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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..d7b82bc --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,4 @@ +*.txt text eol=lf +*.htm text eol=lf +*.html text eol=lf +*.md text eol=lf diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Nouveaux contes cruels et propos d'au delà - -Author: Auguste de Villiers de L'Isle-Adam - -Release Date: September 24, 2020 [EBook #63285] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVEAUX CONTES CRUELS ET *** - - - - -Produced by Clarity, Thummel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - - VILLIERS DE L'ISLE-ADAM - - Nouveaux - Contes Cruels - ET - Propos d'au delà - - NOUVELLE ÉDITION, SUIVIE DE FRAGMENTS INÉDITS - - ÉDITIONS GEORGES CRÈS ET Cie - 21, RUE HAUTEFEUILLE, PARIS - - MCMXIX - - - - -_DU MÊME AUTEUR_ - -AUX ÉDITIONS GEORGES CRÈS ET Cie: - - -AXEL. (Collection «Les Maîtres du Livre».) (_Épuisé._) - -LE NOUVEAU MONDE. - -CHEZ LES PASSANTS. (Collection «Les Proses».) - -ELEN. (Collection le «Théâtre d'Art».) - - -Droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réservés pour tous -pays. - - - - -IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: - -_Vingt-six exemplaires sur vergé d'Arches, (dont six hors commerce), -numérotés._ - - - - -NOUVEAUX CONTES CRUELS - - - - -LES AMIES DE PENSION - -_A Monsieur Octave Maus._ - - Rien ne sert de rien.--Et, d'abord, il n'y a rien. Cependant - tout arrive:--mais cela est indifférent! - - THÉOPHILE GAUTIER. - - -Filles de gens riches, Félicienne et Georgette furent insérées, tout -enfants, en ce célèbre pensionnat tenu par mademoiselle Barbe -Desagrémeint. - -Là,--bien que les dernières gouttes de lait du sevrage transparussent -encore sur leurs lèvres,--une conformité de vues, touchant les riens -sacrés de la toilette, les unit, bientôt, d'une amitié profonde. Leurs -âges similaires, leur charme de même genre, la parité d'instruction -sagement restreinte qu'elles reçurent ensemble cimentèrent ce -sentiment.--D'ailleurs, ô mystères féminins! tout de suite, à travers -les brumes de l'âge tendre, elles s'étaient reconnues d'instinct, comme -ne pouvant se porter ombrage. - -De classe en classe, elles ne tardèrent pas à notifier, par mille -nuances de maintien, l'estime laïque d'elles-mêmes qu'elles tenaient des -leurs: le seul _sérieux_ avec lequel elles absorbaient leurs tartines, -au goûter, l'indiquait. En sorte que, presque oubliées de leurs proches, -elles atteignirent, à peu près simultanément, la dix-huitième année, -sans qu'aucun nuage eût jamais troublé l'azur de cette sympathie,--que, -d'une part, solidifiait l'exquis terre à terre de leurs natures, et que, -d'autre part, idéalisait, s'il se peut dire, leur «honnêteté» -d'adolescentes. - -Soudainement, la Fortune ayant conservé son déplorable caractère -versatile et rien n'étant stable ici-bas, même dans les temps modernes, -l'Adversité survint. Leurs familles, radicalement ruinées, en moins de -cinq heures, par le Krach[1], durent les retraire, à la hâte, de la -maison Desagrémeint,--où, d'ailleurs, l'éducation de ces demoiselles -pouvait être considérée comme achevée. - - [1] Illustre faillite de quinze à seize cents millions, qui eut lieu, - en France, vers 1884 ou 1885,--et dont le héros déclara, devant la - Cour d'assises (ceci avec d'incontestables preuves à l'appui), - n'avoir aucune idée touchant les plus élémentaires notions de banque - ni d'arithmétique. Ce qui explique, outre mesure, l'empressement des - gens dits de sens commun à lui avoir confié des capitaux. - -On essaya, tout aussitôt, de les marier, comme suprême ressource, par -voie d'annonces, la seule risquable, sans trop de folie, en cette -disgrâce. On dut vanter, en typographie adamantine, leurs «qualités du -coeur», le piquant de leurs figures, le montant de leur gentillesse, -leurs tailles, même leurs goûts réfléchis, leurs préférences pour -l'intérieur: on alla jusqu'à imprimer qu'elles n'aimaient que les -vieillards.--Nul parti ne se présenta. - -Que faire?... «Travailler?...» Cliché peu persuadeur--et de pratique -malaisée!... Une tendance portait, il est vrai, Georgette vers la -confection; quelque chose, aussi, eût poussé Félicienne vers -l'enseignement;--mais il eût fallu l'introuvable! savoir ces premiers -débours d'outillage, d'installation,--débours que (toujours vu cette -friponne d'Adversité!) leurs parents ne pouvaient plus avancer qu'en -rêve! De guerre lasse, toutes deux, ainsi qu'il arrive trop souvent dans -les grandes villes, s'attardèrent, un même soir, tout à coup,--jusqu'au -lendemain midi et demi. - -Alors, commença la vie galante,--fêtes, plaisirs, soupers, amours, bals, -courses et premières! L'on ne voyait plus ses familles que pour leur -offrir de petits services,--par exemple, des billets de faveur; quelque -argent. - -En ce tourbillon de poussière dorée, et quoique leurs occupations -nouvelles les obligeassent, par convenance, de vivre séparées, -Félicienne et Georgette devaient fatalement se rencontrer! Oui: c'était -inévitable. Eh bien, leur amitié, loin de s'atténuer de ce changement -d'existence, s'en renforça, tout au contraire. En effet, même au plus -fort des étourdissements du monde, on aime à se retremper, de temps en -temps, en quelque chose de pur et d'honnête: et ce quelque chose, elles -l'obtenaient, entre elles, par le simple échange d'un regard d'autrefois -tout chargé des innocents souvenirs de leur jeune âge à l'Institution -Desagrémeint;--noble et chaste illusion dont l'inaliénable trésor -consolidait leur sympathie. - -L'impression qu'elles puisaient en ce respectif regard leur -procurait,--par son contraste, et à volonté,--un doucereux piment de -mélancolie où toutes deux resavouraient au moins un arrière-goût de -cette estime laïque d'elles-mêmes qui leur était foncière; bref, chacune -en ressentait «qu'on n'était pas les premières venues». - -L'une et l'autre s'étaient, bien entendu, choisi, dès le principe, ce -qu'on appelle un «ami de coeur», cette chose sacrée, sise, en soi, plus -haut que toutes questions vénales. Lorsque, en effet, on a tant -d'acquéreurs, il est si doux de se reposer, de se ressaisir en quelqu'un -de gratuit! C'est d'une mode bien touchante.--A vrai dire, Georgette, -non plus que Félicienne,--que Félicienne surtout!--ne tenaient guère à -ces préférés, chacun d'eux n'étant, au fond, qu'une sorte d'interlope -moitié de proxénète:--mais, tout pesé, ces deux jeunes boulevardiers, en -leur élégance utile, conféraient à nos inséparables un brevet de -faiblesse attrayante qui en complétait la séductive morbidesse. Un «ami -de coeur», en effet, rassoit, dans l'Opinion, toute femme de moeurs un -peu libres. On s'entend dire: «Comment! tu es encore avec un tel?» et -l'on répond: «Que veux-tu! je l'AIME!» ce qui montre _qu'après tout_ -l'on n'est pas de bois. Enfin, l'«ami de coeur» est, au moral, pour une -semi-sérieuse, ce qu'est, au physique, un «jolihomme» au bras duquel on -se promène; cela fait partie de la toilette. - - * - - * * - -Or, il advint qu'une fois,--par un de ces hasards de fins de soupers si -fréquents dans la vie brillante,--Georgette fut accompagnée, au petit -matin, chez elle, par le jeune Enguerrand de Testevuyde (l'«ami de -coeur» de Félicienne), et que celui-ci ne ressortit dudit séjour qu'à -l'heure du madère,--toutes circonstances qui furent, naturellement, -relatées, le soir même, à Félicienne, grâce à l'empressement de quelques -amies sûres. - -La commotion qu'elle en ressentit se résolut, d'abord, en une -syncope.--De retour à elle-même, elle ne dit rien: mais sa tristesse fut -grande. Elle n'en revenait pas. Quoi! sa seule amie, son autre -elle-même, lui avait, sciemment, ravi--non pas un de ces -messieurs,--mais, qui? _celui qui était sacré!_... L'outrage de cette -inattendue perfidie lui semblait trop absurde, trop immérité, trop -méprisable pour valoir une colère. Et puis, elle ne pouvait s'expliquer -que Georgette, même emportée par l'essor d'un hystérique affolement, se -fût décidée à faire coup double tant sur leur amitié que sur le commun -trésor de si rafraîchissants souvenirs que toutes deux perdaient par -suite d'une brouille désormais irréparable. Félicienne en ressentit un -vide atroce, où se noya jusqu'à l'infidélité d'Enguerrand. Renonçant à -comprendre leurs amours, elle les consigna tous les deux à sa porte, -sans explication, n'aimant pas le bruit. Et la vie continua pour elle, -moins ce couple d'ombres. - -Par exemple, la première fois qu'elles se revirent au Bois, oh! ce fut -d'une froideur!... Félicienne fut polaire. - -Toutes deux étaient en victoria, seules, comme de juste, et incluses au -milieu de la file, en l'allée des Acacias. - -Félicienne considéra, fixement, sans la saluer, son ex-amie qui, chose -bizarre! lui souriait avec l'expansion charmante de jadis. Déconcertée -de l'attitude de Félicienne, Georgette leva sur elle ses beaux yeux -bleus limpides, avec un air d'étonnement si sincère que Félicienne en -fut frappée!--Mais, devant le monde, comment se questionner? Il fallait -se tenir. Les deux victorias se croisèrent. Ce fut tout. - -On dut se retrouver encore, de temps à autre, en différents soupers. -Certes, en ces occasions, Félicienne laissait, moins que jamais, -transparaître son ressentiment!... Cependant, Georgette, habituée aux -inflexions de voix de son amie, ne la reconnaissait plus et semblait ne -rien comprendre à cette réserve glaciale.--«Mais qu'as-tu donc, -Félicienne?--Moi? rien: je suis comme d'habitude.» Et, décemment, -Georgette ne pouvait pousser plus loin, transformer le souper en -explication.--A la longue, la vie va si vite, aujourd'hui, l'insoucieuse -inconscience est si grande, les distractions si multiples,--et l'on -était si toujours en compagnie,--que l'une et l'autre, durant près de -quatre mois, se contentèrent de résumer, chez soi, tous les jours, en -quelques soupirs étouffés, suivis d'un ou de divers pleurs furtifs, le -chagrin complexe que ce subit attiédissement causait à leurs coeurs -sensibles--et que, par un nonchaloir sans nom, elles ne se donnaient -même pas la peine d'éclaircir.--Au fait, où les aurait menées une -«explication»? - - * - - * * - -Elle eut lieu, pourtant!--Ce fut après une soirée de Cirque: elles se -trouvaient seules en un salon particulier de cabaret nocturne, -attendant, en silence, des messieurs qui allaient venir. - ---Enfin, s'écria tout à coup Georgette larmoyante, veux-tu me dire, oui -ou non, ce qui t'a pris contre moi? Pourquoi me fais-tu cette -peine--dont je sais bien que tu dois souffrir, aussi? - ---Oh! tu peux garder _ton_ Enguerrand, je veux dire M. de -Testevuyde!--répondit Félicienne d'un ton sec; vrai, je n'y tenais plus. -Seulement tu pouvais choisir mieux,--ou me prévenir qu'il te plaisait. -J'eusse avisé. On n'enlève pas un amant de coeur à une amie!... Je ne -sache pas avoir essayé de t'enlever Melchior. - ---Moi! s'exclama Georgette avec ses yeux de gazelle surprise; moi, je -t'ai enlevé... et c'est là le motif... - ---Ne nie pas! murmura dédaigneusement Félicienne,--je sais. Je suis -sûre, tiens... des quatre premières nuits que tu lui as accordées. - ---Mais, tu pourrais même dire six! répondit en souriant Georgette; six -en tout, par exemple! - ---Vraiment!... Et, pour un caprice de si belle durée, tu as annulé notre -amitié?... Mes compliments! - ---Un caprice? moi? pour ton amant? gémissait Georgette les regards au -ciel. Et tu m'as crue capable d'une telle noirceur après plus de quinze -ans d'amitié?... Mais tu es folle! ou tu es devenue méchante! - ---Alors, que signifie ta conduite? au bout du compte?... Te moques-tu de -moi, voyons? - ---Ma conduite?... Mais, elle est toute simple, ma conduite!... Et tu le -fais exprès de ne pas comprendre, à la fin! - ---C'est bien, mademoiselle! dit Félicienne en se levant, très digne. Je -n'aime pas les railleries et vous laisse le champ libre. - ---Mais, cria naïvement Georgette, les yeux en larmes,--mais... IL M'A -PAYÉE, MOI!... - -A cette parole, Félicienne tressaillit et se retourna: sur son joli -visage, un rayonnement de joie subite fit comme scintiller la veloutine. - ---Hein? s'écria-t-elle; comment, Georgette. Et tu ne me l'as pas écrit -tout de suite? - ---Dame! pouvais-je croire que tu n'avais pas deviné? que tu me -soupçonnais? Savais-je, même, pourquoi tu me battais froid? Demande-moi -vite pardon d'avoir pensé que je pouvais te trahir, vilaine... _bête_! -Et embrasse ta Georgette! - -Elle était dans les bras de son amie, qui, maintenant, la contemplait -avec tendresse. Toutes deux échangèrent, enfin, de nouveau, ce regard de -jadis où l'estime laïque d'elles-mêmes s'évoquait au fort des mille -souvenirs de l'Institution Desagrémeint. - -Fière, Félicienne retrouvait son amie toujours digne d'elle. - -Un peu confuses du malentendu qui les avait un instant désunies, elles -se pressaient la main, l'une à l'autre, sans vaines paroles. - -Séance tenante, en attendant ces messieurs, Félicienne, ayant demandé -une carte postale ouverte, écrivit de revenir à M. de Testevuyde, -s'accusant d'avoir été dupe de mauvaises langues. Celui-ci, qui s'était -d'abord formalisé, eut le bon goût de ne pas tenir, une minute, rigueur -à sa chère Félicienne!...--qui, le lendemain, vers deux heures, chez -elle, ne manqua point de le gronder, par exemple, de son inconduite: - ---Ah! monsieur, lui dit-elle, boudeuse en le menaçant du doigt,--c'est -donc vrai que vous allez dépenser tout votre argent chez les filles? - - - - -LA TORTURE PAR L'ESPÉRANCE - -_A Monsieur Edouard Nieter._ - - --Oh! une voix, une voix, pour crier!... - - EDGAR POE (_Le Puits et la Pendule_). - - -Sous les caveaux de l'Official de Saragosse, au tomber d'un soir de -jadis, le vénérable Pedro Arbuez d'Espila, sixième prieur des -dominicains de Ségovie, troisième Grand Inquisiteur d'Espagne--suivi -d'un _fra_ redemptor (maître-tortionnaire) et précédé de deux familiers -du Saint-Office, ceux-ci tenant des lanternes, descendit vers un cachot -perdu. La serrure d'une porte massive grinça; on pénétra dans un -méphitique _in pace_, où le jour de souffrance d'en haut laissait -entrevoir entre des anneaux scellés aux murs, un chevalet noirci de -sang, un réchaud, une cruche. Sur une litière de fumier, et maintenu par -des entraves, le carcan de fer au cou, se trouvait assis, hagard, un -homme en haillons, d'un âge désormais indistinct. - -Ce prisonnier n'était autre que rabbi Aser Abarbanel, juif aragonais, -qui,--prévenu d'usure et d'impitoyable dédain des Pauvres,--avait, -depuis plus d'une année, été, quotidiennement, soumis à la torture. -Toutefois, son «aveuglement étant aussi dur que son cuir», il s'était -refusé à l'abjuration. - -Fier d'une filiation plusieurs fois millénaire, orgueilleux de ses -antiques ancêtres,--car tous les juifs dignes de ce nom sont jaloux de -leur sang,--il descendait, talmudiquement, d'Othoniel, et, par -conséquent, d'Ipsiboë, femme de ce dernier Juge d'Israël: circonstance -qui avait aussi soutenu son courage au plus fort des incessants -supplices. - -Ce fut donc les yeux en pleurs, en songeant que cette âme si ferme -s'excluait du salut, que le vénérable Pedro Arbuez d'Espila, s'étant -approché du rabbin frémissant, prononça les paroles suivantes: - ---«Mon fils, réjouissez-vous: voici que vos épreuves d'ici-bas vont -prendre fin. Si, en présence de tant d'obstination, j'ai dû permettre, -en gémissant, d'employer bien des rigueurs, ma tâche de correction -fraternelle a ses limites. Vous êtes le figuier rétif qui, trouvé tant -de fois sans fruit, encourt d'être séché... mais c'est à Dieu seul de -statuer sur votre âme. Peut-être l'infinie Clémence luira-t-elle pour -vous au suprême instant! Nous devons l'espérer! Il est des exemples... -Ainsi soit!--Reposez donc, ce soir, en paix. Vous ferez partie, demain, -de l'_auto da fé_: c'est-à-dire que vous serez exposé au _quemadero_, -brasier prémonitoire de l'éternelle Flamme: il ne brûle, vous le savez, -qu'à distance, mon fils, et la Mort met au moins deux heures (souvent -trois) à venir, à cause des langes mouillés et glacés dont nous avons -soin de préserver le front et le coeur des holocaustes. Vous serez -quarante-trois seulement. Considérez que, placé au dernier rang, vous -aurez le temps nécessaire pour invoquer Dieu, pour lui offrir ce baptême -du feu qui est de l'Esprit-Saint. Espérez donc en La Lumière et dormez.» - -En achevant ce discours, dom Arbuez ayant, d'un signe, fait désenchaîner -le malheureux, l'embrassa tendrement. Puis, ce fut le tour du _fra_ -redemptor, qui, tout bas, pria le juif de lui pardonner ce qu'il lui -avait fait subir en vue de le rédimer; puis l'accolèrent les deux -familiers, dont le baiser, à travers leurs cagoules, fut silencieux. La -cérémonie terminée, le captif fut laissé, seul et interdit, dans les -ténèbres. - - * - - * * - -Rabbi Aser Abarbanel, la bouche sèche, le visage hébété de -souffrance, considéra, d'abord, sans attention précise, la porte -fermée.--«Fermée?...» Ce mot, tout au secret de lui-même, éveillait, en -ses confuses pensées, une songerie. C'est qu'il avait entrevu, un -instant, la lueur des lanternes en la fissure d'entre les murailles de -cette porte. Une morbide idée d'espoir, due à l'affaissement de son -cerveau, émut son être. Il se traîna vers l'insolite _chose_ apparue! -Et, bien doucement, glissant un doigt, avec de longues précautions, dans -l'entre-bâillement, il tira la porte vers lui. O stupeur! par un hasard -extraordinaire, le familier qui l'avait refermée avait tourné la grosse -clef un peu avant le heurt contre les montants de pierre. De sorte que, -le pêne rouillé n'étant pas entré dans l'écrou, la porte roula de -nouveau dans le réduit. - -Le rabbin risqua un regard au dehors. - -A la faveur d'une sorte d'obscurité livide, il distingua, tout d'abord, -un demi-cercle de murs terreux, troués par des spirales de marches;--et, -dominant, en face de lui, cinq ou six degrés de pierre, une espèce de -porche noir, donnant accès en un vaste corridor, dont il n'était -possible d'entrevoir, d'en bas, que les premiers arceaux. - -S'allongeant donc, il rampa jusqu'au ras de ce seuil.--Oui, c'était bien -un corridor, mais d'une longueur démesurée! Un jour blême, une lueur de -rêve l'éclairait: des veilleuses, suspendues aux voûtes, bleuissaient, -par intervalles, la couleur terne de l'air:--le fond lointain n'était -que de l'ombre. Pas une porte, latéralement, en cette étendue! D'un seul -côté, à sa gauche, des soupiraux, aux grilles croisées, en des enfoncées -du mur, laissaient passer un crépuscule--qui devait être celui du soir, -à cause des rouges rayures qui coupaient, de loin en loin, le dallage. -Et quel effrayant silence!... Pourtant, là-bas, au profond de ces -brumes, une issue pouvait donner sur la liberté! La vacillante espérance -du juif était tenace, car c'était la dernière. - -Sans hésiter donc, il s'aventura sur les dalles, côtoyant la paroi des -soupiraux, s'efforçant de se confondre avec la ténébreuse teinte des -longues murailles. Il avançait avec lenteur, se traînant sur la -poitrine,--et se retenant de crier lorsqu'une plaie, récemment avivée, -le lancinait. - -Soudain, le bruit d'une sandale qui s'approchait parvint jusqu'à lui -dans l'écho de cette allée de pierre. Un tremblement le secoua; -l'anxiété l'étouffait; sa vue s'obscurcit. Allons! c'était fini, sans -doute? Il se blottit, à croppetons, dans un enfoncement, et, à demi -mort, attendit. - -C'était un familier qui se hâtait. Il passa rapidement, un -arrache-muscles au poing, cagoule baissée, terrible, et disparut. Le -saisissement, dont le rabbin venait de subir l'étreinte, ayant comme -suspendu les fonctions de la vie, il demeura près d'une heure sans -pouvoir effectuer un mouvement. Dans la crainte d'un surcroît de -tourments s'il était repris, l'idée lui vint de retourner en son cachot. -Mais le vieil espoir lui chuchotait, dans l'âme, ce divin _Peut-être_, -qui réconforte dans les pires détresses! Un miracle s'était produit! Il -ne fallait plus douter! Il se remit donc à ramper vers l'évasion -possible. Exténué de souffrance et de faim, tremblant d'angoisses, il -avançait!--Et ce sépulcral corridor semblait s'allonger mystérieusement! -Et lui, n'en finissant pas d'avancer, regardait toujours l'ombre, -là-bas, où _devait_ être une issue salvatrice. - ---Oh! oh! voici que des pas sonnèrent de nouveau, mais, cette fois, plus -lents et plus sombres. Les formes blanches et noires, aux longs chapeaux -à bords roulés, de deux inquisiteurs, lui apparurent, émergeant sur -l'air terne, là-bas. Ils causaient à voix basse et paraissaient en -controverse sur un point important, car leurs mains s'agitaient. - -A cet aspect, rabbi Aser Abarbanel ferma les yeux: son coeur battit à le -tuer; ses haillons furent pénétrés d'une froide sueur d'agonie; il resta -béant, immobile, étendu le long du mur, sous le rayon d'une veilleuse, -immobile, implorant le Dieu de David. - -Arrivés en face de lui, les deux inquisiteurs s'arrêtèrent sous la lueur -de la lampe,--ceci par un hasard sans doute provenu de leur discussion. -L'un d'eux, en écoutant son interlocuteur, se trouva regarder le rabbin! -Et, sous ce regard dont il ne comprit pas d'abord l'expression -distraite, le malheureux croyait sentir les tenailles chaudes mordre -encore sa pauvre chair; il allait donc redevenir une plainte et une -plaie! Défaillant, ne pouvant respirer, les paupières battantes, il -frissonnait, sous l'effleurement de cette robe. Mais, chose à la fois -étrange et naturelle, les yeux de l'inquisiteur étaient évidemment ceux -d'un homme profondément préoccupé de ce qu'il va répondre, absorbé par -l'idée de ce qu'il écoute, ils étaient fixes--et semblaient regarder le -juif _sans le voir_! - -En effet, au bout de quelques minutes, les deux sinistres discuteurs -continuèrent leur chemin, à pas lents, et toujours causant à voix basse, -vers le carrefour d'où le captif était sorti; ON NE L'AVAIT PAS VU!... -Si bien que, dans l'horrible désarroi de ses sensations, celui-ci eut le -cerveau traversé par cette idée: «Serais-je déjà mort, qu'on ne me voit -pas?» Une hideuse impression le tira de léthargie: en considérant le -mur, tout contre son visage, il crut voir, en face des siens, deux yeux -féroces qui l'observaient!... Il rejeta la tête en arrière en une transe -éperdue et brusque, les cheveux dressés!... Mais non! non. Sa main -venait de se rendre compte, en tâtant les pierres: c'était le _reflet_ -des yeux de l'inquisiteur qu'il avait encore dans les prunelles, et -qu'il avait réfracté sur deux taches de la muraille. - -En marche! Il fallait se hâter vers ce but qu'il s'imaginait -(maladivement sans doute) être la délivrance! vers ces ombres dont il -n'était plus distant que d'une trentaine de pas, à peu près. Il reprit -donc, plus vite, sur les genoux, sur les mains, sur le ventre, sa voie -douloureuse; et bientôt il entra dans la partie obscure de ce corridor -effrayant. - -Tout à coup, le misérable éprouva du froid _sur_ ses mains qu'il -appuyait sur les dalles: cela provenait d'un violent souffle d'air, -glissant sous une porte à laquelle aboutissaient les deux murs.--Ah -Dieu! si cette porte s'ouvrait sur le dehors! Tout l'être du lamentable -évadé eut comme un vertige d'espérance! Il l'examinait, du haut en bas, -sans pouvoir bien la distinguer à cause de l'assombrissement autour de -lui.--Il tâtait: point de verrous, ni de serrure.--Un loquet!... Il se -redressa: le loquet céda sous son pouce: la silencieuse porte roula -devant lui. - - * - - * * - -«--ALLELUIA!...» murmura, dans un immense soupir d'actions de grâces, le -rabbin, maintenant debout sur le seuil, à la vue de ce qui lui -apparaissait. - -La porte s'était ouverte sur des jardins, sous une nuit d'étoiles! sur -le printemps, la liberté, la vie! Cela donnait sur la campagne -prochaine, se prolongeant vers les sierras dont les sinueuses lignes -bleues se profilaient sur l'horizon;--là, c'était le salut!--Oh! -s'enfuir! Il courrait toute la nuit sous ces bois de citronniers dont -les parfums lui arrivaient. Une fois dans les montagnes, il serait -sauvé! Il respirait le bon air sacré; le vent le ranimait, ses poumons -ressuscitaient! Il entendait, en son coeur dilaté, le _Veni foràs_ de -Lazare! Et, pour bénir encore le Dieu qui lui accordait cette -miséricorde, il étendit les bras devant lui, en levant les yeux au -firmament. Ce fut une extase. - -Alors, il crut voir l'ombre de ses bras se retourner sur lui-même:--il -crut sentir que ces bras d'ombre l'entouraient, l'enlaçaient,--et qu'il -était pressé tendrement contre une poitrine. Une haute figure était, en -effet, auprès de la sienne. Confiant, il baissa le regard vers cette -figure--et demeura pantelant, affolé, l'oeil morne, trémébond, gonflant -les joues et bavant d'épouvante. - ---Horreur! il était dans les bras du Grand Inquisiteur lui-même, du -vénérable Pedro Arbuez d'Espila, qui le considérait, de grosses larmes -plein les yeux, et d'un air de bon pasteur retrouvant sa brebis -égarée!... - -Le sombre prêtre pressait contre son coeur, avec un élan de charité si -fervente le malheureux juif, que les pointes du cilice monacal -sarclèrent, sous le froc, la poitrine du dominicain. Et pendant que -rabbi Aser Abarbanel, les yeux révulsés sous les paupières, râlait -d'angoisse entre les bras de l'ascétique dom Arbuez et comprenait -confusément _que toutes les phases de la fatale soirée n'étaient qu'un -supplice prévu, celui de l'Espérance_! le Grand Inquisiteur, avec un -accent de poignant reproche et le regard consterné, lui murmurait à -l'oreille, d'une haleine brûlante et altérée par les jeûnes: - ---Eh quoi, mon enfant! A la veille, peut-être, du salut... vous vouliez -donc nous quitter! - - - - -SYLVABEL - -_A Monsieur Victor Mauroy._ - - Belle comme la nuit et, comme elle, peu sûre. - - ALFRED DE VIGNY. - - -Au château de Fonteval, une fête de noces venait de prendre fin, sur le -minuit. Dans le parc, entre de hautes allées aux feuillages encore -illuminés de guirlandes vénitiennes, les violons, sur l'estrade -champêtre, ayant cessé de sonner des contredanses,--les hobereaux des -environs venaient de rejoindre, à la grille d'honneur, leurs équipages, -et les villageois invités regagnaient, à travers les sentiers, leurs -métairies, avec des chansons d'usage,--d'autant mieux que l'on avait -trinqué, bien des fois, sous les chênes, devant le tonneau follement -enrubanné aux couleurs de la jeune épousée. - -Le nouveau châtelain, M. Gabriel du Plessis les Houx, avait donc échangé -l'alliance, le matin même de ce beau jour envolé déjà,--dans la chapelle -de ce brillant manoir,--avec mademoiselle Sylvabel de Fonteval, une -Diane chasseresse, brune et blanche, une svelte jeune fille aux allures -d'amazone. - -Vingt ans et vingt-trois ans!... Beaux, élégants et riches, l'avenir -s'annonçait, pour eux, couleur d'aurore et d'azur. - -Sylvabel avait quitté le bal vers dix heures et demie et se -trouvait,--sans doute,--en ce moment, dans sa chambre nuptiale. Les gens -du château, toutes fenêtres éteintes, devaient être endormis. - -En bas, cependant,--vis-à-vis des salles de jeu, dans la serre qui -précédait les jardins, deux hommes éclairés par un candélabre posé sur -un guéridon rustique, entre des arbustes, causaient à mi-voix, assis -l'un auprès de l'autre sur de vertes chaises cannelées. L'un était M. du -Plessis, lui-même,--l'autre le baron Gérard de Linville, son oncle, -ancien chargé d'affaires et diplomate assez estimé. Sur l'instante -prière de son neveu, M. de Linville, à la veille d'un départ pour la -Suède où l'appelait une mission discrète, avait accepté de passer la -nuit au château. - ---Mon cher baron, s'écria tout à coup Gabriel, merci d'être resté. Vous -seul pouvez me donner un conseil utile, dans le moment, des plus graves, -que je traverse. Je vous ai fait part de l'ardeur, de l'amour poignant -et insensé que j'éprouve pour ma femme,--une passion qui, souvent, me -fait pâlir et balbutier lorsqu'elle me parle. Or, écoutez bien ceci: je -sens que Sylvabel ne ressent pour votre neveu que la plus frivole des -sympathies, bref, qu'elle ne m'aime pas. C'est une enfant élevée au -maniement des chevaux, des fusils, une fille brisante, indomptable, -ennuyée, très virile sous des dehors charmeurs, et qui, me sachant doux, -et devinant que je souffre pour sa chère personne, me dédaigne quelque -peu. Sylvabel m'a simplement _accepté_, tant pour ma fortune--(ah! c'est -ainsi!)--que pour s'adjoindre une manière d'esclave:--par suite, elle me -trahirait tôt ou tard,--peut-être, sinon sûrement. Elle me trouve trop -paisible! trop «_artiste_»! trop exalté vers les «nuages»,--sans -CARACTÈRE enfin!... - -«Joignez à ceci que je la crois, cependant, d'une pénétration d'esprit -presque... _mystérieuse_! c'est une devineresse... Mais, que -voulez-vous! elle semble comme s'être butée à cette idée aussi absurde -que fâcheuse. Tenez! à ce point de m'avoir notifié, ce soir, qu'elle a -résolu, pour demain, dès la matinée, une partie de chasse, à cheval!... -sans doute pour indiquer, au personnel de cette habitation, combien peu -fatigante aura été notre nuit nuptiale,--que, par parenthèses, je dois -passer seul. Si cet état de choses dure huit jours, le pli sera pris, je -serai perdu,--quoi que je puisse tenter dans l'avenir: ce qui suppose un -dénouement tragique, à bref délai, ma nature, quand on l'oblige à -quitter les «nuages», étant celle des plus violents explosifs. Je viens -donc vous demander, à vous, homme subtil, qui non seulement avez vécu -mais avez su vivre, si vous voyez un moyen de dissiper, en ma femme, -l'impression désolante qu'elle a conçue de moi! Voyez-vous un expédient -pour être aimé? pour susciter en son jugement la certitude de mon -CARACTÈRE? Tout est là. J'exécuterai votre conseil, quel qu'il soit, -passivement, sans réfléchir et en soldat, comme on boit le remède que -nous offre un grand médecin: je m'en remets à vous comme on s'en remet à -ses témoins, dans une affaire: car c'est à la fois mon honneur et mon -bonheur qui sont en jeu. - -Le baron Gérard ayant jeté un regard clair et sourieur sur son jeune -disciple, réfléchit un instant, puis se pencha tout près de l'oreille de -Gabriel, et, durant cinq minutes, chuchota des paroles au cours -desquelles son neveu tressaillit deux ou trois fois en un silence -d'étonnement. - ---Je pars demain matin pour Stockholm, ajouta M. de Linville en se -levant, et d'une voix plus haute: Vous m'écrirez le résultat. Surtout, -soyez aussi simple... que mon conseil,--en le suivant. - ---Merci! du fond de mon coeur! Bon voyage et au revoir!... répondit -Gabriel en se levant aussi et lui serrant la main. - -Les deux attardés montèrent chacun dans sa chambre, où le chargé -d'affaires dut mieux dormir que son jeune ami. - - * - - * * - ---Tayaut! tayaut! le soleil brille!--Dormez-vous, Gabriel? - -Telle, sous les fenêtres de son époux, s'écriait,--bien assise sur un -alezan brûlé qui piaffait dans l'herbe, tandis qu'autour -d'elle aboyaient, en de joyeuses gambades, chiens courants et -couchants,--madame Sylvabel du Plessis les Houx: et, ce disant, elle -fronçait le pli d'entre ses noirs sourcils sur ses yeux bleu clair, en -faisant siffler une fine cravache. - -Le galop d'un cavalier débusquant d'une allée derrière elle, lui fit -retourner la tête: c'était Gabriel. - ---Ma chère Sylvabel, vous me voyez en avance de dix minutes, selon -l'usage, dit-il en la saluant. - ---Tiens?... Ah! oui: vous étiez, sans doute, en vos rêves, sous les -arbres?... Vous avez l'air tout radieux. Vous composiez? - ---Oui... ce bouquet, pour vous, de trois boutons de rose et--de ces -brins de verveine. - ---Vous êtes galant! répondit, d'un ton léger, Sylvabel, en glissant les -fleurs entre deux boutons de son corsage. - ---C'est mon devoir; et puis, la verveine préserve des accidents, dit -froidement M. du Plessis. - -Vaguement surprise, peut-être, de l'intonation presque sérieuse de son -mari, l'élégante amazone le regarda; puis impatiente: - ---Partons! reprit-elle après un silence de deux secondes: nous -déjeunerons là-bas dans une clairière, sur la mousse. - -Durant les premières heures de la chasse, Gabriel ne prononça pas vingt -paroles; mais toutes respiraient la bonne humeur et la préoccupation du -gibier. Il tua deux lièvres, un coq de bruyère et huit cailles, que mit -en gibecière et en filet l'unique piqueur qui galopait derrière eux. - -Vers le midi, l'on prit terre en une magnifique éclaircie d'arbres. -Après une tranche de pâté, deux verres de champagne, quelques fraises -des bois et du café, Gabriel,--qui avait observé, tout le temps du -repas, les ébats des écureuils entre les branches et jeté le projet -d'une battue aux loups pour le prochain hiver,--alluma une cigarette et, -l'ayant fumée: - ---En selle! dit-il, si vous êtes reposée, toutefois, Sylvabel? - ---Allons! répondit-elle. - -Et l'on se départit, derechef, à travers champs. - -Soudain, au beau travers d'une route, à trente pas d'une haie, un lièvre -passa comme l'éclair. Les chiens se précipitèrent: Gabriel, ayant tiré, -le manqua. - ---C'est cet imbécile de Murmuro! dit-il avec un doux sourire, mais en -rechargeant, très vite, son arme: il s'est jeté entre le lièvre et moi -comme j'ajustais. - -Et, faisant feu de nouveau, il abattit, à cent pas de lui, d'une balle -sans doute, le superbe basset qu'il venait d'accuser. - -A ce spectacle inattendu, Sylvabel tressaillit. - ---Comment! vous tuez ce chien, le rendant coupable de votre maladresse? -s'écria-t-elle, un peu saisie. - ---Et je le regrette, car je l'aimais beaucoup! répondit tranquillement -Gabriel. Mais je suis ainsi fait que je ne puis supporter sans un -mouvement parfois violent une contrariété; soldat, je serais fusillé, je -le sens, dans les vingt-quatre heures. C'est un défaut qui rendit mon -enfance batailleuse--et dont j'ai voulu jusqu'à ce jour, en vain, me -corriger. J'essayerai de nouveau, cependant, pour vous plaire. - -Sylvabel, serrant sa cravache, se tut, un peu songeuse. - -Et l'on repartit. Entre temps, Gabriel parla de toutes autres choses que -de l'incident... oublié. Ses paroles furent légères et rares. - -Une heure après, environ, comme une compagnie de perdrix s'envolait, en -face d'eux, avec son bruit spécial, Gabriel épaula, tira: pas un des -oiseaux ne perdit une plume. - ---Vraiment, voilà qui est insupportable! gronda-t-il très bas mais d'une -voix calme: c'est ma gredine de jument, figurez-vous, qui a fait un -écart au moment où je visais. - -Ce disant, il prit un pistolet d'arçon dans l'une des fontes, -introduisit, froidement, le bout du canon dans l'oreille de la bête et -lui fit sauter la cervelle. D'un bond de côté, à terre, il évita, non -sans grâce, la chute de l'animal qui, tombé sur le flanc, demeura sans -mouvement après une brève agonie. - -Pour le coup, Sylvabel ouvrit tout grands ses yeux bleus: - ---Mais on n'a pas idée de cela! c'est de la démence!--Que vous prend-il, -enfin, Gabriel, de tuer une aussi belle bête,--et de race, à propos -d'une perdrix manquée! - ---Je le déplore, madame: toutefois, je croyais vous avoir, il y a peu -d'instants, révélé, en confidence, une faiblesse natale dont je souffre. -Je ne puis que vous le redire: il est au-dessus de mes forces de -supporter, sans protestation, la plus légère contrariété,--Piqueur! -votre cheval! vous reviendrez à pied: nous rentrons. - -Une fois en selle, puis seul à seul, au loin, vers le château: - ---En vérité, mon ami, murmura Sylvabel, c'est à peine si je me rassure -moi-même, en songeant aux propriétés magiques de votre bouquet de -verveine!... Est-ce ainsi que vous tenez la promesse de dompter votre -irascible CARACTÈRE, en vue de me devenir agréable? - ---Cette fois, en effet, la force de l'habitude a déjoué mes bonnes -résolutions, répondit le jeune homme; mais je saurai, ma chère Sylvabel, -mieux veiller, à l'avenir, sur moi-même; oui, pour vous complaire et -mériter vos bonnes grâces, je veux m'ingénier à devenir... sinon patient -et doux jusqu'à l'atonie... du moins un peu moins prompt à m'emporter. - -Ceci fut débité avec une galanterie glaciale. Madame du Plessis les Houx -en demeura sans parole,--jusqu'à Fonteval où l'on arriva dès les -premières ombres du soir. - - * - - * * - -Le souper, par exemple, fut charmant. - -La nuit, la châtelaine oublia (sans doute par inadvertance) de pousser -la targette de sa chambre. En sorte, que, vers cinq heures du matin, -comme, à force de joies, de fatigue et d'amour, tous les deux, enivrés -de leur conjugale tendresse, se murmuraient délicieusement ce qu'ils -avaient de plus ineffable au fond de l'âme, Sylvabel, tout à coup, -regarda son mari d'un air singulier--puis, tout bas, aux lueurs de la -veilleuse bleue que pâlissait l'aube du bel été: - ---Gabriel, une journée t'a suffi pour me conquérir... bien à toi! non -point à cause de ce beau cassage de vitres, dont je souriais en -moi-même, à propos de deux innocents animaux... mais parce que l'homme -qui, entre tous, est doué d'assez de fermeté pour accomplir,--_durant un -jour et une pareille nuit, sans se trahir un seul instant et en présence -de celle dont il souffre_,--le bon conseil d'un ami sûr et de -clairvoyance éprouvée,--_s'atteste, par cela seul, être supérieur à ce -conseil même, et fait preuve par conséquent d'assez de «caractère» pour -être digne d'amour_. Tu peux ajouter ceci dans la lettre d'actions de -grâces que tu as, sans doute, promis d'écrire à notre oncle et ami, le -baron de Linville, en Suède. - - - - -L'ENJEU - -_A Monsieur Edmond Deman._ - - «Gare, _dessous_...» - - DICTON POPULAIRE. - - -En cette nuit de commencement d'automne, le vieil hôtel à jardins, -demeure de la brune Maryelle,--tout à l'extrême du faubourg -Saint-Honoré,--semblait endormi. Au premier étage, en effet, dans le -salon soie cerise, les rideaux, long-tombants, des fenêtres -vitragées--qui donnaient sur les allées sablées et le jet d'eau de la -pelouse--interceptaient les clartés de l'intérieur. - -Au fond de cette pièce, une large tapisserie Henri II, drapée sur une -fleur de fer, laissait entrevoir, en une salle voisine, les blancheurs -damassées d'une table en lumières, chargée encore de porcelaines à café, -de fruits et de cristaux,--bien que l'on jouât, depuis minuit, dans le -salon. - -Sous les deux touffes de feuilles d'argent, fleuries de lueurs, d'une -couple de girandoles appliquées dans les tentures, deux «messieurs» du -glacis le plus élégant, aux teints anglais, aux sourires distingués, aux -airs bien pensants, aux longs favoris fluides, proféraient le lys de -leurs gilets vis-à-vis d'un écarté, que tenait, contre l'un d'eux, une -sorte de jeune abbé brun, d'une pâleur naturelle très saisissante (on -eût dit celle d'un mort) et d'une présence au moins équivoque, en ce -séjour. - -Non loin, Maryelle, en un déshabillé de mousseline dont s'avivaient ses -yeux noirs, et des violettes au joint de son corsage où bougeait de la -neige, versait, de temps à autre, du roederer glacé en de longs verres -légers, sur un guéridon,--sans cesser, pour cela, d'attiser, de ses -aspirantes lèvres, le feu d'une cigarette russe--que maintenait, annelée -au petit doigt gauche, une fine pince de vermeil.--Sourieuse, aussi, -parfois, des propos tièdes que--par sursauts et comme lanciné de -discrets transports,--venait lui susurrer à l'oreille (en se penchant -sur le perlé des épaules) l'invité oisif,--elle daignait répondre, -mono-syllabiquement. - -Ensuite, c'était encore le silence, à peine troublé par le bruissement -des cartes, de l'or poussé, des jetons de nacre et des billets sur le -tapis. - -L'air, le mobilier, les étoffes, sentaient un peu le fade: une fluence -de veloutines, l'âcre du tabac d'Orient, l'ébène des vastes miroirs, le -vague des bougies, une idée d'iris. - - * - - * * - -Le joueur en soutane de drap fin, l'abbé Tussert, n'était autre que l'un -de ces diacres sevrés de toute vocation, dont la pénible engeance tend, -par bonheur, à disparaître. Rien, en lui, de ces petits abbés -d'autrefois, que le bouffi de leurs joues rieuses a rendus, dans -l'Histoire, presque véniels. Celui-ci, grand, taillé à la serpe, la face -d'un ovale aux maxillaires saillants, était, vraiment, d'une espèce plus -sombre. C'était au point qu'à de certains instants l'ombre d'un crime -ignoré semblait foncer encore sa silhouette. Chez lui, le grain spécial -du teint blafard indiquait des sens d'un sadisme froid. D'astucieuses -lèvres pondéraient, en ce visage, l'énergie naïvement barbare des -traits. Ses prunelles noiraudes, vindicatives, luisaient sous la carrure -d'un front triste, aux sourcils rectilignes, et leur regard -crépusculaire était comme natalement préoccupé; souvent fixe.--Laminé -par les controverses du séminaire, le timbre d'acier de sa voix avait -acquis des inflexions mates qui en ouataient la dureté; toutefois on -sentait le poignard dans la gaine. Taciturne,--s'il parlait, c'était de -haut et l'un des pouces presque toujours enfoncé dans son élégante -ceinture à franges de soie.--Très demi-mondain, «lancé» comme s'il eût -cherché à se fuir,--plutôt reçu qu'accepté, il est vrai,--on -l'_admettait_, grâce à cette sorte de _peur_ confuse, indéfinissable, -que suggérait sa personne. D'aucuns (d'affreux malins, à rentes -escroquées) l'invitaient, aussi, pour poivrer, s'il était possible, du -clinquant de sa sacrilège présence,--du scandale, enfin, de son -costume,--la banalité lamentable d'un souper de viveurs,--ce qui -réussissait mal, car son aspect gênait, au fond, même en de tels milieux -(les déserteurs quelconques n'étant guère estimés des inquiets -sceptiques modernes). - -Au fait, ce costume, pourquoi le gardait-il? Peut-être, s'étant mis à la -mode sous cette robe, craignait-il, aujourd'hui, de se travestir d'une -redingote qui eût compromis son «originalité»?... Mais non! C'est qu'il -était trop tard; il avait l'_empreinte_. Ses pareils, même en se -laïcisant l'extérieur, ne sont-ils pas reconnaissables toujours? On -dirait que, de tous les vêtements qu'ils portent ensuite, transparaît -l'invisible soutane de Nessus qu'ils ne peuvent plus s'arracher des -épaules, ne l'eussent-ils endossée qu'une fois: on en perçoit l'absence. -Et, lorsque, à l'instar d'un Renan par exemple, ils jasent du Maître, -leur juge, il semble, par intervalles, qu'au milieu d'on ne sait quelle -VRAIE nuit, apparue, alors, tout au fond de leurs yeux, on entend,--au -subit reflet d'une lanterne sourde et sous des feuillages -d'oliviers,--claquer, sur la joue divine, le visqueux baiser de -l'Euphémisme. - -Maintenant, d'où provenait cet or qu'il extrayait, chaque jour, de -sa poche noire? Du jeu? Soit. On glissait là-dessus sans -approfondir, ne lui connaissant ni dettes, ni maîtresse, ni bonnes -fortunes.--D'ailleurs, _aujourd'hui_!... Qu'importait?... Chacun ses -petites affaires!... Les femmes le traitaient d'homme «charmant»; et -c'était fini. - - * - - * * - -Tout à coup, Tussert, sur un refus de cartes, ployant son jeu: - ---Je perds seize mille francs, ce soir! dit-il. - ---Vingt-cinq louis de revanche? offrit le vicomte Le Glaïeul. - ---Je ne propose ni accepte le jeu sur parole et je n'ai plus d'or sur -moi, répondit Tussert. Toutefois, mon état m'a mis en possession d'un -_secret_,--d'un grand secret,--que je me décide à risquer, si cela vous -agrée, contre vos vingt-cinq louis,--en cinq points liés. - -Après un assez légitime silence: - ---Quel secret?... demanda M. Le Glaïeul, à demi stupéfait. - ---Mais, celui de l'EGLISE! répliqua froidement Tussert. - -Fut-ce l'intonation brève et, certes, peu mystificatrice de ce ténébreux -viveur, ou la fatigue nerveuse de la nuit, ou les captieuses fumées -dorées du roederer, ou l'ensemble de ces choses, les deux invités et la -rieuse Maryelle, elle-même, tressaillirent à ces mots: tous trois, en -regardant l'énigmatique personnage, venaient d'éprouver la sensation que -leur eût causée le dressement soudain d'une tête de serpent, entre les -flambeaux. - ---L'Eglise a tant de secrets... que je pourrais, au moins, vous demander -lequel!... répondit, sans plus s'émouvoir, le vicomte Le Glaïeul: mais, -vous me voyez médiocrement curieux de ces sortes de révélations. -Concluons. J'ai trop gagné, ce soir, pour vous refuser; donc, tenu, -quand même! Vingt-cinq louis, en cinq points liés, contre «Le secret de -l'EGLISE»! - -Par une courtoisie d'homme «du monde» il ne voulut évidemment point -ajouter: «... qui ne nous intéresse pas». - -On reprit les cartes. - ---L'abbé! savez-vous bien qu'en ce moment vous avez l'air du... -_Diable_?... s'écria, d'un ton naïf, la tout aimable Maryelle, devenue -presque pensive. - ---L'enjeu, d'ailleurs, est d'une bizarrerie minime, pour des incrédules! -murmura, follement, l'invité oisif avec un de ces insignifiants sourires -parisiens dont la sérénité ne tient même pas devant une salière -renversée.--Le secret de l'Eglise! Ah! ah!... Ce doit être _drôle_. - -Tussert le regarda: - ---Vous en jugerez, si je perds encore, dit-il. - -La partie commença, plus lente que les autres: une manche fut gagnée, -d'abord, par... _lui_; puis revanche perdue. - ---La belle! dit-il. - -Chose très singulière: l'attention,--pimentée, au début, d'un semblant -de superstition souriante, était, par degrés insensibles, devenue -intense: on eût dit qu'autour des joueurs l'air s'était saturé d'une -solennité subtile:--d'une inquiétude!...--On tenait à gagner. - -A deux points contre trois, le vicomte Le Glaïeul, ayant retourné le roi -de coeur, eut, pour jeu, les quatre sept--et un huit neutre; Tussert, -ayant la quinte majeure de pique, hésita, joua d'autorité, par un -mouvement de risque-tout,--et perdit, comme de raison. Le coup fut joué -très vite. - -Le diacre eut, pendant une seconde, une lueur de regard et le front -crispé. - -A présent, Maryelle considérait, insoucieusement, ses ongles roses; le -vicomte, d'un air distrait, examinait la nacre des jetons, sans -questionner; l'invité oisif, se détournant, par contenance, entr'ouvrit -(avec un tact qui tenait, vraiment, de l'Inspiration!) les rideaux de la -croisée, auprès de lui. - - * - - * * - -Alors, à travers les arbres, apparut, pâlissant les bougies, l'aube -livide,--le petit jour, dont le reflet rendit brusquement mortuaires les -mains des jeunes hôtes du salon. Et le parfum de l'appartement sembla -s'affadir, plus impur, d'un regret de plaisirs marchandés, de chairs à -regret voluptueuses,--de lassitude!--Et de très vagues mais poignantes -nuances passèrent sur les visages, dénonçant, d'une imperceptible -estompe, les atteintes futures que l'âge réservait à chacun d'eux. Bien -que l'on ne crût à rien, ici, qu'à des plaisirs fantômes, on se sentit, -tout à coup, sonner si creux en cette existence, que le coup d'aile de -la vieille Tristesse-du-Monde effleura, malgré eux, à l'improviste, ces -faux amusés: en eux, c'était le vide, l'inespérance: on oubliait, on ne -se souciait plus d'entendre... l'insolite secret... si, toutefois... - -Mais le diacre s'était levé, glacial, tenant, déjà, son tricorne.--Après -un coup d'oeil circulaire, officiel, sur ces trois vivants quelque peu -interdits: - ---Madame, et vous, messieurs, dit-il, puisse l'enjeu que j'ai perdu vous -donner à songer!... Payons. - -Et, regardant, avec une fixité froide, les brillants écouteurs, il -prononça, d'une voix plus basse, mais qui sonna comme un coup de glas, -cette damnable, cette fantastique parole:--Le secret de l'Église?... -C'est... C'EST QU'IL N'Y A PAS DE «PURGATOIRE». - -Et, pendant que, ne sachant que penser, on le considérait, non sans un -certain émoi, le diacre, ayant salué, se dirigea, tranquille, vers le -seuil;--après avoir montré, dans l'embrasure, sa face morne et blême, -aux yeux baissés, il referma la porte sans aucun bruit. - -Une fois seuls, on respira, délivré de ce spectre. - ---Ce doit être inexact! balbutia, candidement, la sentimentale Maryelle, -encore impressionnée. - ---Propos d'un décavé, pour ne pas dire d'un farceur qui ne sait de quoi -il parle!... s'exclama Le Glaïeul, d'un ton de palefrenier qui a fait -fortune.--Le Purgatoire, l'Enfer, le Paradis!... C'est du moyen âge, -tout cela! C'est de la _blague_! - ---N'y pensons plus! flûta l'autre gilet. - -Mais, en cette mauvaise clarté de l'aube, le menaçant mensonge du jeune -impie avait, _quand même_, porté!--Tous trois étaient fort pâles. On -but, avec de niais sourires forcés, un dernier verre de champagne... - -Et, cette matinée-là,--de quelque pressante éloquence que se montrât -l'invité oisif,--Maryelle, pénitente peut-être, refusa d'accéder à son -«amour». - - - - -L'INCOMPRISE - -_A Monsieur Jules Destrée._ - - Ne frappez jamais une femme, même avec une fleur. - - _Sourates de l'AL-KORAN._ - - -Aux primes roses du dernier printemps, Geoffroy de Guerl, emmenant de -Paris sa première préférée, Simone Liantis, avait loué, sur les bords de -la Loire, ce riant cottage, meublé en style Louis XVI et clos de -jardins--où de très hauts lilas, enserrant une centrale étendue de -verdure, s'entrecroisaient en longues charmilles jusqu'à la -claire-voie.--Aux lointains alentours, sur le flanc de menues collines, -d'assez profondes épaisseurs de frênes et de mélèzes,--que, maintenant, -rougissait déjà l'automne,--épandaient comme de la solitude vers -l'habitation. - -A vingt ans--et n'étant doué que d'à peine sept mille francs de -rente,--s'exposer à de l'attachement pour une élégante, pour cette -élancée brune aux regards assurés, à peau de jasmin, aux traits fins et -durs,--folie, n'est-ce pas?... Soit. Mais si M. de Guerl était bien -fait, d'allures aimables, d'une bravoure célèbre et d'un esprit artiste, -une sentimentalité clairvoyante le défendait,--armure occulte, mais à -l'épreuve,--contre toutes amoureuses concessions capables d'entraîner -d'essentielles déchéances. - -Simone, d'ailleurs, durant ce sizain de lunes de miel, s'était montrée -des moins dangereuses, ne jouant au mariage que par attitude, point -mondaine, gaie, peu dépensière, et, les soirs, ayant de ces «_tout ce -que tu voudras_!» qui brûlaient l'oreille.--Et puis, sa nature était si -insoucieuse, qu'elle s'était laissé saisir et vendre tout ce qu'elle -tenait de ses deux premiers oubliés. Il ne lui restait, pour biens, que -d'insignifiants bijoux, de peu nombreuses toilettes,--et une bague. Par -exemple, le merveilleux solitaire de celle-ci était d'une taille, d'une -blancheur et d'une eau si rares--que des joailliers en renom s'étaient -engagés à le payer, net, cinq cents louis, le jour qu'il plairait. - ---Ah! comme l'on s'était «amusé» toute la saison!... Chevauchées, -parties de pêche et de canot, chasses exprès fatigantes, repas rustiques -sur l'herbe, excursions,--et, chez soi, musique, baisers, livres, -causeries et disputes! L'on avait des jeux,--de vieilles armes, aussi, -d'autrefois, qu'on essayait, pour rire, aux jardins.--En fait de -connaissances, on n'avait reçu personne; si bien que, grâce à l'illusion -juvénile, M. de Guerl et Simone pouvaient, à présent, se sembler -intimes. - - * - - * * - -Cependant... elle avait des instants, instants indéfinissables, dont la -fréquence augmentait aux approches du retour à Paris. Ainsi, lorsque, la -tenant enlacée, sous les lilas troués de lueurs d'étoiles, il lui disait -les choses les plus douces, lui parlant, avec tendresse, d'un enfant qui -les unirait plus encore, d'heures passionnées, d'une existence joyeuse -et toute simple, la bien-aimée paraissait comme distraite, le regardait -avec une sorte d'étrangère fixité, comme lui cachant un grief. Un -trépignement démentait les singulières larmes dont, parfois, ses cils -étincelaient; ce qui donnait à son émotion secrète un caractère de -contrariété,--presque d'impatience,--inintelligible. - -Elle semblait sur le point de lui _crier_ quelque chose; puis, -désespérée et comme y renonçant, elle se taisait. - -Brusque, elle lui avait souvent dit, en ces instants-là: - ---Tu sais, Geoffroy, s'il me plaisait, je pourrais te quitter?--même -sans te prévenir, d'une heure à l'autre.--Avec mon diamant, je suis -libre: j'aurais le temps, là-bas, de choisir, entre les plus riches, un -amant de mon goût. Oui, si je voulais, dès ce soir,--tiens, tu serais -seul. Plus de Simone.--Eh bien?... quoi! cela ne t'irrite pas -davantage?... Merci! - -Ses yeux brillaient; on eût dit qu'elle attendait une parole, un acte, -que M. de Guerl ne savait pas trouver. Les réponses étonnées du jeune -homme étaient reçues de Simone avec des détours de tête, une moue,--un -léger haussement d'épaules, même, depuis peu.--Aux: «--Que te prend-il, -chère Simone?...» elle répondait, grave, en regardant le vague:--«Tu -verras, toi, qu'avec toute ta bonne éducation, tu seras la cause _de ma -mort_.--Mais... qu'as-tu donc? s'écriait-il.--Ah! si seulement tu étais -un peu... autre!--Alors, tu ne m'aimes plus?...--Si... mais... pas tant -que je voudrais! et c'est ta faute.» Il souriait à ce mot, et Simone, -sourcils froncés, courait s'enfermer dans sa chambre--où son amant -l'entendait pleurer pendant quelquefois une heure.--Revenue vers lui, -elle paraissait avoir oublié sa petite scène!... De sorte que, sans -accorder à l'incident plus d'attention, M. de Guerl, se désattristant, -concluait avec un «Dieu! que les femmes sont bizarres!» dont la banalité -puissante le rassurait. - - * - - * * - -Par un couchant magnifique, vers les cinq heures, comme tous deux, aux -jardins, par forme de distraction paradoxale et faute d'autres, tiraient -de l'arbalète sur la pelouse,--d'une vieille et forte arbalète de -jadis,--la _trop_ singulière jeune femme, n'ayant plus de carreaux à -envoyer, s'écria, tout à coup,--après un de ces longs regards dans le -vague: - ---Tiens! suis-je bête! Et ça? - -En une saccade, ôtant de son doigt le diamant, elle le posa sur la -rainure de l'arbalète, en ce moment relevée vers les bouquets de bois et -les flaques stagnantes de la Loire. - ---Hein!... Si je l'envoyais? Pourtant?... dit-elle. - -Et elle riait. - ---Simone! es-tu folle?... répondit-il. - -Mais, comme cédant à quelque irrésistible mouvement d'hystérie perverse, -arrivée à la crise aiguë, elle pressa froidement la détente:--une -étincelle, une goutte de feu s'enfonça dans le crépuscule. - -Pendant que M. de Guerl regardait son amie avec stupeur, celle-ci, -laissant tomber l'arbalète, arracha une branchette assez solide, puis, -jetant l'autre bras à l'entour du cou de son amant, lui murmura, les -yeux à demi fermés, d'une voix rauque, triviale, câline,--et d'un timbre -qu'il n'avait pas entendu: - ---_Ah! je sais ce que je mérite, va! Mais, cette fois, au moins, je -pense--que tu vas y aller_... (Elle cinglait l'air, de sa badine) _et -là,--ferme!... ou tu n'es pas un homme! Crois-tu quelle m'aura coûté -cher, ma première danse, de toi?--Dame, aussi! quand on étouffe!... Ah! -ça fait du bien, ça détend, de dire les choses, à la fin des fins!--Te -voilà mon maître! Plus un sou! Tu peux me chasser!--Comme tu me plais, à -présent!... Mais, rudoie-moi donc! Surtout ne te gêne pas.--Comment! tu -dis que tu m'aimes, et, en six mois, tu ne m'as même pas flanqué une -gifle?...--C'est égal: cette fois-ci, je ne l'aurai pas volé, d'être -battue!_ (Elle se renversait à demi, sentant l'âcre, marquant, de ses -ongles, l'une des mains de son amant, dont elle respirait, à narines -dilatées, le veston de velours noir.)--_Il faut qu'une femme se sente un -peu tenue, vois-tu!... Et, si tu savais comme ça vaut mieux que des -phrases une bonne dégelée!--Tu vas me laisser là ta politesse, à -présent, j'imagine? hein!_... (Ses dents claquaient.) _Là! tu es pâle! -tu es en colère! Tu vas me faire des bleus!... Je savais bien que tu -étais un mâle!_ - -A cette éruption, des moins prévues, M. de Guerl, ayant, en effet, pâli, -la considérait comme s'il l'eût vue pour la première fois. Puis, se -dégageant, après un silence, et tranquille: - ---Une cravache me sera mieux en main! dit-il. - -Et, la laissant, haletante, sur un banc, il rentra; puis, de l'autre -porte, sortit de la maison, comme on s'échappe.--Trois heures après, -Simone, très inquiète, déchirait, entre ses dents, son mouchoir, dans sa -chambre, devant une bougie,--lorsque la bonne lui remit la lettre -suivante, apportée de Nantes, par exprès: - - «Chère abandonnée, je te dois six mois d'une illusion ravissante, je - l'avoue; mais, en te dévoilant, ce soir, tu as à jamais glacé pour toi - les sens que cette illusion seule m'inspirait.--Certes, je n'ignore - pas qu'aujourd'hui, surtout, il paraît indispensable (aux yeux de - maintes personnes de ton sexe) d'être une brute pour être un - «mâle»,--et que les baisers semblent plus fades à celles-ci que les - horions;--mais comme, d'une part, entre les violents plaisirs - auxquels, par simple jeu, peut se prêter notre sensualité, il se - trouve que le propre de ceux dont, paraît-il, tu raffoles, est de - détruire cette JOIE, qui (seule et avant tout) doit consacrer la vie à - deux entre une compagne et son compagnon, et comme, d'autre part, si - tu ne peux te passer de _danses_ pour te figurer que tu m'aimes, je - puis très bien, moi, me passer, pour être heureux, d'administrer des - volées à celle qui m'est chère,--j'ai dû m'enfuir, même sans chapeau, - pour nous épargner tout échange d'aussi oiseuses que burlesques - explications. - - «Ainsi, fantasque enfant! lorsque je te contemplais, dans les belles - soirées, sous nos longues charmilles, et que, transporté d'amour, je - murmurais sur tes lèvres ce que mon coeur me suggérait, tu te disais, - toi, tout bonnement, avec un profond soupir, en levant tes beaux yeux - au ciel, dont ils semblaient mélancoliquement compter les - étoiles:--Oui; mais, tout cela, ce n'est pas des bons coups de - botte?... Pauvre ange! plains-moi, si, redoutant une gaucherie native, - je ne m'estime pas assez parfait pour oser..., ne fût-ce qu'essayer de - te satisfaire. A chacun ses sens et ses désirs! Je ne discute pas les - tiens, ni leur aloi; je déplore, seulement, de ne me juger, pour toi, - qu'un aggravant garde-malade. Donc, adieu. Ne t'inquiète pas plus de - notre coeur que de la chaumière; celle-ci est déjà louée, pour le 15, - à toute une famille de braves négociants, qui n'attendent que ton - départ. Demain, dans la matinée, un factotum viendra te remettre, sous - pli, un bon de six mille francs, payable à vue (à la tienne seule), - chez mon notaire, à Paris. Moi, je suis déjà loin.» - - «Compliments, regrets et bonne chance! - - «GEOFFROY[2].» - - [2] L'auteur de cette _Nouvelle_ n'approuve guère le ton de cette - lettre envers une malade. Elle serait, tout d'abord, d'un ingrat, si - elle n'émanait d'un jeune ignorant mondain, beaucoup TROP distingué - ici. - -Simone, à cette lecture, allongeant les lèvres avec une irréprochable -moue de dédain, la laissa tomber d'entre deux doigts: - ---Quel dommage qu'un si beau garçon ne soit, au fond, qu'un -rêveur!--murmura-t-elle:--et quel dommage que ceux-là _qui savent -comprendre une femme_... soient si... - -Elle s'arrêta, rêveuse elle-même, Simone Liantis, la pauvre et délicate -fille,--hélas! tout récemment décédée, d'ailleurs (navrante Humanité!) -sous le numéro 435, vingt-sixième série (nymphomanes), aux -Incurables,--son mal étant _essentiel_,--c'est-à-dire de ceux dont _on -ne peut pas_ (sans Dieu) VOULOIR _guérir_. - - - - -SOEUR NATALIA - -_A Madame la comtesse de Poli._ - - «Oh! quand ma dernière heure - Viendra fixer mon sort, - Obtenez que je meure - De la plus sainte mort.» - - (_Vieux cantique à NOTRE-DAME._) - - -Autrefois, en Andalousie, à l'angle d'une route montueuse, s'élevait un -monastère de franciscaines du tiers ordre;--ce cloître, bien qu'en vue -d'autres couvents qui se veillaient les uns les autres, était surtout -protégé par la vénération qu'imposait, alors, l'aspect de toute grande -croix sur un portail d'où tintait une cloche deux fois le jour. Une -longue chapelle, dont l'huis, jamais fermé, s'ouvrait sur trois marches -et le grand chemin, longeait, d'un côté, le grand mur de ce monastère. -Aux alentours, les riches plaines, les arbres à parfums, l'herbe des -fossés, l'isolement, la route poudreuse. - -Par un énervant crépuscule d'automne, se trouvait, agenouillée en ses -habits de novice, au fond de cette chapelle, une jeune fille aux traits -d'une beauté suave et touchante. C'était devant une niche creusée en un -pilier:--du cintre pendait une solitaire lampe d'or, éclairant une -Madone aux yeux baissés, aux mains ouvertes, ruisselantes de grâces -radieuses,--une Mère céleste, en l'attitude de l'_Ecce ancilla_. - -Sur la route, on entendait monter, à travers les vitraux opposés, les -accents frais et sonores d'un chanteur de sérénade que les accords d'une -mandoline cordouane accompagnaient. Les langoureuses paroles brûlantes -de passion, d'audace, de jeunesse, parvenaient, dans l'église, jusqu'à -soeur Natalia, la novice agenouillée, qui, le front sur ses bras croisés -aux pieds de la Madone, murmurait, d'une voix désolée: - ---Madame, vous le voyez, je pleure, et vous supplie de ne point me -bannir de toute compassion, car c'est défaillante et dans l'angoisse--et -votre sainte image au fond de toutes les pensées--que je vais m'exiler -d'ici. O chaste reine, prendrez-vous en pitié celle qui déserte, pour un -amour mortel, le seuil du salut! Cette voix, vous l'entendez, elle -m'implore, en sa fervente fidélité! Si je ne viens pas, il va mourir! -Ses transports, si longtemps subis sans espérance et sans plainte, -comment les condamner? Et persister à ne pas consoler celui qui aime -tant! Vous qui savez si je vous aime, ô Madame! et que, tous les soirs, -ma joie était de venir vous prier ici, pardonnez-moi! Voici mon voile, -voici la clef de ma cellule, je les remets à vos pieds. Mais, je ne peux -plus... j'étouffe... Cette voix, elle m'attire... Adieu... adieu! - -Debout, chancelante, n'osant lever les yeux, soeur Natalia posa la clef -sainte et le voile aux pieds de la bleue Madone au doux visage de -lumière, aux yeux baissés aussi,--mais vers quels Cieux et quelles -étoiles! Puis, s'appuyant aux piliers, elle gagna le portail, et, après -un instant, l'entr'ouvrit: elle descendit les degrés et se trouva sur la -route,--qui s'étendait lointaine, aux clartés d'une large lune -illuminant la campagne. - ---Juan! cria-t-elle. - -A cet appel, un cavalier, un juvénile seigneur, au profil dominateur, -aux regards tout brûlants de joie, apparut, et sautant de cheval, -enveloppa de son manteau celle qui était, enfin, venue vers lui. - ---O Natalia! dit-il. - -La tenant ployée entre ses bras, sur son cheval, ils partirent vite vers -le manoir dont les tours, là-bas, s'accusaient sous les lunaires ombres. - - * - - * * - -Ce furent six mois de fêtes, d'amour, de voyages charmants, à travers -l'Italie, à Florence, à Rome, à Venise: lui joyeux, elle souvent -pensive, les caresses de son ardent ravisseur, bien qu'éperdues et -enivrantes, n'étant pas celles que l'innocence de son coeur avait -espérées. - -Soudainement, de retour à Cadix, par un matin de soleil, sans qu'une -parole même l'eût avertie, elle se réveilla seule, sans anneau nuptial, -sans même la joie d'un enfant;--son amant, fatigué d'elle, était -disparu. - -Avec un profond soupir, la jeune fille laissa tomber le billet sombre -qui lui annonçait la solitude:--elle ne se plaignit pas, résolue à ne -pas survivre. - -En peu d'heures, lorsqu'elle eut répandu aux Pauvres l'or qui lui -restait, au moment même de se délivrer de la vie, une pensée,--une -candide pensée,--l'oppressa: revoir, encore une fois, une seule fois, -pour un suprême adieu, la Madone de jadis. - -Donc, vêtue en pénitente et mendiant un peu de pain sur la route, elle -s'achemina vers le monastère,--vers la chapelle, plutôt! car elle ne -pouvait plus rentrer parmi les vierges fidèles. En quelques jours de -marche, et, comme se fonçaient les bleuissements d'un beau soir d'été -tout brillant d'astres, elle arriva tremblante, exténuée, devant le -saint portail. - -Elle se souvenait qu'à cette heure-là ses anciennes compagnes étaient -retirées, en oraison, dans leurs cellules, et que, sous les hauts -piliers, l'église devait être aussi déserte que le soir de l'enlèvement. -Elle poussa donc la porte et regarda:--personne!... Là-bas, seulement, -sous la lampe toujours claire, la Madone. - -Elle entra, puis, à deux genoux, avança sur les dalles blanches, vers sa -céleste amie, et inclinée, entre des sanglots, elle balbutia, parvenue -aux pieds de Celle qui pardonne: - ---Oh! Madame! je suis indigne de clémence! Je ne savais pas,--alors que -la tentatrice voix me suppliait!--je ne savais pas quel abandon, quel -opprobre, hélas! réserve l'amour mortel. O honte! dont je vais mourir, -bannie de tout asile chez les miens,--ici, surtout!... Laquelle de vos -filles, ô Mère, ne m'accueillerait d'un signe d'effroi, me montrant le -dehors en cette chapelle?...--Oh! j'ai perdu l'espérance, en voulant -consoler!... - - * - - * * - -Alors, comme les silencieuses larmes de Natalia tombaient sur les pieds -de l'Elue Divine, et que la jeune fille relevait un regard suprême, -chargé d'adieux, vers la Madone, elle tressaillit d'une soudaine extase, -car elle vit les yeux sacrés qui la regardaient; et les lèvres de la -statue s'entr'ouvrirent; et Celle du Ciel lui dit, doucement: - -«--Ma fille, ne te souviens-tu pas? Tu m'as confié ton voile, et la clef -de ta cellule, avant de nous quitter. Je t'ai donc remplacée, -accomplissant sous ce voile toutes les tâches de tes voeux: nulle -d'entre tes compagnes ne s'est aperçue de ton absence: reprends donc ce -que tu m'as confié; rentre dans ta cellule, et... ne t'en va plus.» - - - - -L'AMOUR DU NATUREL - -_A Monsieur Emile Michelet_. - - L'Homme peut tout inventer, excepté l'art d'être heureux. - - NAPOLÉON BONAPARTE. - - -En ses excursions matinales dans la forêt de Fontainebleau, M. C** (le -chef actuel de l'Etat), par un de ces derniers levers de soleil, en -vaguant sur l'herbe et la rosée, s'était engagé en une sorte de val, du -côté des gorges d'Apremont. - -Toujours d'une élégance rectiligne, très simple, en chapeau rond, en -petit frac boutonné, l'air positif, n'ayant, en son incognito, rien qui -rappelât les allures du précédent Numa,--bref, n'excédant pas, en sa -modestie distinguée, l'aspect d'un touriste officiel, il se laissait -aller, par hygiène, aux charmes de la Nature. - -Soudain, il s'aperçut que «la rêverie avait conduit ses pas» devant une -assez spacieuse cabane, coquette, avec ses deux fenêtres aux contrevents -verts. S'étant approché, M. C** dut reconnaître que les planches de -cette demeure anormale étaient pourvues de numéros d'ordre--et que -c'était un genre de baraque foraine, louée, sans doute, à qui de droit. -Sur la porte étaient inscrits, en blanches capitales, ces deux noms: -DAPHNIS ET CHLOÉ. - -Cette inscription le surprit. Par une curiosité souriante, mais -discrète,--bref, sans songer le moins du monde à laïciser cet ermitage, -il heurta, poliment, à la porte. - ---Entrez! crièrent, de l'intérieur, deux fraîches voix d'enfants. - -Il toucha le loquet: la porte s'ouvrit, pendant qu'un intermittent rayon -de soleil, à travers les feuillages, l'illuminait ainsi que l'intérieur -de l'idyllique habitation. - -M. C**, sur le seuil, se voyait en présence d'un tout jeune homme aux -blonds cheveux bouclés, aux traits de médaille grecque, au teint mat, -aux sceptiques yeux bleus--dont le fin regard offrait cet on ne sait -quoi de railleur qui spécialise le fond des prunelles normandes,--et -d'une toute jeune fille, au visage ingénu, d'un ovale pur, couronné de -beaux cheveux bruns tressés. Ils étaient vêtus, l'un et l'autre, d'un -complet de deuil, en étoffe de campagne,--d'une coupe que le bienpris de -leurs personnes rendait passable. Tous deux étaient charmants--et leur -air artiste n'éveillait pas, chose étrange, l'aversion. - -Revenant de maints voyages, le chef de l'Etat se trouvait donc, un peu -malgré lui, tout heureux d'apercevoir d'autres «visages» que ceux des -préfets, des sous-préfets et des maires: cela lui reposait la vue. - -Daphnis était debout contre une table rustique: l'aimable Chloé, -regardant, sous ses cils abaissés, l'hôte inattendu, se trouvait assise -sur une couchette de fer, nouveau système, au matelas de varech, aux -draps blancs et rudes, au double oreiller. Trois chaises en sparterie, -quelques objets de ménage, des plats et des tasses de faïence en -imitation de vieux Limoges, et, sur la table, de brillants couverts en -tout récent melchior,--complétaient l'ameublement du réduit nomade. - -Étranger, dit Daphnis, soyez le bienvenu, vous qui entrez en cet -inespéré rayon de soleil!... Vous déjeunez avec nous sans façons, -n'est-ce pas? Nous avons des oeufs, du lait, du fromage, du café, -même;--Chloé, vite un couvert de plus! - -Les puissants de la terre aiment les choses simples et imprévues, et se -prêtent volontiers aux charmes de l'incognito, chez les humbles. Devant -pareil accueil, M. C** ne pouvait guère se refuser d'être aimable et, -par forme de distraction, de se laisser aller à détendre, un peu (pour -cette fois et par exception), le rigorisme de son caractère. - -«Voici, pensa-t-il, deux jeunes excentriques, échappés de quelques coins -de Paris--et qui ont adopté cette ingénieuse manière de passer les -vacances!... Peut-être sont-ils plus amusants que mon entourage: -voyons.» - ---Mes jeunes amis, répondit-il en souriant (de l'air d'un roi de jadis -entrant chez des bergers) j'aime le naturel!... et j'accepte votre offre -champêtre. - -On prit place autour de la table, où, Chloé s'étant empressée, le repas -commença sur-le-champ. - ---Ah! le Naturel!... soupira Daphnis, avec un profond soupir: c'est à -son intention que nous sommes ici! Nous le cherchons, d'un coeur sans -détours: mais--en vain! - -M. C** les regarda: - ---Comment, comment, mes jeunes amis? Mais, il vous environne! il vous -enveloppe, ici, le naturel, de toutes ses joies pures, de tous ses -produits agrestes!... Tenez,--l'excellent lait! les fraîches tartines! - ---Ah! dit Chloé, cela, c'est vrai, bel étranger; le lait, on peut le -boire: car il est fait, je crois, avec d'excellente cervelle de mouton. - ---Quant aux tartines, murmura Daphnis, pour ce qui est du pain, vous -savez, avec les levures nouvelles, on n'est jamais sûr... mais quant au -beurre, j'avoue qu'il m'a paru d'une margarine intéressante. Si vous -préfériez, toutefois, le fromage, en voici un de confiance, où le suif -et la craie n'entrent que pour un tiers à peine;--il est d'invention -nouvelle. - -A ces paroles, M. C** considéra, plus attentivement, ses deux jeunes -amphitryons: - ---Et... vous vous appelez Daphnis et Chloé... dit-il. - ---Oh! ce sont nos petits noms, seulement... répondit Daphnis. Nos -familles, jadis à l'aise, habitaient à Paris, aux Champs-Élysées, -lorsqu'une subite conversion les réduisit au travail. Donc, récent -avocat, j'allais bailler mon stage, comme tout le monde; Chloé, -studieuse et déjà doctoresse, étudiait pour devenir sage-femme, -lorsqu'un petit héritage nous a permis de nous unir tout de suite, sans -attendre la clientèle,--et d'essayer de reprendre, selon nos goûts -natals, en cette vieille forêt, notre existence du temps de Longus... -mais, c'est difficile, aujourd'hui.--Quoi? vous ne mangez plus, cher -étranger?... Voulez-vous deux oeufs au miroir? Ceux-ci sont à la mode. -Ils proviennent de l'exportation, vous savez? de ces trois millions -d'oeufs artificiels que l'Amérique nous expédie par jour: on les trempe -dans une eau acidulée qui fait la coque: c'est instantané. Croyez-moi, -goûtez-y. Nous prendrons le café après. Il est excellent! c'est de cette -_fausse_-chicorée premier choix dont la vente annuelle, rien qu'à Paris, -s'élève, d'après les totaux officiels, à dix-huit millions de francs. Ne -nous refusez pas. C'est de bon coeur, et sans cérémonie. - -M. C** dont la curiosité, malgré lui, s'éveillait à ces accents -juvéniles, détourna diplomatiquement la conversation pour éviter avec le -plus de politesse possible de répondre à l'offre cordiale de ses hôtes. - ---Un petit héritage, dites-vous?... reprit-il avec un air d'intérêt -sympathique:--en effet, vous êtes vêtus de deuil, chers enfants! - ---Oui: nous portons celui de notre pauvre oncle Polémon! gémit Chloé, en -essuyant une invisible larme. - ---Polémon? dit M. C** cherchant dans ses souvenirs;--ah oui! celui qui, -pareil à Silène, était bon buveur de clairet, dans le temps des -légendes? - ---Lui-même! soupira Daphnis: aussi ne s'éveillait-il, chaque aurore, -qu'avec la... bouche de bois, le digne suppôt de Bacchus! Il aimait le -vin naturel: or, s'étant fait adresser, en sa chaumine, une feuillette -de ce fameux «Vin de propriétaire», vous savez... - ---Oui, bel étranger, appuya Chloé, d'une musicale petite voix de -professeur: une feuillette de cette mixture si bien tartrée, plâtrée et -dûment arseniquée que quatre ou cinq cents modernes en sont décédés!... -de ce vin généreux que l'on boit en France, chez les artisans, en -chantant, d'un coeur léger, la chanson célèbre: - - Je songe en remerciant Dieu, - Qu'ils n'en ont pas en Angleterre! - ---En sorte que, reprit Daphnis, l'Être suprême l'ayant appelé à lui le -soir même de la mise en bouteilles, notre oncle Polémon s'est rendu à -cet appel au milieu d'atroces coliques, l'infortuné vieillard!--et ceci -en nous léguant quelques drachmes. Mais, pardon:--vous fumez peut-être? -cher étranger?... Voulez-vous un de ces cigares?... Ils sont, vraiment, -passables, et de belle mine. Toujours importation d'Amérique!... c'est -en feuilles de papier trempé dans une décoction de nicotine épurée, -provenue des meilleurs bouts de cigares de la Havane; on en vend de deux -à trois millions par mois, vous savez, rien qu'en France:--ceux-ci sont -de première marque, au dire même de la régie... - -Pour le coup, M. C** croyant démêler, en ces derniers mots, une vague -intention d'ironie à l'adresse du Progrès, crut devoir prendre un peu de -son air officiel. - ---Merci, dit-il. Mais,--s'il est vrai que quelques abus se soient, -hélas, glissés dans l'Industrie moderne,--en s'adressant bien, l'on -trouve du vrai, toujours! D'ailleurs, à votre âge, qu'importent les -vains plaisirs de la table? Ici, surtout, au milieu de cette nature -vivante, de ces magnifiques et vivaces arbres, par exemple, dont les -ramures séculaires... l'odeur salubre... - ---Plaît-il, cher étranger? répondit Daphnis en ouvrant de grands -yeux:--quoi... vous ignorez donc? Mais, ces superbes chênes, ces hauts -mélèzes, qui ont abrité tant de royales amours, ayant subi, durant -certaine nuit d'un récent hiver, cinq ou six degrés de froid de plus que -n'en pouvaient supporter leurs racines,--(ceci au rapport même des -inspecteurs des Eaux et Forêts de l'Etat)--sont morts, en réalité. Vous -pouvez voir l'entaille officielle qui les marque pour être abattus -l'année prochaine. Ils finiront dans des cheminées de ministères. Ces -feuillées sont les dernières et ne proviennent plus que de la vitesse -acquise: ce n'est qu'une brillante agonie. Il suffit à un connaisseur de -jeter un coup d'oeil sur leur écorce pour savoir que la sève ne monte -plus. En sorte que, sous l'apparence vivante de leurs ombrages, nous -nous trouvons, en réalité, entourés d'innombrables spectres végétaux, de -fantômes d'arbres!... Les anciens arbres nous quittent! Place aux -jeunes. - -Un nuage passa sur le front, cependant mathématique, de M. C**:--à -travers les hauts branchages, au dehors, une petite ondée froide -cliquetait. - ---En effet, je crois, à présent, me souvenir... murmura-t-il;--mais -n'exagérons rien!... et n'examinons rien de trop près, si nous voulons -distinguer quelque chose... Il vous reste cette exubérante nature -estivale... - ---Comment! se récria de nouveau Daphnis,--comment, cher étranger, vous -trouvez «naturel» un été où nous passons nos après-midi, ma pauvre Chloé -et moi, à grelotter l'un auprès de l'autre? - ---L'été n'est pas des plus chauds, en effet, cette année, reprit M. C**; -eh bien, levez vos regards plus haut, jeunes gens! il vous reste la vue -de ce vaste ciel intact et pur... - ---Un ciel intact et pur... où se croisent, toute la journée, des essaims -de ballons pleins de messieurs éclairés... ce n'est plus un ciel... -naturel, cher étranger! - ---Mais... la nuit, à la clarté des astres, au chant du rossignol, vous -pouvez oublier... - ---C'est que, murmura Daphnis, d'interminables rais électriques, partis -du polygone, traversent l'ombre de leurs immenses balais de brouillard -clair: cela modifie, à chaque instant, la clarté des étoiles et frelate -la belle lueur lunaire sur les bois!... La nuit n'est plus... naturelle. - ---Quant aux rossignols, soupira Chloé, les sifflets continuels des -trains de Melun les ont épouvantés; ils ne chantent plus, bel étranger! - ---Oh! jeunes gens! s'écria M. C**, vous êtes, aussi, bien... -pointilleux!--Si vous aimez tant le _Naturel_, que ne vous êtes-vous -fixés au bord de la mer?... comme jadis?... Le bruit des hautes -vagues... les jours d'orage... - ---La mer, cher étranger? dit Daphnis: c'est que nous n'ignorons pas -qu'un gros câble en aniaise, d'un bout à l'autre, l'immensité bien -surfaite.--Il suffit, vous le savez, d'y verser un ou deux barils -d'huile pour en apaiser les plus hautes vagues à près d'une lieue de -ronde. Quant aux éclairs de ses «orages», du moment où, du centre d'un -cerf-volant, on peut les faire descendre dans une bouteille,--la mer, -aujourd'hui, ne nous paraît plus si... naturelle. - ---En tout cas, dit M. C**, les montagnes restent, pour les âmes élevées, -un séjour où le calme... - ---Les montagnes? répondit Daphnis, lesquelles? Les Alpes, par exemple? -Le mont Cenis?... Avec son chemin de fer qui le traverse, de part en -part, comme un rat,--et qui, de sa vapeur, enfume, comme un fétide -encensoir ambulant, les plateaux jadis verdoyants et habitables?... Les -trains express parcourent, du haut en bas, les montagnes, avec des roues -à crans d'arrêt. Ce n'est plus... naturel, ces montagnes-là! - -Il y eut un moment de silence. - ---Alors, reprit bientôt M. C**, résolu à voir jusqu'où tiendraient les -paradoxes de ces deux élégiaques amants de la Nature, alors, jeune -homme, que comptez-vous faire? - ---Mais... y renoncer! s'écria Daphnis: suivre le mouvement! Et, pour -vivre, faire,--par exemple... de... la politique, si vous voulez. Cela -rapporte beaucoup. - -A ce propos, M. C** tressaillit et, réprimant un éclat de rire, les -regarda tous deux. - ---Ah! dit-il; vraiment?... Et, si je ne suis pas indiscret, que -voudriez-vous être, en politique, monsieur Daphnis? - ---Oh! dit tranquillement Chloé, toujours d'une exquise voix doctorale et -terre à terre, puisque Daphnis représente, en soi, le parti des ruraux -mécontents, bel étranger, je lui ai conseillé de se porter, à tout -hasard, en candidat exotique, dans la circonscription la plus «arriérée» -de ce pays. Cela se trouve. Or, que faut-il, de nos jours, aux yeux de -la majorité des électeurs, pour mériter la médaille législative? Savoir -se garder, tout d'abord, d'écrire--ou d'avoir écrit--le moindre beau -livre; savoir se priver d'être doué, en aucun art, d'un immense talent; -affecter de mépriser comme frivole tout ce qui touche aux productions de -pure Intelligence: c'est-à-dire n'en parler jamais qu'avec un sourire -protecteur, distrait et placide; savoir, habilement, donner de soi -l'impression d'une saine médiocrité; pouvoir tuer le temps, chaque jour, -entre trois cents collègues, soit à voter de commande,--soit à se -prouver, les uns aux autres, que l'on n'est, au fond, que de moroses -hâbleurs, dénués, sauf rares exceptions, de tout désintéressement;--et, -le soir, en mâchonnant un cure-dents, regarder la foule, d'un oeil -atone, en murmurant: «Bah! Tout s'arrange! tout s'arrange!» Voilà, -n'est-il pas vrai, les préalables conditions requises pour être jugé -possible.--Une fois élu, l'on éprouve neuf mille francs d'appointements -(et le reste), car on ne se paye pas de mots, à la Chambre!--l'on -s'appelle l'«Etat»... et l'on décerne, entre temps, un ou deux brillants -bureaux de tabac à sa chère petite Chloé!... Tout cela n'est pas inepte, -je trouve: c'est un _métier_ facile. Pourquoi n'essaierais-tu pas, -Daphnis? - ---Eh! dit Daphnis, je ne dis pas non. C'est une question de frais -d'affiches et de démarches dont l'on pourrait, à la rigueur, surmonter -l'écoeurement.--Après tout, s'il ne s'agissait que d'avoir une «opinion» -pour enlever la chose,--tenez, cher étranger, mettons-les toutes en -votre chapeau rond--et tirez au hasard!--Vous devez avoir la main -heureuse, je sens cela; vous amenez la meilleure d'entre elles, je -parie,--celle qui sera, comme on dit, l'épingle du jeu.--D'ailleurs, -m'est avis que si, plus tard, une autre me devenait plus plaisante, me -souriait davantage,--peuh! au taux où elles sont, en cette époque, pour -ce qu'elles pèsent et produisent, je ne me donnerais même pas la peine -d'en changer.--Les «opinions», en ce siècle, ne sont plus... naturelles, -voyez-vous. - -M. C**, en homme affable, en esprit éclairé, condescendit à sourire de -ces innocents paradoxes qu'excusait, à ses yeux, l'âge de ces précoces -originaux. - ---Au fait, monsieur Daphnis, dit-il, vous pourriez représenter le parti -du Cynisme-loyal, et, à ce titre, réunir bien des suffrages. - ---Sans compter, reprit Chloé, que--si je dois en croire, bel étranger, -le bout du journal qui enveloppait le fromage, ce matin,--plusieurs -localités chercheraient à faire équilibre (en inventant _quelqu'un_ -jusqu'à présent d'introuvable) à la gênante influence de certain -«général» devenu l'engouement public, le député à la mode, et dont la -politique... - ---Un _général_, dites-vous, Chloé?... interrompit Daphnis avec -étonnement:--un général... qui fait de la politique... et qui est -député... Ce n'est donc pas un général... naturel? - ---Non! dit M. C**, plus grave malgré lui, cette fois.--Mais, concluons, -mes jeunes amis. Votre franchise d'adolescents un peu bizarres, mais -aimables, a gagné ma sympathie, et je dois, à mon tour, me faire -connaître. Je suis l'actuel chef de l'Etat français, dont vous me -semblez de trop ironiques citoyens;--et je prends bonne note, monsieur -Daphnis, de votre prochaine candidature. - -Entr'ouvrant son frac, M. C** laissa voir, entre son gilet et sa belle -chemise blanche, empesée et rectangulaire, cette aune de large ruban de -moire rouge qui va si bien à ses portraits et qui ne laisse aucun doute -sur les augustes fonctions de qui le porte: cela remplace la couronne, -sans choquer. - ---Tiens! le roi! s'écrièrent, à la fois, Daphnis et Chloé, se levant, -pleins de stupeur et de vague respect. - ---Jeunes gens, il n'y a plus de roi! dit, avec froideur, M. C**; -cependant, j'ai les pouvoirs d'un roi... quoique... - ---J'entends! murmura Daphnis avec une sorte de condoléance: vous n'êtes -pas, non plus, un roi... naturel? - ---J'ai, du moins, l'honneur de présider une république naturelle! -répondit (plus sec) M. C**, en se levant. - -Daphnis toussa légèrement, à ces mots, mais sans interrompre, par -déférence, n'étant pas encore «député». - ---Comme tel, ajouta M. C**, je vous octroie,--en retour de votre -hospitalité gracieuse, et par exception,--licence pleine et entière -d'occuper,--sans être inquiétés par nos gardes, et ceci durant les -vacances de l'exercice 1888,--ce val désert, sis en l'une des -principales forêts de l'Etat.--Puissé-je, l'heure venue, vous devenir -plus utile, jeunes attardés d'une légende, qu'hélas! le Progrès, je le -vois, surannise!... - ---Que béni soit le jour... commença Daphnis. - -Et le «roi» salua les deux «bergers» et se retira, d'un pas égal, entre -les grands arbres défunts, vers le vieux palais lointain,--laissant le -pseudo-couple de Longus quelque peu saisi de l'aventure. - -Rentré en la royale demeure, où, provisoirement, M. C** occupe, je -crois, les appartements de saint Louis (les moins inhabitables, -d'ailleurs, de cette bâtisse ancienne qui n'a plus de raison d'être que -comme rendez-vous de chasse ou villégiature pittoresque), l'honorable -président du régime actuel, en fumant un _vrai_ cigare dans l'oratoire -du vainqueur d'Al-Mansourah, de Taillebourg et de Saintes, ne pouvait -s'empêcher de reconnaître, en soi-même, qu'au fond l'amour des choses -_trop_ naturelles n'est plus qu'une sorte de rêve des moins réalisables, -bon à défrayer, tout au plus, le verbiage des gens en retard,--et que -DAPHNIS et CHLOÉ, pour mener, aujourd'hui, leur train du passé, leur -simple existence champêtre, pour se nourrir, enfin, de _vrai_ lait, de -_vrai_ pain, de _vrai_ beurre, de _vrai_ fromage, de _vrai_ vin, dans de -_vrais_ bois, sous un _vrai_ ciel, en une _vraie_ chaumière, et liés -d'un amour sans arrière-pensée, auraient dû commencer par mettre leur -dite chaumière sur un pied d'environ vingt-cinq mille livres de -rente,--attendu que le premier des bienfaits dont nous soyons, -positivement, redevables à la Science, est d'avoir placé les choses -simples essentielles et «naturelles» de la vie, HORS DE LA PORTÉE DES -PAUVRES. - - - - -LE CHANT DU COQ - -_A Monsieur le Docteur Albert Robin._ - - Et continuo, _cantavit gallus_. - - EVANGILES. - - -Le château fortifié du préfet romain Ponce Pilate était situé sur la -pente du Moria: celui du tétrarque Hérode s'élevait, éblouissant, au -milieu de jets d'eaux vives et de portiques, sur le mont Sion non loin -des jardins de l'ancien Grand Prêtre Annas, beau-père de ce «Joseph», -surnommé Caïphe, soixante-huitième successeur d'Aaron, dont le lourd -palais sacerdotal se dressait, également, au faîte de la ville de David. - -Or, le 13 du mois de nisan (14 avril) de l'an de Rome 782 (an 33 et un -_temps_ de J.-C.), un détachement de la cohorte d'occupation--savoir -cinq cent cinquante-cinq hommes, prêtés au Grand Prêtre, en cas de -sédition populaire, par le préfet--cerna silencieusement, sur les dix -heures et demie du soir, les abords montueux des Oliviers. - -A l'entrée de ce sentier, que coupait, plus haut, l'inégal ruisseau du -Cédron, le chef des piquiers du Temple, Hannalus[3] causait, sans doute, -avec les centurions; il attendait ces agents d'Israël auxquels seuls il -devait faire livrer passage, en vue de l'arrestation d'un factieux en -vogue, de ce magicien de Nazareth, du fameux Jésus, que l'on savait -s'être «réfugié» là, cette nuit. - - [3] Quelques rabbins ont écrit _Ananus_ (voyez _Rouleaux des - commentaires talmudiques du Consistoire de Varsovie_, 1827). - -Bientôt, sous le clair de lune pascal[4], apparut, dévalant du faubourg -d'Ophel, un gros de policiers pourvus de bâtons, d'épées et de cordes: -ils étaient commandés par les deux émissaires du Grand Conseil, Achazias -et Ananias--qu'assistait un porte-lanterne, Malchus, homme de confiance -de Caïphe.--La troupe avait pour guide le plus récent disciple de ce -Jésus, un homme originaire de cette petite ville de Karioth, sise dans -la tribu de Juda, sur les bords de la mer Morte, à la limite occidentale -de Gomorrhe l'ensevelie--(bien qu'il y eût aussi, aux frontières, un -certain autre bourg moabite, appelé Kérioth, qui étageait ses quelques -feux non loin de l'étang du Dragon). - - [4] La Pâque juive ne pouvait être célébrée qu'à la pleine lune:--ce - qui annule, astronomiquement, l'hypothèse de l'éclipse totale du - soleil, avancée par quelques-uns pour essayer de justifier comme - _naturelles_ les Ténèbres prouvées du Vendredi-Saint. - -L'homme en question était le seul disciple _juif_; les onze autres -étaient _galiléens_. - -Le Maître lui avait lavé les pieds avant de consacrer la Pâque avec les -disciples. - -Hannalus était ce même _sar_, ou chef, des gardes préposés aux nocturnes -inspections des bâtiments du Temple. Quarante-deux années plus tard, -lors du sac de Jérusalem, il fut traîné à Rome, chargé de chaînes, -malgré ses soixante-quinze ans, et jeté aux pieds meurtriers de -l'empereur Claude. Pour Achazias et Ananias,--faux témoins l'heure -suivante,--le Talmud, sans nul détour, les déclare «délateurs à la solde -du sanhédrin, comme ayant mission d'épier les pas, actes et paroles de -Jésus». Quant à leur guide, son prophétique surnom signifie, en araméen, -en syriaque et en samaritain, non seulement son lieu de naissance, mais, -selon qu'on le prononce, il veut également dire l'_Usurier_, l'_Homme de -mensonge_, le _Trahisseur_, la _Mauvaise récompense_[5], le _Ceinture de -cuir_ (porte-bourse), et, surtout, _Le Pendu_: le surnom résume la -destinée. - - [5] Ou, plutôt: «C'est là sa récompense.» (S. Jérôme.) - -Le groupe, donc, redescendit peu après, emmenant un homme de très haute -taille, dont les mains étaient liées. Jésus, en effet, était d'une -stature fort élevée entre celles des humains,--car, lors de la -Découverte de la Vraie Croix par l'impératrice sainte Hélène[6], l'on -mesura l'intervalle entre les trous creusés par les clous des mains, -ainsi que la distance entre ceux des pieds et le point d'intersection -central des deux traverses: ces traces attestaient un patient d'une -grandeur corporelle pouvant dépasser six pieds modernes. - - [6] Voir la _Vie de sainte Hélène: Invention de la Sainte Croix_, et - les auteurs sacrés qui ont traité du Bois de la Croix: (S. Bernard, - S. Chrysostome), etc.--Voir aussi Ernest Hello, _Physionomies de - Saints_.--Et _La Bonne Nouvelle de Notre-Seigneur Jésus-Christ_, - tome V. (Publiée par Bray et Retaux. Auteur anonyme.) - -Les légionnaires du préside Ponce Pilate escortèrent l'escouade et le -divin Prisonnier jusqu'à l'opulente demeure d'Annas, puis regagnèrent le -fort Antonia. L'ancien Grand Prêtre, n'ayant plus qualité pour statuer, -dut renvoyer la cause devant le Sénat des soixante-dix, que présidait -son gendre;--ce collège, au mépris encore de la Loi, venait de -s'assembler sous les lampes de minuit chez Caïphe, dans la salle du -Conseil. - ---La Loi!... ne prescrivait-elle pas, aussi, que le Pontificat majeur ne -pouvait être conféré qu'à vie?... Ah! qu'importait? Aujourd'hui, les -Docteurs, sciemment oublieux du texte éternel, déposaient et -remplaçaient, parfois dans le même semestre, au souffle d'influences de -toute nature, les Grands Prêtres de Dieu.--De là l'ironie sombre de -l'évangéliste saint Jean: «Caïphe était Grand Prêtre _cette -année-là_[7].» - - [7] Voir le docteur Sepp, _Vie de Jésus_, tome III. - -Or, Simon-Pierre et saint Jean, depuis les Oliviers, avaient suivi, dans -les illicites détours de cette marche, ceux qui s'étaient saisis du Fils -de l'Homme. A l'arrivée au tribunal de Sion, l'évangéliste, qui était -connu chez le Grand Prêtre, pria, par trouble, la gardienne du portail -de laisser Simon-Pierre pénétrer dans la tour carrée ou atrium du -Palais; puis, y quittant l'apôtre, courut prévenir Marie, la Vierge -veuve, chez qui devait s'être rendu saint Jacques, fils de Cléophas, -frère de saint Joseph; saint Jacques était l'un de ces orphelins -recueillis, selon la Loi, sous le toit de leur oncle défunt, et qui, -élevés avec Jésus, presque, même, de son âge, furent appelés, depuis, -ses _frères_ d'après la coutume juive.--A dater de cette heure-là, saint -Jean ne quitta plus la Sainte Mère,--qui, onze heures plus tard, devait -devenir la sienne. - -Au centre des portiques, en face des degrés de marbre jauni qui -conduisaient au porche de cèdre de cette salle du premier étage où fut -«jugé» le Sauveur, les gens de Caïphe, mêlés de gardiens, de soldats -juifs, se trouvaient assis ou groupés, autour d'un épais brasier de -charbon, car, en Orient, les nuits d'avril distillent de malsaines -bruines, de glaciales rosées;--Pierre vint aussi parmi eux se -chauffer;--ceci d'instinct, les pensées confuses, déconcertées, le -regard trouble: la flamme éclairait sa face... Il considérait cette -porte fermée. - -Et de l'au-delà de cette porte, il entendait--l'on entendait dans -l'atrium--les rumeurs, les sonores vociférations de l'assemblée. Les -prêtres de la Chambre-Inférieure, déclarés uniquement aptes aux -sacrifices, excitaient les satellites du Seuil à frapper Celui... qu'ils -accusaient;--les Scribes,--docteurs de la Loi,--ne parlaient, avec des -clameurs et d'obligatoires grincements de dents, que d'appliquer cette -Loi--qu'ils enfreignaient à cet instant même, puisque le Nasi, souverain -juge pouvant seul décréter la mort, n'avait pas été convoqué, par -défiance;--les Anciens, enfin, les Archiprêtres de la Chambre-Haute, -créatures d'Annas (qui, dérision! avait fait nommer successivement -Grands Prêtres ses cinq enfants, sans compter, même, ce gendre), -imposaient silence à Joseph de Haramathaïm et au pharisien Nicodémas (en -hébreu, Bonaï ben Goriôn), bien que le Gamaliel d'alors, tenant tête au -_sagan_ Annas, exigeât la libre défense. - -Tout à coup, sur l'interrogat précis de Caïphe, l'on entendit la réponse -éternelle: «Vous L'AVEZ DIT!» Elle tomba, tranquille, dans le grand -silence.--Puis, aussitôt, les cris: «A mort[8]!...» et le bruissement -des vêtements déchirés[9]. - - [8] Car il _fallait_ que, cette nuit même, la condamnation fût - prononcée par le dernier sanhédrin d'Israël.--Le _mois_, le _jour_, - l'_heure même_, du sacrifice, n'étaient-ils pas prédits depuis bien - longtemps?--Le _mois_?... On peut lire dans le traite du Talmud, - _Rosch Haschana_ (fol. 14, vers 2): «Ce fut au mois de nisan - qu'Israël, autrefois, fut délivré de l'Egypte); _de même, au mois de - nisan, il sera de nouveau délivré_.»--Le _Jour_?... On peut lire - dans le livre du rabbin Nephtâli intitulé _Emeck Hamméleck_ (fol. - 141, ch. XXXII, verset 2): «Nous avons une tradition _précise_ qui - nous enseigne que la Rédemption s'accomplira _la veille de la Pâque, - à l'entrée du Sabbat_.»--L'_Heure_?... Elle est contenue dans le - texte qui précède, puisque c'est le vendredi,--14 de nisan toujours, - cette année-là,--que commençait, _à partir de notre troisième - heure_, le sabbat de la Pâque juive. - - [9] S'autorisant d'un texte du Lévitique (XXI, 10), on a reproché au - Grand Prêtre Caïphe d'avoir transgressé la loi mosaïque en déchirant - son vêtement.--Saint Léon le Grand dit même, à ce sujet, qu'il - déchira _son honneur sacerdotal avec ses vêtements, en oubliant la - Loi qui les lui conférait_.--Il y a, toutefois (au dire des - rabbins), un texte du Talmud qui prescrivait au Grand Prêtre, au cas - d'un sacrilège en Justice, de déchirer ses vêtements _de bas en - haut_:--et les sanhédrites de haut en bas. Addition bien osée au - texte formel de Moïse. - -Maintenant en cette cour du palais prédestiné, autour du brasier, dont -les lueurs pâlissaient avec le petit jour,--à quelques pas, sous cette -porte terrible qu'il regardait encore, Simon-Pierre, pour se délivrer -des questions dont le pressaient, depuis quelques instants, servantes et -soldats, cherchant, enfin, à demeurer libre et, par ainsi, pouvoir,--ô -candeur de l'homme!--_se rendre utile_(!!)--en était arrivé, de la -dénégation d'abord vénielle, puis d'un reniement plus grave, à cette -éperdue parole: «Je jure que je ne connais pas _cet homme_!» - -Et, en cet instant, selon la prophétie du Sauveur, _le Coq chanta_. - -Longtemps après la destruction de Jérusalem, au cours de l'un des -premiers siècles de l'Eglise, il s'éleva, paraît-il, au sujet de _ces -trois mots_,--s'il faut en croire une tradition latine provenue de vieux -cloîtres,--une controverse des plus étranges entre des Juifs de Rome et -quelques zélateurs chrétiens qui s'efforçaient de les catéchiser. - ---Un _coq_ chanta? dites-vous... s'écrièrent les Juifs, avec des -sourires;--ils ignoraient donc notre Loi, ceux qui ont écrit cela! -Vous-mêmes, la connaissez-vous? Sachez que l'on n'eût pas trouvé un coq -vivant dans tout Jérusalem. Celui qui eût introduit, dans la cité de -Sion, l'un, vivant, de ces animaux,--surtout la veille de ce jour de la -Pâque où l'on immolait, sur les parvis du Temple, des milliers -d'holocaustes,--eût encouru, comme sacrilège, la lapidation. Car la Loi -motivait sa rigueur sur ceci, que le coq, prenant sa vie sur les fumiers -qu'il pique et fouille de son bec, en fait sortir mille impures -bestioles que le vent des hauteurs dissémine et qui peuvent, en se -répandant--et pullulant--par les airs, aller altérer les viandes -consacrées à Dieu. Or, comme, de mémoire d'Israélite, aucune mouche, -même, ne vola jamais autour de la chair des victimes expiatoires[10], -comment croire un Evangile dicté, selon vous, par l'Esprit-Saint,--et, -cependant, où nous relevons une aussi grossière impossibilité! - - [10] Rien d'étonnant que, par cette froide température d'avril et à la - hauteur du mont Moria, nulle mouche ne se montrât dans les airs. - -Cette objection, très inattendue, ayant interdit quelque peu les -chrétiens,--et, ceux-ci réaffirmant, pour toute réponse, l'infaillible -vérité des Saints Livres,--l'on fit venir, pour les confondre -définitivement sur ce point mystérieux, un rabbin très âgé, depuis -longtemps captif, dont tous vénéraient la science profonde et -l'intégrité. - ---Ah! répondit tristement le vieil exilé, depuis la ruine de la maison -de leurs pères, les enfants d'Israël ont-ils donc oublié les rites du -service de la Maison du Seigneur!... Quoi! _l'on n'eût pas -trouvé_,--dites-vous, _de coq vivant dans Jérusalem?_ Vous vous trompez! -Il y en avait UN! Et c'est bien de celui-là que ce Jésus, de Nazareth, -doit avoir voulu parler,--puisque ce texte précise «LE» COQ, et non pas -«_un_» coq. Vous oubliez le grand Coq solitaire du Temple, le veilleur -sacré, nourri des grains que lui jetaient les vierges, et dont la voix -s'entendait au delà du Jourdain. Son cri matinal, mêlé au grondant -fracas des portes de l'édifice rouvertes à chaque aurore, retentissait -jusque dans Jéricho!... Plus sonore que les sabliers, il annonçait les -heures du soir avec la ponctualité des étoiles!--Et la fonction de cet -oiseau, crieur exact des instants du Ciel, était d'avertir le Préfet du -Temple et les lévites armés,--dont ses appels dissipèrent souvent la -somnolence,--du quadruple moment des rondes de nuit. - -C'était l'AVERTISSEUR. - - - - -PROPOS D'AU DELA - - - - -L'ÉLU DES RÊVES - - -En novembre 1887, le jeune poète Alexis Dufrêne habitait, depuis peu de -jours, un garni de la rue de La Harpe, au cinquième étage d'une très -vieille maison devenue logis d'étudiants. - -Ce soir-là, pour fêter ses vingt et un ans, il avait réuni, devant un -vaste bol de punch, deux ex-compagnons de classes, à peu près de son -âge: le peintre J. Bréart et le musicien Eusèbe Nédonchel. - -Les cigarettes avaient rendu nébuleux l'air de la chambre, -qu'assainissait, toutefois, un bon feu clair. La causerie, assez joyeuse -d'abord, s'était aggravée aux approches de minuit. L'on agitait, -maintenant, d'abstraites questions d'art, d'«esthétique»; Alexis les -écoutait, distraitement, laissant dire, étant persuadé que les artistes -qui prennent le pli des théories ne se destinent qu'à vieillir, évités, -en balbutiant, pour tout bien, des critiques au moins négligeables. (Il -dédaignait, comme chose inutile, _même de le dire_, attendu qu'il faut -de la poussière sur les routes,--bref, qu'au fond, chacun ne fait que ce -qu'il doit faire, et ne trouve que ce qu'il a RÉELLEMENT cherché.) - -Des bougies, sur la cheminée, éclairaient la pièce. On entrevoyait, -contre le chevet du lit, une petite porte, sans doute condamnée depuis -longtemps... Presque toutes les chambres d'hôtel ont de ces -communications. Celle-ci venait de s'entre-bâiller toute seule depuis -quelques instants; la targette rouillée s'était détachée d'elle-même, -pendante encore à une vis. On distinguait une faible lueur, au joint des -ais,--et, durant les accalmies de la discussion, de rauques soupirs, -anhélants et pressés,--geints de l'au-delà de cette porte,--parvenaient -aux jeunes causeurs. - ---Ah ça!--dit, à la longue, le peintre Bréart, en baissant la -voix,--qu'est-ce qu'il y a là, de l'autre côté? - ---Si nous allions voir? murmura Nédonchel. - -Tous deux s'étaient levés; mais Alexis, plus prompt, alla se poster -contre le battant, s'y adossa, les bras croisés, et, d'un air de lyrisme -calme, qui en imposa soudain à ses deux amis: - ---_Ah! je le pressens et le devine, moi, ce qu'il y a derrière cette -porte!_ s'écria-t-il.--_Certes, ce doit être tel vieux roi de quelque -Etat perdu de l'Orient, un dépossédé que les hasards de l'exil et la -risée des gens du siècle auront conduit en ce taudion. Je songe qu'il -est là, trônant sur un lit de camp, les yeux pleins de mélancolie et de -fureur; auprès de lui gît quelque sacoche remplie de diamants et d'or, -et, pensif, étreignant un sceptre emporté de nuit, il se laisse -indifféremment agoniser. De là ces profonds soupirs!...--Eh bien! -pourquoi troubler sa suprême songerie? Je pense que nous devons -respecter sa solitude auguste et visionnaire. Laissez-moi m'endormir, -fier d'un tel voisin! C'est là de quoi rêver de beaux rêves._ - -Bréart et Nédonchel avaient écouté, bouche béante, ce discours. Revenus -de leur saisissement, ils se regardèrent, et, rassurés par le placide -sourire d'Alexis: - ---Non! s'écria Nédonchel, ma parole, j'ai cru... qu'il parlait -sérieusement! - ---J'en suis encore effaré moi-même, ajouta J. Bréart;--mais, à présent, -soyons positifs.--Il faut aller voir! Tiens? Entends-tu?... Quelqu'un de -très malade, à coup sûr! quelque pauvre diable! - ---Hommes de peu de foi! répondit Alexis Dufrêne en livrant passage après -un haussement d'épaules: Ah! vous voulez _vérifier_? Vous voulez _voir_? -Vous voulez _de la réalité_?... Eh bien! allez!... Seulement, retenez -cela:--si vous franchissez ce seuil, _vous n'aurez jamais de talent_. - -Ce disant, il redescendit vers la cheminée, s'assit en son fauteuil et -se mit à tisonner. - -Eusèbe Nédonchel et J. Bréart, après un hochement de tête, ouvrirent la -porte toute grande: elle donnait sur le dernier coin de palier d'un -étroit et misérable escalier dit de service: en face d'eux, trois degrés -aboutissaient à l'huis à demi béant d'un galetas--d'où provenaient la -lueur et les plaintifs soupirs. - -Ayant frappé sans réponse, ils entrèrent. - -En ce réduit mansardé, d'une fétidité singulière, aux tuiles disjointes -en leurs plâtras, une veilleuse près de grésiller, brillait, pauvre -étoile, sur le rebord d'une sorte d'âtre sans feu ni cendres. - -Une chaise dépaillée, une ombre de table, une écuelle, sous un jour de -souffrance, dit à tabatière, creusé dans la toiture;--et dans un -enfoncement, au plus sombre du bouge, un grabat sur lequel un très vieux -homme, en loques de mendiant, à la face hébétée et blanche--en laquelle -transparaissait déjà la Tête de mort,--semblait râler, les yeux -fixes,--étreignant en sa main droite pendante un crochet de chiffonnier. -C'était l'atroce misère, la veille de la fosse commune. Rien à faire. -L'heure de délivrance allait tinter. - -Horrifiés à ce spectacle, les deux jeunes gens reculèrent:--ayant tiré -la porte, sans une parole, ils rentrèrent chez Alexis, les yeux agrandis -et se bouchant le nez. - ---Un peu dédoré, ton monarque! murmura bientôt J. Bréart. - ---Légèrement défraîchi, ton prince! appuya Nédonchel. - -Ils lui retracèrent ce qu'ils avaient vu. - -Les ayant écoutés en silence, Alexis secoua, de l'ongle de son petit -doigt, la cendre de sa cigarette. - ---Oui, dit-il avec un soupir: voilà; c'est bien ce que je disais, vous -n'aurez jamais de talent. - ---Ah! mais, tu es absurde, à la fin! s'écria Bréart. Comment! à deux pas -d'un mort, autant dire, tu fais le prophète en chambre? Il s'agit bien -de talent! - ---Et quel rapport? grommela Nédonchel. - ---Séparons-nous, il est tard! dit Alexis. Je me charge de prévenir en -bas demain matin. - -On but un dernier verre; puis, après une banale poignée de main, les -deux juvéniles artistes descendirent en se chuchotant maints quolibets -d'un ordre funèbre, à l'adresse du poète et de son roi détrôné. - -Alexis écouta le heurt du portail. S'étant approché de la fenêtre, il -entendit monter de la rue jusqu'à lui les rires, un peu assombris -toutefois, de J. Bréart et de Nédonchel. Quand leurs pas et leurs voix -se furent perdus aux lointains, il revint s'enfermer d'un tour de clef. - ---Les trouble-fête! les niais! murmura le poète. De quelle utilité, pour -ce moribond, ces deux farceurs ont-ils été?... D'aucune. C'était bien la -peine de se moquer de mon rêve, pour aller s'effrayer d'une ombre, et -revenir, du Réel, en se bouchant le nez!... Voilà ce que c'est que de -n'avoir aucun talent!...--Au dédain de cet Imaginaire, qui, seul, est -réel _pour tout artiste sachant commander à la vie de s'y conformer_, -ils ont préféré s'en remettre à leurs sens en se figurant qu'on peut -_voir ce qu'il y a_!--Enfin, puisqu'ils m'ont créé un «devoir»,--allons. - -Ce disant, il remplit un verre de punch, en manière de cordial, pour -l'offrir, s'il en était temps encore, à son mystérieux voisin. Puis, -rouvrant la petite porte, il entra dans le taudion. - -Sans hésiter, il s'approcha du malheureux, et, se penchant, avec un -accent d'intérêt et de bonté: - ---Eh bien! _sire_, dit-il,--voyons, voyons!... Cela ne va donc pas? - -A cette parole, le vieux Pauvre tressaillit comme d'un frisson -mortel;--mais, à la stupeur d'Alexis, il trouva la force de se soulever, -de s'accouder, de regarder son visiteur en silence, avec une froide -solennité. Le poète lui tendit le verre, qu'il repoussa de son doigt. - ---Ah! c'est vous, jeune homme! articula d'une voix très basse le -vieillard à demi expirant et entrecoupant ses paroles:--je vous ai -entendu. Là... je reconnais... votre voix. Vous avez parlé--d'un roi, -d'un homme d'exil... Moi aussi... je suis un songeur... J'ai passé ma -vie en rêves!... Vous m'avez fait du bien, tout à l'heure... Vous m'avez -fourni le dernier! Les rêves!... C'est si beau... Mais... en errant par -les rues, toutes les nuits, dans une capitale... on trouve parfois... de -quoi presque les réaliser!... L'habitude seule fait qu'on dédaigne... -cela!--Pourtant... si l'on est sobre, attentif, bon placeur de -trouvailles... on devient... riche--avec les années!... Regardez! - -Et, d'un pénible effort, du bout de son crochet tranchant, qui sembla -rayonner comme un sceptre entre ses phalanges décharnées, il fendit la -toile de son grabat. - -Des billets, en liasses pressées, des pierreries, des rouleaux d'or -apparurent. - -A leur vue, il eut, au fond des yeux, comme la brusque flamme d'une -lampe qui va s'éteindre. - ---Ah! que de fois... au petit matin... rentrant ici... que de fois--en -touchant, en palpant ce trésor sur cette lamentable paillasse, j'ai vécu -des minutes merveilleuses!... Pouvant incorporer mes rêves, je les -possédais comme réels... - -La mort oppressait l'effrayant pauvre: il parut se hâter. - ---Puisque vous en êtes digne, je vous fais mon héritier. Seulement, ne -voyez plus vos deux amis; ils s'appellent du temps perdu.--Maintenant... -au revoir!... Il y a là près d'un demi million... Quand vous m'aurez -fermé les yeux, prenez cela, mon fils!... et continuez mes -rêves!...--Moi,--je... m'éveille. - -Un tressaut le secoua; son corps se raidit; il retomba rigide. - - * - - * * - -Aujourd'hui le poète Alexis Dufrêne, ayant su quintupler en quelques -mois son héritage en opérations financières des plus solides, habite -dans l'Inde, en plein Népaul, un château-palais, sis au centre d'une -propriété des _Mille et une Nuits_. Oublieux, même de ses deux amis, il -y mène une existence de radjah. - -J. Bréart et Eusèbe Nédonchel sont toujours à Paris. Tous deux, en -nobles «esthéticiens», s'attardent, chaque soir, au fond de ces tavernes -hantées de nos jeunes écrivains futurs, auxquels ils s'efforcent, à -coups de théories, de démontrer «_qu'il faut toujours voir les -choses_... TELLES QU'ELLES SONT.» - - - - -MAITRE PIED - -_A Monsieur Guy de Maupassant._ - - -Bien résolu, cette fois, en vue de faire fortune, à devenir ce que le -monde appelle un homme terre à terre, je sentis le besoin d'un Mentor. -Et quel choisir, d'un conseil à la fois plus substantiel et plus subtil, -que l'ex-notaire de ma famille, Me Pied, le juriste réputé le plus -pratique de Normandie?... Je me rappelais l'avoir contemplé en des -soirées de jadis, dans cette grosse ville de province où mes -inscriptions prises furent suivies de si peu d'exactitude au cours de -droit;--j'évoquais en pensée sa face froide aux lunettes d'or, son -regard toujours baigné d'une sage indifférence, son menton de prognat, -la matité de sa parole précise, son flegme taciturne, son front fuyant -et pâle, et plus je songeais, plus je sentais que sa consulte me serait, -dans l'espèce, d'un souverain secours. - -Toutefois, une assez contrariante circonstance tempérait quelque peu, je -l'avoue, l'élan qui me portait à rechercher son intime et familière -fréquentation:--les gazettes de ces récents mois m'avaient appris qu'il -s'était fait condamner à perpétuité. Mon ombrageux naturel m'induisant -aux désillusions trop promptes, la gravité de cette soudaine mauvaise -note, la qualité de l'impair qu'elle supposait, auraient sensiblement -amoindri, je crois, l'estime--jusque-là presque aveugle où je tenais la -supériorité pratique de Me Pied,--n'eussent été deux détails du procès, -lesquels m'avaient donné à réfléchir: - -1º Le caractère--inexplicable chez lui, selon moi, de son «crime»; - -2º Ce fait que, veuf et venant de céder son étude au comptant depuis -moins d'un semestre, il était advenu qu'au cours des assises, les plus -retors de nos limiers judiciaires avaient fini par s'avouer hors d'état -de lui découvrir la propriété d'une pièce de cinq francs,--tellement il -avait su placer, à l'étranger, d'une façon secrète et sûre, le large -demi-million qu'on lui savait. - - * - - * * - -Ah! cette cause célèbre!... Comment, au lu des débats, du réquisitoire -et du verdict, persister à me croire éveillé?... Il en ressortait, en -effet, l'énigmatique résumé suivant.--En Bretagne, l'Avril passé, Me -Pied, par un hasard de villégiature, s'était trouvé, depuis deux jours, -l'hôte de notre vieux et cher baron des Gauds-d'Argental, un de ses plus -anciens clients, un ami. Le second soir, une discussion de dessert -s'étant élevée, Pied,--si réservé d'habitude, avait tout d'un coup -stupéfait les convives en se révélant comme grand mangeur de prêtres et -de rois. On s'était échauffé et, par instants, il avait donné à ses -auditeurs interdits l'impression d'un Robespierre... Puis, il s'était -retiré dans sa chambre après avoir notifié pour le lendemain matin son -départ--devenu nécessaire d'ailleurs... Or, en vérité, c'est ici que les -choses tournent à l'invraisemblable!... Au milieu de la nuit, se -relevant en sursaut, Pied,--comme en proie à quelque maladive crise de -perversité, de frénésie rancunière, de démence vindicative, _absolument -inconcevable_ chez l'homme que tous avaient, jusqu'alors, connu en -lui,--s'était dirigé, brandissant un flambeau, vers la grange encombrée -de fourrages qui attenait à l'habitation. - -Des gens de ferme l'avaient VU METTRE LE FEU!--En un moment, la toiture -éclata sous les flammes.--Heureusement, la proximité d'un puits réduisit -le sinistre à de simples pertes matérielles.--Sur des rapports de -témoins, la gendarmerie accourue avait arrêté l'incendiaire.--A -l'instruction, Me Pied nia d'abord, jouant l'égarement, puis excipa -d'accès de somnambulisme auxquels il était sujet.--Mais le plus étrange -fut son attitude aux assises, où cyniquement il osa soutenir «_qu'après -tout, ce n'était pas un bien grand forfait d'avoir porté la torche dans -la pigeonnière d'un sénile et arriéré talon rouge qui prétendait imposer -à son siècle des idées politiques et religieuses déjà démodées sous -Louis le Gros_.» - -Cette sortie lui valut l'examen médical. Les docteurs l'ayant déclaré -pleinement responsable et de sang-froid, le procès suivit son -cours.--Peuh! l'on s'attendait à quelque trois ou cinq ans. Soudain, -voici qu'au moment du délibéré, le prévenu, travaillé sans doute par une -rechute, se mit à fredonner ces vers,--de plus en plus contradictoires -non seulement avec tout son passé, mais avec l'expression distraite et -sceptique de sa figure: - - Oui, je voudrais sans Dieu ni maîtres, - Usant de légitimes droits, - Des boyaux du dernier des prêtres - Etrangler le dernier des rois. - -Pour le coup, les plus rassis de ses intimes ébauchèrent une grimace: le -défenseur, abasourdi, réclama, devant l'évidente _indisposition_ de son -client, l'indulgence de la cour.--Vains efforts! Le jury breton, composé -de bien-pensants, sortit exaspéré pour ne rentrer, une minute après, que -sur des conclusions entraînant l'application du maximum,--et tout fut -dit. - -Grâce à d'officielles influences, dont ses secrets mandataires surent -voiler les concussions, il lui fut accordé, de haut lieu, de subir -jusqu'à nouvel ordre sa peine (et ceci pour raisons de santé) en un -pénitencier du Centre--où les douceurs salariées de l'infirmerie le -reçurent:--depuis quatre mois, il y attendait les amnisties d'usage. - -Malgré l'arrêt glaçant qui sanctionnait cette histoire, je -persistais--fort de l'impression laissée en mes esprits par son -déconcertant héros--à la trouver assez... mystérieuse. - -Mais, à quoi bon, désormais, perdre le temps à l'approfondir? Pied -n'était plus qu'un homme à la mer. - -L'essentiel était de savoir s'il avait recouvré, dans le calme de sa -captivité, son fonds de mérite et de clairvoyance. Que m'importait le -reste? La détention lui créant des loisirs, n'était-ce pas le moment de -l'aller sonder et d'en apprendre, si possible, l'infaillible «_Sésame, -ouvre-toi!_» de la réussite, en affaires positives, le «mot qui suffit» -à se guider vers la Fortune?--M'étant donc fait recommander au ministre -par une danseuse de mes amies, j'obtins de celui-ci, pour le directeur -de la maison d'arrêt de C***, une lettre à faire battre aux champs -devant mon domestique; et, sur les trois heures de relevée, l'autre -lundi, j'arrivai, valise au poing, à C***. Une fois le seuil franchi de -son énorme prison, je remis ma lettre.--Le directeur lui-même vint me -prendre, avec affabilité: on traversa les cours.--Dans un angle du -préau, cerné de massives murailles, un poêle, entouré de bancs, -chauffait un abri de planches, un poste de surveillants. Le directeur -m'y conduisit et m'y laissa seul, m'ayant prié d'attendre que le détenu -me fût amené. - -Bientôt parut, entre deux gardiens et vêtu de la bure grise des -prisonniers, l'ex-notaire. Rien de changé, en sa rectiligne personne!... -Une fois seuls, nous nous saluâmes; il m'indiqua l'un des bancs; je -m'assis, et, m'ayant imité, il m'offrit un havane, en me disant: - ---Vous êtes le seul qui soyez venu me visiter. En quoi puis-je vous être -utile? - -Devant pareil accueil, et fort de mon extrême jeunesse, je lui -signifiai, sans ambages ni détours, à coeur ouvert, ma soif de conquérir -une aisance dorée. Je lui avouai la foi que la lucidité de ses vues en -affaires me suggérait toujours, et le grand espoir que, malgré sa -mésaventure, j'avais fondé sur sa direction. Jusqu'à ce jour, mes goûts -intellectuels m'avaient entraîné vers le culte des Lettres: écrire un -beau livre me semblait encore un moyen de me créer une influence sociale -et de parvenir, par suite, à la dignité du pain viager, la seule -sérieuse en ce siècle... M'étais-je fourvoyé? Devais-je continuer? et -dans quelle ligne? - ---Cela dépend, répondit-il.--Si votre cerveau ne sécrète que du Beau -convenu, si vous êtes né bon démarqueur, doué d'une _écriture_ souple, -d'une médiocrité... distinguée... Au fait, avez-vous publié quelque -chose? - -Je tirai, de la poche de ma houppelande, mon unique volume, un recueil -de vers intitulé: _Loisirs d'un Contribuable_. - -Il le prit et, sous l'horrible jour du préau, se mit à le parcourir. -Nous fumions en silence. Au bout de cinq minutes, il me le rendit avec -une inoubliable expression de dédaigneuse tristesse. - ---Le titre m'avait fait espérer mieux, dit-il, et j'en déplore l'ironie. -Ces pages décèlent un souci constant de Beau pur,--et de qualité -désintéressée; on y sent frémir, sous le voile de vos vingt-cinq ans, le -_Mens divinior_, le goût du rare, la recherche d'intégrité dans -l'expression, l'éclair créateur.--Or, vous êtes pauvre; voici donc votre -inévitable avenir:--dilution forcée de vous-même en menues productions -obligatoires, impossibilité d'écrire oeuvre vraie et puissante, mépris -final de tous et de vous-même; vieillesse précoce et sans ressources; -agonie sans les yeux au ciel de vos «Confrères», grabat d'hôpital ou de -garni pour l'ultime soupir--et, sauf la sépulture par souscription, la -probable fosse commune de tous les Mozart du monde.--Puis, une statue, -peut-être, en un square, où votre ombre de bronze, sempiternellement -entourée de bonnes d'enfants, semblera bénir le larbinisme humain, dont -les demi-sourires poursuivront votre mémoire et dont vous aurez été le -dindon. - -A ces âcres paroles, je sentis une lueur me passer dans les yeux. - ---Diantre! grommelai-je, mais... si l'Art puissant, voyant et viril, -conduit à cette fin sombre,--et si la science pratique de la vie -conduit... où vous êtes,--que choisir? - -Cette fois, Pied fit un haut-le-corps et son visage glacé s'anima comme -d'une surprise. - ---Quoi! s'écria-t-il,--vous n'avez rien deviné, à mon sujet, de plus que -les autres--et, ce nonobstant, vous êtes venu ici _d'instinct_?... Ma -foi, cela mérite une confidence, _rien, d'ailleurs, ne pouvant plus me -nuire_: Et, me regardant au blanc des yeux, il reprit d'une voix plus -basse: - ---Ainsi vous, qu'une... fée... a doté de la faculté maîtresse, le flair, -vous avez pu supposer qu'un homme aussi pondéré que moi pouvait s'être -laissé entraîner à des... absences?... Ah! poète! En quelle année -pensez-vous donc vivre? En 1452? En 1865?... Mais, nous mangeons un -siècle par an, ce jourd'hui, mon cher novateur!--et vous êtes en -retard.--Sachez-le donc bien: de nos jours, ce n'est pas d'être au -bagne, même à perpétuité, qui compromet l'avenir; ce serait bien plutôt -d'avoir écrit un livre empreint de _votre_ genre de Beau idéal. Cela, -nul ne s'en relève,--le monde pardonnant tout,--excepté l'âme. Poète, je -suis ici parce que je sais ce que je veux et ce que je fais, et qu'ayant -un but fixe, je sais me conformer au meilleur moyen de l'atteindre vite -et d'un pas infaillible. Je suis au bagne parce que,--chacun ayant ses -petites faiblesses,--j'ai soif de considération vraie! officielle! -cotée! - -«Certes il est d'autres façons de l'obtenir, mais j'ai dû choisir la -plus brève et la plus sûre.--Oui, parce que j'ai soif du pouvoir en un -mot?--Vos prunelles se dilatent? Voyons! un peu de calme: rappelez-vous, -et comparez. Socialement, qui étais-je hier? J'étais maître Pied, ancien -notaire, trente mille francs de rente. Certes, c'était fort bien déjà; -mon nom m'ouvrait toutes les portes; il est bref, terre à terre, -témoigne d'une race prudente et ne porte ombrage à personne; il est donc -bien évident qu'aujourd'hui ce nom,--mis en relief par un acte -d'importance,--pouvait me conduire à tout. - -«Mais quel acte accomplir? C'était là le problème. A quel titre eussé-je -brigué, par exemple, les cinquante ou cent mille suffrages qui poussent -à la Chambre et, par suite, si l'on sait son monde, au banc ministériel? -Remarquez bien qu'il me le fallait banal, cet acte, ce moyen,--(car je -répugne à l'extraordinaire),--banal, mais d'une valeur pratique, -s'étayant sur des précédents hors de conteste. - -«Eh bien, un très attentif examen des affiches électorales de ces quinze -dernières années me convainquit, bientôt, de cette vérité--devant -l'évidence de laquelle s'inclinerait M. de la Palisse,--qu'entre les -candidats dûment élus et validés, ceux qui se bornèrent à faire valoir, -sur les murailles, les simples titres politiques (lesquels en valent -bien d'autres), D'ANCIENS FORÇATS, D'INCENDIAIRES ET D'ÉCHAPPÉS DE BAGNE -(en ajoutant «sous le feu des sentinelles», ce qui, attestant la -vigilance de l'Etat, n'est jamais démenti) furent ceux qui,--j'en ai la -liste--obtinrent, pour la plupart, de l'enthousiasme populaire, des -ballots de bulletins. - -«A cette découverte, je résolus de m'appeler Pied... tenez, tout -bonnement comme on s'appelle Pyat. - -«En effet,--si l'on ne bute pas contre un de ces cas d'engouement, où -tout un peuple vote quand même pour l'homme en qui s'incarne l'idée du -jour, et devant lesquels il n'y a rien à faire,--ces titres à la -législature sont les plus irrésistibles aux yeux des masses -radicales,--pour peu, surtout, qu'on les espace par des bouts de phrase -tels que: «martyr de la cause sociale, ayant bravé le jury, insulté et -nargué les juges, fait acte d'homme «_à poigne_»; et j'atteste qu'aucune -capacité ne vaut ces titres, et ne prévaudrait contre eux.--S'étant -raréfiés, toutefois, cette année, faute de sérieux titulaires, celui -qui, COMME MOI, peut les rénover, offre donc d'indiscutables chances -d'apparaître comme l'homme attendu. Bref, mon évasion, dût-elle me -revenir à quelque cinquante mille francs, l'affaire pour moi demeure -excellente. - -«Ah! qu'il doit être amusant de faire des lois--qui seront appliquées -par ces mêmes juges vous ayant condamné aux travaux forcés!--Quand je -pense à ce cher baron d'Argental! M'a-t-il assez pris pour le spectre -rouge,--moi, qui, si je cédais à l'enfantillage de me parquer dans une -opinion, serais, sans doute, Jérômiste! Un jour, je lui dirai combien il -m'en a coûté d'accomplir le nécessaire sous son digne toit... _Mais -l'instant de mon «Vive la Pologne!...» étant sonné, je devais tout -sacrifier à l'occasion._ Mon plan l'exigeait,--et je me sens, ce soir, -le but si bien en main, qu'entre ce chausson de lisière, que j'achève, -et le portefeuille, je ne fais d'autre différence que celle de la fleur -au fruit. - -«Laissons cela. C'est assez parler de moi, mon avenir étant magnifique -et tout tracé. Causons du vôtre. Maniez-moi, désormais, de l'or et non -des mots. Plus de Beau idéal, plus d'Art, plus d'âme, plus de -fumisteries!--ou gare le grabat, la voirie, et les bonnes d'enfants sous -votre bronze. - -«Dès demain, louez-moi, dans Paris, un bureau, trois chaises, un -fauteuil, deux bancs pour l'antichambre, un domestique en livrée neutre -et sévère, et que sur votre porte soit clouée une large plaque de cuivre -avec ce mot: BANQUIER. Ce titre est d'un si intrinsèque prestige, il est -à ce point magique, voyez-vous, que si tel mendiant, tel famélique -loqueteux, osait l'inscrire au fronton de son échoppe, le passant, qui -viendrait de lui jeter deux sous, lui confierait peut-être sa fortune. -La leçon subie d'une faillite de quinze cents millions confiés au -premier venu n'est-elle pas oubliée déjà? Les deux milliards qui -viennent de s'évaporer entre les deux Amériques ont-ils appris quelque -chose? Rien. Rien. Rien. - -«Pénétrez-vous de cette vérité, en y conformant vos actes,--mais en -criant au paradoxe, si des clients vous la redisaient! Vous n'avez point -d'or? Feignez d'en manier! L'or est comme les femmes, il vient vite à -qui s'en occupe toujours. Quant aux «artistes», peignez-vous la tête de -leur souvenir.--Fuyez les humbles et les tristes, et les Pauvres: ils -sont contraires à la lumière de l'or. - -«Bref, rappelez-vous chaque matin le mot du vieux Laffitte mourant, et -disant à ses fils: «Comment j'ai fait pour gagner mes millions?... EN NE -FRÉQUENTANT JAMAIS QUE DES GENS HEUREUX!» Sur ce, bonsoir, jeune -homme!... Une fois au pouvoir exécutif, si je vois que vous avez renoncé -aux rêves et suivi mon conseil, eh bien, en retour de votre confiance et -de votre visite, la veille de quelque conversion, je vous ferai signe. -C'est reçu.» - -Ce disant, Pied m'ayant salué, sortit.--Là-bas deux surveillants le -réintégrèrent dans la prison.--Je m'enfuis. - - * - - * * - -Je dus m'aliter quelques jours à l'hôtel, cet entretien m'ayant très -fortement impressionné. - -De retour à Paris, ce 27 janvier 1889, que vois-je sur tous les murs? -Les affiches électorales du citoyen Pied! Son évasion officielle!... Ah! -comme il fait valoir ses titres! Quelles géniales fautes de français! -Son triomphe est assuré.--Et cette image où, dans une barque, sous le -feu des batteries d'un fort lointain, le voici voguant vers un soleil -levant au ras des flots, ayant derrière lui deux femmes en tuniques -blanches, l'une couronnée d'épis, l'autre tenant un glaive!--Je cours -bien vite aux urnes voter pour lui, talonné de près, je l'espère, par -ceux les plus éclairés de mes lecteurs. Me Pied n'a-t-il pas, sur tous -les Honorables qu'il a réellement égalés, l'immense supériorité _d'avoir -su, au moins, ce qu'il faisait_? - -Mais, j'y songe! Pourvu que ce candidat modèle ne se heurte pas, -inopinément, contre l'un de ces engouements de la foule pour un inconnu -qui passe...--engouements mystérieux devant lesquels prévisions, -calculs, sentences, deviennent de la fumée sous une rafale,--et qui -semblent allumer, tout à coup, au front de ce passant, comme la lueur -d'un destin[11]! - - [11] Ici se terminait la première version de ce conte; sur une copie - postérieure, Villiers de l'Isle Adam ajoutait les lignes suivantes: - - «Heureusement, je n'aperçois, sur les murs, que les affiches d'un - certain boulanger nommé Jacques--et je ne présume pas que ce - compétiteur puisse l'emporter _sur un homme d'une valeur aussi - convenue_ que notre digne et si clairvoyant incendiaire.» - - - - -L'AMOUR SUBLIME - - -M. Evariste Rousseau-Latouche, député de l'un de nos départements les -plus éclairés, siégeait au centre gauche de notre Parlement. - -Au physique, c'était un de ces hommes qui ont toujours eu l'air d'un -oncle. - -Quarante-cinq ans, environ; l'encolure un peu molle, résistante -pourtant; la chair des joues offrait quelques menues bouffissures, l'âge -ayant ses droits; mais il en humectait chaque matin, de crèmes diverses, -la couperose. Le nez long et froid. Les yeux grisâtres. La lèvre -inférieure franche, rouge, un peu épaisse: la supérieure très fine et -formant la ligne quatrième de la carrure du menton. La voix bien -timbrée, précise. Brun encore, mais ceci grâce à ces innocentes -«applications» de teinture qui sont de mode. - -C'était le type de l'homme de nos jours, exempt de superstitions, ouvert -à tous les aspects de l'esprit, peu dupe des grands mots, cubique en ses -projets financiers, industriels ou politiques. - -En 1876, il avait épousé mademoiselle Frédérique d'Allepraine, la -tutrice de cette orpheline de dix-sept ans la lui ayant accordée à cause -de l'extérieur, à la fois sérieux et engageant, de cet honnête -homme;--et puis les situations se convenaient... - -Rousseau-Latouche avait fait sa fortune dans les lins. Il ne s'était -enrichi que par le travail--et, aussi, grâce à quelque peu de -savoir-faire,--sans parler de certaines circonstances dont il est -convenu que les sots seuls négligent de profiter; tout le monde -l'estimait donc, de l'estime actuelle. - -Au moral, il avait les idées françaises d'aujourd'hui, les idées, ayant -cours,--excepté en quelques négligeables esprits. Ses convictions se -résumaient en celles-ci: - -1º Qu'en fait de religions, tous les cultes imaginables ayant eu leurs -fervents et leurs martyrs, le Christianisme, en ses nuances diverses, ne -devait plus être considéré que comme un mode analogue de cette -«mysticité» qui s'efface d'elle-même--brume traversée par le soleil -levant de la Science; - -2º Qu'en fait de politique, le régime royal en France (et ailleurs), -ayant fait son temps, s'annule également, de soi-même; - -3º Qu'en fait de morale pratique, il faut, tout bonnement, se laisser -vivre selon les règles salubres de l'honnêteté (ceci autant que -possible),--sans être hostile au Bien, c'est-à-dire au Progrès; - -4º Qu'en fait d'attitude sociale, le mieux est de laisser, en souriant, -pérorer les gens en retard, dont le cerveau n'est pas d'une pondération -calme et dont les derniers groupes tendent à disparaître comme les -Peaux-Rouges. - -Bref, c'était un être éminemment sympathique, ainsi que le sont, de nos -jours, presque tous ceux qui--les mains vides, mais ouvertes--sont doués -d'assez d'empire sur eux-mêmes pour pouvoir prononcer, non seulement -sans rire, mais avec une sincérité d'accent convaincante, le mot -_Fraternité_,--c'est-à-dire le mot le plus lucratif de notre époque. - -Madame Rousseau-Latouche, née Frédérique d'Allepraine, en tant que -nature, différait de son mari. - -C'était une personne atteinte d'âme,--un être d'_au delà_ joint à un -être de terre. Elle était d'un genre de beauté à la fois grave, exquis -et durable. Il ressortait de sa personne une sympathie pénétrante, mais -qui humiliait un peu. Le regard chaste et froid de ses yeux bleus -éclairait, d'intérieurement, sa transparente pâleur; et la grâce de son -affabilité charmait,--bien qu'un peu glacée, à cause des gens dont le -sourire trop volontiers s'affine. - -En dépit des trente ans dont elle approchait, elle pouvait inspirer les -sentiments d'un amour auguste, d'une passion noble et profonde. Quelque -surpris que fussent, à sa vue, les visiteurs ou même les passants, il -était difficile de ne pas se sentir moins qu'elle en sa présence,--et de -ne pas rendre hommage à la simplicité si tranquillement élevée de cet -être d'exception perdu en un milieu d'individus affairés. Dans les -soirées elle semblait, malgré son évidente bonne volonté, si étrangère à -son entourage, que les femmes la déclaraient «supérieure» avec un -demi-sourire qui servait la transition pour parler de choses plus gaies. - -Ses goûts étaient incompréhensibles, extraordinaires. Ainsi, musicienne, -elle n'aimait exclusivement et sans jamais une concession, que cette -musique dont l'aile porte les intelligences bien nées vers ces régions -suprêmes de l'Esprit qu'illumine la persistante notion de Dieu,--d'une -espérable immortalité en cette incréée «Lumière» où toute souffrance -mortelle est oubliée. - -Elle ne lisait que ces livres, si rares, où vibre la spiritualité d'un -style pur. Peu mondaine, malgré les exigences de sa position, c'était à -peine si elle acceptait de figurer en d'inévitables ou officielles -fêtes. Taciturne, elle préférait l'isolement, chez elle, dans sa -chambre, où sa manière de tuer le temps consistait, le plus souvent, à -prier, en chrétienne simple, pénétrée d'espérance. Privée d'enfants, ses -meilleures distractions étaient de porter, elle-même, à des pauvres, -quelque argent, des choses utiles, ceci le plus possible, et en -calculant de son mieux ces dépenses; car Evariste, sans précisément -l'entraver ici, serrait devant toutes exagérations, et non sans sagesse, -les cordons de la bourse. - -M. Rousseau-Latouche, en conservateur sagace, en esprit éclectique, aux -vues larges, comprenant toutes les aberrations des êtres non parvenus -encore à sa sérénité intellectuelle, non seulement trouvait très -excusable, en sa chère Frédérique, cette «mysticité» qu'il qualifiait de -féminine, mais, secrètement, n'en était point fâché. Ceci pour plusieurs -motifs concluants. - -D'abord, parce que, si ce genre de goûts témoignait, en elle, d'une race -«noble», le mieux est, aujourd'hui, d'absoudre, avec une indulgence -discrète (une déférence, même), ces particularités d'atavisme destinées -à s'atténuer avec les générations. On ne peut extirper, sans danger, ces -espèces de taches de naissance,--qui, d'ailleurs, donnent du piquant à -une femme. Puis,--tout en reconnaissant, en soi-même, la fondamentale -frivolité de pareilles inclinations, on doit ne pas oublier qu'en de -certains milieux influents encore, et dont les préjugés sont par -conséquent ménageables, on peut être fier, négligemment, de laisser -constater, en sa femme, ces travers sacrés, flatteurs même, et qu'ainsi -l'on utilise. C'est une parure distinguée. - -Ensuite, cela présente--en attendant qu'il soit trouvé mieux--des -garanties d'honnêteté conjugale des plus appréciables, aux yeux surtout -d'un homme d'Etat, absorbé par des labeurs d'affaires, de législature, -etc.,--qui, enfin, «n'a pas le temps» de veiller avec soin sur son -foyer. En somme donc, ces diverses tendances d'un tempérament imaginatif -constituant, à son estime, en sa chère femme, une sorte de préservatif -organique, une égide naturelle contre les nombreuses tentations si -fréquentes de l'existence moderne, Evariste,--bien qu'hostile, en -principe, à leur essence,--avait fait, en bon opportuniste, la part du -feu. Que lui importait, après tout? Ne vivons-nous pas en un siècle de -pensée libre? Eh bien! du moment où cela non seulement ne le gênait pas, -mais--redisons-le--lui pouvait être utile, flatteur même, entre temps, -pourquoi ce clairvoyant époux eût-il risqué sa quiétude, en essayant, -sans profit, de guérir sa femme de cette maladie incurable et natale -qu'on appelle l'âme?... Tout pesé, ce vice de conformation ne lui -semblait pas absolument rédhibitoire. - -Presque toute l'année, les Rousseau-Latouche habitaient leur belle -maison de l'avenue des Ternes. L'été, aux vacances de la Chambre, -Evariste emmenait sa femme en une délicieuse maison de campagne, aux -environ de Sceaux. Comme on n'y recevait pas, les soirées étaient, -parfois, un peu longues; mais on se levait de meilleure heure. Un peu de -solitude, cela retrempe et rassoit l'esprit. - -De grands jardins, un bouquet de bois, de belles attenances, entouraient -cette propriété d'agrément. N'étant pas insensible aux charmes de la -nature, M. Rousseau-Latouche, le matin, vers sept heures, en veston de -coutil à boutonnière enrubannée et le chef abrité d'un panama contre les -feux de l'aurore, ne se refusait pas, tout comme un simple mortel, à -parcourir, le sécateur officiel en main, ses allées bordurées de -rosiers, d'arbres fruitiers et de melonnières. Puis, jusqu'à l'heure du -déjeuner, il s'enfermait en son cabinet, y dépouillait sa -correspondance, lisait, en ses journaux, les échos du jour, et songeait -mûrement à des projets de loi--qu'il s'efforçait même de trouver -urgents, étant un homme de bonne volonté. - -Pendant la journée, madame s'occupait des nécessiteux que le curé de la -localité lui avait recommandés:--ce qui, avec un peu de musique et de -lecture, suffisait à combler les six semaines que l'on passait en cet -exil. - -Vers la fin de juillet, l'an dernier, les Rousseau-Latouche reçurent, à -l'improviste, la visite exceptionnelle d'un jeune parent venu de -Jumièges, la vieille ville, et venu pour voir Paris--sans autre motif. -Peut-être s'y fixerait-il, selon des circonstances--si difficiles à -prévoir aujourd'hui. - -M. Bénédict d'Allepraine se trouvait être le cousin germain de -Frédérique. Il était plus jeune qu'elle d'environ six années. Ils -avaient joué ensemble, autrefois, chez leurs parents; et, sans s'être -revus depuis l'adolescence, ils avaient toujours trouvé, dans leurs -lettres de relations, entre famille, un mot aimable les rappelant l'un à -l'autre. C'était un jeune homme assez beau, peu parleur, d'une douceur -tout à fait grave et charmante, de grande distinction d'esprit et de -manières parfaites, bien que M. Rousseau-Latouche les trouvât (mais avec -sympathie) un peu «provinciales». - -Or, par une coïncidence vraiment singulière, étant surtout donnée la -rareté de ces sortes de caractères, la nature intellectuelle de Bénédict -d'Allepraine se trouvait être pareille à celle de Frédérique. Oui, le -tour essentiellement pensif de son esprit l'avait malheureusement -conduit à certain dédain des choses terre à terre et à l'amour exclusif -des choses d'en haut: ceci au point que sa fortune, bien que des plus -modestes, lui suffisait, et qu'il ne s'ingéniait en rien pour -l'augmenter, ce qui confinait à l'imprévoyance. - -Ce n'était pas qu'il fût né poète; il l'était plutôt _devenu_, par un -ensemble de raisonnements logiques et, disons-le tout bas, des plus -solides, à la vue de toutes les feuilles sèches dont se payent, jusqu'à -la mort, la plupart des individus soi-disant positifs. S'il acceptait de -«croire» un peu par force, aux réalités relatives dont nous relevons -tous, bon ou mal gré nous, c'était avec un enjouement qui laissait -deviner la mince estime qu'il professait pour la tyrannie bien -momentanée de ces choses. Bref, il s'était, de très bonne heure--et ceci -grâce à des instincts natals--détaché de bien des ambitions, de bien des -désirs, et ne reconnaissait, pour méritant le titre de sérieux, que ce -qui correspondait aux goûts sagement divins de son âme. - -Hâtons-nous d'ajouter que, dans ses relations, c'était un coeur d'une -droiture excessive, incapable d'un adultère, d'une lâcheté, d'une -indélicatesse, et que cette qualité, comme le rayon d'une étoile, -transparaissait de sa personne. Quelque réfractaire qu'il se jugeât -quant à l'action violente, s'il eût découvert, au monde, telle belle -cause à défendre qui ne fût illusoire qu'à, demi, certes il se fût donné -la peine d'être ce que les passants appellent un homme, et de façon, -même, probablement, à démontrer, sans ostentation, le néant, -l'incapacité de ceux qui l'eussent raillé sur les nuages de ses idées -généreuses; mais, cette belle cause, il ne l'entrevoyait guère au milieu -du farouche conflit d'intérêts qui, de nos jours, étouffe d'avance, sous -le ridicule et le dédain, tout effort tenté vers quoi que ce soit -d'élevé, de désintéressé, de digne d'être.--S'isolant donc en soi-même, -avec une grande mélancolie, c'était comme s'il se fût fait naturaliser -d'un autre monde. - -Bénédict reçut un accueil amical chez les Rousseau-Latouche; on -s'ennuyait, parfois; ce jeune homme représentait, au moins pour -Evariste, quelques heures plus agréables, une distraction. Puis, il -était de la famille, M. d'Allepraine dut céder à l'invitation formelle -de passer les vacances avec eux. - -En quelques jours, Frédérique et Bénédict, s'étant reconnus _du même -pays_, se mirent, naturellement, à s'aimer d'un amour idéal, aussi -chaste que profond, et que sa candeur même légitimait presque -absolument. Certes ils n'étaient pas sans tristesse; mais leur sentiment -était plus haut que ce qui leur causait cette tristesse.--Oh! cependant, -ne pas s'être épousés! Quel éternel soupir! Quel morne serrement de -coeur! - -L'épreuve était lourde.--Sans doute ils expiaient quelque ancestral -crime! Il fallait subir, sans faiblesse, la douleur que Dieu leur -accordait, douleur si rude qu'ils pouvaient se croire des élus. - -Rousseau-Latouche, en homme de tact, s'aperçut très vite de ce nébuleux -sentiment dont leurs organismes moins équilibrés que le sien, les -rendaient victimes. Comment l'eussent-ils dissimulé? C'était lisible en -leur innocence même--en la réserve qu'ils se témoignaient. - -Evariste,--nous l'avons donné à entendre,--était un de ces hommes qui -s'expliquent les choses sans jamais s'emporter, son calme énergique lui -conférant le don d'_étiqueter_ toujours, d'une manière sérielle, un fait -quelconque, sans l'isoler de son ambiance,--et, par conséquent, de le -dominer, en l'utilisant même, s'il se pouvait,--dans la mesure du -convenable, bien entendu. - -Si donc son premier mouvement, instinctif, immédiat, fut de congédier -Bénédict sous un prétexte poli, le second fut tout autre, après -réflexion:--toute autre! - -Étant données, en effet, ces deux natures «phénoménales», il fallait -bien se garder, au contraire, de renforcer, en le contrecarrant, en -ayant même l'air de le remarquer, cette sorte d'«angélisme» futile, ce -cousinage idéal dont il redevait à lui-même de dédaigner d'être jaloux, -du moment où il en tenait solidement l'objet réel. Leur honnêteté, qu'il -sentait impeccable, le garantissait. Dès lors, il ne pouvait qu'être -flatté, dans sa vanité d'homme de quarante-cinq ans, d'avoir pour femme -une personne, qu'un jeune homme aimait--et aimerait--_en vain_! La -_qualité_ de leur inclination réciproque, il la comprenait exactement. -C'était une sorte d'affectif, de morbide et vague penchant, éclos de -trop mystiques aspirations et sans plus de consistance matérielle que le -vertige résulté d'un duo de musique allemande, chanté avec -une exagération de laisser-aller. Il lui suffirait, à lui, -Rousseau-Latouche, d'un peu de circonspection pour circonscrire ce -prétendu «amour» dans ces mêmes nuages d'où il émanait, et paralyser, -d'avance, en lui, toutes échappées vers nos pâles mais importantes -réalités. Il était bon de temporiser. Rien d'alarmant, en cette fumée -juvénile, qui se dégageait--d'un couple de cerveaux ébriolés par une -manière de tour de valse,--dans l'azur, et qui se disséminerait de -soi-même au vent des désillusions de chaque jour. - -Tous deux étaient, à n'en pas douter, d'une intégrité de conscience -aussi évidente que la transparence du cristal de roche; ils étaient -incapables d'un abus de confiance, d'une déshonnête chute en nos -grossièretés sensuelles,--enfin d'un adultère, pourvu, bien entendu, que -le Hasard ne vînt pas les tenter outre mesure. Son mariage leur était -aussi désespérant que sacré,--car leur nature était de prendre au -sérieux ces sortes de choses au point qu'ils eussent rougi de -s'embrasser en cachette comme d'une insulte mutuelle! Dès lors, tous -deux ne méritaient, au fond--(avec son estime!)--qu'un doux sourire. Il -était l'homme,--eux étaient des enfants,--des «bébés» ivres -d'intangible!--Conclusion: la ligne de conduite que lui dictaient la -plus élémentaire prudence et le sentiment de sa rationnelle supériorité, -devait être de fermer les yeux, de ne rien brusquer, de laisser, enfin, -s'user, faute d'aliment physique, ce platonique «amour» -qui,--supposait-il,--si nulle absolvable occasion, nulle circonstance... -irrésistible... ne leur était offerte, pour ainsi _de force_, n'avait -rien de vraiment sérieux,--et qu'au surplus les souffles hivernaux de la -rentrée à Paris (en admettant, par impossible, qu'il durât jusque-là) -dissiperaient comme un mirage. Il n'en resterait entre eux trois qu'un -innocent souvenir de villégiature,--agréable, même, à tout prendre. - -Cependant, les soirs,--dans les promenades aux jardins,--au déjeuner, au -dîner, surtout dans le salon, lorsqu'on s'y attardait en -causerie,--quelle que fût la retenue froide qu'ils se témoignaient, -Frédérique et Bénédict semblaient se complaire à ne parler que -d'«idéalités» de _surexistence par delà le trépas_, d'unions futures, de -nuptiales fusions célestes,--ou de choses d'un art très élevé,--choses -qui, pour M. Rousseau-Latouche, n'étaient, au fond, que des rêveries, -des jeux d'esprit, du clinquant. - -En vain cherchait-il, de temps à autre, à ramener la conversation sur un -terrain plus solide,--le terrain politique par exemple:--on l'écoutait, -certes, avec la déférence qui lui était due; mais, s'il s'agissait de -lui répondre, on ne pouvait que se reconnaître trop peu versés en ces -questions graves, et aussi d'une intelligence trop insuffisamment -pratique, pour se permettre de risquer un avis en cette matière.--De -sorte que, par d'insensibles fissures, la conversation glissait entre -les mains (cependant bien serrées) du conversateur, et s'enfuyait en -rêves mystiques. Bref, ils avaient l'air de fiancés que séparait un -tuteur opiniâtre, et qui, à force d'ennuis, devenus insoucieux de se -posséder sur la terre, faisaient, naïvement, leurs malles devant lui, -Rousseau-Latouche, député du centre, pour les sphères éthérées. - -C'était l'absurde s'installant dans la vie réelle. - -Ceci dura quinze longs jours, au cours desquels Evariste, tout en -n'ayant qu'à se louer de sa femme et de Bénédict au point de vue des -convenances, en était tout doucement arrivé à se sentir comme _étranger_ -chez lui. Il ne pouvait s'expliquer ce phénomène, trouvant au-dessous de -sa dignité de prendre au sérieux l'impalpable. Bien souvent il avait eu, -de nouveau, la violente démangeaison de congédier Bénédict,--poliment, -mais en ayant soin d'isoler Frédérique de cette scène d'adieux qui, -présumait-il, ne se fût point terminée sans tiédeur. Et toujours le -motif qui l'avait maintenu dans l'espèce de neutralité modérée dont il -avait préféré l'option dès le principe, n'était autre que la dédaigneuse -pitié qu'il ressentait, disons-nous, pour cet immatériel amour, et qu'il -eût eu l'air de reconnaître, comme VALABLE, en s'effarouchant. Oui, -c'était un homme trop soucieux de sa dignité morale pour accéder à cette -concession risible. - -A de certains moments, il en venait à _regretter_ de ne pouvoir, -vraiment, leur adresser aucun reproche, fondé sur la moindre -inconséquence de leur part. C'est qu'il avait affaire non pas à des -amoureux de la vie, mais à des amants de la Vie. A la fin, ceci l'énerva -jusqu'à refroidir l'amour que Frédérique lui avait inspiré si longtemps. -Les êtres _trop_ équilibrés ne pardonnent pas volontiers l'âme, lorsque, -par des riens inintelligibles pour eux (mais très sensibles), elle les -humilie de son inviolable présence. L'âme prend, alors, à leurs yeux, -les proportions d'un grief: et, même amoureux, cela les dégoûte bientôt -de tout corps affligé de cette infirmité. - -C'est pourquoi l'idée vint à Evariste,--l'idée étrange et cependant -_naturelle_!--de les humilier à son tour, de leur montrer, de leur -PROUVER qu'ils étaient, «au fond», des êtres de chair et d'os comme lui, -et comme «tout le monde»!... Et que, sous les dehors de leurs belles -phrases, plus ou moins redondantes, mais aussi creuses qu'idéales, se -cachaient les sens purement _humains_ d'une passion _très banale_!... Et -que ce n'était pas la peine de le prendre de si haut avec les choses -terrestres, quand après tout l'on n'en faisait fi qu'en paroles! - -Il se mit donc--sans trop se rendre compte de la vilenie compassée d'un -tel procédé--à leur tendre des pièges! à les laisser seuls, aux jardins, -par exemple,--alors qu'il les observait de loin, muni d'une forte -jumelle marine.--(Oh! certes, dès le premier baiser, par exemple, il -serait survenu, et leur eût, en souriant, fait constater leur hypocrite -faiblesse!)... Malheureusement pour lui, Frédérique et Bénédict ne -donnèrent, en ces occasions, aucune prise à ses remontrances, ne -réalisèrent pas son singulier _espoir_. Ils se parlèrent peu, et se -séparèrent bientôt, sans affectation, par simple convenance. Frédérique -devant aller rendre ses visites à des pauvres, Bénédict lui remettait un -peu d'or, pour l'aider en ces futilités toutes féminines. De là les -quelques paroles entre eux échangées. Evariste les trouvait au moins -imbéciles. - -Le fait est qu'aux yeux d'un jeune homme ordinaire, de ce que l'on -appelle un Parisien, Bénédict eût passé pour un simple sot et Frédérique -pour une coquette s'amusant d'un provincial. Rien de plus. Cependant le -lien qui les unissait, pour vague qu'il fût, était, positivement, plus -solide que... s'ils eussent été coupables. Evariste, qui tout d'abord -s'était épuisé, en manifestations tendres, pour Frédérique (la sentant -comme s'échapper), avait renoncé à la lutte devant le dévoué sourire de -sa femme. Il semblait n'en être plus, à présent, que le propriétaire; -une dédaigneuse aversion pour cette malheureuse insensée s'aigrissait en -son raisonnable coeur centre-gauche. Cette énigmatique passion que -Bénédict et Frédérique paraissaient n'éprouver que sous condition -perpétuelle d'un sublime Futur, il finissait par la reconnaître pour la -plus vivace de toutes, pour l'indéracinable, celle sur quoi s'émoussent -tous les sarcasmes. Il sonda le mal d'un coup d'oeil: le divorce était -l'unique issue!--Il fallait le rendre inévitable, le _forcer_,--car -Frédérique, en bonne chrétienne, s'y fût refusée à l'amiable, le divorce -étant défendu.--L'indifférente résignation qu'elle avait mise à -supporter les cauteleuses tendresses de son mari le prouvait d'avance, -outre mesure, et celui-ci ne s'illusionnait pas à cet égard. - -En ces conjectures, le mieux d'en finir était le plus tôt: la situation -devenant intolérable. - -L'épisode avait duré cinq semaines; c'était trop! Il en avait par-dessus -les oreilles! Ayant négligé, à force de souci, ses lotions normales de -teinture, sa barbe et ses cheveux étaient _devenus_ réellement gris. Il -fallait agir sans le moindre retard, car l'excellent homme comptait se -marier en toute hâte, aussitôt, s'il se pouvait, après le prononcé du -Tribunal. - -Soudainement, il annonça donc le prochain retour à Paris, et -simula,--comme dans les romans et pièces de théâtre les plus -rudimentaires,--un départ de deux ou trois jours: il allait, disait-il, -jeter un coup d'oeil sur l'état de son hôtel en l'avenue des Ternes. - -M. Rousseau-Latouche avait, tout justement, pour ami d'enfance, non -point le commissaire de police de Sceaux, mais un commissaire de police -des environs, qu'il avait fait nommer à ce poste. - -Il alla donc le trouver et s'ouvrit à lui, ne lui taisant rien, lui -précisant les choses telles qu'elles étaient, avec une clarté -d'élocution dont il manquait à la Chambre, mais qu'il trouvait quand il -s'agissait d'élucider ses affaires personnelles.--Tout fut raconté à -dîner, en tête à tête. - -Il fallut du temps, quelques heures, pour que le commissaire se rendît -un compte exact de la situation, qu'il finit par entrevoir, à la longue, -grâce à la sagacité spéciale qui est inhérente à cette profession. - -On arriva donc, en tapinois, le _lendemain_ «du départ», afin de ne rien -brusquer, d'endormir tous soupçons. Deux heures après le dernier train -du soir, on pénétra dans la maison, grâce aux clefs doubles d'Evariste, -dont toutes les mesures étaient prises. - -Il faisait une nuit d'automne, superbe, douce, bien étoilée. - -On monta l'escalier, sans faire le moindre bruit. Il était près d'une -heure du matin: le point capital était de les surprendre comme on dit, -_flagrante delicto_. - -La porte du salon n'était pas fermée, on parlait à l'intérieur. Le -commissaire, avec des précautions extrêmes, ouvrit sans que la serrure -grinçât. Quel spectacle écoeurant s'offrit alors, à leurs yeux hagards! - -Les deux amants, le dos tourné à la porte, et chacun les mains jointes -sur le balcon d'une fenêtre ouverte, aussi bien vêtus qu'en plein midi, -contemplaient, l'un vers l'autre, l'auguste nuit de lumière, avec des -regards d'espérance, et récitaient ensemble, à l'unisson, leur prière du -soir, d'une voix lente, mais dont la terrible simplicité d'accent -semblait devoir glacer le sourire des gens les plus éclairés. - -A ce tableau, M. Rousseau-Latouche demeura comme saisi d'une sorte -d'hébétement grave: sur le moment, il eut, même, comme un vertige et -craignit pour sa raison!--Son ami, le froid commissaire de police, -reçut, entre ses bras, cet homme d'Etat chancelant, et d'un ton de -commisération profonde lui dit alors naïvement à l'oreille ce peu de -mots: - ---Pauvre ami! Pas MÊME... _trompé_!... - -La légende nous affirme (hâtons-nous de l'ajouter) qu'il se servit d'une -expression plus technique, chère à Molière. - -Le fait est que pour l'honorable M. Rousseau-Latouche, ç'avait été jouer -de malheur d'être tombé sur deux êtres aussi... _intraitables_! - - - - -LE MEILLEUR AMOUR - - -Entre les êtres destinés non pas au bonheur convenu, mais au réel -bonheur, nous devons compter un jeune Breton nommé Guilhem Kerlis. On -peut dire qu'il naquit sous une étoile heureuse, et que peu d'hommes, en -leur amour, furent plus favorisés que lui. Cependant, combien simple fut -son histoire! - -Ce fut en 1882, à la brune d'un beau soir de septembre, qu'Yvaine et -Guilhem se rencontrèrent dans la campagne de Rennes, près d'une barrière -de prairie. Yvaine, fort jolie, avait seize ans; c'était la fille unique -d'une métayère presque pauvre; elles habitaient le gros bourg de -Boisfleury, près de la ville. - -Ce soir-là, suivie de deux génisses et d'une demi-douzaine de brebis, -tout son troupeau, elle rentrait. - -Guilhem, beau gars de dix-huit ans, était le fils d'un garde-chasse du -baron de Quélern: il rentrait aussi, son gibier en gibecière. Tous deux, -s'étant regardés, s'étonnèrent de ne pas s'être vus plus tôt, car le -bourg n'était pas à plus de deux lieues de la chaumière du garde. Autour -d'eux, les champs de luzerne, les avoines fauchées, encore mêlées de -fleurs, et, venues du lointain, les senteurs des bois embaumaient l'air -vespéral. Ils se dirent quelques paroles. - -Yvaine offrit à Guilhem des bluets qu'elle avait au corsage. Guilhem lui -fit présent d'une belle perdrix rouge, et l'on se sépara sur un -rendez-vous que la jeune fille accorda sans hésiter, car on avait parlé -mariage--et Guilhem, tout de suite, lui avait plu. - -Ils se revirent le lendemain, non loin de Boisfleury, dans un sentier -que l'automne parsemait déjà de feuilles dorées;--ce fut la main dans la -main qu'ils échangèrent de naïves confidences, sans même penser qu'ils -s'aimaient.--Puis, tous les jours, jusqu'à la fin d'octobre, Guilhem la -revit, se passionnant pour elle. - -C'était un grave coeur plein de croyances, dont les sentiments étaient à -la fois purs, ardents et stables. Yvaine était joueuse, engageante et -d'un babil d'oiseau; peut-être un peu trop rieuse. Ils se fiancèrent -avec d'innocents baisers, de doux projets de ménage. - -Et c'était une longue étreinte silencieuse, lorsqu'ils se quittaient. - -Comme Guilhem avait gardé son secret, même pour son père, le vieux garde -attribuait l'air nouvellement soucieux de son fils aux seules approches -du moment de la conscription--ce qui entrait pour une part, aussi, dans -la vérité.--L'ancien sergent lui donnait, à souper, des conseils pour -réussir au régiment. - - * - - * * - -Le primitif Guilhem aimait donc avec ferveur, avec foi--sans remarquer -qu'Yvaine, étant seulement très jolie, mais sans une lueur de beauté, ne -pouvait être qu'incapable de sentiments bien solides. - -Amoureuse, peut-être; amante, sa nature s'y refusait. Certes, elle se -fût peu défendue, s'il eût voulu, d'avance, en obtenir des privautés -conjugales plus sérieuses que des baisers et des étreintes; mais, en ce -croyant, une sorte d'effroi de ternir sa fiancée maîtrisait la fièvre -des désirs, l'emportement de la passion, de tels entraînements, trop -oublieux de l'honneur, sentaient le sacrilège, et ceci les réfrénait. -Yvaine, de tempérament plus frivole, regrettait, au fond de ses idées, -qu'il eût si fort cette qualité du respect;--et même son inclination -pour lui s'en attiédit un peu. Elle avait envie de rire, parfois, de ce -trop grave amour--qu'elle comprenait à l'étourdie, et selon d'étroites -sensations; bref, elle eût bien préféré que Guilhem fût «plus amusant»; -mais un mari (se disait-elle), ce doit sans doute être comme cela, -_d'abord_. - -Au moment des adieux, quand Guilhem tomba au service militaire, elle -ressentait pour lui plutôt de l'amitié que de l'amour. Cependant, ils -échangèrent la bague; elle l'attendrait. Cinq ans de fidélité! -N'était-ce pas compter sur un rêve que d'y croire, l'ayant bien -regardée? Pourtant l'idée ne vint même pas à Guilhem qu'elle pût manquer -à sa parole. - -Le matin de son départ, au moment de s'éloigner vers la ville, il lui -dit, la tenant embrassée: «Va, je reviendrai sous-lieutenant, avec la -croix.--Ah! mon Guilhem, lui répondit-elle (avec un accent si sincère -qu'elle en fut dupe elle-même sur le moment), si tu te faisais tuer à la -guerre, je te jure que je me ferais religieuse!» Il eut un -tressaillement: c'était la promesse inespérée! Dans un élan de tendresse -profonde, il lui ferma les paupières d'un long baiser... C'était scellé! -Ils étaient mari et femme. On s'écrirait toutes les semaines.--La -vérité, c'est qu'Yvaine l'avait entrevu en uniforme d'officier, ce qui -l'avait transportée. Ils se séparèrent, les yeux en pleurs, n'ayant l'un -de l'autre qu'une petite photographie, tirée par un artiste de passage, -au prix d'un franc. - -Guilhem fut incorporé dans les chasseurs d'Afrique et dirigé sur la -province d'Alger. - - * - - * * - -Les premières lettres furent pour tous deux une joie charmante, presque -aussi douce que les premiers rendez-vous. L'éloignement avait rendu -Guilhem, pour la jeune fille, une sorte de «chose défendue» dont on la -privait, et qu'elle désirait par cela même. - -Puis, il y avait le devoir, maintenant qu'on s'était bien promis l'un à -l'autre. - -En six mois, cependant, les pâlissements de l'absence altérèrent un peu -la constance déjà longue d'Yvaine. Elle soupirait et s'ennuyait de cette -monotonie, de cette solitude. Sa parole jurée lui pesait parfois comme -une chaîne. Elle en était revenue à l'amitié. Ses lettres, sa seule -distraction, demeuraient toutefois les mêmes, ayant pris le pli des -phrases tendres. Celles de Guilhem témoignaient qu'il ne vivait de plus -en plus que d'elle--et d'espoir. Mais quatre ans et demi encore!... -Naïve, elle bâillait, parfois, en y songeant. Sur ces entrefaites, le -père de Guilhem, le vieux garde Kerlis, mourut, laissant un pécule des -plus modestes, que Guilhem plaça, par correspondance, pour jusqu'à son -retour. - -Cette présence, qui avait gêné la mère et la fille, ayant disparu, -celles-ci respirèrent plus à l'aise. La mère Blein, des plus accortes et -jolie encore, devint de moeurs un peu libres. - -Si bien qu'un jour, moins de dix mois après le départ de Guilhem, il -arriva comme si un absurde coup de vent eût passé tout à coup. - -Yvaine, en effet, par un soir de fête de village, s'en laissa dire par -un jeune élève de marine, venu en congé, qui la séduisit à l'improviste -et dut, après deux jours, la laisser seule. - -Elle comprit alors trop tard qu'elle avait commis, _en riant trop_, -l'irréparable.--Allons, c'était fini! Que faire? S'étourdir? Elle sentit -que la vie allait l'entraîner. - -Un mois après, à Rennes, elle avait un amant, qui l'installa, sans luxe -d'ailleurs. Bientôt, devenue fille galante, elle mena l'existence de -gros plaisirs qu'offre la province aux personnes désireuses de -«s'amuser». - -Cependant, par une féminine bizarrerie, elle avait gardé, au fond du -coeur, un faible pour le passé lointain qu'elle avait trahi si -follement. Les lettres douces et réchauffantes qu'elle recevait toujours -formaient un tel contraste avec le ton dont les «autres» lui -parlaient!... Ne sachant d'elle que ce qu'elle lui en apprenait, le -soldat continuait, là-bas, de la respecter et de la chérir. Il est des -soupirs qui éclairent: elle l'appréciait davantage, à présent!... De -sorte que, sans bien se rendre compte de ce qu'elle osait, elle lui -répondait avec la candeur d'autrefois, qu'elle retrouvait en lui -écrivant--lui laissant croire, par un jeu triste et pour gagner du -temps, qu'elle était toujours celle qu'il avait connue. - -Se savoir aimée de vrai, cela lui faisait du bien. Comment y renoncer? -Pourquoi le rendre si vite malheureux? Ne saurait-il pas toujours assez -tôt? Elle devait s'efforcer de faire durer l'illusion de Guilhem jusqu'à -la fin, s'il était possible. «Il a encore trois années!» se -disait-elle;--et cela l'enhardissait. Et puis, elle ne pouvait s'en -empêcher. C'était son seul et poignant bonheur.--«Tant mieux, s'il vient -me tuer, quand il apprendra mon inconduite!... pensait-elle. Soyons -_heureux_ d'ici là!»--Ce qui ne l'empêchait pas, lancée comme elle -était, de continuer, dans les intervalles, son train de fille qui -s'étourdit et se donne «du bon temps» avec les étudiants et les -officiers. - -Tout à coup, plus de lettres. C'était la cinquième année, aux premiers -mois seulement. - -Ce silence brusque la remplit d'une angoisse violente. Saurait-il? -A-t-il appris? Elle en fut d'autant plus consternée qu'au moment où ce -silence compta plusieurs semaines, elle se trouvait à l'hospice, -officiellement soignée, pour un mal abominable, gagné au cours de sa vie -joyeuse, et qui la défigurait. Voici ce qui s'était passé: - -Une fois incorporé dans son escadron, Guilhem, fort de son grave amour -et sûr de sa fiancée, s'était bientôt fait remarquer comme soldat -solide, studieux, exemplaire. Il lui semblait, chaque jour, qu'il -gagnait Yvaine et leur bonheur futur. De là, sa conduite irréprochable. -Ne vivant que des lettres qu'il recevait de France, et qui lui -remplissaient le coeur, Yvaine était là, pour lui! L'absence la -multipliait, sous le beau ciel oriental, et la mélancolie du désir l'y -faisait apparaître encore plus charmante, plus délicieuse que dans les -champs bretons. La joie, certaine pour lui, de l'avoir pour femme,--il -l'éprouvait ainsi, d'avance, et chaque jour l'en rapprochait. - -Lorsqu'il passa maréchal des logis avec la médaille militaire, son fier -contentement se doubla de l'écrire à sa digne et chère petite femme!... -Ah! comme, en son être, les mots foi, patrie, honneur, foyer, -conservaient toutes leurs vibrations virginales,--grâce à ce pur -sentiment qu'il avait emporté du pays!... Au point d'inaltérable -confiance où il était parvenu, Guilhem, en lisant les phrases où parfois -un mot trouble eût dû l'étonner, faisait la demande et la réponse--et -justifiait tout. - -Étant supposé qu'il eût soudainement appris de quelqu'un la réalité et -qu'à force de preuves l'évidence eût fait chanceler sa foi, quel noir -dégoût, quel poison, quelle horreur de vivre! Quel effondrement! Certes, -celui qui lui eût fourni ces preuves, sous prétexte «d'être dans le -vrai», n'eût-il pas été, dans son zèle aussi niais que maudissable, bien -moins un ami qu'un meurtrier? Les braves lettres de son honnête et -sainte petite Yvaine, n'était-ce pas pour lui le réel bonheur au milieu -de cette séparation forcée, mais saturée d'espérance, qui était, au -fond, la plus grande chance de sa vie? N'était-ce pas même le seul -bonheur possible, entre eux, que cette ombre? - -En admettant que son numéro l'eût exempté du service et qu'il eût -épousé, là-bas, son Yvaine, quelle différence! Après les ivresses -brèves, lorsqu'il se serait aperçu de la futile, oisive, inconsistante, -coquette et dangereuse nature de sa femme, que de pleurs secrets il eût -versés, lui qui ne pouvait concevoir que sacré le foyer conjugal!... - -Quel ennui bientôt! quelle vieillesse redoutable! quelle solitude à -deux, si toutefois une légèreté de sa femme n'eût pas amené quelque -tragique dénouement! - -Eh bien! au lieu de ce résultat _positif_ du bonheur soi-disant réalisé, -sa bonne étoile d'homme prédestiné à n'être que _réellement_ heureux -l'avait comblé de ces quatre ans et demi de félicité sans nuage, faite -d'espoir bien fondé, d'absence illusoire, de réconfortants souvenirs -chaque jour revécus! Et cela grâce à la duplicité mêlée d'effroi, grâce, -enfin, à la duplicité pardonnable de celle qu'il ne pouvait -soupçonner!... _Pardonnable?_ avons-nous dit. Certes, comment, en effet, -juger «coupables» ou «innocentes» ces sortes de natures? - -Autant prétendre les alouettes criminelles parce qu'elles ne peuvent -résister au miroir! - -Et si l'on objecte que ce bonheur n'était que le fruit d'un mensonge, -nous répondrons: cela prouve que, pour ceux qui en sont dignes, un Dieu -fait toujours naître le bien du mal. D'ailleurs, dans ce bas monde, quel -est le bonheur qui, au fond, ne tient pas à quelque mensonge? - -Une nuit, aux premiers mois de cette cinquième année, Guilhem fut -réveillé par le clairon. C'était une révolte d'Arabes. Il sauta en -selle; on chargea. - -L'escarmouche fut chaude; mais, moins d'une heure après, le mouvement -séditieux était réprimé. - -Comme l'on revenait au campement, sous la clarté des étoiles, deux ou -trois coups de feu lointains, attardés, retentirent; des balles -sifflèrent--et, soudain, se glissant du milieu des alfas, entre les -chevaux, une ombre passa. Sans doute quelque fuyard tenant à venger un -mort. - -En effleurant le maréchal des logis, et comme celui-ci levait son sabre, -l'Arabe étendit son flissah. De bas en haut, l'arme traversa la poitrine -de Guilhem, qui s'inclina, mourant, sur l'encolure de son cheval, -pendant que l'indigène disparaissait sous une étendue de dattiers, au -long de la route. - -On l'étendit sur une civière; mais il fit signe de s'arrêter; il -n'arriverait pas vivant. C'était fini. - -La pleine lune, au grand ciel africain, éclairait le groupe militaire. - -Le voyant, d'instants en instants, s'éteindre, tous ceux qui -l'entouraient, l'estimaient et l'aimaient, sentaient leurs yeux se -mouiller et le contemplaient, tête nue. - -Il tira de sa poitrine la petite photographie de la fiancée vénérée, -qu'il ne devait plus revoir, _mais qui lui avait juré, s'il était tué à -la guerre, de se consacrer à Dieu_. - -Puis, comme le réel bonheur ne peut se trouver, ici-bas, _qu'en -soi-même_, et que, par miracle, sa foi l'avait protégé contre tout -scandale extérieur, emportant ses nobles et pures croyances préservées, -il fit le signe de la croix. Alors, le visage rayonnant d'une joie -extatique, tranquille, nuptiale, et touchant de ses lèvres l'image de sa -chère et sainte femme, il expira doucement, d'un air d'élu. - - - - -LES FILLES DE MILTON - - -La jeune fille, tout à coup, soulevant un peu les paupières, et sans -qu'un autre mouvement dérangeât son attitude, regarda très fixement, -avec des yeux pénétrés d'une douce et poignante mélancolie, puis d'une -voix languissante: - ---Ma mère, enfin, lorsqu'un homme devenu débile et d'un esprit fatigué, -d'une intraitable humeur, n'est plus en état d'être utile aux siens ni à -personne, lorsque sa sénile vanité dont la suffisance fait sourire les -passants, paraît s'augmenter aux approches d'une seconde -enfance,--est-ce donc une criminelle prière que de demander à Dieu... de -lui faire miséricorde... jusqu'à le rappeler le plus tôt possible vers -la lumière... vers la vie éternelle? - -La vieille femme, sans répondre, détourna la tête avec un frisson. - ---C'est qu'en vérité me viennent des songeries... dangereuses! continua -Déborah Milton, de cette même voix douce, claire et traînante, et que je -me contiens mal de m'enfuir d'ici, parfois--pour bientôt revenir vous -porter secours, ma mère! vous offrir du feu et du pain! Qu'importe le -prix dont je les aurais payés! - ---Tais-toi, Dieu le défend! Gagner le salut par la foi, dans l'épreuve, -et ne murmurer jamais: voilà tout ce qu'il faut. - ---Mais... j'ai vingt ans, moi! Tu l'oublies peut-être un peu, mère. - ---Demain... tu auras mon âge. Tu verras... si tu y parviens. - ---Ce soir n'est pas demain. - ---Tais-toi. - -Un silence. - ---Tu es belle. Tu épouseras quelque jeune seigneur... espère, ma fille. - -A cette parole, Déborah Milton se leva froidement et se tint debout, -glacée et sévère. - ---Un jeune seigneur! Ah! je ne veux pas rire entre ces murs couleur de -sang! Quel d'entre eux voudrait pour femme de la fille d'un vieux rimeur -sans pain, qui vota pour la mort de son roi? Je n'espère pas même... un -pauvre ministre de Dieu... que le péril d'encourir la froideur du -dernier des sujets de Charles II détournerait de ma main... - ---Ton père a fait son devoir selon sa conscience! - ---Les hommes austères devraient se passer d'enfants! murmura la jeune -fille. - ---Déborah!... tu es cruelle pour d'autres que pour lui! - ---Oh! pardon, ma mère! - -Elle frappa de son poing léger la table nue. - ---C'est qu'aussi, à la fin, c'est horrible, cela! Toujours des rêves!... -des cieux!... des anges, des démons qui ressemblent à des formes de -nuages! Le ton dont ils parlent tout harnachés de leurs grelots de rimes -sonores, fait douter de la réalité qu'ils représentent: elle se tait, -l'agissante réalité. C'était bien la peine de devenir aveugle, pour voir -au fond de l'obscurité éternelle passer tant de creux fantômes. La foi -se nie dans une phrase trop bien cadencée, et qui attire l'attention sur -elle en détournant l'esprit de ce qu'elle énonce. On dit: «Je crois!» et -c'est fini. Peindre le ciel et l'enfer! Et le Paradis terrestre! Et -l'histoire de l'infortuné couple d'êtres dont nous descendons tous! O -tintement insupportable de mots vides! Creux travail! Et il faut, nous, -ma soeur et moi, s'atteler à la besogne! écrire, muettes, ces -divagations déraisonnables! Attendre, des fois, une heure, des vers -qu'il faut souvent raturer... Et quand nous dormons sur le papier, nous -réveiller à jeun, parfois,--et faire aller la plume... et toujours et -encore mettre du noir sur du blanc... et jeter là dedans notre jeunesse -annulée... alors qu'il y a là-bas, dans Londres, de bons abris, des -tables bien servies et de beaux jeunes hommes,--qui vous feraient un -accueil charmant! - -Elle se tut. - ---Mauvaises pensées! Résigne-toi! - ---Des mots! Tu as faim, j'ai faim!... Voilà la vérité. - ---Lui aussi a faim et ne se plaint pas, et de plus il souffre de vous -savoir dans une détresse dont il est la cause. - ---Allons! Deux choses le nourrissent: l'orgueil et la foi. Les poètes -sont des êtres qui prennent une distraction pour but, au mépris des -leurs et des peines qu'ils font supporter à ce qui les entoure. Rien ne -les atteint! ils sont au fond de leurs rêves! O vanité! Dire qu'il -s'imagine que ce «Paradis perdu» dominera les mémoires dans la -Postérité! Dérision! Le libraire n'en donnera pas ce qu'a coûté le -papier,--qu'il préfère même à notre pain. Bientôt nous serons en -haillons; mais il est aveugle, et c'est de ses rimes, non de ses filles, -qu'il est fier!... Et bourru jusqu'à nous battre! Non: c'est trop, je -n'obéirai plus! - ---Que veux-tu qu'il fasse? - ---Ne plus être! Alors on pourrait changer de nom, s'expatrier, vivre! Ma -soeur est jolie, et je suis belle. Eh bien, après? - ---Et ton honneur, enfant! comme tu en parles! - ---L'honneur des filles d'un vieux régicide?... D'un homme qui a -participé à tuer celui qui seul donne un sens à ce mot,--l'honneur! Tu -plaisantes, ma mère. Nous avons droit à l'honnêteté, voilà tout... On -hérite de tout, bon ou mauvais, de ceux qui nous engendrent... Nous -ferions pitié de prononcer ce mot: «notre honneur», devant ceux qui ont -qualité pour estimer et au jugement desquels seulement on doit tenir. - ---Tu parles comme il parlerait, s'il pensait comme toi. Mais il est des -hommes qui souriraient de ce que tu dis. - ---Eux-mêmes ne sauraient être que des menteurs: ce qui me dispenserait -d'essayer de les convaincre, de souffrir de leur blâme ou d'être fière -de leurs éloges. On les regarde, ils sont annulés,--et c'est fini. - ---J'ai l'idée que nous pourrions peut-être emprunter quelque argent, si -peu que ce soit, de M. Lindson. Nous ne lui avons rien demandé, jamais, -à celui-là. - ---Oui, je crois qu'il cherche à ne plus nous connaître, et qu'il n'ose -pas être assez lâche, sans quelque motif. Il nous prêterait, sûr de -n'être pas remboursé, et s'en autoriserait pour ne plus nous voir. Tu as -raison. Veux-tu que j'aille, seule ou avec toi? Ne plus nous -reconnaître! Il achèterait bien ce droit-là... deux écus, je pense. - -La vieille, regardant par la fenêtre: - ---Voilà, justement, M. Lindson;--on pourrait. - ---J'y vais. - -Rentre Emma, apportant du bois mort, un lourd fagot. - ---Là! - -Emma Milton courut à la huche, l'ouvrit, fureta derrière les assiettes -de terre, et la referma, frappant les deux battants avec violence. - ---Comment? Rien?... Où est le pain? - -Silence. - ---... - ---Ta soeur est allée chercher quelque chose... - ---Ah! Est-ce que le libraire a donné? - ---Non, c'est M. Lindson auquel elle est allée emprunter. - ---Oui: mais ce n'est pas sûr qu'il donne. - -Rentre Déborah. - ---Deux shillings! - -La vieille se cache la figure. - -Après un instant: - ---C'est Dieu qui nous les donne: remercions-le de sa miséricorde et -résignons-nous: il nous en donnera d'autres demain. - ---C'est presque une aumône, dit Emma. - ---Non, dit Déborah, c'est moins... je te dirai cela. - ---Donne toujours, je cours chercher à manger. - -Elle sort. - - * * * * * - -Milton parut. - -Le vieillard tâtait les murs du bout de sa canne. Son visage aux lignes -sévères, blêmi par les chagrins, son vaste front aux trois rides longues -et droites, ses yeux fixes et sans lumière, la noblesse mystique du tour -de son visage, ses grands cheveux aux longues mèches blanches partagées -au milieu... Un vieux pourpoint de velours marron et des chausses de -même,--et son grand col d'un blanc sali, noué par deux glands, ses -souliers à boucles et son chapeau puritain datant des jours de -Cromwell... - -Il entra. - ---Vous êtes là, n'est-ce pas? dit-il. - -On ne lui répondit pas, tout d'abord. - ---Oui, mon ami, dit la vieille femme. - -Déborah eut un mouvement d'épaules, Emma sourit. - ---Voici, mais écrivez lisiblement, ou je... Surtout ne changez pas les -mots qui me sont venus,--et n'interrompez pas, si je ne m'arrête... Vous -avez la manie de me souffler des mots qui me semblent justes, quand vous -me les dites, parce qu'ils m'étonnent..., et qui sonnent creux lorsque -vous relisez!... Le mot qui ne semble pas juste, isolément, est souvent -le plus exact, s'il vient d'ensemble: car il n'y a pas de mots, en -réalité: le seul poète est celui qui ne peut qu'aboyer magnifiquement sa -pensée... la rugir parfois,--la tonner souvent... Mais on ne l'entend -jamais que dans des rafales... Tant pis pour ceux qui n'entendent pas la -langue du pays d'où souffle en mes vers le vent de l'éternité... - -«... Et pour donner à démarquer le ronronnement du vers, les images, les -expressions, les tours d'intelligence, le mouvement de la pensée,--cela -se prend comme rien, sans le savoir! Et avec un peu de main, on ne copie -pas, on singe. On fait servir cela à n'importe quelle niaiserie... qui -passera oubliée, mais qui, aujourd'hui, empêche l'attention sur l'oeuvre -d'où procède cette bulle vide... et seule payée,--car le monde creux ne -paie et n'estime que le vide... Qu'importe! la pensée seule vivra: les -mots changent et se démodent vite; la pensée seule vivra,--car au fond -des choses il n'y a ni mots ni phrases, ni rien autre chose que ce qui -anime ces voiles! La pensée seule apparaîtra... l'impression de l'oeuvre -seule restera!... Entre ces prétendus poètes, je suis comme un vivant -parmi les morts, un homme parmi des singes, un lion dévoré par des rats. -Jésus-Christ m'a montré la route: je sais comment les hommes accueillent -un Dieu. J'aurai le sort des prophètes. Je me résigne à ce que l'homme -se moque, à mon sujet, de ma pauvreté... Car si j'étais riche,--ah! quel -grand poète ils me trouveraient, l'émule, au moins, de M. Tom Craik, -l'auteur des... l'immortel nom m'échappe... - -«Allons! Comme j'ai mal à l'estomac, mon Dieu! Mais, c'est peut-être un -peu--la faim? Allons, ce n'est rien. D'ailleurs, vous devez être à jeun, -mes filles, vous aussi? Car, si je me rappelle, il n'y a plus rien? -Donc, rendons gloire à Dieu. Les saints ont peu mangé... Ce ridicule est -moins pénible que l'indigestion de ceux dont l'espièglerie misérable -nous vole le nécessaire... Écrivez. Pourquoi ne dites-vous rien? -Êtes-vous là seulement? - -«Nous les plaignons d'avoir été assez bêtes pour se donner un mauvais -estomac à force de rire de notre jeûne: chacun son lot: ce sont des gens -qui ne trouvent rien de plus doux à leur être ni de plus divertissant -que d'escamoter le pain de leurs frères,--pour ricaner de les voir -maigrir, faute d'aliments. Ils n'oublient qu'une chose, c'est qu'il est -aussi ridicule de mourir d'indigestion que de faim, d'embonpoint que de -maigreur,--et qu'ils mourront sans rire, même de nous. - -«Ma fille, tiens, je t'en prie, je t'en supplie,--ne me fais pas parler -davantage d'autre chose que de... Obéis-moi! Je suis ton père! tiens, me -voici à tes genoux! - ---Mon père! voyez quelle exaltation! Ce que vous faites est-il -raisonnable? Devant un pareil acte, comment penser que vous jouissez du -bon sens nécessaire pour dicter des choses lisibles, comme du temps où -vous écriviez?... Croyez-vous! C'est dans l'intérêt de votre gloire que -nous vous supplions de vous mettre au lit, de vous reposer. - ---Ah! cruelle enfant! Sois... non, je ne veux pas maudire personne, pas -même celle qui... Sache que c'est le souffle de Dieu! O murmures du -souffle de Dieu! O misère de l'humilité divine! Il faut le bon vouloir -de ces péronnelles pour qu'on entende murmurer en des vers le souffle de -Dieu!... Vois, vieillard, comme ton oeuvre... - -Les filles n'étaient pas toujours rebelles à l'irascible vieillard. - -Alors, à tâtons, dans l'obscurité, il atteignit le dossier d'un siège, -auprès de la table, s'assit, s'accouda, fermant les paupières. - -... Et voici que la voix de Milton, lente et sublime... Il disait: - -«Salut, lumière sacrée, fille du ciel née la première...» - -Et ce fut un texte inconnu des générations. - -C'était une éruption d'images où des pensées se symbolisaient en grands -éclairs,--et la voix oublieuse de l'heure de la nuit sonnait, vibrante, -profonde, mélodieuse! Un ange passa dans l'inspiration, car il semblait -que l'on distinguât des frémissements d'ailes dans les mots sacrés qu'il -proférait. Et les cimes des arbres de l'Eden s'illuminaient d'aurores -perdues, et le chant matinal d'Ève, priant auprès des premières -fontaines, devant l'Adam candide et grave, qui adorait, en silence,--et -les reflets bleus du dragon s'enroulant autour de l'arbre défendu, et -l'impression de la première tentatrice de notre race,--oh! cela chantait -dans la transfiguration du vieux voyant... - -A ces accents dont le souffle venait d'au delà de la terre, les trois -femmes, en des toilettes de nuit, dans le désordre du premier sommeil -quitté, l'une tenant une lampe qu'elles protégeaient de leurs mains -contre le vent des ténèbres, apparurent aux portes de la salle où, dans -la solitude et les grandes ombres, parlait le voyant des choses divines. - -Les tiroirs. - -La table. - -A voix basse: - ---Pas de papier! Quelle plume!... Elle n'a plus qu'un bec! - ---Mon père, nous sommes là! Nous cherchons à écrire, mais vous allez -trop vite... et l'on ne peut suivre... Ce que vous dites a l'air très -bon, cette fois, je dois l'avouer... Si vous voulez bien recommencer, -sans vous emporter ainsi, et parler lentement... peut-être... - -Après un grand silence et un grand frisson, Milton répondit à voix -basse, avec un soupir: - ---Ah! il est trop tard, j'ai oublié. - - - - -ENTRE L'ANCIEN ET LE NOUVEAU - - -LE DUC, _seul_.--Oublié déjà des hommes, gît, maintenant, en poussière, -à l'ombre de la Croix, le royal banni, dans le caveau deux fois funèbre -de Goritz. Là repose un homme qui a souffert et qui, sans une tache de -sang sur ses mains, jointes en son symbolique linceul, a comparu, sacré -seulement par l'agonie douloureuse et par la Mort, dans la lumière -divine. Son noble suaire, il le préféra, pour garder pure sa parole, au -souverain manteau de ses devanciers. Il dort, béni de ses serviteurs, en -cette commune foi que n'ont troublée ni les épreuves, ni les années, ni -la tombe, ni l'exil. C'est bien. Dormez, sire. Gloire à Dieu! - -LE CHEVALIER, _entrant_.--Bonsoir, Monsieur le duc.--Encore cette -mélancolie? - -LE DUC.--Elle me surprend moi-même, car voici déjà très longtemps que le -roi est mort. - -LE CHEVALIER.--Ah! tout ce que vous voudrez; mais nous sommes jeunes!... -Entre nous, vivent les habits de deuil qui font ressortir la joie d'un -beau souper tout en lumière, sous les candélabres vermeils!... soupers -d'un régent enfin légitime. J'aimais le roi: j'ai pleuré sa noble mort. -Mais... il est mort. Voyez comme les Champs-Élysées sont beaux, ce soir! -A quand le luxe d'une cour spirituelle, intéressante, nouvelle? -L'industrie en sera plus vaillante, les femmes plus rieuses, le -numéraire plus fluide. Les lys refleuriront: en attendant Dieu n'empêche -pas les roses, au contraire. Entre nous, j'estime que vous voilà sauvés. -On respire. Nous pensons qu'en n'effarouchant point cette bourgeoisie, -nous neutraliserons de niaises défiances. Affaire de trois ou de cinq -ans. Deux législatures, et nous y sommes, sans autres coups de fusil. -Plus tôt, peut-être. Ah! la bonne revision qu'a la Chambre! Maintenant -on a le temps, l'or, la sincérité, l'hérédité. De plus, on est moderne, -donc possible. Entre nous on ressemblait, jusqu'à ce jour, à ces -derviches tourneurs qui s'entraînent sur un air mystérieux, suranné, -monotone. Le chef disparaît, la sarabande s'arrête et se retourne -apercevant la foule qui contemplait, en souriant, depuis un demi-siècle, -ce spectacle que nous lui donnions gratis. - -«Nous voici bien réveillés et prêts à l'action; notre étoile sort, -enfin, des nuages; Allons! ne nous attardons pas en vaines doléances qui -ne ressusciteraient personne! Vivons avec les vivants. Après le droit -divin, le droit humain. Cinq dynasties ont passé; salut à la -sixième!--Depuis dix siècles nous avons fait succéder au cri de deuil le -cri d'espérance:--Vive donc le roi! seulement, le roi raisonnable d'une -vraie république, puissante et brillante! Pourquoi ce front soucieux? - -LE DUC.--Que de plus dispos que moi demeurent dans la mêlée! - -LE CHEVALIER.--Plaît-il? - -LE DUC.--On laisse au soldat blessé le temps d'arrêt nécessaire pour -qu'il recueille ses forces. - -LE CHEVALIER.--Il est des heures où resserrer seulement les rangs doit -suffire à soutenir les blessés. Se désintéresser du combat dans ces -instants, c'est favoriser l'ennemi.--Duc, le devoir est de se rallier au -prince nouveau. - -LE DUC.--Je pensais connaître mon devoir, avec preuves à l'appui. - -LE CHEVALIER.--Cependant, vous hésitez lorsqu'il s'agit de... -restreindre la part du feu. - -LE DUC.--Que voulez-vous, Chevalier! Quelques-uns ne peuvent s'habituer -en vingt-quatre heures, à tel nouveau régime d'esprit et de croyances, -qui, étranger la veille, semble utile aujourd'hui, jusqu'à provoquer -l'enthousiasme. Ce zèle nous inquiète plus qu'il ne nous rassure. Bien -que nous inclinant avec déférence devant l'hérédité, le décret que -plusieurs de nos mandataires ont dicté à Goritz ne nous persuade pas, -d'emblée, que le récent principe enté sur l'ancien soit de vertu propre -à restreindre bien sérieusement la... part du feu, comme vous dites. - -LE CHEVALIER.--Eh! ne serait-ce que d'un rien, la tâche en vaudrait la -peine, ici. - -LE DUC.--Gardez cette sincère opinion pour le dessert de vos soupers. - -LE CHEVALIER.--La vôtre serait, alors? - -LE DUC.--Que l'ennemi même est moins à craindre qu'un douteux ami. - -LE CHEVALIER.--De quel droit médire ainsi d'un prince encore inconnu? - -LE DUC.--Inconnu? Jamais prince ne le fut tout à fait de ses partisans. -Au surplus, je n'ai prétendu vous faire part que de l'impression d'une -conscience plutôt anxieuse que malveillante. - -LE CHEVALIER.--Qu'elle se rassure! Il est des garanties d'intérêt et de -nécessité; nos chefs les ont pesées, ayant acquis cette capacité, -doublée par l'expérience, dont les résultats déjà... - -LE DUC.--... sont d'avoir conduit un roi de France au sépulcre après -cinquante-trois ans d'exil. - -LE CHEVALIER.--Qui pouvait faire mieux? - -LE DUC.--Ou pis? - -LE CHEVALIER.--Ah! sortons d'abord de la République! Nous discuterons -après! - -LE DUC.--On hésite, vous dis-je, à sortir, même de Charybde, lorsque -c'est à seule condition de mettre le cap sur Scylla. - -LE CHEVALIER.--Quelles brusques réformes désirez-vous donc? Il est des -transitions indispensables! Entre la lourde nuit et l'aurore, il y a le -crépuscule! - -LE DUC.--Nous avons connu l'aurore et le jour,--et... il se fait tard. - -LE CHEVALIER.--Mais vous êtes,--nous sommes chrétiens! L'Espérance est -le premier devoir des hommes de foi!... - -LE DUC.--Prenez garde.--La foi s'appuie sur... la tradition... - -LE CHEVALIER.--Ah! Monsieur le Duc, nul ne doit plus invoquer, ici, la -tradition!--«_A quoi juger de l'arbre? A ses fruits._» Or, n'attendant -même pas qu'il ait revêtu son feuillage pour le condamner, ne préjugeons -pas, en téméraires, au nom (voulez-vous dire) de l'_espèce_ dont son -germe serait pénétré,--car il se trouve, par un véritable miracle, _que -l'espèce est double_ _désormais de cet arbre mystérieux_! Sa production -future est donc tout à fait irrévélée. En supposant même que l'un des -deux germes fût, hier, ainsi aveuglément condamnable, la vertu de -l'autre, venant se greffer sur lui, le devoir devient, tout d'abord, de -n'attendre que les meilleurs fruits de tous les deux, n'ayant pas -l'expérience de leur avenir.--Souvenons-nous attentivement!--Est-ce un -simple siège fleurdelisé d'or ou bien le trône de France que ce jeune -homme, à la fois Orléans et Bourbon, est venu revendiquer à Frohsdorff, -et, sujet soumis, demander à son roi? Strictement, le trône lui était -transmissible sans cette grave, généreuse et humble démarche. S'il vous -plaît de n'y constater qu'un acte d'adresse, il est permis de remarquer -que cette adresse, loin d'être défendue, était salutaire pour tous. A -présent, de quoi donc hérite, au profond de son être, l'héritier d'une -dynastie sinon du principe vivant qui, seul, constitue le droit de cette -dynastie? C'est là l'héritage dont monseigneur le Comte de Paris s'est -fait, quand même, le légataire. Et le voici en possession. En présence -du fait accompli nous ne devons plus voir, en lui, que le dauphin de -France, _devenu_ absolument chef de nom et d'armes de la Maison même de -l'Etat. Si vous commencez par manquer de confiance en lui, de quel -exemple lui serez-vous?... De quel droit en attendrez-vous le salut? -Triste gage de concorde offert à la nation que le spectacle, déjà, d'une -hésitation pareille! Quels que soient les prétextes de votre réserve, -oublieux vous-même de cette vertu dont le souverain sacré peut augmenter -ou transfigurer, en son divin éclair, l'âme d'un prince, en supposant -qu'il en soit besoin?... pourquoi mêler à tout hasard les vaines fumées -du doute à la lumière de son avènement? Non. Le devoir est de se -rappeler qu'un roi de France, au moment où il le devient, entend, tout à -coup, l'auguste sens des vieilles paroles au nom desquelles, seulement, -nous fléchissons le genou devant la majesté de leur élu!... Et que nulle -douleur ne puisse nous égarer au point d'en douter jamais. - -LE DUC.--Casuiste, l'onction manque. Toutefois, il y a du vrai dans -votre sagace homélie. - -LE CHEVALIER.--Il y a la confiance, quand même, dans le -principe!...--Aidons le roi, vous dis-je. C'est déjà très heureux d'en -avoir un de possible par le temps qui court. - -LE DUC.--Monsieur le chevalier,--nous sommes, entendez-vous, le respect, -le devoir et le dévouement. Il ne s'agit que de nous les -inspirer!...--Si nos convictions avaient pour base l'intérêt seul, nos -sentiments seraient de même qualité que ceux du vulgaire; le respect ne -serait qu'une attitude; le devoir, qu'une conviction; le dévouement, -qu'un feu de paille. Or, nous sommes des hommes de foi, ne suivant que -des hommes de foi. Notre valeur politique, notre militante influence, -notre bonne disposition constante dépendent, nous le disons toujours, -des vues, des croyances et de la conduite morale de qui tient l'autorité -dans notre pays.--Au premier ordre, nous saurons bien ce que... nous -aurons à faire. - -LE CHEVALIER.--Ce que nous aurons à faire? Obéir! - -LE DUC.--Un instant.--Avant d'être royaliste, je suis chrétien. - -LE CHEVALIER.--Avant d'être chrétien, je suis homme! - -LE DUC.--Alors, soyez républicain: ce n'est pas la peine de changer. - -LE CHEVALIER.--Eh! Quel roi serait assez simple pour attenter au crédit -de ce qui le sacre!... La Religion doit, seulement, s'éclairer _autour_ -du dogme: c'est l'arrière-pensée de tous! Que l'on en convienne oui ou -non, nous vivons dans un siècle de lumières. - -LE DUC.--Je suis de ces obscurantistes qui pensent que le christianisme -n'a de leçons à recevoir de personne. Aucune épreuve--ni l'indifférence, -ni les détresses,--ni les nuls soucis de ceux-là qui donnent la mesure -de leurs âmes en un clignement d'oeil aussi vide que mensonger,--ne nous -fera troquer jamais notre foi, ce droit d'aînesse, pour tous les plats -de lentilles du Progrès.--Cette réserve bien établie, nous croyons à -l'oeuvre de la délivrance, de clémence, de bien-être et d'équité que -l'effort humain fonde, _providentiellement_, de jour en jour, et dont on -déshonore l'esprit. - -LE CHEVALIER.--Mais nous sommes partisans de tous les nobles élans de -l'intelligence, comme de toutes les sages libertés!...--Ah ça! vous -n'espérez pourtant pas ressusciter le drapeau blanc, j'imagine? - -LE DUC.--Non. La bande blanche du drapeau tricolore ne flottera plus -qu'à titre de souvenir sur les armées de France. Puisque le feu maître a -poussé l'amour pour son royal étendard jusqu'à l'emporter avec lui dans -la tombe et s'endormir dans ses plis, qui donc,--à moins d'être aveuglé, -jusqu'à la démence, par une piété qui toucherait au sacrilège,--oserait -briser les planches funèbres, pour lui ravir ce linceul? En vérité, -celui-là trouverait plus d'exécuteurs que de partisans. En quelles mains -sacrées le grand drapeau d'autrefois pourrait-il briller encore, -hélas!... Et si l'on songe à la droiture, à l'honneur, à l'intégrité -qu'il enveloppe en sa blancheur sainte, quel réveil pourrait être plus -digne de son inoubliable gloire qu'un tel sommeil?... Non, non.--Qu'il -dorme,--à l'entour de Celui qui l'a porté! - -LE CHEVALIER.--Notre oriflamme a souvent changé de nuance, depuis cette -journée de Rosebecque, où, pour la première fois, rouge avec ses fleurs -de lys, il flamboya, tout à coup, sur sa lance d'or, dans la mêlée -ardente, au grand soleil et décidant la victoire,--déployé par... par un -chevalier d'alors, au-devant du jeune roi de France. Le principe qu'il -comporte à travers les âges est donc, à vrai dire, indépendant de sa -couleur... et il faut bien un drapeau à la patrie. - -LE DUC.--Oh! la patrie, vous le savez, et le drapeau qui en représente -ou dirige le développement au fort de l'Humanité, sont deux choses -distinctes, sinon pour l'étranger, du moins pour nous. Il est évident -que s'il s'agit de défendre la commune mère, elle sait,--et nous lui -prouverons encore,--que nous l'aimons assez pour lui sacrifier même nos -préférences et que le premier venu d'entre ses drapeaux nous suffit, en -ces instants-là, pour nous rallier tous à son symbole héroïque. - -«Mais si, entre nous seuls, il s'agit de sauvegarder la grandeur, la -vitalité même de son être contre un esprit d'indifférence, d'hébétude, -d'ironie vide et d'avilissement, à chacun selon sa conscience, alors le -droit de faire prévaloir son emblème!... Qu'importe le nombre, le -triomphe même ou la défaite à ceux qui _croient_ leur cause meilleure? -Ceci ne les regarde plus. _Sursum corda!_ C'est l'affaire de Dieu.--Si -donc le drapeau qui vous annonce est, réellement, un signe conciliateur, -il sera vite jugé d'après les actes accomplis à son ombre. D'ici là, -courtoise et mutuelle neutralité. - -LE CHEVALIER.--Sans nous, vous n'auriez plus pour symbole qu'une hampe -nue. Pourquoi la garder veuve sous l'influence de vaines -appréhensions?... Ne serait-ce pas, plutôt, que vous cédez, peut-être, à -la décision troublée d'une étrangère? - -LE DUC.--Chevalier, les étrangers de la Maison de celle dont vous parlez -accompagnent nos rois sur l'échafaud ou les suivent à l'exil durant -toute une existence. Et lorsqu'elles n'ont connu de la majesté royale -que les vêtements de deuil et que, pour prix d'un demi-siècle de -courage, de foi, de grandeur et d'abnégation fidèle, il ne leur reste -qu'un foyer désert et un tombeau, l'on est bien sévère si l'on trouve à -reprendre sur leur compte. - -LE CHEVALIER.--La reine, voulais-je dire, a cédé elle-même, sans doute, -à de trop fidèles partisans du roi défunt. Depuis quand les souverains -ne doivent-ils pas oublier jusqu'aux ressentiments devant la Raison -d'Etat? Leur devoir est de lui sacrifier jusqu'à leur douleur. - -LE DUC, _pensif_.--Oui, tombe remplie, château désert! Désert surtout, -pour celle qui, maintenant seule, l'habite encore! Qui donc a-t-elle -perdu? Un jour, autrefois! en Italie, où cette adolescente prédestinée -vivait au milieu d'une cour brillante, on lui apprit que quelqu'un lui -demandait sa main. Et lorsqu'on ajouta que ce futur fiancé, né sur les -marches de l'un des plus grands trônes du monde, avait été chassé, tout -enfant, du sol natal, et que cet enfant d'exil, jeune homme, était -toujours proscrit, et que sa royale fortune était tout entière dans son -coeur, dans sa foi, dans son âme,--et que des souvenirs terribles -menaçaient encore celle qui recevrait de lui l'anneau nuptial--alors la -jeune fille sourit et dit: «Je serai digne d'être sa compagne.» Ainsi se -célébrèrent leurs noces lointaines. - -«Et depuis lors, ils vécurent ainsi, toujours les regards pleins de la -nostalgie du pays perdu et fixés sur cette terre qu'ils croyaient avoir -le droit d'habiter et qu'ils ne pouvaient jamais pressentir jusqu'au -delà de l'horizon. Et cet homme qui avait le droit de considérer ce pays -comme le sien, cette terre aimée comme la sienne, était condamné à ne -les connaître que... d'après des récits! était frustré de cette patrie, -devenue pour lui comme légendaire et que tous deux n'entrevoyaient que -dans leurs rêves. - -«Et cependant, ce pays changeait. En 1848, une révolution; en 1852, une -restauration impériale; en 1870, une défaite, la patrie sanglante, une -révolution nouvelle... - -«Et cependant, toujours l'exil. - -«Elle voulut, du moins, que cet homme, dont ne voulait pas sa patrie, -eût un foyer paisible, chrétien, noble, charitable et conjugal. Comme -la jeune fille l'avait rêvé, elle fut la compagne douce, -résignée,--toujours souriante, même au chevet mortel,--de ce banni! Et, -au milieu de toutes ses tristesses, une tristesse plus poignante encore -lui était réservée! A ce dernier représentant d'une si haute race elle -n'eut même pas la joie de donner un héritier. - ---Elle est pourtant quelque chose, cette femme! Elle est veuve d'un bon -et loyal compagnon! Ce qui reste de lui et de son âme est sous ces -voiles de deuil,--et n'est pas ailleurs!--Elle est celle qui était créée -pour cette union. L'auréole qui se dégage de la mélancolie de son visage -est le reflet de cette vie; et c'est dans ses yeux attristés que -seulement nous pouvons avoir la sensation de toute cette longue -épreuve.--Dans le souvenir de celui qui a disparu, elle est pour une -moitié. Elle a été le double de cette âme, elle y a mêlé de la sienne. -Elle est celle qui accepta tant d'effacement avec ce respect intime qui -a su mettre un peu de joie au foyer proscrit.--A quel titre, de quel -droit demander à présent à cette veuve douloureuse d'avoir en vue la -raison d'Etat? Elle a bien gagné, pour prix de son amère journée, de se -renfermer, vénérable, en sa douleur et de ne plus rien voir des choses -extérieures ni des contingences humaines. Nous lui devons, tête nue en -parlant d'elle, l'hommage respectueux et filial,--et nous n'avons -d'autre droit que de lui prendre un peu de sa tristesse, si nous sommes -dignes de la comprendre. - -LE CHEVALIER, _froid_.--L'excès de sentimentalisme n'est point de mise -en politique sérieuse et moderne.--Nettifions. Vous quittez la partie au -moment où toutes nos forces sont nécessaires.--Soit! Mais les Alcestes -de nos jours sont, vous le savez, des esprits chagrins dont on se passe. -Et lorsqu'ils se rallient, à leur tour, après l'action, on se souvient -de leur hésitation initiale. Le tronc sera debout sans leur secours. - -LE DUC.--Les Alcestes vous répondent, au sujet du trône de France: Celui -qui vient de mourir n'en voulait que l'honneur; si vous n'en voulez que -le profit, vous ne régnerez pas. Car vous ne représenterez qu'une moitié -de foi et qu'une demi-raison, ce dont la nation est un peu fatiguée. La -foule est indifférente, alors qu'en fait de prestige on ne lui offre que -celui-là. - -LE CHEVALIER.--Duc, vous vous illusionnez: le souci de la lutte pour -l'existence matérielle prime aujourd'hui tous les autres, aux yeux -clairvoyants du peuple. Il lui subordonne même celui de sa -pseudo-république; or, qui sommes-nous? _Ceux-là sous le régime desquels -TOUS ont à gagner le plus._--Il ne s'agit que de le faire comprendre, et -le reste s'ensuivra, d'une marche lente et sûre. La splendeur du -résultat ne peut sortir que de tels commencements.--Prophète en retard, -de trop grands sentiments, vous dis-je, ne sont plus de mode. - -LE DUC.--Je ne savais pas que viendrait un temps où, selon vous, il s'en -trouverait de trop grands pour l'âme d'un roi de France... et des -Français...--Les grands sentiments, chevalier! mais ils ne furent jamais -à la mode! Ils furent toujours le partage exclusif d'un très petit -nombre d'hommes, illustrés par l'envieux sarcasme des autres. De là -l'Histoire, sans quoi nul n'eût pris la peine d'enregistrer des -banalités. La niaiserie ni la froideur en vogue d'aucun siècle ne -sauraient les empêcher jamais de se produire. - -«Le plaisant de notre entretien est que, si l'actuel roi de France -l'était de fait et qu'il vous entendît lui prêter un esprit de réussite -fondé sur de trop médiocres et trop subtils compromis, le _devoir de -tous serait d'espérer, vraiment, que, de nous deux, ce serait vous qu'il -désavouerait_. - -LE CHEVALIER, _pensif_.--Oui... vous êtes un courtisan... du Danube! - -LE DUC.--Je suis amer, mais salubre. Est-ce là tout ce que vous aviez à -me dire? - -LE CHEVALIER.--Avant de nous quitter, au nom de ce sang que nous portons -dans nos veines et qui durant de si longs siècles a toujours coulé, sans -s'épargner jamais, pour une même cause, je vous révélerai ma pensée, à -mon tour: elle flambe clair tout comme la vôtre. - -«Monsieur le Duc, votre âme, si elle est fermée à la clémence, n'est -point de la taille de vos paroles. Vous êtes plus royaliste que ne le -fut... qui de droit! Vous ne faites pas votre devoir; nous conclurons à -l'épée, si vous voulez, mais écoutez d'abord ma pensée sincère, car vous -parlez en juge, alors que tous ont besoin d'absolution, ici.--Tôt ou -tard, à défaut de roi (si, par impossible, grâce à l'inaction des vôtres -ou à leur tiédeur, nous ne parvenons pas, avant l'imminente guerre, à -faire entendre raison à la foule française), à défaut, dis-je, de roi, -votre conscience vous criera:--«Vous avez abandonné votre chef, votre -légitime prince pour des scrupules de factions usées, passées et mortes; -vous n'avez pas servi la cause qui, par vous et avec notre bonne -volonté, pouvait devenir la meilleure et faire refluer la basse marée -qui nous submerge.--Ce jeune roi, froid mais innocent, c'était à nous -tous d'être son règne, sa révélation, ses grands hommes, la persuasion -de la patrie, son éloquence devant ses adversaires. Il ne représentait -que l'ensemble de nos efforts qu'il a, quand même, le droit,--le -devoir!--d'attendre des derniers gentilshommes. Vous avez donc préféré -la nuit noire et le néant de ces rêves irréalisables à l'unique étoile -dont il fallait regarder la lumière: si elle s'obscurcit dans les cieux -avant que la puissante nef ait reconnu sa route, ce sera grâce à vos -yeux détournés de ce dernier rayon. Sous prétexte de regretter -stérilement le mieux, vous vous êtes rendu responsable du pire. - -(_Un silence._) - -Est-ce au nom du passé familial que vous hésitez?... Sur ce terrain, qui -donc sera sans tache ou sans défaillance, après tout? _Quis -sustinebit?_... Et n'est-ce donc pas un fait notoire que le prince cesse -où commence le roi?... Mais croyez donc en lui, pour qu'il croie en -lui-même? Un prince en qui nul n'aurait foi, fût-il le plus cordial, le -plus généreux et le plus brave des êtres, victime de ce doute -environnant, deviendrait fatalement inutile à tous et à lui-même. Qui -doute de l'avenir le rend quand même douteux. Le soupçon diminue, la -confiance grandit celui qui sait l'inspirer. Il s'augmente de la foi que -l'on a en lui. Celui que tous croient le plus digne, ah! de gré ou de -force,--malgré lui-même, finit tôt ou tard par mériter cette confiance, -à moins d'être un simple scélérat.--Si vous lui refusez ce crédit, vous -êtes coupable de ce que pourra lui mal conseiller votre abandon. Quoi! -vous l'amoindrissez de toutes les forces qu'il puiserait en votre foi -et, par vos soupçons dont l'obscure énergie le hante et l'affaiblit au -plus intime de son être, _vous l'empêchez vous-même d'être celui que -vous voudriez qu'il fût_!... Est-ce afin de lui reprocher un jour?... - -«Non, je l'espère. Mais puisque vous êtes un homme de traditions et de -hautes croyances, puisque vous ne voulez que du droit divin et ne vous -fier qu'à celui-là, comment osez-vous déclarer d'avance que -l'incontestable représentant de ce droit, investi selon l'ordre -d'hérédité, de rang suprême, NE SERA PAS pénétré de cette grâce -supérieure que Dieu ne saurait refuser à ceux qu'il a faits ses élus? Ce -Dieu, pour vous convaincre, avait-il à le doter de cette onction avant -l'heure?... Chrétien, chrétien, vous ne pouvez sans blasphémer, -entendez-vous, AFFIRMER _que celui-là_ SERA _privé de cette grâce qui -tient, selon vous, de Dieu même, son investiture_. - -Le roi n'a pas à déclarer ce qu'il fera, n'a pas à livrer ses projets à -l'appréciation de l'ennemi. Est-ce qu'un général, digne de conduire une -armée, sait exactement lui-même, la veille du combat, ce que les -brusques et inconnus mouvements de l'adversaire lui dicteront demain sur -le champ de bataille?... Non seulement on n'a pas à répondre, mais il -est impossible de répondre. Cependant, je ne dois point manquer à la -déférence profonde que tous doivent à votre pensée noble et fidèle. -Encore sous le poids d'un demi-siècle d'amertumes, si vous ne vous -reprenez pas aisément à l'Espérance, nul ne saurait avoir, sans déroger, -le triste courage de vous reprocher quelque inquiétude. Aussi sombre que -soit votre mélancolie, vous ne compromettrez jamais, par le désaveu, -l'éternelle cause royale, nous ne l'ignorons pas. Vous vous dites que, -puisque le vieux signe de ralliement ne flottera plus devant nos yeux, -il serait plus conforme à votre douleur de vous tenir quelque temps à -l'écart en esprit d'un deuil légitime. Dédaigneux de tout blâme, vous -trouvez loisible, en conscience, de considérer comme un devoir de vous -récuser, vous et les vôtres. - -«Eh bien, je l'admettrais moi-même! Oui, je pourrais admettre cette -fidélité d'outre-tombe, si le nouvel élu, triomphant, n'avait aucun -besoin de vos services. Il n'aurait rien à vous demander, vous rien à -recevoir de lui. - -«Mais voici qu'il est en exil! Voici que notre cause semble vaincue, -perdue au dire d'un grand nombre. Comment donc fuirez-vous le champ de -bataille? Pouvez-vous être de ceux-là qui abandonnent leurs alliés à -l'heure des défaites? Non, je refuse de le penser. Il ne vous plaira pas -qu'on vous soupçonne de ceci! Plus le triomphe semble lointain, la -victoire malaisée, plus vous devez accompagner de voeux ostensibles, -d'une action militante, efficace, opiniâtre, celui qui représente... ce -qui reste de cette cause. Si vous n'avez pas encore d'élan vers lui, il -sait que, les premiers, vous en souffrez, et que, tôt ou tard, les -coeurs battront à l'unisson! Réveillez-vous! Et que ce soit l'heure de -l'adhésion profonde, oublieuse à jamais, unie à toujours. - -_Sursum corda!_ - -(_Un silence._) - ---Mon cher duc, voici des paroles bien sérieuses. Je suis d'avis de -briser là, sans autre cérémonie qu'un muet serrement de main. Quand vous -aurez dominé votre excessif découragement, venez à nous. Venez. Vous -êtes attendu. Il est de radieuses princesses qui vous accueilleront, -d'abord, peut-être, d'une moue sévère, mais elle s'éclaircira bientôt -d'un sourire! Il est d'intrépides princes dont la froideur brillante ne -tiendra pas plus aux réchauffants rayons de votre sincère confiance que -la neige au soleil, sur les monts altiers. De cet ensemble de -rayonnements jailliront des prismes de lumières aux couleurs -victorieuses. Venez! avec la moitié seulement de ce dévouement dont nous -avons souffert pour le roi défunt, aujourd'hui l'on soulèverait des -montagnes... Laissons-nous donc aller à la loyauté de la nouvelle -espérance! Si vous êtes austère, à votre guise! Et que Dieu nous garde -tous, même les frivoles tels que moi! - -LE DUC, _s'inclinant_.--Adieu, Monsieur. - -(_Il s'éloigne._) - -LE CHEVALIER, _seul_.--Tour d'ivoire, va! ma foi, bonsoir. Ah! qui nous -délivrera des gens sublimes!... - -Bien, je sais ce qu'il nous reste à décider, maintenant... du courage. - -(_Il frissonne un peu._) - -Tiens! il fait froid ce soir! - -(_Il fait signe à une voiture qui passe._) - -Ancienne place Royale! - -(_Le cocher murmure quelques mots indistincts pendant que le chevalier -entre dans la voiture._) - -Oui, mon ami, place Royale! C'est un peu loin... mais nous y arriverons -tout de même! - - - - -FRAGMENT DE ROMAN - - -Madame, - -Vous m'avez fait l'honneur de m'adresser quelques paroles. Une -circonstance, que je viens vous apprendre, les a suivies. - -Ce soir, vous étiez debout, sur la grève. Devant le reflux. La nuit, -très claire, me laissait vous apercevoir d'assez loin,--et, grâce à des -yeux de sauvage (pardonnez un tel aveu), je distinguais, soyez assez -bonne pour l'admirer, jusqu'aux roses que vous teniez, d'une main -distraite, le long de votre robe de deuil. - -Vous écoutiez tout ce bruit. - -N'imaginant pas d'ennui comparable au mien, à l'exception peut-être de -celui que vous paraissez endurer, madame, je me disais, tout en faisant -glisser du sable entre mes doigts pour me donner une contenance: - -Si le vent arrachait les roses et s'en allait les semer, là-bas, sur la -ligne d'écume d'or, lumineuse, où se lève Vénus? Quelle distraction -inespérée! Certes, j'irais battant les flots, vers Vénus, les reprendre, -non sans quelque solennité, dans la lumière et l'écume. - -Au retour, il est vrai, je ne trouverais, sans doute, âme qui vive. -Cette dame serait rentrée dans la ville, car il est tard;--et, seul, -déconcerté, ruisselant, pareil à ces innocents, de race immortelle, qui -veulent toujours faire les empressés, je serai là, debout sur les -rochers, dans la nuit, tenant à la main les roses vaines. - -Aussi, ajoutai-je après réflexions suffisantes, préférons, en homme -sérieux, quelques flacons de champagne à quelques gorgées d'océan. Les -roses sont des fleurs convenues: elles me seraient indifférentes sans -leur beauté actuelle, qu'elles doivent, en grande partie, à la pâleur de -la main qui jette son ombre sur elles: le vent est plus raisonnable que -moi; quant aux rêves, il faudra que j'apprenne à fumer des cigarettes. - -Avant de continuer, madame, je dois au profond respect et à la grande -sympathie que vous commandez, de vous dire que, partagé entre la crainte -de paraître (mille pardons!) un homme «amoureux» (autant dire un -bateleur) et la crainte de m'exprimer trop froidement, ce qui serait de -l'inconvenance, je suis gêné dans le tour de cette lettre. En deux mots, -j'ai formé, par égoïsme, le dessein d'essayer de vous distraire, avec -votre assentiment: ce qui me rendrait le service de m'intéresser -moi-même.--A quel titre? J'ai maintenu ce jourd'hui, dans l'onde, -certain être vivant, qui est de vos amis, et je considère ma -présentation par lui comme de qualité bien supérieure, à vos yeux, à -toute autre. Aussi, comme il se secouait avec importance, après cela! Il -avait l'air du Hollandais touchant terre après les sept années. - -Chose risible de se faire patronner par un indifférent, sous couleur de -régularité! Sans compter qu'il arrive assez souvent que celui qui -présente est moins connu que celui qui est présenté, car nous vivons -dans le malentendu éternel. Entre esprits bien élevés, je trouve (et -vous devez être un peu de cet avis, madame) que l'on n'est jamais mieux -présenté que par soi-même... à moins de jouer de bonheur, comme moi. - -Ainsi, daignez lire avant de condamner. Je crains que Grimace, -toutefois, avec cet esprit de précipitation qui paraît le distinguer, ne -m'ait défini que sommairement; voici donc, en deux mots, qui je suis. Je -m'appelle M. d'Anthas, René, premier prix d'excellence au lycée Henri -IV, pour vous servir, madame. J'ai, de plus, l'habit noir le mieux coupé -qui se puisse voir ici: c'est un cri général d'admiration au casino -quand je le revêts. Mon maître d'hôtel est comme pétrifié de mon -exactitude à régler les notes qu'il me présente, sans que j'élève la -moindre observation sur sa filouterie insigne. Il tombe, à ce sujet, -dans des rêveries sans fin.--Pour ce qui est de mon honorabilité, j'ai -su déjouer, jusqu'à ce jour, la vigilance méticuleuse des hommes de loi. -Signe particulier: je regarde peu le ciel, attendu que l'étoile dont je -puis aimer la lumière n'apparaîtra que plus tard: son rayon est en -marche vers le monde; mais si éloigné encore qu'il y a lieu de parier -que son premier éclat ne brillera que sur des ruines.--D'ailleurs, j'ai -bon appétit. Quand un monsieur veut me plaisanter, comme je suis très -violent, je me bats tout de suite avec lui, et les trois quarts du temps -j'ai la main des plus malheureuses. Je lis beaucoup.--Je dis rarement ce -que je pense, préférant me taire, crainte de passer pour un -original.--C'est tout. Vous voyez, madame, que je suis à peu près comme -un autre. - -Je reviens, maintenant, à cette circonstance dont je vous parlais, et -qui s'est présentée ce soir sur la grève pendant que vous faisiez à -l'infini l'honneur d'y songer vaguement, en considérant l'un de ses -phénomènes. - -Quelqu'un vous appela. Le vent de mer me porta votre nom.--Je crois que -je le reconnus.--Vous vous êtes détournée; vos sourcils, votre air, vos -yeux distraits, tenaient de la nuit. Vous avez regardé l'eau magnifique, -et le lointain, comme à regret de les quitter; puis l'ombre, devant -vous: là, tout ce tumulte s'éteignait dans les échos. «Quelle voix me -continuera ceci?...» pensiez-vous. Et vous étiez oppressée... - -Le vent, éternel soupir aussi, passa autour de votre visage; puis il -vint me frôler les cheveux et me toucher le front d'un souffle triste et -sacré; j'eus l'impression du Destin. - -A ce moment, je crois que nos yeux se sont fermés: quand j'ai regardé la -plage, vous n'étiez plus là: vous montiez sans doute, appuyée au bras de -la personne qui vous avait appelée, les pavés qui mènent à l'auberge de -hasard. - -Moi aussi, je suis rentré, alors. Et, depuis, je regarde les bougies -brûler sur la table. - -J'ai l'obsession d'un projet. - -Je voudrais analyser le hasard de ce moment perdu; il me semble que je -puis définir ce qu'il y a d'oublié, à votre insu, madame, dans le regard -sans courage que vous avez jeté sur l'eau et sur la nuit; enfin, je suis -presque persuadé que je saurais vous expliquer à vous-même ce qu'il y a -de profond, de terrible même, dans le très vague soupir qui a gonflé, un -instant, votre coeur et vous a fait brusquement fermer les yeux, comme -si vous eussiez eu l'impression de la mort. - ---Je désire, dis-je, fixer ce moment en écrivant sur sa nature un -commentaire inattendu, et l'arrêter ainsi dans son vol vers le passé. - -Cependant, madame, puis-je prendre sur moi, sans m'être assuré, tout -d'abord, de votre bon vouloir, de vous adresser pareille méditation? - -Si ce dessein vous déplaît, brûlez simplement cette lettre d'un coeur -ami et pardonnez l'innocente attention d'un voyageur qui essayait de -vous créer un passe-temps. - -Si, au contraire, vous pensez ainsi que moi sur ce point, madame, et si -vous ne voyez rien d'excessif dans cette idée toute simple, nous -supposerons le conte suivant (qui est, d'ailleurs, une réalité). Nous le -supposerons, comme l'on met un loup de velours noir et un domino, dans -certaines soirées de la saison d'hiver, en un mot, _par curiosité_. - -(De cette manière, nous aurons, l'une et l'autre, la liberté de parole -qui sera si nécessaire, pour peu que vous poussiez la gracieuseté -jusqu'à répondre, et vous prêter à ce jeu.) - -Voici la supposition: - -Vous êtes une reine persane;--je suis un prince lointain, que vos armées -ont surpris et fait captif. - -Familier, je porte à la cheville votre bracelet d'argent.--Ce soir, -comme vos femmes venaient d'allumer les flambeaux, vous m'avez fait un -signe. - -J'ai dressé devant vous la grande plaque d'airain poli, votre miroir. -Autour de lui sont entrelacées des branches d'ébène, sculptées de faces -d'Esprits. - -Accoudé au sommet, sur le front le plus affreux, moi, je rêve aux arbres -titaniens sur mes vallées, à mes chariots dispersés, à la lune, à la -rébellion future. - -Vous, les coudes plongés dans les coussins, fatiguée et taciturne, et -des pierreries éparses sur les peaux de lion à vos pieds, vous allez -regarder et suivre au fond du miroir votre propre rêverie, pour tuer le -temps. - -Les musiciens se sont tus dans le palais. Des lances brillent, derrière -les tentures, défendant l'entrée de la salle. - -Le miroir est là, seul, violent, sincère, libre et magique! S'il vous -ennuie, vous ferez un signe encore. Je le repousserai dans l'ombre et me -recroiserai les bras. - -Recevez, madame, mes hommages les plus respectueux. - -RENÉ D'ANTHAS. - - - - -FRAGMENTS INÉDITS - - - - -ISABEAU DE BAVIÈRE - - -La France était occupée au Nord par l'Anglais, qui menaçait de plus en -plus d'en faire la conquête. Les villes de Bourg, de Calais, et autres -encore, étaient tombées en son pouvoir. Les coffres du royaume étaient -vides, malgré les trésors amassés par Philippe le Hardi, duc de -Bourgogne, qui, après la fameuse bataille de Nicopolis, était venu -enfouir d'immenses richesses au château de Vincennes; les dépenses des -fêtes de la cour avaient tout épuisé. - -Pour faire face à ce désarroi de finances et au péril national de -l'envahissement anglais, il y avait sur le trône un roi frappé de -démence: Charles VI, fils de Charles V, dit le Sage. L'armée diminuait, -n'ayant plus de solde suffisante. Les six mille archers bourguignons de -Jean sans Peur avaient été licenciés. - -Ce que les déportements et le luxe des seigneurs n'engloutissaient pas -était distribué aux couvents, car le libertinage des grands était doublé -d'une dévotion inconcevable. Loin de songer à repousser l'ennemi, on -songeait à vivre en liesse. Le peuple, taillable et corvéable à merci, -était écrasé de tels impôts qu'il redevait encore avant d'avoir gagné sa -stricte vie et que l'air respirable, la poussière d'un chemin soulevée -par le passage d'un troupeau, étaient frappés d'un droit de péage. Tout -n'était pour le serf que taille, alleux et chevances. Les factions les -plus désastreuses pour le pays divisaient les gens de guerre et les -capitaines du royaume. - -Tantôt c'était le duc Jean sans Peur, qui, ayant hérité de la haine -paternelle de Philippe le Hardi contre les princes de l'Orléanais, -croyait, de plus, avoir des motifs personnels de vengeance contre le duc -Louis d'Orléans. - -Celui-ci ayant été distingué de la duchesse de Bourgogne, femme de Jean -sans Peur, leur querelle devint terrible. - -Tantôt, c'était le connétable Bernard d'Armagnac qui, profitant de la -folie du roi pour exercer une autorité sanglante et souveraine dans -Paris, tenait la campagne contre Jean sans Peur. - -Le duc de Bourgogne, cependant, pouvait seul disputer aux Anglais la -terre de France et les chasser. Il était populaire. Un jour, le danger -devenant de plus en plus menaçant, il y eut une réconciliation apparente -ayant pour mobile l'intérêt et le salut du pays, entre le duc et Louis -d'Orléans. Ce fut une solennité. Le peuple criait: Montjoie!... -Notre-Dame était pavoisée. La réconciliation dura quelques jours, mais -sans amener de résultats pour nos armes. Car un nouveau malheur était -arrivé. Le duc de Bourgogne, pareil aux autres princes, dans -l'atmosphère que l'on respirait alors à Paris, s'était comme efféminé et -amolli. - -En effet, l'ennemi le plus dangereux et le plus réel du royaume de -France, ce n'était pas l'Anglais, qui devait être repoussé plus tard par -Jeanne d'Arc, ce n'était pas la ruine du Trésor, ni les armées -disséminées, ni les querelles entre les princes, ni la démence du -roi!... L'ennemi, c'était la reine de France, une étrangère, Isabeau, -fille d'Etienne II, duc de Bavière, femme de Charles VI, et qui avait -été nommée régente depuis l'aliénation du roi. - -Isabeau de Bavière était née en l'an de grâce 1368. - -Elle était venue en France, à l'âge de quatorze ans, et avait épousé, le -17 juillet 1385, ce déplorable monarque. Elle avait alors près de -dix-huit ans. - -A partir de son avènement au trône, ce ne furent plus que carrousels, -que fêtes, jeux, tournois, cours d'amour, duels, chasses et -magnificences extraordinaires; l'adultère passait à l'état de mode -insoucieuse; l'oubli de la patrie s'ensuivait. Le roi, sombre, ayant été -brûlé grièvement dans un bal où le feu avait pris à son costume, vivait -retiré, avec son connétable et quelques gens de guerre, entre autres -Tanneguy du Châtel, qui n'était alors qu'un de ses écuyers et qui devait -un jour s'illustrer par deux actions historiques des plus marquantes: -l'enlèvement et le salut du dauphin Charles VII au milieu des flammes, -lors de la journée des Ecorcheurs, et l'assassinat du duc de Bourgogne, -qu'il dépêcha, de quatre coups de hache, dans une entrevue avec le -dauphin. - -Isabeau de Bavière ne haïssait point l'Anglais; elle traita même avec -lui, honteusement, en maintes occasions; sa seule politique était -l'amour du plaisir, la soif des excès violents et inconnus. - -Les historiens sont d'accord sur sa beauté exceptionnelle. - -Rousse comme l'or brûlé, pâle avec un teint d'orage, douée d'une beauté -languide et fatale dont les séductions attiraient comme le danger, -Isabeau ne se refusa même pas d'employer encore les ressources des -baumes et des philtres: elle avait en amour la science des courtisanes -grecques et des impératrices romaines. C'était une grande ennuyée, une -cruelle épuisée, incapable de supporter le poids de la couronne de -France sur son voluptueux front, mais plutôt faite pour présider des -cours d'amour au fond d'un château et pour donner à toute une province -des modes merveilleuses. - -Svelte, elle excellait à monter les chevaux indomptés, intrépide à -entrer dans sa capitale, au milieu du carnage des surprises nocturnes, -bravant les arquebusades et l'incendie. Criminelle par nature, le crime -lui seyait aussi bien que la queue de dragon aux sirènes. Avec ses -amants, elle renforçait l'oubli que doit donner le baiser d'une femme, -du sentiment de la mort prochaine que coûtait la possession de sa -personne. - -Si le côté politique de son histoire est révoltant, comme on vient de le -voir, le côté joyeux de sa vie n'est pas moins sombre. Mais les satans -ont des attraits brûlants et dorés comme l'enfer. De là, les passions -mortelles qu'elle suscita. - -Le vidame de Maulle, Louis d'Orléans, Jean sans Peur, Villiers de -l'Isle-Adam, Lourdin de Saligny, le chevalier de Bois-Bourdon, et -quelques autres plus ignorés, furent du nombre de ceux qu'elle aima; -chacun d'eux eut une fin sinistre. - -Le vidame de Maulle mourut en exil, mis au ban du royaume. - -Louis d'Orléans fut assassiné, rue Barbette, par un chevalier -d'aventures, Raoul d'Hocquetonville, qui lui fendit la tête d'un coup de -masse d'armes. - -Jean sans Peur tomba, au pont de Montereau, sous la hache de Tanneguy du -Châtel. - -Villiers de l'Isle-Adam, qui, pour elle, avait pris Paris en une nuit -par un coup de maître sans autre exemple dans l'histoire, fut assassiné -à Bruges dans une sédition populaire. - -Lourdin de Saligny fut poignardé en Flandre, où l'avait interné la -jalousie du duc de Bourgogne. - -Le chevalier de Bois-Bourdon périt d'une manière très affreuse et tout à -fait cruelle, comme on le verra tout à l'heure. - -Quelques traits de son histoire donneront une idée du caractère étrange -de cette femme[12]. - - [12] Au paragraphe suivant débute, sans variantes notables, le conte: - _La reine Ysabeau_. OEuvres complètes, _Contes cruels_, tome II, - _Mercure de France_. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Telle était cette jalouse créature que ses scandales et ses attraits ont -illustrée, et dont l'histoire est écrite avec du sang et du feu. - - * - - * * - -L'un de ceux qui succédèrent au vidame de Maulle fut, comme nous l'avons -dit, le chevalier de Bois-Bourdon. - -C'était un jeune seigneur des mieux faits de la cour. A vingt-trois ans, -il était célèbre par ses triomphales fantaisies, tant de luxe que -d'amours. Ses duels, toujours heureux, le faisaient admirer des pages, -féliciter par les femmes et craindre de ses pairs. La reine, ayant -remarqué ce jeune seigneur, le nomma gouverneur de Vincennes et s'y -renferma avec lui. - -On se rappelle les circonstances particulières de l'événement arrivé au -roi Charles VI, en traversant la forêt du Mans, où il avait été pris de -démence. Un fantôme, en vêtements blancs (aposté peut-être par Isabeau -dans le but de déterminer, par une crise superstitieuse, une insanité -que ses philtres avaient préparée de longue main), un fantôme, -disons-nous, lui était apparu brusquement, avait saisi la bride de son -destrier, en criant: «Retourne, roi Charles, tu es trahi!» Ce qui, -effectivement, avait jeté le roi dans un accès de folie furieuse. Ayant -tiré son épée et mis à mal deux hommes de sa suite en criant: -«trahison!» l'on fut obligé de s'en rendre maître par la force. Depuis -lors, une sénilité hâtive l'avait accablé; il vivait, un peu hébété, -dans son Louvre, en compagnie d'une demoiselle nommée Odette de -Champdhiver, qui veillait sur la faiblesse du monarque et cherchait à le -distraire, soit en inventant des jeux,--les cartes, par exemple,--soit -en le charmant par ses chants et sa bonne grâce. De là, la liberté -laissée à la reine. - -A cette époque, bien que la régence lui eût été dévolue avec -l'assistance, toutefois, de son beau-frère Louis, duc d'Orléans, et de -son cousin Jean, duc de Bourgogne, comte de Nevers, surnommé, comme il a -été dit, _Jean sans Peur_, la guerre entre Isabeau de Bavière et le -comte Bernard d'Armagnac, connétable de France et féal du roi, n'était -pas ouvertement décidée. L'amour du chevalier de Bois-Bourdon fut la -torche qui l'alluma. - -Un matin, en effet, comme le jeune chevalier revenait de Vincennes, -joyeux et au galop, le sourire des joies éperdues aux lèvres, il croisa -une petite troupe qu'il ne reconnut pas tout d'abord. - -C'était Charles VI, le connétable et plusieurs seigneurs et soldats de -la cour de Paris. Le roi faisait une promenade. - -Soit étourderie, soit impertinence de rival, Bois-Bourdon ne revint -point sur ses pas; il ne salua pas. - -Le comte d'Armagnac lui cria de faire halte. Il continua vers Paris. - ---Arrêtez ce jeune homme! dit simplement le connétable à deux soldats et -à son prévôt Tanneguy du Châtel. - -En entendant le galop des deux cavaliers derrière lui, Bourdon se -détourna, fondit sur eux, désarçonna le premier, tua le second d'un coup -d'épée, et, saluant le comte d'Armagnac, poussa l'insolence jusqu'à le -défier lui-même. - -Le connétable était un homme de guerre des plus habiles aux maniements -de toutes les armes; il sourit, mit pied à terre, sa masse à la main. A -vingt pas du jeune homme, il s'arrêta: - ---Rendez-vous, messire, dit-il. - -Un éclat de rire de Bois-Bourdon lui répondit. - -Mais ce rire ne s'acheva pas. La masse d'armes du comte d'Armagnac, -lancée par lui comme la pierre d'une fronde, était venue frapper au -front le cheval du jeune homme: le cheval, tué sur le coup, avait jeté -son cavalier évanoui sur le chemin. - -On se saisit de Bois-Bourdon. On le fouilla. Une lettre de la reine fut -trouvée entre son coeur et son pourpoint. Cette lettre, parfumée et -tendre, produisit sur le roi Charles un effet terrible, malgré sa folie. - -Bois-Bourdon fut enfermé au Châtelet, mis à la question le soir même; il -y mourut, sans rien avouer, courageusement, car il aimait la reine. On -l'ensevelit dans un sac de cuir sur lequel fut écrite cette légende: -«Laissez passer la justice du roi», et on le jeta à la Seine.--La lettre -fut publiée à son de trompe dans Paris. - -Lorsque la reine apprit ce meurtre, et que c'était au comte d'Armagnac -qu'elle devait cette aventure, comme elle était fidèle à ses fidèles, -elle jura de venger la mort de son ami de la manière la plus horrible; -et, comme on va le voir, elle tint parole. - - * - - * * - -Le connétable, connaissant à quelle sombre ennemie il avait affaire et -profitant de la lueur de raison qu'avait eue le roi, fit immédiatement -enlever Isabeau comme sa prisonnière et obtint de Charles VI un décret -qui internait au château de Tours sa royale captive. Mais elle en fut -bientôt enlevée par Jean sans Peur, qui la transporta à Troyes, où elle -prit le titre de _reine par la grâce de Dieu_. Ce fut là qu'elle reçut -un jour la visite d'un seigneur de l'Isle de France, le baron Jean de -Villiers de l'Isle-Adam, gouverneur de Pontoise. C'était un jeune homme -redoutable et qui, sous un aspect frivole, cachait un coeur d'acier. - -Sa ville, une nuit, avait été surprise par les Anglais. Il en avait -fendu la porte à coups de hache pour que ses bourgeois pussent échapper -à la tuerie. Lui-même, sautant à cheval et à moitié vêtu, s'était élancé -vers la Touraine, cherchant des hommes d'armes pour revenir. Mais il ne -put reprendre Pontoise et en massacrer la garnison anglaise que quelques -mois après. - -Le connétable, en apprenant le coup de main inattendu des Anglais sur -Pontoise, avait eu la mauvaise foi de dire que le baron de l'Isle-Adam -avait dû vendre sa ville; et le soupçon de cette infamie avait, grâce à -cette parole, plané sur lui, l'Isle-Adam. - -Armagnac, qui profitait de la faiblesse du roi pour publier les lettres -de galanterie d'une femme et d'une reine, avait imaginé cette calomnie -pour dissimuler sa propre conduite. - -Le fils du comte d'Armagnac qui a traité directement avec l'Anglais et -vendu plusieurs villes, fut déshonoré historiquement par un procès à ce -sujet, et le roi de France Charles VII porta publiquement, au contraire, -le deuil de Villiers de l'Isle-Adam à la mort de ce maréchal. - -A cette époque, Villiers dédaigna de se défendre autrement que par les -armes d'abord, et en reprenant sa ville ensuite. Il se rangea du parti -de Jean sans Peur, qui était celui d'Isabeau, et jura «de ne point _se -coucher dans un lit_ tant qu'il n'aurait point tracé avec son épée, sur -la poitrine du connétable Bernard d'Armagnac, la croix rouge de -Bourgogne.» - -Ce fut dans ces dispositions d'esprit qu'il vint à Troyes, près -d'Isabeau de Bavière, encore en deuil de son cher cavalier mort pour -elle. - -L'Isle-Adam, ébloui par l'éclat de cette beauté sans rivale, fondit sa -vengeance et son amour dans un seul sentiment. Ce n'était pas un homme -capable de perdre le temps en paroles;--son serment pouvait, à cet -égard, le lui rendre affreusement difficile à garder tout à fait. Le -soir de son arrivée à Troyes, au souper royal, il s'assura le concours -de quelques amis, les sires de Chaville, d'Harcourt et de Chastelux, -entre autres, réunit un millier de lances et marcha sur Paris, -accompagné d'Isabeau elle-même, à cheval près de lui; la petite troupe -se hâtait, dans le vent nocturne. - -Le comte d'Armagnac, à force d'exactions et de cruautés, s'était fait -exécrer de la population; le fils du gardien de la porte Saint-Antoine, -Perrinet Leclerc, qui avait été frappé de vingt et un coups de fourreau -d'épée, par ses ordres (quoique bourgeois), ouvrit la porte des fossés à -Villiers de l'Isle-Adam, sur un signal convenu. - -La reine et le grand baron, suivis des capitaines et de leurs soldats, -entrèrent dans Paris. Et alors commença, aux cris de _vive Bourgogne! -vive Isabeau!_ un massacre vengeur et formidable qui dura trois jours, -aux lueurs des incendies. - -Villiers de l'Isle-Adam se précipita vers l'hôtel Saint-Pol, surprit la -garnison, la dispersa, fit prisonnier le roi Charles VI, qu'il mit en -lieu de sûreté; puis chercha le connétable qui se cachait. - -Il courut dans Paris avec ses cavaliers, mettant à prix la tête du comte -d'Armagnac, et tuant ceux qui ne criaient pas: Vive la reine! - -L'Isle-Adam découvrit bientôt le connétable et, l'ayant blessé -mortellement dans la lutte, exécuta son serment à la lettre. Il lui -traça la croix de Bourgogne sur la poitrine d'un coup d'épée. - -Le lendemain, à l'arrivée de Jean sans Peur, l'Isle-Adam ayant été fait -maréchal de France, et Paris étant pacifié, il y a lieu de penser que le -baron obtint d'Isabeau la permission de se «mettre en ung lit». - -La reine eut bien des aventures galantes et inconnues. Celles-ci sont -les principales. - -Elle fut surnommée «la grande gaupe» par tout le populaire. Elle avait -donné à la France le dauphin Charles VII, qui grandissait. Cependant la -beauté merveilleuse d'Isabeau ne subit aucune atteinte du temps pendant -de longues années. Cette beauté survécut même à ses amours. - -Isabeau de Bavière mourut cependant presque abandonnée, vers l'âge de -cinquante ans, et universellement méprisée. - -(_Septembre 1876._) - - - - -TRENTE TÊTES SUR LA PLANCHE[13] - - [13] 14 octobre 1885. - - -Au milieu des préoccupations de cette heure grave, au moment où les -regards sont presque tous fixés sur les urnes électorales, il est -certain que nous ne devons prendre sur nous de rappeler les faits -suivants à l'attention publique qu'à simple titre de délassement -d'esprit. - -Plusieurs journaux importants l'ont déclaré: s'il faut en croire les -prévisions les plus compétentes, et d'après la nomenclature -exceptionnelle des causes criminelles actuellement en instruction sur le -territoire français, les assises de cet hiver nous ménagent, presque -_sûrement_, une CINQUANTAINE de sentences capitales, sur trente -desquelles, au bas mot, M. l'exécuteur, paraît-il, peut tabler haut la -main. Presque toutes ces causes étant, en effet, d'une hideur peu -commune, la mansuétude présidentielle se verra, cette fois, très -probablement débordée par le cri de la vindicte sociale, et renoncera, -tristement, à s'exercer sur cette collection de monstrueux condamnés. - -En ces conjonctures, quelles que soient nos plus immédiates inquiétudes, -se pourrait-il bien qu'il parût, à nos lecteurs, hors de propos de leur -soumettre quelques réflexions touchant ces exterminations prochaines? - -Alors, surtout, que nous nous proposons, non pas de gloser sur des -débats à venir, mais seulement _sur un point_ oublié dans le cérémonial -tragique du supplice de la guillotine. - -On ne saurait s'y prendre trop à l'avance, parce que ce genre de -questions peut, d'ores et déjà, sembler d'un intérêt général. - -Plusieurs éminents journalistes vont réclamer, ces jours-ci, nous -dit-on, le rétablissement des _marches de l'échafaud_. - -Nous l'avons, ailleurs, spécifié: l'instrument justicier[14] ne doit -frapper un de nos semblables qu'au niveau des têtes de la foule, qu'à -hauteur d'humanité. Le couteau-légal ne doit fonctionner que d'ensemble -avec sa plate forme réglementaire, éliminée, depuis ces dernières -années, _on ne sait par qui ni pourquoi, ni de quel droit_. Si la -solennité des degrés de l'échafaud paraît d'une mise en scène surannée à -quelques sceptiques en retard sur le véritable esprit des temps -modernes, pourquoi ne trouvent-ils pas également démodées les robes -rouges et les hermines de la cour d'assises? Comment tout le reste du -cérémonial ne leur semble-t-il pas une pure fantasmagorie? - - [14] L'Instant de Dieu (_Derniers contes, Mercure, 1909_). - -On ne peut supprimer un anneau dans la chaîne des symboles de la Loi -sans infirmer les autres et faire douter de leur sérieux. Or, tout le -monde s'écoeure, depuis longtemps, des impressions de boucherie que -cause cette guillotine absurdement embusquée au ras du sol et dont la -sournoiserie triviale est aussi peu digne de la Loi que de la Nation. - -Cependant, l'on a regardé comme inopportune, paraît-il, la réclamation -présentée à ce sujet par divers notables écrivains de la presse -française,--et l'on a prétendu, même, _que cette question ne la -regardait pas_. - -Nous ne voulons répondre à cette fin de non-recevoir que par l'exposé du -raisonnement suivant[15], dont l'évidence est, à nos yeux, tout à fait -indiscutable. - - [15] Développé dans le _Réalisme dans la peine de mort_ (_Chez les - Passants_, Georges Crès, 1914; pp. 93, 94, 95 et 96.) - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Si donc la presse est, à ce point, prépondérante en ce qui, moralement, -touche à l'application de la peine de mort, comment n'aurait-elle pas -qualité pour se préoccuper du mode physique de l'application de cette -peine! Il nous semble qu'elle a le droit d'être écoutée, ici, attendu -qu'elle peut, ici du moins, conclure en connaissance d'une cause qu'elle -eut souvent le loisir d'étudier de près. - -C'est pourquoi, si les marches de l'échafaud sont jugées _convenables_ -par la presse, c'est qu'au fond l'opinion publique, aussi, les juge -_convenables_, pour ne pas dire plus: et que, par conséquent, cette -revendication doit être prise au sérieux, quand la presse vient à la -formuler. - -Si donc trente têtes humaines,--ou davantage,--doivent être tranchées, -cet hiver, sur le sol français, quelque coupables que soient ces têtes, -nous pensons qu'elles ont droit à tomber à hauteur d'hommes et non pas à -hauteur de pourceaux. - -Quelque _positif_ que puisse être le raisonnement,--si, toutefois, il y -eut raisonnement,--en vertu duquel tel ou tel personnage a pris sur lui -de soustraire les marches légales de l'échafaud, nous prétendons que -cette guillotine de basse-cour est choquante pour la Loi, pour la -Nation, pour notre humanité. - -Oui, nous sommes certains d'exprimer le voeu de la majorité des esprits -à ce sujet, et non celui de quelques anodins sceptiques. Au surplus, les -nouvelles Chambres, au cours de la session prochaine, vont être -définitivement saisies de cette motion, et nous n'hésitons pas à -répondre d'une presque unanimité de votes pour que cette plate-forme et -ces marches de l'Echafaud,--abrogées par l'arbitraire d'on ne sait quel -Prudhomme--soient restituées au plus vite à la dignité de la Loi. - - - - -A PROPOS D'UN LIVRE[16] - - [16] 1er décembre 1863. - - -Selon quelques esprits diserts, le _sujet_ d'une oeuvre d'art ne doit -influer ni sur le verdict touchant la valeur esthétique de l'oeuvre, ni -sur l'opinion morale que l'on peut désirer se faire touchant la -personnalité de l'auteur. L'idée qui fait corps avec le travail et la -poésie de cette oeuvre peut être, au point de vue de l'art, -indifféremment choisie dans les catégories du juste ou de l'injuste, du -bien ou du mal, du moral ou de l'immoral; ce n'est jamais, pour l'art, -qu'une _occasion_, qu'un moyen, dans le sens abstrait du mot, de se -manifester. - -L'art s'efforce librement vers la beauté, vers l'absolu de la -philosophique et pure beauté, qui, suivant une expression tout -hégélienne, serait: «comme l'eau claire, sans odeur, ni couleur, ni -saveur particulière.» Il compose un royaume où toute chose est appelée à -la transfiguration. Et, si l'artiste est assez puissant pour aller -racheter la grande poésie même jusque dans les régions défendues par la -morale, et que, sous une sensation d'éternité, il l'en dégage, tout -irradiée de solennelles et profondes épouvantes, l'impur n'est plus ce -qu'il nous apparaît, dans sa réalité: on ne _doit_ plus le voir! Le -génie est devenu sa rédemption: il s'est transfiguré sous le sceptre de -diamant du magicien sacré: sujet de l'intelligence idéale, il ne relève -plus de la conscience hypocrite, changeante et diverse, des hommes. - -Ainsi, que le sujet d'un poème soit emprunté, par un artiste, aux -données de la philosophie, de la politique, de l'utilité, de la -concupiscence, de l'histoire, de la religion, de la guerre, etc.,--comme -le _Faust_, par exemple, les _Iambes_, les _Géorgiques_, les _Fleurs du -mal_, la _Légende des siècles_, le _Paradis perdu_ et le _Purgatoire_, -l'_Iliade_, etc., je cite pour des Français,--ces données, comme toutes -celles qui en dérivent, sont indistinctement offertes, dans les -pénombres mystérieuses et inquiètes de la rêverie[17], au bon plaisir du -poète, sans qu'il y ait, à ses yeux, plus de mérite ou de grandeur à -traiter l'une plutôt que l'autre, tous ces sujets comportant la même -respectabilité comme la même indifférence au point de vue et dans la -mesure de l'art: si le poème est pénétré d'un sentiment de majesté, -d'indulgence et de beauté souveraine, le sujet choisi doit disparaître -dans ce sentiment et, par suite, n'entrer pour rien dans la décision -d'un homme de goût. - - [17] L'expression anglaise _pensiveness_ est plus exacte que le terme - banal imposé par notre langue (note de Villiers de l'Isle-Adam). - -C'est un point sur lequel,--malgré son évidence apparente,--on ne -saurait trop insister, car nous sommes prévenus contre ce qui nous -semble de nature à révolter les tendances de notre morale et de notre -conscience, et lorsque l'art se dévoue à traiter les actions déréglées, -l'habitude de la sensation influe sur notre jugement à notre insu; nous -avons à nous défier des conventions inférieures et des préjugés -contingents de la vie usuelle. Agissons, par l'idée du devoir, dans la -société, comme des citoyens: agissons, également d'après l'idée -essentielle du devoir, dans le rêve, comme des penseurs. La synthèse -idéale de ces deux existences est située, sans doute, au milieu de la -Mort, c'est-à-dire au delà de toute spéculation actuelle. - -Pourquoi le titre d'un poème aurait-il ce pouvoir de refroidir, par -avance, nos dispositions à l'estime de sa beauté? N'est-ce point, -d'ailleurs, presque toujours dans les épisodes, les idées incidentes et -les ciselures étrangères au sujet pris en lui-même de tel chef-d'oeuvre -reconnu, que consistent ses véritables beautés artistiques? Pourquoi -même,--j'oserai le dire,--nous laissons-nous prémunir si facilement, par -nos instincts d'injustice, d'égoïsme et de fierté, contre le caractère -civique d'un artiste de génie, lorsque les sujets qu'il accepte de -célébrer sont pris, à l'ordinaire, par exemple, dans le domaine du -dissolu? Le plus épais bon sens devrait comprendre que l'on n'écrit de -beaux vers qu'à force de persistance et de labeurs nécessités par -l'apprentissage et la technique de l'art. Où donc un grand poète -prendrait-il encore du temps pour être citoyen si condamnable? Qui nous -autorise à mal présupposer de l'homme, parce que,--affligé comme nous, -sans aucun doute, de quelque difformité sociale ou morale,--il se -réfugie dans la Pensée sublime, pour essayer d'en corriger le côté -choquant, d'en rêver l'absolution et d'en opérer le rachat? La -notoriété, pour le poète, doit être une question bien secondaire, pour -ne pas dire absolument nulle, lorsqu'il se préoccupe de son oeuvre: il -écrit pour se justifier devant lui-même et pour agrandir sa miséricorde -envers les choses sensibles. - -Donc, il faut, avant tout, considérer seulement la profondeur du -_Talent_, en général, et, quant au reste, il ne doit pas importer dans -un chef-d'oeuvre. Il est certain que la bonne volonté religieuse de -Dante, par exemple, ne l'eût pas sauvé de l'oubli s'il eût manqué de -poésie et d'art dans ses poèmes. Bien au contraire, s'il se fût prévalu -(le cas échéant) des tendances morales et pratiques de son oeuvre pour -en atténuer les imperfections esthétiques, le simple sens commun nous -avertit que c'eût été, de sa part, une action déshonnête et scandaleuse. -En effet, s'autoriser de l'intérêt tout social que la multitude accorde -à telle idée de religion, de politique, etc., prise en elle-même et sans -le secours de la vie extérieure, et transporter cet intérêt dans le -domaine de l'Art pour s'en servir comme d'un adjuvant à la valeur propre -d'un travail poétique, c'est baser la Poésie sur une émotion étrangère à -elle-même et, risible artiste, lui manquer de respect en lui offrant des -secours dont elle n'a que faire. C'est dire: «Vous le voyez! je suis une -âme sensible; ayez, _par conséquent_, de la bienveillance pour mes vers, -à cause de la droiture et de la bénignité qu'ils expriment et qui -correspondent,--j'en suis sûr,--aux qualités que vous avez, mon cher -lecteur.» C'est la rougeur au front que j'écris ces lignes; rien que d'y -penser donne le malaise et le froid le plus gênant. - -Eh bien! si nous considérons, par exemple, les FLEURS DU MAL sous ce -critérium, nous ne devons pas varier notre justice.--Sachons lire! M. -Charles Baudelaire ne tire pas secours de son sujet pris dans les -notions convenues! Il regarde, et les impudicités se débattent (ironie -féroce!) sous les étreintes de son idéal, comme les vers de terre sous -les antennes du scolopendre. - -Un autre préjugé,--le mot, cette fois, paraît avoir un sens,--assez en -vogue, au dire d'une majorité sensée,--c'est celui de l'_inspiration_. - -L'inspiration n'est autre chose que le libre développement d'une -aptitude innée vers le beau idéal; c'est une bosse qui grossit; pour -être sur une montagne, il faut être parti de terre et avoir monté -péniblement la montagne; de même, pour être élevé réellement, il faut -avoir gravi un à un les degrés dont cette élévation n'est que la somme. -Le Génie, c'est l'application passionnelle, la résultante d'une -organisation saine et laborieuse, la pleine possession de soi-même. Eh! -que voudrait-on qu'il fût de plus que cela? Si tel homme naissait génie, -avec la science infuse, comme les petits bramahs, ce serait une -monstruosité, une privation de tout mérite, une animalité déplorable. -L'abeille, le castor, la fourmi, etc., font des choses merveilleuses, -mais ils ne font que cela et n'ont jamais fait autre chose: ils naissent -avec le summum de leur développement moral; ils n'hésitent pas. Le -géomètre ne saurait introduire une seule case de plus dans une ruche -d'abeilles, et la forme de cette ruche est celle même qui, dans le -moindre espace, peut contenir le plus de cases, etc. L'animal est exact: -sa naissance lui confère avec la vie cette fatalité; l'homme, au -contraire, est essentiellement indéterminé: il hésite, d'une manière -toujours ascensionnelle, toujours approximative, vers son idéal[18]! Ce -qui fait le fond de ses plus sublimes espérances, ce qui allume sur son -front la lueur de l'immortalité, c'est précisément le sentiment de cette -gravitation. En un mot, l'homme sent qu'il n'est pas fini! - - [18] L'idéal, suivant Gottlieb Fichte, est: «ce qui _doit_ toujours - être réalisé, mais en même temps ce qui ne _peut_ jamais l'être, - sous peine de cesser d'être ce qu'il _doit_ être, c'est-à-dire de - cesser d'être l'idéal.» (Note de Villiers de l'Isle-Adam.) - -Vis-à-vis de ces pensées, on conçoit que «l'inspiration» est une parole -qui sent son bourgeois moderne de plusieurs milles. On est si -instinctivement convaincu de sa nullité qu'on n'ose la prononcer que -tempérée par un demi-sourire, c'est-à-dire presque comme une insulte et -avec un air de protection bienveillante. L'artiste devient sous ce mot -une sorte de sibylle sur le trépied, quasi inconsciente de la -signification de ses chants, ou, pour mieux dire, une machine de -Vaucanson. Il suffirait au premier venu de crier à tout hasard: «_Deus! -ecce Deus!_» pour réduire à l'humilité les fatigues sacrées et les longs -travaux d'un véritable poète; et quand l'expérience prouve la -supercherie de l'Inspiré, ceux qui croyaient en lui nomment cette -découverte: «la désillusion.» Le vulgaire voudrait voir les gens nés -coiffés de divinité. Chose étrange! L'homme de génie lui-même n'aime -souvent pas à être sincère sur ce point. Il se complaît quelquefois dans -l'ovation faite aux puissances supérieures dont il veut bien paraître le -représentant et le mandataire, il s'applaudit de cette distinction sans -s'apercevoir qu'elle lui assigne une place au-dessous des gens -ordinaires et inférieurs, qui ont au moins le mérite de leur -développement, si peu qu'il soit. Mais comme il rit dans sa barbe de sa -petite comédie! - -Est-ce que la Pensée commet de ces injustices? Il en est, d'habitude, -des fanatiques de l'Inspiration quand même comme de ceux qui disent: -«Voilà de beaux vers: mais où est l'_idée_? Quel est le but de -l'auteur?» sans songer que leurs paroles contiennent leur propre -négation. Car, si les vers sont beaux, ils contiennent au moins l'_idée_ -de la beauté: ce qui est déjà quelque chose au point de vue de l'art, à -ce qu'il semble! et, pour le surplus, on peut ajouter ce mot de -Franklin: «Il est bien difficile à un sac vide de se tenir debout.» - -Voilà donc, pour un grand nombre d'esprits éclairés, la première formule -générale de l'Art considéré en lui-même. Je suis loin d'accepter sans -réserves d'aussi spécieuses affirmations; mais ce n'est pas ici le -moment de les discuter. J'expose, je n'impose pas. Il fallait signaler -ce critérium et l'élucider de cette manière pour aborder -consciencieusement la critique du livre de M. Mendès, car ce livre[19] -est écrit,--sauf erreur,--à ce point de vue, et rien qu'à ce point de -vue. - - [19] _Philomèla_, livre lyrique (Paris, 1863). - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - - - -SUR UNE PIÈCE D'AUGIER - - -Deux amants. - -Survient le grand séparateur social,--le père,--que l'on appelle, je -crois, _père noble_, en termes consacrés, chez les marionnettes. - -Faut-il continuer? - -Non, évidemment. - -Ainsi, laissons de côté cette intrigue[20]. - - [20] Paul Forestier d'E. Augier (1868). - - * - - * * - -Les vers de cette comédie étant écrits suivant une esthétique qui me -semble une des espiègleries les plus amusantes de notre grand siècle, je -m'abstiendrai de toute appréciation à leur égard. Le Public _pleure_ en -les entendant; c'est tout ce qu'il faut,--et c'est là le gage parfait, -selon l'opinion moderne, de la beauté d'une oeuvre. Ayant le malheur -d'avoir une confiance médiocre en l'infaillibilité des glandes -lacrymales et des digestions pénibles, touchant l'Art éternel, les -sanglots étouffés qui partent des baignoires, les foulards interrupteurs -et autres critériums actuels du sublime, m'ont toujours--(qu'on me -plaigne!)--fait lever le coeur. Ainsi laissons cela de nouveau. - - * - - * * - -Quant à la pièce, elle contient, vraiment, plusieurs scènes -admirablement jouées, et deux ou trois décalques photographiques de la -simple nature. - -La Nature avant tout. Il est bon que le spectateur voyant un homme -passer dix minutes à dire: «_Donnez-moi mon paletot_», ou: «_Je boucle -ma valise_», s'écrie: «Comme c'est naturel! Vivent les POÈTES!» Ainsi -oublions, derechef, toute discussion stérile sur un principe aussi -flatteur. - -Une seule scène est d'un écrivain, dans ce mélodrame: c'est la grande -scène du troisième acte. - -Quant au reste de l'action, j'ai eu l'honneur de n'y rien comprendre, et -il est inutile de faire partager au lecteur cette manière de voir.--La -chose m'a paru un triste mélange de criailleries, de banalités et de -puérilités inconcevables. Mais je livre cette appréciation avec la plus -grande humilité; je suis un fort mauvais juge de ces sortes de pièces. -Etant donné leur horizon, je ne distingue plus, au bout de dix minutes, -les personnages les uns des autres; et il y a des moments où je confonds -M. Got avec Madame Lafontaine. - - * - - * * - -Une seule impression domine certains esprits au dénouement de la pièce. -C'est celle que cause le vénérable père noble. - -Le drôle ferait rougir d'être au monde. - -Je ne connais pas de dégoût comparable à celui que m'inspirent ses -cheveux blancs. C'est vraiment le monstre, le bourreau oiseux, l'Ennemi, -celui qui mérite la mort et le haussement d'épaules. - -Quelle infernale et suffisante caricature! Comme il parle de Dieu, de -vertu, d'honnêteté, de dévouement, des lois sociales!... Comme il -attendrit la foule! - -Un jour, quand on sera revenu des discussions théâtrales avec ces types, -lorsqu'on verra clair au fond de cette sorte de gens honorables,--on -sera bien étonné; au lieu de sangloter sur leurs sages maximes, si émues -et si judicieuses, on leur préférera celles de Desrues, l'empoisonneur, -comme plus efficaces et plus humaines. - - - - -VERS - - - - -GOG - - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Ce fut donc au logis de cet homme qu'un soir - Quelqu'un frappa. - - Ce juif ouvrit--et l'on put voir - Briller les piques dans le sentier. - - --«La milice, - «Pensa-t-il, mène encore quelque esclave au supplice.» - Le couchant s'allumait dans les cieux meurtriers - Et rougissait au loin les maigres oliviers, - Baignant le Golgotha de sang et de lumière. - Une troupe d'enfants cheminait la première: - Ils criaient! Ils voulaient voir prendre les voleurs; - Puis venaient des soldats; puis des femmes, en pleurs. - Seul, dans l'herbe pierreuse, au versant des ravines, - Chargé d'une croix lourde, et le front ceint d'épines, - Un homme apparaissait tombé sur les deux mains. - Autour de lui riaient les cavaliers romains, - Et le centurion qui commandait l'escorte, - La lance au poing, cria, debout, devant la porte: - «Simon! viens nous aider à relever la croix - «Du roi des juifs, tombé pour la troisième fois! - «La côte est rude; un coup d'épaule! Il faut qu'il meure - «Et soit mis au sépulcre avant la sixième heure!» - Un grincement de dents retentit, bref et dur, - Dans l'angle que faisait la porte avec le mur. - Simon, sans s'émouvoir de ce bruit, dit: - - --«Silence, - Gog!» - Le soldat reprit, appuyé sur sa lance: - «--Est-ce que tu n'es pas un portefaix?» - - --«Je suis - «Cela précisément! dit l'homme: et je te suis.» - -1879. - - - - -AVE, MATER VICTA - - Et ils placèrent des gardes autour du Tombeau. - - (Nouveau Testament.) - - - Comme le juste, en croix sur le mont solitaire, - Tomba trois fois sur les genoux - Avant de se dresser et de saisir la Terre - Entre ses bras puissants et doux, - Patrie au flanc blessé, tu bénis dans l'aurore - Tes fils tombés sans voir ton jour; - De leur dernier baiser ton vieux sol, rouge encore, - Fume de lumière et d'amour!... - - Gloire à toi, grand Pays où l'Avenir se fonde! - Tes destins sont plus hauts que ton adversité: - Tu tiens l'ardent flambeau dont s'éclaire le monde, - Celui qui meurt pour toi meurt pour l'Humanité! - - Toi qui donnas ton sang, ton or et tes merveilles - Sans récompense et sans repos, - Ils t'ont mise au sépulcre, ô France, et tu sommeilles!... - Nul n'a vengé tes saints drapeaux! - Mais on épie en vain les sursauts de ta pierre, - Tu la rompras de ton essor!... - Quand l'ombre veut tenir au tombeau la Lumière, - Pâques sonne ses cloches d'or! - - Nous reforgeons sans trêve, au mépris des alarmes, - Ton vieux glaive aux bons lendemains. - Vois tes enfants nouveaux, froids sous leurs jeunes armes, - Impatients des clairs chemins!... - Le soc, depuis longtemps, chasse l'airain des bombes. - Les champs sont prêts pour le soleil: - Si d'âpres voix, au loin, disent que tu succombes, - Couvrons-les d'un cri de réveil. - - Ressuscite!... La foi t'anime, auguste France! - Debout! Ton astre est immortel!... - Mais déjà tu renais! C'est l'aube d'espérance!... - Plus de fleurs de deuil sur l'Autel! - Le souci du devoir bannit dans les ténèbres - Les noirs souvenirs de la nuit. - Adieu, tambours voilés! Adieu, lauriers funèbres. - Le clairon sonne, le jour luit! - - Gloire à toi! grand Pays où l'Avenir se fonde! - Tes destins sont plus hauts que ton adversité: - Tu tiens l'ardent flambeau dont s'éclaire le monde. - Celui qui meurt pour toi, meurt pour l'Humanité! - -1877. - - - - -TARENTELLE - - - Une flûte dit: C'est l'été! - Viens, la joie émeut nos poitrines; - Mets ton poing blanc sur le côté - Comme font les Transtévérines - - Epis et bleuets à demain! - Donne ta main. - Tout souci n'est que bagatelle! - Moissonneurs, dansons en chemin - La Tarentelle - - Sur les gerbes penchée encor? - --Fleur des sillons, faneuse brune, - Les champs fument dans le ciel d'or. - Jette ta faucille importune! - - Sur ton coude, d'un coup charmant - Que le tambourin roule et sonne! - Laisse tes nattes follement - Jouer autour de ta personne... - - - - -JE M'ENVOLERAI - - - Je m'envolerai dans les profondeurs! - Je fuirai la vie et ses lois moroses! - Et je cueillerai d'immortelles roses - Loin de vos hideurs. - - Je m'élancerai vers vous, ô silences! - L'oubli loin d'ici m'attend, vaste mer, - --Pour mon coeur percé de vieux coups de lances, - Plus rien n'est amer. - - Je m'envolerai, moi l'oiseau sauvage, - Vers tant de pays ignorés de tous, - Car l'indifférence est le seul hommage - Dont je suis jaloux. - - - - -NOTE BIBLIOGRAPHIQUE - - -=Nouveaux Contes Cruels.=--Sur les huit contes de la première édition -(1888, Librairie illustrée), sept parurent cette même année 1888: =la -Torture par l'espérance=, =les Amies de pension=, =l'Enjeu=, =Soeur -Natalia=, =l'Incomprise=, dans le _Gil Blas_; =l'Amour du naturel=, dans -le _Figaro_; =le Chant du Coq=, dans _la Revue Libre_. - -Villiers de l'Isle-Adam, redoutant que son éditeur n'accompagnât le -volume d'illustrations, dans le dessein de justifier sa firme, spécifia -qu'il refuserait toute gravure. Deux ans auparavant, il avait, en effet, -éprouvé un violent mécontentement, lors de la mise en vente d'un autre -recueil de contes, _l'Amour suprême_, lequel avait été «orné» de têtes -de chapitre vulgaires. On ne lira pas sans intérêt la curieuse -protestation rédigée, à ce propos, par Villiers. Elle touche à plusieurs -sujets. La voici: - - M. B***, éditeur, place des Vosges, doit faire paraître aujourd'hui - lundi, un de mes livres, intitulé =l'Amour suprême=. - - Je m'oppose à la mise en vente de ce livre, et j'en réclame la saisie - chez M. B*** pour les motifs suivants: - - 1º Ce volume (ainsi que je suis en mesure de le prouver au tribunal) - contient trois nouvelles de plus que celles consenties par moi. Je ne - sais en vertu de quel droit M. B*** s'en est accordé la propriété - (C'est un jeune homme, et qui vient d'acheter la maison d'édition où - il s'est installé). - - 2º Diverses illustrations ont été faites en ce livre, sans m'avoir été - soumises et même contre mon gré. Presque toutes sont de nature à nuire - pour plusieurs raisons sérieuses (celle, par exemple, d'escompter tout - l'intérêt que peut offrir _l'«inconnu» d'une nouvelle, en le - présentant =immédiatement=, en un dessin, sous les yeux du - lecteur_,--lequel dès lors, perdant toute curiosité possible, ne - s'intéresse plus);--etc., etc.,--plusieurs mêmes _travestissent_ les - nouvelles qu'ils semblent commenter, et d'une façon ridicule. - - 3º _Aucun bon à tirer d'=aucune= nouvelle_ n'a été donné par moi. - Aucune _deuxième_ épreuve ne m'a été soumise,--et l'on a tiré, - imprimé, illustré, etc., =sans me communiquer même une seule épreuve - des trois Nouvelles=, que l'on s'est appropriées sans droit. - - 4º Les fautes d'impression, depuis la _première_ ligne du livre - jusqu'à la dernière, sont telles que cela finit par nuire même à la - considération littéraire d'un auteur. C'est simplement une dérision. - - 5º En ne me communiquant pas d'épreuves de plusieurs Nouvelles, en - lésant ainsi mon droit et mon devoir d'auteur, M. B*** m'a également - privé de mon droit de dédicace de ces nouvelles, de telle sorte que, - les ayant promises, il se trouve qu'il me fait manquer à ma parole, en - me pillant et en m'imprimant sans mon consentement. - - 6º M. B***, par des lettres successives que j'ai collectionnées, ne - m'a jamais donné plus de 24 heures pour corriger les premières - épreuves des quatre nouvelles sur treize qu'il m'a envoyées; il me - menaçait dans ses lettres de donner le bon à tirer pour une heure de - retard, alors que j'ai droit de donner ce bon à tirer et que - l'imprimeur qui lui a obéi (savoir M. M***) est, lui-même, responsable - d'avoir agi, comme l'éditeur, au mépris des lois de la presse les plus - élémentaires.--J'intente donc une action contre l'un et l'autre, et, - pour me couvrir, tout d'abord, du dol qui m'est causé par la mise en - vente de ce livre, je le saisis simplement.--_Comte de Villiers de - l'Isle-Adam._ - -=Nouveaux Contes Cruels et Propos d'Au Delà.=--Cinq derniers contes et -des pages inédites, réunis sous le titre de _Propos d'Au Delà_ que -Villiers réservait, dès 1887, parmi ses oeuvres à paraître, complétèrent -cette réédition (Calman Lévy, 1893). Le _Gil Blas_ avait donné =l'Elu -des rêves=, en 1888; _l'Universal Review_, =l'Amour sublime=, le 18 -avril 1889; le _Figaro_, =le Meilleur Amour=, dans son supplément -littéraire du 10 août 1889, quelques jours avant la mort de Villiers de -l'Isle-Adam. Il faut relire dans les _Promenades Littéraires_, les -lignes émouvantes tracées par Remy de Gourmont, sur les instants qui -précédèrent l'heure suprême. A Saint-Jean-de-Dieu, Villiers énumère des -projets, s'inquiète de changements apportés par le secrétariat du -«Supplément littéraire», à son manuscrit du «Meilleur Amour»; et il -parlait «bas, las, déjà étreint par la mort...» - -Les autres Contes étaient posthumes. Les feuilles finales appartenaient -à un roman, auquel Mme J. Gautier et Villiers projetèrent de collaborer, -sous forme de correspondance; mais il n'y eut jamais que cette première -lettre. - -C'est Remy de Gourmont qui reconstitua =les Filles de Milton=. Il fit -suivre le conte inédit de la note suivante (_Echo de Paris_, 17 février -1891): - - Manuscrit inédit de Villiers de l'Isle-Adam. Cinq feuillets in-fº, - dont les deux derniers écrits sur les deux faces. C'est un brouillon - tout de premier jet, qui ne porte aucune trace de corrections - postérieures. Il doit dater du printemps 1888. Du moins, à cette - époque, Villiers se préoccupait de plus amples renseignements sur - Milton et sur sa famille. La copie est rigoureusement textuelle; des - lignes de points séparent différents fragments qui n'ont pas entre eux - de lien bien logique.--_R. de Gourmont._ - -=Fragments.=--_Isabeau de Bavière._ Ecrites à la même date que -_Hypermnestra_ et _Lady Hamilton_ (_Chez les Passants_; collection «les -Proses», _Georges Crès_, 1914), et pour cette même série des «Grandes -Amoureuses» de l'éditeur A. Lacroix, Villiers a extrait de ces pages le -«Conte cruel», _la Reine Ysabeau_. Elles attestent ses recherches en vue -du _Mémoire_ destiné à disculper Jean de Villiers, au cours du procès -intenté, en 1876, aux auteurs de «Perrinet Leclerc», et la préparation -du livre: _Documents sur les règnes de Charles VI et Charles VII_, -annoncé pendant de nombreuses années. - -Les notes sur _Philomela_ et _Paul Forestier_ furent insérées dans la -_Revue nouvelle_ (1er décembre 1863) et dans la _Revue des Lettres et -des Arts_ (2 février 1868), dont Villiers de l'Isle-Adam était rédacteur -en chef. La représentation de la pièce d'Emile Augier avait eu lieu sur -la scène du Théâtre français, le 25 janvier 1868. _Gog_ est le fragment -d'un poème, non retrouvé, porté au verso du faux-titre de l'édition -originale du _Nouveau Monde_; de cette époque, également, _Ave, mater_, -imprimé avec le sous-titre: «Hymne français», par un petit journal -d'alors, le _Parnasse_ (1er juillet 1877); le manuscrit de _Tarentelle_ -recèle l'indication: «A collationner». - -On pourrait, en complément à cette bibliographie fragmentaire, ajouter -un article de Villiers sur le général Margueritte. _La Mort d'un héros_ -(_Figaro_, 12 avril 1884) retrace la carrière du général: - - A Fresnes-en-Woevre, chef-lieu du canton où est né le général - Margueritte, la statue du glorieux soldat, _le plus jeune général de - l'armée française_, tombé à Sedan, sera inaugurée en juillet prochain. - Sur la demande du commandant Rogier, la souscription, autorisée par - l'Etat qui a fourni le métal de ce monument, et subventionnée par la - foule, a été couverte avec un pieux enthousiasme. Arabes et Français - se sont souvenus, ensemble cette fois, du bon organisateur, du chef - loyal et intrépide. Le bronze a été commandé au sculpteur Lefeuvre. Il - représente le général Margueritte au moment de la blessure, tendant - l'épée vers l'ennemi, et soutenu par un chasseur d'Afrique dont le - bras lui entoure la taille, dont le genou lui maintient la jambe. - - Le groupe est d'une mâle et grave beauté. Le piédestal, haut de six - mètres, taillé dans le marbre des Vosges, retracera dans ses - bas-reliefs des épisodes de la vie militaire, terminée à quarante-neuf - ans, de ce défenseur du sol français. - -A grands traits, Villiers marque les états de service du général -Margueritte, puis vient le récit de sa mort, d'après un manuscrit -(publié depuis, en brochure), de son fils, M. Paul Margueritte, «qui a -su consacrer à la mémoire de son père des pages d'un style à la fois -simple, précis et touchant». Et Villiers termine: - - Le lendemain, les plus grands honneurs furent rendus à sa dépouille - mortelle par le duc d'Ossona, le général Thiebaud et les officiers de - l'armée belge présents à Beauraing. - - Margueritte avait adopté, pour sa vie, une devise austère, digne de sa - belle âme et qui impressionne comme un appel de l'exil: _Duc in - altum!_ Vers la haute mer. - - Plus tard, par les soins de la veuve et des enfants qui eurent souci - de son dernier sommeil, son cercueil fut transporté en Algérie, terre - de sa bonne oeuvre et de sa première blessure. - - Maintenant, il dort là, sur le versant d'une colline brûlée, le jour - par le soleil--et dont le silence n'est troublé, la nuit, que par le - rugissement lointain des lions. - - - - -TABLE - - - NOUVEAUX CONTES CRUELS - - LES AMIES DE PENSION. 7 - LA TORTURE PAR L'ESPÉRANCE. 22 - SYLVABEL. 36 - L'ENJEU. 50 - L'INCOMPRISE. 64 - SOEUR NATALIA. 77 - L'AMOUR DU NATUREL. 85 - LE CHANT DU COQ. 108 - - PROPOS D'AU DELA - - L'ÉLU DES RÊVES. 125 - MAITRE PIED. 137 - L'AMOUR SUBLIME. 157 - LE MEILLEUR AMOUR. 186 - LES FILLES DE MILTON. 202 - ENTRE L'ANCIEN ET LE NOUVEAU. 219 - FRAGMENT DE ROMAN. 250 - - FRAGMENTS INÉDITS - - ISABEAU DE BAVIÈRE. 263 - TRENTE TÊTES SUR LA PLANCHE. 282 - A PROPOS D'UN LIVRE. 288 - SUR UNE PIÈCE. 301 - - VERS: - - _Gog._ 305 - _Ave, mater victa._ 307 - _Tarentelle._ 309 - _Je m'envolerai._ 310 - - NOTE BIBLIOGRAPHIQUE 313 - - -Poitiers.--Société française d'Imprimerie. - - - - -NOTE DU TRANSCRIPTEUR - -On a représenté entre signes =égale= les mots imprimés en gras dans -l'original, et entre signes _souligné_ les passages signalés par une -typographie en italique (ou en caractères droits à l'intérieur d'un -texte en italique). - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Nouveaux contes cruels et propos d'au -delà, by Auguste de Villiers de L'Isle-Adam - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVEAUX CONTES CRUELS ET *** - -***** This file should be named 63285-8.txt or 63285-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/2/8/63285/ - -Produced by Clarity, Thummel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Nouveaux contes cruels et propos d'au delà - -Author: Auguste de Villiers de L'Isle-Adam - -Release Date: September 24, 2020 [EBook #63285] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVEAUX CONTES CRUELS ET *** - - - - -Produced by Clarity, Thummel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - -<p class="c"><b class="large">VILLIERS DE L'ISLE-ADAM</b></p> - -<h1>Nouveaux<br /> -<span class="large">Contes Cruels</span><br /> -<span class="xsmall">ET</span><br /> -<span class="small">Propos d'au delà</span></h1> - -<p class="c small">NOUVELLE ÉDITION, SUIVIE DE FRAGMENTS INÉDITS</p> - -<div class="c"><img src="images/cres.jpg" alt="" /></div> -<p class="c">ÉDITIONS GEORGES CRÈS ET C<sup>ie</sup><br /> -<span class="small">21, RUE HAUTEFEUILLE, PARIS</span></p> - -<p class="c small">MCMXIX</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em"><i class="large">DU MÊME AUTEUR</i></p> - -<p class="c"><span class="small">AUX ÉDITIONS GEORGES CRÈS ET C</span><sup>ie</sup>:</p> - - -<p><span class="sc">Axel.</span> (Collection «Les Maîtres du Livre».) -(<i>Épuisé.</i>)</p> - -<p><span class="sc">Le Nouveau Monde.</span></p> - -<p><span class="sc">Chez les Passants.</span> (Collection «Les Proses».)</p> - -<p><span class="sc">Elen.</span> (Collection le «Théâtre d'Art».)</p> - - -<p class="c gap small">Droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réservés -pour tous pays.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em"><span class="small">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE</span>:</p> - -<p class="c"><i>Vingt-six exemplaires sur vergé d'Arches, -(dont six hors commerce), numérotés.</i></p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em large">NOUVEAUX CONTES CRUELS</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch1">LES AMIES DE PENSION</h2> - -<p class="noindent"><i>A Monsieur Octave Maus.</i></p> - -<blockquote class="epi"> -<p>Rien ne sert de rien.—Et, -d'abord, il n'y a rien. Cependant -tout arrive:—mais cela est indifférent!</p> - -<p class="sign"><span class="small">THÉOPHILE GAUTIER</span>.</p> - -</blockquote> - -<p>Filles de gens riches, Félicienne et -Georgette furent insérées, tout enfants, -en ce célèbre pensionnat tenu par -mademoiselle Barbe Desagrémeint.</p> - -<p>Là,—bien que les dernières gouttes de -lait du sevrage transparussent encore sur -leurs lèvres,—une conformité de vues, -touchant les riens sacrés de la toilette, les -unit, bientôt, d'une amitié profonde. Leurs -âges similaires, leur charme de même -genre, la parité d'instruction sagement -restreinte qu'elles reçurent ensemble cimentèrent -ce sentiment.—D'ailleurs, ô -mystères féminins! tout de suite, à travers -les brumes de l'âge tendre, elles -s'étaient reconnues d'instinct, comme ne -pouvant se porter ombrage.</p> - -<p>De classe en classe, elles ne tardèrent -pas à notifier, par mille nuances de maintien, -l'estime laïque d'elles-mêmes qu'elles -tenaient des leurs: le seul <i>sérieux</i> avec -lequel elles absorbaient leurs tartines, au -goûter, l'indiquait. En sorte que, presque -oubliées de leurs proches, elles atteignirent, -à peu près simultanément, la dix-huitième -année, sans qu'aucun nuage eût -jamais troublé l'azur de cette sympathie,—que, -d'une part, solidifiait l'exquis terre -à terre de leurs natures, et que, d'autre -part, idéalisait, s'il se peut dire, leur -«honnêteté» d'adolescentes.</p> - -<p>Soudainement, la Fortune ayant conservé -son déplorable caractère versatile et -rien n'étant stable ici-bas, même dans les -temps modernes, l'Adversité survint. Leurs -familles, radicalement ruinées, en moins -de cinq heures, par le Krach<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, durent les -retraire, à la hâte, de la maison Desagrémeint,—où, -d'ailleurs, l'éducation de ces -demoiselles pouvait être considérée comme -achevée.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Illustre faillite de quinze à seize cents millions, -qui eut lieu, en France, vers 1884 ou 1885,—et -dont le héros déclara, devant la Cour d'assises -(ceci avec d'incontestables preuves à l'appui), -n'avoir aucune idée touchant les plus élémentaires -notions de banque ni d'arithmétique. Ce qui explique, -outre mesure, l'empressement des gens -dits de sens commun à lui avoir confié des capitaux.</p> -</div> -<p>On essaya, tout aussitôt, de les marier, -comme suprême ressource, par voie d'annonces, -la seule risquable, sans trop de folie, -en cette disgrâce. On dut vanter, en -typographie adamantine, leurs «qualités -du cœur», le piquant de leurs figures, le -montant de leur gentillesse, leurs tailles, -même leurs goûts réfléchis, leurs préférences -pour l'intérieur: on alla jusqu'à -imprimer qu'elles n'aimaient que les vieillards.—Nul -parti ne se présenta.</p> - -<p>Que faire?… «Travailler?…» Cliché peu -persuadeur—et de pratique malaisée!… -Une tendance portait, il est vrai, Georgette -vers la confection; quelque chose, -aussi, eût poussé Félicienne vers l'enseignement;—mais -il eût fallu l'introuvable! -savoir ces premiers débours d'outillage, -d'installation,—débours que (toujours -vu cette friponne d'Adversité!) leurs -parents ne pouvaient plus avancer qu'en -rêve! De guerre lasse, toutes deux, ainsi -qu'il arrive trop souvent dans les grandes -villes, s'attardèrent, un même soir, tout -à coup,—jusqu'au lendemain midi et demi.</p> - -<p>Alors, commença la vie galante,—fêtes, -plaisirs, soupers, amours, bals, -courses et premières! L'on ne voyait plus -ses familles que pour leur offrir de petits -services,—par exemple, des billets de faveur; -quelque argent.</p> - -<p>En ce tourbillon de poussière dorée, et -quoique leurs occupations nouvelles les -obligeassent, par convenance, de vivre séparées, -Félicienne et Georgette devaient -fatalement se rencontrer! Oui: c'était -inévitable. Eh bien, leur amitié, loin de -s'atténuer de ce changement d'existence, -s'en renforça, tout au contraire. En effet, -même au plus fort des étourdissements du -monde, on aime à se retremper, de temps -en temps, en quelque chose de pur et -d'honnête: et ce quelque chose, elles -l'obtenaient, entre elles, par le simple -échange d'un regard d'autrefois tout chargé -des innocents souvenirs de leur jeune -âge à l'Institution Desagrémeint;—noble -et chaste illusion dont l'inaliénable trésor -consolidait leur sympathie.</p> - -<p>L'impression qu'elles puisaient en ce -respectif regard leur procurait,—par son -contraste, et à volonté,—un doucereux piment -de mélancolie où toutes deux resavouraient -au moins un arrière-goût de -cette estime laïque d'elles-mêmes qui leur -était foncière; bref, chacune en ressentait -«qu'on n'était pas les premières venues».</p> - -<p>L'une et l'autre s'étaient, bien entendu, -choisi, dès le principe, ce qu'on appelle un -«ami de cœur», cette chose sacrée, sise, -en soi, plus haut que toutes questions vénales. -Lorsque, en effet, on a tant d'acquéreurs, -il est si doux de se reposer, de se -ressaisir en quelqu'un de gratuit! C'est -d'une mode bien touchante.—A vrai dire, -Georgette, non plus que Félicienne,—que -Félicienne surtout!—ne tenaient -guère à ces préférés, chacun d'eux n'étant, -au fond, qu'une sorte d'interlope moitié -de proxénète:—mais, tout pesé, ces deux -jeunes boulevardiers, en leur élégance -utile, conféraient à nos inséparables un -brevet de faiblesse attrayante qui en complétait -la séductive morbidesse. Un «ami -de cœur», en effet, rassoit, dans l'Opinion, -toute femme de mœurs un peu libres. -On s'entend dire: «Comment! tu es -encore avec un tel?» et l'on répond: «Que -veux-tu! je l'<span class="small">AIME</span>!» ce qui montre -<i>qu'après tout</i> l'on n'est pas de bois. Enfin, -l'«ami de cœur» est, au moral, pour -une semi-sérieuse, ce qu'est, au physique, -un «jolihomme» au bras duquel on se -promène; cela fait partie de la toilette.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Or, il advint qu'une fois,—par un de -ces hasards de fins de soupers si fréquents -dans la vie brillante,—Georgette fut accompagnée, -au petit matin, chez elle, par -le jeune Enguerrand de Testevuyde (l'«ami -de cœur» de Félicienne), et que celui-ci -ne ressortit dudit séjour qu'à l'heure du -madère,—toutes circonstances qui furent, -naturellement, relatées, le soir même, à -Félicienne, grâce à l'empressement de -quelques amies sûres.</p> - -<p>La commotion qu'elle en ressentit se -résolut, d'abord, en une syncope.—De -retour à elle-même, elle ne dit rien: mais -sa tristesse fut grande. Elle n'en revenait -pas. Quoi! sa seule amie, son autre elle-même, -lui avait, sciemment, ravi—non -pas un de ces messieurs,—mais, qui? -<i>celui qui était sacré!</i>… L'outrage de cette -inattendue perfidie lui semblait trop absurde, -trop immérité, trop méprisable -pour valoir une colère. Et puis, elle ne -pouvait s'expliquer que Georgette, même -emportée par l'essor d'un hystérique affolement, -se fût décidée à faire coup double -tant sur leur amitié que sur le commun -trésor de si rafraîchissants souvenirs que -toutes deux perdaient par suite d'une -brouille désormais irréparable. Félicienne -en ressentit un vide atroce, où se noya -jusqu'à l'infidélité d'Enguerrand. Renonçant -à comprendre leurs amours, elle les -consigna tous les deux à sa porte, sans explication, -n'aimant pas le bruit. Et la vie continua -pour elle, moins ce couple d'ombres.</p> - -<p>Par exemple, la première fois qu'elles -se revirent au Bois, oh! ce fut d'une froideur!… -Félicienne fut polaire.</p> - -<p>Toutes deux étaient en victoria, seules, -comme de juste, et incluses au milieu de -la file, en l'allée des Acacias.</p> - -<p>Félicienne considéra, fixement, sans la -saluer, son ex-amie qui, chose bizarre! lui -souriait avec l'expansion charmante de -jadis. Déconcertée de l'attitude de Félicienne, -Georgette leva sur elle ses beaux -yeux bleus limpides, avec un air d'étonnement -si sincère que Félicienne en fut frappée!—Mais, -devant le monde, comment -se questionner? Il fallait se tenir. Les -deux victorias se croisèrent. Ce fut tout.</p> - -<p>On dut se retrouver encore, de temps à -autre, en différents soupers. Certes, en -ces occasions, Félicienne laissait, moins -que jamais, transparaître son ressentiment!… -Cependant, Georgette, habituée -aux inflexions de voix de son amie, ne la -reconnaissait plus et semblait ne rien comprendre -à cette réserve glaciale.—«Mais -qu'as-tu donc, Félicienne?—Moi? rien: -je suis comme d'habitude.» Et, décemment, -Georgette ne pouvait pousser plus -loin, transformer le souper en explication.—A -la longue, la vie va si vite, aujourd'hui, -l'insoucieuse inconscience est si grande, -les distractions si multiples,—et l'on -était si toujours en compagnie,—que l'une -et l'autre, durant près de quatre mois, se -contentèrent de résumer, chez soi, tous -les jours, en quelques soupirs étouffés, -suivis d'un ou de divers pleurs furtifs, le -chagrin complexe que ce subit attiédissement -causait à leurs cœurs sensibles—et -que, par un nonchaloir sans nom, elles -ne se donnaient même pas la peine d'éclaircir.—Au -fait, où les aurait menées -une «explication»?</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Elle eut lieu, pourtant!—Ce fut après -une soirée de Cirque: elles se trouvaient -seules en un salon particulier de cabaret -nocturne, attendant, en silence, des messieurs -qui allaient venir.</p> - -<p>—Enfin, s'écria tout à coup Georgette -larmoyante, veux-tu me dire, oui ou non, -ce qui t'a pris contre moi? Pourquoi me -fais-tu cette peine—dont je sais bien que -tu dois souffrir, aussi?</p> - -<p>—Oh! tu peux garder <i>ton</i> Enguerrand, -je veux dire M. de Testevuyde!—répondit -Félicienne d'un ton sec; vrai, je n'y -tenais plus. Seulement tu pouvais choisir -mieux,—ou me prévenir qu'il te plaisait. -J'eusse avisé. On n'enlève pas un amant -de cœur à une amie!… Je ne sache pas -avoir essayé de t'enlever Melchior.</p> - -<p>—Moi! s'exclama Georgette avec ses -yeux de gazelle surprise; moi, je t'ai enlevé… -et c'est là le motif…</p> - -<p>—Ne nie pas! murmura dédaigneusement -Félicienne,—je sais. Je suis sûre, -tiens… des quatre premières nuits que -tu lui as accordées.</p> - -<p>—Mais, tu pourrais même dire six! -répondit en souriant Georgette; six en -tout, par exemple!</p> - -<p>—Vraiment!… Et, pour un caprice de -si belle durée, tu as annulé notre amitié?… -Mes compliments!</p> - -<p>—Un caprice? moi? pour ton amant? -gémissait Georgette les regards au ciel. -Et tu m'as crue capable d'une telle noirceur -après plus de quinze ans d'amitié?… -Mais tu es folle! ou tu es devenue méchante!</p> - -<p>—Alors, que signifie ta conduite? au -bout du compte?… Te moques-tu de moi, -voyons?</p> - -<p>—Ma conduite?… Mais, elle est toute -simple, ma conduite!… Et tu le fais exprès -de ne pas comprendre, à la fin!</p> - -<p>—C'est bien, mademoiselle! dit Félicienne -en se levant, très digne. Je n'aime pas -les railleries et vous laisse le champ libre.</p> - -<p>—Mais, cria naïvement Georgette, les -yeux en larmes,—mais… <span class="small">IL M'A PAYÉE, -MOI!…</span></p> - -<p>A cette parole, Félicienne tressaillit et se -retourna: sur son joli visage, un rayonnement -de joie subite fit comme scintiller la -veloutine.</p> - -<p>—Hein? s'écria-t-elle; comment, Georgette. -Et tu ne me l'as pas écrit tout de -suite?</p> - -<p>—Dame! pouvais-je croire que tu n'avais -pas deviné? que tu me soupçonnais? -Savais-je, même, pourquoi tu me battais -froid? Demande-moi vite pardon d'avoir -pensé que je pouvais te trahir, vilaine… -<i>bête</i>! Et embrasse ta Georgette!</p> - -<p>Elle était dans les bras de son amie, qui, -maintenant, la contemplait avec tendresse. -Toutes deux échangèrent, enfin, de nouveau, -ce regard de jadis où l'estime -laïque d'elles-mêmes s'évoquait au fort des -mille souvenirs de l'Institution Desagrémeint.</p> - -<p>Fière, Félicienne retrouvait son amie -toujours digne d'elle.</p> - -<p>Un peu confuses du malentendu qui les -avait un instant désunies, elles se pressaient -la main, l'une à l'autre, sans vaines -paroles.</p> - -<p>Séance tenante, en attendant ces messieurs, -Félicienne, ayant demandé une -carte postale ouverte, écrivit de revenir à -M. de Testevuyde, s'accusant d'avoir été -dupe de mauvaises langues. Celui-ci, qui -s'était d'abord formalisé, eut le bon goût -de ne pas tenir, une minute, rigueur à sa -chère Félicienne!…—qui, le lendemain, -vers deux heures, chez elle, ne manqua -point de le gronder, par exemple, de son -inconduite:</p> - -<p>—Ah! monsieur, lui dit-elle, boudeuse -en le menaçant du doigt,—c'est donc vrai -que vous allez dépenser tout votre argent -chez les filles?</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch2">LA TORTURE PAR L'ESPÉRANCE</h2> - -<p class="noindent"><i>A Monsieur Edouard Nieter.</i></p> - -<blockquote class="epi"> -<p>—Oh! une voix, une voix, pour crier!…</p> - -<p class="sign"><span class="small">EDGAR POE</span> (<i>Le Puits et la Pendule</i>).</p> - -</blockquote> - -<p>Sous les caveaux de l'Official de Saragosse, -au tomber d'un soir de jadis, -le vénérable Pedro Arbuez d'Espila, sixième -prieur des dominicains de Ségovie, troisième -Grand Inquisiteur d'Espagne—suivi -d'un <i>fra</i> <span lang="la" xml:lang="la">redemptor</span> (maître-tortionnaire) -et précédé de deux familiers du -Saint-Office, ceux-ci tenant des lanternes, -descendit vers un cachot perdu. La serrure -d'une porte massive grinça; on pénétra -dans un méphitique <i lang="la" xml:lang="la">in pace</i>, où le jour de -souffrance d'en haut laissait entrevoir entre -des anneaux scellés aux murs, un chevalet -noirci de sang, un réchaud, une cruche. -Sur une litière de fumier, et maintenu par -des entraves, le carcan de fer au cou, se -trouvait assis, hagard, un homme en -haillons, d'un âge désormais indistinct.</p> - -<p>Ce prisonnier n'était autre que rabbi Aser -Abarbanel, juif aragonais, qui,—prévenu -d'usure et d'impitoyable dédain des Pauvres,—avait, -depuis plus d'une année, -été, quotidiennement, soumis à la torture. -Toutefois, son «aveuglement étant aussi -dur que son cuir», il s'était refusé à l'abjuration.</p> - -<p>Fier d'une filiation plusieurs fois millénaire, -orgueilleux de ses antiques ancêtres,—car -tous les juifs dignes de ce nom sont -jaloux de leur sang,—il descendait, talmudiquement, -d'Othoniel, et, par conséquent, -d'Ipsiboë, femme de ce dernier Juge -d'Israël: circonstance qui avait aussi soutenu -son courage au plus fort des incessants -supplices.</p> - -<p>Ce fut donc les yeux en pleurs, en songeant -que cette âme si ferme s'excluait du -salut, que le vénérable Pedro Arbuez d'Espila, -s'étant approché du rabbin frémissant, -prononça les paroles suivantes:</p> - -<p>—«Mon fils, réjouissez-vous: voici que -vos épreuves d'ici-bas vont prendre fin. -Si, en présence de tant d'obstination, j'ai -dû permettre, en gémissant, d'employer -bien des rigueurs, ma tâche de correction -fraternelle a ses limites. Vous êtes le figuier -rétif qui, trouvé tant de fois sans fruit, -encourt d'être séché… mais c'est à Dieu -seul de statuer sur votre âme. Peut-être -l'infinie Clémence luira-t-elle pour vous -au suprême instant! Nous devons l'espérer! -Il est des exemples… Ainsi soit!—Reposez -donc, ce soir, en paix. Vous ferez -partie, demain, de l'<i lang="es" xml:lang="es">auto da fé</i>: c'est-à-dire -que vous serez exposé au <i lang="es" xml:lang="es">quemadero</i>, -brasier prémonitoire de l'éternelle Flamme: -il ne brûle, vous le savez, qu'à distance, -mon fils, et la Mort met au moins deux -heures (souvent trois) à venir, à cause des -langes mouillés et glacés dont nous avons -soin de préserver le front et le cœur des -holocaustes. Vous serez quarante-trois -seulement. Considérez que, placé au dernier -rang, vous aurez le temps nécessaire -pour invoquer Dieu, pour lui offrir ce -baptême du feu qui est de l'Esprit-Saint. -Espérez donc en La Lumière et dormez.»</p> - -<p>En achevant ce discours, dom Arbuez -ayant, d'un signe, fait désenchaîner le -malheureux, l'embrassa tendrement. Puis, -ce fut le tour du <i>fra</i> <span lang="la" xml:lang="la">redemptor</span>, qui, -tout bas, pria le juif de lui pardonner ce -qu'il lui avait fait subir en vue de le rédimer; -puis l'accolèrent les deux familiers, -dont le baiser, à travers leurs cagoules, fut -silencieux. La cérémonie terminée, le -captif fut laissé, seul et interdit, dans les -ténèbres.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Rabbi Aser Abarbanel, la bouche sèche, -le visage hébété de souffrance, considéra, -d'abord, sans attention précise, la porte -fermée.—«Fermée?…» Ce mot, tout au -secret de lui-même, éveillait, en ses confuses -pensées, une songerie. C'est qu'il -avait entrevu, un instant, la lueur des lanternes -en la fissure d'entre les murailles -de cette porte. Une morbide idée d'espoir, -due à l'affaissement de son cerveau, émut -son être. Il se traîna vers l'insolite <i>chose</i> -apparue! Et, bien doucement, glissant un -doigt, avec de longues précautions, dans -l'entre-bâillement, il tira la porte vers lui. -O stupeur! par un hasard extraordinaire, -le familier qui l'avait refermée avait tourné -la grosse clef un peu avant le heurt contre -les montants de pierre. De sorte que, le -pêne rouillé n'étant pas entré dans l'écrou, -la porte roula de nouveau dans le réduit.</p> - -<p>Le rabbin risqua un regard au dehors.</p> - -<p>A la faveur d'une sorte d'obscurité livide, -il distingua, tout d'abord, un demi-cercle -de murs terreux, troués par des spirales -de marches;—et, dominant, en face de -lui, cinq ou six degrés de pierre, une espèce -de porche noir, donnant accès en un -vaste corridor, dont il n'était possible -d'entrevoir, d'en bas, que les premiers -arceaux.</p> - -<p>S'allongeant donc, il rampa jusqu'au ras -de ce seuil.—Oui, c'était bien un corridor, -mais d'une longueur démesurée! Un jour -blême, une lueur de rêve l'éclairait: des -veilleuses, suspendues aux voûtes, bleuissaient, -par intervalles, la couleur terne de -l'air:—le fond lointain n'était que de -l'ombre. Pas une porte, latéralement, en -cette étendue! D'un seul côté, à sa gauche, -des soupiraux, aux grilles croisées, en des -enfoncées du mur, laissaient passer un -crépuscule—qui devait être celui du soir, -à cause des rouges rayures qui coupaient, -de loin en loin, le dallage. Et quel effrayant -silence!… Pourtant, là-bas, au profond de -ces brumes, une issue pouvait donner sur -la liberté! La vacillante espérance du juif -était tenace, car c'était la dernière.</p> - -<p>Sans hésiter donc, il s'aventura sur les -dalles, côtoyant la paroi des soupiraux, -s'efforçant de se confondre avec la ténébreuse -teinte des longues murailles. Il -avançait avec lenteur, se traînant sur la -poitrine,—et se retenant de crier lorsqu'une -plaie, récemment avivée, le lancinait.</p> - -<p>Soudain, le bruit d'une sandale qui s'approchait -parvint jusqu'à lui dans l'écho de -cette allée de pierre. Un tremblement le -secoua; l'anxiété l'étouffait; sa vue s'obscurcit. -Allons! c'était fini, sans doute? Il -se blottit, à croppetons, dans un enfoncement, -et, à demi mort, attendit.</p> - -<p>C'était un familier qui se hâtait. Il passa -rapidement, un arrache-muscles au poing, -cagoule baissée, terrible, et disparut. Le -saisissement, dont le rabbin venait de -subir l'étreinte, ayant comme suspendu les -fonctions de la vie, il demeura près d'une -heure sans pouvoir effectuer un mouvement. -Dans la crainte d'un surcroît de -tourments s'il était repris, l'idée lui vint -de retourner en son cachot. Mais le vieil -espoir lui chuchotait, dans l'âme, ce divin -<i>Peut-être</i>, qui réconforte dans les pires -détresses! Un miracle s'était produit! Il -ne fallait plus douter! Il se remit donc à -ramper vers l'évasion possible. Exténué -de souffrance et de faim, tremblant d'angoisses, -il avançait!—Et ce sépulcral -corridor semblait s'allonger mystérieusement! -Et lui, n'en finissant pas d'avancer, -regardait toujours l'ombre, là-bas, où -<i>devait</i> être une issue salvatrice.</p> - -<p>—Oh! oh! voici que des pas sonnèrent -de nouveau, mais, cette fois, plus lents et -plus sombres. Les formes blanches et noires, -aux longs chapeaux à bords roulés, de deux -inquisiteurs, lui apparurent, émergeant sur -l'air terne, là-bas. Ils causaient à voix basse -et paraissaient en controverse sur un point -important, car leurs mains s'agitaient.</p> - -<p>A cet aspect, rabbi Aser Abarbanel -ferma les yeux: son cœur battit à le tuer; -ses haillons furent pénétrés d'une froide -sueur d'agonie; il resta béant, immobile, -étendu le long du mur, sous le rayon -d'une veilleuse, immobile, implorant le -Dieu de David.</p> - -<p>Arrivés en face de lui, les deux inquisiteurs -s'arrêtèrent sous la lueur de la lampe,—ceci -par un hasard sans doute provenu -de leur discussion. L'un d'eux, en écoutant -son interlocuteur, se trouva regarder le -rabbin! Et, sous ce regard dont il ne comprit -pas d'abord l'expression distraite, le -malheureux croyait sentir les tenailles -chaudes mordre encore sa pauvre chair; il -allait donc redevenir une plainte et une -plaie! Défaillant, ne pouvant respirer, les -paupières battantes, il frissonnait, sous -l'effleurement de cette robe. Mais, chose à -la fois étrange et naturelle, les yeux de -l'inquisiteur étaient évidemment ceux d'un -homme profondément préoccupé de ce -qu'il va répondre, absorbé par l'idée de ce -qu'il écoute, ils étaient fixes—et semblaient -regarder le juif <i>sans le voir</i>!</p> - -<p>En effet, au bout de quelques minutes, -les deux sinistres discuteurs continuèrent -leur chemin, à pas lents, et toujours causant -à voix basse, vers le carrefour d'où le -captif était sorti; <span class="small">ON NE L'AVAIT PAS VU</span>!… -Si bien que, dans l'horrible désarroi de ses -sensations, celui-ci eut le cerveau traversé -par cette idée: «Serais-je déjà mort, qu'on -ne me voit pas?» Une hideuse impression -le tira de léthargie: en considérant le mur, -tout contre son visage, il crut voir, en -face des siens, deux yeux féroces qui l'observaient!… -Il rejeta la tête en arrière en -une transe éperdue et brusque, les cheveux -dressés!… Mais non! non. Sa main venait -de se rendre compte, en tâtant les pierres: -c'était le <i>reflet</i> des yeux de l'inquisiteur -qu'il avait encore dans les prunelles, et -qu'il avait réfracté sur deux taches de la -muraille.</p> - -<p>En marche! Il fallait se hâter vers ce but -qu'il s'imaginait (maladivement sans doute) -être la délivrance! vers ces ombres dont -il n'était plus distant que d'une trentaine -de pas, à peu près. Il reprit donc, plus vite, -sur les genoux, sur les mains, sur le ventre, -sa voie douloureuse; et bientôt il entra -dans la partie obscure de ce corridor -effrayant.</p> - -<p>Tout à coup, le misérable éprouva du -froid <i>sur</i> ses mains qu'il appuyait sur les -dalles: cela provenait d'un violent souffle -d'air, glissant sous une porte à laquelle -aboutissaient les deux murs.—Ah Dieu! -si cette porte s'ouvrait sur le dehors! Tout -l'être du lamentable évadé eut comme un -vertige d'espérance! Il l'examinait, du -haut en bas, sans pouvoir bien la distinguer -à cause de l'assombrissement autour -de lui.—Il tâtait: point de verrous, ni -de serrure.—Un loquet!… Il se redressa: -le loquet céda sous son pouce: la silencieuse -porte roula devant lui.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>«—<span class="sc">Alleluia</span>!…» murmura, dans un -immense soupir d'actions de grâces, le -rabbin, maintenant debout sur le seuil, à -la vue de ce qui lui apparaissait.</p> - -<p>La porte s'était ouverte sur des jardins, -sous une nuit d'étoiles! sur le printemps, -la liberté, la vie! Cela donnait sur la campagne -prochaine, se prolongeant vers les -sierras dont les sinueuses lignes bleues se -profilaient sur l'horizon;—là, c'était le -salut!—Oh! s'enfuir! Il courrait toute -la nuit sous ces bois de citronniers dont -les parfums lui arrivaient. Une fois dans -les montagnes, il serait sauvé! Il respirait -le bon air sacré; le vent le ranimait, ses -poumons ressuscitaient! Il entendait, en -son cœur dilaté, le <i lang="la" xml:lang="la">Veni foràs</i> de Lazare! -Et, pour bénir encore le Dieu qui lui -accordait cette miséricorde, il étendit les -bras devant lui, en levant les yeux au firmament. -Ce fut une extase.</p> - -<p>Alors, il crut voir l'ombre de ses bras se -retourner sur lui-même:—il crut sentir -que ces bras d'ombre l'entouraient, l'enlaçaient,—et -qu'il était pressé tendrement -contre une poitrine. Une haute figure était, -en effet, auprès de la sienne. Confiant, il -baissa le regard vers cette figure—et demeura -pantelant, affolé, l'œil morne, trémébond, -gonflant les joues et bavant -d'épouvante.</p> - -<p>—Horreur! il était dans les bras du -Grand Inquisiteur lui-même, du vénérable -Pedro Arbuez d'Espila, qui le considérait, -de grosses larmes plein les yeux, et d'un -air de bon pasteur retrouvant sa brebis -égarée!…</p> - -<p>Le sombre prêtre pressait contre son -cœur, avec un élan de charité si fervente -le malheureux juif, que les pointes du cilice -monacal sarclèrent, sous le froc, la -poitrine du dominicain. Et pendant que -rabbi Aser Abarbanel, les yeux révulsés -sous les paupières, râlait d'angoisse entre -les bras de l'ascétique dom Arbuez et comprenait -confusément <i>que toutes les phases -de la fatale soirée n'étaient qu'un supplice -prévu, celui de l'Espérance</i>! le Grand Inquisiteur, -avec un accent de poignant reproche -et le regard consterné, lui murmurait -à l'oreille, d'une haleine brûlante -et altérée par les jeûnes:</p> - -<p>—Eh quoi, mon enfant! A la veille, -peut-être, du salut… vous vouliez donc -nous quitter!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch3">SYLVABEL</h2> - -<p class="noindent"><i>A Monsieur Victor Mauroy.</i></p> - -<blockquote class="epi"> -<p>Belle comme la nuit et, comme elle, peu sûre.</p> - -<p class="sign"><span class="small">ALFRED DE VIGNY.</span></p> - -</blockquote> - -<p>Au château de Fonteval, une fête de -noces venait de prendre fin, sur le -minuit. Dans le parc, entre de hautes allées -aux feuillages encore illuminés de guirlandes -vénitiennes, les violons, sur l'estrade -champêtre, ayant cessé de sonner -des contredanses,—les hobereaux des environs -venaient de rejoindre, à la grille -d'honneur, leurs équipages, et les villageois -invités regagnaient, à travers les -sentiers, leurs métairies, avec des chansons -d'usage,—d'autant mieux que l'on -avait trinqué, bien des fois, sous les chênes, -devant le tonneau follement enrubanné -aux couleurs de la jeune épousée.</p> - -<p>Le nouveau châtelain, M. Gabriel du -Plessis les Houx, avait donc échangé l'alliance, -le matin même de ce beau jour envolé -déjà,—dans la chapelle de ce brillant -manoir,—avec mademoiselle Sylvabel -de Fonteval, une Diane chasseresse, -brune et blanche, une svelte jeune fille -aux allures d'amazone.</p> - -<p>Vingt ans et vingt-trois ans!… Beaux, -élégants et riches, l'avenir s'annonçait, -pour eux, couleur d'aurore et d'azur.</p> - -<p>Sylvabel avait quitté le bal vers dix -heures et demie et se trouvait,—sans -doute,—en ce moment, dans sa chambre -nuptiale. Les gens du château, toutes fenêtres -éteintes, devaient être endormis.</p> - -<p>En bas, cependant,—vis-à-vis des -salles de jeu, dans la serre qui précédait les -jardins, deux hommes éclairés par un -candélabre posé sur un guéridon rustique, -entre des arbustes, causaient à mi-voix, -assis l'un auprès de l'autre sur de vertes -chaises cannelées. L'un était M. du Plessis, -lui-même,—l'autre le baron Gérard de -Linville, son oncle, ancien chargé d'affaires -et diplomate assez estimé. Sur l'instante -prière de son neveu, M. de Linville, -à la veille d'un départ pour la Suède -où l'appelait une mission discrète, avait accepté -de passer la nuit au château.</p> - -<p>—Mon cher baron, s'écria tout à coup -Gabriel, merci d'être resté. Vous seul pouvez -me donner un conseil utile, dans le -moment, des plus graves, que je traverse. -Je vous ai fait part de l'ardeur, de l'amour -poignant et insensé que j'éprouve pour ma -femme,—une passion qui, souvent, me -fait pâlir et balbutier lorsqu'elle me parle. -Or, écoutez bien ceci: je sens que Sylvabel -ne ressent pour votre neveu que la plus -frivole des sympathies, bref, qu'elle ne -m'aime pas. C'est une enfant élevée au -maniement des chevaux, des fusils, une -fille brisante, indomptable, ennuyée, très -virile sous des dehors charmeurs, et qui, -me sachant doux, et devinant que je souffre -pour sa chère personne, me dédaigne quelque -peu. Sylvabel m'a simplement <i>accepté</i>, -tant pour ma fortune—(ah! c'est ainsi!)—que -pour s'adjoindre une manière d'esclave:—par -suite, elle me trahirait tôt ou -tard,—peut-être, sinon sûrement. Elle -me trouve trop paisible! trop «<i>artiste</i>»! -trop exalté vers les «nuages»,—sans <span class="small">CARACTÈRE</span> -enfin!…</p> - -<p>«Joignez à ceci que je la crois, cependant, -d'une pénétration d'esprit presque… -<i>mystérieuse</i>! c'est une devineresse… Mais, -que voulez-vous! elle semble comme -s'être butée à cette idée aussi absurde que -fâcheuse. Tenez! à ce point de m'avoir notifié, -ce soir, qu'elle a résolu, pour demain, -dès la matinée, une partie de chasse, à -cheval!… sans doute pour indiquer, au -personnel de cette habitation, combien peu -fatigante aura été notre nuit nuptiale,—que, -par parenthèses, je dois passer seul. -Si cet état de choses dure huit jours, le pli -sera pris, je serai perdu,—quoi que je -puisse tenter dans l'avenir: ce qui suppose -un dénouement tragique, à bref délai, ma -nature, quand on l'oblige à quitter les -«nuages», étant celle des plus violents -explosifs. Je viens donc vous demander, à -vous, homme subtil, qui non seulement -avez vécu mais avez su vivre, si vous voyez -un moyen de dissiper, en ma femme, -l'impression désolante qu'elle a conçue de -moi! Voyez-vous un expédient pour être -aimé? pour susciter en son jugement la -certitude de mon <span class="small">CARACTÈRE</span>? Tout est là. -J'exécuterai votre conseil, quel qu'il soit, -passivement, sans réfléchir et en soldat, -comme on boit le remède que nous offre -un grand médecin: je m'en remets à vous -comme on s'en remet à ses témoins, dans -une affaire: car c'est à la fois mon honneur -et mon bonheur qui sont en jeu.</p> - -<p>Le baron Gérard ayant jeté un regard -clair et sourieur sur son jeune disciple, -réfléchit un instant, puis se pencha tout -près de l'oreille de Gabriel, et, durant -cinq minutes, chuchota des paroles au -cours desquelles son neveu tressaillit deux -ou trois fois en un silence d'étonnement.</p> - -<p>—Je pars demain matin pour Stockholm, -ajouta M. de Linville en se levant, -et d'une voix plus haute: Vous -m'écrirez le résultat. Surtout, soyez aussi -simple… que mon conseil,—en le suivant.</p> - -<p>—Merci! du fond de mon cœur! Bon -voyage et au revoir!… répondit Gabriel -en se levant aussi et lui serrant la main.</p> - -<p>Les deux attardés montèrent chacun -dans sa chambre, où le chargé d'affaires -dut mieux dormir que son jeune ami.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>—Tayaut! tayaut! le soleil brille!—Dormez-vous, -Gabriel?</p> - -<p>Telle, sous les fenêtres de son époux, -s'écriait,—bien assise sur un alezan brûlé -qui piaffait dans l'herbe, tandis qu'autour -d'elle aboyaient, en de joyeuses gambades, -chiens courants et couchants,—madame -Sylvabel du Plessis les Houx: et, ce disant, -elle fronçait le pli d'entre ses noirs sourcils -sur ses yeux bleu clair, en faisant siffler -une fine cravache.</p> - -<p>Le galop d'un cavalier débusquant d'une -allée derrière elle, lui fit retourner la tête: -c'était Gabriel.</p> - -<p>—Ma chère Sylvabel, vous me voyez en -avance de dix minutes, selon l'usage, dit-il -en la saluant.</p> - -<p>—Tiens?… Ah! oui: vous étiez, sans -doute, en vos rêves, sous les arbres?… Vous -avez l'air tout radieux. Vous composiez?</p> - -<p>—Oui… ce bouquet, pour vous, de trois -boutons de rose et—de ces brins de verveine.</p> - -<p>—Vous êtes galant! répondit, d'un ton -léger, Sylvabel, en glissant les fleurs entre -deux boutons de son corsage.</p> - -<p>—C'est mon devoir; et puis, la verveine -préserve des accidents, dit froidement -M. du Plessis.</p> - -<p>Vaguement surprise, peut-être, de l'intonation -presque sérieuse de son mari, l'élégante -amazone le regarda; puis impatiente:</p> - -<p>—Partons! reprit-elle après un silence de -deux secondes: nous déjeunerons là-bas -dans une clairière, sur la mousse.</p> - -<p>Durant les premières heures de la chasse, -Gabriel ne prononça pas vingt paroles; -mais toutes respiraient la bonne humeur -et la préoccupation du gibier. Il tua deux -lièvres, un coq de bruyère et huit cailles, -que mit en gibecière et en filet l'unique piqueur -qui galopait derrière eux.</p> - -<p>Vers le midi, l'on prit terre en une magnifique -éclaircie d'arbres. Après une -tranche de pâté, deux verres de champagne, -quelques fraises des bois et du café, -Gabriel,—qui avait observé, tout le -temps du repas, les ébats des écureuils -entre les branches et jeté le projet d'une -battue aux loups pour le prochain hiver,—alluma -une cigarette et, l'ayant fumée:</p> - -<p>—En selle! dit-il, si vous êtes reposée, -toutefois, Sylvabel?</p> - -<p>—Allons! répondit-elle.</p> - -<p>Et l'on se départit, derechef, à travers -champs.</p> - -<p>Soudain, au beau travers d'une route, à -trente pas d'une haie, un lièvre passa -comme l'éclair. Les chiens se précipitèrent: -Gabriel, ayant tiré, le manqua.</p> - -<p>—C'est cet imbécile de Murmuro! dit-il -avec un doux sourire, mais en rechargeant, -très vite, son arme: il s'est jeté entre le -lièvre et moi comme j'ajustais.</p> - -<p>Et, faisant feu de nouveau, il abattit, à -cent pas de lui, d'une balle sans doute, le -superbe basset qu'il venait d'accuser.</p> - -<p>A ce spectacle inattendu, Sylvabel tressaillit.</p> - -<p>—Comment! vous tuez ce chien, le -rendant coupable de votre maladresse? -s'écria-t-elle, un peu saisie.</p> - -<p>—Et je le regrette, car je l'aimais beaucoup! -répondit tranquillement Gabriel. -Mais je suis ainsi fait que je ne puis supporter -sans un mouvement parfois violent -une contrariété; soldat, je serais fusillé, -je le sens, dans les vingt-quatre heures. -C'est un défaut qui rendit mon enfance batailleuse—et -dont j'ai voulu jusqu'à ce -jour, en vain, me corriger. J'essayerai de -nouveau, cependant, pour vous plaire.</p> - -<p>Sylvabel, serrant sa cravache, se tut, un -peu songeuse.</p> - -<p>Et l'on repartit. Entre temps, Gabriel -parla de toutes autres choses que de l'incident… -oublié. Ses paroles furent légères -et rares.</p> - -<p>Une heure après, environ, comme une -compagnie de perdrix s'envolait, en face -d'eux, avec son bruit spécial, Gabriel -épaula, tira: pas un des oiseaux ne perdit -une plume.</p> - -<p>—Vraiment, voilà qui est insupportable! -gronda-t-il très bas mais d'une voix calme: -c'est ma gredine de jument, figurez-vous, -qui a fait un écart au moment où je visais.</p> - -<p>Ce disant, il prit un pistolet d'arçon -dans l'une des fontes, introduisit, froidement, -le bout du canon dans l'oreille de la -bête et lui fit sauter la cervelle. D'un bond -de côté, à terre, il évita, non sans grâce, -la chute de l'animal qui, tombé sur le flanc, -demeura sans mouvement après une brève -agonie.</p> - -<p>Pour le coup, Sylvabel ouvrit tout grands -ses yeux bleus:</p> - -<p>—Mais on n'a pas idée de cela! c'est -de la démence!—Que vous prend-il, enfin, -Gabriel, de tuer une aussi belle bête,—et -de race, à propos d'une perdrix manquée!</p> - -<p>—Je le déplore, madame: toutefois, je -croyais vous avoir, il y a peu d'instants, -révélé, en confidence, une faiblesse natale -dont je souffre. Je ne puis que vous le -redire: il est au-dessus de mes forces de -supporter, sans protestation, la plus légère -contrariété,—Piqueur! votre cheval! -vous reviendrez à pied: nous rentrons.</p> - -<p>Une fois en selle, puis seul à seul, au -loin, vers le château:</p> - -<p>—En vérité, mon ami, murmura Sylvabel, -c'est à peine si je me rassure moi-même, -en songeant aux propriétés magiques -de votre bouquet de verveine!… Est-ce -ainsi que vous tenez la promesse de -dompter votre irascible <span class="small">CARACTÈRE</span>, en vue -de me devenir agréable?</p> - -<p>—Cette fois, en effet, la force de l'habitude -a déjoué mes bonnes résolutions, -répondit le jeune homme; mais je saurai, -ma chère Sylvabel, mieux veiller, à l'avenir, -sur moi-même; oui, pour vous complaire -et mériter vos bonnes grâces, je veux m'ingénier -à devenir… sinon patient et doux -jusqu'à l'atonie… du moins un peu moins -prompt à m'emporter.</p> - -<p>Ceci fut débité avec une galanterie glaciale. -Madame du Plessis les Houx en demeura -sans parole,—jusqu'à Fonteval où -l'on arriva dès les premières ombres du soir.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Le souper, par exemple, fut charmant.</p> - -<p>La nuit, la châtelaine oublia (sans doute -par inadvertance) de pousser la targette -de sa chambre. En sorte, que, vers cinq -heures du matin, comme, à force de joies, -de fatigue et d'amour, tous les deux, enivrés -de leur conjugale tendresse, se murmuraient -délicieusement ce qu'ils avaient -de plus ineffable au fond de l'âme, Sylvabel, -tout à coup, regarda son mari d'un air singulier—puis, -tout bas, aux lueurs de la veilleuse -bleue que pâlissait l'aube du bel été:</p> - -<p>—Gabriel, une journée t'a suffi pour me -conquérir… bien à toi! non point à cause -de ce beau cassage de vitres, dont je souriais -en moi-même, à propos de deux innocents -animaux… mais parce que l'homme -qui, entre tous, est doué d'assez de fermeté -pour accomplir,—<i>durant un jour et une -pareille nuit, sans se trahir un seul instant -et en présence de celle dont il souffre</i>,—le -bon conseil d'un ami sûr et de clairvoyance -éprouvée,—<i>s'atteste, par cela -seul, être supérieur à ce conseil même, et -fait preuve par conséquent d'assez de «caractère» -pour être digne d'amour</i>. Tu peux -ajouter ceci dans la lettre d'actions de -grâces que tu as, sans doute, promis d'écrire -à notre oncle et ami, le baron de Linville, -en Suède.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch4">L'ENJEU</h2> - -<p class="noindent"><i>A Monsieur Edmond Deman.</i></p> - -<blockquote class="epi"> -<p>«Gare, <i>dessous</i>…»</p> - -<p class="sign"><span class="small">DICTON POPULAIRE.</span></p> - -</blockquote> - -<p>En cette nuit de commencement d'automne, -le vieil hôtel à jardins, demeure -de la brune Maryelle,—tout à l'extrême -du faubourg Saint-Honoré,—semblait -endormi. Au premier étage, en effet, -dans le salon soie cerise, les rideaux, long-tombants, -des fenêtres vitragées—qui -donnaient sur les allées sablées et le jet -d'eau de la pelouse—interceptaient les -clartés de l'intérieur.</p> - -<p>Au fond de cette pièce, une large tapisserie -Henri II, drapée sur une fleur de fer, -laissait entrevoir, en une salle voisine, les -blancheurs damassées d'une table en lumières, -chargée encore de porcelaines à -café, de fruits et de cristaux,—bien que -l'on jouât, depuis minuit, dans le salon.</p> - -<p>Sous les deux touffes de feuilles d'argent, -fleuries de lueurs, d'une couple de girandoles -appliquées dans les tentures, deux -«messieurs» du glacis le plus élégant, aux -teints anglais, aux sourires distingués, aux -airs bien pensants, aux longs favoris fluides, -proféraient le lys de leurs gilets vis-à-vis -d'un écarté, que tenait, contre l'un d'eux, -une sorte de jeune abbé brun, d'une pâleur -naturelle très saisissante (on eût dit celle -d'un mort) et d'une présence au moins -équivoque, en ce séjour.</p> - -<p>Non loin, Maryelle, en un déshabillé de -mousseline dont s'avivaient ses yeux noirs, -et des violettes au joint de son corsage où -bougeait de la neige, versait, de temps à -autre, du rœderer glacé en de longs verres -légers, sur un guéridon,—sans cesser, -pour cela, d'attiser, de ses aspirantes lèvres, -le feu d'une cigarette russe—que maintenait, -annelée au petit doigt gauche, une -fine pince de vermeil.—Sourieuse, aussi, -parfois, des propos tièdes que—par sursauts -et comme lanciné de discrets transports,—venait -lui susurrer à l'oreille (en -se penchant sur le perlé des épaules) l'invité -oisif,—elle daignait répondre, mono-syllabiquement.</p> - -<p>Ensuite, c'était encore le silence, à peine -troublé par le bruissement des cartes, de -l'or poussé, des jetons de nacre et des -billets sur le tapis.</p> - -<p>L'air, le mobilier, les étoffes, sentaient -un peu le fade: une fluence de veloutines, -l'âcre du tabac d'Orient, l'ébène des vastes -miroirs, le vague des bougies, une idée -d'iris.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Le joueur en soutane de drap fin, l'abbé -Tussert, n'était autre que l'un de ces diacres -sevrés de toute vocation, dont la pénible -engeance tend, par bonheur, à disparaître. -Rien, en lui, de ces petits abbés -d'autrefois, que le bouffi de leurs joues -rieuses a rendus, dans l'Histoire, presque -véniels. Celui-ci, grand, taillé à la serpe, -la face d'un ovale aux maxillaires saillants, -était, vraiment, d'une espèce plus sombre. -C'était au point qu'à de certains instants -l'ombre d'un crime ignoré semblait foncer -encore sa silhouette. Chez lui, le grain -spécial du teint blafard indiquait des sens -d'un sadisme froid. D'astucieuses lèvres -pondéraient, en ce visage, l'énergie naïvement -barbare des traits. Ses prunelles noiraudes, -vindicatives, luisaient sous la carrure -d'un front triste, aux sourcils rectilignes, -et leur regard crépusculaire était -comme natalement préoccupé; souvent -fixe.—Laminé par les controverses du -séminaire, le timbre d'acier de sa voix avait -acquis des inflexions mates qui en ouataient -la dureté; toutefois on sentait le poignard -dans la gaine. Taciturne,—s'il parlait, -c'était de haut et l'un des pouces presque -toujours enfoncé dans son élégante ceinture -à franges de soie.—Très demi-mondain, -«lancé» comme s'il eût cherché à -se fuir,—plutôt reçu qu'accepté, il est -vrai,—on l'<i>admettait</i>, grâce à cette sorte -de <i>peur</i> confuse, indéfinissable, que suggérait -sa personne. D'aucuns (d'affreux malins, -à rentes escroquées) l'invitaient, aussi, -pour poivrer, s'il était possible, du clinquant -de sa sacrilège présence,—du scandale, -enfin, de son costume,—la banalité -lamentable d'un souper de viveurs,—ce -qui réussissait mal, car son aspect gênait, -au fond, même en de tels milieux (les -déserteurs quelconques n'étant guère estimés -des inquiets sceptiques modernes).</p> - -<p>Au fait, ce costume, pourquoi le gardait-il? -Peut-être, s'étant mis à la mode sous -cette robe, craignait-il, aujourd'hui, de se -travestir d'une redingote qui eût compromis -son «originalité»?… Mais non! C'est -qu'il était trop tard; il avait l'<i>empreinte</i>. -Ses pareils, même en se laïcisant l'extérieur, -ne sont-ils pas reconnaissables toujours? -On dirait que, de tous les vêtements -qu'ils portent ensuite, transparaît l'invisible -soutane de Nessus qu'ils ne peuvent -plus s'arracher des épaules, ne l'eussent-ils -endossée qu'une fois: on en perçoit -l'absence. Et, lorsque, à l'instar d'un Renan -par exemple, ils jasent du Maître, leur -juge, il semble, par intervalles, qu'au milieu -d'on ne sait quelle <span class="small">VRAIE</span> nuit, apparue, -alors, tout au fond de leurs yeux, on entend,—au -subit reflet d'une lanterne -sourde et sous des feuillages d'oliviers,—claquer, -sur la joue divine, le visqueux -baiser de l'Euphémisme.</p> - -<p>Maintenant, d'où provenait cet or qu'il -extrayait, chaque jour, de sa poche noire? -Du jeu? Soit. On glissait là-dessus sans -approfondir, ne lui connaissant ni dettes, -ni maîtresse, ni bonnes fortunes.—D'ailleurs, -<i>aujourd'hui</i>!… Qu'importait?… -Chacun ses petites affaires!… Les femmes -le traitaient d'homme «charmant»; et -c'était fini.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Tout à coup, Tussert, sur un refus de -cartes, ployant son jeu:</p> - -<p>—Je perds seize mille francs, ce soir! -dit-il.</p> - -<p>—Vingt-cinq louis de revanche? offrit -le vicomte Le Glaïeul.</p> - -<p>—Je ne propose ni accepte le jeu sur -parole et je n'ai plus d'or sur moi, répondit -Tussert. Toutefois, mon état m'a mis en -possession d'un <i>secret</i>,—d'un grand secret,—que -je me décide à risquer, si cela vous -agrée, contre vos vingt-cinq louis,—en -cinq points liés.</p> - -<p>Après un assez légitime silence:</p> - -<p>—Quel secret?… demanda M. Le -Glaïeul, à demi stupéfait.</p> - -<p>—Mais, celui de l'<span class="sc">Eglise</span>! répliqua froidement -Tussert.</p> - -<p>Fut-ce l'intonation brève et, certes, peu -mystificatrice de ce ténébreux viveur, ou -la fatigue nerveuse de la nuit, ou les captieuses -fumées dorées du rœderer, ou l'ensemble -de ces choses, les deux invités et -la rieuse Maryelle, elle-même, tressaillirent -à ces mots: tous trois, en regardant -l'énigmatique personnage, venaient d'éprouver -la sensation que leur eût causée -le dressement soudain d'une tête de serpent, -entre les flambeaux.</p> - -<p>—L'Eglise a tant de secrets… que je -pourrais, au moins, vous demander lequel!… -répondit, sans plus s'émouvoir, -le vicomte Le Glaïeul: mais, vous me -voyez médiocrement curieux de ces sortes -de révélations. Concluons. J'ai trop gagné, -ce soir, pour vous refuser; donc, tenu, -quand même! Vingt-cinq louis, en cinq -points liés, contre «Le secret de l'<span class="sc">Eglise</span>»!</p> - -<p>Par une courtoisie d'homme «du -monde» il ne voulut évidemment point -ajouter: «… qui ne nous intéresse pas».</p> - -<p>On reprit les cartes.</p> - -<p>—L'abbé! savez-vous bien qu'en ce -moment vous avez l'air du… <i>Diable</i>?… -s'écria, d'un ton naïf, la tout aimable Maryelle, -devenue presque pensive.</p> - -<p>—L'enjeu, d'ailleurs, est d'une bizarrerie -minime, pour des incrédules! murmura, -follement, l'invité oisif avec un de -ces insignifiants sourires parisiens dont -la sérénité ne tient même pas devant une -salière renversée.—Le secret de l'Eglise! -Ah! ah!… Ce doit être <i>drôle</i>.</p> - -<p>Tussert le regarda:</p> - -<p>—Vous en jugerez, si je perds encore, -dit-il.</p> - -<p>La partie commença, plus lente que -les autres: une manche fut gagnée, -d'abord, par… <i>lui</i>; puis revanche perdue.</p> - -<p>—La belle! dit-il.</p> - -<p>Chose très singulière: l'attention,—pimentée, -au début, d'un semblant de -superstition souriante, était, par degrés insensibles, -devenue intense: on eût dit -qu'autour des joueurs l'air s'était saturé -d'une solennité subtile:—d'une inquiétude!…—On -tenait à gagner.</p> - -<p>A deux points contre trois, le vicomte -Le Glaïeul, ayant retourné le roi de cœur, -eut, pour jeu, les quatre sept—et un huit -neutre; Tussert, ayant la quinte majeure -de pique, hésita, joua d'autorité, par un -mouvement de risque-tout,—et perdit, -comme de raison. Le coup fut joué très -vite.</p> - -<p>Le diacre eut, pendant une seconde, -une lueur de regard et le front crispé.</p> - -<p>A présent, Maryelle considérait, insoucieusement, -ses ongles roses; le vicomte, -d'un air distrait, examinait la nacre des -jetons, sans questionner; l'invité oisif, se -détournant, par contenance, entr'ouvrit -(avec un tact qui tenait, vraiment, de -l'Inspiration!) les rideaux de la croisée, -auprès de lui.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Alors, à travers les arbres, apparut, -pâlissant les bougies, l'aube livide,—le -petit jour, dont le reflet rendit brusquement -mortuaires les mains des jeunes -hôtes du salon. Et le parfum de l'appartement -sembla s'affadir, plus impur, d'un -regret de plaisirs marchandés, de chairs à -regret voluptueuses,—de lassitude!—Et -de très vagues mais poignantes nuances -passèrent sur les visages, dénonçant, d'une -imperceptible estompe, les atteintes futures -que l'âge réservait à chacun d'eux. -Bien que l'on ne crût à rien, ici, qu'à des -plaisirs fantômes, on se sentit, tout à -coup, sonner si creux en cette existence, -que le coup d'aile de la vieille Tristesse-du-Monde -effleura, malgré eux, à l'improviste, -ces faux amusés: en eux, c'était le vide, -l'inespérance: on oubliait, on ne se souciait -plus d'entendre… l'insolite secret… -si, toutefois…</p> - -<p>Mais le diacre s'était levé, glacial, tenant, -déjà, son tricorne.—Après un coup d'œil -circulaire, officiel, sur ces trois vivants -quelque peu interdits:</p> - -<p>—Madame, et vous, messieurs, dit-il, -puisse l'enjeu que j'ai perdu vous donner -à songer!… Payons.</p> - -<p>Et, regardant, avec une fixité froide, -les brillants écouteurs, il prononça, -d'une voix plus basse, mais qui -sonna comme un coup de glas, cette damnable, -cette fantastique parole:—Le secret -de l'Église?… C'est… <span class="small">C'EST QU'IL N'Y -A PAS DE</span> «<span class="small">PURGATOIRE</span>».</p> - -<p>Et, pendant que, ne sachant que penser, -on le considérait, non sans un certain -émoi, le diacre, ayant salué, se dirigea, -tranquille, vers le seuil;—après avoir -montré, dans l'embrasure, sa face morne -et blême, aux yeux baissés, il referma la -porte sans aucun bruit.</p> - -<p>Une fois seuls, on respira, délivré de ce -spectre.</p> - -<p>—Ce doit être inexact! balbutia, candidement, -la sentimentale Maryelle, encore -impressionnée.</p> - -<p>—Propos d'un décavé, pour ne pas dire -d'un farceur qui ne sait de quoi il parle!… -s'exclama Le Glaïeul, d'un ton de palefrenier -qui a fait fortune.—Le Purgatoire, -l'Enfer, le Paradis!… C'est du moyen -âge, tout cela! C'est de la <i>blague</i>!</p> - -<p>—N'y pensons plus! flûta l'autre gilet.</p> - -<p>Mais, en cette mauvaise clarté de l'aube, -le menaçant mensonge du jeune impie -avait, <i>quand même</i>, porté!—Tous trois -étaient fort pâles. On but, avec de niais -sourires forcés, un dernier verre de champagne…</p> - -<p>Et, cette matinée-là,—de quelque -pressante éloquence que se montrât l'invité -oisif,—Maryelle, pénitente peut-être, refusa -d'accéder à son «amour».</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch5">L'INCOMPRISE</h2> - -<p class="noindent"><i>A Monsieur Jules Destrée.</i></p> - -<blockquote class="epi"> -<p>Ne frappez jamais une femme, même avec une fleur.</p> - -<p class="sign"><i>Sourates de l'<span class="small roman">AL-KORAN</span>.</i></p> - -</blockquote> - -<p>Aux primes roses du dernier printemps, -Geoffroy de Guerl, emmenant de -Paris sa première préférée, Simone Liantis, -avait loué, sur les bords de la Loire, -ce riant cottage, meublé en style -Louis XVI et clos de jardins—où de très -hauts lilas, enserrant une centrale étendue -de verdure, s'entrecroisaient en longues -charmilles jusqu'à la claire-voie.—Aux -lointains alentours, sur le flanc de -menues collines, d'assez profondes épaisseurs -de frênes et de mélèzes,—que, -maintenant, rougissait déjà l'automne,—épandaient -comme de la solitude vers -l'habitation.</p> - -<p>A vingt ans—et n'étant doué que d'à -peine sept mille francs de rente,—s'exposer -à de l'attachement pour une élégante, -pour cette élancée brune aux regards assurés, -à peau de jasmin, aux traits fins et -durs,—folie, n'est-ce pas?… Soit. Mais -si M. de Guerl était bien fait, d'allures -aimables, d'une bravoure célèbre et d'un -esprit artiste, une sentimentalité clairvoyante -le défendait,—armure occulte, -mais à l'épreuve,—contre toutes amoureuses -concessions capables d'entraîner -d'essentielles déchéances.</p> - -<p>Simone, d'ailleurs, durant ce sizain de -lunes de miel, s'était montrée des moins -dangereuses, ne jouant au mariage que -par attitude, point mondaine, gaie, peu -dépensière, et, les soirs, ayant de ces -«<i>tout ce que tu voudras</i>!» qui brûlaient -l'oreille.—Et puis, sa nature était si insoucieuse, -qu'elle s'était laissé saisir et -vendre tout ce qu'elle tenait de ses deux -premiers oubliés. Il ne lui restait, pour -biens, que d'insignifiants bijoux, de peu -nombreuses toilettes,—et une bague. Par -exemple, le merveilleux solitaire de celle-ci -était d'une taille, d'une blancheur et -d'une eau si rares—que des joailliers en -renom s'étaient engagés à le payer, net, -cinq cents louis, le jour qu'il plairait.</p> - -<p>—Ah! comme l'on s'était «amusé» -toute la saison!… Chevauchées, parties -de pêche et de canot, chasses exprès fatigantes, -repas rustiques sur l'herbe, excursions,—et, -chez soi, musique, baisers, -livres, causeries et disputes! L'on avait -des jeux,—de vieilles armes, aussi, d'autrefois, -qu'on essayait, pour rire, aux jardins.—En -fait de connaissances, on n'avait -reçu personne; si bien que, grâce à l'illusion -juvénile, M. de Guerl et Simone -pouvaient, à présent, se sembler intimes.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Cependant… elle avait des instants, instants -indéfinissables, dont la fréquence -augmentait aux approches du retour à -Paris. Ainsi, lorsque, la tenant enlacée, -sous les lilas troués de lueurs d'étoiles, il -lui disait les choses les plus douces, lui -parlant, avec tendresse, d'un enfant qui -les unirait plus encore, d'heures passionnées, -d'une existence joyeuse et toute -simple, la bien-aimée paraissait comme -distraite, le regardait avec une sorte d'étrangère -fixité, comme lui cachant un grief. -Un trépignement démentait les singulières -larmes dont, parfois, ses cils étincelaient; -ce qui donnait à son émotion secrète un -caractère de contrariété,—presque d'impatience,—inintelligible.</p> - -<p>Elle semblait sur le point de lui <i>crier</i> -quelque chose; puis, désespérée et comme -y renonçant, elle se taisait.</p> - -<p>Brusque, elle lui avait souvent dit, en -ces instants-là:</p> - -<p>—Tu sais, Geoffroy, s'il me plaisait, je -pourrais te quitter?—même sans te prévenir, -d'une heure à l'autre.—Avec mon -diamant, je suis libre: j'aurais le temps, -là-bas, de choisir, entre les plus riches, un -amant de mon goût. Oui, si je voulais, dès -ce soir,—tiens, tu serais seul. Plus de -Simone.—Eh bien?… quoi! cela ne -t'irrite pas davantage?… Merci!</p> - -<p>Ses yeux brillaient; on eût dit qu'elle -attendait une parole, un acte, que M. de -Guerl ne savait pas trouver. Les réponses -étonnées du jeune homme étaient reçues -de Simone avec des détours de tête, une -moue,—un léger haussement d'épaules, -même, depuis peu.—Aux: «—Que te -prend-il, chère Simone?…» elle répondait, -grave, en regardant le vague:—«Tu -verras, toi, qu'avec toute ta bonne -éducation, tu seras la cause <i>de ma mort</i>.—Mais… -qu'as-tu donc? s'écriait-il.—Ah! -si seulement tu étais un peu… autre!—Alors, -tu ne m'aimes plus?…—Si… -mais… pas tant que je voudrais! et c'est -ta faute.» Il souriait à ce mot, et Simone, -sourcils froncés, courait s'enfermer dans -sa chambre—où son amant l'entendait -pleurer pendant quelquefois une heure.—Revenue -vers lui, elle paraissait avoir -oublié sa petite scène!… De sorte que, -sans accorder à l'incident plus d'attention, -M. de Guerl, se désattristant, concluait -avec un «Dieu! que les femmes sont -bizarres!» dont la banalité puissante le -rassurait.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Par un couchant magnifique, vers les -cinq heures, comme tous deux, aux jardins, -par forme de distraction paradoxale et -faute d'autres, tiraient de l'arbalète sur la -pelouse,—d'une vieille et forte arbalète -de jadis,—la <i>trop</i> singulière jeune femme, -n'ayant plus de carreaux à envoyer, s'écria, -tout à coup,—après un de ces longs regards -dans le vague:</p> - -<p>—Tiens! suis-je bête! Et ça?</p> - -<p>En une saccade, ôtant de son doigt le -diamant, elle le posa sur la rainure de l'arbalète, -en ce moment relevée vers les bouquets -de bois et les flaques stagnantes de -la Loire.</p> - -<p>—Hein!… Si je l'envoyais? Pourtant?… -dit-elle.</p> - -<p>Et elle riait.</p> - -<p>—Simone! es-tu folle?… répondit-il.</p> - -<p>Mais, comme cédant à quelque irrésistible -mouvement d'hystérie perverse, arrivée -à la crise aiguë, elle pressa froidement -la détente:—une étincelle, une goutte de -feu s'enfonça dans le crépuscule.</p> - -<p>Pendant que M. de Guerl regardait son -amie avec stupeur, celle-ci, laissant tomber -l'arbalète, arracha une branchette assez -solide, puis, jetant l'autre bras à l'entour du -cou de son amant, lui murmura, les yeux à -demi fermés, d'une voix rauque, triviale, -câline,—et d'un timbre qu'il n'avait pas -entendu:</p> - -<p>—<i>Ah! je sais ce que je mérite, va! -Mais, cette fois, au moins, je pense—que -tu vas y aller</i>… (Elle cinglait l'air, de sa -badine) <i>et là,—ferme!… ou tu n'es pas -un homme! Crois-tu quelle m'aura coûté -cher, ma première danse, de toi?—Dame, -aussi! quand on étouffe!… Ah! ça fait du -bien, ça détend, de dire les choses, à la fin -des fins!—Te voilà mon maître! Plus un -sou! Tu peux me chasser!—Comme tu me -plais, à présent!… Mais, rudoie-moi donc! -Surtout ne te gêne pas.—Comment! tu -dis que tu m'aimes, et, en six mois, tu ne -m'as même pas flanqué une gifle?…—C'est -égal: cette fois-ci, je ne l'aurai pas -volé, d'être battue!</i> (Elle se renversait à -demi, sentant l'âcre, marquant, de ses -ongles, l'une des mains de son amant, dont -elle respirait, à narines dilatées, le veston -de velours noir.)—<i>Il faut qu'une femme -se sente un peu tenue, vois-tu!… Et, si tu -savais comme ça vaut mieux que des phrases -une bonne dégelée!—Tu vas me laisser là -ta politesse, à présent, j'imagine? hein!</i>… -(Ses dents claquaient.) <i>Là! tu es pâle! tu -es en colère! Tu vas me faire des bleus!… -Je savais bien que tu étais un mâle!</i></p> - -<p>A cette éruption, des moins prévues, -M. de Guerl, ayant, en effet, pâli, la considérait -comme s'il l'eût vue pour la première -fois. Puis, se dégageant, après un -silence, et tranquille:</p> - -<p>—Une cravache me sera mieux en main! -dit-il.</p> - -<p>Et, la laissant, haletante, sur un banc, -il rentra; puis, de l'autre porte, sortit de -la maison, comme on s'échappe.—Trois -heures après, Simone, très inquiète, -déchirait, entre ses dents, son mouchoir, -dans sa chambre, devant une bougie,—lorsque -la bonne lui remit la lettre suivante, -apportée de Nantes, par exprès:</p> - -<blockquote> -<p>«Chère abandonnée, je te dois six mois -d'une illusion ravissante, je l'avoue; mais, -en te dévoilant, ce soir, tu as à jamais -glacé pour toi les sens que cette illusion -seule m'inspirait.—Certes, je n'ignore -pas qu'aujourd'hui, surtout, il paraît indispensable -(aux yeux de maintes personnes -de ton sexe) d'être une brute pour être un -«mâle»,—et que les baisers semblent -plus fades à celles-ci que les horions;—mais -comme, d'une part, entre les violents -plaisirs auxquels, par simple jeu, peut se -prêter notre sensualité, il se trouve que le -propre de ceux dont, paraît-il, tu raffoles, -est de détruire cette <span class="small">JOIE</span>, qui (seule et -avant tout) doit consacrer la vie à deux -entre une compagne et son compagnon, et -comme, d'autre part, si tu ne peux te -passer de <i>danses</i> pour te figurer que tu -m'aimes, je puis très bien, moi, me passer, -pour être heureux, d'administrer des volées -à celle qui m'est chère,—j'ai dû -m'enfuir, même sans chapeau, pour nous -épargner tout échange d'aussi oiseuses que -burlesques explications.</p> - -<p>«Ainsi, fantasque enfant! lorsque je te -contemplais, dans les belles soirées, sous -nos longues charmilles, et que, transporté -d'amour, je murmurais sur tes lèvres ce -que mon cœur me suggérait, tu te disais, -toi, tout bonnement, avec un profond soupir, -en levant tes beaux yeux au ciel, dont -ils semblaient mélancoliquement compter -les étoiles:—Oui; mais, tout cela, ce -n'est pas des bons coups de botte?… Pauvre -ange! plains-moi, si, redoutant une gaucherie -native, je ne m'estime pas assez -parfait pour oser…, ne fût-ce qu'essayer de -te satisfaire. A chacun ses sens et ses désirs! -Je ne discute pas les tiens, ni leur -aloi; je déplore, seulement, de ne me -juger, pour toi, qu'un aggravant garde-malade. -Donc, adieu. Ne t'inquiète pas -plus de notre cœur que de la chaumière; -celle-ci est déjà louée, pour le 15, à toute -une famille de braves négociants, qui n'attendent -que ton départ. Demain, dans la -matinée, un factotum viendra te remettre, -sous pli, un bon de six mille francs, -payable à vue (à la tienne seule), chez mon -notaire, à Paris. Moi, je suis déjà loin.»</p> - -<p>«Compliments, regrets et bonne chance!</p> - -<p class="sign">«<span class="sc">Geoffroy</span><a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.»</p> -</blockquote> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> L'auteur de cette <i>Nouvelle</i> n'approuve guère -le ton de cette lettre envers une malade. Elle -serait, tout d'abord, d'un ingrat, si elle n'émanait -d'un jeune ignorant mondain, beaucoup TROP -distingué ici.</p> -</div> -<p>Simone, à cette lecture, allongeant les -lèvres avec une irréprochable moue de dédain, -la laissa tomber d'entre deux doigts:</p> - -<p>—Quel dommage qu'un si beau garçon -ne soit, au fond, qu'un rêveur!—murmura-t-elle:—et -quel dommage que -ceux-là <i>qui savent comprendre une femme</i>… -soient si…</p> - -<p>Elle s'arrêta, rêveuse elle-même, Simone -Liantis, la pauvre et délicate fille,—hélas! -tout récemment décédée, d'ailleurs -(navrante Humanité!) sous le numéro 435, -vingt-sixième série (nymphomanes), aux -Incurables,—son mal étant <i>essentiel</i>,—c'est-à-dire -de ceux dont <i>on ne peut pas</i> -(sans Dieu) <span class="small">VOULOIR</span> <i>guérir</i>.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch6">SŒUR NATALIA</h2> - -<p class="noindent"><i>A Madame la comtesse de Poli.</i></p> - -<blockquote class="epi"> -<div class="poetry"> -<div class="verse">«Oh! quand ma dernière heure</div> -<div class="verse">Viendra fixer mon sort,</div> -<div class="verse">Obtenez que je meure</div> -<div class="verse">De la plus sainte mort.»</div> -</div> - -<p class="sign">(<i>Vieux cantique à <span class="small roman">NOTRE-DAME</span>.</i>)</p> - -</blockquote> - -<p>Autrefois, en Andalousie, à l'angle -d'une route montueuse, s'élevait un -monastère de franciscaines du tiers ordre;—ce -cloître, bien qu'en vue d'autres couvents -qui se veillaient les uns les autres, -était surtout protégé par la vénération -qu'imposait, alors, l'aspect de toute grande -croix sur un portail d'où tintait une cloche -deux fois le jour. Une longue chapelle, -dont l'huis, jamais fermé, s'ouvrait sur -trois marches et le grand chemin, longeait, -d'un côté, le grand mur de ce monastère. -Aux alentours, les riches plaines, les arbres -à parfums, l'herbe des fossés, l'isolement, -la route poudreuse.</p> - -<p>Par un énervant crépuscule d'automne, -se trouvait, agenouillée en ses habits de -novice, au fond de cette chapelle, une -jeune fille aux traits d'une beauté suave et -touchante. C'était devant une niche creusée -en un pilier:—du cintre pendait une -solitaire lampe d'or, éclairant une Madone -aux yeux baissés, aux mains ouvertes, -ruisselantes de grâces radieuses,—une -Mère céleste, en l'attitude de l'<i lang="la" xml:lang="la">Ecce ancilla</i>.</p> - -<p>Sur la route, on entendait monter, à -travers les vitraux opposés, les accents frais -et sonores d'un chanteur de sérénade que -les accords d'une mandoline cordouane -accompagnaient. Les langoureuses paroles -brûlantes de passion, d'audace, de jeunesse, -parvenaient, dans l'église, jusqu'à -sœur Natalia, la novice agenouillée, qui, le -front sur ses bras croisés aux pieds de la -Madone, murmurait, d'une voix désolée:</p> - -<p>—Madame, vous le voyez, je pleure, et -vous supplie de ne point me bannir de toute -compassion, car c'est défaillante et dans -l'angoisse—et votre sainte image au fond -de toutes les pensées—que je vais m'exiler -d'ici. O chaste reine, prendrez-vous en -pitié celle qui déserte, pour un amour -mortel, le seuil du salut! Cette voix, vous -l'entendez, elle m'implore, en sa fervente -fidélité! Si je ne viens pas, il va mourir! -Ses transports, si longtemps subis sans -espérance et sans plainte, comment les -condamner? Et persister à ne pas consoler -celui qui aime tant! Vous qui savez si je -vous aime, ô Madame! et que, tous les -soirs, ma joie était de venir vous prier ici, -pardonnez-moi! Voici mon voile, voici la -clef de ma cellule, je les remets à vos pieds. -Mais, je ne peux plus… j'étouffe… Cette -voix, elle m'attire… Adieu… adieu!</p> - -<p>Debout, chancelante, n'osant lever les -yeux, sœur Natalia posa la clef sainte et le -voile aux pieds de la bleue Madone au doux -visage de lumière, aux yeux baissés aussi,—mais -vers quels Cieux et quelles étoiles! -Puis, s'appuyant aux piliers, elle gagna le -portail, et, après un instant, l'entr'ouvrit: -elle descendit les degrés et se trouva sur la -route,—qui s'étendait lointaine, aux clartés -d'une large lune illuminant la campagne.</p> - -<p>—Juan! cria-t-elle.</p> - -<p>A cet appel, un cavalier, un juvénile seigneur, -au profil dominateur, aux regards -tout brûlants de joie, apparut, et sautant -de cheval, enveloppa de son manteau celle -qui était, enfin, venue vers lui.</p> - -<p>—O Natalia! dit-il.</p> - -<p>La tenant ployée entre ses bras, sur son -cheval, ils partirent vite vers le manoir -dont les tours, là-bas, s'accusaient sous les -lunaires ombres.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Ce furent six mois de fêtes, d'amour, de -voyages charmants, à travers l'Italie, à -Florence, à Rome, à Venise: lui joyeux, -elle souvent pensive, les caresses de son -ardent ravisseur, bien qu'éperdues et enivrantes, -n'étant pas celles que l'innocence -de son cœur avait espérées.</p> - -<p>Soudainement, de retour à Cadix, par -un matin de soleil, sans qu'une parole -même l'eût avertie, elle se réveilla seule, -sans anneau nuptial, sans même la joie -d'un enfant;—son amant, fatigué d'elle, -était disparu.</p> - -<p>Avec un profond soupir, la jeune fille -laissa tomber le billet sombre qui lui annonçait -la solitude:—elle ne se plaignit -pas, résolue à ne pas survivre.</p> - -<p>En peu d'heures, lorsqu'elle eut répandu -aux Pauvres l'or qui lui restait, au moment -même de se délivrer de la vie, une -pensée,—une candide pensée,—l'oppressa: -revoir, encore une fois, une seule fois, -pour un suprême adieu, la Madone de -jadis.</p> - -<p>Donc, vêtue en pénitente et mendiant -un peu de pain sur la route, elle s'achemina -vers le monastère,—vers la chapelle, -plutôt! car elle ne pouvait plus rentrer -parmi les vierges fidèles. En quelques -jours de marche, et, comme se fonçaient -les bleuissements d'un beau soir d'été tout -brillant d'astres, elle arriva tremblante, -exténuée, devant le saint portail.</p> - -<p>Elle se souvenait qu'à cette heure-là ses -anciennes compagnes étaient retirées, en -oraison, dans leurs cellules, et que, sous -les hauts piliers, l'église devait être aussi -déserte que le soir de l'enlèvement. Elle -poussa donc la porte et regarda:—personne!… -Là-bas, seulement, sous la -lampe toujours claire, la Madone.</p> - -<p>Elle entra, puis, à deux genoux, avança -sur les dalles blanches, vers sa céleste amie, -et inclinée, entre des sanglots, elle balbutia, -parvenue aux pieds de Celle qui pardonne:</p> - -<p>—Oh! Madame! je suis indigne de -clémence! Je ne savais pas,—alors que -la tentatrice voix me suppliait!—je ne -savais pas quel abandon, quel opprobre, -hélas! réserve l'amour mortel. O honte! -dont je vais mourir, bannie de tout asile -chez les miens,—ici, surtout!… Laquelle -de vos filles, ô Mère, ne m'accueillerait -d'un signe d'effroi, me montrant le dehors -en cette chapelle?…—Oh! j'ai perdu -l'espérance, en voulant consoler!…</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Alors, comme les silencieuses larmes -de Natalia tombaient sur les pieds de l'Elue -Divine, et que la jeune fille relevait un regard -suprême, chargé d'adieux, vers la -Madone, elle tressaillit d'une soudaine extase, -car elle vit les yeux sacrés qui la regardaient; -et les lèvres de la statue s'entr'ouvrirent; -et Celle du Ciel lui dit, doucement:</p> - -<p>«—Ma fille, ne te souviens-tu pas? Tu -m'as confié ton voile, et la clef de ta cellule, -avant de nous quitter. Je t'ai donc -remplacée, accomplissant sous ce voile -toutes les tâches de tes vœux: nulle d'entre -tes compagnes ne s'est aperçue de ton absence: -reprends donc ce que tu m'as confié; -rentre dans ta cellule, et… ne t'en va -plus.»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch7">L'AMOUR DU NATUREL</h2> - -<p class="noindent"><i>A Monsieur Emile Michelet</i>.</p> - -<blockquote class="epi"> -<p>L'Homme peut tout inventer, -excepté l'art d'être heureux.</p> - -<p class="sign"><span class="small">NAPOLÉON BONAPARTE</span>.</p> - -</blockquote> - -<p>En ses excursions matinales dans la -forêt de Fontainebleau, M. C** (le -chef actuel de l'Etat), par un de ces derniers -levers de soleil, en vaguant sur l'herbe -et la rosée, s'était engagé en une sorte de -val, du côté des gorges d'Apremont.</p> - -<p>Toujours d'une élégance rectiligne, très -simple, en chapeau rond, en petit frac -boutonné, l'air positif, n'ayant, en son incognito, -rien qui rappelât les allures du -précédent Numa,—bref, n'excédant pas, -en sa modestie distinguée, l'aspect d'un -touriste officiel, il se laissait aller, par hygiène, -aux charmes de la Nature.</p> - -<p>Soudain, il s'aperçut que «la rêverie -avait conduit ses pas» devant une assez -spacieuse cabane, coquette, avec ses deux -fenêtres aux contrevents verts. S'étant approché, -M. C** dut reconnaître que les -planches de cette demeure anormale -étaient pourvues de numéros d'ordre—et -que c'était un genre de baraque foraine, -louée, sans doute, à qui de droit. Sur la -porte étaient inscrits, en blanches capitales, -ces deux noms: <span class="small">DAPHNIS ET CHLOÉ</span>.</p> - -<p>Cette inscription le surprit. Par une curiosité -souriante, mais discrète,—bref, -sans songer le moins du monde à laïciser -cet ermitage, il heurta, poliment, à la -porte.</p> - -<p>—Entrez! crièrent, de l'intérieur, deux -fraîches voix d'enfants.</p> - -<p>Il toucha le loquet: la porte s'ouvrit, -pendant qu'un intermittent rayon de soleil, -à travers les feuillages, l'illuminait -ainsi que l'intérieur de l'idyllique habitation.</p> - -<p>M. C**, sur le seuil, se voyait en présence -d'un tout jeune homme aux blonds -cheveux bouclés, aux traits de médaille -grecque, au teint mat, aux sceptiques yeux -bleus—dont le fin regard offrait cet on ne -sait quoi de railleur qui spécialise le fond -des prunelles normandes,—et d'une toute -jeune fille, au visage ingénu, d'un ovale -pur, couronné de beaux cheveux bruns -tressés. Ils étaient vêtus, l'un et l'autre, -d'un complet de deuil, en étoffe de campagne,—d'une -coupe que le bienpris de -leurs personnes rendait passable. Tous -deux étaient charmants—et leur air artiste -n'éveillait pas, chose étrange, l'aversion.</p> - -<p>Revenant de maints voyages, le chef de -l'Etat se trouvait donc, un peu malgré lui, -tout heureux d'apercevoir d'autres «visages» -que ceux des préfets, des sous-préfets -et des maires: cela lui reposait la vue.</p> - -<p>Daphnis était debout contre une table -rustique: l'aimable Chloé, regardant, sous -ses cils abaissés, l'hôte inattendu, se trouvait -assise sur une couchette de fer, nouveau -système, au matelas de varech, aux -draps blancs et rudes, au double oreiller. -Trois chaises en sparterie, quelques objets -de ménage, des plats et des tasses de -faïence en imitation de vieux Limoges, et, -sur la table, de brillants couverts en tout -récent melchior,—complétaient l'ameublement -du réduit nomade.</p> - -<p>Étranger, dit Daphnis, soyez le bienvenu, -vous qui entrez en cet inespéré rayon -de soleil!… Vous déjeunez avec nous sans -façons, n'est-ce pas? Nous avons des œufs, -du lait, du fromage, du café, même;—Chloé, -vite un couvert de plus!</p> - -<p>Les puissants de la terre aiment les -choses simples et imprévues, et se prêtent -volontiers aux charmes de l'incognito, -chez les humbles. Devant pareil accueil, -M. C** ne pouvait guère se refuser d'être -aimable et, par forme de distraction, de se -laisser aller à détendre, un peu (pour cette -fois et par exception), le rigorisme de son -caractère.</p> - -<p>«Voici, pensa-t-il, deux jeunes excentriques, -échappés de quelques coins de -Paris—et qui ont adopté cette ingénieuse -manière de passer les vacances!… Peut-être -sont-ils plus amusants que mon entourage: -voyons.»</p> - -<p>—Mes jeunes amis, répondit-il en souriant -(de l'air d'un roi de jadis entrant chez -des bergers) j'aime le naturel!… et j'accepte -votre offre champêtre.</p> - -<p>On prit place autour de la table, où, -Chloé s'étant empressée, le repas commença -sur-le-champ.</p> - -<p>—Ah! le Naturel!… soupira Daphnis, -avec un profond soupir: c'est à son intention -que nous sommes ici! Nous le cherchons, -d'un cœur sans détours: mais—en -vain!</p> - -<p>M. C** les regarda:</p> - -<p>—Comment, comment, mes jeunes amis? -Mais, il vous environne! il vous enveloppe, -ici, le naturel, de toutes ses joies pures, -de tous ses produits agrestes!… Tenez,—l'excellent -lait! les fraîches tartines!</p> - -<p>—Ah! dit Chloé, cela, c'est vrai, bel -étranger; le lait, on peut le boire: car il -est fait, je crois, avec d'excellente cervelle -de mouton.</p> - -<p>—Quant aux tartines, murmura Daphnis, -pour ce qui est du pain, vous savez, -avec les levures nouvelles, on n'est jamais -sûr… mais quant au beurre, j'avoue qu'il -m'a paru d'une margarine intéressante. Si -vous préfériez, toutefois, le fromage, en -voici un de confiance, où le suif et la craie -n'entrent que pour un tiers à peine;—il -est d'invention nouvelle.</p> - -<p>A ces paroles, M. C** considéra, plus attentivement, -ses deux jeunes amphitryons:</p> - -<p>—Et… vous vous appelez Daphnis et -Chloé… dit-il.</p> - -<p>—Oh! ce sont nos petits noms, seulement… -répondit Daphnis. Nos familles, -jadis à l'aise, habitaient à Paris, aux -Champs-Élysées, lorsqu'une subite conversion -les réduisit au travail. Donc, récent -avocat, j'allais bailler mon stage, comme -tout le monde; Chloé, studieuse et déjà -doctoresse, étudiait pour devenir sage-femme, -lorsqu'un petit héritage nous a -permis de nous unir tout de suite, sans -attendre la clientèle,—et d'essayer de reprendre, -selon nos goûts natals, en cette -vieille forêt, notre existence du temps de -Longus… mais, c'est difficile, aujourd'hui.—Quoi? -vous ne mangez plus, cher étranger?… -Voulez-vous deux œufs au miroir? -Ceux-ci sont à la mode. Ils proviennent de -l'exportation, vous savez? de ces trois millions -d'œufs artificiels que l'Amérique nous -expédie par jour: on les trempe dans -une eau acidulée qui fait la coque: c'est -instantané. Croyez-moi, goûtez-y. Nous -prendrons le café après. Il est excellent! -c'est de cette <i>fausse</i>-chicorée premier choix -dont la vente annuelle, rien qu'à Paris, s'élève, -d'après les totaux officiels, à dix-huit -millions de francs. Ne nous refusez pas. -C'est de bon cœur, et sans cérémonie.</p> - -<p>M. C** dont la curiosité, malgré lui, s'éveillait -à ces accents juvéniles, détourna -diplomatiquement la conversation pour -éviter avec le plus de politesse possible de -répondre à l'offre cordiale de ses hôtes.</p> - -<p>—Un petit héritage, dites-vous?… reprit-il -avec un air d'intérêt sympathique:—en -effet, vous êtes vêtus de deuil, chers -enfants!</p> - -<p>—Oui: nous portons celui de notre -pauvre oncle Polémon! gémit Chloé, en -essuyant une invisible larme.</p> - -<p>—Polémon? dit M. C** cherchant dans -ses souvenirs;—ah oui! celui qui, pareil -à Silène, était bon buveur de clairet, dans -le temps des légendes?</p> - -<p>—Lui-même! soupira Daphnis: aussi -ne s'éveillait-il, chaque aurore, qu'avec -la… bouche de bois, le digne suppôt de -Bacchus! Il aimait le vin naturel: or, s'étant -fait adresser, en sa chaumine, une -feuillette de ce fameux «Vin de propriétaire», -vous savez…</p> - -<p>—Oui, bel étranger, appuya Chloé, -d'une musicale petite voix de professeur: -une feuillette de cette mixture si bien tartrée, -plâtrée et dûment arseniquée que -quatre ou cinq cents modernes en sont -décédés!… de ce vin généreux que l'on -boit en France, chez les artisans, en chantant, -d'un cœur léger, la chanson célèbre:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je songe en remerciant Dieu,</div> -<div class="verse">Qu'ils n'en ont pas en Angleterre!</div> -</div> - -<p>—En sorte que, reprit Daphnis, l'Être -suprême l'ayant appelé à lui le soir même -de la mise en bouteilles, notre oncle Polémon -s'est rendu à cet appel au milieu d'atroces -coliques, l'infortuné vieillard!—et -ceci en nous léguant quelques drachmes. -Mais, pardon:—vous fumez peut-être? -cher étranger?… Voulez-vous un de ces -cigares?… Ils sont, vraiment, passables, et -de belle mine. Toujours importation d'Amérique!… -c'est en feuilles de papier -trempé dans une décoction de nicotine -épurée, provenue des meilleurs bouts de -cigares de la Havane; on en vend de deux à -trois millions par mois, vous savez, rien -qu'en France:—ceux-ci sont de première -marque, au dire même de la régie…</p> - -<p>Pour le coup, M. C** croyant démêler, -en ces derniers mots, une vague intention -d'ironie à l'adresse du Progrès, crut devoir -prendre un peu de son air officiel.</p> - -<p>—Merci, dit-il. Mais,—s'il est vrai que -quelques abus se soient, hélas, glissés dans -l'Industrie moderne,—en s'adressant -bien, l'on trouve du vrai, toujours! D'ailleurs, -à votre âge, qu'importent les vains -plaisirs de la table? Ici, surtout, au milieu -de cette nature vivante, de ces magnifiques -et vivaces arbres, par exemple, dont les -ramures séculaires… l'odeur salubre…</p> - -<p>—Plaît-il, cher étranger? répondit Daphnis -en ouvrant de grands yeux:—quoi… -vous ignorez donc? Mais, ces superbes -chênes, ces hauts mélèzes, qui ont abrité -tant de royales amours, ayant subi, durant -certaine nuit d'un récent hiver, cinq -ou six degrés de froid de plus que n'en pouvaient -supporter leurs racines,—(ceci au -rapport même des inspecteurs des Eaux -et Forêts de l'Etat)—sont morts, en réalité. -Vous pouvez voir l'entaille officielle qui les -marque pour être abattus l'année prochaine. -Ils finiront dans des cheminées de -ministères. Ces feuillées sont les dernières -et ne proviennent plus que de la vitesse -acquise: ce n'est qu'une brillante agonie. -Il suffit à un connaisseur de jeter un coup -d'œil sur leur écorce pour savoir que la sève -ne monte plus. En sorte que, sous l'apparence -vivante de leurs ombrages, nous nous -trouvons, en réalité, entourés d'innombrables -spectres végétaux, de fantômes -d'arbres!… Les anciens arbres nous -quittent! Place aux jeunes.</p> - -<p>Un nuage passa sur le front, cependant -mathématique, de M. C**:—à travers -les hauts branchages, au dehors, une -petite ondée froide cliquetait.</p> - -<p>—En effet, je crois, à présent, me souvenir… -murmura-t-il;—mais n'exagérons -rien!… et n'examinons rien de trop -près, si nous voulons distinguer quelque -chose… Il vous reste cette exubérante nature -estivale…</p> - -<p>—Comment! se récria de nouveau Daphnis,—comment, -cher étranger, vous -trouvez «naturel» un été où nous passons -nos après-midi, ma pauvre Chloé et -moi, à grelotter l'un auprès de l'autre?</p> - -<p>—L'été n'est pas des plus chauds, en -effet, cette année, reprit M. C**; eh bien, -levez vos regards plus haut, jeunes gens! -il vous reste la vue de ce vaste ciel intact -et pur…</p> - -<p>—Un ciel intact et pur… où se croisent, -toute la journée, des essaims de ballons -pleins de messieurs éclairés… ce n'est plus -un ciel… naturel, cher étranger!</p> - -<p>—Mais… la nuit, à la clarté des astres, -au chant du rossignol, vous pouvez oublier…</p> - -<p>—C'est que, murmura Daphnis, d'interminables -rais électriques, partis du polygone, -traversent l'ombre de leurs immenses -balais de brouillard clair: cela -modifie, à chaque instant, la clarté des -étoiles et frelate la belle lueur lunaire sur -les bois!… La nuit n'est plus… naturelle.</p> - -<p>—Quant aux rossignols, soupira Chloé, -les sifflets continuels des trains de Melun -les ont épouvantés; ils ne chantent plus, -bel étranger!</p> - -<p>—Oh! jeunes gens! s'écria M. C**, -vous êtes, aussi, bien… pointilleux!—Si -vous aimez tant le <i>Naturel</i>, que ne vous -êtes-vous fixés au bord de la mer?… -comme jadis?… Le bruit des hautes -vagues… les jours d'orage…</p> - -<p>—La mer, cher étranger? dit Daphnis: -c'est que nous n'ignorons pas qu'un gros -câble en aniaise, d'un bout à l'autre, l'immensité -bien surfaite.—Il suffit, vous le -savez, d'y verser un ou deux barils d'huile -pour en apaiser les plus hautes vagues à -près d'une lieue de ronde. Quant aux -éclairs de ses «orages», du moment où, -du centre d'un cerf-volant, on peut les faire -descendre dans une bouteille,—la mer, -aujourd'hui, ne nous paraît plus si… naturelle.</p> - -<p>—En tout cas, dit M. C**, les montagnes -restent, pour les âmes élevées, un -séjour où le calme…</p> - -<p>—Les montagnes? répondit Daphnis, -lesquelles? Les Alpes, par exemple? Le -mont Cenis?… Avec son chemin de fer -qui le traverse, de part en part, comme un -rat,—et qui, de sa vapeur, enfume, comme -un fétide encensoir ambulant, les plateaux -jadis verdoyants et habitables?… Les -trains express parcourent, du haut en bas, -les montagnes, avec des roues à crans d'arrêt. -Ce n'est plus… naturel, ces montagnes-là!</p> - -<p>Il y eut un moment de silence.</p> - -<p>—Alors, reprit bientôt M. C**, résolu à -voir jusqu'où tiendraient les paradoxes de -ces deux élégiaques amants de la Nature, -alors, jeune homme, que comptez-vous -faire?</p> - -<p>—Mais… y renoncer! s'écria Daphnis: -suivre le mouvement! Et, pour vivre, -faire,—par exemple… de… la politique, -si vous voulez. Cela rapporte beaucoup.</p> - -<p>A ce propos, M. C** tressaillit et, réprimant -un éclat de rire, les regarda tous -deux.</p> - -<p>—Ah! dit-il; vraiment?… Et, si je ne -suis pas indiscret, que voudriez-vous être, -en politique, monsieur Daphnis?</p> - -<p>—Oh! dit tranquillement Chloé, toujours -d'une exquise voix doctorale et terre -à terre, puisque Daphnis représente, en -soi, le parti des ruraux mécontents, bel -étranger, je lui ai conseillé de se porter, à -tout hasard, en candidat exotique, dans la -circonscription la plus «arriérée» de ce -pays. Cela se trouve. Or, que faut-il, de -nos jours, aux yeux de la majorité des électeurs, -pour mériter la médaille législative? -Savoir se garder, tout d'abord, d'écrire—ou -d'avoir écrit—le moindre beau livre; -savoir se priver d'être doué, en aucun art, -d'un immense talent; affecter de mépriser -comme frivole tout ce qui touche aux productions -de pure Intelligence: c'est-à-dire -n'en parler jamais qu'avec un sourire protecteur, -distrait et placide; savoir, habilement, -donner de soi l'impression d'une -saine médiocrité; pouvoir tuer le temps, -chaque jour, entre trois cents collègues, -soit à voter de commande,—soit à se -prouver, les uns aux autres, que l'on n'est, -au fond, que de moroses hâbleurs, dénués, -sauf rares exceptions, de tout désintéressement;—et, -le soir, en mâchonnant -un cure-dents, regarder la foule, d'un -œil atone, en murmurant: «Bah! Tout -s'arrange! tout s'arrange!» Voilà, n'est-il -pas vrai, les préalables conditions requises -pour être jugé possible.—Une fois élu, -l'on éprouve neuf mille francs d'appointements -(et le reste), car on ne se paye pas -de mots, à la Chambre!—l'on s'appelle -l'«Etat»… et l'on décerne, entre temps, -un ou deux brillants bureaux de tabac à sa -chère petite Chloé!… Tout cela n'est pas -inepte, je trouve: c'est un <i>métier</i> facile. -Pourquoi n'essaierais-tu pas, Daphnis?</p> - -<p>—Eh! dit Daphnis, je ne dis pas non. -C'est une question de frais d'affiches et de -démarches dont l'on pourrait, à la rigueur, -surmonter l'écœurement.—Après tout, -s'il ne s'agissait que d'avoir une «opinion» -pour enlever la chose,—tenez, cher étranger, -mettons-les toutes en votre chapeau -rond—et tirez au hasard!—Vous devez -avoir la main heureuse, je sens cela; vous -amenez la meilleure d'entre elles, je parie,—celle -qui sera, comme on dit, l'épingle -du jeu.—D'ailleurs, m'est avis -que si, plus tard, une autre me devenait -plus plaisante, me souriait davantage,—peuh! -au taux où elles sont, en cette -époque, pour ce qu'elles pèsent et produisent, -je ne me donnerais même pas la -peine d'en changer.—Les «opinions», -en ce siècle, ne sont plus… naturelles, -voyez-vous.</p> - -<p>M. C**, en homme affable, en esprit -éclairé, condescendit à sourire de ces innocents -paradoxes qu'excusait, à ses yeux, -l'âge de ces précoces originaux.</p> - -<p>—Au fait, monsieur Daphnis, dit-il, -vous pourriez représenter le parti du Cynisme-loyal, -et, à ce titre, réunir bien des -suffrages.</p> - -<p>—Sans compter, reprit Chloé, que—si -je dois en croire, bel étranger, le bout -du journal qui enveloppait le fromage, ce -matin,—plusieurs localités chercheraient -à faire équilibre (en inventant <i>quelqu'un</i> -jusqu'à présent d'introuvable) à la gênante -influence de certain «général» devenu -l'engouement public, le député à la mode, -et dont la politique…</p> - -<p>—Un <i>général</i>, dites-vous, Chloé?… -interrompit Daphnis avec étonnement:—un -général… qui fait de la politique… et -qui est député… Ce n'est donc pas un -général… naturel?</p> - -<p>—Non! dit M. C**, plus grave malgré -lui, cette fois.—Mais, concluons, mes -jeunes amis. Votre franchise d'adolescents -un peu bizarres, mais aimables, a gagné -ma sympathie, et je dois, à mon tour, me -faire connaître. Je suis l'actuel chef de l'Etat -français, dont vous me semblez de trop -ironiques citoyens;—et je prends bonne -note, monsieur Daphnis, de votre prochaine -candidature.</p> - -<p>Entr'ouvrant son frac, M. C** laissa voir, -entre son gilet et sa belle chemise blanche, -empesée et rectangulaire, cette aune de -large ruban de moire rouge qui va si bien -à ses portraits et qui ne laisse aucun doute -sur les augustes fonctions de qui le porte: -cela remplace la couronne, sans choquer.</p> - -<p>—Tiens! le roi! s'écrièrent, à la fois, -Daphnis et Chloé, se levant, pleins de stupeur -et de vague respect.</p> - -<p>—Jeunes gens, il n'y a plus de roi! dit, -avec froideur, M. C**; cependant, j'ai les -pouvoirs d'un roi… quoique…</p> - -<p>—J'entends! murmura Daphnis avec -une sorte de condoléance: vous n'êtes pas, -non plus, un roi… naturel?</p> - -<p>—J'ai, du moins, l'honneur de présider -une république naturelle! répondit (plus -sec) M. C**, en se levant.</p> - -<p>Daphnis toussa légèrement, à ces mots, -mais sans interrompre, par déférence, n'étant -pas encore «député».</p> - -<p>—Comme tel, ajouta M. C**, je vous -octroie,—en retour de votre hospitalité -gracieuse, et par exception,—licence -pleine et entière d'occuper,—sans être -inquiétés par nos gardes, et ceci durant les -vacances de l'exercice 1888,—ce val -désert, sis en l'une des principales forêts -de l'Etat.—Puissé-je, l'heure venue, vous -devenir plus utile, jeunes attardés d'une -légende, qu'hélas! le Progrès, je le vois, -surannise!…</p> - -<p>—Que béni soit le jour… commença -Daphnis.</p> - -<p>Et le «roi» salua les deux «bergers» -et se retira, d'un pas égal, entre les grands -arbres défunts, vers le vieux palais lointain,—laissant -le pseudo-couple de Longus -quelque peu saisi de l'aventure.</p> - -<p>Rentré en la royale demeure, où, provisoirement, -M. C** occupe, je crois, les appartements -de saint Louis (les moins inhabitables, -d'ailleurs, de cette bâtisse ancienne -qui n'a plus de raison d'être que -comme rendez-vous de chasse ou villégiature -pittoresque), l'honorable président -du régime actuel, en fumant un <i>vrai</i> cigare -dans l'oratoire du vainqueur d'Al-Mansourah, -de Taillebourg et de Saintes, -ne pouvait s'empêcher de reconnaître, en -soi-même, qu'au fond l'amour des choses -<i>trop</i> naturelles n'est plus qu'une sorte de -rêve des moins réalisables, bon à défrayer, -tout au plus, le verbiage des gens en retard,—et -que <span class="small">DAPHNIS</span> et <span class="small">CHLOÉ</span>, pour -mener, aujourd'hui, leur train du passé, -leur simple existence champêtre, pour se -nourrir, enfin, de <i>vrai</i> lait, de <i>vrai</i> pain, -de <i>vrai</i> beurre, de <i>vrai</i> fromage, de <i>vrai</i> -vin, dans de <i>vrais</i> bois, sous un <i>vrai</i> ciel, -en une <i>vraie</i> chaumière, et liés d'un amour -sans arrière-pensée, auraient dû commencer -par mettre leur dite chaumière -sur un pied d'environ vingt-cinq mille -livres de rente,—attendu que le premier -des bienfaits dont nous soyons, positivement, -redevables à la Science, est d'avoir -placé les choses simples essentielles et -«naturelles» de la vie, <span class="small">HORS DE LA PORTÉE -DES PAUVRES</span>.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch8">LE CHANT DU COQ</h2> - -<p class="noindent"><i>A Monsieur le Docteur Albert Robin.</i></p> - -<blockquote class="epi"> -<p lang="la" xml:lang="la">Et continuo, <i>cantavit -gallus</i>.</p> - -<p class="sign"><span class="small">EVANGILES</span>.</p> - -</blockquote> - -<p>Le château fortifié du préfet romain -Ponce Pilate était situé sur la pente -du Moria: celui du tétrarque Hérode -s'élevait, éblouissant, au milieu de jets -d'eaux vives et de portiques, sur le mont -Sion non loin des jardins de l'ancien Grand -Prêtre Annas, beau-père de ce «Joseph», -surnommé Caïphe, soixante-huitième successeur -d'Aaron, dont le lourd palais sacerdotal -se dressait, également, au faîte de -la ville de David.</p> - -<p>Or, le 13 du mois de nisan (14 avril) de -l'an de Rome 782 (an 33 et un <i>temps</i> de -J.-C.), un détachement de la cohorte d'occupation—savoir -cinq cent cinquante-cinq -hommes, prêtés au Grand Prêtre, en -cas de sédition populaire, par le préfet—cerna -silencieusement, sur les dix heures -et demie du soir, les abords montueux des -Oliviers.</p> - -<p>A l'entrée de ce sentier, que coupait, -plus haut, l'inégal ruisseau du Cédron, le -chef des piquiers du Temple, Hannalus<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> -causait, sans doute, avec les centurions; -il attendait ces agents d'Israël auxquels -seuls il devait faire livrer passage, en vue -de l'arrestation d'un factieux en vogue, de -ce magicien de Nazareth, du fameux -Jésus, que l'on savait s'être «réfugié» là, -cette nuit.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Quelques rabbins ont écrit <i>Ananus</i> (voyez -<i>Rouleaux des commentaires talmudiques du Consistoire -de Varsovie</i>, 1827).</p> -</div> -<p>Bientôt, sous le clair de lune pascal<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, apparut, -dévalant du faubourg d'Ophel, un -gros de policiers pourvus de bâtons, -d'épées et de cordes: ils étaient commandés -par les deux émissaires du Grand Conseil, -Achazias et Ananias—qu'assistait un -porte-lanterne, Malchus, homme de confiance -de Caïphe.—La troupe avait pour -guide le plus récent disciple de ce Jésus, -un homme originaire de cette petite ville -de Karioth, sise dans la tribu de Juda, sur -les bords de la mer Morte, à la limite occidentale -de Gomorrhe l'ensevelie—(bien -qu'il y eût aussi, aux frontières, un certain -autre bourg moabite, appelé Kérioth, -qui étageait ses quelques feux non loin de -l'étang du Dragon).</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> La Pâque juive ne pouvait être célébrée qu'à -la pleine lune:—ce qui annule, astronomiquement, -l'hypothèse de l'éclipse totale du soleil, -avancée par quelques-uns pour essayer de justifier -comme <i>naturelles</i> les Ténèbres prouvées du Vendredi-Saint.</p> -</div> -<p>L'homme en question était le seul disciple -<i>juif</i>; les onze autres étaient <i>galiléens</i>.</p> - -<p>Le Maître lui avait lavé les pieds avant -de consacrer la Pâque avec les disciples.</p> - -<p>Hannalus était ce même <i>sar</i>, ou chef, -des gardes préposés aux nocturnes inspections -des bâtiments du Temple. Quarante-deux -années plus tard, lors du sac de Jérusalem, -il fut traîné à Rome, chargé de -chaînes, malgré ses soixante-quinze ans, et -jeté aux pieds meurtriers de l'empereur -Claude. Pour Achazias et Ananias,—faux -témoins l'heure suivante,—le Talmud, -sans nul détour, les déclare «délateurs à -la solde du sanhédrin, comme ayant mission -d'épier les pas, actes et paroles de -Jésus». Quant à leur guide, son prophétique -surnom signifie, en araméen, en syriaque -et en samaritain, non seulement -son lieu de naissance, mais, selon qu'on le -prononce, il veut également dire l'<i>Usurier</i>, -l'<i>Homme de mensonge</i>, le <i>Trahisseur</i>, la -<i>Mauvaise récompense</i><a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>, le <i>Ceinture de -cuir</i> (porte-bourse), et, surtout, <i>Le Pendu</i>: -le surnom résume la destinée.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Ou, plutôt: «C'est là sa récompense.» -(S. Jérôme.)</p> -</div> -<p>Le groupe, donc, redescendit peu après, -emmenant un homme de très haute taille, -dont les mains étaient liées. Jésus, en -effet, était d'une stature fort élevée entre -celles des humains,—car, lors de la Découverte -de la Vraie Croix par l'impératrice -sainte Hélène<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, l'on mesura l'intervalle -entre les trous creusés par les clous -des mains, ainsi que la distance entre -ceux des pieds et le point d'intersection -central des deux traverses: ces traces attestaient -un patient d'une grandeur corporelle -pouvant dépasser six pieds modernes.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Voir la <i>Vie de sainte Hélène: Invention de la -Sainte Croix</i>, et les auteurs sacrés qui ont traité -du Bois de la Croix: (S. Bernard, S. Chrysostome), -etc.—Voir aussi Ernest Hello, <i>Physionomies -de Saints</i>.—Et <i>La Bonne Nouvelle de Notre-Seigneur -Jésus-Christ</i>, tome V. (Publiée par -Bray et Retaux. Auteur anonyme.)</p> -</div> -<p>Les légionnaires du préside Ponce Pilate -escortèrent l'escouade et le divin Prisonnier -jusqu'à l'opulente demeure d'Annas, -puis regagnèrent le fort Antonia. -L'ancien Grand Prêtre, n'ayant plus qualité -pour statuer, dut renvoyer la cause devant -le Sénat des soixante-dix, que présidait -son gendre;—ce collège, au mépris -encore de la Loi, venait de s'assembler -sous les lampes de minuit chez Caïphe, -dans la salle du Conseil.</p> - -<p>—La Loi!… ne prescrivait-elle pas, -aussi, que le Pontificat majeur ne pouvait -être conféré qu'à vie?… Ah! qu'importait? -Aujourd'hui, les Docteurs, sciemment oublieux -du texte éternel, déposaient et remplaçaient, -parfois dans le même semestre, -au souffle d'influences de toute nature, les -Grands Prêtres de Dieu.—De là l'ironie -sombre de l'évangéliste saint Jean: «Caïphe -était Grand Prêtre <i>cette année-là</i><a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Voir le docteur Sepp, <i>Vie de Jésus</i>, tome III.</p> -</div> -<p>Or, Simon-Pierre et saint Jean, depuis -les Oliviers, avaient suivi, dans les illicites -détours de cette marche, ceux qui s'étaient -saisis du Fils de l'Homme. A l'arrivée au -tribunal de Sion, l'évangéliste, qui était -connu chez le Grand Prêtre, pria, par -trouble, la gardienne du portail de laisser -Simon-Pierre pénétrer dans la tour carrée -ou atrium du Palais; puis, y quittant -l'apôtre, courut prévenir Marie, la Vierge -veuve, chez qui devait s'être rendu saint -Jacques, fils de Cléophas, frère de saint -Joseph; saint Jacques était l'un de ces orphelins -recueillis, selon la Loi, sous le -toit de leur oncle défunt, et qui, élevés -avec Jésus, presque, même, de son âge, -furent appelés, depuis, ses <i>frères</i> d'après -la coutume juive.—A dater de cette -heure-là, saint Jean ne quitta plus la -Sainte Mère,—qui, onze heures plus tard, -devait devenir la sienne.</p> - -<p>Au centre des portiques, en face des degrés -de marbre jauni qui conduisaient au -porche de cèdre de cette salle du premier -étage où fut «jugé» le Sauveur, les gens -de Caïphe, mêlés de gardiens, de soldats -juifs, se trouvaient assis ou groupés, autour -d'un épais brasier de charbon, car, en -Orient, les nuits d'avril distillent de malsaines -bruines, de glaciales rosées;—Pierre -vint aussi parmi eux se chauffer;—ceci -d'instinct, les pensées confuses, déconcertées, -le regard trouble: la flamme -éclairait sa face… Il considérait cette -porte fermée.</p> - -<p>Et de l'au-delà de cette porte, il entendait—l'on -entendait dans l'atrium—les -rumeurs, les sonores vociférations de -l'assemblée. Les prêtres de la Chambre-Inférieure, -déclarés uniquement aptes aux -sacrifices, excitaient les satellites du Seuil -à frapper Celui… qu'ils accusaient;—les -Scribes,—docteurs de la Loi,—ne parlaient, -avec des clameurs et d'obligatoires -grincements de dents, que d'appliquer -cette Loi—qu'ils enfreignaient à cet instant -même, puisque le Nasi, souverain -juge pouvant seul décréter la mort, n'avait -pas été convoqué, par défiance;—les Anciens, -enfin, les Archiprêtres de la -Chambre-Haute, créatures d'Annas (qui, -dérision! avait fait nommer successivement -Grands Prêtres ses cinq enfants, -sans compter, même, ce gendre), imposaient -silence à Joseph de Haramathaïm -et au pharisien Nicodémas (en hébreu, -Bonaï ben Goriôn), bien que le Gamaliel -d'alors, tenant tête au <i>sagan</i> Annas, -exigeât la libre défense.</p> - -<p>Tout à coup, sur l'interrogat précis de -Caïphe, l'on entendit la réponse éternelle: -«Vous <span class="small">L'AVEZ</span> DIT!» Elle tomba, tranquille, -dans le grand silence.—Puis, -aussitôt, les cris: «A mort<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>!…» -et le bruissement des vêtements déchirés<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Car il <i>fallait</i> que, cette nuit même, la condamnation -fût prononcée par le dernier sanhédrin -d'Israël.—Le <i>mois</i>, le <i>jour</i>, l'<i>heure même</i>, du sacrifice, -n'étaient-ils pas prédits depuis bien longtemps?—Le -<i>mois</i>?… On peut lire dans le traite -du Talmud, <i>Rosch Haschana</i> (fol. 14, vers 2): «Ce -fut au mois de nisan qu'Israël, autrefois, fut délivré -de l'Egypte); <i>de même, au mois de nisan, il -sera de nouveau délivré</i>.»—Le <i>Jour</i>?… On peut -lire dans le livre du rabbin Nephtâli intitulé <i>Emeck -Hamméleck</i> (fol. 141, ch. <span class="small">XXXII</span>, verset 2): «Nous -avons une tradition <i>précise</i> qui nous enseigne que -la Rédemption s'accomplira <i>la veille de la Pâque, -à l'entrée du Sabbat</i>.»—L'<i>Heure</i>?… Elle est -contenue dans le texte qui précède, puisque c'est -le vendredi,—14 de nisan toujours, cette année-là,—que -commençait, <i>à partir de notre troisième -heure</i>, le sabbat de la Pâque juive.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> S'autorisant d'un texte du Lévitique (XXI, -10), on a reproché au Grand Prêtre Caïphe d'avoir -transgressé la loi mosaïque en déchirant son vêtement.—Saint -Léon le Grand dit même, à ce sujet, -qu'il déchira <i>son honneur sacerdotal avec ses vêtements, -en oubliant la Loi qui les lui conférait</i>.—Il -y a, toutefois (au dire des rabbins), un texte du -Talmud qui prescrivait au Grand Prêtre, au cas -d'un sacrilège en Justice, de déchirer ses vêtements -<i>de bas en haut</i>:—et les sanhédrites de -haut en bas. Addition bien osée au texte formel -de Moïse.</p> -</div> -<p>Maintenant en cette cour du palais prédestiné, -autour du brasier, dont les -lueurs pâlissaient avec le petit jour,—à -quelques pas, sous cette porte terrible -qu'il regardait encore, Simon-Pierre, pour -se délivrer des questions dont le pressaient, -depuis quelques instants, servantes et soldats, -cherchant, enfin, à demeurer libre -et, par ainsi, pouvoir,—ô candeur de -l'homme!—<i>se rendre utile</i>(!!)—en était -arrivé, de la dénégation d'abord vénielle, -puis d'un reniement plus grave, à cette -éperdue parole: «Je jure que je ne connais -pas <i>cet homme</i>!»</p> - -<p>Et, en cet instant, selon la prophétie du -Sauveur, <i>le Coq chanta</i>.</p> - -<p>Longtemps après la destruction de Jérusalem, -au cours de l'un des premiers -siècles de l'Eglise, il s'éleva, paraît-il, au -sujet de <i>ces trois mots</i>,—s'il faut en croire -une tradition latine provenue de vieux -cloîtres,—une controverse des plus -étranges entre des Juifs de Rome et quelques -zélateurs chrétiens qui s'efforçaient -de les catéchiser.</p> - -<p>—Un <i>coq</i> chanta? dites-vous… -s'écrièrent les Juifs, avec des sourires;—ils -ignoraient donc notre Loi, ceux qui ont -écrit cela! Vous-mêmes, la connaissez-vous? -Sachez que l'on n'eût pas trouvé un -coq vivant dans tout Jérusalem. Celui qui -eût introduit, dans la cité de Sion, l'un, -vivant, de ces animaux,—surtout la veille -de ce jour de la Pâque où l'on immolait, -sur les parvis du Temple, des milliers -d'holocaustes,—eût encouru, comme sacrilège, -la lapidation. Car la Loi motivait -sa rigueur sur ceci, que le coq, prenant -sa vie sur les fumiers qu'il pique -et fouille de son bec, en fait sortir mille -impures bestioles que le vent des hauteurs -dissémine et qui peuvent, en se répandant—et -pullulant—par les airs, -aller altérer les viandes consacrées à Dieu. -Or, comme, de mémoire d'Israélite, aucune -mouche, même, ne vola jamais -autour de la chair des victimes expiatoires<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>, -comment croire un Evangile dicté, -selon vous, par l'Esprit-Saint,—et, cependant, -où nous relevons une aussi grossière -impossibilité!</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Rien d'étonnant que, par cette froide température -d'avril et à la hauteur du mont Moria, nulle -mouche ne se montrât dans les airs.</p> -</div> -<p>Cette objection, très inattendue, ayant -interdit quelque peu les chrétiens,—et, -ceux-ci réaffirmant, pour toute réponse, -l'infaillible vérité des Saints Livres,—l'on -fit venir, pour les confondre définitivement -sur ce point mystérieux, un rabbin -très âgé, depuis longtemps captif, dont -tous vénéraient la science profonde et l'intégrité.</p> - -<p>—Ah! répondit tristement le vieil exilé, -depuis la ruine de la maison de leurs -pères, les enfants d'Israël ont-ils donc -oublié les rites du service de la Maison du -Seigneur!… Quoi! <i>l'on n'eût pas trouvé</i>,—dites-vous, -<i>de coq vivant dans Jérusalem?</i> -Vous vous trompez! Il y en avait -<span class="small">UN</span>! Et c'est bien de celui-là que ce Jésus, -de Nazareth, doit avoir voulu parler,—puisque -ce texte précise «<span class="small">LE</span>» <span class="small">COQ</span>, et non -pas «<i>un</i>» coq. Vous oubliez le grand Coq -solitaire du Temple, le veilleur sacré, -nourri des grains que lui jetaient les -vierges, et dont la voix s'entendait au delà -du Jourdain. Son cri matinal, mêlé au -grondant fracas des portes de l'édifice -rouvertes à chaque aurore, retentissait -jusque dans Jéricho!… Plus sonore que -les sabliers, il annonçait les heures du soir -avec la ponctualité des étoiles!—Et la -fonction de cet oiseau, crieur exact des -instants du Ciel, était d'avertir le Préfet -du Temple et les lévites armés,—dont -ses appels dissipèrent souvent la somnolence,—du -quadruple moment des rondes -de nuit.</p> - -<p>C'était l'<span class="small">AVERTISSEUR</span>.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c large top4em">PROPOS D'AU DELA</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch9">L'ÉLU DES RÊVES</h2> - - -<p>En novembre 1887, le jeune poète -Alexis Dufrêne habitait, depuis peu -de jours, un garni de la rue de La Harpe, -au cinquième étage d'une très vieille maison -devenue logis d'étudiants.</p> - -<p>Ce soir-là, pour fêter ses vingt et un -ans, il avait réuni, devant un vaste bol de -punch, deux ex-compagnons de classes, à -peu près de son âge: le peintre J. Bréart -et le musicien Eusèbe Nédonchel.</p> - -<p>Les cigarettes avaient rendu nébuleux -l'air de la chambre, qu'assainissait, toutefois, -un bon feu clair. La causerie, assez -joyeuse d'abord, s'était aggravée aux approches -de minuit. L'on agitait, maintenant, -d'abstraites questions d'art, d'«esthétique»; -Alexis les écoutait, distraitement, -laissant dire, étant persuadé que -les artistes qui prennent le pli des théories -ne se destinent qu'à vieillir, évités, en -balbutiant, pour tout bien, des critiques -au moins négligeables. (Il dédaignait, -comme chose inutile, <i>même de le dire</i>, -attendu qu'il faut de la poussière sur les -routes,—bref, qu'au fond, chacun ne fait -que ce qu'il doit faire, et ne trouve que -ce qu'il a <span class="small">RÉELLEMENT</span> cherché.)</p> - -<p>Des bougies, sur la cheminée, éclairaient -la pièce. On entrevoyait, contre le chevet -du lit, une petite porte, sans doute condamnée -depuis longtemps… Presque -toutes les chambres d'hôtel ont de ces -communications. Celle-ci venait de s'entre-bâiller -toute seule depuis quelques -instants; la targette rouillée s'était détachée -d'elle-même, pendante encore à une -vis. On distinguait une faible lueur, au -joint des ais,—et, durant les accalmies -de la discussion, de rauques soupirs, anhélants -et pressés,—geints de l'au-delà de -cette porte,—parvenaient aux jeunes -causeurs.</p> - -<p>—Ah ça!—dit, à la longue, le peintre -Bréart, en baissant la voix,—qu'est-ce -qu'il y a là, de l'autre côté?</p> - -<p>—Si nous allions voir? murmura Nédonchel.</p> - -<p>Tous deux s'étaient levés; mais Alexis, -plus prompt, alla se poster contre le battant, -s'y adossa, les bras croisés, et, d'un -air de lyrisme calme, qui en imposa soudain -à ses deux amis:</p> - -<p>—<i>Ah! je le pressens et le devine, moi, -ce qu'il y a derrière cette porte!</i> s'écria-t-il.—<i>Certes, -ce doit être tel vieux roi de -quelque Etat perdu de l'Orient, un dépossédé -que les hasards de l'exil et la risée des -gens du siècle auront conduit en ce taudion. -Je songe qu'il est là, trônant sur un -lit de camp, les yeux pleins de mélancolie -et de fureur; auprès de lui gît quelque sacoche -remplie de diamants et d'or, et, pensif, -étreignant un sceptre emporté de nuit, -il se laisse indifféremment agoniser. De là -ces profonds soupirs!…—Eh bien! pourquoi -troubler sa suprême songerie? Je -pense que nous devons respecter sa solitude -auguste et visionnaire. Laissez-moi -m'endormir, fier d'un tel voisin! C'est là -de quoi rêver de beaux rêves.</i></p> - -<p>Bréart et Nédonchel avaient écouté, -bouche béante, ce discours. Revenus de -leur saisissement, ils se regardèrent, et, -rassurés par le placide sourire d'Alexis:</p> - -<p>—Non! s'écria Nédonchel, ma parole, -j'ai cru… qu'il parlait sérieusement!</p> - -<p>—J'en suis encore effaré moi-même, -ajouta J. Bréart;—mais, à présent, -soyons positifs.—Il faut aller voir! -Tiens? Entends-tu?… Quelqu'un de très -malade, à coup sûr! quelque pauvre -diable!</p> - -<p>—Hommes de peu de foi! répondit -Alexis Dufrêne en livrant passage après -un haussement d'épaules: Ah! vous -voulez <i>vérifier</i>? Vous voulez <i>voir</i>? Vous -voulez <i>de la réalité</i>?… Eh bien! allez!… -Seulement, retenez cela:—si vous franchissez -ce seuil, <i>vous n'aurez jamais de -talent</i>.</p> - -<p>Ce disant, il redescendit vers la cheminée, -s'assit en son fauteuil et se mit à tisonner.</p> - -<p>Eusèbe Nédonchel et J. Bréart, après -un hochement de tête, ouvrirent la porte -toute grande: elle donnait sur le dernier -coin de palier d'un étroit et misérable -escalier dit de service: en face d'eux, trois -degrés aboutissaient à l'huis à demi béant -d'un galetas—d'où provenaient la lueur -et les plaintifs soupirs.</p> - -<p>Ayant frappé sans réponse, ils entrèrent.</p> - -<p>En ce réduit mansardé, d'une fétidité -singulière, aux tuiles disjointes en leurs -plâtras, une veilleuse près de grésiller, -brillait, pauvre étoile, sur le rebord d'une -sorte d'âtre sans feu ni cendres.</p> - -<p>Une chaise dépaillée, une ombre de -table, une écuelle, sous un jour de souffrance, -dit à tabatière, creusé dans la toiture;—et -dans un enfoncement, au plus -sombre du bouge, un grabat sur lequel un -très vieux homme, en loques de mendiant, -à la face hébétée et blanche—en laquelle -transparaissait déjà la Tête de mort,—semblait -râler, les yeux fixes,—étreignant -en sa main droite pendante un crochet de -chiffonnier. C'était l'atroce misère, la veille -de la fosse commune. Rien à faire. L'heure -de délivrance allait tinter.</p> - -<p>Horrifiés à ce spectacle, les deux jeunes -gens reculèrent:—ayant tiré la porte, -sans une parole, ils rentrèrent chez Alexis, -les yeux agrandis et se bouchant le nez.</p> - -<p>—Un peu dédoré, ton monarque! murmura -bientôt J. Bréart.</p> - -<p>—Légèrement défraîchi, ton prince! -appuya Nédonchel.</p> - -<p>Ils lui retracèrent ce qu'ils avaient vu.</p> - -<p>Les ayant écoutés en silence, Alexis secoua, -de l'ongle de son petit doigt, la -cendre de sa cigarette.</p> - -<p>—Oui, dit-il avec un soupir: voilà; -c'est bien ce que je disais, vous n'aurez -jamais de talent.</p> - -<p>—Ah! mais, tu es absurde, à la fin! -s'écria Bréart. Comment! à deux pas d'un -mort, autant dire, tu fais le prophète en -chambre? Il s'agit bien de talent!</p> - -<p>—Et quel rapport? grommela Nédonchel.</p> - -<p>—Séparons-nous, il est tard! dit -Alexis. Je me charge de prévenir en bas -demain matin.</p> - -<p>On but un dernier verre; puis, après une -banale poignée de main, les deux juvéniles -artistes descendirent en se chuchotant -maints quolibets d'un ordre funèbre, à -l'adresse du poète et de son roi détrôné.</p> - -<p>Alexis écouta le heurt du portail. S'étant -approché de la fenêtre, il entendit -monter de la rue jusqu'à lui les rires, un -peu assombris toutefois, de J. Bréart et -de Nédonchel. Quand leurs pas et leurs -voix se furent perdus aux lointains, il -revint s'enfermer d'un tour de clef.</p> - -<p>—Les trouble-fête! les niais! murmura -le poète. De quelle utilité, pour ce moribond, -ces deux farceurs ont-ils été?… -D'aucune. C'était bien la peine de se moquer -de mon rêve, pour aller s'effrayer -d'une ombre, et revenir, du Réel, en se -bouchant le nez!… Voilà ce que c'est que -de n'avoir aucun talent!…—Au dédain -de cet Imaginaire, qui, seul, est réel <i>pour -tout artiste sachant commander à la vie de -s'y conformer</i>, ils ont préféré s'en remettre -à leurs sens en se figurant qu'on peut <i>voir -ce qu'il y a</i>!—Enfin, puisqu'ils m'ont -créé un «devoir»,—allons.</p> - -<p>Ce disant, il remplit un verre de punch, -en manière de cordial, pour l'offrir, s'il -en était temps encore, à son mystérieux -voisin. Puis, rouvrant la petite porte, il -entra dans le taudion.</p> - -<p>Sans hésiter, il s'approcha du malheureux, -et, se penchant, avec un accent d'intérêt -et de bonté:</p> - -<p>—Eh bien! <i>sire</i>, dit-il,—voyons, -voyons!… Cela ne va donc pas?</p> - -<p>A cette parole, le vieux Pauvre tressaillit -comme d'un frisson mortel;—mais, à -la stupeur d'Alexis, il trouva la force de -se soulever, de s'accouder, de regarder son -visiteur en silence, avec une froide solennité. -Le poète lui tendit le verre, qu'il repoussa -de son doigt.</p> - -<p>—Ah! c'est vous, jeune homme! articula -d'une voix très basse le vieillard à -demi expirant et entrecoupant ses paroles:—je -vous ai entendu. Là… je reconnais… -votre voix. Vous avez parlé—d'un -roi, d'un homme d'exil… Moi aussi… je -suis un songeur… J'ai passé ma vie en -rêves!… Vous m'avez fait du bien, tout à -l'heure… Vous m'avez fourni le dernier! -Les rêves!… C'est si beau… Mais… en -errant par les rues, toutes les nuits, dans -une capitale… on trouve parfois… de quoi -presque les réaliser!… L'habitude seule -fait qu'on dédaigne… cela!—Pourtant… -si l'on est sobre, attentif, bon placeur de -trouvailles… on devient… riche—avec -les années!… Regardez!</p> - -<p>Et, d'un pénible effort, du bout de son -crochet tranchant, qui sembla rayonner -comme un sceptre entre ses phalanges décharnées, -il fendit la toile de son grabat.</p> - -<p>Des billets, en liasses pressées, des -pierreries, des rouleaux d'or apparurent.</p> - -<p>A leur vue, il eut, au fond des yeux, -comme la brusque flamme d'une lampe -qui va s'éteindre.</p> - -<p>—Ah! que de fois… au petit matin… -rentrant ici… que de fois—en touchant, -en palpant ce trésor sur cette lamentable -paillasse, j'ai vécu des minutes merveilleuses!… -Pouvant incorporer mes rêves, -je les possédais comme réels…</p> - -<p>La mort oppressait l'effrayant pauvre: -il parut se hâter.</p> - -<p>—Puisque vous en êtes digne, je vous -fais mon héritier. Seulement, ne voyez -plus vos deux amis; ils s'appellent du temps -perdu.—Maintenant… au revoir!… Il y -a là près d'un demi million… Quand vous -m'aurez fermé les yeux, prenez cela, mon -fils!… et continuez mes rêves!…—Moi,—je… -m'éveille.</p> - -<p>Un tressaut le secoua; son corps se -raidit; il retomba rigide.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Aujourd'hui le poète Alexis Dufrêne, -ayant su quintupler en quelques mois son -héritage en opérations financières des plus -solides, habite dans l'Inde, en plein Népaul, -un château-palais, sis au centre d'une -propriété des <i>Mille et une Nuits</i>. Oublieux, -même de ses deux amis, il y mène une -existence de radjah.</p> - -<p>J. Bréart et Eusèbe Nédonchel sont toujours -à Paris. Tous deux, en nobles «esthéticiens», -s'attardent, chaque soir, au -fond de ces tavernes hantées de nos jeunes -écrivains futurs, auxquels ils s'efforcent, à -coups de théories, de démontrer «<i>qu'il -faut toujours voir les choses</i>… <span class="small">TELLES -QU'ELLES SONT</span>.»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch10">MAITRE PIED</h2> - -<p class="right"><i>A Monsieur Guy de Maupassant.</i></p> - - -<p>Bien résolu, cette fois, en vue de faire -fortune, à devenir ce que le monde -appelle un homme terre à terre, je sentis -le besoin d'un Mentor. Et quel choisir, -d'un conseil à la fois plus substantiel et -plus subtil, que l'ex-notaire de ma famille, -M<sup>e</sup> Pied, le juriste réputé le plus pratique -de Normandie?… Je me rappelais l'avoir -contemplé en des soirées de jadis, dans -cette grosse ville de province où mes inscriptions -prises furent suivies de si peu -d'exactitude au cours de droit;—j'évoquais -en pensée sa face froide aux lunettes d'or, -son regard toujours baigné d'une sage indifférence, -son menton de prognat, la matité -de sa parole précise, son flegme taciturne, -son front fuyant et pâle, et plus je -songeais, plus je sentais que sa consulte -me serait, dans l'espèce, d'un souverain -secours.</p> - -<p>Toutefois, une assez contrariante circonstance -tempérait quelque peu, je l'avoue, -l'élan qui me portait à rechercher son -intime et familière fréquentation:—les gazettes -de ces récents mois m'avaient appris -qu'il s'était fait condamner à perpétuité. -Mon ombrageux naturel m'induisant aux -désillusions trop promptes, la gravité de -cette soudaine mauvaise note, la qualité de -l'impair qu'elle supposait, auraient sensiblement -amoindri, je crois, l'estime—jusque-là -presque aveugle où je tenais la -supériorité pratique de M<sup>e</sup> Pied,—n'eussent -été deux détails du procès, lesquels -m'avaient donné à réfléchir:</p> - -<p>1<sup>o</sup> Le caractère—inexplicable chez lui, -selon moi, de son «crime»;</p> - -<p>2<sup>o</sup> Ce fait que, veuf et venant de céder -son étude au comptant depuis moins d'un -semestre, il était advenu qu'au cours des -assises, les plus retors de nos limiers judiciaires -avaient fini par s'avouer hors d'état -de lui découvrir la propriété d'une pièce -de cinq francs,—tellement il avait su -placer, à l'étranger, d'une façon secrète et -sûre, le large demi-million qu'on lui savait.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Ah! cette cause célèbre!… Comment, -au lu des débats, du réquisitoire et du verdict, -persister à me croire éveillé?… Il en -ressortait, en effet, l'énigmatique résumé -suivant.—En Bretagne, l'Avril passé, -M<sup>e</sup> Pied, par un hasard de villégiature, -s'était trouvé, depuis deux jours, l'hôte de -notre vieux et cher baron des Gauds-d'Argental, -un de ses plus anciens clients, un -ami. Le second soir, une discussion de -dessert s'étant élevée, Pied,—si réservé -d'habitude, avait tout d'un coup stupéfait -les convives en se révélant comme grand -mangeur de prêtres et de rois. On s'était -échauffé et, par instants, il avait donné à -ses auditeurs interdits l'impression d'un -Robespierre… Puis, il s'était retiré dans sa -chambre après avoir notifié pour le lendemain -matin son départ—devenu nécessaire -d'ailleurs… Or, en vérité, c'est ici que les -choses tournent à l'invraisemblable!… Au -milieu de la nuit, se relevant en sursaut, -Pied,—comme en proie à quelque maladive -crise de perversité, de frénésie rancunière, -de démence vindicative, <i>absolument inconcevable</i> -chez l'homme que tous avaient, jusqu'alors, -connu en lui,—s'était dirigé, -brandissant un flambeau, vers la grange -encombrée de fourrages qui attenait à -l'habitation.</p> - -<p>Des gens de ferme l'avaient <span class="small">VU METTRE -LE FEU</span>!—En un moment, la toiture éclata -sous les flammes.—Heureusement, la -proximité d'un puits réduisit le sinistre à -de simples pertes matérielles.—Sur des -rapports de témoins, la gendarmerie accourue -avait arrêté l'incendiaire.—A l'instruction, -M<sup>e</sup> Pied nia d'abord, jouant l'égarement, -puis excipa d'accès de somnambulisme -auxquels il était sujet.—Mais le -plus étrange fut son attitude aux assises, -où cyniquement il osa soutenir «<i>qu'après -tout, ce n'était pas un bien grand forfait -d'avoir porté la torche dans la pigeonnière -d'un sénile et arriéré talon rouge qui prétendait -imposer à son siècle des idées politiques -et religieuses déjà démodées sous -Louis le Gros</i>.»</p> - -<p>Cette sortie lui valut l'examen médical. -Les docteurs l'ayant déclaré pleinement -responsable et de sang-froid, le procès -suivit son cours.—Peuh! l'on s'attendait -à quelque trois ou cinq ans. Soudain, -voici qu'au moment du délibéré, le prévenu, -travaillé sans doute par une rechute, -se mit à fredonner ces vers,—de plus en -plus contradictoires non seulement avec -tout son passé, mais avec l'expression distraite -et sceptique de sa figure:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Oui, je voudrais sans Dieu ni maîtres,</div> -<div class="verse i1">Usant de légitimes droits,</div> -<div class="verse">Des boyaux du dernier des prêtres</div> -<div class="verse i1">Etrangler le dernier des rois.</div> -</div> - -<p>Pour le coup, les plus rassis de ses intimes -ébauchèrent une grimace: le défenseur, -abasourdi, réclama, devant l'évidente -<i>indisposition</i> de son client, l'indulgence de -la cour.—Vains efforts! Le jury breton, -composé de bien-pensants, sortit exaspéré -pour ne rentrer, une minute après, que -sur des conclusions entraînant l'application -du maximum,—et tout fut dit.</p> - -<p>Grâce à d'officielles influences, dont ses -secrets mandataires surent voiler les concussions, -il lui fut accordé, de haut lieu, -de subir jusqu'à nouvel ordre sa peine (et -ceci pour raisons de santé) en un pénitencier -du Centre—où les douceurs salariées -de l'infirmerie le reçurent:—depuis -quatre mois, il y attendait les amnisties -d'usage.</p> - -<p>Malgré l'arrêt glaçant qui sanctionnait -cette histoire, je persistais—fort de l'impression -laissée en mes esprits par son déconcertant -héros—à la trouver assez… -mystérieuse.</p> - -<p>Mais, à quoi bon, désormais, perdre le -temps à l'approfondir? Pied n'était plus -qu'un homme à la mer.</p> - -<p>L'essentiel était de savoir s'il avait recouvré, -dans le calme de sa captivité, son -fonds de mérite et de clairvoyance. Que -m'importait le reste? La détention lui -créant des loisirs, n'était-ce pas le moment -de l'aller sonder et d'en apprendre, si -possible, l'infaillible «<i>Sésame, ouvre-toi!</i>» -de la réussite, en affaires positives, le -«mot qui suffit» à se guider vers la Fortune?—M'étant -donc fait recommander -au ministre par une danseuse de mes -amies, j'obtins de celui-ci, pour le directeur -de la maison d'arrêt de C***, une lettre -à faire battre aux champs devant mon domestique; -et, sur les trois heures de relevée, -l'autre lundi, j'arrivai, valise au -poing, à C***. Une fois le seuil franchi de -son énorme prison, je remis ma lettre.—Le -directeur lui-même vint me prendre, -avec affabilité: on traversa les cours.—Dans -un angle du préau, cerné de massives -murailles, un poêle, entouré de bancs, -chauffait un abri de planches, un poste de -surveillants. Le directeur m'y conduisit et -m'y laissa seul, m'ayant prié d'attendre -que le détenu me fût amené.</p> - -<p>Bientôt parut, entre deux gardiens et -vêtu de la bure grise des prisonniers, l'ex-notaire. -Rien de changé, en sa rectiligne -personne!… Une fois seuls, nous nous -saluâmes; il m'indiqua l'un des bancs; je -m'assis, et, m'ayant imité, il m'offrit un -havane, en me disant:</p> - -<p>—Vous êtes le seul qui soyez venu me -visiter. En quoi puis-je vous être utile?</p> - -<p>Devant pareil accueil, et fort de mon -extrême jeunesse, je lui signifiai, sans ambages -ni détours, à cœur ouvert, ma soif -de conquérir une aisance dorée. Je lui -avouai la foi que la lucidité de ses vues en -affaires me suggérait toujours, et le grand -espoir que, malgré sa mésaventure, j'avais -fondé sur sa direction. Jusqu'à ce jour, -mes goûts intellectuels m'avaient entraîné -vers le culte des Lettres: écrire un beau -livre me semblait encore un moyen de me -créer une influence sociale et de parvenir, -par suite, à la dignité du pain viager, la -seule sérieuse en ce siècle… M'étais-je -fourvoyé? Devais-je continuer? et dans -quelle ligne?</p> - -<p>—Cela dépend, répondit-il.—Si votre -cerveau ne sécrète que du Beau convenu, -si vous êtes né bon démarqueur, doué -d'une <i>écriture</i> souple, d'une médiocrité… -distinguée… Au fait, avez-vous publié -quelque chose?</p> - -<p>Je tirai, de la poche de ma houppelande, -mon unique volume, un recueil de -vers intitulé: <i>Loisirs d'un Contribuable</i>.</p> - -<p>Il le prit et, sous l'horrible jour du préau, -se mit à le parcourir. Nous fumions en -silence. Au bout de cinq minutes, il me le -rendit avec une inoubliable expression de -dédaigneuse tristesse.</p> - -<p>—Le titre m'avait fait espérer mieux, -dit-il, et j'en déplore l'ironie. Ces pages -décèlent un souci constant de Beau pur,—et -de qualité désintéressée; on y sent frémir, -sous le voile de vos vingt-cinq ans, le -<i>Mens divinior</i>, le goût du rare, la recherche -d'intégrité dans l'expression, l'éclair -créateur.—Or, vous êtes pauvre; voici -donc votre inévitable avenir:—dilution -forcée de vous-même en menues productions -obligatoires, impossibilité d'écrire -œuvre vraie et puissante, mépris final de -tous et de vous-même; vieillesse précoce -et sans ressources; agonie sans les yeux -au ciel de vos «Confrères», grabat d'hôpital -ou de garni pour l'ultime soupir—et, -sauf la sépulture par souscription, la -probable fosse commune de tous les Mozart -du monde.—Puis, une statue, peut-être, -en un square, où votre ombre de bronze, -sempiternellement entourée de bonnes -d'enfants, semblera bénir le larbinisme -humain, dont les demi-sourires poursuivront -votre mémoire et dont vous aurez -été le dindon.</p> - -<p>A ces âcres paroles, je sentis une lueur -me passer dans les yeux.</p> - -<p>—Diantre! grommelai-je, mais… si -l'Art puissant, voyant et viril, conduit à -cette fin sombre,—et si la science pratique -de la vie conduit… où vous êtes,—que -choisir?</p> - -<p>Cette fois, Pied fit un haut-le-corps et son -visage glacé s'anima comme d'une surprise.</p> - -<p>—Quoi! s'écria-t-il,—vous n'avez rien -deviné, à mon sujet, de plus que les autres—et, -ce nonobstant, vous êtes venu ici -<i>d'instinct</i>?… Ma foi, cela mérite une confidence, -<i>rien, d'ailleurs, ne pouvant plus me -nuire</i>: Et, me regardant au blanc des yeux, -il reprit d'une voix plus basse:</p> - -<p>—Ainsi vous, qu'une… fée… a doté de -la faculté maîtresse, le flair, vous avez pu -supposer qu'un homme aussi pondéré que -moi pouvait s'être laissé entraîner à des… -absences?… Ah! poète! En quelle année -pensez-vous donc vivre? En 1452? En -1865?… Mais, nous mangeons un siècle -par an, ce jourd'hui, mon cher novateur!—et -vous êtes en retard.—Sachez-le -donc bien: de nos jours, ce n'est pas d'être -au bagne, même à perpétuité, qui compromet -l'avenir; ce serait bien plutôt d'avoir -écrit un livre empreint de <i>votre</i> genre de -Beau idéal. Cela, nul ne s'en relève,—le -monde pardonnant tout,—excepté l'âme. -Poète, je suis ici parce que je sais ce que -je veux et ce que je fais, et qu'ayant un -but fixe, je sais me conformer au meilleur -moyen de l'atteindre vite et d'un pas -infaillible. Je suis au bagne parce que,—chacun -ayant ses petites faiblesses,—j'ai -soif de considération vraie! officielle! cotée!</p> - -<p>«Certes il est d'autres façons de l'obtenir, -mais j'ai dû choisir la plus brève et la plus -sûre.—Oui, parce que j'ai soif du pouvoir -en un mot?—Vos prunelles se dilatent? -Voyons! un peu de calme: rappelez-vous, -et comparez. Socialement, qui étais-je -hier? J'étais maître Pied, ancien notaire, -trente mille francs de rente. Certes, c'était -fort bien déjà; mon nom m'ouvrait toutes -les portes; il est bref, terre à terre, témoigne -d'une race prudente et ne porte -ombrage à personne; il est donc bien évident -qu'aujourd'hui ce nom,—mis en -relief par un acte d'importance,—pouvait -me conduire à tout.</p> - -<p>«Mais quel acte accomplir? C'était là le -problème. A quel titre eussé-je brigué, par -exemple, les cinquante ou cent mille suffrages -qui poussent à la Chambre et, par -suite, si l'on sait son monde, au banc ministériel? -Remarquez bien qu'il me le -fallait banal, cet acte, ce moyen,—(car je -répugne à l'extraordinaire),—banal, mais -d'une valeur pratique, s'étayant sur des -précédents hors de conteste.</p> - -<p>«Eh bien, un très attentif examen des -affiches électorales de ces quinze dernières -années me convainquit, bientôt, de cette -vérité—devant l'évidence de laquelle -s'inclinerait M. de la Palisse,—qu'entre -les candidats dûment élus et validés, ceux -qui se bornèrent à faire valoir, sur les murailles, -les simples titres politiques (lesquels -en valent bien d'autres), <span class="small">D'ANCIENS FORÇATS, -D'INCENDIAIRES ET D'ÉCHAPPÉS DE BAGNE</span> (en -ajoutant «sous le feu des sentinelles», ce -qui, attestant la vigilance de l'Etat, n'est -jamais démenti) furent ceux qui,—j'en ai -la liste—obtinrent, pour la plupart, de -l'enthousiasme populaire, des ballots de -bulletins.</p> - -<p>«A cette découverte, je résolus de m'appeler -Pied… tenez, tout bonnement -comme on s'appelle Pyat.</p> - -<p>«En effet,—si l'on ne bute pas contre -un de ces cas d'engouement, où tout un -peuple vote quand même pour l'homme en -qui s'incarne l'idée du jour, et devant lesquels -il n'y a rien à faire,—ces titres à la -législature sont les plus irrésistibles aux -yeux des masses radicales,—pour peu, -surtout, qu'on les espace par des bouts de -phrase tels que: «martyr de la cause sociale, -ayant bravé le jury, insulté et nargué -les juges, fait acte d'homme «<i>à poigne</i>»; -et j'atteste qu'aucune capacité ne vaut ces -titres, et ne prévaudrait contre eux.—S'étant -raréfiés, toutefois, cette année, faute -de sérieux titulaires, celui qui, <span class="small">COMME MOI</span>, -peut les rénover, offre donc d'indiscutables -chances d'apparaître comme l'homme -attendu. Bref, mon évasion, dût-elle me -revenir à quelque cinquante mille francs, -l'affaire pour moi demeure excellente.</p> - -<p>«Ah! qu'il doit être amusant de faire -des lois—qui seront appliquées par ces -mêmes juges vous ayant condamné aux -travaux forcés!—Quand je pense à ce cher -baron d'Argental! M'a-t-il assez pris pour -le spectre rouge,—moi, qui, si je cédais à -l'enfantillage de me parquer dans une opinion, -serais, sans doute, Jérômiste! Un -jour, je lui dirai combien il m'en a coûté -d'accomplir le nécessaire sous son digne -toit… <i>Mais l'instant de mon «Vive la Pologne!…» -étant sonné, je devais tout sacrifier -à l'occasion.</i> Mon plan l'exigeait,—et -je me sens, ce soir, le but si bien en main, -qu'entre ce chausson de lisière, que j'achève, -et le portefeuille, je ne fais d'autre -différence que celle de la fleur au fruit.</p> - -<p>«Laissons cela. C'est assez parler de moi, -mon avenir étant magnifique et tout tracé. -Causons du vôtre. Maniez-moi, désormais, -de l'or et non des mots. Plus de Beau -idéal, plus d'Art, plus d'âme, plus de fumisteries!—ou -gare le grabat, la voirie, -et les bonnes d'enfants sous votre bronze.</p> - -<p>«Dès demain, louez-moi, dans Paris, -un bureau, trois chaises, un fauteuil, deux -bancs pour l'antichambre, un domestique -en livrée neutre et sévère, et que sur votre -porte soit clouée une large plaque de cuivre -avec ce mot: <span class="small">BANQUIER</span>. Ce titre est d'un si -intrinsèque prestige, il est à ce point magique, -voyez-vous, que si tel mendiant, tel -famélique loqueteux, osait l'inscrire au -fronton de son échoppe, le passant, qui -viendrait de lui jeter deux sous, lui confierait -peut-être sa fortune. La leçon subie -d'une faillite de quinze cents millions confiés -au premier venu n'est-elle pas oubliée -déjà? Les deux milliards qui viennent de -s'évaporer entre les deux Amériques ont-ils -appris quelque chose? Rien. Rien. Rien.</p> - -<p>«Pénétrez-vous de cette vérité, en y conformant -vos actes,—mais en criant au paradoxe, -si des clients vous la redisaient! -Vous n'avez point d'or? Feignez d'en manier! -L'or est comme les femmes, il vient -vite à qui s'en occupe toujours. Quant aux -«artistes», peignez-vous la tête de leur -souvenir.—Fuyez les humbles et les -tristes, et les Pauvres: ils sont contraires -à la lumière de l'or.</p> - -<p>«Bref, rappelez-vous chaque matin le -mot du vieux Laffitte mourant, et disant à -ses fils: «Comment j'ai fait pour gagner -mes millions?… <span class="sc">En ne fréquentant -jamais que des gens heureux!</span>» Sur ce, -bonsoir, jeune homme!… Une fois au -pouvoir exécutif, si je vois que vous avez -renoncé aux rêves et suivi mon conseil, -eh bien, en retour de votre confiance et de -votre visite, la veille de quelque conversion, -je vous ferai signe. C'est reçu.»</p> - -<p>Ce disant, Pied m'ayant salué, sortit.—Là-bas -deux surveillants le réintégrèrent -dans la prison.—Je m'enfuis.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Je dus m'aliter quelques jours à l'hôtel, -cet entretien m'ayant très fortement impressionné.</p> - -<p>De retour à Paris, ce 27 janvier 1889, -que vois-je sur tous les murs? Les affiches -électorales du citoyen Pied! Son évasion -officielle!… Ah! comme il fait valoir ses -titres! Quelles géniales fautes de français! -Son triomphe est assuré.—Et cette image -où, dans une barque, sous le feu des batteries -d'un fort lointain, le voici voguant vers -un soleil levant au ras des flots, ayant derrière -lui deux femmes en tuniques blanches, -l'une couronnée d'épis, l'autre tenant -un glaive!—Je cours bien vite aux urnes -voter pour lui, talonné de près, je l'espère, -par ceux les plus éclairés de mes lecteurs. -M<sup>e</sup> Pied n'a-t-il pas, sur tous les Honorables -qu'il a réellement égalés, l'immense -supériorité <i>d'avoir su, au moins, ce qu'il -faisait</i>?</p> - -<p>Mais, j'y songe! Pourvu que ce candidat -modèle ne se heurte pas, inopinément, -contre l'un de ces engouements de la foule -pour un inconnu qui passe…—engouements -mystérieux devant lesquels prévisions, -calculs, sentences, deviennent de la -fumée sous une rafale,—et qui semblent -allumer, tout à coup, au front de ce passant, -comme la lueur d'un destin<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>!</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Ici se terminait la première version de ce -conte; sur une copie postérieure, Villiers de l'Isle -Adam ajoutait les lignes suivantes:</p> - -<p>«Heureusement, je n'aperçois, sur les murs, -que les affiches d'un certain boulanger nommé -Jacques—et je ne présume pas que ce compétiteur -puisse l'emporter <i>sur un homme d'une -valeur aussi convenue</i> que notre digne et si clairvoyant -incendiaire.»</p> -</div> -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch11">L'AMOUR SUBLIME</h2> - - -<p>M. Evariste Rousseau-Latouche, député -de l'un de nos départements -les plus éclairés, siégeait au centre gauche -de notre Parlement.</p> - -<p>Au physique, c'était un de ces hommes -qui ont toujours eu l'air d'un oncle.</p> - -<p>Quarante-cinq ans, environ; l'encolure -un peu molle, résistante pourtant; la chair -des joues offrait quelques menues bouffissures, -l'âge ayant ses droits; mais il en -humectait chaque matin, de crèmes diverses, -la couperose. Le nez long et froid. -Les yeux grisâtres. La lèvre inférieure -franche, rouge, un peu épaisse: la supérieure -très fine et formant la ligne quatrième -de la carrure du menton. La voix -bien timbrée, précise. Brun encore, mais -ceci grâce à ces innocentes «applications» -de teinture qui sont de mode.</p> - -<p>C'était le type de l'homme de nos jours, -exempt de superstitions, ouvert à tous les -aspects de l'esprit, peu dupe des grands -mots, cubique en ses projets financiers, -industriels ou politiques.</p> - -<p>En 1876, il avait épousé mademoiselle -Frédérique d'Allepraine, la tutrice de cette -orpheline de dix-sept ans la lui ayant accordée -à cause de l'extérieur, à la fois sérieux -et engageant, de cet honnête homme;—et -puis les situations se convenaient…</p> - -<p>Rousseau-Latouche avait fait sa fortune -dans les lins. Il ne s'était enrichi que par -le travail—et, aussi, grâce à quelque peu -de savoir-faire,—sans parler de certaines -circonstances dont il est convenu que les -sots seuls négligent de profiter; tout le -monde l'estimait donc, de l'estime actuelle.</p> - -<p>Au moral, il avait les idées françaises -d'aujourd'hui, les idées, ayant cours,—excepté -en quelques négligeables esprits. -Ses convictions se résumaient en celles-ci:</p> - -<p>1<sup>o</sup> Qu'en fait de religions, tous les cultes -imaginables ayant eu leurs fervents et leurs -martyrs, le Christianisme, en ses nuances -diverses, ne devait plus être considéré -que comme un mode analogue de cette -«mysticité» qui s'efface d'elle-même—brume -traversée par le soleil levant de la -Science;</p> - -<p>2<sup>o</sup> Qu'en fait de politique, le régime royal -en France (et ailleurs), ayant fait son temps, -s'annule également, de soi-même;</p> - -<p>3<sup>o</sup> Qu'en fait de morale pratique, il faut, -tout bonnement, se laisser vivre selon les -règles salubres de l'honnêteté (ceci autant -que possible),—sans être hostile au Bien, -c'est-à-dire au Progrès;</p> - -<p>4<sup>o</sup> Qu'en fait d'attitude sociale, le mieux -est de laisser, en souriant, pérorer les -gens en retard, dont le cerveau n'est pas -d'une pondération calme et dont les derniers -groupes tendent à disparaître comme -les Peaux-Rouges.</p> - -<p>Bref, c'était un être éminemment sympathique, -ainsi que le sont, de nos jours, -presque tous ceux qui—les mains vides, -mais ouvertes—sont doués d'assez d'empire -sur eux-mêmes pour pouvoir prononcer, -non seulement sans rire, mais avec -une sincérité d'accent convaincante, le mot -<i>Fraternité</i>,—c'est-à-dire le mot le plus -lucratif de notre époque.</p> - -<p>Madame Rousseau-Latouche, née Frédérique -d'Allepraine, en tant que nature, -différait de son mari.</p> - -<p>C'était une personne atteinte d'âme,—un -être d'<i>au delà</i> joint à un être de terre. -Elle était d'un genre de beauté à la fois -grave, exquis et durable. Il ressortait de -sa personne une sympathie pénétrante, -mais qui humiliait un peu. Le regard chaste -et froid de ses yeux bleus éclairait, d'intérieurement, -sa transparente pâleur; et la -grâce de son affabilité charmait,—bien -qu'un peu glacée, à cause des gens dont le -sourire trop volontiers s'affine.</p> - -<p>En dépit des trente ans dont elle approchait, -elle pouvait inspirer les sentiments -d'un amour auguste, d'une passion noble -et profonde. Quelque surpris que fussent, -à sa vue, les visiteurs ou même les passants, -il était difficile de ne pas se sentir -moins qu'elle en sa présence,—et de ne -pas rendre hommage à la simplicité si -tranquillement élevée de cet être d'exception -perdu en un milieu d'individus affairés. -Dans les soirées elle semblait, malgré -son évidente bonne volonté, si étrangère -à son entourage, que les femmes la -déclaraient «supérieure» avec un demi-sourire -qui servait la transition pour parler -de choses plus gaies.</p> - -<p>Ses goûts étaient incompréhensibles, -extraordinaires. Ainsi, musicienne, elle -n'aimait exclusivement et sans jamais une -concession, que cette musique dont l'aile -porte les intelligences bien nées vers ces -régions suprêmes de l'Esprit qu'illumine la -persistante notion de Dieu,—d'une espérable -immortalité en cette incréée «Lumière» -où toute souffrance mortelle est -oubliée.</p> - -<p>Elle ne lisait que ces livres, si rares, où -vibre la spiritualité d'un style pur. Peu -mondaine, malgré les exigences de sa position, -c'était à peine si elle acceptait de -figurer en d'inévitables ou officielles fêtes. -Taciturne, elle préférait l'isolement, chez -elle, dans sa chambre, où sa manière de -tuer le temps consistait, le plus souvent, à -prier, en chrétienne simple, pénétrée d'espérance. -Privée d'enfants, ses meilleures -distractions étaient de porter, elle-même, -à des pauvres, quelque argent, des choses -utiles, ceci le plus possible, et en calculant -de son mieux ces dépenses; car Evariste, -sans précisément l'entraver ici, serrait devant -toutes exagérations, et non sans sagesse, -les cordons de la bourse.</p> - -<p>M. Rousseau-Latouche, en conservateur -sagace, en esprit éclectique, aux vues larges, -comprenant toutes les aberrations des -êtres non parvenus encore à sa sérénité -intellectuelle, non seulement trouvait très -excusable, en sa chère Frédérique, cette -«mysticité» qu'il qualifiait de féminine, -mais, secrètement, n'en était point fâché. -Ceci pour plusieurs motifs concluants.</p> - -<p>D'abord, parce que, si ce genre de goûts -témoignait, en elle, d'une race «noble», -le mieux est, aujourd'hui, d'absoudre, avec -une indulgence discrète (une déférence, -même), ces particularités d'atavisme destinées -à s'atténuer avec les générations. -On ne peut extirper, sans danger, ces -espèces de taches de naissance,—qui, -d'ailleurs, donnent du piquant à une -femme. Puis,—tout en reconnaissant, en -soi-même, la fondamentale frivolité de -pareilles inclinations, on doit ne pas oublier -qu'en de certains milieux influents -encore, et dont les préjugés sont par conséquent -ménageables, on peut être fier, négligemment, -de laisser constater, en sa -femme, ces travers sacrés, flatteurs même, -et qu'ainsi l'on utilise. C'est une parure -distinguée.</p> - -<p>Ensuite, cela présente—en attendant -qu'il soit trouvé mieux—des garanties -d'honnêteté conjugale des plus appréciables, -aux yeux surtout d'un homme -d'Etat, absorbé par des labeurs d'affaires, -de législature, etc.,—qui, enfin, «n'a -pas le temps» de veiller avec soin sur son -foyer. En somme donc, ces diverses tendances -d'un tempérament imaginatif constituant, -à son estime, en sa chère femme, -une sorte de préservatif organique, une -égide naturelle contre les nombreuses -tentations si fréquentes de l'existence moderne, -Evariste,—bien qu'hostile, en -principe, à leur essence,—avait fait, en -bon opportuniste, la part du feu. Que lui -importait, après tout? Ne vivons-nous pas -en un siècle de pensée libre? Eh bien! du -moment où cela non seulement ne le gênait -pas, mais—redisons-le—lui pouvait -être utile, flatteur même, entre -temps, pourquoi ce clairvoyant époux eût-il -risqué sa quiétude, en essayant, sans -profit, de guérir sa femme de cette maladie -incurable et natale qu'on appelle l'âme?… -Tout pesé, ce vice de conformation ne -lui semblait pas absolument rédhibitoire.</p> - -<p>Presque toute l'année, les Rousseau-Latouche -habitaient leur belle maison de -l'avenue des Ternes. L'été, aux vacances -de la Chambre, Evariste emmenait sa -femme en une délicieuse maison de campagne, -aux environ de Sceaux. Comme on -n'y recevait pas, les soirées étaient, parfois, -un peu longues; mais on se levait -de meilleure heure. Un peu de solitude, -cela retrempe et rassoit l'esprit.</p> - -<p>De grands jardins, un bouquet de bois, -de belles attenances, entouraient cette propriété -d'agrément. N'étant pas insensible -aux charmes de la nature, M. Rousseau-Latouche, -le matin, vers sept heures, en veston -de coutil à boutonnière enrubannée -et le chef abrité d'un panama contre les -feux de l'aurore, ne se refusait pas, tout -comme un simple mortel, à parcourir, le -sécateur officiel en main, ses allées bordurées -de rosiers, d'arbres fruitiers et de -melonnières. Puis, jusqu'à l'heure du déjeuner, -il s'enfermait en son cabinet, y -dépouillait sa correspondance, lisait, en -ses journaux, les échos du jour, et songeait -mûrement à des projets de loi—qu'il -s'efforçait même de trouver urgents, étant -un homme de bonne volonté.</p> - -<p>Pendant la journée, madame s'occupait -des nécessiteux que le curé de la localité -lui avait recommandés:—ce qui, avec un -peu de musique et de lecture, suffisait à -combler les six semaines que l'on passait -en cet exil.</p> - -<p>Vers la fin de juillet, l'an dernier, les -Rousseau-Latouche reçurent, à l'improviste, -la visite exceptionnelle d'un jeune -parent venu de Jumièges, la vieille ville, -et venu pour voir Paris—sans autre motif. -Peut-être s'y fixerait-il, selon des circonstances—si -difficiles à prévoir aujourd'hui.</p> - -<p>M. Bénédict d'Allepraine se trouvait -être le cousin germain de Frédérique. Il -était plus jeune qu'elle d'environ six années. -Ils avaient joué ensemble, autrefois, -chez leurs parents; et, sans s'être revus -depuis l'adolescence, ils avaient toujours -trouvé, dans leurs lettres de relations, -entre famille, un mot aimable les rappelant -l'un à l'autre. C'était un jeune -homme assez beau, peu parleur, d'une -douceur tout à fait grave et charmante, -de grande distinction d'esprit et de manières -parfaites, bien que M. Rousseau-Latouche -les trouvât (mais avec sympathie) -un peu «provinciales».</p> - -<p>Or, par une coïncidence vraiment singulière, -étant surtout donnée la rareté de -ces sortes de caractères, la nature intellectuelle -de Bénédict d'Allepraine se trouvait -être pareille à celle de Frédérique. -Oui, le tour essentiellement pensif de son -esprit l'avait malheureusement conduit à -certain dédain des choses terre à terre et -à l'amour exclusif des choses d'en haut: -ceci au point que sa fortune, bien que des -plus modestes, lui suffisait, et qu'il ne s'ingéniait -en rien pour l'augmenter, ce qui -confinait à l'imprévoyance.</p> - -<p>Ce n'était pas qu'il fût né poète; il l'était -plutôt <i>devenu</i>, par un ensemble de raisonnements -logiques et, disons-le tout bas, -des plus solides, à la vue de toutes les -feuilles sèches dont se payent, jusqu'à la -mort, la plupart des individus soi-disant -positifs. S'il acceptait de «croire» un peu -par force, aux réalités relatives dont nous -relevons tous, bon ou mal gré nous, c'était -avec un enjouement qui laissait deviner -la mince estime qu'il professait pour la -tyrannie bien momentanée de ces choses. -Bref, il s'était, de très bonne heure—et -ceci grâce à des instincts natals—détaché -de bien des ambitions, de bien des désirs, -et ne reconnaissait, pour méritant le titre -de sérieux, que ce qui correspondait aux -goûts sagement divins de son âme.</p> - -<p>Hâtons-nous d'ajouter que, dans ses -relations, c'était un cœur d'une droiture -excessive, incapable d'un adultère, d'une -lâcheté, d'une indélicatesse, et que cette -qualité, comme le rayon d'une étoile, -transparaissait de sa personne. Quelque -réfractaire qu'il se jugeât quant à l'action -violente, s'il eût découvert, au monde, -telle belle cause à défendre qui ne fût illusoire -qu'à, demi, certes il se fût donné -la peine d'être ce que les passants appellent -un homme, et de façon, même, probablement, -à démontrer, sans ostentation, -le néant, l'incapacité de ceux qui l'eussent -raillé sur les nuages de ses idées généreuses; -mais, cette belle cause, il ne l'entrevoyait -guère au milieu du farouche -conflit d'intérêts qui, de nos jours, étouffe -d'avance, sous le ridicule et le dédain, tout -effort tenté vers quoi que ce soit d'élevé, de -désintéressé, de digne d'être.—S'isolant -donc en soi-même, avec une grande mélancolie, -c'était comme s'il se fût fait naturaliser -d'un autre monde.</p> - -<p>Bénédict reçut un accueil amical chez -les Rousseau-Latouche; on s'ennuyait, -parfois; ce jeune homme représentait, au -moins pour Evariste, quelques heures -plus agréables, une distraction. Puis, il -était de la famille, M. d'Allepraine dut -céder à l'invitation formelle de passer les -vacances avec eux.</p> - -<p>En quelques jours, Frédérique et Bénédict, -s'étant reconnus <i>du même pays</i>, se -mirent, naturellement, à s'aimer d'un -amour idéal, aussi chaste que profond, -et que sa candeur même légitimait presque -absolument. Certes ils n'étaient pas sans -tristesse; mais leur sentiment était plus -haut que ce qui leur causait cette tristesse.—Oh! -cependant, ne pas s'être épousés! -Quel éternel soupir! Quel morne serrement -de cœur!</p> - -<p>L'épreuve était lourde.—Sans doute ils -expiaient quelque ancestral crime! Il fallait -subir, sans faiblesse, la douleur que -Dieu leur accordait, douleur si rude qu'ils -pouvaient se croire des élus.</p> - -<p>Rousseau-Latouche, en homme de tact, -s'aperçut très vite de ce nébuleux sentiment -dont leurs organismes moins équilibrés -que le sien, les rendaient victimes. -Comment l'eussent-ils dissimulé? C'était -lisible en leur innocence même—en la -réserve qu'ils se témoignaient.</p> - -<p>Evariste,—nous l'avons donné à entendre,—était -un de ces hommes qui s'expliquent -les choses sans jamais s'emporter, -son calme énergique lui conférant le don -d'<i>étiqueter</i> toujours, d'une manière sérielle, -un fait quelconque, sans l'isoler de son -ambiance,—et, par conséquent, de le -dominer, en l'utilisant même, s'il se pouvait,—dans -la mesure du convenable, -bien entendu.</p> - -<p>Si donc son premier mouvement, instinctif, -immédiat, fut de congédier Bénédict -sous un prétexte poli, le second fut -tout autre, après réflexion:—toute autre!</p> - -<p>Étant données, en effet, ces deux natures -«phénoménales», il fallait bien se -garder, au contraire, de renforcer, en le -contrecarrant, en ayant même l'air de le -remarquer, cette sorte d'«angélisme» -futile, ce cousinage idéal dont il redevait à -lui-même de dédaigner d'être jaloux, du -moment où il en tenait solidement l'objet -réel. Leur honnêteté, qu'il sentait impeccable, -le garantissait. Dès lors, il ne pouvait -qu'être flatté, dans sa vanité d'homme -de quarante-cinq ans, d'avoir pour femme -une personne, qu'un jeune homme aimait—et -aimerait—<i>en vain</i>! La <i>qualité</i> de -leur inclination réciproque, il la comprenait -exactement. C'était une sorte d'affectif, -de morbide et vague penchant, éclos -de trop mystiques aspirations et sans plus -de consistance matérielle que le vertige -résulté d'un duo de musique allemande, -chanté avec une exagération de laisser-aller. -Il lui suffirait, à lui, Rousseau-Latouche, -d'un peu de circonspection pour -circonscrire ce prétendu «amour» dans -ces mêmes nuages d'où il émanait, et paralyser, -d'avance, en lui, toutes échappées -vers nos pâles mais importantes réalités. -Il était bon de temporiser. Rien d'alarmant, -en cette fumée juvénile, qui se -dégageait—d'un couple de cerveaux -ébriolés par une manière de tour de valse,—dans -l'azur, et qui se disséminerait de -soi-même au vent des désillusions de -chaque jour.</p> - -<p>Tous deux étaient, à n'en pas douter, -d'une intégrité de conscience aussi évidente -que la transparence du cristal de -roche; ils étaient incapables d'un abus de -confiance, d'une déshonnête chute en nos -grossièretés sensuelles,—enfin d'un adultère, -pourvu, bien entendu, que le Hasard -ne vînt pas les tenter outre mesure. Son -mariage leur était aussi désespérant que -sacré,—car leur nature était de prendre -au sérieux ces sortes de choses au point -qu'ils eussent rougi de s'embrasser en cachette -comme d'une insulte mutuelle! Dès -lors, tous deux ne méritaient, au fond—(avec -son estime!)—qu'un doux sourire. -Il était l'homme,—eux étaient des enfants,—des -«bébés» ivres d'intangible!—Conclusion: -la ligne de conduite que lui -dictaient la plus élémentaire prudence et -le sentiment de sa rationnelle supériorité, -devait être de fermer les yeux, de ne rien -brusquer, de laisser, enfin, s'user, faute -d'aliment physique, ce platonique «amour» -qui,—supposait-il,—si nulle absolvable -occasion, nulle circonstance… irrésistible… -ne leur était offerte, pour ainsi <i>de force</i>, -n'avait rien de vraiment sérieux,—et -qu'au surplus les souffles hivernaux de la -rentrée à Paris (en admettant, par impossible, -qu'il durât jusque-là) dissiperaient -comme un mirage. Il n'en resterait entre -eux trois qu'un innocent souvenir de villégiature,—agréable, -même, à tout prendre.</p> - -<p>Cependant, les soirs,—dans les promenades -aux jardins,—au déjeuner, au -dîner, surtout dans le salon, lorsqu'on s'y -attardait en causerie,—quelle que fût la -retenue froide qu'ils se témoignaient, Frédérique -et Bénédict semblaient se complaire -à ne parler que d'«idéalités» de -<i>surexistence par delà le trépas</i>, d'unions -futures, de nuptiales fusions célestes,—ou -de choses d'un art très élevé,—choses -qui, pour M. Rousseau-Latouche, n'étaient, -au fond, que des rêveries, des jeux -d'esprit, du clinquant.</p> - -<p>En vain cherchait-il, de temps à autre, -à ramener la conversation sur un terrain -plus solide,—le terrain politique par -exemple:—on l'écoutait, certes, avec la -déférence qui lui était due; mais, s'il -s'agissait de lui répondre, on ne pouvait -que se reconnaître trop peu versés en ces -questions graves, et aussi d'une intelligence -trop insuffisamment pratique, pour -se permettre de risquer un avis en cette -matière.—De sorte que, par d'insensibles -fissures, la conversation glissait entre les -mains (cependant bien serrées) du conversateur, -et s'enfuyait en rêves mystiques. -Bref, ils avaient l'air de fiancés que séparait -un tuteur opiniâtre, et qui, à force -d'ennuis, devenus insoucieux de se posséder -sur la terre, faisaient, naïvement, leurs -malles devant lui, Rousseau-Latouche, -député du centre, pour les sphères éthérées.</p> - -<p>C'était l'absurde s'installant dans la vie -réelle.</p> - -<p>Ceci dura quinze longs jours, au cours -desquels Evariste, tout en n'ayant qu'à se -louer de sa femme et de Bénédict au point -de vue des convenances, en était tout -doucement arrivé à se sentir comme <i>étranger</i> -chez lui. Il ne pouvait s'expliquer ce -phénomène, trouvant au-dessous de sa dignité -de prendre au sérieux l'impalpable. -Bien souvent il avait eu, de nouveau, la -violente démangeaison de congédier Bénédict,—poliment, -mais en ayant soin -d'isoler Frédérique de cette scène d'adieux -qui, présumait-il, ne se fût point terminée -sans tiédeur. Et toujours le motif qui -l'avait maintenu dans l'espèce de neutralité -modérée dont il avait préféré l'option -dès le principe, n'était autre que la dédaigneuse -pitié qu'il ressentait, disons-nous, -pour cet immatériel amour, et qu'il eût eu -l'air de reconnaître, comme <span class="small">VALABLE</span>, en -s'effarouchant. Oui, c'était un homme trop -soucieux de sa dignité morale pour accéder -à cette concession risible.</p> - -<p>A de certains moments, il en venait à -<i>regretter</i> de ne pouvoir, vraiment, leur -adresser aucun reproche, fondé sur la moindre -inconséquence de leur part. C'est -qu'il avait affaire non pas à des amoureux -de la vie, mais à des amants de la Vie. A -la fin, ceci l'énerva jusqu'à refroidir -l'amour que Frédérique lui avait inspiré -si longtemps. Les êtres <i>trop</i> équilibrés ne -pardonnent pas volontiers l'âme, lorsque, -par des riens inintelligibles pour eux (mais -très sensibles), elle les humilie de son inviolable -présence. L'âme prend, alors, à -leurs yeux, les proportions d'un grief: et, -même amoureux, cela les dégoûte bientôt -de tout corps affligé de cette infirmité.</p> - -<p>C'est pourquoi l'idée vint à Evariste,—l'idée -étrange et cependant <i>naturelle</i>!—de -les humilier à son tour, de leur montrer, -de leur <span class="small">PROUVER</span> qu'ils étaient, «au -fond», des êtres de chair et d'os comme -lui, et comme «tout le monde»!… Et -que, sous les dehors de leurs belles -phrases, plus ou moins redondantes, mais -aussi creuses qu'idéales, se cachaient les -sens purement <i>humains</i> d'une passion <i>très -banale</i>!… Et que ce n'était pas la peine -de le prendre de si haut avec les choses -terrestres, quand après tout l'on n'en faisait -fi qu'en paroles!</p> - -<p>Il se mit donc—sans trop se rendre -compte de la vilenie compassée d'un tel -procédé—à leur tendre des pièges! à les -laisser seuls, aux jardins, par exemple,—alors -qu'il les observait de loin, muni -d'une forte jumelle marine.—(Oh! certes, -dès le premier baiser, par exemple, il serait -survenu, et leur eût, en souriant, fait -constater leur hypocrite faiblesse!)… Malheureusement -pour lui, Frédérique et Bénédict -ne donnèrent, en ces occasions, aucune -prise à ses remontrances, ne réalisèrent -pas son singulier <i>espoir</i>. Ils se parlèrent -peu, et se séparèrent bientôt, sans -affectation, par simple convenance. Frédérique -devant aller rendre ses visites à des -pauvres, Bénédict lui remettait un peu -d'or, pour l'aider en ces futilités toutes féminines. -De là les quelques paroles entre -eux échangées. Evariste les trouvait au -moins imbéciles.</p> - -<p>Le fait est qu'aux yeux d'un jeune -homme ordinaire, de ce que l'on appelle -un Parisien, Bénédict eût passé pour un -simple sot et Frédérique pour une coquette -s'amusant d'un provincial. Rien de -plus. Cependant le lien qui les unissait, -pour vague qu'il fût, était, positivement, -plus solide que… s'ils eussent été coupables. -Evariste, qui tout d'abord s'était épuisé, -en manifestations tendres, pour Frédérique -(la sentant comme s'échapper), avait -renoncé à la lutte devant le dévoué sourire -de sa femme. Il semblait n'en être plus, à -présent, que le propriétaire; une dédaigneuse -aversion pour cette malheureuse -insensée s'aigrissait en son raisonnable -cœur centre-gauche. Cette énigmatique -passion que Bénédict et Frédérique paraissaient -n'éprouver que sous condition -perpétuelle d'un sublime Futur, il finissait -par la reconnaître pour la plus vivace de -toutes, pour l'indéracinable, celle sur quoi -s'émoussent tous les sarcasmes. Il sonda -le mal d'un coup d'œil: le divorce était -l'unique issue!—Il fallait le rendre inévitable, -le <i>forcer</i>,—car Frédérique, en -bonne chrétienne, s'y fût refusée à l'amiable, -le divorce étant défendu.—L'indifférente -résignation qu'elle avait mise à -supporter les cauteleuses tendresses de -son mari le prouvait d'avance, outre mesure, -et celui-ci ne s'illusionnait pas à cet -égard.</p> - -<p>En ces conjectures, le mieux d'en finir -était le plus tôt: la situation devenant intolérable.</p> - -<p>L'épisode avait duré cinq semaines; -c'était trop! Il en avait par-dessus les -oreilles! Ayant négligé, à force de souci, -ses lotions normales de teinture, sa barbe -et ses cheveux étaient <i>devenus</i> réellement -gris. Il fallait agir sans le moindre retard, -car l'excellent homme comptait se marier -en toute hâte, aussitôt, s'il se pouvait, -après le prononcé du Tribunal.</p> - -<p>Soudainement, il annonça donc le prochain -retour à Paris, et simula,—comme -dans les romans et pièces de théâtre les plus -rudimentaires,—un départ de deux ou -trois jours: il allait, disait-il, jeter un coup -d'œil sur l'état de son hôtel en l'avenue -des Ternes.</p> - -<p>M. Rousseau-Latouche avait, tout justement, -pour ami d'enfance, non point le -commissaire de police de Sceaux, mais un -commissaire de police des environs, qu'il -avait fait nommer à ce poste.</p> - -<p>Il alla donc le trouver et s'ouvrit à lui, -ne lui taisant rien, lui précisant les choses -telles qu'elles étaient, avec une clarté -d'élocution dont il manquait à la Chambre, -mais qu'il trouvait quand il s'agissait d'élucider -ses affaires personnelles.—Tout fut -raconté à dîner, en tête à tête.</p> - -<p>Il fallut du temps, quelques heures, -pour que le commissaire se rendît un -compte exact de la situation, qu'il finit par -entrevoir, à la longue, grâce à la sagacité -spéciale qui est inhérente à cette profession.</p> - -<p>On arriva donc, en tapinois, le <i>lendemain</i> -«du départ», afin de ne rien brusquer, -d'endormir tous soupçons. Deux -heures après le dernier train du soir, on -pénétra dans la maison, grâce aux clefs -doubles d'Evariste, dont toutes les mesures -étaient prises.</p> - -<p>Il faisait une nuit d'automne, superbe, -douce, bien étoilée.</p> - -<p>On monta l'escalier, sans faire le moindre -bruit. Il était près d'une heure du matin: -le point capital était de les surprendre -comme on dit, <i lang="la" xml:lang="la">flagrante delicto</i>.</p> - -<p>La porte du salon n'était pas fermée, on -parlait à l'intérieur. Le commissaire, avec -des précautions extrêmes, ouvrit sans que -la serrure grinçât. Quel spectacle écœurant -s'offrit alors, à leurs yeux hagards!</p> - -<p>Les deux amants, le dos tourné à la porte, -et chacun les mains jointes sur le balcon -d'une fenêtre ouverte, aussi bien vêtus -qu'en plein midi, contemplaient, l'un vers -l'autre, l'auguste nuit de lumière, avec des -regards d'espérance, et récitaient ensemble, -à l'unisson, leur prière du soir, d'une voix -lente, mais dont la terrible simplicité d'accent -semblait devoir glacer le sourire des -gens les plus éclairés.</p> - -<p>A ce tableau, M. Rousseau-Latouche demeura -comme saisi d'une sorte d'hébétement -grave: sur le moment, il eut, même, -comme un vertige et craignit pour sa raison!—Son -ami, le froid commissaire de -police, reçut, entre ses bras, cet homme -d'Etat chancelant, et d'un ton de commisération -profonde lui dit alors naïvement à -l'oreille ce peu de mots:</p> - -<p>—Pauvre ami! Pas <span class="small">MÊME</span>… <i>trompé</i>!…</p> - -<p>La légende nous affirme (hâtons-nous de -l'ajouter) qu'il se servit d'une expression -plus technique, chère à Molière.</p> - -<p>Le fait est que pour l'honorable M. Rousseau-Latouche, -ç'avait été jouer de malheur -d'être tombé sur deux êtres aussi… <i>intraitables</i>!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch12">LE MEILLEUR AMOUR</h2> - - -<p>Entre les êtres destinés non pas au -bonheur convenu, mais au réel -bonheur, nous devons compter un jeune -Breton nommé Guilhem Kerlis. On peut -dire qu'il naquit sous une étoile heureuse, -et que peu d'hommes, en leur amour, -furent plus favorisés que lui. Cependant, -combien simple fut son histoire!</p> - -<p>Ce fut en 1882, à la brune d'un beau soir -de septembre, qu'Yvaine et Guilhem se -rencontrèrent dans la campagne de Rennes, -près d'une barrière de prairie. Yvaine, fort -jolie, avait seize ans; c'était la fille unique -d'une métayère presque pauvre; elles -habitaient le gros bourg de Boisfleury, -près de la ville.</p> - -<p>Ce soir-là, suivie de deux génisses et -d'une demi-douzaine de brebis, tout son -troupeau, elle rentrait.</p> - -<p>Guilhem, beau gars de dix-huit ans, était -le fils d'un garde-chasse du baron de Quélern: -il rentrait aussi, son gibier en gibecière. -Tous deux, s'étant regardés, s'étonnèrent -de ne pas s'être vus plus tôt, car le -bourg n'était pas à plus de deux lieues de -la chaumière du garde. Autour d'eux, les -champs de luzerne, les avoines fauchées, -encore mêlées de fleurs, et, venues du lointain, -les senteurs des bois embaumaient -l'air vespéral. Ils se dirent quelques paroles.</p> - -<p>Yvaine offrit à Guilhem des bluets qu'elle -avait au corsage. Guilhem lui fit présent -d'une belle perdrix rouge, et l'on se sépara -sur un rendez-vous que la jeune fille -accorda sans hésiter, car on avait parlé -mariage—et Guilhem, tout de suite, lui -avait plu.</p> - -<p>Ils se revirent le lendemain, non loin de -Boisfleury, dans un sentier que l'automne -parsemait déjà de feuilles dorées;—ce fut -la main dans la main qu'ils échangèrent -de naïves confidences, sans même penser -qu'ils s'aimaient.—Puis, tous les jours, -jusqu'à la fin d'octobre, Guilhem la revit, -se passionnant pour elle.</p> - -<p>C'était un grave cœur plein de croyances, -dont les sentiments étaient à la fois purs, -ardents et stables. Yvaine était joueuse, -engageante et d'un babil d'oiseau; peut-être -un peu trop rieuse. Ils se fiancèrent -avec d'innocents baisers, de doux projets -de ménage.</p> - -<p>Et c'était une longue étreinte silencieuse, -lorsqu'ils se quittaient.</p> - -<p>Comme Guilhem avait gardé son secret, -même pour son père, le vieux garde attribuait -l'air nouvellement soucieux de son -fils aux seules approches du moment de la -conscription—ce qui entrait pour une -part, aussi, dans la vérité.—L'ancien sergent -lui donnait, à souper, des conseils -pour réussir au régiment.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Le primitif Guilhem aimait donc avec -ferveur, avec foi—sans remarquer qu'Yvaine, -étant seulement très jolie, mais sans -une lueur de beauté, ne pouvait être qu'incapable -de sentiments bien solides.</p> - -<p>Amoureuse, peut-être; amante, sa nature -s'y refusait. Certes, elle se fût peu défendue, -s'il eût voulu, d'avance, en obtenir -des privautés conjugales plus sérieuses -que des baisers et des étreintes; mais, en -ce croyant, une sorte d'effroi de ternir sa -fiancée maîtrisait la fièvre des désirs, l'emportement -de la passion, de tels entraînements, -trop oublieux de l'honneur, sentaient -le sacrilège, et ceci les réfrénait. -Yvaine, de tempérament plus frivole, regrettait, -au fond de ses idées, qu'il eût si -fort cette qualité du respect;—et même -son inclination pour lui s'en attiédit un -peu. Elle avait envie de rire, parfois, de -ce trop grave amour—qu'elle comprenait -à l'étourdie, et selon d'étroites sensations; -bref, elle eût bien préféré que -Guilhem fût «plus amusant»; mais un -mari (se disait-elle), ce doit sans doute -être comme cela, <i>d'abord</i>.</p> - -<p>Au moment des adieux, quand Guilhem -tomba au service militaire, elle ressentait -pour lui plutôt de l'amitié que de l'amour. -Cependant, ils échangèrent la bague; elle -l'attendrait. Cinq ans de fidélité! N'était-ce -pas compter sur un rêve que d'y croire, -l'ayant bien regardée? Pourtant l'idée ne -vint même pas à Guilhem qu'elle pût -manquer à sa parole.</p> - -<p>Le matin de son départ, au moment de -s'éloigner vers la ville, il lui dit, la tenant -embrassée: «Va, je reviendrai sous-lieutenant, -avec la croix.—Ah! mon Guilhem, -lui répondit-elle (avec un accent si sincère -qu'elle en fut dupe elle-même sur le moment), -si tu te faisais tuer à la guerre, je -te jure que je me ferais religieuse!» Il eut -un tressaillement: c'était la promesse inespérée! -Dans un élan de tendresse profonde, -il lui ferma les paupières d'un long baiser… -C'était scellé! Ils étaient mari et -femme. On s'écrirait toutes les semaines.—La -vérité, c'est qu'Yvaine l'avait entrevu -en uniforme d'officier, ce qui l'avait -transportée. Ils se séparèrent, les yeux en -pleurs, n'ayant l'un de l'autre qu'une petite -photographie, tirée par un artiste de passage, -au prix d'un franc.</p> - -<p>Guilhem fut incorporé dans les chasseurs -d'Afrique et dirigé sur la province -d'Alger.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Les premières lettres furent pour tous -deux une joie charmante, presque aussi -douce que les premiers rendez-vous. L'éloignement -avait rendu Guilhem, pour la -jeune fille, une sorte de «chose défendue» -dont on la privait, et qu'elle désirait par -cela même.</p> - -<p>Puis, il y avait le devoir, maintenant -qu'on s'était bien promis l'un à l'autre.</p> - -<p>En six mois, cependant, les pâlissements -de l'absence altérèrent un peu la constance -déjà longue d'Yvaine. Elle soupirait et -s'ennuyait de cette monotonie, de cette -solitude. Sa parole jurée lui pesait parfois -comme une chaîne. Elle en était revenue à -l'amitié. Ses lettres, sa seule distraction, -demeuraient toutefois les mêmes, ayant -pris le pli des phrases tendres. Celles de -Guilhem témoignaient qu'il ne vivait de -plus en plus que d'elle—et d'espoir. -Mais quatre ans et demi encore!… Naïve, -elle bâillait, parfois, en y songeant. Sur -ces entrefaites, le père de Guilhem, le -vieux garde Kerlis, mourut, laissant un -pécule des plus modestes, que Guilhem -plaça, par correspondance, pour jusqu'à -son retour.</p> - -<p>Cette présence, qui avait gêné la mère -et la fille, ayant disparu, celles-ci respirèrent -plus à l'aise. La mère Blein, des -plus accortes et jolie encore, devint de -mœurs un peu libres.</p> - -<p>Si bien qu'un jour, moins de dix mois -après le départ de Guilhem, il arriva -comme si un absurde coup de vent eût -passé tout à coup.</p> - -<p>Yvaine, en effet, par un soir de fête de -village, s'en laissa dire par un jeune élève -de marine, venu en congé, qui la séduisit -à l'improviste et dut, après deux jours, la -laisser seule.</p> - -<p>Elle comprit alors trop tard qu'elle avait -commis, <i>en riant trop</i>, l'irréparable.—Allons, -c'était fini! Que faire? S'étourdir? -Elle sentit que la vie allait l'entraîner.</p> - -<p>Un mois après, à Rennes, elle avait un -amant, qui l'installa, sans luxe d'ailleurs. -Bientôt, devenue fille galante, elle mena -l'existence de gros plaisirs qu'offre la province -aux personnes désireuses de «s'amuser».</p> - -<p>Cependant, par une féminine bizarrerie, -elle avait gardé, au fond du cœur, un faible -pour le passé lointain qu'elle avait trahi si -follement. Les lettres douces et réchauffantes -qu'elle recevait toujours formaient -un tel contraste avec le ton dont les -«autres» lui parlaient!… Ne sachant -d'elle que ce qu'elle lui en apprenait, le -soldat continuait, là-bas, de la respecter et -de la chérir. Il est des soupirs qui éclairent: -elle l'appréciait davantage, à présent!… -De sorte que, sans bien se rendre -compte de ce qu'elle osait, elle lui répondait -avec la candeur d'autrefois, qu'elle -retrouvait en lui écrivant—lui laissant -croire, par un jeu triste et pour gagner du -temps, qu'elle était toujours celle qu'il -avait connue.</p> - -<p>Se savoir aimée de vrai, cela lui faisait -du bien. Comment y renoncer? Pourquoi -le rendre si vite malheureux? Ne saurait-il -pas toujours assez tôt? Elle devait s'efforcer -de faire durer l'illusion de Guilhem -jusqu'à la fin, s'il était possible. «Il a -encore trois années!» se disait-elle;—et -cela l'enhardissait. Et puis, elle ne pouvait -s'en empêcher. C'était son seul et poignant -bonheur.—«Tant mieux, s'il vient -me tuer, quand il apprendra mon inconduite!… -pensait-elle. Soyons <i>heureux</i> -d'ici là!»—Ce qui ne l'empêchait pas, -lancée comme elle était, de continuer, dans -les intervalles, son train de fille qui s'étourdit -et se donne «du bon temps» avec -les étudiants et les officiers.</p> - -<p>Tout à coup, plus de lettres. C'était la -cinquième année, aux premiers mois seulement.</p> - -<p>Ce silence brusque la remplit d'une angoisse -violente. Saurait-il? A-t-il appris? -Elle en fut d'autant plus consternée qu'au -moment où ce silence compta plusieurs -semaines, elle se trouvait à l'hospice, officiellement -soignée, pour un mal abominable, -gagné au cours de sa vie joyeuse, et qui -la défigurait. Voici ce qui s'était passé:</p> - -<p>Une fois incorporé dans son escadron, -Guilhem, fort de son grave amour et sûr de -sa fiancée, s'était bientôt fait remarquer -comme soldat solide, studieux, exemplaire. -Il lui semblait, chaque jour, qu'il gagnait -Yvaine et leur bonheur futur. De là, sa -conduite irréprochable. Ne vivant que des -lettres qu'il recevait de France, et qui lui -remplissaient le cœur, Yvaine était là, pour -lui! L'absence la multipliait, sous le beau -ciel oriental, et la mélancolie du désir l'y -faisait apparaître encore plus charmante, -plus délicieuse que dans les champs bretons. -La joie, certaine pour lui, de l'avoir -pour femme,—il l'éprouvait ainsi, d'avance, -et chaque jour l'en rapprochait.</p> - -<p>Lorsqu'il passa maréchal des logis avec -la médaille militaire, son fier contentement -se doubla de l'écrire à sa digne et -chère petite femme!… Ah! comme, en -son être, les mots foi, patrie, honneur, -foyer, conservaient toutes leurs vibrations -virginales,—grâce à ce pur sentiment -qu'il avait emporté du pays!… Au point -d'inaltérable confiance où il était parvenu, -Guilhem, en lisant les phrases où parfois -un mot trouble eût dû l'étonner, faisait la -demande et la réponse—et justifiait tout.</p> - -<p>Étant supposé qu'il eût soudainement -appris de quelqu'un la réalité et qu'à -force de preuves l'évidence eût fait chanceler -sa foi, quel noir dégoût, quel poison, -quelle horreur de vivre! Quel effondrement! -Certes, celui qui lui eût fourni ces -preuves, sous prétexte «d'être dans le -vrai», n'eût-il pas été, dans son zèle aussi -niais que maudissable, bien moins un -ami qu'un meurtrier? Les braves lettres -de son honnête et sainte petite Yvaine, -n'était-ce pas pour lui le réel bonheur au -milieu de cette séparation forcée, mais -saturée d'espérance, qui était, au fond, la -plus grande chance de sa vie? N'était-ce -pas même le seul bonheur possible, entre -eux, que cette ombre?</p> - -<p>En admettant que son numéro l'eût -exempté du service et qu'il eût épousé, -là-bas, son Yvaine, quelle différence! -Après les ivresses brèves, lorsqu'il se serait -aperçu de la futile, oisive, inconsistante, -coquette et dangereuse nature de -sa femme, que de pleurs secrets il eût -versés, lui qui ne pouvait concevoir que -sacré le foyer conjugal!…</p> - -<p>Quel ennui bientôt! quelle vieillesse -redoutable! quelle solitude à deux, si -toutefois une légèreté de sa femme n'eût -pas amené quelque tragique dénouement!</p> - -<p>Eh bien! au lieu de ce résultat <i>positif</i> -du bonheur soi-disant réalisé, sa bonne -étoile d'homme prédestiné à n'être que -<i>réellement</i> heureux l'avait comblé de ces -quatre ans et demi de félicité sans nuage, -faite d'espoir bien fondé, d'absence illusoire, -de réconfortants souvenirs chaque -jour revécus! Et cela grâce à la duplicité -mêlée d'effroi, grâce, enfin, à la duplicité -pardonnable de celle qu'il ne pouvait soupçonner!… -<i>Pardonnable?</i> avons-nous dit. -Certes, comment, en effet, juger «coupables» -ou «innocentes» ces sortes de -natures?</p> - -<p>Autant prétendre les alouettes criminelles -parce qu'elles ne peuvent résister -au miroir!</p> - -<p>Et si l'on objecte que ce bonheur n'était -que le fruit d'un mensonge, nous répondrons: -cela prouve que, pour ceux qui en -sont dignes, un Dieu fait toujours naître -le bien du mal. D'ailleurs, dans ce bas -monde, quel est le bonheur qui, au fond, -ne tient pas à quelque mensonge?</p> - -<p>Une nuit, aux premiers mois de cette -cinquième année, Guilhem fut réveillé -par le clairon. C'était une révolte d'Arabes. -Il sauta en selle; on chargea.</p> - -<p>L'escarmouche fut chaude; mais, moins -d'une heure après, le mouvement séditieux -était réprimé.</p> - -<p>Comme l'on revenait au campement, -sous la clarté des étoiles, deux ou trois -coups de feu lointains, attardés, retentirent; -des balles sifflèrent—et, soudain, -se glissant du milieu des alfas, entre les -chevaux, une ombre passa. Sans doute -quelque fuyard tenant à venger un mort.</p> - -<p>En effleurant le maréchal des logis, et -comme celui-ci levait son sabre, l'Arabe -étendit son flissah. De bas en haut, l'arme -traversa la poitrine de Guilhem, qui s'inclina, -mourant, sur l'encolure de son cheval, -pendant que l'indigène disparaissait sous -une étendue de dattiers, au long de la route.</p> - -<p>On l'étendit sur une civière; mais il fit -signe de s'arrêter; il n'arriverait pas vivant. -C'était fini.</p> - -<p>La pleine lune, au grand ciel africain, -éclairait le groupe militaire.</p> - -<p>Le voyant, d'instants en instants, s'éteindre, -tous ceux qui l'entouraient, l'estimaient -et l'aimaient, sentaient leurs yeux -se mouiller et le contemplaient, tête nue.</p> - -<p>Il tira de sa poitrine la petite photographie -de la fiancée vénérée, qu'il ne devait -plus revoir, <i>mais qui lui avait juré, s'il était -tué à la guerre, de se consacrer à Dieu</i>.</p> - -<p>Puis, comme le réel bonheur ne peut -se trouver, ici-bas, <i>qu'en soi-même</i>, et que, -par miracle, sa foi l'avait protégé contre -tout scandale extérieur, emportant ses -nobles et pures croyances préservées, il fit -le signe de la croix. Alors, le visage -rayonnant d'une joie extatique, tranquille, -nuptiale, et touchant de ses lèvres l'image -de sa chère et sainte femme, il expira doucement, -d'un air d'élu.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch13">LES FILLES DE MILTON</h2> - - -<p>La jeune fille, tout à coup, soulevant un -peu les paupières, et sans qu'un -autre mouvement dérangeât son attitude, -regarda très fixement, avec des yeux pénétrés -d'une douce et poignante mélancolie, -puis d'une voix languissante:</p> - -<p>—Ma mère, enfin, lorsqu'un homme -devenu débile et d'un esprit fatigué, d'une -intraitable humeur, n'est plus en état -d'être utile aux siens ni à personne, lorsque -sa sénile vanité dont la suffisance fait -sourire les passants, paraît s'augmenter -aux approches d'une seconde enfance,—est-ce -donc une criminelle prière que de -demander à Dieu… de lui faire miséricorde… -jusqu'à le rappeler le plus tôt -possible vers la lumière… vers la vie éternelle?</p> - -<p>La vieille femme, sans répondre, détourna -la tête avec un frisson.</p> - -<p>—C'est qu'en vérité me viennent des -songeries… dangereuses! continua Déborah -Milton, de cette même voix douce, -claire et traînante, et que je me contiens -mal de m'enfuir d'ici, parfois—pour -bientôt revenir vous porter secours, ma -mère! vous offrir du feu et du pain! -Qu'importe le prix dont je les aurais payés!</p> - -<p>—Tais-toi, Dieu le défend! Gagner le -salut par la foi, dans l'épreuve, et ne -murmurer jamais: voilà tout ce qu'il faut.</p> - -<p>—Mais… j'ai vingt ans, moi! Tu l'oublies -peut-être un peu, mère.</p> - -<p>—Demain… tu auras mon âge. Tu verras… -si tu y parviens.</p> - -<p>—Ce soir n'est pas demain.</p> - -<p>—Tais-toi.</p> - -<p>Un silence.</p> - -<p>—Tu es belle. Tu épouseras quelque -jeune seigneur… espère, ma fille.</p> - -<p>A cette parole, Déborah Milton se leva -froidement et se tint debout, glacée et sévère.</p> - -<p>—Un jeune seigneur! Ah! je ne veux -pas rire entre ces murs couleur de sang! -Quel d'entre eux voudrait pour femme de -la fille d'un vieux rimeur sans pain, qui -vota pour la mort de son roi? Je n'espère -pas même… un pauvre ministre de Dieu… -que le péril d'encourir la froideur du dernier -des sujets de Charles II détournerait -de ma main…</p> - -<p>—Ton père a fait son devoir selon sa -conscience!</p> - -<p>—Les hommes austères devraient se -passer d'enfants! murmura la jeune fille.</p> - -<p>—Déborah!… tu es cruelle pour d'autres -que pour lui!</p> - -<p>—Oh! pardon, ma mère!</p> - -<p>Elle frappa de son poing léger la table nue.</p> - -<p>—C'est qu'aussi, à la fin, c'est horrible, -cela! Toujours des rêves!… des cieux!… -des anges, des démons qui ressemblent à -des formes de nuages! Le ton dont ils -parlent tout harnachés de leurs grelots de -rimes sonores, fait douter de la réalité -qu'ils représentent: elle se tait, l'agissante -réalité. C'était bien la peine de devenir -aveugle, pour voir au fond de l'obscurité -éternelle passer tant de creux fantômes. -La foi se nie dans une phrase trop bien -cadencée, et qui attire l'attention sur elle -en détournant l'esprit de ce qu'elle énonce. -On dit: «Je crois!» et c'est fini. Peindre -le ciel et l'enfer! Et le Paradis terrestre! -Et l'histoire de l'infortuné couple d'êtres -dont nous descendons tous! O tintement -insupportable de mots vides! Creux travail! -Et il faut, nous, ma sœur et moi, -s'atteler à la besogne! écrire, muettes, -ces divagations déraisonnables! Attendre, -des fois, une heure, des vers qu'il faut -souvent raturer… Et quand nous dormons -sur le papier, nous réveiller à jeun, -parfois,—et faire aller la plume… et -toujours et encore mettre du noir sur du -blanc… et jeter là dedans notre jeunesse -annulée… alors qu'il y a là-bas, dans -Londres, de bons abris, des tables bien -servies et de beaux jeunes hommes,—qui -vous feraient un accueil charmant!</p> - -<p>Elle se tut.</p> - -<p>—Mauvaises pensées! Résigne-toi!</p> - -<p>—Des mots! Tu as faim, j'ai faim!… -Voilà la vérité.</p> - -<p>—Lui aussi a faim et ne se plaint pas, -et de plus il souffre de vous savoir dans -une détresse dont il est la cause.</p> - -<p>—Allons! Deux choses le nourrissent: -l'orgueil et la foi. Les poètes sont des -êtres qui prennent une distraction pour -but, au mépris des leurs et des peines -qu'ils font supporter à ce qui les entoure. -Rien ne les atteint! ils sont au fond de -leurs rêves! O vanité! Dire qu'il s'imagine -que ce «Paradis perdu» dominera les -mémoires dans la Postérité! Dérision! -Le libraire n'en donnera pas ce qu'a coûté -le papier,—qu'il préfère même à notre -pain. Bientôt nous serons en haillons; -mais il est aveugle, et c'est de ses rimes, -non de ses filles, qu'il est fier!… Et bourru -jusqu'à nous battre! Non: c'est trop, je -n'obéirai plus!</p> - -<p>—Que veux-tu qu'il fasse?</p> - -<p>—Ne plus être! Alors on pourrait -changer de nom, s'expatrier, vivre! Ma -sœur est jolie, et je suis belle. Eh bien, -après?</p> - -<p>—Et ton honneur, enfant! comme tu -en parles!</p> - -<p>—L'honneur des filles d'un vieux régicide?… -D'un homme qui a participé à -tuer celui qui seul donne un sens à ce -mot,—l'honneur! Tu plaisantes, ma -mère. Nous avons droit à l'honnêteté, -voilà tout… On hérite de tout, bon ou -mauvais, de ceux qui nous engendrent… -Nous ferions pitié de prononcer ce mot: -«notre honneur», devant ceux qui ont -qualité pour estimer et au jugement desquels -seulement on doit tenir.</p> - -<p>—Tu parles comme il parlerait, s'il -pensait comme toi. Mais il est des hommes -qui souriraient de ce que tu dis.</p> - -<p>—Eux-mêmes ne sauraient être que des -menteurs: ce qui me dispenserait d'essayer -de les convaincre, de souffrir de -leur blâme ou d'être fière de leurs éloges. -On les regarde, ils sont annulés,—et -c'est fini.</p> - -<p>—J'ai l'idée que nous pourrions peut-être -emprunter quelque argent, si peu -que ce soit, de M. Lindson. Nous ne lui -avons rien demandé, jamais, à celui-là.</p> - -<p>—Oui, je crois qu'il cherche à ne plus -nous connaître, et qu'il n'ose pas être -assez lâche, sans quelque motif. Il nous -prêterait, sûr de n'être pas remboursé, et -s'en autoriserait pour ne plus nous voir. -Tu as raison. Veux-tu que j'aille, seule -ou avec toi? Ne plus nous reconnaître! Il -achèterait bien ce droit-là… deux écus, je -pense.</p> - -<p>La vieille, regardant par la fenêtre:</p> - -<p>—Voilà, justement, M. Lindson;—on -pourrait.</p> - -<p>—J'y vais.</p> - -<p>Rentre Emma, apportant du bois mort, -un lourd fagot.</p> - -<p>—Là!</p> - -<p>Emma Milton courut à la huche, l'ouvrit, -fureta derrière les assiettes de terre, -et la referma, frappant les deux battants -avec violence.</p> - -<p>—Comment? Rien?… Où est le pain?</p> - -<p>Silence.</p> - -<p>—…</p> - -<p>—Ta sœur est allée chercher quelque -chose…</p> - -<p>—Ah! Est-ce que le libraire a donné?</p> - -<p>—Non, c'est M. Lindson auquel elle -est allée emprunter.</p> - -<p>—Oui: mais ce n'est pas sûr qu'il -donne.</p> - -<p>Rentre Déborah.</p> - -<p>—Deux shillings!</p> - -<p>La vieille se cache la figure.</p> - -<p>Après un instant:</p> - -<p>—C'est Dieu qui nous les donne: remercions-le -de sa miséricorde et résignons-nous: -il nous en donnera d'autres -demain.</p> - -<p>—C'est presque une aumône, dit Emma.</p> - -<p>—Non, dit Déborah, c'est moins… je te -dirai cela.</p> - -<p>—Donne toujours, je cours chercher à -manger.</p> - -<p>Elle sort.</p> - -<hr /> - - -<p>Milton parut.</p> - -<p>Le vieillard tâtait les murs du bout de -sa canne. Son visage aux lignes sévères, -blêmi par les chagrins, son vaste front aux -trois rides longues et droites, ses yeux fixes -et sans lumière, la noblesse mystique du -tour de son visage, ses grands cheveux -aux longues mèches blanches partagées au -milieu… Un vieux pourpoint de velours -marron et des chausses de même,—et son -grand col d'un blanc sali, noué par deux -glands, ses souliers à boucles et son chapeau -puritain datant des jours de Cromwell…</p> - -<p>Il entra.</p> - -<p>—Vous êtes là, n'est-ce pas? dit-il.</p> - -<p>On ne lui répondit pas, tout d'abord.</p> - -<p>—Oui, mon ami, dit la vieille femme.</p> - -<p>Déborah eut un mouvement d'épaules, -Emma sourit.</p> - -<p>—Voici, mais écrivez lisiblement, ou -je… Surtout ne changez pas les mots qui -me sont venus,—et n'interrompez pas, -si je ne m'arrête… Vous avez la manie de -me souffler des mots qui me semblent -justes, quand vous me les dites, parce -qu'ils m'étonnent…, et qui sonnent creux -lorsque vous relisez!… Le mot qui ne -semble pas juste, isolément, est souvent -le plus exact, s'il vient d'ensemble: car il -n'y a pas de mots, en réalité: le seul poète -est celui qui ne peut qu'aboyer magnifiquement -sa pensée… la rugir parfois,—la -tonner souvent… Mais on ne l'entend -jamais que dans des rafales… Tant pis -pour ceux qui n'entendent pas la langue -du pays d'où souffle en mes vers le vent -de l'éternité…</p> - -<p>«… Et pour donner à démarquer le -ronronnement du vers, les images, les -expressions, les tours d'intelligence, le -mouvement de la pensée,—cela se prend -comme rien, sans le savoir! Et avec un -peu de main, on ne copie pas, on singe. -On fait servir cela à n'importe quelle -niaiserie… qui passera oubliée, mais qui, -aujourd'hui, empêche l'attention sur -l'œuvre d'où procède cette bulle vide… et -seule payée,—car le monde creux ne -paie et n'estime que le vide… Qu'importe! -la pensée seule vivra: les mots changent -et se démodent vite; la pensée seule vivra,—car -au fond des choses il n'y a ni mots -ni phrases, ni rien autre chose que ce qui -anime ces voiles! La pensée seule apparaîtra… -l'impression de l'œuvre seule restera!… -Entre ces prétendus poètes, je suis -comme un vivant parmi les morts, un -homme parmi des singes, un lion dévoré -par des rats. Jésus-Christ m'a montré la -route: je sais comment les hommes accueillent -un Dieu. J'aurai le sort des prophètes. -Je me résigne à ce que l'homme se -moque, à mon sujet, de ma pauvreté… -Car si j'étais riche,—ah! quel grand -poète ils me trouveraient, l'émule, au -moins, de M. Tom Craik, l'auteur des… -l'immortel nom m'échappe…</p> - -<p>«Allons! Comme j'ai mal à l'estomac, -mon Dieu! Mais, c'est peut-être un peu—la -faim? Allons, ce n'est rien. D'ailleurs, -vous devez être à jeun, mes filles, -vous aussi? Car, si je me rappelle, il n'y a -plus rien? Donc, rendons gloire à Dieu. -Les saints ont peu mangé… Ce ridicule -est moins pénible que l'indigestion de ceux -dont l'espièglerie misérable nous vole le -nécessaire… Écrivez. Pourquoi ne dites-vous -rien? Êtes-vous là seulement?</p> - -<p>«Nous les plaignons d'avoir été assez -bêtes pour se donner un mauvais estomac -à force de rire de notre jeûne: chacun -son lot: ce sont des gens qui ne trouvent -rien de plus doux à leur être ni de plus -divertissant que d'escamoter le pain de -leurs frères,—pour ricaner de les voir -maigrir, faute d'aliments. Ils n'oublient -qu'une chose, c'est qu'il est aussi ridicule -de mourir d'indigestion que de faim, d'embonpoint -que de maigreur,—et qu'ils -mourront sans rire, même de nous.</p> - -<p>«Ma fille, tiens, je t'en prie, je t'en supplie,—ne -me fais pas parler davantage -d'autre chose que de… Obéis-moi! Je suis -ton père! tiens, me voici à tes genoux!</p> - -<p>—Mon père! voyez quelle exaltation! -Ce que vous faites est-il raisonnable? -Devant un pareil acte, comment penser -que vous jouissez du bon sens nécessaire -pour dicter des choses lisibles, comme du -temps où vous écriviez?… Croyez-vous! -C'est dans l'intérêt de votre gloire que -nous vous supplions de vous mettre au lit, -de vous reposer.</p> - -<p>—Ah! cruelle enfant! Sois… non, je -ne veux pas maudire personne, pas même -celle qui… Sache que c'est le souffle de -Dieu! O murmures du souffle de Dieu! O -misère de l'humilité divine! Il faut le bon -vouloir de ces péronnelles pour qu'on entende -murmurer en des vers le souffle de -Dieu!… Vois, vieillard, comme ton -œuvre…</p> - -<p>Les filles n'étaient pas toujours rebelles -à l'irascible vieillard.</p> - -<p>Alors, à tâtons, dans l'obscurité, il atteignit -le dossier d'un siège, auprès de la -table, s'assit, s'accouda, fermant les paupières.</p> - -<p>… Et voici que la voix de Milton, lente -et sublime… Il disait:</p> - -<p>«Salut, lumière sacrée, fille du ciel née -la première…»</p> - -<p>Et ce fut un texte inconnu des générations.</p> - -<p>C'était une éruption d'images où des -pensées se symbolisaient en grands éclairs,—et -la voix oublieuse de l'heure de la -nuit sonnait, vibrante, profonde, mélodieuse! -Un ange passa dans l'inspiration, -car il semblait que l'on distinguât des frémissements -d'ailes dans les mots sacrés -qu'il proférait. Et les cimes des arbres de -l'Eden s'illuminaient d'aurores perdues, et -le chant matinal d'Ève, priant auprès des -premières fontaines, devant l'Adam candide -et grave, qui adorait, en silence,—et -les reflets bleus du dragon s'enroulant autour -de l'arbre défendu, et l'impression de -la première tentatrice de notre race,—oh! -cela chantait dans la transfiguration -du vieux voyant…</p> - -<p>A ces accents dont le souffle venait d'au -delà de la terre, les trois femmes, en des -toilettes de nuit, dans le désordre du premier -sommeil quitté, l'une tenant une -lampe qu'elles protégeaient de leurs mains -contre le vent des ténèbres, apparurent -aux portes de la salle où, dans la solitude -et les grandes ombres, parlait le voyant -des choses divines.</p> - -<p>Les tiroirs.</p> - -<p>La table.</p> - -<p>A voix basse:</p> - -<p>—Pas de papier! Quelle plume!… Elle -n'a plus qu'un bec!</p> - -<p>—Mon père, nous sommes là! Nous -cherchons à écrire, mais vous allez trop -vite… et l'on ne peut suivre… Ce que vous -dites a l'air très bon, cette fois, je dois -l'avouer… Si vous voulez bien recommencer, -sans vous emporter ainsi, et parler -lentement… peut-être…</p> - -<p>Après un grand silence et un grand frisson, -Milton répondit à voix basse, avec un -soupir:</p> - -<p>—Ah! il est trop tard, j'ai oublié.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch14">ENTRE L'ANCIEN ET LE NOUVEAU</h2> - - -<p><span class="small">LE DUC</span>, <i>seul</i>.—Oublié déjà des hommes, -gît, maintenant, en poussière, à l'ombre -de la Croix, le royal banni, dans le caveau -deux fois funèbre de Goritz. Là repose un -homme qui a souffert et qui, sans une -tache de sang sur ses mains, jointes en -son symbolique linceul, a comparu, sacré -seulement par l'agonie douloureuse et par -la Mort, dans la lumière divine. Son noble -suaire, il le préféra, pour garder pure -sa parole, au souverain manteau de ses -devanciers. Il dort, béni de ses serviteurs, -en cette commune foi que n'ont troublée -ni les épreuves, ni les années, ni la tombe, -ni l'exil. C'est bien. Dormez, sire. Gloire à -Dieu!</p> - -<p><span class="small">LE CHEVALIER</span>, <i>entrant</i>.—Bonsoir, Monsieur -le duc.—Encore cette mélancolie?</p> - -<p><span class="small">LE DUC.</span>—Elle me surprend moi-même, -car voici déjà très longtemps que le roi est -mort.</p> - -<p><span class="small">LE CHEVALIER.</span>—Ah! tout ce que vous -voudrez; mais nous sommes jeunes!… -Entre nous, vivent les habits de deuil qui -font ressortir la joie d'un beau souper tout -en lumière, sous les candélabres vermeils!… -soupers d'un régent enfin légitime. -J'aimais le roi: j'ai pleuré sa noble -mort. Mais… il est mort. Voyez comme -les Champs-Élysées sont beaux, ce soir! -A quand le luxe d'une cour spirituelle, intéressante, -nouvelle? L'industrie en sera -plus vaillante, les femmes plus rieuses, le -numéraire plus fluide. Les lys refleuriront: -en attendant Dieu n'empêche pas les -roses, au contraire. Entre nous, j'estime -que vous voilà sauvés. On respire. Nous -pensons qu'en n'effarouchant point cette -bourgeoisie, nous neutraliserons de niaises -défiances. Affaire de trois ou de cinq ans. -Deux législatures, et nous y sommes, sans -autres coups de fusil. Plus tôt, peut-être. -Ah! la bonne revision qu'a la Chambre! -Maintenant on a le temps, l'or, la sincérité, -l'hérédité. De plus, on est moderne, -donc possible. Entre nous on ressemblait, -jusqu'à ce jour, à ces derviches tourneurs -qui s'entraînent sur un air mystérieux, -suranné, monotone. Le chef disparaît, la -sarabande s'arrête et se retourne apercevant -la foule qui contemplait, en souriant, -depuis un demi-siècle, ce spectacle que -nous lui donnions gratis.</p> - -<p>«Nous voici bien réveillés et prêts à -l'action; notre étoile sort, enfin, des nuages; -Allons! ne nous attardons pas en -vaines doléances qui ne ressusciteraient -personne! Vivons avec les vivants. Après -le droit divin, le droit humain. Cinq dynasties -ont passé; salut à la sixième!—Depuis -dix siècles nous avons fait succéder -au cri de deuil le cri d'espérance:—Vive -donc le roi! seulement, le roi raisonnable -d'une vraie république, puissante et brillante! -Pourquoi ce front soucieux?</p> - -<p><span class="small">LE DUC.</span>—Que de plus dispos que moi -demeurent dans la mêlée!</p> - -<p><span class="small">LE CHEVALIER.</span>—Plaît-il?</p> - -<p><span class="small">LE DUC.</span>—On laisse au soldat blessé le -temps d'arrêt nécessaire pour qu'il recueille -ses forces.</p> - -<p><span class="small">LE CHEVALIER.</span>—Il est des heures où resserrer -seulement les rangs doit suffire à -soutenir les blessés. Se désintéresser du -combat dans ces instants, c'est favoriser -l'ennemi.—Duc, le devoir est de se rallier -au prince nouveau.</p> - -<p><span class="small">LE DUC.</span>—Je pensais connaître mon devoir, -avec preuves à l'appui.</p> - -<p><span class="small">LE CHEVALIER.</span>—Cependant, vous hésitez -lorsqu'il s'agit de… restreindre la part -du feu.</p> - -<p><span class="small">LE DUC.</span>—Que voulez-vous, Chevalier! -Quelques-uns ne peuvent s'habituer en -vingt-quatre heures, à tel nouveau régime -d'esprit et de croyances, qui, étranger la -veille, semble utile aujourd'hui, jusqu'à -provoquer l'enthousiasme. Ce zèle nous -inquiète plus qu'il ne nous rassure. Bien -que nous inclinant avec déférence devant -l'hérédité, le décret que plusieurs de nos -mandataires ont dicté à Goritz ne nous -persuade pas, d'emblée, que le récent principe -enté sur l'ancien soit de vertu propre -à restreindre bien sérieusement la… part -du feu, comme vous dites.</p> - -<p><span class="small">LE CHEVALIER.</span>—Eh! ne serait-ce que -d'un rien, la tâche en vaudrait la peine, -ici.</p> - -<p><span class="small">LE DUC.</span>—Gardez cette sincère opinion -pour le dessert de vos soupers.</p> - -<p><span class="small">LE CHEVALIER.</span>—La vôtre serait, alors?</p> - -<p><span class="small">LE DUC.</span>—Que l'ennemi même est moins -à craindre qu'un douteux ami.</p> - -<p><span class="small">LE CHEVALIER.</span>—De quel droit médire -ainsi d'un prince encore inconnu?</p> - -<p><span class="small">LE DUC.</span>—Inconnu? Jamais prince ne le -fut tout à fait de ses partisans. Au surplus, -je n'ai prétendu vous faire part que de l'impression -d'une conscience plutôt anxieuse -que malveillante.</p> - -<p><span class="small">LE CHEVALIER.</span>—Qu'elle se rassure! Il -est des garanties d'intérêt et de nécessité; -nos chefs les ont pesées, ayant acquis cette -capacité, doublée par l'expérience, dont -les résultats déjà…</p> - -<p><span class="small">LE DUC.</span>—… sont d'avoir conduit un roi -de France au sépulcre après cinquante-trois -ans d'exil.</p> - -<p><span class="small">LE CHEVALIER.</span>—Qui pouvait faire -mieux?</p> - -<p><span class="small">LE DUC.</span>—Ou pis?</p> - -<p><span class="small">LE CHEVALIER.</span>—Ah! sortons d'abord -de la République! Nous discuterons -après!</p> - -<p><span class="small">LE DUC.</span>—On hésite, vous dis-je, à sortir, -même de Charybde, lorsque c'est à -seule condition de mettre le cap sur Scylla.</p> - -<p><span class="small">LE CHEVALIER.</span>—Quelles brusques réformes -désirez-vous donc? Il est des transitions -indispensables! Entre la lourde -nuit et l'aurore, il y a le crépuscule!</p> - -<p><span class="small">LE DUC.</span>—Nous avons connu l'aurore et -le jour,—et… il se fait tard.</p> - -<p><span class="small">LE CHEVALIER.</span>—Mais vous êtes,—nous -sommes chrétiens! L'Espérance est le premier -devoir des hommes de foi!…</p> - -<p><span class="small">LE DUC.</span>—Prenez garde.—La foi s'appuie -sur… la tradition…</p> - -<p><span class="small">LE CHEVALIER.</span>—Ah! Monsieur le Duc, -nul ne doit plus invoquer, ici, la tradition!—«<i>A -quoi juger de l'arbre? A ses -fruits.</i>» Or, n'attendant même pas qu'il -ait revêtu son feuillage pour le condamner, -ne préjugeons pas, en téméraires, au nom -(voulez-vous dire) de l'<i>espèce</i> dont son -germe serait pénétré,—car il se trouve, par -un véritable miracle, <i>que l'espèce est double</i> -<i>désormais de cet arbre mystérieux</i>! Sa -production future est donc tout à fait irrévélée. -En supposant même que l'un des -deux germes fût, hier, ainsi aveuglément -condamnable, la vertu de l'autre, venant -se greffer sur lui, le devoir devient, tout -d'abord, de n'attendre que les meilleurs -fruits de tous les deux, n'ayant pas l'expérience -de leur avenir.—Souvenons-nous -attentivement!—Est-ce un simple -siège fleurdelisé d'or ou bien le trône de -France que ce jeune homme, à la fois -Orléans et Bourbon, est venu revendiquer -à Frohsdorff, et, sujet soumis, demander -à son roi? Strictement, le trône lui était -transmissible sans cette grave, généreuse -et humble démarche. S'il vous plaît de n'y -constater qu'un acte d'adresse, il est permis -de remarquer que cette adresse, loin -d'être défendue, était salutaire pour tous. -A présent, de quoi donc hérite, au profond -de son être, l'héritier d'une dynastie sinon -du principe vivant qui, seul, constitue le -droit de cette dynastie? C'est là l'héritage -dont monseigneur le Comte de Paris s'est -fait, quand même, le légataire. Et le voici -en possession. En présence du fait accompli -nous ne devons plus voir, en lui, que -le dauphin de France, <i>devenu</i> absolument -chef de nom et d'armes de la Maison -même de l'Etat. Si vous commencez par -manquer de confiance en lui, de quel -exemple lui serez-vous?… De quel droit en -attendrez-vous le salut? Triste gage de -concorde offert à la nation que le spectacle, -déjà, d'une hésitation pareille! -Quels que soient les prétextes de votre -réserve, oublieux vous-même de cette vertu -dont le souverain sacré peut augmenter ou -transfigurer, en son divin éclair, l'âme d'un -prince, en supposant qu'il en soit besoin?… -pourquoi mêler à tout hasard les vaines -fumées du doute à la lumière de son avènement? -Non. Le devoir est de se rappeler -qu'un roi de France, au moment où il -le devient, entend, tout à coup, l'auguste -sens des vieilles paroles au nom desquelles, -seulement, nous fléchissons le genou devant -la majesté de leur élu!… Et que -nulle douleur ne puisse nous égarer au -point d'en douter jamais.</p> - -<p><span class="small">LE DUC.</span>—Casuiste, l'onction manque. -Toutefois, il y a du vrai dans votre sagace -homélie.</p> - -<p><span class="small">LE CHEVALIER.</span>—Il y a la confiance, quand -même, dans le principe!…—Aidons le -roi, vous dis-je. C'est déjà très heureux -d'en avoir un de possible par le temps qui -court.</p> - -<p><span class="small">LE DUC.</span>—Monsieur le chevalier,—nous -sommes, entendez-vous, le respect, le devoir -et le dévouement. Il ne s'agit que de -nous les inspirer!…—Si nos convictions -avaient pour base l'intérêt seul, nos sentiments -seraient de même qualité que ceux -du vulgaire; le respect ne serait qu'une -attitude; le devoir, qu'une conviction; le -dévouement, qu'un feu de paille. Or, nous -sommes des hommes de foi, ne suivant -que des hommes de foi. Notre valeur politique, -notre militante influence, notre -bonne disposition constante dépendent, -nous le disons toujours, des vues, des -croyances et de la conduite morale de qui -tient l'autorité dans notre pays.—Au premier -ordre, nous saurons bien ce que… -nous aurons à faire.</p> - -<p><span class="small">LE CHEVALIER.</span>—Ce que nous aurons à -faire? Obéir!</p> - -<p><span class="small">LE DUC.</span>—Un instant.—Avant d'être -royaliste, je suis chrétien.</p> - -<p><span class="small">LE CHEVALIER.</span>—Avant d'être chrétien, -je suis homme!</p> - -<p><span class="small">LE DUC.</span>—Alors, soyez républicain: ce -n'est pas la peine de changer.</p> - -<p><span class="small">LE CHEVALIER.</span>—Eh! Quel roi serait -assez simple pour attenter au crédit de ce -qui le sacre!… La Religion doit, seulement, -s'éclairer <i>autour</i> du dogme: c'est -l'arrière-pensée de tous! Que l'on en convienne -oui ou non, nous vivons dans un -siècle de lumières.</p> - -<p><span class="small">LE DUC.</span>—Je suis de ces obscurantistes -qui pensent que le christianisme n'a de -leçons à recevoir de personne. Aucune -épreuve—ni l'indifférence, ni les détresses,—ni -les nuls soucis de ceux-là qui donnent -la mesure de leurs âmes en un clignement -d'œil aussi vide que mensonger,—ne -nous fera troquer jamais notre foi, ce -droit d'aînesse, pour tous les plats de lentilles -du Progrès.—Cette réserve bien -établie, nous croyons à l'œuvre de la délivrance, -de clémence, de bien-être et d'équité -que l'effort humain fonde, <i>providentiellement</i>, -de jour en jour, et dont on déshonore -l'esprit.</p> - -<p><span class="small">LE CHEVALIER.</span>—Mais nous sommes partisans -de tous les nobles élans de l'intelligence, -comme de toutes les sages libertés!…—Ah -ça! vous n'espérez pourtant -pas ressusciter le drapeau blanc, j'imagine?</p> - -<p><span class="small">LE DUC.</span>—Non. La bande blanche du -drapeau tricolore ne flottera plus qu'à titre -de souvenir sur les armées de France. -Puisque le feu maître a poussé l'amour -pour son royal étendard jusqu'à l'emporter -avec lui dans la tombe et s'endormir -dans ses plis, qui donc,—à moins d'être -aveuglé, jusqu'à la démence, par une piété -qui toucherait au sacrilège,—oserait briser -les planches funèbres, pour lui ravir -ce linceul? En vérité, celui-là trouverait -plus d'exécuteurs que de partisans. En -quelles mains sacrées le grand drapeau -d'autrefois pourrait-il briller encore, -hélas!… Et si l'on songe à la droiture, à -l'honneur, à l'intégrité qu'il enveloppe en -sa blancheur sainte, quel réveil pourrait -être plus digne de son inoubliable gloire -qu'un tel sommeil?… Non, non.—Qu'il -dorme,—à l'entour de Celui qui l'a porté!</p> - -<p><span class="small">LE CHEVALIER.</span>—Notre oriflamme a souvent -changé de nuance, depuis cette journée -de Rosebecque, où, pour la première -fois, rouge avec ses fleurs de lys, il flamboya, -tout à coup, sur sa lance d'or, dans -la mêlée ardente, au grand soleil et décidant -la victoire,—déployé par… par un -chevalier d'alors, au-devant du jeune roi de -France. Le principe qu'il comporte à travers -les âges est donc, à vrai dire, indépendant -de sa couleur… et il faut bien un drapeau -à la patrie.</p> - -<p><span class="small">LE DUC.</span>—Oh! la patrie, vous le savez, -et le drapeau qui en représente ou dirige -le développement au fort de l'Humanité, -sont deux choses distinctes, sinon pour l'étranger, -du moins pour nous. Il est évident -que s'il s'agit de défendre la commune -mère, elle sait,—et nous lui prouverons -encore,—que nous l'aimons assez pour lui -sacrifier même nos préférences et que le -premier venu d'entre ses drapeaux nous -suffit, en ces instants-là, pour nous rallier -tous à son symbole héroïque.</p> - -<p>«Mais si, entre nous seuls, il s'agit de -sauvegarder la grandeur, la vitalité même -de son être contre un esprit d'indifférence, -d'hébétude, d'ironie vide et d'avilissement, -à chacun selon sa conscience, alors le droit -de faire prévaloir son emblème!… Qu'importe -le nombre, le triomphe même ou la -défaite à ceux qui <i>croient</i> leur cause meilleure? -Ceci ne les regarde plus. <i lang="la" xml:lang="la">Sursum -corda!</i> C'est l'affaire de Dieu.—Si donc -le drapeau qui vous annonce est, réellement, -un signe conciliateur, il sera vite -jugé d'après les actes accomplis à son -ombre. D'ici là, courtoise et mutuelle neutralité.</p> - -<p><span class="small">LE CHEVALIER.</span>—Sans nous, vous n'auriez -plus pour symbole qu'une hampe nue. -Pourquoi la garder veuve sous l'influence -de vaines appréhensions?… Ne serait-ce -pas, plutôt, que vous cédez, peut-être, à la -décision troublée d'une étrangère?</p> - -<p><span class="small">LE DUC.</span>—Chevalier, les étrangers de la -Maison de celle dont vous parlez accompagnent -nos rois sur l'échafaud ou les suivent -à l'exil durant toute une existence. Et -lorsqu'elles n'ont connu de la majesté -royale que les vêtements de deuil et que, -pour prix d'un demi-siècle de courage, de -foi, de grandeur et d'abnégation fidèle, il -ne leur reste qu'un foyer désert et un tombeau, -l'on est bien sévère si l'on trouve à -reprendre sur leur compte.</p> - -<p><span class="small">LE CHEVALIER.</span>—La reine, voulais-je dire, -a cédé elle-même, sans doute, à de trop -fidèles partisans du roi défunt. Depuis -quand les souverains ne doivent-ils pas -oublier jusqu'aux ressentiments devant la -Raison d'Etat? Leur devoir est de lui sacrifier -jusqu'à leur douleur.</p> - -<p><span class="small">LE DUC</span>, <i>pensif</i>.—Oui, tombe remplie, -château désert! Désert surtout, pour celle -qui, maintenant seule, l'habite encore! -Qui donc a-t-elle perdu? Un jour, autrefois! -en Italie, où cette adolescente prédestinée -vivait au milieu d'une cour brillante, -on lui apprit que quelqu'un lui demandait -sa main. Et lorsqu'on ajouta que -ce futur fiancé, né sur les marches de l'un -des plus grands trônes du monde, avait -été chassé, tout enfant, du sol natal, et -que cet enfant d'exil, jeune homme, était -toujours proscrit, et que sa royale fortune -était tout entière dans son cœur, dans sa -foi, dans son âme,—et que des souvenirs -terribles menaçaient encore celle qui -recevrait de lui l'anneau nuptial—alors -la jeune fille sourit et dit: «Je serai digne -d'être sa compagne.» Ainsi se célébrèrent -leurs noces lointaines.</p> - -<p>«Et depuis lors, ils vécurent ainsi, toujours -les regards pleins de la nostalgie du -pays perdu et fixés sur cette terre qu'ils -croyaient avoir le droit d'habiter et qu'ils -ne pouvaient jamais pressentir jusqu'au -delà de l'horizon. Et cet homme qui avait -le droit de considérer ce pays comme le -sien, cette terre aimée comme la sienne, -était condamné à ne les connaître que… -d'après des récits! était frustré de cette -patrie, devenue pour lui comme légendaire -et que tous deux n'entrevoyaient que dans -leurs rêves.</p> - -<p>«Et cependant, ce pays changeait. En -1848, une révolution; en 1852, une restauration -impériale; en 1870, une défaite, -la patrie sanglante, une révolution nouvelle…</p> - -<p>«Et cependant, toujours l'exil.</p> - -<p>«Elle voulut, du moins, que cet homme, -dont ne voulait pas sa patrie, eût un foyer -paisible, chrétien, noble, charitable et -conjugal. Comme la jeune fille l'avait -rêvé, elle fut la compagne douce, résignée,—toujours -souriante, même au chevet -mortel,—de ce banni! Et, au milieu de -toutes ses tristesses, une tristesse plus -poignante encore lui était réservée! A ce -dernier représentant d'une si haute race -elle n'eut même pas la joie de donner un -héritier.</p> - -<p>—Elle est pourtant quelque chose, cette -femme! Elle est veuve d'un bon et loyal -compagnon! Ce qui reste de lui et de son -âme est sous ces voiles de deuil,—et -n'est pas ailleurs!—Elle est celle qui -était créée pour cette union. L'auréole qui -se dégage de la mélancolie de son visage -est le reflet de cette vie; et c'est dans ses -yeux attristés que seulement nous pouvons -avoir la sensation de toute cette longue -épreuve.—Dans le souvenir de celui qui -a disparu, elle est pour une moitié. Elle a -été le double de cette âme, elle y a mêlé -de la sienne. Elle est celle qui accepta tant -d'effacement avec ce respect intime qui a -su mettre un peu de joie au foyer proscrit.—A -quel titre, de quel droit demander à -présent à cette veuve douloureuse d'avoir -en vue la raison d'Etat? Elle a bien gagné, -pour prix de son amère journée, de se renfermer, -vénérable, en sa douleur et de ne -plus rien voir des choses extérieures ni -des contingences humaines. Nous lui devons, -tête nue en parlant d'elle, l'hommage -respectueux et filial,—et nous -n'avons d'autre droit que de lui prendre un -peu de sa tristesse, si nous sommes dignes -de la comprendre.</p> - -<p><span class="small">LE CHEVALIER</span>, <i>froid</i>.—L'excès de sentimentalisme -n'est point de mise en politique -sérieuse et moderne.—Nettifions. -Vous quittez la partie au moment où toutes -nos forces sont nécessaires.—Soit! Mais -les Alcestes de nos jours sont, vous le savez, -des esprits chagrins dont on se passe. Et -lorsqu'ils se rallient, à leur tour, après l'action, -on se souvient de leur hésitation initiale. -Le tronc sera debout sans leur secours.</p> - -<p><span class="small">LE DUC.</span>—Les Alcestes vous répondent, -au sujet du trône de France: Celui qui -vient de mourir n'en voulait que l'honneur; -si vous n'en voulez que le profit, vous ne -régnerez pas. Car vous ne représenterez -qu'une moitié de foi et qu'une demi-raison, -ce dont la nation est un peu fatiguée. La -foule est indifférente, alors qu'en fait de -prestige on ne lui offre que celui-là.</p> - -<p><span class="small">LE CHEVALIER.</span>—Duc, vous vous illusionnez: -le souci de la lutte pour l'existence -matérielle prime aujourd'hui tous les -autres, aux yeux clairvoyants du peuple. -Il lui subordonne même celui de sa pseudo-république; -or, qui sommes-nous? <i>Ceux-là -sous le régime desquels <span class="small roman">TOUS</span> ont à gagner -le plus.</i>—Il ne s'agit que de le faire comprendre, -et le reste s'ensuivra, d'une marche -lente et sûre. La splendeur du résultat ne -peut sortir que de tels commencements.—Prophète -en retard, de trop grands sentiments, -vous dis-je, ne sont plus de mode.</p> - -<p><span class="small">LE DUC.</span>—Je ne savais pas que viendrait -un temps où, selon vous, il s'en trouverait -de trop grands pour l'âme d'un roi de -France… et des Français…—Les grands -sentiments, chevalier! mais ils ne furent -jamais à la mode! Ils furent toujours le partage -exclusif d'un très petit nombre d'hommes, -illustrés par l'envieux sarcasme des -autres. De là l'Histoire, sans quoi nul -n'eût pris la peine d'enregistrer des banalités. -La niaiserie ni la froideur en vogue -d'aucun siècle ne sauraient les empêcher -jamais de se produire.</p> - -<p>«Le plaisant de notre entretien est que, -si l'actuel roi de France l'était de fait et -qu'il vous entendît lui prêter un esprit de -réussite fondé sur de trop médiocres et -trop subtils compromis, le <i>devoir de tous -serait d'espérer, vraiment, que, de nous -deux, ce serait vous qu'il désavouerait</i>.</p> - -<p><span class="small">LE CHEVALIER</span>, <i>pensif</i>.—Oui… vous êtes -un courtisan… du Danube!</p> - -<p><span class="small">LE DUC.</span>—Je suis amer, mais salubre. -Est-ce là tout ce que vous aviez à me -dire?</p> - -<p><span class="small">LE CHEVALIER.</span>—Avant de nous quitter, -au nom de ce sang que nous portons dans -nos veines et qui durant de si longs siècles -a toujours coulé, sans s'épargner jamais, -pour une même cause, je vous révélerai -ma pensée, à mon tour: elle flambe clair -tout comme la vôtre.</p> - -<p>«Monsieur le Duc, votre âme, si elle -est fermée à la clémence, n'est point de la -taille de vos paroles. Vous êtes plus royaliste -que ne le fut… qui de droit! Vous ne -faites pas votre devoir; nous conclurons à -l'épée, si vous voulez, mais écoutez d'abord -ma pensée sincère, car vous parlez en juge, -alors que tous ont besoin d'absolution, -ici.—Tôt ou tard, à défaut de roi (si, par -impossible, grâce à l'inaction des vôtres -ou à leur tiédeur, nous ne parvenons pas, -avant l'imminente guerre, à faire entendre -raison à la foule française), à défaut, dis-je, -de roi, votre conscience vous criera:—«Vous -avez abandonné votre chef, votre -légitime prince pour des scrupules de -factions usées, passées et mortes; vous -n'avez pas servi la cause qui, par vous et -avec notre bonne volonté, pouvait devenir -la meilleure et faire refluer la basse marée -qui nous submerge.—Ce jeune roi, froid -mais innocent, c'était à nous tous d'être -son règne, sa révélation, ses grands -hommes, la persuasion de la patrie, son -éloquence devant ses adversaires. Il ne -représentait que l'ensemble de nos efforts -qu'il a, quand même, le droit,—le devoir!—d'attendre -des derniers gentilshommes. -Vous avez donc préféré la nuit -noire et le néant de ces rêves irréalisables -à l'unique étoile dont il fallait regarder la -lumière: si elle s'obscurcit dans les cieux -avant que la puissante nef ait reconnu sa -route, ce sera grâce à vos yeux détournés -de ce dernier rayon. Sous prétexte de -regretter stérilement le mieux, vous vous -êtes rendu responsable du pire.</p> - -<p>(<i>Un silence.</i>)</p> - -<p>Est-ce au nom du passé familial que -vous hésitez?… Sur ce terrain, qui donc -sera sans tache ou sans défaillance, après -tout? <i lang="la" xml:lang="la">Quis sustinebit?</i>… Et n'est-ce donc -pas un fait notoire que le prince cesse où -commence le roi?… Mais croyez donc en -lui, pour qu'il croie en lui-même? Un -prince en qui nul n'aurait foi, fût-il le plus -cordial, le plus généreux et le plus brave -des êtres, victime de ce doute environnant, -deviendrait fatalement inutile à tous et à -lui-même. Qui doute de l'avenir le rend -quand même douteux. Le soupçon diminue, -la confiance grandit celui qui sait -l'inspirer. Il s'augmente de la foi que l'on -a en lui. Celui que tous croient le plus -digne, ah! de gré ou de force,—malgré -lui-même, finit tôt ou tard par mériter -cette confiance, à moins d'être un simple -scélérat.—Si vous lui refusez ce crédit, -vous êtes coupable de ce que pourra lui -mal conseiller votre abandon. Quoi! vous -l'amoindrissez de toutes les forces qu'il -puiserait en votre foi et, par vos soupçons -dont l'obscure énergie le hante et l'affaiblit -au plus intime de son être, <i>vous l'empêchez -vous-même d'être celui que vous voudriez -qu'il fût</i>!… Est-ce afin de lui reprocher -un jour?…</p> - -<p>«Non, je l'espère. Mais puisque vous -êtes un homme de traditions et de hautes -croyances, puisque vous ne voulez que du -droit divin et ne vous fier qu'à celui-là, -comment osez-vous déclarer d'avance que -l'incontestable représentant de ce droit, -investi selon l'ordre d'hérédité, de rang -suprême, <span class="small">NE SERA PAS</span> pénétré de cette -grâce supérieure que Dieu ne saurait refuser -à ceux qu'il a faits ses élus? Ce Dieu, -pour vous convaincre, avait-il à le doter de -cette onction avant l'heure?… Chrétien, -chrétien, vous ne pouvez sans blasphémer, -entendez-vous, <span class="small">AFFIRMER</span> <i>que celui-là</i> <span class="small">SERA</span> -<i>privé de cette grâce qui tient, selon vous, -de Dieu même, son investiture</i>.</p> - -<p>Le roi n'a pas à déclarer ce qu'il fera, -n'a pas à livrer ses projets à l'appréciation -de l'ennemi. Est-ce qu'un général, digne de -conduire une armée, sait exactement lui-même, -la veille du combat, ce que les -brusques et inconnus mouvements de l'adversaire -lui dicteront demain sur le champ -de bataille?… Non seulement on n'a pas à -répondre, mais il est impossible de répondre. -Cependant, je ne dois point manquer -à la déférence profonde que tous doivent -à votre pensée noble et fidèle. Encore -sous le poids d'un demi-siècle d'amertumes, -si vous ne vous reprenez pas aisément à -l'Espérance, nul ne saurait avoir, sans déroger, -le triste courage de vous reprocher -quelque inquiétude. Aussi sombre que soit -votre mélancolie, vous ne compromettrez -jamais, par le désaveu, l'éternelle cause -royale, nous ne l'ignorons pas. Vous vous -dites que, puisque le vieux signe de ralliement -ne flottera plus devant nos yeux, il -serait plus conforme à votre douleur de -vous tenir quelque temps à l'écart en esprit -d'un deuil légitime. Dédaigneux de -tout blâme, vous trouvez loisible, en conscience, -de considérer comme un devoir de -vous récuser, vous et les vôtres.</p> - -<p>«Eh bien, je l'admettrais moi-même! -Oui, je pourrais admettre cette fidélité -d'outre-tombe, si le nouvel élu, triomphant, -n'avait aucun besoin de vos services. Il -n'aurait rien à vous demander, vous rien à -recevoir de lui.</p> - -<p>«Mais voici qu'il est en exil! Voici que -notre cause semble vaincue, perdue au dire -d'un grand nombre. Comment donc fuirez-vous -le champ de bataille? Pouvez-vous -être de ceux-là qui abandonnent leurs -alliés à l'heure des défaites? Non, je -refuse de le penser. Il ne vous plaira pas -qu'on vous soupçonne de ceci! Plus le -triomphe semble lointain, la victoire malaisée, -plus vous devez accompagner de -vœux ostensibles, d'une action militante, -efficace, opiniâtre, celui qui représente… -ce qui reste de cette cause. Si vous n'avez -pas encore d'élan vers lui, il sait que, les -premiers, vous en souffrez, et que, tôt ou -tard, les cœurs battront à l'unisson! Réveillez-vous! -Et que ce soit l'heure de -l'adhésion profonde, oublieuse à jamais, -unie à toujours.</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">Sursum corda!</i></p> - -<p>(<i>Un silence.</i>)</p> - -<p>—Mon cher duc, voici des paroles bien -sérieuses. Je suis d'avis de briser là, sans -autre cérémonie qu'un muet serrement de -main. Quand vous aurez dominé votre -excessif découragement, venez à nous. -Venez. Vous êtes attendu. Il est de radieuses -princesses qui vous accueilleront, -d'abord, peut-être, d'une moue sévère, -mais elle s'éclaircira bientôt d'un sourire! -Il est d'intrépides princes dont la froideur -brillante ne tiendra pas plus aux réchauffants -rayons de votre sincère confiance -que la neige au soleil, sur les monts -altiers. De cet ensemble de rayonnements -jailliront des prismes de lumières aux couleurs -victorieuses. Venez! avec la moitié -seulement de ce dévouement dont nous -avons souffert pour le roi défunt, aujourd'hui -l'on soulèverait des montagnes… -Laissons-nous donc aller à la loyauté de la -nouvelle espérance! Si vous êtes austère, -à votre guise! Et que Dieu nous garde -tous, même les frivoles tels que moi!</p> - -<p><span class="small">LE DUC</span>, <i>s'inclinant</i>.—Adieu, Monsieur.</p> - -<p>(<i>Il s'éloigne.</i>)</p> - -<p><span class="small">LE CHEVALIER</span>, <i>seul</i>.—Tour d'ivoire, va! -ma foi, bonsoir. Ah! qui nous délivrera -des gens sublimes!…</p> - -<p>Bien, je sais ce qu'il nous reste à décider, -maintenant… du courage.</p> - -<p>(<i>Il frissonne un peu.</i>)</p> - -<p>Tiens! il fait froid ce soir!</p> - -<p>(<i>Il fait signe à une voiture qui passe.</i>)</p> - -<p>Ancienne place Royale!</p> - -<p>(<i>Le cocher murmure quelques mots indistincts -pendant que le chevalier entre dans -la voiture.</i>)</p> - -<p>Oui, mon ami, place Royale! C'est un -peu loin… mais nous y arriverons tout -de même!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch15">FRAGMENT DE ROMAN</h2> - - -<p class="ind">Madame,</p> - -<p>Vous m'avez fait l'honneur de m'adresser -quelques paroles. Une circonstance, -que je viens vous apprendre, les a -suivies.</p> - -<p>Ce soir, vous étiez debout, sur la grève. -Devant le reflux. La nuit, très claire, me -laissait vous apercevoir d'assez loin,—et, -grâce à des yeux de sauvage (pardonnez -un tel aveu), je distinguais, soyez assez -bonne pour l'admirer, jusqu'aux roses que -vous teniez, d'une main distraite, le long -de votre robe de deuil.</p> - -<p>Vous écoutiez tout ce bruit.</p> - -<p>N'imaginant pas d'ennui comparable au -mien, à l'exception peut-être de celui que -vous paraissez endurer, madame, je me -disais, tout en faisant glisser du sable -entre mes doigts pour me donner une -contenance:</p> - -<p>Si le vent arrachait les roses et s'en -allait les semer, là-bas, sur la ligne d'écume -d'or, lumineuse, où se lève Vénus? -Quelle distraction inespérée! Certes, j'irais -battant les flots, vers Vénus, les reprendre, -non sans quelque solennité, dans la lumière -et l'écume.</p> - -<p>Au retour, il est vrai, je ne trouverais, -sans doute, âme qui vive. Cette dame serait -rentrée dans la ville, car il est tard;—et, -seul, déconcerté, ruisselant, pareil à -ces innocents, de race immortelle, qui -veulent toujours faire les empressés, je -serai là, debout sur les rochers, dans la -nuit, tenant à la main les roses vaines.</p> - -<p>Aussi, ajoutai-je après réflexions suffisantes, -préférons, en homme sérieux, quelques -flacons de champagne à quelques gorgées -d'océan. Les roses sont des fleurs -convenues: elles me seraient indifférentes -sans leur beauté actuelle, qu'elles doivent, -en grande partie, à la pâleur de la main -qui jette son ombre sur elles: le vent est -plus raisonnable que moi; quant aux -rêves, il faudra que j'apprenne à fumer des -cigarettes.</p> - -<p>Avant de continuer, madame, je dois au -profond respect et à la grande sympathie -que vous commandez, de vous dire que, -partagé entre la crainte de paraître (mille -pardons!) un homme «amoureux» (autant -dire un bateleur) et la crainte de m'exprimer -trop froidement, ce qui serait de l'inconvenance, -je suis gêné dans le tour de -cette lettre. En deux mots, j'ai formé, par -égoïsme, le dessein d'essayer de vous distraire, -avec votre assentiment: ce qui me -rendrait le service de m'intéresser moi-même.—A -quel titre? J'ai maintenu ce -jourd'hui, dans l'onde, certain être vivant, -qui est de vos amis, et je considère ma -présentation par lui comme de qualité -bien supérieure, à vos yeux, à toute autre. -Aussi, comme il se secouait avec importance, -après cela! Il avait l'air du Hollandais -touchant terre après les sept années.</p> - -<p>Chose risible de se faire patronner par -un indifférent, sous couleur de régularité! -Sans compter qu'il arrive assez souvent -que celui qui présente est moins connu -que celui qui est présenté, car nous vivons -dans le malentendu éternel. Entre esprits -bien élevés, je trouve (et vous devez être -un peu de cet avis, madame) que l'on n'est -jamais mieux présenté que par soi-même… -à moins de jouer de bonheur, comme -moi.</p> - -<p>Ainsi, daignez lire avant de condamner. -Je crains que Grimace, toutefois, avec cet -esprit de précipitation qui paraît le distinguer, -ne m'ait défini que sommairement; -voici donc, en deux mots, qui je -suis. Je m'appelle M. d'Anthas, René, -premier prix d'excellence au lycée Henri IV, -pour vous servir, madame. J'ai, de plus, -l'habit noir le mieux coupé qui se puisse -voir ici: c'est un cri général d'admiration -au casino quand je le revêts. Mon maître -d'hôtel est comme pétrifié de mon exactitude -à régler les notes qu'il me présente, -sans que j'élève la moindre observation -sur sa filouterie insigne. Il tombe, à ce -sujet, dans des rêveries sans fin.—Pour -ce qui est de mon honorabilité, j'ai su déjouer, -jusqu'à ce jour, la vigilance méticuleuse -des hommes de loi. Signe particulier: -je regarde peu le ciel, attendu que -l'étoile dont je puis aimer la lumière n'apparaîtra -que plus tard: son rayon est en -marche vers le monde; mais si éloigné -encore qu'il y a lieu de parier que son -premier éclat ne brillera que sur des ruines.—D'ailleurs, -j'ai bon appétit. Quand -un monsieur veut me plaisanter, comme -je suis très violent, je me bats tout de -suite avec lui, et les trois quarts du temps -j'ai la main des plus malheureuses. Je lis -beaucoup.—Je dis rarement ce que je -pense, préférant me taire, crainte de passer -pour un original.—C'est tout. Vous -voyez, madame, que je suis à peu près -comme un autre.</p> - -<p>Je reviens, maintenant, à cette circonstance -dont je vous parlais, et qui s'est présentée -ce soir sur la grève pendant que -vous faisiez à l'infini l'honneur d'y songer -vaguement, en considérant l'un de ses -phénomènes.</p> - -<p>Quelqu'un vous appela. Le vent de mer -me porta votre nom.—Je crois que je le -reconnus.—Vous vous êtes détournée; -vos sourcils, votre air, vos yeux distraits, -tenaient de la nuit. Vous avez regardé -l'eau magnifique, et le lointain, comme à -regret de les quitter; puis l'ombre, devant -vous: là, tout ce tumulte s'éteignait dans les -échos. «Quelle voix me continuera ceci?…» -pensiez-vous. Et vous étiez oppressée…</p> - -<p>Le vent, éternel soupir aussi, passa autour -de votre visage; puis il vint me frôler -les cheveux et me toucher le front d'un -souffle triste et sacré; j'eus l'impression -du Destin.</p> - -<p>A ce moment, je crois que nos yeux se -sont fermés: quand j'ai regardé la plage, -vous n'étiez plus là: vous montiez sans -doute, appuyée au bras de la personne qui -vous avait appelée, les pavés qui mènent -à l'auberge de hasard.</p> - -<p>Moi aussi, je suis rentré, alors. Et, depuis, -je regarde les bougies brûler sur la -table.</p> - -<p>J'ai l'obsession d'un projet.</p> - -<p>Je voudrais analyser le hasard de ce -moment perdu; il me semble que je puis -définir ce qu'il y a d'oublié, à votre insu, -madame, dans le regard sans courage que -vous avez jeté sur l'eau et sur la nuit; enfin, -je suis presque persuadé que je saurais -vous expliquer à vous-même ce qu'il y a -de profond, de terrible même, dans le très -vague soupir qui a gonflé, un instant, -votre cœur et vous a fait brusquement -fermer les yeux, comme si vous eussiez eu -l'impression de la mort.</p> - -<p>—Je désire, dis-je, fixer ce moment en -écrivant sur sa nature un commentaire -inattendu, et l'arrêter ainsi dans son vol -vers le passé.</p> - -<p>Cependant, madame, puis-je prendre -sur moi, sans m'être assuré, tout d'abord, -de votre bon vouloir, de vous adresser -pareille méditation?</p> - -<p>Si ce dessein vous déplaît, brûlez simplement -cette lettre d'un cœur ami et pardonnez -l'innocente attention d'un voyageur -qui essayait de vous créer un passe-temps.</p> - -<p>Si, au contraire, vous pensez ainsi que -moi sur ce point, madame, et si vous ne -voyez rien d'excessif dans cette idée toute -simple, nous supposerons le conte suivant -(qui est, d'ailleurs, une réalité). Nous le -supposerons, comme l'on met un loup de -velours noir et un domino, dans certaines -soirées de la saison d'hiver, en un mot, <i>par -curiosité</i>.</p> - -<p>(De cette manière, nous aurons, l'une et -l'autre, la liberté de parole qui sera si nécessaire, -pour peu que vous poussiez la -gracieuseté jusqu'à répondre, et vous prêter -à ce jeu.)</p> - -<p>Voici la supposition:</p> - -<p>Vous êtes une reine persane;—je suis -un prince lointain, que vos armées ont -surpris et fait captif.</p> - -<p>Familier, je porte à la cheville votre -bracelet d'argent.—Ce soir, comme vos -femmes venaient d'allumer les flambeaux, -vous m'avez fait un signe.</p> - -<p>J'ai dressé devant vous la grande plaque -d'airain poli, votre miroir. Autour de lui -sont entrelacées des branches d'ébène, -sculptées de faces d'Esprits.</p> - -<p>Accoudé au sommet, sur le front le -plus affreux, moi, je rêve aux arbres titaniens -sur mes vallées, à mes chariots dispersés, -à la lune, à la rébellion future.</p> - -<p>Vous, les coudes plongés dans les coussins, -fatiguée et taciturne, et des pierreries -éparses sur les peaux de lion à vos -pieds, vous allez regarder et suivre au -fond du miroir votre propre rêverie, pour -tuer le temps.</p> - -<p>Les musiciens se sont tus dans le palais. -Des lances brillent, derrière les tentures, -défendant l'entrée de la salle.</p> - -<p>Le miroir est là, seul, violent, sincère, -libre et magique! S'il vous ennuie, vous -ferez un signe encore. Je le repousserai -dans l'ombre et me recroiserai les bras.</p> - -<p>Recevez, madame, mes hommages les -plus respectueux.</p> - -<p class="sign"><span class="small">RENÉ D'ANTHAS</span>.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c large top4em">FRAGMENTS INÉDITS</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch16">ISABEAU DE BAVIÈRE</h2> - - -<p>La France était occupée au Nord par -l'Anglais, qui menaçait de plus en plus -d'en faire la conquête. Les villes de Bourg, -de Calais, et autres encore, étaient tombées -en son pouvoir. Les coffres du -royaume étaient vides, malgré les trésors -amassés par Philippe le Hardi, duc de -Bourgogne, qui, après la fameuse bataille -de Nicopolis, était venu enfouir d'immenses -richesses au château de Vincennes; -les dépenses des fêtes de la cour -avaient tout épuisé.</p> - -<p>Pour faire face à ce désarroi de finances -et au péril national de l'envahissement -anglais, il y avait sur le trône un roi -frappé de démence: Charles VI, fils de -Charles V, dit le Sage. L'armée diminuait, -n'ayant plus de solde suffisante. Les six -mille archers bourguignons de Jean sans -Peur avaient été licenciés.</p> - -<p>Ce que les déportements et le luxe des -seigneurs n'engloutissaient pas était distribué -aux couvents, car le libertinage des -grands était doublé d'une dévotion inconcevable. -Loin de songer à repousser l'ennemi, -on songeait à vivre en liesse. Le -peuple, taillable et corvéable à merci, -était écrasé de tels impôts qu'il redevait -encore avant d'avoir gagné sa stricte vie -et que l'air respirable, la poussière d'un -chemin soulevée par le passage d'un troupeau, -étaient frappés d'un droit de péage. -Tout n'était pour le serf que taille, alleux -et chevances. Les factions les plus désastreuses -pour le pays divisaient les gens -de guerre et les capitaines du royaume.</p> - -<p>Tantôt c'était le duc Jean sans Peur, -qui, ayant hérité de la haine paternelle de -Philippe le Hardi contre les princes de -l'Orléanais, croyait, de plus, avoir des -motifs personnels de vengeance contre le -duc Louis d'Orléans.</p> - -<p>Celui-ci ayant été distingué de la duchesse -de Bourgogne, femme de Jean sans Peur, -leur querelle devint terrible.</p> - -<p>Tantôt, c'était le connétable Bernard -d'Armagnac qui, profitant de la folie du -roi pour exercer une autorité sanglante et -souveraine dans Paris, tenait la campagne -contre Jean sans Peur.</p> - -<p>Le duc de Bourgogne, cependant, pouvait -seul disputer aux Anglais la terre de -France et les chasser. Il était populaire. Un -jour, le danger devenant de plus en plus -menaçant, il y eut une réconciliation apparente -ayant pour mobile l'intérêt et le -salut du pays, entre le duc et Louis d'Orléans. -Ce fut une solennité. Le peuple -criait: Montjoie!… Notre-Dame était pavoisée. -La réconciliation dura quelques -jours, mais sans amener de résultats pour -nos armes. Car un nouveau malheur était -arrivé. Le duc de Bourgogne, pareil aux -autres princes, dans l'atmosphère que l'on -respirait alors à Paris, s'était comme efféminé -et amolli.</p> - -<p>En effet, l'ennemi le plus dangereux et -le plus réel du royaume de France, ce -n'était pas l'Anglais, qui devait être repoussé -plus tard par Jeanne d'Arc, ce -n'était pas la ruine du Trésor, ni les armées -disséminées, ni les querelles entre les -princes, ni la démence du roi!… L'ennemi, -c'était la reine de France, une étrangère, -Isabeau, fille d'Etienne II, duc de Bavière, -femme de Charles VI, et qui avait été -nommée régente depuis l'aliénation du roi.</p> - -<p>Isabeau de Bavière était née en l'an de -grâce 1368.</p> - -<p>Elle était venue en France, à l'âge de -quatorze ans, et avait épousé, le 17 juillet -1385, ce déplorable monarque. Elle avait -alors près de dix-huit ans.</p> - -<p>A partir de son avènement au trône, ce -ne furent plus que carrousels, que fêtes, -jeux, tournois, cours d'amour, duels, -chasses et magnificences extraordinaires; -l'adultère passait à l'état de mode insoucieuse; -l'oubli de la patrie s'ensuivait. Le -roi, sombre, ayant été brûlé grièvement -dans un bal où le feu avait pris à son costume, -vivait retiré, avec son connétable -et quelques gens de guerre, entre autres -Tanneguy du Châtel, qui n'était alors -qu'un de ses écuyers et qui devait un jour -s'illustrer par deux actions historiques des -plus marquantes: l'enlèvement et le salut -du dauphin Charles VII au milieu des -flammes, lors de la journée des Ecorcheurs, -et l'assassinat du duc de Bourgogne, qu'il -dépêcha, de quatre coups de hache, dans -une entrevue avec le dauphin.</p> - -<p>Isabeau de Bavière ne haïssait point -l'Anglais; elle traita même avec lui, honteusement, -en maintes occasions; sa seule -politique était l'amour du plaisir, la soif -des excès violents et inconnus.</p> - -<p>Les historiens sont d'accord sur sa beauté -exceptionnelle.</p> - -<p>Rousse comme l'or brûlé, pâle avec -un teint d'orage, douée d'une beauté languide -et fatale dont les séductions attiraient -comme le danger, Isabeau ne se -refusa même pas d'employer encore les -ressources des baumes et des philtres: -elle avait en amour la science des courtisanes -grecques et des impératrices romaines. -C'était une grande ennuyée, une -cruelle épuisée, incapable de supporter le -poids de la couronne de France sur son -voluptueux front, mais plutôt faite pour -présider des cours d'amour au fond d'un -château et pour donner à toute une province -des modes merveilleuses.</p> - -<p>Svelte, elle excellait à monter les chevaux -indomptés, intrépide à entrer dans sa capitale, -au milieu du carnage des surprises -nocturnes, bravant les arquebusades et -l'incendie. Criminelle par nature, le crime -lui seyait aussi bien que la queue de dragon -aux sirènes. Avec ses amants, elle renforçait -l'oubli que doit donner le baiser d'une -femme, du sentiment de la mort prochaine -que coûtait la possession de sa personne.</p> - -<p>Si le côté politique de son histoire est -révoltant, comme on vient de le voir, le -côté joyeux de sa vie n'est pas moins -sombre. Mais les satans ont des attraits -brûlants et dorés comme l'enfer. De là, -les passions mortelles qu'elle suscita.</p> - -<p>Le vidame de Maulle, Louis d'Orléans, -Jean sans Peur, Villiers de l'Isle-Adam, -Lourdin de Saligny, le chevalier de Bois-Bourdon, -et quelques autres plus ignorés, -furent du nombre de ceux qu'elle aima; -chacun d'eux eut une fin sinistre.</p> - -<p>Le vidame de Maulle mourut en exil, mis -au ban du royaume.</p> - -<p>Louis d'Orléans fut assassiné, rue Barbette, -par un chevalier d'aventures, Raoul -d'Hocquetonville, qui lui fendit la tête d'un -coup de masse d'armes.</p> - -<p>Jean sans Peur tomba, au pont de Montereau, -sous la hache de Tanneguy du -Châtel.</p> - -<p>Villiers de l'Isle-Adam, qui, pour elle, -avait pris Paris en une nuit par un coup -de maître sans autre exemple dans l'histoire, -fut assassiné à Bruges dans une sédition -populaire.</p> - -<p>Lourdin de Saligny fut poignardé en -Flandre, où l'avait interné la jalousie du -duc de Bourgogne.</p> - -<p>Le chevalier de Bois-Bourdon périt -d'une manière très affreuse et tout à fait -cruelle, comme on le verra tout à l'heure.</p> - -<p>Quelques traits de son histoire donneront -une idée du caractère étrange de cette -femme<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Au paragraphe suivant débute, sans variantes -notables, le conte: <i>La reine Ysabeau</i>. Œuvres complètes, -<i>Contes cruels</i>, tome II, <i>Mercure de France</i>.</p> -</div> -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Telle était cette jalouse créature que ses -scandales et ses attraits ont illustrée, et -dont l'histoire est écrite avec du sang et du -feu.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>L'un de ceux qui succédèrent au vidame -de Maulle fut, comme nous l'avons dit, -le chevalier de Bois-Bourdon.</p> - -<p>C'était un jeune seigneur des mieux -faits de la cour. A vingt-trois ans, il était -célèbre par ses triomphales fantaisies, tant -de luxe que d'amours. Ses duels, toujours -heureux, le faisaient admirer des pages, -féliciter par les femmes et craindre de ses -pairs. La reine, ayant remarqué ce jeune -seigneur, le nomma gouverneur de Vincennes -et s'y renferma avec lui.</p> - -<p>On se rappelle les circonstances particulières -de l'événement arrivé au roi -Charles VI, en traversant la forêt du Mans, -où il avait été pris de démence. Un fantôme, -en vêtements blancs (aposté peut-être -par Isabeau dans le but de déterminer, -par une crise superstitieuse, une insanité -que ses philtres avaient préparée de longue -main), un fantôme, disons-nous, lui était -apparu brusquement, avait saisi la bride -de son destrier, en criant: «Retourne, -roi Charles, tu es trahi!» Ce qui, effectivement, -avait jeté le roi dans un accès -de folie furieuse. Ayant tiré son épée et -mis à mal deux hommes de sa suite en -criant: «trahison!» l'on fut obligé de -s'en rendre maître par la force. Depuis -lors, une sénilité hâtive l'avait accablé; il -vivait, un peu hébété, dans son Louvre, -en compagnie d'une demoiselle nommée -Odette de Champdhiver, qui veillait sur -la faiblesse du monarque et cherchait à le -distraire, soit en inventant des jeux,—les -cartes, par exemple,—soit en le charmant -par ses chants et sa bonne grâce. De là, la -liberté laissée à la reine.</p> - -<p>A cette époque, bien que la régence lui -eût été dévolue avec l'assistance, toutefois, -de son beau-frère Louis, duc d'Orléans, et -de son cousin Jean, duc de Bourgogne, -comte de Nevers, surnommé, comme il a -été dit, <i>Jean sans Peur</i>, la guerre entre -Isabeau de Bavière et le comte Bernard -d'Armagnac, connétable de France et féal -du roi, n'était pas ouvertement décidée. -L'amour du chevalier de Bois-Bourdon fut -la torche qui l'alluma.</p> - -<p>Un matin, en effet, comme le jeune chevalier -revenait de Vincennes, joyeux et -au galop, le sourire des joies éperdues aux -lèvres, il croisa une petite troupe qu'il ne -reconnut pas tout d'abord.</p> - -<p>C'était Charles VI, le connétable et plusieurs -seigneurs et soldats de la cour de -Paris. Le roi faisait une promenade.</p> - -<p>Soit étourderie, soit impertinence de -rival, Bois-Bourdon ne revint point sur -ses pas; il ne salua pas.</p> - -<p>Le comte d'Armagnac lui cria de faire -halte. Il continua vers Paris.</p> - -<p>—Arrêtez ce jeune homme! dit simplement -le connétable à deux soldats et à -son prévôt Tanneguy du Châtel.</p> - -<p>En entendant le galop des deux cavaliers -derrière lui, Bourdon se détourna, -fondit sur eux, désarçonna le premier, tua -le second d'un coup d'épée, et, saluant le -comte d'Armagnac, poussa l'insolence -jusqu'à le défier lui-même.</p> - -<p>Le connétable était un homme de guerre -des plus habiles aux maniements de toutes -les armes; il sourit, mit pied à terre, sa -masse à la main. A vingt pas du jeune -homme, il s'arrêta:</p> - -<p>—Rendez-vous, messire, dit-il.</p> - -<p>Un éclat de rire de Bois-Bourdon lui -répondit.</p> - -<p>Mais ce rire ne s'acheva pas. La masse -d'armes du comte d'Armagnac, lancée par -lui comme la pierre d'une fronde, était -venue frapper au front le cheval du jeune -homme: le cheval, tué sur le coup, avait -jeté son cavalier évanoui sur le chemin.</p> - -<p>On se saisit de Bois-Bourdon. On le -fouilla. Une lettre de la reine fut trouvée -entre son cœur et son pourpoint. Cette -lettre, parfumée et tendre, produisit sur -le roi Charles un effet terrible, malgré sa -folie.</p> - -<p>Bois-Bourdon fut enfermé au Châtelet, -mis à la question le soir même; il y mourut, -sans rien avouer, courageusement, car -il aimait la reine. On l'ensevelit dans un sac -de cuir sur lequel fut écrite cette légende: -«Laissez passer la justice du roi», et on -le jeta à la Seine.—La lettre fut publiée -à son de trompe dans Paris.</p> - -<p>Lorsque la reine apprit ce meurtre, et -que c'était au comte d'Armagnac qu'elle -devait cette aventure, comme elle était -fidèle à ses fidèles, elle jura de venger la -mort de son ami de la manière la plus -horrible; et, comme on va le voir, elle tint -parole.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Le connétable, connaissant à quelle sombre -ennemie il avait affaire et profitant de -la lueur de raison qu'avait eue le roi, fit -immédiatement enlever Isabeau comme -sa prisonnière et obtint de Charles VI un -décret qui internait au château de Tours -sa royale captive. Mais elle en fut bientôt -enlevée par Jean sans Peur, qui la transporta -à Troyes, où elle prit le titre de <i>reine -par la grâce de Dieu</i>. Ce fut là qu'elle -reçut un jour la visite d'un seigneur de -l'Isle de France, le baron Jean de Villiers -de l'Isle-Adam, gouverneur de Pontoise. -C'était un jeune homme redoutable -et qui, sous un aspect frivole, cachait un -cœur d'acier.</p> - -<p>Sa ville, une nuit, avait été surprise par -les Anglais. Il en avait fendu la porte à -coups de hache pour que ses bourgeois pussent -échapper à la tuerie. Lui-même, sautant -à cheval et à moitié vêtu, s'était élancé -vers la Touraine, cherchant des hommes -d'armes pour revenir. Mais il ne put reprendre -Pontoise et en massacrer la garnison -anglaise que quelques mois après.</p> - -<p>Le connétable, en apprenant le coup de -main inattendu des Anglais sur Pontoise, -avait eu la mauvaise foi de dire que le -baron de l'Isle-Adam avait dû vendre sa -ville; et le soupçon de cette infamie avait, -grâce à cette parole, plané sur lui, l'Isle-Adam.</p> - -<p>Armagnac, qui profitait de la faiblesse -du roi pour publier les lettres de galanterie -d'une femme et d'une reine, avait imaginé -cette calomnie pour dissimuler sa propre -conduite.</p> - -<p>Le fils du comte d'Armagnac qui a traité -directement avec l'Anglais et vendu plusieurs -villes, fut déshonoré historiquement -par un procès à ce sujet, et le roi de -France Charles VII porta publiquement, -au contraire, le deuil de Villiers de l'Isle-Adam -à la mort de ce maréchal.</p> - -<p>A cette époque, Villiers dédaigna de se -défendre autrement que par les armes -d'abord, et en reprenant sa ville ensuite. -Il se rangea du parti de Jean sans Peur, -qui était celui d'Isabeau, et jura «de ne -point <i>se coucher dans un lit</i> tant qu'il n'aurait -point tracé avec son épée, sur la poitrine -du connétable Bernard d'Armagnac, -la croix rouge de Bourgogne.»</p> - -<p>Ce fut dans ces dispositions d'esprit qu'il -vint à Troyes, près d'Isabeau de Bavière, -encore en deuil de son cher cavalier mort -pour elle.</p> - -<p>L'Isle-Adam, ébloui par l'éclat de cette -beauté sans rivale, fondit sa vengeance et -son amour dans un seul sentiment. Ce -n'était pas un homme capable de perdre -le temps en paroles;—son serment pouvait, -à cet égard, le lui rendre affreusement difficile -à garder tout à fait. Le soir de son -arrivée à Troyes, au souper royal, il s'assura -le concours de quelques amis, les -sires de Chaville, d'Harcourt et de Chastelux, -entre autres, réunit un millier de -lances et marcha sur Paris, accompagné -d'Isabeau elle-même, à cheval près de lui; -la petite troupe se hâtait, dans le vent nocturne.</p> - -<p>Le comte d'Armagnac, à force d'exactions -et de cruautés, s'était fait exécrer de la -population; le fils du gardien de la porte -Saint-Antoine, Perrinet Leclerc, qui avait -été frappé de vingt et un coups de fourreau -d'épée, par ses ordres (quoique bourgeois), -ouvrit la porte des fossés à Villiers de l'Isle-Adam, -sur un signal convenu.</p> - -<p>La reine et le grand baron, suivis des -capitaines et de leurs soldats, entrèrent dans -Paris. Et alors commença, aux cris de -<i>vive Bourgogne! vive Isabeau!</i> un massacre -vengeur et formidable qui dura trois -jours, aux lueurs des incendies.</p> - -<p>Villiers de l'Isle-Adam se précipita vers -l'hôtel Saint-Pol, surprit la garnison, la -dispersa, fit prisonnier le roi Charles VI, -qu'il mit en lieu de sûreté; puis chercha -le connétable qui se cachait.</p> - -<p>Il courut dans Paris avec ses cavaliers, -mettant à prix la tête du comte d'Armagnac, -et tuant ceux qui ne criaient pas: -Vive la reine!</p> - -<p>L'Isle-Adam découvrit bientôt le connétable -et, l'ayant blessé mortellement -dans la lutte, exécuta son serment à la -lettre. Il lui traça la croix de Bourgogne -sur la poitrine d'un coup d'épée.</p> - -<p>Le lendemain, à l'arrivée de Jean sans -Peur, l'Isle-Adam ayant été fait maréchal -de France, et Paris étant pacifié, il y a lieu -de penser que le baron obtint d'Isabeau -la permission de se «mettre en ung lit».</p> - -<p>La reine eut bien des aventures galantes -et inconnues. Celles-ci sont les principales.</p> - -<p>Elle fut surnommée «la grande gaupe» -par tout le populaire. Elle avait donné à -la France le dauphin Charles VII, qui -grandissait. Cependant la beauté merveilleuse -d'Isabeau ne subit aucune atteinte -du temps pendant de longues années. -Cette beauté survécut même à ses amours.</p> - -<p>Isabeau de Bavière mourut cependant -presque abandonnée, vers l'âge de cinquante -ans, et universellement méprisée.</p> - -<p class="sign">(<i>Septembre 1876.</i>)</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch17">TRENTE TÊTES SUR LA PLANCHE<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a></h2> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> 14 octobre 1885.</p> -</div> - -<p>Au milieu des préoccupations de cette -heure grave, au moment où les regards -sont presque tous fixés sur les urnes -électorales, il est certain que nous ne devons -prendre sur nous de rappeler les faits -suivants à l'attention publique qu'à simple -titre de délassement d'esprit.</p> - -<p>Plusieurs journaux importants l'ont déclaré: -s'il faut en croire les prévisions les -plus compétentes, et d'après la nomenclature -exceptionnelle des causes criminelles -actuellement en instruction sur le territoire -français, les assises de cet hiver -nous ménagent, presque <i>sûrement</i>, une -<span class="small">CINQUANTAINE</span> de sentences capitales, sur -trente desquelles, au bas mot, M. l'exécuteur, -paraît-il, peut tabler haut la main. -Presque toutes ces causes étant, en effet, -d'une hideur peu commune, la mansuétude -présidentielle se verra, cette fois, très -probablement débordée par le cri de la -vindicte sociale, et renoncera, tristement, à -s'exercer sur cette collection de monstrueux -condamnés.</p> - -<p>En ces conjonctures, quelles que soient -nos plus immédiates inquiétudes, se pourrait-il -bien qu'il parût, à nos lecteurs, -hors de propos de leur soumettre quelques -réflexions touchant ces exterminations -prochaines?</p> - -<p>Alors, surtout, que nous nous proposons, -non pas de gloser sur des débats à -venir, mais seulement <i>sur un point</i> oublié -dans le cérémonial tragique du supplice de -la guillotine.</p> - -<p>On ne saurait s'y prendre trop à l'avance, -parce que ce genre de questions peut, -d'ores et déjà, sembler d'un intérêt général.</p> - -<p>Plusieurs éminents journalistes vont -réclamer, ces jours-ci, nous dit-on, le rétablissement -des <i>marches de l'échafaud</i>.</p> - -<p>Nous l'avons, ailleurs, spécifié: l'instrument -justicier<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a> ne doit frapper un de -nos semblables qu'au niveau des têtes de -la foule, qu'à hauteur d'humanité. Le -couteau-légal ne doit fonctionner que d'ensemble -avec sa plate forme réglementaire, -éliminée, depuis ces dernières années, <i>on -ne sait par qui ni pourquoi, ni de quel -droit</i>. Si la solennité des degrés de l'échafaud -paraît d'une mise en scène surannée -à quelques sceptiques en retard sur le -véritable esprit des temps modernes, -pourquoi ne trouvent-ils pas également -démodées les robes rouges et les hermines -de la cour d'assises? Comment tout le -reste du cérémonial ne leur semble-t-il -pas une pure fantasmagorie?</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> L'Instant de Dieu (<i>Derniers contes, Mercure, -1909</i>).</p> -</div> -<p>On ne peut supprimer un anneau dans -la chaîne des symboles de la Loi sans infirmer -les autres et faire douter de leur -sérieux. Or, tout le monde s'écœure, depuis -longtemps, des impressions de boucherie -que cause cette guillotine absurdement -embusquée au ras du sol et dont la -sournoiserie triviale est aussi peu digne de -la Loi que de la Nation.</p> - -<p>Cependant, l'on a regardé comme inopportune, -paraît-il, la réclamation présentée -à ce sujet par divers notables écrivains -de la presse française,—et l'on a -prétendu, même, <i>que cette question ne la -regardait pas</i>.</p> - -<p>Nous ne voulons répondre à cette fin -de non-recevoir que par l'exposé du raisonnement -suivant<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>, dont l'évidence est, à -nos yeux, tout à fait indiscutable.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Développé dans le <i>Réalisme dans la peine de -mort</i> (<i>Chez les Passants</i>, Georges Crès, 1914; -pp. 93, 94, 95 et 96.)</p> -</div> -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Si donc la presse est, à ce point, prépondérante -en ce qui, moralement, touche -à l'application de la peine de mort, comment -n'aurait-elle pas qualité pour se -préoccuper du mode physique de l'application -de cette peine! Il nous semble qu'elle -a le droit d'être écoutée, ici, attendu qu'elle -peut, ici du moins, conclure en connaissance -d'une cause qu'elle eut souvent le -loisir d'étudier de près.</p> - -<p>C'est pourquoi, si les marches de l'échafaud -sont jugées <i>convenables</i> par la presse, -c'est qu'au fond l'opinion publique, aussi, -les juge <i>convenables</i>, pour ne pas dire plus: -et que, par conséquent, cette revendication -doit être prise au sérieux, quand -la presse vient à la formuler.</p> - -<p>Si donc trente têtes humaines,—ou davantage,—doivent -être tranchées, cet hiver, -sur le sol français, quelque coupables -que soient ces têtes, nous pensons qu'elles -ont droit à tomber à hauteur d'hommes -et non pas à hauteur de pourceaux.</p> - -<p>Quelque <i>positif</i> que puisse être le raisonnement,—si, -toutefois, il y eut -raisonnement,—en vertu duquel tel ou -tel personnage a pris sur lui de soustraire -les marches légales de l'échafaud, nous -prétendons que cette guillotine de basse-cour -est choquante pour la Loi, pour la -Nation, pour notre humanité.</p> - -<p>Oui, nous sommes certains d'exprimer -le vœu de la majorité des esprits à ce sujet, -et non celui de quelques anodins sceptiques. -Au surplus, les nouvelles Chambres, -au cours de la session prochaine, vont être -définitivement saisies de cette motion, et -nous n'hésitons pas à répondre d'une -presque unanimité de votes pour que cette -plate-forme et ces marches de l'Echafaud,—abrogées -par l'arbitraire d'on ne sait quel -Prudhomme—soient restituées au plus -vite à la dignité de la Loi.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch18">A PROPOS D'UN LIVRE<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a></h2> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> 1<sup>er</sup> décembre 1863.</p> -</div> - -<p>Selon quelques esprits diserts, le <i>sujet</i> -d'une œuvre d'art ne doit influer ni -sur le verdict touchant la valeur esthétique -de l'œuvre, ni sur l'opinion morale -que l'on peut désirer se faire touchant la -personnalité de l'auteur. L'idée qui fait -corps avec le travail et la poésie de cette -œuvre peut être, au point de vue de l'art, -indifféremment choisie dans les catégories -du juste ou de l'injuste, du bien ou du -mal, du moral ou de l'immoral; ce n'est -jamais, pour l'art, qu'une <i>occasion</i>, qu'un -moyen, dans le sens abstrait du mot, de -se manifester.</p> - -<p>L'art s'efforce librement vers la beauté, -vers l'absolu de la philosophique et pure -beauté, qui, suivant une expression tout -hégélienne, serait: «comme l'eau claire, -sans odeur, ni couleur, ni saveur particulière.» -Il compose un royaume où toute -chose est appelée à la transfiguration. Et, -si l'artiste est assez puissant pour aller -racheter la grande poésie même jusque -dans les régions défendues par la morale, -et que, sous une sensation d'éternité, il -l'en dégage, tout irradiée de solennelles et -profondes épouvantes, l'impur n'est plus -ce qu'il nous apparaît, dans sa réalité: on -ne <i>doit</i> plus le voir! Le génie est devenu -sa rédemption: il s'est transfiguré sous le -sceptre de diamant du magicien sacré: -sujet de l'intelligence idéale, il ne relève -plus de la conscience hypocrite, changeante -et diverse, des hommes.</p> - -<p>Ainsi, que le sujet d'un poème soit emprunté, -par un artiste, aux données de la -philosophie, de la politique, de l'utilité, de -la concupiscence, de l'histoire, de la religion, -de la guerre, etc.,—comme le -<i>Faust</i>, par exemple, les <i>Iambes</i>, les <i>Géorgiques</i>, -les <i>Fleurs du mal</i>, la <i>Légende des -siècles</i>, le <i>Paradis perdu</i> et le <i>Purgatoire</i>, -l'<i>Iliade</i>, etc., je cite pour des Français,—ces -données, comme toutes celles qui en -dérivent, sont indistinctement offertes, -dans les pénombres mystérieuses et inquiètes -de la rêverie<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>, au bon plaisir du -poète, sans qu'il y ait, à ses yeux, plus de -mérite ou de grandeur à traiter l'une plutôt -que l'autre, tous ces sujets comportant -la même respectabilité comme la même -indifférence au point de vue et dans la -mesure de l'art: si le poème est pénétré -d'un sentiment de majesté, d'indulgence -et de beauté souveraine, le sujet choisi -doit disparaître dans ce sentiment et, par -suite, n'entrer pour rien dans la décision -d'un homme de goût.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> L'expression anglaise <i>pensiveness</i> est plus -exacte que le terme banal imposé par notre langue -(note de Villiers de l'Isle-Adam).</p> -</div> -<p>C'est un point sur lequel,—malgré son -évidence apparente,—on ne saurait trop -insister, car nous sommes prévenus contre -ce qui nous semble de nature à révolter -les tendances de notre morale et de notre -conscience, et lorsque l'art se dévoue à -traiter les actions déréglées, l'habitude de -la sensation influe sur notre jugement à -notre insu; nous avons à nous défier des -conventions inférieures et des préjugés -contingents de la vie usuelle. Agissons, -par l'idée du devoir, dans la société, comme -des citoyens: agissons, également d'après -l'idée essentielle du devoir, dans le rêve, -comme des penseurs. La synthèse idéale -de ces deux existences est située, sans -doute, au milieu de la Mort, c'est-à-dire -au delà de toute spéculation actuelle.</p> - -<p>Pourquoi le titre d'un poème aurait-il -ce pouvoir de refroidir, par avance, nos -dispositions à l'estime de sa beauté? -N'est-ce point, d'ailleurs, presque toujours -dans les épisodes, les idées incidentes et -les ciselures étrangères au sujet pris en -lui-même de tel chef-d'œuvre reconnu, -que consistent ses véritables beautés artistiques? -Pourquoi même,—j'oserai le dire,—nous -laissons-nous prémunir si facilement, -par nos instincts d'injustice, d'égoïsme et -de fierté, contre le caractère civique d'un -artiste de génie, lorsque les sujets qu'il -accepte de célébrer sont pris, à l'ordinaire, -par exemple, dans le domaine du dissolu? -Le plus épais bon sens devrait comprendre -que l'on n'écrit de beaux vers -qu'à force de persistance et de labeurs -nécessités par l'apprentissage et la -technique de l'art. Où donc un grand -poète prendrait-il encore du temps pour -être citoyen si condamnable? Qui nous -autorise à mal présupposer de l'homme, -parce que,—affligé comme nous, sans -aucun doute, de quelque difformité sociale -ou morale,—il se réfugie dans la -Pensée sublime, pour essayer d'en corriger -le côté choquant, d'en rêver l'absolution -et d'en opérer le rachat? La notoriété, -pour le poète, doit être une question -bien secondaire, pour ne pas dire absolument -nulle, lorsqu'il se préoccupe de son -œuvre: il écrit pour se justifier devant -lui-même et pour agrandir sa miséricorde -envers les choses sensibles.</p> - -<p>Donc, il faut, avant tout, considérer seulement -la profondeur du <i>Talent</i>, en général, -et, quant au reste, il ne doit pas importer -dans un chef-d'œuvre. Il est certain -que la bonne volonté religieuse de Dante, -par exemple, ne l'eût pas sauvé de l'oubli -s'il eût manqué de poésie et d'art dans -ses poèmes. Bien au contraire, s'il se fût -prévalu (le cas échéant) des tendances -morales et pratiques de son œuvre pour -en atténuer les imperfections esthétiques, -le simple sens commun nous avertit que -c'eût été, de sa part, une action déshonnête -et scandaleuse. En effet, s'autoriser -de l'intérêt tout social que la multitude -accorde à telle idée de religion, de politique, -etc., prise en elle-même et sans le -secours de la vie extérieure, et transporter -cet intérêt dans le domaine de l'Art -pour s'en servir comme d'un adjuvant à -la valeur propre d'un travail poétique, -c'est baser la Poésie sur une émotion -étrangère à elle-même et, risible artiste, -lui manquer de respect en lui offrant des -secours dont elle n'a que faire. C'est dire: -«Vous le voyez! je suis une âme sensible; -ayez, <i>par conséquent</i>, de la bienveillance -pour mes vers, à cause de la -droiture et de la bénignité qu'ils expriment -et qui correspondent,—j'en suis -sûr,—aux qualités que vous avez, mon -cher lecteur.» C'est la rougeur au front -que j'écris ces lignes; rien que d'y penser -donne le malaise et le froid le plus -gênant.</p> - -<p>Eh bien! si nous considérons, par -exemple, les <span class="sc">Fleurs du mal</span> sous ce critérium, -nous ne devons pas varier notre -justice.—Sachons lire! M. Charles Baudelaire -ne tire pas secours de son sujet pris -dans les notions convenues! Il regarde, -et les impudicités se débattent (ironie -féroce!) sous les étreintes de son idéal, -comme les vers de terre sous les antennes -du scolopendre.</p> - -<p>Un autre préjugé,—le mot, cette fois, -paraît avoir un sens,—assez en vogue, -au dire d'une majorité sensée,—c'est -celui de l'<i>inspiration</i>.</p> - -<p>L'inspiration n'est autre chose que le -libre développement d'une aptitude innée -vers le beau idéal; c'est une bosse qui -grossit; pour être sur une montagne, il -faut être parti de terre et avoir monté -péniblement la montagne; de même, pour -être élevé réellement, il faut avoir gravi -un à un les degrés dont cette élévation -n'est que la somme. Le Génie, c'est l'application -passionnelle, la résultante d'une -organisation saine et laborieuse, la pleine -possession de soi-même. Eh! que voudrait-on -qu'il fût de plus que cela? Si tel -homme naissait génie, avec la science infuse, -comme les petits bramahs, ce serait -une monstruosité, une privation de tout -mérite, une animalité déplorable. L'abeille, -le castor, la fourmi, etc., font des -choses merveilleuses, mais ils ne font que -cela et n'ont jamais fait autre chose: ils -naissent avec le summum de leur développement -moral; ils n'hésitent pas. Le -géomètre ne saurait introduire une seule -case de plus dans une ruche d'abeilles, et -la forme de cette ruche est celle même -qui, dans le moindre espace, peut contenir -le plus de cases, etc. L'animal est exact: -sa naissance lui confère avec la vie cette -fatalité; l'homme, au contraire, est essentiellement -indéterminé: il hésite, d'une -manière toujours ascensionnelle, toujours -approximative, vers son idéal<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>! -Ce qui fait le fond de ses plus sublimes -espérances, ce qui allume sur son front -la lueur de l'immortalité, c'est précisément -le sentiment de cette gravitation. -En un mot, l'homme sent qu'il n'est -pas fini!</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> L'idéal, suivant Gottlieb Fichte, est: «ce qui -<i>doit</i> toujours être réalisé, mais en même temps ce -qui ne <i>peut</i> jamais l'être, sous peine de cesser -d'être ce qu'il <i>doit</i> être, c'est-à-dire de cesser -d'être l'idéal.» (Note de Villiers de l'Isle-Adam.)</p> -</div> -<p>Vis-à-vis de ces pensées, on conçoit que -«l'inspiration» est une parole qui sent -son bourgeois moderne de plusieurs -milles. On est si instinctivement convaincu -de sa nullité qu'on n'ose la prononcer que -tempérée par un demi-sourire, c'est-à-dire -presque comme une insulte et avec -un air de protection bienveillante. L'artiste -devient sous ce mot une sorte de sibylle -sur le trépied, quasi inconsciente de -la signification de ses chants, ou, pour -mieux dire, une machine de Vaucanson. -Il suffirait au premier venu de crier à tout -hasard: «<i lang="la" xml:lang="la">Deus! ecce Deus!</i>» pour réduire -à l'humilité les fatigues sacrées et -les longs travaux d'un véritable poète; et -quand l'expérience prouve la supercherie -de l'Inspiré, ceux qui croyaient en lui -nomment cette découverte: «la désillusion.» -Le vulgaire voudrait voir les -gens nés coiffés de divinité. Chose étrange! -L'homme de génie lui-même n'aime souvent -pas à être sincère sur ce point. Il se -complaît quelquefois dans l'ovation faite -aux puissances supérieures dont il veut -bien paraître le représentant et le mandataire, -il s'applaudit de cette distinction -sans s'apercevoir qu'elle lui assigne une -place au-dessous des gens ordinaires et -inférieurs, qui ont au moins le mérite de -leur développement, si peu qu'il soit. Mais -comme il rit dans sa barbe de sa petite -comédie!</p> - -<p>Est-ce que la Pensée commet de ces -injustices? Il en est, d'habitude, des -fanatiques de l'Inspiration quand même -comme de ceux qui disent: «Voilà de -beaux vers: mais où est l'<i>idée</i>? Quel est -le but de l'auteur?» sans songer que leurs -paroles contiennent leur propre négation. -Car, si les vers sont beaux, ils contiennent -au moins l'<i>idée</i> de la beauté: ce qui est -déjà quelque chose au point de vue de -l'art, à ce qu'il semble! et, pour le surplus, -on peut ajouter ce mot de Franklin: -«Il est bien difficile à un sac vide de se -tenir debout.»</p> - -<p>Voilà donc, pour un grand nombre -d'esprits éclairés, la première formule -générale de l'Art considéré en lui-même. -Je suis loin d'accepter sans réserves -d'aussi spécieuses affirmations; mais ce -n'est pas ici le moment de les discuter. -J'expose, je n'impose pas. Il fallait signaler -ce critérium et l'élucider de cette manière -pour aborder consciencieusement la -critique du livre de M. Mendès, car ce -livre<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a> est écrit,—sauf erreur,—à ce -point de vue, et rien qu'à ce point de vue.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> <i>Philomèla</i>, livre lyrique (Paris, 1863).</p> -</div> -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch19">SUR UNE PIÈCE D'AUGIER</h2> - - -<p>Deux amants.</p> - -<p>Survient le grand séparateur social,—le -père,—que l'on appelle, je crois, <i>père -noble</i>, en termes consacrés, chez les -marionnettes.</p> - -<p>Faut-il continuer?</p> - -<p>Non, évidemment.</p> - -<p>Ainsi, laissons de côté cette intrigue<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Paul Forestier d'E. Augier (1868).</p> -</div> -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Les vers de cette comédie étant écrits -suivant une esthétique qui me semble -une des espiègleries les plus amusantes de -notre grand siècle, je m'abstiendrai de -toute appréciation à leur égard. Le Public -<i>pleure</i> en les entendant; c'est tout ce qu'il -faut,—et c'est là le gage parfait, selon -l'opinion moderne, de la beauté d'une -œuvre. Ayant le malheur d'avoir une confiance -médiocre en l'infaillibilité des -glandes lacrymales et des digestions pénibles, -touchant l'Art éternel, les sanglots -étouffés qui partent des baignoires, les -foulards interrupteurs et autres critériums -actuels du sublime, m'ont toujours—(qu'on -me plaigne!)—fait lever le -cœur. Ainsi laissons cela de nouveau.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Quant à la pièce, elle contient, vraiment, -plusieurs scènes admirablement -jouées, et deux ou trois décalques photographiques -de la simple nature.</p> - -<p>La Nature avant tout. Il est bon que le -spectateur voyant un homme passer dix -minutes à dire: «<i>Donnez-moi mon paletot</i>», -ou: «<i>Je boucle ma valise</i>», s'écrie: -«Comme c'est naturel! Vivent les <span class="small">POÈTES</span>!» -Ainsi oublions, derechef, toute discussion -stérile sur un principe aussi flatteur.</p> - -<p>Une seule scène est d'un écrivain, dans -ce mélodrame: c'est la grande scène du -troisième acte.</p> - -<p>Quant au reste de l'action, j'ai eu l'honneur -de n'y rien comprendre, et il est inutile -de faire partager au lecteur cette -manière de voir.—La chose m'a paru un -triste mélange de criailleries, de banalités -et de puérilités inconcevables. Mais je -livre cette appréciation avec la plus grande -humilité; je suis un fort mauvais juge de -ces sortes de pièces. Etant donné leur horizon, -je ne distingue plus, au bout de dix -minutes, les personnages les uns des -autres; et il y a des moments où je confonds -M. Got avec Madame Lafontaine.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Une seule impression domine certains -esprits au dénouement de la pièce. C'est -celle que cause le vénérable père noble.</p> - -<p>Le drôle ferait rougir d'être au monde.</p> - -<p>Je ne connais pas de dégoût comparable -à celui que m'inspirent ses cheveux blancs. -C'est vraiment le monstre, le bourreau -oiseux, l'Ennemi, celui qui mérite la -mort et le haussement d'épaules.</p> - -<p>Quelle infernale et suffisante caricature! -Comme il parle de Dieu, de vertu, d'honnêteté, -de dévouement, des lois sociales!… -Comme il attendrit la foule!</p> - -<p>Un jour, quand on sera revenu des discussions -théâtrales avec ces types, lorsqu'on -verra clair au fond de cette sorte de -gens honorables,—on sera bien étonné; au -lieu de sangloter sur leurs sages maximes, si -émues et si judicieuses, on leur préférera -celles de Desrues, l'empoisonneur, comme -plus efficaces et plus humaines.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c large top4em">VERS</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch20">GOG</h2> - - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ce fut donc au logis de cet homme qu'un soir</div> -<div class="verse">Quelqu'un frappa.</div> - -<div class="verse i4 stanza">Ce juif ouvrit—et l'on put voir</div> -<div class="verse">Briller les piques dans le sentier.</div> - -<div class="verse i9 stanza">—«La milice,</div> -<div class="verse">«Pensa-t-il, mène encore quelque esclave au supplice.»</div> -<div class="verse">Le couchant s'allumait dans les cieux meurtriers</div> -<div class="verse">Et rougissait au loin les maigres oliviers,</div> -<div class="verse">Baignant le Golgotha de sang et de lumière.</div> -<div class="verse">Une troupe d'enfants cheminait la première:</div> -<div class="verse">Ils criaient! Ils voulaient voir prendre les voleurs;</div> -<div class="verse">Puis venaient des soldats; puis des femmes, en pleurs.</div> -<div class="verse">Seul, dans l'herbe pierreuse, au versant des ravines,</div> -<div class="verse">Chargé d'une croix lourde, et le front ceint d'épines,</div> -<div class="verse">Un homme apparaissait tombé sur les deux mains.</div> -<div class="verse">Autour de lui riaient les cavaliers romains,</div> -<div class="verse">Et le centurion qui commandait l'escorte,</div> -<div class="verse">La lance au poing, cria, debout, devant la porte:</div> -<div class="verse">«Simon! viens nous aider à relever la croix</div> -<div class="verse">«Du roi des juifs, tombé pour la troisième fois!</div> -<div class="verse">«La côte est rude; un coup d'épaule! Il faut qu'il meure</div> -<div class="verse">«Et soit mis au sépulcre avant la sixième heure!»</div> -<div class="verse">Un grincement de dents retentit, bref et dur,</div> -<div class="verse">Dans l'angle que faisait la porte avec le mur.</div> -<div class="verse">Simon, sans s'émouvoir de ce bruit, dit:</div> - -<div class="verse i10 stanza">—«Silence,</div> -<div class="verse">Gog!»</div> -<div class="verse i1">Le soldat reprit, appuyé sur sa lance:</div> -<div class="verse">«—Est-ce que tu n'es pas un portefaix?»</div> - -<div class="verse i10 stanza">—«Je suis</div> -<div class="verse">«Cela précisément! dit l'homme: et je te suis.»</div> -</div> - -<p class="sign">1879.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch21" lang="la" xml:lang="la">AVE, MATER VICTA</h2> - -<blockquote class="epi"> -<p>Et ils placèrent des gardes autour -du Tombeau.</p> - -<p class="sign">(Nouveau Testament.)</p> - -</blockquote> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Comme le juste, en croix sur le mont solitaire,</div> -<div class="verse i3">Tomba trois fois sur les genoux</div> -<div class="verse">Avant de se dresser et de saisir la Terre</div> -<div class="verse i3">Entre ses bras puissants et doux,</div> -<div class="verse">Patrie au flanc blessé, tu bénis dans l'aurore</div> -<div class="verse i3">Tes fils tombés sans voir ton jour;</div> -<div class="verse">De leur dernier baiser ton vieux sol, rouge encore,</div> -<div class="verse i3">Fume de lumière et d'amour!…</div> - -<div class="verse stanza">Gloire à toi, grand Pays où l'Avenir se fonde!</div> -<div class="verse">Tes destins sont plus hauts que ton adversité:</div> -<div class="verse">Tu tiens l'ardent flambeau dont s'éclaire le monde,</div> -<div class="verse">Celui qui meurt pour toi meurt pour l'Humanité!</div> - -<div class="verse stanza">Toi qui donnas ton sang, ton or et tes merveilles</div> -<div class="verse i3">Sans récompense et sans repos,</div> -<div class="verse">Ils t'ont mise au sépulcre, ô France, et tu sommeilles!…</div> -<div class="verse i3">Nul n'a vengé tes saints drapeaux!</div> -<div class="verse">Mais on épie en vain les sursauts de ta pierre,</div> -<div class="verse i3">Tu la rompras de ton essor!…</div> -<div class="verse">Quand l'ombre veut tenir au tombeau la Lumière,</div> -<div class="verse i3">Pâques sonne ses cloches d'or!</div> - -<div class="verse stanza">Nous reforgeons sans trêve, au mépris des alarmes,</div> -<div class="verse i3">Ton vieux glaive aux bons lendemains.</div> -<div class="verse">Vois tes enfants nouveaux, froids sous leurs jeunes armes,</div> -<div class="verse i3">Impatients des clairs chemins!…</div> -<div class="verse">Le soc, depuis longtemps, chasse l'airain des bombes.</div> -<div class="verse i3">Les champs sont prêts pour le soleil:</div> -<div class="verse">Si d'âpres voix, au loin, disent que tu succombes,</div> -<div class="verse i3">Couvrons-les d'un cri de réveil.</div> - -<div class="verse stanza">Ressuscite!… La foi t'anime, auguste France!</div> -<div class="verse i3">Debout! Ton astre est immortel!…</div> -<div class="verse">Mais déjà tu renais! C'est l'aube d'espérance!…</div> -<div class="verse i3">Plus de fleurs de deuil sur l'Autel!</div> -<div class="verse">Le souci du devoir bannit dans les ténèbres</div> -<div class="verse i3">Les noirs souvenirs de la nuit.</div> -<div class="verse">Adieu, tambours voilés! Adieu, lauriers funèbres.</div> -<div class="verse i3">Le clairon sonne, le jour luit!</div> - -<div class="verse stanza">Gloire à toi! grand Pays où l'Avenir se fonde!</div> -<div class="verse">Tes destins sont plus hauts que ton adversité:</div> -<div class="verse">Tu tiens l'ardent flambeau dont s'éclaire le monde.</div> -<div class="verse">Celui qui meurt pour toi, meurt pour l'Humanité!</div> -</div> - -<p class="sign">1877.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch22">TARENTELLE</h2> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Une flûte dit: C'est l'été!</div> -<div class="verse">Viens, la joie émeut nos poitrines;</div> -<div class="verse">Mets ton poing blanc sur le côté</div> -<div class="verse">Comme font les Transtévérines</div> - -<div class="verse stanza">Epis et bleuets à demain!</div> -<div class="verse i2">Donne ta main.</div> -<div class="verse">Tout souci n'est que bagatelle!</div> -<div class="verse">Moissonneurs, dansons en chemin</div> -<div class="verse i2">La Tarentelle</div> - -<div class="verse stanza">Sur les gerbes penchée encor?</div> -<div class="verse">—Fleur des sillons, faneuse brune,</div> -<div class="verse">Les champs fument dans le ciel d'or.</div> -<div class="verse">Jette ta faucille importune!</div> - -<div class="verse stanza">Sur ton coude, d'un coup charmant</div> -<div class="verse">Que le tambourin roule et sonne!</div> -<div class="verse">Laisse tes nattes follement</div> -<div class="verse">Jouer autour de ta personne…</div> -</div> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch23">JE M'ENVOLERAI</h2> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je m'envolerai dans les profondeurs!</div> -<div class="verse">Je fuirai la vie et ses lois moroses!</div> -<div class="verse">Et je cueillerai d'immortelles roses</div> -<div class="verse i2">Loin de vos hideurs.</div> - -<div class="verse stanza">Je m'élancerai vers vous, ô silences!</div> -<div class="verse">L'oubli loin d'ici m'attend, vaste mer,</div> -<div class="verse">—Pour mon cœur percé de vieux coups de lances,</div> -<div class="verse i2">Plus rien n'est amer.</div> - -<div class="verse stanza">Je m'envolerai, moi l'oiseau sauvage,</div> -<div class="verse">Vers tant de pays ignorés de tous,</div> -<div class="verse">Car l'indifférence est le seul hommage</div> -<div class="verse i2">Dont je suis jaloux.</div> -</div> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch24">NOTE BIBLIOGRAPHIQUE</h2> - - -<p><b>Nouveaux Contes Cruels.</b>—Sur les huit -contes de la première édition (1888, Librairie -illustrée), sept parurent cette même année 1888: -<b>la Torture par l'espérance</b>, <b>les Amies de -pension</b>, <b>l'Enjeu</b>, <b>Sœur Natalia</b>, <b>l'Incomprise</b>, -dans le <i>Gil Blas</i>; <b>l'Amour du naturel</b>, -dans le <i>Figaro</i>; <b>le Chant du Coq</b>, dans <i>la -Revue Libre</i>.</p> - -<p>Villiers de l'Isle-Adam, redoutant que son éditeur -n'accompagnât le volume d'illustrations, dans -le dessein de justifier sa firme, spécifia qu'il refuserait -toute gravure. Deux ans auparavant, il avait, -en effet, éprouvé un violent mécontentement, lors -de la mise en vente d'un autre recueil de contes, -<i>l'Amour suprême</i>, lequel avait été «orné» de -têtes de chapitre vulgaires. On ne lira pas sans -intérêt la curieuse protestation rédigée, à ce propos, -par Villiers. Elle touche à plusieurs sujets. La -voici:</p> - -<blockquote> -<p class="i">M. B***, éditeur, place des Vosges, doit faire -paraître aujourd'hui lundi, un de mes livres, intitulé -<b>l'Amour suprême</b>.</p> - -<p class="i">Je m'oppose à la mise en vente de ce livre, et j'en -réclame la saisie chez M. B*** pour les motifs -suivants:</p> - -<p class="i"><span class="roman">1<sup>o</sup></span> Ce volume (ainsi que je suis en mesure de le -prouver au tribunal) contient trois nouvelles de plus -que celles consenties par moi. Je ne sais en vertu de -quel droit M. B*** s'en est accordé la propriété -(C'est un jeune homme, et qui vient d'acheter la -maison d'édition où il s'est installé).</p> - -<p class="i"><span class="roman">2<sup>o</sup></span> Diverses illustrations ont été faites en ce livre, -sans m'avoir été soumises et même contre mon gré. -Presque toutes sont de nature à nuire pour plusieurs -raisons sérieuses (celle, par exemple, d'escompter -tout l'intérêt que peut offrir <i>l'«inconnu» -d'une nouvelle, en le présentant <b>immédiatement</b>, -en un dessin, sous les yeux du lecteur</i>,—lequel -dès lors, perdant toute curiosité possible, -ne s'intéresse plus);—etc., etc.,—plusieurs -mêmes <i>travestissent</i> les nouvelles qu'ils -semblent commenter, et d'une façon ridicule.</p> - -<p class="i"><span class="roman">3<sup>o</sup></span> <i>Aucun bon à tirer d'<b>aucune</b> nouvelle</i> n'a -été donné par moi. Aucune <i>deuxième</i> épreuve ne -m'a été soumise,—et l'on a tiré, imprimé, illustré, -etc., <b>sans me communiquer même une -seule épreuve des trois Nouvelles</b>, que l'on -s'est appropriées sans droit.</p> - -<p class="i"><span class="roman">4<sup>o</sup></span> Les fautes d'impression, depuis la <i>première</i> -ligne du livre jusqu'à la dernière, sont telles que -cela finit par nuire même à la considération littéraire -d'un auteur. C'est simplement une dérision.</p> - -<p class="i"><span class="roman">5<sup>o</sup></span> En ne me communiquant pas d'épreuves de -plusieurs Nouvelles, en lésant ainsi mon droit et -mon devoir d'auteur, M. B*** m'a également privé -de mon droit de dédicace de ces nouvelles, de telle -sorte que, les ayant promises, il se trouve qu'il me -fait manquer à ma parole, en me pillant et en -m'imprimant sans mon consentement.</p> - -<p class="i"><span class="roman">6<sup>o</sup></span> M. B***, par des lettres successives que j'ai -collectionnées, ne m'a jamais donné plus de 24 heures -pour corriger les premières épreuves des quatre -nouvelles sur treize qu'il m'a envoyées; il me -menaçait dans ses lettres de donner le bon à tirer -pour une heure de retard, alors que j'ai droit de -donner ce bon à tirer et que l'imprimeur qui lui a -obéi (savoir M. M***) est, lui-même, responsable -d'avoir agi, comme l'éditeur, au mépris des lois de -la presse les plus élémentaires.—J'intente donc -une action contre l'un et l'autre, et, pour me couvrir, -tout d'abord, du dol qui m'est causé par la mise en -vente de ce livre, je le saisis simplement.—<i>Comte -de Villiers de l'Isle-Adam.</i></p> -</blockquote> - -<p><b>Nouveaux Contes Cruels et Propos d'Au -Delà.</b>—Cinq derniers contes et des pages inédites, -réunis sous le titre de <i>Propos d'Au Delà</i> que -Villiers réservait, dès 1887, parmi ses œuvres à -paraître, complétèrent cette réédition (Calman -Lévy, 1893). Le <i>Gil Blas</i> avait donné <b>l'Elu des -rêves</b>, en 1888; <i>l'<span lang="en" xml:lang="en">Universal Review</span></i>, <b>l'Amour -sublime</b>, le 18 avril 1889; le <i>Figaro</i>, <b>le Meilleur -Amour</b>, dans son supplément littéraire du -10 août 1889, quelques jours avant la mort de -Villiers de l'Isle-Adam. Il faut relire dans les <i>Promenades -Littéraires</i>, les lignes émouvantes tracées -par Remy de Gourmont, sur les instants qui précédèrent -l'heure suprême. A Saint-Jean-de-Dieu, -Villiers énumère des projets, s'inquiète de changements -apportés par le secrétariat du «Supplément -littéraire», à son manuscrit du «Meilleur -Amour»; et il parlait «bas, las, déjà étreint -par la mort…»</p> - -<p>Les autres Contes étaient posthumes. Les feuilles -finales appartenaient à un roman, auquel M<sup>me</sup> J. -Gautier et Villiers projetèrent de collaborer, sous -forme de correspondance; mais il n'y eut jamais -que cette première lettre.</p> - -<p>C'est Remy de Gourmont qui reconstitua <b>les -Filles de Milton</b>. Il fit suivre le conte inédit de -la note suivante (<i>Echo de Paris</i>, 17 février 1891):</p> - -<blockquote> -<p class="i">Manuscrit inédit de Villiers de l'Isle-Adam. Cinq -feuillets in-f<sup>o</sup>, dont les deux derniers écrits sur les -deux faces. C'est un brouillon tout de premier jet, -qui ne porte aucune trace de corrections postérieures. -Il doit dater du printemps 1888. Du moins, à cette -époque, Villiers se préoccupait de plus amples renseignements -sur Milton et sur sa famille. La copie -est rigoureusement textuelle; des lignes de points -séparent différents fragments qui n'ont pas entre -eux de lien bien logique.—<i>R. de Gourmont.</i></p> -</blockquote> - -<p><b>Fragments.</b>—<i>Isabeau de Bavière.</i> Ecrites à la -même date que <i>Hypermnestra</i> et <i>Lady Hamilton</i> -(<i>Chez les Passants</i>; collection «les Proses», -<i>Georges Crès</i>, 1914), et pour cette même série des -«Grandes Amoureuses» de l'éditeur A. Lacroix, -Villiers a extrait de ces pages le «Conte cruel», -<i>la Reine Ysabeau</i>. Elles attestent ses recherches -en vue du <i>Mémoire</i> destiné à disculper Jean de -Villiers, au cours du procès intenté, en 1876, aux -auteurs de «Perrinet Leclerc», et la préparation -du livre: <i>Documents sur les règnes de Charles VI -et Charles VII</i>, annoncé pendant de nombreuses -années.</p> - -<p>Les notes sur <i>Philomela</i> et <i>Paul Forestier</i> furent -insérées dans la <i>Revue nouvelle</i> (1<sup>er</sup> décembre 1863) -et dans la <i>Revue des Lettres et des Arts</i> (2 février -1868), dont Villiers de l'Isle-Adam était rédacteur -en chef. La représentation de la pièce d'Emile -Augier avait eu lieu sur la scène du Théâtre -français, le 25 janvier 1868. <i>Gog</i> est le fragment -d'un poème, non retrouvé, porté au verso du faux-titre -de l'édition originale du <i>Nouveau Monde</i>; de -cette époque, également, <i>Ave, mater</i>, imprimé avec -le sous-titre: «Hymne français», par un petit -journal d'alors, le <i>Parnasse</i> (1<sup>er</sup> juillet 1877); le -manuscrit de <i>Tarentelle</i> recèle l'indication: «A -collationner».</p> - -<p>On pourrait, en complément à cette bibliographie -fragmentaire, ajouter un article de Villiers -sur le général Margueritte. <i>La Mort d'un héros</i> -(<i>Figaro</i>, 12 avril 1884) retrace la carrière du -général:</p> - -<blockquote> -<p class="i">A Fresnes-en-Wœvre, chef-lieu du canton où est -né le général Margueritte, la statue du glorieux -soldat, <i>le plus jeune général de l'armée française</i>, -tombé à Sedan, sera inaugurée en juillet prochain. -Sur la demande du commandant Rogier, la souscription, -autorisée par l'Etat qui a fourni le métal -de ce monument, et subventionnée par la foule, a -été couverte avec un pieux enthousiasme. Arabes et -Français se sont souvenus, ensemble cette fois, du bon -organisateur, du chef loyal et intrépide. Le bronze -a été commandé au sculpteur Lefeuvre. Il représente -le général Margueritte au moment de la blessure, -tendant l'épée vers l'ennemi, et soutenu par un chasseur -d'Afrique dont le bras lui entoure la taille, -dont le genou lui maintient la jambe.</p> - -<p class="i">Le groupe est d'une mâle et grave beauté. Le -piédestal, haut de six mètres, taillé dans le marbre -des Vosges, retracera dans ses bas-reliefs des épisodes -de la vie militaire, terminée à quarante-neuf -ans, de ce défenseur du sol français.</p> -</blockquote> - -<p>A grands traits, Villiers marque les états de -service du général Margueritte, puis vient le récit -de sa mort, d'après un manuscrit (publié depuis, -en brochure), de son fils, M. Paul Margueritte, -«qui a su consacrer à la mémoire de son père -des pages d'un style à la fois simple, précis et -touchant». Et Villiers termine:</p> - -<blockquote> -<p class="i">Le lendemain, les plus grands honneurs furent -rendus à sa dépouille mortelle par le duc d'Ossona, le -général Thiebaud et les officiers de l'armée belge -présents à Beauraing.</p> - -<p class="i">Margueritte avait adopté, pour sa vie, une devise -austère, digne de sa belle âme et qui impressionne -comme un appel de l'exil: <i lang="la" xml:lang="la">Duc in altum!</i> Vers la -haute mer.</p> - -<p class="i">Plus tard, par les soins de la veuve et des enfants -qui eurent souci de son dernier sommeil, son cercueil -fut transporté en Algérie, terre de sa bonne œuvre -et de sa première blessure.</p> - -<p class="i">Maintenant, il dort là, sur le versant d'une colline -brûlée, le jour par le soleil—et dont le silence -n'est troublé, la nuit, que par le rugissement lointain -des lions.</p> -</blockquote> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td colspan="2" class="title">NOUVEAUX CONTES CRUELS</td></tr> -<tr><td class="small">LES AMIES DE PENSION.</td> -<td class="num"><a href="#ch1">7</a></td></tr> -<tr><td class="small">LA TORTURE PAR L'ESPÉRANCE.</td> -<td class="num"><a href="#ch2">22</a></td></tr> -<tr><td class="small">SYLVABEL.</td> -<td class="num"><a href="#ch3">36</a></td></tr> -<tr><td class="small">L'ENJEU.</td> -<td class="num"><a href="#ch4">50</a></td></tr> -<tr><td class="small">L'INCOMPRISE.</td> -<td class="num"><a href="#ch5">64</a></td></tr> -<tr><td class="small">SŒUR NATALIA.</td> -<td class="num"><a href="#ch6">77</a></td></tr> -<tr><td class="small">L'AMOUR DU NATUREL.</td> -<td class="num"><a href="#ch7">85</a></td></tr> -<tr><td class="small">LE CHANT DU COQ.</td> -<td class="num"><a href="#ch8">108</a></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="title">PROPOS D'AU DELA</td></tr> -<tr><td class="small">L'ÉLU DES RÊVES.</td> -<td class="num"><a href="#ch9">125</a></td></tr> -<tr><td class="small">MAITRE PIED.</td> -<td class="num"><a href="#ch10">137</a></td></tr> -<tr><td class="small">L'AMOUR SUBLIME.</td> -<td class="num"><a href="#ch11">157</a></td></tr> -<tr><td class="small">LE MEILLEUR AMOUR.</td> -<td class="num"><a href="#ch12">186</a></td></tr> -<tr><td class="small">LES FILLES DE MILTON.</td> -<td class="num"><a href="#ch13">202</a></td></tr> -<tr><td class="small">ENTRE L'ANCIEN ET LE NOUVEAU.</td> -<td class="num"><a href="#ch14">219</a></td></tr> -<tr><td class="small">FRAGMENT DE ROMAN.</td> -<td class="num"><a href="#ch15">250</a></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="title">FRAGMENTS INÉDITS</td></tr> -<tr><td class="small">ISABEAU DE BAVIÈRE.</td> -<td class="num"><a href="#ch16">263</a></td></tr> -<tr><td class="small">TRENTE TÊTES SUR LA PLANCHE.</td> -<td class="num"><a href="#ch17">282</a></td></tr> -<tr><td class="small">A PROPOS D'UN LIVRE.</td> -<td class="num"><a href="#ch18">288</a></td></tr> -<tr><td class="small">SUR UNE PIÈCE.</td> -<td class="num"><a href="#ch19">301</a></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="gap"><span class="small">VERS</span>:</td></tr> -<tr><td class="gap"><i>Gog.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch20">305</a></td></tr> -<tr><td><i lang="la" xml:lang="la">Ave, mater victa.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch21">307</a></td></tr> -<tr><td><i>Tarentelle.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch22">309</a></td></tr> -<tr><td><i>Je m'envolerai.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch23">310</a></td></tr> -<tr><td class="small gap">NOTE BIBLIOGRAPHIQUE</td> -<td class="num"><a href="#ch24">313</a></td></tr> -</table> - -<p class="c gap small">Poitiers.—Société française d'Imprimerie.</p> - - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Nouveaux contes cruels et propos d'au -delà, by Auguste de Villiers de L'Isle-Adam - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVEAUX CONTES CRUELS ET *** - -***** This file should be named 63285-h.htm or 63285-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/2/8/63285/ - -Produced by Clarity, Thummel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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