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-The Project Gutenberg EBook of Nouveaux contes cruels et propos d'au delà, by
-Auguste de Villiers de L'Isle-Adam
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Nouveaux contes cruels et propos d'au delà
-
-Author: Auguste de Villiers de L'Isle-Adam
-
-Release Date: September 24, 2020 [EBook #63285]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVEAUX CONTES CRUELS ET ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Thummel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by The
-Internet Archive/Canadian Libraries)
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- VILLIERS DE L'ISLE-ADAM
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- Nouveaux
- Contes Cruels
- ET
- Propos d'au delà
-
- NOUVELLE ÉDITION, SUIVIE DE FRAGMENTS INÉDITS
-
- ÉDITIONS GEORGES CRÈS ET Cie
- 21, RUE HAUTEFEUILLE, PARIS
-
- MCMXIX
-
-
-
-
-_DU MÊME AUTEUR_
-
-AUX ÉDITIONS GEORGES CRÈS ET Cie:
-
-
-AXEL. (Collection «Les Maîtres du Livre».) (_Épuisé._)
-
-LE NOUVEAU MONDE.
-
-CHEZ LES PASSANTS. (Collection «Les Proses».)
-
-ELEN. (Collection le «Théâtre d'Art».)
-
-
-Droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réservés pour tous
-pays.
-
-
-
-
-IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
-
-_Vingt-six exemplaires sur vergé d'Arches, (dont six hors commerce),
-numérotés._
-
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-
-
-NOUVEAUX CONTES CRUELS
-
-
-
-
-LES AMIES DE PENSION
-
-_A Monsieur Octave Maus._
-
- Rien ne sert de rien.--Et, d'abord, il n'y a rien. Cependant
- tout arrive:--mais cela est indifférent!
-
- THÉOPHILE GAUTIER.
-
-
-Filles de gens riches, Félicienne et Georgette furent insérées, tout
-enfants, en ce célèbre pensionnat tenu par mademoiselle Barbe
-Desagrémeint.
-
-Là,--bien que les dernières gouttes de lait du sevrage transparussent
-encore sur leurs lèvres,--une conformité de vues, touchant les riens
-sacrés de la toilette, les unit, bientôt, d'une amitié profonde. Leurs
-âges similaires, leur charme de même genre, la parité d'instruction
-sagement restreinte qu'elles reçurent ensemble cimentèrent ce
-sentiment.--D'ailleurs, ô mystères féminins! tout de suite, à travers
-les brumes de l'âge tendre, elles s'étaient reconnues d'instinct, comme
-ne pouvant se porter ombrage.
-
-De classe en classe, elles ne tardèrent pas à notifier, par mille
-nuances de maintien, l'estime laïque d'elles-mêmes qu'elles tenaient des
-leurs: le seul _sérieux_ avec lequel elles absorbaient leurs tartines,
-au goûter, l'indiquait. En sorte que, presque oubliées de leurs proches,
-elles atteignirent, à peu près simultanément, la dix-huitième année,
-sans qu'aucun nuage eût jamais troublé l'azur de cette sympathie,--que,
-d'une part, solidifiait l'exquis terre à terre de leurs natures, et que,
-d'autre part, idéalisait, s'il se peut dire, leur «honnêteté»
-d'adolescentes.
-
-Soudainement, la Fortune ayant conservé son déplorable caractère
-versatile et rien n'étant stable ici-bas, même dans les temps modernes,
-l'Adversité survint. Leurs familles, radicalement ruinées, en moins de
-cinq heures, par le Krach[1], durent les retraire, à la hâte, de la
-maison Desagrémeint,--où, d'ailleurs, l'éducation de ces demoiselles
-pouvait être considérée comme achevée.
-
- [1] Illustre faillite de quinze à seize cents millions, qui eut lieu,
- en France, vers 1884 ou 1885,--et dont le héros déclara, devant la
- Cour d'assises (ceci avec d'incontestables preuves à l'appui),
- n'avoir aucune idée touchant les plus élémentaires notions de banque
- ni d'arithmétique. Ce qui explique, outre mesure, l'empressement des
- gens dits de sens commun à lui avoir confié des capitaux.
-
-On essaya, tout aussitôt, de les marier, comme suprême ressource, par
-voie d'annonces, la seule risquable, sans trop de folie, en cette
-disgrâce. On dut vanter, en typographie adamantine, leurs «qualités du
-coeur», le piquant de leurs figures, le montant de leur gentillesse,
-leurs tailles, même leurs goûts réfléchis, leurs préférences pour
-l'intérieur: on alla jusqu'à imprimer qu'elles n'aimaient que les
-vieillards.--Nul parti ne se présenta.
-
-Que faire?... «Travailler?...» Cliché peu persuadeur--et de pratique
-malaisée!... Une tendance portait, il est vrai, Georgette vers la
-confection; quelque chose, aussi, eût poussé Félicienne vers
-l'enseignement;--mais il eût fallu l'introuvable! savoir ces premiers
-débours d'outillage, d'installation,--débours que (toujours vu cette
-friponne d'Adversité!) leurs parents ne pouvaient plus avancer qu'en
-rêve! De guerre lasse, toutes deux, ainsi qu'il arrive trop souvent dans
-les grandes villes, s'attardèrent, un même soir, tout à coup,--jusqu'au
-lendemain midi et demi.
-
-Alors, commença la vie galante,--fêtes, plaisirs, soupers, amours, bals,
-courses et premières! L'on ne voyait plus ses familles que pour leur
-offrir de petits services,--par exemple, des billets de faveur; quelque
-argent.
-
-En ce tourbillon de poussière dorée, et quoique leurs occupations
-nouvelles les obligeassent, par convenance, de vivre séparées,
-Félicienne et Georgette devaient fatalement se rencontrer! Oui: c'était
-inévitable. Eh bien, leur amitié, loin de s'atténuer de ce changement
-d'existence, s'en renforça, tout au contraire. En effet, même au plus
-fort des étourdissements du monde, on aime à se retremper, de temps en
-temps, en quelque chose de pur et d'honnête: et ce quelque chose, elles
-l'obtenaient, entre elles, par le simple échange d'un regard d'autrefois
-tout chargé des innocents souvenirs de leur jeune âge à l'Institution
-Desagrémeint;--noble et chaste illusion dont l'inaliénable trésor
-consolidait leur sympathie.
-
-L'impression qu'elles puisaient en ce respectif regard leur
-procurait,--par son contraste, et à volonté,--un doucereux piment de
-mélancolie où toutes deux resavouraient au moins un arrière-goût de
-cette estime laïque d'elles-mêmes qui leur était foncière; bref, chacune
-en ressentait «qu'on n'était pas les premières venues».
-
-L'une et l'autre s'étaient, bien entendu, choisi, dès le principe, ce
-qu'on appelle un «ami de coeur», cette chose sacrée, sise, en soi, plus
-haut que toutes questions vénales. Lorsque, en effet, on a tant
-d'acquéreurs, il est si doux de se reposer, de se ressaisir en quelqu'un
-de gratuit! C'est d'une mode bien touchante.--A vrai dire, Georgette,
-non plus que Félicienne,--que Félicienne surtout!--ne tenaient guère à
-ces préférés, chacun d'eux n'étant, au fond, qu'une sorte d'interlope
-moitié de proxénète:--mais, tout pesé, ces deux jeunes boulevardiers, en
-leur élégance utile, conféraient à nos inséparables un brevet de
-faiblesse attrayante qui en complétait la séductive morbidesse. Un «ami
-de coeur», en effet, rassoit, dans l'Opinion, toute femme de moeurs un
-peu libres. On s'entend dire: «Comment! tu es encore avec un tel?» et
-l'on répond: «Que veux-tu! je l'AIME!» ce qui montre _qu'après tout_
-l'on n'est pas de bois. Enfin, l'«ami de coeur» est, au moral, pour une
-semi-sérieuse, ce qu'est, au physique, un «jolihomme» au bras duquel on
-se promène; cela fait partie de la toilette.
-
- *
-
- * *
-
-Or, il advint qu'une fois,--par un de ces hasards de fins de soupers si
-fréquents dans la vie brillante,--Georgette fut accompagnée, au petit
-matin, chez elle, par le jeune Enguerrand de Testevuyde (l'«ami de
-coeur» de Félicienne), et que celui-ci ne ressortit dudit séjour qu'à
-l'heure du madère,--toutes circonstances qui furent, naturellement,
-relatées, le soir même, à Félicienne, grâce à l'empressement de quelques
-amies sûres.
-
-La commotion qu'elle en ressentit se résolut, d'abord, en une
-syncope.--De retour à elle-même, elle ne dit rien: mais sa tristesse fut
-grande. Elle n'en revenait pas. Quoi! sa seule amie, son autre
-elle-même, lui avait, sciemment, ravi--non pas un de ces
-messieurs,--mais, qui? _celui qui était sacré!_... L'outrage de cette
-inattendue perfidie lui semblait trop absurde, trop immérité, trop
-méprisable pour valoir une colère. Et puis, elle ne pouvait s'expliquer
-que Georgette, même emportée par l'essor d'un hystérique affolement, se
-fût décidée à faire coup double tant sur leur amitié que sur le commun
-trésor de si rafraîchissants souvenirs que toutes deux perdaient par
-suite d'une brouille désormais irréparable. Félicienne en ressentit un
-vide atroce, où se noya jusqu'à l'infidélité d'Enguerrand. Renonçant à
-comprendre leurs amours, elle les consigna tous les deux à sa porte,
-sans explication, n'aimant pas le bruit. Et la vie continua pour elle,
-moins ce couple d'ombres.
-
-Par exemple, la première fois qu'elles se revirent au Bois, oh! ce fut
-d'une froideur!... Félicienne fut polaire.
-
-Toutes deux étaient en victoria, seules, comme de juste, et incluses au
-milieu de la file, en l'allée des Acacias.
-
-Félicienne considéra, fixement, sans la saluer, son ex-amie qui, chose
-bizarre! lui souriait avec l'expansion charmante de jadis. Déconcertée
-de l'attitude de Félicienne, Georgette leva sur elle ses beaux yeux
-bleus limpides, avec un air d'étonnement si sincère que Félicienne en
-fut frappée!--Mais, devant le monde, comment se questionner? Il fallait
-se tenir. Les deux victorias se croisèrent. Ce fut tout.
-
-On dut se retrouver encore, de temps à autre, en différents soupers.
-Certes, en ces occasions, Félicienne laissait, moins que jamais,
-transparaître son ressentiment!... Cependant, Georgette, habituée aux
-inflexions de voix de son amie, ne la reconnaissait plus et semblait ne
-rien comprendre à cette réserve glaciale.--«Mais qu'as-tu donc,
-Félicienne?--Moi? rien: je suis comme d'habitude.» Et, décemment,
-Georgette ne pouvait pousser plus loin, transformer le souper en
-explication.--A la longue, la vie va si vite, aujourd'hui, l'insoucieuse
-inconscience est si grande, les distractions si multiples,--et l'on
-était si toujours en compagnie,--que l'une et l'autre, durant près de
-quatre mois, se contentèrent de résumer, chez soi, tous les jours, en
-quelques soupirs étouffés, suivis d'un ou de divers pleurs furtifs, le
-chagrin complexe que ce subit attiédissement causait à leurs coeurs
-sensibles--et que, par un nonchaloir sans nom, elles ne se donnaient
-même pas la peine d'éclaircir.--Au fait, où les aurait menées une
-«explication»?
-
- *
-
- * *
-
-Elle eut lieu, pourtant!--Ce fut après une soirée de Cirque: elles se
-trouvaient seules en un salon particulier de cabaret nocturne,
-attendant, en silence, des messieurs qui allaient venir.
-
---Enfin, s'écria tout à coup Georgette larmoyante, veux-tu me dire, oui
-ou non, ce qui t'a pris contre moi? Pourquoi me fais-tu cette
-peine--dont je sais bien que tu dois souffrir, aussi?
-
---Oh! tu peux garder _ton_ Enguerrand, je veux dire M. de
-Testevuyde!--répondit Félicienne d'un ton sec; vrai, je n'y tenais plus.
-Seulement tu pouvais choisir mieux,--ou me prévenir qu'il te plaisait.
-J'eusse avisé. On n'enlève pas un amant de coeur à une amie!... Je ne
-sache pas avoir essayé de t'enlever Melchior.
-
---Moi! s'exclama Georgette avec ses yeux de gazelle surprise; moi, je
-t'ai enlevé... et c'est là le motif...
-
---Ne nie pas! murmura dédaigneusement Félicienne,--je sais. Je suis
-sûre, tiens... des quatre premières nuits que tu lui as accordées.
-
---Mais, tu pourrais même dire six! répondit en souriant Georgette; six
-en tout, par exemple!
-
---Vraiment!... Et, pour un caprice de si belle durée, tu as annulé notre
-amitié?... Mes compliments!
-
---Un caprice? moi? pour ton amant? gémissait Georgette les regards au
-ciel. Et tu m'as crue capable d'une telle noirceur après plus de quinze
-ans d'amitié?... Mais tu es folle! ou tu es devenue méchante!
-
---Alors, que signifie ta conduite? au bout du compte?... Te moques-tu de
-moi, voyons?
-
---Ma conduite?... Mais, elle est toute simple, ma conduite!... Et tu le
-fais exprès de ne pas comprendre, à la fin!
-
---C'est bien, mademoiselle! dit Félicienne en se levant, très digne. Je
-n'aime pas les railleries et vous laisse le champ libre.
-
---Mais, cria naïvement Georgette, les yeux en larmes,--mais... IL M'A
-PAYÉE, MOI!...
-
-A cette parole, Félicienne tressaillit et se retourna: sur son joli
-visage, un rayonnement de joie subite fit comme scintiller la veloutine.
-
---Hein? s'écria-t-elle; comment, Georgette. Et tu ne me l'as pas écrit
-tout de suite?
-
---Dame! pouvais-je croire que tu n'avais pas deviné? que tu me
-soupçonnais? Savais-je, même, pourquoi tu me battais froid? Demande-moi
-vite pardon d'avoir pensé que je pouvais te trahir, vilaine... _bête_!
-Et embrasse ta Georgette!
-
-Elle était dans les bras de son amie, qui, maintenant, la contemplait
-avec tendresse. Toutes deux échangèrent, enfin, de nouveau, ce regard de
-jadis où l'estime laïque d'elles-mêmes s'évoquait au fort des mille
-souvenirs de l'Institution Desagrémeint.
-
-Fière, Félicienne retrouvait son amie toujours digne d'elle.
-
-Un peu confuses du malentendu qui les avait un instant désunies, elles
-se pressaient la main, l'une à l'autre, sans vaines paroles.
-
-Séance tenante, en attendant ces messieurs, Félicienne, ayant demandé
-une carte postale ouverte, écrivit de revenir à M. de Testevuyde,
-s'accusant d'avoir été dupe de mauvaises langues. Celui-ci, qui s'était
-d'abord formalisé, eut le bon goût de ne pas tenir, une minute, rigueur
-à sa chère Félicienne!...--qui, le lendemain, vers deux heures, chez
-elle, ne manqua point de le gronder, par exemple, de son inconduite:
-
---Ah! monsieur, lui dit-elle, boudeuse en le menaçant du doigt,--c'est
-donc vrai que vous allez dépenser tout votre argent chez les filles?
-
-
-
-
-LA TORTURE PAR L'ESPÉRANCE
-
-_A Monsieur Edouard Nieter._
-
- --Oh! une voix, une voix, pour crier!...
-
- EDGAR POE (_Le Puits et la Pendule_).
-
-
-Sous les caveaux de l'Official de Saragosse, au tomber d'un soir de
-jadis, le vénérable Pedro Arbuez d'Espila, sixième prieur des
-dominicains de Ségovie, troisième Grand Inquisiteur d'Espagne--suivi
-d'un _fra_ redemptor (maître-tortionnaire) et précédé de deux familiers
-du Saint-Office, ceux-ci tenant des lanternes, descendit vers un cachot
-perdu. La serrure d'une porte massive grinça; on pénétra dans un
-méphitique _in pace_, où le jour de souffrance d'en haut laissait
-entrevoir entre des anneaux scellés aux murs, un chevalet noirci de
-sang, un réchaud, une cruche. Sur une litière de fumier, et maintenu par
-des entraves, le carcan de fer au cou, se trouvait assis, hagard, un
-homme en haillons, d'un âge désormais indistinct.
-
-Ce prisonnier n'était autre que rabbi Aser Abarbanel, juif aragonais,
-qui,--prévenu d'usure et d'impitoyable dédain des Pauvres,--avait,
-depuis plus d'une année, été, quotidiennement, soumis à la torture.
-Toutefois, son «aveuglement étant aussi dur que son cuir», il s'était
-refusé à l'abjuration.
-
-Fier d'une filiation plusieurs fois millénaire, orgueilleux de ses
-antiques ancêtres,--car tous les juifs dignes de ce nom sont jaloux de
-leur sang,--il descendait, talmudiquement, d'Othoniel, et, par
-conséquent, d'Ipsiboë, femme de ce dernier Juge d'Israël: circonstance
-qui avait aussi soutenu son courage au plus fort des incessants
-supplices.
-
-Ce fut donc les yeux en pleurs, en songeant que cette âme si ferme
-s'excluait du salut, que le vénérable Pedro Arbuez d'Espila, s'étant
-approché du rabbin frémissant, prononça les paroles suivantes:
-
---«Mon fils, réjouissez-vous: voici que vos épreuves d'ici-bas vont
-prendre fin. Si, en présence de tant d'obstination, j'ai dû permettre,
-en gémissant, d'employer bien des rigueurs, ma tâche de correction
-fraternelle a ses limites. Vous êtes le figuier rétif qui, trouvé tant
-de fois sans fruit, encourt d'être séché... mais c'est à Dieu seul de
-statuer sur votre âme. Peut-être l'infinie Clémence luira-t-elle pour
-vous au suprême instant! Nous devons l'espérer! Il est des exemples...
-Ainsi soit!--Reposez donc, ce soir, en paix. Vous ferez partie, demain,
-de l'_auto da fé_: c'est-à-dire que vous serez exposé au _quemadero_,
-brasier prémonitoire de l'éternelle Flamme: il ne brûle, vous le savez,
-qu'à distance, mon fils, et la Mort met au moins deux heures (souvent
-trois) à venir, à cause des langes mouillés et glacés dont nous avons
-soin de préserver le front et le coeur des holocaustes. Vous serez
-quarante-trois seulement. Considérez que, placé au dernier rang, vous
-aurez le temps nécessaire pour invoquer Dieu, pour lui offrir ce baptême
-du feu qui est de l'Esprit-Saint. Espérez donc en La Lumière et dormez.»
-
-En achevant ce discours, dom Arbuez ayant, d'un signe, fait désenchaîner
-le malheureux, l'embrassa tendrement. Puis, ce fut le tour du _fra_
-redemptor, qui, tout bas, pria le juif de lui pardonner ce qu'il lui
-avait fait subir en vue de le rédimer; puis l'accolèrent les deux
-familiers, dont le baiser, à travers leurs cagoules, fut silencieux. La
-cérémonie terminée, le captif fut laissé, seul et interdit, dans les
-ténèbres.
-
- *
-
- * *
-
-Rabbi Aser Abarbanel, la bouche sèche, le visage hébété de
-souffrance, considéra, d'abord, sans attention précise, la porte
-fermée.--«Fermée?...» Ce mot, tout au secret de lui-même, éveillait, en
-ses confuses pensées, une songerie. C'est qu'il avait entrevu, un
-instant, la lueur des lanternes en la fissure d'entre les murailles de
-cette porte. Une morbide idée d'espoir, due à l'affaissement de son
-cerveau, émut son être. Il se traîna vers l'insolite _chose_ apparue!
-Et, bien doucement, glissant un doigt, avec de longues précautions, dans
-l'entre-bâillement, il tira la porte vers lui. O stupeur! par un hasard
-extraordinaire, le familier qui l'avait refermée avait tourné la grosse
-clef un peu avant le heurt contre les montants de pierre. De sorte que,
-le pêne rouillé n'étant pas entré dans l'écrou, la porte roula de
-nouveau dans le réduit.
-
-Le rabbin risqua un regard au dehors.
-
-A la faveur d'une sorte d'obscurité livide, il distingua, tout d'abord,
-un demi-cercle de murs terreux, troués par des spirales de marches;--et,
-dominant, en face de lui, cinq ou six degrés de pierre, une espèce de
-porche noir, donnant accès en un vaste corridor, dont il n'était
-possible d'entrevoir, d'en bas, que les premiers arceaux.
-
-S'allongeant donc, il rampa jusqu'au ras de ce seuil.--Oui, c'était bien
-un corridor, mais d'une longueur démesurée! Un jour blême, une lueur de
-rêve l'éclairait: des veilleuses, suspendues aux voûtes, bleuissaient,
-par intervalles, la couleur terne de l'air:--le fond lointain n'était
-que de l'ombre. Pas une porte, latéralement, en cette étendue! D'un seul
-côté, à sa gauche, des soupiraux, aux grilles croisées, en des enfoncées
-du mur, laissaient passer un crépuscule--qui devait être celui du soir,
-à cause des rouges rayures qui coupaient, de loin en loin, le dallage.
-Et quel effrayant silence!... Pourtant, là-bas, au profond de ces
-brumes, une issue pouvait donner sur la liberté! La vacillante espérance
-du juif était tenace, car c'était la dernière.
-
-Sans hésiter donc, il s'aventura sur les dalles, côtoyant la paroi des
-soupiraux, s'efforçant de se confondre avec la ténébreuse teinte des
-longues murailles. Il avançait avec lenteur, se traînant sur la
-poitrine,--et se retenant de crier lorsqu'une plaie, récemment avivée,
-le lancinait.
-
-Soudain, le bruit d'une sandale qui s'approchait parvint jusqu'à lui
-dans l'écho de cette allée de pierre. Un tremblement le secoua;
-l'anxiété l'étouffait; sa vue s'obscurcit. Allons! c'était fini, sans
-doute? Il se blottit, à croppetons, dans un enfoncement, et, à demi
-mort, attendit.
-
-C'était un familier qui se hâtait. Il passa rapidement, un
-arrache-muscles au poing, cagoule baissée, terrible, et disparut. Le
-saisissement, dont le rabbin venait de subir l'étreinte, ayant comme
-suspendu les fonctions de la vie, il demeura près d'une heure sans
-pouvoir effectuer un mouvement. Dans la crainte d'un surcroît de
-tourments s'il était repris, l'idée lui vint de retourner en son cachot.
-Mais le vieil espoir lui chuchotait, dans l'âme, ce divin _Peut-être_,
-qui réconforte dans les pires détresses! Un miracle s'était produit! Il
-ne fallait plus douter! Il se remit donc à ramper vers l'évasion
-possible. Exténué de souffrance et de faim, tremblant d'angoisses, il
-avançait!--Et ce sépulcral corridor semblait s'allonger mystérieusement!
-Et lui, n'en finissant pas d'avancer, regardait toujours l'ombre,
-là-bas, où _devait_ être une issue salvatrice.
-
---Oh! oh! voici que des pas sonnèrent de nouveau, mais, cette fois, plus
-lents et plus sombres. Les formes blanches et noires, aux longs chapeaux
-à bords roulés, de deux inquisiteurs, lui apparurent, émergeant sur
-l'air terne, là-bas. Ils causaient à voix basse et paraissaient en
-controverse sur un point important, car leurs mains s'agitaient.
-
-A cet aspect, rabbi Aser Abarbanel ferma les yeux: son coeur battit à le
-tuer; ses haillons furent pénétrés d'une froide sueur d'agonie; il resta
-béant, immobile, étendu le long du mur, sous le rayon d'une veilleuse,
-immobile, implorant le Dieu de David.
-
-Arrivés en face de lui, les deux inquisiteurs s'arrêtèrent sous la lueur
-de la lampe,--ceci par un hasard sans doute provenu de leur discussion.
-L'un d'eux, en écoutant son interlocuteur, se trouva regarder le rabbin!
-Et, sous ce regard dont il ne comprit pas d'abord l'expression
-distraite, le malheureux croyait sentir les tenailles chaudes mordre
-encore sa pauvre chair; il allait donc redevenir une plainte et une
-plaie! Défaillant, ne pouvant respirer, les paupières battantes, il
-frissonnait, sous l'effleurement de cette robe. Mais, chose à la fois
-étrange et naturelle, les yeux de l'inquisiteur étaient évidemment ceux
-d'un homme profondément préoccupé de ce qu'il va répondre, absorbé par
-l'idée de ce qu'il écoute, ils étaient fixes--et semblaient regarder le
-juif _sans le voir_!
-
-En effet, au bout de quelques minutes, les deux sinistres discuteurs
-continuèrent leur chemin, à pas lents, et toujours causant à voix basse,
-vers le carrefour d'où le captif était sorti; ON NE L'AVAIT PAS VU!...
-Si bien que, dans l'horrible désarroi de ses sensations, celui-ci eut le
-cerveau traversé par cette idée: «Serais-je déjà mort, qu'on ne me voit
-pas?» Une hideuse impression le tira de léthargie: en considérant le
-mur, tout contre son visage, il crut voir, en face des siens, deux yeux
-féroces qui l'observaient!... Il rejeta la tête en arrière en une transe
-éperdue et brusque, les cheveux dressés!... Mais non! non. Sa main
-venait de se rendre compte, en tâtant les pierres: c'était le _reflet_
-des yeux de l'inquisiteur qu'il avait encore dans les prunelles, et
-qu'il avait réfracté sur deux taches de la muraille.
-
-En marche! Il fallait se hâter vers ce but qu'il s'imaginait
-(maladivement sans doute) être la délivrance! vers ces ombres dont il
-n'était plus distant que d'une trentaine de pas, à peu près. Il reprit
-donc, plus vite, sur les genoux, sur les mains, sur le ventre, sa voie
-douloureuse; et bientôt il entra dans la partie obscure de ce corridor
-effrayant.
-
-Tout à coup, le misérable éprouva du froid _sur_ ses mains qu'il
-appuyait sur les dalles: cela provenait d'un violent souffle d'air,
-glissant sous une porte à laquelle aboutissaient les deux murs.--Ah
-Dieu! si cette porte s'ouvrait sur le dehors! Tout l'être du lamentable
-évadé eut comme un vertige d'espérance! Il l'examinait, du haut en bas,
-sans pouvoir bien la distinguer à cause de l'assombrissement autour de
-lui.--Il tâtait: point de verrous, ni de serrure.--Un loquet!... Il se
-redressa: le loquet céda sous son pouce: la silencieuse porte roula
-devant lui.
-
- *
-
- * *
-
-«--ALLELUIA!...» murmura, dans un immense soupir d'actions de grâces, le
-rabbin, maintenant debout sur le seuil, à la vue de ce qui lui
-apparaissait.
-
-La porte s'était ouverte sur des jardins, sous une nuit d'étoiles! sur
-le printemps, la liberté, la vie! Cela donnait sur la campagne
-prochaine, se prolongeant vers les sierras dont les sinueuses lignes
-bleues se profilaient sur l'horizon;--là, c'était le salut!--Oh!
-s'enfuir! Il courrait toute la nuit sous ces bois de citronniers dont
-les parfums lui arrivaient. Une fois dans les montagnes, il serait
-sauvé! Il respirait le bon air sacré; le vent le ranimait, ses poumons
-ressuscitaient! Il entendait, en son coeur dilaté, le _Veni foràs_ de
-Lazare! Et, pour bénir encore le Dieu qui lui accordait cette
-miséricorde, il étendit les bras devant lui, en levant les yeux au
-firmament. Ce fut une extase.
-
-Alors, il crut voir l'ombre de ses bras se retourner sur lui-même:--il
-crut sentir que ces bras d'ombre l'entouraient, l'enlaçaient,--et qu'il
-était pressé tendrement contre une poitrine. Une haute figure était, en
-effet, auprès de la sienne. Confiant, il baissa le regard vers cette
-figure--et demeura pantelant, affolé, l'oeil morne, trémébond, gonflant
-les joues et bavant d'épouvante.
-
---Horreur! il était dans les bras du Grand Inquisiteur lui-même, du
-vénérable Pedro Arbuez d'Espila, qui le considérait, de grosses larmes
-plein les yeux, et d'un air de bon pasteur retrouvant sa brebis
-égarée!...
-
-Le sombre prêtre pressait contre son coeur, avec un élan de charité si
-fervente le malheureux juif, que les pointes du cilice monacal
-sarclèrent, sous le froc, la poitrine du dominicain. Et pendant que
-rabbi Aser Abarbanel, les yeux révulsés sous les paupières, râlait
-d'angoisse entre les bras de l'ascétique dom Arbuez et comprenait
-confusément _que toutes les phases de la fatale soirée n'étaient qu'un
-supplice prévu, celui de l'Espérance_! le Grand Inquisiteur, avec un
-accent de poignant reproche et le regard consterné, lui murmurait à
-l'oreille, d'une haleine brûlante et altérée par les jeûnes:
-
---Eh quoi, mon enfant! A la veille, peut-être, du salut... vous vouliez
-donc nous quitter!
-
-
-
-
-SYLVABEL
-
-_A Monsieur Victor Mauroy._
-
- Belle comme la nuit et, comme elle, peu sûre.
-
- ALFRED DE VIGNY.
-
-
-Au château de Fonteval, une fête de noces venait de prendre fin, sur le
-minuit. Dans le parc, entre de hautes allées aux feuillages encore
-illuminés de guirlandes vénitiennes, les violons, sur l'estrade
-champêtre, ayant cessé de sonner des contredanses,--les hobereaux des
-environs venaient de rejoindre, à la grille d'honneur, leurs équipages,
-et les villageois invités regagnaient, à travers les sentiers, leurs
-métairies, avec des chansons d'usage,--d'autant mieux que l'on avait
-trinqué, bien des fois, sous les chênes, devant le tonneau follement
-enrubanné aux couleurs de la jeune épousée.
-
-Le nouveau châtelain, M. Gabriel du Plessis les Houx, avait donc échangé
-l'alliance, le matin même de ce beau jour envolé déjà,--dans la chapelle
-de ce brillant manoir,--avec mademoiselle Sylvabel de Fonteval, une
-Diane chasseresse, brune et blanche, une svelte jeune fille aux allures
-d'amazone.
-
-Vingt ans et vingt-trois ans!... Beaux, élégants et riches, l'avenir
-s'annonçait, pour eux, couleur d'aurore et d'azur.
-
-Sylvabel avait quitté le bal vers dix heures et demie et se
-trouvait,--sans doute,--en ce moment, dans sa chambre nuptiale. Les gens
-du château, toutes fenêtres éteintes, devaient être endormis.
-
-En bas, cependant,--vis-à-vis des salles de jeu, dans la serre qui
-précédait les jardins, deux hommes éclairés par un candélabre posé sur
-un guéridon rustique, entre des arbustes, causaient à mi-voix, assis
-l'un auprès de l'autre sur de vertes chaises cannelées. L'un était M. du
-Plessis, lui-même,--l'autre le baron Gérard de Linville, son oncle,
-ancien chargé d'affaires et diplomate assez estimé. Sur l'instante
-prière de son neveu, M. de Linville, à la veille d'un départ pour la
-Suède où l'appelait une mission discrète, avait accepté de passer la
-nuit au château.
-
---Mon cher baron, s'écria tout à coup Gabriel, merci d'être resté. Vous
-seul pouvez me donner un conseil utile, dans le moment, des plus graves,
-que je traverse. Je vous ai fait part de l'ardeur, de l'amour poignant
-et insensé que j'éprouve pour ma femme,--une passion qui, souvent, me
-fait pâlir et balbutier lorsqu'elle me parle. Or, écoutez bien ceci: je
-sens que Sylvabel ne ressent pour votre neveu que la plus frivole des
-sympathies, bref, qu'elle ne m'aime pas. C'est une enfant élevée au
-maniement des chevaux, des fusils, une fille brisante, indomptable,
-ennuyée, très virile sous des dehors charmeurs, et qui, me sachant doux,
-et devinant que je souffre pour sa chère personne, me dédaigne quelque
-peu. Sylvabel m'a simplement _accepté_, tant pour ma fortune--(ah! c'est
-ainsi!)--que pour s'adjoindre une manière d'esclave:--par suite, elle me
-trahirait tôt ou tard,--peut-être, sinon sûrement. Elle me trouve trop
-paisible! trop «_artiste_»! trop exalté vers les «nuages»,--sans
-CARACTÈRE enfin!...
-
-«Joignez à ceci que je la crois, cependant, d'une pénétration d'esprit
-presque... _mystérieuse_! c'est une devineresse... Mais, que
-voulez-vous! elle semble comme s'être butée à cette idée aussi absurde
-que fâcheuse. Tenez! à ce point de m'avoir notifié, ce soir, qu'elle a
-résolu, pour demain, dès la matinée, une partie de chasse, à cheval!...
-sans doute pour indiquer, au personnel de cette habitation, combien peu
-fatigante aura été notre nuit nuptiale,--que, par parenthèses, je dois
-passer seul. Si cet état de choses dure huit jours, le pli sera pris, je
-serai perdu,--quoi que je puisse tenter dans l'avenir: ce qui suppose un
-dénouement tragique, à bref délai, ma nature, quand on l'oblige à
-quitter les «nuages», étant celle des plus violents explosifs. Je viens
-donc vous demander, à vous, homme subtil, qui non seulement avez vécu
-mais avez su vivre, si vous voyez un moyen de dissiper, en ma femme,
-l'impression désolante qu'elle a conçue de moi! Voyez-vous un expédient
-pour être aimé? pour susciter en son jugement la certitude de mon
-CARACTÈRE? Tout est là. J'exécuterai votre conseil, quel qu'il soit,
-passivement, sans réfléchir et en soldat, comme on boit le remède que
-nous offre un grand médecin: je m'en remets à vous comme on s'en remet à
-ses témoins, dans une affaire: car c'est à la fois mon honneur et mon
-bonheur qui sont en jeu.
-
-Le baron Gérard ayant jeté un regard clair et sourieur sur son jeune
-disciple, réfléchit un instant, puis se pencha tout près de l'oreille de
-Gabriel, et, durant cinq minutes, chuchota des paroles au cours
-desquelles son neveu tressaillit deux ou trois fois en un silence
-d'étonnement.
-
---Je pars demain matin pour Stockholm, ajouta M. de Linville en se
-levant, et d'une voix plus haute: Vous m'écrirez le résultat. Surtout,
-soyez aussi simple... que mon conseil,--en le suivant.
-
---Merci! du fond de mon coeur! Bon voyage et au revoir!... répondit
-Gabriel en se levant aussi et lui serrant la main.
-
-Les deux attardés montèrent chacun dans sa chambre, où le chargé
-d'affaires dut mieux dormir que son jeune ami.
-
- *
-
- * *
-
---Tayaut! tayaut! le soleil brille!--Dormez-vous, Gabriel?
-
-Telle, sous les fenêtres de son époux, s'écriait,--bien assise sur un
-alezan brûlé qui piaffait dans l'herbe, tandis qu'autour
-d'elle aboyaient, en de joyeuses gambades, chiens courants et
-couchants,--madame Sylvabel du Plessis les Houx: et, ce disant, elle
-fronçait le pli d'entre ses noirs sourcils sur ses yeux bleu clair, en
-faisant siffler une fine cravache.
-
-Le galop d'un cavalier débusquant d'une allée derrière elle, lui fit
-retourner la tête: c'était Gabriel.
-
---Ma chère Sylvabel, vous me voyez en avance de dix minutes, selon
-l'usage, dit-il en la saluant.
-
---Tiens?... Ah! oui: vous étiez, sans doute, en vos rêves, sous les
-arbres?... Vous avez l'air tout radieux. Vous composiez?
-
---Oui... ce bouquet, pour vous, de trois boutons de rose et--de ces
-brins de verveine.
-
---Vous êtes galant! répondit, d'un ton léger, Sylvabel, en glissant les
-fleurs entre deux boutons de son corsage.
-
---C'est mon devoir; et puis, la verveine préserve des accidents, dit
-froidement M. du Plessis.
-
-Vaguement surprise, peut-être, de l'intonation presque sérieuse de son
-mari, l'élégante amazone le regarda; puis impatiente:
-
---Partons! reprit-elle après un silence de deux secondes: nous
-déjeunerons là-bas dans une clairière, sur la mousse.
-
-Durant les premières heures de la chasse, Gabriel ne prononça pas vingt
-paroles; mais toutes respiraient la bonne humeur et la préoccupation du
-gibier. Il tua deux lièvres, un coq de bruyère et huit cailles, que mit
-en gibecière et en filet l'unique piqueur qui galopait derrière eux.
-
-Vers le midi, l'on prit terre en une magnifique éclaircie d'arbres.
-Après une tranche de pâté, deux verres de champagne, quelques fraises
-des bois et du café, Gabriel,--qui avait observé, tout le temps du
-repas, les ébats des écureuils entre les branches et jeté le projet
-d'une battue aux loups pour le prochain hiver,--alluma une cigarette et,
-l'ayant fumée:
-
---En selle! dit-il, si vous êtes reposée, toutefois, Sylvabel?
-
---Allons! répondit-elle.
-
-Et l'on se départit, derechef, à travers champs.
-
-Soudain, au beau travers d'une route, à trente pas d'une haie, un lièvre
-passa comme l'éclair. Les chiens se précipitèrent: Gabriel, ayant tiré,
-le manqua.
-
---C'est cet imbécile de Murmuro! dit-il avec un doux sourire, mais en
-rechargeant, très vite, son arme: il s'est jeté entre le lièvre et moi
-comme j'ajustais.
-
-Et, faisant feu de nouveau, il abattit, à cent pas de lui, d'une balle
-sans doute, le superbe basset qu'il venait d'accuser.
-
-A ce spectacle inattendu, Sylvabel tressaillit.
-
---Comment! vous tuez ce chien, le rendant coupable de votre maladresse?
-s'écria-t-elle, un peu saisie.
-
---Et je le regrette, car je l'aimais beaucoup! répondit tranquillement
-Gabriel. Mais je suis ainsi fait que je ne puis supporter sans un
-mouvement parfois violent une contrariété; soldat, je serais fusillé, je
-le sens, dans les vingt-quatre heures. C'est un défaut qui rendit mon
-enfance batailleuse--et dont j'ai voulu jusqu'à ce jour, en vain, me
-corriger. J'essayerai de nouveau, cependant, pour vous plaire.
-
-Sylvabel, serrant sa cravache, se tut, un peu songeuse.
-
-Et l'on repartit. Entre temps, Gabriel parla de toutes autres choses que
-de l'incident... oublié. Ses paroles furent légères et rares.
-
-Une heure après, environ, comme une compagnie de perdrix s'envolait, en
-face d'eux, avec son bruit spécial, Gabriel épaula, tira: pas un des
-oiseaux ne perdit une plume.
-
---Vraiment, voilà qui est insupportable! gronda-t-il très bas mais d'une
-voix calme: c'est ma gredine de jument, figurez-vous, qui a fait un
-écart au moment où je visais.
-
-Ce disant, il prit un pistolet d'arçon dans l'une des fontes,
-introduisit, froidement, le bout du canon dans l'oreille de la bête et
-lui fit sauter la cervelle. D'un bond de côté, à terre, il évita, non
-sans grâce, la chute de l'animal qui, tombé sur le flanc, demeura sans
-mouvement après une brève agonie.
-
-Pour le coup, Sylvabel ouvrit tout grands ses yeux bleus:
-
---Mais on n'a pas idée de cela! c'est de la démence!--Que vous prend-il,
-enfin, Gabriel, de tuer une aussi belle bête,--et de race, à propos
-d'une perdrix manquée!
-
---Je le déplore, madame: toutefois, je croyais vous avoir, il y a peu
-d'instants, révélé, en confidence, une faiblesse natale dont je souffre.
-Je ne puis que vous le redire: il est au-dessus de mes forces de
-supporter, sans protestation, la plus légère contrariété,--Piqueur!
-votre cheval! vous reviendrez à pied: nous rentrons.
-
-Une fois en selle, puis seul à seul, au loin, vers le château:
-
---En vérité, mon ami, murmura Sylvabel, c'est à peine si je me rassure
-moi-même, en songeant aux propriétés magiques de votre bouquet de
-verveine!... Est-ce ainsi que vous tenez la promesse de dompter votre
-irascible CARACTÈRE, en vue de me devenir agréable?
-
---Cette fois, en effet, la force de l'habitude a déjoué mes bonnes
-résolutions, répondit le jeune homme; mais je saurai, ma chère Sylvabel,
-mieux veiller, à l'avenir, sur moi-même; oui, pour vous complaire et
-mériter vos bonnes grâces, je veux m'ingénier à devenir... sinon patient
-et doux jusqu'à l'atonie... du moins un peu moins prompt à m'emporter.
-
-Ceci fut débité avec une galanterie glaciale. Madame du Plessis les Houx
-en demeura sans parole,--jusqu'à Fonteval où l'on arriva dès les
-premières ombres du soir.
-
- *
-
- * *
-
-Le souper, par exemple, fut charmant.
-
-La nuit, la châtelaine oublia (sans doute par inadvertance) de pousser
-la targette de sa chambre. En sorte, que, vers cinq heures du matin,
-comme, à force de joies, de fatigue et d'amour, tous les deux, enivrés
-de leur conjugale tendresse, se murmuraient délicieusement ce qu'ils
-avaient de plus ineffable au fond de l'âme, Sylvabel, tout à coup,
-regarda son mari d'un air singulier--puis, tout bas, aux lueurs de la
-veilleuse bleue que pâlissait l'aube du bel été:
-
---Gabriel, une journée t'a suffi pour me conquérir... bien à toi! non
-point à cause de ce beau cassage de vitres, dont je souriais en
-moi-même, à propos de deux innocents animaux... mais parce que l'homme
-qui, entre tous, est doué d'assez de fermeté pour accomplir,--_durant un
-jour et une pareille nuit, sans se trahir un seul instant et en présence
-de celle dont il souffre_,--le bon conseil d'un ami sûr et de
-clairvoyance éprouvée,--_s'atteste, par cela seul, être supérieur à ce
-conseil même, et fait preuve par conséquent d'assez de «caractère» pour
-être digne d'amour_. Tu peux ajouter ceci dans la lettre d'actions de
-grâces que tu as, sans doute, promis d'écrire à notre oncle et ami, le
-baron de Linville, en Suède.
-
-
-
-
-L'ENJEU
-
-_A Monsieur Edmond Deman._
-
- «Gare, _dessous_...»
-
- DICTON POPULAIRE.
-
-
-En cette nuit de commencement d'automne, le vieil hôtel à jardins,
-demeure de la brune Maryelle,--tout à l'extrême du faubourg
-Saint-Honoré,--semblait endormi. Au premier étage, en effet, dans le
-salon soie cerise, les rideaux, long-tombants, des fenêtres
-vitragées--qui donnaient sur les allées sablées et le jet d'eau de la
-pelouse--interceptaient les clartés de l'intérieur.
-
-Au fond de cette pièce, une large tapisserie Henri II, drapée sur une
-fleur de fer, laissait entrevoir, en une salle voisine, les blancheurs
-damassées d'une table en lumières, chargée encore de porcelaines à café,
-de fruits et de cristaux,--bien que l'on jouât, depuis minuit, dans le
-salon.
-
-Sous les deux touffes de feuilles d'argent, fleuries de lueurs, d'une
-couple de girandoles appliquées dans les tentures, deux «messieurs» du
-glacis le plus élégant, aux teints anglais, aux sourires distingués, aux
-airs bien pensants, aux longs favoris fluides, proféraient le lys de
-leurs gilets vis-à-vis d'un écarté, que tenait, contre l'un d'eux, une
-sorte de jeune abbé brun, d'une pâleur naturelle très saisissante (on
-eût dit celle d'un mort) et d'une présence au moins équivoque, en ce
-séjour.
-
-Non loin, Maryelle, en un déshabillé de mousseline dont s'avivaient ses
-yeux noirs, et des violettes au joint de son corsage où bougeait de la
-neige, versait, de temps à autre, du roederer glacé en de longs verres
-légers, sur un guéridon,--sans cesser, pour cela, d'attiser, de ses
-aspirantes lèvres, le feu d'une cigarette russe--que maintenait, annelée
-au petit doigt gauche, une fine pince de vermeil.--Sourieuse, aussi,
-parfois, des propos tièdes que--par sursauts et comme lanciné de
-discrets transports,--venait lui susurrer à l'oreille (en se penchant
-sur le perlé des épaules) l'invité oisif,--elle daignait répondre,
-mono-syllabiquement.
-
-Ensuite, c'était encore le silence, à peine troublé par le bruissement
-des cartes, de l'or poussé, des jetons de nacre et des billets sur le
-tapis.
-
-L'air, le mobilier, les étoffes, sentaient un peu le fade: une fluence
-de veloutines, l'âcre du tabac d'Orient, l'ébène des vastes miroirs, le
-vague des bougies, une idée d'iris.
-
- *
-
- * *
-
-Le joueur en soutane de drap fin, l'abbé Tussert, n'était autre que l'un
-de ces diacres sevrés de toute vocation, dont la pénible engeance tend,
-par bonheur, à disparaître. Rien, en lui, de ces petits abbés
-d'autrefois, que le bouffi de leurs joues rieuses a rendus, dans
-l'Histoire, presque véniels. Celui-ci, grand, taillé à la serpe, la face
-d'un ovale aux maxillaires saillants, était, vraiment, d'une espèce plus
-sombre. C'était au point qu'à de certains instants l'ombre d'un crime
-ignoré semblait foncer encore sa silhouette. Chez lui, le grain spécial
-du teint blafard indiquait des sens d'un sadisme froid. D'astucieuses
-lèvres pondéraient, en ce visage, l'énergie naïvement barbare des
-traits. Ses prunelles noiraudes, vindicatives, luisaient sous la carrure
-d'un front triste, aux sourcils rectilignes, et leur regard
-crépusculaire était comme natalement préoccupé; souvent fixe.--Laminé
-par les controverses du séminaire, le timbre d'acier de sa voix avait
-acquis des inflexions mates qui en ouataient la dureté; toutefois on
-sentait le poignard dans la gaine. Taciturne,--s'il parlait, c'était de
-haut et l'un des pouces presque toujours enfoncé dans son élégante
-ceinture à franges de soie.--Très demi-mondain, «lancé» comme s'il eût
-cherché à se fuir,--plutôt reçu qu'accepté, il est vrai,--on
-l'_admettait_, grâce à cette sorte de _peur_ confuse, indéfinissable,
-que suggérait sa personne. D'aucuns (d'affreux malins, à rentes
-escroquées) l'invitaient, aussi, pour poivrer, s'il était possible, du
-clinquant de sa sacrilège présence,--du scandale, enfin, de son
-costume,--la banalité lamentable d'un souper de viveurs,--ce qui
-réussissait mal, car son aspect gênait, au fond, même en de tels milieux
-(les déserteurs quelconques n'étant guère estimés des inquiets
-sceptiques modernes).
-
-Au fait, ce costume, pourquoi le gardait-il? Peut-être, s'étant mis à la
-mode sous cette robe, craignait-il, aujourd'hui, de se travestir d'une
-redingote qui eût compromis son «originalité»?... Mais non! C'est qu'il
-était trop tard; il avait l'_empreinte_. Ses pareils, même en se
-laïcisant l'extérieur, ne sont-ils pas reconnaissables toujours? On
-dirait que, de tous les vêtements qu'ils portent ensuite, transparaît
-l'invisible soutane de Nessus qu'ils ne peuvent plus s'arracher des
-épaules, ne l'eussent-ils endossée qu'une fois: on en perçoit l'absence.
-Et, lorsque, à l'instar d'un Renan par exemple, ils jasent du Maître,
-leur juge, il semble, par intervalles, qu'au milieu d'on ne sait quelle
-VRAIE nuit, apparue, alors, tout au fond de leurs yeux, on entend,--au
-subit reflet d'une lanterne sourde et sous des feuillages
-d'oliviers,--claquer, sur la joue divine, le visqueux baiser de
-l'Euphémisme.
-
-Maintenant, d'où provenait cet or qu'il extrayait, chaque jour, de
-sa poche noire? Du jeu? Soit. On glissait là-dessus sans
-approfondir, ne lui connaissant ni dettes, ni maîtresse, ni bonnes
-fortunes.--D'ailleurs, _aujourd'hui_!... Qu'importait?... Chacun ses
-petites affaires!... Les femmes le traitaient d'homme «charmant»; et
-c'était fini.
-
- *
-
- * *
-
-Tout à coup, Tussert, sur un refus de cartes, ployant son jeu:
-
---Je perds seize mille francs, ce soir! dit-il.
-
---Vingt-cinq louis de revanche? offrit le vicomte Le Glaïeul.
-
---Je ne propose ni accepte le jeu sur parole et je n'ai plus d'or sur
-moi, répondit Tussert. Toutefois, mon état m'a mis en possession d'un
-_secret_,--d'un grand secret,--que je me décide à risquer, si cela vous
-agrée, contre vos vingt-cinq louis,--en cinq points liés.
-
-Après un assez légitime silence:
-
---Quel secret?... demanda M. Le Glaïeul, à demi stupéfait.
-
---Mais, celui de l'EGLISE! répliqua froidement Tussert.
-
-Fut-ce l'intonation brève et, certes, peu mystificatrice de ce ténébreux
-viveur, ou la fatigue nerveuse de la nuit, ou les captieuses fumées
-dorées du roederer, ou l'ensemble de ces choses, les deux invités et la
-rieuse Maryelle, elle-même, tressaillirent à ces mots: tous trois, en
-regardant l'énigmatique personnage, venaient d'éprouver la sensation que
-leur eût causée le dressement soudain d'une tête de serpent, entre les
-flambeaux.
-
---L'Eglise a tant de secrets... que je pourrais, au moins, vous demander
-lequel!... répondit, sans plus s'émouvoir, le vicomte Le Glaïeul: mais,
-vous me voyez médiocrement curieux de ces sortes de révélations.
-Concluons. J'ai trop gagné, ce soir, pour vous refuser; donc, tenu,
-quand même! Vingt-cinq louis, en cinq points liés, contre «Le secret de
-l'EGLISE»!
-
-Par une courtoisie d'homme «du monde» il ne voulut évidemment point
-ajouter: «... qui ne nous intéresse pas».
-
-On reprit les cartes.
-
---L'abbé! savez-vous bien qu'en ce moment vous avez l'air du...
-_Diable_?... s'écria, d'un ton naïf, la tout aimable Maryelle, devenue
-presque pensive.
-
---L'enjeu, d'ailleurs, est d'une bizarrerie minime, pour des incrédules!
-murmura, follement, l'invité oisif avec un de ces insignifiants sourires
-parisiens dont la sérénité ne tient même pas devant une salière
-renversée.--Le secret de l'Eglise! Ah! ah!... Ce doit être _drôle_.
-
-Tussert le regarda:
-
---Vous en jugerez, si je perds encore, dit-il.
-
-La partie commença, plus lente que les autres: une manche fut gagnée,
-d'abord, par... _lui_; puis revanche perdue.
-
---La belle! dit-il.
-
-Chose très singulière: l'attention,--pimentée, au début, d'un semblant
-de superstition souriante, était, par degrés insensibles, devenue
-intense: on eût dit qu'autour des joueurs l'air s'était saturé d'une
-solennité subtile:--d'une inquiétude!...--On tenait à gagner.
-
-A deux points contre trois, le vicomte Le Glaïeul, ayant retourné le roi
-de coeur, eut, pour jeu, les quatre sept--et un huit neutre; Tussert,
-ayant la quinte majeure de pique, hésita, joua d'autorité, par un
-mouvement de risque-tout,--et perdit, comme de raison. Le coup fut joué
-très vite.
-
-Le diacre eut, pendant une seconde, une lueur de regard et le front
-crispé.
-
-A présent, Maryelle considérait, insoucieusement, ses ongles roses; le
-vicomte, d'un air distrait, examinait la nacre des jetons, sans
-questionner; l'invité oisif, se détournant, par contenance, entr'ouvrit
-(avec un tact qui tenait, vraiment, de l'Inspiration!) les rideaux de la
-croisée, auprès de lui.
-
- *
-
- * *
-
-Alors, à travers les arbres, apparut, pâlissant les bougies, l'aube
-livide,--le petit jour, dont le reflet rendit brusquement mortuaires les
-mains des jeunes hôtes du salon. Et le parfum de l'appartement sembla
-s'affadir, plus impur, d'un regret de plaisirs marchandés, de chairs à
-regret voluptueuses,--de lassitude!--Et de très vagues mais poignantes
-nuances passèrent sur les visages, dénonçant, d'une imperceptible
-estompe, les atteintes futures que l'âge réservait à chacun d'eux. Bien
-que l'on ne crût à rien, ici, qu'à des plaisirs fantômes, on se sentit,
-tout à coup, sonner si creux en cette existence, que le coup d'aile de
-la vieille Tristesse-du-Monde effleura, malgré eux, à l'improviste, ces
-faux amusés: en eux, c'était le vide, l'inespérance: on oubliait, on ne
-se souciait plus d'entendre... l'insolite secret... si, toutefois...
-
-Mais le diacre s'était levé, glacial, tenant, déjà, son tricorne.--Après
-un coup d'oeil circulaire, officiel, sur ces trois vivants quelque peu
-interdits:
-
---Madame, et vous, messieurs, dit-il, puisse l'enjeu que j'ai perdu vous
-donner à songer!... Payons.
-
-Et, regardant, avec une fixité froide, les brillants écouteurs, il
-prononça, d'une voix plus basse, mais qui sonna comme un coup de glas,
-cette damnable, cette fantastique parole:--Le secret de l'Église?...
-C'est... C'EST QU'IL N'Y A PAS DE «PURGATOIRE».
-
-Et, pendant que, ne sachant que penser, on le considérait, non sans un
-certain émoi, le diacre, ayant salué, se dirigea, tranquille, vers le
-seuil;--après avoir montré, dans l'embrasure, sa face morne et blême,
-aux yeux baissés, il referma la porte sans aucun bruit.
-
-Une fois seuls, on respira, délivré de ce spectre.
-
---Ce doit être inexact! balbutia, candidement, la sentimentale Maryelle,
-encore impressionnée.
-
---Propos d'un décavé, pour ne pas dire d'un farceur qui ne sait de quoi
-il parle!... s'exclama Le Glaïeul, d'un ton de palefrenier qui a fait
-fortune.--Le Purgatoire, l'Enfer, le Paradis!... C'est du moyen âge,
-tout cela! C'est de la _blague_!
-
---N'y pensons plus! flûta l'autre gilet.
-
-Mais, en cette mauvaise clarté de l'aube, le menaçant mensonge du jeune
-impie avait, _quand même_, porté!--Tous trois étaient fort pâles. On
-but, avec de niais sourires forcés, un dernier verre de champagne...
-
-Et, cette matinée-là,--de quelque pressante éloquence que se montrât
-l'invité oisif,--Maryelle, pénitente peut-être, refusa d'accéder à son
-«amour».
-
-
-
-
-L'INCOMPRISE
-
-_A Monsieur Jules Destrée._
-
- Ne frappez jamais une femme, même avec une fleur.
-
- _Sourates de l'AL-KORAN._
-
-
-Aux primes roses du dernier printemps, Geoffroy de Guerl, emmenant de
-Paris sa première préférée, Simone Liantis, avait loué, sur les bords de
-la Loire, ce riant cottage, meublé en style Louis XVI et clos de
-jardins--où de très hauts lilas, enserrant une centrale étendue de
-verdure, s'entrecroisaient en longues charmilles jusqu'à la
-claire-voie.--Aux lointains alentours, sur le flanc de menues collines,
-d'assez profondes épaisseurs de frênes et de mélèzes,--que, maintenant,
-rougissait déjà l'automne,--épandaient comme de la solitude vers
-l'habitation.
-
-A vingt ans--et n'étant doué que d'à peine sept mille francs de
-rente,--s'exposer à de l'attachement pour une élégante, pour cette
-élancée brune aux regards assurés, à peau de jasmin, aux traits fins et
-durs,--folie, n'est-ce pas?... Soit. Mais si M. de Guerl était bien
-fait, d'allures aimables, d'une bravoure célèbre et d'un esprit artiste,
-une sentimentalité clairvoyante le défendait,--armure occulte, mais à
-l'épreuve,--contre toutes amoureuses concessions capables d'entraîner
-d'essentielles déchéances.
-
-Simone, d'ailleurs, durant ce sizain de lunes de miel, s'était montrée
-des moins dangereuses, ne jouant au mariage que par attitude, point
-mondaine, gaie, peu dépensière, et, les soirs, ayant de ces «_tout ce
-que tu voudras_!» qui brûlaient l'oreille.--Et puis, sa nature était si
-insoucieuse, qu'elle s'était laissé saisir et vendre tout ce qu'elle
-tenait de ses deux premiers oubliés. Il ne lui restait, pour biens, que
-d'insignifiants bijoux, de peu nombreuses toilettes,--et une bague. Par
-exemple, le merveilleux solitaire de celle-ci était d'une taille, d'une
-blancheur et d'une eau si rares--que des joailliers en renom s'étaient
-engagés à le payer, net, cinq cents louis, le jour qu'il plairait.
-
---Ah! comme l'on s'était «amusé» toute la saison!... Chevauchées,
-parties de pêche et de canot, chasses exprès fatigantes, repas rustiques
-sur l'herbe, excursions,--et, chez soi, musique, baisers, livres,
-causeries et disputes! L'on avait des jeux,--de vieilles armes, aussi,
-d'autrefois, qu'on essayait, pour rire, aux jardins.--En fait de
-connaissances, on n'avait reçu personne; si bien que, grâce à l'illusion
-juvénile, M. de Guerl et Simone pouvaient, à présent, se sembler
-intimes.
-
- *
-
- * *
-
-Cependant... elle avait des instants, instants indéfinissables, dont la
-fréquence augmentait aux approches du retour à Paris. Ainsi, lorsque, la
-tenant enlacée, sous les lilas troués de lueurs d'étoiles, il lui disait
-les choses les plus douces, lui parlant, avec tendresse, d'un enfant qui
-les unirait plus encore, d'heures passionnées, d'une existence joyeuse
-et toute simple, la bien-aimée paraissait comme distraite, le regardait
-avec une sorte d'étrangère fixité, comme lui cachant un grief. Un
-trépignement démentait les singulières larmes dont, parfois, ses cils
-étincelaient; ce qui donnait à son émotion secrète un caractère de
-contrariété,--presque d'impatience,--inintelligible.
-
-Elle semblait sur le point de lui _crier_ quelque chose; puis,
-désespérée et comme y renonçant, elle se taisait.
-
-Brusque, elle lui avait souvent dit, en ces instants-là:
-
---Tu sais, Geoffroy, s'il me plaisait, je pourrais te quitter?--même
-sans te prévenir, d'une heure à l'autre.--Avec mon diamant, je suis
-libre: j'aurais le temps, là-bas, de choisir, entre les plus riches, un
-amant de mon goût. Oui, si je voulais, dès ce soir,--tiens, tu serais
-seul. Plus de Simone.--Eh bien?... quoi! cela ne t'irrite pas
-davantage?... Merci!
-
-Ses yeux brillaient; on eût dit qu'elle attendait une parole, un acte,
-que M. de Guerl ne savait pas trouver. Les réponses étonnées du jeune
-homme étaient reçues de Simone avec des détours de tête, une moue,--un
-léger haussement d'épaules, même, depuis peu.--Aux: «--Que te prend-il,
-chère Simone?...» elle répondait, grave, en regardant le vague:--«Tu
-verras, toi, qu'avec toute ta bonne éducation, tu seras la cause _de ma
-mort_.--Mais... qu'as-tu donc? s'écriait-il.--Ah! si seulement tu étais
-un peu... autre!--Alors, tu ne m'aimes plus?...--Si... mais... pas tant
-que je voudrais! et c'est ta faute.» Il souriait à ce mot, et Simone,
-sourcils froncés, courait s'enfermer dans sa chambre--où son amant
-l'entendait pleurer pendant quelquefois une heure.--Revenue vers lui,
-elle paraissait avoir oublié sa petite scène!... De sorte que, sans
-accorder à l'incident plus d'attention, M. de Guerl, se désattristant,
-concluait avec un «Dieu! que les femmes sont bizarres!» dont la banalité
-puissante le rassurait.
-
- *
-
- * *
-
-Par un couchant magnifique, vers les cinq heures, comme tous deux, aux
-jardins, par forme de distraction paradoxale et faute d'autres, tiraient
-de l'arbalète sur la pelouse,--d'une vieille et forte arbalète de
-jadis,--la _trop_ singulière jeune femme, n'ayant plus de carreaux à
-envoyer, s'écria, tout à coup,--après un de ces longs regards dans le
-vague:
-
---Tiens! suis-je bête! Et ça?
-
-En une saccade, ôtant de son doigt le diamant, elle le posa sur la
-rainure de l'arbalète, en ce moment relevée vers les bouquets de bois et
-les flaques stagnantes de la Loire.
-
---Hein!... Si je l'envoyais? Pourtant?... dit-elle.
-
-Et elle riait.
-
---Simone! es-tu folle?... répondit-il.
-
-Mais, comme cédant à quelque irrésistible mouvement d'hystérie perverse,
-arrivée à la crise aiguë, elle pressa froidement la détente:--une
-étincelle, une goutte de feu s'enfonça dans le crépuscule.
-
-Pendant que M. de Guerl regardait son amie avec stupeur, celle-ci,
-laissant tomber l'arbalète, arracha une branchette assez solide, puis,
-jetant l'autre bras à l'entour du cou de son amant, lui murmura, les
-yeux à demi fermés, d'une voix rauque, triviale, câline,--et d'un timbre
-qu'il n'avait pas entendu:
-
---_Ah! je sais ce que je mérite, va! Mais, cette fois, au moins, je
-pense--que tu vas y aller_... (Elle cinglait l'air, de sa badine) _et
-là,--ferme!... ou tu n'es pas un homme! Crois-tu quelle m'aura coûté
-cher, ma première danse, de toi?--Dame, aussi! quand on étouffe!... Ah!
-ça fait du bien, ça détend, de dire les choses, à la fin des fins!--Te
-voilà mon maître! Plus un sou! Tu peux me chasser!--Comme tu me plais, à
-présent!... Mais, rudoie-moi donc! Surtout ne te gêne pas.--Comment! tu
-dis que tu m'aimes, et, en six mois, tu ne m'as même pas flanqué une
-gifle?...--C'est égal: cette fois-ci, je ne l'aurai pas volé, d'être
-battue!_ (Elle se renversait à demi, sentant l'âcre, marquant, de ses
-ongles, l'une des mains de son amant, dont elle respirait, à narines
-dilatées, le veston de velours noir.)--_Il faut qu'une femme se sente un
-peu tenue, vois-tu!... Et, si tu savais comme ça vaut mieux que des
-phrases une bonne dégelée!--Tu vas me laisser là ta politesse, à
-présent, j'imagine? hein!_... (Ses dents claquaient.) _Là! tu es pâle!
-tu es en colère! Tu vas me faire des bleus!... Je savais bien que tu
-étais un mâle!_
-
-A cette éruption, des moins prévues, M. de Guerl, ayant, en effet, pâli,
-la considérait comme s'il l'eût vue pour la première fois. Puis, se
-dégageant, après un silence, et tranquille:
-
---Une cravache me sera mieux en main! dit-il.
-
-Et, la laissant, haletante, sur un banc, il rentra; puis, de l'autre
-porte, sortit de la maison, comme on s'échappe.--Trois heures après,
-Simone, très inquiète, déchirait, entre ses dents, son mouchoir, dans sa
-chambre, devant une bougie,--lorsque la bonne lui remit la lettre
-suivante, apportée de Nantes, par exprès:
-
- «Chère abandonnée, je te dois six mois d'une illusion ravissante, je
- l'avoue; mais, en te dévoilant, ce soir, tu as à jamais glacé pour toi
- les sens que cette illusion seule m'inspirait.--Certes, je n'ignore
- pas qu'aujourd'hui, surtout, il paraît indispensable (aux yeux de
- maintes personnes de ton sexe) d'être une brute pour être un
- «mâle»,--et que les baisers semblent plus fades à celles-ci que les
- horions;--mais comme, d'une part, entre les violents plaisirs
- auxquels, par simple jeu, peut se prêter notre sensualité, il se
- trouve que le propre de ceux dont, paraît-il, tu raffoles, est de
- détruire cette JOIE, qui (seule et avant tout) doit consacrer la vie à
- deux entre une compagne et son compagnon, et comme, d'autre part, si
- tu ne peux te passer de _danses_ pour te figurer que tu m'aimes, je
- puis très bien, moi, me passer, pour être heureux, d'administrer des
- volées à celle qui m'est chère,--j'ai dû m'enfuir, même sans chapeau,
- pour nous épargner tout échange d'aussi oiseuses que burlesques
- explications.
-
- «Ainsi, fantasque enfant! lorsque je te contemplais, dans les belles
- soirées, sous nos longues charmilles, et que, transporté d'amour, je
- murmurais sur tes lèvres ce que mon coeur me suggérait, tu te disais,
- toi, tout bonnement, avec un profond soupir, en levant tes beaux yeux
- au ciel, dont ils semblaient mélancoliquement compter les
- étoiles:--Oui; mais, tout cela, ce n'est pas des bons coups de
- botte?... Pauvre ange! plains-moi, si, redoutant une gaucherie native,
- je ne m'estime pas assez parfait pour oser..., ne fût-ce qu'essayer de
- te satisfaire. A chacun ses sens et ses désirs! Je ne discute pas les
- tiens, ni leur aloi; je déplore, seulement, de ne me juger, pour toi,
- qu'un aggravant garde-malade. Donc, adieu. Ne t'inquiète pas plus de
- notre coeur que de la chaumière; celle-ci est déjà louée, pour le 15,
- à toute une famille de braves négociants, qui n'attendent que ton
- départ. Demain, dans la matinée, un factotum viendra te remettre, sous
- pli, un bon de six mille francs, payable à vue (à la tienne seule),
- chez mon notaire, à Paris. Moi, je suis déjà loin.»
-
- «Compliments, regrets et bonne chance!
-
- «GEOFFROY[2].»
-
- [2] L'auteur de cette _Nouvelle_ n'approuve guère le ton de cette
- lettre envers une malade. Elle serait, tout d'abord, d'un ingrat, si
- elle n'émanait d'un jeune ignorant mondain, beaucoup TROP distingué
- ici.
-
-Simone, à cette lecture, allongeant les lèvres avec une irréprochable
-moue de dédain, la laissa tomber d'entre deux doigts:
-
---Quel dommage qu'un si beau garçon ne soit, au fond, qu'un
-rêveur!--murmura-t-elle:--et quel dommage que ceux-là _qui savent
-comprendre une femme_... soient si...
-
-Elle s'arrêta, rêveuse elle-même, Simone Liantis, la pauvre et délicate
-fille,--hélas! tout récemment décédée, d'ailleurs (navrante Humanité!)
-sous le numéro 435, vingt-sixième série (nymphomanes), aux
-Incurables,--son mal étant _essentiel_,--c'est-à-dire de ceux dont _on
-ne peut pas_ (sans Dieu) VOULOIR _guérir_.
-
-
-
-
-SOEUR NATALIA
-
-_A Madame la comtesse de Poli._
-
- «Oh! quand ma dernière heure
- Viendra fixer mon sort,
- Obtenez que je meure
- De la plus sainte mort.»
-
- (_Vieux cantique à NOTRE-DAME._)
-
-
-Autrefois, en Andalousie, à l'angle d'une route montueuse, s'élevait un
-monastère de franciscaines du tiers ordre;--ce cloître, bien qu'en vue
-d'autres couvents qui se veillaient les uns les autres, était surtout
-protégé par la vénération qu'imposait, alors, l'aspect de toute grande
-croix sur un portail d'où tintait une cloche deux fois le jour. Une
-longue chapelle, dont l'huis, jamais fermé, s'ouvrait sur trois marches
-et le grand chemin, longeait, d'un côté, le grand mur de ce monastère.
-Aux alentours, les riches plaines, les arbres à parfums, l'herbe des
-fossés, l'isolement, la route poudreuse.
-
-Par un énervant crépuscule d'automne, se trouvait, agenouillée en ses
-habits de novice, au fond de cette chapelle, une jeune fille aux traits
-d'une beauté suave et touchante. C'était devant une niche creusée en un
-pilier:--du cintre pendait une solitaire lampe d'or, éclairant une
-Madone aux yeux baissés, aux mains ouvertes, ruisselantes de grâces
-radieuses,--une Mère céleste, en l'attitude de l'_Ecce ancilla_.
-
-Sur la route, on entendait monter, à travers les vitraux opposés, les
-accents frais et sonores d'un chanteur de sérénade que les accords d'une
-mandoline cordouane accompagnaient. Les langoureuses paroles brûlantes
-de passion, d'audace, de jeunesse, parvenaient, dans l'église, jusqu'à
-soeur Natalia, la novice agenouillée, qui, le front sur ses bras croisés
-aux pieds de la Madone, murmurait, d'une voix désolée:
-
---Madame, vous le voyez, je pleure, et vous supplie de ne point me
-bannir de toute compassion, car c'est défaillante et dans l'angoisse--et
-votre sainte image au fond de toutes les pensées--que je vais m'exiler
-d'ici. O chaste reine, prendrez-vous en pitié celle qui déserte, pour un
-amour mortel, le seuil du salut! Cette voix, vous l'entendez, elle
-m'implore, en sa fervente fidélité! Si je ne viens pas, il va mourir!
-Ses transports, si longtemps subis sans espérance et sans plainte,
-comment les condamner? Et persister à ne pas consoler celui qui aime
-tant! Vous qui savez si je vous aime, ô Madame! et que, tous les soirs,
-ma joie était de venir vous prier ici, pardonnez-moi! Voici mon voile,
-voici la clef de ma cellule, je les remets à vos pieds. Mais, je ne peux
-plus... j'étouffe... Cette voix, elle m'attire... Adieu... adieu!
-
-Debout, chancelante, n'osant lever les yeux, soeur Natalia posa la clef
-sainte et le voile aux pieds de la bleue Madone au doux visage de
-lumière, aux yeux baissés aussi,--mais vers quels Cieux et quelles
-étoiles! Puis, s'appuyant aux piliers, elle gagna le portail, et, après
-un instant, l'entr'ouvrit: elle descendit les degrés et se trouva sur la
-route,--qui s'étendait lointaine, aux clartés d'une large lune
-illuminant la campagne.
-
---Juan! cria-t-elle.
-
-A cet appel, un cavalier, un juvénile seigneur, au profil dominateur,
-aux regards tout brûlants de joie, apparut, et sautant de cheval,
-enveloppa de son manteau celle qui était, enfin, venue vers lui.
-
---O Natalia! dit-il.
-
-La tenant ployée entre ses bras, sur son cheval, ils partirent vite vers
-le manoir dont les tours, là-bas, s'accusaient sous les lunaires ombres.
-
- *
-
- * *
-
-Ce furent six mois de fêtes, d'amour, de voyages charmants, à travers
-l'Italie, à Florence, à Rome, à Venise: lui joyeux, elle souvent
-pensive, les caresses de son ardent ravisseur, bien qu'éperdues et
-enivrantes, n'étant pas celles que l'innocence de son coeur avait
-espérées.
-
-Soudainement, de retour à Cadix, par un matin de soleil, sans qu'une
-parole même l'eût avertie, elle se réveilla seule, sans anneau nuptial,
-sans même la joie d'un enfant;--son amant, fatigué d'elle, était
-disparu.
-
-Avec un profond soupir, la jeune fille laissa tomber le billet sombre
-qui lui annonçait la solitude:--elle ne se plaignit pas, résolue à ne
-pas survivre.
-
-En peu d'heures, lorsqu'elle eut répandu aux Pauvres l'or qui lui
-restait, au moment même de se délivrer de la vie, une pensée,--une
-candide pensée,--l'oppressa: revoir, encore une fois, une seule fois,
-pour un suprême adieu, la Madone de jadis.
-
-Donc, vêtue en pénitente et mendiant un peu de pain sur la route, elle
-s'achemina vers le monastère,--vers la chapelle, plutôt! car elle ne
-pouvait plus rentrer parmi les vierges fidèles. En quelques jours de
-marche, et, comme se fonçaient les bleuissements d'un beau soir d'été
-tout brillant d'astres, elle arriva tremblante, exténuée, devant le
-saint portail.
-
-Elle se souvenait qu'à cette heure-là ses anciennes compagnes étaient
-retirées, en oraison, dans leurs cellules, et que, sous les hauts
-piliers, l'église devait être aussi déserte que le soir de l'enlèvement.
-Elle poussa donc la porte et regarda:--personne!... Là-bas, seulement,
-sous la lampe toujours claire, la Madone.
-
-Elle entra, puis, à deux genoux, avança sur les dalles blanches, vers sa
-céleste amie, et inclinée, entre des sanglots, elle balbutia, parvenue
-aux pieds de Celle qui pardonne:
-
---Oh! Madame! je suis indigne de clémence! Je ne savais pas,--alors que
-la tentatrice voix me suppliait!--je ne savais pas quel abandon, quel
-opprobre, hélas! réserve l'amour mortel. O honte! dont je vais mourir,
-bannie de tout asile chez les miens,--ici, surtout!... Laquelle de vos
-filles, ô Mère, ne m'accueillerait d'un signe d'effroi, me montrant le
-dehors en cette chapelle?...--Oh! j'ai perdu l'espérance, en voulant
-consoler!...
-
- *
-
- * *
-
-Alors, comme les silencieuses larmes de Natalia tombaient sur les pieds
-de l'Elue Divine, et que la jeune fille relevait un regard suprême,
-chargé d'adieux, vers la Madone, elle tressaillit d'une soudaine extase,
-car elle vit les yeux sacrés qui la regardaient; et les lèvres de la
-statue s'entr'ouvrirent; et Celle du Ciel lui dit, doucement:
-
-«--Ma fille, ne te souviens-tu pas? Tu m'as confié ton voile, et la clef
-de ta cellule, avant de nous quitter. Je t'ai donc remplacée,
-accomplissant sous ce voile toutes les tâches de tes voeux: nulle
-d'entre tes compagnes ne s'est aperçue de ton absence: reprends donc ce
-que tu m'as confié; rentre dans ta cellule, et... ne t'en va plus.»
-
-
-
-
-L'AMOUR DU NATUREL
-
-_A Monsieur Emile Michelet_.
-
- L'Homme peut tout inventer, excepté l'art d'être heureux.
-
- NAPOLÉON BONAPARTE.
-
-
-En ses excursions matinales dans la forêt de Fontainebleau, M. C** (le
-chef actuel de l'Etat), par un de ces derniers levers de soleil, en
-vaguant sur l'herbe et la rosée, s'était engagé en une sorte de val, du
-côté des gorges d'Apremont.
-
-Toujours d'une élégance rectiligne, très simple, en chapeau rond, en
-petit frac boutonné, l'air positif, n'ayant, en son incognito, rien qui
-rappelât les allures du précédent Numa,--bref, n'excédant pas, en sa
-modestie distinguée, l'aspect d'un touriste officiel, il se laissait
-aller, par hygiène, aux charmes de la Nature.
-
-Soudain, il s'aperçut que «la rêverie avait conduit ses pas» devant une
-assez spacieuse cabane, coquette, avec ses deux fenêtres aux contrevents
-verts. S'étant approché, M. C** dut reconnaître que les planches de
-cette demeure anormale étaient pourvues de numéros d'ordre--et que
-c'était un genre de baraque foraine, louée, sans doute, à qui de droit.
-Sur la porte étaient inscrits, en blanches capitales, ces deux noms:
-DAPHNIS ET CHLOÉ.
-
-Cette inscription le surprit. Par une curiosité souriante, mais
-discrète,--bref, sans songer le moins du monde à laïciser cet ermitage,
-il heurta, poliment, à la porte.
-
---Entrez! crièrent, de l'intérieur, deux fraîches voix d'enfants.
-
-Il toucha le loquet: la porte s'ouvrit, pendant qu'un intermittent rayon
-de soleil, à travers les feuillages, l'illuminait ainsi que l'intérieur
-de l'idyllique habitation.
-
-M. C**, sur le seuil, se voyait en présence d'un tout jeune homme aux
-blonds cheveux bouclés, aux traits de médaille grecque, au teint mat,
-aux sceptiques yeux bleus--dont le fin regard offrait cet on ne sait
-quoi de railleur qui spécialise le fond des prunelles normandes,--et
-d'une toute jeune fille, au visage ingénu, d'un ovale pur, couronné de
-beaux cheveux bruns tressés. Ils étaient vêtus, l'un et l'autre, d'un
-complet de deuil, en étoffe de campagne,--d'une coupe que le bienpris de
-leurs personnes rendait passable. Tous deux étaient charmants--et leur
-air artiste n'éveillait pas, chose étrange, l'aversion.
-
-Revenant de maints voyages, le chef de l'Etat se trouvait donc, un peu
-malgré lui, tout heureux d'apercevoir d'autres «visages» que ceux des
-préfets, des sous-préfets et des maires: cela lui reposait la vue.
-
-Daphnis était debout contre une table rustique: l'aimable Chloé,
-regardant, sous ses cils abaissés, l'hôte inattendu, se trouvait assise
-sur une couchette de fer, nouveau système, au matelas de varech, aux
-draps blancs et rudes, au double oreiller. Trois chaises en sparterie,
-quelques objets de ménage, des plats et des tasses de faïence en
-imitation de vieux Limoges, et, sur la table, de brillants couverts en
-tout récent melchior,--complétaient l'ameublement du réduit nomade.
-
-Étranger, dit Daphnis, soyez le bienvenu, vous qui entrez en cet
-inespéré rayon de soleil!... Vous déjeunez avec nous sans façons,
-n'est-ce pas? Nous avons des oeufs, du lait, du fromage, du café,
-même;--Chloé, vite un couvert de plus!
-
-Les puissants de la terre aiment les choses simples et imprévues, et se
-prêtent volontiers aux charmes de l'incognito, chez les humbles. Devant
-pareil accueil, M. C** ne pouvait guère se refuser d'être aimable et,
-par forme de distraction, de se laisser aller à détendre, un peu (pour
-cette fois et par exception), le rigorisme de son caractère.
-
-«Voici, pensa-t-il, deux jeunes excentriques, échappés de quelques coins
-de Paris--et qui ont adopté cette ingénieuse manière de passer les
-vacances!... Peut-être sont-ils plus amusants que mon entourage:
-voyons.»
-
---Mes jeunes amis, répondit-il en souriant (de l'air d'un roi de jadis
-entrant chez des bergers) j'aime le naturel!... et j'accepte votre offre
-champêtre.
-
-On prit place autour de la table, où, Chloé s'étant empressée, le repas
-commença sur-le-champ.
-
---Ah! le Naturel!... soupira Daphnis, avec un profond soupir: c'est à
-son intention que nous sommes ici! Nous le cherchons, d'un coeur sans
-détours: mais--en vain!
-
-M. C** les regarda:
-
---Comment, comment, mes jeunes amis? Mais, il vous environne! il vous
-enveloppe, ici, le naturel, de toutes ses joies pures, de tous ses
-produits agrestes!... Tenez,--l'excellent lait! les fraîches tartines!
-
---Ah! dit Chloé, cela, c'est vrai, bel étranger; le lait, on peut le
-boire: car il est fait, je crois, avec d'excellente cervelle de mouton.
-
---Quant aux tartines, murmura Daphnis, pour ce qui est du pain, vous
-savez, avec les levures nouvelles, on n'est jamais sûr... mais quant au
-beurre, j'avoue qu'il m'a paru d'une margarine intéressante. Si vous
-préfériez, toutefois, le fromage, en voici un de confiance, où le suif
-et la craie n'entrent que pour un tiers à peine;--il est d'invention
-nouvelle.
-
-A ces paroles, M. C** considéra, plus attentivement, ses deux jeunes
-amphitryons:
-
---Et... vous vous appelez Daphnis et Chloé... dit-il.
-
---Oh! ce sont nos petits noms, seulement... répondit Daphnis. Nos
-familles, jadis à l'aise, habitaient à Paris, aux Champs-Élysées,
-lorsqu'une subite conversion les réduisit au travail. Donc, récent
-avocat, j'allais bailler mon stage, comme tout le monde; Chloé,
-studieuse et déjà doctoresse, étudiait pour devenir sage-femme,
-lorsqu'un petit héritage nous a permis de nous unir tout de suite, sans
-attendre la clientèle,--et d'essayer de reprendre, selon nos goûts
-natals, en cette vieille forêt, notre existence du temps de Longus...
-mais, c'est difficile, aujourd'hui.--Quoi? vous ne mangez plus, cher
-étranger?... Voulez-vous deux oeufs au miroir? Ceux-ci sont à la mode.
-Ils proviennent de l'exportation, vous savez? de ces trois millions
-d'oeufs artificiels que l'Amérique nous expédie par jour: on les trempe
-dans une eau acidulée qui fait la coque: c'est instantané. Croyez-moi,
-goûtez-y. Nous prendrons le café après. Il est excellent! c'est de cette
-_fausse_-chicorée premier choix dont la vente annuelle, rien qu'à Paris,
-s'élève, d'après les totaux officiels, à dix-huit millions de francs. Ne
-nous refusez pas. C'est de bon coeur, et sans cérémonie.
-
-M. C** dont la curiosité, malgré lui, s'éveillait à ces accents
-juvéniles, détourna diplomatiquement la conversation pour éviter avec le
-plus de politesse possible de répondre à l'offre cordiale de ses hôtes.
-
---Un petit héritage, dites-vous?... reprit-il avec un air d'intérêt
-sympathique:--en effet, vous êtes vêtus de deuil, chers enfants!
-
---Oui: nous portons celui de notre pauvre oncle Polémon! gémit Chloé, en
-essuyant une invisible larme.
-
---Polémon? dit M. C** cherchant dans ses souvenirs;--ah oui! celui qui,
-pareil à Silène, était bon buveur de clairet, dans le temps des
-légendes?
-
---Lui-même! soupira Daphnis: aussi ne s'éveillait-il, chaque aurore,
-qu'avec la... bouche de bois, le digne suppôt de Bacchus! Il aimait le
-vin naturel: or, s'étant fait adresser, en sa chaumine, une feuillette
-de ce fameux «Vin de propriétaire», vous savez...
-
---Oui, bel étranger, appuya Chloé, d'une musicale petite voix de
-professeur: une feuillette de cette mixture si bien tartrée, plâtrée et
-dûment arseniquée que quatre ou cinq cents modernes en sont décédés!...
-de ce vin généreux que l'on boit en France, chez les artisans, en
-chantant, d'un coeur léger, la chanson célèbre:
-
- Je songe en remerciant Dieu,
- Qu'ils n'en ont pas en Angleterre!
-
---En sorte que, reprit Daphnis, l'Être suprême l'ayant appelé à lui le
-soir même de la mise en bouteilles, notre oncle Polémon s'est rendu à
-cet appel au milieu d'atroces coliques, l'infortuné vieillard!--et ceci
-en nous léguant quelques drachmes. Mais, pardon:--vous fumez peut-être?
-cher étranger?... Voulez-vous un de ces cigares?... Ils sont, vraiment,
-passables, et de belle mine. Toujours importation d'Amérique!... c'est
-en feuilles de papier trempé dans une décoction de nicotine épurée,
-provenue des meilleurs bouts de cigares de la Havane; on en vend de deux
-à trois millions par mois, vous savez, rien qu'en France:--ceux-ci sont
-de première marque, au dire même de la régie...
-
-Pour le coup, M. C** croyant démêler, en ces derniers mots, une vague
-intention d'ironie à l'adresse du Progrès, crut devoir prendre un peu de
-son air officiel.
-
---Merci, dit-il. Mais,--s'il est vrai que quelques abus se soient,
-hélas, glissés dans l'Industrie moderne,--en s'adressant bien, l'on
-trouve du vrai, toujours! D'ailleurs, à votre âge, qu'importent les
-vains plaisirs de la table? Ici, surtout, au milieu de cette nature
-vivante, de ces magnifiques et vivaces arbres, par exemple, dont les
-ramures séculaires... l'odeur salubre...
-
---Plaît-il, cher étranger? répondit Daphnis en ouvrant de grands
-yeux:--quoi... vous ignorez donc? Mais, ces superbes chênes, ces hauts
-mélèzes, qui ont abrité tant de royales amours, ayant subi, durant
-certaine nuit d'un récent hiver, cinq ou six degrés de froid de plus que
-n'en pouvaient supporter leurs racines,--(ceci au rapport même des
-inspecteurs des Eaux et Forêts de l'Etat)--sont morts, en réalité. Vous
-pouvez voir l'entaille officielle qui les marque pour être abattus
-l'année prochaine. Ils finiront dans des cheminées de ministères. Ces
-feuillées sont les dernières et ne proviennent plus que de la vitesse
-acquise: ce n'est qu'une brillante agonie. Il suffit à un connaisseur de
-jeter un coup d'oeil sur leur écorce pour savoir que la sève ne monte
-plus. En sorte que, sous l'apparence vivante de leurs ombrages, nous
-nous trouvons, en réalité, entourés d'innombrables spectres végétaux, de
-fantômes d'arbres!... Les anciens arbres nous quittent! Place aux
-jeunes.
-
-Un nuage passa sur le front, cependant mathématique, de M. C**:--à
-travers les hauts branchages, au dehors, une petite ondée froide
-cliquetait.
-
---En effet, je crois, à présent, me souvenir... murmura-t-il;--mais
-n'exagérons rien!... et n'examinons rien de trop près, si nous voulons
-distinguer quelque chose... Il vous reste cette exubérante nature
-estivale...
-
---Comment! se récria de nouveau Daphnis,--comment, cher étranger, vous
-trouvez «naturel» un été où nous passons nos après-midi, ma pauvre Chloé
-et moi, à grelotter l'un auprès de l'autre?
-
---L'été n'est pas des plus chauds, en effet, cette année, reprit M. C**;
-eh bien, levez vos regards plus haut, jeunes gens! il vous reste la vue
-de ce vaste ciel intact et pur...
-
---Un ciel intact et pur... où se croisent, toute la journée, des essaims
-de ballons pleins de messieurs éclairés... ce n'est plus un ciel...
-naturel, cher étranger!
-
---Mais... la nuit, à la clarté des astres, au chant du rossignol, vous
-pouvez oublier...
-
---C'est que, murmura Daphnis, d'interminables rais électriques, partis
-du polygone, traversent l'ombre de leurs immenses balais de brouillard
-clair: cela modifie, à chaque instant, la clarté des étoiles et frelate
-la belle lueur lunaire sur les bois!... La nuit n'est plus... naturelle.
-
---Quant aux rossignols, soupira Chloé, les sifflets continuels des
-trains de Melun les ont épouvantés; ils ne chantent plus, bel étranger!
-
---Oh! jeunes gens! s'écria M. C**, vous êtes, aussi, bien...
-pointilleux!--Si vous aimez tant le _Naturel_, que ne vous êtes-vous
-fixés au bord de la mer?... comme jadis?... Le bruit des hautes
-vagues... les jours d'orage...
-
---La mer, cher étranger? dit Daphnis: c'est que nous n'ignorons pas
-qu'un gros câble en aniaise, d'un bout à l'autre, l'immensité bien
-surfaite.--Il suffit, vous le savez, d'y verser un ou deux barils
-d'huile pour en apaiser les plus hautes vagues à près d'une lieue de
-ronde. Quant aux éclairs de ses «orages», du moment où, du centre d'un
-cerf-volant, on peut les faire descendre dans une bouteille,--la mer,
-aujourd'hui, ne nous paraît plus si... naturelle.
-
---En tout cas, dit M. C**, les montagnes restent, pour les âmes élevées,
-un séjour où le calme...
-
---Les montagnes? répondit Daphnis, lesquelles? Les Alpes, par exemple?
-Le mont Cenis?... Avec son chemin de fer qui le traverse, de part en
-part, comme un rat,--et qui, de sa vapeur, enfume, comme un fétide
-encensoir ambulant, les plateaux jadis verdoyants et habitables?... Les
-trains express parcourent, du haut en bas, les montagnes, avec des roues
-à crans d'arrêt. Ce n'est plus... naturel, ces montagnes-là!
-
-Il y eut un moment de silence.
-
---Alors, reprit bientôt M. C**, résolu à voir jusqu'où tiendraient les
-paradoxes de ces deux élégiaques amants de la Nature, alors, jeune
-homme, que comptez-vous faire?
-
---Mais... y renoncer! s'écria Daphnis: suivre le mouvement! Et, pour
-vivre, faire,--par exemple... de... la politique, si vous voulez. Cela
-rapporte beaucoup.
-
-A ce propos, M. C** tressaillit et, réprimant un éclat de rire, les
-regarda tous deux.
-
---Ah! dit-il; vraiment?... Et, si je ne suis pas indiscret, que
-voudriez-vous être, en politique, monsieur Daphnis?
-
---Oh! dit tranquillement Chloé, toujours d'une exquise voix doctorale et
-terre à terre, puisque Daphnis représente, en soi, le parti des ruraux
-mécontents, bel étranger, je lui ai conseillé de se porter, à tout
-hasard, en candidat exotique, dans la circonscription la plus «arriérée»
-de ce pays. Cela se trouve. Or, que faut-il, de nos jours, aux yeux de
-la majorité des électeurs, pour mériter la médaille législative? Savoir
-se garder, tout d'abord, d'écrire--ou d'avoir écrit--le moindre beau
-livre; savoir se priver d'être doué, en aucun art, d'un immense talent;
-affecter de mépriser comme frivole tout ce qui touche aux productions de
-pure Intelligence: c'est-à-dire n'en parler jamais qu'avec un sourire
-protecteur, distrait et placide; savoir, habilement, donner de soi
-l'impression d'une saine médiocrité; pouvoir tuer le temps, chaque jour,
-entre trois cents collègues, soit à voter de commande,--soit à se
-prouver, les uns aux autres, que l'on n'est, au fond, que de moroses
-hâbleurs, dénués, sauf rares exceptions, de tout désintéressement;--et,
-le soir, en mâchonnant un cure-dents, regarder la foule, d'un oeil
-atone, en murmurant: «Bah! Tout s'arrange! tout s'arrange!» Voilà,
-n'est-il pas vrai, les préalables conditions requises pour être jugé
-possible.--Une fois élu, l'on éprouve neuf mille francs d'appointements
-(et le reste), car on ne se paye pas de mots, à la Chambre!--l'on
-s'appelle l'«Etat»... et l'on décerne, entre temps, un ou deux brillants
-bureaux de tabac à sa chère petite Chloé!... Tout cela n'est pas inepte,
-je trouve: c'est un _métier_ facile. Pourquoi n'essaierais-tu pas,
-Daphnis?
-
---Eh! dit Daphnis, je ne dis pas non. C'est une question de frais
-d'affiches et de démarches dont l'on pourrait, à la rigueur, surmonter
-l'écoeurement.--Après tout, s'il ne s'agissait que d'avoir une «opinion»
-pour enlever la chose,--tenez, cher étranger, mettons-les toutes en
-votre chapeau rond--et tirez au hasard!--Vous devez avoir la main
-heureuse, je sens cela; vous amenez la meilleure d'entre elles, je
-parie,--celle qui sera, comme on dit, l'épingle du jeu.--D'ailleurs,
-m'est avis que si, plus tard, une autre me devenait plus plaisante, me
-souriait davantage,--peuh! au taux où elles sont, en cette époque, pour
-ce qu'elles pèsent et produisent, je ne me donnerais même pas la peine
-d'en changer.--Les «opinions», en ce siècle, ne sont plus... naturelles,
-voyez-vous.
-
-M. C**, en homme affable, en esprit éclairé, condescendit à sourire de
-ces innocents paradoxes qu'excusait, à ses yeux, l'âge de ces précoces
-originaux.
-
---Au fait, monsieur Daphnis, dit-il, vous pourriez représenter le parti
-du Cynisme-loyal, et, à ce titre, réunir bien des suffrages.
-
---Sans compter, reprit Chloé, que--si je dois en croire, bel étranger,
-le bout du journal qui enveloppait le fromage, ce matin,--plusieurs
-localités chercheraient à faire équilibre (en inventant _quelqu'un_
-jusqu'à présent d'introuvable) à la gênante influence de certain
-«général» devenu l'engouement public, le député à la mode, et dont la
-politique...
-
---Un _général_, dites-vous, Chloé?... interrompit Daphnis avec
-étonnement:--un général... qui fait de la politique... et qui est
-député... Ce n'est donc pas un général... naturel?
-
---Non! dit M. C**, plus grave malgré lui, cette fois.--Mais, concluons,
-mes jeunes amis. Votre franchise d'adolescents un peu bizarres, mais
-aimables, a gagné ma sympathie, et je dois, à mon tour, me faire
-connaître. Je suis l'actuel chef de l'Etat français, dont vous me
-semblez de trop ironiques citoyens;--et je prends bonne note, monsieur
-Daphnis, de votre prochaine candidature.
-
-Entr'ouvrant son frac, M. C** laissa voir, entre son gilet et sa belle
-chemise blanche, empesée et rectangulaire, cette aune de large ruban de
-moire rouge qui va si bien à ses portraits et qui ne laisse aucun doute
-sur les augustes fonctions de qui le porte: cela remplace la couronne,
-sans choquer.
-
---Tiens! le roi! s'écrièrent, à la fois, Daphnis et Chloé, se levant,
-pleins de stupeur et de vague respect.
-
---Jeunes gens, il n'y a plus de roi! dit, avec froideur, M. C**;
-cependant, j'ai les pouvoirs d'un roi... quoique...
-
---J'entends! murmura Daphnis avec une sorte de condoléance: vous n'êtes
-pas, non plus, un roi... naturel?
-
---J'ai, du moins, l'honneur de présider une république naturelle!
-répondit (plus sec) M. C**, en se levant.
-
-Daphnis toussa légèrement, à ces mots, mais sans interrompre, par
-déférence, n'étant pas encore «député».
-
---Comme tel, ajouta M. C**, je vous octroie,--en retour de votre
-hospitalité gracieuse, et par exception,--licence pleine et entière
-d'occuper,--sans être inquiétés par nos gardes, et ceci durant les
-vacances de l'exercice 1888,--ce val désert, sis en l'une des
-principales forêts de l'Etat.--Puissé-je, l'heure venue, vous devenir
-plus utile, jeunes attardés d'une légende, qu'hélas! le Progrès, je le
-vois, surannise!...
-
---Que béni soit le jour... commença Daphnis.
-
-Et le «roi» salua les deux «bergers» et se retira, d'un pas égal, entre
-les grands arbres défunts, vers le vieux palais lointain,--laissant le
-pseudo-couple de Longus quelque peu saisi de l'aventure.
-
-Rentré en la royale demeure, où, provisoirement, M. C** occupe, je
-crois, les appartements de saint Louis (les moins inhabitables,
-d'ailleurs, de cette bâtisse ancienne qui n'a plus de raison d'être que
-comme rendez-vous de chasse ou villégiature pittoresque), l'honorable
-président du régime actuel, en fumant un _vrai_ cigare dans l'oratoire
-du vainqueur d'Al-Mansourah, de Taillebourg et de Saintes, ne pouvait
-s'empêcher de reconnaître, en soi-même, qu'au fond l'amour des choses
-_trop_ naturelles n'est plus qu'une sorte de rêve des moins réalisables,
-bon à défrayer, tout au plus, le verbiage des gens en retard,--et que
-DAPHNIS et CHLOÉ, pour mener, aujourd'hui, leur train du passé, leur
-simple existence champêtre, pour se nourrir, enfin, de _vrai_ lait, de
-_vrai_ pain, de _vrai_ beurre, de _vrai_ fromage, de _vrai_ vin, dans de
-_vrais_ bois, sous un _vrai_ ciel, en une _vraie_ chaumière, et liés
-d'un amour sans arrière-pensée, auraient dû commencer par mettre leur
-dite chaumière sur un pied d'environ vingt-cinq mille livres de
-rente,--attendu que le premier des bienfaits dont nous soyons,
-positivement, redevables à la Science, est d'avoir placé les choses
-simples essentielles et «naturelles» de la vie, HORS DE LA PORTÉE DES
-PAUVRES.
-
-
-
-
-LE CHANT DU COQ
-
-_A Monsieur le Docteur Albert Robin._
-
- Et continuo, _cantavit gallus_.
-
- EVANGILES.
-
-
-Le château fortifié du préfet romain Ponce Pilate était situé sur la
-pente du Moria: celui du tétrarque Hérode s'élevait, éblouissant, au
-milieu de jets d'eaux vives et de portiques, sur le mont Sion non loin
-des jardins de l'ancien Grand Prêtre Annas, beau-père de ce «Joseph»,
-surnommé Caïphe, soixante-huitième successeur d'Aaron, dont le lourd
-palais sacerdotal se dressait, également, au faîte de la ville de David.
-
-Or, le 13 du mois de nisan (14 avril) de l'an de Rome 782 (an 33 et un
-_temps_ de J.-C.), un détachement de la cohorte d'occupation--savoir
-cinq cent cinquante-cinq hommes, prêtés au Grand Prêtre, en cas de
-sédition populaire, par le préfet--cerna silencieusement, sur les dix
-heures et demie du soir, les abords montueux des Oliviers.
-
-A l'entrée de ce sentier, que coupait, plus haut, l'inégal ruisseau du
-Cédron, le chef des piquiers du Temple, Hannalus[3] causait, sans doute,
-avec les centurions; il attendait ces agents d'Israël auxquels seuls il
-devait faire livrer passage, en vue de l'arrestation d'un factieux en
-vogue, de ce magicien de Nazareth, du fameux Jésus, que l'on savait
-s'être «réfugié» là, cette nuit.
-
- [3] Quelques rabbins ont écrit _Ananus_ (voyez _Rouleaux des
- commentaires talmudiques du Consistoire de Varsovie_, 1827).
-
-Bientôt, sous le clair de lune pascal[4], apparut, dévalant du faubourg
-d'Ophel, un gros de policiers pourvus de bâtons, d'épées et de cordes:
-ils étaient commandés par les deux émissaires du Grand Conseil, Achazias
-et Ananias--qu'assistait un porte-lanterne, Malchus, homme de confiance
-de Caïphe.--La troupe avait pour guide le plus récent disciple de ce
-Jésus, un homme originaire de cette petite ville de Karioth, sise dans
-la tribu de Juda, sur les bords de la mer Morte, à la limite occidentale
-de Gomorrhe l'ensevelie--(bien qu'il y eût aussi, aux frontières, un
-certain autre bourg moabite, appelé Kérioth, qui étageait ses quelques
-feux non loin de l'étang du Dragon).
-
- [4] La Pâque juive ne pouvait être célébrée qu'à la pleine lune:--ce
- qui annule, astronomiquement, l'hypothèse de l'éclipse totale du
- soleil, avancée par quelques-uns pour essayer de justifier comme
- _naturelles_ les Ténèbres prouvées du Vendredi-Saint.
-
-L'homme en question était le seul disciple _juif_; les onze autres
-étaient _galiléens_.
-
-Le Maître lui avait lavé les pieds avant de consacrer la Pâque avec les
-disciples.
-
-Hannalus était ce même _sar_, ou chef, des gardes préposés aux nocturnes
-inspections des bâtiments du Temple. Quarante-deux années plus tard,
-lors du sac de Jérusalem, il fut traîné à Rome, chargé de chaînes,
-malgré ses soixante-quinze ans, et jeté aux pieds meurtriers de
-l'empereur Claude. Pour Achazias et Ananias,--faux témoins l'heure
-suivante,--le Talmud, sans nul détour, les déclare «délateurs à la solde
-du sanhédrin, comme ayant mission d'épier les pas, actes et paroles de
-Jésus». Quant à leur guide, son prophétique surnom signifie, en araméen,
-en syriaque et en samaritain, non seulement son lieu de naissance, mais,
-selon qu'on le prononce, il veut également dire l'_Usurier_, l'_Homme de
-mensonge_, le _Trahisseur_, la _Mauvaise récompense_[5], le _Ceinture de
-cuir_ (porte-bourse), et, surtout, _Le Pendu_: le surnom résume la
-destinée.
-
- [5] Ou, plutôt: «C'est là sa récompense.» (S. Jérôme.)
-
-Le groupe, donc, redescendit peu après, emmenant un homme de très haute
-taille, dont les mains étaient liées. Jésus, en effet, était d'une
-stature fort élevée entre celles des humains,--car, lors de la
-Découverte de la Vraie Croix par l'impératrice sainte Hélène[6], l'on
-mesura l'intervalle entre les trous creusés par les clous des mains,
-ainsi que la distance entre ceux des pieds et le point d'intersection
-central des deux traverses: ces traces attestaient un patient d'une
-grandeur corporelle pouvant dépasser six pieds modernes.
-
- [6] Voir la _Vie de sainte Hélène: Invention de la Sainte Croix_, et
- les auteurs sacrés qui ont traité du Bois de la Croix: (S. Bernard,
- S. Chrysostome), etc.--Voir aussi Ernest Hello, _Physionomies de
- Saints_.--Et _La Bonne Nouvelle de Notre-Seigneur Jésus-Christ_,
- tome V. (Publiée par Bray et Retaux. Auteur anonyme.)
-
-Les légionnaires du préside Ponce Pilate escortèrent l'escouade et le
-divin Prisonnier jusqu'à l'opulente demeure d'Annas, puis regagnèrent le
-fort Antonia. L'ancien Grand Prêtre, n'ayant plus qualité pour statuer,
-dut renvoyer la cause devant le Sénat des soixante-dix, que présidait
-son gendre;--ce collège, au mépris encore de la Loi, venait de
-s'assembler sous les lampes de minuit chez Caïphe, dans la salle du
-Conseil.
-
---La Loi!... ne prescrivait-elle pas, aussi, que le Pontificat majeur ne
-pouvait être conféré qu'à vie?... Ah! qu'importait? Aujourd'hui, les
-Docteurs, sciemment oublieux du texte éternel, déposaient et
-remplaçaient, parfois dans le même semestre, au souffle d'influences de
-toute nature, les Grands Prêtres de Dieu.--De là l'ironie sombre de
-l'évangéliste saint Jean: «Caïphe était Grand Prêtre _cette
-année-là_[7].»
-
- [7] Voir le docteur Sepp, _Vie de Jésus_, tome III.
-
-Or, Simon-Pierre et saint Jean, depuis les Oliviers, avaient suivi, dans
-les illicites détours de cette marche, ceux qui s'étaient saisis du Fils
-de l'Homme. A l'arrivée au tribunal de Sion, l'évangéliste, qui était
-connu chez le Grand Prêtre, pria, par trouble, la gardienne du portail
-de laisser Simon-Pierre pénétrer dans la tour carrée ou atrium du
-Palais; puis, y quittant l'apôtre, courut prévenir Marie, la Vierge
-veuve, chez qui devait s'être rendu saint Jacques, fils de Cléophas,
-frère de saint Joseph; saint Jacques était l'un de ces orphelins
-recueillis, selon la Loi, sous le toit de leur oncle défunt, et qui,
-élevés avec Jésus, presque, même, de son âge, furent appelés, depuis,
-ses _frères_ d'après la coutume juive.--A dater de cette heure-là, saint
-Jean ne quitta plus la Sainte Mère,--qui, onze heures plus tard, devait
-devenir la sienne.
-
-Au centre des portiques, en face des degrés de marbre jauni qui
-conduisaient au porche de cèdre de cette salle du premier étage où fut
-«jugé» le Sauveur, les gens de Caïphe, mêlés de gardiens, de soldats
-juifs, se trouvaient assis ou groupés, autour d'un épais brasier de
-charbon, car, en Orient, les nuits d'avril distillent de malsaines
-bruines, de glaciales rosées;--Pierre vint aussi parmi eux se
-chauffer;--ceci d'instinct, les pensées confuses, déconcertées, le
-regard trouble: la flamme éclairait sa face... Il considérait cette
-porte fermée.
-
-Et de l'au-delà de cette porte, il entendait--l'on entendait dans
-l'atrium--les rumeurs, les sonores vociférations de l'assemblée. Les
-prêtres de la Chambre-Inférieure, déclarés uniquement aptes aux
-sacrifices, excitaient les satellites du Seuil à frapper Celui... qu'ils
-accusaient;--les Scribes,--docteurs de la Loi,--ne parlaient, avec des
-clameurs et d'obligatoires grincements de dents, que d'appliquer cette
-Loi--qu'ils enfreignaient à cet instant même, puisque le Nasi, souverain
-juge pouvant seul décréter la mort, n'avait pas été convoqué, par
-défiance;--les Anciens, enfin, les Archiprêtres de la Chambre-Haute,
-créatures d'Annas (qui, dérision! avait fait nommer successivement
-Grands Prêtres ses cinq enfants, sans compter, même, ce gendre),
-imposaient silence à Joseph de Haramathaïm et au pharisien Nicodémas (en
-hébreu, Bonaï ben Goriôn), bien que le Gamaliel d'alors, tenant tête au
-_sagan_ Annas, exigeât la libre défense.
-
-Tout à coup, sur l'interrogat précis de Caïphe, l'on entendit la réponse
-éternelle: «Vous L'AVEZ DIT!» Elle tomba, tranquille, dans le grand
-silence.--Puis, aussitôt, les cris: «A mort[8]!...» et le bruissement
-des vêtements déchirés[9].
-
- [8] Car il _fallait_ que, cette nuit même, la condamnation fût
- prononcée par le dernier sanhédrin d'Israël.--Le _mois_, le _jour_,
- l'_heure même_, du sacrifice, n'étaient-ils pas prédits depuis bien
- longtemps?--Le _mois_?... On peut lire dans le traite du Talmud,
- _Rosch Haschana_ (fol. 14, vers 2): «Ce fut au mois de nisan
- qu'Israël, autrefois, fut délivré de l'Egypte); _de même, au mois de
- nisan, il sera de nouveau délivré_.»--Le _Jour_?... On peut lire
- dans le livre du rabbin Nephtâli intitulé _Emeck Hamméleck_ (fol.
- 141, ch. XXXII, verset 2): «Nous avons une tradition _précise_ qui
- nous enseigne que la Rédemption s'accomplira _la veille de la Pâque,
- à l'entrée du Sabbat_.»--L'_Heure_?... Elle est contenue dans le
- texte qui précède, puisque c'est le vendredi,--14 de nisan toujours,
- cette année-là,--que commençait, _à partir de notre troisième
- heure_, le sabbat de la Pâque juive.
-
- [9] S'autorisant d'un texte du Lévitique (XXI, 10), on a reproché au
- Grand Prêtre Caïphe d'avoir transgressé la loi mosaïque en déchirant
- son vêtement.--Saint Léon le Grand dit même, à ce sujet, qu'il
- déchira _son honneur sacerdotal avec ses vêtements, en oubliant la
- Loi qui les lui conférait_.--Il y a, toutefois (au dire des
- rabbins), un texte du Talmud qui prescrivait au Grand Prêtre, au cas
- d'un sacrilège en Justice, de déchirer ses vêtements _de bas en
- haut_:--et les sanhédrites de haut en bas. Addition bien osée au
- texte formel de Moïse.
-
-Maintenant en cette cour du palais prédestiné, autour du brasier, dont
-les lueurs pâlissaient avec le petit jour,--à quelques pas, sous cette
-porte terrible qu'il regardait encore, Simon-Pierre, pour se délivrer
-des questions dont le pressaient, depuis quelques instants, servantes et
-soldats, cherchant, enfin, à demeurer libre et, par ainsi, pouvoir,--ô
-candeur de l'homme!--_se rendre utile_(!!)--en était arrivé, de la
-dénégation d'abord vénielle, puis d'un reniement plus grave, à cette
-éperdue parole: «Je jure que je ne connais pas _cet homme_!»
-
-Et, en cet instant, selon la prophétie du Sauveur, _le Coq chanta_.
-
-Longtemps après la destruction de Jérusalem, au cours de l'un des
-premiers siècles de l'Eglise, il s'éleva, paraît-il, au sujet de _ces
-trois mots_,--s'il faut en croire une tradition latine provenue de vieux
-cloîtres,--une controverse des plus étranges entre des Juifs de Rome et
-quelques zélateurs chrétiens qui s'efforçaient de les catéchiser.
-
---Un _coq_ chanta? dites-vous... s'écrièrent les Juifs, avec des
-sourires;--ils ignoraient donc notre Loi, ceux qui ont écrit cela!
-Vous-mêmes, la connaissez-vous? Sachez que l'on n'eût pas trouvé un coq
-vivant dans tout Jérusalem. Celui qui eût introduit, dans la cité de
-Sion, l'un, vivant, de ces animaux,--surtout la veille de ce jour de la
-Pâque où l'on immolait, sur les parvis du Temple, des milliers
-d'holocaustes,--eût encouru, comme sacrilège, la lapidation. Car la Loi
-motivait sa rigueur sur ceci, que le coq, prenant sa vie sur les fumiers
-qu'il pique et fouille de son bec, en fait sortir mille impures
-bestioles que le vent des hauteurs dissémine et qui peuvent, en se
-répandant--et pullulant--par les airs, aller altérer les viandes
-consacrées à Dieu. Or, comme, de mémoire d'Israélite, aucune mouche,
-même, ne vola jamais autour de la chair des victimes expiatoires[10],
-comment croire un Evangile dicté, selon vous, par l'Esprit-Saint,--et,
-cependant, où nous relevons une aussi grossière impossibilité!
-
- [10] Rien d'étonnant que, par cette froide température d'avril et à la
- hauteur du mont Moria, nulle mouche ne se montrât dans les airs.
-
-Cette objection, très inattendue, ayant interdit quelque peu les
-chrétiens,--et, ceux-ci réaffirmant, pour toute réponse, l'infaillible
-vérité des Saints Livres,--l'on fit venir, pour les confondre
-définitivement sur ce point mystérieux, un rabbin très âgé, depuis
-longtemps captif, dont tous vénéraient la science profonde et
-l'intégrité.
-
---Ah! répondit tristement le vieil exilé, depuis la ruine de la maison
-de leurs pères, les enfants d'Israël ont-ils donc oublié les rites du
-service de la Maison du Seigneur!... Quoi! _l'on n'eût pas
-trouvé_,--dites-vous, _de coq vivant dans Jérusalem?_ Vous vous trompez!
-Il y en avait UN! Et c'est bien de celui-là que ce Jésus, de Nazareth,
-doit avoir voulu parler,--puisque ce texte précise «LE» COQ, et non pas
-«_un_» coq. Vous oubliez le grand Coq solitaire du Temple, le veilleur
-sacré, nourri des grains que lui jetaient les vierges, et dont la voix
-s'entendait au delà du Jourdain. Son cri matinal, mêlé au grondant
-fracas des portes de l'édifice rouvertes à chaque aurore, retentissait
-jusque dans Jéricho!... Plus sonore que les sabliers, il annonçait les
-heures du soir avec la ponctualité des étoiles!--Et la fonction de cet
-oiseau, crieur exact des instants du Ciel, était d'avertir le Préfet du
-Temple et les lévites armés,--dont ses appels dissipèrent souvent la
-somnolence,--du quadruple moment des rondes de nuit.
-
-C'était l'AVERTISSEUR.
-
-
-
-
-PROPOS D'AU DELA
-
-
-
-
-L'ÉLU DES RÊVES
-
-
-En novembre 1887, le jeune poète Alexis Dufrêne habitait, depuis peu de
-jours, un garni de la rue de La Harpe, au cinquième étage d'une très
-vieille maison devenue logis d'étudiants.
-
-Ce soir-là, pour fêter ses vingt et un ans, il avait réuni, devant un
-vaste bol de punch, deux ex-compagnons de classes, à peu près de son
-âge: le peintre J. Bréart et le musicien Eusèbe Nédonchel.
-
-Les cigarettes avaient rendu nébuleux l'air de la chambre,
-qu'assainissait, toutefois, un bon feu clair. La causerie, assez joyeuse
-d'abord, s'était aggravée aux approches de minuit. L'on agitait,
-maintenant, d'abstraites questions d'art, d'«esthétique»; Alexis les
-écoutait, distraitement, laissant dire, étant persuadé que les artistes
-qui prennent le pli des théories ne se destinent qu'à vieillir, évités,
-en balbutiant, pour tout bien, des critiques au moins négligeables. (Il
-dédaignait, comme chose inutile, _même de le dire_, attendu qu'il faut
-de la poussière sur les routes,--bref, qu'au fond, chacun ne fait que ce
-qu'il doit faire, et ne trouve que ce qu'il a RÉELLEMENT cherché.)
-
-Des bougies, sur la cheminée, éclairaient la pièce. On entrevoyait,
-contre le chevet du lit, une petite porte, sans doute condamnée depuis
-longtemps... Presque toutes les chambres d'hôtel ont de ces
-communications. Celle-ci venait de s'entre-bâiller toute seule depuis
-quelques instants; la targette rouillée s'était détachée d'elle-même,
-pendante encore à une vis. On distinguait une faible lueur, au joint des
-ais,--et, durant les accalmies de la discussion, de rauques soupirs,
-anhélants et pressés,--geints de l'au-delà de cette porte,--parvenaient
-aux jeunes causeurs.
-
---Ah ça!--dit, à la longue, le peintre Bréart, en baissant la
-voix,--qu'est-ce qu'il y a là, de l'autre côté?
-
---Si nous allions voir? murmura Nédonchel.
-
-Tous deux s'étaient levés; mais Alexis, plus prompt, alla se poster
-contre le battant, s'y adossa, les bras croisés, et, d'un air de lyrisme
-calme, qui en imposa soudain à ses deux amis:
-
---_Ah! je le pressens et le devine, moi, ce qu'il y a derrière cette
-porte!_ s'écria-t-il.--_Certes, ce doit être tel vieux roi de quelque
-Etat perdu de l'Orient, un dépossédé que les hasards de l'exil et la
-risée des gens du siècle auront conduit en ce taudion. Je songe qu'il
-est là, trônant sur un lit de camp, les yeux pleins de mélancolie et de
-fureur; auprès de lui gît quelque sacoche remplie de diamants et d'or,
-et, pensif, étreignant un sceptre emporté de nuit, il se laisse
-indifféremment agoniser. De là ces profonds soupirs!...--Eh bien!
-pourquoi troubler sa suprême songerie? Je pense que nous devons
-respecter sa solitude auguste et visionnaire. Laissez-moi m'endormir,
-fier d'un tel voisin! C'est là de quoi rêver de beaux rêves._
-
-Bréart et Nédonchel avaient écouté, bouche béante, ce discours. Revenus
-de leur saisissement, ils se regardèrent, et, rassurés par le placide
-sourire d'Alexis:
-
---Non! s'écria Nédonchel, ma parole, j'ai cru... qu'il parlait
-sérieusement!
-
---J'en suis encore effaré moi-même, ajouta J. Bréart;--mais, à présent,
-soyons positifs.--Il faut aller voir! Tiens? Entends-tu?... Quelqu'un de
-très malade, à coup sûr! quelque pauvre diable!
-
---Hommes de peu de foi! répondit Alexis Dufrêne en livrant passage après
-un haussement d'épaules: Ah! vous voulez _vérifier_? Vous voulez _voir_?
-Vous voulez _de la réalité_?... Eh bien! allez!... Seulement, retenez
-cela:--si vous franchissez ce seuil, _vous n'aurez jamais de talent_.
-
-Ce disant, il redescendit vers la cheminée, s'assit en son fauteuil et
-se mit à tisonner.
-
-Eusèbe Nédonchel et J. Bréart, après un hochement de tête, ouvrirent la
-porte toute grande: elle donnait sur le dernier coin de palier d'un
-étroit et misérable escalier dit de service: en face d'eux, trois degrés
-aboutissaient à l'huis à demi béant d'un galetas--d'où provenaient la
-lueur et les plaintifs soupirs.
-
-Ayant frappé sans réponse, ils entrèrent.
-
-En ce réduit mansardé, d'une fétidité singulière, aux tuiles disjointes
-en leurs plâtras, une veilleuse près de grésiller, brillait, pauvre
-étoile, sur le rebord d'une sorte d'âtre sans feu ni cendres.
-
-Une chaise dépaillée, une ombre de table, une écuelle, sous un jour de
-souffrance, dit à tabatière, creusé dans la toiture;--et dans un
-enfoncement, au plus sombre du bouge, un grabat sur lequel un très vieux
-homme, en loques de mendiant, à la face hébétée et blanche--en laquelle
-transparaissait déjà la Tête de mort,--semblait râler, les yeux
-fixes,--étreignant en sa main droite pendante un crochet de chiffonnier.
-C'était l'atroce misère, la veille de la fosse commune. Rien à faire.
-L'heure de délivrance allait tinter.
-
-Horrifiés à ce spectacle, les deux jeunes gens reculèrent:--ayant tiré
-la porte, sans une parole, ils rentrèrent chez Alexis, les yeux agrandis
-et se bouchant le nez.
-
---Un peu dédoré, ton monarque! murmura bientôt J. Bréart.
-
---Légèrement défraîchi, ton prince! appuya Nédonchel.
-
-Ils lui retracèrent ce qu'ils avaient vu.
-
-Les ayant écoutés en silence, Alexis secoua, de l'ongle de son petit
-doigt, la cendre de sa cigarette.
-
---Oui, dit-il avec un soupir: voilà; c'est bien ce que je disais, vous
-n'aurez jamais de talent.
-
---Ah! mais, tu es absurde, à la fin! s'écria Bréart. Comment! à deux pas
-d'un mort, autant dire, tu fais le prophète en chambre? Il s'agit bien
-de talent!
-
---Et quel rapport? grommela Nédonchel.
-
---Séparons-nous, il est tard! dit Alexis. Je me charge de prévenir en
-bas demain matin.
-
-On but un dernier verre; puis, après une banale poignée de main, les
-deux juvéniles artistes descendirent en se chuchotant maints quolibets
-d'un ordre funèbre, à l'adresse du poète et de son roi détrôné.
-
-Alexis écouta le heurt du portail. S'étant approché de la fenêtre, il
-entendit monter de la rue jusqu'à lui les rires, un peu assombris
-toutefois, de J. Bréart et de Nédonchel. Quand leurs pas et leurs voix
-se furent perdus aux lointains, il revint s'enfermer d'un tour de clef.
-
---Les trouble-fête! les niais! murmura le poète. De quelle utilité, pour
-ce moribond, ces deux farceurs ont-ils été?... D'aucune. C'était bien la
-peine de se moquer de mon rêve, pour aller s'effrayer d'une ombre, et
-revenir, du Réel, en se bouchant le nez!... Voilà ce que c'est que de
-n'avoir aucun talent!...--Au dédain de cet Imaginaire, qui, seul, est
-réel _pour tout artiste sachant commander à la vie de s'y conformer_,
-ils ont préféré s'en remettre à leurs sens en se figurant qu'on peut
-_voir ce qu'il y a_!--Enfin, puisqu'ils m'ont créé un «devoir»,--allons.
-
-Ce disant, il remplit un verre de punch, en manière de cordial, pour
-l'offrir, s'il en était temps encore, à son mystérieux voisin. Puis,
-rouvrant la petite porte, il entra dans le taudion.
-
-Sans hésiter, il s'approcha du malheureux, et, se penchant, avec un
-accent d'intérêt et de bonté:
-
---Eh bien! _sire_, dit-il,--voyons, voyons!... Cela ne va donc pas?
-
-A cette parole, le vieux Pauvre tressaillit comme d'un frisson
-mortel;--mais, à la stupeur d'Alexis, il trouva la force de se soulever,
-de s'accouder, de regarder son visiteur en silence, avec une froide
-solennité. Le poète lui tendit le verre, qu'il repoussa de son doigt.
-
---Ah! c'est vous, jeune homme! articula d'une voix très basse le
-vieillard à demi expirant et entrecoupant ses paroles:--je vous ai
-entendu. Là... je reconnais... votre voix. Vous avez parlé--d'un roi,
-d'un homme d'exil... Moi aussi... je suis un songeur... J'ai passé ma
-vie en rêves!... Vous m'avez fait du bien, tout à l'heure... Vous m'avez
-fourni le dernier! Les rêves!... C'est si beau... Mais... en errant par
-les rues, toutes les nuits, dans une capitale... on trouve parfois... de
-quoi presque les réaliser!... L'habitude seule fait qu'on dédaigne...
-cela!--Pourtant... si l'on est sobre, attentif, bon placeur de
-trouvailles... on devient... riche--avec les années!... Regardez!
-
-Et, d'un pénible effort, du bout de son crochet tranchant, qui sembla
-rayonner comme un sceptre entre ses phalanges décharnées, il fendit la
-toile de son grabat.
-
-Des billets, en liasses pressées, des pierreries, des rouleaux d'or
-apparurent.
-
-A leur vue, il eut, au fond des yeux, comme la brusque flamme d'une
-lampe qui va s'éteindre.
-
---Ah! que de fois... au petit matin... rentrant ici... que de fois--en
-touchant, en palpant ce trésor sur cette lamentable paillasse, j'ai vécu
-des minutes merveilleuses!... Pouvant incorporer mes rêves, je les
-possédais comme réels...
-
-La mort oppressait l'effrayant pauvre: il parut se hâter.
-
---Puisque vous en êtes digne, je vous fais mon héritier. Seulement, ne
-voyez plus vos deux amis; ils s'appellent du temps perdu.--Maintenant...
-au revoir!... Il y a là près d'un demi million... Quand vous m'aurez
-fermé les yeux, prenez cela, mon fils!... et continuez mes
-rêves!...--Moi,--je... m'éveille.
-
-Un tressaut le secoua; son corps se raidit; il retomba rigide.
-
- *
-
- * *
-
-Aujourd'hui le poète Alexis Dufrêne, ayant su quintupler en quelques
-mois son héritage en opérations financières des plus solides, habite
-dans l'Inde, en plein Népaul, un château-palais, sis au centre d'une
-propriété des _Mille et une Nuits_. Oublieux, même de ses deux amis, il
-y mène une existence de radjah.
-
-J. Bréart et Eusèbe Nédonchel sont toujours à Paris. Tous deux, en
-nobles «esthéticiens», s'attardent, chaque soir, au fond de ces tavernes
-hantées de nos jeunes écrivains futurs, auxquels ils s'efforcent, à
-coups de théories, de démontrer «_qu'il faut toujours voir les
-choses_... TELLES QU'ELLES SONT.»
-
-
-
-
-MAITRE PIED
-
-_A Monsieur Guy de Maupassant._
-
-
-Bien résolu, cette fois, en vue de faire fortune, à devenir ce que le
-monde appelle un homme terre à terre, je sentis le besoin d'un Mentor.
-Et quel choisir, d'un conseil à la fois plus substantiel et plus subtil,
-que l'ex-notaire de ma famille, Me Pied, le juriste réputé le plus
-pratique de Normandie?... Je me rappelais l'avoir contemplé en des
-soirées de jadis, dans cette grosse ville de province où mes
-inscriptions prises furent suivies de si peu d'exactitude au cours de
-droit;--j'évoquais en pensée sa face froide aux lunettes d'or, son
-regard toujours baigné d'une sage indifférence, son menton de prognat,
-la matité de sa parole précise, son flegme taciturne, son front fuyant
-et pâle, et plus je songeais, plus je sentais que sa consulte me serait,
-dans l'espèce, d'un souverain secours.
-
-Toutefois, une assez contrariante circonstance tempérait quelque peu, je
-l'avoue, l'élan qui me portait à rechercher son intime et familière
-fréquentation:--les gazettes de ces récents mois m'avaient appris qu'il
-s'était fait condamner à perpétuité. Mon ombrageux naturel m'induisant
-aux désillusions trop promptes, la gravité de cette soudaine mauvaise
-note, la qualité de l'impair qu'elle supposait, auraient sensiblement
-amoindri, je crois, l'estime--jusque-là presque aveugle où je tenais la
-supériorité pratique de Me Pied,--n'eussent été deux détails du procès,
-lesquels m'avaient donné à réfléchir:
-
-1º Le caractère--inexplicable chez lui, selon moi, de son «crime»;
-
-2º Ce fait que, veuf et venant de céder son étude au comptant depuis
-moins d'un semestre, il était advenu qu'au cours des assises, les plus
-retors de nos limiers judiciaires avaient fini par s'avouer hors d'état
-de lui découvrir la propriété d'une pièce de cinq francs,--tellement il
-avait su placer, à l'étranger, d'une façon secrète et sûre, le large
-demi-million qu'on lui savait.
-
- *
-
- * *
-
-Ah! cette cause célèbre!... Comment, au lu des débats, du réquisitoire
-et du verdict, persister à me croire éveillé?... Il en ressortait, en
-effet, l'énigmatique résumé suivant.--En Bretagne, l'Avril passé, Me
-Pied, par un hasard de villégiature, s'était trouvé, depuis deux jours,
-l'hôte de notre vieux et cher baron des Gauds-d'Argental, un de ses plus
-anciens clients, un ami. Le second soir, une discussion de dessert
-s'étant élevée, Pied,--si réservé d'habitude, avait tout d'un coup
-stupéfait les convives en se révélant comme grand mangeur de prêtres et
-de rois. On s'était échauffé et, par instants, il avait donné à ses
-auditeurs interdits l'impression d'un Robespierre... Puis, il s'était
-retiré dans sa chambre après avoir notifié pour le lendemain matin son
-départ--devenu nécessaire d'ailleurs... Or, en vérité, c'est ici que les
-choses tournent à l'invraisemblable!... Au milieu de la nuit, se
-relevant en sursaut, Pied,--comme en proie à quelque maladive crise de
-perversité, de frénésie rancunière, de démence vindicative, _absolument
-inconcevable_ chez l'homme que tous avaient, jusqu'alors, connu en
-lui,--s'était dirigé, brandissant un flambeau, vers la grange encombrée
-de fourrages qui attenait à l'habitation.
-
-Des gens de ferme l'avaient VU METTRE LE FEU!--En un moment, la toiture
-éclata sous les flammes.--Heureusement, la proximité d'un puits réduisit
-le sinistre à de simples pertes matérielles.--Sur des rapports de
-témoins, la gendarmerie accourue avait arrêté l'incendiaire.--A
-l'instruction, Me Pied nia d'abord, jouant l'égarement, puis excipa
-d'accès de somnambulisme auxquels il était sujet.--Mais le plus étrange
-fut son attitude aux assises, où cyniquement il osa soutenir «_qu'après
-tout, ce n'était pas un bien grand forfait d'avoir porté la torche dans
-la pigeonnière d'un sénile et arriéré talon rouge qui prétendait imposer
-à son siècle des idées politiques et religieuses déjà démodées sous
-Louis le Gros_.»
-
-Cette sortie lui valut l'examen médical. Les docteurs l'ayant déclaré
-pleinement responsable et de sang-froid, le procès suivit son
-cours.--Peuh! l'on s'attendait à quelque trois ou cinq ans. Soudain,
-voici qu'au moment du délibéré, le prévenu, travaillé sans doute par une
-rechute, se mit à fredonner ces vers,--de plus en plus contradictoires
-non seulement avec tout son passé, mais avec l'expression distraite et
-sceptique de sa figure:
-
- Oui, je voudrais sans Dieu ni maîtres,
- Usant de légitimes droits,
- Des boyaux du dernier des prêtres
- Etrangler le dernier des rois.
-
-Pour le coup, les plus rassis de ses intimes ébauchèrent une grimace: le
-défenseur, abasourdi, réclama, devant l'évidente _indisposition_ de son
-client, l'indulgence de la cour.--Vains efforts! Le jury breton, composé
-de bien-pensants, sortit exaspéré pour ne rentrer, une minute après, que
-sur des conclusions entraînant l'application du maximum,--et tout fut
-dit.
-
-Grâce à d'officielles influences, dont ses secrets mandataires surent
-voiler les concussions, il lui fut accordé, de haut lieu, de subir
-jusqu'à nouvel ordre sa peine (et ceci pour raisons de santé) en un
-pénitencier du Centre--où les douceurs salariées de l'infirmerie le
-reçurent:--depuis quatre mois, il y attendait les amnisties d'usage.
-
-Malgré l'arrêt glaçant qui sanctionnait cette histoire, je
-persistais--fort de l'impression laissée en mes esprits par son
-déconcertant héros--à la trouver assez... mystérieuse.
-
-Mais, à quoi bon, désormais, perdre le temps à l'approfondir? Pied
-n'était plus qu'un homme à la mer.
-
-L'essentiel était de savoir s'il avait recouvré, dans le calme de sa
-captivité, son fonds de mérite et de clairvoyance. Que m'importait le
-reste? La détention lui créant des loisirs, n'était-ce pas le moment de
-l'aller sonder et d'en apprendre, si possible, l'infaillible «_Sésame,
-ouvre-toi!_» de la réussite, en affaires positives, le «mot qui suffit»
-à se guider vers la Fortune?--M'étant donc fait recommander au ministre
-par une danseuse de mes amies, j'obtins de celui-ci, pour le directeur
-de la maison d'arrêt de C***, une lettre à faire battre aux champs
-devant mon domestique; et, sur les trois heures de relevée, l'autre
-lundi, j'arrivai, valise au poing, à C***. Une fois le seuil franchi de
-son énorme prison, je remis ma lettre.--Le directeur lui-même vint me
-prendre, avec affabilité: on traversa les cours.--Dans un angle du
-préau, cerné de massives murailles, un poêle, entouré de bancs,
-chauffait un abri de planches, un poste de surveillants. Le directeur
-m'y conduisit et m'y laissa seul, m'ayant prié d'attendre que le détenu
-me fût amené.
-
-Bientôt parut, entre deux gardiens et vêtu de la bure grise des
-prisonniers, l'ex-notaire. Rien de changé, en sa rectiligne personne!...
-Une fois seuls, nous nous saluâmes; il m'indiqua l'un des bancs; je
-m'assis, et, m'ayant imité, il m'offrit un havane, en me disant:
-
---Vous êtes le seul qui soyez venu me visiter. En quoi puis-je vous être
-utile?
-
-Devant pareil accueil, et fort de mon extrême jeunesse, je lui
-signifiai, sans ambages ni détours, à coeur ouvert, ma soif de conquérir
-une aisance dorée. Je lui avouai la foi que la lucidité de ses vues en
-affaires me suggérait toujours, et le grand espoir que, malgré sa
-mésaventure, j'avais fondé sur sa direction. Jusqu'à ce jour, mes goûts
-intellectuels m'avaient entraîné vers le culte des Lettres: écrire un
-beau livre me semblait encore un moyen de me créer une influence sociale
-et de parvenir, par suite, à la dignité du pain viager, la seule
-sérieuse en ce siècle... M'étais-je fourvoyé? Devais-je continuer? et
-dans quelle ligne?
-
---Cela dépend, répondit-il.--Si votre cerveau ne sécrète que du Beau
-convenu, si vous êtes né bon démarqueur, doué d'une _écriture_ souple,
-d'une médiocrité... distinguée... Au fait, avez-vous publié quelque
-chose?
-
-Je tirai, de la poche de ma houppelande, mon unique volume, un recueil
-de vers intitulé: _Loisirs d'un Contribuable_.
-
-Il le prit et, sous l'horrible jour du préau, se mit à le parcourir.
-Nous fumions en silence. Au bout de cinq minutes, il me le rendit avec
-une inoubliable expression de dédaigneuse tristesse.
-
---Le titre m'avait fait espérer mieux, dit-il, et j'en déplore l'ironie.
-Ces pages décèlent un souci constant de Beau pur,--et de qualité
-désintéressée; on y sent frémir, sous le voile de vos vingt-cinq ans, le
-_Mens divinior_, le goût du rare, la recherche d'intégrité dans
-l'expression, l'éclair créateur.--Or, vous êtes pauvre; voici donc votre
-inévitable avenir:--dilution forcée de vous-même en menues productions
-obligatoires, impossibilité d'écrire oeuvre vraie et puissante, mépris
-final de tous et de vous-même; vieillesse précoce et sans ressources;
-agonie sans les yeux au ciel de vos «Confrères», grabat d'hôpital ou de
-garni pour l'ultime soupir--et, sauf la sépulture par souscription, la
-probable fosse commune de tous les Mozart du monde.--Puis, une statue,
-peut-être, en un square, où votre ombre de bronze, sempiternellement
-entourée de bonnes d'enfants, semblera bénir le larbinisme humain, dont
-les demi-sourires poursuivront votre mémoire et dont vous aurez été le
-dindon.
-
-A ces âcres paroles, je sentis une lueur me passer dans les yeux.
-
---Diantre! grommelai-je, mais... si l'Art puissant, voyant et viril,
-conduit à cette fin sombre,--et si la science pratique de la vie
-conduit... où vous êtes,--que choisir?
-
-Cette fois, Pied fit un haut-le-corps et son visage glacé s'anima comme
-d'une surprise.
-
---Quoi! s'écria-t-il,--vous n'avez rien deviné, à mon sujet, de plus que
-les autres--et, ce nonobstant, vous êtes venu ici _d'instinct_?... Ma
-foi, cela mérite une confidence, _rien, d'ailleurs, ne pouvant plus me
-nuire_: Et, me regardant au blanc des yeux, il reprit d'une voix plus
-basse:
-
---Ainsi vous, qu'une... fée... a doté de la faculté maîtresse, le flair,
-vous avez pu supposer qu'un homme aussi pondéré que moi pouvait s'être
-laissé entraîner à des... absences?... Ah! poète! En quelle année
-pensez-vous donc vivre? En 1452? En 1865?... Mais, nous mangeons un
-siècle par an, ce jourd'hui, mon cher novateur!--et vous êtes en
-retard.--Sachez-le donc bien: de nos jours, ce n'est pas d'être au
-bagne, même à perpétuité, qui compromet l'avenir; ce serait bien plutôt
-d'avoir écrit un livre empreint de _votre_ genre de Beau idéal. Cela,
-nul ne s'en relève,--le monde pardonnant tout,--excepté l'âme. Poète, je
-suis ici parce que je sais ce que je veux et ce que je fais, et qu'ayant
-un but fixe, je sais me conformer au meilleur moyen de l'atteindre vite
-et d'un pas infaillible. Je suis au bagne parce que,--chacun ayant ses
-petites faiblesses,--j'ai soif de considération vraie! officielle!
-cotée!
-
-«Certes il est d'autres façons de l'obtenir, mais j'ai dû choisir la
-plus brève et la plus sûre.--Oui, parce que j'ai soif du pouvoir en un
-mot?--Vos prunelles se dilatent? Voyons! un peu de calme: rappelez-vous,
-et comparez. Socialement, qui étais-je hier? J'étais maître Pied, ancien
-notaire, trente mille francs de rente. Certes, c'était fort bien déjà;
-mon nom m'ouvrait toutes les portes; il est bref, terre à terre,
-témoigne d'une race prudente et ne porte ombrage à personne; il est donc
-bien évident qu'aujourd'hui ce nom,--mis en relief par un acte
-d'importance,--pouvait me conduire à tout.
-
-«Mais quel acte accomplir? C'était là le problème. A quel titre eussé-je
-brigué, par exemple, les cinquante ou cent mille suffrages qui poussent
-à la Chambre et, par suite, si l'on sait son monde, au banc ministériel?
-Remarquez bien qu'il me le fallait banal, cet acte, ce moyen,--(car je
-répugne à l'extraordinaire),--banal, mais d'une valeur pratique,
-s'étayant sur des précédents hors de conteste.
-
-«Eh bien, un très attentif examen des affiches électorales de ces quinze
-dernières années me convainquit, bientôt, de cette vérité--devant
-l'évidence de laquelle s'inclinerait M. de la Palisse,--qu'entre les
-candidats dûment élus et validés, ceux qui se bornèrent à faire valoir,
-sur les murailles, les simples titres politiques (lesquels en valent
-bien d'autres), D'ANCIENS FORÇATS, D'INCENDIAIRES ET D'ÉCHAPPÉS DE BAGNE
-(en ajoutant «sous le feu des sentinelles», ce qui, attestant la
-vigilance de l'Etat, n'est jamais démenti) furent ceux qui,--j'en ai la
-liste--obtinrent, pour la plupart, de l'enthousiasme populaire, des
-ballots de bulletins.
-
-«A cette découverte, je résolus de m'appeler Pied... tenez, tout
-bonnement comme on s'appelle Pyat.
-
-«En effet,--si l'on ne bute pas contre un de ces cas d'engouement, où
-tout un peuple vote quand même pour l'homme en qui s'incarne l'idée du
-jour, et devant lesquels il n'y a rien à faire,--ces titres à la
-législature sont les plus irrésistibles aux yeux des masses
-radicales,--pour peu, surtout, qu'on les espace par des bouts de phrase
-tels que: «martyr de la cause sociale, ayant bravé le jury, insulté et
-nargué les juges, fait acte d'homme «_à poigne_»; et j'atteste qu'aucune
-capacité ne vaut ces titres, et ne prévaudrait contre eux.--S'étant
-raréfiés, toutefois, cette année, faute de sérieux titulaires, celui
-qui, COMME MOI, peut les rénover, offre donc d'indiscutables chances
-d'apparaître comme l'homme attendu. Bref, mon évasion, dût-elle me
-revenir à quelque cinquante mille francs, l'affaire pour moi demeure
-excellente.
-
-«Ah! qu'il doit être amusant de faire des lois--qui seront appliquées
-par ces mêmes juges vous ayant condamné aux travaux forcés!--Quand je
-pense à ce cher baron d'Argental! M'a-t-il assez pris pour le spectre
-rouge,--moi, qui, si je cédais à l'enfantillage de me parquer dans une
-opinion, serais, sans doute, Jérômiste! Un jour, je lui dirai combien il
-m'en a coûté d'accomplir le nécessaire sous son digne toit... _Mais
-l'instant de mon «Vive la Pologne!...» étant sonné, je devais tout
-sacrifier à l'occasion._ Mon plan l'exigeait,--et je me sens, ce soir,
-le but si bien en main, qu'entre ce chausson de lisière, que j'achève,
-et le portefeuille, je ne fais d'autre différence que celle de la fleur
-au fruit.
-
-«Laissons cela. C'est assez parler de moi, mon avenir étant magnifique
-et tout tracé. Causons du vôtre. Maniez-moi, désormais, de l'or et non
-des mots. Plus de Beau idéal, plus d'Art, plus d'âme, plus de
-fumisteries!--ou gare le grabat, la voirie, et les bonnes d'enfants sous
-votre bronze.
-
-«Dès demain, louez-moi, dans Paris, un bureau, trois chaises, un
-fauteuil, deux bancs pour l'antichambre, un domestique en livrée neutre
-et sévère, et que sur votre porte soit clouée une large plaque de cuivre
-avec ce mot: BANQUIER. Ce titre est d'un si intrinsèque prestige, il est
-à ce point magique, voyez-vous, que si tel mendiant, tel famélique
-loqueteux, osait l'inscrire au fronton de son échoppe, le passant, qui
-viendrait de lui jeter deux sous, lui confierait peut-être sa fortune.
-La leçon subie d'une faillite de quinze cents millions confiés au
-premier venu n'est-elle pas oubliée déjà? Les deux milliards qui
-viennent de s'évaporer entre les deux Amériques ont-ils appris quelque
-chose? Rien. Rien. Rien.
-
-«Pénétrez-vous de cette vérité, en y conformant vos actes,--mais en
-criant au paradoxe, si des clients vous la redisaient! Vous n'avez point
-d'or? Feignez d'en manier! L'or est comme les femmes, il vient vite à
-qui s'en occupe toujours. Quant aux «artistes», peignez-vous la tête de
-leur souvenir.--Fuyez les humbles et les tristes, et les Pauvres: ils
-sont contraires à la lumière de l'or.
-
-«Bref, rappelez-vous chaque matin le mot du vieux Laffitte mourant, et
-disant à ses fils: «Comment j'ai fait pour gagner mes millions?... EN NE
-FRÉQUENTANT JAMAIS QUE DES GENS HEUREUX!» Sur ce, bonsoir, jeune
-homme!... Une fois au pouvoir exécutif, si je vois que vous avez renoncé
-aux rêves et suivi mon conseil, eh bien, en retour de votre confiance et
-de votre visite, la veille de quelque conversion, je vous ferai signe.
-C'est reçu.»
-
-Ce disant, Pied m'ayant salué, sortit.--Là-bas deux surveillants le
-réintégrèrent dans la prison.--Je m'enfuis.
-
- *
-
- * *
-
-Je dus m'aliter quelques jours à l'hôtel, cet entretien m'ayant très
-fortement impressionné.
-
-De retour à Paris, ce 27 janvier 1889, que vois-je sur tous les murs?
-Les affiches électorales du citoyen Pied! Son évasion officielle!... Ah!
-comme il fait valoir ses titres! Quelles géniales fautes de français!
-Son triomphe est assuré.--Et cette image où, dans une barque, sous le
-feu des batteries d'un fort lointain, le voici voguant vers un soleil
-levant au ras des flots, ayant derrière lui deux femmes en tuniques
-blanches, l'une couronnée d'épis, l'autre tenant un glaive!--Je cours
-bien vite aux urnes voter pour lui, talonné de près, je l'espère, par
-ceux les plus éclairés de mes lecteurs. Me Pied n'a-t-il pas, sur tous
-les Honorables qu'il a réellement égalés, l'immense supériorité _d'avoir
-su, au moins, ce qu'il faisait_?
-
-Mais, j'y songe! Pourvu que ce candidat modèle ne se heurte pas,
-inopinément, contre l'un de ces engouements de la foule pour un inconnu
-qui passe...--engouements mystérieux devant lesquels prévisions,
-calculs, sentences, deviennent de la fumée sous une rafale,--et qui
-semblent allumer, tout à coup, au front de ce passant, comme la lueur
-d'un destin[11]!
-
- [11] Ici se terminait la première version de ce conte; sur une copie
- postérieure, Villiers de l'Isle Adam ajoutait les lignes suivantes:
-
- «Heureusement, je n'aperçois, sur les murs, que les affiches d'un
- certain boulanger nommé Jacques--et je ne présume pas que ce
- compétiteur puisse l'emporter _sur un homme d'une valeur aussi
- convenue_ que notre digne et si clairvoyant incendiaire.»
-
-
-
-
-L'AMOUR SUBLIME
-
-
-M. Evariste Rousseau-Latouche, député de l'un de nos départements les
-plus éclairés, siégeait au centre gauche de notre Parlement.
-
-Au physique, c'était un de ces hommes qui ont toujours eu l'air d'un
-oncle.
-
-Quarante-cinq ans, environ; l'encolure un peu molle, résistante
-pourtant; la chair des joues offrait quelques menues bouffissures, l'âge
-ayant ses droits; mais il en humectait chaque matin, de crèmes diverses,
-la couperose. Le nez long et froid. Les yeux grisâtres. La lèvre
-inférieure franche, rouge, un peu épaisse: la supérieure très fine et
-formant la ligne quatrième de la carrure du menton. La voix bien
-timbrée, précise. Brun encore, mais ceci grâce à ces innocentes
-«applications» de teinture qui sont de mode.
-
-C'était le type de l'homme de nos jours, exempt de superstitions, ouvert
-à tous les aspects de l'esprit, peu dupe des grands mots, cubique en ses
-projets financiers, industriels ou politiques.
-
-En 1876, il avait épousé mademoiselle Frédérique d'Allepraine, la
-tutrice de cette orpheline de dix-sept ans la lui ayant accordée à cause
-de l'extérieur, à la fois sérieux et engageant, de cet honnête
-homme;--et puis les situations se convenaient...
-
-Rousseau-Latouche avait fait sa fortune dans les lins. Il ne s'était
-enrichi que par le travail--et, aussi, grâce à quelque peu de
-savoir-faire,--sans parler de certaines circonstances dont il est
-convenu que les sots seuls négligent de profiter; tout le monde
-l'estimait donc, de l'estime actuelle.
-
-Au moral, il avait les idées françaises d'aujourd'hui, les idées, ayant
-cours,--excepté en quelques négligeables esprits. Ses convictions se
-résumaient en celles-ci:
-
-1º Qu'en fait de religions, tous les cultes imaginables ayant eu leurs
-fervents et leurs martyrs, le Christianisme, en ses nuances diverses, ne
-devait plus être considéré que comme un mode analogue de cette
-«mysticité» qui s'efface d'elle-même--brume traversée par le soleil
-levant de la Science;
-
-2º Qu'en fait de politique, le régime royal en France (et ailleurs),
-ayant fait son temps, s'annule également, de soi-même;
-
-3º Qu'en fait de morale pratique, il faut, tout bonnement, se laisser
-vivre selon les règles salubres de l'honnêteté (ceci autant que
-possible),--sans être hostile au Bien, c'est-à-dire au Progrès;
-
-4º Qu'en fait d'attitude sociale, le mieux est de laisser, en souriant,
-pérorer les gens en retard, dont le cerveau n'est pas d'une pondération
-calme et dont les derniers groupes tendent à disparaître comme les
-Peaux-Rouges.
-
-Bref, c'était un être éminemment sympathique, ainsi que le sont, de nos
-jours, presque tous ceux qui--les mains vides, mais ouvertes--sont doués
-d'assez d'empire sur eux-mêmes pour pouvoir prononcer, non seulement
-sans rire, mais avec une sincérité d'accent convaincante, le mot
-_Fraternité_,--c'est-à-dire le mot le plus lucratif de notre époque.
-
-Madame Rousseau-Latouche, née Frédérique d'Allepraine, en tant que
-nature, différait de son mari.
-
-C'était une personne atteinte d'âme,--un être d'_au delà_ joint à un
-être de terre. Elle était d'un genre de beauté à la fois grave, exquis
-et durable. Il ressortait de sa personne une sympathie pénétrante, mais
-qui humiliait un peu. Le regard chaste et froid de ses yeux bleus
-éclairait, d'intérieurement, sa transparente pâleur; et la grâce de son
-affabilité charmait,--bien qu'un peu glacée, à cause des gens dont le
-sourire trop volontiers s'affine.
-
-En dépit des trente ans dont elle approchait, elle pouvait inspirer les
-sentiments d'un amour auguste, d'une passion noble et profonde. Quelque
-surpris que fussent, à sa vue, les visiteurs ou même les passants, il
-était difficile de ne pas se sentir moins qu'elle en sa présence,--et de
-ne pas rendre hommage à la simplicité si tranquillement élevée de cet
-être d'exception perdu en un milieu d'individus affairés. Dans les
-soirées elle semblait, malgré son évidente bonne volonté, si étrangère à
-son entourage, que les femmes la déclaraient «supérieure» avec un
-demi-sourire qui servait la transition pour parler de choses plus gaies.
-
-Ses goûts étaient incompréhensibles, extraordinaires. Ainsi, musicienne,
-elle n'aimait exclusivement et sans jamais une concession, que cette
-musique dont l'aile porte les intelligences bien nées vers ces régions
-suprêmes de l'Esprit qu'illumine la persistante notion de Dieu,--d'une
-espérable immortalité en cette incréée «Lumière» où toute souffrance
-mortelle est oubliée.
-
-Elle ne lisait que ces livres, si rares, où vibre la spiritualité d'un
-style pur. Peu mondaine, malgré les exigences de sa position, c'était à
-peine si elle acceptait de figurer en d'inévitables ou officielles
-fêtes. Taciturne, elle préférait l'isolement, chez elle, dans sa
-chambre, où sa manière de tuer le temps consistait, le plus souvent, à
-prier, en chrétienne simple, pénétrée d'espérance. Privée d'enfants, ses
-meilleures distractions étaient de porter, elle-même, à des pauvres,
-quelque argent, des choses utiles, ceci le plus possible, et en
-calculant de son mieux ces dépenses; car Evariste, sans précisément
-l'entraver ici, serrait devant toutes exagérations, et non sans sagesse,
-les cordons de la bourse.
-
-M. Rousseau-Latouche, en conservateur sagace, en esprit éclectique, aux
-vues larges, comprenant toutes les aberrations des êtres non parvenus
-encore à sa sérénité intellectuelle, non seulement trouvait très
-excusable, en sa chère Frédérique, cette «mysticité» qu'il qualifiait de
-féminine, mais, secrètement, n'en était point fâché. Ceci pour plusieurs
-motifs concluants.
-
-D'abord, parce que, si ce genre de goûts témoignait, en elle, d'une race
-«noble», le mieux est, aujourd'hui, d'absoudre, avec une indulgence
-discrète (une déférence, même), ces particularités d'atavisme destinées
-à s'atténuer avec les générations. On ne peut extirper, sans danger, ces
-espèces de taches de naissance,--qui, d'ailleurs, donnent du piquant à
-une femme. Puis,--tout en reconnaissant, en soi-même, la fondamentale
-frivolité de pareilles inclinations, on doit ne pas oublier qu'en de
-certains milieux influents encore, et dont les préjugés sont par
-conséquent ménageables, on peut être fier, négligemment, de laisser
-constater, en sa femme, ces travers sacrés, flatteurs même, et qu'ainsi
-l'on utilise. C'est une parure distinguée.
-
-Ensuite, cela présente--en attendant qu'il soit trouvé mieux--des
-garanties d'honnêteté conjugale des plus appréciables, aux yeux surtout
-d'un homme d'Etat, absorbé par des labeurs d'affaires, de législature,
-etc.,--qui, enfin, «n'a pas le temps» de veiller avec soin sur son
-foyer. En somme donc, ces diverses tendances d'un tempérament imaginatif
-constituant, à son estime, en sa chère femme, une sorte de préservatif
-organique, une égide naturelle contre les nombreuses tentations si
-fréquentes de l'existence moderne, Evariste,--bien qu'hostile, en
-principe, à leur essence,--avait fait, en bon opportuniste, la part du
-feu. Que lui importait, après tout? Ne vivons-nous pas en un siècle de
-pensée libre? Eh bien! du moment où cela non seulement ne le gênait pas,
-mais--redisons-le--lui pouvait être utile, flatteur même, entre temps,
-pourquoi ce clairvoyant époux eût-il risqué sa quiétude, en essayant,
-sans profit, de guérir sa femme de cette maladie incurable et natale
-qu'on appelle l'âme?... Tout pesé, ce vice de conformation ne lui
-semblait pas absolument rédhibitoire.
-
-Presque toute l'année, les Rousseau-Latouche habitaient leur belle
-maison de l'avenue des Ternes. L'été, aux vacances de la Chambre,
-Evariste emmenait sa femme en une délicieuse maison de campagne, aux
-environ de Sceaux. Comme on n'y recevait pas, les soirées étaient,
-parfois, un peu longues; mais on se levait de meilleure heure. Un peu de
-solitude, cela retrempe et rassoit l'esprit.
-
-De grands jardins, un bouquet de bois, de belles attenances, entouraient
-cette propriété d'agrément. N'étant pas insensible aux charmes de la
-nature, M. Rousseau-Latouche, le matin, vers sept heures, en veston de
-coutil à boutonnière enrubannée et le chef abrité d'un panama contre les
-feux de l'aurore, ne se refusait pas, tout comme un simple mortel, à
-parcourir, le sécateur officiel en main, ses allées bordurées de
-rosiers, d'arbres fruitiers et de melonnières. Puis, jusqu'à l'heure du
-déjeuner, il s'enfermait en son cabinet, y dépouillait sa
-correspondance, lisait, en ses journaux, les échos du jour, et songeait
-mûrement à des projets de loi--qu'il s'efforçait même de trouver
-urgents, étant un homme de bonne volonté.
-
-Pendant la journée, madame s'occupait des nécessiteux que le curé de la
-localité lui avait recommandés:--ce qui, avec un peu de musique et de
-lecture, suffisait à combler les six semaines que l'on passait en cet
-exil.
-
-Vers la fin de juillet, l'an dernier, les Rousseau-Latouche reçurent, à
-l'improviste, la visite exceptionnelle d'un jeune parent venu de
-Jumièges, la vieille ville, et venu pour voir Paris--sans autre motif.
-Peut-être s'y fixerait-il, selon des circonstances--si difficiles à
-prévoir aujourd'hui.
-
-M. Bénédict d'Allepraine se trouvait être le cousin germain de
-Frédérique. Il était plus jeune qu'elle d'environ six années. Ils
-avaient joué ensemble, autrefois, chez leurs parents; et, sans s'être
-revus depuis l'adolescence, ils avaient toujours trouvé, dans leurs
-lettres de relations, entre famille, un mot aimable les rappelant l'un à
-l'autre. C'était un jeune homme assez beau, peu parleur, d'une douceur
-tout à fait grave et charmante, de grande distinction d'esprit et de
-manières parfaites, bien que M. Rousseau-Latouche les trouvât (mais avec
-sympathie) un peu «provinciales».
-
-Or, par une coïncidence vraiment singulière, étant surtout donnée la
-rareté de ces sortes de caractères, la nature intellectuelle de Bénédict
-d'Allepraine se trouvait être pareille à celle de Frédérique. Oui, le
-tour essentiellement pensif de son esprit l'avait malheureusement
-conduit à certain dédain des choses terre à terre et à l'amour exclusif
-des choses d'en haut: ceci au point que sa fortune, bien que des plus
-modestes, lui suffisait, et qu'il ne s'ingéniait en rien pour
-l'augmenter, ce qui confinait à l'imprévoyance.
-
-Ce n'était pas qu'il fût né poète; il l'était plutôt _devenu_, par un
-ensemble de raisonnements logiques et, disons-le tout bas, des plus
-solides, à la vue de toutes les feuilles sèches dont se payent, jusqu'à
-la mort, la plupart des individus soi-disant positifs. S'il acceptait de
-«croire» un peu par force, aux réalités relatives dont nous relevons
-tous, bon ou mal gré nous, c'était avec un enjouement qui laissait
-deviner la mince estime qu'il professait pour la tyrannie bien
-momentanée de ces choses. Bref, il s'était, de très bonne heure--et ceci
-grâce à des instincts natals--détaché de bien des ambitions, de bien des
-désirs, et ne reconnaissait, pour méritant le titre de sérieux, que ce
-qui correspondait aux goûts sagement divins de son âme.
-
-Hâtons-nous d'ajouter que, dans ses relations, c'était un coeur d'une
-droiture excessive, incapable d'un adultère, d'une lâcheté, d'une
-indélicatesse, et que cette qualité, comme le rayon d'une étoile,
-transparaissait de sa personne. Quelque réfractaire qu'il se jugeât
-quant à l'action violente, s'il eût découvert, au monde, telle belle
-cause à défendre qui ne fût illusoire qu'à, demi, certes il se fût donné
-la peine d'être ce que les passants appellent un homme, et de façon,
-même, probablement, à démontrer, sans ostentation, le néant,
-l'incapacité de ceux qui l'eussent raillé sur les nuages de ses idées
-généreuses; mais, cette belle cause, il ne l'entrevoyait guère au milieu
-du farouche conflit d'intérêts qui, de nos jours, étouffe d'avance, sous
-le ridicule et le dédain, tout effort tenté vers quoi que ce soit
-d'élevé, de désintéressé, de digne d'être.--S'isolant donc en soi-même,
-avec une grande mélancolie, c'était comme s'il se fût fait naturaliser
-d'un autre monde.
-
-Bénédict reçut un accueil amical chez les Rousseau-Latouche; on
-s'ennuyait, parfois; ce jeune homme représentait, au moins pour
-Evariste, quelques heures plus agréables, une distraction. Puis, il
-était de la famille, M. d'Allepraine dut céder à l'invitation formelle
-de passer les vacances avec eux.
-
-En quelques jours, Frédérique et Bénédict, s'étant reconnus _du même
-pays_, se mirent, naturellement, à s'aimer d'un amour idéal, aussi
-chaste que profond, et que sa candeur même légitimait presque
-absolument. Certes ils n'étaient pas sans tristesse; mais leur sentiment
-était plus haut que ce qui leur causait cette tristesse.--Oh! cependant,
-ne pas s'être épousés! Quel éternel soupir! Quel morne serrement de
-coeur!
-
-L'épreuve était lourde.--Sans doute ils expiaient quelque ancestral
-crime! Il fallait subir, sans faiblesse, la douleur que Dieu leur
-accordait, douleur si rude qu'ils pouvaient se croire des élus.
-
-Rousseau-Latouche, en homme de tact, s'aperçut très vite de ce nébuleux
-sentiment dont leurs organismes moins équilibrés que le sien, les
-rendaient victimes. Comment l'eussent-ils dissimulé? C'était lisible en
-leur innocence même--en la réserve qu'ils se témoignaient.
-
-Evariste,--nous l'avons donné à entendre,--était un de ces hommes qui
-s'expliquent les choses sans jamais s'emporter, son calme énergique lui
-conférant le don d'_étiqueter_ toujours, d'une manière sérielle, un fait
-quelconque, sans l'isoler de son ambiance,--et, par conséquent, de le
-dominer, en l'utilisant même, s'il se pouvait,--dans la mesure du
-convenable, bien entendu.
-
-Si donc son premier mouvement, instinctif, immédiat, fut de congédier
-Bénédict sous un prétexte poli, le second fut tout autre, après
-réflexion:--toute autre!
-
-Étant données, en effet, ces deux natures «phénoménales», il fallait
-bien se garder, au contraire, de renforcer, en le contrecarrant, en
-ayant même l'air de le remarquer, cette sorte d'«angélisme» futile, ce
-cousinage idéal dont il redevait à lui-même de dédaigner d'être jaloux,
-du moment où il en tenait solidement l'objet réel. Leur honnêteté, qu'il
-sentait impeccable, le garantissait. Dès lors, il ne pouvait qu'être
-flatté, dans sa vanité d'homme de quarante-cinq ans, d'avoir pour femme
-une personne, qu'un jeune homme aimait--et aimerait--_en vain_! La
-_qualité_ de leur inclination réciproque, il la comprenait exactement.
-C'était une sorte d'affectif, de morbide et vague penchant, éclos de
-trop mystiques aspirations et sans plus de consistance matérielle que le
-vertige résulté d'un duo de musique allemande, chanté avec
-une exagération de laisser-aller. Il lui suffirait, à lui,
-Rousseau-Latouche, d'un peu de circonspection pour circonscrire ce
-prétendu «amour» dans ces mêmes nuages d'où il émanait, et paralyser,
-d'avance, en lui, toutes échappées vers nos pâles mais importantes
-réalités. Il était bon de temporiser. Rien d'alarmant, en cette fumée
-juvénile, qui se dégageait--d'un couple de cerveaux ébriolés par une
-manière de tour de valse,--dans l'azur, et qui se disséminerait de
-soi-même au vent des désillusions de chaque jour.
-
-Tous deux étaient, à n'en pas douter, d'une intégrité de conscience
-aussi évidente que la transparence du cristal de roche; ils étaient
-incapables d'un abus de confiance, d'une déshonnête chute en nos
-grossièretés sensuelles,--enfin d'un adultère, pourvu, bien entendu, que
-le Hasard ne vînt pas les tenter outre mesure. Son mariage leur était
-aussi désespérant que sacré,--car leur nature était de prendre au
-sérieux ces sortes de choses au point qu'ils eussent rougi de
-s'embrasser en cachette comme d'une insulte mutuelle! Dès lors, tous
-deux ne méritaient, au fond--(avec son estime!)--qu'un doux sourire. Il
-était l'homme,--eux étaient des enfants,--des «bébés» ivres
-d'intangible!--Conclusion: la ligne de conduite que lui dictaient la
-plus élémentaire prudence et le sentiment de sa rationnelle supériorité,
-devait être de fermer les yeux, de ne rien brusquer, de laisser, enfin,
-s'user, faute d'aliment physique, ce platonique «amour»
-qui,--supposait-il,--si nulle absolvable occasion, nulle circonstance...
-irrésistible... ne leur était offerte, pour ainsi _de force_, n'avait
-rien de vraiment sérieux,--et qu'au surplus les souffles hivernaux de la
-rentrée à Paris (en admettant, par impossible, qu'il durât jusque-là)
-dissiperaient comme un mirage. Il n'en resterait entre eux trois qu'un
-innocent souvenir de villégiature,--agréable, même, à tout prendre.
-
-Cependant, les soirs,--dans les promenades aux jardins,--au déjeuner, au
-dîner, surtout dans le salon, lorsqu'on s'y attardait en
-causerie,--quelle que fût la retenue froide qu'ils se témoignaient,
-Frédérique et Bénédict semblaient se complaire à ne parler que
-d'«idéalités» de _surexistence par delà le trépas_, d'unions futures, de
-nuptiales fusions célestes,--ou de choses d'un art très élevé,--choses
-qui, pour M. Rousseau-Latouche, n'étaient, au fond, que des rêveries,
-des jeux d'esprit, du clinquant.
-
-En vain cherchait-il, de temps à autre, à ramener la conversation sur un
-terrain plus solide,--le terrain politique par exemple:--on l'écoutait,
-certes, avec la déférence qui lui était due; mais, s'il s'agissait de
-lui répondre, on ne pouvait que se reconnaître trop peu versés en ces
-questions graves, et aussi d'une intelligence trop insuffisamment
-pratique, pour se permettre de risquer un avis en cette matière.--De
-sorte que, par d'insensibles fissures, la conversation glissait entre
-les mains (cependant bien serrées) du conversateur, et s'enfuyait en
-rêves mystiques. Bref, ils avaient l'air de fiancés que séparait un
-tuteur opiniâtre, et qui, à force d'ennuis, devenus insoucieux de se
-posséder sur la terre, faisaient, naïvement, leurs malles devant lui,
-Rousseau-Latouche, député du centre, pour les sphères éthérées.
-
-C'était l'absurde s'installant dans la vie réelle.
-
-Ceci dura quinze longs jours, au cours desquels Evariste, tout en
-n'ayant qu'à se louer de sa femme et de Bénédict au point de vue des
-convenances, en était tout doucement arrivé à se sentir comme _étranger_
-chez lui. Il ne pouvait s'expliquer ce phénomène, trouvant au-dessous de
-sa dignité de prendre au sérieux l'impalpable. Bien souvent il avait eu,
-de nouveau, la violente démangeaison de congédier Bénédict,--poliment,
-mais en ayant soin d'isoler Frédérique de cette scène d'adieux qui,
-présumait-il, ne se fût point terminée sans tiédeur. Et toujours le
-motif qui l'avait maintenu dans l'espèce de neutralité modérée dont il
-avait préféré l'option dès le principe, n'était autre que la dédaigneuse
-pitié qu'il ressentait, disons-nous, pour cet immatériel amour, et qu'il
-eût eu l'air de reconnaître, comme VALABLE, en s'effarouchant. Oui,
-c'était un homme trop soucieux de sa dignité morale pour accéder à cette
-concession risible.
-
-A de certains moments, il en venait à _regretter_ de ne pouvoir,
-vraiment, leur adresser aucun reproche, fondé sur la moindre
-inconséquence de leur part. C'est qu'il avait affaire non pas à des
-amoureux de la vie, mais à des amants de la Vie. A la fin, ceci l'énerva
-jusqu'à refroidir l'amour que Frédérique lui avait inspiré si longtemps.
-Les êtres _trop_ équilibrés ne pardonnent pas volontiers l'âme, lorsque,
-par des riens inintelligibles pour eux (mais très sensibles), elle les
-humilie de son inviolable présence. L'âme prend, alors, à leurs yeux,
-les proportions d'un grief: et, même amoureux, cela les dégoûte bientôt
-de tout corps affligé de cette infirmité.
-
-C'est pourquoi l'idée vint à Evariste,--l'idée étrange et cependant
-_naturelle_!--de les humilier à son tour, de leur montrer, de leur
-PROUVER qu'ils étaient, «au fond», des êtres de chair et d'os comme lui,
-et comme «tout le monde»!... Et que, sous les dehors de leurs belles
-phrases, plus ou moins redondantes, mais aussi creuses qu'idéales, se
-cachaient les sens purement _humains_ d'une passion _très banale_!... Et
-que ce n'était pas la peine de le prendre de si haut avec les choses
-terrestres, quand après tout l'on n'en faisait fi qu'en paroles!
-
-Il se mit donc--sans trop se rendre compte de la vilenie compassée d'un
-tel procédé--à leur tendre des pièges! à les laisser seuls, aux jardins,
-par exemple,--alors qu'il les observait de loin, muni d'une forte
-jumelle marine.--(Oh! certes, dès le premier baiser, par exemple, il
-serait survenu, et leur eût, en souriant, fait constater leur hypocrite
-faiblesse!)... Malheureusement pour lui, Frédérique et Bénédict ne
-donnèrent, en ces occasions, aucune prise à ses remontrances, ne
-réalisèrent pas son singulier _espoir_. Ils se parlèrent peu, et se
-séparèrent bientôt, sans affectation, par simple convenance. Frédérique
-devant aller rendre ses visites à des pauvres, Bénédict lui remettait un
-peu d'or, pour l'aider en ces futilités toutes féminines. De là les
-quelques paroles entre eux échangées. Evariste les trouvait au moins
-imbéciles.
-
-Le fait est qu'aux yeux d'un jeune homme ordinaire, de ce que l'on
-appelle un Parisien, Bénédict eût passé pour un simple sot et Frédérique
-pour une coquette s'amusant d'un provincial. Rien de plus. Cependant le
-lien qui les unissait, pour vague qu'il fût, était, positivement, plus
-solide que... s'ils eussent été coupables. Evariste, qui tout d'abord
-s'était épuisé, en manifestations tendres, pour Frédérique (la sentant
-comme s'échapper), avait renoncé à la lutte devant le dévoué sourire de
-sa femme. Il semblait n'en être plus, à présent, que le propriétaire;
-une dédaigneuse aversion pour cette malheureuse insensée s'aigrissait en
-son raisonnable coeur centre-gauche. Cette énigmatique passion que
-Bénédict et Frédérique paraissaient n'éprouver que sous condition
-perpétuelle d'un sublime Futur, il finissait par la reconnaître pour la
-plus vivace de toutes, pour l'indéracinable, celle sur quoi s'émoussent
-tous les sarcasmes. Il sonda le mal d'un coup d'oeil: le divorce était
-l'unique issue!--Il fallait le rendre inévitable, le _forcer_,--car
-Frédérique, en bonne chrétienne, s'y fût refusée à l'amiable, le divorce
-étant défendu.--L'indifférente résignation qu'elle avait mise à
-supporter les cauteleuses tendresses de son mari le prouvait d'avance,
-outre mesure, et celui-ci ne s'illusionnait pas à cet égard.
-
-En ces conjectures, le mieux d'en finir était le plus tôt: la situation
-devenant intolérable.
-
-L'épisode avait duré cinq semaines; c'était trop! Il en avait par-dessus
-les oreilles! Ayant négligé, à force de souci, ses lotions normales de
-teinture, sa barbe et ses cheveux étaient _devenus_ réellement gris. Il
-fallait agir sans le moindre retard, car l'excellent homme comptait se
-marier en toute hâte, aussitôt, s'il se pouvait, après le prononcé du
-Tribunal.
-
-Soudainement, il annonça donc le prochain retour à Paris, et
-simula,--comme dans les romans et pièces de théâtre les plus
-rudimentaires,--un départ de deux ou trois jours: il allait, disait-il,
-jeter un coup d'oeil sur l'état de son hôtel en l'avenue des Ternes.
-
-M. Rousseau-Latouche avait, tout justement, pour ami d'enfance, non
-point le commissaire de police de Sceaux, mais un commissaire de police
-des environs, qu'il avait fait nommer à ce poste.
-
-Il alla donc le trouver et s'ouvrit à lui, ne lui taisant rien, lui
-précisant les choses telles qu'elles étaient, avec une clarté
-d'élocution dont il manquait à la Chambre, mais qu'il trouvait quand il
-s'agissait d'élucider ses affaires personnelles.--Tout fut raconté à
-dîner, en tête à tête.
-
-Il fallut du temps, quelques heures, pour que le commissaire se rendît
-un compte exact de la situation, qu'il finit par entrevoir, à la longue,
-grâce à la sagacité spéciale qui est inhérente à cette profession.
-
-On arriva donc, en tapinois, le _lendemain_ «du départ», afin de ne rien
-brusquer, d'endormir tous soupçons. Deux heures après le dernier train
-du soir, on pénétra dans la maison, grâce aux clefs doubles d'Evariste,
-dont toutes les mesures étaient prises.
-
-Il faisait une nuit d'automne, superbe, douce, bien étoilée.
-
-On monta l'escalier, sans faire le moindre bruit. Il était près d'une
-heure du matin: le point capital était de les surprendre comme on dit,
-_flagrante delicto_.
-
-La porte du salon n'était pas fermée, on parlait à l'intérieur. Le
-commissaire, avec des précautions extrêmes, ouvrit sans que la serrure
-grinçât. Quel spectacle écoeurant s'offrit alors, à leurs yeux hagards!
-
-Les deux amants, le dos tourné à la porte, et chacun les mains jointes
-sur le balcon d'une fenêtre ouverte, aussi bien vêtus qu'en plein midi,
-contemplaient, l'un vers l'autre, l'auguste nuit de lumière, avec des
-regards d'espérance, et récitaient ensemble, à l'unisson, leur prière du
-soir, d'une voix lente, mais dont la terrible simplicité d'accent
-semblait devoir glacer le sourire des gens les plus éclairés.
-
-A ce tableau, M. Rousseau-Latouche demeura comme saisi d'une sorte
-d'hébétement grave: sur le moment, il eut, même, comme un vertige et
-craignit pour sa raison!--Son ami, le froid commissaire de police,
-reçut, entre ses bras, cet homme d'Etat chancelant, et d'un ton de
-commisération profonde lui dit alors naïvement à l'oreille ce peu de
-mots:
-
---Pauvre ami! Pas MÊME... _trompé_!...
-
-La légende nous affirme (hâtons-nous de l'ajouter) qu'il se servit d'une
-expression plus technique, chère à Molière.
-
-Le fait est que pour l'honorable M. Rousseau-Latouche, ç'avait été jouer
-de malheur d'être tombé sur deux êtres aussi... _intraitables_!
-
-
-
-
-LE MEILLEUR AMOUR
-
-
-Entre les êtres destinés non pas au bonheur convenu, mais au réel
-bonheur, nous devons compter un jeune Breton nommé Guilhem Kerlis. On
-peut dire qu'il naquit sous une étoile heureuse, et que peu d'hommes, en
-leur amour, furent plus favorisés que lui. Cependant, combien simple fut
-son histoire!
-
-Ce fut en 1882, à la brune d'un beau soir de septembre, qu'Yvaine et
-Guilhem se rencontrèrent dans la campagne de Rennes, près d'une barrière
-de prairie. Yvaine, fort jolie, avait seize ans; c'était la fille unique
-d'une métayère presque pauvre; elles habitaient le gros bourg de
-Boisfleury, près de la ville.
-
-Ce soir-là, suivie de deux génisses et d'une demi-douzaine de brebis,
-tout son troupeau, elle rentrait.
-
-Guilhem, beau gars de dix-huit ans, était le fils d'un garde-chasse du
-baron de Quélern: il rentrait aussi, son gibier en gibecière. Tous deux,
-s'étant regardés, s'étonnèrent de ne pas s'être vus plus tôt, car le
-bourg n'était pas à plus de deux lieues de la chaumière du garde. Autour
-d'eux, les champs de luzerne, les avoines fauchées, encore mêlées de
-fleurs, et, venues du lointain, les senteurs des bois embaumaient l'air
-vespéral. Ils se dirent quelques paroles.
-
-Yvaine offrit à Guilhem des bluets qu'elle avait au corsage. Guilhem lui
-fit présent d'une belle perdrix rouge, et l'on se sépara sur un
-rendez-vous que la jeune fille accorda sans hésiter, car on avait parlé
-mariage--et Guilhem, tout de suite, lui avait plu.
-
-Ils se revirent le lendemain, non loin de Boisfleury, dans un sentier
-que l'automne parsemait déjà de feuilles dorées;--ce fut la main dans la
-main qu'ils échangèrent de naïves confidences, sans même penser qu'ils
-s'aimaient.--Puis, tous les jours, jusqu'à la fin d'octobre, Guilhem la
-revit, se passionnant pour elle.
-
-C'était un grave coeur plein de croyances, dont les sentiments étaient à
-la fois purs, ardents et stables. Yvaine était joueuse, engageante et
-d'un babil d'oiseau; peut-être un peu trop rieuse. Ils se fiancèrent
-avec d'innocents baisers, de doux projets de ménage.
-
-Et c'était une longue étreinte silencieuse, lorsqu'ils se quittaient.
-
-Comme Guilhem avait gardé son secret, même pour son père, le vieux garde
-attribuait l'air nouvellement soucieux de son fils aux seules approches
-du moment de la conscription--ce qui entrait pour une part, aussi, dans
-la vérité.--L'ancien sergent lui donnait, à souper, des conseils pour
-réussir au régiment.
-
- *
-
- * *
-
-Le primitif Guilhem aimait donc avec ferveur, avec foi--sans remarquer
-qu'Yvaine, étant seulement très jolie, mais sans une lueur de beauté, ne
-pouvait être qu'incapable de sentiments bien solides.
-
-Amoureuse, peut-être; amante, sa nature s'y refusait. Certes, elle se
-fût peu défendue, s'il eût voulu, d'avance, en obtenir des privautés
-conjugales plus sérieuses que des baisers et des étreintes; mais, en ce
-croyant, une sorte d'effroi de ternir sa fiancée maîtrisait la fièvre
-des désirs, l'emportement de la passion, de tels entraînements, trop
-oublieux de l'honneur, sentaient le sacrilège, et ceci les réfrénait.
-Yvaine, de tempérament plus frivole, regrettait, au fond de ses idées,
-qu'il eût si fort cette qualité du respect;--et même son inclination
-pour lui s'en attiédit un peu. Elle avait envie de rire, parfois, de ce
-trop grave amour--qu'elle comprenait à l'étourdie, et selon d'étroites
-sensations; bref, elle eût bien préféré que Guilhem fût «plus amusant»;
-mais un mari (se disait-elle), ce doit sans doute être comme cela,
-_d'abord_.
-
-Au moment des adieux, quand Guilhem tomba au service militaire, elle
-ressentait pour lui plutôt de l'amitié que de l'amour. Cependant, ils
-échangèrent la bague; elle l'attendrait. Cinq ans de fidélité!
-N'était-ce pas compter sur un rêve que d'y croire, l'ayant bien
-regardée? Pourtant l'idée ne vint même pas à Guilhem qu'elle pût manquer
-à sa parole.
-
-Le matin de son départ, au moment de s'éloigner vers la ville, il lui
-dit, la tenant embrassée: «Va, je reviendrai sous-lieutenant, avec la
-croix.--Ah! mon Guilhem, lui répondit-elle (avec un accent si sincère
-qu'elle en fut dupe elle-même sur le moment), si tu te faisais tuer à la
-guerre, je te jure que je me ferais religieuse!» Il eut un
-tressaillement: c'était la promesse inespérée! Dans un élan de tendresse
-profonde, il lui ferma les paupières d'un long baiser... C'était scellé!
-Ils étaient mari et femme. On s'écrirait toutes les semaines.--La
-vérité, c'est qu'Yvaine l'avait entrevu en uniforme d'officier, ce qui
-l'avait transportée. Ils se séparèrent, les yeux en pleurs, n'ayant l'un
-de l'autre qu'une petite photographie, tirée par un artiste de passage,
-au prix d'un franc.
-
-Guilhem fut incorporé dans les chasseurs d'Afrique et dirigé sur la
-province d'Alger.
-
- *
-
- * *
-
-Les premières lettres furent pour tous deux une joie charmante, presque
-aussi douce que les premiers rendez-vous. L'éloignement avait rendu
-Guilhem, pour la jeune fille, une sorte de «chose défendue» dont on la
-privait, et qu'elle désirait par cela même.
-
-Puis, il y avait le devoir, maintenant qu'on s'était bien promis l'un à
-l'autre.
-
-En six mois, cependant, les pâlissements de l'absence altérèrent un peu
-la constance déjà longue d'Yvaine. Elle soupirait et s'ennuyait de cette
-monotonie, de cette solitude. Sa parole jurée lui pesait parfois comme
-une chaîne. Elle en était revenue à l'amitié. Ses lettres, sa seule
-distraction, demeuraient toutefois les mêmes, ayant pris le pli des
-phrases tendres. Celles de Guilhem témoignaient qu'il ne vivait de plus
-en plus que d'elle--et d'espoir. Mais quatre ans et demi encore!...
-Naïve, elle bâillait, parfois, en y songeant. Sur ces entrefaites, le
-père de Guilhem, le vieux garde Kerlis, mourut, laissant un pécule des
-plus modestes, que Guilhem plaça, par correspondance, pour jusqu'à son
-retour.
-
-Cette présence, qui avait gêné la mère et la fille, ayant disparu,
-celles-ci respirèrent plus à l'aise. La mère Blein, des plus accortes et
-jolie encore, devint de moeurs un peu libres.
-
-Si bien qu'un jour, moins de dix mois après le départ de Guilhem, il
-arriva comme si un absurde coup de vent eût passé tout à coup.
-
-Yvaine, en effet, par un soir de fête de village, s'en laissa dire par
-un jeune élève de marine, venu en congé, qui la séduisit à l'improviste
-et dut, après deux jours, la laisser seule.
-
-Elle comprit alors trop tard qu'elle avait commis, _en riant trop_,
-l'irréparable.--Allons, c'était fini! Que faire? S'étourdir? Elle sentit
-que la vie allait l'entraîner.
-
-Un mois après, à Rennes, elle avait un amant, qui l'installa, sans luxe
-d'ailleurs. Bientôt, devenue fille galante, elle mena l'existence de
-gros plaisirs qu'offre la province aux personnes désireuses de
-«s'amuser».
-
-Cependant, par une féminine bizarrerie, elle avait gardé, au fond du
-coeur, un faible pour le passé lointain qu'elle avait trahi si
-follement. Les lettres douces et réchauffantes qu'elle recevait toujours
-formaient un tel contraste avec le ton dont les «autres» lui
-parlaient!... Ne sachant d'elle que ce qu'elle lui en apprenait, le
-soldat continuait, là-bas, de la respecter et de la chérir. Il est des
-soupirs qui éclairent: elle l'appréciait davantage, à présent!... De
-sorte que, sans bien se rendre compte de ce qu'elle osait, elle lui
-répondait avec la candeur d'autrefois, qu'elle retrouvait en lui
-écrivant--lui laissant croire, par un jeu triste et pour gagner du
-temps, qu'elle était toujours celle qu'il avait connue.
-
-Se savoir aimée de vrai, cela lui faisait du bien. Comment y renoncer?
-Pourquoi le rendre si vite malheureux? Ne saurait-il pas toujours assez
-tôt? Elle devait s'efforcer de faire durer l'illusion de Guilhem jusqu'à
-la fin, s'il était possible. «Il a encore trois années!» se
-disait-elle;--et cela l'enhardissait. Et puis, elle ne pouvait s'en
-empêcher. C'était son seul et poignant bonheur.--«Tant mieux, s'il vient
-me tuer, quand il apprendra mon inconduite!... pensait-elle. Soyons
-_heureux_ d'ici là!»--Ce qui ne l'empêchait pas, lancée comme elle
-était, de continuer, dans les intervalles, son train de fille qui
-s'étourdit et se donne «du bon temps» avec les étudiants et les
-officiers.
-
-Tout à coup, plus de lettres. C'était la cinquième année, aux premiers
-mois seulement.
-
-Ce silence brusque la remplit d'une angoisse violente. Saurait-il?
-A-t-il appris? Elle en fut d'autant plus consternée qu'au moment où ce
-silence compta plusieurs semaines, elle se trouvait à l'hospice,
-officiellement soignée, pour un mal abominable, gagné au cours de sa vie
-joyeuse, et qui la défigurait. Voici ce qui s'était passé:
-
-Une fois incorporé dans son escadron, Guilhem, fort de son grave amour
-et sûr de sa fiancée, s'était bientôt fait remarquer comme soldat
-solide, studieux, exemplaire. Il lui semblait, chaque jour, qu'il
-gagnait Yvaine et leur bonheur futur. De là, sa conduite irréprochable.
-Ne vivant que des lettres qu'il recevait de France, et qui lui
-remplissaient le coeur, Yvaine était là, pour lui! L'absence la
-multipliait, sous le beau ciel oriental, et la mélancolie du désir l'y
-faisait apparaître encore plus charmante, plus délicieuse que dans les
-champs bretons. La joie, certaine pour lui, de l'avoir pour femme,--il
-l'éprouvait ainsi, d'avance, et chaque jour l'en rapprochait.
-
-Lorsqu'il passa maréchal des logis avec la médaille militaire, son fier
-contentement se doubla de l'écrire à sa digne et chère petite femme!...
-Ah! comme, en son être, les mots foi, patrie, honneur, foyer,
-conservaient toutes leurs vibrations virginales,--grâce à ce pur
-sentiment qu'il avait emporté du pays!... Au point d'inaltérable
-confiance où il était parvenu, Guilhem, en lisant les phrases où parfois
-un mot trouble eût dû l'étonner, faisait la demande et la réponse--et
-justifiait tout.
-
-Étant supposé qu'il eût soudainement appris de quelqu'un la réalité et
-qu'à force de preuves l'évidence eût fait chanceler sa foi, quel noir
-dégoût, quel poison, quelle horreur de vivre! Quel effondrement! Certes,
-celui qui lui eût fourni ces preuves, sous prétexte «d'être dans le
-vrai», n'eût-il pas été, dans son zèle aussi niais que maudissable, bien
-moins un ami qu'un meurtrier? Les braves lettres de son honnête et
-sainte petite Yvaine, n'était-ce pas pour lui le réel bonheur au milieu
-de cette séparation forcée, mais saturée d'espérance, qui était, au
-fond, la plus grande chance de sa vie? N'était-ce pas même le seul
-bonheur possible, entre eux, que cette ombre?
-
-En admettant que son numéro l'eût exempté du service et qu'il eût
-épousé, là-bas, son Yvaine, quelle différence! Après les ivresses
-brèves, lorsqu'il se serait aperçu de la futile, oisive, inconsistante,
-coquette et dangereuse nature de sa femme, que de pleurs secrets il eût
-versés, lui qui ne pouvait concevoir que sacré le foyer conjugal!...
-
-Quel ennui bientôt! quelle vieillesse redoutable! quelle solitude à
-deux, si toutefois une légèreté de sa femme n'eût pas amené quelque
-tragique dénouement!
-
-Eh bien! au lieu de ce résultat _positif_ du bonheur soi-disant réalisé,
-sa bonne étoile d'homme prédestiné à n'être que _réellement_ heureux
-l'avait comblé de ces quatre ans et demi de félicité sans nuage, faite
-d'espoir bien fondé, d'absence illusoire, de réconfortants souvenirs
-chaque jour revécus! Et cela grâce à la duplicité mêlée d'effroi, grâce,
-enfin, à la duplicité pardonnable de celle qu'il ne pouvait
-soupçonner!... _Pardonnable?_ avons-nous dit. Certes, comment, en effet,
-juger «coupables» ou «innocentes» ces sortes de natures?
-
-Autant prétendre les alouettes criminelles parce qu'elles ne peuvent
-résister au miroir!
-
-Et si l'on objecte que ce bonheur n'était que le fruit d'un mensonge,
-nous répondrons: cela prouve que, pour ceux qui en sont dignes, un Dieu
-fait toujours naître le bien du mal. D'ailleurs, dans ce bas monde, quel
-est le bonheur qui, au fond, ne tient pas à quelque mensonge?
-
-Une nuit, aux premiers mois de cette cinquième année, Guilhem fut
-réveillé par le clairon. C'était une révolte d'Arabes. Il sauta en
-selle; on chargea.
-
-L'escarmouche fut chaude; mais, moins d'une heure après, le mouvement
-séditieux était réprimé.
-
-Comme l'on revenait au campement, sous la clarté des étoiles, deux ou
-trois coups de feu lointains, attardés, retentirent; des balles
-sifflèrent--et, soudain, se glissant du milieu des alfas, entre les
-chevaux, une ombre passa. Sans doute quelque fuyard tenant à venger un
-mort.
-
-En effleurant le maréchal des logis, et comme celui-ci levait son sabre,
-l'Arabe étendit son flissah. De bas en haut, l'arme traversa la poitrine
-de Guilhem, qui s'inclina, mourant, sur l'encolure de son cheval,
-pendant que l'indigène disparaissait sous une étendue de dattiers, au
-long de la route.
-
-On l'étendit sur une civière; mais il fit signe de s'arrêter; il
-n'arriverait pas vivant. C'était fini.
-
-La pleine lune, au grand ciel africain, éclairait le groupe militaire.
-
-Le voyant, d'instants en instants, s'éteindre, tous ceux qui
-l'entouraient, l'estimaient et l'aimaient, sentaient leurs yeux se
-mouiller et le contemplaient, tête nue.
-
-Il tira de sa poitrine la petite photographie de la fiancée vénérée,
-qu'il ne devait plus revoir, _mais qui lui avait juré, s'il était tué à
-la guerre, de se consacrer à Dieu_.
-
-Puis, comme le réel bonheur ne peut se trouver, ici-bas, _qu'en
-soi-même_, et que, par miracle, sa foi l'avait protégé contre tout
-scandale extérieur, emportant ses nobles et pures croyances préservées,
-il fit le signe de la croix. Alors, le visage rayonnant d'une joie
-extatique, tranquille, nuptiale, et touchant de ses lèvres l'image de sa
-chère et sainte femme, il expira doucement, d'un air d'élu.
-
-
-
-
-LES FILLES DE MILTON
-
-
-La jeune fille, tout à coup, soulevant un peu les paupières, et sans
-qu'un autre mouvement dérangeât son attitude, regarda très fixement,
-avec des yeux pénétrés d'une douce et poignante mélancolie, puis d'une
-voix languissante:
-
---Ma mère, enfin, lorsqu'un homme devenu débile et d'un esprit fatigué,
-d'une intraitable humeur, n'est plus en état d'être utile aux siens ni à
-personne, lorsque sa sénile vanité dont la suffisance fait sourire les
-passants, paraît s'augmenter aux approches d'une seconde
-enfance,--est-ce donc une criminelle prière que de demander à Dieu... de
-lui faire miséricorde... jusqu'à le rappeler le plus tôt possible vers
-la lumière... vers la vie éternelle?
-
-La vieille femme, sans répondre, détourna la tête avec un frisson.
-
---C'est qu'en vérité me viennent des songeries... dangereuses! continua
-Déborah Milton, de cette même voix douce, claire et traînante, et que je
-me contiens mal de m'enfuir d'ici, parfois--pour bientôt revenir vous
-porter secours, ma mère! vous offrir du feu et du pain! Qu'importe le
-prix dont je les aurais payés!
-
---Tais-toi, Dieu le défend! Gagner le salut par la foi, dans l'épreuve,
-et ne murmurer jamais: voilà tout ce qu'il faut.
-
---Mais... j'ai vingt ans, moi! Tu l'oublies peut-être un peu, mère.
-
---Demain... tu auras mon âge. Tu verras... si tu y parviens.
-
---Ce soir n'est pas demain.
-
---Tais-toi.
-
-Un silence.
-
---Tu es belle. Tu épouseras quelque jeune seigneur... espère, ma fille.
-
-A cette parole, Déborah Milton se leva froidement et se tint debout,
-glacée et sévère.
-
---Un jeune seigneur! Ah! je ne veux pas rire entre ces murs couleur de
-sang! Quel d'entre eux voudrait pour femme de la fille d'un vieux rimeur
-sans pain, qui vota pour la mort de son roi? Je n'espère pas même... un
-pauvre ministre de Dieu... que le péril d'encourir la froideur du
-dernier des sujets de Charles II détournerait de ma main...
-
---Ton père a fait son devoir selon sa conscience!
-
---Les hommes austères devraient se passer d'enfants! murmura la jeune
-fille.
-
---Déborah!... tu es cruelle pour d'autres que pour lui!
-
---Oh! pardon, ma mère!
-
-Elle frappa de son poing léger la table nue.
-
---C'est qu'aussi, à la fin, c'est horrible, cela! Toujours des rêves!...
-des cieux!... des anges, des démons qui ressemblent à des formes de
-nuages! Le ton dont ils parlent tout harnachés de leurs grelots de rimes
-sonores, fait douter de la réalité qu'ils représentent: elle se tait,
-l'agissante réalité. C'était bien la peine de devenir aveugle, pour voir
-au fond de l'obscurité éternelle passer tant de creux fantômes. La foi
-se nie dans une phrase trop bien cadencée, et qui attire l'attention sur
-elle en détournant l'esprit de ce qu'elle énonce. On dit: «Je crois!» et
-c'est fini. Peindre le ciel et l'enfer! Et le Paradis terrestre! Et
-l'histoire de l'infortuné couple d'êtres dont nous descendons tous! O
-tintement insupportable de mots vides! Creux travail! Et il faut, nous,
-ma soeur et moi, s'atteler à la besogne! écrire, muettes, ces
-divagations déraisonnables! Attendre, des fois, une heure, des vers
-qu'il faut souvent raturer... Et quand nous dormons sur le papier, nous
-réveiller à jeun, parfois,--et faire aller la plume... et toujours et
-encore mettre du noir sur du blanc... et jeter là dedans notre jeunesse
-annulée... alors qu'il y a là-bas, dans Londres, de bons abris, des
-tables bien servies et de beaux jeunes hommes,--qui vous feraient un
-accueil charmant!
-
-Elle se tut.
-
---Mauvaises pensées! Résigne-toi!
-
---Des mots! Tu as faim, j'ai faim!... Voilà la vérité.
-
---Lui aussi a faim et ne se plaint pas, et de plus il souffre de vous
-savoir dans une détresse dont il est la cause.
-
---Allons! Deux choses le nourrissent: l'orgueil et la foi. Les poètes
-sont des êtres qui prennent une distraction pour but, au mépris des
-leurs et des peines qu'ils font supporter à ce qui les entoure. Rien ne
-les atteint! ils sont au fond de leurs rêves! O vanité! Dire qu'il
-s'imagine que ce «Paradis perdu» dominera les mémoires dans la
-Postérité! Dérision! Le libraire n'en donnera pas ce qu'a coûté le
-papier,--qu'il préfère même à notre pain. Bientôt nous serons en
-haillons; mais il est aveugle, et c'est de ses rimes, non de ses filles,
-qu'il est fier!... Et bourru jusqu'à nous battre! Non: c'est trop, je
-n'obéirai plus!
-
---Que veux-tu qu'il fasse?
-
---Ne plus être! Alors on pourrait changer de nom, s'expatrier, vivre! Ma
-soeur est jolie, et je suis belle. Eh bien, après?
-
---Et ton honneur, enfant! comme tu en parles!
-
---L'honneur des filles d'un vieux régicide?... D'un homme qui a
-participé à tuer celui qui seul donne un sens à ce mot,--l'honneur! Tu
-plaisantes, ma mère. Nous avons droit à l'honnêteté, voilà tout... On
-hérite de tout, bon ou mauvais, de ceux qui nous engendrent... Nous
-ferions pitié de prononcer ce mot: «notre honneur», devant ceux qui ont
-qualité pour estimer et au jugement desquels seulement on doit tenir.
-
---Tu parles comme il parlerait, s'il pensait comme toi. Mais il est des
-hommes qui souriraient de ce que tu dis.
-
---Eux-mêmes ne sauraient être que des menteurs: ce qui me dispenserait
-d'essayer de les convaincre, de souffrir de leur blâme ou d'être fière
-de leurs éloges. On les regarde, ils sont annulés,--et c'est fini.
-
---J'ai l'idée que nous pourrions peut-être emprunter quelque argent, si
-peu que ce soit, de M. Lindson. Nous ne lui avons rien demandé, jamais,
-à celui-là.
-
---Oui, je crois qu'il cherche à ne plus nous connaître, et qu'il n'ose
-pas être assez lâche, sans quelque motif. Il nous prêterait, sûr de
-n'être pas remboursé, et s'en autoriserait pour ne plus nous voir. Tu as
-raison. Veux-tu que j'aille, seule ou avec toi? Ne plus nous
-reconnaître! Il achèterait bien ce droit-là... deux écus, je pense.
-
-La vieille, regardant par la fenêtre:
-
---Voilà, justement, M. Lindson;--on pourrait.
-
---J'y vais.
-
-Rentre Emma, apportant du bois mort, un lourd fagot.
-
---Là!
-
-Emma Milton courut à la huche, l'ouvrit, fureta derrière les assiettes
-de terre, et la referma, frappant les deux battants avec violence.
-
---Comment? Rien?... Où est le pain?
-
-Silence.
-
---...
-
---Ta soeur est allée chercher quelque chose...
-
---Ah! Est-ce que le libraire a donné?
-
---Non, c'est M. Lindson auquel elle est allée emprunter.
-
---Oui: mais ce n'est pas sûr qu'il donne.
-
-Rentre Déborah.
-
---Deux shillings!
-
-La vieille se cache la figure.
-
-Après un instant:
-
---C'est Dieu qui nous les donne: remercions-le de sa miséricorde et
-résignons-nous: il nous en donnera d'autres demain.
-
---C'est presque une aumône, dit Emma.
-
---Non, dit Déborah, c'est moins... je te dirai cela.
-
---Donne toujours, je cours chercher à manger.
-
-Elle sort.
-
- * * * * *
-
-Milton parut.
-
-Le vieillard tâtait les murs du bout de sa canne. Son visage aux lignes
-sévères, blêmi par les chagrins, son vaste front aux trois rides longues
-et droites, ses yeux fixes et sans lumière, la noblesse mystique du tour
-de son visage, ses grands cheveux aux longues mèches blanches partagées
-au milieu... Un vieux pourpoint de velours marron et des chausses de
-même,--et son grand col d'un blanc sali, noué par deux glands, ses
-souliers à boucles et son chapeau puritain datant des jours de
-Cromwell...
-
-Il entra.
-
---Vous êtes là, n'est-ce pas? dit-il.
-
-On ne lui répondit pas, tout d'abord.
-
---Oui, mon ami, dit la vieille femme.
-
-Déborah eut un mouvement d'épaules, Emma sourit.
-
---Voici, mais écrivez lisiblement, ou je... Surtout ne changez pas les
-mots qui me sont venus,--et n'interrompez pas, si je ne m'arrête... Vous
-avez la manie de me souffler des mots qui me semblent justes, quand vous
-me les dites, parce qu'ils m'étonnent..., et qui sonnent creux lorsque
-vous relisez!... Le mot qui ne semble pas juste, isolément, est souvent
-le plus exact, s'il vient d'ensemble: car il n'y a pas de mots, en
-réalité: le seul poète est celui qui ne peut qu'aboyer magnifiquement sa
-pensée... la rugir parfois,--la tonner souvent... Mais on ne l'entend
-jamais que dans des rafales... Tant pis pour ceux qui n'entendent pas la
-langue du pays d'où souffle en mes vers le vent de l'éternité...
-
-«... Et pour donner à démarquer le ronronnement du vers, les images, les
-expressions, les tours d'intelligence, le mouvement de la pensée,--cela
-se prend comme rien, sans le savoir! Et avec un peu de main, on ne copie
-pas, on singe. On fait servir cela à n'importe quelle niaiserie... qui
-passera oubliée, mais qui, aujourd'hui, empêche l'attention sur l'oeuvre
-d'où procède cette bulle vide... et seule payée,--car le monde creux ne
-paie et n'estime que le vide... Qu'importe! la pensée seule vivra: les
-mots changent et se démodent vite; la pensée seule vivra,--car au fond
-des choses il n'y a ni mots ni phrases, ni rien autre chose que ce qui
-anime ces voiles! La pensée seule apparaîtra... l'impression de l'oeuvre
-seule restera!... Entre ces prétendus poètes, je suis comme un vivant
-parmi les morts, un homme parmi des singes, un lion dévoré par des rats.
-Jésus-Christ m'a montré la route: je sais comment les hommes accueillent
-un Dieu. J'aurai le sort des prophètes. Je me résigne à ce que l'homme
-se moque, à mon sujet, de ma pauvreté... Car si j'étais riche,--ah! quel
-grand poète ils me trouveraient, l'émule, au moins, de M. Tom Craik,
-l'auteur des... l'immortel nom m'échappe...
-
-«Allons! Comme j'ai mal à l'estomac, mon Dieu! Mais, c'est peut-être un
-peu--la faim? Allons, ce n'est rien. D'ailleurs, vous devez être à jeun,
-mes filles, vous aussi? Car, si je me rappelle, il n'y a plus rien?
-Donc, rendons gloire à Dieu. Les saints ont peu mangé... Ce ridicule est
-moins pénible que l'indigestion de ceux dont l'espièglerie misérable
-nous vole le nécessaire... Écrivez. Pourquoi ne dites-vous rien?
-Êtes-vous là seulement?
-
-«Nous les plaignons d'avoir été assez bêtes pour se donner un mauvais
-estomac à force de rire de notre jeûne: chacun son lot: ce sont des gens
-qui ne trouvent rien de plus doux à leur être ni de plus divertissant
-que d'escamoter le pain de leurs frères,--pour ricaner de les voir
-maigrir, faute d'aliments. Ils n'oublient qu'une chose, c'est qu'il est
-aussi ridicule de mourir d'indigestion que de faim, d'embonpoint que de
-maigreur,--et qu'ils mourront sans rire, même de nous.
-
-«Ma fille, tiens, je t'en prie, je t'en supplie,--ne me fais pas parler
-davantage d'autre chose que de... Obéis-moi! Je suis ton père! tiens, me
-voici à tes genoux!
-
---Mon père! voyez quelle exaltation! Ce que vous faites est-il
-raisonnable? Devant un pareil acte, comment penser que vous jouissez du
-bon sens nécessaire pour dicter des choses lisibles, comme du temps où
-vous écriviez?... Croyez-vous! C'est dans l'intérêt de votre gloire que
-nous vous supplions de vous mettre au lit, de vous reposer.
-
---Ah! cruelle enfant! Sois... non, je ne veux pas maudire personne, pas
-même celle qui... Sache que c'est le souffle de Dieu! O murmures du
-souffle de Dieu! O misère de l'humilité divine! Il faut le bon vouloir
-de ces péronnelles pour qu'on entende murmurer en des vers le souffle de
-Dieu!... Vois, vieillard, comme ton oeuvre...
-
-Les filles n'étaient pas toujours rebelles à l'irascible vieillard.
-
-Alors, à tâtons, dans l'obscurité, il atteignit le dossier d'un siège,
-auprès de la table, s'assit, s'accouda, fermant les paupières.
-
-... Et voici que la voix de Milton, lente et sublime... Il disait:
-
-«Salut, lumière sacrée, fille du ciel née la première...»
-
-Et ce fut un texte inconnu des générations.
-
-C'était une éruption d'images où des pensées se symbolisaient en grands
-éclairs,--et la voix oublieuse de l'heure de la nuit sonnait, vibrante,
-profonde, mélodieuse! Un ange passa dans l'inspiration, car il semblait
-que l'on distinguât des frémissements d'ailes dans les mots sacrés qu'il
-proférait. Et les cimes des arbres de l'Eden s'illuminaient d'aurores
-perdues, et le chant matinal d'Ève, priant auprès des premières
-fontaines, devant l'Adam candide et grave, qui adorait, en silence,--et
-les reflets bleus du dragon s'enroulant autour de l'arbre défendu, et
-l'impression de la première tentatrice de notre race,--oh! cela chantait
-dans la transfiguration du vieux voyant...
-
-A ces accents dont le souffle venait d'au delà de la terre, les trois
-femmes, en des toilettes de nuit, dans le désordre du premier sommeil
-quitté, l'une tenant une lampe qu'elles protégeaient de leurs mains
-contre le vent des ténèbres, apparurent aux portes de la salle où, dans
-la solitude et les grandes ombres, parlait le voyant des choses divines.
-
-Les tiroirs.
-
-La table.
-
-A voix basse:
-
---Pas de papier! Quelle plume!... Elle n'a plus qu'un bec!
-
---Mon père, nous sommes là! Nous cherchons à écrire, mais vous allez
-trop vite... et l'on ne peut suivre... Ce que vous dites a l'air très
-bon, cette fois, je dois l'avouer... Si vous voulez bien recommencer,
-sans vous emporter ainsi, et parler lentement... peut-être...
-
-Après un grand silence et un grand frisson, Milton répondit à voix
-basse, avec un soupir:
-
---Ah! il est trop tard, j'ai oublié.
-
-
-
-
-ENTRE L'ANCIEN ET LE NOUVEAU
-
-
-LE DUC, _seul_.--Oublié déjà des hommes, gît, maintenant, en poussière,
-à l'ombre de la Croix, le royal banni, dans le caveau deux fois funèbre
-de Goritz. Là repose un homme qui a souffert et qui, sans une tache de
-sang sur ses mains, jointes en son symbolique linceul, a comparu, sacré
-seulement par l'agonie douloureuse et par la Mort, dans la lumière
-divine. Son noble suaire, il le préféra, pour garder pure sa parole, au
-souverain manteau de ses devanciers. Il dort, béni de ses serviteurs, en
-cette commune foi que n'ont troublée ni les épreuves, ni les années, ni
-la tombe, ni l'exil. C'est bien. Dormez, sire. Gloire à Dieu!
-
-LE CHEVALIER, _entrant_.--Bonsoir, Monsieur le duc.--Encore cette
-mélancolie?
-
-LE DUC.--Elle me surprend moi-même, car voici déjà très longtemps que le
-roi est mort.
-
-LE CHEVALIER.--Ah! tout ce que vous voudrez; mais nous sommes jeunes!...
-Entre nous, vivent les habits de deuil qui font ressortir la joie d'un
-beau souper tout en lumière, sous les candélabres vermeils!... soupers
-d'un régent enfin légitime. J'aimais le roi: j'ai pleuré sa noble mort.
-Mais... il est mort. Voyez comme les Champs-Élysées sont beaux, ce soir!
-A quand le luxe d'une cour spirituelle, intéressante, nouvelle?
-L'industrie en sera plus vaillante, les femmes plus rieuses, le
-numéraire plus fluide. Les lys refleuriront: en attendant Dieu n'empêche
-pas les roses, au contraire. Entre nous, j'estime que vous voilà sauvés.
-On respire. Nous pensons qu'en n'effarouchant point cette bourgeoisie,
-nous neutraliserons de niaises défiances. Affaire de trois ou de cinq
-ans. Deux législatures, et nous y sommes, sans autres coups de fusil.
-Plus tôt, peut-être. Ah! la bonne revision qu'a la Chambre! Maintenant
-on a le temps, l'or, la sincérité, l'hérédité. De plus, on est moderne,
-donc possible. Entre nous on ressemblait, jusqu'à ce jour, à ces
-derviches tourneurs qui s'entraînent sur un air mystérieux, suranné,
-monotone. Le chef disparaît, la sarabande s'arrête et se retourne
-apercevant la foule qui contemplait, en souriant, depuis un demi-siècle,
-ce spectacle que nous lui donnions gratis.
-
-«Nous voici bien réveillés et prêts à l'action; notre étoile sort,
-enfin, des nuages; Allons! ne nous attardons pas en vaines doléances qui
-ne ressusciteraient personne! Vivons avec les vivants. Après le droit
-divin, le droit humain. Cinq dynasties ont passé; salut à la
-sixième!--Depuis dix siècles nous avons fait succéder au cri de deuil le
-cri d'espérance:--Vive donc le roi! seulement, le roi raisonnable d'une
-vraie république, puissante et brillante! Pourquoi ce front soucieux?
-
-LE DUC.--Que de plus dispos que moi demeurent dans la mêlée!
-
-LE CHEVALIER.--Plaît-il?
-
-LE DUC.--On laisse au soldat blessé le temps d'arrêt nécessaire pour
-qu'il recueille ses forces.
-
-LE CHEVALIER.--Il est des heures où resserrer seulement les rangs doit
-suffire à soutenir les blessés. Se désintéresser du combat dans ces
-instants, c'est favoriser l'ennemi.--Duc, le devoir est de se rallier au
-prince nouveau.
-
-LE DUC.--Je pensais connaître mon devoir, avec preuves à l'appui.
-
-LE CHEVALIER.--Cependant, vous hésitez lorsqu'il s'agit de...
-restreindre la part du feu.
-
-LE DUC.--Que voulez-vous, Chevalier! Quelques-uns ne peuvent s'habituer
-en vingt-quatre heures, à tel nouveau régime d'esprit et de croyances,
-qui, étranger la veille, semble utile aujourd'hui, jusqu'à provoquer
-l'enthousiasme. Ce zèle nous inquiète plus qu'il ne nous rassure. Bien
-que nous inclinant avec déférence devant l'hérédité, le décret que
-plusieurs de nos mandataires ont dicté à Goritz ne nous persuade pas,
-d'emblée, que le récent principe enté sur l'ancien soit de vertu propre
-à restreindre bien sérieusement la... part du feu, comme vous dites.
-
-LE CHEVALIER.--Eh! ne serait-ce que d'un rien, la tâche en vaudrait la
-peine, ici.
-
-LE DUC.--Gardez cette sincère opinion pour le dessert de vos soupers.
-
-LE CHEVALIER.--La vôtre serait, alors?
-
-LE DUC.--Que l'ennemi même est moins à craindre qu'un douteux ami.
-
-LE CHEVALIER.--De quel droit médire ainsi d'un prince encore inconnu?
-
-LE DUC.--Inconnu? Jamais prince ne le fut tout à fait de ses partisans.
-Au surplus, je n'ai prétendu vous faire part que de l'impression d'une
-conscience plutôt anxieuse que malveillante.
-
-LE CHEVALIER.--Qu'elle se rassure! Il est des garanties d'intérêt et de
-nécessité; nos chefs les ont pesées, ayant acquis cette capacité,
-doublée par l'expérience, dont les résultats déjà...
-
-LE DUC.--... sont d'avoir conduit un roi de France au sépulcre après
-cinquante-trois ans d'exil.
-
-LE CHEVALIER.--Qui pouvait faire mieux?
-
-LE DUC.--Ou pis?
-
-LE CHEVALIER.--Ah! sortons d'abord de la République! Nous discuterons
-après!
-
-LE DUC.--On hésite, vous dis-je, à sortir, même de Charybde, lorsque
-c'est à seule condition de mettre le cap sur Scylla.
-
-LE CHEVALIER.--Quelles brusques réformes désirez-vous donc? Il est des
-transitions indispensables! Entre la lourde nuit et l'aurore, il y a le
-crépuscule!
-
-LE DUC.--Nous avons connu l'aurore et le jour,--et... il se fait tard.
-
-LE CHEVALIER.--Mais vous êtes,--nous sommes chrétiens! L'Espérance est
-le premier devoir des hommes de foi!...
-
-LE DUC.--Prenez garde.--La foi s'appuie sur... la tradition...
-
-LE CHEVALIER.--Ah! Monsieur le Duc, nul ne doit plus invoquer, ici, la
-tradition!--«_A quoi juger de l'arbre? A ses fruits._» Or, n'attendant
-même pas qu'il ait revêtu son feuillage pour le condamner, ne préjugeons
-pas, en téméraires, au nom (voulez-vous dire) de l'_espèce_ dont son
-germe serait pénétré,--car il se trouve, par un véritable miracle, _que
-l'espèce est double_ _désormais de cet arbre mystérieux_! Sa production
-future est donc tout à fait irrévélée. En supposant même que l'un des
-deux germes fût, hier, ainsi aveuglément condamnable, la vertu de
-l'autre, venant se greffer sur lui, le devoir devient, tout d'abord, de
-n'attendre que les meilleurs fruits de tous les deux, n'ayant pas
-l'expérience de leur avenir.--Souvenons-nous attentivement!--Est-ce un
-simple siège fleurdelisé d'or ou bien le trône de France que ce jeune
-homme, à la fois Orléans et Bourbon, est venu revendiquer à Frohsdorff,
-et, sujet soumis, demander à son roi? Strictement, le trône lui était
-transmissible sans cette grave, généreuse et humble démarche. S'il vous
-plaît de n'y constater qu'un acte d'adresse, il est permis de remarquer
-que cette adresse, loin d'être défendue, était salutaire pour tous. A
-présent, de quoi donc hérite, au profond de son être, l'héritier d'une
-dynastie sinon du principe vivant qui, seul, constitue le droit de cette
-dynastie? C'est là l'héritage dont monseigneur le Comte de Paris s'est
-fait, quand même, le légataire. Et le voici en possession. En présence
-du fait accompli nous ne devons plus voir, en lui, que le dauphin de
-France, _devenu_ absolument chef de nom et d'armes de la Maison même de
-l'Etat. Si vous commencez par manquer de confiance en lui, de quel
-exemple lui serez-vous?... De quel droit en attendrez-vous le salut?
-Triste gage de concorde offert à la nation que le spectacle, déjà, d'une
-hésitation pareille! Quels que soient les prétextes de votre réserve,
-oublieux vous-même de cette vertu dont le souverain sacré peut augmenter
-ou transfigurer, en son divin éclair, l'âme d'un prince, en supposant
-qu'il en soit besoin?... pourquoi mêler à tout hasard les vaines fumées
-du doute à la lumière de son avènement? Non. Le devoir est de se
-rappeler qu'un roi de France, au moment où il le devient, entend, tout à
-coup, l'auguste sens des vieilles paroles au nom desquelles, seulement,
-nous fléchissons le genou devant la majesté de leur élu!... Et que nulle
-douleur ne puisse nous égarer au point d'en douter jamais.
-
-LE DUC.--Casuiste, l'onction manque. Toutefois, il y a du vrai dans
-votre sagace homélie.
-
-LE CHEVALIER.--Il y a la confiance, quand même, dans le
-principe!...--Aidons le roi, vous dis-je. C'est déjà très heureux d'en
-avoir un de possible par le temps qui court.
-
-LE DUC.--Monsieur le chevalier,--nous sommes, entendez-vous, le respect,
-le devoir et le dévouement. Il ne s'agit que de nous les
-inspirer!...--Si nos convictions avaient pour base l'intérêt seul, nos
-sentiments seraient de même qualité que ceux du vulgaire; le respect ne
-serait qu'une attitude; le devoir, qu'une conviction; le dévouement,
-qu'un feu de paille. Or, nous sommes des hommes de foi, ne suivant que
-des hommes de foi. Notre valeur politique, notre militante influence,
-notre bonne disposition constante dépendent, nous le disons toujours,
-des vues, des croyances et de la conduite morale de qui tient l'autorité
-dans notre pays.--Au premier ordre, nous saurons bien ce que... nous
-aurons à faire.
-
-LE CHEVALIER.--Ce que nous aurons à faire? Obéir!
-
-LE DUC.--Un instant.--Avant d'être royaliste, je suis chrétien.
-
-LE CHEVALIER.--Avant d'être chrétien, je suis homme!
-
-LE DUC.--Alors, soyez républicain: ce n'est pas la peine de changer.
-
-LE CHEVALIER.--Eh! Quel roi serait assez simple pour attenter au crédit
-de ce qui le sacre!... La Religion doit, seulement, s'éclairer _autour_
-du dogme: c'est l'arrière-pensée de tous! Que l'on en convienne oui ou
-non, nous vivons dans un siècle de lumières.
-
-LE DUC.--Je suis de ces obscurantistes qui pensent que le christianisme
-n'a de leçons à recevoir de personne. Aucune épreuve--ni l'indifférence,
-ni les détresses,--ni les nuls soucis de ceux-là qui donnent la mesure
-de leurs âmes en un clignement d'oeil aussi vide que mensonger,--ne nous
-fera troquer jamais notre foi, ce droit d'aînesse, pour tous les plats
-de lentilles du Progrès.--Cette réserve bien établie, nous croyons à
-l'oeuvre de la délivrance, de clémence, de bien-être et d'équité que
-l'effort humain fonde, _providentiellement_, de jour en jour, et dont on
-déshonore l'esprit.
-
-LE CHEVALIER.--Mais nous sommes partisans de tous les nobles élans de
-l'intelligence, comme de toutes les sages libertés!...--Ah ça! vous
-n'espérez pourtant pas ressusciter le drapeau blanc, j'imagine?
-
-LE DUC.--Non. La bande blanche du drapeau tricolore ne flottera plus
-qu'à titre de souvenir sur les armées de France. Puisque le feu maître a
-poussé l'amour pour son royal étendard jusqu'à l'emporter avec lui dans
-la tombe et s'endormir dans ses plis, qui donc,--à moins d'être aveuglé,
-jusqu'à la démence, par une piété qui toucherait au sacrilège,--oserait
-briser les planches funèbres, pour lui ravir ce linceul? En vérité,
-celui-là trouverait plus d'exécuteurs que de partisans. En quelles mains
-sacrées le grand drapeau d'autrefois pourrait-il briller encore,
-hélas!... Et si l'on songe à la droiture, à l'honneur, à l'intégrité
-qu'il enveloppe en sa blancheur sainte, quel réveil pourrait être plus
-digne de son inoubliable gloire qu'un tel sommeil?... Non, non.--Qu'il
-dorme,--à l'entour de Celui qui l'a porté!
-
-LE CHEVALIER.--Notre oriflamme a souvent changé de nuance, depuis cette
-journée de Rosebecque, où, pour la première fois, rouge avec ses fleurs
-de lys, il flamboya, tout à coup, sur sa lance d'or, dans la mêlée
-ardente, au grand soleil et décidant la victoire,--déployé par... par un
-chevalier d'alors, au-devant du jeune roi de France. Le principe qu'il
-comporte à travers les âges est donc, à vrai dire, indépendant de sa
-couleur... et il faut bien un drapeau à la patrie.
-
-LE DUC.--Oh! la patrie, vous le savez, et le drapeau qui en représente
-ou dirige le développement au fort de l'Humanité, sont deux choses
-distinctes, sinon pour l'étranger, du moins pour nous. Il est évident
-que s'il s'agit de défendre la commune mère, elle sait,--et nous lui
-prouverons encore,--que nous l'aimons assez pour lui sacrifier même nos
-préférences et que le premier venu d'entre ses drapeaux nous suffit, en
-ces instants-là, pour nous rallier tous à son symbole héroïque.
-
-«Mais si, entre nous seuls, il s'agit de sauvegarder la grandeur, la
-vitalité même de son être contre un esprit d'indifférence, d'hébétude,
-d'ironie vide et d'avilissement, à chacun selon sa conscience, alors le
-droit de faire prévaloir son emblème!... Qu'importe le nombre, le
-triomphe même ou la défaite à ceux qui _croient_ leur cause meilleure?
-Ceci ne les regarde plus. _Sursum corda!_ C'est l'affaire de Dieu.--Si
-donc le drapeau qui vous annonce est, réellement, un signe conciliateur,
-il sera vite jugé d'après les actes accomplis à son ombre. D'ici là,
-courtoise et mutuelle neutralité.
-
-LE CHEVALIER.--Sans nous, vous n'auriez plus pour symbole qu'une hampe
-nue. Pourquoi la garder veuve sous l'influence de vaines
-appréhensions?... Ne serait-ce pas, plutôt, que vous cédez, peut-être, à
-la décision troublée d'une étrangère?
-
-LE DUC.--Chevalier, les étrangers de la Maison de celle dont vous parlez
-accompagnent nos rois sur l'échafaud ou les suivent à l'exil durant
-toute une existence. Et lorsqu'elles n'ont connu de la majesté royale
-que les vêtements de deuil et que, pour prix d'un demi-siècle de
-courage, de foi, de grandeur et d'abnégation fidèle, il ne leur reste
-qu'un foyer désert et un tombeau, l'on est bien sévère si l'on trouve à
-reprendre sur leur compte.
-
-LE CHEVALIER.--La reine, voulais-je dire, a cédé elle-même, sans doute,
-à de trop fidèles partisans du roi défunt. Depuis quand les souverains
-ne doivent-ils pas oublier jusqu'aux ressentiments devant la Raison
-d'Etat? Leur devoir est de lui sacrifier jusqu'à leur douleur.
-
-LE DUC, _pensif_.--Oui, tombe remplie, château désert! Désert surtout,
-pour celle qui, maintenant seule, l'habite encore! Qui donc a-t-elle
-perdu? Un jour, autrefois! en Italie, où cette adolescente prédestinée
-vivait au milieu d'une cour brillante, on lui apprit que quelqu'un lui
-demandait sa main. Et lorsqu'on ajouta que ce futur fiancé, né sur les
-marches de l'un des plus grands trônes du monde, avait été chassé, tout
-enfant, du sol natal, et que cet enfant d'exil, jeune homme, était
-toujours proscrit, et que sa royale fortune était tout entière dans son
-coeur, dans sa foi, dans son âme,--et que des souvenirs terribles
-menaçaient encore celle qui recevrait de lui l'anneau nuptial--alors la
-jeune fille sourit et dit: «Je serai digne d'être sa compagne.» Ainsi se
-célébrèrent leurs noces lointaines.
-
-«Et depuis lors, ils vécurent ainsi, toujours les regards pleins de la
-nostalgie du pays perdu et fixés sur cette terre qu'ils croyaient avoir
-le droit d'habiter et qu'ils ne pouvaient jamais pressentir jusqu'au
-delà de l'horizon. Et cet homme qui avait le droit de considérer ce pays
-comme le sien, cette terre aimée comme la sienne, était condamné à ne
-les connaître que... d'après des récits! était frustré de cette patrie,
-devenue pour lui comme légendaire et que tous deux n'entrevoyaient que
-dans leurs rêves.
-
-«Et cependant, ce pays changeait. En 1848, une révolution; en 1852, une
-restauration impériale; en 1870, une défaite, la patrie sanglante, une
-révolution nouvelle...
-
-«Et cependant, toujours l'exil.
-
-«Elle voulut, du moins, que cet homme, dont ne voulait pas sa patrie,
-eût un foyer paisible, chrétien, noble, charitable et conjugal. Comme
-la jeune fille l'avait rêvé, elle fut la compagne douce,
-résignée,--toujours souriante, même au chevet mortel,--de ce banni! Et,
-au milieu de toutes ses tristesses, une tristesse plus poignante encore
-lui était réservée! A ce dernier représentant d'une si haute race elle
-n'eut même pas la joie de donner un héritier.
-
---Elle est pourtant quelque chose, cette femme! Elle est veuve d'un bon
-et loyal compagnon! Ce qui reste de lui et de son âme est sous ces
-voiles de deuil,--et n'est pas ailleurs!--Elle est celle qui était créée
-pour cette union. L'auréole qui se dégage de la mélancolie de son visage
-est le reflet de cette vie; et c'est dans ses yeux attristés que
-seulement nous pouvons avoir la sensation de toute cette longue
-épreuve.--Dans le souvenir de celui qui a disparu, elle est pour une
-moitié. Elle a été le double de cette âme, elle y a mêlé de la sienne.
-Elle est celle qui accepta tant d'effacement avec ce respect intime qui
-a su mettre un peu de joie au foyer proscrit.--A quel titre, de quel
-droit demander à présent à cette veuve douloureuse d'avoir en vue la
-raison d'Etat? Elle a bien gagné, pour prix de son amère journée, de se
-renfermer, vénérable, en sa douleur et de ne plus rien voir des choses
-extérieures ni des contingences humaines. Nous lui devons, tête nue en
-parlant d'elle, l'hommage respectueux et filial,--et nous n'avons
-d'autre droit que de lui prendre un peu de sa tristesse, si nous sommes
-dignes de la comprendre.
-
-LE CHEVALIER, _froid_.--L'excès de sentimentalisme n'est point de mise
-en politique sérieuse et moderne.--Nettifions. Vous quittez la partie au
-moment où toutes nos forces sont nécessaires.--Soit! Mais les Alcestes
-de nos jours sont, vous le savez, des esprits chagrins dont on se passe.
-Et lorsqu'ils se rallient, à leur tour, après l'action, on se souvient
-de leur hésitation initiale. Le tronc sera debout sans leur secours.
-
-LE DUC.--Les Alcestes vous répondent, au sujet du trône de France: Celui
-qui vient de mourir n'en voulait que l'honneur; si vous n'en voulez que
-le profit, vous ne régnerez pas. Car vous ne représenterez qu'une moitié
-de foi et qu'une demi-raison, ce dont la nation est un peu fatiguée. La
-foule est indifférente, alors qu'en fait de prestige on ne lui offre que
-celui-là.
-
-LE CHEVALIER.--Duc, vous vous illusionnez: le souci de la lutte pour
-l'existence matérielle prime aujourd'hui tous les autres, aux yeux
-clairvoyants du peuple. Il lui subordonne même celui de sa
-pseudo-république; or, qui sommes-nous? _Ceux-là sous le régime desquels
-TOUS ont à gagner le plus._--Il ne s'agit que de le faire comprendre, et
-le reste s'ensuivra, d'une marche lente et sûre. La splendeur du
-résultat ne peut sortir que de tels commencements.--Prophète en retard,
-de trop grands sentiments, vous dis-je, ne sont plus de mode.
-
-LE DUC.--Je ne savais pas que viendrait un temps où, selon vous, il s'en
-trouverait de trop grands pour l'âme d'un roi de France... et des
-Français...--Les grands sentiments, chevalier! mais ils ne furent jamais
-à la mode! Ils furent toujours le partage exclusif d'un très petit
-nombre d'hommes, illustrés par l'envieux sarcasme des autres. De là
-l'Histoire, sans quoi nul n'eût pris la peine d'enregistrer des
-banalités. La niaiserie ni la froideur en vogue d'aucun siècle ne
-sauraient les empêcher jamais de se produire.
-
-«Le plaisant de notre entretien est que, si l'actuel roi de France
-l'était de fait et qu'il vous entendît lui prêter un esprit de réussite
-fondé sur de trop médiocres et trop subtils compromis, le _devoir de
-tous serait d'espérer, vraiment, que, de nous deux, ce serait vous qu'il
-désavouerait_.
-
-LE CHEVALIER, _pensif_.--Oui... vous êtes un courtisan... du Danube!
-
-LE DUC.--Je suis amer, mais salubre. Est-ce là tout ce que vous aviez à
-me dire?
-
-LE CHEVALIER.--Avant de nous quitter, au nom de ce sang que nous portons
-dans nos veines et qui durant de si longs siècles a toujours coulé, sans
-s'épargner jamais, pour une même cause, je vous révélerai ma pensée, à
-mon tour: elle flambe clair tout comme la vôtre.
-
-«Monsieur le Duc, votre âme, si elle est fermée à la clémence, n'est
-point de la taille de vos paroles. Vous êtes plus royaliste que ne le
-fut... qui de droit! Vous ne faites pas votre devoir; nous conclurons à
-l'épée, si vous voulez, mais écoutez d'abord ma pensée sincère, car vous
-parlez en juge, alors que tous ont besoin d'absolution, ici.--Tôt ou
-tard, à défaut de roi (si, par impossible, grâce à l'inaction des vôtres
-ou à leur tiédeur, nous ne parvenons pas, avant l'imminente guerre, à
-faire entendre raison à la foule française), à défaut, dis-je, de roi,
-votre conscience vous criera:--«Vous avez abandonné votre chef, votre
-légitime prince pour des scrupules de factions usées, passées et mortes;
-vous n'avez pas servi la cause qui, par vous et avec notre bonne
-volonté, pouvait devenir la meilleure et faire refluer la basse marée
-qui nous submerge.--Ce jeune roi, froid mais innocent, c'était à nous
-tous d'être son règne, sa révélation, ses grands hommes, la persuasion
-de la patrie, son éloquence devant ses adversaires. Il ne représentait
-que l'ensemble de nos efforts qu'il a, quand même, le droit,--le
-devoir!--d'attendre des derniers gentilshommes. Vous avez donc préféré
-la nuit noire et le néant de ces rêves irréalisables à l'unique étoile
-dont il fallait regarder la lumière: si elle s'obscurcit dans les cieux
-avant que la puissante nef ait reconnu sa route, ce sera grâce à vos
-yeux détournés de ce dernier rayon. Sous prétexte de regretter
-stérilement le mieux, vous vous êtes rendu responsable du pire.
-
-(_Un silence._)
-
-Est-ce au nom du passé familial que vous hésitez?... Sur ce terrain, qui
-donc sera sans tache ou sans défaillance, après tout? _Quis
-sustinebit?_... Et n'est-ce donc pas un fait notoire que le prince cesse
-où commence le roi?... Mais croyez donc en lui, pour qu'il croie en
-lui-même? Un prince en qui nul n'aurait foi, fût-il le plus cordial, le
-plus généreux et le plus brave des êtres, victime de ce doute
-environnant, deviendrait fatalement inutile à tous et à lui-même. Qui
-doute de l'avenir le rend quand même douteux. Le soupçon diminue, la
-confiance grandit celui qui sait l'inspirer. Il s'augmente de la foi que
-l'on a en lui. Celui que tous croient le plus digne, ah! de gré ou de
-force,--malgré lui-même, finit tôt ou tard par mériter cette confiance,
-à moins d'être un simple scélérat.--Si vous lui refusez ce crédit, vous
-êtes coupable de ce que pourra lui mal conseiller votre abandon. Quoi!
-vous l'amoindrissez de toutes les forces qu'il puiserait en votre foi
-et, par vos soupçons dont l'obscure énergie le hante et l'affaiblit au
-plus intime de son être, _vous l'empêchez vous-même d'être celui que
-vous voudriez qu'il fût_!... Est-ce afin de lui reprocher un jour?...
-
-«Non, je l'espère. Mais puisque vous êtes un homme de traditions et de
-hautes croyances, puisque vous ne voulez que du droit divin et ne vous
-fier qu'à celui-là, comment osez-vous déclarer d'avance que
-l'incontestable représentant de ce droit, investi selon l'ordre
-d'hérédité, de rang suprême, NE SERA PAS pénétré de cette grâce
-supérieure que Dieu ne saurait refuser à ceux qu'il a faits ses élus? Ce
-Dieu, pour vous convaincre, avait-il à le doter de cette onction avant
-l'heure?... Chrétien, chrétien, vous ne pouvez sans blasphémer,
-entendez-vous, AFFIRMER _que celui-là_ SERA _privé de cette grâce qui
-tient, selon vous, de Dieu même, son investiture_.
-
-Le roi n'a pas à déclarer ce qu'il fera, n'a pas à livrer ses projets à
-l'appréciation de l'ennemi. Est-ce qu'un général, digne de conduire une
-armée, sait exactement lui-même, la veille du combat, ce que les
-brusques et inconnus mouvements de l'adversaire lui dicteront demain sur
-le champ de bataille?... Non seulement on n'a pas à répondre, mais il
-est impossible de répondre. Cependant, je ne dois point manquer à la
-déférence profonde que tous doivent à votre pensée noble et fidèle.
-Encore sous le poids d'un demi-siècle d'amertumes, si vous ne vous
-reprenez pas aisément à l'Espérance, nul ne saurait avoir, sans déroger,
-le triste courage de vous reprocher quelque inquiétude. Aussi sombre que
-soit votre mélancolie, vous ne compromettrez jamais, par le désaveu,
-l'éternelle cause royale, nous ne l'ignorons pas. Vous vous dites que,
-puisque le vieux signe de ralliement ne flottera plus devant nos yeux,
-il serait plus conforme à votre douleur de vous tenir quelque temps à
-l'écart en esprit d'un deuil légitime. Dédaigneux de tout blâme, vous
-trouvez loisible, en conscience, de considérer comme un devoir de vous
-récuser, vous et les vôtres.
-
-«Eh bien, je l'admettrais moi-même! Oui, je pourrais admettre cette
-fidélité d'outre-tombe, si le nouvel élu, triomphant, n'avait aucun
-besoin de vos services. Il n'aurait rien à vous demander, vous rien à
-recevoir de lui.
-
-«Mais voici qu'il est en exil! Voici que notre cause semble vaincue,
-perdue au dire d'un grand nombre. Comment donc fuirez-vous le champ de
-bataille? Pouvez-vous être de ceux-là qui abandonnent leurs alliés à
-l'heure des défaites? Non, je refuse de le penser. Il ne vous plaira pas
-qu'on vous soupçonne de ceci! Plus le triomphe semble lointain, la
-victoire malaisée, plus vous devez accompagner de voeux ostensibles,
-d'une action militante, efficace, opiniâtre, celui qui représente... ce
-qui reste de cette cause. Si vous n'avez pas encore d'élan vers lui, il
-sait que, les premiers, vous en souffrez, et que, tôt ou tard, les
-coeurs battront à l'unisson! Réveillez-vous! Et que ce soit l'heure de
-l'adhésion profonde, oublieuse à jamais, unie à toujours.
-
-_Sursum corda!_
-
-(_Un silence._)
-
---Mon cher duc, voici des paroles bien sérieuses. Je suis d'avis de
-briser là, sans autre cérémonie qu'un muet serrement de main. Quand vous
-aurez dominé votre excessif découragement, venez à nous. Venez. Vous
-êtes attendu. Il est de radieuses princesses qui vous accueilleront,
-d'abord, peut-être, d'une moue sévère, mais elle s'éclaircira bientôt
-d'un sourire! Il est d'intrépides princes dont la froideur brillante ne
-tiendra pas plus aux réchauffants rayons de votre sincère confiance que
-la neige au soleil, sur les monts altiers. De cet ensemble de
-rayonnements jailliront des prismes de lumières aux couleurs
-victorieuses. Venez! avec la moitié seulement de ce dévouement dont nous
-avons souffert pour le roi défunt, aujourd'hui l'on soulèverait des
-montagnes... Laissons-nous donc aller à la loyauté de la nouvelle
-espérance! Si vous êtes austère, à votre guise! Et que Dieu nous garde
-tous, même les frivoles tels que moi!
-
-LE DUC, _s'inclinant_.--Adieu, Monsieur.
-
-(_Il s'éloigne._)
-
-LE CHEVALIER, _seul_.--Tour d'ivoire, va! ma foi, bonsoir. Ah! qui nous
-délivrera des gens sublimes!...
-
-Bien, je sais ce qu'il nous reste à décider, maintenant... du courage.
-
-(_Il frissonne un peu._)
-
-Tiens! il fait froid ce soir!
-
-(_Il fait signe à une voiture qui passe._)
-
-Ancienne place Royale!
-
-(_Le cocher murmure quelques mots indistincts pendant que le chevalier
-entre dans la voiture._)
-
-Oui, mon ami, place Royale! C'est un peu loin... mais nous y arriverons
-tout de même!
-
-
-
-
-FRAGMENT DE ROMAN
-
-
-Madame,
-
-Vous m'avez fait l'honneur de m'adresser quelques paroles. Une
-circonstance, que je viens vous apprendre, les a suivies.
-
-Ce soir, vous étiez debout, sur la grève. Devant le reflux. La nuit,
-très claire, me laissait vous apercevoir d'assez loin,--et, grâce à des
-yeux de sauvage (pardonnez un tel aveu), je distinguais, soyez assez
-bonne pour l'admirer, jusqu'aux roses que vous teniez, d'une main
-distraite, le long de votre robe de deuil.
-
-Vous écoutiez tout ce bruit.
-
-N'imaginant pas d'ennui comparable au mien, à l'exception peut-être de
-celui que vous paraissez endurer, madame, je me disais, tout en faisant
-glisser du sable entre mes doigts pour me donner une contenance:
-
-Si le vent arrachait les roses et s'en allait les semer, là-bas, sur la
-ligne d'écume d'or, lumineuse, où se lève Vénus? Quelle distraction
-inespérée! Certes, j'irais battant les flots, vers Vénus, les reprendre,
-non sans quelque solennité, dans la lumière et l'écume.
-
-Au retour, il est vrai, je ne trouverais, sans doute, âme qui vive.
-Cette dame serait rentrée dans la ville, car il est tard;--et, seul,
-déconcerté, ruisselant, pareil à ces innocents, de race immortelle, qui
-veulent toujours faire les empressés, je serai là, debout sur les
-rochers, dans la nuit, tenant à la main les roses vaines.
-
-Aussi, ajoutai-je après réflexions suffisantes, préférons, en homme
-sérieux, quelques flacons de champagne à quelques gorgées d'océan. Les
-roses sont des fleurs convenues: elles me seraient indifférentes sans
-leur beauté actuelle, qu'elles doivent, en grande partie, à la pâleur de
-la main qui jette son ombre sur elles: le vent est plus raisonnable que
-moi; quant aux rêves, il faudra que j'apprenne à fumer des cigarettes.
-
-Avant de continuer, madame, je dois au profond respect et à la grande
-sympathie que vous commandez, de vous dire que, partagé entre la crainte
-de paraître (mille pardons!) un homme «amoureux» (autant dire un
-bateleur) et la crainte de m'exprimer trop froidement, ce qui serait de
-l'inconvenance, je suis gêné dans le tour de cette lettre. En deux mots,
-j'ai formé, par égoïsme, le dessein d'essayer de vous distraire, avec
-votre assentiment: ce qui me rendrait le service de m'intéresser
-moi-même.--A quel titre? J'ai maintenu ce jourd'hui, dans l'onde,
-certain être vivant, qui est de vos amis, et je considère ma
-présentation par lui comme de qualité bien supérieure, à vos yeux, à
-toute autre. Aussi, comme il se secouait avec importance, après cela! Il
-avait l'air du Hollandais touchant terre après les sept années.
-
-Chose risible de se faire patronner par un indifférent, sous couleur de
-régularité! Sans compter qu'il arrive assez souvent que celui qui
-présente est moins connu que celui qui est présenté, car nous vivons
-dans le malentendu éternel. Entre esprits bien élevés, je trouve (et
-vous devez être un peu de cet avis, madame) que l'on n'est jamais mieux
-présenté que par soi-même... à moins de jouer de bonheur, comme moi.
-
-Ainsi, daignez lire avant de condamner. Je crains que Grimace,
-toutefois, avec cet esprit de précipitation qui paraît le distinguer, ne
-m'ait défini que sommairement; voici donc, en deux mots, qui je suis. Je
-m'appelle M. d'Anthas, René, premier prix d'excellence au lycée Henri
-IV, pour vous servir, madame. J'ai, de plus, l'habit noir le mieux coupé
-qui se puisse voir ici: c'est un cri général d'admiration au casino
-quand je le revêts. Mon maître d'hôtel est comme pétrifié de mon
-exactitude à régler les notes qu'il me présente, sans que j'élève la
-moindre observation sur sa filouterie insigne. Il tombe, à ce sujet,
-dans des rêveries sans fin.--Pour ce qui est de mon honorabilité, j'ai
-su déjouer, jusqu'à ce jour, la vigilance méticuleuse des hommes de loi.
-Signe particulier: je regarde peu le ciel, attendu que l'étoile dont je
-puis aimer la lumière n'apparaîtra que plus tard: son rayon est en
-marche vers le monde; mais si éloigné encore qu'il y a lieu de parier
-que son premier éclat ne brillera que sur des ruines.--D'ailleurs, j'ai
-bon appétit. Quand un monsieur veut me plaisanter, comme je suis très
-violent, je me bats tout de suite avec lui, et les trois quarts du temps
-j'ai la main des plus malheureuses. Je lis beaucoup.--Je dis rarement ce
-que je pense, préférant me taire, crainte de passer pour un
-original.--C'est tout. Vous voyez, madame, que je suis à peu près comme
-un autre.
-
-Je reviens, maintenant, à cette circonstance dont je vous parlais, et
-qui s'est présentée ce soir sur la grève pendant que vous faisiez à
-l'infini l'honneur d'y songer vaguement, en considérant l'un de ses
-phénomènes.
-
-Quelqu'un vous appela. Le vent de mer me porta votre nom.--Je crois que
-je le reconnus.--Vous vous êtes détournée; vos sourcils, votre air, vos
-yeux distraits, tenaient de la nuit. Vous avez regardé l'eau magnifique,
-et le lointain, comme à regret de les quitter; puis l'ombre, devant
-vous: là, tout ce tumulte s'éteignait dans les échos. «Quelle voix me
-continuera ceci?...» pensiez-vous. Et vous étiez oppressée...
-
-Le vent, éternel soupir aussi, passa autour de votre visage; puis il
-vint me frôler les cheveux et me toucher le front d'un souffle triste et
-sacré; j'eus l'impression du Destin.
-
-A ce moment, je crois que nos yeux se sont fermés: quand j'ai regardé la
-plage, vous n'étiez plus là: vous montiez sans doute, appuyée au bras de
-la personne qui vous avait appelée, les pavés qui mènent à l'auberge de
-hasard.
-
-Moi aussi, je suis rentré, alors. Et, depuis, je regarde les bougies
-brûler sur la table.
-
-J'ai l'obsession d'un projet.
-
-Je voudrais analyser le hasard de ce moment perdu; il me semble que je
-puis définir ce qu'il y a d'oublié, à votre insu, madame, dans le regard
-sans courage que vous avez jeté sur l'eau et sur la nuit; enfin, je suis
-presque persuadé que je saurais vous expliquer à vous-même ce qu'il y a
-de profond, de terrible même, dans le très vague soupir qui a gonflé, un
-instant, votre coeur et vous a fait brusquement fermer les yeux, comme
-si vous eussiez eu l'impression de la mort.
-
---Je désire, dis-je, fixer ce moment en écrivant sur sa nature un
-commentaire inattendu, et l'arrêter ainsi dans son vol vers le passé.
-
-Cependant, madame, puis-je prendre sur moi, sans m'être assuré, tout
-d'abord, de votre bon vouloir, de vous adresser pareille méditation?
-
-Si ce dessein vous déplaît, brûlez simplement cette lettre d'un coeur
-ami et pardonnez l'innocente attention d'un voyageur qui essayait de
-vous créer un passe-temps.
-
-Si, au contraire, vous pensez ainsi que moi sur ce point, madame, et si
-vous ne voyez rien d'excessif dans cette idée toute simple, nous
-supposerons le conte suivant (qui est, d'ailleurs, une réalité). Nous le
-supposerons, comme l'on met un loup de velours noir et un domino, dans
-certaines soirées de la saison d'hiver, en un mot, _par curiosité_.
-
-(De cette manière, nous aurons, l'une et l'autre, la liberté de parole
-qui sera si nécessaire, pour peu que vous poussiez la gracieuseté
-jusqu'à répondre, et vous prêter à ce jeu.)
-
-Voici la supposition:
-
-Vous êtes une reine persane;--je suis un prince lointain, que vos armées
-ont surpris et fait captif.
-
-Familier, je porte à la cheville votre bracelet d'argent.--Ce soir,
-comme vos femmes venaient d'allumer les flambeaux, vous m'avez fait un
-signe.
-
-J'ai dressé devant vous la grande plaque d'airain poli, votre miroir.
-Autour de lui sont entrelacées des branches d'ébène, sculptées de faces
-d'Esprits.
-
-Accoudé au sommet, sur le front le plus affreux, moi, je rêve aux arbres
-titaniens sur mes vallées, à mes chariots dispersés, à la lune, à la
-rébellion future.
-
-Vous, les coudes plongés dans les coussins, fatiguée et taciturne, et
-des pierreries éparses sur les peaux de lion à vos pieds, vous allez
-regarder et suivre au fond du miroir votre propre rêverie, pour tuer le
-temps.
-
-Les musiciens se sont tus dans le palais. Des lances brillent, derrière
-les tentures, défendant l'entrée de la salle.
-
-Le miroir est là, seul, violent, sincère, libre et magique! S'il vous
-ennuie, vous ferez un signe encore. Je le repousserai dans l'ombre et me
-recroiserai les bras.
-
-Recevez, madame, mes hommages les plus respectueux.
-
-RENÉ D'ANTHAS.
-
-
-
-
-FRAGMENTS INÉDITS
-
-
-
-
-ISABEAU DE BAVIÈRE
-
-
-La France était occupée au Nord par l'Anglais, qui menaçait de plus en
-plus d'en faire la conquête. Les villes de Bourg, de Calais, et autres
-encore, étaient tombées en son pouvoir. Les coffres du royaume étaient
-vides, malgré les trésors amassés par Philippe le Hardi, duc de
-Bourgogne, qui, après la fameuse bataille de Nicopolis, était venu
-enfouir d'immenses richesses au château de Vincennes; les dépenses des
-fêtes de la cour avaient tout épuisé.
-
-Pour faire face à ce désarroi de finances et au péril national de
-l'envahissement anglais, il y avait sur le trône un roi frappé de
-démence: Charles VI, fils de Charles V, dit le Sage. L'armée diminuait,
-n'ayant plus de solde suffisante. Les six mille archers bourguignons de
-Jean sans Peur avaient été licenciés.
-
-Ce que les déportements et le luxe des seigneurs n'engloutissaient pas
-était distribué aux couvents, car le libertinage des grands était doublé
-d'une dévotion inconcevable. Loin de songer à repousser l'ennemi, on
-songeait à vivre en liesse. Le peuple, taillable et corvéable à merci,
-était écrasé de tels impôts qu'il redevait encore avant d'avoir gagné sa
-stricte vie et que l'air respirable, la poussière d'un chemin soulevée
-par le passage d'un troupeau, étaient frappés d'un droit de péage. Tout
-n'était pour le serf que taille, alleux et chevances. Les factions les
-plus désastreuses pour le pays divisaient les gens de guerre et les
-capitaines du royaume.
-
-Tantôt c'était le duc Jean sans Peur, qui, ayant hérité de la haine
-paternelle de Philippe le Hardi contre les princes de l'Orléanais,
-croyait, de plus, avoir des motifs personnels de vengeance contre le duc
-Louis d'Orléans.
-
-Celui-ci ayant été distingué de la duchesse de Bourgogne, femme de Jean
-sans Peur, leur querelle devint terrible.
-
-Tantôt, c'était le connétable Bernard d'Armagnac qui, profitant de la
-folie du roi pour exercer une autorité sanglante et souveraine dans
-Paris, tenait la campagne contre Jean sans Peur.
-
-Le duc de Bourgogne, cependant, pouvait seul disputer aux Anglais la
-terre de France et les chasser. Il était populaire. Un jour, le danger
-devenant de plus en plus menaçant, il y eut une réconciliation apparente
-ayant pour mobile l'intérêt et le salut du pays, entre le duc et Louis
-d'Orléans. Ce fut une solennité. Le peuple criait: Montjoie!...
-Notre-Dame était pavoisée. La réconciliation dura quelques jours, mais
-sans amener de résultats pour nos armes. Car un nouveau malheur était
-arrivé. Le duc de Bourgogne, pareil aux autres princes, dans
-l'atmosphère que l'on respirait alors à Paris, s'était comme efféminé et
-amolli.
-
-En effet, l'ennemi le plus dangereux et le plus réel du royaume de
-France, ce n'était pas l'Anglais, qui devait être repoussé plus tard par
-Jeanne d'Arc, ce n'était pas la ruine du Trésor, ni les armées
-disséminées, ni les querelles entre les princes, ni la démence du
-roi!... L'ennemi, c'était la reine de France, une étrangère, Isabeau,
-fille d'Etienne II, duc de Bavière, femme de Charles VI, et qui avait
-été nommée régente depuis l'aliénation du roi.
-
-Isabeau de Bavière était née en l'an de grâce 1368.
-
-Elle était venue en France, à l'âge de quatorze ans, et avait épousé, le
-17 juillet 1385, ce déplorable monarque. Elle avait alors près de
-dix-huit ans.
-
-A partir de son avènement au trône, ce ne furent plus que carrousels,
-que fêtes, jeux, tournois, cours d'amour, duels, chasses et
-magnificences extraordinaires; l'adultère passait à l'état de mode
-insoucieuse; l'oubli de la patrie s'ensuivait. Le roi, sombre, ayant été
-brûlé grièvement dans un bal où le feu avait pris à son costume, vivait
-retiré, avec son connétable et quelques gens de guerre, entre autres
-Tanneguy du Châtel, qui n'était alors qu'un de ses écuyers et qui devait
-un jour s'illustrer par deux actions historiques des plus marquantes:
-l'enlèvement et le salut du dauphin Charles VII au milieu des flammes,
-lors de la journée des Ecorcheurs, et l'assassinat du duc de Bourgogne,
-qu'il dépêcha, de quatre coups de hache, dans une entrevue avec le
-dauphin.
-
-Isabeau de Bavière ne haïssait point l'Anglais; elle traita même avec
-lui, honteusement, en maintes occasions; sa seule politique était
-l'amour du plaisir, la soif des excès violents et inconnus.
-
-Les historiens sont d'accord sur sa beauté exceptionnelle.
-
-Rousse comme l'or brûlé, pâle avec un teint d'orage, douée d'une beauté
-languide et fatale dont les séductions attiraient comme le danger,
-Isabeau ne se refusa même pas d'employer encore les ressources des
-baumes et des philtres: elle avait en amour la science des courtisanes
-grecques et des impératrices romaines. C'était une grande ennuyée, une
-cruelle épuisée, incapable de supporter le poids de la couronne de
-France sur son voluptueux front, mais plutôt faite pour présider des
-cours d'amour au fond d'un château et pour donner à toute une province
-des modes merveilleuses.
-
-Svelte, elle excellait à monter les chevaux indomptés, intrépide à
-entrer dans sa capitale, au milieu du carnage des surprises nocturnes,
-bravant les arquebusades et l'incendie. Criminelle par nature, le crime
-lui seyait aussi bien que la queue de dragon aux sirènes. Avec ses
-amants, elle renforçait l'oubli que doit donner le baiser d'une femme,
-du sentiment de la mort prochaine que coûtait la possession de sa
-personne.
-
-Si le côté politique de son histoire est révoltant, comme on vient de le
-voir, le côté joyeux de sa vie n'est pas moins sombre. Mais les satans
-ont des attraits brûlants et dorés comme l'enfer. De là, les passions
-mortelles qu'elle suscita.
-
-Le vidame de Maulle, Louis d'Orléans, Jean sans Peur, Villiers de
-l'Isle-Adam, Lourdin de Saligny, le chevalier de Bois-Bourdon, et
-quelques autres plus ignorés, furent du nombre de ceux qu'elle aima;
-chacun d'eux eut une fin sinistre.
-
-Le vidame de Maulle mourut en exil, mis au ban du royaume.
-
-Louis d'Orléans fut assassiné, rue Barbette, par un chevalier
-d'aventures, Raoul d'Hocquetonville, qui lui fendit la tête d'un coup de
-masse d'armes.
-
-Jean sans Peur tomba, au pont de Montereau, sous la hache de Tanneguy du
-Châtel.
-
-Villiers de l'Isle-Adam, qui, pour elle, avait pris Paris en une nuit
-par un coup de maître sans autre exemple dans l'histoire, fut assassiné
-à Bruges dans une sédition populaire.
-
-Lourdin de Saligny fut poignardé en Flandre, où l'avait interné la
-jalousie du duc de Bourgogne.
-
-Le chevalier de Bois-Bourdon périt d'une manière très affreuse et tout à
-fait cruelle, comme on le verra tout à l'heure.
-
-Quelques traits de son histoire donneront une idée du caractère étrange
-de cette femme[12].
-
- [12] Au paragraphe suivant débute, sans variantes notables, le conte:
- _La reine Ysabeau_. OEuvres complètes, _Contes cruels_, tome II,
- _Mercure de France_.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Telle était cette jalouse créature que ses scandales et ses attraits ont
-illustrée, et dont l'histoire est écrite avec du sang et du feu.
-
- *
-
- * *
-
-L'un de ceux qui succédèrent au vidame de Maulle fut, comme nous l'avons
-dit, le chevalier de Bois-Bourdon.
-
-C'était un jeune seigneur des mieux faits de la cour. A vingt-trois ans,
-il était célèbre par ses triomphales fantaisies, tant de luxe que
-d'amours. Ses duels, toujours heureux, le faisaient admirer des pages,
-féliciter par les femmes et craindre de ses pairs. La reine, ayant
-remarqué ce jeune seigneur, le nomma gouverneur de Vincennes et s'y
-renferma avec lui.
-
-On se rappelle les circonstances particulières de l'événement arrivé au
-roi Charles VI, en traversant la forêt du Mans, où il avait été pris de
-démence. Un fantôme, en vêtements blancs (aposté peut-être par Isabeau
-dans le but de déterminer, par une crise superstitieuse, une insanité
-que ses philtres avaient préparée de longue main), un fantôme,
-disons-nous, lui était apparu brusquement, avait saisi la bride de son
-destrier, en criant: «Retourne, roi Charles, tu es trahi!» Ce qui,
-effectivement, avait jeté le roi dans un accès de folie furieuse. Ayant
-tiré son épée et mis à mal deux hommes de sa suite en criant:
-«trahison!» l'on fut obligé de s'en rendre maître par la force. Depuis
-lors, une sénilité hâtive l'avait accablé; il vivait, un peu hébété,
-dans son Louvre, en compagnie d'une demoiselle nommée Odette de
-Champdhiver, qui veillait sur la faiblesse du monarque et cherchait à le
-distraire, soit en inventant des jeux,--les cartes, par exemple,--soit
-en le charmant par ses chants et sa bonne grâce. De là, la liberté
-laissée à la reine.
-
-A cette époque, bien que la régence lui eût été dévolue avec
-l'assistance, toutefois, de son beau-frère Louis, duc d'Orléans, et de
-son cousin Jean, duc de Bourgogne, comte de Nevers, surnommé, comme il a
-été dit, _Jean sans Peur_, la guerre entre Isabeau de Bavière et le
-comte Bernard d'Armagnac, connétable de France et féal du roi, n'était
-pas ouvertement décidée. L'amour du chevalier de Bois-Bourdon fut la
-torche qui l'alluma.
-
-Un matin, en effet, comme le jeune chevalier revenait de Vincennes,
-joyeux et au galop, le sourire des joies éperdues aux lèvres, il croisa
-une petite troupe qu'il ne reconnut pas tout d'abord.
-
-C'était Charles VI, le connétable et plusieurs seigneurs et soldats de
-la cour de Paris. Le roi faisait une promenade.
-
-Soit étourderie, soit impertinence de rival, Bois-Bourdon ne revint
-point sur ses pas; il ne salua pas.
-
-Le comte d'Armagnac lui cria de faire halte. Il continua vers Paris.
-
---Arrêtez ce jeune homme! dit simplement le connétable à deux soldats et
-à son prévôt Tanneguy du Châtel.
-
-En entendant le galop des deux cavaliers derrière lui, Bourdon se
-détourna, fondit sur eux, désarçonna le premier, tua le second d'un coup
-d'épée, et, saluant le comte d'Armagnac, poussa l'insolence jusqu'à le
-défier lui-même.
-
-Le connétable était un homme de guerre des plus habiles aux maniements
-de toutes les armes; il sourit, mit pied à terre, sa masse à la main. A
-vingt pas du jeune homme, il s'arrêta:
-
---Rendez-vous, messire, dit-il.
-
-Un éclat de rire de Bois-Bourdon lui répondit.
-
-Mais ce rire ne s'acheva pas. La masse d'armes du comte d'Armagnac,
-lancée par lui comme la pierre d'une fronde, était venue frapper au
-front le cheval du jeune homme: le cheval, tué sur le coup, avait jeté
-son cavalier évanoui sur le chemin.
-
-On se saisit de Bois-Bourdon. On le fouilla. Une lettre de la reine fut
-trouvée entre son coeur et son pourpoint. Cette lettre, parfumée et
-tendre, produisit sur le roi Charles un effet terrible, malgré sa folie.
-
-Bois-Bourdon fut enfermé au Châtelet, mis à la question le soir même; il
-y mourut, sans rien avouer, courageusement, car il aimait la reine. On
-l'ensevelit dans un sac de cuir sur lequel fut écrite cette légende:
-«Laissez passer la justice du roi», et on le jeta à la Seine.--La lettre
-fut publiée à son de trompe dans Paris.
-
-Lorsque la reine apprit ce meurtre, et que c'était au comte d'Armagnac
-qu'elle devait cette aventure, comme elle était fidèle à ses fidèles,
-elle jura de venger la mort de son ami de la manière la plus horrible;
-et, comme on va le voir, elle tint parole.
-
- *
-
- * *
-
-Le connétable, connaissant à quelle sombre ennemie il avait affaire et
-profitant de la lueur de raison qu'avait eue le roi, fit immédiatement
-enlever Isabeau comme sa prisonnière et obtint de Charles VI un décret
-qui internait au château de Tours sa royale captive. Mais elle en fut
-bientôt enlevée par Jean sans Peur, qui la transporta à Troyes, où elle
-prit le titre de _reine par la grâce de Dieu_. Ce fut là qu'elle reçut
-un jour la visite d'un seigneur de l'Isle de France, le baron Jean de
-Villiers de l'Isle-Adam, gouverneur de Pontoise. C'était un jeune homme
-redoutable et qui, sous un aspect frivole, cachait un coeur d'acier.
-
-Sa ville, une nuit, avait été surprise par les Anglais. Il en avait
-fendu la porte à coups de hache pour que ses bourgeois pussent échapper
-à la tuerie. Lui-même, sautant à cheval et à moitié vêtu, s'était élancé
-vers la Touraine, cherchant des hommes d'armes pour revenir. Mais il ne
-put reprendre Pontoise et en massacrer la garnison anglaise que quelques
-mois après.
-
-Le connétable, en apprenant le coup de main inattendu des Anglais sur
-Pontoise, avait eu la mauvaise foi de dire que le baron de l'Isle-Adam
-avait dû vendre sa ville; et le soupçon de cette infamie avait, grâce à
-cette parole, plané sur lui, l'Isle-Adam.
-
-Armagnac, qui profitait de la faiblesse du roi pour publier les lettres
-de galanterie d'une femme et d'une reine, avait imaginé cette calomnie
-pour dissimuler sa propre conduite.
-
-Le fils du comte d'Armagnac qui a traité directement avec l'Anglais et
-vendu plusieurs villes, fut déshonoré historiquement par un procès à ce
-sujet, et le roi de France Charles VII porta publiquement, au contraire,
-le deuil de Villiers de l'Isle-Adam à la mort de ce maréchal.
-
-A cette époque, Villiers dédaigna de se défendre autrement que par les
-armes d'abord, et en reprenant sa ville ensuite. Il se rangea du parti
-de Jean sans Peur, qui était celui d'Isabeau, et jura «de ne point _se
-coucher dans un lit_ tant qu'il n'aurait point tracé avec son épée, sur
-la poitrine du connétable Bernard d'Armagnac, la croix rouge de
-Bourgogne.»
-
-Ce fut dans ces dispositions d'esprit qu'il vint à Troyes, près
-d'Isabeau de Bavière, encore en deuil de son cher cavalier mort pour
-elle.
-
-L'Isle-Adam, ébloui par l'éclat de cette beauté sans rivale, fondit sa
-vengeance et son amour dans un seul sentiment. Ce n'était pas un homme
-capable de perdre le temps en paroles;--son serment pouvait, à cet
-égard, le lui rendre affreusement difficile à garder tout à fait. Le
-soir de son arrivée à Troyes, au souper royal, il s'assura le concours
-de quelques amis, les sires de Chaville, d'Harcourt et de Chastelux,
-entre autres, réunit un millier de lances et marcha sur Paris,
-accompagné d'Isabeau elle-même, à cheval près de lui; la petite troupe
-se hâtait, dans le vent nocturne.
-
-Le comte d'Armagnac, à force d'exactions et de cruautés, s'était fait
-exécrer de la population; le fils du gardien de la porte Saint-Antoine,
-Perrinet Leclerc, qui avait été frappé de vingt et un coups de fourreau
-d'épée, par ses ordres (quoique bourgeois), ouvrit la porte des fossés à
-Villiers de l'Isle-Adam, sur un signal convenu.
-
-La reine et le grand baron, suivis des capitaines et de leurs soldats,
-entrèrent dans Paris. Et alors commença, aux cris de _vive Bourgogne!
-vive Isabeau!_ un massacre vengeur et formidable qui dura trois jours,
-aux lueurs des incendies.
-
-Villiers de l'Isle-Adam se précipita vers l'hôtel Saint-Pol, surprit la
-garnison, la dispersa, fit prisonnier le roi Charles VI, qu'il mit en
-lieu de sûreté; puis chercha le connétable qui se cachait.
-
-Il courut dans Paris avec ses cavaliers, mettant à prix la tête du comte
-d'Armagnac, et tuant ceux qui ne criaient pas: Vive la reine!
-
-L'Isle-Adam découvrit bientôt le connétable et, l'ayant blessé
-mortellement dans la lutte, exécuta son serment à la lettre. Il lui
-traça la croix de Bourgogne sur la poitrine d'un coup d'épée.
-
-Le lendemain, à l'arrivée de Jean sans Peur, l'Isle-Adam ayant été fait
-maréchal de France, et Paris étant pacifié, il y a lieu de penser que le
-baron obtint d'Isabeau la permission de se «mettre en ung lit».
-
-La reine eut bien des aventures galantes et inconnues. Celles-ci sont
-les principales.
-
-Elle fut surnommée «la grande gaupe» par tout le populaire. Elle avait
-donné à la France le dauphin Charles VII, qui grandissait. Cependant la
-beauté merveilleuse d'Isabeau ne subit aucune atteinte du temps pendant
-de longues années. Cette beauté survécut même à ses amours.
-
-Isabeau de Bavière mourut cependant presque abandonnée, vers l'âge de
-cinquante ans, et universellement méprisée.
-
-(_Septembre 1876._)
-
-
-
-
-TRENTE TÊTES SUR LA PLANCHE[13]
-
- [13] 14 octobre 1885.
-
-
-Au milieu des préoccupations de cette heure grave, au moment où les
-regards sont presque tous fixés sur les urnes électorales, il est
-certain que nous ne devons prendre sur nous de rappeler les faits
-suivants à l'attention publique qu'à simple titre de délassement
-d'esprit.
-
-Plusieurs journaux importants l'ont déclaré: s'il faut en croire les
-prévisions les plus compétentes, et d'après la nomenclature
-exceptionnelle des causes criminelles actuellement en instruction sur le
-territoire français, les assises de cet hiver nous ménagent, presque
-_sûrement_, une CINQUANTAINE de sentences capitales, sur trente
-desquelles, au bas mot, M. l'exécuteur, paraît-il, peut tabler haut la
-main. Presque toutes ces causes étant, en effet, d'une hideur peu
-commune, la mansuétude présidentielle se verra, cette fois, très
-probablement débordée par le cri de la vindicte sociale, et renoncera,
-tristement, à s'exercer sur cette collection de monstrueux condamnés.
-
-En ces conjonctures, quelles que soient nos plus immédiates inquiétudes,
-se pourrait-il bien qu'il parût, à nos lecteurs, hors de propos de leur
-soumettre quelques réflexions touchant ces exterminations prochaines?
-
-Alors, surtout, que nous nous proposons, non pas de gloser sur des
-débats à venir, mais seulement _sur un point_ oublié dans le cérémonial
-tragique du supplice de la guillotine.
-
-On ne saurait s'y prendre trop à l'avance, parce que ce genre de
-questions peut, d'ores et déjà, sembler d'un intérêt général.
-
-Plusieurs éminents journalistes vont réclamer, ces jours-ci, nous
-dit-on, le rétablissement des _marches de l'échafaud_.
-
-Nous l'avons, ailleurs, spécifié: l'instrument justicier[14] ne doit
-frapper un de nos semblables qu'au niveau des têtes de la foule, qu'à
-hauteur d'humanité. Le couteau-légal ne doit fonctionner que d'ensemble
-avec sa plate forme réglementaire, éliminée, depuis ces dernières
-années, _on ne sait par qui ni pourquoi, ni de quel droit_. Si la
-solennité des degrés de l'échafaud paraît d'une mise en scène surannée à
-quelques sceptiques en retard sur le véritable esprit des temps
-modernes, pourquoi ne trouvent-ils pas également démodées les robes
-rouges et les hermines de la cour d'assises? Comment tout le reste du
-cérémonial ne leur semble-t-il pas une pure fantasmagorie?
-
- [14] L'Instant de Dieu (_Derniers contes, Mercure, 1909_).
-
-On ne peut supprimer un anneau dans la chaîne des symboles de la Loi
-sans infirmer les autres et faire douter de leur sérieux. Or, tout le
-monde s'écoeure, depuis longtemps, des impressions de boucherie que
-cause cette guillotine absurdement embusquée au ras du sol et dont la
-sournoiserie triviale est aussi peu digne de la Loi que de la Nation.
-
-Cependant, l'on a regardé comme inopportune, paraît-il, la réclamation
-présentée à ce sujet par divers notables écrivains de la presse
-française,--et l'on a prétendu, même, _que cette question ne la
-regardait pas_.
-
-Nous ne voulons répondre à cette fin de non-recevoir que par l'exposé du
-raisonnement suivant[15], dont l'évidence est, à nos yeux, tout à fait
-indiscutable.
-
- [15] Développé dans le _Réalisme dans la peine de mort_ (_Chez les
- Passants_, Georges Crès, 1914; pp. 93, 94, 95 et 96.)
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Si donc la presse est, à ce point, prépondérante en ce qui, moralement,
-touche à l'application de la peine de mort, comment n'aurait-elle pas
-qualité pour se préoccuper du mode physique de l'application de cette
-peine! Il nous semble qu'elle a le droit d'être écoutée, ici, attendu
-qu'elle peut, ici du moins, conclure en connaissance d'une cause qu'elle
-eut souvent le loisir d'étudier de près.
-
-C'est pourquoi, si les marches de l'échafaud sont jugées _convenables_
-par la presse, c'est qu'au fond l'opinion publique, aussi, les juge
-_convenables_, pour ne pas dire plus: et que, par conséquent, cette
-revendication doit être prise au sérieux, quand la presse vient à la
-formuler.
-
-Si donc trente têtes humaines,--ou davantage,--doivent être tranchées,
-cet hiver, sur le sol français, quelque coupables que soient ces têtes,
-nous pensons qu'elles ont droit à tomber à hauteur d'hommes et non pas à
-hauteur de pourceaux.
-
-Quelque _positif_ que puisse être le raisonnement,--si, toutefois, il y
-eut raisonnement,--en vertu duquel tel ou tel personnage a pris sur lui
-de soustraire les marches légales de l'échafaud, nous prétendons que
-cette guillotine de basse-cour est choquante pour la Loi, pour la
-Nation, pour notre humanité.
-
-Oui, nous sommes certains d'exprimer le voeu de la majorité des esprits
-à ce sujet, et non celui de quelques anodins sceptiques. Au surplus, les
-nouvelles Chambres, au cours de la session prochaine, vont être
-définitivement saisies de cette motion, et nous n'hésitons pas à
-répondre d'une presque unanimité de votes pour que cette plate-forme et
-ces marches de l'Echafaud,--abrogées par l'arbitraire d'on ne sait quel
-Prudhomme--soient restituées au plus vite à la dignité de la Loi.
-
-
-
-
-A PROPOS D'UN LIVRE[16]
-
- [16] 1er décembre 1863.
-
-
-Selon quelques esprits diserts, le _sujet_ d'une oeuvre d'art ne doit
-influer ni sur le verdict touchant la valeur esthétique de l'oeuvre, ni
-sur l'opinion morale que l'on peut désirer se faire touchant la
-personnalité de l'auteur. L'idée qui fait corps avec le travail et la
-poésie de cette oeuvre peut être, au point de vue de l'art,
-indifféremment choisie dans les catégories du juste ou de l'injuste, du
-bien ou du mal, du moral ou de l'immoral; ce n'est jamais, pour l'art,
-qu'une _occasion_, qu'un moyen, dans le sens abstrait du mot, de se
-manifester.
-
-L'art s'efforce librement vers la beauté, vers l'absolu de la
-philosophique et pure beauté, qui, suivant une expression tout
-hégélienne, serait: «comme l'eau claire, sans odeur, ni couleur, ni
-saveur particulière.» Il compose un royaume où toute chose est appelée à
-la transfiguration. Et, si l'artiste est assez puissant pour aller
-racheter la grande poésie même jusque dans les régions défendues par la
-morale, et que, sous une sensation d'éternité, il l'en dégage, tout
-irradiée de solennelles et profondes épouvantes, l'impur n'est plus ce
-qu'il nous apparaît, dans sa réalité: on ne _doit_ plus le voir! Le
-génie est devenu sa rédemption: il s'est transfiguré sous le sceptre de
-diamant du magicien sacré: sujet de l'intelligence idéale, il ne relève
-plus de la conscience hypocrite, changeante et diverse, des hommes.
-
-Ainsi, que le sujet d'un poème soit emprunté, par un artiste, aux
-données de la philosophie, de la politique, de l'utilité, de la
-concupiscence, de l'histoire, de la religion, de la guerre, etc.,--comme
-le _Faust_, par exemple, les _Iambes_, les _Géorgiques_, les _Fleurs du
-mal_, la _Légende des siècles_, le _Paradis perdu_ et le _Purgatoire_,
-l'_Iliade_, etc., je cite pour des Français,--ces données, comme toutes
-celles qui en dérivent, sont indistinctement offertes, dans les
-pénombres mystérieuses et inquiètes de la rêverie[17], au bon plaisir du
-poète, sans qu'il y ait, à ses yeux, plus de mérite ou de grandeur à
-traiter l'une plutôt que l'autre, tous ces sujets comportant la même
-respectabilité comme la même indifférence au point de vue et dans la
-mesure de l'art: si le poème est pénétré d'un sentiment de majesté,
-d'indulgence et de beauté souveraine, le sujet choisi doit disparaître
-dans ce sentiment et, par suite, n'entrer pour rien dans la décision
-d'un homme de goût.
-
- [17] L'expression anglaise _pensiveness_ est plus exacte que le terme
- banal imposé par notre langue (note de Villiers de l'Isle-Adam).
-
-C'est un point sur lequel,--malgré son évidence apparente,--on ne
-saurait trop insister, car nous sommes prévenus contre ce qui nous
-semble de nature à révolter les tendances de notre morale et de notre
-conscience, et lorsque l'art se dévoue à traiter les actions déréglées,
-l'habitude de la sensation influe sur notre jugement à notre insu; nous
-avons à nous défier des conventions inférieures et des préjugés
-contingents de la vie usuelle. Agissons, par l'idée du devoir, dans la
-société, comme des citoyens: agissons, également d'après l'idée
-essentielle du devoir, dans le rêve, comme des penseurs. La synthèse
-idéale de ces deux existences est située, sans doute, au milieu de la
-Mort, c'est-à-dire au delà de toute spéculation actuelle.
-
-Pourquoi le titre d'un poème aurait-il ce pouvoir de refroidir, par
-avance, nos dispositions à l'estime de sa beauté? N'est-ce point,
-d'ailleurs, presque toujours dans les épisodes, les idées incidentes et
-les ciselures étrangères au sujet pris en lui-même de tel chef-d'oeuvre
-reconnu, que consistent ses véritables beautés artistiques? Pourquoi
-même,--j'oserai le dire,--nous laissons-nous prémunir si facilement, par
-nos instincts d'injustice, d'égoïsme et de fierté, contre le caractère
-civique d'un artiste de génie, lorsque les sujets qu'il accepte de
-célébrer sont pris, à l'ordinaire, par exemple, dans le domaine du
-dissolu? Le plus épais bon sens devrait comprendre que l'on n'écrit de
-beaux vers qu'à force de persistance et de labeurs nécessités par
-l'apprentissage et la technique de l'art. Où donc un grand poète
-prendrait-il encore du temps pour être citoyen si condamnable? Qui nous
-autorise à mal présupposer de l'homme, parce que,--affligé comme nous,
-sans aucun doute, de quelque difformité sociale ou morale,--il se
-réfugie dans la Pensée sublime, pour essayer d'en corriger le côté
-choquant, d'en rêver l'absolution et d'en opérer le rachat? La
-notoriété, pour le poète, doit être une question bien secondaire, pour
-ne pas dire absolument nulle, lorsqu'il se préoccupe de son oeuvre: il
-écrit pour se justifier devant lui-même et pour agrandir sa miséricorde
-envers les choses sensibles.
-
-Donc, il faut, avant tout, considérer seulement la profondeur du
-_Talent_, en général, et, quant au reste, il ne doit pas importer dans
-un chef-d'oeuvre. Il est certain que la bonne volonté religieuse de
-Dante, par exemple, ne l'eût pas sauvé de l'oubli s'il eût manqué de
-poésie et d'art dans ses poèmes. Bien au contraire, s'il se fût prévalu
-(le cas échéant) des tendances morales et pratiques de son oeuvre pour
-en atténuer les imperfections esthétiques, le simple sens commun nous
-avertit que c'eût été, de sa part, une action déshonnête et scandaleuse.
-En effet, s'autoriser de l'intérêt tout social que la multitude accorde
-à telle idée de religion, de politique, etc., prise en elle-même et sans
-le secours de la vie extérieure, et transporter cet intérêt dans le
-domaine de l'Art pour s'en servir comme d'un adjuvant à la valeur propre
-d'un travail poétique, c'est baser la Poésie sur une émotion étrangère à
-elle-même et, risible artiste, lui manquer de respect en lui offrant des
-secours dont elle n'a que faire. C'est dire: «Vous le voyez! je suis une
-âme sensible; ayez, _par conséquent_, de la bienveillance pour mes vers,
-à cause de la droiture et de la bénignité qu'ils expriment et qui
-correspondent,--j'en suis sûr,--aux qualités que vous avez, mon cher
-lecteur.» C'est la rougeur au front que j'écris ces lignes; rien que d'y
-penser donne le malaise et le froid le plus gênant.
-
-Eh bien! si nous considérons, par exemple, les FLEURS DU MAL sous ce
-critérium, nous ne devons pas varier notre justice.--Sachons lire! M.
-Charles Baudelaire ne tire pas secours de son sujet pris dans les
-notions convenues! Il regarde, et les impudicités se débattent (ironie
-féroce!) sous les étreintes de son idéal, comme les vers de terre sous
-les antennes du scolopendre.
-
-Un autre préjugé,--le mot, cette fois, paraît avoir un sens,--assez en
-vogue, au dire d'une majorité sensée,--c'est celui de l'_inspiration_.
-
-L'inspiration n'est autre chose que le libre développement d'une
-aptitude innée vers le beau idéal; c'est une bosse qui grossit; pour
-être sur une montagne, il faut être parti de terre et avoir monté
-péniblement la montagne; de même, pour être élevé réellement, il faut
-avoir gravi un à un les degrés dont cette élévation n'est que la somme.
-Le Génie, c'est l'application passionnelle, la résultante d'une
-organisation saine et laborieuse, la pleine possession de soi-même. Eh!
-que voudrait-on qu'il fût de plus que cela? Si tel homme naissait génie,
-avec la science infuse, comme les petits bramahs, ce serait une
-monstruosité, une privation de tout mérite, une animalité déplorable.
-L'abeille, le castor, la fourmi, etc., font des choses merveilleuses,
-mais ils ne font que cela et n'ont jamais fait autre chose: ils naissent
-avec le summum de leur développement moral; ils n'hésitent pas. Le
-géomètre ne saurait introduire une seule case de plus dans une ruche
-d'abeilles, et la forme de cette ruche est celle même qui, dans le
-moindre espace, peut contenir le plus de cases, etc. L'animal est exact:
-sa naissance lui confère avec la vie cette fatalité; l'homme, au
-contraire, est essentiellement indéterminé: il hésite, d'une manière
-toujours ascensionnelle, toujours approximative, vers son idéal[18]! Ce
-qui fait le fond de ses plus sublimes espérances, ce qui allume sur son
-front la lueur de l'immortalité, c'est précisément le sentiment de cette
-gravitation. En un mot, l'homme sent qu'il n'est pas fini!
-
- [18] L'idéal, suivant Gottlieb Fichte, est: «ce qui _doit_ toujours
- être réalisé, mais en même temps ce qui ne _peut_ jamais l'être,
- sous peine de cesser d'être ce qu'il _doit_ être, c'est-à-dire de
- cesser d'être l'idéal.» (Note de Villiers de l'Isle-Adam.)
-
-Vis-à-vis de ces pensées, on conçoit que «l'inspiration» est une parole
-qui sent son bourgeois moderne de plusieurs milles. On est si
-instinctivement convaincu de sa nullité qu'on n'ose la prononcer que
-tempérée par un demi-sourire, c'est-à-dire presque comme une insulte et
-avec un air de protection bienveillante. L'artiste devient sous ce mot
-une sorte de sibylle sur le trépied, quasi inconsciente de la
-signification de ses chants, ou, pour mieux dire, une machine de
-Vaucanson. Il suffirait au premier venu de crier à tout hasard: «_Deus!
-ecce Deus!_» pour réduire à l'humilité les fatigues sacrées et les longs
-travaux d'un véritable poète; et quand l'expérience prouve la
-supercherie de l'Inspiré, ceux qui croyaient en lui nomment cette
-découverte: «la désillusion.» Le vulgaire voudrait voir les gens nés
-coiffés de divinité. Chose étrange! L'homme de génie lui-même n'aime
-souvent pas à être sincère sur ce point. Il se complaît quelquefois dans
-l'ovation faite aux puissances supérieures dont il veut bien paraître le
-représentant et le mandataire, il s'applaudit de cette distinction sans
-s'apercevoir qu'elle lui assigne une place au-dessous des gens
-ordinaires et inférieurs, qui ont au moins le mérite de leur
-développement, si peu qu'il soit. Mais comme il rit dans sa barbe de sa
-petite comédie!
-
-Est-ce que la Pensée commet de ces injustices? Il en est, d'habitude,
-des fanatiques de l'Inspiration quand même comme de ceux qui disent:
-«Voilà de beaux vers: mais où est l'_idée_? Quel est le but de
-l'auteur?» sans songer que leurs paroles contiennent leur propre
-négation. Car, si les vers sont beaux, ils contiennent au moins l'_idée_
-de la beauté: ce qui est déjà quelque chose au point de vue de l'art, à
-ce qu'il semble! et, pour le surplus, on peut ajouter ce mot de
-Franklin: «Il est bien difficile à un sac vide de se tenir debout.»
-
-Voilà donc, pour un grand nombre d'esprits éclairés, la première formule
-générale de l'Art considéré en lui-même. Je suis loin d'accepter sans
-réserves d'aussi spécieuses affirmations; mais ce n'est pas ici le
-moment de les discuter. J'expose, je n'impose pas. Il fallait signaler
-ce critérium et l'élucider de cette manière pour aborder
-consciencieusement la critique du livre de M. Mendès, car ce livre[19]
-est écrit,--sauf erreur,--à ce point de vue, et rien qu'à ce point de
-vue.
-
- [19] _Philomèla_, livre lyrique (Paris, 1863).
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-
-
-
-SUR UNE PIÈCE D'AUGIER
-
-
-Deux amants.
-
-Survient le grand séparateur social,--le père,--que l'on appelle, je
-crois, _père noble_, en termes consacrés, chez les marionnettes.
-
-Faut-il continuer?
-
-Non, évidemment.
-
-Ainsi, laissons de côté cette intrigue[20].
-
- [20] Paul Forestier d'E. Augier (1868).
-
- *
-
- * *
-
-Les vers de cette comédie étant écrits suivant une esthétique qui me
-semble une des espiègleries les plus amusantes de notre grand siècle, je
-m'abstiendrai de toute appréciation à leur égard. Le Public _pleure_ en
-les entendant; c'est tout ce qu'il faut,--et c'est là le gage parfait,
-selon l'opinion moderne, de la beauté d'une oeuvre. Ayant le malheur
-d'avoir une confiance médiocre en l'infaillibilité des glandes
-lacrymales et des digestions pénibles, touchant l'Art éternel, les
-sanglots étouffés qui partent des baignoires, les foulards interrupteurs
-et autres critériums actuels du sublime, m'ont toujours--(qu'on me
-plaigne!)--fait lever le coeur. Ainsi laissons cela de nouveau.
-
- *
-
- * *
-
-Quant à la pièce, elle contient, vraiment, plusieurs scènes
-admirablement jouées, et deux ou trois décalques photographiques de la
-simple nature.
-
-La Nature avant tout. Il est bon que le spectateur voyant un homme
-passer dix minutes à dire: «_Donnez-moi mon paletot_», ou: «_Je boucle
-ma valise_», s'écrie: «Comme c'est naturel! Vivent les POÈTES!» Ainsi
-oublions, derechef, toute discussion stérile sur un principe aussi
-flatteur.
-
-Une seule scène est d'un écrivain, dans ce mélodrame: c'est la grande
-scène du troisième acte.
-
-Quant au reste de l'action, j'ai eu l'honneur de n'y rien comprendre, et
-il est inutile de faire partager au lecteur cette manière de voir.--La
-chose m'a paru un triste mélange de criailleries, de banalités et de
-puérilités inconcevables. Mais je livre cette appréciation avec la plus
-grande humilité; je suis un fort mauvais juge de ces sortes de pièces.
-Etant donné leur horizon, je ne distingue plus, au bout de dix minutes,
-les personnages les uns des autres; et il y a des moments où je confonds
-M. Got avec Madame Lafontaine.
-
- *
-
- * *
-
-Une seule impression domine certains esprits au dénouement de la pièce.
-C'est celle que cause le vénérable père noble.
-
-Le drôle ferait rougir d'être au monde.
-
-Je ne connais pas de dégoût comparable à celui que m'inspirent ses
-cheveux blancs. C'est vraiment le monstre, le bourreau oiseux, l'Ennemi,
-celui qui mérite la mort et le haussement d'épaules.
-
-Quelle infernale et suffisante caricature! Comme il parle de Dieu, de
-vertu, d'honnêteté, de dévouement, des lois sociales!... Comme il
-attendrit la foule!
-
-Un jour, quand on sera revenu des discussions théâtrales avec ces types,
-lorsqu'on verra clair au fond de cette sorte de gens honorables,--on
-sera bien étonné; au lieu de sangloter sur leurs sages maximes, si émues
-et si judicieuses, on leur préférera celles de Desrues, l'empoisonneur,
-comme plus efficaces et plus humaines.
-
-
-
-
-VERS
-
-
-
-
-GOG
-
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Ce fut donc au logis de cet homme qu'un soir
- Quelqu'un frappa.
-
- Ce juif ouvrit--et l'on put voir
- Briller les piques dans le sentier.
-
- --«La milice,
- «Pensa-t-il, mène encore quelque esclave au supplice.»
- Le couchant s'allumait dans les cieux meurtriers
- Et rougissait au loin les maigres oliviers,
- Baignant le Golgotha de sang et de lumière.
- Une troupe d'enfants cheminait la première:
- Ils criaient! Ils voulaient voir prendre les voleurs;
- Puis venaient des soldats; puis des femmes, en pleurs.
- Seul, dans l'herbe pierreuse, au versant des ravines,
- Chargé d'une croix lourde, et le front ceint d'épines,
- Un homme apparaissait tombé sur les deux mains.
- Autour de lui riaient les cavaliers romains,
- Et le centurion qui commandait l'escorte,
- La lance au poing, cria, debout, devant la porte:
- «Simon! viens nous aider à relever la croix
- «Du roi des juifs, tombé pour la troisième fois!
- «La côte est rude; un coup d'épaule! Il faut qu'il meure
- «Et soit mis au sépulcre avant la sixième heure!»
- Un grincement de dents retentit, bref et dur,
- Dans l'angle que faisait la porte avec le mur.
- Simon, sans s'émouvoir de ce bruit, dit:
-
- --«Silence,
- Gog!»
- Le soldat reprit, appuyé sur sa lance:
- «--Est-ce que tu n'es pas un portefaix?»
-
- --«Je suis
- «Cela précisément! dit l'homme: et je te suis.»
-
-1879.
-
-
-
-
-AVE, MATER VICTA
-
- Et ils placèrent des gardes autour du Tombeau.
-
- (Nouveau Testament.)
-
-
- Comme le juste, en croix sur le mont solitaire,
- Tomba trois fois sur les genoux
- Avant de se dresser et de saisir la Terre
- Entre ses bras puissants et doux,
- Patrie au flanc blessé, tu bénis dans l'aurore
- Tes fils tombés sans voir ton jour;
- De leur dernier baiser ton vieux sol, rouge encore,
- Fume de lumière et d'amour!...
-
- Gloire à toi, grand Pays où l'Avenir se fonde!
- Tes destins sont plus hauts que ton adversité:
- Tu tiens l'ardent flambeau dont s'éclaire le monde,
- Celui qui meurt pour toi meurt pour l'Humanité!
-
- Toi qui donnas ton sang, ton or et tes merveilles
- Sans récompense et sans repos,
- Ils t'ont mise au sépulcre, ô France, et tu sommeilles!...
- Nul n'a vengé tes saints drapeaux!
- Mais on épie en vain les sursauts de ta pierre,
- Tu la rompras de ton essor!...
- Quand l'ombre veut tenir au tombeau la Lumière,
- Pâques sonne ses cloches d'or!
-
- Nous reforgeons sans trêve, au mépris des alarmes,
- Ton vieux glaive aux bons lendemains.
- Vois tes enfants nouveaux, froids sous leurs jeunes armes,
- Impatients des clairs chemins!...
- Le soc, depuis longtemps, chasse l'airain des bombes.
- Les champs sont prêts pour le soleil:
- Si d'âpres voix, au loin, disent que tu succombes,
- Couvrons-les d'un cri de réveil.
-
- Ressuscite!... La foi t'anime, auguste France!
- Debout! Ton astre est immortel!...
- Mais déjà tu renais! C'est l'aube d'espérance!...
- Plus de fleurs de deuil sur l'Autel!
- Le souci du devoir bannit dans les ténèbres
- Les noirs souvenirs de la nuit.
- Adieu, tambours voilés! Adieu, lauriers funèbres.
- Le clairon sonne, le jour luit!
-
- Gloire à toi! grand Pays où l'Avenir se fonde!
- Tes destins sont plus hauts que ton adversité:
- Tu tiens l'ardent flambeau dont s'éclaire le monde.
- Celui qui meurt pour toi, meurt pour l'Humanité!
-
-1877.
-
-
-
-
-TARENTELLE
-
-
- Une flûte dit: C'est l'été!
- Viens, la joie émeut nos poitrines;
- Mets ton poing blanc sur le côté
- Comme font les Transtévérines
-
- Epis et bleuets à demain!
- Donne ta main.
- Tout souci n'est que bagatelle!
- Moissonneurs, dansons en chemin
- La Tarentelle
-
- Sur les gerbes penchée encor?
- --Fleur des sillons, faneuse brune,
- Les champs fument dans le ciel d'or.
- Jette ta faucille importune!
-
- Sur ton coude, d'un coup charmant
- Que le tambourin roule et sonne!
- Laisse tes nattes follement
- Jouer autour de ta personne...
-
-
-
-
-JE M'ENVOLERAI
-
-
- Je m'envolerai dans les profondeurs!
- Je fuirai la vie et ses lois moroses!
- Et je cueillerai d'immortelles roses
- Loin de vos hideurs.
-
- Je m'élancerai vers vous, ô silences!
- L'oubli loin d'ici m'attend, vaste mer,
- --Pour mon coeur percé de vieux coups de lances,
- Plus rien n'est amer.
-
- Je m'envolerai, moi l'oiseau sauvage,
- Vers tant de pays ignorés de tous,
- Car l'indifférence est le seul hommage
- Dont je suis jaloux.
-
-
-
-
-NOTE BIBLIOGRAPHIQUE
-
-
-=Nouveaux Contes Cruels.=--Sur les huit contes de la première édition
-(1888, Librairie illustrée), sept parurent cette même année 1888: =la
-Torture par l'espérance=, =les Amies de pension=, =l'Enjeu=, =Soeur
-Natalia=, =l'Incomprise=, dans le _Gil Blas_; =l'Amour du naturel=, dans
-le _Figaro_; =le Chant du Coq=, dans _la Revue Libre_.
-
-Villiers de l'Isle-Adam, redoutant que son éditeur n'accompagnât le
-volume d'illustrations, dans le dessein de justifier sa firme, spécifia
-qu'il refuserait toute gravure. Deux ans auparavant, il avait, en effet,
-éprouvé un violent mécontentement, lors de la mise en vente d'un autre
-recueil de contes, _l'Amour suprême_, lequel avait été «orné» de têtes
-de chapitre vulgaires. On ne lira pas sans intérêt la curieuse
-protestation rédigée, à ce propos, par Villiers. Elle touche à plusieurs
-sujets. La voici:
-
- M. B***, éditeur, place des Vosges, doit faire paraître aujourd'hui
- lundi, un de mes livres, intitulé =l'Amour suprême=.
-
- Je m'oppose à la mise en vente de ce livre, et j'en réclame la saisie
- chez M. B*** pour les motifs suivants:
-
- 1º Ce volume (ainsi que je suis en mesure de le prouver au tribunal)
- contient trois nouvelles de plus que celles consenties par moi. Je ne
- sais en vertu de quel droit M. B*** s'en est accordé la propriété
- (C'est un jeune homme, et qui vient d'acheter la maison d'édition où
- il s'est installé).
-
- 2º Diverses illustrations ont été faites en ce livre, sans m'avoir été
- soumises et même contre mon gré. Presque toutes sont de nature à nuire
- pour plusieurs raisons sérieuses (celle, par exemple, d'escompter tout
- l'intérêt que peut offrir _l'«inconnu» d'une nouvelle, en le
- présentant =immédiatement=, en un dessin, sous les yeux du
- lecteur_,--lequel dès lors, perdant toute curiosité possible, ne
- s'intéresse plus);--etc., etc.,--plusieurs mêmes _travestissent_ les
- nouvelles qu'ils semblent commenter, et d'une façon ridicule.
-
- 3º _Aucun bon à tirer d'=aucune= nouvelle_ n'a été donné par moi.
- Aucune _deuxième_ épreuve ne m'a été soumise,--et l'on a tiré,
- imprimé, illustré, etc., =sans me communiquer même une seule épreuve
- des trois Nouvelles=, que l'on s'est appropriées sans droit.
-
- 4º Les fautes d'impression, depuis la _première_ ligne du livre
- jusqu'à la dernière, sont telles que cela finit par nuire même à la
- considération littéraire d'un auteur. C'est simplement une dérision.
-
- 5º En ne me communiquant pas d'épreuves de plusieurs Nouvelles, en
- lésant ainsi mon droit et mon devoir d'auteur, M. B*** m'a également
- privé de mon droit de dédicace de ces nouvelles, de telle sorte que,
- les ayant promises, il se trouve qu'il me fait manquer à ma parole, en
- me pillant et en m'imprimant sans mon consentement.
-
- 6º M. B***, par des lettres successives que j'ai collectionnées, ne
- m'a jamais donné plus de 24 heures pour corriger les premières
- épreuves des quatre nouvelles sur treize qu'il m'a envoyées; il me
- menaçait dans ses lettres de donner le bon à tirer pour une heure de
- retard, alors que j'ai droit de donner ce bon à tirer et que
- l'imprimeur qui lui a obéi (savoir M. M***) est, lui-même, responsable
- d'avoir agi, comme l'éditeur, au mépris des lois de la presse les plus
- élémentaires.--J'intente donc une action contre l'un et l'autre, et,
- pour me couvrir, tout d'abord, du dol qui m'est causé par la mise en
- vente de ce livre, je le saisis simplement.--_Comte de Villiers de
- l'Isle-Adam._
-
-=Nouveaux Contes Cruels et Propos d'Au Delà.=--Cinq derniers contes et
-des pages inédites, réunis sous le titre de _Propos d'Au Delà_ que
-Villiers réservait, dès 1887, parmi ses oeuvres à paraître, complétèrent
-cette réédition (Calman Lévy, 1893). Le _Gil Blas_ avait donné =l'Elu
-des rêves=, en 1888; _l'Universal Review_, =l'Amour sublime=, le 18
-avril 1889; le _Figaro_, =le Meilleur Amour=, dans son supplément
-littéraire du 10 août 1889, quelques jours avant la mort de Villiers de
-l'Isle-Adam. Il faut relire dans les _Promenades Littéraires_, les
-lignes émouvantes tracées par Remy de Gourmont, sur les instants qui
-précédèrent l'heure suprême. A Saint-Jean-de-Dieu, Villiers énumère des
-projets, s'inquiète de changements apportés par le secrétariat du
-«Supplément littéraire», à son manuscrit du «Meilleur Amour»; et il
-parlait «bas, las, déjà étreint par la mort...»
-
-Les autres Contes étaient posthumes. Les feuilles finales appartenaient
-à un roman, auquel Mme J. Gautier et Villiers projetèrent de collaborer,
-sous forme de correspondance; mais il n'y eut jamais que cette première
-lettre.
-
-C'est Remy de Gourmont qui reconstitua =les Filles de Milton=. Il fit
-suivre le conte inédit de la note suivante (_Echo de Paris_, 17 février
-1891):
-
- Manuscrit inédit de Villiers de l'Isle-Adam. Cinq feuillets in-fº,
- dont les deux derniers écrits sur les deux faces. C'est un brouillon
- tout de premier jet, qui ne porte aucune trace de corrections
- postérieures. Il doit dater du printemps 1888. Du moins, à cette
- époque, Villiers se préoccupait de plus amples renseignements sur
- Milton et sur sa famille. La copie est rigoureusement textuelle; des
- lignes de points séparent différents fragments qui n'ont pas entre eux
- de lien bien logique.--_R. de Gourmont._
-
-=Fragments.=--_Isabeau de Bavière._ Ecrites à la même date que
-_Hypermnestra_ et _Lady Hamilton_ (_Chez les Passants_; collection «les
-Proses», _Georges Crès_, 1914), et pour cette même série des «Grandes
-Amoureuses» de l'éditeur A. Lacroix, Villiers a extrait de ces pages le
-«Conte cruel», _la Reine Ysabeau_. Elles attestent ses recherches en vue
-du _Mémoire_ destiné à disculper Jean de Villiers, au cours du procès
-intenté, en 1876, aux auteurs de «Perrinet Leclerc», et la préparation
-du livre: _Documents sur les règnes de Charles VI et Charles VII_,
-annoncé pendant de nombreuses années.
-
-Les notes sur _Philomela_ et _Paul Forestier_ furent insérées dans la
-_Revue nouvelle_ (1er décembre 1863) et dans la _Revue des Lettres et
-des Arts_ (2 février 1868), dont Villiers de l'Isle-Adam était rédacteur
-en chef. La représentation de la pièce d'Emile Augier avait eu lieu sur
-la scène du Théâtre français, le 25 janvier 1868. _Gog_ est le fragment
-d'un poème, non retrouvé, porté au verso du faux-titre de l'édition
-originale du _Nouveau Monde_; de cette époque, également, _Ave, mater_,
-imprimé avec le sous-titre: «Hymne français», par un petit journal
-d'alors, le _Parnasse_ (1er juillet 1877); le manuscrit de _Tarentelle_
-recèle l'indication: «A collationner».
-
-On pourrait, en complément à cette bibliographie fragmentaire, ajouter
-un article de Villiers sur le général Margueritte. _La Mort d'un héros_
-(_Figaro_, 12 avril 1884) retrace la carrière du général:
-
- A Fresnes-en-Woevre, chef-lieu du canton où est né le général
- Margueritte, la statue du glorieux soldat, _le plus jeune général de
- l'armée française_, tombé à Sedan, sera inaugurée en juillet prochain.
- Sur la demande du commandant Rogier, la souscription, autorisée par
- l'Etat qui a fourni le métal de ce monument, et subventionnée par la
- foule, a été couverte avec un pieux enthousiasme. Arabes et Français
- se sont souvenus, ensemble cette fois, du bon organisateur, du chef
- loyal et intrépide. Le bronze a été commandé au sculpteur Lefeuvre. Il
- représente le général Margueritte au moment de la blessure, tendant
- l'épée vers l'ennemi, et soutenu par un chasseur d'Afrique dont le
- bras lui entoure la taille, dont le genou lui maintient la jambe.
-
- Le groupe est d'une mâle et grave beauté. Le piédestal, haut de six
- mètres, taillé dans le marbre des Vosges, retracera dans ses
- bas-reliefs des épisodes de la vie militaire, terminée à quarante-neuf
- ans, de ce défenseur du sol français.
-
-A grands traits, Villiers marque les états de service du général
-Margueritte, puis vient le récit de sa mort, d'après un manuscrit
-(publié depuis, en brochure), de son fils, M. Paul Margueritte, «qui a
-su consacrer à la mémoire de son père des pages d'un style à la fois
-simple, précis et touchant». Et Villiers termine:
-
- Le lendemain, les plus grands honneurs furent rendus à sa dépouille
- mortelle par le duc d'Ossona, le général Thiebaud et les officiers de
- l'armée belge présents à Beauraing.
-
- Margueritte avait adopté, pour sa vie, une devise austère, digne de sa
- belle âme et qui impressionne comme un appel de l'exil: _Duc in
- altum!_ Vers la haute mer.
-
- Plus tard, par les soins de la veuve et des enfants qui eurent souci
- de son dernier sommeil, son cercueil fut transporté en Algérie, terre
- de sa bonne oeuvre et de sa première blessure.
-
- Maintenant, il dort là, sur le versant d'une colline brûlée, le jour
- par le soleil--et dont le silence n'est troublé, la nuit, que par le
- rugissement lointain des lions.
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- NOUVEAUX CONTES CRUELS
-
- LES AMIES DE PENSION. 7
- LA TORTURE PAR L'ESPÉRANCE. 22
- SYLVABEL. 36
- L'ENJEU. 50
- L'INCOMPRISE. 64
- SOEUR NATALIA. 77
- L'AMOUR DU NATUREL. 85
- LE CHANT DU COQ. 108
-
- PROPOS D'AU DELA
-
- L'ÉLU DES RÊVES. 125
- MAITRE PIED. 137
- L'AMOUR SUBLIME. 157
- LE MEILLEUR AMOUR. 186
- LES FILLES DE MILTON. 202
- ENTRE L'ANCIEN ET LE NOUVEAU. 219
- FRAGMENT DE ROMAN. 250
-
- FRAGMENTS INÉDITS
-
- ISABEAU DE BAVIÈRE. 263
- TRENTE TÊTES SUR LA PLANCHE. 282
- A PROPOS D'UN LIVRE. 288
- SUR UNE PIÈCE. 301
-
- VERS:
-
- _Gog._ 305
- _Ave, mater victa._ 307
- _Tarentelle._ 309
- _Je m'envolerai._ 310
-
- NOTE BIBLIOGRAPHIQUE 313
-
-
-Poitiers.--Société française d'Imprimerie.
-
-
-
-
-NOTE DU TRANSCRIPTEUR
-
-On a représenté entre signes =égale= les mots imprimés en gras dans
-l'original, et entre signes _souligné_ les passages signalés par une
-typographie en italique (ou en caractères droits à l'intérieur d'un
-texte en italique).
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Nouveaux contes cruels et propos d'au
-delà, by Auguste de Villiers de L'Isle-Adam
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVEAUX CONTES CRUELS ET ***
-
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- The Project Gutenberg eBook of Nouveaux contes cruels, by Villiers de l'Isle-Adam.
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-</head>
-<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Nouveaux contes cruels et propos d'au delà, by
-Auguste de Villiers de L'Isle-Adam
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Nouveaux contes cruels et propos d'au delà
-
-Author: Auguste de Villiers de L'Isle-Adam
-
-Release Date: September 24, 2020 [EBook #63285]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVEAUX CONTES CRUELS ET ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Thummel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by The
-Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<p class="c"><b class="large">VILLIERS DE L'ISLE-ADAM</b></p>
-
-<h1>Nouveaux<br />
-<span class="large">Contes Cruels</span><br />
-<span class="xsmall">ET</span><br />
-<span class="small">Propos d'au delà</span></h1>
-
-<p class="c small">NOUVELLE ÉDITION, SUIVIE DE FRAGMENTS INÉDITS</p>
-
-<div class="c"><img src="images/cres.jpg" alt="" /></div>
-<p class="c">ÉDITIONS GEORGES CRÈS ET C<sup>ie</sup><br />
-<span class="small">21, RUE HAUTEFEUILLE, PARIS</span></p>
-
-<p class="c small">MCMXIX</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em"><i class="large">DU MÊME AUTEUR</i></p>
-
-<p class="c"><span class="small">AUX ÉDITIONS GEORGES CRÈS ET C</span><sup>ie</sup>:</p>
-
-
-<p><span class="sc">Axel.</span> (Collection «Les Maîtres du Livre».)
-(<i>Épuisé.</i>)</p>
-
-<p><span class="sc">Le Nouveau Monde.</span></p>
-
-<p><span class="sc">Chez les Passants.</span> (Collection «Les Proses».)</p>
-
-<p><span class="sc">Elen.</span> (Collection le «Théâtre d'Art».)</p>
-
-
-<p class="c gap small">Droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réservés
-pour tous pays.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em"><span class="small">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE</span>:</p>
-
-<p class="c"><i>Vingt-six exemplaires sur vergé d'Arches,
-(dont six hors commerce), numérotés.</i></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em large">NOUVEAUX CONTES CRUELS</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch1">LES AMIES DE PENSION</h2>
-
-<p class="noindent"><i>A Monsieur Octave Maus.</i></p>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>Rien ne sert de rien.&mdash;Et,
-d'abord, il n'y a rien. Cependant
-tout arrive:&mdash;mais cela est indifférent!</p>
-
-<p class="sign"><span class="small">THÉOPHILE GAUTIER</span>.</p>
-
-</blockquote>
-
-<p>Filles de gens riches, Félicienne et
-Georgette furent insérées, tout enfants,
-en ce célèbre pensionnat tenu par
-mademoiselle Barbe Desagrémeint.</p>
-
-<p>Là,&mdash;bien que les dernières gouttes de
-lait du sevrage transparussent encore sur
-leurs lèvres,&mdash;une conformité de vues,
-touchant les riens sacrés de la toilette, les
-unit, bientôt, d'une amitié profonde. Leurs
-âges similaires, leur charme de même
-genre, la parité d'instruction sagement
-restreinte qu'elles reçurent ensemble cimentèrent
-ce sentiment.&mdash;D'ailleurs, ô
-mystères féminins! tout de suite, à travers
-les brumes de l'âge tendre, elles
-s'étaient reconnues d'instinct, comme ne
-pouvant se porter ombrage.</p>
-
-<p>De classe en classe, elles ne tardèrent
-pas à notifier, par mille nuances de maintien,
-l'estime laïque d'elles-mêmes qu'elles
-tenaient des leurs: le seul <i>sérieux</i> avec
-lequel elles absorbaient leurs tartines, au
-goûter, l'indiquait. En sorte que, presque
-oubliées de leurs proches, elles atteignirent,
-à peu près simultanément, la dix-huitième
-année, sans qu'aucun nuage eût
-jamais troublé l'azur de cette sympathie,&mdash;que,
-d'une part, solidifiait l'exquis terre
-à terre de leurs natures, et que, d'autre
-part, idéalisait, s'il se peut dire, leur
-«honnêteté» d'adolescentes.</p>
-
-<p>Soudainement, la Fortune ayant conservé
-son déplorable caractère versatile et
-rien n'étant stable ici-bas, même dans les
-temps modernes, l'Adversité survint. Leurs
-familles, radicalement ruinées, en moins
-de cinq heures, par le Krach<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, durent les
-retraire, à la hâte, de la maison Desagrémeint,&mdash;où,
-d'ailleurs, l'éducation de ces
-demoiselles pouvait être considérée comme
-achevée.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Illustre faillite de quinze à seize cents millions,
-qui eut lieu, en France, vers 1884 ou 1885,&mdash;et
-dont le héros déclara, devant la Cour d'assises
-(ceci avec d'incontestables preuves à l'appui),
-n'avoir aucune idée touchant les plus élémentaires
-notions de banque ni d'arithmétique. Ce qui explique,
-outre mesure, l'empressement des gens
-dits de sens commun à lui avoir confié des capitaux.</p>
-</div>
-<p>On essaya, tout aussitôt, de les marier,
-comme suprême ressource, par voie d'annonces,
-la seule risquable, sans trop de folie,
-en cette disgrâce. On dut vanter, en
-typographie adamantine, leurs «qualités
-du c&oelig;ur», le piquant de leurs figures, le
-montant de leur gentillesse, leurs tailles,
-même leurs goûts réfléchis, leurs préférences
-pour l'intérieur: on alla jusqu'à
-imprimer qu'elles n'aimaient que les vieillards.&mdash;Nul
-parti ne se présenta.</p>
-
-<p>Que faire?&hellip; «Travailler?&hellip;» Cliché peu
-persuadeur&mdash;et de pratique malaisée!&hellip;
-Une tendance portait, il est vrai, Georgette
-vers la confection; quelque chose,
-aussi, eût poussé Félicienne vers l'enseignement;&mdash;mais
-il eût fallu l'introuvable!
-savoir ces premiers débours d'outillage,
-d'installation,&mdash;débours que (toujours
-vu cette friponne d'Adversité!) leurs
-parents ne pouvaient plus avancer qu'en
-rêve! De guerre lasse, toutes deux, ainsi
-qu'il arrive trop souvent dans les grandes
-villes, s'attardèrent, un même soir, tout
-à coup,&mdash;jusqu'au lendemain midi et demi.</p>
-
-<p>Alors, commença la vie galante,&mdash;fêtes,
-plaisirs, soupers, amours, bals,
-courses et premières! L'on ne voyait plus
-ses familles que pour leur offrir de petits
-services,&mdash;par exemple, des billets de faveur;
-quelque argent.</p>
-
-<p>En ce tourbillon de poussière dorée, et
-quoique leurs occupations nouvelles les
-obligeassent, par convenance, de vivre séparées,
-Félicienne et Georgette devaient
-fatalement se rencontrer! Oui: c'était
-inévitable. Eh bien, leur amitié, loin de
-s'atténuer de ce changement d'existence,
-s'en renforça, tout au contraire. En effet,
-même au plus fort des étourdissements du
-monde, on aime à se retremper, de temps
-en temps, en quelque chose de pur et
-d'honnête: et ce quelque chose, elles
-l'obtenaient, entre elles, par le simple
-échange d'un regard d'autrefois tout chargé
-des innocents souvenirs de leur jeune
-âge à l'Institution Desagrémeint;&mdash;noble
-et chaste illusion dont l'inaliénable trésor
-consolidait leur sympathie.</p>
-
-<p>L'impression qu'elles puisaient en ce
-respectif regard leur procurait,&mdash;par son
-contraste, et à volonté,&mdash;un doucereux piment
-de mélancolie où toutes deux resavouraient
-au moins un arrière-goût de
-cette estime laïque d'elles-mêmes qui leur
-était foncière; bref, chacune en ressentait
-«qu'on n'était pas les premières venues».</p>
-
-<p>L'une et l'autre s'étaient, bien entendu,
-choisi, dès le principe, ce qu'on appelle un
-«ami de c&oelig;ur», cette chose sacrée, sise,
-en soi, plus haut que toutes questions vénales.
-Lorsque, en effet, on a tant d'acquéreurs,
-il est si doux de se reposer, de se
-ressaisir en quelqu'un de gratuit! C'est
-d'une mode bien touchante.&mdash;A vrai dire,
-Georgette, non plus que Félicienne,&mdash;que
-Félicienne surtout!&mdash;ne tenaient
-guère à ces préférés, chacun d'eux n'étant,
-au fond, qu'une sorte d'interlope moitié
-de proxénète:&mdash;mais, tout pesé, ces deux
-jeunes boulevardiers, en leur élégance
-utile, conféraient à nos inséparables un
-brevet de faiblesse attrayante qui en complétait
-la séductive morbidesse. Un «ami
-de c&oelig;ur», en effet, rassoit, dans l'Opinion,
-toute femme de m&oelig;urs un peu libres.
-On s'entend dire: «Comment! tu es
-encore avec un tel?» et l'on répond: «Que
-veux-tu! je l'<span class="small">AIME</span>!» ce qui montre
-<i>qu'après tout</i> l'on n'est pas de bois. Enfin,
-l'«ami de c&oelig;ur» est, au moral, pour
-une semi-sérieuse, ce qu'est, au physique,
-un «jolihomme» au bras duquel on se
-promène; cela fait partie de la toilette.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Or, il advint qu'une fois,&mdash;par un de
-ces hasards de fins de soupers si fréquents
-dans la vie brillante,&mdash;Georgette fut accompagnée,
-au petit matin, chez elle, par
-le jeune Enguerrand de Testevuyde (l'«ami
-de c&oelig;ur» de Félicienne), et que celui-ci
-ne ressortit dudit séjour qu'à l'heure du
-madère,&mdash;toutes circonstances qui furent,
-naturellement, relatées, le soir même, à
-Félicienne, grâce à l'empressement de
-quelques amies sûres.</p>
-
-<p>La commotion qu'elle en ressentit se
-résolut, d'abord, en une syncope.&mdash;De
-retour à elle-même, elle ne dit rien: mais
-sa tristesse fut grande. Elle n'en revenait
-pas. Quoi! sa seule amie, son autre elle-même,
-lui avait, sciemment, ravi&mdash;non
-pas un de ces messieurs,&mdash;mais, qui?
-<i>celui qui était sacré!</i>&hellip; L'outrage de cette
-inattendue perfidie lui semblait trop absurde,
-trop immérité, trop méprisable
-pour valoir une colère. Et puis, elle ne
-pouvait s'expliquer que Georgette, même
-emportée par l'essor d'un hystérique affolement,
-se fût décidée à faire coup double
-tant sur leur amitié que sur le commun
-trésor de si rafraîchissants souvenirs que
-toutes deux perdaient par suite d'une
-brouille désormais irréparable. Félicienne
-en ressentit un vide atroce, où se noya
-jusqu'à l'infidélité d'Enguerrand. Renonçant
-à comprendre leurs amours, elle les
-consigna tous les deux à sa porte, sans explication,
-n'aimant pas le bruit. Et la vie continua
-pour elle, moins ce couple d'ombres.</p>
-
-<p>Par exemple, la première fois qu'elles
-se revirent au Bois, oh! ce fut d'une froideur!&hellip;
-Félicienne fut polaire.</p>
-
-<p>Toutes deux étaient en victoria, seules,
-comme de juste, et incluses au milieu de
-la file, en l'allée des Acacias.</p>
-
-<p>Félicienne considéra, fixement, sans la
-saluer, son ex-amie qui, chose bizarre! lui
-souriait avec l'expansion charmante de
-jadis. Déconcertée de l'attitude de Félicienne,
-Georgette leva sur elle ses beaux
-yeux bleus limpides, avec un air d'étonnement
-si sincère que Félicienne en fut frappée!&mdash;Mais,
-devant le monde, comment
-se questionner? Il fallait se tenir. Les
-deux victorias se croisèrent. Ce fut tout.</p>
-
-<p>On dut se retrouver encore, de temps à
-autre, en différents soupers. Certes, en
-ces occasions, Félicienne laissait, moins
-que jamais, transparaître son ressentiment!&hellip;
-Cependant, Georgette, habituée
-aux inflexions de voix de son amie, ne la
-reconnaissait plus et semblait ne rien comprendre
-à cette réserve glaciale.&mdash;«Mais
-qu'as-tu donc, Félicienne?&mdash;Moi? rien:
-je suis comme d'habitude.» Et, décemment,
-Georgette ne pouvait pousser plus
-loin, transformer le souper en explication.&mdash;A
-la longue, la vie va si vite, aujourd'hui,
-l'insoucieuse inconscience est si grande,
-les distractions si multiples,&mdash;et l'on
-était si toujours en compagnie,&mdash;que l'une
-et l'autre, durant près de quatre mois, se
-contentèrent de résumer, chez soi, tous
-les jours, en quelques soupirs étouffés,
-suivis d'un ou de divers pleurs furtifs, le
-chagrin complexe que ce subit attiédissement
-causait à leurs c&oelig;urs sensibles&mdash;et
-que, par un nonchaloir sans nom, elles
-ne se donnaient même pas la peine d'éclaircir.&mdash;Au
-fait, où les aurait menées
-une «explication»?</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Elle eut lieu, pourtant!&mdash;Ce fut après
-une soirée de Cirque: elles se trouvaient
-seules en un salon particulier de cabaret
-nocturne, attendant, en silence, des messieurs
-qui allaient venir.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, s'écria tout à coup Georgette
-larmoyante, veux-tu me dire, oui ou non,
-ce qui t'a pris contre moi? Pourquoi me
-fais-tu cette peine&mdash;dont je sais bien que
-tu dois souffrir, aussi?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! tu peux garder <i>ton</i> Enguerrand,
-je veux dire M. de Testevuyde!&mdash;répondit
-Félicienne d'un ton sec; vrai, je n'y
-tenais plus. Seulement tu pouvais choisir
-mieux,&mdash;ou me prévenir qu'il te plaisait.
-J'eusse avisé. On n'enlève pas un amant
-de c&oelig;ur à une amie!&hellip; Je ne sache pas
-avoir essayé de t'enlever Melchior.</p>
-
-<p>&mdash;Moi! s'exclama Georgette avec ses
-yeux de gazelle surprise; moi, je t'ai enlevé&hellip;
-et c'est là le motif&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ne nie pas! murmura dédaigneusement
-Félicienne,&mdash;je sais. Je suis sûre,
-tiens&hellip; des quatre premières nuits que
-tu lui as accordées.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, tu pourrais même dire six!
-répondit en souriant Georgette; six en
-tout, par exemple!</p>
-
-<p>&mdash;Vraiment!&hellip; Et, pour un caprice de
-si belle durée, tu as annulé notre amitié?&hellip;
-Mes compliments!</p>
-
-<p>&mdash;Un caprice? moi? pour ton amant?
-gémissait Georgette les regards au ciel.
-Et tu m'as crue capable d'une telle noirceur
-après plus de quinze ans d'amitié?&hellip;
-Mais tu es folle! ou tu es devenue méchante!</p>
-
-<p>&mdash;Alors, que signifie ta conduite? au
-bout du compte?&hellip; Te moques-tu de moi,
-voyons?</p>
-
-<p>&mdash;Ma conduite?&hellip; Mais, elle est toute
-simple, ma conduite!&hellip; Et tu le fais exprès
-de ne pas comprendre, à la fin!</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien, mademoiselle! dit Félicienne
-en se levant, très digne. Je n'aime pas
-les railleries et vous laisse le champ libre.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, cria naïvement Georgette, les
-yeux en larmes,&mdash;mais&hellip; <span class="small">IL M'A PAYÉE,
-MOI!&hellip;</span></p>
-
-<p>A cette parole, Félicienne tressaillit et se
-retourna: sur son joli visage, un rayonnement
-de joie subite fit comme scintiller la
-veloutine.</p>
-
-<p>&mdash;Hein? s'écria-t-elle; comment, Georgette.
-Et tu ne me l'as pas écrit tout de
-suite?</p>
-
-<p>&mdash;Dame! pouvais-je croire que tu n'avais
-pas deviné? que tu me soupçonnais?
-Savais-je, même, pourquoi tu me battais
-froid? Demande-moi vite pardon d'avoir
-pensé que je pouvais te trahir, vilaine&hellip;
-<i>bête</i>! Et embrasse ta Georgette!</p>
-
-<p>Elle était dans les bras de son amie, qui,
-maintenant, la contemplait avec tendresse.
-Toutes deux échangèrent, enfin, de nouveau,
-ce regard de jadis où l'estime
-laïque d'elles-mêmes s'évoquait au fort des
-mille souvenirs de l'Institution Desagrémeint.</p>
-
-<p>Fière, Félicienne retrouvait son amie
-toujours digne d'elle.</p>
-
-<p>Un peu confuses du malentendu qui les
-avait un instant désunies, elles se pressaient
-la main, l'une à l'autre, sans vaines
-paroles.</p>
-
-<p>Séance tenante, en attendant ces messieurs,
-Félicienne, ayant demandé une
-carte postale ouverte, écrivit de revenir à
-M. de Testevuyde, s'accusant d'avoir été
-dupe de mauvaises langues. Celui-ci, qui
-s'était d'abord formalisé, eut le bon goût
-de ne pas tenir, une minute, rigueur à sa
-chère Félicienne!&hellip;&mdash;qui, le lendemain,
-vers deux heures, chez elle, ne manqua
-point de le gronder, par exemple, de son
-inconduite:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! monsieur, lui dit-elle, boudeuse
-en le menaçant du doigt,&mdash;c'est donc vrai
-que vous allez dépenser tout votre argent
-chez les filles?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch2">LA TORTURE PAR L'ESPÉRANCE</h2>
-
-<p class="noindent"><i>A Monsieur Edouard Nieter.</i></p>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>&mdash;Oh! une voix, une voix, pour crier!&hellip;</p>
-
-<p class="sign"><span class="small">EDGAR POE</span> (<i>Le Puits et la Pendule</i>).</p>
-
-</blockquote>
-
-<p>Sous les caveaux de l'Official de Saragosse,
-au tomber d'un soir de jadis,
-le vénérable Pedro Arbuez d'Espila, sixième
-prieur des dominicains de Ségovie, troisième
-Grand Inquisiteur d'Espagne&mdash;suivi
-d'un <i>fra</i> <span lang="la" xml:lang="la">redemptor</span> (maître-tortionnaire)
-et précédé de deux familiers du
-Saint-Office, ceux-ci tenant des lanternes,
-descendit vers un cachot perdu. La serrure
-d'une porte massive grinça; on pénétra
-dans un méphitique <i lang="la" xml:lang="la">in pace</i>, où le jour de
-souffrance d'en haut laissait entrevoir entre
-des anneaux scellés aux murs, un chevalet
-noirci de sang, un réchaud, une cruche.
-Sur une litière de fumier, et maintenu par
-des entraves, le carcan de fer au cou, se
-trouvait assis, hagard, un homme en
-haillons, d'un âge désormais indistinct.</p>
-
-<p>Ce prisonnier n'était autre que rabbi Aser
-Abarbanel, juif aragonais, qui,&mdash;prévenu
-d'usure et d'impitoyable dédain des Pauvres,&mdash;avait,
-depuis plus d'une année,
-été, quotidiennement, soumis à la torture.
-Toutefois, son «aveuglement étant aussi
-dur que son cuir», il s'était refusé à l'abjuration.</p>
-
-<p>Fier d'une filiation plusieurs fois millénaire,
-orgueilleux de ses antiques ancêtres,&mdash;car
-tous les juifs dignes de ce nom sont
-jaloux de leur sang,&mdash;il descendait, talmudiquement,
-d'Othoniel, et, par conséquent,
-d'Ipsiboë, femme de ce dernier Juge
-d'Israël: circonstance qui avait aussi soutenu
-son courage au plus fort des incessants
-supplices.</p>
-
-<p>Ce fut donc les yeux en pleurs, en songeant
-que cette âme si ferme s'excluait du
-salut, que le vénérable Pedro Arbuez d'Espila,
-s'étant approché du rabbin frémissant,
-prononça les paroles suivantes:</p>
-
-<p>&mdash;«Mon fils, réjouissez-vous: voici que
-vos épreuves d'ici-bas vont prendre fin.
-Si, en présence de tant d'obstination, j'ai
-dû permettre, en gémissant, d'employer
-bien des rigueurs, ma tâche de correction
-fraternelle a ses limites. Vous êtes le figuier
-rétif qui, trouvé tant de fois sans fruit,
-encourt d'être séché&hellip; mais c'est à Dieu
-seul de statuer sur votre âme. Peut-être
-l'infinie Clémence luira-t-elle pour vous
-au suprême instant! Nous devons l'espérer!
-Il est des exemples&hellip; Ainsi soit!&mdash;Reposez
-donc, ce soir, en paix. Vous ferez
-partie, demain, de l'<i lang="es" xml:lang="es">auto da fé</i>: c'est-à-dire
-que vous serez exposé au <i lang="es" xml:lang="es">quemadero</i>,
-brasier prémonitoire de l'éternelle Flamme:
-il ne brûle, vous le savez, qu'à distance,
-mon fils, et la Mort met au moins deux
-heures (souvent trois) à venir, à cause des
-langes mouillés et glacés dont nous avons
-soin de préserver le front et le c&oelig;ur des
-holocaustes. Vous serez quarante-trois
-seulement. Considérez que, placé au dernier
-rang, vous aurez le temps nécessaire
-pour invoquer Dieu, pour lui offrir ce
-baptême du feu qui est de l'Esprit-Saint.
-Espérez donc en La Lumière et dormez.»</p>
-
-<p>En achevant ce discours, dom Arbuez
-ayant, d'un signe, fait désenchaîner le
-malheureux, l'embrassa tendrement. Puis,
-ce fut le tour du <i>fra</i> <span lang="la" xml:lang="la">redemptor</span>, qui,
-tout bas, pria le juif de lui pardonner ce
-qu'il lui avait fait subir en vue de le rédimer;
-puis l'accolèrent les deux familiers,
-dont le baiser, à travers leurs cagoules, fut
-silencieux. La cérémonie terminée, le
-captif fut laissé, seul et interdit, dans les
-ténèbres.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Rabbi Aser Abarbanel, la bouche sèche,
-le visage hébété de souffrance, considéra,
-d'abord, sans attention précise, la porte
-fermée.&mdash;«Fermée?&hellip;» Ce mot, tout au
-secret de lui-même, éveillait, en ses confuses
-pensées, une songerie. C'est qu'il
-avait entrevu, un instant, la lueur des lanternes
-en la fissure d'entre les murailles
-de cette porte. Une morbide idée d'espoir,
-due à l'affaissement de son cerveau, émut
-son être. Il se traîna vers l'insolite <i>chose</i>
-apparue! Et, bien doucement, glissant un
-doigt, avec de longues précautions, dans
-l'entre-bâillement, il tira la porte vers lui.
-O stupeur! par un hasard extraordinaire,
-le familier qui l'avait refermée avait tourné
-la grosse clef un peu avant le heurt contre
-les montants de pierre. De sorte que, le
-pêne rouillé n'étant pas entré dans l'écrou,
-la porte roula de nouveau dans le réduit.</p>
-
-<p>Le rabbin risqua un regard au dehors.</p>
-
-<p>A la faveur d'une sorte d'obscurité livide,
-il distingua, tout d'abord, un demi-cercle
-de murs terreux, troués par des spirales
-de marches;&mdash;et, dominant, en face de
-lui, cinq ou six degrés de pierre, une espèce
-de porche noir, donnant accès en un
-vaste corridor, dont il n'était possible
-d'entrevoir, d'en bas, que les premiers
-arceaux.</p>
-
-<p>S'allongeant donc, il rampa jusqu'au ras
-de ce seuil.&mdash;Oui, c'était bien un corridor,
-mais d'une longueur démesurée! Un jour
-blême, une lueur de rêve l'éclairait: des
-veilleuses, suspendues aux voûtes, bleuissaient,
-par intervalles, la couleur terne de
-l'air:&mdash;le fond lointain n'était que de
-l'ombre. Pas une porte, latéralement, en
-cette étendue! D'un seul côté, à sa gauche,
-des soupiraux, aux grilles croisées, en des
-enfoncées du mur, laissaient passer un
-crépuscule&mdash;qui devait être celui du soir,
-à cause des rouges rayures qui coupaient,
-de loin en loin, le dallage. Et quel effrayant
-silence!&hellip; Pourtant, là-bas, au profond de
-ces brumes, une issue pouvait donner sur
-la liberté! La vacillante espérance du juif
-était tenace, car c'était la dernière.</p>
-
-<p>Sans hésiter donc, il s'aventura sur les
-dalles, côtoyant la paroi des soupiraux,
-s'efforçant de se confondre avec la ténébreuse
-teinte des longues murailles. Il
-avançait avec lenteur, se traînant sur la
-poitrine,&mdash;et se retenant de crier lorsqu'une
-plaie, récemment avivée, le lancinait.</p>
-
-<p>Soudain, le bruit d'une sandale qui s'approchait
-parvint jusqu'à lui dans l'écho de
-cette allée de pierre. Un tremblement le
-secoua; l'anxiété l'étouffait; sa vue s'obscurcit.
-Allons! c'était fini, sans doute? Il
-se blottit, à croppetons, dans un enfoncement,
-et, à demi mort, attendit.</p>
-
-<p>C'était un familier qui se hâtait. Il passa
-rapidement, un arrache-muscles au poing,
-cagoule baissée, terrible, et disparut. Le
-saisissement, dont le rabbin venait de
-subir l'étreinte, ayant comme suspendu les
-fonctions de la vie, il demeura près d'une
-heure sans pouvoir effectuer un mouvement.
-Dans la crainte d'un surcroît de
-tourments s'il était repris, l'idée lui vint
-de retourner en son cachot. Mais le vieil
-espoir lui chuchotait, dans l'âme, ce divin
-<i>Peut-être</i>, qui réconforte dans les pires
-détresses! Un miracle s'était produit! Il
-ne fallait plus douter! Il se remit donc à
-ramper vers l'évasion possible. Exténué
-de souffrance et de faim, tremblant d'angoisses,
-il avançait!&mdash;Et ce sépulcral
-corridor semblait s'allonger mystérieusement!
-Et lui, n'en finissant pas d'avancer,
-regardait toujours l'ombre, là-bas, où
-<i>devait</i> être une issue salvatrice.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oh! voici que des pas sonnèrent
-de nouveau, mais, cette fois, plus lents et
-plus sombres. Les formes blanches et noires,
-aux longs chapeaux à bords roulés, de deux
-inquisiteurs, lui apparurent, émergeant sur
-l'air terne, là-bas. Ils causaient à voix basse
-et paraissaient en controverse sur un point
-important, car leurs mains s'agitaient.</p>
-
-<p>A cet aspect, rabbi Aser Abarbanel
-ferma les yeux: son c&oelig;ur battit à le tuer;
-ses haillons furent pénétrés d'une froide
-sueur d'agonie; il resta béant, immobile,
-étendu le long du mur, sous le rayon
-d'une veilleuse, immobile, implorant le
-Dieu de David.</p>
-
-<p>Arrivés en face de lui, les deux inquisiteurs
-s'arrêtèrent sous la lueur de la lampe,&mdash;ceci
-par un hasard sans doute provenu
-de leur discussion. L'un d'eux, en écoutant
-son interlocuteur, se trouva regarder le
-rabbin! Et, sous ce regard dont il ne comprit
-pas d'abord l'expression distraite, le
-malheureux croyait sentir les tenailles
-chaudes mordre encore sa pauvre chair; il
-allait donc redevenir une plainte et une
-plaie! Défaillant, ne pouvant respirer, les
-paupières battantes, il frissonnait, sous
-l'effleurement de cette robe. Mais, chose à
-la fois étrange et naturelle, les yeux de
-l'inquisiteur étaient évidemment ceux d'un
-homme profondément préoccupé de ce
-qu'il va répondre, absorbé par l'idée de ce
-qu'il écoute, ils étaient fixes&mdash;et semblaient
-regarder le juif <i>sans le voir</i>!</p>
-
-<p>En effet, au bout de quelques minutes,
-les deux sinistres discuteurs continuèrent
-leur chemin, à pas lents, et toujours causant
-à voix basse, vers le carrefour d'où le
-captif était sorti; <span class="small">ON NE L'AVAIT PAS VU</span>!&hellip;
-Si bien que, dans l'horrible désarroi de ses
-sensations, celui-ci eut le cerveau traversé
-par cette idée: «Serais-je déjà mort, qu'on
-ne me voit pas?» Une hideuse impression
-le tira de léthargie: en considérant le mur,
-tout contre son visage, il crut voir, en
-face des siens, deux yeux féroces qui l'observaient!&hellip;
-Il rejeta la tête en arrière en
-une transe éperdue et brusque, les cheveux
-dressés!&hellip; Mais non! non. Sa main venait
-de se rendre compte, en tâtant les pierres:
-c'était le <i>reflet</i> des yeux de l'inquisiteur
-qu'il avait encore dans les prunelles, et
-qu'il avait réfracté sur deux taches de la
-muraille.</p>
-
-<p>En marche! Il fallait se hâter vers ce but
-qu'il s'imaginait (maladivement sans doute)
-être la délivrance! vers ces ombres dont
-il n'était plus distant que d'une trentaine
-de pas, à peu près. Il reprit donc, plus vite,
-sur les genoux, sur les mains, sur le ventre,
-sa voie douloureuse; et bientôt il entra
-dans la partie obscure de ce corridor
-effrayant.</p>
-
-<p>Tout à coup, le misérable éprouva du
-froid <i>sur</i> ses mains qu'il appuyait sur les
-dalles: cela provenait d'un violent souffle
-d'air, glissant sous une porte à laquelle
-aboutissaient les deux murs.&mdash;Ah Dieu!
-si cette porte s'ouvrait sur le dehors! Tout
-l'être du lamentable évadé eut comme un
-vertige d'espérance! Il l'examinait, du
-haut en bas, sans pouvoir bien la distinguer
-à cause de l'assombrissement autour
-de lui.&mdash;Il tâtait: point de verrous, ni
-de serrure.&mdash;Un loquet!&hellip; Il se redressa:
-le loquet céda sous son pouce: la silencieuse
-porte roula devant lui.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>«&mdash;<span class="sc">Alleluia</span>!&hellip;» murmura, dans un
-immense soupir d'actions de grâces, le
-rabbin, maintenant debout sur le seuil, à
-la vue de ce qui lui apparaissait.</p>
-
-<p>La porte s'était ouverte sur des jardins,
-sous une nuit d'étoiles! sur le printemps,
-la liberté, la vie! Cela donnait sur la campagne
-prochaine, se prolongeant vers les
-sierras dont les sinueuses lignes bleues se
-profilaient sur l'horizon;&mdash;là, c'était le
-salut!&mdash;Oh! s'enfuir! Il courrait toute
-la nuit sous ces bois de citronniers dont
-les parfums lui arrivaient. Une fois dans
-les montagnes, il serait sauvé! Il respirait
-le bon air sacré; le vent le ranimait, ses
-poumons ressuscitaient! Il entendait, en
-son c&oelig;ur dilaté, le <i lang="la" xml:lang="la">Veni foràs</i> de Lazare!
-Et, pour bénir encore le Dieu qui lui
-accordait cette miséricorde, il étendit les
-bras devant lui, en levant les yeux au firmament.
-Ce fut une extase.</p>
-
-<p>Alors, il crut voir l'ombre de ses bras se
-retourner sur lui-même:&mdash;il crut sentir
-que ces bras d'ombre l'entouraient, l'enlaçaient,&mdash;et
-qu'il était pressé tendrement
-contre une poitrine. Une haute figure était,
-en effet, auprès de la sienne. Confiant, il
-baissa le regard vers cette figure&mdash;et demeura
-pantelant, affolé, l'&oelig;il morne, trémébond,
-gonflant les joues et bavant
-d'épouvante.</p>
-
-<p>&mdash;Horreur! il était dans les bras du
-Grand Inquisiteur lui-même, du vénérable
-Pedro Arbuez d'Espila, qui le considérait,
-de grosses larmes plein les yeux, et d'un
-air de bon pasteur retrouvant sa brebis
-égarée!&hellip;</p>
-
-<p>Le sombre prêtre pressait contre son
-c&oelig;ur, avec un élan de charité si fervente
-le malheureux juif, que les pointes du cilice
-monacal sarclèrent, sous le froc, la
-poitrine du dominicain. Et pendant que
-rabbi Aser Abarbanel, les yeux révulsés
-sous les paupières, râlait d'angoisse entre
-les bras de l'ascétique dom Arbuez et comprenait
-confusément <i>que toutes les phases
-de la fatale soirée n'étaient qu'un supplice
-prévu, celui de l'Espérance</i>! le Grand Inquisiteur,
-avec un accent de poignant reproche
-et le regard consterné, lui murmurait
-à l'oreille, d'une haleine brûlante
-et altérée par les jeûnes:</p>
-
-<p>&mdash;Eh quoi, mon enfant! A la veille,
-peut-être, du salut&hellip; vous vouliez donc
-nous quitter!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch3">SYLVABEL</h2>
-
-<p class="noindent"><i>A Monsieur Victor Mauroy.</i></p>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>Belle comme la nuit et, comme elle, peu sûre.</p>
-
-<p class="sign"><span class="small">ALFRED DE VIGNY.</span></p>
-
-</blockquote>
-
-<p>Au château de Fonteval, une fête de
-noces venait de prendre fin, sur le
-minuit. Dans le parc, entre de hautes allées
-aux feuillages encore illuminés de guirlandes
-vénitiennes, les violons, sur l'estrade
-champêtre, ayant cessé de sonner
-des contredanses,&mdash;les hobereaux des environs
-venaient de rejoindre, à la grille
-d'honneur, leurs équipages, et les villageois
-invités regagnaient, à travers les
-sentiers, leurs métairies, avec des chansons
-d'usage,&mdash;d'autant mieux que l'on
-avait trinqué, bien des fois, sous les chênes,
-devant le tonneau follement enrubanné
-aux couleurs de la jeune épousée.</p>
-
-<p>Le nouveau châtelain, M. Gabriel du
-Plessis les Houx, avait donc échangé l'alliance,
-le matin même de ce beau jour envolé
-déjà,&mdash;dans la chapelle de ce brillant
-manoir,&mdash;avec mademoiselle Sylvabel
-de Fonteval, une Diane chasseresse,
-brune et blanche, une svelte jeune fille
-aux allures d'amazone.</p>
-
-<p>Vingt ans et vingt-trois ans!&hellip; Beaux,
-élégants et riches, l'avenir s'annonçait,
-pour eux, couleur d'aurore et d'azur.</p>
-
-<p>Sylvabel avait quitté le bal vers dix
-heures et demie et se trouvait,&mdash;sans
-doute,&mdash;en ce moment, dans sa chambre
-nuptiale. Les gens du château, toutes fenêtres
-éteintes, devaient être endormis.</p>
-
-<p>En bas, cependant,&mdash;vis-à-vis des
-salles de jeu, dans la serre qui précédait les
-jardins, deux hommes éclairés par un
-candélabre posé sur un guéridon rustique,
-entre des arbustes, causaient à mi-voix,
-assis l'un auprès de l'autre sur de vertes
-chaises cannelées. L'un était M. du Plessis,
-lui-même,&mdash;l'autre le baron Gérard de
-Linville, son oncle, ancien chargé d'affaires
-et diplomate assez estimé. Sur l'instante
-prière de son neveu, M. de Linville,
-à la veille d'un départ pour la Suède
-où l'appelait une mission discrète, avait accepté
-de passer la nuit au château.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher baron, s'écria tout à coup
-Gabriel, merci d'être resté. Vous seul pouvez
-me donner un conseil utile, dans le
-moment, des plus graves, que je traverse.
-Je vous ai fait part de l'ardeur, de l'amour
-poignant et insensé que j'éprouve pour ma
-femme,&mdash;une passion qui, souvent, me
-fait pâlir et balbutier lorsqu'elle me parle.
-Or, écoutez bien ceci: je sens que Sylvabel
-ne ressent pour votre neveu que la plus
-frivole des sympathies, bref, qu'elle ne
-m'aime pas. C'est une enfant élevée au
-maniement des chevaux, des fusils, une
-fille brisante, indomptable, ennuyée, très
-virile sous des dehors charmeurs, et qui,
-me sachant doux, et devinant que je souffre
-pour sa chère personne, me dédaigne quelque
-peu. Sylvabel m'a simplement <i>accepté</i>,
-tant pour ma fortune&mdash;(ah! c'est ainsi!)&mdash;que
-pour s'adjoindre une manière d'esclave:&mdash;par
-suite, elle me trahirait tôt ou
-tard,&mdash;peut-être, sinon sûrement. Elle
-me trouve trop paisible! trop «<i>artiste</i>»!
-trop exalté vers les «nuages»,&mdash;sans <span class="small">CARACTÈRE</span>
-enfin!&hellip;</p>
-
-<p>«Joignez à ceci que je la crois, cependant,
-d'une pénétration d'esprit presque&hellip;
-<i>mystérieuse</i>! c'est une devineresse&hellip; Mais,
-que voulez-vous! elle semble comme
-s'être butée à cette idée aussi absurde que
-fâcheuse. Tenez! à ce point de m'avoir notifié,
-ce soir, qu'elle a résolu, pour demain,
-dès la matinée, une partie de chasse, à
-cheval!&hellip; sans doute pour indiquer, au
-personnel de cette habitation, combien peu
-fatigante aura été notre nuit nuptiale,&mdash;que,
-par parenthèses, je dois passer seul.
-Si cet état de choses dure huit jours, le pli
-sera pris, je serai perdu,&mdash;quoi que je
-puisse tenter dans l'avenir: ce qui suppose
-un dénouement tragique, à bref délai, ma
-nature, quand on l'oblige à quitter les
-«nuages», étant celle des plus violents
-explosifs. Je viens donc vous demander, à
-vous, homme subtil, qui non seulement
-avez vécu mais avez su vivre, si vous voyez
-un moyen de dissiper, en ma femme,
-l'impression désolante qu'elle a conçue de
-moi! Voyez-vous un expédient pour être
-aimé? pour susciter en son jugement la
-certitude de mon <span class="small">CARACTÈRE</span>? Tout est là.
-J'exécuterai votre conseil, quel qu'il soit,
-passivement, sans réfléchir et en soldat,
-comme on boit le remède que nous offre
-un grand médecin: je m'en remets à vous
-comme on s'en remet à ses témoins, dans
-une affaire: car c'est à la fois mon honneur
-et mon bonheur qui sont en jeu.</p>
-
-<p>Le baron Gérard ayant jeté un regard
-clair et sourieur sur son jeune disciple,
-réfléchit un instant, puis se pencha tout
-près de l'oreille de Gabriel, et, durant
-cinq minutes, chuchota des paroles au
-cours desquelles son neveu tressaillit deux
-ou trois fois en un silence d'étonnement.</p>
-
-<p>&mdash;Je pars demain matin pour Stockholm,
-ajouta M. de Linville en se levant,
-et d'une voix plus haute: Vous
-m'écrirez le résultat. Surtout, soyez aussi
-simple&hellip; que mon conseil,&mdash;en le suivant.</p>
-
-<p>&mdash;Merci! du fond de mon c&oelig;ur! Bon
-voyage et au revoir!&hellip; répondit Gabriel
-en se levant aussi et lui serrant la main.</p>
-
-<p>Les deux attardés montèrent chacun
-dans sa chambre, où le chargé d'affaires
-dut mieux dormir que son jeune ami.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>&mdash;Tayaut! tayaut! le soleil brille!&mdash;Dormez-vous,
-Gabriel?</p>
-
-<p>Telle, sous les fenêtres de son époux,
-s'écriait,&mdash;bien assise sur un alezan brûlé
-qui piaffait dans l'herbe, tandis qu'autour
-d'elle aboyaient, en de joyeuses gambades,
-chiens courants et couchants,&mdash;madame
-Sylvabel du Plessis les Houx: et, ce disant,
-elle fronçait le pli d'entre ses noirs sourcils
-sur ses yeux bleu clair, en faisant siffler
-une fine cravache.</p>
-
-<p>Le galop d'un cavalier débusquant d'une
-allée derrière elle, lui fit retourner la tête:
-c'était Gabriel.</p>
-
-<p>&mdash;Ma chère Sylvabel, vous me voyez en
-avance de dix minutes, selon l'usage, dit-il
-en la saluant.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens?&hellip; Ah! oui: vous étiez, sans
-doute, en vos rêves, sous les arbres?&hellip; Vous
-avez l'air tout radieux. Vous composiez?</p>
-
-<p>&mdash;Oui&hellip; ce bouquet, pour vous, de trois
-boutons de rose et&mdash;de ces brins de verveine.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes galant! répondit, d'un ton
-léger, Sylvabel, en glissant les fleurs entre
-deux boutons de son corsage.</p>
-
-<p>&mdash;C'est mon devoir; et puis, la verveine
-préserve des accidents, dit froidement
-M. du Plessis.</p>
-
-<p>Vaguement surprise, peut-être, de l'intonation
-presque sérieuse de son mari, l'élégante
-amazone le regarda; puis impatiente:</p>
-
-<p>&mdash;Partons! reprit-elle après un silence de
-deux secondes: nous déjeunerons là-bas
-dans une clairière, sur la mousse.</p>
-
-<p>Durant les premières heures de la chasse,
-Gabriel ne prononça pas vingt paroles;
-mais toutes respiraient la bonne humeur
-et la préoccupation du gibier. Il tua deux
-lièvres, un coq de bruyère et huit cailles,
-que mit en gibecière et en filet l'unique piqueur
-qui galopait derrière eux.</p>
-
-<p>Vers le midi, l'on prit terre en une magnifique
-éclaircie d'arbres. Après une
-tranche de pâté, deux verres de champagne,
-quelques fraises des bois et du café,
-Gabriel,&mdash;qui avait observé, tout le
-temps du repas, les ébats des écureuils
-entre les branches et jeté le projet d'une
-battue aux loups pour le prochain hiver,&mdash;alluma
-une cigarette et, l'ayant fumée:</p>
-
-<p>&mdash;En selle! dit-il, si vous êtes reposée,
-toutefois, Sylvabel?</p>
-
-<p>&mdash;Allons! répondit-elle.</p>
-
-<p>Et l'on se départit, derechef, à travers
-champs.</p>
-
-<p>Soudain, au beau travers d'une route, à
-trente pas d'une haie, un lièvre passa
-comme l'éclair. Les chiens se précipitèrent:
-Gabriel, ayant tiré, le manqua.</p>
-
-<p>&mdash;C'est cet imbécile de Murmuro! dit-il
-avec un doux sourire, mais en rechargeant,
-très vite, son arme: il s'est jeté entre le
-lièvre et moi comme j'ajustais.</p>
-
-<p>Et, faisant feu de nouveau, il abattit, à
-cent pas de lui, d'une balle sans doute, le
-superbe basset qu'il venait d'accuser.</p>
-
-<p>A ce spectacle inattendu, Sylvabel tressaillit.</p>
-
-<p>&mdash;Comment! vous tuez ce chien, le
-rendant coupable de votre maladresse?
-s'écria-t-elle, un peu saisie.</p>
-
-<p>&mdash;Et je le regrette, car je l'aimais beaucoup!
-répondit tranquillement Gabriel.
-Mais je suis ainsi fait que je ne puis supporter
-sans un mouvement parfois violent
-une contrariété; soldat, je serais fusillé,
-je le sens, dans les vingt-quatre heures.
-C'est un défaut qui rendit mon enfance batailleuse&mdash;et
-dont j'ai voulu jusqu'à ce
-jour, en vain, me corriger. J'essayerai de
-nouveau, cependant, pour vous plaire.</p>
-
-<p>Sylvabel, serrant sa cravache, se tut, un
-peu songeuse.</p>
-
-<p>Et l'on repartit. Entre temps, Gabriel
-parla de toutes autres choses que de l'incident&hellip;
-oublié. Ses paroles furent légères
-et rares.</p>
-
-<p>Une heure après, environ, comme une
-compagnie de perdrix s'envolait, en face
-d'eux, avec son bruit spécial, Gabriel
-épaula, tira: pas un des oiseaux ne perdit
-une plume.</p>
-
-<p>&mdash;Vraiment, voilà qui est insupportable!
-gronda-t-il très bas mais d'une voix calme:
-c'est ma gredine de jument, figurez-vous,
-qui a fait un écart au moment où je visais.</p>
-
-<p>Ce disant, il prit un pistolet d'arçon
-dans l'une des fontes, introduisit, froidement,
-le bout du canon dans l'oreille de la
-bête et lui fit sauter la cervelle. D'un bond
-de côté, à terre, il évita, non sans grâce,
-la chute de l'animal qui, tombé sur le flanc,
-demeura sans mouvement après une brève
-agonie.</p>
-
-<p>Pour le coup, Sylvabel ouvrit tout grands
-ses yeux bleus:</p>
-
-<p>&mdash;Mais on n'a pas idée de cela! c'est
-de la démence!&mdash;Que vous prend-il, enfin,
-Gabriel, de tuer une aussi belle bête,&mdash;et
-de race, à propos d'une perdrix manquée!</p>
-
-<p>&mdash;Je le déplore, madame: toutefois, je
-croyais vous avoir, il y a peu d'instants,
-révélé, en confidence, une faiblesse natale
-dont je souffre. Je ne puis que vous le
-redire: il est au-dessus de mes forces de
-supporter, sans protestation, la plus légère
-contrariété,&mdash;Piqueur! votre cheval!
-vous reviendrez à pied: nous rentrons.</p>
-
-<p>Une fois en selle, puis seul à seul, au
-loin, vers le château:</p>
-
-<p>&mdash;En vérité, mon ami, murmura Sylvabel,
-c'est à peine si je me rassure moi-même,
-en songeant aux propriétés magiques
-de votre bouquet de verveine!&hellip; Est-ce
-ainsi que vous tenez la promesse de
-dompter votre irascible <span class="small">CARACTÈRE</span>, en vue
-de me devenir agréable?</p>
-
-<p>&mdash;Cette fois, en effet, la force de l'habitude
-a déjoué mes bonnes résolutions,
-répondit le jeune homme; mais je saurai,
-ma chère Sylvabel, mieux veiller, à l'avenir,
-sur moi-même; oui, pour vous complaire
-et mériter vos bonnes grâces, je veux m'ingénier
-à devenir&hellip; sinon patient et doux
-jusqu'à l'atonie&hellip; du moins un peu moins
-prompt à m'emporter.</p>
-
-<p>Ceci fut débité avec une galanterie glaciale.
-Madame du Plessis les Houx en demeura
-sans parole,&mdash;jusqu'à Fonteval où
-l'on arriva dès les premières ombres du soir.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Le souper, par exemple, fut charmant.</p>
-
-<p>La nuit, la châtelaine oublia (sans doute
-par inadvertance) de pousser la targette
-de sa chambre. En sorte, que, vers cinq
-heures du matin, comme, à force de joies,
-de fatigue et d'amour, tous les deux, enivrés
-de leur conjugale tendresse, se murmuraient
-délicieusement ce qu'ils avaient
-de plus ineffable au fond de l'âme, Sylvabel,
-tout à coup, regarda son mari d'un air singulier&mdash;puis,
-tout bas, aux lueurs de la veilleuse
-bleue que pâlissait l'aube du bel été:</p>
-
-<p>&mdash;Gabriel, une journée t'a suffi pour me
-conquérir&hellip; bien à toi! non point à cause
-de ce beau cassage de vitres, dont je souriais
-en moi-même, à propos de deux innocents
-animaux&hellip; mais parce que l'homme
-qui, entre tous, est doué d'assez de fermeté
-pour accomplir,&mdash;<i>durant un jour et une
-pareille nuit, sans se trahir un seul instant
-et en présence de celle dont il souffre</i>,&mdash;le
-bon conseil d'un ami sûr et de clairvoyance
-éprouvée,&mdash;<i>s'atteste, par cela
-seul, être supérieur à ce conseil même, et
-fait preuve par conséquent d'assez de «caractère»
-pour être digne d'amour</i>. Tu peux
-ajouter ceci dans la lettre d'actions de
-grâces que tu as, sans doute, promis d'écrire
-à notre oncle et ami, le baron de Linville,
-en Suède.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch4">L'ENJEU</h2>
-
-<p class="noindent"><i>A Monsieur Edmond Deman.</i></p>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>«Gare, <i>dessous</i>&hellip;»</p>
-
-<p class="sign"><span class="small">DICTON POPULAIRE.</span></p>
-
-</blockquote>
-
-<p>En cette nuit de commencement d'automne,
-le vieil hôtel à jardins, demeure
-de la brune Maryelle,&mdash;tout à l'extrême
-du faubourg Saint-Honoré,&mdash;semblait
-endormi. Au premier étage, en effet,
-dans le salon soie cerise, les rideaux, long-tombants,
-des fenêtres vitragées&mdash;qui
-donnaient sur les allées sablées et le jet
-d'eau de la pelouse&mdash;interceptaient les
-clartés de l'intérieur.</p>
-
-<p>Au fond de cette pièce, une large tapisserie
-Henri II, drapée sur une fleur de fer,
-laissait entrevoir, en une salle voisine, les
-blancheurs damassées d'une table en lumières,
-chargée encore de porcelaines à
-café, de fruits et de cristaux,&mdash;bien que
-l'on jouât, depuis minuit, dans le salon.</p>
-
-<p>Sous les deux touffes de feuilles d'argent,
-fleuries de lueurs, d'une couple de girandoles
-appliquées dans les tentures, deux
-«messieurs» du glacis le plus élégant, aux
-teints anglais, aux sourires distingués, aux
-airs bien pensants, aux longs favoris fluides,
-proféraient le lys de leurs gilets vis-à-vis
-d'un écarté, que tenait, contre l'un d'eux,
-une sorte de jeune abbé brun, d'une pâleur
-naturelle très saisissante (on eût dit celle
-d'un mort) et d'une présence au moins
-équivoque, en ce séjour.</p>
-
-<p>Non loin, Maryelle, en un déshabillé de
-mousseline dont s'avivaient ses yeux noirs,
-et des violettes au joint de son corsage où
-bougeait de la neige, versait, de temps à
-autre, du r&oelig;derer glacé en de longs verres
-légers, sur un guéridon,&mdash;sans cesser,
-pour cela, d'attiser, de ses aspirantes lèvres,
-le feu d'une cigarette russe&mdash;que maintenait,
-annelée au petit doigt gauche, une
-fine pince de vermeil.&mdash;Sourieuse, aussi,
-parfois, des propos tièdes que&mdash;par sursauts
-et comme lanciné de discrets transports,&mdash;venait
-lui susurrer à l'oreille (en
-se penchant sur le perlé des épaules) l'invité
-oisif,&mdash;elle daignait répondre, mono-syllabiquement.</p>
-
-<p>Ensuite, c'était encore le silence, à peine
-troublé par le bruissement des cartes, de
-l'or poussé, des jetons de nacre et des
-billets sur le tapis.</p>
-
-<p>L'air, le mobilier, les étoffes, sentaient
-un peu le fade: une fluence de veloutines,
-l'âcre du tabac d'Orient, l'ébène des vastes
-miroirs, le vague des bougies, une idée
-d'iris.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Le joueur en soutane de drap fin, l'abbé
-Tussert, n'était autre que l'un de ces diacres
-sevrés de toute vocation, dont la pénible
-engeance tend, par bonheur, à disparaître.
-Rien, en lui, de ces petits abbés
-d'autrefois, que le bouffi de leurs joues
-rieuses a rendus, dans l'Histoire, presque
-véniels. Celui-ci, grand, taillé à la serpe,
-la face d'un ovale aux maxillaires saillants,
-était, vraiment, d'une espèce plus sombre.
-C'était au point qu'à de certains instants
-l'ombre d'un crime ignoré semblait foncer
-encore sa silhouette. Chez lui, le grain
-spécial du teint blafard indiquait des sens
-d'un sadisme froid. D'astucieuses lèvres
-pondéraient, en ce visage, l'énergie naïvement
-barbare des traits. Ses prunelles noiraudes,
-vindicatives, luisaient sous la carrure
-d'un front triste, aux sourcils rectilignes,
-et leur regard crépusculaire était
-comme natalement préoccupé; souvent
-fixe.&mdash;Laminé par les controverses du
-séminaire, le timbre d'acier de sa voix avait
-acquis des inflexions mates qui en ouataient
-la dureté; toutefois on sentait le poignard
-dans la gaine. Taciturne,&mdash;s'il parlait,
-c'était de haut et l'un des pouces presque
-toujours enfoncé dans son élégante ceinture
-à franges de soie.&mdash;Très demi-mondain,
-«lancé» comme s'il eût cherché à
-se fuir,&mdash;plutôt reçu qu'accepté, il est
-vrai,&mdash;on l'<i>admettait</i>, grâce à cette sorte
-de <i>peur</i> confuse, indéfinissable, que suggérait
-sa personne. D'aucuns (d'affreux malins,
-à rentes escroquées) l'invitaient, aussi,
-pour poivrer, s'il était possible, du clinquant
-de sa sacrilège présence,&mdash;du scandale,
-enfin, de son costume,&mdash;la banalité
-lamentable d'un souper de viveurs,&mdash;ce
-qui réussissait mal, car son aspect gênait,
-au fond, même en de tels milieux (les
-déserteurs quelconques n'étant guère estimés
-des inquiets sceptiques modernes).</p>
-
-<p>Au fait, ce costume, pourquoi le gardait-il?
-Peut-être, s'étant mis à la mode sous
-cette robe, craignait-il, aujourd'hui, de se
-travestir d'une redingote qui eût compromis
-son «originalité»?&hellip; Mais non! C'est
-qu'il était trop tard; il avait l'<i>empreinte</i>.
-Ses pareils, même en se laïcisant l'extérieur,
-ne sont-ils pas reconnaissables toujours?
-On dirait que, de tous les vêtements
-qu'ils portent ensuite, transparaît l'invisible
-soutane de Nessus qu'ils ne peuvent
-plus s'arracher des épaules, ne l'eussent-ils
-endossée qu'une fois: on en perçoit
-l'absence. Et, lorsque, à l'instar d'un Renan
-par exemple, ils jasent du Maître, leur
-juge, il semble, par intervalles, qu'au milieu
-d'on ne sait quelle <span class="small">VRAIE</span> nuit, apparue,
-alors, tout au fond de leurs yeux, on entend,&mdash;au
-subit reflet d'une lanterne
-sourde et sous des feuillages d'oliviers,&mdash;claquer,
-sur la joue divine, le visqueux
-baiser de l'Euphémisme.</p>
-
-<p>Maintenant, d'où provenait cet or qu'il
-extrayait, chaque jour, de sa poche noire?
-Du jeu? Soit. On glissait là-dessus sans
-approfondir, ne lui connaissant ni dettes,
-ni maîtresse, ni bonnes fortunes.&mdash;D'ailleurs,
-<i>aujourd'hui</i>!&hellip; Qu'importait?&hellip;
-Chacun ses petites affaires!&hellip; Les femmes
-le traitaient d'homme «charmant»; et
-c'était fini.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Tout à coup, Tussert, sur un refus de
-cartes, ployant son jeu:</p>
-
-<p>&mdash;Je perds seize mille francs, ce soir!
-dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Vingt-cinq louis de revanche? offrit
-le vicomte Le Glaïeul.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne propose ni accepte le jeu sur
-parole et je n'ai plus d'or sur moi, répondit
-Tussert. Toutefois, mon état m'a mis en
-possession d'un <i>secret</i>,&mdash;d'un grand secret,&mdash;que
-je me décide à risquer, si cela vous
-agrée, contre vos vingt-cinq louis,&mdash;en
-cinq points liés.</p>
-
-<p>Après un assez légitime silence:</p>
-
-<p>&mdash;Quel secret?&hellip; demanda M. Le
-Glaïeul, à demi stupéfait.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, celui de l'<span class="sc">Eglise</span>! répliqua froidement
-Tussert.</p>
-
-<p>Fut-ce l'intonation brève et, certes, peu
-mystificatrice de ce ténébreux viveur, ou
-la fatigue nerveuse de la nuit, ou les captieuses
-fumées dorées du r&oelig;derer, ou l'ensemble
-de ces choses, les deux invités et
-la rieuse Maryelle, elle-même, tressaillirent
-à ces mots: tous trois, en regardant
-l'énigmatique personnage, venaient d'éprouver
-la sensation que leur eût causée
-le dressement soudain d'une tête de serpent,
-entre les flambeaux.</p>
-
-<p>&mdash;L'Eglise a tant de secrets&hellip; que je
-pourrais, au moins, vous demander lequel!&hellip;
-répondit, sans plus s'émouvoir,
-le vicomte Le Glaïeul: mais, vous me
-voyez médiocrement curieux de ces sortes
-de révélations. Concluons. J'ai trop gagné,
-ce soir, pour vous refuser; donc, tenu,
-quand même! Vingt-cinq louis, en cinq
-points liés, contre «Le secret de l'<span class="sc">Eglise</span>»!</p>
-
-<p>Par une courtoisie d'homme «du
-monde» il ne voulut évidemment point
-ajouter: «&hellip; qui ne nous intéresse pas».</p>
-
-<p>On reprit les cartes.</p>
-
-<p>&mdash;L'abbé! savez-vous bien qu'en ce
-moment vous avez l'air du&hellip; <i>Diable</i>?&hellip;
-s'écria, d'un ton naïf, la tout aimable Maryelle,
-devenue presque pensive.</p>
-
-<p>&mdash;L'enjeu, d'ailleurs, est d'une bizarrerie
-minime, pour des incrédules! murmura,
-follement, l'invité oisif avec un de
-ces insignifiants sourires parisiens dont
-la sérénité ne tient même pas devant une
-salière renversée.&mdash;Le secret de l'Eglise!
-Ah! ah!&hellip; Ce doit être <i>drôle</i>.</p>
-
-<p>Tussert le regarda:</p>
-
-<p>&mdash;Vous en jugerez, si je perds encore,
-dit-il.</p>
-
-<p>La partie commença, plus lente que
-les autres: une manche fut gagnée,
-d'abord, par&hellip; <i>lui</i>; puis revanche perdue.</p>
-
-<p>&mdash;La belle! dit-il.</p>
-
-<p>Chose très singulière: l'attention,&mdash;pimentée,
-au début, d'un semblant de
-superstition souriante, était, par degrés insensibles,
-devenue intense: on eût dit
-qu'autour des joueurs l'air s'était saturé
-d'une solennité subtile:&mdash;d'une inquiétude!&hellip;&mdash;On
-tenait à gagner.</p>
-
-<p>A deux points contre trois, le vicomte
-Le Glaïeul, ayant retourné le roi de c&oelig;ur,
-eut, pour jeu, les quatre sept&mdash;et un huit
-neutre; Tussert, ayant la quinte majeure
-de pique, hésita, joua d'autorité, par un
-mouvement de risque-tout,&mdash;et perdit,
-comme de raison. Le coup fut joué très
-vite.</p>
-
-<p>Le diacre eut, pendant une seconde,
-une lueur de regard et le front crispé.</p>
-
-<p>A présent, Maryelle considérait, insoucieusement,
-ses ongles roses; le vicomte,
-d'un air distrait, examinait la nacre des
-jetons, sans questionner; l'invité oisif, se
-détournant, par contenance, entr'ouvrit
-(avec un tact qui tenait, vraiment, de
-l'Inspiration!) les rideaux de la croisée,
-auprès de lui.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Alors, à travers les arbres, apparut,
-pâlissant les bougies, l'aube livide,&mdash;le
-petit jour, dont le reflet rendit brusquement
-mortuaires les mains des jeunes
-hôtes du salon. Et le parfum de l'appartement
-sembla s'affadir, plus impur, d'un
-regret de plaisirs marchandés, de chairs à
-regret voluptueuses,&mdash;de lassitude!&mdash;Et
-de très vagues mais poignantes nuances
-passèrent sur les visages, dénonçant, d'une
-imperceptible estompe, les atteintes futures
-que l'âge réservait à chacun d'eux.
-Bien que l'on ne crût à rien, ici, qu'à des
-plaisirs fantômes, on se sentit, tout à
-coup, sonner si creux en cette existence,
-que le coup d'aile de la vieille Tristesse-du-Monde
-effleura, malgré eux, à l'improviste,
-ces faux amusés: en eux, c'était le vide,
-l'inespérance: on oubliait, on ne se souciait
-plus d'entendre&hellip; l'insolite secret&hellip;
-si, toutefois&hellip;</p>
-
-<p>Mais le diacre s'était levé, glacial, tenant,
-déjà, son tricorne.&mdash;Après un coup d'&oelig;il
-circulaire, officiel, sur ces trois vivants
-quelque peu interdits:</p>
-
-<p>&mdash;Madame, et vous, messieurs, dit-il,
-puisse l'enjeu que j'ai perdu vous donner
-à songer!&hellip; Payons.</p>
-
-<p>Et, regardant, avec une fixité froide,
-les brillants écouteurs, il prononça,
-d'une voix plus basse, mais qui
-sonna comme un coup de glas, cette damnable,
-cette fantastique parole:&mdash;Le secret
-de l'Église?&hellip; C'est&hellip; <span class="small">C'EST QU'IL N'Y
-A PAS DE</span> «<span class="small">PURGATOIRE</span>».</p>
-
-<p>Et, pendant que, ne sachant que penser,
-on le considérait, non sans un certain
-émoi, le diacre, ayant salué, se dirigea,
-tranquille, vers le seuil;&mdash;après avoir
-montré, dans l'embrasure, sa face morne
-et blême, aux yeux baissés, il referma la
-porte sans aucun bruit.</p>
-
-<p>Une fois seuls, on respira, délivré de ce
-spectre.</p>
-
-<p>&mdash;Ce doit être inexact! balbutia, candidement,
-la sentimentale Maryelle, encore
-impressionnée.</p>
-
-<p>&mdash;Propos d'un décavé, pour ne pas dire
-d'un farceur qui ne sait de quoi il parle!&hellip;
-s'exclama Le Glaïeul, d'un ton de palefrenier
-qui a fait fortune.&mdash;Le Purgatoire,
-l'Enfer, le Paradis!&hellip; C'est du moyen
-âge, tout cela! C'est de la <i>blague</i>!</p>
-
-<p>&mdash;N'y pensons plus! flûta l'autre gilet.</p>
-
-<p>Mais, en cette mauvaise clarté de l'aube,
-le menaçant mensonge du jeune impie
-avait, <i>quand même</i>, porté!&mdash;Tous trois
-étaient fort pâles. On but, avec de niais
-sourires forcés, un dernier verre de champagne&hellip;</p>
-
-<p>Et, cette matinée-là,&mdash;de quelque
-pressante éloquence que se montrât l'invité
-oisif,&mdash;Maryelle, pénitente peut-être, refusa
-d'accéder à son «amour».</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch5">L'INCOMPRISE</h2>
-
-<p class="noindent"><i>A Monsieur Jules Destrée.</i></p>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>Ne frappez jamais une femme, même avec une fleur.</p>
-
-<p class="sign"><i>Sourates de l'<span class="small roman">AL-KORAN</span>.</i></p>
-
-</blockquote>
-
-<p>Aux primes roses du dernier printemps,
-Geoffroy de Guerl, emmenant de
-Paris sa première préférée, Simone Liantis,
-avait loué, sur les bords de la Loire,
-ce riant cottage, meublé en style
-Louis XVI et clos de jardins&mdash;où de très
-hauts lilas, enserrant une centrale étendue
-de verdure, s'entrecroisaient en longues
-charmilles jusqu'à la claire-voie.&mdash;Aux
-lointains alentours, sur le flanc de
-menues collines, d'assez profondes épaisseurs
-de frênes et de mélèzes,&mdash;que,
-maintenant, rougissait déjà l'automne,&mdash;épandaient
-comme de la solitude vers
-l'habitation.</p>
-
-<p>A vingt ans&mdash;et n'étant doué que d'à
-peine sept mille francs de rente,&mdash;s'exposer
-à de l'attachement pour une élégante,
-pour cette élancée brune aux regards assurés,
-à peau de jasmin, aux traits fins et
-durs,&mdash;folie, n'est-ce pas?&hellip; Soit. Mais
-si M. de Guerl était bien fait, d'allures
-aimables, d'une bravoure célèbre et d'un
-esprit artiste, une sentimentalité clairvoyante
-le défendait,&mdash;armure occulte,
-mais à l'épreuve,&mdash;contre toutes amoureuses
-concessions capables d'entraîner
-d'essentielles déchéances.</p>
-
-<p>Simone, d'ailleurs, durant ce sizain de
-lunes de miel, s'était montrée des moins
-dangereuses, ne jouant au mariage que
-par attitude, point mondaine, gaie, peu
-dépensière, et, les soirs, ayant de ces
-«<i>tout ce que tu voudras</i>!» qui brûlaient
-l'oreille.&mdash;Et puis, sa nature était si insoucieuse,
-qu'elle s'était laissé saisir et
-vendre tout ce qu'elle tenait de ses deux
-premiers oubliés. Il ne lui restait, pour
-biens, que d'insignifiants bijoux, de peu
-nombreuses toilettes,&mdash;et une bague. Par
-exemple, le merveilleux solitaire de celle-ci
-était d'une taille, d'une blancheur et
-d'une eau si rares&mdash;que des joailliers en
-renom s'étaient engagés à le payer, net,
-cinq cents louis, le jour qu'il plairait.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! comme l'on s'était «amusé»
-toute la saison!&hellip; Chevauchées, parties
-de pêche et de canot, chasses exprès fatigantes,
-repas rustiques sur l'herbe, excursions,&mdash;et,
-chez soi, musique, baisers,
-livres, causeries et disputes! L'on avait
-des jeux,&mdash;de vieilles armes, aussi, d'autrefois,
-qu'on essayait, pour rire, aux jardins.&mdash;En
-fait de connaissances, on n'avait
-reçu personne; si bien que, grâce à l'illusion
-juvénile, M. de Guerl et Simone
-pouvaient, à présent, se sembler intimes.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Cependant&hellip; elle avait des instants, instants
-indéfinissables, dont la fréquence
-augmentait aux approches du retour à
-Paris. Ainsi, lorsque, la tenant enlacée,
-sous les lilas troués de lueurs d'étoiles, il
-lui disait les choses les plus douces, lui
-parlant, avec tendresse, d'un enfant qui
-les unirait plus encore, d'heures passionnées,
-d'une existence joyeuse et toute
-simple, la bien-aimée paraissait comme
-distraite, le regardait avec une sorte d'étrangère
-fixité, comme lui cachant un grief.
-Un trépignement démentait les singulières
-larmes dont, parfois, ses cils étincelaient;
-ce qui donnait à son émotion secrète un
-caractère de contrariété,&mdash;presque d'impatience,&mdash;inintelligible.</p>
-
-<p>Elle semblait sur le point de lui <i>crier</i>
-quelque chose; puis, désespérée et comme
-y renonçant, elle se taisait.</p>
-
-<p>Brusque, elle lui avait souvent dit, en
-ces instants-là:</p>
-
-<p>&mdash;Tu sais, Geoffroy, s'il me plaisait, je
-pourrais te quitter?&mdash;même sans te prévenir,
-d'une heure à l'autre.&mdash;Avec mon
-diamant, je suis libre: j'aurais le temps,
-là-bas, de choisir, entre les plus riches, un
-amant de mon goût. Oui, si je voulais, dès
-ce soir,&mdash;tiens, tu serais seul. Plus de
-Simone.&mdash;Eh bien?&hellip; quoi! cela ne
-t'irrite pas davantage?&hellip; Merci!</p>
-
-<p>Ses yeux brillaient; on eût dit qu'elle
-attendait une parole, un acte, que M. de
-Guerl ne savait pas trouver. Les réponses
-étonnées du jeune homme étaient reçues
-de Simone avec des détours de tête, une
-moue,&mdash;un léger haussement d'épaules,
-même, depuis peu.&mdash;Aux: «&mdash;Que te
-prend-il, chère Simone?&hellip;» elle répondait,
-grave, en regardant le vague:&mdash;«Tu
-verras, toi, qu'avec toute ta bonne
-éducation, tu seras la cause <i>de ma mort</i>.&mdash;Mais&hellip;
-qu'as-tu donc? s'écriait-il.&mdash;Ah!
-si seulement tu étais un peu&hellip; autre!&mdash;Alors,
-tu ne m'aimes plus?&hellip;&mdash;Si&hellip;
-mais&hellip; pas tant que je voudrais! et c'est
-ta faute.» Il souriait à ce mot, et Simone,
-sourcils froncés, courait s'enfermer dans
-sa chambre&mdash;où son amant l'entendait
-pleurer pendant quelquefois une heure.&mdash;Revenue
-vers lui, elle paraissait avoir
-oublié sa petite scène!&hellip; De sorte que,
-sans accorder à l'incident plus d'attention,
-M. de Guerl, se désattristant, concluait
-avec un «Dieu! que les femmes sont
-bizarres!» dont la banalité puissante le
-rassurait.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Par un couchant magnifique, vers les
-cinq heures, comme tous deux, aux jardins,
-par forme de distraction paradoxale et
-faute d'autres, tiraient de l'arbalète sur la
-pelouse,&mdash;d'une vieille et forte arbalète
-de jadis,&mdash;la <i>trop</i> singulière jeune femme,
-n'ayant plus de carreaux à envoyer, s'écria,
-tout à coup,&mdash;après un de ces longs regards
-dans le vague:</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! suis-je bête! Et ça?</p>
-
-<p>En une saccade, ôtant de son doigt le
-diamant, elle le posa sur la rainure de l'arbalète,
-en ce moment relevée vers les bouquets
-de bois et les flaques stagnantes de
-la Loire.</p>
-
-<p>&mdash;Hein!&hellip; Si je l'envoyais? Pourtant?&hellip;
-dit-elle.</p>
-
-<p>Et elle riait.</p>
-
-<p>&mdash;Simone! es-tu folle?&hellip; répondit-il.</p>
-
-<p>Mais, comme cédant à quelque irrésistible
-mouvement d'hystérie perverse, arrivée
-à la crise aiguë, elle pressa froidement
-la détente:&mdash;une étincelle, une goutte de
-feu s'enfonça dans le crépuscule.</p>
-
-<p>Pendant que M. de Guerl regardait son
-amie avec stupeur, celle-ci, laissant tomber
-l'arbalète, arracha une branchette assez
-solide, puis, jetant l'autre bras à l'entour du
-cou de son amant, lui murmura, les yeux à
-demi fermés, d'une voix rauque, triviale,
-câline,&mdash;et d'un timbre qu'il n'avait pas
-entendu:</p>
-
-<p>&mdash;<i>Ah! je sais ce que je mérite, va!
-Mais, cette fois, au moins, je pense&mdash;que
-tu vas y aller</i>&hellip; (Elle cinglait l'air, de sa
-badine) <i>et là,&mdash;ferme!&hellip; ou tu n'es pas
-un homme! Crois-tu quelle m'aura coûté
-cher, ma première danse, de toi?&mdash;Dame,
-aussi! quand on étouffe!&hellip; Ah! ça fait du
-bien, ça détend, de dire les choses, à la fin
-des fins!&mdash;Te voilà mon maître! Plus un
-sou! Tu peux me chasser!&mdash;Comme tu me
-plais, à présent!&hellip; Mais, rudoie-moi donc!
-Surtout ne te gêne pas.&mdash;Comment! tu
-dis que tu m'aimes, et, en six mois, tu ne
-m'as même pas flanqué une gifle?&hellip;&mdash;C'est
-égal: cette fois-ci, je ne l'aurai pas
-volé, d'être battue!</i> (Elle se renversait à
-demi, sentant l'âcre, marquant, de ses
-ongles, l'une des mains de son amant, dont
-elle respirait, à narines dilatées, le veston
-de velours noir.)&mdash;<i>Il faut qu'une femme
-se sente un peu tenue, vois-tu!&hellip; Et, si tu
-savais comme ça vaut mieux que des phrases
-une bonne dégelée!&mdash;Tu vas me laisser là
-ta politesse, à présent, j'imagine? hein!</i>&hellip;
-(Ses dents claquaient.) <i>Là! tu es pâle! tu
-es en colère! Tu vas me faire des bleus!&hellip;
-Je savais bien que tu étais un mâle!</i></p>
-
-<p>A cette éruption, des moins prévues,
-M. de Guerl, ayant, en effet, pâli, la considérait
-comme s'il l'eût vue pour la première
-fois. Puis, se dégageant, après un
-silence, et tranquille:</p>
-
-<p>&mdash;Une cravache me sera mieux en main!
-dit-il.</p>
-
-<p>Et, la laissant, haletante, sur un banc,
-il rentra; puis, de l'autre porte, sortit de
-la maison, comme on s'échappe.&mdash;Trois
-heures après, Simone, très inquiète,
-déchirait, entre ses dents, son mouchoir,
-dans sa chambre, devant une bougie,&mdash;lorsque
-la bonne lui remit la lettre suivante,
-apportée de Nantes, par exprès:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Chère abandonnée, je te dois six mois
-d'une illusion ravissante, je l'avoue; mais,
-en te dévoilant, ce soir, tu as à jamais
-glacé pour toi les sens que cette illusion
-seule m'inspirait.&mdash;Certes, je n'ignore
-pas qu'aujourd'hui, surtout, il paraît indispensable
-(aux yeux de maintes personnes
-de ton sexe) d'être une brute pour être un
-«mâle»,&mdash;et que les baisers semblent
-plus fades à celles-ci que les horions;&mdash;mais
-comme, d'une part, entre les violents
-plaisirs auxquels, par simple jeu, peut se
-prêter notre sensualité, il se trouve que le
-propre de ceux dont, paraît-il, tu raffoles,
-est de détruire cette <span class="small">JOIE</span>, qui (seule et
-avant tout) doit consacrer la vie à deux
-entre une compagne et son compagnon, et
-comme, d'autre part, si tu ne peux te
-passer de <i>danses</i> pour te figurer que tu
-m'aimes, je puis très bien, moi, me passer,
-pour être heureux, d'administrer des volées
-à celle qui m'est chère,&mdash;j'ai dû
-m'enfuir, même sans chapeau, pour nous
-épargner tout échange d'aussi oiseuses que
-burlesques explications.</p>
-
-<p>«Ainsi, fantasque enfant! lorsque je te
-contemplais, dans les belles soirées, sous
-nos longues charmilles, et que, transporté
-d'amour, je murmurais sur tes lèvres ce
-que mon c&oelig;ur me suggérait, tu te disais,
-toi, tout bonnement, avec un profond soupir,
-en levant tes beaux yeux au ciel, dont
-ils semblaient mélancoliquement compter
-les étoiles:&mdash;Oui; mais, tout cela, ce
-n'est pas des bons coups de botte?&hellip; Pauvre
-ange! plains-moi, si, redoutant une gaucherie
-native, je ne m'estime pas assez
-parfait pour oser&hellip;, ne fût-ce qu'essayer de
-te satisfaire. A chacun ses sens et ses désirs!
-Je ne discute pas les tiens, ni leur
-aloi; je déplore, seulement, de ne me
-juger, pour toi, qu'un aggravant garde-malade.
-Donc, adieu. Ne t'inquiète pas
-plus de notre c&oelig;ur que de la chaumière;
-celle-ci est déjà louée, pour le 15, à toute
-une famille de braves négociants, qui n'attendent
-que ton départ. Demain, dans la
-matinée, un factotum viendra te remettre,
-sous pli, un bon de six mille francs,
-payable à vue (à la tienne seule), chez mon
-notaire, à Paris. Moi, je suis déjà loin.»</p>
-
-<p>«Compliments, regrets et bonne chance!</p>
-
-<p class="sign">«<span class="sc">Geoffroy</span><a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.»</p>
-</blockquote>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> L'auteur de cette <i>Nouvelle</i> n'approuve guère
-le ton de cette lettre envers une malade. Elle
-serait, tout d'abord, d'un ingrat, si elle n'émanait
-d'un jeune ignorant mondain, beaucoup TROP
-distingué ici.</p>
-</div>
-<p>Simone, à cette lecture, allongeant les
-lèvres avec une irréprochable moue de dédain,
-la laissa tomber d'entre deux doigts:</p>
-
-<p>&mdash;Quel dommage qu'un si beau garçon
-ne soit, au fond, qu'un rêveur!&mdash;murmura-t-elle:&mdash;et
-quel dommage que
-ceux-là <i>qui savent comprendre une femme</i>&hellip;
-soient si&hellip;</p>
-
-<p>Elle s'arrêta, rêveuse elle-même, Simone
-Liantis, la pauvre et délicate fille,&mdash;hélas!
-tout récemment décédée, d'ailleurs
-(navrante Humanité!) sous le numéro 435,
-vingt-sixième série (nymphomanes), aux
-Incurables,&mdash;son mal étant <i>essentiel</i>,&mdash;c'est-à-dire
-de ceux dont <i>on ne peut pas</i>
-(sans Dieu) <span class="small">VOULOIR</span> <i>guérir</i>.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch6">S&OElig;UR NATALIA</h2>
-
-<p class="noindent"><i>A Madame la comtesse de Poli.</i></p>
-
-<blockquote class="epi">
-<div class="poetry">
-<div class="verse">«Oh! quand ma dernière heure</div>
-<div class="verse">Viendra fixer mon sort,</div>
-<div class="verse">Obtenez que je meure</div>
-<div class="verse">De la plus sainte mort.»</div>
-</div>
-
-<p class="sign">(<i>Vieux cantique à <span class="small roman">NOTRE-DAME</span>.</i>)</p>
-
-</blockquote>
-
-<p>Autrefois, en Andalousie, à l'angle
-d'une route montueuse, s'élevait un
-monastère de franciscaines du tiers ordre;&mdash;ce
-cloître, bien qu'en vue d'autres couvents
-qui se veillaient les uns les autres,
-était surtout protégé par la vénération
-qu'imposait, alors, l'aspect de toute grande
-croix sur un portail d'où tintait une cloche
-deux fois le jour. Une longue chapelle,
-dont l'huis, jamais fermé, s'ouvrait sur
-trois marches et le grand chemin, longeait,
-d'un côté, le grand mur de ce monastère.
-Aux alentours, les riches plaines, les arbres
-à parfums, l'herbe des fossés, l'isolement,
-la route poudreuse.</p>
-
-<p>Par un énervant crépuscule d'automne,
-se trouvait, agenouillée en ses habits de
-novice, au fond de cette chapelle, une
-jeune fille aux traits d'une beauté suave et
-touchante. C'était devant une niche creusée
-en un pilier:&mdash;du cintre pendait une
-solitaire lampe d'or, éclairant une Madone
-aux yeux baissés, aux mains ouvertes,
-ruisselantes de grâces radieuses,&mdash;une
-Mère céleste, en l'attitude de l'<i lang="la" xml:lang="la">Ecce ancilla</i>.</p>
-
-<p>Sur la route, on entendait monter, à
-travers les vitraux opposés, les accents frais
-et sonores d'un chanteur de sérénade que
-les accords d'une mandoline cordouane
-accompagnaient. Les langoureuses paroles
-brûlantes de passion, d'audace, de jeunesse,
-parvenaient, dans l'église, jusqu'à
-s&oelig;ur Natalia, la novice agenouillée, qui, le
-front sur ses bras croisés aux pieds de la
-Madone, murmurait, d'une voix désolée:</p>
-
-<p>&mdash;Madame, vous le voyez, je pleure, et
-vous supplie de ne point me bannir de toute
-compassion, car c'est défaillante et dans
-l'angoisse&mdash;et votre sainte image au fond
-de toutes les pensées&mdash;que je vais m'exiler
-d'ici. O chaste reine, prendrez-vous en
-pitié celle qui déserte, pour un amour
-mortel, le seuil du salut! Cette voix, vous
-l'entendez, elle m'implore, en sa fervente
-fidélité! Si je ne viens pas, il va mourir!
-Ses transports, si longtemps subis sans
-espérance et sans plainte, comment les
-condamner? Et persister à ne pas consoler
-celui qui aime tant! Vous qui savez si je
-vous aime, ô Madame! et que, tous les
-soirs, ma joie était de venir vous prier ici,
-pardonnez-moi! Voici mon voile, voici la
-clef de ma cellule, je les remets à vos pieds.
-Mais, je ne peux plus&hellip; j'étouffe&hellip; Cette
-voix, elle m'attire&hellip; Adieu&hellip; adieu!</p>
-
-<p>Debout, chancelante, n'osant lever les
-yeux, s&oelig;ur Natalia posa la clef sainte et le
-voile aux pieds de la bleue Madone au doux
-visage de lumière, aux yeux baissés aussi,&mdash;mais
-vers quels Cieux et quelles étoiles!
-Puis, s'appuyant aux piliers, elle gagna le
-portail, et, après un instant, l'entr'ouvrit:
-elle descendit les degrés et se trouva sur la
-route,&mdash;qui s'étendait lointaine, aux clartés
-d'une large lune illuminant la campagne.</p>
-
-<p>&mdash;Juan! cria-t-elle.</p>
-
-<p>A cet appel, un cavalier, un juvénile seigneur,
-au profil dominateur, aux regards
-tout brûlants de joie, apparut, et sautant
-de cheval, enveloppa de son manteau celle
-qui était, enfin, venue vers lui.</p>
-
-<p>&mdash;O Natalia! dit-il.</p>
-
-<p>La tenant ployée entre ses bras, sur son
-cheval, ils partirent vite vers le manoir
-dont les tours, là-bas, s'accusaient sous les
-lunaires ombres.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Ce furent six mois de fêtes, d'amour, de
-voyages charmants, à travers l'Italie, à
-Florence, à Rome, à Venise: lui joyeux,
-elle souvent pensive, les caresses de son
-ardent ravisseur, bien qu'éperdues et enivrantes,
-n'étant pas celles que l'innocence
-de son c&oelig;ur avait espérées.</p>
-
-<p>Soudainement, de retour à Cadix, par
-un matin de soleil, sans qu'une parole
-même l'eût avertie, elle se réveilla seule,
-sans anneau nuptial, sans même la joie
-d'un enfant;&mdash;son amant, fatigué d'elle,
-était disparu.</p>
-
-<p>Avec un profond soupir, la jeune fille
-laissa tomber le billet sombre qui lui annonçait
-la solitude:&mdash;elle ne se plaignit
-pas, résolue à ne pas survivre.</p>
-
-<p>En peu d'heures, lorsqu'elle eut répandu
-aux Pauvres l'or qui lui restait, au moment
-même de se délivrer de la vie, une
-pensée,&mdash;une candide pensée,&mdash;l'oppressa:
-revoir, encore une fois, une seule fois,
-pour un suprême adieu, la Madone de
-jadis.</p>
-
-<p>Donc, vêtue en pénitente et mendiant
-un peu de pain sur la route, elle s'achemina
-vers le monastère,&mdash;vers la chapelle,
-plutôt! car elle ne pouvait plus rentrer
-parmi les vierges fidèles. En quelques
-jours de marche, et, comme se fonçaient
-les bleuissements d'un beau soir d'été tout
-brillant d'astres, elle arriva tremblante,
-exténuée, devant le saint portail.</p>
-
-<p>Elle se souvenait qu'à cette heure-là ses
-anciennes compagnes étaient retirées, en
-oraison, dans leurs cellules, et que, sous
-les hauts piliers, l'église devait être aussi
-déserte que le soir de l'enlèvement. Elle
-poussa donc la porte et regarda:&mdash;personne!&hellip;
-Là-bas, seulement, sous la
-lampe toujours claire, la Madone.</p>
-
-<p>Elle entra, puis, à deux genoux, avança
-sur les dalles blanches, vers sa céleste amie,
-et inclinée, entre des sanglots, elle balbutia,
-parvenue aux pieds de Celle qui pardonne:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Madame! je suis indigne de
-clémence! Je ne savais pas,&mdash;alors que
-la tentatrice voix me suppliait!&mdash;je ne
-savais pas quel abandon, quel opprobre,
-hélas! réserve l'amour mortel. O honte!
-dont je vais mourir, bannie de tout asile
-chez les miens,&mdash;ici, surtout!&hellip; Laquelle
-de vos filles, ô Mère, ne m'accueillerait
-d'un signe d'effroi, me montrant le dehors
-en cette chapelle?&hellip;&mdash;Oh! j'ai perdu
-l'espérance, en voulant consoler!&hellip;</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Alors, comme les silencieuses larmes
-de Natalia tombaient sur les pieds de l'Elue
-Divine, et que la jeune fille relevait un regard
-suprême, chargé d'adieux, vers la
-Madone, elle tressaillit d'une soudaine extase,
-car elle vit les yeux sacrés qui la regardaient;
-et les lèvres de la statue s'entr'ouvrirent;
-et Celle du Ciel lui dit, doucement:</p>
-
-<p>«&mdash;Ma fille, ne te souviens-tu pas? Tu
-m'as confié ton voile, et la clef de ta cellule,
-avant de nous quitter. Je t'ai donc
-remplacée, accomplissant sous ce voile
-toutes les tâches de tes v&oelig;ux: nulle d'entre
-tes compagnes ne s'est aperçue de ton absence:
-reprends donc ce que tu m'as confié;
-rentre dans ta cellule, et&hellip; ne t'en va
-plus.»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch7">L'AMOUR DU NATUREL</h2>
-
-<p class="noindent"><i>A Monsieur Emile Michelet</i>.</p>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>L'Homme peut tout inventer,
-excepté l'art d'être heureux.</p>
-
-<p class="sign"><span class="small">NAPOLÉON BONAPARTE</span>.</p>
-
-</blockquote>
-
-<p>En ses excursions matinales dans la
-forêt de Fontainebleau, M. C** (le
-chef actuel de l'Etat), par un de ces derniers
-levers de soleil, en vaguant sur l'herbe
-et la rosée, s'était engagé en une sorte de
-val, du côté des gorges d'Apremont.</p>
-
-<p>Toujours d'une élégance rectiligne, très
-simple, en chapeau rond, en petit frac
-boutonné, l'air positif, n'ayant, en son incognito,
-rien qui rappelât les allures du
-précédent Numa,&mdash;bref, n'excédant pas,
-en sa modestie distinguée, l'aspect d'un
-touriste officiel, il se laissait aller, par hygiène,
-aux charmes de la Nature.</p>
-
-<p>Soudain, il s'aperçut que «la rêverie
-avait conduit ses pas» devant une assez
-spacieuse cabane, coquette, avec ses deux
-fenêtres aux contrevents verts. S'étant approché,
-M. C** dut reconnaître que les
-planches de cette demeure anormale
-étaient pourvues de numéros d'ordre&mdash;et
-que c'était un genre de baraque foraine,
-louée, sans doute, à qui de droit. Sur la
-porte étaient inscrits, en blanches capitales,
-ces deux noms: <span class="small">DAPHNIS ET CHLOÉ</span>.</p>
-
-<p>Cette inscription le surprit. Par une curiosité
-souriante, mais discrète,&mdash;bref,
-sans songer le moins du monde à laïciser
-cet ermitage, il heurta, poliment, à la
-porte.</p>
-
-<p>&mdash;Entrez! crièrent, de l'intérieur, deux
-fraîches voix d'enfants.</p>
-
-<p>Il toucha le loquet: la porte s'ouvrit,
-pendant qu'un intermittent rayon de soleil,
-à travers les feuillages, l'illuminait
-ainsi que l'intérieur de l'idyllique habitation.</p>
-
-<p>M. C**, sur le seuil, se voyait en présence
-d'un tout jeune homme aux blonds
-cheveux bouclés, aux traits de médaille
-grecque, au teint mat, aux sceptiques yeux
-bleus&mdash;dont le fin regard offrait cet on ne
-sait quoi de railleur qui spécialise le fond
-des prunelles normandes,&mdash;et d'une toute
-jeune fille, au visage ingénu, d'un ovale
-pur, couronné de beaux cheveux bruns
-tressés. Ils étaient vêtus, l'un et l'autre,
-d'un complet de deuil, en étoffe de campagne,&mdash;d'une
-coupe que le bienpris de
-leurs personnes rendait passable. Tous
-deux étaient charmants&mdash;et leur air artiste
-n'éveillait pas, chose étrange, l'aversion.</p>
-
-<p>Revenant de maints voyages, le chef de
-l'Etat se trouvait donc, un peu malgré lui,
-tout heureux d'apercevoir d'autres «visages»
-que ceux des préfets, des sous-préfets
-et des maires: cela lui reposait la vue.</p>
-
-<p>Daphnis était debout contre une table
-rustique: l'aimable Chloé, regardant, sous
-ses cils abaissés, l'hôte inattendu, se trouvait
-assise sur une couchette de fer, nouveau
-système, au matelas de varech, aux
-draps blancs et rudes, au double oreiller.
-Trois chaises en sparterie, quelques objets
-de ménage, des plats et des tasses de
-faïence en imitation de vieux Limoges, et,
-sur la table, de brillants couverts en tout
-récent melchior,&mdash;complétaient l'ameublement
-du réduit nomade.</p>
-
-<p>Étranger, dit Daphnis, soyez le bienvenu,
-vous qui entrez en cet inespéré rayon
-de soleil!&hellip; Vous déjeunez avec nous sans
-façons, n'est-ce pas? Nous avons des &oelig;ufs,
-du lait, du fromage, du café, même;&mdash;Chloé,
-vite un couvert de plus!</p>
-
-<p>Les puissants de la terre aiment les
-choses simples et imprévues, et se prêtent
-volontiers aux charmes de l'incognito,
-chez les humbles. Devant pareil accueil,
-M. C** ne pouvait guère se refuser d'être
-aimable et, par forme de distraction, de se
-laisser aller à détendre, un peu (pour cette
-fois et par exception), le rigorisme de son
-caractère.</p>
-
-<p>«Voici, pensa-t-il, deux jeunes excentriques,
-échappés de quelques coins de
-Paris&mdash;et qui ont adopté cette ingénieuse
-manière de passer les vacances!&hellip; Peut-être
-sont-ils plus amusants que mon entourage:
-voyons.»</p>
-
-<p>&mdash;Mes jeunes amis, répondit-il en souriant
-(de l'air d'un roi de jadis entrant chez
-des bergers) j'aime le naturel!&hellip; et j'accepte
-votre offre champêtre.</p>
-
-<p>On prit place autour de la table, où,
-Chloé s'étant empressée, le repas commença
-sur-le-champ.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! le Naturel!&hellip; soupira Daphnis,
-avec un profond soupir: c'est à son intention
-que nous sommes ici! Nous le cherchons,
-d'un c&oelig;ur sans détours: mais&mdash;en
-vain!</p>
-
-<p>M. C** les regarda:</p>
-
-<p>&mdash;Comment, comment, mes jeunes amis?
-Mais, il vous environne! il vous enveloppe,
-ici, le naturel, de toutes ses joies pures,
-de tous ses produits agrestes!&hellip; Tenez,&mdash;l'excellent
-lait! les fraîches tartines!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! dit Chloé, cela, c'est vrai, bel
-étranger; le lait, on peut le boire: car il
-est fait, je crois, avec d'excellente cervelle
-de mouton.</p>
-
-<p>&mdash;Quant aux tartines, murmura Daphnis,
-pour ce qui est du pain, vous savez,
-avec les levures nouvelles, on n'est jamais
-sûr&hellip; mais quant au beurre, j'avoue qu'il
-m'a paru d'une margarine intéressante. Si
-vous préfériez, toutefois, le fromage, en
-voici un de confiance, où le suif et la craie
-n'entrent que pour un tiers à peine;&mdash;il
-est d'invention nouvelle.</p>
-
-<p>A ces paroles, M. C** considéra, plus attentivement,
-ses deux jeunes amphitryons:</p>
-
-<p>&mdash;Et&hellip; vous vous appelez Daphnis et
-Chloé&hellip; dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! ce sont nos petits noms, seulement&hellip;
-répondit Daphnis. Nos familles,
-jadis à l'aise, habitaient à Paris, aux
-Champs-Élysées, lorsqu'une subite conversion
-les réduisit au travail. Donc, récent
-avocat, j'allais bailler mon stage, comme
-tout le monde; Chloé, studieuse et déjà
-doctoresse, étudiait pour devenir sage-femme,
-lorsqu'un petit héritage nous a
-permis de nous unir tout de suite, sans
-attendre la clientèle,&mdash;et d'essayer de reprendre,
-selon nos goûts natals, en cette
-vieille forêt, notre existence du temps de
-Longus&hellip; mais, c'est difficile, aujourd'hui.&mdash;Quoi?
-vous ne mangez plus, cher étranger?&hellip;
-Voulez-vous deux &oelig;ufs au miroir?
-Ceux-ci sont à la mode. Ils proviennent de
-l'exportation, vous savez? de ces trois millions
-d'&oelig;ufs artificiels que l'Amérique nous
-expédie par jour: on les trempe dans
-une eau acidulée qui fait la coque: c'est
-instantané. Croyez-moi, goûtez-y. Nous
-prendrons le café après. Il est excellent!
-c'est de cette <i>fausse</i>-chicorée premier choix
-dont la vente annuelle, rien qu'à Paris, s'élève,
-d'après les totaux officiels, à dix-huit
-millions de francs. Ne nous refusez pas.
-C'est de bon c&oelig;ur, et sans cérémonie.</p>
-
-<p>M. C** dont la curiosité, malgré lui, s'éveillait
-à ces accents juvéniles, détourna
-diplomatiquement la conversation pour
-éviter avec le plus de politesse possible de
-répondre à l'offre cordiale de ses hôtes.</p>
-
-<p>&mdash;Un petit héritage, dites-vous?&hellip; reprit-il
-avec un air d'intérêt sympathique:&mdash;en
-effet, vous êtes vêtus de deuil, chers
-enfants!</p>
-
-<p>&mdash;Oui: nous portons celui de notre
-pauvre oncle Polémon! gémit Chloé, en
-essuyant une invisible larme.</p>
-
-<p>&mdash;Polémon? dit M. C** cherchant dans
-ses souvenirs;&mdash;ah oui! celui qui, pareil
-à Silène, était bon buveur de clairet, dans
-le temps des légendes?</p>
-
-<p>&mdash;Lui-même! soupira Daphnis: aussi
-ne s'éveillait-il, chaque aurore, qu'avec
-la&hellip; bouche de bois, le digne suppôt de
-Bacchus! Il aimait le vin naturel: or, s'étant
-fait adresser, en sa chaumine, une
-feuillette de ce fameux «Vin de propriétaire»,
-vous savez&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oui, bel étranger, appuya Chloé,
-d'une musicale petite voix de professeur:
-une feuillette de cette mixture si bien tartrée,
-plâtrée et dûment arseniquée que
-quatre ou cinq cents modernes en sont
-décédés!&hellip; de ce vin généreux que l'on
-boit en France, chez les artisans, en chantant,
-d'un c&oelig;ur léger, la chanson célèbre:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je songe en remerciant Dieu,</div>
-<div class="verse">Qu'ils n'en ont pas en Angleterre!</div>
-</div>
-
-<p>&mdash;En sorte que, reprit Daphnis, l'Être
-suprême l'ayant appelé à lui le soir même
-de la mise en bouteilles, notre oncle Polémon
-s'est rendu à cet appel au milieu d'atroces
-coliques, l'infortuné vieillard!&mdash;et
-ceci en nous léguant quelques drachmes.
-Mais, pardon:&mdash;vous fumez peut-être?
-cher étranger?&hellip; Voulez-vous un de ces
-cigares?&hellip; Ils sont, vraiment, passables, et
-de belle mine. Toujours importation d'Amérique!&hellip;
-c'est en feuilles de papier
-trempé dans une décoction de nicotine
-épurée, provenue des meilleurs bouts de
-cigares de la Havane; on en vend de deux à
-trois millions par mois, vous savez, rien
-qu'en France:&mdash;ceux-ci sont de première
-marque, au dire même de la régie&hellip;</p>
-
-<p>Pour le coup, M. C** croyant démêler,
-en ces derniers mots, une vague intention
-d'ironie à l'adresse du Progrès, crut devoir
-prendre un peu de son air officiel.</p>
-
-<p>&mdash;Merci, dit-il. Mais,&mdash;s'il est vrai que
-quelques abus se soient, hélas, glissés dans
-l'Industrie moderne,&mdash;en s'adressant
-bien, l'on trouve du vrai, toujours! D'ailleurs,
-à votre âge, qu'importent les vains
-plaisirs de la table? Ici, surtout, au milieu
-de cette nature vivante, de ces magnifiques
-et vivaces arbres, par exemple, dont les
-ramures séculaires&hellip; l'odeur salubre&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Plaît-il, cher étranger? répondit Daphnis
-en ouvrant de grands yeux:&mdash;quoi&hellip;
-vous ignorez donc? Mais, ces superbes
-chênes, ces hauts mélèzes, qui ont abrité
-tant de royales amours, ayant subi, durant
-certaine nuit d'un récent hiver, cinq
-ou six degrés de froid de plus que n'en pouvaient
-supporter leurs racines,&mdash;(ceci au
-rapport même des inspecteurs des Eaux
-et Forêts de l'Etat)&mdash;sont morts, en réalité.
-Vous pouvez voir l'entaille officielle qui les
-marque pour être abattus l'année prochaine.
-Ils finiront dans des cheminées de
-ministères. Ces feuillées sont les dernières
-et ne proviennent plus que de la vitesse
-acquise: ce n'est qu'une brillante agonie.
-Il suffit à un connaisseur de jeter un coup
-d'&oelig;il sur leur écorce pour savoir que la sève
-ne monte plus. En sorte que, sous l'apparence
-vivante de leurs ombrages, nous nous
-trouvons, en réalité, entourés d'innombrables
-spectres végétaux, de fantômes
-d'arbres!&hellip; Les anciens arbres nous
-quittent! Place aux jeunes.</p>
-
-<p>Un nuage passa sur le front, cependant
-mathématique, de M. C**:&mdash;à travers
-les hauts branchages, au dehors, une
-petite ondée froide cliquetait.</p>
-
-<p>&mdash;En effet, je crois, à présent, me souvenir&hellip;
-murmura-t-il;&mdash;mais n'exagérons
-rien!&hellip; et n'examinons rien de trop
-près, si nous voulons distinguer quelque
-chose&hellip; Il vous reste cette exubérante nature
-estivale&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Comment! se récria de nouveau Daphnis,&mdash;comment,
-cher étranger, vous
-trouvez «naturel» un été où nous passons
-nos après-midi, ma pauvre Chloé et
-moi, à grelotter l'un auprès de l'autre?</p>
-
-<p>&mdash;L'été n'est pas des plus chauds, en
-effet, cette année, reprit M. C**; eh bien,
-levez vos regards plus haut, jeunes gens!
-il vous reste la vue de ce vaste ciel intact
-et pur&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Un ciel intact et pur&hellip; où se croisent,
-toute la journée, des essaims de ballons
-pleins de messieurs éclairés&hellip; ce n'est plus
-un ciel&hellip; naturel, cher étranger!</p>
-
-<p>&mdash;Mais&hellip; la nuit, à la clarté des astres,
-au chant du rossignol, vous pouvez oublier&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;C'est que, murmura Daphnis, d'interminables
-rais électriques, partis du polygone,
-traversent l'ombre de leurs immenses
-balais de brouillard clair: cela
-modifie, à chaque instant, la clarté des
-étoiles et frelate la belle lueur lunaire sur
-les bois!&hellip; La nuit n'est plus&hellip; naturelle.</p>
-
-<p>&mdash;Quant aux rossignols, soupira Chloé,
-les sifflets continuels des trains de Melun
-les ont épouvantés; ils ne chantent plus,
-bel étranger!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! jeunes gens! s'écria M. C**,
-vous êtes, aussi, bien&hellip; pointilleux!&mdash;Si
-vous aimez tant le <i>Naturel</i>, que ne vous
-êtes-vous fixés au bord de la mer?&hellip;
-comme jadis?&hellip; Le bruit des hautes
-vagues&hellip; les jours d'orage&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;La mer, cher étranger? dit Daphnis:
-c'est que nous n'ignorons pas qu'un gros
-câble en aniaise, d'un bout à l'autre, l'immensité
-bien surfaite.&mdash;Il suffit, vous le
-savez, d'y verser un ou deux barils d'huile
-pour en apaiser les plus hautes vagues à
-près d'une lieue de ronde. Quant aux
-éclairs de ses «orages», du moment où,
-du centre d'un cerf-volant, on peut les faire
-descendre dans une bouteille,&mdash;la mer,
-aujourd'hui, ne nous paraît plus si&hellip; naturelle.</p>
-
-<p>&mdash;En tout cas, dit M. C**, les montagnes
-restent, pour les âmes élevées, un
-séjour où le calme&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Les montagnes? répondit Daphnis,
-lesquelles? Les Alpes, par exemple? Le
-mont Cenis?&hellip; Avec son chemin de fer
-qui le traverse, de part en part, comme un
-rat,&mdash;et qui, de sa vapeur, enfume, comme
-un fétide encensoir ambulant, les plateaux
-jadis verdoyants et habitables?&hellip; Les
-trains express parcourent, du haut en bas,
-les montagnes, avec des roues à crans d'arrêt.
-Ce n'est plus&hellip; naturel, ces montagnes-là!</p>
-
-<p>Il y eut un moment de silence.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, reprit bientôt M. C**, résolu à
-voir jusqu'où tiendraient les paradoxes de
-ces deux élégiaques amants de la Nature,
-alors, jeune homme, que comptez-vous
-faire?</p>
-
-<p>&mdash;Mais&hellip; y renoncer! s'écria Daphnis:
-suivre le mouvement! Et, pour vivre,
-faire,&mdash;par exemple&hellip; de&hellip; la politique,
-si vous voulez. Cela rapporte beaucoup.</p>
-
-<p>A ce propos, M. C** tressaillit et, réprimant
-un éclat de rire, les regarda tous
-deux.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! dit-il; vraiment?&hellip; Et, si je ne
-suis pas indiscret, que voudriez-vous être,
-en politique, monsieur Daphnis?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! dit tranquillement Chloé, toujours
-d'une exquise voix doctorale et terre
-à terre, puisque Daphnis représente, en
-soi, le parti des ruraux mécontents, bel
-étranger, je lui ai conseillé de se porter, à
-tout hasard, en candidat exotique, dans la
-circonscription la plus «arriérée» de ce
-pays. Cela se trouve. Or, que faut-il, de
-nos jours, aux yeux de la majorité des électeurs,
-pour mériter la médaille législative?
-Savoir se garder, tout d'abord, d'écrire&mdash;ou
-d'avoir écrit&mdash;le moindre beau livre;
-savoir se priver d'être doué, en aucun art,
-d'un immense talent; affecter de mépriser
-comme frivole tout ce qui touche aux productions
-de pure Intelligence: c'est-à-dire
-n'en parler jamais qu'avec un sourire protecteur,
-distrait et placide; savoir, habilement,
-donner de soi l'impression d'une
-saine médiocrité; pouvoir tuer le temps,
-chaque jour, entre trois cents collègues,
-soit à voter de commande,&mdash;soit à se
-prouver, les uns aux autres, que l'on n'est,
-au fond, que de moroses hâbleurs, dénués,
-sauf rares exceptions, de tout désintéressement;&mdash;et,
-le soir, en mâchonnant
-un cure-dents, regarder la foule, d'un
-&oelig;il atone, en murmurant: «Bah! Tout
-s'arrange! tout s'arrange!» Voilà, n'est-il
-pas vrai, les préalables conditions requises
-pour être jugé possible.&mdash;Une fois élu,
-l'on éprouve neuf mille francs d'appointements
-(et le reste), car on ne se paye pas
-de mots, à la Chambre!&mdash;l'on s'appelle
-l'«Etat»&hellip; et l'on décerne, entre temps,
-un ou deux brillants bureaux de tabac à sa
-chère petite Chloé!&hellip; Tout cela n'est pas
-inepte, je trouve: c'est un <i>métier</i> facile.
-Pourquoi n'essaierais-tu pas, Daphnis?</p>
-
-<p>&mdash;Eh! dit Daphnis, je ne dis pas non.
-C'est une question de frais d'affiches et de
-démarches dont l'on pourrait, à la rigueur,
-surmonter l'éc&oelig;urement.&mdash;Après tout,
-s'il ne s'agissait que d'avoir une «opinion»
-pour enlever la chose,&mdash;tenez, cher étranger,
-mettons-les toutes en votre chapeau
-rond&mdash;et tirez au hasard!&mdash;Vous devez
-avoir la main heureuse, je sens cela; vous
-amenez la meilleure d'entre elles, je parie,&mdash;celle
-qui sera, comme on dit, l'épingle
-du jeu.&mdash;D'ailleurs, m'est avis
-que si, plus tard, une autre me devenait
-plus plaisante, me souriait davantage,&mdash;peuh!
-au taux où elles sont, en cette
-époque, pour ce qu'elles pèsent et produisent,
-je ne me donnerais même pas la
-peine d'en changer.&mdash;Les «opinions»,
-en ce siècle, ne sont plus&hellip; naturelles,
-voyez-vous.</p>
-
-<p>M. C**, en homme affable, en esprit
-éclairé, condescendit à sourire de ces innocents
-paradoxes qu'excusait, à ses yeux,
-l'âge de ces précoces originaux.</p>
-
-<p>&mdash;Au fait, monsieur Daphnis, dit-il,
-vous pourriez représenter le parti du Cynisme-loyal,
-et, à ce titre, réunir bien des
-suffrages.</p>
-
-<p>&mdash;Sans compter, reprit Chloé, que&mdash;si
-je dois en croire, bel étranger, le bout
-du journal qui enveloppait le fromage, ce
-matin,&mdash;plusieurs localités chercheraient
-à faire équilibre (en inventant <i>quelqu'un</i>
-jusqu'à présent d'introuvable) à la gênante
-influence de certain «général» devenu
-l'engouement public, le député à la mode,
-et dont la politique&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Un <i>général</i>, dites-vous, Chloé?&hellip;
-interrompit Daphnis avec étonnement:&mdash;un
-général&hellip; qui fait de la politique&hellip; et
-qui est député&hellip; Ce n'est donc pas un
-général&hellip; naturel?</p>
-
-<p>&mdash;Non! dit M. C**, plus grave malgré
-lui, cette fois.&mdash;Mais, concluons, mes
-jeunes amis. Votre franchise d'adolescents
-un peu bizarres, mais aimables, a gagné
-ma sympathie, et je dois, à mon tour, me
-faire connaître. Je suis l'actuel chef de l'Etat
-français, dont vous me semblez de trop
-ironiques citoyens;&mdash;et je prends bonne
-note, monsieur Daphnis, de votre prochaine
-candidature.</p>
-
-<p>Entr'ouvrant son frac, M. C** laissa voir,
-entre son gilet et sa belle chemise blanche,
-empesée et rectangulaire, cette aune de
-large ruban de moire rouge qui va si bien
-à ses portraits et qui ne laisse aucun doute
-sur les augustes fonctions de qui le porte:
-cela remplace la couronne, sans choquer.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! le roi! s'écrièrent, à la fois,
-Daphnis et Chloé, se levant, pleins de stupeur
-et de vague respect.</p>
-
-<p>&mdash;Jeunes gens, il n'y a plus de roi! dit,
-avec froideur, M. C**; cependant, j'ai les
-pouvoirs d'un roi&hellip; quoique&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;J'entends! murmura Daphnis avec
-une sorte de condoléance: vous n'êtes pas,
-non plus, un roi&hellip; naturel?</p>
-
-<p>&mdash;J'ai, du moins, l'honneur de présider
-une république naturelle! répondit (plus
-sec) M. C**, en se levant.</p>
-
-<p>Daphnis toussa légèrement, à ces mots,
-mais sans interrompre, par déférence, n'étant
-pas encore «député».</p>
-
-<p>&mdash;Comme tel, ajouta M. C**, je vous
-octroie,&mdash;en retour de votre hospitalité
-gracieuse, et par exception,&mdash;licence
-pleine et entière d'occuper,&mdash;sans être
-inquiétés par nos gardes, et ceci durant les
-vacances de l'exercice 1888,&mdash;ce val
-désert, sis en l'une des principales forêts
-de l'Etat.&mdash;Puissé-je, l'heure venue, vous
-devenir plus utile, jeunes attardés d'une
-légende, qu'hélas! le Progrès, je le vois,
-surannise!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Que béni soit le jour&hellip; commença
-Daphnis.</p>
-
-<p>Et le «roi» salua les deux «bergers»
-et se retira, d'un pas égal, entre les grands
-arbres défunts, vers le vieux palais lointain,&mdash;laissant
-le pseudo-couple de Longus
-quelque peu saisi de l'aventure.</p>
-
-<p>Rentré en la royale demeure, où, provisoirement,
-M. C** occupe, je crois, les appartements
-de saint Louis (les moins inhabitables,
-d'ailleurs, de cette bâtisse ancienne
-qui n'a plus de raison d'être que
-comme rendez-vous de chasse ou villégiature
-pittoresque), l'honorable président
-du régime actuel, en fumant un <i>vrai</i> cigare
-dans l'oratoire du vainqueur d'Al-Mansourah,
-de Taillebourg et de Saintes,
-ne pouvait s'empêcher de reconnaître, en
-soi-même, qu'au fond l'amour des choses
-<i>trop</i> naturelles n'est plus qu'une sorte de
-rêve des moins réalisables, bon à défrayer,
-tout au plus, le verbiage des gens en retard,&mdash;et
-que <span class="small">DAPHNIS</span> et <span class="small">CHLOÉ</span>, pour
-mener, aujourd'hui, leur train du passé,
-leur simple existence champêtre, pour se
-nourrir, enfin, de <i>vrai</i> lait, de <i>vrai</i> pain,
-de <i>vrai</i> beurre, de <i>vrai</i> fromage, de <i>vrai</i>
-vin, dans de <i>vrais</i> bois, sous un <i>vrai</i> ciel,
-en une <i>vraie</i> chaumière, et liés d'un amour
-sans arrière-pensée, auraient dû commencer
-par mettre leur dite chaumière
-sur un pied d'environ vingt-cinq mille
-livres de rente,&mdash;attendu que le premier
-des bienfaits dont nous soyons, positivement,
-redevables à la Science, est d'avoir
-placé les choses simples essentielles et
-«naturelles» de la vie, <span class="small">HORS DE LA PORTÉE
-DES PAUVRES</span>.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch8">LE CHANT DU COQ</h2>
-
-<p class="noindent"><i>A Monsieur le Docteur Albert Robin.</i></p>
-
-<blockquote class="epi">
-<p lang="la" xml:lang="la">Et continuo, <i>cantavit
-gallus</i>.</p>
-
-<p class="sign"><span class="small">EVANGILES</span>.</p>
-
-</blockquote>
-
-<p>Le château fortifié du préfet romain
-Ponce Pilate était situé sur la pente
-du Moria: celui du tétrarque Hérode
-s'élevait, éblouissant, au milieu de jets
-d'eaux vives et de portiques, sur le mont
-Sion non loin des jardins de l'ancien Grand
-Prêtre Annas, beau-père de ce «Joseph»,
-surnommé Caïphe, soixante-huitième successeur
-d'Aaron, dont le lourd palais sacerdotal
-se dressait, également, au faîte de
-la ville de David.</p>
-
-<p>Or, le 13 du mois de nisan (14 avril) de
-l'an de Rome 782 (an 33 et un <i>temps</i> de
-J.-C.), un détachement de la cohorte d'occupation&mdash;savoir
-cinq cent cinquante-cinq
-hommes, prêtés au Grand Prêtre, en
-cas de sédition populaire, par le préfet&mdash;cerna
-silencieusement, sur les dix heures
-et demie du soir, les abords montueux des
-Oliviers.</p>
-
-<p>A l'entrée de ce sentier, que coupait,
-plus haut, l'inégal ruisseau du Cédron, le
-chef des piquiers du Temple, Hannalus<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>
-causait, sans doute, avec les centurions;
-il attendait ces agents d'Israël auxquels
-seuls il devait faire livrer passage, en vue
-de l'arrestation d'un factieux en vogue, de
-ce magicien de Nazareth, du fameux
-Jésus, que l'on savait s'être «réfugié» là,
-cette nuit.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Quelques rabbins ont écrit <i>Ananus</i> (voyez
-<i>Rouleaux des commentaires talmudiques du Consistoire
-de Varsovie</i>, 1827).</p>
-</div>
-<p>Bientôt, sous le clair de lune pascal<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, apparut,
-dévalant du faubourg d'Ophel, un
-gros de policiers pourvus de bâtons,
-d'épées et de cordes: ils étaient commandés
-par les deux émissaires du Grand Conseil,
-Achazias et Ananias&mdash;qu'assistait un
-porte-lanterne, Malchus, homme de confiance
-de Caïphe.&mdash;La troupe avait pour
-guide le plus récent disciple de ce Jésus,
-un homme originaire de cette petite ville
-de Karioth, sise dans la tribu de Juda, sur
-les bords de la mer Morte, à la limite occidentale
-de Gomorrhe l'ensevelie&mdash;(bien
-qu'il y eût aussi, aux frontières, un certain
-autre bourg moabite, appelé Kérioth,
-qui étageait ses quelques feux non loin de
-l'étang du Dragon).</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> La Pâque juive ne pouvait être célébrée qu'à
-la pleine lune:&mdash;ce qui annule, astronomiquement,
-l'hypothèse de l'éclipse totale du soleil,
-avancée par quelques-uns pour essayer de justifier
-comme <i>naturelles</i> les Ténèbres prouvées du Vendredi-Saint.</p>
-</div>
-<p>L'homme en question était le seul disciple
-<i>juif</i>; les onze autres étaient <i>galiléens</i>.</p>
-
-<p>Le Maître lui avait lavé les pieds avant
-de consacrer la Pâque avec les disciples.</p>
-
-<p>Hannalus était ce même <i>sar</i>, ou chef,
-des gardes préposés aux nocturnes inspections
-des bâtiments du Temple. Quarante-deux
-années plus tard, lors du sac de Jérusalem,
-il fut traîné à Rome, chargé de
-chaînes, malgré ses soixante-quinze ans, et
-jeté aux pieds meurtriers de l'empereur
-Claude. Pour Achazias et Ananias,&mdash;faux
-témoins l'heure suivante,&mdash;le Talmud,
-sans nul détour, les déclare «délateurs à
-la solde du sanhédrin, comme ayant mission
-d'épier les pas, actes et paroles de
-Jésus». Quant à leur guide, son prophétique
-surnom signifie, en araméen, en syriaque
-et en samaritain, non seulement
-son lieu de naissance, mais, selon qu'on le
-prononce, il veut également dire l'<i>Usurier</i>,
-l'<i>Homme de mensonge</i>, le <i>Trahisseur</i>, la
-<i>Mauvaise récompense</i><a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>, le <i>Ceinture de
-cuir</i> (porte-bourse), et, surtout, <i>Le Pendu</i>:
-le surnom résume la destinée.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Ou, plutôt: «C'est là sa récompense.»
-(S. Jérôme.)</p>
-</div>
-<p>Le groupe, donc, redescendit peu après,
-emmenant un homme de très haute taille,
-dont les mains étaient liées. Jésus, en
-effet, était d'une stature fort élevée entre
-celles des humains,&mdash;car, lors de la Découverte
-de la Vraie Croix par l'impératrice
-sainte Hélène<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, l'on mesura l'intervalle
-entre les trous creusés par les clous
-des mains, ainsi que la distance entre
-ceux des pieds et le point d'intersection
-central des deux traverses: ces traces attestaient
-un patient d'une grandeur corporelle
-pouvant dépasser six pieds modernes.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Voir la <i>Vie de sainte Hélène: Invention de la
-Sainte Croix</i>, et les auteurs sacrés qui ont traité
-du Bois de la Croix: (S. Bernard, S. Chrysostome),
-etc.&mdash;Voir aussi Ernest Hello, <i>Physionomies
-de Saints</i>.&mdash;Et <i>La Bonne Nouvelle de Notre-Seigneur
-Jésus-Christ</i>, tome V. (Publiée par
-Bray et Retaux. Auteur anonyme.)</p>
-</div>
-<p>Les légionnaires du préside Ponce Pilate
-escortèrent l'escouade et le divin Prisonnier
-jusqu'à l'opulente demeure d'Annas,
-puis regagnèrent le fort Antonia.
-L'ancien Grand Prêtre, n'ayant plus qualité
-pour statuer, dut renvoyer la cause devant
-le Sénat des soixante-dix, que présidait
-son gendre;&mdash;ce collège, au mépris
-encore de la Loi, venait de s'assembler
-sous les lampes de minuit chez Caïphe,
-dans la salle du Conseil.</p>
-
-<p>&mdash;La Loi!&hellip; ne prescrivait-elle pas,
-aussi, que le Pontificat majeur ne pouvait
-être conféré qu'à vie?&hellip; Ah! qu'importait?
-Aujourd'hui, les Docteurs, sciemment oublieux
-du texte éternel, déposaient et remplaçaient,
-parfois dans le même semestre,
-au souffle d'influences de toute nature, les
-Grands Prêtres de Dieu.&mdash;De là l'ironie
-sombre de l'évangéliste saint Jean: «Caïphe
-était Grand Prêtre <i>cette année-là</i><a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Voir le docteur Sepp, <i>Vie de Jésus</i>, tome III.</p>
-</div>
-<p>Or, Simon-Pierre et saint Jean, depuis
-les Oliviers, avaient suivi, dans les illicites
-détours de cette marche, ceux qui s'étaient
-saisis du Fils de l'Homme. A l'arrivée au
-tribunal de Sion, l'évangéliste, qui était
-connu chez le Grand Prêtre, pria, par
-trouble, la gardienne du portail de laisser
-Simon-Pierre pénétrer dans la tour carrée
-ou atrium du Palais; puis, y quittant
-l'apôtre, courut prévenir Marie, la Vierge
-veuve, chez qui devait s'être rendu saint
-Jacques, fils de Cléophas, frère de saint
-Joseph; saint Jacques était l'un de ces orphelins
-recueillis, selon la Loi, sous le
-toit de leur oncle défunt, et qui, élevés
-avec Jésus, presque, même, de son âge,
-furent appelés, depuis, ses <i>frères</i> d'après
-la coutume juive.&mdash;A dater de cette
-heure-là, saint Jean ne quitta plus la
-Sainte Mère,&mdash;qui, onze heures plus tard,
-devait devenir la sienne.</p>
-
-<p>Au centre des portiques, en face des degrés
-de marbre jauni qui conduisaient au
-porche de cèdre de cette salle du premier
-étage où fut «jugé» le Sauveur, les gens
-de Caïphe, mêlés de gardiens, de soldats
-juifs, se trouvaient assis ou groupés, autour
-d'un épais brasier de charbon, car, en
-Orient, les nuits d'avril distillent de malsaines
-bruines, de glaciales rosées;&mdash;Pierre
-vint aussi parmi eux se chauffer;&mdash;ceci
-d'instinct, les pensées confuses, déconcertées,
-le regard trouble: la flamme
-éclairait sa face&hellip; Il considérait cette
-porte fermée.</p>
-
-<p>Et de l'au-delà de cette porte, il entendait&mdash;l'on
-entendait dans l'atrium&mdash;les
-rumeurs, les sonores vociférations de
-l'assemblée. Les prêtres de la Chambre-Inférieure,
-déclarés uniquement aptes aux
-sacrifices, excitaient les satellites du Seuil
-à frapper Celui&hellip; qu'ils accusaient;&mdash;les
-Scribes,&mdash;docteurs de la Loi,&mdash;ne parlaient,
-avec des clameurs et d'obligatoires
-grincements de dents, que d'appliquer
-cette Loi&mdash;qu'ils enfreignaient à cet instant
-même, puisque le Nasi, souverain
-juge pouvant seul décréter la mort, n'avait
-pas été convoqué, par défiance;&mdash;les Anciens,
-enfin, les Archiprêtres de la
-Chambre-Haute, créatures d'Annas (qui,
-dérision! avait fait nommer successivement
-Grands Prêtres ses cinq enfants,
-sans compter, même, ce gendre), imposaient
-silence à Joseph de Haramathaïm
-et au pharisien Nicodémas (en hébreu,
-Bonaï ben Goriôn), bien que le Gamaliel
-d'alors, tenant tête au <i>sagan</i> Annas,
-exigeât la libre défense.</p>
-
-<p>Tout à coup, sur l'interrogat précis de
-Caïphe, l'on entendit la réponse éternelle:
-«Vous <span class="small">L'AVEZ</span> DIT!» Elle tomba, tranquille,
-dans le grand silence.&mdash;Puis,
-aussitôt, les cris: «A mort<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>!&hellip;»
-et le bruissement des vêtements déchirés<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Car il <i>fallait</i> que, cette nuit même, la condamnation
-fût prononcée par le dernier sanhédrin
-d'Israël.&mdash;Le <i>mois</i>, le <i>jour</i>, l'<i>heure même</i>, du sacrifice,
-n'étaient-ils pas prédits depuis bien longtemps?&mdash;Le
-<i>mois</i>?&hellip; On peut lire dans le traite
-du Talmud, <i>Rosch Haschana</i> (fol. 14, vers 2): «Ce
-fut au mois de nisan qu'Israël, autrefois, fut délivré
-de l'Egypte); <i>de même, au mois de nisan, il
-sera de nouveau délivré</i>.»&mdash;Le <i>Jour</i>?&hellip; On peut
-lire dans le livre du rabbin Nephtâli intitulé <i>Emeck
-Hamméleck</i> (fol. 141, ch. <span class="small">XXXII</span>, verset 2): «Nous
-avons une tradition <i>précise</i> qui nous enseigne que
-la Rédemption s'accomplira <i>la veille de la Pâque,
-à l'entrée du Sabbat</i>.»&mdash;L'<i>Heure</i>?&hellip; Elle est
-contenue dans le texte qui précède, puisque c'est
-le vendredi,&mdash;14 de nisan toujours, cette année-là,&mdash;que
-commençait, <i>à partir de notre troisième
-heure</i>, le sabbat de la Pâque juive.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> S'autorisant d'un texte du Lévitique (XXI,
-10), on a reproché au Grand Prêtre Caïphe d'avoir
-transgressé la loi mosaïque en déchirant son vêtement.&mdash;Saint
-Léon le Grand dit même, à ce sujet,
-qu'il déchira <i>son honneur sacerdotal avec ses vêtements,
-en oubliant la Loi qui les lui conférait</i>.&mdash;Il
-y a, toutefois (au dire des rabbins), un texte du
-Talmud qui prescrivait au Grand Prêtre, au cas
-d'un sacrilège en Justice, de déchirer ses vêtements
-<i>de bas en haut</i>:&mdash;et les sanhédrites de
-haut en bas. Addition bien osée au texte formel
-de Moïse.</p>
-</div>
-<p>Maintenant en cette cour du palais prédestiné,
-autour du brasier, dont les
-lueurs pâlissaient avec le petit jour,&mdash;à
-quelques pas, sous cette porte terrible
-qu'il regardait encore, Simon-Pierre, pour
-se délivrer des questions dont le pressaient,
-depuis quelques instants, servantes et soldats,
-cherchant, enfin, à demeurer libre
-et, par ainsi, pouvoir,&mdash;ô candeur de
-l'homme!&mdash;<i>se rendre utile</i>(!!)&mdash;en était
-arrivé, de la dénégation d'abord vénielle,
-puis d'un reniement plus grave, à cette
-éperdue parole: «Je jure que je ne connais
-pas <i>cet homme</i>!»</p>
-
-<p>Et, en cet instant, selon la prophétie du
-Sauveur, <i>le Coq chanta</i>.</p>
-
-<p>Longtemps après la destruction de Jérusalem,
-au cours de l'un des premiers
-siècles de l'Eglise, il s'éleva, paraît-il, au
-sujet de <i>ces trois mots</i>,&mdash;s'il faut en croire
-une tradition latine provenue de vieux
-cloîtres,&mdash;une controverse des plus
-étranges entre des Juifs de Rome et quelques
-zélateurs chrétiens qui s'efforçaient
-de les catéchiser.</p>
-
-<p>&mdash;Un <i>coq</i> chanta? dites-vous&hellip;
-s'écrièrent les Juifs, avec des sourires;&mdash;ils
-ignoraient donc notre Loi, ceux qui ont
-écrit cela! Vous-mêmes, la connaissez-vous?
-Sachez que l'on n'eût pas trouvé un
-coq vivant dans tout Jérusalem. Celui qui
-eût introduit, dans la cité de Sion, l'un,
-vivant, de ces animaux,&mdash;surtout la veille
-de ce jour de la Pâque où l'on immolait,
-sur les parvis du Temple, des milliers
-d'holocaustes,&mdash;eût encouru, comme sacrilège,
-la lapidation. Car la Loi motivait
-sa rigueur sur ceci, que le coq, prenant
-sa vie sur les fumiers qu'il pique
-et fouille de son bec, en fait sortir mille
-impures bestioles que le vent des hauteurs
-dissémine et qui peuvent, en se répandant&mdash;et
-pullulant&mdash;par les airs,
-aller altérer les viandes consacrées à Dieu.
-Or, comme, de mémoire d'Israélite, aucune
-mouche, même, ne vola jamais
-autour de la chair des victimes expiatoires<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>,
-comment croire un Evangile dicté,
-selon vous, par l'Esprit-Saint,&mdash;et, cependant,
-où nous relevons une aussi grossière
-impossibilité!</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Rien d'étonnant que, par cette froide température
-d'avril et à la hauteur du mont Moria, nulle
-mouche ne se montrât dans les airs.</p>
-</div>
-<p>Cette objection, très inattendue, ayant
-interdit quelque peu les chrétiens,&mdash;et,
-ceux-ci réaffirmant, pour toute réponse,
-l'infaillible vérité des Saints Livres,&mdash;l'on
-fit venir, pour les confondre définitivement
-sur ce point mystérieux, un rabbin
-très âgé, depuis longtemps captif, dont
-tous vénéraient la science profonde et l'intégrité.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! répondit tristement le vieil exilé,
-depuis la ruine de la maison de leurs
-pères, les enfants d'Israël ont-ils donc
-oublié les rites du service de la Maison du
-Seigneur!&hellip; Quoi! <i>l'on n'eût pas trouvé</i>,&mdash;dites-vous,
-<i>de coq vivant dans Jérusalem?</i>
-Vous vous trompez! Il y en avait
-<span class="small">UN</span>! Et c'est bien de celui-là que ce Jésus,
-de Nazareth, doit avoir voulu parler,&mdash;puisque
-ce texte précise «<span class="small">LE</span>» <span class="small">COQ</span>, et non
-pas «<i>un</i>» coq. Vous oubliez le grand Coq
-solitaire du Temple, le veilleur sacré,
-nourri des grains que lui jetaient les
-vierges, et dont la voix s'entendait au delà
-du Jourdain. Son cri matinal, mêlé au
-grondant fracas des portes de l'édifice
-rouvertes à chaque aurore, retentissait
-jusque dans Jéricho!&hellip; Plus sonore que
-les sabliers, il annonçait les heures du soir
-avec la ponctualité des étoiles!&mdash;Et la
-fonction de cet oiseau, crieur exact des
-instants du Ciel, était d'avertir le Préfet
-du Temple et les lévites armés,&mdash;dont
-ses appels dissipèrent souvent la somnolence,&mdash;du
-quadruple moment des rondes
-de nuit.</p>
-
-<p>C'était l'<span class="small">AVERTISSEUR</span>.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c large top4em">PROPOS D'AU DELA</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch9">L'ÉLU DES RÊVES</h2>
-
-
-<p>En novembre 1887, le jeune poète
-Alexis Dufrêne habitait, depuis peu
-de jours, un garni de la rue de La Harpe,
-au cinquième étage d'une très vieille maison
-devenue logis d'étudiants.</p>
-
-<p>Ce soir-là, pour fêter ses vingt et un
-ans, il avait réuni, devant un vaste bol de
-punch, deux ex-compagnons de classes, à
-peu près de son âge: le peintre J. Bréart
-et le musicien Eusèbe Nédonchel.</p>
-
-<p>Les cigarettes avaient rendu nébuleux
-l'air de la chambre, qu'assainissait, toutefois,
-un bon feu clair. La causerie, assez
-joyeuse d'abord, s'était aggravée aux approches
-de minuit. L'on agitait, maintenant,
-d'abstraites questions d'art, d'«esthétique»;
-Alexis les écoutait, distraitement,
-laissant dire, étant persuadé que
-les artistes qui prennent le pli des théories
-ne se destinent qu'à vieillir, évités, en
-balbutiant, pour tout bien, des critiques
-au moins négligeables. (Il dédaignait,
-comme chose inutile, <i>même de le dire</i>,
-attendu qu'il faut de la poussière sur les
-routes,&mdash;bref, qu'au fond, chacun ne fait
-que ce qu'il doit faire, et ne trouve que
-ce qu'il a <span class="small">RÉELLEMENT</span> cherché.)</p>
-
-<p>Des bougies, sur la cheminée, éclairaient
-la pièce. On entrevoyait, contre le chevet
-du lit, une petite porte, sans doute condamnée
-depuis longtemps&hellip; Presque
-toutes les chambres d'hôtel ont de ces
-communications. Celle-ci venait de s'entre-bâiller
-toute seule depuis quelques
-instants; la targette rouillée s'était détachée
-d'elle-même, pendante encore à une
-vis. On distinguait une faible lueur, au
-joint des ais,&mdash;et, durant les accalmies
-de la discussion, de rauques soupirs, anhélants
-et pressés,&mdash;geints de l'au-delà de
-cette porte,&mdash;parvenaient aux jeunes
-causeurs.</p>
-
-<p>&mdash;Ah ça!&mdash;dit, à la longue, le peintre
-Bréart, en baissant la voix,&mdash;qu'est-ce
-qu'il y a là, de l'autre côté?</p>
-
-<p>&mdash;Si nous allions voir? murmura Nédonchel.</p>
-
-<p>Tous deux s'étaient levés; mais Alexis,
-plus prompt, alla se poster contre le battant,
-s'y adossa, les bras croisés, et, d'un
-air de lyrisme calme, qui en imposa soudain
-à ses deux amis:</p>
-
-<p>&mdash;<i>Ah! je le pressens et le devine, moi,
-ce qu'il y a derrière cette porte!</i> s'écria-t-il.&mdash;<i>Certes,
-ce doit être tel vieux roi de
-quelque Etat perdu de l'Orient, un dépossédé
-que les hasards de l'exil et la risée des
-gens du siècle auront conduit en ce taudion.
-Je songe qu'il est là, trônant sur un
-lit de camp, les yeux pleins de mélancolie
-et de fureur; auprès de lui gît quelque sacoche
-remplie de diamants et d'or, et, pensif,
-étreignant un sceptre emporté de nuit,
-il se laisse indifféremment agoniser. De là
-ces profonds soupirs!&hellip;&mdash;Eh bien! pourquoi
-troubler sa suprême songerie? Je
-pense que nous devons respecter sa solitude
-auguste et visionnaire. Laissez-moi
-m'endormir, fier d'un tel voisin! C'est là
-de quoi rêver de beaux rêves.</i></p>
-
-<p>Bréart et Nédonchel avaient écouté,
-bouche béante, ce discours. Revenus de
-leur saisissement, ils se regardèrent, et,
-rassurés par le placide sourire d'Alexis:</p>
-
-<p>&mdash;Non! s'écria Nédonchel, ma parole,
-j'ai cru&hellip; qu'il parlait sérieusement!</p>
-
-<p>&mdash;J'en suis encore effaré moi-même,
-ajouta J. Bréart;&mdash;mais, à présent,
-soyons positifs.&mdash;Il faut aller voir!
-Tiens? Entends-tu?&hellip; Quelqu'un de très
-malade, à coup sûr! quelque pauvre
-diable!</p>
-
-<p>&mdash;Hommes de peu de foi! répondit
-Alexis Dufrêne en livrant passage après
-un haussement d'épaules: Ah! vous
-voulez <i>vérifier</i>? Vous voulez <i>voir</i>? Vous
-voulez <i>de la réalité</i>?&hellip; Eh bien! allez!&hellip;
-Seulement, retenez cela:&mdash;si vous franchissez
-ce seuil, <i>vous n'aurez jamais de
-talent</i>.</p>
-
-<p>Ce disant, il redescendit vers la cheminée,
-s'assit en son fauteuil et se mit à tisonner.</p>
-
-<p>Eusèbe Nédonchel et J. Bréart, après
-un hochement de tête, ouvrirent la porte
-toute grande: elle donnait sur le dernier
-coin de palier d'un étroit et misérable
-escalier dit de service: en face d'eux, trois
-degrés aboutissaient à l'huis à demi béant
-d'un galetas&mdash;d'où provenaient la lueur
-et les plaintifs soupirs.</p>
-
-<p>Ayant frappé sans réponse, ils entrèrent.</p>
-
-<p>En ce réduit mansardé, d'une fétidité
-singulière, aux tuiles disjointes en leurs
-plâtras, une veilleuse près de grésiller,
-brillait, pauvre étoile, sur le rebord d'une
-sorte d'âtre sans feu ni cendres.</p>
-
-<p>Une chaise dépaillée, une ombre de
-table, une écuelle, sous un jour de souffrance,
-dit à tabatière, creusé dans la toiture;&mdash;et
-dans un enfoncement, au plus
-sombre du bouge, un grabat sur lequel un
-très vieux homme, en loques de mendiant,
-à la face hébétée et blanche&mdash;en laquelle
-transparaissait déjà la Tête de mort,&mdash;semblait
-râler, les yeux fixes,&mdash;étreignant
-en sa main droite pendante un crochet de
-chiffonnier. C'était l'atroce misère, la veille
-de la fosse commune. Rien à faire. L'heure
-de délivrance allait tinter.</p>
-
-<p>Horrifiés à ce spectacle, les deux jeunes
-gens reculèrent:&mdash;ayant tiré la porte,
-sans une parole, ils rentrèrent chez Alexis,
-les yeux agrandis et se bouchant le nez.</p>
-
-<p>&mdash;Un peu dédoré, ton monarque! murmura
-bientôt J. Bréart.</p>
-
-<p>&mdash;Légèrement défraîchi, ton prince!
-appuya Nédonchel.</p>
-
-<p>Ils lui retracèrent ce qu'ils avaient vu.</p>
-
-<p>Les ayant écoutés en silence, Alexis secoua,
-de l'ongle de son petit doigt, la
-cendre de sa cigarette.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit-il avec un soupir: voilà;
-c'est bien ce que je disais, vous n'aurez
-jamais de talent.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mais, tu es absurde, à la fin!
-s'écria Bréart. Comment! à deux pas d'un
-mort, autant dire, tu fais le prophète en
-chambre? Il s'agit bien de talent!</p>
-
-<p>&mdash;Et quel rapport? grommela Nédonchel.</p>
-
-<p>&mdash;Séparons-nous, il est tard! dit
-Alexis. Je me charge de prévenir en bas
-demain matin.</p>
-
-<p>On but un dernier verre; puis, après une
-banale poignée de main, les deux juvéniles
-artistes descendirent en se chuchotant
-maints quolibets d'un ordre funèbre, à
-l'adresse du poète et de son roi détrôné.</p>
-
-<p>Alexis écouta le heurt du portail. S'étant
-approché de la fenêtre, il entendit
-monter de la rue jusqu'à lui les rires, un
-peu assombris toutefois, de J. Bréart et
-de Nédonchel. Quand leurs pas et leurs
-voix se furent perdus aux lointains, il
-revint s'enfermer d'un tour de clef.</p>
-
-<p>&mdash;Les trouble-fête! les niais! murmura
-le poète. De quelle utilité, pour ce moribond,
-ces deux farceurs ont-ils été?&hellip;
-D'aucune. C'était bien la peine de se moquer
-de mon rêve, pour aller s'effrayer
-d'une ombre, et revenir, du Réel, en se
-bouchant le nez!&hellip; Voilà ce que c'est que
-de n'avoir aucun talent!&hellip;&mdash;Au dédain
-de cet Imaginaire, qui, seul, est réel <i>pour
-tout artiste sachant commander à la vie de
-s'y conformer</i>, ils ont préféré s'en remettre
-à leurs sens en se figurant qu'on peut <i>voir
-ce qu'il y a</i>!&mdash;Enfin, puisqu'ils m'ont
-créé un «devoir»,&mdash;allons.</p>
-
-<p>Ce disant, il remplit un verre de punch,
-en manière de cordial, pour l'offrir, s'il
-en était temps encore, à son mystérieux
-voisin. Puis, rouvrant la petite porte, il
-entra dans le taudion.</p>
-
-<p>Sans hésiter, il s'approcha du malheureux,
-et, se penchant, avec un accent d'intérêt
-et de bonté:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! <i>sire</i>, dit-il,&mdash;voyons,
-voyons!&hellip; Cela ne va donc pas?</p>
-
-<p>A cette parole, le vieux Pauvre tressaillit
-comme d'un frisson mortel;&mdash;mais, à
-la stupeur d'Alexis, il trouva la force de
-se soulever, de s'accouder, de regarder son
-visiteur en silence, avec une froide solennité.
-Le poète lui tendit le verre, qu'il repoussa
-de son doigt.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est vous, jeune homme! articula
-d'une voix très basse le vieillard à
-demi expirant et entrecoupant ses paroles:&mdash;je
-vous ai entendu. Là&hellip; je reconnais&hellip;
-votre voix. Vous avez parlé&mdash;d'un
-roi, d'un homme d'exil&hellip; Moi aussi&hellip; je
-suis un songeur&hellip; J'ai passé ma vie en
-rêves!&hellip; Vous m'avez fait du bien, tout à
-l'heure&hellip; Vous m'avez fourni le dernier!
-Les rêves!&hellip; C'est si beau&hellip; Mais&hellip; en
-errant par les rues, toutes les nuits, dans
-une capitale&hellip; on trouve parfois&hellip; de quoi
-presque les réaliser!&hellip; L'habitude seule
-fait qu'on dédaigne&hellip; cela!&mdash;Pourtant&hellip;
-si l'on est sobre, attentif, bon placeur de
-trouvailles&hellip; on devient&hellip; riche&mdash;avec
-les années!&hellip; Regardez!</p>
-
-<p>Et, d'un pénible effort, du bout de son
-crochet tranchant, qui sembla rayonner
-comme un sceptre entre ses phalanges décharnées,
-il fendit la toile de son grabat.</p>
-
-<p>Des billets, en liasses pressées, des
-pierreries, des rouleaux d'or apparurent.</p>
-
-<p>A leur vue, il eut, au fond des yeux,
-comme la brusque flamme d'une lampe
-qui va s'éteindre.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! que de fois&hellip; au petit matin&hellip;
-rentrant ici&hellip; que de fois&mdash;en touchant,
-en palpant ce trésor sur cette lamentable
-paillasse, j'ai vécu des minutes merveilleuses!&hellip;
-Pouvant incorporer mes rêves,
-je les possédais comme réels&hellip;</p>
-
-<p>La mort oppressait l'effrayant pauvre:
-il parut se hâter.</p>
-
-<p>&mdash;Puisque vous en êtes digne, je vous
-fais mon héritier. Seulement, ne voyez
-plus vos deux amis; ils s'appellent du temps
-perdu.&mdash;Maintenant&hellip; au revoir!&hellip; Il y
-a là près d'un demi million&hellip; Quand vous
-m'aurez fermé les yeux, prenez cela, mon
-fils!&hellip; et continuez mes rêves!&hellip;&mdash;Moi,&mdash;je&hellip;
-m'éveille.</p>
-
-<p>Un tressaut le secoua; son corps se
-raidit; il retomba rigide.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Aujourd'hui le poète Alexis Dufrêne,
-ayant su quintupler en quelques mois son
-héritage en opérations financières des plus
-solides, habite dans l'Inde, en plein Népaul,
-un château-palais, sis au centre d'une
-propriété des <i>Mille et une Nuits</i>. Oublieux,
-même de ses deux amis, il y mène une
-existence de radjah.</p>
-
-<p>J. Bréart et Eusèbe Nédonchel sont toujours
-à Paris. Tous deux, en nobles «esthéticiens»,
-s'attardent, chaque soir, au
-fond de ces tavernes hantées de nos jeunes
-écrivains futurs, auxquels ils s'efforcent, à
-coups de théories, de démontrer «<i>qu'il
-faut toujours voir les choses</i>&hellip; <span class="small">TELLES
-QU'ELLES SONT</span>.»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch10">MAITRE PIED</h2>
-
-<p class="right"><i>A Monsieur Guy de Maupassant.</i></p>
-
-
-<p>Bien résolu, cette fois, en vue de faire
-fortune, à devenir ce que le monde
-appelle un homme terre à terre, je sentis
-le besoin d'un Mentor. Et quel choisir,
-d'un conseil à la fois plus substantiel et
-plus subtil, que l'ex-notaire de ma famille,
-M<sup>e</sup> Pied, le juriste réputé le plus pratique
-de Normandie?&hellip; Je me rappelais l'avoir
-contemplé en des soirées de jadis, dans
-cette grosse ville de province où mes inscriptions
-prises furent suivies de si peu
-d'exactitude au cours de droit;&mdash;j'évoquais
-en pensée sa face froide aux lunettes d'or,
-son regard toujours baigné d'une sage indifférence,
-son menton de prognat, la matité
-de sa parole précise, son flegme taciturne,
-son front fuyant et pâle, et plus je
-songeais, plus je sentais que sa consulte
-me serait, dans l'espèce, d'un souverain
-secours.</p>
-
-<p>Toutefois, une assez contrariante circonstance
-tempérait quelque peu, je l'avoue,
-l'élan qui me portait à rechercher son
-intime et familière fréquentation:&mdash;les gazettes
-de ces récents mois m'avaient appris
-qu'il s'était fait condamner à perpétuité.
-Mon ombrageux naturel m'induisant aux
-désillusions trop promptes, la gravité de
-cette soudaine mauvaise note, la qualité de
-l'impair qu'elle supposait, auraient sensiblement
-amoindri, je crois, l'estime&mdash;jusque-là
-presque aveugle où je tenais la
-supériorité pratique de M<sup>e</sup> Pied,&mdash;n'eussent
-été deux détails du procès, lesquels
-m'avaient donné à réfléchir:</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> Le caractère&mdash;inexplicable chez lui,
-selon moi, de son «crime»;</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> Ce fait que, veuf et venant de céder
-son étude au comptant depuis moins d'un
-semestre, il était advenu qu'au cours des
-assises, les plus retors de nos limiers judiciaires
-avaient fini par s'avouer hors d'état
-de lui découvrir la propriété d'une pièce
-de cinq francs,&mdash;tellement il avait su
-placer, à l'étranger, d'une façon secrète et
-sûre, le large demi-million qu'on lui savait.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Ah! cette cause célèbre!&hellip; Comment,
-au lu des débats, du réquisitoire et du verdict,
-persister à me croire éveillé?&hellip; Il en
-ressortait, en effet, l'énigmatique résumé
-suivant.&mdash;En Bretagne, l'Avril passé,
-M<sup>e</sup> Pied, par un hasard de villégiature,
-s'était trouvé, depuis deux jours, l'hôte de
-notre vieux et cher baron des Gauds-d'Argental,
-un de ses plus anciens clients, un
-ami. Le second soir, une discussion de
-dessert s'étant élevée, Pied,&mdash;si réservé
-d'habitude, avait tout d'un coup stupéfait
-les convives en se révélant comme grand
-mangeur de prêtres et de rois. On s'était
-échauffé et, par instants, il avait donné à
-ses auditeurs interdits l'impression d'un
-Robespierre&hellip; Puis, il s'était retiré dans sa
-chambre après avoir notifié pour le lendemain
-matin son départ&mdash;devenu nécessaire
-d'ailleurs&hellip; Or, en vérité, c'est ici que les
-choses tournent à l'invraisemblable!&hellip; Au
-milieu de la nuit, se relevant en sursaut,
-Pied,&mdash;comme en proie à quelque maladive
-crise de perversité, de frénésie rancunière,
-de démence vindicative, <i>absolument inconcevable</i>
-chez l'homme que tous avaient, jusqu'alors,
-connu en lui,&mdash;s'était dirigé,
-brandissant un flambeau, vers la grange
-encombrée de fourrages qui attenait à
-l'habitation.</p>
-
-<p>Des gens de ferme l'avaient <span class="small">VU METTRE
-LE FEU</span>!&mdash;En un moment, la toiture éclata
-sous les flammes.&mdash;Heureusement, la
-proximité d'un puits réduisit le sinistre à
-de simples pertes matérielles.&mdash;Sur des
-rapports de témoins, la gendarmerie accourue
-avait arrêté l'incendiaire.&mdash;A l'instruction,
-M<sup>e</sup> Pied nia d'abord, jouant l'égarement,
-puis excipa d'accès de somnambulisme
-auxquels il était sujet.&mdash;Mais le
-plus étrange fut son attitude aux assises,
-où cyniquement il osa soutenir «<i>qu'après
-tout, ce n'était pas un bien grand forfait
-d'avoir porté la torche dans la pigeonnière
-d'un sénile et arriéré talon rouge qui prétendait
-imposer à son siècle des idées politiques
-et religieuses déjà démodées sous
-Louis le Gros</i>.»</p>
-
-<p>Cette sortie lui valut l'examen médical.
-Les docteurs l'ayant déclaré pleinement
-responsable et de sang-froid, le procès
-suivit son cours.&mdash;Peuh! l'on s'attendait
-à quelque trois ou cinq ans. Soudain,
-voici qu'au moment du délibéré, le prévenu,
-travaillé sans doute par une rechute,
-se mit à fredonner ces vers,&mdash;de plus en
-plus contradictoires non seulement avec
-tout son passé, mais avec l'expression distraite
-et sceptique de sa figure:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oui, je voudrais sans Dieu ni maîtres,</div>
-<div class="verse i1">Usant de légitimes droits,</div>
-<div class="verse">Des boyaux du dernier des prêtres</div>
-<div class="verse i1">Etrangler le dernier des rois.</div>
-</div>
-
-<p>Pour le coup, les plus rassis de ses intimes
-ébauchèrent une grimace: le défenseur,
-abasourdi, réclama, devant l'évidente
-<i>indisposition</i> de son client, l'indulgence de
-la cour.&mdash;Vains efforts! Le jury breton,
-composé de bien-pensants, sortit exaspéré
-pour ne rentrer, une minute après, que
-sur des conclusions entraînant l'application
-du maximum,&mdash;et tout fut dit.</p>
-
-<p>Grâce à d'officielles influences, dont ses
-secrets mandataires surent voiler les concussions,
-il lui fut accordé, de haut lieu,
-de subir jusqu'à nouvel ordre sa peine (et
-ceci pour raisons de santé) en un pénitencier
-du Centre&mdash;où les douceurs salariées
-de l'infirmerie le reçurent:&mdash;depuis
-quatre mois, il y attendait les amnisties
-d'usage.</p>
-
-<p>Malgré l'arrêt glaçant qui sanctionnait
-cette histoire, je persistais&mdash;fort de l'impression
-laissée en mes esprits par son déconcertant
-héros&mdash;à la trouver assez&hellip;
-mystérieuse.</p>
-
-<p>Mais, à quoi bon, désormais, perdre le
-temps à l'approfondir? Pied n'était plus
-qu'un homme à la mer.</p>
-
-<p>L'essentiel était de savoir s'il avait recouvré,
-dans le calme de sa captivité, son
-fonds de mérite et de clairvoyance. Que
-m'importait le reste? La détention lui
-créant des loisirs, n'était-ce pas le moment
-de l'aller sonder et d'en apprendre, si
-possible, l'infaillible «<i>Sésame, ouvre-toi!</i>»
-de la réussite, en affaires positives, le
-«mot qui suffit» à se guider vers la Fortune?&mdash;M'étant
-donc fait recommander
-au ministre par une danseuse de mes
-amies, j'obtins de celui-ci, pour le directeur
-de la maison d'arrêt de C***, une lettre
-à faire battre aux champs devant mon domestique;
-et, sur les trois heures de relevée,
-l'autre lundi, j'arrivai, valise au
-poing, à C***. Une fois le seuil franchi de
-son énorme prison, je remis ma lettre.&mdash;Le
-directeur lui-même vint me prendre,
-avec affabilité: on traversa les cours.&mdash;Dans
-un angle du préau, cerné de massives
-murailles, un poêle, entouré de bancs,
-chauffait un abri de planches, un poste de
-surveillants. Le directeur m'y conduisit et
-m'y laissa seul, m'ayant prié d'attendre
-que le détenu me fût amené.</p>
-
-<p>Bientôt parut, entre deux gardiens et
-vêtu de la bure grise des prisonniers, l'ex-notaire.
-Rien de changé, en sa rectiligne
-personne!&hellip; Une fois seuls, nous nous
-saluâmes; il m'indiqua l'un des bancs; je
-m'assis, et, m'ayant imité, il m'offrit un
-havane, en me disant:</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes le seul qui soyez venu me
-visiter. En quoi puis-je vous être utile?</p>
-
-<p>Devant pareil accueil, et fort de mon
-extrême jeunesse, je lui signifiai, sans ambages
-ni détours, à c&oelig;ur ouvert, ma soif
-de conquérir une aisance dorée. Je lui
-avouai la foi que la lucidité de ses vues en
-affaires me suggérait toujours, et le grand
-espoir que, malgré sa mésaventure, j'avais
-fondé sur sa direction. Jusqu'à ce jour,
-mes goûts intellectuels m'avaient entraîné
-vers le culte des Lettres: écrire un beau
-livre me semblait encore un moyen de me
-créer une influence sociale et de parvenir,
-par suite, à la dignité du pain viager, la
-seule sérieuse en ce siècle&hellip; M'étais-je
-fourvoyé? Devais-je continuer? et dans
-quelle ligne?</p>
-
-<p>&mdash;Cela dépend, répondit-il.&mdash;Si votre
-cerveau ne sécrète que du Beau convenu,
-si vous êtes né bon démarqueur, doué
-d'une <i>écriture</i> souple, d'une médiocrité&hellip;
-distinguée&hellip; Au fait, avez-vous publié
-quelque chose?</p>
-
-<p>Je tirai, de la poche de ma houppelande,
-mon unique volume, un recueil de
-vers intitulé: <i>Loisirs d'un Contribuable</i>.</p>
-
-<p>Il le prit et, sous l'horrible jour du préau,
-se mit à le parcourir. Nous fumions en
-silence. Au bout de cinq minutes, il me le
-rendit avec une inoubliable expression de
-dédaigneuse tristesse.</p>
-
-<p>&mdash;Le titre m'avait fait espérer mieux,
-dit-il, et j'en déplore l'ironie. Ces pages
-décèlent un souci constant de Beau pur,&mdash;et
-de qualité désintéressée; on y sent frémir,
-sous le voile de vos vingt-cinq ans, le
-<i>Mens divinior</i>, le goût du rare, la recherche
-d'intégrité dans l'expression, l'éclair
-créateur.&mdash;Or, vous êtes pauvre; voici
-donc votre inévitable avenir:&mdash;dilution
-forcée de vous-même en menues productions
-obligatoires, impossibilité d'écrire
-&oelig;uvre vraie et puissante, mépris final de
-tous et de vous-même; vieillesse précoce
-et sans ressources; agonie sans les yeux
-au ciel de vos «Confrères», grabat d'hôpital
-ou de garni pour l'ultime soupir&mdash;et,
-sauf la sépulture par souscription, la
-probable fosse commune de tous les Mozart
-du monde.&mdash;Puis, une statue, peut-être,
-en un square, où votre ombre de bronze,
-sempiternellement entourée de bonnes
-d'enfants, semblera bénir le larbinisme
-humain, dont les demi-sourires poursuivront
-votre mémoire et dont vous aurez
-été le dindon.</p>
-
-<p>A ces âcres paroles, je sentis une lueur
-me passer dans les yeux.</p>
-
-<p>&mdash;Diantre! grommelai-je, mais&hellip; si
-l'Art puissant, voyant et viril, conduit à
-cette fin sombre,&mdash;et si la science pratique
-de la vie conduit&hellip; où vous êtes,&mdash;que
-choisir?</p>
-
-<p>Cette fois, Pied fit un haut-le-corps et son
-visage glacé s'anima comme d'une surprise.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi! s'écria-t-il,&mdash;vous n'avez rien
-deviné, à mon sujet, de plus que les autres&mdash;et,
-ce nonobstant, vous êtes venu ici
-<i>d'instinct</i>?&hellip; Ma foi, cela mérite une confidence,
-<i>rien, d'ailleurs, ne pouvant plus me
-nuire</i>: Et, me regardant au blanc des yeux,
-il reprit d'une voix plus basse:</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi vous, qu'une&hellip; fée&hellip; a doté de
-la faculté maîtresse, le flair, vous avez pu
-supposer qu'un homme aussi pondéré que
-moi pouvait s'être laissé entraîner à des&hellip;
-absences?&hellip; Ah! poète! En quelle année
-pensez-vous donc vivre? En 1452? En
-1865?&hellip; Mais, nous mangeons un siècle
-par an, ce jourd'hui, mon cher novateur!&mdash;et
-vous êtes en retard.&mdash;Sachez-le
-donc bien: de nos jours, ce n'est pas d'être
-au bagne, même à perpétuité, qui compromet
-l'avenir; ce serait bien plutôt d'avoir
-écrit un livre empreint de <i>votre</i> genre de
-Beau idéal. Cela, nul ne s'en relève,&mdash;le
-monde pardonnant tout,&mdash;excepté l'âme.
-Poète, je suis ici parce que je sais ce que
-je veux et ce que je fais, et qu'ayant un
-but fixe, je sais me conformer au meilleur
-moyen de l'atteindre vite et d'un pas
-infaillible. Je suis au bagne parce que,&mdash;chacun
-ayant ses petites faiblesses,&mdash;j'ai
-soif de considération vraie! officielle! cotée!</p>
-
-<p>«Certes il est d'autres façons de l'obtenir,
-mais j'ai dû choisir la plus brève et la plus
-sûre.&mdash;Oui, parce que j'ai soif du pouvoir
-en un mot?&mdash;Vos prunelles se dilatent?
-Voyons! un peu de calme: rappelez-vous,
-et comparez. Socialement, qui étais-je
-hier? J'étais maître Pied, ancien notaire,
-trente mille francs de rente. Certes, c'était
-fort bien déjà; mon nom m'ouvrait toutes
-les portes; il est bref, terre à terre, témoigne
-d'une race prudente et ne porte
-ombrage à personne; il est donc bien évident
-qu'aujourd'hui ce nom,&mdash;mis en
-relief par un acte d'importance,&mdash;pouvait
-me conduire à tout.</p>
-
-<p>«Mais quel acte accomplir? C'était là le
-problème. A quel titre eussé-je brigué, par
-exemple, les cinquante ou cent mille suffrages
-qui poussent à la Chambre et, par
-suite, si l'on sait son monde, au banc ministériel?
-Remarquez bien qu'il me le
-fallait banal, cet acte, ce moyen,&mdash;(car je
-répugne à l'extraordinaire),&mdash;banal, mais
-d'une valeur pratique, s'étayant sur des
-précédents hors de conteste.</p>
-
-<p>«Eh bien, un très attentif examen des
-affiches électorales de ces quinze dernières
-années me convainquit, bientôt, de cette
-vérité&mdash;devant l'évidence de laquelle
-s'inclinerait M. de la Palisse,&mdash;qu'entre
-les candidats dûment élus et validés, ceux
-qui se bornèrent à faire valoir, sur les murailles,
-les simples titres politiques (lesquels
-en valent bien d'autres), <span class="small">D'ANCIENS FORÇATS,
-D'INCENDIAIRES ET D'ÉCHAPPÉS DE BAGNE</span> (en
-ajoutant «sous le feu des sentinelles», ce
-qui, attestant la vigilance de l'Etat, n'est
-jamais démenti) furent ceux qui,&mdash;j'en ai
-la liste&mdash;obtinrent, pour la plupart, de
-l'enthousiasme populaire, des ballots de
-bulletins.</p>
-
-<p>«A cette découverte, je résolus de m'appeler
-Pied&hellip; tenez, tout bonnement
-comme on s'appelle Pyat.</p>
-
-<p>«En effet,&mdash;si l'on ne bute pas contre
-un de ces cas d'engouement, où tout un
-peuple vote quand même pour l'homme en
-qui s'incarne l'idée du jour, et devant lesquels
-il n'y a rien à faire,&mdash;ces titres à la
-législature sont les plus irrésistibles aux
-yeux des masses radicales,&mdash;pour peu,
-surtout, qu'on les espace par des bouts de
-phrase tels que: «martyr de la cause sociale,
-ayant bravé le jury, insulté et nargué
-les juges, fait acte d'homme «<i>à poigne</i>»;
-et j'atteste qu'aucune capacité ne vaut ces
-titres, et ne prévaudrait contre eux.&mdash;S'étant
-raréfiés, toutefois, cette année, faute
-de sérieux titulaires, celui qui, <span class="small">COMME MOI</span>,
-peut les rénover, offre donc d'indiscutables
-chances d'apparaître comme l'homme
-attendu. Bref, mon évasion, dût-elle me
-revenir à quelque cinquante mille francs,
-l'affaire pour moi demeure excellente.</p>
-
-<p>«Ah! qu'il doit être amusant de faire
-des lois&mdash;qui seront appliquées par ces
-mêmes juges vous ayant condamné aux
-travaux forcés!&mdash;Quand je pense à ce cher
-baron d'Argental! M'a-t-il assez pris pour
-le spectre rouge,&mdash;moi, qui, si je cédais à
-l'enfantillage de me parquer dans une opinion,
-serais, sans doute, Jérômiste! Un
-jour, je lui dirai combien il m'en a coûté
-d'accomplir le nécessaire sous son digne
-toit&hellip; <i>Mais l'instant de mon «Vive la Pologne!&hellip;»
-étant sonné, je devais tout sacrifier
-à l'occasion.</i> Mon plan l'exigeait,&mdash;et
-je me sens, ce soir, le but si bien en main,
-qu'entre ce chausson de lisière, que j'achève,
-et le portefeuille, je ne fais d'autre
-différence que celle de la fleur au fruit.</p>
-
-<p>«Laissons cela. C'est assez parler de moi,
-mon avenir étant magnifique et tout tracé.
-Causons du vôtre. Maniez-moi, désormais,
-de l'or et non des mots. Plus de Beau
-idéal, plus d'Art, plus d'âme, plus de fumisteries!&mdash;ou
-gare le grabat, la voirie,
-et les bonnes d'enfants sous votre bronze.</p>
-
-<p>«Dès demain, louez-moi, dans Paris,
-un bureau, trois chaises, un fauteuil, deux
-bancs pour l'antichambre, un domestique
-en livrée neutre et sévère, et que sur votre
-porte soit clouée une large plaque de cuivre
-avec ce mot: <span class="small">BANQUIER</span>. Ce titre est d'un si
-intrinsèque prestige, il est à ce point magique,
-voyez-vous, que si tel mendiant, tel
-famélique loqueteux, osait l'inscrire au
-fronton de son échoppe, le passant, qui
-viendrait de lui jeter deux sous, lui confierait
-peut-être sa fortune. La leçon subie
-d'une faillite de quinze cents millions confiés
-au premier venu n'est-elle pas oubliée
-déjà? Les deux milliards qui viennent de
-s'évaporer entre les deux Amériques ont-ils
-appris quelque chose? Rien. Rien. Rien.</p>
-
-<p>«Pénétrez-vous de cette vérité, en y conformant
-vos actes,&mdash;mais en criant au paradoxe,
-si des clients vous la redisaient!
-Vous n'avez point d'or? Feignez d'en manier!
-L'or est comme les femmes, il vient
-vite à qui s'en occupe toujours. Quant aux
-«artistes», peignez-vous la tête de leur
-souvenir.&mdash;Fuyez les humbles et les
-tristes, et les Pauvres: ils sont contraires
-à la lumière de l'or.</p>
-
-<p>«Bref, rappelez-vous chaque matin le
-mot du vieux Laffitte mourant, et disant à
-ses fils: «Comment j'ai fait pour gagner
-mes millions?&hellip; <span class="sc">En ne fréquentant
-jamais que des gens heureux!</span>» Sur ce,
-bonsoir, jeune homme!&hellip; Une fois au
-pouvoir exécutif, si je vois que vous avez
-renoncé aux rêves et suivi mon conseil,
-eh bien, en retour de votre confiance et de
-votre visite, la veille de quelque conversion,
-je vous ferai signe. C'est reçu.»</p>
-
-<p>Ce disant, Pied m'ayant salué, sortit.&mdash;Là-bas
-deux surveillants le réintégrèrent
-dans la prison.&mdash;Je m'enfuis.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Je dus m'aliter quelques jours à l'hôtel,
-cet entretien m'ayant très fortement impressionné.</p>
-
-<p>De retour à Paris, ce 27 janvier 1889,
-que vois-je sur tous les murs? Les affiches
-électorales du citoyen Pied! Son évasion
-officielle!&hellip; Ah! comme il fait valoir ses
-titres! Quelles géniales fautes de français!
-Son triomphe est assuré.&mdash;Et cette image
-où, dans une barque, sous le feu des batteries
-d'un fort lointain, le voici voguant vers
-un soleil levant au ras des flots, ayant derrière
-lui deux femmes en tuniques blanches,
-l'une couronnée d'épis, l'autre tenant
-un glaive!&mdash;Je cours bien vite aux urnes
-voter pour lui, talonné de près, je l'espère,
-par ceux les plus éclairés de mes lecteurs.
-M<sup>e</sup> Pied n'a-t-il pas, sur tous les Honorables
-qu'il a réellement égalés, l'immense
-supériorité <i>d'avoir su, au moins, ce qu'il
-faisait</i>?</p>
-
-<p>Mais, j'y songe! Pourvu que ce candidat
-modèle ne se heurte pas, inopinément,
-contre l'un de ces engouements de la foule
-pour un inconnu qui passe&hellip;&mdash;engouements
-mystérieux devant lesquels prévisions,
-calculs, sentences, deviennent de la
-fumée sous une rafale,&mdash;et qui semblent
-allumer, tout à coup, au front de ce passant,
-comme la lueur d'un destin<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>!</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Ici se terminait la première version de ce
-conte; sur une copie postérieure, Villiers de l'Isle
-Adam ajoutait les lignes suivantes:</p>
-
-<p>«Heureusement, je n'aperçois, sur les murs,
-que les affiches d'un certain boulanger nommé
-Jacques&mdash;et je ne présume pas que ce compétiteur
-puisse l'emporter <i>sur un homme d'une
-valeur aussi convenue</i> que notre digne et si clairvoyant
-incendiaire.»</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch11">L'AMOUR SUBLIME</h2>
-
-
-<p>M. Evariste Rousseau-Latouche, député
-de l'un de nos départements
-les plus éclairés, siégeait au centre gauche
-de notre Parlement.</p>
-
-<p>Au physique, c'était un de ces hommes
-qui ont toujours eu l'air d'un oncle.</p>
-
-<p>Quarante-cinq ans, environ; l'encolure
-un peu molle, résistante pourtant; la chair
-des joues offrait quelques menues bouffissures,
-l'âge ayant ses droits; mais il en
-humectait chaque matin, de crèmes diverses,
-la couperose. Le nez long et froid.
-Les yeux grisâtres. La lèvre inférieure
-franche, rouge, un peu épaisse: la supérieure
-très fine et formant la ligne quatrième
-de la carrure du menton. La voix
-bien timbrée, précise. Brun encore, mais
-ceci grâce à ces innocentes «applications»
-de teinture qui sont de mode.</p>
-
-<p>C'était le type de l'homme de nos jours,
-exempt de superstitions, ouvert à tous les
-aspects de l'esprit, peu dupe des grands
-mots, cubique en ses projets financiers,
-industriels ou politiques.</p>
-
-<p>En 1876, il avait épousé mademoiselle
-Frédérique d'Allepraine, la tutrice de cette
-orpheline de dix-sept ans la lui ayant accordée
-à cause de l'extérieur, à la fois sérieux
-et engageant, de cet honnête homme;&mdash;et
-puis les situations se convenaient&hellip;</p>
-
-<p>Rousseau-Latouche avait fait sa fortune
-dans les lins. Il ne s'était enrichi que par
-le travail&mdash;et, aussi, grâce à quelque peu
-de savoir-faire,&mdash;sans parler de certaines
-circonstances dont il est convenu que les
-sots seuls négligent de profiter; tout le
-monde l'estimait donc, de l'estime actuelle.</p>
-
-<p>Au moral, il avait les idées françaises
-d'aujourd'hui, les idées, ayant cours,&mdash;excepté
-en quelques négligeables esprits.
-Ses convictions se résumaient en celles-ci:</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> Qu'en fait de religions, tous les cultes
-imaginables ayant eu leurs fervents et leurs
-martyrs, le Christianisme, en ses nuances
-diverses, ne devait plus être considéré
-que comme un mode analogue de cette
-«mysticité» qui s'efface d'elle-même&mdash;brume
-traversée par le soleil levant de la
-Science;</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> Qu'en fait de politique, le régime royal
-en France (et ailleurs), ayant fait son temps,
-s'annule également, de soi-même;</p>
-
-<p>3<sup>o</sup> Qu'en fait de morale pratique, il faut,
-tout bonnement, se laisser vivre selon les
-règles salubres de l'honnêteté (ceci autant
-que possible),&mdash;sans être hostile au Bien,
-c'est-à-dire au Progrès;</p>
-
-<p>4<sup>o</sup> Qu'en fait d'attitude sociale, le mieux
-est de laisser, en souriant, pérorer les
-gens en retard, dont le cerveau n'est pas
-d'une pondération calme et dont les derniers
-groupes tendent à disparaître comme
-les Peaux-Rouges.</p>
-
-<p>Bref, c'était un être éminemment sympathique,
-ainsi que le sont, de nos jours,
-presque tous ceux qui&mdash;les mains vides,
-mais ouvertes&mdash;sont doués d'assez d'empire
-sur eux-mêmes pour pouvoir prononcer,
-non seulement sans rire, mais avec
-une sincérité d'accent convaincante, le mot
-<i>Fraternité</i>,&mdash;c'est-à-dire le mot le plus
-lucratif de notre époque.</p>
-
-<p>Madame Rousseau-Latouche, née Frédérique
-d'Allepraine, en tant que nature,
-différait de son mari.</p>
-
-<p>C'était une personne atteinte d'âme,&mdash;un
-être d'<i>au delà</i> joint à un être de terre.
-Elle était d'un genre de beauté à la fois
-grave, exquis et durable. Il ressortait de
-sa personne une sympathie pénétrante,
-mais qui humiliait un peu. Le regard chaste
-et froid de ses yeux bleus éclairait, d'intérieurement,
-sa transparente pâleur; et la
-grâce de son affabilité charmait,&mdash;bien
-qu'un peu glacée, à cause des gens dont le
-sourire trop volontiers s'affine.</p>
-
-<p>En dépit des trente ans dont elle approchait,
-elle pouvait inspirer les sentiments
-d'un amour auguste, d'une passion noble
-et profonde. Quelque surpris que fussent,
-à sa vue, les visiteurs ou même les passants,
-il était difficile de ne pas se sentir
-moins qu'elle en sa présence,&mdash;et de ne
-pas rendre hommage à la simplicité si
-tranquillement élevée de cet être d'exception
-perdu en un milieu d'individus affairés.
-Dans les soirées elle semblait, malgré
-son évidente bonne volonté, si étrangère
-à son entourage, que les femmes la
-déclaraient «supérieure» avec un demi-sourire
-qui servait la transition pour parler
-de choses plus gaies.</p>
-
-<p>Ses goûts étaient incompréhensibles,
-extraordinaires. Ainsi, musicienne, elle
-n'aimait exclusivement et sans jamais une
-concession, que cette musique dont l'aile
-porte les intelligences bien nées vers ces
-régions suprêmes de l'Esprit qu'illumine la
-persistante notion de Dieu,&mdash;d'une espérable
-immortalité en cette incréée «Lumière»
-où toute souffrance mortelle est
-oubliée.</p>
-
-<p>Elle ne lisait que ces livres, si rares, où
-vibre la spiritualité d'un style pur. Peu
-mondaine, malgré les exigences de sa position,
-c'était à peine si elle acceptait de
-figurer en d'inévitables ou officielles fêtes.
-Taciturne, elle préférait l'isolement, chez
-elle, dans sa chambre, où sa manière de
-tuer le temps consistait, le plus souvent, à
-prier, en chrétienne simple, pénétrée d'espérance.
-Privée d'enfants, ses meilleures
-distractions étaient de porter, elle-même,
-à des pauvres, quelque argent, des choses
-utiles, ceci le plus possible, et en calculant
-de son mieux ces dépenses; car Evariste,
-sans précisément l'entraver ici, serrait devant
-toutes exagérations, et non sans sagesse,
-les cordons de la bourse.</p>
-
-<p>M. Rousseau-Latouche, en conservateur
-sagace, en esprit éclectique, aux vues larges,
-comprenant toutes les aberrations des
-êtres non parvenus encore à sa sérénité
-intellectuelle, non seulement trouvait très
-excusable, en sa chère Frédérique, cette
-«mysticité» qu'il qualifiait de féminine,
-mais, secrètement, n'en était point fâché.
-Ceci pour plusieurs motifs concluants.</p>
-
-<p>D'abord, parce que, si ce genre de goûts
-témoignait, en elle, d'une race «noble»,
-le mieux est, aujourd'hui, d'absoudre, avec
-une indulgence discrète (une déférence,
-même), ces particularités d'atavisme destinées
-à s'atténuer avec les générations.
-On ne peut extirper, sans danger, ces
-espèces de taches de naissance,&mdash;qui,
-d'ailleurs, donnent du piquant à une
-femme. Puis,&mdash;tout en reconnaissant, en
-soi-même, la fondamentale frivolité de
-pareilles inclinations, on doit ne pas oublier
-qu'en de certains milieux influents
-encore, et dont les préjugés sont par conséquent
-ménageables, on peut être fier, négligemment,
-de laisser constater, en sa
-femme, ces travers sacrés, flatteurs même,
-et qu'ainsi l'on utilise. C'est une parure
-distinguée.</p>
-
-<p>Ensuite, cela présente&mdash;en attendant
-qu'il soit trouvé mieux&mdash;des garanties
-d'honnêteté conjugale des plus appréciables,
-aux yeux surtout d'un homme
-d'Etat, absorbé par des labeurs d'affaires,
-de législature, etc.,&mdash;qui, enfin, «n'a
-pas le temps» de veiller avec soin sur son
-foyer. En somme donc, ces diverses tendances
-d'un tempérament imaginatif constituant,
-à son estime, en sa chère femme,
-une sorte de préservatif organique, une
-égide naturelle contre les nombreuses
-tentations si fréquentes de l'existence moderne,
-Evariste,&mdash;bien qu'hostile, en
-principe, à leur essence,&mdash;avait fait, en
-bon opportuniste, la part du feu. Que lui
-importait, après tout? Ne vivons-nous pas
-en un siècle de pensée libre? Eh bien! du
-moment où cela non seulement ne le gênait
-pas, mais&mdash;redisons-le&mdash;lui pouvait
-être utile, flatteur même, entre
-temps, pourquoi ce clairvoyant époux eût-il
-risqué sa quiétude, en essayant, sans
-profit, de guérir sa femme de cette maladie
-incurable et natale qu'on appelle l'âme?&hellip;
-Tout pesé, ce vice de conformation ne
-lui semblait pas absolument rédhibitoire.</p>
-
-<p>Presque toute l'année, les Rousseau-Latouche
-habitaient leur belle maison de
-l'avenue des Ternes. L'été, aux vacances
-de la Chambre, Evariste emmenait sa
-femme en une délicieuse maison de campagne,
-aux environ de Sceaux. Comme on
-n'y recevait pas, les soirées étaient, parfois,
-un peu longues; mais on se levait
-de meilleure heure. Un peu de solitude,
-cela retrempe et rassoit l'esprit.</p>
-
-<p>De grands jardins, un bouquet de bois,
-de belles attenances, entouraient cette propriété
-d'agrément. N'étant pas insensible
-aux charmes de la nature, M. Rousseau-Latouche,
-le matin, vers sept heures, en veston
-de coutil à boutonnière enrubannée
-et le chef abrité d'un panama contre les
-feux de l'aurore, ne se refusait pas, tout
-comme un simple mortel, à parcourir, le
-sécateur officiel en main, ses allées bordurées
-de rosiers, d'arbres fruitiers et de
-melonnières. Puis, jusqu'à l'heure du déjeuner,
-il s'enfermait en son cabinet, y
-dépouillait sa correspondance, lisait, en
-ses journaux, les échos du jour, et songeait
-mûrement à des projets de loi&mdash;qu'il
-s'efforçait même de trouver urgents, étant
-un homme de bonne volonté.</p>
-
-<p>Pendant la journée, madame s'occupait
-des nécessiteux que le curé de la localité
-lui avait recommandés:&mdash;ce qui, avec un
-peu de musique et de lecture, suffisait à
-combler les six semaines que l'on passait
-en cet exil.</p>
-
-<p>Vers la fin de juillet, l'an dernier, les
-Rousseau-Latouche reçurent, à l'improviste,
-la visite exceptionnelle d'un jeune
-parent venu de Jumièges, la vieille ville,
-et venu pour voir Paris&mdash;sans autre motif.
-Peut-être s'y fixerait-il, selon des circonstances&mdash;si
-difficiles à prévoir aujourd'hui.</p>
-
-<p>M. Bénédict d'Allepraine se trouvait
-être le cousin germain de Frédérique. Il
-était plus jeune qu'elle d'environ six années.
-Ils avaient joué ensemble, autrefois,
-chez leurs parents; et, sans s'être revus
-depuis l'adolescence, ils avaient toujours
-trouvé, dans leurs lettres de relations,
-entre famille, un mot aimable les rappelant
-l'un à l'autre. C'était un jeune
-homme assez beau, peu parleur, d'une
-douceur tout à fait grave et charmante,
-de grande distinction d'esprit et de manières
-parfaites, bien que M. Rousseau-Latouche
-les trouvât (mais avec sympathie)
-un peu «provinciales».</p>
-
-<p>Or, par une coïncidence vraiment singulière,
-étant surtout donnée la rareté de
-ces sortes de caractères, la nature intellectuelle
-de Bénédict d'Allepraine se trouvait
-être pareille à celle de Frédérique.
-Oui, le tour essentiellement pensif de son
-esprit l'avait malheureusement conduit à
-certain dédain des choses terre à terre et
-à l'amour exclusif des choses d'en haut:
-ceci au point que sa fortune, bien que des
-plus modestes, lui suffisait, et qu'il ne s'ingéniait
-en rien pour l'augmenter, ce qui
-confinait à l'imprévoyance.</p>
-
-<p>Ce n'était pas qu'il fût né poète; il l'était
-plutôt <i>devenu</i>, par un ensemble de raisonnements
-logiques et, disons-le tout bas,
-des plus solides, à la vue de toutes les
-feuilles sèches dont se payent, jusqu'à la
-mort, la plupart des individus soi-disant
-positifs. S'il acceptait de «croire» un peu
-par force, aux réalités relatives dont nous
-relevons tous, bon ou mal gré nous, c'était
-avec un enjouement qui laissait deviner
-la mince estime qu'il professait pour la
-tyrannie bien momentanée de ces choses.
-Bref, il s'était, de très bonne heure&mdash;et
-ceci grâce à des instincts natals&mdash;détaché
-de bien des ambitions, de bien des désirs,
-et ne reconnaissait, pour méritant le titre
-de sérieux, que ce qui correspondait aux
-goûts sagement divins de son âme.</p>
-
-<p>Hâtons-nous d'ajouter que, dans ses
-relations, c'était un c&oelig;ur d'une droiture
-excessive, incapable d'un adultère, d'une
-lâcheté, d'une indélicatesse, et que cette
-qualité, comme le rayon d'une étoile,
-transparaissait de sa personne. Quelque
-réfractaire qu'il se jugeât quant à l'action
-violente, s'il eût découvert, au monde,
-telle belle cause à défendre qui ne fût illusoire
-qu'à, demi, certes il se fût donné
-la peine d'être ce que les passants appellent
-un homme, et de façon, même, probablement,
-à démontrer, sans ostentation,
-le néant, l'incapacité de ceux qui l'eussent
-raillé sur les nuages de ses idées généreuses;
-mais, cette belle cause, il ne l'entrevoyait
-guère au milieu du farouche
-conflit d'intérêts qui, de nos jours, étouffe
-d'avance, sous le ridicule et le dédain, tout
-effort tenté vers quoi que ce soit d'élevé, de
-désintéressé, de digne d'être.&mdash;S'isolant
-donc en soi-même, avec une grande mélancolie,
-c'était comme s'il se fût fait naturaliser
-d'un autre monde.</p>
-
-<p>Bénédict reçut un accueil amical chez
-les Rousseau-Latouche; on s'ennuyait,
-parfois; ce jeune homme représentait, au
-moins pour Evariste, quelques heures
-plus agréables, une distraction. Puis, il
-était de la famille, M. d'Allepraine dut
-céder à l'invitation formelle de passer les
-vacances avec eux.</p>
-
-<p>En quelques jours, Frédérique et Bénédict,
-s'étant reconnus <i>du même pays</i>, se
-mirent, naturellement, à s'aimer d'un
-amour idéal, aussi chaste que profond,
-et que sa candeur même légitimait presque
-absolument. Certes ils n'étaient pas sans
-tristesse; mais leur sentiment était plus
-haut que ce qui leur causait cette tristesse.&mdash;Oh!
-cependant, ne pas s'être épousés!
-Quel éternel soupir! Quel morne serrement
-de c&oelig;ur!</p>
-
-<p>L'épreuve était lourde.&mdash;Sans doute ils
-expiaient quelque ancestral crime! Il fallait
-subir, sans faiblesse, la douleur que
-Dieu leur accordait, douleur si rude qu'ils
-pouvaient se croire des élus.</p>
-
-<p>Rousseau-Latouche, en homme de tact,
-s'aperçut très vite de ce nébuleux sentiment
-dont leurs organismes moins équilibrés
-que le sien, les rendaient victimes.
-Comment l'eussent-ils dissimulé? C'était
-lisible en leur innocence même&mdash;en la
-réserve qu'ils se témoignaient.</p>
-
-<p>Evariste,&mdash;nous l'avons donné à entendre,&mdash;était
-un de ces hommes qui s'expliquent
-les choses sans jamais s'emporter,
-son calme énergique lui conférant le don
-d'<i>étiqueter</i> toujours, d'une manière sérielle,
-un fait quelconque, sans l'isoler de son
-ambiance,&mdash;et, par conséquent, de le
-dominer, en l'utilisant même, s'il se pouvait,&mdash;dans
-la mesure du convenable,
-bien entendu.</p>
-
-<p>Si donc son premier mouvement, instinctif,
-immédiat, fut de congédier Bénédict
-sous un prétexte poli, le second fut
-tout autre, après réflexion:&mdash;toute autre!</p>
-
-<p>Étant données, en effet, ces deux natures
-«phénoménales», il fallait bien se
-garder, au contraire, de renforcer, en le
-contrecarrant, en ayant même l'air de le
-remarquer, cette sorte d'«angélisme»
-futile, ce cousinage idéal dont il redevait à
-lui-même de dédaigner d'être jaloux, du
-moment où il en tenait solidement l'objet
-réel. Leur honnêteté, qu'il sentait impeccable,
-le garantissait. Dès lors, il ne pouvait
-qu'être flatté, dans sa vanité d'homme
-de quarante-cinq ans, d'avoir pour femme
-une personne, qu'un jeune homme aimait&mdash;et
-aimerait&mdash;<i>en vain</i>! La <i>qualité</i> de
-leur inclination réciproque, il la comprenait
-exactement. C'était une sorte d'affectif,
-de morbide et vague penchant, éclos
-de trop mystiques aspirations et sans plus
-de consistance matérielle que le vertige
-résulté d'un duo de musique allemande,
-chanté avec une exagération de laisser-aller.
-Il lui suffirait, à lui, Rousseau-Latouche,
-d'un peu de circonspection pour
-circonscrire ce prétendu «amour» dans
-ces mêmes nuages d'où il émanait, et paralyser,
-d'avance, en lui, toutes échappées
-vers nos pâles mais importantes réalités.
-Il était bon de temporiser. Rien d'alarmant,
-en cette fumée juvénile, qui se
-dégageait&mdash;d'un couple de cerveaux
-ébriolés par une manière de tour de valse,&mdash;dans
-l'azur, et qui se disséminerait de
-soi-même au vent des désillusions de
-chaque jour.</p>
-
-<p>Tous deux étaient, à n'en pas douter,
-d'une intégrité de conscience aussi évidente
-que la transparence du cristal de
-roche; ils étaient incapables d'un abus de
-confiance, d'une déshonnête chute en nos
-grossièretés sensuelles,&mdash;enfin d'un adultère,
-pourvu, bien entendu, que le Hasard
-ne vînt pas les tenter outre mesure. Son
-mariage leur était aussi désespérant que
-sacré,&mdash;car leur nature était de prendre
-au sérieux ces sortes de choses au point
-qu'ils eussent rougi de s'embrasser en cachette
-comme d'une insulte mutuelle! Dès
-lors, tous deux ne méritaient, au fond&mdash;(avec
-son estime!)&mdash;qu'un doux sourire.
-Il était l'homme,&mdash;eux étaient des enfants,&mdash;des
-«bébés» ivres d'intangible!&mdash;Conclusion:
-la ligne de conduite que lui
-dictaient la plus élémentaire prudence et
-le sentiment de sa rationnelle supériorité,
-devait être de fermer les yeux, de ne rien
-brusquer, de laisser, enfin, s'user, faute
-d'aliment physique, ce platonique «amour»
-qui,&mdash;supposait-il,&mdash;si nulle absolvable
-occasion, nulle circonstance&hellip; irrésistible&hellip;
-ne leur était offerte, pour ainsi <i>de force</i>,
-n'avait rien de vraiment sérieux,&mdash;et
-qu'au surplus les souffles hivernaux de la
-rentrée à Paris (en admettant, par impossible,
-qu'il durât jusque-là) dissiperaient
-comme un mirage. Il n'en resterait entre
-eux trois qu'un innocent souvenir de villégiature,&mdash;agréable,
-même, à tout prendre.</p>
-
-<p>Cependant, les soirs,&mdash;dans les promenades
-aux jardins,&mdash;au déjeuner, au
-dîner, surtout dans le salon, lorsqu'on s'y
-attardait en causerie,&mdash;quelle que fût la
-retenue froide qu'ils se témoignaient, Frédérique
-et Bénédict semblaient se complaire
-à ne parler que d'«idéalités» de
-<i>surexistence par delà le trépas</i>, d'unions
-futures, de nuptiales fusions célestes,&mdash;ou
-de choses d'un art très élevé,&mdash;choses
-qui, pour M. Rousseau-Latouche, n'étaient,
-au fond, que des rêveries, des jeux
-d'esprit, du clinquant.</p>
-
-<p>En vain cherchait-il, de temps à autre,
-à ramener la conversation sur un terrain
-plus solide,&mdash;le terrain politique par
-exemple:&mdash;on l'écoutait, certes, avec la
-déférence qui lui était due; mais, s'il
-s'agissait de lui répondre, on ne pouvait
-que se reconnaître trop peu versés en ces
-questions graves, et aussi d'une intelligence
-trop insuffisamment pratique, pour
-se permettre de risquer un avis en cette
-matière.&mdash;De sorte que, par d'insensibles
-fissures, la conversation glissait entre les
-mains (cependant bien serrées) du conversateur,
-et s'enfuyait en rêves mystiques.
-Bref, ils avaient l'air de fiancés que séparait
-un tuteur opiniâtre, et qui, à force
-d'ennuis, devenus insoucieux de se posséder
-sur la terre, faisaient, naïvement, leurs
-malles devant lui, Rousseau-Latouche,
-député du centre, pour les sphères éthérées.</p>
-
-<p>C'était l'absurde s'installant dans la vie
-réelle.</p>
-
-<p>Ceci dura quinze longs jours, au cours
-desquels Evariste, tout en n'ayant qu'à se
-louer de sa femme et de Bénédict au point
-de vue des convenances, en était tout
-doucement arrivé à se sentir comme <i>étranger</i>
-chez lui. Il ne pouvait s'expliquer ce
-phénomène, trouvant au-dessous de sa dignité
-de prendre au sérieux l'impalpable.
-Bien souvent il avait eu, de nouveau, la
-violente démangeaison de congédier Bénédict,&mdash;poliment,
-mais en ayant soin
-d'isoler Frédérique de cette scène d'adieux
-qui, présumait-il, ne se fût point terminée
-sans tiédeur. Et toujours le motif qui
-l'avait maintenu dans l'espèce de neutralité
-modérée dont il avait préféré l'option
-dès le principe, n'était autre que la dédaigneuse
-pitié qu'il ressentait, disons-nous,
-pour cet immatériel amour, et qu'il eût eu
-l'air de reconnaître, comme <span class="small">VALABLE</span>, en
-s'effarouchant. Oui, c'était un homme trop
-soucieux de sa dignité morale pour accéder
-à cette concession risible.</p>
-
-<p>A de certains moments, il en venait à
-<i>regretter</i> de ne pouvoir, vraiment, leur
-adresser aucun reproche, fondé sur la moindre
-inconséquence de leur part. C'est
-qu'il avait affaire non pas à des amoureux
-de la vie, mais à des amants de la Vie. A
-la fin, ceci l'énerva jusqu'à refroidir
-l'amour que Frédérique lui avait inspiré
-si longtemps. Les êtres <i>trop</i> équilibrés ne
-pardonnent pas volontiers l'âme, lorsque,
-par des riens inintelligibles pour eux (mais
-très sensibles), elle les humilie de son inviolable
-présence. L'âme prend, alors, à
-leurs yeux, les proportions d'un grief: et,
-même amoureux, cela les dégoûte bientôt
-de tout corps affligé de cette infirmité.</p>
-
-<p>C'est pourquoi l'idée vint à Evariste,&mdash;l'idée
-étrange et cependant <i>naturelle</i>!&mdash;de
-les humilier à son tour, de leur montrer,
-de leur <span class="small">PROUVER</span> qu'ils étaient, «au
-fond», des êtres de chair et d'os comme
-lui, et comme «tout le monde»!&hellip; Et
-que, sous les dehors de leurs belles
-phrases, plus ou moins redondantes, mais
-aussi creuses qu'idéales, se cachaient les
-sens purement <i>humains</i> d'une passion <i>très
-banale</i>!&hellip; Et que ce n'était pas la peine
-de le prendre de si haut avec les choses
-terrestres, quand après tout l'on n'en faisait
-fi qu'en paroles!</p>
-
-<p>Il se mit donc&mdash;sans trop se rendre
-compte de la vilenie compassée d'un tel
-procédé&mdash;à leur tendre des pièges! à les
-laisser seuls, aux jardins, par exemple,&mdash;alors
-qu'il les observait de loin, muni
-d'une forte jumelle marine.&mdash;(Oh! certes,
-dès le premier baiser, par exemple, il serait
-survenu, et leur eût, en souriant, fait
-constater leur hypocrite faiblesse!)&hellip; Malheureusement
-pour lui, Frédérique et Bénédict
-ne donnèrent, en ces occasions, aucune
-prise à ses remontrances, ne réalisèrent
-pas son singulier <i>espoir</i>. Ils se parlèrent
-peu, et se séparèrent bientôt, sans
-affectation, par simple convenance. Frédérique
-devant aller rendre ses visites à des
-pauvres, Bénédict lui remettait un peu
-d'or, pour l'aider en ces futilités toutes féminines.
-De là les quelques paroles entre
-eux échangées. Evariste les trouvait au
-moins imbéciles.</p>
-
-<p>Le fait est qu'aux yeux d'un jeune
-homme ordinaire, de ce que l'on appelle
-un Parisien, Bénédict eût passé pour un
-simple sot et Frédérique pour une coquette
-s'amusant d'un provincial. Rien de
-plus. Cependant le lien qui les unissait,
-pour vague qu'il fût, était, positivement,
-plus solide que&hellip; s'ils eussent été coupables.
-Evariste, qui tout d'abord s'était épuisé,
-en manifestations tendres, pour Frédérique
-(la sentant comme s'échapper), avait
-renoncé à la lutte devant le dévoué sourire
-de sa femme. Il semblait n'en être plus, à
-présent, que le propriétaire; une dédaigneuse
-aversion pour cette malheureuse
-insensée s'aigrissait en son raisonnable
-c&oelig;ur centre-gauche. Cette énigmatique
-passion que Bénédict et Frédérique paraissaient
-n'éprouver que sous condition
-perpétuelle d'un sublime Futur, il finissait
-par la reconnaître pour la plus vivace de
-toutes, pour l'indéracinable, celle sur quoi
-s'émoussent tous les sarcasmes. Il sonda
-le mal d'un coup d'&oelig;il: le divorce était
-l'unique issue!&mdash;Il fallait le rendre inévitable,
-le <i>forcer</i>,&mdash;car Frédérique, en
-bonne chrétienne, s'y fût refusée à l'amiable,
-le divorce étant défendu.&mdash;L'indifférente
-résignation qu'elle avait mise à
-supporter les cauteleuses tendresses de
-son mari le prouvait d'avance, outre mesure,
-et celui-ci ne s'illusionnait pas à cet
-égard.</p>
-
-<p>En ces conjectures, le mieux d'en finir
-était le plus tôt: la situation devenant intolérable.</p>
-
-<p>L'épisode avait duré cinq semaines;
-c'était trop! Il en avait par-dessus les
-oreilles! Ayant négligé, à force de souci,
-ses lotions normales de teinture, sa barbe
-et ses cheveux étaient <i>devenus</i> réellement
-gris. Il fallait agir sans le moindre retard,
-car l'excellent homme comptait se marier
-en toute hâte, aussitôt, s'il se pouvait,
-après le prononcé du Tribunal.</p>
-
-<p>Soudainement, il annonça donc le prochain
-retour à Paris, et simula,&mdash;comme
-dans les romans et pièces de théâtre les plus
-rudimentaires,&mdash;un départ de deux ou
-trois jours: il allait, disait-il, jeter un coup
-d'&oelig;il sur l'état de son hôtel en l'avenue
-des Ternes.</p>
-
-<p>M. Rousseau-Latouche avait, tout justement,
-pour ami d'enfance, non point le
-commissaire de police de Sceaux, mais un
-commissaire de police des environs, qu'il
-avait fait nommer à ce poste.</p>
-
-<p>Il alla donc le trouver et s'ouvrit à lui,
-ne lui taisant rien, lui précisant les choses
-telles qu'elles étaient, avec une clarté
-d'élocution dont il manquait à la Chambre,
-mais qu'il trouvait quand il s'agissait d'élucider
-ses affaires personnelles.&mdash;Tout fut
-raconté à dîner, en tête à tête.</p>
-
-<p>Il fallut du temps, quelques heures,
-pour que le commissaire se rendît un
-compte exact de la situation, qu'il finit par
-entrevoir, à la longue, grâce à la sagacité
-spéciale qui est inhérente à cette profession.</p>
-
-<p>On arriva donc, en tapinois, le <i>lendemain</i>
-«du départ», afin de ne rien brusquer,
-d'endormir tous soupçons. Deux
-heures après le dernier train du soir, on
-pénétra dans la maison, grâce aux clefs
-doubles d'Evariste, dont toutes les mesures
-étaient prises.</p>
-
-<p>Il faisait une nuit d'automne, superbe,
-douce, bien étoilée.</p>
-
-<p>On monta l'escalier, sans faire le moindre
-bruit. Il était près d'une heure du matin:
-le point capital était de les surprendre
-comme on dit, <i lang="la" xml:lang="la">flagrante delicto</i>.</p>
-
-<p>La porte du salon n'était pas fermée, on
-parlait à l'intérieur. Le commissaire, avec
-des précautions extrêmes, ouvrit sans que
-la serrure grinçât. Quel spectacle éc&oelig;urant
-s'offrit alors, à leurs yeux hagards!</p>
-
-<p>Les deux amants, le dos tourné à la porte,
-et chacun les mains jointes sur le balcon
-d'une fenêtre ouverte, aussi bien vêtus
-qu'en plein midi, contemplaient, l'un vers
-l'autre, l'auguste nuit de lumière, avec des
-regards d'espérance, et récitaient ensemble,
-à l'unisson, leur prière du soir, d'une voix
-lente, mais dont la terrible simplicité d'accent
-semblait devoir glacer le sourire des
-gens les plus éclairés.</p>
-
-<p>A ce tableau, M. Rousseau-Latouche demeura
-comme saisi d'une sorte d'hébétement
-grave: sur le moment, il eut, même,
-comme un vertige et craignit pour sa raison!&mdash;Son
-ami, le froid commissaire de
-police, reçut, entre ses bras, cet homme
-d'Etat chancelant, et d'un ton de commisération
-profonde lui dit alors naïvement à
-l'oreille ce peu de mots:</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre ami! Pas <span class="small">MÊME</span>&hellip; <i>trompé</i>!&hellip;</p>
-
-<p>La légende nous affirme (hâtons-nous de
-l'ajouter) qu'il se servit d'une expression
-plus technique, chère à Molière.</p>
-
-<p>Le fait est que pour l'honorable M. Rousseau-Latouche,
-ç'avait été jouer de malheur
-d'être tombé sur deux êtres aussi&hellip; <i>intraitables</i>!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch12">LE MEILLEUR AMOUR</h2>
-
-
-<p>Entre les êtres destinés non pas au
-bonheur convenu, mais au réel
-bonheur, nous devons compter un jeune
-Breton nommé Guilhem Kerlis. On peut
-dire qu'il naquit sous une étoile heureuse,
-et que peu d'hommes, en leur amour,
-furent plus favorisés que lui. Cependant,
-combien simple fut son histoire!</p>
-
-<p>Ce fut en 1882, à la brune d'un beau soir
-de septembre, qu'Yvaine et Guilhem se
-rencontrèrent dans la campagne de Rennes,
-près d'une barrière de prairie. Yvaine, fort
-jolie, avait seize ans; c'était la fille unique
-d'une métayère presque pauvre; elles
-habitaient le gros bourg de Boisfleury,
-près de la ville.</p>
-
-<p>Ce soir-là, suivie de deux génisses et
-d'une demi-douzaine de brebis, tout son
-troupeau, elle rentrait.</p>
-
-<p>Guilhem, beau gars de dix-huit ans, était
-le fils d'un garde-chasse du baron de Quélern:
-il rentrait aussi, son gibier en gibecière.
-Tous deux, s'étant regardés, s'étonnèrent
-de ne pas s'être vus plus tôt, car le
-bourg n'était pas à plus de deux lieues de
-la chaumière du garde. Autour d'eux, les
-champs de luzerne, les avoines fauchées,
-encore mêlées de fleurs, et, venues du lointain,
-les senteurs des bois embaumaient
-l'air vespéral. Ils se dirent quelques paroles.</p>
-
-<p>Yvaine offrit à Guilhem des bluets qu'elle
-avait au corsage. Guilhem lui fit présent
-d'une belle perdrix rouge, et l'on se sépara
-sur un rendez-vous que la jeune fille
-accorda sans hésiter, car on avait parlé
-mariage&mdash;et Guilhem, tout de suite, lui
-avait plu.</p>
-
-<p>Ils se revirent le lendemain, non loin de
-Boisfleury, dans un sentier que l'automne
-parsemait déjà de feuilles dorées;&mdash;ce fut
-la main dans la main qu'ils échangèrent
-de naïves confidences, sans même penser
-qu'ils s'aimaient.&mdash;Puis, tous les jours,
-jusqu'à la fin d'octobre, Guilhem la revit,
-se passionnant pour elle.</p>
-
-<p>C'était un grave c&oelig;ur plein de croyances,
-dont les sentiments étaient à la fois purs,
-ardents et stables. Yvaine était joueuse,
-engageante et d'un babil d'oiseau; peut-être
-un peu trop rieuse. Ils se fiancèrent
-avec d'innocents baisers, de doux projets
-de ménage.</p>
-
-<p>Et c'était une longue étreinte silencieuse,
-lorsqu'ils se quittaient.</p>
-
-<p>Comme Guilhem avait gardé son secret,
-même pour son père, le vieux garde attribuait
-l'air nouvellement soucieux de son
-fils aux seules approches du moment de la
-conscription&mdash;ce qui entrait pour une
-part, aussi, dans la vérité.&mdash;L'ancien sergent
-lui donnait, à souper, des conseils
-pour réussir au régiment.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Le primitif Guilhem aimait donc avec
-ferveur, avec foi&mdash;sans remarquer qu'Yvaine,
-étant seulement très jolie, mais sans
-une lueur de beauté, ne pouvait être qu'incapable
-de sentiments bien solides.</p>
-
-<p>Amoureuse, peut-être; amante, sa nature
-s'y refusait. Certes, elle se fût peu défendue,
-s'il eût voulu, d'avance, en obtenir
-des privautés conjugales plus sérieuses
-que des baisers et des étreintes; mais, en
-ce croyant, une sorte d'effroi de ternir sa
-fiancée maîtrisait la fièvre des désirs, l'emportement
-de la passion, de tels entraînements,
-trop oublieux de l'honneur, sentaient
-le sacrilège, et ceci les réfrénait.
-Yvaine, de tempérament plus frivole, regrettait,
-au fond de ses idées, qu'il eût si
-fort cette qualité du respect;&mdash;et même
-son inclination pour lui s'en attiédit un
-peu. Elle avait envie de rire, parfois, de
-ce trop grave amour&mdash;qu'elle comprenait
-à l'étourdie, et selon d'étroites sensations;
-bref, elle eût bien préféré que
-Guilhem fût «plus amusant»; mais un
-mari (se disait-elle), ce doit sans doute
-être comme cela, <i>d'abord</i>.</p>
-
-<p>Au moment des adieux, quand Guilhem
-tomba au service militaire, elle ressentait
-pour lui plutôt de l'amitié que de l'amour.
-Cependant, ils échangèrent la bague; elle
-l'attendrait. Cinq ans de fidélité! N'était-ce
-pas compter sur un rêve que d'y croire,
-l'ayant bien regardée? Pourtant l'idée ne
-vint même pas à Guilhem qu'elle pût
-manquer à sa parole.</p>
-
-<p>Le matin de son départ, au moment de
-s'éloigner vers la ville, il lui dit, la tenant
-embrassée: «Va, je reviendrai sous-lieutenant,
-avec la croix.&mdash;Ah! mon Guilhem,
-lui répondit-elle (avec un accent si sincère
-qu'elle en fut dupe elle-même sur le moment),
-si tu te faisais tuer à la guerre, je
-te jure que je me ferais religieuse!» Il eut
-un tressaillement: c'était la promesse inespérée!
-Dans un élan de tendresse profonde,
-il lui ferma les paupières d'un long baiser&hellip;
-C'était scellé! Ils étaient mari et
-femme. On s'écrirait toutes les semaines.&mdash;La
-vérité, c'est qu'Yvaine l'avait entrevu
-en uniforme d'officier, ce qui l'avait
-transportée. Ils se séparèrent, les yeux en
-pleurs, n'ayant l'un de l'autre qu'une petite
-photographie, tirée par un artiste de passage,
-au prix d'un franc.</p>
-
-<p>Guilhem fut incorporé dans les chasseurs
-d'Afrique et dirigé sur la province
-d'Alger.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Les premières lettres furent pour tous
-deux une joie charmante, presque aussi
-douce que les premiers rendez-vous. L'éloignement
-avait rendu Guilhem, pour la
-jeune fille, une sorte de «chose défendue»
-dont on la privait, et qu'elle désirait par
-cela même.</p>
-
-<p>Puis, il y avait le devoir, maintenant
-qu'on s'était bien promis l'un à l'autre.</p>
-
-<p>En six mois, cependant, les pâlissements
-de l'absence altérèrent un peu la constance
-déjà longue d'Yvaine. Elle soupirait et
-s'ennuyait de cette monotonie, de cette
-solitude. Sa parole jurée lui pesait parfois
-comme une chaîne. Elle en était revenue à
-l'amitié. Ses lettres, sa seule distraction,
-demeuraient toutefois les mêmes, ayant
-pris le pli des phrases tendres. Celles de
-Guilhem témoignaient qu'il ne vivait de
-plus en plus que d'elle&mdash;et d'espoir.
-Mais quatre ans et demi encore!&hellip; Naïve,
-elle bâillait, parfois, en y songeant. Sur
-ces entrefaites, le père de Guilhem, le
-vieux garde Kerlis, mourut, laissant un
-pécule des plus modestes, que Guilhem
-plaça, par correspondance, pour jusqu'à
-son retour.</p>
-
-<p>Cette présence, qui avait gêné la mère
-et la fille, ayant disparu, celles-ci respirèrent
-plus à l'aise. La mère Blein, des
-plus accortes et jolie encore, devint de
-m&oelig;urs un peu libres.</p>
-
-<p>Si bien qu'un jour, moins de dix mois
-après le départ de Guilhem, il arriva
-comme si un absurde coup de vent eût
-passé tout à coup.</p>
-
-<p>Yvaine, en effet, par un soir de fête de
-village, s'en laissa dire par un jeune élève
-de marine, venu en congé, qui la séduisit
-à l'improviste et dut, après deux jours, la
-laisser seule.</p>
-
-<p>Elle comprit alors trop tard qu'elle avait
-commis, <i>en riant trop</i>, l'irréparable.&mdash;Allons,
-c'était fini! Que faire? S'étourdir?
-Elle sentit que la vie allait l'entraîner.</p>
-
-<p>Un mois après, à Rennes, elle avait un
-amant, qui l'installa, sans luxe d'ailleurs.
-Bientôt, devenue fille galante, elle mena
-l'existence de gros plaisirs qu'offre la province
-aux personnes désireuses de «s'amuser».</p>
-
-<p>Cependant, par une féminine bizarrerie,
-elle avait gardé, au fond du c&oelig;ur, un faible
-pour le passé lointain qu'elle avait trahi si
-follement. Les lettres douces et réchauffantes
-qu'elle recevait toujours formaient
-un tel contraste avec le ton dont les
-«autres» lui parlaient!&hellip; Ne sachant
-d'elle que ce qu'elle lui en apprenait, le
-soldat continuait, là-bas, de la respecter et
-de la chérir. Il est des soupirs qui éclairent:
-elle l'appréciait davantage, à présent!&hellip;
-De sorte que, sans bien se rendre
-compte de ce qu'elle osait, elle lui répondait
-avec la candeur d'autrefois, qu'elle
-retrouvait en lui écrivant&mdash;lui laissant
-croire, par un jeu triste et pour gagner du
-temps, qu'elle était toujours celle qu'il
-avait connue.</p>
-
-<p>Se savoir aimée de vrai, cela lui faisait
-du bien. Comment y renoncer? Pourquoi
-le rendre si vite malheureux? Ne saurait-il
-pas toujours assez tôt? Elle devait s'efforcer
-de faire durer l'illusion de Guilhem
-jusqu'à la fin, s'il était possible. «Il a
-encore trois années!» se disait-elle;&mdash;et
-cela l'enhardissait. Et puis, elle ne pouvait
-s'en empêcher. C'était son seul et poignant
-bonheur.&mdash;«Tant mieux, s'il vient
-me tuer, quand il apprendra mon inconduite!&hellip;
-pensait-elle. Soyons <i>heureux</i>
-d'ici là!»&mdash;Ce qui ne l'empêchait pas,
-lancée comme elle était, de continuer, dans
-les intervalles, son train de fille qui s'étourdit
-et se donne «du bon temps» avec
-les étudiants et les officiers.</p>
-
-<p>Tout à coup, plus de lettres. C'était la
-cinquième année, aux premiers mois seulement.</p>
-
-<p>Ce silence brusque la remplit d'une angoisse
-violente. Saurait-il? A-t-il appris?
-Elle en fut d'autant plus consternée qu'au
-moment où ce silence compta plusieurs
-semaines, elle se trouvait à l'hospice, officiellement
-soignée, pour un mal abominable,
-gagné au cours de sa vie joyeuse, et qui
-la défigurait. Voici ce qui s'était passé:</p>
-
-<p>Une fois incorporé dans son escadron,
-Guilhem, fort de son grave amour et sûr de
-sa fiancée, s'était bientôt fait remarquer
-comme soldat solide, studieux, exemplaire.
-Il lui semblait, chaque jour, qu'il gagnait
-Yvaine et leur bonheur futur. De là, sa
-conduite irréprochable. Ne vivant que des
-lettres qu'il recevait de France, et qui lui
-remplissaient le c&oelig;ur, Yvaine était là, pour
-lui! L'absence la multipliait, sous le beau
-ciel oriental, et la mélancolie du désir l'y
-faisait apparaître encore plus charmante,
-plus délicieuse que dans les champs bretons.
-La joie, certaine pour lui, de l'avoir
-pour femme,&mdash;il l'éprouvait ainsi, d'avance,
-et chaque jour l'en rapprochait.</p>
-
-<p>Lorsqu'il passa maréchal des logis avec
-la médaille militaire, son fier contentement
-se doubla de l'écrire à sa digne et
-chère petite femme!&hellip; Ah! comme, en
-son être, les mots foi, patrie, honneur,
-foyer, conservaient toutes leurs vibrations
-virginales,&mdash;grâce à ce pur sentiment
-qu'il avait emporté du pays!&hellip; Au point
-d'inaltérable confiance où il était parvenu,
-Guilhem, en lisant les phrases où parfois
-un mot trouble eût dû l'étonner, faisait la
-demande et la réponse&mdash;et justifiait tout.</p>
-
-<p>Étant supposé qu'il eût soudainement
-appris de quelqu'un la réalité et qu'à
-force de preuves l'évidence eût fait chanceler
-sa foi, quel noir dégoût, quel poison,
-quelle horreur de vivre! Quel effondrement!
-Certes, celui qui lui eût fourni ces
-preuves, sous prétexte «d'être dans le
-vrai», n'eût-il pas été, dans son zèle aussi
-niais que maudissable, bien moins un
-ami qu'un meurtrier? Les braves lettres
-de son honnête et sainte petite Yvaine,
-n'était-ce pas pour lui le réel bonheur au
-milieu de cette séparation forcée, mais
-saturée d'espérance, qui était, au fond, la
-plus grande chance de sa vie? N'était-ce
-pas même le seul bonheur possible, entre
-eux, que cette ombre?</p>
-
-<p>En admettant que son numéro l'eût
-exempté du service et qu'il eût épousé,
-là-bas, son Yvaine, quelle différence!
-Après les ivresses brèves, lorsqu'il se serait
-aperçu de la futile, oisive, inconsistante,
-coquette et dangereuse nature de
-sa femme, que de pleurs secrets il eût
-versés, lui qui ne pouvait concevoir que
-sacré le foyer conjugal!&hellip;</p>
-
-<p>Quel ennui bientôt! quelle vieillesse
-redoutable! quelle solitude à deux, si
-toutefois une légèreté de sa femme n'eût
-pas amené quelque tragique dénouement!</p>
-
-<p>Eh bien! au lieu de ce résultat <i>positif</i>
-du bonheur soi-disant réalisé, sa bonne
-étoile d'homme prédestiné à n'être que
-<i>réellement</i> heureux l'avait comblé de ces
-quatre ans et demi de félicité sans nuage,
-faite d'espoir bien fondé, d'absence illusoire,
-de réconfortants souvenirs chaque
-jour revécus! Et cela grâce à la duplicité
-mêlée d'effroi, grâce, enfin, à la duplicité
-pardonnable de celle qu'il ne pouvait soupçonner!&hellip;
-<i>Pardonnable?</i> avons-nous dit.
-Certes, comment, en effet, juger «coupables»
-ou «innocentes» ces sortes de
-natures?</p>
-
-<p>Autant prétendre les alouettes criminelles
-parce qu'elles ne peuvent résister
-au miroir!</p>
-
-<p>Et si l'on objecte que ce bonheur n'était
-que le fruit d'un mensonge, nous répondrons:
-cela prouve que, pour ceux qui en
-sont dignes, un Dieu fait toujours naître
-le bien du mal. D'ailleurs, dans ce bas
-monde, quel est le bonheur qui, au fond,
-ne tient pas à quelque mensonge?</p>
-
-<p>Une nuit, aux premiers mois de cette
-cinquième année, Guilhem fut réveillé
-par le clairon. C'était une révolte d'Arabes.
-Il sauta en selle; on chargea.</p>
-
-<p>L'escarmouche fut chaude; mais, moins
-d'une heure après, le mouvement séditieux
-était réprimé.</p>
-
-<p>Comme l'on revenait au campement,
-sous la clarté des étoiles, deux ou trois
-coups de feu lointains, attardés, retentirent;
-des balles sifflèrent&mdash;et, soudain,
-se glissant du milieu des alfas, entre les
-chevaux, une ombre passa. Sans doute
-quelque fuyard tenant à venger un mort.</p>
-
-<p>En effleurant le maréchal des logis, et
-comme celui-ci levait son sabre, l'Arabe
-étendit son flissah. De bas en haut, l'arme
-traversa la poitrine de Guilhem, qui s'inclina,
-mourant, sur l'encolure de son cheval,
-pendant que l'indigène disparaissait sous
-une étendue de dattiers, au long de la route.</p>
-
-<p>On l'étendit sur une civière; mais il fit
-signe de s'arrêter; il n'arriverait pas vivant.
-C'était fini.</p>
-
-<p>La pleine lune, au grand ciel africain,
-éclairait le groupe militaire.</p>
-
-<p>Le voyant, d'instants en instants, s'éteindre,
-tous ceux qui l'entouraient, l'estimaient
-et l'aimaient, sentaient leurs yeux
-se mouiller et le contemplaient, tête nue.</p>
-
-<p>Il tira de sa poitrine la petite photographie
-de la fiancée vénérée, qu'il ne devait
-plus revoir, <i>mais qui lui avait juré, s'il était
-tué à la guerre, de se consacrer à Dieu</i>.</p>
-
-<p>Puis, comme le réel bonheur ne peut
-se trouver, ici-bas, <i>qu'en soi-même</i>, et que,
-par miracle, sa foi l'avait protégé contre
-tout scandale extérieur, emportant ses
-nobles et pures croyances préservées, il fit
-le signe de la croix. Alors, le visage
-rayonnant d'une joie extatique, tranquille,
-nuptiale, et touchant de ses lèvres l'image
-de sa chère et sainte femme, il expira doucement,
-d'un air d'élu.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch13">LES FILLES DE MILTON</h2>
-
-
-<p>La jeune fille, tout à coup, soulevant un
-peu les paupières, et sans qu'un
-autre mouvement dérangeât son attitude,
-regarda très fixement, avec des yeux pénétrés
-d'une douce et poignante mélancolie,
-puis d'une voix languissante:</p>
-
-<p>&mdash;Ma mère, enfin, lorsqu'un homme
-devenu débile et d'un esprit fatigué, d'une
-intraitable humeur, n'est plus en état
-d'être utile aux siens ni à personne, lorsque
-sa sénile vanité dont la suffisance fait
-sourire les passants, paraît s'augmenter
-aux approches d'une seconde enfance,&mdash;est-ce
-donc une criminelle prière que de
-demander à Dieu&hellip; de lui faire miséricorde&hellip;
-jusqu'à le rappeler le plus tôt
-possible vers la lumière&hellip; vers la vie éternelle?</p>
-
-<p>La vieille femme, sans répondre, détourna
-la tête avec un frisson.</p>
-
-<p>&mdash;C'est qu'en vérité me viennent des
-songeries&hellip; dangereuses! continua Déborah
-Milton, de cette même voix douce,
-claire et traînante, et que je me contiens
-mal de m'enfuir d'ici, parfois&mdash;pour
-bientôt revenir vous porter secours, ma
-mère! vous offrir du feu et du pain!
-Qu'importe le prix dont je les aurais payés!</p>
-
-<p>&mdash;Tais-toi, Dieu le défend! Gagner le
-salut par la foi, dans l'épreuve, et ne
-murmurer jamais: voilà tout ce qu'il faut.</p>
-
-<p>&mdash;Mais&hellip; j'ai vingt ans, moi! Tu l'oublies
-peut-être un peu, mère.</p>
-
-<p>&mdash;Demain&hellip; tu auras mon âge. Tu verras&hellip;
-si tu y parviens.</p>
-
-<p>&mdash;Ce soir n'est pas demain.</p>
-
-<p>&mdash;Tais-toi.</p>
-
-<p>Un silence.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es belle. Tu épouseras quelque
-jeune seigneur&hellip; espère, ma fille.</p>
-
-<p>A cette parole, Déborah Milton se leva
-froidement et se tint debout, glacée et sévère.</p>
-
-<p>&mdash;Un jeune seigneur! Ah! je ne veux
-pas rire entre ces murs couleur de sang!
-Quel d'entre eux voudrait pour femme de
-la fille d'un vieux rimeur sans pain, qui
-vota pour la mort de son roi? Je n'espère
-pas même&hellip; un pauvre ministre de Dieu&hellip;
-que le péril d'encourir la froideur du dernier
-des sujets de Charles II détournerait
-de ma main&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ton père a fait son devoir selon sa
-conscience!</p>
-
-<p>&mdash;Les hommes austères devraient se
-passer d'enfants! murmura la jeune fille.</p>
-
-<p>&mdash;Déborah!&hellip; tu es cruelle pour d'autres
-que pour lui!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! pardon, ma mère!</p>
-
-<p>Elle frappa de son poing léger la table nue.</p>
-
-<p>&mdash;C'est qu'aussi, à la fin, c'est horrible,
-cela! Toujours des rêves!&hellip; des cieux!&hellip;
-des anges, des démons qui ressemblent à
-des formes de nuages! Le ton dont ils
-parlent tout harnachés de leurs grelots de
-rimes sonores, fait douter de la réalité
-qu'ils représentent: elle se tait, l'agissante
-réalité. C'était bien la peine de devenir
-aveugle, pour voir au fond de l'obscurité
-éternelle passer tant de creux fantômes.
-La foi se nie dans une phrase trop bien
-cadencée, et qui attire l'attention sur elle
-en détournant l'esprit de ce qu'elle énonce.
-On dit: «Je crois!» et c'est fini. Peindre
-le ciel et l'enfer! Et le Paradis terrestre!
-Et l'histoire de l'infortuné couple d'êtres
-dont nous descendons tous! O tintement
-insupportable de mots vides! Creux travail!
-Et il faut, nous, ma s&oelig;ur et moi,
-s'atteler à la besogne! écrire, muettes,
-ces divagations déraisonnables! Attendre,
-des fois, une heure, des vers qu'il faut
-souvent raturer&hellip; Et quand nous dormons
-sur le papier, nous réveiller à jeun,
-parfois,&mdash;et faire aller la plume&hellip; et
-toujours et encore mettre du noir sur du
-blanc&hellip; et jeter là dedans notre jeunesse
-annulée&hellip; alors qu'il y a là-bas, dans
-Londres, de bons abris, des tables bien
-servies et de beaux jeunes hommes,&mdash;qui
-vous feraient un accueil charmant!</p>
-
-<p>Elle se tut.</p>
-
-<p>&mdash;Mauvaises pensées! Résigne-toi!</p>
-
-<p>&mdash;Des mots! Tu as faim, j'ai faim!&hellip;
-Voilà la vérité.</p>
-
-<p>&mdash;Lui aussi a faim et ne se plaint pas,
-et de plus il souffre de vous savoir dans
-une détresse dont il est la cause.</p>
-
-<p>&mdash;Allons! Deux choses le nourrissent:
-l'orgueil et la foi. Les poètes sont des
-êtres qui prennent une distraction pour
-but, au mépris des leurs et des peines
-qu'ils font supporter à ce qui les entoure.
-Rien ne les atteint! ils sont au fond de
-leurs rêves! O vanité! Dire qu'il s'imagine
-que ce «Paradis perdu» dominera les
-mémoires dans la Postérité! Dérision!
-Le libraire n'en donnera pas ce qu'a coûté
-le papier,&mdash;qu'il préfère même à notre
-pain. Bientôt nous serons en haillons;
-mais il est aveugle, et c'est de ses rimes,
-non de ses filles, qu'il est fier!&hellip; Et bourru
-jusqu'à nous battre! Non: c'est trop, je
-n'obéirai plus!</p>
-
-<p>&mdash;Que veux-tu qu'il fasse?</p>
-
-<p>&mdash;Ne plus être! Alors on pourrait
-changer de nom, s'expatrier, vivre! Ma
-s&oelig;ur est jolie, et je suis belle. Eh bien,
-après?</p>
-
-<p>&mdash;Et ton honneur, enfant! comme tu
-en parles!</p>
-
-<p>&mdash;L'honneur des filles d'un vieux régicide?&hellip;
-D'un homme qui a participé à
-tuer celui qui seul donne un sens à ce
-mot,&mdash;l'honneur! Tu plaisantes, ma
-mère. Nous avons droit à l'honnêteté,
-voilà tout&hellip; On hérite de tout, bon ou
-mauvais, de ceux qui nous engendrent&hellip;
-Nous ferions pitié de prononcer ce mot:
-«notre honneur», devant ceux qui ont
-qualité pour estimer et au jugement desquels
-seulement on doit tenir.</p>
-
-<p>&mdash;Tu parles comme il parlerait, s'il
-pensait comme toi. Mais il est des hommes
-qui souriraient de ce que tu dis.</p>
-
-<p>&mdash;Eux-mêmes ne sauraient être que des
-menteurs: ce qui me dispenserait d'essayer
-de les convaincre, de souffrir de
-leur blâme ou d'être fière de leurs éloges.
-On les regarde, ils sont annulés,&mdash;et
-c'est fini.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai l'idée que nous pourrions peut-être
-emprunter quelque argent, si peu
-que ce soit, de M. Lindson. Nous ne lui
-avons rien demandé, jamais, à celui-là.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je crois qu'il cherche à ne plus
-nous connaître, et qu'il n'ose pas être
-assez lâche, sans quelque motif. Il nous
-prêterait, sûr de n'être pas remboursé, et
-s'en autoriserait pour ne plus nous voir.
-Tu as raison. Veux-tu que j'aille, seule
-ou avec toi? Ne plus nous reconnaître! Il
-achèterait bien ce droit-là&hellip; deux écus, je
-pense.</p>
-
-<p>La vieille, regardant par la fenêtre:</p>
-
-<p>&mdash;Voilà, justement, M. Lindson;&mdash;on
-pourrait.</p>
-
-<p>&mdash;J'y vais.</p>
-
-<p>Rentre Emma, apportant du bois mort,
-un lourd fagot.</p>
-
-<p>&mdash;Là!</p>
-
-<p>Emma Milton courut à la huche, l'ouvrit,
-fureta derrière les assiettes de terre,
-et la referma, frappant les deux battants
-avec violence.</p>
-
-<p>&mdash;Comment? Rien?&hellip; Où est le pain?</p>
-
-<p>Silence.</p>
-
-<p>&mdash;&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ta s&oelig;ur est allée chercher quelque
-chose&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Est-ce que le libraire a donné?</p>
-
-<p>&mdash;Non, c'est M. Lindson auquel elle
-est allée emprunter.</p>
-
-<p>&mdash;Oui: mais ce n'est pas sûr qu'il
-donne.</p>
-
-<p>Rentre Déborah.</p>
-
-<p>&mdash;Deux shillings!</p>
-
-<p>La vieille se cache la figure.</p>
-
-<p>Après un instant:</p>
-
-<p>&mdash;C'est Dieu qui nous les donne: remercions-le
-de sa miséricorde et résignons-nous:
-il nous en donnera d'autres
-demain.</p>
-
-<p>&mdash;C'est presque une aumône, dit Emma.</p>
-
-<p>&mdash;Non, dit Déborah, c'est moins&hellip; je te
-dirai cela.</p>
-
-<p>&mdash;Donne toujours, je cours chercher à
-manger.</p>
-
-<p>Elle sort.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Milton parut.</p>
-
-<p>Le vieillard tâtait les murs du bout de
-sa canne. Son visage aux lignes sévères,
-blêmi par les chagrins, son vaste front aux
-trois rides longues et droites, ses yeux fixes
-et sans lumière, la noblesse mystique du
-tour de son visage, ses grands cheveux
-aux longues mèches blanches partagées au
-milieu&hellip; Un vieux pourpoint de velours
-marron et des chausses de même,&mdash;et son
-grand col d'un blanc sali, noué par deux
-glands, ses souliers à boucles et son chapeau
-puritain datant des jours de Cromwell&hellip;</p>
-
-<p>Il entra.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes là, n'est-ce pas? dit-il.</p>
-
-<p>On ne lui répondit pas, tout d'abord.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mon ami, dit la vieille femme.</p>
-
-<p>Déborah eut un mouvement d'épaules,
-Emma sourit.</p>
-
-<p>&mdash;Voici, mais écrivez lisiblement, ou
-je&hellip; Surtout ne changez pas les mots qui
-me sont venus,&mdash;et n'interrompez pas,
-si je ne m'arrête&hellip; Vous avez la manie de
-me souffler des mots qui me semblent
-justes, quand vous me les dites, parce
-qu'ils m'étonnent&hellip;, et qui sonnent creux
-lorsque vous relisez!&hellip; Le mot qui ne
-semble pas juste, isolément, est souvent
-le plus exact, s'il vient d'ensemble: car il
-n'y a pas de mots, en réalité: le seul poète
-est celui qui ne peut qu'aboyer magnifiquement
-sa pensée&hellip; la rugir parfois,&mdash;la
-tonner souvent&hellip; Mais on ne l'entend
-jamais que dans des rafales&hellip; Tant pis
-pour ceux qui n'entendent pas la langue
-du pays d'où souffle en mes vers le vent
-de l'éternité&hellip;</p>
-
-<p>«&hellip; Et pour donner à démarquer le
-ronronnement du vers, les images, les
-expressions, les tours d'intelligence, le
-mouvement de la pensée,&mdash;cela se prend
-comme rien, sans le savoir! Et avec un
-peu de main, on ne copie pas, on singe.
-On fait servir cela à n'importe quelle
-niaiserie&hellip; qui passera oubliée, mais qui,
-aujourd'hui, empêche l'attention sur
-l'&oelig;uvre d'où procède cette bulle vide&hellip; et
-seule payée,&mdash;car le monde creux ne
-paie et n'estime que le vide&hellip; Qu'importe!
-la pensée seule vivra: les mots changent
-et se démodent vite; la pensée seule vivra,&mdash;car
-au fond des choses il n'y a ni mots
-ni phrases, ni rien autre chose que ce qui
-anime ces voiles! La pensée seule apparaîtra&hellip;
-l'impression de l'&oelig;uvre seule restera!&hellip;
-Entre ces prétendus poètes, je suis
-comme un vivant parmi les morts, un
-homme parmi des singes, un lion dévoré
-par des rats. Jésus-Christ m'a montré la
-route: je sais comment les hommes accueillent
-un Dieu. J'aurai le sort des prophètes.
-Je me résigne à ce que l'homme se
-moque, à mon sujet, de ma pauvreté&hellip;
-Car si j'étais riche,&mdash;ah! quel grand
-poète ils me trouveraient, l'émule, au
-moins, de M. Tom Craik, l'auteur des&hellip;
-l'immortel nom m'échappe&hellip;</p>
-
-<p>«Allons! Comme j'ai mal à l'estomac,
-mon Dieu! Mais, c'est peut-être un peu&mdash;la
-faim? Allons, ce n'est rien. D'ailleurs,
-vous devez être à jeun, mes filles,
-vous aussi? Car, si je me rappelle, il n'y a
-plus rien? Donc, rendons gloire à Dieu.
-Les saints ont peu mangé&hellip; Ce ridicule
-est moins pénible que l'indigestion de ceux
-dont l'espièglerie misérable nous vole le
-nécessaire&hellip; Écrivez. Pourquoi ne dites-vous
-rien? Êtes-vous là seulement?</p>
-
-<p>«Nous les plaignons d'avoir été assez
-bêtes pour se donner un mauvais estomac
-à force de rire de notre jeûne: chacun
-son lot: ce sont des gens qui ne trouvent
-rien de plus doux à leur être ni de plus
-divertissant que d'escamoter le pain de
-leurs frères,&mdash;pour ricaner de les voir
-maigrir, faute d'aliments. Ils n'oublient
-qu'une chose, c'est qu'il est aussi ridicule
-de mourir d'indigestion que de faim, d'embonpoint
-que de maigreur,&mdash;et qu'ils
-mourront sans rire, même de nous.</p>
-
-<p>«Ma fille, tiens, je t'en prie, je t'en supplie,&mdash;ne
-me fais pas parler davantage
-d'autre chose que de&hellip; Obéis-moi! Je suis
-ton père! tiens, me voici à tes genoux!</p>
-
-<p>&mdash;Mon père! voyez quelle exaltation!
-Ce que vous faites est-il raisonnable?
-Devant un pareil acte, comment penser
-que vous jouissez du bon sens nécessaire
-pour dicter des choses lisibles, comme du
-temps où vous écriviez?&hellip; Croyez-vous!
-C'est dans l'intérêt de votre gloire que
-nous vous supplions de vous mettre au lit,
-de vous reposer.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! cruelle enfant! Sois&hellip; non, je
-ne veux pas maudire personne, pas même
-celle qui&hellip; Sache que c'est le souffle de
-Dieu! O murmures du souffle de Dieu! O
-misère de l'humilité divine! Il faut le bon
-vouloir de ces péronnelles pour qu'on entende
-murmurer en des vers le souffle de
-Dieu!&hellip; Vois, vieillard, comme ton
-&oelig;uvre&hellip;</p>
-
-<p>Les filles n'étaient pas toujours rebelles
-à l'irascible vieillard.</p>
-
-<p>Alors, à tâtons, dans l'obscurité, il atteignit
-le dossier d'un siège, auprès de la
-table, s'assit, s'accouda, fermant les paupières.</p>
-
-<p>&hellip; Et voici que la voix de Milton, lente
-et sublime&hellip; Il disait:</p>
-
-<p>«Salut, lumière sacrée, fille du ciel née
-la première&hellip;»</p>
-
-<p>Et ce fut un texte inconnu des générations.</p>
-
-<p>C'était une éruption d'images où des
-pensées se symbolisaient en grands éclairs,&mdash;et
-la voix oublieuse de l'heure de la
-nuit sonnait, vibrante, profonde, mélodieuse!
-Un ange passa dans l'inspiration,
-car il semblait que l'on distinguât des frémissements
-d'ailes dans les mots sacrés
-qu'il proférait. Et les cimes des arbres de
-l'Eden s'illuminaient d'aurores perdues, et
-le chant matinal d'Ève, priant auprès des
-premières fontaines, devant l'Adam candide
-et grave, qui adorait, en silence,&mdash;et
-les reflets bleus du dragon s'enroulant autour
-de l'arbre défendu, et l'impression de
-la première tentatrice de notre race,&mdash;oh!
-cela chantait dans la transfiguration
-du vieux voyant&hellip;</p>
-
-<p>A ces accents dont le souffle venait d'au
-delà de la terre, les trois femmes, en des
-toilettes de nuit, dans le désordre du premier
-sommeil quitté, l'une tenant une
-lampe qu'elles protégeaient de leurs mains
-contre le vent des ténèbres, apparurent
-aux portes de la salle où, dans la solitude
-et les grandes ombres, parlait le voyant
-des choses divines.</p>
-
-<p>Les tiroirs.</p>
-
-<p>La table.</p>
-
-<p>A voix basse:</p>
-
-<p>&mdash;Pas de papier! Quelle plume!&hellip; Elle
-n'a plus qu'un bec!</p>
-
-<p>&mdash;Mon père, nous sommes là! Nous
-cherchons à écrire, mais vous allez trop
-vite&hellip; et l'on ne peut suivre&hellip; Ce que vous
-dites a l'air très bon, cette fois, je dois
-l'avouer&hellip; Si vous voulez bien recommencer,
-sans vous emporter ainsi, et parler
-lentement&hellip; peut-être&hellip;</p>
-
-<p>Après un grand silence et un grand frisson,
-Milton répondit à voix basse, avec un
-soupir:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! il est trop tard, j'ai oublié.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch14">ENTRE L'ANCIEN ET LE NOUVEAU</h2>
-
-
-<p><span class="small">LE DUC</span>, <i>seul</i>.&mdash;Oublié déjà des hommes,
-gît, maintenant, en poussière, à l'ombre
-de la Croix, le royal banni, dans le caveau
-deux fois funèbre de Goritz. Là repose un
-homme qui a souffert et qui, sans une
-tache de sang sur ses mains, jointes en
-son symbolique linceul, a comparu, sacré
-seulement par l'agonie douloureuse et par
-la Mort, dans la lumière divine. Son noble
-suaire, il le préféra, pour garder pure
-sa parole, au souverain manteau de ses
-devanciers. Il dort, béni de ses serviteurs,
-en cette commune foi que n'ont troublée
-ni les épreuves, ni les années, ni la tombe,
-ni l'exil. C'est bien. Dormez, sire. Gloire à
-Dieu!</p>
-
-<p><span class="small">LE CHEVALIER</span>, <i>entrant</i>.&mdash;Bonsoir, Monsieur
-le duc.&mdash;Encore cette mélancolie?</p>
-
-<p><span class="small">LE DUC.</span>&mdash;Elle me surprend moi-même,
-car voici déjà très longtemps que le roi est
-mort.</p>
-
-<p><span class="small">LE CHEVALIER.</span>&mdash;Ah! tout ce que vous
-voudrez; mais nous sommes jeunes!&hellip;
-Entre nous, vivent les habits de deuil qui
-font ressortir la joie d'un beau souper tout
-en lumière, sous les candélabres vermeils!&hellip;
-soupers d'un régent enfin légitime.
-J'aimais le roi: j'ai pleuré sa noble
-mort. Mais&hellip; il est mort. Voyez comme
-les Champs-Élysées sont beaux, ce soir!
-A quand le luxe d'une cour spirituelle, intéressante,
-nouvelle? L'industrie en sera
-plus vaillante, les femmes plus rieuses, le
-numéraire plus fluide. Les lys refleuriront:
-en attendant Dieu n'empêche pas les
-roses, au contraire. Entre nous, j'estime
-que vous voilà sauvés. On respire. Nous
-pensons qu'en n'effarouchant point cette
-bourgeoisie, nous neutraliserons de niaises
-défiances. Affaire de trois ou de cinq ans.
-Deux législatures, et nous y sommes, sans
-autres coups de fusil. Plus tôt, peut-être.
-Ah! la bonne revision qu'a la Chambre!
-Maintenant on a le temps, l'or, la sincérité,
-l'hérédité. De plus, on est moderne,
-donc possible. Entre nous on ressemblait,
-jusqu'à ce jour, à ces derviches tourneurs
-qui s'entraînent sur un air mystérieux,
-suranné, monotone. Le chef disparaît, la
-sarabande s'arrête et se retourne apercevant
-la foule qui contemplait, en souriant,
-depuis un demi-siècle, ce spectacle que
-nous lui donnions gratis.</p>
-
-<p>«Nous voici bien réveillés et prêts à
-l'action; notre étoile sort, enfin, des nuages;
-Allons! ne nous attardons pas en
-vaines doléances qui ne ressusciteraient
-personne! Vivons avec les vivants. Après
-le droit divin, le droit humain. Cinq dynasties
-ont passé; salut à la sixième!&mdash;Depuis
-dix siècles nous avons fait succéder
-au cri de deuil le cri d'espérance:&mdash;Vive
-donc le roi! seulement, le roi raisonnable
-d'une vraie république, puissante et brillante!
-Pourquoi ce front soucieux?</p>
-
-<p><span class="small">LE DUC.</span>&mdash;Que de plus dispos que moi
-demeurent dans la mêlée!</p>
-
-<p><span class="small">LE CHEVALIER.</span>&mdash;Plaît-il?</p>
-
-<p><span class="small">LE DUC.</span>&mdash;On laisse au soldat blessé le
-temps d'arrêt nécessaire pour qu'il recueille
-ses forces.</p>
-
-<p><span class="small">LE CHEVALIER.</span>&mdash;Il est des heures où resserrer
-seulement les rangs doit suffire à
-soutenir les blessés. Se désintéresser du
-combat dans ces instants, c'est favoriser
-l'ennemi.&mdash;Duc, le devoir est de se rallier
-au prince nouveau.</p>
-
-<p><span class="small">LE DUC.</span>&mdash;Je pensais connaître mon devoir,
-avec preuves à l'appui.</p>
-
-<p><span class="small">LE CHEVALIER.</span>&mdash;Cependant, vous hésitez
-lorsqu'il s'agit de&hellip; restreindre la part
-du feu.</p>
-
-<p><span class="small">LE DUC.</span>&mdash;Que voulez-vous, Chevalier!
-Quelques-uns ne peuvent s'habituer en
-vingt-quatre heures, à tel nouveau régime
-d'esprit et de croyances, qui, étranger la
-veille, semble utile aujourd'hui, jusqu'à
-provoquer l'enthousiasme. Ce zèle nous
-inquiète plus qu'il ne nous rassure. Bien
-que nous inclinant avec déférence devant
-l'hérédité, le décret que plusieurs de nos
-mandataires ont dicté à Goritz ne nous
-persuade pas, d'emblée, que le récent principe
-enté sur l'ancien soit de vertu propre
-à restreindre bien sérieusement la&hellip; part
-du feu, comme vous dites.</p>
-
-<p><span class="small">LE CHEVALIER.</span>&mdash;Eh! ne serait-ce que
-d'un rien, la tâche en vaudrait la peine,
-ici.</p>
-
-<p><span class="small">LE DUC.</span>&mdash;Gardez cette sincère opinion
-pour le dessert de vos soupers.</p>
-
-<p><span class="small">LE CHEVALIER.</span>&mdash;La vôtre serait, alors?</p>
-
-<p><span class="small">LE DUC.</span>&mdash;Que l'ennemi même est moins
-à craindre qu'un douteux ami.</p>
-
-<p><span class="small">LE CHEVALIER.</span>&mdash;De quel droit médire
-ainsi d'un prince encore inconnu?</p>
-
-<p><span class="small">LE DUC.</span>&mdash;Inconnu? Jamais prince ne le
-fut tout à fait de ses partisans. Au surplus,
-je n'ai prétendu vous faire part que de l'impression
-d'une conscience plutôt anxieuse
-que malveillante.</p>
-
-<p><span class="small">LE CHEVALIER.</span>&mdash;Qu'elle se rassure! Il
-est des garanties d'intérêt et de nécessité;
-nos chefs les ont pesées, ayant acquis cette
-capacité, doublée par l'expérience, dont
-les résultats déjà&hellip;</p>
-
-<p><span class="small">LE DUC.</span>&mdash;&hellip; sont d'avoir conduit un roi
-de France au sépulcre après cinquante-trois
-ans d'exil.</p>
-
-<p><span class="small">LE CHEVALIER.</span>&mdash;Qui pouvait faire
-mieux?</p>
-
-<p><span class="small">LE DUC.</span>&mdash;Ou pis?</p>
-
-<p><span class="small">LE CHEVALIER.</span>&mdash;Ah! sortons d'abord
-de la République! Nous discuterons
-après!</p>
-
-<p><span class="small">LE DUC.</span>&mdash;On hésite, vous dis-je, à sortir,
-même de Charybde, lorsque c'est à
-seule condition de mettre le cap sur Scylla.</p>
-
-<p><span class="small">LE CHEVALIER.</span>&mdash;Quelles brusques réformes
-désirez-vous donc? Il est des transitions
-indispensables! Entre la lourde
-nuit et l'aurore, il y a le crépuscule!</p>
-
-<p><span class="small">LE DUC.</span>&mdash;Nous avons connu l'aurore et
-le jour,&mdash;et&hellip; il se fait tard.</p>
-
-<p><span class="small">LE CHEVALIER.</span>&mdash;Mais vous êtes,&mdash;nous
-sommes chrétiens! L'Espérance est le premier
-devoir des hommes de foi!&hellip;</p>
-
-<p><span class="small">LE DUC.</span>&mdash;Prenez garde.&mdash;La foi s'appuie
-sur&hellip; la tradition&hellip;</p>
-
-<p><span class="small">LE CHEVALIER.</span>&mdash;Ah! Monsieur le Duc,
-nul ne doit plus invoquer, ici, la tradition!&mdash;«<i>A
-quoi juger de l'arbre? A ses
-fruits.</i>» Or, n'attendant même pas qu'il
-ait revêtu son feuillage pour le condamner,
-ne préjugeons pas, en téméraires, au nom
-(voulez-vous dire) de l'<i>espèce</i> dont son
-germe serait pénétré,&mdash;car il se trouve, par
-un véritable miracle, <i>que l'espèce est double</i>
-<i>désormais de cet arbre mystérieux</i>! Sa
-production future est donc tout à fait irrévélée.
-En supposant même que l'un des
-deux germes fût, hier, ainsi aveuglément
-condamnable, la vertu de l'autre, venant
-se greffer sur lui, le devoir devient, tout
-d'abord, de n'attendre que les meilleurs
-fruits de tous les deux, n'ayant pas l'expérience
-de leur avenir.&mdash;Souvenons-nous
-attentivement!&mdash;Est-ce un simple
-siège fleurdelisé d'or ou bien le trône de
-France que ce jeune homme, à la fois
-Orléans et Bourbon, est venu revendiquer
-à Frohsdorff, et, sujet soumis, demander
-à son roi? Strictement, le trône lui était
-transmissible sans cette grave, généreuse
-et humble démarche. S'il vous plaît de n'y
-constater qu'un acte d'adresse, il est permis
-de remarquer que cette adresse, loin
-d'être défendue, était salutaire pour tous.
-A présent, de quoi donc hérite, au profond
-de son être, l'héritier d'une dynastie sinon
-du principe vivant qui, seul, constitue le
-droit de cette dynastie? C'est là l'héritage
-dont monseigneur le Comte de Paris s'est
-fait, quand même, le légataire. Et le voici
-en possession. En présence du fait accompli
-nous ne devons plus voir, en lui, que
-le dauphin de France, <i>devenu</i> absolument
-chef de nom et d'armes de la Maison
-même de l'Etat. Si vous commencez par
-manquer de confiance en lui, de quel
-exemple lui serez-vous?&hellip; De quel droit en
-attendrez-vous le salut? Triste gage de
-concorde offert à la nation que le spectacle,
-déjà, d'une hésitation pareille!
-Quels que soient les prétextes de votre
-réserve, oublieux vous-même de cette vertu
-dont le souverain sacré peut augmenter ou
-transfigurer, en son divin éclair, l'âme d'un
-prince, en supposant qu'il en soit besoin?&hellip;
-pourquoi mêler à tout hasard les vaines
-fumées du doute à la lumière de son avènement?
-Non. Le devoir est de se rappeler
-qu'un roi de France, au moment où il
-le devient, entend, tout à coup, l'auguste
-sens des vieilles paroles au nom desquelles,
-seulement, nous fléchissons le genou devant
-la majesté de leur élu!&hellip; Et que
-nulle douleur ne puisse nous égarer au
-point d'en douter jamais.</p>
-
-<p><span class="small">LE DUC.</span>&mdash;Casuiste, l'onction manque.
-Toutefois, il y a du vrai dans votre sagace
-homélie.</p>
-
-<p><span class="small">LE CHEVALIER.</span>&mdash;Il y a la confiance, quand
-même, dans le principe!&hellip;&mdash;Aidons le
-roi, vous dis-je. C'est déjà très heureux
-d'en avoir un de possible par le temps qui
-court.</p>
-
-<p><span class="small">LE DUC.</span>&mdash;Monsieur le chevalier,&mdash;nous
-sommes, entendez-vous, le respect, le devoir
-et le dévouement. Il ne s'agit que de
-nous les inspirer!&hellip;&mdash;Si nos convictions
-avaient pour base l'intérêt seul, nos sentiments
-seraient de même qualité que ceux
-du vulgaire; le respect ne serait qu'une
-attitude; le devoir, qu'une conviction; le
-dévouement, qu'un feu de paille. Or, nous
-sommes des hommes de foi, ne suivant
-que des hommes de foi. Notre valeur politique,
-notre militante influence, notre
-bonne disposition constante dépendent,
-nous le disons toujours, des vues, des
-croyances et de la conduite morale de qui
-tient l'autorité dans notre pays.&mdash;Au premier
-ordre, nous saurons bien ce que&hellip;
-nous aurons à faire.</p>
-
-<p><span class="small">LE CHEVALIER.</span>&mdash;Ce que nous aurons à
-faire? Obéir!</p>
-
-<p><span class="small">LE DUC.</span>&mdash;Un instant.&mdash;Avant d'être
-royaliste, je suis chrétien.</p>
-
-<p><span class="small">LE CHEVALIER.</span>&mdash;Avant d'être chrétien,
-je suis homme!</p>
-
-<p><span class="small">LE DUC.</span>&mdash;Alors, soyez républicain: ce
-n'est pas la peine de changer.</p>
-
-<p><span class="small">LE CHEVALIER.</span>&mdash;Eh! Quel roi serait
-assez simple pour attenter au crédit de ce
-qui le sacre!&hellip; La Religion doit, seulement,
-s'éclairer <i>autour</i> du dogme: c'est
-l'arrière-pensée de tous! Que l'on en convienne
-oui ou non, nous vivons dans un
-siècle de lumières.</p>
-
-<p><span class="small">LE DUC.</span>&mdash;Je suis de ces obscurantistes
-qui pensent que le christianisme n'a de
-leçons à recevoir de personne. Aucune
-épreuve&mdash;ni l'indifférence, ni les détresses,&mdash;ni
-les nuls soucis de ceux-là qui donnent
-la mesure de leurs âmes en un clignement
-d'&oelig;il aussi vide que mensonger,&mdash;ne
-nous fera troquer jamais notre foi, ce
-droit d'aînesse, pour tous les plats de lentilles
-du Progrès.&mdash;Cette réserve bien
-établie, nous croyons à l'&oelig;uvre de la délivrance,
-de clémence, de bien-être et d'équité
-que l'effort humain fonde, <i>providentiellement</i>,
-de jour en jour, et dont on déshonore
-l'esprit.</p>
-
-<p><span class="small">LE CHEVALIER.</span>&mdash;Mais nous sommes partisans
-de tous les nobles élans de l'intelligence,
-comme de toutes les sages libertés!&hellip;&mdash;Ah
-ça! vous n'espérez pourtant
-pas ressusciter le drapeau blanc, j'imagine?</p>
-
-<p><span class="small">LE DUC.</span>&mdash;Non. La bande blanche du
-drapeau tricolore ne flottera plus qu'à titre
-de souvenir sur les armées de France.
-Puisque le feu maître a poussé l'amour
-pour son royal étendard jusqu'à l'emporter
-avec lui dans la tombe et s'endormir
-dans ses plis, qui donc,&mdash;à moins d'être
-aveuglé, jusqu'à la démence, par une piété
-qui toucherait au sacrilège,&mdash;oserait briser
-les planches funèbres, pour lui ravir
-ce linceul? En vérité, celui-là trouverait
-plus d'exécuteurs que de partisans. En
-quelles mains sacrées le grand drapeau
-d'autrefois pourrait-il briller encore,
-hélas!&hellip; Et si l'on songe à la droiture, à
-l'honneur, à l'intégrité qu'il enveloppe en
-sa blancheur sainte, quel réveil pourrait
-être plus digne de son inoubliable gloire
-qu'un tel sommeil?&hellip; Non, non.&mdash;Qu'il
-dorme,&mdash;à l'entour de Celui qui l'a porté!</p>
-
-<p><span class="small">LE CHEVALIER.</span>&mdash;Notre oriflamme a souvent
-changé de nuance, depuis cette journée
-de Rosebecque, où, pour la première
-fois, rouge avec ses fleurs de lys, il flamboya,
-tout à coup, sur sa lance d'or, dans
-la mêlée ardente, au grand soleil et décidant
-la victoire,&mdash;déployé par&hellip; par un
-chevalier d'alors, au-devant du jeune roi de
-France. Le principe qu'il comporte à travers
-les âges est donc, à vrai dire, indépendant
-de sa couleur&hellip; et il faut bien un drapeau
-à la patrie.</p>
-
-<p><span class="small">LE DUC.</span>&mdash;Oh! la patrie, vous le savez,
-et le drapeau qui en représente ou dirige
-le développement au fort de l'Humanité,
-sont deux choses distinctes, sinon pour l'étranger,
-du moins pour nous. Il est évident
-que s'il s'agit de défendre la commune
-mère, elle sait,&mdash;et nous lui prouverons
-encore,&mdash;que nous l'aimons assez pour lui
-sacrifier même nos préférences et que le
-premier venu d'entre ses drapeaux nous
-suffit, en ces instants-là, pour nous rallier
-tous à son symbole héroïque.</p>
-
-<p>«Mais si, entre nous seuls, il s'agit de
-sauvegarder la grandeur, la vitalité même
-de son être contre un esprit d'indifférence,
-d'hébétude, d'ironie vide et d'avilissement,
-à chacun selon sa conscience, alors le droit
-de faire prévaloir son emblème!&hellip; Qu'importe
-le nombre, le triomphe même ou la
-défaite à ceux qui <i>croient</i> leur cause meilleure?
-Ceci ne les regarde plus. <i lang="la" xml:lang="la">Sursum
-corda!</i> C'est l'affaire de Dieu.&mdash;Si donc
-le drapeau qui vous annonce est, réellement,
-un signe conciliateur, il sera vite
-jugé d'après les actes accomplis à son
-ombre. D'ici là, courtoise et mutuelle neutralité.</p>
-
-<p><span class="small">LE CHEVALIER.</span>&mdash;Sans nous, vous n'auriez
-plus pour symbole qu'une hampe nue.
-Pourquoi la garder veuve sous l'influence
-de vaines appréhensions?&hellip; Ne serait-ce
-pas, plutôt, que vous cédez, peut-être, à la
-décision troublée d'une étrangère?</p>
-
-<p><span class="small">LE DUC.</span>&mdash;Chevalier, les étrangers de la
-Maison de celle dont vous parlez accompagnent
-nos rois sur l'échafaud ou les suivent
-à l'exil durant toute une existence. Et
-lorsqu'elles n'ont connu de la majesté
-royale que les vêtements de deuil et que,
-pour prix d'un demi-siècle de courage, de
-foi, de grandeur et d'abnégation fidèle, il
-ne leur reste qu'un foyer désert et un tombeau,
-l'on est bien sévère si l'on trouve à
-reprendre sur leur compte.</p>
-
-<p><span class="small">LE CHEVALIER.</span>&mdash;La reine, voulais-je dire,
-a cédé elle-même, sans doute, à de trop
-fidèles partisans du roi défunt. Depuis
-quand les souverains ne doivent-ils pas
-oublier jusqu'aux ressentiments devant la
-Raison d'Etat? Leur devoir est de lui sacrifier
-jusqu'à leur douleur.</p>
-
-<p><span class="small">LE DUC</span>, <i>pensif</i>.&mdash;Oui, tombe remplie,
-château désert! Désert surtout, pour celle
-qui, maintenant seule, l'habite encore!
-Qui donc a-t-elle perdu? Un jour, autrefois!
-en Italie, où cette adolescente prédestinée
-vivait au milieu d'une cour brillante,
-on lui apprit que quelqu'un lui demandait
-sa main. Et lorsqu'on ajouta que
-ce futur fiancé, né sur les marches de l'un
-des plus grands trônes du monde, avait
-été chassé, tout enfant, du sol natal, et
-que cet enfant d'exil, jeune homme, était
-toujours proscrit, et que sa royale fortune
-était tout entière dans son c&oelig;ur, dans sa
-foi, dans son âme,&mdash;et que des souvenirs
-terribles menaçaient encore celle qui
-recevrait de lui l'anneau nuptial&mdash;alors
-la jeune fille sourit et dit: «Je serai digne
-d'être sa compagne.» Ainsi se célébrèrent
-leurs noces lointaines.</p>
-
-<p>«Et depuis lors, ils vécurent ainsi, toujours
-les regards pleins de la nostalgie du
-pays perdu et fixés sur cette terre qu'ils
-croyaient avoir le droit d'habiter et qu'ils
-ne pouvaient jamais pressentir jusqu'au
-delà de l'horizon. Et cet homme qui avait
-le droit de considérer ce pays comme le
-sien, cette terre aimée comme la sienne,
-était condamné à ne les connaître que&hellip;
-d'après des récits! était frustré de cette
-patrie, devenue pour lui comme légendaire
-et que tous deux n'entrevoyaient que dans
-leurs rêves.</p>
-
-<p>«Et cependant, ce pays changeait. En
-1848, une révolution; en 1852, une restauration
-impériale; en 1870, une défaite,
-la patrie sanglante, une révolution nouvelle&hellip;</p>
-
-<p>«Et cependant, toujours l'exil.</p>
-
-<p>«Elle voulut, du moins, que cet homme,
-dont ne voulait pas sa patrie, eût un foyer
-paisible, chrétien, noble, charitable et
-conjugal. Comme la jeune fille l'avait
-rêvé, elle fut la compagne douce, résignée,&mdash;toujours
-souriante, même au chevet
-mortel,&mdash;de ce banni! Et, au milieu de
-toutes ses tristesses, une tristesse plus
-poignante encore lui était réservée! A ce
-dernier représentant d'une si haute race
-elle n'eut même pas la joie de donner un
-héritier.</p>
-
-<p>&mdash;Elle est pourtant quelque chose, cette
-femme! Elle est veuve d'un bon et loyal
-compagnon! Ce qui reste de lui et de son
-âme est sous ces voiles de deuil,&mdash;et
-n'est pas ailleurs!&mdash;Elle est celle qui
-était créée pour cette union. L'auréole qui
-se dégage de la mélancolie de son visage
-est le reflet de cette vie; et c'est dans ses
-yeux attristés que seulement nous pouvons
-avoir la sensation de toute cette longue
-épreuve.&mdash;Dans le souvenir de celui qui
-a disparu, elle est pour une moitié. Elle a
-été le double de cette âme, elle y a mêlé
-de la sienne. Elle est celle qui accepta tant
-d'effacement avec ce respect intime qui a
-su mettre un peu de joie au foyer proscrit.&mdash;A
-quel titre, de quel droit demander à
-présent à cette veuve douloureuse d'avoir
-en vue la raison d'Etat? Elle a bien gagné,
-pour prix de son amère journée, de se renfermer,
-vénérable, en sa douleur et de ne
-plus rien voir des choses extérieures ni
-des contingences humaines. Nous lui devons,
-tête nue en parlant d'elle, l'hommage
-respectueux et filial,&mdash;et nous
-n'avons d'autre droit que de lui prendre un
-peu de sa tristesse, si nous sommes dignes
-de la comprendre.</p>
-
-<p><span class="small">LE CHEVALIER</span>, <i>froid</i>.&mdash;L'excès de sentimentalisme
-n'est point de mise en politique
-sérieuse et moderne.&mdash;Nettifions.
-Vous quittez la partie au moment où toutes
-nos forces sont nécessaires.&mdash;Soit! Mais
-les Alcestes de nos jours sont, vous le savez,
-des esprits chagrins dont on se passe. Et
-lorsqu'ils se rallient, à leur tour, après l'action,
-on se souvient de leur hésitation initiale.
-Le tronc sera debout sans leur secours.</p>
-
-<p><span class="small">LE DUC.</span>&mdash;Les Alcestes vous répondent,
-au sujet du trône de France: Celui qui
-vient de mourir n'en voulait que l'honneur;
-si vous n'en voulez que le profit, vous ne
-régnerez pas. Car vous ne représenterez
-qu'une moitié de foi et qu'une demi-raison,
-ce dont la nation est un peu fatiguée. La
-foule est indifférente, alors qu'en fait de
-prestige on ne lui offre que celui-là.</p>
-
-<p><span class="small">LE CHEVALIER.</span>&mdash;Duc, vous vous illusionnez:
-le souci de la lutte pour l'existence
-matérielle prime aujourd'hui tous les
-autres, aux yeux clairvoyants du peuple.
-Il lui subordonne même celui de sa pseudo-république;
-or, qui sommes-nous? <i>Ceux-là
-sous le régime desquels <span class="small roman">TOUS</span> ont à gagner
-le plus.</i>&mdash;Il ne s'agit que de le faire comprendre,
-et le reste s'ensuivra, d'une marche
-lente et sûre. La splendeur du résultat ne
-peut sortir que de tels commencements.&mdash;Prophète
-en retard, de trop grands sentiments,
-vous dis-je, ne sont plus de mode.</p>
-
-<p><span class="small">LE DUC.</span>&mdash;Je ne savais pas que viendrait
-un temps où, selon vous, il s'en trouverait
-de trop grands pour l'âme d'un roi de
-France&hellip; et des Français&hellip;&mdash;Les grands
-sentiments, chevalier! mais ils ne furent
-jamais à la mode! Ils furent toujours le partage
-exclusif d'un très petit nombre d'hommes,
-illustrés par l'envieux sarcasme des
-autres. De là l'Histoire, sans quoi nul
-n'eût pris la peine d'enregistrer des banalités.
-La niaiserie ni la froideur en vogue
-d'aucun siècle ne sauraient les empêcher
-jamais de se produire.</p>
-
-<p>«Le plaisant de notre entretien est que,
-si l'actuel roi de France l'était de fait et
-qu'il vous entendît lui prêter un esprit de
-réussite fondé sur de trop médiocres et
-trop subtils compromis, le <i>devoir de tous
-serait d'espérer, vraiment, que, de nous
-deux, ce serait vous qu'il désavouerait</i>.</p>
-
-<p><span class="small">LE CHEVALIER</span>, <i>pensif</i>.&mdash;Oui&hellip; vous êtes
-un courtisan&hellip; du Danube!</p>
-
-<p><span class="small">LE DUC.</span>&mdash;Je suis amer, mais salubre.
-Est-ce là tout ce que vous aviez à me
-dire?</p>
-
-<p><span class="small">LE CHEVALIER.</span>&mdash;Avant de nous quitter,
-au nom de ce sang que nous portons dans
-nos veines et qui durant de si longs siècles
-a toujours coulé, sans s'épargner jamais,
-pour une même cause, je vous révélerai
-ma pensée, à mon tour: elle flambe clair
-tout comme la vôtre.</p>
-
-<p>«Monsieur le Duc, votre âme, si elle
-est fermée à la clémence, n'est point de la
-taille de vos paroles. Vous êtes plus royaliste
-que ne le fut&hellip; qui de droit! Vous ne
-faites pas votre devoir; nous conclurons à
-l'épée, si vous voulez, mais écoutez d'abord
-ma pensée sincère, car vous parlez en juge,
-alors que tous ont besoin d'absolution,
-ici.&mdash;Tôt ou tard, à défaut de roi (si, par
-impossible, grâce à l'inaction des vôtres
-ou à leur tiédeur, nous ne parvenons pas,
-avant l'imminente guerre, à faire entendre
-raison à la foule française), à défaut, dis-je,
-de roi, votre conscience vous criera:&mdash;«Vous
-avez abandonné votre chef, votre
-légitime prince pour des scrupules de
-factions usées, passées et mortes; vous
-n'avez pas servi la cause qui, par vous et
-avec notre bonne volonté, pouvait devenir
-la meilleure et faire refluer la basse marée
-qui nous submerge.&mdash;Ce jeune roi, froid
-mais innocent, c'était à nous tous d'être
-son règne, sa révélation, ses grands
-hommes, la persuasion de la patrie, son
-éloquence devant ses adversaires. Il ne
-représentait que l'ensemble de nos efforts
-qu'il a, quand même, le droit,&mdash;le devoir!&mdash;d'attendre
-des derniers gentilshommes.
-Vous avez donc préféré la nuit
-noire et le néant de ces rêves irréalisables
-à l'unique étoile dont il fallait regarder la
-lumière: si elle s'obscurcit dans les cieux
-avant que la puissante nef ait reconnu sa
-route, ce sera grâce à vos yeux détournés
-de ce dernier rayon. Sous prétexte de
-regretter stérilement le mieux, vous vous
-êtes rendu responsable du pire.</p>
-
-<p>(<i>Un silence.</i>)</p>
-
-<p>Est-ce au nom du passé familial que
-vous hésitez?&hellip; Sur ce terrain, qui donc
-sera sans tache ou sans défaillance, après
-tout? <i lang="la" xml:lang="la">Quis sustinebit?</i>&hellip; Et n'est-ce donc
-pas un fait notoire que le prince cesse où
-commence le roi?&hellip; Mais croyez donc en
-lui, pour qu'il croie en lui-même? Un
-prince en qui nul n'aurait foi, fût-il le plus
-cordial, le plus généreux et le plus brave
-des êtres, victime de ce doute environnant,
-deviendrait fatalement inutile à tous et à
-lui-même. Qui doute de l'avenir le rend
-quand même douteux. Le soupçon diminue,
-la confiance grandit celui qui sait
-l'inspirer. Il s'augmente de la foi que l'on
-a en lui. Celui que tous croient le plus
-digne, ah! de gré ou de force,&mdash;malgré
-lui-même, finit tôt ou tard par mériter
-cette confiance, à moins d'être un simple
-scélérat.&mdash;Si vous lui refusez ce crédit,
-vous êtes coupable de ce que pourra lui
-mal conseiller votre abandon. Quoi! vous
-l'amoindrissez de toutes les forces qu'il
-puiserait en votre foi et, par vos soupçons
-dont l'obscure énergie le hante et l'affaiblit
-au plus intime de son être, <i>vous l'empêchez
-vous-même d'être celui que vous voudriez
-qu'il fût</i>!&hellip; Est-ce afin de lui reprocher
-un jour?&hellip;</p>
-
-<p>«Non, je l'espère. Mais puisque vous
-êtes un homme de traditions et de hautes
-croyances, puisque vous ne voulez que du
-droit divin et ne vous fier qu'à celui-là,
-comment osez-vous déclarer d'avance que
-l'incontestable représentant de ce droit,
-investi selon l'ordre d'hérédité, de rang
-suprême, <span class="small">NE SERA PAS</span> pénétré de cette
-grâce supérieure que Dieu ne saurait refuser
-à ceux qu'il a faits ses élus? Ce Dieu,
-pour vous convaincre, avait-il à le doter de
-cette onction avant l'heure?&hellip; Chrétien,
-chrétien, vous ne pouvez sans blasphémer,
-entendez-vous, <span class="small">AFFIRMER</span> <i>que celui-là</i> <span class="small">SERA</span>
-<i>privé de cette grâce qui tient, selon vous,
-de Dieu même, son investiture</i>.</p>
-
-<p>Le roi n'a pas à déclarer ce qu'il fera,
-n'a pas à livrer ses projets à l'appréciation
-de l'ennemi. Est-ce qu'un général, digne de
-conduire une armée, sait exactement lui-même,
-la veille du combat, ce que les
-brusques et inconnus mouvements de l'adversaire
-lui dicteront demain sur le champ
-de bataille?&hellip; Non seulement on n'a pas à
-répondre, mais il est impossible de répondre.
-Cependant, je ne dois point manquer
-à la déférence profonde que tous doivent
-à votre pensée noble et fidèle. Encore
-sous le poids d'un demi-siècle d'amertumes,
-si vous ne vous reprenez pas aisément à
-l'Espérance, nul ne saurait avoir, sans déroger,
-le triste courage de vous reprocher
-quelque inquiétude. Aussi sombre que soit
-votre mélancolie, vous ne compromettrez
-jamais, par le désaveu, l'éternelle cause
-royale, nous ne l'ignorons pas. Vous vous
-dites que, puisque le vieux signe de ralliement
-ne flottera plus devant nos yeux, il
-serait plus conforme à votre douleur de
-vous tenir quelque temps à l'écart en esprit
-d'un deuil légitime. Dédaigneux de
-tout blâme, vous trouvez loisible, en conscience,
-de considérer comme un devoir de
-vous récuser, vous et les vôtres.</p>
-
-<p>«Eh bien, je l'admettrais moi-même!
-Oui, je pourrais admettre cette fidélité
-d'outre-tombe, si le nouvel élu, triomphant,
-n'avait aucun besoin de vos services. Il
-n'aurait rien à vous demander, vous rien à
-recevoir de lui.</p>
-
-<p>«Mais voici qu'il est en exil! Voici que
-notre cause semble vaincue, perdue au dire
-d'un grand nombre. Comment donc fuirez-vous
-le champ de bataille? Pouvez-vous
-être de ceux-là qui abandonnent leurs
-alliés à l'heure des défaites? Non, je
-refuse de le penser. Il ne vous plaira pas
-qu'on vous soupçonne de ceci! Plus le
-triomphe semble lointain, la victoire malaisée,
-plus vous devez accompagner de
-v&oelig;ux ostensibles, d'une action militante,
-efficace, opiniâtre, celui qui représente&hellip;
-ce qui reste de cette cause. Si vous n'avez
-pas encore d'élan vers lui, il sait que, les
-premiers, vous en souffrez, et que, tôt ou
-tard, les c&oelig;urs battront à l'unisson! Réveillez-vous!
-Et que ce soit l'heure de
-l'adhésion profonde, oublieuse à jamais,
-unie à toujours.</p>
-
-<p><i lang="la" xml:lang="la">Sursum corda!</i></p>
-
-<p>(<i>Un silence.</i>)</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher duc, voici des paroles bien
-sérieuses. Je suis d'avis de briser là, sans
-autre cérémonie qu'un muet serrement de
-main. Quand vous aurez dominé votre
-excessif découragement, venez à nous.
-Venez. Vous êtes attendu. Il est de radieuses
-princesses qui vous accueilleront,
-d'abord, peut-être, d'une moue sévère,
-mais elle s'éclaircira bientôt d'un sourire!
-Il est d'intrépides princes dont la froideur
-brillante ne tiendra pas plus aux réchauffants
-rayons de votre sincère confiance
-que la neige au soleil, sur les monts
-altiers. De cet ensemble de rayonnements
-jailliront des prismes de lumières aux couleurs
-victorieuses. Venez! avec la moitié
-seulement de ce dévouement dont nous
-avons souffert pour le roi défunt, aujourd'hui
-l'on soulèverait des montagnes&hellip;
-Laissons-nous donc aller à la loyauté de la
-nouvelle espérance! Si vous êtes austère,
-à votre guise! Et que Dieu nous garde
-tous, même les frivoles tels que moi!</p>
-
-<p><span class="small">LE DUC</span>, <i>s'inclinant</i>.&mdash;Adieu, Monsieur.</p>
-
-<p>(<i>Il s'éloigne.</i>)</p>
-
-<p><span class="small">LE CHEVALIER</span>, <i>seul</i>.&mdash;Tour d'ivoire, va!
-ma foi, bonsoir. Ah! qui nous délivrera
-des gens sublimes!&hellip;</p>
-
-<p>Bien, je sais ce qu'il nous reste à décider,
-maintenant&hellip; du courage.</p>
-
-<p>(<i>Il frissonne un peu.</i>)</p>
-
-<p>Tiens! il fait froid ce soir!</p>
-
-<p>(<i>Il fait signe à une voiture qui passe.</i>)</p>
-
-<p>Ancienne place Royale!</p>
-
-<p>(<i>Le cocher murmure quelques mots indistincts
-pendant que le chevalier entre dans
-la voiture.</i>)</p>
-
-<p>Oui, mon ami, place Royale! C'est un
-peu loin&hellip; mais nous y arriverons tout
-de même!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch15">FRAGMENT DE ROMAN</h2>
-
-
-<p class="ind">Madame,</p>
-
-<p>Vous m'avez fait l'honneur de m'adresser
-quelques paroles. Une circonstance,
-que je viens vous apprendre, les a
-suivies.</p>
-
-<p>Ce soir, vous étiez debout, sur la grève.
-Devant le reflux. La nuit, très claire, me
-laissait vous apercevoir d'assez loin,&mdash;et,
-grâce à des yeux de sauvage (pardonnez
-un tel aveu), je distinguais, soyez assez
-bonne pour l'admirer, jusqu'aux roses que
-vous teniez, d'une main distraite, le long
-de votre robe de deuil.</p>
-
-<p>Vous écoutiez tout ce bruit.</p>
-
-<p>N'imaginant pas d'ennui comparable au
-mien, à l'exception peut-être de celui que
-vous paraissez endurer, madame, je me
-disais, tout en faisant glisser du sable
-entre mes doigts pour me donner une
-contenance:</p>
-
-<p>Si le vent arrachait les roses et s'en
-allait les semer, là-bas, sur la ligne d'écume
-d'or, lumineuse, où se lève Vénus?
-Quelle distraction inespérée! Certes, j'irais
-battant les flots, vers Vénus, les reprendre,
-non sans quelque solennité, dans la lumière
-et l'écume.</p>
-
-<p>Au retour, il est vrai, je ne trouverais,
-sans doute, âme qui vive. Cette dame serait
-rentrée dans la ville, car il est tard;&mdash;et,
-seul, déconcerté, ruisselant, pareil à
-ces innocents, de race immortelle, qui
-veulent toujours faire les empressés, je
-serai là, debout sur les rochers, dans la
-nuit, tenant à la main les roses vaines.</p>
-
-<p>Aussi, ajoutai-je après réflexions suffisantes,
-préférons, en homme sérieux, quelques
-flacons de champagne à quelques gorgées
-d'océan. Les roses sont des fleurs
-convenues: elles me seraient indifférentes
-sans leur beauté actuelle, qu'elles doivent,
-en grande partie, à la pâleur de la main
-qui jette son ombre sur elles: le vent est
-plus raisonnable que moi; quant aux
-rêves, il faudra que j'apprenne à fumer des
-cigarettes.</p>
-
-<p>Avant de continuer, madame, je dois au
-profond respect et à la grande sympathie
-que vous commandez, de vous dire que,
-partagé entre la crainte de paraître (mille
-pardons!) un homme «amoureux» (autant
-dire un bateleur) et la crainte de m'exprimer
-trop froidement, ce qui serait de l'inconvenance,
-je suis gêné dans le tour de
-cette lettre. En deux mots, j'ai formé, par
-égoïsme, le dessein d'essayer de vous distraire,
-avec votre assentiment: ce qui me
-rendrait le service de m'intéresser moi-même.&mdash;A
-quel titre? J'ai maintenu ce
-jourd'hui, dans l'onde, certain être vivant,
-qui est de vos amis, et je considère ma
-présentation par lui comme de qualité
-bien supérieure, à vos yeux, à toute autre.
-Aussi, comme il se secouait avec importance,
-après cela! Il avait l'air du Hollandais
-touchant terre après les sept années.</p>
-
-<p>Chose risible de se faire patronner par
-un indifférent, sous couleur de régularité!
-Sans compter qu'il arrive assez souvent
-que celui qui présente est moins connu
-que celui qui est présenté, car nous vivons
-dans le malentendu éternel. Entre esprits
-bien élevés, je trouve (et vous devez être
-un peu de cet avis, madame) que l'on n'est
-jamais mieux présenté que par soi-même&hellip;
-à moins de jouer de bonheur, comme
-moi.</p>
-
-<p>Ainsi, daignez lire avant de condamner.
-Je crains que Grimace, toutefois, avec cet
-esprit de précipitation qui paraît le distinguer,
-ne m'ait défini que sommairement;
-voici donc, en deux mots, qui je
-suis. Je m'appelle M. d'Anthas, René,
-premier prix d'excellence au lycée Henri IV,
-pour vous servir, madame. J'ai, de plus,
-l'habit noir le mieux coupé qui se puisse
-voir ici: c'est un cri général d'admiration
-au casino quand je le revêts. Mon maître
-d'hôtel est comme pétrifié de mon exactitude
-à régler les notes qu'il me présente,
-sans que j'élève la moindre observation
-sur sa filouterie insigne. Il tombe, à ce
-sujet, dans des rêveries sans fin.&mdash;Pour
-ce qui est de mon honorabilité, j'ai su déjouer,
-jusqu'à ce jour, la vigilance méticuleuse
-des hommes de loi. Signe particulier:
-je regarde peu le ciel, attendu que
-l'étoile dont je puis aimer la lumière n'apparaîtra
-que plus tard: son rayon est en
-marche vers le monde; mais si éloigné
-encore qu'il y a lieu de parier que son
-premier éclat ne brillera que sur des ruines.&mdash;D'ailleurs,
-j'ai bon appétit. Quand
-un monsieur veut me plaisanter, comme
-je suis très violent, je me bats tout de
-suite avec lui, et les trois quarts du temps
-j'ai la main des plus malheureuses. Je lis
-beaucoup.&mdash;Je dis rarement ce que je
-pense, préférant me taire, crainte de passer
-pour un original.&mdash;C'est tout. Vous
-voyez, madame, que je suis à peu près
-comme un autre.</p>
-
-<p>Je reviens, maintenant, à cette circonstance
-dont je vous parlais, et qui s'est présentée
-ce soir sur la grève pendant que
-vous faisiez à l'infini l'honneur d'y songer
-vaguement, en considérant l'un de ses
-phénomènes.</p>
-
-<p>Quelqu'un vous appela. Le vent de mer
-me porta votre nom.&mdash;Je crois que je le
-reconnus.&mdash;Vous vous êtes détournée;
-vos sourcils, votre air, vos yeux distraits,
-tenaient de la nuit. Vous avez regardé
-l'eau magnifique, et le lointain, comme à
-regret de les quitter; puis l'ombre, devant
-vous: là, tout ce tumulte s'éteignait dans les
-échos. «Quelle voix me continuera ceci?&hellip;»
-pensiez-vous. Et vous étiez oppressée&hellip;</p>
-
-<p>Le vent, éternel soupir aussi, passa autour
-de votre visage; puis il vint me frôler
-les cheveux et me toucher le front d'un
-souffle triste et sacré; j'eus l'impression
-du Destin.</p>
-
-<p>A ce moment, je crois que nos yeux se
-sont fermés: quand j'ai regardé la plage,
-vous n'étiez plus là: vous montiez sans
-doute, appuyée au bras de la personne qui
-vous avait appelée, les pavés qui mènent
-à l'auberge de hasard.</p>
-
-<p>Moi aussi, je suis rentré, alors. Et, depuis,
-je regarde les bougies brûler sur la
-table.</p>
-
-<p>J'ai l'obsession d'un projet.</p>
-
-<p>Je voudrais analyser le hasard de ce
-moment perdu; il me semble que je puis
-définir ce qu'il y a d'oublié, à votre insu,
-madame, dans le regard sans courage que
-vous avez jeté sur l'eau et sur la nuit; enfin,
-je suis presque persuadé que je saurais
-vous expliquer à vous-même ce qu'il y a
-de profond, de terrible même, dans le très
-vague soupir qui a gonflé, un instant,
-votre c&oelig;ur et vous a fait brusquement
-fermer les yeux, comme si vous eussiez eu
-l'impression de la mort.</p>
-
-<p>&mdash;Je désire, dis-je, fixer ce moment en
-écrivant sur sa nature un commentaire
-inattendu, et l'arrêter ainsi dans son vol
-vers le passé.</p>
-
-<p>Cependant, madame, puis-je prendre
-sur moi, sans m'être assuré, tout d'abord,
-de votre bon vouloir, de vous adresser
-pareille méditation?</p>
-
-<p>Si ce dessein vous déplaît, brûlez simplement
-cette lettre d'un c&oelig;ur ami et pardonnez
-l'innocente attention d'un voyageur
-qui essayait de vous créer un passe-temps.</p>
-
-<p>Si, au contraire, vous pensez ainsi que
-moi sur ce point, madame, et si vous ne
-voyez rien d'excessif dans cette idée toute
-simple, nous supposerons le conte suivant
-(qui est, d'ailleurs, une réalité). Nous le
-supposerons, comme l'on met un loup de
-velours noir et un domino, dans certaines
-soirées de la saison d'hiver, en un mot, <i>par
-curiosité</i>.</p>
-
-<p>(De cette manière, nous aurons, l'une et
-l'autre, la liberté de parole qui sera si nécessaire,
-pour peu que vous poussiez la
-gracieuseté jusqu'à répondre, et vous prêter
-à ce jeu.)</p>
-
-<p>Voici la supposition:</p>
-
-<p>Vous êtes une reine persane;&mdash;je suis
-un prince lointain, que vos armées ont
-surpris et fait captif.</p>
-
-<p>Familier, je porte à la cheville votre
-bracelet d'argent.&mdash;Ce soir, comme vos
-femmes venaient d'allumer les flambeaux,
-vous m'avez fait un signe.</p>
-
-<p>J'ai dressé devant vous la grande plaque
-d'airain poli, votre miroir. Autour de lui
-sont entrelacées des branches d'ébène,
-sculptées de faces d'Esprits.</p>
-
-<p>Accoudé au sommet, sur le front le
-plus affreux, moi, je rêve aux arbres titaniens
-sur mes vallées, à mes chariots dispersés,
-à la lune, à la rébellion future.</p>
-
-<p>Vous, les coudes plongés dans les coussins,
-fatiguée et taciturne, et des pierreries
-éparses sur les peaux de lion à vos
-pieds, vous allez regarder et suivre au
-fond du miroir votre propre rêverie, pour
-tuer le temps.</p>
-
-<p>Les musiciens se sont tus dans le palais.
-Des lances brillent, derrière les tentures,
-défendant l'entrée de la salle.</p>
-
-<p>Le miroir est là, seul, violent, sincère,
-libre et magique! S'il vous ennuie, vous
-ferez un signe encore. Je le repousserai
-dans l'ombre et me recroiserai les bras.</p>
-
-<p>Recevez, madame, mes hommages les
-plus respectueux.</p>
-
-<p class="sign"><span class="small">RENÉ D'ANTHAS</span>.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c large top4em">FRAGMENTS INÉDITS</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch16">ISABEAU DE BAVIÈRE</h2>
-
-
-<p>La France était occupée au Nord par
-l'Anglais, qui menaçait de plus en plus
-d'en faire la conquête. Les villes de Bourg,
-de Calais, et autres encore, étaient tombées
-en son pouvoir. Les coffres du
-royaume étaient vides, malgré les trésors
-amassés par Philippe le Hardi, duc de
-Bourgogne, qui, après la fameuse bataille
-de Nicopolis, était venu enfouir d'immenses
-richesses au château de Vincennes;
-les dépenses des fêtes de la cour
-avaient tout épuisé.</p>
-
-<p>Pour faire face à ce désarroi de finances
-et au péril national de l'envahissement
-anglais, il y avait sur le trône un roi
-frappé de démence: Charles VI, fils de
-Charles V, dit le Sage. L'armée diminuait,
-n'ayant plus de solde suffisante. Les six
-mille archers bourguignons de Jean sans
-Peur avaient été licenciés.</p>
-
-<p>Ce que les déportements et le luxe des
-seigneurs n'engloutissaient pas était distribué
-aux couvents, car le libertinage des
-grands était doublé d'une dévotion inconcevable.
-Loin de songer à repousser l'ennemi,
-on songeait à vivre en liesse. Le
-peuple, taillable et corvéable à merci,
-était écrasé de tels impôts qu'il redevait
-encore avant d'avoir gagné sa stricte vie
-et que l'air respirable, la poussière d'un
-chemin soulevée par le passage d'un troupeau,
-étaient frappés d'un droit de péage.
-Tout n'était pour le serf que taille, alleux
-et chevances. Les factions les plus désastreuses
-pour le pays divisaient les gens
-de guerre et les capitaines du royaume.</p>
-
-<p>Tantôt c'était le duc Jean sans Peur,
-qui, ayant hérité de la haine paternelle de
-Philippe le Hardi contre les princes de
-l'Orléanais, croyait, de plus, avoir des
-motifs personnels de vengeance contre le
-duc Louis d'Orléans.</p>
-
-<p>Celui-ci ayant été distingué de la duchesse
-de Bourgogne, femme de Jean sans Peur,
-leur querelle devint terrible.</p>
-
-<p>Tantôt, c'était le connétable Bernard
-d'Armagnac qui, profitant de la folie du
-roi pour exercer une autorité sanglante et
-souveraine dans Paris, tenait la campagne
-contre Jean sans Peur.</p>
-
-<p>Le duc de Bourgogne, cependant, pouvait
-seul disputer aux Anglais la terre de
-France et les chasser. Il était populaire. Un
-jour, le danger devenant de plus en plus
-menaçant, il y eut une réconciliation apparente
-ayant pour mobile l'intérêt et le
-salut du pays, entre le duc et Louis d'Orléans.
-Ce fut une solennité. Le peuple
-criait: Montjoie!&hellip; Notre-Dame était pavoisée.
-La réconciliation dura quelques
-jours, mais sans amener de résultats pour
-nos armes. Car un nouveau malheur était
-arrivé. Le duc de Bourgogne, pareil aux
-autres princes, dans l'atmosphère que l'on
-respirait alors à Paris, s'était comme efféminé
-et amolli.</p>
-
-<p>En effet, l'ennemi le plus dangereux et
-le plus réel du royaume de France, ce
-n'était pas l'Anglais, qui devait être repoussé
-plus tard par Jeanne d'Arc, ce
-n'était pas la ruine du Trésor, ni les armées
-disséminées, ni les querelles entre les
-princes, ni la démence du roi!&hellip; L'ennemi,
-c'était la reine de France, une étrangère,
-Isabeau, fille d'Etienne II, duc de Bavière,
-femme de Charles VI, et qui avait été
-nommée régente depuis l'aliénation du roi.</p>
-
-<p>Isabeau de Bavière était née en l'an de
-grâce 1368.</p>
-
-<p>Elle était venue en France, à l'âge de
-quatorze ans, et avait épousé, le 17 juillet
-1385, ce déplorable monarque. Elle avait
-alors près de dix-huit ans.</p>
-
-<p>A partir de son avènement au trône, ce
-ne furent plus que carrousels, que fêtes,
-jeux, tournois, cours d'amour, duels,
-chasses et magnificences extraordinaires;
-l'adultère passait à l'état de mode insoucieuse;
-l'oubli de la patrie s'ensuivait. Le
-roi, sombre, ayant été brûlé grièvement
-dans un bal où le feu avait pris à son costume,
-vivait retiré, avec son connétable
-et quelques gens de guerre, entre autres
-Tanneguy du Châtel, qui n'était alors
-qu'un de ses écuyers et qui devait un jour
-s'illustrer par deux actions historiques des
-plus marquantes: l'enlèvement et le salut
-du dauphin Charles VII au milieu des
-flammes, lors de la journée des Ecorcheurs,
-et l'assassinat du duc de Bourgogne, qu'il
-dépêcha, de quatre coups de hache, dans
-une entrevue avec le dauphin.</p>
-
-<p>Isabeau de Bavière ne haïssait point
-l'Anglais; elle traita même avec lui, honteusement,
-en maintes occasions; sa seule
-politique était l'amour du plaisir, la soif
-des excès violents et inconnus.</p>
-
-<p>Les historiens sont d'accord sur sa beauté
-exceptionnelle.</p>
-
-<p>Rousse comme l'or brûlé, pâle avec
-un teint d'orage, douée d'une beauté languide
-et fatale dont les séductions attiraient
-comme le danger, Isabeau ne se
-refusa même pas d'employer encore les
-ressources des baumes et des philtres:
-elle avait en amour la science des courtisanes
-grecques et des impératrices romaines.
-C'était une grande ennuyée, une
-cruelle épuisée, incapable de supporter le
-poids de la couronne de France sur son
-voluptueux front, mais plutôt faite pour
-présider des cours d'amour au fond d'un
-château et pour donner à toute une province
-des modes merveilleuses.</p>
-
-<p>Svelte, elle excellait à monter les chevaux
-indomptés, intrépide à entrer dans sa capitale,
-au milieu du carnage des surprises
-nocturnes, bravant les arquebusades et
-l'incendie. Criminelle par nature, le crime
-lui seyait aussi bien que la queue de dragon
-aux sirènes. Avec ses amants, elle renforçait
-l'oubli que doit donner le baiser d'une
-femme, du sentiment de la mort prochaine
-que coûtait la possession de sa personne.</p>
-
-<p>Si le côté politique de son histoire est
-révoltant, comme on vient de le voir, le
-côté joyeux de sa vie n'est pas moins
-sombre. Mais les satans ont des attraits
-brûlants et dorés comme l'enfer. De là,
-les passions mortelles qu'elle suscita.</p>
-
-<p>Le vidame de Maulle, Louis d'Orléans,
-Jean sans Peur, Villiers de l'Isle-Adam,
-Lourdin de Saligny, le chevalier de Bois-Bourdon,
-et quelques autres plus ignorés,
-furent du nombre de ceux qu'elle aima;
-chacun d'eux eut une fin sinistre.</p>
-
-<p>Le vidame de Maulle mourut en exil, mis
-au ban du royaume.</p>
-
-<p>Louis d'Orléans fut assassiné, rue Barbette,
-par un chevalier d'aventures, Raoul
-d'Hocquetonville, qui lui fendit la tête d'un
-coup de masse d'armes.</p>
-
-<p>Jean sans Peur tomba, au pont de Montereau,
-sous la hache de Tanneguy du
-Châtel.</p>
-
-<p>Villiers de l'Isle-Adam, qui, pour elle,
-avait pris Paris en une nuit par un coup
-de maître sans autre exemple dans l'histoire,
-fut assassiné à Bruges dans une sédition
-populaire.</p>
-
-<p>Lourdin de Saligny fut poignardé en
-Flandre, où l'avait interné la jalousie du
-duc de Bourgogne.</p>
-
-<p>Le chevalier de Bois-Bourdon périt
-d'une manière très affreuse et tout à fait
-cruelle, comme on le verra tout à l'heure.</p>
-
-<p>Quelques traits de son histoire donneront
-une idée du caractère étrange de cette
-femme<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Au paragraphe suivant débute, sans variantes
-notables, le conte: <i>La reine Ysabeau</i>. &OElig;uvres complètes,
-<i>Contes cruels</i>, tome II, <i>Mercure de France</i>.</p>
-</div>
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>Telle était cette jalouse créature que ses
-scandales et ses attraits ont illustrée, et
-dont l'histoire est écrite avec du sang et du
-feu.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>L'un de ceux qui succédèrent au vidame
-de Maulle fut, comme nous l'avons dit,
-le chevalier de Bois-Bourdon.</p>
-
-<p>C'était un jeune seigneur des mieux
-faits de la cour. A vingt-trois ans, il était
-célèbre par ses triomphales fantaisies, tant
-de luxe que d'amours. Ses duels, toujours
-heureux, le faisaient admirer des pages,
-féliciter par les femmes et craindre de ses
-pairs. La reine, ayant remarqué ce jeune
-seigneur, le nomma gouverneur de Vincennes
-et s'y renferma avec lui.</p>
-
-<p>On se rappelle les circonstances particulières
-de l'événement arrivé au roi
-Charles VI, en traversant la forêt du Mans,
-où il avait été pris de démence. Un fantôme,
-en vêtements blancs (aposté peut-être
-par Isabeau dans le but de déterminer,
-par une crise superstitieuse, une insanité
-que ses philtres avaient préparée de longue
-main), un fantôme, disons-nous, lui était
-apparu brusquement, avait saisi la bride
-de son destrier, en criant: «Retourne,
-roi Charles, tu es trahi!» Ce qui, effectivement,
-avait jeté le roi dans un accès
-de folie furieuse. Ayant tiré son épée et
-mis à mal deux hommes de sa suite en
-criant: «trahison!» l'on fut obligé de
-s'en rendre maître par la force. Depuis
-lors, une sénilité hâtive l'avait accablé; il
-vivait, un peu hébété, dans son Louvre,
-en compagnie d'une demoiselle nommée
-Odette de Champdhiver, qui veillait sur
-la faiblesse du monarque et cherchait à le
-distraire, soit en inventant des jeux,&mdash;les
-cartes, par exemple,&mdash;soit en le charmant
-par ses chants et sa bonne grâce. De là, la
-liberté laissée à la reine.</p>
-
-<p>A cette époque, bien que la régence lui
-eût été dévolue avec l'assistance, toutefois,
-de son beau-frère Louis, duc d'Orléans, et
-de son cousin Jean, duc de Bourgogne,
-comte de Nevers, surnommé, comme il a
-été dit, <i>Jean sans Peur</i>, la guerre entre
-Isabeau de Bavière et le comte Bernard
-d'Armagnac, connétable de France et féal
-du roi, n'était pas ouvertement décidée.
-L'amour du chevalier de Bois-Bourdon fut
-la torche qui l'alluma.</p>
-
-<p>Un matin, en effet, comme le jeune chevalier
-revenait de Vincennes, joyeux et
-au galop, le sourire des joies éperdues aux
-lèvres, il croisa une petite troupe qu'il ne
-reconnut pas tout d'abord.</p>
-
-<p>C'était Charles VI, le connétable et plusieurs
-seigneurs et soldats de la cour de
-Paris. Le roi faisait une promenade.</p>
-
-<p>Soit étourderie, soit impertinence de
-rival, Bois-Bourdon ne revint point sur
-ses pas; il ne salua pas.</p>
-
-<p>Le comte d'Armagnac lui cria de faire
-halte. Il continua vers Paris.</p>
-
-<p>&mdash;Arrêtez ce jeune homme! dit simplement
-le connétable à deux soldats et à
-son prévôt Tanneguy du Châtel.</p>
-
-<p>En entendant le galop des deux cavaliers
-derrière lui, Bourdon se détourna,
-fondit sur eux, désarçonna le premier, tua
-le second d'un coup d'épée, et, saluant le
-comte d'Armagnac, poussa l'insolence
-jusqu'à le défier lui-même.</p>
-
-<p>Le connétable était un homme de guerre
-des plus habiles aux maniements de toutes
-les armes; il sourit, mit pied à terre, sa
-masse à la main. A vingt pas du jeune
-homme, il s'arrêta:</p>
-
-<p>&mdash;Rendez-vous, messire, dit-il.</p>
-
-<p>Un éclat de rire de Bois-Bourdon lui
-répondit.</p>
-
-<p>Mais ce rire ne s'acheva pas. La masse
-d'armes du comte d'Armagnac, lancée par
-lui comme la pierre d'une fronde, était
-venue frapper au front le cheval du jeune
-homme: le cheval, tué sur le coup, avait
-jeté son cavalier évanoui sur le chemin.</p>
-
-<p>On se saisit de Bois-Bourdon. On le
-fouilla. Une lettre de la reine fut trouvée
-entre son c&oelig;ur et son pourpoint. Cette
-lettre, parfumée et tendre, produisit sur
-le roi Charles un effet terrible, malgré sa
-folie.</p>
-
-<p>Bois-Bourdon fut enfermé au Châtelet,
-mis à la question le soir même; il y mourut,
-sans rien avouer, courageusement, car
-il aimait la reine. On l'ensevelit dans un sac
-de cuir sur lequel fut écrite cette légende:
-«Laissez passer la justice du roi», et on
-le jeta à la Seine.&mdash;La lettre fut publiée
-à son de trompe dans Paris.</p>
-
-<p>Lorsque la reine apprit ce meurtre, et
-que c'était au comte d'Armagnac qu'elle
-devait cette aventure, comme elle était
-fidèle à ses fidèles, elle jura de venger la
-mort de son ami de la manière la plus
-horrible; et, comme on va le voir, elle tint
-parole.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Le connétable, connaissant à quelle sombre
-ennemie il avait affaire et profitant de
-la lueur de raison qu'avait eue le roi, fit
-immédiatement enlever Isabeau comme
-sa prisonnière et obtint de Charles VI un
-décret qui internait au château de Tours
-sa royale captive. Mais elle en fut bientôt
-enlevée par Jean sans Peur, qui la transporta
-à Troyes, où elle prit le titre de <i>reine
-par la grâce de Dieu</i>. Ce fut là qu'elle
-reçut un jour la visite d'un seigneur de
-l'Isle de France, le baron Jean de Villiers
-de l'Isle-Adam, gouverneur de Pontoise.
-C'était un jeune homme redoutable
-et qui, sous un aspect frivole, cachait un
-c&oelig;ur d'acier.</p>
-
-<p>Sa ville, une nuit, avait été surprise par
-les Anglais. Il en avait fendu la porte à
-coups de hache pour que ses bourgeois pussent
-échapper à la tuerie. Lui-même, sautant
-à cheval et à moitié vêtu, s'était élancé
-vers la Touraine, cherchant des hommes
-d'armes pour revenir. Mais il ne put reprendre
-Pontoise et en massacrer la garnison
-anglaise que quelques mois après.</p>
-
-<p>Le connétable, en apprenant le coup de
-main inattendu des Anglais sur Pontoise,
-avait eu la mauvaise foi de dire que le
-baron de l'Isle-Adam avait dû vendre sa
-ville; et le soupçon de cette infamie avait,
-grâce à cette parole, plané sur lui, l'Isle-Adam.</p>
-
-<p>Armagnac, qui profitait de la faiblesse
-du roi pour publier les lettres de galanterie
-d'une femme et d'une reine, avait imaginé
-cette calomnie pour dissimuler sa propre
-conduite.</p>
-
-<p>Le fils du comte d'Armagnac qui a traité
-directement avec l'Anglais et vendu plusieurs
-villes, fut déshonoré historiquement
-par un procès à ce sujet, et le roi de
-France Charles VII porta publiquement,
-au contraire, le deuil de Villiers de l'Isle-Adam
-à la mort de ce maréchal.</p>
-
-<p>A cette époque, Villiers dédaigna de se
-défendre autrement que par les armes
-d'abord, et en reprenant sa ville ensuite.
-Il se rangea du parti de Jean sans Peur,
-qui était celui d'Isabeau, et jura «de ne
-point <i>se coucher dans un lit</i> tant qu'il n'aurait
-point tracé avec son épée, sur la poitrine
-du connétable Bernard d'Armagnac,
-la croix rouge de Bourgogne.»</p>
-
-<p>Ce fut dans ces dispositions d'esprit qu'il
-vint à Troyes, près d'Isabeau de Bavière,
-encore en deuil de son cher cavalier mort
-pour elle.</p>
-
-<p>L'Isle-Adam, ébloui par l'éclat de cette
-beauté sans rivale, fondit sa vengeance et
-son amour dans un seul sentiment. Ce
-n'était pas un homme capable de perdre
-le temps en paroles;&mdash;son serment pouvait,
-à cet égard, le lui rendre affreusement difficile
-à garder tout à fait. Le soir de son
-arrivée à Troyes, au souper royal, il s'assura
-le concours de quelques amis, les
-sires de Chaville, d'Harcourt et de Chastelux,
-entre autres, réunit un millier de
-lances et marcha sur Paris, accompagné
-d'Isabeau elle-même, à cheval près de lui;
-la petite troupe se hâtait, dans le vent nocturne.</p>
-
-<p>Le comte d'Armagnac, à force d'exactions
-et de cruautés, s'était fait exécrer de la
-population; le fils du gardien de la porte
-Saint-Antoine, Perrinet Leclerc, qui avait
-été frappé de vingt et un coups de fourreau
-d'épée, par ses ordres (quoique bourgeois),
-ouvrit la porte des fossés à Villiers de l'Isle-Adam,
-sur un signal convenu.</p>
-
-<p>La reine et le grand baron, suivis des
-capitaines et de leurs soldats, entrèrent dans
-Paris. Et alors commença, aux cris de
-<i>vive Bourgogne! vive Isabeau!</i> un massacre
-vengeur et formidable qui dura trois
-jours, aux lueurs des incendies.</p>
-
-<p>Villiers de l'Isle-Adam se précipita vers
-l'hôtel Saint-Pol, surprit la garnison, la
-dispersa, fit prisonnier le roi Charles VI,
-qu'il mit en lieu de sûreté; puis chercha
-le connétable qui se cachait.</p>
-
-<p>Il courut dans Paris avec ses cavaliers,
-mettant à prix la tête du comte d'Armagnac,
-et tuant ceux qui ne criaient pas:
-Vive la reine!</p>
-
-<p>L'Isle-Adam découvrit bientôt le connétable
-et, l'ayant blessé mortellement
-dans la lutte, exécuta son serment à la
-lettre. Il lui traça la croix de Bourgogne
-sur la poitrine d'un coup d'épée.</p>
-
-<p>Le lendemain, à l'arrivée de Jean sans
-Peur, l'Isle-Adam ayant été fait maréchal
-de France, et Paris étant pacifié, il y a lieu
-de penser que le baron obtint d'Isabeau
-la permission de se «mettre en ung lit».</p>
-
-<p>La reine eut bien des aventures galantes
-et inconnues. Celles-ci sont les principales.</p>
-
-<p>Elle fut surnommée «la grande gaupe»
-par tout le populaire. Elle avait donné à
-la France le dauphin Charles VII, qui
-grandissait. Cependant la beauté merveilleuse
-d'Isabeau ne subit aucune atteinte
-du temps pendant de longues années.
-Cette beauté survécut même à ses amours.</p>
-
-<p>Isabeau de Bavière mourut cependant
-presque abandonnée, vers l'âge de cinquante
-ans, et universellement méprisée.</p>
-
-<p class="sign">(<i>Septembre 1876.</i>)</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch17">TRENTE TÊTES SUR LA PLANCHE<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a></h2>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> 14 octobre 1885.</p>
-</div>
-
-<p>Au milieu des préoccupations de cette
-heure grave, au moment où les regards
-sont presque tous fixés sur les urnes
-électorales, il est certain que nous ne devons
-prendre sur nous de rappeler les faits
-suivants à l'attention publique qu'à simple
-titre de délassement d'esprit.</p>
-
-<p>Plusieurs journaux importants l'ont déclaré:
-s'il faut en croire les prévisions les
-plus compétentes, et d'après la nomenclature
-exceptionnelle des causes criminelles
-actuellement en instruction sur le territoire
-français, les assises de cet hiver
-nous ménagent, presque <i>sûrement</i>, une
-<span class="small">CINQUANTAINE</span> de sentences capitales, sur
-trente desquelles, au bas mot, M. l'exécuteur,
-paraît-il, peut tabler haut la main.
-Presque toutes ces causes étant, en effet,
-d'une hideur peu commune, la mansuétude
-présidentielle se verra, cette fois, très
-probablement débordée par le cri de la
-vindicte sociale, et renoncera, tristement, à
-s'exercer sur cette collection de monstrueux
-condamnés.</p>
-
-<p>En ces conjonctures, quelles que soient
-nos plus immédiates inquiétudes, se pourrait-il
-bien qu'il parût, à nos lecteurs,
-hors de propos de leur soumettre quelques
-réflexions touchant ces exterminations
-prochaines?</p>
-
-<p>Alors, surtout, que nous nous proposons,
-non pas de gloser sur des débats à
-venir, mais seulement <i>sur un point</i> oublié
-dans le cérémonial tragique du supplice de
-la guillotine.</p>
-
-<p>On ne saurait s'y prendre trop à l'avance,
-parce que ce genre de questions peut,
-d'ores et déjà, sembler d'un intérêt général.</p>
-
-<p>Plusieurs éminents journalistes vont
-réclamer, ces jours-ci, nous dit-on, le rétablissement
-des <i>marches de l'échafaud</i>.</p>
-
-<p>Nous l'avons, ailleurs, spécifié: l'instrument
-justicier<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a> ne doit frapper un de
-nos semblables qu'au niveau des têtes de
-la foule, qu'à hauteur d'humanité. Le
-couteau-légal ne doit fonctionner que d'ensemble
-avec sa plate forme réglementaire,
-éliminée, depuis ces dernières années, <i>on
-ne sait par qui ni pourquoi, ni de quel
-droit</i>. Si la solennité des degrés de l'échafaud
-paraît d'une mise en scène surannée
-à quelques sceptiques en retard sur le
-véritable esprit des temps modernes,
-pourquoi ne trouvent-ils pas également
-démodées les robes rouges et les hermines
-de la cour d'assises? Comment tout le
-reste du cérémonial ne leur semble-t-il
-pas une pure fantasmagorie?</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> L'Instant de Dieu (<i>Derniers contes, Mercure,
-1909</i>).</p>
-</div>
-<p>On ne peut supprimer un anneau dans
-la chaîne des symboles de la Loi sans infirmer
-les autres et faire douter de leur
-sérieux. Or, tout le monde s'éc&oelig;ure, depuis
-longtemps, des impressions de boucherie
-que cause cette guillotine absurdement
-embusquée au ras du sol et dont la
-sournoiserie triviale est aussi peu digne de
-la Loi que de la Nation.</p>
-
-<p>Cependant, l'on a regardé comme inopportune,
-paraît-il, la réclamation présentée
-à ce sujet par divers notables écrivains
-de la presse française,&mdash;et l'on a
-prétendu, même, <i>que cette question ne la
-regardait pas</i>.</p>
-
-<p>Nous ne voulons répondre à cette fin
-de non-recevoir que par l'exposé du raisonnement
-suivant<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>, dont l'évidence est, à
-nos yeux, tout à fait indiscutable.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Développé dans le <i>Réalisme dans la peine de
-mort</i> (<i>Chez les Passants</i>, Georges Crès, 1914;
-pp. 93, 94, 95 et 96.)</p>
-</div>
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>Si donc la presse est, à ce point, prépondérante
-en ce qui, moralement, touche
-à l'application de la peine de mort, comment
-n'aurait-elle pas qualité pour se
-préoccuper du mode physique de l'application
-de cette peine! Il nous semble qu'elle
-a le droit d'être écoutée, ici, attendu qu'elle
-peut, ici du moins, conclure en connaissance
-d'une cause qu'elle eut souvent le
-loisir d'étudier de près.</p>
-
-<p>C'est pourquoi, si les marches de l'échafaud
-sont jugées <i>convenables</i> par la presse,
-c'est qu'au fond l'opinion publique, aussi,
-les juge <i>convenables</i>, pour ne pas dire plus:
-et que, par conséquent, cette revendication
-doit être prise au sérieux, quand
-la presse vient à la formuler.</p>
-
-<p>Si donc trente têtes humaines,&mdash;ou davantage,&mdash;doivent
-être tranchées, cet hiver,
-sur le sol français, quelque coupables
-que soient ces têtes, nous pensons qu'elles
-ont droit à tomber à hauteur d'hommes
-et non pas à hauteur de pourceaux.</p>
-
-<p>Quelque <i>positif</i> que puisse être le raisonnement,&mdash;si,
-toutefois, il y eut
-raisonnement,&mdash;en vertu duquel tel ou
-tel personnage a pris sur lui de soustraire
-les marches légales de l'échafaud, nous
-prétendons que cette guillotine de basse-cour
-est choquante pour la Loi, pour la
-Nation, pour notre humanité.</p>
-
-<p>Oui, nous sommes certains d'exprimer
-le v&oelig;u de la majorité des esprits à ce sujet,
-et non celui de quelques anodins sceptiques.
-Au surplus, les nouvelles Chambres,
-au cours de la session prochaine, vont être
-définitivement saisies de cette motion, et
-nous n'hésitons pas à répondre d'une
-presque unanimité de votes pour que cette
-plate-forme et ces marches de l'Echafaud,&mdash;abrogées
-par l'arbitraire d'on ne sait quel
-Prudhomme&mdash;soient restituées au plus
-vite à la dignité de la Loi.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch18">A PROPOS D'UN LIVRE<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a></h2>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> 1<sup>er</sup> décembre 1863.</p>
-</div>
-
-<p>Selon quelques esprits diserts, le <i>sujet</i>
-d'une &oelig;uvre d'art ne doit influer ni
-sur le verdict touchant la valeur esthétique
-de l'&oelig;uvre, ni sur l'opinion morale
-que l'on peut désirer se faire touchant la
-personnalité de l'auteur. L'idée qui fait
-corps avec le travail et la poésie de cette
-&oelig;uvre peut être, au point de vue de l'art,
-indifféremment choisie dans les catégories
-du juste ou de l'injuste, du bien ou du
-mal, du moral ou de l'immoral; ce n'est
-jamais, pour l'art, qu'une <i>occasion</i>, qu'un
-moyen, dans le sens abstrait du mot, de
-se manifester.</p>
-
-<p>L'art s'efforce librement vers la beauté,
-vers l'absolu de la philosophique et pure
-beauté, qui, suivant une expression tout
-hégélienne, serait: «comme l'eau claire,
-sans odeur, ni couleur, ni saveur particulière.»
-Il compose un royaume où toute
-chose est appelée à la transfiguration. Et,
-si l'artiste est assez puissant pour aller
-racheter la grande poésie même jusque
-dans les régions défendues par la morale,
-et que, sous une sensation d'éternité, il
-l'en dégage, tout irradiée de solennelles et
-profondes épouvantes, l'impur n'est plus
-ce qu'il nous apparaît, dans sa réalité: on
-ne <i>doit</i> plus le voir! Le génie est devenu
-sa rédemption: il s'est transfiguré sous le
-sceptre de diamant du magicien sacré:
-sujet de l'intelligence idéale, il ne relève
-plus de la conscience hypocrite, changeante
-et diverse, des hommes.</p>
-
-<p>Ainsi, que le sujet d'un poème soit emprunté,
-par un artiste, aux données de la
-philosophie, de la politique, de l'utilité, de
-la concupiscence, de l'histoire, de la religion,
-de la guerre, etc.,&mdash;comme le
-<i>Faust</i>, par exemple, les <i>Iambes</i>, les <i>Géorgiques</i>,
-les <i>Fleurs du mal</i>, la <i>Légende des
-siècles</i>, le <i>Paradis perdu</i> et le <i>Purgatoire</i>,
-l'<i>Iliade</i>, etc., je cite pour des Français,&mdash;ces
-données, comme toutes celles qui en
-dérivent, sont indistinctement offertes,
-dans les pénombres mystérieuses et inquiètes
-de la rêverie<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>, au bon plaisir du
-poète, sans qu'il y ait, à ses yeux, plus de
-mérite ou de grandeur à traiter l'une plutôt
-que l'autre, tous ces sujets comportant
-la même respectabilité comme la même
-indifférence au point de vue et dans la
-mesure de l'art: si le poème est pénétré
-d'un sentiment de majesté, d'indulgence
-et de beauté souveraine, le sujet choisi
-doit disparaître dans ce sentiment et, par
-suite, n'entrer pour rien dans la décision
-d'un homme de goût.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> L'expression anglaise <i>pensiveness</i> est plus
-exacte que le terme banal imposé par notre langue
-(note de Villiers de l'Isle-Adam).</p>
-</div>
-<p>C'est un point sur lequel,&mdash;malgré son
-évidence apparente,&mdash;on ne saurait trop
-insister, car nous sommes prévenus contre
-ce qui nous semble de nature à révolter
-les tendances de notre morale et de notre
-conscience, et lorsque l'art se dévoue à
-traiter les actions déréglées, l'habitude de
-la sensation influe sur notre jugement à
-notre insu; nous avons à nous défier des
-conventions inférieures et des préjugés
-contingents de la vie usuelle. Agissons,
-par l'idée du devoir, dans la société, comme
-des citoyens: agissons, également d'après
-l'idée essentielle du devoir, dans le rêve,
-comme des penseurs. La synthèse idéale
-de ces deux existences est située, sans
-doute, au milieu de la Mort, c'est-à-dire
-au delà de toute spéculation actuelle.</p>
-
-<p>Pourquoi le titre d'un poème aurait-il
-ce pouvoir de refroidir, par avance, nos
-dispositions à l'estime de sa beauté?
-N'est-ce point, d'ailleurs, presque toujours
-dans les épisodes, les idées incidentes et
-les ciselures étrangères au sujet pris en
-lui-même de tel chef-d'&oelig;uvre reconnu,
-que consistent ses véritables beautés artistiques?
-Pourquoi même,&mdash;j'oserai le dire,&mdash;nous
-laissons-nous prémunir si facilement,
-par nos instincts d'injustice, d'égoïsme et
-de fierté, contre le caractère civique d'un
-artiste de génie, lorsque les sujets qu'il
-accepte de célébrer sont pris, à l'ordinaire,
-par exemple, dans le domaine du dissolu?
-Le plus épais bon sens devrait comprendre
-que l'on n'écrit de beaux vers
-qu'à force de persistance et de labeurs
-nécessités par l'apprentissage et la
-technique de l'art. Où donc un grand
-poète prendrait-il encore du temps pour
-être citoyen si condamnable? Qui nous
-autorise à mal présupposer de l'homme,
-parce que,&mdash;affligé comme nous, sans
-aucun doute, de quelque difformité sociale
-ou morale,&mdash;il se réfugie dans la
-Pensée sublime, pour essayer d'en corriger
-le côté choquant, d'en rêver l'absolution
-et d'en opérer le rachat? La notoriété,
-pour le poète, doit être une question
-bien secondaire, pour ne pas dire absolument
-nulle, lorsqu'il se préoccupe de son
-&oelig;uvre: il écrit pour se justifier devant
-lui-même et pour agrandir sa miséricorde
-envers les choses sensibles.</p>
-
-<p>Donc, il faut, avant tout, considérer seulement
-la profondeur du <i>Talent</i>, en général,
-et, quant au reste, il ne doit pas importer
-dans un chef-d'&oelig;uvre. Il est certain
-que la bonne volonté religieuse de Dante,
-par exemple, ne l'eût pas sauvé de l'oubli
-s'il eût manqué de poésie et d'art dans
-ses poèmes. Bien au contraire, s'il se fût
-prévalu (le cas échéant) des tendances
-morales et pratiques de son &oelig;uvre pour
-en atténuer les imperfections esthétiques,
-le simple sens commun nous avertit que
-c'eût été, de sa part, une action déshonnête
-et scandaleuse. En effet, s'autoriser
-de l'intérêt tout social que la multitude
-accorde à telle idée de religion, de politique,
-etc., prise en elle-même et sans le
-secours de la vie extérieure, et transporter
-cet intérêt dans le domaine de l'Art
-pour s'en servir comme d'un adjuvant à
-la valeur propre d'un travail poétique,
-c'est baser la Poésie sur une émotion
-étrangère à elle-même et, risible artiste,
-lui manquer de respect en lui offrant des
-secours dont elle n'a que faire. C'est dire:
-«Vous le voyez! je suis une âme sensible;
-ayez, <i>par conséquent</i>, de la bienveillance
-pour mes vers, à cause de la
-droiture et de la bénignité qu'ils expriment
-et qui correspondent,&mdash;j'en suis
-sûr,&mdash;aux qualités que vous avez, mon
-cher lecteur.» C'est la rougeur au front
-que j'écris ces lignes; rien que d'y penser
-donne le malaise et le froid le plus
-gênant.</p>
-
-<p>Eh bien! si nous considérons, par
-exemple, les <span class="sc">Fleurs du mal</span> sous ce critérium,
-nous ne devons pas varier notre
-justice.&mdash;Sachons lire! M. Charles Baudelaire
-ne tire pas secours de son sujet pris
-dans les notions convenues! Il regarde,
-et les impudicités se débattent (ironie
-féroce!) sous les étreintes de son idéal,
-comme les vers de terre sous les antennes
-du scolopendre.</p>
-
-<p>Un autre préjugé,&mdash;le mot, cette fois,
-paraît avoir un sens,&mdash;assez en vogue,
-au dire d'une majorité sensée,&mdash;c'est
-celui de l'<i>inspiration</i>.</p>
-
-<p>L'inspiration n'est autre chose que le
-libre développement d'une aptitude innée
-vers le beau idéal; c'est une bosse qui
-grossit; pour être sur une montagne, il
-faut être parti de terre et avoir monté
-péniblement la montagne; de même, pour
-être élevé réellement, il faut avoir gravi
-un à un les degrés dont cette élévation
-n'est que la somme. Le Génie, c'est l'application
-passionnelle, la résultante d'une
-organisation saine et laborieuse, la pleine
-possession de soi-même. Eh! que voudrait-on
-qu'il fût de plus que cela? Si tel
-homme naissait génie, avec la science infuse,
-comme les petits bramahs, ce serait
-une monstruosité, une privation de tout
-mérite, une animalité déplorable. L'abeille,
-le castor, la fourmi, etc., font des
-choses merveilleuses, mais ils ne font que
-cela et n'ont jamais fait autre chose: ils
-naissent avec le summum de leur développement
-moral; ils n'hésitent pas. Le
-géomètre ne saurait introduire une seule
-case de plus dans une ruche d'abeilles, et
-la forme de cette ruche est celle même
-qui, dans le moindre espace, peut contenir
-le plus de cases, etc. L'animal est exact:
-sa naissance lui confère avec la vie cette
-fatalité; l'homme, au contraire, est essentiellement
-indéterminé: il hésite, d'une
-manière toujours ascensionnelle, toujours
-approximative, vers son idéal<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>!
-Ce qui fait le fond de ses plus sublimes
-espérances, ce qui allume sur son front
-la lueur de l'immortalité, c'est précisément
-le sentiment de cette gravitation.
-En un mot, l'homme sent qu'il n'est
-pas fini!</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> L'idéal, suivant Gottlieb Fichte, est: «ce qui
-<i>doit</i> toujours être réalisé, mais en même temps ce
-qui ne <i>peut</i> jamais l'être, sous peine de cesser
-d'être ce qu'il <i>doit</i> être, c'est-à-dire de cesser
-d'être l'idéal.» (Note de Villiers de l'Isle-Adam.)</p>
-</div>
-<p>Vis-à-vis de ces pensées, on conçoit que
-«l'inspiration» est une parole qui sent
-son bourgeois moderne de plusieurs
-milles. On est si instinctivement convaincu
-de sa nullité qu'on n'ose la prononcer que
-tempérée par un demi-sourire, c'est-à-dire
-presque comme une insulte et avec
-un air de protection bienveillante. L'artiste
-devient sous ce mot une sorte de sibylle
-sur le trépied, quasi inconsciente de
-la signification de ses chants, ou, pour
-mieux dire, une machine de Vaucanson.
-Il suffirait au premier venu de crier à tout
-hasard: «<i lang="la" xml:lang="la">Deus! ecce Deus!</i>» pour réduire
-à l'humilité les fatigues sacrées et
-les longs travaux d'un véritable poète; et
-quand l'expérience prouve la supercherie
-de l'Inspiré, ceux qui croyaient en lui
-nomment cette découverte: «la désillusion.»
-Le vulgaire voudrait voir les
-gens nés coiffés de divinité. Chose étrange!
-L'homme de génie lui-même n'aime souvent
-pas à être sincère sur ce point. Il se
-complaît quelquefois dans l'ovation faite
-aux puissances supérieures dont il veut
-bien paraître le représentant et le mandataire,
-il s'applaudit de cette distinction
-sans s'apercevoir qu'elle lui assigne une
-place au-dessous des gens ordinaires et
-inférieurs, qui ont au moins le mérite de
-leur développement, si peu qu'il soit. Mais
-comme il rit dans sa barbe de sa petite
-comédie!</p>
-
-<p>Est-ce que la Pensée commet de ces
-injustices? Il en est, d'habitude, des
-fanatiques de l'Inspiration quand même
-comme de ceux qui disent: «Voilà de
-beaux vers: mais où est l'<i>idée</i>? Quel est
-le but de l'auteur?» sans songer que leurs
-paroles contiennent leur propre négation.
-Car, si les vers sont beaux, ils contiennent
-au moins l'<i>idée</i> de la beauté: ce qui est
-déjà quelque chose au point de vue de
-l'art, à ce qu'il semble! et, pour le surplus,
-on peut ajouter ce mot de Franklin:
-«Il est bien difficile à un sac vide de se
-tenir debout.»</p>
-
-<p>Voilà donc, pour un grand nombre
-d'esprits éclairés, la première formule
-générale de l'Art considéré en lui-même.
-Je suis loin d'accepter sans réserves
-d'aussi spécieuses affirmations; mais ce
-n'est pas ici le moment de les discuter.
-J'expose, je n'impose pas. Il fallait signaler
-ce critérium et l'élucider de cette manière
-pour aborder consciencieusement la
-critique du livre de M. Mendès, car ce
-livre<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a> est écrit,&mdash;sauf erreur,&mdash;à ce
-point de vue, et rien qu'à ce point de vue.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> <i>Philomèla</i>, livre lyrique (Paris, 1863).</p>
-</div>
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch19">SUR UNE PIÈCE D'AUGIER</h2>
-
-
-<p>Deux amants.</p>
-
-<p>Survient le grand séparateur social,&mdash;le
-père,&mdash;que l'on appelle, je crois, <i>père
-noble</i>, en termes consacrés, chez les
-marionnettes.</p>
-
-<p>Faut-il continuer?</p>
-
-<p>Non, évidemment.</p>
-
-<p>Ainsi, laissons de côté cette intrigue<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Paul Forestier d'E. Augier (1868).</p>
-</div>
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Les vers de cette comédie étant écrits
-suivant une esthétique qui me semble
-une des espiègleries les plus amusantes de
-notre grand siècle, je m'abstiendrai de
-toute appréciation à leur égard. Le Public
-<i>pleure</i> en les entendant; c'est tout ce qu'il
-faut,&mdash;et c'est là le gage parfait, selon
-l'opinion moderne, de la beauté d'une
-&oelig;uvre. Ayant le malheur d'avoir une confiance
-médiocre en l'infaillibilité des
-glandes lacrymales et des digestions pénibles,
-touchant l'Art éternel, les sanglots
-étouffés qui partent des baignoires, les
-foulards interrupteurs et autres critériums
-actuels du sublime, m'ont toujours&mdash;(qu'on
-me plaigne!)&mdash;fait lever le
-c&oelig;ur. Ainsi laissons cela de nouveau.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Quant à la pièce, elle contient, vraiment,
-plusieurs scènes admirablement
-jouées, et deux ou trois décalques photographiques
-de la simple nature.</p>
-
-<p>La Nature avant tout. Il est bon que le
-spectateur voyant un homme passer dix
-minutes à dire: «<i>Donnez-moi mon paletot</i>»,
-ou: «<i>Je boucle ma valise</i>», s'écrie:
-«Comme c'est naturel! Vivent les <span class="small">POÈTES</span>!»
-Ainsi oublions, derechef, toute discussion
-stérile sur un principe aussi flatteur.</p>
-
-<p>Une seule scène est d'un écrivain, dans
-ce mélodrame: c'est la grande scène du
-troisième acte.</p>
-
-<p>Quant au reste de l'action, j'ai eu l'honneur
-de n'y rien comprendre, et il est inutile
-de faire partager au lecteur cette
-manière de voir.&mdash;La chose m'a paru un
-triste mélange de criailleries, de banalités
-et de puérilités inconcevables. Mais je
-livre cette appréciation avec la plus grande
-humilité; je suis un fort mauvais juge de
-ces sortes de pièces. Etant donné leur horizon,
-je ne distingue plus, au bout de dix
-minutes, les personnages les uns des
-autres; et il y a des moments où je confonds
-M. Got avec Madame Lafontaine.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Une seule impression domine certains
-esprits au dénouement de la pièce. C'est
-celle que cause le vénérable père noble.</p>
-
-<p>Le drôle ferait rougir d'être au monde.</p>
-
-<p>Je ne connais pas de dégoût comparable
-à celui que m'inspirent ses cheveux blancs.
-C'est vraiment le monstre, le bourreau
-oiseux, l'Ennemi, celui qui mérite la
-mort et le haussement d'épaules.</p>
-
-<p>Quelle infernale et suffisante caricature!
-Comme il parle de Dieu, de vertu, d'honnêteté,
-de dévouement, des lois sociales!&hellip;
-Comme il attendrit la foule!</p>
-
-<p>Un jour, quand on sera revenu des discussions
-théâtrales avec ces types, lorsqu'on
-verra clair au fond de cette sorte de
-gens honorables,&mdash;on sera bien étonné; au
-lieu de sangloter sur leurs sages maximes, si
-émues et si judicieuses, on leur préférera
-celles de Desrues, l'empoisonneur, comme
-plus efficaces et plus humaines.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c large top4em">VERS</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch20">GOG</h2>
-
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ce fut donc au logis de cet homme qu'un soir</div>
-<div class="verse">Quelqu'un frappa.</div>
-
-<div class="verse i4 stanza">Ce juif ouvrit&mdash;et l'on put voir</div>
-<div class="verse">Briller les piques dans le sentier.</div>
-
-<div class="verse i9 stanza">&mdash;«La milice,</div>
-<div class="verse">«Pensa-t-il, mène encore quelque esclave au supplice.»</div>
-<div class="verse">Le couchant s'allumait dans les cieux meurtriers</div>
-<div class="verse">Et rougissait au loin les maigres oliviers,</div>
-<div class="verse">Baignant le Golgotha de sang et de lumière.</div>
-<div class="verse">Une troupe d'enfants cheminait la première:</div>
-<div class="verse">Ils criaient! Ils voulaient voir prendre les voleurs;</div>
-<div class="verse">Puis venaient des soldats; puis des femmes, en pleurs.</div>
-<div class="verse">Seul, dans l'herbe pierreuse, au versant des ravines,</div>
-<div class="verse">Chargé d'une croix lourde, et le front ceint d'épines,</div>
-<div class="verse">Un homme apparaissait tombé sur les deux mains.</div>
-<div class="verse">Autour de lui riaient les cavaliers romains,</div>
-<div class="verse">Et le centurion qui commandait l'escorte,</div>
-<div class="verse">La lance au poing, cria, debout, devant la porte:</div>
-<div class="verse">«Simon! viens nous aider à relever la croix</div>
-<div class="verse">«Du roi des juifs, tombé pour la troisième fois!</div>
-<div class="verse">«La côte est rude; un coup d'épaule! Il faut qu'il meure</div>
-<div class="verse">«Et soit mis au sépulcre avant la sixième heure!»</div>
-<div class="verse">Un grincement de dents retentit, bref et dur,</div>
-<div class="verse">Dans l'angle que faisait la porte avec le mur.</div>
-<div class="verse">Simon, sans s'émouvoir de ce bruit, dit:</div>
-
-<div class="verse i10 stanza">&mdash;«Silence,</div>
-<div class="verse">Gog!»</div>
-<div class="verse i1">Le soldat reprit, appuyé sur sa lance:</div>
-<div class="verse">«&mdash;Est-ce que tu n'es pas un portefaix?»</div>
-
-<div class="verse i10 stanza">&mdash;«Je suis</div>
-<div class="verse">«Cela précisément! dit l'homme: et je te suis.»</div>
-</div>
-
-<p class="sign">1879.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch21" lang="la" xml:lang="la">AVE, MATER VICTA</h2>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>Et ils placèrent des gardes autour
-du Tombeau.</p>
-
-<p class="sign">(Nouveau Testament.)</p>
-
-</blockquote>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Comme le juste, en croix sur le mont solitaire,</div>
-<div class="verse i3">Tomba trois fois sur les genoux</div>
-<div class="verse">Avant de se dresser et de saisir la Terre</div>
-<div class="verse i3">Entre ses bras puissants et doux,</div>
-<div class="verse">Patrie au flanc blessé, tu bénis dans l'aurore</div>
-<div class="verse i3">Tes fils tombés sans voir ton jour;</div>
-<div class="verse">De leur dernier baiser ton vieux sol, rouge encore,</div>
-<div class="verse i3">Fume de lumière et d'amour!&hellip;</div>
-
-<div class="verse stanza">Gloire à toi, grand Pays où l'Avenir se fonde!</div>
-<div class="verse">Tes destins sont plus hauts que ton adversité:</div>
-<div class="verse">Tu tiens l'ardent flambeau dont s'éclaire le monde,</div>
-<div class="verse">Celui qui meurt pour toi meurt pour l'Humanité!</div>
-
-<div class="verse stanza">Toi qui donnas ton sang, ton or et tes merveilles</div>
-<div class="verse i3">Sans récompense et sans repos,</div>
-<div class="verse">Ils t'ont mise au sépulcre, ô France, et tu sommeilles!&hellip;</div>
-<div class="verse i3">Nul n'a vengé tes saints drapeaux!</div>
-<div class="verse">Mais on épie en vain les sursauts de ta pierre,</div>
-<div class="verse i3">Tu la rompras de ton essor!&hellip;</div>
-<div class="verse">Quand l'ombre veut tenir au tombeau la Lumière,</div>
-<div class="verse i3">Pâques sonne ses cloches d'or!</div>
-
-<div class="verse stanza">Nous reforgeons sans trêve, au mépris des alarmes,</div>
-<div class="verse i3">Ton vieux glaive aux bons lendemains.</div>
-<div class="verse">Vois tes enfants nouveaux, froids sous leurs jeunes armes,</div>
-<div class="verse i3">Impatients des clairs chemins!&hellip;</div>
-<div class="verse">Le soc, depuis longtemps, chasse l'airain des bombes.</div>
-<div class="verse i3">Les champs sont prêts pour le soleil:</div>
-<div class="verse">Si d'âpres voix, au loin, disent que tu succombes,</div>
-<div class="verse i3">Couvrons-les d'un cri de réveil.</div>
-
-<div class="verse stanza">Ressuscite!&hellip; La foi t'anime, auguste France!</div>
-<div class="verse i3">Debout! Ton astre est immortel!&hellip;</div>
-<div class="verse">Mais déjà tu renais! C'est l'aube d'espérance!&hellip;</div>
-<div class="verse i3">Plus de fleurs de deuil sur l'Autel!</div>
-<div class="verse">Le souci du devoir bannit dans les ténèbres</div>
-<div class="verse i3">Les noirs souvenirs de la nuit.</div>
-<div class="verse">Adieu, tambours voilés! Adieu, lauriers funèbres.</div>
-<div class="verse i3">Le clairon sonne, le jour luit!</div>
-
-<div class="verse stanza">Gloire à toi! grand Pays où l'Avenir se fonde!</div>
-<div class="verse">Tes destins sont plus hauts que ton adversité:</div>
-<div class="verse">Tu tiens l'ardent flambeau dont s'éclaire le monde.</div>
-<div class="verse">Celui qui meurt pour toi, meurt pour l'Humanité!</div>
-</div>
-
-<p class="sign">1877.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch22">TARENTELLE</h2>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Une flûte dit: C'est l'été!</div>
-<div class="verse">Viens, la joie émeut nos poitrines;</div>
-<div class="verse">Mets ton poing blanc sur le côté</div>
-<div class="verse">Comme font les Transtévérines</div>
-
-<div class="verse stanza">Epis et bleuets à demain!</div>
-<div class="verse i2">Donne ta main.</div>
-<div class="verse">Tout souci n'est que bagatelle!</div>
-<div class="verse">Moissonneurs, dansons en chemin</div>
-<div class="verse i2">La Tarentelle</div>
-
-<div class="verse stanza">Sur les gerbes penchée encor?</div>
-<div class="verse">&mdash;Fleur des sillons, faneuse brune,</div>
-<div class="verse">Les champs fument dans le ciel d'or.</div>
-<div class="verse">Jette ta faucille importune!</div>
-
-<div class="verse stanza">Sur ton coude, d'un coup charmant</div>
-<div class="verse">Que le tambourin roule et sonne!</div>
-<div class="verse">Laisse tes nattes follement</div>
-<div class="verse">Jouer autour de ta personne&hellip;</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch23">JE M'ENVOLERAI</h2>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je m'envolerai dans les profondeurs!</div>
-<div class="verse">Je fuirai la vie et ses lois moroses!</div>
-<div class="verse">Et je cueillerai d'immortelles roses</div>
-<div class="verse i2">Loin de vos hideurs.</div>
-
-<div class="verse stanza">Je m'élancerai vers vous, ô silences!</div>
-<div class="verse">L'oubli loin d'ici m'attend, vaste mer,</div>
-<div class="verse">&mdash;Pour mon c&oelig;ur percé de vieux coups de lances,</div>
-<div class="verse i2">Plus rien n'est amer.</div>
-
-<div class="verse stanza">Je m'envolerai, moi l'oiseau sauvage,</div>
-<div class="verse">Vers tant de pays ignorés de tous,</div>
-<div class="verse">Car l'indifférence est le seul hommage</div>
-<div class="verse i2">Dont je suis jaloux.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch24">NOTE BIBLIOGRAPHIQUE</h2>
-
-
-<p><b>Nouveaux Contes Cruels.</b>&mdash;Sur les huit
-contes de la première édition (1888, Librairie
-illustrée), sept parurent cette même année 1888:
-<b>la Torture par l'espérance</b>, <b>les Amies de
-pension</b>, <b>l'Enjeu</b>, <b>S&oelig;ur Natalia</b>, <b>l'Incomprise</b>,
-dans le <i>Gil Blas</i>; <b>l'Amour du naturel</b>,
-dans le <i>Figaro</i>; <b>le Chant du Coq</b>, dans <i>la
-Revue Libre</i>.</p>
-
-<p>Villiers de l'Isle-Adam, redoutant que son éditeur
-n'accompagnât le volume d'illustrations, dans
-le dessein de justifier sa firme, spécifia qu'il refuserait
-toute gravure. Deux ans auparavant, il avait,
-en effet, éprouvé un violent mécontentement, lors
-de la mise en vente d'un autre recueil de contes,
-<i>l'Amour suprême</i>, lequel avait été «orné» de
-têtes de chapitre vulgaires. On ne lira pas sans
-intérêt la curieuse protestation rédigée, à ce propos,
-par Villiers. Elle touche à plusieurs sujets. La
-voici:</p>
-
-<blockquote>
-<p class="i">M. B***, éditeur, place des Vosges, doit faire
-paraître aujourd'hui lundi, un de mes livres, intitulé
-<b>l'Amour suprême</b>.</p>
-
-<p class="i">Je m'oppose à la mise en vente de ce livre, et j'en
-réclame la saisie chez M. B*** pour les motifs
-suivants:</p>
-
-<p class="i"><span class="roman">1<sup>o</sup></span> Ce volume (ainsi que je suis en mesure de le
-prouver au tribunal) contient trois nouvelles de plus
-que celles consenties par moi. Je ne sais en vertu de
-quel droit M. B*** s'en est accordé la propriété
-(C'est un jeune homme, et qui vient d'acheter la
-maison d'édition où il s'est installé).</p>
-
-<p class="i"><span class="roman">2<sup>o</sup></span> Diverses illustrations ont été faites en ce livre,
-sans m'avoir été soumises et même contre mon gré.
-Presque toutes sont de nature à nuire pour plusieurs
-raisons sérieuses (celle, par exemple, d'escompter
-tout l'intérêt que peut offrir <i>l'«inconnu»
-d'une nouvelle, en le présentant <b>immédiatement</b>,
-en un dessin, sous les yeux du lecteur</i>,&mdash;lequel
-dès lors, perdant toute curiosité possible,
-ne s'intéresse plus);&mdash;etc., etc.,&mdash;plusieurs
-mêmes <i>travestissent</i> les nouvelles qu'ils
-semblent commenter, et d'une façon ridicule.</p>
-
-<p class="i"><span class="roman">3<sup>o</sup></span> <i>Aucun bon à tirer d'<b>aucune</b> nouvelle</i> n'a
-été donné par moi. Aucune <i>deuxième</i> épreuve ne
-m'a été soumise,&mdash;et l'on a tiré, imprimé, illustré,
-etc., <b>sans me communiquer même une
-seule épreuve des trois Nouvelles</b>, que l'on
-s'est appropriées sans droit.</p>
-
-<p class="i"><span class="roman">4<sup>o</sup></span> Les fautes d'impression, depuis la <i>première</i>
-ligne du livre jusqu'à la dernière, sont telles que
-cela finit par nuire même à la considération littéraire
-d'un auteur. C'est simplement une dérision.</p>
-
-<p class="i"><span class="roman">5<sup>o</sup></span> En ne me communiquant pas d'épreuves de
-plusieurs Nouvelles, en lésant ainsi mon droit et
-mon devoir d'auteur, M. B*** m'a également privé
-de mon droit de dédicace de ces nouvelles, de telle
-sorte que, les ayant promises, il se trouve qu'il me
-fait manquer à ma parole, en me pillant et en
-m'imprimant sans mon consentement.</p>
-
-<p class="i"><span class="roman">6<sup>o</sup></span> M. B***, par des lettres successives que j'ai
-collectionnées, ne m'a jamais donné plus de 24 heures
-pour corriger les premières épreuves des quatre
-nouvelles sur treize qu'il m'a envoyées; il me
-menaçait dans ses lettres de donner le bon à tirer
-pour une heure de retard, alors que j'ai droit de
-donner ce bon à tirer et que l'imprimeur qui lui a
-obéi (savoir M. M***) est, lui-même, responsable
-d'avoir agi, comme l'éditeur, au mépris des lois de
-la presse les plus élémentaires.&mdash;J'intente donc
-une action contre l'un et l'autre, et, pour me couvrir,
-tout d'abord, du dol qui m'est causé par la mise en
-vente de ce livre, je le saisis simplement.&mdash;<i>Comte
-de Villiers de l'Isle-Adam.</i></p>
-</blockquote>
-
-<p><b>Nouveaux Contes Cruels et Propos d'Au
-Delà.</b>&mdash;Cinq derniers contes et des pages inédites,
-réunis sous le titre de <i>Propos d'Au Delà</i> que
-Villiers réservait, dès 1887, parmi ses &oelig;uvres à
-paraître, complétèrent cette réédition (Calman
-Lévy, 1893). Le <i>Gil Blas</i> avait donné <b>l'Elu des
-rêves</b>, en 1888; <i>l'<span lang="en" xml:lang="en">Universal Review</span></i>, <b>l'Amour
-sublime</b>, le 18 avril 1889; le <i>Figaro</i>, <b>le Meilleur
-Amour</b>, dans son supplément littéraire du
-10 août 1889, quelques jours avant la mort de
-Villiers de l'Isle-Adam. Il faut relire dans les <i>Promenades
-Littéraires</i>, les lignes émouvantes tracées
-par Remy de Gourmont, sur les instants qui précédèrent
-l'heure suprême. A Saint-Jean-de-Dieu,
-Villiers énumère des projets, s'inquiète de changements
-apportés par le secrétariat du «Supplément
-littéraire», à son manuscrit du «Meilleur
-Amour»; et il parlait «bas, las, déjà étreint
-par la mort&hellip;»</p>
-
-<p>Les autres Contes étaient posthumes. Les feuilles
-finales appartenaient à un roman, auquel M<sup>me</sup> J.
-Gautier et Villiers projetèrent de collaborer, sous
-forme de correspondance; mais il n'y eut jamais
-que cette première lettre.</p>
-
-<p>C'est Remy de Gourmont qui reconstitua <b>les
-Filles de Milton</b>. Il fit suivre le conte inédit de
-la note suivante (<i>Echo de Paris</i>, 17 février 1891):</p>
-
-<blockquote>
-<p class="i">Manuscrit inédit de Villiers de l'Isle-Adam. Cinq
-feuillets in-f<sup>o</sup>, dont les deux derniers écrits sur les
-deux faces. C'est un brouillon tout de premier jet,
-qui ne porte aucune trace de corrections postérieures.
-Il doit dater du printemps 1888. Du moins, à cette
-époque, Villiers se préoccupait de plus amples renseignements
-sur Milton et sur sa famille. La copie
-est rigoureusement textuelle; des lignes de points
-séparent différents fragments qui n'ont pas entre
-eux de lien bien logique.&mdash;<i>R. de Gourmont.</i></p>
-</blockquote>
-
-<p><b>Fragments.</b>&mdash;<i>Isabeau de Bavière.</i> Ecrites à la
-même date que <i>Hypermnestra</i> et <i>Lady Hamilton</i>
-(<i>Chez les Passants</i>; collection «les Proses»,
-<i>Georges Crès</i>, 1914), et pour cette même série des
-«Grandes Amoureuses» de l'éditeur A. Lacroix,
-Villiers a extrait de ces pages le «Conte cruel»,
-<i>la Reine Ysabeau</i>. Elles attestent ses recherches
-en vue du <i>Mémoire</i> destiné à disculper Jean de
-Villiers, au cours du procès intenté, en 1876, aux
-auteurs de «Perrinet Leclerc», et la préparation
-du livre: <i>Documents sur les règnes de Charles VI
-et Charles VII</i>, annoncé pendant de nombreuses
-années.</p>
-
-<p>Les notes sur <i>Philomela</i> et <i>Paul Forestier</i> furent
-insérées dans la <i>Revue nouvelle</i> (1<sup>er</sup> décembre 1863)
-et dans la <i>Revue des Lettres et des Arts</i> (2 février
-1868), dont Villiers de l'Isle-Adam était rédacteur
-en chef. La représentation de la pièce d'Emile
-Augier avait eu lieu sur la scène du Théâtre
-français, le 25 janvier 1868. <i>Gog</i> est le fragment
-d'un poème, non retrouvé, porté au verso du faux-titre
-de l'édition originale du <i>Nouveau Monde</i>; de
-cette époque, également, <i>Ave, mater</i>, imprimé avec
-le sous-titre: «Hymne français», par un petit
-journal d'alors, le <i>Parnasse</i> (1<sup>er</sup> juillet 1877); le
-manuscrit de <i>Tarentelle</i> recèle l'indication: «A
-collationner».</p>
-
-<p>On pourrait, en complément à cette bibliographie
-fragmentaire, ajouter un article de Villiers
-sur le général Margueritte. <i>La Mort d'un héros</i>
-(<i>Figaro</i>, 12 avril 1884) retrace la carrière du
-général:</p>
-
-<blockquote>
-<p class="i">A Fresnes-en-W&oelig;vre, chef-lieu du canton où est
-né le général Margueritte, la statue du glorieux
-soldat, <i>le plus jeune général de l'armée française</i>,
-tombé à Sedan, sera inaugurée en juillet prochain.
-Sur la demande du commandant Rogier, la souscription,
-autorisée par l'Etat qui a fourni le métal
-de ce monument, et subventionnée par la foule, a
-été couverte avec un pieux enthousiasme. Arabes et
-Français se sont souvenus, ensemble cette fois, du bon
-organisateur, du chef loyal et intrépide. Le bronze
-a été commandé au sculpteur Lefeuvre. Il représente
-le général Margueritte au moment de la blessure,
-tendant l'épée vers l'ennemi, et soutenu par un chasseur
-d'Afrique dont le bras lui entoure la taille,
-dont le genou lui maintient la jambe.</p>
-
-<p class="i">Le groupe est d'une mâle et grave beauté. Le
-piédestal, haut de six mètres, taillé dans le marbre
-des Vosges, retracera dans ses bas-reliefs des épisodes
-de la vie militaire, terminée à quarante-neuf
-ans, de ce défenseur du sol français.</p>
-</blockquote>
-
-<p>A grands traits, Villiers marque les états de
-service du général Margueritte, puis vient le récit
-de sa mort, d'après un manuscrit (publié depuis,
-en brochure), de son fils, M. Paul Margueritte,
-«qui a su consacrer à la mémoire de son père
-des pages d'un style à la fois simple, précis et
-touchant». Et Villiers termine:</p>
-
-<blockquote>
-<p class="i">Le lendemain, les plus grands honneurs furent
-rendus à sa dépouille mortelle par le duc d'Ossona, le
-général Thiebaud et les officiers de l'armée belge
-présents à Beauraing.</p>
-
-<p class="i">Margueritte avait adopté, pour sa vie, une devise
-austère, digne de sa belle âme et qui impressionne
-comme un appel de l'exil: <i lang="la" xml:lang="la">Duc in altum!</i> Vers la
-haute mer.</p>
-
-<p class="i">Plus tard, par les soins de la veuve et des enfants
-qui eurent souci de son dernier sommeil, son cercueil
-fut transporté en Algérie, terre de sa bonne &oelig;uvre
-et de sa première blessure.</p>
-
-<p class="i">Maintenant, il dort là, sur le versant d'une colline
-brûlée, le jour par le soleil&mdash;et dont le silence
-n'est troublé, la nuit, que par le rugissement lointain
-des lions.</p>
-</blockquote>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td colspan="2" class="title">NOUVEAUX CONTES CRUELS</td></tr>
-<tr><td class="small">LES AMIES DE PENSION.</td>
-<td class="num"><a href="#ch1">7</a></td></tr>
-<tr><td class="small">LA TORTURE PAR L'ESPÉRANCE.</td>
-<td class="num"><a href="#ch2">22</a></td></tr>
-<tr><td class="small">SYLVABEL.</td>
-<td class="num"><a href="#ch3">36</a></td></tr>
-<tr><td class="small">L'ENJEU.</td>
-<td class="num"><a href="#ch4">50</a></td></tr>
-<tr><td class="small">L'INCOMPRISE.</td>
-<td class="num"><a href="#ch5">64</a></td></tr>
-<tr><td class="small">S&OElig;UR NATALIA.</td>
-<td class="num"><a href="#ch6">77</a></td></tr>
-<tr><td class="small">L'AMOUR DU NATUREL.</td>
-<td class="num"><a href="#ch7">85</a></td></tr>
-<tr><td class="small">LE CHANT DU COQ.</td>
-<td class="num"><a href="#ch8">108</a></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="title">PROPOS D'AU DELA</td></tr>
-<tr><td class="small">L'ÉLU DES RÊVES.</td>
-<td class="num"><a href="#ch9">125</a></td></tr>
-<tr><td class="small">MAITRE PIED.</td>
-<td class="num"><a href="#ch10">137</a></td></tr>
-<tr><td class="small">L'AMOUR SUBLIME.</td>
-<td class="num"><a href="#ch11">157</a></td></tr>
-<tr><td class="small">LE MEILLEUR AMOUR.</td>
-<td class="num"><a href="#ch12">186</a></td></tr>
-<tr><td class="small">LES FILLES DE MILTON.</td>
-<td class="num"><a href="#ch13">202</a></td></tr>
-<tr><td class="small">ENTRE L'ANCIEN ET LE NOUVEAU.</td>
-<td class="num"><a href="#ch14">219</a></td></tr>
-<tr><td class="small">FRAGMENT DE ROMAN.</td>
-<td class="num"><a href="#ch15">250</a></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="title">FRAGMENTS INÉDITS</td></tr>
-<tr><td class="small">ISABEAU DE BAVIÈRE.</td>
-<td class="num"><a href="#ch16">263</a></td></tr>
-<tr><td class="small">TRENTE TÊTES SUR LA PLANCHE.</td>
-<td class="num"><a href="#ch17">282</a></td></tr>
-<tr><td class="small">A PROPOS D'UN LIVRE.</td>
-<td class="num"><a href="#ch18">288</a></td></tr>
-<tr><td class="small">SUR UNE PIÈCE.</td>
-<td class="num"><a href="#ch19">301</a></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="gap"><span class="small">VERS</span>:</td></tr>
-<tr><td class="gap"><i>Gog.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch20">305</a></td></tr>
-<tr><td><i lang="la" xml:lang="la">Ave, mater victa.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch21">307</a></td></tr>
-<tr><td><i>Tarentelle.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch22">309</a></td></tr>
-<tr><td><i>Je m'envolerai.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch23">310</a></td></tr>
-<tr><td class="small gap">NOTE BIBLIOGRAPHIQUE</td>
-<td class="num"><a href="#ch24">313</a></td></tr>
-</table>
-
-<p class="c gap small">Poitiers.&mdash;Société française d'Imprimerie.</p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Nouveaux contes cruels et propos d'au
-delà, by Auguste de Villiers de L'Isle-Adam
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVEAUX CONTES CRUELS ET ***
-
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-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit http://pglaf.org
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
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-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- http://www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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