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-The Project Gutenberg EBook of Dernières lettres d'un bon jeune homme à sa
-cousine Madeleine, by Edmond About
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
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-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-
-Title: Dernières lettres d'un bon jeune homme à sa cousine Madeleine
-
-Author: Edmond About
-
-Release Date: September 22, 2020 [EBook #63267]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DERNIERES LETTRES ***
-
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-
-
-Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading
-Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from
-images generously made available by The Internet
-Archive/American Libraries.)
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- DERNIÈRES LETTRES
- D'UN
- BON JEUNE HOMME
- A
- SA COUSINE MADELEINE
-
- RECUEILLIES ET MISES EN ORDRE
- PAR
- EDMOND ABOUT
-
- PARIS
- MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
- RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
- A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
-
- 1863
- Tous droits réservés
-
-
-
-
-CHEZ LES MÊMES ÉDITEURS
-
-
-OUVRAGES
-
-D'EDMOND ABOUT
-
-Format grand in-18
-
- Lettres d'un Bon Jeune Homme à sa cousine Madeleine.
- Deuxième édition. Un volume.
- Le Nez d'un Notaire. Quatrième édition. Un --
- Le Cas de M. Guérin. Quatrième édition. Un --
-
-THÉATRE
-
- Gaetana, drame en cinq actes, avec une préface.
- Un Mariage de Paris, comédie en trois actes.
- Le Capitaine Bitterlin, comédie en un acte.
- Risette, comédie en un acte.
-
-
-PARIS,--IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1.
-
-
-
-
-A M. LOUIS VÉRON
-
-
-Mon cher docteur, ceci n'est pas précisément un livre, mais un volume
-d'idées que j'ai publiées en divers temps, où et comme j'ai pu. Les unes
-ont paru en brochure, les autres à _l'Opinion nationale_, d'autres au
-_Constitutionnel_, durant les quelques semaines où nous avons travaillé
-ensemble. Quelle que soit la diversité de leur provenance, ces
-différents opuscules sortent tous du même fond et vont tous au même but.
-On écrit où l'on peut, l'important est de ne dire que ce qu'on pense,
-sans chercher la faveur des sacristies ou des brasseries, du ministère
-ou du Jardin Bullier.
-
-En plaçant ce recueil sous le patronage d'un des esprits les plus actifs
-et les plus originaux de notre époque, je paye mon tribut au publiciste
-qui a inventé, longtemps avant moi, les _Lettres d'un Bon Jeune Homme_.
-Mais, en vous remerciant ici de l'amitié que vous m'avez donnée et
-conservée, je n'ai pas la prétention d'acquitter même imparfaitement ma
-dette de reconnaissante.
-
-F. A.
-
-
-
-
-DERNIÈRES LETTRES
-
-D'UN
-
-BON JEUNE HOMME
-
-A SA COUSINE MADELEINE
-
-
-
-
-I
-
-POUR ET CONTRE LE JOURNALISME
-
-
-Ma chère cousine,
-
-Les collégiens sont rentrés à l'école, les baigneurs de Dieppe et les
-joueurs de Bade sont rentrés à Paris. La foule commence à rentrer dans
-les théâtres; les jeunes magistrats au menton bien rasé arrondissent en
-périodes savantes leur discours de rentrée. La vieille pièce de cent
-sous, qu'on disait partie pour les Indes, est rentrée dans la
-circulation. Charles Jud résiste seul à l'entraînement de cette rentrée
-générale. Quant à moi, j'ai senti comme une tentation invincible de
-reprendre nos causeries d'autrefois, et me voici en plein journal, entre
-mon ami Sauvestre et mon ami Sarcey, étonné et content de me retrouver
-devant toi et avec eux, mais absolument incapable de dire pourquoi ni
-par où je suis rentré.
-
-Pourquoi? Sans doute parce qu'un malaise secret nous ramène au journal
-dès que nous essayons de nous en éloigner. C'est un manque, un vide, une
-lassitude de ne rien faire. On a beau se créer d'autres occupations;
-rien ne remplace cette conversation périodique avec la foule. De tous
-les besoins artificiels que l'homme se donne ici-bas, le plus impérieux
-est le besoin d'écrire à jour fixe.
-
-Est-ce à dire que nos mains soient toujours pleines de vérités?
-Avons-nous dans le coeur ou dans l'imagination une pléthore d'idées et
-de sentiments qui demandent à se répandre? Est-ce la haine de ceci ou
-l'amour de cela qui nous excite et nous tourmente? Rarement. Il est bien
-vrai que chacun de nous a ses affections et ses antipathies; nous
-aimerions à persuader quelque chose à ceux qui nous lisent; il nous
-serait agréable de convertir tous les hommes à la justice et à la
-liberté. Mais nous écrivons surtout pour le plaisir d'écrire; nous
-sommes des égoïstes de bonne foi; la satisfaction de nous entendre
-prêcher nous est plus chère que le salut de nos ouailles. On dit que
-l'espèce humaine s'éteindrait en un rien de temps si la nature n'avait
-pas pris soin d'attacher un plaisir aux actes de reproduction. M'est
-avis que le dernier journal aurait bientôt fermé sa boutique si les
-journalistes n'écrivaient que par intérêt ou par devoir.
-
-Regarde les débutants, les conscrits du journalisme; des enfants qui
-sortent du collége, ou qui n'en sont pas même sortis! Est-ce pour
-éclairer leurs contemporains qu'ils trempent leur plume et leurs doigts
-dans une écritoire? Eh! pauvres innocents! ils n'ont pas encore appris à
-penser. Est-ce un mobile d'intérêt privé qui les excite? Mais ils se
-ruinent à publier leur prose dans quelques petits journaux sans
-lecteurs! Rien ne les décourage; ils vont droit devant eux sans savoir
-le chemin, sans voir un but à l'horizon, emportés, incertains,
-trébuchant, tombant, se relevant et courant de plus belle; ivres du vin
-de la jeunesse! C'est la critique qui les attire: on leur a dit en
-classe que la critique est aisée, et ils le croient. De quel coeur ils
-attaquent les géants de la politique et de la poésie! «Ah! tu te crois
-plus fort que nous, parce que tu t'appelles Guizot, Hugo, Lamartine! Ah!
-Goliath, l'ombre de ton grand corps nous cache le soleil! Attends que
-j'aille chercher ma fronde!»
-
-Je me rappelle le temps où M. Scribe, un grand poëte dramatique, était
-la cible de tous les apprentis journalistes. M. Scribe n'est plus; mais
-les cibles ne manquent pas, et nos jeunes journalistes ne laissent point
-chômer le tir national. Ils visent à droite, à gauche, partout, sur les
-statues de marbre et les poupées de plâtre. Heureux âge! On se sert de
-son premier journal comme de son premier fusil. N'as-tu jamais
-rencontré, ma cousine, un garçonnet de douze ans à qui l'on vient de
-donner un fusil pour ses étrennes? Il a de la poudre, il a du plomb, il
-a des capsules; l'univers est à lui! Aucune force humaine ne saurait le
-retenir; il court les champs, les jardins, la maison même: avec son
-fusil neuf. Il s'enivre du bruit des explosions, de l'odeur de la poudre
-et de la joie de détruire. Il tire sur les moineaux, sur les écureuils,
-sur les pigeons, sur les poulets, sur le chat de la maison, sur papa ou
-maman, s'il ne rencontre pas d'autre proie.
-
-Nous avons tous passé par là, et ce temps d'absurdité naïve n'est pas
-celui que nous regrettons le moins. Mais il vient un moment où l'on
-prend le journal en grippe. On s'aperçoit qu'on a perdu beaucoup de
-temps sans profit et joué le rôle de niais. On a travaillé dix ans et
-écrit toute sorte de jolies choses dont il ne reste rien. Discussions
-animées, articles de fond, variétés savantes, feuilletons pleins de sel,
-entre-filets piquants, paradoxes ingénieux, tout a passé, tout est
-évanoui, flétri, fondu; le travail de dix années n'a pas laissé plus de
-vestiges que les neiges d'antan. Si du moins on avait fait fortune! Mais
-non: le journal nourrit quelquefois son homme, il ne l'enrichit jamais.
-«Ainsi donc, se dit-on avec une mélancolie profonde, j'ai gaspillé le
-meilleur de ma vie pour l'amusement de quelques désoeuvrés! J'ai fondé
-la prospérité de plusieurs journaux, et je suis pauvre! J'ai distribué
-l'éloge à une multitude d'auteurs, d'acteurs, d'éditeurs, de directeurs
-qui ont des hôtels à Paris ou des châteaux à la campagne, et je tremble
-tous les trois mois devant le terme à payer! J'ai bâti des réputations,
-personne ne m'a rendu la pareille; j'ai fait des hommes célèbres, et je
-ne suis qu'un homme connu. Cependant tous ces gens-là sont mes
-justiciables et je les vaux bien. Que de romans, que de comédies on
-aurait pu faire avec l'esprit que j'ai dépensé! Un vaudeville ne prend
-guère plus de temps que deux feuilletons, et rapporte cent fois
-davantage! Vingt articles de journal représentent la matière d'un roman
-en un volume, et coûtent dix fois plus de travail, car chaque article
-est une charpente, une composition, un tout à créer! Pourquoi
-m'obstinerais-je dans une voie qui conduit les gens à l'hôpital?
-Écrivons des romans! Abordons le théâtre.»
-
-Il y a beaucoup de vrai dans ces doléances. Le journalisme est un métier
-ingrat, excepté pour les malhonnêtes gens, qui y sont, Dieu merci! en
-très-grande minorité. Mieux vaut cent fois écrire des romans qui
-s'impriment, se réimpriment et finissent par payer des rentes à
-l'auteur. Le théâtre a des profits moins certains, mais quelquefois
-énormes. Heureux celui qui, le matin, en ouvrant les yeux et
-_l'Entr'acte_, voit que les comédiens de deux ou trois théâtres de Paris
-s'époumoneront toute la soirée à lui gagner de l'argent! Il peut aller,
-venir, visiter le musée de Cluny ou l'aquarium du Jardin
-d'acclimatation, faire des armes chez Pons ou échanger des coups de
-poing chez Lecour, dîner à la _Maison d'or_ ou dans la taverne de Peter;
-ses intérêts sont en lieu sûr. Deux ou trois artistes de premier ordre,
-madame Viardot ou madame Plessy, Got ou Paulin Ménier, Lafont ou
-Geoffroy prendront soin de ses affaires et battront monnaie à son
-effigie, entre neuf heures et minuit.
-
-Voilà pourquoi les journalistes, après quelques années de stage,
-s'aventurent dans le roman ou dans le théâtre. Je ne parle point de ceux
-qui entrent à la Bourse: ils ont abdiqué. Mais comment se fait-il qu'un
-romancier très-lu, un dramaturge applaudi, revienne à son journal comme
-le Savoyard à sa montagne? Pourquoi des hommes politiques arrivés et
-enrichis, comme M. de Girardin ou M. le docteur Véron, se laissent-ils
-ramener de temps à autre sur le terrain de leurs combats et de leurs
-misères? C'est que les métiers et les sols les plus ingrats sont ceux
-qui nous laissent le souvenir le plus attachant. Le journalisme a des
-amertumes enivrantes comme le café, l'opium et le haschisch. On y goûte,
-on le maudit, et l'on y veut goûter encore.
-
-Sans doute il est stupide de dépenser son esprit au jour le jour, pour
-l'ébattement de quelques lecteurs inoccupés; mais qu'il est doux de
-servir au public ses idées toutes chaudes, comme les petits pâtés
-sortant du four! Un roman chemine à petits pas; il attend six mois dans
-les cartons de la librairie. Imprimé, il se disperse aux quatre points
-cardinaux; la France et l'étranger le lisent ou ne le lisent point, les
-critiques le goûtent ou le méprisent; c'est une question qui se décide
-lentement et qui n'est jamais bien résolue, par ce temps de camaraderies
-faciles et de jalousies féroces.
-
-Une comédie monte aux nues ou tombe à cent mètres au-dessous du niveau
-de la rampe. Mais il faut quelquefois des années pour atteindre à ce
-résultat heureux ou triste; tandis que l'article de journal, écrit à
-deux heures, s'imprime à trois, se distribue à quatre, se lit à cinq!
-L'auteur sort de chez lui, gagne le boulevard, et tombe au milieu d'un
-aréopage ambulant qui le lit et le juge, l'applaudit ou le siffle. C'est
-un succès argent comptant, si toutefois c'est un succès.
-
-L'action du journal sur les personnes est immédiate, presque
-foudroyante. Lundi dernier, par exemple, _le Constitutionnel_ a publié
-deux articles remarquables. L'un était de M. Sainte-Beuve, sur M.
-Guizot; l'autre de M. Fiorentino, sur mademoiselle Nelly. M.
-Sainte-Beuve a désigné, avec la finesse d'un écrivain de génie, certains
-côtés faibles de son illustre confrère. M. Fiorentino a célébré, dans un
-style lyrique, les perfections d'une comédienne hors ligne, qui chante
-un joli couplet et enfourche un beau cheval dans la féerie du _Pied de
-Mouton_. Suppose que mardi soir M. Guizot ait rencontré M. Sainte-Beuve
-et qu'un hasard parallèle ait mis mademoiselle Nelly en présence de M.
-Fiorentino. Crois-tu que M. Guizot, de l'Académie française, et
-mademoiselle Nelly, de la Porte-Saint-Martin, auraient abordé du même
-front leurs critiques respectifs? Non, sans doute. M. Guizot aurait fait
-la grimace, et mademoiselle Nelly aurait souri de ses trente-deux dents.
-Car il est certain que _le Constitutionnel_ de lundi dernier a placé
-mademoiselle Nelly fort au-dessus de M. Guizot. Si telle était
-l'intention de l'honorable rédacteur en chef, il a atteint son but et
-remis chaque personne à sa place. Il a prouvé à la famille d'Orléans
-que, si Louis-Philippe avait eu mademoiselle Nelly pour président du
-cabinet, mademoiselle Nelly serait montée à cheval le 24 février 1848;
-ce qui aurait sauvé la monarchie constitutionnelle.
-
-Le même jour, une feuille plus officielle encore, et qui est lue
-attentivement par toutes les cours de l'Europe, a dit son fait à
-mademoiselle Juliette Beau. M. Gustave Claudin tenait la plume; un
-souffle de vertu rigide et de critique austère circulait entre les
-colonnes du _Moniteur_. On prouvait clairement à l'Europe attentive que
-la Comédie-Française avait bien fait de repousser notre pauvre Juliette
-et de recevoir mademoiselle Rose Deschamps. L'effet de ce jugement ne se
-fit pas attendre. Mademoiselle Juliette Beau redoubla de zèle, et montra
-beaucoup de talent, le soir même, dans un rôle ingrat et mal fait.
-
-Ainsi, le journal a du bon. Il ne frappe pas toujours juste, d'accord.
-Mais il frappe fort et vite. C'est un véhicule pour la pensée, c'est une
-arme pour l'amour, la haine ou la vengeance, une foudre aux mains de
-l'homme. Nous ne comprenons pas l'Américain sans revolver, l'Arabe sans
-cheval, le Lapon sans traîneau, le Français sans journal.
-
-Malheureusement, la presse est un cheval entravé, un traîneau enrayé, un
-revolver qui rate. Ah! si la presse était libre! Il ferait bon écrire
-tous les jours. On écrirait même la nuit; on se relèverait à quatre
-heures du matin pour écrire.
-
-Je n'accuse pas le gouvernement; je le plains. Il croit bien faire en
-nous liant les mains, ce qui nous gêne beaucoup et ne lui profite guère.
-Mais le principal auteur de nos maux n'est ni l'empereur, ni aucun des
-ministres qui se sont succédé durant ces dix années de réaction. A qui
-donc faut-il s'en prendre? A un fanatique de la liberté, au plus grand
-journaliste de notre siècle, M. Émile de Girardin. C'est lui qui nous a
-réduits en esclavage le jour où il inventa le journal à bon marché.
-
-Avant lui, les abonnés payaient tranquillement le pain quotidien de leur
-pensée. Un journal bien fait coûte soixante ou quatre-vingts francs par
-an, selon la qualité du papier, du tirage et de la rédaction. On peut
-même, à ce prix, payer l'impôt du timbre, qui est de deux cents pour
-cent environ sur la marchandise fabriquée.
-
-M. de Girardin nous perdit tous par un trait de génie. Il s'avisa de
-livrer son journal au-dessous du prix coûtant, sauf à se récupérer sur
-les annonces. Suppose une feuille quotidienne qui perd quatre cent mille
-francs sur l'abonnement et afferme ses annonces au prix de cinq cent
-mille: elle gagnera cent mille francs par an, et vaudra plus d'un
-million. A ce prix, le fondateur s'enrichit, les rédacteurs gagnent leur
-vie, le public s'abonne à quarante francs, le commerce profite à bon
-compte d'une énorme publicité. Mais la liberté de la presse est morte.
-
-Le gouvernement n'a plus besoin de publier des lois restrictives; les
-procès, les avertissements, les communiqués deviennent presque inutiles.
-Il suffit d'un chef de bureau qui fronce le sourcil de temps en temps.
-Le journal aura peur, parce qu'il représente un million. Et les capitaux
-sont plus craintifs que les hommes, s'il est possible.
-
-Armand Carrel a-t-il compris ce danger? Si oui, il fut vraiment un
-martyr de la liberté de la presse.
-
-Un journal vraiment libre, c'est celui qui n'aurait d'autre capital que
-l'intelligence et le courage de ses rédacteurs. Mais comment faire? Que
-cinq ou six jeunes gens s'associent pour fonder un nouveau _National_,
-il faudra, de toute nécessité, qu'ils perdent sur l'abonnement comme
-tout le monde. Les annonces leur viendront en aide, c'est certain,
-lorsqu'ils auront atteint un tirage de quinze mille exemplaires. Mais
-alors ils auront perdu trois ou quatre cent mille francs, sauf miracle.
-Ils seront les esclaves d'un capital, c'est-à-dire d'un ou de plusieurs
-capitalistes. Et ces élans de généreuse folie qui poussent un peuple en
-avant, leur seront interdits à tout jamais.
-
-Nous écrivons pourtant et nous tirons sur notre chaîne, comme s'il était
-en notre pouvoir de l'allonger. Si l'indulgence ou l'inadvertance de
-tous ceux qui nous surveillent nous permet de dire un petit mot de
-vérité, nous pensons que c'est autant de pris sur l'ennemi. Le public
-qui nous lit blâme cette timidité et nous accuse de ménager la chèvre et
-le chou. Parbleu! messieurs, je voudrais bien vous voir à notre place!
-Tout ce qui règne, gouverne, administre, régit ou fonctionne à n'importe
-quel degré de l'échelle sociale, a peur du papier imprimé. Il ne s'agit
-pas seulement de Paris, mais des départements. _Le Salut public_ de
-Lyon, _la Gironde_ de Bordeaux et cinq ou six autres feuilles
-provinciales, qui valent celles de Paris, vous en diront des nouvelles.
-Ce n'est pas que les hommes en place détestent toujours le langage de la
-vérité; mais ils n'aiment pas à l'entendre dans la rue.
-
-Un de mes amis qui dirige un grand journal dans le département de
-_Seine-et-Garonne_, signale à son préfet je ne sais quelle grosse
-horreur administrative; il est mandé vite, vite, par-devant le petit roi
-du département.
-
---Monsieur, lui dit-on, quand des faits de ce genre parviendront à votre
-connaissance, je vous autorise à me les apporter ici dans mon cabinet;
-je vous défends d'en entretenir le public!
-
-Un autre, qui fait honorablement son métier de journaliste dans les
-_Côtes-de-l'Est_, ne craint pas d'adresser des conseils excellents à une
-grande compagnie financière.
-
---Monsieur, lui dit le gouverneur ou le régent de l'affaire, de quel
-droit lavez-vous mon linge sale en public? Quand vous avez un avis à me
-donner, il serait bien simple de venir chez moi!
-
-Reste à savoir si le cabinet de ces messieurs s'ouvre devant les
-conseillers qui ne sont pas journalistes!
-
-Une comédienne de Paris (ces dames sont quelquefois la doublure des plus
-hauts fonctionnaires) disait à un critique de mes amis:
-
---Je vais jouer un rôle difficile entre tous. Si j'échoue, dites-le-moi
-chez moi. Mais je vous défends sur votre vie d'en souffler un mot au
-public.
-
-Que penserais-tu, cousine, d'un accusé de la cour d'assises qui dirait
-au procureur général:
-
---Si les témoins vous racontent des faits à ma charge, je vous permets
-de venir me les soumettre à Mazas; mais, pour Dieu! n'en dites rien
-devant le jury!
-
-Le jury, en toute affaire, c'est le public. L'accusé, c'est tout homme
-en place, qui est suspect d'abuser du pouvoir, par cela seul qu'il le
-tient. Quant à nous, pauvres journalistes, nous ne sommes ni des
-magistrats, ni des greffiers, ni même des huissiers. Nous ne sommes
-rien, nous ne demandons rien, nous ne visons à rien; le plaisir d'écrire
-est le plus clair de notre revenu. Et pourtant notre misère est si
-douce, que nous n'aspirons point à changer d'état, et nous préférons à
-toutes les broderies officielles les modestes paillons qui éclairent
-notre obscurité.
-
-
-
-
-II
-
-LES TYRANNEAUX DE PROVINCE
-
-
-La lettre que je t'écrivais il y a quelques semaines sur les libertés
-municipales[1], a produit, ma chère cousine, des effets curieux. Je me
-doutais bien un peu que les mésaventures de Gottlieb n'étaient pas
-uniques dans leur genre, que la France possédait plus d'un maire
-Sauerkraut et plus d'un sous-préfet Ignacius; mais je n'aurais jamais
-cru que le nombre en fût si grand.
-
- [1] Voir les _Lettres d'un Bon Jeune Homme_, page 353.
-
-Le pauvre Eugène Guinot se mit un jour quatorze affaires sur les bras,
-pour avoir raconté qu'un monsieur X... avait trouvé un monsieur Z...
-dans l'armoire de sa femme. Quatre maris s'étaient reconnus dans la
-personne de l'infortuné X...; dix jeunes gens, tous beaux, tous bien
-faits, tous bouillants du plus noble courage, revendiquaient l'initiale
-victorieuse de Z... L'honnête et bienveillant chroniqueur avait beau
-alléguer que l'anecdote était de pure invention: il avait précisé le
-jour et l'heure de l'événement, et on lui prouva que, le même jour, à la
-même heure, dans cet heureux pays de France, quatorze maris avaient
-ouvert quatorze armoires meublées de quatorze amants.
-
-On a cherché querelle à Gavarni dans une occasion plus singulière
-encore. Le grand artiste avait dessiné deux individus assis face à face
-devant une table d'estaminet, avec cette légende:
-
-«Tu vois ce monsieur qui entre là-bas?
-
---Oui.
-
---Sais-tu ce que c'est?
-
---Non.
-
---C'est pas grand'chose.»
-
-Le troisième personnage, le _pas grand'chose_ en question, n'était
-représenté ni de face, ni de profil, ni même de dos. Il ne brillait que
-par son absence. Et pourtant il y eut dans Paris un homme assez
-susceptible pour se reconnaître dans cette figure absente et demander
-raison au peintre qui ne l'avait pas dessinée!
-
-Mon cas est tout différent, chère cousine. Aucun maire, aucun
-sous-préfet ne s'est reconnu aux portraits que j'ai tracés; mais voici
-des communes entières qui me félicitent d'avoir fustigé leur maire;
-voilà des arrondissements qui me remercient d'avoir dit la vérité sur
-leur sous-préfet.
-
-J'ai reçu tout d'abord une lettre signée d'un nom fort décent, et datée
-de X..., département de... La voici:
-
- «Monsieur,
-
- «Je suis Gottlieb. Tous mes concitoyens de la ville de X... sont
- autant de Gottliebs... C'est notre maire que vous avez peint au
- naturel sous le nom de Jean Sauerkraut. Comment donc se fait-il que
- vous nous connaissiez si bien, sans être jamais venu chez nous?
-
- «Venez-y bien vite, monsieur. Le peuple reconnaissant vous recevra à
- bras ouverts. Le jour où il vous plaira d'entendre nos doléances et de
- juger par vos yeux des injustices de nos tyrans, j'espère que vous me
- ferez l'honneur de descendre chez moi, à l'_Écu de France_. Mes prix
- sont infiniment plus modérés que ceux du _Soleil d'or_, et ma table
- d'hôte est mieux servie, si l'on en croit MM. les voyageurs du
- commerce.
-
- «Agréez, etc.»
-
-Je m'apprêtais à répondre: «Monsieur, vous me faites trop d'honneur. Mon
-ami Gottlieb, qui n'est point un personnage symbolique, n'a jamais mis
-les pieds dans votre département.» Mais on introduisit chez moi un jeune
-avocat fort aimable, que j'avais intimement connu dans une ville de
-l'Est.
-
- * * * * *
-
---Mon cher ami, me dit-il en entrant, j'ai failli me faire annoncer chez
-vous sous le nom de Gottlieb fils. Mon père habitait depuis sa naissance
-le chef-lieu que vous savez. Il y a rempli, durant une vingtaine
-d'années, des fonctions modestes mais honorables, et qui suffisaient à
-son ambition. Malheureusement, ses concitoyens, qui l'estimaient, l'ont
-élu vice-président d'une société de bienfaisance: il y avait un
-concurrent légitimiste. Cette nomination, que mon père n'avait pas même
-sollicitée, a fait grand bruit. Nos ennemis se sont mis en mouvement. Un
-haut fonctionnaire, _qui aurait dû_ se déclarer pour nous[2], s'est mis
-en route pour Paris; quelques jours après, mon pauvre père était nommé à
-une autre résidence. Le voilà exilé de sa ville natale, séparé de ses
-amis, éloigné de ses propriétés, troublé dans toutes ses habitudes, à un
-âge où l'homme ne sait plus changer. Quant à moi, je comptais poursuivre
-ma carrière sans quitter ma famille. Mais, aujourd'hui, que voulez-vous
-que je devienne?
-
- [2] Le préfet.
-
- * * * * *
-
-Il en était là de ses doléances quand je vis entrer un inconnu de
-cinquante ans environ: une figure intelligente, ouverte et sympathique.
-
---Monsieur, me dit-il après avoir décliné son nom, je suis ancien
-député. J'exerce, dans un département du Nord, une industrie importante.
-Ma maison occupe tout un peuple d'ouvriers. J'ai entrepris, dans mes
-loisirs, un grand travail d'utilité publique. Ce que votre maître Pierre
-a fait dans les landes de la Gironde, je l'essaye à mes frais sous un
-autre climat. Outre cela, je suis Gottlieb.
-
---Vous, monsieur?
-
---Hélas! oui. Toutes les persécutions que vous avez énumérées, et bien
-d'autres encore, s'exercent contre moi. Je me suis mis à dos l'autorité
-locale. Tous les Ignacius et tous les Sauerkraut de l'arrondissement
-sont déchaînés contre votre serviteur. Si vous venez me voir, vous
-jugerez par vos yeux de ce que je puis être et de ce que l'on est pour
-moi; vous verrez ce que je fais et ce qu'on me fait.
-
-Cet honorable visiteur me résuma, dans un court abrégé, les vexations
-qu'il avait subies et qui se renouvelaient tous les jours. Je reconnus
-que mon ami Gottlieb était un privilégié, un aristocrate, un enfant gâté
-de la mairie et de la sous-préfecture, en comparaison de l'ancien
-député. Je lui présentai le jeune avocat qui était arrivé avant lui, et
-nous nous mîmes à chercher ensemble un spécifique contre leur mal.
-
-Mais ma servante reparut avec un paquet de lettres que j'ouvris devant
-eux, avec leur permission.
-
-La première venait du Midi. Elle était datée d'une place de guerre. La
-vignette enluminée qui décorait la tête de la première page représentait
-un guerrier entouré de drapeaux. L'écriture et le style ne pouvaient
-appartenir qu'à un jeune soldat.
-
- «Monsieur, disait l'enfant (un de ces enfants héroïques qui jouent si
- bien à la bataille), j'ai dix-huit ans et je me ferais tuer pour
- l'empereur, à preuve que je me suis engagé volontairement en novembre,
- et que je suis candidat brigadier, en attendant le bâton de maréchal.
- Pour lors que vous n'avez pas raconté positivement mon histoire,
- puisque ce n'est pas un mulot que j'ai tué, mais un moineau, sauf le
- respect que je vous dois.
-
- «Identiquement, ce n'est pas moi qui me suis porté au conseil
- municipal, n'en ayant ni l'âge ni le vouloir, mais mon cousin germain,
- fils du frère aîné de mon propre père, et que vous désignez dans vos
- feuilles sous le nom illusoire de Gottlieb. Lequel, s'étant porté
- contre la liste du maire au mois d'août, demeura, ensemblement avec
- toute sa famille, en butte à toutes les vexations de l'autorité
- civile. D'où m'étant aventuré sur la route dont il était borné, et
- ayant tué un moineau (passez-moi le mot) d'un coup de pistolet sur un
- arbre, je fus empoigné par les gardes champêtres qui faisaient le guet
- autour de sa maison par inimitié contre lui, et livré à la justice
- civile, qui me condamna pour délit de chasse à l'amende, aux frais et
- à la confiscation de l'arme.
-
- «Le tout montant à une somme totale d'environ quatre-vingts francs,
- dont je ne garde point rancune à la justice, qui exécutait sa consigne
- en appliquant la loi, mais aux gardes champêtres et nommément à M. le
- maire, qui les avait apostés autour de la maison de mon cousin, pour
- nous prendre en faute, dont ils auraient parfaitement pu se dispenser.
- Vous avouerez, monsieur, que c'est un moineau payé un peu cher, et que
- je n'avais rien fait à M. le maire, n'ayant pas même pu voter, faute
- d'âge, en faveur de mon cousin.
-
- «Ce qui ne m'empêche pas, monsieur, de crier avec tous les coeurs
- français en présence de l'ennemi, absent ou présent: Vive l'Empereur!
- Puisse-t-il être servi par les civils comme il le sera en toute
- occasion par votre bien dévoué
-
- «X...,
- «Candidat brigadier à la... du... d'...
- en garnison à...»
-
-La deuxième lettre était signée d'un fonctionnaire assez important d'une
-de nos grandes administrations. La voici:
-
- «Monsieur,
-
- «La simple lecture de mon nom vous dira dans quel département je suis
- né et pourquoi je suis bonapartiste de naissance. L'_Histoire de
- Napoléon_ est l'Évangile où mon vénéré père m'a appris à lire. Dès ma
- première jeunesse, j'ai rêvé le retour de la dynastie napoléonienne.
- Dans l'âge où nous passons facilement du désir à l'action, j'ai
- conspiré. Toute ma vie et toute ma fortune ont été consacrées à la
- sainte cause que j'ai toujours confondue avec la cause de mon pays.
- L'empereur a daigné récompenser mes modestes services en me nommant
- lui-même à l'emploi que j'occupe depuis tantôt dix ans.
-
- «Je m'applique à me rendre digne de ses bontés, dont je garde une
- reconnaissance éternelle. Mon chef immédiat, aussi bien que MM. les
- inspecteurs de mon service et ces messieurs de l'administration
- centrale, ont toujours rendu justice à mes modestes efforts. Je serais
- un ingrat si je ne me louais pas hautement de leur bienveillance.
- Pourquoi faut-il que, dans les dernières élections municipales, j'aie
- voté ouvertement pour un homme de mon opinion, dévoué comme moi aux
- idées libérales de l'empereur? Ce malheureux, que vous avez désigné
- ingénieusement sous le nom de Gottlieb, a entraîné tous ses amis dans
- sa perte. Le maire de cette ville et le sous-préfet de cet
- arrondissement ont juré de _faire sauter_ tous ceux qui avaient pris
- parti pour Gottlieb. Leurs dénonciations contre moi seul forment un
- dossier énorme, sous lequel mon innocence sera infailliblement
- étouffée. Que faire? A qui m'adresser?
-
- «J'attends tous les jours mon changement, qu'ils demandent, qu'ils
- espèrent, qu'ils annoncent à haute voix dans la ville et au chef-lieu.
- J'aimerais mieux qu'on nous débarrassât du maire, qui s'est rendu
- antipathique à toute la population, ou qu'on changeât le sous-préfet.
- C'est un ultramontain riche et bien apparenté. Je suppose que vous
- l'avez désigné sous le nom d'Ignacius, parce qu'il a des relations
- étroites avec la société de Jésus, fondée par saint Ignace. En l'ôtant
- de chez nous, on ne lui ferait aucun tort, car il dit lui-même à qui
- veut l'entendre qu'il donnera sa démission dès qu'il aura la croix. Ne
- pourriez-vous obtenir, monsieur, qu'on le décorât tout de suite? Notre
- pays y gagnerait; mais le plus soulagé de tout le département serait
- votre dévoué serviteur.
-
- «X...»
-
-Troisième dépêche.--Celle-ci vient de beaucoup plus loin, d'un pays
-perdu.
-
- «Monsieur,
-
- «Je suis père d'une nombreuse famille et j'occupe une place de
- dix-huit cents francs. J'ai voté pour Gottlieb. Ni le maire ni le
- sous-préfet ne me le pardonneront jamais. C'est sans doute parce que,
- Gottlieb et moi, nous sommes plus dévoués que lui au gouvernement de
- l'empereur.
-
- «Au jour de l'an, je suis allé avec ma femme faire une visite
- officielle à M. le sous-préfet. Ce haut fonctionnaire étant absent,
- nous avons laissé nos cartes de visite. Comme nous sortions de la
- sous-préfecture, M. le sous-préfet, qui rentrait, se croisait avec
- nous. J'attendais son coup de chapeau pour le saluer à mon tour.
-
- «Ne devais-je pas agir ainsi, puisque j'étais avec ma femme? Vous
- savez sans doute, monsieur, qu'on peut être à la fois homme du monde
- et fonctionnaire à dix-huit cents francs. M. le sous-préfet, qui me
- conserve une dent depuis les élections, affecta de ne point nous voir,
- entra dans son bureau, et écrivit à mes chefs que j'avais passé devant
- lui sans le saluer. Il n'en faut pas davantage pour motiver la
- destitution d'un employé à dix-huit cents francs. Heureusement,
- monsieur, la dénonciation tomba aux mains d'un très-excellent et
- très-honnête homme, qui se trouva être par surcroît un homme de
- beaucoup d'esprit.
-
- «C'est pourquoi je ne suis pas destitué. Mais un avancement qui
- m'était annoncé et promis depuis plus de six mois a été arrêté par ce
- prétendu crime de chapeau. Je ne me plains de rien, je n'accuse
- personne. Un employé à dix-huit cents francs n'a pas le droit d'ouvrir
- la bouche, sinon pour manger quelquefois. Mais je vous prie
- instamment, vous qui semblez porter quelque intérêt aux opprimés, de
- me fournir une arme défensive. Celle qui délivra la Suisse et
- Guillaume Tell dans une célèbre question de chapeau est tombée en
- désuétude. Vous seriez vraiment bon d'en indiquer une autre à votre
- tout dévoué
-
- «X...»
-
-La dernière lettre du paquet n'était pas aussi importante, et je ne la
-cite que pour mémoire. J'ai écrit que la ville de Schlafenbourg ne
-comptait qu'un seul mari de Molière. Un monsieur qui a cru se
-reconnaître m'écrit une longue lettre anonyme pour me dire que je me
-suis trompé, qu'il n'est pas seul de son espèce; que, d'ailleurs, nous
-n'avons pas le droit de trouver mauvais ce qu'il trouve bon; que
-l'amitié vit de concessions, et mille raisons de cette force qu'il ne
-m'appartient pas de discuter.
-
-Lecture faite, mes deux visiteurs me prièrent de résumer le débat, et je
-leur dis:
-
---Votre récit, les lettres de mes correspondants et mon expérience
-personnelle m'ont prouvé que les petits fonctionnaires de notre pays se
-laissaient aller sans trop d'effort sur la pente du despotisme. On en
-voit quelques-uns mettre au service de leurs rancunes personnelles une
-autorité qui leur a été confiée pour le service de l'État. Peut-être
-même en trouveriez-vous deux ou trois mille qui tournent contre le
-gouvernement et ses amis les armes dont ils disposent. C'est un mal,
-j'en conviens, mais qui n'est ni sans explication, ni sans remède. Cette
-grosse armée de fonctionnaires ne s'est pas recrutée en un jour, sous
-une influence unique. Des partis très-divers ont mis la main aux
-affaires depuis douze ans. Il est évident, par exemple, que M. de
-Falloux et les ministres de sa couleur n'étaient ni des esprits bien
-libéraux, ni des démocrates très-prononcés, ni même des bonapartistes
-bien purs. Chacun d'eux a apporté avec lui un certain nombre de
-fonctionnaires choisis dans la même nuance, et je ne suis pas convaincu
-qu'ils les aient tous remportés. Voilà, si je ne me trompe, la cause du
-mal.
-
---Et le remède?
-
---Le voici. Les animaux les plus patients ne se font pas faute de crier
-lorsqu'on les écorche; c'est un exemple à suivre, et je le recommande à
-tous les administrés. Criez, morbleu! le souverain vous écoutera. C'est
-son devoir, son intérêt, son désir. L'empereur ne peut pas trouver bon
-que les maires et les gardes champêtres lui recrutent des ennemis dans
-le peuple. Si par hasard vos cris n'arrivent point jusqu'à Paris (car la
-France est grande), ils seront entendus par vos voisins, qui se mettront
-à crier avec vous, et il se fera un si grand bruit, que vos tyranneaux
-seront saisis d'épouvante.
-
-«Je ne vous dis pas de les dénoncer à leurs supérieurs ni de remonter de
-proche en proche, par la voie hiérarchique, jusqu'à ces hautes régions
-où le pouvoir s'épure des petites passions et des intérêts mesquins:
-cela tomberait dans la délation, qui est toujours méprisable; mais
-appelez-en de toutes les violences, de toutes les injustices, de tous
-les passe-droits à l'opinion publique. Criez!
-
-«Je ne vous conseille pas de crier dans la rue: le sergent de ville vous
-conduirait au poste, et ferait bien. Mais vous avez les journaux, qui
-sont des porte-voix incomparables. Cette gueule de lion qui portait au
-conseil des Dix les moindres caquets de Venise n'était qu'un jeu
-d'enfant, une trompette d'un sou, si vous la comparez aux journaux.
-
-«Le ministre de l'intérieur est un honnête homme, estimé de tous les
-partis, sans exception. Homme de bien et homme de sens, il permet, il
-veut que l'on crie. Je suis sûr qu'il n'aurait que du mépris pour un
-écorché qui ne crierait point. Pourvu que nous n'attaquions ni la
-personne de l'empereur, ni la constitution fondamentale de l'Empire,
-nous avons carte blanche contre tous les abus. Servons-nous de la
-liberté qu'on nous donne; sinon, nous ne la méritons pas. Il faut que
-tous les journaux, sans exception, et jusqu'à la feuille de petites
-affiches qui s'imprime à Saverne, soient des instruments de justice et
-des organes de vérité. Ne craignez ni les suppressions, ni les saisies,
-ni les avertissements: le temps n'est plus où un journal était puni pour
-avoir discuté les engrais recommandés par la préfecture.
-
---Mais un fonctionnaire attaqué dans les journaux a toujours le droit de
-faire un procès!
-
---Il a même le droit de le perdre, si vous n'avez avancé que des faits
-exacts.
-
---En matière de diffamation, la preuve n'est pas admise.
-
---Contre un particulier, non. Vous n'avez pas le droit d'appeler voleur
-un homme qui a volé; il vous est défendu de nommer faussaire un voyageur
-qui se rend à Poissy pour avoir imité la signature du prochain. Ces
-messieurs vous poursuivraient en diffamation, et leur procès serait
-gagné d'avance. Mais la loi n'a pas voulu que le fonctionnaire public
-partageât cette triste inviolabilité. Reprochez-lui hardiment,
-publiquement, les fautes qu'il commet dans l'exercice de ses fonctions,
-et ne craignez pas qu'il vous traîne devant la justice. Le tribunal vous
-permettrait de prouver votre dire et d'accabler votre accusateur[3].
-Criez donc! Et, si vous avez la poitrine un peu trop faible,
-adressez-moi vos doléances. Je ne suis pas phthisique, et je crierai
-pour vous!
-
- [3] Erreur grossière. Ne vous y fiez point! La loi serait contre vous.
-
-
-
-
-III
-
-LA MACHINE LENOIR
-
-
-Ma chère cousine,
-
-Nous avons, par la grâce de Dieu, deux Conservatoires à Paris:
-
-Le Conservatoire de la routine musicale, au faubourg Poissonnière;
-
-Le Conservatoire de la routine industrielle, qu'on nomme aussi
-Conservatoire des arts et métiers, rue Saint-Martin.
-
-MM. Berlioz et consorts ne sont pas, comme on pourrait le supposer, des
-phénomènes uniques. L'habile directeur du Conservatoire des arts et
-métiers se couvre de gloire à leurs côtés, dans la lutte généreuse du
-passé contre l'avenir, de l'inertie contre le progrès.
-
-Tandis que ces grands polémistes, aussi grands dans la discussion que
-dans la mélodie, repoussent l'invasion du barbare Chevé, qui menaçait de
-nous faire tous musiciens en un rien de temps, voici ce qui se passe aux
-environs de la rue Saint-Martin:
-
-Deux envoyés du Conservatoire se présentent, le front haut, dans une
-modeste imprimerie:
-
---Monsieur, disent-ils au patron, nous nous sommes laissé conter que
-vous aviez une machine Lenoir?
-
---Oui, messieurs; la voici.
-
-Il leur montre, dans un coin de l'atelier, un petit appareil fort
-simple, et pas plus encombrant qu'un poêle sans cheminée.
-
---Ça! disent les petits Berlioz de l'industrie. Voilà ce que nous avons
-entendu vanter sous le nom de machine Lenoir! Heureusement, elle ne
-marche pas!
-
---En effet, répond l'imprimeur, elle ne marche pas pour le moment, mais
-elle va marcher dans un quart de minute.
-
-Il pousse un volant, tourne un robinet, la machine fait entendre un
-petit bruit, le bruit d'une respiration un peu forte, et tout s'anime
-autour d'elle. Et deux presses mécaniques se mettent à travailler à la
-fois, comme si une forte commande s'était abattue sur la maison.
-
-Les délégués du Conservatoire, en présence d'un résultat si évident,
-hochent la tête d'un air de doute. Habitude de Conservatoire!
-
---Vous ne nous persuaderez jamais, disent-ils, que ce misérable outil
-fonctionne régulièrement.
-
---Il fonctionne comme je veux: quatre-vingts coups de piston à la
-minute. Mais l'expérience nous a démontré qu'en forçant de vitesse, on
-pouvait aller jusqu'à huit cents.
-
---Alors, votre machine vous tuera un jour ou l'autre. C'est une force
-aveugle que l'homme ne saurait dompter.
-
-Pour toute réponse, l'imprimeur ferme un robinet. Le moteur s'arrête,
-les presses se reposent, il se fait un grand silence dans la maison.
-
---Tout cela est bel et bon, répliquent les deux lévites de la routine;
-mais, si votre machine ne vous tue point, elle vous mettra du moins sur
-la paille. Nous savons ce qu'elle vous coûte, mon brave homme!
-
---Elle me coûte mille francs d'achat, ou cent francs d'intérêt par an, y
-compris l'amortissement du capital. Elle consomme un mètre cube de gaz
-hydrogène, ou six sous par heure de travail, qui font trois francs pour
-une journée de dix heures. Ajoutez l'achat et l'entretien de la pile,
-l'établissement d'un flotteur pour le gaz, le coût d'une petite prise
-d'eau et tous les faux frais, nous n'arriverons pas à un total de six
-francs. Or, cette machine, qui est de la force d'un cheval, remplace
-avantageusement le travail de quatre manoeuvres qu'il me fallait payer
-quatre francs par jour, ou seize francs en tout. Elle me procure donc
-une économie de plus de dix francs, et je ne vois pas comment elle
-pourrait me mettre sur la paille.
-
-Les hommes du Conservatoire levèrent les épaules comme M. Berlioz à
-l'avant-dernière séance de M. Chevé. Ils déclarèrent dogmatiquement que
-des hommes comme eux ne se laissaient tromper ni par les inventeurs ni
-par leurs compères; que la direction du Conservatoire publierait
-prochainement un mémoire foudroyant contre la machine Lenoir, et que les
-hommes de progrès recevraient de leurs mains une correction mémorable.
-
-Il faut, cousine, que ces animaux-là (les hommes de progrès) soient
-véritablement incorrigibles, car les conservatoires de tous les temps ne
-leur ont point épargné les leçons. Un Chevé de l'âge d'or, qui
-s'appelait Orphée, fut déchiré, non dans une brochure par vingt-trois
-signataires, mais dans les plaines de la Thrace, par une multitude de
-jeunes femmes qui chantaient faux, comme les élèves de notre
-Conservatoire. Un philosophe du nom de Socrate fut mis à mort par les
-Victor Cousin de son temps réunis en Conservatoire des erreurs
-officielles. Galilée, qui avait la folle prétention de faire tourner la
-terre autour du soleil, fut emprisonné par les soins de la cour de Rome.
-La cour de Rome était alors, comme aujourd'hui, le Conservatoire obstiné
-d'une auguste mythologie. Les premiers imprimeurs furent persécutés par
-la Sorbonne, Conservatoire très-pédant de l'ignorance nationale. Tous
-les Conservatoires du premier Empire repoussèrent unanimement la
-navigation à vapeur, et l'on sait quels services cette sage mesure nous
-rendit dans nos luttes contre l'Angleterre. M. Thiers, un Conservatoire
-en abrégé, s'opposa comme un héros à l'établissement des chemins de fer
-en France. Aujourd'hui, les Conservatoires et les conservateurs
-sacrifient la machine Lenoir aux machines à vapeur qu'ils ont adoptées
-malgré eux et par contrainte.
-
-Mais peut-être est-il temps de te révéler le secret de cette machine
-infernale qui trouble le sommeil conservateur de M. le général Morin.
-
-Le jour où une chaudière d'eau bouillante souleva son couvercle devant
-un physicien qui n'avait pas l'esprit de Conservatoire, la force de la
-vapeur fut révélée à l'homme: il ne s'agit plus que de l'employer. La
-vapeur nous apparut comme un ouvrier vigoureux et terrible: les
-mécaniciens s'occupèrent de l'embaucher et de le dompter.
-
-Quelques années plus tard, une fille de boutique oublie de fermer un bec
-de gaz. L'hydrogène se répand et se mélange avec l'air. Un commis
-attardé rentre dans la maison, le cigare à la bouche ou la lanterne à la
-main. L'air s'enflamme, se dilate et centuple son volume primitif. La
-boutique, cent fois trop étroite pour son contenu, éclate comme une
-bombe. «Quel malheur! dit le peuple!--Quelle fortune! s'écrie le
-physicien penché sur ces ruines. Si une étincelle jetée dans un certain
-milieu a pu faire tant de mal, quels services ne pourra-t-elle pas nous
-rendre dès que nous saurons l'employer? C'est un ouvrier de plus.
-Embauchons-le bien vite!» Voilà l'idée de M. Lenoir.
-
-Ces embauchages intelligents, ce recrutement des forces de la nature
-sera la gloire de notre siècle aux yeux de la postérité. L'homme, au
-commencement, n'eut pas d'autres ouvriers que lui-même. Lorsqu'il sut
-mettre les animaux à son service, et, suivant la belle expression de
-Buffon, les conquérir sur la nature, il s'éleva d'un rang dans l'échelle
-des êtres. Le premier qui dompta un cheval, le premier qui attela deux
-taureaux à la charrue furent honorés comme des dieux. Quelle
-reconnaissance ne doit-on point à ces Neptunes modernes qui nous
-fabriquent sur une enclume des machines de la force de mille chevaux?
-Nous leur décernerions aussi le beau titre de dieu, s'il n'avait fini
-par tomber en désuétude par le grand abus qu'on en a fait.
-
-Par eux, l'eau des torrents, l'étincelle de la foudre, la vapeur, le
-vent et toutes les forces aveugles de la nature ont pris du service dans
-cette grande usine que nous gérons. L'eau travaille à bas prix, mais la
-vapeur fait plus de besogne. L'étincelle porte nos messages au bout du
-monde; le vent conduit les navires et fait tourner les moulins. C'est le
-plus capricieux de tous nos serviteurs; il se met en grève pour un oui,
-pour un non; il s'emporte contre ses maîtres et conduit les navires à la
-côte. Aussi l'a-t-on remplacé, ou peu s'en faut. Dans son chômage forcé,
-il se déchaîne en vagabond et nous joue tous les mauvais tours
-imaginables. Vous l'avez vu souvent, par une belle nuit d'hiver,
-décoiffer de leur toit les maisons frileuses, ou secouer comme des
-pruniers les campaniles de nos églises. Peut-être même vous a-t-il
-arrêté sur le pont Neuf, mon cher monsieur, et vous a-t-il dit, en
-lançant votre chapeau dans la rivière: «Ayez pitié d'un pauvre
-travailleur sans ouvrage!»
-
-Patience, mon garçon! nous reviendrons à toi. Nous promettons de
-t'atteler à nos ballons, si nous trouvons un cocher qui sache te
-conduire.
-
-C'est l'étincelle électrique qui conduit la machine de M. Lenoir, et
-voici comment.
-
-Tu as vu des machines à vapeur; nous n'en manquons point à Quevilly. Une
-machine à vapeur n'est pas autre chose qu'un piston allant et venant
-dans un cylindre. La vapeur arrive en bas et pousse: le piston monte. La
-vapeur arrive en haut et pousse: le piston descend. La vapeur revient en
-bas, et il faut, bon gré malgré, que le piston remonte, comme le
-couvercle de la fameuse marmite. La vapeur revient en haut, et le piston
-redescend. Ce mouvement de va-et-vient, imprimé au piston par la force
-irrésistible de la vapeur, est comme le grand ressort de toutes les
-machines. Du jour où le physicien eut trouvé ce secret-là, les
-mécaniciens ont fait le reste.
-
-Il n'est pas difficile de planter au milieu du piston une bonne tige de
-fer qui va et vient avec lui, d'une marche régulière et sûre. Ce
-mouvement en ligne droite se change en mouvement circulaire par un petit
-mécanisme aussi simple qu'ingénieux. Cela n'est pas plus malin que de
-faire tourner la roue de ton rouet en appuyant le pied sur la
-planchette. Et, de même que la pression de ton petit pied, allant et
-venant en ligne droite, fait marcher le rouet en ligne circulaire, un
-simple piston qui va et qui vient dans un cylindre fait tourner les
-roues d'une usine, d'une locomotive ou d'un bateau à vapeur.
-
-La machine Lenoir est construite tout de même: il n'y manque que la
-vapeur. Suppose que le piston soit bien tranquille au beau milieu de son
-cylindre, entre deux espaces vides. Il monterait sans hésiter, si on lui
-lâchait par le bas un bon jet de vapeur. Il descendrait du même train,
-si la vapeur lui arrivait par le haut. Faisons mieux: mettons-lui sous
-le ventre ce mélange d'air et de gaz hydrogène qui fait de si belles
-explosions dans les boutiques. Ajoutons la petite étincelle qui dilate
-violemment le mélange: le piston montera sans perdre de temps; il
-faudrait qu'il fût bien obstiné pour se le faire dire deux fois. Dès
-qu'il sera monté au haut du cylindre, on le fera redescendre par le même
-moyen, et l'on aura ce va-et-vient régulier qu'on admire dans les
-machines à vapeur.
-
-Voilà donc une machine à vapeur sans vapeur, qui produit les mêmes
-résultats sous l'impulsion d'une autre force. Mais cette force, combien
-coûte-t-elle à produire? Si nous l'avions pour rien, comme le vent, ou
-pour presque rien, comme l'eau des rivières, il faudrait jeter à la
-ferraille toutes les machines à vapeur construites ou en construction.
-
-Mais non, et ceci doit rassurer les Conservatoires. La machine Lenoir
-consomme des étincelles électriques qui ne coûtent presque rien, de
-l'air atmosphérique qui ne coûte rien du tout, et du gaz hydrogène qui
-coûte encore assez cher. On le paye trente centimes le mètre cube, et
-les Compagnies qui nous le vendent sont trop bien avec l'administration
-municipale pour songer à réduire leurs prix. Une machine de deux cents
-chevaux, travaillant dix heures par jour, consommerait deux mille mètres
-cubes d'hydrogène ou six cents francs dans la journée. La vapeur coûte
-beaucoup moins cher.
-
-Il est vrai qu'un Américain, domicilié à Paris, se fait fort de nous
-donner bientôt l'hydrogène à un centime le mètre cube. Il décompose
-l'eau instantanément et à froid, au moyen d'un mélange dont il n'a pas
-encore livré le secret. S'il n'exagère pas le mérite économique de son
-invention, la vapeur sera détrônée partout; nous aurons même des
-steamers Lenoir, voyageant sans charbon et fabriquant leur hydrogène au
-fur et à mesure de leurs besoins. Mais nous n'y sommes pas encore, et il
-convient de fonder nos calculs sur l'état présent de l'industrie. Le
-mètre cube de gaz à Paris coûte six sous, et nous devons partir de là.
-
-Tant que cette denrée de première nécessité se vendra si cher, tous les
-manufacturiers feront sagement de s'en tenir à la vapeur et de laisser
-la machine Lenoir à la petite industrie.
-
-Tout le monde n'a pas le moyen de travailler en grand et de produire
-beaucoup, sur un vaste terrain, avec un capital énorme. Nous comptons en
-France une multitude de petits industriels, demi-fabricants,
-demi-ouvriers, qui vivotent modestement dans des ateliers étroits. La
-vapeur est un luxe qu'ils ne pourront jamais se permettre, et cela pour
-mille et une raisons. Le premier établissement d'une machine à vapeur
-coûte fort cher. Il faut un emplacement spécial, le consentement du
-propriétaire et des voisins. On a le danger des explosions et des
-incendies. Il faut un chauffeur. La vapeur, si utile qu'elle soit, n'est
-pas tout à fait aux ordres de l'homme: entre l'instant où l'on allume le
-feu et la minute où se produit une pression utile, il s'écoule une heure
-pour le moins. Si vous suspendez le travail au moment du repas, il faut
-entretenir le feu de la machine. Le travail terminé, la machine dépense
-encore et brûle son charbon pour le prince qui règne à Berlin.
-
-La machine Lenoir ne dépense que lorsqu'elle travaille. On la met en
-mouvement à l'instant même où l'on en a besoin; on arrête les frais dès
-que l'ouvrage est suspendu; on n'emploie pas un centimètre cube de gaz
-qui ne profite. Tous les emplacements sont bons: une force d'un cheval
-se range commodément dans le coin le plus obscur du plus modeste
-atelier. Aucun propriétaire, aucun voisin ne peut s'opposer à
-l'établissement d'un appareil qui ne fait ni bruit, ni feu, ni fumée, et
-qui procède par petites explosions aussi douces et aussi inoffensives
-que la respiration d'un ronfleur.
-
-Nous avons à Paris, à Lyon, à Saint-Étienne et dans nos grandes villes
-industrielles, un million de petits fabricants ou d'ouvriers en chambre.
-C'est une population très-intéressante, non-seulement parce qu'elle est
-morale et paisible, mais parce qu'elle travaille avec une certaine
-spontanéité. L'initiative individuelle, comprimée par la division du
-travail chez l'ouvrier des manufactures, se développe tout à l'aise dans
-ces libres artisans. Sans parler des capacités éminentes qui se révèlent
-de temps à autre chez quelqu'un d'entre eux, on peut dire qu'ils
-contribuent tous à donner aux produits de la France ce cachet de bon
-goût que l'étranger apprécie et paye si bien. Voilà les hommes qui
-sauront tirer parti de la machine Lenoir. C'est à eux que l'inventeur
-aurait dû dédier son oeuvre.
-
-Nous les verrons bientôt, la caisse d'épargne aidant, placer dans leurs
-petits ateliers un compagnon de travail de la force d'un cheval, ou même
-de moitié. Un demi-cheval consomme trois sous de gaz à l'heure et fait
-la besogne de deux hommes. Un demi-cheval ne sera jamais intelligent ni
-adroit de ses mains comme nos fins ouvriers de Paris, mais il se
-chargera des gros ouvrages et des labeurs indignes d'un citoyen.
-
-Quand je pense qu'il y a dans notre beau pays non-seulement des chiens,
-mais encore des électeurs qui tournent une roue depuis le matin jusqu'au
-soir pour gagner le pain de leur famille!
-
-Au reste, il était temps que M. Lenoir inventât sa jolie machine. La
-petite industrie courait un danger de mort. Les capitaux se groupaient
-en masses imposantes pour fonder des manufactures énormes. On pouvait
-déjà fixer le jour où le dernier des petits poissons aurait été mangé
-par les gros. Petits poissons, devenez grands! et bénissez le nom de M.
-Lenoir, qui vous sauve la vie.
-
-Nous parlerons un autre jour de certaines applications de la machine
-Lenoir. Le théâtre, par exemple, lui demandera de grands services. Tu
-sais, cousine, ou plutôt tu ne sais pas que tous ces beaux mouvements
-qui s'opèrent sur la scène, les déplacements de décors, les trucs, les
-changements à vue, sont exécutés par les moyens les plus primitifs.
-Lorsqu'il s'agit d'enlever une forêt et d'apporter un salon, vingt
-gaillards robustes tirent la forêt en arrière; vingt autres poussent le
-salon en avant. C'est ingénieux comme l'arche de Noé, mais pas
-davantage. Tout le monde demande aux directeurs pourquoi ils ne confient
-pas cette besogne stupide à une petite machine à vapeur. Les directeurs
-répondent qu'ils ont peur du feu. Qu'ils prennent donc la machine
-Lenoir!
-
-J'ai crié sur les toits tout ce que j'avais à dire, ou peu s'en faut.
-Maintenant, ma chère cousine, ne va pas te mettre en tête que ceci est
-une réclame au profit d'un inventeur. M. Lenoir n'a besoin de personne.
-Il n'est pas traqué par ses créanciers comme l'honorable M. Cartéron,
-auteur d'une des plus belles inventions de notre époque. Il n'est pas
-menacé de périr par la contrefaçon ou par les procès comme MM. Renard,
-de Lyon, ces illustres inventeurs de la fuchsine. M. Lenoir, et surtout
-M. Marinoni, le grand constructeur, s'exténuent à produire des machines
-et désespèrent de suffire à toutes les demandes. On s'inscrit longtemps
-à l'avance, comme pour obtenir une loge aux _Effrontés_. Et je me
-garderai bien d'écrire ici leur adresse, de peur de m'attirer leurs
-reproches.
-
-Mais je crois bon d'annoncer aux petits industriels de Paris cette
-heureuse nouvelle. Il n'est pas inutile d'opposer aux négations aveugles
-du Conservatoire le témoignage d'un homme qui a vu.
-
-Lorsque les nouveaux ateliers que M. Marinoni fait bâtir pourront
-suffire à tous les besoins de Paris; lorsqu'on sera en mesure de donner
-à nos ouvriers en chambre ce précieux demi-cheval qui leur manque, alors
-il sera temps de fonder un comité de patronage pour la propagation de la
-machine Lenoir.
-
-M. le comte de Morny et quelques musiciens sans préjugé ont _lancé_ la
-méthode Chevé, en dépit du Conservatoire de musique. On trouvera
-toujours une demi-douzaine de citoyens intelligents pour lancer une
-invention utile, quoi qu'en dise le Conservatoire des arts et métiers.
-
-
-
-
-IV
-
-LES PORTRAITS-CARTES
-
-
-Ces jours derniers, je traversais Dijon, qui est une des plus belles et
-des plus aimables villes de notre pays. Un ami que j'ai là-bas me fit
-voir, entre autres curiosités, la fabrique de M. Antoine Maître. C'est
-un joli bâtiment, distribué dans la perfection, et qui ne coûtera pas
-moins d'un million lorsqu'il sera complétement achevé. Tel qu'il est, il
-abrite trois cents ouvriers des deux sexes.
-
-Ces messieurs et ces dames, le jour où je les vis, travaillaient avec
-une activité fébrile, et tout l'atelier semblait être dans un coup de
-feu. On ne se hâterait pas plus à Saint-Étienne, si nous étions à la
-veille d'une guerre européenne. Mais devine un peu, ma chère cousine, ce
-que faisaient ces six cents bras lancés à toute vitesse? Ils
-fabriquaient des albums pour la photographie.
-
-Je me fis présenter au patron et je demeurai tout un matin dans son
-cabinet. M. Antoine Maître est un ancien ouvrier; il a fondé
-non-seulement sa maison, mais son industrie. Il nous conta avec une
-bonhomie fine (la bonhomie du Bourguignon) comment il s'était établi
-fabricant de buvards en l'an de grâce 1832, sans avoir une notion bien
-précise de ce que pouvait être un buvard; comment il avait profité d'une
-absence de sa femme pour transformer en enseigne la table, l'unique
-table où le petit ménage prenait ses repas; comment enfin les deux
-filles du receveur général, attirées par une magnifique inscription en
-ocre jaune, avaient fait une commande de quinze francs au futur
-millionnaire. En peu d'années, la petite industrie avait grandi. Le
-fabricant de buvards avait entrepris le portefeuille, le porte-monnaie,
-la reliure des livres, puis ces albums à loger la photographie, qui
-envahissaient l'atelier avec un succès despotique. On en avait livré
-quatre-vingt mille en six mois, et l'on désespérait de suffire à
-l'énormité des commandes.
-
-Ce chiffre serait déjà monstrueux si tous les albums de la France et de
-l'étranger se fabriquaient chez M. Maître, et l'on comprendrait
-difficilement qu'un article de fantaisie pût être si demandé. Mais,
-lorsqu'on pense que la fabrique de Dijon ne fournit pas le quart, ni
-même le dixième de la consommation nationale, on est forcé de
-reconnaître que la photographie est devenue pour nos concitoyens un luxe
-de première nécessité.
-
-Ce qui distingue les inventions de notre siècle, c'est la rapidité
-presque miraculeuse de leur perfectionnement et de leur application.
-Elles ne demeurent point à l'état stagnant, comme les grandes
-découvertes de nos ancêtres; elles ne sont pas un objet de monopole pour
-quelques adeptes; elles entrent, du premier bond, dans le domaine
-public. Il a fallu des siècles pour que la poudre à canon, l'imprimerie,
-la boussole vinssent à dire leur dernier mot. Quelle longue suite
-d'années entre le tonneau du moine Schwartz et le revolver de M. Colt!
-Quelle interminable série de perfectionnements entre Gutenberg et Didot!
-
-Les idées de notre temps, au contraire, s'élancent presque sans
-transition de la théorie à la pratique. Elles tombent des mains de
-l'inventeur aux mains de tout le monde. La force de la vapeur, la
-lumière du gaz, la vitesse du courant électrique, l'art infaillible de
-dessiner les portraits à coups de soleil, tout cela s'est perfectionné,
-appliqué, répandu et mis à la portée du premier venu, dans l'espace de
-quelques années.
-
-Nous ne sommes pas des vieillards, et nous nous souvenons tous des
-premiers succès de M. Daguerre. Le modèle posait longtemps avec la
-patience infatigable d'un fakir. Il obtenait, pour prix de ses peines,
-une sorte de reflet fugitif, insaisissable, quelque chose de vague et
-d'incertain comme un souvenir gardé par un miroir. Et ce modeste
-résultat coûtait cher: il y fallait autant d'argent que de soins et de
-patience. Aujourd'hui, le soleil dessine sur le papier, en grand comme
-M. Ingres, en petit comme M. Meissonnier; cela ne veut ni temps ni
-dépense. Le portrait le plus admirable est une affaire de quelques
-secondes et de quelques sous.
-
-Tandis que M. Maître feuilletait avec nous un grand album peuplé de
-toutes les célébrités de l'Europe, depuis mademoiselle Rigolboche
-jusqu'à Son Éminence le cardinal Antonelli, nous trouvâmes plaisant
-d'examiner ensemble toutes les modifications que la photographie avait
-déjà introduites dans les moeurs.
-
-Autant le portrait était rare autrefois, autant il va devenir commun.
-Les riches et les grands n'auront plus le privilége de conserver le
-souvenir visible de ceux qu'ils ont aimés. Le moindre villageois, le
-plus modeste ouvrier pourra contempler, dans cent ans, la galerie de ses
-ancêtres.
-
-Les bourgeois ont toujours été friands de portraitures; mais, comme ils
-n'étaient pas assez riches pour poser dans l'atelier de Flandrin ou de
-Baudry, ils s'adressaient naguère encore à des artistes de pacotille,
-heureux de transmettre à leurs descendants quelque aimable caricature!
-On leur accommodait, pour deux ou trois cents francs, une sorte de
-ragoût à l'huile; cela se servait au salon, dans un cadre d'or. Nous
-avons tous admiré, le long du boulevard, l'enseigne de ces prétendus
-peintres et le spécimen de leurs talents, avec cette formule inévitable:
-_Ressemblance garantie_.
-
-Eh bien, voilà une industrie qu'il faut rayer de l'_Almanach Bottin_. La
-photographie, qui ne garantit pas la ressemblance, mais qui la donne, a
-tué les barbouilleurs de portraits. La terre est purgée de cette
-engeance qui viciait le goût public et empoisonnait la nation par les
-yeux. Nous ne la reverrons jamais, il n'en sera plus parlé, sinon dans
-les légendes, et le fameux Pierre Grassou, de Fougères, si soigneusement
-décrit dans le roman de Balzac, paraîtra un animal aussi fabuleux que le
-lion de Némée et l'hydre de Lerne.
-
-La gravure de pacotille et la lithographie à la toise disparaîtront
-également dès qu'on aura simplifié le tirage des épreuves
-photographiques. Au lieu des grossières enluminures qui tapissent les
-chaumières, la rue Saint-Jacques et la fabrique d'Épinal expédieront
-partout des photographies artistiques, d'après les chefs-d'oeuvre de
-Raphaël.
-
-Mais la gravure au burin, le grand art de Marc-Antoine et de Stella, de
-Pesne et d'Audran ne périra-t-il point dans le naufrage? Oui et non. Il
-faudrait maudire la photographie, si elle fermait l'atelier des Mercuri,
-des Calamatta, des Henriquel, des Martinet et de tous ces artistes de
-premier rang qui assurent à l'oeuvre de nos peintres une durée
-éternelle. Mais rassure-toi: elle travaillera avec eux et pour eux.
-
-Tous les efforts qu'on a faits pour photographier directement la
-peinture ont donné des résultats médiocres. Tu comprendras pourquoi
-quand je t'aurai dit que certaines couleurs, comme le vert et le jaune
-par exemple, viennent en noir à la photographie. Pour reproduire un
-tableau tel qu'il est, il faut d'abord qu'un artiste habile le dessine
-avec un soin scrupuleux et interprète à coups de crayon tout ce que le
-pinceau a dit sur la toile. Le photographe vient ensuite, et tire le
-dessin à cent mille exemplaires.
-
-Or, que fait M. Henriquel-Dupont, lorsqu'il entreprend de graver un
-tableau de Paul Delaroche? Il commence par exécuter avec tout son talent
-acquis et tout son génie propre un dessin très-précis, d'après le
-tableau du maître. C'est l'affaire de six mois, d'un an, si tu veux.
-Cela fait, il dépouille le pourpoint de l'artiste et revêt pour dix ans
-la souquenille de l'ouvrier. Il achète une planche de cuivre, prend un
-burin entre ses doigts et consume dix ans de sa vie, sinon plus, à
-recopier sur le cuivre le dessin qu'il avait fait en moins d'un an sur
-le papier. N'est-ce pas une pitié de voir des artistes de ce mérite, et
-qui n'ont tué personne, se condamner à un métier si ingrat.
-
-Cela n'arrivera plus, grâce à la photographie. Nos Henriquel-Dupont ne
-s'extermineront plus les yeux à tailler des hachures dans le cuivre. Ils
-dessineront dix tableaux dans le temps qu'ils perdaient à en graver un.
-Ils ajouteront leur interprétation personnelle et l'originalité de leur
-talent à dix ouvrages de nos maîtres. L'appareil photographique fera le
-reste. Il est donc aussi utile aux artistes que funeste aux
-barbouilleurs.
-
-Les sciences ne lui doivent guère moins que les arts. Mariée au
-télescope, la photographie transporte et fixe sur le papier la forme et
-le mouvement des planètes. Unie au microscope, elle dessine avec
-précision le monde invisible, cette Amérique nouvelle où le docteur
-Charles Robin se promène comme chez lui.
-
-La chirurgie ne marche plus sans un appareil photographique. On faisait
-autrefois deux dessins du malade, avant et après l'opération. Mais le
-dessin avait certaines complaisances, et la photographie est le seul
-artiste qui ne _triche_ pas. Qu'un charlatan se vante d'avoir guéri une
-ankylose incurable, on lui dira: «Montrez-nous la photographie du malade
-avant la guérison!»
-
-L'ethnographie ou la science des races humaines est encore dans
-l'enfance, parce que les dessins des anciens voyageurs n'étaient pas
-plus fidèles que leurs récits. Lisez les vieilles relations illustrées:
-les costumes et les types y sont représentés par le peintre comme les
-moeurs des Éthiopiens par Hérodote. Mais patience! lorsque deux ou trois
-photographes auront fait le tour du monde, le genre humain se connaîtra
-lui-même, et nous croirons à l'existence des Niams-Niams ou hommes à
-queue, pourvu qu'on nous montre leur photographie.
-
-Quels services n'eût-on point rendus à la cause de la religion, si l'on
-avait photographié les principaux miracles de l'Écriture sainte!
-J'entends d'après nature, et non d'après un tableau; car les
-photographies de la Vierge et des saints qui se vendent autour de
-Saint-Sulpice n'ont pas toute l'authenticité désirable. Le seul miracle
-qu'on aurait pu constater photographiquement est le miracle de la
-Salette. Mais mademoiselle de la Merlière, qui l'a fait, n'avait pas
-pris un photographe avec elle.
-
-On a raconté dans le temps qu'un mari de Molière avait braqué un
-daguerréotype dans un coin de son jardin et constaté photographiquement
-l'infidélité de sa femme. Nul doute qu'il n'ait gagné son procès devant
-la police correctionnelle, car il n'y a point de scepticisme qui tienne
-contre un tableau si vivant.
-
-Le tour est bon, s'il est vrai. Ne va pas croire cependant que la
-photographie ait un parti pris de malveillance contre les pauvres
-amoureux. Bien au contraire! Elle leur permet de conserver et même
-d'étaler sur un guéridon le portrait de celle qu'ils aiment, sans
-compromettre personne. La miniature avait quelque chose de plus gai,
-surtout lorsqu'on l'entourait de diamants, mais elle était
-compromettante en diable. Témoin la célèbre collection de M. le duc de
-Richelieu. La photographie n'est pas sujette à caution. Elle est
-innocente comme la poignée de main, parce qu'elle est aussi banale.
-Réunissez dans un album les _mille e tre_ victimes de don Juan, les
-maris eux-mêmes n'y trouveront rien à redire. Une femme de bien se donne
-à ses amis, à ses connaissances et même aux indifférents: honni soit qui
-mal y pense! Un portrait sur papier, et même sur papier sensible, ne
-prouve absolument rien: un portrait sur ivoire prouvait tout.
-
-Ce n'est pas seulement à l'amour que la photographie prête ses bons
-offices; elle se met au service de la gloire. Depuis longtemps, la ville
-de Brives se plaignait de ne connaître nos grands écrivains que de nom;
-elle remarquait avec une certaine amertume que ni Lamartine, ni Victor
-Hugo, ni Prosper Mérimée n'étaient jamais descendus dans ses murs. Un
-adjoint qui se pique de littérature aurait donné beaucoup pour
-contempler les traits de ces personnes illustres. Un conseiller
-municipal, égaré dans Paris pour quelques affaires, avait cherché à voir
-la belle tête de M. de Lamartine, et l'on avait abusé de sa crédulité en
-lui montrant M. Granier de Cassagnac. Plus de méprises, désormais, plus
-de curiosités inassouvies! Toutes les fois qu'il se produit un écrivain,
-toutes les fois qu'une étoile apparaît dans le firmament littéraire, le
-libraire a bien soin d'attacher au chef-d'oeuvre la photographie de
-l'auteur. M. Léotard et mademoiselle Rigolboche sont aussi célèbres par
-leur beauté que par leur style. Brives les reconnaîtrait au premier coup
-d'oeil, s'ils descendaient de diligence.
-
-Dans ces conditions, l'incognito n'est plus possible; il faut que nos
-célébrités en prennent leur parti. Si un journaliste enlevait une
-danseuse, si les deux tourtereaux s'enfuyaient vers une autre patrie en
-chantant le grand air de la _Favorite_, c'est en vain qu'ils
-essayeraient de cacher leur bonheur. La photographie les a précédés à
-tous les relais. Partout les postillons à la voix harmonieuse murmurent
-en se poussant le coude: «C'est le célèbre Giboyer qui file avec la
-petite Taffetas!»
-
-Mais, en revanche, les larrons ne pourront plus s'affubler d'un nom
-illustre pour faire des dupes. On connaît l'histoire de cet ingénieux
-filou qui dévalisait une ville du centre de la France sous le nom de
-Jules Barbier. Les aubergistes lui faisaient crédit, les bourgeois
-éclairés lui prêtaient de l'argent. On s'étonnait un peu qu'un poëte
-applaudi si souvent à l'Opéra-Comique eût toujours besoin de cent sous,
-mais on se laissait prendre. Le faux Barbier fut pris à son tour,
-lorsqu'on s'avisa de demander à Paris la photographie du vrai.
-
-Théophile Gautier reçoit un jour la visite d'une femme échevelée:
-
---Il sait tout! crie-t-elle en entrant, il me poursuit! cachez-moi! Où
-est Théophile?
-
---Quel Théophile?
-
---Théophile Gautier.
-
---C'est moi, madame.
-
---Vous? Non! vous me trompez!
-
---Je n'ai jamais trompé personne: je suis trop paresseux. D'ailleurs,
-voici mon portrait, et mon nom au bas.
-
---Malheureuse!... Ah! monsieur, je ne lui aurais jamais cédé, si j'avais
-su qu'il ne fût pas vous!
-
-La pauvre femme avait prêté son coeur à un faux Théophile Gautier, parce
-que la photographie n'était pas encore à la mode.
-
-Les passe-ports, tu le sais probablement, ne servent qu'à vexer les
-honnêtes voyageurs et à tromper les gendarmes. On les abolira bientôt
-dans toute l'Europe. Mais la société sera-t-elle sans armes contre les
-malfaiteurs? Non, grâce à la photographie. Les directeurs des prisons,
-des maisons centrales et des bagnes prendront le portrait de tous leurs
-pensionnaires; et, comme les neuf dixièmes des crimes et délits sont
-commis par des repris de justice, la gendarmerie saura quels hommes elle
-doit rechercher. Jud est pris, du moins théoriquement, car nous avons sa
-photographie. Il ne vous reste plus, messieurs les gendarmes, qu'à
-saisir l'original.
-
-On m'assure que, depuis l'affaire Grellet et compagnie, tous les
-banquiers de Paris ont fait faire la photographie de leurs caissiers.
-
-Les autorités de plusieurs départements, et entre autres de la
-Charente-Inférieure, collectionnent des portraits de frères ignorantins,
-par mesure de prudence. Ces gens-là sont des caissiers à qui l'on confie
-des biens plus précieux que l'or, et ils se sauvent quelquefois avec
-l'honneur des familles.
-
-Pourquoi les pauvres Bluth n'ont-ils pas fait faire une photographie de
-leur fille Thérèse? Nous irions, le portrait à la main, frapper à tous
-les couvents de France et de Belgique, et peut-être trouverions-nous une
-supérieure assez honnête pour nous rendre la dernière victime de l'abbé
-Mallet.
-
-En voilà bien long sur ce sujet, ma chère cousine, et pourtant nous
-n'avons pas encore envisagé la photographie au point de vue politique.
-Sais-tu bien que nous n'avons pas de révolutionnaire plus terrible?
-Daguerre a mieux servi la cause de l'égalité que Danton, Marat et
-Robespierre; l'appareil de Nadar a déjà fait plus de mal aux dynasties
-légitimes que l'appareil de Guillotin! Ne te hâte pas de crier au
-paradoxe, et suis bien mon raisonnement.
-
-De tout temps, les rois se sont appliqués à nous faire croire qu'ils
-étaient d'une autre pâte que nous. Le fameux principe du droit divin ou
-de la légitimité repose sur ce petit mensonge. Pour mieux cacher la
-fraude, les souverains de l'Orient se cachaient eux-mêmes, ou ne se
-laissaient voir que rarement, dans une sorte de nuage. S'ils exposaient
-leurs portraits aux yeux du peuple, c'étaient des images énormes et
-gigantesques, véritables idoles, intermédiaires entre l'homme et le
-dieu.
-
-Les empereurs romains ne détestaient pas non plus la sculpture
-colossale. L'artiste qu'ils honoraient de leur confiance les faisait
-grands et beaux, par ordre supérieur.
-
-Louis XIV, notre grand roi, a régné dans le même style. Il se coiffait
-de rayons et s'habillait d'étincelles. Ses peintres et ses sculpteurs
-étudiaient la tête d'Apollon et le torse de Jupiter lorsqu'ils avaient à
-faire un portrait du roi. La poésie de Boileau et des autres courtisans
-répandait autour de lui comme une fumée d'encens et une lueur de feu de
-Bengale qui portaient à la tête du peuple en lui éblouissant les yeux.
-Grâce à ces artifices, personne ne s'aperçut que le grand roi était un
-homme, excepté peut-être M. Fagon, qui ordonnait ses lavements.
-
-Sous les règnes suivants, la monarchie légitime s'humanisa quelque peu,
-et les plus malins de la nation surprirent le secret de la comédie.
-Cependant les costumes d'apparat, les grands carrosses rehaussés d'or et
-l'éclat pompeux de la cour nous jetaient encore de la poudre aux yeux.
-Les provinciaux, qui sont, après tout, la plus grande moitié de la
-nation, jugeaient le roi sur des portraits flattés, et spécialement sur
-l'empreinte des monnaies. Un louis de vingt-quatre livres ne pouvait,
-dans aucun cas, paraître laid ou disgracieux. La beauté du métal
-ajoutait quelque chose à l'élégance du profil. On reposait les yeux avec
-complaisance sur une image de si grand prix. Le roi apparaissait
-là-dessus comme le dispensateur de tous les biens de la terre.
-
-Va-t'en chez un papetier, achète une demi-douzaine de Bourbons
-photographiés d'après nature, et tu me diras ce que tu penses du droit
-divin!
-
-
-
-
-V
-
-COMMENT ON PERD LA QUALITÉ DE FRANÇAIS
-
-
-Ma chère cousine,
-
-Tu as lu dans les journaux que deux ou trois cents jeunes Français,
-presque tous gentilshommes, s'étaient enrôlés dans l'armée du pape sans
-autorisation de l'empereur.
-
-Ces volontaires, ou (pour parler comme eux) ces croisés, appartenaient
-pour la plupart à l'opinion légitimiste. Ils avaient les meilleures
-raisons du monde pour se passer de toutes les permissions impériales.
-Napoléon III n'était à leurs yeux qu'un usurpateur élu par sept ou huit
-millions de complices.
-
-Catholiques par croyance, ou tout au moins par esprit de parti, ils se
-laissèrent persuader que Rome était la première patrie des catholiques.
-Les sermons et les mandements leur firent oublier que le sang français
-n'appartient qu'à la France. Ils cédèrent à l'entraînement d'un courage
-aveugle et d'un honneur mal conseillé, et coururent à Rome, sans
-entendre le bruit des portes de la France qui se refermaient derrière
-eux.
-
-Ils se sont bravement battus; c'est une justice à leur rendre. Comme les
-défenseurs de Messine et de Gaëte, ils ont été les héros d'une mauvaise
-cause. Ils ignoraient que nos lois sont impitoyables pour une certaine
-catégorie de héros.
-
-A leurs yeux, la cause qu'ils défendaient était non-seulement sacrée,
-mais française. Ils voyaient à leur tête un général français
-très-illustre, autorisé par l'empereur à combattre pour le pape. Une
-armée française protégeait la capitale de Pie IX. La nation française,
-assez silencieuse depuis quelques années, n'avait pas encore exprimé son
-opinion sur le temporel. Ces jeunes gens ne pouvaient guère deviner
-qu'ils encouraient des peines sévères en essayant à Castelfidardo ce que
-M. de Goyon faisait légalement à Rome.
-
-Ils savaient bien qu'ils exposaient leur vie, mais ils ne s'arrêtaient
-pas pour si peu. Je me figure qu'ils y auraient regardé à deux fois si,
-avant de signer leur passe-port, on leur eût donné à lire l'article 21
-du Code civil:
-
-«Le Français qui, sans autorisation du roi, prendrait du service
-militaire chez l'étranger ou s'affilierait à une corporation militaire
-étrangère, perdra sa qualité de Français. Il ne pourra rentrer en France
-qu'avec la permission du roi, et recouvrer sa qualité de Français qu'en
-remplissant les conditions imposées à l'étranger pour devenir citoyen;
-le tout sans préjudice des peines prononcées par la loi criminelle
-contre les Français qui ont porté ou porteront les armes contre leur
-patrie.»
-
-Il est bien évident que les volontaires du pape se sont engagés comme
-soldats dans une armée étrangère. Ils l'ont fait sans autorisation, ils
-ont donc perdu la qualité de Français. Ils ne peuvent rentrer en France
-sans la permission de l'empereur; ils ne peuvent redevenir Français
-qu'en traversant les interminables formalités de la naturalisation.
-
-Ce n'est pas tout. Le décret du 26 août 1811 ajoute encore à la sévérité
-de la loi. Non-seulement les vaincus de Castelfidardo, rentrés en France
-sans permission, doivent être expulsés par la police, mais ils ne
-peuvent ni recueillir une succession, ni même jouir des droits civils de
-l'étranger résidant en France. (Duranton, t. 1, 195.) Le décret de 1811
-n'est pas abrogé. Il a été maintenu par la charte de 1814 (art. 68) et
-par la charte de 1830 (art. 59). La Cour de cassation (27 juin 1831; 8
-et 22 avril 1831) décide qu'il a acquis force de loi. Le gouvernement
-l'a rappelé et visé en 1823 (ordonnance du 10 avril). La cour de
-Toulouse a décidé, le 18 juin 1831, qu'il avait force de loi.
-
-C'est beau, la loi; c'est bon, c'est excellent, c'est admirable; mais
-c'est implacable. Je comprends le désespoir des malheureux Romains, qui
-sollicitent en vain, depuis tant de siècles, la faveur de vivre sous des
-lois. Mais je ne pourrais pas rester indifférent au désespoir de trois
-cents familles françaises, si l'article 21 du Code et le décret du 26
-avril 1811 étaient appliqués dans toute leur rigueur.
-
-La France a ri, le mois passé, lorsqu'un volontaire jeune, bien portant,
-décoré par le pape et sollicitant la faveur de porter sa croix reçut de
-la chancellerie cette réponse laconique:
-
-«Portez-la si vous voulez, vous n'êtes plus Français.»
-
-La France a ri; je le comprends: c'était presque de la comédie. On n'a
-vu dans cette affaire que le châtiment imprévu d'une petite ambition,
-une vanité froissée.
-
-Mais, si demain la police allait prendre à Quimper ou à Laval tous les
-survivants de Castelfidardo, les uns sains, les autres convalescents,
-quelques-uns malades encore de leurs blessures; si elle les expulsait du
-territoire français en vertu de l'article 21 et du décret de 1811, la
-comédie tournerait au drame et personne ne rirait plus.
-
-On les connaît tous, ces volontaires. Ils ne se cachent pas. Ils ont
-publié eux-mêmes leurs noms, leurs états de service, et toutes les
-circonstances qui les placent sous le coup de la loi. Ils acceptent les
-dernières conséquences de leur courageuse folie. Que fera le
-gouvernement? Épargnera-t-il les uns après avoir frappé les autres? Que
-deviendrait ce premier principe de toutes nos constitutions, l'égalité
-devant la loi? Les comprendra-t-il tous dans une seule mesure de
-rigueur? Aucun homme ne verrait d'un oeil sec une telle hécatombe de
-jeunes courages. Laissera-t-on la loi suspendue sur leurs têtes comme
-une menace? Ce serait les condamner au pire de tous les supplices:
-l'incertitude. J'ai beau chercher, je ne vois qu'une solution digne du
-prince qui nous gouverne. C'est un décret d'amnistie qui ramènerait dans
-le giron de la France tous ces nobles enfants égarés.
-
-Ils ont violé la loi, c'est plus que certain. Et pourtant, quel juge
-oserait les déclarer coupables? Les coupables sont les orateurs en robe
-longue, qui leur ont prêché la croisade et n'y ont pas couru avec eux.
-
-Cet article 21 du Code, et le décret qui l'appuie, ont des conséquences
-tout à fait curieuses et que le législateur ne prévoyait point.
-
-Les princes des dynasties déchues sont exclus du territoire de la
-France; mais il ne s'ensuit aucunement qu'ils aient perdu la qualité de
-Français. M. le comte de Chambord, M. le duc d'Aumale sont Français;
-personne ne le conteste.
-
-Mais deux jeunes princes de la famille d'Orléans, réduits à vivre dans
-l'oisiveté et à ignorer le métier des armes, prennent du service
-militaire chez l'étranger. Ils ne demandent pas l'autorisation de
-l'empereur Napoléon III; on devine aisément pour quelle cause. L'un
-s'engage dans l'armée espagnole, envahit le Maroc, et se bat
-courageusement pour la civilisation contre la barbarie. L'autre est
-enrôlé dans l'armée piémontaise. Il marche avec nos alliés, avec nous,
-contre l'Autriche. Il affronte, à Magenta et à Solferino, les mêmes
-balles qui sifflaient autour de Napoléon III, et il perd ainsi la
-qualité de Français. Voilà deux jeunes princes qui seraient restés
-Français jusqu'à la mort, s'ils avaient été inutiles ou lâches. Leur
-bravoure les condamne à un nouvel exil dans l'exil, en vertu de
-l'article 21.
-
-Ce n'est pas tout. L'illustre auteur du décret de 1811 ne prévoyait pas
-assurément qu'il condamnait par avance son neveu le plus cher et son
-auguste héritier. Car le prince Louis-Napoléon Bonaparte s'est placé,
-lui aussi, sous le coup du terrible décret. Je ne le blâme point d'avoir
-servi comme capitaine dans l'artillerie suisse, sans la permission du
-roi Louis-Philippe. S'il avait respecté l'article 21 du Code et le
-terrible décret de 1811, notre artillerie ne serait peut-être pas
-aujourd'hui la première de l'Europe. Mais enfin la loi est formelle.
-Napoléon III a encouru les mêmes peines que les chevaliers de
-Castelfidardo, et le gouvernement de 1848 avait deux raisons de
-l'expulser lorsque la nation lui accorda l'amnistie et quelque chose de
-plus.
-
-Ce qui n'est guère moins curieux, c'est que l'article 21, si dur aux
-volontaires du pape, ne peut absolument rien contre les soldats de
-Garibaldi.
-
-Qu'entend-on par ces mots: «Prendre du service à l'étranger?»
-
-La jurisprudence et le simple bon sens vous répondent: C'est s'engager
-comme soldat dans une armée régulière appartenant à une république ou à
-un prince reconnu officiellement par la diplomatie. Un corps de
-volontaires qui n'est ni enrôlé, ni payé, ni commandé par aucun
-gouvernement, n'est pas une armée. C'est pourquoi l'on peut être soldat
-de Garibaldi et rester Français.
-
-On s'enrôle dans un comité révolutionnaire; on reçoit des armes fournies
-par le comité. Les comités sont indépendants de tout gouvernement; le
-ministère piémontais les tolère, les favorise, les disperse et les
-violente, suivant l'intérêt du moment: il ne saurait ni les organiser ni
-les diriger. Les transports sont confiés à l'industrie privée: qui
-est-ce qui nolise, achète, emprunte les navires? Garibaldi. Les chefs ne
-sont pas nommés par le gouvernement. Si quelque officier de
-Victor-Emmanuel veut suivre Garibaldi, il commence par envoyer sa
-démission au roi. Garibaldi lui-même a rendu ses épaulettes de général
-piémontais, avant de se mettre en campagne.
-
-Depuis le débarquement des _mille_ à Palerme, Garibaldi et ses
-compagnons se sont entendu appeler brigands par tous les réactionnaires
-de l'Europe. Brigands, soit. Mais, s'ils acceptent l'injure, il convient
-que les bénéfices du mot leur soient acquis. Une demi-douzaine de
-brigands qui s'embarqueraient à Marseille avec des revolvers plein leurs
-poches, pour écumer le golfe de Gênes, s'exposeraient à être pendus,
-mais ils conserveraient leur nationalité jusqu'à la dernière heure, et
-ils seraient des pendus français. Eh bien, l'insurrection est une
-violation du droit écrit, comme la piraterie et le brigandage. Les
-glorieux insurgés qui viennent de sauver l'Italie sont, comme les
-voleurs et les pirates, hors la loi.
-
-On nous objectera que ces illustres brigands avaient pris pour devise:
-_Victor-Emmanuel, roi d'Italie_. Mais ce cri de guerre ne prouve rien,
-sinon la bonne volonté et le désintéressement de ceux qui crient. Entre
-le cri de guerre d'un insurgé et l'engagement régulier d'un soldat, la
-distance est aussi grande qu'entre la prière d'un dévot et les voeux
-perpétuels d'un capucin. Les volontaires de Garibaldi ne s'enrôlent
-point pour un temps déterminé. Le comité de Gênes n'a jamais fait
-souscrire aucun engagement. En tête des brevets et des feuilles de
-route, on lisait:
-
- _Italia una e libera,
- Vittorio-Emmanuele, re d'Italia,
- Il comitato di soccorso a _Garibaldi_
- Della città di ..., etc._
-
-Qu'est-ce que les deux premières lignes? Deux aspirations vers l'avenir,
-deux cris de guerre. L'Italie n'était ni une ni libre; on souhaitait
-qu'elle le devînt. Victor-Emmanuel était roi de Piémont; on désirait
-ardemment qu'il fût bientôt roi d'Italie. Ces deux lignes, qui
-n'exprimaient rien d'actuel et qui attendaient toute leur réalité de
-l'avenir, enlèvent au document toute signification officielle. Suppose
-un peu qu'on te mette sous les veux une feuille de route ainsi rédigée:
-
- Italie désunie et morcelée.
- Lucien Murat, roi de Naples.
- Le comité de secours organisé par la ville de Paris
- Pour l'expédition de M. U...
-
-Dirais-tu qu'un tel document peut avoir un caractère officiel, et que le
-volontaire qui s'y est laissé inscrire a perdu la qualité de Français?
-Il la conserve tout entière, et la qualité de niais par-dessus le
-marché.
-
-Tu pourrais craindre, chère cousine, que mon grand amour de l'Italie et
-mon admiration pour Garibaldi ne m'égarassent un peu dans le paradoxe;
-mais rassure-toi. Nos cours et nos tribunaux ont résolu la question tout
-comme nous.
-
-En 1833, le général Clouet, condamné à mort par contumace à la suite de
-l'insurrection de Vendée, se réfugia en Portugal et s'enrôla sous les
-ordres de dom Miguel. Il revint en France après l'amnistie de 1840, et
-réclama sa pension au ministère des finances. Le ministre soutint que M.
-Clouet avait perdu sa qualité de Français, puisqu'il avait pris du
-service à l'étranger sans autorisation du roi. Mais le tribunal civil de
-la Seine:
-
-«Attendu que dom Miguel, dans les troupes duquel il a accepté de
-l'emploi, n'était pas une puissance dont le droit fût reconnu;
-
-«Qu'en droit, le service militaire chez l'étranger, qui, aux termes de
-l'article 21 du Code civil, fait perdre la qualité de Français, ne peut,
-par la gravité même de ses conséquences, être dans l'esprit de la loi
-que celui qui constitue un lien solennel et durable, enchaînant l'homme
-à un ordre de choses stable et permanent, et faisant supposer
-l'abjuration de toute affection pour la patrie;
-
-«Que ce ne peut être en conséquence qu'un service véritable, comme on
-l'entend dans le sens ordinaire du mot, c'est-à-dire l'acceptation d'une
-fonction militaire qui présente un avenir et qui soit conférée par une
-puissance qui ait elle-même un avenir légitime;
-
-«Que le pouvoir éphémère, partiel et contesté de dom Miguel n'avait, en
-1833, qu'une existence de fait...»
-
-Tu devines le jugement qui s'ensuivit. M. Clouet ne perdit point la
-qualité de Français.
-
-Devant la Cour, M. l'avocat général Nouguier combattit la décision des
-premiers juges. Il insista sur le caractère de souverain que dom Miguel
-avait réellement, sinon légitimement, possédé depuis 1828; mais il fit
-cette réserve, très-précieuse pour les soldats de Garibaldi:
-
-«Nous ferons cette concession qu'il est nécessaire que le service ait
-lieu _près d'une puissance_, et que, si M. Clouet était allé jouer le
-rôle de _chevalier errant_ ou de _capitaine d'aventuriers_, il n'aurait
-pas servi à l'étranger. Il faut qu'il ait servi une puissance
-étrangère.»
-
-Malgré ce réquisitoire, la Cour, en audience solennelle, confirma la
-sentence des premiers juges (14 mars 1846).
-
-Le ministre des finances se pourvut en cassation. Le pourvoi fut rejeté
-par la chambre des requêtes (2 février 1847), et n'arriva point jusqu'à
-la chambre civile.
-
-La Cour de Toulouse, le 18 juin 1841, décida que les frères Souquet,
-volontaires de don Carlos, n'avaient point perdu la qualité de Français.
-Écoute encore une fois le langage de la justice:
-
-«Qu'était don Carlos en s'entourant de soldats et de nombreux adhérents,
-en prenant les armes contre la reine d'Espagne, sinon un prétendant à la
-tête du parti qu'il avait soulevé contre cette reine; le chef d'une
-guerre civile? Don Carlos, par ses entreprises, sera-t-il élevé au rang
-de ces puissances étrangères reconnues par la France, les seules dont
-s'occupe le décret de 1811? Il ne peut pas sans doute prétendre à ce
-titre, et avoir servi sous lui, n'est pas avoir servi chez une puissance
-étrangère.»
-
-Garibaldiens, mes braves amis, vous serez chers à l'Italie, sans cesser
-d'appartenir à la France. Une jeune et grande nation conservera votre
-mémoire avec un respect filial, sans que la vieille patrie vous chasse
-de son giron maternel. L'article 21 du Code et le décret de 1811 n'ont
-point de prise sur vous, et pourquoi? Parce que Garibaldi n'est pas une
-puissance. Garibaldi est une force, rien de plus. Une force appuyée sur
-le droit.
-
-Mais j'y songe: le souverain de Rome et de quelques faubourgs est-il une
-puissance? Peut-on le mettre au rang des princes légitimes? La
-révolution de 1848 a promulgué un nouveau code politique qui fait son
-chemin dans l'Europe. Ce n'est plus seulement le droit de succession ni
-le consentement des cabinets qui fondent les puissances légitimes, c'est
-la volonté des peuples.
-
-Or, le peuple de Rome et des environs a rejeté depuis longtemps la
-domination temporelle du pape. Donc, le pape n'est pas, plus que don
-Carlos ou dom Miguel, une puissance. Donc, les volontaires de
-Castelfidardo pourraient échapper à l'article 21 et au décret de 1811,
-s'ils me permettaient de plaider leur cause à ma façon. Mais je parie
-qu'ils ne voudront jamais de moi pour avocat.
-
- * * * * *
-
-_P. S._ Quant aux Gottliebs, ils m'écrivent de tous côtés et m'adjurent
-de les défendre. Je ne demanderais pas mieux; mais M. le juge
-d'instruction du tribunal de Saverne me mande à comparaître devant lui
-dimanche prochain, quoique je n'aie jamais attaqué les autorités de
-cette petite ville. Que deviendrai-je, bons dieux! si tous les maires et
-tous les sous-préfets de France viennent à se reconnaître dans Ignacius
-et Sauerkraut, comme tous les opprimés se sont reconnus dans le
-personnage allégorique de Gottlieb?
-
- * * * * *
-
-_Je devais être jugé et condamné le 24 mai suivant. Le maire de Saverne
-avait déposé une plainte en diffamation. Un jeune substitut plein de
-zèle avait préparé un réquisitoire dont le succès ne semblait douteux à
-personne. Le 24 mai, l'affaire ne fut point appelée. Tous les cléricaux
-d'Alsace, qui comptaient sur moi pour inaugurer la prison neuve de
-Saverne, poussèrent les hauts cris. L'honorable M. Keller, ancien
-candidat du gouvernement, député de Belfort au Corps législatif, se fit
-l'écho du mécontentement de ses amis. Je crois devoir transcrire ici,
-d'après le MONITEUR du 8 juin 1861, tout ce qui me concerne dans son
-discours:_
-
-
-FRAGMENT D'UN DISCOURS DE M. KELLER.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-... Un pamphlétaire qui a le malheur d'employer son esprit à dénigrer
-tous les lieux qui lui ont donné l'hospitalité, et qui ne mérite pas
-d'être nommé dans cette enceinte, avait fait sur Rome un livre
-calomnieux. A la rigueur, on comprend que, comme certaine publication
-récente, celle-ci ait pu tromper pendant quelques heures la vigilance du
-ministère de l'intérieur. Mais non; ce sont des jours, ce sont des
-semaines qu'on lui donne; on la saisit quand l'édition tout entière est
-vendue; et, quant au procès, on n'en a plus entendu parler.
-
-Stimulé par ce premier succès, notre pamphlétaire, dans trois
-feuilletons de _l'Opinion nationale_, s'en prend à l'innocente ville de
-province qui l'abrite pendant la belle saison et qui n'a d'autre tort
-que de ne lui avoir pas encore élevé de statue, de ne lui avoir pas même
-donné un siége dans son conseil municipal. Indignement calomnié dans sa
-vie publique et privée, le maire n'écoute que la voix de sa conscience
-et dépose une plainte en diffamation. Peu importe que, plus tard, M. le
-ministre de l'intérieur le supplie ou le somme de la retirer. Le maire
-n'est pas seul offensé; l'honneur de vingt familles a été cruellement
-blessé; et d'ailleurs l'Alsace entière se sent insultée dans la personne
-de cet infortuné maire _Sauerkraut_, dont le nom seul est une insulte à
-notre agriculture; dans la personne de cet infortuné sous-préfet
-_Ignacius_, en qui l'on veut sans doute atteindre un des courageux
-sénateurs qui défendent le saint-siége. (_Nouvelles rumeurs._)
-D'ailleurs, le délit est constant; la justice est saisie; les
-assignations sont données, l'audience est fixée. L'affaire en étant là,
-il n'est pas de force humaine qui puisse l'empêcher d'avoir son cours;
-il n'est pas de force humaine qui puisse empêcher un tribunal saisi de
-se prononcer.
-
-Au moment où l'opinion publique attendait ainsi une légitime
-satisfaction, la veille même de l'audience, un bruit se répand avec la
-rapidité de la foudre.
-
-_Plusieurs membres._ Oh! oh!
-
-M. KELLER. De Paris est tombé tout à coup un personnage mystérieux, muni
-de pouvoirs supérieurs; ce personnage demande communication du dossier,
-le met dans son sac, et, à la stupeur du tribunal, l'emporte pour
-l'examiner à loisir. (_Réclamations sur plusieurs bancs. Interruptions
-diverses._)
-
-_Quelques membres._ Parlez! parlez!
-
-M. KELLER. Sans doute, on craignait la passion des juges; on craignait
-peut-être l'influence occulte de la société de Saint-Vincent de Paul.
-
-Le fait est qu'à l'heure qu'il est, le personnage dont je parle, qui
-n'est autre, dit-on, qu'un certain procureur général, conserve le
-dossier et l'examine encore; et l'Alsace, attristée, blessée dans son
-honneur... (_Vives réclamations sur plusieurs bancs._)
-
-M. LE BARON DE REINACH. Parlez en votre nom! ne parlez pas au nom de
-l'Alsace!
-
-M. KELLER. L'Alsace se demande si un pareil mépris de la légalité est
-possible en France, et se dit que, certainement, l'empereur ne sait pas
-comment on rend la justice en son nom. (_Vives et nombreuses
-réclamations._)
-
-M. RIGAUD. Vous attaquez la magistrature, et jamais personne ne l'a fait
-en France! Elle est au-dessus de toutes les attaques, de tous les
-soupçons! (_Très-bien! très-bien!_)
-
-M. KELLER. Messieurs, ces faits sont notoires. Ils m'ont été confirmés
-de Strasbourg par les lettres les plus détaillées que je pourrais lire à
-la Chambre, si je ne craignais de fatiguer son attention; et, tant que
-le gouvernement ne les aura pas démentis, je les avance comme tout à
-fait certains... (_Rumeurs et dénégations sur plusieurs bancs._)
-
-M. ABATUCCI. Le maire a retiré sa plainte!
-
-M. KELLER. Lorsqu'un tribunal est saisi, peu importe que la plainte soit
-retirée!
-
-S. EXC. M. BAROCHE, _ministre, président du conseil d'État_. Pas en
-matière de diffamation!
-
-M. KELLER. Je vous demande pardon, mais je crois que, sauf le cas
-d'adultère, toutes les fois qu'un tribunal est saisi, il doit se
-prononcer.
-
-M. LE MINISTRE. Vous êtes dans l'erreur. En matière de diffamation, il
-faut que le plaignant insiste.
-
-Du reste, nous ne savons pas un mot de tout ce que vous racontez là
-(_mouvement_), et à ce sujet je dois faire une observation.
-
-Quand on veut mettre en cause le gouvernement sur des faits spéciaux, un
-sentiment que je ne veux pas dire, mais que la Chambre comprendra,
-devrait conduire l'orateur, ainsi que cela se fait partout, ainsi que
-cela se fait en Angleterre, ainsi que cela se faisait autrefois en
-France, à prévenir le gouvernement, de manière à le mettre à même de
-prendre des renseignements et de vérifier les faits que l'on veut porter
-devant la Chambre. Le gouvernement est ainsi en mesure de répondre aux
-interpellations; il peut même prévenir ces interpellations par des
-explications. Il me semble que mon observation trouve ici sa place.
-(_Très-bien! très-bien!_)
-
-M. KELLER, _continuant son discours_. Quelle était la cause de cet abus
-de pouvoir?...
-
-M. LE MINISTRE. Et mon observation, il faut y répondre! Pourquoi M.
-Keller ne répond-il pas?
-
-M. KELLER, _continuant_. Quelle était la cause de cet abus de pouvoir,
-inouï dans nos annales judiciaires? Messieurs, elle est fort simple.
-
-Et d'abord, il eût été pénible de voir une fois de plus le ruban de la
-Légion d'honneur sur les bancs de la police correctionnelle.
-
-Et puis, chose plus grave, vous savez que, dans l'état de notre
-législation sur la presse, deux condamnations suffisent pour faire
-supprimer de droit le journal le plus dévoué. Il n'en faut pas tant pour
-un journal ordinaire. Eh bien, _l'Opinion nationale_ venait précisément
-d'être frappée à Montpellier pour avoir diffamé le président d'une
-association charitable. Une seconde condamnation, c'était son arrêt de
-mort. La France allait être privée des éminents services que lui rend ce
-journal. Il fallait le sauver: on l'a sauvé.
-
-Cependant, le cas pourrait bien se reproduire. Il n'est pas dit que les
-gens que les journaux insultent ne finiront pas par se lasser de leur
-longanimité; il n'est pas dit que tous les tribunaux se montreront aussi
-complaisants que celui que je viens de citer... (_Vives réclamations._)
-
-_Voix nombreuses._ C'est intolérable! A l'ordre! à l'ordre!
-
-S. EXC. M. BAROCHE, _ministre, président du conseil d'État_. Vous ne
-pouvez pas dire qu'un tribunal s'est montré complaisant.
-
-Permettez-moi un mot, monsieur le président...
-
-M. ROQUES-SALVAZA. C'est une affaire de discipline qui regarde le
-président. Nous demandons le rappel à l'ordre!
-
-M. LE PRÉSIDENT. Monsieur Keller, vous avez, à deux reprises
-différentes, insulté la magistrature; vous avez porté une accusation
-grave contre la magistrature et contre le gouvernement. Je vous ai
-laissé continuer, parce que je croyais, en mon âme et conscience, que le
-gouvernement, averti par vous, avait pu se mettre en mesure de réfuter
-vos accusations. J'ai toujours pensé que, quelle que fût la gravité
-d'une incrimination dirigée contre le gouvernement, le mieux était de ne
-pas interrompre l'orateur, de le laisser produire en toute liberté et
-jusqu'au bout ses imputations, afin de fournir au gouvernement
-l'occasion de se justifier immédiatement vis-à-vis de la Chambre et du
-pays.
-
-Mais il vient d'être déclaré par M. le président du conseil d'État
-qu'aucun avis ne lui avait été préalablement donné; et il s'en est
-plaint à bon droit. J'insiste à cet égard sur l'observation que vient de
-faire M. le président du conseil d'État. Jamais, dans aucune assemblée
-parlementaire (c'est une question de loyauté, de parti à parti,
-d'opposition à gouvernement), jamais on ne s'est permis de porter une
-accusation sur des faits aussi ténébreux, sans prévenir le gouvernement,
-afin qu'il puisse procéder à une enquête et éclaircir les faits, de
-manière à se justifier devant le pays. Agir autrement, je suis obligé de
-vous le dire, n'est pas loyal. (_Très-bien! très-bien!_)
-
-Maintenant, je vous rappelle à l'ordre: je ne permets pas que, dans
-cette enceinte, on insulte l'institution la plus respectable et la plus
-désintéressée, la magistrature. (_Très-bien! Bravo!_) Et, si vous
-continuez, je vous interdirai la parole. (_Oui! oui! Très-bien!_)
-
-M. KELLER. Messieurs, on vient de pourvoir à cette situation
-exceptionnelle de certains journaux par une loi qui, sous prétexte
-d'agrandir la liberté de la presse, achèvera, je le crains bien, de
-déposséder la légalité en faveur de l'arbitraire. M. le ministre de
-l'intérieur pourra toujours, du jour au lendemain, et par mesure
-administrative, faire supprimer un journal; les tribunaux ne le pourront
-plus. Voilà, je le crois, le véritable sens du projet que nous n'avons
-fait qu'entrevoir en comité secret. _Le Siècle_ et _l'Opinion nationale_
-pourront continuer leur triste polémique: ils n'en seront pas moins
-immortels, et, à l'heure où je vous parle, vous venez de voir jusqu'où
-se permet d'aller maintenant cette audace impunie, et, pour moi, je suis
-encore ému d'indignation et de dégoût par la lecture de cet article sans
-nom, dans lequel on a insulté, non-seulement les malheurs du
-saint-siége, mais l'honneur de notre armée de Crimée, mais la dignité
-même du trône, article dans lequel on est venu nous vanter les délices
-et les raffinements du despotisme païen sous le nom de je ne sais quel
-fils légitime de la révolution française. Mais que veut-on dire par là?
-Tenez, malgré moi, cette insolence m'en a rappelé une autre.
-
-«Vous seul, disait un autre pamphlétaire s'adressant à un autre prince,
-vous seul, enveloppé d'une auréole d'azur et d'or, vous sommeillez au
-milieu des orages; votre quiétude m'ennuie comme la vertu d'Aristide
-fatiguait le paysan d'Athènes; mais non, la France sait que, relégué à
-la pairie, vous subissez un ostracisme involontaire qui vous interdit
-toute participation aux affaires publiques.»
-
-C'était en 1827; ce prince qu'on outrageait par un encens non moins
-coupable, mais pourtant moins grossier, c'était le duc d'Orléans. Loin
-de moi, messieurs, loin de moi la pensée de faire entre ces deux
-personnages le moindre rapprochement déplacé; mais il est évident que
-l'intention des deux auteurs était la même. Et quand je vois M. le
-ministre de l'intérieur si facile à alarmer par les souvenirs de
-l'ancien Palais-Royal, je me demande s'il ne serait pas plus prudent et
-plus sage d'empêcher une si compromettante apothéose du Palais-Royal
-actuel. (_Mouvements divers._)
-
- * * * * *
-
-_En réponse à cette agression, je publiai immédiatement chez Dentu la
-brochure suivante:_
-
-
-LETTRE A M. KELLER
-
-Monsieur,
-
-L'Alsace n'a pas besoin de «me dresser une statue,» puisque le plus
-éloquent de ses députés a bien voulu m'élever tout vivant sur un
-piédestal de gros mots, dans l'enceinte même du Corps législatif.
-
-J'étais absent, monsieur, lorsque vous m'avez honoré de cette marque de
-haine. Je me promenais innocemment dans Paris, ignorant du danger, comme
-les orateurs du gouvernement, que vous n'aviez pas avertis. C'est le
-lendemain du discours, en lisant le _Moniteur_, que j'ai pu admirer les
-grands coups d'épée que vous m'allongiez par derrière, conformément aux
-lois de l'escrime ecclésiastique. Peste! vous attaquez vaillamment ceux
-qui ne sont pas là pour se défendre! Mais je ne suis pas mort, grâce aux
-dieux, et je viens à la riposte sur le terrain que vous-même avez
-choisi.
-
-Maintenant que nous sommes face à face, avec trente-huit millions de
-Français pour témoins, vous plaît-il de régler à l'avance les conditions
-du combat? Ce soin ne serait pas inutile, car il est à présumer que nous
-voilà aux prises pour longtemps. Nous sommes encore jeunes l'un et
-l'autre. J'adore la Révolution aussi sincèrement que vous aimez la
-Réaction; j'ai foi dans l'avenir comme vous dans le passé; nous sommes
-également convaincus que toute transaction est impossible entre nos deux
-partis, et que l'un doit tuer l'autre. Tuons-nous donc, s'il vous plaît,
-dans un style parlementaire, comme il sied aux honnêtes gens. Laissons
-aux goujats des deux armées le vocabulaire des halles et de _l'Univers_.
-Promettez-moi de ne plus m'appeler ni _pamphlétaire_, ni _calomniateur
-indigne_, et de ne plus dire, à partir de ce moment, que mes écrits vous
-_dégoûtent_. Consentez à me nommer par mon nom, lorsque vous me ferez
-l'honneur de parler de moi, et perdez l'habitude de voiler ma
-personnalité sous des périphrases injurieuses. Le saint-père, qui vous
-vaut bien, m'a imprimé en toutes lettres dans le _Journal de Rome_; cela
-vous prouve qu'on peut dire M. About sans tomber en enfer. En échange de
-la courtoisie que je réclame, je vous promets, monsieur, de discuter
-avec vous en homme bien élevé. Je ne vous appellerai ni sectaire, ni
-fanatique, ni jésuite, ni même ultramontain; car tous ces mots, tombés
-dans le mépris public, sont devenus de véritables injures. Vous serez
-toujours M. Keller, et même (puisque le gouvernement impérial a obtenu
-pour vous un mandat de député) l'honorable M. Keller.
-
-Ceci posé, monsieur, j'entre de plain-pied dans la défense, et j'essaye
-d'écarter les unes après les autres les nombreuses accusations dont vous
-m'avez chargé.
-
-Vous ne trouverez pas mauvais que je discute un peu cette savante
-périphrase par laquelle il vous a plu de remplacer les deux syllabes de
-mon nom: «Un pamphlétaire qui a le malheur d'employer son esprit à
-dénigrer tous les lieux qui lui ont donné l'hospitalité!» Pamphlétaire?
-nous avons promis de ne plus nous injurier; je passe donc condamnation.
-Ce n'est pas que je méprise un genre de littérature honoré par le
-courage d'Agrippa d'Aubigné, de Voltaire, de Paul-Louis Courier, de
-Cormenin et de quelques évêques. Je repousse le mot parce que c'est un
-gros mot, mais je ne méprise aucunement la chose. Attaquer les abus,
-plaider pour la justice et la vérité, terrasser les monstres de la
-tyrannie et de la superstition, ce n'est pas démériter de l'estime des
-hommes. Hercule, dont l'antiquité a fait un dieu, était un pamphlétaire
-qui ne savait pas écrire. Lorsqu'il écrasa d'un seul coup les sept têtes
-de l'hydre, il fit en gros ce que j'essaye de faire en détail. Les
-apôtres chrétiens, que vous approuvez sans doute, quoique vous ne les
-imitiez pas, étaient des pamphlétaires ambulants qui poursuivaient en
-tout lieu les vices du paganisme, comme je pourchasse les abus du
-catholicisme vieilli.
-
-C'est pourquoi je vous pardonne de m'avoir lancé le nom de pamphlétaire
-dans le feu d'une improvisation étudiée. Mais je regrette sincèrement,
-pour votre réputation de clairvoyance et d'équité, que vous ayez pu voir
-en moi un pamphlétaire ingrat.
-
-J'ai reçu la plus gracieuse hospitalité dans quelques grandes villes de
-France, à Marseille, à Bordeaux, à Dijon, à Grenoble, à Rouen, à
-Dunkerque, à Strasbourg. Lorsque vous trouverez le temps de parcourir
-les premiers chapitres de _Rome contemporaine_, vous verrez comment j'ai
-dénigré Marseille et les Marseillais. Si jamais vous ouvrez un petit
-livre intitulé _Maître Pierre_, vous reconnaîtrez que je n'ai pas payé
-d'ingratitude le bon accueil et la franche cordialité des Bordelais. Je
-ne désespère pas de m'acquitter un jour, dans la mesure de mes moyens,
-envers les autres villes où j'ai trouvé des esprits sympathiques et des
-coeurs ouverts; en attendant, je m'abstiens religieusement de critiquer
-les hommes qui m'ont accueilli.
-
-J'ai été l'hôte de la France en Grèce et en Italie. A l'école de Rome,
-aussi bien qu'à l'école d'Athènes, je me suis efforcé d'acquitter ma
-petite dette envers notre patrie en lui apprenant un peu de vérité. Je
-ne devais rien aux Grecs ni aux Romains, qui ne me connaissaient pas,
-sinon pour m'avoir coudoyé dans la rue. Cependant, comme j'avais touché
-du doigt leur oppression et leur misère, j'ai pris sur moi de les
-défendre contre deux détestables petits gouvernements. Informez-vous en
-Italie: on vous dira si je passe pour un ennemi du peuple italien. Un
-philhellène éminent, M. Saint-Marc Girardin, a publié dans les _Débats_
-un panégyrique du peuple grec, découpé avec des ciseaux dans _la Grèce
-contemporaine_. Il faut être plus Bavarois que Sa Majesté le roi Othon
-pour voir en moi un ennemi de la nation hellénique. Je la connais: donc,
-je l'aime; j'ai étudié son gouvernement: donc, je la plains. Le jour
-approche où elle s'affranchira de ses entraves, comme la nation
-italienne. Je n'attendrai pas jusque-là pour me placer aux premiers
-rangs de la presse, à la tête de ses défenseurs. Si c'est faire un acte
-d'ingratitude que de défendre les opprimés qu'on a rencontrés en chemin,
-je fais voeu d'encourir le même reproche partout où l'on me donnera
-l'hospitalité.
-
-Je ne suis pas l'hôte de la ville de Saverne, quoiqu'elle m'abrite fort
-agréablement, comme vous l'avez dit, pendant la belle saison. Acheter
-une propriété rurale auprès d'une jolie petite ville de province, s'y
-établir en famille, la cultiver et l'embellir avec soin, occuper toute
-l'année un certain nombre d'ouvriers, donner l'aumône aux pauvres,
-appuyer de son crédit les gens dans l'embarras, faire de sa bibliothèque
-un cabinet de lecture à l'usage des habitants, attirer chez soi un
-certain nombre de voyageurs et d'artistes, répandre au loin la
-réputation d'un pays admirable et trop peu connu, enfin, monsieur, faire
-retentir par votre bouche, au sein du Corps législatif, le nom d'une
-modeste sous-préfecture, est-ce bien là ce qu'on appelle recevoir
-l'hospitalité? Lorsque les plus honorables habitants de Saverne me font
-l'amitié de s'asseoir à ma table, je suis leur hôte, il est vrai, mais
-dans le sens actif du mot que vous avez dit.
-
-J'estime infiniment la population de l'Alsace en général et de Saverne
-en particulier. Depuis bientôt trois ans que j'ai dressé ma tente dans
-ce petit coin des Vosges, j'ai eu le temps d'apprécier la bonhomie des
-moeurs, la solidité des dévouements, la naïveté des courages. Rien ne
-manque à ces gens-là, qu'une excellente administration. Il ne
-m'appartient pas de la leur donner; mais, toutes les fois qu'on les
-brutalise un peu, il m'appartient de les défendre. Je le fais, ils le
-savent, et, s'il est vrai que quelques-uns vous ont fourni contre moi
-des armes rouillées et hors de service, ce n'est pas moi qui suis un
-ingrat, mais eux.
-
-L'ingratitude, monsieur, est un vice honteux, et nous nous entendrons
-toujours, vous et moi, sur ce point de morale. Je ne suis pas un
-chrétien parfait, et il m'est difficile de pardonner une injure; mais,
-en revanche, il m'est impossible d'oublier un bon office. Si vous voulez
-me convaincre d'ingratitude, ne cherchez pas dans mon passé, il est pur.
-Attendez qu'un gouvernement crédule me recommande ou m'impose au choix
-des électeurs; que vingt-cinq mille honnêtes Alsaciens, trompés par mon
-attitude et mes déclarations, m'envoient au Corps législatif pour y
-défendre la politique impériale; que j'accomplisse mon mandat en sens
-inverse et que je tourne contre le gouvernement les armes qu'il m'aura
-confiées lui-même. Si jamais vous me prenez à jouer ce jeu-là, je
-n'aurai plus qu'à baisser la tête et à subir comme un honteux toutes les
-récriminations que votre conscience pourra vous dicter[4].
-
- [4] _Voyez un peu avec quelle bonne foi un écrivain légitimiste a cité
- cette phrase!_ «Attendez qu'un gouvernement crédule me recommande ou
- m'impose au choix des électeurs; que vingt-cinq mille honnêtes
- Alsaciens, trompés par mon attitude et mes déclarations, m'envoient
- au Corps législatif pour y défendre la politique impériale. _A Dieu
- ne plaise, dit-il_, que j'accomplisse mon mandat en sens inverse et
- que je tourne contre le gouvernement les armes qu'il m'aura confiées
- lui-même. _Quelle magnifique réclame!_»
-
- (_M. E. About et sa Lettre à M. Keller_, par Joseph de Rainneville.
- Paris, Dentu, 1861.)
-
-En attendant ce triste jour, qui ne luira jamais sur mon front, vous
-vous rabattez sur une accusation que je croyais désormais impossible:
-vous affirmez, après M. Veuillot, M. Dupanloup et quelques publicistes
-de la même école, que j'ai écrit sur Rome un livre calomnieux. Hélas!
-monsieur, ne sortirons-nous donc jamais de cette polémique expéditive?
-Croyez-vous encore, à votre âge, qu'un dossier plein de faits, un
-réquisitoire appuyé de mille preuves se puisse réfuter par un gros mot?
-Depuis deux ans et plus que j'ai publié _la Question romaine_, vous avez
-eu, vous et les vôtres, autant de loisir qu'il en fallait pour
-contredire mes assertions. Comment ne s'est-il pas trouvé dans votre
-camp un champion assez dévoué pour défendre pied à pied le terrain que
-je disputais au saint-père? C'est une tâche difficile, mais bien digne
-de vous, monsieur, qui êtes plein de zèle et de patience. Essayez-la;
-vous vous ferez plus d'honneur qu'en proclamant les droits
-problématiques d'un maire et d'un sous-préfet. Prouvez-nous qu'on n'a
-point séquestré le petit Mortara; qu'on n'a pas ravi à M. Padova sa
-femme et ses enfants; qu'il y a des lois à Rome et qu'il ne s'y commet
-point de crimes; que le clergé n'y a jamais opprimé le peuple; que les
-moines y sont laborieux et chastes; que les libertés, les sciences et
-les vertus découlent du trône pontifical comme de leur source naturelle.
-Prouvez que j'ai menti en disant que trois millions d'Italiens
-supportaient impatiemment la domination des prêtres. Mais peut-être
-est-il un peu tard, maintenant que tous les sujets du pape ont manifesté
-par leurs actes les sentiments que j'osais leur prêter.
-
-Non, monsieur, je n'ai pas calomnié le saint-père en disant que ses
-sujets aspiraient à la liberté. J'en atteste l'histoire des deux
-dernières années et le cri de soulagement qui s'est élevé à Bologne, à
-Ancône, à Pérouse et dans toutes les villes affranchies! J'atteste
-l'éloquence des faits, plus irrésistible encore que la vôtre! J'atteste
-enfin cette sourde et infatigable doléance qui s'élève en murmurant
-au-dessus de la grande capitale opprimée, et que tous les vents de
-l'horizon emportent chaque jour vers les princes équitables et les
-peuples généreux!
-
-J'ai dit la vérité, la triste vérité, comme je l'avais vue et touchée du
-doigt dans les plaies saignantes d'un peuple martyr. Mon livre était
-irréfutable; il l'est encore, il le sera toujours, tant qu'il restera
-dans un coin de l'univers un laïque en puissance de prêtre. Croyez-vous
-donc que votre parti m'aurait voué cette haine mortelle si j'avais dit
-autre chose que la vérité? Non, monsieur, si vos amis avaient pu me
-prendre en faute, vous ne seriez pas réduit à la triste nécessité de me
-dire des injures dans une discussion du budget au Corps législatif. On
-m'aurait écrasé depuis longtemps sous le poids de mes erreurs les plus
-légères, et le parti clérical, triomphant de ma sottise, me saurait un
-gré infini de lui avoir fait si beau jeu. Mais j'ai frappé juste, et
-voilà mon crime. J'ai arraché la clef de voûte de la vieille prison, et
-c'est pourquoi j'ai maille à partir jusque dans Saverne avec tous les
-amis du geôlier.
-
-Nous ne sommes pas encore assez liés, monsieur, pour que je vous raconte
-en détail les trois ans que j'ai passés en Alsace. Il me suffira de
-rectifier les erreurs involontaires où vous êtes tombé, faute de
-renseignements vrais. Que n'en demandiez-vous aux personnes de votre
-famille qui sont établies dans le pays? La bonne madame Keller, votre
-spirituelle et respectable tante, M. Henri de Juilly, votre cousin, ont
-assisté à toute l'affaire, et j'ai trouvé en eux, jusqu'à la fin, les
-plus fidèles et les meilleurs amis. Mieux que personne, ils pouvaient
-vous mettre en garde contre les dénonciations inexactes de mes ennemis,
-qui sont les leurs.
-
-Vous vous êtes laissé persuader (tant est grande la candeur de votre
-âme!) qu'après avoir égorgé le souverain temporel de Rome, j'avais jugé
-très-utile et très-urgent de compléter l'hétacombe en immolant un maire
-et un sous-préfet. Sûr de l'impunité, confiant dans l'appui d'un
-gouvernement qui pousse à la destruction des maires, des sous-préfets et
-des papes, j'avais complété l'oeuvre de _la Question romaine_ en
-publiant trois feuilletons dans ce journal maudit qui s'appelle
-_l'Opinion nationale_.
-
-Il est bon de vous apprendre, monsieur, que _la Question romaine_ a paru
-la veille du départ de nos soldats pour l'Italie. C'était, si j'ai bonne
-mémoire, au printemps de 1859. Les trois feuilletons que vous
-incriminez, et qui sont (permettez-moi de vous le dire) au nombre de
-deux, portent la date du 23 février et du 20 mars 1861. Vous voyez que,
-si le succès de mon premier crime m'a stimulé à en commettre un second,
-il ne m'a pas stimulé bien vite.
-
-On vous a d'ailleurs mal renseigné sur l'heureuse et facile publication
-de _la Question romaine_. Ce livre avait été imprimé en Belgique; il ne
-s'est pas distribué en France pendant «des semaines» ni même pendant une
-semaine. On ne l'a pas saisi «quand l'édition tout entière était
-vendue.» L'édition était de douze mille exemplaires; nous n'en avons pu
-faire entrer que quatre mille. Vous vous trompez donc des deux tiers. Si
-je n'avais pas été plus précis ni plus vrai dans les attaques que j'ai
-dirigées contre le pape, vos amis et vous-même auriez eu bientôt fait de
-me réfuter. Vous regrettez que les tribunaux ne m'aient pas répondu par
-une bonne condamnation. On vous avait promis de me faire un procès, le
-procès n'a pas eu lieu, et cela vous scandalise. Mais rappelez-vous que
-le délit d'impression, si toutefois il y a jamais eu délit, s'était
-commis à l'étranger. Apprenez que le délit de publication avait été
-commis en France par un éditeur exilé à Bruxelles, et votre haute
-sagesse comprendra pourquoi «l'on n'a plus entendu parler du procès.»
-
-Si ces informations ne vous suffisaient pas et s'il fallait absolument
-vous donner le fin mot de cette vieille histoire, je vous rappellerais
-que les procès de librairie sont le plus souvent des questions
-d'opportunité. A l'exception des ouvrages obscènes, la plupart des
-livres ne sont saisis et poursuivis que parce qu'ils ont paru trop tôt.
-Il fut un temps où c'était un crime de lèse-religion que de traduire la
-Bible en langue vulgaire. Aujourd'hui, l'on admire les traducteurs de la
-Bible, on les plaint même un peu, et personne ne les poursuit plus. Dieu
-sait au milieu de quels dangers Pascal a fait imprimer _les
-Provinciales_, que l'État met aujourd'hui entre les mains des écoliers.
-Rappelez-vous les précautions sans nombre dont Voltaire entourait la
-publication de ses écrits: tous les éditeurs de notre temps sont libres
-de réimprimer Voltaire. Le même fait se reproduit à toutes les époques,
-pour les plus modestes auteurs aussi bien que pour les grands. Témoin
-votre humble serviteur et cette même _Question romaine_, qui se vend
-aujourd'hui sans réclamation chez tous les libraires de France. Elle ne
-scandalise plus personne, elle n'étonne plus personne, et pourquoi?
-Parce que le temps a marché; parce que les vérités qu'elle annonçait
-sont devenues presque banales; parce que les faits qu'elle racontait ne
-sont plus ni contestés ni contestables. Et je me plais à remarquer que
-vous-même, dans le réquisitoire dont vous m'avez accablé, vous n'avez
-pas demandé pourquoi le gouvernement ne saisissait plus _la Question
-romaine_.
-
-Mais revenons à cette jolie ville de Saverne, où vous avez établi, un
-peu légèrement, votre base d'opérations. Je suis prêt à vous raconter,
-_ab ovo_, cette mémorable querelle «qui a attristé l'Alsace, qui l'a
-blessée dans son honneur, qui s'est terminée par un abus de pouvoir
-inouï dans nos annales judiciaires.»
-
-Il y a dix mois environ, lorsqu'on renouvela les conseils municipaux
-dans tous les départements de la France, je me présentai comme candidat
-aux électeurs de Saverne. Vous dire les raisons publiques et privées qui
-m'avaient inspiré cette ambition modeste, serait peut-être un peu trop
-long. Je me présentai tout seul, après avoir sollicité vainement l'appui
-de l'administration.
-
-Je vous laisse le plaisir de vous expliquer à vous-même pourquoi M. le
-maire de Saverne me refusa l'hospitalité de la liste officielle. Cet
-honorable fonctionnaire est cousin du sous-préfet, qui est beau-frère de
-M. de Heckeren, qui est, suivant votre belle expression, «un de ces
-courageux sénateurs qui défendent le saint-siége.» Le zèle qui vous
-pousse aujourd'hui à plaider la cause de ces messieurs nous dit assez
-quelles sont leurs opinions politiques et religieuses. Une sympathie des
-plus touchantes les unit à M. le préfet du Bas-Rhin. Tout se tient et
-s'enchaîne dans notre département, et c'est le cas d'admirer le doigt de
-la Providence. Que vous ayez reçu vos informations de Saverne ou de
-Strasbourg, c'est tout un. Avouez, monsieur, que l'empereur est heureux
-de pouvoir compter sur des fonctionnaires qui s'entendent si bien entre
-eux et avec vous[5]!
-
- [5] Je suis heureux d'apprendre à mes lecteurs que le sous-préfet de
- Saverne vient d'être décoré de la Légion d'honneur (15 août 1862).
-
-La population ne marche pas dans le même sens, à moins qu'on ne la
-pousse; mais on sait la pousser quand il le faut: on sait même pousser
-en prison, pour le bon exemple, un pauvre distributeur de bulletins
-malsonnants. Cependant les Savernois ne manquent pas de courage. Je ne
-me présentais pas devant eux comme vous êtes venu devant les électeurs
-du Haut-Rhin. On ne prêchait pas pour moi dans les églises; on prêchait
-même contre moi. On ne disait pas au peuple de la ville: «Voici un homme
-dévoué au gouvernement; si vous voulez faire un vrai cadeau à
-l'empereur, votez pour notre candidat!» Il se trouva pourtant à Saverne,
-même dans votre famille, monsieur, des électeurs assez hardis pour me
-donner leur voix; et j'arrivai bon vingt-quatrième sur une liste de
-vingt-trois.
-
-Je comptais sur un meilleur résultat; et ne riez pas de ma superstition,
-j'ai cru longtemps que j'avais été victime d'un miracle. Vous me
-comprendrez assurément, vous qui avez la foi. Il était six heures du
-soir; on venait de clore le scrutin. M. le maire ouvrit une grande boîte
-de sapin, bien et dûment scellée, qui renfermait les volontés du peuple
-et l'avenir du conseil municipal. Mon coeur battit avec violence. On se
-mit à compter les bulletins, comme on avait compté les votants. O
-prodige! Les bulletins étaient en majorité. Oui, monsieur, il se trouva
-dix bulletins de plus qu'il n'était venu de votants. J'ai vu cela de mes
-yeux, moi qui vous parle. J'ai vu même à Strasbourg le conseil de
-préfecture, saisi d'une protestation en règle contre ce trop-plein du
-suffrage universel, déclarer que la multiplication des bulletins,
-quoique miraculeuse en elle-même, n'était pas de nature à invalider une
-élection.
-
-A dater de ce jour, le vainqueur, c'est-à-dire l'autorité locale,
-appliqua à tous mes amis, sans excepter vos parents, un axiome de droit
-provincial que les Romains résumaient en deux mots: _Væ victis!_ Les
-petits sbires de la mairie me favorisèrent de trois ou quatre
-procès-verbaux dans la même semaine. Mon cousin germain, Paul About,
-aujourd'hui brigadier au troisième régiment d'artillerie, fut traduit en
-justice pour avoir tué un pinson sur un arbre avec un de mes pistolets.
-Le tribunal de Saverne, ce tribunal que vous accusez bien injustement de
-complaisance envers moi, condamna le pauvre garçon à l'amende et à la
-confiscation de l'arme, sans oublier les frais du procès. Votre cousin à
-vous, M. de Juilly, architecte inspecteur du château de Saverne et père
-de trois beaux enfants qui sont vos neveux à la mode de Bretagne, fut
-dénoncé à Paris par les soins de M. le sous-préfet. On l'accusa d'avoir
-manqué de politesse envers le premier fonctionnaire de l'arrondissement,
-et il serait peut-être destitué à l'heure qu'il est, si un excellent
-homme, d'infiniment d'esprit, M. de X..., chef de division au ministère
-de Z..., n'avait mis la dénonciation dans sa poche. Allons, monsieur,
-retournez au Corps législatif et dénoncez cet abus de pouvoir! Demandez
-de quel droit M. de X... s'est permis de sauver un père de famille, et
-de votre famille; de quel droit il a coupé la vengeance sous le pied de
-«cet infortuné sous-préfet!» Rassurez-vous, cependant, la dénonciation
-de l'_infortuné_ n'a pas été tout à fait perdue. Elle a arrêté une
-augmentation de traitement qui était promise depuis une année à votre
-cousin M. de Juilly.
-
-Je vous ai confessé, monsieur, que j'adorais la justice; c'est une
-passion malheureuse dans certains départements. Toutefois, les décrets
-du 24 novembre et la loyauté avec laquelle je les vis exécuter à Paris
-me rendirent un peu de courage. Je publiai un de ces trois feuilletons,
-c'est-à-dire un de ces deux feuilletons: où diable avez-vous trouvé le
-troisième? Je publiai, dis-je, au bas de _l'Opinion nationale_, un
-feuilleton léger dans la forme, assez sérieux dans le fond, comme la
-plupart des choses que j'écris. Je suppose que vous l'avez lu, puisque
-vous en parlez; le troisième est le seul dont vous ayez parlé sans avoir
-eu l'ennui de le lire. Mais, si vous avez parcouru ce petit travail sur
-les libertés municipales, si vous ne vous l'êtes pas fait résumer par
-vos amis de Saverne ou de Strasbourg, je m'étonne que vous ayez pu y
-trouver «d'indignes calomnies contre la vie publique et privée de M. le
-maire de Saverne.» J'ai commencé par discuter très-raisonnablement la
-question électorale; j'ai montré que les pouvoirs les plus heureux
-étaient quelquefois trompés en cette matière par le zèle de leurs
-préfets; j'ai fait allusion à la candidature officielle d'un honorable
-député du Haut-Rhin qui vous touche de bien près; j'ai prouvé par votre
-exemple qu'un gouvernement
-
- ... Rencontre sa destinée
- Souvent par les chemins qu'il prend pour l'éviter.
-
-Après quoi, comme il me paraissait inutile de garder le ton sérieux
-durant plus d'un quart d'heure, je me suis mis à crayonner la caricature
-d'une élection municipale. Pour amuser mes lecteurs et moi-même, j'ai
-fait une collection de traits épars dans les journaux, dans les discours
-de la Chambre, dans les protestations adressées au conseil d'État, enfin
-dans mes souvenirs personnels. J'ai réuni le tout au sein d'une ville
-imaginaire nommée Schlafenbourg; j'ai inventé un maire appelé Jean
-Sauerkraut, en français, Jean Choucroute; un sous-préfet bigot, du nom
-d'Ignacius, un candidat grotesque qui ne me ressemble pas plus par le
-caractère et la figure que vous ne ressemblez à Démosthènes par
-l'improvisation. De quel droit, s'il vous plaît, me reconnaissez-vous
-dans le personnage de ce Gottlieb? Sur quoi vous fondez-vous pour
-affirmer devant les représentants de la France que cet Ignacius est le
-sous-préfet de Saverne, que ce Jean Choucroute est le maire de la ville?
-Voulez-vous donc les tuer par le ridicule, et ne vous suffit-il pas de
-les avoir compromis par votre patronage?
-
-Mais, avant de pousser plus loin, permettez que je m'arrête en
-admiration devant une de vos phrases. «Cet infortuné maire Choucroute,
-avez-vous dit, dont le nom seul est une insulte à notre agriculture!»
-Ai-je insulté l'agriculture française, et les planteurs de choux
-vont-ils me demander raison? Mais moi-même, monsieur, je suis planteur
-de choux. Si jamais vous vous arrêtiez à Saverne et si vous me faisiez
-l'honneur de dîner à la Schlittenbach avec M. de Juilly, votre cousin,
-et madame Keller, votre tante, on vous servirait de la choucroute
-fabriquée chez nous. De la choucroute excellente, et nullement
-susceptible, et qui ne se croit pas insultée par une innocente
-plaisanterie. Le chou, monsieur, ne peut qu'être honoré d'un
-rapprochement qui le met au rang des autorités municipales.
-Qu'allons-nous devenir si les légumes eux-mêmes nous attaquent en
-diffamation? Lorsque M. Louis Veuillot, votre maître en l'art de bien
-dire, a comparé les philosophes à des navets, on a pensé qu'il traitait
-légèrement la philosophie; mais nul n'a trouvé qu'il insultât
-l'agriculture française dans la personne du navet!
-
-Aucun agriculteur ne réclama contre mon premier article, le seul dont un
-passage ait été incriminé par la suite. Aucun maire ne s'en plaignit
-dans le premier moment, pas même M. le maire de Saverne. Vous nous
-montrez, monsieur, cet honorable fonctionnaire «n'écoutant que la voix
-de sa conscience» et courant à la justice comme au feu. Permettez-moi de
-vous faire observer qu'il attendit depuis le 23 février jusqu'au 30 mars
-pour déposer sa plainte! Cinq semaines de réflexions! n'est-ce pas
-étonnant d'un homme «indignement calomnié?»
-
-Que s'était-il donc passé dans l'intervalle? Avais-je arraché le masque
-de Sauerkraut pour montrer au public la figure d'un maire vivant? Tout
-au contraire: dans un deuxième feuilleton, le feuilleton du 20 mars,
-j'avais raconté que plusieurs petites villes reconnaissaient leur maire
-dans la personne de Sauerkraut. Le fait est, monsieur, que nombre de
-citoyens m'avaient écrit de divers départements: «C'est moi qui suis
-Gottlieb, et notre maire est le vrai Sauerkraut!» J'ai eu l'honneur de
-mettre ce dossier sous les yeux de M. le juge d'instruction du tribunal
-de Saverne.
-
-Mais pourtant il s'était produit quelque fait nouveau? Peut-être
-avais-je «cruellement blessé l'honneur de vingt familles,» comme vous
-l'avez dit éloquemment, par cette figure de rhétorique qu'on appelle
-hypothèse gratuite? Non, monsieur, je n'avais blessé l'honneur d'aucune
-famille dans les deux articles qui ont paru. Si j'ai été assez
-malheureux pour commettre le crime dont vous m'accusez, cela ne peut
-être que dans le troisième feuilleton. Pour celui-là, je vous le livre,
-je vous l'abandonne, il m'est impossible de le défendre contre vous,
-attendu qu'il n'a jamais existé. Et dans quel intérêt, je vous prie,
-aurais-je blessé cruellement l'honneur de vingt familles? Est-ce que la
-politique la plus élémentaire ne me commandait pas de mettre le peuple
-de mon côté? D'ailleurs, je connais peu la vie privée de mes voisins les
-plus proches. Lorsqu'on travaille autant que je le fais, on n'a pas le
-loisir de s'intéresser aux méchants bruits de la province. Y a-t-il en
-Alsace quelques ménages scandaleux, quelques fortunes mal acquises,
-quelques familles enrichies par l'usure ou par la contrebande? C'est à
-vous que je le demanderai, car je n'ai jamais arrêté mon attention à ces
-curiosités locales.
-
-Cependant une plainte en diffamation fut déposée contre moi. Le fait est
-exact, et je suis aise de trouver enfin dans votre discours une parole
-conforme à la vérité. Une plainte fut déposée, et voici comme:
-
-La Société anonyme des Amis de Rome, cette sainte alliance si puissante
-pour le bonheur de l'Alsace et que vous représentez si brillamment au
-Corps législatif, s'imagina, après cinq semaines de réflexion, qu'elle
-avait trouvé le défaut de ma cuirasse.
-
-Un paragraphe de mon premier feuilleton disait que Jean Sauerkraut (et
-non M. le maire de Saverne) ne serait pas fâché de faire passer un
-boulevard au travers de son jardin. Personne ne pouvait se tromper sur
-cette allusion transparente à l'un des vices les plus généraux de notre
-époque. D'ailleurs, j'avais eu soin d'ajouter moi-même, pour
-l'édification des esprits paresseux: «Jean Sauerkraut n'est pas le seul
-qui raisonne ainsi, dans ce siècle d'expropriations, de démolitions et
-de boulevards.»
-
-C'est par là que je pensai être pris; ou du moins c'est par là,
-monsieur, que vos amis pensèrent me prendre. Ils se rappelèrent que,
-longtemps avant mon arrivée dans la commune, le conseil municipal avait
-agité certain projet de rue qui perçait le jardin et démolissait la
-maison de M. le maire. Inutile de vous dire que le maire de Saverne
-avait repoussé avec toute l'énergie du désintéressement une démolition
-qui menaçait de l'enrichir. On répéta durant cinq semaines, à cet
-«infortuné», que j'avais contesté sa vertu dominante; on le supplia de
-me poursuivre et d'attaquer aussi _l'Opinion nationale_; on lui promit
-qu'il serait soutenu à Saverne, à Strasbourg, à Colmar, à Paris même,
-par cette faction puissante dont vous êtes, monsieur, le glorieux
-orateur. On finit par lui inspirer une demi-confiance, et, s'il n'osa
-pas se porter partie civile, il s'enhardit au moins jusqu'à déposer la
-plainte que vous savez.
-
-Je ne crois point vous étonner, monsieur, en vous disant que je courais
-certains risques. Non que la magistrature française soit capable de ces
-honteuses complaisances qu'il vous a plu de lui imputer; mais, s'il est
-impossible de corrompre ou d'intimider nos juges, ils sont hommes après
-tout. Lorsqu'un maire et un sous-préfet qu'ils estiment, qu'ils aiment,
-qu'ils fréquentent tous les jours de l'année dans l'intimité la plus
-étroite, viennent se plaindre d'un journaliste obscur et qu'ils ne
-connaissent que de vue, comment ne seraient-ils pas prédisposés à juger
-sévèrement les choses? Je dois pourtant cette justice au tribunal de
-Saverne qu'il ne se laissa pas entraîner légèrement par les préventions
-si douces et si excusables de l'amitié. Il ouvrit une enquête, il manda
-une fourmilière de témoins, ce qui ne s'était pour ainsi dire jamais vu
-dans une affaire de presse. Il ne se décida à lancer une assignation
-qu'après avoir entendu tous les amis du maire, tous les amis du
-sous-préfet, toutes les personnes de votre honorable parti, monsieur,
-répéter unanimement et comme un mot d'ordre cette formule sacramentelle:
-«Nous avons reconnu M. le maire de Saverne dans le portrait de Jean
-Sauerkraut.»
-
-Vous l'avouerai-je cependant? ma confiance était telle dans mon bon
-droit et dans l'impartialité des magistrats, que j'attendais, sans trop
-de soucis, l'heure de la justice. Au lieu d'invoquer l'appui de quelque
-prince du barreau comme M. Jules Favre ou M. Ernest Desmarets, j'avais
-confié ma cause à un tout jeune avocat de mes amis, qui a plus de coeur
-et de talent que de réputation et d'expérience. Je préparais la défense
-avec lui, lorsque le coup de foudre dont vous avez parlé nous étonna
-nous-mêmes et nous donna cette secousse que les physiciens désignent par
-le nom de _choc en retour_. Le maire de Saverne avait retiré sa plainte!
-Le tribunal n'avait plus aucune raison de nous poursuivre, et le procès
-n'avait pas lieu.
-
-Par quelles raisons un fonctionnaire municipal, «indignement calomnié
-dans sa vie publique et privée», avait-il renoncé à sa vindicte
-personnelle? Voilà, monsieur, ce que je ne me charge point de vous
-expliquer. Celui qui lit dans les consciences connaît seul les motifs
-qui ont décidé le maire de Saverne. Je ne sais, quant à moi, que deux
-explications: celle que les amis de M. le maire ont répandue dans toute
-l'Alsace, et celle que vous avez donnée vous-même au Corps législatif.
-
-La première des deux affecte une couleur légendaire qui ne satisfait pas
-complétement la raison. Mais vous savez que l'Alsace est encore éclairée
-par la lueur mystérieuse des légendes. Le garde champêtre se penche à
-l'oreille du paysan et lui dit: «M. le maire était allé à Paris pour
-assister à un mariage. Il dîna aux Tuileries, comme tous les maires de
-Saverne lorsqu'ils sont de passage dans la capitale; son couvert se
-trouva mis, selon l'ordre hiérarchique, à la droite du prince Napoléon.
-«Mon cher ami, lui dit le prince après avoir trinqué deux ou trois fois,
-vous avez entamé un procès bien juste assurément, mais qui va supprimer
-_l'Opinion nationale_.--En effet, répond le maire, c'est pour me venger
-de M. About, qui m'a causé des contrariétés.--En cela vous avez bien
-raison, dit le prince; mais cette condamnation me fera du tort. Je ne
-vous ai donc jamais dit que j'avais placé dix millions dans ce diable de
-journal?--Dix millions?--Pas un liard de moins. Vous serez dans votre
-droit, je l'avoue; mais enfin votre vengeance va me coûter cher.--J'aime
-mieux y renoncer, dit le maire. Entre gens comme nous!...--Vous êtes
-bien bon, répond le prince, et à charge de revanche!--Bien entendu.»
-
-Nous ne discuterons pas cette tradition orale, quoiqu'elle ait fait,
-depuis le 24 mai, un assez joli chemin en Alsace. Rabattons-nous plutôt
-sur la vôtre, monsieur, et voyons si vous n'avez pas péché contre la
-vraisemblance, le jour où M. le comte de Morny ne vous reprocha qu'un
-léger manque de loyauté. J'ai le droit de supposer que toutes vos
-paroles étaient pesées à l'avance, puisque la roideur inflexible de
-votre improvisation ne vous permit pas même de relever le démenti d'un
-ministre. Cela étant, comment n'avez-vous pas craint de faire
-concurrence au génie rêveur de nos gardes champêtres? Comment osez-vous
-nous montrer le ministre de l'intérieur suppliant ou sommant un maire de
-retirer une plainte? Depuis quand les ministres de l'empereur ont-ils
-contracté l'habitude de supplier messeigneurs les maires? Ils ne
-supplient pas même MM. les évêques: ils les invitent à modérer leurs
-plaintes lorsqu'elles font trop de tapage dans le pays. Vous qui êtes un
-homme d'imagination, monsieur (car vous imaginez beaucoup de choses),
-vous représentez-vous bien M. le comte de Persigny dans une attitude
-suppliante, embrassant les genoux cagneux d'un gros maire provincial?
-
-Qu'on le somme de retirer sa plainte, c'est une hypothèse un peu moins
-invraisemblable, et pourtant aucun homme pratique ne voudra l'admettre
-avec vous. A quoi bon recourir aux sommations, lorsque le plus léger
-avertissement suffit? Je n'écoute pas aux portes des ministres, et je ne
-sais pas même si le maire de Saverne a été admis à paraître devant M. de
-Persigny. Mais soyez assez bon pour supposer un instant avec moi qu'un
-fonctionnaire inhabile en matière de comptabilité municipale ait touché,
-dépensé, payé des sommes assez rondes, sans songer à les faire inscrire
-par le receveur de la commune; supposez que cet honnête maladroit ait
-encouru quelque réprimande par ignorance ou par oubli des principes
-élémentaires de l'administration. On ne veut point le punir, car il
-n'est coupable que d'incapacité, mais on ne veut pas non plus le
-proposer pour modèle à tous les maires de l'Empire, en lui donnant droit
-de vie et de mort sur les journaux où il croit lire une critique de sa
-gestion. «Désistez-vous, lui dira-t-on, et, si vous voulez que nous
-soyons indulgents, commencez par nous donner l'exemple. Ce n'est qu'aux
-hommes sans péché qu'il appartient de jeter la pierre.» Voilà, monsieur,
-le langage équitable et chrétien que je vous conseille de tenir à vos
-maires, quand vous serez ministre de l'intérieur.
-
-En ce temps-là, monsieur, je serai encore au nombre des journalistes,
-car l'habitude d'écrire la vérité est de celles qu'on ne perd point
-aisément. Quand vous aurez le pouvoir en main, quand on aura créé pour
-votre usage des tribunaux complaisants, libre à vous de venger sur moi
-le pape de Rome et le maire de Saverne! Vous pourrez vous donner le luxe
-de «montrer sur les bancs de la police correctionnelle» ce petit bout de
-ruban rouge que je porte avec orgueil, parce que je l'ai laborieusement
-mérité. Mais ne vous flattez pas: il vous sera, même alors, plus facile
-de nous condamner que de nous flétrir, et les bancs de la police
-correctionnelle deviendront les siéges de la justice, quand vous serez
-les accusateurs et nous les accusés!
-
-J'ai répondu, si je ne me trompe, à toutes vos personnalités, moins une.
-Il ne m'appartient pas de défendre le gouvernement après M. le président
-du conseil d'État, ni de plaider la cause de la Révolution, que M. Émile
-Ollivier a si noblement défendue. Il ne me reste donc plus qu'à vous
-expliquer, à vous et à beaucoup d'autres, «cet article sans nom qui vous
-a ému d'indignation et de dégoût, cet article dans lequel j'ai insulté,
-non-seulement les malheurs du saint-siége, mais l'honneur de notre armée
-de Crimée, mais la dignité même du trône; cet article dans lequel je
-suis venu vous vanter les délices et les raffinements du despotisme
-païen sous le nom de vous ne savez quel fils légitime de la révolution
-française.»
-
-«Mais que veut-on dire par là?» daignez-vous ajouter à cette équitable
-tirade. Je vais vous expliquer, monsieur, ce que j'ai voulu dire par là.
-
-Je m'exerce à la critique d'art, et je publie ce qu'on appelle un
-_salon_, pour la troisième fois de ma vie. Pour rompre la monotonie d'un
-sujet qui n'est jamais très-varié par lui-même, j'ai cru qu'il serait
-intéressant d'y glisser de temps à autre, à propos d'un marbre ou d'une
-peinture, quelques portraits à la plume. La mode des portraits écrits
-étant passée depuis longtemps, je me figurais que le moment était
-peut-être venu de les remettre en usage. C'est un travail assez ingrat,
-car il prend un temps infini et les lecteurs ne nous tiennent pas
-toujours compte des efforts que nous avons faits. Ainsi, j'ai débuté par
-un portrait, que dis-je! par deux portraits de M. Guizot, et je parie,
-monsieur, que vous ne les connaissez point. Lisez-les, je vous en prie;
-ils vous montreront dans quel esprit j'ai commencé ce genre d'études, et
-vous serez moins étonné ensuite lorsque nous arriverons au prince
-Napoléon[6].
-
- [6] Voir à la page 233.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Vous avez lu? Merci. Et maintenant, monsieur, faites-moi l'honneur de me
-dire quelle intention j'avais, selon vous, en écrivant ce portrait? Vous
-semble-t-il que j'aie voulu mettre en saillie la supériorité du pouvoir
-absolu sur l'équilibre constitutionnel, ou que j'aie cherché à émouvoir
-la compassion de mes lecteurs au profit d'une cause perdue? Ai-je
-préparé le retour de M. Guizot aux affaires publiques? Ai-je conseillé à
-l'empereur de le choisir pour ministre? Peut-être mon intention
-était-elle, au contraire, de tenir les ministres en garde contre un
-ambitieux de soixante et dix ans? Cet article--ce fragment
-d'article--est-il un manifeste orléaniste? ou une profession de foi
-bonapartiste? ou un réquisitoire indirect contre les intrigues de
-l'Académie française? Rien de tout cela, monsieur. Votre bon sens vous
-le dit clairement, parce que le sujet n'est pas de ceux qui excitent les
-passions violentes et aveuglent la raison des partis. Vous comprenez,
-sans que je vous l'explique, que cet assemblage de détails vrais n'a pas
-d'autre intention, pas d'autre prétention, pas d'autre ambition, que de
-représenter au vif la figure de M. Guizot avec ses ombres et ses
-lumières. C'est une oeuvre d'art, bonne ou mauvaise, suivant le goût du
-lecteur. Placez-la, si le coeur vous en dit, au rang des amplifications
-de collége, ou même à la hauteur des tapisseries en chenille que les
-demoiselles exécutent dans leur couvent, ou même au niveau de ces
-sculptures patientes qu'un galérien taille à coups de canif dans une
-noix de coco: je ne chicanerai point sur la qualité de l'ouvrage, pourvu
-que vous reconnaissiez avec moi que ce portrait n'est qu'un portrait.
-
-Tâchez d'être aussi juste pour celui du prince Napoléon. Étudiez-le,
-nonobstant «l'indignation et le dégoût» que vous avez étalés devant la
-Chambre; mais surtout étudiez-le de bonne foi, comme je l'ai tracé.
-Souvenez-vous que c'est une oeuvre d'art, et pas autre chose, et ne vous
-amusez point à chercher des queues de serpent à sonnette où l'auteur
-n'en a pas mis.
-
-Le voici, ce portrait, non pas exactement tel que vous l'avez lu dans
-_l'Opinion_, mais tel que je l'ai écrit et envoyé au journal[7]:
-
- [7] Voir à la page 239.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Je vous ai loyalement averti que ce texte n'était pas tout à fait celui
-que vous avez lu dans _l'Opinion_. Il s'en faut de seize mots, qui ont
-été ajoutés au dernier moment sur l'épreuve, et ce mode de correction
-_in extremis_ ne vous étonnera point, si vous avez quelque notion des
-nécessités du journalisme et de la responsabilité des rédacteurs en
-chef.
-
-Ceci posé, dites-moi, je vous prie, si ce portrait est une apothéose?
-Pas plus qu'une satire. J'ai esquissé de mon mieux les qualités et les
-défauts d'un homme que je connais peu, avec qui j'ai causé cinq ou six
-fois, que je n'ai pas vu face à face depuis une année environ. C'est une
-peinture incomplète, si j'ai omis quelque trait d'ombre ou de lumière:
-ce ne sera jamais, quoiqu'il vous ait plu de le proclamer devant la
-Chambre, un tableau dégoûtant. Reprochez-moi, si vous voulez, la
-témérité de ma plume; dites qu'il ne sied pas à un homme qui n'est rien
-de distribuer aux grands l'éloge et le blâme; ajoutez qu'on s'expose
-ainsi aux jugements les plus faux et les plus injustes: vous avez le
-droit de me le dire après me l'avoir prouvé. Où donc avez-vous vu que
-«j'insultais aux malheurs du saint-siége?» J'ai rappelé le succès d'un
-discours éloquent; cela n'offense que les orateurs manqués. Comment
-ai-je «insulté l'honneur de notre armée de Crimée?» Exactement comme
-j'ai insulté l'agriculture dans le feuilleton de Sauerkraut. Ai-je
-«insulté la majesté du trône,» en disant que les uns s'assoient dessus
-et les autres à côté? Est-ce «vanter les délices et les raffinements du
-despotisme païen» que d'admirer sur parole une petite maison romaine où
-je ne suis jamais entré, quoiqu'on m'ait fait l'honneur de m'y inviter
-une fois?
-
-Que le monde est méchant, monsieur! Je ne crains pas de m'en ouvrir à
-vous, qui êtes un homme du monde. Il s'est rencontré dans votre parti
-des esprits assez mal faits pour prétendre que j'attaquais la famille
-d'Orléans dans ce qu'il y a de plus délicat et de plus sacré.
-J'égratigne en passant la politique du vieux Palais-Royal, la plus
-bâtarde que la Révolution ait portée dans ses flancs, et vos amis
-affectent de trouver dans ce mot de bâtard un outrage monstrueux contre
-une famille exemplaire!
-
- * * * * *
-
-J'ai dit. Si votre attention m'a suivi jusqu'au bout de cette
-plaidoirie, agréez mes remercîments, et même permettez-moi de
-reconnaître tant de longanimité par une modeste récompense: un conseil,
-un bon conseil, que je tenais en réserve pour vous l'offrir à la fin.
-
-M. le baron de Reinach vous a interrompu l'autre jour par un mot
-profond: «Parlez en votre nom! vous a-t-il dit; ne parlez pas au nom de
-l'Alsace!» Les journaux alsaciens soutiennent la même thèse depuis le
-commencement de la semaine, et semblent persuadés que ce n'est pas
-l'Alsace qui parle par votre voix. Je suis sûr que vous-même, dans le
-silence du cabinet, tout en martelant vos improvisations du lendemain,
-vous songez avec un fin sourire à ces pauvres électeurs qui vous ont
-réchauffé dans leur sein. Et la conscience, que dit-elle? La logique
-doit aussi vous rappeler de temps à autre que le propre d'un
-représentant est de représenter ceux qui l'ont élu. Si du moins vous
-représentiez ceux qui vous ont fait élire! Mais non.
-
-Croyez-moi donc, monsieur, n'attendez pas les élections générales pour
-rajeunir votre mandat. Allez vous retremper dans le suffrage universel
-et revenez invulnérable comme Achille! plus invulnérable que lui! car
-Achille avait été plongé dans l'eau du Styx par le préfet du Haut-Rhin,
-ce qui permit au malin Pâris de le blesser au talon.
-
- * * * * *
-
-_Je croyais en avoir fini avec le procès de Saverne. Mais je reçus une
-nouvelle assignation, l'affaire fut de nouveau inscrite, et le tribunal,
-plus docile à la voix du sens commun qu'à l'éloquence de M. Keller,
-m'acquitta._
-
-
-
-
-VI
-
-UN PEU DE TOUT, UN PEU PARTOUT
-
-
-Ma chère cousine,
-
-Tu me demandes pourquoi j'ai défendu les victimes de Castelfidardo?
-Pourquoi? Mais pour me faire abîmer par la _Gazette de France_. Elle n'y
-a, parbleu! pas manqué, et le châtiment de ma bonne intention ne s'est
-pas fait attendre. O _Gazette_! moniteur de ceux qui n'ont rien oublié,
-rien appris! j'essaye d'arracher aux sévérités d'une loi draconienne les
-plus beaux et les plus braves jeunes gens de votre armée; je sollicite
-des _lettres de relief_ pour les pauvres héros que vous avez envoyés à
-la boucherie; je recommande à la clémence du prince les fils de vos
-vieux abonnés, les seuls yeux qui vous lisent sans lunettes, les seuls
-estomacs qui digèrent M. Janicot sans pastilles de Vichy! et vous me
-répondez d'une voix aigre et sentencieuse: «La Révolution se fait une
-gloire d'achever les mutilés.»
-
-Je ne suis pas la Révolution; je ne suis qu'un bon jeune homme éclos
-sous ses ailes. Si j'étais la Révolution en personne, je sais bien ce
-que je ferais. Je mettrais une cocarde à mon bonnet, j'irais visiter
-Rome, Venise, Pesth, Varsovie. J'achèverais la grande oeuvre du XVIIIe
-siècle; j'achèverais la résurrection des nationalités, l'émancipation
-des peuples, la destruction des priviléges, la... Mais pardon: je ne
-suis qu'un bon jeune homme, et il importe aujourd'hui que j'achève mon
-feuilleton.
-
-Pourquoi la _Gazette_ a-t-elle dit que je «ne me montrais pas fort dans
-l'interprétation des lois?» C'est précisément sur ce terrain que je suis
-infaillible, parce que je suis ignorant, que je connais mon ignorance et
-que je n'avance rien sans l'avoir étudié aux bonnes sources. Si j'étais
-seulement licencié en droit, je serais sujet à l'erreur.
-J'interpréterais les textes moi-même, au lieu de feuilleter les
-jurisconsultes; je ferais des raisonnements comme celui-ci:
-
- «Lamoricière a obtenu l'autorisation de servir le pape; donc, ses
- soldats l'ont obtenue _moralement_.»
-
-Si j'étais avocat (M. Janicot l'est sans doute), je prendrais peut-être
-pour un commentaire du Code cette phrase de M. de la Guéronnière:
-
- «Castelfidardo ne rappellerait qu'une défection, si une poignée de
- _jeunes Français_ n'avait pas soutenu avec un noble courage son choc
- inégal.» Je dirais: «M. de la Guéronnière est conseiller d'État. Or,
- il est évident que les conseillers d'État ont le droit de faire et
- d'interpréter les lois; or, les combattants de Castelfidardo sont
- désignés ici sous le nom de jeunes Français: donc, ils n'ont point
- perdu la qualité de Français, et l'article 21 du Code civil ne saurait
- les atteindre.»
-
-Enfin, si j'avais fait mon droit, je dirais peut-être avec M. Janicot,
-jurisconsulte de la _Gazette de France_:
-
- «L'article 21 enlève la qualité de Français à ceux qui s'affilient à
- une corporation militaire étrangère. Cela s'applique aux volontaires
- de Garibaldi.»
-
-Mais je ne suis qu'un ignorant. Le sens commun m'indique que le mot
-_corporation_ n'a pas le même sens que _bande armée_. M. l'avocat
-général Nouguier, lorsqu'il requérait contre le général Clouet, ne
-s'avisa jamais de dire qu'il était affilié à une _corporation_ en
-servant dans les _bandes_ de don Carlos. Je sens, je sais, je comprends
-que corporation militaire signifie un ordre militaire reconnu
-diplomatiquement dans le droit international. Et, comme les ignorants
-n'ont rien de mieux à faire que de consulter les auteurs spéciaux, je
-vais chercher le Commentaire de Dalloz, nº 572, _Droits civils_, et je
-lis:
-
- «Par corporation militaire, on entend un ordre militaire, tel que
- l'ordre de Malte ou l'ordre Teutonique.»
-
-Un savant comme M. Janicot ne craint pas de dire que Napoléon III, ayant
-perdu la qualité de Français, «ne pouvait être élu légalement en 1848.»
-Mais un bon jeune homme, «qui n'est pas fort dans l'interprétation des
-lois,» répondra sans peine à M. Janicot:
-
-Aux termes de l'article 21, le souverain peut rendre la qualité de
-Français à ceux qui l'ont perdue. Or, quel était le souverain de la
-France en 1848? Le peuple. En nommant Louis-Napoléon président de la
-République, il lui a rendu pour le moins la qualité de Français. Y
-a-t-il un acte de souveraineté plus incontestablement légitime que ce
-décret de la nation, rendu par le suffrage universel?
-
-Après le point de droit, on pourrait discuter le point de fait, et
-reprocher à M. Janicot les coups de pied qu'il donne à l'histoire.
-L'histoire est une majesté inviolable qui devrait être à l'abri de tous
-les coups de pied, sans excepter les coups de pied du lion.
-
-M. Janicot affirme que le gouvernement français n'a pas interdit les
-enrôlements dans l'armée du pape. Il sait pourtant que la police a
-arrêté et emprisonné à Lyon les embaucheurs de l'armée pontificale. Les
-volontaires ne partaient pas en troupes, mais isolément. Le gouvernement
-aurait dû leur rappeler l'article 21; il ne l'a pas fait et je le
-regrette. Mais personne n'a le droit d'arrêter M. le marquis de X... ou
-M. le vicomte de Z... lorsqu'ils demandent un passe-port pour l'Italie.
-
-Au dire de M. Janicot, «les garibaldiens ont reçu la solde de
-Victor-Emmanuel, des congés en règle délivrés par les agents officiels
-de Victor-Emmanuel.» Nous savons tous le contraire. Tite Live, qui fut
-un historien romain, comme M. Janicot, et qui avança plus d'une fois des
-assertions inexactes, comme M. Janicot, avait du moins la délicatesse de
-dire: «Si ce fait paraît invraisemblable à quelques lecteurs, je
-répondrai que l'univers, ayant subi la domination de Rome, doit
-également se soumettre à son histoire.» Nous prendrons les assertions de
-M. Janicot pour paroles d'Évangile quand nous aurons pris le comte de
-Chambord pour roi de France. Attendez que tous les Français soient
-morts, ô mon bon monsieur Janicot!
-
-Attendez que le saint office ait brûlé tous les livres, journaux et
-mémoires contemporains, si vous voulez dire que «Garibaldi s'est vanté
-d'avoir teint ses mains dans le sang français.» Voici, monsieur,
-l'admirable proclamation que le plus grand soldat de notre époque
-adressait à ses compagnons en 1849, après le siége de Rome:
-
-«Soldats, à ceux qui voudront me suivre, je ne promets qu'une chose: des
-marches, des alertes, des combats à la baïonnette; pas de solde, pas de
-caserne, pas de souliers, pas de pain! _Si nous avons été obligés_ de
-teindre nos mains du sang français, nous les plongerons jusqu'au coude
-dans le sang autrichien. Qui aime l'Italie me suive!»
-
-La mode, qui change la forme des gouvernements et des chapeaux, n'est
-pas seulement capricieuse: elle est souvent injuste et cruelle. J'étais
-au collége à Paris durant l'insurrection de juin 1848. Je me rappelle
-encore avec un sentiment d'horreur l'incroyable variété de crimes que
-les journaux du temps imputaient aux insurgés. Les pauvres diables
-n'avaient pas de journal où répondre, et ils resteront à jamais sous le
-coup de réquisitoires fabuleux. Cependant il est certain que leur
-tentative fut plus criminelle dans son principe que dans ses moyens
-d'exécution.
-
-Les dictateurs de Rome ont été jugés avec la même violence en 1849. Tout
-le monde avait le droit de les accuser, personne de les défendre. Il a
-fallu dix ans pour que l'Europe et la France elle-même rendissent
-justice aux vertus de Garibaldi. Aujourd'hui, personne n'en doute.
-
-Mazzini a été moins heureux. On le regarde encore dans presque tous les
-partis comme un buveur de sang, un distributeur de poignards et de
-bombes, un homme qui tient école d'assassinat. Les horreurs du 14
-janvier 1858 ont été inscrites à son avoir, d'office. Cependant Mazzini
-renie énergiquement les théories et les crimes qui lui sont imputés.
-Mazzini a des amis qui l'estiment et le respectent, Garibaldi, entre
-autres. Qui sait si la vérité ne luira pas un jour en faveur de Mazzini?
-Je ne suis pas suspect de partialité, lorsque je prends sa défense. Je
-l'ai attaqué violemment sans savoir au juste ce qu'il avait fait. J'ai
-répété des accusations qui circulaient de bouche en bouche, j'ai cédé au
-courant de l'opinion, peut-être de l'absurdité publique. Hélas! on est
-toujours le Janicot de quelqu'un. J'ai peut-être été le Janicot de
-Joseph Mazzini!
-
- Hier, j'étais chez des gens de vertu singulière,
-
-qui parlaient de légitimité et de révolution. Tu sais, cousine, que
-révolution et légitimité sont les deux mots du jour, et l'on n'en lira
-pas d'autres sur les drapeaux de l'Europe dans le branle-bas qui se
-prépare. Une jeune dame qui n'est pas une femme politique laissa tomber
-au milieu du discours la réflexion suivante:
-
---Je remarque que les rois et les simples ducs régnants, lorsqu'ils sont
-congédiés par leurs sujets, emportent toujours une centaine de millions
-pour se distraire des ennuis de l'exil. Les chefs des révolutions vont
-tous mourir de faim sur la terre étrangère, et c'est eux qu'on accuse
-d'avoir volé le pauvre peuple. Pourquoi?
-
-Pourquoi? Je n'en sais rien, sinon parce qu'il y a deux morales, comme
-un sophiste nous l'a prouvé élégamment dans des jours mauvais. Dans tous
-les cas, il n'y aura plus deux justices en France. Tu te rappelles le
-temps où l'on pouvait tout dire et tout faire impunément, pourvu qu'on
-s'habillât d'une robe longue. La soutane couvrait tout, depuis les
-violences du prédicateur insurgé jusqu'aux faiblesses de l'abbé Mallet.
-Une bonne circulaire de M. Delangle a modifié cet ordre de choses.
-
-A propos de l'abbé Mallet, Thérèse Bluth est retrouvée. Un notaire de
-Londres nous le certifie, et l'infaillibilité des notaires anglais est
-hors de doute. Cependant il restera quelque hésitation dans les esprits
-mal faits, tant qu'on ne m'aura pas accordé ce que je demande. S'il est
-vrai que Thérèse ou Sophie Bluth soit de ce monde, si elle vit heureuse
-dans un couvent anglais, si elle tient à rassurer sa famille et ses
-amis, si ses supérieurs lui laissent assez de liberté pour qu'elle
-puisse entrer dans une étude de notaire, je la supplie d'entrer demain
-chez un photographe, un bon.
-
-Qu'elle choisisse le Nadar, ou le Pierre Petit, ou l'Adam Salomon de
-Londres, et qu'elle nous envoie sa carte de visite à cinquante
-exemplaires. A cette condition, la famille Bluth, la presse française et
-la justice pourront se déclarer satisfaites; sinon, non. Je te disais
-bien que la photographie est une bonne chose. La peinture est plus belle
-assurément, mais il n'y a d'authenticité que dans la photographie. Un
-portrait de Thérèse-Sophie, fût-il signé d'Hébert, de Baudry, de
-Flandrin ou même de M. Ingres, ne serait qu'une preuve morale et
-contestable; contre la photographie, on ne discute point.
-
-L'exposition des Beaux-Arts s'ouvrira à Paris le 1er mai prochain. M. le
-directeur général des musées avait décidé qu'un artiste ne pourrait
-envoyer au Salon plus de quatre ouvrages, mais il est revenu
-spontanément sur cette mesure de rigueur. Il est certain qu'un système
-de numération fondé sur l'unité aurait fait la part trop grande aux
-peintres d'histoire, trop petite aux peintres de genre.
-
-Une note publiée dans les journaux a prévenu nos artistes qu'il ne
-fallait espérer aucun délai. Tous les ouvrages devaient être envoyés le
-1er avril, avant six heures. Hors du 1er avril, point de salut. Point de
-faveur, même au mérite, au succès, à la gloire. J'aime à entendre
-proclamer de si haut l'égalité des artistes devant la loi. Cependant je
-ne blâme pas les exceptions qu'on a faites au profit de M. Yvon et de
-quelques autres. L'exception confirme la règle, comme un bon soufflet
-confirme un insolent.
-
-Quelques peintres recommandables, ou tout au moins recommandés, ont
-éludé le règlement en apportant le 1er avril des toiles inachevées
-qu'ils terminent dans le palais de l'Exposition.
-
-Pour la première fois, cette année, les tableaux seront rangés dans les
-salons, comme dans le livret, par ordre alphabétique. C'est une heureuse
-combinaison, qui permettra de réunir en un bloc l'oeuvre de chaque
-artiste. Point de salon d'honneur à prendre d'assaut: chacun chez soi.
-On n'a fait une exception que pour les peintures officielles, qui sont
-réunies dans un seul salon. Ceux qui aiment la note officielle
-s'enfermeront là dedans et seront satisfaits.
-
-Je pourrais déflorer le plaisir que tu auras le 1er mai, en te donnant
-un aperçu de quelques ouvrages remarquables. J'en ai vu plus d'un dans
-les ateliers, mais ce genre d'indiscrétion n'est pas de mon goût, et, si
-je te parle aujourd'hui du buste de M. Pietri, c'est qu'il ne doit pas
-être exposé.
-
-Un statuaire italien, aujourd'hui français, M. Parini, de Nice, est
-l'auteur de ce remarquable ouvrage, remarquable surtout au point de vue
-du sentiment, car David (d'Angers) a fait beaucoup mieux. Mais que
-plusieurs citoyens de Nice aient eu l'idée de commander le buste de M.
-Pietri, qu'ils se soient cotisés pour acheter un beau marbre de Carrare
-et faire sculpter le portrait de l'homme qui les avait réunis à la
-France, c'est un fait assez important à citer aujourd'hui.
-
-Par un hasard heureux, le marbre est arrivé chez M. Pietri le jour même
-où l'honorable homme d'État avait plaidé si éloquemment la cause de
-l'Italie.
-
-M. Parini, comme tous les Italiens d'aujourd'hui, est avant tout un
-ornemaniste habile. Il a fondé à Nice une modeste école de sculpture, et
-les jeunes paysans descendent de la montagne pour étudier autour de lui.
-Une subvention de six cents francs, fournie par la ville, entretient
-pauvrement cette école naissante. Les élèves apportent de chez eux une
-provision de pain, de fromage et de fruits secs pour toute la semaine.
-
-C'est beau et simple comme l'antique. Ils sont sobres et bien doués, ces
-petits Italiens; affamés de succès plus que de toute autre chose. Je
-n'ai rien vu de plus intéressant et de plus sympathique, si ce n'est
-peut-être ces étudiants grecs de l'université d'Athènes qui s'engagent
-comme domestiques pour suivre les cours de médecine ou de droit.
-
-Puisque nous voici dans Athènes, restons-y. Un Athénien qui écrit le
-français comme nous, M. Marino Vréto, vient de publier un album des
-monuments modernes de sa ville natale. Les vues sont fort exactes,
-lithographiées avec soin d'après la photographie. Avec quel plaisir je
-les ai revus, ces édifices de marbre blanc!
-
-Beaux ou laids, la question n'est pas là; mais ils me reportaient à huit
-ou neuf ans en arrière; ils me rappelaient deux années de solitude et
-d'ennui dont j'ai gardé au fond de l'âme je ne sais quelle vague
-douceur. Ils me rajeunissaient d'autant; ou plutôt non, car les
-arbrisseaux que j'ai laissés là-bas sont devenus de grands arbres. La
-nation grecque deviendrait grande aussi, je le crois, j'en suis sûr, si
-l'Europe voulait lui donner un peu d'air et de lumière.
-
-Je n'ai vu qu'une phrase à critiquer dans le texte de M. Marino Vréto:
-la première. L'auteur s'adresse à Sa Majesté la reine, connue pour ses
-vertus, son ambition et sa beauté un peu trop monumentale: «Majesté, lui
-dit-il, cet album contenant les vues des principaux monuments d'Athènes
-ne serait pas complet si l'on ne lisait sur la première page le nom
-auguste de Votre Majesté.» Ne dirait-on pas une épigramme? Dans une
-dédicace, c'est nouveau.
-
-Les Athéniens de Paris ont éprouvé des sentiments assez divers en lisant
-que M. Villot, conservateur des tableaux du Louvre, était élevé à
-l'emploi de secrétaire général des Musées, et décoré de la croix
-d'officier. Quelques personnes ont pu croire que le gouvernement
-récompensait M. Villot d'avoir modifié l'aspect des plus beaux tableaux
-du Louvre. Cette interprétation, si elle était bonne, porterait un coup
-assez rude aux nouveaux priviléges de l'Académie des beaux-arts. Mais
-détrompe-toi, cousine, si tu t'es trompée en lisant le _Moniteur_.
-
-En élevant M. Villot au rang de secrétaire général, on met à l'abri tous
-les tableaux du Musée, car un secrétaire écrit et ne gratte point, sinon
-le papier. Le terrible conservateur a les mains liées d'un ruban rouge,
-et l'on a fait la rosette si solide, qu'il ne pourra jamais se détacher.
-
-Adieu, cousine. Mais non, pas encore. J'ai fait un petit voyage à
-Dunkerque, et je te parlerai bientôt de cette jolie sous-préfecture.
-
-On y voyait jadis une rue Arago, qui s'appelle aujourd'hui rue des
-Capucins; car nous sommes dans un siècle de progrès. Arago, notre grand
-Arago, ne s'est élevé que jusqu'aux astres; les capucins montent au
-ciel. Témoin le P. Archange, un bienheureux que la cour impériale d'Aix
-se promet de juger dans quinze jours. Quel homme! il a prouvé que tous
-les chemins conduisent à la félicité céleste, même le chemin de fer du
-Midi.
-
-
-
-
-VII
-
-
-Les meilleurs amis ne trouvent plus rien à se dire lorsque par aventure
-ils ont été deux mois sans causer ensemble. C'est qu'ils ont tant de
-choses à raconter, que l'une fait tort à l'autre, et qu'on ne sait par
-quel bout commencer. Voilà précisément où j'en suis avec les lecteurs de
-_l'Opinion nationale_. Je leur dois compte de tout ce qui s'est passé
-dans le monde artistique, et les événements n'y manquent pas, Dieu
-merci!
-
-La jolie façade du palais des Beaux-Arts est découverte; la fontaine
-Saint-Michel a perdu les singes et les griffons qui n'embellissaient
-point sa triste architecture; les deux théâtres du Châtelet s'élèvent
-parallèlement et lourdement comme deux pâtés jumeaux. Tout un peuple
-d'entrepreneurs s'acharne à construire de grosses maisons en pierres de
-taille sur des terrains à quinze cents francs le mètre, le long d'une
-myriade de nouveaux et inutiles boulevards. On s'occupe sérieusement de
-mettre tout Paris en boulevards, en attendant l'occasion de mettre en
-ports de mer toutes les côtes de France. De leur côté, les habitants de
-Paris, émus de la cherté croissante des loyers, et craignant d'habiter
-bientôt une ville inhabitable, méditent de se racheter à prix d'argent,
-comme les Vénitiens. Je ne sais pas s'ils donneront suite à ce projet;
-mais, supposé qu'il leur coûtât deux cents millions pour obtenir le
-droit de choisir un maire et un conseil municipal, je crois qu'ils ne
-feraient pas une mauvaise affaire. La répression immédiate de
-l'agiotage, la diminution des octrois, la baisse des loyers, la
-suppression du macadam et cent autres bienfaits du nouveau régime nous
-rembourseraient nos deux cents millions avant la fin de l'année.
-
-Cent soixante et dix architectes ont pris part au concours ouvert pour
-la construction d'un Opéra. Sur le total des concurrents, on en compte
-environ cent soixante-neuf qui disent: «Le concours n'est pas sérieux;
-on ne nous a pas donné assez de temps; le prix était décerné d'avance:
-nous avons travaillé au profit d'un vainqueur désigné qui s'inspirera de
-nos projets pour embellir et modifier le sien!» J'imagine pourtant que
-si, dans tous ces plans, il se trouvait un chef-d'oeuvre, l'autorité se
-rangerait au jugement du public[8].
-
- [8] J'ai eu raison par hasard: une fois n'est pas coutume.
-
-Il ne m'appartient pas de décerner le prix du concours. Un homme spécial
-vous a dit, il y a huit jours, tout ce qu'on pouvait dire sur la
-question. Toutefois, j'ose ajouter que les amateurs, les curieux et les
-architectes eux-mêmes placent en première ligne les projets de M.
-Garnier, de M. Duc, de M. Duponchel et de M. Viollet-le-Duc. Si les
-plans de M. Viollet-le-Duc sont adoptés en principe, comme on disait
-avant le concours, on pourra les modifier utilement, grâce aux travaux
-de ses voisins. Dans tous les cas, je ne doute point que le gouvernement
-ne récompense les beaux talents qui se sont produits en cette occasion.
-
-On pouvait prédire à coup sûr que le peuple le plus spirituel du monde
-ne manquerait pas d'envoyer au concours quelques échantillons de sa
-sottise. Je ne me charge point de décrire les projets bouffons qui
-installaient le nouvel Opéra dans une gare de chemin de fer ou dans une
-cathédrale gothique. Il y aurait trop à dire et trop à rire.
-
-Un éditeur (qu'il soit béni d'avance!) nous promet une collection de
-photographies représentant l'_oeuvre de Henri Leys_. Nous pénétrerons
-donc enfin dans l'intimité de ce grand maître de la Flandre moderne! La
-France ne le connaît pas. Elle l'a entrevu au Salon de 1855. Elle a
-deviné que les Van Eyck et Hans Hemling revivaient par miracle dans un
-contemporain; mais il fallait cette publication pour que M. Leys eût
-droit de cité dans nos cabinets et nos bibliothèques.
-
-Notre Gustave Doré entrera avant un mois dans toutes les bibliothèques
-de l'Europe, comme Alexandre à Babylone. Il a terminé son illustration
-de Dante, ce poëme dans un poëme, ce chef-d'oeuvre dans un
-chef-d'oeuvre. Après vingt mille dessins, petits et grands, reproduits
-et vulgarisés par la gravure sur bois, après la traduction de _Rabelais_
-en langue visible, après les _Contes drolatiques_, le _Voyage aux
-Pyrénées_, _le Juif errant_, _le Chemin des Écoliers_, et tant d'autres
-oeuvres qui nous paraissaient capitales, Gustave Doré s'est persuadé
-qu'il n'avait encore rien fait. Il a voulu prouver aux connaisseurs et
-aux artistes que ses premiers travaux, si justement admirés, n'étaient
-que les tâtonnements du génie qui se cherche. Comme ces chevaliers de
-l'âge héroïque, qui ne croyaient pas avoir fait leurs preuves tant
-qu'ils n'avaient pas mis un géant par terre, il a lutté corps à corps,
-durant toute une année, avec le rude géant de Florence. C'est un noble
-combat, je vous le jure, et les juges du camp décideront qu'il y a deux
-vainqueurs et point de vaincu. On dira que le jeune artiste (il n'a pas
-encore trente ans) est sorti de l'Enfer de Dante comme Achille sortit du
-Styx: invulnérable.
-
-Mais je m'aperçois que l'admiration me pousse à la métaphore. En
-relisant le paragraphe ci-dessus, j'y trouve des mots qui
-n'appartiennent pas à la langue de notre temps, comme _génie_,
-_chef-d'oeuvre_, etc. Faut-il les effacer? Ma foi, non. Le lecteur les
-rétablirait de lui-même après avoir vu le livre de M. Doré ou simplement
-les échantillons splendides qui sont exposés au boulevard des Italiens.
-
-Je vous ai déjà dit un mot de cette exposition permanente, créée par M.
-Martinet au profit du public et des artistes. Il est probable que nous
-en parlerons encore, et souvent. On ne saurait trop encourager les
-établissements artistiques et littéraires qui se fondent sans le
-concours de l'État. La société chorale de MM. Paris et Chevé, les
-entretiens et lectures de la rue de la Paix, les expositions du
-boulevard des Italiens et de la rue de Provence ont droit à toute notre
-sympathie, à part le mérite des doctrines et le degré des divers
-talents. C'est qu'on ne saurait trop vivement réagir contre l'indolence
-de notre nation, qui remet tout aux mains des gouvernements et ne laisse
-rien à l'initiative des individus. Le peuple français veut être
-gouverné, comme le lapin aime à être écorché vif. Nous sommes tous les
-fils ou du moins les bâtards de ces gentilshommes qui ne savaient pas se
-refuser le luxe d'un intendant, sans ignorer qu'il en coûtait assez
-cher. Voulons-nous réformer un abus, sentons-nous le besoin de quelque
-nouveauté utile ou honorable, nous élevons les bras vers ceux qui nous
-gouvernent, au lieu de nous aider nous-mêmes. Il suit de là que, si les
-intendants ont l'oreille dure, le bien ne se fait pas, le progrès
-s'arrête à mi-chemin, les idées fécondes restent en souffrance. Que le
-ciel nous envoie une administration des Beaux-Arts un peu nonchalante et
-mondaine, les expositions officielles deviendront de plus en plus rares,
-et les artistes, privés de tout autre encouragement, s'endormiront. Le
-salon du boulevard des Italiens est institué tout exprès pour les tenir
-en éveil. Ce n'est pas une spéculation, ni un commerce. Le produit des
-entrées paye le loyer et les frais généraux; l'administration peut
-intervenir gratis entre le producteur et l'acheteur et remettre à
-l'artiste le prix intégral de son oeuvre. Grâce à l'excellente idée de
-M. Martinet, un peintre n'est plus réduit à passer sous les fourches
-caudines du marchand, ni à guetter l'heureux accident d'une exposition
-officielle. Il y a mieux: on peut exposer là les ouvrages destinés au
-Salon, juger de l'effet qu'ils produisent, et corriger les défauts qui
-avaient passé inaperçus dans la lumière complaisante de l'atelier. On
-peut, après le Salon, remettre sous les yeux du public une oeuvre
-sacrifiée que la commission de placement avait portée aux nues,
-c'est-à-dire au plafond. Les jeunes gens éliminés par le jury du palais
-de l'Industrie peuvent se pourvoir en appel au boulevard des Italiens.
-Voici, par exemple, M. Mouchot, un jeune homme sans expérience, mais non
-sans talent. Ses études du Caire auraient offusqué les yeux académiques
-de la section des Beaux-Arts, et pourtant la sincérité charmante de ce
-débutant mérite d'être encouragée. M. Henri de Brackeleer se place dans
-la même catégorie. Son tableau d'intérieur est une oeuvre d'écolier.
-Mais M. de Brackeleer est un écolier d'une excellente école. C'est un
-jeune Courbet, mais un Courbet sans morgue, qui n'a pas eu le nez cassé
-par l'encensoir de M. Champfleury. M. Saint-François, autre élève, mais
-qui pourra bien devenir un maître.
-
-Tel artiste qui boude les salons officiels ne craint pas de s'exposer
-ici. Madame Cavé, par exemple. Elle a envoyé deux de ces aquarelles
-vigoureuses, hautes en couleur et d'une énergie toute masculine, qui
-nous aveuglent à force de nous éblouir et dérobent au critique lui-même
-les incorrections du dessin.
-
-Je vous disais qu'une exposition particulière répare quelquefois les
-injustices du placement officiel. Voyez plutôt les _Pâtres arabes_ de M.
-Gustave Boulanger: ils ont été exposés au Salon; on me le dit du moins
-et je le crois. Cependant je ne les avais jamais vus, quoique j'aie
-fureté soigneusement dans les moindres recoins du Palais de l'Industrie.
-
-Comment ai-je donc fait pour ne pas voir, pour ne pas admirer ce
-merveilleux tableau d'une belle soirée dans le désert? Quel nuage s'est
-mis devant mes yeux, pour me dérober un aspect si original et si nouveau
-de l'Algérie? Ce n'est pas le désert de convention, le désert aride,
-brûlé par le simoûn, la terre cuite au soleil; c'est le désert
-verdoyant, frais et fleuri, ce grand pâturage d'Afrique où les pluies
-d'automne réveillent tous les ans une fécondité prodigieuse.
-
-Parmi les peintres auxquels la lumière du boulevard des Italiens aura
-donné des enseignements utiles, je n'en veux citer que trois: M.
-Mazerolle, M. Luminais, M. de Curzon. Le tableau de M. Mazerolle,
-grandement conçu, largement traité, ressemblait hier encore à une
-décoration en détrempe. Un léger changement dans le fond, un ton nouveau
-jeté dans le ciel, a modifié en un jour l'aspect de la peinture. Les
-chairs sont vraies et vivantes; le tableau a gagné cent pour cent.
-
-L'immense composition de M. Luminais, oeuvre de vrai talent et de grand
-courage, paraissait une et solide dans l'atelier. On l'apporte à
-l'exposition du boulevard, elle faiblit. Hommes et chevaux se dissipent,
-s'éparpillent, se fondent, s'évaporent comme les flocons d'un ciel
-pommelé sous les feux du soleil levant. L'artiste vient, voit et
-s'étonne. Il éprouve cette déception si commune à l'ouverture du Salon.
-Heureusement, rien n'est désespéré; le Salon officiel n'est pas encore
-ouvert; il est temps de chercher un remède. A l'oeuvre! Le remède est
-trouvé. Quelques glacis ranimeront les vigueurs molles. Il faut appuyer
-ici, et là, et un peu partout. Quelques journées de travail, et cette
-grande toile un peu languissante vivra de la vie la plus robuste.
-
-Vous aussi, mon cher Curzon, mon excellent ami, mon vieux compagnon de
-voyage, vous tirerez grand profit de cette petite exposition.
-Non-seulement elle a remis sous nos yeux votre _Jardin du couvent_, une
-petite merveille de vérité aimable, mais elle vous montrera des
-imperfections que ni vous ni moi n'avions remarquées dans ce joli
-tableau de _l'Amour_. Vous sentirez que le ton de la figure est trop
-pâle, et que le plus puissant des dieux est comme entaché de débilité.
-Vous éteindrez l'éclat de certains accessoires; vous effacerez quelques
-boucles de cette belle petite chevelure empruntée à l'agneau de saint
-Jean-Baptiste. C'est l'affaire de quelques heures pour un homme de votre
-talent et de votre volonté, et la belle Psyché que nous avons admirée il
-y a deux ans recevra de vos mains un amant digne d'elle. Ses bras blancs
-ne seront plus en danger de saisir un nuage rose artistement modelé.
-
-Je ferais concurrence au catalogue si je voulais énumérer ici toutes les
-oeuvres intéressantes qui remplissent l'Exposition du boulevard. Le
-foyer de la Comédie-Française, démoli pour un an ou deux, a envoyé là
-les tableaux historiques dont il s'enorgueillissait autrefois. Il y en a
-de toutes mains: de Gérard et de Dubufe, de M. Delacroix et de M. Picot,
-de Latour et de Vanloo, et de notre vaillant Geffroy, grand comédien et
-peintre excellent: _Doctor in utroque._
-
-La grande nouveauté (pour moi du moins) dans cette collection, c'est la
-_Mort de Talma_, par M. Robert Fleury. Rien n'est plus vrai, plus
-poignant, plus mourant que ce dernier acte d'une belle existence
-tragique. Je croyais connaître l'oeuvre complète de M. Robert Fleury;
-cette page me le montre sous un aspect nouveau. Il est aussi puissant et
-aussi original dans cette chambre de malade éclairée par un triste rayon
-de jour pâle et froid, que dans le _Colloque de Poissy_.
-
-Si le premier salon est occupé par les tableaux de la Comédie-Française,
-le second et le troisième sont remplis un peu au hasard, dans un
-désordre charmant, par tous les maîtres de l'école moderne. Madame Rosa
-Bonheur et M. Troyon s'y disputent, comme partout, l'héritage de Paul
-Potter. M. Corot, le plus jeune, le plus frais et le plus poétique des
-paysagistes, M. Corot, l'homme-printemps, y conduit le choeur des
-nymphes au bord des eaux claires, sous la tendre feuillée. En approchant
-de ses tableaux, on entend le chant des oiseaux, le bruissement des
-lézards sous l'herbe, et aussi quelque vague harmonie oubliée dans les
-airs par la lyre de Théocrite. Une vague senteur de foin coupé vous
-enivre, et le coeur se gonfle doucement.
-
-M. Daubigny a-t-il jamais rien exposé de plus beau que cette peinture du
-soir et ce troupeau rentrant au village sous le regard de la lune? Je ne
-sais. Voici une, deux, trois toiles de M. Théodore Rousseau. Les
-premières ne sont que des études de maître; la troisième a l'aspect
-grandiose et les lignes d'un paysage historique. Parlerons-nous
-maintenant de M. Tabar, de M. Villevieille et de M. Harpignies? Je n'ose
-trop; j'ai pris d'un ton trop haut. Et pourtant, que de grâce et de
-vérité dans les deux derniers, et quelle vigueur dans l'autre!
-
-Prenez vos lunettes bleues: ceci vous représente les lagunes de Venise,
-embellies par le pinceau prismatique de M. Ziem. Nous irons voir ensuite
-les portraits de M. Ricard et de M. Bonnegrâce, éclairés par un pétard
-de lumière en plein visage, et nous viendrons nous reposer de nos
-éblouissements devant la _Marie-Antoinette_ de M. Müller.
-
-C'est une toile de grande valeur, juste d'aspect et de proportion,
-composée avec beaucoup de goût, élaborée consciencieusement à la lumière
-la plus vraie de l'histoire. Je ne crois pas que M. Müller ait jamais
-montré plus de talent que dans ce petit drame politique, bourgeois et
-surtout humain, car il n'y a point d'indifférence ou d'esprit de parti
-qui tiennent là contre. Malheureusement, le drame est plutôt dans le
-sujet et dans la composition que dans la peinture. M. Müller, si vivant
-et si bien portant, périra par le joli. C'est son ver rongeur. Les
-bourreaux de la reine sont destinés à nous faire peur; et cependant ils
-sont presque jolis. Leurs gilets chatoient par la force de l'habitude ou
-du tempérament de M. Müller. Les rayons de lumière folâtrent dans le
-cachot, comme ces polissons du cimetière qui jouent aux billes sur une
-tombe.
-
-Je suis sûr que j'oublie une bonne moitié de ce que je voulais vous
-dire, car nous n'avons parlé ni de M. Delacroix, ni d'une merveilleuse
-aquarelle de M. Gavarni, ni d'un _tableau_ de M. Daumier, un vrai
-tableau, ma foi! une sorte de Millet mâtiné de Decamps.
-
-Nous n'avons rien dit de M. Diaz, qui pourtant a exposé là quelques-uns
-de ses plus petits et de ses meilleurs ouvrages. Nous avons passé sous
-silence la peinture de M. Chaplin, une jeune personne qui a la voix
-aussi fausse que fraîche. Il est trop facile de la critiquer, mais on ne
-se lasse pas de l'entendre.
-
-Ce qu'on ne saurait oublier sans ingratitude, ce sont les derniers
-ouvrages de Decamps. Ce qu'on ne pourrait omettre sans crime, c'est la
-soeur de la _Vénus Anadyomène_, la nièce de _l'Odalisque_, _la Naïade_
-de M. Ingres.
-
-Vous vous demanderez sur quelle herbe j'ai marché, mais c'est plus fort
-que moi, il faut encore que je crie au chef-d'oeuvre. Jamais le roi,
-jamais le dieu de la peinture moderne, jamais M. Ingres n'a rien exposé
-de plus noble, de plus chaste, de plus beau, de plus parfait, de plus
-divin.
-
-Il faudrait ressusciter Virgile et Racine et tous les Ingres de la
-poésie pour louer dignement ce miracle de l'art; il faudrait relever les
-temples de la Grèce pour donner à cette naïade un logement digne de sa
-beauté.
-
-J'ai entendu plus d'un critique assez stupide pour avancer que M. Ingres
-n'était pas coloriste. Peut-être même ai-je imprimé moi-même cette
-monstruosité-là. Eh! qu'est-ce donc que la couleur de cette naïade,
-sinon le coloris même de la vie? Ne dirait-on pas que la lumière est
-heureuse de se répandre autour des formes divines de ce beau corps, d'en
-caresser les contours, de l'envelopper amoureusement, comme ces fleuves
-de la Fable qui noyaient leurs maîtresses dans un embrassement!
-
-Et voilà ce qu'on appelle une oeuvre de vieillesse! Que notre génération
-est caduque, si je la compare à ces vieillards-là! Ils sont quelques-uns
-à Paris qui entament gaillardement leur troisième ou leur quatrième
-jeunesse. Allez entendre _la Circassienne_ après avoir vu _la Naïade_,
-et lisez les premières livraisons de _Jessie_ avant de vous mettre au
-lit!
-
-Un dernier mot, s'il vous plaît. J'ai peur d'avoir été trop long.
-
-
-
-
-VIII
-
-LE MONT-DE-PIÉTÉ
-
-
-Ma chère cousine,
-
-La loi française punit sévèrement le prêt sur gages et l'usure; mais
-elle autorise un établissement de bienfaisance qui prête sur
-nantissement à 10 pour 100 d'intérêt. Cette terrible antithèse de la
-Caisse d'épargne est le Mont-de-Piété de Paris.
-
-L'État le met au rang des établissements de bienfaisance; voici
-pourquoi: Au lieu de capitaliser ses bénéfices, le grand usurier de la
-rue de Paradis les verse tous les ans dans la caisse de l'assistance
-publique. Il prête à 10 pour 100, ce qui est monstrueux, mais au profit
-des hospices. C'est un philanthrope qui envoie les pauvres à l'hôpital
-et qui vient lui-même les y soigner.
-
-Si tous les bénéfices du Mont-de-Piété avaient été cumulés depuis la
-fondation, au lieu de tomber dans la caisse des hospices, ils
-formeraient aujourd'hui un capital de près de vingt millions, et l'on
-pourrait abaisser à 5 pour 100 le taux de l'intérêt. Et l'on ne verrait
-pas des phénomènes aussi curieux que celui-ci, par exemple:
-
-Un riche spéculateur a des valeurs mobilières en portefeuille; il les
-met en gage à la Banque, et la Banque lui prête à 4 pour 100. Un pauvre
-diable possède un matelas de cinquante francs; il le met en gage rue de
-Paradis, et le Mont-de-Piété lui prête quelques sous à 10 pour 100.
-Cependant les actions des chemins de fer et des compagnies industrielles
-déposées par le riche capitaliste sont plus sujettes à dépréciation que
-le matelas du malheureux.
-
-Autre absurdité digne de remarque, parce qu'elle offusque le sens moral.
-La loi permet au créancier de vendre tous les meubles de son débiteur,
-le lit excepté. Mais, si le créancier s'appelle le Mont-de-Piété et s'il
-demeure rue de Paradis, il vend tous les jours à l'encan, par
-l'entremise de quatorze commissaires-priseurs, quelques milliers de
-matelas et de couvertures appartenant à ses débiteurs.
-
-Cette institution paradoxale date de Louis XVI. Le Mont-de-Piété a été
-fondé par lettres patentes du 9 décembre 1777, et ouvert le 1er janvier
-1778. «C'est un plan, dit Louis XVI, uniquement formé dans des vues de
-bienfaisance et digne de fixer la confiance publique, puisqu'il assure
-des secours d'argent peu onéreux aux emprunteurs dénués d'autres
-ressources, et que le bénéfice qui résultera de cet établissement sera
-entièrement appliqué au soulagement des pauvres et à l'amélioration des
-maisons de charité.» (_Préambule des lettres patentes de 1777._)
-
-Le gouvernement avait décrété que les nantissements ou gages offerts au
-Mont-de-Piété seraient mis en dépôt dans un bâtiment du couvent des
-Blancs-Manteaux. Les bons moines jetèrent les hauts cris. J'ai sous les
-yeux la lettre qu'ils écrivirent au ministre, puis au roi, pour décliner
-l'honneur qu'on leur imposait.
-
-«Qu'il soit permis à des religieux qui n'ont d'autre ambition que de
-servir Dieu et d'être utiles à l'Église et à l'État, selon les lois de
-leur profession...»
-
-Quels services les Blancs-Manteaux pouvaient-ils bien rendre à l'État?
-Ils le disent eux-mêmes dans la péroraison de cette curieuse supplique:
-
-«... Pour qu'on renonce à un projet dont l'exécution ne serait propre
-qu'à troubler de toute manière le repos et la tranquillité d'une
-communauté de religieux qui, nous devons le dire, ne cessent de lever
-les mains vers le ciel pour en attirer sur sa personne sacrée, ainsi que
-sur la famille royale et sur tout le royaume, les grâces et les
-bénédictions les plus abondantes.»
-
-Je ne veux pas énumérer ici les raisons alléguées par les bons Pères
-dans l'intérêt de leur repos et de leur tranquillité; mais il n'est
-peut-être pas inutile de citer le passage suivant:
-
-«Nous ne dissimulerons pas à Votre Grandeur qu'il ne nous paraît rien
-moins que conforme à la loi de Dieu et aux règles de l'Église sur
-l'usure; en quoi notre façon de penser est parfaitement conforme à celle
-de monseigneur notre archevêque et à la consultation donnée à ce sujet
-par la Sorbonne, le 17 juin 1765.
-
-«Il en est de cet établissement comme de certains autres, qu'un prince
-sage croit pouvoir tolérer pour empêcher les plus grands maux. Mais
-cette tolérance purement civile, et qui ne fait que soustraire les
-coupables à la vengeance des lois humaines, ne les soustrait point à
-celle de Dieu.»
-
-Il est évident que les Blancs-Manteaux assimilaient le Mont-de-Piété aux
-maisons de tolérance. Étaient-ils dans le vrai? Je le crois. Mais
-
- L'oiseau de Jupiter, sans entendre un seul mot,
- Choque de l'aile l'escarbot,
- L'étourdit, l'oblige à se taire.
-
-Le gouvernement de Louis XVI ferma l'oreille, institua les
-commissionnaires au Mont-de-Piété le 6 septembre 1779, et publia en dix
-ans, du 9 décembre 1777 au 3 février 1787, plus de quarante lettres
-patentes, arrêts de parlement, arrêts du Conseil du roi, sentences de
-police, qui témoignent de sa sollicitude pour cette nouvelle
-institution.
-
-Supprimé par la Révolution, rendu aux hospices l'an V de la République,
-paralysé sept ans par la concurrence des Lombards, le Mont-de-Piété
-rentra en possession de tous ses priviléges, le 16 pluviôse an XII, et
-fut réorganisé définitivement par le décret du 24 messidor an XIII, qui
-a encore force de loi en avril 1861.
-
-Voici, ma chère cousine, l'organisation actuelle du Mont-de-Piété: Cet
-usurier privilégié, ou, pour parler poliment, ce banquier opère sans
-capital. Il est régi pour le compte des hospices, logé dans un immeuble
-(l'ancien couvent des Blancs-Manteaux) qui appartient aux hospices.
-
-Avant de prêter aux nécessiteux de la ville de Paris, il emprunte.
-
-A qui?
-
-1º A l'administration des hospices de Paris, qui place ainsi une partie
-de ses fonds disponibles;
-
-2º A tous les comptables des établissements de bienfaisance, qui, aux
-termes des instructions ministérielles, sont tenus de fournir un
-cautionnement en numéraire;
-
-3º Enfin, à des tiers, sur billets au porteur, à un an de date.
-
-Sa première opération est donc l'emprunt. Le prêt, qui est le but de
-l'institution, ne vient qu'en seconde ligne.
-
-Un homme pressé d'argent se présente dans les bureaux avec un objet
-mobilier, couverture de laine ou rivière de diamants, peu importe. Un
-commissaire-priseur estime le nantissement. Le Mont-de-Piété prête les
-quatre cinquièmes de la valeur estimative, s'il s'agit de matières d'or
-ou d'argent, les deux tiers dans tous les autres cas.
-
-L'emprunteur reçoit le montant du prêt; on lui délivre une
-_reconnaissance_ au porteur: le gage ou nantissement est déposé dans les
-magasins. Il y a quelque chose comme soixante millions de valeurs dans
-les magasins du Mont-de-Piété.
-
-Dans le cours de quatorze mois, le nantissement est dégagé par le
-propriétaire, ou vendu par le créancier, à moins qu'on ne renouvelle
-l'engagement. Un mot sur chacune de ces opérations: le dégagement, le
-renouvellement, la vente.
-
-Le dégagement libère les deux parties. L'emprunteur rend l'argent, et
-paye les droits. Le prêteur rend le gage et reprend sa reconnaissance.
-
-Le renouvellement est un engagement nouveau, contracté dans la même
-forme et aux mêmes conditions que la première.
-
-La vente liquide le magasin. Elle se fait aux enchères publiques, par
-l'entremise d'un des quatorze commissaires-priseurs attachés
-spécialement au Mont-de-Piété. Ces officiers ministériels, solidairement
-responsables de toutes les pertes qui pourraient résulter de leur
-appréciation, prélèvent un demi pour 100 sur la somme prêtée, et 3 pour
-100 sur le montant de la vente.
-
-Le Mont-de-Piété se rembourse, capital et intérêts, et met l'excédent ou
-_boni_ à la disposition de l'emprunteur. Dans les trois années qui
-suivent l'engagement, le porteur de la reconnaissance a le droit de
-réclamer le _boni_.
-
-Ce terme écoulé, une prescription spéciale fait tomber le _boni_ dans la
-caisse des hospices.
-
-Ce mécanisme est fort simple, et je n'y vois rien à reprendre, sauf le
-taux exorbitant de l'intérêt.
-
-On peut regretter que les banqueroutiers, les voleurs et les malfaiteurs
-de toute espèce, abusant de la facilité des engagements, fassent jouer
-au Mont-de-Piété le rôle de recéleur. On peut blâmer les ouvriers de
-Paris qui engagent étourdiment le petit avoir de leur famille pour
-satisfaire une fantaisie de carnaval. Mais il faut rendre justice à M.
-Framboisier de Baunay et à tous les honorables organisateurs qui ont mis
-à la portée des nécessiteux une ressource plus innocente que le crime.
-
-Il est fâcheux sans doute que le pauvre emprunte à 10 pour 100
-d'intérêt, quand le riche trouve de l'argent à 5; mais j'aime mieux voir
-les gueux porter leur montre rue de Paradis que les entendre crocheter
-ma porte.
-
-Entre le Mont-de-Piété et ses clients, il s'est établi, dès le principe,
-une corporation intermédiaire. Je t'ai dit que nous avions des
-_commissionnaires_ depuis 1779.
-
-L'administration a reconnu dès le principe que la longueur des
-distances, la timidité naturelle aux emprunteurs, la rusticité
-particulière aux petits employés à quinze cents francs, et mille autres
-raisons empêcheraient le public de se porter en foule rue de Paradis.
-Dans l'intérêt de tous, et dans son intérêt propre, elle a permis à
-vingt commissionnaires ou intermédiaires officiels de s'établir dans les
-divers quartiers de Paris. Elle les choisit elle-même, s'assure de leur
-solvabilité et de leur moralité, et leur demande un cautionnement.
-
-Le commissionnaire ne prête pas; il avance l'argent, sous sa
-responsabilité personnelle. S'il se trompe sur la valeur du
-nantissement, tant pis pour lui. Ses opérations sont approuvées,
-rejetées ou modifiées par l'administration souveraine. Supposé que je
-lui porte ma montre et qu'il m'avance cent francs; le Mont-de-Piété
-examine le gage et ne prête que trois louis. Le commissionnaire sera
-censé m'avoir prêté lui-même les quarante francs de différence, et il ne
-percevra sur cette somme qu'un intérêt de 6 pour 100, au lieu de 10.
-
-Les obligations du commissionnaire sont celles de l'emprunteur; il se
-substitue à son mandataire et le représente auprès de l'administration.
-Il engage, renouvelle, dégage, touche le _boni_ après la vente, comme
-s'il était muni d'une procuration en bonne forme.
-
-Ses services ne sont pas gratuits, tant s'en faut. Il touche 2 pour 100
-sur les engagements et les renouvellements, 1 pour 100 sur les
-dégagements et le montant des _boni_. Le malheureux qui emprunte à 10 au
-_Grand Mont_ emprunte à 13 par l'entremise du commissionnaire. C'est une
-énormité greffée sur une autre.
-
-Cependant je dois avouer que le public des emprunteurs se porte
-volontiers au bureau du commissionnaire. Est-ce uniquement pour le
-plaisir de donner 3 pour 100 de plus? J'en doute. C'est plutôt parce que
-les employés du Grand Mont sont complaisants comme les engrenages d'une
-machine à vapeur, souriants comme les verrous d'une prison, hospitaliers
-comme ces tessons de bouteille qu'on maçonne au sommet des murs
-mitoyens. Pourquoi feraient-ils bon visage aux emprunteurs? Le caissier
-ne leur donnera pas dix francs de plus à la fin du mois.
-
-Le commissionnaire a d'autres façons d'agir. L'intérêt personnel le
-pousse à retenir les emprunteurs et à se faire une clientèle. Il sourit
-aux arrivants; il cause, il écoute les confidences, il donne une marque
-de sympathie aux malheureux, il abrége les formalités, il épargne
-l'ennui et la honte, il ouvre des portes discrètes par où l'on s'échappe
-sans rougir. Ajoute que l'emprunteur est plus à l'aise devant un
-mandataire qu'il paye au taux de 2 pour 100, qu'en présence d'un
-fonctionnaire désintéressé et maussade.
-
-Il suit de là, ma chère cousine, que les vingt commissionnaires de Paris
-touchent environ quatre cent mille francs par an. C'est vingt mille
-francs par tête. Ne te récrie pas sur l'énormité du chiffre. D'abord, la
-somme ne se répartit pas également. Un de ces messieurs, plus habile et
-mieux achalandé que les autres, encaisse jusqu'à soixante et dix mille
-francs par année; il y en a donc plusieurs qui restent bien au-dessous
-de la moyenne. D'ailleurs, ce n'est là qu'un produit brut. Il faut en
-déduire l'intérêt du cautionnement (le Mont-de-Piété, qui prête à 10, ne
-paye que 3 pour 100), l'intérêt du fonds de roulement, les frais
-généraux, tels que loyers, commis, porteurs, voiture, imprimés,
-registres, éclairage, chauffage, pertes par erreur d'appréciation,
-erreur de caisse, abus de confiance, etc., etc. Tout compte fait, tu
-verras que plus d'un commissionnaire donne son temps, sa liberté et son
-intelligence pour un millier d'écus par an. Ce qui est modeste.
-
-Il n'est pas moins vrai que les nécessiteux de Paris, déjà ruinés par
-l'usure du Grand Mont, laissent encore quatre cent mille francs par an
-dans les bureaux des commissionnaires.
-
-Quelques directeurs de Mont-de-Piété ont cherché le remède à ce mal. Je
-l'aurais cherché comme eux, si j'avais été à leur place. L'intérêt
-personnel serait venu aiguillonner en moi le zèle du bien public.
-Ménager l'argent des pauvres emprunteurs, ruiner les commissionnaires
-dont quelques-uns faisaient des fortunes insolentes, agrandir le domaine
-de l'administration, créer des emplois nouveaux, placer des clients,
-doubler l'importance et les honoraires de la direction, c'était une
-perspective séduisante.
-
-A la fin de 1837, M. J. Delaroche, frère du peintre illustre et
-regretté, obtint la place de directeur. Il proposa de créer des
-succursales qui prêteraient à 10 pour 100 comme le Grand Mont, et
-tueraient les intermédiaires. Il semblait évident que le public ne
-serait pas assez sot pour emprunter à 13, lorsque, dans la même rue et
-pour ainsi dire à la porte du commissionnaire, on lui offrirait de
-l'argent à 10. Le conseil d'administration, après s'être fait un peu
-tirer l'oreille, créa deux bureaux auxiliaires dans Paris. Les
-commissionnaires n'y perdirent rien. Mais, une année après l'ouverture
-de ces bureaux, on découvrit, dans les bureaux du chef-lieu, un déficit
-de plus de trente mille francs. L'innovation de M. J. Delaroche fut
-blâmée comme imprudente. L'inventeur, jeune encore, prit sa retraite.
-
-Mais cette théorie fut reprise par M. Ledieu, aujourd'hui régnant, qui,
-à force de volonté et de persévérance, a su la faire passer dans le
-domaine des faits. Vingt bureaux auxiliaires, disséminés dans tout
-Paris, invitent les emprunteurs à mettre leur montre en gage; vingt
-bureaux offrent au public l'argent du Mont-de-Piété. Entrez, bonnes
-gens, et n'allez plus chez le commissionnaire, qui vous prenait 13 pour
-100! Voici de l'argent pour rien, de l'argent à 10! c'est donné!
-
-Veux-tu savoir, ma chère cousine, ce que le public a répondu?
-
-Les vingt bureaux auxiliaires ont fait, en 1860, plus de quatorze cent
-mille engagements.
-
-Mais les commissionnaires au Mont-de-Piété, qui avaient gagné quatre
-cent mille francs en 1859, en ont encore gagné quatre cent mille (à sept
-mille francs près) en 1860.
-
-Donc, la concurrence des bureaux auxiliaires n'a pas détourné la
-clientèle des commissionnaires, et nous avons toujours le même nombre de
-Parisiens qui empruntent à 13 pour 100.
-
-Mais, en revanche, la provocation permanente de ces nouveaux
-établissements, qui viennent pour ainsi dire exciter les gens à
-l'emprunt, a jeté plus de cent mille infortunés dans les griffes de
-l'usure.
-
-Quel résultat! un million quatre cent mille objets mobiliers détournés
-des pauvres ménages! Combien de matelas, combien de berceaux, combien de
-couvertures de laine, par cet hiver de dix degrés! Et cela pour tuer
-vingt malheureux commissionnaires, qui d'ailleurs se portent bien.
-
-Le Mont-de-Piété aura désormais vingt mille francs à dépenser tous les
-ans pour chacun de ces bureaux; quatre cent mille francs au total. C'est
-quatre cent mille francs de moins à verser annuellement dans la caisse
-des hospices. Le chiffre paraît exorbitant, il est modeste: vingt
-loyers, vingt chefs de bureau; le matériel et le personnel! Il a fallu
-même doubler le traitement du directeur, depuis que l'administration a
-pris cette étendue. Douze mille francs suffisaient en 1852. Aujourd'hui,
-nous payons quinze mille francs de fixe, trois mille francs d'indemnité
-de logement, et six mille francs pour une voiture. Vingt bureaux ne se
-visitent pas à pied.
-
-Est-ce tout? Hélas! non. Je t'ai dit en passant que la création des deux
-premiers bureaux auxiliaires avait fait un vide de trente mille francs
-dans le magasin central. Depuis que nous sommes en possession de vingt
-bureaux, le danger se décuple.
-
-On parle (à tort, sans doute) de nantissements égarés, de déficits
-importants et d'un désordre inextricable. On avance des faits plus
-graves encore, et les journaux étrangers ne se font pas faute d'accuser
-l'administration centrale. Il a fallu que M. le préfet de la Seine
-reportât son attention de ce côté et négligeât un instant la démolition
-de Paris. Une commission d'enquête, présidée par M. le procureur général
-en personne, recherche vigoureusement les coupables.
-
-Eh! messieurs, ne cherchez pas si loin! Nous serons bien avancés quand
-vous aurez envoyé quelques malheureux aux galères! Le vrai coupable,
-c'est le nouveau système, le système des bureaux auxiliaires. C'est à
-lui seul que j'en veux.
-
-Ces bureaux n'ont pas de magasins et n'en sauraient avoir. Ils ne
-reçoivent les gages que pour les renvoyer au chef-lieu. De là naît un
-ordre nouveau, ou, pour mieux dire, la perturbation de l'ordre établi.
-
-L'organisation logique du Mont-de-Piété est indiquée par la nature de
-ses opérations. Il prête de l'argent, il reçoit des objets mobiliers.
-Quand les écus sortent de la maison, les gages y entrent, et
-réciproquement. La comptabilité des espèces fait équilibre à la
-comptabilité des matières. Le caissier donne et reçoit l'argent, tandis
-que le chef des magasins reçoit ou rend les gages. Tout gravite autour
-de ces deux chefs de service et la responsabilité se partage entre eux.
-La comptabilité des espèces est une science assez avancée; celle des
-matières est un peu plus neuve: le ministre de la marine sait ce que
-coûte à la France l'éducation des comptables de ses arsenaux. Au
-Mont-de-Piété, le caissier n'a jamais plus de deux cent mille francs à
-sa disposition; le chef des magasins a toujours sous la main plusieurs
-millions en pierreries.
-
-Toutefois, dans l'état normal et régulier, avant la naissance des
-bureaux auxiliaires, les précautions les plus minutieuses étaient prises
-contre la perte ou le vol des nantissements. Le rôle de chaque agent
-était tracé et sa responsabilité définie. Le nantissement, à peine
-engagé, passait au magasin: les bijoux au premier étage, les hardes
-au-dessus, les matelas dans les combles, les objets les plus lourds au
-rez-de-chaussée.
-
-Une fois installé dans sa case, le gage ne pouvait sortir du magasin que
-pour être remis au porteur de la reconnaissance, contre le remboursement
-du prêt et des droits. L'entrée était constatée par des écritures,
-contrôlant les bureaux d'engagement; la sortie était établie par des
-écritures, contradictoirement avec les bureaux de recette; et cette
-double opération maintenait un équilibre parfait entre le magasin et la
-caisse.
-
-Que les temps sont changés!
-
-S'agit-il d'un engagement, l'emprunteur, qui s'est adressé à l'un des
-bureaux auxiliaires, reçoit le montant du prêt sans attendre; mais son
-nantissement n'entre en magasin que le lendemain ou le surlendemain, ou
-même plus tard.
-
-S'agit-il d'un dégagement, l'article est demandé vingt-quatre heures à
-l'avance, et le magasin se dessaisit sans que le prêt soit encore
-remboursé. La caisse prête donc tous les jours avant la garantie; le
-magasin restitue avant le remboursement.
-
-Et si dans leur séjour au dehors, ou dans le double trajet qui les mène
-au chef-lieu et les ramène au bureau, les nantissements ou les fonds
-sont perdus ou volés, sur qui tombe la perte?
-
-Sur le chef des magasins? sur le caissier? Évidemment, non. Leur
-garantie ne peut s'étendre aux objets qu'ils n'ont pas encore reçus ou
-qu'ils ont livrés régulièrement.
-
-Sur le chef du bureau auxiliaire? Mauvaise garantie. A moins qu'on
-n'exige de lui un énorme cautionnement; auquel cas il faudra lui donner
-un traitement énorme; et les bureaux auxiliaires coûtent déjà bien assez
-cher.
-
-Un des quarante ou cinquante témoins entendus par la commission
-d'enquête a dit, dans son interrogatoire: «Je n'accepterais pas la
-direction du Mont-de-Piété avec cinquante mille francs d'appointements,
-s'il me fallait combler les vides qui se sont faits dans les magasins.»
-
-Un respectable fonctionnaire, qui a travaillé au Mont-de-Piété dans des
-jours meilleurs, m'écrivait encore ce matin: «Notre pauvre magasin est
-un gouffre où l'on met, où l'on prend, sans compter.»
-
-Je crois que le directeur actuel, M. Ledieu, est un très-galant homme;
-qu'il a tout fait pour le mieux, et que son cabinet de la rue de Paradis
-est pavé de bonnes intentions. Mais, si mes observations pouvaient
-l'éclairer sur son erreur, et si j'avais sauvegardé le patrimoine des
-pauvres, mon encre et mon temps ne seraient point perdus.
-
-
-
-
-IX
-
-LE JURY DE L'EXPOSITION
-
-
-Ma chère cousine,
-
-Tu me demandes s'il est vrai que j'aie répondu à la brochure de M. le
-duc d'Aumale? Fi donc! Je ne suis pas un bravo, pour venger les injures
-d'autrui. Les personnages attaqués sont assez grands pour se défendre
-eux-mêmes. M. le duc d'Aumale ne m'a jamais rien fait, à moi, et je n'ai
-aucune raison de le haïr; mais, fussé-je son plus mortel ennemi,
-j'aurais les mains liées par la saisie de sa brochure. On ne frappe pas
-un homme à terre, on ne réplique pas à un contradicteur bâillonné, on ne
-réfute pas un ouvrage saisi.
-
-Au demeurant, toutes les fois que les imbéciles de Quévilly m'imputeront
-des pamphlets anonymes, tu pourras leur répondre hardiment que je signe
-tout ce que j'écris.
-
-Puisque j'ai commencé cette lettre par une réclamation contre la sottise
-des hommes, je veux relever ici une réclamation qui m'est arrivée dans
-la semaine. Elle vient du Mont-de-Piété, ou des environs.
-
-Les désordres ont peut-être plus de gravité que je ne te l'avais dit.
-Les nantissements perdus ou dérobés, dans le trajet entre les bureaux
-auxiliaires et le chef-lieu, représentent, me dit-on, une valeur
-considérable. Pour remédier à ces accidents de force majeure sans mettre
-à nu le vice de la nouvelle organisation, on m'assure que l'honorable
-directeur du Mont-de-Piété a trouvé plus simple et plus expéditif de
-déduire quelques billets de mille francs sur les recettes.
-
-On ne demandait pas l'argent au caissier central, qui l'aurait
-certainement refusé; on s'adressait tantôt à l'un, tantôt à l'autre des
-sept receveurs du chef-lieu. Ces employés subalternes et dépendants
-livraient les fonds demandés contre des _bons de déduction_ qu'ils
-annexaient à leur bordereau de la journée, et l'irrégularité prenait
-ainsi une couleur de comptabilité.
-
-Si mon correspondant ne ment pas, c'est quelqu'un de ces pauvres
-receveurs si dépendants et si timides qui a pris sur lui d'avertir M. le
-préfet de la Seine. Il craignait que l'usage des _bons de déduction_ ne
-dégénérât en abus, et que la facilité de prélever une somme indéterminée
-sur la recette de chaque jour ne portât au bien des pauvres un préjudice
-grave.
-
-Fondée ou non, cette accusation méritait un sérieux examen. Nul ne met
-en doute la délicatesse de M. le directeur du Mont-de-Piété; mais la
-comptabilité a des lois inviolables, et personne en France ne doit
-éluder le contrôle de la Cour des comptes.
-
-M. le préfet de la Seine, au milieu des grands travaux qui l'occupent,
-n'a pu s'empêcher d'accorder une certaine importance à cette misère.
-Pour un homme qui nage dans les millions comme le poisson dans l'eau,
-les centaines de mille francs ne sont que des gouttes. Cependant il
-fallait montrer quelques égards à la loi, cette divinité aveugle qui
-pèse dans la même balance les millions et les centimes.
-
-On ouvrit donc une enquête, et trois personnages importants, choisis
-dans la commission municipale, trois hommes de la capacité la plus
-incontestable et de la plus haute intégrité, furent commis au soin de
-recueillir les témoignages.
-
-J'ai une confiance absolue dans le résultat de cette instruction
-extra-légale. Mais je me demande cependant pourquoi les tribunaux n'ont
-pas été saisis. Il y a des magistrats à Paris, et tous les juges ne sont
-pas à Berlin. A quoi bon rétablir les juridictions exceptionnelles? On
-n'a pas fait la révolution de 89 pour que le maire de Paris s'attribue
-les prérogatives du pouvoir judiciaire.
-
-Je suppose que la commission, après avoir constaté des irrégularités
-regrettables, mais considérant que la direction était de bonne foi,
-qu'il faut éviter le scandale et laver le linge sale en famille, renvoie
-tous les accusés avec une réprimande paternelle. Qu'arrivera-t-il? Les
-hommes courageux qui ont provoqué cette enquête, les témoins qui ont
-déposé selon leur conscience, seront livrés à la rancune de leurs chefs.
-Et les choses reprendront le même train que devant, avec un peu moins de
-courage chez les subalternes et un peu plus de hardiesse chez les
-supérieurs.
-
-Le résultat serait bien différent si l'affaire s'était étalée au grand
-jour, devant les juges ordinaires. C'est dans le domicile des lois que
-la vérité s'exprime librement, que les innocents marchent la tête haute.
-Il n'y a point de ténèbres administratives qui ne se dissipent aux
-rayons de cette admirable lumière. Non-seulement les gens de bien
-auraient été rassurés et les coupables confondus, mais l'institution
-même eût montré ses bons et ses mauvais côtés, ses avantages et ses
-vices. Qui sait si, au lendemain d'un tel procès, le gouvernement
-n'aurait pas fermé les bureaux auxiliaires, sources premières de tout le
-mal?
-
-Peut-être eût-on fait mieux encore. La plupart des abus, c'est une
-justice qu'il faut rendre à notre temps, ne subsistent que parce qu'ils
-sont ignorés. Pour abattre les monstres les plus invincibles, il n'est
-pas besoin d'emprunter la massue d'Hercule: la lanterne de Diogène
-suffit. Lumière! lumière! Un rayon de lumière a mis à nu les turpitudes
-de nos moines et de nos ignorantins, et la société recule d'horreur à
-l'aspect de leurs antres. Un rayon de lumière montrerait au gouvernement
-qu'il est absurde de prêter à 10 pour 100 sur les matelas des pauvres,
-pour le plaisir de verser un demi-million tous les ans dans la caisse
-des hospices. Rendez ce demi-million à la classe indigente avant qu'elle
-soit réduite à l'hôpital. Abaissez le taux de vos prêts; les hôpitaux
-auront moins de locataires.
-
-Si pourtant vous craignez de diminuer les revenus de l'assistance
-publique, je vais vous fournir un moyen de combler le vide. Il y a tous
-les ans un millier d'individus qui donnent ou lèguent tout ou partie de
-leur fortune aux églises, aux couvents, aux hospices. Sur ces
-libéralités, les hospices ont la petite part et les couvents la grande.
-A qui la faute? A vous, gouvernement, qui accroissez en richesses et en
-puissance vos plus mortels ennemis.
-
-Relisez le _Bulletin des Lois_; vous verrez qu'en douze ans ils se sont
-enrichis de cent millions par votre complaisance. Ces subsides ont servi
-à bâtir de petites forteresses, d'où l'on vous fusille impunément à
-coups de pamphlets et de sermons. Vos ennemis sont puissants parce
-qu'ils sont riches, et ils sont riches parce que vous l'avez bien voulu.
-Arrêtez ce courant qui entraîne les capitaux de la nation vers la
-tanière des moines, ou plutôt détournez-le vers les hospices et les
-hôpitaux.
-
-Mais pardon, ma chère cousine. L'exposition des Beaux-Arts ouvre le 1er
-mai. Le jury termine ses opérations cette semaine, et c'est de ce sujet
-intéressant que je voulais t'entretenir.
-
-On m'en parle beaucoup, à moi, et les rigueurs du jury m'ont attiré bon
-nombre de visites.
-
---Monsieur, me dit un peintre en enfonçant ma porte, vengez-moi de ces
-animaux-là! Ingres et Delacroix sont jaloux de moi, parce que j'ai plus
-de dessin que l'un et plus de couleur que l'autre. Ils se sont entendus
-pour me refuser.
-
---Monsieur, s'écrie un autre, il y a des abus intolérables. Le jury se
-compose, soi-disant, de tous les membres de l'Institut. Mais les grands
-et les bons n'y mettent pas le pied. M. Ingres, M. Delacroix, M. Horace
-Vernet, M. Léon Cogniet n'ont point assisté aux séances. Nous sommes
-jugés par M. Picot, qui ne connaît que ses élèves, et par des gens du
-monde, académiciens libres, qui ne connaissent que leurs amis.
-
---Monsieur, dit une dame, j'ai fait pour trente mille francs de
-sculpture, quatre groupes de bronze, rien que cela! Je ne puis vendre
-mes ouvrages qu'au Salon; mais M. de Nieuwerkerke, qui ne me connaît
-pas, m'a voué une haine mortelle. Il prévoit que son _Guillaume
-d'Orange_, une statue de pacotille, comme vous le savez bien, sera mis
-au rebut lorsqu'on aura vu mes groupes.
-
---Monsieur, reprend une jeune fille très-gentille et très-spirituelle,
-ma foi! je suis une malheureuse enfant sans protection, et tous mes
-tableaux ont été repoussés! J'ai fait agir la bonne duchesse de B..., et
-madame la princesse de H..., et ce bon vieux baron de Z..., et le comte
-A..., deux présidents à la Cour, trois députés, quatre sénateurs, deux
-ministres! Mais, parce que je suis une pauvre enfant livrée à ses
-propres forces, que je ne fais pas de visites et que je reste dans mon
-coin, je n'ai pas pu résister à la brigue. Je m'y attendais, d'ailleurs,
-et je ne voulais pas exposer. Le livret est imprimé depuis quinze jours!
-Vous voyez bien que le jury ne s'assemble que pour la forme.
-
---Monsieur, dit un artiste chevelu, je ne me plains pas pour moi; je
-suis accoutumé aux rigueurs du jury. Ce qui m'étonne, c'est qu'il ne
-trouve pas le moyen de me renvoyer six tableaux quand j'en envoie cinq.
-Mais ils ont refusé Millet! Y en a-t-il un seul à l'Institut qui aille à
-la cheville de Millet?
-
-Je congédie mes visiteurs avec de bonnes paroles, désolé de n'avoir rien
-de mieux à leur offrir. Il y a de tout dans ces doléances: du faux, du
-vrai, de l'absurde. Dans tous les cas, c'est matière à réflexion.
-
-Mais voici bien une autre affaire. Avant de me lancer en don Quichotte
-dans une campagne contre l'Institut, j'interroge un peintre de quelque
-renom, pour qui l'examen du jury n'est qu'une question de forme.
-
---Le jury? me répond-il. Il a été, cette fois, d'une complaisance
-honteuse, et les bons tableaux, comme les miens, seront perdus dans la
-multitude des croûtes.
-
-En présence de tels renseignements, ma chère cousine, je ne me charge
-pas de décider si le jury de 1861 s'est montré indulgent ou sévère. Tout
-me porte à croire qu'il a été l'un et l'autre à la fois, comme toujours.
-Je tiens que l'Institut, dans son ensemble, est compétent en matière
-d'art. Je sais pourtant que des préjugés d'école peuvent, dans certain
-cas, faire exclure un ouvrage remarquable. Je vois aussi que diverses
-influences font admettre souvent des croûtes scandaleuses. J'ai constaté
-que l'admission ou l'expulsion d'un artiste était quelquefois soumise au
-hasard.
-
-Il se peut qu'en l'absence de M. Ingres, de M. Delacroix, de M. Cogniet
-et de M. Horace Vernet, qui s'abstiennent généralement, un tableau soit
-jugé par deux graveurs, trois sculpteurs et un architecte. Le public et
-les artistes imputent quelquefois à l'Académie tout entière les bévues
-ou les mauvais vouloirs de quelques-uns de ses membres. D'ailleurs, je
-n'ai pas vu le Salon de cette année, et je n'y entrerai que le 1er mai
-au matin, avec la foule. C'est pourquoi je laisse de côté tous les faits
-particuliers, et je me jette à corps perdu dans la question générale.
-
-Est-il bon que les oeuvres d'art, avant d'être exposées au public,
-soient soumises à l'examen d'un jury?
-
-Il me vient à l'esprit une assimilation qui me paraît frappante. Tu la
-prendras pour ce qu'elle vaut.
-
-Que penserions-nous du gouvernement impérial si nous lisions au
-_Moniteur_ le décret suivant:
-
- «Considérant que les lettres, aussi bien que les arts, ont contribué,
- contribuent, et contribueront toujours à la gloire de la France;
-
- «Qu'elles ont droit, comme les arts et dans une égale mesure, à notre
- haute protection;
-
- «Que ces deux genres de production de l'esprit doivent être soumis au
- même régime,
-
- «Avons décrété et décrétons ce qui suit:
-
- «Article premier.--La publication des ouvrages de l'esprit, tels que
- livres d'histoire et de genre, romans, nouvelles, brochures, articles
- de journal, etc., aura lieu tous les deux ans.
-
- «Art. 2.--Aucun ouvrage de l'esprit ne pourra être exposé devant le
- public, c'est-à-dire publié, sans l'autorisation de l'Académie
- française.
-
- «Art. 3.--Ne seront pas soumis à l'examen du jury les écrivains
- décorés de la Légion d'honneur à l'occasion de leurs ouvrages.»
-
-Le lendemain, les écrivains semi-officiels célébreraient ce nouveau
-décret dans un ingénieux commentaire:
-
- «Tous les amis d'une sage liberté applaudiront à la haute initiative
- qui soumet les lettres françaises à un régime qui a déjà fait ses
- preuves et donné les plus heureux résultats. Si, des bas-fonds de la
- démagogie, quelque voix mécontente osait s'élever contre le nouveau
- décret, nous répondrions avec assurance: Nos arts ont prospéré sous un
- régime paternellement restrictif; pourquoi refuserait-on la même
- faveur aux lettres françaises? Sans le frein salutaire du jury, la
- face de la terre serait couverte de méchants tableaux, hérissée de
- mauvaises statues!
-
- «Il était temps aussi d'opposer une digue à ce flot d'encre qui menace
- de noyer le genre humain. Ne dites pas que la littérature sera
- désormais entravée: on se contente de la protéger contre ses propres
- excès. L'Académie française offre à la liberté des écrivains les mêmes
- garanties que l'Académie des beaux-arts a toujours offertes à la
- liberté des artistes. M. Mérimée a-t-il moins de style que M. Ingres?
- M. Victor Hugo moins de couleur que M. Delacroix? M. Thiers n'est-il
- pas l'Horace Vernet des lettres? M. Guizot en est le Robert Fleury; M.
- de Laprade, le Signol, et M. Lebrun, le Picot! Inclinons-nous donc
- avec reconnaissance devant une mesure sagement révolutionnaire et
- hardiment conservatrice, qui soumet les oeuvres du ciseau, de la plume
- et du pinceau à ce grand principe de 89: l'égalité devant la loi!»
-
-Voilà ce qu'on lirait peut-être dans _la Patrie_; mais, jour de Dieu! ma
-pauvre cousine, quel cri d'horreur et de réprobation dans toute la
-France! Tout ce qui écrit, tout ce qui lit, tout ce qui pense se
-couvrirait la tête de cendre et croirait que la dernière heure du peuple
-a sonné. Je dis plus: pour peu que le temps fût au beau, et que l'on pût
-sortir sans parapluie, on ferait une révolution.
-
-Pourquoi n'en a-t-on jamais fait contre le jury de peinture? Ce n'est
-pas que cette institution soit plus équitable ou plus libérale dans son
-principe. C'est parce qu'elle est aussi ancienne que les Expositions et
-que «l'accoutumance nous rend tout familier.»
-
-N'est-ce pas au Louvre, sous Louis XIV, en 1699, que les peintres ont
-exposé leurs tableaux pour la première fois? En ce temps-là,
-non-seulement le Louvre, mais les peintres aussi, et les autres Français
-pareillement, et toute la France, corps et biens, appartenait au roi. Il
-daignait, dans sa bonté, prêter à ses artistes une salle de son palais.
-N'avait-il pas le droit de repousser les uns et d'admettre les autres?
-Il était chez lui, que diable! aussi vrai que maintenant nous sommes
-chez nous. Ce n'est plus le souverain qui prête ses palais à la nation,
-c'est la nation qui les prête au souverain.
-
-Cette halle de l'industrie qui n'embellit pas précisément les
-Champs-Élysées appartient à trente-huit millions de propriétaires.
-L'infortuné Barbanchu en a sa part, aussi bien que M. Brascassat.
-N'est-il pas singulier que M. Brascassat, parce qu'il est de l'Académie
-des beaux-arts, ait le droit de dire à Barbanchu:
-
---La maison t'appartient comme à moi; mais je te défends d'y montrer tes
-tableaux, et j'y étalerai les miens.
-
---Et pourquoi, s'il vous plaît? répond le pauvre diable.
-
---Parce que tes tableaux sont mauvais et que les miens sont excellents.
-
-Si j'étais l'infortuné Barbanchu, je répondrais à M. Brascassat, de
-l'Académie des beaux-arts:
-
---Mes tableaux vous paraissent mauvais; mais les vôtres ne me semblent
-pas bons. Lequel de nous est dans le vrai? lequel se trompe? Il faut un
-tiers arbitre pour nous départager; je choisis le public! Pourquoi ne
-voulez-vous pas qu'il nous juge?
-
-«La halle est vaste; on y a exposé plus de six mille animaux l'été
-dernier; on peut bien y exposer un millier de peintres. Si j'insiste sur
-mon droit, ce n'est pas seulement par amour de la gloire: il y a aussi
-une question de pain. Voici trois tableaux qui m'ont coûté dix-huit mois
-de travail et huit cents francs de bordure. Je ne peux les vendre
-qu'ici, parce que mon atelier est au sixième, rue Guénégaud, et que le
-beau monde n'y monte pas. En vertu de quel principe me défendez-vous de
-gagner ma vie? Qui vous dit que, dans la foule des bourgeois qui
-viendront visiter le Salon, il ne s'en trouvera pas un assez bête ou
-assez intelligent pour acheter mes toiles et me sauver de la misère?
-Cela s'est vu plus d'une fois. Demandez à Delacroix, à Théodore
-Rousseau, à Courbet, à Troyon... vous savez bien, Troyon! le plus grand
-de nos peintres d'animaux... Il commence à gagner sa vie depuis qu'il a
-forcé les portes de l'Exposition, et j'entends dire qu'il a vendu pour
-cent cinquante mille francs de tableaux dans son année. Mais il n'y a
-pas encore longtemps que le jury le repoussait à coups de fourche, comme
-Delacroix, Courbet et Théodore Rousseau, qui ont été les Barbanchus de
-leur temps.
-
-«J'avais envoyé deux portraits, avec mes tableaux. Bons ou mauvais, ce
-n'est pas la question. Vous les avez refusés. Savez-vous ce qui arrive?
-Les bourgeois qui me les avaient commandés en étaient satisfaits; nous
-avions fait un prix, payable fin courant. Aujourd'hui, ces braves gens
-se persuadent que je les ai volés. Ils m'opposent des fins de
-non-recevoir; ils prétendent que je n'ai pas employé des couleurs fines,
-et que je les trompais sur la qualité de la marchandise vendue. Pour un
-rien, ils me traîneraient devant le tribunal de commerce. «Il faut,»
-disent-ils, «que votre peinture soit bien mauvaise, pour qu'elle ne soit
-pas même reçue au Salon, où l'on voit tant de croûtes.»
-
-A ces raisons, qui sont excellentes, le membre de l'Institut répond:
-
---Je ne suis pas un méchant homme, et je ne tiens nullement à vous
-mettre sur la paille. Mais il y a un règlement. Je ne l'ai pas fait, je
-l'exécute. On m'invite à recevoir les tableaux qui me semblent bons; les
-vôtres m'agacent. Je ne peux pas me refaire; obtenez qu'on change la
-loi, si vous pouvez. Mais je crains bien que les mauvais tableaux, qui
-seront désormais en majorité, n'étouffent les bons, comme l'ivraie tue
-le bon grain. Rappelez-vous l'Exposition de 1848, et ce débordement de
-peinture détestable.
-
---L'Exposition de 48! Elle a porté aux nues une demi-douzaine de vrais
-artistes qui, sans elle, n'auraient jamais percé. Elle vous a forcé la
-main pour les Expositions suivantes. Elle a permis au public de juger
-les talents que vous étrangliez dans vos oubliettes; elle a fait briller
-les lumières que vous cachiez sous le boisseau. Gloire à David, à
-Drolling et à Jeanron, qui ont été les promoteurs de cette révolution
-démocratique!
-
---Mais rappelez vos souvenirs! Le public oubliait d'admirer les tableaux
-de l'Institut. Il n'attachait son attention qu'à cinq ou six toiles
-scandaleuses ou ridicules. Jamais nous ne consentirons à compromettre
-nos ouvrages dans la cohue des vôtres!
-
---Eh bien, exposez séparément les tableaux qui vous semblent bons; mais
-exposez aussi, dans une autre aile du palais, tous les ouvrages que vous
-avez refusés. Permettez au public, notre maître à tous, de contrôler vos
-jugements. La place ne manque pas, Dieu merci! dans le palais de
-l'Industrie. Je donnerais cent sous, moi qui ne suis pas riche, pour que
-le peuple et les critiques fussent admis à comparer ce que vous avez
-refusé et ce que vous avez reçu. Et je parie qu'avant la clôture du
-Salon, nous vous verrions vous-mêmes, corrigés et penauds, reporter en
-enfer bien des gens que vous aviez logés en paradis.
-
-
-
-
-X
-
-LA HALLE AUX ARTS
-
-
-Ma chère cousine,
-
-Je ne savais pas hier ce que je t'écrirais aujourd'hui. Ce n'est pas que
-la matière me manque; mais elle surabonde.
-
-J'avais une étude toute prête sur l'application de la peine de mort.
-Triste étude, que j'ai commencée un jour du mois de mars 1861, à sept
-heures du matin, devant le plus terrible spectacle que la société
-moderne offre aux gens de coeur.
-
-Je pouvais te parler de la liberté des théâtres, une grosse question qui
-s'est mise à l'ordre du jour, et que j'ai étudiée de tout près, de trop
-près.
-
-Un digne homme m'avait apporté des renseignements curieux sur l'affaire
-Lesurques, vieille affaire en apparence, mais toujours jeune et toujours
-actuelle pour les fanatiques du bon droit, puisque les descendants de
-cette innocente victime n'ont pas encore obtenu justice.
-
-La question du Mont-de-Piété me tracassait encore un peu.
-L'administration ne m'a pas répondu. Il s'agit pourtant de protéger le
-bien des pauvres, qui est sacré.
-
-J'avais jeté les bases d'un travail assez curieux sur la cuisine de la
-guerre. On ne sait pas encore aujourd'hui si nous aurons la guerre en
-1861, ni si la comédie des _Trembleurs_, représentée avec tant de succès
-au Gymnase, a gouaillé légitimement. Mais l'administration prend ses
-mesures comme si nous devions avoir l'Europe sur les bras. On songe à
-réformer certains ateliers qui ont fait leurs preuves d'insuffisance. On
-a construit des manufactures gigantesques, assez puissantes pour
-habiller et chausser un régiment par jour et suffire aux besoins les
-plus invraisemblables. J'ai étudié de tout près cette nouvelle
-industrie; j'ai entendu les orateurs du gouvernement et les avocats de
-l'ancien système, et je crois être assez éclairé pour résumer les
-débats. Mais chaque chose en son temps. Nous sommes les humbles
-serviteurs de l'actualité, nous qui écrivons le matin ce qu'on doit lire
-le soir.
-
-Et nous devons choisir, entre les sujets actuels, ceux qui intéressent
-le plus de monde. Si, par exemple, je t'entretenais aujourd'hui de la
-Comédie-Française et des tempêtes qui agitent ce verre d'eau bénite; si
-je te racontais l'histoire d'un directeur très-chrétien, qui fait son
-salut dans un lieu de perdition et se ménage infiniment plus d'amis au
-ciel que sur la terre, je serais agréable à presque tous les auteurs
-dramatiques de ma connaissance. Mais le public, dont tu fais partie, me
-trouverait un peu trop spécial.
-
-Si je te racontais qu'une dame sociétaire, qui n'a ni l'âge ni le talent
-de la retraite, mademoiselle Judith, est sur le point de se retirer;
-qu'on ne la retient pas; que plusieurs amis du théâtre songent à la
-remplacer par une jeune et belle, et spirituelle pécheresse, douée d'un
-talent incontestable, mais que tous les hommes de principes repoussent
-la nouvelle venue sous prétexte qu'elle est de Marseille et non de
-Nanterre, tu répondrais que je me moque de toi et que ces histoires
-invraisemblables ne mériteront jamais d'occuper tout Paris.
-
-Mais le salon des Beaux-Arts s'est ouvert mercredi matin, 1er mai. Pour
-la première fois depuis deux ans, nos artistes, ou du moins quelques-uns
-d'entre eux, ont obtenu la faveur d'exposer leurs ouvrages. Le public,
-qui depuis deux ans n'avait pas vu de peinture moderne, sinon aux
-étalages des marchands, se rue en affamé sur le palais de l'Industrie.
-Voilà l'événement du jour, le sujet de toutes les conversations;
-l'importance et la rareté du fait ne me permettent pas de te parler
-d'autre chose.
-
-Le jour même où l'Industrie, qui est bonne fille, prêtait un petit coin
-de son palais à l'exposition des Beaux-Arts, on lisait dans tous les
-journaux de Paris une nouvelle intéressante: «Le tir national de
-Vincennes va passer, nous dit-on, du provisoire au définitif.»
-
-La carabine, cette gloire de la France, n'avait pas un logement digne
-d'elle. Ce n'est plus une baraque qu'il lui faut, mais un temple. Le
-temple se bâtit, les plans sont arrêtés. Gardes nationaux de Paris,
-francs tireurs de Rueil et de Palaiseau, vous aurez un Parthénon à votre
-usage!
-
-Il y a plus de cent soixante ans que les artistes français sollicitent
-la même faveur et ne l'obtiennent point.
-
-Quel singulier peuple nous sommes! Nous construisons un palais définitif
-pour les expositions de l'industrie, qui ont lieu tous les cinq ans. Le
-vaudeville est installé par toute la France dans des théâtres
-définitifs. Il y a des salles de danse définitives; le beurre se vend à
-la halle dans un temple définitif; le Panorama des Champs-Élysées, où
-les provinciaux vont se promener quelquefois, est un pâté définitif; on
-parle de bâtir des tribunes définitives pour tous nos champs de course,
-où l'on se rassemble cinq ou six fois l'an; le Pré-Catelan, qui a coûté
-un million et demi à un pauvre diable d'entrepreneur, est une promenade
-définitive; la carabine enfin s'établit à Vincennes dans un domicile
-solide et définitif. Mais les Beaux-Arts seront toujours des vagabonds
-sans feu ni lieu. On croit leur faire une grâce lorsqu'on leur prête
-quelques galeries de marchandises, ou qu'on range en leur faveur
-quelques _boxes_ à loger les boeufs.
-
-Cette lésinerie serait excusable chez un bourgeois; mais note bien
-qu'ici c'est le gouvernement, c'est la France, c'est un budget de deux
-milliards qui lésine.
-
-On ne veut pas s'embarquer dans de trop grands frais; on suppute les
-deux ou trois millions qu'il faudrait dépenser pour une galerie durable.
-On aime mieux débarrasser quelques salles du Louvre, ou improviser
-quelque chose aux Tuileries, ou bâtir un hangar au Palais-Royal, aux
-Menus-Plaisirs; ou placer quelques cloisons dans les hautes avenues du
-palais de l'Industrie!
-
-Ce qu'on n'a jamais examiné, c'est le prix monstrueux de ce provisoire.
-Additionnez les frais de tous les déménagements, de tous les
-aménagements, de toutes les constructions, de toutes les démolitions que
-vous avez faites, depuis 1699 jusqu'en 1861, pour mal exposer nos
-tableaux et nos statues! Vous avez dépensé la monnaie d'un Louvre, et,
-de tout ce que vous avez fait depuis Louis XIV jusqu'à Napoléon III, que
-reste-t-il aujourd'hui? Rien.
-
-Si du moins à ce prix vous aviez satisfait les artistes? Mais
-l'ouverture du Salon se signale toujours par un concert de doléances.
-C'est la fête du découragement. Tout ce qui était grand dans l'atelier
-devient petit; tout ce qui était modelé finement devient plat; les
-délicatesses les plus exquises de la couleur sont dévorées par un jour
-brutal.
-
-Un plancher peint en blanc se reflète dans les vernis; des panneaux gris
-se confondent avec les ciels et les anéantissent. La hauteur absurde des
-galeries écrase tout. Je ne parle ici que des ouvrages bien placés: que
-dirions-nous des tableaux clairs et riants qu'on ensevelit dans l'ombre!
-Il y a des toiles si bien exposées, que vous ne les verrez jamais.
-Quelques-unes sont visibles de dix heures à midi; quelques autres de
-trois à quatre, comme mon médecin. Voilà des renseignements qu'il
-faudrait ajouter au livret.
-
-J'avais vu dans les ateliers quelques-uns des ouvrages que j'ai revus
-hier au Salon. Quel déchet, bonté divine! On les reconnaissait à peine,
-et les artistes atterrés commençaient à rabattre 90 pour 100 de leurs
-espérances de gloire. J'ai commencé par le jardin, qui est orné de
-statues. Les sculptures embellissent un jardin, c'est convenu; mais la
-réciproque n'est pas toujours vraie, et j'ai reconnu qu'un jardin
-n'embellissait pas toutes les sculptures. La Vénus de Milo, faite pour
-être admirée dans la _cella_ mystérieuse d'un temple, ne serait guère
-appréciée sous les marronniers des Tuileries. Les incomparables figures
-que Phidias avait groupées dans les frontons du Parthénon feraient un
-piteux effet sur la place de la Concorde. Comment veut-on que des bustes
-exécutés pour un salon ou pour une galerie particulière ne perdent rien
-de leur valeur dans ce jardin, ce parc, cette agora vitrée qui s'appelle
-l'exposition de sculpture? On n'y devrait montrer que des ouvrages
-décoratifs comme le monument de don Pédro, qui est fait pour braver
-l'éclat du jour. Mais la sculpture fine, intime, destinée à l'intérieur
-des palais, la sculpture de Perraud, de Guillaume, de Crauk, de
-Cavelier, que vient-elle faire dans cette galère? C'est le petit
-Chaperon-Rouge dans la gueule du loup.
-
-Je n'accuse pas les organisateurs de cette destruction, et je les tiens
-pour sages et bienveillantes personnes. Je plaide contre la peine de
-mort en matière d'art sans demander la tête des fonctionnaires qui
-l'appliquent. Je crois que ces messieurs cherchent à contenter tout le
-monde dans les limites d'un programme et d'un local qui leur permet à
-peine de contenter leurs amis. Est-ce leur faute, à eux, si dans
-l'espace de cent soixante-deux ans la France n'a pas trouvé le temps de
-construire une galerie d'exposition? Il ne leur appartient pas de
-combler cette lacune. C'est vous, artistes, qui devez adresser des
-pétitions au Sénat, si vous voulez qu'elle soit comblée.
-
-La première exposition (1699) fut organisée par un personnel d'hommes
-polis, bien élevés, peu compétents, admirablement chaussés, habillés
-chez Alfred, surchargés de décorations étrangères et d'occupations
-mondaines. Tels ont été, sous tous les régimes, sauf peut-être en 1848,
-les arbitres des destinées de l'art français. Ne leur demandez pas
-l'impossible, que diable!
-
-Demandez-leur seulement de transporter dans ce jardin une demi-douzaine
-de moulages d'après les chefs-d'oeuvre de l'antiquité. Il ne faut rien
-de plus pour démontrer à tous les yeux le vice de cet éclairage.
-
-Obtenez aussi qu'ils exposent à l'étage supérieur quelques-uns des beaux
-tableaux du Louvre. On les verra pâlir et se dépouiller subitement comme
-s'ils avaient passé par les mains de M. Villot, et l'on comprendra
-peut-être à la fin que les meilleures halles font les pires galeries.
-Tous les amateurs le savent, et de reste: non-seulement les grands, les
-fins, les riches, ceux de la première caste, les Morny, les Lacaze, les
-Didier, les Véron, mais aussi les plus modestes et les plus obscurs.
-J'ai vu, dans une maison bourgeoise de Marseille, sept tableaux, sept!
-disposés avec un goût exquis, avec un art merveilleux, dans une galerie
-construite _ad hoc_. Le plafond n'était pas d'une hauteur écrasante, le
-plancher n'était pas peint en blanc, le fond des panneaux n'était pas
-gris; les tableaux ne se serraient pas les uns contre les autres comme
-pour s'entre-détruire en s'étouffant; un jour discret, savamment
-distribué suivant l'heure, éclairait les toiles sans les illuminer et
-complétait, en quelque façon, le travail des artistes.
-
-Je ne suis pas un ennemi de la lumière, tu le sais bien, ma chère
-cousine; et, si les autres ne le savent pas, j'emploierai ma vie à le
-leur prouver. Mais il faut user des meilleures choses avec quelque
-discernement. La nature seule est assez robuste pour s'étaler sans
-crainte au grand jour. L'art, qui est une imitation, une convention, une
-perpétuelle et charmante tricherie, a besoin d'un peu de mystère. Fi du
-vilain machiniste qui laisserait entrer le soleil dans une salle de
-spectacle! La rampe pâlit, le rouge et le blanc des jolies comédiennes
-se décomposent, les beaux décors montrent la corde, le parterre siffle,
-et fait bien.
-
-J'ai vu hier une jeune dame, retenue au milieu du grand salon par une
-conversation un peu animée, ouvrir son ombrelle sans songer à mal.
-Quelle leçon pour les distributeurs de lumière officielle! Comment des
-oeuvres d'art pourront-elles supporter ce jour inquiétant pour la nature
-elle-même?
-
-Elles ne le supporteront pas. Elles y périront misérablement, sauf à
-ressusciter ensuite. Témoin l'exposition de M. Paul Baudry. Je puis en
-parler savamment; je connaissais tous ses tableaux, je les savais par
-coeur, et je ne les reconnais plus. La lumière officielle les a
-disséqués pour l'instruction des curieux; on voit la toile, les
-couleurs, les frottis, les glacis, les empâtements, tout enfin, excepté
-la peinture. C'est parfait! Mettez-vous à la place d'un amant qui
-retrouve sa maîtresse sur une table d'amphithéâtre! Voilà mon pauvre
-Baudry devant ses tableaux.
-
-Si, maintenant, tu veux étudier l'effet de la nuit noire sur la peinture
-claire, emprunte le bâton d'un aveugle et cherche le grand tableau de M.
-Luminais. Nous l'avons vu ensemble à l'exposition du boulevard. Il était
-frais, riant et plein de vie. La foule des hommes et des chevaux y
-remuait gaiement sous un joli ciel pommelé. C'est que l'exposition du
-boulevard est éclairée avec un art parfait, comme les meilleures
-galeries. M. Luminais y était fort bien et tout à fait à son avantage.
-Le voilà plongé dans les ténèbres extérieures. Avoue entre nous que le
-jury lui a rendu un étrange service! Il serait cent fois mieux exposé
-s'il n'avait pas été reçu.
-
-On dit aux pauvres artistes, par manière de consolation: «Bah! c'est un
-mauvais quart d'heure à passer.» En effet, les quarts d'heure de trois
-mois sont réellement de mauvais quarts d'heure. Il est dur de travailler
-deux ans pour être grillé au soleil ou enseveli dans l'ombre, trois mois
-durant, sous prétexte de gloire et de publicité.
-
-Quelques artistes ont cherché le moyen de briller malgré tout, en pleine
-ombre, en pleine lumière, quel que fût le destin de leurs ouvrages et le
-caprice de la commission. Si tu trouves dans le jardin de l'Industrie
-quelque statue trop puissante, modelée en saillies énormes, avec des
-trous à fourrer le poing, avec des muscles plus entortillés que les
-serpents de Laocoon, tu pourras dire hardiment qu'on l'a faite à l'usage
-du Salon. Si tu vois au premier étage (et tu les verras, j'en suis sûr)
-des silhouettes de croque-morts se découper en noir sur un ciel blanc,
-ne crains pas d'affirmer que le Séraphin de ces ombres chinoises a pris
-une assurance contre les dangers du placement. Lorsqu'on veut être
-entendu dans une cohue où personne ne s'entend, on crie. Nous devons
-donc aux organisateurs du Salon un nouveau genre de mauvais. Et les
-croque-morts de M. X... conduiront l'art français au Père-Lachaise, si
-l'on n'y prend garde.
-
-Le remède à tous nos maux, c'est la construction d'un petit palais bien
-modeste, mais au moins aussi définitif que la rotonde du concert Musard.
-Que l'État nous donne une vingtaine de salles commodes, éclairées
-sagement et d'une hauteur médiocre; qu'il ouvre une exposition
-permanente où les oeuvres de tous les artistes seront admises, sous la
-surveillance d'un simple commissaire de police.
-
-Si l'État n'est pas assez riche pour faire ce que nous demandons, si les
-démolitions absorbent la totalité du capital disponible à Paris, et s'il
-ne reste plus d'argent pour construire, qu'on lâche la bride à
-l'industrie privée; qu'on renonce au système des expositions
-officielles; qu'on nous permette seulement de nous arranger entre nous,
-à l'anglaise! Tout ira mieux.
-
-En attendant, je conseille aux artistes refusés de porter leurs ouvrages
-au boulevard des Italiens. Ils y seront cent fois mieux qu'à la halle
-des Champs-Elysées. M. Fratin, statuaire, leur offre aussi, avec une
-cordialité toute fraternelle, de partager l'emplacement qu'il a obtenu
-au Jardin d'acclimatation.
-
-Quant aux artistes reçus et mal exposés, il faut qu'ils fassent leur
-temps. Le mal est sans remède. _Lasciate ogni speranza!_
-
-
-
-
-XI
-
-LES SOULIERS DU SOLDAT FRANÇAIS
-
-
-Ma chère cousine,
-
-Je me rappellerai toute ma vie certain voyage de trois kilomètres et
-demi que j'ai fait en compagnie de notre grand-père. J'avais six ans;
-nous allions de Dieuze à Vergaville. Le mois d'octobre était magnifique,
-et je dévorais déjà dans ma pensée cette belle vendange de 1834: à
-mi-chemin, vers la tuilerie qui est au bas de la côte, je ralentis le
-pas, je commençai à geindre et à répéter sur tous les tons que mon
-soulier me faisait mal.
-
-Le grand-père, qui était bien le plus doux des hommes, me réconforta
-d'un petit coup de canne dans les mollets et s'écria d'une voix qu'il
-essayait de rendre terrible:
-
---Qu'est-ce que tu diras donc, quand tu seras à la guerre?
-
-Cependant il me fit asseoir au pied d'un peuplier, sur un des tas de
-pierres qui bordaient la route; il me déchaussa lui-même, reconnut
-qu'une cheville de bois avait traversé la semelle, et rasa avec son
-couteau de poche la pointe aiguë qui me blessait.
-
-Je me remis en route, soulagé, content et gaillard, mais un peu
-préoccupé de cette parole menaçante: «Qu'est-ce que tu diras donc, quand
-tu seras à la guerre?» Je croyais fermement, comme tous les bambins de
-la Lorraine et de l'Alsace, que l'homme est ici-bas pour s'engager à
-dix-huit ans et revenir maréchal de France. Mais il n'y a pas d'ambition
-qui tienne contre une expérience si puissante.
-
---Grand-papa, disais-je en soupirant, je ne refuse pas de me faire tuer,
-si la chose est absolument nécessaire; mais jamais je ne traverserai
-l'Europe en conquérant, avec une pointe de bois dans mon soulier!
-
-A cette réflexion, qui ne manquait pas de justesse, le bonhomme répondit
-par l'histoire de ses campagnes. Il en avait fait deux ou trois, en
-volontaire, vers 1793, et il avait rapporté de la guerre un certificat
-de civisme, un hausse-col et un brevet de sous-lieutenant. Il ne se
-souvenait pas d'avoir pris un seul drapeau ni tué un ennemi de sa propre
-main; mais il se rappelait en frémissant les étapes qu'il avait dû faire
-sans souliers, ou avec des souliers impossibles. De quel coeur il
-déblatérait contre les intendants, les fournisseurs, et tous ceux qui
-lésinent ou qui grappillent sur la chaussure du soldat! Il me jura son
-grand sacrebleu qu'il avait vu des semelles de carton, comme nous
-voyions le clocher de Vergaville.
-
-Or, nous étions arrivés au haut de la côte, et le clocher du village
-nous crevait les yeux.
-
---Tu ne sais pas, me disait-il, et j'espère que tu ne sauras jamais ce
-que c'est que de doubler l'étape avec des souliers qui vous abandonnent
-en chemin. Tu n'as pas vu de malheureux soldats réduits à nouer des
-haillons avec des ficelles autour de leurs pieds ensanglantés. On a
-maudit les traîtres de 1814, qui distribuaient des cartouches de cendre
-aux défenseurs de Paris; mais les fournisseurs qui exposent le soldat à
-marcher nu-pieds sont pires. Un fusilier sans cartouches a toujours sa
-baïonnette, mais un fantassin sans souliers n'est plus un homme.
-
-Vingt-cinq ans après cette conversation, longtemps après que le pauvre
-grand-père avait usé sa dernière chaussure, j'appris par les journaux
-que notre armée d'Italie, cette admirable armée de Magenta et de
-Solferino, courait grand risque d'aller nu-pieds. L'administration de la
-guerre, surprise par les événements, avait reconnu l'insuffisance de ses
-ressources ordinaires. On s'était adressé aux fournisseurs étrangers.
-L'industrie des Anglais et des Belges nous avait offert des souliers de
-pacotille et même un certain nombre de semelles de carton.
-
-En désespoir de cause, le ministre avait fait un appel au patriotisme
-des citoyens. Une affiche placardée dans quarante mille communes
-invitait non-seulement les cordonniers, mais tous les Français en
-général, à fournir des chaussures pour l'armée. Les quarante mille
-communes avaient fait de leur mieux et réuni environ douze mille paires
-de souliers. Or, nous avions deux cent vingt mille hommes au delà des
-Alpes. Le fantassin use quatre paires de souliers dans une campagne, ou
-tout au moins deux, car il ne fait pas raccommoder sa chaussure; il la
-jette dans le premier fossé, dès qu'il s'aperçoit qu'elle pourra le
-trahir.
-
-Il est heureux pour nous que l'intrépidité de nos soldats ait abrégé la
-campagne. Si elle avait duré trois mois de plus, l'Autriche nous
-traitait peut-être comme des va-nu-pieds. Mais ce curieux déficit dans
-nos munitions de guerre m'inspira des réflexions sérieuses, et je vois
-que les plus grands personnages de l'État firent aussi un retour sur
-eux-mêmes. On examina de tout près les ressources ordinaires de l'armée,
-et l'on se demanda si elles offraient des garanties suffisantes pour
-l'avenir. Car enfin _l'Empire, c'est la paix_, mais celui qui veut la
-paix doit se tenir prêt pour la guerre.
-
-L'ancienne organisation de l'armée, qui avait beaucoup de bon, sans être
-parfaite, voulait qu'un régiment se suffît à lui-même. Le soldat ne
-récoltait pas son blé, mais il faisait son pain; il n'élevait pas de
-bétail, mais il faisait sa soupe; il ne fabriquait point de drap, mais
-il taillait et cousait ses habits; il ne tannait pas le cuir, mais il
-faisait ses souliers.
-
-Ce n'est pas à dire que le troupier français ait été jamais un maître
-Jacques habile à tout faire. Mais, dans la conscription de chaque année,
-il se trouve des jeunes gens qui ont appris un état. On commence par
-leur donner une teinture du métier de soldat; après quoi, on les inscrit
-comme tailleurs ou cordonniers dans une compagnie hors rang, où ils
-travaillent sous la direction d'un entrepreneur qui est en même temps
-leur chef militaire. Il y avait, il y a encore aujourd'hui dans l'armée
-quatre cents ateliers de ce genre où des soldats qui ne sont guère
-soldats travaillent à l'habillement et à la chaussure du soldat.
-
-Ces ateliers fonctionnent assez bien; c'est une justice à leur rendre.
-Leurs confections ne sont pas de la dernière élégance, mais elles se
-distinguent par un excès de solidité. Il est bien rare qu'un soulier
-fabriqué au régiment fasse banqueroute à son homme. Le prix de la
-main-d'oeuvre est très-modéré; cela se comprend de reste. Un ouvrier
-peut travailler à vingt-cinq sous par jour, lorsqu'il est logé, nourri,
-chauffé, éclairé, blanchi et habillé aux frais de l'État. Son salaire
-n'est pour lui qu'une haute paye, une sorte de superflu.
-
-Quels sont les défauts de ce système, qui est encore en vigueur
-aujourd'hui? J'en vois deux, pas davantage.
-
-Le premier, c'est qu'au moment d'entrer en campagne, un souverain croit
-avoir sous les armes un effectif de trois cent mille hommes, lorsqu'il
-n'en a que deux cent quatre-vingt-dix. Il s'étonne, il s'informe: on lui
-dit que les compagnies et les pelotons hors rang ont pris environ dix
-mille soldats. Personnel non pas inutile, mais décevant. Je ne parle pas
-d'un matériel encombrant, qui tient sa place dans les casernes. Mais on
-se demande, en temps de guerre, s'il ne vaudrait pas mieux rendre ces
-dix mille ouvriers à la vie civile et les occuper chez eux, tandis que
-dix mille vrais soldats, sans autre profession que le métier des armes,
-revêtiraient leurs tuniques et s'armeraient de leurs fusils?
-
-Si du moins les compagnies hors rang pouvaient fournir à tous les
-besoins de la guerre! Mais le contraire n'est que trop prouvé par
-l'expérience de 1859. Organisés sur le pied de paix, sur une échelle
-assez restreinte, ces ateliers ont beau redoubler de zèle et de
-patriotisme en présence de l'ennemi: il faut recourir à des expédients,
-quêter des souliers dans les communes, ou se livrer pieds et poings liés
-à l'exploitation des fournisseurs étrangers.
-
-Ajoute, s'il te plaît, que le zèle, le patriotisme et tous les bons
-sentiments de l'homme ne suffisent pas pour faire des souliers. Il faut
-encore d'autres matériaux et notamment du cuir. Tant que la marchandise
-s'achète à bas prix, les cordonniers de régiment travaillent volontiers,
-parce qu'ils y trouvent leur compte. Les façons payées par l'État, si
-modestes qu'elles soient, laissent encore un certain bénéfice. Mais
-vienne la hausse: ces petits entrepreneurs, pour limiter leur perte, se
-rabattront forcément sur les matériaux de rebut, ou restreindront leur
-production.
-
-Le gouvernement français, qui ne veut pas la guerre, mais qui la
-prévoit, a pris ses mesures en conséquence, et je crois que les
-événements, si soudains qu'ils puissent être, ne le trouveront plus si
-dépourvu. Sans dissoudre les compagnies hors rang, sans faire appel aux
-fournisseurs étrangers, sans se faire tailleur et cordonnier lui-même,
-l'État vient d'assurer pour toujours l'habillement et la chaussure de
-nos troupes. Et voici comme:
-
-On a dit à un industriel français bien connu pour sa hardiesse et sa
-capacité: «Construisez dans Paris, à vos frais, une machine assez
-puissante pour habiller et chausser un régiment en vingt-quatre heures;
-l'État vous achètera vos produits, s'ils sont excellents, et l'on vous
-les payera ce qu'ils vaudront.»
-
-L'entrepreneur improvisa la machine demandée. Il construisit côte à côte
-deux usines gigantesques, destinées, l'une à la confection des habits,
-l'autre à la fabrication des souliers. La deuxième est la plus
-intéressante, car elle est absolument nouvelle, et l'on n'avait encore
-rien imaginé de pareil. Qu'un grand tailleur du boulevard cède sa
-clientèle civile pour fabriquer des pantalons rouges et des tuniques
-d'uniforme; qu'il découpe à la scie deux ou trois cents pièces de drap
-tous les jours; qu'il occupe de six à huit cents hommes, de mille à
-douze cents femmes et toute une armée de machines à coudre; que le
-résultat de cette organisation soit un salaire de deux à quatre francs
-pour les ouvrières, de quatre à six francs pour les ouvriers; un
-habillement irréprochable et presque élégant pour les soldats, il n'y a
-pas là grand miracle.
-
-Mais que, sans modèle, sans précédents, après quelques rapides études,
-on fabrique à la vapeur une excellente paire de souliers, voilà ce qui
-m'a frappé d'étonnement la première fois que je l'ai vu. Sans doute il y
-a quelque mérite à multiplier et à perfectionner les patrons
-d'habillement, si bien que le soldat ait à choisir entre quatre cents
-modèles celui qui s'ajuste le mieux à sa taille. Ce système est
-préférable à l'ancien, qui consistait à prendre mesure sur la guérite.
-Mais j'ai surtout admiré qu'un soldat, une fois qu'il sait les chiffres
-exacts de sa pointure, puisse aller, pour ainsi dire, les yeux fermés,
-dans n'importe quel magasin de l'État, et trouver, sans essai ni
-tâtonnement, chaussure à son pied.
-
-Un des traits curieux de cette fabrication, c'est la surveillance
-exercée par l'État à toutes les périodes du travail.
-
-L'entrepreneur achète les cuirs après s'être assuré qu'ils ne sont pas
-tannés au moyen des acides. Il découpe la marchandise pour rejeter les
-_ventres_ et les _collets_, et garder exclusivement ce qu'on appelle les
-_coeurs_. Une machine armée de marteaux bat le cuir dès qu'il est coupé;
-dès qu'il est battu, les experts cordonniers et tanneurs, nommés par
-l'administration de la guerre, l'examinent feuille par feuille, et
-repoussent tout ce qui leur paraît douteux.
-
-Le fabricant reçoit de la main des experts les cuirs qu'ils ont reconnus
-bons, et les découpe à la mécanique. Il y a vingt-deux pièces dans une
-paire de souliers. Chacune de ces vingt-deux pièces, grande ou petite,
-est examinée séparément par un expert juré vérificateur, qui l'accepte
-sous sa responsabilité et le signe de son nom. Les vingt-deux pièces
-vont ensuite, les unes après les autres, défiler sous les yeux d'une
-commission militaire composée de trois capitaines. La commission admet
-ou rejette, fait appliquer un timbre d'admission sur les pièces reçues,
-un timbre de rejet sur les pièces défectueuses. Si les directeurs de nos
-spectacles prenaient cette précaution, les auteurs ne rapporteraient pas
-cinq ou six fois la même pièce au même théâtre. Si le jury infaillible
-qui préside à nos expositions de peinture avait soin d'apposer un timbre
-de rejet sur les tableaux refusés, il n'aurait pas reçu en 1861 une
-toile de mon ami Le Cygne, qu'il avait rejetée en 1857.
-
-L'assemblage du soulier se fait à la main, comme chez les cordonniers de
-l'âge d'or. On réunit les pièces qui doivent aller ensemble; on les met
-sous la forme (il y a quarante mille paires de formes dans
-l'établissement); on les adapte, on les coud; chaque soulier passe dans
-quinze mains avant d'être achevé; après quoi, il est reçu et examiné par
-un expert juré cordonnier, qui le marque d'un cachet à son nom, et il
-est jugé, en dernière instance, sans appel, par une commission
-militaire, composée d'un commandant et de trois capitaines. Timbre
-d'admission s'il y a lieu; timbre de rejet s'il manque un seul clou, ou
-si l'alêne et si le fil ciré n'ont pas cousu tel nombre de points autour
-de la semelle dans une longueur de deux centimètres.
-
-Je ne parle que pour mémoire d'une commission supérieure de surveillance
-qui inspecte régulièrement les ateliers. Un général de division, un
-sous-intendant militaire et deux officiers d'administration exercent un
-contrôle journalier sur ces opérations de haute cordonnerie. Il est donc
-absolument impossible qu'un soulier sorti de la grande usine pèche par
-la qualité des matériaux ou le soin de la confection. Le fil, les clous,
-la poix, la cire, la colle, tout est choisi, vérifié et soumis au
-contrôle de l'administration de la guerre.
-
-Tu vas peut-être me demander ce qu'il en coûte à l'État pour avoir des
-troupiers si bien chaussés et si bien vêtus. C'est un peu cher, je
-l'avoue; mais on aurait tort de lésiner sur les choses de la guerre. La
-France est assez riche pour payer la santé de ses soldats. Une paire de
-souliers fabriqués dans la nouvelle usine coûte huit francs; elle n'en
-coûte pas six dans les ateliers de l'armée. La confection d'un pantalon
-revient à vingt-cinq sous dans les compagnies hors rang; à quarante dans
-la fabrique de la rue Rochechouart. Mais, si l'on songe que les soldats
-ouvriers sont entretenus aux frais de l'État, qu'ils dépensent déjà
-vingt-cinq sous par jour et qu'ils font tout juste un pantalon dans leur
-journée, on comprendra facilement qu'un pantalon fait au régiment coûte
-deux francs cinquante centimes de façon, ou dix sous de plus que s'il
-sortait de la grande fabrique.
-
-D'ailleurs, cette industrie, qui date d'hier, n'a pas encore dit son
-dernier mot. L'administration de la guerre s'est réservé le droit
-d'abaisser graduellement tous les tarifs, à mesure que la fabrication
-deviendrait plus économique, et j'ai entendu affirmer par des personnes
-compétentes qu'on arriverait à réduire vingt-cinq pour cent sur les prix
-actuels.
-
-Voici donc la France en possession d'un atelier central qui met
-l'habillement, la chaussure, et même le campement du soldat sous la main
-et sous les yeux du ministère de la guerre. On pourra, dans quelques
-années, si on le juge à propos, supprimer ou réduire les compagnies hors
-rang, ou restreindre leur emploi à la réparation courante des effets
-militaires. Mais la concentration de toutes les ressources de l'armée
-sur un seul point n'entraînera-t-elle pas quelques dangers? Que
-deviendrions-nous, par exemple, si, en pleine guerre, les ouvriers de la
-rue Rochechouart trouvaient bon de se mettre en grève, ou si le feu
-prenait à l'établissement, ou si l'entrepreneur déposait son bilan après
-quelque spéculation malheureuse? Voilà trois dangers à craindre.
-
-Le premier ne me paraît pas très-sérieux. J'ai trop bonne opinion du
-patriotisme des ouvriers français. D'ailleurs, les onze cents hommes
-employés à la confection des chaussures, par exemple, ne sont pas des
-cordonniers proprement dits, et la plupart d'entre eux seraient fort en
-peine s'il leur fallait gagner leur pain ailleurs. L'extrême division du
-travail les a tous renfermés dans une spécialité si restreinte, qu'ils
-se condamneraient presque à mourir de faim s'ils désertaient la
-fabrique. En outre, le ministre pourrait toujours organiser les ateliers
-militairement, si nous avions la guerre. Le danger des incendies est à
-peu près nul, car les bâtiments sont construits en matériaux
-incombustibles. Enfin, si l'entrepreneur faisait banqueroute, l'État en
-serait quitte pour mettre l'embargo sur l'établissement et donner la
-gérance à un autre.
-
-Le seul défaut de cette grande institution, ma chère cousine, c'est
-qu'elle est impopulaire dans l'armée. Les soldats ouvriers avaient tout
-intérêt à monter la tête de leurs camarades les soldats soldats. Ils n'y
-ont pas manqué. Le troupier français qui achète sa chaussure au magasin
-du régiment, sur sa masse individuelle, repousse avec un dédain marqué
-les souliers à la mécanique. Pour vaincre ce préjugé, je ne connais
-qu'un seul moyen: Pierre le Grand, Frédéric II, Charles XII, Napoléon
-Ier, n'auraient pas un seul instant hésité à l'employer. Ils seraient
-allés prendre une paire de chaussures au magasin central, et ils
-l'auraient portée huit jours à la face de l'armée. A ce prix, les
-souliers à la mécanique, qui, d'ailleurs, ne sont pas faits à la
-mécanique, n'attendraient pas longtemps la popularité, s'ils la
-méritent[9].
-
- [9] Ils ne la méritent peut-être pas. J'ai recueilli les témoignages
- d'un assez grand nombre d'officiers sur cette question délicate:
- neuf sur dix plaident énergiquement la cause des compagnies hors
- rang.
-
-
-
-
-SALON DE 1861
-
-
-I
-
-LES ABSENTS.
-
-«Les absents ont tort,» dit le proverbe. Quand je vois les artistes
-présents si cruellement exposés, je suis tenté de dire que les absents
-ont raison.
-
-MM. les membres de l'Institut connaissaient le local et l'éclairage, et
-toutes ces ingénieuses combinaisons qui nous coûtent trois cent mille
-francs pour cette année. Ils se sont tenus à distance, ils ont mis leurs
-chefs-d'oeuvre en sûreté; ils se sont dérobés en corps.
-
-La section de peinture se compose de quatorze membres. M. Flandrin seul
-est venu; les treize autres ne brillent ici que par leur absence. Les
-huit sculpteurs, absents à l'appel. Les huit architectes, absents. Les
-quatre graveurs sont représentés par un seul et unique envoi de M.
-Martinet. Deux membres de l'Institut sur trente-quatre! Quatre portraits
-à l'huile et un portrait gravé, pour exhiber à la France et à l'Europe
-ce que l'Académie des beaux-arts est capable de produire en deux ans!
-C'est maigre. Toutefois, je ne blâme pas MM. les membres de l'Institut.
-C'est dans l'intérêt de leur réputation qu'ils ont évité cette lumière
-et cette bagarre.
-
-Après avoir constaté leur absence, j'ai lu, avec un certain étonnement,
-à la page XXVII du livret:
-
- «Le jury d'admission et de récompense des oeuvres d'art envoyées à
- l'exposition de 1861 a déclaré, dans la première séance de ses
- réunions, et à l'unanimité, renoncer pour chacun de ses membres à la
- médaille d'honneur de la valeur de quatre mille francs que le
- règlement destine à l'artiste qui se sera fait remarquer entre tous,
- dans cette exposition, par un ouvrage d'un mérite éclatant. En
- conséquence, la médaille d'honneur est réservée à celui des autres
- exposants que le jury en aura reconnu le plus digne.»
-
-Voilà un acte de désintéressement qui pourrait être méritoire, s'il
-n'était un peu ridicule. L'homme qui ne prend pas de billets à la
-loterie, et qui donne ses chances de gain au bureau de bienfaisance, est
-généreux à bon marché.
-
-M. Couture, M. Troyon, M. Maréchal (de Metz), M. Henri Lehmann, madame
-Rosa Bonheur et bien d'autres qui auraient pu disputer les médailles
-d'honneur, se sont tenus hors du concours. Ils ont imité la prudence de
-MM. Ingres et Delacroix, Horace Vernet et Robert Fleury, Dumont et
-Duret. On ferait une exposition magnifique avec les oeuvres de ceux qui
-n'exposent pas cette année, et, si je voulais seulement les nommer tous,
-je ne finirais pas aujourd'hui.
-
-D'autres ont exposé pour la forme. M. Riesener, par exemple, qui envoie
-deux pastels et rien de plus: il a craint que le jury ne fût sévère pour
-sa peinture. Si M. Willems figure au livret, c'est que M. le comte de
-Morny a détaché un petit tableau de sa royale galerie pour le prêter à
-l'exposition. M. Théodore Rousseau a fait porter vingt-cinq paysages à
-l'hôtel des Ventes au lieu de les envoyer à la halle aux arts. Il a bien
-fait.
-
-
-II
-
-PEINTURE DÉCORATIVE
-
-MM. PIERRE DE CHAVANNES, FEYEN-PERRIN, LÉVY, MONGINOT.
-
-Si je commence la liste des peintres présents par le nom de M. de
-Chavannes, ce n'est pas une façon de lui décerner indirectement la
-grande médaille d'honneur. Je ne suis pas un maître de pension, pour
-distribuer des prix aux artistes, et je ne veux pas m'exposer à recevoir
-des pains de sucre au jour de l'an. Mais, lorsqu'un jeune homme aborde
-hardiment le genre le plus élevé, le plus difficile, le plus abandonné
-des peintres de notre époque; lorsqu'il déploie dans cette tentative
-audacieuse des qualités de premier ordre, il mérite assurément de n'être
-pas confondu dans la foule et d'obtenir une place à part.
-
-On pourra critiquer ces deux immenses toiles qui représentent la Paix et
-la Guerre dans leurs traits les plus généraux. On dira, non sans quelque
-apparence de raison, que la deuxième est composée moins savamment que la
-première. On regrettera surtout que le modelé des figures ne soit pas
-poussé un peu plus avant; on surprendra même, çà et là, dans ce dessin
-libre et hardi, certains signes d'inexpérience. Mais il faudrait être
-aveugle pour dénier à M. de Chavannes le titre glorieux de décorateur.
-
-Nous construisons des Louvres et des palais en tous genres. L'habitude
-de bâtir des églises ne s'est pas encore perdue. On élève dans toute la
-France des édifices de grandeur ou d'utilité publique, des écoles, des
-gares, des mairies, des bibliothèques, des maisons de réunion pour la
-finance et le commerce. Et nous n'avons pas dix peintres à qui l'on
-puisse confier la décoration intérieure d'un monument!
-
-Les anciens étaient plus heureux, c'est-à-dire moins dépourvus.
-Non-seulement leurs palais et leurs temples, mais les maisons des
-moindres bourgeois se revêtaient de chefs-d'oeuvre durables. Si jamais
-vous visitez les ruines de Pompéi, une sous-préfecture de dix mille
-âmes, vous envierez assurément les citoyens de cette bicoque, qui
-vivaient dans l'art comme les poissons dans l'eau, comme les Parisiens
-dans la dorure, le carton-pâte et le mauvais goût. Le moindre cabaret,
-le plus modeste lupanar était orné d'un petit bout de fresque; les
-rentiers se donnaient le luxe d'une mosaïque, décoration impérissable
-que nous retrouvons toute fraîche après dix-neuf cents ans.
-
-On ne fait pas de mosaïque à Paris, et nous n'avons pas dans toute la
-France un homme qui sache peindre la fresque. D'où vient cela, je vous
-prie? Est-ce que les procédés sont perdus? Point du tout. Les grands
-artistes de la Renaissance les ont tous retrouvés. Michel-Ange, Raphaël,
-Jules Romain, Annibal Carrache et cent autres ont ressuscité
-non-seulement la perfection des moyens, mais la grandeur et la liberté
-des compositions antiques.
-
-Un grand peintre du dix-septième siècle, Mignard, se souvenait encore de
-leurs leçons lorsqu'il peignit _la Gloire_ du Val-de-Grâce. Relisez, à
-la fin des oeuvres de Molière, les beaux vers dont il salua ce
-chef-d'oeuvre. De quel coeur il célèbre les «mâles appas de la fresque,»
-
- ... dont la promptitude et les brusques fiertés
- Veulent un grand génie à toucher ses beautés.
-
-Avec quel dédain il traite la peinture à l'huile, qu'il appelle
-négligemment l'_autre_:
-
- La paresse de l'huile, allant avec lenteur,
- Du plus tardif génie attend la pesanteur;
- Elle sait secourir, par le temps qu'elle donne,
- Les faux pas que peut faire un pinceau qui tâtonne.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Mais la fresque est pressante, et veut, sans complaisance,
- Qu'un peintre s'accommode à son impatience,
- La traite à sa manière, et, d'un travail soudain,
- Saisisse le moment qu'elle donne à sa main.
- La sévère rigueur de ce moment qui passe
- Aux erreurs du pinceau ne fait aucune grâce;
- Avec elle il n'est point de retour à tenter,
- Et tout, au premier coup, on doit exécuter.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- C'est par là que la fresque, éclatante de gloire,
- Sur les honneurs de l'autre emporte la victoire.
-
-En attendant qu'il se forme des improvisateurs assez savants pour
-ressusciter la fresque, M. de Chavannes l'imite laborieusement sur ses
-grandes toiles. Il ne se contente pas de chercher les tons grisâtres,
-les contours cerclés et toutes ces ressemblances matérielles qu'un
-artiste vulgaire s'applique à reproduire; il entre dans l'esprit même de
-la fresque, et c'est en cela qu'il se montre décorateur.
-
-Une grande idée exprimée clairement par de belles figures: voilà en
-trois mots, si je ne me trompe, la formule de la décoration. Elle
-diffère autant de la peinture de chevalet que les discours du forum
-diffèrent de la conversation des gens d'esprit. C'est un art qui parle
-au peuple: il n'y faut que des traits généraux, des beautés simples, de
-grands coups frappés juste. Les recherches ingénieuses du détail, les
-friandises de l'exécution, si goûtées dans les tableaux de galeries,
-n'ont rien à faire ici.
-
-Tout l'esprit petillant de M. Meissonnier, toute la grâce intime et
-pénétrante de van Ostade, seraient du bien perdu dans une peinture
-décorative. Je dis plus: la suavité de _la Vierge à la Chaise_, la
-perfection de _la Sainte Famille_, y paraîtrait déplacée, ou du moins
-inutile. C'est pourquoi Raphaël, qui avait autant de bon sens que de
-génie, oubliait toutes les finesses de son art lorsqu'il couvrait les
-murs du Vatican. Michel-Ange, lorsqu'il décora la Sixtine, ne mit ses
-soins qu'à faire vivre les murailles, à faire parler les voûtes, à
-prêter une voix terrible à ce monument prophétique qui raconte, dans le
-style de Dante, les menaces du jugement dernier.
-
-Nous voilà, direz-vous, bien loin de M. de Chavannes. Mais non, pas
-trop. Ce jeune homme est un écolier de bonne race qui marche assez
-fièrement dans la route où les maîtres ont passé. Il a le sentiment du
-beau, du grand, du simple. Ses deux compositions disent clairement ce
-qu'elles ont à dire. On en est frappé au premier abord; on en garde une
-impression bien nette. Je n'ai qu'à fermer les yeux pour revoir ce beau
-tableau de _la Paix_. Les guerriers nus se reposent à côté de leurs
-armes, les belles jeunes femmes distribuent des corbeilles de fruits. On
-trait les chèvres, on verse le vin dans les coupes, au bord d'un clair
-ruisseau, sous les lauriers-roses en fleur.
-
-Dans le fond du paysage, au pied de quelques platanes puissants, les
-jeunes gens domptent des chevaux, ou se poursuivent à la course, ou
-contemplent, dans une douce quiétude, les plaisirs de leurs amis.
-Fénelon, le plus aimable des chrétiens, goûterait ce tableau de M. de
-Chavannes. Il le placerait avec joie, sinon dans son évêché, au moins
-dans son _Télémaque_. Il n'en ôterait rien, il n'y ajouterait rien, pas
-même des draperies, car M. de Chavannes fait la nudité chaste, comme
-tous les artistes qui ont le respect du beau.
-
-La composition de _la Guerre_ est moins satisfaisante dans son ensemble;
-mais on n'a pas besoin de l'étudier longtemps pour y trouver de grandes
-beautés. Les trois guerriers à cheval qui sonnent la victoire sont d'une
-tournure magnifique; la femme attachée au tronc de l'arbre est belle et
-touchante, les vieux parents qui pleurent sur le cadavre de leur fils
-représentent bien la violence et la simplicité des douleurs épiques. Le
-pillage, l'incendie, le viol, la destruction stupide de tous les biens,
-les arbres coupés, les boeufs assommés auprès de la charrue, remplissent
-le tableau et complètent l'expression de l'idée.
-
-Je ne sais si M. de Chavannes obtiendra la faveur de couvrir un mur
-officiel, mais il est le seul artiste, dans la nouvelle génération, qui
-soit capable de le faire. Je voudrais qu'en attendant les grands travaux
-qui lui viendront peut-être, il pût voir ses deux compositions de cette
-année reproduites en tapisserie.
-
-Les Gobelins n'ont pas souvent l'occasion de copier la peinture
-décorative. On les condamne presque toujours à reproduire de grands
-tableaux de chevalet et à lutter péniblement contre une tâche ingrate;
-car une toile de M. Horace Vernet, fût-elle admirable, ne fera jamais
-une décoration. Si les Gobelins ne veulent pas copier M. Pierre de
-Chavannes, je le recommande aux frères Braquenié et à tous les
-industriels qui conservent parmi nous l'art de la tapisserie.
-
-Il y a quelques autres essais de décoration, mais moins heureux, au
-Salon de 1861. _La Jeunesse de l'Arétin_, grande toile de M.
-Feyen-Perrin, ne manque pas d'une certaine dose d'élégance et de
-simplicité; mais il est bien difficile d'inventer une fête italienne
-dans un atelier de Paris, devant des modèles empruntés au jardin
-Bullier. Ce qui sauve M. de Chavannes, c'est qu'il prend son point de
-départ dans la tradition des maîtres. On sent qu'il est nourri de bonnes
-gravures et qu'il ne prend modèle que pour donner un peu plus de corps à
-ses souvenirs. C'est une imagination érudite, qui se retrempe de temps
-en temps dans l'étude de la nature vivante.
-
-M. Feyen-Perrin procède autrement, si je ne me trompe. Il part de la
-réalité, cette triste réalité de Paris, et il s'en va hardiment, en
-jeune homme aventureux, vers un certain idéal de beauté, de luxe, de
-splendeur, qui ne se laisse pas toujours atteindre.
-
-Quant à M. Lévy, qui expose un plafond et une arcade pour montrer ses
-talents de décorateur, je me hâte de l'arrêter dès son début: il fait
-fausse route. Il est incroyable qu'un artiste de talent, qui revient de
-Rome, qui a vu la Sixtine et la Farnésine, comprenne si peu la
-décoration. Cet Olympe d'aztèques qui danse dans un plafond vide, c'est
-maigre, c'est pauvre, c'est faux, c'est triste.
-
-Les figures de l'arcade, quoique grimaçantes et drapées de zinc, sont
-plus près de la vérité décorative. Mais M. Lévy, en homme incertain de
-sa voie, tombe d'un excès dans un autre. Les dieux de son plafond
-étaient des bambins dans l'âge ingrat; les bambins de son arcade nous
-montrent des jambes d'Hercule.
-
-M. Monginot, peintre très-vivant de nature morte, a voulu, lui aussi,
-aborder la décoration. Sur une toile immense, il a semé des fleurs, des
-fruits, du gibier, des hommes, des femmes, des ânes. Tout cela est joli,
-spirituellement peint, et presque partout d'une couleur bien fine. Mais
-ce n'est pas une décoration, faute d'unité. La composition s'éparpille;
-chaque morceau pris à part vaut son prix: l'ensemble est inconsistant.
-Ce n'est qu'une grande quantité de choses semées au hasard sur un tapis.
-
-
-III
-
-DÉCORATION, HISTOIRE ET PORTRAIT
-
-§ Ier--M. PAUL BAUDRY.
-
-Le ministre qui a attaché son nom à la construction du nouveau Louvre,
-le financier homme d'État qui a inauguré chez nous le système
-démocratique des emprunts directs, M. Achille Fould (on peut le louer
-sans pudeur, maintenant qu'il n'est plus aux affaires), avait un hôtel à
-décorer. Il s'était fait bâtir au faubourg Saint-Honoré, sur les plans
-de M. Lefuel, une maison un peu moins grande qu'un palais, un simple
-palazzino, comme on dit en Italie. Il avait trop de goût pour permettre
-aux doreurs et aux ornemanistes de décorer son salon dans un style de
-café. Cependant les dimensions de l'architecture moderne ne laissaient
-point de place à la grande fresque des Raphaël et des Michel-Ange. Que
-fit-il? Il chercha parmi les artistes contemporains le plus capable de
-créer une décoration élégante et savante, limitée dans ses dimensions,
-grande par le choix des sujets et la beauté des figures, antique par le
-goût, moderne par la grâce. Son choix, qu'un Médicis n'aurait point
-désapprouvé, s'arrêta sur un jeune peintre âgé de deux expositions, M.
-Paul Baudry.
-
-Je regrette que les moeurs françaises ne permettent pas au grand public
-de pénétrer dans les salons des riches particuliers. Ce qui se fait tous
-les jours à Rome et à Londres n'est guère possible chez nous. Mais du
-moins le monde officiel a pu juger cette merveille de goût délicat, ce
-chef-d'oeuvre de mythologie intime, distribué dans quatorze panneaux
-admirables. Le jour qui les éclaire est un jour intelligent et sage; ces
-tableaux baignent dans une douce lumière, ils ne sont pas noyés dans le
-soleil. La nuit même, et dans les fêtes les plus éblouissantes, l'éclat
-des lustres se tempère et s'éteint un peu afin de les respecter.
-
-M. Théophile Gautier les a vus; il les a décrits ou plutôt gravés dans
-son feuilleton du _Moniteur_. J'aime mieux vous renvoyer à cette
-eau-forte de notre illustre maître que de vous donner ici une
-contre-épreuve effacée. Feuilletez la collection du journal officiel;
-vous retrouverez facilement la belle page où le Rembrandt de la critique
-moderne a esquissé d'un trait hardi la décoration de l'hôtel Fould. Pour
-le moment, nous sommes dans ce bazar qu'on appelle le Salon de 1861;
-ouvrons nos parasols, et restons-y.
-
-C'est la troisième fois que M. Baudry soumet ses ouvrages à l'examen du
-public. Personne n'a oublié cette mémorable exposition de 1857, qui fut
-son début, ou, pour mieux dire, son avénement. Une grande toile
-d'histoire, le _Supplice d'une vestale_; trois magnifiques tableaux de
-genre, la _Fortune_, le _Saint Jean_, la _Léda_, un portrait de M.
-Beulé, qui devint célèbre en peu de temps, composaient le bagage du
-jeune artiste. Devant cet étalage, il n'y eut qu'une opinion, qu'une
-voix, qu'un cri. Tant de science unie à tant d'originalité! Un souvenir
-si pur des maîtres de la Renaissance! Un sentiment si vif de la nature
-telle qu'elle est!
-
-Les critiques s'appliquèrent à formuler l'admiration publique. Ils
-donnèrent un corps à la pensée de tout le monde. Ils expliquèrent à la
-foule les impressions qu'elle avait reçues, et lui prouvèrent par A plus
-B qu'elle avait grandement raison de trouver cela beau. Les critiques
-sont ainsi faits dans notre cher pays de France: faciles à l'homme qui
-débute, terribles à l'homme qui a réussi. Le premier tableau, le premier
-livre, le premier drame d'un inconnu les enflamment; la récidive du
-succès les éteint. Ils se servent volontiers de nos oeuvres de jeunesse
-pour écraser les ouvrages de notre maturité. Ils nous conduisent par la
-main au temple de la Gloire; mais, une fois entrés, ils ferment toutes
-les portes et nous assomment à coups de bâton.
-
-M. Baudry a vérifié à ses dépens cette loi de la nature, ou plutôt de la
-civilisation parisienne. Sa seconde exposition était meilleure que la
-première. On y voyait une _Madeleine_ qui restera comme un des plus
-beaux spécimens de l'art moderne, et une _Toilette de Vénus_ que les
-musées de l'Europe se disputeront quelque jour. Dans ces deux pièces
-capitales, l'originalité de l'artiste se montrait à nu, dégagée de tous
-les souvenirs de l'école. Le brillant pensionnaire de Rome s'asseyait
-tranquillement dans la tribune des maîtres. Un portrait de petite fille,
-désigné par le joli nom de _Guillemette_, rappelait encore un peu les
-infantes de Vélasquez; mais il y avait un _baron Jard de Panvilliers_
-qui ne devait rien à personne. C'était la nature saisie par la main
-vigoureuse de l'artiste, comme autrefois Lycas fut empoigné par Hercule.
-J'ai rencontré hier au Salon M. le baron Jard de Panvilliers. Un gardien
-qui l'avait reconnu comme moi le suivait d'un regard inquiet. La
-physionomie de ce brave homme disait clairement: «Voilà un portrait de
-M. Baudry qui s'est échappé de son cadre; s'il fait un pas de plus, je
-vas le réintégrer.» La critique de 1859 fut sévère pour le jeune artiste
-qui avait exposé tant de belles choses. On lui fit expier son succès de
-1857. Le jury l'oublia dans la distribution des récompenses; on ne
-songea pas même à rappeler dans le procès-verbal la première médaille
-qu'il avait obtenue à l'Exposition précédente. On ne mit pas de ruban
-rouge à sa boutonnière, et je tiens à vous dire qu'aujourd'hui même, en
-1861, ce décorateur charmant, qui travaille chez les ministres, n'est
-pas encore décoré[10]. Les _éreinteurs_ de profession s'avisèrent que
-son talent était assez mûr et que le temps était venu de le décourager.
-
- [10] Il l'a été après l'Exposition de 1861.
-
-Il ne se découragea point, et vous en avez la preuve. Cette _Charlotte
-Corday_ que la foule environne du matin au soir, ce _Saint Jean_, ces
-quatre portraits, ces deux esquisses de décoration mignonne, ne sont que
-des échantillons du travail qu'il a fait en deux ans. Son talent n'a pas
-faibli, non plus que son courage.
-
-La _Charlotte Corday_ après le meurtre, est un tableau d'histoire
-composé avec la plus haute intelligence, exécuté avec la dernière
-perfection. Quels que soient les ravages causés par la lumière du Salon,
-cette toile reste entière, parce que le sujet est fortement construit.
-D'un côté, le Marat qui meurt dans sa baignoire; de l'autre, la
-criminelle héroïque, la nièce de Corneille, la parente d'Émilie, cette
-aimable furie que M. de Lamartine a appelée l'ange de l'assassinat. Elle
-s'est jetée dans un coin, pâle, frémissante, roide, crispée, tremblante,
-non de peur, mais de dégoût. Elle a fui aussi loin qu'elle a pu, non
-pour échapper à la Justice, qui monte l'escalier, mais pour éviter le
-contact du monstre. Entre Charlotte et Marat, dans ce cabinet grand
-comme la main, on voit un vide énorme rempli par la carte de France.
-C'est qu'en effet, entre la victime et le meurtrier, il y a la France.
-Le destin d'une grande nation vient de se jouer sur un seul coup.
-
-Si l'artiste avait voulu spéculer sur l'horreur de son sujet, la chose
-était facile. Il n'avait qu'à créer un de ces effets de lumière auxquels
-la foule des expositions se laisse toujours prendre: noyer le Marat dans
-une ombre sinistre; éclairer d'une auréole la tête de Charlotte. M.
-Baudry a mieux aimé rester vrai. Il a placé son drame dans ce jour cru,
-brutal, uniforme, qui se répand dans les chambres de Paris à travers un
-rideau de percale. L'ombre qui enveloppe le cadavre de Marat est un
-voile transparent qui ne cache rien; tous les détails de l'action se
-montrent aux yeux du public comme ils ont dû apparaître aux yeux du
-commissaire. Le sujet n'est pas enveloppé de ces lueurs poétiques qui
-font le charme et le défaut du récit de M. de Lamartine; il s'étale à nu
-dans la lumière de l'histoire.
-
-Delaroche le vrai, Delaroche le dramatique, s'il pouvait revivre un
-instant, apprécierait sans doute l'oeuvre de M. Baudry. Il louerait la
-puissante simplicité de la conception, la beauté de la figure, la
-recherche du détail vrai, le choix et le rendu des moindres accessoires.
-Pas de violence inutile, pas de sang prodigué, pas de désordre voulu: le
-drame sans mélodrame. J'ai entendu quelques amateurs critiquer la
-perfection exagérée de certaines parties. «C'est trop bien fait,
-disaient-ils. Cet encrier, ce journal, ce chapeau, cette chaise
-renversée, cette eau répandue, tous ces admirables trompe-l'oeil
-détournent notre attention du sujet principal. Nous ne voudrions voir
-que la Charlotte.»--Eh! bonnes gens, regardez-la! elle en vaut la peine.
-Dites-moi si toute l'exaltation du fanatisme, si toute la résolution du
-meurtre, si toute l'horreur du sang versé, si le combat de mille
-passions contraires ne se reflète pas dans ce beau visage? On pourrait
-supprimer les accessoires et le cadavre lui-même. Rien qu'à la voir
-ainsi, acculée dans son coin, vous diriez: «Voilà celle qui vient de
-tuer Marat.» Mais, comme le tableau n'est pas fait pour être regardé en
-passant, comme il doit se placer tôt ou tard dans quelque musée, dans
-quelque galerie où l'on viendra le revoir et le revoir encore, le
-peintre a ramassé sur sa toile une collection de faits, d'observations,
-de détails exacts, afin que cette oeuvre fût complète et qu'on y
-découvrît encore, après dix ans, de nouveaux traits de vérité.
-
-Puisque j'ai prononcé le nom de Paul Delaroche, je puis passer, sans
-autre transition, au portrait de M. Guizot. Delaroche en a fait un, qui
-est célèbre; M. Baudry en expose un autre, qui est excellent. Je les
-vois d'ici tous les deux, et je les compare aisément, sans un grand
-effort de mémoire.
-
-Delaroche a peint l'homme dans son plein; le ministre triomphant et plus
-roi que le roi, l'orateur qui écrasait l'opposition de tout le poids de
-son mépris, le doctrinaire qui improvisait pour les besoins du moment
-des théories cyclopéennes. Ce portrait semble dire à la multitude, du
-haut de la tribune souveraine: «Agitez-vous, criez, accusez, réclamez
-des droits imaginaires! Je suis sûr de mes principes et de ma majorité;
-je protége les intérêts, et les intérêts m'appuient. La bourgeoisie est
-derrière moi, l'exemple de l'Angleterre est devant moi, l'autorité de la
-vertu est en moi.»
-
-C'est un beau portrait, cet ouvrage de Paul Delaroche; médiocrement
-peint, mais d'une ressemblance superbe.
-
-Que les temps sont changés! Voici le portrait de M. Baudry. Les
-déceptions et les malheurs, plus encore que les années, ont ridé cette
-noble tête, creusé ce front olympien. Ces yeux ont vu tomber un trône
-qu'on croyait fondé solidement sur la justice et la vérité. Ces oreilles
-ont entendu les lamentations de l'exil; elles ont appris des morts aussi
-terribles qu'imprévues. Les foudres de l'adversité sont tombées comme
-une grêle de feu sur ces rares cheveux gris. Ces mains puissantes ont
-laissé échapper le sceptre qu'elles pensaient tenir jusqu'à la mort. Les
-petites misères, quelquefois plus insupportables que les grandes, ont
-essayé d'achever ce vieillard. Il a vu le marteau des démolisseurs
-s'abattre sur la maison où il avait élevé ses enfants. Le boulevard
-Malesherbes a rasé le petit jardin où il préparait ses discours et
-construisait le plan de ses livres. Triste, triste vieillesse! encore
-verte pourtant et bien vivante. Le corps paraît un peu cassé, mais les
-morceaux en sont bons, Dieu merci! L'oeil est vif et profond, la main
-ferme et nerveuse; le coeur est toujours vaillant dans l'amitié et dans
-la haine. Le cerveau pense, raisonne, et veut.
-
-M. Guizot n'est plus un homme d'État en activité de service; mais il est
-encore, il sera longtemps un historien, un publiciste, un mécontent, un
-chef de parti, un drapeau. A-t-il renoncé à la politique? Il renoncerait
-plutôt à la vie. Nous le reverrons sans doute à la tribune dès que la
-tribune sera relevée. En attendant, il s'amuse à l'Académie comme
-Charles-Quint à Saint-Just: il remonte de vieilles horloges et
-s'applique à les faire marcher ensemble. A quoi songe-t-il, dans ce
-fauteuil où M. Baudry l'a voulu peindre? Est-ce qu'il médite son traité
-d'alliance avec le dominicain Lacordaire? est-ce qu'il prépare un
-discours aux protestants en faveur du pouvoir temporel? Songe-t-il à
-flétrir la corruption électorale, ou à réclamer pour nous cette liberté
-de la presse qu'il ne nous a jamais donnée? En tout cas, soyez certains
-qu'il n'a rien oublié, rien abdiqué, et que ces admirables mains, si
-elles ressaisissaient le pouvoir, nous conduiraient encore sans trembler
-jusqu'au fond de l'abîme.
-
-Mais nous ne sommes pas ici pour nous amuser à la politique, et c'est de
-peinture qu'il s'agit. Il ne m'est pas permis de laisser sans réponse
-une critique que j'ai entendu faire devant le portrait de M. Guizot. On
-prétendait, sans parti pris de dénigrement, et tout en rendant justice
-au talent du jeune maître, que la tête était appliquée sur le fond comme
-une découpure; que les détails de l'exécution étaient exquis, mais que
-l'ouvrage manquait de masses et de plans. Je ne relèverais pas cette
-observation, si elle n'était fondée sur quelque apparence. Il est
-certain que les portraits de M. Charles Dupin et du jeune M. de Caumont
-se soutiennent mieux au Salon que celui de M. Guizot. C'est un fait
-incontestable; il ne s'agit que de l'expliquer. Lorsque toutes ces
-toiles étaient ensemble dans l'atelier du peintre, éclairées par le jour
-qui leur convient, et non par ce soleil d'Austerlitz qui brille à
-l'Exposition, le Guizot primait tout le reste. On prévoyait qu'il serait
-dans l'oeuvre de M. Baudry ce que le Bertin est dans l'oeuvre de M.
-Ingres, ce que le prince Napoléon sera désormais dans l'oeuvre de M.
-Flandrin.
-
-Tout le reste pâlissait devant cette admirable peinture. La grâce, la
-coquetterie, la suavité de la belle Madeleine nous laissait presque
-indifférents; on oubliait de regarder ce curieux portrait de M. Charles
-Dupin, tout pétillant de finesse à travers le demi-sommeil ruminant de
-la statistique. A peine si l'on donnait cinq minutes d'attention au
-portrait de ce jeune homme si libre d'allure, si _gentlemanlike_, si
-heureux de vivre, de monter à cheval, d'être joli garçon et bien mis. M.
-Guizot faisait tort à tous ses voisins, sans excepter Charlotte et
-Marat; il tirait à lui toute la couverture. Personne alors ne songeait à
-dire qu'il était découpé sur le fond, ni surtout qu'il manquait de plans
-et de masses. On trouvait en revanche, et non sans quelque raison, que
-le portrait de M. de Caumont était encore un peu enveloppé dans les
-limbes de l'ébauche. La lumière absurde du Salon a renversé la
-proposition; elle a détruit l'ensemble et la grande harmonie du portrait
-de M. Guizot, elle a caché ce qu'il y avait d'inachevé dans les autres.
-
-Cette Exposition est comme les tremblements de terre, qui culbutent les
-temples parfaits et respectent les maisons en construction.
-
-
-§ II.--MM. HIPPOLYTE FLANDRIN, HÉBERT, CABANEL, BOUGUEREAU, CLÉMENT,
-GIACOMOTTI, G. R. BOULANGER.
-
-L'héritier présomptif du roi des dessinateurs modernes, le Jules Romain
-de M. Ingres, M. Hippolyte Flandrin, pour tout dire en un mot, n'a
-exposé que des portraits cette année. Mais ces portraits sont des
-chefs-d'oeuvre en leur genre, un surtout, qui a dès aujourd'hui sa place
-marquée parmi les monuments du génie français.
-
-Le public de Paris court volontiers à ce qui brille. Il va brûler ses
-ailes aux chandelles allumées par le pinceau de M. Riedel, et il passe
-auprès de la perfection sans retourner la tête. Pour cette fois
-cependant, la foule a rendu prompte justice au portrait du prince
-Napoléon. Les critiques n'ont pas eu besoin de lui dire: «Allez là, et
-admirez!» Elle n'a pas même attendu le jugement des artistes qui
-décernent par avance, et avec plus d'impartialité qu'on ne croit, le
-prix du concours. Dès l'ouverture du Salon, le public s'entassait autour
-du chef-d'oeuvre, comme la limaille de fer autour d'un aimant.
-
-C'est que les grandes qualités de M. Flandrin, un peu discrètes et
-voilées dans la plupart de ses ouvrages, ont pris une vigueur et un
-éclat singuliers au contact de ce modèle. Lorsque M. Flandrin entreprend
-le portrait de M. G. ou de madame X, il se préoccupe uniquement de
-rendre l'ensemble de la personne, l'habitude du corps, la construction
-d'une charpente humaine, le modelé des chairs et cet admirable jeu de la
-lumière à travers les plans, les méplats, les saillies et tout ce qui
-constitue la forme d'un individu. Peu soucieux des friandises de la
-couleur, il laisse à part les qualités si diverses de la lumière et ne
-craint pas d'envelopper son admirable dessin d'une atmosphère grise et
-cendrée. Au contraire de ces cuisiniers qui sauvent la médiocrité des
-viandes par la succulence du ragoût, il dédaigne de parer sa marchandise
-et nous sert la forme pure, telle qu'il la voit. Il suit de là que ses
-portraits, quelle que soit la perfection du modelé, restent toujours un
-peu en deçà de la nature vivante et colorée.
-
-On n'adressera point ce reproche au portrait du prince Napoléon. Non que
-M. Flandrin ait emprunté pour un jour la palette de Rubens ou de
-Delacroix; non qu'il ait oublié de répandre çà et là sur ce merveilleux
-dessin quelques légères pincées de cendre, mais parce que la splendeur
-d'une grande chose aveugle la critique elle-même sur les manques et les
-imperfections du détail. Le spectateur, entraîné par l'admiration,
-franchit les défauts sans les voir, comme un soldat courant à la
-victoire enjambe les fossés qui coupent la route.
-
-Ce portrait n'est pas seulement un beau dessin, c'est une grande oeuvre,
-l'étude d'un esprit supérieur, le fruit d'une haute intelligence. Si
-tous les documents de l'histoire contemporaine venaient à périr, la
-postérité retrouverait dans ce cadre le prince Napoléon tout entier. Le
-voilà bien, ce César déclassé, que la nature a jeté dans le moule des
-empereurs romains, et que la fortune a condamné à se croiser les bras
-sur les marches d'un trône: fier du nom qu'il porte et des talents qu'il
-a révélés, mais atteint au fond du coeur d'une blessure invisible, et
-révolté secrètement contre la fatalité qui pèse sur lui; aristocrate par
-éducation, démocrate par instinct, fils légitime et non bâtard de la
-révolution française; né pour l'action, condamné, peut-être pour
-toujours, à l'agitation sans but et au mouvement stérile; affamé de
-gloire, dédaigneux de la popularité vulgaire, sans souci du qu'en
-dira-t-on, trop haut de coeur pour faire sa cour au peuple ou à la
-bourgeoisie, suivant la vieille tradition du Palais-Royal.
-
-C'est bien lui qui sollicitait l'honneur de conduire les colonnes
-d'assaut au siége de Sébastopol, et qui est revenu à Paris en haussant
-les épaules, parce que la lenteur d'un siége lui paraissait stupide.
-C'est lui qui, par curiosité, par désoeuvrement, pour éteindre un peu
-les ardeurs d'une âme active, est allé se promener, les mains dans les
-poches, au milieu des banquises du pôle Nord, où sir John Franklin avait
-perdu la vie. C'est lui qui a pris d'un bras vigoureux le gouvernement
-de l'Algérie, et qui l'a rejeté avec dégoût, parce que ses mouvements
-n'étaient pas tout à fait libres. C'est lui qui, hier encore, au Sénat,
-s'est placé d'un seul bond au rang de nos orateurs les plus illustres,
-écrasant la papauté comme un lion du Sahel écrase d'un coup de griffe
-une vieille chèvre tremblante, puis tournant les talons et revenant à sa
-villa de la rue Montaigne, où l'on respire la fraîcheur la plus exquise
-de l'élégante antiquité.
-
-Si M. Flandrin a laissé dans l'ombre un côté de cette noble et
-singulière figure, c'est le côté artistique, délicat, fin, florentin,
-par où le prince se rapproche des Médicis. On pouvait, si je ne me
-trompe, indiquer par quelque trait les grâces de cet esprit puissant,
-délicat et mobile qui étonne, attire, inquiète, séduit sans chercher à
-séduire, et enchaîne les dévouements autour de lui sans rien faire pour
-les retenir.
-
-Le portrait de Son Altesse Impériale madame la princesse Clotilde n'a
-point de succès, et le public, si juste aujourd'hui pour M. Flandrin,
-est presque brutal avec M. Hébert. Quel mauvais maître tu fais, ô
-public, animal à trente-six millions de têtes! Et combien les écrivains
-et les artistes de Paris sont malheureux à ton service! Tu nous gâtes à
-nos débuts, tu exagères nos qualités, tu fermes les yeux sur nos
-défauts; puis la girouette tourne, et tu nous prends en grippe. Nos
-défauts grossissent comme des monstres, et toutes nos qualités sont
-mises en oubli. On dirait, Dieu me pardonne! que tu prends de la
-jalousie contre ceux qui t'ont forcé à l'admiration, et que tu te venges
-sur eux de tout le plaisir qu'ils t'ont donné.
-
-Hébert n'a exposé que deux portraits de femme et un petit paysage de
-Cervara, qui est une merveille, un bijou d'Italie, un vrai bijou de
-Castellani. Il n'a pu faire davantage, étant malade et fiévreux la
-moitié de l'année. Ses deux portraits sont malades aussi, ou, pour mieux
-dire, la morbidesse qu'on admirait tant autrefois dans ce célèbre
-tableau de _la Mal'aria_ s'est aggravée sensiblement. Mais s'ensuit-il
-de là qu'Hébert soit devenu un mauvais peintre ou même un artiste
-médiocre? A-t-il perdu la place qu'il s'est faite depuis dix ans parmi
-les jeunes maîtres? Point du tout. Il compose, il peint, il dessine
-toujours en maître. Son défaut s'est aggravé, nous en sommes convenus;
-mais aucune de ses qualités n'a péri. Peut-être ne se serait-il pas
-laissé entraîner à ces excès de pâleur et de transparence, si les
-expositions de peinture étaient un peu plus rapprochées l'une de
-l'autre. En comparant ses oeuvres aux oeuvres de ses rivaux, il eût
-mesuré le chemin qu'il faisait hors de la vérité et de la santé.
-Peut-être aussi un ou deux critiques de bon conseil lui auraient mis le
-doigt sur la plaie. On l'eût averti que l'éclat de ses ciels et
-l'exécution trop brillante de certains accessoires sacrifiait un peu les
-figures. Ces enseignements lui ont manqué; c'est un malheur. Disons, si
-vous voulez, que c'est un crime, et qu'Hébert a pris sa place au nombre
-des scélérats; mais ne contestez pas son talent, qui est immense.
-
-Les grands peintres sans défaut sont très-rares; on les compte.
-Michel-Ange était excessif, le Pérugin était sec, le Corrége était mou,
-Rubens était rouge, Jordaens était vulgaire. Que penseriez-vous d'un
-critique qui ne verrait que la vulgarité de Jordaens, que la mollesse du
-Corrége, que la sécheresse du Pérugin, que la truculence de Michel-Ange
-et la grosse santé des nourrices de Rubens?
-
-Le devoir de la critique, lorsqu'elle s'adresse aux artistes vivants,
-est de les taquiner sur leurs défauts, afin qu'ils s'en corrigent. C'est
-surtout lorsqu'ils sont les favoris du public, et qu'ils seraient tentés
-de se croire parfaits, que nous devons mettre de l'eau dans leur vin et
-leur montrer par où ils sont hommes... Mais, le jour où le public est
-tenté de nier les qualités d'un homme de talent, nous devons monter sur
-les toits et crier à la foule qu'elle est injuste, absurde et cruelle.
-
-Je vous assure que, dans deux cents ans, lorsque les tableaux de M.
-Hébert et ses portraits seront au Louvre, on parlera de lui comme d'un
-maître français qui avait exagéré la morbidesse, mais personne ne lui
-contestera le titre de maître.
-
-En ce temps-là, il ne sera plus question de M. Bouguereau.
-
-Est-ce donc que l'énormité de ses défauts l'aura fait proscrire de nos
-musées? A Dieu ne plaise! M. Bouguereau est un artiste sans défaut,
-correct comme une tragédie de M. Viennet. Élève de M. Picot,
-continuateur de M. Blondel, M. Bouguereau a sa place marquée à
-l'Institut, à la gauche de M. Signol.
-
-Et pourtant il expose un portrait de femme qui n'est pas sans intérêt.
-C'est apparemment qu'il s'était arraché à la contemplation de ses
-maîtres pour regarder la nature une fois par hasard.
-
-M. Cabanel a failli tomber dans le Bouguereau. Ses deux dernières
-expositions nous ont donné à tous de sérieuses inquiétudes. Mais il se
-relève aujourd'hui par un vigoureux effort. Décidément, c'est un artiste
-de race: l'Académie et la banalité ne prévaudront point contre lui.
-
-Ses deux portraits de femme sont vraiment bien, surtout le portrait de
-madame W. R... Sa petite composition florentine est empreinte d'un goût
-pur et d'un sentiment élevé; enfin on ne peut nier que ce grand tableau
-d'une _Nymphe enlevée par un Faune_ ne soit une des oeuvres capitales de
-l'Exposition.
-
-Le demi-dieu mâtiné de bouc a saisi gaillardement la belle créature
-blanche. Prendra-t-il le temps de l'emporter dans son antre tapissé de
-lierre, où la mousse s'étend en lit voluptueux? Je croirais plus
-volontiers qu'il va, séance tenante, ajouter un chapitre aux poésies
-d'Ovide. Tout son être est tendu par la passion; chaque muscle de son
-corps exprime la brutalité du désir; il épate son nez dans un de ces
-baisers fougueux qui mordent. La nymphe, domptée par ces deux bras
-irrésistibles, cède mollement et s'abandonne; ses yeux languissants et
-sa bouche entr'ouverte la montrent demi-morte de fatigue, de peur, et
-qui sait? de quelque avant-goût du plaisir. Elle est jolie et bien
-faite, cette victime consolable. Quant à lui, le chasseur de chevelures
-blondes, la nature l'a taillé pour ce courre et cet hallali. C'est le
-neveu du faune de Perraud, le cousin germain du faune de Crauk. Les
-dentelés sont superbes et les articulations fines, dans cette robuste
-famille.
-
-Puisque M. Cabanel est rentré si vaillamment dans la bonne voie, qu'il y
-fasse un pas de plus. Qu'il donne plus de corps à ses figures, qu'il se
-défasse d'un dernier reste de mollesse et d'afféterie. Ce n'est pas du
-sang, mais de l'ambroisie, qui coule dans les veines de son faune. Ce
-père Archange des bois est modelé dans la perfection, et pourtant on ne
-devine pas assez la réalité de ses chairs et la solidité de ses os.
-Quelques larmes de sirop, quelques parcelles de pommade sont encore
-tombées sur la palette du peintre.
-
-Le sirop a sa douceur et la pommade a son charme. Je n'ai jamais
-contesté le talent souple et varié de M. Arsène Houssaye, ni les mérites
-poétiques de M. Louis Énault. Mais lisez Lucrèce, mon cher Cabanel,
-lisez le grand, l'immortel Lucrèce, ce mâle génie qui ne mit dans ses
-vers ni sirop, ni pommade, ni eau bénite, ni encens, ni aucune des
-drogues qui affadissent le coeur de l'homme.
-
-Je ne veux pas parler de la _Madeleine_, ni du portrait de M. Rouher,
-non que ces deux toiles soient dépourvues de mérite; mais la _Madeleine_
-est peinte et dessinée dans cette manière molle que M. Cabanel doit
-abandonner pour toujours. Quant au portrait du ministre de
-l'agriculture, il ne me paraît ni bien compris, ni parfaitement composé.
-La première fois que j'y ai jeté les yeux, je n'ai pas vu M. Rouher, je
-n'ai pas vu un homme d'État, un administrateur, un orateur: j'ai vu, et
-quand je ferme les yeux je vois encore... un ventre! M. Rouher n'est
-pourtant pas un ventre, que diable! c'est un des cerveaux les mieux
-organisés de notre temps. M. Cobden vous le dira, et le traité de
-commerce vous le prouvera.
-
-Un nouveau débarqué de l'École de Rome, M. Giacomotti a exposé
-l'inévitable _Martyre_ de la cinquième année: je n'en veux dire ni bien
-ni mal.
-
-Savez-vous ce qu'on gagne à faire des martyrs? Je vais vous l'apprendre
-en quatre mots.
-
-Le paganisme a fait des martyrs, et il a hâté la victoire du
-christianisme.
-
-Le catholicisme a fait des martyrs, et il a engendré le protestantisme.
-
-Le despotisme a fait des martyrs, et il a produit la Révolution.
-
-La Révolution a fait des martyrs, et elle a donné naissance à l'Empire
-français.
-
-Les pensionnaires de Rome font des martyrs, et ils nous ennuient.
-
-Mais le talent de M. Giacomotti n'est pas ennuyeux dans son tableau de
-_la Nymphe et le Satyre_. Ne craignez pas de vous y arrêter longtemps,
-même après avoir vu la belle toile de M. Cabanel. C'est quelque chose de
-moins savant, de moins achevé, de moins complet. Mais n'importe, c'est
-quelque chose. La touche est bonne, le dessin nerveux, la couleur
-surtout est charmante. M. Giacomotti a dans les veines quelques gouttes
-du sang de Corrége et de Baudry.
-
-Un jeune pensionnaire, qui est encore à l'Académie, M. Clément, nous a
-envoyé deux tableaux. Je ne dis pas deux études, mais deux vrais
-tableaux, et qui ne sentent pas trop l'école.
-
-Le premier, qu'on ne voit guère, parce qu'il est trop mal placé,
-représente un _Dénicheur d'oiseaux_. Il y a un vrai goût de nature dans
-ce bambin nu comme un ver.
-
-C'est le second enfant de M. Clément, si j'ai bonne mémoire. L'aîné eut
-un grand succès à Rome en 1858, et fut adopté par M. de Gramont. Il
-charbonnait gravement sur un mur la silhouette d'un âne. Le cadet n'est
-pas un sot non plus, et il est dessiné d'une main plus sûre.
-
-Quant à la _Femme romaine endormie_, c'est une des toiles les plus
-remarquées à cette Exposition. Peut-être le choix du sujet et le
-réalisme de certains détails a-t-il contribué à la vogue; mais cette
-belle et puissante nudité n'est pas seulement un appât offert à la
-convoitise des vieillards, c'est une excellente figure, comme l'Académie
-de Rome, voire l'Académie de Paris, n'en produit pas tous les jours.
-
-Est-ce à dire que M. Clément ait le tempérament d'un grand peintre? Je
-ne sais. A coup sûr, il n'est pas coloriste; à coup sûr, il n'est pas
-paysagiste, et je regrette bien qu'il ait gâté son tableau par ce vieux
-fond de vieux arbres d'occasion. Mais il est jeune, il dessine bien, il
-ne peint pas mal, il a déjà beaucoup d'acquis, et il se fera une place
-très-honorable, s'il étudie la nature en face, sans loucher du côté de
-M. Bouguereau.
-
-Je demande qu'avant d'abroger pour toujours la loi de sûreté générale,
-le gouvernement français déporte à Lambessa mon excellent ami
-Gustave-Rodolphe Boulanger.
-
-Si vous êtes curieux de savoir pourquoi, je vous conduirai devant ce
-déplorable tableau d'_Hercule aux pieds d'Omphale_, qui a coûté tant de
-travail à un artiste jeune, bien doué, savant, sain d'esprit et de
-corps.
-
-Nous admirerons ensuite un merveilleux petit _Arabe_, bien dessiné, bien
-campé sur ses jambes, vrai, fin, charmant, excellent, d'une couleur tout
-à fait louable, et que le peintre a fait en se jouant.
-
-Et l'on comprendra que, si je demande pour mon ami la faveur de quelques
-mois d'exil, c'est afin qu'il nous donne beaucoup d'Arabes comme
-celui-ci, et qu'il ne nous confectionne plus d'Hercules comme celui-là.
-
-
-IV
-
-SCULPTURE
-
-MM. PERRAUD, GUILLAUME, CAVELIER, CLÉSINGER, CRAUK, JULES THOMAS, CABET,
-GASTON GUITTON, AIZELIN, MAILLET, LOISON, CHABAUD, MANIGLIER, MARCELLIN.
-
-Mon cher lecteur, il vous est arrivé, je suppose, de descendre au
-rez-de-chaussée de l'Exposition et de regarder les sculptures en fumant
-une cigarette. C'est ce que nous ferons aujourd'hui, s'il vous plaît,
-sauf à remonter demain vers les salles où la peinture cuit au soleil.
-
-Une aimable fraîcheur emplit ce beau jardin où les _begonias_ étalent
-leurs feuilles métalliques en concurrence avec les bronzes de Crauk et
-de Cordier. Nous ne nous y trouverions pas très-bien si nous étions
-statue, car les détails du modelé sont toujours un peu noyés dans la
-lumière. Mais, pour de simples promeneurs comme nous, il faut avouer que
-l'Exposition de sculpture est un paradis charmant.
-
-Il faut reconnaître aussi que les sculpteurs de notre temps cheminent
-d'un pas plus décidé et dans une meilleure voie que les peintres. Les
-oeuvres excellentes et les artistes de talent sont plus nombreux,
-proportion gardée, au rez-de-chaussée qu'au premier étage. Il y a de
-belles choses là-haut, pour tous les goûts et dans tous les genres; mais
-le chef-d'oeuvre du Salon est une sculpture que vous n'avez peut-être
-pas regardée parce qu'elle est en plâtre: c'est le _Poëte assis_ de M.
-Perraud.
-
- _Ahi! null'altro che pianto al mondo dura!_
-
- Hélas! rien ne dure en ce monde que la douleur et les larmes!
-
-Ce vers mélancolique de Pétrarque est le seul commentaire qui explique,
-dans le livret, la statue de M. Perraud. Mais l'explication était-elle
-bien nécessaire? Le plâtre vit, il pense, il souffre, il pleure. Ce beau
-corps s'affaisse comme s'il portait à lui seul tout le fardeau des
-douleurs humaines. Jamais la mélancolie moderne, cette fièvre lente des
-grandes âmes, ne s'est incarnée dans une forme si pure. Tout est beau,
-tout est noble, tout est parfait dans cette admirable figure, et, si
-vous en brisiez un morceau pour le cacher dans la terre, ceux qui le
-trouveraient dans cent ans reconnaîtraient un fragment de chef-d'oeuvre.
-
-Que vous dirai-je de plus? La perfection ne s'analyse point. Les
-premiers ouvrages de M. Perraud offraient quelque prise à la critique;
-on pouvait donc en parler longuement. Ce magnifique _Adam_, un envoi de
-Rome qui obtint une première médaille en 1855, était une oeuvre
-discutable. Il y avait dans la musculature un je ne sais quoi
-d'excessif, une imprudente imitation, ou du moins un souvenir dangereux
-du _Moïse_ de Michel-Ange.
-
-Le _Faune_ de 1857, qui mérita la croix au jeune artiste, ne fut pas non
-plus admiré sans restriction. Le modelé offrait çà et là quelque chose
-de sautillant; l'art de subordonner les détails à la masse laissait
-encore à désirer. Entre ces deux ouvrages et le _Larmoyeur_ de 1861, la
-distance est aussi grande qu'entre une page de _la Pharsale_ et une page
-de _l'Énéide_. M. Perraud a commencé par la manière de Lucain; il s'est
-élevé par degrés jusqu'au style de Virgile. Je ne lui conseille pas de
-chercher mieux.
-
-Puisque David, Rudde et Pradier sont morts, puisque MM. Duret, Dumont et
-Jouffroy se tiennent à l'écart, personne ne saurait contester à M.
-Perraud la première place. Après lui, on peut ranger hardiment, et sans
-ordre déterminé, sept ou huit sculpteurs de noble race, sortis presque
-tous de cette école de Rome qui décidément a du bon. Il est plus facile
-de la décrier que de la vaincre; les expositions et les concours nous le
-prouvent surabondamment. Tandis qu'elle donnait Baudry, Cabanel, Pils,
-Hébert et tant d'autres beaux noms à la peinture, elle formait Perraud,
-Guillaume, Cavelier, Crauk, Thomas et Maillet; elle achevait l'éducation
-de notre excellent ami Charles Garnier, l'architecte du nouvel Opéra,
-qui vient d'obtenir, sans brigue, le succès le plus moral qu'on ait vu
-depuis longtemps.
-
-Entre le _Napoléon Ier_ de M. Guillaume et celui de M. Cavelier, deux
-figures excellentes, on pourrait hésiter longtemps sans décerner le
-prix. Les deux artistes possèdent à un degré éminent tous les secrets de
-leur art; ils excellent l'un et l'autre dans la composition d'une
-statue, dans le modelé des nus, dans la disposition simple et grande des
-draperies. Peut-être y a-t-il une finesse plus exquise dans l'oeuvre de
-M. Guillaume; mais, en revanche, il y a plus d'ampleur dans celle de M.
-Cavelier. La première paraît un peu plus petite que nature, quoique
-mesurée très-exactement sur les proportions du modèle. Cela tient à une
-loi d'optique que les physiciens n'ont pas encore expliquée.
-
-Pourquoi la figure humaine nous paraît-elle rapetissée par le sculpteur
-lorsqu'elle n'est pas un peu colossale? Le _Napoléon_ de M. Cavelier est
-plus puissant, plus vigoureux, mais, par cela même, un peu court. M.
-Guillaume a ressuscité avec beaucoup de goût et de succès la draperie
-polychrome; M. Cavelier, avec un succès égal, s'est réduit aux
-ressources ordinaires. Ses draperies de marbre nu ont la coquetterie de
-leur simplicité.
-
-On se rappelle ces beaux _Gracques_ à mi-corps qui ont commencé la
-réputation de M. Guillaume. M. Cavelier expose cette année un fort beau
-groupe de _Cornélie entre ses deux enfants_. Travail excellent, heureux
-de tout point, non-seulement dans les détails, mais, ce qui était plus
-difficile, dans l'ensemble. Êtes-vous curieux de savoir au juste à quoi
-sert l'Académie de Rome? Comparez la _Cornélie_ de M. Cavelier à la
-_Cornélie_ de M. Clésinger. Le premier groupe est un, compacte, solide;
-le second groupe a ce défaut capital de n'être pas un groupe, mais la
-réunion de trois figures. Je ne parle pas de la malheureuse inspiration
-qui a couronné d'une sorte de diadème la _Cornélie_ de M. Clésinger.
-Elle n'a pas l'air de montrer ses enfants comme des bijoux, mais de
-montrer ses bijoux à ses enfants. L'auteur de ce contre-sens est, malgré
-tout, un véritable artiste. Son éducation classique laisse beaucoup à
-désirer, mais il se sauve par le tempérament, par la fougue, par une
-certaine puissance qui est assez proche parente du génie. Sa _Diane au
-repos_ est une oeuvre de grande valeur. Le livret nous apprend qu'elle
-est vendue; je regrette que ce ne soit pas à l'État.
-
-M. Crauk, avant de partir pour l'Académie de Rome, était un des élèves
-favoris de Pradier. Son premier envoi d'Italie fut, si j'ai bonne
-mémoire, un bas-relief destiné au tombeau de son maître. Cet acte de
-piété filiale a porté bonheur au jeune artiste. Le voilà qui prend la
-grosse part dans la succession paternelle. Son _Faune ivre_ est un des
-meilleurs morceaux que l'art moderne ait produits depuis vingt ans.
-Acquis par l'empereur à la veille de l'Exposition, il va se loger
-provisoirement dans quelque palais; mais sa place est marquée au Louvre.
-
-Un des principaux mérites de M. Crauk, c'est l'observation scrupuleuse
-de la nature. Au lieu de s'essouffler à la poursuite de l'idéal, il
-copie le modèle, mais il le choisit bien. Ce _Faune_ si élégant, si
-svelte, si fin, si nerveux, n'est pas un être de convention, fait de
-pièces et de morceaux d'après un type rêvé: c'est un homme vivant, copié
-de main de maître. Pourquoi ne trouverait-on pas des faunes à Paris? On
-y trouve bien des singes.
-
-Quatre beaux bustes complètent l'exposition de M. Crauk: le maréchal
-Niel, le maréchal Mac-Mahon, madame la maréchale Niel et madame la
-duchesse de Malakoff. Depuis un célèbre portrait du maréchal Pélissier,
-M. Crauk semble être devenu, sans titre officiel, le sculpteur des
-maréchaux de France. Il attaque vaillamment ces têtes martiales; son
-ébauchoir se joue dans les moustaches les plus redoutées du Russe et de
-l'Autrichien. Mais il sait aussi caresser les fins méplats d'un jeune et
-doux visage, et arrondir les contours d'une poitrine appétissante. C'est
-une part qu'il n'a pas oublié de prendre dans l'héritage de Pradier.
-
-Nous n'avons pas fini avec les précoces talents de l'école académique.
-Voici le _Virgile_ de M. Jules Thomas, un des plus grands et des plus
-légitimes succès de cette année. Je ne sais pas si Virgile était ainsi;
-mais c'est ainsi que je l'ai toujours vu en imagination, ce Marcellus de
-la poésie qui mourut jeune, comme tous ceux qui sont aimés des dieux.
-Exacte ou non, je voudrais qu'il pût voir cette statue; il l'aimerait.
-
-La plus belle figure de femme qu'on ait exposée en 1861 est la _Suzanne
-au bain_ de M. Cabet. M. Cabet est digne de continuer la tradition de
-Rude, comme M. Crauk celle de Pradier. Peut-être n'a-t-il pas cette
-puissance du génie qui a sculpté _la Marseillaise_ sur l'Arc de
-l'Étoile; mais cette Suzanne si jeune, si élégante et si chaste pourrait
-affronter le voisinage de l'_Amour dominateur_ et de l'_Hébé_.
-
-M. Gaston Guitton, autre élève de ce grand homme de bien, a exposé trois
-statues: un marbre et deux bronzes. Il y a vraiment bien du travail, et
-du courage, et du talent, dans notre école de statuaire. Ces trois
-figures de M. Guitton sont excellentes toutes les trois. La jeune fille
-de marbre est parfaite, sauf la tête, qui me paraît un peu trop petite
-et moins heureuse que le corps. L'enfant qui personnifie le printemps
-est plein de grâce et de naïveté. Le passant qui cause avec la colombe
-d'Anacréon, sans être une oeuvre de premier ordre, ne déparerait pas une
-collection de bronzes antiques.
-
-Et la _Nyssia_ de M. Aizelin! Encore une oeuvre charmante. Je n'ai pas
-la prétention de la classer; je ne la mets ni avant ni après les figures
-de M. Guitton; j'en suis ravi, tout bêtement.
-
-L'_Agrippine_ de M. Maillet est parfaitement drapée. C'est une figure
-irréprochable, et qui atteste un vrai talent. Il est à regretter que
-l'artiste se soit donné la satisfaction puérile de draper le visage même
-et de le laisser voir au travers d'un voile transparent: de tels
-enfantillages du ciseau transportent en admiration le public du
-dimanche; mais il conviendrait d'abandonner aux praticiens de Milan ces
-trop faciles succès. M. Maillet peut beaucoup mieux; il l'a prouvé en
-1853, en 1855, en 1857, et cette année même par un joli petit groupe
-intitulé _la Réprimande_.
-
-Je ne dirai rien aujourd'hui de M. Loison, sinon qu'il se laisse aller
-trop complaisamment sur la pente où roule M. Bouguereau. M. Chabaud, qui
-a renoncé à la gravure en médaille pour la grande sculpture, a exposé
-une bonne statue de _la Chasse_, commandée par le ministère d'État.
-
-Ne jugez pas M. Maniglier sur son _Pêcheur_, qui n'est pas _ensemble_.
-Ce jeune artiste n'a pas encore terminé ses études à l'Académie de Rome,
-et pourtant il a déjà fait beaucoup mieux que ce plâtre.
-
-Voilà beaucoup de sculptures pour une fois, et je ne suis qu'à la moitié
-de ma besogne. Nous nous arrêterons ce soir à M. Marcellin, qui a fait
-pour la cour du Louvre une statue de _la Douceur_, très-belle et
-vraiment décorative. Je goûte moins son groupe de _la Jeunesse captivant
-l'Amour_. C'est joli, mais trop joli. M. Marcellin est encouragé par ses
-succès mêmes à efféminer la beauté de la femme. «C'est porter des
-chouettes à Athènes,» comme on disait au temps de Phidias.
-
-
-V
-
-SCULPTURE (SUITE)
-
-MM. ROCHET, ÉTEX, CORDIER, ISELIN, MILLET, OLIVA, DESPREY, BARRIAS,
-CARRIER, DANTAN JEUNE, MADEMOISELLE DUBOIS-DAVESNES, MM. FRANCESCHI,
-CLÈRE, GODIN, POITEVIN, PROUHA, VALETTE, TEXIER, MATHURIN MOREAU,
-FRATIN, CAIN, FRÉMIET, TINANT, DEVERS, VECHTE.
-
-Une masse imposante et franchement décorative s'élève au milieu de
-l'Exposition de sculpture: c'est le monument de don Pèdre Ier, par M.
-Louis Rochet.
-
-M. Rochet est élève de l'immortel artiste et du grand citoyen qui
-s'appelait David (d'Angers). Il a profité aussi des exemples d'un autre
-maître: il doit beaucoup, et c'est une chose qu'il avoue modestement
-lui-même, à l'illustre Rauch, de Berlin. Je ne le blâme pas d'avoir
-étudié le monument de Frédéric II, qui est et qui restera longtemps le
-plus admirable modèle en ce genre. Le conquérant de la Silésie chevauche
-en habit militaire sur un piédestal gigantesque; le fondateur de la
-dynastie brésilienne caracole, dans un costume éblouissant, au sommet
-d'une montagne de bronze. Autour de Frédéric, les soldats de son armée;
-à ses pieds, ses victoires. Aux pieds de Pèdre Ier, M. Rochet a
-symbolisé les quatre grands fleuves du Brésil, entourés des produits les
-plus marquants de cette contrée miraculeuse. On devine, au premier coup
-d'oeil, les ressources inépuisables de cette terre vierge que la liberté
-et la civilisation commencent à mettre en valeur.
-
-Lorsqu'il s'est agi de représenter les quatre fleuves du Brésil,
-l'artiste s'est vu arrêté un instant par une objection toute locale.
-Pouvait-il placer aux pieds de dom Pèdre quatre fleuves antiques, avec
-cette longue barbe limoneuse que les sculpteurs romains donnaient au
-Tibre et au Danube? Mais la barbe est un ornement inconnu chez les
-peuplades indigènes du Brésil. Les tribus riveraines de l'Amazone et du
-Parana sont plus glabres que nos lycéens de douze ans. M. Rochet a
-esquivé la difficulté, en représentant chaque fleuve par une famille
-sauvage choisie sur ses bords. Reste à savoir jusqu'à quel point un
-sauvage rond comme un oeuf peut exprimer l'idée d'un fleuve. Ce n'était
-pas sans quelque raison que les sculpteurs anciens avaient choisi des
-vieillards à longue barbe pour représenter les grands cours d'eau.
-L'imagination du peuple reconnaissait, au premier coup d'oeil, ces vieux
-bienfaiteurs du genre humain penchant leur barbe de roseaux sur leurs
-urnes inépuisables; et les petits enfants eux-mêmes, devant ces figures
-vénérées, apprenaient l'amour et le respect des forces bienfaisantes de
-la nature. Je serais bien étonné si les sauvages eux-mêmes éprouvaient
-quelque sentiment du même genre devant les groupes de M. Rochet. Ajoutez
-que les types qu'il a dû choisir ne brillent ni par la beauté ni par la
-variété. Ces hommes bouffis, lippus et modelés en boudin sont assurément
-très-vrais; mais pourquoi la vérité de ces pays-là n'est-elle pas plus
-belle?
-
-Malgré tout, je me figure que le monument de dom Pèdre, lorsqu'il
-s'élèvera sur une place de Rio-de-Janeiro, fera un assez grand effet et
-honorera la sculpture française. Le tas est bon, la masse est imposante,
-les proportions sont justes et nobles. M. Rochet a entrepris une oeuvre
-difficile, et l'on ne peut pas dire qu'il ait manqué son but.
-
-M. Étex a été beaucoup moins heureux dans son projet de fontaine
-monumentale, et je ne désire pas vivre assez longtemps pour voir ce
-chef-d'oeuvre à l'entrée du bois de Boulogne. Au demeurant,
-l'architecture, la sculpture et la peinture de cet artiste fécond me
-laissent sous une impression malheureusement uniforme. Je me demande
-quelquefois comment un homme qui a fait, en 1833, un des groupes les
-plus remarquables de notre siècle a pu tomber si fort au-dessous de
-lui-même. Un incontestable talent, une noble ambition, un travail
-héroïque devaient le conduire plus haut et plus loin. Peut-être le sort
-a-t-il pris plaisir à constater par cette décadence un axiome de la
-sagesse des nations: «Qui trop embrasse, mal étreint.»
-
-M. Cordier embrasse beaucoup sans sortir de la sculpture, mais il
-étreint vigoureusement. Son chef-d'oeuvre n'est pas le _Triomphe
-d'Amphitrite_, qui pèche par la proportion, ni même la belle
-_Gallinara_, ou gardeuse de poulets, où la dépense du marbre est trop
-grande pour l'importance du sujet. Dix kilogrammes de bronze suffiraient
-amplement. Mais le buste de madame la baronne de R... est très-fin et
-bien digne de la beauté aristocratique du modèle. Quant au buste de _la
-Négresse_, c'est un bijou du plus haut prix, non-seulement par
-l'arrangement des métaux, l'harmonie des couleurs et le goût de
-l'ajustement, mais par le modelé de la tête. On n'a rien fait de plus
-frais, de plus friand, de plus croquant dans ce genre. Je recommande à
-ceux de mes lecteurs qui ont lu _la Grèce contemporaine_ le portrait
-d'Hadji-Petros. C'est une fort belle tête de pallicare, exécutée avec le
-plus grand soin d'après ce vieux héros de l'amour et de la guerre. La
-couleur même du bronze est nouvelle et intéressante: vous diriez une
-scorie humaine retrouvée sous les débris d'une acropole incendiée.
-
-Il y a, dans cette exposition de sculpture, toute une collection de
-bustes excellents, presque un musée.
-
-Nous avons déjà parlé des maréchaux et des maréchales de M. Crauk; nous
-ne dirons rien du Béranger de M. Perraud, qui n'est pas une de ses
-oeuvres les plus excellentes; mais je voudrais avoir une heure à passer
-en votre compagnie devant deux bustes de M. Iselin: le professeur Bugnet
-et le président Boileau. Ces deux portraits suffiraient à fonder la
-réputation d'un artiste. M. Iselin était connu depuis longtemps; s'il
-n'est pas célèbre à dater d'aujourd'hui, la fortune aura commis une
-injustice. Je goûte beaucoup moins le portrait un peu rond de M. le
-comte de Morny. Il est à regretter que l'art n'ait rien su faire de
-mieux pour un homme auquel il doit tant.
-
-Le buste du maréchal Magnan, par M. Millet, vaut les meilleurs de M.
-Iselin. Je regrette seulement que ce jeune et vaillant artiste n'ait pu
-nous montrer ici les statues qu'il a exécutées dans les monuments
-publics.
-
-M. Oliva tient ce qu'il a promis. Son buste du grand Arago est
-magnifique; celui du docteur Cazalas et du lithographe Engelmann sont
-vivants; il nous a ressuscité M. Étienne avec le jabot, la coiffure, les
-accessoires, la couleur de l'époque. Ce n'est pas seulement M. Étienne
-qui revit sur ce piédestal, c'est son temps.
-
-Un jeune homme, M. Desprey, débute aujourd'hui comme autrefois M. Oliva.
-J'espère qu'il suivra le même chemin. Ce portrait de l'évêque de Troyes
-est plein de promesses.
-
-Un autre débutant, M. Barrias, a fait deux bustes bien fouillés, bien
-gras, bien vivants. J'ai couru au livret pour m'informer si M. Barrias
-n'était pas élève de Caffieri. Qui sait s'il ne sera pas le Caffieri de
-l'avenir? C'est un beau rêve.
-
-Quel homme que ce M. Carrier! La glaise se modèle spontanément sous ses
-doigts comme la prose se scandait en vers sous le stylet du poëte Ovide.
-Il rencontre un empereur, un philosophe, un abbé, une comédienne: il
-court au baquet de terre glaise, et voilà un buste de plus! Ses
-portraits sont vivants et ressemblants, quelquefois un peu plus laids
-que la nature; mais je ne serais pas humilié de me voir laid de cette
-laideur-là. Il se peut que je me trompe, mais j'ai foi dans l'avenir de
-M. Carrier. Son buste de M. Renan, qui est ici; son portrait de notre
-admirable madame Viardot, qui est au boulevard des Italiens, annoncent
-un talent vigoureux, quoique un peu déréglé. Il prendra une belle place
-dans l'art moderne, s'il apprend à travailler difficilement.
-
-Au milieu de ces débutants, j'ai failli oublier M. Dantan jeune et sa
-réputation, consolidée par une longue série de succès. Mais je ne veux
-point passer sous silence le buste de Béranger, par mademoiselle
-Dubois-Davesnes. C'est le vieillard à ses derniers jours, bien cassé,
-bien las, bien abattu par les années et les douleurs de la vie, et déjà
-penché vers l'éternel repos, mais toujours bon, toujours grand, toujours
-épris de ces rêves immortels qu'on appelle la patrie et la liberté. Ses
-lèvres, qui ont chanté la gloire, sifflé la superstition et baisé le
-joli museau de Lisette, sont un peu molles et pendantes; mais elles
-s'ouvriront jusqu'à la dernière heure pour laisser tomber de nobles
-enseignements sur la génération qui grandit. Ses yeux, demi-clos,
-sourient mélancoliquement à la race ingrate des hommes, comme si le
-vieillard avait prévu qu'une demi-douzaine de journalistes parisiens se
-réuniraient sur sa tombe dans une petite orgie de dénigrement.
-
-Nous en avons fini avec les bustes, mais non pas avec les jeunes
-sculpteurs. Voici encore un bon nombre de statues qui promettent; et
-d'abord le _Jeune Soldat_ de M. Franceschi. Il était difficile, presque
-impossible de faire un monument avec cette donnée: un jeune homme en
-costume de fantassin mourant sur le champ de bataille. L'artiste a
-résolu le problème: le monument est fait; il est simple, bien dessiné
-sur tous les profils, et touchant. Ainsi sera conservée la mémoire de ce
-pauvre enfant polonais, ce Kamienski de vingt ans, qui se fit tuer à
-Magenta dans les rangs de l'armée française, comme s'il avait compris
-que la guerre d'Italie n'était que le prologue d'une délivrance
-européenne.
-
-L'_Histrion_ de M. Clère est une figure bien construite et exécutée
-librement.
-
-L'_Enfant aux canards_, de M. Godin, est devenu finalement une
-très-bonne chose. Nous placerons en pendant les _Joueurs de toupie_ de
-M. Poitevin; mais ôtez-moi ce buste de madame B...! Il est mou, effacé,
-et presque indigne du talent ferme et nerveux de ce jeune artiste. La
-_Vérité vengeresse_, de M. Prouha, jolie figure dans le style de la
-Renaissance; la _Ménade_ de M. Valette, modelée avec un talent presque
-mûr, et le _David_ de M. Texier, qui mérite un encouragement.
-
-Je ne voulais oublier personne, et je m'aperçois que j'ai omis, dans mon
-précédent article, la charmante _Fileuse_ de M. Mathurin Moreau.
-
-M. Barye n'a rien exposé, malheureusement. Mais ce n'est pas une raison
-pour omettre les sculpteurs d'animaux, M. Cain, M. Frémiet et son _Chat
-de deux mois_, un chef-d'oeuvre d'esprit, de grâce et de naturel. On
-peut discuter le _Centaure_, et, pour ma part, j'y trouve presque autant
-de défauts que de qualités; mais ce chat! je voudrais être Égyptien pour
-qu'il me fût permis de l'adorer sans compromettre le salut de mon âme.
-
-Mais voici encore une bien jolie petite jument, _Géologie_, par M.
-Tinant. J'ai vu courir _Géologie_, et c'est une admirable bête; mais je
-ne savais pas qu'elle fût bête de goût, et qu'elle employât ses loisirs
-à poser chez les bons artistes. Ah! si tous les chevaux qui ont gagné
-des prix se faisaient sculpter sur leurs économies, les statuaires ne se
-plaindraient pas de la rigueur des temps.
-
-Nous terminerons, s'il vous plaît, par les remarquables bas-reliefs de
-M. Devers, le dernier imitateur de Luca della Robbia, et par le beau
-vase d'argent de M. Vechte, le dernier et le plus digne élève de
-Benvenuto Cellini. Tout est beau dans l'oeuvre de M. Vechte: le galbe du
-vase, la composition des sujets, le modelé des figures. Je voudrais
-seulement le profil des anses plus net et moins haché par les
-accessoires.
-
-
-VI
-
-PEINTURE
-
-MM. BONNAT, CERMAK, LÉON GLAIZE, LEGROS, MANET, BRACQUEMOND, FANTIN,
-FAGNANI, BOURSON, BRONGNIART, GUILLEMET, BROWN, FRANÇOIS REYNAUD, BREST,
-TISSOT, MOULINET, BLAISE DESGOFFE, CHARLES MARCHAL.
-
-Ma critique est passablement attardée: le Salon ferme dans deux jours,
-et je serai peut-être obligé de passer sous silence plus d'une belle
-oeuvre et plus d'un vrai talent. Cette injustice involontaire ne causera
-pas grand dommage aux artistes qui ont leur réputation assise; elle
-serait plus coupable si elle tombait sur des jeunes gens qui commencent
-et qui ont besoin, pour attirer l'attention publique, du petit bruit que
-nous faisons.
-
-Je veux donc me mettre en règle avec ma conscience, en nommant
-aujourd'hui quelques peintres d'histoire et de genre qui n'ont pas
-encore obtenu même une troisième médaille, et qui pourtant méritent
-d'être connus.
-
-M. Bonnat est un des premiers qui m'ont frappé. Son tableau d'_Adam et
-Ève_ en présence du cadavre d'Abel est sans doute une oeuvre de jeunesse
-et d'inexpérience: elle vous arrête cependant par un certain aspect
-magistral. La composition est simple, forte, touchante. Le dessin des
-trois figures présente des défauts énormes et de très-belles qualités.
-La couleur est quelquefois sale, et pourtant il règne dans tout
-l'ouvrage un vif sentiment de la couleur. Je serais bien étonné si M.
-Bonnat ne prenait pas un jour, dans la peinture d'histoire, une place
-importante. Il a des qualités qui ne s'acquièrent pas à l'école, ce qui
-est rare par le temps qui court.
-
-M. Cermak a de la facilité, de la verve, de l'audace. Sa _Razzia de
-bachi-bouzouks_ rappelle certaines compositions et certaines qualités de
-M. Horace Vernet. Le groupe est vigoureusement construit, le mouvement
-de la femme me paraît bien jeté. Peut-être la couleur est-elle un peu
-banale et le dessin du corps un peu vide. On pouvait entrer plus avant
-dans le modelé sans nuire à l'effet puissant de l'ensemble.
-
-Le _Samson_ de M. Léon Glaize est l'oeuvre d'un artiste moins avancé;
-mais il ne faut pas mépriser ces fruits verts d'une imagination de vingt
-ans. Il y a, dans ce tableau mal fait, dans cette composition bizarre,
-dans cette façon de carnaval héroïque, l'empreinte d'un talent réel et
-personnel.
-
-L'_Ex-Voto_ de M. Legros rappelle un peu, mais sans plagiat, les débuts
-de M. Courbet. La naïveté du sujet, la vérité un peu grimaçante des
-figures, je ne sais quoi de solide et de vivant, une excellente qualité
-de peinture, voilà ce qui vous frappe à la première vue. J'espère que M.
-Legros suivra l'exemple du peintre d'Ornans, qui, après s'être annoncé
-comme le grand prêtre du laid, est devenu modestement un des premiers
-paysagistes de notre siècle.
-
-La laideur a son charme et sa friandise, et plus d'un peintre de talent
-s'y laisse prendre dans la jeunesse. Voyez plutôt M. Édouard Manet, un
-coloriste hardi, fougueux, proche parent de Goya par la vigueur et
-l'audace de la touche. Il a fait une excellente chose, et vraiment
-originale: c'est un _Espagnol jouant de la guitare_. Mais la laideur de
-ce singe l'a mis en goût, et, lorsqu'un honnête ménage de bons bourgeois
-lui commande son portrait, les modèles sont fort à plaindre.
-
-Un des meilleurs portraits de l'Exposition est celui de M. H. de M...,
-par Félix Bracquemond. Si ce pastel était au musée de Bâle, au lieu
-d'être enseveli dans les catacombes où la commission de placement a
-caché les dessins, on l'attribuerait à l'école d'Holbein, sinon au
-maître lui-même. M. Bracquemond a l'étoffe d'un grand, grand, très-grand
-dessinateur, et je ne sais pas en vérité ce qui manque à son talent, si
-ce n'est peut-être les commandes.
-
-M. Fantin a trois portraits, désignés modestement par le nom d'études
-d'après nature. Il est certain que ces toiles ne sont pas finies comme
-_la Réconciliation_ ou _le Marché_ de M. de Braekeleer; mais elles sont
-assez faites pour montrer que M. Fantin a le tempérament d'un peintre.
-Ébauches si l'on veut! tout le monde ne fait pas des ébauches aussi
-larges de dessin et aussi justes de ton.
-
-On me permettra peut-être de citer ici quelques portraits de mérite
-inégal, mais tous intéressants à divers titres. C'est le portrait de
-Garibaldi, par M. Fagnani; le portrait de Proudhon, par M. Amédée
-Bourson; le portrait de M. Empis, par M. Brongniart; le portrait de
-Claude Bernard, par M. Guillemet.
-
-M. Fagnani n'a voulu représenter ni le conquérant désintéressé des
-Deux-Siciles, ni l'illustre et malheureux défenseur de la liberté
-romaine, ni le sublime aventurier de Montevideo. Le Garibaldi qu'il nous
-montre n'est pas le héros en action, bruni par le soleil, amaigri et
-littéralement _entraîné_ par les fatigues et les privations de la
-guerre, dévoré par le feu du génie et de la passion; c'est le grand
-homme au repos, le blond laboureur de Caprera, qui sourit avec bonhomie
-à la délivrance de son pays en attendant l'heure glorieuse où l'on
-parcourra les dernières étapes de la liberté: Rome et Venise, Pesth et
-Varsovie.
-
-Le portrait de Proudhon, par M. Bourson, est inscrit au livret dans la
-forme suivante: «392, _Portrait d'homme_.» Que le portrait de M.
-Proudhon soit le portrait d'un homme, dans le sens le plus noble et le
-plus élevé du mot, c'est ce que personne ne peut contester; mais le
-petit recueil officiel pouvait préciser davantage. J'espère que ce n'est
-pas la commission des beaux-arts qui a prescrit à l'artiste une formule
-si générale. Le nom de ce philosophe, de cet économiste, de ce
-publiciste, de cet homme de bien, ne pouvait qu'honorer une page du
-livret.
-
-M. Brongniart, un jeune peintre qui fera bien d'oublier les leçons de M.
-Picot, expose les portraits de M. Robert David (d'Angers), fils de notre
-immortel sculpteur, et de M. Empis, un bien excellent homme d'esprit,
-franc comme l'osier, et qui a laissé de justes regrets à la
-Comédie-Française.
-
-M. Guillemet, digne élève de M. Hippolyte Flandrin, a fixé sur la toile
-la belle et glorieuse figure de M. Claude Bernard. C'est un assez bon
-portrait; mais je voudrais que M. Flandrin ou M. Ingres lui-même le
-refît quelque jour à l'usage de la postérité. M. Claude Bernard, que le
-peuple connaît à peine par son nom, est un des plus grands hommes de la
-science. Ce cerveau puissant réunit au plus haut degré deux qualités
-qui, jusqu'à nos jours, avaient paru s'exclure: l'esprit d'observation
-et l'esprit de méthode. Nous avons eu des expérimentateurs aussi
-habiles, des observateurs aussi exacts; mais tous, après avoir noté ou
-provoqué un phénomène, se sont tenus à la constatation des faits, comme
-Magendie, ou se sont hâtés d'en tirer des conclusions aventureuses,
-comme Bichat.
-
-Pour Bernard, le résultat d'une expérience est le point de départ d'une
-expérience nouvelle. Il use largement de l'hypothèse, mais l'hypothèse
-n'est pour lui qu'un instrument, un moyen de poser les questions. Ses
-découvertes se font par enfilades; il n'en est pas une qui ne lui en ait
-suggéré beaucoup d'autres. Chaque jour lui fournit de nouveaux problèmes
-qu'il résout successivement. Esprit profondément méthodique (il a refait
-pour son usage le _Novum Organum_), il s'appuie sur les obstacles mêmes
-pour avancer plus loin. Les anomalies que les expérimentateurs vulgaires
-considèrent comme des accidents sont pour lui le point de départ de
-nouvelles recherches et de nouvelles découvertes. Ses travaux les plus
-connus et qui ont le plus étonné les académies sont relatifs à la
-nutrition; mais il a embrassé toutes les parties de la physiologie, et
-ses études sur le système nerveux sont peut-être les plus
-révolutionnaires et celles qui exerceront la plus grande influence sur
-l'avenir de la médecine. Peut-être un jour la médecine scientifique
-datera-t-elle du Français Claude Bernard comme la médecine d'observation
-date du Grec Hippocrate.
-
-Mais revenons aux jeunes talents qui se sont produits ou développés
-brillamment cette année. M. John Brown, un débutant de 1859, a fait des
-progrès rapides. Il peint bien, il ne manque ni de savoir, ni de verve,
-ni de finesse, ni d'esprit. Un certain penchant semble l'entraîner vers
-les études de sport. Il a tout ce qu'il faut pour remplacer
-avantageusement ce pauvre Alfred Dedreux, le favori du Jockey-Club.
-
-M. François Reynaud a fait trois bons tableaux, dont un vraiment
-très-remarquable: je veux parler de ces deux filles des Abruzzes qui
-descendent en chantant, par un soleil de juillet, dans un chemin
-poudreux. Toute l'Italie du Midi est dans cette charmante peinture: le
-ciel, le paysage, les étoffes, les types, tout est vrai, vivant,
-heureux. Bravo! jeune homme. Suivez ces deux petites filles aussi loin
-qu'elles vous conduiront! La route est bonne: Marilhat, Léopold Robert
-et Decamps y ont passé à votre âge.
-
-«Élève de MM. Aubert et Loubon,» dit le livret. Je passe à M. Brest, un
-des jeunes maîtres qui se sont révélés en 1861, et je m'aperçois qu'il
-est, lui aussi, un élève de M. Loubon. Mes compliments bien sincères à
-l'excellent professeur du musée de Marseille. M. Brest ira loin, ou,
-pour mieux dire, il est arrivé. Bien peu d'hommes avant lui ont rendu
-les aspects de l'Orient avec cette finesse. La place de _l'Al-Meidan et
-la Pointe du sérail_ sont dignes de figurer dans les meilleures
-galeries; le _Missir-Charsi_, tableau d'intérieur, est peut-être plus
-merveilleux encore. Lorsque M. Brest rencontrera M. Fromentin et M.
-Belly, il pourra leur donner la main.
-
-Je passe indifférent devant les pastiches de M. Tissot, faibles hommages
-rendus par l'ambition d'un jeune homme au génie de M. Leys. Je découvre
-dans un coin une petite _Savonneuse_ signée du nom de M. Moulinet. Il y
-a là dedans l'étoffe d'un fin coloriste; mais il faudra que M. Moulinet
-apprenne ce que c'est que les plans.
-
-M. Blaise Desgoffe n'est plus un inconnu, quoiqu'il n'ait encore obtenu
-aucune récompense. Le public s'attroupe volontiers devant ses onyx, ses
-métaux, ses vases précieux rendus avec une vérité plus que flamande. Il
-est très-puissant en son art, et le temps n'est pas loin où les amateurs
-rechercheront ses toiles pour les couvrir d'or. Un progrès lui reste à
-faire, s'il veut être complet. Chacun des objets qu'il représente est
-excellemment peint, et souvent même fort bien dessiné. Mais la
-collection de ces admirables pièces ne forme pas un tableau, parce que
-les choses ne sont pas toujours à leur plan, et surtout parce qu'il
-oublie de les lier ensemble par les reflets. Qu'il se hâte de combler
-cette lacune, et la critique s'empressera de lui signer son diplôme de
-maître.
-
-Cette liste ne serait pas complète si j'omettais le nom d'un jeune
-peintre connu et aimé depuis longtemps dans le monde des arts et de la
-critique, d'un homme à qui tout le monde reconnaissait beaucoup d'esprit
-et souhaitait beaucoup de talent, mais qui a attendu jusqu'à cette année
-pour donner entière satisfaction à ses amis, en produisant une belle
-oeuvre. Je veux parler de M. Charles Marchal et de cet _Intérieur de
-cabaret_, qui n'est plus la promesse, mais la réalité d'un vrai talent.
-
-Ses premiers ouvrages, dont quelques-uns tiennent leur rang dans les
-musées de province, n'étaient guère autre chose que des idées peintes.
-Idées ingénieuses, sans contredit, et quelquefois touchantes;
-compositions spirituelles, mais exécutées tant bien que mal, sans parti
-pris, à la bonne franquette. Ce n'était ni mauvais, ni excellent, ni
-médiocre: ce genre de peinture n'était pas du ressort de la critique,
-mais plutôt de la sympathie et de l'amitié.
-
-Il y a tantôt deux ans, ce peintre, qui vendait ses tableaux, qui
-n'était pas maltraité dans nos gazettes, et qui vivait en paix avec tout
-le monde, excepté peut-être avec lui-même, se met en tête de devenir un
-artiste sérieux. Il dit adieu à Paris, il va se confiner au fond de
-l'Alsace, dans l'excellente petite ville de Bouxviller, où il ne
-connaissait personne. Il y demeure dix-huit mois, travaillant sans
-relâche, étudiant la nature vivante, fatiguant ses modèles sans se
-lasser lui-même, et il rapporte deux tableaux à Paris. Je ne vous parle
-pas de l'hospitalité cordiale qu'il a reçue là-bas, de l'empressement
-des bons Alsaciens autour de cet étranger: celui-ci lui amenant des
-modèles, celui-là lui offrant des ateliers, le juge de paix finissant
-par lui donner la salle d'audience, parce que le jour y était plus franc
-que partout ailleurs. Toute la population s'intéressait au sort de ces
-deux toiles; on vint les voir de plusieurs lieues à la ronde
-lorsqu'elles furent achevées.
-
-Tout cela ne prouvait pas que M. Marchal fût devenu un grand peintre, ni
-même que son talent eût fait aucun progrès. S'il avait produit deux
-croûtes en dix-huit mois, la fortune aurait été une injuste et la nature
-une ingrate; mais la nature et la fortune ont fait souvent de ces
-coups-là. Rassurez-vous: le premier de ces tableaux, et le moins
-complet, est exposé au boulevard des Italiens. M. Martinet l'a publié
-dans _l'Album_, photographie des chefs-d'oeuvre de l'art contemporain.
-Ce n'est pas précisément un chef-d'oeuvre, mais c'est une excellente
-chose, bien supérieure à tout ce que l'artiste avait produit jusque-là.
-
-Quant à l'_Intérieur de cabaret_, qui est exposé au palais de
-l'Industrie, c'est un progrès dans le progrès. Nous ne sommes plus
-réduits, cette fois, à louer l'idée, qui est ingénieuse, ni même la
-composition, qui est excellente. On peut parler hardiment du dessin, du
-modelé, de la couleur franche et saine, du ton des chairs, de la
-disposition des draperies. On peut s'arrêter longtemps à chaque figure,
-et même s'épanouir avec ce groupe si blond, si fin, si charmant qui rit
-derrière le garde champêtre en uniforme.
-
-La critique, si indulgente autrefois pour M. Marchal, n'a plus besoin de
-mettre des gants. Elle ne craint plus de lui reprocher la disproportion
-de telle figure, la roideur de telle draperie, la crudité parfois un peu
-vive de la couleur. Elle ose le chicaner sur les incorrections les plus
-légères de la perspective, et lui dire ce mot que j'ai entendu de la
-propre bouche de M. Meissonnier: «Il y a dans le tableau de Marchal des
-enfantillages d'écolier avec des qualités de maître.»
-
-
-
-
-CES COQUINS D'AGENTS DE CHANGE
-
-
-I
-
-J'ai lu dans un vieux dictionnaire français la définition suivante:
-
-«COQUIN.--Homme qui ne craint pas de violer habituellement les lois de
-son pays.»
-
-Si les articles d'un dictionnaire étaient des articles de foi, les plus
-grands coquins de France seraient les agents de change de Paris. Il n'en
-est pas un seul qui ne viole au moins cinquante fois par jour ces lois
-augustes et sacrées que Mandrin, Cartouche et Lacenaire oubliaient tout
-au plus deux fois par semaine.
-
-Mais, s'il était démontré que nous avons dans le Code des lois
-surannées, absurdes, monstrueuses; si les magistrats eux-mêmes
-reconnaissaient quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent que l'équité doit
-lier les mains à la justice; si, en un mot, ces coquins étaient les plus
-honnêtes gens du monde, les plus utiles, les plus nécessaires à la
-prospérité publique, ne conviendrait-il pas de réformer la loi qu'ils
-violent habituellement et innocemment?
-
-
-II
-
-La fondation de leur Compagnie remonte à Philippe le Bel. C'est ce roi,
-dur au pape, qui, le premier, s'occupa des agents de change. Après lui,
-Charles IX et Henri IV publièrent quelques règlements sur la matière, et
-il faut que ces princes aient trouvé la perfection du premier coup; car
-l'arrêté de prairial an X et le code de commerce, dans les treize
-articles qu'il consacre aux agents de change, n'ont trouvé rien de mieux
-que de reproduire les anciens édits. Le seul changement qui se soit fait
-dans nos lois depuis l'an 1304, c'est qu'au lieu de se tenir sur le
-grand Pont, du côté de la Grève, entre la grande arche et l'église de
-Saint-Leufroy, les agents se réunissent sur la place de la Bourse,
-autour d'une corbeille, dans un temple corinthien où l'on entre pour
-vingt sous.
-
-Peut-être cependant, avec un peu de réflexion, aurait-on trouvé à faire
-quelque chose de plus actuel; car enfin, sous Philippe le Bel, sous
-Charles IX et même sous Henri IV, on ne connaissait ni le 3, ni le 4-1/2
-pour 100, ni la Banque de France, ni les chemins de fer, ni le Crédit
-mobilier, ni les télégraphes électriques, ni l'emprunt ottoman, ni rien
-de ce qui se fait aujourd'hui dans le temple corinthien qui paye tribut
-à M. Haussmann. La ville de Paris possédait huit agents de change et non
-soixante. On les appelait courtiers de change et de deniers.
-
-Puisqu'ils ne faisaient pas de primes de deux sous, et que M. Mirès
-n'était pas à Mazas, ils avaient dû chercher des occupations conformes
-aux moeurs de l'époque. Ils étaient chargés d'abord du change et des
-deniers, ensuite de la vente «des draps de soye, laines, toiles, cuirs,
-vins, bleds, chevaux et tout autre bestial.» On voit qu'entre les agents
-de change de 1304 et les agents de change de 1861 il y a une nuance. On
-pourrait donc, sans trop d'absurdité, modifier les lois qui pèsent sur
-eux.
-
-Depuis Philippe le Bel jusqu'à la révolution de 89, si les rois
-s'occupèrent des agents de change, ce fut surtout pour leur imposer de
-plus gros cautionnements. Les charges, qui s'élevèrent graduellement
-jusqu'au nombre de soixante, étaient héréditaires. Pour les remplir, il
-suffisait de n'être pas juif[11] et d'avoir _la finance_. Le ministère
-des agents consistait à certifier le change d'une ville à une autre, le
-cours des matières métalliques, la signature des souscripteurs de
-lettres de change, etc. La négociation des effets publics et des effets
-royaux, qui est aujourd'hui leur unique affaire, n'était alors qu'un
-accident.
-
- [11] Les agents de change en ont appelé.
-
-Law est le premier qui ait fait fleurir cette branche de leur industrie.
-Encore voyons-nous, par les édits sur la rue Quincampoix, qu'on n'allait
-pas chercher un agent de change lorsqu'on voulait vendre ou acheter dix
-actions de la Compagnie des Indes.
-
-
-III
-
-La révolution française supprima les offices des
-perruquiers-barbiers-baigneurs-étuvistes et ceux des agents de change
-(loi du 17 mars 1791). Ces deux industries, et beaucoup d'autres encore,
-furent accessibles à tous les citoyens, moyennant patente. Le régime de
-la liberté illimitée amena de grands désordres, sinon dans les
-établissements de bains, du moins à la Bourse de Paris.
-
-Il fallut que le premier consul rétablît la Compagnie des agents. Le
-régime des offices héréditaires était aboli; la France avait obtenu le
-droit glorieux d'être gouvernée par des fonctionnaires. Napoléon nomma
-soixante fonctionnaires qui furent agents de change comme on était
-préfet, inspecteur des finances ou receveur particulier. La loi du 1er
-thermidor an IX, la loi de prairial an X, le Code de commerce de 1807
-réorganisèrent l'institution, sans toutefois abroger les ordonnances de
-Philippe le Bel et consorts.
-
-
-IV
-
-Mais, en 1816, le gouvernement des Bourbons, qui avait besoin d'argent
-pour remplumer ses marquis, vint dire aux agents de change:
-«Permettez-moi d'augmenter votre cautionnement, et j'accorde à chacun de
-vous le droit de présenter son successeur. Une charge transmissible
-moyennant finance devient une véritable propriété: donc, vous cesserez
-d'être fonctionnaires pour devenir propriétaires.» C'est la loi du 28
-avril 1816[12]. Elle a modifié une fois de plus, et radicalement, le
-caractère des charges d'agent de change; mais elle n'a pas effacé du
-Code les articles qui traitaient les agents comme de simples
-fonctionnaires. Les deux textes coexistent en 1861, et ils sont
-contradictoires. C'est qu'il est plus facile d'empiler les lois que de
-les concilier.
-
- [12] _Loi du 28 avril 1816._
-
- ART. 90. Il sera fait par le gouvernement une nouvelle fixation des
- cautionnements d'agents de change.
-
- ART. 91. ... Ils pourront présenter à l'agrément de Sa Majesté des
- successeurs, pourvu qu'ils réunissent les qualités exigées par les
- lois.
-
-
-V
-
-Les fonctionnaires institués par Napoléon sous le nom d'agents de change
-étaient chargés de vendre et d'acheter les titres de rente et autres
-valeurs mobilières pour le compte des particuliers: le tout au comptant;
-car la loi n'admet pas la validité des marchés à terme, et les assimile
-à des opérations de jeu. Il est interdit aux agents de vendre sans avoir
-les titres, ou d'acheter sans avoir l'argent; il leur est interdit
-d'ouvrir un compte courant à un client; il leur est interdit de se
-rendre garants des opérations dont ils sont chargés; il leur est
-interdit de spéculer pour leur propre compte.
-
-Le code de commerce, pour la moindre infraction aux lois susdites,
-prononce la destitution du fonctionnaire. Il fait plus: considérant que
-la destitution n'est qu'un châtiment administratif, et qu'il faut
-infliger au coupable une peine réelle, il frappe l'agent de change d'une
-amende dont le maximum s'élève jusqu'à trois mille francs.
-
-Mais le législateur de l'Empire ne prévoyait pas qu'en 1816 les charges
-d'agents de change deviendraient de véritables propriétés; qu'elles
-vaudraient un million sous Charles X, sept ou huit cent mille francs
-sous Louis-Philippe, trois cent mille francs en 1848, deux millions en
-1858 et 1859, dix-sept cent mille francs aujourd'hui. Il ne pouvait pas
-deviner qu'au prix énorme de l'office s'ajouterait encore un capital de
-cinq à six cent mille francs pour le cautionnement au Trésor, la réserve
-à la caisse commune de la Compagnie, et le fonds de roulement. Lorsqu'il
-frappait de destitution un fonctionnaire imprudent, il ne songeait pas à
-spolier un propriétaire. Il ne soupçonnait pas qu'en vertu de la loi de
-1807 les magistrats de 1860 pourraient prononcer une peine principale de
-trois mille francs et une peine accessoire de deux millions cinq cent
-mille francs par la destitution de l'agent de change!
-
-Ni Philippe le Bel, ni même le législateur de 1807 ne pouvaient deviner
-que les marchés à terme passeraient dans les moeurs de la nation et dans
-les nécessités de la finance; que les marchés au comptant n'entreraient
-plus que pour un centième dans les opérations de l'agent de change;
-qu'on négocierait à la Bourse trois cent mille francs de rente à terme
-contre trois mille à peine au comptant; que _le Moniteur_ officiel de
-l'empire français publierait tous les jours, à la barbe du vieux code
-commercial, la cote des marchés à terme, et que l'État lui-même
-négocierait des emprunts payables par dixièmes, de mois en mois,
-véritables marchés à terme!
-
-Quel n'eût pas été l'étonnement de Napoléon Ier, si on lui avait dit:
-«Ces spéculations de Bourse que vous flétrissez feront un jour la
-prospérité, la force et la grandeur de la France! Elles donneront le
-branle aux capitaux les plus timides; elles fourniront des milliards aux
-travaux de la paix et de la guerre; elles mettront au jour la
-supériorité de la France sur toutes les nations de l'Europe, et, si nous
-prenons jamais la revanche de nos malheurs, ce sera moins encore sur les
-champs de bataille que sur le tapis vert de la spéculation.» Le fait est
-que la Russie et l'Autriche ont été battues par nos emprunts autant que
-par nos généraux.
-
-
-VI
-
-Mais le Code de commerce est toujours là. Il tient bon, le Code de
-commerce!
-
-Pendant la guerre d'Italie, le gouvernement ouvrit un emprunt de cinq
-cents millions. La Compagnie des agents de change de Paris, en son nom
-et pour sa clientèle, souscrivit à elle seule trente-cinq millions de
-rente, c'est-à-dire dix millions de rente de plus que la totalité de
-l'emprunt demandé. Le fait avait une certaine importance. Il n'était pas
-besoin de prendre des lunettes pour y voir une preuve de confiance,
-sinon de dévouement.
-
-Les plus augustes têtes de l'État se tournèrent avec amitié vers la
-Compagnie des agents de change. On la félicita de sa belle conduite;
-peut-être même reçut-elle de haut lieu quelques remercîments. Mais un
-jeune substitut qui avait le zèle de la loi dit à quelqu'un de ma
-connaissance: «Si j'étais procureur général, je ferais destituer tous
-les agents de change, attendu que l'article 85 du Code de commerce leur
-défend de faire des opérations pour leur compte.»
-
-Eh! sans doute, l'article 85 le leur défend, comme l'article 86 leur
-défend de garantir l'exécution des marchés où ils s'entremettent, comme
-l'article 13 de la loi de prairial leur défend de vendre ou d'acheter
-sans avoir reçu les titres ou l'argent. Ils violent l'article 85, et
-l'article 86, et l'article 13 de la loi de l'an X, parce qu'il leur est
-impossible de faire autrement.
-
-
-VII
-
-Lorsqu'un agent de change voit tous ses clients à la hausse, lorsque le
-plus léger mouvement de panique peut les ruiner tous, et lui aussi, le
-sens commun, la prudence et cet instinct de conservation qui n'abandonne
-pas même les animaux lui commandent de prendre une prime d'assurance
-contre la baisse: il opère pour son compte, et se place sous le coup de
-l'article 85.
-
-Qui pourrait blâmer le délit quotidien, permanent, régulier, qui se
-commet obstinément contre l'article 86? Oui, les agents de change
-garantissent l'exécution des marchés où ils s'entremettent. Si, par
-malheur pour eux, le perdant refuse de payer ses différences, ils
-payent. Outre les ressources personnelles de chaque agent, on a fait en
-commun, pour les cas imprévus, un fonds de réserve de sept millions cinq
-cent mille francs affecté à cet objet. Ce n'est pas tout: ils se
-frappent eux-mêmes d'un impôt d'environ dix millions par an au profit de
-la caisse commune, afin que toutes les opérations soient garanties et
-que personne ne puisse être volé, excepté eux. Que deviendrait la
-sécurité des clients, le jour où les agents de change reprendraient leur
-fonds de réserve et liquideraient la caisse commune, par respect pour
-l'article 86?
-
-
-VIII
-
-Et que deviendrait le marché de Paris, si l'on se mettait à respecter
-l'article 13 de la loi de prairial? Les ordres d'achat et de vente
-arrivent de la France et de l'étranger sur les ailes du télégraphe
-électrique. Il en vient de Lyon, de Marseille, de Vienne, de Londres, de
-Berlin. Faut-il ajourner l'exécution d'un ordre jusqu'à ce que l'argent
-ou les titres soient arrivés à Paris? Nous ferions de belles affaires!
-Mieux vaut encore violer la loi, en attendant qu'on la réforme.
-
-
-IX
-
-Les magistrats ferment les yeux. Ils savent que la législation
-commerciale est appropriée aux besoins de notre temps comme la police
-des coches aux chemins de fer. La tolérance éclairée du parquet semble
-dire aux agents de change: «Vous êtes, malheureusement pour vous, hors
-la loi. Nous n'essayerons pas de vous y faire rentrer; elle est trop
-étroite. Promenez-vous donc tout autour, et ne vous en écartez pas trop,
-si vous pouvez.»
-
-Voilà qui est fort bien. Grâce à cette petite concession, la Compagnie
-peut vivre en paix avec l'État, et lui rendre impunément les plus
-immenses services; mais elle est livrée sans défense au premier escroc
-qui trouvera plaisant d'invoquer la loi contre elle. Un magistrat peut
-s'abstenir de poursuivre un honnête homme quand il n'y est sollicité que
-par un texte du Code; mais, lorsqu'un tiers vient réclamer l'application
-de la loi, il n'y a plus à reculer, il faut sévir. L'indulgence, en
-pareil cas, deviendrait un déni de justice.
-
-Et voici ce qui arrive:
-
-Le premier fripon venu, pour peu qu'il ait de crédit, donne un ordre à
-son agent de change. Si l'affaire tourne mal, il dit à l'agent: «Vous
-allez payer mon créancier, parce que vous êtes assez naïf pour garantir
-les opérations. Quant à moi, je ne vous dois rien. J'invoque l'exception
-de jeu; la loi ne reconnaît pas les marchés à terme: serviteur!»
-
-L'agent commence par payer. Il a tort. Il s'expose à la destitution et à
-l'amende: deux millions cinq cent trois mille francs! Mais il paye. Il
-prend ensuite son débiteur au collet, et le conduit devant les juges.
-
-Le fripon se présente le front haut: «Messieurs, dit-il, j'ai fait
-vendre dix mille francs de rente, mais je n'avais pas le titre; donc,
-c'était un simple jeu. Or les opérations de jeu ne sont pas reconnues
-par la loi; donc, je ne dois rien.»
-
-Si j'étais tribunal, je répondrais à ce drôle: «Tu as trompé l'agent de
-change en lui donnant à vendre ce que tu ne possédais pas: c'est un
-délit d'escroquerie prévu par la loi; va coucher en prison.»
-
-Eh bien, voici ce qui arrive en pareille occasion. Un agent de Paris, M.
-Bagieu, poursuit un individu qui lui devait trente mille francs. L'autre
-oppose l'exception de jeu. Le tribunal déboute l'agent et le condamne à
-dix mille francs d'amende et à quinze jours de prison pour s'être rendu
-complice d'une opération de jeu.
-
-Un procès de ce genre est pendant au Havre.
-
-
-X
-
-Ce qui m'a toujours un peu surpris, je l'avoue, c'est l'assimilation des
-créances d'agent de change aux créances de jeu. Quand un joueur perd et
-ne paye pas, son adversaire manque à gagner: en tout cas, il a le
-risque, puisqu'il devait avoir le profit. Mais ce n'est pas l'agent de
-change qui joue: il n'est pas l'adversaire du perdant, il n'est que
-l'intermédiaire. S'il achète trois mille francs de rente pour un capital
-de soixante et dix mille francs, il a droit à un courtage de quarante
-francs pour tout profit, que l'affaire soit bonne ou mauvaise. Moyennant
-ces quarante francs, qu'il n'a pas touchés, l'honneur le condamne à
-payer les dettes de son client, et la loi ne lui permet pas de le
-poursuivre. C'est merveilleux!
-
-
-XI
-
-Nous avons parlé du Code de commerce; mais nous n'avons encore rien dit
-du Code pénal. Cherchons le titre des _Banqueroutes et Escroqueries_. Le
-voici. Arrivons au paragraphe 3: _Contraventions aux règlements sur les
-maisons de jeu, les loteries et les maisons de prêt sur gage._ Nous y
-sommes. C'est bien ici que la loi a daigné faire un sort à ces coquins
-d'agents de change:
-
-«ART. 419.--Tous ceux..., etc... seront punis d'un emprisonnement d'un
-mois au moins, d'un an au plus, et d'une amende de cinq cents francs à
-dix mille francs. Les coupables pourront, de plus, être mis, par l'arrêt
-ou le jugement, sous la surveillance de la haute police pendant deux ans
-au moins et cinq ans au plus.»
-
-Est-il possible qu'une loi si rigoureuse et si humiliante s'adresse aux
-coquins dont nous parlons ici?
-
-Oui, monsieur, et non-seulement à eux, mais d'abord à vous-même, pour
-peu que vous ayez vendu cent francs de rente fin courant; auquel cas
-vous êtes le coupable; votre agent de change est le complice. Si la
-chose vous paraît invraisemblable, lisez l'article 421; il est formel:
-
-«ART. 421.--Les paris qui auront été faits sur la hausse ou la baisse
-des effets publics seront punis des peines portées par l'article 419.»
-
-La disproportion de la peine avec le délit qu'elle prétend réprimer est
-évidente. On croit lire une loi de colère, et l'on ne se trompe qu'à
-moitié. Rappelez-vous la date de la promulgation: 1810! En ce temps-là,
-les politiques de la réaction commençaient à pressentir la chute de
-l'Empire. La guerre avec l'Autriche et la Prusse était terminée; nos
-forces étaient engagées en Espagne; la légitimité organisait sa
-coalition contre l'empereur et nous recrutait partout des ennemis. Les
-boursiers de Paris, patriotes plus que douteux, escomptaient déjà notre
-ruine. Malgré tous les efforts du gouvernement, les fonds baissaient
-avec une obstination agaçante. Le Trésor avait employé des sommes
-énormes à soutenir la rente, et n'y avait point réussi. Le mauvais
-vouloir des spéculateurs à la baisse irritait profondément la nation et
-le législateur lui-même. C'est ce qui explique la rigueur des articles
-419 et 421.
-
-Telle était la préoccupation du législateur, que, lorsqu'il voulut
-définir les paris de Bourse, il parla uniquement des paris à la baisse,
-les seuls qu'il eût à redouter. Lisez plutôt l'article 422, qui vient
-développer et interpréter l'article 421:
-
-«Sera réputé pari de ce genre toute convention de vendre ou de livrer
-des effets publics qui ne seront pas prouvés par le vendeur avoir existé
-à sa disposition au temps de la convention, ou avoir dû s'y trouver au
-temps de la livraison.»
-
-Singulier effet d'une idée dominante! L'article 421 parle des paris qui
-auront été faits sur la hausse et la baisse; l'article 442 semble
-acquitter les spéculateurs de la hausse et faire tomber toute la rigueur
-de la loi sur la tête du baissier.
-
-Il semble donc qu'en matière correctionnelle, l'interprétation n'étant
-pas permise, les paris à la baisse soient seuls coupables.
-
-Dès que le client est coupable, son agent de change est complice; il a
-aidé et préparé la consommation du délit. Les dix mille francs d'amende
-et les quinze jours de prison infligés à M. Bagieu sont une application
-de la loi. Le spéculateur est assimilé à un escroc; l'agent de change, à
-un receleur.
-
-
-XII
-
-Depuis qu'il faut deux millions et demi pour constituer une charge
-d'agent, toutes les charges sont en commandite. Vous pensez bien qu'il
-n'y aurait pas un Français assez naïf pour se donner le tracas et la
-responsabilité des affaires, s'il possédait en propre deux millions et
-demi. On forme donc une société où chacun apporte une part qui varie
-entre trois et six cent mille francs. L'agent de change en titre remplit
-les fonctions de gérant. L'acte de société est soumis au ministre des
-finances, qui l'examine et l'approuve. On en publie un extrait dans _le
-Moniteur_.
-
-Ce genre d'association, n'étant pas interdit par le Code, a longtemps
-été toléré. Mais, un beau jour, il se produit une nouvelle théorie, et
-la jurisprudence déclare que les associations pour l'exploitation d'une
-charge d'agent de change sont nulles aux yeux de la loi. Qu'arrive-t-il?
-Un homme s'est associé dans une charge en 1850, lorsqu'elle valait
-quatre cent mille francs; en six ans, il a quintuplé son capital, il a
-touché 50, 70 pour 100 de sa mise. En 1858 ou 1859, il a renouvelé sa
-société avec l'agent de change sur le pied de deux millions. En 1861,
-les charges ont baissé de trois cent mille francs: les affaires ne vont
-plus, les dividendes sont faibles. L'associé vient trouver l'agent de
-change, et le somme de lui restituer sa mise sur le pied de deux
-millions, attendu que l'acte de société est nul. Trois procès de ce
-genre sont pendants aujourd'hui devant le tribunal de première instance.
-Inutile de vous dire que, si les affaires reprenaient, si les charges
-remontaient, les réclamants s'empresseraient de retirer leurs demandes,
-et les agents seraient forcés de reprendre ces équitables associés.
-
-
-XIII
-
-Est-il bon qu'un agent de change puisse avoir des associés?
-
-La Cour de Paris, le 11 mai 1860, sous la présidence de M. Devienne,
-s'est prononcée pour la négative.
-
-«Considérant, dit l'arrêt, que l'augmentation du prix des charges a été
-causée en partie par l'usage de les mettre en société; que la nécessité
-de réunir le capital d'acquisition sans avoir recours à des associés a
-pesé sur le prix lui-même...,» etc.
-
-Il ne m'appartient pas de réfuter un raisonnement émané de si haut. Je
-crois, au demeurant, qu'il se réfute tout seul.
-
-Mais il est bien certain que la moralité des agents de change ne saurait
-être mieux garantie que par le principe de l'association. Un capitaliste
-isolé, sans surveillance, pressé de doubler sa fortune pour revendre la
-charge et mettre ses fonds en sûreté, pourra céder à certaines
-tentations et tromper la confiance des clients. Rien à craindre d'un
-agent de change incessamment contrôlé par ses copropriétaires. S'il
-faisait tort de cinq centimes au public, un associé diligent viendrait
-lui dire à l'oreille: «Donnez-moi cent mille francs, ou je vous
-dénonce!» Telle est la morale de notre temps.
-
-Le prix élevé des charges, qui a été la cause et non l'effet de
-l'association, est une garantie pour le public. Lorsque le mouvement des
-affaires de bourse eut quintuplé la valeur des charges dans un espace de
-quatre ans (elles avaient monté de quatre cent mille francs à deux
-millions entre 1851 et 1855), le ministre des finances, M. Magne, s'émut
-d'une hausse si rapide. Il adressa un rapport à l'empereur en 1857, et
-demanda s'il ne conviendrait pas de ramener cette plus value à des
-proportions modestes.
-
-L'empereur écrivit de sa main, en marge du rapport, une note qui peut se
-résumer ainsi: «Il serait à souhaiter que les charges valussent quatre
-millions: le public trouverait là une garantie de plus pour les fonds et
-les valeurs qu'il confie aux agents de change. Les intérêts particuliers
-remis aux mains de ces officiers ministériels sont d'une telle
-importance, que le cautionnement de cent vingt-cinq mille francs, exigé
-en 1816, serait ridicule aujourd'hui, si le prix de la charge ne
-répondait du reste.»
-
-En effet, soixante cautionnements de cent vingt-cinq mille francs,
-représentant un total de sept millions et demi, seraient une garantie
-dérisoire dans un temps où la Compagnie des agents de change, à chaque
-liquidation mensuelle, lève ou livre en moyenne pour cent millions de
-titres. Les cent vingt millions représentés par la valeur des soixante
-charges sont un gage solide, inaltérable, qu'on ne peut ni dénaturer ni
-emporter en Amérique. Supposez qu'à la veille de la prochaine
-liquidation ces soixante coquins, syndic en tête, prennent le bateau de
-New-York avec les cent millions que nous leur avons confiés: ils
-laisseront à Paris un gage de cent vingt millions, représenté par leurs
-charges.
-
-Et cependant la jurisprudence actuelle, dans le silence de la loi,
-prononce la nullité des associations!
-
-
-XIV
-
-La question des commis n'est guère plus résolue que celle des associés.
-
-L'agent de change ou le courtier de commerce (la loi est une pour les
-deux) a-t-il le droit de s'adjoindre un commis principal? Lui est-il
-permis de se faire aider, représenter, sans encourir la destitution?
-
-Oui, répond le conseil d'État, en 1786, arrêt du 10 septembre.
-
-Oui, dit l'arrêté du 27 prairial an X, articles 27 et 28.
-
-«ART. 27.--Chaque agent pourra, dans le délai d'un mois, faire choix
-d'un commis principal...
-
-«ART. 28.--Ces commis opéreront pour, au nom et sous la signature de
-l'agent de change.»
-
-Oui, dit encore un arrêté ministériel rendu en décembre 1859.
-
-Non, dit le Code de commerce.
-
-«ART. 76.--Les agents de change ont _seuls_ le droit de faire la
-négociation des effets publics et autres susceptibles d'être cotés...
-Ils ont _seuls_ le droit d'en constater le cours.»
-
-Ce mot _seuls_, que je souligne à dessein, est un mot à deux tranchants.
-Les agents de change l'opposent aux coulissiers. «Vous ne ferez pas
-d'affaires, leur disent-ils, car nous seuls avons le droit d'en faire.»
-Mais _seuls_ en dit plus qu'il n'est gros. Un spéculateur de mauvaise
-foi peut dire à l'agent de change: «Je perds cinquante mille francs à la
-dernière liquidation; mais j'avais donné mes ordres à un simple commis
-qui n'a pas le droit d'acheter ni de vendre. C'est un droit qui
-n'appartient qu'à vous _seul_.»
-
-Le raisonnement paraît absurde au premier coup d'oeil. Mais, si je vous
-disais qu'en 1823 M. Longchamp fut destitué pour avoir contrevenu à
-l'article 76 du Code de commerce! Il s'était fait assister par un commis
-principal, au lieu de travailler _seul_.
-
-L'arrêté de décembre 1859 est intervenu depuis ce temps-là; mais un
-arrêté n'est pas une loi. Qu'a répondu la Cour de Paris, dans l'affaire
-des associés, lorsqu'on invoquait une sorte de possession d'État
-résultant de l'autorisation du gouvernement?
-
-«Considérant que les tribunaux n'ont pas pour mission de soumettre la
-loi aux exigences des faits, mais au contraire de ramener les faits sous
-la volonté et l'exécution des lois;
-
-«Considérant que, si la tolérance administrative et l'usage publiquement
-établi doivent être pris souvent en grave considération, _ils ne peuvent
-prescrire contre le droit..._,» etc.
-
-C'est beau, le droit; mais il faut prendre soin de le définir. Rien
-n'est plus respectable, plus auguste, plus sacré que la loi; mais
-l'obéissance hésite, le respect sourit, la religion s'ébranle, en
-présence d'un amas de lois contradictoires.
-
-
-XV
-
-Le nom même de ces coquins d'agents de change est un non-sens
-aujourd'hui. Je ne parle pas du mot coquin, puisque nous l'avons
-justifié, mais du mot agent de change. Ils ont fait le change autrefois;
-ils ne le font plus, ils le dédaignent; ils l'abandonnent généreusement
-à l'industrie spéciale des courtiers de papier. Non que ce commerce soit
-plus ingrat qu'un autre. Je pourrais citer des maisons qui gagnent
-jusqu'à cent cinquante mille francs par an _à faire le papier_; mais les
-soixante habitants de la corbeille ont si bien perdu de vue le point de
-départ de leur institution et le sens primitif de leur nom, qu'ils n'ont
-jamais songé à poursuivre les seuls agents qui fassent le change.
-
-Ils ont fait un procès aux coulissiers, qui braconnaient réellement sur
-leurs terres, et les coulissiers leur ont répondu par l'organe de M.
-Berryer: «De quoi vous plaignez-vous? Nous ne faisons que les marchés à
-terme, qui vous sont interdits, et nous nous portons garants de nos
-opérations, ce qui vous est défendu.»
-
-Le raisonnement est si juste et si frappant, que je me demande encore
-comment les agents de change ont pu gagner leur procès, dans l'état
-actuel de nos lois.
-
-
-XVI
-
-Le Code de commerce, lorsqu'il daigna consacrer treize articles à la
-Compagnie des agents de change, se doutait bien qu'il n'avait fait
-qu'ébaucher la matière.
-
-Aussi son article 90 est-il ainsi conçu:
-
-«Il sera pourvu, par des règlements d'administration publique, à tout ce
-qui est relatif à la négociation et transmission de propriété des effets
-publics.»
-
-Ce règlement, promis en 1807, nos agents de change sont encore à
-l'attendre. Ce n'est pas, comme bien vous pensez, faute de l'avoir
-demandé; ce n'est pas non plus qu'on ait refusé de le leur promettre. En
-1843, M. Lacave-Laplagne, ministre des finances, a nommé une commission
-pour l'examen de la question. Cette commission a nommé une
-sous-commission, qui a déposé son rapport, et il n'a plus été question
-de la question.
-
-La sous-commission était composée de MM. Laplagne-Barris, président à la
-Cour de cassation; Devinck; Bailly, directeur de la dette publique;
-Courpon, syndic des agents, et Mollot, avocat.
-
-Depuis 1851, tous les ministres des finances, MM. Fould, Baroche, Magne,
-Forcade de la Roquette, ont promis de remettre à l'étude ce règlement
-tant désiré.
-
-La magistrature française l'attend avec impatience. C'est une justice à
-rendre à nos tribunaux: ils craignent la responsabilité des actes
-arbitraires, et ils vont au-devant des entraves de la loi.
-
-L'arrêt de la Cour de Paris, que j'ai déjà cité, cet arrêt, qui fut
-rendu le 11 mai 1860, sous la présidence de M. Devienne et sur le
-réquisitoire de Me Chaix-d'Est-Ange, proclamait hautement:
-
-«Qu'une réglementation en matière de sociétés d'agents de change, comme
-en plusieurs autres qui touchent au mouvement des valeurs mobilières,
-est chose désirable;
-
-«Que ce n'est pas au magistrat qu'il est possible d'y suppléer par
-l'admission d'usages contraires aux principes généraux de la
-législation;
-
-«Qu'il arriverait ainsi à remplacer le législateur et à mettre ses
-arbitraires appréciations à la place de la loi.»
-
-Il y a un an que la Cour de Paris adressait au gouvernement cet appel si
-noble et si sincère. Cependant rien ne s'est fait. D'où vient
-l'opposition? Il n'y a pas d'opposition: tout le monde est d'accord. On
-étudie de bonne foi, mais sans se presser, à la française. La question
-n'est pas neuve; il y a cinquante-quatre ans qu'on l'étudie un peu tous
-les jours, et l'étude pourrait en continuer jusqu'à l'heure du jugement
-dernier, si personne ne cassait les vitres.
-
-
-XVII
-
-Lorsque j'étais petit garçon, à la pension Jauffret, j'étais assis dans
-la salle d'étude à côté d'un carreau fêlé. C'était un mauvais voisinage,
-surtout en hiver. Le vent se faufilait par là en petites lames
-tranchantes pour me rougir le nez et me roidir les doigts. Je me
-plaignis deux ans aux divers maîtres d'étude, qui me promirent tous de
-faire un rapport sur la question. Mais, un beau matin de janvier, je
-perdis patience: je lançai une grosse pierre dans mon carreau. On me
-tira les oreilles, et l'on fit venir le vitrier.
-
-
-
-
-_Au commencement de décembre 1861, je quittai pour un an mes amis de_
-l'Opinion nationale, _après avoir attiré sur leur tête un procès et
-plusieurs communiqués. M. le docteur Véron, qui dirigeait la politique
-et la littérature du Constitutionnel, m'invita à écrire un Courrier de
-Paris dans le feuilleton de son journal, promettant que j'y serais tout
-à fait libre, et qu'on ne me demanderait pas le sacrifice d'une seule de
-mes idées. Il tint parole, et me laissa publier, sans rature, les quatre
-articles suivants:_
-
-
-I
-
-OU L'AUTEUR PREND LA LIBERTÉ GRANDE DE SE RECOMMANDER LUI-MÊME.
-
-Ami lecteur, qui ne m'avez peut-être jamais lu, voulez-vous qu'avant
-d'aller plus loin nous fassions un peu connaissance? Nous allons nous
-voir très-souvent, et cela durera pour le moins une année. Or, si l'on
-vous annonçait qu'un étranger doit venir chez vous tous les dimanches, à
-l'heure du déjeuner, s'installer sans façon au milieu de la famille, et
-raconter à votre femme et à vos enfants tout ce qui lui passera par la
-tête, vous vous hâteriez de courir aux renseignements, et vous feriez
-bien. Vous voudriez savoir ce qu'il est, ce qu'il pense, d'où il vient,
-où il va, quels sont ses antécédents, et la conduite qu'il a tenue dans
-les maisons qui l'ont accueilli. Votre curiosité, monsieur, serait de la
-prudence.
-
-Eh bien, renseignez-vous sur moi; mais je vous conseille, dans mon
-intérêt, de ne demander des renseignements qu'à moi-même.
-
-Un assez bon moyen de me connaître à fond serait d'envoyer prendre chez
-un libraire les quatorze ou quinze volumes que j'ai publiés en huit ans,
-depuis _la Grèce contemporaine_, imprimée en 1854, jusqu'à _l'Homme à
-l'oreille cassée_, qui vient de paraître avant-hier. Si tous les abonnés
-du _Constitutionnel_ adoptaient cette ligne de conduite, ils feraient
-grand plaisir à mon ami M. Hachette, un bien intelligent et bien
-honorable éditeur. Mais je ne prétends imposer à personne une démarche
-si coûteuse, et qui élèverait outre mesure le prix de votre abonnement.
-Rassurez-vous, mon cher lecteur, je sais ce que la discrétion commande.
-
-D'un autre côté, l'instinct de la conservation personnelle me conseille
-de vous mettre en garde contre les dires de mes ennemis. J'en ai de
-grands et de petits, et même de gros, comme M. Louis Ulbach, ancien
-poëte légitimiste, aujourd'hui républicain au _Courrier du Dimanche_.
-J'en ai d'inviolables, comme M. Keller, député au Corps législatif; j'en
-ai de mitrés, comme M. Dupanloup, évêque d'Orléans. Si vous croyez que
-tous les mandements sont paroles d'Évangile, je suis un homme perdu. M.
-Dupanloup, de l'Académie française, vous dira que j'ai vomi...--Quoi!
-vomi?--Oui, vomi de lâches calomnies contre l'innocent cardinal
-Antonelli. Il vous apprendra que j'ai assassiné la Grèce, que j'adore,
-parce que j'ai pris la défense du peuple grec contre un déplorable
-gouvernement. M. Keller vous en dira bien d'autres, si vous l'écoutez
-aussi patiemment qu'on l'écoutait naguère à la Chambre! Quant à M.
-Veuillot, toutes les fois qu'on prononce mon nom devant lui, il vide sa
-hotte et me voilà sali pour quinze jours. A la suite de ce grand homme,
-les petits jeunes gens du parti clérical vont répétant deux ou trois
-vieilles calomnies bien usées, mais qui leur font autant de profit que
-si elles étaient neuves: comment j'ai payé de la plus noire ingratitude
-un roi et une reine qui m'avaient admis dans leur intimité (je n'ai pas
-échangé vingt paroles en deux ans avec le roi et la reine de Grèce);
-comment j'ai volé le roman de _Tolla_ à un célèbre auteur italien que
-personne n'a pu connaître; et comment j'ai été logé aux frais du pape
-dans la villa Médicis, qui appartient au peuple français. Ces agréables
-imaginations et vingt autres non moins ingénieuses s'étalaient encore le
-mois dernier dans le feuilleton du _Monde_ sous la signature de je ne
-sais quel débutant.
-
-Les journaux étrangers ne sont pas moins inventifs que les nôtres. J'ai
-vu des caricatures allemandes où l'on me représentait écrivant sous la
-dictée de Sa Majesté l'empereur Napoléon, à qui je n'ai jamais eu
-l'honneur d'être présenté. La presse anglaise répète de temps à autre
-que je sers de secrétaire à Son Altesse impériale le prince Napoléon,
-que je n'ai pas vu en face depuis tantôt dix-huit mois. On me dépeint
-ici comme un salarié du pouvoir, là comme un démagogue de la pire
-espèce, plus loin comme un ambitieux qui aspire au conseil municipal de
-Saverne, pour devenir adjoint de la commune et lieutenant de la
-compagnie de pompiers. Pauvre moi!
-
-La critique littéraire ne m'a pas beaucoup plus choyé que la presse
-politique. Interrogez l'école du bon sens, ou la horde malsaine des
-réalistes, ou le joyeux essaim des fantaisistes, ces messieurs sont
-unanimes sur un seul point. Un Athénien de Thèbes la Gaillarde, M.
-Armand de Pontmartin m'a fait l'honneur d'écrire que mes romans étaient
-destinés à garnir le fond des malles. Le dernier numéro de la _Revue
-fantaisiste_, qu'on a eu l'attention délicate de m'envoyer à domicile,
-me comparait élégamment à un ouistiti. Un jeune réaliste de grand
-avenir, M. Durandy ou Duranty, me dépeignait autrefois sous les traits
-d'une souris qui trotte partout, touche à tout, et fait partout ses
-petites... (Décidément, le dernier mot de la phrase était par trop
-réaliste.)
-
-Quand les honnêtes gens de certains journaux ne savent plus par où me
-prendre, devinez un peu ce qu'ils imaginent? Ils fabriquent une lettre
-bien grossière adressée à une personne que son sexe et son rang
-devraient mettre à l'abri de toutes les injures, et ils accolent mon nom
-à leur petit travail. Huit jours après, sur les réclamations énergiques
-de vingt personnes, ils se décident à dire en deux lignes que personne
-ne lit: «Nous nous étions trompés, M. About n'a pas fait d'impertinence
-à madame X...»
-
-Je vous assure, ami lecteur, que ces petits désagréments ne m'ont rendu
-ni triste ni misanthrope; d'ailleurs, vous le verrez bien. Si je vous
-répète tous les méchants bruits qu'on a fait courir sur mon compte, ce
-n'est point par rancune, mais tout uniment pour vous mettre en garde
-contre la calomnie et démentir les faussetés qui pourraient être
-arrivées jusqu'à vous. Quant à moi, ni la sévérité des critiques, ni la
-haine des partis, ni même la bassesse de ces gens qui vendent leurs
-diffamations au petit tas, n'a pu altérer ma bonne humeur.
-
-C'est sans doute parce que je me porte bien. Je suis pauvre et je le
-serai probablement toujours; mais je gagne facilement ma vie par un
-travail qui me plaît. J'ai une famille que j'adore et d'excellents amis,
-dont quelques-uns datent déjà de plus de vingt ans. J'aime les plaisirs
-de la ville et les plaisirs de la campagne, la promenade en voiture au
-bois de Boulogne et les longues courses à pied dans les Vosges, le
-spectacle d'un beau coucher de soleil et le lever de rideau de _l'Étoile
-de Messine_. On me mettrait dans un grand embarras le 14 décembre, si
-l'on me donnait à choisir entre le bal de notre ami Strauss à l'Opéra et
-une belle chasse au sanglier dans la neige éblouissante.
-
-Sans viser à la réputation de jardinier, comme ce grand ambitieux
-d'Alphonse Karr, je cultive mon jardin et je mange quelquefois des
-légumes que j'ai fait planter, suivant le précepte de Candide. Je hais
-le dandysme de Brummel et de M. Barbey-d'Aurevilly; mais j'aime à me
-laver les mains de temps à autre et à mettre quelquefois, avant le
-dîner, une chemise blanche. Lorsqu'il m'arrive de faire des dettes, ce
-n'est aucunement par gloire, mais faute d'argent pour payer mes
-fournisseurs. Ce que j'en dis, cher lecteur, n'est point pour m'insinuer
-dans votre confiance et obtenir la main de mademoiselle votre fille: je
-suis du bois dont on fait les vieux garçons.
-
-L'agriculture est un art que j'estime et que j'aime; sous prétexte de
-cultiver quelques arpents, j'ai appris la théorie du drainage et des
-irrigations; je fais tous les ans dix voitures de foin, souvent douze;
-j'achète du guano; je sais distinguer le blé de l'avoine, M. Victor Hugo
-de M. de Laprade; j'ai trois vaches à l'étable, peut-être quatre, et
-dans l'écurie un vieux cheval de dix-sept ans qui nous mène tous en
-forêt quand les routes ne sont pas trop défoncées.
-
-Mon père, un bien digne homme que j'ai perdu trop tôt, était petit
-marchand dans une ville de quatre mille âmes. C'est pourquoi le commerce
-m'a toujours intéressé passionnément. Je n'en fais pas, oh! non; mais
-j'étudie à mes moments perdus les grandes questions d'où dépend la
-prospérité des États modernes. Je compte bien vous étonner un jour par
-la spécialité de mes connaissances en matière de marchandise. Dans tous
-les cas, vous ne serez pas fâché d'apprendre qu'à mes yeux, un négociant
-honnête et capable est au moins l'égal d'un sous-préfet.
-
-La petite ville où je suis né tire sa prospérité d'une saline
-très-célèbre et d'une grande fabrique de produits chimiques. J'ai donc
-étudié l'industrie dans la mesure de mes moyens. Partout où j'ai voyagé,
-je me suis appliqué à observer le travail de l'homme dans ses produits
-les plus curieux, la filature des soies à Smyrne, le tissage des étoffes
-à Lyon, les huiles et les savons à Marseille, la quincaillerie à
-Saverne, l'impression des étoffes à Mulhouse, la conservation des
-sardines en Bretagne, la pisciculture dans deux petits étangs qui
-embellissent mon jardin, l'exploitation de la naïveté humaine à Rome, à
-Corps-la-Salette et à Loreto.
-
-Un digne homme, qui n'existe plus, M. Jauffret, m'a donné gratis
-quelques rudiments d'éducation classique. En ce temps-là, je suivais les
-cours du collége Charlemagne, sous des professeurs admirables comme M.
-Franck, le philosophe, et ce pauvre H. Rigault, qui est mort de ne
-pouvoir plus enseigner. A la fin de mes études, j'entrai à l'École
-normale, comme mon ami Grenier, ici présent au _Constitutionnel_, comme
-Weiss, Taine et Prévost-Paradol, qui sont aux _Débats_, comme Francisque
-Sarcey, qui reste sans moi à _l'Opinion nationale_. Si la plupart de nos
-camarades se sont enfuis de l'Université pour échapper aux mauvais
-traitements de MM. de Falloux, de Crouseilhes et Fortoul, je n'ai pas eu
-la même excuse. J'avoue qu'en entrant à l'École mon intention était de
-n'enseigner jamais. Je passais par là pour aller plus loin, et avec le
-ferme propos de ne point m'arrêter à mi-route. Ce parti pris de voyager
-me permit de voir Rome, Athènes et Constantinople, tandis que le pauvre
-Sarcey, par exemple, faisait la rhétorique à six Bretons en sabots, au
-village de Lesneven, moyennant un traitement de quatre cents écus, style
-du pays, sur lesquels on retenait 5 pour 100 pour la retraite!
-
-Je revins en France au bout de deux ans, avec sept cents francs de
-capital, huit cents francs de dettes et une famille à nourrir. Vous
-avouerez, monsieur, que j'étais dans les meilleures conditions du monde
-pour entrer dans la littérature. Aussi n'hésitai-je pas un instant. Je
-fis mon chemin assez vite, grâce aux bontés d'un protecteur très-juste
-et très-généreux. Il a trente-six millions de têtes et s'appelle le
-public.
-
-Il m'a gâté quelquefois, c'est une justice à lui rendre; quelquefois
-aussi, il m'a traité durement. Vous l'auriez trouvé juste, mais un peu
-sévère, si vous l'aviez entendu siffler _Guillery_ à la
-Comédie-Française. Il s'est montré trop doux pour les _Mariages de
-Paris_, un volume de nouvelles fort médiocres et que je n'écrirais plus
-si c'était à refaire. En revanche, il n'a peut-être pas assez goûté _le
-Roi des montagnes_, qui, sans être un chef-d'oeuvre, est assurément ce
-que j'ai publié de mieux. Puisse-t-il être plus indulgent pour _l'Homme
-à l'oreille cassée_, mon dernier né, mon Benjamin!
-
-Pardonnez-moi, cher lecteur, de vous entretenir si longtemps du même
-sujet, et d'un assez mauvais sujet. Je n'ignore pas que le _moi_ est
-haïssable; mais, si j'épuise aujourd'hui cette matière, c'est pour n'y
-plus revenir jusqu'à la fin de 1862. Nous sommes ici, ce matin, pour
-faire connaissance; vous me connaîtrez tout à fait quand je vous aurai
-dit un mot de mes opinions religieuses, politiques et littéraires.
-
-J'ai la religion de Stendhal, de M. Littré et de M. Prosper Mérimée.
-Toutefois, croyez bien que je ne suis ni fanatique ni intolérant.
-J'apprécie la foi qui a construit le dôme de Saint-Pierre et inspiré
-tant de chefs-d'oeuvre aux artistes de la Renaissance. J'admire le génie
-du libre examen qui a fondé la grandeur de l'Angleterre et la liberté de
-la Hollande, tandis qu'il affranchissait les esprits en Suisse, en
-Suède, et dans la meilleure moitié de l'Allemagne. J'estime que le
-mahométisme avait du bon en son temps, et qu'il a fait du bien sur la
-terre; mais on ne peut pas être et avoir été, comme dit le père
-Passaglia. Je révère et je plains sincèrement le peuple d'Israël, qui a
-conservé la foi de ses ancêtres au milieu des persécutions les plus
-atroces. Je ne suis intolérant que pour l'intolérance, et j'entre en
-fureur, quand je vois la faiblesse arrogante de quelques hommes
-s'insurger contre un gouvernement qui les soutient. Ah! si j'étais le
-maître ici pendant vingt-quatre heures!... Mais, pardon, ce n'est point
-de cela qu'il s'agit.
-
-En politique, j'aime la paix, comme vous, monsieur; mais nous
-n'accepterions ni l'un ni l'autre ce que l'on appelait autrefois la paix
-à tout prix. La paix sera fondée solidement en Europe et l'on pourra
-licencier toutes les armées lorsqu'il n'y aura ni une nation opprimée
-par une autre, ni un souverain odieux à la majorité de ses sujets.
-
-J'espère donc, et de toute mon âme, qu'avant dix ans, toutes les nations
-seront chez elles et qu'elles se gouverneront elles-mêmes par le
-suffrage universel. Le vif intérêt que je porte à quelques peuples
-opprimés ne me fera jamais oublier nos propres affaires. Si le monde ne
-pouvait être libre qu'au prix de la servitude du peuple français,
-j'abandonnerais le monde à son malheureux sort. Mais nous n'en sommes
-pas là, Dieu merci! A mesure que tous les opprimés de l'Europe, qui sont
-nos alliés naturels, se rapprochent de l'indépendance, la France se
-rapproche de la liberté. Nous ne touchons pas au but, mais nous
-l'apercevons, et c'est quelque chose. Encore deux ou trois coups d'État
-en novembre, et le gouvernement impérial ne nous laissera plus rien à
-désirer. Lorsque j'étais petit garçon, je regrettais que tous les jours
-de la semaine ne fussent pas des dimanches. Il ne faudrait que la
-volonté d'un homme, pour que tous les mois de l'année fussent des mois
-de novembre, et l'homme à qui nous avons mis nos destinées en main est
-intéressé à notre résurrection autant que nous-mêmes.
-
-En littérature, monsieur, j'ai le goût le plus ridicule, mais vous
-aussi; et cela me réconcilie avec moi-même. J'aime tout ce qui me plaît,
-et je me soucie des règles d'Aristote ou de Laharpe comme d'un
-feuilleton du petit M. Édouard Fournier. Après une oraison funèbre de
-Bossuet, qui m'a fait dresser les cheveux sur la tête, je me gaudis en
-lisant l'oraison funèbre de Gicquel, par Mgr l'évêque de Poitiers.
-J'admire le génie de madame Sand; j'adore le style de Mérimée et de
-Gautier, qui est la perfection même; j'ai pleuré sur les vers de M. de
-Lamartine, la poésie de M. Hugo m'a donné des éblouissements comme vous
-en avez eu sans doute en regardant le soleil. M. Ponsard me rend froid,
-comme Dieu fit l'homme à son image; et cependant il y a un acte de
-_Charlotte Corday_ qui m'a rappelé le génie de Corneille. Émile Augier
-me ravit; c'est un des Français les plus français qui aient émerveillé
-la France. Mais comment oserai-je vous avouer que j'aime beaucoup son
-grand-père Pigault-Lebrun, et que je ne méprise aucunement le gros rire
-de M. Paul de Kock? Je range _Madame Bovary_ parmi les chefs-d'oeuvre de
-l'art contemporain. Vous le dirai-je? Les livres de notre temps que je
-goûte le moins sont ceux qui portent mon nom. Ils m'enchantent lorsque
-je les écris et m'attristent quand j'essaye de les relire. Et cependant
-j'entre en fureur quand je les vois déchirer à belles dents par des
-critiques qui ne me valent pas. N'allez pas croire au moins que je
-haïsse la critique en général! Les Sainte-Beuve et les Janin sont placés
-au plus haut de mon estime, et je vous ai dit quelle place Sarcey occupe
-dans mon coeur. Il y a trente écrivains à Paris qui jugent les oeuvres
-d'imagination avec infiniment de goût et de droiture; ceux-là seront mes
-amis, quoi qu'ils disent pour ou contre moi.
-
-Il est heureux que je n'aie jamais à vous entretenir de musique. Je
-serais forcé d'écrire ici que je préfère Mozart à M. X... et Rossini à
-M. Z.: ce qui me mettrait mal avec au moins deux personnes. Mais nous
-parlerons souvent des autres arts. Je vous décrirai les théâtres de la
-place du Châtelet, et le nouvel Opéra, que mon ami Charles Garnier
-construit dans un style beaucoup plus agréable. Toutes les fois qu'on
-exposera un tableau, une statue, soit dans un monument public, soit au
-boulevard des Italiens, je vous en donnerai mon avis, en amateur plus
-passionné que compétent, mais toujours sincère; car j'ai oublié de vous
-dire que j'étais fanatique de peinture et que je me ferais couper en
-morceaux plutôt que de laisser transformer les toiles de Rubens en
-toiles à matelas.
-
-Maintenant, cher lecteur, vous me connaissez comme si j'avais déjeuné
-chez vous ce matin et bavardé à tort et à travers, selon mon habitude.
-Si je ne vous ai pas fait l'effet d'un méchant homme, vous me lirez
-dimanche prochain, et ainsi de suite durant toute une année. Et je
-m'engage à ne plus vous parler de moi.
-
-
-II
-
-DE LA QUESTION FINANCIÈRE ET DE QUELQUES AUTRES
-
-Voici tout juste un mois qu'une auguste volonté a inscrit à l'ordre du
-jour, en trois mots pleins de promesses: _Équilibre du budget._ Le soin
-de rétablir nos finances est confié à un homme hardi, fécond en
-ressources, célèbre à juste titre par les services qu'il a rendus. Au
-seul bruit de son avénement, le crédit public est ressuscité comme
-Lazare.
-
-Bientôt le premier élan s'est ralenti; on a compris que l'équilibre d'un
-budget ne se prenait point d'assaut comme la tour Malakoff; les esprits
-sont entrés dans une période de réflexion. Personne ne doute du résultat
-définitif: la France sait qu'avant peu elle sera tirée d'affaire; mais
-les esprits curieux se demandent comment.
-
-Il n'y a que deux moyens d'égaler les recettes aux dépenses. Le premier
-consiste dans la réduction des dépenses; le deuxième, dans
-l'augmentation des recettes. Mais les impôts existants sont déjà d'un
-certain poids. Il y a des patentes bien lourdes; je ne sais pas s'il
-serait possible d'aggraver les droits de mutation; le décime de guerre,
-qui fut voté durant l'expédition de Crimée, se perçoit encore
-aujourd'hui sur tous les chemins de fer; le tabac vient d'être augmenté
-de 25 pour 100. C'est bien; mais c'est assez, et qui voudrait faire plus
-ferait peut-être un peu trop.
-
-On a parlé de nouveaux impôts à créer; soit. Va pour les pianos et les
-allumettes chimiques! La taxe des pianos contribuerait sans doute à la
-tranquillité publique, comme la taxe des chiens. L'une a fait
-disparaître quelques milliers d'animaux errants, galeux, braillards, ou
-même hydrophobes; l'autre supprimerait un nombre égal de clavecins
-aigris et d'épinettes à la voix acide. J'aime à croire que le Trésor
-exempterait de tout droit le piano du pauvre comme le chien de
-l'aveugle. Les anciens prix de Rome, qui composent des opéras-comiques
-_in partibus infidelium_, faute de trente mille francs pour se faire
-représenter, seraient admis à tapoter gratis. En revanche, je
-recommanderais à toute la sévérité de M. le percepteur ma voisine du
-deuxième étage, qui m'étourdit du matin au soir, et qui ne joue pas en
-mesure. Mais combien la France possède-t-elle de pianos? Quatre cent
-mille, suivant les uns; six cent mille, suivant les autres. Mettons six
-cent mille. A combien taxera-t-on ces contribuables à queue ou sans
-queue? Il me semble que dix francs sont un impôt raisonnable. Total, six
-millions au maximum. Hélas! qu'est-ce que six millions dans le budget de
-la France? Nos paysans de Lorraine vous répondraient en leur langage
-pittoresque: «Une fraise dans la gueule d'un loup!»
-
-Il y aurait gros à gagner sur les allumettes chimiques. J'ai lu, je ne
-sais où, que chaque citoyen français en usait huit par jour. Ce chiffre
-ne peut qu'aller croissant, si la nation adopte les allumettes au
-phosphore amorphe. Elles ne sont pas positivement incombustibles, mais
-on en casse au moins dix avant d'en allumer une. Cela tient-il à la
-maladresse du consommateur? Est-ce tout simplement parce que nous
-commettons la faute de les frotter sur une espèce de carton rougi? Elles
-s'enflamment volontiers sur le verre, sur la faïence, sur le marbre, sur
-le papier blanc; beaucoup plus difficilement sur les plaques préparées
-et vendues par l'inventeur.
-
-Si vos allumettes miraculeuses sont destinées, comme on l'assure, à
-remplacer toutes les autres, et si l'État, par surcroît de précaution,
-les frappe d'un impôt, les chances d'incendie deviendront presque nulles
-dans les petits ménages. Mais on inventera de nouveau les vieilles
-allumettes de chanvre trempé dans le soufre, ou même l'art de faire du
-feu comme les Cherokees, en frottant deux bâtons l'un contre l'autre.
-
-Décidément, mieux vaut réduire nos dépenses que de chercher dans les
-petits moyens un accroissement de recettes. Appliquons-nous à simplifier
-la perception des impôts. Elle coûte 14 pour 100 en France, et 8 pour
-100 en Angleterre. Faisons de notre mieux pour égaler en cela le peuple
-anglais. On parle de supprimer les receveurs généraux: c'est peut-être
-une idée en l'air; peut-être même, depuis ce matin, est-ce une idée par
-terre. Cependant il me semble que l'État, grâce aux chemins de fer et au
-télégraphe électrique, pourrait économiser certains ressorts coûteux.
-
-C'est le budget de l'armée qui a bon dos! Toutes les fois que la France
-éprouve un embarras d'argent, les sages de s'écrier: «Réduisez donc
-l'armée! Ayez cent mille hommes de moins, vous aurez cent millions de
-plus!» Le compte est exact, ou peu s'en faut; mais, entre nous, le
-moment serait-il bien choisi pour licencier une partie de nos troupes?
-Nous sommes en paix, je l'avoue, et nous n'avons rien à craindre de
-personne; mais la physionomie de l'Europe et de l'Amérique n'a rien de
-très-rassurant. Il se peut que, dans une dizaine d'années, tous les
-soldats européens soient rendus à la vie civile. Quand un ordre logique
-et durable sera fondé autour de nous; quand toutes les nations vivront
-chez elles; quand le suffrage universel aura dit son mot en tout pays;
-quand les deux principes qui sont en guerre depuis 1789 auront livré
-leur dernière bataille, la France réalisera sans danger une économie
-annuelle de cinq cents millions. Jusque-là, contentons-nous de supprimer
-quelques dépenses inutiles et de rappeler quelques régiments dont l'exil
-prolongé ne nous rapporte ni gloire ni profit.
-
-Les ouvriers cordonniers de Paris viennent de terminer les bottes à
-l'écuyère qu'ils ont offertes au général Garibaldi. Ils les ont même
-exposées en public durant trois ou quatre jours; mais j'ai été averti
-trop tard, et je ne les ai pas vues. J'espère, mes bons amis, que vous
-n'avez pas oublié les éperons, une paire d'éperons solides! La traite
-est longue à faire, le cavalier est infatigable, il ne faut pas que sa
-monture le laisse en chemin.
-
-Est-ce Garibaldi qui nous a envoyé cette admirable et singulière
-cargaison qu'on voit au pont des Saints-Pères? J'en doute. Figurez-vous
-une centaine de beaux grands bénitiers naturels, faits d'une seule
-coquille nacrée. Le mollusque prédestiné qui tire de son propre fond
-cette richesse calcaire ne doit pas habiter les côtes de Caprera; il se
-briserait aux rochers du voisinage, comme la poésie de M. de Laprade
-s'écorne au contact brutal de la loyauté populaire.
-
-La nation sous-marine des mollusques est plaisante au dernier point. Je
-me figure qu'on doit rire à valve déployée dans le royaume verdâtre de
-la blonde Amphitrite. La naïveté des huîtres, l'ampleur majestueuse des
-bénitiers, l'agilité maligne des nautiles, l'innocence paradoxale de la
-_concha veneris_, la rondeur béate des coquilles de Saint-Jacques,
-chères au pèlerin... Mais pardon! je me garde de la fantaisie; c'est le
-plus périlleux de tous les arts. _Orphée aux Enfers_ est à mes yeux un
-chef-d'oeuvre de fantaisie grotesque, et pourtant mon illustre ami, M.
-Jules Janin, homme de goût s'il en fut, et fantaisiste au premier chef,
-l'a écrasé d'une chiquenaude. Rabelais et Shakspeare, ces dieux de la
-fantaisie, n'ont pas trouvé grâce devant l'auteur de _Micromégas_. L'art
-de dérider les hommes par l'absurde et l'exclusif navigue entre mille
-écueils et s'y brise au moindre souffle.
-
-La France possède aujourd'hui un de ces fantaisistes qui suffisent à la
-gloire d'un siècle: c'est mon camarade et mon ami Gustave Doré. Depuis
-son interprétation de Rabelais, qu'il crayonnait en maître au sortir du
-collége, il a touché à tout avec une baguette de fée. Il a ressuscité la
-légende du Juif errant, et ce chef-d'oeuvre de _maestria_ élégant a
-provoqué un éclat de rire homérique. Il fera revivre Homère un de ces
-jours, et la Bible, et la légende de don Quichotte, qui est déjà chez le
-graveur. En attendant, il donne un corps aux visions funèbres du Dante
-et ranime le vieux bourreau catholique et satirique de Florence. Il
-brode les arabesques les plus jeunes et les plus folâtres sur le canevas
-immortel du bon Perrault. Quel artiste! quel poëte! quel homme! Les
-contemporains de Dédale auraient dit: «Quel dieu!» Hier encore, dans une
-heure de récréation, il se plaisait à illustrer _le Capitaine
-Castagnette_, une joyeuseté du jour de l'an, qui durera cent ans et
-plus. C'est l'épopée comique du grand Empire, l'histoire bouffonne d'un
-de ces argonautes grognards qui laissaient un membre de leur corps à
-tous les écueils de la gloire. Le livre est assaisonné de vin et de
-larmes, comme ces mets indiens où l'on mélange avec art le sucre et le
-piment. Les bras, les jambes, les têtes, les boulets, les calembours,
-voltigent dans l'air, pêle-mêle, avec les hirondelles.
-
-On y voit la retraite de Russie, et l'aigle dorée du drapeau impérial
-escarbouillant à coups de serre les corbeaux qui suivaient la grande
-armée. Le collaborateur de Gustave Doré, l'homme qui a écrit ce livre
-étrange, n'a pas signé son oeuvre de son nom: c'est le jeune et charmant
-secrétaire d'un musicien de beaucoup d'esprit, d'un auteur de fantaisies
-fleuries et chou-fleuries, qui préside, à ses moments perdus, un des
-grands corps de l'État.
-
-Notre siècle est encore un peu gourmé; les hommes d'imagination cachent
-leur talent comme un vice. On signe avec orgueil un mémoire
-insignifiant, un rapport de commission, une étude sur le drainage; mais
-il faut presque de l'audace pour avouer un vaudeville, un drame, un
-roman. A qui la faute? Sans doute aux doctrinaires qui ont régné avant
-nous. Je crois pourtant que l'heure approche où chacun, sans fausse
-honte, couvrira ses oeuvres de son nom. M. Mocquart, après avoir signé
-_Jessie_, avouera le drame qui va sortir de son roman.
-
-Si, par la suite, il aventure sur le boulevard quelque _Tireuse de
-cartes_ ou quelque _Fausse Adultère_, il n'aura plus aucune raison de
-faire le modeste et de se cacher à l'ombre d'un collaborateur. Son
-exemple sera suivi, j'aime à le supposer, et le public, qui dédaigne,
-sans savoir pourquoi, les simples gens de lettres, reconnaîtra qu'un
-homme en place ne déroge pas en se faisant jouer ou imprimer, mais
-s'élève.
-
-L'Académie française, auguste représentante d'un passé qui s'en va,
-s'est fait longtemps tirer l'oreille avant d'ouvrir sa porte aux
-romanciers. Passe pour les grands seigneurs, les orateurs, les
-historiens, les auteurs tragiques ou comiques; mais Jules Sandeau
-lui-même n'a pas été admis sans débats, et l'on ne parle ni de Dumas, ni
-de Gozlan, ni de Gautier. Cependant il y a deux places vacantes, puisque
-le père Lacordaire est allé rejoindre Scribe au pays où les dominicains
-et les vaudevillistes s'habillent du même drap. Scribe (on rendra
-bientôt justice à cet aimable génie) a laissé un grand vide à l'Académie
-comme au théâtre. L'opinion publique désigne, dès aujourd'hui, son
-successeur au théâtre; mais M. Sardou est trop jeune pour se présenter à
-l'Institut.
-
-Il y viendra, n'en doutez point, et j'ose dire qu'il fera honneur à
-l'illustre compagnie. En attendant, le mieux serait, je pense, de nommer
-M. Octave Feuillet, un galant homme et un joli poëte, plein d'esprit et
-de grâce,--tout capitonné d'idées fines et de sentiments délicats. Il
-est aimé de toutes les femmes (en tout bien tout honneur) et estimé de
-tous les hommes; l'Académie serait une grande bégueule, si elle
-demandait quelque chose de plus. Je le propose en première ligne, parce
-que Janin ne s'est pas mis sur les rangs; mais Janin ne veut pas faire
-le voyage de Passy à l'Institut. Janin est en littérature ce que Pons
-est en escrime: une Académie à lui tout seul. Et quelle compagnie!
-Horace lui a prêté son fauteuil aux pieds d'ivoire; Diderot lui a passé
-sa robe de chambre, la fameuse! Et tous les écrivains de bonne famille,
-en costume de veau doré, s'étalent en cercle autour de lui dans son
-admirable chalet.
-
-Le révérend père Lacordaire, qui fut éloquent et libéral à ses heures,
-mérite un successeur éloquent et libéral. On a pensé à M. Dufaure, et je
-crois qu'on ne pouvait mieux choisir. Si M. Victor de Laprade, qui
-cumule la gloire des académiciens et la _turpitude_ des fonctionnaires,
-jugeait à propos de donner sa démission, nous avons un nouveau candidat,
-M. Baudelaire, génie très-inégal et parfois limoneux, mais plus grand
-poëte assurément que le satirique lyonnais, et pur de tout salaire du
-gouvernement.
-
-On m'assure que l'Académie française, ou du moins un des partis qui
-l'agitent, songe à nommer un galant homme étranger à la littérature,
-mais honorablement connu pour ses idées rétrogrades. A Dieu ne plaise
-que je conteste la légitimité d'un tel choix! Mais on me permettra de
-dire qu'il n'est pas des plus opportuns; car enfin les idées rétrogrades
-ne manquent pas de représentants à l'Académie, et le passé y occupe une
-place assez importante, sinon trop!
-
-Si toutes les classes de l'Institut étaient soeurs, les quarante
-immortels prendraient exemple sur leurs confrères de l'Académie des
-beaux-arts. Cette illustre et intelligente compagnie s'est rajeunie de
-cent ans, en élisant M. Meissonier, le plus jeune de nos grands
-peintres. Ce faisant, elle a donné satisfaction au goût du siècle, et
-sacrifié une hécatombe de trois ou quatre vieilles victimes sur l'autel
-du progrès. Elle a expié l'élection de M. Signol, et fermé la porte à
-toutes les nullités pédantes et gourmées. Désormais les jeunes peuvent
-venir; je vois poindre à l'horizon Baudry, Gérôme et Cabanel.
-
-Pourquoi donc ces élections, qui passionnaient tout le monde il y a
-vingt ans, n'intéressent-elles plus qu'un petit nombre de _dilettanti_?
-Je me rappelle le jour où M. Flourens fut élu par-dessus la tête de M.
-Victor Hugo: une moitié de Paris voulait égorger l'autre. Aujourd'hui,
-on va voir à Saint-Sulpice la chapelle de M. Delacroix, puis à
-Saint-Germain-des-Prés la décoration de M. Flandrin, avec plus de
-curiosité que de fureur. L'âpreté des jugements est tempérée par une
-sorte de résignation voisine de l'indifférence. Un grand artiste inconnu
-vient de produire une oeuvre importante au boulevard des Italiens: c'est
-M. Justin Mathieu, pauvre, presque aveugle, et puissant comme Doré
-lui-même par l'audace et l'originalité de ses conceptions. Qui s'en
-émeut? qui en parle? Est-ce donc que la politique nous absorbe tout
-entiers? Mais nous sommes presque aussi indifférents en matière
-politique. Réveillons-nous! réveillons-nous! si nous ne voulons pas
-qu'on dise en Europe: «Les Français ne sont plus sensibles qu'au talent
-divin de madame Ferraris ou au tapage des bals de l'Opéra.»
-
-C'est aujourd'hui que Strauss nous offre la primeur de ses quadrilles.
-Samedi dernier, on a sanctifié la salle, en y donnant un bal de charité.
-La municipalité du XIe arrondissement avait organisé la fête. On parle
-d'une recette de quarante mille francs et plus. Bravo! L'hiver n'est pas
-trop rude; mais il n'en est pas moins dur, car le pain ne se donne pas,
-cette année.
-
-J'ai voulu assister à ce bal, où tant de personnes honorables avaient
-contribué pour une somme si ronde. J'y ai vu vingt jolies toilettes,
-quelques beaux diamants, deux ou trois officiers municipaux en uniforme,
-et une multitude de femmes de chambre, de cuisinières, de cochers, de
-concierges, sans compter les danseuses des bals publics, qui s'étalaient
-dans certaines loges. Il faut avouer, gens de Paris, que vous êtes des
-Athéniens bizarres. Vous croyez être généreux quand vous avez pris pour
-quarante francs de billets au profit des pauvres; et vous ne sentez pas
-combien il est impertinent d'envoyer vos domestiques danser un vis-à-vis
-avec les dames patronnesses! Vos amis sont là, en grande toilette; ils y
-ont amené leurs femmes et leurs filles, et vous ne craignez pas d'y
-faire aller vos laquais! Je comprends que ce bal vous ennuie, que vous
-préfériez le théâtre, ou le monde, ou le cercle, ou même votre lit;
-mais, s'il vous coûtait trop de payer de votre personne, ne pouviez-vous
-jeter les billets au feu? Vous auriez épargné une avanie à quelques
-personnes de votre monde, et à moi un dégoût qui me soulève encore le
-coeur.
-
-
-III
-
-Avez-vous remarqué cette phrase que le gouvernement anglais a publiée
-après la mort du prince Albert:
-
-«On espère que, dans cette triste circonstance, tout le monde prendra un
-deuil convenable.»
-
-Que de choses en quelques mots! Il y aurait tout un traité à faire
-là-dessus. La reine d'une grande nation vient de perdre son mari, et
-elle espère que, dans ses trois royaumes, tout le monde prendra un deuil
-convenable. Ce n'est ni un décret, ni une ordonnance, ni un ordre tombé
-d'en haut: c'est un appel à la sympathie publique en même temps que le
-rappel d'une obligation sociale. Il y a dans cette formule un mélange de
-hauteur, de confiance et de familiarité. Vous sentez, dès le premier
-mot, que la dynastie qui parle est dans les relations les plus
-courtoises, sinon les plus intimes, avec ses sujets; que personne ne
-discute ses droits; qu'elle n'a point d'ennemis déclarés dans la nation;
-qu'elle peut compter, en toute occasion, sur cette fidélité sans
-bassesse que les Anglais affichent avec une sorte de coquetterie. Vous
-devinez une reine qui règne et ne gouverne pas; un peuple qui fait ses
-affaires lui-même, et qui craint d'autant moins de paraître humble et
-soumis qu'il est sûr de rester libre; un pays de tradition, de décence
-et de convenance, gouverné par les moeurs plus encore que par les lois.
-
-Nous sommes fiers d'être Français, voilà qui est convenu; mais il se
-passera bien des années avant que nos moeurs politiques s'élèvent à la
-hauteur des moeurs anglaises. Rien n'est plus inégal, plus capricieux,
-moins logique que nos rapports avec les hommes qui nous gouvernent. Le
-peuple français se conduit avec la monarchie comme avec une maîtresse:
-il l'embrasse, il la met à la porte, il retourne chez elle et se traîne
-à ses genoux. Hier, il en disait pis que pendre; il la flatte
-aujourd'hui, non sans rougir de sa bassesse actuelle et de ses violences
-passées. C'est une question de fougue et de tempérament. Nous avions
-adoré Louis XIV comme un dieu; nous avons éclaboussé son convoi funèbre.
-Tel bonhomme de roi à qui nous serrions la main des deux mains, pleins
-de respect pour sa coiffure et d'admiration pour son parapluie, a dû
-s'enfuir au milieu des huées, tout honnête homme qu'il était de sa
-personne. De quelles acclamations n'avons-nous pas étourdi Lamartine sur
-la place de l'Hôtel-de-Ville! Apollon, descendu sur terre pour nous
-apporter l'harmonie, n'aurait pas été mieux accueilli. Quatorze ans
-après ce beau triomphe, Apollon meurt de faim, et les généreux petits
-journaux le poursuivent de leurs cris les plus aigres.
-
-J'ai déjà assisté à quelques ovations, politiques et autres. Ces scènes
-bruyantes me remplissent d'une profonde tristesse. Ce n'est pas
-jalousie, au moins! Non, je plains le bénéficiaire. J'aimerais mieux
-pour lui les témoignages d'une approbation convenable, comme on dit à
-Londres; il serait exposé à des revirements moins terribles.
-
-Supposez que nos vieux ancêtres ne nous aient pas laissé la loi salique,
-et représentez-vous une reine de France, jeune et jolie, choisissant à
-l'étranger un mari qui ne sera pas roi. Quel beau rêve pour ce jeune
-prince! mais aussi quel réveil, après la lune de miel de la popularité!
-Quels pamphlets! quels couplets et quelles caricatures! De deux choses
-l'une: ou cet infortuné s'enfuirait honteusement, pour échapper à
-l'injustice populaire, ou il essayerait d'écraser notre mauvais vouloir
-et de renverser nos lois. Le prince Albert, pour qui l'on vient de
-demander et d'obtenir là-bas un deuil convenable, n'a jamais été placé
-dans cette dangereuse alternative. La nation l'avait accueilli poliment,
-non comme un étranger, mais comme un hôte: il a rendu aux Anglais
-courtoisie pour courtoisie. Il a donné à la couronne de beaux et
-nombreux héritiers, et créé une famille vraiment royale. Modeste et
-délicat, il s'est tenu discrètement en dehors de la politique; sa plus
-chère étude a été l'éducation de ses enfants. Dans les heures de loisir,
-il a encouragé les arts et l'industrie, si bien qu'après avoir vécu plus
-de vingt ans auprès du trône, sans avoir jamais été populaire dans le
-sens français de ce terrible mot, il meurt regretté et estimé d'un grand
-peuple, et son deuil est porté convenablement.
-
-Ceci n'est point une satire de nos moeurs. Nous avons du bon, quoi qu'on
-dise, et peut-être que, dans une juste balance, la légèreté française
-serait de meilleur poids que toute la gravité des Anglais. Nous sommes
-plus ardents, plus généreux, plus vivants que nos voisins
-d'outre-Manche. Je relisais hier un petit livre amphigourique, mais
-plein d'idées: _le Dandysme et Brummel_, par M. Barbey d'Aurevilly.
-L'auteur compare deux célèbres dandys qui ont ébloui un instant
-l'Angleterre et la France: Brummel et d'Orsay. Absurdes et inutiles l'un
-et l'autre, je le veux bien, car le dandysme est la vanité la plus vaine
-de toutes; mais qui pourrait hésiter une minute entre le dandysme glacé,
-gourmé, compassé de Brummel et la folie capiteuse de ce beau d'Orsay,
-qui provoque un officier pour avoir parlé légèrement de la Vierge Marie?
-«Elle est femme, disait-il, et je ne permettrai jamais qu'on insulte une
-femme devant moi!» Il se battit pour elle comme un chevalier pour sa
-dame, et cela en plein XIXe siècle; et il ne faudrait pas plus de deux
-traits de ce genre pour me réconcilier avec la folie française.
-
-J'ai promis de vous raconter tous les événements, petits et grands, qui
-agitent le monde où l'on pense. Je ne peux donc oublier la réouverture
-de la galerie d'Apollon. Hâtez-vous d'y courir, si vous êtes amoureux de
-ces nobles plaisirs que l'homme perçoit par les yeux. Faites demain ce
-que j'ai fait hier; si vous n'êtes pas content, ami lecteur, je vous
-permets de m'écrire une de ces lettres anonymes et féroces que la poste
-jette souvent chez mon portier.
-
-Dire que la galerie d'Apollon, au Louvre, est une merveille
-d'architecture; que M. Delacroix y a peint un plafond qui comptera parmi
-les chefs-d'oeuvre du maître, bien avant la chapelle de Saint-Sulpice;
-que vingt artistes de second ordre, interprétés par l'industrie des
-Gobelins, y ont placé toute une collection de portraits fort estimables,
-c'est répéter une banalité. Je passe donc à cette exposition nouvelle et
-prodigieuse que M. de Nieuwerkerke, dans un moment de loisir, a bien
-voulu organiser là pour notre instruction et notre joie.
-
-Les bijoux que possède le Louvre étaient ensevelis dans un cabinet
-obscur; les ivoires étaient logés de telle façon, qu'au mois de mai 1860
-un amateur intelligent et délicat a pu acheter, vers la gare de Rouen,
-une demi-douzaine de chefs-d'oeuvre appartenant à l'État, volés par un
-filou vulgaire, et mis en étalage à une devanture de boutique, sans que
-l'administration des musées en eût senti le vent. Si l'acquéreur de ces
-merveilles n'avait pas été aussi désintéressé que sagace, la France
-aurait perdu un trésor inestimable, et elle n'aurait guère entendu
-parler de la perte qu'elle avait faite.
-
-Rien de pareil ne saurait plus arriver aujourd'hui. La galerie d'Apollon
-a mis en lumière, et sous scellés, la plus curieuse collection de notre
-trésor national. Curieuse est le mot: les biens qui sont logés là
-rentrent dans la catégorie de ce qu'on désigne, en vente publique, sous
-le nom de _curiosité_. Un rang de vitrines modestes, encastrées dans
-toutes les fenêtres, permet d'admirer les faïences irisées, les
-chefs-d'oeuvre de Faenza, les merveilles nationales de Bernard Palissy,
-les laques de Chine, d'un goût et d'une légèreté incroyables. Quelques
-crédences, logées en face, renferment les émaux de Limoges, et notamment
-ce que l'illustre Léonard Limosin nous a laissé de plus beau.
-
-Au milieu de la grande salle s'élèvent de vastes écrins, les dignes
-écrins d'un grand peuple. Sur des socles dorés, du plus beau style Louis
-XIV, chefs-d'oeuvre d'un Boule contemporain qui s'appelle M. Rossigneux,
-on a construit de grandes cages de cristal et de cuivre. Le seul
-reproche qu'on ait à faire à ces beaux meubles, c'est un peu trop de
-nudité dans la partie haute, qui ne rappelle aucunement la riche
-décoration de la base. Un simple ornement doré, aux angles supérieurs,
-aurait achevé l'édifice. On peut reprendre aussi la couleur des
-tentures, qui est de ce bleu cru que les artistes et les bijoutiers
-eux-mêmes ont abandonné depuis longtemps aux perruquiers. Il était
-facile de trouver une nuance intermédiaire entre le bleu des coiffeurs
-et le bleu des émaux. Si madame de Léry ou mademoiselle Augustine
-Brohan, qui la personnifie si bien dans _le Caprice_, va visiter la
-galerie d'Apollon, elle pensera tout de suite à madame de Blainville. A
-part ce petit défaut, qui se peut corriger en quelques heures, la
-nouvelle exposition de nos bijoux et de nos ivoires ne laisse rien à
-désirer. J'y ai passé une heure dans l'éblouissement continu; faites
-comme moi, ami lecteur, c'est la grâce que je vous souhaite.
-
-Vous irez ensuite faire un tour dans la grande galerie des maîtres
-français et étrangers. Vous fermerez les yeux pour ne pas voir le _Saint
-Michel_ de Raphaël, la _Kermesse_ de Rubens, et tous ces pauvres
-chefs-d'oeuvre qui ont tant souffert depuis quelques années; mais
-Léonard de Vinci, le Corrége, le Titien, le Lorrain et tous les grands
-maîtres qui ont échappé au massacre des innocents, fourniront à votre
-admiration une riche matière. Si vous avez le temps de parcourir un peu
-les grands appartements de l'école française, je vous recommande
-Prudhon, ce Corrége français, et David, qui fut l'Ingres de son temps,
-et Géricault, le père de M. Delacroix, et Chardin, le dieu Chardin, que
-nos réalistes poursuivent en pataugeant et en éclaboussant, mais, hélas!
-sans le rejoindre.
-
-Et, si vous n'avez pas une indigestion de bonne peinture, vous irez vous
-reposer à l'exposition du boulevard des Italiens, à moins qu'il ne vous
-soit plus agréable d'y venir en ma compagnie dimanche prochain.
-
-Une bonne nouvelle, en attendant. M. Justin Mathieu, ce sculpteur que sa
-verve et sa puissance nous permettent de ranger parmi les précurseurs de
-Doré; ce grand artiste, pauvre, presque aveugle et peu connu, vient
-d'obtenir du ministère d'État une pension modeste mais honorable. Cela
-nous prouve qu'en dépit de l'envie, et même malgré quelques
-mécontentements officiels, cette petite exposition du boulevard des
-Italiens n'est pas inutile au vrai mérite. M. le préfet de police, qui
-va quelquefois se promener par là, s'est adjoint spontanément à la
-générosité du ministère; il a prié M. Justin Mathieu de vouloir bien
-accepter un témoignage de sa sympathie et de son admiration.
-
-On me dit qu'un certain nombre de gens du monde, curieux de compléter
-sur le tard leur éducation artistique, se donnent rendez-vous dans
-l'atelier de M. Bauderon, rue Vintimille, nº 16, pour assister à ses
-entretiens sur les beaux-arts. M. Bauderon est un peintre qui sait
-l'Italie comme M. Renan sait l'Orient ancien, comme Théophile Gautier
-sait l'Espagne moderne, comme Méry sait l'Inde anglaise, comme le
-général Daumas sait l'Algérie, comme Taine sait l'Angleterre, comme
-Louis Énault sait la Laponie, comme aucun gouvernement français n'a su
-la France. Il promet de nous parler Italie et peinture, et cela tous les
-samedis à trois heures et demie. M. Dumanoir et quelques autres
-dilettanti de première classe vont à ces entretiens avec joie et en
-parlent avec reconnaissance. J'y compte aller aussi, et je serais charmé
-de vous y rencontrer, ami lecteur; car c'est double plaisir que de
-s'instruire en bonne compagnie.
-
-J'ai eu cette joie durant trois jours de la semaine, et sans quitter le
-coin de mon feu. Je lisais et relisais un savant rapport de l'honorable
-général Morin sur le chauffage et la ventilation des théâtres.
-
-Voilà une grave question qui m'intéresse fort, et vous aussi. Que de
-fois vous avez maudit l'incommodité nauséabonde et malsaine de nos
-salles de spectacle! Combien de migraines vous avez rapportées à la
-maison, entre minuit et une heure du matin! Vous avez déploré, comme
-moi, que le théâtre ne pût être un instrument de plaisir sans devenir
-par surcroît un instrument de supplice. Ah! la commission des logements
-insalubres approuvera la démolition de ces grandes baraques asphyxiantes
-qui vont s'écrouler dans quelques mois le long du boulevard du Temple.
-
-La ville de Paris s'applique à les remplacer par des monuments d'une
-élégance contestable, mais qui seront, s'il plaît à Dieu, plus commodes
-et plus sains. Tandis que l'architecte pétrissait dans la pierre de
-taille les deux pâtés majestueux qui décorent la place du Châtelet, une
-réunion de savants, choisis par M. le préfet de la Seine, cherchait le
-meilleur moyen de ventiler ces énormes édifices. S'il nous est donné,
-l'an prochain, d'écouter sans migraine la jolie musique de Massé, de
-Grisar et de Gounod; si nous ne mourons plus d'apoplexie aux beaux
-drames de M. d'Ennery, nous devrons des actions de grâces à la
-commission et à M. le général Morin.
-
-Voilà bientôt trente ans que l'autorité municipale a posé ce problème.
-Est-il enfin résolu? Je n'ose l'affirmer encore; mais on peut dire, à la
-louange du savant rapporteur, qu'il l'a très-longuement et
-très-laborieusement débattu. Six mois de patientes et coûteuses études
-ont prouvé qu'en matière de salubrité publique la commission ne
-regardait ni au temps ni à la dépense. Si M. le général Morin et ses
-honorables collègues n'ont réussi qu'imparfaitement, leur bonne volonté
-ne sera pas mise en cause; il ne faudra nous en prendre qu'aux
-difficultés du sujet et à l'avarice de la nature, qui ne crée pas un
-homme de génie tous les jours.
-
-Vous connaissez le mal: M. le général Morin vous l'explique par
-principes; il vous le fait toucher du doigt, en attendant qu'un autre
-soit assez heureux pour trouver le remède. Les hommes ne sont pas
-organisés pour s'entasser au nombre de deux ou trois mille dans une
-chambre bien close. Chacun d'eux, tout en pleurant sur les malheurs de
-Mimi, ou en éclatant de rire devant la figure spirituelle d'Arnal,
-dévore de l'oxygène, brûle du carbone, dégage de la chaleur, décompose
-l'air ambiant par la respiration pulmonaire et cutanée. Que la pièce
-soit bonne ou mauvaise, que la claque applaudisse ou que l'orchestre
-siffle, les phénomènes physiologiques vont leur train. Chacun des
-spectateurs est un foyer qui brûle du carbone, à raison de deux cent
-quarante grammes par jour; chaque paire de poumons est un calorifère
-assez puissant pour chauffer à soixante et quinze degrés trente-huit
-kilogrammes de glace fondante.
-
-Au bout d'une heure de spectacle, deux mille _gentlemen_, fussent-ils
-les mieux élevés du monde, deux mille _ladies_, fussent-elles aussi
-jolies que la duchesse d'A... et aussi distinguées que la marquise de
-B..., ont répandu dans la salle une atmosphère à tuer les porteurs
-d'eau. Car l'homme n'est pas un pur esprit, quoiqu'il soit le plus
-spirituel des animaux après le singe.
-
-Il s'agit d'expulser l'air méphitique et de le remplacer par un air pur.
-Mais comment faire? L'illustre Darcet, justement loué par M. le général
-Morin, a émis une idée qui était excellente il y a trente ans: évacuer
-le mauvais air par les combles, amener le bon par les caves, et créer
-ainsi un courant que M. Purgon appellerait détersif. Dans ce système, la
-chaleur effroyable du lustre établit un courant violent; une myriade de
-conduits débouchent en avant des loges et renouvellent de bas en haut
-l'atmosphère de la salle.
-
-Le principal défaut de ce système est de renouveler incessamment l'air
-le moins vicié et de laisser en paix les petits miasmes de l'orchestre,
-du parterre et des loges. Il présente un autre inconvénient, surtout
-dans les théâtres lyriques. Le courant d'air interposé entre les
-chanteurs et les auditeurs emporte au grenier les plus belles notes de
-M. et madame Gueymard, ces notes précieuses qui coûtent un louis d'or le
-brin, comme les plumes du chapeau de Mascarille: si bien que le public
-de l'orchestre et des loges obtient peu de musique et aspire beaucoup de
-mauvais air.
-
-Un architecte de grand talent que M. le général Morin a oublié de citer
-à l'ordre du jour, M. Charpentier, a singulièrement amélioré le plan de
-Darcet; mais les beaux travaux qu'il avait faits à l'Opéra-Comique ont
-été neutralisés par l'incurie de l'administration.
-
-Dans l'état actuel des théâtres, les miasmes s'en vont comme ils peuvent
-par le trou circulaire ouvert au-dessus du lustre. L'air pur se répand
-en nappe glaciale par cette large ouverture que donne le lever du
-rideau. Il s'insinue aussi dans la salle par cette petite lucarne des
-loges qui vous glace la nuque et refroidit votre plaisir toutes les fois
-que vous oubliez de la fermer. C'est primitif et désagréable, et l'on
-pourrait trouver beaucoup mieux. Mais les commissions cherchent
-quelquefois sans trouver, fussent-elles dirigées par un mathématicien de
-l'Académie des sciences.
-
-Un certain nombre de savants, qui n'appartiennent à aucune commission, à
-aucune académie, et que M. le général Morin a cru devoir passer sous
-silence, ont imaginé de ventiler les salles de spectacle jusque dans
-leurs derniers recoins, et à fond; d'évacuer les miasmes en contre-bas,
-à l'aide de cheminées d'appel; d'amener l'air pur de haut en bas, sans
-aucun mécanisme et sans aucune dépense, au moyen d'une simple ouverture
-pratiquée dans le fronton de la scène. Le rapport de la commission ne
-parle pas assez de ces excellents travaux, qui contiennent, selon moi,
-la solution du problème.
-
-Il semble que l'illustre rapporteur ait un peu trop cédé au désir,
-légitime d'ailleurs, de mettre en lumière ses expériences personnelles.
-L'amour de la gloire, passion louable dans son principe, mais
-regrettable dans ses excès, l'a porté à honorer de son nom l'invention
-des rampes couvertes, que les _Annales d'hygiène_ attribuent à un simple
-universitaire, M. Lissajoux.
-
-Il est à regretter aussi que les travaux de la commission n'aient pas
-précédé la construction des théâtres, car on étudiait la ventilation au
-Conservatoire des arts et métiers, tandis que M. Davioud bâtissait à
-grands frais des conduits solides et provisoires en vue d'une
-_ventilation quelconque_ (tels sont les termes du rapport). Si bien
-qu'il faudra démolir et rebâtir; et pourquoi? Pour établir dans deux
-théâtres neufs un système qui ne peut être définitif, car il est loin
-d'être parfait.
-
-La préfecture de la Seine paraît être de mon avis sur le travail
-consciencieux mais incomplet de M. le général Morin. On m'assure qu'elle
-a admis les conclusions du rapport pour l'un des théâtres du Châtelet,
-et qu'elle les a rejetées pour l'autre.
-
-
-IV
-
-DE QUELQUES IMPOTS SINGULIERS: LE POURBOIRE, LES ÉTRENNES, ETC.
-
-Le premier de mes devoirs aujourd'hui serait de vous décrire
-l'exposition de Barbedienne, ou les magasins de Lafontaine. Ces
-messieurs étalent, au jour de l'an, tout ce que l'art du bronzier a
-produit ou reproduit de plus artistique, et leurs collections méritent
-sans doute un coup d'oeil. Je devrais aussi vous recommander quelques
-beaux livres d'étrennes, comme le _Perrault_, ou _le Savant du foyer_,
-de mon spirituel ami M. Louis Figuier, ou _la Comédie enfantine_ de
-Louis Ratisbonne, ou les _Récréations instructives_ de M. Jules
-Delbruch, ou l'_Histoire d'une bouchée de pain_, véritable chef-d'oeuvre
-de M. Macé, ou même cette belle édition du _Roi des montagnes_, que Doré
-a illustrée avec tant de verve et tant d'esprit...; mais non. La
-perspective du jour de l'an me paralyse, et le seul nom des étrennes me
-fait horreur.
-
-Je veux bien vous parler de Castellani, mais à une condition: c'est que
-vous n'irez point acheter des étrennes dans son musée. Décompléter une
-collection comme celle-là serait un crime. Heureusement, les
-chefs-d'oeuvre qu'il expose ne sont pas de ceux qui plaisent au bon
-public de Paris; heureusement encore, on les vend cher, très-cher,
-absurdement cher. Bravo, Castellani! repoussez, chassez, découragez la
-bourgeoisie parisienne. Dites-lui clairement que vous n'êtes pas un
-industriel, mais un archéologue et un artiste; que vous ne travaillez
-pas pour la vente, mais pour la gloire. Et gardez votre collection au
-grand complet, pour la joie de quelques adeptes et l'admiration de
-quelques amis.
-
-Ceci n'est point une plaisanterie. Tout le monde connaît l'histoire de
-ce fameux Cardillac qui assassinait ses clients en plein Paris, pour
-reprendre les bijoux qu'il leur avait vendus. Castellani ne pousse pas
-si loin la jalousie; mais je suis persuadé qu'il trouve cent fois plus
-de plaisir à garder ses ouvrages qu'à les vendre. J'ai surpris son
-secret dès notre première entrevue. C'était à Rome, il y a quatre ans.
-J'étais entré dans cette maison, dans ce musée, où l'on ressuscite,
-depuis trente ans et plus, tous les miracles de l'orfévrerie antique.
-Lorsque j'abordai Alexandre Castellani, il me prit pour un acheteur, et
-fronça légèrement le sourcil. Je le rassurai bien vite, en lui disant
-que j'étais un simple curieux, un amateur platonique. Alors il s'attacha
-gracieusement à moi, et me retint deux heures au milieu de ses
-merveilles. Il me montra, par le menu, tout ce qu'il possédait de plus
-beau en couronnes, en colliers, en bracelets, en épingles, anneaux et
-pendants d'oreilles; ses bijoux sacerdotaux, conjugaux, militaires,
-funéraires, religieux; la série grecque, la série étrusque, la série
-romaine, la série byzantine et le moyen âge jusqu'à la renaissance; il
-m'apprit à déchiffrer toutes ses inscriptions, me fit voir à la loupe
-toutes ses pierres gravées, et retourna tous ses scarabées sur le dos.
-C'était plaisir de voir avec quelle sensualité charmante il aspirait les
-parfums du passé! Lorsqu'il allait prendre au fond d'un tiroir quelqu'un
-de ses précieux modèles, une bulle de Cumes, un collier de Kertch ou un
-bracelet de Tarquinie, ses yeux s'allumaient d'une flamme sacrée et
-renvoyaient étincelle pour étincelle à chacun des petits granules d'or.
-
-C'est qu'il est savant comme l'Académie des inscriptions, cet orfévre!
-Un des petits bonheurs de sa vie, c'est d'avoir retrouvé au fond d'un
-tombeau les boucles d'oreilles _triglene_ qu'Homère avait décrites dans
-le portrait de Junon. Les procédés de soudure employés par les Étrusques
-semblaient perdus depuis longtemps. Il a eu l'idée de chercher jusqu'au
-fond des Apennins si la tradition ne les aurait pas conservés dans
-quelque bourgade; et il a découvert, à Sant'Angelo in Vado, des paysans
-qui soudaient l'or à la mode étrusque! N'est-ce pas prodigieux?
-
-Il me fit remarquer que, dans les bijoux chrétiens de l'époque
-byzantine, on trouvait de tout, excepté des pendants d'oreilles: les
-Pères de l'Église les avaient proscrits, comme des ornements païens.
-
---Le clergé d'aujourd'hui n'est plus si sévère, ajoutait-il; la madone
-de Loreto n'a-t-elle pas à chaque oreille une girandole de diamants?
-
-Je me rappellerai toute ma vie cette longue et charmante conversation,
-qui m'initia pour la première fois aux mille petits secrets de l'art le
-plus délicat et le plus friand. Mais je n'oublierai pas non plus
-l'expression de reconnaissance qui se peignit sur le visage de l'artiste
-lorsque je pris congé de lui sans rien emporter de son trésor. Il me
-salua d'un regard qui semblait dire: «Vous étiez libre de tout prendre
-ici pour quelques centaines de mille francs. La société est si mal
-organisée, la loi si brutale, que j'aurais été sans défense contre une
-telle spoliation: vous renoncez généreusement à votre droit, merci!»
-
-A quelque temps de là, je pris la liberté d'écrire au bas du _Moniteur_
-toute l'admiration que j'avais éprouvée chez Castellani. J'appris
-ensuite que le pauvre Alexandre avait été exilé de Rome par le ministère
-Antonelli. Chaque gouvernement encourage les arts à sa manière.
-L'orfévre romain avait commis un crime politique en ciselant la poignée
-d'une épée pour l'empereur Napoléon III. A Dieu ne plaise que je blâme
-la logique de Son Éminence le cardinal Antonelli! mais enfin l'empereur
-Napoléon III a besoin d'une épée, ne fût-ce que pour défendre le
-saint-siége et le saint-père.
-
-Alexandre Castellani, chassé de Rome, vint à Paris. Il employa son temps
-à écrire des vers et à faire de la musique; car il est poëte et
-dilettante, et l'un des meilleurs amis de Rossini. Ce n'est guère que
-depuis un an qu'on l'a décidé à importer ici quelques bijoux de Rome. Il
-s'est fait un petit cabinet au rez-de-chaussée du nº 120, avenue des
-Champs-Élysées. Pas d'enseigne, pas d'annonces; la prudence d'un
-conspirateur! Il aurait volé ses bijoux, qu'il ne les cacherait pas
-mieux. Quelques amis, quelques savants, quelques clients, triés dans
-l'aristocratie européenne, connaissent seuls le chemin. Il faut sonner à
-la porte; il faut presque un mot de passe pour entrer. Entré, l'on ne
-voit rien que trois tables couvertes de velours. Mais, si votre figure
-inspire une certaine confiance; si vous ressemblez plus à un érudit qu'à
-un financier; si l'on peut espérer que vous ne ferez point une razzia de
-merveilles, on écarte les tapis de velours, et vous contemplez l'art
-antique face à face.
-
-Peu de personnes ont pénétré dans cet intérieur: l'album où les
-empereurs et les gens de lettres écrivent leurs noms à la file est à
-peine à la quinzième page. Ah! je vous ai prévenu qu'on n'entrait pas là
-comme au moulin! La porte ne s'ouvre jamais avant midi; on ferme
-rigoureusement à quatre heures. Toutes les précautions ont été prises
-pour écarter la grosse foule. Quelques gens du monde, quelques
-académiciens, quelques princes, quelques lettrés, rien de plus. On veut
-rester entre soi, et l'on fait bien.
-
-Je ne crois pas que le succès de Castellani puisse faire aucun tort à la
-bijouterie parisienne. L'illustre Romain est trop exclusif et trop cher;
-mais j'espère que ses petites expositions et la prochaine arrivée de la
-collection du musée Campana amèneront une sorte de révolution dans l'art
-français. Le premier Empire, après l'expédition d'Égypte et quelques
-études sommaires sur l'antiquité grecque et romaine, a produit, en
-sculpture, en architecture et en orfévrerie, une école un peu roide, un
-peu froide, et légèrement gourmée. C'est le faux antique; aujourd'hui,
-grâce à Dieu, à Castellani et à l'infortuné Campana, nous arriverons
-peut-être au vrai. On ne tardera guère à s'apercevoir que les anciens,
-nos maîtres en tous arts, ont travaillé avec une liberté très-légère et
-très-élégante. On abandonnera le _rococo_ régnant, qui était magnifique
-dans les oeuvres du Bernin, mais qui, réduit à des proportions
-mesquines, est tombé peu à peu dans la mollesse et la pommade. J'espère
-que les Lemonnier, les Mellerio, les Fontana, tous ces artistes de haute
-valeur qui font encore trop de concessions à une école décrépite,
-apprécieront, avant deux ans, les beaux modèles de l'antiquité. Déjà, à
-Londres, les Mortimer et les Hancock travaillent dans le solide et dans
-le grand, et la France, qui va se parer chez eux, leur pardonne un
-certain excès de robustesse pesante. Le temps approche où nos maîtres,
-retrempés aux sources pures de l'antiquité, deviendront, comme Achille,
-invulnérables à la concurrence. En avant, messieurs les orfévres!
-essayez dans votre art une de ces révolutions généreuses que les frères
-Ponon entreprennent avec tant de succès dans l'ameublement. J'ai
-rencontré deux visiteurs, en tout, chez mon ami Castellani. L'un était
-M. Beulé, de l'Institut, mon cher compagnon de l'école d'Athènes; il
-venait chercher un collier étrusque pour sa jeune femme. L'autre était
-un jeune Valaque terriblement riche, et pourtant homme de goût, M. A...,
-qui vient de se meubler un appartement grec en plein coeur de Paris.
-Voilà des signes du temps, si je ne m'abuse. Si la science et la
-naissance se donnent rendez-vous au même rez-de-chaussée, ce n'est pas
-sans de bonnes raisons. _Amen!_
-
-Mais je me rappelle un peu tard que j'avais trempé ma plume dans
-l'encrier pour foudroyer l'abominable institution des étrennes. Je les
-déteste autant que vous, et pour cause. Les étrennes sont un impôt
-progressif, qui pèse sur le pauvre bien plus lourdement que sur le
-riche.
-
-Le pourboire, institution parisienne (car le _trinkgeld_ des Allemands
-et la _buona mano_ des Italiens ne sont que des jeux d'enfant), le
-pourboire, dis-je, est aussi un impôt progressif en sens inverse. Les
-riches, qui vont au bois de Boulogne dans leur voiture, qui dînent chez
-eux, prennent le café chez eux et se font raser par leur valet de
-chambre, ne connaissent que de réputation l'odieuse tyrannie du
-pourboire. Mais le pauvre diable qui dîne mal et cher au restaurant, et
-qui est condamné, par l'usage, à payer un surplus de cinq à dix pour
-cent aux garçons qui l'ont fait attendre; le malheureux qui paye dix
-sous une tasse de café de quarante centimes, ajoute vingt pour cent au
-tarif normal de la consommation, et fournit ainsi, de sa grâce, cent ou
-cent vingt mille francs par an à la recette de quelques estaminets!
-Voilà un homme qu'il faut plaindre. Et personne ne le plaint! et, ce que
-j'admire par-dessus tout, il est tellement acoquiné à son mal, que
-l'infortuné oublie de se plaindre lui-même!
-
-Les cochers de Paris recevaient, il y a dix ans, deux sous de pourboire,
-et remerciaient le voyageur. Il y a cinq ans, on a pris l'habitude de
-leur donner vingt-cinq centimes par heure ou par course, et ils ont bien
-voulu dire merci. Aujourd'hui, je leur donne dix sous, et vous aussi,
-probablement, et ils ne nous remercient que pour la forme. Dans deux
-ans, si rien ne change, ils accableront d'injures le mal-appris qui ne
-leur donnera pas un franc. A qui la faute? A vous, à moi, à l'usage, à
-ce despote que les démocrates les plus purs n'ont pas encore mis hors la
-loi.
-
-On pourrait s'affranchir de cette contribution; mais il faudrait d'abord
-être riche. Je connais un jeune homme qui donne aux cochers de remise le
-prix du tarif, et rien de plus. Un jour qu'il avait devant moi payé deux
-francs pour une course, je ne pus me défendre de laisser voir un certain
-étonnement.
-
---Mon cher ami, me dit-il, les cochers oubliaient trop souvent de me
-dire merci, quand je leur mettais en main une aumône de dix sous. J'ai
-pris un grand parti, et supprimé le pourboire: mes moyens me le
-permettent, car j'ai quatre-vingt mille francs de rente. Vous n'oseriez
-jamais en faire autant, vous qui n'êtes qu'un ouvrier de la plume, et
-qui vivez de votre travail. On dirait: «Cet homme est pauvre; donc, il
-est mal payé; donc, il n'a point de talent.» Et vous ne vous consoleriez
-jamais de laisser une telle idée dans l'esprit d'un cocher qui ne sait
-pas votre nom et qui ne vous reverra probablement jamais. C'est la
-vanité qui donne pour boire aux êtres les moins intéressants de la
-société. Moins on a de quoi donner, plus on donne; car le plaisir de
-paraître est le luxe des pauvres, dans notre glorieux pays. Quant à moi,
-je n'ai pas besoin de paraître, puisque j'ai quatre-vingt mille francs
-de rente; c'est pourquoi je paye la course du cheval sans acheter
-l'estime du cocher.
-
---Mais si le cocher vous disait des injures?
-
---J'écrirais quatre mots à la préfecture de police, et l'on
-s'empresserait de faire droit à ma réclamation, puisque j'ai
-quatre-vingt mille francs de rente. Notez, d'ailleurs, que le pourboire,
-si quelques riches comme moi n'y mettaient bon ordre, deviendrait un
-abus trop abusif. Dans la plupart des hôtels, le service se paye à part,
-et le voyageur se soumet encore à l'obligation de donner pour boire aux
-gens de service. A la taverne britannique de la rue de Richelieu, le
-service est coté sur la carte payante; mais oubliez ensuite de donner
-pour boire au garçon, vous verrez s'il vous aide à passer les manches de
-votre paletot!
-
-Mon ami riche avait raison, je suis forcé d'en convenir; et pourtant je
-n'oserai jamais faire comme lui, parce que je ne serai jamais aussi
-riche. Moins on a, plus on donne; c'est la devise du peuple français, le
-plus spirituel peuple du monde, comme dit le _Guide des Voyageurs_.
-
-Le pire est qu'un malheureux, après s'être épuisé toute l'année en
-pourboires, est tenu de payer, au jour de l'an, un pourboire
-supplémentaire à tous ceux qui l'ont mal servi. En vérité, les riches
-sont bien heureux: d'abord, parce qu'ils ont de l'argent; ensuite, parce
-que nul n'a le droit de le leur prendre. Toutes les grandes familles de
-Paris demeurent à la campagne jusqu'au milieu du mois de janvier. Elles
-économisent sur leurs revenus, tandis que le rentier modeste ou le petit
-employé d'un ministère se laisse plumer sans résistance par les garçons
-de sa gargote, les clercs de son coiffeur, le facteur, qui lui fait
-acheter cinq francs un almanach de deux liards, et le commis du
-pâtissier voisin, et le porteur de pain, et le porteur du journal, et le
-porteur d'eau, et le conducteur de l'omnibus, et la laitière, et vingt
-autres! S'il avait au moins un domestique pour expulser tous ces
-importuns! Mais non: l'infortuné ouvre sa porte lui-même, et il reste
-désarmé, sans cuirasse, devant ces malfaiteurs privilégiés qui lui
-demandent la bourse ou la vie! Les Anglais ont inscrit dans la loi
-l'inviolabilité de la personne, l'_habeas corpus_. Ne pourrait-on y
-ajouter l'inviolabilité de la bourse, surtout pour ceux qui ont la
-bourse vide? Messieurs du Corps législatif, donnez-nous, pour nos
-étrennes de l'an prochain, un bon _habeas pecuniam_!
-
-J'avoue que, pour les riches vraiment riches, pour les Sina, les
-Rothschild et les Péreire, le premier jour de l'année doit être un
-heureux moment. Il est si doux de faire des heureux, et surtout des
-heureuses! Avoir ses entrées au foyer de l'Opéra, et envoyer, le 31
-décembre, deux parures de cent mille francs à mademoiselle Thibert et à
-mademoiselle Savel, c'est faire le métier d'un dieu sur la terre; c'est
-jouer le rôle de Jupiter dans l'incomparable féerie de _Danaé_! Mais
-porter soi-même, dans les poches d'un gros paletot, un kilogramme de
-bonbons à douze francs chez une jolie femme qui en a reçu deux cent
-cinquante, quelle pitié! quelle déception! quelle duperie! A quoi bon,
-juste ciel? A faire ressortir la misère du donateur et à frapper
-d'indigestion quelque femme de chambre au nez retroussé; car les bonbons
-durent huit jours, au maximum, et la dame la mieux constituée ne saurait
-en manger plus de cinq ou six kilogrammes dans la semaine.
-
-Il est vrai que les kilogrammes de bonbons ne pèsent pas beaucoup plus
-de sept cents grammes. On n'a jamais su pourquoi. C'est encore une des
-friponneries du nouvel an, et celle-là s'abrite derrière les immunités
-les plus anciennes: la police n'y prend garde, ni les acheteurs non
-plus. Nous faisons condamner à quinze jours de prison et à cinquante
-francs d'amende un boulanger qui a triché de six grammes sur un pain de
-quatre livres; personne ne conduit au _poids public_ les confiseurs, qui
-nous trompent d'un quart ou d'un cinquième sur la quantité de la
-marchandise livrée. Est-ce parce que le bénéfice des confiseurs est dix
-fois plus considérable que celui des boulangers? Non; c'est tout
-bêtement parce que les boulangers servent un besoin, et que les
-confiseurs à la mode exploitent une vanité.
-
-Il y a encore un impôt progressif que je voudrais signaler au public.
-Celui-là se prélève toute l'année, non sur la vanité, mais sur la
-gloire. Qu'un homme fasse un beau trait, un beau livre, un beau drame,
-une comédie charmante, le lendemain du succès il a contre lui
-non-seulement ses confrères, par esprit de concurrence, et les
-critiques, par esprit de dénigrement, mais le public lui-même. On réagit
-contre son bonheur, on s'ennuie de l'entendre appeler brillant, comme
-les Athéniens se fâchaient contre Aristide le Juste. Ce phénomène ne
-s'est jamais vu que dans deux villes: Athènes et Paris. A Rome, les
-triomphateurs étaient insultés, mais bassement, et par des esclaves. A
-Paris, c'est l'homme libre qui veut montrer son indépendance en
-s'insurgeant contre sa propre admiration.
-
-Je n'ai pas beaucoup voyagé, mais j'ai pu remarquer que la Grèce,
-l'Italie, l'Allemagne et l'Angleterre brûlaient des feux de Bengale
-autour de leurs enfants plus ou moins illustres. Nous avons un autre
-système: nous brûlons un feu de paille en l'honneur de nos jeunes
-talents, et nous les y précipitons le jour même, pour leur griller le
-poil.
-
- * * * * *
-
-_Le lecteur impartial reconnaîtra que les pages précédentes ne sentent
-point l'apostasie. Mais une jeunesse soi-disant intelligente et lettrée
-en jugea autrement, sans avoir lu. Elle se laissa persuader que j'avais
-été enrôlé à prix d'or pour guerroyer contre la démocratie dans les
-colonnes du _Constitutionnel_. Si bien que, le 3 janvier 1862, au nom de
-la justice et de la liberté, quelques centaines de petits messieurs
-très-spirituels empêchèrent la représentation d'une pièce en cinq actes
-que je pensais faire jouer à l'Odéon._
-
-_Le lendemain de cet événement, j'envoyai au _Constitutionnel_ l'article
-que vous allez lire_.
-
-
-V
-
-LES ÉMOTIONS D'UN AUTEUR SIFFLÉ
-
-M. Victor Hugo, dans un de ses plus beaux livres, analyse les sentiments
-et les idées d'un condamné à mort. Toutefois, il manque un chapitre à
-l'ouvrage. Le malheureux qu'on a mis en scène, et qui raconte ses
-impressions lui-même, ne peut pas nous dire la fin. Il laisse la
-curiosité du lecteur à moitié satisfaite; il nous fait tort de sa
-dernière émotion: on voudrait le ressusciter, pour entendre de sa bouche
-ce qu'il a souffert sous le couteau.
-
-Les auteurs sifflés survivent généralement à la chute de leurs ouvrages;
-vous n'avez pas besoin de les ressusciter pour apprendre d'eux-mêmes ce
-qu'ils ont senti au bon moment. Êtes-vous désireux d'étudier cette
-question sur le vif? Écoutez, c'est le condamné qui raconte, comme dans
-le beau livre de M. Victor Hugo. La scène se passe le lendemain de
-l'exécution, je veux dire de la représentation.
-
- * * * * *
-
-«Ne me croyez pas meilleur que je ne suis. J'ai commis le crime. Oui,
-j'ai fait un drame avec préméditation et sans aucune circonstance
-atténuante. Rien au monde ne m'y obligeait; je pouvais rester innocent,
-il suffisait de me croiser les bras. Je pouvais passer le temps à boire
-de la bière et à fumer des pipes au fond d'une brasserie, et mériter
-ainsi l'estime et l'amitié de mes jeunes contemporains. Peut-être la
-nature m'avait-elle créé pour cette riante destinée: c'est la lecture
-des romanciers qui m'a perdu.
-
-«Une jolie nouvelle de Charles de Bernard m'inspira la première idée.
-Quelques amis, quelques complices, si le mot vous paraît plus juste,
-m'aveuglèrent sur les dangers d'une telle action, et me poussèrent en
-avant. Je travaillai plusieurs mois de ce travail assidu, obstiné,
-opiniâtre, qui trouve toujours sa récompense, dit-on, et je finis par
-écrire cinq actes.
-
-«Je les portai à la Comédie-Française, et le comité de lecture, moins
-lettré sans doute que les brasseries réalistes du quartier latin, eut la
-faiblesse de les recevoir. On trouva là-dedans quelques scènes hardies
-et nouvelles, et je persiste à croire aujourd'hui que ce drame aurait pu
-intéresser le public, si le public avait pu l'entendre.
-
-«Heureux l'auteur qui fait admettre une pièce au Théâtre-Français! il
-est sur le chemin des honneurs et de la fortune. Qu'il soit habile,
-insinuant, protégé, bien en cour, il distancera tous ses rivaux en un
-rien de temps, et s'emparera de l'affiche. Je fus mis en répétition au
-bout de quatorze mois; on me répéta avec beaucoup de zèle et de talent.
-La pièce était admirablement montée: Geffroy, Got, Bressant, Monrose,
-Mirecour et cet excellent Barré; mademoiselle Favart, ce camée antique,
-et mademoiselle Riquier, ce pastel de Latour! Je retirai la pièce, après
-deux mois de répétitions.
-
-«Mademoiselle Favart était tombée malade; à son défaut, je ne voyais
-plus dans le rôle que mademoiselle Thuillier. D'ailleurs, l'été
-approchait; la direction de la Comédie-Française, après m'avoir fait
-attendre un peu plus que de raison, annonçait la résolution de me jouer
-en pleine canicule. Je repris mon manuscrit, et je passai les ponts.
-
-«Ce ne fut pas sans regretter amèrement les interprètes que je laissais
-en arrière. Je savais que la troupe de l'Odéon, à part quelques artistes
-de premier ordre, ne vaut pas celle du Théâtre-Français; mais je
-comptais (voyez un peu comme on s'abuse!) sur la sympathie d'un public
-jeune.
-
-«Le public de la Comédie-Française est bien élevé, mais un peu froid,
-blasé et sceptique. Il ne se fâche pas pour un rien; mais, en revanche,
-il est difficile à émouvoir. Tout bien pesé, j'aimais mieux offrir ma
-pièce à la jeunesse des écoles. J'ai vécu par là dans mon temps; il y
-aura juste dix ans, le 15 de ce mois, que j'en suis sorti pour aller
-voir Athènes. J'ai fait, entre le Panthéon et la Sorbonne, une petite
-provision d'idées et de sentiments qui sont encore aujourd'hui le fond
-de mon être. J'ai applaudi aux cours de Jules Simon et donné quelques
-coups de poing dans l'amphithéâtre de Michelet. Que diable! le quartier
-latin serait bien changé, si je ne trouvais pas un peu de sympathie chez
-nos jeunes camarades! N'ai-je point bataillé sept ou huit ans pour cette
-pauvre Révolution que tous les jeunes gens aimaient en ce temps-là?
-Ai-je déserté nos anciens drapeaux, religieux ou politiques? Ai-je
-insulté les dieux de la littérature ou de l'art? Ai-je manqué une
-occasion de défendre Victor Hugo à Guernesey, David (d'Angers) dans
-l'exil ou dans la tombe? David, le grand David, m'embrassait comme un
-fils à son lit de mort, et je garde un médaillon de Rouget de l'Isle où
-il inscrivit mon nom de la main gauche, lorsqu'il était déjà paralysé du
-côté droit.
-
-«Il est vrai que je n'ai sacrifié ni mon temps ni ma santé sur les
-autels de la bohème. Est-ce un crime? La rive droite dit non, la rive
-gauche dit oui. Pauvres enfants du quartier latin! Les brillants
-capitaines de la bohème ne sont plus, et vous obéissez au commandement
-des goujats de l'armée. Murger, que j'aimais comme un frère, et qui me
-le rendait bien, m'a dit encore l'an passé:
-
-«--La bohème n'est pas une institution; c'est une maladie, et j'en
-meurs!
-
-«Mais pardon, c'est de _Gaetana_ qu'il s'agit pour le moment. Les
-artistes de l'Odéon l'ont répétée six ou sept semaines. Vous ne savez
-peut-être pas, ô travailleurs naïfs, qu'il y a près d'un an de labeur
-assidu dans l'oeuvre que vous abattez d'un coup de sifflet! On ne vous a
-pas dit que la clef de votre chambre, appuyée contre vos lèvres, faisait
-tomber des murailles plus douloureusement bâties que les remparts de
-Jéricho!
-
-«Si du moins les auteurs étaient vos seules victimes! Mais voici
-mademoiselle Thuillier, une grande comédienne, une âme intrépide dans un
-corps fragile, une pauvre Pythie inspirée et souffrante qui transforme
-les tréteaux en trépieds! Voilà Tisserant, l'honnête, le sincère, le
-courageux artiste; un des précepteurs de votre jeunesse, s'il vous
-plaît! car les belles vérités qui sont tombées dans vos oreilles depuis
-dix ans et plus avaient toutes passé par sa bouche! Et Ribes, si jeune
-et si fier! Et Thiron, qui est des vôtres, car c'est un véritable
-étudiant de la comédie, et le plus gai, le plus spirituel, le plus
-laborieux de vous tous! Vous avez sifflé ces gens-là comme des cabotins
-de banlieue! Vous leur avez lancé à la face cet outrage sanglant qui a
-tué, le mois dernier, une pauvre femme appelée madame Fougeras. Et
-pourquoi l'avez-vous fait? Pour suivre l'impulsion de quelques meneurs
-aux mains sales qui écriront peut-être les Mémoires du père Bullier,
-mais qui ne feront jamais ni un drame, ni une comédie, ni un livre, ni
-rien!
-
-«Je ne suis pas contraire au sifflet, quoique je préfère assurément les
-formes polies de la critique. J'ai sifflé à ma façon, poliment, un
-certain nombre d'abus. Mais je ne comprends pas qu'on siffle une pièce
-avant de l'avoir entendue, et pour le plaisir stérile de se montrer
-ennemi de l'auteur. Je comprends encore moins qu'on siffle bêtement et
-sans comprendre les choses. L'un de vous, par exemple, a relevé
-énergiquement cette phrase: «Les jeunes gens de notre temps ne s'en vont
-jamais sur un baiser fraternel.» L'homme qui parlait ainsi sur la scène
-était un mari jaloux. Sa femme venait de lui dire: «Un jeune homme est
-amoureux de moi, il souffre, il est parti, il s'est engagé comme soldat
-dans l'armée de l'indépendance italienne. En lui disant adieu, je lui ai
-donné un baiser sur le front, le baiser d'une soeur à son frère.--Alors,
-ma chère,» répond le jaloux, votre amant n'est point parti. Les jeunes
-gens de notre temps ne s'en vont jamais sur un baiser fraternel!»
-Là-dessus, ô jeunes gens, un habitant du parterre s'est écrié:
-
-«--N'insultez pas la jeunesse!
-
-«Mais cet orateur était-il bien l'un de vous? Y a-t-il dans les écoles
-de Paris un futur médecin, un avocat de l'avenir assez naïf pour prendre
-ainsi la mouche? Le niveau des intelligences s'est-il abaissé à ce point
-depuis dix ans? Non, ce n'est pas un de vous, c'est plutôt quelqu'un de
-vos concierges qui s'est dit, dans son zèle excessif:
-
-«--On insulte mes locataires!
-
-«J'ai su, vers les dernières répétitions, qu'une forte cabale s'armait
-contre la pièce. Et, faut-il l'avouer? j'estime tant la jeunesse
-française, que j'ai souri au lieu de trembler. Quelques étudiants m'ont
-fait l'amitié de me mettre sur mes gardes; j'ai insisté pour que la
-police fût exclue de la représentation. On n'a pas voulu m'écouter; on a
-même arrêté une quinzaine de grands enfants qui avaient fait du bruit
-sans savoir pourquoi. A la première nouvelle de cet accident, j'ai couru
-les réclamer, comme s'ils avaient été de mes amis, et je les ai fait
-rendre à la liberté sur l'heure. Je ne les connais pas, ils me
-connaissent peu ou mal. Mais, si ces lignes tombent jamais sous leurs
-yeux, ils auront peut-être un instant de remords. Qu'ils songent à leur
-première thèse, à leur premier examen, à leur premier concours, à leur
-première plaidoirie. Qu'ils se figurent autour d'eux un auditoire comme
-celui qu'ils m'ont fait! Peut-être alors reconnaîtront-ils qu'il y a de
-l'injustice à siffler les gens sans les entendre.
-
-«Une dernière observation. Elle ne s'adresse pas aux meneurs, que je
-n'aurais pas la prétention de convaincre, mais à la foule des jeunes
-gens honnêtes qui se laissent quelquefois mener. Il se trouve,
-heureusement pour eux, que l'auteur est un caractère robuste, qui
-rebondit contre la haine au lieu de s'y briser en éclats. Mais, si
-j'étais un de ces esprits craintifs qu'un rien dégoûte de la vie; si
-j'étais allé me jeter à la Seine, du haut d'un pont, au lieu d'aller
-conter cette chaude soirée à ma mère, avouez, messieurs, que vous auriez
-fait là une belle besogne! Ou si même j'étais dans un de ces embarras
-qui ne sont, hélas! que trop fréquents dans la vie des gens de lettres;
-si j'avais eu besoin du succès d'hier au soir pour déjeuner ce matin,
-vous auriez commis une cruauté gratuite et vous n'auriez pas eu l'excuse
-de la passion littéraire, car vous ne savez pas si la pièce est bonne ou
-mauvaise, bien ou mal écrite; vous avez toussé, sifflé et crié dès le
-commencement du premier acte!
-
-«Je me hâte de vous affranchir d'un tel souci. Je me porte bien, j'ai
-dormi cette nuit, j'ai déjeuné tant bien que mal ce matin, et, si j'ai
-les nerfs un peu agacés, il n'y paraîtra plus dans une heure.
-
-«Il y a mieux: j'espère que la pièce se relèvera d'elle-même après avoir
-lassé la cabale, et je ne la tiens pas pour morte.»
-
- * * * * *
-
-Ainsi parlait, ami lecteur, un dramaturge sifflé hier au soir.
-
-Il prétend que sa pièce n'est pas morte; je lui ris au nez, et je répète
-ce mot d'un sergent qui ramassait les morts sur un champ de bataille:
-
---Si on les écoutait, ils diraient tous qu'ils ne sont que blessés!
-
- * * * * *
-
-_Les jeunes amis de la liberté se firent un devoir de lacérer ou de
-souiller cet article dans tous les cafés de Paris. Cela se passait en
-1862, je tiens à préciser la date, car personne n'y voudra croire dans
-dix ans. Les héros de cet exploit n'y croiront pas eux-mêmes, lorsqu'ils
-seront médecins, avocats ou substituts en province. Que serait-ce donc,
-si l'on disait qu'ils sont venus par centaines, au milieu de la nuit,
-hurler sous les fenêtres d'une femme âgée et mourante? Ils jureraient
-qu'on les calomnie, et qu'ils n'ont jamais été bêtes et cruels à ce
-point-là. Le fait est qu'ils étaient menés, et cela suffit._
-
-_Quelques jours après ces orages, M. le docteur Véron sortit du
-_Constitutionnel_; j'eus peur d'y être moins libre sans lui, et je
-donnai ma démission_.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- A M. Louis Véron. V
-
- I. Pour et contre le journalisme. 1
- II. Les tyranneaux de province. 16
- III. La machine Lenoir. 32
- IV. Les portraits-cartes. 48
- V. Comment on perd la qualité de Français. 63
- _P. S._ Fragment d'un discours de M. Keller. 77
- Lettre à M. Keller. 86
- VI. Un peu de tout, un peu partout. 122
- VII. 136
- VIII. Le Mont-de-Piété. 151
- IX. Le jury de l'Exposition. 169
- X. La halle aux arts. 186
- XI. Les souliers du soldat français. 199
- XII. Le Salon de 1861. 214
- XIII. Ces coquins d'agents de change. 281
- XIV. Courrier de Paris. 309
-
-
-FIN DE LA TABLE.
-
-
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-
-
-
-
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-
-
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-
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-
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-
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- LES VERTES-FEUILLES
- Par Auguste Maquet 1 vol.
-
- LES GRIMPEURS DES ALPES--PEAKS, PASSES AND GLACIERS
- Traduit de l'anglais par Él. Dufour 1 vol.
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- LA COMTESSE D'ALBANY
- Par Saint-René Taillandier 1 vol.
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- LES MEILLEURS FRUITS DE MON PANIER
- Par Roger de Beauvoir 1 vol.
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- MONSIEUR X ET MADAME ***
- Par Un Inconnu 1 vol.
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- LES JEUDIS DE MADAME CHARBONNEAU
- Par A. de Pontmartin. 4e édition 1 vol.
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-PARIS.--IMPRIMERIE DE J. CLAYE, RUE SAINT-BENOIT, 7
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-End of the Project Gutenberg EBook of Dernières lettres d'un bon jeune homme
-à sa cousine Madeleine, by Edmond About
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