne vous parle pas de
-l'hospitalité cordiale qu'il a reçue là-bas, de l'empressement
-des bons Alsaciens autour de cet étranger: celui-ci
-lui amenant des modèles, celui-là lui offrant des
-ateliers, le juge de paix finissant par lui donner la salle
-d'audience, parce que le jour y était plus franc que partout
-ailleurs. Toute la population s'intéressait au sort
-de ces deux toiles; on vint les voir de plusieurs lieues
-à la ronde lorsqu'elles furent achevées.</p>
-
-<p>Tout cela ne prouvait pas que M. Marchal fût devenu
-un grand peintre, ni même que son talent eût fait
-aucun progrès. S'il avait produit deux croûtes en dix-huit
-mois, la fortune aurait été une injuste et la nature
-une ingrate; mais la nature et la fortune ont fait souvent
-de ces coups-là. Rassurez-vous: le premier de ces
-tableaux, et le moins complet, est exposé au boulevard
-des Italiens. M. Martinet l'a publié dans <i>l'Album</i>, photographie
-des chefs-d'&oelig;uvre de l'art contemporain. Ce
-n'est pas précisément un chef-d'&oelig;uvre, mais c'est une
-excellente chose, bien supérieure à tout ce que l'artiste
-avait produit jusque-là.</p>
-
-<p>Quant à l'<i>Intérieur de cabaret</i>, qui est exposé au palais
-de l'Industrie, c'est un progrès dans le progrès.
-Nous ne sommes plus réduits, cette fois, à louer l'idée,
-qui est ingénieuse, ni même la composition, qui est
-excellente. On peut parler hardiment du dessin, du
-modelé, de la couleur franche et saine, du ton des chairs,
-de la disposition des draperies. On peut s'arrêter longtemps
-à chaque figure, et même s'épanouir avec ce
-groupe si blond, si fin, si charmant qui rit derrière le
-garde champêtre en uniforme.</p>
-
-<p>La critique, si indulgente autrefois pour M. Marchal,
-n'a plus besoin de mettre des gants. Elle ne craint plus
-de lui reprocher la disproportion de telle figure, la
-roideur de telle draperie, la crudité parfois un peu
-vive de la couleur. Elle ose le chicaner sur les incorrections
-les plus légères de la perspective, et lui
-dire ce mot que j'ai entendu de la propre bouche de
-M. Meissonnier: «Il y a dans le tableau de Marchal
-des enfantillages d'écolier avec des qualités de maître.»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch13">CES COQUINS D'AGENTS DE CHANGE</h2>
-
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>J'ai lu dans un vieux dictionnaire français la définition
-suivante:</p>
-
-<p>«<span class="sc">Coquin.</span>&mdash;Homme qui ne craint pas de violer habituellement
-les lois de son pays.»</p>
-
-<p>Si les articles d'un dictionnaire étaient des articles
-de foi, les plus grands coquins de France seraient les
-agents de change de Paris. Il n'en est pas un seul qui
-ne viole au moins cinquante fois par jour ces lois augustes
-et sacrées que Mandrin, Cartouche et Lacenaire
-oubliaient tout au plus deux fois par semaine.</p>
-
-<p>Mais, s'il était démontré que nous avons dans le
-Code des lois surannées, absurdes, monstrueuses; si
-les magistrats eux-mêmes reconnaissaient quatre-vingt-dix-neuf
-fois sur cent que l'équité doit lier les mains
-à la justice; si, en un mot, ces coquins étaient les plus
-honnêtes gens du monde, les plus utiles, les plus nécessaires
-à la prospérité publique, ne conviendrait-il
-pas de réformer la loi qu'ils violent habituellement et
-innocemment?</p>
-
-
-<h3>II</h3>
-
-<p>La fondation de leur Compagnie remonte à Philippe
-le Bel. C'est ce roi, dur au pape, qui, le premier, s'occupa
-des agents de change. Après lui, Charles IX et
-Henri IV publièrent quelques règlements sur la matière,
-et il faut que ces princes aient trouvé la perfection du
-premier coup; car l'arrêté de prairial an <small>X</small> et le code
-de commerce, dans les treize articles qu'il consacre
-aux agents de change, n'ont trouvé rien de mieux que
-de reproduire les anciens édits. Le seul changement qui
-se soit fait dans nos lois depuis l'an 1304, c'est qu'au
-lieu de se tenir sur le grand Pont, du côté de la Grève,
-entre la grande arche et l'église de Saint-Leufroy, les
-agents se réunissent sur la place de la Bourse, autour
-d'une corbeille, dans un temple corinthien où l'on
-entre pour vingt sous.</p>
-
-<p>Peut-être cependant, avec un peu de réflexion, aurait-on
-trouvé à faire quelque chose de plus actuel; car
-enfin, sous Philippe le Bel, sous Charles IX et même
-sous Henri IV, on ne connaissait ni le 3, ni le 4½
-pour 100, ni la Banque de France, ni les chemins de
-fer, ni le Crédit mobilier, ni les télégraphes électriques,
-ni l'emprunt ottoman, ni rien de ce qui se fait
-aujourd'hui dans le temple corinthien qui paye tribut
-à M. Haussmann. La ville de Paris possédait huit agents
-de change et non soixante. On les appelait courtiers
-de change et de deniers.</p>
-
-<p>Puisqu'ils ne faisaient pas de primes de deux sous,
-et que M. Mirès n'était pas à Mazas, ils avaient dû
-chercher des occupations conformes aux m&oelig;urs de
-l'époque. Ils étaient chargés d'abord du change et des
-deniers, ensuite de la vente «des draps de soye, laines,
-toiles, cuirs, vins, bleds, chevaux et tout autre bestial.»
-On voit qu'entre les agents de change de 1304
-et les agents de change de 1861 il y a une nuance.
-On pourrait donc, sans trop d'absurdité, modifier les
-lois qui pèsent sur eux.</p>
-
-<p>Depuis Philippe le Bel jusqu'à la révolution de 89,
-si les rois s'occupèrent des agents de change, ce fut
-surtout pour leur imposer de plus gros cautionnements.
-Les charges, qui s'élevèrent graduellement jusqu'au
-nombre de soixante, étaient héréditaires. Pour
-les remplir, il suffisait de n'être pas juif<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a> et d'avoir
-<i>la finance</i>. Le ministère des agents consistait à certifier
-le change d'une ville à une autre, le cours des matières
-métalliques, la signature des souscripteurs de
-lettres de change, etc. La négociation des effets publics
-et des effets royaux, qui est aujourd'hui leur
-unique affaire, n'était alors qu'un accident.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Les agents de change en ont appelé.</p>
-</div>
-<p>Law est le premier qui ait fait fleurir cette branche
-de leur industrie. Encore voyons-nous, par les édits sur
-la rue Quincampoix, qu'on n'allait pas chercher un
-agent de change lorsqu'on voulait vendre ou acheter
-dix actions de la Compagnie des Indes.</p>
-
-
-<h3>III</h3>
-
-<p>La révolution française supprima les offices des perruquiers-barbiers-baigneurs-étuvistes
-et ceux des agents
-de change (loi du 17 mars 1791). Ces deux industries,
-et beaucoup d'autres encore, furent accessibles à tous
-les citoyens, moyennant patente. Le régime de la liberté
-illimitée amena de grands désordres, sinon dans
-les établissements de bains, du moins à la Bourse de
-Paris.</p>
-
-<p>Il fallut que le premier consul rétablît la Compagnie
-des agents. Le régime des offices héréditaires était
-aboli; la France avait obtenu le droit glorieux d'être
-gouvernée par des fonctionnaires. Napoléon nomma
-soixante fonctionnaires qui furent agents de change
-comme on était préfet, inspecteur des finances ou receveur
-particulier. La loi du 1<sup>er</sup> thermidor an <small>IX</small>, la loi
-de prairial an <small>X</small>, le Code de commerce de 1807 réorganisèrent
-l'institution, sans toutefois abroger les ordonnances
-de Philippe le Bel et consorts.</p>
-
-
-<h3>IV</h3>
-
-<p>Mais, en 1816, le gouvernement des Bourbons, qui
-avait besoin d'argent pour remplumer ses marquis,
-vint dire aux agents de change: «Permettez-moi d'augmenter
-votre cautionnement, et j'accorde à chacun de
-vous le droit de présenter son successeur. Une charge
-transmissible moyennant finance devient une véritable
-propriété: donc, vous cesserez d'être fonctionnaires
-pour devenir propriétaires.» C'est la loi du
-28 avril 1816<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>. Elle a modifié une fois de plus, et radicalement,
-le caractère des charges d'agent de change;
-mais elle n'a pas effacé du Code les articles qui traitaient
-les agents comme de simples fonctionnaires.
-Les deux textes coexistent en 1861, et ils sont contradictoires.
-C'est qu'il est plus facile d'empiler les lois
-que de les concilier.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> <i>Loi du 28 avril 1816.</i></p>
-
-<p><span class="sc">Art. 90.</span> Il sera fait par le gouvernement une nouvelle fixation
-des cautionnements d'agents de change.</p>
-
-<p><span class="sc">Art. 91.</span> &hellip; Ils pourront présenter à l'agrément de Sa Majesté
-des successeurs, pourvu qu'ils réunissent les qualités exigées
-par les lois.</p>
-</div>
-
-<h3>V</h3>
-
-<p>Les fonctionnaires institués par Napoléon sous le
-nom d'agents de change étaient chargés de vendre et
-d'acheter les titres de rente et autres valeurs mobilières
-pour le compte des particuliers: le tout au comptant;
-car la loi n'admet pas la validité des marchés à
-terme, et les assimile à des opérations de jeu. Il est
-interdit aux agents de vendre sans avoir les titres, ou
-d'acheter sans avoir l'argent; il leur est interdit d'ouvrir
-un compte courant à un client; il leur est interdit
-de se rendre garants des opérations dont ils sont
-chargés; il leur est interdit de spéculer pour leur propre
-compte.</p>
-
-<p>Le code de commerce, pour la moindre infraction
-aux lois susdites, prononce la destitution du fonctionnaire.
-Il fait plus: considérant que la destitution n'est
-qu'un châtiment administratif, et qu'il faut infliger au
-coupable une peine réelle, il frappe l'agent de change
-d'une amende dont le maximum s'élève jusqu'à trois
-mille francs.</p>
-
-<p>Mais le législateur de l'Empire ne prévoyait pas qu'en
-1816 les charges d'agents de change deviendraient de
-véritables propriétés; qu'elles vaudraient un million
-sous Charles X, sept ou huit cent mille francs sous
-Louis-Philippe, trois cent mille francs en 1848, deux
-millions en 1858 et 1859, dix-sept cent mille francs aujourd'hui.
-Il ne pouvait pas deviner qu'au prix énorme
-de l'office s'ajouterait encore un capital de cinq à six
-cent mille francs pour le cautionnement au Trésor, la
-réserve à la caisse commune de la Compagnie, et le
-fonds de roulement. Lorsqu'il frappait de destitution
-un fonctionnaire imprudent, il ne songeait pas à spolier
-un propriétaire. Il ne soupçonnait pas qu'en vertu
-de la loi de 1807 les magistrats de 1860 pourraient
-prononcer une peine principale de trois mille francs et
-une peine accessoire de deux millions cinq cent mille
-francs par la destitution de l'agent de change!</p>
-
-<p>Ni Philippe le Bel, ni même le législateur de 1807
-ne pouvaient deviner que les marchés à terme passeraient
-dans les m&oelig;urs de la nation et dans les nécessités
-de la finance; que les marchés au comptant n'entreraient
-plus que pour un centième dans les opérations
-de l'agent de change; qu'on négocierait à la Bourse
-trois cent mille francs de rente à terme contre trois
-mille à peine au comptant; que <i>le Moniteur</i> officiel de
-l'empire français publierait tous les jours, à la barbe
-du vieux code commercial, la cote des marchés à terme,
-et que l'État lui-même négocierait des emprunts payables
-par dixièmes, de mois en mois, véritables marchés
-à terme!</p>
-
-<p>Quel n'eût pas été l'étonnement de Napoléon I<sup>er</sup>, si
-on lui avait dit: «Ces spéculations de Bourse que vous
-flétrissez feront un jour la prospérité, la force et la
-grandeur de la France! Elles donneront le branle aux
-capitaux les plus timides; elles fourniront des milliards
-aux travaux de la paix et de la guerre; elles mettront
-au jour la supériorité de la France sur toutes les nations
-de l'Europe, et, si nous prenons jamais la revanche de
-nos malheurs, ce sera moins encore sur les champs de
-bataille que sur le tapis vert de la spéculation.» Le fait
-est que la Russie et l'Autriche ont été battues par nos
-emprunts autant que par nos généraux.</p>
-
-
-<h3>VI</h3>
-
-<p>Mais le Code de commerce est toujours là. Il tient
-bon, le Code de commerce!</p>
-
-<p>Pendant la guerre d'Italie, le gouvernement ouvrit
-un emprunt de cinq cents millions. La Compagnie des
-agents de change de Paris, en son nom et pour sa clientèle,
-souscrivit à elle seule trente-cinq millions de rente,
-c'est-à-dire dix millions de rente de plus que la totalité
-de l'emprunt demandé. Le fait avait une certaine importance.
-Il n'était pas besoin de prendre des lunettes
-pour y voir une preuve de confiance, sinon de dévouement.</p>
-
-<p>Les plus augustes têtes de l'État se tournèrent avec
-amitié vers la Compagnie des agents de change. On la
-félicita de sa belle conduite; peut-être même reçut-elle
-de haut lieu quelques remercîments. Mais un jeune
-substitut qui avait le zèle de la loi dit à quelqu'un de
-ma connaissance: «Si j'étais procureur général, je ferais
-destituer tous les agents de change, attendu que
-l'article 85 du Code de commerce leur défend de faire
-des opérations pour leur compte.»</p>
-
-<p>Eh! sans doute, l'article 85 le leur défend, comme
-l'article 86 leur défend de garantir l'exécution des
-marchés où ils s'entremettent, comme l'article 13 de
-la loi de prairial leur défend de vendre ou d'acheter
-sans avoir reçu les titres ou l'argent. Ils violent l'article
-85, et l'article 86, et l'article 13 de la loi de l'an <small>X</small>,
-parce qu'il leur est impossible de faire autrement.</p>
-
-
-<h3>VII</h3>
-
-<p>Lorsqu'un agent de change voit tous ses clients à la
-hausse, lorsque le plus léger mouvement de panique
-peut les ruiner tous, et lui aussi, le sens commun, la
-prudence et cet instinct de conservation qui n'abandonne
-pas même les animaux lui commandent de
-prendre une prime d'assurance contre la baisse: il
-opère pour son compte, et se place sous le coup de
-l'article 85.</p>
-
-<p>Qui pourrait blâmer le délit quotidien, permanent,
-régulier, qui se commet obstinément contre l'article
-86? Oui, les agents de change garantissent l'exécution
-des marchés où ils s'entremettent. Si, par malheur
-pour eux, le perdant refuse de payer ses différences, ils
-payent. Outre les ressources personnelles de chaque
-agent, on a fait en commun, pour les cas imprévus,
-un fonds de réserve de sept millions cinq cent mille
-francs affecté à cet objet. Ce n'est pas tout: ils se frappent
-eux-mêmes d'un impôt d'environ dix millions par
-an au profit de la caisse commune, afin que toutes les
-opérations soient garanties et que personne ne puisse
-être volé, excepté eux. Que deviendrait la sécurité des
-clients, le jour où les agents de change reprendraient
-leur fonds de réserve et liquideraient la caisse commune,
-par respect pour l'article 86?</p>
-
-
-<h3>VIII</h3>
-
-<p>Et que deviendrait le marché de Paris, si l'on se
-mettait à respecter l'article 13 de la loi de prairial? Les
-ordres d'achat et de vente arrivent de la France et de
-l'étranger sur les ailes du télégraphe électrique. Il en
-vient de Lyon, de Marseille, de Vienne, de Londres, de
-Berlin. Faut-il ajourner l'exécution d'un ordre jusqu'à
-ce que l'argent ou les titres soient arrivés à Paris? Nous
-ferions de belles affaires! Mieux vaut encore violer la
-loi, en attendant qu'on la réforme.</p>
-
-
-<h3>IX</h3>
-
-<p>Les magistrats ferment les yeux. Ils savent que la
-législation commerciale est appropriée aux besoins de
-notre temps comme la police des coches aux chemins
-de fer. La tolérance éclairée du parquet semble dire aux
-agents de change: «Vous êtes, malheureusement pour
-vous, hors la loi. Nous n'essayerons pas de vous y faire
-rentrer; elle est trop étroite. Promenez-vous donc tout
-autour, et ne vous en écartez pas trop, si vous pouvez.»</p>
-
-<p>Voilà qui est fort bien. Grâce à cette petite concession,
-la Compagnie peut vivre en paix avec l'État, et
-lui rendre impunément les plus immenses services;
-mais elle est livrée sans défense au premier escroc qui
-trouvera plaisant d'invoquer la loi contre elle. Un magistrat
-peut s'abstenir de poursuivre un honnête homme
-quand il n'y est sollicité que par un texte du Code;
-mais, lorsqu'un tiers vient réclamer l'application de la
-loi, il n'y a plus à reculer, il faut sévir. L'indulgence,
-en pareil cas, deviendrait un déni de justice.</p>
-
-<p>Et voici ce qui arrive:</p>
-
-<p>Le premier fripon venu, pour peu qu'il ait de crédit,
-donne un ordre à son agent de change. Si l'affaire
-tourne mal, il dit à l'agent: «Vous allez payer mon
-créancier, parce que vous êtes assez naïf pour garantir
-les opérations. Quant à moi, je ne vous dois rien. J'invoque
-l'exception de jeu; la loi ne reconnaît pas les
-marchés à terme: serviteur!»</p>
-
-<p>L'agent commence par payer. Il a tort. Il s'expose à
-la destitution et à l'amende: deux millions cinq cent
-trois mille francs! Mais il paye. Il prend ensuite son
-débiteur au collet, et le conduit devant les juges.</p>
-
-<p>Le fripon se présente le front haut: «Messieurs,
-dit-il, j'ai fait vendre dix mille francs de rente, mais je
-n'avais pas le titre; donc, c'était un simple jeu. Or les
-opérations de jeu ne sont pas reconnues par la loi;
-donc, je ne dois rien.»</p>
-
-<p>Si j'étais tribunal, je répondrais à ce drôle: «Tu as
-trompé l'agent de change en lui donnant à vendre ce
-que tu ne possédais pas: c'est un délit d'escroquerie
-prévu par la loi; va coucher en prison.»</p>
-
-<p>Eh bien, voici ce qui arrive en pareille occasion. Un
-agent de Paris, M. Bagieu, poursuit un individu qui
-lui devait trente mille francs. L'autre oppose l'exception
-de jeu. Le tribunal déboute l'agent et le condamne
-à dix mille francs d'amende et à quinze jours de prison
-pour s'être rendu complice d'une opération de jeu.</p>
-
-<p>Un procès de ce genre est pendant au Havre.</p>
-
-
-<h3>X</h3>
-
-<p>Ce qui m'a toujours un peu surpris, je l'avoue,
-c'est l'assimilation des créances d'agent de change aux
-créances de jeu. Quand un joueur perd et ne paye pas,
-son adversaire manque à gagner: en tout cas, il a le
-risque, puisqu'il devait avoir le profit. Mais ce n'est
-pas l'agent de change qui joue: il n'est pas l'adversaire
-du perdant, il n'est que l'intermédiaire. S'il achète
-trois mille francs de rente pour un capital de soixante
-et dix mille francs, il a droit à un courtage de quarante
-francs pour tout profit, que l'affaire soit bonne ou
-mauvaise. Moyennant ces quarante francs, qu'il n'a pas
-touchés, l'honneur le condamne à payer les dettes de
-son client, et la loi ne lui permet pas de le poursuivre.
-C'est merveilleux!</p>
-
-
-<h3>XI</h3>
-
-<p>Nous avons parlé du Code de commerce; mais nous
-n'avons encore rien dit du Code pénal. Cherchons le
-titre des <i>Banqueroutes et Escroqueries</i>. Le voici. Arrivons
-au paragraphe 3: <i>Contraventions aux règlements
-sur les maisons de jeu, les loteries et les maisons de
-prêt sur gage.</i> Nous y sommes. C'est bien ici que la loi
-a daigné faire un sort à ces coquins d'agents de change:</p>
-
-<p>«<span class="sc">Art. 419.</span>&mdash;Tous ceux&hellip;, etc&hellip; seront punis
-d'un emprisonnement d'un mois au moins, d'un an au
-plus, et d'une amende de cinq cents francs à dix mille
-francs. Les coupables pourront, de plus, être mis, par
-l'arrêt ou le jugement, sous la surveillance de la haute
-police pendant deux ans au moins et cinq ans au plus.»</p>
-
-<p>Est-il possible qu'une loi si rigoureuse et si humiliante
-s'adresse aux coquins dont nous parlons ici?</p>
-
-<p>Oui, monsieur, et non-seulement à eux, mais d'abord
-à vous-même, pour peu que vous ayez vendu cent
-francs de rente fin courant; auquel cas vous êtes le
-coupable; votre agent de change est le complice. Si
-la chose vous paraît invraisemblable, lisez l'article 421;
-il est formel:</p>
-
-<p>«<span class="sc">Art. 421.</span>&mdash;Les paris qui auront été faits sur la
-hausse ou la baisse des effets publics seront punis des
-peines portées par l'article 419.»</p>
-
-<p>La disproportion de la peine avec le délit qu'elle prétend
-réprimer est évidente. On croit lire une loi de colère,
-et l'on ne se trompe qu'à moitié. Rappelez-vous
-la date de la promulgation: 1810! En ce temps-là, les
-politiques de la réaction commençaient à pressentir la
-chute de l'Empire. La guerre avec l'Autriche et la
-Prusse était terminée; nos forces étaient engagées en
-Espagne; la légitimité organisait sa coalition contre
-l'empereur et nous recrutait partout des ennemis. Les
-boursiers de Paris, patriotes plus que douteux, escomptaient
-déjà notre ruine. Malgré tous les efforts du gouvernement,
-les fonds baissaient avec une obstination
-agaçante. Le Trésor avait employé des sommes énormes
-à soutenir la rente, et n'y avait point réussi. Le mauvais
-vouloir des spéculateurs à la baisse irritait profondément
-la nation et le législateur lui-même. C'est ce
-qui explique la rigueur des articles 419 et 421.</p>
-
-<p>Telle était la préoccupation du législateur, que, lorsqu'il
-voulut définir les paris de Bourse, il parla uniquement
-des paris à la baisse, les seuls qu'il eût à
-redouter. Lisez plutôt l'article 422, qui vient développer
-et interpréter l'article 421:</p>
-
-<p>«Sera réputé pari de ce genre toute convention de
-vendre ou de livrer des effets publics qui ne seront pas
-prouvés par le vendeur avoir existé à sa disposition au
-temps de la convention, ou avoir dû s'y trouver au
-temps de la livraison.»</p>
-
-<p>Singulier effet d'une idée dominante! L'article 421
-parle des paris qui auront été faits sur la hausse et la
-baisse; l'article 442 semble acquitter les spéculateurs
-de la hausse et faire tomber toute la rigueur de la loi
-sur la tête du baissier.</p>
-
-<p>Il semble donc qu'en matière correctionnelle, l'interprétation
-n'étant pas permise, les paris à la baisse soient
-seuls coupables.</p>
-
-<p>Dès que le client est coupable, son agent de change
-est complice; il a aidé et préparé la consommation du
-délit. Les dix mille francs d'amende et les quinze jours
-de prison infligés à M. Bagieu sont une application de
-la loi. Le spéculateur est assimilé à un escroc; l'agent
-de change, à un receleur.</p>
-
-
-<h3>XII</h3>
-
-<p>Depuis qu'il faut deux millions et demi pour constituer
-une charge d'agent, toutes les charges sont en
-commandite. Vous pensez bien qu'il n'y aurait pas un
-Français assez naïf pour se donner le tracas et la responsabilité
-des affaires, s'il possédait en propre deux
-millions et demi. On forme donc une société où chacun
-apporte une part qui varie entre trois et six cent mille
-francs. L'agent de change en titre remplit les fonctions
-de gérant. L'acte de société est soumis au ministre des
-finances, qui l'examine et l'approuve. On en publie un
-extrait dans <i>le Moniteur</i>.</p>
-
-<p>Ce genre d'association, n'étant pas interdit par le
-Code, a longtemps été toléré. Mais, un beau jour, il se
-produit une nouvelle théorie, et la jurisprudence déclare
-que les associations pour l'exploitation d'une charge
-d'agent de change sont nulles aux yeux de la loi. Qu'arrive-t-il?
-Un homme s'est associé dans une charge en
-1850, lorsqu'elle valait quatre cent mille francs; en six
-ans, il a quintuplé son capital, il a touché 50, 70 pour
-100 de sa mise. En 1858 ou 1859, il a renouvelé sa
-société avec l'agent de change sur le pied de deux millions.
-En 1861, les charges ont baissé de trois cent
-mille francs: les affaires ne vont plus, les dividendes
-sont faibles. L'associé vient trouver l'agent de change,
-et le somme de lui restituer sa mise sur le pied de deux
-millions, attendu que l'acte de société est nul. Trois
-procès de ce genre sont pendants aujourd'hui devant
-le tribunal de première instance. Inutile de vous dire
-que, si les affaires reprenaient, si les charges remontaient,
-les réclamants s'empresseraient de retirer leurs
-demandes, et les agents seraient forcés de reprendre
-ces équitables associés.</p>
-
-
-<h3>XIII</h3>
-
-<p>Est-il bon qu'un agent de change puisse avoir des
-associés?</p>
-
-<p>La Cour de Paris, le 11 mai 1860, sous la présidence
-de M. Devienne, s'est prononcée pour la négative.</p>
-
-<p>«Considérant, dit l'arrêt, que l'augmentation du
-prix des charges a été causée en partie par l'usage de
-les mettre en société; que la nécessité de réunir le capital
-d'acquisition sans avoir recours à des associés a
-pesé sur le prix lui-même&hellip;,» etc.</p>
-
-<p>Il ne m'appartient pas de réfuter un raisonnement
-émané de si haut. Je crois, au demeurant, qu'il se réfute
-tout seul.</p>
-
-<p>Mais il est bien certain que la moralité des agents de
-change ne saurait être mieux garantie que par le principe
-de l'association. Un capitaliste isolé, sans surveillance,
-pressé de doubler sa fortune pour revendre la
-charge et mettre ses fonds en sûreté, pourra céder à
-certaines tentations et tromper la confiance des clients.
-Rien à craindre d'un agent de change incessamment
-contrôlé par ses copropriétaires. S'il faisait tort de
-cinq centimes au public, un associé diligent viendrait
-lui dire à l'oreille: «Donnez-moi cent mille francs,
-ou je vous dénonce!» Telle est la morale de notre
-temps.</p>
-
-<p>Le prix élevé des charges, qui a été la cause et non
-l'effet de l'association, est une garantie pour le public.
-Lorsque le mouvement des affaires de bourse eut quintuplé
-la valeur des charges dans un espace de quatre
-ans (elles avaient monté de quatre cent mille francs à
-deux millions entre 1851 et 1855), le ministre des
-finances, M. Magne, s'émut d'une hausse si rapide. Il
-adressa un rapport à l'empereur en 1857, et demanda
-s'il ne conviendrait pas de ramener cette plus value à
-des proportions modestes.</p>
-
-<p>L'empereur écrivit de sa main, en marge du rapport,
-une note qui peut se résumer ainsi: «Il serait à
-souhaiter que les charges valussent quatre millions: le
-public trouverait là une garantie de plus pour les fonds
-et les valeurs qu'il confie aux agents de change. Les
-intérêts particuliers remis aux mains de ces officiers
-ministériels sont d'une telle importance, que le cautionnement
-de cent vingt-cinq mille francs, exigé en
-1816, serait ridicule aujourd'hui, si le prix de la charge
-ne répondait du reste.»</p>
-
-<p>En effet, soixante cautionnements de cent vingt-cinq
-mille francs, représentant un total de sept millions
-et demi, seraient une garantie dérisoire dans un
-temps où la Compagnie des agents de change, à chaque
-liquidation mensuelle, lève ou livre en moyenne pour
-cent millions de titres. Les cent vingt millions représentés
-par la valeur des soixante charges sont un gage
-solide, inaltérable, qu'on ne peut ni dénaturer ni emporter
-en Amérique. Supposez qu'à la veille de la prochaine
-liquidation ces soixante coquins, syndic en tête,
-prennent le bateau de New-York avec les cent millions
-que nous leur avons confiés: ils laisseront à Paris
-un gage de cent vingt millions, représenté par leurs
-charges.</p>
-
-<p>Et cependant la jurisprudence actuelle, dans le silence
-de la loi, prononce la nullité des associations!</p>
-
-
-<h3>XIV</h3>
-
-<p>La question des commis n'est guère plus résolue que
-celle des associés.</p>
-
-<p>L'agent de change ou le courtier de commerce (la
-loi est une pour les deux) a-t-il le droit de s'adjoindre
-un commis principal? Lui est-il permis de se faire aider,
-représenter, sans encourir la destitution?</p>
-
-<p>Oui, répond le conseil d'État, en 1786, arrêt du
-10 septembre.</p>
-
-<p>Oui, dit l'arrêté du 27 prairial an <small>X</small>, articles 27
-et 28.</p>
-
-<p>«<span class="sc">Art. 27.</span>&mdash;Chaque agent pourra, dans le délai
-d'un mois, faire choix d'un commis principal&hellip;</p>
-
-<p>«<span class="sc">Art. 28.</span>&mdash;Ces commis opéreront pour, au nom
-et sous la signature de l'agent de change.»</p>
-
-<p>Oui, dit encore un arrêté ministériel rendu en décembre
-1859.</p>
-
-<p>Non, dit le Code de commerce.</p>
-
-<p>«<span class="sc">Art. 76.</span>&mdash;Les agents de change ont <i>seuls</i> le
-droit de faire la négociation des effets publics et autres
-susceptibles d'être cotés&hellip; Ils ont <i>seuls</i> le droit d'en
-constater le cours.»</p>
-
-<p>Ce mot <i>seuls</i>, que je souligne à dessein, est un mot
-à deux tranchants. Les agents de change l'opposent
-aux coulissiers. «Vous ne ferez pas d'affaires, leur
-disent-ils, car nous seuls avons le droit d'en faire.»
-Mais <i>seuls</i> en dit plus qu'il n'est gros. Un spéculateur
-de mauvaise foi peut dire à l'agent de change: «Je
-perds cinquante mille francs à la dernière liquidation;
-mais j'avais donné mes ordres à un simple commis qui
-n'a pas le droit d'acheter ni de vendre. C'est un droit
-qui n'appartient qu'à vous <i>seul</i>.»</p>
-
-<p>Le raisonnement paraît absurde au premier coup
-d'&oelig;il. Mais, si je vous disais qu'en 1823 M. Longchamp
-fut destitué pour avoir contrevenu à l'article 76 du
-Code de commerce! Il s'était fait assister par un commis
-principal, au lieu de travailler <i>seul</i>.</p>
-
-<p>L'arrêté de décembre 1859 est intervenu depuis ce
-temps-là; mais un arrêté n'est pas une loi. Qu'a répondu
-la Cour de Paris, dans l'affaire des associés,
-lorsqu'on invoquait une sorte de possession d'État résultant
-de l'autorisation du gouvernement?</p>
-
-<p>«Considérant que les tribunaux n'ont pas pour mission
-de soumettre la loi aux exigences des faits, mais
-au contraire de ramener les faits sous la volonté et
-l'exécution des lois;</p>
-
-<p>«Considérant que, si la tolérance administrative et
-l'usage publiquement établi doivent être pris souvent
-en grave considération, <i>ils ne peuvent prescrire contre
-le droit&hellip;</i>,» etc.</p>
-
-<p>C'est beau, le droit; mais il faut prendre soin de le
-définir. Rien n'est plus respectable, plus auguste, plus
-sacré que la loi; mais l'obéissance hésite, le respect
-sourit, la religion s'ébranle, en présence d'un amas de
-lois contradictoires.</p>
-
-
-<h3>XV</h3>
-
-<p>Le nom même de ces coquins d'agents de change est
-un non-sens aujourd'hui. Je ne parle pas du mot coquin,
-puisque nous l'avons justifié, mais du mot agent
-de change. Ils ont fait le change autrefois; ils ne le
-font plus, ils le dédaignent; ils l'abandonnent généreusement
-à l'industrie spéciale des courtiers de papier.
-Non que ce commerce soit plus ingrat qu'un autre.
-Je pourrais citer des maisons qui gagnent jusqu'à cent
-cinquante mille francs par an <i>à faire le papier</i>; mais
-les soixante habitants de la corbeille ont si bien perdu
-de vue le point de départ de leur institution et le sens
-primitif de leur nom, qu'ils n'ont jamais songé à poursuivre
-les seuls agents qui fassent le change.</p>
-
-<p>Ils ont fait un procès aux coulissiers, qui braconnaient
-réellement sur leurs terres, et les coulissiers
-leur ont répondu par l'organe de M. Berryer: «De quoi
-vous plaignez-vous? Nous ne faisons que les marchés
-à terme, qui vous sont interdits, et nous nous portons
-garants de nos opérations, ce qui vous est défendu.»</p>
-
-<p>Le raisonnement est si juste et si frappant, que je
-me demande encore comment les agents de change
-ont pu gagner leur procès, dans l'état actuel de nos
-lois.</p>
-
-
-<h3>XVI</h3>
-
-<p>Le Code de commerce, lorsqu'il daigna consacrer
-treize articles à la Compagnie des agents de change, se
-doutait bien qu'il n'avait fait qu'ébaucher la matière.</p>
-
-<p>Aussi son article 90 est-il ainsi conçu:</p>
-
-<p>«Il sera pourvu, par des règlements d'administration
-publique, à tout ce qui est relatif à la négociation
-et transmission de propriété des effets publics.»</p>
-
-<p>Ce règlement, promis en 1807, nos agents de change
-sont encore à l'attendre. Ce n'est pas, comme bien
-vous pensez, faute de l'avoir demandé; ce n'est pas
-non plus qu'on ait refusé de le leur promettre. En 1843,
-M. Lacave-Laplagne, ministre des finances, a nommé
-une commission pour l'examen de la question. Cette
-commission a nommé une sous-commission, qui a déposé
-son rapport, et il n'a plus été question de la question.</p>
-
-<p>La sous-commission était composée de MM. Laplagne-Barris,
-président à la Cour de cassation; Devinck;
-Bailly, directeur de la dette publique; Courpon, syndic
-des agents, et Mollot, avocat.</p>
-
-<p>Depuis 1851, tous les ministres des finances,
-MM. Fould, Baroche, Magne, Forcade de la Roquette, ont
-promis de remettre à l'étude ce règlement tant désiré.</p>
-
-<p>La magistrature française l'attend avec impatience.
-C'est une justice à rendre à nos tribunaux: ils craignent
-la responsabilité des actes arbitraires, et ils vont
-au-devant des entraves de la loi.</p>
-
-<p>L'arrêt de la Cour de Paris, que j'ai déjà cité, cet arrêt,
-qui fut rendu le 11 mai 1860, sous la présidence
-de M. Devienne et sur le réquisitoire de M<sup>e</sup> Chaix-d'Est-Ange,
-proclamait hautement:</p>
-
-<p>«Qu'une réglementation en matière de sociétés
-d'agents de change, comme en plusieurs autres qui
-touchent au mouvement des valeurs mobilières, est
-chose désirable;</p>
-
-<p>«Que ce n'est pas au magistrat qu'il est possible d'y
-suppléer par l'admission d'usages contraires aux principes
-généraux de la législation;</p>
-
-<p>«Qu'il arriverait ainsi à remplacer le législateur et
-à mettre ses arbitraires appréciations à la place de
-la loi.»</p>
-
-<p>Il y a un an que la Cour de Paris adressait au gouvernement
-cet appel si noble et si sincère. Cependant
-rien ne s'est fait. D'où vient l'opposition? Il n'y a pas
-d'opposition: tout le monde est d'accord. On étudie
-de bonne foi, mais sans se presser, à la française. La
-question n'est pas neuve; il y a cinquante-quatre ans
-qu'on l'étudie un peu tous les jours, et l'étude pourrait
-en continuer jusqu'à l'heure du jugement dernier, si
-personne ne cassait les vitres.</p>
-
-
-<h3>XVII</h3>
-
-<p>Lorsque j'étais petit garçon, à la pension Jauffret,
-j'étais assis dans la salle d'étude à côté d'un carreau
-fêlé. C'était un mauvais voisinage, surtout en hiver. Le
-vent se faufilait par là en petites lames tranchantes pour
-me rougir le nez et me roidir les doigts. Je me plaignis
-deux ans aux divers maîtres d'étude, qui me promirent
-tous de faire un rapport sur la question. Mais, un
-beau matin de janvier, je perdis patience: je lançai
-une grosse pierre dans mon carreau. On me tira les
-oreilles, et l'on fit venir le vitrier.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="COURRIER DE PARIS" id="ch14"></h2>
-
-<p><i>Au commencement de décembre 1861, je quittai
-pour un an mes amis de</i> l'Opinion nationale, <i>après
-avoir attiré sur leur tête un procès et plusieurs communiqués.
-M. le docteur Véron, qui dirigeait la politique
-et la littérature du Constitutionnel, m'invita à
-écrire un Courrier de Paris dans le feuilleton de son
-journal, promettant que j'y serais tout à fait libre, et
-qu'on ne me demanderait pas le sacrifice d'une seule
-de mes idées. Il tint parole, et me laissa publier, sans
-rature, les quatre articles suivants:</i></p>
-
-
-<h3>I<br />
-OU L'AUTEUR PREND LA LIBERTÉ GRANDE DE SE RECOMMANDER
-LUI-MÊME.</h3>
-
-<p>Ami lecteur, qui ne m'avez peut-être jamais lu, voulez-vous
-qu'avant d'aller plus loin nous fassions un peu
-connaissance? Nous allons nous voir très-souvent, et
-cela durera pour le moins une année. Or, si l'on vous
-annonçait qu'un étranger doit venir chez vous tous les
-dimanches, à l'heure du déjeuner, s'installer sans façon
-au milieu de la famille, et raconter à votre femme
-et à vos enfants tout ce qui lui passera par la tête,
-vous vous hâteriez de courir aux renseignements, et
-vous feriez bien. Vous voudriez savoir ce qu'il est, ce
-qu'il pense, d'où il vient, où il va, quels sont ses antécédents,
-et la conduite qu'il a tenue dans les maisons
-qui l'ont accueilli. Votre curiosité, monsieur, serait
-de la prudence.</p>
-
-<p>Eh bien, renseignez-vous sur moi; mais je vous
-conseille, dans mon intérêt, de ne demander des renseignements
-qu'à moi-même.</p>
-
-<p>Un assez bon moyen de me connaître à fond serait
-d'envoyer prendre chez un libraire les quatorze ou
-quinze volumes que j'ai publiés en huit ans, depuis <i>la
-Grèce contemporaine</i>, imprimée en 1854, jusqu'à
-<i>l'Homme à l'oreille cassée</i>, qui vient de paraître avant-hier.
-Si tous les abonnés du <i>Constitutionnel</i> adoptaient
-cette ligne de conduite, ils feraient grand plaisir à mon
-ami M. Hachette, un bien intelligent et bien honorable
-éditeur. Mais je ne prétends imposer à personne
-une démarche si coûteuse, et qui élèverait outre
-mesure le prix de votre abonnement. Rassurez-vous,
-mon cher lecteur, je sais ce que la discrétion commande.</p>
-
-<p>D'un autre côté, l'instinct de la conservation personnelle
-me conseille de vous mettre en garde contre
-les dires de mes ennemis. J'en ai de grands et de petits,
-et même de gros, comme M. Louis Ulbach, ancien poëte
-légitimiste, aujourd'hui républicain au <i>Courrier du
-Dimanche</i>. J'en ai d'inviolables, comme M. Keller, député
-au Corps législatif; j'en ai de mitrés, comme
-M. Dupanloup, évêque d'Orléans. Si vous croyez que
-tous les mandements sont paroles d'Évangile, je suis
-un homme perdu. M. Dupanloup, de l'Académie française,
-vous dira que j'ai vomi&hellip;&mdash;Quoi! vomi?&mdash;Oui,
-vomi de lâches calomnies contre l'innocent cardinal
-Antonelli. Il vous apprendra que j'ai assassiné la Grèce,
-que j'adore, parce que j'ai pris la défense du peuple
-grec contre un déplorable gouvernement. M. Keller vous
-en dira bien d'autres, si vous l'écoutez aussi patiemment
-qu'on l'écoutait naguère à la Chambre! Quant à
-M. Veuillot, toutes les fois qu'on prononce mon nom
-devant lui, il vide sa hotte et me voilà sali pour quinze
-jours. A la suite de ce grand homme, les petits jeunes
-gens du parti clérical vont répétant deux ou trois vieilles
-calomnies bien usées, mais qui leur font autant de profit
-que si elles étaient neuves: comment j'ai payé de la
-plus noire ingratitude un roi et une reine qui m'avaient
-admis dans leur intimité (je n'ai pas échangé vingt paroles
-en deux ans avec le roi et la reine de Grèce);
-comment j'ai volé le roman de <i>Tolla</i> à un célèbre auteur
-italien que personne n'a pu connaître; et comment
-j'ai été logé aux frais du pape dans la villa Médicis,
-qui appartient au peuple français. Ces agréables
-imaginations et vingt autres non moins ingénieuses
-s'étalaient encore le mois dernier dans le feuilleton du
-<i>Monde</i> sous la signature de je ne sais quel débutant.</p>
-
-<p>Les journaux étrangers ne sont pas moins inventifs
-que les nôtres. J'ai vu des caricatures allemandes où
-l'on me représentait écrivant sous la dictée de Sa Majesté
-l'empereur Napoléon, à qui je n'ai jamais eu l'honneur
-d'être présenté. La presse anglaise répète de
-temps à autre que je sers de secrétaire à Son Altesse
-impériale le prince Napoléon, que je n'ai pas vu en face
-depuis tantôt dix-huit mois. On me dépeint ici comme
-un salarié du pouvoir, là comme un démagogue de la
-pire espèce, plus loin comme un ambitieux qui aspire
-au conseil municipal de Saverne, pour devenir adjoint
-de la commune et lieutenant de la compagnie de pompiers.
-Pauvre moi!</p>
-
-<p>La critique littéraire ne m'a pas beaucoup plus choyé
-que la presse politique. Interrogez l'école du bon sens,
-ou la horde malsaine des réalistes, ou le joyeux essaim
-des fantaisistes, ces messieurs sont unanimes sur un
-seul point. Un Athénien de Thèbes la Gaillarde, M. Armand
-de Pontmartin m'a fait l'honneur d'écrire que
-mes romans étaient destinés à garnir le fond des
-malles. Le dernier numéro de la <i>Revue fantaisiste</i>, qu'on
-a eu l'attention délicate de m'envoyer à domicile, me
-comparait élégamment à un ouistiti. Un jeune réaliste
-de grand avenir, M. Durandy ou Duranty, me dépeignait
-autrefois sous les traits d'une souris qui trotte
-partout, touche à tout, et fait partout ses petites&hellip;
-(Décidément, le dernier mot de la phrase était par trop
-réaliste.)</p>
-
-<p>Quand les honnêtes gens de certains journaux ne
-savent plus par où me prendre, devinez un peu ce
-qu'ils imaginent? Ils fabriquent une lettre bien grossière
-adressée à une personne que son sexe et son rang
-devraient mettre à l'abri de toutes les injures, et ils accolent
-mon nom à leur petit travail. Huit jours après,
-sur les réclamations énergiques de vingt personnes, ils
-se décident à dire en deux lignes que personne ne lit:
-«Nous nous étions trompés, M. About n'a pas fait
-d'impertinence à madame X&hellip;»</p>
-
-<p>Je vous assure, ami lecteur, que ces petits désagréments
-ne m'ont rendu ni triste ni misanthrope; d'ailleurs,
-vous le verrez bien. Si je vous répète tous les
-méchants bruits qu'on a fait courir sur mon compte,
-ce n'est point par rancune, mais tout uniment pour
-vous mettre en garde contre la calomnie et démentir
-les faussetés qui pourraient être arrivées jusqu'à vous.
-Quant à moi, ni la sévérité des critiques, ni la haine
-des partis, ni même la bassesse de ces gens qui vendent
-leurs diffamations au petit tas, n'a pu altérer ma bonne
-humeur.</p>
-
-<p>C'est sans doute parce que je me porte bien. Je suis
-pauvre et je le serai probablement toujours; mais je
-gagne facilement ma vie par un travail qui me plaît.
-J'ai une famille que j'adore et d'excellents amis, dont
-quelques-uns datent déjà de plus de vingt ans. J'aime
-les plaisirs de la ville et les plaisirs de la campagne, la
-promenade en voiture au bois de Boulogne et les longues
-courses à pied dans les Vosges, le spectacle d'un
-beau coucher de soleil et le lever de rideau de <i>l'Étoile
-de Messine</i>. On me mettrait dans un grand embarras
-le 14 décembre, si l'on me donnait à choisir entre le bal
-de notre ami Strauss à l'Opéra et une belle chasse au
-sanglier dans la neige éblouissante.</p>
-
-<p>Sans viser à la réputation de jardinier, comme ce
-grand ambitieux d'Alphonse Karr, je cultive mon jardin
-et je mange quelquefois des légumes que j'ai fait planter,
-suivant le précepte de Candide. Je hais le dandysme
-de Brummel et de M. Barbey-d'Aurevilly; mais j'aime à
-me laver les mains de temps à autre et à mettre quelquefois,
-avant le dîner, une chemise blanche. Lorsqu'il
-m'arrive de faire des dettes, ce n'est aucunement par
-gloire, mais faute d'argent pour payer mes fournisseurs.
-Ce que j'en dis, cher lecteur, n'est point pour
-m'insinuer dans votre confiance et obtenir la main de
-mademoiselle votre fille: je suis du bois dont on fait les
-vieux garçons.</p>
-
-<p>L'agriculture est un art que j'estime et que j'aime;
-sous prétexte de cultiver quelques arpents, j'ai appris
-la théorie du drainage et des irrigations; je fais tous
-les ans dix voitures de foin, souvent douze; j'achète du
-guano; je sais distinguer le blé de l'avoine, M. Victor
-Hugo de M. de Laprade; j'ai trois vaches à l'étable, peut-être
-quatre, et dans l'écurie un vieux cheval de dix-sept
-ans qui nous mène tous en forêt quand les routes ne
-sont pas trop défoncées.</p>
-
-<p>Mon père, un bien digne homme que j'ai perdu trop
-tôt, était petit marchand dans une ville de quatre mille
-âmes. C'est pourquoi le commerce m'a toujours intéressé
-passionnément. Je n'en fais pas, oh! non; mais
-j'étudie à mes moments perdus les grandes questions
-d'où dépend la prospérité des États modernes. Je
-compte bien vous étonner un jour par la spécialité de
-mes connaissances en matière de marchandise. Dans
-tous les cas, vous ne serez pas fâché d'apprendre qu'à
-mes yeux, un négociant honnête et capable est au
-moins l'égal d'un sous-préfet.</p>
-
-<p>La petite ville où je suis né tire sa prospérité d'une
-saline très-célèbre et d'une grande fabrique de produits
-chimiques. J'ai donc étudié l'industrie dans la mesure
-de mes moyens. Partout où j'ai voyagé, je me suis
-appliqué à observer le travail de l'homme dans ses
-produits les plus curieux, la filature des soies à Smyrne,
-le tissage des étoffes à Lyon, les huiles et les savons à
-Marseille, la quincaillerie à Saverne, l'impression des
-étoffes à Mulhouse, la conservation des sardines en
-Bretagne, la pisciculture dans deux petits étangs qui
-embellissent mon jardin, l'exploitation de la naïveté
-humaine à Rome, à Corps-la-Salette et à Loreto.</p>
-
-<p>Un digne homme, qui n'existe plus, M. Jauffret, m'a
-donné gratis quelques rudiments d'éducation classique.
-En ce temps-là, je suivais les cours du collége Charlemagne,
-sous des professeurs admirables comme
-M. Franck, le philosophe, et ce pauvre H. Rigault, qui
-est mort de ne pouvoir plus enseigner. A la fin de mes
-études, j'entrai à l'École normale, comme mon ami
-Grenier, ici présent au <i>Constitutionnel</i>, comme Weiss,
-Taine et Prévost-Paradol, qui sont aux <i>Débats</i>, comme
-Francisque Sarcey, qui reste sans moi à <i>l'Opinion nationale</i>.
-Si la plupart de nos camarades se sont enfuis
-de l'Université pour échapper aux mauvais traitements
-de MM. de Falloux, de Crouseilhes et Fortoul, je n'ai pas
-eu la même excuse. J'avoue qu'en entrant à l'École mon
-intention était de n'enseigner jamais. Je passais par là
-pour aller plus loin, et avec le ferme propos de ne point
-m'arrêter à mi-route. Ce parti pris de voyager me permit
-de voir Rome, Athènes et Constantinople, tandis
-que le pauvre Sarcey, par exemple, faisait la rhétorique
-à six Bretons en sabots, au village de Lesneven,
-moyennant un traitement de quatre cents écus, style du
-pays, sur lesquels on retenait 5 pour 100 pour la retraite!</p>
-
-<p>Je revins en France au bout de deux ans, avec sept
-cents francs de capital, huit cents francs de dettes et
-une famille à nourrir. Vous avouerez, monsieur, que
-j'étais dans les meilleures conditions du monde pour
-entrer dans la littérature. Aussi n'hésitai-je pas un
-instant. Je fis mon chemin assez vite, grâce aux bontés
-d'un protecteur très-juste et très-généreux. Il a
-trente-six millions de têtes et s'appelle le public.</p>
-
-<p>Il m'a gâté quelquefois, c'est une justice à lui rendre;
-quelquefois aussi, il m'a traité durement. Vous
-l'auriez trouvé juste, mais un peu sévère, si vous l'aviez
-entendu siffler <i>Guillery</i> à la Comédie-Française. Il s'est
-montré trop doux pour les <i>Mariages de Paris</i>, un volume
-de nouvelles fort médiocres et que je n'écrirais
-plus si c'était à refaire. En revanche, il n'a peut-être
-pas assez goûté <i>le Roi des montagnes</i>, qui, sans être un
-chef-d'&oelig;uvre, est assurément ce que j'ai publié de
-mieux. Puisse-t-il être plus indulgent pour <i>l'Homme à
-l'oreille cassée</i>, mon dernier né, mon Benjamin!</p>
-
-<p>Pardonnez-moi, cher lecteur, de vous entretenir si
-longtemps du même sujet, et d'un assez mauvais sujet.
-Je n'ignore pas que le <i>moi</i> est haïssable; mais, si j'épuise
-aujourd'hui cette matière, c'est pour n'y plus revenir
-jusqu'à la fin de 1862. Nous sommes ici, ce matin,
-pour faire connaissance; vous me connaîtrez tout à fait
-quand je vous aurai dit un mot de mes opinions religieuses,
-politiques et littéraires.</p>
-
-<p>J'ai la religion de Stendhal, de M. Littré et de
-M. Prosper Mérimée. Toutefois, croyez bien que je ne
-suis ni fanatique ni intolérant. J'apprécie la foi qui a
-construit le dôme de Saint-Pierre et inspiré tant de
-chefs-d'&oelig;uvre aux artistes de la Renaissance. J'admire
-le génie du libre examen qui a fondé la grandeur de
-l'Angleterre et la liberté de la Hollande, tandis qu'il
-affranchissait les esprits en Suisse, en Suède, et dans
-la meilleure moitié de l'Allemagne. J'estime que le mahométisme
-avait du bon en son temps, et qu'il a fait
-du bien sur la terre; mais on ne peut pas être et avoir
-été, comme dit le père Passaglia. Je révère et je plains
-sincèrement le peuple d'Israël, qui a conservé la foi de
-ses ancêtres au milieu des persécutions les plus atroces.
-Je ne suis intolérant que pour l'intolérance, et j'entre
-en fureur, quand je vois la faiblesse arrogante de
-quelques hommes s'insurger contre un gouvernement
-qui les soutient. Ah! si j'étais le maître ici pendant
-vingt-quatre heures!&hellip; Mais, pardon, ce n'est point de
-cela qu'il s'agit.</p>
-
-<p>En politique, j'aime la paix, comme vous, monsieur;
-mais nous n'accepterions ni l'un ni l'autre ce que l'on
-appelait autrefois la paix à tout prix. La paix sera fondée
-solidement en Europe et l'on pourra licencier toutes les
-armées lorsqu'il n'y aura ni une nation opprimée par une
-autre, ni un souverain odieux à la majorité de ses sujets.</p>
-
-<p>J'espère donc, et de toute mon âme, qu'avant dix ans,
-toutes les nations seront chez elles et qu'elles se gouverneront
-elles-mêmes par le suffrage universel. Le vif intérêt
-que je porte à quelques peuples opprimés ne me
-fera jamais oublier nos propres affaires. Si le monde
-ne pouvait être libre qu'au prix de la servitude du
-peuple français, j'abandonnerais le monde à son malheureux
-sort. Mais nous n'en sommes pas là, Dieu merci!
-A mesure que tous les opprimés de l'Europe, qui sont
-nos alliés naturels, se rapprochent de l'indépendance,
-la France se rapproche de la liberté. Nous ne touchons
-pas au but, mais nous l'apercevons, et c'est quelque
-chose. Encore deux ou trois coups d'État en novembre,
-et le gouvernement impérial ne nous laissera plus rien
-à désirer. Lorsque j'étais petit garçon, je regrettais
-que tous les jours de la semaine ne fussent pas des dimanches.
-Il ne faudrait que la volonté d'un homme,
-pour que tous les mois de l'année fussent des mois de
-novembre, et l'homme à qui nous avons mis nos destinées
-en main est intéressé à notre résurrection autant
-que nous-mêmes.</p>
-
-<p>En littérature, monsieur, j'ai le goût le plus ridicule,
-mais vous aussi; et cela me réconcilie avec moi-même.
-J'aime tout ce qui me plaît, et je me soucie des règles
-d'Aristote ou de Laharpe comme d'un feuilleton du petit
-M. Édouard Fournier. Après une oraison funèbre de
-Bossuet, qui m'a fait dresser les cheveux sur la tête, je
-me gaudis en lisant l'oraison funèbre de Gicquel, par
-Mgr l'évêque de Poitiers. J'admire le génie de madame
-Sand; j'adore le style de Mérimée et de Gautier, qui est
-la perfection même; j'ai pleuré sur les vers de M. de
-Lamartine, la poésie de M. Hugo m'a donné des éblouissements
-comme vous en avez eu sans doute en regardant
-le soleil. M. Ponsard me rend froid, comme Dieu
-fit l'homme à son image; et cependant il y a un acte
-de <i>Charlotte Corday</i> qui m'a rappelé le génie de Corneille.
-Émile Augier me ravit; c'est un des Français
-les plus français qui aient émerveillé la France. Mais
-comment oserai-je vous avouer que j'aime beaucoup son
-grand-père Pigault-Lebrun, et que je ne méprise aucunement
-le gros rire de M. Paul de Kock? Je range <i>Madame
-Bovary</i> parmi les chefs-d'&oelig;uvre de l'art contemporain.
-Vous le dirai-je? Les livres de notre temps que
-je goûte le moins sont ceux qui portent mon nom. Ils
-m'enchantent lorsque je les écris et m'attristent quand
-j'essaye de les relire. Et cependant j'entre en fureur
-quand je les vois déchirer à belles dents par des critiques
-qui ne me valent pas. N'allez pas croire au moins
-que je haïsse la critique en général! Les Sainte-Beuve
-et les Janin sont placés au plus haut de mon estime,
-et je vous ai dit quelle place Sarcey occupe dans mon
-c&oelig;ur. Il y a trente écrivains à Paris qui jugent les
-&oelig;uvres d'imagination avec infiniment de goût et de
-droiture; ceux-là seront mes amis, quoi qu'ils disent
-pour ou contre moi.</p>
-
-<p>Il est heureux que je n'aie jamais à vous entretenir
-de musique. Je serais forcé d'écrire ici que je préfère
-Mozart à M. X&hellip; et Rossini à M. Z.: ce qui me mettrait
-mal avec au moins deux personnes. Mais nous
-parlerons souvent des autres arts. Je vous décrirai les
-théâtres de la place du Châtelet, et le nouvel Opéra, que
-mon ami Charles Garnier construit dans un style beaucoup
-plus agréable. Toutes les fois qu'on exposera un
-tableau, une statue, soit dans un monument public,
-soit au boulevard des Italiens, je vous en donnerai mon
-avis, en amateur plus passionné que compétent, mais
-toujours sincère; car j'ai oublié de vous dire que j'étais
-fanatique de peinture et que je me ferais couper
-en morceaux plutôt que de laisser transformer les toiles
-de Rubens en toiles à matelas.</p>
-
-<p>Maintenant, cher lecteur, vous me connaissez comme
-si j'avais déjeuné chez vous ce matin et bavardé à tort
-et à travers, selon mon habitude. Si je ne vous ai pas
-fait l'effet d'un méchant homme, vous me lirez dimanche
-prochain, et ainsi de suite durant toute une année.
-Et je m'engage à ne plus vous parler de moi.</p>
-
-
-<h3>II<br />
-DE LA QUESTION FINANCIÈRE ET DE QUELQUES AUTRES</h3>
-
-<p>Voici tout juste un mois qu'une auguste volonté a
-inscrit à l'ordre du jour, en trois mots pleins de promesses:
-<i>Équilibre du budget.</i> Le soin de rétablir nos
-finances est confié à un homme hardi, fécond en ressources,
-célèbre à juste titre par les services qu'il a
-rendus. Au seul bruit de son avénement, le crédit public
-est ressuscité comme Lazare.</p>
-
-<p>Bientôt le premier élan s'est ralenti; on a compris
-que l'équilibre d'un budget ne se prenait point d'assaut
-comme la tour Malakoff; les esprits sont entrés dans
-une période de réflexion. Personne ne doute du résultat
-définitif: la France sait qu'avant peu elle sera tirée
-d'affaire; mais les esprits curieux se demandent comment.</p>
-
-<p>Il n'y a que deux moyens d'égaler les recettes aux
-dépenses. Le premier consiste dans la réduction des
-dépenses; le deuxième, dans l'augmentation des recettes.
-Mais les impôts existants sont déjà d'un certain
-poids. Il y a des patentes bien lourdes; je ne sais pas
-s'il serait possible d'aggraver les droits de mutation; le
-décime de guerre, qui fut voté durant l'expédition de
-Crimée, se perçoit encore aujourd'hui sur tous les chemins
-de fer; le tabac vient d'être augmenté de 25
-pour 100. C'est bien; mais c'est assez, et qui voudrait
-faire plus ferait peut-être un peu trop.</p>
-
-<p>On a parlé de nouveaux impôts à créer; soit. Va
-pour les pianos et les allumettes chimiques! La taxe
-des pianos contribuerait sans doute à la tranquillité
-publique, comme la taxe des chiens. L'une a fait disparaître
-quelques milliers d'animaux errants, galeux,
-braillards, ou même hydrophobes; l'autre supprimerait
-un nombre égal de clavecins aigris et d'épinettes à
-la voix acide. J'aime à croire que le Trésor exempterait
-de tout droit le piano du pauvre comme le chien de
-l'aveugle. Les anciens prix de Rome, qui composent
-des opéras-comiques <i lang="la" xml:lang="la">in partibus infidelium</i>, faute de
-trente mille francs pour se faire représenter, seraient
-admis à tapoter gratis. En revanche, je recommanderais
-à toute la sévérité de M. le percepteur ma voisine
-du deuxième étage, qui m'étourdit du matin au soir, et
-qui ne joue pas en mesure. Mais combien la France
-possède-t-elle de pianos? Quatre cent mille, suivant les
-uns; six cent mille, suivant les autres. Mettons six cent
-mille. A combien taxera-t-on ces contribuables à queue
-ou sans queue? Il me semble que dix francs sont un
-impôt raisonnable. Total, six millions au maximum.
-Hélas! qu'est-ce que six millions dans le budget de la
-France? Nos paysans de Lorraine vous répondraient en
-leur langage pittoresque: «Une fraise dans la gueule
-d'un loup!»</p>
-
-<p>Il y aurait gros à gagner sur les allumettes chimiques.
-J'ai lu, je ne sais où, que chaque citoyen français
-en usait huit par jour. Ce chiffre ne peut qu'aller croissant,
-si la nation adopte les allumettes au phosphore
-amorphe. Elles ne sont pas positivement incombustibles,
-mais on en casse au moins dix avant d'en allumer
-une. Cela tient-il à la maladresse du consommateur?
-Est-ce tout simplement parce que nous commettons la
-faute de les frotter sur une espèce de carton rougi? Elles
-s'enflamment volontiers sur le verre, sur la faïence, sur
-le marbre, sur le papier blanc; beaucoup plus difficilement
-sur les plaques préparées et vendues par l'inventeur.</p>
-
-<p>Si vos allumettes miraculeuses sont destinées, comme
-on l'assure, à remplacer toutes les autres, et si l'État,
-par surcroît de précaution, les frappe d'un impôt, les
-chances d'incendie deviendront presque nulles dans
-les petits ménages. Mais on inventera de nouveau les
-vieilles allumettes de chanvre trempé dans le soufre,
-ou même l'art de faire du feu comme les Cherokees,
-en frottant deux bâtons l'un contre l'autre.</p>
-
-<p>Décidément, mieux vaut réduire nos dépenses que
-de chercher dans les petits moyens un accroissement
-de recettes. Appliquons-nous à simplifier la perception
-des impôts. Elle coûte 14 pour 100 en France, et 8
-pour 100 en Angleterre. Faisons de notre mieux pour
-égaler en cela le peuple anglais. On parle de supprimer
-les receveurs généraux: c'est peut-être une idée
-en l'air; peut-être même, depuis ce matin, est-ce une
-idée par terre. Cependant il me semble que l'État, grâce
-aux chemins de fer et au télégraphe électrique, pourrait
-économiser certains ressorts coûteux.</p>
-
-<p>C'est le budget de l'armée qui a bon dos! Toutes
-les fois que la France éprouve un embarras d'argent,
-les sages de s'écrier: «Réduisez donc l'armée! Ayez
-cent mille hommes de moins, vous aurez cent millions
-de plus!» Le compte est exact, ou peu s'en faut;
-mais, entre nous, le moment serait-il bien choisi pour
-licencier une partie de nos troupes? Nous sommes en
-paix, je l'avoue, et nous n'avons rien à craindre de
-personne; mais la physionomie de l'Europe et de l'Amérique
-n'a rien de très-rassurant. Il se peut que, dans
-une dizaine d'années, tous les soldats européens soient
-rendus à la vie civile. Quand un ordre logique et durable
-sera fondé autour de nous; quand toutes les nations
-vivront chez elles; quand le suffrage universel
-aura dit son mot en tout pays; quand les deux principes
-qui sont en guerre depuis 1789 auront livré leur
-dernière bataille, la France réalisera sans danger une
-économie annuelle de cinq cents millions. Jusque-là,
-contentons-nous de supprimer quelques dépenses inutiles
-et de rappeler quelques régiments dont l'exil prolongé
-ne nous rapporte ni gloire ni profit.</p>
-
-<p>Les ouvriers cordonniers de Paris viennent de terminer
-les bottes à l'écuyère qu'ils ont offertes au général
-Garibaldi. Ils les ont même exposées en public
-durant trois ou quatre jours; mais j'ai été averti trop
-tard, et je ne les ai pas vues. J'espère, mes bons amis,
-que vous n'avez pas oublié les éperons, une paire d'éperons
-solides! La traite est longue à faire, le cavalier est
-infatigable, il ne faut pas que sa monture le laisse en
-chemin.</p>
-
-<p>Est-ce Garibaldi qui nous a envoyé cette admirable
-et singulière cargaison qu'on voit au pont des Saints-Pères?
-J'en doute. Figurez-vous une centaine de beaux
-grands bénitiers naturels, faits d'une seule coquille
-nacrée. Le mollusque prédestiné qui tire de son propre
-fond cette richesse calcaire ne doit pas habiter les côtes
-de Caprera; il se briserait aux rochers du voisinage,
-comme la poésie de M. de Laprade s'écorne au contact
-brutal de la loyauté populaire.</p>
-
-<p>La nation sous-marine des mollusques est plaisante
-au dernier point. Je me figure qu'on doit rire à valve
-déployée dans le royaume verdâtre de la blonde Amphitrite.
-La naïveté des huîtres, l'ampleur majestueuse
-des bénitiers, l'agilité maligne des nautiles, l'innocence
-paradoxale de la <i>concha veneris</i>, la rondeur béate des
-coquilles de Saint-Jacques, chères au pèlerin&hellip; Mais
-pardon! je me garde de la fantaisie; c'est le plus périlleux
-de tous les arts. <i>Orphée aux Enfers</i> est à mes
-yeux un chef-d'&oelig;uvre de fantaisie grotesque, et pourtant
-mon illustre ami, M. Jules Janin, homme de goût
-s'il en fut, et fantaisiste au premier chef, l'a écrasé
-d'une chiquenaude. Rabelais et Shakspeare, ces dieux
-de la fantaisie, n'ont pas trouvé grâce devant l'auteur
-de <i>Micromégas</i>. L'art de dérider les hommes par l'absurde
-et l'exclusif navigue entre mille écueils et s'y
-brise au moindre souffle.</p>
-
-<p>La France possède aujourd'hui un de ces fantaisistes
-qui suffisent à la gloire d'un siècle: c'est mon camarade
-et mon ami Gustave Doré. Depuis son interprétation
-de Rabelais, qu'il crayonnait en maître au sortir
-du collége, il a touché à tout avec une baguette de fée.
-Il a ressuscité la légende du Juif errant, et ce chef-d'&oelig;uvre
-de <i lang="it" xml:lang="it">maestria</i> élégant a provoqué un éclat de
-rire homérique. Il fera revivre Homère un de ces jours,
-et la Bible, et la légende de don Quichotte, qui est déjà
-chez le graveur. En attendant, il donne un corps aux
-visions funèbres du Dante et ranime le vieux bourreau
-catholique et satirique de Florence. Il brode les arabesques
-les plus jeunes et les plus folâtres sur le canevas
-immortel du bon Perrault. Quel artiste! quel poëte!
-quel homme! Les contemporains de Dédale auraient dit:
-«Quel dieu!» Hier encore, dans une heure de récréation,
-il se plaisait à illustrer <i>le Capitaine Castagnette</i>,
-une joyeuseté du jour de l'an, qui durera cent ans et
-plus. C'est l'épopée comique du grand Empire, l'histoire
-bouffonne d'un de ces argonautes grognards qui
-laissaient un membre de leur corps à tous les écueils
-de la gloire. Le livre est assaisonné de vin et de larmes,
-comme ces mets indiens où l'on mélange avec art le
-sucre et le piment. Les bras, les jambes, les têtes, les
-boulets, les calembours, voltigent dans l'air, pêle-mêle,
-avec les hirondelles.</p>
-
-<p>On y voit la retraite de Russie, et l'aigle dorée du
-drapeau impérial escarbouillant à coups de serre les
-corbeaux qui suivaient la grande armée. Le collaborateur
-de Gustave Doré, l'homme qui a écrit ce livre
-étrange, n'a pas signé son &oelig;uvre de son nom: c'est le
-jeune et charmant secrétaire d'un musicien de beaucoup
-d'esprit, d'un auteur de fantaisies fleuries et chou-fleuries,
-qui préside, à ses moments perdus, un des
-grands corps de l'État.</p>
-
-<p>Notre siècle est encore un peu gourmé; les hommes
-d'imagination cachent leur talent comme un vice. On
-signe avec orgueil un mémoire insignifiant, un rapport
-de commission, une étude sur le drainage; mais il faut
-presque de l'audace pour avouer un vaudeville, un
-drame, un roman. A qui la faute? Sans doute aux doctrinaires
-qui ont régné avant nous. Je crois pourtant
-que l'heure approche où chacun, sans fausse honte, couvrira
-ses &oelig;uvres de son nom. M. Mocquart, après avoir
-signé <i>Jessie</i>, avouera le drame qui va sortir de son roman.</p>
-
-<p>Si, par la suite, il aventure sur le boulevard quelque
-<i>Tireuse de cartes</i> ou quelque <i>Fausse Adultère</i>, il
-n'aura plus aucune raison de faire le modeste et de se
-cacher à l'ombre d'un collaborateur. Son exemple sera
-suivi, j'aime à le supposer, et le public, qui dédaigne,
-sans savoir pourquoi, les simples gens de lettres, reconnaîtra
-qu'un homme en place ne déroge pas en se
-faisant jouer ou imprimer, mais s'élève.</p>
-
-<p>L'Académie française, auguste représentante d'un
-passé qui s'en va, s'est fait longtemps tirer l'oreille
-avant d'ouvrir sa porte aux romanciers. Passe pour les
-grands seigneurs, les orateurs, les historiens, les auteurs
-tragiques ou comiques; mais Jules Sandeau lui-même
-n'a pas été admis sans débats, et l'on ne parle
-ni de Dumas, ni de Gozlan, ni de Gautier. Cependant
-il y a deux places vacantes, puisque le père Lacordaire
-est allé rejoindre Scribe au pays où les dominicains et
-les vaudevillistes s'habillent du même drap. Scribe (on
-rendra bientôt justice à cet aimable génie) a laissé un
-grand vide à l'Académie comme au théâtre. L'opinion
-publique désigne, dès aujourd'hui, son successeur au
-théâtre; mais M. Sardou est trop jeune pour se présenter
-à l'Institut.</p>
-
-<p>Il y viendra, n'en doutez point, et j'ose dire qu'il
-fera honneur à l'illustre compagnie. En attendant, le
-mieux serait, je pense, de nommer M. Octave Feuillet,
-un galant homme et un joli poëte, plein d'esprit et de
-grâce,&mdash;tout capitonné d'idées fines et de sentiments
-délicats. Il est aimé de toutes les femmes (en tout bien
-tout honneur) et estimé de tous les hommes; l'Académie
-serait une grande bégueule, si elle demandait quelque
-chose de plus. Je le propose en première ligne,
-parce que Janin ne s'est pas mis sur les rangs; mais
-Janin ne veut pas faire le voyage de Passy à l'Institut.
-Janin est en littérature ce que Pons est en escrime:
-une Académie à lui tout seul. Et quelle compagnie!
-Horace lui a prêté son fauteuil aux pieds d'ivoire; Diderot
-lui a passé sa robe de chambre, la fameuse! Et
-tous les écrivains de bonne famille, en costume de veau
-doré, s'étalent en cercle autour de lui dans son admirable
-chalet.</p>
-
-<p>Le révérend père Lacordaire, qui fut éloquent et libéral
-à ses heures, mérite un successeur éloquent et libéral.
-On a pensé à M. Dufaure, et je crois qu'on ne pouvait
-mieux choisir. Si M. Victor de Laprade, qui cumule la
-gloire des académiciens et la <i>turpitude</i> des fonctionnaires,
-jugeait à propos de donner sa démission, nous
-avons un nouveau candidat, M. Baudelaire, génie très-inégal
-et parfois limoneux, mais plus grand poëte assurément
-que le satirique lyonnais, et pur de tout salaire
-du gouvernement.</p>
-
-<p>On m'assure que l'Académie française, ou du moins
-un des partis qui l'agitent, songe à nommer un galant
-homme étranger à la littérature, mais honorablement
-connu pour ses idées rétrogrades. A Dieu ne plaise que
-je conteste la légitimité d'un tel choix! Mais on me
-permettra de dire qu'il n'est pas des plus opportuns;
-car enfin les idées rétrogrades ne manquent pas de représentants
-à l'Académie, et le passé y occupe une place
-assez importante, sinon trop!</p>
-
-<p>Si toutes les classes de l'Institut étaient s&oelig;urs, les
-quarante immortels prendraient exemple sur leurs confrères
-de l'Académie des beaux-arts. Cette illustre et
-intelligente compagnie s'est rajeunie de cent ans, en
-élisant M. Meissonier, le plus jeune de nos grands
-peintres. Ce faisant, elle a donné satisfaction au goût
-du siècle, et sacrifié une hécatombe de trois ou quatre
-vieilles victimes sur l'autel du progrès. Elle a expié
-l'élection de M. Signol, et fermé la porte à toutes les
-nullités pédantes et gourmées. Désormais les jeunes
-peuvent venir; je vois poindre à l'horizon Baudry, Gérôme
-et Cabanel.</p>
-
-<p>Pourquoi donc ces élections, qui passionnaient tout
-le monde il y a vingt ans, n'intéressent-elles plus qu'un
-petit nombre de <i>dilettanti</i>? Je me rappelle le jour où
-M. Flourens fut élu par-dessus la tête de M. Victor
-Hugo: une moitié de Paris voulait égorger l'autre. Aujourd'hui,
-on va voir à Saint-Sulpice la chapelle de M. Delacroix,
-puis à Saint-Germain-des-Prés la décoration
-de M. Flandrin, avec plus de curiosité que de fureur.
-L'âpreté des jugements est tempérée par une sorte de
-résignation voisine de l'indifférence. Un grand artiste
-inconnu vient de produire une &oelig;uvre importante au
-boulevard des Italiens: c'est M. Justin Mathieu, pauvre,
-presque aveugle, et puissant comme Doré lui-même
-par l'audace et l'originalité de ses conceptions. Qui s'en
-émeut? qui en parle? Est-ce donc que la politique nous
-absorbe tout entiers? Mais nous sommes presque aussi
-indifférents en matière politique. Réveillons-nous! réveillons-nous!
-si nous ne voulons pas qu'on dise en
-Europe: «Les Français ne sont plus sensibles qu'au talent
-divin de madame Ferraris ou au tapage des bals
-de l'Opéra.»</p>
-
-<p>C'est aujourd'hui que Strauss nous offre la primeur
-de ses quadrilles. Samedi dernier, on a sanctifié la salle,
-en y donnant un bal de charité. La municipalité du
-XI<sup>e</sup> arrondissement avait organisé la fête. On parle
-d'une recette de quarante mille francs et plus. Bravo!
-L'hiver n'est pas trop rude; mais il n'en est pas moins
-dur, car le pain ne se donne pas, cette année.</p>
-
-<p>J'ai voulu assister à ce bal, où tant de personnes honorables
-avaient contribué pour une somme si ronde.
-J'y ai vu vingt jolies toilettes, quelques beaux diamants,
-deux ou trois officiers municipaux en uniforme, et une
-multitude de femmes de chambre, de cuisinières, de
-cochers, de concierges, sans compter les danseuses des
-bals publics, qui s'étalaient dans certaines loges. Il faut
-avouer, gens de Paris, que vous êtes des Athéniens
-bizarres. Vous croyez être généreux quand vous avez
-pris pour quarante francs de billets au profit des pauvres;
-et vous ne sentez pas combien il est impertinent
-d'envoyer vos domestiques danser un vis-à-vis avec les
-dames patronnesses! Vos amis sont là, en grande toilette;
-ils y ont amené leurs femmes et leurs filles, et
-vous ne craignez pas d'y faire aller vos laquais! Je comprends
-que ce bal vous ennuie, que vous préfériez le
-théâtre, ou le monde, ou le cercle, ou même votre lit;
-mais, s'il vous coûtait trop de payer de votre personne,
-ne pouviez-vous jeter les billets au feu? Vous auriez
-épargné une avanie à quelques personnes de votre
-monde, et à moi un dégoût qui me soulève encore le
-c&oelig;ur.</p>
-
-
-<h3>III</h3>
-
-<p>Avez-vous remarqué cette phrase que le gouvernement
-anglais a publiée après la mort du prince Albert:</p>
-
-<p>«On espère que, dans cette triste circonstance, tout
-le monde prendra un deuil convenable.»</p>
-
-<p>Que de choses en quelques mots! Il y aurait tout un
-traité à faire là-dessus. La reine d'une grande nation
-vient de perdre son mari, et elle espère que, dans ses
-trois royaumes, tout le monde prendra un deuil convenable.
-Ce n'est ni un décret, ni une ordonnance, ni
-un ordre tombé d'en haut: c'est un appel à la sympathie
-publique en même temps que le rappel d'une obligation
-sociale. Il y a dans cette formule un mélange de
-hauteur, de confiance et de familiarité. Vous sentez,
-dès le premier mot, que la dynastie qui parle est dans
-les relations les plus courtoises, sinon les plus intimes,
-avec ses sujets; que personne ne discute ses droits;
-qu'elle n'a point d'ennemis déclarés dans la nation;
-qu'elle peut compter, en toute occasion, sur cette fidélité
-sans bassesse que les Anglais affichent avec une
-sorte de coquetterie. Vous devinez une reine qui règne
-et ne gouverne pas; un peuple qui fait ses affaires lui-même,
-et qui craint d'autant moins de paraître humble
-et soumis qu'il est sûr de rester libre; un pays de tradition,
-de décence et de convenance, gouverné par les
-m&oelig;urs plus encore que par les lois.</p>
-
-<p>Nous sommes fiers d'être Français, voilà qui est convenu;
-mais il se passera bien des années avant que nos
-m&oelig;urs politiques s'élèvent à la hauteur des m&oelig;urs anglaises.
-Rien n'est plus inégal, plus capricieux, moins
-logique que nos rapports avec les hommes qui nous
-gouvernent. Le peuple français se conduit avec la monarchie
-comme avec une maîtresse: il l'embrasse, il la
-met à la porte, il retourne chez elle et se traîne à ses
-genoux. Hier, il en disait pis que pendre; il la flatte
-aujourd'hui, non sans rougir de sa bassesse actuelle et
-de ses violences passées. C'est une question de fougue
-et de tempérament. Nous avions adoré Louis XIV comme
-un dieu; nous avons éclaboussé son convoi funèbre.
-Tel bonhomme de roi à qui nous serrions la main des
-deux mains, pleins de respect pour sa coiffure et d'admiration
-pour son parapluie, a dû s'enfuir au milieu
-des huées, tout honnête homme qu'il était de sa personne.
-De quelles acclamations n'avons-nous pas étourdi
-Lamartine sur la place de l'Hôtel-de-Ville! Apollon,
-descendu sur terre pour nous apporter l'harmonie,
-n'aurait pas été mieux accueilli. Quatorze ans après ce
-beau triomphe, Apollon meurt de faim, et les généreux
-petits journaux le poursuivent de leurs cris les plus
-aigres.</p>
-
-<p>J'ai déjà assisté à quelques ovations, politiques et
-autres. Ces scènes bruyantes me remplissent d'une profonde
-tristesse. Ce n'est pas jalousie, au moins! Non,
-je plains le bénéficiaire. J'aimerais mieux pour lui les
-témoignages d'une approbation convenable, comme on
-dit à Londres; il serait exposé à des revirements moins
-terribles.</p>
-
-<p>Supposez que nos vieux ancêtres ne nous aient pas
-laissé la loi salique, et représentez-vous une reine de
-France, jeune et jolie, choisissant à l'étranger un mari
-qui ne sera pas roi. Quel beau rêve pour ce jeune
-prince! mais aussi quel réveil, après la lune de miel
-de la popularité! Quels pamphlets! quels couplets et
-quelles caricatures! De deux choses l'une: ou cet infortuné
-s'enfuirait honteusement, pour échapper à l'injustice
-populaire, ou il essayerait d'écraser notre mauvais
-vouloir et de renverser nos lois. Le prince Albert,
-pour qui l'on vient de demander et d'obtenir là-bas un
-deuil convenable, n'a jamais été placé dans cette dangereuse
-alternative. La nation l'avait accueilli poliment,
-non comme un étranger, mais comme un hôte: il a
-rendu aux Anglais courtoisie pour courtoisie. Il a donné
-à la couronne de beaux et nombreux héritiers, et créé
-une famille vraiment royale. Modeste et délicat, il s'est
-tenu discrètement en dehors de la politique; sa plus
-chère étude a été l'éducation de ses enfants. Dans les
-heures de loisir, il a encouragé les arts et l'industrie,
-si bien qu'après avoir vécu plus de vingt ans auprès
-du trône, sans avoir jamais été populaire dans le sens
-français de ce terrible mot, il meurt regretté et estimé
-d'un grand peuple, et son deuil est porté convenablement.</p>
-
-<p>Ceci n'est point une satire de nos m&oelig;urs. Nous avons
-du bon, quoi qu'on dise, et peut-être que, dans une
-juste balance, la légèreté française serait de meilleur
-poids que toute la gravité des Anglais. Nous sommes
-plus ardents, plus généreux, plus vivants que nos voisins
-d'outre-Manche. Je relisais hier un petit livre amphigourique,
-mais plein d'idées: <i>le Dandysme et Brummel</i>,
-par M. Barbey d'Aurevilly. L'auteur compare deux
-célèbres dandys qui ont ébloui un instant l'Angleterre
-et la France: Brummel et d'Orsay. Absurdes et inutiles
-l'un et l'autre, je le veux bien, car le dandysme est la
-vanité la plus vaine de toutes; mais qui pourrait hésiter
-une minute entre le dandysme glacé, gourmé, compassé
-de Brummel et la folie capiteuse de ce beau d'Orsay,
-qui provoque un officier pour avoir parlé légèrement
-de la Vierge Marie? «Elle est femme, disait-il,
-et je ne permettrai jamais qu'on insulte une femme
-devant moi!» Il se battit pour elle comme un chevalier
-pour sa dame, et cela en plein <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle; et il ne
-faudrait pas plus de deux traits de ce genre pour me
-réconcilier avec la folie française.</p>
-
-<p>J'ai promis de vous raconter tous les événements,
-petits et grands, qui agitent le monde où l'on pense.
-Je ne peux donc oublier la réouverture de la galerie
-d'Apollon. Hâtez-vous d'y courir, si vous êtes amoureux
-de ces nobles plaisirs que l'homme perçoit par les
-yeux. Faites demain ce que j'ai fait hier; si vous n'êtes
-pas content, ami lecteur, je vous permets de m'écrire
-une de ces lettres anonymes et féroces que la poste
-jette souvent chez mon portier.</p>
-
-<p>Dire que la galerie d'Apollon, au Louvre, est une
-merveille d'architecture; que M. Delacroix y a peint un
-plafond qui comptera parmi les chefs-d'&oelig;uvre du maître,
-bien avant la chapelle de Saint-Sulpice; que vingt
-artistes de second ordre, interprétés par l'industrie des
-Gobelins, y ont placé toute une collection de portraits
-fort estimables, c'est répéter une banalité. Je passe
-donc à cette exposition nouvelle et prodigieuse que
-M. de Nieuwerkerke, dans un moment de loisir, a bien
-voulu organiser là pour notre instruction et notre joie.</p>
-
-<p>Les bijoux que possède le Louvre étaient ensevelis
-dans un cabinet obscur; les ivoires étaient logés de
-telle façon, qu'au mois de mai 1860 un amateur intelligent
-et délicat a pu acheter, vers la gare de Rouen,
-une demi-douzaine de chefs-d'&oelig;uvre appartenant à
-l'État, volés par un filou vulgaire, et mis en étalage à
-une devanture de boutique, sans que l'administration
-des musées en eût senti le vent. Si l'acquéreur de ces
-merveilles n'avait pas été aussi désintéressé que sagace,
-la France aurait perdu un trésor inestimable, et elle
-n'aurait guère entendu parler de la perte qu'elle avait
-faite.</p>
-
-<p>Rien de pareil ne saurait plus arriver aujourd'hui.
-La galerie d'Apollon a mis en lumière, et sous scellés,
-la plus curieuse collection de notre trésor national. Curieuse
-est le mot: les biens qui sont logés là rentrent
-dans la catégorie de ce qu'on désigne, en vente publique,
-sous le nom de <i>curiosité</i>. Un rang de vitrines modestes,
-encastrées dans toutes les fenêtres, permet d'admirer
-les faïences irisées, les chefs-d'&oelig;uvre de Faenza,
-les merveilles nationales de Bernard Palissy, les laques
-de Chine, d'un goût et d'une légèreté incroyables.
-Quelques crédences, logées en face, renferment les
-émaux de Limoges, et notamment ce que l'illustre Léonard
-Limosin nous a laissé de plus beau.</p>
-
-<p>Au milieu de la grande salle s'élèvent de vastes
-écrins, les dignes écrins d'un grand peuple. Sur des
-socles dorés, du plus beau style Louis XIV, chefs-d'&oelig;uvre
-d'un Boule contemporain qui s'appelle M. Rossigneux,
-on a construit de grandes cages de cristal et de
-cuivre. Le seul reproche qu'on ait à faire à ces beaux
-meubles, c'est un peu trop de nudité dans la partie
-haute, qui ne rappelle aucunement la riche décoration
-de la base. Un simple ornement doré, aux angles supérieurs,
-aurait achevé l'édifice. On peut reprendre aussi
-la couleur des tentures, qui est de ce bleu cru que les
-artistes et les bijoutiers eux-mêmes ont abandonné depuis
-longtemps aux perruquiers. Il était facile de trouver
-une nuance intermédiaire entre le bleu des coiffeurs
-et le bleu des émaux. Si madame de Léry ou mademoiselle
-Augustine Brohan, qui la personnifie si bien dans
-<i>le Caprice</i>, va visiter la galerie d'Apollon, elle pensera
-tout de suite à madame de Blainville. A part ce petit
-défaut, qui se peut corriger en quelques heures, la
-nouvelle exposition de nos bijoux et de nos ivoires ne
-laisse rien à désirer. J'y ai passé une heure dans l'éblouissement
-continu; faites comme moi, ami lecteur,
-c'est la grâce que je vous souhaite.</p>
-
-<p>Vous irez ensuite faire un tour dans la grande galerie
-des maîtres français et étrangers. Vous fermerez les
-yeux pour ne pas voir le <i>Saint Michel</i> de Raphaël, la
-<i>Kermesse</i> de Rubens, et tous ces pauvres chefs-d'&oelig;uvre
-qui ont tant souffert depuis quelques années; mais
-Léonard de Vinci, le Corrége, le Titien, le Lorrain et
-tous les grands maîtres qui ont échappé au massacre
-des innocents, fourniront à votre admiration une riche
-matière. Si vous avez le temps de parcourir un peu les
-grands appartements de l'école française, je vous recommande
-Prudhon, ce Corrége français, et David,
-qui fut l'Ingres de son temps, et Géricault, le père de
-M. Delacroix, et Chardin, le dieu Chardin, que nos réalistes
-poursuivent en pataugeant et en éclaboussant,
-mais, hélas! sans le rejoindre.</p>
-
-<p>Et, si vous n'avez pas une indigestion de bonne peinture,
-vous irez vous reposer à l'exposition du boulevard
-des Italiens, à moins qu'il ne vous soit plus agréable
-d'y venir en ma compagnie dimanche prochain.</p>
-
-<p>Une bonne nouvelle, en attendant. M. Justin Mathieu,
-ce sculpteur que sa verve et sa puissance nous
-permettent de ranger parmi les précurseurs de Doré;
-ce grand artiste, pauvre, presque aveugle et peu connu,
-vient d'obtenir du ministère d'État une pension modeste
-mais honorable. Cela nous prouve qu'en dépit de
-l'envie, et même malgré quelques mécontentements officiels,
-cette petite exposition du boulevard des Italiens
-n'est pas inutile au vrai mérite. M. le préfet de police,
-qui va quelquefois se promener par là, s'est adjoint
-spontanément à la générosité du ministère; il a prié
-M. Justin Mathieu de vouloir bien accepter un témoignage
-de sa sympathie et de son admiration.</p>
-
-<p>On me dit qu'un certain nombre de gens du monde,
-curieux de compléter sur le tard leur éducation artistique,
-se donnent rendez-vous dans l'atelier de M. Bauderon,
-rue Vintimille, n<sup>o</sup> 16, pour assister à ses entretiens
-sur les beaux-arts. M. Bauderon est un peintre
-qui sait l'Italie comme M. Renan sait l'Orient ancien,
-comme Théophile Gautier sait l'Espagne moderne,
-comme Méry sait l'Inde anglaise, comme le général
-Daumas sait l'Algérie, comme Taine sait l'Angleterre,
-comme Louis Énault sait la Laponie, comme aucun
-gouvernement français n'a su la France. Il promet de
-nous parler Italie et peinture, et cela tous les samedis
-à trois heures et demie. M. Dumanoir et quelques autres
-dilettanti de première classe vont à ces entretiens avec
-joie et en parlent avec reconnaissance. J'y compte aller
-aussi, et je serais charmé de vous y rencontrer, ami
-lecteur; car c'est double plaisir que de s'instruire en
-bonne compagnie.</p>
-
-<p>J'ai eu cette joie durant trois jours de la semaine,
-et sans quitter le coin de mon feu. Je lisais et relisais
-un savant rapport de l'honorable général Morin sur le
-chauffage et la ventilation des théâtres.</p>
-
-<p>Voilà une grave question qui m'intéresse fort, et vous
-aussi. Que de fois vous avez maudit l'incommodité nauséabonde
-et malsaine de nos salles de spectacle! Combien
-de migraines vous avez rapportées à la maison,
-entre minuit et une heure du matin! Vous avez déploré,
-comme moi, que le théâtre ne pût être un instrument
-de plaisir sans devenir par surcroît un instrument de
-supplice. Ah! la commission des logements insalubres
-approuvera la démolition de ces grandes baraques asphyxiantes
-qui vont s'écrouler dans quelques mois le
-long du boulevard du Temple.</p>
-
-<p>La ville de Paris s'applique à les remplacer par des
-monuments d'une élégance contestable, mais qui seront,
-s'il plaît à Dieu, plus commodes et plus sains.
-Tandis que l'architecte pétrissait dans la pierre de taille
-les deux pâtés majestueux qui décorent la place du Châtelet,
-une réunion de savants, choisis par M. le préfet
-de la Seine, cherchait le meilleur moyen de ventiler
-ces énormes édifices. S'il nous est donné, l'an prochain,
-d'écouter sans migraine la jolie musique de Massé, de
-Grisar et de Gounod; si nous ne mourons plus d'apoplexie
-aux beaux drames de M. d'Ennery, nous devrons
-des actions de grâces à la commission et à M. le général
-Morin.</p>
-
-<p>Voilà bientôt trente ans que l'autorité municipale a
-posé ce problème. Est-il enfin résolu? Je n'ose l'affirmer
-encore; mais on peut dire, à la louange du savant
-rapporteur, qu'il l'a très-longuement et très-laborieusement
-débattu. Six mois de patientes et coûteuses
-études ont prouvé qu'en matière de salubrité publique
-la commission ne regardait ni au temps ni à la dépense.
-Si M. le général Morin et ses honorables collègues n'ont
-réussi qu'imparfaitement, leur bonne volonté ne sera
-pas mise en cause; il ne faudra nous en prendre qu'aux
-difficultés du sujet et à l'avarice de la nature, qui ne
-crée pas un homme de génie tous les jours.</p>
-
-<p>Vous connaissez le mal: M. le général Morin vous
-l'explique par principes; il vous le fait toucher du
-doigt, en attendant qu'un autre soit assez heureux pour
-trouver le remède. Les hommes ne sont pas organisés
-pour s'entasser au nombre de deux ou trois mille dans
-une chambre bien close. Chacun d'eux, tout en pleurant
-sur les malheurs de Mimi, ou en éclatant de rire
-devant la figure spirituelle d'Arnal, dévore de l'oxygène,
-brûle du carbone, dégage de la chaleur, décompose
-l'air ambiant par la respiration pulmonaire et cutanée.
-Que la pièce soit bonne ou mauvaise, que la claque
-applaudisse ou que l'orchestre siffle, les phénomènes
-physiologiques vont leur train. Chacun des spectateurs
-est un foyer qui brûle du carbone, à raison de deux
-cent quarante grammes par jour; chaque paire de poumons
-est un calorifère assez puissant pour chauffer
-à soixante et quinze degrés trente-huit kilogrammes de
-glace fondante.</p>
-
-<p>Au bout d'une heure de spectacle, deux mille <i lang="en" xml:lang="en">gentlemen</i>,
-fussent-ils les mieux élevés du monde, deux
-mille <i lang="en" xml:lang="en">ladies</i>, fussent-elles aussi jolies que la duchesse
-d'A&hellip; et aussi distinguées que la marquise de
-B&hellip;, ont répandu dans la salle une atmosphère à tuer
-les porteurs d'eau. Car l'homme n'est pas un pur esprit,
-quoiqu'il soit le plus spirituel des animaux après
-le singe.</p>
-
-<p>Il s'agit d'expulser l'air méphitique et de le remplacer
-par un air pur. Mais comment faire? L'illustre
-Darcet, justement loué par M. le général Morin, a émis
-une idée qui était excellente il y a trente ans: évacuer
-le mauvais air par les combles, amener le bon par les
-caves, et créer ainsi un courant que M. Purgon appellerait
-détersif. Dans ce système, la chaleur effroyable
-du lustre établit un courant violent; une myriade de
-conduits débouchent en avant des loges et renouvellent
-de bas en haut l'atmosphère de la salle.</p>
-
-<p>Le principal défaut de ce système est de renouveler
-incessamment l'air le moins vicié et de laisser en paix
-les petits miasmes de l'orchestre, du parterre et des
-loges. Il présente un autre inconvénient, surtout dans
-les théâtres lyriques. Le courant d'air interposé entre
-les chanteurs et les auditeurs emporte au grenier les
-plus belles notes de M. et madame Gueymard, ces notes
-précieuses qui coûtent un louis d'or le brin, comme les
-plumes du chapeau de Mascarille: si bien que le public
-de l'orchestre et des loges obtient peu de musique
-et aspire beaucoup de mauvais air.</p>
-
-<p>Un architecte de grand talent que M. le général Morin
-a oublié de citer à l'ordre du jour, M. Charpentier,
-a singulièrement amélioré le plan de Darcet; mais les
-beaux travaux qu'il avait faits à l'Opéra-Comique ont
-été neutralisés par l'incurie de l'administration.</p>
-
-<p>Dans l'état actuel des théâtres, les miasmes s'en vont
-comme ils peuvent par le trou circulaire ouvert au-dessus
-du lustre. L'air pur se répand en nappe glaciale
-par cette large ouverture que donne le lever du rideau.
-Il s'insinue aussi dans la salle par cette petite lucarne
-des loges qui vous glace la nuque et refroidit votre plaisir
-toutes les fois que vous oubliez de la fermer. C'est
-primitif et désagréable, et l'on pourrait trouver beaucoup
-mieux. Mais les commissions cherchent quelquefois
-sans trouver, fussent-elles dirigées par un mathématicien
-de l'Académie des sciences.</p>
-
-<p>Un certain nombre de savants, qui n'appartiennent
-à aucune commission, à aucune académie, et que M. le
-général Morin a cru devoir passer sous silence, ont
-imaginé de ventiler les salles de spectacle jusque dans
-leurs derniers recoins, et à fond; d'évacuer les miasmes
-en contre-bas, à l'aide de cheminées d'appel; d'amener
-l'air pur de haut en bas, sans aucun mécanisme et
-sans aucune dépense, au moyen d'une simple ouverture
-pratiquée dans le fronton de la scène. Le rapport
-de la commission ne parle pas assez de ces excellents
-travaux, qui contiennent, selon moi, la solution du
-problème.</p>
-
-<p>Il semble que l'illustre rapporteur ait un peu trop
-cédé au désir, légitime d'ailleurs, de mettre en lumière
-ses expériences personnelles. L'amour de la gloire, passion
-louable dans son principe, mais regrettable dans
-ses excès, l'a porté à honorer de son nom l'invention
-des rampes couvertes, que les <i>Annales d'hygiène</i> attribuent
-à un simple universitaire, M. Lissajoux.</p>
-
-<p>Il est à regretter aussi que les travaux de la commission
-n'aient pas précédé la construction des théâtres,
-car on étudiait la ventilation au Conservatoire des arts
-et métiers, tandis que M. Davioud bâtissait à grands
-frais des conduits solides et provisoires en vue d'une
-<i>ventilation quelconque</i> (tels sont les termes du rapport).
-Si bien qu'il faudra démolir et rebâtir; et pourquoi?
-Pour établir dans deux théâtres neufs un système qui
-ne peut être définitif, car il est loin d'être parfait.</p>
-
-<p>La préfecture de la Seine paraît être de mon avis sur
-le travail consciencieux mais incomplet de M. le général
-Morin. On m'assure qu'elle a admis les conclusions
-du rapport pour l'un des théâtres du Châtelet, et
-qu'elle les a rejetées pour l'autre.</p>
-
-
-<h3>IV<br />
-DE QUELQUES IMPOTS SINGULIERS: LE POURBOIRE, LES ÉTRENNES, ETC.</h3>
-
-<p>Le premier de mes devoirs aujourd'hui serait de
-vous décrire l'exposition de Barbedienne, ou les magasins
-de Lafontaine. Ces messieurs étalent, au jour de
-l'an, tout ce que l'art du bronzier a produit ou reproduit
-de plus artistique, et leurs collections méritent
-sans doute un coup d'&oelig;il. Je devrais aussi vous recommander
-quelques beaux livres d'étrennes, comme le
-<i>Perrault</i>, ou <i>le Savant du foyer</i>, de mon spirituel
-ami M. Louis Figuier, ou <i>la Comédie enfantine</i> de
-Louis Ratisbonne, ou les <i>Récréations instructives</i> de
-M. Jules Delbruch, ou l'<i>Histoire d'une bouchée de
-pain</i>, véritable chef-d'&oelig;uvre de M. Macé, ou même
-cette belle édition du <i>Roi des montagnes</i>, que Doré
-a illustrée avec tant de verve et tant d'esprit&hellip;; mais
-non. La perspective du jour de l'an me paralyse, et
-le seul nom des étrennes me fait horreur.</p>
-
-<p>Je veux bien vous parler de Castellani, mais à une
-condition: c'est que vous n'irez point acheter des étrennes
-dans son musée. Décompléter une collection comme
-celle-là serait un crime. Heureusement, les chefs-d'&oelig;uvre
-qu'il expose ne sont pas de ceux qui plaisent au bon
-public de Paris; heureusement encore, on les vend
-cher, très-cher, absurdement cher. Bravo, Castellani!
-repoussez, chassez, découragez la bourgeoisie parisienne.
-Dites-lui clairement que vous n'êtes pas un industriel,
-mais un archéologue et un artiste; que vous
-ne travaillez pas pour la vente, mais pour la gloire. Et
-gardez votre collection au grand complet, pour la joie
-de quelques adeptes et l'admiration de quelques amis.</p>
-
-<p>Ceci n'est point une plaisanterie. Tout le monde connaît
-l'histoire de ce fameux Cardillac qui assassinait ses
-clients en plein Paris, pour reprendre les bijoux qu'il
-leur avait vendus. Castellani ne pousse pas si loin la
-jalousie; mais je suis persuadé qu'il trouve cent fois
-plus de plaisir à garder ses ouvrages qu'à les vendre.
-J'ai surpris son secret dès notre première entrevue.
-C'était à Rome, il y a quatre ans. J'étais entré dans
-cette maison, dans ce musée, où l'on ressuscite, depuis
-trente ans et plus, tous les miracles de l'orfévrerie
-antique. Lorsque j'abordai Alexandre Castellani, il me
-prit pour un acheteur, et fronça légèrement le sourcil.
-Je le rassurai bien vite, en lui disant que j'étais un
-simple curieux, un amateur platonique. Alors il s'attacha
-gracieusement à moi, et me retint deux heures au
-milieu de ses merveilles. Il me montra, par le menu,
-tout ce qu'il possédait de plus beau en couronnes, en
-colliers, en bracelets, en épingles, anneaux et pendants
-d'oreilles; ses bijoux sacerdotaux, conjugaux, militaires,
-funéraires, religieux; la série grecque, la série
-étrusque, la série romaine, la série byzantine et le
-moyen âge jusqu'à la renaissance; il m'apprit à déchiffrer
-toutes ses inscriptions, me fit voir à la loupe toutes
-ses pierres gravées, et retourna tous ses scarabées sur
-le dos. C'était plaisir de voir avec quelle sensualité
-charmante il aspirait les parfums du passé! Lorsqu'il
-allait prendre au fond d'un tiroir quelqu'un de ses précieux
-modèles, une bulle de Cumes, un collier de
-Kertch ou un bracelet de Tarquinie, ses yeux s'allumaient
-d'une flamme sacrée et renvoyaient étincelle
-pour étincelle à chacun des petits granules d'or.</p>
-
-<p>C'est qu'il est savant comme l'Académie des inscriptions,
-cet orfévre! Un des petits bonheurs de sa vie,
-c'est d'avoir retrouvé au fond d'un tombeau les boucles
-d'oreilles <i>triglene</i> qu'Homère avait décrites dans le portrait
-de Junon. Les procédés de soudure employés par
-les Étrusques semblaient perdus depuis longtemps. Il a
-eu l'idée de chercher jusqu'au fond des Apennins si la
-tradition ne les aurait pas conservés dans quelque bourgade;
-et il a découvert, à Sant'Angelo in Vado, des
-paysans qui soudaient l'or à la mode étrusque! N'est-ce
-pas prodigieux?</p>
-
-<p>Il me fit remarquer que, dans les bijoux chrétiens
-de l'époque byzantine, on trouvait de tout, excepté des
-pendants d'oreilles: les Pères de l'Église les avaient
-proscrits, comme des ornements païens.</p>
-
-<p>&mdash;Le clergé d'aujourd'hui n'est plus si sévère, ajoutait-il;
-la madone de Loreto n'a-t-elle pas à chaque
-oreille une girandole de diamants?</p>
-
-<p>Je me rappellerai toute ma vie cette longue et charmante
-conversation, qui m'initia pour la première fois
-aux mille petits secrets de l'art le plus délicat et le plus
-friand. Mais je n'oublierai pas non plus l'expression de
-reconnaissance qui se peignit sur le visage de l'artiste
-lorsque je pris congé de lui sans rien emporter de son
-trésor. Il me salua d'un regard qui semblait dire:
-«Vous étiez libre de tout prendre ici pour quelques
-centaines de mille francs. La société est si mal organisée,
-la loi si brutale, que j'aurais été sans défense contre
-une telle spoliation: vous renoncez généreusement à
-votre droit, merci!»</p>
-
-<p>A quelque temps de là, je pris la liberté d'écrire au
-bas du <i>Moniteur</i> toute l'admiration que j'avais éprouvée
-chez Castellani. J'appris ensuite que le pauvre
-Alexandre avait été exilé de Rome par le ministère Antonelli.
-Chaque gouvernement encourage les arts à sa
-manière. L'orfévre romain avait commis un crime politique
-en ciselant la poignée d'une épée pour l'empereur
-Napoléon III. A Dieu ne plaise que je blâme la
-logique de Son Éminence le cardinal Antonelli! mais
-enfin l'empereur Napoléon III a besoin d'une épée, ne
-fût-ce que pour défendre le saint-siége et le saint-père.</p>
-
-<p>Alexandre Castellani, chassé de Rome, vint à Paris.
-Il employa son temps à écrire des vers et à faire de la
-musique; car il est poëte et dilettante, et l'un des meilleurs
-amis de Rossini. Ce n'est guère que depuis un an
-qu'on l'a décidé à importer ici quelques bijoux de Rome.
-Il s'est fait un petit cabinet au rez-de-chaussée du
-n<sup>o</sup> 120, avenue des Champs-Élysées. Pas d'enseigne,
-pas d'annonces; la prudence d'un conspirateur! Il aurait
-volé ses bijoux, qu'il ne les cacherait pas mieux.
-Quelques amis, quelques savants, quelques clients,
-triés dans l'aristocratie européenne, connaissent seuls
-le chemin. Il faut sonner à la porte; il faut presque un
-mot de passe pour entrer. Entré, l'on ne voit rien que
-trois tables couvertes de velours. Mais, si votre figure
-inspire une certaine confiance; si vous ressemblez plus
-à un érudit qu'à un financier; si l'on peut espérer que
-vous ne ferez point une razzia de merveilles, on écarte
-les tapis de velours, et vous contemplez l'art antique
-face à face.</p>
-
-<p>Peu de personnes ont pénétré dans cet intérieur:
-l'album où les empereurs et les gens de lettres écrivent
-leurs noms à la file est à peine à la quinzième page.
-Ah! je vous ai prévenu qu'on n'entrait pas là comme
-au moulin! La porte ne s'ouvre jamais avant midi; on
-ferme rigoureusement à quatre heures. Toutes les précautions
-ont été prises pour écarter la grosse foule.
-Quelques gens du monde, quelques académiciens, quelques
-princes, quelques lettrés, rien de plus. On veut
-rester entre soi, et l'on fait bien.</p>
-
-<p>Je ne crois pas que le succès de Castellani puisse
-faire aucun tort à la bijouterie parisienne. L'illustre
-Romain est trop exclusif et trop cher; mais j'espère
-que ses petites expositions et la prochaine arrivée de
-la collection du musée Campana amèneront une sorte
-de révolution dans l'art français. Le premier Empire,
-après l'expédition d'Égypte et quelques études sommaires
-sur l'antiquité grecque et romaine, a produit,
-en sculpture, en architecture et en orfévrerie, une école
-un peu roide, un peu froide, et légèrement gourmée.
-C'est le faux antique; aujourd'hui, grâce à Dieu, à
-Castellani et à l'infortuné Campana, nous arriverons
-peut-être au vrai. On ne tardera guère à s'apercevoir
-que les anciens, nos maîtres en tous arts, ont travaillé
-avec une liberté très-légère et très-élégante. On abandonnera
-le <i>rococo</i> régnant, qui était magnifique dans
-les &oelig;uvres du Bernin, mais qui, réduit à des proportions
-mesquines, est tombé peu à peu dans la mollesse
-et la pommade. J'espère que les Lemonnier, les Mellerio,
-les Fontana, tous ces artistes de haute valeur qui
-font encore trop de concessions à une école décrépite,
-apprécieront, avant deux ans, les beaux modèles de
-l'antiquité. Déjà, à Londres, les Mortimer et les Hancock
-travaillent dans le solide et dans le grand, et la
-France, qui va se parer chez eux, leur pardonne un
-certain excès de robustesse pesante. Le temps approche
-où nos maîtres, retrempés aux sources pures de l'antiquité,
-deviendront, comme Achille, invulnérables à
-la concurrence. En avant, messieurs les orfévres! essayez
-dans votre art une de ces révolutions généreuses
-que les frères Ponon entreprennent avec tant de succès
-dans l'ameublement. J'ai rencontré deux visiteurs,
-en tout, chez mon ami Castellani. L'un était M. Beulé,
-de l'Institut, mon cher compagnon de l'école d'Athènes;
-il venait chercher un collier étrusque pour sa
-jeune femme. L'autre était un jeune Valaque terriblement
-riche, et pourtant homme de goût, M. A&hellip;, qui
-vient de se meubler un appartement grec en plein c&oelig;ur
-de Paris. Voilà des signes du temps, si je ne m'abuse.
-Si la science et la naissance se donnent rendez-vous au
-même rez-de-chaussée, ce n'est pas sans de bonnes
-raisons. <i>Amen!</i></p>
-
-<p>Mais je me rappelle un peu tard que j'avais trempé
-ma plume dans l'encrier pour foudroyer l'abominable
-institution des étrennes. Je les déteste autant que vous,
-et pour cause. Les étrennes sont un impôt progressif,
-qui pèse sur le pauvre bien plus lourdement que sur le
-riche.</p>
-
-<p>Le pourboire, institution parisienne (car le <i lang="de" xml:lang="de">trinkgeld</i>
-des Allemands et la <i lang="it" xml:lang="it">buona mano</i> des Italiens ne sont
-que des jeux d'enfant), le pourboire, dis-je, est aussi
-un impôt progressif en sens inverse. Les riches, qui
-vont au bois de Boulogne dans leur voiture, qui dînent
-chez eux, prennent le café chez eux et se font raser par
-leur valet de chambre, ne connaissent que de réputation
-l'odieuse tyrannie du pourboire. Mais le pauvre
-diable qui dîne mal et cher au restaurant, et qui est
-condamné, par l'usage, à payer un surplus de cinq à
-dix pour cent aux garçons qui l'ont fait attendre; le
-malheureux qui paye dix sous une tasse de café de quarante
-centimes, ajoute vingt pour cent au tarif normal
-de la consommation, et fournit ainsi, de sa grâce, cent
-ou cent vingt mille francs par an à la recette de quelques
-estaminets! Voilà un homme qu'il faut plaindre.
-Et personne ne le plaint! et, ce que j'admire par-dessus
-tout, il est tellement acoquiné à son mal, que l'infortuné
-oublie de se plaindre lui-même!</p>
-
-<p>Les cochers de Paris recevaient, il y a dix ans, deux
-sous de pourboire, et remerciaient le voyageur. Il y a
-cinq ans, on a pris l'habitude de leur donner vingt-cinq
-centimes par heure ou par course, et ils ont bien
-voulu dire merci. Aujourd'hui, je leur donne dix sous,
-et vous aussi, probablement, et ils ne nous remercient
-que pour la forme. Dans deux ans, si rien ne change,
-ils accableront d'injures le mal-appris qui ne leur donnera
-pas un franc. A qui la faute? A vous, à moi, à
-l'usage, à ce despote que les démocrates les plus purs
-n'ont pas encore mis hors la loi.</p>
-
-<p>On pourrait s'affranchir de cette contribution; mais
-il faudrait d'abord être riche. Je connais un jeune
-homme qui donne aux cochers de remise le prix du
-tarif, et rien de plus. Un jour qu'il avait devant moi
-payé deux francs pour une course, je ne pus me défendre
-de laisser voir un certain étonnement.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher ami, me dit-il, les cochers oubliaient trop
-souvent de me dire merci, quand je leur mettais en main
-une aumône de dix sous. J'ai pris un grand parti, et
-supprimé le pourboire: mes moyens me le permettent,
-car j'ai quatre-vingt mille francs de rente. Vous n'oseriez
-jamais en faire autant, vous qui n'êtes qu'un ouvrier
-de la plume, et qui vivez de votre travail. On dirait:
-«Cet homme est pauvre; donc, il est mal payé; donc,
-il n'a point de talent.» Et vous ne vous consoleriez jamais
-de laisser une telle idée dans l'esprit d'un cocher
-qui ne sait pas votre nom et qui ne vous reverra probablement
-jamais. C'est la vanité qui donne pour boire
-aux êtres les moins intéressants de la société. Moins on
-a de quoi donner, plus on donne; car le plaisir de paraître
-est le luxe des pauvres, dans notre glorieux pays.
-Quant à moi, je n'ai pas besoin de paraître, puisque
-j'ai quatre-vingt mille francs de rente; c'est pourquoi
-je paye la course du cheval sans acheter l'estime du
-cocher.</p>
-
-<p>&mdash;Mais si le cocher vous disait des injures?</p>
-
-<p>&mdash;J'écrirais quatre mots à la préfecture de police,
-et l'on s'empresserait de faire droit à ma réclamation,
-puisque j'ai quatre-vingt mille francs de rente. Notez,
-d'ailleurs, que le pourboire, si quelques riches comme
-moi n'y mettaient bon ordre, deviendrait un abus trop
-abusif. Dans la plupart des hôtels, le service se paye à
-part, et le voyageur se soumet encore à l'obligation de
-donner pour boire aux gens de service. A la taverne
-britannique de la rue de Richelieu, le service est coté sur
-la carte payante; mais oubliez ensuite de donner pour
-boire au garçon, vous verrez s'il vous aide à passer les
-manches de votre paletot!</p>
-
-<p>Mon ami riche avait raison, je suis forcé d'en convenir;
-et pourtant je n'oserai jamais faire comme lui,
-parce que je ne serai jamais aussi riche. Moins on a,
-plus on donne; c'est la devise du peuple français, le
-plus spirituel peuple du monde, comme dit le <i>Guide
-des Voyageurs</i>.</p>
-
-<p>Le pire est qu'un malheureux, après s'être épuisé
-toute l'année en pourboires, est tenu de payer, au jour
-de l'an, un pourboire supplémentaire à tous ceux qui
-l'ont mal servi. En vérité, les riches sont bien heureux:
-d'abord, parce qu'ils ont de l'argent; ensuite,
-parce que nul n'a le droit de le leur prendre. Toutes
-les grandes familles de Paris demeurent à la campagne
-jusqu'au milieu du mois de janvier. Elles économisent
-sur leurs revenus, tandis que le rentier modeste ou le
-petit employé d'un ministère se laisse plumer sans résistance
-par les garçons de sa gargote, les clercs de
-son coiffeur, le facteur, qui lui fait acheter cinq francs
-un almanach de deux liards, et le commis du pâtissier
-voisin, et le porteur de pain, et le porteur du journal,
-et le porteur d'eau, et le conducteur de l'omnibus, et
-la laitière, et vingt autres! S'il avait au moins un domestique
-pour expulser tous ces importuns! Mais non:
-l'infortuné ouvre sa porte lui-même, et il reste désarmé,
-sans cuirasse, devant ces malfaiteurs privilégiés qui lui
-demandent la bourse ou la vie! Les Anglais ont inscrit
-dans la loi l'inviolabilité de la personne, l'<i lang="la" xml:lang="la">habeas corpus</i>.
-Ne pourrait-on y ajouter l'inviolabilité de la bourse,
-surtout pour ceux qui ont la bourse vide? Messieurs du
-Corps législatif, donnez-nous, pour nos étrennes de l'an
-prochain, un bon <i lang="la" xml:lang="la">habeas pecuniam</i>!</p>
-
-<p>J'avoue que, pour les riches vraiment riches, pour
-les Sina, les Rothschild et les Péreire, le premier jour
-de l'année doit être un heureux moment. Il est si doux
-de faire des heureux, et surtout des heureuses! Avoir
-ses entrées au foyer de l'Opéra, et envoyer, le 31 décembre,
-deux parures de cent mille francs à mademoiselle
-Thibert et à mademoiselle Savel, c'est faire le métier
-d'un dieu sur la terre; c'est jouer le rôle de Jupiter
-dans l'incomparable féerie de <i>Danaé</i>! Mais porter soi-même,
-dans les poches d'un gros paletot, un kilogramme
-de bonbons à douze francs chez une jolie femme qui en
-a reçu deux cent cinquante, quelle pitié! quelle déception!
-quelle duperie! A quoi bon, juste ciel? A faire
-ressortir la misère du donateur et à frapper d'indigestion
-quelque femme de chambre au nez retroussé; car
-les bonbons durent huit jours, au maximum, et la dame
-la mieux constituée ne saurait en manger plus de cinq
-ou six kilogrammes dans la semaine.</p>
-
-<p>Il est vrai que les kilogrammes de bonbons ne pèsent
-pas beaucoup plus de sept cents grammes. On n'a
-jamais su pourquoi. C'est encore une des friponneries
-du nouvel an, et celle-là s'abrite derrière les immunités
-les plus anciennes: la police n'y prend garde, ni
-les acheteurs non plus. Nous faisons condamner à
-quinze jours de prison et à cinquante francs d'amende
-un boulanger qui a triché de six grammes sur un pain
-de quatre livres; personne ne conduit au <i>poids public</i>
-les confiseurs, qui nous trompent d'un quart ou d'un
-cinquième sur la quantité de la marchandise livrée.
-Est-ce parce que le bénéfice des confiseurs est dix fois
-plus considérable que celui des boulangers? Non; c'est
-tout bêtement parce que les boulangers servent un
-besoin, et que les confiseurs à la mode exploitent une
-vanité.</p>
-
-<p>Il y a encore un impôt progressif que je voudrais
-signaler au public. Celui-là se prélève toute l'année,
-non sur la vanité, mais sur la gloire. Qu'un homme
-fasse un beau trait, un beau livre, un beau drame, une
-comédie charmante, le lendemain du succès il a contre
-lui non-seulement ses confrères, par esprit de concurrence,
-et les critiques, par esprit de dénigrement,
-mais le public lui-même. On réagit contre son bonheur,
-on s'ennuie de l'entendre appeler brillant,
-comme les Athéniens se fâchaient contre Aristide le
-Juste. Ce phénomène ne s'est jamais vu que dans deux
-villes: Athènes et Paris. A Rome, les triomphateurs
-étaient insultés, mais bassement, et par des esclaves.
-A Paris, c'est l'homme libre qui veut montrer son indépendance
-en s'insurgeant contre sa propre admiration.</p>
-
-<p>Je n'ai pas beaucoup voyagé, mais j'ai pu remarquer
-que la Grèce, l'Italie, l'Allemagne et l'Angleterre
-brûlaient des feux de Bengale autour de leurs enfants
-plus ou moins illustres. Nous avons un autre système:
-nous brûlons un feu de paille en l'honneur de nos jeunes
-talents, et nous les y précipitons le jour même, pour
-leur griller le poil.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p><i>Le lecteur impartial reconnaîtra que les pages précédentes
-ne sentent point l'apostasie. Mais une jeunesse
-soi-disant intelligente et lettrée en jugea autrement,
-sans avoir lu. Elle se laissa persuader que j'avais été
-enrôlé à prix d'or pour guerroyer contre la démocratie
-dans les colonnes du <cite>Constitutionnel</cite>. Si bien que,
-le 3 janvier 1862, au nom de la justice et de la liberté,
-quelques centaines de petits messieurs très-spirituels
-empêchèrent la représentation d'une pièce en
-cinq actes que je pensais faire jouer à l'Odéon.</i></p>
-
-<p><i>Le lendemain de cet événement, j'envoyai au <cite>Constitutionnel</cite>
-l'article que vous allez lire</i>.</p>
-
-
-<h3>V<br />
-LES ÉMOTIONS D'UN AUTEUR SIFFLÉ</h3>
-
-<p>M. Victor Hugo, dans un de ses plus beaux livres,
-analyse les sentiments et les idées d'un condamné à
-mort. Toutefois, il manque un chapitre à l'ouvrage.
-Le malheureux qu'on a mis en scène, et qui raconte ses
-impressions lui-même, ne peut pas nous dire la fin. Il
-laisse la curiosité du lecteur à moitié satisfaite; il nous
-fait tort de sa dernière émotion: on voudrait le ressusciter,
-pour entendre de sa bouche ce qu'il a souffert
-sous le couteau.</p>
-
-<p>Les auteurs sifflés survivent généralement à la chute
-de leurs ouvrages; vous n'avez pas besoin de les ressusciter
-pour apprendre d'eux-mêmes ce qu'ils ont senti
-au bon moment. Êtes-vous désireux d'étudier cette
-question sur le vif? Écoutez, c'est le condamné qui raconte,
-comme dans le beau livre de M. Victor Hugo.
-La scène se passe le lendemain de l'exécution, je veux
-dire de la représentation.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>«Ne me croyez pas meilleur que je ne suis. J'ai
-commis le crime. Oui, j'ai fait un drame avec préméditation
-et sans aucune circonstance atténuante. Rien
-au monde ne m'y obligeait; je pouvais rester innocent,
-il suffisait de me croiser les bras. Je pouvais passer le
-temps à boire de la bière et à fumer des pipes au fond
-d'une brasserie, et mériter ainsi l'estime et l'amitié de
-mes jeunes contemporains. Peut-être la nature m'avait-elle
-créé pour cette riante destinée: c'est la lecture des
-romanciers qui m'a perdu.</p>
-
-<p>«Une jolie nouvelle de Charles de Bernard m'inspira
-la première idée. Quelques amis, quelques complices,
-si le mot vous paraît plus juste, m'aveuglèrent sur les
-dangers d'une telle action, et me poussèrent en avant.
-Je travaillai plusieurs mois de ce travail assidu, obstiné,
-opiniâtre, qui trouve toujours sa récompense, dit-on,
-et je finis par écrire cinq actes.</p>
-
-<p>«Je les portai à la Comédie-Française, et le comité
-de lecture, moins lettré sans doute que les brasseries
-réalistes du quartier latin, eut la faiblesse de les recevoir.
-On trouva là-dedans quelques scènes hardies et
-nouvelles, et je persiste à croire aujourd'hui que ce
-drame aurait pu intéresser le public, si le public avait
-pu l'entendre.</p>
-
-<p>«Heureux l'auteur qui fait admettre une pièce au
-Théâtre-Français! il est sur le chemin des honneurs et
-de la fortune. Qu'il soit habile, insinuant, protégé,
-bien en cour, il distancera tous ses rivaux en un rien
-de temps, et s'emparera de l'affiche. Je fus mis en répétition
-au bout de quatorze mois; on me répéta avec
-beaucoup de zèle et de talent. La pièce était admirablement
-montée: Geffroy, Got, Bressant, Monrose, Mirecour
-et cet excellent Barré; mademoiselle Favart, ce
-camée antique, et mademoiselle Riquier, ce pastel de
-Latour! Je retirai la pièce, après deux mois de répétitions.</p>
-
-<p>«Mademoiselle Favart était tombée malade; à son
-défaut, je ne voyais plus dans le rôle que mademoiselle
-Thuillier. D'ailleurs, l'été approchait; la direction de la
-Comédie-Française, après m'avoir fait attendre un peu
-plus que de raison, annonçait la résolution de me jouer
-en pleine canicule. Je repris mon manuscrit, et je passai
-les ponts.</p>
-
-<p>«Ce ne fut pas sans regretter amèrement les interprètes
-que je laissais en arrière. Je savais que la troupe
-de l'Odéon, à part quelques artistes de premier ordre,
-ne vaut pas celle du Théâtre-Français; mais je comptais
-(voyez un peu comme on s'abuse!) sur la sympathie
-d'un public jeune.</p>
-
-<p>«Le public de la Comédie-Française est bien élevé,
-mais un peu froid, blasé et sceptique. Il ne se fâche pas
-pour un rien; mais, en revanche, il est difficile à émouvoir.
-Tout bien pesé, j'aimais mieux offrir ma pièce à
-la jeunesse des écoles. J'ai vécu par là dans mon temps;
-il y aura juste dix ans, le 15 de ce mois, que j'en suis
-sorti pour aller voir Athènes. J'ai fait, entre le Panthéon
-et la Sorbonne, une petite provision d'idées et
-de sentiments qui sont encore aujourd'hui le fond de
-mon être. J'ai applaudi aux cours de Jules Simon et
-donné quelques coups de poing dans l'amphithéâtre de
-Michelet. Que diable! le quartier latin serait bien
-changé, si je ne trouvais pas un peu de sympathie
-chez nos jeunes camarades! N'ai-je point bataillé sept
-ou huit ans pour cette pauvre Révolution que tous les
-jeunes gens aimaient en ce temps-là? Ai-je déserté nos
-anciens drapeaux, religieux ou politiques? Ai-je insulté
-les dieux de la littérature ou de l'art? Ai-je manqué une
-occasion de défendre Victor Hugo à Guernesey, David
-(d'Angers) dans l'exil ou dans la tombe? David, le
-grand David, m'embrassait comme un fils à son lit de
-mort, et je garde un médaillon de Rouget de l'Isle où
-il inscrivit mon nom de la main gauche, lorsqu'il était
-déjà paralysé du côté droit.</p>
-
-<p>«Il est vrai que je n'ai sacrifié ni mon temps ni ma
-santé sur les autels de la bohème. Est-ce un crime? La
-rive droite dit non, la rive gauche dit oui. Pauvres enfants
-du quartier latin! Les brillants capitaines de la
-bohème ne sont plus, et vous obéissez au commandement
-des goujats de l'armée. Murger, que j'aimais
-comme un frère, et qui me le rendait bien, m'a dit
-encore l'an passé:</p>
-
-<p>«&mdash;La bohème n'est pas une institution; c'est une
-maladie, et j'en meurs!</p>
-
-<p>«Mais pardon, c'est de <i>Gaetana</i> qu'il s'agit pour le
-moment. Les artistes de l'Odéon l'ont répétée six ou
-sept semaines. Vous ne savez peut-être pas, ô travailleurs
-naïfs, qu'il y a près d'un an de labeur assidu dans
-l'&oelig;uvre que vous abattez d'un coup de sifflet! On ne
-vous a pas dit que la clef de votre chambre, appuyée
-contre vos lèvres, faisait tomber des murailles plus
-douloureusement bâties que les remparts de Jéricho!</p>
-
-<p>«Si du moins les auteurs étaient vos seules victimes!
-Mais voici mademoiselle Thuillier, une grande
-comédienne, une âme intrépide dans un corps fragile,
-une pauvre Pythie inspirée et souffrante qui transforme
-les tréteaux en trépieds! Voilà Tisserant, l'honnête,
-le sincère, le courageux artiste; un des précepteurs de
-votre jeunesse, s'il vous plaît! car les belles vérités qui
-sont tombées dans vos oreilles depuis dix ans et plus
-avaient toutes passé par sa bouche! Et Ribes, si jeune
-et si fier! Et Thiron, qui est des vôtres, car c'est un
-véritable étudiant de la comédie, et le plus gai, le plus
-spirituel, le plus laborieux de vous tous! Vous avez
-sifflé ces gens-là comme des cabotins de banlieue! Vous
-leur avez lancé à la face cet outrage sanglant qui a
-tué, le mois dernier, une pauvre femme appelée madame
-Fougeras. Et pourquoi l'avez-vous fait? Pour
-suivre l'impulsion de quelques meneurs aux mains
-sales qui écriront peut-être les Mémoires du père Bullier,
-mais qui ne feront jamais ni un drame, ni une comédie,
-ni un livre, ni rien!</p>
-
-<p>«Je ne suis pas contraire au sifflet, quoique je préfère
-assurément les formes polies de la critique. J'ai
-sifflé à ma façon, poliment, un certain nombre d'abus.
-Mais je ne comprends pas qu'on siffle une pièce avant
-de l'avoir entendue, et pour le plaisir stérile de se
-montrer ennemi de l'auteur. Je comprends encore
-moins qu'on siffle bêtement et sans comprendre les
-choses. L'un de vous, par exemple, a relevé énergiquement
-cette phrase: «Les jeunes gens de notre temps
-ne s'en vont jamais sur un baiser fraternel.»
-L'homme qui parlait ainsi sur la scène était un mari
-jaloux. Sa femme venait de lui dire: «Un jeune homme
-est amoureux de moi, il souffre, il est parti, il s'est
-engagé comme soldat dans l'armée de l'indépendance
-italienne. En lui disant adieu, je lui ai donné
-un baiser sur le front, le baiser d'une s&oelig;ur à son
-frère.&mdash;Alors, ma chère,» répond le jaloux,
-votre amant n'est point parti. Les jeunes gens de
-notre temps ne s'en vont jamais sur un baiser fraternel!»
-Là-dessus, ô jeunes gens, un habitant du
-parterre s'est écrié:</p>
-
-<p>«&mdash;N'insultez pas la jeunesse!</p>
-
-<p>«Mais cet orateur était-il bien l'un de vous? Y
-a-t-il dans les écoles de Paris un futur médecin, un
-avocat de l'avenir assez naïf pour prendre ainsi la
-mouche? Le niveau des intelligences s'est-il abaissé
-à ce point depuis dix ans? Non, ce n'est pas un de vous,
-c'est plutôt quelqu'un de vos concierges qui s'est dit,
-dans son zèle excessif:</p>
-
-<p>«&mdash;On insulte mes locataires!</p>
-
-<p>«J'ai su, vers les dernières répétitions, qu'une forte
-cabale s'armait contre la pièce. Et, faut-il l'avouer? j'estime
-tant la jeunesse française, que j'ai souri au lieu de
-trembler. Quelques étudiants m'ont fait l'amitié de me
-mettre sur mes gardes; j'ai insisté pour que la police
-fût exclue de la représentation. On n'a pas voulu m'écouter;
-on a même arrêté une quinzaine de grands
-enfants qui avaient fait du bruit sans savoir pourquoi.
-A la première nouvelle de cet accident, j'ai couru les
-réclamer, comme s'ils avaient été de mes amis, et je les
-ai fait rendre à la liberté sur l'heure. Je ne les connais
-pas, ils me connaissent peu ou mal. Mais, si ces lignes
-tombent jamais sous leurs yeux, ils auront peut-être un
-instant de remords. Qu'ils songent à leur première
-thèse, à leur premier examen, à leur premier concours,
-à leur première plaidoirie. Qu'ils se figurent autour
-d'eux un auditoire comme celui qu'ils m'ont fait! Peut-être
-alors reconnaîtront-ils qu'il y a de l'injustice à
-siffler les gens sans les entendre.</p>
-
-<p>«Une dernière observation. Elle ne s'adresse pas
-aux meneurs, que je n'aurais pas la prétention de convaincre,
-mais à la foule des jeunes gens honnêtes qui
-se laissent quelquefois mener. Il se trouve, heureusement
-pour eux, que l'auteur est un caractère robuste,
-qui rebondit contre la haine au lieu de s'y briser
-en éclats. Mais, si j'étais un de ces esprits craintifs
-qu'un rien dégoûte de la vie; si j'étais allé me jeter
-à la Seine, du haut d'un pont, au lieu d'aller conter
-cette chaude soirée à ma mère, avouez, messieurs,
-que vous auriez fait là une belle besogne! Ou si
-même j'étais dans un de ces embarras qui ne sont,
-hélas! que trop fréquents dans la vie des gens de lettres;
-si j'avais eu besoin du succès d'hier au soir
-pour déjeuner ce matin, vous auriez commis une
-cruauté gratuite et vous n'auriez pas eu l'excuse de
-la passion littéraire, car vous ne savez pas si la pièce
-est bonne ou mauvaise, bien ou mal écrite; vous avez
-toussé, sifflé et crié dès le commencement du premier
-acte!</p>
-
-<p>«Je me hâte de vous affranchir d'un tel souci. Je me
-porte bien, j'ai dormi cette nuit, j'ai déjeuné tant bien
-que mal ce matin, et, si j'ai les nerfs un peu agacés, il
-n'y paraîtra plus dans une heure.</p>
-
-<p>«Il y a mieux: j'espère que la pièce se relèvera
-d'elle-même après avoir lassé la cabale, et je ne la
-tiens pas pour morte.»</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ainsi parlait, ami lecteur, un dramaturge sifflé hier
-au soir.</p>
-
-<p>Il prétend que sa pièce n'est pas morte; je lui ris au
-nez, et je répète ce mot d'un sergent qui ramassait
-les morts sur un champ de bataille:</p>
-
-<p>&mdash;Si on les écoutait, ils diraient tous qu'ils ne sont
-que blessés!</p>
-
-<hr />
-
-
-<p><i>Les jeunes amis de la liberté se firent un devoir de
-lacérer ou de souiller cet article dans tous les cafés de
-Paris. Cela se passait en 1862, je tiens à préciser la
-date, car personne n'y voudra croire dans dix ans.
-Les héros de cet exploit n'y croiront pas eux-mêmes,
-lorsqu'ils seront médecins, avocats ou substituts en
-province. Que serait-ce donc, si l'on disait qu'ils sont
-venus par centaines, au milieu de la nuit, hurler sous
-les fenêtres d'une femme âgée et mourante? Ils jureraient
-qu'on les calomnie, et qu'ils n'ont jamais été
-bêtes et cruels à ce point-là. Le fait est qu'ils étaient
-menés, et cela suffit.</i></p>
-
-<p><i>Quelques jours après ces orages, M. le docteur Véron
-sortit du <cite>Constitutionnel</cite>; j'eus peur d'y être moins
-libre sans lui, et je donnai ma démission</i>.</p>
-
-
-<p class="c gap small">FIN</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td colspan="3">A M. <span class="sc">Louis Véron.</span></td>
-<td class="num"><a href="#dedic"><small>V</small></a></td></tr>
-<tr><td class="r">I.</td>
-<td colspan="2">Pour et contre le journalisme.</td>
-<td class="num"><a href="#ch1">1</a></td></tr>
-<tr><td class="r">II.</td>
-<td colspan="2">Les tyranneaux de province.</td>
-<td class="num"><a href="#ch2">16</a></td></tr>
-<tr><td class="r">III.</td>
-<td colspan="2">La machine Lenoir.</td>
-<td class="num"><a href="#ch3">32</a></td></tr>
-<tr><td class="r">IV.</td>
-<td colspan="2">Les portraits-cartes.</td>
-<td class="num"><a href="#ch4">48</a></td></tr>
-<tr><td class="r">V.</td>
-<td colspan="2">Comment on perd la qualité de Français.</td>
-<td class="num"><a href="#ch5">63</a></td></tr>
-<tr><td rowspan="2">&nbsp;</td>
-<td class="c"><i>P. S.</i></td>
-<td>Fragment d'un discours de M. Keller.</td>
-<td class="num"><a href="#ch5b">77</a></td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td>
-<td>Lettre à M. Keller.</td>
-<td class="num"><a href="#ch5c">86</a></td></tr>
-<tr><td class="r">VI.</td>
-<td colspan="2">Un peu de tout, un peu partout.</td>
-<td class="num"><a href="#ch6">122</a></td></tr>
-<tr><td class="r">VII.</td>
-<td colspan="2">&nbsp;</td>
-<td class="num"><a href="#ch7">136</a></td></tr>
-<tr><td class="r">VIII.</td>
-<td colspan="2">Le Mont-de-Piété.</td>
-<td class="num"><a href="#ch8">151</a></td></tr>
-<tr><td class="r">IX.</td>
-<td colspan="2">Le jury de l'Exposition.</td>
-<td class="num"><a href="#ch9">169</a></td></tr>
-<tr><td class="r">X.</td>
-<td colspan="2">La halle aux arts.</td>
-<td class="num"><a href="#ch10">186</a></td></tr>
-<tr><td class="r">XI.</td>
-<td colspan="2">Les souliers du soldat français.</td>
-<td class="num"><a href="#ch11">199</a></td></tr>
-<tr><td class="r">XII.</td>
-<td colspan="2">Le Salon de 1861.</td>
-<td class="num"><a href="#ch12">214</a></td></tr>
-<tr><td class="r">XIII.</td>
-<td colspan="2">Ces coquins d'agents de change.</td>
-<td class="num"><a href="#ch13">281</a></td></tr>
-<tr><td class="r">XIV.</td>
-<td colspan="2">Courrier de Paris.</td>
-<td class="num"><a href="#ch14">309</a></td></tr>
-</table>
-
-<p class="c gap small">FIN DE LA TABLE.</p>
-
-
-<p class="c gap small">PARIS.&mdash;IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em"><i>LIBRAIRIE DE MICHEL LÉVY FRÈRES</i></p>
-
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-
-
-<table summary="">
-<tr><td colspan="2" class="c">HISTOIRE DE SIBYLLE</td></tr>
-<tr><td>Par <span class="sc">Octave Feuillet</span></td> <td class="num">1 vol.</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c">LE MOT ET LA CHOSE</td></tr>
-<tr><td>Par <span class="sc">Francisque Sarcey</span></td> <td class="num">1 vol.</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c">UN DEBUT DANS LA MAGISTRATURE</td></tr>
-<tr><td>Par <span class="sc">Jules Sandeau</span></td> <td class="num">1 vol.</td></tr>
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-<tr><td>Par <span class="sc">Charles Monselet</span></td> <td class="num">1 vol.</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c">LE OUI ET LE NON DES FEMMES</td></tr>
-<tr><td>Par <span class="sc">Mathilde Stev</span></td> <td class="num">1 vol.</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c">A TRAVERS CHANTS<br />
-<span class="small">ÉTUDES MUSICALES, ADORATIONS, BOUTADES ET
-CRITIQUES</span></td></tr>
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-<tr><td colspan="2" class="c">LES GALANTERIES DU XVIII<sup>e</sup> SIECLE</td></tr>
-<tr><td>Par <span class="sc">Charles Monselet</span></td> <td class="num">1 vol.</td></tr>
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-<tr><td colspan="2" class="c">MADEMOISELLE MARIANI&mdash;<span class="small">HISTOIRE PARISIENNE</span>, 1858&mdash;</td></tr>
-<tr><td>Par <span class="sc">Arsène Houssaye</span>. Nouvelle édition</td> <td class="num">1 vol.</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c">DE LOIN ET DE PRÈS</td></tr>
-<tr><td>Par <span class="sc">Alphonse Karr</span>. 2<sup>e</sup> édition</td> <td class="num">1 vol.</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c">VOYAGES ET CHASSES DANS L'HIMALAYA</td></tr>
-<tr><td>Par <span class="sc">Jules Gérard</span>, le tueur de lions</td> <td class="num">1 vol.</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c">SIX MILLE LIEUES A TOUTE VAPEUR</td></tr>
-<tr><td>Par <span class="sc">Maurice Sand</span></td> <td class="num">1 vol.</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c">LES VERTES-FEUILLES</td></tr>
-<tr><td>Par <span class="sc">Auguste Maquet</span></td> <td class="num">1 vol.</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c">LES GRIMPEURS DES ALPES&mdash;<span class="small" lang="en" xml:lang="en">PEAKS, PASSES AND GLACIERS</span></td></tr>
-<tr><td>Traduit de l'anglais par <span class="sc">Él. Dufour</span></td> <td class="num">1 vol.</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c">LA COMTESSE D'ALBANY</td></tr>
-<tr><td>Par <span class="sc">Saint-René Taillandier</span></td> <td class="num">1 vol.</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c">LES MEILLEURS FRUITS DE MON PANIER</td></tr>
-<tr><td>Par <span class="sc">Roger de Beauvoir</span></td> <td class="num">1 vol.</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c">MONSIEUR X ET MADAME ***</td></tr>
-<tr><td>Par <span class="sc">Un Inconnu</span></td> <td class="num">1 vol.</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c">LES JEUDIS DE MADAME CHARBONNEAU</td></tr>
-<tr><td>Par <span class="sc">A. de Pontmartin</span>. 4<sup>e</sup> édition</td> <td class="num">1 vol.</td></tr>
-</table>
-
-<p class="c gap small">PARIS.&mdash;IMPRIMERIE DE J. CLAYE, RUE SAINT-BENOIT, 7</p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Dernières lettres d'un bon jeune homme
-à sa cousine Madeleine, by Edmond About
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
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-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
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-
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
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-
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-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
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-
-For additional contact information:
-
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-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
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-
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-ways including checks, online payments and credit card donations. To
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-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
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-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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