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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Dernières lettres d'un bon jeune homme à sa cousine Madeleine - -Author: Edmond About - -Release Date: September 22, 2020 [EBook #63267] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DERNIERES LETTRES *** - - - - -Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading -Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from -images generously made available by The Internet -Archive/American Libraries.) - - - - - - - - - - - DERNIÈRES LETTRES - D'UN - BON JEUNE HOMME - A - SA COUSINE MADELEINE - - RECUEILLIES ET MISES EN ORDRE - PAR - EDMOND ABOUT - - PARIS - MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS - RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 - A LA LIBRAIRIE NOUVELLE - - 1863 - Tous droits réservés - - - - -CHEZ LES MÊMES ÉDITEURS - - -OUVRAGES - -D'EDMOND ABOUT - -Format grand in-18 - - Lettres d'un Bon Jeune Homme à sa cousine Madeleine. - Deuxième édition. Un volume. - Le Nez d'un Notaire. Quatrième édition. Un -- - Le Cas de M. Guérin. Quatrième édition. Un -- - -THÉATRE - - Gaetana, drame en cinq actes, avec une préface. - Un Mariage de Paris, comédie en trois actes. - Le Capitaine Bitterlin, comédie en un acte. - Risette, comédie en un acte. - - -PARIS,--IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1. - - - - -A M. LOUIS VÉRON - - -Mon cher docteur, ceci n'est pas précisément un livre, mais un volume -d'idées que j'ai publiées en divers temps, où et comme j'ai pu. Les unes -ont paru en brochure, les autres à _l'Opinion nationale_, d'autres au -_Constitutionnel_, durant les quelques semaines où nous avons travaillé -ensemble. Quelle que soit la diversité de leur provenance, ces -différents opuscules sortent tous du même fond et vont tous au même but. -On écrit où l'on peut, l'important est de ne dire que ce qu'on pense, -sans chercher la faveur des sacristies ou des brasseries, du ministère -ou du Jardin Bullier. - -En plaçant ce recueil sous le patronage d'un des esprits les plus actifs -et les plus originaux de notre époque, je paye mon tribut au publiciste -qui a inventé, longtemps avant moi, les _Lettres d'un Bon Jeune Homme_. -Mais, en vous remerciant ici de l'amitié que vous m'avez donnée et -conservée, je n'ai pas la prétention d'acquitter même imparfaitement ma -dette de reconnaissante. - -F. A. - - - - -DERNIÈRES LETTRES - -D'UN - -BON JEUNE HOMME - -A SA COUSINE MADELEINE - - - - -I - -POUR ET CONTRE LE JOURNALISME - - -Ma chère cousine, - -Les collégiens sont rentrés à l'école, les baigneurs de Dieppe et les -joueurs de Bade sont rentrés à Paris. La foule commence à rentrer dans -les théâtres; les jeunes magistrats au menton bien rasé arrondissent en -périodes savantes leur discours de rentrée. La vieille pièce de cent -sous, qu'on disait partie pour les Indes, est rentrée dans la -circulation. Charles Jud résiste seul à l'entraînement de cette rentrée -générale. Quant à moi, j'ai senti comme une tentation invincible de -reprendre nos causeries d'autrefois, et me voici en plein journal, entre -mon ami Sauvestre et mon ami Sarcey, étonné et content de me retrouver -devant toi et avec eux, mais absolument incapable de dire pourquoi ni -par où je suis rentré. - -Pourquoi? Sans doute parce qu'un malaise secret nous ramène au journal -dès que nous essayons de nous en éloigner. C'est un manque, un vide, une -lassitude de ne rien faire. On a beau se créer d'autres occupations; -rien ne remplace cette conversation périodique avec la foule. De tous -les besoins artificiels que l'homme se donne ici-bas, le plus impérieux -est le besoin d'écrire à jour fixe. - -Est-ce à dire que nos mains soient toujours pleines de vérités? -Avons-nous dans le coeur ou dans l'imagination une pléthore d'idées et -de sentiments qui demandent à se répandre? Est-ce la haine de ceci ou -l'amour de cela qui nous excite et nous tourmente? Rarement. Il est bien -vrai que chacun de nous a ses affections et ses antipathies; nous -aimerions à persuader quelque chose à ceux qui nous lisent; il nous -serait agréable de convertir tous les hommes à la justice et à la -liberté. Mais nous écrivons surtout pour le plaisir d'écrire; nous -sommes des égoïstes de bonne foi; la satisfaction de nous entendre -prêcher nous est plus chère que le salut de nos ouailles. On dit que -l'espèce humaine s'éteindrait en un rien de temps si la nature n'avait -pas pris soin d'attacher un plaisir aux actes de reproduction. M'est -avis que le dernier journal aurait bientôt fermé sa boutique si les -journalistes n'écrivaient que par intérêt ou par devoir. - -Regarde les débutants, les conscrits du journalisme; des enfants qui -sortent du collége, ou qui n'en sont pas même sortis! Est-ce pour -éclairer leurs contemporains qu'ils trempent leur plume et leurs doigts -dans une écritoire? Eh! pauvres innocents! ils n'ont pas encore appris à -penser. Est-ce un mobile d'intérêt privé qui les excite? Mais ils se -ruinent à publier leur prose dans quelques petits journaux sans -lecteurs! Rien ne les décourage; ils vont droit devant eux sans savoir -le chemin, sans voir un but à l'horizon, emportés, incertains, -trébuchant, tombant, se relevant et courant de plus belle; ivres du vin -de la jeunesse! C'est la critique qui les attire: on leur a dit en -classe que la critique est aisée, et ils le croient. De quel coeur ils -attaquent les géants de la politique et de la poésie! «Ah! tu te crois -plus fort que nous, parce que tu t'appelles Guizot, Hugo, Lamartine! Ah! -Goliath, l'ombre de ton grand corps nous cache le soleil! Attends que -j'aille chercher ma fronde!» - -Je me rappelle le temps où M. Scribe, un grand poëte dramatique, était -la cible de tous les apprentis journalistes. M. Scribe n'est plus; mais -les cibles ne manquent pas, et nos jeunes journalistes ne laissent point -chômer le tir national. Ils visent à droite, à gauche, partout, sur les -statues de marbre et les poupées de plâtre. Heureux âge! On se sert de -son premier journal comme de son premier fusil. N'as-tu jamais -rencontré, ma cousine, un garçonnet de douze ans à qui l'on vient de -donner un fusil pour ses étrennes? Il a de la poudre, il a du plomb, il -a des capsules; l'univers est à lui! Aucune force humaine ne saurait le -retenir; il court les champs, les jardins, la maison même: avec son -fusil neuf. Il s'enivre du bruit des explosions, de l'odeur de la poudre -et de la joie de détruire. Il tire sur les moineaux, sur les écureuils, -sur les pigeons, sur les poulets, sur le chat de la maison, sur papa ou -maman, s'il ne rencontre pas d'autre proie. - -Nous avons tous passé par là, et ce temps d'absurdité naïve n'est pas -celui que nous regrettons le moins. Mais il vient un moment où l'on -prend le journal en grippe. On s'aperçoit qu'on a perdu beaucoup de -temps sans profit et joué le rôle de niais. On a travaillé dix ans et -écrit toute sorte de jolies choses dont il ne reste rien. Discussions -animées, articles de fond, variétés savantes, feuilletons pleins de sel, -entre-filets piquants, paradoxes ingénieux, tout a passé, tout est -évanoui, flétri, fondu; le travail de dix années n'a pas laissé plus de -vestiges que les neiges d'antan. Si du moins on avait fait fortune! Mais -non: le journal nourrit quelquefois son homme, il ne l'enrichit jamais. -«Ainsi donc, se dit-on avec une mélancolie profonde, j'ai gaspillé le -meilleur de ma vie pour l'amusement de quelques désoeuvrés! J'ai fondé -la prospérité de plusieurs journaux, et je suis pauvre! J'ai distribué -l'éloge à une multitude d'auteurs, d'acteurs, d'éditeurs, de directeurs -qui ont des hôtels à Paris ou des châteaux à la campagne, et je tremble -tous les trois mois devant le terme à payer! J'ai bâti des réputations, -personne ne m'a rendu la pareille; j'ai fait des hommes célèbres, et je -ne suis qu'un homme connu. Cependant tous ces gens-là sont mes -justiciables et je les vaux bien. Que de romans, que de comédies on -aurait pu faire avec l'esprit que j'ai dépensé! Un vaudeville ne prend -guère plus de temps que deux feuilletons, et rapporte cent fois -davantage! Vingt articles de journal représentent la matière d'un roman -en un volume, et coûtent dix fois plus de travail, car chaque article -est une charpente, une composition, un tout à créer! Pourquoi -m'obstinerais-je dans une voie qui conduit les gens à l'hôpital? -Écrivons des romans! Abordons le théâtre.» - -Il y a beaucoup de vrai dans ces doléances. Le journalisme est un métier -ingrat, excepté pour les malhonnêtes gens, qui y sont, Dieu merci! en -très-grande minorité. Mieux vaut cent fois écrire des romans qui -s'impriment, se réimpriment et finissent par payer des rentes à -l'auteur. Le théâtre a des profits moins certains, mais quelquefois -énormes. Heureux celui qui, le matin, en ouvrant les yeux et -_l'Entr'acte_, voit que les comédiens de deux ou trois théâtres de Paris -s'époumoneront toute la soirée à lui gagner de l'argent! Il peut aller, -venir, visiter le musée de Cluny ou l'aquarium du Jardin -d'acclimatation, faire des armes chez Pons ou échanger des coups de -poing chez Lecour, dîner à la _Maison d'or_ ou dans la taverne de Peter; -ses intérêts sont en lieu sûr. Deux ou trois artistes de premier ordre, -madame Viardot ou madame Plessy, Got ou Paulin Ménier, Lafont ou -Geoffroy prendront soin de ses affaires et battront monnaie à son -effigie, entre neuf heures et minuit. - -Voilà pourquoi les journalistes, après quelques années de stage, -s'aventurent dans le roman ou dans le théâtre. Je ne parle point de ceux -qui entrent à la Bourse: ils ont abdiqué. Mais comment se fait-il qu'un -romancier très-lu, un dramaturge applaudi, revienne à son journal comme -le Savoyard à sa montagne? Pourquoi des hommes politiques arrivés et -enrichis, comme M. de Girardin ou M. le docteur Véron, se laissent-ils -ramener de temps à autre sur le terrain de leurs combats et de leurs -misères? C'est que les métiers et les sols les plus ingrats sont ceux -qui nous laissent le souvenir le plus attachant. Le journalisme a des -amertumes enivrantes comme le café, l'opium et le haschisch. On y goûte, -on le maudit, et l'on y veut goûter encore. - -Sans doute il est stupide de dépenser son esprit au jour le jour, pour -l'ébattement de quelques lecteurs inoccupés; mais qu'il est doux de -servir au public ses idées toutes chaudes, comme les petits pâtés -sortant du four! Un roman chemine à petits pas; il attend six mois dans -les cartons de la librairie. Imprimé, il se disperse aux quatre points -cardinaux; la France et l'étranger le lisent ou ne le lisent point, les -critiques le goûtent ou le méprisent; c'est une question qui se décide -lentement et qui n'est jamais bien résolue, par ce temps de camaraderies -faciles et de jalousies féroces. - -Une comédie monte aux nues ou tombe à cent mètres au-dessous du niveau -de la rampe. Mais il faut quelquefois des années pour atteindre à ce -résultat heureux ou triste; tandis que l'article de journal, écrit à -deux heures, s'imprime à trois, se distribue à quatre, se lit à cinq! -L'auteur sort de chez lui, gagne le boulevard, et tombe au milieu d'un -aréopage ambulant qui le lit et le juge, l'applaudit ou le siffle. C'est -un succès argent comptant, si toutefois c'est un succès. - -L'action du journal sur les personnes est immédiate, presque -foudroyante. Lundi dernier, par exemple, _le Constitutionnel_ a publié -deux articles remarquables. L'un était de M. Sainte-Beuve, sur M. -Guizot; l'autre de M. Fiorentino, sur mademoiselle Nelly. M. -Sainte-Beuve a désigné, avec la finesse d'un écrivain de génie, certains -côtés faibles de son illustre confrère. M. Fiorentino a célébré, dans un -style lyrique, les perfections d'une comédienne hors ligne, qui chante -un joli couplet et enfourche un beau cheval dans la féerie du _Pied de -Mouton_. Suppose que mardi soir M. Guizot ait rencontré M. Sainte-Beuve -et qu'un hasard parallèle ait mis mademoiselle Nelly en présence de M. -Fiorentino. Crois-tu que M. Guizot, de l'Académie française, et -mademoiselle Nelly, de la Porte-Saint-Martin, auraient abordé du même -front leurs critiques respectifs? Non, sans doute. M. Guizot aurait fait -la grimace, et mademoiselle Nelly aurait souri de ses trente-deux dents. -Car il est certain que _le Constitutionnel_ de lundi dernier a placé -mademoiselle Nelly fort au-dessus de M. Guizot. Si telle était -l'intention de l'honorable rédacteur en chef, il a atteint son but et -remis chaque personne à sa place. Il a prouvé à la famille d'Orléans -que, si Louis-Philippe avait eu mademoiselle Nelly pour président du -cabinet, mademoiselle Nelly serait montée à cheval le 24 février 1848; -ce qui aurait sauvé la monarchie constitutionnelle. - -Le même jour, une feuille plus officielle encore, et qui est lue -attentivement par toutes les cours de l'Europe, a dit son fait à -mademoiselle Juliette Beau. M. Gustave Claudin tenait la plume; un -souffle de vertu rigide et de critique austère circulait entre les -colonnes du _Moniteur_. On prouvait clairement à l'Europe attentive que -la Comédie-Française avait bien fait de repousser notre pauvre Juliette -et de recevoir mademoiselle Rose Deschamps. L'effet de ce jugement ne se -fit pas attendre. Mademoiselle Juliette Beau redoubla de zèle, et montra -beaucoup de talent, le soir même, dans un rôle ingrat et mal fait. - -Ainsi, le journal a du bon. Il ne frappe pas toujours juste, d'accord. -Mais il frappe fort et vite. C'est un véhicule pour la pensée, c'est une -arme pour l'amour, la haine ou la vengeance, une foudre aux mains de -l'homme. Nous ne comprenons pas l'Américain sans revolver, l'Arabe sans -cheval, le Lapon sans traîneau, le Français sans journal. - -Malheureusement, la presse est un cheval entravé, un traîneau enrayé, un -revolver qui rate. Ah! si la presse était libre! Il ferait bon écrire -tous les jours. On écrirait même la nuit; on se relèverait à quatre -heures du matin pour écrire. - -Je n'accuse pas le gouvernement; je le plains. Il croit bien faire en -nous liant les mains, ce qui nous gêne beaucoup et ne lui profite guère. -Mais le principal auteur de nos maux n'est ni l'empereur, ni aucun des -ministres qui se sont succédé durant ces dix années de réaction. A qui -donc faut-il s'en prendre? A un fanatique de la liberté, au plus grand -journaliste de notre siècle, M. Émile de Girardin. C'est lui qui nous a -réduits en esclavage le jour où il inventa le journal à bon marché. - -Avant lui, les abonnés payaient tranquillement le pain quotidien de leur -pensée. Un journal bien fait coûte soixante ou quatre-vingts francs par -an, selon la qualité du papier, du tirage et de la rédaction. On peut -même, à ce prix, payer l'impôt du timbre, qui est de deux cents pour -cent environ sur la marchandise fabriquée. - -M. de Girardin nous perdit tous par un trait de génie. Il s'avisa de -livrer son journal au-dessous du prix coûtant, sauf à se récupérer sur -les annonces. Suppose une feuille quotidienne qui perd quatre cent mille -francs sur l'abonnement et afferme ses annonces au prix de cinq cent -mille: elle gagnera cent mille francs par an, et vaudra plus d'un -million. A ce prix, le fondateur s'enrichit, les rédacteurs gagnent leur -vie, le public s'abonne à quarante francs, le commerce profite à bon -compte d'une énorme publicité. Mais la liberté de la presse est morte. - -Le gouvernement n'a plus besoin de publier des lois restrictives; les -procès, les avertissements, les communiqués deviennent presque inutiles. -Il suffit d'un chef de bureau qui fronce le sourcil de temps en temps. -Le journal aura peur, parce qu'il représente un million. Et les capitaux -sont plus craintifs que les hommes, s'il est possible. - -Armand Carrel a-t-il compris ce danger? Si oui, il fut vraiment un -martyr de la liberté de la presse. - -Un journal vraiment libre, c'est celui qui n'aurait d'autre capital que -l'intelligence et le courage de ses rédacteurs. Mais comment faire? Que -cinq ou six jeunes gens s'associent pour fonder un nouveau _National_, -il faudra, de toute nécessité, qu'ils perdent sur l'abonnement comme -tout le monde. Les annonces leur viendront en aide, c'est certain, -lorsqu'ils auront atteint un tirage de quinze mille exemplaires. Mais -alors ils auront perdu trois ou quatre cent mille francs, sauf miracle. -Ils seront les esclaves d'un capital, c'est-à-dire d'un ou de plusieurs -capitalistes. Et ces élans de généreuse folie qui poussent un peuple en -avant, leur seront interdits à tout jamais. - -Nous écrivons pourtant et nous tirons sur notre chaîne, comme s'il était -en notre pouvoir de l'allonger. Si l'indulgence ou l'inadvertance de -tous ceux qui nous surveillent nous permet de dire un petit mot de -vérité, nous pensons que c'est autant de pris sur l'ennemi. Le public -qui nous lit blâme cette timidité et nous accuse de ménager la chèvre et -le chou. Parbleu! messieurs, je voudrais bien vous voir à notre place! -Tout ce qui règne, gouverne, administre, régit ou fonctionne à n'importe -quel degré de l'échelle sociale, a peur du papier imprimé. Il ne s'agit -pas seulement de Paris, mais des départements. _Le Salut public_ de -Lyon, _la Gironde_ de Bordeaux et cinq ou six autres feuilles -provinciales, qui valent celles de Paris, vous en diront des nouvelles. -Ce n'est pas que les hommes en place détestent toujours le langage de la -vérité; mais ils n'aiment pas à l'entendre dans la rue. - -Un de mes amis qui dirige un grand journal dans le département de -_Seine-et-Garonne_, signale à son préfet je ne sais quelle grosse -horreur administrative; il est mandé vite, vite, par-devant le petit roi -du département. - ---Monsieur, lui dit-on, quand des faits de ce genre parviendront à votre -connaissance, je vous autorise à me les apporter ici dans mon cabinet; -je vous défends d'en entretenir le public! - -Un autre, qui fait honorablement son métier de journaliste dans les -_Côtes-de-l'Est_, ne craint pas d'adresser des conseils excellents à une -grande compagnie financière. - ---Monsieur, lui dit le gouverneur ou le régent de l'affaire, de quel -droit lavez-vous mon linge sale en public? Quand vous avez un avis à me -donner, il serait bien simple de venir chez moi! - -Reste à savoir si le cabinet de ces messieurs s'ouvre devant les -conseillers qui ne sont pas journalistes! - -Une comédienne de Paris (ces dames sont quelquefois la doublure des plus -hauts fonctionnaires) disait à un critique de mes amis: - ---Je vais jouer un rôle difficile entre tous. Si j'échoue, dites-le-moi -chez moi. Mais je vous défends sur votre vie d'en souffler un mot au -public. - -Que penserais-tu, cousine, d'un accusé de la cour d'assises qui dirait -au procureur général: - ---Si les témoins vous racontent des faits à ma charge, je vous permets -de venir me les soumettre à Mazas; mais, pour Dieu! n'en dites rien -devant le jury! - -Le jury, en toute affaire, c'est le public. L'accusé, c'est tout homme -en place, qui est suspect d'abuser du pouvoir, par cela seul qu'il le -tient. Quant à nous, pauvres journalistes, nous ne sommes ni des -magistrats, ni des greffiers, ni même des huissiers. Nous ne sommes -rien, nous ne demandons rien, nous ne visons à rien; le plaisir d'écrire -est le plus clair de notre revenu. Et pourtant notre misère est si -douce, que nous n'aspirons point à changer d'état, et nous préférons à -toutes les broderies officielles les modestes paillons qui éclairent -notre obscurité. - - - - -II - -LES TYRANNEAUX DE PROVINCE - - -La lettre que je t'écrivais il y a quelques semaines sur les libertés -municipales[1], a produit, ma chère cousine, des effets curieux. Je me -doutais bien un peu que les mésaventures de Gottlieb n'étaient pas -uniques dans leur genre, que la France possédait plus d'un maire -Sauerkraut et plus d'un sous-préfet Ignacius; mais je n'aurais jamais -cru que le nombre en fût si grand. - - [1] Voir les _Lettres d'un Bon Jeune Homme_, page 353. - -Le pauvre Eugène Guinot se mit un jour quatorze affaires sur les bras, -pour avoir raconté qu'un monsieur X... avait trouvé un monsieur Z... -dans l'armoire de sa femme. Quatre maris s'étaient reconnus dans la -personne de l'infortuné X...; dix jeunes gens, tous beaux, tous bien -faits, tous bouillants du plus noble courage, revendiquaient l'initiale -victorieuse de Z... L'honnête et bienveillant chroniqueur avait beau -alléguer que l'anecdote était de pure invention: il avait précisé le -jour et l'heure de l'événement, et on lui prouva que, le même jour, à la -même heure, dans cet heureux pays de France, quatorze maris avaient -ouvert quatorze armoires meublées de quatorze amants. - -On a cherché querelle à Gavarni dans une occasion plus singulière -encore. Le grand artiste avait dessiné deux individus assis face à face -devant une table d'estaminet, avec cette légende: - -«Tu vois ce monsieur qui entre là-bas? - ---Oui. - ---Sais-tu ce que c'est? - ---Non. - ---C'est pas grand'chose.» - -Le troisième personnage, le _pas grand'chose_ en question, n'était -représenté ni de face, ni de profil, ni même de dos. Il ne brillait que -par son absence. Et pourtant il y eut dans Paris un homme assez -susceptible pour se reconnaître dans cette figure absente et demander -raison au peintre qui ne l'avait pas dessinée! - -Mon cas est tout différent, chère cousine. Aucun maire, aucun -sous-préfet ne s'est reconnu aux portraits que j'ai tracés; mais voici -des communes entières qui me félicitent d'avoir fustigé leur maire; -voilà des arrondissements qui me remercient d'avoir dit la vérité sur -leur sous-préfet. - -J'ai reçu tout d'abord une lettre signée d'un nom fort décent, et datée -de X..., département de... La voici: - - «Monsieur, - - «Je suis Gottlieb. Tous mes concitoyens de la ville de X... sont - autant de Gottliebs... C'est notre maire que vous avez peint au - naturel sous le nom de Jean Sauerkraut. Comment donc se fait-il que - vous nous connaissiez si bien, sans être jamais venu chez nous? - - «Venez-y bien vite, monsieur. Le peuple reconnaissant vous recevra à - bras ouverts. Le jour où il vous plaira d'entendre nos doléances et de - juger par vos yeux des injustices de nos tyrans, j'espère que vous me - ferez l'honneur de descendre chez moi, à l'_Écu de France_. Mes prix - sont infiniment plus modérés que ceux du _Soleil d'or_, et ma table - d'hôte est mieux servie, si l'on en croit MM. les voyageurs du - commerce. - - «Agréez, etc.» - -Je m'apprêtais à répondre: «Monsieur, vous me faites trop d'honneur. Mon -ami Gottlieb, qui n'est point un personnage symbolique, n'a jamais mis -les pieds dans votre département.» Mais on introduisit chez moi un jeune -avocat fort aimable, que j'avais intimement connu dans une ville de -l'Est. - - * * * * * - ---Mon cher ami, me dit-il en entrant, j'ai failli me faire annoncer chez -vous sous le nom de Gottlieb fils. Mon père habitait depuis sa naissance -le chef-lieu que vous savez. Il y a rempli, durant une vingtaine -d'années, des fonctions modestes mais honorables, et qui suffisaient à -son ambition. Malheureusement, ses concitoyens, qui l'estimaient, l'ont -élu vice-président d'une société de bienfaisance: il y avait un -concurrent légitimiste. Cette nomination, que mon père n'avait pas même -sollicitée, a fait grand bruit. Nos ennemis se sont mis en mouvement. Un -haut fonctionnaire, _qui aurait dû_ se déclarer pour nous[2], s'est mis -en route pour Paris; quelques jours après, mon pauvre père était nommé à -une autre résidence. Le voilà exilé de sa ville natale, séparé de ses -amis, éloigné de ses propriétés, troublé dans toutes ses habitudes, à un -âge où l'homme ne sait plus changer. Quant à moi, je comptais poursuivre -ma carrière sans quitter ma famille. Mais, aujourd'hui, que voulez-vous -que je devienne? - - [2] Le préfet. - - * * * * * - -Il en était là de ses doléances quand je vis entrer un inconnu de -cinquante ans environ: une figure intelligente, ouverte et sympathique. - ---Monsieur, me dit-il après avoir décliné son nom, je suis ancien -député. J'exerce, dans un département du Nord, une industrie importante. -Ma maison occupe tout un peuple d'ouvriers. J'ai entrepris, dans mes -loisirs, un grand travail d'utilité publique. Ce que votre maître Pierre -a fait dans les landes de la Gironde, je l'essaye à mes frais sous un -autre climat. Outre cela, je suis Gottlieb. - ---Vous, monsieur? - ---Hélas! oui. Toutes les persécutions que vous avez énumérées, et bien -d'autres encore, s'exercent contre moi. Je me suis mis à dos l'autorité -locale. Tous les Ignacius et tous les Sauerkraut de l'arrondissement -sont déchaînés contre votre serviteur. Si vous venez me voir, vous -jugerez par vos yeux de ce que je puis être et de ce que l'on est pour -moi; vous verrez ce que je fais et ce qu'on me fait. - -Cet honorable visiteur me résuma, dans un court abrégé, les vexations -qu'il avait subies et qui se renouvelaient tous les jours. Je reconnus -que mon ami Gottlieb était un privilégié, un aristocrate, un enfant gâté -de la mairie et de la sous-préfecture, en comparaison de l'ancien -député. Je lui présentai le jeune avocat qui était arrivé avant lui, et -nous nous mîmes à chercher ensemble un spécifique contre leur mal. - -Mais ma servante reparut avec un paquet de lettres que j'ouvris devant -eux, avec leur permission. - -La première venait du Midi. Elle était datée d'une place de guerre. La -vignette enluminée qui décorait la tête de la première page représentait -un guerrier entouré de drapeaux. L'écriture et le style ne pouvaient -appartenir qu'à un jeune soldat. - - «Monsieur, disait l'enfant (un de ces enfants héroïques qui jouent si - bien à la bataille), j'ai dix-huit ans et je me ferais tuer pour - l'empereur, à preuve que je me suis engagé volontairement en novembre, - et que je suis candidat brigadier, en attendant le bâton de maréchal. - Pour lors que vous n'avez pas raconté positivement mon histoire, - puisque ce n'est pas un mulot que j'ai tué, mais un moineau, sauf le - respect que je vous dois. - - «Identiquement, ce n'est pas moi qui me suis porté au conseil - municipal, n'en ayant ni l'âge ni le vouloir, mais mon cousin germain, - fils du frère aîné de mon propre père, et que vous désignez dans vos - feuilles sous le nom illusoire de Gottlieb. Lequel, s'étant porté - contre la liste du maire au mois d'août, demeura, ensemblement avec - toute sa famille, en butte à toutes les vexations de l'autorité - civile. D'où m'étant aventuré sur la route dont il était borné, et - ayant tué un moineau (passez-moi le mot) d'un coup de pistolet sur un - arbre, je fus empoigné par les gardes champêtres qui faisaient le guet - autour de sa maison par inimitié contre lui, et livré à la justice - civile, qui me condamna pour délit de chasse à l'amende, aux frais et - à la confiscation de l'arme. - - «Le tout montant à une somme totale d'environ quatre-vingts francs, - dont je ne garde point rancune à la justice, qui exécutait sa consigne - en appliquant la loi, mais aux gardes champêtres et nommément à M. le - maire, qui les avait apostés autour de la maison de mon cousin, pour - nous prendre en faute, dont ils auraient parfaitement pu se dispenser. - Vous avouerez, monsieur, que c'est un moineau payé un peu cher, et que - je n'avais rien fait à M. le maire, n'ayant pas même pu voter, faute - d'âge, en faveur de mon cousin. - - «Ce qui ne m'empêche pas, monsieur, de crier avec tous les coeurs - français en présence de l'ennemi, absent ou présent: Vive l'Empereur! - Puisse-t-il être servi par les civils comme il le sera en toute - occasion par votre bien dévoué - - «X..., - «Candidat brigadier à la... du... d'... - en garnison à...» - -La deuxième lettre était signée d'un fonctionnaire assez important d'une -de nos grandes administrations. La voici: - - «Monsieur, - - «La simple lecture de mon nom vous dira dans quel département je suis - né et pourquoi je suis bonapartiste de naissance. L'_Histoire de - Napoléon_ est l'Évangile où mon vénéré père m'a appris à lire. Dès ma - première jeunesse, j'ai rêvé le retour de la dynastie napoléonienne. - Dans l'âge où nous passons facilement du désir à l'action, j'ai - conspiré. Toute ma vie et toute ma fortune ont été consacrées à la - sainte cause que j'ai toujours confondue avec la cause de mon pays. - L'empereur a daigné récompenser mes modestes services en me nommant - lui-même à l'emploi que j'occupe depuis tantôt dix ans. - - «Je m'applique à me rendre digne de ses bontés, dont je garde une - reconnaissance éternelle. Mon chef immédiat, aussi bien que MM. les - inspecteurs de mon service et ces messieurs de l'administration - centrale, ont toujours rendu justice à mes modestes efforts. Je serais - un ingrat si je ne me louais pas hautement de leur bienveillance. - Pourquoi faut-il que, dans les dernières élections municipales, j'aie - voté ouvertement pour un homme de mon opinion, dévoué comme moi aux - idées libérales de l'empereur? Ce malheureux, que vous avez désigné - ingénieusement sous le nom de Gottlieb, a entraîné tous ses amis dans - sa perte. Le maire de cette ville et le sous-préfet de cet - arrondissement ont juré de _faire sauter_ tous ceux qui avaient pris - parti pour Gottlieb. Leurs dénonciations contre moi seul forment un - dossier énorme, sous lequel mon innocence sera infailliblement - étouffée. Que faire? A qui m'adresser? - - «J'attends tous les jours mon changement, qu'ils demandent, qu'ils - espèrent, qu'ils annoncent à haute voix dans la ville et au chef-lieu. - J'aimerais mieux qu'on nous débarrassât du maire, qui s'est rendu - antipathique à toute la population, ou qu'on changeât le sous-préfet. - C'est un ultramontain riche et bien apparenté. Je suppose que vous - l'avez désigné sous le nom d'Ignacius, parce qu'il a des relations - étroites avec la société de Jésus, fondée par saint Ignace. En l'ôtant - de chez nous, on ne lui ferait aucun tort, car il dit lui-même à qui - veut l'entendre qu'il donnera sa démission dès qu'il aura la croix. Ne - pourriez-vous obtenir, monsieur, qu'on le décorât tout de suite? Notre - pays y gagnerait; mais le plus soulagé de tout le département serait - votre dévoué serviteur. - - «X...» - -Troisième dépêche.--Celle-ci vient de beaucoup plus loin, d'un pays -perdu. - - «Monsieur, - - «Je suis père d'une nombreuse famille et j'occupe une place de - dix-huit cents francs. J'ai voté pour Gottlieb. Ni le maire ni le - sous-préfet ne me le pardonneront jamais. C'est sans doute parce que, - Gottlieb et moi, nous sommes plus dévoués que lui au gouvernement de - l'empereur. - - «Au jour de l'an, je suis allé avec ma femme faire une visite - officielle à M. le sous-préfet. Ce haut fonctionnaire étant absent, - nous avons laissé nos cartes de visite. Comme nous sortions de la - sous-préfecture, M. le sous-préfet, qui rentrait, se croisait avec - nous. J'attendais son coup de chapeau pour le saluer à mon tour. - - «Ne devais-je pas agir ainsi, puisque j'étais avec ma femme? Vous - savez sans doute, monsieur, qu'on peut être à la fois homme du monde - et fonctionnaire à dix-huit cents francs. M. le sous-préfet, qui me - conserve une dent depuis les élections, affecta de ne point nous voir, - entra dans son bureau, et écrivit à mes chefs que j'avais passé devant - lui sans le saluer. Il n'en faut pas davantage pour motiver la - destitution d'un employé à dix-huit cents francs. Heureusement, - monsieur, la dénonciation tomba aux mains d'un très-excellent et - très-honnête homme, qui se trouva être par surcroît un homme de - beaucoup d'esprit. - - «C'est pourquoi je ne suis pas destitué. Mais un avancement qui - m'était annoncé et promis depuis plus de six mois a été arrêté par ce - prétendu crime de chapeau. Je ne me plains de rien, je n'accuse - personne. Un employé à dix-huit cents francs n'a pas le droit d'ouvrir - la bouche, sinon pour manger quelquefois. Mais je vous prie - instamment, vous qui semblez porter quelque intérêt aux opprimés, de - me fournir une arme défensive. Celle qui délivra la Suisse et - Guillaume Tell dans une célèbre question de chapeau est tombée en - désuétude. Vous seriez vraiment bon d'en indiquer une autre à votre - tout dévoué - - «X...» - -La dernière lettre du paquet n'était pas aussi importante, et je ne la -cite que pour mémoire. J'ai écrit que la ville de Schlafenbourg ne -comptait qu'un seul mari de Molière. Un monsieur qui a cru se -reconnaître m'écrit une longue lettre anonyme pour me dire que je me -suis trompé, qu'il n'est pas seul de son espèce; que, d'ailleurs, nous -n'avons pas le droit de trouver mauvais ce qu'il trouve bon; que -l'amitié vit de concessions, et mille raisons de cette force qu'il ne -m'appartient pas de discuter. - -Lecture faite, mes deux visiteurs me prièrent de résumer le débat, et je -leur dis: - ---Votre récit, les lettres de mes correspondants et mon expérience -personnelle m'ont prouvé que les petits fonctionnaires de notre pays se -laissaient aller sans trop d'effort sur la pente du despotisme. On en -voit quelques-uns mettre au service de leurs rancunes personnelles une -autorité qui leur a été confiée pour le service de l'État. Peut-être -même en trouveriez-vous deux ou trois mille qui tournent contre le -gouvernement et ses amis les armes dont ils disposent. C'est un mal, -j'en conviens, mais qui n'est ni sans explication, ni sans remède. Cette -grosse armée de fonctionnaires ne s'est pas recrutée en un jour, sous -une influence unique. Des partis très-divers ont mis la main aux -affaires depuis douze ans. Il est évident, par exemple, que M. de -Falloux et les ministres de sa couleur n'étaient ni des esprits bien -libéraux, ni des démocrates très-prononcés, ni même des bonapartistes -bien purs. Chacun d'eux a apporté avec lui un certain nombre de -fonctionnaires choisis dans la même nuance, et je ne suis pas convaincu -qu'ils les aient tous remportés. Voilà, si je ne me trompe, la cause du -mal. - ---Et le remède? - ---Le voici. Les animaux les plus patients ne se font pas faute de crier -lorsqu'on les écorche; c'est un exemple à suivre, et je le recommande à -tous les administrés. Criez, morbleu! le souverain vous écoutera. C'est -son devoir, son intérêt, son désir. L'empereur ne peut pas trouver bon -que les maires et les gardes champêtres lui recrutent des ennemis dans -le peuple. Si par hasard vos cris n'arrivent point jusqu'à Paris (car la -France est grande), ils seront entendus par vos voisins, qui se mettront -à crier avec vous, et il se fera un si grand bruit, que vos tyranneaux -seront saisis d'épouvante. - -«Je ne vous dis pas de les dénoncer à leurs supérieurs ni de remonter de -proche en proche, par la voie hiérarchique, jusqu'à ces hautes régions -où le pouvoir s'épure des petites passions et des intérêts mesquins: -cela tomberait dans la délation, qui est toujours méprisable; mais -appelez-en de toutes les violences, de toutes les injustices, de tous -les passe-droits à l'opinion publique. Criez! - -«Je ne vous conseille pas de crier dans la rue: le sergent de ville vous -conduirait au poste, et ferait bien. Mais vous avez les journaux, qui -sont des porte-voix incomparables. Cette gueule de lion qui portait au -conseil des Dix les moindres caquets de Venise n'était qu'un jeu -d'enfant, une trompette d'un sou, si vous la comparez aux journaux. - -«Le ministre de l'intérieur est un honnête homme, estimé de tous les -partis, sans exception. Homme de bien et homme de sens, il permet, il -veut que l'on crie. Je suis sûr qu'il n'aurait que du mépris pour un -écorché qui ne crierait point. Pourvu que nous n'attaquions ni la -personne de l'empereur, ni la constitution fondamentale de l'Empire, -nous avons carte blanche contre tous les abus. Servons-nous de la -liberté qu'on nous donne; sinon, nous ne la méritons pas. Il faut que -tous les journaux, sans exception, et jusqu'à la feuille de petites -affiches qui s'imprime à Saverne, soient des instruments de justice et -des organes de vérité. Ne craignez ni les suppressions, ni les saisies, -ni les avertissements: le temps n'est plus où un journal était puni pour -avoir discuté les engrais recommandés par la préfecture. - ---Mais un fonctionnaire attaqué dans les journaux a toujours le droit de -faire un procès! - ---Il a même le droit de le perdre, si vous n'avez avancé que des faits -exacts. - ---En matière de diffamation, la preuve n'est pas admise. - ---Contre un particulier, non. Vous n'avez pas le droit d'appeler voleur -un homme qui a volé; il vous est défendu de nommer faussaire un voyageur -qui se rend à Poissy pour avoir imité la signature du prochain. Ces -messieurs vous poursuivraient en diffamation, et leur procès serait -gagné d'avance. Mais la loi n'a pas voulu que le fonctionnaire public -partageât cette triste inviolabilité. Reprochez-lui hardiment, -publiquement, les fautes qu'il commet dans l'exercice de ses fonctions, -et ne craignez pas qu'il vous traîne devant la justice. Le tribunal vous -permettrait de prouver votre dire et d'accabler votre accusateur[3]. -Criez donc! Et, si vous avez la poitrine un peu trop faible, -adressez-moi vos doléances. Je ne suis pas phthisique, et je crierai -pour vous! - - [3] Erreur grossière. Ne vous y fiez point! La loi serait contre vous. - - - - -III - -LA MACHINE LENOIR - - -Ma chère cousine, - -Nous avons, par la grâce de Dieu, deux Conservatoires à Paris: - -Le Conservatoire de la routine musicale, au faubourg Poissonnière; - -Le Conservatoire de la routine industrielle, qu'on nomme aussi -Conservatoire des arts et métiers, rue Saint-Martin. - -MM. Berlioz et consorts ne sont pas, comme on pourrait le supposer, des -phénomènes uniques. L'habile directeur du Conservatoire des arts et -métiers se couvre de gloire à leurs côtés, dans la lutte généreuse du -passé contre l'avenir, de l'inertie contre le progrès. - -Tandis que ces grands polémistes, aussi grands dans la discussion que -dans la mélodie, repoussent l'invasion du barbare Chevé, qui menaçait de -nous faire tous musiciens en un rien de temps, voici ce qui se passe aux -environs de la rue Saint-Martin: - -Deux envoyés du Conservatoire se présentent, le front haut, dans une -modeste imprimerie: - ---Monsieur, disent-ils au patron, nous nous sommes laissé conter que -vous aviez une machine Lenoir? - ---Oui, messieurs; la voici. - -Il leur montre, dans un coin de l'atelier, un petit appareil fort -simple, et pas plus encombrant qu'un poêle sans cheminée. - ---Ça! disent les petits Berlioz de l'industrie. Voilà ce que nous avons -entendu vanter sous le nom de machine Lenoir! Heureusement, elle ne -marche pas! - ---En effet, répond l'imprimeur, elle ne marche pas pour le moment, mais -elle va marcher dans un quart de minute. - -Il pousse un volant, tourne un robinet, la machine fait entendre un -petit bruit, le bruit d'une respiration un peu forte, et tout s'anime -autour d'elle. Et deux presses mécaniques se mettent à travailler à la -fois, comme si une forte commande s'était abattue sur la maison. - -Les délégués du Conservatoire, en présence d'un résultat si évident, -hochent la tête d'un air de doute. Habitude de Conservatoire! - ---Vous ne nous persuaderez jamais, disent-ils, que ce misérable outil -fonctionne régulièrement. - ---Il fonctionne comme je veux: quatre-vingts coups de piston à la -minute. Mais l'expérience nous a démontré qu'en forçant de vitesse, on -pouvait aller jusqu'à huit cents. - ---Alors, votre machine vous tuera un jour ou l'autre. C'est une force -aveugle que l'homme ne saurait dompter. - -Pour toute réponse, l'imprimeur ferme un robinet. Le moteur s'arrête, -les presses se reposent, il se fait un grand silence dans la maison. - ---Tout cela est bel et bon, répliquent les deux lévites de la routine; -mais, si votre machine ne vous tue point, elle vous mettra du moins sur -la paille. Nous savons ce qu'elle vous coûte, mon brave homme! - ---Elle me coûte mille francs d'achat, ou cent francs d'intérêt par an, y -compris l'amortissement du capital. Elle consomme un mètre cube de gaz -hydrogène, ou six sous par heure de travail, qui font trois francs pour -une journée de dix heures. Ajoutez l'achat et l'entretien de la pile, -l'établissement d'un flotteur pour le gaz, le coût d'une petite prise -d'eau et tous les faux frais, nous n'arriverons pas à un total de six -francs. Or, cette machine, qui est de la force d'un cheval, remplace -avantageusement le travail de quatre manoeuvres qu'il me fallait payer -quatre francs par jour, ou seize francs en tout. Elle me procure donc -une économie de plus de dix francs, et je ne vois pas comment elle -pourrait me mettre sur la paille. - -Les hommes du Conservatoire levèrent les épaules comme M. Berlioz à -l'avant-dernière séance de M. Chevé. Ils déclarèrent dogmatiquement que -des hommes comme eux ne se laissaient tromper ni par les inventeurs ni -par leurs compères; que la direction du Conservatoire publierait -prochainement un mémoire foudroyant contre la machine Lenoir, et que les -hommes de progrès recevraient de leurs mains une correction mémorable. - -Il faut, cousine, que ces animaux-là (les hommes de progrès) soient -véritablement incorrigibles, car les conservatoires de tous les temps ne -leur ont point épargné les leçons. Un Chevé de l'âge d'or, qui -s'appelait Orphée, fut déchiré, non dans une brochure par vingt-trois -signataires, mais dans les plaines de la Thrace, par une multitude de -jeunes femmes qui chantaient faux, comme les élèves de notre -Conservatoire. Un philosophe du nom de Socrate fut mis à mort par les -Victor Cousin de son temps réunis en Conservatoire des erreurs -officielles. Galilée, qui avait la folle prétention de faire tourner la -terre autour du soleil, fut emprisonné par les soins de la cour de Rome. -La cour de Rome était alors, comme aujourd'hui, le Conservatoire obstiné -d'une auguste mythologie. Les premiers imprimeurs furent persécutés par -la Sorbonne, Conservatoire très-pédant de l'ignorance nationale. Tous -les Conservatoires du premier Empire repoussèrent unanimement la -navigation à vapeur, et l'on sait quels services cette sage mesure nous -rendit dans nos luttes contre l'Angleterre. M. Thiers, un Conservatoire -en abrégé, s'opposa comme un héros à l'établissement des chemins de fer -en France. Aujourd'hui, les Conservatoires et les conservateurs -sacrifient la machine Lenoir aux machines à vapeur qu'ils ont adoptées -malgré eux et par contrainte. - -Mais peut-être est-il temps de te révéler le secret de cette machine -infernale qui trouble le sommeil conservateur de M. le général Morin. - -Le jour où une chaudière d'eau bouillante souleva son couvercle devant -un physicien qui n'avait pas l'esprit de Conservatoire, la force de la -vapeur fut révélée à l'homme: il ne s'agit plus que de l'employer. La -vapeur nous apparut comme un ouvrier vigoureux et terrible: les -mécaniciens s'occupèrent de l'embaucher et de le dompter. - -Quelques années plus tard, une fille de boutique oublie de fermer un bec -de gaz. L'hydrogène se répand et se mélange avec l'air. Un commis -attardé rentre dans la maison, le cigare à la bouche ou la lanterne à la -main. L'air s'enflamme, se dilate et centuple son volume primitif. La -boutique, cent fois trop étroite pour son contenu, éclate comme une -bombe. «Quel malheur! dit le peuple!--Quelle fortune! s'écrie le -physicien penché sur ces ruines. Si une étincelle jetée dans un certain -milieu a pu faire tant de mal, quels services ne pourra-t-elle pas nous -rendre dès que nous saurons l'employer? C'est un ouvrier de plus. -Embauchons-le bien vite!» Voilà l'idée de M. Lenoir. - -Ces embauchages intelligents, ce recrutement des forces de la nature -sera la gloire de notre siècle aux yeux de la postérité. L'homme, au -commencement, n'eut pas d'autres ouvriers que lui-même. Lorsqu'il sut -mettre les animaux à son service, et, suivant la belle expression de -Buffon, les conquérir sur la nature, il s'éleva d'un rang dans l'échelle -des êtres. Le premier qui dompta un cheval, le premier qui attela deux -taureaux à la charrue furent honorés comme des dieux. Quelle -reconnaissance ne doit-on point à ces Neptunes modernes qui nous -fabriquent sur une enclume des machines de la force de mille chevaux? -Nous leur décernerions aussi le beau titre de dieu, s'il n'avait fini -par tomber en désuétude par le grand abus qu'on en a fait. - -Par eux, l'eau des torrents, l'étincelle de la foudre, la vapeur, le -vent et toutes les forces aveugles de la nature ont pris du service dans -cette grande usine que nous gérons. L'eau travaille à bas prix, mais la -vapeur fait plus de besogne. L'étincelle porte nos messages au bout du -monde; le vent conduit les navires et fait tourner les moulins. C'est le -plus capricieux de tous nos serviteurs; il se met en grève pour un oui, -pour un non; il s'emporte contre ses maîtres et conduit les navires à la -côte. Aussi l'a-t-on remplacé, ou peu s'en faut. Dans son chômage forcé, -il se déchaîne en vagabond et nous joue tous les mauvais tours -imaginables. Vous l'avez vu souvent, par une belle nuit d'hiver, -décoiffer de leur toit les maisons frileuses, ou secouer comme des -pruniers les campaniles de nos églises. Peut-être même vous a-t-il -arrêté sur le pont Neuf, mon cher monsieur, et vous a-t-il dit, en -lançant votre chapeau dans la rivière: «Ayez pitié d'un pauvre -travailleur sans ouvrage!» - -Patience, mon garçon! nous reviendrons à toi. Nous promettons de -t'atteler à nos ballons, si nous trouvons un cocher qui sache te -conduire. - -C'est l'étincelle électrique qui conduit la machine de M. Lenoir, et -voici comment. - -Tu as vu des machines à vapeur; nous n'en manquons point à Quevilly. Une -machine à vapeur n'est pas autre chose qu'un piston allant et venant -dans un cylindre. La vapeur arrive en bas et pousse: le piston monte. La -vapeur arrive en haut et pousse: le piston descend. La vapeur revient en -bas, et il faut, bon gré malgré, que le piston remonte, comme le -couvercle de la fameuse marmite. La vapeur revient en haut, et le piston -redescend. Ce mouvement de va-et-vient, imprimé au piston par la force -irrésistible de la vapeur, est comme le grand ressort de toutes les -machines. Du jour où le physicien eut trouvé ce secret-là, les -mécaniciens ont fait le reste. - -Il n'est pas difficile de planter au milieu du piston une bonne tige de -fer qui va et vient avec lui, d'une marche régulière et sûre. Ce -mouvement en ligne droite se change en mouvement circulaire par un petit -mécanisme aussi simple qu'ingénieux. Cela n'est pas plus malin que de -faire tourner la roue de ton rouet en appuyant le pied sur la -planchette. Et, de même que la pression de ton petit pied, allant et -venant en ligne droite, fait marcher le rouet en ligne circulaire, un -simple piston qui va et qui vient dans un cylindre fait tourner les -roues d'une usine, d'une locomotive ou d'un bateau à vapeur. - -La machine Lenoir est construite tout de même: il n'y manque que la -vapeur. Suppose que le piston soit bien tranquille au beau milieu de son -cylindre, entre deux espaces vides. Il monterait sans hésiter, si on lui -lâchait par le bas un bon jet de vapeur. Il descendrait du même train, -si la vapeur lui arrivait par le haut. Faisons mieux: mettons-lui sous -le ventre ce mélange d'air et de gaz hydrogène qui fait de si belles -explosions dans les boutiques. Ajoutons la petite étincelle qui dilate -violemment le mélange: le piston montera sans perdre de temps; il -faudrait qu'il fût bien obstiné pour se le faire dire deux fois. Dès -qu'il sera monté au haut du cylindre, on le fera redescendre par le même -moyen, et l'on aura ce va-et-vient régulier qu'on admire dans les -machines à vapeur. - -Voilà donc une machine à vapeur sans vapeur, qui produit les mêmes -résultats sous l'impulsion d'une autre force. Mais cette force, combien -coûte-t-elle à produire? Si nous l'avions pour rien, comme le vent, ou -pour presque rien, comme l'eau des rivières, il faudrait jeter à la -ferraille toutes les machines à vapeur construites ou en construction. - -Mais non, et ceci doit rassurer les Conservatoires. La machine Lenoir -consomme des étincelles électriques qui ne coûtent presque rien, de -l'air atmosphérique qui ne coûte rien du tout, et du gaz hydrogène qui -coûte encore assez cher. On le paye trente centimes le mètre cube, et -les Compagnies qui nous le vendent sont trop bien avec l'administration -municipale pour songer à réduire leurs prix. Une machine de deux cents -chevaux, travaillant dix heures par jour, consommerait deux mille mètres -cubes d'hydrogène ou six cents francs dans la journée. La vapeur coûte -beaucoup moins cher. - -Il est vrai qu'un Américain, domicilié à Paris, se fait fort de nous -donner bientôt l'hydrogène à un centime le mètre cube. Il décompose -l'eau instantanément et à froid, au moyen d'un mélange dont il n'a pas -encore livré le secret. S'il n'exagère pas le mérite économique de son -invention, la vapeur sera détrônée partout; nous aurons même des -steamers Lenoir, voyageant sans charbon et fabriquant leur hydrogène au -fur et à mesure de leurs besoins. Mais nous n'y sommes pas encore, et il -convient de fonder nos calculs sur l'état présent de l'industrie. Le -mètre cube de gaz à Paris coûte six sous, et nous devons partir de là. - -Tant que cette denrée de première nécessité se vendra si cher, tous les -manufacturiers feront sagement de s'en tenir à la vapeur et de laisser -la machine Lenoir à la petite industrie. - -Tout le monde n'a pas le moyen de travailler en grand et de produire -beaucoup, sur un vaste terrain, avec un capital énorme. Nous comptons en -France une multitude de petits industriels, demi-fabricants, -demi-ouvriers, qui vivotent modestement dans des ateliers étroits. La -vapeur est un luxe qu'ils ne pourront jamais se permettre, et cela pour -mille et une raisons. Le premier établissement d'une machine à vapeur -coûte fort cher. Il faut un emplacement spécial, le consentement du -propriétaire et des voisins. On a le danger des explosions et des -incendies. Il faut un chauffeur. La vapeur, si utile qu'elle soit, n'est -pas tout à fait aux ordres de l'homme: entre l'instant où l'on allume le -feu et la minute où se produit une pression utile, il s'écoule une heure -pour le moins. Si vous suspendez le travail au moment du repas, il faut -entretenir le feu de la machine. Le travail terminé, la machine dépense -encore et brûle son charbon pour le prince qui règne à Berlin. - -La machine Lenoir ne dépense que lorsqu'elle travaille. On la met en -mouvement à l'instant même où l'on en a besoin; on arrête les frais dès -que l'ouvrage est suspendu; on n'emploie pas un centimètre cube de gaz -qui ne profite. Tous les emplacements sont bons: une force d'un cheval -se range commodément dans le coin le plus obscur du plus modeste -atelier. Aucun propriétaire, aucun voisin ne peut s'opposer à -l'établissement d'un appareil qui ne fait ni bruit, ni feu, ni fumée, et -qui procède par petites explosions aussi douces et aussi inoffensives -que la respiration d'un ronfleur. - -Nous avons à Paris, à Lyon, à Saint-Étienne et dans nos grandes villes -industrielles, un million de petits fabricants ou d'ouvriers en chambre. -C'est une population très-intéressante, non-seulement parce qu'elle est -morale et paisible, mais parce qu'elle travaille avec une certaine -spontanéité. L'initiative individuelle, comprimée par la division du -travail chez l'ouvrier des manufactures, se développe tout à l'aise dans -ces libres artisans. Sans parler des capacités éminentes qui se révèlent -de temps à autre chez quelqu'un d'entre eux, on peut dire qu'ils -contribuent tous à donner aux produits de la France ce cachet de bon -goût que l'étranger apprécie et paye si bien. Voilà les hommes qui -sauront tirer parti de la machine Lenoir. C'est à eux que l'inventeur -aurait dû dédier son oeuvre. - -Nous les verrons bientôt, la caisse d'épargne aidant, placer dans leurs -petits ateliers un compagnon de travail de la force d'un cheval, ou même -de moitié. Un demi-cheval consomme trois sous de gaz à l'heure et fait -la besogne de deux hommes. Un demi-cheval ne sera jamais intelligent ni -adroit de ses mains comme nos fins ouvriers de Paris, mais il se -chargera des gros ouvrages et des labeurs indignes d'un citoyen. - -Quand je pense qu'il y a dans notre beau pays non-seulement des chiens, -mais encore des électeurs qui tournent une roue depuis le matin jusqu'au -soir pour gagner le pain de leur famille! - -Au reste, il était temps que M. Lenoir inventât sa jolie machine. La -petite industrie courait un danger de mort. Les capitaux se groupaient -en masses imposantes pour fonder des manufactures énormes. On pouvait -déjà fixer le jour où le dernier des petits poissons aurait été mangé -par les gros. Petits poissons, devenez grands! et bénissez le nom de M. -Lenoir, qui vous sauve la vie. - -Nous parlerons un autre jour de certaines applications de la machine -Lenoir. Le théâtre, par exemple, lui demandera de grands services. Tu -sais, cousine, ou plutôt tu ne sais pas que tous ces beaux mouvements -qui s'opèrent sur la scène, les déplacements de décors, les trucs, les -changements à vue, sont exécutés par les moyens les plus primitifs. -Lorsqu'il s'agit d'enlever une forêt et d'apporter un salon, vingt -gaillards robustes tirent la forêt en arrière; vingt autres poussent le -salon en avant. C'est ingénieux comme l'arche de Noé, mais pas -davantage. Tout le monde demande aux directeurs pourquoi ils ne confient -pas cette besogne stupide à une petite machine à vapeur. Les directeurs -répondent qu'ils ont peur du feu. Qu'ils prennent donc la machine -Lenoir! - -J'ai crié sur les toits tout ce que j'avais à dire, ou peu s'en faut. -Maintenant, ma chère cousine, ne va pas te mettre en tête que ceci est -une réclame au profit d'un inventeur. M. Lenoir n'a besoin de personne. -Il n'est pas traqué par ses créanciers comme l'honorable M. Cartéron, -auteur d'une des plus belles inventions de notre époque. Il n'est pas -menacé de périr par la contrefaçon ou par les procès comme MM. Renard, -de Lyon, ces illustres inventeurs de la fuchsine. M. Lenoir, et surtout -M. Marinoni, le grand constructeur, s'exténuent à produire des machines -et désespèrent de suffire à toutes les demandes. On s'inscrit longtemps -à l'avance, comme pour obtenir une loge aux _Effrontés_. Et je me -garderai bien d'écrire ici leur adresse, de peur de m'attirer leurs -reproches. - -Mais je crois bon d'annoncer aux petits industriels de Paris cette -heureuse nouvelle. Il n'est pas inutile d'opposer aux négations aveugles -du Conservatoire le témoignage d'un homme qui a vu. - -Lorsque les nouveaux ateliers que M. Marinoni fait bâtir pourront -suffire à tous les besoins de Paris; lorsqu'on sera en mesure de donner -à nos ouvriers en chambre ce précieux demi-cheval qui leur manque, alors -il sera temps de fonder un comité de patronage pour la propagation de la -machine Lenoir. - -M. le comte de Morny et quelques musiciens sans préjugé ont _lancé_ la -méthode Chevé, en dépit du Conservatoire de musique. On trouvera -toujours une demi-douzaine de citoyens intelligents pour lancer une -invention utile, quoi qu'en dise le Conservatoire des arts et métiers. - - - - -IV - -LES PORTRAITS-CARTES - - -Ces jours derniers, je traversais Dijon, qui est une des plus belles et -des plus aimables villes de notre pays. Un ami que j'ai là-bas me fit -voir, entre autres curiosités, la fabrique de M. Antoine Maître. C'est -un joli bâtiment, distribué dans la perfection, et qui ne coûtera pas -moins d'un million lorsqu'il sera complétement achevé. Tel qu'il est, il -abrite trois cents ouvriers des deux sexes. - -Ces messieurs et ces dames, le jour où je les vis, travaillaient avec -une activité fébrile, et tout l'atelier semblait être dans un coup de -feu. On ne se hâterait pas plus à Saint-Étienne, si nous étions à la -veille d'une guerre européenne. Mais devine un peu, ma chère cousine, ce -que faisaient ces six cents bras lancés à toute vitesse? Ils -fabriquaient des albums pour la photographie. - -Je me fis présenter au patron et je demeurai tout un matin dans son -cabinet. M. Antoine Maître est un ancien ouvrier; il a fondé -non-seulement sa maison, mais son industrie. Il nous conta avec une -bonhomie fine (la bonhomie du Bourguignon) comment il s'était établi -fabricant de buvards en l'an de grâce 1832, sans avoir une notion bien -précise de ce que pouvait être un buvard; comment il avait profité d'une -absence de sa femme pour transformer en enseigne la table, l'unique -table où le petit ménage prenait ses repas; comment enfin les deux -filles du receveur général, attirées par une magnifique inscription en -ocre jaune, avaient fait une commande de quinze francs au futur -millionnaire. En peu d'années, la petite industrie avait grandi. Le -fabricant de buvards avait entrepris le portefeuille, le porte-monnaie, -la reliure des livres, puis ces albums à loger la photographie, qui -envahissaient l'atelier avec un succès despotique. On en avait livré -quatre-vingt mille en six mois, et l'on désespérait de suffire à -l'énormité des commandes. - -Ce chiffre serait déjà monstrueux si tous les albums de la France et de -l'étranger se fabriquaient chez M. Maître, et l'on comprendrait -difficilement qu'un article de fantaisie pût être si demandé. Mais, -lorsqu'on pense que la fabrique de Dijon ne fournit pas le quart, ni -même le dixième de la consommation nationale, on est forcé de -reconnaître que la photographie est devenue pour nos concitoyens un luxe -de première nécessité. - -Ce qui distingue les inventions de notre siècle, c'est la rapidité -presque miraculeuse de leur perfectionnement et de leur application. -Elles ne demeurent point à l'état stagnant, comme les grandes -découvertes de nos ancêtres; elles ne sont pas un objet de monopole pour -quelques adeptes; elles entrent, du premier bond, dans le domaine -public. Il a fallu des siècles pour que la poudre à canon, l'imprimerie, -la boussole vinssent à dire leur dernier mot. Quelle longue suite -d'années entre le tonneau du moine Schwartz et le revolver de M. Colt! -Quelle interminable série de perfectionnements entre Gutenberg et Didot! - -Les idées de notre temps, au contraire, s'élancent presque sans -transition de la théorie à la pratique. Elles tombent des mains de -l'inventeur aux mains de tout le monde. La force de la vapeur, la -lumière du gaz, la vitesse du courant électrique, l'art infaillible de -dessiner les portraits à coups de soleil, tout cela s'est perfectionné, -appliqué, répandu et mis à la portée du premier venu, dans l'espace de -quelques années. - -Nous ne sommes pas des vieillards, et nous nous souvenons tous des -premiers succès de M. Daguerre. Le modèle posait longtemps avec la -patience infatigable d'un fakir. Il obtenait, pour prix de ses peines, -une sorte de reflet fugitif, insaisissable, quelque chose de vague et -d'incertain comme un souvenir gardé par un miroir. Et ce modeste -résultat coûtait cher: il y fallait autant d'argent que de soins et de -patience. Aujourd'hui, le soleil dessine sur le papier, en grand comme -M. Ingres, en petit comme M. Meissonnier; cela ne veut ni temps ni -dépense. Le portrait le plus admirable est une affaire de quelques -secondes et de quelques sous. - -Tandis que M. Maître feuilletait avec nous un grand album peuplé de -toutes les célébrités de l'Europe, depuis mademoiselle Rigolboche -jusqu'à Son Éminence le cardinal Antonelli, nous trouvâmes plaisant -d'examiner ensemble toutes les modifications que la photographie avait -déjà introduites dans les moeurs. - -Autant le portrait était rare autrefois, autant il va devenir commun. -Les riches et les grands n'auront plus le privilége de conserver le -souvenir visible de ceux qu'ils ont aimés. Le moindre villageois, le -plus modeste ouvrier pourra contempler, dans cent ans, la galerie de ses -ancêtres. - -Les bourgeois ont toujours été friands de portraitures; mais, comme ils -n'étaient pas assez riches pour poser dans l'atelier de Flandrin ou de -Baudry, ils s'adressaient naguère encore à des artistes de pacotille, -heureux de transmettre à leurs descendants quelque aimable caricature! -On leur accommodait, pour deux ou trois cents francs, une sorte de -ragoût à l'huile; cela se servait au salon, dans un cadre d'or. Nous -avons tous admiré, le long du boulevard, l'enseigne de ces prétendus -peintres et le spécimen de leurs talents, avec cette formule inévitable: -_Ressemblance garantie_. - -Eh bien, voilà une industrie qu'il faut rayer de l'_Almanach Bottin_. La -photographie, qui ne garantit pas la ressemblance, mais qui la donne, a -tué les barbouilleurs de portraits. La terre est purgée de cette -engeance qui viciait le goût public et empoisonnait la nation par les -yeux. Nous ne la reverrons jamais, il n'en sera plus parlé, sinon dans -les légendes, et le fameux Pierre Grassou, de Fougères, si soigneusement -décrit dans le roman de Balzac, paraîtra un animal aussi fabuleux que le -lion de Némée et l'hydre de Lerne. - -La gravure de pacotille et la lithographie à la toise disparaîtront -également dès qu'on aura simplifié le tirage des épreuves -photographiques. Au lieu des grossières enluminures qui tapissent les -chaumières, la rue Saint-Jacques et la fabrique d'Épinal expédieront -partout des photographies artistiques, d'après les chefs-d'oeuvre de -Raphaël. - -Mais la gravure au burin, le grand art de Marc-Antoine et de Stella, de -Pesne et d'Audran ne périra-t-il point dans le naufrage? Oui et non. Il -faudrait maudire la photographie, si elle fermait l'atelier des Mercuri, -des Calamatta, des Henriquel, des Martinet et de tous ces artistes de -premier rang qui assurent à l'oeuvre de nos peintres une durée -éternelle. Mais rassure-toi: elle travaillera avec eux et pour eux. - -Tous les efforts qu'on a faits pour photographier directement la -peinture ont donné des résultats médiocres. Tu comprendras pourquoi -quand je t'aurai dit que certaines couleurs, comme le vert et le jaune -par exemple, viennent en noir à la photographie. Pour reproduire un -tableau tel qu'il est, il faut d'abord qu'un artiste habile le dessine -avec un soin scrupuleux et interprète à coups de crayon tout ce que le -pinceau a dit sur la toile. Le photographe vient ensuite, et tire le -dessin à cent mille exemplaires. - -Or, que fait M. Henriquel-Dupont, lorsqu'il entreprend de graver un -tableau de Paul Delaroche? Il commence par exécuter avec tout son talent -acquis et tout son génie propre un dessin très-précis, d'après le -tableau du maître. C'est l'affaire de six mois, d'un an, si tu veux. -Cela fait, il dépouille le pourpoint de l'artiste et revêt pour dix ans -la souquenille de l'ouvrier. Il achète une planche de cuivre, prend un -burin entre ses doigts et consume dix ans de sa vie, sinon plus, à -recopier sur le cuivre le dessin qu'il avait fait en moins d'un an sur -le papier. N'est-ce pas une pitié de voir des artistes de ce mérite, et -qui n'ont tué personne, se condamner à un métier si ingrat. - -Cela n'arrivera plus, grâce à la photographie. Nos Henriquel-Dupont ne -s'extermineront plus les yeux à tailler des hachures dans le cuivre. Ils -dessineront dix tableaux dans le temps qu'ils perdaient à en graver un. -Ils ajouteront leur interprétation personnelle et l'originalité de leur -talent à dix ouvrages de nos maîtres. L'appareil photographique fera le -reste. Il est donc aussi utile aux artistes que funeste aux -barbouilleurs. - -Les sciences ne lui doivent guère moins que les arts. Mariée au -télescope, la photographie transporte et fixe sur le papier la forme et -le mouvement des planètes. Unie au microscope, elle dessine avec -précision le monde invisible, cette Amérique nouvelle où le docteur -Charles Robin se promène comme chez lui. - -La chirurgie ne marche plus sans un appareil photographique. On faisait -autrefois deux dessins du malade, avant et après l'opération. Mais le -dessin avait certaines complaisances, et la photographie est le seul -artiste qui ne _triche_ pas. Qu'un charlatan se vante d'avoir guéri une -ankylose incurable, on lui dira: «Montrez-nous la photographie du malade -avant la guérison!» - -L'ethnographie ou la science des races humaines est encore dans -l'enfance, parce que les dessins des anciens voyageurs n'étaient pas -plus fidèles que leurs récits. Lisez les vieilles relations illustrées: -les costumes et les types y sont représentés par le peintre comme les -moeurs des Éthiopiens par Hérodote. Mais patience! lorsque deux ou trois -photographes auront fait le tour du monde, le genre humain se connaîtra -lui-même, et nous croirons à l'existence des Niams-Niams ou hommes à -queue, pourvu qu'on nous montre leur photographie. - -Quels services n'eût-on point rendus à la cause de la religion, si l'on -avait photographié les principaux miracles de l'Écriture sainte! -J'entends d'après nature, et non d'après un tableau; car les -photographies de la Vierge et des saints qui se vendent autour de -Saint-Sulpice n'ont pas toute l'authenticité désirable. Le seul miracle -qu'on aurait pu constater photographiquement est le miracle de la -Salette. Mais mademoiselle de la Merlière, qui l'a fait, n'avait pas -pris un photographe avec elle. - -On a raconté dans le temps qu'un mari de Molière avait braqué un -daguerréotype dans un coin de son jardin et constaté photographiquement -l'infidélité de sa femme. Nul doute qu'il n'ait gagné son procès devant -la police correctionnelle, car il n'y a point de scepticisme qui tienne -contre un tableau si vivant. - -Le tour est bon, s'il est vrai. Ne va pas croire cependant que la -photographie ait un parti pris de malveillance contre les pauvres -amoureux. Bien au contraire! Elle leur permet de conserver et même -d'étaler sur un guéridon le portrait de celle qu'ils aiment, sans -compromettre personne. La miniature avait quelque chose de plus gai, -surtout lorsqu'on l'entourait de diamants, mais elle était -compromettante en diable. Témoin la célèbre collection de M. le duc de -Richelieu. La photographie n'est pas sujette à caution. Elle est -innocente comme la poignée de main, parce qu'elle est aussi banale. -Réunissez dans un album les _mille e tre_ victimes de don Juan, les -maris eux-mêmes n'y trouveront rien à redire. Une femme de bien se donne -à ses amis, à ses connaissances et même aux indifférents: honni soit qui -mal y pense! Un portrait sur papier, et même sur papier sensible, ne -prouve absolument rien: un portrait sur ivoire prouvait tout. - -Ce n'est pas seulement à l'amour que la photographie prête ses bons -offices; elle se met au service de la gloire. Depuis longtemps, la ville -de Brives se plaignait de ne connaître nos grands écrivains que de nom; -elle remarquait avec une certaine amertume que ni Lamartine, ni Victor -Hugo, ni Prosper Mérimée n'étaient jamais descendus dans ses murs. Un -adjoint qui se pique de littérature aurait donné beaucoup pour -contempler les traits de ces personnes illustres. Un conseiller -municipal, égaré dans Paris pour quelques affaires, avait cherché à voir -la belle tête de M. de Lamartine, et l'on avait abusé de sa crédulité en -lui montrant M. Granier de Cassagnac. Plus de méprises, désormais, plus -de curiosités inassouvies! Toutes les fois qu'il se produit un écrivain, -toutes les fois qu'une étoile apparaît dans le firmament littéraire, le -libraire a bien soin d'attacher au chef-d'oeuvre la photographie de -l'auteur. M. Léotard et mademoiselle Rigolboche sont aussi célèbres par -leur beauté que par leur style. Brives les reconnaîtrait au premier coup -d'oeil, s'ils descendaient de diligence. - -Dans ces conditions, l'incognito n'est plus possible; il faut que nos -célébrités en prennent leur parti. Si un journaliste enlevait une -danseuse, si les deux tourtereaux s'enfuyaient vers une autre patrie en -chantant le grand air de la _Favorite_, c'est en vain qu'ils -essayeraient de cacher leur bonheur. La photographie les a précédés à -tous les relais. Partout les postillons à la voix harmonieuse murmurent -en se poussant le coude: «C'est le célèbre Giboyer qui file avec la -petite Taffetas!» - -Mais, en revanche, les larrons ne pourront plus s'affubler d'un nom -illustre pour faire des dupes. On connaît l'histoire de cet ingénieux -filou qui dévalisait une ville du centre de la France sous le nom de -Jules Barbier. Les aubergistes lui faisaient crédit, les bourgeois -éclairés lui prêtaient de l'argent. On s'étonnait un peu qu'un poëte -applaudi si souvent à l'Opéra-Comique eût toujours besoin de cent sous, -mais on se laissait prendre. Le faux Barbier fut pris à son tour, -lorsqu'on s'avisa de demander à Paris la photographie du vrai. - -Théophile Gautier reçoit un jour la visite d'une femme échevelée: - ---Il sait tout! crie-t-elle en entrant, il me poursuit! cachez-moi! Où -est Théophile? - ---Quel Théophile? - ---Théophile Gautier. - ---C'est moi, madame. - ---Vous? Non! vous me trompez! - ---Je n'ai jamais trompé personne: je suis trop paresseux. D'ailleurs, -voici mon portrait, et mon nom au bas. - ---Malheureuse!... Ah! monsieur, je ne lui aurais jamais cédé, si j'avais -su qu'il ne fût pas vous! - -La pauvre femme avait prêté son coeur à un faux Théophile Gautier, parce -que la photographie n'était pas encore à la mode. - -Les passe-ports, tu le sais probablement, ne servent qu'à vexer les -honnêtes voyageurs et à tromper les gendarmes. On les abolira bientôt -dans toute l'Europe. Mais la société sera-t-elle sans armes contre les -malfaiteurs? Non, grâce à la photographie. Les directeurs des prisons, -des maisons centrales et des bagnes prendront le portrait de tous leurs -pensionnaires; et, comme les neuf dixièmes des crimes et délits sont -commis par des repris de justice, la gendarmerie saura quels hommes elle -doit rechercher. Jud est pris, du moins théoriquement, car nous avons sa -photographie. Il ne vous reste plus, messieurs les gendarmes, qu'à -saisir l'original. - -On m'assure que, depuis l'affaire Grellet et compagnie, tous les -banquiers de Paris ont fait faire la photographie de leurs caissiers. - -Les autorités de plusieurs départements, et entre autres de la -Charente-Inférieure, collectionnent des portraits de frères ignorantins, -par mesure de prudence. Ces gens-là sont des caissiers à qui l'on confie -des biens plus précieux que l'or, et ils se sauvent quelquefois avec -l'honneur des familles. - -Pourquoi les pauvres Bluth n'ont-ils pas fait faire une photographie de -leur fille Thérèse? Nous irions, le portrait à la main, frapper à tous -les couvents de France et de Belgique, et peut-être trouverions-nous une -supérieure assez honnête pour nous rendre la dernière victime de l'abbé -Mallet. - -En voilà bien long sur ce sujet, ma chère cousine, et pourtant nous -n'avons pas encore envisagé la photographie au point de vue politique. -Sais-tu bien que nous n'avons pas de révolutionnaire plus terrible? -Daguerre a mieux servi la cause de l'égalité que Danton, Marat et -Robespierre; l'appareil de Nadar a déjà fait plus de mal aux dynasties -légitimes que l'appareil de Guillotin! Ne te hâte pas de crier au -paradoxe, et suis bien mon raisonnement. - -De tout temps, les rois se sont appliqués à nous faire croire qu'ils -étaient d'une autre pâte que nous. Le fameux principe du droit divin ou -de la légitimité repose sur ce petit mensonge. Pour mieux cacher la -fraude, les souverains de l'Orient se cachaient eux-mêmes, ou ne se -laissaient voir que rarement, dans une sorte de nuage. S'ils exposaient -leurs portraits aux yeux du peuple, c'étaient des images énormes et -gigantesques, véritables idoles, intermédiaires entre l'homme et le -dieu. - -Les empereurs romains ne détestaient pas non plus la sculpture -colossale. L'artiste qu'ils honoraient de leur confiance les faisait -grands et beaux, par ordre supérieur. - -Louis XIV, notre grand roi, a régné dans le même style. Il se coiffait -de rayons et s'habillait d'étincelles. Ses peintres et ses sculpteurs -étudiaient la tête d'Apollon et le torse de Jupiter lorsqu'ils avaient à -faire un portrait du roi. La poésie de Boileau et des autres courtisans -répandait autour de lui comme une fumée d'encens et une lueur de feu de -Bengale qui portaient à la tête du peuple en lui éblouissant les yeux. -Grâce à ces artifices, personne ne s'aperçut que le grand roi était un -homme, excepté peut-être M. Fagon, qui ordonnait ses lavements. - -Sous les règnes suivants, la monarchie légitime s'humanisa quelque peu, -et les plus malins de la nation surprirent le secret de la comédie. -Cependant les costumes d'apparat, les grands carrosses rehaussés d'or et -l'éclat pompeux de la cour nous jetaient encore de la poudre aux yeux. -Les provinciaux, qui sont, après tout, la plus grande moitié de la -nation, jugeaient le roi sur des portraits flattés, et spécialement sur -l'empreinte des monnaies. Un louis de vingt-quatre livres ne pouvait, -dans aucun cas, paraître laid ou disgracieux. La beauté du métal -ajoutait quelque chose à l'élégance du profil. On reposait les yeux avec -complaisance sur une image de si grand prix. Le roi apparaissait -là-dessus comme le dispensateur de tous les biens de la terre. - -Va-t'en chez un papetier, achète une demi-douzaine de Bourbons -photographiés d'après nature, et tu me diras ce que tu penses du droit -divin! - - - - -V - -COMMENT ON PERD LA QUALITÉ DE FRANÇAIS - - -Ma chère cousine, - -Tu as lu dans les journaux que deux ou trois cents jeunes Français, -presque tous gentilshommes, s'étaient enrôlés dans l'armée du pape sans -autorisation de l'empereur. - -Ces volontaires, ou (pour parler comme eux) ces croisés, appartenaient -pour la plupart à l'opinion légitimiste. Ils avaient les meilleures -raisons du monde pour se passer de toutes les permissions impériales. -Napoléon III n'était à leurs yeux qu'un usurpateur élu par sept ou huit -millions de complices. - -Catholiques par croyance, ou tout au moins par esprit de parti, ils se -laissèrent persuader que Rome était la première patrie des catholiques. -Les sermons et les mandements leur firent oublier que le sang français -n'appartient qu'à la France. Ils cédèrent à l'entraînement d'un courage -aveugle et d'un honneur mal conseillé, et coururent à Rome, sans -entendre le bruit des portes de la France qui se refermaient derrière -eux. - -Ils se sont bravement battus; c'est une justice à leur rendre. Comme les -défenseurs de Messine et de Gaëte, ils ont été les héros d'une mauvaise -cause. Ils ignoraient que nos lois sont impitoyables pour une certaine -catégorie de héros. - -A leurs yeux, la cause qu'ils défendaient était non-seulement sacrée, -mais française. Ils voyaient à leur tête un général français -très-illustre, autorisé par l'empereur à combattre pour le pape. Une -armée française protégeait la capitale de Pie IX. La nation française, -assez silencieuse depuis quelques années, n'avait pas encore exprimé son -opinion sur le temporel. Ces jeunes gens ne pouvaient guère deviner -qu'ils encouraient des peines sévères en essayant à Castelfidardo ce que -M. de Goyon faisait légalement à Rome. - -Ils savaient bien qu'ils exposaient leur vie, mais ils ne s'arrêtaient -pas pour si peu. Je me figure qu'ils y auraient regardé à deux fois si, -avant de signer leur passe-port, on leur eût donné à lire l'article 21 -du Code civil: - -«Le Français qui, sans autorisation du roi, prendrait du service -militaire chez l'étranger ou s'affilierait à une corporation militaire -étrangère, perdra sa qualité de Français. Il ne pourra rentrer en France -qu'avec la permission du roi, et recouvrer sa qualité de Français qu'en -remplissant les conditions imposées à l'étranger pour devenir citoyen; -le tout sans préjudice des peines prononcées par la loi criminelle -contre les Français qui ont porté ou porteront les armes contre leur -patrie.» - -Il est bien évident que les volontaires du pape se sont engagés comme -soldats dans une armée étrangère. Ils l'ont fait sans autorisation, ils -ont donc perdu la qualité de Français. Ils ne peuvent rentrer en France -sans la permission de l'empereur; ils ne peuvent redevenir Français -qu'en traversant les interminables formalités de la naturalisation. - -Ce n'est pas tout. Le décret du 26 août 1811 ajoute encore à la sévérité -de la loi. Non-seulement les vaincus de Castelfidardo, rentrés en France -sans permission, doivent être expulsés par la police, mais ils ne -peuvent ni recueillir une succession, ni même jouir des droits civils de -l'étranger résidant en France. (Duranton, t. 1, 195.) Le décret de 1811 -n'est pas abrogé. Il a été maintenu par la charte de 1814 (art. 68) et -par la charte de 1830 (art. 59). La Cour de cassation (27 juin 1831; 8 -et 22 avril 1831) décide qu'il a acquis force de loi. Le gouvernement -l'a rappelé et visé en 1823 (ordonnance du 10 avril). La cour de -Toulouse a décidé, le 18 juin 1831, qu'il avait force de loi. - -C'est beau, la loi; c'est bon, c'est excellent, c'est admirable; mais -c'est implacable. Je comprends le désespoir des malheureux Romains, qui -sollicitent en vain, depuis tant de siècles, la faveur de vivre sous des -lois. Mais je ne pourrais pas rester indifférent au désespoir de trois -cents familles françaises, si l'article 21 du Code et le décret du 26 -avril 1811 étaient appliqués dans toute leur rigueur. - -La France a ri, le mois passé, lorsqu'un volontaire jeune, bien portant, -décoré par le pape et sollicitant la faveur de porter sa croix reçut de -la chancellerie cette réponse laconique: - -«Portez-la si vous voulez, vous n'êtes plus Français.» - -La France a ri; je le comprends: c'était presque de la comédie. On n'a -vu dans cette affaire que le châtiment imprévu d'une petite ambition, -une vanité froissée. - -Mais, si demain la police allait prendre à Quimper ou à Laval tous les -survivants de Castelfidardo, les uns sains, les autres convalescents, -quelques-uns malades encore de leurs blessures; si elle les expulsait du -territoire français en vertu de l'article 21 et du décret de 1811, la -comédie tournerait au drame et personne ne rirait plus. - -On les connaît tous, ces volontaires. Ils ne se cachent pas. Ils ont -publié eux-mêmes leurs noms, leurs états de service, et toutes les -circonstances qui les placent sous le coup de la loi. Ils acceptent les -dernières conséquences de leur courageuse folie. Que fera le -gouvernement? Épargnera-t-il les uns après avoir frappé les autres? Que -deviendrait ce premier principe de toutes nos constitutions, l'égalité -devant la loi? Les comprendra-t-il tous dans une seule mesure de -rigueur? Aucun homme ne verrait d'un oeil sec une telle hécatombe de -jeunes courages. Laissera-t-on la loi suspendue sur leurs têtes comme -une menace? Ce serait les condamner au pire de tous les supplices: -l'incertitude. J'ai beau chercher, je ne vois qu'une solution digne du -prince qui nous gouverne. C'est un décret d'amnistie qui ramènerait dans -le giron de la France tous ces nobles enfants égarés. - -Ils ont violé la loi, c'est plus que certain. Et pourtant, quel juge -oserait les déclarer coupables? Les coupables sont les orateurs en robe -longue, qui leur ont prêché la croisade et n'y ont pas couru avec eux. - -Cet article 21 du Code, et le décret qui l'appuie, ont des conséquences -tout à fait curieuses et que le législateur ne prévoyait point. - -Les princes des dynasties déchues sont exclus du territoire de la -France; mais il ne s'ensuit aucunement qu'ils aient perdu la qualité de -Français. M. le comte de Chambord, M. le duc d'Aumale sont Français; -personne ne le conteste. - -Mais deux jeunes princes de la famille d'Orléans, réduits à vivre dans -l'oisiveté et à ignorer le métier des armes, prennent du service -militaire chez l'étranger. Ils ne demandent pas l'autorisation de -l'empereur Napoléon III; on devine aisément pour quelle cause. L'un -s'engage dans l'armée espagnole, envahit le Maroc, et se bat -courageusement pour la civilisation contre la barbarie. L'autre est -enrôlé dans l'armée piémontaise. Il marche avec nos alliés, avec nous, -contre l'Autriche. Il affronte, à Magenta et à Solferino, les mêmes -balles qui sifflaient autour de Napoléon III, et il perd ainsi la -qualité de Français. Voilà deux jeunes princes qui seraient restés -Français jusqu'à la mort, s'ils avaient été inutiles ou lâches. Leur -bravoure les condamne à un nouvel exil dans l'exil, en vertu de -l'article 21. - -Ce n'est pas tout. L'illustre auteur du décret de 1811 ne prévoyait pas -assurément qu'il condamnait par avance son neveu le plus cher et son -auguste héritier. Car le prince Louis-Napoléon Bonaparte s'est placé, -lui aussi, sous le coup du terrible décret. Je ne le blâme point d'avoir -servi comme capitaine dans l'artillerie suisse, sans la permission du -roi Louis-Philippe. S'il avait respecté l'article 21 du Code et le -terrible décret de 1811, notre artillerie ne serait peut-être pas -aujourd'hui la première de l'Europe. Mais enfin la loi est formelle. -Napoléon III a encouru les mêmes peines que les chevaliers de -Castelfidardo, et le gouvernement de 1848 avait deux raisons de -l'expulser lorsque la nation lui accorda l'amnistie et quelque chose de -plus. - -Ce qui n'est guère moins curieux, c'est que l'article 21, si dur aux -volontaires du pape, ne peut absolument rien contre les soldats de -Garibaldi. - -Qu'entend-on par ces mots: «Prendre du service à l'étranger?» - -La jurisprudence et le simple bon sens vous répondent: C'est s'engager -comme soldat dans une armée régulière appartenant à une république ou à -un prince reconnu officiellement par la diplomatie. Un corps de -volontaires qui n'est ni enrôlé, ni payé, ni commandé par aucun -gouvernement, n'est pas une armée. C'est pourquoi l'on peut être soldat -de Garibaldi et rester Français. - -On s'enrôle dans un comité révolutionnaire; on reçoit des armes fournies -par le comité. Les comités sont indépendants de tout gouvernement; le -ministère piémontais les tolère, les favorise, les disperse et les -violente, suivant l'intérêt du moment: il ne saurait ni les organiser ni -les diriger. Les transports sont confiés à l'industrie privée: qui -est-ce qui nolise, achète, emprunte les navires? Garibaldi. Les chefs ne -sont pas nommés par le gouvernement. Si quelque officier de -Victor-Emmanuel veut suivre Garibaldi, il commence par envoyer sa -démission au roi. Garibaldi lui-même a rendu ses épaulettes de général -piémontais, avant de se mettre en campagne. - -Depuis le débarquement des _mille_ à Palerme, Garibaldi et ses -compagnons se sont entendu appeler brigands par tous les réactionnaires -de l'Europe. Brigands, soit. Mais, s'ils acceptent l'injure, il convient -que les bénéfices du mot leur soient acquis. Une demi-douzaine de -brigands qui s'embarqueraient à Marseille avec des revolvers plein leurs -poches, pour écumer le golfe de Gênes, s'exposeraient à être pendus, -mais ils conserveraient leur nationalité jusqu'à la dernière heure, et -ils seraient des pendus français. Eh bien, l'insurrection est une -violation du droit écrit, comme la piraterie et le brigandage. Les -glorieux insurgés qui viennent de sauver l'Italie sont, comme les -voleurs et les pirates, hors la loi. - -On nous objectera que ces illustres brigands avaient pris pour devise: -_Victor-Emmanuel, roi d'Italie_. Mais ce cri de guerre ne prouve rien, -sinon la bonne volonté et le désintéressement de ceux qui crient. Entre -le cri de guerre d'un insurgé et l'engagement régulier d'un soldat, la -distance est aussi grande qu'entre la prière d'un dévot et les voeux -perpétuels d'un capucin. Les volontaires de Garibaldi ne s'enrôlent -point pour un temps déterminé. Le comité de Gênes n'a jamais fait -souscrire aucun engagement. En tête des brevets et des feuilles de -route, on lisait: - - _Italia una e libera, - Vittorio-Emmanuele, re d'Italia, - Il comitato di soccorso a _Garibaldi_ - Della città di ..., etc._ - -Qu'est-ce que les deux premières lignes? Deux aspirations vers l'avenir, -deux cris de guerre. L'Italie n'était ni une ni libre; on souhaitait -qu'elle le devînt. Victor-Emmanuel était roi de Piémont; on désirait -ardemment qu'il fût bientôt roi d'Italie. Ces deux lignes, qui -n'exprimaient rien d'actuel et qui attendaient toute leur réalité de -l'avenir, enlèvent au document toute signification officielle. Suppose -un peu qu'on te mette sous les veux une feuille de route ainsi rédigée: - - Italie désunie et morcelée. - Lucien Murat, roi de Naples. - Le comité de secours organisé par la ville de Paris - Pour l'expédition de M. U... - -Dirais-tu qu'un tel document peut avoir un caractère officiel, et que le -volontaire qui s'y est laissé inscrire a perdu la qualité de Français? -Il la conserve tout entière, et la qualité de niais par-dessus le -marché. - -Tu pourrais craindre, chère cousine, que mon grand amour de l'Italie et -mon admiration pour Garibaldi ne m'égarassent un peu dans le paradoxe; -mais rassure-toi. Nos cours et nos tribunaux ont résolu la question tout -comme nous. - -En 1833, le général Clouet, condamné à mort par contumace à la suite de -l'insurrection de Vendée, se réfugia en Portugal et s'enrôla sous les -ordres de dom Miguel. Il revint en France après l'amnistie de 1840, et -réclama sa pension au ministère des finances. Le ministre soutint que M. -Clouet avait perdu sa qualité de Français, puisqu'il avait pris du -service à l'étranger sans autorisation du roi. Mais le tribunal civil de -la Seine: - -«Attendu que dom Miguel, dans les troupes duquel il a accepté de -l'emploi, n'était pas une puissance dont le droit fût reconnu; - -«Qu'en droit, le service militaire chez l'étranger, qui, aux termes de -l'article 21 du Code civil, fait perdre la qualité de Français, ne peut, -par la gravité même de ses conséquences, être dans l'esprit de la loi -que celui qui constitue un lien solennel et durable, enchaînant l'homme -à un ordre de choses stable et permanent, et faisant supposer -l'abjuration de toute affection pour la patrie; - -«Que ce ne peut être en conséquence qu'un service véritable, comme on -l'entend dans le sens ordinaire du mot, c'est-à-dire l'acceptation d'une -fonction militaire qui présente un avenir et qui soit conférée par une -puissance qui ait elle-même un avenir légitime; - -«Que le pouvoir éphémère, partiel et contesté de dom Miguel n'avait, en -1833, qu'une existence de fait...» - -Tu devines le jugement qui s'ensuivit. M. Clouet ne perdit point la -qualité de Français. - -Devant la Cour, M. l'avocat général Nouguier combattit la décision des -premiers juges. Il insista sur le caractère de souverain que dom Miguel -avait réellement, sinon légitimement, possédé depuis 1828; mais il fit -cette réserve, très-précieuse pour les soldats de Garibaldi: - -«Nous ferons cette concession qu'il est nécessaire que le service ait -lieu _près d'une puissance_, et que, si M. Clouet était allé jouer le -rôle de _chevalier errant_ ou de _capitaine d'aventuriers_, il n'aurait -pas servi à l'étranger. Il faut qu'il ait servi une puissance -étrangère.» - -Malgré ce réquisitoire, la Cour, en audience solennelle, confirma la -sentence des premiers juges (14 mars 1846). - -Le ministre des finances se pourvut en cassation. Le pourvoi fut rejeté -par la chambre des requêtes (2 février 1847), et n'arriva point jusqu'à -la chambre civile. - -La Cour de Toulouse, le 18 juin 1841, décida que les frères Souquet, -volontaires de don Carlos, n'avaient point perdu la qualité de Français. -Écoute encore une fois le langage de la justice: - -«Qu'était don Carlos en s'entourant de soldats et de nombreux adhérents, -en prenant les armes contre la reine d'Espagne, sinon un prétendant à la -tête du parti qu'il avait soulevé contre cette reine; le chef d'une -guerre civile? Don Carlos, par ses entreprises, sera-t-il élevé au rang -de ces puissances étrangères reconnues par la France, les seules dont -s'occupe le décret de 1811? Il ne peut pas sans doute prétendre à ce -titre, et avoir servi sous lui, n'est pas avoir servi chez une puissance -étrangère.» - -Garibaldiens, mes braves amis, vous serez chers à l'Italie, sans cesser -d'appartenir à la France. Une jeune et grande nation conservera votre -mémoire avec un respect filial, sans que la vieille patrie vous chasse -de son giron maternel. L'article 21 du Code et le décret de 1811 n'ont -point de prise sur vous, et pourquoi? Parce que Garibaldi n'est pas une -puissance. Garibaldi est une force, rien de plus. Une force appuyée sur -le droit. - -Mais j'y songe: le souverain de Rome et de quelques faubourgs est-il une -puissance? Peut-on le mettre au rang des princes légitimes? La -révolution de 1848 a promulgué un nouveau code politique qui fait son -chemin dans l'Europe. Ce n'est plus seulement le droit de succession ni -le consentement des cabinets qui fondent les puissances légitimes, c'est -la volonté des peuples. - -Or, le peuple de Rome et des environs a rejeté depuis longtemps la -domination temporelle du pape. Donc, le pape n'est pas, plus que don -Carlos ou dom Miguel, une puissance. Donc, les volontaires de -Castelfidardo pourraient échapper à l'article 21 et au décret de 1811, -s'ils me permettaient de plaider leur cause à ma façon. Mais je parie -qu'ils ne voudront jamais de moi pour avocat. - - * * * * * - -_P. S._ Quant aux Gottliebs, ils m'écrivent de tous côtés et m'adjurent -de les défendre. Je ne demanderais pas mieux; mais M. le juge -d'instruction du tribunal de Saverne me mande à comparaître devant lui -dimanche prochain, quoique je n'aie jamais attaqué les autorités de -cette petite ville. Que deviendrai-je, bons dieux! si tous les maires et -tous les sous-préfets de France viennent à se reconnaître dans Ignacius -et Sauerkraut, comme tous les opprimés se sont reconnus dans le -personnage allégorique de Gottlieb? - - * * * * * - -_Je devais être jugé et condamné le 24 mai suivant. Le maire de Saverne -avait déposé une plainte en diffamation. Un jeune substitut plein de -zèle avait préparé un réquisitoire dont le succès ne semblait douteux à -personne. Le 24 mai, l'affaire ne fut point appelée. Tous les cléricaux -d'Alsace, qui comptaient sur moi pour inaugurer la prison neuve de -Saverne, poussèrent les hauts cris. L'honorable M. Keller, ancien -candidat du gouvernement, député de Belfort au Corps législatif, se fit -l'écho du mécontentement de ses amis. Je crois devoir transcrire ici, -d'après le MONITEUR du 8 juin 1861, tout ce qui me concerne dans son -discours:_ - - -FRAGMENT D'UN DISCOURS DE M. KELLER. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -... Un pamphlétaire qui a le malheur d'employer son esprit à dénigrer -tous les lieux qui lui ont donné l'hospitalité, et qui ne mérite pas -d'être nommé dans cette enceinte, avait fait sur Rome un livre -calomnieux. A la rigueur, on comprend que, comme certaine publication -récente, celle-ci ait pu tromper pendant quelques heures la vigilance du -ministère de l'intérieur. Mais non; ce sont des jours, ce sont des -semaines qu'on lui donne; on la saisit quand l'édition tout entière est -vendue; et, quant au procès, on n'en a plus entendu parler. - -Stimulé par ce premier succès, notre pamphlétaire, dans trois -feuilletons de _l'Opinion nationale_, s'en prend à l'innocente ville de -province qui l'abrite pendant la belle saison et qui n'a d'autre tort -que de ne lui avoir pas encore élevé de statue, de ne lui avoir pas même -donné un siége dans son conseil municipal. Indignement calomnié dans sa -vie publique et privée, le maire n'écoute que la voix de sa conscience -et dépose une plainte en diffamation. Peu importe que, plus tard, M. le -ministre de l'intérieur le supplie ou le somme de la retirer. Le maire -n'est pas seul offensé; l'honneur de vingt familles a été cruellement -blessé; et d'ailleurs l'Alsace entière se sent insultée dans la personne -de cet infortuné maire _Sauerkraut_, dont le nom seul est une insulte à -notre agriculture; dans la personne de cet infortuné sous-préfet -_Ignacius_, en qui l'on veut sans doute atteindre un des courageux -sénateurs qui défendent le saint-siége. (_Nouvelles rumeurs._) -D'ailleurs, le délit est constant; la justice est saisie; les -assignations sont données, l'audience est fixée. L'affaire en étant là, -il n'est pas de force humaine qui puisse l'empêcher d'avoir son cours; -il n'est pas de force humaine qui puisse empêcher un tribunal saisi de -se prononcer. - -Au moment où l'opinion publique attendait ainsi une légitime -satisfaction, la veille même de l'audience, un bruit se répand avec la -rapidité de la foudre. - -_Plusieurs membres._ Oh! oh! - -M. KELLER. De Paris est tombé tout à coup un personnage mystérieux, muni -de pouvoirs supérieurs; ce personnage demande communication du dossier, -le met dans son sac, et, à la stupeur du tribunal, l'emporte pour -l'examiner à loisir. (_Réclamations sur plusieurs bancs. Interruptions -diverses._) - -_Quelques membres._ Parlez! parlez! - -M. KELLER. Sans doute, on craignait la passion des juges; on craignait -peut-être l'influence occulte de la société de Saint-Vincent de Paul. - -Le fait est qu'à l'heure qu'il est, le personnage dont je parle, qui -n'est autre, dit-on, qu'un certain procureur général, conserve le -dossier et l'examine encore; et l'Alsace, attristée, blessée dans son -honneur... (_Vives réclamations sur plusieurs bancs._) - -M. LE BARON DE REINACH. Parlez en votre nom! ne parlez pas au nom de -l'Alsace! - -M. KELLER. L'Alsace se demande si un pareil mépris de la légalité est -possible en France, et se dit que, certainement, l'empereur ne sait pas -comment on rend la justice en son nom. (_Vives et nombreuses -réclamations._) - -M. RIGAUD. Vous attaquez la magistrature, et jamais personne ne l'a fait -en France! Elle est au-dessus de toutes les attaques, de tous les -soupçons! (_Très-bien! très-bien!_) - -M. KELLER. Messieurs, ces faits sont notoires. Ils m'ont été confirmés -de Strasbourg par les lettres les plus détaillées que je pourrais lire à -la Chambre, si je ne craignais de fatiguer son attention; et, tant que -le gouvernement ne les aura pas démentis, je les avance comme tout à -fait certains... (_Rumeurs et dénégations sur plusieurs bancs._) - -M. ABATUCCI. Le maire a retiré sa plainte! - -M. KELLER. Lorsqu'un tribunal est saisi, peu importe que la plainte soit -retirée! - -S. EXC. M. BAROCHE, _ministre, président du conseil d'État_. Pas en -matière de diffamation! - -M. KELLER. Je vous demande pardon, mais je crois que, sauf le cas -d'adultère, toutes les fois qu'un tribunal est saisi, il doit se -prononcer. - -M. LE MINISTRE. Vous êtes dans l'erreur. En matière de diffamation, il -faut que le plaignant insiste. - -Du reste, nous ne savons pas un mot de tout ce que vous racontez là -(_mouvement_), et à ce sujet je dois faire une observation. - -Quand on veut mettre en cause le gouvernement sur des faits spéciaux, un -sentiment que je ne veux pas dire, mais que la Chambre comprendra, -devrait conduire l'orateur, ainsi que cela se fait partout, ainsi que -cela se fait en Angleterre, ainsi que cela se faisait autrefois en -France, à prévenir le gouvernement, de manière à le mettre à même de -prendre des renseignements et de vérifier les faits que l'on veut porter -devant la Chambre. Le gouvernement est ainsi en mesure de répondre aux -interpellations; il peut même prévenir ces interpellations par des -explications. Il me semble que mon observation trouve ici sa place. -(_Très-bien! très-bien!_) - -M. KELLER, _continuant son discours_. Quelle était la cause de cet abus -de pouvoir?... - -M. LE MINISTRE. Et mon observation, il faut y répondre! Pourquoi M. -Keller ne répond-il pas? - -M. KELLER, _continuant_. Quelle était la cause de cet abus de pouvoir, -inouï dans nos annales judiciaires? Messieurs, elle est fort simple. - -Et d'abord, il eût été pénible de voir une fois de plus le ruban de la -Légion d'honneur sur les bancs de la police correctionnelle. - -Et puis, chose plus grave, vous savez que, dans l'état de notre -législation sur la presse, deux condamnations suffisent pour faire -supprimer de droit le journal le plus dévoué. Il n'en faut pas tant pour -un journal ordinaire. Eh bien, _l'Opinion nationale_ venait précisément -d'être frappée à Montpellier pour avoir diffamé le président d'une -association charitable. Une seconde condamnation, c'était son arrêt de -mort. La France allait être privée des éminents services que lui rend ce -journal. Il fallait le sauver: on l'a sauvé. - -Cependant, le cas pourrait bien se reproduire. Il n'est pas dit que les -gens que les journaux insultent ne finiront pas par se lasser de leur -longanimité; il n'est pas dit que tous les tribunaux se montreront aussi -complaisants que celui que je viens de citer... (_Vives réclamations._) - -_Voix nombreuses._ C'est intolérable! A l'ordre! à l'ordre! - -S. EXC. M. BAROCHE, _ministre, président du conseil d'État_. Vous ne -pouvez pas dire qu'un tribunal s'est montré complaisant. - -Permettez-moi un mot, monsieur le président... - -M. ROQUES-SALVAZA. C'est une affaire de discipline qui regarde le -président. Nous demandons le rappel à l'ordre! - -M. LE PRÉSIDENT. Monsieur Keller, vous avez, à deux reprises -différentes, insulté la magistrature; vous avez porté une accusation -grave contre la magistrature et contre le gouvernement. Je vous ai -laissé continuer, parce que je croyais, en mon âme et conscience, que le -gouvernement, averti par vous, avait pu se mettre en mesure de réfuter -vos accusations. J'ai toujours pensé que, quelle que fût la gravité -d'une incrimination dirigée contre le gouvernement, le mieux était de ne -pas interrompre l'orateur, de le laisser produire en toute liberté et -jusqu'au bout ses imputations, afin de fournir au gouvernement -l'occasion de se justifier immédiatement vis-à-vis de la Chambre et du -pays. - -Mais il vient d'être déclaré par M. le président du conseil d'État -qu'aucun avis ne lui avait été préalablement donné; et il s'en est -plaint à bon droit. J'insiste à cet égard sur l'observation que vient de -faire M. le président du conseil d'État. Jamais, dans aucune assemblée -parlementaire (c'est une question de loyauté, de parti à parti, -d'opposition à gouvernement), jamais on ne s'est permis de porter une -accusation sur des faits aussi ténébreux, sans prévenir le gouvernement, -afin qu'il puisse procéder à une enquête et éclaircir les faits, de -manière à se justifier devant le pays. Agir autrement, je suis obligé de -vous le dire, n'est pas loyal. (_Très-bien! très-bien!_) - -Maintenant, je vous rappelle à l'ordre: je ne permets pas que, dans -cette enceinte, on insulte l'institution la plus respectable et la plus -désintéressée, la magistrature. (_Très-bien! Bravo!_) Et, si vous -continuez, je vous interdirai la parole. (_Oui! oui! Très-bien!_) - -M. KELLER. Messieurs, on vient de pourvoir à cette situation -exceptionnelle de certains journaux par une loi qui, sous prétexte -d'agrandir la liberté de la presse, achèvera, je le crains bien, de -déposséder la légalité en faveur de l'arbitraire. M. le ministre de -l'intérieur pourra toujours, du jour au lendemain, et par mesure -administrative, faire supprimer un journal; les tribunaux ne le pourront -plus. Voilà, je le crois, le véritable sens du projet que nous n'avons -fait qu'entrevoir en comité secret. _Le Siècle_ et _l'Opinion nationale_ -pourront continuer leur triste polémique: ils n'en seront pas moins -immortels, et, à l'heure où je vous parle, vous venez de voir jusqu'où -se permet d'aller maintenant cette audace impunie, et, pour moi, je suis -encore ému d'indignation et de dégoût par la lecture de cet article sans -nom, dans lequel on a insulté, non-seulement les malheurs du -saint-siége, mais l'honneur de notre armée de Crimée, mais la dignité -même du trône, article dans lequel on est venu nous vanter les délices -et les raffinements du despotisme païen sous le nom de je ne sais quel -fils légitime de la révolution française. Mais que veut-on dire par là? -Tenez, malgré moi, cette insolence m'en a rappelé une autre. - -«Vous seul, disait un autre pamphlétaire s'adressant à un autre prince, -vous seul, enveloppé d'une auréole d'azur et d'or, vous sommeillez au -milieu des orages; votre quiétude m'ennuie comme la vertu d'Aristide -fatiguait le paysan d'Athènes; mais non, la France sait que, relégué à -la pairie, vous subissez un ostracisme involontaire qui vous interdit -toute participation aux affaires publiques.» - -C'était en 1827; ce prince qu'on outrageait par un encens non moins -coupable, mais pourtant moins grossier, c'était le duc d'Orléans. Loin -de moi, messieurs, loin de moi la pensée de faire entre ces deux -personnages le moindre rapprochement déplacé; mais il est évident que -l'intention des deux auteurs était la même. Et quand je vois M. le -ministre de l'intérieur si facile à alarmer par les souvenirs de -l'ancien Palais-Royal, je me demande s'il ne serait pas plus prudent et -plus sage d'empêcher une si compromettante apothéose du Palais-Royal -actuel. (_Mouvements divers._) - - * * * * * - -_En réponse à cette agression, je publiai immédiatement chez Dentu la -brochure suivante:_ - - -LETTRE A M. KELLER - -Monsieur, - -L'Alsace n'a pas besoin de «me dresser une statue,» puisque le plus -éloquent de ses députés a bien voulu m'élever tout vivant sur un -piédestal de gros mots, dans l'enceinte même du Corps législatif. - -J'étais absent, monsieur, lorsque vous m'avez honoré de cette marque de -haine. Je me promenais innocemment dans Paris, ignorant du danger, comme -les orateurs du gouvernement, que vous n'aviez pas avertis. C'est le -lendemain du discours, en lisant le _Moniteur_, que j'ai pu admirer les -grands coups d'épée que vous m'allongiez par derrière, conformément aux -lois de l'escrime ecclésiastique. Peste! vous attaquez vaillamment ceux -qui ne sont pas là pour se défendre! Mais je ne suis pas mort, grâce aux -dieux, et je viens à la riposte sur le terrain que vous-même avez -choisi. - -Maintenant que nous sommes face à face, avec trente-huit millions de -Français pour témoins, vous plaît-il de régler à l'avance les conditions -du combat? Ce soin ne serait pas inutile, car il est à présumer que nous -voilà aux prises pour longtemps. Nous sommes encore jeunes l'un et -l'autre. J'adore la Révolution aussi sincèrement que vous aimez la -Réaction; j'ai foi dans l'avenir comme vous dans le passé; nous sommes -également convaincus que toute transaction est impossible entre nos deux -partis, et que l'un doit tuer l'autre. Tuons-nous donc, s'il vous plaît, -dans un style parlementaire, comme il sied aux honnêtes gens. Laissons -aux goujats des deux armées le vocabulaire des halles et de _l'Univers_. -Promettez-moi de ne plus m'appeler ni _pamphlétaire_, ni _calomniateur -indigne_, et de ne plus dire, à partir de ce moment, que mes écrits vous -_dégoûtent_. Consentez à me nommer par mon nom, lorsque vous me ferez -l'honneur de parler de moi, et perdez l'habitude de voiler ma -personnalité sous des périphrases injurieuses. Le saint-père, qui vous -vaut bien, m'a imprimé en toutes lettres dans le _Journal de Rome_; cela -vous prouve qu'on peut dire M. About sans tomber en enfer. En échange de -la courtoisie que je réclame, je vous promets, monsieur, de discuter -avec vous en homme bien élevé. Je ne vous appellerai ni sectaire, ni -fanatique, ni jésuite, ni même ultramontain; car tous ces mots, tombés -dans le mépris public, sont devenus de véritables injures. Vous serez -toujours M. Keller, et même (puisque le gouvernement impérial a obtenu -pour vous un mandat de député) l'honorable M. Keller. - -Ceci posé, monsieur, j'entre de plain-pied dans la défense, et j'essaye -d'écarter les unes après les autres les nombreuses accusations dont vous -m'avez chargé. - -Vous ne trouverez pas mauvais que je discute un peu cette savante -périphrase par laquelle il vous a plu de remplacer les deux syllabes de -mon nom: «Un pamphlétaire qui a le malheur d'employer son esprit à -dénigrer tous les lieux qui lui ont donné l'hospitalité!» Pamphlétaire? -nous avons promis de ne plus nous injurier; je passe donc condamnation. -Ce n'est pas que je méprise un genre de littérature honoré par le -courage d'Agrippa d'Aubigné, de Voltaire, de Paul-Louis Courier, de -Cormenin et de quelques évêques. Je repousse le mot parce que c'est un -gros mot, mais je ne méprise aucunement la chose. Attaquer les abus, -plaider pour la justice et la vérité, terrasser les monstres de la -tyrannie et de la superstition, ce n'est pas démériter de l'estime des -hommes. Hercule, dont l'antiquité a fait un dieu, était un pamphlétaire -qui ne savait pas écrire. Lorsqu'il écrasa d'un seul coup les sept têtes -de l'hydre, il fit en gros ce que j'essaye de faire en détail. Les -apôtres chrétiens, que vous approuvez sans doute, quoique vous ne les -imitiez pas, étaient des pamphlétaires ambulants qui poursuivaient en -tout lieu les vices du paganisme, comme je pourchasse les abus du -catholicisme vieilli. - -C'est pourquoi je vous pardonne de m'avoir lancé le nom de pamphlétaire -dans le feu d'une improvisation étudiée. Mais je regrette sincèrement, -pour votre réputation de clairvoyance et d'équité, que vous ayez pu voir -en moi un pamphlétaire ingrat. - -J'ai reçu la plus gracieuse hospitalité dans quelques grandes villes de -France, à Marseille, à Bordeaux, à Dijon, à Grenoble, à Rouen, à -Dunkerque, à Strasbourg. Lorsque vous trouverez le temps de parcourir -les premiers chapitres de _Rome contemporaine_, vous verrez comment j'ai -dénigré Marseille et les Marseillais. Si jamais vous ouvrez un petit -livre intitulé _Maître Pierre_, vous reconnaîtrez que je n'ai pas payé -d'ingratitude le bon accueil et la franche cordialité des Bordelais. Je -ne désespère pas de m'acquitter un jour, dans la mesure de mes moyens, -envers les autres villes où j'ai trouvé des esprits sympathiques et des -coeurs ouverts; en attendant, je m'abstiens religieusement de critiquer -les hommes qui m'ont accueilli. - -J'ai été l'hôte de la France en Grèce et en Italie. A l'école de Rome, -aussi bien qu'à l'école d'Athènes, je me suis efforcé d'acquitter ma -petite dette envers notre patrie en lui apprenant un peu de vérité. Je -ne devais rien aux Grecs ni aux Romains, qui ne me connaissaient pas, -sinon pour m'avoir coudoyé dans la rue. Cependant, comme j'avais touché -du doigt leur oppression et leur misère, j'ai pris sur moi de les -défendre contre deux détestables petits gouvernements. Informez-vous en -Italie: on vous dira si je passe pour un ennemi du peuple italien. Un -philhellène éminent, M. Saint-Marc Girardin, a publié dans les _Débats_ -un panégyrique du peuple grec, découpé avec des ciseaux dans _la Grèce -contemporaine_. Il faut être plus Bavarois que Sa Majesté le roi Othon -pour voir en moi un ennemi de la nation hellénique. Je la connais: donc, -je l'aime; j'ai étudié son gouvernement: donc, je la plains. Le jour -approche où elle s'affranchira de ses entraves, comme la nation -italienne. Je n'attendrai pas jusque-là pour me placer aux premiers -rangs de la presse, à la tête de ses défenseurs. Si c'est faire un acte -d'ingratitude que de défendre les opprimés qu'on a rencontrés en chemin, -je fais voeu d'encourir le même reproche partout où l'on me donnera -l'hospitalité. - -Je ne suis pas l'hôte de la ville de Saverne, quoiqu'elle m'abrite fort -agréablement, comme vous l'avez dit, pendant la belle saison. Acheter -une propriété rurale auprès d'une jolie petite ville de province, s'y -établir en famille, la cultiver et l'embellir avec soin, occuper toute -l'année un certain nombre d'ouvriers, donner l'aumône aux pauvres, -appuyer de son crédit les gens dans l'embarras, faire de sa bibliothèque -un cabinet de lecture à l'usage des habitants, attirer chez soi un -certain nombre de voyageurs et d'artistes, répandre au loin la -réputation d'un pays admirable et trop peu connu, enfin, monsieur, faire -retentir par votre bouche, au sein du Corps législatif, le nom d'une -modeste sous-préfecture, est-ce bien là ce qu'on appelle recevoir -l'hospitalité? Lorsque les plus honorables habitants de Saverne me font -l'amitié de s'asseoir à ma table, je suis leur hôte, il est vrai, mais -dans le sens actif du mot que vous avez dit. - -J'estime infiniment la population de l'Alsace en général et de Saverne -en particulier. Depuis bientôt trois ans que j'ai dressé ma tente dans -ce petit coin des Vosges, j'ai eu le temps d'apprécier la bonhomie des -moeurs, la solidité des dévouements, la naïveté des courages. Rien ne -manque à ces gens-là, qu'une excellente administration. Il ne -m'appartient pas de la leur donner; mais, toutes les fois qu'on les -brutalise un peu, il m'appartient de les défendre. Je le fais, ils le -savent, et, s'il est vrai que quelques-uns vous ont fourni contre moi -des armes rouillées et hors de service, ce n'est pas moi qui suis un -ingrat, mais eux. - -L'ingratitude, monsieur, est un vice honteux, et nous nous entendrons -toujours, vous et moi, sur ce point de morale. Je ne suis pas un -chrétien parfait, et il m'est difficile de pardonner une injure; mais, -en revanche, il m'est impossible d'oublier un bon office. Si vous voulez -me convaincre d'ingratitude, ne cherchez pas dans mon passé, il est pur. -Attendez qu'un gouvernement crédule me recommande ou m'impose au choix -des électeurs; que vingt-cinq mille honnêtes Alsaciens, trompés par mon -attitude et mes déclarations, m'envoient au Corps législatif pour y -défendre la politique impériale; que j'accomplisse mon mandat en sens -inverse et que je tourne contre le gouvernement les armes qu'il m'aura -confiées lui-même. Si jamais vous me prenez à jouer ce jeu-là, je -n'aurai plus qu'à baisser la tête et à subir comme un honteux toutes les -récriminations que votre conscience pourra vous dicter[4]. - - [4] _Voyez un peu avec quelle bonne foi un écrivain légitimiste a cité - cette phrase!_ «Attendez qu'un gouvernement crédule me recommande ou - m'impose au choix des électeurs; que vingt-cinq mille honnêtes - Alsaciens, trompés par mon attitude et mes déclarations, m'envoient - au Corps législatif pour y défendre la politique impériale. _A Dieu - ne plaise, dit-il_, que j'accomplisse mon mandat en sens inverse et - que je tourne contre le gouvernement les armes qu'il m'aura confiées - lui-même. _Quelle magnifique réclame!_» - - (_M. E. About et sa Lettre à M. Keller_, par Joseph de Rainneville. - Paris, Dentu, 1861.) - -En attendant ce triste jour, qui ne luira jamais sur mon front, vous -vous rabattez sur une accusation que je croyais désormais impossible: -vous affirmez, après M. Veuillot, M. Dupanloup et quelques publicistes -de la même école, que j'ai écrit sur Rome un livre calomnieux. Hélas! -monsieur, ne sortirons-nous donc jamais de cette polémique expéditive? -Croyez-vous encore, à votre âge, qu'un dossier plein de faits, un -réquisitoire appuyé de mille preuves se puisse réfuter par un gros mot? -Depuis deux ans et plus que j'ai publié _la Question romaine_, vous avez -eu, vous et les vôtres, autant de loisir qu'il en fallait pour -contredire mes assertions. Comment ne s'est-il pas trouvé dans votre -camp un champion assez dévoué pour défendre pied à pied le terrain que -je disputais au saint-père? C'est une tâche difficile, mais bien digne -de vous, monsieur, qui êtes plein de zèle et de patience. Essayez-la; -vous vous ferez plus d'honneur qu'en proclamant les droits -problématiques d'un maire et d'un sous-préfet. Prouvez-nous qu'on n'a -point séquestré le petit Mortara; qu'on n'a pas ravi à M. Padova sa -femme et ses enfants; qu'il y a des lois à Rome et qu'il ne s'y commet -point de crimes; que le clergé n'y a jamais opprimé le peuple; que les -moines y sont laborieux et chastes; que les libertés, les sciences et -les vertus découlent du trône pontifical comme de leur source naturelle. -Prouvez que j'ai menti en disant que trois millions d'Italiens -supportaient impatiemment la domination des prêtres. Mais peut-être -est-il un peu tard, maintenant que tous les sujets du pape ont manifesté -par leurs actes les sentiments que j'osais leur prêter. - -Non, monsieur, je n'ai pas calomnié le saint-père en disant que ses -sujets aspiraient à la liberté. J'en atteste l'histoire des deux -dernières années et le cri de soulagement qui s'est élevé à Bologne, à -Ancône, à Pérouse et dans toutes les villes affranchies! J'atteste -l'éloquence des faits, plus irrésistible encore que la vôtre! J'atteste -enfin cette sourde et infatigable doléance qui s'élève en murmurant -au-dessus de la grande capitale opprimée, et que tous les vents de -l'horizon emportent chaque jour vers les princes équitables et les -peuples généreux! - -J'ai dit la vérité, la triste vérité, comme je l'avais vue et touchée du -doigt dans les plaies saignantes d'un peuple martyr. Mon livre était -irréfutable; il l'est encore, il le sera toujours, tant qu'il restera -dans un coin de l'univers un laïque en puissance de prêtre. Croyez-vous -donc que votre parti m'aurait voué cette haine mortelle si j'avais dit -autre chose que la vérité? Non, monsieur, si vos amis avaient pu me -prendre en faute, vous ne seriez pas réduit à la triste nécessité de me -dire des injures dans une discussion du budget au Corps législatif. On -m'aurait écrasé depuis longtemps sous le poids de mes erreurs les plus -légères, et le parti clérical, triomphant de ma sottise, me saurait un -gré infini de lui avoir fait si beau jeu. Mais j'ai frappé juste, et -voilà mon crime. J'ai arraché la clef de voûte de la vieille prison, et -c'est pourquoi j'ai maille à partir jusque dans Saverne avec tous les -amis du geôlier. - -Nous ne sommes pas encore assez liés, monsieur, pour que je vous raconte -en détail les trois ans que j'ai passés en Alsace. Il me suffira de -rectifier les erreurs involontaires où vous êtes tombé, faute de -renseignements vrais. Que n'en demandiez-vous aux personnes de votre -famille qui sont établies dans le pays? La bonne madame Keller, votre -spirituelle et respectable tante, M. Henri de Juilly, votre cousin, ont -assisté à toute l'affaire, et j'ai trouvé en eux, jusqu'à la fin, les -plus fidèles et les meilleurs amis. Mieux que personne, ils pouvaient -vous mettre en garde contre les dénonciations inexactes de mes ennemis, -qui sont les leurs. - -Vous vous êtes laissé persuader (tant est grande la candeur de votre -âme!) qu'après avoir égorgé le souverain temporel de Rome, j'avais jugé -très-utile et très-urgent de compléter l'hétacombe en immolant un maire -et un sous-préfet. Sûr de l'impunité, confiant dans l'appui d'un -gouvernement qui pousse à la destruction des maires, des sous-préfets et -des papes, j'avais complété l'oeuvre de _la Question romaine_ en -publiant trois feuilletons dans ce journal maudit qui s'appelle -_l'Opinion nationale_. - -Il est bon de vous apprendre, monsieur, que _la Question romaine_ a paru -la veille du départ de nos soldats pour l'Italie. C'était, si j'ai bonne -mémoire, au printemps de 1859. Les trois feuilletons que vous -incriminez, et qui sont (permettez-moi de vous le dire) au nombre de -deux, portent la date du 23 février et du 20 mars 1861. Vous voyez que, -si le succès de mon premier crime m'a stimulé à en commettre un second, -il ne m'a pas stimulé bien vite. - -On vous a d'ailleurs mal renseigné sur l'heureuse et facile publication -de _la Question romaine_. Ce livre avait été imprimé en Belgique; il ne -s'est pas distribué en France pendant «des semaines» ni même pendant une -semaine. On ne l'a pas saisi «quand l'édition tout entière était -vendue.» L'édition était de douze mille exemplaires; nous n'en avons pu -faire entrer que quatre mille. Vous vous trompez donc des deux tiers. Si -je n'avais pas été plus précis ni plus vrai dans les attaques que j'ai -dirigées contre le pape, vos amis et vous-même auriez eu bientôt fait de -me réfuter. Vous regrettez que les tribunaux ne m'aient pas répondu par -une bonne condamnation. On vous avait promis de me faire un procès, le -procès n'a pas eu lieu, et cela vous scandalise. Mais rappelez-vous que -le délit d'impression, si toutefois il y a jamais eu délit, s'était -commis à l'étranger. Apprenez que le délit de publication avait été -commis en France par un éditeur exilé à Bruxelles, et votre haute -sagesse comprendra pourquoi «l'on n'a plus entendu parler du procès.» - -Si ces informations ne vous suffisaient pas et s'il fallait absolument -vous donner le fin mot de cette vieille histoire, je vous rappellerais -que les procès de librairie sont le plus souvent des questions -d'opportunité. A l'exception des ouvrages obscènes, la plupart des -livres ne sont saisis et poursuivis que parce qu'ils ont paru trop tôt. -Il fut un temps où c'était un crime de lèse-religion que de traduire la -Bible en langue vulgaire. Aujourd'hui, l'on admire les traducteurs de la -Bible, on les plaint même un peu, et personne ne les poursuit plus. Dieu -sait au milieu de quels dangers Pascal a fait imprimer _les -Provinciales_, que l'État met aujourd'hui entre les mains des écoliers. -Rappelez-vous les précautions sans nombre dont Voltaire entourait la -publication de ses écrits: tous les éditeurs de notre temps sont libres -de réimprimer Voltaire. Le même fait se reproduit à toutes les époques, -pour les plus modestes auteurs aussi bien que pour les grands. Témoin -votre humble serviteur et cette même _Question romaine_, qui se vend -aujourd'hui sans réclamation chez tous les libraires de France. Elle ne -scandalise plus personne, elle n'étonne plus personne, et pourquoi? -Parce que le temps a marché; parce que les vérités qu'elle annonçait -sont devenues presque banales; parce que les faits qu'elle racontait ne -sont plus ni contestés ni contestables. Et je me plais à remarquer que -vous-même, dans le réquisitoire dont vous m'avez accablé, vous n'avez -pas demandé pourquoi le gouvernement ne saisissait plus _la Question -romaine_. - -Mais revenons à cette jolie ville de Saverne, où vous avez établi, un -peu légèrement, votre base d'opérations. Je suis prêt à vous raconter, -_ab ovo_, cette mémorable querelle «qui a attristé l'Alsace, qui l'a -blessée dans son honneur, qui s'est terminée par un abus de pouvoir -inouï dans nos annales judiciaires.» - -Il y a dix mois environ, lorsqu'on renouvela les conseils municipaux -dans tous les départements de la France, je me présentai comme candidat -aux électeurs de Saverne. Vous dire les raisons publiques et privées qui -m'avaient inspiré cette ambition modeste, serait peut-être un peu trop -long. Je me présentai tout seul, après avoir sollicité vainement l'appui -de l'administration. - -Je vous laisse le plaisir de vous expliquer à vous-même pourquoi M. le -maire de Saverne me refusa l'hospitalité de la liste officielle. Cet -honorable fonctionnaire est cousin du sous-préfet, qui est beau-frère de -M. de Heckeren, qui est, suivant votre belle expression, «un de ces -courageux sénateurs qui défendent le saint-siége.» Le zèle qui vous -pousse aujourd'hui à plaider la cause de ces messieurs nous dit assez -quelles sont leurs opinions politiques et religieuses. Une sympathie des -plus touchantes les unit à M. le préfet du Bas-Rhin. Tout se tient et -s'enchaîne dans notre département, et c'est le cas d'admirer le doigt de -la Providence. Que vous ayez reçu vos informations de Saverne ou de -Strasbourg, c'est tout un. Avouez, monsieur, que l'empereur est heureux -de pouvoir compter sur des fonctionnaires qui s'entendent si bien entre -eux et avec vous[5]! - - [5] Je suis heureux d'apprendre à mes lecteurs que le sous-préfet de - Saverne vient d'être décoré de la Légion d'honneur (15 août 1862). - -La population ne marche pas dans le même sens, à moins qu'on ne la -pousse; mais on sait la pousser quand il le faut: on sait même pousser -en prison, pour le bon exemple, un pauvre distributeur de bulletins -malsonnants. Cependant les Savernois ne manquent pas de courage. Je ne -me présentais pas devant eux comme vous êtes venu devant les électeurs -du Haut-Rhin. On ne prêchait pas pour moi dans les églises; on prêchait -même contre moi. On ne disait pas au peuple de la ville: «Voici un homme -dévoué au gouvernement; si vous voulez faire un vrai cadeau à -l'empereur, votez pour notre candidat!» Il se trouva pourtant à Saverne, -même dans votre famille, monsieur, des électeurs assez hardis pour me -donner leur voix; et j'arrivai bon vingt-quatrième sur une liste de -vingt-trois. - -Je comptais sur un meilleur résultat; et ne riez pas de ma superstition, -j'ai cru longtemps que j'avais été victime d'un miracle. Vous me -comprendrez assurément, vous qui avez la foi. Il était six heures du -soir; on venait de clore le scrutin. M. le maire ouvrit une grande boîte -de sapin, bien et dûment scellée, qui renfermait les volontés du peuple -et l'avenir du conseil municipal. Mon coeur battit avec violence. On se -mit à compter les bulletins, comme on avait compté les votants. O -prodige! Les bulletins étaient en majorité. Oui, monsieur, il se trouva -dix bulletins de plus qu'il n'était venu de votants. J'ai vu cela de mes -yeux, moi qui vous parle. J'ai vu même à Strasbourg le conseil de -préfecture, saisi d'une protestation en règle contre ce trop-plein du -suffrage universel, déclarer que la multiplication des bulletins, -quoique miraculeuse en elle-même, n'était pas de nature à invalider une -élection. - -A dater de ce jour, le vainqueur, c'est-à-dire l'autorité locale, -appliqua à tous mes amis, sans excepter vos parents, un axiome de droit -provincial que les Romains résumaient en deux mots: _Væ victis!_ Les -petits sbires de la mairie me favorisèrent de trois ou quatre -procès-verbaux dans la même semaine. Mon cousin germain, Paul About, -aujourd'hui brigadier au troisième régiment d'artillerie, fut traduit en -justice pour avoir tué un pinson sur un arbre avec un de mes pistolets. -Le tribunal de Saverne, ce tribunal que vous accusez bien injustement de -complaisance envers moi, condamna le pauvre garçon à l'amende et à la -confiscation de l'arme, sans oublier les frais du procès. Votre cousin à -vous, M. de Juilly, architecte inspecteur du château de Saverne et père -de trois beaux enfants qui sont vos neveux à la mode de Bretagne, fut -dénoncé à Paris par les soins de M. le sous-préfet. On l'accusa d'avoir -manqué de politesse envers le premier fonctionnaire de l'arrondissement, -et il serait peut-être destitué à l'heure qu'il est, si un excellent -homme, d'infiniment d'esprit, M. de X..., chef de division au ministère -de Z..., n'avait mis la dénonciation dans sa poche. Allons, monsieur, -retournez au Corps législatif et dénoncez cet abus de pouvoir! Demandez -de quel droit M. de X... s'est permis de sauver un père de famille, et -de votre famille; de quel droit il a coupé la vengeance sous le pied de -«cet infortuné sous-préfet!» Rassurez-vous, cependant, la dénonciation -de l'_infortuné_ n'a pas été tout à fait perdue. Elle a arrêté une -augmentation de traitement qui était promise depuis une année à votre -cousin M. de Juilly. - -Je vous ai confessé, monsieur, que j'adorais la justice; c'est une -passion malheureuse dans certains départements. Toutefois, les décrets -du 24 novembre et la loyauté avec laquelle je les vis exécuter à Paris -me rendirent un peu de courage. Je publiai un de ces trois feuilletons, -c'est-à-dire un de ces deux feuilletons: où diable avez-vous trouvé le -troisième? Je publiai, dis-je, au bas de _l'Opinion nationale_, un -feuilleton léger dans la forme, assez sérieux dans le fond, comme la -plupart des choses que j'écris. Je suppose que vous l'avez lu, puisque -vous en parlez; le troisième est le seul dont vous ayez parlé sans avoir -eu l'ennui de le lire. Mais, si vous avez parcouru ce petit travail sur -les libertés municipales, si vous ne vous l'êtes pas fait résumer par -vos amis de Saverne ou de Strasbourg, je m'étonne que vous ayez pu y -trouver «d'indignes calomnies contre la vie publique et privée de M. le -maire de Saverne.» J'ai commencé par discuter très-raisonnablement la -question électorale; j'ai montré que les pouvoirs les plus heureux -étaient quelquefois trompés en cette matière par le zèle de leurs -préfets; j'ai fait allusion à la candidature officielle d'un honorable -député du Haut-Rhin qui vous touche de bien près; j'ai prouvé par votre -exemple qu'un gouvernement - - ... Rencontre sa destinée - Souvent par les chemins qu'il prend pour l'éviter. - -Après quoi, comme il me paraissait inutile de garder le ton sérieux -durant plus d'un quart d'heure, je me suis mis à crayonner la caricature -d'une élection municipale. Pour amuser mes lecteurs et moi-même, j'ai -fait une collection de traits épars dans les journaux, dans les discours -de la Chambre, dans les protestations adressées au conseil d'État, enfin -dans mes souvenirs personnels. J'ai réuni le tout au sein d'une ville -imaginaire nommée Schlafenbourg; j'ai inventé un maire appelé Jean -Sauerkraut, en français, Jean Choucroute; un sous-préfet bigot, du nom -d'Ignacius, un candidat grotesque qui ne me ressemble pas plus par le -caractère et la figure que vous ne ressemblez à Démosthènes par -l'improvisation. De quel droit, s'il vous plaît, me reconnaissez-vous -dans le personnage de ce Gottlieb? Sur quoi vous fondez-vous pour -affirmer devant les représentants de la France que cet Ignacius est le -sous-préfet de Saverne, que ce Jean Choucroute est le maire de la ville? -Voulez-vous donc les tuer par le ridicule, et ne vous suffit-il pas de -les avoir compromis par votre patronage? - -Mais, avant de pousser plus loin, permettez que je m'arrête en -admiration devant une de vos phrases. «Cet infortuné maire Choucroute, -avez-vous dit, dont le nom seul est une insulte à notre agriculture!» -Ai-je insulté l'agriculture française, et les planteurs de choux -vont-ils me demander raison? Mais moi-même, monsieur, je suis planteur -de choux. Si jamais vous vous arrêtiez à Saverne et si vous me faisiez -l'honneur de dîner à la Schlittenbach avec M. de Juilly, votre cousin, -et madame Keller, votre tante, on vous servirait de la choucroute -fabriquée chez nous. De la choucroute excellente, et nullement -susceptible, et qui ne se croit pas insultée par une innocente -plaisanterie. Le chou, monsieur, ne peut qu'être honoré d'un -rapprochement qui le met au rang des autorités municipales. -Qu'allons-nous devenir si les légumes eux-mêmes nous attaquent en -diffamation? Lorsque M. Louis Veuillot, votre maître en l'art de bien -dire, a comparé les philosophes à des navets, on a pensé qu'il traitait -légèrement la philosophie; mais nul n'a trouvé qu'il insultât -l'agriculture française dans la personne du navet! - -Aucun agriculteur ne réclama contre mon premier article, le seul dont un -passage ait été incriminé par la suite. Aucun maire ne s'en plaignit -dans le premier moment, pas même M. le maire de Saverne. Vous nous -montrez, monsieur, cet honorable fonctionnaire «n'écoutant que la voix -de sa conscience» et courant à la justice comme au feu. Permettez-moi de -vous faire observer qu'il attendit depuis le 23 février jusqu'au 30 mars -pour déposer sa plainte! Cinq semaines de réflexions! n'est-ce pas -étonnant d'un homme «indignement calomnié?» - -Que s'était-il donc passé dans l'intervalle? Avais-je arraché le masque -de Sauerkraut pour montrer au public la figure d'un maire vivant? Tout -au contraire: dans un deuxième feuilleton, le feuilleton du 20 mars, -j'avais raconté que plusieurs petites villes reconnaissaient leur maire -dans la personne de Sauerkraut. Le fait est, monsieur, que nombre de -citoyens m'avaient écrit de divers départements: «C'est moi qui suis -Gottlieb, et notre maire est le vrai Sauerkraut!» J'ai eu l'honneur de -mettre ce dossier sous les yeux de M. le juge d'instruction du tribunal -de Saverne. - -Mais pourtant il s'était produit quelque fait nouveau? Peut-être -avais-je «cruellement blessé l'honneur de vingt familles,» comme vous -l'avez dit éloquemment, par cette figure de rhétorique qu'on appelle -hypothèse gratuite? Non, monsieur, je n'avais blessé l'honneur d'aucune -famille dans les deux articles qui ont paru. Si j'ai été assez -malheureux pour commettre le crime dont vous m'accusez, cela ne peut -être que dans le troisième feuilleton. Pour celui-là, je vous le livre, -je vous l'abandonne, il m'est impossible de le défendre contre vous, -attendu qu'il n'a jamais existé. Et dans quel intérêt, je vous prie, -aurais-je blessé cruellement l'honneur de vingt familles? Est-ce que la -politique la plus élémentaire ne me commandait pas de mettre le peuple -de mon côté? D'ailleurs, je connais peu la vie privée de mes voisins les -plus proches. Lorsqu'on travaille autant que je le fais, on n'a pas le -loisir de s'intéresser aux méchants bruits de la province. Y a-t-il en -Alsace quelques ménages scandaleux, quelques fortunes mal acquises, -quelques familles enrichies par l'usure ou par la contrebande? C'est à -vous que je le demanderai, car je n'ai jamais arrêté mon attention à ces -curiosités locales. - -Cependant une plainte en diffamation fut déposée contre moi. Le fait est -exact, et je suis aise de trouver enfin dans votre discours une parole -conforme à la vérité. Une plainte fut déposée, et voici comme: - -La Société anonyme des Amis de Rome, cette sainte alliance si puissante -pour le bonheur de l'Alsace et que vous représentez si brillamment au -Corps législatif, s'imagina, après cinq semaines de réflexion, qu'elle -avait trouvé le défaut de ma cuirasse. - -Un paragraphe de mon premier feuilleton disait que Jean Sauerkraut (et -non M. le maire de Saverne) ne serait pas fâché de faire passer un -boulevard au travers de son jardin. Personne ne pouvait se tromper sur -cette allusion transparente à l'un des vices les plus généraux de notre -époque. D'ailleurs, j'avais eu soin d'ajouter moi-même, pour -l'édification des esprits paresseux: «Jean Sauerkraut n'est pas le seul -qui raisonne ainsi, dans ce siècle d'expropriations, de démolitions et -de boulevards.» - -C'est par là que je pensai être pris; ou du moins c'est par là, -monsieur, que vos amis pensèrent me prendre. Ils se rappelèrent que, -longtemps avant mon arrivée dans la commune, le conseil municipal avait -agité certain projet de rue qui perçait le jardin et démolissait la -maison de M. le maire. Inutile de vous dire que le maire de Saverne -avait repoussé avec toute l'énergie du désintéressement une démolition -qui menaçait de l'enrichir. On répéta durant cinq semaines, à cet -«infortuné», que j'avais contesté sa vertu dominante; on le supplia de -me poursuivre et d'attaquer aussi _l'Opinion nationale_; on lui promit -qu'il serait soutenu à Saverne, à Strasbourg, à Colmar, à Paris même, -par cette faction puissante dont vous êtes, monsieur, le glorieux -orateur. On finit par lui inspirer une demi-confiance, et, s'il n'osa -pas se porter partie civile, il s'enhardit au moins jusqu'à déposer la -plainte que vous savez. - -Je ne crois point vous étonner, monsieur, en vous disant que je courais -certains risques. Non que la magistrature française soit capable de ces -honteuses complaisances qu'il vous a plu de lui imputer; mais, s'il est -impossible de corrompre ou d'intimider nos juges, ils sont hommes après -tout. Lorsqu'un maire et un sous-préfet qu'ils estiment, qu'ils aiment, -qu'ils fréquentent tous les jours de l'année dans l'intimité la plus -étroite, viennent se plaindre d'un journaliste obscur et qu'ils ne -connaissent que de vue, comment ne seraient-ils pas prédisposés à juger -sévèrement les choses? Je dois pourtant cette justice au tribunal de -Saverne qu'il ne se laissa pas entraîner légèrement par les préventions -si douces et si excusables de l'amitié. Il ouvrit une enquête, il manda -une fourmilière de témoins, ce qui ne s'était pour ainsi dire jamais vu -dans une affaire de presse. Il ne se décida à lancer une assignation -qu'après avoir entendu tous les amis du maire, tous les amis du -sous-préfet, toutes les personnes de votre honorable parti, monsieur, -répéter unanimement et comme un mot d'ordre cette formule sacramentelle: -«Nous avons reconnu M. le maire de Saverne dans le portrait de Jean -Sauerkraut.» - -Vous l'avouerai-je cependant? ma confiance était telle dans mon bon -droit et dans l'impartialité des magistrats, que j'attendais, sans trop -de soucis, l'heure de la justice. Au lieu d'invoquer l'appui de quelque -prince du barreau comme M. Jules Favre ou M. Ernest Desmarets, j'avais -confié ma cause à un tout jeune avocat de mes amis, qui a plus de coeur -et de talent que de réputation et d'expérience. Je préparais la défense -avec lui, lorsque le coup de foudre dont vous avez parlé nous étonna -nous-mêmes et nous donna cette secousse que les physiciens désignent par -le nom de _choc en retour_. Le maire de Saverne avait retiré sa plainte! -Le tribunal n'avait plus aucune raison de nous poursuivre, et le procès -n'avait pas lieu. - -Par quelles raisons un fonctionnaire municipal, «indignement calomnié -dans sa vie publique et privée», avait-il renoncé à sa vindicte -personnelle? Voilà, monsieur, ce que je ne me charge point de vous -expliquer. Celui qui lit dans les consciences connaît seul les motifs -qui ont décidé le maire de Saverne. Je ne sais, quant à moi, que deux -explications: celle que les amis de M. le maire ont répandue dans toute -l'Alsace, et celle que vous avez donnée vous-même au Corps législatif. - -La première des deux affecte une couleur légendaire qui ne satisfait pas -complétement la raison. Mais vous savez que l'Alsace est encore éclairée -par la lueur mystérieuse des légendes. Le garde champêtre se penche à -l'oreille du paysan et lui dit: «M. le maire était allé à Paris pour -assister à un mariage. Il dîna aux Tuileries, comme tous les maires de -Saverne lorsqu'ils sont de passage dans la capitale; son couvert se -trouva mis, selon l'ordre hiérarchique, à la droite du prince Napoléon. -«Mon cher ami, lui dit le prince après avoir trinqué deux ou trois fois, -vous avez entamé un procès bien juste assurément, mais qui va supprimer -_l'Opinion nationale_.--En effet, répond le maire, c'est pour me venger -de M. About, qui m'a causé des contrariétés.--En cela vous avez bien -raison, dit le prince; mais cette condamnation me fera du tort. Je ne -vous ai donc jamais dit que j'avais placé dix millions dans ce diable de -journal?--Dix millions?--Pas un liard de moins. Vous serez dans votre -droit, je l'avoue; mais enfin votre vengeance va me coûter cher.--J'aime -mieux y renoncer, dit le maire. Entre gens comme nous!...--Vous êtes -bien bon, répond le prince, et à charge de revanche!--Bien entendu.» - -Nous ne discuterons pas cette tradition orale, quoiqu'elle ait fait, -depuis le 24 mai, un assez joli chemin en Alsace. Rabattons-nous plutôt -sur la vôtre, monsieur, et voyons si vous n'avez pas péché contre la -vraisemblance, le jour où M. le comte de Morny ne vous reprocha qu'un -léger manque de loyauté. J'ai le droit de supposer que toutes vos -paroles étaient pesées à l'avance, puisque la roideur inflexible de -votre improvisation ne vous permit pas même de relever le démenti d'un -ministre. Cela étant, comment n'avez-vous pas craint de faire -concurrence au génie rêveur de nos gardes champêtres? Comment osez-vous -nous montrer le ministre de l'intérieur suppliant ou sommant un maire de -retirer une plainte? Depuis quand les ministres de l'empereur ont-ils -contracté l'habitude de supplier messeigneurs les maires? Ils ne -supplient pas même MM. les évêques: ils les invitent à modérer leurs -plaintes lorsqu'elles font trop de tapage dans le pays. Vous qui êtes un -homme d'imagination, monsieur (car vous imaginez beaucoup de choses), -vous représentez-vous bien M. le comte de Persigny dans une attitude -suppliante, embrassant les genoux cagneux d'un gros maire provincial? - -Qu'on le somme de retirer sa plainte, c'est une hypothèse un peu moins -invraisemblable, et pourtant aucun homme pratique ne voudra l'admettre -avec vous. A quoi bon recourir aux sommations, lorsque le plus léger -avertissement suffit? Je n'écoute pas aux portes des ministres, et je ne -sais pas même si le maire de Saverne a été admis à paraître devant M. de -Persigny. Mais soyez assez bon pour supposer un instant avec moi qu'un -fonctionnaire inhabile en matière de comptabilité municipale ait touché, -dépensé, payé des sommes assez rondes, sans songer à les faire inscrire -par le receveur de la commune; supposez que cet honnête maladroit ait -encouru quelque réprimande par ignorance ou par oubli des principes -élémentaires de l'administration. On ne veut point le punir, car il -n'est coupable que d'incapacité, mais on ne veut pas non plus le -proposer pour modèle à tous les maires de l'Empire, en lui donnant droit -de vie et de mort sur les journaux où il croit lire une critique de sa -gestion. «Désistez-vous, lui dira-t-on, et, si vous voulez que nous -soyons indulgents, commencez par nous donner l'exemple. Ce n'est qu'aux -hommes sans péché qu'il appartient de jeter la pierre.» Voilà, monsieur, -le langage équitable et chrétien que je vous conseille de tenir à vos -maires, quand vous serez ministre de l'intérieur. - -En ce temps-là, monsieur, je serai encore au nombre des journalistes, -car l'habitude d'écrire la vérité est de celles qu'on ne perd point -aisément. Quand vous aurez le pouvoir en main, quand on aura créé pour -votre usage des tribunaux complaisants, libre à vous de venger sur moi -le pape de Rome et le maire de Saverne! Vous pourrez vous donner le luxe -de «montrer sur les bancs de la police correctionnelle» ce petit bout de -ruban rouge que je porte avec orgueil, parce que je l'ai laborieusement -mérité. Mais ne vous flattez pas: il vous sera, même alors, plus facile -de nous condamner que de nous flétrir, et les bancs de la police -correctionnelle deviendront les siéges de la justice, quand vous serez -les accusateurs et nous les accusés! - -J'ai répondu, si je ne me trompe, à toutes vos personnalités, moins une. -Il ne m'appartient pas de défendre le gouvernement après M. le président -du conseil d'État, ni de plaider la cause de la Révolution, que M. Émile -Ollivier a si noblement défendue. Il ne me reste donc plus qu'à vous -expliquer, à vous et à beaucoup d'autres, «cet article sans nom qui vous -a ému d'indignation et de dégoût, cet article dans lequel j'ai insulté, -non-seulement les malheurs du saint-siége, mais l'honneur de notre armée -de Crimée, mais la dignité même du trône; cet article dans lequel je -suis venu vous vanter les délices et les raffinements du despotisme -païen sous le nom de vous ne savez quel fils légitime de la révolution -française.» - -«Mais que veut-on dire par là?» daignez-vous ajouter à cette équitable -tirade. Je vais vous expliquer, monsieur, ce que j'ai voulu dire par là. - -Je m'exerce à la critique d'art, et je publie ce qu'on appelle un -_salon_, pour la troisième fois de ma vie. Pour rompre la monotonie d'un -sujet qui n'est jamais très-varié par lui-même, j'ai cru qu'il serait -intéressant d'y glisser de temps à autre, à propos d'un marbre ou d'une -peinture, quelques portraits à la plume. La mode des portraits écrits -étant passée depuis longtemps, je me figurais que le moment était -peut-être venu de les remettre en usage. C'est un travail assez ingrat, -car il prend un temps infini et les lecteurs ne nous tiennent pas -toujours compte des efforts que nous avons faits. Ainsi, j'ai débuté par -un portrait, que dis-je! par deux portraits de M. Guizot, et je parie, -monsieur, que vous ne les connaissez point. Lisez-les, je vous en prie; -ils vous montreront dans quel esprit j'ai commencé ce genre d'études, et -vous serez moins étonné ensuite lorsque nous arriverons au prince -Napoléon[6]. - - [6] Voir à la page 233. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Vous avez lu? Merci. Et maintenant, monsieur, faites-moi l'honneur de me -dire quelle intention j'avais, selon vous, en écrivant ce portrait? Vous -semble-t-il que j'aie voulu mettre en saillie la supériorité du pouvoir -absolu sur l'équilibre constitutionnel, ou que j'aie cherché à émouvoir -la compassion de mes lecteurs au profit d'une cause perdue? Ai-je -préparé le retour de M. Guizot aux affaires publiques? Ai-je conseillé à -l'empereur de le choisir pour ministre? Peut-être mon intention -était-elle, au contraire, de tenir les ministres en garde contre un -ambitieux de soixante et dix ans? Cet article--ce fragment -d'article--est-il un manifeste orléaniste? ou une profession de foi -bonapartiste? ou un réquisitoire indirect contre les intrigues de -l'Académie française? Rien de tout cela, monsieur. Votre bon sens vous -le dit clairement, parce que le sujet n'est pas de ceux qui excitent les -passions violentes et aveuglent la raison des partis. Vous comprenez, -sans que je vous l'explique, que cet assemblage de détails vrais n'a pas -d'autre intention, pas d'autre prétention, pas d'autre ambition, que de -représenter au vif la figure de M. Guizot avec ses ombres et ses -lumières. C'est une oeuvre d'art, bonne ou mauvaise, suivant le goût du -lecteur. Placez-la, si le coeur vous en dit, au rang des amplifications -de collége, ou même à la hauteur des tapisseries en chenille que les -demoiselles exécutent dans leur couvent, ou même au niveau de ces -sculptures patientes qu'un galérien taille à coups de canif dans une -noix de coco: je ne chicanerai point sur la qualité de l'ouvrage, pourvu -que vous reconnaissiez avec moi que ce portrait n'est qu'un portrait. - -Tâchez d'être aussi juste pour celui du prince Napoléon. Étudiez-le, -nonobstant «l'indignation et le dégoût» que vous avez étalés devant la -Chambre; mais surtout étudiez-le de bonne foi, comme je l'ai tracé. -Souvenez-vous que c'est une oeuvre d'art, et pas autre chose, et ne vous -amusez point à chercher des queues de serpent à sonnette où l'auteur -n'en a pas mis. - -Le voici, ce portrait, non pas exactement tel que vous l'avez lu dans -_l'Opinion_, mais tel que je l'ai écrit et envoyé au journal[7]: - - [7] Voir à la page 239. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Je vous ai loyalement averti que ce texte n'était pas tout à fait celui -que vous avez lu dans _l'Opinion_. Il s'en faut de seize mots, qui ont -été ajoutés au dernier moment sur l'épreuve, et ce mode de correction -_in extremis_ ne vous étonnera point, si vous avez quelque notion des -nécessités du journalisme et de la responsabilité des rédacteurs en -chef. - -Ceci posé, dites-moi, je vous prie, si ce portrait est une apothéose? -Pas plus qu'une satire. J'ai esquissé de mon mieux les qualités et les -défauts d'un homme que je connais peu, avec qui j'ai causé cinq ou six -fois, que je n'ai pas vu face à face depuis une année environ. C'est une -peinture incomplète, si j'ai omis quelque trait d'ombre ou de lumière: -ce ne sera jamais, quoiqu'il vous ait plu de le proclamer devant la -Chambre, un tableau dégoûtant. Reprochez-moi, si vous voulez, la -témérité de ma plume; dites qu'il ne sied pas à un homme qui n'est rien -de distribuer aux grands l'éloge et le blâme; ajoutez qu'on s'expose -ainsi aux jugements les plus faux et les plus injustes: vous avez le -droit de me le dire après me l'avoir prouvé. Où donc avez-vous vu que -«j'insultais aux malheurs du saint-siége?» J'ai rappelé le succès d'un -discours éloquent; cela n'offense que les orateurs manqués. Comment -ai-je «insulté l'honneur de notre armée de Crimée?» Exactement comme -j'ai insulté l'agriculture dans le feuilleton de Sauerkraut. Ai-je -«insulté la majesté du trône,» en disant que les uns s'assoient dessus -et les autres à côté? Est-ce «vanter les délices et les raffinements du -despotisme païen» que d'admirer sur parole une petite maison romaine où -je ne suis jamais entré, quoiqu'on m'ait fait l'honneur de m'y inviter -une fois? - -Que le monde est méchant, monsieur! Je ne crains pas de m'en ouvrir à -vous, qui êtes un homme du monde. Il s'est rencontré dans votre parti -des esprits assez mal faits pour prétendre que j'attaquais la famille -d'Orléans dans ce qu'il y a de plus délicat et de plus sacré. -J'égratigne en passant la politique du vieux Palais-Royal, la plus -bâtarde que la Révolution ait portée dans ses flancs, et vos amis -affectent de trouver dans ce mot de bâtard un outrage monstrueux contre -une famille exemplaire! - - * * * * * - -J'ai dit. Si votre attention m'a suivi jusqu'au bout de cette -plaidoirie, agréez mes remercîments, et même permettez-moi de -reconnaître tant de longanimité par une modeste récompense: un conseil, -un bon conseil, que je tenais en réserve pour vous l'offrir à la fin. - -M. le baron de Reinach vous a interrompu l'autre jour par un mot -profond: «Parlez en votre nom! vous a-t-il dit; ne parlez pas au nom de -l'Alsace!» Les journaux alsaciens soutiennent la même thèse depuis le -commencement de la semaine, et semblent persuadés que ce n'est pas -l'Alsace qui parle par votre voix. Je suis sûr que vous-même, dans le -silence du cabinet, tout en martelant vos improvisations du lendemain, -vous songez avec un fin sourire à ces pauvres électeurs qui vous ont -réchauffé dans leur sein. Et la conscience, que dit-elle? La logique -doit aussi vous rappeler de temps à autre que le propre d'un -représentant est de représenter ceux qui l'ont élu. Si du moins vous -représentiez ceux qui vous ont fait élire! Mais non. - -Croyez-moi donc, monsieur, n'attendez pas les élections générales pour -rajeunir votre mandat. Allez vous retremper dans le suffrage universel -et revenez invulnérable comme Achille! plus invulnérable que lui! car -Achille avait été plongé dans l'eau du Styx par le préfet du Haut-Rhin, -ce qui permit au malin Pâris de le blesser au talon. - - * * * * * - -_Je croyais en avoir fini avec le procès de Saverne. Mais je reçus une -nouvelle assignation, l'affaire fut de nouveau inscrite, et le tribunal, -plus docile à la voix du sens commun qu'à l'éloquence de M. Keller, -m'acquitta._ - - - - -VI - -UN PEU DE TOUT, UN PEU PARTOUT - - -Ma chère cousine, - -Tu me demandes pourquoi j'ai défendu les victimes de Castelfidardo? -Pourquoi? Mais pour me faire abîmer par la _Gazette de France_. Elle n'y -a, parbleu! pas manqué, et le châtiment de ma bonne intention ne s'est -pas fait attendre. O _Gazette_! moniteur de ceux qui n'ont rien oublié, -rien appris! j'essaye d'arracher aux sévérités d'une loi draconienne les -plus beaux et les plus braves jeunes gens de votre armée; je sollicite -des _lettres de relief_ pour les pauvres héros que vous avez envoyés à -la boucherie; je recommande à la clémence du prince les fils de vos -vieux abonnés, les seuls yeux qui vous lisent sans lunettes, les seuls -estomacs qui digèrent M. Janicot sans pastilles de Vichy! et vous me -répondez d'une voix aigre et sentencieuse: «La Révolution se fait une -gloire d'achever les mutilés.» - -Je ne suis pas la Révolution; je ne suis qu'un bon jeune homme éclos -sous ses ailes. Si j'étais la Révolution en personne, je sais bien ce -que je ferais. Je mettrais une cocarde à mon bonnet, j'irais visiter -Rome, Venise, Pesth, Varsovie. J'achèverais la grande oeuvre du XVIIIe -siècle; j'achèverais la résurrection des nationalités, l'émancipation -des peuples, la destruction des priviléges, la... Mais pardon: je ne -suis qu'un bon jeune homme, et il importe aujourd'hui que j'achève mon -feuilleton. - -Pourquoi la _Gazette_ a-t-elle dit que je «ne me montrais pas fort dans -l'interprétation des lois?» C'est précisément sur ce terrain que je suis -infaillible, parce que je suis ignorant, que je connais mon ignorance et -que je n'avance rien sans l'avoir étudié aux bonnes sources. Si j'étais -seulement licencié en droit, je serais sujet à l'erreur. -J'interpréterais les textes moi-même, au lieu de feuilleter les -jurisconsultes; je ferais des raisonnements comme celui-ci: - - «Lamoricière a obtenu l'autorisation de servir le pape; donc, ses - soldats l'ont obtenue _moralement_.» - -Si j'étais avocat (M. Janicot l'est sans doute), je prendrais peut-être -pour un commentaire du Code cette phrase de M. de la Guéronnière: - - «Castelfidardo ne rappellerait qu'une défection, si une poignée de - _jeunes Français_ n'avait pas soutenu avec un noble courage son choc - inégal.» Je dirais: «M. de la Guéronnière est conseiller d'État. Or, - il est évident que les conseillers d'État ont le droit de faire et - d'interpréter les lois; or, les combattants de Castelfidardo sont - désignés ici sous le nom de jeunes Français: donc, ils n'ont point - perdu la qualité de Français, et l'article 21 du Code civil ne saurait - les atteindre.» - -Enfin, si j'avais fait mon droit, je dirais peut-être avec M. Janicot, -jurisconsulte de la _Gazette de France_: - - «L'article 21 enlève la qualité de Français à ceux qui s'affilient à - une corporation militaire étrangère. Cela s'applique aux volontaires - de Garibaldi.» - -Mais je ne suis qu'un ignorant. Le sens commun m'indique que le mot -_corporation_ n'a pas le même sens que _bande armée_. M. l'avocat -général Nouguier, lorsqu'il requérait contre le général Clouet, ne -s'avisa jamais de dire qu'il était affilié à une _corporation_ en -servant dans les _bandes_ de don Carlos. Je sens, je sais, je comprends -que corporation militaire signifie un ordre militaire reconnu -diplomatiquement dans le droit international. Et, comme les ignorants -n'ont rien de mieux à faire que de consulter les auteurs spéciaux, je -vais chercher le Commentaire de Dalloz, nº 572, _Droits civils_, et je -lis: - - «Par corporation militaire, on entend un ordre militaire, tel que - l'ordre de Malte ou l'ordre Teutonique.» - -Un savant comme M. Janicot ne craint pas de dire que Napoléon III, ayant -perdu la qualité de Français, «ne pouvait être élu légalement en 1848.» -Mais un bon jeune homme, «qui n'est pas fort dans l'interprétation des -lois,» répondra sans peine à M. Janicot: - -Aux termes de l'article 21, le souverain peut rendre la qualité de -Français à ceux qui l'ont perdue. Or, quel était le souverain de la -France en 1848? Le peuple. En nommant Louis-Napoléon président de la -République, il lui a rendu pour le moins la qualité de Français. Y -a-t-il un acte de souveraineté plus incontestablement légitime que ce -décret de la nation, rendu par le suffrage universel? - -Après le point de droit, on pourrait discuter le point de fait, et -reprocher à M. Janicot les coups de pied qu'il donne à l'histoire. -L'histoire est une majesté inviolable qui devrait être à l'abri de tous -les coups de pied, sans excepter les coups de pied du lion. - -M. Janicot affirme que le gouvernement français n'a pas interdit les -enrôlements dans l'armée du pape. Il sait pourtant que la police a -arrêté et emprisonné à Lyon les embaucheurs de l'armée pontificale. Les -volontaires ne partaient pas en troupes, mais isolément. Le gouvernement -aurait dû leur rappeler l'article 21; il ne l'a pas fait et je le -regrette. Mais personne n'a le droit d'arrêter M. le marquis de X... ou -M. le vicomte de Z... lorsqu'ils demandent un passe-port pour l'Italie. - -Au dire de M. Janicot, «les garibaldiens ont reçu la solde de -Victor-Emmanuel, des congés en règle délivrés par les agents officiels -de Victor-Emmanuel.» Nous savons tous le contraire. Tite Live, qui fut -un historien romain, comme M. Janicot, et qui avança plus d'une fois des -assertions inexactes, comme M. Janicot, avait du moins la délicatesse de -dire: «Si ce fait paraît invraisemblable à quelques lecteurs, je -répondrai que l'univers, ayant subi la domination de Rome, doit -également se soumettre à son histoire.» Nous prendrons les assertions de -M. Janicot pour paroles d'Évangile quand nous aurons pris le comte de -Chambord pour roi de France. Attendez que tous les Français soient -morts, ô mon bon monsieur Janicot! - -Attendez que le saint office ait brûlé tous les livres, journaux et -mémoires contemporains, si vous voulez dire que «Garibaldi s'est vanté -d'avoir teint ses mains dans le sang français.» Voici, monsieur, -l'admirable proclamation que le plus grand soldat de notre époque -adressait à ses compagnons en 1849, après le siége de Rome: - -«Soldats, à ceux qui voudront me suivre, je ne promets qu'une chose: des -marches, des alertes, des combats à la baïonnette; pas de solde, pas de -caserne, pas de souliers, pas de pain! _Si nous avons été obligés_ de -teindre nos mains du sang français, nous les plongerons jusqu'au coude -dans le sang autrichien. Qui aime l'Italie me suive!» - -La mode, qui change la forme des gouvernements et des chapeaux, n'est -pas seulement capricieuse: elle est souvent injuste et cruelle. J'étais -au collége à Paris durant l'insurrection de juin 1848. Je me rappelle -encore avec un sentiment d'horreur l'incroyable variété de crimes que -les journaux du temps imputaient aux insurgés. Les pauvres diables -n'avaient pas de journal où répondre, et ils resteront à jamais sous le -coup de réquisitoires fabuleux. Cependant il est certain que leur -tentative fut plus criminelle dans son principe que dans ses moyens -d'exécution. - -Les dictateurs de Rome ont été jugés avec la même violence en 1849. Tout -le monde avait le droit de les accuser, personne de les défendre. Il a -fallu dix ans pour que l'Europe et la France elle-même rendissent -justice aux vertus de Garibaldi. Aujourd'hui, personne n'en doute. - -Mazzini a été moins heureux. On le regarde encore dans presque tous les -partis comme un buveur de sang, un distributeur de poignards et de -bombes, un homme qui tient école d'assassinat. Les horreurs du 14 -janvier 1858 ont été inscrites à son avoir, d'office. Cependant Mazzini -renie énergiquement les théories et les crimes qui lui sont imputés. -Mazzini a des amis qui l'estiment et le respectent, Garibaldi, entre -autres. Qui sait si la vérité ne luira pas un jour en faveur de Mazzini? -Je ne suis pas suspect de partialité, lorsque je prends sa défense. Je -l'ai attaqué violemment sans savoir au juste ce qu'il avait fait. J'ai -répété des accusations qui circulaient de bouche en bouche, j'ai cédé au -courant de l'opinion, peut-être de l'absurdité publique. Hélas! on est -toujours le Janicot de quelqu'un. J'ai peut-être été le Janicot de -Joseph Mazzini! - - Hier, j'étais chez des gens de vertu singulière, - -qui parlaient de légitimité et de révolution. Tu sais, cousine, que -révolution et légitimité sont les deux mots du jour, et l'on n'en lira -pas d'autres sur les drapeaux de l'Europe dans le branle-bas qui se -prépare. Une jeune dame qui n'est pas une femme politique laissa tomber -au milieu du discours la réflexion suivante: - ---Je remarque que les rois et les simples ducs régnants, lorsqu'ils sont -congédiés par leurs sujets, emportent toujours une centaine de millions -pour se distraire des ennuis de l'exil. Les chefs des révolutions vont -tous mourir de faim sur la terre étrangère, et c'est eux qu'on accuse -d'avoir volé le pauvre peuple. Pourquoi? - -Pourquoi? Je n'en sais rien, sinon parce qu'il y a deux morales, comme -un sophiste nous l'a prouvé élégamment dans des jours mauvais. Dans tous -les cas, il n'y aura plus deux justices en France. Tu te rappelles le -temps où l'on pouvait tout dire et tout faire impunément, pourvu qu'on -s'habillât d'une robe longue. La soutane couvrait tout, depuis les -violences du prédicateur insurgé jusqu'aux faiblesses de l'abbé Mallet. -Une bonne circulaire de M. Delangle a modifié cet ordre de choses. - -A propos de l'abbé Mallet, Thérèse Bluth est retrouvée. Un notaire de -Londres nous le certifie, et l'infaillibilité des notaires anglais est -hors de doute. Cependant il restera quelque hésitation dans les esprits -mal faits, tant qu'on ne m'aura pas accordé ce que je demande. S'il est -vrai que Thérèse ou Sophie Bluth soit de ce monde, si elle vit heureuse -dans un couvent anglais, si elle tient à rassurer sa famille et ses -amis, si ses supérieurs lui laissent assez de liberté pour qu'elle -puisse entrer dans une étude de notaire, je la supplie d'entrer demain -chez un photographe, un bon. - -Qu'elle choisisse le Nadar, ou le Pierre Petit, ou l'Adam Salomon de -Londres, et qu'elle nous envoie sa carte de visite à cinquante -exemplaires. A cette condition, la famille Bluth, la presse française et -la justice pourront se déclarer satisfaites; sinon, non. Je te disais -bien que la photographie est une bonne chose. La peinture est plus belle -assurément, mais il n'y a d'authenticité que dans la photographie. Un -portrait de Thérèse-Sophie, fût-il signé d'Hébert, de Baudry, de -Flandrin ou même de M. Ingres, ne serait qu'une preuve morale et -contestable; contre la photographie, on ne discute point. - -L'exposition des Beaux-Arts s'ouvrira à Paris le 1er mai prochain. M. le -directeur général des musées avait décidé qu'un artiste ne pourrait -envoyer au Salon plus de quatre ouvrages, mais il est revenu -spontanément sur cette mesure de rigueur. Il est certain qu'un système -de numération fondé sur l'unité aurait fait la part trop grande aux -peintres d'histoire, trop petite aux peintres de genre. - -Une note publiée dans les journaux a prévenu nos artistes qu'il ne -fallait espérer aucun délai. Tous les ouvrages devaient être envoyés le -1er avril, avant six heures. Hors du 1er avril, point de salut. Point de -faveur, même au mérite, au succès, à la gloire. J'aime à entendre -proclamer de si haut l'égalité des artistes devant la loi. Cependant je -ne blâme pas les exceptions qu'on a faites au profit de M. Yvon et de -quelques autres. L'exception confirme la règle, comme un bon soufflet -confirme un insolent. - -Quelques peintres recommandables, ou tout au moins recommandés, ont -éludé le règlement en apportant le 1er avril des toiles inachevées -qu'ils terminent dans le palais de l'Exposition. - -Pour la première fois, cette année, les tableaux seront rangés dans les -salons, comme dans le livret, par ordre alphabétique. C'est une heureuse -combinaison, qui permettra de réunir en un bloc l'oeuvre de chaque -artiste. Point de salon d'honneur à prendre d'assaut: chacun chez soi. -On n'a fait une exception que pour les peintures officielles, qui sont -réunies dans un seul salon. Ceux qui aiment la note officielle -s'enfermeront là dedans et seront satisfaits. - -Je pourrais déflorer le plaisir que tu auras le 1er mai, en te donnant -un aperçu de quelques ouvrages remarquables. J'en ai vu plus d'un dans -les ateliers, mais ce genre d'indiscrétion n'est pas de mon goût, et, si -je te parle aujourd'hui du buste de M. Pietri, c'est qu'il ne doit pas -être exposé. - -Un statuaire italien, aujourd'hui français, M. Parini, de Nice, est -l'auteur de ce remarquable ouvrage, remarquable surtout au point de vue -du sentiment, car David (d'Angers) a fait beaucoup mieux. Mais que -plusieurs citoyens de Nice aient eu l'idée de commander le buste de M. -Pietri, qu'ils se soient cotisés pour acheter un beau marbre de Carrare -et faire sculpter le portrait de l'homme qui les avait réunis à la -France, c'est un fait assez important à citer aujourd'hui. - -Par un hasard heureux, le marbre est arrivé chez M. Pietri le jour même -où l'honorable homme d'État avait plaidé si éloquemment la cause de -l'Italie. - -M. Parini, comme tous les Italiens d'aujourd'hui, est avant tout un -ornemaniste habile. Il a fondé à Nice une modeste école de sculpture, et -les jeunes paysans descendent de la montagne pour étudier autour de lui. -Une subvention de six cents francs, fournie par la ville, entretient -pauvrement cette école naissante. Les élèves apportent de chez eux une -provision de pain, de fromage et de fruits secs pour toute la semaine. - -C'est beau et simple comme l'antique. Ils sont sobres et bien doués, ces -petits Italiens; affamés de succès plus que de toute autre chose. Je -n'ai rien vu de plus intéressant et de plus sympathique, si ce n'est -peut-être ces étudiants grecs de l'université d'Athènes qui s'engagent -comme domestiques pour suivre les cours de médecine ou de droit. - -Puisque nous voici dans Athènes, restons-y. Un Athénien qui écrit le -français comme nous, M. Marino Vréto, vient de publier un album des -monuments modernes de sa ville natale. Les vues sont fort exactes, -lithographiées avec soin d'après la photographie. Avec quel plaisir je -les ai revus, ces édifices de marbre blanc! - -Beaux ou laids, la question n'est pas là; mais ils me reportaient à huit -ou neuf ans en arrière; ils me rappelaient deux années de solitude et -d'ennui dont j'ai gardé au fond de l'âme je ne sais quelle vague -douceur. Ils me rajeunissaient d'autant; ou plutôt non, car les -arbrisseaux que j'ai laissés là-bas sont devenus de grands arbres. La -nation grecque deviendrait grande aussi, je le crois, j'en suis sûr, si -l'Europe voulait lui donner un peu d'air et de lumière. - -Je n'ai vu qu'une phrase à critiquer dans le texte de M. Marino Vréto: -la première. L'auteur s'adresse à Sa Majesté la reine, connue pour ses -vertus, son ambition et sa beauté un peu trop monumentale: «Majesté, lui -dit-il, cet album contenant les vues des principaux monuments d'Athènes -ne serait pas complet si l'on ne lisait sur la première page le nom -auguste de Votre Majesté.» Ne dirait-on pas une épigramme? Dans une -dédicace, c'est nouveau. - -Les Athéniens de Paris ont éprouvé des sentiments assez divers en lisant -que M. Villot, conservateur des tableaux du Louvre, était élevé à -l'emploi de secrétaire général des Musées, et décoré de la croix -d'officier. Quelques personnes ont pu croire que le gouvernement -récompensait M. Villot d'avoir modifié l'aspect des plus beaux tableaux -du Louvre. Cette interprétation, si elle était bonne, porterait un coup -assez rude aux nouveaux priviléges de l'Académie des beaux-arts. Mais -détrompe-toi, cousine, si tu t'es trompée en lisant le _Moniteur_. - -En élevant M. Villot au rang de secrétaire général, on met à l'abri tous -les tableaux du Musée, car un secrétaire écrit et ne gratte point, sinon -le papier. Le terrible conservateur a les mains liées d'un ruban rouge, -et l'on a fait la rosette si solide, qu'il ne pourra jamais se détacher. - -Adieu, cousine. Mais non, pas encore. J'ai fait un petit voyage à -Dunkerque, et je te parlerai bientôt de cette jolie sous-préfecture. - -On y voyait jadis une rue Arago, qui s'appelle aujourd'hui rue des -Capucins; car nous sommes dans un siècle de progrès. Arago, notre grand -Arago, ne s'est élevé que jusqu'aux astres; les capucins montent au -ciel. Témoin le P. Archange, un bienheureux que la cour impériale d'Aix -se promet de juger dans quinze jours. Quel homme! il a prouvé que tous -les chemins conduisent à la félicité céleste, même le chemin de fer du -Midi. - - - - -VII - - -Les meilleurs amis ne trouvent plus rien à se dire lorsque par aventure -ils ont été deux mois sans causer ensemble. C'est qu'ils ont tant de -choses à raconter, que l'une fait tort à l'autre, et qu'on ne sait par -quel bout commencer. Voilà précisément où j'en suis avec les lecteurs de -_l'Opinion nationale_. Je leur dois compte de tout ce qui s'est passé -dans le monde artistique, et les événements n'y manquent pas, Dieu -merci! - -La jolie façade du palais des Beaux-Arts est découverte; la fontaine -Saint-Michel a perdu les singes et les griffons qui n'embellissaient -point sa triste architecture; les deux théâtres du Châtelet s'élèvent -parallèlement et lourdement comme deux pâtés jumeaux. Tout un peuple -d'entrepreneurs s'acharne à construire de grosses maisons en pierres de -taille sur des terrains à quinze cents francs le mètre, le long d'une -myriade de nouveaux et inutiles boulevards. On s'occupe sérieusement de -mettre tout Paris en boulevards, en attendant l'occasion de mettre en -ports de mer toutes les côtes de France. De leur côté, les habitants de -Paris, émus de la cherté croissante des loyers, et craignant d'habiter -bientôt une ville inhabitable, méditent de se racheter à prix d'argent, -comme les Vénitiens. Je ne sais pas s'ils donneront suite à ce projet; -mais, supposé qu'il leur coûtât deux cents millions pour obtenir le -droit de choisir un maire et un conseil municipal, je crois qu'ils ne -feraient pas une mauvaise affaire. La répression immédiate de -l'agiotage, la diminution des octrois, la baisse des loyers, la -suppression du macadam et cent autres bienfaits du nouveau régime nous -rembourseraient nos deux cents millions avant la fin de l'année. - -Cent soixante et dix architectes ont pris part au concours ouvert pour -la construction d'un Opéra. Sur le total des concurrents, on en compte -environ cent soixante-neuf qui disent: «Le concours n'est pas sérieux; -on ne nous a pas donné assez de temps; le prix était décerné d'avance: -nous avons travaillé au profit d'un vainqueur désigné qui s'inspirera de -nos projets pour embellir et modifier le sien!» J'imagine pourtant que -si, dans tous ces plans, il se trouvait un chef-d'oeuvre, l'autorité se -rangerait au jugement du public[8]. - - [8] J'ai eu raison par hasard: une fois n'est pas coutume. - -Il ne m'appartient pas de décerner le prix du concours. Un homme spécial -vous a dit, il y a huit jours, tout ce qu'on pouvait dire sur la -question. Toutefois, j'ose ajouter que les amateurs, les curieux et les -architectes eux-mêmes placent en première ligne les projets de M. -Garnier, de M. Duc, de M. Duponchel et de M. Viollet-le-Duc. Si les -plans de M. Viollet-le-Duc sont adoptés en principe, comme on disait -avant le concours, on pourra les modifier utilement, grâce aux travaux -de ses voisins. Dans tous les cas, je ne doute point que le gouvernement -ne récompense les beaux talents qui se sont produits en cette occasion. - -On pouvait prédire à coup sûr que le peuple le plus spirituel du monde -ne manquerait pas d'envoyer au concours quelques échantillons de sa -sottise. Je ne me charge point de décrire les projets bouffons qui -installaient le nouvel Opéra dans une gare de chemin de fer ou dans une -cathédrale gothique. Il y aurait trop à dire et trop à rire. - -Un éditeur (qu'il soit béni d'avance!) nous promet une collection de -photographies représentant l'_oeuvre de Henri Leys_. Nous pénétrerons -donc enfin dans l'intimité de ce grand maître de la Flandre moderne! La -France ne le connaît pas. Elle l'a entrevu au Salon de 1855. Elle a -deviné que les Van Eyck et Hans Hemling revivaient par miracle dans un -contemporain; mais il fallait cette publication pour que M. Leys eût -droit de cité dans nos cabinets et nos bibliothèques. - -Notre Gustave Doré entrera avant un mois dans toutes les bibliothèques -de l'Europe, comme Alexandre à Babylone. Il a terminé son illustration -de Dante, ce poëme dans un poëme, ce chef-d'oeuvre dans un -chef-d'oeuvre. Après vingt mille dessins, petits et grands, reproduits -et vulgarisés par la gravure sur bois, après la traduction de _Rabelais_ -en langue visible, après les _Contes drolatiques_, le _Voyage aux -Pyrénées_, _le Juif errant_, _le Chemin des Écoliers_, et tant d'autres -oeuvres qui nous paraissaient capitales, Gustave Doré s'est persuadé -qu'il n'avait encore rien fait. Il a voulu prouver aux connaisseurs et -aux artistes que ses premiers travaux, si justement admirés, n'étaient -que les tâtonnements du génie qui se cherche. Comme ces chevaliers de -l'âge héroïque, qui ne croyaient pas avoir fait leurs preuves tant -qu'ils n'avaient pas mis un géant par terre, il a lutté corps à corps, -durant toute une année, avec le rude géant de Florence. C'est un noble -combat, je vous le jure, et les juges du camp décideront qu'il y a deux -vainqueurs et point de vaincu. On dira que le jeune artiste (il n'a pas -encore trente ans) est sorti de l'Enfer de Dante comme Achille sortit du -Styx: invulnérable. - -Mais je m'aperçois que l'admiration me pousse à la métaphore. En -relisant le paragraphe ci-dessus, j'y trouve des mots qui -n'appartiennent pas à la langue de notre temps, comme _génie_, -_chef-d'oeuvre_, etc. Faut-il les effacer? Ma foi, non. Le lecteur les -rétablirait de lui-même après avoir vu le livre de M. Doré ou simplement -les échantillons splendides qui sont exposés au boulevard des Italiens. - -Je vous ai déjà dit un mot de cette exposition permanente, créée par M. -Martinet au profit du public et des artistes. Il est probable que nous -en parlerons encore, et souvent. On ne saurait trop encourager les -établissements artistiques et littéraires qui se fondent sans le -concours de l'État. La société chorale de MM. Paris et Chevé, les -entretiens et lectures de la rue de la Paix, les expositions du -boulevard des Italiens et de la rue de Provence ont droit à toute notre -sympathie, à part le mérite des doctrines et le degré des divers -talents. C'est qu'on ne saurait trop vivement réagir contre l'indolence -de notre nation, qui remet tout aux mains des gouvernements et ne laisse -rien à l'initiative des individus. Le peuple français veut être -gouverné, comme le lapin aime à être écorché vif. Nous sommes tous les -fils ou du moins les bâtards de ces gentilshommes qui ne savaient pas se -refuser le luxe d'un intendant, sans ignorer qu'il en coûtait assez -cher. Voulons-nous réformer un abus, sentons-nous le besoin de quelque -nouveauté utile ou honorable, nous élevons les bras vers ceux qui nous -gouvernent, au lieu de nous aider nous-mêmes. Il suit de là que, si les -intendants ont l'oreille dure, le bien ne se fait pas, le progrès -s'arrête à mi-chemin, les idées fécondes restent en souffrance. Que le -ciel nous envoie une administration des Beaux-Arts un peu nonchalante et -mondaine, les expositions officielles deviendront de plus en plus rares, -et les artistes, privés de tout autre encouragement, s'endormiront. Le -salon du boulevard des Italiens est institué tout exprès pour les tenir -en éveil. Ce n'est pas une spéculation, ni un commerce. Le produit des -entrées paye le loyer et les frais généraux; l'administration peut -intervenir gratis entre le producteur et l'acheteur et remettre à -l'artiste le prix intégral de son oeuvre. Grâce à l'excellente idée de -M. Martinet, un peintre n'est plus réduit à passer sous les fourches -caudines du marchand, ni à guetter l'heureux accident d'une exposition -officielle. Il y a mieux: on peut exposer là les ouvrages destinés au -Salon, juger de l'effet qu'ils produisent, et corriger les défauts qui -avaient passé inaperçus dans la lumière complaisante de l'atelier. On -peut, après le Salon, remettre sous les yeux du public une oeuvre -sacrifiée que la commission de placement avait portée aux nues, -c'est-à-dire au plafond. Les jeunes gens éliminés par le jury du palais -de l'Industrie peuvent se pourvoir en appel au boulevard des Italiens. -Voici, par exemple, M. Mouchot, un jeune homme sans expérience, mais non -sans talent. Ses études du Caire auraient offusqué les yeux académiques -de la section des Beaux-Arts, et pourtant la sincérité charmante de ce -débutant mérite d'être encouragée. M. Henri de Brackeleer se place dans -la même catégorie. Son tableau d'intérieur est une oeuvre d'écolier. -Mais M. de Brackeleer est un écolier d'une excellente école. C'est un -jeune Courbet, mais un Courbet sans morgue, qui n'a pas eu le nez cassé -par l'encensoir de M. Champfleury. M. Saint-François, autre élève, mais -qui pourra bien devenir un maître. - -Tel artiste qui boude les salons officiels ne craint pas de s'exposer -ici. Madame Cavé, par exemple. Elle a envoyé deux de ces aquarelles -vigoureuses, hautes en couleur et d'une énergie toute masculine, qui -nous aveuglent à force de nous éblouir et dérobent au critique lui-même -les incorrections du dessin. - -Je vous disais qu'une exposition particulière répare quelquefois les -injustices du placement officiel. Voyez plutôt les _Pâtres arabes_ de M. -Gustave Boulanger: ils ont été exposés au Salon; on me le dit du moins -et je le crois. Cependant je ne les avais jamais vus, quoique j'aie -fureté soigneusement dans les moindres recoins du Palais de l'Industrie. - -Comment ai-je donc fait pour ne pas voir, pour ne pas admirer ce -merveilleux tableau d'une belle soirée dans le désert? Quel nuage s'est -mis devant mes yeux, pour me dérober un aspect si original et si nouveau -de l'Algérie? Ce n'est pas le désert de convention, le désert aride, -brûlé par le simoûn, la terre cuite au soleil; c'est le désert -verdoyant, frais et fleuri, ce grand pâturage d'Afrique où les pluies -d'automne réveillent tous les ans une fécondité prodigieuse. - -Parmi les peintres auxquels la lumière du boulevard des Italiens aura -donné des enseignements utiles, je n'en veux citer que trois: M. -Mazerolle, M. Luminais, M. de Curzon. Le tableau de M. Mazerolle, -grandement conçu, largement traité, ressemblait hier encore à une -décoration en détrempe. Un léger changement dans le fond, un ton nouveau -jeté dans le ciel, a modifié en un jour l'aspect de la peinture. Les -chairs sont vraies et vivantes; le tableau a gagné cent pour cent. - -L'immense composition de M. Luminais, oeuvre de vrai talent et de grand -courage, paraissait une et solide dans l'atelier. On l'apporte à -l'exposition du boulevard, elle faiblit. Hommes et chevaux se dissipent, -s'éparpillent, se fondent, s'évaporent comme les flocons d'un ciel -pommelé sous les feux du soleil levant. L'artiste vient, voit et -s'étonne. Il éprouve cette déception si commune à l'ouverture du Salon. -Heureusement, rien n'est désespéré; le Salon officiel n'est pas encore -ouvert; il est temps de chercher un remède. A l'oeuvre! Le remède est -trouvé. Quelques glacis ranimeront les vigueurs molles. Il faut appuyer -ici, et là, et un peu partout. Quelques journées de travail, et cette -grande toile un peu languissante vivra de la vie la plus robuste. - -Vous aussi, mon cher Curzon, mon excellent ami, mon vieux compagnon de -voyage, vous tirerez grand profit de cette petite exposition. -Non-seulement elle a remis sous nos yeux votre _Jardin du couvent_, une -petite merveille de vérité aimable, mais elle vous montrera des -imperfections que ni vous ni moi n'avions remarquées dans ce joli -tableau de _l'Amour_. Vous sentirez que le ton de la figure est trop -pâle, et que le plus puissant des dieux est comme entaché de débilité. -Vous éteindrez l'éclat de certains accessoires; vous effacerez quelques -boucles de cette belle petite chevelure empruntée à l'agneau de saint -Jean-Baptiste. C'est l'affaire de quelques heures pour un homme de votre -talent et de votre volonté, et la belle Psyché que nous avons admirée il -y a deux ans recevra de vos mains un amant digne d'elle. Ses bras blancs -ne seront plus en danger de saisir un nuage rose artistement modelé. - -Je ferais concurrence au catalogue si je voulais énumérer ici toutes les -oeuvres intéressantes qui remplissent l'Exposition du boulevard. Le -foyer de la Comédie-Française, démoli pour un an ou deux, a envoyé là -les tableaux historiques dont il s'enorgueillissait autrefois. Il y en a -de toutes mains: de Gérard et de Dubufe, de M. Delacroix et de M. Picot, -de Latour et de Vanloo, et de notre vaillant Geffroy, grand comédien et -peintre excellent: _Doctor in utroque._ - -La grande nouveauté (pour moi du moins) dans cette collection, c'est la -_Mort de Talma_, par M. Robert Fleury. Rien n'est plus vrai, plus -poignant, plus mourant que ce dernier acte d'une belle existence -tragique. Je croyais connaître l'oeuvre complète de M. Robert Fleury; -cette page me le montre sous un aspect nouveau. Il est aussi puissant et -aussi original dans cette chambre de malade éclairée par un triste rayon -de jour pâle et froid, que dans le _Colloque de Poissy_. - -Si le premier salon est occupé par les tableaux de la Comédie-Française, -le second et le troisième sont remplis un peu au hasard, dans un -désordre charmant, par tous les maîtres de l'école moderne. Madame Rosa -Bonheur et M. Troyon s'y disputent, comme partout, l'héritage de Paul -Potter. M. Corot, le plus jeune, le plus frais et le plus poétique des -paysagistes, M. Corot, l'homme-printemps, y conduit le choeur des -nymphes au bord des eaux claires, sous la tendre feuillée. En approchant -de ses tableaux, on entend le chant des oiseaux, le bruissement des -lézards sous l'herbe, et aussi quelque vague harmonie oubliée dans les -airs par la lyre de Théocrite. Une vague senteur de foin coupé vous -enivre, et le coeur se gonfle doucement. - -M. Daubigny a-t-il jamais rien exposé de plus beau que cette peinture du -soir et ce troupeau rentrant au village sous le regard de la lune? Je ne -sais. Voici une, deux, trois toiles de M. Théodore Rousseau. Les -premières ne sont que des études de maître; la troisième a l'aspect -grandiose et les lignes d'un paysage historique. Parlerons-nous -maintenant de M. Tabar, de M. Villevieille et de M. Harpignies? Je n'ose -trop; j'ai pris d'un ton trop haut. Et pourtant, que de grâce et de -vérité dans les deux derniers, et quelle vigueur dans l'autre! - -Prenez vos lunettes bleues: ceci vous représente les lagunes de Venise, -embellies par le pinceau prismatique de M. Ziem. Nous irons voir ensuite -les portraits de M. Ricard et de M. Bonnegrâce, éclairés par un pétard -de lumière en plein visage, et nous viendrons nous reposer de nos -éblouissements devant la _Marie-Antoinette_ de M. Müller. - -C'est une toile de grande valeur, juste d'aspect et de proportion, -composée avec beaucoup de goût, élaborée consciencieusement à la lumière -la plus vraie de l'histoire. Je ne crois pas que M. Müller ait jamais -montré plus de talent que dans ce petit drame politique, bourgeois et -surtout humain, car il n'y a point d'indifférence ou d'esprit de parti -qui tiennent là contre. Malheureusement, le drame est plutôt dans le -sujet et dans la composition que dans la peinture. M. Müller, si vivant -et si bien portant, périra par le joli. C'est son ver rongeur. Les -bourreaux de la reine sont destinés à nous faire peur; et cependant ils -sont presque jolis. Leurs gilets chatoient par la force de l'habitude ou -du tempérament de M. Müller. Les rayons de lumière folâtrent dans le -cachot, comme ces polissons du cimetière qui jouent aux billes sur une -tombe. - -Je suis sûr que j'oublie une bonne moitié de ce que je voulais vous -dire, car nous n'avons parlé ni de M. Delacroix, ni d'une merveilleuse -aquarelle de M. Gavarni, ni d'un _tableau_ de M. Daumier, un vrai -tableau, ma foi! une sorte de Millet mâtiné de Decamps. - -Nous n'avons rien dit de M. Diaz, qui pourtant a exposé là quelques-uns -de ses plus petits et de ses meilleurs ouvrages. Nous avons passé sous -silence la peinture de M. Chaplin, une jeune personne qui a la voix -aussi fausse que fraîche. Il est trop facile de la critiquer, mais on ne -se lasse pas de l'entendre. - -Ce qu'on ne saurait oublier sans ingratitude, ce sont les derniers -ouvrages de Decamps. Ce qu'on ne pourrait omettre sans crime, c'est la -soeur de la _Vénus Anadyomène_, la nièce de _l'Odalisque_, _la Naïade_ -de M. Ingres. - -Vous vous demanderez sur quelle herbe j'ai marché, mais c'est plus fort -que moi, il faut encore que je crie au chef-d'oeuvre. Jamais le roi, -jamais le dieu de la peinture moderne, jamais M. Ingres n'a rien exposé -de plus noble, de plus chaste, de plus beau, de plus parfait, de plus -divin. - -Il faudrait ressusciter Virgile et Racine et tous les Ingres de la -poésie pour louer dignement ce miracle de l'art; il faudrait relever les -temples de la Grèce pour donner à cette naïade un logement digne de sa -beauté. - -J'ai entendu plus d'un critique assez stupide pour avancer que M. Ingres -n'était pas coloriste. Peut-être même ai-je imprimé moi-même cette -monstruosité-là. Eh! qu'est-ce donc que la couleur de cette naïade, -sinon le coloris même de la vie? Ne dirait-on pas que la lumière est -heureuse de se répandre autour des formes divines de ce beau corps, d'en -caresser les contours, de l'envelopper amoureusement, comme ces fleuves -de la Fable qui noyaient leurs maîtresses dans un embrassement! - -Et voilà ce qu'on appelle une oeuvre de vieillesse! Que notre génération -est caduque, si je la compare à ces vieillards-là! Ils sont quelques-uns -à Paris qui entament gaillardement leur troisième ou leur quatrième -jeunesse. Allez entendre _la Circassienne_ après avoir vu _la Naïade_, -et lisez les premières livraisons de _Jessie_ avant de vous mettre au -lit! - -Un dernier mot, s'il vous plaît. J'ai peur d'avoir été trop long. - - - - -VIII - -LE MONT-DE-PIÉTÉ - - -Ma chère cousine, - -La loi française punit sévèrement le prêt sur gages et l'usure; mais -elle autorise un établissement de bienfaisance qui prête sur -nantissement à 10 pour 100 d'intérêt. Cette terrible antithèse de la -Caisse d'épargne est le Mont-de-Piété de Paris. - -L'État le met au rang des établissements de bienfaisance; voici -pourquoi: Au lieu de capitaliser ses bénéfices, le grand usurier de la -rue de Paradis les verse tous les ans dans la caisse de l'assistance -publique. Il prête à 10 pour 100, ce qui est monstrueux, mais au profit -des hospices. C'est un philanthrope qui envoie les pauvres à l'hôpital -et qui vient lui-même les y soigner. - -Si tous les bénéfices du Mont-de-Piété avaient été cumulés depuis la -fondation, au lieu de tomber dans la caisse des hospices, ils -formeraient aujourd'hui un capital de près de vingt millions, et l'on -pourrait abaisser à 5 pour 100 le taux de l'intérêt. Et l'on ne verrait -pas des phénomènes aussi curieux que celui-ci, par exemple: - -Un riche spéculateur a des valeurs mobilières en portefeuille; il les -met en gage à la Banque, et la Banque lui prête à 4 pour 100. Un pauvre -diable possède un matelas de cinquante francs; il le met en gage rue de -Paradis, et le Mont-de-Piété lui prête quelques sous à 10 pour 100. -Cependant les actions des chemins de fer et des compagnies industrielles -déposées par le riche capitaliste sont plus sujettes à dépréciation que -le matelas du malheureux. - -Autre absurdité digne de remarque, parce qu'elle offusque le sens moral. -La loi permet au créancier de vendre tous les meubles de son débiteur, -le lit excepté. Mais, si le créancier s'appelle le Mont-de-Piété et s'il -demeure rue de Paradis, il vend tous les jours à l'encan, par -l'entremise de quatorze commissaires-priseurs, quelques milliers de -matelas et de couvertures appartenant à ses débiteurs. - -Cette institution paradoxale date de Louis XVI. Le Mont-de-Piété a été -fondé par lettres patentes du 9 décembre 1777, et ouvert le 1er janvier -1778. «C'est un plan, dit Louis XVI, uniquement formé dans des vues de -bienfaisance et digne de fixer la confiance publique, puisqu'il assure -des secours d'argent peu onéreux aux emprunteurs dénués d'autres -ressources, et que le bénéfice qui résultera de cet établissement sera -entièrement appliqué au soulagement des pauvres et à l'amélioration des -maisons de charité.» (_Préambule des lettres patentes de 1777._) - -Le gouvernement avait décrété que les nantissements ou gages offerts au -Mont-de-Piété seraient mis en dépôt dans un bâtiment du couvent des -Blancs-Manteaux. Les bons moines jetèrent les hauts cris. J'ai sous les -yeux la lettre qu'ils écrivirent au ministre, puis au roi, pour décliner -l'honneur qu'on leur imposait. - -«Qu'il soit permis à des religieux qui n'ont d'autre ambition que de -servir Dieu et d'être utiles à l'Église et à l'État, selon les lois de -leur profession...» - -Quels services les Blancs-Manteaux pouvaient-ils bien rendre à l'État? -Ils le disent eux-mêmes dans la péroraison de cette curieuse supplique: - -«... Pour qu'on renonce à un projet dont l'exécution ne serait propre -qu'à troubler de toute manière le repos et la tranquillité d'une -communauté de religieux qui, nous devons le dire, ne cessent de lever -les mains vers le ciel pour en attirer sur sa personne sacrée, ainsi que -sur la famille royale et sur tout le royaume, les grâces et les -bénédictions les plus abondantes.» - -Je ne veux pas énumérer ici les raisons alléguées par les bons Pères -dans l'intérêt de leur repos et de leur tranquillité; mais il n'est -peut-être pas inutile de citer le passage suivant: - -«Nous ne dissimulerons pas à Votre Grandeur qu'il ne nous paraît rien -moins que conforme à la loi de Dieu et aux règles de l'Église sur -l'usure; en quoi notre façon de penser est parfaitement conforme à celle -de monseigneur notre archevêque et à la consultation donnée à ce sujet -par la Sorbonne, le 17 juin 1765. - -«Il en est de cet établissement comme de certains autres, qu'un prince -sage croit pouvoir tolérer pour empêcher les plus grands maux. Mais -cette tolérance purement civile, et qui ne fait que soustraire les -coupables à la vengeance des lois humaines, ne les soustrait point à -celle de Dieu.» - -Il est évident que les Blancs-Manteaux assimilaient le Mont-de-Piété aux -maisons de tolérance. Étaient-ils dans le vrai? Je le crois. Mais - - L'oiseau de Jupiter, sans entendre un seul mot, - Choque de l'aile l'escarbot, - L'étourdit, l'oblige à se taire. - -Le gouvernement de Louis XVI ferma l'oreille, institua les -commissionnaires au Mont-de-Piété le 6 septembre 1779, et publia en dix -ans, du 9 décembre 1777 au 3 février 1787, plus de quarante lettres -patentes, arrêts de parlement, arrêts du Conseil du roi, sentences de -police, qui témoignent de sa sollicitude pour cette nouvelle -institution. - -Supprimé par la Révolution, rendu aux hospices l'an V de la République, -paralysé sept ans par la concurrence des Lombards, le Mont-de-Piété -rentra en possession de tous ses priviléges, le 16 pluviôse an XII, et -fut réorganisé définitivement par le décret du 24 messidor an XIII, qui -a encore force de loi en avril 1861. - -Voici, ma chère cousine, l'organisation actuelle du Mont-de-Piété: Cet -usurier privilégié, ou, pour parler poliment, ce banquier opère sans -capital. Il est régi pour le compte des hospices, logé dans un immeuble -(l'ancien couvent des Blancs-Manteaux) qui appartient aux hospices. - -Avant de prêter aux nécessiteux de la ville de Paris, il emprunte. - -A qui? - -1º A l'administration des hospices de Paris, qui place ainsi une partie -de ses fonds disponibles; - -2º A tous les comptables des établissements de bienfaisance, qui, aux -termes des instructions ministérielles, sont tenus de fournir un -cautionnement en numéraire; - -3º Enfin, à des tiers, sur billets au porteur, à un an de date. - -Sa première opération est donc l'emprunt. Le prêt, qui est le but de -l'institution, ne vient qu'en seconde ligne. - -Un homme pressé d'argent se présente dans les bureaux avec un objet -mobilier, couverture de laine ou rivière de diamants, peu importe. Un -commissaire-priseur estime le nantissement. Le Mont-de-Piété prête les -quatre cinquièmes de la valeur estimative, s'il s'agit de matières d'or -ou d'argent, les deux tiers dans tous les autres cas. - -L'emprunteur reçoit le montant du prêt; on lui délivre une -_reconnaissance_ au porteur: le gage ou nantissement est déposé dans les -magasins. Il y a quelque chose comme soixante millions de valeurs dans -les magasins du Mont-de-Piété. - -Dans le cours de quatorze mois, le nantissement est dégagé par le -propriétaire, ou vendu par le créancier, à moins qu'on ne renouvelle -l'engagement. Un mot sur chacune de ces opérations: le dégagement, le -renouvellement, la vente. - -Le dégagement libère les deux parties. L'emprunteur rend l'argent, et -paye les droits. Le prêteur rend le gage et reprend sa reconnaissance. - -Le renouvellement est un engagement nouveau, contracté dans la même -forme et aux mêmes conditions que la première. - -La vente liquide le magasin. Elle se fait aux enchères publiques, par -l'entremise d'un des quatorze commissaires-priseurs attachés -spécialement au Mont-de-Piété. Ces officiers ministériels, solidairement -responsables de toutes les pertes qui pourraient résulter de leur -appréciation, prélèvent un demi pour 100 sur la somme prêtée, et 3 pour -100 sur le montant de la vente. - -Le Mont-de-Piété se rembourse, capital et intérêts, et met l'excédent ou -_boni_ à la disposition de l'emprunteur. Dans les trois années qui -suivent l'engagement, le porteur de la reconnaissance a le droit de -réclamer le _boni_. - -Ce terme écoulé, une prescription spéciale fait tomber le _boni_ dans la -caisse des hospices. - -Ce mécanisme est fort simple, et je n'y vois rien à reprendre, sauf le -taux exorbitant de l'intérêt. - -On peut regretter que les banqueroutiers, les voleurs et les malfaiteurs -de toute espèce, abusant de la facilité des engagements, fassent jouer -au Mont-de-Piété le rôle de recéleur. On peut blâmer les ouvriers de -Paris qui engagent étourdiment le petit avoir de leur famille pour -satisfaire une fantaisie de carnaval. Mais il faut rendre justice à M. -Framboisier de Baunay et à tous les honorables organisateurs qui ont mis -à la portée des nécessiteux une ressource plus innocente que le crime. - -Il est fâcheux sans doute que le pauvre emprunte à 10 pour 100 -d'intérêt, quand le riche trouve de l'argent à 5; mais j'aime mieux voir -les gueux porter leur montre rue de Paradis que les entendre crocheter -ma porte. - -Entre le Mont-de-Piété et ses clients, il s'est établi, dès le principe, -une corporation intermédiaire. Je t'ai dit que nous avions des -_commissionnaires_ depuis 1779. - -L'administration a reconnu dès le principe que la longueur des -distances, la timidité naturelle aux emprunteurs, la rusticité -particulière aux petits employés à quinze cents francs, et mille autres -raisons empêcheraient le public de se porter en foule rue de Paradis. -Dans l'intérêt de tous, et dans son intérêt propre, elle a permis à -vingt commissionnaires ou intermédiaires officiels de s'établir dans les -divers quartiers de Paris. Elle les choisit elle-même, s'assure de leur -solvabilité et de leur moralité, et leur demande un cautionnement. - -Le commissionnaire ne prête pas; il avance l'argent, sous sa -responsabilité personnelle. S'il se trompe sur la valeur du -nantissement, tant pis pour lui. Ses opérations sont approuvées, -rejetées ou modifiées par l'administration souveraine. Supposé que je -lui porte ma montre et qu'il m'avance cent francs; le Mont-de-Piété -examine le gage et ne prête que trois louis. Le commissionnaire sera -censé m'avoir prêté lui-même les quarante francs de différence, et il ne -percevra sur cette somme qu'un intérêt de 6 pour 100, au lieu de 10. - -Les obligations du commissionnaire sont celles de l'emprunteur; il se -substitue à son mandataire et le représente auprès de l'administration. -Il engage, renouvelle, dégage, touche le _boni_ après la vente, comme -s'il était muni d'une procuration en bonne forme. - -Ses services ne sont pas gratuits, tant s'en faut. Il touche 2 pour 100 -sur les engagements et les renouvellements, 1 pour 100 sur les -dégagements et le montant des _boni_. Le malheureux qui emprunte à 10 au -_Grand Mont_ emprunte à 13 par l'entremise du commissionnaire. C'est une -énormité greffée sur une autre. - -Cependant je dois avouer que le public des emprunteurs se porte -volontiers au bureau du commissionnaire. Est-ce uniquement pour le -plaisir de donner 3 pour 100 de plus? J'en doute. C'est plutôt parce que -les employés du Grand Mont sont complaisants comme les engrenages d'une -machine à vapeur, souriants comme les verrous d'une prison, hospitaliers -comme ces tessons de bouteille qu'on maçonne au sommet des murs -mitoyens. Pourquoi feraient-ils bon visage aux emprunteurs? Le caissier -ne leur donnera pas dix francs de plus à la fin du mois. - -Le commissionnaire a d'autres façons d'agir. L'intérêt personnel le -pousse à retenir les emprunteurs et à se faire une clientèle. Il sourit -aux arrivants; il cause, il écoute les confidences, il donne une marque -de sympathie aux malheureux, il abrége les formalités, il épargne -l'ennui et la honte, il ouvre des portes discrètes par où l'on s'échappe -sans rougir. Ajoute que l'emprunteur est plus à l'aise devant un -mandataire qu'il paye au taux de 2 pour 100, qu'en présence d'un -fonctionnaire désintéressé et maussade. - -Il suit de là, ma chère cousine, que les vingt commissionnaires de Paris -touchent environ quatre cent mille francs par an. C'est vingt mille -francs par tête. Ne te récrie pas sur l'énormité du chiffre. D'abord, la -somme ne se répartit pas également. Un de ces messieurs, plus habile et -mieux achalandé que les autres, encaisse jusqu'à soixante et dix mille -francs par année; il y en a donc plusieurs qui restent bien au-dessous -de la moyenne. D'ailleurs, ce n'est là qu'un produit brut. Il faut en -déduire l'intérêt du cautionnement (le Mont-de-Piété, qui prête à 10, ne -paye que 3 pour 100), l'intérêt du fonds de roulement, les frais -généraux, tels que loyers, commis, porteurs, voiture, imprimés, -registres, éclairage, chauffage, pertes par erreur d'appréciation, -erreur de caisse, abus de confiance, etc., etc. Tout compte fait, tu -verras que plus d'un commissionnaire donne son temps, sa liberté et son -intelligence pour un millier d'écus par an. Ce qui est modeste. - -Il n'est pas moins vrai que les nécessiteux de Paris, déjà ruinés par -l'usure du Grand Mont, laissent encore quatre cent mille francs par an -dans les bureaux des commissionnaires. - -Quelques directeurs de Mont-de-Piété ont cherché le remède à ce mal. Je -l'aurais cherché comme eux, si j'avais été à leur place. L'intérêt -personnel serait venu aiguillonner en moi le zèle du bien public. -Ménager l'argent des pauvres emprunteurs, ruiner les commissionnaires -dont quelques-uns faisaient des fortunes insolentes, agrandir le domaine -de l'administration, créer des emplois nouveaux, placer des clients, -doubler l'importance et les honoraires de la direction, c'était une -perspective séduisante. - -A la fin de 1837, M. J. Delaroche, frère du peintre illustre et -regretté, obtint la place de directeur. Il proposa de créer des -succursales qui prêteraient à 10 pour 100 comme le Grand Mont, et -tueraient les intermédiaires. Il semblait évident que le public ne -serait pas assez sot pour emprunter à 13, lorsque, dans la même rue et -pour ainsi dire à la porte du commissionnaire, on lui offrirait de -l'argent à 10. Le conseil d'administration, après s'être fait un peu -tirer l'oreille, créa deux bureaux auxiliaires dans Paris. Les -commissionnaires n'y perdirent rien. Mais, une année après l'ouverture -de ces bureaux, on découvrit, dans les bureaux du chef-lieu, un déficit -de plus de trente mille francs. L'innovation de M. J. Delaroche fut -blâmée comme imprudente. L'inventeur, jeune encore, prit sa retraite. - -Mais cette théorie fut reprise par M. Ledieu, aujourd'hui régnant, qui, -à force de volonté et de persévérance, a su la faire passer dans le -domaine des faits. Vingt bureaux auxiliaires, disséminés dans tout -Paris, invitent les emprunteurs à mettre leur montre en gage; vingt -bureaux offrent au public l'argent du Mont-de-Piété. Entrez, bonnes -gens, et n'allez plus chez le commissionnaire, qui vous prenait 13 pour -100! Voici de l'argent pour rien, de l'argent à 10! c'est donné! - -Veux-tu savoir, ma chère cousine, ce que le public a répondu? - -Les vingt bureaux auxiliaires ont fait, en 1860, plus de quatorze cent -mille engagements. - -Mais les commissionnaires au Mont-de-Piété, qui avaient gagné quatre -cent mille francs en 1859, en ont encore gagné quatre cent mille (à sept -mille francs près) en 1860. - -Donc, la concurrence des bureaux auxiliaires n'a pas détourné la -clientèle des commissionnaires, et nous avons toujours le même nombre de -Parisiens qui empruntent à 13 pour 100. - -Mais, en revanche, la provocation permanente de ces nouveaux -établissements, qui viennent pour ainsi dire exciter les gens à -l'emprunt, a jeté plus de cent mille infortunés dans les griffes de -l'usure. - -Quel résultat! un million quatre cent mille objets mobiliers détournés -des pauvres ménages! Combien de matelas, combien de berceaux, combien de -couvertures de laine, par cet hiver de dix degrés! Et cela pour tuer -vingt malheureux commissionnaires, qui d'ailleurs se portent bien. - -Le Mont-de-Piété aura désormais vingt mille francs à dépenser tous les -ans pour chacun de ces bureaux; quatre cent mille francs au total. C'est -quatre cent mille francs de moins à verser annuellement dans la caisse -des hospices. Le chiffre paraît exorbitant, il est modeste: vingt -loyers, vingt chefs de bureau; le matériel et le personnel! Il a fallu -même doubler le traitement du directeur, depuis que l'administration a -pris cette étendue. Douze mille francs suffisaient en 1852. Aujourd'hui, -nous payons quinze mille francs de fixe, trois mille francs d'indemnité -de logement, et six mille francs pour une voiture. Vingt bureaux ne se -visitent pas à pied. - -Est-ce tout? Hélas! non. Je t'ai dit en passant que la création des deux -premiers bureaux auxiliaires avait fait un vide de trente mille francs -dans le magasin central. Depuis que nous sommes en possession de vingt -bureaux, le danger se décuple. - -On parle (à tort, sans doute) de nantissements égarés, de déficits -importants et d'un désordre inextricable. On avance des faits plus -graves encore, et les journaux étrangers ne se font pas faute d'accuser -l'administration centrale. Il a fallu que M. le préfet de la Seine -reportât son attention de ce côté et négligeât un instant la démolition -de Paris. Une commission d'enquête, présidée par M. le procureur général -en personne, recherche vigoureusement les coupables. - -Eh! messieurs, ne cherchez pas si loin! Nous serons bien avancés quand -vous aurez envoyé quelques malheureux aux galères! Le vrai coupable, -c'est le nouveau système, le système des bureaux auxiliaires. C'est à -lui seul que j'en veux. - -Ces bureaux n'ont pas de magasins et n'en sauraient avoir. Ils ne -reçoivent les gages que pour les renvoyer au chef-lieu. De là naît un -ordre nouveau, ou, pour mieux dire, la perturbation de l'ordre établi. - -L'organisation logique du Mont-de-Piété est indiquée par la nature de -ses opérations. Il prête de l'argent, il reçoit des objets mobiliers. -Quand les écus sortent de la maison, les gages y entrent, et -réciproquement. La comptabilité des espèces fait équilibre à la -comptabilité des matières. Le caissier donne et reçoit l'argent, tandis -que le chef des magasins reçoit ou rend les gages. Tout gravite autour -de ces deux chefs de service et la responsabilité se partage entre eux. -La comptabilité des espèces est une science assez avancée; celle des -matières est un peu plus neuve: le ministre de la marine sait ce que -coûte à la France l'éducation des comptables de ses arsenaux. Au -Mont-de-Piété, le caissier n'a jamais plus de deux cent mille francs à -sa disposition; le chef des magasins a toujours sous la main plusieurs -millions en pierreries. - -Toutefois, dans l'état normal et régulier, avant la naissance des -bureaux auxiliaires, les précautions les plus minutieuses étaient prises -contre la perte ou le vol des nantissements. Le rôle de chaque agent -était tracé et sa responsabilité définie. Le nantissement, à peine -engagé, passait au magasin: les bijoux au premier étage, les hardes -au-dessus, les matelas dans les combles, les objets les plus lourds au -rez-de-chaussée. - -Une fois installé dans sa case, le gage ne pouvait sortir du magasin que -pour être remis au porteur de la reconnaissance, contre le remboursement -du prêt et des droits. L'entrée était constatée par des écritures, -contrôlant les bureaux d'engagement; la sortie était établie par des -écritures, contradictoirement avec les bureaux de recette; et cette -double opération maintenait un équilibre parfait entre le magasin et la -caisse. - -Que les temps sont changés! - -S'agit-il d'un engagement, l'emprunteur, qui s'est adressé à l'un des -bureaux auxiliaires, reçoit le montant du prêt sans attendre; mais son -nantissement n'entre en magasin que le lendemain ou le surlendemain, ou -même plus tard. - -S'agit-il d'un dégagement, l'article est demandé vingt-quatre heures à -l'avance, et le magasin se dessaisit sans que le prêt soit encore -remboursé. La caisse prête donc tous les jours avant la garantie; le -magasin restitue avant le remboursement. - -Et si dans leur séjour au dehors, ou dans le double trajet qui les mène -au chef-lieu et les ramène au bureau, les nantissements ou les fonds -sont perdus ou volés, sur qui tombe la perte? - -Sur le chef des magasins? sur le caissier? Évidemment, non. Leur -garantie ne peut s'étendre aux objets qu'ils n'ont pas encore reçus ou -qu'ils ont livrés régulièrement. - -Sur le chef du bureau auxiliaire? Mauvaise garantie. A moins qu'on -n'exige de lui un énorme cautionnement; auquel cas il faudra lui donner -un traitement énorme; et les bureaux auxiliaires coûtent déjà bien assez -cher. - -Un des quarante ou cinquante témoins entendus par la commission -d'enquête a dit, dans son interrogatoire: «Je n'accepterais pas la -direction du Mont-de-Piété avec cinquante mille francs d'appointements, -s'il me fallait combler les vides qui se sont faits dans les magasins.» - -Un respectable fonctionnaire, qui a travaillé au Mont-de-Piété dans des -jours meilleurs, m'écrivait encore ce matin: «Notre pauvre magasin est -un gouffre où l'on met, où l'on prend, sans compter.» - -Je crois que le directeur actuel, M. Ledieu, est un très-galant homme; -qu'il a tout fait pour le mieux, et que son cabinet de la rue de Paradis -est pavé de bonnes intentions. Mais, si mes observations pouvaient -l'éclairer sur son erreur, et si j'avais sauvegardé le patrimoine des -pauvres, mon encre et mon temps ne seraient point perdus. - - - - -IX - -LE JURY DE L'EXPOSITION - - -Ma chère cousine, - -Tu me demandes s'il est vrai que j'aie répondu à la brochure de M. le -duc d'Aumale? Fi donc! Je ne suis pas un bravo, pour venger les injures -d'autrui. Les personnages attaqués sont assez grands pour se défendre -eux-mêmes. M. le duc d'Aumale ne m'a jamais rien fait, à moi, et je n'ai -aucune raison de le haïr; mais, fussé-je son plus mortel ennemi, -j'aurais les mains liées par la saisie de sa brochure. On ne frappe pas -un homme à terre, on ne réplique pas à un contradicteur bâillonné, on ne -réfute pas un ouvrage saisi. - -Au demeurant, toutes les fois que les imbéciles de Quévilly m'imputeront -des pamphlets anonymes, tu pourras leur répondre hardiment que je signe -tout ce que j'écris. - -Puisque j'ai commencé cette lettre par une réclamation contre la sottise -des hommes, je veux relever ici une réclamation qui m'est arrivée dans -la semaine. Elle vient du Mont-de-Piété, ou des environs. - -Les désordres ont peut-être plus de gravité que je ne te l'avais dit. -Les nantissements perdus ou dérobés, dans le trajet entre les bureaux -auxiliaires et le chef-lieu, représentent, me dit-on, une valeur -considérable. Pour remédier à ces accidents de force majeure sans mettre -à nu le vice de la nouvelle organisation, on m'assure que l'honorable -directeur du Mont-de-Piété a trouvé plus simple et plus expéditif de -déduire quelques billets de mille francs sur les recettes. - -On ne demandait pas l'argent au caissier central, qui l'aurait -certainement refusé; on s'adressait tantôt à l'un, tantôt à l'autre des -sept receveurs du chef-lieu. Ces employés subalternes et dépendants -livraient les fonds demandés contre des _bons de déduction_ qu'ils -annexaient à leur bordereau de la journée, et l'irrégularité prenait -ainsi une couleur de comptabilité. - -Si mon correspondant ne ment pas, c'est quelqu'un de ces pauvres -receveurs si dépendants et si timides qui a pris sur lui d'avertir M. le -préfet de la Seine. Il craignait que l'usage des _bons de déduction_ ne -dégénérât en abus, et que la facilité de prélever une somme indéterminée -sur la recette de chaque jour ne portât au bien des pauvres un préjudice -grave. - -Fondée ou non, cette accusation méritait un sérieux examen. Nul ne met -en doute la délicatesse de M. le directeur du Mont-de-Piété; mais la -comptabilité a des lois inviolables, et personne en France ne doit -éluder le contrôle de la Cour des comptes. - -M. le préfet de la Seine, au milieu des grands travaux qui l'occupent, -n'a pu s'empêcher d'accorder une certaine importance à cette misère. -Pour un homme qui nage dans les millions comme le poisson dans l'eau, -les centaines de mille francs ne sont que des gouttes. Cependant il -fallait montrer quelques égards à la loi, cette divinité aveugle qui -pèse dans la même balance les millions et les centimes. - -On ouvrit donc une enquête, et trois personnages importants, choisis -dans la commission municipale, trois hommes de la capacité la plus -incontestable et de la plus haute intégrité, furent commis au soin de -recueillir les témoignages. - -J'ai une confiance absolue dans le résultat de cette instruction -extra-légale. Mais je me demande cependant pourquoi les tribunaux n'ont -pas été saisis. Il y a des magistrats à Paris, et tous les juges ne sont -pas à Berlin. A quoi bon rétablir les juridictions exceptionnelles? On -n'a pas fait la révolution de 89 pour que le maire de Paris s'attribue -les prérogatives du pouvoir judiciaire. - -Je suppose que la commission, après avoir constaté des irrégularités -regrettables, mais considérant que la direction était de bonne foi, -qu'il faut éviter le scandale et laver le linge sale en famille, renvoie -tous les accusés avec une réprimande paternelle. Qu'arrivera-t-il? Les -hommes courageux qui ont provoqué cette enquête, les témoins qui ont -déposé selon leur conscience, seront livrés à la rancune de leurs chefs. -Et les choses reprendront le même train que devant, avec un peu moins de -courage chez les subalternes et un peu plus de hardiesse chez les -supérieurs. - -Le résultat serait bien différent si l'affaire s'était étalée au grand -jour, devant les juges ordinaires. C'est dans le domicile des lois que -la vérité s'exprime librement, que les innocents marchent la tête haute. -Il n'y a point de ténèbres administratives qui ne se dissipent aux -rayons de cette admirable lumière. Non-seulement les gens de bien -auraient été rassurés et les coupables confondus, mais l'institution -même eût montré ses bons et ses mauvais côtés, ses avantages et ses -vices. Qui sait si, au lendemain d'un tel procès, le gouvernement -n'aurait pas fermé les bureaux auxiliaires, sources premières de tout le -mal? - -Peut-être eût-on fait mieux encore. La plupart des abus, c'est une -justice qu'il faut rendre à notre temps, ne subsistent que parce qu'ils -sont ignorés. Pour abattre les monstres les plus invincibles, il n'est -pas besoin d'emprunter la massue d'Hercule: la lanterne de Diogène -suffit. Lumière! lumière! Un rayon de lumière a mis à nu les turpitudes -de nos moines et de nos ignorantins, et la société recule d'horreur à -l'aspect de leurs antres. Un rayon de lumière montrerait au gouvernement -qu'il est absurde de prêter à 10 pour 100 sur les matelas des pauvres, -pour le plaisir de verser un demi-million tous les ans dans la caisse -des hospices. Rendez ce demi-million à la classe indigente avant qu'elle -soit réduite à l'hôpital. Abaissez le taux de vos prêts; les hôpitaux -auront moins de locataires. - -Si pourtant vous craignez de diminuer les revenus de l'assistance -publique, je vais vous fournir un moyen de combler le vide. Il y a tous -les ans un millier d'individus qui donnent ou lèguent tout ou partie de -leur fortune aux églises, aux couvents, aux hospices. Sur ces -libéralités, les hospices ont la petite part et les couvents la grande. -A qui la faute? A vous, gouvernement, qui accroissez en richesses et en -puissance vos plus mortels ennemis. - -Relisez le _Bulletin des Lois_; vous verrez qu'en douze ans ils se sont -enrichis de cent millions par votre complaisance. Ces subsides ont servi -à bâtir de petites forteresses, d'où l'on vous fusille impunément à -coups de pamphlets et de sermons. Vos ennemis sont puissants parce -qu'ils sont riches, et ils sont riches parce que vous l'avez bien voulu. -Arrêtez ce courant qui entraîne les capitaux de la nation vers la -tanière des moines, ou plutôt détournez-le vers les hospices et les -hôpitaux. - -Mais pardon, ma chère cousine. L'exposition des Beaux-Arts ouvre le 1er -mai. Le jury termine ses opérations cette semaine, et c'est de ce sujet -intéressant que je voulais t'entretenir. - -On m'en parle beaucoup, à moi, et les rigueurs du jury m'ont attiré bon -nombre de visites. - ---Monsieur, me dit un peintre en enfonçant ma porte, vengez-moi de ces -animaux-là! Ingres et Delacroix sont jaloux de moi, parce que j'ai plus -de dessin que l'un et plus de couleur que l'autre. Ils se sont entendus -pour me refuser. - ---Monsieur, s'écrie un autre, il y a des abus intolérables. Le jury se -compose, soi-disant, de tous les membres de l'Institut. Mais les grands -et les bons n'y mettent pas le pied. M. Ingres, M. Delacroix, M. Horace -Vernet, M. Léon Cogniet n'ont point assisté aux séances. Nous sommes -jugés par M. Picot, qui ne connaît que ses élèves, et par des gens du -monde, académiciens libres, qui ne connaissent que leurs amis. - ---Monsieur, dit une dame, j'ai fait pour trente mille francs de -sculpture, quatre groupes de bronze, rien que cela! Je ne puis vendre -mes ouvrages qu'au Salon; mais M. de Nieuwerkerke, qui ne me connaît -pas, m'a voué une haine mortelle. Il prévoit que son _Guillaume -d'Orange_, une statue de pacotille, comme vous le savez bien, sera mis -au rebut lorsqu'on aura vu mes groupes. - ---Monsieur, reprend une jeune fille très-gentille et très-spirituelle, -ma foi! je suis une malheureuse enfant sans protection, et tous mes -tableaux ont été repoussés! J'ai fait agir la bonne duchesse de B..., et -madame la princesse de H..., et ce bon vieux baron de Z..., et le comte -A..., deux présidents à la Cour, trois députés, quatre sénateurs, deux -ministres! Mais, parce que je suis une pauvre enfant livrée à ses -propres forces, que je ne fais pas de visites et que je reste dans mon -coin, je n'ai pas pu résister à la brigue. Je m'y attendais, d'ailleurs, -et je ne voulais pas exposer. Le livret est imprimé depuis quinze jours! -Vous voyez bien que le jury ne s'assemble que pour la forme. - ---Monsieur, dit un artiste chevelu, je ne me plains pas pour moi; je -suis accoutumé aux rigueurs du jury. Ce qui m'étonne, c'est qu'il ne -trouve pas le moyen de me renvoyer six tableaux quand j'en envoie cinq. -Mais ils ont refusé Millet! Y en a-t-il un seul à l'Institut qui aille à -la cheville de Millet? - -Je congédie mes visiteurs avec de bonnes paroles, désolé de n'avoir rien -de mieux à leur offrir. Il y a de tout dans ces doléances: du faux, du -vrai, de l'absurde. Dans tous les cas, c'est matière à réflexion. - -Mais voici bien une autre affaire. Avant de me lancer en don Quichotte -dans une campagne contre l'Institut, j'interroge un peintre de quelque -renom, pour qui l'examen du jury n'est qu'une question de forme. - ---Le jury? me répond-il. Il a été, cette fois, d'une complaisance -honteuse, et les bons tableaux, comme les miens, seront perdus dans la -multitude des croûtes. - -En présence de tels renseignements, ma chère cousine, je ne me charge -pas de décider si le jury de 1861 s'est montré indulgent ou sévère. Tout -me porte à croire qu'il a été l'un et l'autre à la fois, comme toujours. -Je tiens que l'Institut, dans son ensemble, est compétent en matière -d'art. Je sais pourtant que des préjugés d'école peuvent, dans certain -cas, faire exclure un ouvrage remarquable. Je vois aussi que diverses -influences font admettre souvent des croûtes scandaleuses. J'ai constaté -que l'admission ou l'expulsion d'un artiste était quelquefois soumise au -hasard. - -Il se peut qu'en l'absence de M. Ingres, de M. Delacroix, de M. Cogniet -et de M. Horace Vernet, qui s'abstiennent généralement, un tableau soit -jugé par deux graveurs, trois sculpteurs et un architecte. Le public et -les artistes imputent quelquefois à l'Académie tout entière les bévues -ou les mauvais vouloirs de quelques-uns de ses membres. D'ailleurs, je -n'ai pas vu le Salon de cette année, et je n'y entrerai que le 1er mai -au matin, avec la foule. C'est pourquoi je laisse de côté tous les faits -particuliers, et je me jette à corps perdu dans la question générale. - -Est-il bon que les oeuvres d'art, avant d'être exposées au public, -soient soumises à l'examen d'un jury? - -Il me vient à l'esprit une assimilation qui me paraît frappante. Tu la -prendras pour ce qu'elle vaut. - -Que penserions-nous du gouvernement impérial si nous lisions au -_Moniteur_ le décret suivant: - - «Considérant que les lettres, aussi bien que les arts, ont contribué, - contribuent, et contribueront toujours à la gloire de la France; - - «Qu'elles ont droit, comme les arts et dans une égale mesure, à notre - haute protection; - - «Que ces deux genres de production de l'esprit doivent être soumis au - même régime, - - «Avons décrété et décrétons ce qui suit: - - «Article premier.--La publication des ouvrages de l'esprit, tels que - livres d'histoire et de genre, romans, nouvelles, brochures, articles - de journal, etc., aura lieu tous les deux ans. - - «Art. 2.--Aucun ouvrage de l'esprit ne pourra être exposé devant le - public, c'est-à-dire publié, sans l'autorisation de l'Académie - française. - - «Art. 3.--Ne seront pas soumis à l'examen du jury les écrivains - décorés de la Légion d'honneur à l'occasion de leurs ouvrages.» - -Le lendemain, les écrivains semi-officiels célébreraient ce nouveau -décret dans un ingénieux commentaire: - - «Tous les amis d'une sage liberté applaudiront à la haute initiative - qui soumet les lettres françaises à un régime qui a déjà fait ses - preuves et donné les plus heureux résultats. Si, des bas-fonds de la - démagogie, quelque voix mécontente osait s'élever contre le nouveau - décret, nous répondrions avec assurance: Nos arts ont prospéré sous un - régime paternellement restrictif; pourquoi refuserait-on la même - faveur aux lettres françaises? Sans le frein salutaire du jury, la - face de la terre serait couverte de méchants tableaux, hérissée de - mauvaises statues! - - «Il était temps aussi d'opposer une digue à ce flot d'encre qui menace - de noyer le genre humain. Ne dites pas que la littérature sera - désormais entravée: on se contente de la protéger contre ses propres - excès. L'Académie française offre à la liberté des écrivains les mêmes - garanties que l'Académie des beaux-arts a toujours offertes à la - liberté des artistes. M. Mérimée a-t-il moins de style que M. Ingres? - M. Victor Hugo moins de couleur que M. Delacroix? M. Thiers n'est-il - pas l'Horace Vernet des lettres? M. Guizot en est le Robert Fleury; M. - de Laprade, le Signol, et M. Lebrun, le Picot! Inclinons-nous donc - avec reconnaissance devant une mesure sagement révolutionnaire et - hardiment conservatrice, qui soumet les oeuvres du ciseau, de la plume - et du pinceau à ce grand principe de 89: l'égalité devant la loi!» - -Voilà ce qu'on lirait peut-être dans _la Patrie_; mais, jour de Dieu! ma -pauvre cousine, quel cri d'horreur et de réprobation dans toute la -France! Tout ce qui écrit, tout ce qui lit, tout ce qui pense se -couvrirait la tête de cendre et croirait que la dernière heure du peuple -a sonné. Je dis plus: pour peu que le temps fût au beau, et que l'on pût -sortir sans parapluie, on ferait une révolution. - -Pourquoi n'en a-t-on jamais fait contre le jury de peinture? Ce n'est -pas que cette institution soit plus équitable ou plus libérale dans son -principe. C'est parce qu'elle est aussi ancienne que les Expositions et -que «l'accoutumance nous rend tout familier.» - -N'est-ce pas au Louvre, sous Louis XIV, en 1699, que les peintres ont -exposé leurs tableaux pour la première fois? En ce temps-là, -non-seulement le Louvre, mais les peintres aussi, et les autres Français -pareillement, et toute la France, corps et biens, appartenait au roi. Il -daignait, dans sa bonté, prêter à ses artistes une salle de son palais. -N'avait-il pas le droit de repousser les uns et d'admettre les autres? -Il était chez lui, que diable! aussi vrai que maintenant nous sommes -chez nous. Ce n'est plus le souverain qui prête ses palais à la nation, -c'est la nation qui les prête au souverain. - -Cette halle de l'industrie qui n'embellit pas précisément les -Champs-Élysées appartient à trente-huit millions de propriétaires. -L'infortuné Barbanchu en a sa part, aussi bien que M. Brascassat. -N'est-il pas singulier que M. Brascassat, parce qu'il est de l'Académie -des beaux-arts, ait le droit de dire à Barbanchu: - ---La maison t'appartient comme à moi; mais je te défends d'y montrer tes -tableaux, et j'y étalerai les miens. - ---Et pourquoi, s'il vous plaît? répond le pauvre diable. - ---Parce que tes tableaux sont mauvais et que les miens sont excellents. - -Si j'étais l'infortuné Barbanchu, je répondrais à M. Brascassat, de -l'Académie des beaux-arts: - ---Mes tableaux vous paraissent mauvais; mais les vôtres ne me semblent -pas bons. Lequel de nous est dans le vrai? lequel se trompe? Il faut un -tiers arbitre pour nous départager; je choisis le public! Pourquoi ne -voulez-vous pas qu'il nous juge? - -«La halle est vaste; on y a exposé plus de six mille animaux l'été -dernier; on peut bien y exposer un millier de peintres. Si j'insiste sur -mon droit, ce n'est pas seulement par amour de la gloire: il y a aussi -une question de pain. Voici trois tableaux qui m'ont coûté dix-huit mois -de travail et huit cents francs de bordure. Je ne peux les vendre -qu'ici, parce que mon atelier est au sixième, rue Guénégaud, et que le -beau monde n'y monte pas. En vertu de quel principe me défendez-vous de -gagner ma vie? Qui vous dit que, dans la foule des bourgeois qui -viendront visiter le Salon, il ne s'en trouvera pas un assez bête ou -assez intelligent pour acheter mes toiles et me sauver de la misère? -Cela s'est vu plus d'une fois. Demandez à Delacroix, à Théodore -Rousseau, à Courbet, à Troyon... vous savez bien, Troyon! le plus grand -de nos peintres d'animaux... Il commence à gagner sa vie depuis qu'il a -forcé les portes de l'Exposition, et j'entends dire qu'il a vendu pour -cent cinquante mille francs de tableaux dans son année. Mais il n'y a -pas encore longtemps que le jury le repoussait à coups de fourche, comme -Delacroix, Courbet et Théodore Rousseau, qui ont été les Barbanchus de -leur temps. - -«J'avais envoyé deux portraits, avec mes tableaux. Bons ou mauvais, ce -n'est pas la question. Vous les avez refusés. Savez-vous ce qui arrive? -Les bourgeois qui me les avaient commandés en étaient satisfaits; nous -avions fait un prix, payable fin courant. Aujourd'hui, ces braves gens -se persuadent que je les ai volés. Ils m'opposent des fins de -non-recevoir; ils prétendent que je n'ai pas employé des couleurs fines, -et que je les trompais sur la qualité de la marchandise vendue. Pour un -rien, ils me traîneraient devant le tribunal de commerce. «Il faut,» -disent-ils, «que votre peinture soit bien mauvaise, pour qu'elle ne soit -pas même reçue au Salon, où l'on voit tant de croûtes.» - -A ces raisons, qui sont excellentes, le membre de l'Institut répond: - ---Je ne suis pas un méchant homme, et je ne tiens nullement à vous -mettre sur la paille. Mais il y a un règlement. Je ne l'ai pas fait, je -l'exécute. On m'invite à recevoir les tableaux qui me semblent bons; les -vôtres m'agacent. Je ne peux pas me refaire; obtenez qu'on change la -loi, si vous pouvez. Mais je crains bien que les mauvais tableaux, qui -seront désormais en majorité, n'étouffent les bons, comme l'ivraie tue -le bon grain. Rappelez-vous l'Exposition de 1848, et ce débordement de -peinture détestable. - ---L'Exposition de 48! Elle a porté aux nues une demi-douzaine de vrais -artistes qui, sans elle, n'auraient jamais percé. Elle vous a forcé la -main pour les Expositions suivantes. Elle a permis au public de juger -les talents que vous étrangliez dans vos oubliettes; elle a fait briller -les lumières que vous cachiez sous le boisseau. Gloire à David, à -Drolling et à Jeanron, qui ont été les promoteurs de cette révolution -démocratique! - ---Mais rappelez vos souvenirs! Le public oubliait d'admirer les tableaux -de l'Institut. Il n'attachait son attention qu'à cinq ou six toiles -scandaleuses ou ridicules. Jamais nous ne consentirons à compromettre -nos ouvrages dans la cohue des vôtres! - ---Eh bien, exposez séparément les tableaux qui vous semblent bons; mais -exposez aussi, dans une autre aile du palais, tous les ouvrages que vous -avez refusés. Permettez au public, notre maître à tous, de contrôler vos -jugements. La place ne manque pas, Dieu merci! dans le palais de -l'Industrie. Je donnerais cent sous, moi qui ne suis pas riche, pour que -le peuple et les critiques fussent admis à comparer ce que vous avez -refusé et ce que vous avez reçu. Et je parie qu'avant la clôture du -Salon, nous vous verrions vous-mêmes, corrigés et penauds, reporter en -enfer bien des gens que vous aviez logés en paradis. - - - - -X - -LA HALLE AUX ARTS - - -Ma chère cousine, - -Je ne savais pas hier ce que je t'écrirais aujourd'hui. Ce n'est pas que -la matière me manque; mais elle surabonde. - -J'avais une étude toute prête sur l'application de la peine de mort. -Triste étude, que j'ai commencée un jour du mois de mars 1861, à sept -heures du matin, devant le plus terrible spectacle que la société -moderne offre aux gens de coeur. - -Je pouvais te parler de la liberté des théâtres, une grosse question qui -s'est mise à l'ordre du jour, et que j'ai étudiée de tout près, de trop -près. - -Un digne homme m'avait apporté des renseignements curieux sur l'affaire -Lesurques, vieille affaire en apparence, mais toujours jeune et toujours -actuelle pour les fanatiques du bon droit, puisque les descendants de -cette innocente victime n'ont pas encore obtenu justice. - -La question du Mont-de-Piété me tracassait encore un peu. -L'administration ne m'a pas répondu. Il s'agit pourtant de protéger le -bien des pauvres, qui est sacré. - -J'avais jeté les bases d'un travail assez curieux sur la cuisine de la -guerre. On ne sait pas encore aujourd'hui si nous aurons la guerre en -1861, ni si la comédie des _Trembleurs_, représentée avec tant de succès -au Gymnase, a gouaillé légitimement. Mais l'administration prend ses -mesures comme si nous devions avoir l'Europe sur les bras. On songe à -réformer certains ateliers qui ont fait leurs preuves d'insuffisance. On -a construit des manufactures gigantesques, assez puissantes pour -habiller et chausser un régiment par jour et suffire aux besoins les -plus invraisemblables. J'ai étudié de tout près cette nouvelle -industrie; j'ai entendu les orateurs du gouvernement et les avocats de -l'ancien système, et je crois être assez éclairé pour résumer les -débats. Mais chaque chose en son temps. Nous sommes les humbles -serviteurs de l'actualité, nous qui écrivons le matin ce qu'on doit lire -le soir. - -Et nous devons choisir, entre les sujets actuels, ceux qui intéressent -le plus de monde. Si, par exemple, je t'entretenais aujourd'hui de la -Comédie-Française et des tempêtes qui agitent ce verre d'eau bénite; si -je te racontais l'histoire d'un directeur très-chrétien, qui fait son -salut dans un lieu de perdition et se ménage infiniment plus d'amis au -ciel que sur la terre, je serais agréable à presque tous les auteurs -dramatiques de ma connaissance. Mais le public, dont tu fais partie, me -trouverait un peu trop spécial. - -Si je te racontais qu'une dame sociétaire, qui n'a ni l'âge ni le talent -de la retraite, mademoiselle Judith, est sur le point de se retirer; -qu'on ne la retient pas; que plusieurs amis du théâtre songent à la -remplacer par une jeune et belle, et spirituelle pécheresse, douée d'un -talent incontestable, mais que tous les hommes de principes repoussent -la nouvelle venue sous prétexte qu'elle est de Marseille et non de -Nanterre, tu répondrais que je me moque de toi et que ces histoires -invraisemblables ne mériteront jamais d'occuper tout Paris. - -Mais le salon des Beaux-Arts s'est ouvert mercredi matin, 1er mai. Pour -la première fois depuis deux ans, nos artistes, ou du moins quelques-uns -d'entre eux, ont obtenu la faveur d'exposer leurs ouvrages. Le public, -qui depuis deux ans n'avait pas vu de peinture moderne, sinon aux -étalages des marchands, se rue en affamé sur le palais de l'Industrie. -Voilà l'événement du jour, le sujet de toutes les conversations; -l'importance et la rareté du fait ne me permettent pas de te parler -d'autre chose. - -Le jour même où l'Industrie, qui est bonne fille, prêtait un petit coin -de son palais à l'exposition des Beaux-Arts, on lisait dans tous les -journaux de Paris une nouvelle intéressante: «Le tir national de -Vincennes va passer, nous dit-on, du provisoire au définitif.» - -La carabine, cette gloire de la France, n'avait pas un logement digne -d'elle. Ce n'est plus une baraque qu'il lui faut, mais un temple. Le -temple se bâtit, les plans sont arrêtés. Gardes nationaux de Paris, -francs tireurs de Rueil et de Palaiseau, vous aurez un Parthénon à votre -usage! - -Il y a plus de cent soixante ans que les artistes français sollicitent -la même faveur et ne l'obtiennent point. - -Quel singulier peuple nous sommes! Nous construisons un palais définitif -pour les expositions de l'industrie, qui ont lieu tous les cinq ans. Le -vaudeville est installé par toute la France dans des théâtres -définitifs. Il y a des salles de danse définitives; le beurre se vend à -la halle dans un temple définitif; le Panorama des Champs-Élysées, où -les provinciaux vont se promener quelquefois, est un pâté définitif; on -parle de bâtir des tribunes définitives pour tous nos champs de course, -où l'on se rassemble cinq ou six fois l'an; le Pré-Catelan, qui a coûté -un million et demi à un pauvre diable d'entrepreneur, est une promenade -définitive; la carabine enfin s'établit à Vincennes dans un domicile -solide et définitif. Mais les Beaux-Arts seront toujours des vagabonds -sans feu ni lieu. On croit leur faire une grâce lorsqu'on leur prête -quelques galeries de marchandises, ou qu'on range en leur faveur -quelques _boxes_ à loger les boeufs. - -Cette lésinerie serait excusable chez un bourgeois; mais note bien -qu'ici c'est le gouvernement, c'est la France, c'est un budget de deux -milliards qui lésine. - -On ne veut pas s'embarquer dans de trop grands frais; on suppute les -deux ou trois millions qu'il faudrait dépenser pour une galerie durable. -On aime mieux débarrasser quelques salles du Louvre, ou improviser -quelque chose aux Tuileries, ou bâtir un hangar au Palais-Royal, aux -Menus-Plaisirs; ou placer quelques cloisons dans les hautes avenues du -palais de l'Industrie! - -Ce qu'on n'a jamais examiné, c'est le prix monstrueux de ce provisoire. -Additionnez les frais de tous les déménagements, de tous les -aménagements, de toutes les constructions, de toutes les démolitions que -vous avez faites, depuis 1699 jusqu'en 1861, pour mal exposer nos -tableaux et nos statues! Vous avez dépensé la monnaie d'un Louvre, et, -de tout ce que vous avez fait depuis Louis XIV jusqu'à Napoléon III, que -reste-t-il aujourd'hui? Rien. - -Si du moins à ce prix vous aviez satisfait les artistes? Mais -l'ouverture du Salon se signale toujours par un concert de doléances. -C'est la fête du découragement. Tout ce qui était grand dans l'atelier -devient petit; tout ce qui était modelé finement devient plat; les -délicatesses les plus exquises de la couleur sont dévorées par un jour -brutal. - -Un plancher peint en blanc se reflète dans les vernis; des panneaux gris -se confondent avec les ciels et les anéantissent. La hauteur absurde des -galeries écrase tout. Je ne parle ici que des ouvrages bien placés: que -dirions-nous des tableaux clairs et riants qu'on ensevelit dans l'ombre! -Il y a des toiles si bien exposées, que vous ne les verrez jamais. -Quelques-unes sont visibles de dix heures à midi; quelques autres de -trois à quatre, comme mon médecin. Voilà des renseignements qu'il -faudrait ajouter au livret. - -J'avais vu dans les ateliers quelques-uns des ouvrages que j'ai revus -hier au Salon. Quel déchet, bonté divine! On les reconnaissait à peine, -et les artistes atterrés commençaient à rabattre 90 pour 100 de leurs -espérances de gloire. J'ai commencé par le jardin, qui est orné de -statues. Les sculptures embellissent un jardin, c'est convenu; mais la -réciproque n'est pas toujours vraie, et j'ai reconnu qu'un jardin -n'embellissait pas toutes les sculptures. La Vénus de Milo, faite pour -être admirée dans la _cella_ mystérieuse d'un temple, ne serait guère -appréciée sous les marronniers des Tuileries. Les incomparables figures -que Phidias avait groupées dans les frontons du Parthénon feraient un -piteux effet sur la place de la Concorde. Comment veut-on que des bustes -exécutés pour un salon ou pour une galerie particulière ne perdent rien -de leur valeur dans ce jardin, ce parc, cette agora vitrée qui s'appelle -l'exposition de sculpture? On n'y devrait montrer que des ouvrages -décoratifs comme le monument de don Pédro, qui est fait pour braver -l'éclat du jour. Mais la sculpture fine, intime, destinée à l'intérieur -des palais, la sculpture de Perraud, de Guillaume, de Crauk, de -Cavelier, que vient-elle faire dans cette galère? C'est le petit -Chaperon-Rouge dans la gueule du loup. - -Je n'accuse pas les organisateurs de cette destruction, et je les tiens -pour sages et bienveillantes personnes. Je plaide contre la peine de -mort en matière d'art sans demander la tête des fonctionnaires qui -l'appliquent. Je crois que ces messieurs cherchent à contenter tout le -monde dans les limites d'un programme et d'un local qui leur permet à -peine de contenter leurs amis. Est-ce leur faute, à eux, si dans -l'espace de cent soixante-deux ans la France n'a pas trouvé le temps de -construire une galerie d'exposition? Il ne leur appartient pas de -combler cette lacune. C'est vous, artistes, qui devez adresser des -pétitions au Sénat, si vous voulez qu'elle soit comblée. - -La première exposition (1699) fut organisée par un personnel d'hommes -polis, bien élevés, peu compétents, admirablement chaussés, habillés -chez Alfred, surchargés de décorations étrangères et d'occupations -mondaines. Tels ont été, sous tous les régimes, sauf peut-être en 1848, -les arbitres des destinées de l'art français. Ne leur demandez pas -l'impossible, que diable! - -Demandez-leur seulement de transporter dans ce jardin une demi-douzaine -de moulages d'après les chefs-d'oeuvre de l'antiquité. Il ne faut rien -de plus pour démontrer à tous les yeux le vice de cet éclairage. - -Obtenez aussi qu'ils exposent à l'étage supérieur quelques-uns des beaux -tableaux du Louvre. On les verra pâlir et se dépouiller subitement comme -s'ils avaient passé par les mains de M. Villot, et l'on comprendra -peut-être à la fin que les meilleures halles font les pires galeries. -Tous les amateurs le savent, et de reste: non-seulement les grands, les -fins, les riches, ceux de la première caste, les Morny, les Lacaze, les -Didier, les Véron, mais aussi les plus modestes et les plus obscurs. -J'ai vu, dans une maison bourgeoise de Marseille, sept tableaux, sept! -disposés avec un goût exquis, avec un art merveilleux, dans une galerie -construite _ad hoc_. Le plafond n'était pas d'une hauteur écrasante, le -plancher n'était pas peint en blanc, le fond des panneaux n'était pas -gris; les tableaux ne se serraient pas les uns contre les autres comme -pour s'entre-détruire en s'étouffant; un jour discret, savamment -distribué suivant l'heure, éclairait les toiles sans les illuminer et -complétait, en quelque façon, le travail des artistes. - -Je ne suis pas un ennemi de la lumière, tu le sais bien, ma chère -cousine; et, si les autres ne le savent pas, j'emploierai ma vie à le -leur prouver. Mais il faut user des meilleures choses avec quelque -discernement. La nature seule est assez robuste pour s'étaler sans -crainte au grand jour. L'art, qui est une imitation, une convention, une -perpétuelle et charmante tricherie, a besoin d'un peu de mystère. Fi du -vilain machiniste qui laisserait entrer le soleil dans une salle de -spectacle! La rampe pâlit, le rouge et le blanc des jolies comédiennes -se décomposent, les beaux décors montrent la corde, le parterre siffle, -et fait bien. - -J'ai vu hier une jeune dame, retenue au milieu du grand salon par une -conversation un peu animée, ouvrir son ombrelle sans songer à mal. -Quelle leçon pour les distributeurs de lumière officielle! Comment des -oeuvres d'art pourront-elles supporter ce jour inquiétant pour la nature -elle-même? - -Elles ne le supporteront pas. Elles y périront misérablement, sauf à -ressusciter ensuite. Témoin l'exposition de M. Paul Baudry. Je puis en -parler savamment; je connaissais tous ses tableaux, je les savais par -coeur, et je ne les reconnais plus. La lumière officielle les a -disséqués pour l'instruction des curieux; on voit la toile, les -couleurs, les frottis, les glacis, les empâtements, tout enfin, excepté -la peinture. C'est parfait! Mettez-vous à la place d'un amant qui -retrouve sa maîtresse sur une table d'amphithéâtre! Voilà mon pauvre -Baudry devant ses tableaux. - -Si, maintenant, tu veux étudier l'effet de la nuit noire sur la peinture -claire, emprunte le bâton d'un aveugle et cherche le grand tableau de M. -Luminais. Nous l'avons vu ensemble à l'exposition du boulevard. Il était -frais, riant et plein de vie. La foule des hommes et des chevaux y -remuait gaiement sous un joli ciel pommelé. C'est que l'exposition du -boulevard est éclairée avec un art parfait, comme les meilleures -galeries. M. Luminais y était fort bien et tout à fait à son avantage. -Le voilà plongé dans les ténèbres extérieures. Avoue entre nous que le -jury lui a rendu un étrange service! Il serait cent fois mieux exposé -s'il n'avait pas été reçu. - -On dit aux pauvres artistes, par manière de consolation: «Bah! c'est un -mauvais quart d'heure à passer.» En effet, les quarts d'heure de trois -mois sont réellement de mauvais quarts d'heure. Il est dur de travailler -deux ans pour être grillé au soleil ou enseveli dans l'ombre, trois mois -durant, sous prétexte de gloire et de publicité. - -Quelques artistes ont cherché le moyen de briller malgré tout, en pleine -ombre, en pleine lumière, quel que fût le destin de leurs ouvrages et le -caprice de la commission. Si tu trouves dans le jardin de l'Industrie -quelque statue trop puissante, modelée en saillies énormes, avec des -trous à fourrer le poing, avec des muscles plus entortillés que les -serpents de Laocoon, tu pourras dire hardiment qu'on l'a faite à l'usage -du Salon. Si tu vois au premier étage (et tu les verras, j'en suis sûr) -des silhouettes de croque-morts se découper en noir sur un ciel blanc, -ne crains pas d'affirmer que le Séraphin de ces ombres chinoises a pris -une assurance contre les dangers du placement. Lorsqu'on veut être -entendu dans une cohue où personne ne s'entend, on crie. Nous devons -donc aux organisateurs du Salon un nouveau genre de mauvais. Et les -croque-morts de M. X... conduiront l'art français au Père-Lachaise, si -l'on n'y prend garde. - -Le remède à tous nos maux, c'est la construction d'un petit palais bien -modeste, mais au moins aussi définitif que la rotonde du concert Musard. -Que l'État nous donne une vingtaine de salles commodes, éclairées -sagement et d'une hauteur médiocre; qu'il ouvre une exposition -permanente où les oeuvres de tous les artistes seront admises, sous la -surveillance d'un simple commissaire de police. - -Si l'État n'est pas assez riche pour faire ce que nous demandons, si les -démolitions absorbent la totalité du capital disponible à Paris, et s'il -ne reste plus d'argent pour construire, qu'on lâche la bride à -l'industrie privée; qu'on renonce au système des expositions -officielles; qu'on nous permette seulement de nous arranger entre nous, -à l'anglaise! Tout ira mieux. - -En attendant, je conseille aux artistes refusés de porter leurs ouvrages -au boulevard des Italiens. Ils y seront cent fois mieux qu'à la halle -des Champs-Elysées. M. Fratin, statuaire, leur offre aussi, avec une -cordialité toute fraternelle, de partager l'emplacement qu'il a obtenu -au Jardin d'acclimatation. - -Quant aux artistes reçus et mal exposés, il faut qu'ils fassent leur -temps. Le mal est sans remède. _Lasciate ogni speranza!_ - - - - -XI - -LES SOULIERS DU SOLDAT FRANÇAIS - - -Ma chère cousine, - -Je me rappellerai toute ma vie certain voyage de trois kilomètres et -demi que j'ai fait en compagnie de notre grand-père. J'avais six ans; -nous allions de Dieuze à Vergaville. Le mois d'octobre était magnifique, -et je dévorais déjà dans ma pensée cette belle vendange de 1834: à -mi-chemin, vers la tuilerie qui est au bas de la côte, je ralentis le -pas, je commençai à geindre et à répéter sur tous les tons que mon -soulier me faisait mal. - -Le grand-père, qui était bien le plus doux des hommes, me réconforta -d'un petit coup de canne dans les mollets et s'écria d'une voix qu'il -essayait de rendre terrible: - ---Qu'est-ce que tu diras donc, quand tu seras à la guerre? - -Cependant il me fit asseoir au pied d'un peuplier, sur un des tas de -pierres qui bordaient la route; il me déchaussa lui-même, reconnut -qu'une cheville de bois avait traversé la semelle, et rasa avec son -couteau de poche la pointe aiguë qui me blessait. - -Je me remis en route, soulagé, content et gaillard, mais un peu -préoccupé de cette parole menaçante: «Qu'est-ce que tu diras donc, quand -tu seras à la guerre?» Je croyais fermement, comme tous les bambins de -la Lorraine et de l'Alsace, que l'homme est ici-bas pour s'engager à -dix-huit ans et revenir maréchal de France. Mais il n'y a pas d'ambition -qui tienne contre une expérience si puissante. - ---Grand-papa, disais-je en soupirant, je ne refuse pas de me faire tuer, -si la chose est absolument nécessaire; mais jamais je ne traverserai -l'Europe en conquérant, avec une pointe de bois dans mon soulier! - -A cette réflexion, qui ne manquait pas de justesse, le bonhomme répondit -par l'histoire de ses campagnes. Il en avait fait deux ou trois, en -volontaire, vers 1793, et il avait rapporté de la guerre un certificat -de civisme, un hausse-col et un brevet de sous-lieutenant. Il ne se -souvenait pas d'avoir pris un seul drapeau ni tué un ennemi de sa propre -main; mais il se rappelait en frémissant les étapes qu'il avait dû faire -sans souliers, ou avec des souliers impossibles. De quel coeur il -déblatérait contre les intendants, les fournisseurs, et tous ceux qui -lésinent ou qui grappillent sur la chaussure du soldat! Il me jura son -grand sacrebleu qu'il avait vu des semelles de carton, comme nous -voyions le clocher de Vergaville. - -Or, nous étions arrivés au haut de la côte, et le clocher du village -nous crevait les yeux. - ---Tu ne sais pas, me disait-il, et j'espère que tu ne sauras jamais ce -que c'est que de doubler l'étape avec des souliers qui vous abandonnent -en chemin. Tu n'as pas vu de malheureux soldats réduits à nouer des -haillons avec des ficelles autour de leurs pieds ensanglantés. On a -maudit les traîtres de 1814, qui distribuaient des cartouches de cendre -aux défenseurs de Paris; mais les fournisseurs qui exposent le soldat à -marcher nu-pieds sont pires. Un fusilier sans cartouches a toujours sa -baïonnette, mais un fantassin sans souliers n'est plus un homme. - -Vingt-cinq ans après cette conversation, longtemps après que le pauvre -grand-père avait usé sa dernière chaussure, j'appris par les journaux -que notre armée d'Italie, cette admirable armée de Magenta et de -Solferino, courait grand risque d'aller nu-pieds. L'administration de la -guerre, surprise par les événements, avait reconnu l'insuffisance de ses -ressources ordinaires. On s'était adressé aux fournisseurs étrangers. -L'industrie des Anglais et des Belges nous avait offert des souliers de -pacotille et même un certain nombre de semelles de carton. - -En désespoir de cause, le ministre avait fait un appel au patriotisme -des citoyens. Une affiche placardée dans quarante mille communes -invitait non-seulement les cordonniers, mais tous les Français en -général, à fournir des chaussures pour l'armée. Les quarante mille -communes avaient fait de leur mieux et réuni environ douze mille paires -de souliers. Or, nous avions deux cent vingt mille hommes au delà des -Alpes. Le fantassin use quatre paires de souliers dans une campagne, ou -tout au moins deux, car il ne fait pas raccommoder sa chaussure; il la -jette dans le premier fossé, dès qu'il s'aperçoit qu'elle pourra le -trahir. - -Il est heureux pour nous que l'intrépidité de nos soldats ait abrégé la -campagne. Si elle avait duré trois mois de plus, l'Autriche nous -traitait peut-être comme des va-nu-pieds. Mais ce curieux déficit dans -nos munitions de guerre m'inspira des réflexions sérieuses, et je vois -que les plus grands personnages de l'État firent aussi un retour sur -eux-mêmes. On examina de tout près les ressources ordinaires de l'armée, -et l'on se demanda si elles offraient des garanties suffisantes pour -l'avenir. Car enfin _l'Empire, c'est la paix_, mais celui qui veut la -paix doit se tenir prêt pour la guerre. - -L'ancienne organisation de l'armée, qui avait beaucoup de bon, sans être -parfaite, voulait qu'un régiment se suffît à lui-même. Le soldat ne -récoltait pas son blé, mais il faisait son pain; il n'élevait pas de -bétail, mais il faisait sa soupe; il ne fabriquait point de drap, mais -il taillait et cousait ses habits; il ne tannait pas le cuir, mais il -faisait ses souliers. - -Ce n'est pas à dire que le troupier français ait été jamais un maître -Jacques habile à tout faire. Mais, dans la conscription de chaque année, -il se trouve des jeunes gens qui ont appris un état. On commence par -leur donner une teinture du métier de soldat; après quoi, on les inscrit -comme tailleurs ou cordonniers dans une compagnie hors rang, où ils -travaillent sous la direction d'un entrepreneur qui est en même temps -leur chef militaire. Il y avait, il y a encore aujourd'hui dans l'armée -quatre cents ateliers de ce genre où des soldats qui ne sont guère -soldats travaillent à l'habillement et à la chaussure du soldat. - -Ces ateliers fonctionnent assez bien; c'est une justice à leur rendre. -Leurs confections ne sont pas de la dernière élégance, mais elles se -distinguent par un excès de solidité. Il est bien rare qu'un soulier -fabriqué au régiment fasse banqueroute à son homme. Le prix de la -main-d'oeuvre est très-modéré; cela se comprend de reste. Un ouvrier -peut travailler à vingt-cinq sous par jour, lorsqu'il est logé, nourri, -chauffé, éclairé, blanchi et habillé aux frais de l'État. Son salaire -n'est pour lui qu'une haute paye, une sorte de superflu. - -Quels sont les défauts de ce système, qui est encore en vigueur -aujourd'hui? J'en vois deux, pas davantage. - -Le premier, c'est qu'au moment d'entrer en campagne, un souverain croit -avoir sous les armes un effectif de trois cent mille hommes, lorsqu'il -n'en a que deux cent quatre-vingt-dix. Il s'étonne, il s'informe: on lui -dit que les compagnies et les pelotons hors rang ont pris environ dix -mille soldats. Personnel non pas inutile, mais décevant. Je ne parle pas -d'un matériel encombrant, qui tient sa place dans les casernes. Mais on -se demande, en temps de guerre, s'il ne vaudrait pas mieux rendre ces -dix mille ouvriers à la vie civile et les occuper chez eux, tandis que -dix mille vrais soldats, sans autre profession que le métier des armes, -revêtiraient leurs tuniques et s'armeraient de leurs fusils? - -Si du moins les compagnies hors rang pouvaient fournir à tous les -besoins de la guerre! Mais le contraire n'est que trop prouvé par -l'expérience de 1859. Organisés sur le pied de paix, sur une échelle -assez restreinte, ces ateliers ont beau redoubler de zèle et de -patriotisme en présence de l'ennemi: il faut recourir à des expédients, -quêter des souliers dans les communes, ou se livrer pieds et poings liés -à l'exploitation des fournisseurs étrangers. - -Ajoute, s'il te plaît, que le zèle, le patriotisme et tous les bons -sentiments de l'homme ne suffisent pas pour faire des souliers. Il faut -encore d'autres matériaux et notamment du cuir. Tant que la marchandise -s'achète à bas prix, les cordonniers de régiment travaillent volontiers, -parce qu'ils y trouvent leur compte. Les façons payées par l'État, si -modestes qu'elles soient, laissent encore un certain bénéfice. Mais -vienne la hausse: ces petits entrepreneurs, pour limiter leur perte, se -rabattront forcément sur les matériaux de rebut, ou restreindront leur -production. - -Le gouvernement français, qui ne veut pas la guerre, mais qui la -prévoit, a pris ses mesures en conséquence, et je crois que les -événements, si soudains qu'ils puissent être, ne le trouveront plus si -dépourvu. Sans dissoudre les compagnies hors rang, sans faire appel aux -fournisseurs étrangers, sans se faire tailleur et cordonnier lui-même, -l'État vient d'assurer pour toujours l'habillement et la chaussure de -nos troupes. Et voici comme: - -On a dit à un industriel français bien connu pour sa hardiesse et sa -capacité: «Construisez dans Paris, à vos frais, une machine assez -puissante pour habiller et chausser un régiment en vingt-quatre heures; -l'État vous achètera vos produits, s'ils sont excellents, et l'on vous -les payera ce qu'ils vaudront.» - -L'entrepreneur improvisa la machine demandée. Il construisit côte à côte -deux usines gigantesques, destinées, l'une à la confection des habits, -l'autre à la fabrication des souliers. La deuxième est la plus -intéressante, car elle est absolument nouvelle, et l'on n'avait encore -rien imaginé de pareil. Qu'un grand tailleur du boulevard cède sa -clientèle civile pour fabriquer des pantalons rouges et des tuniques -d'uniforme; qu'il découpe à la scie deux ou trois cents pièces de drap -tous les jours; qu'il occupe de six à huit cents hommes, de mille à -douze cents femmes et toute une armée de machines à coudre; que le -résultat de cette organisation soit un salaire de deux à quatre francs -pour les ouvrières, de quatre à six francs pour les ouvriers; un -habillement irréprochable et presque élégant pour les soldats, il n'y a -pas là grand miracle. - -Mais que, sans modèle, sans précédents, après quelques rapides études, -on fabrique à la vapeur une excellente paire de souliers, voilà ce qui -m'a frappé d'étonnement la première fois que je l'ai vu. Sans doute il y -a quelque mérite à multiplier et à perfectionner les patrons -d'habillement, si bien que le soldat ait à choisir entre quatre cents -modèles celui qui s'ajuste le mieux à sa taille. Ce système est -préférable à l'ancien, qui consistait à prendre mesure sur la guérite. -Mais j'ai surtout admiré qu'un soldat, une fois qu'il sait les chiffres -exacts de sa pointure, puisse aller, pour ainsi dire, les yeux fermés, -dans n'importe quel magasin de l'État, et trouver, sans essai ni -tâtonnement, chaussure à son pied. - -Un des traits curieux de cette fabrication, c'est la surveillance -exercée par l'État à toutes les périodes du travail. - -L'entrepreneur achète les cuirs après s'être assuré qu'ils ne sont pas -tannés au moyen des acides. Il découpe la marchandise pour rejeter les -_ventres_ et les _collets_, et garder exclusivement ce qu'on appelle les -_coeurs_. Une machine armée de marteaux bat le cuir dès qu'il est coupé; -dès qu'il est battu, les experts cordonniers et tanneurs, nommés par -l'administration de la guerre, l'examinent feuille par feuille, et -repoussent tout ce qui leur paraît douteux. - -Le fabricant reçoit de la main des experts les cuirs qu'ils ont reconnus -bons, et les découpe à la mécanique. Il y a vingt-deux pièces dans une -paire de souliers. Chacune de ces vingt-deux pièces, grande ou petite, -est examinée séparément par un expert juré vérificateur, qui l'accepte -sous sa responsabilité et le signe de son nom. Les vingt-deux pièces -vont ensuite, les unes après les autres, défiler sous les yeux d'une -commission militaire composée de trois capitaines. La commission admet -ou rejette, fait appliquer un timbre d'admission sur les pièces reçues, -un timbre de rejet sur les pièces défectueuses. Si les directeurs de nos -spectacles prenaient cette précaution, les auteurs ne rapporteraient pas -cinq ou six fois la même pièce au même théâtre. Si le jury infaillible -qui préside à nos expositions de peinture avait soin d'apposer un timbre -de rejet sur les tableaux refusés, il n'aurait pas reçu en 1861 une -toile de mon ami Le Cygne, qu'il avait rejetée en 1857. - -L'assemblage du soulier se fait à la main, comme chez les cordonniers de -l'âge d'or. On réunit les pièces qui doivent aller ensemble; on les met -sous la forme (il y a quarante mille paires de formes dans -l'établissement); on les adapte, on les coud; chaque soulier passe dans -quinze mains avant d'être achevé; après quoi, il est reçu et examiné par -un expert juré cordonnier, qui le marque d'un cachet à son nom, et il -est jugé, en dernière instance, sans appel, par une commission -militaire, composée d'un commandant et de trois capitaines. Timbre -d'admission s'il y a lieu; timbre de rejet s'il manque un seul clou, ou -si l'alêne et si le fil ciré n'ont pas cousu tel nombre de points autour -de la semelle dans une longueur de deux centimètres. - -Je ne parle que pour mémoire d'une commission supérieure de surveillance -qui inspecte régulièrement les ateliers. Un général de division, un -sous-intendant militaire et deux officiers d'administration exercent un -contrôle journalier sur ces opérations de haute cordonnerie. Il est donc -absolument impossible qu'un soulier sorti de la grande usine pèche par -la qualité des matériaux ou le soin de la confection. Le fil, les clous, -la poix, la cire, la colle, tout est choisi, vérifié et soumis au -contrôle de l'administration de la guerre. - -Tu vas peut-être me demander ce qu'il en coûte à l'État pour avoir des -troupiers si bien chaussés et si bien vêtus. C'est un peu cher, je -l'avoue; mais on aurait tort de lésiner sur les choses de la guerre. La -France est assez riche pour payer la santé de ses soldats. Une paire de -souliers fabriqués dans la nouvelle usine coûte huit francs; elle n'en -coûte pas six dans les ateliers de l'armée. La confection d'un pantalon -revient à vingt-cinq sous dans les compagnies hors rang; à quarante dans -la fabrique de la rue Rochechouart. Mais, si l'on songe que les soldats -ouvriers sont entretenus aux frais de l'État, qu'ils dépensent déjà -vingt-cinq sous par jour et qu'ils font tout juste un pantalon dans leur -journée, on comprendra facilement qu'un pantalon fait au régiment coûte -deux francs cinquante centimes de façon, ou dix sous de plus que s'il -sortait de la grande fabrique. - -D'ailleurs, cette industrie, qui date d'hier, n'a pas encore dit son -dernier mot. L'administration de la guerre s'est réservé le droit -d'abaisser graduellement tous les tarifs, à mesure que la fabrication -deviendrait plus économique, et j'ai entendu affirmer par des personnes -compétentes qu'on arriverait à réduire vingt-cinq pour cent sur les prix -actuels. - -Voici donc la France en possession d'un atelier central qui met -l'habillement, la chaussure, et même le campement du soldat sous la main -et sous les yeux du ministère de la guerre. On pourra, dans quelques -années, si on le juge à propos, supprimer ou réduire les compagnies hors -rang, ou restreindre leur emploi à la réparation courante des effets -militaires. Mais la concentration de toutes les ressources de l'armée -sur un seul point n'entraînera-t-elle pas quelques dangers? Que -deviendrions-nous, par exemple, si, en pleine guerre, les ouvriers de la -rue Rochechouart trouvaient bon de se mettre en grève, ou si le feu -prenait à l'établissement, ou si l'entrepreneur déposait son bilan après -quelque spéculation malheureuse? Voilà trois dangers à craindre. - -Le premier ne me paraît pas très-sérieux. J'ai trop bonne opinion du -patriotisme des ouvriers français. D'ailleurs, les onze cents hommes -employés à la confection des chaussures, par exemple, ne sont pas des -cordonniers proprement dits, et la plupart d'entre eux seraient fort en -peine s'il leur fallait gagner leur pain ailleurs. L'extrême division du -travail les a tous renfermés dans une spécialité si restreinte, qu'ils -se condamneraient presque à mourir de faim s'ils désertaient la -fabrique. En outre, le ministre pourrait toujours organiser les ateliers -militairement, si nous avions la guerre. Le danger des incendies est à -peu près nul, car les bâtiments sont construits en matériaux -incombustibles. Enfin, si l'entrepreneur faisait banqueroute, l'État en -serait quitte pour mettre l'embargo sur l'établissement et donner la -gérance à un autre. - -Le seul défaut de cette grande institution, ma chère cousine, c'est -qu'elle est impopulaire dans l'armée. Les soldats ouvriers avaient tout -intérêt à monter la tête de leurs camarades les soldats soldats. Ils n'y -ont pas manqué. Le troupier français qui achète sa chaussure au magasin -du régiment, sur sa masse individuelle, repousse avec un dédain marqué -les souliers à la mécanique. Pour vaincre ce préjugé, je ne connais -qu'un seul moyen: Pierre le Grand, Frédéric II, Charles XII, Napoléon -Ier, n'auraient pas un seul instant hésité à l'employer. Ils seraient -allés prendre une paire de chaussures au magasin central, et ils -l'auraient portée huit jours à la face de l'armée. A ce prix, les -souliers à la mécanique, qui, d'ailleurs, ne sont pas faits à la -mécanique, n'attendraient pas longtemps la popularité, s'ils la -méritent[9]. - - [9] Ils ne la méritent peut-être pas. J'ai recueilli les témoignages - d'un assez grand nombre d'officiers sur cette question délicate: - neuf sur dix plaident énergiquement la cause des compagnies hors - rang. - - - - -SALON DE 1861 - - -I - -LES ABSENTS. - -«Les absents ont tort,» dit le proverbe. Quand je vois les artistes -présents si cruellement exposés, je suis tenté de dire que les absents -ont raison. - -MM. les membres de l'Institut connaissaient le local et l'éclairage, et -toutes ces ingénieuses combinaisons qui nous coûtent trois cent mille -francs pour cette année. Ils se sont tenus à distance, ils ont mis leurs -chefs-d'oeuvre en sûreté; ils se sont dérobés en corps. - -La section de peinture se compose de quatorze membres. M. Flandrin seul -est venu; les treize autres ne brillent ici que par leur absence. Les -huit sculpteurs, absents à l'appel. Les huit architectes, absents. Les -quatre graveurs sont représentés par un seul et unique envoi de M. -Martinet. Deux membres de l'Institut sur trente-quatre! Quatre portraits -à l'huile et un portrait gravé, pour exhiber à la France et à l'Europe -ce que l'Académie des beaux-arts est capable de produire en deux ans! -C'est maigre. Toutefois, je ne blâme pas MM. les membres de l'Institut. -C'est dans l'intérêt de leur réputation qu'ils ont évité cette lumière -et cette bagarre. - -Après avoir constaté leur absence, j'ai lu, avec un certain étonnement, -à la page XXVII du livret: - - «Le jury d'admission et de récompense des oeuvres d'art envoyées à - l'exposition de 1861 a déclaré, dans la première séance de ses - réunions, et à l'unanimité, renoncer pour chacun de ses membres à la - médaille d'honneur de la valeur de quatre mille francs que le - règlement destine à l'artiste qui se sera fait remarquer entre tous, - dans cette exposition, par un ouvrage d'un mérite éclatant. En - conséquence, la médaille d'honneur est réservée à celui des autres - exposants que le jury en aura reconnu le plus digne.» - -Voilà un acte de désintéressement qui pourrait être méritoire, s'il -n'était un peu ridicule. L'homme qui ne prend pas de billets à la -loterie, et qui donne ses chances de gain au bureau de bienfaisance, est -généreux à bon marché. - -M. Couture, M. Troyon, M. Maréchal (de Metz), M. Henri Lehmann, madame -Rosa Bonheur et bien d'autres qui auraient pu disputer les médailles -d'honneur, se sont tenus hors du concours. Ils ont imité la prudence de -MM. Ingres et Delacroix, Horace Vernet et Robert Fleury, Dumont et -Duret. On ferait une exposition magnifique avec les oeuvres de ceux qui -n'exposent pas cette année, et, si je voulais seulement les nommer tous, -je ne finirais pas aujourd'hui. - -D'autres ont exposé pour la forme. M. Riesener, par exemple, qui envoie -deux pastels et rien de plus: il a craint que le jury ne fût sévère pour -sa peinture. Si M. Willems figure au livret, c'est que M. le comte de -Morny a détaché un petit tableau de sa royale galerie pour le prêter à -l'exposition. M. Théodore Rousseau a fait porter vingt-cinq paysages à -l'hôtel des Ventes au lieu de les envoyer à la halle aux arts. Il a bien -fait. - - -II - -PEINTURE DÉCORATIVE - -MM. PIERRE DE CHAVANNES, FEYEN-PERRIN, LÉVY, MONGINOT. - -Si je commence la liste des peintres présents par le nom de M. de -Chavannes, ce n'est pas une façon de lui décerner indirectement la -grande médaille d'honneur. Je ne suis pas un maître de pension, pour -distribuer des prix aux artistes, et je ne veux pas m'exposer à recevoir -des pains de sucre au jour de l'an. Mais, lorsqu'un jeune homme aborde -hardiment le genre le plus élevé, le plus difficile, le plus abandonné -des peintres de notre époque; lorsqu'il déploie dans cette tentative -audacieuse des qualités de premier ordre, il mérite assurément de n'être -pas confondu dans la foule et d'obtenir une place à part. - -On pourra critiquer ces deux immenses toiles qui représentent la Paix et -la Guerre dans leurs traits les plus généraux. On dira, non sans quelque -apparence de raison, que la deuxième est composée moins savamment que la -première. On regrettera surtout que le modelé des figures ne soit pas -poussé un peu plus avant; on surprendra même, çà et là, dans ce dessin -libre et hardi, certains signes d'inexpérience. Mais il faudrait être -aveugle pour dénier à M. de Chavannes le titre glorieux de décorateur. - -Nous construisons des Louvres et des palais en tous genres. L'habitude -de bâtir des églises ne s'est pas encore perdue. On élève dans toute la -France des édifices de grandeur ou d'utilité publique, des écoles, des -gares, des mairies, des bibliothèques, des maisons de réunion pour la -finance et le commerce. Et nous n'avons pas dix peintres à qui l'on -puisse confier la décoration intérieure d'un monument! - -Les anciens étaient plus heureux, c'est-à-dire moins dépourvus. -Non-seulement leurs palais et leurs temples, mais les maisons des -moindres bourgeois se revêtaient de chefs-d'oeuvre durables. Si jamais -vous visitez les ruines de Pompéi, une sous-préfecture de dix mille -âmes, vous envierez assurément les citoyens de cette bicoque, qui -vivaient dans l'art comme les poissons dans l'eau, comme les Parisiens -dans la dorure, le carton-pâte et le mauvais goût. Le moindre cabaret, -le plus modeste lupanar était orné d'un petit bout de fresque; les -rentiers se donnaient le luxe d'une mosaïque, décoration impérissable -que nous retrouvons toute fraîche après dix-neuf cents ans. - -On ne fait pas de mosaïque à Paris, et nous n'avons pas dans toute la -France un homme qui sache peindre la fresque. D'où vient cela, je vous -prie? Est-ce que les procédés sont perdus? Point du tout. Les grands -artistes de la Renaissance les ont tous retrouvés. Michel-Ange, Raphaël, -Jules Romain, Annibal Carrache et cent autres ont ressuscité -non-seulement la perfection des moyens, mais la grandeur et la liberté -des compositions antiques. - -Un grand peintre du dix-septième siècle, Mignard, se souvenait encore de -leurs leçons lorsqu'il peignit _la Gloire_ du Val-de-Grâce. Relisez, à -la fin des oeuvres de Molière, les beaux vers dont il salua ce -chef-d'oeuvre. De quel coeur il célèbre les «mâles appas de la fresque,» - - ... dont la promptitude et les brusques fiertés - Veulent un grand génie à toucher ses beautés. - -Avec quel dédain il traite la peinture à l'huile, qu'il appelle -négligemment l'_autre_: - - La paresse de l'huile, allant avec lenteur, - Du plus tardif génie attend la pesanteur; - Elle sait secourir, par le temps qu'elle donne, - Les faux pas que peut faire un pinceau qui tâtonne. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Mais la fresque est pressante, et veut, sans complaisance, - Qu'un peintre s'accommode à son impatience, - La traite à sa manière, et, d'un travail soudain, - Saisisse le moment qu'elle donne à sa main. - La sévère rigueur de ce moment qui passe - Aux erreurs du pinceau ne fait aucune grâce; - Avec elle il n'est point de retour à tenter, - Et tout, au premier coup, on doit exécuter. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - C'est par là que la fresque, éclatante de gloire, - Sur les honneurs de l'autre emporte la victoire. - -En attendant qu'il se forme des improvisateurs assez savants pour -ressusciter la fresque, M. de Chavannes l'imite laborieusement sur ses -grandes toiles. Il ne se contente pas de chercher les tons grisâtres, -les contours cerclés et toutes ces ressemblances matérielles qu'un -artiste vulgaire s'applique à reproduire; il entre dans l'esprit même de -la fresque, et c'est en cela qu'il se montre décorateur. - -Une grande idée exprimée clairement par de belles figures: voilà en -trois mots, si je ne me trompe, la formule de la décoration. Elle -diffère autant de la peinture de chevalet que les discours du forum -diffèrent de la conversation des gens d'esprit. C'est un art qui parle -au peuple: il n'y faut que des traits généraux, des beautés simples, de -grands coups frappés juste. Les recherches ingénieuses du détail, les -friandises de l'exécution, si goûtées dans les tableaux de galeries, -n'ont rien à faire ici. - -Tout l'esprit petillant de M. Meissonnier, toute la grâce intime et -pénétrante de van Ostade, seraient du bien perdu dans une peinture -décorative. Je dis plus: la suavité de _la Vierge à la Chaise_, la -perfection de _la Sainte Famille_, y paraîtrait déplacée, ou du moins -inutile. C'est pourquoi Raphaël, qui avait autant de bon sens que de -génie, oubliait toutes les finesses de son art lorsqu'il couvrait les -murs du Vatican. Michel-Ange, lorsqu'il décora la Sixtine, ne mit ses -soins qu'à faire vivre les murailles, à faire parler les voûtes, à -prêter une voix terrible à ce monument prophétique qui raconte, dans le -style de Dante, les menaces du jugement dernier. - -Nous voilà, direz-vous, bien loin de M. de Chavannes. Mais non, pas -trop. Ce jeune homme est un écolier de bonne race qui marche assez -fièrement dans la route où les maîtres ont passé. Il a le sentiment du -beau, du grand, du simple. Ses deux compositions disent clairement ce -qu'elles ont à dire. On en est frappé au premier abord; on en garde une -impression bien nette. Je n'ai qu'à fermer les yeux pour revoir ce beau -tableau de _la Paix_. Les guerriers nus se reposent à côté de leurs -armes, les belles jeunes femmes distribuent des corbeilles de fruits. On -trait les chèvres, on verse le vin dans les coupes, au bord d'un clair -ruisseau, sous les lauriers-roses en fleur. - -Dans le fond du paysage, au pied de quelques platanes puissants, les -jeunes gens domptent des chevaux, ou se poursuivent à la course, ou -contemplent, dans une douce quiétude, les plaisirs de leurs amis. -Fénelon, le plus aimable des chrétiens, goûterait ce tableau de M. de -Chavannes. Il le placerait avec joie, sinon dans son évêché, au moins -dans son _Télémaque_. Il n'en ôterait rien, il n'y ajouterait rien, pas -même des draperies, car M. de Chavannes fait la nudité chaste, comme -tous les artistes qui ont le respect du beau. - -La composition de _la Guerre_ est moins satisfaisante dans son ensemble; -mais on n'a pas besoin de l'étudier longtemps pour y trouver de grandes -beautés. Les trois guerriers à cheval qui sonnent la victoire sont d'une -tournure magnifique; la femme attachée au tronc de l'arbre est belle et -touchante, les vieux parents qui pleurent sur le cadavre de leur fils -représentent bien la violence et la simplicité des douleurs épiques. Le -pillage, l'incendie, le viol, la destruction stupide de tous les biens, -les arbres coupés, les boeufs assommés auprès de la charrue, remplissent -le tableau et complètent l'expression de l'idée. - -Je ne sais si M. de Chavannes obtiendra la faveur de couvrir un mur -officiel, mais il est le seul artiste, dans la nouvelle génération, qui -soit capable de le faire. Je voudrais qu'en attendant les grands travaux -qui lui viendront peut-être, il pût voir ses deux compositions de cette -année reproduites en tapisserie. - -Les Gobelins n'ont pas souvent l'occasion de copier la peinture -décorative. On les condamne presque toujours à reproduire de grands -tableaux de chevalet et à lutter péniblement contre une tâche ingrate; -car une toile de M. Horace Vernet, fût-elle admirable, ne fera jamais -une décoration. Si les Gobelins ne veulent pas copier M. Pierre de -Chavannes, je le recommande aux frères Braquenié et à tous les -industriels qui conservent parmi nous l'art de la tapisserie. - -Il y a quelques autres essais de décoration, mais moins heureux, au -Salon de 1861. _La Jeunesse de l'Arétin_, grande toile de M. -Feyen-Perrin, ne manque pas d'une certaine dose d'élégance et de -simplicité; mais il est bien difficile d'inventer une fête italienne -dans un atelier de Paris, devant des modèles empruntés au jardin -Bullier. Ce qui sauve M. de Chavannes, c'est qu'il prend son point de -départ dans la tradition des maîtres. On sent qu'il est nourri de bonnes -gravures et qu'il ne prend modèle que pour donner un peu plus de corps à -ses souvenirs. C'est une imagination érudite, qui se retrempe de temps -en temps dans l'étude de la nature vivante. - -M. Feyen-Perrin procède autrement, si je ne me trompe. Il part de la -réalité, cette triste réalité de Paris, et il s'en va hardiment, en -jeune homme aventureux, vers un certain idéal de beauté, de luxe, de -splendeur, qui ne se laisse pas toujours atteindre. - -Quant à M. Lévy, qui expose un plafond et une arcade pour montrer ses -talents de décorateur, je me hâte de l'arrêter dès son début: il fait -fausse route. Il est incroyable qu'un artiste de talent, qui revient de -Rome, qui a vu la Sixtine et la Farnésine, comprenne si peu la -décoration. Cet Olympe d'aztèques qui danse dans un plafond vide, c'est -maigre, c'est pauvre, c'est faux, c'est triste. - -Les figures de l'arcade, quoique grimaçantes et drapées de zinc, sont -plus près de la vérité décorative. Mais M. Lévy, en homme incertain de -sa voie, tombe d'un excès dans un autre. Les dieux de son plafond -étaient des bambins dans l'âge ingrat; les bambins de son arcade nous -montrent des jambes d'Hercule. - -M. Monginot, peintre très-vivant de nature morte, a voulu, lui aussi, -aborder la décoration. Sur une toile immense, il a semé des fleurs, des -fruits, du gibier, des hommes, des femmes, des ânes. Tout cela est joli, -spirituellement peint, et presque partout d'une couleur bien fine. Mais -ce n'est pas une décoration, faute d'unité. La composition s'éparpille; -chaque morceau pris à part vaut son prix: l'ensemble est inconsistant. -Ce n'est qu'une grande quantité de choses semées au hasard sur un tapis. - - -III - -DÉCORATION, HISTOIRE ET PORTRAIT - -§ Ier--M. PAUL BAUDRY. - -Le ministre qui a attaché son nom à la construction du nouveau Louvre, -le financier homme d'État qui a inauguré chez nous le système -démocratique des emprunts directs, M. Achille Fould (on peut le louer -sans pudeur, maintenant qu'il n'est plus aux affaires), avait un hôtel à -décorer. Il s'était fait bâtir au faubourg Saint-Honoré, sur les plans -de M. Lefuel, une maison un peu moins grande qu'un palais, un simple -palazzino, comme on dit en Italie. Il avait trop de goût pour permettre -aux doreurs et aux ornemanistes de décorer son salon dans un style de -café. Cependant les dimensions de l'architecture moderne ne laissaient -point de place à la grande fresque des Raphaël et des Michel-Ange. Que -fit-il? Il chercha parmi les artistes contemporains le plus capable de -créer une décoration élégante et savante, limitée dans ses dimensions, -grande par le choix des sujets et la beauté des figures, antique par le -goût, moderne par la grâce. Son choix, qu'un Médicis n'aurait point -désapprouvé, s'arrêta sur un jeune peintre âgé de deux expositions, M. -Paul Baudry. - -Je regrette que les moeurs françaises ne permettent pas au grand public -de pénétrer dans les salons des riches particuliers. Ce qui se fait tous -les jours à Rome et à Londres n'est guère possible chez nous. Mais du -moins le monde officiel a pu juger cette merveille de goût délicat, ce -chef-d'oeuvre de mythologie intime, distribué dans quatorze panneaux -admirables. Le jour qui les éclaire est un jour intelligent et sage; ces -tableaux baignent dans une douce lumière, ils ne sont pas noyés dans le -soleil. La nuit même, et dans les fêtes les plus éblouissantes, l'éclat -des lustres se tempère et s'éteint un peu afin de les respecter. - -M. Théophile Gautier les a vus; il les a décrits ou plutôt gravés dans -son feuilleton du _Moniteur_. J'aime mieux vous renvoyer à cette -eau-forte de notre illustre maître que de vous donner ici une -contre-épreuve effacée. Feuilletez la collection du journal officiel; -vous retrouverez facilement la belle page où le Rembrandt de la critique -moderne a esquissé d'un trait hardi la décoration de l'hôtel Fould. Pour -le moment, nous sommes dans ce bazar qu'on appelle le Salon de 1861; -ouvrons nos parasols, et restons-y. - -C'est la troisième fois que M. Baudry soumet ses ouvrages à l'examen du -public. Personne n'a oublié cette mémorable exposition de 1857, qui fut -son début, ou, pour mieux dire, son avénement. Une grande toile -d'histoire, le _Supplice d'une vestale_; trois magnifiques tableaux de -genre, la _Fortune_, le _Saint Jean_, la _Léda_, un portrait de M. -Beulé, qui devint célèbre en peu de temps, composaient le bagage du -jeune artiste. Devant cet étalage, il n'y eut qu'une opinion, qu'une -voix, qu'un cri. Tant de science unie à tant d'originalité! Un souvenir -si pur des maîtres de la Renaissance! Un sentiment si vif de la nature -telle qu'elle est! - -Les critiques s'appliquèrent à formuler l'admiration publique. Ils -donnèrent un corps à la pensée de tout le monde. Ils expliquèrent à la -foule les impressions qu'elle avait reçues, et lui prouvèrent par A plus -B qu'elle avait grandement raison de trouver cela beau. Les critiques -sont ainsi faits dans notre cher pays de France: faciles à l'homme qui -débute, terribles à l'homme qui a réussi. Le premier tableau, le premier -livre, le premier drame d'un inconnu les enflamment; la récidive du -succès les éteint. Ils se servent volontiers de nos oeuvres de jeunesse -pour écraser les ouvrages de notre maturité. Ils nous conduisent par la -main au temple de la Gloire; mais, une fois entrés, ils ferment toutes -les portes et nous assomment à coups de bâton. - -M. Baudry a vérifié à ses dépens cette loi de la nature, ou plutôt de la -civilisation parisienne. Sa seconde exposition était meilleure que la -première. On y voyait une _Madeleine_ qui restera comme un des plus -beaux spécimens de l'art moderne, et une _Toilette de Vénus_ que les -musées de l'Europe se disputeront quelque jour. Dans ces deux pièces -capitales, l'originalité de l'artiste se montrait à nu, dégagée de tous -les souvenirs de l'école. Le brillant pensionnaire de Rome s'asseyait -tranquillement dans la tribune des maîtres. Un portrait de petite fille, -désigné par le joli nom de _Guillemette_, rappelait encore un peu les -infantes de Vélasquez; mais il y avait un _baron Jard de Panvilliers_ -qui ne devait rien à personne. C'était la nature saisie par la main -vigoureuse de l'artiste, comme autrefois Lycas fut empoigné par Hercule. -J'ai rencontré hier au Salon M. le baron Jard de Panvilliers. Un gardien -qui l'avait reconnu comme moi le suivait d'un regard inquiet. La -physionomie de ce brave homme disait clairement: «Voilà un portrait de -M. Baudry qui s'est échappé de son cadre; s'il fait un pas de plus, je -vas le réintégrer.» La critique de 1859 fut sévère pour le jeune artiste -qui avait exposé tant de belles choses. On lui fit expier son succès de -1857. Le jury l'oublia dans la distribution des récompenses; on ne -songea pas même à rappeler dans le procès-verbal la première médaille -qu'il avait obtenue à l'Exposition précédente. On ne mit pas de ruban -rouge à sa boutonnière, et je tiens à vous dire qu'aujourd'hui même, en -1861, ce décorateur charmant, qui travaille chez les ministres, n'est -pas encore décoré[10]. Les _éreinteurs_ de profession s'avisèrent que -son talent était assez mûr et que le temps était venu de le décourager. - - [10] Il l'a été après l'Exposition de 1861. - -Il ne se découragea point, et vous en avez la preuve. Cette _Charlotte -Corday_ que la foule environne du matin au soir, ce _Saint Jean_, ces -quatre portraits, ces deux esquisses de décoration mignonne, ne sont que -des échantillons du travail qu'il a fait en deux ans. Son talent n'a pas -faibli, non plus que son courage. - -La _Charlotte Corday_ après le meurtre, est un tableau d'histoire -composé avec la plus haute intelligence, exécuté avec la dernière -perfection. Quels que soient les ravages causés par la lumière du Salon, -cette toile reste entière, parce que le sujet est fortement construit. -D'un côté, le Marat qui meurt dans sa baignoire; de l'autre, la -criminelle héroïque, la nièce de Corneille, la parente d'Émilie, cette -aimable furie que M. de Lamartine a appelée l'ange de l'assassinat. Elle -s'est jetée dans un coin, pâle, frémissante, roide, crispée, tremblante, -non de peur, mais de dégoût. Elle a fui aussi loin qu'elle a pu, non -pour échapper à la Justice, qui monte l'escalier, mais pour éviter le -contact du monstre. Entre Charlotte et Marat, dans ce cabinet grand -comme la main, on voit un vide énorme rempli par la carte de France. -C'est qu'en effet, entre la victime et le meurtrier, il y a la France. -Le destin d'une grande nation vient de se jouer sur un seul coup. - -Si l'artiste avait voulu spéculer sur l'horreur de son sujet, la chose -était facile. Il n'avait qu'à créer un de ces effets de lumière auxquels -la foule des expositions se laisse toujours prendre: noyer le Marat dans -une ombre sinistre; éclairer d'une auréole la tête de Charlotte. M. -Baudry a mieux aimé rester vrai. Il a placé son drame dans ce jour cru, -brutal, uniforme, qui se répand dans les chambres de Paris à travers un -rideau de percale. L'ombre qui enveloppe le cadavre de Marat est un -voile transparent qui ne cache rien; tous les détails de l'action se -montrent aux yeux du public comme ils ont dû apparaître aux yeux du -commissaire. Le sujet n'est pas enveloppé de ces lueurs poétiques qui -font le charme et le défaut du récit de M. de Lamartine; il s'étale à nu -dans la lumière de l'histoire. - -Delaroche le vrai, Delaroche le dramatique, s'il pouvait revivre un -instant, apprécierait sans doute l'oeuvre de M. Baudry. Il louerait la -puissante simplicité de la conception, la beauté de la figure, la -recherche du détail vrai, le choix et le rendu des moindres accessoires. -Pas de violence inutile, pas de sang prodigué, pas de désordre voulu: le -drame sans mélodrame. J'ai entendu quelques amateurs critiquer la -perfection exagérée de certaines parties. «C'est trop bien fait, -disaient-ils. Cet encrier, ce journal, ce chapeau, cette chaise -renversée, cette eau répandue, tous ces admirables trompe-l'oeil -détournent notre attention du sujet principal. Nous ne voudrions voir -que la Charlotte.»--Eh! bonnes gens, regardez-la! elle en vaut la peine. -Dites-moi si toute l'exaltation du fanatisme, si toute la résolution du -meurtre, si toute l'horreur du sang versé, si le combat de mille -passions contraires ne se reflète pas dans ce beau visage? On pourrait -supprimer les accessoires et le cadavre lui-même. Rien qu'à la voir -ainsi, acculée dans son coin, vous diriez: «Voilà celle qui vient de -tuer Marat.» Mais, comme le tableau n'est pas fait pour être regardé en -passant, comme il doit se placer tôt ou tard dans quelque musée, dans -quelque galerie où l'on viendra le revoir et le revoir encore, le -peintre a ramassé sur sa toile une collection de faits, d'observations, -de détails exacts, afin que cette oeuvre fût complète et qu'on y -découvrît encore, après dix ans, de nouveaux traits de vérité. - -Puisque j'ai prononcé le nom de Paul Delaroche, je puis passer, sans -autre transition, au portrait de M. Guizot. Delaroche en a fait un, qui -est célèbre; M. Baudry en expose un autre, qui est excellent. Je les -vois d'ici tous les deux, et je les compare aisément, sans un grand -effort de mémoire. - -Delaroche a peint l'homme dans son plein; le ministre triomphant et plus -roi que le roi, l'orateur qui écrasait l'opposition de tout le poids de -son mépris, le doctrinaire qui improvisait pour les besoins du moment -des théories cyclopéennes. Ce portrait semble dire à la multitude, du -haut de la tribune souveraine: «Agitez-vous, criez, accusez, réclamez -des droits imaginaires! Je suis sûr de mes principes et de ma majorité; -je protége les intérêts, et les intérêts m'appuient. La bourgeoisie est -derrière moi, l'exemple de l'Angleterre est devant moi, l'autorité de la -vertu est en moi.» - -C'est un beau portrait, cet ouvrage de Paul Delaroche; médiocrement -peint, mais d'une ressemblance superbe. - -Que les temps sont changés! Voici le portrait de M. Baudry. Les -déceptions et les malheurs, plus encore que les années, ont ridé cette -noble tête, creusé ce front olympien. Ces yeux ont vu tomber un trône -qu'on croyait fondé solidement sur la justice et la vérité. Ces oreilles -ont entendu les lamentations de l'exil; elles ont appris des morts aussi -terribles qu'imprévues. Les foudres de l'adversité sont tombées comme -une grêle de feu sur ces rares cheveux gris. Ces mains puissantes ont -laissé échapper le sceptre qu'elles pensaient tenir jusqu'à la mort. Les -petites misères, quelquefois plus insupportables que les grandes, ont -essayé d'achever ce vieillard. Il a vu le marteau des démolisseurs -s'abattre sur la maison où il avait élevé ses enfants. Le boulevard -Malesherbes a rasé le petit jardin où il préparait ses discours et -construisait le plan de ses livres. Triste, triste vieillesse! encore -verte pourtant et bien vivante. Le corps paraît un peu cassé, mais les -morceaux en sont bons, Dieu merci! L'oeil est vif et profond, la main -ferme et nerveuse; le coeur est toujours vaillant dans l'amitié et dans -la haine. Le cerveau pense, raisonne, et veut. - -M. Guizot n'est plus un homme d'État en activité de service; mais il est -encore, il sera longtemps un historien, un publiciste, un mécontent, un -chef de parti, un drapeau. A-t-il renoncé à la politique? Il renoncerait -plutôt à la vie. Nous le reverrons sans doute à la tribune dès que la -tribune sera relevée. En attendant, il s'amuse à l'Académie comme -Charles-Quint à Saint-Just: il remonte de vieilles horloges et -s'applique à les faire marcher ensemble. A quoi songe-t-il, dans ce -fauteuil où M. Baudry l'a voulu peindre? Est-ce qu'il médite son traité -d'alliance avec le dominicain Lacordaire? est-ce qu'il prépare un -discours aux protestants en faveur du pouvoir temporel? Songe-t-il à -flétrir la corruption électorale, ou à réclamer pour nous cette liberté -de la presse qu'il ne nous a jamais donnée? En tout cas, soyez certains -qu'il n'a rien oublié, rien abdiqué, et que ces admirables mains, si -elles ressaisissaient le pouvoir, nous conduiraient encore sans trembler -jusqu'au fond de l'abîme. - -Mais nous ne sommes pas ici pour nous amuser à la politique, et c'est de -peinture qu'il s'agit. Il ne m'est pas permis de laisser sans réponse -une critique que j'ai entendu faire devant le portrait de M. Guizot. On -prétendait, sans parti pris de dénigrement, et tout en rendant justice -au talent du jeune maître, que la tête était appliquée sur le fond comme -une découpure; que les détails de l'exécution étaient exquis, mais que -l'ouvrage manquait de masses et de plans. Je ne relèverais pas cette -observation, si elle n'était fondée sur quelque apparence. Il est -certain que les portraits de M. Charles Dupin et du jeune M. de Caumont -se soutiennent mieux au Salon que celui de M. Guizot. C'est un fait -incontestable; il ne s'agit que de l'expliquer. Lorsque toutes ces -toiles étaient ensemble dans l'atelier du peintre, éclairées par le jour -qui leur convient, et non par ce soleil d'Austerlitz qui brille à -l'Exposition, le Guizot primait tout le reste. On prévoyait qu'il serait -dans l'oeuvre de M. Baudry ce que le Bertin est dans l'oeuvre de M. -Ingres, ce que le prince Napoléon sera désormais dans l'oeuvre de M. -Flandrin. - -Tout le reste pâlissait devant cette admirable peinture. La grâce, la -coquetterie, la suavité de la belle Madeleine nous laissait presque -indifférents; on oubliait de regarder ce curieux portrait de M. Charles -Dupin, tout pétillant de finesse à travers le demi-sommeil ruminant de -la statistique. A peine si l'on donnait cinq minutes d'attention au -portrait de ce jeune homme si libre d'allure, si _gentlemanlike_, si -heureux de vivre, de monter à cheval, d'être joli garçon et bien mis. M. -Guizot faisait tort à tous ses voisins, sans excepter Charlotte et -Marat; il tirait à lui toute la couverture. Personne alors ne songeait à -dire qu'il était découpé sur le fond, ni surtout qu'il manquait de plans -et de masses. On trouvait en revanche, et non sans quelque raison, que -le portrait de M. de Caumont était encore un peu enveloppé dans les -limbes de l'ébauche. La lumière absurde du Salon a renversé la -proposition; elle a détruit l'ensemble et la grande harmonie du portrait -de M. Guizot, elle a caché ce qu'il y avait d'inachevé dans les autres. - -Cette Exposition est comme les tremblements de terre, qui culbutent les -temples parfaits et respectent les maisons en construction. - - -§ II.--MM. HIPPOLYTE FLANDRIN, HÉBERT, CABANEL, BOUGUEREAU, CLÉMENT, -GIACOMOTTI, G. R. BOULANGER. - -L'héritier présomptif du roi des dessinateurs modernes, le Jules Romain -de M. Ingres, M. Hippolyte Flandrin, pour tout dire en un mot, n'a -exposé que des portraits cette année. Mais ces portraits sont des -chefs-d'oeuvre en leur genre, un surtout, qui a dès aujourd'hui sa place -marquée parmi les monuments du génie français. - -Le public de Paris court volontiers à ce qui brille. Il va brûler ses -ailes aux chandelles allumées par le pinceau de M. Riedel, et il passe -auprès de la perfection sans retourner la tête. Pour cette fois -cependant, la foule a rendu prompte justice au portrait du prince -Napoléon. Les critiques n'ont pas eu besoin de lui dire: «Allez là, et -admirez!» Elle n'a pas même attendu le jugement des artistes qui -décernent par avance, et avec plus d'impartialité qu'on ne croit, le -prix du concours. Dès l'ouverture du Salon, le public s'entassait autour -du chef-d'oeuvre, comme la limaille de fer autour d'un aimant. - -C'est que les grandes qualités de M. Flandrin, un peu discrètes et -voilées dans la plupart de ses ouvrages, ont pris une vigueur et un -éclat singuliers au contact de ce modèle. Lorsque M. Flandrin entreprend -le portrait de M. G. ou de madame X, il se préoccupe uniquement de -rendre l'ensemble de la personne, l'habitude du corps, la construction -d'une charpente humaine, le modelé des chairs et cet admirable jeu de la -lumière à travers les plans, les méplats, les saillies et tout ce qui -constitue la forme d'un individu. Peu soucieux des friandises de la -couleur, il laisse à part les qualités si diverses de la lumière et ne -craint pas d'envelopper son admirable dessin d'une atmosphère grise et -cendrée. Au contraire de ces cuisiniers qui sauvent la médiocrité des -viandes par la succulence du ragoût, il dédaigne de parer sa marchandise -et nous sert la forme pure, telle qu'il la voit. Il suit de là que ses -portraits, quelle que soit la perfection du modelé, restent toujours un -peu en deçà de la nature vivante et colorée. - -On n'adressera point ce reproche au portrait du prince Napoléon. Non que -M. Flandrin ait emprunté pour un jour la palette de Rubens ou de -Delacroix; non qu'il ait oublié de répandre çà et là sur ce merveilleux -dessin quelques légères pincées de cendre, mais parce que la splendeur -d'une grande chose aveugle la critique elle-même sur les manques et les -imperfections du détail. Le spectateur, entraîné par l'admiration, -franchit les défauts sans les voir, comme un soldat courant à la -victoire enjambe les fossés qui coupent la route. - -Ce portrait n'est pas seulement un beau dessin, c'est une grande oeuvre, -l'étude d'un esprit supérieur, le fruit d'une haute intelligence. Si -tous les documents de l'histoire contemporaine venaient à périr, la -postérité retrouverait dans ce cadre le prince Napoléon tout entier. Le -voilà bien, ce César déclassé, que la nature a jeté dans le moule des -empereurs romains, et que la fortune a condamné à se croiser les bras -sur les marches d'un trône: fier du nom qu'il porte et des talents qu'il -a révélés, mais atteint au fond du coeur d'une blessure invisible, et -révolté secrètement contre la fatalité qui pèse sur lui; aristocrate par -éducation, démocrate par instinct, fils légitime et non bâtard de la -révolution française; né pour l'action, condamné, peut-être pour -toujours, à l'agitation sans but et au mouvement stérile; affamé de -gloire, dédaigneux de la popularité vulgaire, sans souci du qu'en -dira-t-on, trop haut de coeur pour faire sa cour au peuple ou à la -bourgeoisie, suivant la vieille tradition du Palais-Royal. - -C'est bien lui qui sollicitait l'honneur de conduire les colonnes -d'assaut au siége de Sébastopol, et qui est revenu à Paris en haussant -les épaules, parce que la lenteur d'un siége lui paraissait stupide. -C'est lui qui, par curiosité, par désoeuvrement, pour éteindre un peu -les ardeurs d'une âme active, est allé se promener, les mains dans les -poches, au milieu des banquises du pôle Nord, où sir John Franklin avait -perdu la vie. C'est lui qui a pris d'un bras vigoureux le gouvernement -de l'Algérie, et qui l'a rejeté avec dégoût, parce que ses mouvements -n'étaient pas tout à fait libres. C'est lui qui, hier encore, au Sénat, -s'est placé d'un seul bond au rang de nos orateurs les plus illustres, -écrasant la papauté comme un lion du Sahel écrase d'un coup de griffe -une vieille chèvre tremblante, puis tournant les talons et revenant à sa -villa de la rue Montaigne, où l'on respire la fraîcheur la plus exquise -de l'élégante antiquité. - -Si M. Flandrin a laissé dans l'ombre un côté de cette noble et -singulière figure, c'est le côté artistique, délicat, fin, florentin, -par où le prince se rapproche des Médicis. On pouvait, si je ne me -trompe, indiquer par quelque trait les grâces de cet esprit puissant, -délicat et mobile qui étonne, attire, inquiète, séduit sans chercher à -séduire, et enchaîne les dévouements autour de lui sans rien faire pour -les retenir. - -Le portrait de Son Altesse Impériale madame la princesse Clotilde n'a -point de succès, et le public, si juste aujourd'hui pour M. Flandrin, -est presque brutal avec M. Hébert. Quel mauvais maître tu fais, ô -public, animal à trente-six millions de têtes! Et combien les écrivains -et les artistes de Paris sont malheureux à ton service! Tu nous gâtes à -nos débuts, tu exagères nos qualités, tu fermes les yeux sur nos -défauts; puis la girouette tourne, et tu nous prends en grippe. Nos -défauts grossissent comme des monstres, et toutes nos qualités sont -mises en oubli. On dirait, Dieu me pardonne! que tu prends de la -jalousie contre ceux qui t'ont forcé à l'admiration, et que tu te venges -sur eux de tout le plaisir qu'ils t'ont donné. - -Hébert n'a exposé que deux portraits de femme et un petit paysage de -Cervara, qui est une merveille, un bijou d'Italie, un vrai bijou de -Castellani. Il n'a pu faire davantage, étant malade et fiévreux la -moitié de l'année. Ses deux portraits sont malades aussi, ou, pour mieux -dire, la morbidesse qu'on admirait tant autrefois dans ce célèbre -tableau de _la Mal'aria_ s'est aggravée sensiblement. Mais s'ensuit-il -de là qu'Hébert soit devenu un mauvais peintre ou même un artiste -médiocre? A-t-il perdu la place qu'il s'est faite depuis dix ans parmi -les jeunes maîtres? Point du tout. Il compose, il peint, il dessine -toujours en maître. Son défaut s'est aggravé, nous en sommes convenus; -mais aucune de ses qualités n'a péri. Peut-être ne se serait-il pas -laissé entraîner à ces excès de pâleur et de transparence, si les -expositions de peinture étaient un peu plus rapprochées l'une de -l'autre. En comparant ses oeuvres aux oeuvres de ses rivaux, il eût -mesuré le chemin qu'il faisait hors de la vérité et de la santé. -Peut-être aussi un ou deux critiques de bon conseil lui auraient mis le -doigt sur la plaie. On l'eût averti que l'éclat de ses ciels et -l'exécution trop brillante de certains accessoires sacrifiait un peu les -figures. Ces enseignements lui ont manqué; c'est un malheur. Disons, si -vous voulez, que c'est un crime, et qu'Hébert a pris sa place au nombre -des scélérats; mais ne contestez pas son talent, qui est immense. - -Les grands peintres sans défaut sont très-rares; on les compte. -Michel-Ange était excessif, le Pérugin était sec, le Corrége était mou, -Rubens était rouge, Jordaens était vulgaire. Que penseriez-vous d'un -critique qui ne verrait que la vulgarité de Jordaens, que la mollesse du -Corrége, que la sécheresse du Pérugin, que la truculence de Michel-Ange -et la grosse santé des nourrices de Rubens? - -Le devoir de la critique, lorsqu'elle s'adresse aux artistes vivants, -est de les taquiner sur leurs défauts, afin qu'ils s'en corrigent. C'est -surtout lorsqu'ils sont les favoris du public, et qu'ils seraient tentés -de se croire parfaits, que nous devons mettre de l'eau dans leur vin et -leur montrer par où ils sont hommes... Mais, le jour où le public est -tenté de nier les qualités d'un homme de talent, nous devons monter sur -les toits et crier à la foule qu'elle est injuste, absurde et cruelle. - -Je vous assure que, dans deux cents ans, lorsque les tableaux de M. -Hébert et ses portraits seront au Louvre, on parlera de lui comme d'un -maître français qui avait exagéré la morbidesse, mais personne ne lui -contestera le titre de maître. - -En ce temps-là, il ne sera plus question de M. Bouguereau. - -Est-ce donc que l'énormité de ses défauts l'aura fait proscrire de nos -musées? A Dieu ne plaise! M. Bouguereau est un artiste sans défaut, -correct comme une tragédie de M. Viennet. Élève de M. Picot, -continuateur de M. Blondel, M. Bouguereau a sa place marquée à -l'Institut, à la gauche de M. Signol. - -Et pourtant il expose un portrait de femme qui n'est pas sans intérêt. -C'est apparemment qu'il s'était arraché à la contemplation de ses -maîtres pour regarder la nature une fois par hasard. - -M. Cabanel a failli tomber dans le Bouguereau. Ses deux dernières -expositions nous ont donné à tous de sérieuses inquiétudes. Mais il se -relève aujourd'hui par un vigoureux effort. Décidément, c'est un artiste -de race: l'Académie et la banalité ne prévaudront point contre lui. - -Ses deux portraits de femme sont vraiment bien, surtout le portrait de -madame W. R... Sa petite composition florentine est empreinte d'un goût -pur et d'un sentiment élevé; enfin on ne peut nier que ce grand tableau -d'une _Nymphe enlevée par un Faune_ ne soit une des oeuvres capitales de -l'Exposition. - -Le demi-dieu mâtiné de bouc a saisi gaillardement la belle créature -blanche. Prendra-t-il le temps de l'emporter dans son antre tapissé de -lierre, où la mousse s'étend en lit voluptueux? Je croirais plus -volontiers qu'il va, séance tenante, ajouter un chapitre aux poésies -d'Ovide. Tout son être est tendu par la passion; chaque muscle de son -corps exprime la brutalité du désir; il épate son nez dans un de ces -baisers fougueux qui mordent. La nymphe, domptée par ces deux bras -irrésistibles, cède mollement et s'abandonne; ses yeux languissants et -sa bouche entr'ouverte la montrent demi-morte de fatigue, de peur, et -qui sait? de quelque avant-goût du plaisir. Elle est jolie et bien -faite, cette victime consolable. Quant à lui, le chasseur de chevelures -blondes, la nature l'a taillé pour ce courre et cet hallali. C'est le -neveu du faune de Perraud, le cousin germain du faune de Crauk. Les -dentelés sont superbes et les articulations fines, dans cette robuste -famille. - -Puisque M. Cabanel est rentré si vaillamment dans la bonne voie, qu'il y -fasse un pas de plus. Qu'il donne plus de corps à ses figures, qu'il se -défasse d'un dernier reste de mollesse et d'afféterie. Ce n'est pas du -sang, mais de l'ambroisie, qui coule dans les veines de son faune. Ce -père Archange des bois est modelé dans la perfection, et pourtant on ne -devine pas assez la réalité de ses chairs et la solidité de ses os. -Quelques larmes de sirop, quelques parcelles de pommade sont encore -tombées sur la palette du peintre. - -Le sirop a sa douceur et la pommade a son charme. Je n'ai jamais -contesté le talent souple et varié de M. Arsène Houssaye, ni les mérites -poétiques de M. Louis Énault. Mais lisez Lucrèce, mon cher Cabanel, -lisez le grand, l'immortel Lucrèce, ce mâle génie qui ne mit dans ses -vers ni sirop, ni pommade, ni eau bénite, ni encens, ni aucune des -drogues qui affadissent le coeur de l'homme. - -Je ne veux pas parler de la _Madeleine_, ni du portrait de M. Rouher, -non que ces deux toiles soient dépourvues de mérite; mais la _Madeleine_ -est peinte et dessinée dans cette manière molle que M. Cabanel doit -abandonner pour toujours. Quant au portrait du ministre de -l'agriculture, il ne me paraît ni bien compris, ni parfaitement composé. -La première fois que j'y ai jeté les yeux, je n'ai pas vu M. Rouher, je -n'ai pas vu un homme d'État, un administrateur, un orateur: j'ai vu, et -quand je ferme les yeux je vois encore... un ventre! M. Rouher n'est -pourtant pas un ventre, que diable! c'est un des cerveaux les mieux -organisés de notre temps. M. Cobden vous le dira, et le traité de -commerce vous le prouvera. - -Un nouveau débarqué de l'École de Rome, M. Giacomotti a exposé -l'inévitable _Martyre_ de la cinquième année: je n'en veux dire ni bien -ni mal. - -Savez-vous ce qu'on gagne à faire des martyrs? Je vais vous l'apprendre -en quatre mots. - -Le paganisme a fait des martyrs, et il a hâté la victoire du -christianisme. - -Le catholicisme a fait des martyrs, et il a engendré le protestantisme. - -Le despotisme a fait des martyrs, et il a produit la Révolution. - -La Révolution a fait des martyrs, et elle a donné naissance à l'Empire -français. - -Les pensionnaires de Rome font des martyrs, et ils nous ennuient. - -Mais le talent de M. Giacomotti n'est pas ennuyeux dans son tableau de -_la Nymphe et le Satyre_. Ne craignez pas de vous y arrêter longtemps, -même après avoir vu la belle toile de M. Cabanel. C'est quelque chose de -moins savant, de moins achevé, de moins complet. Mais n'importe, c'est -quelque chose. La touche est bonne, le dessin nerveux, la couleur -surtout est charmante. M. Giacomotti a dans les veines quelques gouttes -du sang de Corrége et de Baudry. - -Un jeune pensionnaire, qui est encore à l'Académie, M. Clément, nous a -envoyé deux tableaux. Je ne dis pas deux études, mais deux vrais -tableaux, et qui ne sentent pas trop l'école. - -Le premier, qu'on ne voit guère, parce qu'il est trop mal placé, -représente un _Dénicheur d'oiseaux_. Il y a un vrai goût de nature dans -ce bambin nu comme un ver. - -C'est le second enfant de M. Clément, si j'ai bonne mémoire. L'aîné eut -un grand succès à Rome en 1858, et fut adopté par M. de Gramont. Il -charbonnait gravement sur un mur la silhouette d'un âne. Le cadet n'est -pas un sot non plus, et il est dessiné d'une main plus sûre. - -Quant à la _Femme romaine endormie_, c'est une des toiles les plus -remarquées à cette Exposition. Peut-être le choix du sujet et le -réalisme de certains détails a-t-il contribué à la vogue; mais cette -belle et puissante nudité n'est pas seulement un appât offert à la -convoitise des vieillards, c'est une excellente figure, comme l'Académie -de Rome, voire l'Académie de Paris, n'en produit pas tous les jours. - -Est-ce à dire que M. Clément ait le tempérament d'un grand peintre? Je -ne sais. A coup sûr, il n'est pas coloriste; à coup sûr, il n'est pas -paysagiste, et je regrette bien qu'il ait gâté son tableau par ce vieux -fond de vieux arbres d'occasion. Mais il est jeune, il dessine bien, il -ne peint pas mal, il a déjà beaucoup d'acquis, et il se fera une place -très-honorable, s'il étudie la nature en face, sans loucher du côté de -M. Bouguereau. - -Je demande qu'avant d'abroger pour toujours la loi de sûreté générale, -le gouvernement français déporte à Lambessa mon excellent ami -Gustave-Rodolphe Boulanger. - -Si vous êtes curieux de savoir pourquoi, je vous conduirai devant ce -déplorable tableau d'_Hercule aux pieds d'Omphale_, qui a coûté tant de -travail à un artiste jeune, bien doué, savant, sain d'esprit et de -corps. - -Nous admirerons ensuite un merveilleux petit _Arabe_, bien dessiné, bien -campé sur ses jambes, vrai, fin, charmant, excellent, d'une couleur tout -à fait louable, et que le peintre a fait en se jouant. - -Et l'on comprendra que, si je demande pour mon ami la faveur de quelques -mois d'exil, c'est afin qu'il nous donne beaucoup d'Arabes comme -celui-ci, et qu'il ne nous confectionne plus d'Hercules comme celui-là. - - -IV - -SCULPTURE - -MM. PERRAUD, GUILLAUME, CAVELIER, CLÉSINGER, CRAUK, JULES THOMAS, CABET, -GASTON GUITTON, AIZELIN, MAILLET, LOISON, CHABAUD, MANIGLIER, MARCELLIN. - -Mon cher lecteur, il vous est arrivé, je suppose, de descendre au -rez-de-chaussée de l'Exposition et de regarder les sculptures en fumant -une cigarette. C'est ce que nous ferons aujourd'hui, s'il vous plaît, -sauf à remonter demain vers les salles où la peinture cuit au soleil. - -Une aimable fraîcheur emplit ce beau jardin où les _begonias_ étalent -leurs feuilles métalliques en concurrence avec les bronzes de Crauk et -de Cordier. Nous ne nous y trouverions pas très-bien si nous étions -statue, car les détails du modelé sont toujours un peu noyés dans la -lumière. Mais, pour de simples promeneurs comme nous, il faut avouer que -l'Exposition de sculpture est un paradis charmant. - -Il faut reconnaître aussi que les sculpteurs de notre temps cheminent -d'un pas plus décidé et dans une meilleure voie que les peintres. Les -oeuvres excellentes et les artistes de talent sont plus nombreux, -proportion gardée, au rez-de-chaussée qu'au premier étage. Il y a de -belles choses là-haut, pour tous les goûts et dans tous les genres; mais -le chef-d'oeuvre du Salon est une sculpture que vous n'avez peut-être -pas regardée parce qu'elle est en plâtre: c'est le _Poëte assis_ de M. -Perraud. - - _Ahi! null'altro che pianto al mondo dura!_ - - Hélas! rien ne dure en ce monde que la douleur et les larmes! - -Ce vers mélancolique de Pétrarque est le seul commentaire qui explique, -dans le livret, la statue de M. Perraud. Mais l'explication était-elle -bien nécessaire? Le plâtre vit, il pense, il souffre, il pleure. Ce beau -corps s'affaisse comme s'il portait à lui seul tout le fardeau des -douleurs humaines. Jamais la mélancolie moderne, cette fièvre lente des -grandes âmes, ne s'est incarnée dans une forme si pure. Tout est beau, -tout est noble, tout est parfait dans cette admirable figure, et, si -vous en brisiez un morceau pour le cacher dans la terre, ceux qui le -trouveraient dans cent ans reconnaîtraient un fragment de chef-d'oeuvre. - -Que vous dirai-je de plus? La perfection ne s'analyse point. Les -premiers ouvrages de M. Perraud offraient quelque prise à la critique; -on pouvait donc en parler longuement. Ce magnifique _Adam_, un envoi de -Rome qui obtint une première médaille en 1855, était une oeuvre -discutable. Il y avait dans la musculature un je ne sais quoi -d'excessif, une imprudente imitation, ou du moins un souvenir dangereux -du _Moïse_ de Michel-Ange. - -Le _Faune_ de 1857, qui mérita la croix au jeune artiste, ne fut pas non -plus admiré sans restriction. Le modelé offrait çà et là quelque chose -de sautillant; l'art de subordonner les détails à la masse laissait -encore à désirer. Entre ces deux ouvrages et le _Larmoyeur_ de 1861, la -distance est aussi grande qu'entre une page de _la Pharsale_ et une page -de _l'Énéide_. M. Perraud a commencé par la manière de Lucain; il s'est -élevé par degrés jusqu'au style de Virgile. Je ne lui conseille pas de -chercher mieux. - -Puisque David, Rudde et Pradier sont morts, puisque MM. Duret, Dumont et -Jouffroy se tiennent à l'écart, personne ne saurait contester à M. -Perraud la première place. Après lui, on peut ranger hardiment, et sans -ordre déterminé, sept ou huit sculpteurs de noble race, sortis presque -tous de cette école de Rome qui décidément a du bon. Il est plus facile -de la décrier que de la vaincre; les expositions et les concours nous le -prouvent surabondamment. Tandis qu'elle donnait Baudry, Cabanel, Pils, -Hébert et tant d'autres beaux noms à la peinture, elle formait Perraud, -Guillaume, Cavelier, Crauk, Thomas et Maillet; elle achevait l'éducation -de notre excellent ami Charles Garnier, l'architecte du nouvel Opéra, -qui vient d'obtenir, sans brigue, le succès le plus moral qu'on ait vu -depuis longtemps. - -Entre le _Napoléon Ier_ de M. Guillaume et celui de M. Cavelier, deux -figures excellentes, on pourrait hésiter longtemps sans décerner le -prix. Les deux artistes possèdent à un degré éminent tous les secrets de -leur art; ils excellent l'un et l'autre dans la composition d'une -statue, dans le modelé des nus, dans la disposition simple et grande des -draperies. Peut-être y a-t-il une finesse plus exquise dans l'oeuvre de -M. Guillaume; mais, en revanche, il y a plus d'ampleur dans celle de M. -Cavelier. La première paraît un peu plus petite que nature, quoique -mesurée très-exactement sur les proportions du modèle. Cela tient à une -loi d'optique que les physiciens n'ont pas encore expliquée. - -Pourquoi la figure humaine nous paraît-elle rapetissée par le sculpteur -lorsqu'elle n'est pas un peu colossale? Le _Napoléon_ de M. Cavelier est -plus puissant, plus vigoureux, mais, par cela même, un peu court. M. -Guillaume a ressuscité avec beaucoup de goût et de succès la draperie -polychrome; M. Cavelier, avec un succès égal, s'est réduit aux -ressources ordinaires. Ses draperies de marbre nu ont la coquetterie de -leur simplicité. - -On se rappelle ces beaux _Gracques_ à mi-corps qui ont commencé la -réputation de M. Guillaume. M. Cavelier expose cette année un fort beau -groupe de _Cornélie entre ses deux enfants_. Travail excellent, heureux -de tout point, non-seulement dans les détails, mais, ce qui était plus -difficile, dans l'ensemble. Êtes-vous curieux de savoir au juste à quoi -sert l'Académie de Rome? Comparez la _Cornélie_ de M. Cavelier à la -_Cornélie_ de M. Clésinger. Le premier groupe est un, compacte, solide; -le second groupe a ce défaut capital de n'être pas un groupe, mais la -réunion de trois figures. Je ne parle pas de la malheureuse inspiration -qui a couronné d'une sorte de diadème la _Cornélie_ de M. Clésinger. -Elle n'a pas l'air de montrer ses enfants comme des bijoux, mais de -montrer ses bijoux à ses enfants. L'auteur de ce contre-sens est, malgré -tout, un véritable artiste. Son éducation classique laisse beaucoup à -désirer, mais il se sauve par le tempérament, par la fougue, par une -certaine puissance qui est assez proche parente du génie. Sa _Diane au -repos_ est une oeuvre de grande valeur. Le livret nous apprend qu'elle -est vendue; je regrette que ce ne soit pas à l'État. - -M. Crauk, avant de partir pour l'Académie de Rome, était un des élèves -favoris de Pradier. Son premier envoi d'Italie fut, si j'ai bonne -mémoire, un bas-relief destiné au tombeau de son maître. Cet acte de -piété filiale a porté bonheur au jeune artiste. Le voilà qui prend la -grosse part dans la succession paternelle. Son _Faune ivre_ est un des -meilleurs morceaux que l'art moderne ait produits depuis vingt ans. -Acquis par l'empereur à la veille de l'Exposition, il va se loger -provisoirement dans quelque palais; mais sa place est marquée au Louvre. - -Un des principaux mérites de M. Crauk, c'est l'observation scrupuleuse -de la nature. Au lieu de s'essouffler à la poursuite de l'idéal, il -copie le modèle, mais il le choisit bien. Ce _Faune_ si élégant, si -svelte, si fin, si nerveux, n'est pas un être de convention, fait de -pièces et de morceaux d'après un type rêvé: c'est un homme vivant, copié -de main de maître. Pourquoi ne trouverait-on pas des faunes à Paris? On -y trouve bien des singes. - -Quatre beaux bustes complètent l'exposition de M. Crauk: le maréchal -Niel, le maréchal Mac-Mahon, madame la maréchale Niel et madame la -duchesse de Malakoff. Depuis un célèbre portrait du maréchal Pélissier, -M. Crauk semble être devenu, sans titre officiel, le sculpteur des -maréchaux de France. Il attaque vaillamment ces têtes martiales; son -ébauchoir se joue dans les moustaches les plus redoutées du Russe et de -l'Autrichien. Mais il sait aussi caresser les fins méplats d'un jeune et -doux visage, et arrondir les contours d'une poitrine appétissante. C'est -une part qu'il n'a pas oublié de prendre dans l'héritage de Pradier. - -Nous n'avons pas fini avec les précoces talents de l'école académique. -Voici le _Virgile_ de M. Jules Thomas, un des plus grands et des plus -légitimes succès de cette année. Je ne sais pas si Virgile était ainsi; -mais c'est ainsi que je l'ai toujours vu en imagination, ce Marcellus de -la poésie qui mourut jeune, comme tous ceux qui sont aimés des dieux. -Exacte ou non, je voudrais qu'il pût voir cette statue; il l'aimerait. - -La plus belle figure de femme qu'on ait exposée en 1861 est la _Suzanne -au bain_ de M. Cabet. M. Cabet est digne de continuer la tradition de -Rude, comme M. Crauk celle de Pradier. Peut-être n'a-t-il pas cette -puissance du génie qui a sculpté _la Marseillaise_ sur l'Arc de -l'Étoile; mais cette Suzanne si jeune, si élégante et si chaste pourrait -affronter le voisinage de l'_Amour dominateur_ et de l'_Hébé_. - -M. Gaston Guitton, autre élève de ce grand homme de bien, a exposé trois -statues: un marbre et deux bronzes. Il y a vraiment bien du travail, et -du courage, et du talent, dans notre école de statuaire. Ces trois -figures de M. Guitton sont excellentes toutes les trois. La jeune fille -de marbre est parfaite, sauf la tête, qui me paraît un peu trop petite -et moins heureuse que le corps. L'enfant qui personnifie le printemps -est plein de grâce et de naïveté. Le passant qui cause avec la colombe -d'Anacréon, sans être une oeuvre de premier ordre, ne déparerait pas une -collection de bronzes antiques. - -Et la _Nyssia_ de M. Aizelin! Encore une oeuvre charmante. Je n'ai pas -la prétention de la classer; je ne la mets ni avant ni après les figures -de M. Guitton; j'en suis ravi, tout bêtement. - -L'_Agrippine_ de M. Maillet est parfaitement drapée. C'est une figure -irréprochable, et qui atteste un vrai talent. Il est à regretter que -l'artiste se soit donné la satisfaction puérile de draper le visage même -et de le laisser voir au travers d'un voile transparent: de tels -enfantillages du ciseau transportent en admiration le public du -dimanche; mais il conviendrait d'abandonner aux praticiens de Milan ces -trop faciles succès. M. Maillet peut beaucoup mieux; il l'a prouvé en -1853, en 1855, en 1857, et cette année même par un joli petit groupe -intitulé _la Réprimande_. - -Je ne dirai rien aujourd'hui de M. Loison, sinon qu'il se laisse aller -trop complaisamment sur la pente où roule M. Bouguereau. M. Chabaud, qui -a renoncé à la gravure en médaille pour la grande sculpture, a exposé -une bonne statue de _la Chasse_, commandée par le ministère d'État. - -Ne jugez pas M. Maniglier sur son _Pêcheur_, qui n'est pas _ensemble_. -Ce jeune artiste n'a pas encore terminé ses études à l'Académie de Rome, -et pourtant il a déjà fait beaucoup mieux que ce plâtre. - -Voilà beaucoup de sculptures pour une fois, et je ne suis qu'à la moitié -de ma besogne. Nous nous arrêterons ce soir à M. Marcellin, qui a fait -pour la cour du Louvre une statue de _la Douceur_, très-belle et -vraiment décorative. Je goûte moins son groupe de _la Jeunesse captivant -l'Amour_. C'est joli, mais trop joli. M. Marcellin est encouragé par ses -succès mêmes à efféminer la beauté de la femme. «C'est porter des -chouettes à Athènes,» comme on disait au temps de Phidias. - - -V - -SCULPTURE (SUITE) - -MM. ROCHET, ÉTEX, CORDIER, ISELIN, MILLET, OLIVA, DESPREY, BARRIAS, -CARRIER, DANTAN JEUNE, MADEMOISELLE DUBOIS-DAVESNES, MM. FRANCESCHI, -CLÈRE, GODIN, POITEVIN, PROUHA, VALETTE, TEXIER, MATHURIN MOREAU, -FRATIN, CAIN, FRÉMIET, TINANT, DEVERS, VECHTE. - -Une masse imposante et franchement décorative s'élève au milieu de -l'Exposition de sculpture: c'est le monument de don Pèdre Ier, par M. -Louis Rochet. - -M. Rochet est élève de l'immortel artiste et du grand citoyen qui -s'appelait David (d'Angers). Il a profité aussi des exemples d'un autre -maître: il doit beaucoup, et c'est une chose qu'il avoue modestement -lui-même, à l'illustre Rauch, de Berlin. Je ne le blâme pas d'avoir -étudié le monument de Frédéric II, qui est et qui restera longtemps le -plus admirable modèle en ce genre. Le conquérant de la Silésie chevauche -en habit militaire sur un piédestal gigantesque; le fondateur de la -dynastie brésilienne caracole, dans un costume éblouissant, au sommet -d'une montagne de bronze. Autour de Frédéric, les soldats de son armée; -à ses pieds, ses victoires. Aux pieds de Pèdre Ier, M. Rochet a -symbolisé les quatre grands fleuves du Brésil, entourés des produits les -plus marquants de cette contrée miraculeuse. On devine, au premier coup -d'oeil, les ressources inépuisables de cette terre vierge que la liberté -et la civilisation commencent à mettre en valeur. - -Lorsqu'il s'est agi de représenter les quatre fleuves du Brésil, -l'artiste s'est vu arrêté un instant par une objection toute locale. -Pouvait-il placer aux pieds de dom Pèdre quatre fleuves antiques, avec -cette longue barbe limoneuse que les sculpteurs romains donnaient au -Tibre et au Danube? Mais la barbe est un ornement inconnu chez les -peuplades indigènes du Brésil. Les tribus riveraines de l'Amazone et du -Parana sont plus glabres que nos lycéens de douze ans. M. Rochet a -esquivé la difficulté, en représentant chaque fleuve par une famille -sauvage choisie sur ses bords. Reste à savoir jusqu'à quel point un -sauvage rond comme un oeuf peut exprimer l'idée d'un fleuve. Ce n'était -pas sans quelque raison que les sculpteurs anciens avaient choisi des -vieillards à longue barbe pour représenter les grands cours d'eau. -L'imagination du peuple reconnaissait, au premier coup d'oeil, ces vieux -bienfaiteurs du genre humain penchant leur barbe de roseaux sur leurs -urnes inépuisables; et les petits enfants eux-mêmes, devant ces figures -vénérées, apprenaient l'amour et le respect des forces bienfaisantes de -la nature. Je serais bien étonné si les sauvages eux-mêmes éprouvaient -quelque sentiment du même genre devant les groupes de M. Rochet. Ajoutez -que les types qu'il a dû choisir ne brillent ni par la beauté ni par la -variété. Ces hommes bouffis, lippus et modelés en boudin sont assurément -très-vrais; mais pourquoi la vérité de ces pays-là n'est-elle pas plus -belle? - -Malgré tout, je me figure que le monument de dom Pèdre, lorsqu'il -s'élèvera sur une place de Rio-de-Janeiro, fera un assez grand effet et -honorera la sculpture française. Le tas est bon, la masse est imposante, -les proportions sont justes et nobles. M. Rochet a entrepris une oeuvre -difficile, et l'on ne peut pas dire qu'il ait manqué son but. - -M. Étex a été beaucoup moins heureux dans son projet de fontaine -monumentale, et je ne désire pas vivre assez longtemps pour voir ce -chef-d'oeuvre à l'entrée du bois de Boulogne. Au demeurant, -l'architecture, la sculpture et la peinture de cet artiste fécond me -laissent sous une impression malheureusement uniforme. Je me demande -quelquefois comment un homme qui a fait, en 1833, un des groupes les -plus remarquables de notre siècle a pu tomber si fort au-dessous de -lui-même. Un incontestable talent, une noble ambition, un travail -héroïque devaient le conduire plus haut et plus loin. Peut-être le sort -a-t-il pris plaisir à constater par cette décadence un axiome de la -sagesse des nations: «Qui trop embrasse, mal étreint.» - -M. Cordier embrasse beaucoup sans sortir de la sculpture, mais il -étreint vigoureusement. Son chef-d'oeuvre n'est pas le _Triomphe -d'Amphitrite_, qui pèche par la proportion, ni même la belle -_Gallinara_, ou gardeuse de poulets, où la dépense du marbre est trop -grande pour l'importance du sujet. Dix kilogrammes de bronze suffiraient -amplement. Mais le buste de madame la baronne de R... est très-fin et -bien digne de la beauté aristocratique du modèle. Quant au buste de _la -Négresse_, c'est un bijou du plus haut prix, non-seulement par -l'arrangement des métaux, l'harmonie des couleurs et le goût de -l'ajustement, mais par le modelé de la tête. On n'a rien fait de plus -frais, de plus friand, de plus croquant dans ce genre. Je recommande à -ceux de mes lecteurs qui ont lu _la Grèce contemporaine_ le portrait -d'Hadji-Petros. C'est une fort belle tête de pallicare, exécutée avec le -plus grand soin d'après ce vieux héros de l'amour et de la guerre. La -couleur même du bronze est nouvelle et intéressante: vous diriez une -scorie humaine retrouvée sous les débris d'une acropole incendiée. - -Il y a, dans cette exposition de sculpture, toute une collection de -bustes excellents, presque un musée. - -Nous avons déjà parlé des maréchaux et des maréchales de M. Crauk; nous -ne dirons rien du Béranger de M. Perraud, qui n'est pas une de ses -oeuvres les plus excellentes; mais je voudrais avoir une heure à passer -en votre compagnie devant deux bustes de M. Iselin: le professeur Bugnet -et le président Boileau. Ces deux portraits suffiraient à fonder la -réputation d'un artiste. M. Iselin était connu depuis longtemps; s'il -n'est pas célèbre à dater d'aujourd'hui, la fortune aura commis une -injustice. Je goûte beaucoup moins le portrait un peu rond de M. le -comte de Morny. Il est à regretter que l'art n'ait rien su faire de -mieux pour un homme auquel il doit tant. - -Le buste du maréchal Magnan, par M. Millet, vaut les meilleurs de M. -Iselin. Je regrette seulement que ce jeune et vaillant artiste n'ait pu -nous montrer ici les statues qu'il a exécutées dans les monuments -publics. - -M. Oliva tient ce qu'il a promis. Son buste du grand Arago est -magnifique; celui du docteur Cazalas et du lithographe Engelmann sont -vivants; il nous a ressuscité M. Étienne avec le jabot, la coiffure, les -accessoires, la couleur de l'époque. Ce n'est pas seulement M. Étienne -qui revit sur ce piédestal, c'est son temps. - -Un jeune homme, M. Desprey, débute aujourd'hui comme autrefois M. Oliva. -J'espère qu'il suivra le même chemin. Ce portrait de l'évêque de Troyes -est plein de promesses. - -Un autre débutant, M. Barrias, a fait deux bustes bien fouillés, bien -gras, bien vivants. J'ai couru au livret pour m'informer si M. Barrias -n'était pas élève de Caffieri. Qui sait s'il ne sera pas le Caffieri de -l'avenir? C'est un beau rêve. - -Quel homme que ce M. Carrier! La glaise se modèle spontanément sous ses -doigts comme la prose se scandait en vers sous le stylet du poëte Ovide. -Il rencontre un empereur, un philosophe, un abbé, une comédienne: il -court au baquet de terre glaise, et voilà un buste de plus! Ses -portraits sont vivants et ressemblants, quelquefois un peu plus laids -que la nature; mais je ne serais pas humilié de me voir laid de cette -laideur-là. Il se peut que je me trompe, mais j'ai foi dans l'avenir de -M. Carrier. Son buste de M. Renan, qui est ici; son portrait de notre -admirable madame Viardot, qui est au boulevard des Italiens, annoncent -un talent vigoureux, quoique un peu déréglé. Il prendra une belle place -dans l'art moderne, s'il apprend à travailler difficilement. - -Au milieu de ces débutants, j'ai failli oublier M. Dantan jeune et sa -réputation, consolidée par une longue série de succès. Mais je ne veux -point passer sous silence le buste de Béranger, par mademoiselle -Dubois-Davesnes. C'est le vieillard à ses derniers jours, bien cassé, -bien las, bien abattu par les années et les douleurs de la vie, et déjà -penché vers l'éternel repos, mais toujours bon, toujours grand, toujours -épris de ces rêves immortels qu'on appelle la patrie et la liberté. Ses -lèvres, qui ont chanté la gloire, sifflé la superstition et baisé le -joli museau de Lisette, sont un peu molles et pendantes; mais elles -s'ouvriront jusqu'à la dernière heure pour laisser tomber de nobles -enseignements sur la génération qui grandit. Ses yeux, demi-clos, -sourient mélancoliquement à la race ingrate des hommes, comme si le -vieillard avait prévu qu'une demi-douzaine de journalistes parisiens se -réuniraient sur sa tombe dans une petite orgie de dénigrement. - -Nous en avons fini avec les bustes, mais non pas avec les jeunes -sculpteurs. Voici encore un bon nombre de statues qui promettent; et -d'abord le _Jeune Soldat_ de M. Franceschi. Il était difficile, presque -impossible de faire un monument avec cette donnée: un jeune homme en -costume de fantassin mourant sur le champ de bataille. L'artiste a -résolu le problème: le monument est fait; il est simple, bien dessiné -sur tous les profils, et touchant. Ainsi sera conservée la mémoire de ce -pauvre enfant polonais, ce Kamienski de vingt ans, qui se fit tuer à -Magenta dans les rangs de l'armée française, comme s'il avait compris -que la guerre d'Italie n'était que le prologue d'une délivrance -européenne. - -L'_Histrion_ de M. Clère est une figure bien construite et exécutée -librement. - -L'_Enfant aux canards_, de M. Godin, est devenu finalement une -très-bonne chose. Nous placerons en pendant les _Joueurs de toupie_ de -M. Poitevin; mais ôtez-moi ce buste de madame B...! Il est mou, effacé, -et presque indigne du talent ferme et nerveux de ce jeune artiste. La -_Vérité vengeresse_, de M. Prouha, jolie figure dans le style de la -Renaissance; la _Ménade_ de M. Valette, modelée avec un talent presque -mûr, et le _David_ de M. Texier, qui mérite un encouragement. - -Je ne voulais oublier personne, et je m'aperçois que j'ai omis, dans mon -précédent article, la charmante _Fileuse_ de M. Mathurin Moreau. - -M. Barye n'a rien exposé, malheureusement. Mais ce n'est pas une raison -pour omettre les sculpteurs d'animaux, M. Cain, M. Frémiet et son _Chat -de deux mois_, un chef-d'oeuvre d'esprit, de grâce et de naturel. On -peut discuter le _Centaure_, et, pour ma part, j'y trouve presque autant -de défauts que de qualités; mais ce chat! je voudrais être Égyptien pour -qu'il me fût permis de l'adorer sans compromettre le salut de mon âme. - -Mais voici encore une bien jolie petite jument, _Géologie_, par M. -Tinant. J'ai vu courir _Géologie_, et c'est une admirable bête; mais je -ne savais pas qu'elle fût bête de goût, et qu'elle employât ses loisirs -à poser chez les bons artistes. Ah! si tous les chevaux qui ont gagné -des prix se faisaient sculpter sur leurs économies, les statuaires ne se -plaindraient pas de la rigueur des temps. - -Nous terminerons, s'il vous plaît, par les remarquables bas-reliefs de -M. Devers, le dernier imitateur de Luca della Robbia, et par le beau -vase d'argent de M. Vechte, le dernier et le plus digne élève de -Benvenuto Cellini. Tout est beau dans l'oeuvre de M. Vechte: le galbe du -vase, la composition des sujets, le modelé des figures. Je voudrais -seulement le profil des anses plus net et moins haché par les -accessoires. - - -VI - -PEINTURE - -MM. BONNAT, CERMAK, LÉON GLAIZE, LEGROS, MANET, BRACQUEMOND, FANTIN, -FAGNANI, BOURSON, BRONGNIART, GUILLEMET, BROWN, FRANÇOIS REYNAUD, BREST, -TISSOT, MOULINET, BLAISE DESGOFFE, CHARLES MARCHAL. - -Ma critique est passablement attardée: le Salon ferme dans deux jours, -et je serai peut-être obligé de passer sous silence plus d'une belle -oeuvre et plus d'un vrai talent. Cette injustice involontaire ne causera -pas grand dommage aux artistes qui ont leur réputation assise; elle -serait plus coupable si elle tombait sur des jeunes gens qui commencent -et qui ont besoin, pour attirer l'attention publique, du petit bruit que -nous faisons. - -Je veux donc me mettre en règle avec ma conscience, en nommant -aujourd'hui quelques peintres d'histoire et de genre qui n'ont pas -encore obtenu même une troisième médaille, et qui pourtant méritent -d'être connus. - -M. Bonnat est un des premiers qui m'ont frappé. Son tableau d'_Adam et -Ève_ en présence du cadavre d'Abel est sans doute une oeuvre de jeunesse -et d'inexpérience: elle vous arrête cependant par un certain aspect -magistral. La composition est simple, forte, touchante. Le dessin des -trois figures présente des défauts énormes et de très-belles qualités. -La couleur est quelquefois sale, et pourtant il règne dans tout -l'ouvrage un vif sentiment de la couleur. Je serais bien étonné si M. -Bonnat ne prenait pas un jour, dans la peinture d'histoire, une place -importante. Il a des qualités qui ne s'acquièrent pas à l'école, ce qui -est rare par le temps qui court. - -M. Cermak a de la facilité, de la verve, de l'audace. Sa _Razzia de -bachi-bouzouks_ rappelle certaines compositions et certaines qualités de -M. Horace Vernet. Le groupe est vigoureusement construit, le mouvement -de la femme me paraît bien jeté. Peut-être la couleur est-elle un peu -banale et le dessin du corps un peu vide. On pouvait entrer plus avant -dans le modelé sans nuire à l'effet puissant de l'ensemble. - -Le _Samson_ de M. Léon Glaize est l'oeuvre d'un artiste moins avancé; -mais il ne faut pas mépriser ces fruits verts d'une imagination de vingt -ans. Il y a, dans ce tableau mal fait, dans cette composition bizarre, -dans cette façon de carnaval héroïque, l'empreinte d'un talent réel et -personnel. - -L'_Ex-Voto_ de M. Legros rappelle un peu, mais sans plagiat, les débuts -de M. Courbet. La naïveté du sujet, la vérité un peu grimaçante des -figures, je ne sais quoi de solide et de vivant, une excellente qualité -de peinture, voilà ce qui vous frappe à la première vue. J'espère que M. -Legros suivra l'exemple du peintre d'Ornans, qui, après s'être annoncé -comme le grand prêtre du laid, est devenu modestement un des premiers -paysagistes de notre siècle. - -La laideur a son charme et sa friandise, et plus d'un peintre de talent -s'y laisse prendre dans la jeunesse. Voyez plutôt M. Édouard Manet, un -coloriste hardi, fougueux, proche parent de Goya par la vigueur et -l'audace de la touche. Il a fait une excellente chose, et vraiment -originale: c'est un _Espagnol jouant de la guitare_. Mais la laideur de -ce singe l'a mis en goût, et, lorsqu'un honnête ménage de bons bourgeois -lui commande son portrait, les modèles sont fort à plaindre. - -Un des meilleurs portraits de l'Exposition est celui de M. H. de M..., -par Félix Bracquemond. Si ce pastel était au musée de Bâle, au lieu -d'être enseveli dans les catacombes où la commission de placement a -caché les dessins, on l'attribuerait à l'école d'Holbein, sinon au -maître lui-même. M. Bracquemond a l'étoffe d'un grand, grand, très-grand -dessinateur, et je ne sais pas en vérité ce qui manque à son talent, si -ce n'est peut-être les commandes. - -M. Fantin a trois portraits, désignés modestement par le nom d'études -d'après nature. Il est certain que ces toiles ne sont pas finies comme -_la Réconciliation_ ou _le Marché_ de M. de Braekeleer; mais elles sont -assez faites pour montrer que M. Fantin a le tempérament d'un peintre. -Ébauches si l'on veut! tout le monde ne fait pas des ébauches aussi -larges de dessin et aussi justes de ton. - -On me permettra peut-être de citer ici quelques portraits de mérite -inégal, mais tous intéressants à divers titres. C'est le portrait de -Garibaldi, par M. Fagnani; le portrait de Proudhon, par M. Amédée -Bourson; le portrait de M. Empis, par M. Brongniart; le portrait de -Claude Bernard, par M. Guillemet. - -M. Fagnani n'a voulu représenter ni le conquérant désintéressé des -Deux-Siciles, ni l'illustre et malheureux défenseur de la liberté -romaine, ni le sublime aventurier de Montevideo. Le Garibaldi qu'il nous -montre n'est pas le héros en action, bruni par le soleil, amaigri et -littéralement _entraîné_ par les fatigues et les privations de la -guerre, dévoré par le feu du génie et de la passion; c'est le grand -homme au repos, le blond laboureur de Caprera, qui sourit avec bonhomie -à la délivrance de son pays en attendant l'heure glorieuse où l'on -parcourra les dernières étapes de la liberté: Rome et Venise, Pesth et -Varsovie. - -Le portrait de Proudhon, par M. Bourson, est inscrit au livret dans la -forme suivante: «392, _Portrait d'homme_.» Que le portrait de M. -Proudhon soit le portrait d'un homme, dans le sens le plus noble et le -plus élevé du mot, c'est ce que personne ne peut contester; mais le -petit recueil officiel pouvait préciser davantage. J'espère que ce n'est -pas la commission des beaux-arts qui a prescrit à l'artiste une formule -si générale. Le nom de ce philosophe, de cet économiste, de ce -publiciste, de cet homme de bien, ne pouvait qu'honorer une page du -livret. - -M. Brongniart, un jeune peintre qui fera bien d'oublier les leçons de M. -Picot, expose les portraits de M. Robert David (d'Angers), fils de notre -immortel sculpteur, et de M. Empis, un bien excellent homme d'esprit, -franc comme l'osier, et qui a laissé de justes regrets à la -Comédie-Française. - -M. Guillemet, digne élève de M. Hippolyte Flandrin, a fixé sur la toile -la belle et glorieuse figure de M. Claude Bernard. C'est un assez bon -portrait; mais je voudrais que M. Flandrin ou M. Ingres lui-même le -refît quelque jour à l'usage de la postérité. M. Claude Bernard, que le -peuple connaît à peine par son nom, est un des plus grands hommes de la -science. Ce cerveau puissant réunit au plus haut degré deux qualités -qui, jusqu'à nos jours, avaient paru s'exclure: l'esprit d'observation -et l'esprit de méthode. Nous avons eu des expérimentateurs aussi -habiles, des observateurs aussi exacts; mais tous, après avoir noté ou -provoqué un phénomène, se sont tenus à la constatation des faits, comme -Magendie, ou se sont hâtés d'en tirer des conclusions aventureuses, -comme Bichat. - -Pour Bernard, le résultat d'une expérience est le point de départ d'une -expérience nouvelle. Il use largement de l'hypothèse, mais l'hypothèse -n'est pour lui qu'un instrument, un moyen de poser les questions. Ses -découvertes se font par enfilades; il n'en est pas une qui ne lui en ait -suggéré beaucoup d'autres. Chaque jour lui fournit de nouveaux problèmes -qu'il résout successivement. Esprit profondément méthodique (il a refait -pour son usage le _Novum Organum_), il s'appuie sur les obstacles mêmes -pour avancer plus loin. Les anomalies que les expérimentateurs vulgaires -considèrent comme des accidents sont pour lui le point de départ de -nouvelles recherches et de nouvelles découvertes. Ses travaux les plus -connus et qui ont le plus étonné les académies sont relatifs à la -nutrition; mais il a embrassé toutes les parties de la physiologie, et -ses études sur le système nerveux sont peut-être les plus -révolutionnaires et celles qui exerceront la plus grande influence sur -l'avenir de la médecine. Peut-être un jour la médecine scientifique -datera-t-elle du Français Claude Bernard comme la médecine d'observation -date du Grec Hippocrate. - -Mais revenons aux jeunes talents qui se sont produits ou développés -brillamment cette année. M. John Brown, un débutant de 1859, a fait des -progrès rapides. Il peint bien, il ne manque ni de savoir, ni de verve, -ni de finesse, ni d'esprit. Un certain penchant semble l'entraîner vers -les études de sport. Il a tout ce qu'il faut pour remplacer -avantageusement ce pauvre Alfred Dedreux, le favori du Jockey-Club. - -M. François Reynaud a fait trois bons tableaux, dont un vraiment -très-remarquable: je veux parler de ces deux filles des Abruzzes qui -descendent en chantant, par un soleil de juillet, dans un chemin -poudreux. Toute l'Italie du Midi est dans cette charmante peinture: le -ciel, le paysage, les étoffes, les types, tout est vrai, vivant, -heureux. Bravo! jeune homme. Suivez ces deux petites filles aussi loin -qu'elles vous conduiront! La route est bonne: Marilhat, Léopold Robert -et Decamps y ont passé à votre âge. - -«Élève de MM. Aubert et Loubon,» dit le livret. Je passe à M. Brest, un -des jeunes maîtres qui se sont révélés en 1861, et je m'aperçois qu'il -est, lui aussi, un élève de M. Loubon. Mes compliments bien sincères à -l'excellent professeur du musée de Marseille. M. Brest ira loin, ou, -pour mieux dire, il est arrivé. Bien peu d'hommes avant lui ont rendu -les aspects de l'Orient avec cette finesse. La place de _l'Al-Meidan et -la Pointe du sérail_ sont dignes de figurer dans les meilleures -galeries; le _Missir-Charsi_, tableau d'intérieur, est peut-être plus -merveilleux encore. Lorsque M. Brest rencontrera M. Fromentin et M. -Belly, il pourra leur donner la main. - -Je passe indifférent devant les pastiches de M. Tissot, faibles hommages -rendus par l'ambition d'un jeune homme au génie de M. Leys. Je découvre -dans un coin une petite _Savonneuse_ signée du nom de M. Moulinet. Il y -a là dedans l'étoffe d'un fin coloriste; mais il faudra que M. Moulinet -apprenne ce que c'est que les plans. - -M. Blaise Desgoffe n'est plus un inconnu, quoiqu'il n'ait encore obtenu -aucune récompense. Le public s'attroupe volontiers devant ses onyx, ses -métaux, ses vases précieux rendus avec une vérité plus que flamande. Il -est très-puissant en son art, et le temps n'est pas loin où les amateurs -rechercheront ses toiles pour les couvrir d'or. Un progrès lui reste à -faire, s'il veut être complet. Chacun des objets qu'il représente est -excellemment peint, et souvent même fort bien dessiné. Mais la -collection de ces admirables pièces ne forme pas un tableau, parce que -les choses ne sont pas toujours à leur plan, et surtout parce qu'il -oublie de les lier ensemble par les reflets. Qu'il se hâte de combler -cette lacune, et la critique s'empressera de lui signer son diplôme de -maître. - -Cette liste ne serait pas complète si j'omettais le nom d'un jeune -peintre connu et aimé depuis longtemps dans le monde des arts et de la -critique, d'un homme à qui tout le monde reconnaissait beaucoup d'esprit -et souhaitait beaucoup de talent, mais qui a attendu jusqu'à cette année -pour donner entière satisfaction à ses amis, en produisant une belle -oeuvre. Je veux parler de M. Charles Marchal et de cet _Intérieur de -cabaret_, qui n'est plus la promesse, mais la réalité d'un vrai talent. - -Ses premiers ouvrages, dont quelques-uns tiennent leur rang dans les -musées de province, n'étaient guère autre chose que des idées peintes. -Idées ingénieuses, sans contredit, et quelquefois touchantes; -compositions spirituelles, mais exécutées tant bien que mal, sans parti -pris, à la bonne franquette. Ce n'était ni mauvais, ni excellent, ni -médiocre: ce genre de peinture n'était pas du ressort de la critique, -mais plutôt de la sympathie et de l'amitié. - -Il y a tantôt deux ans, ce peintre, qui vendait ses tableaux, qui -n'était pas maltraité dans nos gazettes, et qui vivait en paix avec tout -le monde, excepté peut-être avec lui-même, se met en tête de devenir un -artiste sérieux. Il dit adieu à Paris, il va se confiner au fond de -l'Alsace, dans l'excellente petite ville de Bouxviller, où il ne -connaissait personne. Il y demeure dix-huit mois, travaillant sans -relâche, étudiant la nature vivante, fatiguant ses modèles sans se -lasser lui-même, et il rapporte deux tableaux à Paris. Je ne vous parle -pas de l'hospitalité cordiale qu'il a reçue là-bas, de l'empressement -des bons Alsaciens autour de cet étranger: celui-ci lui amenant des -modèles, celui-là lui offrant des ateliers, le juge de paix finissant -par lui donner la salle d'audience, parce que le jour y était plus franc -que partout ailleurs. Toute la population s'intéressait au sort de ces -deux toiles; on vint les voir de plusieurs lieues à la ronde -lorsqu'elles furent achevées. - -Tout cela ne prouvait pas que M. Marchal fût devenu un grand peintre, ni -même que son talent eût fait aucun progrès. S'il avait produit deux -croûtes en dix-huit mois, la fortune aurait été une injuste et la nature -une ingrate; mais la nature et la fortune ont fait souvent de ces -coups-là. Rassurez-vous: le premier de ces tableaux, et le moins -complet, est exposé au boulevard des Italiens. M. Martinet l'a publié -dans _l'Album_, photographie des chefs-d'oeuvre de l'art contemporain. -Ce n'est pas précisément un chef-d'oeuvre, mais c'est une excellente -chose, bien supérieure à tout ce que l'artiste avait produit jusque-là. - -Quant à l'_Intérieur de cabaret_, qui est exposé au palais de -l'Industrie, c'est un progrès dans le progrès. Nous ne sommes plus -réduits, cette fois, à louer l'idée, qui est ingénieuse, ni même la -composition, qui est excellente. On peut parler hardiment du dessin, du -modelé, de la couleur franche et saine, du ton des chairs, de la -disposition des draperies. On peut s'arrêter longtemps à chaque figure, -et même s'épanouir avec ce groupe si blond, si fin, si charmant qui rit -derrière le garde champêtre en uniforme. - -La critique, si indulgente autrefois pour M. Marchal, n'a plus besoin de -mettre des gants. Elle ne craint plus de lui reprocher la disproportion -de telle figure, la roideur de telle draperie, la crudité parfois un peu -vive de la couleur. Elle ose le chicaner sur les incorrections les plus -légères de la perspective, et lui dire ce mot que j'ai entendu de la -propre bouche de M. Meissonnier: «Il y a dans le tableau de Marchal des -enfantillages d'écolier avec des qualités de maître.» - - - - -CES COQUINS D'AGENTS DE CHANGE - - -I - -J'ai lu dans un vieux dictionnaire français la définition suivante: - -«COQUIN.--Homme qui ne craint pas de violer habituellement les lois de -son pays.» - -Si les articles d'un dictionnaire étaient des articles de foi, les plus -grands coquins de France seraient les agents de change de Paris. Il n'en -est pas un seul qui ne viole au moins cinquante fois par jour ces lois -augustes et sacrées que Mandrin, Cartouche et Lacenaire oubliaient tout -au plus deux fois par semaine. - -Mais, s'il était démontré que nous avons dans le Code des lois -surannées, absurdes, monstrueuses; si les magistrats eux-mêmes -reconnaissaient quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent que l'équité doit -lier les mains à la justice; si, en un mot, ces coquins étaient les plus -honnêtes gens du monde, les plus utiles, les plus nécessaires à la -prospérité publique, ne conviendrait-il pas de réformer la loi qu'ils -violent habituellement et innocemment? - - -II - -La fondation de leur Compagnie remonte à Philippe le Bel. C'est ce roi, -dur au pape, qui, le premier, s'occupa des agents de change. Après lui, -Charles IX et Henri IV publièrent quelques règlements sur la matière, et -il faut que ces princes aient trouvé la perfection du premier coup; car -l'arrêté de prairial an X et le code de commerce, dans les treize -articles qu'il consacre aux agents de change, n'ont trouvé rien de mieux -que de reproduire les anciens édits. Le seul changement qui se soit fait -dans nos lois depuis l'an 1304, c'est qu'au lieu de se tenir sur le -grand Pont, du côté de la Grève, entre la grande arche et l'église de -Saint-Leufroy, les agents se réunissent sur la place de la Bourse, -autour d'une corbeille, dans un temple corinthien où l'on entre pour -vingt sous. - -Peut-être cependant, avec un peu de réflexion, aurait-on trouvé à faire -quelque chose de plus actuel; car enfin, sous Philippe le Bel, sous -Charles IX et même sous Henri IV, on ne connaissait ni le 3, ni le 4-1/2 -pour 100, ni la Banque de France, ni les chemins de fer, ni le Crédit -mobilier, ni les télégraphes électriques, ni l'emprunt ottoman, ni rien -de ce qui se fait aujourd'hui dans le temple corinthien qui paye tribut -à M. Haussmann. La ville de Paris possédait huit agents de change et non -soixante. On les appelait courtiers de change et de deniers. - -Puisqu'ils ne faisaient pas de primes de deux sous, et que M. Mirès -n'était pas à Mazas, ils avaient dû chercher des occupations conformes -aux moeurs de l'époque. Ils étaient chargés d'abord du change et des -deniers, ensuite de la vente «des draps de soye, laines, toiles, cuirs, -vins, bleds, chevaux et tout autre bestial.» On voit qu'entre les agents -de change de 1304 et les agents de change de 1861 il y a une nuance. On -pourrait donc, sans trop d'absurdité, modifier les lois qui pèsent sur -eux. - -Depuis Philippe le Bel jusqu'à la révolution de 89, si les rois -s'occupèrent des agents de change, ce fut surtout pour leur imposer de -plus gros cautionnements. Les charges, qui s'élevèrent graduellement -jusqu'au nombre de soixante, étaient héréditaires. Pour les remplir, il -suffisait de n'être pas juif[11] et d'avoir _la finance_. Le ministère -des agents consistait à certifier le change d'une ville à une autre, le -cours des matières métalliques, la signature des souscripteurs de -lettres de change, etc. La négociation des effets publics et des effets -royaux, qui est aujourd'hui leur unique affaire, n'était alors qu'un -accident. - - [11] Les agents de change en ont appelé. - -Law est le premier qui ait fait fleurir cette branche de leur industrie. -Encore voyons-nous, par les édits sur la rue Quincampoix, qu'on n'allait -pas chercher un agent de change lorsqu'on voulait vendre ou acheter dix -actions de la Compagnie des Indes. - - -III - -La révolution française supprima les offices des -perruquiers-barbiers-baigneurs-étuvistes et ceux des agents de change -(loi du 17 mars 1791). Ces deux industries, et beaucoup d'autres encore, -furent accessibles à tous les citoyens, moyennant patente. Le régime de -la liberté illimitée amena de grands désordres, sinon dans les -établissements de bains, du moins à la Bourse de Paris. - -Il fallut que le premier consul rétablît la Compagnie des agents. Le -régime des offices héréditaires était aboli; la France avait obtenu le -droit glorieux d'être gouvernée par des fonctionnaires. Napoléon nomma -soixante fonctionnaires qui furent agents de change comme on était -préfet, inspecteur des finances ou receveur particulier. La loi du 1er -thermidor an IX, la loi de prairial an X, le Code de commerce de 1807 -réorganisèrent l'institution, sans toutefois abroger les ordonnances de -Philippe le Bel et consorts. - - -IV - -Mais, en 1816, le gouvernement des Bourbons, qui avait besoin d'argent -pour remplumer ses marquis, vint dire aux agents de change: -«Permettez-moi d'augmenter votre cautionnement, et j'accorde à chacun de -vous le droit de présenter son successeur. Une charge transmissible -moyennant finance devient une véritable propriété: donc, vous cesserez -d'être fonctionnaires pour devenir propriétaires.» C'est la loi du 28 -avril 1816[12]. Elle a modifié une fois de plus, et radicalement, le -caractère des charges d'agent de change; mais elle n'a pas effacé du -Code les articles qui traitaient les agents comme de simples -fonctionnaires. Les deux textes coexistent en 1861, et ils sont -contradictoires. C'est qu'il est plus facile d'empiler les lois que de -les concilier. - - [12] _Loi du 28 avril 1816._ - - ART. 90. Il sera fait par le gouvernement une nouvelle fixation des - cautionnements d'agents de change. - - ART. 91. ... Ils pourront présenter à l'agrément de Sa Majesté des - successeurs, pourvu qu'ils réunissent les qualités exigées par les - lois. - - -V - -Les fonctionnaires institués par Napoléon sous le nom d'agents de change -étaient chargés de vendre et d'acheter les titres de rente et autres -valeurs mobilières pour le compte des particuliers: le tout au comptant; -car la loi n'admet pas la validité des marchés à terme, et les assimile -à des opérations de jeu. Il est interdit aux agents de vendre sans avoir -les titres, ou d'acheter sans avoir l'argent; il leur est interdit -d'ouvrir un compte courant à un client; il leur est interdit de se -rendre garants des opérations dont ils sont chargés; il leur est -interdit de spéculer pour leur propre compte. - -Le code de commerce, pour la moindre infraction aux lois susdites, -prononce la destitution du fonctionnaire. Il fait plus: considérant que -la destitution n'est qu'un châtiment administratif, et qu'il faut -infliger au coupable une peine réelle, il frappe l'agent de change d'une -amende dont le maximum s'élève jusqu'à trois mille francs. - -Mais le législateur de l'Empire ne prévoyait pas qu'en 1816 les charges -d'agents de change deviendraient de véritables propriétés; qu'elles -vaudraient un million sous Charles X, sept ou huit cent mille francs -sous Louis-Philippe, trois cent mille francs en 1848, deux millions en -1858 et 1859, dix-sept cent mille francs aujourd'hui. Il ne pouvait pas -deviner qu'au prix énorme de l'office s'ajouterait encore un capital de -cinq à six cent mille francs pour le cautionnement au Trésor, la réserve -à la caisse commune de la Compagnie, et le fonds de roulement. Lorsqu'il -frappait de destitution un fonctionnaire imprudent, il ne songeait pas à -spolier un propriétaire. Il ne soupçonnait pas qu'en vertu de la loi de -1807 les magistrats de 1860 pourraient prononcer une peine principale de -trois mille francs et une peine accessoire de deux millions cinq cent -mille francs par la destitution de l'agent de change! - -Ni Philippe le Bel, ni même le législateur de 1807 ne pouvaient deviner -que les marchés à terme passeraient dans les moeurs de la nation et dans -les nécessités de la finance; que les marchés au comptant n'entreraient -plus que pour un centième dans les opérations de l'agent de change; -qu'on négocierait à la Bourse trois cent mille francs de rente à terme -contre trois mille à peine au comptant; que _le Moniteur_ officiel de -l'empire français publierait tous les jours, à la barbe du vieux code -commercial, la cote des marchés à terme, et que l'État lui-même -négocierait des emprunts payables par dixièmes, de mois en mois, -véritables marchés à terme! - -Quel n'eût pas été l'étonnement de Napoléon Ier, si on lui avait dit: -«Ces spéculations de Bourse que vous flétrissez feront un jour la -prospérité, la force et la grandeur de la France! Elles donneront le -branle aux capitaux les plus timides; elles fourniront des milliards aux -travaux de la paix et de la guerre; elles mettront au jour la -supériorité de la France sur toutes les nations de l'Europe, et, si nous -prenons jamais la revanche de nos malheurs, ce sera moins encore sur les -champs de bataille que sur le tapis vert de la spéculation.» Le fait est -que la Russie et l'Autriche ont été battues par nos emprunts autant que -par nos généraux. - - -VI - -Mais le Code de commerce est toujours là. Il tient bon, le Code de -commerce! - -Pendant la guerre d'Italie, le gouvernement ouvrit un emprunt de cinq -cents millions. La Compagnie des agents de change de Paris, en son nom -et pour sa clientèle, souscrivit à elle seule trente-cinq millions de -rente, c'est-à-dire dix millions de rente de plus que la totalité de -l'emprunt demandé. Le fait avait une certaine importance. Il n'était pas -besoin de prendre des lunettes pour y voir une preuve de confiance, -sinon de dévouement. - -Les plus augustes têtes de l'État se tournèrent avec amitié vers la -Compagnie des agents de change. On la félicita de sa belle conduite; -peut-être même reçut-elle de haut lieu quelques remercîments. Mais un -jeune substitut qui avait le zèle de la loi dit à quelqu'un de ma -connaissance: «Si j'étais procureur général, je ferais destituer tous -les agents de change, attendu que l'article 85 du Code de commerce leur -défend de faire des opérations pour leur compte.» - -Eh! sans doute, l'article 85 le leur défend, comme l'article 86 leur -défend de garantir l'exécution des marchés où ils s'entremettent, comme -l'article 13 de la loi de prairial leur défend de vendre ou d'acheter -sans avoir reçu les titres ou l'argent. Ils violent l'article 85, et -l'article 86, et l'article 13 de la loi de l'an X, parce qu'il leur est -impossible de faire autrement. - - -VII - -Lorsqu'un agent de change voit tous ses clients à la hausse, lorsque le -plus léger mouvement de panique peut les ruiner tous, et lui aussi, le -sens commun, la prudence et cet instinct de conservation qui n'abandonne -pas même les animaux lui commandent de prendre une prime d'assurance -contre la baisse: il opère pour son compte, et se place sous le coup de -l'article 85. - -Qui pourrait blâmer le délit quotidien, permanent, régulier, qui se -commet obstinément contre l'article 86? Oui, les agents de change -garantissent l'exécution des marchés où ils s'entremettent. Si, par -malheur pour eux, le perdant refuse de payer ses différences, ils -payent. Outre les ressources personnelles de chaque agent, on a fait en -commun, pour les cas imprévus, un fonds de réserve de sept millions cinq -cent mille francs affecté à cet objet. Ce n'est pas tout: ils se -frappent eux-mêmes d'un impôt d'environ dix millions par an au profit de -la caisse commune, afin que toutes les opérations soient garanties et -que personne ne puisse être volé, excepté eux. Que deviendrait la -sécurité des clients, le jour où les agents de change reprendraient leur -fonds de réserve et liquideraient la caisse commune, par respect pour -l'article 86? - - -VIII - -Et que deviendrait le marché de Paris, si l'on se mettait à respecter -l'article 13 de la loi de prairial? Les ordres d'achat et de vente -arrivent de la France et de l'étranger sur les ailes du télégraphe -électrique. Il en vient de Lyon, de Marseille, de Vienne, de Londres, de -Berlin. Faut-il ajourner l'exécution d'un ordre jusqu'à ce que l'argent -ou les titres soient arrivés à Paris? Nous ferions de belles affaires! -Mieux vaut encore violer la loi, en attendant qu'on la réforme. - - -IX - -Les magistrats ferment les yeux. Ils savent que la législation -commerciale est appropriée aux besoins de notre temps comme la police -des coches aux chemins de fer. La tolérance éclairée du parquet semble -dire aux agents de change: «Vous êtes, malheureusement pour vous, hors -la loi. Nous n'essayerons pas de vous y faire rentrer; elle est trop -étroite. Promenez-vous donc tout autour, et ne vous en écartez pas trop, -si vous pouvez.» - -Voilà qui est fort bien. Grâce à cette petite concession, la Compagnie -peut vivre en paix avec l'État, et lui rendre impunément les plus -immenses services; mais elle est livrée sans défense au premier escroc -qui trouvera plaisant d'invoquer la loi contre elle. Un magistrat peut -s'abstenir de poursuivre un honnête homme quand il n'y est sollicité que -par un texte du Code; mais, lorsqu'un tiers vient réclamer l'application -de la loi, il n'y a plus à reculer, il faut sévir. L'indulgence, en -pareil cas, deviendrait un déni de justice. - -Et voici ce qui arrive: - -Le premier fripon venu, pour peu qu'il ait de crédit, donne un ordre à -son agent de change. Si l'affaire tourne mal, il dit à l'agent: «Vous -allez payer mon créancier, parce que vous êtes assez naïf pour garantir -les opérations. Quant à moi, je ne vous dois rien. J'invoque l'exception -de jeu; la loi ne reconnaît pas les marchés à terme: serviteur!» - -L'agent commence par payer. Il a tort. Il s'expose à la destitution et à -l'amende: deux millions cinq cent trois mille francs! Mais il paye. Il -prend ensuite son débiteur au collet, et le conduit devant les juges. - -Le fripon se présente le front haut: «Messieurs, dit-il, j'ai fait -vendre dix mille francs de rente, mais je n'avais pas le titre; donc, -c'était un simple jeu. Or les opérations de jeu ne sont pas reconnues -par la loi; donc, je ne dois rien.» - -Si j'étais tribunal, je répondrais à ce drôle: «Tu as trompé l'agent de -change en lui donnant à vendre ce que tu ne possédais pas: c'est un -délit d'escroquerie prévu par la loi; va coucher en prison.» - -Eh bien, voici ce qui arrive en pareille occasion. Un agent de Paris, M. -Bagieu, poursuit un individu qui lui devait trente mille francs. L'autre -oppose l'exception de jeu. Le tribunal déboute l'agent et le condamne à -dix mille francs d'amende et à quinze jours de prison pour s'être rendu -complice d'une opération de jeu. - -Un procès de ce genre est pendant au Havre. - - -X - -Ce qui m'a toujours un peu surpris, je l'avoue, c'est l'assimilation des -créances d'agent de change aux créances de jeu. Quand un joueur perd et -ne paye pas, son adversaire manque à gagner: en tout cas, il a le -risque, puisqu'il devait avoir le profit. Mais ce n'est pas l'agent de -change qui joue: il n'est pas l'adversaire du perdant, il n'est que -l'intermédiaire. S'il achète trois mille francs de rente pour un capital -de soixante et dix mille francs, il a droit à un courtage de quarante -francs pour tout profit, que l'affaire soit bonne ou mauvaise. Moyennant -ces quarante francs, qu'il n'a pas touchés, l'honneur le condamne à -payer les dettes de son client, et la loi ne lui permet pas de le -poursuivre. C'est merveilleux! - - -XI - -Nous avons parlé du Code de commerce; mais nous n'avons encore rien dit -du Code pénal. Cherchons le titre des _Banqueroutes et Escroqueries_. Le -voici. Arrivons au paragraphe 3: _Contraventions aux règlements sur les -maisons de jeu, les loteries et les maisons de prêt sur gage._ Nous y -sommes. C'est bien ici que la loi a daigné faire un sort à ces coquins -d'agents de change: - -«ART. 419.--Tous ceux..., etc... seront punis d'un emprisonnement d'un -mois au moins, d'un an au plus, et d'une amende de cinq cents francs à -dix mille francs. Les coupables pourront, de plus, être mis, par l'arrêt -ou le jugement, sous la surveillance de la haute police pendant deux ans -au moins et cinq ans au plus.» - -Est-il possible qu'une loi si rigoureuse et si humiliante s'adresse aux -coquins dont nous parlons ici? - -Oui, monsieur, et non-seulement à eux, mais d'abord à vous-même, pour -peu que vous ayez vendu cent francs de rente fin courant; auquel cas -vous êtes le coupable; votre agent de change est le complice. Si la -chose vous paraît invraisemblable, lisez l'article 421; il est formel: - -«ART. 421.--Les paris qui auront été faits sur la hausse ou la baisse -des effets publics seront punis des peines portées par l'article 419.» - -La disproportion de la peine avec le délit qu'elle prétend réprimer est -évidente. On croit lire une loi de colère, et l'on ne se trompe qu'à -moitié. Rappelez-vous la date de la promulgation: 1810! En ce temps-là, -les politiques de la réaction commençaient à pressentir la chute de -l'Empire. La guerre avec l'Autriche et la Prusse était terminée; nos -forces étaient engagées en Espagne; la légitimité organisait sa -coalition contre l'empereur et nous recrutait partout des ennemis. Les -boursiers de Paris, patriotes plus que douteux, escomptaient déjà notre -ruine. Malgré tous les efforts du gouvernement, les fonds baissaient -avec une obstination agaçante. Le Trésor avait employé des sommes -énormes à soutenir la rente, et n'y avait point réussi. Le mauvais -vouloir des spéculateurs à la baisse irritait profondément la nation et -le législateur lui-même. C'est ce qui explique la rigueur des articles -419 et 421. - -Telle était la préoccupation du législateur, que, lorsqu'il voulut -définir les paris de Bourse, il parla uniquement des paris à la baisse, -les seuls qu'il eût à redouter. Lisez plutôt l'article 422, qui vient -développer et interpréter l'article 421: - -«Sera réputé pari de ce genre toute convention de vendre ou de livrer -des effets publics qui ne seront pas prouvés par le vendeur avoir existé -à sa disposition au temps de la convention, ou avoir dû s'y trouver au -temps de la livraison.» - -Singulier effet d'une idée dominante! L'article 421 parle des paris qui -auront été faits sur la hausse et la baisse; l'article 442 semble -acquitter les spéculateurs de la hausse et faire tomber toute la rigueur -de la loi sur la tête du baissier. - -Il semble donc qu'en matière correctionnelle, l'interprétation n'étant -pas permise, les paris à la baisse soient seuls coupables. - -Dès que le client est coupable, son agent de change est complice; il a -aidé et préparé la consommation du délit. Les dix mille francs d'amende -et les quinze jours de prison infligés à M. Bagieu sont une application -de la loi. Le spéculateur est assimilé à un escroc; l'agent de change, à -un receleur. - - -XII - -Depuis qu'il faut deux millions et demi pour constituer une charge -d'agent, toutes les charges sont en commandite. Vous pensez bien qu'il -n'y aurait pas un Français assez naïf pour se donner le tracas et la -responsabilité des affaires, s'il possédait en propre deux millions et -demi. On forme donc une société où chacun apporte une part qui varie -entre trois et six cent mille francs. L'agent de change en titre remplit -les fonctions de gérant. L'acte de société est soumis au ministre des -finances, qui l'examine et l'approuve. On en publie un extrait dans _le -Moniteur_. - -Ce genre d'association, n'étant pas interdit par le Code, a longtemps -été toléré. Mais, un beau jour, il se produit une nouvelle théorie, et -la jurisprudence déclare que les associations pour l'exploitation d'une -charge d'agent de change sont nulles aux yeux de la loi. Qu'arrive-t-il? -Un homme s'est associé dans une charge en 1850, lorsqu'elle valait -quatre cent mille francs; en six ans, il a quintuplé son capital, il a -touché 50, 70 pour 100 de sa mise. En 1858 ou 1859, il a renouvelé sa -société avec l'agent de change sur le pied de deux millions. En 1861, -les charges ont baissé de trois cent mille francs: les affaires ne vont -plus, les dividendes sont faibles. L'associé vient trouver l'agent de -change, et le somme de lui restituer sa mise sur le pied de deux -millions, attendu que l'acte de société est nul. Trois procès de ce -genre sont pendants aujourd'hui devant le tribunal de première instance. -Inutile de vous dire que, si les affaires reprenaient, si les charges -remontaient, les réclamants s'empresseraient de retirer leurs demandes, -et les agents seraient forcés de reprendre ces équitables associés. - - -XIII - -Est-il bon qu'un agent de change puisse avoir des associés? - -La Cour de Paris, le 11 mai 1860, sous la présidence de M. Devienne, -s'est prononcée pour la négative. - -«Considérant, dit l'arrêt, que l'augmentation du prix des charges a été -causée en partie par l'usage de les mettre en société; que la nécessité -de réunir le capital d'acquisition sans avoir recours à des associés a -pesé sur le prix lui-même...,» etc. - -Il ne m'appartient pas de réfuter un raisonnement émané de si haut. Je -crois, au demeurant, qu'il se réfute tout seul. - -Mais il est bien certain que la moralité des agents de change ne saurait -être mieux garantie que par le principe de l'association. Un capitaliste -isolé, sans surveillance, pressé de doubler sa fortune pour revendre la -charge et mettre ses fonds en sûreté, pourra céder à certaines -tentations et tromper la confiance des clients. Rien à craindre d'un -agent de change incessamment contrôlé par ses copropriétaires. S'il -faisait tort de cinq centimes au public, un associé diligent viendrait -lui dire à l'oreille: «Donnez-moi cent mille francs, ou je vous -dénonce!» Telle est la morale de notre temps. - -Le prix élevé des charges, qui a été la cause et non l'effet de -l'association, est une garantie pour le public. Lorsque le mouvement des -affaires de bourse eut quintuplé la valeur des charges dans un espace de -quatre ans (elles avaient monté de quatre cent mille francs à deux -millions entre 1851 et 1855), le ministre des finances, M. Magne, s'émut -d'une hausse si rapide. Il adressa un rapport à l'empereur en 1857, et -demanda s'il ne conviendrait pas de ramener cette plus value à des -proportions modestes. - -L'empereur écrivit de sa main, en marge du rapport, une note qui peut se -résumer ainsi: «Il serait à souhaiter que les charges valussent quatre -millions: le public trouverait là une garantie de plus pour les fonds et -les valeurs qu'il confie aux agents de change. Les intérêts particuliers -remis aux mains de ces officiers ministériels sont d'une telle -importance, que le cautionnement de cent vingt-cinq mille francs, exigé -en 1816, serait ridicule aujourd'hui, si le prix de la charge ne -répondait du reste.» - -En effet, soixante cautionnements de cent vingt-cinq mille francs, -représentant un total de sept millions et demi, seraient une garantie -dérisoire dans un temps où la Compagnie des agents de change, à chaque -liquidation mensuelle, lève ou livre en moyenne pour cent millions de -titres. Les cent vingt millions représentés par la valeur des soixante -charges sont un gage solide, inaltérable, qu'on ne peut ni dénaturer ni -emporter en Amérique. Supposez qu'à la veille de la prochaine -liquidation ces soixante coquins, syndic en tête, prennent le bateau de -New-York avec les cent millions que nous leur avons confiés: ils -laisseront à Paris un gage de cent vingt millions, représenté par leurs -charges. - -Et cependant la jurisprudence actuelle, dans le silence de la loi, -prononce la nullité des associations! - - -XIV - -La question des commis n'est guère plus résolue que celle des associés. - -L'agent de change ou le courtier de commerce (la loi est une pour les -deux) a-t-il le droit de s'adjoindre un commis principal? Lui est-il -permis de se faire aider, représenter, sans encourir la destitution? - -Oui, répond le conseil d'État, en 1786, arrêt du 10 septembre. - -Oui, dit l'arrêté du 27 prairial an X, articles 27 et 28. - -«ART. 27.--Chaque agent pourra, dans le délai d'un mois, faire choix -d'un commis principal... - -«ART. 28.--Ces commis opéreront pour, au nom et sous la signature de -l'agent de change.» - -Oui, dit encore un arrêté ministériel rendu en décembre 1859. - -Non, dit le Code de commerce. - -«ART. 76.--Les agents de change ont _seuls_ le droit de faire la -négociation des effets publics et autres susceptibles d'être cotés... -Ils ont _seuls_ le droit d'en constater le cours.» - -Ce mot _seuls_, que je souligne à dessein, est un mot à deux tranchants. -Les agents de change l'opposent aux coulissiers. «Vous ne ferez pas -d'affaires, leur disent-ils, car nous seuls avons le droit d'en faire.» -Mais _seuls_ en dit plus qu'il n'est gros. Un spéculateur de mauvaise -foi peut dire à l'agent de change: «Je perds cinquante mille francs à la -dernière liquidation; mais j'avais donné mes ordres à un simple commis -qui n'a pas le droit d'acheter ni de vendre. C'est un droit qui -n'appartient qu'à vous _seul_.» - -Le raisonnement paraît absurde au premier coup d'oeil. Mais, si je vous -disais qu'en 1823 M. Longchamp fut destitué pour avoir contrevenu à -l'article 76 du Code de commerce! Il s'était fait assister par un commis -principal, au lieu de travailler _seul_. - -L'arrêté de décembre 1859 est intervenu depuis ce temps-là; mais un -arrêté n'est pas une loi. Qu'a répondu la Cour de Paris, dans l'affaire -des associés, lorsqu'on invoquait une sorte de possession d'État -résultant de l'autorisation du gouvernement? - -«Considérant que les tribunaux n'ont pas pour mission de soumettre la -loi aux exigences des faits, mais au contraire de ramener les faits sous -la volonté et l'exécution des lois; - -«Considérant que, si la tolérance administrative et l'usage publiquement -établi doivent être pris souvent en grave considération, _ils ne peuvent -prescrire contre le droit..._,» etc. - -C'est beau, le droit; mais il faut prendre soin de le définir. Rien -n'est plus respectable, plus auguste, plus sacré que la loi; mais -l'obéissance hésite, le respect sourit, la religion s'ébranle, en -présence d'un amas de lois contradictoires. - - -XV - -Le nom même de ces coquins d'agents de change est un non-sens -aujourd'hui. Je ne parle pas du mot coquin, puisque nous l'avons -justifié, mais du mot agent de change. Ils ont fait le change autrefois; -ils ne le font plus, ils le dédaignent; ils l'abandonnent généreusement -à l'industrie spéciale des courtiers de papier. Non que ce commerce soit -plus ingrat qu'un autre. Je pourrais citer des maisons qui gagnent -jusqu'à cent cinquante mille francs par an _à faire le papier_; mais les -soixante habitants de la corbeille ont si bien perdu de vue le point de -départ de leur institution et le sens primitif de leur nom, qu'ils n'ont -jamais songé à poursuivre les seuls agents qui fassent le change. - -Ils ont fait un procès aux coulissiers, qui braconnaient réellement sur -leurs terres, et les coulissiers leur ont répondu par l'organe de M. -Berryer: «De quoi vous plaignez-vous? Nous ne faisons que les marchés à -terme, qui vous sont interdits, et nous nous portons garants de nos -opérations, ce qui vous est défendu.» - -Le raisonnement est si juste et si frappant, que je me demande encore -comment les agents de change ont pu gagner leur procès, dans l'état -actuel de nos lois. - - -XVI - -Le Code de commerce, lorsqu'il daigna consacrer treize articles à la -Compagnie des agents de change, se doutait bien qu'il n'avait fait -qu'ébaucher la matière. - -Aussi son article 90 est-il ainsi conçu: - -«Il sera pourvu, par des règlements d'administration publique, à tout ce -qui est relatif à la négociation et transmission de propriété des effets -publics.» - -Ce règlement, promis en 1807, nos agents de change sont encore à -l'attendre. Ce n'est pas, comme bien vous pensez, faute de l'avoir -demandé; ce n'est pas non plus qu'on ait refusé de le leur promettre. En -1843, M. Lacave-Laplagne, ministre des finances, a nommé une commission -pour l'examen de la question. Cette commission a nommé une -sous-commission, qui a déposé son rapport, et il n'a plus été question -de la question. - -La sous-commission était composée de MM. Laplagne-Barris, président à la -Cour de cassation; Devinck; Bailly, directeur de la dette publique; -Courpon, syndic des agents, et Mollot, avocat. - -Depuis 1851, tous les ministres des finances, MM. Fould, Baroche, Magne, -Forcade de la Roquette, ont promis de remettre à l'étude ce règlement -tant désiré. - -La magistrature française l'attend avec impatience. C'est une justice à -rendre à nos tribunaux: ils craignent la responsabilité des actes -arbitraires, et ils vont au-devant des entraves de la loi. - -L'arrêt de la Cour de Paris, que j'ai déjà cité, cet arrêt, qui fut -rendu le 11 mai 1860, sous la présidence de M. Devienne et sur le -réquisitoire de Me Chaix-d'Est-Ange, proclamait hautement: - -«Qu'une réglementation en matière de sociétés d'agents de change, comme -en plusieurs autres qui touchent au mouvement des valeurs mobilières, -est chose désirable; - -«Que ce n'est pas au magistrat qu'il est possible d'y suppléer par -l'admission d'usages contraires aux principes généraux de la -législation; - -«Qu'il arriverait ainsi à remplacer le législateur et à mettre ses -arbitraires appréciations à la place de la loi.» - -Il y a un an que la Cour de Paris adressait au gouvernement cet appel si -noble et si sincère. Cependant rien ne s'est fait. D'où vient -l'opposition? Il n'y a pas d'opposition: tout le monde est d'accord. On -étudie de bonne foi, mais sans se presser, à la française. La question -n'est pas neuve; il y a cinquante-quatre ans qu'on l'étudie un peu tous -les jours, et l'étude pourrait en continuer jusqu'à l'heure du jugement -dernier, si personne ne cassait les vitres. - - -XVII - -Lorsque j'étais petit garçon, à la pension Jauffret, j'étais assis dans -la salle d'étude à côté d'un carreau fêlé. C'était un mauvais voisinage, -surtout en hiver. Le vent se faufilait par là en petites lames -tranchantes pour me rougir le nez et me roidir les doigts. Je me -plaignis deux ans aux divers maîtres d'étude, qui me promirent tous de -faire un rapport sur la question. Mais, un beau matin de janvier, je -perdis patience: je lançai une grosse pierre dans mon carreau. On me -tira les oreilles, et l'on fit venir le vitrier. - - - - -_Au commencement de décembre 1861, je quittai pour un an mes amis de_ -l'Opinion nationale, _après avoir attiré sur leur tête un procès et -plusieurs communiqués. M. le docteur Véron, qui dirigeait la politique -et la littérature du Constitutionnel, m'invita à écrire un Courrier de -Paris dans le feuilleton de son journal, promettant que j'y serais tout -à fait libre, et qu'on ne me demanderait pas le sacrifice d'une seule de -mes idées. Il tint parole, et me laissa publier, sans rature, les quatre -articles suivants:_ - - -I - -OU L'AUTEUR PREND LA LIBERTÉ GRANDE DE SE RECOMMANDER LUI-MÊME. - -Ami lecteur, qui ne m'avez peut-être jamais lu, voulez-vous qu'avant -d'aller plus loin nous fassions un peu connaissance? Nous allons nous -voir très-souvent, et cela durera pour le moins une année. Or, si l'on -vous annonçait qu'un étranger doit venir chez vous tous les dimanches, à -l'heure du déjeuner, s'installer sans façon au milieu de la famille, et -raconter à votre femme et à vos enfants tout ce qui lui passera par la -tête, vous vous hâteriez de courir aux renseignements, et vous feriez -bien. Vous voudriez savoir ce qu'il est, ce qu'il pense, d'où il vient, -où il va, quels sont ses antécédents, et la conduite qu'il a tenue dans -les maisons qui l'ont accueilli. Votre curiosité, monsieur, serait de la -prudence. - -Eh bien, renseignez-vous sur moi; mais je vous conseille, dans mon -intérêt, de ne demander des renseignements qu'à moi-même. - -Un assez bon moyen de me connaître à fond serait d'envoyer prendre chez -un libraire les quatorze ou quinze volumes que j'ai publiés en huit ans, -depuis _la Grèce contemporaine_, imprimée en 1854, jusqu'à _l'Homme à -l'oreille cassée_, qui vient de paraître avant-hier. Si tous les abonnés -du _Constitutionnel_ adoptaient cette ligne de conduite, ils feraient -grand plaisir à mon ami M. Hachette, un bien intelligent et bien -honorable éditeur. Mais je ne prétends imposer à personne une démarche -si coûteuse, et qui élèverait outre mesure le prix de votre abonnement. -Rassurez-vous, mon cher lecteur, je sais ce que la discrétion commande. - -D'un autre côté, l'instinct de la conservation personnelle me conseille -de vous mettre en garde contre les dires de mes ennemis. J'en ai de -grands et de petits, et même de gros, comme M. Louis Ulbach, ancien -poëte légitimiste, aujourd'hui républicain au _Courrier du Dimanche_. -J'en ai d'inviolables, comme M. Keller, député au Corps législatif; j'en -ai de mitrés, comme M. Dupanloup, évêque d'Orléans. Si vous croyez que -tous les mandements sont paroles d'Évangile, je suis un homme perdu. M. -Dupanloup, de l'Académie française, vous dira que j'ai vomi...--Quoi! -vomi?--Oui, vomi de lâches calomnies contre l'innocent cardinal -Antonelli. Il vous apprendra que j'ai assassiné la Grèce, que j'adore, -parce que j'ai pris la défense du peuple grec contre un déplorable -gouvernement. M. Keller vous en dira bien d'autres, si vous l'écoutez -aussi patiemment qu'on l'écoutait naguère à la Chambre! Quant à M. -Veuillot, toutes les fois qu'on prononce mon nom devant lui, il vide sa -hotte et me voilà sali pour quinze jours. A la suite de ce grand homme, -les petits jeunes gens du parti clérical vont répétant deux ou trois -vieilles calomnies bien usées, mais qui leur font autant de profit que -si elles étaient neuves: comment j'ai payé de la plus noire ingratitude -un roi et une reine qui m'avaient admis dans leur intimité (je n'ai pas -échangé vingt paroles en deux ans avec le roi et la reine de Grèce); -comment j'ai volé le roman de _Tolla_ à un célèbre auteur italien que -personne n'a pu connaître; et comment j'ai été logé aux frais du pape -dans la villa Médicis, qui appartient au peuple français. Ces agréables -imaginations et vingt autres non moins ingénieuses s'étalaient encore le -mois dernier dans le feuilleton du _Monde_ sous la signature de je ne -sais quel débutant. - -Les journaux étrangers ne sont pas moins inventifs que les nôtres. J'ai -vu des caricatures allemandes où l'on me représentait écrivant sous la -dictée de Sa Majesté l'empereur Napoléon, à qui je n'ai jamais eu -l'honneur d'être présenté. La presse anglaise répète de temps à autre -que je sers de secrétaire à Son Altesse impériale le prince Napoléon, -que je n'ai pas vu en face depuis tantôt dix-huit mois. On me dépeint -ici comme un salarié du pouvoir, là comme un démagogue de la pire -espèce, plus loin comme un ambitieux qui aspire au conseil municipal de -Saverne, pour devenir adjoint de la commune et lieutenant de la -compagnie de pompiers. Pauvre moi! - -La critique littéraire ne m'a pas beaucoup plus choyé que la presse -politique. Interrogez l'école du bon sens, ou la horde malsaine des -réalistes, ou le joyeux essaim des fantaisistes, ces messieurs sont -unanimes sur un seul point. Un Athénien de Thèbes la Gaillarde, M. -Armand de Pontmartin m'a fait l'honneur d'écrire que mes romans étaient -destinés à garnir le fond des malles. Le dernier numéro de la _Revue -fantaisiste_, qu'on a eu l'attention délicate de m'envoyer à domicile, -me comparait élégamment à un ouistiti. Un jeune réaliste de grand -avenir, M. Durandy ou Duranty, me dépeignait autrefois sous les traits -d'une souris qui trotte partout, touche à tout, et fait partout ses -petites... (Décidément, le dernier mot de la phrase était par trop -réaliste.) - -Quand les honnêtes gens de certains journaux ne savent plus par où me -prendre, devinez un peu ce qu'ils imaginent? Ils fabriquent une lettre -bien grossière adressée à une personne que son sexe et son rang -devraient mettre à l'abri de toutes les injures, et ils accolent mon nom -à leur petit travail. Huit jours après, sur les réclamations énergiques -de vingt personnes, ils se décident à dire en deux lignes que personne -ne lit: «Nous nous étions trompés, M. About n'a pas fait d'impertinence -à madame X...» - -Je vous assure, ami lecteur, que ces petits désagréments ne m'ont rendu -ni triste ni misanthrope; d'ailleurs, vous le verrez bien. Si je vous -répète tous les méchants bruits qu'on a fait courir sur mon compte, ce -n'est point par rancune, mais tout uniment pour vous mettre en garde -contre la calomnie et démentir les faussetés qui pourraient être -arrivées jusqu'à vous. Quant à moi, ni la sévérité des critiques, ni la -haine des partis, ni même la bassesse de ces gens qui vendent leurs -diffamations au petit tas, n'a pu altérer ma bonne humeur. - -C'est sans doute parce que je me porte bien. Je suis pauvre et je le -serai probablement toujours; mais je gagne facilement ma vie par un -travail qui me plaît. J'ai une famille que j'adore et d'excellents amis, -dont quelques-uns datent déjà de plus de vingt ans. J'aime les plaisirs -de la ville et les plaisirs de la campagne, la promenade en voiture au -bois de Boulogne et les longues courses à pied dans les Vosges, le -spectacle d'un beau coucher de soleil et le lever de rideau de _l'Étoile -de Messine_. On me mettrait dans un grand embarras le 14 décembre, si -l'on me donnait à choisir entre le bal de notre ami Strauss à l'Opéra et -une belle chasse au sanglier dans la neige éblouissante. - -Sans viser à la réputation de jardinier, comme ce grand ambitieux -d'Alphonse Karr, je cultive mon jardin et je mange quelquefois des -légumes que j'ai fait planter, suivant le précepte de Candide. Je hais -le dandysme de Brummel et de M. Barbey-d'Aurevilly; mais j'aime à me -laver les mains de temps à autre et à mettre quelquefois, avant le -dîner, une chemise blanche. Lorsqu'il m'arrive de faire des dettes, ce -n'est aucunement par gloire, mais faute d'argent pour payer mes -fournisseurs. Ce que j'en dis, cher lecteur, n'est point pour m'insinuer -dans votre confiance et obtenir la main de mademoiselle votre fille: je -suis du bois dont on fait les vieux garçons. - -L'agriculture est un art que j'estime et que j'aime; sous prétexte de -cultiver quelques arpents, j'ai appris la théorie du drainage et des -irrigations; je fais tous les ans dix voitures de foin, souvent douze; -j'achète du guano; je sais distinguer le blé de l'avoine, M. Victor Hugo -de M. de Laprade; j'ai trois vaches à l'étable, peut-être quatre, et -dans l'écurie un vieux cheval de dix-sept ans qui nous mène tous en -forêt quand les routes ne sont pas trop défoncées. - -Mon père, un bien digne homme que j'ai perdu trop tôt, était petit -marchand dans une ville de quatre mille âmes. C'est pourquoi le commerce -m'a toujours intéressé passionnément. Je n'en fais pas, oh! non; mais -j'étudie à mes moments perdus les grandes questions d'où dépend la -prospérité des États modernes. Je compte bien vous étonner un jour par -la spécialité de mes connaissances en matière de marchandise. Dans tous -les cas, vous ne serez pas fâché d'apprendre qu'à mes yeux, un négociant -honnête et capable est au moins l'égal d'un sous-préfet. - -La petite ville où je suis né tire sa prospérité d'une saline -très-célèbre et d'une grande fabrique de produits chimiques. J'ai donc -étudié l'industrie dans la mesure de mes moyens. Partout où j'ai voyagé, -je me suis appliqué à observer le travail de l'homme dans ses produits -les plus curieux, la filature des soies à Smyrne, le tissage des étoffes -à Lyon, les huiles et les savons à Marseille, la quincaillerie à -Saverne, l'impression des étoffes à Mulhouse, la conservation des -sardines en Bretagne, la pisciculture dans deux petits étangs qui -embellissent mon jardin, l'exploitation de la naïveté humaine à Rome, à -Corps-la-Salette et à Loreto. - -Un digne homme, qui n'existe plus, M. Jauffret, m'a donné gratis -quelques rudiments d'éducation classique. En ce temps-là, je suivais les -cours du collége Charlemagne, sous des professeurs admirables comme M. -Franck, le philosophe, et ce pauvre H. Rigault, qui est mort de ne -pouvoir plus enseigner. A la fin de mes études, j'entrai à l'École -normale, comme mon ami Grenier, ici présent au _Constitutionnel_, comme -Weiss, Taine et Prévost-Paradol, qui sont aux _Débats_, comme Francisque -Sarcey, qui reste sans moi à _l'Opinion nationale_. Si la plupart de nos -camarades se sont enfuis de l'Université pour échapper aux mauvais -traitements de MM. de Falloux, de Crouseilhes et Fortoul, je n'ai pas eu -la même excuse. J'avoue qu'en entrant à l'École mon intention était de -n'enseigner jamais. Je passais par là pour aller plus loin, et avec le -ferme propos de ne point m'arrêter à mi-route. Ce parti pris de voyager -me permit de voir Rome, Athènes et Constantinople, tandis que le pauvre -Sarcey, par exemple, faisait la rhétorique à six Bretons en sabots, au -village de Lesneven, moyennant un traitement de quatre cents écus, style -du pays, sur lesquels on retenait 5 pour 100 pour la retraite! - -Je revins en France au bout de deux ans, avec sept cents francs de -capital, huit cents francs de dettes et une famille à nourrir. Vous -avouerez, monsieur, que j'étais dans les meilleures conditions du monde -pour entrer dans la littérature. Aussi n'hésitai-je pas un instant. Je -fis mon chemin assez vite, grâce aux bontés d'un protecteur très-juste -et très-généreux. Il a trente-six millions de têtes et s'appelle le -public. - -Il m'a gâté quelquefois, c'est une justice à lui rendre; quelquefois -aussi, il m'a traité durement. Vous l'auriez trouvé juste, mais un peu -sévère, si vous l'aviez entendu siffler _Guillery_ à la -Comédie-Française. Il s'est montré trop doux pour les _Mariages de -Paris_, un volume de nouvelles fort médiocres et que je n'écrirais plus -si c'était à refaire. En revanche, il n'a peut-être pas assez goûté _le -Roi des montagnes_, qui, sans être un chef-d'oeuvre, est assurément ce -que j'ai publié de mieux. Puisse-t-il être plus indulgent pour _l'Homme -à l'oreille cassée_, mon dernier né, mon Benjamin! - -Pardonnez-moi, cher lecteur, de vous entretenir si longtemps du même -sujet, et d'un assez mauvais sujet. Je n'ignore pas que le _moi_ est -haïssable; mais, si j'épuise aujourd'hui cette matière, c'est pour n'y -plus revenir jusqu'à la fin de 1862. Nous sommes ici, ce matin, pour -faire connaissance; vous me connaîtrez tout à fait quand je vous aurai -dit un mot de mes opinions religieuses, politiques et littéraires. - -J'ai la religion de Stendhal, de M. Littré et de M. Prosper Mérimée. -Toutefois, croyez bien que je ne suis ni fanatique ni intolérant. -J'apprécie la foi qui a construit le dôme de Saint-Pierre et inspiré -tant de chefs-d'oeuvre aux artistes de la Renaissance. J'admire le génie -du libre examen qui a fondé la grandeur de l'Angleterre et la liberté de -la Hollande, tandis qu'il affranchissait les esprits en Suisse, en -Suède, et dans la meilleure moitié de l'Allemagne. J'estime que le -mahométisme avait du bon en son temps, et qu'il a fait du bien sur la -terre; mais on ne peut pas être et avoir été, comme dit le père -Passaglia. Je révère et je plains sincèrement le peuple d'Israël, qui a -conservé la foi de ses ancêtres au milieu des persécutions les plus -atroces. Je ne suis intolérant que pour l'intolérance, et j'entre en -fureur, quand je vois la faiblesse arrogante de quelques hommes -s'insurger contre un gouvernement qui les soutient. Ah! si j'étais le -maître ici pendant vingt-quatre heures!... Mais, pardon, ce n'est point -de cela qu'il s'agit. - -En politique, j'aime la paix, comme vous, monsieur; mais nous -n'accepterions ni l'un ni l'autre ce que l'on appelait autrefois la paix -à tout prix. La paix sera fondée solidement en Europe et l'on pourra -licencier toutes les armées lorsqu'il n'y aura ni une nation opprimée -par une autre, ni un souverain odieux à la majorité de ses sujets. - -J'espère donc, et de toute mon âme, qu'avant dix ans, toutes les nations -seront chez elles et qu'elles se gouverneront elles-mêmes par le -suffrage universel. Le vif intérêt que je porte à quelques peuples -opprimés ne me fera jamais oublier nos propres affaires. Si le monde ne -pouvait être libre qu'au prix de la servitude du peuple français, -j'abandonnerais le monde à son malheureux sort. Mais nous n'en sommes -pas là, Dieu merci! A mesure que tous les opprimés de l'Europe, qui sont -nos alliés naturels, se rapprochent de l'indépendance, la France se -rapproche de la liberté. Nous ne touchons pas au but, mais nous -l'apercevons, et c'est quelque chose. Encore deux ou trois coups d'État -en novembre, et le gouvernement impérial ne nous laissera plus rien à -désirer. Lorsque j'étais petit garçon, je regrettais que tous les jours -de la semaine ne fussent pas des dimanches. Il ne faudrait que la -volonté d'un homme, pour que tous les mois de l'année fussent des mois -de novembre, et l'homme à qui nous avons mis nos destinées en main est -intéressé à notre résurrection autant que nous-mêmes. - -En littérature, monsieur, j'ai le goût le plus ridicule, mais vous -aussi; et cela me réconcilie avec moi-même. J'aime tout ce qui me plaît, -et je me soucie des règles d'Aristote ou de Laharpe comme d'un -feuilleton du petit M. Édouard Fournier. Après une oraison funèbre de -Bossuet, qui m'a fait dresser les cheveux sur la tête, je me gaudis en -lisant l'oraison funèbre de Gicquel, par Mgr l'évêque de Poitiers. -J'admire le génie de madame Sand; j'adore le style de Mérimée et de -Gautier, qui est la perfection même; j'ai pleuré sur les vers de M. de -Lamartine, la poésie de M. Hugo m'a donné des éblouissements comme vous -en avez eu sans doute en regardant le soleil. M. Ponsard me rend froid, -comme Dieu fit l'homme à son image; et cependant il y a un acte de -_Charlotte Corday_ qui m'a rappelé le génie de Corneille. Émile Augier -me ravit; c'est un des Français les plus français qui aient émerveillé -la France. Mais comment oserai-je vous avouer que j'aime beaucoup son -grand-père Pigault-Lebrun, et que je ne méprise aucunement le gros rire -de M. Paul de Kock? Je range _Madame Bovary_ parmi les chefs-d'oeuvre de -l'art contemporain. Vous le dirai-je? Les livres de notre temps que je -goûte le moins sont ceux qui portent mon nom. Ils m'enchantent lorsque -je les écris et m'attristent quand j'essaye de les relire. Et cependant -j'entre en fureur quand je les vois déchirer à belles dents par des -critiques qui ne me valent pas. N'allez pas croire au moins que je -haïsse la critique en général! Les Sainte-Beuve et les Janin sont placés -au plus haut de mon estime, et je vous ai dit quelle place Sarcey occupe -dans mon coeur. Il y a trente écrivains à Paris qui jugent les oeuvres -d'imagination avec infiniment de goût et de droiture; ceux-là seront mes -amis, quoi qu'ils disent pour ou contre moi. - -Il est heureux que je n'aie jamais à vous entretenir de musique. Je -serais forcé d'écrire ici que je préfère Mozart à M. X... et Rossini à -M. Z.: ce qui me mettrait mal avec au moins deux personnes. Mais nous -parlerons souvent des autres arts. Je vous décrirai les théâtres de la -place du Châtelet, et le nouvel Opéra, que mon ami Charles Garnier -construit dans un style beaucoup plus agréable. Toutes les fois qu'on -exposera un tableau, une statue, soit dans un monument public, soit au -boulevard des Italiens, je vous en donnerai mon avis, en amateur plus -passionné que compétent, mais toujours sincère; car j'ai oublié de vous -dire que j'étais fanatique de peinture et que je me ferais couper en -morceaux plutôt que de laisser transformer les toiles de Rubens en -toiles à matelas. - -Maintenant, cher lecteur, vous me connaissez comme si j'avais déjeuné -chez vous ce matin et bavardé à tort et à travers, selon mon habitude. -Si je ne vous ai pas fait l'effet d'un méchant homme, vous me lirez -dimanche prochain, et ainsi de suite durant toute une année. Et je -m'engage à ne plus vous parler de moi. - - -II - -DE LA QUESTION FINANCIÈRE ET DE QUELQUES AUTRES - -Voici tout juste un mois qu'une auguste volonté a inscrit à l'ordre du -jour, en trois mots pleins de promesses: _Équilibre du budget._ Le soin -de rétablir nos finances est confié à un homme hardi, fécond en -ressources, célèbre à juste titre par les services qu'il a rendus. Au -seul bruit de son avénement, le crédit public est ressuscité comme -Lazare. - -Bientôt le premier élan s'est ralenti; on a compris que l'équilibre d'un -budget ne se prenait point d'assaut comme la tour Malakoff; les esprits -sont entrés dans une période de réflexion. Personne ne doute du résultat -définitif: la France sait qu'avant peu elle sera tirée d'affaire; mais -les esprits curieux se demandent comment. - -Il n'y a que deux moyens d'égaler les recettes aux dépenses. Le premier -consiste dans la réduction des dépenses; le deuxième, dans -l'augmentation des recettes. Mais les impôts existants sont déjà d'un -certain poids. Il y a des patentes bien lourdes; je ne sais pas s'il -serait possible d'aggraver les droits de mutation; le décime de guerre, -qui fut voté durant l'expédition de Crimée, se perçoit encore -aujourd'hui sur tous les chemins de fer; le tabac vient d'être augmenté -de 25 pour 100. C'est bien; mais c'est assez, et qui voudrait faire plus -ferait peut-être un peu trop. - -On a parlé de nouveaux impôts à créer; soit. Va pour les pianos et les -allumettes chimiques! La taxe des pianos contribuerait sans doute à la -tranquillité publique, comme la taxe des chiens. L'une a fait -disparaître quelques milliers d'animaux errants, galeux, braillards, ou -même hydrophobes; l'autre supprimerait un nombre égal de clavecins -aigris et d'épinettes à la voix acide. J'aime à croire que le Trésor -exempterait de tout droit le piano du pauvre comme le chien de -l'aveugle. Les anciens prix de Rome, qui composent des opéras-comiques -_in partibus infidelium_, faute de trente mille francs pour se faire -représenter, seraient admis à tapoter gratis. En revanche, je -recommanderais à toute la sévérité de M. le percepteur ma voisine du -deuxième étage, qui m'étourdit du matin au soir, et qui ne joue pas en -mesure. Mais combien la France possède-t-elle de pianos? Quatre cent -mille, suivant les uns; six cent mille, suivant les autres. Mettons six -cent mille. A combien taxera-t-on ces contribuables à queue ou sans -queue? Il me semble que dix francs sont un impôt raisonnable. Total, six -millions au maximum. Hélas! qu'est-ce que six millions dans le budget de -la France? Nos paysans de Lorraine vous répondraient en leur langage -pittoresque: «Une fraise dans la gueule d'un loup!» - -Il y aurait gros à gagner sur les allumettes chimiques. J'ai lu, je ne -sais où, que chaque citoyen français en usait huit par jour. Ce chiffre -ne peut qu'aller croissant, si la nation adopte les allumettes au -phosphore amorphe. Elles ne sont pas positivement incombustibles, mais -on en casse au moins dix avant d'en allumer une. Cela tient-il à la -maladresse du consommateur? Est-ce tout simplement parce que nous -commettons la faute de les frotter sur une espèce de carton rougi? Elles -s'enflamment volontiers sur le verre, sur la faïence, sur le marbre, sur -le papier blanc; beaucoup plus difficilement sur les plaques préparées -et vendues par l'inventeur. - -Si vos allumettes miraculeuses sont destinées, comme on l'assure, à -remplacer toutes les autres, et si l'État, par surcroît de précaution, -les frappe d'un impôt, les chances d'incendie deviendront presque nulles -dans les petits ménages. Mais on inventera de nouveau les vieilles -allumettes de chanvre trempé dans le soufre, ou même l'art de faire du -feu comme les Cherokees, en frottant deux bâtons l'un contre l'autre. - -Décidément, mieux vaut réduire nos dépenses que de chercher dans les -petits moyens un accroissement de recettes. Appliquons-nous à simplifier -la perception des impôts. Elle coûte 14 pour 100 en France, et 8 pour -100 en Angleterre. Faisons de notre mieux pour égaler en cela le peuple -anglais. On parle de supprimer les receveurs généraux: c'est peut-être -une idée en l'air; peut-être même, depuis ce matin, est-ce une idée par -terre. Cependant il me semble que l'État, grâce aux chemins de fer et au -télégraphe électrique, pourrait économiser certains ressorts coûteux. - -C'est le budget de l'armée qui a bon dos! Toutes les fois que la France -éprouve un embarras d'argent, les sages de s'écrier: «Réduisez donc -l'armée! Ayez cent mille hommes de moins, vous aurez cent millions de -plus!» Le compte est exact, ou peu s'en faut; mais, entre nous, le -moment serait-il bien choisi pour licencier une partie de nos troupes? -Nous sommes en paix, je l'avoue, et nous n'avons rien à craindre de -personne; mais la physionomie de l'Europe et de l'Amérique n'a rien de -très-rassurant. Il se peut que, dans une dizaine d'années, tous les -soldats européens soient rendus à la vie civile. Quand un ordre logique -et durable sera fondé autour de nous; quand toutes les nations vivront -chez elles; quand le suffrage universel aura dit son mot en tout pays; -quand les deux principes qui sont en guerre depuis 1789 auront livré -leur dernière bataille, la France réalisera sans danger une économie -annuelle de cinq cents millions. Jusque-là, contentons-nous de supprimer -quelques dépenses inutiles et de rappeler quelques régiments dont l'exil -prolongé ne nous rapporte ni gloire ni profit. - -Les ouvriers cordonniers de Paris viennent de terminer les bottes à -l'écuyère qu'ils ont offertes au général Garibaldi. Ils les ont même -exposées en public durant trois ou quatre jours; mais j'ai été averti -trop tard, et je ne les ai pas vues. J'espère, mes bons amis, que vous -n'avez pas oublié les éperons, une paire d'éperons solides! La traite -est longue à faire, le cavalier est infatigable, il ne faut pas que sa -monture le laisse en chemin. - -Est-ce Garibaldi qui nous a envoyé cette admirable et singulière -cargaison qu'on voit au pont des Saints-Pères? J'en doute. Figurez-vous -une centaine de beaux grands bénitiers naturels, faits d'une seule -coquille nacrée. Le mollusque prédestiné qui tire de son propre fond -cette richesse calcaire ne doit pas habiter les côtes de Caprera; il se -briserait aux rochers du voisinage, comme la poésie de M. de Laprade -s'écorne au contact brutal de la loyauté populaire. - -La nation sous-marine des mollusques est plaisante au dernier point. Je -me figure qu'on doit rire à valve déployée dans le royaume verdâtre de -la blonde Amphitrite. La naïveté des huîtres, l'ampleur majestueuse des -bénitiers, l'agilité maligne des nautiles, l'innocence paradoxale de la -_concha veneris_, la rondeur béate des coquilles de Saint-Jacques, -chères au pèlerin... Mais pardon! je me garde de la fantaisie; c'est le -plus périlleux de tous les arts. _Orphée aux Enfers_ est à mes yeux un -chef-d'oeuvre de fantaisie grotesque, et pourtant mon illustre ami, M. -Jules Janin, homme de goût s'il en fut, et fantaisiste au premier chef, -l'a écrasé d'une chiquenaude. Rabelais et Shakspeare, ces dieux de la -fantaisie, n'ont pas trouvé grâce devant l'auteur de _Micromégas_. L'art -de dérider les hommes par l'absurde et l'exclusif navigue entre mille -écueils et s'y brise au moindre souffle. - -La France possède aujourd'hui un de ces fantaisistes qui suffisent à la -gloire d'un siècle: c'est mon camarade et mon ami Gustave Doré. Depuis -son interprétation de Rabelais, qu'il crayonnait en maître au sortir du -collége, il a touché à tout avec une baguette de fée. Il a ressuscité la -légende du Juif errant, et ce chef-d'oeuvre de _maestria_ élégant a -provoqué un éclat de rire homérique. Il fera revivre Homère un de ces -jours, et la Bible, et la légende de don Quichotte, qui est déjà chez le -graveur. En attendant, il donne un corps aux visions funèbres du Dante -et ranime le vieux bourreau catholique et satirique de Florence. Il -brode les arabesques les plus jeunes et les plus folâtres sur le canevas -immortel du bon Perrault. Quel artiste! quel poëte! quel homme! Les -contemporains de Dédale auraient dit: «Quel dieu!» Hier encore, dans une -heure de récréation, il se plaisait à illustrer _le Capitaine -Castagnette_, une joyeuseté du jour de l'an, qui durera cent ans et -plus. C'est l'épopée comique du grand Empire, l'histoire bouffonne d'un -de ces argonautes grognards qui laissaient un membre de leur corps à -tous les écueils de la gloire. Le livre est assaisonné de vin et de -larmes, comme ces mets indiens où l'on mélange avec art le sucre et le -piment. Les bras, les jambes, les têtes, les boulets, les calembours, -voltigent dans l'air, pêle-mêle, avec les hirondelles. - -On y voit la retraite de Russie, et l'aigle dorée du drapeau impérial -escarbouillant à coups de serre les corbeaux qui suivaient la grande -armée. Le collaborateur de Gustave Doré, l'homme qui a écrit ce livre -étrange, n'a pas signé son oeuvre de son nom: c'est le jeune et charmant -secrétaire d'un musicien de beaucoup d'esprit, d'un auteur de fantaisies -fleuries et chou-fleuries, qui préside, à ses moments perdus, un des -grands corps de l'État. - -Notre siècle est encore un peu gourmé; les hommes d'imagination cachent -leur talent comme un vice. On signe avec orgueil un mémoire -insignifiant, un rapport de commission, une étude sur le drainage; mais -il faut presque de l'audace pour avouer un vaudeville, un drame, un -roman. A qui la faute? Sans doute aux doctrinaires qui ont régné avant -nous. Je crois pourtant que l'heure approche où chacun, sans fausse -honte, couvrira ses oeuvres de son nom. M. Mocquart, après avoir signé -_Jessie_, avouera le drame qui va sortir de son roman. - -Si, par la suite, il aventure sur le boulevard quelque _Tireuse de -cartes_ ou quelque _Fausse Adultère_, il n'aura plus aucune raison de -faire le modeste et de se cacher à l'ombre d'un collaborateur. Son -exemple sera suivi, j'aime à le supposer, et le public, qui dédaigne, -sans savoir pourquoi, les simples gens de lettres, reconnaîtra qu'un -homme en place ne déroge pas en se faisant jouer ou imprimer, mais -s'élève. - -L'Académie française, auguste représentante d'un passé qui s'en va, -s'est fait longtemps tirer l'oreille avant d'ouvrir sa porte aux -romanciers. Passe pour les grands seigneurs, les orateurs, les -historiens, les auteurs tragiques ou comiques; mais Jules Sandeau -lui-même n'a pas été admis sans débats, et l'on ne parle ni de Dumas, ni -de Gozlan, ni de Gautier. Cependant il y a deux places vacantes, puisque -le père Lacordaire est allé rejoindre Scribe au pays où les dominicains -et les vaudevillistes s'habillent du même drap. Scribe (on rendra -bientôt justice à cet aimable génie) a laissé un grand vide à l'Académie -comme au théâtre. L'opinion publique désigne, dès aujourd'hui, son -successeur au théâtre; mais M. Sardou est trop jeune pour se présenter à -l'Institut. - -Il y viendra, n'en doutez point, et j'ose dire qu'il fera honneur à -l'illustre compagnie. En attendant, le mieux serait, je pense, de nommer -M. Octave Feuillet, un galant homme et un joli poëte, plein d'esprit et -de grâce,--tout capitonné d'idées fines et de sentiments délicats. Il -est aimé de toutes les femmes (en tout bien tout honneur) et estimé de -tous les hommes; l'Académie serait une grande bégueule, si elle -demandait quelque chose de plus. Je le propose en première ligne, parce -que Janin ne s'est pas mis sur les rangs; mais Janin ne veut pas faire -le voyage de Passy à l'Institut. Janin est en littérature ce que Pons -est en escrime: une Académie à lui tout seul. Et quelle compagnie! -Horace lui a prêté son fauteuil aux pieds d'ivoire; Diderot lui a passé -sa robe de chambre, la fameuse! Et tous les écrivains de bonne famille, -en costume de veau doré, s'étalent en cercle autour de lui dans son -admirable chalet. - -Le révérend père Lacordaire, qui fut éloquent et libéral à ses heures, -mérite un successeur éloquent et libéral. On a pensé à M. Dufaure, et je -crois qu'on ne pouvait mieux choisir. Si M. Victor de Laprade, qui -cumule la gloire des académiciens et la _turpitude_ des fonctionnaires, -jugeait à propos de donner sa démission, nous avons un nouveau candidat, -M. Baudelaire, génie très-inégal et parfois limoneux, mais plus grand -poëte assurément que le satirique lyonnais, et pur de tout salaire du -gouvernement. - -On m'assure que l'Académie française, ou du moins un des partis qui -l'agitent, songe à nommer un galant homme étranger à la littérature, -mais honorablement connu pour ses idées rétrogrades. A Dieu ne plaise -que je conteste la légitimité d'un tel choix! Mais on me permettra de -dire qu'il n'est pas des plus opportuns; car enfin les idées rétrogrades -ne manquent pas de représentants à l'Académie, et le passé y occupe une -place assez importante, sinon trop! - -Si toutes les classes de l'Institut étaient soeurs, les quarante -immortels prendraient exemple sur leurs confrères de l'Académie des -beaux-arts. Cette illustre et intelligente compagnie s'est rajeunie de -cent ans, en élisant M. Meissonier, le plus jeune de nos grands -peintres. Ce faisant, elle a donné satisfaction au goût du siècle, et -sacrifié une hécatombe de trois ou quatre vieilles victimes sur l'autel -du progrès. Elle a expié l'élection de M. Signol, et fermé la porte à -toutes les nullités pédantes et gourmées. Désormais les jeunes peuvent -venir; je vois poindre à l'horizon Baudry, Gérôme et Cabanel. - -Pourquoi donc ces élections, qui passionnaient tout le monde il y a -vingt ans, n'intéressent-elles plus qu'un petit nombre de _dilettanti_? -Je me rappelle le jour où M. Flourens fut élu par-dessus la tête de M. -Victor Hugo: une moitié de Paris voulait égorger l'autre. Aujourd'hui, -on va voir à Saint-Sulpice la chapelle de M. Delacroix, puis à -Saint-Germain-des-Prés la décoration de M. Flandrin, avec plus de -curiosité que de fureur. L'âpreté des jugements est tempérée par une -sorte de résignation voisine de l'indifférence. Un grand artiste inconnu -vient de produire une oeuvre importante au boulevard des Italiens: c'est -M. Justin Mathieu, pauvre, presque aveugle, et puissant comme Doré -lui-même par l'audace et l'originalité de ses conceptions. Qui s'en -émeut? qui en parle? Est-ce donc que la politique nous absorbe tout -entiers? Mais nous sommes presque aussi indifférents en matière -politique. Réveillons-nous! réveillons-nous! si nous ne voulons pas -qu'on dise en Europe: «Les Français ne sont plus sensibles qu'au talent -divin de madame Ferraris ou au tapage des bals de l'Opéra.» - -C'est aujourd'hui que Strauss nous offre la primeur de ses quadrilles. -Samedi dernier, on a sanctifié la salle, en y donnant un bal de charité. -La municipalité du XIe arrondissement avait organisé la fête. On parle -d'une recette de quarante mille francs et plus. Bravo! L'hiver n'est pas -trop rude; mais il n'en est pas moins dur, car le pain ne se donne pas, -cette année. - -J'ai voulu assister à ce bal, où tant de personnes honorables avaient -contribué pour une somme si ronde. J'y ai vu vingt jolies toilettes, -quelques beaux diamants, deux ou trois officiers municipaux en uniforme, -et une multitude de femmes de chambre, de cuisinières, de cochers, de -concierges, sans compter les danseuses des bals publics, qui s'étalaient -dans certaines loges. Il faut avouer, gens de Paris, que vous êtes des -Athéniens bizarres. Vous croyez être généreux quand vous avez pris pour -quarante francs de billets au profit des pauvres; et vous ne sentez pas -combien il est impertinent d'envoyer vos domestiques danser un vis-à-vis -avec les dames patronnesses! Vos amis sont là, en grande toilette; ils y -ont amené leurs femmes et leurs filles, et vous ne craignez pas d'y -faire aller vos laquais! Je comprends que ce bal vous ennuie, que vous -préfériez le théâtre, ou le monde, ou le cercle, ou même votre lit; -mais, s'il vous coûtait trop de payer de votre personne, ne pouviez-vous -jeter les billets au feu? Vous auriez épargné une avanie à quelques -personnes de votre monde, et à moi un dégoût qui me soulève encore le -coeur. - - -III - -Avez-vous remarqué cette phrase que le gouvernement anglais a publiée -après la mort du prince Albert: - -«On espère que, dans cette triste circonstance, tout le monde prendra un -deuil convenable.» - -Que de choses en quelques mots! Il y aurait tout un traité à faire -là-dessus. La reine d'une grande nation vient de perdre son mari, et -elle espère que, dans ses trois royaumes, tout le monde prendra un deuil -convenable. Ce n'est ni un décret, ni une ordonnance, ni un ordre tombé -d'en haut: c'est un appel à la sympathie publique en même temps que le -rappel d'une obligation sociale. Il y a dans cette formule un mélange de -hauteur, de confiance et de familiarité. Vous sentez, dès le premier -mot, que la dynastie qui parle est dans les relations les plus -courtoises, sinon les plus intimes, avec ses sujets; que personne ne -discute ses droits; qu'elle n'a point d'ennemis déclarés dans la nation; -qu'elle peut compter, en toute occasion, sur cette fidélité sans -bassesse que les Anglais affichent avec une sorte de coquetterie. Vous -devinez une reine qui règne et ne gouverne pas; un peuple qui fait ses -affaires lui-même, et qui craint d'autant moins de paraître humble et -soumis qu'il est sûr de rester libre; un pays de tradition, de décence -et de convenance, gouverné par les moeurs plus encore que par les lois. - -Nous sommes fiers d'être Français, voilà qui est convenu; mais il se -passera bien des années avant que nos moeurs politiques s'élèvent à la -hauteur des moeurs anglaises. Rien n'est plus inégal, plus capricieux, -moins logique que nos rapports avec les hommes qui nous gouvernent. Le -peuple français se conduit avec la monarchie comme avec une maîtresse: -il l'embrasse, il la met à la porte, il retourne chez elle et se traîne -à ses genoux. Hier, il en disait pis que pendre; il la flatte -aujourd'hui, non sans rougir de sa bassesse actuelle et de ses violences -passées. C'est une question de fougue et de tempérament. Nous avions -adoré Louis XIV comme un dieu; nous avons éclaboussé son convoi funèbre. -Tel bonhomme de roi à qui nous serrions la main des deux mains, pleins -de respect pour sa coiffure et d'admiration pour son parapluie, a dû -s'enfuir au milieu des huées, tout honnête homme qu'il était de sa -personne. De quelles acclamations n'avons-nous pas étourdi Lamartine sur -la place de l'Hôtel-de-Ville! Apollon, descendu sur terre pour nous -apporter l'harmonie, n'aurait pas été mieux accueilli. Quatorze ans -après ce beau triomphe, Apollon meurt de faim, et les généreux petits -journaux le poursuivent de leurs cris les plus aigres. - -J'ai déjà assisté à quelques ovations, politiques et autres. Ces scènes -bruyantes me remplissent d'une profonde tristesse. Ce n'est pas -jalousie, au moins! Non, je plains le bénéficiaire. J'aimerais mieux -pour lui les témoignages d'une approbation convenable, comme on dit à -Londres; il serait exposé à des revirements moins terribles. - -Supposez que nos vieux ancêtres ne nous aient pas laissé la loi salique, -et représentez-vous une reine de France, jeune et jolie, choisissant à -l'étranger un mari qui ne sera pas roi. Quel beau rêve pour ce jeune -prince! mais aussi quel réveil, après la lune de miel de la popularité! -Quels pamphlets! quels couplets et quelles caricatures! De deux choses -l'une: ou cet infortuné s'enfuirait honteusement, pour échapper à -l'injustice populaire, ou il essayerait d'écraser notre mauvais vouloir -et de renverser nos lois. Le prince Albert, pour qui l'on vient de -demander et d'obtenir là-bas un deuil convenable, n'a jamais été placé -dans cette dangereuse alternative. La nation l'avait accueilli poliment, -non comme un étranger, mais comme un hôte: il a rendu aux Anglais -courtoisie pour courtoisie. Il a donné à la couronne de beaux et -nombreux héritiers, et créé une famille vraiment royale. Modeste et -délicat, il s'est tenu discrètement en dehors de la politique; sa plus -chère étude a été l'éducation de ses enfants. Dans les heures de loisir, -il a encouragé les arts et l'industrie, si bien qu'après avoir vécu plus -de vingt ans auprès du trône, sans avoir jamais été populaire dans le -sens français de ce terrible mot, il meurt regretté et estimé d'un grand -peuple, et son deuil est porté convenablement. - -Ceci n'est point une satire de nos moeurs. Nous avons du bon, quoi qu'on -dise, et peut-être que, dans une juste balance, la légèreté française -serait de meilleur poids que toute la gravité des Anglais. Nous sommes -plus ardents, plus généreux, plus vivants que nos voisins -d'outre-Manche. Je relisais hier un petit livre amphigourique, mais -plein d'idées: _le Dandysme et Brummel_, par M. Barbey d'Aurevilly. -L'auteur compare deux célèbres dandys qui ont ébloui un instant -l'Angleterre et la France: Brummel et d'Orsay. Absurdes et inutiles l'un -et l'autre, je le veux bien, car le dandysme est la vanité la plus vaine -de toutes; mais qui pourrait hésiter une minute entre le dandysme glacé, -gourmé, compassé de Brummel et la folie capiteuse de ce beau d'Orsay, -qui provoque un officier pour avoir parlé légèrement de la Vierge Marie? -«Elle est femme, disait-il, et je ne permettrai jamais qu'on insulte une -femme devant moi!» Il se battit pour elle comme un chevalier pour sa -dame, et cela en plein XIXe siècle; et il ne faudrait pas plus de deux -traits de ce genre pour me réconcilier avec la folie française. - -J'ai promis de vous raconter tous les événements, petits et grands, qui -agitent le monde où l'on pense. Je ne peux donc oublier la réouverture -de la galerie d'Apollon. Hâtez-vous d'y courir, si vous êtes amoureux de -ces nobles plaisirs que l'homme perçoit par les yeux. Faites demain ce -que j'ai fait hier; si vous n'êtes pas content, ami lecteur, je vous -permets de m'écrire une de ces lettres anonymes et féroces que la poste -jette souvent chez mon portier. - -Dire que la galerie d'Apollon, au Louvre, est une merveille -d'architecture; que M. Delacroix y a peint un plafond qui comptera parmi -les chefs-d'oeuvre du maître, bien avant la chapelle de Saint-Sulpice; -que vingt artistes de second ordre, interprétés par l'industrie des -Gobelins, y ont placé toute une collection de portraits fort estimables, -c'est répéter une banalité. Je passe donc à cette exposition nouvelle et -prodigieuse que M. de Nieuwerkerke, dans un moment de loisir, a bien -voulu organiser là pour notre instruction et notre joie. - -Les bijoux que possède le Louvre étaient ensevelis dans un cabinet -obscur; les ivoires étaient logés de telle façon, qu'au mois de mai 1860 -un amateur intelligent et délicat a pu acheter, vers la gare de Rouen, -une demi-douzaine de chefs-d'oeuvre appartenant à l'État, volés par un -filou vulgaire, et mis en étalage à une devanture de boutique, sans que -l'administration des musées en eût senti le vent. Si l'acquéreur de ces -merveilles n'avait pas été aussi désintéressé que sagace, la France -aurait perdu un trésor inestimable, et elle n'aurait guère entendu -parler de la perte qu'elle avait faite. - -Rien de pareil ne saurait plus arriver aujourd'hui. La galerie d'Apollon -a mis en lumière, et sous scellés, la plus curieuse collection de notre -trésor national. Curieuse est le mot: les biens qui sont logés là -rentrent dans la catégorie de ce qu'on désigne, en vente publique, sous -le nom de _curiosité_. Un rang de vitrines modestes, encastrées dans -toutes les fenêtres, permet d'admirer les faïences irisées, les -chefs-d'oeuvre de Faenza, les merveilles nationales de Bernard Palissy, -les laques de Chine, d'un goût et d'une légèreté incroyables. Quelques -crédences, logées en face, renferment les émaux de Limoges, et notamment -ce que l'illustre Léonard Limosin nous a laissé de plus beau. - -Au milieu de la grande salle s'élèvent de vastes écrins, les dignes -écrins d'un grand peuple. Sur des socles dorés, du plus beau style Louis -XIV, chefs-d'oeuvre d'un Boule contemporain qui s'appelle M. Rossigneux, -on a construit de grandes cages de cristal et de cuivre. Le seul -reproche qu'on ait à faire à ces beaux meubles, c'est un peu trop de -nudité dans la partie haute, qui ne rappelle aucunement la riche -décoration de la base. Un simple ornement doré, aux angles supérieurs, -aurait achevé l'édifice. On peut reprendre aussi la couleur des -tentures, qui est de ce bleu cru que les artistes et les bijoutiers -eux-mêmes ont abandonné depuis longtemps aux perruquiers. Il était -facile de trouver une nuance intermédiaire entre le bleu des coiffeurs -et le bleu des émaux. Si madame de Léry ou mademoiselle Augustine -Brohan, qui la personnifie si bien dans _le Caprice_, va visiter la -galerie d'Apollon, elle pensera tout de suite à madame de Blainville. A -part ce petit défaut, qui se peut corriger en quelques heures, la -nouvelle exposition de nos bijoux et de nos ivoires ne laisse rien à -désirer. J'y ai passé une heure dans l'éblouissement continu; faites -comme moi, ami lecteur, c'est la grâce que je vous souhaite. - -Vous irez ensuite faire un tour dans la grande galerie des maîtres -français et étrangers. Vous fermerez les yeux pour ne pas voir le _Saint -Michel_ de Raphaël, la _Kermesse_ de Rubens, et tous ces pauvres -chefs-d'oeuvre qui ont tant souffert depuis quelques années; mais -Léonard de Vinci, le Corrége, le Titien, le Lorrain et tous les grands -maîtres qui ont échappé au massacre des innocents, fourniront à votre -admiration une riche matière. Si vous avez le temps de parcourir un peu -les grands appartements de l'école française, je vous recommande -Prudhon, ce Corrége français, et David, qui fut l'Ingres de son temps, -et Géricault, le père de M. Delacroix, et Chardin, le dieu Chardin, que -nos réalistes poursuivent en pataugeant et en éclaboussant, mais, hélas! -sans le rejoindre. - -Et, si vous n'avez pas une indigestion de bonne peinture, vous irez vous -reposer à l'exposition du boulevard des Italiens, à moins qu'il ne vous -soit plus agréable d'y venir en ma compagnie dimanche prochain. - -Une bonne nouvelle, en attendant. M. Justin Mathieu, ce sculpteur que sa -verve et sa puissance nous permettent de ranger parmi les précurseurs de -Doré; ce grand artiste, pauvre, presque aveugle et peu connu, vient -d'obtenir du ministère d'État une pension modeste mais honorable. Cela -nous prouve qu'en dépit de l'envie, et même malgré quelques -mécontentements officiels, cette petite exposition du boulevard des -Italiens n'est pas inutile au vrai mérite. M. le préfet de police, qui -va quelquefois se promener par là, s'est adjoint spontanément à la -générosité du ministère; il a prié M. Justin Mathieu de vouloir bien -accepter un témoignage de sa sympathie et de son admiration. - -On me dit qu'un certain nombre de gens du monde, curieux de compléter -sur le tard leur éducation artistique, se donnent rendez-vous dans -l'atelier de M. Bauderon, rue Vintimille, nº 16, pour assister à ses -entretiens sur les beaux-arts. M. Bauderon est un peintre qui sait -l'Italie comme M. Renan sait l'Orient ancien, comme Théophile Gautier -sait l'Espagne moderne, comme Méry sait l'Inde anglaise, comme le -général Daumas sait l'Algérie, comme Taine sait l'Angleterre, comme -Louis Énault sait la Laponie, comme aucun gouvernement français n'a su -la France. Il promet de nous parler Italie et peinture, et cela tous les -samedis à trois heures et demie. M. Dumanoir et quelques autres -dilettanti de première classe vont à ces entretiens avec joie et en -parlent avec reconnaissance. J'y compte aller aussi, et je serais charmé -de vous y rencontrer, ami lecteur; car c'est double plaisir que de -s'instruire en bonne compagnie. - -J'ai eu cette joie durant trois jours de la semaine, et sans quitter le -coin de mon feu. Je lisais et relisais un savant rapport de l'honorable -général Morin sur le chauffage et la ventilation des théâtres. - -Voilà une grave question qui m'intéresse fort, et vous aussi. Que de -fois vous avez maudit l'incommodité nauséabonde et malsaine de nos -salles de spectacle! Combien de migraines vous avez rapportées à la -maison, entre minuit et une heure du matin! Vous avez déploré, comme -moi, que le théâtre ne pût être un instrument de plaisir sans devenir -par surcroît un instrument de supplice. Ah! la commission des logements -insalubres approuvera la démolition de ces grandes baraques asphyxiantes -qui vont s'écrouler dans quelques mois le long du boulevard du Temple. - -La ville de Paris s'applique à les remplacer par des monuments d'une -élégance contestable, mais qui seront, s'il plaît à Dieu, plus commodes -et plus sains. Tandis que l'architecte pétrissait dans la pierre de -taille les deux pâtés majestueux qui décorent la place du Châtelet, une -réunion de savants, choisis par M. le préfet de la Seine, cherchait le -meilleur moyen de ventiler ces énormes édifices. S'il nous est donné, -l'an prochain, d'écouter sans migraine la jolie musique de Massé, de -Grisar et de Gounod; si nous ne mourons plus d'apoplexie aux beaux -drames de M. d'Ennery, nous devrons des actions de grâces à la -commission et à M. le général Morin. - -Voilà bientôt trente ans que l'autorité municipale a posé ce problème. -Est-il enfin résolu? Je n'ose l'affirmer encore; mais on peut dire, à la -louange du savant rapporteur, qu'il l'a très-longuement et -très-laborieusement débattu. Six mois de patientes et coûteuses études -ont prouvé qu'en matière de salubrité publique la commission ne -regardait ni au temps ni à la dépense. Si M. le général Morin et ses -honorables collègues n'ont réussi qu'imparfaitement, leur bonne volonté -ne sera pas mise en cause; il ne faudra nous en prendre qu'aux -difficultés du sujet et à l'avarice de la nature, qui ne crée pas un -homme de génie tous les jours. - -Vous connaissez le mal: M. le général Morin vous l'explique par -principes; il vous le fait toucher du doigt, en attendant qu'un autre -soit assez heureux pour trouver le remède. Les hommes ne sont pas -organisés pour s'entasser au nombre de deux ou trois mille dans une -chambre bien close. Chacun d'eux, tout en pleurant sur les malheurs de -Mimi, ou en éclatant de rire devant la figure spirituelle d'Arnal, -dévore de l'oxygène, brûle du carbone, dégage de la chaleur, décompose -l'air ambiant par la respiration pulmonaire et cutanée. Que la pièce -soit bonne ou mauvaise, que la claque applaudisse ou que l'orchestre -siffle, les phénomènes physiologiques vont leur train. Chacun des -spectateurs est un foyer qui brûle du carbone, à raison de deux cent -quarante grammes par jour; chaque paire de poumons est un calorifère -assez puissant pour chauffer à soixante et quinze degrés trente-huit -kilogrammes de glace fondante. - -Au bout d'une heure de spectacle, deux mille _gentlemen_, fussent-ils -les mieux élevés du monde, deux mille _ladies_, fussent-elles aussi -jolies que la duchesse d'A... et aussi distinguées que la marquise de -B..., ont répandu dans la salle une atmosphère à tuer les porteurs -d'eau. Car l'homme n'est pas un pur esprit, quoiqu'il soit le plus -spirituel des animaux après le singe. - -Il s'agit d'expulser l'air méphitique et de le remplacer par un air pur. -Mais comment faire? L'illustre Darcet, justement loué par M. le général -Morin, a émis une idée qui était excellente il y a trente ans: évacuer -le mauvais air par les combles, amener le bon par les caves, et créer -ainsi un courant que M. Purgon appellerait détersif. Dans ce système, la -chaleur effroyable du lustre établit un courant violent; une myriade de -conduits débouchent en avant des loges et renouvellent de bas en haut -l'atmosphère de la salle. - -Le principal défaut de ce système est de renouveler incessamment l'air -le moins vicié et de laisser en paix les petits miasmes de l'orchestre, -du parterre et des loges. Il présente un autre inconvénient, surtout -dans les théâtres lyriques. Le courant d'air interposé entre les -chanteurs et les auditeurs emporte au grenier les plus belles notes de -M. et madame Gueymard, ces notes précieuses qui coûtent un louis d'or le -brin, comme les plumes du chapeau de Mascarille: si bien que le public -de l'orchestre et des loges obtient peu de musique et aspire beaucoup de -mauvais air. - -Un architecte de grand talent que M. le général Morin a oublié de citer -à l'ordre du jour, M. Charpentier, a singulièrement amélioré le plan de -Darcet; mais les beaux travaux qu'il avait faits à l'Opéra-Comique ont -été neutralisés par l'incurie de l'administration. - -Dans l'état actuel des théâtres, les miasmes s'en vont comme ils peuvent -par le trou circulaire ouvert au-dessus du lustre. L'air pur se répand -en nappe glaciale par cette large ouverture que donne le lever du -rideau. Il s'insinue aussi dans la salle par cette petite lucarne des -loges qui vous glace la nuque et refroidit votre plaisir toutes les fois -que vous oubliez de la fermer. C'est primitif et désagréable, et l'on -pourrait trouver beaucoup mieux. Mais les commissions cherchent -quelquefois sans trouver, fussent-elles dirigées par un mathématicien de -l'Académie des sciences. - -Un certain nombre de savants, qui n'appartiennent à aucune commission, à -aucune académie, et que M. le général Morin a cru devoir passer sous -silence, ont imaginé de ventiler les salles de spectacle jusque dans -leurs derniers recoins, et à fond; d'évacuer les miasmes en contre-bas, -à l'aide de cheminées d'appel; d'amener l'air pur de haut en bas, sans -aucun mécanisme et sans aucune dépense, au moyen d'une simple ouverture -pratiquée dans le fronton de la scène. Le rapport de la commission ne -parle pas assez de ces excellents travaux, qui contiennent, selon moi, -la solution du problème. - -Il semble que l'illustre rapporteur ait un peu trop cédé au désir, -légitime d'ailleurs, de mettre en lumière ses expériences personnelles. -L'amour de la gloire, passion louable dans son principe, mais -regrettable dans ses excès, l'a porté à honorer de son nom l'invention -des rampes couvertes, que les _Annales d'hygiène_ attribuent à un simple -universitaire, M. Lissajoux. - -Il est à regretter aussi que les travaux de la commission n'aient pas -précédé la construction des théâtres, car on étudiait la ventilation au -Conservatoire des arts et métiers, tandis que M. Davioud bâtissait à -grands frais des conduits solides et provisoires en vue d'une -_ventilation quelconque_ (tels sont les termes du rapport). Si bien -qu'il faudra démolir et rebâtir; et pourquoi? Pour établir dans deux -théâtres neufs un système qui ne peut être définitif, car il est loin -d'être parfait. - -La préfecture de la Seine paraît être de mon avis sur le travail -consciencieux mais incomplet de M. le général Morin. On m'assure qu'elle -a admis les conclusions du rapport pour l'un des théâtres du Châtelet, -et qu'elle les a rejetées pour l'autre. - - -IV - -DE QUELQUES IMPOTS SINGULIERS: LE POURBOIRE, LES ÉTRENNES, ETC. - -Le premier de mes devoirs aujourd'hui serait de vous décrire -l'exposition de Barbedienne, ou les magasins de Lafontaine. Ces -messieurs étalent, au jour de l'an, tout ce que l'art du bronzier a -produit ou reproduit de plus artistique, et leurs collections méritent -sans doute un coup d'oeil. Je devrais aussi vous recommander quelques -beaux livres d'étrennes, comme le _Perrault_, ou _le Savant du foyer_, -de mon spirituel ami M. Louis Figuier, ou _la Comédie enfantine_ de -Louis Ratisbonne, ou les _Récréations instructives_ de M. Jules -Delbruch, ou l'_Histoire d'une bouchée de pain_, véritable chef-d'oeuvre -de M. Macé, ou même cette belle édition du _Roi des montagnes_, que Doré -a illustrée avec tant de verve et tant d'esprit...; mais non. La -perspective du jour de l'an me paralyse, et le seul nom des étrennes me -fait horreur. - -Je veux bien vous parler de Castellani, mais à une condition: c'est que -vous n'irez point acheter des étrennes dans son musée. Décompléter une -collection comme celle-là serait un crime. Heureusement, les -chefs-d'oeuvre qu'il expose ne sont pas de ceux qui plaisent au bon -public de Paris; heureusement encore, on les vend cher, très-cher, -absurdement cher. Bravo, Castellani! repoussez, chassez, découragez la -bourgeoisie parisienne. Dites-lui clairement que vous n'êtes pas un -industriel, mais un archéologue et un artiste; que vous ne travaillez -pas pour la vente, mais pour la gloire. Et gardez votre collection au -grand complet, pour la joie de quelques adeptes et l'admiration de -quelques amis. - -Ceci n'est point une plaisanterie. Tout le monde connaît l'histoire de -ce fameux Cardillac qui assassinait ses clients en plein Paris, pour -reprendre les bijoux qu'il leur avait vendus. Castellani ne pousse pas -si loin la jalousie; mais je suis persuadé qu'il trouve cent fois plus -de plaisir à garder ses ouvrages qu'à les vendre. J'ai surpris son -secret dès notre première entrevue. C'était à Rome, il y a quatre ans. -J'étais entré dans cette maison, dans ce musée, où l'on ressuscite, -depuis trente ans et plus, tous les miracles de l'orfévrerie antique. -Lorsque j'abordai Alexandre Castellani, il me prit pour un acheteur, et -fronça légèrement le sourcil. Je le rassurai bien vite, en lui disant -que j'étais un simple curieux, un amateur platonique. Alors il s'attacha -gracieusement à moi, et me retint deux heures au milieu de ses -merveilles. Il me montra, par le menu, tout ce qu'il possédait de plus -beau en couronnes, en colliers, en bracelets, en épingles, anneaux et -pendants d'oreilles; ses bijoux sacerdotaux, conjugaux, militaires, -funéraires, religieux; la série grecque, la série étrusque, la série -romaine, la série byzantine et le moyen âge jusqu'à la renaissance; il -m'apprit à déchiffrer toutes ses inscriptions, me fit voir à la loupe -toutes ses pierres gravées, et retourna tous ses scarabées sur le dos. -C'était plaisir de voir avec quelle sensualité charmante il aspirait les -parfums du passé! Lorsqu'il allait prendre au fond d'un tiroir quelqu'un -de ses précieux modèles, une bulle de Cumes, un collier de Kertch ou un -bracelet de Tarquinie, ses yeux s'allumaient d'une flamme sacrée et -renvoyaient étincelle pour étincelle à chacun des petits granules d'or. - -C'est qu'il est savant comme l'Académie des inscriptions, cet orfévre! -Un des petits bonheurs de sa vie, c'est d'avoir retrouvé au fond d'un -tombeau les boucles d'oreilles _triglene_ qu'Homère avait décrites dans -le portrait de Junon. Les procédés de soudure employés par les Étrusques -semblaient perdus depuis longtemps. Il a eu l'idée de chercher jusqu'au -fond des Apennins si la tradition ne les aurait pas conservés dans -quelque bourgade; et il a découvert, à Sant'Angelo in Vado, des paysans -qui soudaient l'or à la mode étrusque! N'est-ce pas prodigieux? - -Il me fit remarquer que, dans les bijoux chrétiens de l'époque -byzantine, on trouvait de tout, excepté des pendants d'oreilles: les -Pères de l'Église les avaient proscrits, comme des ornements païens. - ---Le clergé d'aujourd'hui n'est plus si sévère, ajoutait-il; la madone -de Loreto n'a-t-elle pas à chaque oreille une girandole de diamants? - -Je me rappellerai toute ma vie cette longue et charmante conversation, -qui m'initia pour la première fois aux mille petits secrets de l'art le -plus délicat et le plus friand. Mais je n'oublierai pas non plus -l'expression de reconnaissance qui se peignit sur le visage de l'artiste -lorsque je pris congé de lui sans rien emporter de son trésor. Il me -salua d'un regard qui semblait dire: «Vous étiez libre de tout prendre -ici pour quelques centaines de mille francs. La société est si mal -organisée, la loi si brutale, que j'aurais été sans défense contre une -telle spoliation: vous renoncez généreusement à votre droit, merci!» - -A quelque temps de là, je pris la liberté d'écrire au bas du _Moniteur_ -toute l'admiration que j'avais éprouvée chez Castellani. J'appris -ensuite que le pauvre Alexandre avait été exilé de Rome par le ministère -Antonelli. Chaque gouvernement encourage les arts à sa manière. -L'orfévre romain avait commis un crime politique en ciselant la poignée -d'une épée pour l'empereur Napoléon III. A Dieu ne plaise que je blâme -la logique de Son Éminence le cardinal Antonelli! mais enfin l'empereur -Napoléon III a besoin d'une épée, ne fût-ce que pour défendre le -saint-siége et le saint-père. - -Alexandre Castellani, chassé de Rome, vint à Paris. Il employa son temps -à écrire des vers et à faire de la musique; car il est poëte et -dilettante, et l'un des meilleurs amis de Rossini. Ce n'est guère que -depuis un an qu'on l'a décidé à importer ici quelques bijoux de Rome. Il -s'est fait un petit cabinet au rez-de-chaussée du nº 120, avenue des -Champs-Élysées. Pas d'enseigne, pas d'annonces; la prudence d'un -conspirateur! Il aurait volé ses bijoux, qu'il ne les cacherait pas -mieux. Quelques amis, quelques savants, quelques clients, triés dans -l'aristocratie européenne, connaissent seuls le chemin. Il faut sonner à -la porte; il faut presque un mot de passe pour entrer. Entré, l'on ne -voit rien que trois tables couvertes de velours. Mais, si votre figure -inspire une certaine confiance; si vous ressemblez plus à un érudit qu'à -un financier; si l'on peut espérer que vous ne ferez point une razzia de -merveilles, on écarte les tapis de velours, et vous contemplez l'art -antique face à face. - -Peu de personnes ont pénétré dans cet intérieur: l'album où les -empereurs et les gens de lettres écrivent leurs noms à la file est à -peine à la quinzième page. Ah! je vous ai prévenu qu'on n'entrait pas là -comme au moulin! La porte ne s'ouvre jamais avant midi; on ferme -rigoureusement à quatre heures. Toutes les précautions ont été prises -pour écarter la grosse foule. Quelques gens du monde, quelques -académiciens, quelques princes, quelques lettrés, rien de plus. On veut -rester entre soi, et l'on fait bien. - -Je ne crois pas que le succès de Castellani puisse faire aucun tort à la -bijouterie parisienne. L'illustre Romain est trop exclusif et trop cher; -mais j'espère que ses petites expositions et la prochaine arrivée de la -collection du musée Campana amèneront une sorte de révolution dans l'art -français. Le premier Empire, après l'expédition d'Égypte et quelques -études sommaires sur l'antiquité grecque et romaine, a produit, en -sculpture, en architecture et en orfévrerie, une école un peu roide, un -peu froide, et légèrement gourmée. C'est le faux antique; aujourd'hui, -grâce à Dieu, à Castellani et à l'infortuné Campana, nous arriverons -peut-être au vrai. On ne tardera guère à s'apercevoir que les anciens, -nos maîtres en tous arts, ont travaillé avec une liberté très-légère et -très-élégante. On abandonnera le _rococo_ régnant, qui était magnifique -dans les oeuvres du Bernin, mais qui, réduit à des proportions -mesquines, est tombé peu à peu dans la mollesse et la pommade. J'espère -que les Lemonnier, les Mellerio, les Fontana, tous ces artistes de haute -valeur qui font encore trop de concessions à une école décrépite, -apprécieront, avant deux ans, les beaux modèles de l'antiquité. Déjà, à -Londres, les Mortimer et les Hancock travaillent dans le solide et dans -le grand, et la France, qui va se parer chez eux, leur pardonne un -certain excès de robustesse pesante. Le temps approche où nos maîtres, -retrempés aux sources pures de l'antiquité, deviendront, comme Achille, -invulnérables à la concurrence. En avant, messieurs les orfévres! -essayez dans votre art une de ces révolutions généreuses que les frères -Ponon entreprennent avec tant de succès dans l'ameublement. J'ai -rencontré deux visiteurs, en tout, chez mon ami Castellani. L'un était -M. Beulé, de l'Institut, mon cher compagnon de l'école d'Athènes; il -venait chercher un collier étrusque pour sa jeune femme. L'autre était -un jeune Valaque terriblement riche, et pourtant homme de goût, M. A..., -qui vient de se meubler un appartement grec en plein coeur de Paris. -Voilà des signes du temps, si je ne m'abuse. Si la science et la -naissance se donnent rendez-vous au même rez-de-chaussée, ce n'est pas -sans de bonnes raisons. _Amen!_ - -Mais je me rappelle un peu tard que j'avais trempé ma plume dans -l'encrier pour foudroyer l'abominable institution des étrennes. Je les -déteste autant que vous, et pour cause. Les étrennes sont un impôt -progressif, qui pèse sur le pauvre bien plus lourdement que sur le -riche. - -Le pourboire, institution parisienne (car le _trinkgeld_ des Allemands -et la _buona mano_ des Italiens ne sont que des jeux d'enfant), le -pourboire, dis-je, est aussi un impôt progressif en sens inverse. Les -riches, qui vont au bois de Boulogne dans leur voiture, qui dînent chez -eux, prennent le café chez eux et se font raser par leur valet de -chambre, ne connaissent que de réputation l'odieuse tyrannie du -pourboire. Mais le pauvre diable qui dîne mal et cher au restaurant, et -qui est condamné, par l'usage, à payer un surplus de cinq à dix pour -cent aux garçons qui l'ont fait attendre; le malheureux qui paye dix -sous une tasse de café de quarante centimes, ajoute vingt pour cent au -tarif normal de la consommation, et fournit ainsi, de sa grâce, cent ou -cent vingt mille francs par an à la recette de quelques estaminets! -Voilà un homme qu'il faut plaindre. Et personne ne le plaint! et, ce que -j'admire par-dessus tout, il est tellement acoquiné à son mal, que -l'infortuné oublie de se plaindre lui-même! - -Les cochers de Paris recevaient, il y a dix ans, deux sous de pourboire, -et remerciaient le voyageur. Il y a cinq ans, on a pris l'habitude de -leur donner vingt-cinq centimes par heure ou par course, et ils ont bien -voulu dire merci. Aujourd'hui, je leur donne dix sous, et vous aussi, -probablement, et ils ne nous remercient que pour la forme. Dans deux -ans, si rien ne change, ils accableront d'injures le mal-appris qui ne -leur donnera pas un franc. A qui la faute? A vous, à moi, à l'usage, à -ce despote que les démocrates les plus purs n'ont pas encore mis hors la -loi. - -On pourrait s'affranchir de cette contribution; mais il faudrait d'abord -être riche. Je connais un jeune homme qui donne aux cochers de remise le -prix du tarif, et rien de plus. Un jour qu'il avait devant moi payé deux -francs pour une course, je ne pus me défendre de laisser voir un certain -étonnement. - ---Mon cher ami, me dit-il, les cochers oubliaient trop souvent de me -dire merci, quand je leur mettais en main une aumône de dix sous. J'ai -pris un grand parti, et supprimé le pourboire: mes moyens me le -permettent, car j'ai quatre-vingt mille francs de rente. Vous n'oseriez -jamais en faire autant, vous qui n'êtes qu'un ouvrier de la plume, et -qui vivez de votre travail. On dirait: «Cet homme est pauvre; donc, il -est mal payé; donc, il n'a point de talent.» Et vous ne vous consoleriez -jamais de laisser une telle idée dans l'esprit d'un cocher qui ne sait -pas votre nom et qui ne vous reverra probablement jamais. C'est la -vanité qui donne pour boire aux êtres les moins intéressants de la -société. Moins on a de quoi donner, plus on donne; car le plaisir de -paraître est le luxe des pauvres, dans notre glorieux pays. Quant à moi, -je n'ai pas besoin de paraître, puisque j'ai quatre-vingt mille francs -de rente; c'est pourquoi je paye la course du cheval sans acheter -l'estime du cocher. - ---Mais si le cocher vous disait des injures? - ---J'écrirais quatre mots à la préfecture de police, et l'on -s'empresserait de faire droit à ma réclamation, puisque j'ai -quatre-vingt mille francs de rente. Notez, d'ailleurs, que le pourboire, -si quelques riches comme moi n'y mettaient bon ordre, deviendrait un -abus trop abusif. Dans la plupart des hôtels, le service se paye à part, -et le voyageur se soumet encore à l'obligation de donner pour boire aux -gens de service. A la taverne britannique de la rue de Richelieu, le -service est coté sur la carte payante; mais oubliez ensuite de donner -pour boire au garçon, vous verrez s'il vous aide à passer les manches de -votre paletot! - -Mon ami riche avait raison, je suis forcé d'en convenir; et pourtant je -n'oserai jamais faire comme lui, parce que je ne serai jamais aussi -riche. Moins on a, plus on donne; c'est la devise du peuple français, le -plus spirituel peuple du monde, comme dit le _Guide des Voyageurs_. - -Le pire est qu'un malheureux, après s'être épuisé toute l'année en -pourboires, est tenu de payer, au jour de l'an, un pourboire -supplémentaire à tous ceux qui l'ont mal servi. En vérité, les riches -sont bien heureux: d'abord, parce qu'ils ont de l'argent; ensuite, parce -que nul n'a le droit de le leur prendre. Toutes les grandes familles de -Paris demeurent à la campagne jusqu'au milieu du mois de janvier. Elles -économisent sur leurs revenus, tandis que le rentier modeste ou le petit -employé d'un ministère se laisse plumer sans résistance par les garçons -de sa gargote, les clercs de son coiffeur, le facteur, qui lui fait -acheter cinq francs un almanach de deux liards, et le commis du -pâtissier voisin, et le porteur de pain, et le porteur du journal, et le -porteur d'eau, et le conducteur de l'omnibus, et la laitière, et vingt -autres! S'il avait au moins un domestique pour expulser tous ces -importuns! Mais non: l'infortuné ouvre sa porte lui-même, et il reste -désarmé, sans cuirasse, devant ces malfaiteurs privilégiés qui lui -demandent la bourse ou la vie! Les Anglais ont inscrit dans la loi -l'inviolabilité de la personne, l'_habeas corpus_. Ne pourrait-on y -ajouter l'inviolabilité de la bourse, surtout pour ceux qui ont la -bourse vide? Messieurs du Corps législatif, donnez-nous, pour nos -étrennes de l'an prochain, un bon _habeas pecuniam_! - -J'avoue que, pour les riches vraiment riches, pour les Sina, les -Rothschild et les Péreire, le premier jour de l'année doit être un -heureux moment. Il est si doux de faire des heureux, et surtout des -heureuses! Avoir ses entrées au foyer de l'Opéra, et envoyer, le 31 -décembre, deux parures de cent mille francs à mademoiselle Thibert et à -mademoiselle Savel, c'est faire le métier d'un dieu sur la terre; c'est -jouer le rôle de Jupiter dans l'incomparable féerie de _Danaé_! Mais -porter soi-même, dans les poches d'un gros paletot, un kilogramme de -bonbons à douze francs chez une jolie femme qui en a reçu deux cent -cinquante, quelle pitié! quelle déception! quelle duperie! A quoi bon, -juste ciel? A faire ressortir la misère du donateur et à frapper -d'indigestion quelque femme de chambre au nez retroussé; car les bonbons -durent huit jours, au maximum, et la dame la mieux constituée ne saurait -en manger plus de cinq ou six kilogrammes dans la semaine. - -Il est vrai que les kilogrammes de bonbons ne pèsent pas beaucoup plus -de sept cents grammes. On n'a jamais su pourquoi. C'est encore une des -friponneries du nouvel an, et celle-là s'abrite derrière les immunités -les plus anciennes: la police n'y prend garde, ni les acheteurs non -plus. Nous faisons condamner à quinze jours de prison et à cinquante -francs d'amende un boulanger qui a triché de six grammes sur un pain de -quatre livres; personne ne conduit au _poids public_ les confiseurs, qui -nous trompent d'un quart ou d'un cinquième sur la quantité de la -marchandise livrée. Est-ce parce que le bénéfice des confiseurs est dix -fois plus considérable que celui des boulangers? Non; c'est tout -bêtement parce que les boulangers servent un besoin, et que les -confiseurs à la mode exploitent une vanité. - -Il y a encore un impôt progressif que je voudrais signaler au public. -Celui-là se prélève toute l'année, non sur la vanité, mais sur la -gloire. Qu'un homme fasse un beau trait, un beau livre, un beau drame, -une comédie charmante, le lendemain du succès il a contre lui -non-seulement ses confrères, par esprit de concurrence, et les -critiques, par esprit de dénigrement, mais le public lui-même. On réagit -contre son bonheur, on s'ennuie de l'entendre appeler brillant, comme -les Athéniens se fâchaient contre Aristide le Juste. Ce phénomène ne -s'est jamais vu que dans deux villes: Athènes et Paris. A Rome, les -triomphateurs étaient insultés, mais bassement, et par des esclaves. A -Paris, c'est l'homme libre qui veut montrer son indépendance en -s'insurgeant contre sa propre admiration. - -Je n'ai pas beaucoup voyagé, mais j'ai pu remarquer que la Grèce, -l'Italie, l'Allemagne et l'Angleterre brûlaient des feux de Bengale -autour de leurs enfants plus ou moins illustres. Nous avons un autre -système: nous brûlons un feu de paille en l'honneur de nos jeunes -talents, et nous les y précipitons le jour même, pour leur griller le -poil. - - * * * * * - -_Le lecteur impartial reconnaîtra que les pages précédentes ne sentent -point l'apostasie. Mais une jeunesse soi-disant intelligente et lettrée -en jugea autrement, sans avoir lu. Elle se laissa persuader que j'avais -été enrôlé à prix d'or pour guerroyer contre la démocratie dans les -colonnes du _Constitutionnel_. Si bien que, le 3 janvier 1862, au nom de -la justice et de la liberté, quelques centaines de petits messieurs -très-spirituels empêchèrent la représentation d'une pièce en cinq actes -que je pensais faire jouer à l'Odéon._ - -_Le lendemain de cet événement, j'envoyai au _Constitutionnel_ l'article -que vous allez lire_. - - -V - -LES ÉMOTIONS D'UN AUTEUR SIFFLÉ - -M. Victor Hugo, dans un de ses plus beaux livres, analyse les sentiments -et les idées d'un condamné à mort. Toutefois, il manque un chapitre à -l'ouvrage. Le malheureux qu'on a mis en scène, et qui raconte ses -impressions lui-même, ne peut pas nous dire la fin. Il laisse la -curiosité du lecteur à moitié satisfaite; il nous fait tort de sa -dernière émotion: on voudrait le ressusciter, pour entendre de sa bouche -ce qu'il a souffert sous le couteau. - -Les auteurs sifflés survivent généralement à la chute de leurs ouvrages; -vous n'avez pas besoin de les ressusciter pour apprendre d'eux-mêmes ce -qu'ils ont senti au bon moment. Êtes-vous désireux d'étudier cette -question sur le vif? Écoutez, c'est le condamné qui raconte, comme dans -le beau livre de M. Victor Hugo. La scène se passe le lendemain de -l'exécution, je veux dire de la représentation. - - * * * * * - -«Ne me croyez pas meilleur que je ne suis. J'ai commis le crime. Oui, -j'ai fait un drame avec préméditation et sans aucune circonstance -atténuante. Rien au monde ne m'y obligeait; je pouvais rester innocent, -il suffisait de me croiser les bras. Je pouvais passer le temps à boire -de la bière et à fumer des pipes au fond d'une brasserie, et mériter -ainsi l'estime et l'amitié de mes jeunes contemporains. Peut-être la -nature m'avait-elle créé pour cette riante destinée: c'est la lecture -des romanciers qui m'a perdu. - -«Une jolie nouvelle de Charles de Bernard m'inspira la première idée. -Quelques amis, quelques complices, si le mot vous paraît plus juste, -m'aveuglèrent sur les dangers d'une telle action, et me poussèrent en -avant. Je travaillai plusieurs mois de ce travail assidu, obstiné, -opiniâtre, qui trouve toujours sa récompense, dit-on, et je finis par -écrire cinq actes. - -«Je les portai à la Comédie-Française, et le comité de lecture, moins -lettré sans doute que les brasseries réalistes du quartier latin, eut la -faiblesse de les recevoir. On trouva là-dedans quelques scènes hardies -et nouvelles, et je persiste à croire aujourd'hui que ce drame aurait pu -intéresser le public, si le public avait pu l'entendre. - -«Heureux l'auteur qui fait admettre une pièce au Théâtre-Français! il -est sur le chemin des honneurs et de la fortune. Qu'il soit habile, -insinuant, protégé, bien en cour, il distancera tous ses rivaux en un -rien de temps, et s'emparera de l'affiche. Je fus mis en répétition au -bout de quatorze mois; on me répéta avec beaucoup de zèle et de talent. -La pièce était admirablement montée: Geffroy, Got, Bressant, Monrose, -Mirecour et cet excellent Barré; mademoiselle Favart, ce camée antique, -et mademoiselle Riquier, ce pastel de Latour! Je retirai la pièce, après -deux mois de répétitions. - -«Mademoiselle Favart était tombée malade; à son défaut, je ne voyais -plus dans le rôle que mademoiselle Thuillier. D'ailleurs, l'été -approchait; la direction de la Comédie-Française, après m'avoir fait -attendre un peu plus que de raison, annonçait la résolution de me jouer -en pleine canicule. Je repris mon manuscrit, et je passai les ponts. - -«Ce ne fut pas sans regretter amèrement les interprètes que je laissais -en arrière. Je savais que la troupe de l'Odéon, à part quelques artistes -de premier ordre, ne vaut pas celle du Théâtre-Français; mais je -comptais (voyez un peu comme on s'abuse!) sur la sympathie d'un public -jeune. - -«Le public de la Comédie-Française est bien élevé, mais un peu froid, -blasé et sceptique. Il ne se fâche pas pour un rien; mais, en revanche, -il est difficile à émouvoir. Tout bien pesé, j'aimais mieux offrir ma -pièce à la jeunesse des écoles. J'ai vécu par là dans mon temps; il y -aura juste dix ans, le 15 de ce mois, que j'en suis sorti pour aller -voir Athènes. J'ai fait, entre le Panthéon et la Sorbonne, une petite -provision d'idées et de sentiments qui sont encore aujourd'hui le fond -de mon être. J'ai applaudi aux cours de Jules Simon et donné quelques -coups de poing dans l'amphithéâtre de Michelet. Que diable! le quartier -latin serait bien changé, si je ne trouvais pas un peu de sympathie chez -nos jeunes camarades! N'ai-je point bataillé sept ou huit ans pour cette -pauvre Révolution que tous les jeunes gens aimaient en ce temps-là? -Ai-je déserté nos anciens drapeaux, religieux ou politiques? Ai-je -insulté les dieux de la littérature ou de l'art? Ai-je manqué une -occasion de défendre Victor Hugo à Guernesey, David (d'Angers) dans -l'exil ou dans la tombe? David, le grand David, m'embrassait comme un -fils à son lit de mort, et je garde un médaillon de Rouget de l'Isle où -il inscrivit mon nom de la main gauche, lorsqu'il était déjà paralysé du -côté droit. - -«Il est vrai que je n'ai sacrifié ni mon temps ni ma santé sur les -autels de la bohème. Est-ce un crime? La rive droite dit non, la rive -gauche dit oui. Pauvres enfants du quartier latin! Les brillants -capitaines de la bohème ne sont plus, et vous obéissez au commandement -des goujats de l'armée. Murger, que j'aimais comme un frère, et qui me -le rendait bien, m'a dit encore l'an passé: - -«--La bohème n'est pas une institution; c'est une maladie, et j'en -meurs! - -«Mais pardon, c'est de _Gaetana_ qu'il s'agit pour le moment. Les -artistes de l'Odéon l'ont répétée six ou sept semaines. Vous ne savez -peut-être pas, ô travailleurs naïfs, qu'il y a près d'un an de labeur -assidu dans l'oeuvre que vous abattez d'un coup de sifflet! On ne vous a -pas dit que la clef de votre chambre, appuyée contre vos lèvres, faisait -tomber des murailles plus douloureusement bâties que les remparts de -Jéricho! - -«Si du moins les auteurs étaient vos seules victimes! Mais voici -mademoiselle Thuillier, une grande comédienne, une âme intrépide dans un -corps fragile, une pauvre Pythie inspirée et souffrante qui transforme -les tréteaux en trépieds! Voilà Tisserant, l'honnête, le sincère, le -courageux artiste; un des précepteurs de votre jeunesse, s'il vous -plaît! car les belles vérités qui sont tombées dans vos oreilles depuis -dix ans et plus avaient toutes passé par sa bouche! Et Ribes, si jeune -et si fier! Et Thiron, qui est des vôtres, car c'est un véritable -étudiant de la comédie, et le plus gai, le plus spirituel, le plus -laborieux de vous tous! Vous avez sifflé ces gens-là comme des cabotins -de banlieue! Vous leur avez lancé à la face cet outrage sanglant qui a -tué, le mois dernier, une pauvre femme appelée madame Fougeras. Et -pourquoi l'avez-vous fait? Pour suivre l'impulsion de quelques meneurs -aux mains sales qui écriront peut-être les Mémoires du père Bullier, -mais qui ne feront jamais ni un drame, ni une comédie, ni un livre, ni -rien! - -«Je ne suis pas contraire au sifflet, quoique je préfère assurément les -formes polies de la critique. J'ai sifflé à ma façon, poliment, un -certain nombre d'abus. Mais je ne comprends pas qu'on siffle une pièce -avant de l'avoir entendue, et pour le plaisir stérile de se montrer -ennemi de l'auteur. Je comprends encore moins qu'on siffle bêtement et -sans comprendre les choses. L'un de vous, par exemple, a relevé -énergiquement cette phrase: «Les jeunes gens de notre temps ne s'en vont -jamais sur un baiser fraternel.» L'homme qui parlait ainsi sur la scène -était un mari jaloux. Sa femme venait de lui dire: «Un jeune homme est -amoureux de moi, il souffre, il est parti, il s'est engagé comme soldat -dans l'armée de l'indépendance italienne. En lui disant adieu, je lui ai -donné un baiser sur le front, le baiser d'une soeur à son frère.--Alors, -ma chère,» répond le jaloux, votre amant n'est point parti. Les jeunes -gens de notre temps ne s'en vont jamais sur un baiser fraternel!» -Là-dessus, ô jeunes gens, un habitant du parterre s'est écrié: - -«--N'insultez pas la jeunesse! - -«Mais cet orateur était-il bien l'un de vous? Y a-t-il dans les écoles -de Paris un futur médecin, un avocat de l'avenir assez naïf pour prendre -ainsi la mouche? Le niveau des intelligences s'est-il abaissé à ce point -depuis dix ans? Non, ce n'est pas un de vous, c'est plutôt quelqu'un de -vos concierges qui s'est dit, dans son zèle excessif: - -«--On insulte mes locataires! - -«J'ai su, vers les dernières répétitions, qu'une forte cabale s'armait -contre la pièce. Et, faut-il l'avouer? j'estime tant la jeunesse -française, que j'ai souri au lieu de trembler. Quelques étudiants m'ont -fait l'amitié de me mettre sur mes gardes; j'ai insisté pour que la -police fût exclue de la représentation. On n'a pas voulu m'écouter; on a -même arrêté une quinzaine de grands enfants qui avaient fait du bruit -sans savoir pourquoi. A la première nouvelle de cet accident, j'ai couru -les réclamer, comme s'ils avaient été de mes amis, et je les ai fait -rendre à la liberté sur l'heure. Je ne les connais pas, ils me -connaissent peu ou mal. Mais, si ces lignes tombent jamais sous leurs -yeux, ils auront peut-être un instant de remords. Qu'ils songent à leur -première thèse, à leur premier examen, à leur premier concours, à leur -première plaidoirie. Qu'ils se figurent autour d'eux un auditoire comme -celui qu'ils m'ont fait! Peut-être alors reconnaîtront-ils qu'il y a de -l'injustice à siffler les gens sans les entendre. - -«Une dernière observation. Elle ne s'adresse pas aux meneurs, que je -n'aurais pas la prétention de convaincre, mais à la foule des jeunes -gens honnêtes qui se laissent quelquefois mener. Il se trouve, -heureusement pour eux, que l'auteur est un caractère robuste, qui -rebondit contre la haine au lieu de s'y briser en éclats. Mais, si -j'étais un de ces esprits craintifs qu'un rien dégoûte de la vie; si -j'étais allé me jeter à la Seine, du haut d'un pont, au lieu d'aller -conter cette chaude soirée à ma mère, avouez, messieurs, que vous auriez -fait là une belle besogne! Ou si même j'étais dans un de ces embarras -qui ne sont, hélas! que trop fréquents dans la vie des gens de lettres; -si j'avais eu besoin du succès d'hier au soir pour déjeuner ce matin, -vous auriez commis une cruauté gratuite et vous n'auriez pas eu l'excuse -de la passion littéraire, car vous ne savez pas si la pièce est bonne ou -mauvaise, bien ou mal écrite; vous avez toussé, sifflé et crié dès le -commencement du premier acte! - -«Je me hâte de vous affranchir d'un tel souci. Je me porte bien, j'ai -dormi cette nuit, j'ai déjeuné tant bien que mal ce matin, et, si j'ai -les nerfs un peu agacés, il n'y paraîtra plus dans une heure. - -«Il y a mieux: j'espère que la pièce se relèvera d'elle-même après avoir -lassé la cabale, et je ne la tiens pas pour morte.» - - * * * * * - -Ainsi parlait, ami lecteur, un dramaturge sifflé hier au soir. - -Il prétend que sa pièce n'est pas morte; je lui ris au nez, et je répète -ce mot d'un sergent qui ramassait les morts sur un champ de bataille: - ---Si on les écoutait, ils diraient tous qu'ils ne sont que blessés! - - * * * * * - -_Les jeunes amis de la liberté se firent un devoir de lacérer ou de -souiller cet article dans tous les cafés de Paris. Cela se passait en -1862, je tiens à préciser la date, car personne n'y voudra croire dans -dix ans. Les héros de cet exploit n'y croiront pas eux-mêmes, lorsqu'ils -seront médecins, avocats ou substituts en province. Que serait-ce donc, -si l'on disait qu'ils sont venus par centaines, au milieu de la nuit, -hurler sous les fenêtres d'une femme âgée et mourante? Ils jureraient -qu'on les calomnie, et qu'ils n'ont jamais été bêtes et cruels à ce -point-là. Le fait est qu'ils étaient menés, et cela suffit._ - -_Quelques jours après ces orages, M. le docteur Véron sortit du -_Constitutionnel_; j'eus peur d'y être moins libre sans lui, et je -donnai ma démission_. - - -FIN - - - - -TABLE - - - A M. Louis Véron. V - - I. Pour et contre le journalisme. 1 - II. Les tyranneaux de province. 16 - III. La machine Lenoir. 32 - IV. Les portraits-cartes. 48 - V. Comment on perd la qualité de Français. 63 - _P. S._ Fragment d'un discours de M. Keller. 77 - Lettre à M. Keller. 86 - VI. Un peu de tout, un peu partout. 122 - VII. 136 - VIII. Le Mont-de-Piété. 151 - IX. Le jury de l'Exposition. 169 - X. La halle aux arts. 186 - XI. Les souliers du soldat français. 199 - XII. Le Salon de 1861. 214 - XIII. Ces coquins d'agents de change. 281 - XIV. Courrier de Paris. 309 - - -FIN DE LA TABLE. - - -PARIS.--IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1. - - - - -_LIBRAIRIE DE MICHEL LÉVY FRÈRES_ - -NOUVEAUX OUVRAGES PARUS FORMAT GRAND IN-18, - -_à 3 francs le volume_. - - - HISTOIRE DE SIBYLLE - Par Octave Feuillet 1 vol. - - LE MOT ET LA CHOSE - Par Francisque Sarcey 1 vol. - - UN DEBUT DANS LA MAGISTRATURE - Par Jules Sandeau 1 vol. - - L'ARGENT MAUDIT - Par Charles Monselet 1 vol. - - LE OUI ET LE NON DES FEMMES - Par Mathilde Stev 1 vol. - - A TRAVERS CHANTS - ÉTUDES MUSICALES, ADORATIONS, BOUTADES ET CRITIQUES - Par Hector Berlioz 1 vol. - - LA VIE MODERNE EN ANGLETERRE - Par Hector Malot 1 vol. - - LES GALANTERIES DU XVIIIe SIECLE - Par Charles Monselet 1 vol. - - BALZAC CHEZ LUI--SOUVENIRS DES JARDIES - Par Léon Gozlan 1 vol. - - MADEMOISELLE MARIANI--HISTOIRE PARISIENNE, 1858-- - Par Arsène Houssaye. Nouvelle édition 1 vol. - - DE LOIN ET DE PRÈS - Par Alphonse Karr. 2e édition 1 vol. - - VOYAGES ET CHASSES DANS L'HIMALAYA - Par Jules Gérard, le tueur de lions 1 vol. - - SIX MILLE LIEUES A TOUTE VAPEUR - Par Maurice Sand 1 vol. - - LES VERTES-FEUILLES - Par Auguste Maquet 1 vol. - - LES GRIMPEURS DES ALPES--PEAKS, PASSES AND GLACIERS - Traduit de l'anglais par Él. Dufour 1 vol. - - LA COMTESSE D'ALBANY - Par Saint-René Taillandier 1 vol. - - LES MEILLEURS FRUITS DE MON PANIER - Par Roger de Beauvoir 1 vol. - - MONSIEUR X ET MADAME *** - Par Un Inconnu 1 vol. - - LES JEUDIS DE MADAME CHARBONNEAU - Par A. de Pontmartin. 4e édition 1 vol. - - -PARIS.--IMPRIMERIE DE J. CLAYE, RUE SAINT-BENOIT, 7 - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Dernières lettres d'un bon jeune homme -à sa cousine Madeleine, by Edmond About - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DERNIERES LETTRES *** - -***** This file should be named 63267-8.txt or 63267-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/2/6/63267/ - -Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading -Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from -images generously made available by The Internet -Archive/American Libraries.) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Dernières lettres d'un bon jeune homme à sa cousine Madeleine - -Author: Edmond About - -Release Date: September 22, 2020 [EBook #63267] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DERNIERES LETTRES *** - - - - -Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading -Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from -images generously made available by The Internet -Archive/American Libraries.) - - - - - - -</pre> - -<h1>DERNIÈRES LETTRES<br /> -<span class="xsmall">D'UN</span><br /> -<span class="large">BON JEUNE HOMME</span><br /> -<span class="xsmall">A</span><br /> -SA COUSINE MADELEINE</h1> - -<p class="c"><span class="small">RECUEILLIES ET MISES EN ORDRE<br /> -PAR</span><br /> -<span class="large">EDMOND ABOUT</span></p> - -<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br /> -MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS<br /> -<span class="small">RUE VIVIENNE</span>, 2 <span class="small">BIS</span>, -<span class="small">ET BOULEVARD DES ITALIENS</span>, 15<br /> -<span class="small">A LA LIBRAIRIE NOUVELLE</span></p> - -<p class="c">1863<br /> -<span class="small">Tous droits réservés</span></p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em"><span class="small">CHEZ LES MÊMES ÉDITEURS</span></p> - - -<p class="c">OUVRAGES<br /> -<span class="large">D'EDMOND ABOUT</span></p> - -<p class="c"><b class="small">Format grand in-18</b></p> - -<table summary=""> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Lettres d'un Bon Jeune Homme à sa cousine Madeleine.</span> -Deuxième édition.</td> <td class="bot">Un</td> <td class="bot">volume.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Nez d'un Notaire.</span> Quatrième édition.</td> -<td class="bot">Un</td> <td class="bot c">—</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Cas de M. Guérin.</span> Quatrième édition.</td> -<td class="bot">Un</td> <td class="bot c">—</td></tr> -<tr><td colspan="3" class="cpad">THÉATRE</td></tr> -<tr><td colspan="3" class="drap"><span class="sc">Gaetana</span>, drame en cinq actes, avec une préface.</td></tr> -<tr><td colspan="3" class="drap"><span class="sc">Un Mariage de Paris</span>, comédie en trois actes.</td></tr> -<tr><td colspan="3" class="drap"><span class="sc">Le Capitaine Bitterlin</span>, comédie en un acte.</td></tr> -<tr><td colspan="3" class="drap"><span class="sc">Risette</span>, comédie en un acte.</td></tr> -</table> - -<p class="c gap small">PARIS,—IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="dedic">A M. LOUIS VÉRON</h2> - - -<p>Mon cher docteur, ceci n'est pas précisément un livre, -mais un volume d'idées que j'ai publiées en divers -temps, où et comme j'ai pu. Les unes ont paru en brochure, -les autres à <i>l'Opinion nationale</i>, d'autres au -<i>Constitutionnel</i>, durant les quelques semaines où nous -avons travaillé ensemble. Quelle que soit la diversité de -leur provenance, ces différents opuscules sortent tous du -même fond et vont tous au même but. On écrit où l'on -peut, l'important est de ne dire que ce qu'on pense, sans -chercher la faveur des sacristies ou des brasseries, du ministère -ou du Jardin Bullier.</p> - -<p>En plaçant ce recueil sous le patronage d'un des esprits -les plus actifs et les plus originaux de notre époque, je -paye mon tribut au publiciste qui a inventé, longtemps -avant moi, les <i>Lettres d'un Bon Jeune Homme</i>. Mais, en -vous remerciant ici de l'amitié que vous m'avez donnée -et conservée, je n'ai pas la prétention d'acquitter même -imparfaitement ma dette de reconnaissante.</p> - -<p class="sign">F. A.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c"><span class="large">DERNIÈRES LETTRES</span><br /> -<span class="xsmall">D'UN</span><br /> -<span class="xlarge">BON JEUNE HOMME</span><br /> -A SA COUSINE MADELEINE</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch1">I<br /> -POUR ET CONTRE LE JOURNALISME</h2> - - -<p class="ind">Ma chère cousine,</p> - -<p>Les collégiens sont rentrés à l'école, les baigneurs -de Dieppe et les joueurs de Bade sont rentrés à Paris. -La foule commence à rentrer dans les théâtres; les jeunes -magistrats au menton bien rasé arrondissent en -périodes savantes leur discours de rentrée. La vieille -pièce de cent sous, qu'on disait partie pour les Indes, -est rentrée dans la circulation. Charles Jud résiste -seul à l'entraînement de cette rentrée générale. Quant -à moi, j'ai senti comme une tentation invincible de -reprendre nos causeries d'autrefois, et me voici en -plein journal, entre mon ami Sauvestre et mon ami -Sarcey, étonné et content de me retrouver devant toi -et avec eux, mais absolument incapable de dire pourquoi -ni par où je suis rentré.</p> - -<p>Pourquoi? Sans doute parce qu'un malaise secret -nous ramène au journal dès que nous essayons de -nous en éloigner. C'est un manque, un vide, une lassitude -de ne rien faire. On a beau se créer d'autres -occupations; rien ne remplace cette conversation périodique -avec la foule. De tous les besoins artificiels -que l'homme se donne ici-bas, le plus impérieux est le -besoin d'écrire à jour fixe.</p> - -<p>Est-ce à dire que nos mains soient toujours pleines -de vérités? Avons-nous dans le cœur ou dans l'imagination -une pléthore d'idées et de sentiments qui demandent -à se répandre? Est-ce la haine de ceci ou -l'amour de cela qui nous excite et nous tourmente? -Rarement. Il est bien vrai que chacun de nous a ses -affections et ses antipathies; nous aimerions à persuader -quelque chose à ceux qui nous lisent; il nous serait -agréable de convertir tous les hommes à la justice -et à la liberté. Mais nous écrivons surtout pour le plaisir -d'écrire; nous sommes des égoïstes de bonne foi; la -satisfaction de nous entendre prêcher nous est plus -chère que le salut de nos ouailles. On dit que l'espèce -humaine s'éteindrait en un rien de temps si la nature -n'avait pas pris soin d'attacher un plaisir aux actes de -reproduction. M'est avis que le dernier journal aurait -bientôt fermé sa boutique si les journalistes n'écrivaient -que par intérêt ou par devoir.</p> - -<p>Regarde les débutants, les conscrits du journalisme; -des enfants qui sortent du collége, ou qui n'en sont -pas même sortis! Est-ce pour éclairer leurs contemporains -qu'ils trempent leur plume et leurs doigts dans -une écritoire? Eh! pauvres innocents! ils n'ont pas -encore appris à penser. Est-ce un mobile d'intérêt -privé qui les excite? Mais ils se ruinent à publier leur -prose dans quelques petits journaux sans lecteurs! -Rien ne les décourage; ils vont droit devant eux sans -savoir le chemin, sans voir un but à l'horizon, emportés, -incertains, trébuchant, tombant, se relevant et -courant de plus belle; ivres du vin de la jeunesse! C'est -la critique qui les attire: on leur a dit en classe que la -critique est aisée, et ils le croient. De quel cœur ils -attaquent les géants de la politique et de la poésie! -«Ah! tu te crois plus fort que nous, parce que tu -t'appelles Guizot, Hugo, Lamartine! Ah! Goliath, -l'ombre de ton grand corps nous cache le soleil! Attends -que j'aille chercher ma fronde!»</p> - -<p>Je me rappelle le temps où M. Scribe, un grand -poëte dramatique, était la cible de tous les apprentis -journalistes. M. Scribe n'est plus; mais les -cibles ne manquent pas, et nos jeunes journalistes -ne laissent point chômer le tir national. Ils visent -à droite, à gauche, partout, sur les statues de marbre -et les poupées de plâtre. Heureux âge! On se sert -de son premier journal comme de son premier fusil. -N'as-tu jamais rencontré, ma cousine, un garçonnet -de douze ans à qui l'on vient de donner un -fusil pour ses étrennes? Il a de la poudre, il a du -plomb, il a des capsules; l'univers est à lui! Aucune -force humaine ne saurait le retenir; il court les champs, -les jardins, la maison même: avec son fusil neuf. Il -s'enivre du bruit des explosions, de l'odeur de la poudre -et de la joie de détruire. Il tire sur les moineaux, -sur les écureuils, sur les pigeons, sur les poulets, sur -le chat de la maison, sur papa ou maman, s'il ne rencontre -pas d'autre proie.</p> - -<p>Nous avons tous passé par là, et ce temps d'absurdité -naïve n'est pas celui que nous regrettons le moins. -Mais il vient un moment où l'on prend le journal en -grippe. On s'aperçoit qu'on a perdu beaucoup de -temps sans profit et joué le rôle de niais. On a travaillé -dix ans et écrit toute sorte de jolies choses dont il ne -reste rien. Discussions animées, articles de fond, variétés -savantes, feuilletons pleins de sel, entre-filets -piquants, paradoxes ingénieux, tout a passé, tout est -évanoui, flétri, fondu; le travail de dix années n'a pas -laissé plus de vestiges que les neiges d'antan. Si du -moins on avait fait fortune! Mais non: le journal nourrit -quelquefois son homme, il ne l'enrichit jamais. -«Ainsi donc, se dit-on avec une mélancolie profonde, -j'ai gaspillé le meilleur de ma vie pour l'amusement de -quelques désœuvrés! J'ai fondé la prospérité de plusieurs -journaux, et je suis pauvre! J'ai distribué l'éloge -à une multitude d'auteurs, d'acteurs, d'éditeurs, -de directeurs qui ont des hôtels à Paris ou des châteaux -à la campagne, et je tremble tous les trois mois devant -le terme à payer! J'ai bâti des réputations, personne -ne m'a rendu la pareille; j'ai fait des hommes célèbres, -et je ne suis qu'un homme connu. Cependant tous ces -gens-là sont mes justiciables et je les vaux bien. Que -de romans, que de comédies on aurait pu faire avec -l'esprit que j'ai dépensé! Un vaudeville ne prend guère -plus de temps que deux feuilletons, et rapporte cent -fois davantage! Vingt articles de journal représentent -la matière d'un roman en un volume, et coûtent dix -fois plus de travail, car chaque article est une charpente, -une composition, un tout à créer! Pourquoi -m'obstinerais-je dans une voie qui conduit les gens à -l'hôpital? Écrivons des romans! Abordons le théâtre.»</p> - -<p>Il y a beaucoup de vrai dans ces doléances. Le journalisme -est un métier ingrat, excepté pour les malhonnêtes -gens, qui y sont, Dieu merci! en très-grande -minorité. Mieux vaut cent fois écrire des romans qui -s'impriment, se réimpriment et finissent par payer des -rentes à l'auteur. Le théâtre a des profits moins certains, -mais quelquefois énormes. Heureux celui qui, le -matin, en ouvrant les yeux et <i>l'Entr'acte</i>, voit que les -comédiens de deux ou trois théâtres de Paris s'époumoneront -toute la soirée à lui gagner de l'argent! Il -peut aller, venir, visiter le musée de Cluny ou l'aquarium -du Jardin d'acclimatation, faire des armes chez -Pons ou échanger des coups de poing chez Lecour, -dîner à la <i>Maison d'or</i> ou dans la taverne de Peter; ses -intérêts sont en lieu sûr. Deux ou trois artistes de premier -ordre, madame Viardot ou madame Plessy, Got -ou Paulin Ménier, Lafont ou Geoffroy prendront soin de -ses affaires et battront monnaie à son effigie, entre -neuf heures et minuit.</p> - -<p>Voilà pourquoi les journalistes, après quelques années -de stage, s'aventurent dans le roman ou dans le -théâtre. Je ne parle point de ceux qui entrent à la -Bourse: ils ont abdiqué. Mais comment se fait-il qu'un -romancier très-lu, un dramaturge applaudi, revienne à -son journal comme le Savoyard à sa montagne? Pourquoi -des hommes politiques arrivés et enrichis, comme -M. de Girardin ou M. le docteur Véron, se laissent-ils -ramener de temps à autre sur le terrain de leurs -combats et de leurs misères? C'est que les métiers et -les sols les plus ingrats sont ceux qui nous laissent -le souvenir le plus attachant. Le journalisme a des -amertumes enivrantes comme le café, l'opium et le -haschisch. On y goûte, on le maudit, et l'on y veut -goûter encore.</p> - -<p>Sans doute il est stupide de dépenser son esprit au -jour le jour, pour l'ébattement de quelques lecteurs -inoccupés; mais qu'il est doux de servir au public ses -idées toutes chaudes, comme les petits pâtés sortant -du four! Un roman chemine à petits pas; il attend six -mois dans les cartons de la librairie. Imprimé, il se -disperse aux quatre points cardinaux; la France et -l'étranger le lisent ou ne le lisent point, les critiques -le goûtent ou le méprisent; c'est une question qui se -décide lentement et qui n'est jamais bien résolue, par -ce temps de camaraderies faciles et de jalousies féroces.</p> - -<p>Une comédie monte aux nues ou tombe à cent -mètres au-dessous du niveau de la rampe. Mais il -faut quelquefois des années pour atteindre à ce résultat -heureux ou triste; tandis que l'article de journal, -écrit à deux heures, s'imprime à trois, se distribue -à quatre, se lit à cinq! L'auteur sort de chez lui, gagne -le boulevard, et tombe au milieu d'un aréopage ambulant -qui le lit et le juge, l'applaudit ou le siffle. C'est -un succès argent comptant, si toutefois c'est un -succès.</p> - -<p>L'action du journal sur les personnes est immédiate, -presque foudroyante. Lundi dernier, par exemple, <i>le -Constitutionnel</i> a publié deux articles remarquables. -L'un était de M. Sainte-Beuve, sur M. Guizot; l'autre -de M. Fiorentino, sur mademoiselle Nelly. M. Sainte-Beuve -a désigné, avec la finesse d'un écrivain de génie, -certains côtés faibles de son illustre confrère. M. Fiorentino -a célébré, dans un style lyrique, les perfections -d'une comédienne hors ligne, qui chante un joli couplet -et enfourche un beau cheval dans la féerie du <i>Pied -de Mouton</i>. Suppose que mardi soir M. Guizot ait rencontré -M. Sainte-Beuve et qu'un hasard parallèle ait -mis mademoiselle Nelly en présence de M. Fiorentino. -Crois-tu que M. Guizot, de l'Académie française, et -mademoiselle Nelly, de la Porte-Saint-Martin, auraient -abordé du même front leurs critiques respectifs? Non, -sans doute. M. Guizot aurait fait la grimace, et mademoiselle -Nelly aurait souri de ses trente-deux dents. -Car il est certain que <i>le Constitutionnel</i> de lundi dernier -a placé mademoiselle Nelly fort au-dessus de -M. Guizot. Si telle était l'intention de l'honorable rédacteur -en chef, il a atteint son but et remis chaque -personne à sa place. Il a prouvé à la famille d'Orléans -que, si Louis-Philippe avait eu mademoiselle Nelly pour -président du cabinet, mademoiselle Nelly serait montée -à cheval le 24 février 1848; ce qui aurait sauvé la -monarchie constitutionnelle.</p> - -<p>Le même jour, une feuille plus officielle encore, et -qui est lue attentivement par toutes les cours de -l'Europe, a dit son fait à mademoiselle Juliette Beau. -M. Gustave Claudin tenait la plume; un souffle de vertu -rigide et de critique austère circulait entre les colonnes -du <i>Moniteur</i>. On prouvait clairement à l'Europe attentive -que la Comédie-Française avait bien fait de repousser -notre pauvre Juliette et de recevoir mademoiselle -Rose Deschamps. L'effet de ce jugement ne se fit pas -attendre. Mademoiselle Juliette Beau redoubla de zèle, -et montra beaucoup de talent, le soir même, dans un -rôle ingrat et mal fait.</p> - -<p>Ainsi, le journal a du bon. Il ne frappe pas toujours -juste, d'accord. Mais il frappe fort et vite. C'est un véhicule -pour la pensée, c'est une arme pour l'amour, la -haine ou la vengeance, une foudre aux mains de -l'homme. Nous ne comprenons pas l'Américain sans -revolver, l'Arabe sans cheval, le Lapon sans traîneau, -le Français sans journal.</p> - -<p>Malheureusement, la presse est un cheval entravé, -un traîneau enrayé, un revolver qui rate. Ah! si la -presse était libre! Il ferait bon écrire tous les jours. On -écrirait même la nuit; on se relèverait à quatre heures -du matin pour écrire.</p> - -<p>Je n'accuse pas le gouvernement; je le plains. Il croit -bien faire en nous liant les mains, ce qui nous gêne -beaucoup et ne lui profite guère. Mais le principal auteur -de nos maux n'est ni l'empereur, ni aucun des -ministres qui se sont succédé durant ces dix années de -réaction. A qui donc faut-il s'en prendre? A un fanatique -de la liberté, au plus grand journaliste de notre -siècle, M. Émile de Girardin. C'est lui qui nous a réduits -en esclavage le jour où il inventa le journal à -bon marché.</p> - -<p>Avant lui, les abonnés payaient tranquillement le pain -quotidien de leur pensée. Un journal bien fait coûte -soixante ou quatre-vingts francs par an, selon la qualité -du papier, du tirage et de la rédaction. On peut -même, à ce prix, payer l'impôt du timbre, qui est -de deux cents pour cent environ sur la marchandise -fabriquée.</p> - -<p>M. de Girardin nous perdit tous par un trait de -génie. Il s'avisa de livrer son journal au-dessous du -prix coûtant, sauf à se récupérer sur les annonces. -Suppose une feuille quotidienne qui perd quatre cent -mille francs sur l'abonnement et afferme ses annonces -au prix de cinq cent mille: elle gagnera cent mille -francs par an, et vaudra plus d'un million. A ce -prix, le fondateur s'enrichit, les rédacteurs gagnent -leur vie, le public s'abonne à quarante francs, le commerce -profite à bon compte d'une énorme publicité. -Mais la liberté de la presse est morte.</p> - -<p>Le gouvernement n'a plus besoin de publier des lois -restrictives; les procès, les avertissements, les communiqués -deviennent presque inutiles. Il suffit d'un chef -de bureau qui fronce le sourcil de temps en temps. Le -journal aura peur, parce qu'il représente un million. -Et les capitaux sont plus craintifs que les hommes, s'il -est possible.</p> - -<p>Armand Carrel a-t-il compris ce danger? Si oui, il -fut vraiment un martyr de la liberté de la presse.</p> - -<p>Un journal vraiment libre, c'est celui qui n'aurait -d'autre capital que l'intelligence et le courage de ses -rédacteurs. Mais comment faire? Que cinq ou six jeunes -gens s'associent pour fonder un nouveau <i>National</i>, il -faudra, de toute nécessité, qu'ils perdent sur l'abonnement -comme tout le monde. Les annonces leur viendront -en aide, c'est certain, lorsqu'ils auront atteint -un tirage de quinze mille exemplaires. Mais alors ils auront -perdu trois ou quatre cent mille francs, sauf miracle. -Ils seront les esclaves d'un capital, c'est-à-dire d'un -ou de plusieurs capitalistes. Et ces élans de généreuse -folie qui poussent un peuple en avant, leur seront interdits -à tout jamais.</p> - -<p>Nous écrivons pourtant et nous tirons sur notre -chaîne, comme s'il était en notre pouvoir de l'allonger. -Si l'indulgence ou l'inadvertance de tous ceux qui -nous surveillent nous permet de dire un petit mot de -vérité, nous pensons que c'est autant de pris sur l'ennemi. -Le public qui nous lit blâme cette timidité et -nous accuse de ménager la chèvre et le chou. Parbleu! -messieurs, je voudrais bien vous voir à notre place! -Tout ce qui règne, gouverne, administre, régit ou fonctionne -à n'importe quel degré de l'échelle sociale, a -peur du papier imprimé. Il ne s'agit pas seulement de -Paris, mais des départements. <i>Le Salut public</i> de Lyon, <i>la -Gironde</i> de Bordeaux et cinq ou six autres feuilles provinciales, -qui valent celles de Paris, vous en diront des -nouvelles. Ce n'est pas que les hommes en place détestent -toujours le langage de la vérité; mais ils n'aiment -pas à l'entendre dans la rue.</p> - -<p>Un de mes amis qui dirige un grand journal dans le -département de <i>Seine-et-Garonne</i>, signale à son préfet -je ne sais quelle grosse horreur administrative; il est -mandé vite, vite, par-devant le petit roi du département.</p> - -<p>—Monsieur, lui dit-on, quand des faits de ce -genre parviendront à votre connaissance, je vous autorise -à me les apporter ici dans mon cabinet; je vous -défends d'en entretenir le public!</p> - -<p>Un autre, qui fait honorablement son métier de -journaliste dans les <i>Côtes-de-l'Est</i>, ne craint pas d'adresser -des conseils excellents à une grande compagnie -financière.</p> - -<p>—Monsieur, lui dit le gouverneur ou le régent de -l'affaire, de quel droit lavez-vous mon linge sale en -public? Quand vous avez un avis à me donner, il serait -bien simple de venir chez moi!</p> - -<p>Reste à savoir si le cabinet de ces messieurs s'ouvre -devant les conseillers qui ne sont pas journalistes!</p> - -<p>Une comédienne de Paris (ces dames sont quelquefois -la doublure des plus hauts fonctionnaires) disait à -un critique de mes amis:</p> - -<p>—Je vais jouer un rôle difficile entre tous. Si -j'échoue, dites-le-moi chez moi. Mais je vous défends -sur votre vie d'en souffler un mot au public.</p> - -<p>Que penserais-tu, cousine, d'un accusé de la cour -d'assises qui dirait au procureur général:</p> - -<p>—Si les témoins vous racontent des faits à ma -charge, je vous permets de venir me les soumettre à -Mazas; mais, pour Dieu! n'en dites rien devant le -jury!</p> - -<p>Le jury, en toute affaire, c'est le public. L'accusé, -c'est tout homme en place, qui est suspect d'abuser du -pouvoir, par cela seul qu'il le tient. Quant à nous, -pauvres journalistes, nous ne sommes ni des magistrats, -ni des greffiers, ni même des huissiers. Nous ne -sommes rien, nous ne demandons rien, nous ne visons -à rien; le plaisir d'écrire est le plus clair de notre revenu. -Et pourtant notre misère est si douce, que nous -n'aspirons point à changer d'état, et nous préférons à -toutes les broderies officielles les modestes paillons qui -éclairent notre obscurité.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch2">II<br /> -LES TYRANNEAUX DE PROVINCE</h2> - - -<p>La lettre que je t'écrivais il y a quelques semaines -sur les libertés municipales<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, a produit, ma chère cousine, -des effets curieux. Je me doutais bien un peu que -les mésaventures de Gottlieb n'étaient pas uniques -dans leur genre, que la France possédait plus d'un -maire <span lang="de" xml:lang="de">Sauerkraut</span> et plus d'un sous-préfet <span lang="la" xml:lang="la">Ignacius</span>; -mais je n'aurais jamais cru que le nombre en fût si -grand.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Voir les <i>Lettres d'un Bon Jeune Homme</i>, page 353.</p> -</div> -<p>Le pauvre Eugène Guinot se mit un jour quatorze -affaires sur les bras, pour avoir raconté qu'un monsieur -X… avait trouvé un monsieur Z… dans l'armoire -de sa femme. Quatre maris s'étaient reconnus dans la -personne de l'infortuné X…; dix jeunes gens, tous -beaux, tous bien faits, tous bouillants du plus noble -courage, revendiquaient l'initiale victorieuse de Z… -L'honnête et bienveillant chroniqueur avait beau alléguer -que l'anecdote était de pure invention: il avait -précisé le jour et l'heure de l'événement, et on lui -prouva que, le même jour, à la même heure, dans cet -heureux pays de France, quatorze maris avaient ouvert -quatorze armoires meublées de quatorze amants.</p> - -<p>On a cherché querelle à Gavarni dans une occasion -plus singulière encore. Le grand artiste avait dessiné -deux individus assis face à face devant une table d'estaminet, -avec cette légende:</p> - -<p>«Tu vois ce monsieur qui entre là-bas?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Sais-tu ce que c'est?</p> - -<p>—Non.</p> - -<p>—C'est pas grand'chose.»</p> - -<p>Le troisième personnage, le <i>pas grand'chose</i> en question, -n'était représenté ni de face, ni de profil, ni -même de dos. Il ne brillait que par son absence. Et -pourtant il y eut dans Paris un homme assez susceptible -pour se reconnaître dans cette figure absente et -demander raison au peintre qui ne l'avait pas dessinée!</p> - -<p>Mon cas est tout différent, chère cousine. Aucun -maire, aucun sous-préfet ne s'est reconnu aux portraits -que j'ai tracés; mais voici des communes entières qui -me félicitent d'avoir fustigé leur maire; voilà des -arrondissements qui me remercient d'avoir dit la vérité -sur leur sous-préfet.</p> - -<p>J'ai reçu tout d'abord une lettre signée d'un nom -fort décent, et datée de X…, département de… La -voici:</p> - -<blockquote> -<p class="ind">«Monsieur,</p> - -<p>«Je suis Gottlieb. Tous mes concitoyens de la ville -de X… sont autant de Gottliebs… C'est notre maire que -vous avez peint au naturel sous le nom de Jean <span lang="de" xml:lang="de">Sauerkraut</span>. -Comment donc se fait-il que vous nous connaissiez -si bien, sans être jamais venu chez nous?</p> - -<p>«Venez-y bien vite, monsieur. Le peuple reconnaissant -vous recevra à bras ouverts. Le jour où il vous -plaira d'entendre nos doléances et de juger par vos yeux -des injustices de nos tyrans, j'espère que vous me ferez -l'honneur de descendre chez moi, à l'<i>Écu de France</i>. -Mes prix sont infiniment plus modérés que ceux du -<i>Soleil d'or</i>, et ma table d'hôte est mieux servie, si l'on -en croit MM. les voyageurs du commerce.</p> - -<p class="ugap">«Agréez, etc.»</p> -</blockquote> - -<p>Je m'apprêtais à répondre: «Monsieur, vous me -faites trop d'honneur. Mon ami Gottlieb, qui n'est -point un personnage symbolique, n'a jamais mis les -pieds dans votre département.» Mais on introduisit -chez moi un jeune avocat fort aimable, que j'avais intimement -connu dans une ville de l'Est.</p> - -<hr /> - - -<p>—Mon cher ami, me dit-il en entrant, j'ai failli me -faire annoncer chez vous sous le nom de Gottlieb fils. -Mon père habitait depuis sa naissance le chef-lieu que -vous savez. Il y a rempli, durant une vingtaine d'années, -des fonctions modestes mais honorables, et qui -suffisaient à son ambition. Malheureusement, ses concitoyens, -qui l'estimaient, l'ont élu vice-président d'une -société de bienfaisance: il y avait un concurrent légitimiste. -Cette nomination, que mon père n'avait pas même -sollicitée, a fait grand bruit. Nos ennemis se sont mis -en mouvement. Un haut fonctionnaire, <i>qui aurait dû</i> -se déclarer pour nous<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, s'est mis en route pour Paris; -quelques jours après, mon pauvre père était nommé à -une autre résidence. Le voilà exilé de sa ville natale, -séparé de ses amis, éloigné de ses propriétés, troublé -dans toutes ses habitudes, à un âge où l'homme ne sait -plus changer. Quant à moi, je comptais poursuivre ma -carrière sans quitter ma famille. Mais, aujourd'hui, que -voulez-vous que je devienne?</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Le préfet.</p> -</div> -<hr /> - - -<p>Il en était là de ses doléances quand je vis entrer un -inconnu de cinquante ans environ: une figure intelligente, -ouverte et sympathique.</p> - -<p>—Monsieur, me dit-il après avoir décliné son nom, -je suis ancien député. J'exerce, dans un département -du Nord, une industrie importante. Ma maison occupe -tout un peuple d'ouvriers. J'ai entrepris, dans mes loisirs, -un grand travail d'utilité publique. Ce que votre -maître Pierre a fait dans les landes de la Gironde, je -l'essaye à mes frais sous un autre climat. Outre cela, je -suis Gottlieb.</p> - -<p>—Vous, monsieur?</p> - -<p>—Hélas! oui. Toutes les persécutions que vous avez -énumérées, et bien d'autres encore, s'exercent contre -moi. Je me suis mis à dos l'autorité locale. Tous les -<span lang="la" xml:lang="la">Ignacius</span> et tous les <span lang="de" xml:lang="de">Sauerkraut</span> de l'arrondissement -sont déchaînés contre votre serviteur. Si vous venez -me voir, vous jugerez par vos yeux de ce que je puis -être et de ce que l'on est pour moi; vous verrez ce que -je fais et ce qu'on me fait.</p> - -<p>Cet honorable visiteur me résuma, dans un court -abrégé, les vexations qu'il avait subies et qui se renouvelaient -tous les jours. Je reconnus que mon ami Gottlieb -était un privilégié, un aristocrate, un enfant gâté -de la mairie et de la sous-préfecture, en comparaison -de l'ancien député. Je lui présentai le jeune avocat qui -était arrivé avant lui, et nous nous mîmes à chercher -ensemble un spécifique contre leur mal.</p> - -<p>Mais ma servante reparut avec un paquet de lettres -que j'ouvris devant eux, avec leur permission.</p> - -<p>La première venait du Midi. Elle était datée d'une -place de guerre. La vignette enluminée qui décorait la -tête de la première page représentait un guerrier entouré -de drapeaux. L'écriture et le style ne pouvaient -appartenir qu'à un jeune soldat.</p> - -<blockquote> -<p>«Monsieur, disait l'enfant (un de ces enfants héroïques -qui jouent si bien à la bataille), j'ai dix-huit ans -et je me ferais tuer pour l'empereur, à preuve que je -me suis engagé volontairement en novembre, et que je -suis candidat brigadier, en attendant le bâton de maréchal. -Pour lors que vous n'avez pas raconté positivement -mon histoire, puisque ce n'est pas un mulot que j'ai -tué, mais un moineau, sauf le respect que je vous dois.</p> - -<p>«Identiquement, ce n'est pas moi qui me suis porté -au conseil municipal, n'en ayant ni l'âge ni le vouloir, -mais mon cousin germain, fils du frère aîné de mon -propre père, et que vous désignez dans vos feuilles -sous le nom illusoire de Gottlieb. Lequel, s'étant porté -contre la liste du maire au mois d'août, demeura, ensemblement -avec toute sa famille, en butte à toutes les -vexations de l'autorité civile. D'où m'étant aventuré sur -la route dont il était borné, et ayant tué un moineau -(passez-moi le mot) d'un coup de pistolet sur un arbre, -je fus empoigné par les gardes champêtres qui faisaient le -guet autour de sa maison par inimitié contre lui, et livré -à la justice civile, qui me condamna pour délit de chasse -à l'amende, aux frais et à la confiscation de l'arme.</p> - -<p>«Le tout montant à une somme totale d'environ quatre-vingts -francs, dont je ne garde point rancune à la -justice, qui exécutait sa consigne en appliquant la loi, -mais aux gardes champêtres et nommément à M. le -maire, qui les avait apostés autour de la maison de mon -cousin, pour nous prendre en faute, dont ils auraient -parfaitement pu se dispenser. Vous avouerez, monsieur, -que c'est un moineau payé un peu cher, et que je n'avais -rien fait à M. le maire, n'ayant pas même pu voter, -faute d'âge, en faveur de mon cousin.</p> - -<p>«Ce qui ne m'empêche pas, monsieur, de crier avec -tous les cœurs français en présence de l'ennemi, absent -ou présent: Vive l'Empereur! Puisse-t-il être servi par -les civils comme il le sera en toute occasion par votre -bien dévoué</p> - -<p class="sign"><span class="blk">«X…,<br /> -<span class="small">«Candidat brigadier à la… du… d'…<br /> -en garnison à…»</span></span></p> -</blockquote> - -<p>La deuxième lettre était signée d'un fonctionnaire -assez important d'une de nos grandes administrations. -La voici:</p> - -<blockquote> -<p class="ind">«Monsieur,</p> - -<p>«La simple lecture de mon nom vous dira dans quel -département je suis né et pourquoi je suis bonapartiste -de naissance. L'<i>Histoire de Napoléon</i> est l'Évangile où -mon vénéré père m'a appris à lire. Dès ma première -jeunesse, j'ai rêvé le retour de la dynastie napoléonienne. -Dans l'âge où nous passons facilement du désir à l'action, -j'ai conspiré. Toute ma vie et toute ma fortune -ont été consacrées à la sainte cause que j'ai toujours -confondue avec la cause de mon pays. L'empereur a -daigné récompenser mes modestes services en me nommant -lui-même à l'emploi que j'occupe depuis tantôt -dix ans.</p> - -<p>«Je m'applique à me rendre digne de ses bontés, -dont je garde une reconnaissance éternelle. Mon chef -immédiat, aussi bien que MM. les inspecteurs de mon -service et ces messieurs de l'administration centrale, ont -toujours rendu justice à mes modestes efforts. Je serais -un ingrat si je ne me louais pas hautement de leur -bienveillance. Pourquoi faut-il que, dans les dernières -élections municipales, j'aie voté ouvertement pour un -homme de mon opinion, dévoué comme moi aux idées -libérales de l'empereur? Ce malheureux, que vous avez -désigné ingénieusement sous le nom de Gottlieb, a entraîné -tous ses amis dans sa perte. Le maire de cette -ville et le sous-préfet de cet arrondissement ont juré -de <i>faire sauter</i> tous ceux qui avaient pris parti pour -Gottlieb. Leurs dénonciations contre moi seul forment un -dossier énorme, sous lequel mon innocence sera infailliblement -étouffée. Que faire? A qui m'adresser?</p> - -<p>«J'attends tous les jours mon changement, qu'ils -demandent, qu'ils espèrent, qu'ils annoncent à haute -voix dans la ville et au chef-lieu. J'aimerais mieux qu'on -nous débarrassât du maire, qui s'est rendu antipathique -à toute la population, ou qu'on changeât le sous-préfet. -C'est un ultramontain riche et bien apparenté. Je suppose -que vous l'avez désigné sous le nom d'<span lang="la" xml:lang="la">Ignacius</span>, -parce qu'il a des relations étroites avec la société de -Jésus, fondée par saint Ignace. En l'ôtant de chez nous, -on ne lui ferait aucun tort, car il dit lui-même à qui veut -l'entendre qu'il donnera sa démission dès qu'il aura la -croix. Ne pourriez-vous obtenir, monsieur, qu'on le -décorât tout de suite? Notre pays y gagnerait; mais le -plus soulagé de tout le département serait votre dévoué -serviteur.</p> - -<p class="sign">«X…»</p> -</blockquote> - -<p>Troisième dépêche.—Celle-ci vient de beaucoup -plus loin, d'un pays perdu.</p> - -<blockquote> -<p class="ind">«Monsieur,</p> - -<p>«Je suis père d'une nombreuse famille et j'occupe -une place de dix-huit cents francs. J'ai voté pour Gottlieb. -Ni le maire ni le sous-préfet ne me le pardonneront jamais. -C'est sans doute parce que, Gottlieb et moi, nous -sommes plus dévoués que lui au gouvernement de -l'empereur.</p> - -<p>«Au jour de l'an, je suis allé avec ma femme faire -une visite officielle à M. le sous-préfet. Ce haut fonctionnaire -étant absent, nous avons laissé nos cartes de -visite. Comme nous sortions de la sous-préfecture, -M. le sous-préfet, qui rentrait, se croisait avec nous. -J'attendais son coup de chapeau pour le saluer à mon -tour.</p> - -<p>«Ne devais-je pas agir ainsi, puisque j'étais avec -ma femme? Vous savez sans doute, monsieur, qu'on -peut être à la fois homme du monde et fonctionnaire -à dix-huit cents francs. M. le sous-préfet, qui me conserve -une dent depuis les élections, affecta de ne point -nous voir, entra dans son bureau, et écrivit à mes chefs -que j'avais passé devant lui sans le saluer. Il n'en faut -pas davantage pour motiver la destitution d'un employé -à dix-huit cents francs. Heureusement, monsieur, la -dénonciation tomba aux mains d'un très-excellent et -très-honnête homme, qui se trouva être par surcroît un -homme de beaucoup d'esprit.</p> - -<p>«C'est pourquoi je ne suis pas destitué. Mais un -avancement qui m'était annoncé et promis depuis plus -de six mois a été arrêté par ce prétendu crime de chapeau. -Je ne me plains de rien, je n'accuse personne. Un -employé à dix-huit cents francs n'a pas le droit d'ouvrir -la bouche, sinon pour manger quelquefois. Mais je -vous prie instamment, vous qui semblez porter quelque -intérêt aux opprimés, de me fournir une arme défensive. -Celle qui délivra la Suisse et Guillaume Tell dans -une célèbre question de chapeau est tombée en désuétude. -Vous seriez vraiment bon d'en indiquer une autre -à votre tout dévoué</p> - -<p class="sign">«X…»</p> -</blockquote> - -<p>La dernière lettre du paquet n'était pas aussi importante, -et je ne la cite que pour mémoire. J'ai écrit que -la ville de Schlafenbourg ne comptait qu'un seul mari -de Molière. Un monsieur qui a cru se reconnaître m'écrit -une longue lettre anonyme pour me dire que je me -suis trompé, qu'il n'est pas seul de son espèce; que, -d'ailleurs, nous n'avons pas le droit de trouver mauvais -ce qu'il trouve bon; que l'amitié vit de concessions, et -mille raisons de cette force qu'il ne m'appartient pas -de discuter.</p> - -<p>Lecture faite, mes deux visiteurs me prièrent de résumer -le débat, et je leur dis:</p> - -<p>—Votre récit, les lettres de mes correspondants et -mon expérience personnelle m'ont prouvé que les petits -fonctionnaires de notre pays se laissaient aller sans trop -d'effort sur la pente du despotisme. On en voit quelques-uns -mettre au service de leurs rancunes personnelles -une autorité qui leur a été confiée pour le service -de l'État. Peut-être même en trouveriez-vous deux ou -trois mille qui tournent contre le gouvernement et ses -amis les armes dont ils disposent. C'est un mal, j'en conviens, -mais qui n'est ni sans explication, ni sans remède. -Cette grosse armée de fonctionnaires ne s'est pas -recrutée en un jour, sous une influence unique. Des partis -très-divers ont mis la main aux affaires depuis douze -ans. Il est évident, par exemple, que M. de Falloux et -les ministres de sa couleur n'étaient ni des esprits bien -libéraux, ni des démocrates très-prononcés, ni même -des bonapartistes bien purs. Chacun d'eux a apporté -avec lui un certain nombre de fonctionnaires choisis -dans la même nuance, et je ne suis pas convaincu -qu'ils les aient tous remportés. Voilà, si je ne me -trompe, la cause du mal.</p> - -<p>—Et le remède?</p> - -<p>—Le voici. Les animaux les plus patients ne se font -pas faute de crier lorsqu'on les écorche; c'est un -exemple à suivre, et je le recommande à tous les administrés. -Criez, morbleu! le souverain vous écoutera. -C'est son devoir, son intérêt, son désir. L'empereur -ne peut pas trouver bon que les maires et les gardes -champêtres lui recrutent des ennemis dans le peuple. -Si par hasard vos cris n'arrivent point jusqu'à Paris -(car la France est grande), ils seront entendus par vos -voisins, qui se mettront à crier avec vous, et il se fera -un si grand bruit, que vos tyranneaux seront saisis -d'épouvante.</p> - -<p>«Je ne vous dis pas de les dénoncer à leurs supérieurs -ni de remonter de proche en proche, par la voie hiérarchique, -jusqu'à ces hautes régions où le pouvoir -s'épure des petites passions et des intérêts mesquins: -cela tomberait dans la délation, qui est toujours méprisable; -mais appelez-en de toutes les violences, de toutes -les injustices, de tous les passe-droits à l'opinion publique. -Criez!</p> - -<p>«Je ne vous conseille pas de crier dans la rue: le sergent -de ville vous conduirait au poste, et ferait bien. -Mais vous avez les journaux, qui sont des porte-voix -incomparables. Cette gueule de lion qui portait au conseil -des Dix les moindres caquets de Venise n'était -qu'un jeu d'enfant, une trompette d'un sou, si vous la -comparez aux journaux.</p> - -<p>«Le ministre de l'intérieur est un honnête homme, -estimé de tous les partis, sans exception. Homme de -bien et homme de sens, il permet, il veut que l'on crie. -Je suis sûr qu'il n'aurait que du mépris pour un écorché -qui ne crierait point. Pourvu que nous n'attaquions -ni la personne de l'empereur, ni la constitution fondamentale -de l'Empire, nous avons carte blanche contre -tous les abus. Servons-nous de la liberté qu'on nous -donne; sinon, nous ne la méritons pas. Il faut que tous -les journaux, sans exception, et jusqu'à la feuille de -petites affiches qui s'imprime à Saverne, soient des -instruments de justice et des organes de vérité. Ne craignez -ni les suppressions, ni les saisies, ni les avertissements: -le temps n'est plus où un journal était puni -pour avoir discuté les engrais recommandés par la préfecture.</p> - -<p>—Mais un fonctionnaire attaqué dans les journaux -a toujours le droit de faire un procès!</p> - -<p>—Il a même le droit de le perdre, si vous n'avez -avancé que des faits exacts.</p> - -<p>—En matière de diffamation, la preuve n'est pas -admise.</p> - -<p>—Contre un particulier, non. Vous n'avez pas le -droit d'appeler voleur un homme qui a volé; il vous -est défendu de nommer faussaire un voyageur qui se -rend à Poissy pour avoir imité la signature du prochain. -Ces messieurs vous poursuivraient en diffamation, et -leur procès serait gagné d'avance. Mais la loi n'a pas -voulu que le fonctionnaire public partageât cette triste -inviolabilité. Reprochez-lui hardiment, publiquement, -les fautes qu'il commet dans l'exercice de ses fonctions, -et ne craignez pas qu'il vous traîne devant la justice. -Le tribunal vous permettrait de prouver votre dire et -d'accabler votre accusateur<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. Criez donc! Et, si vous -avez la poitrine un peu trop faible, adressez-moi vos -doléances. Je ne suis pas phthisique, et je crierai pour -vous!</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Erreur grossière. Ne vous y fiez point! La loi serait contre -vous.</p> -</div> -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch3">III<br /> -LA MACHINE LENOIR</h2> - - -<p class="ind">Ma chère cousine,</p> - -<p>Nous avons, par la grâce de Dieu, deux Conservatoires -à Paris:</p> - -<p>Le Conservatoire de la routine musicale, au faubourg -Poissonnière;</p> - -<p>Le Conservatoire de la routine industrielle, qu'on -nomme aussi Conservatoire des arts et métiers, rue -Saint-Martin.</p> - -<p>MM. Berlioz et consorts ne sont pas, comme on pourrait -le supposer, des phénomènes uniques. L'habile -directeur du Conservatoire des arts et métiers se couvre -de gloire à leurs côtés, dans la lutte généreuse du -passé contre l'avenir, de l'inertie contre le progrès.</p> - -<p>Tandis que ces grands polémistes, aussi grands -dans la discussion que dans la mélodie, repoussent -l'invasion du barbare Chevé, qui menaçait de nous faire -tous musiciens en un rien de temps, voici ce qui se -passe aux environs de la rue Saint-Martin:</p> - -<p>Deux envoyés du Conservatoire se présentent, le -front haut, dans une modeste imprimerie:</p> - -<p>—Monsieur, disent-ils au patron, nous nous sommes -laissé conter que vous aviez une machine Lenoir?</p> - -<p>—Oui, messieurs; la voici.</p> - -<p>Il leur montre, dans un coin de l'atelier, un petit -appareil fort simple, et pas plus encombrant qu'un -poêle sans cheminée.</p> - -<p>—Ça! disent les petits Berlioz de l'industrie. Voilà -ce que nous avons entendu vanter sous le nom de machine -Lenoir! Heureusement, elle ne marche pas!</p> - -<p>—En effet, répond l'imprimeur, elle ne marche pas -pour le moment, mais elle va marcher dans un quart de -minute.</p> - -<p>Il pousse un volant, tourne un robinet, la machine -fait entendre un petit bruit, le bruit d'une respiration -un peu forte, et tout s'anime autour d'elle. Et deux -presses mécaniques se mettent à travailler à la fois, -comme si une forte commande s'était abattue sur la -maison.</p> - -<p>Les délégués du Conservatoire, en présence d'un résultat -si évident, hochent la tête d'un air de doute. Habitude -de Conservatoire!</p> - -<p>—Vous ne nous persuaderez jamais, disent-ils, que -ce misérable outil fonctionne régulièrement.</p> - -<p>—Il fonctionne comme je veux: quatre-vingts coups -de piston à la minute. Mais l'expérience nous a démontré -qu'en forçant de vitesse, on pouvait aller jusqu'à -huit cents.</p> - -<p>—Alors, votre machine vous tuera un jour ou l'autre. -C'est une force aveugle que l'homme ne saurait -dompter.</p> - -<p>Pour toute réponse, l'imprimeur ferme un robinet. -Le moteur s'arrête, les presses se reposent, il se fait un -grand silence dans la maison.</p> - -<p>—Tout cela est bel et bon, répliquent les deux lévites -de la routine; mais, si votre machine ne vous tue -point, elle vous mettra du moins sur la paille. Nous -savons ce qu'elle vous coûte, mon brave homme!</p> - -<p>—Elle me coûte mille francs d'achat, ou cent francs -d'intérêt par an, y compris l'amortissement du capital. -Elle consomme un mètre cube de gaz hydrogène, ou -six sous par heure de travail, qui font trois francs pour -une journée de dix heures. Ajoutez l'achat et l'entretien -de la pile, l'établissement d'un flotteur pour le -gaz, le coût d'une petite prise d'eau et tous les faux -frais, nous n'arriverons pas à un total de six francs. -Or, cette machine, qui est de la force d'un cheval, -remplace avantageusement le travail de quatre manœuvres -qu'il me fallait payer quatre francs par jour, ou -seize francs en tout. Elle me procure donc une économie -de plus de dix francs, et je ne vois pas comment -elle pourrait me mettre sur la paille.</p> - -<p>Les hommes du Conservatoire levèrent les épaules -comme M. Berlioz à l'avant-dernière séance de -M. Chevé. Ils déclarèrent dogmatiquement que des -hommes comme eux ne se laissaient tromper ni par les -inventeurs ni par leurs compères; que la direction du -Conservatoire publierait prochainement un mémoire -foudroyant contre la machine Lenoir, et que les hommes -de progrès recevraient de leurs mains une correction -mémorable.</p> - -<p>Il faut, cousine, que ces animaux-là (les hommes -de progrès) soient véritablement incorrigibles, car les -conservatoires de tous les temps ne leur ont point épargné -les leçons. Un Chevé de l'âge d'or, qui s'appelait -Orphée, fut déchiré, non dans une brochure par vingt-trois -signataires, mais dans les plaines de la Thrace, -par une multitude de jeunes femmes qui chantaient -faux, comme les élèves de notre Conservatoire. Un philosophe -du nom de Socrate fut mis à mort par les Victor -Cousin de son temps réunis en Conservatoire des -erreurs officielles. Galilée, qui avait la folle prétention -de faire tourner la terre autour du soleil, fut emprisonné -par les soins de la cour de Rome. La cour de -Rome était alors, comme aujourd'hui, le Conservatoire -obstiné d'une auguste mythologie. Les premiers imprimeurs -furent persécutés par la Sorbonne, Conservatoire -très-pédant de l'ignorance nationale. Tous les -Conservatoires du premier Empire repoussèrent unanimement -la navigation à vapeur, et l'on sait quels -services cette sage mesure nous rendit dans nos luttes -contre l'Angleterre. M. Thiers, un Conservatoire en -abrégé, s'opposa comme un héros à l'établissement -des chemins de fer en France. Aujourd'hui, les Conservatoires -et les conservateurs sacrifient la machine Lenoir -aux machines à vapeur qu'ils ont adoptées malgré -eux et par contrainte.</p> - -<p>Mais peut-être est-il temps de te révéler le secret de -cette machine infernale qui trouble le sommeil conservateur -de M. le général Morin.</p> - -<p>Le jour où une chaudière d'eau bouillante souleva -son couvercle devant un physicien qui n'avait pas l'esprit -de Conservatoire, la force de la vapeur fut révélée -à l'homme: il ne s'agit plus que de l'employer. La -vapeur nous apparut comme un ouvrier vigoureux et -terrible: les mécaniciens s'occupèrent de l'embaucher -et de le dompter.</p> - -<p>Quelques années plus tard, une fille de boutique -oublie de fermer un bec de gaz. L'hydrogène se répand -et se mélange avec l'air. Un commis attardé rentre -dans la maison, le cigare à la bouche ou la lanterne -à la main. L'air s'enflamme, se dilate et centuple son -volume primitif. La boutique, cent fois trop étroite -pour son contenu, éclate comme une bombe. «Quel -malheur! dit le peuple!—Quelle fortune! s'écrie le -physicien penché sur ces ruines. Si une étincelle jetée -dans un certain milieu a pu faire tant de mal, quels -services ne pourra-t-elle pas nous rendre dès que -nous saurons l'employer? C'est un ouvrier de plus. -Embauchons-le bien vite!» Voilà l'idée de M. Lenoir.</p> - -<p>Ces embauchages intelligents, ce recrutement des -forces de la nature sera la gloire de notre siècle aux -yeux de la postérité. L'homme, au commencement, -n'eut pas d'autres ouvriers que lui-même. Lorsqu'il -sut mettre les animaux à son service, et, suivant la -belle expression de Buffon, les conquérir sur la nature, -il s'éleva d'un rang dans l'échelle des êtres. Le premier -qui dompta un cheval, le premier qui attela deux taureaux -à la charrue furent honorés comme des dieux. -Quelle reconnaissance ne doit-on point à ces Neptunes -modernes qui nous fabriquent sur une enclume des -machines de la force de mille chevaux? Nous leur -décernerions aussi le beau titre de dieu, s'il n'avait -fini par tomber en désuétude par le grand abus qu'on -en a fait.</p> - -<p>Par eux, l'eau des torrents, l'étincelle de la foudre, -la vapeur, le vent et toutes les forces aveugles de la -nature ont pris du service dans cette grande usine que -nous gérons. L'eau travaille à bas prix, mais la vapeur -fait plus de besogne. L'étincelle porte nos messages au -bout du monde; le vent conduit les navires et fait -tourner les moulins. C'est le plus capricieux de tous -nos serviteurs; il se met en grève pour un oui, pour -un non; il s'emporte contre ses maîtres et conduit les -navires à la côte. Aussi l'a-t-on remplacé, ou peu s'en -faut. Dans son chômage forcé, il se déchaîne en vagabond -et nous joue tous les mauvais tours imaginables. -Vous l'avez vu souvent, par une belle nuit d'hiver, décoiffer -de leur toit les maisons frileuses, ou secouer -comme des pruniers les campaniles de nos églises. -Peut-être même vous a-t-il arrêté sur le pont Neuf, -mon cher monsieur, et vous a-t-il dit, en lançant votre -chapeau dans la rivière: «Ayez pitié d'un pauvre travailleur -sans ouvrage!»</p> - -<p>Patience, mon garçon! nous reviendrons à toi. Nous -promettons de t'atteler à nos ballons, si nous trouvons -un cocher qui sache te conduire.</p> - -<p>C'est l'étincelle électrique qui conduit la machine de -M. Lenoir, et voici comment.</p> - -<p>Tu as vu des machines à vapeur; nous n'en manquons -point à Quevilly. Une machine à vapeur n'est -pas autre chose qu'un piston allant et venant dans un -cylindre. La vapeur arrive en bas et pousse: le piston -monte. La vapeur arrive en haut et pousse: le piston -descend. La vapeur revient en bas, et il faut, bon gré -malgré, que le piston remonte, comme le couvercle de -la fameuse marmite. La vapeur revient en haut, et le -piston redescend. Ce mouvement de va-et-vient, imprimé -au piston par la force irrésistible de la vapeur, -est comme le grand ressort de toutes les machines. Du -jour où le physicien eut trouvé ce secret-là, les mécaniciens -ont fait le reste.</p> - -<p>Il n'est pas difficile de planter au milieu du piston -une bonne tige de fer qui va et vient avec lui, d'une -marche régulière et sûre. Ce mouvement en ligne -droite se change en mouvement circulaire par un petit -mécanisme aussi simple qu'ingénieux. Cela n'est pas -plus malin que de faire tourner la roue de ton rouet -en appuyant le pied sur la planchette. Et, de même -que la pression de ton petit pied, allant et venant en -ligne droite, fait marcher le rouet en ligne circulaire, -un simple piston qui va et qui vient dans un cylindre -fait tourner les roues d'une usine, d'une locomotive -ou d'un bateau à vapeur.</p> - -<p>La machine Lenoir est construite tout de même: il -n'y manque que la vapeur. Suppose que le piston -soit bien tranquille au beau milieu de son cylindre, -entre deux espaces vides. Il monterait sans hésiter, si -on lui lâchait par le bas un bon jet de vapeur. Il descendrait -du même train, si la vapeur lui arrivait par le -haut. Faisons mieux: mettons-lui sous le ventre ce -mélange d'air et de gaz hydrogène qui fait de si belles -explosions dans les boutiques. Ajoutons la petite étincelle -qui dilate violemment le mélange: le piston montera -sans perdre de temps; il faudrait qu'il fût bien -obstiné pour se le faire dire deux fois. Dès qu'il sera -monté au haut du cylindre, on le fera redescendre par -le même moyen, et l'on aura ce va-et-vient régulier -qu'on admire dans les machines à vapeur.</p> - -<p>Voilà donc une machine à vapeur sans vapeur, qui -produit les mêmes résultats sous l'impulsion d'une -autre force. Mais cette force, combien coûte-t-elle à -produire? Si nous l'avions pour rien, comme le vent, -ou pour presque rien, comme l'eau des rivières, il faudrait -jeter à la ferraille toutes les machines à vapeur -construites ou en construction.</p> - -<p>Mais non, et ceci doit rassurer les Conservatoires. -La machine Lenoir consomme des étincelles électriques -qui ne coûtent presque rien, de l'air atmosphérique -qui ne coûte rien du tout, et du gaz hydrogène -qui coûte encore assez cher. On le paye trente centimes -le mètre cube, et les Compagnies qui nous le vendent -sont trop bien avec l'administration municipale -pour songer à réduire leurs prix. Une machine de deux -cents chevaux, travaillant dix heures par jour, consommerait -deux mille mètres cubes d'hydrogène ou -six cents francs dans la journée. La vapeur coûte beaucoup -moins cher.</p> - -<p>Il est vrai qu'un Américain, domicilié à Paris, se -fait fort de nous donner bientôt l'hydrogène à un centime -le mètre cube. Il décompose l'eau instantanément -et à froid, au moyen d'un mélange dont il n'a pas encore -livré le secret. S'il n'exagère pas le mérite économique -de son invention, la vapeur sera détrônée -partout; nous aurons même des steamers Lenoir, -voyageant sans charbon et fabriquant leur hydrogène -au fur et à mesure de leurs besoins. Mais nous n'y -sommes pas encore, et il convient de fonder nos calculs -sur l'état présent de l'industrie. Le mètre cube -de gaz à Paris coûte six sous, et nous devons partir -de là.</p> - -<p>Tant que cette denrée de première nécessité se vendra -si cher, tous les manufacturiers feront sagement -de s'en tenir à la vapeur et de laisser la machine Lenoir -à la petite industrie.</p> - -<p>Tout le monde n'a pas le moyen de travailler en -grand et de produire beaucoup, sur un vaste terrain, -avec un capital énorme. Nous comptons en France une -multitude de petits industriels, demi-fabricants, demi-ouvriers, -qui vivotent modestement dans des ateliers -étroits. La vapeur est un luxe qu'ils ne pourront -jamais se permettre, et cela pour mille et une raisons. -Le premier établissement d'une machine à vapeur -coûte fort cher. Il faut un emplacement spécial, le consentement -du propriétaire et des voisins. On a le danger -des explosions et des incendies. Il faut un chauffeur. -La vapeur, si utile qu'elle soit, n'est pas tout à -fait aux ordres de l'homme: entre l'instant où l'on -allume le feu et la minute où se produit une pression -utile, il s'écoule une heure pour le moins. Si vous -suspendez le travail au moment du repas, il faut entretenir -le feu de la machine. Le travail terminé, la machine -dépense encore et brûle son charbon pour le -prince qui règne à Berlin.</p> - -<p>La machine Lenoir ne dépense que lorsqu'elle travaille. -On la met en mouvement à l'instant même où -l'on en a besoin; on arrête les frais dès que l'ouvrage -est suspendu; on n'emploie pas un centimètre cube de -gaz qui ne profite. Tous les emplacements sont bons: -une force d'un cheval se range commodément dans le -coin le plus obscur du plus modeste atelier. Aucun -propriétaire, aucun voisin ne peut s'opposer à l'établissement -d'un appareil qui ne fait ni bruit, ni feu, ni fumée, -et qui procède par petites explosions aussi douces -et aussi inoffensives que la respiration d'un ronfleur.</p> - -<p>Nous avons à Paris, à Lyon, à Saint-Étienne et dans -nos grandes villes industrielles, un million de petits fabricants -ou d'ouvriers en chambre. C'est une population -très-intéressante, non-seulement parce qu'elle est -morale et paisible, mais parce qu'elle travaille avec -une certaine spontanéité. L'initiative individuelle, comprimée -par la division du travail chez l'ouvrier des manufactures, -se développe tout à l'aise dans ces libres -artisans. Sans parler des capacités éminentes qui se révèlent -de temps à autre chez quelqu'un d'entre eux, on -peut dire qu'ils contribuent tous à donner aux produits -de la France ce cachet de bon goût que l'étranger -apprécie et paye si bien. Voilà les hommes qui sauront -tirer parti de la machine Lenoir. C'est à eux que l'inventeur -aurait dû dédier son œuvre.</p> - -<p>Nous les verrons bientôt, la caisse d'épargne aidant, -placer dans leurs petits ateliers un compagnon de travail -de la force d'un cheval, ou même de moitié. Un -demi-cheval consomme trois sous de gaz à l'heure et -fait la besogne de deux hommes. Un demi-cheval ne -sera jamais intelligent ni adroit de ses mains comme -nos fins ouvriers de Paris, mais il se chargera des gros -ouvrages et des labeurs indignes d'un citoyen.</p> - -<p>Quand je pense qu'il y a dans notre beau pays non-seulement -des chiens, mais encore des électeurs qui -tournent une roue depuis le matin jusqu'au soir pour -gagner le pain de leur famille!</p> - -<p>Au reste, il était temps que M. Lenoir inventât sa -jolie machine. La petite industrie courait un danger de -mort. Les capitaux se groupaient en masses imposantes -pour fonder des manufactures énormes. On pouvait -déjà fixer le jour où le dernier des petits poissons -aurait été mangé par les gros. Petits poissons, devenez -grands! et bénissez le nom de M. Lenoir, qui vous sauve -la vie.</p> - -<p>Nous parlerons un autre jour de certaines applications -de la machine Lenoir. Le théâtre, par exemple, -lui demandera de grands services. Tu sais, cousine, ou -plutôt tu ne sais pas que tous ces beaux mouvements -qui s'opèrent sur la scène, les déplacements de décors, -les trucs, les changements à vue, sont exécutés par les -moyens les plus primitifs. Lorsqu'il s'agit d'enlever une -forêt et d'apporter un salon, vingt gaillards robustes -tirent la forêt en arrière; vingt autres poussent le salon -en avant. C'est ingénieux comme l'arche de Noé, mais -pas davantage. Tout le monde demande aux directeurs -pourquoi ils ne confient pas cette besogne stupide à -une petite machine à vapeur. Les directeurs répondent -qu'ils ont peur du feu. Qu'ils prennent donc la machine -Lenoir!</p> - -<p>J'ai crié sur les toits tout ce que j'avais à dire, ou -peu s'en faut. Maintenant, ma chère cousine, ne va pas -te mettre en tête que ceci est une réclame au profit -d'un inventeur. M. Lenoir n'a besoin de personne. Il -n'est pas traqué par ses créanciers comme l'honorable -M. Cartéron, auteur d'une des plus belles inventions de -notre époque. Il n'est pas menacé de périr par la contrefaçon -ou par les procès comme MM. Renard, de -Lyon, ces illustres inventeurs de la fuchsine. M. Lenoir, -et surtout M. Marinoni, le grand constructeur, s'exténuent -à produire des machines et désespèrent de suffire -à toutes les demandes. On s'inscrit longtemps à l'avance, -comme pour obtenir une loge aux <i>Effrontés</i>. Et -je me garderai bien d'écrire ici leur adresse, de peur -de m'attirer leurs reproches.</p> - -<p>Mais je crois bon d'annoncer aux petits industriels -de Paris cette heureuse nouvelle. Il n'est pas inutile -d'opposer aux négations aveugles du Conservatoire le témoignage -d'un homme qui a vu.</p> - -<p>Lorsque les nouveaux ateliers que M. Marinoni fait -bâtir pourront suffire à tous les besoins de Paris; lorsqu'on -sera en mesure de donner à nos ouvriers en -chambre ce précieux demi-cheval qui leur manque, -alors il sera temps de fonder un comité de patronage -pour la propagation de la machine Lenoir.</p> - -<p>M. le comte de Morny et quelques musiciens sans -préjugé ont <i>lancé</i> la méthode Chevé, en dépit du Conservatoire -de musique. On trouvera toujours une demi-douzaine -de citoyens intelligents pour lancer une invention -utile, quoi qu'en dise le Conservatoire des arts -et métiers.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch4">IV<br /> -LES PORTRAITS-CARTES</h2> - - -<p>Ces jours derniers, je traversais Dijon, qui est une -des plus belles et des plus aimables villes de notre pays. -Un ami que j'ai là-bas me fit voir, entre autres curiosités, -la fabrique de M. Antoine Maître. C'est un joli -bâtiment, distribué dans la perfection, et qui ne coûtera -pas moins d'un million lorsqu'il sera complétement -achevé. Tel qu'il est, il abrite trois cents ouvriers des -deux sexes.</p> - -<p>Ces messieurs et ces dames, le jour où je les vis, -travaillaient avec une activité fébrile, et tout l'atelier -semblait être dans un coup de feu. On ne se hâterait -pas plus à Saint-Étienne, si nous étions à la veille d'une -guerre européenne. Mais devine un peu, ma chère cousine, -ce que faisaient ces six cents bras lancés à toute vitesse? -Ils fabriquaient des albums pour la photographie.</p> - -<p>Je me fis présenter au patron et je demeurai tout un -matin dans son cabinet. M. Antoine Maître est un ancien -ouvrier; il a fondé non-seulement sa maison, mais -son industrie. Il nous conta avec une bonhomie fine -(la bonhomie du Bourguignon) comment il s'était -établi fabricant de buvards en l'an de grâce 1832, sans -avoir une notion bien précise de ce que pouvait être -un buvard; comment il avait profité d'une absence de -sa femme pour transformer en enseigne la table, l'unique -table où le petit ménage prenait ses repas; comment -enfin les deux filles du receveur général, attirées -par une magnifique inscription en ocre jaune, avaient -fait une commande de quinze francs au futur millionnaire. -En peu d'années, la petite industrie avait grandi. -Le fabricant de buvards avait entrepris le portefeuille, -le porte-monnaie, la reliure des livres, puis ces albums -à loger la photographie, qui envahissaient l'atelier avec -un succès despotique. On en avait livré quatre-vingt -mille en six mois, et l'on désespérait de suffire à l'énormité -des commandes.</p> - -<p>Ce chiffre serait déjà monstrueux si tous les albums -de la France et de l'étranger se fabriquaient chez -M. Maître, et l'on comprendrait difficilement qu'un -article de fantaisie pût être si demandé. Mais, lorsqu'on -pense que la fabrique de Dijon ne fournit pas le quart, ni -même le dixième de la consommation nationale, on est -forcé de reconnaître que la photographie est devenue -pour nos concitoyens un luxe de première nécessité.</p> - -<p>Ce qui distingue les inventions de notre siècle, c'est -la rapidité presque miraculeuse de leur perfectionnement -et de leur application. Elles ne demeurent point -à l'état stagnant, comme les grandes découvertes de -nos ancêtres; elles ne sont pas un objet de monopole -pour quelques adeptes; elles entrent, du premier bond, -dans le domaine public. Il a fallu des siècles pour que -la poudre à canon, l'imprimerie, la boussole vinssent à -dire leur dernier mot. Quelle longue suite d'années -entre le tonneau du moine Schwartz et le revolver de -M. Colt! Quelle interminable série de perfectionnements -entre Gutenberg et Didot!</p> - -<p>Les idées de notre temps, au contraire, s'élancent -presque sans transition de la théorie à la pratique. Elles -tombent des mains de l'inventeur aux mains de tout le -monde. La force de la vapeur, la lumière du gaz, la -vitesse du courant électrique, l'art infaillible de dessiner -les portraits à coups de soleil, tout cela s'est perfectionné, -appliqué, répandu et mis à la portée du premier -venu, dans l'espace de quelques années.</p> - -<p>Nous ne sommes pas des vieillards, et nous nous -souvenons tous des premiers succès de M. Daguerre. -Le modèle posait longtemps avec la patience infatigable -d'un fakir. Il obtenait, pour prix de ses peines, une -sorte de reflet fugitif, insaisissable, quelque chose de -vague et d'incertain comme un souvenir gardé par un -miroir. Et ce modeste résultat coûtait cher: il y fallait -autant d'argent que de soins et de patience. Aujourd'hui, -le soleil dessine sur le papier, en grand comme -M. Ingres, en petit comme M. Meissonnier; cela ne -veut ni temps ni dépense. Le portrait le plus admirable -est une affaire de quelques secondes et de quelques sous.</p> - -<p>Tandis que M. Maître feuilletait avec nous un grand -album peuplé de toutes les célébrités de l'Europe, depuis -mademoiselle Rigolboche jusqu'à Son Éminence -le cardinal Antonelli, nous trouvâmes plaisant d'examiner -ensemble toutes les modifications que la photographie -avait déjà introduites dans les mœurs.</p> - -<p>Autant le portrait était rare autrefois, autant il va -devenir commun. Les riches et les grands n'auront -plus le privilége de conserver le souvenir visible de -ceux qu'ils ont aimés. Le moindre villageois, le plus -modeste ouvrier pourra contempler, dans cent ans, la -galerie de ses ancêtres.</p> - -<p>Les bourgeois ont toujours été friands de portraitures; -mais, comme ils n'étaient pas assez riches pour -poser dans l'atelier de Flandrin ou de Baudry, ils s'adressaient -naguère encore à des artistes de pacotille, -heureux de transmettre à leurs descendants quelque -aimable caricature! On leur accommodait, pour deux -ou trois cents francs, une sorte de ragoût à l'huile; -cela se servait au salon, dans un cadre d'or. Nous avons -tous admiré, le long du boulevard, l'enseigne de ces -prétendus peintres et le spécimen de leurs talents, avec -cette formule inévitable: <i>Ressemblance garantie</i>.</p> - -<p>Eh bien, voilà une industrie qu'il faut rayer de -l'<i>Almanach Bottin</i>. La photographie, qui ne garantit -pas la ressemblance, mais qui la donne, a tué les barbouilleurs -de portraits. La terre est purgée de cette engeance -qui viciait le goût public et empoisonnait la -nation par les yeux. Nous ne la reverrons jamais, il -n'en sera plus parlé, sinon dans les légendes, et le fameux -Pierre Grassou, de Fougères, si soigneusement -décrit dans le roman de Balzac, paraîtra un animal -aussi fabuleux que le lion de Némée et l'hydre de -Lerne.</p> - -<p>La gravure de pacotille et la lithographie à la toise -disparaîtront également dès qu'on aura simplifié le tirage -des épreuves photographiques. Au lieu des grossières -enluminures qui tapissent les chaumières, la rue -Saint-Jacques et la fabrique d'Épinal expédieront partout -des photographies artistiques, d'après les chefs-d'œuvre -de Raphaël.</p> - -<p>Mais la gravure au burin, le grand art de Marc-Antoine -et de Stella, de Pesne et d'Audran ne périra-t-il -point dans le naufrage? Oui et non. Il faudrait maudire -la photographie, si elle fermait l'atelier des Mercuri, -des Calamatta, des Henriquel, des Martinet et de tous -ces artistes de premier rang qui assurent à l'œuvre de -nos peintres une durée éternelle. Mais rassure-toi: -elle travaillera avec eux et pour eux.</p> - -<p>Tous les efforts qu'on a faits pour photographier directement -la peinture ont donné des résultats médiocres. -Tu comprendras pourquoi quand je t'aurai dit que -certaines couleurs, comme le vert et le jaune par exemple, -viennent en noir à la photographie. Pour reproduire -un tableau tel qu'il est, il faut d'abord qu'un -artiste habile le dessine avec un soin scrupuleux et -interprète à coups de crayon tout ce que le pinceau a -dit sur la toile. Le photographe vient ensuite, et tire -le dessin à cent mille exemplaires.</p> - -<p>Or, que fait M. Henriquel-Dupont, lorsqu'il entreprend -de graver un tableau de Paul Delaroche? Il commence -par exécuter avec tout son talent acquis et tout -son génie propre un dessin très-précis, d'après le tableau -du maître. C'est l'affaire de six mois, d'un an, si -tu veux. Cela fait, il dépouille le pourpoint de l'artiste -et revêt pour dix ans la souquenille de l'ouvrier. Il -achète une planche de cuivre, prend un burin entre ses -doigts et consume dix ans de sa vie, sinon plus, à recopier -sur le cuivre le dessin qu'il avait fait en moins -d'un an sur le papier. N'est-ce pas une pitié de voir -des artistes de ce mérite, et qui n'ont tué personne, -se condamner à un métier si ingrat.</p> - -<p>Cela n'arrivera plus, grâce à la photographie. Nos -Henriquel-Dupont ne s'extermineront plus les yeux à -tailler des hachures dans le cuivre. Ils dessineront dix -tableaux dans le temps qu'ils perdaient à en graver un. -Ils ajouteront leur interprétation personnelle et l'originalité -de leur talent à dix ouvrages de nos maîtres. -L'appareil photographique fera le reste. Il est donc -aussi utile aux artistes que funeste aux barbouilleurs.</p> - -<p>Les sciences ne lui doivent guère moins que les arts. -Mariée au télescope, la photographie transporte et fixe -sur le papier la forme et le mouvement des planètes. -Unie au microscope, elle dessine avec précision le monde -invisible, cette Amérique nouvelle où le docteur Charles -Robin se promène comme chez lui.</p> - -<p>La chirurgie ne marche plus sans un appareil photographique. -On faisait autrefois deux dessins du malade, -avant et après l'opération. Mais le dessin avait -certaines complaisances, et la photographie est le seul -artiste qui ne <i>triche</i> pas. Qu'un charlatan se vante d'avoir -guéri une ankylose incurable, on lui dira: «Montrez-nous -la photographie du malade avant la guérison!»</p> - -<p>L'ethnographie ou la science des races humaines est -encore dans l'enfance, parce que les dessins des anciens -voyageurs n'étaient pas plus fidèles que leurs récits. Lisez -les vieilles relations illustrées: les costumes et les -types y sont représentés par le peintre comme les mœurs -des Éthiopiens par Hérodote. Mais patience! lorsque -deux ou trois photographes auront fait le tour du -monde, le genre humain se connaîtra lui-même, et -nous croirons à l'existence des Niams-Niams ou hommes -à queue, pourvu qu'on nous montre leur photographie.</p> - -<p>Quels services n'eût-on point rendus à la cause de la -religion, si l'on avait photographié les principaux miracles -de l'Écriture sainte! J'entends d'après nature, et -non d'après un tableau; car les photographies de la -Vierge et des saints qui se vendent autour de Saint-Sulpice -n'ont pas toute l'authenticité désirable. Le seul -miracle qu'on aurait pu constater photographiquement -est le miracle de la Salette. Mais mademoiselle de la -Merlière, qui l'a fait, n'avait pas pris un photographe -avec elle.</p> - -<p>On a raconté dans le temps qu'un mari de Molière avait -braqué un daguerréotype dans un coin de son jardin et -constaté photographiquement l'infidélité de sa femme. -Nul doute qu'il n'ait gagné son procès devant la police -correctionnelle, car il n'y a point de scepticisme qui -tienne contre un tableau si vivant.</p> - -<p>Le tour est bon, s'il est vrai. Ne va pas croire cependant -que la photographie ait un parti pris de malveillance -contre les pauvres amoureux. Bien au contraire! -Elle leur permet de conserver et même d'étaler sur un -guéridon le portrait de celle qu'ils aiment, sans compromettre -personne. La miniature avait quelque chose -de plus gai, surtout lorsqu'on l'entourait de diamants, -mais elle était compromettante en diable. Témoin la -célèbre collection de M. le duc de Richelieu. La photographie -n'est pas sujette à caution. Elle est innocente -comme la poignée de main, parce qu'elle est aussi banale. -Réunissez dans un album les <i lang="it" xml:lang="it">mille e tre</i> victimes -de don Juan, les maris eux-mêmes n'y trouveront rien -à redire. Une femme de bien se donne à ses amis, à ses -connaissances et même aux indifférents: honni soit qui -mal y pense! Un portrait sur papier, et même sur papier -sensible, ne prouve absolument rien: un portrait -sur ivoire prouvait tout.</p> - -<p>Ce n'est pas seulement à l'amour que la photographie -prête ses bons offices; elle se met au service de la -gloire. Depuis longtemps, la ville de Brives se plaignait -de ne connaître nos grands écrivains que de nom; elle -remarquait avec une certaine amertume que ni Lamartine, -ni Victor Hugo, ni Prosper Mérimée n'étaient jamais -descendus dans ses murs. Un adjoint qui se pique -de littérature aurait donné beaucoup pour contempler -les traits de ces personnes illustres. Un conseiller municipal, -égaré dans Paris pour quelques affaires, avait -cherché à voir la belle tête de M. de Lamartine, et l'on -avait abusé de sa crédulité en lui montrant M. Granier -de Cassagnac. Plus de méprises, désormais, plus de -curiosités inassouvies! Toutes les fois qu'il se produit -un écrivain, toutes les fois qu'une étoile apparaît dans -le firmament littéraire, le libraire a bien soin d'attacher -au chef-d'œuvre la photographie de l'auteur. M. Léotard -et mademoiselle Rigolboche sont aussi célèbres par leur -beauté que par leur style. Brives les reconnaîtrait au -premier coup d'œil, s'ils descendaient de diligence.</p> - -<p>Dans ces conditions, l'incognito n'est plus possible; -il faut que nos célébrités en prennent leur parti. Si un -journaliste enlevait une danseuse, si les deux tourtereaux -s'enfuyaient vers une autre patrie en chantant le -grand air de la <i>Favorite</i>, c'est en vain qu'ils essayeraient -de cacher leur bonheur. La photographie les a -précédés à tous les relais. Partout les postillons à la -voix harmonieuse murmurent en se poussant le coude: -«C'est le célèbre Giboyer qui file avec la petite Taffetas!»</p> - -<p>Mais, en revanche, les larrons ne pourront plus s'affubler -d'un nom illustre pour faire des dupes. On connaît -l'histoire de cet ingénieux filou qui dévalisait une ville -du centre de la France sous le nom de Jules Barbier. -Les aubergistes lui faisaient crédit, les bourgeois éclairés -lui prêtaient de l'argent. On s'étonnait un peu -qu'un poëte applaudi si souvent à l'Opéra-Comique -eût toujours besoin de cent sous, mais on se laissait -prendre. Le faux Barbier fut pris à son tour, lorsqu'on -s'avisa de demander à Paris la photographie -du vrai.</p> - -<p>Théophile Gautier reçoit un jour la visite d'une -femme échevelée:</p> - -<p>—Il sait tout! crie-t-elle en entrant, il me poursuit! -cachez-moi! Où est Théophile?</p> - -<p>—Quel Théophile?</p> - -<p>—Théophile Gautier.</p> - -<p>—C'est moi, madame.</p> - -<p>—Vous? Non! vous me trompez!</p> - -<p>—Je n'ai jamais trompé personne: je suis trop paresseux. -D'ailleurs, voici mon portrait, et mon nom -au bas.</p> - -<p>—Malheureuse!… Ah! monsieur, je ne lui aurais -jamais cédé, si j'avais su qu'il ne fût pas vous!</p> - -<p>La pauvre femme avait prêté son cœur à un faux -Théophile Gautier, parce que la photographie n'était -pas encore à la mode.</p> - -<p>Les passe-ports, tu le sais probablement, ne servent -qu'à vexer les honnêtes voyageurs et à tromper les gendarmes. -On les abolira bientôt dans toute l'Europe. -Mais la société sera-t-elle sans armes contre les malfaiteurs? -Non, grâce à la photographie. Les directeurs -des prisons, des maisons centrales et des bagnes prendront -le portrait de tous leurs pensionnaires; et, comme -les neuf dixièmes des crimes et délits sont commis par -des repris de justice, la gendarmerie saura quels hommes -elle doit rechercher. Jud est pris, du moins théoriquement, -car nous avons sa photographie. Il ne vous -reste plus, messieurs les gendarmes, qu'à saisir l'original.</p> - -<p>On m'assure que, depuis l'affaire Grellet et compagnie, -tous les banquiers de Paris ont fait faire la photographie -de leurs caissiers.</p> - -<p>Les autorités de plusieurs départements, et entre -autres de la Charente-Inférieure, collectionnent des -portraits de frères ignorantins, par mesure de prudence. -Ces gens-là sont des caissiers à qui l'on confie -des biens plus précieux que l'or, et ils se sauvent quelquefois -avec l'honneur des familles.</p> - -<p>Pourquoi les pauvres Bluth n'ont-ils pas fait faire -une photographie de leur fille Thérèse? Nous irions, le -portrait à la main, frapper à tous les couvents de France -et de Belgique, et peut-être trouverions-nous une supérieure -assez honnête pour nous rendre la dernière -victime de l'abbé Mallet.</p> - -<p>En voilà bien long sur ce sujet, ma chère cousine, -et pourtant nous n'avons pas encore envisagé la photographie -au point de vue politique. Sais-tu bien que -nous n'avons pas de révolutionnaire plus terrible? -Daguerre a mieux servi la cause de l'égalité que Danton, -Marat et Robespierre; l'appareil de Nadar a déjà -fait plus de mal aux dynasties légitimes que l'appareil -de Guillotin! Ne te hâte pas de crier au paradoxe, et -suis bien mon raisonnement.</p> - -<p>De tout temps, les rois se sont appliqués à nous faire -croire qu'ils étaient d'une autre pâte que nous. Le fameux -principe du droit divin ou de la légitimité repose -sur ce petit mensonge. Pour mieux cacher la fraude, -les souverains de l'Orient se cachaient eux-mêmes, ou -ne se laissaient voir que rarement, dans une sorte de -nuage. S'ils exposaient leurs portraits aux yeux du -peuple, c'étaient des images énormes et gigantesques, -véritables idoles, intermédiaires entre l'homme et le -dieu.</p> - -<p>Les empereurs romains ne détestaient pas non plus -la sculpture colossale. L'artiste qu'ils honoraient de -leur confiance les faisait grands et beaux, par ordre -supérieur.</p> - -<p>Louis XIV, notre grand roi, a régné dans le même -style. Il se coiffait de rayons et s'habillait d'étincelles. -Ses peintres et ses sculpteurs étudiaient la tête d'Apollon -et le torse de Jupiter lorsqu'ils avaient à faire un -portrait du roi. La poésie de Boileau et des autres courtisans -répandait autour de lui comme une fumée d'encens -et une lueur de feu de Bengale qui portaient à la -tête du peuple en lui éblouissant les yeux. Grâce à ces -artifices, personne ne s'aperçut que le grand roi était -un homme, excepté peut-être M. Fagon, qui ordonnait -ses lavements.</p> - -<p>Sous les règnes suivants, la monarchie légitime -s'humanisa quelque peu, et les plus malins de la nation -surprirent le secret de la comédie. Cependant les costumes -d'apparat, les grands carrosses rehaussés d'or et -l'éclat pompeux de la cour nous jetaient encore de la -poudre aux yeux. Les provinciaux, qui sont, après tout, -la plus grande moitié de la nation, jugeaient le roi sur -des portraits flattés, et spécialement sur l'empreinte -des monnaies. Un louis de vingt-quatre livres ne pouvait, -dans aucun cas, paraître laid ou disgracieux. La -beauté du métal ajoutait quelque chose à l'élégance du -profil. On reposait les yeux avec complaisance sur une -image de si grand prix. Le roi apparaissait là-dessus -comme le dispensateur de tous les biens de la terre.</p> - -<p>Va-t'en chez un papetier, achète une demi-douzaine -de Bourbons photographiés d'après nature, et tu me -diras ce que tu penses du droit divin!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch5">V<br /> -COMMENT ON PERD LA QUALITÉ DE FRANÇAIS</h2> - - -<p class="ind">Ma chère cousine,</p> - -<p>Tu as lu dans les journaux que deux ou trois cents -jeunes Français, presque tous gentilshommes, s'étaient -enrôlés dans l'armée du pape sans autorisation de -l'empereur.</p> - -<p>Ces volontaires, ou (pour parler comme eux) ces -croisés, appartenaient pour la plupart à l'opinion légitimiste. -Ils avaient les meilleures raisons du monde -pour se passer de toutes les permissions impériales. -Napoléon III n'était à leurs yeux qu'un usurpateur élu -par sept ou huit millions de complices.</p> - -<p>Catholiques par croyance, ou tout au moins par esprit -de parti, ils se laissèrent persuader que Rome était -la première patrie des catholiques. Les sermons et les -mandements leur firent oublier que le sang français -n'appartient qu'à la France. Ils cédèrent à l'entraînement -d'un courage aveugle et d'un honneur mal -conseillé, et coururent à Rome, sans entendre le bruit -des portes de la France qui se refermaient derrière -eux.</p> - -<p>Ils se sont bravement battus; c'est une justice à leur -rendre. Comme les défenseurs de Messine et de Gaëte, -ils ont été les héros d'une mauvaise cause. Ils ignoraient -que nos lois sont impitoyables pour une certaine -catégorie de héros.</p> - -<p>A leurs yeux, la cause qu'ils défendaient était non-seulement -sacrée, mais française. Ils voyaient à leur -tête un général français très-illustre, autorisé par l'empereur -à combattre pour le pape. Une armée française -protégeait la capitale de Pie IX. La nation française, -assez silencieuse depuis quelques années, n'avait pas encore -exprimé son opinion sur le temporel. Ces jeunes -gens ne pouvaient guère deviner qu'ils encouraient des -peines sévères en essayant à Castelfidardo ce que M. de -Goyon faisait légalement à Rome.</p> - -<p>Ils savaient bien qu'ils exposaient leur vie, mais ils -ne s'arrêtaient pas pour si peu. Je me figure qu'ils y -auraient regardé à deux fois si, avant de signer leur -passe-port, on leur eût donné à lire l'article 21 du Code -civil:</p> - -<p>«Le Français qui, sans autorisation du roi, prendrait -du service militaire chez l'étranger ou s'affilierait -à une corporation militaire étrangère, perdra sa qualité -de Français. Il ne pourra rentrer en France qu'avec -la permission du roi, et recouvrer sa qualité de Français -qu'en remplissant les conditions imposées à l'étranger -pour devenir citoyen; le tout sans préjudice des -peines prononcées par la loi criminelle contre les Français -qui ont porté ou porteront les armes contre leur -patrie.»</p> - -<p>Il est bien évident que les volontaires du pape se -sont engagés comme soldats dans une armée étrangère. -Ils l'ont fait sans autorisation, ils ont donc perdu la -qualité de Français. Ils ne peuvent rentrer en France -sans la permission de l'empereur; ils ne peuvent redevenir -Français qu'en traversant les interminables formalités -de la naturalisation.</p> - -<p>Ce n'est pas tout. Le décret du 26 août 1811 ajoute -encore à la sévérité de la loi. Non-seulement les vaincus -de Castelfidardo, rentrés en France sans permission, -doivent être expulsés par la police, mais ils ne -peuvent ni recueillir une succession, ni même jouir -des droits civils de l'étranger résidant en France. (Duranton, -t. 1, 195.) Le décret de 1811 n'est pas abrogé. -Il a été maintenu par la charte de 1814 (art. 68) et par -la charte de 1830 (art. 59). La Cour de cassation (27 -juin 1831; 8 et 22 avril 1831) décide qu'il a acquis -force de loi. Le gouvernement l'a rappelé et visé en -1823 (ordonnance du 10 avril). La cour de Toulouse -a décidé, le 18 juin 1831, qu'il avait force de loi.</p> - -<p>C'est beau, la loi; c'est bon, c'est excellent, c'est admirable; -mais c'est implacable. Je comprends le désespoir -des malheureux Romains, qui sollicitent en vain, -depuis tant de siècles, la faveur de vivre sous des lois. -Mais je ne pourrais pas rester indifférent au désespoir -de trois cents familles françaises, si l'article 21 du Code -et le décret du 26 avril 1811 étaient appliqués dans -toute leur rigueur.</p> - -<p>La France a ri, le mois passé, lorsqu'un volontaire -jeune, bien portant, décoré par le pape et sollicitant la -faveur de porter sa croix reçut de la chancellerie cette -réponse laconique:</p> - -<p>«Portez-la si vous voulez, vous n'êtes plus Français.»</p> - -<p>La France a ri; je le comprends: c'était presque de -la comédie. On n'a vu dans cette affaire que le châtiment -imprévu d'une petite ambition, une vanité -froissée.</p> - -<p>Mais, si demain la police allait prendre à Quimper ou -à Laval tous les survivants de Castelfidardo, les uns -sains, les autres convalescents, quelques-uns malades -encore de leurs blessures; si elle les expulsait du territoire -français en vertu de l'article 21 et du décret -de 1811, la comédie tournerait au drame et personne -ne rirait plus.</p> - -<p>On les connaît tous, ces volontaires. Ils ne se cachent -pas. Ils ont publié eux-mêmes leurs noms, leurs -états de service, et toutes les circonstances qui les placent -sous le coup de la loi. Ils acceptent les dernières -conséquences de leur courageuse folie. Que fera le gouvernement? -Épargnera-t-il les uns après avoir frappé -les autres? Que deviendrait ce premier principe de -toutes nos constitutions, l'égalité devant la loi? Les -comprendra-t-il tous dans une seule mesure de rigueur? -Aucun homme ne verrait d'un œil sec une telle -hécatombe de jeunes courages. Laissera-t-on la loi suspendue -sur leurs têtes comme une menace? Ce serait -les condamner au pire de tous les supplices: l'incertitude. -J'ai beau chercher, je ne vois qu'une solution -digne du prince qui nous gouverne. C'est un décret -d'amnistie qui ramènerait dans le giron de la France -tous ces nobles enfants égarés.</p> - -<p>Ils ont violé la loi, c'est plus que certain. Et pourtant, -quel juge oserait les déclarer coupables? Les coupables -sont les orateurs en robe longue, qui leur ont -prêché la croisade et n'y ont pas couru avec eux.</p> - -<p>Cet article 21 du Code, et le décret qui l'appuie, ont -des conséquences tout à fait curieuses et que le législateur -ne prévoyait point.</p> - -<p>Les princes des dynasties déchues sont exclus du territoire -de la France; mais il ne s'ensuit aucunement -qu'ils aient perdu la qualité de Français. M. le comte -de Chambord, M. le duc d'Aumale sont Français; personne -ne le conteste.</p> - -<p>Mais deux jeunes princes de la famille d'Orléans, réduits -à vivre dans l'oisiveté et à ignorer le métier des -armes, prennent du service militaire chez l'étranger. Ils -ne demandent pas l'autorisation de l'empereur Napoléon III; -on devine aisément pour quelle cause. L'un -s'engage dans l'armée espagnole, envahit le Maroc, et -se bat courageusement pour la civilisation contre la -barbarie. L'autre est enrôlé dans l'armée piémontaise. -Il marche avec nos alliés, avec nous, contre l'Autriche. -Il affronte, à Magenta et à Solferino, les mêmes balles -qui sifflaient autour de Napoléon III, et il perd ainsi la -qualité de Français. Voilà deux jeunes princes qui seraient -restés Français jusqu'à la mort, s'ils avaient été -inutiles ou lâches. Leur bravoure les condamne à un -nouvel exil dans l'exil, en vertu de l'article 21.</p> - -<p>Ce n'est pas tout. L'illustre auteur du décret de 1811 -ne prévoyait pas assurément qu'il condamnait par -avance son neveu le plus cher et son auguste héritier. -Car le prince Louis-Napoléon Bonaparte s'est placé, lui -aussi, sous le coup du terrible décret. Je ne le blâme -point d'avoir servi comme capitaine dans l'artillerie -suisse, sans la permission du roi Louis-Philippe. S'il -avait respecté l'article 21 du Code et le terrible décret -de 1811, notre artillerie ne serait peut-être pas aujourd'hui -la première de l'Europe. Mais enfin la loi est -formelle. Napoléon III a encouru les mêmes peines que -les chevaliers de Castelfidardo, et le gouvernement de -1848 avait deux raisons de l'expulser lorsque la nation -lui accorda l'amnistie et quelque chose de plus.</p> - -<p>Ce qui n'est guère moins curieux, c'est que l'article -21, si dur aux volontaires du pape, ne peut absolument -rien contre les soldats de Garibaldi.</p> - -<p>Qu'entend-on par ces mots: «Prendre du service à -l'étranger?»</p> - -<p>La jurisprudence et le simple bon sens vous répondent: -C'est s'engager comme soldat dans une armée -régulière appartenant à une république ou à un prince -reconnu officiellement par la diplomatie. Un corps de volontaires -qui n'est ni enrôlé, ni payé, ni commandé par -aucun gouvernement, n'est pas une armée. C'est pourquoi -l'on peut être soldat de Garibaldi et rester Français.</p> - -<p>On s'enrôle dans un comité révolutionnaire; on reçoit -des armes fournies par le comité. Les comités sont -indépendants de tout gouvernement; le ministère piémontais -les tolère, les favorise, les disperse et les violente, -suivant l'intérêt du moment: il ne saurait ni les -organiser ni les diriger. Les transports sont confiés à -l'industrie privée: qui est-ce qui nolise, achète, emprunte -les navires? Garibaldi. Les chefs ne sont pas -nommés par le gouvernement. Si quelque officier de -Victor-Emmanuel veut suivre Garibaldi, il commence -par envoyer sa démission au roi. Garibaldi lui-même a -rendu ses épaulettes de général piémontais, avant de se -mettre en campagne.</p> - -<p>Depuis le débarquement des <i>mille</i> à Palerme, Garibaldi -et ses compagnons se sont entendu appeler brigands -par tous les réactionnaires de l'Europe. Brigands, -soit. Mais, s'ils acceptent l'injure, il convient que les -bénéfices du mot leur soient acquis. Une demi-douzaine -de brigands qui s'embarqueraient à Marseille avec des -revolvers plein leurs poches, pour écumer le golfe de -Gênes, s'exposeraient à être pendus, mais ils conserveraient -leur nationalité jusqu'à la dernière heure, et ils -seraient des pendus français. Eh bien, l'insurrection est -une violation du droit écrit, comme la piraterie et le brigandage. -Les glorieux insurgés qui viennent de sauver -l'Italie sont, comme les voleurs et les pirates, hors la loi.</p> - -<p>On nous objectera que ces illustres brigands avaient -pris pour devise: <i>Victor-Emmanuel, roi d'Italie</i>. Mais -ce cri de guerre ne prouve rien, sinon la bonne volonté -et le désintéressement de ceux qui crient. Entre -le cri de guerre d'un insurgé et l'engagement régulier -d'un soldat, la distance est aussi grande qu'entre la -prière d'un dévot et les vœux perpétuels d'un capucin. -Les volontaires de Garibaldi ne s'enrôlent point pour un -temps déterminé. Le comité de Gênes n'a jamais fait -souscrire aucun engagement. En tête des brevets et des -feuilles de route, on lisait:</p> - -<blockquote> -<p class="c"><i lang="it" xml:lang="it">Italia una e libera,<br /> -Vittorio-Emmanuele, re d'Italia,<br /> -Il comitato di soccorso a <em>Garibaldi</em><br /> -Della città di …, etc.</i></p> -</blockquote> - -<p>Qu'est-ce que les deux premières lignes? Deux aspirations -vers l'avenir, deux cris de guerre. L'Italie n'était -ni une ni libre; on souhaitait qu'elle le devînt. -Victor-Emmanuel était roi de Piémont; on désirait ardemment -qu'il fût bientôt roi d'Italie. Ces deux lignes, -qui n'exprimaient rien d'actuel et qui attendaient toute -leur réalité de l'avenir, enlèvent au document toute signification -officielle. Suppose un peu qu'on te mette -sous les veux une feuille de route ainsi rédigée:</p> - -<blockquote> -<p class="c">Italie désunie et morcelée.<br /> -Lucien Murat, roi de Naples.<br /> -Le comité de secours organisé par la ville de Paris<br /> -Pour l'expédition de M. U…<br /></p> -</blockquote> - -<p>Dirais-tu qu'un tel document peut avoir un caractère -officiel, et que le volontaire qui s'y est laissé inscrire a -perdu la qualité de Français? Il la conserve tout entière, -et la qualité de niais par-dessus le marché.</p> - -<p>Tu pourrais craindre, chère cousine, que mon grand -amour de l'Italie et mon admiration pour Garibaldi ne -m'égarassent un peu dans le paradoxe; mais rassure-toi. -Nos cours et nos tribunaux ont résolu la question tout -comme nous.</p> - -<p>En 1833, le général Clouet, condamné à mort par -contumace à la suite de l'insurrection de Vendée, se -réfugia en Portugal et s'enrôla sous les ordres de dom -Miguel. Il revint en France après l'amnistie de 1840, -et réclama sa pension au ministère des finances. Le ministre -soutint que M. Clouet avait perdu sa qualité de -Français, puisqu'il avait pris du service à l'étranger -sans autorisation du roi. Mais le tribunal civil de la -Seine:</p> - -<p>«Attendu que dom Miguel, dans les troupes duquel -il a accepté de l'emploi, n'était pas une puissance dont -le droit fût reconnu;</p> - -<p>«Qu'en droit, le service militaire chez l'étranger, -qui, aux termes de l'article 21 du Code civil, fait perdre -la qualité de Français, ne peut, par la gravité -même de ses conséquences, être dans l'esprit de la loi -que celui qui constitue un lien solennel et durable, enchaînant -l'homme à un ordre de choses stable et permanent, -et faisant supposer l'abjuration de toute affection -pour la patrie;</p> - -<p>«Que ce ne peut être en conséquence qu'un service -véritable, comme on l'entend dans le sens ordinaire du -mot, c'est-à-dire l'acceptation d'une fonction militaire -qui présente un avenir et qui soit conférée par une -puissance qui ait elle-même un avenir légitime;</p> - -<p>«Que le pouvoir éphémère, partiel et contesté de -dom Miguel n'avait, en 1833, qu'une existence de -fait…»</p> - -<p>Tu devines le jugement qui s'ensuivit. M. Clouet ne -perdit point la qualité de Français.</p> - -<p>Devant la Cour, M. l'avocat général Nouguier combattit -la décision des premiers juges. Il insista sur le -caractère de souverain que dom Miguel avait réellement, -sinon légitimement, possédé depuis 1828; mais il fit -cette réserve, très-précieuse pour les soldats de Garibaldi:</p> - -<p>«Nous ferons cette concession qu'il est nécessaire -que le service ait lieu <i>près d'une puissance</i>, et que, si -M. Clouet était allé jouer le rôle de <i>chevalier errant</i> ou -de <i>capitaine d'aventuriers</i>, il n'aurait pas servi à l'étranger. -Il faut qu'il ait servi une puissance étrangère.»</p> - -<p>Malgré ce réquisitoire, la Cour, en audience solennelle, -confirma la sentence des premiers juges (14 -mars 1846).</p> - -<p>Le ministre des finances se pourvut en cassation. Le -pourvoi fut rejeté par la chambre des requêtes (2 février -1847), et n'arriva point jusqu'à la chambre -civile.</p> - -<p>La Cour de Toulouse, le 18 juin 1841, décida que -les frères Souquet, volontaires de don Carlos, n'avaient -point perdu la qualité de Français. Écoute encore une -fois le langage de la justice:</p> - -<p>«Qu'était don Carlos en s'entourant de soldats et de -nombreux adhérents, en prenant les armes contre la -reine d'Espagne, sinon un prétendant à la tête du parti -qu'il avait soulevé contre cette reine; le chef d'une -guerre civile? Don Carlos, par ses entreprises, sera-t-il -élevé au rang de ces puissances étrangères reconnues -par la France, les seules dont s'occupe le décret de -1811? Il ne peut pas sans doute prétendre à ce titre, -et avoir servi sous lui, n'est pas avoir servi chez une -puissance étrangère.»</p> - -<p>Garibaldiens, mes braves amis, vous serez chers à -l'Italie, sans cesser d'appartenir à la France. Une jeune -et grande nation conservera votre mémoire avec un -respect filial, sans que la vieille patrie vous chasse de -son giron maternel. L'article 21 du Code et le décret -de 1811 n'ont point de prise sur vous, et pourquoi? -Parce que Garibaldi n'est pas une puissance. Garibaldi -est une force, rien de plus. Une force appuyée sur le -droit.</p> - -<p>Mais j'y songe: le souverain de Rome et de quelques -faubourgs est-il une puissance? Peut-on le mettre au -rang des princes légitimes? La révolution de 1848 a -promulgué un nouveau code politique qui fait son -chemin dans l'Europe. Ce n'est plus seulement le droit -de succession ni le consentement des cabinets qui -fondent les puissances légitimes, c'est la volonté des -peuples.</p> - -<p>Or, le peuple de Rome et des environs a rejeté depuis -longtemps la domination temporelle du pape. Donc, le -pape n'est pas, plus que don Carlos ou dom Miguel, -une puissance. Donc, les volontaires de Castelfidardo -pourraient échapper à l'article 21 et au décret de -1811, s'ils me permettaient de plaider leur cause à ma -façon. Mais je parie qu'ils ne voudront jamais de moi -pour avocat.</p> - -<hr /> - - -<p id="ch5b"><i>P. S.</i> Quant aux Gottliebs, ils m'écrivent de tous -côtés et m'adjurent de les défendre. Je ne demanderais -pas mieux; mais M. le juge d'instruction du tribunal -de Saverne me mande à comparaître devant lui dimanche -prochain, quoique je n'aie jamais attaqué les -autorités de cette petite ville. Que deviendrai-je, bons -dieux! si tous les maires et tous les sous-préfets de -France viennent à se reconnaître dans <span lang="la" xml:lang="la">Ignacius</span> et -<span lang="de" xml:lang="de">Sauerkraut</span>, comme tous les opprimés se sont reconnus -dans le personnage allégorique de Gottlieb?</p> - -<hr /> - - -<p><i>Je devais être jugé et condamné le 24 mai suivant. -Le maire de Saverne avait déposé une plainte en diffamation. -Un jeune substitut plein de zèle avait préparé -un réquisitoire dont le succès ne semblait douteux à -personne. Le 24 mai, l'affaire ne fut point appelée. -Tous les cléricaux d'Alsace, qui comptaient sur moi -pour inaugurer la prison neuve de Saverne, poussèrent -les hauts cris. L'honorable M. Keller, ancien candidat -du gouvernement, député de Belfort au Corps législatif, -se fit l'écho du mécontentement de ses amis. Je crois -devoir transcrire ici, d'après le <span class="sc">Moniteur</span> du 8 juin -1861, tout ce qui me concerne dans son discours:</i></p> - - -<h3>FRAGMENT D'UN DISCOURS DE M. KELLER.</h3> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>… Un pamphlétaire qui a le malheur d'employer son -esprit à dénigrer tous les lieux qui lui ont donné l'hospitalité, -et qui ne mérite pas d'être nommé dans cette -enceinte, avait fait sur Rome un livre calomnieux. A la -rigueur, on comprend que, comme certaine publication -récente, celle-ci ait pu tromper pendant quelques heures -la vigilance du ministère de l'intérieur. Mais non; -ce sont des jours, ce sont des semaines qu'on lui donne; -on la saisit quand l'édition tout entière est vendue; et, -quant au procès, on n'en a plus entendu parler.</p> - -<p>Stimulé par ce premier succès, notre pamphlétaire, -dans trois feuilletons de <i>l'Opinion nationale</i>, s'en prend -à l'innocente ville de province qui l'abrite pendant la -belle saison et qui n'a d'autre tort que de ne lui avoir -pas encore élevé de statue, de ne lui avoir pas même -donné un siége dans son conseil municipal. Indignement -calomnié dans sa vie publique et privée, le maire -n'écoute que la voix de sa conscience et dépose une -plainte en diffamation. Peu importe que, plus tard, -M. le ministre de l'intérieur le supplie ou le somme de -la retirer. Le maire n'est pas seul offensé; l'honneur -de vingt familles a été cruellement blessé; et d'ailleurs -l'Alsace entière se sent insultée dans la personne de cet -infortuné maire <i lang="de" xml:lang="de">Sauerkraut</i>, dont le nom seul est une -insulte à notre agriculture; dans la personne de cet infortuné -sous-préfet <i lang="la" xml:lang="la">Ignacius</i>, en qui l'on veut sans -doute atteindre un des courageux sénateurs qui défendent -le saint-siége. (<i>Nouvelles rumeurs.</i>) D'ailleurs, le -délit est constant; la justice est saisie; les assignations -sont données, l'audience est fixée. L'affaire en étant là, -il n'est pas de force humaine qui puisse l'empêcher -d'avoir son cours; il n'est pas de force humaine qui -puisse empêcher un tribunal saisi de se prononcer.</p> - -<p>Au moment où l'opinion publique attendait ainsi -une légitime satisfaction, la veille même de l'audience, -un bruit se répand avec la rapidité de la foudre.</p> - -<p><i>Plusieurs membres.</i> Oh! oh!</p> - -<p><span class="sc">M. Keller.</span> De Paris est tombé tout à coup un personnage -mystérieux, muni de pouvoirs supérieurs; ce -personnage demande communication du dossier, le met -dans son sac, et, à la stupeur du tribunal, l'emporte -pour l'examiner à loisir. (<i>Réclamations sur plusieurs -bancs. Interruptions diverses.</i>)</p> - -<p><i>Quelques membres.</i> Parlez! parlez!</p> - -<p><span class="sc">M. Keller.</span> Sans doute, on craignait la passion des -juges; on craignait peut-être l'influence occulte de la -société de Saint-Vincent de Paul.</p> - -<p>Le fait est qu'à l'heure qu'il est, le personnage dont -je parle, qui n'est autre, dit-on, qu'un certain procureur -général, conserve le dossier et l'examine encore; -et l'Alsace, attristée, blessée dans son honneur… (<i>Vives -réclamations sur plusieurs bancs.</i>)</p> - -<p><span class="sc">M. le baron de Reinach.</span> Parlez en votre nom! ne -parlez pas au nom de l'Alsace!</p> - -<p><span class="sc">M. Keller.</span> L'Alsace se demande si un pareil mépris -de la légalité est possible en France, et se dit que, certainement, -l'empereur ne sait pas comment on rend la -justice en son nom. (<i>Vives et nombreuses réclamations.</i>)</p> - -<p><span class="sc">M. Rigaud.</span> Vous attaquez la magistrature, et jamais -personne ne l'a fait en France! Elle est au-dessus de -toutes les attaques, de tous les soupçons! (<i>Très-bien! -très-bien!</i>)</p> - -<p><span class="sc">M. Keller.</span> Messieurs, ces faits sont notoires. Ils -m'ont été confirmés de Strasbourg par les lettres les -plus détaillées que je pourrais lire à la Chambre, si je -ne craignais de fatiguer son attention; et, tant que le -gouvernement ne les aura pas démentis, je les avance -comme tout à fait certains… (<i>Rumeurs et dénégations -sur plusieurs bancs.</i>)</p> - -<p><span class="sc">M. Abatucci.</span> Le maire a retiré sa plainte!</p> - -<p><span class="sc">M. Keller.</span> Lorsqu'un tribunal est saisi, peu importe -que la plainte soit retirée!</p> - -<p><span class="sc">S. Exc. M. Baroche</span>, <i>ministre, président du conseil -d'État</i>. Pas en matière de diffamation!</p> - -<p><span class="sc">M. Keller.</span> Je vous demande pardon, mais je crois -que, sauf le cas d'adultère, toutes les fois qu'un tribunal -est saisi, il doit se prononcer.</p> - -<p><span class="sc">M. le Ministre.</span> Vous êtes dans l'erreur. En matière -de diffamation, il faut que le plaignant insiste.</p> - -<p>Du reste, nous ne savons pas un mot de tout ce que -vous racontez là (<i>mouvement</i>), et à ce sujet je dois -faire une observation.</p> - -<p>Quand on veut mettre en cause le gouvernement sur -des faits spéciaux, un sentiment que je ne veux pas -dire, mais que la Chambre comprendra, devrait conduire -l'orateur, ainsi que cela se fait partout, ainsi que -cela se fait en Angleterre, ainsi que cela se faisait autrefois -en France, à prévenir le gouvernement, de manière -à le mettre à même de prendre des renseignements -et de vérifier les faits que l'on veut porter devant -la Chambre. Le gouvernement est ainsi en mesure de -répondre aux interpellations; il peut même prévenir -ces interpellations par des explications. Il me semble -que mon observation trouve ici sa place. (<i>Très-bien! -très-bien!</i>)</p> - -<p><span class="sc">M. Keller</span>, <i>continuant son discours</i>. Quelle était la -cause de cet abus de pouvoir?…</p> - -<p><span class="sc">M. le Ministre.</span> Et mon observation, il faut y répondre! -Pourquoi M. Keller ne répond-il pas?</p> - -<p><span class="sc">M. Keller</span>, <i>continuant</i>. Quelle était la cause de cet -abus de pouvoir, inouï dans nos annales judiciaires? -Messieurs, elle est fort simple.</p> - -<p>Et d'abord, il eût été pénible de voir une fois de -plus le ruban de la Légion d'honneur sur les bancs de -la police correctionnelle.</p> - -<p>Et puis, chose plus grave, vous savez que, dans l'état -de notre législation sur la presse, deux condamnations -suffisent pour faire supprimer de droit le journal le -plus dévoué. Il n'en faut pas tant pour un journal ordinaire. -Eh bien, <i>l'Opinion nationale</i> venait précisément -d'être frappée à Montpellier pour avoir diffamé -le président d'une association charitable. Une seconde -condamnation, c'était son arrêt de mort. La France -allait être privée des éminents services que lui rend ce -journal. Il fallait le sauver: on l'a sauvé.</p> - -<p>Cependant, le cas pourrait bien se reproduire. Il -n'est pas dit que les gens que les journaux insultent -ne finiront pas par se lasser de leur longanimité; il -n'est pas dit que tous les tribunaux se montreront aussi -complaisants que celui que je viens de citer… (<i>Vives -réclamations.</i>)</p> - -<p><i>Voix nombreuses.</i> C'est intolérable! A l'ordre! à -l'ordre!</p> - -<p><span class="sc">S. Exc. M. Baroche</span>, <i>ministre, président du conseil -d'État</i>. Vous ne pouvez pas dire qu'un tribunal s'est -montré complaisant.</p> - -<p>Permettez-moi un mot, monsieur le président…</p> - -<p><span class="sc">M. Roques-Salvaza.</span> C'est une affaire de discipline -qui regarde le président. Nous demandons le rappel à -l'ordre!</p> - -<p><span class="sc">M. le Président.</span> Monsieur Keller, vous avez, à deux -reprises différentes, insulté la magistrature; vous avez -porté une accusation grave contre la magistrature et contre -le gouvernement. Je vous ai laissé continuer, parce -que je croyais, en mon âme et conscience, que le gouvernement, -averti par vous, avait pu se mettre en mesure -de réfuter vos accusations. J'ai toujours pensé que, -quelle que fût la gravité d'une incrimination dirigée -contre le gouvernement, le mieux était de ne pas interrompre -l'orateur, de le laisser produire en toute -liberté et jusqu'au bout ses imputations, afin de fournir -au gouvernement l'occasion de se justifier immédiatement -vis-à-vis de la Chambre et du pays.</p> - -<p>Mais il vient d'être déclaré par M. le président -du conseil d'État qu'aucun avis ne lui avait été préalablement -donné; et il s'en est plaint à bon droit. J'insiste -à cet égard sur l'observation que vient de faire -M. le président du conseil d'État. Jamais, dans aucune -assemblée parlementaire (c'est une question de loyauté, -de parti à parti, d'opposition à gouvernement), jamais -on ne s'est permis de porter une accusation sur des -faits aussi ténébreux, sans prévenir le gouvernement, -afin qu'il puisse procéder à une enquête et éclaircir les -faits, de manière à se justifier devant le pays. Agir autrement, -je suis obligé de vous le dire, n'est pas loyal. -(<i>Très-bien! très-bien!</i>)</p> - -<p>Maintenant, je vous rappelle à l'ordre: je ne permets -pas que, dans cette enceinte, on insulte l'institution -la plus respectable et la plus désintéressée, la magistrature. -(<i>Très-bien! Bravo!</i>) Et, si vous continuez, je -vous interdirai la parole. (<i>Oui! oui! Très-bien!</i>)</p> - -<p><span class="sc">M. Keller.</span> Messieurs, on vient de pourvoir à cette -situation exceptionnelle de certains journaux par une -loi qui, sous prétexte d'agrandir la liberté de la presse, -achèvera, je le crains bien, de déposséder la légalité en -faveur de l'arbitraire. M. le ministre de l'intérieur -pourra toujours, du jour au lendemain, et par mesure -administrative, faire supprimer un journal; les tribunaux -ne le pourront plus. Voilà, je le crois, le véritable -sens du projet que nous n'avons fait qu'entrevoir -en comité secret. <i>Le Siècle</i> et <i>l'Opinion nationale</i> -pourront continuer leur triste polémique: ils n'en seront -pas moins immortels, et, à l'heure où je vous -parle, vous venez de voir jusqu'où se permet d'aller -maintenant cette audace impunie, et, pour moi, je suis -encore ému d'indignation et de dégoût par la lecture -de cet article sans nom, dans lequel on a insulté, non-seulement -les malheurs du saint-siége, mais l'honneur -de notre armée de Crimée, mais la dignité même du -trône, article dans lequel on est venu nous vanter les -délices et les raffinements du despotisme païen sous le -nom de je ne sais quel fils légitime de la révolution -française. Mais que veut-on dire par là? Tenez, malgré -moi, cette insolence m'en a rappelé une autre.</p> - -<p>«Vous seul, disait un autre pamphlétaire s'adressant -à un autre prince, vous seul, enveloppé d'une auréole -d'azur et d'or, vous sommeillez au milieu des -orages; votre quiétude m'ennuie comme la vertu d'Aristide -fatiguait le paysan d'Athènes; mais non, la France -sait que, relégué à la pairie, vous subissez un ostracisme -involontaire qui vous interdit toute participation aux -affaires publiques.»</p> - -<p>C'était en 1827; ce prince qu'on outrageait par un -encens non moins coupable, mais pourtant moins -grossier, c'était le duc d'Orléans. Loin de moi, messieurs, -loin de moi la pensée de faire entre ces deux -personnages le moindre rapprochement déplacé; mais -il est évident que l'intention des deux auteurs était la -même. Et quand je vois M. le ministre de l'intérieur si -facile à alarmer par les souvenirs de l'ancien Palais-Royal, -je me demande s'il ne serait pas plus prudent -et plus sage d'empêcher une si compromettante apothéose -du Palais-Royal actuel. (<i>Mouvements divers.</i>)</p> - -<hr /> - - -<p><i>En réponse à cette agression, je publiai immédiatement -chez Dentu la brochure suivante:</i></p> - - -<h3 id="ch5c">LETTRE A M. KELLER</h3> - -<p class="ind">Monsieur,</p> - -<p>L'Alsace n'a pas besoin de «me dresser une statue,» -puisque le plus éloquent de ses députés a bien voulu -m'élever tout vivant sur un piédestal de gros mots, -dans l'enceinte même du Corps législatif.</p> - -<p>J'étais absent, monsieur, lorsque vous m'avez honoré -de cette marque de haine. Je me promenais innocemment -dans Paris, ignorant du danger, comme les -orateurs du gouvernement, que vous n'aviez pas avertis. -C'est le lendemain du discours, en lisant le <i>Moniteur</i>, -que j'ai pu admirer les grands coups d'épée que -vous m'allongiez par derrière, conformément aux lois -de l'escrime ecclésiastique. Peste! vous attaquez vaillamment -ceux qui ne sont pas là pour se défendre! -Mais je ne suis pas mort, grâce aux dieux, et je viens -à la riposte sur le terrain que vous-même avez choisi.</p> - -<p>Maintenant que nous sommes face à face, avec trente-huit -millions de Français pour témoins, vous plaît-il de -régler à l'avance les conditions du combat? Ce soin ne -serait pas inutile, car il est à présumer que nous voilà -aux prises pour longtemps. Nous sommes encore jeunes -l'un et l'autre. J'adore la Révolution aussi sincèrement -que vous aimez la Réaction; j'ai foi dans l'avenir comme -vous dans le passé; nous sommes également convaincus -que toute transaction est impossible entre nos deux -partis, et que l'un doit tuer l'autre. Tuons-nous donc, -s'il vous plaît, dans un style parlementaire, comme il -sied aux honnêtes gens. Laissons aux goujats des deux -armées le vocabulaire des halles et de <i>l'Univers</i>. Promettez-moi -de ne plus m'appeler ni <i>pamphlétaire</i>, ni -<i>calomniateur indigne</i>, et de ne plus dire, à partir de ce -moment, que mes écrits vous <i>dégoûtent</i>. Consentez à -me nommer par mon nom, lorsque vous me ferez -l'honneur de parler de moi, et perdez l'habitude de -voiler ma personnalité sous des périphrases injurieuses. -Le saint-père, qui vous vaut bien, m'a imprimé en -toutes lettres dans le <i>Journal de Rome</i>; cela vous prouve -qu'on peut dire M. About sans tomber en enfer. En -échange de la courtoisie que je réclame, je vous promets, -monsieur, de discuter avec vous en homme bien -élevé. Je ne vous appellerai ni sectaire, ni fanatique, ni -jésuite, ni même ultramontain; car tous ces mots, tombés -dans le mépris public, sont devenus de véritables -injures. Vous serez toujours M. Keller, et même (puisque -le gouvernement impérial a obtenu pour vous un -mandat de député) l'honorable M. Keller.</p> - -<p>Ceci posé, monsieur, j'entre de plain-pied dans la -défense, et j'essaye d'écarter les unes après les autres -les nombreuses accusations dont vous m'avez chargé.</p> - -<p>Vous ne trouverez pas mauvais que je discute un peu -cette savante périphrase par laquelle il vous a plu de -remplacer les deux syllabes de mon nom: «Un pamphlétaire -qui a le malheur d'employer son esprit à dénigrer -tous les lieux qui lui ont donné l'hospitalité!» -Pamphlétaire? nous avons promis de ne plus nous injurier; -je passe donc condamnation. Ce n'est pas que -je méprise un genre de littérature honoré par le courage -d'Agrippa d'Aubigné, de Voltaire, de Paul-Louis -Courier, de Cormenin et de quelques évêques. Je repousse -le mot parce que c'est un gros mot, mais je ne méprise -aucunement la chose. Attaquer les abus, plaider -pour la justice et la vérité, terrasser les monstres de la -tyrannie et de la superstition, ce n'est pas démériter -de l'estime des hommes. Hercule, dont l'antiquité a fait -un dieu, était un pamphlétaire qui ne savait pas écrire. -Lorsqu'il écrasa d'un seul coup les sept têtes de l'hydre, -il fit en gros ce que j'essaye de faire en détail. Les -apôtres chrétiens, que vous approuvez sans doute, -quoique vous ne les imitiez pas, étaient des pamphlétaires -ambulants qui poursuivaient en tout lieu les vices -du paganisme, comme je pourchasse les abus du catholicisme -vieilli.</p> - -<p>C'est pourquoi je vous pardonne de m'avoir lancé le -nom de pamphlétaire dans le feu d'une improvisation -étudiée. Mais je regrette sincèrement, pour votre réputation -de clairvoyance et d'équité, que vous ayez pu -voir en moi un pamphlétaire ingrat.</p> - -<p>J'ai reçu la plus gracieuse hospitalité dans quelques -grandes villes de France, à Marseille, à Bordeaux, à -Dijon, à Grenoble, à Rouen, à Dunkerque, à Strasbourg. -Lorsque vous trouverez le temps de parcourir les premiers -chapitres de <i>Rome contemporaine</i>, vous verrez -comment j'ai dénigré Marseille et les Marseillais. Si jamais -vous ouvrez un petit livre intitulé <i>Maître Pierre</i>, -vous reconnaîtrez que je n'ai pas payé d'ingratitude -le bon accueil et la franche cordialité des Bordelais. -Je ne désespère pas de m'acquitter un jour, dans -la mesure de mes moyens, envers les autres villes où -j'ai trouvé des esprits sympathiques et des cœurs ouverts; -en attendant, je m'abstiens religieusement de -critiquer les hommes qui m'ont accueilli.</p> - -<p>J'ai été l'hôte de la France en Grèce et en Italie. -A l'école de Rome, aussi bien qu'à l'école d'Athènes, -je me suis efforcé d'acquitter ma petite dette envers -notre patrie en lui apprenant un peu de vérité. Je ne -devais rien aux Grecs ni aux Romains, qui ne me connaissaient -pas, sinon pour m'avoir coudoyé dans la rue. -Cependant, comme j'avais touché du doigt leur oppression -et leur misère, j'ai pris sur moi de les défendre -contre deux détestables petits gouvernements. Informez-vous -en Italie: on vous dira si je passe pour un -ennemi du peuple italien. Un philhellène éminent, -M. Saint-Marc Girardin, a publié dans les <i>Débats</i> un -panégyrique du peuple grec, découpé avec des ciseaux -dans <i>la Grèce contemporaine</i>. Il faut être plus Bavarois -que Sa Majesté le roi Othon pour voir en moi un ennemi -de la nation hellénique. Je la connais: donc, je -l'aime; j'ai étudié son gouvernement: donc, je la plains. -Le jour approche où elle s'affranchira de ses entraves, -comme la nation italienne. Je n'attendrai pas jusque-là -pour me placer aux premiers rangs de la presse, à la -tête de ses défenseurs. Si c'est faire un acte d'ingratitude -que de défendre les opprimés qu'on a rencontrés -en chemin, je fais vœu d'encourir le même reproche -partout où l'on me donnera l'hospitalité.</p> - -<p>Je ne suis pas l'hôte de la ville de Saverne, quoiqu'elle -m'abrite fort agréablement, comme vous l'avez -dit, pendant la belle saison. Acheter une propriété rurale -auprès d'une jolie petite ville de province, s'y -établir en famille, la cultiver et l'embellir avec soin, -occuper toute l'année un certain nombre d'ouvriers, -donner l'aumône aux pauvres, appuyer de son crédit -les gens dans l'embarras, faire de sa bibliothèque un -cabinet de lecture à l'usage des habitants, attirer chez -soi un certain nombre de voyageurs et d'artistes, répandre -au loin la réputation d'un pays admirable et -trop peu connu, enfin, monsieur, faire retentir par -votre bouche, au sein du Corps législatif, le nom d'une -modeste sous-préfecture, est-ce bien là ce qu'on appelle -recevoir l'hospitalité? Lorsque les plus honorables habitants -de Saverne me font l'amitié de s'asseoir à ma -table, je suis leur hôte, il est vrai, mais dans le sens -actif du mot que vous avez dit.</p> - -<p>J'estime infiniment la population de l'Alsace en général -et de Saverne en particulier. Depuis bientôt trois -ans que j'ai dressé ma tente dans ce petit coin des -Vosges, j'ai eu le temps d'apprécier la bonhomie des -mœurs, la solidité des dévouements, la naïveté des -courages. Rien ne manque à ces gens-là, qu'une excellente -administration. Il ne m'appartient pas de la leur -donner; mais, toutes les fois qu'on les brutalise un peu, -il m'appartient de les défendre. Je le fais, ils le savent, -et, s'il est vrai que quelques-uns vous ont fourni contre -moi des armes rouillées et hors de service, ce n'est -pas moi qui suis un ingrat, mais eux.</p> - -<p>L'ingratitude, monsieur, est un vice honteux, et -nous nous entendrons toujours, vous et moi, sur ce -point de morale. Je ne suis pas un chrétien parfait, et -il m'est difficile de pardonner une injure; mais, en -revanche, il m'est impossible d'oublier un bon office. -Si vous voulez me convaincre d'ingratitude, ne cherchez -pas dans mon passé, il est pur. Attendez qu'un -gouvernement crédule me recommande ou m'impose -au choix des électeurs; que vingt-cinq mille honnêtes -Alsaciens, trompés par mon attitude et mes déclarations, -m'envoient au Corps législatif pour y défendre la -politique impériale; que j'accomplisse mon mandat en -sens inverse et que je tourne contre le gouvernement -les armes qu'il m'aura confiées lui-même. Si jamais -vous me prenez à jouer ce jeu-là, je n'aurai plus qu'à -baisser la tête et à subir comme un honteux toutes les -récriminations que votre conscience pourra vous -dicter<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> <i>Voyez un peu avec quelle bonne foi un écrivain légitimiste -a cité cette phrase!</i> «Attendez qu'un gouvernement crédule me -recommande ou m'impose au choix des électeurs; que vingt-cinq -mille honnêtes Alsaciens, trompés par mon attitude et mes déclarations, -m'envoient au Corps législatif pour y défendre la politique -impériale. <i>A Dieu ne plaise, dit-il</i>, que j'accomplisse mon -mandat en sens inverse et que je tourne contre le gouvernement -les armes qu'il m'aura confiées lui-même. <i>Quelle magnifique réclame!</i>»</p> - -<p>(<i>M. E. About et sa Lettre à M. Keller</i>, par Joseph de Rainneville. -Paris, Dentu, 1861.)</p> -</div> -<p>En attendant ce triste jour, qui ne luira jamais sur -mon front, vous vous rabattez sur une accusation que -je croyais désormais impossible: vous affirmez, après -M. Veuillot, M. Dupanloup et quelques publicistes de -la même école, que j'ai écrit sur Rome un livre calomnieux. -Hélas! monsieur, ne sortirons-nous donc jamais -de cette polémique expéditive? Croyez-vous encore, à -votre âge, qu'un dossier plein de faits, un réquisitoire -appuyé de mille preuves se puisse réfuter par un gros -mot? Depuis deux ans et plus que j'ai publié <i>la Question -romaine</i>, vous avez eu, vous et les vôtres, autant -de loisir qu'il en fallait pour contredire mes assertions. -Comment ne s'est-il pas trouvé dans votre camp un -champion assez dévoué pour défendre pied à pied le -terrain que je disputais au saint-père? C'est une tâche -difficile, mais bien digne de vous, monsieur, qui êtes -plein de zèle et de patience. Essayez-la; vous vous ferez -plus d'honneur qu'en proclamant les droits problématiques -d'un maire et d'un sous-préfet. Prouvez-nous -qu'on n'a point séquestré le petit Mortara; qu'on n'a -pas ravi à M. Padova sa femme et ses enfants; qu'il y -a des lois à Rome et qu'il ne s'y commet point de -crimes; que le clergé n'y a jamais opprimé le peuple; -que les moines y sont laborieux et chastes; que les -libertés, les sciences et les vertus découlent du trône -pontifical comme de leur source naturelle. Prouvez que -j'ai menti en disant que trois millions d'Italiens supportaient -impatiemment la domination des prêtres. -Mais peut-être est-il un peu tard, maintenant que tous -les sujets du pape ont manifesté par leurs actes les -sentiments que j'osais leur prêter.</p> - -<p>Non, monsieur, je n'ai pas calomnié le saint-père en -disant que ses sujets aspiraient à la liberté. J'en atteste -l'histoire des deux dernières années et le cri de soulagement -qui s'est élevé à Bologne, à Ancône, à Pérouse -et dans toutes les villes affranchies! J'atteste l'éloquence -des faits, plus irrésistible encore que la vôtre! J'atteste -enfin cette sourde et infatigable doléance qui s'élève -en murmurant au-dessus de la grande capitale opprimée, -et que tous les vents de l'horizon emportent -chaque jour vers les princes équitables et les peuples -généreux!</p> - -<p>J'ai dit la vérité, la triste vérité, comme je l'avais -vue et touchée du doigt dans les plaies saignantes d'un -peuple martyr. Mon livre était irréfutable; il l'est encore, -il le sera toujours, tant qu'il restera dans un coin -de l'univers un laïque en puissance de prêtre. Croyez-vous -donc que votre parti m'aurait voué cette haine -mortelle si j'avais dit autre chose que la vérité? Non, -monsieur, si vos amis avaient pu me prendre en faute, -vous ne seriez pas réduit à la triste nécessité de me dire -des injures dans une discussion du budget au Corps -législatif. On m'aurait écrasé depuis longtemps sous le -poids de mes erreurs les plus légères, et le parti clérical, -triomphant de ma sottise, me saurait un gré infini de -lui avoir fait si beau jeu. Mais j'ai frappé juste, et voilà -mon crime. J'ai arraché la clef de voûte de la vieille -prison, et c'est pourquoi j'ai maille à partir jusque -dans Saverne avec tous les amis du geôlier.</p> - -<p>Nous ne sommes pas encore assez liés, monsieur, -pour que je vous raconte en détail les trois ans que j'ai -passés en Alsace. Il me suffira de rectifier les erreurs -involontaires où vous êtes tombé, faute de renseignements -vrais. Que n'en demandiez-vous aux personnes -de votre famille qui sont établies dans le pays? La -bonne madame Keller, votre spirituelle et respectable -tante, M. Henri de Juilly, votre cousin, ont assisté à -toute l'affaire, et j'ai trouvé en eux, jusqu'à la fin, les -plus fidèles et les meilleurs amis. Mieux que personne, -ils pouvaient vous mettre en garde contre les dénonciations -inexactes de mes ennemis, qui sont les leurs.</p> - -<p>Vous vous êtes laissé persuader (tant est grande la -candeur de votre âme!) qu'après avoir égorgé le souverain -temporel de Rome, j'avais jugé très-utile et très-urgent -de compléter l'hétacombe en immolant un -maire et un sous-préfet. Sûr de l'impunité, confiant -dans l'appui d'un gouvernement qui pousse à la destruction -des maires, des sous-préfets et des papes, -j'avais complété l'œuvre de <i>la Question romaine</i> en publiant -trois feuilletons dans ce journal maudit qui s'appelle -<i>l'Opinion nationale</i>.</p> - -<p>Il est bon de vous apprendre, monsieur, que <i>la Question -romaine</i> a paru la veille du départ de nos soldats -pour l'Italie. C'était, si j'ai bonne mémoire, au printemps -de 1859. Les trois feuilletons que vous incriminez, -et qui sont (permettez-moi de vous le dire) au -nombre de deux, portent la date du 23 février et du -20 mars 1861. Vous voyez que, si le succès de mon -premier crime m'a stimulé à en commettre un second, -il ne m'a pas stimulé bien vite.</p> - -<p>On vous a d'ailleurs mal renseigné sur l'heureuse et -facile publication de <i>la Question romaine</i>. Ce livre avait -été imprimé en Belgique; il ne s'est pas distribué en -France pendant «des semaines» ni même pendant une -semaine. On ne l'a pas saisi «quand l'édition tout entière -était vendue.» L'édition était de douze mille exemplaires; -nous n'en avons pu faire entrer que quatre mille. -Vous vous trompez donc des deux tiers. Si je n'avais -pas été plus précis ni plus vrai dans les attaques que -j'ai dirigées contre le pape, vos amis et vous-même -auriez eu bientôt fait de me réfuter. Vous regrettez que -les tribunaux ne m'aient pas répondu par une bonne -condamnation. On vous avait promis de me faire un -procès, le procès n'a pas eu lieu, et cela vous scandalise. -Mais rappelez-vous que le délit d'impression, si -toutefois il y a jamais eu délit, s'était commis à l'étranger. -Apprenez que le délit de publication avait été commis -en France par un éditeur exilé à Bruxelles, et -votre haute sagesse comprendra pourquoi «l'on n'a -plus entendu parler du procès.»</p> - -<p>Si ces informations ne vous suffisaient pas et s'il -fallait absolument vous donner le fin mot de cette -vieille histoire, je vous rappellerais que les procès de -librairie sont le plus souvent des questions d'opportunité. -A l'exception des ouvrages obscènes, la plupart -des livres ne sont saisis et poursuivis que parce qu'ils -ont paru trop tôt. Il fut un temps où c'était un crime de -lèse-religion que de traduire la Bible en langue vulgaire. -Aujourd'hui, l'on admire les traducteurs de la Bible, on -les plaint même un peu, et personne ne les poursuit -plus. Dieu sait au milieu de quels dangers Pascal a fait -imprimer <i>les Provinciales</i>, que l'État met aujourd'hui -entre les mains des écoliers. Rappelez-vous les précautions -sans nombre dont Voltaire entourait la publication -de ses écrits: tous les éditeurs de notre temps sont libres -de réimprimer Voltaire. Le même fait se reproduit -à toutes les époques, pour les plus modestes auteurs -aussi bien que pour les grands. Témoin votre humble -serviteur et cette même <i>Question romaine</i>, qui se vend -aujourd'hui sans réclamation chez tous les libraires de -France. Elle ne scandalise plus personne, elle n'étonne -plus personne, et pourquoi? Parce que le temps a -marché; parce que les vérités qu'elle annonçait sont -devenues presque banales; parce que les faits qu'elle -racontait ne sont plus ni contestés ni contestables. Et -je me plais à remarquer que vous-même, dans le réquisitoire -dont vous m'avez accablé, vous n'avez pas demandé -pourquoi le gouvernement ne saisissait plus <i>la -Question romaine</i>.</p> - -<p>Mais revenons à cette jolie ville de Saverne, où vous -avez établi, un peu légèrement, votre base d'opérations. -Je suis prêt à vous raconter, <i lang="la" xml:lang="la">ab ovo</i>, cette mémorable -querelle «qui a attristé l'Alsace, qui l'a blessée -dans son honneur, qui s'est terminée par un abus -de pouvoir inouï dans nos annales judiciaires.»</p> - -<p>Il y a dix mois environ, lorsqu'on renouvela les -conseils municipaux dans tous les départements de la -France, je me présentai comme candidat aux électeurs -de Saverne. Vous dire les raisons publiques et privées -qui m'avaient inspiré cette ambition modeste, serait -peut-être un peu trop long. Je me présentai tout seul, -après avoir sollicité vainement l'appui de l'administration.</p> - -<p>Je vous laisse le plaisir de vous expliquer à vous-même -pourquoi M. le maire de Saverne me refusa -l'hospitalité de la liste officielle. Cet honorable fonctionnaire -est cousin du sous-préfet, qui est beau-frère de -M. de Heckeren, qui est, suivant votre belle expression, -«un de ces courageux sénateurs qui défendent le saint-siége.» -Le zèle qui vous pousse aujourd'hui à plaider -la cause de ces messieurs nous dit assez quelles sont -leurs opinions politiques et religieuses. Une sympathie -des plus touchantes les unit à M. le préfet du Bas-Rhin. -Tout se tient et s'enchaîne dans notre département, et -c'est le cas d'admirer le doigt de la Providence. Que -vous ayez reçu vos informations de Saverne ou de Strasbourg, -c'est tout un. Avouez, monsieur, que l'empereur -est heureux de pouvoir compter sur des fonctionnaires -qui s'entendent si bien entre eux et avec -vous<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>!</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Je suis heureux d'apprendre à mes lecteurs que le sous-préfet -de Saverne vient d'être décoré de la Légion d'honneur (15 août -1862).</p> -</div> -<p>La population ne marche pas dans le même sens, à -moins qu'on ne la pousse; mais on sait la pousser -quand il le faut: on sait même pousser en prison, pour -le bon exemple, un pauvre distributeur de bulletins -malsonnants. Cependant les Savernois ne manquent pas -de courage. Je ne me présentais pas devant eux comme -vous êtes venu devant les électeurs du Haut-Rhin. On -ne prêchait pas pour moi dans les églises; on prêchait -même contre moi. On ne disait pas au peuple de la -ville: «Voici un homme dévoué au gouvernement; si -vous voulez faire un vrai cadeau à l'empereur, votez -pour notre candidat!» Il se trouva pourtant à Saverne, -même dans votre famille, monsieur, des électeurs assez -hardis pour me donner leur voix; et j'arrivai bon vingt-quatrième -sur une liste de vingt-trois.</p> - -<p>Je comptais sur un meilleur résultat; et ne riez pas -de ma superstition, j'ai cru longtemps que j'avais été -victime d'un miracle. Vous me comprendrez assurément, -vous qui avez la foi. Il était six heures du soir; -on venait de clore le scrutin. M. le maire ouvrit une -grande boîte de sapin, bien et dûment scellée, qui -renfermait les volontés du peuple et l'avenir du conseil -municipal. Mon cœur battit avec violence. On se -mit à compter les bulletins, comme on avait compté -les votants. O prodige! Les bulletins étaient en majorité. -Oui, monsieur, il se trouva dix bulletins de plus -qu'il n'était venu de votants. J'ai vu cela de mes -yeux, moi qui vous parle. J'ai vu même à Strasbourg -le conseil de préfecture, saisi d'une protestation -en règle contre ce trop-plein du suffrage universel, -déclarer que la multiplication des bulletins, quoique -miraculeuse en elle-même, n'était pas de nature à invalider -une élection.</p> - -<p>A dater de ce jour, le vainqueur, c'est-à-dire l'autorité -locale, appliqua à tous mes amis, sans excepter -vos parents, un axiome de droit provincial que les -Romains résumaient en deux mots: <i lang="la" xml:lang="la">Væ victis!</i> Les -petits sbires de la mairie me favorisèrent de trois ou -quatre procès-verbaux dans la même semaine. Mon -cousin germain, Paul About, aujourd'hui brigadier au -troisième régiment d'artillerie, fut traduit en justice -pour avoir tué un pinson sur un arbre avec un de mes -pistolets. Le tribunal de Saverne, ce tribunal que vous -accusez bien injustement de complaisance envers moi, -condamna le pauvre garçon à l'amende et à la confiscation -de l'arme, sans oublier les frais du procès. -Votre cousin à vous, M. de Juilly, architecte inspecteur -du château de Saverne et père de trois beaux enfants -qui sont vos neveux à la mode de Bretagne, fut -dénoncé à Paris par les soins de M. le sous-préfet. On -l'accusa d'avoir manqué de politesse envers le premier -fonctionnaire de l'arrondissement, et il serait peut-être -destitué à l'heure qu'il est, si un excellent homme, -d'infiniment d'esprit, M. de X…, chef de division au -ministère de Z…, n'avait mis la dénonciation dans sa -poche. Allons, monsieur, retournez au Corps législatif -et dénoncez cet abus de pouvoir! Demandez de quel -droit M. de X… s'est permis de sauver un père de famille, -et de votre famille; de quel droit il a coupé la -vengeance sous le pied de «cet infortuné sous-préfet!» -Rassurez-vous, cependant, la dénonciation de -l'<i>infortuné</i> n'a pas été tout à fait perdue. Elle a arrêté -une augmentation de traitement qui était promise -depuis une année à votre cousin M. de Juilly.</p> - -<p>Je vous ai confessé, monsieur, que j'adorais la justice; -c'est une passion malheureuse dans certains départements. -Toutefois, les décrets du 24 novembre et la -loyauté avec laquelle je les vis exécuter à Paris me rendirent -un peu de courage. Je publiai un de ces trois -feuilletons, c'est-à-dire un de ces deux feuilletons: où -diable avez-vous trouvé le troisième? Je publiai, dis-je, -au bas de <i>l'Opinion nationale</i>, un feuilleton léger dans -la forme, assez sérieux dans le fond, comme la plupart -des choses que j'écris. Je suppose que vous l'avez lu, -puisque vous en parlez; le troisième est le seul dont -vous ayez parlé sans avoir eu l'ennui de le lire. -Mais, si vous avez parcouru ce petit travail sur les -libertés municipales, si vous ne vous l'êtes pas fait -résumer par vos amis de Saverne ou de Strasbourg, -je m'étonne que vous ayez pu y trouver «d'indignes -calomnies contre la vie publique et privée de M. le -maire de Saverne.» J'ai commencé par discuter très-raisonnablement -la question électorale; j'ai montré -que les pouvoirs les plus heureux étaient quelquefois -trompés en cette matière par le zèle de leurs préfets; -j'ai fait allusion à la candidature officielle d'un -honorable député du Haut-Rhin qui vous touche de -bien près; j'ai prouvé par votre exemple qu'un gouvernement</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i6">… Rencontre sa destinée</div> -<div class="verse">Souvent par les chemins qu'il prend pour l'éviter.</div> -</div> - -<p>Après quoi, comme il me paraissait inutile de garder -le ton sérieux durant plus d'un quart d'heure, je me -suis mis à crayonner la caricature d'une élection municipale. -Pour amuser mes lecteurs et moi-même, j'ai -fait une collection de traits épars dans les journaux, -dans les discours de la Chambre, dans les protestations -adressées au conseil d'État, enfin dans mes souvenirs -personnels. J'ai réuni le tout au sein d'une ville imaginaire -nommée Schlafenbourg; j'ai inventé un maire -appelé Jean <span lang="de" xml:lang="de">Sauerkraut</span>, en français, Jean Choucroute; -un sous-préfet bigot, du nom d'<span lang="la" xml:lang="la">Ignacius</span>, un candidat -grotesque qui ne me ressemble pas plus par le caractère -et la figure que vous ne ressemblez à Démosthènes par -l'improvisation. De quel droit, s'il vous plaît, me reconnaissez-vous -dans le personnage de ce Gottlieb? Sur -quoi vous fondez-vous pour affirmer devant les représentants -de la France que cet <span lang="la" xml:lang="la">Ignacius</span> est le sous-préfet -de Saverne, que ce Jean Choucroute est le maire de la -ville? Voulez-vous donc les tuer par le ridicule, et ne -vous suffit-il pas de les avoir compromis par votre patronage?</p> - -<p>Mais, avant de pousser plus loin, permettez que je -m'arrête en admiration devant une de vos phrases. -«Cet infortuné maire Choucroute, avez-vous dit, dont -le nom seul est une insulte à notre agriculture!» Ai-je -insulté l'agriculture française, et les planteurs de choux -vont-ils me demander raison? Mais moi-même, monsieur, -je suis planteur de choux. Si jamais vous vous -arrêtiez à Saverne et si vous me faisiez l'honneur de -dîner à la Schlittenbach avec M. de Juilly, votre cousin, -et madame Keller, votre tante, on vous servirait de la -choucroute fabriquée chez nous. De la choucroute excellente, -et nullement susceptible, et qui ne se croit pas -insultée par une innocente plaisanterie. Le chou, monsieur, -ne peut qu'être honoré d'un rapprochement qui -le met au rang des autorités municipales. Qu'allons-nous -devenir si les légumes eux-mêmes nous attaquent -en diffamation? Lorsque M. Louis Veuillot, votre maître -en l'art de bien dire, a comparé les philosophes à des -navets, on a pensé qu'il traitait légèrement la philosophie; -mais nul n'a trouvé qu'il insultât l'agriculture -française dans la personne du navet!</p> - -<p>Aucun agriculteur ne réclama contre mon premier -article, le seul dont un passage ait été incriminé par la -suite. Aucun maire ne s'en plaignit dans le premier moment, -pas même M. le maire de Saverne. Vous nous montrez, -monsieur, cet honorable fonctionnaire «n'écoutant -que la voix de sa conscience» et courant à la justice -comme au feu. Permettez-moi de vous faire observer -qu'il attendit depuis le 23 février jusqu'au 30 mars -pour déposer sa plainte! Cinq semaines de réflexions! -n'est-ce pas étonnant d'un homme «indignement calomnié?»</p> - -<p>Que s'était-il donc passé dans l'intervalle? Avais-je -arraché le masque de <span lang="de" xml:lang="de">Sauerkraut</span> pour montrer au -public la figure d'un maire vivant? Tout au contraire: -dans un deuxième feuilleton, le feuilleton du 20 mars, -j'avais raconté que plusieurs petites villes reconnaissaient -leur maire dans la personne de <span lang="de" xml:lang="de">Sauerkraut</span>. Le -fait est, monsieur, que nombre de citoyens m'avaient -écrit de divers départements: «C'est moi qui suis -Gottlieb, et notre maire est le vrai <span lang="de" xml:lang="de">Sauerkraut</span>!» J'ai -eu l'honneur de mettre ce dossier sous les yeux de -M. le juge d'instruction du tribunal de Saverne.</p> - -<p>Mais pourtant il s'était produit quelque fait nouveau? -Peut-être avais-je «cruellement blessé l'honneur -de vingt familles,» comme vous l'avez dit éloquemment, -par cette figure de rhétorique qu'on appelle -hypothèse gratuite? Non, monsieur, je n'avais -blessé l'honneur d'aucune famille dans les deux articles -qui ont paru. Si j'ai été assez malheureux pour -commettre le crime dont vous m'accusez, cela ne peut -être que dans le troisième feuilleton. Pour celui-là, je -vous le livre, je vous l'abandonne, il m'est impossible -de le défendre contre vous, attendu qu'il n'a jamais -existé. Et dans quel intérêt, je vous prie, aurais-je -blessé cruellement l'honneur de vingt familles? Est-ce -que la politique la plus élémentaire ne me commandait -pas de mettre le peuple de mon côté? D'ailleurs, je -connais peu la vie privée de mes voisins les plus proches. -Lorsqu'on travaille autant que je le fais, on n'a pas le -loisir de s'intéresser aux méchants bruits de la province. -Y a-t-il en Alsace quelques ménages scandaleux, quelques -fortunes mal acquises, quelques familles enrichies -par l'usure ou par la contrebande? C'est à vous -que je le demanderai, car je n'ai jamais arrêté mon -attention à ces curiosités locales.</p> - -<p>Cependant une plainte en diffamation fut déposée -contre moi. Le fait est exact, et je suis aise de trouver -enfin dans votre discours une parole conforme à la vérité. -Une plainte fut déposée, et voici comme:</p> - -<p>La Société anonyme des Amis de Rome, cette sainte -alliance si puissante pour le bonheur de l'Alsace et que -vous représentez si brillamment au Corps législatif, -s'imagina, après cinq semaines de réflexion, qu'elle -avait trouvé le défaut de ma cuirasse.</p> - -<p>Un paragraphe de mon premier feuilleton disait que -Jean <span lang="de" xml:lang="de">Sauerkraut</span> (et non M. le maire de Saverne) ne -serait pas fâché de faire passer un boulevard au travers -de son jardin. Personne ne pouvait se tromper sur -cette allusion transparente à l'un des vices les plus généraux -de notre époque. D'ailleurs, j'avais eu soin -d'ajouter moi-même, pour l'édification des esprits paresseux: -«Jean <span lang="de" xml:lang="de">Sauerkraut</span> n'est pas le seul qui raisonne -ainsi, dans ce siècle d'expropriations, de démolitions -et de boulevards.»</p> - -<p>C'est par là que je pensai être pris; ou du moins c'est -par là, monsieur, que vos amis pensèrent me prendre. -Ils se rappelèrent que, longtemps avant mon arrivée -dans la commune, le conseil municipal avait agité certain -projet de rue qui perçait le jardin et démolissait -la maison de M. le maire. Inutile de vous dire que le -maire de Saverne avait repoussé avec toute l'énergie du -désintéressement une démolition qui menaçait de l'enrichir. -On répéta durant cinq semaines, à cet «infortuné», -que j'avais contesté sa vertu dominante; on le -supplia de me poursuivre et d'attaquer aussi <i>l'Opinion -nationale</i>; on lui promit qu'il serait soutenu à Saverne, -à Strasbourg, à Colmar, à Paris même, par cette -faction puissante dont vous êtes, monsieur, le glorieux -orateur. On finit par lui inspirer une demi-confiance, -et, s'il n'osa pas se porter partie civile, il s'enhardit -au moins jusqu'à déposer la plainte que vous savez.</p> - -<p>Je ne crois point vous étonner, monsieur, en vous -disant que je courais certains risques. Non que la magistrature -française soit capable de ces honteuses complaisances -qu'il vous a plu de lui imputer; mais, s'il est -impossible de corrompre ou d'intimider nos juges, ils -sont hommes après tout. Lorsqu'un maire et un sous-préfet -qu'ils estiment, qu'ils aiment, qu'ils fréquentent -tous les jours de l'année dans l'intimité la plus étroite, -viennent se plaindre d'un journaliste obscur et qu'ils ne -connaissent que de vue, comment ne seraient-ils pas -prédisposés à juger sévèrement les choses? Je dois pourtant -cette justice au tribunal de Saverne qu'il ne se -laissa pas entraîner légèrement par les préventions si -douces et si excusables de l'amitié. Il ouvrit une enquête, -il manda une fourmilière de témoins, ce qui ne -s'était pour ainsi dire jamais vu dans une affaire de -presse. Il ne se décida à lancer une assignation qu'après -avoir entendu tous les amis du maire, tous les -amis du sous-préfet, toutes les personnes de votre -honorable parti, monsieur, répéter unanimement et -comme un mot d'ordre cette formule sacramentelle: -«Nous avons reconnu M. le maire de Saverne dans le -portrait de Jean <span lang="de" xml:lang="de">Sauerkraut</span>.»</p> - -<p>Vous l'avouerai-je cependant? ma confiance était telle -dans mon bon droit et dans l'impartialité des magistrats, -que j'attendais, sans trop de soucis, l'heure de la -justice. Au lieu d'invoquer l'appui de quelque prince -du barreau comme M. Jules Favre ou M. Ernest Desmarets, -j'avais confié ma cause à un tout jeune avocat -de mes amis, qui a plus de cœur et de talent que de réputation -et d'expérience. Je préparais la défense avec -lui, lorsque le coup de foudre dont vous avez parlé nous -étonna nous-mêmes et nous donna cette secousse que -les physiciens désignent par le nom de <i>choc en retour</i>. -Le maire de Saverne avait retiré sa plainte! Le tribunal -n'avait plus aucune raison de nous poursuivre, et le -procès n'avait pas lieu.</p> - -<p>Par quelles raisons un fonctionnaire municipal, «indignement -calomnié dans sa vie publique et privée», -avait-il renoncé à sa vindicte personnelle? Voilà, monsieur, -ce que je ne me charge point de vous expliquer. -Celui qui lit dans les consciences connaît seul les motifs -qui ont décidé le maire de Saverne. Je ne sais, -quant à moi, que deux explications: celle que les amis -de M. le maire ont répandue dans toute l'Alsace, et -celle que vous avez donnée vous-même au Corps législatif.</p> - -<p>La première des deux affecte une couleur légendaire -qui ne satisfait pas complétement la raison. Mais vous -savez que l'Alsace est encore éclairée par la lueur mystérieuse -des légendes. Le garde champêtre se penche à -l'oreille du paysan et lui dit: «M. le maire était allé -à Paris pour assister à un mariage. Il dîna aux Tuileries, -comme tous les maires de Saverne lorsqu'ils sont -de passage dans la capitale; son couvert se trouva mis, -selon l'ordre hiérarchique, à la droite du prince Napoléon. -«Mon cher ami, lui dit le prince après avoir -trinqué deux ou trois fois, vous avez entamé un procès -bien juste assurément, mais qui va supprimer <i>l'Opinion -nationale</i>.—En effet, répond le maire, c'est pour me -venger de M. About, qui m'a causé des contrariétés.—En -cela vous avez bien raison, dit le prince; mais cette -condamnation me fera du tort. Je ne vous ai donc jamais -dit que j'avais placé dix millions dans ce diable de -journal?—Dix millions?—Pas un liard de moins. -Vous serez dans votre droit, je l'avoue; mais enfin votre -vengeance va me coûter cher.—J'aime mieux y renoncer, -dit le maire. Entre gens comme nous!…—Vous -êtes bien bon, répond le prince, et à charge de revanche!—Bien -entendu.»</p> - -<p>Nous ne discuterons pas cette tradition orale, quoiqu'elle -ait fait, depuis le 24 mai, un assez joli chemin -en Alsace. Rabattons-nous plutôt sur la vôtre, monsieur, -et voyons si vous n'avez pas péché contre la vraisemblance, -le jour où M. le comte de Morny ne vous reprocha -qu'un léger manque de loyauté. J'ai le droit de -supposer que toutes vos paroles étaient pesées à l'avance, -puisque la roideur inflexible de votre improvisation ne -vous permit pas même de relever le démenti d'un ministre. -Cela étant, comment n'avez-vous pas craint de -faire concurrence au génie rêveur de nos gardes champêtres? -Comment osez-vous nous montrer le ministre -de l'intérieur suppliant ou sommant un maire de retirer -une plainte? Depuis quand les ministres de l'empereur -ont-ils contracté l'habitude de supplier messeigneurs -les maires? Ils ne supplient pas même MM. les évêques: -ils les invitent à modérer leurs plaintes lorsqu'elles -font trop de tapage dans le pays. Vous qui êtes -un homme d'imagination, monsieur (car vous imaginez -beaucoup de choses), vous représentez-vous bien M. le -comte de Persigny dans une attitude suppliante, embrassant -les genoux cagneux d'un gros maire provincial?</p> - -<p>Qu'on le somme de retirer sa plainte, c'est une hypothèse -un peu moins invraisemblable, et pourtant aucun -homme pratique ne voudra l'admettre avec vous. -A quoi bon recourir aux sommations, lorsque le plus léger -avertissement suffit? Je n'écoute pas aux portes des -ministres, et je ne sais pas même si le maire de Saverne -a été admis à paraître devant M. de Persigny. Mais -soyez assez bon pour supposer un instant avec moi -qu'un fonctionnaire inhabile en matière de comptabilité -municipale ait touché, dépensé, payé des sommes -assez rondes, sans songer à les faire inscrire par le receveur -de la commune; supposez que cet honnête maladroit -ait encouru quelque réprimande par ignorance -ou par oubli des principes élémentaires de l'administration. -On ne veut point le punir, car il n'est coupable -que d'incapacité, mais on ne veut pas non plus le proposer -pour modèle à tous les maires de l'Empire, en lui -donnant droit de vie et de mort sur les journaux où il -croit lire une critique de sa gestion. «Désistez-vous, lui -dira-t-on, et, si vous voulez que nous soyons indulgents, -commencez par nous donner l'exemple. Ce n'est qu'aux -hommes sans péché qu'il appartient de jeter la pierre.» -Voilà, monsieur, le langage équitable et chrétien que je -vous conseille de tenir à vos maires, quand vous serez -ministre de l'intérieur.</p> - -<p>En ce temps-là, monsieur, je serai encore au nombre -des journalistes, car l'habitude d'écrire la vérité est de -celles qu'on ne perd point aisément. Quand vous aurez -le pouvoir en main, quand on aura créé pour votre usage -des tribunaux complaisants, libre à vous de venger sur -moi le pape de Rome et le maire de Saverne! Vous -pourrez vous donner le luxe de «montrer sur les bancs -de la police correctionnelle» ce petit bout de ruban -rouge que je porte avec orgueil, parce que je l'ai laborieusement -mérité. Mais ne vous flattez pas: il vous -sera, même alors, plus facile de nous condamner que -de nous flétrir, et les bancs de la police correctionnelle -deviendront les siéges de la justice, quand vous serez -les accusateurs et nous les accusés!</p> - -<p>J'ai répondu, si je ne me trompe, à toutes vos personnalités, -moins une. Il ne m'appartient pas de défendre -le gouvernement après M. le président du conseil -d'État, ni de plaider la cause de la Révolution, que -M. Émile Ollivier a si noblement défendue. Il ne me -reste donc plus qu'à vous expliquer, à vous et à beaucoup -d'autres, «cet article sans nom qui vous a ému -d'indignation et de dégoût, cet article dans lequel j'ai -insulté, non-seulement les malheurs du saint-siége, -mais l'honneur de notre armée de Crimée, mais la -dignité même du trône; cet article dans lequel je suis -venu vous vanter les délices et les raffinements du despotisme -païen sous le nom de vous ne savez quel fils -légitime de la révolution française.»</p> - -<p>«Mais que veut-on dire par là?» daignez-vous -ajouter à cette équitable tirade. Je vais vous expliquer, -monsieur, ce que j'ai voulu dire par là.</p> - -<p>Je m'exerce à la critique d'art, et je publie ce qu'on -appelle un <i>salon</i>, pour la troisième fois de ma vie. -Pour rompre la monotonie d'un sujet qui n'est jamais -très-varié par lui-même, j'ai cru qu'il serait intéressant -d'y glisser de temps à autre, à propos d'un marbre ou -d'une peinture, quelques portraits à la plume. La -mode des portraits écrits étant passée depuis longtemps, -je me figurais que le moment était peut-être -venu de les remettre en usage. C'est un travail assez -ingrat, car il prend un temps infini et les lecteurs ne -nous tiennent pas toujours compte des efforts que -nous avons faits. Ainsi, j'ai débuté par un portrait, -que dis-je! par deux portraits de M. Guizot, et je parie, -monsieur, que vous ne les connaissez point. Lisez-les, -je vous en prie; ils vous montreront dans quel esprit -j'ai commencé ce genre d'études, et vous serez -moins étonné ensuite lorsque nous arriverons au -prince Napoléon<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Voir à la page <a href="#page_233">233</a>.</p> -</div> -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Vous avez lu? Merci. Et maintenant, monsieur, faites-moi -l'honneur de me dire quelle intention j'avais, -selon vous, en écrivant ce portrait? Vous semble-t-il -que j'aie voulu mettre en saillie la supériorité du pouvoir -absolu sur l'équilibre constitutionnel, ou que -j'aie cherché à émouvoir la compassion de mes lecteurs -au profit d'une cause perdue? Ai-je préparé le retour -de M. Guizot aux affaires publiques? Ai-je conseillé à -l'empereur de le choisir pour ministre? Peut-être mon -intention était-elle, au contraire, de tenir les ministres -en garde contre un ambitieux de soixante et dix ans? -Cet article—ce fragment d'article—est-il un manifeste -orléaniste? ou une profession de foi bonapartiste? ou -un réquisitoire indirect contre les intrigues de l'Académie -française? Rien de tout cela, monsieur. Votre bon -sens vous le dit clairement, parce que le sujet n'est pas -de ceux qui excitent les passions violentes et aveuglent -la raison des partis. Vous comprenez, sans que je vous -l'explique, que cet assemblage de détails vrais n'a pas -d'autre intention, pas d'autre prétention, pas d'autre -ambition, que de représenter au vif la figure de M. Guizot -avec ses ombres et ses lumières. C'est une œuvre -d'art, bonne ou mauvaise, suivant le goût du lecteur. -Placez-la, si le cœur vous en dit, au rang des amplifications -de collége, ou même à la hauteur des tapisseries -en chenille que les demoiselles exécutent dans leur -couvent, ou même au niveau de ces sculptures patientes -qu'un galérien taille à coups de canif dans une -noix de coco: je ne chicanerai point sur la qualité de -l'ouvrage, pourvu que vous reconnaissiez avec moi que -ce portrait n'est qu'un portrait.</p> - -<p>Tâchez d'être aussi juste pour celui du prince Napoléon. -Étudiez-le, nonobstant «l'indignation et le dégoût» -que vous avez étalés devant la Chambre; mais -surtout étudiez-le de bonne foi, comme je l'ai tracé. -Souvenez-vous que c'est une œuvre d'art, et pas autre -chose, et ne vous amusez point à chercher des queues -de serpent à sonnette où l'auteur n'en a pas mis.</p> - -<p>Le voici, ce portrait, non pas exactement tel que -vous l'avez lu dans <i>l'Opinion</i>, mais tel que je l'ai écrit -et envoyé au journal<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>:</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Voir à la page <a href="#page_239">239</a>.</p> -</div> -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Je vous ai loyalement averti que ce texte n'était pas -tout à fait celui que vous avez lu dans <i>l'Opinion</i>. Il s'en -faut de seize mots, qui ont été ajoutés au dernier moment -sur l'épreuve, et ce mode de correction <i lang="la" xml:lang="la">in extremis</i> -ne vous étonnera point, si vous avez quelque notion -des nécessités du journalisme et de la responsabilité -des rédacteurs en chef.</p> - -<p>Ceci posé, dites-moi, je vous prie, si ce portrait est -une apothéose? Pas plus qu'une satire. J'ai esquissé -de mon mieux les qualités et les défauts d'un homme -que je connais peu, avec qui j'ai causé cinq ou six fois, -que je n'ai pas vu face à face depuis une année environ. -C'est une peinture incomplète, si j'ai omis quelque -trait d'ombre ou de lumière: ce ne sera jamais, quoiqu'il -vous ait plu de le proclamer devant la Chambre, -un tableau dégoûtant. Reprochez-moi, si vous voulez, -la témérité de ma plume; dites qu'il ne sied pas à un -homme qui n'est rien de distribuer aux grands l'éloge -et le blâme; ajoutez qu'on s'expose ainsi aux jugements -les plus faux et les plus injustes: vous avez le droit de -me le dire après me l'avoir prouvé. Où donc avez-vous -vu que «j'insultais aux malheurs du saint-siége?» -J'ai rappelé le succès d'un discours éloquent; cela -n'offense que les orateurs manqués. Comment ai-je -«insulté l'honneur de notre armée de Crimée?» Exactement -comme j'ai insulté l'agriculture dans le feuilleton -de <span lang="de" xml:lang="de">Sauerkraut</span>. Ai-je «insulté la majesté du trône,» -en disant que les uns s'assoient dessus et les autres à -côté? Est-ce «vanter les délices et les raffinements du -despotisme païen» que d'admirer sur parole une petite -maison romaine où je ne suis jamais entré, quoiqu'on -m'ait fait l'honneur de m'y inviter une fois?</p> - -<p>Que le monde est méchant, monsieur! Je ne crains -pas de m'en ouvrir à vous, qui êtes un homme du -monde. Il s'est rencontré dans votre parti des esprits -assez mal faits pour prétendre que j'attaquais la famille -d'Orléans dans ce qu'il y a de plus délicat et de plus -sacré. J'égratigne en passant la politique du vieux Palais-Royal, -la plus bâtarde que la Révolution ait portée -dans ses flancs, et vos amis affectent de trouver dans -ce mot de bâtard un outrage monstrueux contre une -famille exemplaire!</p> - -<hr /> - - -<p>J'ai dit. Si votre attention m'a suivi jusqu'au bout de -cette plaidoirie, agréez mes remercîments, et même -permettez-moi de reconnaître tant de longanimité par -une modeste récompense: un conseil, un bon conseil, -que je tenais en réserve pour vous l'offrir à la fin.</p> - -<p>M. le baron de Reinach vous a interrompu l'autre -jour par un mot profond: «Parlez en votre nom! vous -a-t-il dit; ne parlez pas au nom de l'Alsace!» Les journaux -alsaciens soutiennent la même thèse depuis le -commencement de la semaine, et semblent persuadés -que ce n'est pas l'Alsace qui parle par votre voix. Je -suis sûr que vous-même, dans le silence du cabinet, -tout en martelant vos improvisations du lendemain, -vous songez avec un fin sourire à ces pauvres électeurs -qui vous ont réchauffé dans leur sein. Et la conscience, -que dit-elle? La logique doit aussi vous rappeler de -temps à autre que le propre d'un représentant est de -représenter ceux qui l'ont élu. Si du moins vous représentiez -ceux qui vous ont fait élire! Mais non.</p> - -<p>Croyez-moi donc, monsieur, n'attendez pas les élections -générales pour rajeunir votre mandat. Allez vous -retremper dans le suffrage universel et revenez invulnérable -comme Achille! plus invulnérable que lui! car -Achille avait été plongé dans l'eau du Styx par le préfet -du Haut-Rhin, ce qui permit au malin Pâris de le blesser -au talon.</p> - -<hr /> - - -<p><i>Je croyais en avoir fini avec le procès de Saverne. -Mais je reçus une nouvelle assignation, l'affaire fut -de nouveau inscrite, et le tribunal, plus docile à la -voix du sens commun qu'à l'éloquence de M. Keller, -m'acquitta.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch6">VI<br /> -UN PEU DE TOUT, UN PEU PARTOUT</h2> - - -<p class="ind">Ma chère cousine,</p> - -<p>Tu me demandes pourquoi j'ai défendu les victimes -de Castelfidardo? Pourquoi? Mais pour me faire abîmer -par la <i>Gazette de France</i>. Elle n'y a, parbleu! pas -manqué, et le châtiment de ma bonne intention ne -s'est pas fait attendre. O <i>Gazette</i>! moniteur de ceux -qui n'ont rien oublié, rien appris! j'essaye d'arracher -aux sévérités d'une loi draconienne les plus beaux et -les plus braves jeunes gens de votre armée; je sollicite -des <i>lettres de relief</i> pour les pauvres héros que vous -avez envoyés à la boucherie; je recommande à la clémence -du prince les fils de vos vieux abonnés, les seuls -yeux qui vous lisent sans lunettes, les seuls estomacs -qui digèrent M. Janicot sans pastilles de Vichy! et vous -me répondez d'une voix aigre et sentencieuse: «La -Révolution se fait une gloire d'achever les mutilés.»</p> - -<p>Je ne suis pas la Révolution; je ne suis qu'un bon -jeune homme éclos sous ses ailes. Si j'étais la Révolution -en personne, je sais bien ce que je ferais. Je mettrais -une cocarde à mon bonnet, j'irais visiter Rome, -Venise, Pesth, Varsovie. J'achèverais la grande œuvre -du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle; j'achèverais la résurrection des nationalités, -l'émancipation des peuples, la destruction -des priviléges, la… Mais pardon: je ne suis qu'un -bon jeune homme, et il importe aujourd'hui que -j'achève mon feuilleton.</p> - -<p>Pourquoi la <i>Gazette</i> a-t-elle dit que je «ne me montrais -pas fort dans l'interprétation des lois?» C'est -précisément sur ce terrain que je suis infaillible, parce -que je suis ignorant, que je connais mon ignorance et -que je n'avance rien sans l'avoir étudié aux bonnes -sources. Si j'étais seulement licencié en droit, je serais -sujet à l'erreur. J'interpréterais les textes moi-même, -au lieu de feuilleter les jurisconsultes; je ferais des raisonnements -comme celui-ci:</p> - -<blockquote> -<p>«Lamoricière a obtenu l'autorisation de servir le -pape; donc, ses soldats l'ont obtenue <i>moralement</i>.»</p> -</blockquote> - -<p>Si j'étais avocat (M. Janicot l'est sans doute), je prendrais -peut-être pour un commentaire du Code cette -phrase de M. de la Guéronnière:</p> - -<blockquote> -<p>«Castelfidardo ne rappellerait qu'une défection, si -une poignée de <i>jeunes Français</i> n'avait pas soutenu -avec un noble courage son choc inégal.» Je dirais: -«M. de la Guéronnière est conseiller d'État. Or, il est -évident que les conseillers d'État ont le droit de faire -et d'interpréter les lois; or, les combattants de Castelfidardo -sont désignés ici sous le nom de jeunes Français: -donc, ils n'ont point perdu la qualité de Français, -et l'article 21 du Code civil ne saurait les -atteindre.»</p> -</blockquote> - -<p>Enfin, si j'avais fait mon droit, je dirais peut-être -avec M. Janicot, jurisconsulte de la <i>Gazette de -France</i>:</p> - -<blockquote> -<p>«L'article 21 enlève la qualité de Français à ceux -qui s'affilient à une corporation militaire étrangère. -Cela s'applique aux volontaires de Garibaldi.»</p> -</blockquote> - -<p>Mais je ne suis qu'un ignorant. Le sens commun -m'indique que le mot <i>corporation</i> n'a pas le même -sens que <i>bande armée</i>. M. l'avocat général Nouguier, -lorsqu'il requérait contre le général Clouet, ne s'avisa -jamais de dire qu'il était affilié à une <i>corporation</i> en -servant dans les <i>bandes</i> de don Carlos. Je sens, je sais, -je comprends que corporation militaire signifie un -ordre militaire reconnu diplomatiquement dans le droit -international. Et, comme les ignorants n'ont rien de -mieux à faire que de consulter les auteurs spéciaux, je -vais chercher le Commentaire de Dalloz, n<sup>o</sup> 572, <i>Droits -civils</i>, et je lis:</p> - -<blockquote> -<p>«Par corporation militaire, on entend un ordre -militaire, tel que l'ordre de Malte ou l'ordre Teutonique.»</p> -</blockquote> - -<p>Un savant comme M. Janicot ne craint pas de dire -que Napoléon III, ayant perdu la qualité de Français, -«ne pouvait être élu légalement en 1848.» Mais un -bon jeune homme, «qui n'est pas fort dans l'interprétation -des lois,» répondra sans peine à M. Janicot:</p> - -<p>Aux termes de l'article 21, le souverain peut -rendre la qualité de Français à ceux qui l'ont perdue. -Or, quel était le souverain de la France en 1848? Le -peuple. En nommant Louis-Napoléon président de la -République, il lui a rendu pour le moins la qualité de -Français. Y a-t-il un acte de souveraineté plus incontestablement -légitime que ce décret de la nation, -rendu par le suffrage universel?</p> - -<p>Après le point de droit, on pourrait discuter le point -de fait, et reprocher à M. Janicot les coups de pied -qu'il donne à l'histoire. L'histoire est une majesté inviolable -qui devrait être à l'abri de tous les coups de -pied, sans excepter les coups de pied du lion.</p> - -<p>M. Janicot affirme que le gouvernement français n'a -pas interdit les enrôlements dans l'armée du pape. Il -sait pourtant que la police a arrêté et emprisonné à -Lyon les embaucheurs de l'armée pontificale. Les volontaires -ne partaient pas en troupes, mais isolément. Le -gouvernement aurait dû leur rappeler l'article 21; il -ne l'a pas fait et je le regrette. Mais personne n'a le droit -d'arrêter M. le marquis de X… ou M. le vicomte -de Z… lorsqu'ils demandent un passe-port pour -l'Italie.</p> - -<p>Au dire de M. Janicot, «les garibaldiens ont reçu la -solde de Victor-Emmanuel, des congés en règle délivrés -par les agents officiels de Victor-Emmanuel.» -Nous savons tous le contraire. Tite Live, qui fut un -historien romain, comme M. Janicot, et qui avança plus -d'une fois des assertions inexactes, comme M. Janicot, -avait du moins la délicatesse de dire: «Si ce fait paraît -invraisemblable à quelques lecteurs, je répondrai que -l'univers, ayant subi la domination de Rome, doit également -se soumettre à son histoire.» Nous prendrons -les assertions de M. Janicot pour paroles d'Évangile -quand nous aurons pris le comte de Chambord pour -roi de France. Attendez que tous les Français soient -morts, ô mon bon monsieur Janicot!</p> - -<p>Attendez que le saint office ait brûlé tous les livres, -journaux et mémoires contemporains, si vous voulez -dire que «Garibaldi s'est vanté d'avoir teint ses mains -dans le sang français.» Voici, monsieur, l'admirable -proclamation que le plus grand soldat de notre époque -adressait à ses compagnons en 1849, après le siége de -Rome:</p> - -<p>«Soldats, à ceux qui voudront me suivre, je ne promets -qu'une chose: des marches, des alertes, des combats -à la baïonnette; pas de solde, pas de caserne, -pas de souliers, pas de pain! <i>Si nous avons été obligés</i> -de teindre nos mains du sang français, nous les plongerons -jusqu'au coude dans le sang autrichien. Qui aime -l'Italie me suive!»</p> - -<p>La mode, qui change la forme des gouvernements et -des chapeaux, n'est pas seulement capricieuse: elle est -souvent injuste et cruelle. J'étais au collége à Paris -durant l'insurrection de juin 1848. Je me rappelle encore -avec un sentiment d'horreur l'incroyable variété -de crimes que les journaux du temps imputaient aux -insurgés. Les pauvres diables n'avaient pas de journal -où répondre, et ils resteront à jamais sous le coup de -réquisitoires fabuleux. Cependant il est certain que leur -tentative fut plus criminelle dans son principe que dans -ses moyens d'exécution.</p> - -<p>Les dictateurs de Rome ont été jugés avec la même -violence en 1849. Tout le monde avait le droit de les -accuser, personne de les défendre. Il a fallu dix ans -pour que l'Europe et la France elle-même rendissent -justice aux vertus de Garibaldi. Aujourd'hui, personne -n'en doute.</p> - -<p>Mazzini a été moins heureux. On le regarde encore -dans presque tous les partis comme un buveur de -sang, un distributeur de poignards et de bombes, un -homme qui tient école d'assassinat. Les horreurs du -14 janvier 1858 ont été inscrites à son avoir, d'office. -Cependant Mazzini renie énergiquement les théories et -les crimes qui lui sont imputés. Mazzini a des amis qui -l'estiment et le respectent, Garibaldi, entre autres. Qui -sait si la vérité ne luira pas un jour en faveur de Mazzini? -Je ne suis pas suspect de partialité, lorsque je -prends sa défense. Je l'ai attaqué violemment sans savoir -au juste ce qu'il avait fait. J'ai répété des accusations -qui circulaient de bouche en bouche, j'ai cédé au -courant de l'opinion, peut-être de l'absurdité publique. -Hélas! on est toujours le Janicot de quelqu'un. J'ai -peut-être été le Janicot de Joseph Mazzini!</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Hier, j'étais chez des gens de vertu singulière,</div> -</div> - -<p class="noindent">qui parlaient de légitimité et de révolution. Tu sais, -cousine, que révolution et légitimité sont les deux mots -du jour, et l'on n'en lira pas d'autres sur les drapeaux -de l'Europe dans le branle-bas qui se prépare. Une -jeune dame qui n'est pas une femme politique laissa -tomber au milieu du discours la réflexion suivante:</p> - -<p>—Je remarque que les rois et les simples ducs régnants, -lorsqu'ils sont congédiés par leurs sujets, emportent -toujours une centaine de millions pour se distraire -des ennuis de l'exil. Les chefs des révolutions -vont tous mourir de faim sur la terre étrangère, et c'est -eux qu'on accuse d'avoir volé le pauvre peuple. Pourquoi?</p> - -<p>Pourquoi? Je n'en sais rien, sinon parce qu'il y a deux -morales, comme un sophiste nous l'a prouvé élégamment -dans des jours mauvais. Dans tous les cas, il n'y aura -plus deux justices en France. Tu te rappelles le temps -où l'on pouvait tout dire et tout faire impunément, -pourvu qu'on s'habillât d'une robe longue. La soutane -couvrait tout, depuis les violences du prédicateur insurgé -jusqu'aux faiblesses de l'abbé Mallet. Une bonne -circulaire de M. Delangle a modifié cet ordre de choses.</p> - -<p>A propos de l'abbé Mallet, Thérèse Bluth est retrouvée. -Un notaire de Londres nous le certifie, et l'infaillibilité -des notaires anglais est hors de doute. Cependant -il restera quelque hésitation dans les esprits mal faits, -tant qu'on ne m'aura pas accordé ce que je demande. -S'il est vrai que Thérèse ou Sophie Bluth soit de ce -monde, si elle vit heureuse dans un couvent anglais, si -elle tient à rassurer sa famille et ses amis, si ses supérieurs -lui laissent assez de liberté pour qu'elle puisse -entrer dans une étude de notaire, je la supplie d'entrer -demain chez un photographe, un bon.</p> - -<p>Qu'elle choisisse le Nadar, ou le Pierre Petit, ou l'Adam -Salomon de Londres, et qu'elle nous envoie sa carte de -visite à cinquante exemplaires. A cette condition, la famille -Bluth, la presse française et la justice pourront se -déclarer satisfaites; sinon, non. Je te disais bien que la -photographie est une bonne chose. La peinture est -plus belle assurément, mais il n'y a d'authenticité que -dans la photographie. Un portrait de Thérèse-Sophie, -fût-il signé d'Hébert, de Baudry, de Flandrin ou même -de M. Ingres, ne serait qu'une preuve morale et contestable; -contre la photographie, on ne discute point.</p> - -<p>L'exposition des Beaux-Arts s'ouvrira à Paris le -1<sup>er</sup> mai prochain. M. le directeur général des musées -avait décidé qu'un artiste ne pourrait envoyer au Salon -plus de quatre ouvrages, mais il est revenu spontanément -sur cette mesure de rigueur. Il est certain qu'un -système de numération fondé sur l'unité aurait fait la -part trop grande aux peintres d'histoire, trop petite aux -peintres de genre.</p> - -<p>Une note publiée dans les journaux a prévenu nos -artistes qu'il ne fallait espérer aucun délai. Tous les ouvrages -devaient être envoyés le 1<sup>er</sup> avril, avant six heures. -Hors du 1<sup>er</sup> avril, point de salut. Point de faveur, -même au mérite, au succès, à la gloire. J'aime à entendre -proclamer de si haut l'égalité des artistes devant -la loi. Cependant je ne blâme pas les exceptions qu'on -a faites au profit de M. Yvon et de quelques autres. -L'exception confirme la règle, comme un bon soufflet -confirme un insolent.</p> - -<p>Quelques peintres recommandables, ou tout au -moins recommandés, ont éludé le règlement en apportant -le 1<sup>er</sup> avril des toiles inachevées qu'ils terminent -dans le palais de l'Exposition.</p> - -<p>Pour la première fois, cette année, les tableaux seront -rangés dans les salons, comme dans le livret, par -ordre alphabétique. C'est une heureuse combinaison, -qui permettra de réunir en un bloc l'œuvre de chaque -artiste. Point de salon d'honneur à prendre d'assaut: -chacun chez soi. On n'a fait une exception que pour les -peintures officielles, qui sont réunies dans un seul -salon. Ceux qui aiment la note officielle s'enfermeront -là dedans et seront satisfaits.</p> - -<p>Je pourrais déflorer le plaisir que tu auras le 1<sup>er</sup> mai, -en te donnant un aperçu de quelques ouvrages remarquables. -J'en ai vu plus d'un dans les ateliers, -mais ce genre d'indiscrétion n'est pas de mon goût, -et, si je te parle aujourd'hui du buste de M. Pietri, c'est -qu'il ne doit pas être exposé.</p> - -<p>Un statuaire italien, aujourd'hui français, M. Parini, -de Nice, est l'auteur de ce remarquable ouvrage, remarquable -surtout au point de vue du sentiment, car -David (d'Angers) a fait beaucoup mieux. Mais que plusieurs -citoyens de Nice aient eu l'idée de commander le -buste de M. Pietri, qu'ils se soient cotisés pour acheter -un beau marbre de Carrare et faire sculpter le -portrait de l'homme qui les avait réunis à la France, -c'est un fait assez important à citer aujourd'hui.</p> - -<p>Par un hasard heureux, le marbre est arrivé chez -M. Pietri le jour même où l'honorable homme d'État -avait plaidé si éloquemment la cause de l'Italie.</p> - -<p>M. Parini, comme tous les Italiens d'aujourd'hui, -est avant tout un ornemaniste habile. Il a fondé à Nice -une modeste école de sculpture, et les jeunes paysans -descendent de la montagne pour étudier autour de lui. -Une subvention de six cents francs, fournie par la ville, -entretient pauvrement cette école naissante. Les élèves -apportent de chez eux une provision de pain, de fromage -et de fruits secs pour toute la semaine.</p> - -<p>C'est beau et simple comme l'antique. Ils sont sobres -et bien doués, ces petits Italiens; affamés de succès -plus que de toute autre chose. Je n'ai rien vu de plus -intéressant et de plus sympathique, si ce n'est peut-être -ces étudiants grecs de l'université d'Athènes qui -s'engagent comme domestiques pour suivre les cours -de médecine ou de droit.</p> - -<p>Puisque nous voici dans Athènes, restons-y. Un -Athénien qui écrit le français comme nous, M. Marino -Vréto, vient de publier un album des monuments -modernes de sa ville natale. Les vues sont fort exactes, -lithographiées avec soin d'après la photographie. Avec -quel plaisir je les ai revus, ces édifices de marbre blanc!</p> - -<p>Beaux ou laids, la question n'est pas là; mais ils me -reportaient à huit ou neuf ans en arrière; ils me rappelaient -deux années de solitude et d'ennui dont j'ai -gardé au fond de l'âme je ne sais quelle vague douceur. -Ils me rajeunissaient d'autant; ou plutôt non, -car les arbrisseaux que j'ai laissés là-bas sont devenus -de grands arbres. La nation grecque deviendrait grande -aussi, je le crois, j'en suis sûr, si l'Europe voulait lui -donner un peu d'air et de lumière.</p> - -<p>Je n'ai vu qu'une phrase à critiquer dans le texte de -M. Marino Vréto: la première. L'auteur s'adresse à Sa -Majesté la reine, connue pour ses vertus, son ambition -et sa beauté un peu trop monumentale: «Majesté, lui -dit-il, cet album contenant les vues des principaux monuments -d'Athènes ne serait pas complet si l'on ne -lisait sur la première page le nom auguste de Votre -Majesté.» Ne dirait-on pas une épigramme? Dans une -dédicace, c'est nouveau.</p> - -<p>Les Athéniens de Paris ont éprouvé des sentiments -assez divers en lisant que M. Villot, conservateur des -tableaux du Louvre, était élevé à l'emploi de secrétaire -général des Musées, et décoré de la croix d'officier. -Quelques personnes ont pu croire que le gouvernement -récompensait M. Villot d'avoir modifié l'aspect -des plus beaux tableaux du Louvre. Cette interprétation, -si elle était bonne, porterait un coup assez rude -aux nouveaux priviléges de l'Académie des beaux-arts. -Mais détrompe-toi, cousine, si tu t'es trompée en lisant -le <i>Moniteur</i>.</p> - -<p>En élevant M. Villot au rang de secrétaire général, -on met à l'abri tous les tableaux du Musée, car un -secrétaire écrit et ne gratte point, sinon le papier. Le -terrible conservateur a les mains liées d'un ruban -rouge, et l'on a fait la rosette si solide, qu'il ne pourra -jamais se détacher.</p> - -<p>Adieu, cousine. Mais non, pas encore. J'ai fait un -petit voyage à Dunkerque, et je te parlerai bientôt de -cette jolie sous-préfecture.</p> - -<p>On y voyait jadis une rue Arago, qui s'appelle aujourd'hui -rue des Capucins; car nous sommes dans un -siècle de progrès. Arago, notre grand Arago, ne s'est -élevé que jusqu'aux astres; les capucins montent au -ciel. Témoin le P. Archange, un bienheureux que la -cour impériale d'Aix se promet de juger dans quinze -jours. Quel homme! il a prouvé que tous les chemins -conduisent à la félicité céleste, même le chemin de fer -du Midi.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch7">VII</h2> - - -<p>Les meilleurs amis ne trouvent plus rien à se dire lorsque -par aventure ils ont été deux mois sans causer ensemble. -C'est qu'ils ont tant de choses à raconter, que -l'une fait tort à l'autre, et qu'on ne sait par quel bout -commencer. Voilà précisément où j'en suis avec les -lecteurs de <i>l'Opinion nationale</i>. Je leur dois compte -de tout ce qui s'est passé dans le monde artistique, et -les événements n'y manquent pas, Dieu merci!</p> - -<p>La jolie façade du palais des Beaux-Arts est découverte; -la fontaine Saint-Michel a perdu les singes et les -griffons qui n'embellissaient point sa triste architecture; -les deux théâtres du Châtelet s'élèvent parallèlement -et lourdement comme deux pâtés jumeaux. Tout -un peuple d'entrepreneurs s'acharne à construire de -grosses maisons en pierres de taille sur des terrains à -quinze cents francs le mètre, le long d'une myriade de -nouveaux et inutiles boulevards. On s'occupe sérieusement -de mettre tout Paris en boulevards, en attendant -l'occasion de mettre en ports de mer toutes les côtes de -France. De leur côté, les habitants de Paris, émus de -la cherté croissante des loyers, et craignant d'habiter -bientôt une ville inhabitable, méditent de se racheter -à prix d'argent, comme les Vénitiens. Je ne sais pas -s'ils donneront suite à ce projet; mais, supposé qu'il -leur coûtât deux cents millions pour obtenir le droit de -choisir un maire et un conseil municipal, je crois qu'ils -ne feraient pas une mauvaise affaire. La répression immédiate -de l'agiotage, la diminution des octrois, la -baisse des loyers, la suppression du macadam et cent -autres bienfaits du nouveau régime nous rembourseraient -nos deux cents millions avant la fin de l'année.</p> - -<p>Cent soixante et dix architectes ont pris part au -concours ouvert pour la construction d'un Opéra. Sur -le total des concurrents, on en compte environ cent -soixante-neuf qui disent: «Le concours n'est pas sérieux; -on ne nous a pas donné assez de temps; le prix était -décerné d'avance: nous avons travaillé au profit d'un -vainqueur désigné qui s'inspirera de nos projets pour -embellir et modifier le sien!» J'imagine pourtant que -si, dans tous ces plans, il se trouvait un chef-d'œuvre, -l'autorité se rangerait au jugement du public<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> J'ai eu raison par hasard: une fois n'est pas coutume.</p> -</div> -<p>Il ne m'appartient pas de décerner le prix du concours. -Un homme spécial vous a dit, il y a huit -jours, tout ce qu'on pouvait dire sur la question. Toutefois, -j'ose ajouter que les amateurs, les curieux et les -architectes eux-mêmes placent en première ligne les -projets de M. Garnier, de M. Duc, de M. Duponchel et -de M. Viollet-le-Duc. Si les plans de M. Viollet-le-Duc -sont adoptés en principe, comme on disait avant le -concours, on pourra les modifier utilement, grâce aux -travaux de ses voisins. Dans tous les cas, je ne doute -point que le gouvernement ne récompense les beaux -talents qui se sont produits en cette occasion.</p> - -<p>On pouvait prédire à coup sûr que le peuple le plus -spirituel du monde ne manquerait pas d'envoyer au -concours quelques échantillons de sa sottise. Je ne me -charge point de décrire les projets bouffons qui installaient -le nouvel Opéra dans une gare de chemin de fer -ou dans une cathédrale gothique. Il y aurait trop à -dire et trop à rire.</p> - -<p>Un éditeur (qu'il soit béni d'avance!) nous promet -une collection de photographies représentant l'<i>œuvre -de Henri Leys</i>. Nous pénétrerons donc enfin dans l'intimité -de ce grand maître de la Flandre moderne! La -France ne le connaît pas. Elle l'a entrevu au Salon -de 1855. Elle a deviné que les Van Eyck et Hans Hemling -revivaient par miracle dans un contemporain; -mais il fallait cette publication pour que M. Leys eût -droit de cité dans nos cabinets et nos bibliothèques.</p> - -<p>Notre Gustave Doré entrera avant un mois dans -toutes les bibliothèques de l'Europe, comme Alexandre -à Babylone. Il a terminé son illustration de Dante, ce -poëme dans un poëme, ce chef-d'œuvre dans un chef-d'œuvre. -Après vingt mille dessins, petits et grands, -reproduits et vulgarisés par la gravure sur bois, après -la traduction de <i>Rabelais</i> en langue visible, après les -<i>Contes drolatiques</i>, le <i>Voyage aux Pyrénées</i>, <i>le Juif -errant</i>, <i>le Chemin des Écoliers</i>, et tant d'autres -œuvres qui nous paraissaient capitales, Gustave Doré -s'est persuadé qu'il n'avait encore rien fait. Il a voulu -prouver aux connaisseurs et aux artistes que ses premiers -travaux, si justement admirés, n'étaient que les -tâtonnements du génie qui se cherche. Comme ces chevaliers -de l'âge héroïque, qui ne croyaient pas avoir -fait leurs preuves tant qu'ils n'avaient pas mis un géant -par terre, il a lutté corps à corps, durant toute une -année, avec le rude géant de Florence. C'est un noble -combat, je vous le jure, et les juges du camp décideront -qu'il y a deux vainqueurs et point de vaincu. On -dira que le jeune artiste (il n'a pas encore trente ans) -est sorti de l'Enfer de Dante comme Achille sortit du -Styx: invulnérable.</p> - -<p>Mais je m'aperçois que l'admiration me pousse à la -métaphore. En relisant le paragraphe ci-dessus, j'y -trouve des mots qui n'appartiennent pas à la langue de -notre temps, comme <i>génie</i>, <i>chef-d'œuvre</i>, etc. Faut-il -les effacer? Ma foi, non. Le lecteur les rétablirait de lui-même -après avoir vu le livre de M. Doré ou simplement -les échantillons splendides qui sont exposés au -boulevard des Italiens.</p> - -<p>Je vous ai déjà dit un mot de cette exposition permanente, -créée par M. Martinet au profit du public et -des artistes. Il est probable que nous en parlerons encore, -et souvent. On ne saurait trop encourager les -établissements artistiques et littéraires qui se fondent -sans le concours de l'État. La société chorale de MM. Paris -et Chevé, les entretiens et lectures de la rue de la -Paix, les expositions du boulevard des Italiens et de la -rue de Provence ont droit à toute notre sympathie, à -part le mérite des doctrines et le degré des divers talents. -C'est qu'on ne saurait trop vivement réagir contre -l'indolence de notre nation, qui remet tout aux -mains des gouvernements et ne laisse rien à l'initiative -des individus. Le peuple français veut être gouverné, -comme le lapin aime à être écorché vif. Nous sommes -tous les fils ou du moins les bâtards de ces gentilshommes -qui ne savaient pas se refuser le luxe d'un -intendant, sans ignorer qu'il en coûtait assez cher. -Voulons-nous réformer un abus, sentons-nous le besoin -de quelque nouveauté utile ou honorable, nous -élevons les bras vers ceux qui nous gouvernent, au lieu -de nous aider nous-mêmes. Il suit de là que, si les intendants -ont l'oreille dure, le bien ne se fait pas, le -progrès s'arrête à mi-chemin, les idées fécondes restent -en souffrance. Que le ciel nous envoie une administration -des Beaux-Arts un peu nonchalante et mondaine, -les expositions officielles deviendront de plus en plus -rares, et les artistes, privés de tout autre encouragement, -s'endormiront. Le salon du boulevard des Italiens est -institué tout exprès pour les tenir en éveil. Ce n'est pas -une spéculation, ni un commerce. Le produit des entrées -paye le loyer et les frais généraux; l'administration -peut intervenir gratis entre le producteur et l'acheteur -et remettre à l'artiste le prix intégral de son -œuvre. Grâce à l'excellente idée de M. Martinet, un -peintre n'est plus réduit à passer sous les fourches -caudines du marchand, ni à guetter l'heureux accident -d'une exposition officielle. Il y a mieux: on peut exposer -là les ouvrages destinés au Salon, juger de l'effet -qu'ils produisent, et corriger les défauts qui avaient -passé inaperçus dans la lumière complaisante de l'atelier. -On peut, après le Salon, remettre sous les yeux du -public une œuvre sacrifiée que la commission de placement -avait portée aux nues, c'est-à-dire au plafond. -Les jeunes gens éliminés par le jury du palais de l'Industrie -peuvent se pourvoir en appel au boulevard des -Italiens. Voici, par exemple, M. Mouchot, un jeune -homme sans expérience, mais non sans talent. Ses -études du Caire auraient offusqué les yeux académiques -de la section des Beaux-Arts, et pourtant la sincérité -charmante de ce débutant mérite d'être encouragée. -M. Henri de Brackeleer se place dans la même catégorie. -Son tableau d'intérieur est une œuvre d'écolier. -Mais M. de Brackeleer est un écolier d'une excellente -école. C'est un jeune Courbet, mais un Courbet sans -morgue, qui n'a pas eu le nez cassé par l'encensoir de -M. Champfleury. M. Saint-François, autre élève, mais -qui pourra bien devenir un maître.</p> - -<p>Tel artiste qui boude les salons officiels ne craint pas -de s'exposer ici. Madame Cavé, par exemple. Elle a -envoyé deux de ces aquarelles vigoureuses, hautes en -couleur et d'une énergie toute masculine, qui nous -aveuglent à force de nous éblouir et dérobent au critique -lui-même les incorrections du dessin.</p> - -<p>Je vous disais qu'une exposition particulière répare -quelquefois les injustices du placement officiel. Voyez -plutôt les <i>Pâtres arabes</i> de M. Gustave Boulanger: ils -ont été exposés au Salon; on me le dit du moins et je -le crois. Cependant je ne les avais jamais vus, quoique -j'aie fureté soigneusement dans les moindres recoins -du Palais de l'Industrie.</p> - -<p>Comment ai-je donc fait pour ne pas voir, pour ne -pas admirer ce merveilleux tableau d'une belle soirée -dans le désert? Quel nuage s'est mis devant mes yeux, -pour me dérober un aspect si original et si nouveau de -l'Algérie? Ce n'est pas le désert de convention, le désert -aride, brûlé par le simoûn, la terre cuite au soleil; -c'est le désert verdoyant, frais et fleuri, ce grand pâturage -d'Afrique où les pluies d'automne réveillent tous -les ans une fécondité prodigieuse.</p> - -<p>Parmi les peintres auxquels la lumière du boulevard -des Italiens aura donné des enseignements utiles, je -n'en veux citer que trois: M. Mazerolle, M. Luminais, -M. de Curzon. Le tableau de M. Mazerolle, grandement -conçu, largement traité, ressemblait hier encore à une -décoration en détrempe. Un léger changement dans le -fond, un ton nouveau jeté dans le ciel, a modifié en un -jour l'aspect de la peinture. Les chairs sont vraies et -vivantes; le tableau a gagné cent pour cent.</p> - -<p>L'immense composition de M. Luminais, œuvre de -vrai talent et de grand courage, paraissait une et solide -dans l'atelier. On l'apporte à l'exposition du boulevard, -elle faiblit. Hommes et chevaux se dissipent, s'éparpillent, -se fondent, s'évaporent comme les flocons d'un -ciel pommelé sous les feux du soleil levant. L'artiste -vient, voit et s'étonne. Il éprouve cette déception si -commune à l'ouverture du Salon. Heureusement, rien -n'est désespéré; le Salon officiel n'est pas encore ouvert; -il est temps de chercher un remède. A l'œuvre! -Le remède est trouvé. Quelques glacis ranimeront les -vigueurs molles. Il faut appuyer ici, et là, et un peu -partout. Quelques journées de travail, et cette grande -toile un peu languissante vivra de la vie la plus robuste.</p> - -<p>Vous aussi, mon cher Curzon, mon excellent ami, -mon vieux compagnon de voyage, vous tirerez grand -profit de cette petite exposition. Non-seulement elle a -remis sous nos yeux votre <i>Jardin du couvent</i>, une petite -merveille de vérité aimable, mais elle vous montrera -des imperfections que ni vous ni moi n'avions -remarquées dans ce joli tableau de <i>l'Amour</i>. Vous sentirez -que le ton de la figure est trop pâle, et que le plus -puissant des dieux est comme entaché de débilité. Vous -éteindrez l'éclat de certains accessoires; vous effacerez -quelques boucles de cette belle petite chevelure empruntée -à l'agneau de saint Jean-Baptiste. C'est l'affaire -de quelques heures pour un homme de votre talent et -de votre volonté, et la belle Psyché que nous avons admirée -il y a deux ans recevra de vos mains un amant -digne d'elle. Ses bras blancs ne seront plus en danger -de saisir un nuage rose artistement modelé.</p> - -<p>Je ferais concurrence au catalogue si je voulais énumérer -ici toutes les œuvres intéressantes qui remplissent -l'Exposition du boulevard. Le foyer de la Comédie-Française, -démoli pour un an ou deux, a envoyé là les -tableaux historiques dont il s'enorgueillissait autrefois. -Il y en a de toutes mains: de Gérard et de Dubufe, de -M. Delacroix et de M. Picot, de Latour et de Vanloo, et -de notre vaillant Geffroy, grand comédien et peintre -excellent: <i lang="la" xml:lang="la">Doctor in utroque.</i></p> - -<p>La grande nouveauté (pour moi du moins) dans cette -collection, c'est la <i>Mort de Talma</i>, par M. Robert -Fleury. Rien n'est plus vrai, plus poignant, plus mourant -que ce dernier acte d'une belle existence tragique. -Je croyais connaître l'œuvre complète de M. Robert -Fleury; cette page me le montre sous un aspect -nouveau. Il est aussi puissant et aussi original dans -cette chambre de malade éclairée par un triste rayon -de jour pâle et froid, que dans le <i>Colloque de Poissy</i>.</p> - -<p>Si le premier salon est occupé par les tableaux de la -Comédie-Française, le second et le troisième sont remplis -un peu au hasard, dans un désordre charmant, par -tous les maîtres de l'école moderne. Madame Rosa -Bonheur et M. Troyon s'y disputent, comme partout, -l'héritage de Paul Potter. M. Corot, le plus jeune, -le plus frais et le plus poétique des paysagistes, M. Corot, -l'homme-printemps, y conduit le chœur des nymphes -au bord des eaux claires, sous la tendre feuillée. En approchant -de ses tableaux, on entend le chant des oiseaux, -le bruissement des lézards sous l'herbe, et aussi -quelque vague harmonie oubliée dans les airs par la -lyre de Théocrite. Une vague senteur de foin coupé -vous enivre, et le cœur se gonfle doucement.</p> - -<p>M. Daubigny a-t-il jamais rien exposé de plus beau -que cette peinture du soir et ce troupeau rentrant au -village sous le regard de la lune? Je ne sais. Voici une, -deux, trois toiles de M. Théodore Rousseau. Les premières -ne sont que des études de maître; la troisième -a l'aspect grandiose et les lignes d'un paysage historique. -Parlerons-nous maintenant de M. Tabar, de -M. Villevieille et de M. Harpignies? Je n'ose trop; j'ai -pris d'un ton trop haut. Et pourtant, que de grâce et -de vérité dans les deux derniers, et quelle vigueur dans -l'autre!</p> - -<p>Prenez vos lunettes bleues: ceci vous représente les -lagunes de Venise, embellies par le pinceau prismatique -de M. Ziem. Nous irons voir ensuite les portraits -de M. Ricard et de M. Bonnegrâce, éclairés par un pétard -de lumière en plein visage, et nous viendrons nous -reposer de nos éblouissements devant la <i>Marie-Antoinette</i> -de M. Müller.</p> - -<p>C'est une toile de grande valeur, juste d'aspect et -de proportion, composée avec beaucoup de goût, élaborée -consciencieusement à la lumière la plus vraie de -l'histoire. Je ne crois pas que M. Müller ait jamais montré -plus de talent que dans ce petit drame politique, -bourgeois et surtout humain, car il n'y a point d'indifférence -ou d'esprit de parti qui tiennent là contre. Malheureusement, -le drame est plutôt dans le sujet et dans -la composition que dans la peinture. M. Müller, si vivant -et si bien portant, périra par le joli. C'est son ver -rongeur. Les bourreaux de la reine sont destinés à -nous faire peur; et cependant ils sont presque jolis. -Leurs gilets chatoient par la force de l'habitude ou du -tempérament de M. Müller. Les rayons de lumière folâtrent -dans le cachot, comme ces polissons du cimetière -qui jouent aux billes sur une tombe.</p> - -<p>Je suis sûr que j'oublie une bonne moitié de ce que -je voulais vous dire, car nous n'avons parlé ni de M. Delacroix, -ni d'une merveilleuse aquarelle de M. Gavarni, -ni d'un <i>tableau</i> de M. Daumier, un vrai tableau, ma -foi! une sorte de Millet mâtiné de Decamps.</p> - -<p>Nous n'avons rien dit de M. Diaz, qui pourtant a -exposé là quelques-uns de ses plus petits et de -ses meilleurs ouvrages. Nous avons passé sous silence -la peinture de M. Chaplin, une jeune personne -qui a la voix aussi fausse que fraîche. Il est trop -facile de la critiquer, mais on ne se lasse pas de l'entendre.</p> - -<p>Ce qu'on ne saurait oublier sans ingratitude, ce sont -les derniers ouvrages de Decamps. Ce qu'on ne pourrait -omettre sans crime, c'est la sœur de la <i>Vénus -Anadyomène</i>, la nièce de <i>l'Odalisque</i>, <i>la Naïade</i> de -M. Ingres.</p> - -<p>Vous vous demanderez sur quelle herbe j'ai marché, -mais c'est plus fort que moi, il faut encore que je crie -au chef-d'œuvre. Jamais le roi, jamais le dieu de la -peinture moderne, jamais M. Ingres n'a rien exposé -de plus noble, de plus chaste, de plus beau, de plus -parfait, de plus divin.</p> - -<p>Il faudrait ressusciter Virgile et Racine et tous les -Ingres de la poésie pour louer dignement ce miracle de -l'art; il faudrait relever les temples de la Grèce pour -donner à cette naïade un logement digne de sa beauté.</p> - -<p>J'ai entendu plus d'un critique assez stupide pour -avancer que M. Ingres n'était pas coloriste. Peut-être -même ai-je imprimé moi-même cette monstruosité-là. -Eh! qu'est-ce donc que la couleur de cette naïade, -sinon le coloris même de la vie? Ne dirait-on pas que -la lumière est heureuse de se répandre autour des -formes divines de ce beau corps, d'en caresser les contours, -de l'envelopper amoureusement, comme ces -fleuves de la Fable qui noyaient leurs maîtresses dans -un embrassement!</p> - -<p>Et voilà ce qu'on appelle une œuvre de vieillesse! -Que notre génération est caduque, si je la compare à -ces vieillards-là! Ils sont quelques-uns à Paris qui entament -gaillardement leur troisième ou leur quatrième -jeunesse. Allez entendre <i>la Circassienne</i> après avoir vu -<i>la Naïade</i>, et lisez les premières livraisons de <i>Jessie</i> -avant de vous mettre au lit!</p> - -<p>Un dernier mot, s'il vous plaît. J'ai peur d'avoir été -trop long.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch8">VIII<br /> -LE MONT-DE-PIÉTÉ</h2> - - -<p class="ind">Ma chère cousine,</p> - -<p>La loi française punit sévèrement le prêt sur gages et -l'usure; mais elle autorise un établissement de bienfaisance -qui prête sur nantissement à 10 pour 100 d'intérêt. -Cette terrible antithèse de la Caisse d'épargne est -le Mont-de-Piété de Paris.</p> - -<p>L'État le met au rang des établissements de bienfaisance; -voici pourquoi: Au lieu de capitaliser ses bénéfices, -le grand usurier de la rue de Paradis les verse -tous les ans dans la caisse de l'assistance publique. Il -prête à 10 pour 100, ce qui est monstrueux, mais au -profit des hospices. C'est un philanthrope qui envoie les -pauvres à l'hôpital et qui vient lui-même les y soigner.</p> - -<p>Si tous les bénéfices du Mont-de-Piété avaient été cumulés -depuis la fondation, au lieu de tomber dans la -caisse des hospices, ils formeraient aujourd'hui un capital -de près de vingt millions, et l'on pourrait abaisser -à 5 pour 100 le taux de l'intérêt. Et l'on ne verrait -pas des phénomènes aussi curieux que celui-ci, par -exemple:</p> - -<p>Un riche spéculateur a des valeurs mobilières en -portefeuille; il les met en gage à la Banque, et la -Banque lui prête à 4 pour 100. Un pauvre diable possède -un matelas de cinquante francs; il le met en gage -rue de Paradis, et le Mont-de-Piété lui prête quelques -sous à 10 pour 100. Cependant les actions des -chemins de fer et des compagnies industrielles déposées -par le riche capitaliste sont plus sujettes à dépréciation -que le matelas du malheureux.</p> - -<p>Autre absurdité digne de remarque, parce qu'elle offusque -le sens moral. La loi permet au créancier de -vendre tous les meubles de son débiteur, le lit excepté. -Mais, si le créancier s'appelle le Mont-de-Piété et s'il demeure -rue de Paradis, il vend tous les jours à l'encan, -par l'entremise de quatorze commissaires-priseurs, -quelques milliers de matelas et de couvertures appartenant -à ses débiteurs.</p> - -<p>Cette institution paradoxale date de Louis XVI. Le -Mont-de-Piété a été fondé par lettres patentes du 9 décembre -1777, et ouvert le 1<sup>er</sup> janvier 1778. «C'est un -plan, dit Louis XVI, uniquement formé dans des vues -de bienfaisance et digne de fixer la confiance publique, -puisqu'il assure des secours d'argent peu onéreux aux -emprunteurs dénués d'autres ressources, et que le bénéfice -qui résultera de cet établissement sera entièrement -appliqué au soulagement des pauvres et à l'amélioration -des maisons de charité.» (<i>Préambule des -lettres patentes de 1777.</i>)</p> - -<p>Le gouvernement avait décrété que les nantissements -ou gages offerts au Mont-de-Piété seraient mis en -dépôt dans un bâtiment du couvent des Blancs-Manteaux. -Les bons moines jetèrent les hauts cris. J'ai -sous les yeux la lettre qu'ils écrivirent au ministre, -puis au roi, pour décliner l'honneur qu'on leur imposait.</p> - -<p>«Qu'il soit permis à des religieux qui n'ont d'autre -ambition que de servir Dieu et d'être utiles à l'Église et -à l'État, selon les lois de leur profession…»</p> - -<p>Quels services les Blancs-Manteaux pouvaient-ils bien -rendre à l'État? Ils le disent eux-mêmes dans la péroraison -de cette curieuse supplique:</p> - -<p>«… Pour qu'on renonce à un projet dont l'exécution -ne serait propre qu'à troubler de toute manière le -repos et la tranquillité d'une communauté de religieux -qui, nous devons le dire, ne cessent de lever les mains -vers le ciel pour en attirer sur sa personne sacrée, ainsi -que sur la famille royale et sur tout le royaume, les -grâces et les bénédictions les plus abondantes.»</p> - -<p>Je ne veux pas énumérer ici les raisons alléguées par -les bons Pères dans l'intérêt de leur repos et de leur -tranquillité; mais il n'est peut-être pas inutile de citer -le passage suivant:</p> - -<p>«Nous ne dissimulerons pas à Votre Grandeur qu'il -ne nous paraît rien moins que conforme à la loi de Dieu -et aux règles de l'Église sur l'usure; en quoi notre façon -de penser est parfaitement conforme à celle de monseigneur -notre archevêque et à la consultation donnée -à ce sujet par la Sorbonne, le 17 juin 1765.</p> - -<p>«Il en est de cet établissement comme de certains -autres, qu'un prince sage croit pouvoir tolérer pour -empêcher les plus grands maux. Mais cette tolérance -purement civile, et qui ne fait que soustraire les coupables -à la vengeance des lois humaines, ne les soustrait -point à celle de Dieu.»</p> - -<p>Il est évident que les Blancs-Manteaux assimilaient le -Mont-de-Piété aux maisons de tolérance. Étaient-ils dans -le vrai? Je le crois. Mais</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">L'oiseau de Jupiter, sans entendre un seul mot,</div> -<div class="verse i2">Choque de l'aile l'escarbot,</div> -<div class="verse i2">L'étourdit, l'oblige à se taire.</div> -</div> - -<p>Le gouvernement de Louis XVI ferma l'oreille, institua -les commissionnaires au Mont-de-Piété le 6 septembre -1779, et publia en dix ans, du 9 décembre 1777 -au 3 février 1787, plus de quarante lettres patentes, -arrêts de parlement, arrêts du Conseil du roi, sentences -de police, qui témoignent de sa sollicitude pour cette -nouvelle institution.</p> - -<p>Supprimé par la Révolution, rendu aux hospices -l'an <small>V</small> de la République, paralysé sept ans par la concurrence -des Lombards, le Mont-de-Piété rentra en -possession de tous ses priviléges, le 16 pluviôse an -<small>XII</small>, et fut réorganisé définitivement par le décret du -24 messidor an <small>XIII</small>, qui a encore force de loi en -avril 1861.</p> - -<p>Voici, ma chère cousine, l'organisation actuelle du -Mont-de-Piété: Cet usurier privilégié, ou, pour parler -poliment, ce banquier opère sans capital. Il est régi -pour le compte des hospices, logé dans un immeuble -(l'ancien couvent des Blancs-Manteaux) qui appartient -aux hospices.</p> - -<p>Avant de prêter aux nécessiteux de la ville de Paris, -il emprunte.</p> - -<p>A qui?</p> - -<p>1<sup>o</sup> A l'administration des hospices de Paris, qui place -ainsi une partie de ses fonds disponibles;</p> - -<p>2<sup>o</sup> A tous les comptables des établissements de -bienfaisance, qui, aux termes des instructions ministérielles, -sont tenus de fournir un cautionnement en -numéraire;</p> - -<p>3<sup>o</sup> Enfin, à des tiers, sur billets au porteur, à un an -de date.</p> - -<p>Sa première opération est donc l'emprunt. Le prêt, -qui est le but de l'institution, ne vient qu'en seconde -ligne.</p> - -<p>Un homme pressé d'argent se présente dans les bureaux -avec un objet mobilier, couverture de laine ou -rivière de diamants, peu importe. Un commissaire-priseur -estime le nantissement. Le Mont-de-Piété prête les -quatre cinquièmes de la valeur estimative, s'il s'agit de -matières d'or ou d'argent, les deux tiers dans tous les -autres cas.</p> - -<p>L'emprunteur reçoit le montant du prêt; on lui délivre -une <i>reconnaissance</i> au porteur: le gage ou nantissement -est déposé dans les magasins. Il y a quelque -chose comme soixante millions de valeurs dans les magasins -du Mont-de-Piété.</p> - -<p>Dans le cours de quatorze mois, le nantissement est -dégagé par le propriétaire, ou vendu par le créancier, -à moins qu'on ne renouvelle l'engagement. Un mot sur -chacune de ces opérations: le dégagement, le renouvellement, -la vente.</p> - -<p>Le dégagement libère les deux parties. L'emprunteur -rend l'argent, et paye les droits. Le prêteur rend le gage -et reprend sa reconnaissance.</p> - -<p>Le renouvellement est un engagement nouveau, contracté -dans la même forme et aux mêmes conditions que -la première.</p> - -<p>La vente liquide le magasin. Elle se fait aux enchères -publiques, par l'entremise d'un des quatorze commissaires-priseurs -attachés spécialement au Mont-de-Piété. -Ces officiers ministériels, solidairement responsables -de toutes les pertes qui pourraient résulter de leur -appréciation, prélèvent un demi pour 100 sur la -somme prêtée, et 3 pour 100 sur le montant de la -vente.</p> - -<p>Le Mont-de-Piété se rembourse, capital et intérêts, et -met l'excédent ou <i>boni</i> à la disposition de l'emprunteur. -Dans les trois années qui suivent l'engagement, le -porteur de la reconnaissance a le droit de réclamer le -<i>boni</i>.</p> - -<p>Ce terme écoulé, une prescription spéciale fait tomber -le <i>boni</i> dans la caisse des hospices.</p> - -<p>Ce mécanisme est fort simple, et je n'y vois rien à -reprendre, sauf le taux exorbitant de l'intérêt.</p> - -<p>On peut regretter que les banqueroutiers, les voleurs -et les malfaiteurs de toute espèce, abusant de la facilité -des engagements, fassent jouer au Mont-de-Piété le rôle -de recéleur. On peut blâmer les ouvriers de Paris qui -engagent étourdiment le petit avoir de leur famille pour -satisfaire une fantaisie de carnaval. Mais il faut rendre -justice à M. Framboisier de Baunay et à tous les honorables -organisateurs qui ont mis à la portée des nécessiteux -une ressource plus innocente que le crime.</p> - -<p>Il est fâcheux sans doute que le pauvre emprunte à -10 pour 100 d'intérêt, quand le riche trouve de l'argent -à 5; mais j'aime mieux voir les gueux porter -leur montre rue de Paradis que les entendre crocheter -ma porte.</p> - -<p>Entre le Mont-de-Piété et ses clients, il s'est établi, -dès le principe, une corporation intermédiaire. Je t'ai -dit que nous avions des <i>commissionnaires</i> depuis 1779.</p> - -<p>L'administration a reconnu dès le principe que la -longueur des distances, la timidité naturelle aux emprunteurs, -la rusticité particulière aux petits employés à -quinze cents francs, et mille autres raisons empêcheraient -le public de se porter en foule rue de Paradis. -Dans l'intérêt de tous, et dans son intérêt propre, elle -a permis à vingt commissionnaires ou intermédiaires -officiels de s'établir dans les divers quartiers de Paris. -Elle les choisit elle-même, s'assure de leur solvabilité -et de leur moralité, et leur demande un cautionnement.</p> - -<p>Le commissionnaire ne prête pas; il avance l'argent, -sous sa responsabilité personnelle. S'il se trompe sur la -valeur du nantissement, tant pis pour lui. Ses opérations -sont approuvées, rejetées ou modifiées par l'administration -souveraine. Supposé que je lui porte ma -montre et qu'il m'avance cent francs; le Mont-de-Piété -examine le gage et ne prête que trois louis. Le commissionnaire -sera censé m'avoir prêté lui-même les quarante -francs de différence, et il ne percevra sur cette -somme qu'un intérêt de 6 pour 100, au lieu de 10.</p> - -<p>Les obligations du commissionnaire sont celles de -l'emprunteur; il se substitue à son mandataire et le représente -auprès de l'administration. Il engage, renouvelle, -dégage, touche le <i>boni</i> après la vente, comme -s'il était muni d'une procuration en bonne forme.</p> - -<p>Ses services ne sont pas gratuits, tant s'en faut. Il -touche 2 pour 100 sur les engagements et les renouvellements, -1 pour 100 sur les dégagements et le montant -des <i>boni</i>. Le malheureux qui emprunte à 10 au <i>Grand -Mont</i> emprunte à 13 par l'entremise du commissionnaire. -C'est une énormité greffée sur une autre.</p> - -<p>Cependant je dois avouer que le public des emprunteurs -se porte volontiers au bureau du commissionnaire. -Est-ce uniquement pour le plaisir de donner 3 pour 100 -de plus? J'en doute. C'est plutôt parce que les employés -du Grand Mont sont complaisants comme les -engrenages d'une machine à vapeur, souriants comme -les verrous d'une prison, hospitaliers comme ces tessons -de bouteille qu'on maçonne au sommet des murs -mitoyens. Pourquoi feraient-ils bon visage aux emprunteurs? -Le caissier ne leur donnera pas dix francs de plus -à la fin du mois.</p> - -<p>Le commissionnaire a d'autres façons d'agir. L'intérêt -personnel le pousse à retenir les emprunteurs et à -se faire une clientèle. Il sourit aux arrivants; il cause, -il écoute les confidences, il donne une marque de sympathie -aux malheureux, il abrége les formalités, il -épargne l'ennui et la honte, il ouvre des portes discrètes -par où l'on s'échappe sans rougir. Ajoute que l'emprunteur -est plus à l'aise devant un mandataire qu'il -paye au taux de 2 pour 100, qu'en présence d'un fonctionnaire -désintéressé et maussade.</p> - -<p>Il suit de là, ma chère cousine, que les vingt commissionnaires -de Paris touchent environ quatre cent -mille francs par an. C'est vingt mille francs par tête. -Ne te récrie pas sur l'énormité du chiffre. D'abord, la -somme ne se répartit pas également. Un de ces messieurs, -plus habile et mieux achalandé que les autres, -encaisse jusqu'à soixante et dix mille francs par année; il -y en a donc plusieurs qui restent bien au-dessous de la -moyenne. D'ailleurs, ce n'est là qu'un produit brut. Il -faut en déduire l'intérêt du cautionnement (le Mont-de-Piété, -qui prête à 10, ne paye que 3 pour 100), l'intérêt -du fonds de roulement, les frais généraux, tels que -loyers, commis, porteurs, voiture, imprimés, registres, -éclairage, chauffage, pertes par erreur d'appréciation, -erreur de caisse, abus de confiance, etc., etc. Tout -compte fait, tu verras que plus d'un commissionnaire -donne son temps, sa liberté et son intelligence pour un -millier d'écus par an. Ce qui est modeste.</p> - -<p>Il n'est pas moins vrai que les nécessiteux de Paris, -déjà ruinés par l'usure du Grand Mont, laissent encore -quatre cent mille francs par an dans les bureaux des -commissionnaires.</p> - -<p>Quelques directeurs de Mont-de-Piété ont cherché le -remède à ce mal. Je l'aurais cherché comme eux, si -j'avais été à leur place. L'intérêt personnel serait venu -aiguillonner en moi le zèle du bien public. Ménager -l'argent des pauvres emprunteurs, ruiner les commissionnaires -dont quelques-uns faisaient des fortunes insolentes, -agrandir le domaine de l'administration, créer -des emplois nouveaux, placer des clients, doubler l'importance -et les honoraires de la direction, c'était une -perspective séduisante.</p> - -<p>A la fin de 1837, M. J. Delaroche, frère du peintre -illustre et regretté, obtint la place de directeur. Il proposa -de créer des succursales qui prêteraient à 10 pour -100 comme le Grand Mont, et tueraient les intermédiaires. -Il semblait évident que le public ne serait pas -assez sot pour emprunter à 13, lorsque, dans la même -rue et pour ainsi dire à la porte du commissionnaire, -on lui offrirait de l'argent à 10. Le conseil d'administration, -après s'être fait un peu tirer l'oreille, créa deux -bureaux auxiliaires dans Paris. Les commissionnaires -n'y perdirent rien. Mais, une année après l'ouverture de -ces bureaux, on découvrit, dans les bureaux du chef-lieu, -un déficit de plus de trente mille francs. L'innovation -de M. J. Delaroche fut blâmée comme imprudente. -L'inventeur, jeune encore, prit sa retraite.</p> - -<p>Mais cette théorie fut reprise par M. Ledieu, aujourd'hui -régnant, qui, à force de volonté et de persévérance, -a su la faire passer dans le domaine des faits. -Vingt bureaux auxiliaires, disséminés dans tout Paris, -invitent les emprunteurs à mettre leur montre en gage; -vingt bureaux offrent au public l'argent du Mont-de-Piété. -Entrez, bonnes gens, et n'allez plus chez le commissionnaire, -qui vous prenait 13 pour 100! Voici de -l'argent pour rien, de l'argent à 10! c'est donné!</p> - -<p>Veux-tu savoir, ma chère cousine, ce que le public a -répondu?</p> - -<p>Les vingt bureaux auxiliaires ont fait, en 1860, plus -de quatorze cent mille engagements.</p> - -<p>Mais les commissionnaires au Mont-de-Piété, qui -avaient gagné quatre cent mille francs en 1859, en ont -encore gagné quatre cent mille (à sept mille francs près) -en 1860.</p> - -<p>Donc, la concurrence des bureaux auxiliaires n'a pas -détourné la clientèle des commissionnaires, et nous -avons toujours le même nombre de Parisiens qui empruntent -à 13 pour 100.</p> - -<p>Mais, en revanche, la provocation permanente de ces -nouveaux établissements, qui viennent pour ainsi dire -exciter les gens à l'emprunt, a jeté plus de cent mille -infortunés dans les griffes de l'usure.</p> - -<p>Quel résultat! un million quatre cent mille objets -mobiliers détournés des pauvres ménages! Combien de -matelas, combien de berceaux, combien de couvertures -de laine, par cet hiver de dix degrés! Et cela pour tuer -vingt malheureux commissionnaires, qui d'ailleurs se -portent bien.</p> - -<p>Le Mont-de-Piété aura désormais vingt mille francs à -dépenser tous les ans pour chacun de ces bureaux; -quatre cent mille francs au total. C'est quatre cent mille -francs de moins à verser annuellement dans la caisse -des hospices. Le chiffre paraît exorbitant, il est modeste: -vingt loyers, vingt chefs de bureau; le matériel -et le personnel! Il a fallu même doubler le traitement -du directeur, depuis que l'administration a pris cette -étendue. Douze mille francs suffisaient en 1852. Aujourd'hui, -nous payons quinze mille francs de fixe, trois -mille francs d'indemnité de logement, et six mille francs -pour une voiture. Vingt bureaux ne se visitent pas à -pied.</p> - -<p>Est-ce tout? Hélas! non. Je t'ai dit en passant que la -création des deux premiers bureaux auxiliaires avait fait -un vide de trente mille francs dans le magasin central. -Depuis que nous sommes en possession de vingt bureaux, -le danger se décuple.</p> - -<p>On parle (à tort, sans doute) de nantissements égarés, -de déficits importants et d'un désordre inextricable. -On avance des faits plus graves encore, et les journaux -étrangers ne se font pas faute d'accuser l'administration -centrale. Il a fallu que M. le préfet de la Seine reportât -son attention de ce côté et négligeât un instant la démolition -de Paris. Une commission d'enquête, présidée -par M. le procureur général en personne, recherche vigoureusement -les coupables.</p> - -<p>Eh! messieurs, ne cherchez pas si loin! Nous serons -bien avancés quand vous aurez envoyé quelques malheureux -aux galères! Le vrai coupable, c'est le nouveau -système, le système des bureaux auxiliaires. C'est à lui -seul que j'en veux.</p> - -<p>Ces bureaux n'ont pas de magasins et n'en sauraient -avoir. Ils ne reçoivent les gages que pour les renvoyer -au chef-lieu. De là naît un ordre nouveau, ou, pour -mieux dire, la perturbation de l'ordre établi.</p> - -<p>L'organisation logique du Mont-de-Piété est indiquée -par la nature de ses opérations. Il prête de l'argent, il -reçoit des objets mobiliers. Quand les écus sortent de la -maison, les gages y entrent, et réciproquement. La -comptabilité des espèces fait équilibre à la comptabilité -des matières. Le caissier donne et reçoit l'argent, tandis -que le chef des magasins reçoit ou rend les gages. Tout -gravite autour de ces deux chefs de service et la responsabilité -se partage entre eux. La comptabilité des espèces -est une science assez avancée; celle des matières -est un peu plus neuve: le ministre de la marine sait ce -que coûte à la France l'éducation des comptables de ses -arsenaux. Au Mont-de-Piété, le caissier n'a jamais plus -de deux cent mille francs à sa disposition; le chef des -magasins a toujours sous la main plusieurs millions en -pierreries.</p> - -<p>Toutefois, dans l'état normal et régulier, avant la -naissance des bureaux auxiliaires, les précautions les -plus minutieuses étaient prises contre la perte ou le vol -des nantissements. Le rôle de chaque agent était tracé et -sa responsabilité définie. Le nantissement, à peine engagé, -passait au magasin: les bijoux au premier étage, -les hardes au-dessus, les matelas dans les combles, les -objets les plus lourds au rez-de-chaussée.</p> - -<p>Une fois installé dans sa case, le gage ne pouvait sortir -du magasin que pour être remis au porteur de la reconnaissance, -contre le remboursement du prêt et des -droits. L'entrée était constatée par des écritures, contrôlant -les bureaux d'engagement; la sortie était établie -par des écritures, contradictoirement avec les -bureaux de recette; et cette double opération maintenait -un équilibre parfait entre le magasin et la -caisse.</p> - -<p>Que les temps sont changés!</p> - -<p>S'agit-il d'un engagement, l'emprunteur, qui s'est -adressé à l'un des bureaux auxiliaires, reçoit le montant -du prêt sans attendre; mais son nantissement -n'entre en magasin que le lendemain ou le surlendemain, -ou même plus tard.</p> - -<p>S'agit-il d'un dégagement, l'article est demandé -vingt-quatre heures à l'avance, et le magasin se dessaisit -sans que le prêt soit encore remboursé. La caisse -prête donc tous les jours avant la garantie; le magasin -restitue avant le remboursement.</p> - -<p>Et si dans leur séjour au dehors, ou dans le double -trajet qui les mène au chef-lieu et les ramène au bureau, -les nantissements ou les fonds sont perdus ou volés, sur -qui tombe la perte?</p> - -<p>Sur le chef des magasins? sur le caissier? Évidemment, -non. Leur garantie ne peut s'étendre aux objets -qu'ils n'ont pas encore reçus ou qu'ils ont livrés régulièrement.</p> - -<p>Sur le chef du bureau auxiliaire? Mauvaise garantie. -A moins qu'on n'exige de lui un énorme cautionnement; -auquel cas il faudra lui donner un traitement énorme; -et les bureaux auxiliaires coûtent déjà bien assez cher.</p> - -<p>Un des quarante ou cinquante témoins entendus par -la commission d'enquête a dit, dans son interrogatoire: -«Je n'accepterais pas la direction du Mont-de-Piété avec -cinquante mille francs d'appointements, s'il me fallait -combler les vides qui se sont faits dans les magasins.»</p> - -<p>Un respectable fonctionnaire, qui a travaillé au Mont-de-Piété -dans des jours meilleurs, m'écrivait encore ce -matin: «Notre pauvre magasin est un gouffre où l'on -met, où l'on prend, sans compter.»</p> - -<p>Je crois que le directeur actuel, M. Ledieu, est un -très-galant homme; qu'il a tout fait pour le mieux, et -que son cabinet de la rue de Paradis est pavé de bonnes -intentions. Mais, si mes observations pouvaient l'éclairer -sur son erreur, et si j'avais sauvegardé le patrimoine -des pauvres, mon encre et mon temps ne seraient point -perdus.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch9">IX<br /> -LE JURY DE L'EXPOSITION</h2> - - -<p class="ind">Ma chère cousine,</p> - -<p>Tu me demandes s'il est vrai que j'aie répondu à la -brochure de M. le duc d'Aumale? Fi donc! Je ne suis -pas un bravo, pour venger les injures d'autrui. Les personnages -attaqués sont assez grands pour se défendre -eux-mêmes. M. le duc d'Aumale ne m'a jamais rien -fait, à moi, et je n'ai aucune raison de le haïr; mais, -fussé-je son plus mortel ennemi, j'aurais les mains liées -par la saisie de sa brochure. On ne frappe pas un homme -à terre, on ne réplique pas à un contradicteur bâillonné, -on ne réfute pas un ouvrage saisi.</p> - -<p>Au demeurant, toutes les fois que les imbéciles de -Quévilly m'imputeront des pamphlets anonymes, tu -pourras leur répondre hardiment que je signe tout ce -que j'écris.</p> - -<p>Puisque j'ai commencé cette lettre par une réclamation -contre la sottise des hommes, je veux relever ici -une réclamation qui m'est arrivée dans la semaine. -Elle vient du Mont-de-Piété, ou des environs.</p> - -<p>Les désordres ont peut-être plus de gravité que -je ne te l'avais dit. Les nantissements perdus ou dérobés, -dans le trajet entre les bureaux auxiliaires et -le chef-lieu, représentent, me dit-on, une valeur considérable. -Pour remédier à ces accidents de force majeure -sans mettre à nu le vice de la nouvelle organisation, -on m'assure que l'honorable directeur du -Mont-de-Piété a trouvé plus simple et plus expéditif de -déduire quelques billets de mille francs sur les recettes.</p> - -<p>On ne demandait pas l'argent au caissier central, qui -l'aurait certainement refusé; on s'adressait tantôt à -l'un, tantôt à l'autre des sept receveurs du chef-lieu. -Ces employés subalternes et dépendants livraient les -fonds demandés contre des <i>bons de déduction</i> qu'ils annexaient -à leur bordereau de la journée, et l'irrégularité -prenait ainsi une couleur de comptabilité.</p> - -<p>Si mon correspondant ne ment pas, c'est quelqu'un -de ces pauvres receveurs si dépendants et si timides qui -a pris sur lui d'avertir M. le préfet de la Seine. Il craignait -que l'usage des <i>bons de déduction</i> ne dégénérât -en abus, et que la facilité de prélever une somme indéterminée -sur la recette de chaque jour ne portât au -bien des pauvres un préjudice grave.</p> - -<p>Fondée ou non, cette accusation méritait un sérieux -examen. Nul ne met en doute la délicatesse de M. le -directeur du Mont-de-Piété; mais la comptabilité a des -lois inviolables, et personne en France ne doit éluder le -contrôle de la Cour des comptes.</p> - -<p>M. le préfet de la Seine, au milieu des grands travaux -qui l'occupent, n'a pu s'empêcher d'accorder une -certaine importance à cette misère. Pour un homme -qui nage dans les millions comme le poisson dans l'eau, -les centaines de mille francs ne sont que des gouttes. -Cependant il fallait montrer quelques égards à la loi, -cette divinité aveugle qui pèse dans la même balance les -millions et les centimes.</p> - -<p>On ouvrit donc une enquête, et trois personnages importants, -choisis dans la commission municipale, trois -hommes de la capacité la plus incontestable et de la -plus haute intégrité, furent commis au soin de recueillir -les témoignages.</p> - -<p>J'ai une confiance absolue dans le résultat de cette -instruction extra-légale. Mais je me demande cependant -pourquoi les tribunaux n'ont pas été saisis. Il y a des -magistrats à Paris, et tous les juges ne sont pas à Berlin. -A quoi bon rétablir les juridictions exceptionnelles? -On n'a pas fait la révolution de 89 pour que le maire -de Paris s'attribue les prérogatives du pouvoir judiciaire.</p> - -<p>Je suppose que la commission, après avoir constaté -des irrégularités regrettables, mais considérant que la -direction était de bonne foi, qu'il faut éviter le scandale -et laver le linge sale en famille, renvoie tous les accusés -avec une réprimande paternelle. Qu'arrivera-t-il? Les -hommes courageux qui ont provoqué cette enquête, les -témoins qui ont déposé selon leur conscience, seront -livrés à la rancune de leurs chefs. Et les choses reprendront -le même train que devant, avec un peu moins de -courage chez les subalternes et un peu plus de hardiesse -chez les supérieurs.</p> - -<p>Le résultat serait bien différent si l'affaire s'était étalée -au grand jour, devant les juges ordinaires. C'est -dans le domicile des lois que la vérité s'exprime librement, -que les innocents marchent la tête haute. Il -n'y a point de ténèbres administratives qui ne se dissipent -aux rayons de cette admirable lumière. Non-seulement -les gens de bien auraient été rassurés et les coupables -confondus, mais l'institution même eût montré -ses bons et ses mauvais côtés, ses avantages et ses vices. -Qui sait si, au lendemain d'un tel procès, le gouvernement -n'aurait pas fermé les bureaux auxiliaires, sources -premières de tout le mal?</p> - -<p>Peut-être eût-on fait mieux encore. La plupart des -abus, c'est une justice qu'il faut rendre à notre temps, -ne subsistent que parce qu'ils sont ignorés. Pour abattre -les monstres les plus invincibles, il n'est pas besoin -d'emprunter la massue d'Hercule: la lanterne de Diogène -suffit. Lumière! lumière! Un rayon de lumière a -mis à nu les turpitudes de nos moines et de nos ignorantins, -et la société recule d'horreur à l'aspect de leurs -antres. Un rayon de lumière montrerait au gouvernement -qu'il est absurde de prêter à 10 pour 100 sur les -matelas des pauvres, pour le plaisir de verser un demi-million -tous les ans dans la caisse des hospices. Rendez -ce demi-million à la classe indigente avant qu'elle soit -réduite à l'hôpital. Abaissez le taux de vos prêts; les -hôpitaux auront moins de locataires.</p> - -<p>Si pourtant vous craignez de diminuer les revenus de -l'assistance publique, je vais vous fournir un moyen de -combler le vide. Il y a tous les ans un millier d'individus -qui donnent ou lèguent tout ou partie de leur fortune -aux églises, aux couvents, aux hospices. Sur ces -libéralités, les hospices ont la petite part et les couvents -la grande. A qui la faute? A vous, gouvernement, qui -accroissez en richesses et en puissance vos plus mortels -ennemis.</p> - -<p>Relisez le <i>Bulletin des Lois</i>; vous verrez qu'en douze -ans ils se sont enrichis de cent millions par votre complaisance. -Ces subsides ont servi à bâtir de petites forteresses, -d'où l'on vous fusille impunément à coups de -pamphlets et de sermons. Vos ennemis sont puissants -parce qu'ils sont riches, et ils sont riches parce que -vous l'avez bien voulu. Arrêtez ce courant qui entraîne -les capitaux de la nation vers la tanière des -moines, ou plutôt détournez-le vers les hospices et les -hôpitaux.</p> - -<p>Mais pardon, ma chère cousine. L'exposition des -Beaux-Arts ouvre le 1<sup>er</sup> mai. Le jury termine ses opérations -cette semaine, et c'est de ce sujet intéressant que -je voulais t'entretenir.</p> - -<p>On m'en parle beaucoup, à moi, et les rigueurs du -jury m'ont attiré bon nombre de visites.</p> - -<p>—Monsieur, me dit un peintre en enfonçant ma -porte, vengez-moi de ces animaux-là! Ingres et Delacroix -sont jaloux de moi, parce que j'ai plus de dessin -que l'un et plus de couleur que l'autre. Ils se sont entendus -pour me refuser.</p> - -<p>—Monsieur, s'écrie un autre, il y a des abus intolérables. -Le jury se compose, soi-disant, de tous les membres -de l'Institut. Mais les grands et les bons n'y mettent -pas le pied. M. Ingres, M. Delacroix, M. Horace -Vernet, M. Léon Cogniet n'ont point assisté aux séances. -Nous sommes jugés par M. Picot, qui ne connaît que -ses élèves, et par des gens du monde, académiciens -libres, qui ne connaissent que leurs amis.</p> - -<p>—Monsieur, dit une dame, j'ai fait pour trente -mille francs de sculpture, quatre groupes de bronze, -rien que cela! Je ne puis vendre mes ouvrages qu'au -Salon; mais M. de Nieuwerkerke, qui ne me connaît pas, -m'a voué une haine mortelle. Il prévoit que son <i>Guillaume -d'Orange</i>, une statue de pacotille, comme vous -le savez bien, sera mis au rebut lorsqu'on aura vu -mes groupes.</p> - -<p>—Monsieur, reprend une jeune fille très-gentille et -très-spirituelle, ma foi! je suis une malheureuse enfant -sans protection, et tous mes tableaux ont été repoussés! -J'ai fait agir la bonne duchesse de B…, et madame la -princesse de H…, et ce bon vieux baron de Z…, et le -comte A…, deux présidents à la Cour, trois députés, -quatre sénateurs, deux ministres! Mais, parce que je -suis une pauvre enfant livrée à ses propres forces, que -je ne fais pas de visites et que je reste dans mon coin, -je n'ai pas pu résister à la brigue. Je m'y attendais, -d'ailleurs, et je ne voulais pas exposer. Le livret est imprimé -depuis quinze jours! Vous voyez bien que le jury -ne s'assemble que pour la forme.</p> - -<p>—Monsieur, dit un artiste chevelu, je ne me -plains pas pour moi; je suis accoutumé aux rigueurs du -jury. Ce qui m'étonne, c'est qu'il ne trouve pas le moyen -de me renvoyer six tableaux quand j'en envoie cinq. -Mais ils ont refusé Millet! Y en a-t-il un seul à l'Institut -qui aille à la cheville de Millet?</p> - -<p>Je congédie mes visiteurs avec de bonnes paroles, -désolé de n'avoir rien de mieux à leur offrir. Il y a de -tout dans ces doléances: du faux, du vrai, de l'absurde. -Dans tous les cas, c'est matière à réflexion.</p> - -<p>Mais voici bien une autre affaire. Avant de me lancer -en don Quichotte dans une campagne contre l'Institut, -j'interroge un peintre de quelque renom, pour qui -l'examen du jury n'est qu'une question de forme.</p> - -<p>—Le jury? me répond-il. Il a été, cette fois, d'une -complaisance honteuse, et les bons tableaux, comme -les miens, seront perdus dans la multitude des croûtes.</p> - -<p>En présence de tels renseignements, ma chère cousine, -je ne me charge pas de décider si le jury de 1861 -s'est montré indulgent ou sévère. Tout me porte à -croire qu'il a été l'un et l'autre à la fois, comme toujours. -Je tiens que l'Institut, dans son ensemble, est -compétent en matière d'art. Je sais pourtant que des -préjugés d'école peuvent, dans certain cas, faire exclure -un ouvrage remarquable. Je vois aussi que diverses influences -font admettre souvent des croûtes scandaleuses. -J'ai constaté que l'admission ou l'expulsion d'un -artiste était quelquefois soumise au hasard.</p> - -<p>Il se peut qu'en l'absence de M. Ingres, de M. Delacroix, -de M. Cogniet et de M. Horace Vernet, qui s'abstiennent -généralement, un tableau soit jugé par deux -graveurs, trois sculpteurs et un architecte. Le public et -les artistes imputent quelquefois à l'Académie tout entière -les bévues ou les mauvais vouloirs de quelques-uns -de ses membres. D'ailleurs, je n'ai pas vu le Salon de -cette année, et je n'y entrerai que le 1<sup>er</sup> mai au matin, -avec la foule. C'est pourquoi je laisse de côté tous les -faits particuliers, et je me jette à corps perdu dans la -question générale.</p> - -<p>Est-il bon que les œuvres d'art, avant d'être exposées -au public, soient soumises à l'examen d'un jury?</p> - -<p>Il me vient à l'esprit une assimilation qui me paraît -frappante. Tu la prendras pour ce qu'elle vaut.</p> - -<p>Que penserions-nous du gouvernement impérial si -nous lisions au <i>Moniteur</i> le décret suivant:</p> - -<blockquote> -<p>«Considérant que les lettres, aussi bien que les arts, -ont contribué, contribuent, et contribueront toujours à -la gloire de la France;</p> - -<p>«Qu'elles ont droit, comme les arts et dans une égale -mesure, à notre haute protection;</p> - -<p>«Que ces deux genres de production de l'esprit -doivent être soumis au même régime,</p> - -<p>«Avons décrété et décrétons ce qui suit:</p> - -<p>«Article premier.—La publication des ouvrages de -l'esprit, tels que livres d'histoire et de genre, romans, -nouvelles, brochures, articles de journal, etc., aura -lieu tous les deux ans.</p> - -<p>«Art. 2.—Aucun ouvrage de l'esprit ne pourra -être exposé devant le public, c'est-à-dire publié, sans -l'autorisation de l'Académie française.</p> - -<p>«Art. 3.—Ne seront pas soumis à l'examen du -jury les écrivains décorés de la Légion d'honneur à l'occasion -de leurs ouvrages.»</p> -</blockquote> - -<p>Le lendemain, les écrivains semi-officiels célébreraient -ce nouveau décret dans un ingénieux commentaire:</p> - -<blockquote> -<p>«Tous les amis d'une sage liberté applaudiront à la -haute initiative qui soumet les lettres françaises à un régime -qui a déjà fait ses preuves et donné les plus heureux -résultats. Si, des bas-fonds de la démagogie, -quelque voix mécontente osait s'élever contre le nouveau -décret, nous répondrions avec assurance: Nos -arts ont prospéré sous un régime paternellement restrictif; -pourquoi refuserait-on la même faveur aux -lettres françaises? Sans le frein salutaire du jury, la -face de la terre serait couverte de méchants tableaux, -hérissée de mauvaises statues!</p> - -<p>«Il était temps aussi d'opposer une digue à ce flot -d'encre qui menace de noyer le genre humain. Ne dites -pas que la littérature sera désormais entravée: on se -contente de la protéger contre ses propres excès. L'Académie -française offre à la liberté des écrivains les mêmes -garanties que l'Académie des beaux-arts a toujours offertes -à la liberté des artistes. M. Mérimée a-t-il moins -de style que M. Ingres? M. Victor Hugo moins de couleur -que M. Delacroix? M. Thiers n'est-il pas l'Horace -Vernet des lettres? M. Guizot en est le Robert Fleury; -M. de Laprade, le Signol, et M. Lebrun, le Picot! Inclinons-nous -donc avec reconnaissance devant une mesure -sagement révolutionnaire et hardiment conservatrice, -qui soumet les œuvres du ciseau, de la plume et du pinceau -à ce grand principe de 89: l'égalité devant la -loi!»</p> -</blockquote> - -<p>Voilà ce qu'on lirait peut-être dans <i>la Patrie</i>; mais, -jour de Dieu! ma pauvre cousine, quel cri d'horreur -et de réprobation dans toute la France! Tout ce qui -écrit, tout ce qui lit, tout ce qui pense se couvrirait -la tête de cendre et croirait que la dernière heure du -peuple a sonné. Je dis plus: pour peu que le temps -fût au beau, et que l'on pût sortir sans parapluie, on -ferait une révolution.</p> - -<p>Pourquoi n'en a-t-on jamais fait contre le jury de -peinture? Ce n'est pas que cette institution soit plus -équitable ou plus libérale dans son principe. C'est -parce qu'elle est aussi ancienne que les Expositions et -que «l'accoutumance nous rend tout familier.»</p> - -<p>N'est-ce pas au Louvre, sous Louis XIV, en 1699, -que les peintres ont exposé leurs tableaux pour la première -fois? En ce temps-là, non-seulement le Louvre, -mais les peintres aussi, et les autres Français pareillement, -et toute la France, corps et biens, appartenait au -roi. Il daignait, dans sa bonté, prêter à ses artistes une -salle de son palais. N'avait-il pas le droit de repousser -les uns et d'admettre les autres? Il était chez lui, que -diable! aussi vrai que maintenant nous sommes chez -nous. Ce n'est plus le souverain qui prête ses palais à -la nation, c'est la nation qui les prête au souverain.</p> - -<p>Cette halle de l'industrie qui n'embellit pas précisément -les Champs-Élysées appartient à trente-huit millions -de propriétaires. L'infortuné Barbanchu en a sa -part, aussi bien que M. Brascassat. N'est-il pas singulier -que M. Brascassat, parce qu'il est de l'Académie -des beaux-arts, ait le droit de dire à Barbanchu:</p> - -<p>—La maison t'appartient comme à moi; mais je -te défends d'y montrer tes tableaux, et j'y étalerai les -miens.</p> - -<p>—Et pourquoi, s'il vous plaît? répond le pauvre -diable.</p> - -<p>—Parce que tes tableaux sont mauvais et que les -miens sont excellents.</p> - -<p>Si j'étais l'infortuné Barbanchu, je répondrais à -M. Brascassat, de l'Académie des beaux-arts:</p> - -<p>—Mes tableaux vous paraissent mauvais; mais les -vôtres ne me semblent pas bons. Lequel de nous est -dans le vrai? lequel se trompe? Il faut un tiers arbitre -pour nous départager; je choisis le public! Pourquoi -ne voulez-vous pas qu'il nous juge?</p> - -<p>«La halle est vaste; on y a exposé plus de six mille -animaux l'été dernier; on peut bien y exposer un millier -de peintres. Si j'insiste sur mon droit, ce n'est pas seulement -par amour de la gloire: il y a aussi une question -de pain. Voici trois tableaux qui m'ont coûté dix-huit -mois de travail et huit cents francs de bordure. Je -ne peux les vendre qu'ici, parce que mon atelier est au -sixième, rue Guénégaud, et que le beau monde n'y -monte pas. En vertu de quel principe me défendez-vous -de gagner ma vie? Qui vous dit que, dans la foule -des bourgeois qui viendront visiter le Salon, il ne s'en -trouvera pas un assez bête ou assez intelligent pour -acheter mes toiles et me sauver de la misère? Cela s'est -vu plus d'une fois. Demandez à Delacroix, à Théodore -Rousseau, à Courbet, à Troyon… vous savez bien, -Troyon! le plus grand de nos peintres d'animaux… Il -commence à gagner sa vie depuis qu'il a forcé les portes -de l'Exposition, et j'entends dire qu'il a vendu pour -cent cinquante mille francs de tableaux dans son année. -Mais il n'y a pas encore longtemps que le jury le -repoussait à coups de fourche, comme Delacroix, Courbet -et Théodore Rousseau, qui ont été les Barbanchus -de leur temps.</p> - -<p>«J'avais envoyé deux portraits, avec mes tableaux. -Bons ou mauvais, ce n'est pas la question. Vous les avez -refusés. Savez-vous ce qui arrive? Les bourgeois qui me -les avaient commandés en étaient satisfaits; nous avions -fait un prix, payable fin courant. Aujourd'hui, ces braves -gens se persuadent que je les ai volés. Ils m'opposent -des fins de non-recevoir; ils prétendent que je n'ai pas -employé des couleurs fines, et que je les trompais sur -la qualité de la marchandise vendue. Pour un rien, ils -me traîneraient devant le tribunal de commerce. «Il -faut,» disent-ils, «que votre peinture soit bien mauvaise, -pour qu'elle ne soit pas même reçue au Salon, -où l'on voit tant de croûtes.»</p> - -<p>A ces raisons, qui sont excellentes, le membre de -l'Institut répond:</p> - -<p>—Je ne suis pas un méchant homme, et je ne tiens -nullement à vous mettre sur la paille. Mais il y a un règlement. -Je ne l'ai pas fait, je l'exécute. On m'invite à -recevoir les tableaux qui me semblent bons; les vôtres -m'agacent. Je ne peux pas me refaire; obtenez qu'on -change la loi, si vous pouvez. Mais je crains bien que -les mauvais tableaux, qui seront désormais en majorité, -n'étouffent les bons, comme l'ivraie tue le bon grain. -Rappelez-vous l'Exposition de 1848, et ce débordement -de peinture détestable.</p> - -<p>—L'Exposition de 48! Elle a porté aux nues une -demi-douzaine de vrais artistes qui, sans elle, n'auraient -jamais percé. Elle vous a forcé la main pour les Expositions -suivantes. Elle a permis au public de juger les -talents que vous étrangliez dans vos oubliettes; elle a -fait briller les lumières que vous cachiez sous le boisseau. -Gloire à David, à Drolling et à Jeanron, qui ont -été les promoteurs de cette révolution démocratique!</p> - -<p>—Mais rappelez vos souvenirs! Le public oubliait -d'admirer les tableaux de l'Institut. Il n'attachait son -attention qu'à cinq ou six toiles scandaleuses ou ridicules. -Jamais nous ne consentirons à compromettre -nos ouvrages dans la cohue des vôtres!</p> - -<p>—Eh bien, exposez séparément les tableaux qui vous -semblent bons; mais exposez aussi, dans une autre -aile du palais, tous les ouvrages que vous avez refusés. -Permettez au public, notre maître à tous, de contrôler -vos jugements. La place ne manque pas, Dieu merci! -dans le palais de l'Industrie. Je donnerais cent sous, -moi qui ne suis pas riche, pour que le peuple et les critiques -fussent admis à comparer ce que vous avez refusé -et ce que vous avez reçu. Et je parie qu'avant la -clôture du Salon, nous vous verrions vous-mêmes, corrigés -et penauds, reporter en enfer bien des gens que -vous aviez logés en paradis.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch10">X<br /> -LA HALLE AUX ARTS</h2> - - -<p class="ind">Ma chère cousine,</p> - -<p>Je ne savais pas hier ce que je t'écrirais aujourd'hui. -Ce n'est pas que la matière me manque; mais elle surabonde.</p> - -<p>J'avais une étude toute prête sur l'application de la -peine de mort. Triste étude, que j'ai commencée un -jour du mois de mars 1861, à sept heures du matin, -devant le plus terrible spectacle que la société moderne -offre aux gens de cœur.</p> - -<p>Je pouvais te parler de la liberté des théâtres, une -grosse question qui s'est mise à l'ordre du jour, et que -j'ai étudiée de tout près, de trop près.</p> - -<p>Un digne homme m'avait apporté des renseignements -curieux sur l'affaire Lesurques, vieille affaire en apparence, -mais toujours jeune et toujours actuelle pour les -fanatiques du bon droit, puisque les descendants de -cette innocente victime n'ont pas encore obtenu justice.</p> - -<p>La question du Mont-de-Piété me tracassait encore -un peu. L'administration ne m'a pas répondu. Il s'agit -pourtant de protéger le bien des pauvres, qui est -sacré.</p> - -<p>J'avais jeté les bases d'un travail assez curieux sur la -cuisine de la guerre. On ne sait pas encore aujourd'hui -si nous aurons la guerre en 1861, ni si la comédie des -<i>Trembleurs</i>, représentée avec tant de succès au Gymnase, -a gouaillé légitimement. Mais l'administration -prend ses mesures comme si nous devions avoir l'Europe -sur les bras. On songe à réformer certains ateliers -qui ont fait leurs preuves d'insuffisance. On a construit -des manufactures gigantesques, assez puissantes pour -habiller et chausser un régiment par jour et suffire -aux besoins les plus invraisemblables. J'ai étudié de -tout près cette nouvelle industrie; j'ai entendu les orateurs -du gouvernement et les avocats de l'ancien système, -et je crois être assez éclairé pour résumer les -débats. Mais chaque chose en son temps. Nous sommes -les humbles serviteurs de l'actualité, nous qui écrivons -le matin ce qu'on doit lire le soir.</p> - -<p>Et nous devons choisir, entre les sujets actuels, ceux -qui intéressent le plus de monde. Si, par exemple, je -t'entretenais aujourd'hui de la Comédie-Française et -des tempêtes qui agitent ce verre d'eau bénite; si je te -racontais l'histoire d'un directeur très-chrétien, qui fait -son salut dans un lieu de perdition et se ménage infiniment -plus d'amis au ciel que sur la terre, je serais -agréable à presque tous les auteurs dramatiques de ma -connaissance. Mais le public, dont tu fais partie, me -trouverait un peu trop spécial.</p> - -<p>Si je te racontais qu'une dame sociétaire, qui n'a ni -l'âge ni le talent de la retraite, mademoiselle Judith, -est sur le point de se retirer; qu'on ne la retient pas; -que plusieurs amis du théâtre songent à la remplacer -par une jeune et belle, et spirituelle pécheresse, douée -d'un talent incontestable, mais que tous les hommes -de principes repoussent la nouvelle venue sous prétexte -qu'elle est de Marseille et non de Nanterre, tu -répondrais que je me moque de toi et que ces histoires -invraisemblables ne mériteront jamais d'occuper tout -Paris.</p> - -<p>Mais le salon des Beaux-Arts s'est ouvert mercredi -matin, 1<sup>er</sup> mai. Pour la première fois depuis deux ans, -nos artistes, ou du moins quelques-uns d'entre eux, -ont obtenu la faveur d'exposer leurs ouvrages. Le public, -qui depuis deux ans n'avait pas vu de peinture -moderne, sinon aux étalages des marchands, se rue en -affamé sur le palais de l'Industrie. Voilà l'événement -du jour, le sujet de toutes les conversations; l'importance -et la rareté du fait ne me permettent pas de te -parler d'autre chose.</p> - -<p>Le jour même où l'Industrie, qui est bonne fille, -prêtait un petit coin de son palais à l'exposition des -Beaux-Arts, on lisait dans tous les journaux de Paris -une nouvelle intéressante: «Le tir national de Vincennes -va passer, nous dit-on, du provisoire au définitif.»</p> - -<p>La carabine, cette gloire de la France, n'avait pas -un logement digne d'elle. Ce n'est plus une baraque -qu'il lui faut, mais un temple. Le temple se bâtit, les -plans sont arrêtés. Gardes nationaux de Paris, francs -tireurs de Rueil et de Palaiseau, vous aurez un Parthénon -à votre usage!</p> - -<p>Il y a plus de cent soixante ans que les artistes français -sollicitent la même faveur et ne l'obtiennent point.</p> - -<p>Quel singulier peuple nous sommes! Nous construisons -un palais définitif pour les expositions de l'industrie, -qui ont lieu tous les cinq ans. Le vaudeville est -installé par toute la France dans des théâtres définitifs. -Il y a des salles de danse définitives; le beurre se vend -à la halle dans un temple définitif; le Panorama des -Champs-Élysées, où les provinciaux vont se promener -quelquefois, est un pâté définitif; on parle de bâtir des -tribunes définitives pour tous nos champs de course, où -l'on se rassemble cinq ou six fois l'an; le Pré-Catelan, -qui a coûté un million et demi à un pauvre diable -d'entrepreneur, est une promenade définitive; la carabine -enfin s'établit à Vincennes dans un domicile solide -et définitif. Mais les Beaux-Arts seront toujours des -vagabonds sans feu ni lieu. On croit leur faire une -grâce lorsqu'on leur prête quelques galeries de marchandises, -ou qu'on range en leur faveur quelques -<i>boxes</i> à loger les bœufs.</p> - -<p>Cette lésinerie serait excusable chez un bourgeois; -mais note bien qu'ici c'est le gouvernement, c'est la -France, c'est un budget de deux milliards qui lésine.</p> - -<p>On ne veut pas s'embarquer dans de trop grands -frais; on suppute les deux ou trois millions qu'il faudrait -dépenser pour une galerie durable. On aime mieux -débarrasser quelques salles du Louvre, ou improviser -quelque chose aux Tuileries, ou bâtir un hangar au -Palais-Royal, aux Menus-Plaisirs; ou placer quelques -cloisons dans les hautes avenues du palais de l'Industrie!</p> - -<p>Ce qu'on n'a jamais examiné, c'est le prix monstrueux -de ce provisoire. Additionnez les frais de tous -les déménagements, de tous les aménagements, de -toutes les constructions, de toutes les démolitions que -vous avez faites, depuis 1699 jusqu'en 1861, pour mal -exposer nos tableaux et nos statues! Vous avez dépensé -la monnaie d'un Louvre, et, de tout ce que vous avez -fait depuis Louis XIV jusqu'à Napoléon III, que reste-t-il -aujourd'hui? Rien.</p> - -<p>Si du moins à ce prix vous aviez satisfait les artistes? -Mais l'ouverture du Salon se signale toujours par un -concert de doléances. C'est la fête du découragement. -Tout ce qui était grand dans l'atelier devient petit; tout -ce qui était modelé finement devient plat; les délicatesses -les plus exquises de la couleur sont dévorées par -un jour brutal.</p> - -<p>Un plancher peint en blanc se reflète dans les vernis; -des panneaux gris se confondent avec les ciels et les -anéantissent. La hauteur absurde des galeries écrase -tout. Je ne parle ici que des ouvrages bien placés: que -dirions-nous des tableaux clairs et riants qu'on ensevelit -dans l'ombre! Il y a des toiles si bien exposées, que -vous ne les verrez jamais. Quelques-unes sont visibles -de dix heures à midi; quelques autres de trois à quatre, -comme mon médecin. Voilà des renseignements qu'il -faudrait ajouter au livret.</p> - -<p>J'avais vu dans les ateliers quelques-uns des ouvrages -que j'ai revus hier au Salon. Quel déchet, bonté divine! -On les reconnaissait à peine, et les artistes atterrés -commençaient à rabattre 90 pour 100 de leurs espérances -de gloire. J'ai commencé par le jardin, qui est -orné de statues. Les sculptures embellissent un jardin, -c'est convenu; mais la réciproque n'est pas toujours -vraie, et j'ai reconnu qu'un jardin n'embellissait pas -toutes les sculptures. La Vénus de Milo, faite pour être -admirée dans la <i>cella</i> mystérieuse d'un temple, ne serait -guère appréciée sous les marronniers des Tuileries. -Les incomparables figures que Phidias avait groupées -dans les frontons du Parthénon feraient un piteux effet -sur la place de la Concorde. Comment veut-on que des -bustes exécutés pour un salon ou pour une galerie particulière -ne perdent rien de leur valeur dans ce jardin, -ce parc, cette agora vitrée qui s'appelle l'exposition de -sculpture? On n'y devrait montrer que des ouvrages -décoratifs comme le monument de don Pédro, qui est -fait pour braver l'éclat du jour. Mais la sculpture fine, -intime, destinée à l'intérieur des palais, la sculpture de -Perraud, de Guillaume, de Crauk, de Cavelier, que -vient-elle faire dans cette galère? C'est le petit Chaperon-Rouge -dans la gueule du loup.</p> - -<p>Je n'accuse pas les organisateurs de cette destruction, -et je les tiens pour sages et bienveillantes personnes. -Je plaide contre la peine de mort en matière -d'art sans demander la tête des fonctionnaires qui -l'appliquent. Je crois que ces messieurs cherchent à -contenter tout le monde dans les limites d'un programme -et d'un local qui leur permet à peine de contenter -leurs amis. Est-ce leur faute, à eux, si dans -l'espace de cent soixante-deux ans la France n'a pas -trouvé le temps de construire une galerie d'exposition? -Il ne leur appartient pas de combler cette lacune. C'est -vous, artistes, qui devez adresser des pétitions au Sénat, -si vous voulez qu'elle soit comblée.</p> - -<p>La première exposition (1699) fut organisée par un -personnel d'hommes polis, bien élevés, peu compétents, -admirablement chaussés, habillés chez Alfred, -surchargés de décorations étrangères et d'occupations -mondaines. Tels ont été, sous tous les régimes, sauf -peut-être en 1848, les arbitres des destinées de l'art -français. Ne leur demandez pas l'impossible, que diable!</p> - -<p>Demandez-leur seulement de transporter dans ce jardin -une demi-douzaine de moulages d'après les chefs-d'œuvre -de l'antiquité. Il ne faut rien de plus pour démontrer -à tous les yeux le vice de cet éclairage.</p> - -<p>Obtenez aussi qu'ils exposent à l'étage supérieur -quelques-uns des beaux tableaux du Louvre. On les -verra pâlir et se dépouiller subitement comme s'ils -avaient passé par les mains de M. Villot, et l'on comprendra -peut-être à la fin que les meilleures halles -font les pires galeries. Tous les amateurs le savent, et -de reste: non-seulement les grands, les fins, les riches, -ceux de la première caste, les Morny, les Lacaze, les Didier, -les Véron, mais aussi les plus modestes et les plus -obscurs. J'ai vu, dans une maison bourgeoise de Marseille, -sept tableaux, sept! disposés avec un goût exquis, -avec un art merveilleux, dans une galerie construite -<i lang="la" xml:lang="la">ad hoc</i>. Le plafond n'était pas d'une hauteur écrasante, -le plancher n'était pas peint en blanc, le fond des -panneaux n'était pas gris; les tableaux ne se serraient -pas les uns contre les autres comme pour s'entre-détruire -en s'étouffant; un jour discret, savamment distribué -suivant l'heure, éclairait les toiles sans les illuminer -et complétait, en quelque façon, le travail des artistes.</p> - -<p>Je ne suis pas un ennemi de la lumière, tu le sais -bien, ma chère cousine; et, si les autres ne le savent -pas, j'emploierai ma vie à le leur prouver. Mais il faut -user des meilleures choses avec quelque discernement. -La nature seule est assez robuste pour s'étaler -sans crainte au grand jour. L'art, qui est une imitation, -une convention, une perpétuelle et charmante tricherie, -a besoin d'un peu de mystère. Fi du vilain machiniste -qui laisserait entrer le soleil dans une salle -de spectacle! La rampe pâlit, le rouge et le blanc des -jolies comédiennes se décomposent, les beaux décors -montrent la corde, le parterre siffle, et fait bien.</p> - -<p>J'ai vu hier une jeune dame, retenue au milieu du -grand salon par une conversation un peu animée, ouvrir -son ombrelle sans songer à mal. Quelle leçon pour -les distributeurs de lumière officielle! Comment des -œuvres d'art pourront-elles supporter ce jour inquiétant -pour la nature elle-même?</p> - -<p>Elles ne le supporteront pas. Elles y périront misérablement, -sauf à ressusciter ensuite. Témoin l'exposition -de M. Paul Baudry. Je puis en parler savamment; -je connaissais tous ses tableaux, je les savais par cœur, -et je ne les reconnais plus. La lumière officielle les a -disséqués pour l'instruction des curieux; on voit la -toile, les couleurs, les frottis, les glacis, les empâtements, -tout enfin, excepté la peinture. C'est parfait! -Mettez-vous à la place d'un amant qui retrouve sa maîtresse -sur une table d'amphithéâtre! Voilà mon pauvre -Baudry devant ses tableaux.</p> - -<p>Si, maintenant, tu veux étudier l'effet de la nuit -noire sur la peinture claire, emprunte le bâton d'un -aveugle et cherche le grand tableau de M. Luminais. -Nous l'avons vu ensemble à l'exposition du boulevard. -Il était frais, riant et plein de vie. La foule des hommes -et des chevaux y remuait gaiement sous un joli ciel -pommelé. C'est que l'exposition du boulevard est éclairée -avec un art parfait, comme les meilleures galeries. -M. Luminais y était fort bien et tout à fait à son avantage. -Le voilà plongé dans les ténèbres extérieures. Avoue -entre nous que le jury lui a rendu un étrange service! -Il serait cent fois mieux exposé s'il n'avait pas été reçu.</p> - -<p>On dit aux pauvres artistes, par manière de consolation: -«Bah! c'est un mauvais quart d'heure à passer.» -En effet, les quarts d'heure de trois mois sont -réellement de mauvais quarts d'heure. Il est dur de -travailler deux ans pour être grillé au soleil ou enseveli -dans l'ombre, trois mois durant, sous prétexte de -gloire et de publicité.</p> - -<p>Quelques artistes ont cherché le moyen de briller -malgré tout, en pleine ombre, en pleine lumière, quel -que fût le destin de leurs ouvrages et le caprice de la -commission. Si tu trouves dans le jardin de l'Industrie -quelque statue trop puissante, modelée en saillies énormes, -avec des trous à fourrer le poing, avec des -muscles plus entortillés que les serpents de Laocoon, tu -pourras dire hardiment qu'on l'a faite à l'usage du -Salon. Si tu vois au premier étage (et tu les verras, -j'en suis sûr) des silhouettes de croque-morts se découper -en noir sur un ciel blanc, ne crains pas d'affirmer -que le Séraphin de ces ombres chinoises a pris une -assurance contre les dangers du placement. Lorsqu'on -veut être entendu dans une cohue où personne ne -s'entend, on crie. Nous devons donc aux organisateurs -du Salon un nouveau genre de mauvais. Et les croque-morts -de M. X… conduiront l'art français au Père-Lachaise, -si l'on n'y prend garde.</p> - -<p>Le remède à tous nos maux, c'est la construction -d'un petit palais bien modeste, mais au moins aussi -définitif que la rotonde du concert Musard. Que l'État -nous donne une vingtaine de salles commodes, éclairées -sagement et d'une hauteur médiocre; qu'il ouvre -une exposition permanente où les œuvres de tous -les artistes seront admises, sous la surveillance d'un -simple commissaire de police.</p> - -<p>Si l'État n'est pas assez riche pour faire ce que nous -demandons, si les démolitions absorbent la totalité du -capital disponible à Paris, et s'il ne reste plus d'argent -pour construire, qu'on lâche la bride à l'industrie -privée; qu'on renonce au système des expositions officielles; -qu'on nous permette seulement de nous arranger -entre nous, à l'anglaise! Tout ira mieux.</p> - -<p>En attendant, je conseille aux artistes refusés de -porter leurs ouvrages au boulevard des Italiens. Ils y -seront cent fois mieux qu'à la halle des Champs-Elysées. -M. Fratin, statuaire, leur offre aussi, avec une cordialité -toute fraternelle, de partager l'emplacement qu'il a -obtenu au Jardin d'acclimatation.</p> - -<p>Quant aux artistes reçus et mal exposés, il faut -qu'ils fassent leur temps. Le mal est sans remède. -<i lang="it" xml:lang="it">Lasciate ogni speranza!</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch11">XI<br /> -LES SOULIERS DU SOLDAT FRANÇAIS</h2> - - -<p class="ind">Ma chère cousine,</p> - -<p>Je me rappellerai toute ma vie certain voyage de -trois kilomètres et demi que j'ai fait en compagnie de -notre grand-père. J'avais six ans; nous allions de Dieuze -à Vergaville. Le mois d'octobre était magnifique, et je -dévorais déjà dans ma pensée cette belle vendange de -1834: à mi-chemin, vers la tuilerie qui est au bas de -la côte, je ralentis le pas, je commençai à geindre et à -répéter sur tous les tons que mon soulier me faisait mal.</p> - -<p>Le grand-père, qui était bien le plus doux des -hommes, me réconforta d'un petit coup de canne dans -les mollets et s'écria d'une voix qu'il essayait de rendre -terrible:</p> - -<p>—Qu'est-ce que tu diras donc, quand tu seras à la -guerre?</p> - -<p>Cependant il me fit asseoir au pied d'un peuplier, -sur un des tas de pierres qui bordaient la route; il me -déchaussa lui-même, reconnut qu'une cheville de bois -avait traversé la semelle, et rasa avec son couteau de -poche la pointe aiguë qui me blessait.</p> - -<p>Je me remis en route, soulagé, content et gaillard, -mais un peu préoccupé de cette parole menaçante: -«Qu'est-ce que tu diras donc, quand tu seras à la -guerre?» Je croyais fermement, comme tous les bambins -de la Lorraine et de l'Alsace, que l'homme est ici-bas -pour s'engager à dix-huit ans et revenir maréchal -de France. Mais il n'y a pas d'ambition qui tienne -contre une expérience si puissante.</p> - -<p>—Grand-papa, disais-je en soupirant, je ne refuse -pas de me faire tuer, si la chose est absolument nécessaire; -mais jamais je ne traverserai l'Europe en conquérant, -avec une pointe de bois dans mon soulier!</p> - -<p>A cette réflexion, qui ne manquait pas de justesse, -le bonhomme répondit par l'histoire de ses campagnes. -Il en avait fait deux ou trois, en volontaire, vers -1793, et il avait rapporté de la guerre un certificat de -civisme, un hausse-col et un brevet de sous-lieutenant. -Il ne se souvenait pas d'avoir pris un seul drapeau ni -tué un ennemi de sa propre main; mais il se rappelait -en frémissant les étapes qu'il avait dû faire sans souliers, -ou avec des souliers impossibles. De quel cœur il -déblatérait contre les intendants, les fournisseurs, et -tous ceux qui lésinent ou qui grappillent sur la chaussure -du soldat! Il me jura son grand sacrebleu qu'il -avait vu des semelles de carton, comme nous voyions -le clocher de Vergaville.</p> - -<p>Or, nous étions arrivés au haut de la côte, et le clocher -du village nous crevait les yeux.</p> - -<p>—Tu ne sais pas, me disait-il, et j'espère que tu ne -sauras jamais ce que c'est que de doubler l'étape avec -des souliers qui vous abandonnent en chemin. Tu n'as -pas vu de malheureux soldats réduits à nouer des haillons -avec des ficelles autour de leurs pieds ensanglantés. -On a maudit les traîtres de 1814, qui distribuaient -des cartouches de cendre aux défenseurs de Paris; -mais les fournisseurs qui exposent le soldat à marcher -nu-pieds sont pires. Un fusilier sans cartouches a toujours -sa baïonnette, mais un fantassin sans souliers -n'est plus un homme.</p> - -<p>Vingt-cinq ans après cette conversation, longtemps -après que le pauvre grand-père avait usé sa dernière -chaussure, j'appris par les journaux que notre armée -d'Italie, cette admirable armée de Magenta et de Solferino, -courait grand risque d'aller nu-pieds. L'administration -de la guerre, surprise par les événements, -avait reconnu l'insuffisance de ses ressources ordinaires. -On s'était adressé aux fournisseurs étrangers. L'industrie -des Anglais et des Belges nous avait offert des -souliers de pacotille et même un certain nombre de -semelles de carton.</p> - -<p>En désespoir de cause, le ministre avait fait un appel -au patriotisme des citoyens. Une affiche placardée dans -quarante mille communes invitait non-seulement les -cordonniers, mais tous les Français en général, à fournir -des chaussures pour l'armée. Les quarante mille -communes avaient fait de leur mieux et réuni environ -douze mille paires de souliers. Or, nous avions deux -cent vingt mille hommes au delà des Alpes. Le fantassin -use quatre paires de souliers dans une campagne, -ou tout au moins deux, car il ne fait pas raccommoder -sa chaussure; il la jette dans le premier fossé, dès qu'il -s'aperçoit qu'elle pourra le trahir.</p> - -<p>Il est heureux pour nous que l'intrépidité de nos -soldats ait abrégé la campagne. Si elle avait duré -trois mois de plus, l'Autriche nous traitait peut-être -comme des va-nu-pieds. Mais ce curieux déficit dans -nos munitions de guerre m'inspira des réflexions sérieuses, -et je vois que les plus grands personnages de -l'État firent aussi un retour sur eux-mêmes. On examina -de tout près les ressources ordinaires de l'armée, -et l'on se demanda si elles offraient des garanties suffisantes -pour l'avenir. Car enfin <i>l'Empire, c'est la paix</i>, -mais celui qui veut la paix doit se tenir prêt pour la -guerre.</p> - -<p>L'ancienne organisation de l'armée, qui avait beaucoup -de bon, sans être parfaite, voulait qu'un régiment -se suffît à lui-même. Le soldat ne récoltait pas son -blé, mais il faisait son pain; il n'élevait pas de bétail, -mais il faisait sa soupe; il ne fabriquait point de drap, -mais il taillait et cousait ses habits; il ne tannait pas le -cuir, mais il faisait ses souliers.</p> - -<p>Ce n'est pas à dire que le troupier français ait été -jamais un maître Jacques habile à tout faire. Mais, dans -la conscription de chaque année, il se trouve des jeunes -gens qui ont appris un état. On commence par leur -donner une teinture du métier de soldat; après quoi, on -les inscrit comme tailleurs ou cordonniers dans une -compagnie hors rang, où ils travaillent sous la direction -d'un entrepreneur qui est en même temps leur -chef militaire. Il y avait, il y a encore aujourd'hui -dans l'armée quatre cents ateliers de ce genre où des -soldats qui ne sont guère soldats travaillent à l'habillement -et à la chaussure du soldat.</p> - -<p>Ces ateliers fonctionnent assez bien; c'est une justice -à leur rendre. Leurs confections ne sont pas de la dernière -élégance, mais elles se distinguent par un excès -de solidité. Il est bien rare qu'un soulier fabriqué au -régiment fasse banqueroute à son homme. Le prix de -la main-d'œuvre est très-modéré; cela se comprend de -reste. Un ouvrier peut travailler à vingt-cinq sous par -jour, lorsqu'il est logé, nourri, chauffé, éclairé, blanchi -et habillé aux frais de l'État. Son salaire n'est pour lui -qu'une haute paye, une sorte de superflu.</p> - -<p>Quels sont les défauts de ce système, qui est encore -en vigueur aujourd'hui? J'en vois deux, pas davantage.</p> - -<p>Le premier, c'est qu'au moment d'entrer en campagne, -un souverain croit avoir sous les armes un effectif -de trois cent mille hommes, lorsqu'il n'en a que deux -cent quatre-vingt-dix. Il s'étonne, il s'informe: on lui -dit que les compagnies et les pelotons hors rang ont -pris environ dix mille soldats. Personnel non pas inutile, -mais décevant. Je ne parle pas d'un matériel encombrant, -qui tient sa place dans les casernes. Mais on -se demande, en temps de guerre, s'il ne vaudrait pas -mieux rendre ces dix mille ouvriers à la vie civile et -les occuper chez eux, tandis que dix mille vrais soldats, -sans autre profession que le métier des armes, revêtiraient -leurs tuniques et s'armeraient de leurs fusils?</p> - -<p>Si du moins les compagnies hors rang pouvaient -fournir à tous les besoins de la guerre! Mais le contraire -n'est que trop prouvé par l'expérience de 1859. -Organisés sur le pied de paix, sur une échelle assez -restreinte, ces ateliers ont beau redoubler de zèle et de -patriotisme en présence de l'ennemi: il faut recourir à -des expédients, quêter des souliers dans les communes, -ou se livrer pieds et poings liés à l'exploitation des -fournisseurs étrangers.</p> - -<p>Ajoute, s'il te plaît, que le zèle, le patriotisme et tous -les bons sentiments de l'homme ne suffisent pas pour -faire des souliers. Il faut encore d'autres matériaux et -notamment du cuir. Tant que la marchandise s'achète -à bas prix, les cordonniers de régiment travaillent volontiers, -parce qu'ils y trouvent leur compte. Les façons -payées par l'État, si modestes qu'elles soient, laissent -encore un certain bénéfice. Mais vienne la hausse: ces -petits entrepreneurs, pour limiter leur perte, se rabattront -forcément sur les matériaux de rebut, ou restreindront -leur production.</p> - -<p>Le gouvernement français, qui ne veut pas la -guerre, mais qui la prévoit, a pris ses mesures en -conséquence, et je crois que les événements, si soudains -qu'ils puissent être, ne le trouveront plus si dépourvu. -Sans dissoudre les compagnies hors rang, sans faire appel -aux fournisseurs étrangers, sans se faire tailleur et -cordonnier lui-même, l'État vient d'assurer pour toujours -l'habillement et la chaussure de nos troupes. Et -voici comme:</p> - -<p>On a dit à un industriel français bien connu pour sa -hardiesse et sa capacité: «Construisez dans Paris, à -vos frais, une machine assez puissante pour habiller -et chausser un régiment en vingt-quatre heures; l'État -vous achètera vos produits, s'ils sont excellents, et l'on -vous les payera ce qu'ils vaudront.»</p> - -<p>L'entrepreneur improvisa la machine demandée. Il -construisit côte à côte deux usines gigantesques, destinées, -l'une à la confection des habits, l'autre à la fabrication -des souliers. La deuxième est la plus intéressante, -car elle est absolument nouvelle, et l'on n'avait encore -rien imaginé de pareil. Qu'un grand tailleur du boulevard -cède sa clientèle civile pour fabriquer des pantalons -rouges et des tuniques d'uniforme; qu'il découpe à -la scie deux ou trois cents pièces de drap tous les -jours; qu'il occupe de six à huit cents hommes, de -mille à douze cents femmes et toute une armée de machines -à coudre; que le résultat de cette organisation -soit un salaire de deux à quatre francs pour les ouvrières, -de quatre à six francs pour les ouvriers; un -habillement irréprochable et presque élégant pour les -soldats, il n'y a pas là grand miracle.</p> - -<p>Mais que, sans modèle, sans précédents, après quelques -rapides études, on fabrique à la vapeur une excellente -paire de souliers, voilà ce qui m'a frappé d'étonnement -la première fois que je l'ai vu. Sans doute il y -a quelque mérite à multiplier et à perfectionner les patrons -d'habillement, si bien que le soldat ait à choisir -entre quatre cents modèles celui qui s'ajuste le mieux à -sa taille. Ce système est préférable à l'ancien, qui consistait -à prendre mesure sur la guérite. Mais j'ai surtout -admiré qu'un soldat, une fois qu'il sait les chiffres -exacts de sa pointure, puisse aller, pour ainsi -dire, les yeux fermés, dans n'importe quel magasin -de l'État, et trouver, sans essai ni tâtonnement, chaussure -à son pied.</p> - -<p>Un des traits curieux de cette fabrication, c'est la -surveillance exercée par l'État à toutes les périodes du -travail.</p> - -<p>L'entrepreneur achète les cuirs après s'être assuré -qu'ils ne sont pas tannés au moyen des acides. Il découpe -la marchandise pour rejeter les <i>ventres</i> et les -<i>collets</i>, et garder exclusivement ce qu'on appelle les -<i>cœurs</i>. Une machine armée de marteaux bat le cuir dès -qu'il est coupé; dès qu'il est battu, les experts cordonniers -et tanneurs, nommés par l'administration de la -guerre, l'examinent feuille par feuille, et repoussent -tout ce qui leur paraît douteux.</p> - -<p>Le fabricant reçoit de la main des experts les cuirs -qu'ils ont reconnus bons, et les découpe à la mécanique. -Il y a vingt-deux pièces dans une paire de souliers. -Chacune de ces vingt-deux pièces, grande ou petite, est -examinée séparément par un expert juré vérificateur, -qui l'accepte sous sa responsabilité et le signe de son -nom. Les vingt-deux pièces vont ensuite, les unes après -les autres, défiler sous les yeux d'une commission militaire -composée de trois capitaines. La commission admet -ou rejette, fait appliquer un timbre d'admission sur -les pièces reçues, un timbre de rejet sur les pièces défectueuses. -Si les directeurs de nos spectacles prenaient -cette précaution, les auteurs ne rapporteraient pas cinq -ou six fois la même pièce au même théâtre. Si le jury -infaillible qui préside à nos expositions de peinture -avait soin d'apposer un timbre de rejet sur les tableaux -refusés, il n'aurait pas reçu en 1861 une toile de mon -ami Le Cygne, qu'il avait rejetée en 1857.</p> - -<p>L'assemblage du soulier se fait à la main, comme -chez les cordonniers de l'âge d'or. On réunit les pièces -qui doivent aller ensemble; on les met sous la forme -(il y a quarante mille paires de formes dans l'établissement); -on les adapte, on les coud; chaque soulier passe -dans quinze mains avant d'être achevé; après quoi, il -est reçu et examiné par un expert juré cordonnier, qui -le marque d'un cachet à son nom, et il est jugé, en dernière -instance, sans appel, par une commission militaire, -composée d'un commandant et de trois capitaines. -Timbre d'admission s'il y a lieu; timbre de rejet s'il -manque un seul clou, ou si l'alêne et si le fil ciré n'ont -pas cousu tel nombre de points autour de la semelle -dans une longueur de deux centimètres.</p> - -<p>Je ne parle que pour mémoire d'une commission -supérieure de surveillance qui inspecte régulièrement -les ateliers. Un général de division, un sous-intendant -militaire et deux officiers d'administration exercent un -contrôle journalier sur ces opérations de haute cordonnerie. -Il est donc absolument impossible qu'un soulier -sorti de la grande usine pèche par la qualité des matériaux -ou le soin de la confection. Le fil, les clous, la -poix, la cire, la colle, tout est choisi, vérifié et soumis -au contrôle de l'administration de la guerre.</p> - -<p>Tu vas peut-être me demander ce qu'il en coûte à -l'État pour avoir des troupiers si bien chaussés et si -bien vêtus. C'est un peu cher, je l'avoue; mais on aurait -tort de lésiner sur les choses de la guerre. La -France est assez riche pour payer la santé de ses soldats. -Une paire de souliers fabriqués dans la nouvelle -usine coûte huit francs; elle n'en coûte pas six dans les -ateliers de l'armée. La confection d'un pantalon revient -à vingt-cinq sous dans les compagnies hors rang; à -quarante dans la fabrique de la rue Rochechouart. Mais, -si l'on songe que les soldats ouvriers sont entretenus -aux frais de l'État, qu'ils dépensent déjà vingt-cinq -sous par jour et qu'ils font tout juste un pantalon dans -leur journée, on comprendra facilement qu'un pantalon -fait au régiment coûte deux francs cinquante centimes -de façon, ou dix sous de plus que s'il sortait de la -grande fabrique.</p> - -<p>D'ailleurs, cette industrie, qui date d'hier, n'a pas -encore dit son dernier mot. L'administration de la -guerre s'est réservé le droit d'abaisser graduellement -tous les tarifs, à mesure que la fabrication deviendrait -plus économique, et j'ai entendu affirmer par des personnes -compétentes qu'on arriverait à réduire vingt-cinq -pour cent sur les prix actuels.</p> - -<p>Voici donc la France en possession d'un atelier central -qui met l'habillement, la chaussure, et même le -campement du soldat sous la main et sous les yeux du -ministère de la guerre. On pourra, dans quelques années, -si on le juge à propos, supprimer ou réduire les -compagnies hors rang, ou restreindre leur emploi à la -réparation courante des effets militaires. Mais la concentration -de toutes les ressources de l'armée sur un -seul point n'entraînera-t-elle pas quelques dangers? -Que deviendrions-nous, par exemple, si, en pleine -guerre, les ouvriers de la rue Rochechouart trouvaient -bon de se mettre en grève, ou si le feu prenait à l'établissement, -ou si l'entrepreneur déposait son bilan -après quelque spéculation malheureuse? Voilà trois -dangers à craindre.</p> - -<p>Le premier ne me paraît pas très-sérieux. J'ai trop -bonne opinion du patriotisme des ouvriers français. -D'ailleurs, les onze cents hommes employés à la confection -des chaussures, par exemple, ne sont pas des -cordonniers proprement dits, et la plupart d'entre eux -seraient fort en peine s'il leur fallait gagner leur pain -ailleurs. L'extrême division du travail les a tous renfermés -dans une spécialité si restreinte, qu'ils se condamneraient -presque à mourir de faim s'ils désertaient -la fabrique. En outre, le ministre pourrait toujours -organiser les ateliers militairement, si nous avions la -guerre. Le danger des incendies est à peu près nul, car -les bâtiments sont construits en matériaux incombustibles. -Enfin, si l'entrepreneur faisait banqueroute, -l'État en serait quitte pour mettre l'embargo sur l'établissement -et donner la gérance à un autre.</p> - -<p>Le seul défaut de cette grande institution, ma chère -cousine, c'est qu'elle est impopulaire dans l'armée. Les -soldats ouvriers avaient tout intérêt à monter la tête -de leurs camarades les soldats soldats. Ils n'y ont pas -manqué. Le troupier français qui achète sa chaussure -au magasin du régiment, sur sa masse individuelle, -repousse avec un dédain marqué les souliers à la mécanique. -Pour vaincre ce préjugé, je ne connais qu'un -seul moyen: Pierre le Grand, Frédéric II, Charles XII, -Napoléon I<sup>er</sup>, n'auraient pas un seul instant hésité à -l'employer. Ils seraient allés prendre une paire de -chaussures au magasin central, et ils l'auraient portée -huit jours à la face de l'armée. A ce prix, les souliers à -la mécanique, qui, d'ailleurs, ne sont pas faits à la mécanique, -n'attendraient pas longtemps la popularité, -s'ils la méritent<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Ils ne la méritent peut-être pas. J'ai recueilli les témoignages -d'un assez grand nombre d'officiers sur cette question délicate: -neuf sur dix plaident énergiquement la cause des compagnies hors -rang.</p> -</div> -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch12">SALON DE 1861</h2> - - -<h3>I<br /> -LES ABSENTS.</h3> - -<p>«Les absents ont tort,» dit le proverbe. Quand je vois -les artistes présents si cruellement exposés, je suis -tenté de dire que les absents ont raison.</p> - -<p>MM. les membres de l'Institut connaissaient le local -et l'éclairage, et toutes ces ingénieuses combinaisons -qui nous coûtent trois cent mille francs pour cette -année. Ils se sont tenus à distance, ils ont mis leurs -chefs-d'œuvre en sûreté; ils se sont dérobés en corps.</p> - -<p>La section de peinture se compose de quatorze membres. -M. Flandrin seul est venu; les treize autres ne -brillent ici que par leur absence. Les huit sculpteurs, -absents à l'appel. Les huit architectes, absents. Les -quatre graveurs sont représentés par un seul et unique -envoi de M. Martinet. Deux membres de l'Institut sur -trente-quatre! Quatre portraits à l'huile et un portrait -gravé, pour exhiber à la France et à l'Europe ce que -l'Académie des beaux-arts est capable de produire en -deux ans! C'est maigre. Toutefois, je ne blâme pas -MM. les membres de l'Institut. C'est dans l'intérêt de -leur réputation qu'ils ont évité cette lumière et cette -bagarre.</p> - -<p>Après avoir constaté leur absence, j'ai lu, avec un -certain étonnement, à la page <small>XXVII</small> du livret:</p> - -<blockquote> -<p>«Le jury d'admission et de récompense des œuvres -d'art envoyées à l'exposition de 1861 a déclaré, dans la -première séance de ses réunions, et à l'unanimité, renoncer -pour chacun de ses membres à la médaille -d'honneur de la valeur de quatre mille francs que le -règlement destine à l'artiste qui se sera fait remarquer -entre tous, dans cette exposition, par un ouvrage d'un -mérite éclatant. En conséquence, la médaille d'honneur -est réservée à celui des autres exposants que le jury -en aura reconnu le plus digne.»</p> -</blockquote> - -<p>Voilà un acte de désintéressement qui pourrait être -méritoire, s'il n'était un peu ridicule. L'homme qui -ne prend pas de billets à la loterie, et qui donne ses -chances de gain au bureau de bienfaisance, est généreux -à bon marché.</p> - -<p>M. Couture, M. Troyon, M. Maréchal (de Metz), -M. Henri Lehmann, madame Rosa Bonheur et bien -d'autres qui auraient pu disputer les médailles d'honneur, -se sont tenus hors du concours. Ils ont imité la -prudence de MM. Ingres et Delacroix, Horace Vernet et -Robert Fleury, Dumont et Duret. On ferait une exposition -magnifique avec les œuvres de ceux qui n'exposent -pas cette année, et, si je voulais seulement les -nommer tous, je ne finirais pas aujourd'hui.</p> - -<p>D'autres ont exposé pour la forme. M. Riesener, -par exemple, qui envoie deux pastels et rien de plus: -il a craint que le jury ne fût sévère pour sa peinture. -Si M. Willems figure au livret, c'est que M. le comte de -Morny a détaché un petit tableau de sa royale galerie -pour le prêter à l'exposition. M. Théodore Rousseau a -fait porter vingt-cinq paysages à l'hôtel des Ventes au -lieu de les envoyer à la halle aux arts. Il a bien fait.</p> - - -<h3>II<br /> -PEINTURE DÉCORATIVE</h3> - -<p class="c small">MM. PIERRE DE CHAVANNES, FEYEN-PERRIN, LÉVY, MONGINOT.</p> - -<p>Si je commence la liste des peintres présents par le -nom de M. de Chavannes, ce n'est pas une façon de -lui décerner indirectement la grande médaille d'honneur. -Je ne suis pas un maître de pension, pour distribuer -des prix aux artistes, et je ne veux pas m'exposer -à recevoir des pains de sucre au jour de l'an. Mais, -lorsqu'un jeune homme aborde hardiment le genre -le plus élevé, le plus difficile, le plus abandonné des -peintres de notre époque; lorsqu'il déploie dans cette -tentative audacieuse des qualités de premier ordre, il -mérite assurément de n'être pas confondu dans la -foule et d'obtenir une place à part.</p> - -<p>On pourra critiquer ces deux immenses toiles qui -représentent la Paix et la Guerre dans leurs traits les -plus généraux. On dira, non sans quelque apparence -de raison, que la deuxième est composée moins savamment -que la première. On regrettera surtout que le -modelé des figures ne soit pas poussé un peu plus -avant; on surprendra même, çà et là, dans ce dessin -libre et hardi, certains signes d'inexpérience. Mais il -faudrait être aveugle pour dénier à M. de Chavannes -le titre glorieux de décorateur.</p> - -<p>Nous construisons des Louvres et des palais en tous -genres. L'habitude de bâtir des églises ne s'est pas encore -perdue. On élève dans toute la France des édifices -de grandeur ou d'utilité publique, des écoles, des gares, -des mairies, des bibliothèques, des maisons de réunion -pour la finance et le commerce. Et nous n'avons pas -dix peintres à qui l'on puisse confier la décoration -intérieure d'un monument!</p> - -<p>Les anciens étaient plus heureux, c'est-à-dire moins -dépourvus. Non-seulement leurs palais et leurs temples, -mais les maisons des moindres bourgeois se revêtaient -de chefs-d'œuvre durables. Si jamais vous visitez -les ruines de Pompéi, une sous-préfecture de dix mille -âmes, vous envierez assurément les citoyens de cette -bicoque, qui vivaient dans l'art comme les poissons -dans l'eau, comme les Parisiens dans la dorure, le -carton-pâte et le mauvais goût. Le moindre cabaret, le -plus modeste lupanar était orné d'un petit bout de -fresque; les rentiers se donnaient le luxe d'une mosaïque, -décoration impérissable que nous retrouvons -toute fraîche après dix-neuf cents ans.</p> - -<p>On ne fait pas de mosaïque à Paris, et nous n'avons -pas dans toute la France un homme qui sache peindre -la fresque. D'où vient cela, je vous prie? Est-ce que -les procédés sont perdus? Point du tout. Les grands -artistes de la Renaissance les ont tous retrouvés. Michel-Ange, -Raphaël, Jules Romain, Annibal Carrache -et cent autres ont ressuscité non-seulement la perfection -des moyens, mais la grandeur et la liberté des -compositions antiques.</p> - -<p>Un grand peintre du dix-septième siècle, Mignard, -se souvenait encore de leurs leçons lorsqu'il peignit <i>la -Gloire</i> du Val-de-Grâce. Relisez, à la fin des œuvres de -Molière, les beaux vers dont il salua ce chef-d'œuvre. -De quel cœur il célèbre les «mâles appas de la fresque,»</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">… dont la promptitude et les brusques fiertés</div> -<div class="verse">Veulent un grand génie à toucher ses beautés.</div> -</div> - -<p>Avec quel dédain il traite la peinture à l'huile, qu'il -appelle négligemment l'<i>autre</i>:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">La paresse de l'huile, allant avec lenteur,</div> -<div class="verse">Du plus tardif génie attend la pesanteur;</div> -<div class="verse">Elle sait secourir, par le temps qu'elle donne,</div> -<div class="verse">Les faux pas que peut faire un pinceau qui tâtonne.</div> -</div> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<div class="poetry"> -<div class="verse">Mais la fresque est pressante, et veut, sans complaisance,</div> -<div class="verse">Qu'un peintre s'accommode à son impatience,</div> -<div class="verse">La traite à sa manière, et, d'un travail soudain,</div> -<div class="verse">Saisisse le moment qu'elle donne à sa main.</div> -<div class="verse">La sévère rigueur de ce moment qui passe</div> -<div class="verse">Aux erreurs du pinceau ne fait aucune grâce;</div> -<div class="verse">Avec elle il n'est point de retour à tenter,</div> -<div class="verse">Et tout, au premier coup, on doit exécuter.</div> -</div> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<div class="poetry"> -<div class="verse">C'est par là que la fresque, éclatante de gloire,</div> -<div class="verse">Sur les honneurs de l'autre emporte la victoire.</div> -</div> - -<p>En attendant qu'il se forme des improvisateurs assez -savants pour ressusciter la fresque, M. de Chavannes -l'imite laborieusement sur ses grandes toiles. Il ne se -contente pas de chercher les tons grisâtres, les contours -cerclés et toutes ces ressemblances matérielles -qu'un artiste vulgaire s'applique à reproduire; il entre -dans l'esprit même de la fresque, et c'est en cela qu'il -se montre décorateur.</p> - -<p>Une grande idée exprimée clairement par de belles -figures: voilà en trois mots, si je ne me trompe, la -formule de la décoration. Elle diffère autant de la peinture -de chevalet que les discours du forum diffèrent -de la conversation des gens d'esprit. C'est un art -qui parle au peuple: il n'y faut que des traits généraux, -des beautés simples, de grands coups frappés -juste. Les recherches ingénieuses du détail, les friandises -de l'exécution, si goûtées dans les tableaux de -galeries, n'ont rien à faire ici.</p> - -<p>Tout l'esprit petillant de M. Meissonnier, toute la -grâce intime et pénétrante de van Ostade, seraient du -bien perdu dans une peinture décorative. Je dis plus: -la suavité de <i>la Vierge à la Chaise</i>, la perfection de <i>la -Sainte Famille</i>, y paraîtrait déplacée, ou du moins inutile. -C'est pourquoi Raphaël, qui avait autant de bon -sens que de génie, oubliait toutes les finesses de son -art lorsqu'il couvrait les murs du Vatican. Michel-Ange, -lorsqu'il décora la Sixtine, ne mit ses soins qu'à faire -vivre les murailles, à faire parler les voûtes, à prêter -une voix terrible à ce monument prophétique qui raconte, -dans le style de Dante, les menaces du jugement -dernier.</p> - -<p>Nous voilà, direz-vous, bien loin de M. de Chavannes. -Mais non, pas trop. Ce jeune homme est un -écolier de bonne race qui marche assez fièrement dans -la route où les maîtres ont passé. Il a le sentiment du -beau, du grand, du simple. Ses deux compositions disent -clairement ce qu'elles ont à dire. On en est frappé au -premier abord; on en garde une impression bien nette. -Je n'ai qu'à fermer les yeux pour revoir ce beau tableau -de <i>la Paix</i>. Les guerriers nus se reposent à côté -de leurs armes, les belles jeunes femmes distribuent -des corbeilles de fruits. On trait les chèvres, on verse -le vin dans les coupes, au bord d'un clair ruisseau, -sous les lauriers-roses en fleur.</p> - -<p>Dans le fond du paysage, au pied de quelques platanes -puissants, les jeunes gens domptent des chevaux, -ou se poursuivent à la course, ou contemplent, dans -une douce quiétude, les plaisirs de leurs amis. Fénelon, -le plus aimable des chrétiens, goûterait ce tableau de -M. de Chavannes. Il le placerait avec joie, sinon dans -son évêché, au moins dans son <i>Télémaque</i>. Il n'en ôterait -rien, il n'y ajouterait rien, pas même des draperies, -car M. de Chavannes fait la nudité chaste, comme -tous les artistes qui ont le respect du beau.</p> - -<p>La composition de <i>la Guerre</i> est moins satisfaisante -dans son ensemble; mais on n'a pas besoin de l'étudier -longtemps pour y trouver de grandes beautés. Les trois -guerriers à cheval qui sonnent la victoire sont d'une -tournure magnifique; la femme attachée au tronc de -l'arbre est belle et touchante, les vieux parents qui -pleurent sur le cadavre de leur fils représentent bien -la violence et la simplicité des douleurs épiques. Le -pillage, l'incendie, le viol, la destruction stupide de -tous les biens, les arbres coupés, les bœufs assommés -auprès de la charrue, remplissent le tableau et complètent -l'expression de l'idée.</p> - -<p>Je ne sais si M. de Chavannes obtiendra la faveur de -couvrir un mur officiel, mais il est le seul artiste, dans -la nouvelle génération, qui soit capable de le faire. Je -voudrais qu'en attendant les grands travaux qui lui -viendront peut-être, il pût voir ses deux compositions -de cette année reproduites en tapisserie.</p> - -<p>Les Gobelins n'ont pas souvent l'occasion de copier -la peinture décorative. On les condamne presque toujours -à reproduire de grands tableaux de chevalet et à -lutter péniblement contre une tâche ingrate; car une -toile de M. Horace Vernet, fût-elle admirable, ne fera -jamais une décoration. Si les Gobelins ne veulent pas -copier M. Pierre de Chavannes, je le recommande aux -frères Braquenié et à tous les industriels qui conservent -parmi nous l'art de la tapisserie.</p> - -<p>Il y a quelques autres essais de décoration, mais -moins heureux, au Salon de 1861. <i>La Jeunesse de -l'Arétin</i>, grande toile de M. Feyen-Perrin, ne manque -pas d'une certaine dose d'élégance et de simplicité; -mais il est bien difficile d'inventer une fête italienne -dans un atelier de Paris, devant des modèles empruntés -au jardin Bullier. Ce qui sauve M. de Chavannes, c'est -qu'il prend son point de départ dans la tradition des -maîtres. On sent qu'il est nourri de bonnes gravures -et qu'il ne prend modèle que pour donner un peu plus -de corps à ses souvenirs. C'est une imagination érudite, -qui se retrempe de temps en temps dans l'étude -de la nature vivante.</p> - -<p>M. Feyen-Perrin procède autrement, si je ne me -trompe. Il part de la réalité, cette triste réalité de Paris, -et il s'en va hardiment, en jeune homme aventureux, -vers un certain idéal de beauté, de luxe, de -splendeur, qui ne se laisse pas toujours atteindre.</p> - -<p>Quant à M. Lévy, qui expose un plafond et une arcade -pour montrer ses talents de décorateur, je me -hâte de l'arrêter dès son début: il fait fausse route. Il -est incroyable qu'un artiste de talent, qui revient de -Rome, qui a vu la Sixtine et la Farnésine, comprenne -si peu la décoration. Cet Olympe d'aztèques qui danse -dans un plafond vide, c'est maigre, c'est pauvre, c'est -faux, c'est triste.</p> - -<p>Les figures de l'arcade, quoique grimaçantes et drapées -de zinc, sont plus près de la vérité décorative. -Mais M. Lévy, en homme incertain de sa voie, tombe -d'un excès dans un autre. Les dieux de son plafond -étaient des bambins dans l'âge ingrat; les bambins -de son arcade nous montrent des jambes d'Hercule.</p> - -<p>M. Monginot, peintre très-vivant de nature morte, a -voulu, lui aussi, aborder la décoration. Sur une toile -immense, il a semé des fleurs, des fruits, du gibier, -des hommes, des femmes, des ânes. Tout cela est joli, -spirituellement peint, et presque partout d'une couleur -bien fine. Mais ce n'est pas une décoration, faute -d'unité. La composition s'éparpille; chaque morceau -pris à part vaut son prix: l'ensemble est inconsistant. -Ce n'est qu'une grande quantité de choses semées au -hasard sur un tapis.</p> - - -<h3>III<br /> -DÉCORATION, HISTOIRE ET PORTRAIT</h3> - -<h4>§ I<sup>er</sup>—<span class="small">M. PAUL BAUDRY.</span></h4> - -<p>Le ministre qui a attaché son nom à la construction -du nouveau Louvre, le financier homme d'État qui a -inauguré chez nous le système démocratique des emprunts -directs, M. Achille Fould (on peut le louer sans -pudeur, maintenant qu'il n'est plus aux affaires), avait -un hôtel à décorer. Il s'était fait bâtir au faubourg -Saint-Honoré, sur les plans de M. Lefuel, une maison -un peu moins grande qu'un palais, un simple palazzino, -comme on dit en Italie. Il avait trop de goût pour -permettre aux doreurs et aux ornemanistes de décorer -son salon dans un style de café. Cependant les dimensions -de l'architecture moderne ne laissaient point de -place à la grande fresque des Raphaël et des Michel-Ange. -Que fit-il? Il chercha parmi les artistes contemporains -le plus capable de créer une décoration élégante -et savante, limitée dans ses dimensions, grande -par le choix des sujets et la beauté des figures, antique -par le goût, moderne par la grâce. Son choix, qu'un -Médicis n'aurait point désapprouvé, s'arrêta sur un -jeune peintre âgé de deux expositions, M. Paul Baudry.</p> - -<p>Je regrette que les mœurs françaises ne permettent -pas au grand public de pénétrer dans les salons des -riches particuliers. Ce qui se fait tous les jours à Rome -et à Londres n'est guère possible chez nous. Mais du -moins le monde officiel a pu juger cette merveille de -goût délicat, ce chef-d'œuvre de mythologie intime, -distribué dans quatorze panneaux admirables. Le jour -qui les éclaire est un jour intelligent et sage; ces tableaux -baignent dans une douce lumière, ils ne sont -pas noyés dans le soleil. La nuit même, et dans les fêtes -les plus éblouissantes, l'éclat des lustres se tempère et -s'éteint un peu afin de les respecter.</p> - -<p>M. Théophile Gautier les a vus; il les a décrits ou -plutôt gravés dans son feuilleton du <i>Moniteur</i>. J'aime -mieux vous renvoyer à cette eau-forte de notre illustre -maître que de vous donner ici une contre-épreuve effacée. -Feuilletez la collection du journal officiel; vous -retrouverez facilement la belle page où le Rembrandt de -la critique moderne a esquissé d'un trait hardi la décoration -de l'hôtel Fould. Pour le moment, nous sommes -dans ce bazar qu'on appelle le Salon de 1861; ouvrons -nos parasols, et restons-y.</p> - -<p>C'est la troisième fois que M. Baudry soumet ses ouvrages -à l'examen du public. Personne n'a oublié cette -mémorable exposition de 1857, qui fut son début, ou, -pour mieux dire, son avénement. Une grande toile -d'histoire, le <i>Supplice d'une vestale</i>; trois magnifiques -tableaux de genre, la <i>Fortune</i>, le <i>Saint Jean</i>, la <i>Léda</i>, -un portrait de M. Beulé, qui devint célèbre en peu de -temps, composaient le bagage du jeune artiste. Devant -cet étalage, il n'y eut qu'une opinion, qu'une voix, -qu'un cri. Tant de science unie à tant d'originalité! Un -souvenir si pur des maîtres de la Renaissance! Un sentiment -si vif de la nature telle qu'elle est!</p> - -<p>Les critiques s'appliquèrent à formuler l'admiration -publique. Ils donnèrent un corps à la pensée de tout -le monde. Ils expliquèrent à la foule les impressions -qu'elle avait reçues, et lui prouvèrent par A plus B -qu'elle avait grandement raison de trouver cela beau. -Les critiques sont ainsi faits dans notre cher pays de -France: faciles à l'homme qui débute, terribles à -l'homme qui a réussi. Le premier tableau, le premier -livre, le premier drame d'un inconnu les enflamment; -la récidive du succès les éteint. Ils se servent volontiers -de nos œuvres de jeunesse pour écraser les ouvrages -de notre maturité. Ils nous conduisent par la -main au temple de la Gloire; mais, une fois entrés, ils -ferment toutes les portes et nous assomment à coups -de bâton.</p> - -<p>M. Baudry a vérifié à ses dépens cette loi de la -nature, ou plutôt de la civilisation parisienne. Sa -seconde exposition était meilleure que la première. -On y voyait une <i>Madeleine</i> qui restera comme un -des plus beaux spécimens de l'art moderne, et une -<i>Toilette de Vénus</i> que les musées de l'Europe se disputeront -quelque jour. Dans ces deux pièces capitales, -l'originalité de l'artiste se montrait à nu, dégagée de -tous les souvenirs de l'école. Le brillant pensionnaire -de Rome s'asseyait tranquillement dans la tribune des -maîtres. Un portrait de petite fille, désigné par le joli -nom de <i>Guillemette</i>, rappelait encore un peu les infantes -de Vélasquez; mais il y avait un <i>baron Jard de -Panvilliers</i> qui ne devait rien à personne. C'était la -nature saisie par la main vigoureuse de l'artiste, comme -autrefois Lycas fut empoigné par Hercule. J'ai rencontré -hier au Salon M. le baron Jard de Panvilliers. Un -gardien qui l'avait reconnu comme moi le suivait d'un -regard inquiet. La physionomie de ce brave homme -disait clairement: «Voilà un portrait de M. Baudry -qui s'est échappé de son cadre; s'il fait un pas de plus, -je vas le réintégrer.» La critique de 1859 fut sévère -pour le jeune artiste qui avait exposé tant de belles -choses. On lui fit expier son succès de 1857. Le jury -l'oublia dans la distribution des récompenses; on ne -songea pas même à rappeler dans le procès-verbal la -première médaille qu'il avait obtenue à l'Exposition -précédente. On ne mit pas de ruban rouge à sa boutonnière, -et je tiens à vous dire qu'aujourd'hui même, -en 1861, ce décorateur charmant, qui travaille chez -les ministres, n'est pas encore décoré<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>. Les <i>éreinteurs</i> -de profession s'avisèrent que son talent était assez mûr -et que le temps était venu de le décourager.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Il l'a été après l'Exposition de 1861.</p> -</div> -<p>Il ne se découragea point, et vous en avez la preuve. -Cette <i>Charlotte Corday</i> que la foule environne du matin -au soir, ce <i>Saint Jean</i>, ces quatre portraits, ces deux -esquisses de décoration mignonne, ne sont que des -échantillons du travail qu'il a fait en deux ans. Son -talent n'a pas faibli, non plus que son courage.</p> - -<p>La <i>Charlotte Corday</i> après le meurtre, est un tableau -d'histoire composé avec la plus haute intelligence, -exécuté avec la dernière perfection. Quels que soient -les ravages causés par la lumière du Salon, cette toile -reste entière, parce que le sujet est fortement construit. -D'un côté, le Marat qui meurt dans sa baignoire; de -l'autre, la criminelle héroïque, la nièce de Corneille, la -parente d'Émilie, cette aimable furie que M. de Lamartine -a appelée l'ange de l'assassinat. Elle s'est jetée -dans un coin, pâle, frémissante, roide, crispée, tremblante, -non de peur, mais de dégoût. Elle a fui aussi -loin qu'elle a pu, non pour échapper à la Justice, qui -monte l'escalier, mais pour éviter le contact du monstre. -Entre Charlotte et Marat, dans ce cabinet grand comme -la main, on voit un vide énorme rempli par la carte de -France. C'est qu'en effet, entre la victime et le meurtrier, -il y a la France. Le destin d'une grande nation -vient de se jouer sur un seul coup.</p> - -<p>Si l'artiste avait voulu spéculer sur l'horreur de son -sujet, la chose était facile. Il n'avait qu'à créer un de -ces effets de lumière auxquels la foule des expositions -se laisse toujours prendre: noyer le Marat dans une -ombre sinistre; éclairer d'une auréole la tête de Charlotte. -M. Baudry a mieux aimé rester vrai. Il a placé -son drame dans ce jour cru, brutal, uniforme, qui se -répand dans les chambres de Paris à travers un rideau -de percale. L'ombre qui enveloppe le cadavre de Marat -est un voile transparent qui ne cache rien; tous les détails -de l'action se montrent aux yeux du public comme -ils ont dû apparaître aux yeux du commissaire. Le sujet -n'est pas enveloppé de ces lueurs poétiques qui font le -charme et le défaut du récit de M. de Lamartine; il -s'étale à nu dans la lumière de l'histoire.</p> - -<p>Delaroche le vrai, Delaroche le dramatique, s'il pouvait -revivre un instant, apprécierait sans doute l'œuvre -de M. Baudry. Il louerait la puissante simplicité de la -conception, la beauté de la figure, la recherche du détail -vrai, le choix et le rendu des moindres accessoires. -Pas de violence inutile, pas de sang prodigué, pas de -désordre voulu: le drame sans mélodrame. J'ai entendu -quelques amateurs critiquer la perfection exagérée -de certaines parties. «C'est trop bien fait, disaient-ils. -Cet encrier, ce journal, ce chapeau, cette chaise -renversée, cette eau répandue, tous ces admirables -trompe-l'œil détournent notre attention du sujet principal. -Nous ne voudrions voir que la Charlotte.»—Eh! -bonnes gens, regardez-la! elle en vaut la peine. -Dites-moi si toute l'exaltation du fanatisme, si toute la -résolution du meurtre, si toute l'horreur du sang versé, -si le combat de mille passions contraires ne se reflète -pas dans ce beau visage? On pourrait supprimer les -accessoires et le cadavre lui-même. Rien qu'à la voir -ainsi, acculée dans son coin, vous diriez: «Voilà celle -qui vient de tuer Marat.» Mais, comme le tableau n'est -pas fait pour être regardé en passant, comme il doit se -placer tôt ou tard dans quelque musée, dans quelque -galerie où l'on viendra le revoir et le revoir encore, le -peintre a ramassé sur sa toile une collection de faits, -d'observations, de détails exacts, afin que cette œuvre -fût complète et qu'on y découvrît encore, après dix ans, -de nouveaux traits de vérité.</p> - -<p id="page_233">Puisque j'ai prononcé le nom de Paul Delaroche, je -puis passer, sans autre transition, au portrait de M. Guizot. -Delaroche en a fait un, qui est célèbre; M. Baudry -en expose un autre, qui est excellent. Je les vois d'ici -tous les deux, et je les compare aisément, sans un -grand effort de mémoire.</p> - -<p>Delaroche a peint l'homme dans son plein; le ministre -triomphant et plus roi que le roi, l'orateur qui -écrasait l'opposition de tout le poids de son mépris, le -doctrinaire qui improvisait pour les besoins du moment -des théories cyclopéennes. Ce portrait semble dire à la -multitude, du haut de la tribune souveraine: «Agitez-vous, -criez, accusez, réclamez des droits imaginaires! -Je suis sûr de mes principes et de ma majorité; je protége -les intérêts, et les intérêts m'appuient. La bourgeoisie -est derrière moi, l'exemple de l'Angleterre est -devant moi, l'autorité de la vertu est en moi.»</p> - -<p>C'est un beau portrait, cet ouvrage de Paul Delaroche; -médiocrement peint, mais d'une ressemblance -superbe.</p> - -<p>Que les temps sont changés! Voici le portrait de -M. Baudry. Les déceptions et les malheurs, plus encore -que les années, ont ridé cette noble tête, creusé -ce front olympien. Ces yeux ont vu tomber un trône -qu'on croyait fondé solidement sur la justice et la vérité. -Ces oreilles ont entendu les lamentations de l'exil; -elles ont appris des morts aussi terribles qu'imprévues. -Les foudres de l'adversité sont tombées comme une -grêle de feu sur ces rares cheveux gris. Ces mains -puissantes ont laissé échapper le sceptre qu'elles pensaient -tenir jusqu'à la mort. Les petites misères, quelquefois -plus insupportables que les grandes, ont essayé -d'achever ce vieillard. Il a vu le marteau des démolisseurs -s'abattre sur la maison où il avait élevé ses enfants. -Le boulevard Malesherbes a rasé le petit jardin -où il préparait ses discours et construisait le plan de ses -livres. Triste, triste vieillesse! encore verte pourtant et -bien vivante. Le corps paraît un peu cassé, mais les -morceaux en sont bons, Dieu merci! L'œil est vif et -profond, la main ferme et nerveuse; le cœur est toujours -vaillant dans l'amitié et dans la haine. Le cerveau -pense, raisonne, et veut.</p> - -<p>M. Guizot n'est plus un homme d'État en activité de -service; mais il est encore, il sera longtemps un historien, -un publiciste, un mécontent, un chef de parti, un -drapeau. A-t-il renoncé à la politique? Il renoncerait -plutôt à la vie. Nous le reverrons sans doute à la tribune -dès que la tribune sera relevée. En attendant, il s'amuse -à l'Académie comme Charles-Quint à Saint-Just: il remonte -de vieilles horloges et s'applique à les faire -marcher ensemble. A quoi songe-t-il, dans ce fauteuil -où M. Baudry l'a voulu peindre? Est-ce qu'il médite son -traité d'alliance avec le dominicain Lacordaire? est-ce -qu'il prépare un discours aux protestants en faveur du -pouvoir temporel? Songe-t-il à flétrir la corruption -électorale, ou à réclamer pour nous cette liberté de la -presse qu'il ne nous a jamais donnée? En tout cas, -soyez certains qu'il n'a rien oublié, rien abdiqué, et -que ces admirables mains, si elles ressaisissaient le -pouvoir, nous conduiraient encore sans trembler jusqu'au -fond de l'abîme.</p> - -<p>Mais nous ne sommes pas ici pour nous amuser à la -politique, et c'est de peinture qu'il s'agit. Il ne m'est -pas permis de laisser sans réponse une critique que j'ai -entendu faire devant le portrait de M. Guizot. On prétendait, -sans parti pris de dénigrement, et tout en rendant -justice au talent du jeune maître, que la tête était -appliquée sur le fond comme une découpure; que les -détails de l'exécution étaient exquis, mais que l'ouvrage -manquait de masses et de plans. Je ne relèverais pas -cette observation, si elle n'était fondée sur quelque apparence. -Il est certain que les portraits de M. Charles -Dupin et du jeune M. de Caumont se soutiennent mieux -au Salon que celui de M. Guizot. C'est un fait incontestable; -il ne s'agit que de l'expliquer. Lorsque toutes -ces toiles étaient ensemble dans l'atelier du peintre, -éclairées par le jour qui leur convient, et non par ce -soleil d'Austerlitz qui brille à l'Exposition, le Guizot -primait tout le reste. On prévoyait qu'il serait dans -l'œuvre de M. Baudry ce que le Bertin est dans l'œuvre -de M. Ingres, ce que le prince Napoléon sera désormais -dans l'œuvre de M. Flandrin.</p> - -<p>Tout le reste pâlissait devant cette admirable peinture. -La grâce, la coquetterie, la suavité de la belle -Madeleine nous laissait presque indifférents; on oubliait -de regarder ce curieux portrait de M. Charles Dupin, -tout pétillant de finesse à travers le demi-sommeil ruminant -de la statistique. A peine si l'on donnait cinq -minutes d'attention au portrait de ce jeune homme si -libre d'allure, si <i lang="en" xml:lang="en">gentlemanlike</i>, si heureux de vivre, de -monter à cheval, d'être joli garçon et bien mis. M. Guizot -faisait tort à tous ses voisins, sans excepter Charlotte -et Marat; il tirait à lui toute la couverture. Personne -alors ne songeait à dire qu'il était découpé sur le -fond, ni surtout qu'il manquait de plans et de masses. -On trouvait en revanche, et non sans quelque raison, -que le portrait de M. de Caumont était encore un peu -enveloppé dans les limbes de l'ébauche. La lumière absurde -du Salon a renversé la proposition; elle a détruit -l'ensemble et la grande harmonie du portrait de M. Guizot, -elle a caché ce qu'il y avait d'inachevé dans les -autres.</p> - -<p>Cette Exposition est comme les tremblements de -terre, qui culbutent les temples parfaits et respectent -les maisons en construction.</p> - - -<h4>§ II.—<span class="small">MM. HIPPOLYTE FLANDRIN, HÉBERT, CABANEL, BOUGUEREAU, -CLÉMENT, GIACOMOTTI, G. R. BOULANGER.</span></h4> - -<p>L'héritier présomptif du roi des dessinateurs modernes, -le Jules Romain de M. Ingres, M. Hippolyte -Flandrin, pour tout dire en un mot, n'a exposé que des -portraits cette année. Mais ces portraits sont des chefs-d'œuvre -en leur genre, un surtout, qui a dès aujourd'hui -sa place marquée parmi les monuments du génie -français.</p> - -<p>Le public de Paris court volontiers à ce qui brille. Il -va brûler ses ailes aux chandelles allumées par le pinceau -de M. Riedel, et il passe auprès de la perfection -sans retourner la tête. Pour cette fois cependant, la -foule a rendu prompte justice au portrait du prince -Napoléon. Les critiques n'ont pas eu besoin de lui dire: -«Allez là, et admirez!» Elle n'a pas même attendu le -jugement des artistes qui décernent par avance, et avec -plus d'impartialité qu'on ne croit, le prix du concours. -Dès l'ouverture du Salon, le public s'entassait autour -du chef-d'œuvre, comme la limaille de fer autour d'un -aimant.</p> - -<p>C'est que les grandes qualités de M. Flandrin, un peu -discrètes et voilées dans la plupart de ses ouvrages, -ont pris une vigueur et un éclat singuliers au contact -de ce modèle. Lorsque M. Flandrin entreprend le portrait -de M. G. ou de madame X, il se préoccupe uniquement -de rendre l'ensemble de la personne, l'habitude -du corps, la construction d'une charpente humaine, -le modelé des chairs et cet admirable jeu de la lumière -à travers les plans, les méplats, les saillies et tout ce -qui constitue la forme d'un individu. Peu soucieux des -friandises de la couleur, il laisse à part les qualités si -diverses de la lumière et ne craint pas d'envelopper -son admirable dessin d'une atmosphère grise et cendrée. -Au contraire de ces cuisiniers qui sauvent la médiocrité -des viandes par la succulence du ragoût, il -dédaigne de parer sa marchandise et nous sert la forme -pure, telle qu'il la voit. Il suit de là que ses portraits, -quelle que soit la perfection du modelé, restent toujours -un peu en deçà de la nature vivante et colorée.</p> - -<p id="page_239">On n'adressera point ce reproche au portrait du -prince Napoléon. Non que M. Flandrin ait emprunté -pour un jour la palette de Rubens ou de Delacroix; non -qu'il ait oublié de répandre çà et là sur ce merveilleux -dessin quelques légères pincées de cendre, mais parce -que la splendeur d'une grande chose aveugle la critique -elle-même sur les manques et les imperfections du détail. -Le spectateur, entraîné par l'admiration, franchit -les défauts sans les voir, comme un soldat courant à la -victoire enjambe les fossés qui coupent la route.</p> - -<p>Ce portrait n'est pas seulement un beau dessin, c'est -une grande œuvre, l'étude d'un esprit supérieur, le -fruit d'une haute intelligence. Si tous les documents de -l'histoire contemporaine venaient à périr, la postérité -retrouverait dans ce cadre le prince Napoléon tout entier. -Le voilà bien, ce César déclassé, que la nature a -jeté dans le moule des empereurs romains, et que la -fortune a condamné à se croiser les bras sur les marches -d'un trône: fier du nom qu'il porte et des talents qu'il -a révélés, mais atteint au fond du cœur d'une blessure -invisible, et révolté secrètement contre la fatalité qui -pèse sur lui; aristocrate par éducation, démocrate -par instinct, fils légitime et non bâtard de la révolution -française; né pour l'action, condamné, peut-être -pour toujours, à l'agitation sans but et au mouvement -stérile; affamé de gloire, dédaigneux de la popularité -vulgaire, sans souci du qu'en dira-t-on, trop haut de -cœur pour faire sa cour au peuple ou à la bourgeoisie, -suivant la vieille tradition du Palais-Royal.</p> - -<p>C'est bien lui qui sollicitait l'honneur de conduire les -colonnes d'assaut au siége de Sébastopol, et qui est revenu -à Paris en haussant les épaules, parce que la lenteur -d'un siége lui paraissait stupide. C'est lui qui, par -curiosité, par désœuvrement, pour éteindre un peu -les ardeurs d'une âme active, est allé se promener, -les mains dans les poches, au milieu des banquises du -pôle Nord, où sir John Franklin avait perdu la vie. C'est -lui qui a pris d'un bras vigoureux le gouvernement de -l'Algérie, et qui l'a rejeté avec dégoût, parce que ses -mouvements n'étaient pas tout à fait libres. C'est lui -qui, hier encore, au Sénat, s'est placé d'un seul bond -au rang de nos orateurs les plus illustres, écrasant la papauté -comme un lion du Sahel écrase d'un coup de griffe -une vieille chèvre tremblante, puis tournant les talons -et revenant à sa villa de la rue Montaigne, où l'on respire -la fraîcheur la plus exquise de l'élégante antiquité.</p> - -<p>Si M. Flandrin a laissé dans l'ombre un côté de cette -noble et singulière figure, c'est le côté artistique, délicat, -fin, florentin, par où le prince se rapproche des -Médicis. On pouvait, si je ne me trompe, indiquer par -quelque trait les grâces de cet esprit puissant, délicat -et mobile qui étonne, attire, inquiète, séduit sans chercher -à séduire, et enchaîne les dévouements autour de -lui sans rien faire pour les retenir.</p> - -<p>Le portrait de Son Altesse Impériale madame la princesse -Clotilde n'a point de succès, et le public, si juste -aujourd'hui pour M. Flandrin, est presque brutal avec -M. Hébert. Quel mauvais maître tu fais, ô public, animal -à trente-six millions de têtes! Et combien les écrivains -et les artistes de Paris sont malheureux à ton -service! Tu nous gâtes à nos débuts, tu exagères nos -qualités, tu fermes les yeux sur nos défauts; puis la -girouette tourne, et tu nous prends en grippe. Nos défauts -grossissent comme des monstres, et toutes nos -qualités sont mises en oubli. On dirait, Dieu me pardonne! -que tu prends de la jalousie contre ceux qui -t'ont forcé à l'admiration, et que tu te venges sur eux -de tout le plaisir qu'ils t'ont donné.</p> - -<p>Hébert n'a exposé que deux portraits de femme et -un petit paysage de Cervara, qui est une merveille, un -bijou d'Italie, un vrai bijou de Castellani. Il n'a pu -faire davantage, étant malade et fiévreux la moitié de -l'année. Ses deux portraits sont malades aussi, ou, pour -mieux dire, la morbidesse qu'on admirait tant autrefois -dans ce célèbre tableau de <i>la Mal'aria</i> s'est aggravée -sensiblement. Mais s'ensuit-il de là qu'Hébert soit -devenu un mauvais peintre ou même un artiste médiocre? -A-t-il perdu la place qu'il s'est faite depuis dix -ans parmi les jeunes maîtres? Point du tout. Il compose, -il peint, il dessine toujours en maître. Son défaut -s'est aggravé, nous en sommes convenus; mais aucune -de ses qualités n'a péri. Peut-être ne se serait-il pas -laissé entraîner à ces excès de pâleur et de transparence, -si les expositions de peinture étaient un peu -plus rapprochées l'une de l'autre. En comparant ses -œuvres aux œuvres de ses rivaux, il eût mesuré le chemin -qu'il faisait hors de la vérité et de la santé. Peut-être -aussi un ou deux critiques de bon conseil lui auraient -mis le doigt sur la plaie. On l'eût averti que -l'éclat de ses ciels et l'exécution trop brillante de certains -accessoires sacrifiait un peu les figures. Ces enseignements -lui ont manqué; c'est un malheur. Disons, si -vous voulez, que c'est un crime, et qu'Hébert a pris sa -place au nombre des scélérats; mais ne contestez pas -son talent, qui est immense.</p> - -<p>Les grands peintres sans défaut sont très-rares; on -les compte. Michel-Ange était excessif, le Pérugin était -sec, le Corrége était mou, Rubens était rouge, Jordaens -était vulgaire. Que penseriez-vous d'un critique -qui ne verrait que la vulgarité de Jordaens, que la -mollesse du Corrége, que la sécheresse du Pérugin, -que la truculence de Michel-Ange et la grosse santé des -nourrices de Rubens?</p> - -<p>Le devoir de la critique, lorsqu'elle s'adresse aux -artistes vivants, est de les taquiner sur leurs défauts, -afin qu'ils s'en corrigent. C'est surtout lorsqu'ils sont -les favoris du public, et qu'ils seraient tentés de se -croire parfaits, que nous devons mettre de l'eau dans -leur vin et leur montrer par où ils sont hommes… -Mais, le jour où le public est tenté de nier les qualités -d'un homme de talent, nous devons monter sur les -toits et crier à la foule qu'elle est injuste, absurde et -cruelle.</p> - -<p>Je vous assure que, dans deux cents ans, lorsque les -tableaux de M. Hébert et ses portraits seront au Louvre, -on parlera de lui comme d'un maître français qui avait -exagéré la morbidesse, mais personne ne lui contestera -le titre de maître.</p> - -<p>En ce temps-là, il ne sera plus question de M. Bouguereau.</p> - -<p>Est-ce donc que l'énormité de ses défauts l'aura fait -proscrire de nos musées? A Dieu ne plaise! M. Bouguereau -est un artiste sans défaut, correct comme -une tragédie de M. Viennet. Élève de M. Picot, continuateur -de M. Blondel, M. Bouguereau a sa place marquée -à l'Institut, à la gauche de M. Signol.</p> - -<p>Et pourtant il expose un portrait de femme qui n'est -pas sans intérêt. C'est apparemment qu'il s'était arraché -à la contemplation de ses maîtres pour regarder la -nature une fois par hasard.</p> - -<p>M. Cabanel a failli tomber dans le Bouguereau. Ses -deux dernières expositions nous ont donné à tous de -sérieuses inquiétudes. Mais il se relève aujourd'hui -par un vigoureux effort. Décidément, c'est un artiste -de race: l'Académie et la banalité ne prévaudront -point contre lui.</p> - -<p>Ses deux portraits de femme sont vraiment bien, -surtout le portrait de madame W. R… Sa petite composition -florentine est empreinte d'un goût pur et d'un -sentiment élevé; enfin on ne peut nier que ce grand -tableau d'une <i>Nymphe enlevée par un Faune</i> ne soit -une des œuvres capitales de l'Exposition.</p> - -<p>Le demi-dieu mâtiné de bouc a saisi gaillardement -la belle créature blanche. Prendra-t-il le temps de l'emporter -dans son antre tapissé de lierre, où la mousse -s'étend en lit voluptueux? Je croirais plus volontiers -qu'il va, séance tenante, ajouter un chapitre aux poésies -d'Ovide. Tout son être est tendu par la passion; chaque -muscle de son corps exprime la brutalité du désir; il -épate son nez dans un de ces baisers fougueux qui mordent. -La nymphe, domptée par ces deux bras irrésistibles, -cède mollement et s'abandonne; ses yeux languissants -et sa bouche entr'ouverte la montrent demi-morte -de fatigue, de peur, et qui sait? de quelque avant-goût -du plaisir. Elle est jolie et bien faite, cette victime -consolable. Quant à lui, le chasseur de chevelures blondes, -la nature l'a taillé pour ce courre et cet hallali. -C'est le neveu du faune de Perraud, le cousin germain -du faune de Crauk. Les dentelés sont superbes et les -articulations fines, dans cette robuste famille.</p> - -<p>Puisque M. Cabanel est rentré si vaillamment dans -la bonne voie, qu'il y fasse un pas de plus. Qu'il donne -plus de corps à ses figures, qu'il se défasse d'un dernier -reste de mollesse et d'afféterie. Ce n'est pas du sang, -mais de l'ambroisie, qui coule dans les veines de son -faune. Ce père Archange des bois est modelé dans la -perfection, et pourtant on ne devine pas assez la réalité -de ses chairs et la solidité de ses os. Quelques larmes -de sirop, quelques parcelles de pommade sont encore -tombées sur la palette du peintre.</p> - -<p>Le sirop a sa douceur et la pommade a son charme. -Je n'ai jamais contesté le talent souple et varié de -M. Arsène Houssaye, ni les mérites poétiques de M. Louis -Énault. Mais lisez Lucrèce, mon cher Cabanel, lisez le -grand, l'immortel Lucrèce, ce mâle génie qui ne mit -dans ses vers ni sirop, ni pommade, ni eau bénite, ni -encens, ni aucune des drogues qui affadissent le cœur -de l'homme.</p> - -<p>Je ne veux pas parler de la <i>Madeleine</i>, ni du portrait -de M. Rouher, non que ces deux toiles soient dépourvues -de mérite; mais la <i>Madeleine</i> est peinte et dessinée -dans cette manière molle que M. Cabanel doit abandonner -pour toujours. Quant au portrait du ministre de -l'agriculture, il ne me paraît ni bien compris, ni parfaitement -composé. La première fois que j'y ai jeté les -yeux, je n'ai pas vu M. Rouher, je n'ai pas vu un -homme d'État, un administrateur, un orateur: j'ai vu, -et quand je ferme les yeux je vois encore… un ventre! -M. Rouher n'est pourtant pas un ventre, que diable! -c'est un des cerveaux les mieux organisés de notre -temps. M. Cobden vous le dira, et le traité de commerce -vous le prouvera.</p> - -<p>Un nouveau débarqué de l'École de Rome, M. Giacomotti -a exposé l'inévitable <i>Martyre</i> de la cinquième -année: je n'en veux dire ni bien ni mal.</p> - -<p>Savez-vous ce qu'on gagne à faire des martyrs? Je -vais vous l'apprendre en quatre mots.</p> - -<p>Le paganisme a fait des martyrs, et il a hâté la victoire -du christianisme.</p> - -<p>Le catholicisme a fait des martyrs, et il a engendré -le protestantisme.</p> - -<p>Le despotisme a fait des martyrs, et il a produit la -Révolution.</p> - -<p>La Révolution a fait des martyrs, et elle a donné -naissance à l'Empire français.</p> - -<p>Les pensionnaires de Rome font des martyrs, et ils -nous ennuient.</p> - -<p>Mais le talent de M. Giacomotti n'est pas ennuyeux -dans son tableau de <i>la Nymphe et le Satyre</i>. Ne craignez -pas de vous y arrêter longtemps, même après avoir -vu la belle toile de M. Cabanel. C'est quelque chose de -moins savant, de moins achevé, de moins complet. -Mais n'importe, c'est quelque chose. La touche est -bonne, le dessin nerveux, la couleur surtout est charmante. -M. Giacomotti a dans les veines quelques -gouttes du sang de Corrége et de Baudry.</p> - -<p>Un jeune pensionnaire, qui est encore à l'Académie, -M. Clément, nous a envoyé deux tableaux. Je ne dis -pas deux études, mais deux vrais tableaux, et qui ne -sentent pas trop l'école.</p> - -<p>Le premier, qu'on ne voit guère, parce qu'il est trop -mal placé, représente un <i>Dénicheur d'oiseaux</i>. Il y -a un vrai goût de nature dans ce bambin nu comme -un ver.</p> - -<p>C'est le second enfant de M. Clément, si j'ai bonne -mémoire. L'aîné eut un grand succès à Rome en 1858, -et fut adopté par M. de Gramont. Il charbonnait gravement -sur un mur la silhouette d'un âne. Le cadet n'est -pas un sot non plus, et il est dessiné d'une main plus -sûre.</p> - -<p>Quant à la <i>Femme romaine endormie</i>, c'est une des -toiles les plus remarquées à cette Exposition. Peut-être -le choix du sujet et le réalisme de certains détails a-t-il -contribué à la vogue; mais cette belle et puissante nudité -n'est pas seulement un appât offert à la convoitise -des vieillards, c'est une excellente figure, comme l'Académie -de Rome, voire l'Académie de Paris, n'en produit -pas tous les jours.</p> - -<p>Est-ce à dire que M. Clément ait le tempérament -d'un grand peintre? Je ne sais. A coup sûr, il n'est pas -coloriste; à coup sûr, il n'est pas paysagiste, et je regrette -bien qu'il ait gâté son tableau par ce vieux fond -de vieux arbres d'occasion. Mais il est jeune, il dessine -bien, il ne peint pas mal, il a déjà beaucoup d'acquis, -et il se fera une place très-honorable, s'il étudie la nature -en face, sans loucher du côté de M. Bouguereau.</p> - -<p>Je demande qu'avant d'abroger pour toujours la loi -de sûreté générale, le gouvernement français déporte à -Lambessa mon excellent ami Gustave-Rodolphe Boulanger.</p> - -<p>Si vous êtes curieux de savoir pourquoi, je vous -conduirai devant ce déplorable tableau d'<i>Hercule aux -pieds d'Omphale</i>, qui a coûté tant de travail à un artiste -jeune, bien doué, savant, sain d'esprit et de corps.</p> - -<p>Nous admirerons ensuite un merveilleux petit <i>Arabe</i>, -bien dessiné, bien campé sur ses jambes, vrai, fin, -charmant, excellent, d'une couleur tout à fait louable, -et que le peintre a fait en se jouant.</p> - -<p>Et l'on comprendra que, si je demande pour mon -ami la faveur de quelques mois d'exil, c'est afin qu'il -nous donne beaucoup d'Arabes comme celui-ci, et qu'il -ne nous confectionne plus d'Hercules comme celui-là.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3>IV<br /> -SCULPTURE</h3> - -<p class="c small">MM. PERRAUD, GUILLAUME, CAVELIER, CLÉSINGER, CRAUK, JULES -THOMAS, CABET, GASTON GUITTON, -AIZELIN, MAILLET, LOISON, CHABAUD, MANIGLIER, MARCELLIN.</p> - -<p>Mon cher lecteur, il vous est arrivé, je suppose, de -descendre au rez-de-chaussée de l'Exposition et de regarder -les sculptures en fumant une cigarette. C'est ce -que nous ferons aujourd'hui, s'il vous plaît, sauf à remonter -demain vers les salles où la peinture cuit au -soleil.</p> - -<p>Une aimable fraîcheur emplit ce beau jardin où les -<i>begonias</i> étalent leurs feuilles métalliques en concurrence -avec les bronzes de Crauk et de Cordier. Nous ne -nous y trouverions pas très-bien si nous étions statue, -car les détails du modelé sont toujours un peu noyés -dans la lumière. Mais, pour de simples promeneurs -comme nous, il faut avouer que l'Exposition de sculpture -est un paradis charmant.</p> - -<p>Il faut reconnaître aussi que les sculpteurs de notre -temps cheminent d'un pas plus décidé et dans une -meilleure voie que les peintres. Les œuvres excellentes -et les artistes de talent sont plus nombreux, proportion -gardée, au rez-de-chaussée qu'au premier étage. Il y a -de belles choses là-haut, pour tous les goûts et dans -tous les genres; mais le chef-d'œuvre du Salon est une -sculpture que vous n'avez peut-être pas regardée parce -qu'elle est en plâtre: c'est le <i>Poëte assis</i> de M. Perraud.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">Ahi! null'altro che pianto al mondo dura!</i></div> -</div> - -<blockquote> -<p>Hélas! rien ne dure en ce monde que la douleur et les larmes!</p> -</blockquote> - -<p>Ce vers mélancolique de Pétrarque est le seul commentaire -qui explique, dans le livret, la statue de M. Perraud. -Mais l'explication était-elle bien nécessaire? Le -plâtre vit, il pense, il souffre, il pleure. Ce beau corps -s'affaisse comme s'il portait à lui seul tout le fardeau -des douleurs humaines. Jamais la mélancolie moderne, -cette fièvre lente des grandes âmes, ne s'est incarnée -dans une forme si pure. Tout est beau, tout est noble, -tout est parfait dans cette admirable figure, et, si vous -en brisiez un morceau pour le cacher dans la terre, -ceux qui le trouveraient dans cent ans reconnaîtraient -un fragment de chef-d'œuvre.</p> - -<p>Que vous dirai-je de plus? La perfection ne s'analyse -point. Les premiers ouvrages de M. Perraud offraient -quelque prise à la critique; on pouvait donc en -parler longuement. Ce magnifique <i>Adam</i>, un envoi de -Rome qui obtint une première médaille en 1855, était -une œuvre discutable. Il y avait dans la musculature -un je ne sais quoi d'excessif, une imprudente imitation, -ou du moins un souvenir dangereux du <i>Moïse</i> de -Michel-Ange.</p> - -<p>Le <i>Faune</i> de 1857, qui mérita la croix au jeune -artiste, ne fut pas non plus admiré sans restriction. -Le modelé offrait çà et là quelque chose de sautillant; -l'art de subordonner les détails à la masse laissait encore -à désirer. Entre ces deux ouvrages et le <i>Larmoyeur</i> -de 1861, la distance est aussi grande qu'entre une page -de <i>la Pharsale</i> et une page de <i>l'Énéide</i>. M. Perraud -a commencé par la manière de Lucain; il s'est élevé -par degrés jusqu'au style de Virgile. Je ne lui conseille -pas de chercher mieux.</p> - -<p>Puisque David, Rudde et Pradier sont morts, puisque -MM. Duret, Dumont et Jouffroy se tiennent à l'écart, -personne ne saurait contester à M. Perraud la première -place. Après lui, on peut ranger hardiment, et sans -ordre déterminé, sept ou huit sculpteurs de noble race, -sortis presque tous de cette école de Rome qui décidément -a du bon. Il est plus facile de la décrier que de la -vaincre; les expositions et les concours nous le prouvent -surabondamment. Tandis qu'elle donnait Baudry, -Cabanel, Pils, Hébert et tant d'autres beaux noms à la -peinture, elle formait Perraud, Guillaume, Cavelier, -Crauk, Thomas et Maillet; elle achevait l'éducation de -notre excellent ami Charles Garnier, l'architecte du -nouvel Opéra, qui vient d'obtenir, sans brigue, le succès -le plus moral qu'on ait vu depuis longtemps.</p> - -<p>Entre le <i>Napoléon I<sup>er</sup></i> de M. Guillaume et celui de -M. Cavelier, deux figures excellentes, on pourrait hésiter -longtemps sans décerner le prix. Les deux artistes -possèdent à un degré éminent tous les secrets de leur -art; ils excellent l'un et l'autre dans la composition -d'une statue, dans le modelé des nus, dans la disposition -simple et grande des draperies. Peut-être y a-t-il -une finesse plus exquise dans l'œuvre de M. Guillaume; -mais, en revanche, il y a plus d'ampleur dans celle de -M. Cavelier. La première paraît un peu plus petite que -nature, quoique mesurée très-exactement sur les proportions -du modèle. Cela tient à une loi d'optique que -les physiciens n'ont pas encore expliquée.</p> - -<p>Pourquoi la figure humaine nous paraît-elle rapetissée -par le sculpteur lorsqu'elle n'est pas un peu colossale? -Le <i>Napoléon</i> de M. Cavelier est plus puissant, -plus vigoureux, mais, par cela même, un peu court. -M. Guillaume a ressuscité avec beaucoup de goût et de -succès la draperie polychrome; M. Cavelier, avec un -succès égal, s'est réduit aux ressources ordinaires. Ses -draperies de marbre nu ont la coquetterie de leur simplicité.</p> - -<p>On se rappelle ces beaux <i>Gracques</i> à mi-corps qui -ont commencé la réputation de M. Guillaume. M. Cavelier -expose cette année un fort beau groupe de <i>Cornélie -entre ses deux enfants</i>. Travail excellent, heureux -de tout point, non-seulement dans les détails, -mais, ce qui était plus difficile, dans l'ensemble. Êtes-vous -curieux de savoir au juste à quoi sert l'Académie -de Rome? Comparez la <i>Cornélie</i> de M. Cavelier à la -<i>Cornélie</i> de M. Clésinger. Le premier groupe est un, -compacte, solide; le second groupe a ce défaut capital -de n'être pas un groupe, mais la réunion de trois figures. -Je ne parle pas de la malheureuse inspiration qui -a couronné d'une sorte de diadème la <i>Cornélie</i> de -M. Clésinger. Elle n'a pas l'air de montrer ses enfants -comme des bijoux, mais de montrer ses bijoux à ses -enfants. L'auteur de ce contre-sens est, malgré tout, un -véritable artiste. Son éducation classique laisse beaucoup -à désirer, mais il se sauve par le tempérament, -par la fougue, par une certaine puissance qui est assez -proche parente du génie. Sa <i>Diane au repos</i> est une -œuvre de grande valeur. Le livret nous apprend qu'elle -est vendue; je regrette que ce ne soit pas à l'État.</p> - -<p>M. Crauk, avant de partir pour l'Académie de Rome, -était un des élèves favoris de Pradier. Son premier envoi -d'Italie fut, si j'ai bonne mémoire, un bas-relief -destiné au tombeau de son maître. Cet acte de piété -filiale a porté bonheur au jeune artiste. Le voilà qui -prend la grosse part dans la succession paternelle. Son -<i>Faune ivre</i> est un des meilleurs morceaux que l'art -moderne ait produits depuis vingt ans. Acquis par l'empereur -à la veille de l'Exposition, il va se loger provisoirement -dans quelque palais; mais sa place est marquée -au Louvre.</p> - -<p>Un des principaux mérites de M. Crauk, c'est l'observation -scrupuleuse de la nature. Au lieu de s'essouffler -à la poursuite de l'idéal, il copie le modèle, mais il -le choisit bien. Ce <i>Faune</i> si élégant, si svelte, si fin, si -nerveux, n'est pas un être de convention, fait de pièces -et de morceaux d'après un type rêvé: c'est un homme -vivant, copié de main de maître. Pourquoi ne trouverait-on -pas des faunes à Paris? On y trouve bien des -singes.</p> - -<p>Quatre beaux bustes complètent l'exposition de -M. Crauk: le maréchal Niel, le maréchal Mac-Mahon, -madame la maréchale Niel et madame la duchesse de -Malakoff. Depuis un célèbre portrait du maréchal Pélissier, -M. Crauk semble être devenu, sans titre officiel, -le sculpteur des maréchaux de France. Il attaque -vaillamment ces têtes martiales; son ébauchoir se joue -dans les moustaches les plus redoutées du Russe et de -l'Autrichien. Mais il sait aussi caresser les fins méplats -d'un jeune et doux visage, et arrondir les contours -d'une poitrine appétissante. C'est une part qu'il n'a pas -oublié de prendre dans l'héritage de Pradier.</p> - -<p>Nous n'avons pas fini avec les précoces talents de -l'école académique. Voici le <i>Virgile</i> de M. Jules Thomas, -un des plus grands et des plus légitimes succès -de cette année. Je ne sais pas si Virgile était ainsi; mais -c'est ainsi que je l'ai toujours vu en imagination, ce -Marcellus de la poésie qui mourut jeune, comme tous -ceux qui sont aimés des dieux. Exacte ou non, je voudrais -qu'il pût voir cette statue; il l'aimerait.</p> - -<p>La plus belle figure de femme qu'on ait exposée en -1861 est la <i>Suzanne au bain</i> de M. Cabet. M. Cabet est -digne de continuer la tradition de Rude, comme M. Crauk -celle de Pradier. Peut-être n'a-t-il pas cette puissance -du génie qui a sculpté <i>la Marseillaise</i> sur l'Arc de -l'Étoile; mais cette Suzanne si jeune, si élégante et si -chaste pourrait affronter le voisinage de l'<i>Amour dominateur</i> -et de l'<i>Hébé</i>.</p> - -<p>M. Gaston Guitton, autre élève de ce grand homme -de bien, a exposé trois statues: un marbre et deux -bronzes. Il y a vraiment bien du travail, et du courage, -et du talent, dans notre école de statuaire. Ces trois -figures de M. Guitton sont excellentes toutes les trois. -La jeune fille de marbre est parfaite, sauf la tête, qui -me paraît un peu trop petite et moins heureuse que le -corps. L'enfant qui personnifie le printemps est plein -de grâce et de naïveté. Le passant qui cause avec la -colombe d'Anacréon, sans être une œuvre de premier -ordre, ne déparerait pas une collection de bronzes antiques.</p> - -<p>Et la <i>Nyssia</i> de M. Aizelin! Encore une œuvre charmante. -Je n'ai pas la prétention de la classer; je ne la -mets ni avant ni après les figures de M. Guitton; j'en -suis ravi, tout bêtement.</p> - -<p>L'<i>Agrippine</i> de M. Maillet est parfaitement drapée. -C'est une figure irréprochable, et qui atteste un vrai -talent. Il est à regretter que l'artiste se soit donné la -satisfaction puérile de draper le visage même et de le -laisser voir au travers d'un voile transparent: de tels -enfantillages du ciseau transportent en admiration le -public du dimanche; mais il conviendrait d'abandonner -aux praticiens de Milan ces trop faciles succès. -M. Maillet peut beaucoup mieux; il l'a prouvé en 1853, -en 1855, en 1857, et cette année même par un joli -petit groupe intitulé <i>la Réprimande</i>.</p> - -<p>Je ne dirai rien aujourd'hui de M. Loison, sinon -qu'il se laisse aller trop complaisamment sur la pente -où roule M. Bouguereau. M. Chabaud, qui a renoncé à -la gravure en médaille pour la grande sculpture, a exposé -une bonne statue de <i>la Chasse</i>, commandée par -le ministère d'État.</p> - -<p>Ne jugez pas M. Maniglier sur son <i>Pêcheur</i>, qui n'est -pas <i>ensemble</i>. Ce jeune artiste n'a pas encore terminé -ses études à l'Académie de Rome, et pourtant il a déjà -fait beaucoup mieux que ce plâtre.</p> - -<p>Voilà beaucoup de sculptures pour une fois, et je ne -suis qu'à la moitié de ma besogne. Nous nous arrêterons -ce soir à M. Marcellin, qui a fait pour la cour du -Louvre une statue de <i>la Douceur</i>, très-belle et vraiment -décorative. Je goûte moins son groupe de <i>la Jeunesse -captivant l'Amour</i>. C'est joli, mais trop joli. -M. Marcellin est encouragé par ses succès mêmes à efféminer -la beauté de la femme. «C'est porter des -chouettes à Athènes,» comme on disait au temps de -Phidias.</p> - - -<h3>V<br /> -SCULPTURE (<span class="small">SUITE</span>)</h3> - -<p class="c small">MM. ROCHET, ÉTEX, CORDIER, ISELIN, MILLET, OLIVA, DESPREY, BARRIAS, -CARRIER, DANTAN JEUNE, MADEMOISELLE DUBOIS-DAVESNES, -MM. FRANCESCHI, CLÈRE, GODIN, POITEVIN, PROUHA, VALETTE, -TEXIER, MATHURIN MOREAU, -FRATIN, CAIN, FRÉMIET, TINANT, DEVERS, VECHTE.</p> - -<p>Une masse imposante et franchement décorative -s'élève au milieu de l'Exposition de sculpture: c'est le -monument de don Pèdre I<sup>er</sup>, par M. Louis Rochet.</p> - -<p>M. Rochet est élève de l'immortel artiste et du grand -citoyen qui s'appelait David (d'Angers). Il a profité aussi -des exemples d'un autre maître: il doit beaucoup, et -c'est une chose qu'il avoue modestement lui-même, à -l'illustre Rauch, de Berlin. Je ne le blâme pas d'avoir -étudié le monument de Frédéric II, qui est et qui restera -longtemps le plus admirable modèle en ce genre. -Le conquérant de la Silésie chevauche en habit militaire -sur un piédestal gigantesque; le fondateur de la -dynastie brésilienne caracole, dans un costume éblouissant, -au sommet d'une montagne de bronze. Autour -de Frédéric, les soldats de son armée; à ses pieds, ses -victoires. Aux pieds de Pèdre I<sup>er</sup>, M. Rochet a symbolisé -les quatre grands fleuves du Brésil, entourés des -produits les plus marquants de cette contrée miraculeuse. -On devine, au premier coup d'œil, les ressources -inépuisables de cette terre vierge que la liberté et la -civilisation commencent à mettre en valeur.</p> - -<p>Lorsqu'il s'est agi de représenter les quatre fleuves -du Brésil, l'artiste s'est vu arrêté un instant par une -objection toute locale. Pouvait-il placer aux pieds de -dom Pèdre quatre fleuves antiques, avec cette longue -barbe limoneuse que les sculpteurs romains donnaient -au Tibre et au Danube? Mais la barbe est un ornement -inconnu chez les peuplades indigènes du Brésil. Les -tribus riveraines de l'Amazone et du Parana sont plus -glabres que nos lycéens de douze ans. M. Rochet a esquivé -la difficulté, en représentant chaque fleuve par -une famille sauvage choisie sur ses bords. Reste à savoir -jusqu'à quel point un sauvage rond comme un œuf -peut exprimer l'idée d'un fleuve. Ce n'était pas sans -quelque raison que les sculpteurs anciens avaient choisi -des vieillards à longue barbe pour représenter les grands -cours d'eau. L'imagination du peuple reconnaissait, au -premier coup d'œil, ces vieux bienfaiteurs du genre humain -penchant leur barbe de roseaux sur leurs urnes -inépuisables; et les petits enfants eux-mêmes, devant -ces figures vénérées, apprenaient l'amour et le respect -des forces bienfaisantes de la nature. Je serais -bien étonné si les sauvages eux-mêmes éprouvaient -quelque sentiment du même genre devant les groupes -de M. Rochet. Ajoutez que les types qu'il a dû choisir -ne brillent ni par la beauté ni par la variété. Ces hommes -bouffis, lippus et modelés en boudin sont assurément -très-vrais; mais pourquoi la vérité de ces pays-là n'est-elle -pas plus belle?</p> - -<p>Malgré tout, je me figure que le monument de dom -Pèdre, lorsqu'il s'élèvera sur une place de Rio-de-Janeiro, -fera un assez grand effet et honorera la sculpture -française. Le tas est bon, la masse est imposante, les -proportions sont justes et nobles. M. Rochet a entrepris -une œuvre difficile, et l'on ne peut pas dire qu'il ait -manqué son but.</p> - -<p>M. Étex a été beaucoup moins heureux dans son projet -de fontaine monumentale, et je ne désire pas vivre -assez longtemps pour voir ce chef-d'œuvre à l'entrée -du bois de Boulogne. Au demeurant, l'architecture, la -sculpture et la peinture de cet artiste fécond me laissent -sous une impression malheureusement uniforme. -Je me demande quelquefois comment un homme qui a -fait, en 1833, un des groupes les plus remarquables de -notre siècle a pu tomber si fort au-dessous de lui-même. -Un incontestable talent, une noble ambition, un travail -héroïque devaient le conduire plus haut et plus loin. -Peut-être le sort a-t-il pris plaisir à constater par cette -décadence un axiome de la sagesse des nations: «Qui -trop embrasse, mal étreint.»</p> - -<p>M. Cordier embrasse beaucoup sans sortir de la -sculpture, mais il étreint vigoureusement. Son chef-d'œuvre -n'est pas le <i>Triomphe d'Amphitrite</i>, qui pèche -par la proportion, ni même la belle <i>Gallinara</i>, ou gardeuse -de poulets, où la dépense du marbre est trop -grande pour l'importance du sujet. Dix kilogrammes -de bronze suffiraient amplement. Mais le buste de madame -la baronne de R… est très-fin et bien digne de -la beauté aristocratique du modèle. Quant au buste de -<i>la Négresse</i>, c'est un bijou du plus haut prix, non-seulement -par l'arrangement des métaux, l'harmonie -des couleurs et le goût de l'ajustement, mais par le -modelé de la tête. On n'a rien fait de plus frais, de plus -friand, de plus croquant dans ce genre. Je recommande -à ceux de mes lecteurs qui ont lu <i>la Grèce contemporaine</i> -le portrait d'Hadji-Petros. C'est une fort -belle tête de pallicare, exécutée avec le plus grand soin -d'après ce vieux héros de l'amour et de la guerre. La -couleur même du bronze est nouvelle et intéressante: -vous diriez une scorie humaine retrouvée sous les débris -d'une acropole incendiée.</p> - -<p>Il y a, dans cette exposition de sculpture, toute une -collection de bustes excellents, presque un musée.</p> - -<p>Nous avons déjà parlé des maréchaux et des maréchales -de M. Crauk; nous ne dirons rien du Béranger -de M. Perraud, qui n'est pas une de ses œuvres les plus -excellentes; mais je voudrais avoir une heure à passer -en votre compagnie devant deux bustes de M. Iselin: -le professeur Bugnet et le président Boileau. Ces deux -portraits suffiraient à fonder la réputation d'un artiste. -M. Iselin était connu depuis longtemps; s'il n'est pas -célèbre à dater d'aujourd'hui, la fortune aura commis -une injustice. Je goûte beaucoup moins le portrait un -peu rond de M. le comte de Morny. Il est à regretter -que l'art n'ait rien su faire de mieux pour un homme -auquel il doit tant.</p> - -<p>Le buste du maréchal Magnan, par M. Millet, vaut -les meilleurs de M. Iselin. Je regrette seulement que ce -jeune et vaillant artiste n'ait pu nous montrer ici les -statues qu'il a exécutées dans les monuments publics.</p> - -<p>M. Oliva tient ce qu'il a promis. Son buste du grand -Arago est magnifique; celui du docteur Cazalas et du -lithographe Engelmann sont vivants; il nous a ressuscité -M. Étienne avec le jabot, la coiffure, les accessoires, -la couleur de l'époque. Ce n'est pas seulement -M. Étienne qui revit sur ce piédestal, c'est son temps.</p> - -<p>Un jeune homme, M. Desprey, débute aujourd'hui -comme autrefois M. Oliva. J'espère qu'il suivra le même -chemin. Ce portrait de l'évêque de Troyes est plein de -promesses.</p> - -<p>Un autre débutant, M. Barrias, a fait deux bustes -bien fouillés, bien gras, bien vivants. J'ai couru au -livret pour m'informer si M. Barrias n'était pas élève -de Caffieri. Qui sait s'il ne sera pas le Caffieri de l'avenir? -C'est un beau rêve.</p> - -<p>Quel homme que ce M. Carrier! La glaise se modèle -spontanément sous ses doigts comme la prose se scandait -en vers sous le stylet du poëte Ovide. Il rencontre -un empereur, un philosophe, un abbé, une comédienne: -il court au baquet de terre glaise, et voilà un -buste de plus! Ses portraits sont vivants et ressemblants, -quelquefois un peu plus laids que la nature; -mais je ne serais pas humilié de me voir laid de cette -laideur-là. Il se peut que je me trompe, mais j'ai foi -dans l'avenir de M. Carrier. Son buste de M. Renan, -qui est ici; son portrait de notre admirable madame -Viardot, qui est au boulevard des Italiens, annoncent -un talent vigoureux, quoique un peu déréglé. Il prendra -une belle place dans l'art moderne, s'il apprend à -travailler difficilement.</p> - -<p>Au milieu de ces débutants, j'ai failli oublier M. Dantan -jeune et sa réputation, consolidée par une longue -série de succès. Mais je ne veux point passer sous silence -le buste de Béranger, par mademoiselle Dubois-Davesnes. -C'est le vieillard à ses derniers jours, bien -cassé, bien las, bien abattu par les années et les douleurs -de la vie, et déjà penché vers l'éternel repos, mais -toujours bon, toujours grand, toujours épris de ces -rêves immortels qu'on appelle la patrie et la liberté. -Ses lèvres, qui ont chanté la gloire, sifflé la superstition -et baisé le joli museau de Lisette, sont un peu -molles et pendantes; mais elles s'ouvriront jusqu'à la -dernière heure pour laisser tomber de nobles enseignements -sur la génération qui grandit. Ses yeux, demi-clos, -sourient mélancoliquement à la race ingrate des -hommes, comme si le vieillard avait prévu qu'une -demi-douzaine de journalistes parisiens se réuniraient -sur sa tombe dans une petite orgie de dénigrement.</p> - -<p>Nous en avons fini avec les bustes, mais non pas -avec les jeunes sculpteurs. Voici encore un bon nombre -de statues qui promettent; et d'abord le <i>Jeune Soldat</i> -de M. Franceschi. Il était difficile, presque impossible -de faire un monument avec cette donnée: un jeune -homme en costume de fantassin mourant sur le champ -de bataille. L'artiste a résolu le problème: le monument -est fait; il est simple, bien dessiné sur tous les profils, -et touchant. Ainsi sera conservée la mémoire de ce -pauvre enfant polonais, ce Kamienski de vingt ans, -qui se fit tuer à Magenta dans les rangs de l'armée -française, comme s'il avait compris que la guerre d'Italie -n'était que le prologue d'une délivrance européenne.</p> - -<p>L'<i>Histrion</i> de M. Clère est une figure bien construite -et exécutée librement.</p> - -<p>L'<i>Enfant aux canards</i>, de M. Godin, est devenu finalement -une très-bonne chose. Nous placerons en pendant -les <i>Joueurs de toupie</i> de M. Poitevin; mais ôtez-moi -ce buste de madame B…! Il est mou, effacé, et -presque indigne du talent ferme et nerveux de ce jeune -artiste. La <i>Vérité vengeresse</i>, de M. Prouha, jolie -figure dans le style de la Renaissance; la <i>Ménade</i> de -M. Valette, modelée avec un talent presque mûr, et le -<i>David</i> de M. Texier, qui mérite un encouragement.</p> - -<p>Je ne voulais oublier personne, et je m'aperçois que -j'ai omis, dans mon précédent article, la charmante -<i>Fileuse</i> de M. Mathurin Moreau.</p> - -<p>M. Barye n'a rien exposé, malheureusement. Mais ce -n'est pas une raison pour omettre les sculpteurs d'animaux, -M. Cain, M. Frémiet et son <i>Chat de deux mois</i>, -un chef-d'œuvre d'esprit, de grâce et de naturel. On -peut discuter le <i>Centaure</i>, et, pour ma part, j'y trouve -presque autant de défauts que de qualités; mais ce chat! -je voudrais être Égyptien pour qu'il me fût permis de -l'adorer sans compromettre le salut de mon âme.</p> - -<p>Mais voici encore une bien jolie petite jument, <i>Géologie</i>, -par M. Tinant. J'ai vu courir <i>Géologie</i>, et c'est -une admirable bête; mais je ne savais pas qu'elle fût -bête de goût, et qu'elle employât ses loisirs à poser -chez les bons artistes. Ah! si tous les chevaux qui ont -gagné des prix se faisaient sculpter sur leurs économies, -les statuaires ne se plaindraient pas de la rigueur -des temps.</p> - -<p>Nous terminerons, s'il vous plaît, par les remarquables -bas-reliefs de M. Devers, le dernier imitateur -de Luca della Robbia, et par le beau vase d'argent de -M. Vechte, le dernier et le plus digne élève de Benvenuto -Cellini. Tout est beau dans l'œuvre de M. Vechte: -le galbe du vase, la composition des sujets, le modelé -des figures. Je voudrais seulement le profil des anses -plus net et moins haché par les accessoires.</p> - - -<h3>VI<br /> -PEINTURE</h3> - -<p class="c small">MM. BONNAT, CERMAK, LÉON GLAIZE, LEGROS, MANET, BRACQUEMOND, -FANTIN, FAGNANI, BOURSON, BRONGNIART, -GUILLEMET, BROWN, FRANÇOIS REYNAUD, BREST, TISSOT, MOULINET, -BLAISE DESGOFFE, CHARLES MARCHAL.</p> - -<p>Ma critique est passablement attardée: le Salon -ferme dans deux jours, et je serai peut-être obligé de -passer sous silence plus d'une belle œuvre et plus d'un -vrai talent. Cette injustice involontaire ne causera pas -grand dommage aux artistes qui ont leur réputation assise; -elle serait plus coupable si elle tombait sur des -jeunes gens qui commencent et qui ont besoin, pour -attirer l'attention publique, du petit bruit que nous -faisons.</p> - -<p>Je veux donc me mettre en règle avec ma conscience, -en nommant aujourd'hui quelques peintres d'histoire -et de genre qui n'ont pas encore obtenu même une troisième -médaille, et qui pourtant méritent d'être connus.</p> - -<p>M. Bonnat est un des premiers qui m'ont frappé. -Son tableau d'<i>Adam et Ève</i> en présence du cadavre -d'Abel est sans doute une œuvre de jeunesse et d'inexpérience: -elle vous arrête cependant par un certain -aspect magistral. La composition est simple, forte, -touchante. Le dessin des trois figures présente des défauts -énormes et de très-belles qualités. La couleur est -quelquefois sale, et pourtant il règne dans tout l'ouvrage -un vif sentiment de la couleur. Je serais bien -étonné si M. Bonnat ne prenait pas un jour, dans la -peinture d'histoire, une place importante. Il a des qualités -qui ne s'acquièrent pas à l'école, ce qui est rare -par le temps qui court.</p> - -<p>M. Cermak a de la facilité, de la verve, de l'audace. -Sa <i>Razzia de bachi-bouzouks</i> rappelle certaines compositions -et certaines qualités de M. Horace Vernet. Le -groupe est vigoureusement construit, le mouvement de -la femme me paraît bien jeté. Peut-être la couleur est-elle -un peu banale et le dessin du corps un peu vide. -On pouvait entrer plus avant dans le modelé sans nuire -à l'effet puissant de l'ensemble.</p> - -<p>Le <i>Samson</i> de M. Léon Glaize est l'œuvre d'un artiste -moins avancé; mais il ne faut pas mépriser ces -fruits verts d'une imagination de vingt ans. Il y a, dans -ce tableau mal fait, dans cette composition bizarre, -dans cette façon de carnaval héroïque, l'empreinte -d'un talent réel et personnel.</p> - -<p>L'<i lang="la" xml:lang="la">Ex-Voto</i> de M. Legros rappelle un peu, mais sans -plagiat, les débuts de M. Courbet. La naïveté du sujet, -la vérité un peu grimaçante des figures, je ne sais quoi -de solide et de vivant, une excellente qualité de peinture, -voilà ce qui vous frappe à la première vue. J'espère -que M. Legros suivra l'exemple du peintre d'Ornans, -qui, après s'être annoncé comme le grand prêtre -du laid, est devenu modestement un des premiers paysagistes -de notre siècle.</p> - -<p>La laideur a son charme et sa friandise, et plus d'un -peintre de talent s'y laisse prendre dans la jeunesse. -Voyez plutôt M. Édouard Manet, un coloriste hardi, -fougueux, proche parent de Goya par la vigueur et -l'audace de la touche. Il a fait une excellente chose, et -vraiment originale: c'est un <i>Espagnol jouant de la -guitare</i>. Mais la laideur de ce singe l'a mis en goût, -et, lorsqu'un honnête ménage de bons bourgeois lui -commande son portrait, les modèles sont fort à -plaindre.</p> - -<p>Un des meilleurs portraits de l'Exposition est celui -de M. H. de M…, par Félix Bracquemond. Si ce pastel -était au musée de Bâle, au lieu d'être enseveli dans les -catacombes où la commission de placement a caché les -dessins, on l'attribuerait à l'école d'Holbein, sinon au -maître lui-même. M. Bracquemond a l'étoffe d'un grand, -grand, très-grand dessinateur, et je ne sais pas en vérité -ce qui manque à son talent, si ce n'est peut-être -les commandes.</p> - -<p>M. Fantin a trois portraits, désignés modestement -par le nom d'études d'après nature. Il est certain que -ces toiles ne sont pas finies comme <i>la Réconciliation</i> ou -<i>le Marché</i> de M. de Braekeleer; mais elles sont assez -faites pour montrer que M. Fantin a le tempérament -d'un peintre. Ébauches si l'on veut! tout le monde ne -fait pas des ébauches aussi larges de dessin et aussi -justes de ton.</p> - -<p>On me permettra peut-être de citer ici quelques portraits -de mérite inégal, mais tous intéressants à divers -titres. C'est le portrait de Garibaldi, par M. Fagnani; le -portrait de Proudhon, par M. Amédée Bourson; le -portrait de M. Empis, par M. Brongniart; le portrait -de Claude Bernard, par M. Guillemet.</p> - -<p>M. Fagnani n'a voulu représenter ni le conquérant -désintéressé des Deux-Siciles, ni l'illustre et malheureux -défenseur de la liberté romaine, ni le sublime aventurier -de Montevideo. Le Garibaldi qu'il nous montre -n'est pas le héros en action, bruni par le soleil, amaigri -et littéralement <i>entraîné</i> par les fatigues et les privations -de la guerre, dévoré par le feu du génie et de -la passion; c'est le grand homme au repos, le blond -laboureur de Caprera, qui sourit avec bonhomie à la -délivrance de son pays en attendant l'heure glorieuse -où l'on parcourra les dernières étapes de la liberté: -Rome et Venise, Pesth et Varsovie.</p> - -<p>Le portrait de Proudhon, par M. Bourson, est inscrit -au livret dans la forme suivante: «392, <i>Portrait -d'homme</i>.» Que le portrait de M. Proudhon soit le portrait -d'un homme, dans le sens le plus noble et le plus -élevé du mot, c'est ce que personne ne peut contester; -mais le petit recueil officiel pouvait préciser davantage. -J'espère que ce n'est pas la commission des beaux-arts -qui a prescrit à l'artiste une formule si générale. Le -nom de ce philosophe, de cet économiste, de ce publiciste, -de cet homme de bien, ne pouvait qu'honorer -une page du livret.</p> - -<p>M. Brongniart, un jeune peintre qui fera bien d'oublier -les leçons de M. Picot, expose les portraits de -M. Robert David (d'Angers), fils de notre immortel -sculpteur, et de M. Empis, un bien excellent homme -d'esprit, franc comme l'osier, et qui a laissé de justes -regrets à la Comédie-Française.</p> - -<p>M. Guillemet, digne élève de M. Hippolyte Flandrin, -a fixé sur la toile la belle et glorieuse figure de -M. Claude Bernard. C'est un assez bon portrait; mais -je voudrais que M. Flandrin ou M. Ingres lui-même le -refît quelque jour à l'usage de la postérité. M. Claude -Bernard, que le peuple connaît à peine par son nom, -est un des plus grands hommes de la science. Ce cerveau -puissant réunit au plus haut degré deux qualités -qui, jusqu'à nos jours, avaient paru s'exclure: l'esprit -d'observation et l'esprit de méthode. Nous avons eu -des expérimentateurs aussi habiles, des observateurs -aussi exacts; mais tous, après avoir noté ou provoqué -un phénomène, se sont tenus à la constatation des -faits, comme Magendie, ou se sont hâtés d'en tirer des -conclusions aventureuses, comme Bichat.</p> - -<p>Pour Bernard, le résultat d'une expérience est le -point de départ d'une expérience nouvelle. Il use largement -de l'hypothèse, mais l'hypothèse n'est pour lui -qu'un instrument, un moyen de poser les questions. -Ses découvertes se font par enfilades; il n'en est pas -une qui ne lui en ait suggéré beaucoup d'autres. Chaque -jour lui fournit de nouveaux problèmes qu'il résout -successivement. Esprit profondément méthodique (il a -refait pour son usage le <i lang="la" xml:lang="la">Novum Organum</i>), il s'appuie -sur les obstacles mêmes pour avancer plus loin. Les -anomalies que les expérimentateurs vulgaires considèrent -comme des accidents sont pour lui le point de départ -de nouvelles recherches et de nouvelles découvertes. -Ses travaux les plus connus et qui ont le plus -étonné les académies sont relatifs à la nutrition; mais -il a embrassé toutes les parties de la physiologie, et ses -études sur le système nerveux sont peut-être les plus -révolutionnaires et celles qui exerceront la plus grande -influence sur l'avenir de la médecine. Peut-être un jour -la médecine scientifique datera-t-elle du Français Claude -Bernard comme la médecine d'observation date du -Grec Hippocrate.</p> - -<p>Mais revenons aux jeunes talents qui se sont produits -ou développés brillamment cette année. M. John Brown, -un débutant de 1859, a fait des progrès rapides. Il -peint bien, il ne manque ni de savoir, ni de verve, ni -de finesse, ni d'esprit. Un certain penchant semble -l'entraîner vers les études de sport. Il a tout ce qu'il -faut pour remplacer avantageusement ce pauvre Alfred -Dedreux, le favori du Jockey-Club.</p> - -<p>M. François Reynaud a fait trois bons tableaux, -dont un vraiment très-remarquable: je veux parler de -ces deux filles des Abruzzes qui descendent en chantant, -par un soleil de juillet, dans un chemin poudreux. -Toute l'Italie du Midi est dans cette charmante peinture: -le ciel, le paysage, les étoffes, les types, tout est -vrai, vivant, heureux. Bravo! jeune homme. Suivez -ces deux petites filles aussi loin qu'elles vous conduiront! -La route est bonne: Marilhat, Léopold Robert et -Decamps y ont passé à votre âge.</p> - -<p>«Élève de MM. Aubert et Loubon,» dit le livret. Je -passe à M. Brest, un des jeunes maîtres qui se sont révélés -en 1861, et je m'aperçois qu'il est, lui aussi, un -élève de M. Loubon. Mes compliments bien sincères à -l'excellent professeur du musée de Marseille. M. Brest -ira loin, ou, pour mieux dire, il est arrivé. Bien peu -d'hommes avant lui ont rendu les aspects de l'Orient -avec cette finesse. La place de <i>l'Al-Meidan et la Pointe -du sérail</i> sont dignes de figurer dans les meilleures galeries; -le <i>Missir-Charsi</i>, tableau d'intérieur, est peut-être -plus merveilleux encore. Lorsque M. Brest rencontrera -M. Fromentin et M. Belly, il pourra leur donner -la main.</p> - -<p>Je passe indifférent devant les pastiches de M. Tissot, -faibles hommages rendus par l'ambition d'un jeune -homme au génie de M. Leys. Je découvre dans un coin -une petite <i>Savonneuse</i> signée du nom de M. Moulinet. -Il y a là dedans l'étoffe d'un fin coloriste; mais il faudra -que M. Moulinet apprenne ce que c'est que les -plans.</p> - -<p>M. Blaise Desgoffe n'est plus un inconnu, quoiqu'il -n'ait encore obtenu aucune récompense. Le public s'attroupe -volontiers devant ses onyx, ses métaux, ses -vases précieux rendus avec une vérité plus que flamande. -Il est très-puissant en son art, et le temps n'est -pas loin où les amateurs rechercheront ses toiles pour -les couvrir d'or. Un progrès lui reste à faire, s'il veut -être complet. Chacun des objets qu'il représente est -excellemment peint, et souvent même fort bien dessiné. -Mais la collection de ces admirables pièces ne forme pas -un tableau, parce que les choses ne sont pas toujours -à leur plan, et surtout parce qu'il oublie de les lier ensemble -par les reflets. Qu'il se hâte de combler cette -lacune, et la critique s'empressera de lui signer son diplôme -de maître.</p> - -<p>Cette liste ne serait pas complète si j'omettais le nom -d'un jeune peintre connu et aimé depuis longtemps -dans le monde des arts et de la critique, d'un homme à -qui tout le monde reconnaissait beaucoup d'esprit et -souhaitait beaucoup de talent, mais qui a attendu jusqu'à -cette année pour donner entière satisfaction à ses -amis, en produisant une belle œuvre. Je veux parler -de M. Charles Marchal et de cet <i>Intérieur de cabaret</i>, -qui n'est plus la promesse, mais la réalité d'un vrai talent.</p> - -<p>Ses premiers ouvrages, dont quelques-uns tiennent -leur rang dans les musées de province, n'étaient guère -autre chose que des idées peintes. Idées ingénieuses, -sans contredit, et quelquefois touchantes; compositions -spirituelles, mais exécutées tant bien que mal, sans -parti pris, à la bonne franquette. Ce n'était ni mauvais, -ni excellent, ni médiocre: ce genre de peinture n'était -pas du ressort de la critique, mais plutôt de la sympathie -et de l'amitié.</p> - -<p>Il y a tantôt deux ans, ce peintre, qui vendait ses -tableaux, qui n'était pas maltraité dans nos gazettes, et -qui vivait en paix avec tout le monde, excepté peut-être -avec lui-même, se met en tête de devenir un artiste sérieux. -Il dit adieu à Paris, il va se confiner au fond de -l'Alsace, dans l'excellente petite ville de Bouxviller, où -il ne connaissait personne. Il y demeure dix-huit mois, -travaillant sans relâche, étudiant la nature vivante, -fatiguant ses modèles sans se lasser lui-même, et il rapporte -deux tableaux à Paris. Je ne vous parle pas de -l'hospitalité cordiale qu'il a reçue là-bas, de l'empressement -des bons Alsaciens autour de cet étranger: celui-ci -lui amenant des modèles, celui-là lui offrant des -ateliers, le juge de paix finissant par lui donner la salle -d'audience, parce que le jour y était plus franc que partout -ailleurs. Toute la population s'intéressait au sort -de ces deux toiles; on vint les voir de plusieurs lieues -à la ronde lorsqu'elles furent achevées.</p> - -<p>Tout cela ne prouvait pas que M. Marchal fût devenu -un grand peintre, ni même que son talent eût fait -aucun progrès. S'il avait produit deux croûtes en dix-huit -mois, la fortune aurait été une injuste et la nature -une ingrate; mais la nature et la fortune ont fait souvent -de ces coups-là. Rassurez-vous: le premier de ces -tableaux, et le moins complet, est exposé au boulevard -des Italiens. M. Martinet l'a publié dans <i>l'Album</i>, photographie -des chefs-d'œuvre de l'art contemporain. Ce -n'est pas précisément un chef-d'œuvre, mais c'est une -excellente chose, bien supérieure à tout ce que l'artiste -avait produit jusque-là.</p> - -<p>Quant à l'<i>Intérieur de cabaret</i>, qui est exposé au palais -de l'Industrie, c'est un progrès dans le progrès. -Nous ne sommes plus réduits, cette fois, à louer l'idée, -qui est ingénieuse, ni même la composition, qui est -excellente. On peut parler hardiment du dessin, du -modelé, de la couleur franche et saine, du ton des chairs, -de la disposition des draperies. On peut s'arrêter longtemps -à chaque figure, et même s'épanouir avec ce -groupe si blond, si fin, si charmant qui rit derrière le -garde champêtre en uniforme.</p> - -<p>La critique, si indulgente autrefois pour M. Marchal, -n'a plus besoin de mettre des gants. Elle ne craint plus -de lui reprocher la disproportion de telle figure, la -roideur de telle draperie, la crudité parfois un peu -vive de la couleur. Elle ose le chicaner sur les incorrections -les plus légères de la perspective, et lui -dire ce mot que j'ai entendu de la propre bouche de -M. Meissonnier: «Il y a dans le tableau de Marchal -des enfantillages d'écolier avec des qualités de maître.»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch13">CES COQUINS D'AGENTS DE CHANGE</h2> - - -<h3>I</h3> - -<p>J'ai lu dans un vieux dictionnaire français la définition -suivante:</p> - -<p>«<span class="sc">Coquin.</span>—Homme qui ne craint pas de violer habituellement -les lois de son pays.»</p> - -<p>Si les articles d'un dictionnaire étaient des articles -de foi, les plus grands coquins de France seraient les -agents de change de Paris. Il n'en est pas un seul qui -ne viole au moins cinquante fois par jour ces lois augustes -et sacrées que Mandrin, Cartouche et Lacenaire -oubliaient tout au plus deux fois par semaine.</p> - -<p>Mais, s'il était démontré que nous avons dans le -Code des lois surannées, absurdes, monstrueuses; si -les magistrats eux-mêmes reconnaissaient quatre-vingt-dix-neuf -fois sur cent que l'équité doit lier les mains -à la justice; si, en un mot, ces coquins étaient les plus -honnêtes gens du monde, les plus utiles, les plus nécessaires -à la prospérité publique, ne conviendrait-il -pas de réformer la loi qu'ils violent habituellement et -innocemment?</p> - - -<h3>II</h3> - -<p>La fondation de leur Compagnie remonte à Philippe -le Bel. C'est ce roi, dur au pape, qui, le premier, s'occupa -des agents de change. Après lui, Charles IX et -Henri IV publièrent quelques règlements sur la matière, -et il faut que ces princes aient trouvé la perfection du -premier coup; car l'arrêté de prairial an <small>X</small> et le code -de commerce, dans les treize articles qu'il consacre -aux agents de change, n'ont trouvé rien de mieux que -de reproduire les anciens édits. Le seul changement qui -se soit fait dans nos lois depuis l'an 1304, c'est qu'au -lieu de se tenir sur le grand Pont, du côté de la Grève, -entre la grande arche et l'église de Saint-Leufroy, les -agents se réunissent sur la place de la Bourse, autour -d'une corbeille, dans un temple corinthien où l'on -entre pour vingt sous.</p> - -<p>Peut-être cependant, avec un peu de réflexion, aurait-on -trouvé à faire quelque chose de plus actuel; car -enfin, sous Philippe le Bel, sous Charles IX et même -sous Henri IV, on ne connaissait ni le 3, ni le 4½ -pour 100, ni la Banque de France, ni les chemins de -fer, ni le Crédit mobilier, ni les télégraphes électriques, -ni l'emprunt ottoman, ni rien de ce qui se fait -aujourd'hui dans le temple corinthien qui paye tribut -à M. Haussmann. La ville de Paris possédait huit agents -de change et non soixante. On les appelait courtiers -de change et de deniers.</p> - -<p>Puisqu'ils ne faisaient pas de primes de deux sous, -et que M. Mirès n'était pas à Mazas, ils avaient dû -chercher des occupations conformes aux mœurs de -l'époque. Ils étaient chargés d'abord du change et des -deniers, ensuite de la vente «des draps de soye, laines, -toiles, cuirs, vins, bleds, chevaux et tout autre bestial.» -On voit qu'entre les agents de change de 1304 -et les agents de change de 1861 il y a une nuance. -On pourrait donc, sans trop d'absurdité, modifier les -lois qui pèsent sur eux.</p> - -<p>Depuis Philippe le Bel jusqu'à la révolution de 89, -si les rois s'occupèrent des agents de change, ce fut -surtout pour leur imposer de plus gros cautionnements. -Les charges, qui s'élevèrent graduellement jusqu'au -nombre de soixante, étaient héréditaires. Pour -les remplir, il suffisait de n'être pas juif<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a> et d'avoir -<i>la finance</i>. Le ministère des agents consistait à certifier -le change d'une ville à une autre, le cours des matières -métalliques, la signature des souscripteurs de -lettres de change, etc. La négociation des effets publics -et des effets royaux, qui est aujourd'hui leur -unique affaire, n'était alors qu'un accident.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Les agents de change en ont appelé.</p> -</div> -<p>Law est le premier qui ait fait fleurir cette branche -de leur industrie. Encore voyons-nous, par les édits sur -la rue Quincampoix, qu'on n'allait pas chercher un -agent de change lorsqu'on voulait vendre ou acheter -dix actions de la Compagnie des Indes.</p> - - -<h3>III</h3> - -<p>La révolution française supprima les offices des perruquiers-barbiers-baigneurs-étuvistes -et ceux des agents -de change (loi du 17 mars 1791). Ces deux industries, -et beaucoup d'autres encore, furent accessibles à tous -les citoyens, moyennant patente. Le régime de la liberté -illimitée amena de grands désordres, sinon dans -les établissements de bains, du moins à la Bourse de -Paris.</p> - -<p>Il fallut que le premier consul rétablît la Compagnie -des agents. Le régime des offices héréditaires était -aboli; la France avait obtenu le droit glorieux d'être -gouvernée par des fonctionnaires. Napoléon nomma -soixante fonctionnaires qui furent agents de change -comme on était préfet, inspecteur des finances ou receveur -particulier. La loi du 1<sup>er</sup> thermidor an <small>IX</small>, la loi -de prairial an <small>X</small>, le Code de commerce de 1807 réorganisèrent -l'institution, sans toutefois abroger les ordonnances -de Philippe le Bel et consorts.</p> - - -<h3>IV</h3> - -<p>Mais, en 1816, le gouvernement des Bourbons, qui -avait besoin d'argent pour remplumer ses marquis, -vint dire aux agents de change: «Permettez-moi d'augmenter -votre cautionnement, et j'accorde à chacun de -vous le droit de présenter son successeur. Une charge -transmissible moyennant finance devient une véritable -propriété: donc, vous cesserez d'être fonctionnaires -pour devenir propriétaires.» C'est la loi du -28 avril 1816<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>. Elle a modifié une fois de plus, et radicalement, -le caractère des charges d'agent de change; -mais elle n'a pas effacé du Code les articles qui traitaient -les agents comme de simples fonctionnaires. -Les deux textes coexistent en 1861, et ils sont contradictoires. -C'est qu'il est plus facile d'empiler les lois -que de les concilier.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> <i>Loi du 28 avril 1816.</i></p> - -<p><span class="sc">Art. 90.</span> Il sera fait par le gouvernement une nouvelle fixation -des cautionnements d'agents de change.</p> - -<p><span class="sc">Art. 91.</span> … Ils pourront présenter à l'agrément de Sa Majesté -des successeurs, pourvu qu'ils réunissent les qualités exigées -par les lois.</p> -</div> - -<h3>V</h3> - -<p>Les fonctionnaires institués par Napoléon sous le -nom d'agents de change étaient chargés de vendre et -d'acheter les titres de rente et autres valeurs mobilières -pour le compte des particuliers: le tout au comptant; -car la loi n'admet pas la validité des marchés à -terme, et les assimile à des opérations de jeu. Il est -interdit aux agents de vendre sans avoir les titres, ou -d'acheter sans avoir l'argent; il leur est interdit d'ouvrir -un compte courant à un client; il leur est interdit -de se rendre garants des opérations dont ils sont -chargés; il leur est interdit de spéculer pour leur propre -compte.</p> - -<p>Le code de commerce, pour la moindre infraction -aux lois susdites, prononce la destitution du fonctionnaire. -Il fait plus: considérant que la destitution n'est -qu'un châtiment administratif, et qu'il faut infliger au -coupable une peine réelle, il frappe l'agent de change -d'une amende dont le maximum s'élève jusqu'à trois -mille francs.</p> - -<p>Mais le législateur de l'Empire ne prévoyait pas qu'en -1816 les charges d'agents de change deviendraient de -véritables propriétés; qu'elles vaudraient un million -sous Charles X, sept ou huit cent mille francs sous -Louis-Philippe, trois cent mille francs en 1848, deux -millions en 1858 et 1859, dix-sept cent mille francs aujourd'hui. -Il ne pouvait pas deviner qu'au prix énorme -de l'office s'ajouterait encore un capital de cinq à six -cent mille francs pour le cautionnement au Trésor, la -réserve à la caisse commune de la Compagnie, et le -fonds de roulement. Lorsqu'il frappait de destitution -un fonctionnaire imprudent, il ne songeait pas à spolier -un propriétaire. Il ne soupçonnait pas qu'en vertu -de la loi de 1807 les magistrats de 1860 pourraient -prononcer une peine principale de trois mille francs et -une peine accessoire de deux millions cinq cent mille -francs par la destitution de l'agent de change!</p> - -<p>Ni Philippe le Bel, ni même le législateur de 1807 -ne pouvaient deviner que les marchés à terme passeraient -dans les mœurs de la nation et dans les nécessités -de la finance; que les marchés au comptant n'entreraient -plus que pour un centième dans les opérations -de l'agent de change; qu'on négocierait à la Bourse -trois cent mille francs de rente à terme contre trois -mille à peine au comptant; que <i>le Moniteur</i> officiel de -l'empire français publierait tous les jours, à la barbe -du vieux code commercial, la cote des marchés à terme, -et que l'État lui-même négocierait des emprunts payables -par dixièmes, de mois en mois, véritables marchés -à terme!</p> - -<p>Quel n'eût pas été l'étonnement de Napoléon I<sup>er</sup>, si -on lui avait dit: «Ces spéculations de Bourse que vous -flétrissez feront un jour la prospérité, la force et la -grandeur de la France! Elles donneront le branle aux -capitaux les plus timides; elles fourniront des milliards -aux travaux de la paix et de la guerre; elles mettront -au jour la supériorité de la France sur toutes les nations -de l'Europe, et, si nous prenons jamais la revanche de -nos malheurs, ce sera moins encore sur les champs de -bataille que sur le tapis vert de la spéculation.» Le fait -est que la Russie et l'Autriche ont été battues par nos -emprunts autant que par nos généraux.</p> - - -<h3>VI</h3> - -<p>Mais le Code de commerce est toujours là. Il tient -bon, le Code de commerce!</p> - -<p>Pendant la guerre d'Italie, le gouvernement ouvrit -un emprunt de cinq cents millions. La Compagnie des -agents de change de Paris, en son nom et pour sa clientèle, -souscrivit à elle seule trente-cinq millions de rente, -c'est-à-dire dix millions de rente de plus que la totalité -de l'emprunt demandé. Le fait avait une certaine importance. -Il n'était pas besoin de prendre des lunettes -pour y voir une preuve de confiance, sinon de dévouement.</p> - -<p>Les plus augustes têtes de l'État se tournèrent avec -amitié vers la Compagnie des agents de change. On la -félicita de sa belle conduite; peut-être même reçut-elle -de haut lieu quelques remercîments. Mais un jeune -substitut qui avait le zèle de la loi dit à quelqu'un de -ma connaissance: «Si j'étais procureur général, je ferais -destituer tous les agents de change, attendu que -l'article 85 du Code de commerce leur défend de faire -des opérations pour leur compte.»</p> - -<p>Eh! sans doute, l'article 85 le leur défend, comme -l'article 86 leur défend de garantir l'exécution des -marchés où ils s'entremettent, comme l'article 13 de -la loi de prairial leur défend de vendre ou d'acheter -sans avoir reçu les titres ou l'argent. Ils violent l'article -85, et l'article 86, et l'article 13 de la loi de l'an <small>X</small>, -parce qu'il leur est impossible de faire autrement.</p> - - -<h3>VII</h3> - -<p>Lorsqu'un agent de change voit tous ses clients à la -hausse, lorsque le plus léger mouvement de panique -peut les ruiner tous, et lui aussi, le sens commun, la -prudence et cet instinct de conservation qui n'abandonne -pas même les animaux lui commandent de -prendre une prime d'assurance contre la baisse: il -opère pour son compte, et se place sous le coup de -l'article 85.</p> - -<p>Qui pourrait blâmer le délit quotidien, permanent, -régulier, qui se commet obstinément contre l'article -86? Oui, les agents de change garantissent l'exécution -des marchés où ils s'entremettent. Si, par malheur -pour eux, le perdant refuse de payer ses différences, ils -payent. Outre les ressources personnelles de chaque -agent, on a fait en commun, pour les cas imprévus, -un fonds de réserve de sept millions cinq cent mille -francs affecté à cet objet. Ce n'est pas tout: ils se frappent -eux-mêmes d'un impôt d'environ dix millions par -an au profit de la caisse commune, afin que toutes les -opérations soient garanties et que personne ne puisse -être volé, excepté eux. Que deviendrait la sécurité des -clients, le jour où les agents de change reprendraient -leur fonds de réserve et liquideraient la caisse commune, -par respect pour l'article 86?</p> - - -<h3>VIII</h3> - -<p>Et que deviendrait le marché de Paris, si l'on se -mettait à respecter l'article 13 de la loi de prairial? Les -ordres d'achat et de vente arrivent de la France et de -l'étranger sur les ailes du télégraphe électrique. Il en -vient de Lyon, de Marseille, de Vienne, de Londres, de -Berlin. Faut-il ajourner l'exécution d'un ordre jusqu'à -ce que l'argent ou les titres soient arrivés à Paris? Nous -ferions de belles affaires! Mieux vaut encore violer la -loi, en attendant qu'on la réforme.</p> - - -<h3>IX</h3> - -<p>Les magistrats ferment les yeux. Ils savent que la -législation commerciale est appropriée aux besoins de -notre temps comme la police des coches aux chemins -de fer. La tolérance éclairée du parquet semble dire aux -agents de change: «Vous êtes, malheureusement pour -vous, hors la loi. Nous n'essayerons pas de vous y faire -rentrer; elle est trop étroite. Promenez-vous donc tout -autour, et ne vous en écartez pas trop, si vous pouvez.»</p> - -<p>Voilà qui est fort bien. Grâce à cette petite concession, -la Compagnie peut vivre en paix avec l'État, et -lui rendre impunément les plus immenses services; -mais elle est livrée sans défense au premier escroc qui -trouvera plaisant d'invoquer la loi contre elle. Un magistrat -peut s'abstenir de poursuivre un honnête homme -quand il n'y est sollicité que par un texte du Code; -mais, lorsqu'un tiers vient réclamer l'application de la -loi, il n'y a plus à reculer, il faut sévir. L'indulgence, -en pareil cas, deviendrait un déni de justice.</p> - -<p>Et voici ce qui arrive:</p> - -<p>Le premier fripon venu, pour peu qu'il ait de crédit, -donne un ordre à son agent de change. Si l'affaire -tourne mal, il dit à l'agent: «Vous allez payer mon -créancier, parce que vous êtes assez naïf pour garantir -les opérations. Quant à moi, je ne vous dois rien. J'invoque -l'exception de jeu; la loi ne reconnaît pas les -marchés à terme: serviteur!»</p> - -<p>L'agent commence par payer. Il a tort. Il s'expose à -la destitution et à l'amende: deux millions cinq cent -trois mille francs! Mais il paye. Il prend ensuite son -débiteur au collet, et le conduit devant les juges.</p> - -<p>Le fripon se présente le front haut: «Messieurs, -dit-il, j'ai fait vendre dix mille francs de rente, mais je -n'avais pas le titre; donc, c'était un simple jeu. Or les -opérations de jeu ne sont pas reconnues par la loi; -donc, je ne dois rien.»</p> - -<p>Si j'étais tribunal, je répondrais à ce drôle: «Tu as -trompé l'agent de change en lui donnant à vendre ce -que tu ne possédais pas: c'est un délit d'escroquerie -prévu par la loi; va coucher en prison.»</p> - -<p>Eh bien, voici ce qui arrive en pareille occasion. Un -agent de Paris, M. Bagieu, poursuit un individu qui -lui devait trente mille francs. L'autre oppose l'exception -de jeu. Le tribunal déboute l'agent et le condamne -à dix mille francs d'amende et à quinze jours de prison -pour s'être rendu complice d'une opération de jeu.</p> - -<p>Un procès de ce genre est pendant au Havre.</p> - - -<h3>X</h3> - -<p>Ce qui m'a toujours un peu surpris, je l'avoue, -c'est l'assimilation des créances d'agent de change aux -créances de jeu. Quand un joueur perd et ne paye pas, -son adversaire manque à gagner: en tout cas, il a le -risque, puisqu'il devait avoir le profit. Mais ce n'est -pas l'agent de change qui joue: il n'est pas l'adversaire -du perdant, il n'est que l'intermédiaire. S'il achète -trois mille francs de rente pour un capital de soixante -et dix mille francs, il a droit à un courtage de quarante -francs pour tout profit, que l'affaire soit bonne ou -mauvaise. Moyennant ces quarante francs, qu'il n'a pas -touchés, l'honneur le condamne à payer les dettes de -son client, et la loi ne lui permet pas de le poursuivre. -C'est merveilleux!</p> - - -<h3>XI</h3> - -<p>Nous avons parlé du Code de commerce; mais nous -n'avons encore rien dit du Code pénal. Cherchons le -titre des <i>Banqueroutes et Escroqueries</i>. Le voici. Arrivons -au paragraphe 3: <i>Contraventions aux règlements -sur les maisons de jeu, les loteries et les maisons de -prêt sur gage.</i> Nous y sommes. C'est bien ici que la loi -a daigné faire un sort à ces coquins d'agents de change:</p> - -<p>«<span class="sc">Art. 419.</span>—Tous ceux…, etc… seront punis -d'un emprisonnement d'un mois au moins, d'un an au -plus, et d'une amende de cinq cents francs à dix mille -francs. Les coupables pourront, de plus, être mis, par -l'arrêt ou le jugement, sous la surveillance de la haute -police pendant deux ans au moins et cinq ans au plus.»</p> - -<p>Est-il possible qu'une loi si rigoureuse et si humiliante -s'adresse aux coquins dont nous parlons ici?</p> - -<p>Oui, monsieur, et non-seulement à eux, mais d'abord -à vous-même, pour peu que vous ayez vendu cent -francs de rente fin courant; auquel cas vous êtes le -coupable; votre agent de change est le complice. Si -la chose vous paraît invraisemblable, lisez l'article 421; -il est formel:</p> - -<p>«<span class="sc">Art. 421.</span>—Les paris qui auront été faits sur la -hausse ou la baisse des effets publics seront punis des -peines portées par l'article 419.»</p> - -<p>La disproportion de la peine avec le délit qu'elle prétend -réprimer est évidente. On croit lire une loi de colère, -et l'on ne se trompe qu'à moitié. Rappelez-vous -la date de la promulgation: 1810! En ce temps-là, les -politiques de la réaction commençaient à pressentir la -chute de l'Empire. La guerre avec l'Autriche et la -Prusse était terminée; nos forces étaient engagées en -Espagne; la légitimité organisait sa coalition contre -l'empereur et nous recrutait partout des ennemis. Les -boursiers de Paris, patriotes plus que douteux, escomptaient -déjà notre ruine. Malgré tous les efforts du gouvernement, -les fonds baissaient avec une obstination -agaçante. Le Trésor avait employé des sommes énormes -à soutenir la rente, et n'y avait point réussi. Le mauvais -vouloir des spéculateurs à la baisse irritait profondément -la nation et le législateur lui-même. C'est ce -qui explique la rigueur des articles 419 et 421.</p> - -<p>Telle était la préoccupation du législateur, que, lorsqu'il -voulut définir les paris de Bourse, il parla uniquement -des paris à la baisse, les seuls qu'il eût à -redouter. Lisez plutôt l'article 422, qui vient développer -et interpréter l'article 421:</p> - -<p>«Sera réputé pari de ce genre toute convention de -vendre ou de livrer des effets publics qui ne seront pas -prouvés par le vendeur avoir existé à sa disposition au -temps de la convention, ou avoir dû s'y trouver au -temps de la livraison.»</p> - -<p>Singulier effet d'une idée dominante! L'article 421 -parle des paris qui auront été faits sur la hausse et la -baisse; l'article 442 semble acquitter les spéculateurs -de la hausse et faire tomber toute la rigueur de la loi -sur la tête du baissier.</p> - -<p>Il semble donc qu'en matière correctionnelle, l'interprétation -n'étant pas permise, les paris à la baisse soient -seuls coupables.</p> - -<p>Dès que le client est coupable, son agent de change -est complice; il a aidé et préparé la consommation du -délit. Les dix mille francs d'amende et les quinze jours -de prison infligés à M. Bagieu sont une application de -la loi. Le spéculateur est assimilé à un escroc; l'agent -de change, à un receleur.</p> - - -<h3>XII</h3> - -<p>Depuis qu'il faut deux millions et demi pour constituer -une charge d'agent, toutes les charges sont en -commandite. Vous pensez bien qu'il n'y aurait pas un -Français assez naïf pour se donner le tracas et la responsabilité -des affaires, s'il possédait en propre deux -millions et demi. On forme donc une société où chacun -apporte une part qui varie entre trois et six cent mille -francs. L'agent de change en titre remplit les fonctions -de gérant. L'acte de société est soumis au ministre des -finances, qui l'examine et l'approuve. On en publie un -extrait dans <i>le Moniteur</i>.</p> - -<p>Ce genre d'association, n'étant pas interdit par le -Code, a longtemps été toléré. Mais, un beau jour, il se -produit une nouvelle théorie, et la jurisprudence déclare -que les associations pour l'exploitation d'une charge -d'agent de change sont nulles aux yeux de la loi. Qu'arrive-t-il? -Un homme s'est associé dans une charge en -1850, lorsqu'elle valait quatre cent mille francs; en six -ans, il a quintuplé son capital, il a touché 50, 70 pour -100 de sa mise. En 1858 ou 1859, il a renouvelé sa -société avec l'agent de change sur le pied de deux millions. -En 1861, les charges ont baissé de trois cent -mille francs: les affaires ne vont plus, les dividendes -sont faibles. L'associé vient trouver l'agent de change, -et le somme de lui restituer sa mise sur le pied de deux -millions, attendu que l'acte de société est nul. Trois -procès de ce genre sont pendants aujourd'hui devant -le tribunal de première instance. Inutile de vous dire -que, si les affaires reprenaient, si les charges remontaient, -les réclamants s'empresseraient de retirer leurs -demandes, et les agents seraient forcés de reprendre -ces équitables associés.</p> - - -<h3>XIII</h3> - -<p>Est-il bon qu'un agent de change puisse avoir des -associés?</p> - -<p>La Cour de Paris, le 11 mai 1860, sous la présidence -de M. Devienne, s'est prononcée pour la négative.</p> - -<p>«Considérant, dit l'arrêt, que l'augmentation du -prix des charges a été causée en partie par l'usage de -les mettre en société; que la nécessité de réunir le capital -d'acquisition sans avoir recours à des associés a -pesé sur le prix lui-même…,» etc.</p> - -<p>Il ne m'appartient pas de réfuter un raisonnement -émané de si haut. Je crois, au demeurant, qu'il se réfute -tout seul.</p> - -<p>Mais il est bien certain que la moralité des agents de -change ne saurait être mieux garantie que par le principe -de l'association. Un capitaliste isolé, sans surveillance, -pressé de doubler sa fortune pour revendre la -charge et mettre ses fonds en sûreté, pourra céder à -certaines tentations et tromper la confiance des clients. -Rien à craindre d'un agent de change incessamment -contrôlé par ses copropriétaires. S'il faisait tort de -cinq centimes au public, un associé diligent viendrait -lui dire à l'oreille: «Donnez-moi cent mille francs, -ou je vous dénonce!» Telle est la morale de notre -temps.</p> - -<p>Le prix élevé des charges, qui a été la cause et non -l'effet de l'association, est une garantie pour le public. -Lorsque le mouvement des affaires de bourse eut quintuplé -la valeur des charges dans un espace de quatre -ans (elles avaient monté de quatre cent mille francs à -deux millions entre 1851 et 1855), le ministre des -finances, M. Magne, s'émut d'une hausse si rapide. Il -adressa un rapport à l'empereur en 1857, et demanda -s'il ne conviendrait pas de ramener cette plus value à -des proportions modestes.</p> - -<p>L'empereur écrivit de sa main, en marge du rapport, -une note qui peut se résumer ainsi: «Il serait à -souhaiter que les charges valussent quatre millions: le -public trouverait là une garantie de plus pour les fonds -et les valeurs qu'il confie aux agents de change. Les -intérêts particuliers remis aux mains de ces officiers -ministériels sont d'une telle importance, que le cautionnement -de cent vingt-cinq mille francs, exigé en -1816, serait ridicule aujourd'hui, si le prix de la charge -ne répondait du reste.»</p> - -<p>En effet, soixante cautionnements de cent vingt-cinq -mille francs, représentant un total de sept millions -et demi, seraient une garantie dérisoire dans un -temps où la Compagnie des agents de change, à chaque -liquidation mensuelle, lève ou livre en moyenne pour -cent millions de titres. Les cent vingt millions représentés -par la valeur des soixante charges sont un gage -solide, inaltérable, qu'on ne peut ni dénaturer ni emporter -en Amérique. Supposez qu'à la veille de la prochaine -liquidation ces soixante coquins, syndic en tête, -prennent le bateau de New-York avec les cent millions -que nous leur avons confiés: ils laisseront à Paris -un gage de cent vingt millions, représenté par leurs -charges.</p> - -<p>Et cependant la jurisprudence actuelle, dans le silence -de la loi, prononce la nullité des associations!</p> - - -<h3>XIV</h3> - -<p>La question des commis n'est guère plus résolue que -celle des associés.</p> - -<p>L'agent de change ou le courtier de commerce (la -loi est une pour les deux) a-t-il le droit de s'adjoindre -un commis principal? Lui est-il permis de se faire aider, -représenter, sans encourir la destitution?</p> - -<p>Oui, répond le conseil d'État, en 1786, arrêt du -10 septembre.</p> - -<p>Oui, dit l'arrêté du 27 prairial an <small>X</small>, articles 27 -et 28.</p> - -<p>«<span class="sc">Art. 27.</span>—Chaque agent pourra, dans le délai -d'un mois, faire choix d'un commis principal…</p> - -<p>«<span class="sc">Art. 28.</span>—Ces commis opéreront pour, au nom -et sous la signature de l'agent de change.»</p> - -<p>Oui, dit encore un arrêté ministériel rendu en décembre -1859.</p> - -<p>Non, dit le Code de commerce.</p> - -<p>«<span class="sc">Art. 76.</span>—Les agents de change ont <i>seuls</i> le -droit de faire la négociation des effets publics et autres -susceptibles d'être cotés… Ils ont <i>seuls</i> le droit d'en -constater le cours.»</p> - -<p>Ce mot <i>seuls</i>, que je souligne à dessein, est un mot -à deux tranchants. Les agents de change l'opposent -aux coulissiers. «Vous ne ferez pas d'affaires, leur -disent-ils, car nous seuls avons le droit d'en faire.» -Mais <i>seuls</i> en dit plus qu'il n'est gros. Un spéculateur -de mauvaise foi peut dire à l'agent de change: «Je -perds cinquante mille francs à la dernière liquidation; -mais j'avais donné mes ordres à un simple commis qui -n'a pas le droit d'acheter ni de vendre. C'est un droit -qui n'appartient qu'à vous <i>seul</i>.»</p> - -<p>Le raisonnement paraît absurde au premier coup -d'œil. Mais, si je vous disais qu'en 1823 M. Longchamp -fut destitué pour avoir contrevenu à l'article 76 du -Code de commerce! Il s'était fait assister par un commis -principal, au lieu de travailler <i>seul</i>.</p> - -<p>L'arrêté de décembre 1859 est intervenu depuis ce -temps-là; mais un arrêté n'est pas une loi. Qu'a répondu -la Cour de Paris, dans l'affaire des associés, -lorsqu'on invoquait une sorte de possession d'État résultant -de l'autorisation du gouvernement?</p> - -<p>«Considérant que les tribunaux n'ont pas pour mission -de soumettre la loi aux exigences des faits, mais -au contraire de ramener les faits sous la volonté et -l'exécution des lois;</p> - -<p>«Considérant que, si la tolérance administrative et -l'usage publiquement établi doivent être pris souvent -en grave considération, <i>ils ne peuvent prescrire contre -le droit…</i>,» etc.</p> - -<p>C'est beau, le droit; mais il faut prendre soin de le -définir. Rien n'est plus respectable, plus auguste, plus -sacré que la loi; mais l'obéissance hésite, le respect -sourit, la religion s'ébranle, en présence d'un amas de -lois contradictoires.</p> - - -<h3>XV</h3> - -<p>Le nom même de ces coquins d'agents de change est -un non-sens aujourd'hui. Je ne parle pas du mot coquin, -puisque nous l'avons justifié, mais du mot agent -de change. Ils ont fait le change autrefois; ils ne le -font plus, ils le dédaignent; ils l'abandonnent généreusement -à l'industrie spéciale des courtiers de papier. -Non que ce commerce soit plus ingrat qu'un autre. -Je pourrais citer des maisons qui gagnent jusqu'à cent -cinquante mille francs par an <i>à faire le papier</i>; mais -les soixante habitants de la corbeille ont si bien perdu -de vue le point de départ de leur institution et le sens -primitif de leur nom, qu'ils n'ont jamais songé à poursuivre -les seuls agents qui fassent le change.</p> - -<p>Ils ont fait un procès aux coulissiers, qui braconnaient -réellement sur leurs terres, et les coulissiers -leur ont répondu par l'organe de M. Berryer: «De quoi -vous plaignez-vous? Nous ne faisons que les marchés -à terme, qui vous sont interdits, et nous nous portons -garants de nos opérations, ce qui vous est défendu.»</p> - -<p>Le raisonnement est si juste et si frappant, que je -me demande encore comment les agents de change -ont pu gagner leur procès, dans l'état actuel de nos -lois.</p> - - -<h3>XVI</h3> - -<p>Le Code de commerce, lorsqu'il daigna consacrer -treize articles à la Compagnie des agents de change, se -doutait bien qu'il n'avait fait qu'ébaucher la matière.</p> - -<p>Aussi son article 90 est-il ainsi conçu:</p> - -<p>«Il sera pourvu, par des règlements d'administration -publique, à tout ce qui est relatif à la négociation -et transmission de propriété des effets publics.»</p> - -<p>Ce règlement, promis en 1807, nos agents de change -sont encore à l'attendre. Ce n'est pas, comme bien -vous pensez, faute de l'avoir demandé; ce n'est pas -non plus qu'on ait refusé de le leur promettre. En 1843, -M. Lacave-Laplagne, ministre des finances, a nommé -une commission pour l'examen de la question. Cette -commission a nommé une sous-commission, qui a déposé -son rapport, et il n'a plus été question de la question.</p> - -<p>La sous-commission était composée de MM. Laplagne-Barris, -président à la Cour de cassation; Devinck; -Bailly, directeur de la dette publique; Courpon, syndic -des agents, et Mollot, avocat.</p> - -<p>Depuis 1851, tous les ministres des finances, -MM. Fould, Baroche, Magne, Forcade de la Roquette, ont -promis de remettre à l'étude ce règlement tant désiré.</p> - -<p>La magistrature française l'attend avec impatience. -C'est une justice à rendre à nos tribunaux: ils craignent -la responsabilité des actes arbitraires, et ils vont -au-devant des entraves de la loi.</p> - -<p>L'arrêt de la Cour de Paris, que j'ai déjà cité, cet arrêt, -qui fut rendu le 11 mai 1860, sous la présidence -de M. Devienne et sur le réquisitoire de M<sup>e</sup> Chaix-d'Est-Ange, -proclamait hautement:</p> - -<p>«Qu'une réglementation en matière de sociétés -d'agents de change, comme en plusieurs autres qui -touchent au mouvement des valeurs mobilières, est -chose désirable;</p> - -<p>«Que ce n'est pas au magistrat qu'il est possible d'y -suppléer par l'admission d'usages contraires aux principes -généraux de la législation;</p> - -<p>«Qu'il arriverait ainsi à remplacer le législateur et -à mettre ses arbitraires appréciations à la place de -la loi.»</p> - -<p>Il y a un an que la Cour de Paris adressait au gouvernement -cet appel si noble et si sincère. Cependant -rien ne s'est fait. D'où vient l'opposition? Il n'y a pas -d'opposition: tout le monde est d'accord. On étudie -de bonne foi, mais sans se presser, à la française. La -question n'est pas neuve; il y a cinquante-quatre ans -qu'on l'étudie un peu tous les jours, et l'étude pourrait -en continuer jusqu'à l'heure du jugement dernier, si -personne ne cassait les vitres.</p> - - -<h3>XVII</h3> - -<p>Lorsque j'étais petit garçon, à la pension Jauffret, -j'étais assis dans la salle d'étude à côté d'un carreau -fêlé. C'était un mauvais voisinage, surtout en hiver. Le -vent se faufilait par là en petites lames tranchantes pour -me rougir le nez et me roidir les doigts. Je me plaignis -deux ans aux divers maîtres d'étude, qui me promirent -tous de faire un rapport sur la question. Mais, un -beau matin de janvier, je perdis patience: je lançai -une grosse pierre dans mon carreau. On me tira les -oreilles, et l'on fit venir le vitrier.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak" title="COURRIER DE PARIS" id="ch14"></h2> - -<p><i>Au commencement de décembre 1861, je quittai -pour un an mes amis de</i> l'Opinion nationale, <i>après -avoir attiré sur leur tête un procès et plusieurs communiqués. -M. le docteur Véron, qui dirigeait la politique -et la littérature du Constitutionnel, m'invita à -écrire un Courrier de Paris dans le feuilleton de son -journal, promettant que j'y serais tout à fait libre, et -qu'on ne me demanderait pas le sacrifice d'une seule -de mes idées. Il tint parole, et me laissa publier, sans -rature, les quatre articles suivants:</i></p> - - -<h3>I<br /> -OU L'AUTEUR PREND LA LIBERTÉ GRANDE DE SE RECOMMANDER -LUI-MÊME.</h3> - -<p>Ami lecteur, qui ne m'avez peut-être jamais lu, voulez-vous -qu'avant d'aller plus loin nous fassions un peu -connaissance? Nous allons nous voir très-souvent, et -cela durera pour le moins une année. Or, si l'on vous -annonçait qu'un étranger doit venir chez vous tous les -dimanches, à l'heure du déjeuner, s'installer sans façon -au milieu de la famille, et raconter à votre femme -et à vos enfants tout ce qui lui passera par la tête, -vous vous hâteriez de courir aux renseignements, et -vous feriez bien. Vous voudriez savoir ce qu'il est, ce -qu'il pense, d'où il vient, où il va, quels sont ses antécédents, -et la conduite qu'il a tenue dans les maisons -qui l'ont accueilli. Votre curiosité, monsieur, serait -de la prudence.</p> - -<p>Eh bien, renseignez-vous sur moi; mais je vous -conseille, dans mon intérêt, de ne demander des renseignements -qu'à moi-même.</p> - -<p>Un assez bon moyen de me connaître à fond serait -d'envoyer prendre chez un libraire les quatorze ou -quinze volumes que j'ai publiés en huit ans, depuis <i>la -Grèce contemporaine</i>, imprimée en 1854, jusqu'à -<i>l'Homme à l'oreille cassée</i>, qui vient de paraître avant-hier. -Si tous les abonnés du <i>Constitutionnel</i> adoptaient -cette ligne de conduite, ils feraient grand plaisir à mon -ami M. Hachette, un bien intelligent et bien honorable -éditeur. Mais je ne prétends imposer à personne -une démarche si coûteuse, et qui élèverait outre -mesure le prix de votre abonnement. Rassurez-vous, -mon cher lecteur, je sais ce que la discrétion commande.</p> - -<p>D'un autre côté, l'instinct de la conservation personnelle -me conseille de vous mettre en garde contre -les dires de mes ennemis. J'en ai de grands et de petits, -et même de gros, comme M. Louis Ulbach, ancien poëte -légitimiste, aujourd'hui républicain au <i>Courrier du -Dimanche</i>. J'en ai d'inviolables, comme M. Keller, député -au Corps législatif; j'en ai de mitrés, comme -M. Dupanloup, évêque d'Orléans. Si vous croyez que -tous les mandements sont paroles d'Évangile, je suis -un homme perdu. M. Dupanloup, de l'Académie française, -vous dira que j'ai vomi…—Quoi! vomi?—Oui, -vomi de lâches calomnies contre l'innocent cardinal -Antonelli. Il vous apprendra que j'ai assassiné la Grèce, -que j'adore, parce que j'ai pris la défense du peuple -grec contre un déplorable gouvernement. M. Keller vous -en dira bien d'autres, si vous l'écoutez aussi patiemment -qu'on l'écoutait naguère à la Chambre! Quant à -M. Veuillot, toutes les fois qu'on prononce mon nom -devant lui, il vide sa hotte et me voilà sali pour quinze -jours. A la suite de ce grand homme, les petits jeunes -gens du parti clérical vont répétant deux ou trois vieilles -calomnies bien usées, mais qui leur font autant de profit -que si elles étaient neuves: comment j'ai payé de la -plus noire ingratitude un roi et une reine qui m'avaient -admis dans leur intimité (je n'ai pas échangé vingt paroles -en deux ans avec le roi et la reine de Grèce); -comment j'ai volé le roman de <i>Tolla</i> à un célèbre auteur -italien que personne n'a pu connaître; et comment -j'ai été logé aux frais du pape dans la villa Médicis, -qui appartient au peuple français. Ces agréables -imaginations et vingt autres non moins ingénieuses -s'étalaient encore le mois dernier dans le feuilleton du -<i>Monde</i> sous la signature de je ne sais quel débutant.</p> - -<p>Les journaux étrangers ne sont pas moins inventifs -que les nôtres. J'ai vu des caricatures allemandes où -l'on me représentait écrivant sous la dictée de Sa Majesté -l'empereur Napoléon, à qui je n'ai jamais eu l'honneur -d'être présenté. La presse anglaise répète de -temps à autre que je sers de secrétaire à Son Altesse -impériale le prince Napoléon, que je n'ai pas vu en face -depuis tantôt dix-huit mois. On me dépeint ici comme -un salarié du pouvoir, là comme un démagogue de la -pire espèce, plus loin comme un ambitieux qui aspire -au conseil municipal de Saverne, pour devenir adjoint -de la commune et lieutenant de la compagnie de pompiers. -Pauvre moi!</p> - -<p>La critique littéraire ne m'a pas beaucoup plus choyé -que la presse politique. Interrogez l'école du bon sens, -ou la horde malsaine des réalistes, ou le joyeux essaim -des fantaisistes, ces messieurs sont unanimes sur un -seul point. Un Athénien de Thèbes la Gaillarde, M. Armand -de Pontmartin m'a fait l'honneur d'écrire que -mes romans étaient destinés à garnir le fond des -malles. Le dernier numéro de la <i>Revue fantaisiste</i>, qu'on -a eu l'attention délicate de m'envoyer à domicile, me -comparait élégamment à un ouistiti. Un jeune réaliste -de grand avenir, M. Durandy ou Duranty, me dépeignait -autrefois sous les traits d'une souris qui trotte -partout, touche à tout, et fait partout ses petites… -(Décidément, le dernier mot de la phrase était par trop -réaliste.)</p> - -<p>Quand les honnêtes gens de certains journaux ne -savent plus par où me prendre, devinez un peu ce -qu'ils imaginent? Ils fabriquent une lettre bien grossière -adressée à une personne que son sexe et son rang -devraient mettre à l'abri de toutes les injures, et ils accolent -mon nom à leur petit travail. Huit jours après, -sur les réclamations énergiques de vingt personnes, ils -se décident à dire en deux lignes que personne ne lit: -«Nous nous étions trompés, M. About n'a pas fait -d'impertinence à madame X…»</p> - -<p>Je vous assure, ami lecteur, que ces petits désagréments -ne m'ont rendu ni triste ni misanthrope; d'ailleurs, -vous le verrez bien. Si je vous répète tous les -méchants bruits qu'on a fait courir sur mon compte, -ce n'est point par rancune, mais tout uniment pour -vous mettre en garde contre la calomnie et démentir -les faussetés qui pourraient être arrivées jusqu'à vous. -Quant à moi, ni la sévérité des critiques, ni la haine -des partis, ni même la bassesse de ces gens qui vendent -leurs diffamations au petit tas, n'a pu altérer ma bonne -humeur.</p> - -<p>C'est sans doute parce que je me porte bien. Je suis -pauvre et je le serai probablement toujours; mais je -gagne facilement ma vie par un travail qui me plaît. -J'ai une famille que j'adore et d'excellents amis, dont -quelques-uns datent déjà de plus de vingt ans. J'aime -les plaisirs de la ville et les plaisirs de la campagne, la -promenade en voiture au bois de Boulogne et les longues -courses à pied dans les Vosges, le spectacle d'un -beau coucher de soleil et le lever de rideau de <i>l'Étoile -de Messine</i>. On me mettrait dans un grand embarras -le 14 décembre, si l'on me donnait à choisir entre le bal -de notre ami Strauss à l'Opéra et une belle chasse au -sanglier dans la neige éblouissante.</p> - -<p>Sans viser à la réputation de jardinier, comme ce -grand ambitieux d'Alphonse Karr, je cultive mon jardin -et je mange quelquefois des légumes que j'ai fait planter, -suivant le précepte de Candide. Je hais le dandysme -de Brummel et de M. Barbey-d'Aurevilly; mais j'aime à -me laver les mains de temps à autre et à mettre quelquefois, -avant le dîner, une chemise blanche. Lorsqu'il -m'arrive de faire des dettes, ce n'est aucunement par -gloire, mais faute d'argent pour payer mes fournisseurs. -Ce que j'en dis, cher lecteur, n'est point pour -m'insinuer dans votre confiance et obtenir la main de -mademoiselle votre fille: je suis du bois dont on fait les -vieux garçons.</p> - -<p>L'agriculture est un art que j'estime et que j'aime; -sous prétexte de cultiver quelques arpents, j'ai appris -la théorie du drainage et des irrigations; je fais tous -les ans dix voitures de foin, souvent douze; j'achète du -guano; je sais distinguer le blé de l'avoine, M. Victor -Hugo de M. de Laprade; j'ai trois vaches à l'étable, peut-être -quatre, et dans l'écurie un vieux cheval de dix-sept -ans qui nous mène tous en forêt quand les routes ne -sont pas trop défoncées.</p> - -<p>Mon père, un bien digne homme que j'ai perdu trop -tôt, était petit marchand dans une ville de quatre mille -âmes. C'est pourquoi le commerce m'a toujours intéressé -passionnément. Je n'en fais pas, oh! non; mais -j'étudie à mes moments perdus les grandes questions -d'où dépend la prospérité des États modernes. Je -compte bien vous étonner un jour par la spécialité de -mes connaissances en matière de marchandise. Dans -tous les cas, vous ne serez pas fâché d'apprendre qu'à -mes yeux, un négociant honnête et capable est au -moins l'égal d'un sous-préfet.</p> - -<p>La petite ville où je suis né tire sa prospérité d'une -saline très-célèbre et d'une grande fabrique de produits -chimiques. J'ai donc étudié l'industrie dans la mesure -de mes moyens. Partout où j'ai voyagé, je me suis -appliqué à observer le travail de l'homme dans ses -produits les plus curieux, la filature des soies à Smyrne, -le tissage des étoffes à Lyon, les huiles et les savons à -Marseille, la quincaillerie à Saverne, l'impression des -étoffes à Mulhouse, la conservation des sardines en -Bretagne, la pisciculture dans deux petits étangs qui -embellissent mon jardin, l'exploitation de la naïveté -humaine à Rome, à Corps-la-Salette et à Loreto.</p> - -<p>Un digne homme, qui n'existe plus, M. Jauffret, m'a -donné gratis quelques rudiments d'éducation classique. -En ce temps-là, je suivais les cours du collége Charlemagne, -sous des professeurs admirables comme -M. Franck, le philosophe, et ce pauvre H. Rigault, qui -est mort de ne pouvoir plus enseigner. A la fin de mes -études, j'entrai à l'École normale, comme mon ami -Grenier, ici présent au <i>Constitutionnel</i>, comme Weiss, -Taine et Prévost-Paradol, qui sont aux <i>Débats</i>, comme -Francisque Sarcey, qui reste sans moi à <i>l'Opinion nationale</i>. -Si la plupart de nos camarades se sont enfuis -de l'Université pour échapper aux mauvais traitements -de MM. de Falloux, de Crouseilhes et Fortoul, je n'ai pas -eu la même excuse. J'avoue qu'en entrant à l'École mon -intention était de n'enseigner jamais. Je passais par là -pour aller plus loin, et avec le ferme propos de ne point -m'arrêter à mi-route. Ce parti pris de voyager me permit -de voir Rome, Athènes et Constantinople, tandis -que le pauvre Sarcey, par exemple, faisait la rhétorique -à six Bretons en sabots, au village de Lesneven, -moyennant un traitement de quatre cents écus, style du -pays, sur lesquels on retenait 5 pour 100 pour la retraite!</p> - -<p>Je revins en France au bout de deux ans, avec sept -cents francs de capital, huit cents francs de dettes et -une famille à nourrir. Vous avouerez, monsieur, que -j'étais dans les meilleures conditions du monde pour -entrer dans la littérature. Aussi n'hésitai-je pas un -instant. Je fis mon chemin assez vite, grâce aux bontés -d'un protecteur très-juste et très-généreux. Il a -trente-six millions de têtes et s'appelle le public.</p> - -<p>Il m'a gâté quelquefois, c'est une justice à lui rendre; -quelquefois aussi, il m'a traité durement. Vous -l'auriez trouvé juste, mais un peu sévère, si vous l'aviez -entendu siffler <i>Guillery</i> à la Comédie-Française. Il s'est -montré trop doux pour les <i>Mariages de Paris</i>, un volume -de nouvelles fort médiocres et que je n'écrirais -plus si c'était à refaire. En revanche, il n'a peut-être -pas assez goûté <i>le Roi des montagnes</i>, qui, sans être un -chef-d'œuvre, est assurément ce que j'ai publié de -mieux. Puisse-t-il être plus indulgent pour <i>l'Homme à -l'oreille cassée</i>, mon dernier né, mon Benjamin!</p> - -<p>Pardonnez-moi, cher lecteur, de vous entretenir si -longtemps du même sujet, et d'un assez mauvais sujet. -Je n'ignore pas que le <i>moi</i> est haïssable; mais, si j'épuise -aujourd'hui cette matière, c'est pour n'y plus revenir -jusqu'à la fin de 1862. Nous sommes ici, ce matin, -pour faire connaissance; vous me connaîtrez tout à fait -quand je vous aurai dit un mot de mes opinions religieuses, -politiques et littéraires.</p> - -<p>J'ai la religion de Stendhal, de M. Littré et de -M. Prosper Mérimée. Toutefois, croyez bien que je ne -suis ni fanatique ni intolérant. J'apprécie la foi qui a -construit le dôme de Saint-Pierre et inspiré tant de -chefs-d'œuvre aux artistes de la Renaissance. J'admire -le génie du libre examen qui a fondé la grandeur de -l'Angleterre et la liberté de la Hollande, tandis qu'il -affranchissait les esprits en Suisse, en Suède, et dans -la meilleure moitié de l'Allemagne. J'estime que le mahométisme -avait du bon en son temps, et qu'il a fait -du bien sur la terre; mais on ne peut pas être et avoir -été, comme dit le père Passaglia. Je révère et je plains -sincèrement le peuple d'Israël, qui a conservé la foi de -ses ancêtres au milieu des persécutions les plus atroces. -Je ne suis intolérant que pour l'intolérance, et j'entre -en fureur, quand je vois la faiblesse arrogante de -quelques hommes s'insurger contre un gouvernement -qui les soutient. Ah! si j'étais le maître ici pendant -vingt-quatre heures!… Mais, pardon, ce n'est point de -cela qu'il s'agit.</p> - -<p>En politique, j'aime la paix, comme vous, monsieur; -mais nous n'accepterions ni l'un ni l'autre ce que l'on -appelait autrefois la paix à tout prix. La paix sera fondée -solidement en Europe et l'on pourra licencier toutes les -armées lorsqu'il n'y aura ni une nation opprimée par une -autre, ni un souverain odieux à la majorité de ses sujets.</p> - -<p>J'espère donc, et de toute mon âme, qu'avant dix ans, -toutes les nations seront chez elles et qu'elles se gouverneront -elles-mêmes par le suffrage universel. Le vif intérêt -que je porte à quelques peuples opprimés ne me -fera jamais oublier nos propres affaires. Si le monde -ne pouvait être libre qu'au prix de la servitude du -peuple français, j'abandonnerais le monde à son malheureux -sort. Mais nous n'en sommes pas là, Dieu merci! -A mesure que tous les opprimés de l'Europe, qui sont -nos alliés naturels, se rapprochent de l'indépendance, -la France se rapproche de la liberté. Nous ne touchons -pas au but, mais nous l'apercevons, et c'est quelque -chose. Encore deux ou trois coups d'État en novembre, -et le gouvernement impérial ne nous laissera plus rien -à désirer. Lorsque j'étais petit garçon, je regrettais -que tous les jours de la semaine ne fussent pas des dimanches. -Il ne faudrait que la volonté d'un homme, -pour que tous les mois de l'année fussent des mois de -novembre, et l'homme à qui nous avons mis nos destinées -en main est intéressé à notre résurrection autant -que nous-mêmes.</p> - -<p>En littérature, monsieur, j'ai le goût le plus ridicule, -mais vous aussi; et cela me réconcilie avec moi-même. -J'aime tout ce qui me plaît, et je me soucie des règles -d'Aristote ou de Laharpe comme d'un feuilleton du petit -M. Édouard Fournier. Après une oraison funèbre de -Bossuet, qui m'a fait dresser les cheveux sur la tête, je -me gaudis en lisant l'oraison funèbre de Gicquel, par -Mgr l'évêque de Poitiers. J'admire le génie de madame -Sand; j'adore le style de Mérimée et de Gautier, qui est -la perfection même; j'ai pleuré sur les vers de M. de -Lamartine, la poésie de M. Hugo m'a donné des éblouissements -comme vous en avez eu sans doute en regardant -le soleil. M. Ponsard me rend froid, comme Dieu -fit l'homme à son image; et cependant il y a un acte -de <i>Charlotte Corday</i> qui m'a rappelé le génie de Corneille. -Émile Augier me ravit; c'est un des Français -les plus français qui aient émerveillé la France. Mais -comment oserai-je vous avouer que j'aime beaucoup son -grand-père Pigault-Lebrun, et que je ne méprise aucunement -le gros rire de M. Paul de Kock? Je range <i>Madame -Bovary</i> parmi les chefs-d'œuvre de l'art contemporain. -Vous le dirai-je? Les livres de notre temps que -je goûte le moins sont ceux qui portent mon nom. Ils -m'enchantent lorsque je les écris et m'attristent quand -j'essaye de les relire. Et cependant j'entre en fureur -quand je les vois déchirer à belles dents par des critiques -qui ne me valent pas. N'allez pas croire au moins -que je haïsse la critique en général! Les Sainte-Beuve -et les Janin sont placés au plus haut de mon estime, -et je vous ai dit quelle place Sarcey occupe dans mon -cœur. Il y a trente écrivains à Paris qui jugent les -œuvres d'imagination avec infiniment de goût et de -droiture; ceux-là seront mes amis, quoi qu'ils disent -pour ou contre moi.</p> - -<p>Il est heureux que je n'aie jamais à vous entretenir -de musique. Je serais forcé d'écrire ici que je préfère -Mozart à M. X… et Rossini à M. Z.: ce qui me mettrait -mal avec au moins deux personnes. Mais nous -parlerons souvent des autres arts. Je vous décrirai les -théâtres de la place du Châtelet, et le nouvel Opéra, que -mon ami Charles Garnier construit dans un style beaucoup -plus agréable. Toutes les fois qu'on exposera un -tableau, une statue, soit dans un monument public, -soit au boulevard des Italiens, je vous en donnerai mon -avis, en amateur plus passionné que compétent, mais -toujours sincère; car j'ai oublié de vous dire que j'étais -fanatique de peinture et que je me ferais couper -en morceaux plutôt que de laisser transformer les toiles -de Rubens en toiles à matelas.</p> - -<p>Maintenant, cher lecteur, vous me connaissez comme -si j'avais déjeuné chez vous ce matin et bavardé à tort -et à travers, selon mon habitude. Si je ne vous ai pas -fait l'effet d'un méchant homme, vous me lirez dimanche -prochain, et ainsi de suite durant toute une année. -Et je m'engage à ne plus vous parler de moi.</p> - - -<h3>II<br /> -DE LA QUESTION FINANCIÈRE ET DE QUELQUES AUTRES</h3> - -<p>Voici tout juste un mois qu'une auguste volonté a -inscrit à l'ordre du jour, en trois mots pleins de promesses: -<i>Équilibre du budget.</i> Le soin de rétablir nos -finances est confié à un homme hardi, fécond en ressources, -célèbre à juste titre par les services qu'il a -rendus. Au seul bruit de son avénement, le crédit public -est ressuscité comme Lazare.</p> - -<p>Bientôt le premier élan s'est ralenti; on a compris -que l'équilibre d'un budget ne se prenait point d'assaut -comme la tour Malakoff; les esprits sont entrés dans -une période de réflexion. Personne ne doute du résultat -définitif: la France sait qu'avant peu elle sera tirée -d'affaire; mais les esprits curieux se demandent comment.</p> - -<p>Il n'y a que deux moyens d'égaler les recettes aux -dépenses. Le premier consiste dans la réduction des -dépenses; le deuxième, dans l'augmentation des recettes. -Mais les impôts existants sont déjà d'un certain -poids. Il y a des patentes bien lourdes; je ne sais pas -s'il serait possible d'aggraver les droits de mutation; le -décime de guerre, qui fut voté durant l'expédition de -Crimée, se perçoit encore aujourd'hui sur tous les chemins -de fer; le tabac vient d'être augmenté de 25 -pour 100. C'est bien; mais c'est assez, et qui voudrait -faire plus ferait peut-être un peu trop.</p> - -<p>On a parlé de nouveaux impôts à créer; soit. Va -pour les pianos et les allumettes chimiques! La taxe -des pianos contribuerait sans doute à la tranquillité -publique, comme la taxe des chiens. L'une a fait disparaître -quelques milliers d'animaux errants, galeux, -braillards, ou même hydrophobes; l'autre supprimerait -un nombre égal de clavecins aigris et d'épinettes à -la voix acide. J'aime à croire que le Trésor exempterait -de tout droit le piano du pauvre comme le chien de -l'aveugle. Les anciens prix de Rome, qui composent -des opéras-comiques <i lang="la" xml:lang="la">in partibus infidelium</i>, faute de -trente mille francs pour se faire représenter, seraient -admis à tapoter gratis. En revanche, je recommanderais -à toute la sévérité de M. le percepteur ma voisine -du deuxième étage, qui m'étourdit du matin au soir, et -qui ne joue pas en mesure. Mais combien la France -possède-t-elle de pianos? Quatre cent mille, suivant les -uns; six cent mille, suivant les autres. Mettons six cent -mille. A combien taxera-t-on ces contribuables à queue -ou sans queue? Il me semble que dix francs sont un -impôt raisonnable. Total, six millions au maximum. -Hélas! qu'est-ce que six millions dans le budget de la -France? Nos paysans de Lorraine vous répondraient en -leur langage pittoresque: «Une fraise dans la gueule -d'un loup!»</p> - -<p>Il y aurait gros à gagner sur les allumettes chimiques. -J'ai lu, je ne sais où, que chaque citoyen français -en usait huit par jour. Ce chiffre ne peut qu'aller croissant, -si la nation adopte les allumettes au phosphore -amorphe. Elles ne sont pas positivement incombustibles, -mais on en casse au moins dix avant d'en allumer -une. Cela tient-il à la maladresse du consommateur? -Est-ce tout simplement parce que nous commettons la -faute de les frotter sur une espèce de carton rougi? Elles -s'enflamment volontiers sur le verre, sur la faïence, sur -le marbre, sur le papier blanc; beaucoup plus difficilement -sur les plaques préparées et vendues par l'inventeur.</p> - -<p>Si vos allumettes miraculeuses sont destinées, comme -on l'assure, à remplacer toutes les autres, et si l'État, -par surcroît de précaution, les frappe d'un impôt, les -chances d'incendie deviendront presque nulles dans -les petits ménages. Mais on inventera de nouveau les -vieilles allumettes de chanvre trempé dans le soufre, -ou même l'art de faire du feu comme les Cherokees, -en frottant deux bâtons l'un contre l'autre.</p> - -<p>Décidément, mieux vaut réduire nos dépenses que -de chercher dans les petits moyens un accroissement -de recettes. Appliquons-nous à simplifier la perception -des impôts. Elle coûte 14 pour 100 en France, et 8 -pour 100 en Angleterre. Faisons de notre mieux pour -égaler en cela le peuple anglais. On parle de supprimer -les receveurs généraux: c'est peut-être une idée -en l'air; peut-être même, depuis ce matin, est-ce une -idée par terre. Cependant il me semble que l'État, grâce -aux chemins de fer et au télégraphe électrique, pourrait -économiser certains ressorts coûteux.</p> - -<p>C'est le budget de l'armée qui a bon dos! Toutes -les fois que la France éprouve un embarras d'argent, -les sages de s'écrier: «Réduisez donc l'armée! Ayez -cent mille hommes de moins, vous aurez cent millions -de plus!» Le compte est exact, ou peu s'en faut; -mais, entre nous, le moment serait-il bien choisi pour -licencier une partie de nos troupes? Nous sommes en -paix, je l'avoue, et nous n'avons rien à craindre de -personne; mais la physionomie de l'Europe et de l'Amérique -n'a rien de très-rassurant. Il se peut que, dans -une dizaine d'années, tous les soldats européens soient -rendus à la vie civile. Quand un ordre logique et durable -sera fondé autour de nous; quand toutes les nations -vivront chez elles; quand le suffrage universel -aura dit son mot en tout pays; quand les deux principes -qui sont en guerre depuis 1789 auront livré leur -dernière bataille, la France réalisera sans danger une -économie annuelle de cinq cents millions. Jusque-là, -contentons-nous de supprimer quelques dépenses inutiles -et de rappeler quelques régiments dont l'exil prolongé -ne nous rapporte ni gloire ni profit.</p> - -<p>Les ouvriers cordonniers de Paris viennent de terminer -les bottes à l'écuyère qu'ils ont offertes au général -Garibaldi. Ils les ont même exposées en public -durant trois ou quatre jours; mais j'ai été averti trop -tard, et je ne les ai pas vues. J'espère, mes bons amis, -que vous n'avez pas oublié les éperons, une paire d'éperons -solides! La traite est longue à faire, le cavalier est -infatigable, il ne faut pas que sa monture le laisse en -chemin.</p> - -<p>Est-ce Garibaldi qui nous a envoyé cette admirable -et singulière cargaison qu'on voit au pont des Saints-Pères? -J'en doute. Figurez-vous une centaine de beaux -grands bénitiers naturels, faits d'une seule coquille -nacrée. Le mollusque prédestiné qui tire de son propre -fond cette richesse calcaire ne doit pas habiter les côtes -de Caprera; il se briserait aux rochers du voisinage, -comme la poésie de M. de Laprade s'écorne au contact -brutal de la loyauté populaire.</p> - -<p>La nation sous-marine des mollusques est plaisante -au dernier point. Je me figure qu'on doit rire à valve -déployée dans le royaume verdâtre de la blonde Amphitrite. -La naïveté des huîtres, l'ampleur majestueuse -des bénitiers, l'agilité maligne des nautiles, l'innocence -paradoxale de la <i>concha veneris</i>, la rondeur béate des -coquilles de Saint-Jacques, chères au pèlerin… Mais -pardon! je me garde de la fantaisie; c'est le plus périlleux -de tous les arts. <i>Orphée aux Enfers</i> est à mes -yeux un chef-d'œuvre de fantaisie grotesque, et pourtant -mon illustre ami, M. Jules Janin, homme de goût -s'il en fut, et fantaisiste au premier chef, l'a écrasé -d'une chiquenaude. Rabelais et Shakspeare, ces dieux -de la fantaisie, n'ont pas trouvé grâce devant l'auteur -de <i>Micromégas</i>. L'art de dérider les hommes par l'absurde -et l'exclusif navigue entre mille écueils et s'y -brise au moindre souffle.</p> - -<p>La France possède aujourd'hui un de ces fantaisistes -qui suffisent à la gloire d'un siècle: c'est mon camarade -et mon ami Gustave Doré. Depuis son interprétation -de Rabelais, qu'il crayonnait en maître au sortir -du collége, il a touché à tout avec une baguette de fée. -Il a ressuscité la légende du Juif errant, et ce chef-d'œuvre -de <i lang="it" xml:lang="it">maestria</i> élégant a provoqué un éclat de -rire homérique. Il fera revivre Homère un de ces jours, -et la Bible, et la légende de don Quichotte, qui est déjà -chez le graveur. En attendant, il donne un corps aux -visions funèbres du Dante et ranime le vieux bourreau -catholique et satirique de Florence. Il brode les arabesques -les plus jeunes et les plus folâtres sur le canevas -immortel du bon Perrault. Quel artiste! quel poëte! -quel homme! Les contemporains de Dédale auraient dit: -«Quel dieu!» Hier encore, dans une heure de récréation, -il se plaisait à illustrer <i>le Capitaine Castagnette</i>, -une joyeuseté du jour de l'an, qui durera cent ans et -plus. C'est l'épopée comique du grand Empire, l'histoire -bouffonne d'un de ces argonautes grognards qui -laissaient un membre de leur corps à tous les écueils -de la gloire. Le livre est assaisonné de vin et de larmes, -comme ces mets indiens où l'on mélange avec art le -sucre et le piment. Les bras, les jambes, les têtes, les -boulets, les calembours, voltigent dans l'air, pêle-mêle, -avec les hirondelles.</p> - -<p>On y voit la retraite de Russie, et l'aigle dorée du -drapeau impérial escarbouillant à coups de serre les -corbeaux qui suivaient la grande armée. Le collaborateur -de Gustave Doré, l'homme qui a écrit ce livre -étrange, n'a pas signé son œuvre de son nom: c'est le -jeune et charmant secrétaire d'un musicien de beaucoup -d'esprit, d'un auteur de fantaisies fleuries et chou-fleuries, -qui préside, à ses moments perdus, un des -grands corps de l'État.</p> - -<p>Notre siècle est encore un peu gourmé; les hommes -d'imagination cachent leur talent comme un vice. On -signe avec orgueil un mémoire insignifiant, un rapport -de commission, une étude sur le drainage; mais il faut -presque de l'audace pour avouer un vaudeville, un -drame, un roman. A qui la faute? Sans doute aux doctrinaires -qui ont régné avant nous. Je crois pourtant -que l'heure approche où chacun, sans fausse honte, couvrira -ses œuvres de son nom. M. Mocquart, après avoir -signé <i>Jessie</i>, avouera le drame qui va sortir de son roman.</p> - -<p>Si, par la suite, il aventure sur le boulevard quelque -<i>Tireuse de cartes</i> ou quelque <i>Fausse Adultère</i>, il -n'aura plus aucune raison de faire le modeste et de se -cacher à l'ombre d'un collaborateur. Son exemple sera -suivi, j'aime à le supposer, et le public, qui dédaigne, -sans savoir pourquoi, les simples gens de lettres, reconnaîtra -qu'un homme en place ne déroge pas en se -faisant jouer ou imprimer, mais s'élève.</p> - -<p>L'Académie française, auguste représentante d'un -passé qui s'en va, s'est fait longtemps tirer l'oreille -avant d'ouvrir sa porte aux romanciers. Passe pour les -grands seigneurs, les orateurs, les historiens, les auteurs -tragiques ou comiques; mais Jules Sandeau lui-même -n'a pas été admis sans débats, et l'on ne parle -ni de Dumas, ni de Gozlan, ni de Gautier. Cependant -il y a deux places vacantes, puisque le père Lacordaire -est allé rejoindre Scribe au pays où les dominicains et -les vaudevillistes s'habillent du même drap. Scribe (on -rendra bientôt justice à cet aimable génie) a laissé un -grand vide à l'Académie comme au théâtre. L'opinion -publique désigne, dès aujourd'hui, son successeur au -théâtre; mais M. Sardou est trop jeune pour se présenter -à l'Institut.</p> - -<p>Il y viendra, n'en doutez point, et j'ose dire qu'il -fera honneur à l'illustre compagnie. En attendant, le -mieux serait, je pense, de nommer M. Octave Feuillet, -un galant homme et un joli poëte, plein d'esprit et de -grâce,—tout capitonné d'idées fines et de sentiments -délicats. Il est aimé de toutes les femmes (en tout bien -tout honneur) et estimé de tous les hommes; l'Académie -serait une grande bégueule, si elle demandait quelque -chose de plus. Je le propose en première ligne, -parce que Janin ne s'est pas mis sur les rangs; mais -Janin ne veut pas faire le voyage de Passy à l'Institut. -Janin est en littérature ce que Pons est en escrime: -une Académie à lui tout seul. Et quelle compagnie! -Horace lui a prêté son fauteuil aux pieds d'ivoire; Diderot -lui a passé sa robe de chambre, la fameuse! Et -tous les écrivains de bonne famille, en costume de veau -doré, s'étalent en cercle autour de lui dans son admirable -chalet.</p> - -<p>Le révérend père Lacordaire, qui fut éloquent et libéral -à ses heures, mérite un successeur éloquent et libéral. -On a pensé à M. Dufaure, et je crois qu'on ne pouvait -mieux choisir. Si M. Victor de Laprade, qui cumule la -gloire des académiciens et la <i>turpitude</i> des fonctionnaires, -jugeait à propos de donner sa démission, nous -avons un nouveau candidat, M. Baudelaire, génie très-inégal -et parfois limoneux, mais plus grand poëte assurément -que le satirique lyonnais, et pur de tout salaire -du gouvernement.</p> - -<p>On m'assure que l'Académie française, ou du moins -un des partis qui l'agitent, songe à nommer un galant -homme étranger à la littérature, mais honorablement -connu pour ses idées rétrogrades. A Dieu ne plaise que -je conteste la légitimité d'un tel choix! Mais on me -permettra de dire qu'il n'est pas des plus opportuns; -car enfin les idées rétrogrades ne manquent pas de représentants -à l'Académie, et le passé y occupe une place -assez importante, sinon trop!</p> - -<p>Si toutes les classes de l'Institut étaient sœurs, les -quarante immortels prendraient exemple sur leurs confrères -de l'Académie des beaux-arts. Cette illustre et -intelligente compagnie s'est rajeunie de cent ans, en -élisant M. Meissonier, le plus jeune de nos grands -peintres. Ce faisant, elle a donné satisfaction au goût -du siècle, et sacrifié une hécatombe de trois ou quatre -vieilles victimes sur l'autel du progrès. Elle a expié -l'élection de M. Signol, et fermé la porte à toutes les -nullités pédantes et gourmées. Désormais les jeunes -peuvent venir; je vois poindre à l'horizon Baudry, Gérôme -et Cabanel.</p> - -<p>Pourquoi donc ces élections, qui passionnaient tout -le monde il y a vingt ans, n'intéressent-elles plus qu'un -petit nombre de <i>dilettanti</i>? Je me rappelle le jour où -M. Flourens fut élu par-dessus la tête de M. Victor -Hugo: une moitié de Paris voulait égorger l'autre. Aujourd'hui, -on va voir à Saint-Sulpice la chapelle de M. Delacroix, -puis à Saint-Germain-des-Prés la décoration -de M. Flandrin, avec plus de curiosité que de fureur. -L'âpreté des jugements est tempérée par une sorte de -résignation voisine de l'indifférence. Un grand artiste -inconnu vient de produire une œuvre importante au -boulevard des Italiens: c'est M. Justin Mathieu, pauvre, -presque aveugle, et puissant comme Doré lui-même -par l'audace et l'originalité de ses conceptions. Qui s'en -émeut? qui en parle? Est-ce donc que la politique nous -absorbe tout entiers? Mais nous sommes presque aussi -indifférents en matière politique. Réveillons-nous! réveillons-nous! -si nous ne voulons pas qu'on dise en -Europe: «Les Français ne sont plus sensibles qu'au talent -divin de madame Ferraris ou au tapage des bals -de l'Opéra.»</p> - -<p>C'est aujourd'hui que Strauss nous offre la primeur -de ses quadrilles. Samedi dernier, on a sanctifié la salle, -en y donnant un bal de charité. La municipalité du -XI<sup>e</sup> arrondissement avait organisé la fête. On parle -d'une recette de quarante mille francs et plus. Bravo! -L'hiver n'est pas trop rude; mais il n'en est pas moins -dur, car le pain ne se donne pas, cette année.</p> - -<p>J'ai voulu assister à ce bal, où tant de personnes honorables -avaient contribué pour une somme si ronde. -J'y ai vu vingt jolies toilettes, quelques beaux diamants, -deux ou trois officiers municipaux en uniforme, et une -multitude de femmes de chambre, de cuisinières, de -cochers, de concierges, sans compter les danseuses des -bals publics, qui s'étalaient dans certaines loges. Il faut -avouer, gens de Paris, que vous êtes des Athéniens -bizarres. Vous croyez être généreux quand vous avez -pris pour quarante francs de billets au profit des pauvres; -et vous ne sentez pas combien il est impertinent -d'envoyer vos domestiques danser un vis-à-vis avec les -dames patronnesses! Vos amis sont là, en grande toilette; -ils y ont amené leurs femmes et leurs filles, et -vous ne craignez pas d'y faire aller vos laquais! Je comprends -que ce bal vous ennuie, que vous préfériez le -théâtre, ou le monde, ou le cercle, ou même votre lit; -mais, s'il vous coûtait trop de payer de votre personne, -ne pouviez-vous jeter les billets au feu? Vous auriez -épargné une avanie à quelques personnes de votre -monde, et à moi un dégoût qui me soulève encore le -cœur.</p> - - -<h3>III</h3> - -<p>Avez-vous remarqué cette phrase que le gouvernement -anglais a publiée après la mort du prince Albert:</p> - -<p>«On espère que, dans cette triste circonstance, tout -le monde prendra un deuil convenable.»</p> - -<p>Que de choses en quelques mots! Il y aurait tout un -traité à faire là-dessus. La reine d'une grande nation -vient de perdre son mari, et elle espère que, dans ses -trois royaumes, tout le monde prendra un deuil convenable. -Ce n'est ni un décret, ni une ordonnance, ni -un ordre tombé d'en haut: c'est un appel à la sympathie -publique en même temps que le rappel d'une obligation -sociale. Il y a dans cette formule un mélange de -hauteur, de confiance et de familiarité. Vous sentez, -dès le premier mot, que la dynastie qui parle est dans -les relations les plus courtoises, sinon les plus intimes, -avec ses sujets; que personne ne discute ses droits; -qu'elle n'a point d'ennemis déclarés dans la nation; -qu'elle peut compter, en toute occasion, sur cette fidélité -sans bassesse que les Anglais affichent avec une -sorte de coquetterie. Vous devinez une reine qui règne -et ne gouverne pas; un peuple qui fait ses affaires lui-même, -et qui craint d'autant moins de paraître humble -et soumis qu'il est sûr de rester libre; un pays de tradition, -de décence et de convenance, gouverné par les -mœurs plus encore que par les lois.</p> - -<p>Nous sommes fiers d'être Français, voilà qui est convenu; -mais il se passera bien des années avant que nos -mœurs politiques s'élèvent à la hauteur des mœurs anglaises. -Rien n'est plus inégal, plus capricieux, moins -logique que nos rapports avec les hommes qui nous -gouvernent. Le peuple français se conduit avec la monarchie -comme avec une maîtresse: il l'embrasse, il la -met à la porte, il retourne chez elle et se traîne à ses -genoux. Hier, il en disait pis que pendre; il la flatte -aujourd'hui, non sans rougir de sa bassesse actuelle et -de ses violences passées. C'est une question de fougue -et de tempérament. Nous avions adoré Louis XIV comme -un dieu; nous avons éclaboussé son convoi funèbre. -Tel bonhomme de roi à qui nous serrions la main des -deux mains, pleins de respect pour sa coiffure et d'admiration -pour son parapluie, a dû s'enfuir au milieu -des huées, tout honnête homme qu'il était de sa personne. -De quelles acclamations n'avons-nous pas étourdi -Lamartine sur la place de l'Hôtel-de-Ville! Apollon, -descendu sur terre pour nous apporter l'harmonie, -n'aurait pas été mieux accueilli. Quatorze ans après ce -beau triomphe, Apollon meurt de faim, et les généreux -petits journaux le poursuivent de leurs cris les plus -aigres.</p> - -<p>J'ai déjà assisté à quelques ovations, politiques et -autres. Ces scènes bruyantes me remplissent d'une profonde -tristesse. Ce n'est pas jalousie, au moins! Non, -je plains le bénéficiaire. J'aimerais mieux pour lui les -témoignages d'une approbation convenable, comme on -dit à Londres; il serait exposé à des revirements moins -terribles.</p> - -<p>Supposez que nos vieux ancêtres ne nous aient pas -laissé la loi salique, et représentez-vous une reine de -France, jeune et jolie, choisissant à l'étranger un mari -qui ne sera pas roi. Quel beau rêve pour ce jeune -prince! mais aussi quel réveil, après la lune de miel -de la popularité! Quels pamphlets! quels couplets et -quelles caricatures! De deux choses l'une: ou cet infortuné -s'enfuirait honteusement, pour échapper à l'injustice -populaire, ou il essayerait d'écraser notre mauvais -vouloir et de renverser nos lois. Le prince Albert, -pour qui l'on vient de demander et d'obtenir là-bas un -deuil convenable, n'a jamais été placé dans cette dangereuse -alternative. La nation l'avait accueilli poliment, -non comme un étranger, mais comme un hôte: il a -rendu aux Anglais courtoisie pour courtoisie. Il a donné -à la couronne de beaux et nombreux héritiers, et créé -une famille vraiment royale. Modeste et délicat, il s'est -tenu discrètement en dehors de la politique; sa plus -chère étude a été l'éducation de ses enfants. Dans les -heures de loisir, il a encouragé les arts et l'industrie, -si bien qu'après avoir vécu plus de vingt ans auprès -du trône, sans avoir jamais été populaire dans le sens -français de ce terrible mot, il meurt regretté et estimé -d'un grand peuple, et son deuil est porté convenablement.</p> - -<p>Ceci n'est point une satire de nos mœurs. Nous avons -du bon, quoi qu'on dise, et peut-être que, dans une -juste balance, la légèreté française serait de meilleur -poids que toute la gravité des Anglais. Nous sommes -plus ardents, plus généreux, plus vivants que nos voisins -d'outre-Manche. Je relisais hier un petit livre amphigourique, -mais plein d'idées: <i>le Dandysme et Brummel</i>, -par M. Barbey d'Aurevilly. L'auteur compare deux -célèbres dandys qui ont ébloui un instant l'Angleterre -et la France: Brummel et d'Orsay. Absurdes et inutiles -l'un et l'autre, je le veux bien, car le dandysme est la -vanité la plus vaine de toutes; mais qui pourrait hésiter -une minute entre le dandysme glacé, gourmé, compassé -de Brummel et la folie capiteuse de ce beau d'Orsay, -qui provoque un officier pour avoir parlé légèrement -de la Vierge Marie? «Elle est femme, disait-il, -et je ne permettrai jamais qu'on insulte une femme -devant moi!» Il se battit pour elle comme un chevalier -pour sa dame, et cela en plein <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle; et il ne -faudrait pas plus de deux traits de ce genre pour me -réconcilier avec la folie française.</p> - -<p>J'ai promis de vous raconter tous les événements, -petits et grands, qui agitent le monde où l'on pense. -Je ne peux donc oublier la réouverture de la galerie -d'Apollon. Hâtez-vous d'y courir, si vous êtes amoureux -de ces nobles plaisirs que l'homme perçoit par les -yeux. Faites demain ce que j'ai fait hier; si vous n'êtes -pas content, ami lecteur, je vous permets de m'écrire -une de ces lettres anonymes et féroces que la poste -jette souvent chez mon portier.</p> - -<p>Dire que la galerie d'Apollon, au Louvre, est une -merveille d'architecture; que M. Delacroix y a peint un -plafond qui comptera parmi les chefs-d'œuvre du maître, -bien avant la chapelle de Saint-Sulpice; que vingt -artistes de second ordre, interprétés par l'industrie des -Gobelins, y ont placé toute une collection de portraits -fort estimables, c'est répéter une banalité. Je passe -donc à cette exposition nouvelle et prodigieuse que -M. de Nieuwerkerke, dans un moment de loisir, a bien -voulu organiser là pour notre instruction et notre joie.</p> - -<p>Les bijoux que possède le Louvre étaient ensevelis -dans un cabinet obscur; les ivoires étaient logés de -telle façon, qu'au mois de mai 1860 un amateur intelligent -et délicat a pu acheter, vers la gare de Rouen, -une demi-douzaine de chefs-d'œuvre appartenant à -l'État, volés par un filou vulgaire, et mis en étalage à -une devanture de boutique, sans que l'administration -des musées en eût senti le vent. Si l'acquéreur de ces -merveilles n'avait pas été aussi désintéressé que sagace, -la France aurait perdu un trésor inestimable, et elle -n'aurait guère entendu parler de la perte qu'elle avait -faite.</p> - -<p>Rien de pareil ne saurait plus arriver aujourd'hui. -La galerie d'Apollon a mis en lumière, et sous scellés, -la plus curieuse collection de notre trésor national. Curieuse -est le mot: les biens qui sont logés là rentrent -dans la catégorie de ce qu'on désigne, en vente publique, -sous le nom de <i>curiosité</i>. Un rang de vitrines modestes, -encastrées dans toutes les fenêtres, permet d'admirer -les faïences irisées, les chefs-d'œuvre de Faenza, -les merveilles nationales de Bernard Palissy, les laques -de Chine, d'un goût et d'une légèreté incroyables. -Quelques crédences, logées en face, renferment les -émaux de Limoges, et notamment ce que l'illustre Léonard -Limosin nous a laissé de plus beau.</p> - -<p>Au milieu de la grande salle s'élèvent de vastes -écrins, les dignes écrins d'un grand peuple. Sur des -socles dorés, du plus beau style Louis XIV, chefs-d'œuvre -d'un Boule contemporain qui s'appelle M. Rossigneux, -on a construit de grandes cages de cristal et de -cuivre. Le seul reproche qu'on ait à faire à ces beaux -meubles, c'est un peu trop de nudité dans la partie -haute, qui ne rappelle aucunement la riche décoration -de la base. Un simple ornement doré, aux angles supérieurs, -aurait achevé l'édifice. On peut reprendre aussi -la couleur des tentures, qui est de ce bleu cru que les -artistes et les bijoutiers eux-mêmes ont abandonné depuis -longtemps aux perruquiers. Il était facile de trouver -une nuance intermédiaire entre le bleu des coiffeurs -et le bleu des émaux. Si madame de Léry ou mademoiselle -Augustine Brohan, qui la personnifie si bien dans -<i>le Caprice</i>, va visiter la galerie d'Apollon, elle pensera -tout de suite à madame de Blainville. A part ce petit -défaut, qui se peut corriger en quelques heures, la -nouvelle exposition de nos bijoux et de nos ivoires ne -laisse rien à désirer. J'y ai passé une heure dans l'éblouissement -continu; faites comme moi, ami lecteur, -c'est la grâce que je vous souhaite.</p> - -<p>Vous irez ensuite faire un tour dans la grande galerie -des maîtres français et étrangers. Vous fermerez les -yeux pour ne pas voir le <i>Saint Michel</i> de Raphaël, la -<i>Kermesse</i> de Rubens, et tous ces pauvres chefs-d'œuvre -qui ont tant souffert depuis quelques années; mais -Léonard de Vinci, le Corrége, le Titien, le Lorrain et -tous les grands maîtres qui ont échappé au massacre -des innocents, fourniront à votre admiration une riche -matière. Si vous avez le temps de parcourir un peu les -grands appartements de l'école française, je vous recommande -Prudhon, ce Corrége français, et David, -qui fut l'Ingres de son temps, et Géricault, le père de -M. Delacroix, et Chardin, le dieu Chardin, que nos réalistes -poursuivent en pataugeant et en éclaboussant, -mais, hélas! sans le rejoindre.</p> - -<p>Et, si vous n'avez pas une indigestion de bonne peinture, -vous irez vous reposer à l'exposition du boulevard -des Italiens, à moins qu'il ne vous soit plus agréable -d'y venir en ma compagnie dimanche prochain.</p> - -<p>Une bonne nouvelle, en attendant. M. Justin Mathieu, -ce sculpteur que sa verve et sa puissance nous -permettent de ranger parmi les précurseurs de Doré; -ce grand artiste, pauvre, presque aveugle et peu connu, -vient d'obtenir du ministère d'État une pension modeste -mais honorable. Cela nous prouve qu'en dépit de -l'envie, et même malgré quelques mécontentements officiels, -cette petite exposition du boulevard des Italiens -n'est pas inutile au vrai mérite. M. le préfet de police, -qui va quelquefois se promener par là, s'est adjoint -spontanément à la générosité du ministère; il a prié -M. Justin Mathieu de vouloir bien accepter un témoignage -de sa sympathie et de son admiration.</p> - -<p>On me dit qu'un certain nombre de gens du monde, -curieux de compléter sur le tard leur éducation artistique, -se donnent rendez-vous dans l'atelier de M. Bauderon, -rue Vintimille, n<sup>o</sup> 16, pour assister à ses entretiens -sur les beaux-arts. M. Bauderon est un peintre -qui sait l'Italie comme M. Renan sait l'Orient ancien, -comme Théophile Gautier sait l'Espagne moderne, -comme Méry sait l'Inde anglaise, comme le général -Daumas sait l'Algérie, comme Taine sait l'Angleterre, -comme Louis Énault sait la Laponie, comme aucun -gouvernement français n'a su la France. Il promet de -nous parler Italie et peinture, et cela tous les samedis -à trois heures et demie. M. Dumanoir et quelques autres -dilettanti de première classe vont à ces entretiens avec -joie et en parlent avec reconnaissance. J'y compte aller -aussi, et je serais charmé de vous y rencontrer, ami -lecteur; car c'est double plaisir que de s'instruire en -bonne compagnie.</p> - -<p>J'ai eu cette joie durant trois jours de la semaine, -et sans quitter le coin de mon feu. Je lisais et relisais -un savant rapport de l'honorable général Morin sur le -chauffage et la ventilation des théâtres.</p> - -<p>Voilà une grave question qui m'intéresse fort, et vous -aussi. Que de fois vous avez maudit l'incommodité nauséabonde -et malsaine de nos salles de spectacle! Combien -de migraines vous avez rapportées à la maison, -entre minuit et une heure du matin! Vous avez déploré, -comme moi, que le théâtre ne pût être un instrument -de plaisir sans devenir par surcroît un instrument de -supplice. Ah! la commission des logements insalubres -approuvera la démolition de ces grandes baraques asphyxiantes -qui vont s'écrouler dans quelques mois le -long du boulevard du Temple.</p> - -<p>La ville de Paris s'applique à les remplacer par des -monuments d'une élégance contestable, mais qui seront, -s'il plaît à Dieu, plus commodes et plus sains. -Tandis que l'architecte pétrissait dans la pierre de taille -les deux pâtés majestueux qui décorent la place du Châtelet, -une réunion de savants, choisis par M. le préfet -de la Seine, cherchait le meilleur moyen de ventiler -ces énormes édifices. S'il nous est donné, l'an prochain, -d'écouter sans migraine la jolie musique de Massé, de -Grisar et de Gounod; si nous ne mourons plus d'apoplexie -aux beaux drames de M. d'Ennery, nous devrons -des actions de grâces à la commission et à M. le général -Morin.</p> - -<p>Voilà bientôt trente ans que l'autorité municipale a -posé ce problème. Est-il enfin résolu? Je n'ose l'affirmer -encore; mais on peut dire, à la louange du savant -rapporteur, qu'il l'a très-longuement et très-laborieusement -débattu. Six mois de patientes et coûteuses -études ont prouvé qu'en matière de salubrité publique -la commission ne regardait ni au temps ni à la dépense. -Si M. le général Morin et ses honorables collègues n'ont -réussi qu'imparfaitement, leur bonne volonté ne sera -pas mise en cause; il ne faudra nous en prendre qu'aux -difficultés du sujet et à l'avarice de la nature, qui ne -crée pas un homme de génie tous les jours.</p> - -<p>Vous connaissez le mal: M. le général Morin vous -l'explique par principes; il vous le fait toucher du -doigt, en attendant qu'un autre soit assez heureux pour -trouver le remède. Les hommes ne sont pas organisés -pour s'entasser au nombre de deux ou trois mille dans -une chambre bien close. Chacun d'eux, tout en pleurant -sur les malheurs de Mimi, ou en éclatant de rire -devant la figure spirituelle d'Arnal, dévore de l'oxygène, -brûle du carbone, dégage de la chaleur, décompose -l'air ambiant par la respiration pulmonaire et cutanée. -Que la pièce soit bonne ou mauvaise, que la claque -applaudisse ou que l'orchestre siffle, les phénomènes -physiologiques vont leur train. Chacun des spectateurs -est un foyer qui brûle du carbone, à raison de deux -cent quarante grammes par jour; chaque paire de poumons -est un calorifère assez puissant pour chauffer -à soixante et quinze degrés trente-huit kilogrammes de -glace fondante.</p> - -<p>Au bout d'une heure de spectacle, deux mille <i lang="en" xml:lang="en">gentlemen</i>, -fussent-ils les mieux élevés du monde, deux -mille <i lang="en" xml:lang="en">ladies</i>, fussent-elles aussi jolies que la duchesse -d'A… et aussi distinguées que la marquise de -B…, ont répandu dans la salle une atmosphère à tuer -les porteurs d'eau. Car l'homme n'est pas un pur esprit, -quoiqu'il soit le plus spirituel des animaux après -le singe.</p> - -<p>Il s'agit d'expulser l'air méphitique et de le remplacer -par un air pur. Mais comment faire? L'illustre -Darcet, justement loué par M. le général Morin, a émis -une idée qui était excellente il y a trente ans: évacuer -le mauvais air par les combles, amener le bon par les -caves, et créer ainsi un courant que M. Purgon appellerait -détersif. Dans ce système, la chaleur effroyable -du lustre établit un courant violent; une myriade de -conduits débouchent en avant des loges et renouvellent -de bas en haut l'atmosphère de la salle.</p> - -<p>Le principal défaut de ce système est de renouveler -incessamment l'air le moins vicié et de laisser en paix -les petits miasmes de l'orchestre, du parterre et des -loges. Il présente un autre inconvénient, surtout dans -les théâtres lyriques. Le courant d'air interposé entre -les chanteurs et les auditeurs emporte au grenier les -plus belles notes de M. et madame Gueymard, ces notes -précieuses qui coûtent un louis d'or le brin, comme les -plumes du chapeau de Mascarille: si bien que le public -de l'orchestre et des loges obtient peu de musique -et aspire beaucoup de mauvais air.</p> - -<p>Un architecte de grand talent que M. le général Morin -a oublié de citer à l'ordre du jour, M. Charpentier, -a singulièrement amélioré le plan de Darcet; mais les -beaux travaux qu'il avait faits à l'Opéra-Comique ont -été neutralisés par l'incurie de l'administration.</p> - -<p>Dans l'état actuel des théâtres, les miasmes s'en vont -comme ils peuvent par le trou circulaire ouvert au-dessus -du lustre. L'air pur se répand en nappe glaciale -par cette large ouverture que donne le lever du rideau. -Il s'insinue aussi dans la salle par cette petite lucarne -des loges qui vous glace la nuque et refroidit votre plaisir -toutes les fois que vous oubliez de la fermer. C'est -primitif et désagréable, et l'on pourrait trouver beaucoup -mieux. Mais les commissions cherchent quelquefois -sans trouver, fussent-elles dirigées par un mathématicien -de l'Académie des sciences.</p> - -<p>Un certain nombre de savants, qui n'appartiennent -à aucune commission, à aucune académie, et que M. le -général Morin a cru devoir passer sous silence, ont -imaginé de ventiler les salles de spectacle jusque dans -leurs derniers recoins, et à fond; d'évacuer les miasmes -en contre-bas, à l'aide de cheminées d'appel; d'amener -l'air pur de haut en bas, sans aucun mécanisme et -sans aucune dépense, au moyen d'une simple ouverture -pratiquée dans le fronton de la scène. Le rapport -de la commission ne parle pas assez de ces excellents -travaux, qui contiennent, selon moi, la solution du -problème.</p> - -<p>Il semble que l'illustre rapporteur ait un peu trop -cédé au désir, légitime d'ailleurs, de mettre en lumière -ses expériences personnelles. L'amour de la gloire, passion -louable dans son principe, mais regrettable dans -ses excès, l'a porté à honorer de son nom l'invention -des rampes couvertes, que les <i>Annales d'hygiène</i> attribuent -à un simple universitaire, M. Lissajoux.</p> - -<p>Il est à regretter aussi que les travaux de la commission -n'aient pas précédé la construction des théâtres, -car on étudiait la ventilation au Conservatoire des arts -et métiers, tandis que M. Davioud bâtissait à grands -frais des conduits solides et provisoires en vue d'une -<i>ventilation quelconque</i> (tels sont les termes du rapport). -Si bien qu'il faudra démolir et rebâtir; et pourquoi? -Pour établir dans deux théâtres neufs un système qui -ne peut être définitif, car il est loin d'être parfait.</p> - -<p>La préfecture de la Seine paraît être de mon avis sur -le travail consciencieux mais incomplet de M. le général -Morin. On m'assure qu'elle a admis les conclusions -du rapport pour l'un des théâtres du Châtelet, et -qu'elle les a rejetées pour l'autre.</p> - - -<h3>IV<br /> -DE QUELQUES IMPOTS SINGULIERS: LE POURBOIRE, LES ÉTRENNES, ETC.</h3> - -<p>Le premier de mes devoirs aujourd'hui serait de -vous décrire l'exposition de Barbedienne, ou les magasins -de Lafontaine. Ces messieurs étalent, au jour de -l'an, tout ce que l'art du bronzier a produit ou reproduit -de plus artistique, et leurs collections méritent -sans doute un coup d'œil. Je devrais aussi vous recommander -quelques beaux livres d'étrennes, comme le -<i>Perrault</i>, ou <i>le Savant du foyer</i>, de mon spirituel -ami M. Louis Figuier, ou <i>la Comédie enfantine</i> de -Louis Ratisbonne, ou les <i>Récréations instructives</i> de -M. Jules Delbruch, ou l'<i>Histoire d'une bouchée de -pain</i>, véritable chef-d'œuvre de M. Macé, ou même -cette belle édition du <i>Roi des montagnes</i>, que Doré -a illustrée avec tant de verve et tant d'esprit…; mais -non. La perspective du jour de l'an me paralyse, et -le seul nom des étrennes me fait horreur.</p> - -<p>Je veux bien vous parler de Castellani, mais à une -condition: c'est que vous n'irez point acheter des étrennes -dans son musée. Décompléter une collection comme -celle-là serait un crime. Heureusement, les chefs-d'œuvre -qu'il expose ne sont pas de ceux qui plaisent au bon -public de Paris; heureusement encore, on les vend -cher, très-cher, absurdement cher. Bravo, Castellani! -repoussez, chassez, découragez la bourgeoisie parisienne. -Dites-lui clairement que vous n'êtes pas un industriel, -mais un archéologue et un artiste; que vous -ne travaillez pas pour la vente, mais pour la gloire. Et -gardez votre collection au grand complet, pour la joie -de quelques adeptes et l'admiration de quelques amis.</p> - -<p>Ceci n'est point une plaisanterie. Tout le monde connaît -l'histoire de ce fameux Cardillac qui assassinait ses -clients en plein Paris, pour reprendre les bijoux qu'il -leur avait vendus. Castellani ne pousse pas si loin la -jalousie; mais je suis persuadé qu'il trouve cent fois -plus de plaisir à garder ses ouvrages qu'à les vendre. -J'ai surpris son secret dès notre première entrevue. -C'était à Rome, il y a quatre ans. J'étais entré dans -cette maison, dans ce musée, où l'on ressuscite, depuis -trente ans et plus, tous les miracles de l'orfévrerie -antique. Lorsque j'abordai Alexandre Castellani, il me -prit pour un acheteur, et fronça légèrement le sourcil. -Je le rassurai bien vite, en lui disant que j'étais un -simple curieux, un amateur platonique. Alors il s'attacha -gracieusement à moi, et me retint deux heures au -milieu de ses merveilles. Il me montra, par le menu, -tout ce qu'il possédait de plus beau en couronnes, en -colliers, en bracelets, en épingles, anneaux et pendants -d'oreilles; ses bijoux sacerdotaux, conjugaux, militaires, -funéraires, religieux; la série grecque, la série -étrusque, la série romaine, la série byzantine et le -moyen âge jusqu'à la renaissance; il m'apprit à déchiffrer -toutes ses inscriptions, me fit voir à la loupe toutes -ses pierres gravées, et retourna tous ses scarabées sur -le dos. C'était plaisir de voir avec quelle sensualité -charmante il aspirait les parfums du passé! Lorsqu'il -allait prendre au fond d'un tiroir quelqu'un de ses précieux -modèles, une bulle de Cumes, un collier de -Kertch ou un bracelet de Tarquinie, ses yeux s'allumaient -d'une flamme sacrée et renvoyaient étincelle -pour étincelle à chacun des petits granules d'or.</p> - -<p>C'est qu'il est savant comme l'Académie des inscriptions, -cet orfévre! Un des petits bonheurs de sa vie, -c'est d'avoir retrouvé au fond d'un tombeau les boucles -d'oreilles <i>triglene</i> qu'Homère avait décrites dans le portrait -de Junon. Les procédés de soudure employés par -les Étrusques semblaient perdus depuis longtemps. Il a -eu l'idée de chercher jusqu'au fond des Apennins si la -tradition ne les aurait pas conservés dans quelque bourgade; -et il a découvert, à Sant'Angelo in Vado, des -paysans qui soudaient l'or à la mode étrusque! N'est-ce -pas prodigieux?</p> - -<p>Il me fit remarquer que, dans les bijoux chrétiens -de l'époque byzantine, on trouvait de tout, excepté des -pendants d'oreilles: les Pères de l'Église les avaient -proscrits, comme des ornements païens.</p> - -<p>—Le clergé d'aujourd'hui n'est plus si sévère, ajoutait-il; -la madone de Loreto n'a-t-elle pas à chaque -oreille une girandole de diamants?</p> - -<p>Je me rappellerai toute ma vie cette longue et charmante -conversation, qui m'initia pour la première fois -aux mille petits secrets de l'art le plus délicat et le plus -friand. Mais je n'oublierai pas non plus l'expression de -reconnaissance qui se peignit sur le visage de l'artiste -lorsque je pris congé de lui sans rien emporter de son -trésor. Il me salua d'un regard qui semblait dire: -«Vous étiez libre de tout prendre ici pour quelques -centaines de mille francs. La société est si mal organisée, -la loi si brutale, que j'aurais été sans défense contre -une telle spoliation: vous renoncez généreusement à -votre droit, merci!»</p> - -<p>A quelque temps de là, je pris la liberté d'écrire au -bas du <i>Moniteur</i> toute l'admiration que j'avais éprouvée -chez Castellani. J'appris ensuite que le pauvre -Alexandre avait été exilé de Rome par le ministère Antonelli. -Chaque gouvernement encourage les arts à sa -manière. L'orfévre romain avait commis un crime politique -en ciselant la poignée d'une épée pour l'empereur -Napoléon III. A Dieu ne plaise que je blâme la -logique de Son Éminence le cardinal Antonelli! mais -enfin l'empereur Napoléon III a besoin d'une épée, ne -fût-ce que pour défendre le saint-siége et le saint-père.</p> - -<p>Alexandre Castellani, chassé de Rome, vint à Paris. -Il employa son temps à écrire des vers et à faire de la -musique; car il est poëte et dilettante, et l'un des meilleurs -amis de Rossini. Ce n'est guère que depuis un an -qu'on l'a décidé à importer ici quelques bijoux de Rome. -Il s'est fait un petit cabinet au rez-de-chaussée du -n<sup>o</sup> 120, avenue des Champs-Élysées. Pas d'enseigne, -pas d'annonces; la prudence d'un conspirateur! Il aurait -volé ses bijoux, qu'il ne les cacherait pas mieux. -Quelques amis, quelques savants, quelques clients, -triés dans l'aristocratie européenne, connaissent seuls -le chemin. Il faut sonner à la porte; il faut presque un -mot de passe pour entrer. Entré, l'on ne voit rien que -trois tables couvertes de velours. Mais, si votre figure -inspire une certaine confiance; si vous ressemblez plus -à un érudit qu'à un financier; si l'on peut espérer que -vous ne ferez point une razzia de merveilles, on écarte -les tapis de velours, et vous contemplez l'art antique -face à face.</p> - -<p>Peu de personnes ont pénétré dans cet intérieur: -l'album où les empereurs et les gens de lettres écrivent -leurs noms à la file est à peine à la quinzième page. -Ah! je vous ai prévenu qu'on n'entrait pas là comme -au moulin! La porte ne s'ouvre jamais avant midi; on -ferme rigoureusement à quatre heures. Toutes les précautions -ont été prises pour écarter la grosse foule. -Quelques gens du monde, quelques académiciens, quelques -princes, quelques lettrés, rien de plus. On veut -rester entre soi, et l'on fait bien.</p> - -<p>Je ne crois pas que le succès de Castellani puisse -faire aucun tort à la bijouterie parisienne. L'illustre -Romain est trop exclusif et trop cher; mais j'espère -que ses petites expositions et la prochaine arrivée de -la collection du musée Campana amèneront une sorte -de révolution dans l'art français. Le premier Empire, -après l'expédition d'Égypte et quelques études sommaires -sur l'antiquité grecque et romaine, a produit, -en sculpture, en architecture et en orfévrerie, une école -un peu roide, un peu froide, et légèrement gourmée. -C'est le faux antique; aujourd'hui, grâce à Dieu, à -Castellani et à l'infortuné Campana, nous arriverons -peut-être au vrai. On ne tardera guère à s'apercevoir -que les anciens, nos maîtres en tous arts, ont travaillé -avec une liberté très-légère et très-élégante. On abandonnera -le <i>rococo</i> régnant, qui était magnifique dans -les œuvres du Bernin, mais qui, réduit à des proportions -mesquines, est tombé peu à peu dans la mollesse -et la pommade. J'espère que les Lemonnier, les Mellerio, -les Fontana, tous ces artistes de haute valeur qui -font encore trop de concessions à une école décrépite, -apprécieront, avant deux ans, les beaux modèles de -l'antiquité. Déjà, à Londres, les Mortimer et les Hancock -travaillent dans le solide et dans le grand, et la -France, qui va se parer chez eux, leur pardonne un -certain excès de robustesse pesante. Le temps approche -où nos maîtres, retrempés aux sources pures de l'antiquité, -deviendront, comme Achille, invulnérables à -la concurrence. En avant, messieurs les orfévres! essayez -dans votre art une de ces révolutions généreuses -que les frères Ponon entreprennent avec tant de succès -dans l'ameublement. J'ai rencontré deux visiteurs, -en tout, chez mon ami Castellani. L'un était M. Beulé, -de l'Institut, mon cher compagnon de l'école d'Athènes; -il venait chercher un collier étrusque pour sa -jeune femme. L'autre était un jeune Valaque terriblement -riche, et pourtant homme de goût, M. A…, qui -vient de se meubler un appartement grec en plein cœur -de Paris. Voilà des signes du temps, si je ne m'abuse. -Si la science et la naissance se donnent rendez-vous au -même rez-de-chaussée, ce n'est pas sans de bonnes -raisons. <i>Amen!</i></p> - -<p>Mais je me rappelle un peu tard que j'avais trempé -ma plume dans l'encrier pour foudroyer l'abominable -institution des étrennes. Je les déteste autant que vous, -et pour cause. Les étrennes sont un impôt progressif, -qui pèse sur le pauvre bien plus lourdement que sur le -riche.</p> - -<p>Le pourboire, institution parisienne (car le <i lang="de" xml:lang="de">trinkgeld</i> -des Allemands et la <i lang="it" xml:lang="it">buona mano</i> des Italiens ne sont -que des jeux d'enfant), le pourboire, dis-je, est aussi -un impôt progressif en sens inverse. Les riches, qui -vont au bois de Boulogne dans leur voiture, qui dînent -chez eux, prennent le café chez eux et se font raser par -leur valet de chambre, ne connaissent que de réputation -l'odieuse tyrannie du pourboire. Mais le pauvre -diable qui dîne mal et cher au restaurant, et qui est -condamné, par l'usage, à payer un surplus de cinq à -dix pour cent aux garçons qui l'ont fait attendre; le -malheureux qui paye dix sous une tasse de café de quarante -centimes, ajoute vingt pour cent au tarif normal -de la consommation, et fournit ainsi, de sa grâce, cent -ou cent vingt mille francs par an à la recette de quelques -estaminets! Voilà un homme qu'il faut plaindre. -Et personne ne le plaint! et, ce que j'admire par-dessus -tout, il est tellement acoquiné à son mal, que l'infortuné -oublie de se plaindre lui-même!</p> - -<p>Les cochers de Paris recevaient, il y a dix ans, deux -sous de pourboire, et remerciaient le voyageur. Il y a -cinq ans, on a pris l'habitude de leur donner vingt-cinq -centimes par heure ou par course, et ils ont bien -voulu dire merci. Aujourd'hui, je leur donne dix sous, -et vous aussi, probablement, et ils ne nous remercient -que pour la forme. Dans deux ans, si rien ne change, -ils accableront d'injures le mal-appris qui ne leur donnera -pas un franc. A qui la faute? A vous, à moi, à -l'usage, à ce despote que les démocrates les plus purs -n'ont pas encore mis hors la loi.</p> - -<p>On pourrait s'affranchir de cette contribution; mais -il faudrait d'abord être riche. Je connais un jeune -homme qui donne aux cochers de remise le prix du -tarif, et rien de plus. Un jour qu'il avait devant moi -payé deux francs pour une course, je ne pus me défendre -de laisser voir un certain étonnement.</p> - -<p>—Mon cher ami, me dit-il, les cochers oubliaient trop -souvent de me dire merci, quand je leur mettais en main -une aumône de dix sous. J'ai pris un grand parti, et -supprimé le pourboire: mes moyens me le permettent, -car j'ai quatre-vingt mille francs de rente. Vous n'oseriez -jamais en faire autant, vous qui n'êtes qu'un ouvrier -de la plume, et qui vivez de votre travail. On dirait: -«Cet homme est pauvre; donc, il est mal payé; donc, -il n'a point de talent.» Et vous ne vous consoleriez jamais -de laisser une telle idée dans l'esprit d'un cocher -qui ne sait pas votre nom et qui ne vous reverra probablement -jamais. C'est la vanité qui donne pour boire -aux êtres les moins intéressants de la société. Moins on -a de quoi donner, plus on donne; car le plaisir de paraître -est le luxe des pauvres, dans notre glorieux pays. -Quant à moi, je n'ai pas besoin de paraître, puisque -j'ai quatre-vingt mille francs de rente; c'est pourquoi -je paye la course du cheval sans acheter l'estime du -cocher.</p> - -<p>—Mais si le cocher vous disait des injures?</p> - -<p>—J'écrirais quatre mots à la préfecture de police, -et l'on s'empresserait de faire droit à ma réclamation, -puisque j'ai quatre-vingt mille francs de rente. Notez, -d'ailleurs, que le pourboire, si quelques riches comme -moi n'y mettaient bon ordre, deviendrait un abus trop -abusif. Dans la plupart des hôtels, le service se paye à -part, et le voyageur se soumet encore à l'obligation de -donner pour boire aux gens de service. A la taverne -britannique de la rue de Richelieu, le service est coté sur -la carte payante; mais oubliez ensuite de donner pour -boire au garçon, vous verrez s'il vous aide à passer les -manches de votre paletot!</p> - -<p>Mon ami riche avait raison, je suis forcé d'en convenir; -et pourtant je n'oserai jamais faire comme lui, -parce que je ne serai jamais aussi riche. Moins on a, -plus on donne; c'est la devise du peuple français, le -plus spirituel peuple du monde, comme dit le <i>Guide -des Voyageurs</i>.</p> - -<p>Le pire est qu'un malheureux, après s'être épuisé -toute l'année en pourboires, est tenu de payer, au jour -de l'an, un pourboire supplémentaire à tous ceux qui -l'ont mal servi. En vérité, les riches sont bien heureux: -d'abord, parce qu'ils ont de l'argent; ensuite, -parce que nul n'a le droit de le leur prendre. Toutes -les grandes familles de Paris demeurent à la campagne -jusqu'au milieu du mois de janvier. Elles économisent -sur leurs revenus, tandis que le rentier modeste ou le -petit employé d'un ministère se laisse plumer sans résistance -par les garçons de sa gargote, les clercs de -son coiffeur, le facteur, qui lui fait acheter cinq francs -un almanach de deux liards, et le commis du pâtissier -voisin, et le porteur de pain, et le porteur du journal, -et le porteur d'eau, et le conducteur de l'omnibus, et -la laitière, et vingt autres! S'il avait au moins un domestique -pour expulser tous ces importuns! Mais non: -l'infortuné ouvre sa porte lui-même, et il reste désarmé, -sans cuirasse, devant ces malfaiteurs privilégiés qui lui -demandent la bourse ou la vie! Les Anglais ont inscrit -dans la loi l'inviolabilité de la personne, l'<i lang="la" xml:lang="la">habeas corpus</i>. -Ne pourrait-on y ajouter l'inviolabilité de la bourse, -surtout pour ceux qui ont la bourse vide? Messieurs du -Corps législatif, donnez-nous, pour nos étrennes de l'an -prochain, un bon <i lang="la" xml:lang="la">habeas pecuniam</i>!</p> - -<p>J'avoue que, pour les riches vraiment riches, pour -les Sina, les Rothschild et les Péreire, le premier jour -de l'année doit être un heureux moment. Il est si doux -de faire des heureux, et surtout des heureuses! Avoir -ses entrées au foyer de l'Opéra, et envoyer, le 31 décembre, -deux parures de cent mille francs à mademoiselle -Thibert et à mademoiselle Savel, c'est faire le métier -d'un dieu sur la terre; c'est jouer le rôle de Jupiter -dans l'incomparable féerie de <i>Danaé</i>! Mais porter soi-même, -dans les poches d'un gros paletot, un kilogramme -de bonbons à douze francs chez une jolie femme qui en -a reçu deux cent cinquante, quelle pitié! quelle déception! -quelle duperie! A quoi bon, juste ciel? A faire -ressortir la misère du donateur et à frapper d'indigestion -quelque femme de chambre au nez retroussé; car -les bonbons durent huit jours, au maximum, et la dame -la mieux constituée ne saurait en manger plus de cinq -ou six kilogrammes dans la semaine.</p> - -<p>Il est vrai que les kilogrammes de bonbons ne pèsent -pas beaucoup plus de sept cents grammes. On n'a -jamais su pourquoi. C'est encore une des friponneries -du nouvel an, et celle-là s'abrite derrière les immunités -les plus anciennes: la police n'y prend garde, ni -les acheteurs non plus. Nous faisons condamner à -quinze jours de prison et à cinquante francs d'amende -un boulanger qui a triché de six grammes sur un pain -de quatre livres; personne ne conduit au <i>poids public</i> -les confiseurs, qui nous trompent d'un quart ou d'un -cinquième sur la quantité de la marchandise livrée. -Est-ce parce que le bénéfice des confiseurs est dix fois -plus considérable que celui des boulangers? Non; c'est -tout bêtement parce que les boulangers servent un -besoin, et que les confiseurs à la mode exploitent une -vanité.</p> - -<p>Il y a encore un impôt progressif que je voudrais -signaler au public. Celui-là se prélève toute l'année, -non sur la vanité, mais sur la gloire. Qu'un homme -fasse un beau trait, un beau livre, un beau drame, une -comédie charmante, le lendemain du succès il a contre -lui non-seulement ses confrères, par esprit de concurrence, -et les critiques, par esprit de dénigrement, -mais le public lui-même. On réagit contre son bonheur, -on s'ennuie de l'entendre appeler brillant, -comme les Athéniens se fâchaient contre Aristide le -Juste. Ce phénomène ne s'est jamais vu que dans deux -villes: Athènes et Paris. A Rome, les triomphateurs -étaient insultés, mais bassement, et par des esclaves. -A Paris, c'est l'homme libre qui veut montrer son indépendance -en s'insurgeant contre sa propre admiration.</p> - -<p>Je n'ai pas beaucoup voyagé, mais j'ai pu remarquer -que la Grèce, l'Italie, l'Allemagne et l'Angleterre -brûlaient des feux de Bengale autour de leurs enfants -plus ou moins illustres. Nous avons un autre système: -nous brûlons un feu de paille en l'honneur de nos jeunes -talents, et nous les y précipitons le jour même, pour -leur griller le poil.</p> - -<hr /> - - -<p><i>Le lecteur impartial reconnaîtra que les pages précédentes -ne sentent point l'apostasie. Mais une jeunesse -soi-disant intelligente et lettrée en jugea autrement, -sans avoir lu. Elle se laissa persuader que j'avais été -enrôlé à prix d'or pour guerroyer contre la démocratie -dans les colonnes du <cite>Constitutionnel</cite>. Si bien que, -le 3 janvier 1862, au nom de la justice et de la liberté, -quelques centaines de petits messieurs très-spirituels -empêchèrent la représentation d'une pièce en -cinq actes que je pensais faire jouer à l'Odéon.</i></p> - -<p><i>Le lendemain de cet événement, j'envoyai au <cite>Constitutionnel</cite> -l'article que vous allez lire</i>.</p> - - -<h3>V<br /> -LES ÉMOTIONS D'UN AUTEUR SIFFLÉ</h3> - -<p>M. Victor Hugo, dans un de ses plus beaux livres, -analyse les sentiments et les idées d'un condamné à -mort. Toutefois, il manque un chapitre à l'ouvrage. -Le malheureux qu'on a mis en scène, et qui raconte ses -impressions lui-même, ne peut pas nous dire la fin. Il -laisse la curiosité du lecteur à moitié satisfaite; il nous -fait tort de sa dernière émotion: on voudrait le ressusciter, -pour entendre de sa bouche ce qu'il a souffert -sous le couteau.</p> - -<p>Les auteurs sifflés survivent généralement à la chute -de leurs ouvrages; vous n'avez pas besoin de les ressusciter -pour apprendre d'eux-mêmes ce qu'ils ont senti -au bon moment. Êtes-vous désireux d'étudier cette -question sur le vif? Écoutez, c'est le condamné qui raconte, -comme dans le beau livre de M. Victor Hugo. -La scène se passe le lendemain de l'exécution, je veux -dire de la représentation.</p> - -<hr /> - - -<p>«Ne me croyez pas meilleur que je ne suis. J'ai -commis le crime. Oui, j'ai fait un drame avec préméditation -et sans aucune circonstance atténuante. Rien -au monde ne m'y obligeait; je pouvais rester innocent, -il suffisait de me croiser les bras. Je pouvais passer le -temps à boire de la bière et à fumer des pipes au fond -d'une brasserie, et mériter ainsi l'estime et l'amitié de -mes jeunes contemporains. Peut-être la nature m'avait-elle -créé pour cette riante destinée: c'est la lecture des -romanciers qui m'a perdu.</p> - -<p>«Une jolie nouvelle de Charles de Bernard m'inspira -la première idée. Quelques amis, quelques complices, -si le mot vous paraît plus juste, m'aveuglèrent sur les -dangers d'une telle action, et me poussèrent en avant. -Je travaillai plusieurs mois de ce travail assidu, obstiné, -opiniâtre, qui trouve toujours sa récompense, dit-on, -et je finis par écrire cinq actes.</p> - -<p>«Je les portai à la Comédie-Française, et le comité -de lecture, moins lettré sans doute que les brasseries -réalistes du quartier latin, eut la faiblesse de les recevoir. -On trouva là-dedans quelques scènes hardies et -nouvelles, et je persiste à croire aujourd'hui que ce -drame aurait pu intéresser le public, si le public avait -pu l'entendre.</p> - -<p>«Heureux l'auteur qui fait admettre une pièce au -Théâtre-Français! il est sur le chemin des honneurs et -de la fortune. Qu'il soit habile, insinuant, protégé, -bien en cour, il distancera tous ses rivaux en un rien -de temps, et s'emparera de l'affiche. Je fus mis en répétition -au bout de quatorze mois; on me répéta avec -beaucoup de zèle et de talent. La pièce était admirablement -montée: Geffroy, Got, Bressant, Monrose, Mirecour -et cet excellent Barré; mademoiselle Favart, ce -camée antique, et mademoiselle Riquier, ce pastel de -Latour! Je retirai la pièce, après deux mois de répétitions.</p> - -<p>«Mademoiselle Favart était tombée malade; à son -défaut, je ne voyais plus dans le rôle que mademoiselle -Thuillier. D'ailleurs, l'été approchait; la direction de la -Comédie-Française, après m'avoir fait attendre un peu -plus que de raison, annonçait la résolution de me jouer -en pleine canicule. Je repris mon manuscrit, et je passai -les ponts.</p> - -<p>«Ce ne fut pas sans regretter amèrement les interprètes -que je laissais en arrière. Je savais que la troupe -de l'Odéon, à part quelques artistes de premier ordre, -ne vaut pas celle du Théâtre-Français; mais je comptais -(voyez un peu comme on s'abuse!) sur la sympathie -d'un public jeune.</p> - -<p>«Le public de la Comédie-Française est bien élevé, -mais un peu froid, blasé et sceptique. Il ne se fâche pas -pour un rien; mais, en revanche, il est difficile à émouvoir. -Tout bien pesé, j'aimais mieux offrir ma pièce à -la jeunesse des écoles. J'ai vécu par là dans mon temps; -il y aura juste dix ans, le 15 de ce mois, que j'en suis -sorti pour aller voir Athènes. J'ai fait, entre le Panthéon -et la Sorbonne, une petite provision d'idées et -de sentiments qui sont encore aujourd'hui le fond de -mon être. J'ai applaudi aux cours de Jules Simon et -donné quelques coups de poing dans l'amphithéâtre de -Michelet. Que diable! le quartier latin serait bien -changé, si je ne trouvais pas un peu de sympathie -chez nos jeunes camarades! N'ai-je point bataillé sept -ou huit ans pour cette pauvre Révolution que tous les -jeunes gens aimaient en ce temps-là? Ai-je déserté nos -anciens drapeaux, religieux ou politiques? Ai-je insulté -les dieux de la littérature ou de l'art? Ai-je manqué une -occasion de défendre Victor Hugo à Guernesey, David -(d'Angers) dans l'exil ou dans la tombe? David, le -grand David, m'embrassait comme un fils à son lit de -mort, et je garde un médaillon de Rouget de l'Isle où -il inscrivit mon nom de la main gauche, lorsqu'il était -déjà paralysé du côté droit.</p> - -<p>«Il est vrai que je n'ai sacrifié ni mon temps ni ma -santé sur les autels de la bohème. Est-ce un crime? La -rive droite dit non, la rive gauche dit oui. Pauvres enfants -du quartier latin! Les brillants capitaines de la -bohème ne sont plus, et vous obéissez au commandement -des goujats de l'armée. Murger, que j'aimais -comme un frère, et qui me le rendait bien, m'a dit -encore l'an passé:</p> - -<p>«—La bohème n'est pas une institution; c'est une -maladie, et j'en meurs!</p> - -<p>«Mais pardon, c'est de <i>Gaetana</i> qu'il s'agit pour le -moment. Les artistes de l'Odéon l'ont répétée six ou -sept semaines. Vous ne savez peut-être pas, ô travailleurs -naïfs, qu'il y a près d'un an de labeur assidu dans -l'œuvre que vous abattez d'un coup de sifflet! On ne -vous a pas dit que la clef de votre chambre, appuyée -contre vos lèvres, faisait tomber des murailles plus -douloureusement bâties que les remparts de Jéricho!</p> - -<p>«Si du moins les auteurs étaient vos seules victimes! -Mais voici mademoiselle Thuillier, une grande -comédienne, une âme intrépide dans un corps fragile, -une pauvre Pythie inspirée et souffrante qui transforme -les tréteaux en trépieds! Voilà Tisserant, l'honnête, -le sincère, le courageux artiste; un des précepteurs de -votre jeunesse, s'il vous plaît! car les belles vérités qui -sont tombées dans vos oreilles depuis dix ans et plus -avaient toutes passé par sa bouche! Et Ribes, si jeune -et si fier! Et Thiron, qui est des vôtres, car c'est un -véritable étudiant de la comédie, et le plus gai, le plus -spirituel, le plus laborieux de vous tous! Vous avez -sifflé ces gens-là comme des cabotins de banlieue! Vous -leur avez lancé à la face cet outrage sanglant qui a -tué, le mois dernier, une pauvre femme appelée madame -Fougeras. Et pourquoi l'avez-vous fait? Pour -suivre l'impulsion de quelques meneurs aux mains -sales qui écriront peut-être les Mémoires du père Bullier, -mais qui ne feront jamais ni un drame, ni une comédie, -ni un livre, ni rien!</p> - -<p>«Je ne suis pas contraire au sifflet, quoique je préfère -assurément les formes polies de la critique. J'ai -sifflé à ma façon, poliment, un certain nombre d'abus. -Mais je ne comprends pas qu'on siffle une pièce avant -de l'avoir entendue, et pour le plaisir stérile de se -montrer ennemi de l'auteur. Je comprends encore -moins qu'on siffle bêtement et sans comprendre les -choses. L'un de vous, par exemple, a relevé énergiquement -cette phrase: «Les jeunes gens de notre temps -ne s'en vont jamais sur un baiser fraternel.» -L'homme qui parlait ainsi sur la scène était un mari -jaloux. Sa femme venait de lui dire: «Un jeune homme -est amoureux de moi, il souffre, il est parti, il s'est -engagé comme soldat dans l'armée de l'indépendance -italienne. En lui disant adieu, je lui ai donné -un baiser sur le front, le baiser d'une sœur à son -frère.—Alors, ma chère,» répond le jaloux, -votre amant n'est point parti. Les jeunes gens de -notre temps ne s'en vont jamais sur un baiser fraternel!» -Là-dessus, ô jeunes gens, un habitant du -parterre s'est écrié:</p> - -<p>«—N'insultez pas la jeunesse!</p> - -<p>«Mais cet orateur était-il bien l'un de vous? Y -a-t-il dans les écoles de Paris un futur médecin, un -avocat de l'avenir assez naïf pour prendre ainsi la -mouche? Le niveau des intelligences s'est-il abaissé -à ce point depuis dix ans? Non, ce n'est pas un de vous, -c'est plutôt quelqu'un de vos concierges qui s'est dit, -dans son zèle excessif:</p> - -<p>«—On insulte mes locataires!</p> - -<p>«J'ai su, vers les dernières répétitions, qu'une forte -cabale s'armait contre la pièce. Et, faut-il l'avouer? j'estime -tant la jeunesse française, que j'ai souri au lieu de -trembler. Quelques étudiants m'ont fait l'amitié de me -mettre sur mes gardes; j'ai insisté pour que la police -fût exclue de la représentation. On n'a pas voulu m'écouter; -on a même arrêté une quinzaine de grands -enfants qui avaient fait du bruit sans savoir pourquoi. -A la première nouvelle de cet accident, j'ai couru les -réclamer, comme s'ils avaient été de mes amis, et je les -ai fait rendre à la liberté sur l'heure. Je ne les connais -pas, ils me connaissent peu ou mal. Mais, si ces lignes -tombent jamais sous leurs yeux, ils auront peut-être un -instant de remords. Qu'ils songent à leur première -thèse, à leur premier examen, à leur premier concours, -à leur première plaidoirie. Qu'ils se figurent autour -d'eux un auditoire comme celui qu'ils m'ont fait! Peut-être -alors reconnaîtront-ils qu'il y a de l'injustice à -siffler les gens sans les entendre.</p> - -<p>«Une dernière observation. Elle ne s'adresse pas -aux meneurs, que je n'aurais pas la prétention de convaincre, -mais à la foule des jeunes gens honnêtes qui -se laissent quelquefois mener. Il se trouve, heureusement -pour eux, que l'auteur est un caractère robuste, -qui rebondit contre la haine au lieu de s'y briser -en éclats. Mais, si j'étais un de ces esprits craintifs -qu'un rien dégoûte de la vie; si j'étais allé me jeter -à la Seine, du haut d'un pont, au lieu d'aller conter -cette chaude soirée à ma mère, avouez, messieurs, -que vous auriez fait là une belle besogne! Ou si -même j'étais dans un de ces embarras qui ne sont, -hélas! que trop fréquents dans la vie des gens de lettres; -si j'avais eu besoin du succès d'hier au soir -pour déjeuner ce matin, vous auriez commis une -cruauté gratuite et vous n'auriez pas eu l'excuse de -la passion littéraire, car vous ne savez pas si la pièce -est bonne ou mauvaise, bien ou mal écrite; vous avez -toussé, sifflé et crié dès le commencement du premier -acte!</p> - -<p>«Je me hâte de vous affranchir d'un tel souci. Je me -porte bien, j'ai dormi cette nuit, j'ai déjeuné tant bien -que mal ce matin, et, si j'ai les nerfs un peu agacés, il -n'y paraîtra plus dans une heure.</p> - -<p>«Il y a mieux: j'espère que la pièce se relèvera -d'elle-même après avoir lassé la cabale, et je ne la -tiens pas pour morte.»</p> - -<hr /> - - -<p>Ainsi parlait, ami lecteur, un dramaturge sifflé hier -au soir.</p> - -<p>Il prétend que sa pièce n'est pas morte; je lui ris au -nez, et je répète ce mot d'un sergent qui ramassait -les morts sur un champ de bataille:</p> - -<p>—Si on les écoutait, ils diraient tous qu'ils ne sont -que blessés!</p> - -<hr /> - - -<p><i>Les jeunes amis de la liberté se firent un devoir de -lacérer ou de souiller cet article dans tous les cafés de -Paris. Cela se passait en 1862, je tiens à préciser la -date, car personne n'y voudra croire dans dix ans. -Les héros de cet exploit n'y croiront pas eux-mêmes, -lorsqu'ils seront médecins, avocats ou substituts en -province. Que serait-ce donc, si l'on disait qu'ils sont -venus par centaines, au milieu de la nuit, hurler sous -les fenêtres d'une femme âgée et mourante? Ils jureraient -qu'on les calomnie, et qu'ils n'ont jamais été -bêtes et cruels à ce point-là. Le fait est qu'ils étaient -menés, et cela suffit.</i></p> - -<p><i>Quelques jours après ces orages, M. le docteur Véron -sortit du <cite>Constitutionnel</cite>; j'eus peur d'y être moins -libre sans lui, et je donnai ma démission</i>.</p> - - -<p class="c gap small">FIN</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td colspan="3">A M. <span class="sc">Louis Véron.</span></td> -<td class="num"><a href="#dedic"><small>V</small></a></td></tr> -<tr><td class="r">I.</td> -<td colspan="2">Pour et contre le journalisme.</td> -<td class="num"><a href="#ch1">1</a></td></tr> -<tr><td class="r">II.</td> -<td colspan="2">Les tyranneaux de province.</td> -<td class="num"><a href="#ch2">16</a></td></tr> -<tr><td class="r">III.</td> -<td colspan="2">La machine Lenoir.</td> -<td class="num"><a href="#ch3">32</a></td></tr> -<tr><td class="r">IV.</td> -<td colspan="2">Les portraits-cartes.</td> -<td class="num"><a href="#ch4">48</a></td></tr> -<tr><td class="r">V.</td> -<td colspan="2">Comment on perd la qualité de Français.</td> -<td class="num"><a href="#ch5">63</a></td></tr> -<tr><td rowspan="2"> </td> -<td class="c"><i>P. S.</i></td> -<td>Fragment d'un discours de M. Keller.</td> -<td class="num"><a href="#ch5b">77</a></td></tr> -<tr><td> </td> -<td>Lettre à M. Keller.</td> -<td class="num"><a href="#ch5c">86</a></td></tr> -<tr><td class="r">VI.</td> -<td colspan="2">Un peu de tout, un peu partout.</td> -<td class="num"><a href="#ch6">122</a></td></tr> -<tr><td class="r">VII.</td> -<td colspan="2"> </td> -<td class="num"><a href="#ch7">136</a></td></tr> -<tr><td class="r">VIII.</td> -<td colspan="2">Le Mont-de-Piété.</td> -<td class="num"><a href="#ch8">151</a></td></tr> -<tr><td class="r">IX.</td> -<td colspan="2">Le jury de l'Exposition.</td> -<td class="num"><a href="#ch9">169</a></td></tr> -<tr><td class="r">X.</td> -<td colspan="2">La halle aux arts.</td> -<td class="num"><a href="#ch10">186</a></td></tr> -<tr><td class="r">XI.</td> -<td colspan="2">Les souliers du soldat français.</td> -<td class="num"><a href="#ch11">199</a></td></tr> -<tr><td class="r">XII.</td> -<td colspan="2">Le Salon de 1861.</td> -<td class="num"><a href="#ch12">214</a></td></tr> -<tr><td class="r">XIII.</td> -<td colspan="2">Ces coquins d'agents de change.</td> -<td class="num"><a href="#ch13">281</a></td></tr> -<tr><td class="r">XIV.</td> -<td colspan="2">Courrier de Paris.</td> -<td class="num"><a href="#ch14">309</a></td></tr> -</table> - -<p class="c gap small">FIN DE LA TABLE.</p> - - -<p class="c gap small">PARIS.—IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em"><i>LIBRAIRIE DE MICHEL LÉVY FRÈRES</i></p> - -<p class="c"><span class="small">NOUVEAUX OUVRAGES PARUS FORMAT GRAND IN</span>-18,<br /> -<i>à 3 francs le volume</i>.</p> - - -<table summary=""> -<tr><td colspan="2" class="c">HISTOIRE DE SIBYLLE</td></tr> -<tr><td>Par <span class="sc">Octave Feuillet</span></td> <td class="num">1 vol.</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c">LE MOT ET LA CHOSE</td></tr> -<tr><td>Par <span class="sc">Francisque Sarcey</span></td> <td class="num">1 vol.</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c">UN DEBUT DANS LA MAGISTRATURE</td></tr> -<tr><td>Par <span class="sc">Jules Sandeau</span></td> <td class="num">1 vol.</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c">L'ARGENT MAUDIT</td></tr> -<tr><td>Par <span class="sc">Charles Monselet</span></td> <td class="num">1 vol.</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c">LE OUI ET LE NON DES FEMMES</td></tr> -<tr><td>Par <span class="sc">Mathilde Stev</span></td> <td class="num">1 vol.</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c">A TRAVERS CHANTS<br /> -<span class="small">ÉTUDES MUSICALES, ADORATIONS, BOUTADES ET -CRITIQUES</span></td></tr> -<tr><td>Par <span class="sc">Hector Berlioz</span></td> <td class="num">1 vol.</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c">LA VIE MODERNE EN ANGLETERRE</td></tr> -<tr><td>Par <span class="sc">Hector Malot</span></td> <td class="num">1 vol.</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c">LES GALANTERIES DU XVIII<sup>e</sup> SIECLE</td></tr> -<tr><td>Par <span class="sc">Charles Monselet</span></td> <td class="num">1 vol.</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c">BALZAC CHEZ LUI—<span class="small">SOUVENIRS DES JARDIES</span></td></tr> -<tr><td>Par <span class="sc">Léon Gozlan</span></td> <td class="num">1 vol.</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c">MADEMOISELLE MARIANI—<span class="small">HISTOIRE PARISIENNE</span>, 1858—</td></tr> -<tr><td>Par <span class="sc">Arsène Houssaye</span>. Nouvelle édition</td> <td class="num">1 vol.</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c">DE LOIN ET DE PRÈS</td></tr> -<tr><td>Par <span class="sc">Alphonse Karr</span>. 2<sup>e</sup> édition</td> <td class="num">1 vol.</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c">VOYAGES ET CHASSES DANS L'HIMALAYA</td></tr> -<tr><td>Par <span class="sc">Jules Gérard</span>, le tueur de lions</td> <td class="num">1 vol.</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c">SIX MILLE LIEUES A TOUTE VAPEUR</td></tr> -<tr><td>Par <span class="sc">Maurice Sand</span></td> <td class="num">1 vol.</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c">LES VERTES-FEUILLES</td></tr> -<tr><td>Par <span class="sc">Auguste Maquet</span></td> <td class="num">1 vol.</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c">LES GRIMPEURS DES ALPES—<span class="small" lang="en" xml:lang="en">PEAKS, PASSES AND GLACIERS</span></td></tr> -<tr><td>Traduit de l'anglais par <span class="sc">Él. Dufour</span></td> <td class="num">1 vol.</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c">LA COMTESSE D'ALBANY</td></tr> -<tr><td>Par <span class="sc">Saint-René Taillandier</span></td> <td class="num">1 vol.</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c">LES MEILLEURS FRUITS DE MON PANIER</td></tr> -<tr><td>Par <span class="sc">Roger de Beauvoir</span></td> <td class="num">1 vol.</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c">MONSIEUR X ET MADAME ***</td></tr> -<tr><td>Par <span class="sc">Un Inconnu</span></td> <td class="num">1 vol.</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c">LES JEUDIS DE MADAME CHARBONNEAU</td></tr> -<tr><td>Par <span class="sc">A. de Pontmartin</span>. 4<sup>e</sup> édition</td> <td class="num">1 vol.</td></tr> -</table> - -<p class="c gap small">PARIS.—IMPRIMERIE DE J. CLAYE, RUE SAINT-BENOIT, 7</p> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Dernières lettres d'un bon jeune homme -à sa cousine Madeleine, by Edmond About - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DERNIERES LETTRES *** - -***** This file should be named 63267-h.htm or 63267-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/2/6/63267/ - -Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading -Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from -images generously made available by The Internet -Archive/American Libraries.) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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