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-The Project Gutenberg EBook of Nouveaux contes cruels et propos d'au delà, by
-Auguste de Villiers de L'Isle-Adam
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
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-
-Title: Nouveaux contes cruels et propos d'au delà
-
-Author: Auguste de Villiers de L'Isle-Adam
-
-Release Date: September 24, 2020 [EBook #63285]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVEAUX CONTES CRUELS ET ***
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-
-Produced by Clarity, Thummel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by The
-Internet Archive/Canadian Libraries)
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- VILLIERS DE L'ISLE-ADAM
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- Nouveaux
- Contes Cruels
- ET
- Propos d'au delà
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- NOUVELLE ÉDITION, SUIVIE DE FRAGMENTS INÉDITS
-
- ÉDITIONS GEORGES CRÈS ET Cie
- 21, RUE HAUTEFEUILLE, PARIS
-
- MCMXIX
-
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-
-_DU MÊME AUTEUR_
-
-AUX ÉDITIONS GEORGES CRÈS ET Cie:
-
-
-AXEL. (Collection «Les Maîtres du Livre».) (_Épuisé._)
-
-LE NOUVEAU MONDE.
-
-CHEZ LES PASSANTS. (Collection «Les Proses».)
-
-ELEN. (Collection le «Théâtre d'Art».)
-
-
-Droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réservés pour tous
-pays.
-
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-
-IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
-
-_Vingt-six exemplaires sur vergé d'Arches, (dont six hors commerce),
-numérotés._
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-
-NOUVEAUX CONTES CRUELS
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-
-LES AMIES DE PENSION
-
-_A Monsieur Octave Maus._
-
- Rien ne sert de rien.--Et, d'abord, il n'y a rien. Cependant
- tout arrive:--mais cela est indifférent!
-
- THÉOPHILE GAUTIER.
-
-
-Filles de gens riches, Félicienne et Georgette furent insérées, tout
-enfants, en ce célèbre pensionnat tenu par mademoiselle Barbe
-Desagrémeint.
-
-Là,--bien que les dernières gouttes de lait du sevrage transparussent
-encore sur leurs lèvres,--une conformité de vues, touchant les riens
-sacrés de la toilette, les unit, bientôt, d'une amitié profonde. Leurs
-âges similaires, leur charme de même genre, la parité d'instruction
-sagement restreinte qu'elles reçurent ensemble cimentèrent ce
-sentiment.--D'ailleurs, ô mystères féminins! tout de suite, à travers
-les brumes de l'âge tendre, elles s'étaient reconnues d'instinct, comme
-ne pouvant se porter ombrage.
-
-De classe en classe, elles ne tardèrent pas à notifier, par mille
-nuances de maintien, l'estime laïque d'elles-mêmes qu'elles tenaient des
-leurs: le seul _sérieux_ avec lequel elles absorbaient leurs tartines,
-au goûter, l'indiquait. En sorte que, presque oubliées de leurs proches,
-elles atteignirent, à peu près simultanément, la dix-huitième année,
-sans qu'aucun nuage eût jamais troublé l'azur de cette sympathie,--que,
-d'une part, solidifiait l'exquis terre à terre de leurs natures, et que,
-d'autre part, idéalisait, s'il se peut dire, leur «honnêteté»
-d'adolescentes.
-
-Soudainement, la Fortune ayant conservé son déplorable caractère
-versatile et rien n'étant stable ici-bas, même dans les temps modernes,
-l'Adversité survint. Leurs familles, radicalement ruinées, en moins de
-cinq heures, par le Krach[1], durent les retraire, à la hâte, de la
-maison Desagrémeint,--où, d'ailleurs, l'éducation de ces demoiselles
-pouvait être considérée comme achevée.
-
- [1] Illustre faillite de quinze à seize cents millions, qui eut lieu,
- en France, vers 1884 ou 1885,--et dont le héros déclara, devant la
- Cour d'assises (ceci avec d'incontestables preuves à l'appui),
- n'avoir aucune idée touchant les plus élémentaires notions de banque
- ni d'arithmétique. Ce qui explique, outre mesure, l'empressement des
- gens dits de sens commun à lui avoir confié des capitaux.
-
-On essaya, tout aussitôt, de les marier, comme suprême ressource, par
-voie d'annonces, la seule risquable, sans trop de folie, en cette
-disgrâce. On dut vanter, en typographie adamantine, leurs «qualités du
-coeur», le piquant de leurs figures, le montant de leur gentillesse,
-leurs tailles, même leurs goûts réfléchis, leurs préférences pour
-l'intérieur: on alla jusqu'à imprimer qu'elles n'aimaient que les
-vieillards.--Nul parti ne se présenta.
-
-Que faire?... «Travailler?...» Cliché peu persuadeur--et de pratique
-malaisée!... Une tendance portait, il est vrai, Georgette vers la
-confection; quelque chose, aussi, eût poussé Félicienne vers
-l'enseignement;--mais il eût fallu l'introuvable! savoir ces premiers
-débours d'outillage, d'installation,--débours que (toujours vu cette
-friponne d'Adversité!) leurs parents ne pouvaient plus avancer qu'en
-rêve! De guerre lasse, toutes deux, ainsi qu'il arrive trop souvent dans
-les grandes villes, s'attardèrent, un même soir, tout à coup,--jusqu'au
-lendemain midi et demi.
-
-Alors, commença la vie galante,--fêtes, plaisirs, soupers, amours, bals,
-courses et premières! L'on ne voyait plus ses familles que pour leur
-offrir de petits services,--par exemple, des billets de faveur; quelque
-argent.
-
-En ce tourbillon de poussière dorée, et quoique leurs occupations
-nouvelles les obligeassent, par convenance, de vivre séparées,
-Félicienne et Georgette devaient fatalement se rencontrer! Oui: c'était
-inévitable. Eh bien, leur amitié, loin de s'atténuer de ce changement
-d'existence, s'en renforça, tout au contraire. En effet, même au plus
-fort des étourdissements du monde, on aime à se retremper, de temps en
-temps, en quelque chose de pur et d'honnête: et ce quelque chose, elles
-l'obtenaient, entre elles, par le simple échange d'un regard d'autrefois
-tout chargé des innocents souvenirs de leur jeune âge à l'Institution
-Desagrémeint;--noble et chaste illusion dont l'inaliénable trésor
-consolidait leur sympathie.
-
-L'impression qu'elles puisaient en ce respectif regard leur
-procurait,--par son contraste, et à volonté,--un doucereux piment de
-mélancolie où toutes deux resavouraient au moins un arrière-goût de
-cette estime laïque d'elles-mêmes qui leur était foncière; bref, chacune
-en ressentait «qu'on n'était pas les premières venues».
-
-L'une et l'autre s'étaient, bien entendu, choisi, dès le principe, ce
-qu'on appelle un «ami de coeur», cette chose sacrée, sise, en soi, plus
-haut que toutes questions vénales. Lorsque, en effet, on a tant
-d'acquéreurs, il est si doux de se reposer, de se ressaisir en quelqu'un
-de gratuit! C'est d'une mode bien touchante.--A vrai dire, Georgette,
-non plus que Félicienne,--que Félicienne surtout!--ne tenaient guère à
-ces préférés, chacun d'eux n'étant, au fond, qu'une sorte d'interlope
-moitié de proxénète:--mais, tout pesé, ces deux jeunes boulevardiers, en
-leur élégance utile, conféraient à nos inséparables un brevet de
-faiblesse attrayante qui en complétait la séductive morbidesse. Un «ami
-de coeur», en effet, rassoit, dans l'Opinion, toute femme de moeurs un
-peu libres. On s'entend dire: «Comment! tu es encore avec un tel?» et
-l'on répond: «Que veux-tu! je l'AIME!» ce qui montre _qu'après tout_
-l'on n'est pas de bois. Enfin, l'«ami de coeur» est, au moral, pour une
-semi-sérieuse, ce qu'est, au physique, un «jolihomme» au bras duquel on
-se promène; cela fait partie de la toilette.
-
- *
-
- * *
-
-Or, il advint qu'une fois,--par un de ces hasards de fins de soupers si
-fréquents dans la vie brillante,--Georgette fut accompagnée, au petit
-matin, chez elle, par le jeune Enguerrand de Testevuyde (l'«ami de
-coeur» de Félicienne), et que celui-ci ne ressortit dudit séjour qu'à
-l'heure du madère,--toutes circonstances qui furent, naturellement,
-relatées, le soir même, à Félicienne, grâce à l'empressement de quelques
-amies sûres.
-
-La commotion qu'elle en ressentit se résolut, d'abord, en une
-syncope.--De retour à elle-même, elle ne dit rien: mais sa tristesse fut
-grande. Elle n'en revenait pas. Quoi! sa seule amie, son autre
-elle-même, lui avait, sciemment, ravi--non pas un de ces
-messieurs,--mais, qui? _celui qui était sacré!_... L'outrage de cette
-inattendue perfidie lui semblait trop absurde, trop immérité, trop
-méprisable pour valoir une colère. Et puis, elle ne pouvait s'expliquer
-que Georgette, même emportée par l'essor d'un hystérique affolement, se
-fût décidée à faire coup double tant sur leur amitié que sur le commun
-trésor de si rafraîchissants souvenirs que toutes deux perdaient par
-suite d'une brouille désormais irréparable. Félicienne en ressentit un
-vide atroce, où se noya jusqu'à l'infidélité d'Enguerrand. Renonçant à
-comprendre leurs amours, elle les consigna tous les deux à sa porte,
-sans explication, n'aimant pas le bruit. Et la vie continua pour elle,
-moins ce couple d'ombres.
-
-Par exemple, la première fois qu'elles se revirent au Bois, oh! ce fut
-d'une froideur!... Félicienne fut polaire.
-
-Toutes deux étaient en victoria, seules, comme de juste, et incluses au
-milieu de la file, en l'allée des Acacias.
-
-Félicienne considéra, fixement, sans la saluer, son ex-amie qui, chose
-bizarre! lui souriait avec l'expansion charmante de jadis. Déconcertée
-de l'attitude de Félicienne, Georgette leva sur elle ses beaux yeux
-bleus limpides, avec un air d'étonnement si sincère que Félicienne en
-fut frappée!--Mais, devant le monde, comment se questionner? Il fallait
-se tenir. Les deux victorias se croisèrent. Ce fut tout.
-
-On dut se retrouver encore, de temps à autre, en différents soupers.
-Certes, en ces occasions, Félicienne laissait, moins que jamais,
-transparaître son ressentiment!... Cependant, Georgette, habituée aux
-inflexions de voix de son amie, ne la reconnaissait plus et semblait ne
-rien comprendre à cette réserve glaciale.--«Mais qu'as-tu donc,
-Félicienne?--Moi? rien: je suis comme d'habitude.» Et, décemment,
-Georgette ne pouvait pousser plus loin, transformer le souper en
-explication.--A la longue, la vie va si vite, aujourd'hui, l'insoucieuse
-inconscience est si grande, les distractions si multiples,--et l'on
-était si toujours en compagnie,--que l'une et l'autre, durant près de
-quatre mois, se contentèrent de résumer, chez soi, tous les jours, en
-quelques soupirs étouffés, suivis d'un ou de divers pleurs furtifs, le
-chagrin complexe que ce subit attiédissement causait à leurs coeurs
-sensibles--et que, par un nonchaloir sans nom, elles ne se donnaient
-même pas la peine d'éclaircir.--Au fait, où les aurait menées une
-«explication»?
-
- *
-
- * *
-
-Elle eut lieu, pourtant!--Ce fut après une soirée de Cirque: elles se
-trouvaient seules en un salon particulier de cabaret nocturne,
-attendant, en silence, des messieurs qui allaient venir.
-
---Enfin, s'écria tout à coup Georgette larmoyante, veux-tu me dire, oui
-ou non, ce qui t'a pris contre moi? Pourquoi me fais-tu cette
-peine--dont je sais bien que tu dois souffrir, aussi?
-
---Oh! tu peux garder _ton_ Enguerrand, je veux dire M. de
-Testevuyde!--répondit Félicienne d'un ton sec; vrai, je n'y tenais plus.
-Seulement tu pouvais choisir mieux,--ou me prévenir qu'il te plaisait.
-J'eusse avisé. On n'enlève pas un amant de coeur à une amie!... Je ne
-sache pas avoir essayé de t'enlever Melchior.
-
---Moi! s'exclama Georgette avec ses yeux de gazelle surprise; moi, je
-t'ai enlevé... et c'est là le motif...
-
---Ne nie pas! murmura dédaigneusement Félicienne,--je sais. Je suis
-sûre, tiens... des quatre premières nuits que tu lui as accordées.
-
---Mais, tu pourrais même dire six! répondit en souriant Georgette; six
-en tout, par exemple!
-
---Vraiment!... Et, pour un caprice de si belle durée, tu as annulé notre
-amitié?... Mes compliments!
-
---Un caprice? moi? pour ton amant? gémissait Georgette les regards au
-ciel. Et tu m'as crue capable d'une telle noirceur après plus de quinze
-ans d'amitié?... Mais tu es folle! ou tu es devenue méchante!
-
---Alors, que signifie ta conduite? au bout du compte?... Te moques-tu de
-moi, voyons?
-
---Ma conduite?... Mais, elle est toute simple, ma conduite!... Et tu le
-fais exprès de ne pas comprendre, à la fin!
-
---C'est bien, mademoiselle! dit Félicienne en se levant, très digne. Je
-n'aime pas les railleries et vous laisse le champ libre.
-
---Mais, cria naïvement Georgette, les yeux en larmes,--mais... IL M'A
-PAYÉE, MOI!...
-
-A cette parole, Félicienne tressaillit et se retourna: sur son joli
-visage, un rayonnement de joie subite fit comme scintiller la veloutine.
-
---Hein? s'écria-t-elle; comment, Georgette. Et tu ne me l'as pas écrit
-tout de suite?
-
---Dame! pouvais-je croire que tu n'avais pas deviné? que tu me
-soupçonnais? Savais-je, même, pourquoi tu me battais froid? Demande-moi
-vite pardon d'avoir pensé que je pouvais te trahir, vilaine... _bête_!
-Et embrasse ta Georgette!
-
-Elle était dans les bras de son amie, qui, maintenant, la contemplait
-avec tendresse. Toutes deux échangèrent, enfin, de nouveau, ce regard de
-jadis où l'estime laïque d'elles-mêmes s'évoquait au fort des mille
-souvenirs de l'Institution Desagrémeint.
-
-Fière, Félicienne retrouvait son amie toujours digne d'elle.
-
-Un peu confuses du malentendu qui les avait un instant désunies, elles
-se pressaient la main, l'une à l'autre, sans vaines paroles.
-
-Séance tenante, en attendant ces messieurs, Félicienne, ayant demandé
-une carte postale ouverte, écrivit de revenir à M. de Testevuyde,
-s'accusant d'avoir été dupe de mauvaises langues. Celui-ci, qui s'était
-d'abord formalisé, eut le bon goût de ne pas tenir, une minute, rigueur
-à sa chère Félicienne!...--qui, le lendemain, vers deux heures, chez
-elle, ne manqua point de le gronder, par exemple, de son inconduite:
-
---Ah! monsieur, lui dit-elle, boudeuse en le menaçant du doigt,--c'est
-donc vrai que vous allez dépenser tout votre argent chez les filles?
-
-
-
-
-LA TORTURE PAR L'ESPÉRANCE
-
-_A Monsieur Edouard Nieter._
-
- --Oh! une voix, une voix, pour crier!...
-
- EDGAR POE (_Le Puits et la Pendule_).
-
-
-Sous les caveaux de l'Official de Saragosse, au tomber d'un soir de
-jadis, le vénérable Pedro Arbuez d'Espila, sixième prieur des
-dominicains de Ségovie, troisième Grand Inquisiteur d'Espagne--suivi
-d'un _fra_ redemptor (maître-tortionnaire) et précédé de deux familiers
-du Saint-Office, ceux-ci tenant des lanternes, descendit vers un cachot
-perdu. La serrure d'une porte massive grinça; on pénétra dans un
-méphitique _in pace_, où le jour de souffrance d'en haut laissait
-entrevoir entre des anneaux scellés aux murs, un chevalet noirci de
-sang, un réchaud, une cruche. Sur une litière de fumier, et maintenu par
-des entraves, le carcan de fer au cou, se trouvait assis, hagard, un
-homme en haillons, d'un âge désormais indistinct.
-
-Ce prisonnier n'était autre que rabbi Aser Abarbanel, juif aragonais,
-qui,--prévenu d'usure et d'impitoyable dédain des Pauvres,--avait,
-depuis plus d'une année, été, quotidiennement, soumis à la torture.
-Toutefois, son «aveuglement étant aussi dur que son cuir», il s'était
-refusé à l'abjuration.
-
-Fier d'une filiation plusieurs fois millénaire, orgueilleux de ses
-antiques ancêtres,--car tous les juifs dignes de ce nom sont jaloux de
-leur sang,--il descendait, talmudiquement, d'Othoniel, et, par
-conséquent, d'Ipsiboë, femme de ce dernier Juge d'Israël: circonstance
-qui avait aussi soutenu son courage au plus fort des incessants
-supplices.
-
-Ce fut donc les yeux en pleurs, en songeant que cette âme si ferme
-s'excluait du salut, que le vénérable Pedro Arbuez d'Espila, s'étant
-approché du rabbin frémissant, prononça les paroles suivantes:
-
---«Mon fils, réjouissez-vous: voici que vos épreuves d'ici-bas vont
-prendre fin. Si, en présence de tant d'obstination, j'ai dû permettre,
-en gémissant, d'employer bien des rigueurs, ma tâche de correction
-fraternelle a ses limites. Vous êtes le figuier rétif qui, trouvé tant
-de fois sans fruit, encourt d'être séché... mais c'est à Dieu seul de
-statuer sur votre âme. Peut-être l'infinie Clémence luira-t-elle pour
-vous au suprême instant! Nous devons l'espérer! Il est des exemples...
-Ainsi soit!--Reposez donc, ce soir, en paix. Vous ferez partie, demain,
-de l'_auto da fé_: c'est-à-dire que vous serez exposé au _quemadero_,
-brasier prémonitoire de l'éternelle Flamme: il ne brûle, vous le savez,
-qu'à distance, mon fils, et la Mort met au moins deux heures (souvent
-trois) à venir, à cause des langes mouillés et glacés dont nous avons
-soin de préserver le front et le coeur des holocaustes. Vous serez
-quarante-trois seulement. Considérez que, placé au dernier rang, vous
-aurez le temps nécessaire pour invoquer Dieu, pour lui offrir ce baptême
-du feu qui est de l'Esprit-Saint. Espérez donc en La Lumière et dormez.»
-
-En achevant ce discours, dom Arbuez ayant, d'un signe, fait désenchaîner
-le malheureux, l'embrassa tendrement. Puis, ce fut le tour du _fra_
-redemptor, qui, tout bas, pria le juif de lui pardonner ce qu'il lui
-avait fait subir en vue de le rédimer; puis l'accolèrent les deux
-familiers, dont le baiser, à travers leurs cagoules, fut silencieux. La
-cérémonie terminée, le captif fut laissé, seul et interdit, dans les
-ténèbres.
-
- *
-
- * *
-
-Rabbi Aser Abarbanel, la bouche sèche, le visage hébété de
-souffrance, considéra, d'abord, sans attention précise, la porte
-fermée.--«Fermée?...» Ce mot, tout au secret de lui-même, éveillait, en
-ses confuses pensées, une songerie. C'est qu'il avait entrevu, un
-instant, la lueur des lanternes en la fissure d'entre les murailles de
-cette porte. Une morbide idée d'espoir, due à l'affaissement de son
-cerveau, émut son être. Il se traîna vers l'insolite _chose_ apparue!
-Et, bien doucement, glissant un doigt, avec de longues précautions, dans
-l'entre-bâillement, il tira la porte vers lui. O stupeur! par un hasard
-extraordinaire, le familier qui l'avait refermée avait tourné la grosse
-clef un peu avant le heurt contre les montants de pierre. De sorte que,
-le pêne rouillé n'étant pas entré dans l'écrou, la porte roula de
-nouveau dans le réduit.
-
-Le rabbin risqua un regard au dehors.
-
-A la faveur d'une sorte d'obscurité livide, il distingua, tout d'abord,
-un demi-cercle de murs terreux, troués par des spirales de marches;--et,
-dominant, en face de lui, cinq ou six degrés de pierre, une espèce de
-porche noir, donnant accès en un vaste corridor, dont il n'était
-possible d'entrevoir, d'en bas, que les premiers arceaux.
-
-S'allongeant donc, il rampa jusqu'au ras de ce seuil.--Oui, c'était bien
-un corridor, mais d'une longueur démesurée! Un jour blême, une lueur de
-rêve l'éclairait: des veilleuses, suspendues aux voûtes, bleuissaient,
-par intervalles, la couleur terne de l'air:--le fond lointain n'était
-que de l'ombre. Pas une porte, latéralement, en cette étendue! D'un seul
-côté, à sa gauche, des soupiraux, aux grilles croisées, en des enfoncées
-du mur, laissaient passer un crépuscule--qui devait être celui du soir,
-à cause des rouges rayures qui coupaient, de loin en loin, le dallage.
-Et quel effrayant silence!... Pourtant, là-bas, au profond de ces
-brumes, une issue pouvait donner sur la liberté! La vacillante espérance
-du juif était tenace, car c'était la dernière.
-
-Sans hésiter donc, il s'aventura sur les dalles, côtoyant la paroi des
-soupiraux, s'efforçant de se confondre avec la ténébreuse teinte des
-longues murailles. Il avançait avec lenteur, se traînant sur la
-poitrine,--et se retenant de crier lorsqu'une plaie, récemment avivée,
-le lancinait.
-
-Soudain, le bruit d'une sandale qui s'approchait parvint jusqu'à lui
-dans l'écho de cette allée de pierre. Un tremblement le secoua;
-l'anxiété l'étouffait; sa vue s'obscurcit. Allons! c'était fini, sans
-doute? Il se blottit, à croppetons, dans un enfoncement, et, à demi
-mort, attendit.
-
-C'était un familier qui se hâtait. Il passa rapidement, un
-arrache-muscles au poing, cagoule baissée, terrible, et disparut. Le
-saisissement, dont le rabbin venait de subir l'étreinte, ayant comme
-suspendu les fonctions de la vie, il demeura près d'une heure sans
-pouvoir effectuer un mouvement. Dans la crainte d'un surcroît de
-tourments s'il était repris, l'idée lui vint de retourner en son cachot.
-Mais le vieil espoir lui chuchotait, dans l'âme, ce divin _Peut-être_,
-qui réconforte dans les pires détresses! Un miracle s'était produit! Il
-ne fallait plus douter! Il se remit donc à ramper vers l'évasion
-possible. Exténué de souffrance et de faim, tremblant d'angoisses, il
-avançait!--Et ce sépulcral corridor semblait s'allonger mystérieusement!
-Et lui, n'en finissant pas d'avancer, regardait toujours l'ombre,
-là-bas, où _devait_ être une issue salvatrice.
-
---Oh! oh! voici que des pas sonnèrent de nouveau, mais, cette fois, plus
-lents et plus sombres. Les formes blanches et noires, aux longs chapeaux
-à bords roulés, de deux inquisiteurs, lui apparurent, émergeant sur
-l'air terne, là-bas. Ils causaient à voix basse et paraissaient en
-controverse sur un point important, car leurs mains s'agitaient.
-
-A cet aspect, rabbi Aser Abarbanel ferma les yeux: son coeur battit à le
-tuer; ses haillons furent pénétrés d'une froide sueur d'agonie; il resta
-béant, immobile, étendu le long du mur, sous le rayon d'une veilleuse,
-immobile, implorant le Dieu de David.
-
-Arrivés en face de lui, les deux inquisiteurs s'arrêtèrent sous la lueur
-de la lampe,--ceci par un hasard sans doute provenu de leur discussion.
-L'un d'eux, en écoutant son interlocuteur, se trouva regarder le rabbin!
-Et, sous ce regard dont il ne comprit pas d'abord l'expression
-distraite, le malheureux croyait sentir les tenailles chaudes mordre
-encore sa pauvre chair; il allait donc redevenir une plainte et une
-plaie! Défaillant, ne pouvant respirer, les paupières battantes, il
-frissonnait, sous l'effleurement de cette robe. Mais, chose à la fois
-étrange et naturelle, les yeux de l'inquisiteur étaient évidemment ceux
-d'un homme profondément préoccupé de ce qu'il va répondre, absorbé par
-l'idée de ce qu'il écoute, ils étaient fixes--et semblaient regarder le
-juif _sans le voir_!
-
-En effet, au bout de quelques minutes, les deux sinistres discuteurs
-continuèrent leur chemin, à pas lents, et toujours causant à voix basse,
-vers le carrefour d'où le captif était sorti; ON NE L'AVAIT PAS VU!...
-Si bien que, dans l'horrible désarroi de ses sensations, celui-ci eut le
-cerveau traversé par cette idée: «Serais-je déjà mort, qu'on ne me voit
-pas?» Une hideuse impression le tira de léthargie: en considérant le
-mur, tout contre son visage, il crut voir, en face des siens, deux yeux
-féroces qui l'observaient!... Il rejeta la tête en arrière en une transe
-éperdue et brusque, les cheveux dressés!... Mais non! non. Sa main
-venait de se rendre compte, en tâtant les pierres: c'était le _reflet_
-des yeux de l'inquisiteur qu'il avait encore dans les prunelles, et
-qu'il avait réfracté sur deux taches de la muraille.
-
-En marche! Il fallait se hâter vers ce but qu'il s'imaginait
-(maladivement sans doute) être la délivrance! vers ces ombres dont il
-n'était plus distant que d'une trentaine de pas, à peu près. Il reprit
-donc, plus vite, sur les genoux, sur les mains, sur le ventre, sa voie
-douloureuse; et bientôt il entra dans la partie obscure de ce corridor
-effrayant.
-
-Tout à coup, le misérable éprouva du froid _sur_ ses mains qu'il
-appuyait sur les dalles: cela provenait d'un violent souffle d'air,
-glissant sous une porte à laquelle aboutissaient les deux murs.--Ah
-Dieu! si cette porte s'ouvrait sur le dehors! Tout l'être du lamentable
-évadé eut comme un vertige d'espérance! Il l'examinait, du haut en bas,
-sans pouvoir bien la distinguer à cause de l'assombrissement autour de
-lui.--Il tâtait: point de verrous, ni de serrure.--Un loquet!... Il se
-redressa: le loquet céda sous son pouce: la silencieuse porte roula
-devant lui.
-
- *
-
- * *
-
-«--ALLELUIA!...» murmura, dans un immense soupir d'actions de grâces, le
-rabbin, maintenant debout sur le seuil, à la vue de ce qui lui
-apparaissait.
-
-La porte s'était ouverte sur des jardins, sous une nuit d'étoiles! sur
-le printemps, la liberté, la vie! Cela donnait sur la campagne
-prochaine, se prolongeant vers les sierras dont les sinueuses lignes
-bleues se profilaient sur l'horizon;--là, c'était le salut!--Oh!
-s'enfuir! Il courrait toute la nuit sous ces bois de citronniers dont
-les parfums lui arrivaient. Une fois dans les montagnes, il serait
-sauvé! Il respirait le bon air sacré; le vent le ranimait, ses poumons
-ressuscitaient! Il entendait, en son coeur dilaté, le _Veni foràs_ de
-Lazare! Et, pour bénir encore le Dieu qui lui accordait cette
-miséricorde, il étendit les bras devant lui, en levant les yeux au
-firmament. Ce fut une extase.
-
-Alors, il crut voir l'ombre de ses bras se retourner sur lui-même:--il
-crut sentir que ces bras d'ombre l'entouraient, l'enlaçaient,--et qu'il
-était pressé tendrement contre une poitrine. Une haute figure était, en
-effet, auprès de la sienne. Confiant, il baissa le regard vers cette
-figure--et demeura pantelant, affolé, l'oeil morne, trémébond, gonflant
-les joues et bavant d'épouvante.
-
---Horreur! il était dans les bras du Grand Inquisiteur lui-même, du
-vénérable Pedro Arbuez d'Espila, qui le considérait, de grosses larmes
-plein les yeux, et d'un air de bon pasteur retrouvant sa brebis
-égarée!...
-
-Le sombre prêtre pressait contre son coeur, avec un élan de charité si
-fervente le malheureux juif, que les pointes du cilice monacal
-sarclèrent, sous le froc, la poitrine du dominicain. Et pendant que
-rabbi Aser Abarbanel, les yeux révulsés sous les paupières, râlait
-d'angoisse entre les bras de l'ascétique dom Arbuez et comprenait
-confusément _que toutes les phases de la fatale soirée n'étaient qu'un
-supplice prévu, celui de l'Espérance_! le Grand Inquisiteur, avec un
-accent de poignant reproche et le regard consterné, lui murmurait à
-l'oreille, d'une haleine brûlante et altérée par les jeûnes:
-
---Eh quoi, mon enfant! A la veille, peut-être, du salut... vous vouliez
-donc nous quitter!
-
-
-
-
-SYLVABEL
-
-_A Monsieur Victor Mauroy._
-
- Belle comme la nuit et, comme elle, peu sûre.
-
- ALFRED DE VIGNY.
-
-
-Au château de Fonteval, une fête de noces venait de prendre fin, sur le
-minuit. Dans le parc, entre de hautes allées aux feuillages encore
-illuminés de guirlandes vénitiennes, les violons, sur l'estrade
-champêtre, ayant cessé de sonner des contredanses,--les hobereaux des
-environs venaient de rejoindre, à la grille d'honneur, leurs équipages,
-et les villageois invités regagnaient, à travers les sentiers, leurs
-métairies, avec des chansons d'usage,--d'autant mieux que l'on avait
-trinqué, bien des fois, sous les chênes, devant le tonneau follement
-enrubanné aux couleurs de la jeune épousée.
-
-Le nouveau châtelain, M. Gabriel du Plessis les Houx, avait donc échangé
-l'alliance, le matin même de ce beau jour envolé déjà,--dans la chapelle
-de ce brillant manoir,--avec mademoiselle Sylvabel de Fonteval, une
-Diane chasseresse, brune et blanche, une svelte jeune fille aux allures
-d'amazone.
-
-Vingt ans et vingt-trois ans!... Beaux, élégants et riches, l'avenir
-s'annonçait, pour eux, couleur d'aurore et d'azur.
-
-Sylvabel avait quitté le bal vers dix heures et demie et se
-trouvait,--sans doute,--en ce moment, dans sa chambre nuptiale. Les gens
-du château, toutes fenêtres éteintes, devaient être endormis.
-
-En bas, cependant,--vis-à-vis des salles de jeu, dans la serre qui
-précédait les jardins, deux hommes éclairés par un candélabre posé sur
-un guéridon rustique, entre des arbustes, causaient à mi-voix, assis
-l'un auprès de l'autre sur de vertes chaises cannelées. L'un était M. du
-Plessis, lui-même,--l'autre le baron Gérard de Linville, son oncle,
-ancien chargé d'affaires et diplomate assez estimé. Sur l'instante
-prière de son neveu, M. de Linville, à la veille d'un départ pour la
-Suède où l'appelait une mission discrète, avait accepté de passer la
-nuit au château.
-
---Mon cher baron, s'écria tout à coup Gabriel, merci d'être resté. Vous
-seul pouvez me donner un conseil utile, dans le moment, des plus graves,
-que je traverse. Je vous ai fait part de l'ardeur, de l'amour poignant
-et insensé que j'éprouve pour ma femme,--une passion qui, souvent, me
-fait pâlir et balbutier lorsqu'elle me parle. Or, écoutez bien ceci: je
-sens que Sylvabel ne ressent pour votre neveu que la plus frivole des
-sympathies, bref, qu'elle ne m'aime pas. C'est une enfant élevée au
-maniement des chevaux, des fusils, une fille brisante, indomptable,
-ennuyée, très virile sous des dehors charmeurs, et qui, me sachant doux,
-et devinant que je souffre pour sa chère personne, me dédaigne quelque
-peu. Sylvabel m'a simplement _accepté_, tant pour ma fortune--(ah! c'est
-ainsi!)--que pour s'adjoindre une manière d'esclave:--par suite, elle me
-trahirait tôt ou tard,--peut-être, sinon sûrement. Elle me trouve trop
-paisible! trop «_artiste_»! trop exalté vers les «nuages»,--sans
-CARACTÈRE enfin!...
-
-«Joignez à ceci que je la crois, cependant, d'une pénétration d'esprit
-presque... _mystérieuse_! c'est une devineresse... Mais, que
-voulez-vous! elle semble comme s'être butée à cette idée aussi absurde
-que fâcheuse. Tenez! à ce point de m'avoir notifié, ce soir, qu'elle a
-résolu, pour demain, dès la matinée, une partie de chasse, à cheval!...
-sans doute pour indiquer, au personnel de cette habitation, combien peu
-fatigante aura été notre nuit nuptiale,--que, par parenthèses, je dois
-passer seul. Si cet état de choses dure huit jours, le pli sera pris, je
-serai perdu,--quoi que je puisse tenter dans l'avenir: ce qui suppose un
-dénouement tragique, à bref délai, ma nature, quand on l'oblige à
-quitter les «nuages», étant celle des plus violents explosifs. Je viens
-donc vous demander, à vous, homme subtil, qui non seulement avez vécu
-mais avez su vivre, si vous voyez un moyen de dissiper, en ma femme,
-l'impression désolante qu'elle a conçue de moi! Voyez-vous un expédient
-pour être aimé? pour susciter en son jugement la certitude de mon
-CARACTÈRE? Tout est là. J'exécuterai votre conseil, quel qu'il soit,
-passivement, sans réfléchir et en soldat, comme on boit le remède que
-nous offre un grand médecin: je m'en remets à vous comme on s'en remet à
-ses témoins, dans une affaire: car c'est à la fois mon honneur et mon
-bonheur qui sont en jeu.
-
-Le baron Gérard ayant jeté un regard clair et sourieur sur son jeune
-disciple, réfléchit un instant, puis se pencha tout près de l'oreille de
-Gabriel, et, durant cinq minutes, chuchota des paroles au cours
-desquelles son neveu tressaillit deux ou trois fois en un silence
-d'étonnement.
-
---Je pars demain matin pour Stockholm, ajouta M. de Linville en se
-levant, et d'une voix plus haute: Vous m'écrirez le résultat. Surtout,
-soyez aussi simple... que mon conseil,--en le suivant.
-
---Merci! du fond de mon coeur! Bon voyage et au revoir!... répondit
-Gabriel en se levant aussi et lui serrant la main.
-
-Les deux attardés montèrent chacun dans sa chambre, où le chargé
-d'affaires dut mieux dormir que son jeune ami.
-
- *
-
- * *
-
---Tayaut! tayaut! le soleil brille!--Dormez-vous, Gabriel?
-
-Telle, sous les fenêtres de son époux, s'écriait,--bien assise sur un
-alezan brûlé qui piaffait dans l'herbe, tandis qu'autour
-d'elle aboyaient, en de joyeuses gambades, chiens courants et
-couchants,--madame Sylvabel du Plessis les Houx: et, ce disant, elle
-fronçait le pli d'entre ses noirs sourcils sur ses yeux bleu clair, en
-faisant siffler une fine cravache.
-
-Le galop d'un cavalier débusquant d'une allée derrière elle, lui fit
-retourner la tête: c'était Gabriel.
-
---Ma chère Sylvabel, vous me voyez en avance de dix minutes, selon
-l'usage, dit-il en la saluant.
-
---Tiens?... Ah! oui: vous étiez, sans doute, en vos rêves, sous les
-arbres?... Vous avez l'air tout radieux. Vous composiez?
-
---Oui... ce bouquet, pour vous, de trois boutons de rose et--de ces
-brins de verveine.
-
---Vous êtes galant! répondit, d'un ton léger, Sylvabel, en glissant les
-fleurs entre deux boutons de son corsage.
-
---C'est mon devoir; et puis, la verveine préserve des accidents, dit
-froidement M. du Plessis.
-
-Vaguement surprise, peut-être, de l'intonation presque sérieuse de son
-mari, l'élégante amazone le regarda; puis impatiente:
-
---Partons! reprit-elle après un silence de deux secondes: nous
-déjeunerons là-bas dans une clairière, sur la mousse.
-
-Durant les premières heures de la chasse, Gabriel ne prononça pas vingt
-paroles; mais toutes respiraient la bonne humeur et la préoccupation du
-gibier. Il tua deux lièvres, un coq de bruyère et huit cailles, que mit
-en gibecière et en filet l'unique piqueur qui galopait derrière eux.
-
-Vers le midi, l'on prit terre en une magnifique éclaircie d'arbres.
-Après une tranche de pâté, deux verres de champagne, quelques fraises
-des bois et du café, Gabriel,--qui avait observé, tout le temps du
-repas, les ébats des écureuils entre les branches et jeté le projet
-d'une battue aux loups pour le prochain hiver,--alluma une cigarette et,
-l'ayant fumée:
-
---En selle! dit-il, si vous êtes reposée, toutefois, Sylvabel?
-
---Allons! répondit-elle.
-
-Et l'on se départit, derechef, à travers champs.
-
-Soudain, au beau travers d'une route, à trente pas d'une haie, un lièvre
-passa comme l'éclair. Les chiens se précipitèrent: Gabriel, ayant tiré,
-le manqua.
-
---C'est cet imbécile de Murmuro! dit-il avec un doux sourire, mais en
-rechargeant, très vite, son arme: il s'est jeté entre le lièvre et moi
-comme j'ajustais.
-
-Et, faisant feu de nouveau, il abattit, à cent pas de lui, d'une balle
-sans doute, le superbe basset qu'il venait d'accuser.
-
-A ce spectacle inattendu, Sylvabel tressaillit.
-
---Comment! vous tuez ce chien, le rendant coupable de votre maladresse?
-s'écria-t-elle, un peu saisie.
-
---Et je le regrette, car je l'aimais beaucoup! répondit tranquillement
-Gabriel. Mais je suis ainsi fait que je ne puis supporter sans un
-mouvement parfois violent une contrariété; soldat, je serais fusillé, je
-le sens, dans les vingt-quatre heures. C'est un défaut qui rendit mon
-enfance batailleuse--et dont j'ai voulu jusqu'à ce jour, en vain, me
-corriger. J'essayerai de nouveau, cependant, pour vous plaire.
-
-Sylvabel, serrant sa cravache, se tut, un peu songeuse.
-
-Et l'on repartit. Entre temps, Gabriel parla de toutes autres choses que
-de l'incident... oublié. Ses paroles furent légères et rares.
-
-Une heure après, environ, comme une compagnie de perdrix s'envolait, en
-face d'eux, avec son bruit spécial, Gabriel épaula, tira: pas un des
-oiseaux ne perdit une plume.
-
---Vraiment, voilà qui est insupportable! gronda-t-il très bas mais d'une
-voix calme: c'est ma gredine de jument, figurez-vous, qui a fait un
-écart au moment où je visais.
-
-Ce disant, il prit un pistolet d'arçon dans l'une des fontes,
-introduisit, froidement, le bout du canon dans l'oreille de la bête et
-lui fit sauter la cervelle. D'un bond de côté, à terre, il évita, non
-sans grâce, la chute de l'animal qui, tombé sur le flanc, demeura sans
-mouvement après une brève agonie.
-
-Pour le coup, Sylvabel ouvrit tout grands ses yeux bleus:
-
---Mais on n'a pas idée de cela! c'est de la démence!--Que vous prend-il,
-enfin, Gabriel, de tuer une aussi belle bête,--et de race, à propos
-d'une perdrix manquée!
-
---Je le déplore, madame: toutefois, je croyais vous avoir, il y a peu
-d'instants, révélé, en confidence, une faiblesse natale dont je souffre.
-Je ne puis que vous le redire: il est au-dessus de mes forces de
-supporter, sans protestation, la plus légère contrariété,--Piqueur!
-votre cheval! vous reviendrez à pied: nous rentrons.
-
-Une fois en selle, puis seul à seul, au loin, vers le château:
-
---En vérité, mon ami, murmura Sylvabel, c'est à peine si je me rassure
-moi-même, en songeant aux propriétés magiques de votre bouquet de
-verveine!... Est-ce ainsi que vous tenez la promesse de dompter votre
-irascible CARACTÈRE, en vue de me devenir agréable?
-
---Cette fois, en effet, la force de l'habitude a déjoué mes bonnes
-résolutions, répondit le jeune homme; mais je saurai, ma chère Sylvabel,
-mieux veiller, à l'avenir, sur moi-même; oui, pour vous complaire et
-mériter vos bonnes grâces, je veux m'ingénier à devenir... sinon patient
-et doux jusqu'à l'atonie... du moins un peu moins prompt à m'emporter.
-
-Ceci fut débité avec une galanterie glaciale. Madame du Plessis les Houx
-en demeura sans parole,--jusqu'à Fonteval où l'on arriva dès les
-premières ombres du soir.
-
- *
-
- * *
-
-Le souper, par exemple, fut charmant.
-
-La nuit, la châtelaine oublia (sans doute par inadvertance) de pousser
-la targette de sa chambre. En sorte, que, vers cinq heures du matin,
-comme, à force de joies, de fatigue et d'amour, tous les deux, enivrés
-de leur conjugale tendresse, se murmuraient délicieusement ce qu'ils
-avaient de plus ineffable au fond de l'âme, Sylvabel, tout à coup,
-regarda son mari d'un air singulier--puis, tout bas, aux lueurs de la
-veilleuse bleue que pâlissait l'aube du bel été:
-
---Gabriel, une journée t'a suffi pour me conquérir... bien à toi! non
-point à cause de ce beau cassage de vitres, dont je souriais en
-moi-même, à propos de deux innocents animaux... mais parce que l'homme
-qui, entre tous, est doué d'assez de fermeté pour accomplir,--_durant un
-jour et une pareille nuit, sans se trahir un seul instant et en présence
-de celle dont il souffre_,--le bon conseil d'un ami sûr et de
-clairvoyance éprouvée,--_s'atteste, par cela seul, être supérieur à ce
-conseil même, et fait preuve par conséquent d'assez de «caractère» pour
-être digne d'amour_. Tu peux ajouter ceci dans la lettre d'actions de
-grâces que tu as, sans doute, promis d'écrire à notre oncle et ami, le
-baron de Linville, en Suède.
-
-
-
-
-L'ENJEU
-
-_A Monsieur Edmond Deman._
-
- «Gare, _dessous_...»
-
- DICTON POPULAIRE.
-
-
-En cette nuit de commencement d'automne, le vieil hôtel à jardins,
-demeure de la brune Maryelle,--tout à l'extrême du faubourg
-Saint-Honoré,--semblait endormi. Au premier étage, en effet, dans le
-salon soie cerise, les rideaux, long-tombants, des fenêtres
-vitragées--qui donnaient sur les allées sablées et le jet d'eau de la
-pelouse--interceptaient les clartés de l'intérieur.
-
-Au fond de cette pièce, une large tapisserie Henri II, drapée sur une
-fleur de fer, laissait entrevoir, en une salle voisine, les blancheurs
-damassées d'une table en lumières, chargée encore de porcelaines à café,
-de fruits et de cristaux,--bien que l'on jouât, depuis minuit, dans le
-salon.
-
-Sous les deux touffes de feuilles d'argent, fleuries de lueurs, d'une
-couple de girandoles appliquées dans les tentures, deux «messieurs» du
-glacis le plus élégant, aux teints anglais, aux sourires distingués, aux
-airs bien pensants, aux longs favoris fluides, proféraient le lys de
-leurs gilets vis-à-vis d'un écarté, que tenait, contre l'un d'eux, une
-sorte de jeune abbé brun, d'une pâleur naturelle très saisissante (on
-eût dit celle d'un mort) et d'une présence au moins équivoque, en ce
-séjour.
-
-Non loin, Maryelle, en un déshabillé de mousseline dont s'avivaient ses
-yeux noirs, et des violettes au joint de son corsage où bougeait de la
-neige, versait, de temps à autre, du roederer glacé en de longs verres
-légers, sur un guéridon,--sans cesser, pour cela, d'attiser, de ses
-aspirantes lèvres, le feu d'une cigarette russe--que maintenait, annelée
-au petit doigt gauche, une fine pince de vermeil.--Sourieuse, aussi,
-parfois, des propos tièdes que--par sursauts et comme lanciné de
-discrets transports,--venait lui susurrer à l'oreille (en se penchant
-sur le perlé des épaules) l'invité oisif,--elle daignait répondre,
-mono-syllabiquement.
-
-Ensuite, c'était encore le silence, à peine troublé par le bruissement
-des cartes, de l'or poussé, des jetons de nacre et des billets sur le
-tapis.
-
-L'air, le mobilier, les étoffes, sentaient un peu le fade: une fluence
-de veloutines, l'âcre du tabac d'Orient, l'ébène des vastes miroirs, le
-vague des bougies, une idée d'iris.
-
- *
-
- * *
-
-Le joueur en soutane de drap fin, l'abbé Tussert, n'était autre que l'un
-de ces diacres sevrés de toute vocation, dont la pénible engeance tend,
-par bonheur, à disparaître. Rien, en lui, de ces petits abbés
-d'autrefois, que le bouffi de leurs joues rieuses a rendus, dans
-l'Histoire, presque véniels. Celui-ci, grand, taillé à la serpe, la face
-d'un ovale aux maxillaires saillants, était, vraiment, d'une espèce plus
-sombre. C'était au point qu'à de certains instants l'ombre d'un crime
-ignoré semblait foncer encore sa silhouette. Chez lui, le grain spécial
-du teint blafard indiquait des sens d'un sadisme froid. D'astucieuses
-lèvres pondéraient, en ce visage, l'énergie naïvement barbare des
-traits. Ses prunelles noiraudes, vindicatives, luisaient sous la carrure
-d'un front triste, aux sourcils rectilignes, et leur regard
-crépusculaire était comme natalement préoccupé; souvent fixe.--Laminé
-par les controverses du séminaire, le timbre d'acier de sa voix avait
-acquis des inflexions mates qui en ouataient la dureté; toutefois on
-sentait le poignard dans la gaine. Taciturne,--s'il parlait, c'était de
-haut et l'un des pouces presque toujours enfoncé dans son élégante
-ceinture à franges de soie.--Très demi-mondain, «lancé» comme s'il eût
-cherché à se fuir,--plutôt reçu qu'accepté, il est vrai,--on
-l'_admettait_, grâce à cette sorte de _peur_ confuse, indéfinissable,
-que suggérait sa personne. D'aucuns (d'affreux malins, à rentes
-escroquées) l'invitaient, aussi, pour poivrer, s'il était possible, du
-clinquant de sa sacrilège présence,--du scandale, enfin, de son
-costume,--la banalité lamentable d'un souper de viveurs,--ce qui
-réussissait mal, car son aspect gênait, au fond, même en de tels milieux
-(les déserteurs quelconques n'étant guère estimés des inquiets
-sceptiques modernes).
-
-Au fait, ce costume, pourquoi le gardait-il? Peut-être, s'étant mis à la
-mode sous cette robe, craignait-il, aujourd'hui, de se travestir d'une
-redingote qui eût compromis son «originalité»?... Mais non! C'est qu'il
-était trop tard; il avait l'_empreinte_. Ses pareils, même en se
-laïcisant l'extérieur, ne sont-ils pas reconnaissables toujours? On
-dirait que, de tous les vêtements qu'ils portent ensuite, transparaît
-l'invisible soutane de Nessus qu'ils ne peuvent plus s'arracher des
-épaules, ne l'eussent-ils endossée qu'une fois: on en perçoit l'absence.
-Et, lorsque, à l'instar d'un Renan par exemple, ils jasent du Maître,
-leur juge, il semble, par intervalles, qu'au milieu d'on ne sait quelle
-VRAIE nuit, apparue, alors, tout au fond de leurs yeux, on entend,--au
-subit reflet d'une lanterne sourde et sous des feuillages
-d'oliviers,--claquer, sur la joue divine, le visqueux baiser de
-l'Euphémisme.
-
-Maintenant, d'où provenait cet or qu'il extrayait, chaque jour, de
-sa poche noire? Du jeu? Soit. On glissait là-dessus sans
-approfondir, ne lui connaissant ni dettes, ni maîtresse, ni bonnes
-fortunes.--D'ailleurs, _aujourd'hui_!... Qu'importait?... Chacun ses
-petites affaires!... Les femmes le traitaient d'homme «charmant»; et
-c'était fini.
-
- *
-
- * *
-
-Tout à coup, Tussert, sur un refus de cartes, ployant son jeu:
-
---Je perds seize mille francs, ce soir! dit-il.
-
---Vingt-cinq louis de revanche? offrit le vicomte Le Glaïeul.
-
---Je ne propose ni accepte le jeu sur parole et je n'ai plus d'or sur
-moi, répondit Tussert. Toutefois, mon état m'a mis en possession d'un
-_secret_,--d'un grand secret,--que je me décide à risquer, si cela vous
-agrée, contre vos vingt-cinq louis,--en cinq points liés.
-
-Après un assez légitime silence:
-
---Quel secret?... demanda M. Le Glaïeul, à demi stupéfait.
-
---Mais, celui de l'EGLISE! répliqua froidement Tussert.
-
-Fut-ce l'intonation brève et, certes, peu mystificatrice de ce ténébreux
-viveur, ou la fatigue nerveuse de la nuit, ou les captieuses fumées
-dorées du roederer, ou l'ensemble de ces choses, les deux invités et la
-rieuse Maryelle, elle-même, tressaillirent à ces mots: tous trois, en
-regardant l'énigmatique personnage, venaient d'éprouver la sensation que
-leur eût causée le dressement soudain d'une tête de serpent, entre les
-flambeaux.
-
---L'Eglise a tant de secrets... que je pourrais, au moins, vous demander
-lequel!... répondit, sans plus s'émouvoir, le vicomte Le Glaïeul: mais,
-vous me voyez médiocrement curieux de ces sortes de révélations.
-Concluons. J'ai trop gagné, ce soir, pour vous refuser; donc, tenu,
-quand même! Vingt-cinq louis, en cinq points liés, contre «Le secret de
-l'EGLISE»!
-
-Par une courtoisie d'homme «du monde» il ne voulut évidemment point
-ajouter: «... qui ne nous intéresse pas».
-
-On reprit les cartes.
-
---L'abbé! savez-vous bien qu'en ce moment vous avez l'air du...
-_Diable_?... s'écria, d'un ton naïf, la tout aimable Maryelle, devenue
-presque pensive.
-
---L'enjeu, d'ailleurs, est d'une bizarrerie minime, pour des incrédules!
-murmura, follement, l'invité oisif avec un de ces insignifiants sourires
-parisiens dont la sérénité ne tient même pas devant une salière
-renversée.--Le secret de l'Eglise! Ah! ah!... Ce doit être _drôle_.
-
-Tussert le regarda:
-
---Vous en jugerez, si je perds encore, dit-il.
-
-La partie commença, plus lente que les autres: une manche fut gagnée,
-d'abord, par... _lui_; puis revanche perdue.
-
---La belle! dit-il.
-
-Chose très singulière: l'attention,--pimentée, au début, d'un semblant
-de superstition souriante, était, par degrés insensibles, devenue
-intense: on eût dit qu'autour des joueurs l'air s'était saturé d'une
-solennité subtile:--d'une inquiétude!...--On tenait à gagner.
-
-A deux points contre trois, le vicomte Le Glaïeul, ayant retourné le roi
-de coeur, eut, pour jeu, les quatre sept--et un huit neutre; Tussert,
-ayant la quinte majeure de pique, hésita, joua d'autorité, par un
-mouvement de risque-tout,--et perdit, comme de raison. Le coup fut joué
-très vite.
-
-Le diacre eut, pendant une seconde, une lueur de regard et le front
-crispé.
-
-A présent, Maryelle considérait, insoucieusement, ses ongles roses; le
-vicomte, d'un air distrait, examinait la nacre des jetons, sans
-questionner; l'invité oisif, se détournant, par contenance, entr'ouvrit
-(avec un tact qui tenait, vraiment, de l'Inspiration!) les rideaux de la
-croisée, auprès de lui.
-
- *
-
- * *
-
-Alors, à travers les arbres, apparut, pâlissant les bougies, l'aube
-livide,--le petit jour, dont le reflet rendit brusquement mortuaires les
-mains des jeunes hôtes du salon. Et le parfum de l'appartement sembla
-s'affadir, plus impur, d'un regret de plaisirs marchandés, de chairs à
-regret voluptueuses,--de lassitude!--Et de très vagues mais poignantes
-nuances passèrent sur les visages, dénonçant, d'une imperceptible
-estompe, les atteintes futures que l'âge réservait à chacun d'eux. Bien
-que l'on ne crût à rien, ici, qu'à des plaisirs fantômes, on se sentit,
-tout à coup, sonner si creux en cette existence, que le coup d'aile de
-la vieille Tristesse-du-Monde effleura, malgré eux, à l'improviste, ces
-faux amusés: en eux, c'était le vide, l'inespérance: on oubliait, on ne
-se souciait plus d'entendre... l'insolite secret... si, toutefois...
-
-Mais le diacre s'était levé, glacial, tenant, déjà, son tricorne.--Après
-un coup d'oeil circulaire, officiel, sur ces trois vivants quelque peu
-interdits:
-
---Madame, et vous, messieurs, dit-il, puisse l'enjeu que j'ai perdu vous
-donner à songer!... Payons.
-
-Et, regardant, avec une fixité froide, les brillants écouteurs, il
-prononça, d'une voix plus basse, mais qui sonna comme un coup de glas,
-cette damnable, cette fantastique parole:--Le secret de l'Église?...
-C'est... C'EST QU'IL N'Y A PAS DE «PURGATOIRE».
-
-Et, pendant que, ne sachant que penser, on le considérait, non sans un
-certain émoi, le diacre, ayant salué, se dirigea, tranquille, vers le
-seuil;--après avoir montré, dans l'embrasure, sa face morne et blême,
-aux yeux baissés, il referma la porte sans aucun bruit.
-
-Une fois seuls, on respira, délivré de ce spectre.
-
---Ce doit être inexact! balbutia, candidement, la sentimentale Maryelle,
-encore impressionnée.
-
---Propos d'un décavé, pour ne pas dire d'un farceur qui ne sait de quoi
-il parle!... s'exclama Le Glaïeul, d'un ton de palefrenier qui a fait
-fortune.--Le Purgatoire, l'Enfer, le Paradis!... C'est du moyen âge,
-tout cela! C'est de la _blague_!
-
---N'y pensons plus! flûta l'autre gilet.
-
-Mais, en cette mauvaise clarté de l'aube, le menaçant mensonge du jeune
-impie avait, _quand même_, porté!--Tous trois étaient fort pâles. On
-but, avec de niais sourires forcés, un dernier verre de champagne...
-
-Et, cette matinée-là,--de quelque pressante éloquence que se montrât
-l'invité oisif,--Maryelle, pénitente peut-être, refusa d'accéder à son
-«amour».
-
-
-
-
-L'INCOMPRISE
-
-_A Monsieur Jules Destrée._
-
- Ne frappez jamais une femme, même avec une fleur.
-
- _Sourates de l'AL-KORAN._
-
-
-Aux primes roses du dernier printemps, Geoffroy de Guerl, emmenant de
-Paris sa première préférée, Simone Liantis, avait loué, sur les bords de
-la Loire, ce riant cottage, meublé en style Louis XVI et clos de
-jardins--où de très hauts lilas, enserrant une centrale étendue de
-verdure, s'entrecroisaient en longues charmilles jusqu'à la
-claire-voie.--Aux lointains alentours, sur le flanc de menues collines,
-d'assez profondes épaisseurs de frênes et de mélèzes,--que, maintenant,
-rougissait déjà l'automne,--épandaient comme de la solitude vers
-l'habitation.
-
-A vingt ans--et n'étant doué que d'à peine sept mille francs de
-rente,--s'exposer à de l'attachement pour une élégante, pour cette
-élancée brune aux regards assurés, à peau de jasmin, aux traits fins et
-durs,--folie, n'est-ce pas?... Soit. Mais si M. de Guerl était bien
-fait, d'allures aimables, d'une bravoure célèbre et d'un esprit artiste,
-une sentimentalité clairvoyante le défendait,--armure occulte, mais à
-l'épreuve,--contre toutes amoureuses concessions capables d'entraîner
-d'essentielles déchéances.
-
-Simone, d'ailleurs, durant ce sizain de lunes de miel, s'était montrée
-des moins dangereuses, ne jouant au mariage que par attitude, point
-mondaine, gaie, peu dépensière, et, les soirs, ayant de ces «_tout ce
-que tu voudras_!» qui brûlaient l'oreille.--Et puis, sa nature était si
-insoucieuse, qu'elle s'était laissé saisir et vendre tout ce qu'elle
-tenait de ses deux premiers oubliés. Il ne lui restait, pour biens, que
-d'insignifiants bijoux, de peu nombreuses toilettes,--et une bague. Par
-exemple, le merveilleux solitaire de celle-ci était d'une taille, d'une
-blancheur et d'une eau si rares--que des joailliers en renom s'étaient
-engagés à le payer, net, cinq cents louis, le jour qu'il plairait.
-
---Ah! comme l'on s'était «amusé» toute la saison!... Chevauchées,
-parties de pêche et de canot, chasses exprès fatigantes, repas rustiques
-sur l'herbe, excursions,--et, chez soi, musique, baisers, livres,
-causeries et disputes! L'on avait des jeux,--de vieilles armes, aussi,
-d'autrefois, qu'on essayait, pour rire, aux jardins.--En fait de
-connaissances, on n'avait reçu personne; si bien que, grâce à l'illusion
-juvénile, M. de Guerl et Simone pouvaient, à présent, se sembler
-intimes.
-
- *
-
- * *
-
-Cependant... elle avait des instants, instants indéfinissables, dont la
-fréquence augmentait aux approches du retour à Paris. Ainsi, lorsque, la
-tenant enlacée, sous les lilas troués de lueurs d'étoiles, il lui disait
-les choses les plus douces, lui parlant, avec tendresse, d'un enfant qui
-les unirait plus encore, d'heures passionnées, d'une existence joyeuse
-et toute simple, la bien-aimée paraissait comme distraite, le regardait
-avec une sorte d'étrangère fixité, comme lui cachant un grief. Un
-trépignement démentait les singulières larmes dont, parfois, ses cils
-étincelaient; ce qui donnait à son émotion secrète un caractère de
-contrariété,--presque d'impatience,--inintelligible.
-
-Elle semblait sur le point de lui _crier_ quelque chose; puis,
-désespérée et comme y renonçant, elle se taisait.
-
-Brusque, elle lui avait souvent dit, en ces instants-là:
-
---Tu sais, Geoffroy, s'il me plaisait, je pourrais te quitter?--même
-sans te prévenir, d'une heure à l'autre.--Avec mon diamant, je suis
-libre: j'aurais le temps, là-bas, de choisir, entre les plus riches, un
-amant de mon goût. Oui, si je voulais, dès ce soir,--tiens, tu serais
-seul. Plus de Simone.--Eh bien?... quoi! cela ne t'irrite pas
-davantage?... Merci!
-
-Ses yeux brillaient; on eût dit qu'elle attendait une parole, un acte,
-que M. de Guerl ne savait pas trouver. Les réponses étonnées du jeune
-homme étaient reçues de Simone avec des détours de tête, une moue,--un
-léger haussement d'épaules, même, depuis peu.--Aux: «--Que te prend-il,
-chère Simone?...» elle répondait, grave, en regardant le vague:--«Tu
-verras, toi, qu'avec toute ta bonne éducation, tu seras la cause _de ma
-mort_.--Mais... qu'as-tu donc? s'écriait-il.--Ah! si seulement tu étais
-un peu... autre!--Alors, tu ne m'aimes plus?...--Si... mais... pas tant
-que je voudrais! et c'est ta faute.» Il souriait à ce mot, et Simone,
-sourcils froncés, courait s'enfermer dans sa chambre--où son amant
-l'entendait pleurer pendant quelquefois une heure.--Revenue vers lui,
-elle paraissait avoir oublié sa petite scène!... De sorte que, sans
-accorder à l'incident plus d'attention, M. de Guerl, se désattristant,
-concluait avec un «Dieu! que les femmes sont bizarres!» dont la banalité
-puissante le rassurait.
-
- *
-
- * *
-
-Par un couchant magnifique, vers les cinq heures, comme tous deux, aux
-jardins, par forme de distraction paradoxale et faute d'autres, tiraient
-de l'arbalète sur la pelouse,--d'une vieille et forte arbalète de
-jadis,--la _trop_ singulière jeune femme, n'ayant plus de carreaux à
-envoyer, s'écria, tout à coup,--après un de ces longs regards dans le
-vague:
-
---Tiens! suis-je bête! Et ça?
-
-En une saccade, ôtant de son doigt le diamant, elle le posa sur la
-rainure de l'arbalète, en ce moment relevée vers les bouquets de bois et
-les flaques stagnantes de la Loire.
-
---Hein!... Si je l'envoyais? Pourtant?... dit-elle.
-
-Et elle riait.
-
---Simone! es-tu folle?... répondit-il.
-
-Mais, comme cédant à quelque irrésistible mouvement d'hystérie perverse,
-arrivée à la crise aiguë, elle pressa froidement la détente:--une
-étincelle, une goutte de feu s'enfonça dans le crépuscule.
-
-Pendant que M. de Guerl regardait son amie avec stupeur, celle-ci,
-laissant tomber l'arbalète, arracha une branchette assez solide, puis,
-jetant l'autre bras à l'entour du cou de son amant, lui murmura, les
-yeux à demi fermés, d'une voix rauque, triviale, câline,--et d'un timbre
-qu'il n'avait pas entendu:
-
---_Ah! je sais ce que je mérite, va! Mais, cette fois, au moins, je
-pense--que tu vas y aller_... (Elle cinglait l'air, de sa badine) _et
-là,--ferme!... ou tu n'es pas un homme! Crois-tu quelle m'aura coûté
-cher, ma première danse, de toi?--Dame, aussi! quand on étouffe!... Ah!
-ça fait du bien, ça détend, de dire les choses, à la fin des fins!--Te
-voilà mon maître! Plus un sou! Tu peux me chasser!--Comme tu me plais, à
-présent!... Mais, rudoie-moi donc! Surtout ne te gêne pas.--Comment! tu
-dis que tu m'aimes, et, en six mois, tu ne m'as même pas flanqué une
-gifle?...--C'est égal: cette fois-ci, je ne l'aurai pas volé, d'être
-battue!_ (Elle se renversait à demi, sentant l'âcre, marquant, de ses
-ongles, l'une des mains de son amant, dont elle respirait, à narines
-dilatées, le veston de velours noir.)--_Il faut qu'une femme se sente un
-peu tenue, vois-tu!... Et, si tu savais comme ça vaut mieux que des
-phrases une bonne dégelée!--Tu vas me laisser là ta politesse, à
-présent, j'imagine? hein!_... (Ses dents claquaient.) _Là! tu es pâle!
-tu es en colère! Tu vas me faire des bleus!... Je savais bien que tu
-étais un mâle!_
-
-A cette éruption, des moins prévues, M. de Guerl, ayant, en effet, pâli,
-la considérait comme s'il l'eût vue pour la première fois. Puis, se
-dégageant, après un silence, et tranquille:
-
---Une cravache me sera mieux en main! dit-il.
-
-Et, la laissant, haletante, sur un banc, il rentra; puis, de l'autre
-porte, sortit de la maison, comme on s'échappe.--Trois heures après,
-Simone, très inquiète, déchirait, entre ses dents, son mouchoir, dans sa
-chambre, devant une bougie,--lorsque la bonne lui remit la lettre
-suivante, apportée de Nantes, par exprès:
-
- «Chère abandonnée, je te dois six mois d'une illusion ravissante, je
- l'avoue; mais, en te dévoilant, ce soir, tu as à jamais glacé pour toi
- les sens que cette illusion seule m'inspirait.--Certes, je n'ignore
- pas qu'aujourd'hui, surtout, il paraît indispensable (aux yeux de
- maintes personnes de ton sexe) d'être une brute pour être un
- «mâle»,--et que les baisers semblent plus fades à celles-ci que les
- horions;--mais comme, d'une part, entre les violents plaisirs
- auxquels, par simple jeu, peut se prêter notre sensualité, il se
- trouve que le propre de ceux dont, paraît-il, tu raffoles, est de
- détruire cette JOIE, qui (seule et avant tout) doit consacrer la vie à
- deux entre une compagne et son compagnon, et comme, d'autre part, si
- tu ne peux te passer de _danses_ pour te figurer que tu m'aimes, je
- puis très bien, moi, me passer, pour être heureux, d'administrer des
- volées à celle qui m'est chère,--j'ai dû m'enfuir, même sans chapeau,
- pour nous épargner tout échange d'aussi oiseuses que burlesques
- explications.
-
- «Ainsi, fantasque enfant! lorsque je te contemplais, dans les belles
- soirées, sous nos longues charmilles, et que, transporté d'amour, je
- murmurais sur tes lèvres ce que mon coeur me suggérait, tu te disais,
- toi, tout bonnement, avec un profond soupir, en levant tes beaux yeux
- au ciel, dont ils semblaient mélancoliquement compter les
- étoiles:--Oui; mais, tout cela, ce n'est pas des bons coups de
- botte?... Pauvre ange! plains-moi, si, redoutant une gaucherie native,
- je ne m'estime pas assez parfait pour oser..., ne fût-ce qu'essayer de
- te satisfaire. A chacun ses sens et ses désirs! Je ne discute pas les
- tiens, ni leur aloi; je déplore, seulement, de ne me juger, pour toi,
- qu'un aggravant garde-malade. Donc, adieu. Ne t'inquiète pas plus de
- notre coeur que de la chaumière; celle-ci est déjà louée, pour le 15,
- à toute une famille de braves négociants, qui n'attendent que ton
- départ. Demain, dans la matinée, un factotum viendra te remettre, sous
- pli, un bon de six mille francs, payable à vue (à la tienne seule),
- chez mon notaire, à Paris. Moi, je suis déjà loin.»
-
- «Compliments, regrets et bonne chance!
-
- «GEOFFROY[2].»
-
- [2] L'auteur de cette _Nouvelle_ n'approuve guère le ton de cette
- lettre envers une malade. Elle serait, tout d'abord, d'un ingrat, si
- elle n'émanait d'un jeune ignorant mondain, beaucoup TROP distingué
- ici.
-
-Simone, à cette lecture, allongeant les lèvres avec une irréprochable
-moue de dédain, la laissa tomber d'entre deux doigts:
-
---Quel dommage qu'un si beau garçon ne soit, au fond, qu'un
-rêveur!--murmura-t-elle:--et quel dommage que ceux-là _qui savent
-comprendre une femme_... soient si...
-
-Elle s'arrêta, rêveuse elle-même, Simone Liantis, la pauvre et délicate
-fille,--hélas! tout récemment décédée, d'ailleurs (navrante Humanité!)
-sous le numéro 435, vingt-sixième série (nymphomanes), aux
-Incurables,--son mal étant _essentiel_,--c'est-à-dire de ceux dont _on
-ne peut pas_ (sans Dieu) VOULOIR _guérir_.
-
-
-
-
-SOEUR NATALIA
-
-_A Madame la comtesse de Poli._
-
- «Oh! quand ma dernière heure
- Viendra fixer mon sort,
- Obtenez que je meure
- De la plus sainte mort.»
-
- (_Vieux cantique à NOTRE-DAME._)
-
-
-Autrefois, en Andalousie, à l'angle d'une route montueuse, s'élevait un
-monastère de franciscaines du tiers ordre;--ce cloître, bien qu'en vue
-d'autres couvents qui se veillaient les uns les autres, était surtout
-protégé par la vénération qu'imposait, alors, l'aspect de toute grande
-croix sur un portail d'où tintait une cloche deux fois le jour. Une
-longue chapelle, dont l'huis, jamais fermé, s'ouvrait sur trois marches
-et le grand chemin, longeait, d'un côté, le grand mur de ce monastère.
-Aux alentours, les riches plaines, les arbres à parfums, l'herbe des
-fossés, l'isolement, la route poudreuse.
-
-Par un énervant crépuscule d'automne, se trouvait, agenouillée en ses
-habits de novice, au fond de cette chapelle, une jeune fille aux traits
-d'une beauté suave et touchante. C'était devant une niche creusée en un
-pilier:--du cintre pendait une solitaire lampe d'or, éclairant une
-Madone aux yeux baissés, aux mains ouvertes, ruisselantes de grâces
-radieuses,--une Mère céleste, en l'attitude de l'_Ecce ancilla_.
-
-Sur la route, on entendait monter, à travers les vitraux opposés, les
-accents frais et sonores d'un chanteur de sérénade que les accords d'une
-mandoline cordouane accompagnaient. Les langoureuses paroles brûlantes
-de passion, d'audace, de jeunesse, parvenaient, dans l'église, jusqu'à
-soeur Natalia, la novice agenouillée, qui, le front sur ses bras croisés
-aux pieds de la Madone, murmurait, d'une voix désolée:
-
---Madame, vous le voyez, je pleure, et vous supplie de ne point me
-bannir de toute compassion, car c'est défaillante et dans l'angoisse--et
-votre sainte image au fond de toutes les pensées--que je vais m'exiler
-d'ici. O chaste reine, prendrez-vous en pitié celle qui déserte, pour un
-amour mortel, le seuil du salut! Cette voix, vous l'entendez, elle
-m'implore, en sa fervente fidélité! Si je ne viens pas, il va mourir!
-Ses transports, si longtemps subis sans espérance et sans plainte,
-comment les condamner? Et persister à ne pas consoler celui qui aime
-tant! Vous qui savez si je vous aime, ô Madame! et que, tous les soirs,
-ma joie était de venir vous prier ici, pardonnez-moi! Voici mon voile,
-voici la clef de ma cellule, je les remets à vos pieds. Mais, je ne peux
-plus... j'étouffe... Cette voix, elle m'attire... Adieu... adieu!
-
-Debout, chancelante, n'osant lever les yeux, soeur Natalia posa la clef
-sainte et le voile aux pieds de la bleue Madone au doux visage de
-lumière, aux yeux baissés aussi,--mais vers quels Cieux et quelles
-étoiles! Puis, s'appuyant aux piliers, elle gagna le portail, et, après
-un instant, l'entr'ouvrit: elle descendit les degrés et se trouva sur la
-route,--qui s'étendait lointaine, aux clartés d'une large lune
-illuminant la campagne.
-
---Juan! cria-t-elle.
-
-A cet appel, un cavalier, un juvénile seigneur, au profil dominateur,
-aux regards tout brûlants de joie, apparut, et sautant de cheval,
-enveloppa de son manteau celle qui était, enfin, venue vers lui.
-
---O Natalia! dit-il.
-
-La tenant ployée entre ses bras, sur son cheval, ils partirent vite vers
-le manoir dont les tours, là-bas, s'accusaient sous les lunaires ombres.
-
- *
-
- * *
-
-Ce furent six mois de fêtes, d'amour, de voyages charmants, à travers
-l'Italie, à Florence, à Rome, à Venise: lui joyeux, elle souvent
-pensive, les caresses de son ardent ravisseur, bien qu'éperdues et
-enivrantes, n'étant pas celles que l'innocence de son coeur avait
-espérées.
-
-Soudainement, de retour à Cadix, par un matin de soleil, sans qu'une
-parole même l'eût avertie, elle se réveilla seule, sans anneau nuptial,
-sans même la joie d'un enfant;--son amant, fatigué d'elle, était
-disparu.
-
-Avec un profond soupir, la jeune fille laissa tomber le billet sombre
-qui lui annonçait la solitude:--elle ne se plaignit pas, résolue à ne
-pas survivre.
-
-En peu d'heures, lorsqu'elle eut répandu aux Pauvres l'or qui lui
-restait, au moment même de se délivrer de la vie, une pensée,--une
-candide pensée,--l'oppressa: revoir, encore une fois, une seule fois,
-pour un suprême adieu, la Madone de jadis.
-
-Donc, vêtue en pénitente et mendiant un peu de pain sur la route, elle
-s'achemina vers le monastère,--vers la chapelle, plutôt! car elle ne
-pouvait plus rentrer parmi les vierges fidèles. En quelques jours de
-marche, et, comme se fonçaient les bleuissements d'un beau soir d'été
-tout brillant d'astres, elle arriva tremblante, exténuée, devant le
-saint portail.
-
-Elle se souvenait qu'à cette heure-là ses anciennes compagnes étaient
-retirées, en oraison, dans leurs cellules, et que, sous les hauts
-piliers, l'église devait être aussi déserte que le soir de l'enlèvement.
-Elle poussa donc la porte et regarda:--personne!... Là-bas, seulement,
-sous la lampe toujours claire, la Madone.
-
-Elle entra, puis, à deux genoux, avança sur les dalles blanches, vers sa
-céleste amie, et inclinée, entre des sanglots, elle balbutia, parvenue
-aux pieds de Celle qui pardonne:
-
---Oh! Madame! je suis indigne de clémence! Je ne savais pas,--alors que
-la tentatrice voix me suppliait!--je ne savais pas quel abandon, quel
-opprobre, hélas! réserve l'amour mortel. O honte! dont je vais mourir,
-bannie de tout asile chez les miens,--ici, surtout!... Laquelle de vos
-filles, ô Mère, ne m'accueillerait d'un signe d'effroi, me montrant le
-dehors en cette chapelle?...--Oh! j'ai perdu l'espérance, en voulant
-consoler!...
-
- *
-
- * *
-
-Alors, comme les silencieuses larmes de Natalia tombaient sur les pieds
-de l'Elue Divine, et que la jeune fille relevait un regard suprême,
-chargé d'adieux, vers la Madone, elle tressaillit d'une soudaine extase,
-car elle vit les yeux sacrés qui la regardaient; et les lèvres de la
-statue s'entr'ouvrirent; et Celle du Ciel lui dit, doucement:
-
-«--Ma fille, ne te souviens-tu pas? Tu m'as confié ton voile, et la clef
-de ta cellule, avant de nous quitter. Je t'ai donc remplacée,
-accomplissant sous ce voile toutes les tâches de tes voeux: nulle
-d'entre tes compagnes ne s'est aperçue de ton absence: reprends donc ce
-que tu m'as confié; rentre dans ta cellule, et... ne t'en va plus.»
-
-
-
-
-L'AMOUR DU NATUREL
-
-_A Monsieur Emile Michelet_.
-
- L'Homme peut tout inventer, excepté l'art d'être heureux.
-
- NAPOLÉON BONAPARTE.
-
-
-En ses excursions matinales dans la forêt de Fontainebleau, M. C** (le
-chef actuel de l'Etat), par un de ces derniers levers de soleil, en
-vaguant sur l'herbe et la rosée, s'était engagé en une sorte de val, du
-côté des gorges d'Apremont.
-
-Toujours d'une élégance rectiligne, très simple, en chapeau rond, en
-petit frac boutonné, l'air positif, n'ayant, en son incognito, rien qui
-rappelât les allures du précédent Numa,--bref, n'excédant pas, en sa
-modestie distinguée, l'aspect d'un touriste officiel, il se laissait
-aller, par hygiène, aux charmes de la Nature.
-
-Soudain, il s'aperçut que «la rêverie avait conduit ses pas» devant une
-assez spacieuse cabane, coquette, avec ses deux fenêtres aux contrevents
-verts. S'étant approché, M. C** dut reconnaître que les planches de
-cette demeure anormale étaient pourvues de numéros d'ordre--et que
-c'était un genre de baraque foraine, louée, sans doute, à qui de droit.
-Sur la porte étaient inscrits, en blanches capitales, ces deux noms:
-DAPHNIS ET CHLOÉ.
-
-Cette inscription le surprit. Par une curiosité souriante, mais
-discrète,--bref, sans songer le moins du monde à laïciser cet ermitage,
-il heurta, poliment, à la porte.
-
---Entrez! crièrent, de l'intérieur, deux fraîches voix d'enfants.
-
-Il toucha le loquet: la porte s'ouvrit, pendant qu'un intermittent rayon
-de soleil, à travers les feuillages, l'illuminait ainsi que l'intérieur
-de l'idyllique habitation.
-
-M. C**, sur le seuil, se voyait en présence d'un tout jeune homme aux
-blonds cheveux bouclés, aux traits de médaille grecque, au teint mat,
-aux sceptiques yeux bleus--dont le fin regard offrait cet on ne sait
-quoi de railleur qui spécialise le fond des prunelles normandes,--et
-d'une toute jeune fille, au visage ingénu, d'un ovale pur, couronné de
-beaux cheveux bruns tressés. Ils étaient vêtus, l'un et l'autre, d'un
-complet de deuil, en étoffe de campagne,--d'une coupe que le bienpris de
-leurs personnes rendait passable. Tous deux étaient charmants--et leur
-air artiste n'éveillait pas, chose étrange, l'aversion.
-
-Revenant de maints voyages, le chef de l'Etat se trouvait donc, un peu
-malgré lui, tout heureux d'apercevoir d'autres «visages» que ceux des
-préfets, des sous-préfets et des maires: cela lui reposait la vue.
-
-Daphnis était debout contre une table rustique: l'aimable Chloé,
-regardant, sous ses cils abaissés, l'hôte inattendu, se trouvait assise
-sur une couchette de fer, nouveau système, au matelas de varech, aux
-draps blancs et rudes, au double oreiller. Trois chaises en sparterie,
-quelques objets de ménage, des plats et des tasses de faïence en
-imitation de vieux Limoges, et, sur la table, de brillants couverts en
-tout récent melchior,--complétaient l'ameublement du réduit nomade.
-
-Étranger, dit Daphnis, soyez le bienvenu, vous qui entrez en cet
-inespéré rayon de soleil!... Vous déjeunez avec nous sans façons,
-n'est-ce pas? Nous avons des oeufs, du lait, du fromage, du café,
-même;--Chloé, vite un couvert de plus!
-
-Les puissants de la terre aiment les choses simples et imprévues, et se
-prêtent volontiers aux charmes de l'incognito, chez les humbles. Devant
-pareil accueil, M. C** ne pouvait guère se refuser d'être aimable et,
-par forme de distraction, de se laisser aller à détendre, un peu (pour
-cette fois et par exception), le rigorisme de son caractère.
-
-«Voici, pensa-t-il, deux jeunes excentriques, échappés de quelques coins
-de Paris--et qui ont adopté cette ingénieuse manière de passer les
-vacances!... Peut-être sont-ils plus amusants que mon entourage:
-voyons.»
-
---Mes jeunes amis, répondit-il en souriant (de l'air d'un roi de jadis
-entrant chez des bergers) j'aime le naturel!... et j'accepte votre offre
-champêtre.
-
-On prit place autour de la table, où, Chloé s'étant empressée, le repas
-commença sur-le-champ.
-
---Ah! le Naturel!... soupira Daphnis, avec un profond soupir: c'est à
-son intention que nous sommes ici! Nous le cherchons, d'un coeur sans
-détours: mais--en vain!
-
-M. C** les regarda:
-
---Comment, comment, mes jeunes amis? Mais, il vous environne! il vous
-enveloppe, ici, le naturel, de toutes ses joies pures, de tous ses
-produits agrestes!... Tenez,--l'excellent lait! les fraîches tartines!
-
---Ah! dit Chloé, cela, c'est vrai, bel étranger; le lait, on peut le
-boire: car il est fait, je crois, avec d'excellente cervelle de mouton.
-
---Quant aux tartines, murmura Daphnis, pour ce qui est du pain, vous
-savez, avec les levures nouvelles, on n'est jamais sûr... mais quant au
-beurre, j'avoue qu'il m'a paru d'une margarine intéressante. Si vous
-préfériez, toutefois, le fromage, en voici un de confiance, où le suif
-et la craie n'entrent que pour un tiers à peine;--il est d'invention
-nouvelle.
-
-A ces paroles, M. C** considéra, plus attentivement, ses deux jeunes
-amphitryons:
-
---Et... vous vous appelez Daphnis et Chloé... dit-il.
-
---Oh! ce sont nos petits noms, seulement... répondit Daphnis. Nos
-familles, jadis à l'aise, habitaient à Paris, aux Champs-Élysées,
-lorsqu'une subite conversion les réduisit au travail. Donc, récent
-avocat, j'allais bailler mon stage, comme tout le monde; Chloé,
-studieuse et déjà doctoresse, étudiait pour devenir sage-femme,
-lorsqu'un petit héritage nous a permis de nous unir tout de suite, sans
-attendre la clientèle,--et d'essayer de reprendre, selon nos goûts
-natals, en cette vieille forêt, notre existence du temps de Longus...
-mais, c'est difficile, aujourd'hui.--Quoi? vous ne mangez plus, cher
-étranger?... Voulez-vous deux oeufs au miroir? Ceux-ci sont à la mode.
-Ils proviennent de l'exportation, vous savez? de ces trois millions
-d'oeufs artificiels que l'Amérique nous expédie par jour: on les trempe
-dans une eau acidulée qui fait la coque: c'est instantané. Croyez-moi,
-goûtez-y. Nous prendrons le café après. Il est excellent! c'est de cette
-_fausse_-chicorée premier choix dont la vente annuelle, rien qu'à Paris,
-s'élève, d'après les totaux officiels, à dix-huit millions de francs. Ne
-nous refusez pas. C'est de bon coeur, et sans cérémonie.
-
-M. C** dont la curiosité, malgré lui, s'éveillait à ces accents
-juvéniles, détourna diplomatiquement la conversation pour éviter avec le
-plus de politesse possible de répondre à l'offre cordiale de ses hôtes.
-
---Un petit héritage, dites-vous?... reprit-il avec un air d'intérêt
-sympathique:--en effet, vous êtes vêtus de deuil, chers enfants!
-
---Oui: nous portons celui de notre pauvre oncle Polémon! gémit Chloé, en
-essuyant une invisible larme.
-
---Polémon? dit M. C** cherchant dans ses souvenirs;--ah oui! celui qui,
-pareil à Silène, était bon buveur de clairet, dans le temps des
-légendes?
-
---Lui-même! soupira Daphnis: aussi ne s'éveillait-il, chaque aurore,
-qu'avec la... bouche de bois, le digne suppôt de Bacchus! Il aimait le
-vin naturel: or, s'étant fait adresser, en sa chaumine, une feuillette
-de ce fameux «Vin de propriétaire», vous savez...
-
---Oui, bel étranger, appuya Chloé, d'une musicale petite voix de
-professeur: une feuillette de cette mixture si bien tartrée, plâtrée et
-dûment arseniquée que quatre ou cinq cents modernes en sont décédés!...
-de ce vin généreux que l'on boit en France, chez les artisans, en
-chantant, d'un coeur léger, la chanson célèbre:
-
- Je songe en remerciant Dieu,
- Qu'ils n'en ont pas en Angleterre!
-
---En sorte que, reprit Daphnis, l'Être suprême l'ayant appelé à lui le
-soir même de la mise en bouteilles, notre oncle Polémon s'est rendu à
-cet appel au milieu d'atroces coliques, l'infortuné vieillard!--et ceci
-en nous léguant quelques drachmes. Mais, pardon:--vous fumez peut-être?
-cher étranger?... Voulez-vous un de ces cigares?... Ils sont, vraiment,
-passables, et de belle mine. Toujours importation d'Amérique!... c'est
-en feuilles de papier trempé dans une décoction de nicotine épurée,
-provenue des meilleurs bouts de cigares de la Havane; on en vend de deux
-à trois millions par mois, vous savez, rien qu'en France:--ceux-ci sont
-de première marque, au dire même de la régie...
-
-Pour le coup, M. C** croyant démêler, en ces derniers mots, une vague
-intention d'ironie à l'adresse du Progrès, crut devoir prendre un peu de
-son air officiel.
-
---Merci, dit-il. Mais,--s'il est vrai que quelques abus se soient,
-hélas, glissés dans l'Industrie moderne,--en s'adressant bien, l'on
-trouve du vrai, toujours! D'ailleurs, à votre âge, qu'importent les
-vains plaisirs de la table? Ici, surtout, au milieu de cette nature
-vivante, de ces magnifiques et vivaces arbres, par exemple, dont les
-ramures séculaires... l'odeur salubre...
-
---Plaît-il, cher étranger? répondit Daphnis en ouvrant de grands
-yeux:--quoi... vous ignorez donc? Mais, ces superbes chênes, ces hauts
-mélèzes, qui ont abrité tant de royales amours, ayant subi, durant
-certaine nuit d'un récent hiver, cinq ou six degrés de froid de plus que
-n'en pouvaient supporter leurs racines,--(ceci au rapport même des
-inspecteurs des Eaux et Forêts de l'Etat)--sont morts, en réalité. Vous
-pouvez voir l'entaille officielle qui les marque pour être abattus
-l'année prochaine. Ils finiront dans des cheminées de ministères. Ces
-feuillées sont les dernières et ne proviennent plus que de la vitesse
-acquise: ce n'est qu'une brillante agonie. Il suffit à un connaisseur de
-jeter un coup d'oeil sur leur écorce pour savoir que la sève ne monte
-plus. En sorte que, sous l'apparence vivante de leurs ombrages, nous
-nous trouvons, en réalité, entourés d'innombrables spectres végétaux, de
-fantômes d'arbres!... Les anciens arbres nous quittent! Place aux
-jeunes.
-
-Un nuage passa sur le front, cependant mathématique, de M. C**:--à
-travers les hauts branchages, au dehors, une petite ondée froide
-cliquetait.
-
---En effet, je crois, à présent, me souvenir... murmura-t-il;--mais
-n'exagérons rien!... et n'examinons rien de trop près, si nous voulons
-distinguer quelque chose... Il vous reste cette exubérante nature
-estivale...
-
---Comment! se récria de nouveau Daphnis,--comment, cher étranger, vous
-trouvez «naturel» un été où nous passons nos après-midi, ma pauvre Chloé
-et moi, à grelotter l'un auprès de l'autre?
-
---L'été n'est pas des plus chauds, en effet, cette année, reprit M. C**;
-eh bien, levez vos regards plus haut, jeunes gens! il vous reste la vue
-de ce vaste ciel intact et pur...
-
---Un ciel intact et pur... où se croisent, toute la journée, des essaims
-de ballons pleins de messieurs éclairés... ce n'est plus un ciel...
-naturel, cher étranger!
-
---Mais... la nuit, à la clarté des astres, au chant du rossignol, vous
-pouvez oublier...
-
---C'est que, murmura Daphnis, d'interminables rais électriques, partis
-du polygone, traversent l'ombre de leurs immenses balais de brouillard
-clair: cela modifie, à chaque instant, la clarté des étoiles et frelate
-la belle lueur lunaire sur les bois!... La nuit n'est plus... naturelle.
-
---Quant aux rossignols, soupira Chloé, les sifflets continuels des
-trains de Melun les ont épouvantés; ils ne chantent plus, bel étranger!
-
---Oh! jeunes gens! s'écria M. C**, vous êtes, aussi, bien...
-pointilleux!--Si vous aimez tant le _Naturel_, que ne vous êtes-vous
-fixés au bord de la mer?... comme jadis?... Le bruit des hautes
-vagues... les jours d'orage...
-
---La mer, cher étranger? dit Daphnis: c'est que nous n'ignorons pas
-qu'un gros câble en aniaise, d'un bout à l'autre, l'immensité bien
-surfaite.--Il suffit, vous le savez, d'y verser un ou deux barils
-d'huile pour en apaiser les plus hautes vagues à près d'une lieue de
-ronde. Quant aux éclairs de ses «orages», du moment où, du centre d'un
-cerf-volant, on peut les faire descendre dans une bouteille,--la mer,
-aujourd'hui, ne nous paraît plus si... naturelle.
-
---En tout cas, dit M. C**, les montagnes restent, pour les âmes élevées,
-un séjour où le calme...
-
---Les montagnes? répondit Daphnis, lesquelles? Les Alpes, par exemple?
-Le mont Cenis?... Avec son chemin de fer qui le traverse, de part en
-part, comme un rat,--et qui, de sa vapeur, enfume, comme un fétide
-encensoir ambulant, les plateaux jadis verdoyants et habitables?... Les
-trains express parcourent, du haut en bas, les montagnes, avec des roues
-à crans d'arrêt. Ce n'est plus... naturel, ces montagnes-là!
-
-Il y eut un moment de silence.
-
---Alors, reprit bientôt M. C**, résolu à voir jusqu'où tiendraient les
-paradoxes de ces deux élégiaques amants de la Nature, alors, jeune
-homme, que comptez-vous faire?
-
---Mais... y renoncer! s'écria Daphnis: suivre le mouvement! Et, pour
-vivre, faire,--par exemple... de... la politique, si vous voulez. Cela
-rapporte beaucoup.
-
-A ce propos, M. C** tressaillit et, réprimant un éclat de rire, les
-regarda tous deux.
-
---Ah! dit-il; vraiment?... Et, si je ne suis pas indiscret, que
-voudriez-vous être, en politique, monsieur Daphnis?
-
---Oh! dit tranquillement Chloé, toujours d'une exquise voix doctorale et
-terre à terre, puisque Daphnis représente, en soi, le parti des ruraux
-mécontents, bel étranger, je lui ai conseillé de se porter, à tout
-hasard, en candidat exotique, dans la circonscription la plus «arriérée»
-de ce pays. Cela se trouve. Or, que faut-il, de nos jours, aux yeux de
-la majorité des électeurs, pour mériter la médaille législative? Savoir
-se garder, tout d'abord, d'écrire--ou d'avoir écrit--le moindre beau
-livre; savoir se priver d'être doué, en aucun art, d'un immense talent;
-affecter de mépriser comme frivole tout ce qui touche aux productions de
-pure Intelligence: c'est-à-dire n'en parler jamais qu'avec un sourire
-protecteur, distrait et placide; savoir, habilement, donner de soi
-l'impression d'une saine médiocrité; pouvoir tuer le temps, chaque jour,
-entre trois cents collègues, soit à voter de commande,--soit à se
-prouver, les uns aux autres, que l'on n'est, au fond, que de moroses
-hâbleurs, dénués, sauf rares exceptions, de tout désintéressement;--et,
-le soir, en mâchonnant un cure-dents, regarder la foule, d'un oeil
-atone, en murmurant: «Bah! Tout s'arrange! tout s'arrange!» Voilà,
-n'est-il pas vrai, les préalables conditions requises pour être jugé
-possible.--Une fois élu, l'on éprouve neuf mille francs d'appointements
-(et le reste), car on ne se paye pas de mots, à la Chambre!--l'on
-s'appelle l'«Etat»... et l'on décerne, entre temps, un ou deux brillants
-bureaux de tabac à sa chère petite Chloé!... Tout cela n'est pas inepte,
-je trouve: c'est un _métier_ facile. Pourquoi n'essaierais-tu pas,
-Daphnis?
-
---Eh! dit Daphnis, je ne dis pas non. C'est une question de frais
-d'affiches et de démarches dont l'on pourrait, à la rigueur, surmonter
-l'écoeurement.--Après tout, s'il ne s'agissait que d'avoir une «opinion»
-pour enlever la chose,--tenez, cher étranger, mettons-les toutes en
-votre chapeau rond--et tirez au hasard!--Vous devez avoir la main
-heureuse, je sens cela; vous amenez la meilleure d'entre elles, je
-parie,--celle qui sera, comme on dit, l'épingle du jeu.--D'ailleurs,
-m'est avis que si, plus tard, une autre me devenait plus plaisante, me
-souriait davantage,--peuh! au taux où elles sont, en cette époque, pour
-ce qu'elles pèsent et produisent, je ne me donnerais même pas la peine
-d'en changer.--Les «opinions», en ce siècle, ne sont plus... naturelles,
-voyez-vous.
-
-M. C**, en homme affable, en esprit éclairé, condescendit à sourire de
-ces innocents paradoxes qu'excusait, à ses yeux, l'âge de ces précoces
-originaux.
-
---Au fait, monsieur Daphnis, dit-il, vous pourriez représenter le parti
-du Cynisme-loyal, et, à ce titre, réunir bien des suffrages.
-
---Sans compter, reprit Chloé, que--si je dois en croire, bel étranger,
-le bout du journal qui enveloppait le fromage, ce matin,--plusieurs
-localités chercheraient à faire équilibre (en inventant _quelqu'un_
-jusqu'à présent d'introuvable) à la gênante influence de certain
-«général» devenu l'engouement public, le député à la mode, et dont la
-politique...
-
---Un _général_, dites-vous, Chloé?... interrompit Daphnis avec
-étonnement:--un général... qui fait de la politique... et qui est
-député... Ce n'est donc pas un général... naturel?
-
---Non! dit M. C**, plus grave malgré lui, cette fois.--Mais, concluons,
-mes jeunes amis. Votre franchise d'adolescents un peu bizarres, mais
-aimables, a gagné ma sympathie, et je dois, à mon tour, me faire
-connaître. Je suis l'actuel chef de l'Etat français, dont vous me
-semblez de trop ironiques citoyens;--et je prends bonne note, monsieur
-Daphnis, de votre prochaine candidature.
-
-Entr'ouvrant son frac, M. C** laissa voir, entre son gilet et sa belle
-chemise blanche, empesée et rectangulaire, cette aune de large ruban de
-moire rouge qui va si bien à ses portraits et qui ne laisse aucun doute
-sur les augustes fonctions de qui le porte: cela remplace la couronne,
-sans choquer.
-
---Tiens! le roi! s'écrièrent, à la fois, Daphnis et Chloé, se levant,
-pleins de stupeur et de vague respect.
-
---Jeunes gens, il n'y a plus de roi! dit, avec froideur, M. C**;
-cependant, j'ai les pouvoirs d'un roi... quoique...
-
---J'entends! murmura Daphnis avec une sorte de condoléance: vous n'êtes
-pas, non plus, un roi... naturel?
-
---J'ai, du moins, l'honneur de présider une république naturelle!
-répondit (plus sec) M. C**, en se levant.
-
-Daphnis toussa légèrement, à ces mots, mais sans interrompre, par
-déférence, n'étant pas encore «député».
-
---Comme tel, ajouta M. C**, je vous octroie,--en retour de votre
-hospitalité gracieuse, et par exception,--licence pleine et entière
-d'occuper,--sans être inquiétés par nos gardes, et ceci durant les
-vacances de l'exercice 1888,--ce val désert, sis en l'une des
-principales forêts de l'Etat.--Puissé-je, l'heure venue, vous devenir
-plus utile, jeunes attardés d'une légende, qu'hélas! le Progrès, je le
-vois, surannise!...
-
---Que béni soit le jour... commença Daphnis.
-
-Et le «roi» salua les deux «bergers» et se retira, d'un pas égal, entre
-les grands arbres défunts, vers le vieux palais lointain,--laissant le
-pseudo-couple de Longus quelque peu saisi de l'aventure.
-
-Rentré en la royale demeure, où, provisoirement, M. C** occupe, je
-crois, les appartements de saint Louis (les moins inhabitables,
-d'ailleurs, de cette bâtisse ancienne qui n'a plus de raison d'être que
-comme rendez-vous de chasse ou villégiature pittoresque), l'honorable
-président du régime actuel, en fumant un _vrai_ cigare dans l'oratoire
-du vainqueur d'Al-Mansourah, de Taillebourg et de Saintes, ne pouvait
-s'empêcher de reconnaître, en soi-même, qu'au fond l'amour des choses
-_trop_ naturelles n'est plus qu'une sorte de rêve des moins réalisables,
-bon à défrayer, tout au plus, le verbiage des gens en retard,--et que
-DAPHNIS et CHLOÉ, pour mener, aujourd'hui, leur train du passé, leur
-simple existence champêtre, pour se nourrir, enfin, de _vrai_ lait, de
-_vrai_ pain, de _vrai_ beurre, de _vrai_ fromage, de _vrai_ vin, dans de
-_vrais_ bois, sous un _vrai_ ciel, en une _vraie_ chaumière, et liés
-d'un amour sans arrière-pensée, auraient dû commencer par mettre leur
-dite chaumière sur un pied d'environ vingt-cinq mille livres de
-rente,--attendu que le premier des bienfaits dont nous soyons,
-positivement, redevables à la Science, est d'avoir placé les choses
-simples essentielles et «naturelles» de la vie, HORS DE LA PORTÉE DES
-PAUVRES.
-
-
-
-
-LE CHANT DU COQ
-
-_A Monsieur le Docteur Albert Robin._
-
- Et continuo, _cantavit gallus_.
-
- EVANGILES.
-
-
-Le château fortifié du préfet romain Ponce Pilate était situé sur la
-pente du Moria: celui du tétrarque Hérode s'élevait, éblouissant, au
-milieu de jets d'eaux vives et de portiques, sur le mont Sion non loin
-des jardins de l'ancien Grand Prêtre Annas, beau-père de ce «Joseph»,
-surnommé Caïphe, soixante-huitième successeur d'Aaron, dont le lourd
-palais sacerdotal se dressait, également, au faîte de la ville de David.
-
-Or, le 13 du mois de nisan (14 avril) de l'an de Rome 782 (an 33 et un
-_temps_ de J.-C.), un détachement de la cohorte d'occupation--savoir
-cinq cent cinquante-cinq hommes, prêtés au Grand Prêtre, en cas de
-sédition populaire, par le préfet--cerna silencieusement, sur les dix
-heures et demie du soir, les abords montueux des Oliviers.
-
-A l'entrée de ce sentier, que coupait, plus haut, l'inégal ruisseau du
-Cédron, le chef des piquiers du Temple, Hannalus[3] causait, sans doute,
-avec les centurions; il attendait ces agents d'Israël auxquels seuls il
-devait faire livrer passage, en vue de l'arrestation d'un factieux en
-vogue, de ce magicien de Nazareth, du fameux Jésus, que l'on savait
-s'être «réfugié» là, cette nuit.
-
- [3] Quelques rabbins ont écrit _Ananus_ (voyez _Rouleaux des
- commentaires talmudiques du Consistoire de Varsovie_, 1827).
-
-Bientôt, sous le clair de lune pascal[4], apparut, dévalant du faubourg
-d'Ophel, un gros de policiers pourvus de bâtons, d'épées et de cordes:
-ils étaient commandés par les deux émissaires du Grand Conseil, Achazias
-et Ananias--qu'assistait un porte-lanterne, Malchus, homme de confiance
-de Caïphe.--La troupe avait pour guide le plus récent disciple de ce
-Jésus, un homme originaire de cette petite ville de Karioth, sise dans
-la tribu de Juda, sur les bords de la mer Morte, à la limite occidentale
-de Gomorrhe l'ensevelie--(bien qu'il y eût aussi, aux frontières, un
-certain autre bourg moabite, appelé Kérioth, qui étageait ses quelques
-feux non loin de l'étang du Dragon).
-
- [4] La Pâque juive ne pouvait être célébrée qu'à la pleine lune:--ce
- qui annule, astronomiquement, l'hypothèse de l'éclipse totale du
- soleil, avancée par quelques-uns pour essayer de justifier comme
- _naturelles_ les Ténèbres prouvées du Vendredi-Saint.
-
-L'homme en question était le seul disciple _juif_; les onze autres
-étaient _galiléens_.
-
-Le Maître lui avait lavé les pieds avant de consacrer la Pâque avec les
-disciples.
-
-Hannalus était ce même _sar_, ou chef, des gardes préposés aux nocturnes
-inspections des bâtiments du Temple. Quarante-deux années plus tard,
-lors du sac de Jérusalem, il fut traîné à Rome, chargé de chaînes,
-malgré ses soixante-quinze ans, et jeté aux pieds meurtriers de
-l'empereur Claude. Pour Achazias et Ananias,--faux témoins l'heure
-suivante,--le Talmud, sans nul détour, les déclare «délateurs à la solde
-du sanhédrin, comme ayant mission d'épier les pas, actes et paroles de
-Jésus». Quant à leur guide, son prophétique surnom signifie, en araméen,
-en syriaque et en samaritain, non seulement son lieu de naissance, mais,
-selon qu'on le prononce, il veut également dire l'_Usurier_, l'_Homme de
-mensonge_, le _Trahisseur_, la _Mauvaise récompense_[5], le _Ceinture de
-cuir_ (porte-bourse), et, surtout, _Le Pendu_: le surnom résume la
-destinée.
-
- [5] Ou, plutôt: «C'est là sa récompense.» (S. Jérôme.)
-
-Le groupe, donc, redescendit peu après, emmenant un homme de très haute
-taille, dont les mains étaient liées. Jésus, en effet, était d'une
-stature fort élevée entre celles des humains,--car, lors de la
-Découverte de la Vraie Croix par l'impératrice sainte Hélène[6], l'on
-mesura l'intervalle entre les trous creusés par les clous des mains,
-ainsi que la distance entre ceux des pieds et le point d'intersection
-central des deux traverses: ces traces attestaient un patient d'une
-grandeur corporelle pouvant dépasser six pieds modernes.
-
- [6] Voir la _Vie de sainte Hélène: Invention de la Sainte Croix_, et
- les auteurs sacrés qui ont traité du Bois de la Croix: (S. Bernard,
- S. Chrysostome), etc.--Voir aussi Ernest Hello, _Physionomies de
- Saints_.--Et _La Bonne Nouvelle de Notre-Seigneur Jésus-Christ_,
- tome V. (Publiée par Bray et Retaux. Auteur anonyme.)
-
-Les légionnaires du préside Ponce Pilate escortèrent l'escouade et le
-divin Prisonnier jusqu'à l'opulente demeure d'Annas, puis regagnèrent le
-fort Antonia. L'ancien Grand Prêtre, n'ayant plus qualité pour statuer,
-dut renvoyer la cause devant le Sénat des soixante-dix, que présidait
-son gendre;--ce collège, au mépris encore de la Loi, venait de
-s'assembler sous les lampes de minuit chez Caïphe, dans la salle du
-Conseil.
-
---La Loi!... ne prescrivait-elle pas, aussi, que le Pontificat majeur ne
-pouvait être conféré qu'à vie?... Ah! qu'importait? Aujourd'hui, les
-Docteurs, sciemment oublieux du texte éternel, déposaient et
-remplaçaient, parfois dans le même semestre, au souffle d'influences de
-toute nature, les Grands Prêtres de Dieu.--De là l'ironie sombre de
-l'évangéliste saint Jean: «Caïphe était Grand Prêtre _cette
-année-là_[7].»
-
- [7] Voir le docteur Sepp, _Vie de Jésus_, tome III.
-
-Or, Simon-Pierre et saint Jean, depuis les Oliviers, avaient suivi, dans
-les illicites détours de cette marche, ceux qui s'étaient saisis du Fils
-de l'Homme. A l'arrivée au tribunal de Sion, l'évangéliste, qui était
-connu chez le Grand Prêtre, pria, par trouble, la gardienne du portail
-de laisser Simon-Pierre pénétrer dans la tour carrée ou atrium du
-Palais; puis, y quittant l'apôtre, courut prévenir Marie, la Vierge
-veuve, chez qui devait s'être rendu saint Jacques, fils de Cléophas,
-frère de saint Joseph; saint Jacques était l'un de ces orphelins
-recueillis, selon la Loi, sous le toit de leur oncle défunt, et qui,
-élevés avec Jésus, presque, même, de son âge, furent appelés, depuis,
-ses _frères_ d'après la coutume juive.--A dater de cette heure-là, saint
-Jean ne quitta plus la Sainte Mère,--qui, onze heures plus tard, devait
-devenir la sienne.
-
-Au centre des portiques, en face des degrés de marbre jauni qui
-conduisaient au porche de cèdre de cette salle du premier étage où fut
-«jugé» le Sauveur, les gens de Caïphe, mêlés de gardiens, de soldats
-juifs, se trouvaient assis ou groupés, autour d'un épais brasier de
-charbon, car, en Orient, les nuits d'avril distillent de malsaines
-bruines, de glaciales rosées;--Pierre vint aussi parmi eux se
-chauffer;--ceci d'instinct, les pensées confuses, déconcertées, le
-regard trouble: la flamme éclairait sa face... Il considérait cette
-porte fermée.
-
-Et de l'au-delà de cette porte, il entendait--l'on entendait dans
-l'atrium--les rumeurs, les sonores vociférations de l'assemblée. Les
-prêtres de la Chambre-Inférieure, déclarés uniquement aptes aux
-sacrifices, excitaient les satellites du Seuil à frapper Celui... qu'ils
-accusaient;--les Scribes,--docteurs de la Loi,--ne parlaient, avec des
-clameurs et d'obligatoires grincements de dents, que d'appliquer cette
-Loi--qu'ils enfreignaient à cet instant même, puisque le Nasi, souverain
-juge pouvant seul décréter la mort, n'avait pas été convoqué, par
-défiance;--les Anciens, enfin, les Archiprêtres de la Chambre-Haute,
-créatures d'Annas (qui, dérision! avait fait nommer successivement
-Grands Prêtres ses cinq enfants, sans compter, même, ce gendre),
-imposaient silence à Joseph de Haramathaïm et au pharisien Nicodémas (en
-hébreu, Bonaï ben Goriôn), bien que le Gamaliel d'alors, tenant tête au
-_sagan_ Annas, exigeât la libre défense.
-
-Tout à coup, sur l'interrogat précis de Caïphe, l'on entendit la réponse
-éternelle: «Vous L'AVEZ DIT!» Elle tomba, tranquille, dans le grand
-silence.--Puis, aussitôt, les cris: «A mort[8]!...» et le bruissement
-des vêtements déchirés[9].
-
- [8] Car il _fallait_ que, cette nuit même, la condamnation fût
- prononcée par le dernier sanhédrin d'Israël.--Le _mois_, le _jour_,
- l'_heure même_, du sacrifice, n'étaient-ils pas prédits depuis bien
- longtemps?--Le _mois_?... On peut lire dans le traite du Talmud,
- _Rosch Haschana_ (fol. 14, vers 2): «Ce fut au mois de nisan
- qu'Israël, autrefois, fut délivré de l'Egypte); _de même, au mois de
- nisan, il sera de nouveau délivré_.»--Le _Jour_?... On peut lire
- dans le livre du rabbin Nephtâli intitulé _Emeck Hamméleck_ (fol.
- 141, ch. XXXII, verset 2): «Nous avons une tradition _précise_ qui
- nous enseigne que la Rédemption s'accomplira _la veille de la Pâque,
- à l'entrée du Sabbat_.»--L'_Heure_?... Elle est contenue dans le
- texte qui précède, puisque c'est le vendredi,--14 de nisan toujours,
- cette année-là,--que commençait, _à partir de notre troisième
- heure_, le sabbat de la Pâque juive.
-
- [9] S'autorisant d'un texte du Lévitique (XXI, 10), on a reproché au
- Grand Prêtre Caïphe d'avoir transgressé la loi mosaïque en déchirant
- son vêtement.--Saint Léon le Grand dit même, à ce sujet, qu'il
- déchira _son honneur sacerdotal avec ses vêtements, en oubliant la
- Loi qui les lui conférait_.--Il y a, toutefois (au dire des
- rabbins), un texte du Talmud qui prescrivait au Grand Prêtre, au cas
- d'un sacrilège en Justice, de déchirer ses vêtements _de bas en
- haut_:--et les sanhédrites de haut en bas. Addition bien osée au
- texte formel de Moïse.
-
-Maintenant en cette cour du palais prédestiné, autour du brasier, dont
-les lueurs pâlissaient avec le petit jour,--à quelques pas, sous cette
-porte terrible qu'il regardait encore, Simon-Pierre, pour se délivrer
-des questions dont le pressaient, depuis quelques instants, servantes et
-soldats, cherchant, enfin, à demeurer libre et, par ainsi, pouvoir,--ô
-candeur de l'homme!--_se rendre utile_(!!)--en était arrivé, de la
-dénégation d'abord vénielle, puis d'un reniement plus grave, à cette
-éperdue parole: «Je jure que je ne connais pas _cet homme_!»
-
-Et, en cet instant, selon la prophétie du Sauveur, _le Coq chanta_.
-
-Longtemps après la destruction de Jérusalem, au cours de l'un des
-premiers siècles de l'Eglise, il s'éleva, paraît-il, au sujet de _ces
-trois mots_,--s'il faut en croire une tradition latine provenue de vieux
-cloîtres,--une controverse des plus étranges entre des Juifs de Rome et
-quelques zélateurs chrétiens qui s'efforçaient de les catéchiser.
-
---Un _coq_ chanta? dites-vous... s'écrièrent les Juifs, avec des
-sourires;--ils ignoraient donc notre Loi, ceux qui ont écrit cela!
-Vous-mêmes, la connaissez-vous? Sachez que l'on n'eût pas trouvé un coq
-vivant dans tout Jérusalem. Celui qui eût introduit, dans la cité de
-Sion, l'un, vivant, de ces animaux,--surtout la veille de ce jour de la
-Pâque où l'on immolait, sur les parvis du Temple, des milliers
-d'holocaustes,--eût encouru, comme sacrilège, la lapidation. Car la Loi
-motivait sa rigueur sur ceci, que le coq, prenant sa vie sur les fumiers
-qu'il pique et fouille de son bec, en fait sortir mille impures
-bestioles que le vent des hauteurs dissémine et qui peuvent, en se
-répandant--et pullulant--par les airs, aller altérer les viandes
-consacrées à Dieu. Or, comme, de mémoire d'Israélite, aucune mouche,
-même, ne vola jamais autour de la chair des victimes expiatoires[10],
-comment croire un Evangile dicté, selon vous, par l'Esprit-Saint,--et,
-cependant, où nous relevons une aussi grossière impossibilité!
-
- [10] Rien d'étonnant que, par cette froide température d'avril et à la
- hauteur du mont Moria, nulle mouche ne se montrât dans les airs.
-
-Cette objection, très inattendue, ayant interdit quelque peu les
-chrétiens,--et, ceux-ci réaffirmant, pour toute réponse, l'infaillible
-vérité des Saints Livres,--l'on fit venir, pour les confondre
-définitivement sur ce point mystérieux, un rabbin très âgé, depuis
-longtemps captif, dont tous vénéraient la science profonde et
-l'intégrité.
-
---Ah! répondit tristement le vieil exilé, depuis la ruine de la maison
-de leurs pères, les enfants d'Israël ont-ils donc oublié les rites du
-service de la Maison du Seigneur!... Quoi! _l'on n'eût pas
-trouvé_,--dites-vous, _de coq vivant dans Jérusalem?_ Vous vous trompez!
-Il y en avait UN! Et c'est bien de celui-là que ce Jésus, de Nazareth,
-doit avoir voulu parler,--puisque ce texte précise «LE» COQ, et non pas
-«_un_» coq. Vous oubliez le grand Coq solitaire du Temple, le veilleur
-sacré, nourri des grains que lui jetaient les vierges, et dont la voix
-s'entendait au delà du Jourdain. Son cri matinal, mêlé au grondant
-fracas des portes de l'édifice rouvertes à chaque aurore, retentissait
-jusque dans Jéricho!... Plus sonore que les sabliers, il annonçait les
-heures du soir avec la ponctualité des étoiles!--Et la fonction de cet
-oiseau, crieur exact des instants du Ciel, était d'avertir le Préfet du
-Temple et les lévites armés,--dont ses appels dissipèrent souvent la
-somnolence,--du quadruple moment des rondes de nuit.
-
-C'était l'AVERTISSEUR.
-
-
-
-
-PROPOS D'AU DELA
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-
-
-L'ÉLU DES RÊVES
-
-
-En novembre 1887, le jeune poète Alexis Dufrêne habitait, depuis peu de
-jours, un garni de la rue de La Harpe, au cinquième étage d'une très
-vieille maison devenue logis d'étudiants.
-
-Ce soir-là, pour fêter ses vingt et un ans, il avait réuni, devant un
-vaste bol de punch, deux ex-compagnons de classes, à peu près de son
-âge: le peintre J. Bréart et le musicien Eusèbe Nédonchel.
-
-Les cigarettes avaient rendu nébuleux l'air de la chambre,
-qu'assainissait, toutefois, un bon feu clair. La causerie, assez joyeuse
-d'abord, s'était aggravée aux approches de minuit. L'on agitait,
-maintenant, d'abstraites questions d'art, d'«esthétique»; Alexis les
-écoutait, distraitement, laissant dire, étant persuadé que les artistes
-qui prennent le pli des théories ne se destinent qu'à vieillir, évités,
-en balbutiant, pour tout bien, des critiques au moins négligeables. (Il
-dédaignait, comme chose inutile, _même de le dire_, attendu qu'il faut
-de la poussière sur les routes,--bref, qu'au fond, chacun ne fait que ce
-qu'il doit faire, et ne trouve que ce qu'il a RÉELLEMENT cherché.)
-
-Des bougies, sur la cheminée, éclairaient la pièce. On entrevoyait,
-contre le chevet du lit, une petite porte, sans doute condamnée depuis
-longtemps... Presque toutes les chambres d'hôtel ont de ces
-communications. Celle-ci venait de s'entre-bâiller toute seule depuis
-quelques instants; la targette rouillée s'était détachée d'elle-même,
-pendante encore à une vis. On distinguait une faible lueur, au joint des
-ais,--et, durant les accalmies de la discussion, de rauques soupirs,
-anhélants et pressés,--geints de l'au-delà de cette porte,--parvenaient
-aux jeunes causeurs.
-
---Ah ça!--dit, à la longue, le peintre Bréart, en baissant la
-voix,--qu'est-ce qu'il y a là, de l'autre côté?
-
---Si nous allions voir? murmura Nédonchel.
-
-Tous deux s'étaient levés; mais Alexis, plus prompt, alla se poster
-contre le battant, s'y adossa, les bras croisés, et, d'un air de lyrisme
-calme, qui en imposa soudain à ses deux amis:
-
---_Ah! je le pressens et le devine, moi, ce qu'il y a derrière cette
-porte!_ s'écria-t-il.--_Certes, ce doit être tel vieux roi de quelque
-Etat perdu de l'Orient, un dépossédé que les hasards de l'exil et la
-risée des gens du siècle auront conduit en ce taudion. Je songe qu'il
-est là, trônant sur un lit de camp, les yeux pleins de mélancolie et de
-fureur; auprès de lui gît quelque sacoche remplie de diamants et d'or,
-et, pensif, étreignant un sceptre emporté de nuit, il se laisse
-indifféremment agoniser. De là ces profonds soupirs!...--Eh bien!
-pourquoi troubler sa suprême songerie? Je pense que nous devons
-respecter sa solitude auguste et visionnaire. Laissez-moi m'endormir,
-fier d'un tel voisin! C'est là de quoi rêver de beaux rêves._
-
-Bréart et Nédonchel avaient écouté, bouche béante, ce discours. Revenus
-de leur saisissement, ils se regardèrent, et, rassurés par le placide
-sourire d'Alexis:
-
---Non! s'écria Nédonchel, ma parole, j'ai cru... qu'il parlait
-sérieusement!
-
---J'en suis encore effaré moi-même, ajouta J. Bréart;--mais, à présent,
-soyons positifs.--Il faut aller voir! Tiens? Entends-tu?... Quelqu'un de
-très malade, à coup sûr! quelque pauvre diable!
-
---Hommes de peu de foi! répondit Alexis Dufrêne en livrant passage après
-un haussement d'épaules: Ah! vous voulez _vérifier_? Vous voulez _voir_?
-Vous voulez _de la réalité_?... Eh bien! allez!... Seulement, retenez
-cela:--si vous franchissez ce seuil, _vous n'aurez jamais de talent_.
-
-Ce disant, il redescendit vers la cheminée, s'assit en son fauteuil et
-se mit à tisonner.
-
-Eusèbe Nédonchel et J. Bréart, après un hochement de tête, ouvrirent la
-porte toute grande: elle donnait sur le dernier coin de palier d'un
-étroit et misérable escalier dit de service: en face d'eux, trois degrés
-aboutissaient à l'huis à demi béant d'un galetas--d'où provenaient la
-lueur et les plaintifs soupirs.
-
-Ayant frappé sans réponse, ils entrèrent.
-
-En ce réduit mansardé, d'une fétidité singulière, aux tuiles disjointes
-en leurs plâtras, une veilleuse près de grésiller, brillait, pauvre
-étoile, sur le rebord d'une sorte d'âtre sans feu ni cendres.
-
-Une chaise dépaillée, une ombre de table, une écuelle, sous un jour de
-souffrance, dit à tabatière, creusé dans la toiture;--et dans un
-enfoncement, au plus sombre du bouge, un grabat sur lequel un très vieux
-homme, en loques de mendiant, à la face hébétée et blanche--en laquelle
-transparaissait déjà la Tête de mort,--semblait râler, les yeux
-fixes,--étreignant en sa main droite pendante un crochet de chiffonnier.
-C'était l'atroce misère, la veille de la fosse commune. Rien à faire.
-L'heure de délivrance allait tinter.
-
-Horrifiés à ce spectacle, les deux jeunes gens reculèrent:--ayant tiré
-la porte, sans une parole, ils rentrèrent chez Alexis, les yeux agrandis
-et se bouchant le nez.
-
---Un peu dédoré, ton monarque! murmura bientôt J. Bréart.
-
---Légèrement défraîchi, ton prince! appuya Nédonchel.
-
-Ils lui retracèrent ce qu'ils avaient vu.
-
-Les ayant écoutés en silence, Alexis secoua, de l'ongle de son petit
-doigt, la cendre de sa cigarette.
-
---Oui, dit-il avec un soupir: voilà; c'est bien ce que je disais, vous
-n'aurez jamais de talent.
-
---Ah! mais, tu es absurde, à la fin! s'écria Bréart. Comment! à deux pas
-d'un mort, autant dire, tu fais le prophète en chambre? Il s'agit bien
-de talent!
-
---Et quel rapport? grommela Nédonchel.
-
---Séparons-nous, il est tard! dit Alexis. Je me charge de prévenir en
-bas demain matin.
-
-On but un dernier verre; puis, après une banale poignée de main, les
-deux juvéniles artistes descendirent en se chuchotant maints quolibets
-d'un ordre funèbre, à l'adresse du poète et de son roi détrôné.
-
-Alexis écouta le heurt du portail. S'étant approché de la fenêtre, il
-entendit monter de la rue jusqu'à lui les rires, un peu assombris
-toutefois, de J. Bréart et de Nédonchel. Quand leurs pas et leurs voix
-se furent perdus aux lointains, il revint s'enfermer d'un tour de clef.
-
---Les trouble-fête! les niais! murmura le poète. De quelle utilité, pour
-ce moribond, ces deux farceurs ont-ils été?... D'aucune. C'était bien la
-peine de se moquer de mon rêve, pour aller s'effrayer d'une ombre, et
-revenir, du Réel, en se bouchant le nez!... Voilà ce que c'est que de
-n'avoir aucun talent!...--Au dédain de cet Imaginaire, qui, seul, est
-réel _pour tout artiste sachant commander à la vie de s'y conformer_,
-ils ont préféré s'en remettre à leurs sens en se figurant qu'on peut
-_voir ce qu'il y a_!--Enfin, puisqu'ils m'ont créé un «devoir»,--allons.
-
-Ce disant, il remplit un verre de punch, en manière de cordial, pour
-l'offrir, s'il en était temps encore, à son mystérieux voisin. Puis,
-rouvrant la petite porte, il entra dans le taudion.
-
-Sans hésiter, il s'approcha du malheureux, et, se penchant, avec un
-accent d'intérêt et de bonté:
-
---Eh bien! _sire_, dit-il,--voyons, voyons!... Cela ne va donc pas?
-
-A cette parole, le vieux Pauvre tressaillit comme d'un frisson
-mortel;--mais, à la stupeur d'Alexis, il trouva la force de se soulever,
-de s'accouder, de regarder son visiteur en silence, avec une froide
-solennité. Le poète lui tendit le verre, qu'il repoussa de son doigt.
-
---Ah! c'est vous, jeune homme! articula d'une voix très basse le
-vieillard à demi expirant et entrecoupant ses paroles:--je vous ai
-entendu. Là... je reconnais... votre voix. Vous avez parlé--d'un roi,
-d'un homme d'exil... Moi aussi... je suis un songeur... J'ai passé ma
-vie en rêves!... Vous m'avez fait du bien, tout à l'heure... Vous m'avez
-fourni le dernier! Les rêves!... C'est si beau... Mais... en errant par
-les rues, toutes les nuits, dans une capitale... on trouve parfois... de
-quoi presque les réaliser!... L'habitude seule fait qu'on dédaigne...
-cela!--Pourtant... si l'on est sobre, attentif, bon placeur de
-trouvailles... on devient... riche--avec les années!... Regardez!
-
-Et, d'un pénible effort, du bout de son crochet tranchant, qui sembla
-rayonner comme un sceptre entre ses phalanges décharnées, il fendit la
-toile de son grabat.
-
-Des billets, en liasses pressées, des pierreries, des rouleaux d'or
-apparurent.
-
-A leur vue, il eut, au fond des yeux, comme la brusque flamme d'une
-lampe qui va s'éteindre.
-
---Ah! que de fois... au petit matin... rentrant ici... que de fois--en
-touchant, en palpant ce trésor sur cette lamentable paillasse, j'ai vécu
-des minutes merveilleuses!... Pouvant incorporer mes rêves, je les
-possédais comme réels...
-
-La mort oppressait l'effrayant pauvre: il parut se hâter.
-
---Puisque vous en êtes digne, je vous fais mon héritier. Seulement, ne
-voyez plus vos deux amis; ils s'appellent du temps perdu.--Maintenant...
-au revoir!... Il y a là près d'un demi million... Quand vous m'aurez
-fermé les yeux, prenez cela, mon fils!... et continuez mes
-rêves!...--Moi,--je... m'éveille.
-
-Un tressaut le secoua; son corps se raidit; il retomba rigide.
-
- *
-
- * *
-
-Aujourd'hui le poète Alexis Dufrêne, ayant su quintupler en quelques
-mois son héritage en opérations financières des plus solides, habite
-dans l'Inde, en plein Népaul, un château-palais, sis au centre d'une
-propriété des _Mille et une Nuits_. Oublieux, même de ses deux amis, il
-y mène une existence de radjah.
-
-J. Bréart et Eusèbe Nédonchel sont toujours à Paris. Tous deux, en
-nobles «esthéticiens», s'attardent, chaque soir, au fond de ces tavernes
-hantées de nos jeunes écrivains futurs, auxquels ils s'efforcent, à
-coups de théories, de démontrer «_qu'il faut toujours voir les
-choses_... TELLES QU'ELLES SONT.»
-
-
-
-
-MAITRE PIED
-
-_A Monsieur Guy de Maupassant._
-
-
-Bien résolu, cette fois, en vue de faire fortune, à devenir ce que le
-monde appelle un homme terre à terre, je sentis le besoin d'un Mentor.
-Et quel choisir, d'un conseil à la fois plus substantiel et plus subtil,
-que l'ex-notaire de ma famille, Me Pied, le juriste réputé le plus
-pratique de Normandie?... Je me rappelais l'avoir contemplé en des
-soirées de jadis, dans cette grosse ville de province où mes
-inscriptions prises furent suivies de si peu d'exactitude au cours de
-droit;--j'évoquais en pensée sa face froide aux lunettes d'or, son
-regard toujours baigné d'une sage indifférence, son menton de prognat,
-la matité de sa parole précise, son flegme taciturne, son front fuyant
-et pâle, et plus je songeais, plus je sentais que sa consulte me serait,
-dans l'espèce, d'un souverain secours.
-
-Toutefois, une assez contrariante circonstance tempérait quelque peu, je
-l'avoue, l'élan qui me portait à rechercher son intime et familière
-fréquentation:--les gazettes de ces récents mois m'avaient appris qu'il
-s'était fait condamner à perpétuité. Mon ombrageux naturel m'induisant
-aux désillusions trop promptes, la gravité de cette soudaine mauvaise
-note, la qualité de l'impair qu'elle supposait, auraient sensiblement
-amoindri, je crois, l'estime--jusque-là presque aveugle où je tenais la
-supériorité pratique de Me Pied,--n'eussent été deux détails du procès,
-lesquels m'avaient donné à réfléchir:
-
-1º Le caractère--inexplicable chez lui, selon moi, de son «crime»;
-
-2º Ce fait que, veuf et venant de céder son étude au comptant depuis
-moins d'un semestre, il était advenu qu'au cours des assises, les plus
-retors de nos limiers judiciaires avaient fini par s'avouer hors d'état
-de lui découvrir la propriété d'une pièce de cinq francs,--tellement il
-avait su placer, à l'étranger, d'une façon secrète et sûre, le large
-demi-million qu'on lui savait.
-
- *
-
- * *
-
-Ah! cette cause célèbre!... Comment, au lu des débats, du réquisitoire
-et du verdict, persister à me croire éveillé?... Il en ressortait, en
-effet, l'énigmatique résumé suivant.--En Bretagne, l'Avril passé, Me
-Pied, par un hasard de villégiature, s'était trouvé, depuis deux jours,
-l'hôte de notre vieux et cher baron des Gauds-d'Argental, un de ses plus
-anciens clients, un ami. Le second soir, une discussion de dessert
-s'étant élevée, Pied,--si réservé d'habitude, avait tout d'un coup
-stupéfait les convives en se révélant comme grand mangeur de prêtres et
-de rois. On s'était échauffé et, par instants, il avait donné à ses
-auditeurs interdits l'impression d'un Robespierre... Puis, il s'était
-retiré dans sa chambre après avoir notifié pour le lendemain matin son
-départ--devenu nécessaire d'ailleurs... Or, en vérité, c'est ici que les
-choses tournent à l'invraisemblable!... Au milieu de la nuit, se
-relevant en sursaut, Pied,--comme en proie à quelque maladive crise de
-perversité, de frénésie rancunière, de démence vindicative, _absolument
-inconcevable_ chez l'homme que tous avaient, jusqu'alors, connu en
-lui,--s'était dirigé, brandissant un flambeau, vers la grange encombrée
-de fourrages qui attenait à l'habitation.
-
-Des gens de ferme l'avaient VU METTRE LE FEU!--En un moment, la toiture
-éclata sous les flammes.--Heureusement, la proximité d'un puits réduisit
-le sinistre à de simples pertes matérielles.--Sur des rapports de
-témoins, la gendarmerie accourue avait arrêté l'incendiaire.--A
-l'instruction, Me Pied nia d'abord, jouant l'égarement, puis excipa
-d'accès de somnambulisme auxquels il était sujet.--Mais le plus étrange
-fut son attitude aux assises, où cyniquement il osa soutenir «_qu'après
-tout, ce n'était pas un bien grand forfait d'avoir porté la torche dans
-la pigeonnière d'un sénile et arriéré talon rouge qui prétendait imposer
-à son siècle des idées politiques et religieuses déjà démodées sous
-Louis le Gros_.»
-
-Cette sortie lui valut l'examen médical. Les docteurs l'ayant déclaré
-pleinement responsable et de sang-froid, le procès suivit son
-cours.--Peuh! l'on s'attendait à quelque trois ou cinq ans. Soudain,
-voici qu'au moment du délibéré, le prévenu, travaillé sans doute par une
-rechute, se mit à fredonner ces vers,--de plus en plus contradictoires
-non seulement avec tout son passé, mais avec l'expression distraite et
-sceptique de sa figure:
-
- Oui, je voudrais sans Dieu ni maîtres,
- Usant de légitimes droits,
- Des boyaux du dernier des prêtres
- Etrangler le dernier des rois.
-
-Pour le coup, les plus rassis de ses intimes ébauchèrent une grimace: le
-défenseur, abasourdi, réclama, devant l'évidente _indisposition_ de son
-client, l'indulgence de la cour.--Vains efforts! Le jury breton, composé
-de bien-pensants, sortit exaspéré pour ne rentrer, une minute après, que
-sur des conclusions entraînant l'application du maximum,--et tout fut
-dit.
-
-Grâce à d'officielles influences, dont ses secrets mandataires surent
-voiler les concussions, il lui fut accordé, de haut lieu, de subir
-jusqu'à nouvel ordre sa peine (et ceci pour raisons de santé) en un
-pénitencier du Centre--où les douceurs salariées de l'infirmerie le
-reçurent:--depuis quatre mois, il y attendait les amnisties d'usage.
-
-Malgré l'arrêt glaçant qui sanctionnait cette histoire, je
-persistais--fort de l'impression laissée en mes esprits par son
-déconcertant héros--à la trouver assez... mystérieuse.
-
-Mais, à quoi bon, désormais, perdre le temps à l'approfondir? Pied
-n'était plus qu'un homme à la mer.
-
-L'essentiel était de savoir s'il avait recouvré, dans le calme de sa
-captivité, son fonds de mérite et de clairvoyance. Que m'importait le
-reste? La détention lui créant des loisirs, n'était-ce pas le moment de
-l'aller sonder et d'en apprendre, si possible, l'infaillible «_Sésame,
-ouvre-toi!_» de la réussite, en affaires positives, le «mot qui suffit»
-à se guider vers la Fortune?--M'étant donc fait recommander au ministre
-par une danseuse de mes amies, j'obtins de celui-ci, pour le directeur
-de la maison d'arrêt de C***, une lettre à faire battre aux champs
-devant mon domestique; et, sur les trois heures de relevée, l'autre
-lundi, j'arrivai, valise au poing, à C***. Une fois le seuil franchi de
-son énorme prison, je remis ma lettre.--Le directeur lui-même vint me
-prendre, avec affabilité: on traversa les cours.--Dans un angle du
-préau, cerné de massives murailles, un poêle, entouré de bancs,
-chauffait un abri de planches, un poste de surveillants. Le directeur
-m'y conduisit et m'y laissa seul, m'ayant prié d'attendre que le détenu
-me fût amené.
-
-Bientôt parut, entre deux gardiens et vêtu de la bure grise des
-prisonniers, l'ex-notaire. Rien de changé, en sa rectiligne personne!...
-Une fois seuls, nous nous saluâmes; il m'indiqua l'un des bancs; je
-m'assis, et, m'ayant imité, il m'offrit un havane, en me disant:
-
---Vous êtes le seul qui soyez venu me visiter. En quoi puis-je vous être
-utile?
-
-Devant pareil accueil, et fort de mon extrême jeunesse, je lui
-signifiai, sans ambages ni détours, à coeur ouvert, ma soif de conquérir
-une aisance dorée. Je lui avouai la foi que la lucidité de ses vues en
-affaires me suggérait toujours, et le grand espoir que, malgré sa
-mésaventure, j'avais fondé sur sa direction. Jusqu'à ce jour, mes goûts
-intellectuels m'avaient entraîné vers le culte des Lettres: écrire un
-beau livre me semblait encore un moyen de me créer une influence sociale
-et de parvenir, par suite, à la dignité du pain viager, la seule
-sérieuse en ce siècle... M'étais-je fourvoyé? Devais-je continuer? et
-dans quelle ligne?
-
---Cela dépend, répondit-il.--Si votre cerveau ne sécrète que du Beau
-convenu, si vous êtes né bon démarqueur, doué d'une _écriture_ souple,
-d'une médiocrité... distinguée... Au fait, avez-vous publié quelque
-chose?
-
-Je tirai, de la poche de ma houppelande, mon unique volume, un recueil
-de vers intitulé: _Loisirs d'un Contribuable_.
-
-Il le prit et, sous l'horrible jour du préau, se mit à le parcourir.
-Nous fumions en silence. Au bout de cinq minutes, il me le rendit avec
-une inoubliable expression de dédaigneuse tristesse.
-
---Le titre m'avait fait espérer mieux, dit-il, et j'en déplore l'ironie.
-Ces pages décèlent un souci constant de Beau pur,--et de qualité
-désintéressée; on y sent frémir, sous le voile de vos vingt-cinq ans, le
-_Mens divinior_, le goût du rare, la recherche d'intégrité dans
-l'expression, l'éclair créateur.--Or, vous êtes pauvre; voici donc votre
-inévitable avenir:--dilution forcée de vous-même en menues productions
-obligatoires, impossibilité d'écrire oeuvre vraie et puissante, mépris
-final de tous et de vous-même; vieillesse précoce et sans ressources;
-agonie sans les yeux au ciel de vos «Confrères», grabat d'hôpital ou de
-garni pour l'ultime soupir--et, sauf la sépulture par souscription, la
-probable fosse commune de tous les Mozart du monde.--Puis, une statue,
-peut-être, en un square, où votre ombre de bronze, sempiternellement
-entourée de bonnes d'enfants, semblera bénir le larbinisme humain, dont
-les demi-sourires poursuivront votre mémoire et dont vous aurez été le
-dindon.
-
-A ces âcres paroles, je sentis une lueur me passer dans les yeux.
-
---Diantre! grommelai-je, mais... si l'Art puissant, voyant et viril,
-conduit à cette fin sombre,--et si la science pratique de la vie
-conduit... où vous êtes,--que choisir?
-
-Cette fois, Pied fit un haut-le-corps et son visage glacé s'anima comme
-d'une surprise.
-
---Quoi! s'écria-t-il,--vous n'avez rien deviné, à mon sujet, de plus que
-les autres--et, ce nonobstant, vous êtes venu ici _d'instinct_?... Ma
-foi, cela mérite une confidence, _rien, d'ailleurs, ne pouvant plus me
-nuire_: Et, me regardant au blanc des yeux, il reprit d'une voix plus
-basse:
-
---Ainsi vous, qu'une... fée... a doté de la faculté maîtresse, le flair,
-vous avez pu supposer qu'un homme aussi pondéré que moi pouvait s'être
-laissé entraîner à des... absences?... Ah! poète! En quelle année
-pensez-vous donc vivre? En 1452? En 1865?... Mais, nous mangeons un
-siècle par an, ce jourd'hui, mon cher novateur!--et vous êtes en
-retard.--Sachez-le donc bien: de nos jours, ce n'est pas d'être au
-bagne, même à perpétuité, qui compromet l'avenir; ce serait bien plutôt
-d'avoir écrit un livre empreint de _votre_ genre de Beau idéal. Cela,
-nul ne s'en relève,--le monde pardonnant tout,--excepté l'âme. Poète, je
-suis ici parce que je sais ce que je veux et ce que je fais, et qu'ayant
-un but fixe, je sais me conformer au meilleur moyen de l'atteindre vite
-et d'un pas infaillible. Je suis au bagne parce que,--chacun ayant ses
-petites faiblesses,--j'ai soif de considération vraie! officielle!
-cotée!
-
-«Certes il est d'autres façons de l'obtenir, mais j'ai dû choisir la
-plus brève et la plus sûre.--Oui, parce que j'ai soif du pouvoir en un
-mot?--Vos prunelles se dilatent? Voyons! un peu de calme: rappelez-vous,
-et comparez. Socialement, qui étais-je hier? J'étais maître Pied, ancien
-notaire, trente mille francs de rente. Certes, c'était fort bien déjà;
-mon nom m'ouvrait toutes les portes; il est bref, terre à terre,
-témoigne d'une race prudente et ne porte ombrage à personne; il est donc
-bien évident qu'aujourd'hui ce nom,--mis en relief par un acte
-d'importance,--pouvait me conduire à tout.
-
-«Mais quel acte accomplir? C'était là le problème. A quel titre eussé-je
-brigué, par exemple, les cinquante ou cent mille suffrages qui poussent
-à la Chambre et, par suite, si l'on sait son monde, au banc ministériel?
-Remarquez bien qu'il me le fallait banal, cet acte, ce moyen,--(car je
-répugne à l'extraordinaire),--banal, mais d'une valeur pratique,
-s'étayant sur des précédents hors de conteste.
-
-«Eh bien, un très attentif examen des affiches électorales de ces quinze
-dernières années me convainquit, bientôt, de cette vérité--devant
-l'évidence de laquelle s'inclinerait M. de la Palisse,--qu'entre les
-candidats dûment élus et validés, ceux qui se bornèrent à faire valoir,
-sur les murailles, les simples titres politiques (lesquels en valent
-bien d'autres), D'ANCIENS FORÇATS, D'INCENDIAIRES ET D'ÉCHAPPÉS DE BAGNE
-(en ajoutant «sous le feu des sentinelles», ce qui, attestant la
-vigilance de l'Etat, n'est jamais démenti) furent ceux qui,--j'en ai la
-liste--obtinrent, pour la plupart, de l'enthousiasme populaire, des
-ballots de bulletins.
-
-«A cette découverte, je résolus de m'appeler Pied... tenez, tout
-bonnement comme on s'appelle Pyat.
-
-«En effet,--si l'on ne bute pas contre un de ces cas d'engouement, où
-tout un peuple vote quand même pour l'homme en qui s'incarne l'idée du
-jour, et devant lesquels il n'y a rien à faire,--ces titres à la
-législature sont les plus irrésistibles aux yeux des masses
-radicales,--pour peu, surtout, qu'on les espace par des bouts de phrase
-tels que: «martyr de la cause sociale, ayant bravé le jury, insulté et
-nargué les juges, fait acte d'homme «_à poigne_»; et j'atteste qu'aucune
-capacité ne vaut ces titres, et ne prévaudrait contre eux.--S'étant
-raréfiés, toutefois, cette année, faute de sérieux titulaires, celui
-qui, COMME MOI, peut les rénover, offre donc d'indiscutables chances
-d'apparaître comme l'homme attendu. Bref, mon évasion, dût-elle me
-revenir à quelque cinquante mille francs, l'affaire pour moi demeure
-excellente.
-
-«Ah! qu'il doit être amusant de faire des lois--qui seront appliquées
-par ces mêmes juges vous ayant condamné aux travaux forcés!--Quand je
-pense à ce cher baron d'Argental! M'a-t-il assez pris pour le spectre
-rouge,--moi, qui, si je cédais à l'enfantillage de me parquer dans une
-opinion, serais, sans doute, Jérômiste! Un jour, je lui dirai combien il
-m'en a coûté d'accomplir le nécessaire sous son digne toit... _Mais
-l'instant de mon «Vive la Pologne!...» étant sonné, je devais tout
-sacrifier à l'occasion._ Mon plan l'exigeait,--et je me sens, ce soir,
-le but si bien en main, qu'entre ce chausson de lisière, que j'achève,
-et le portefeuille, je ne fais d'autre différence que celle de la fleur
-au fruit.
-
-«Laissons cela. C'est assez parler de moi, mon avenir étant magnifique
-et tout tracé. Causons du vôtre. Maniez-moi, désormais, de l'or et non
-des mots. Plus de Beau idéal, plus d'Art, plus d'âme, plus de
-fumisteries!--ou gare le grabat, la voirie, et les bonnes d'enfants sous
-votre bronze.
-
-«Dès demain, louez-moi, dans Paris, un bureau, trois chaises, un
-fauteuil, deux bancs pour l'antichambre, un domestique en livrée neutre
-et sévère, et que sur votre porte soit clouée une large plaque de cuivre
-avec ce mot: BANQUIER. Ce titre est d'un si intrinsèque prestige, il est
-à ce point magique, voyez-vous, que si tel mendiant, tel famélique
-loqueteux, osait l'inscrire au fronton de son échoppe, le passant, qui
-viendrait de lui jeter deux sous, lui confierait peut-être sa fortune.
-La leçon subie d'une faillite de quinze cents millions confiés au
-premier venu n'est-elle pas oubliée déjà? Les deux milliards qui
-viennent de s'évaporer entre les deux Amériques ont-ils appris quelque
-chose? Rien. Rien. Rien.
-
-«Pénétrez-vous de cette vérité, en y conformant vos actes,--mais en
-criant au paradoxe, si des clients vous la redisaient! Vous n'avez point
-d'or? Feignez d'en manier! L'or est comme les femmes, il vient vite à
-qui s'en occupe toujours. Quant aux «artistes», peignez-vous la tête de
-leur souvenir.--Fuyez les humbles et les tristes, et les Pauvres: ils
-sont contraires à la lumière de l'or.
-
-«Bref, rappelez-vous chaque matin le mot du vieux Laffitte mourant, et
-disant à ses fils: «Comment j'ai fait pour gagner mes millions?... EN NE
-FRÉQUENTANT JAMAIS QUE DES GENS HEUREUX!» Sur ce, bonsoir, jeune
-homme!... Une fois au pouvoir exécutif, si je vois que vous avez renoncé
-aux rêves et suivi mon conseil, eh bien, en retour de votre confiance et
-de votre visite, la veille de quelque conversion, je vous ferai signe.
-C'est reçu.»
-
-Ce disant, Pied m'ayant salué, sortit.--Là-bas deux surveillants le
-réintégrèrent dans la prison.--Je m'enfuis.
-
- *
-
- * *
-
-Je dus m'aliter quelques jours à l'hôtel, cet entretien m'ayant très
-fortement impressionné.
-
-De retour à Paris, ce 27 janvier 1889, que vois-je sur tous les murs?
-Les affiches électorales du citoyen Pied! Son évasion officielle!... Ah!
-comme il fait valoir ses titres! Quelles géniales fautes de français!
-Son triomphe est assuré.--Et cette image où, dans une barque, sous le
-feu des batteries d'un fort lointain, le voici voguant vers un soleil
-levant au ras des flots, ayant derrière lui deux femmes en tuniques
-blanches, l'une couronnée d'épis, l'autre tenant un glaive!--Je cours
-bien vite aux urnes voter pour lui, talonné de près, je l'espère, par
-ceux les plus éclairés de mes lecteurs. Me Pied n'a-t-il pas, sur tous
-les Honorables qu'il a réellement égalés, l'immense supériorité _d'avoir
-su, au moins, ce qu'il faisait_?
-
-Mais, j'y songe! Pourvu que ce candidat modèle ne se heurte pas,
-inopinément, contre l'un de ces engouements de la foule pour un inconnu
-qui passe...--engouements mystérieux devant lesquels prévisions,
-calculs, sentences, deviennent de la fumée sous une rafale,--et qui
-semblent allumer, tout à coup, au front de ce passant, comme la lueur
-d'un destin[11]!
-
- [11] Ici se terminait la première version de ce conte; sur une copie
- postérieure, Villiers de l'Isle Adam ajoutait les lignes suivantes:
-
- «Heureusement, je n'aperçois, sur les murs, que les affiches d'un
- certain boulanger nommé Jacques--et je ne présume pas que ce
- compétiteur puisse l'emporter _sur un homme d'une valeur aussi
- convenue_ que notre digne et si clairvoyant incendiaire.»
-
-
-
-
-L'AMOUR SUBLIME
-
-
-M. Evariste Rousseau-Latouche, député de l'un de nos départements les
-plus éclairés, siégeait au centre gauche de notre Parlement.
-
-Au physique, c'était un de ces hommes qui ont toujours eu l'air d'un
-oncle.
-
-Quarante-cinq ans, environ; l'encolure un peu molle, résistante
-pourtant; la chair des joues offrait quelques menues bouffissures, l'âge
-ayant ses droits; mais il en humectait chaque matin, de crèmes diverses,
-la couperose. Le nez long et froid. Les yeux grisâtres. La lèvre
-inférieure franche, rouge, un peu épaisse: la supérieure très fine et
-formant la ligne quatrième de la carrure du menton. La voix bien
-timbrée, précise. Brun encore, mais ceci grâce à ces innocentes
-«applications» de teinture qui sont de mode.
-
-C'était le type de l'homme de nos jours, exempt de superstitions, ouvert
-à tous les aspects de l'esprit, peu dupe des grands mots, cubique en ses
-projets financiers, industriels ou politiques.
-
-En 1876, il avait épousé mademoiselle Frédérique d'Allepraine, la
-tutrice de cette orpheline de dix-sept ans la lui ayant accordée à cause
-de l'extérieur, à la fois sérieux et engageant, de cet honnête
-homme;--et puis les situations se convenaient...
-
-Rousseau-Latouche avait fait sa fortune dans les lins. Il ne s'était
-enrichi que par le travail--et, aussi, grâce à quelque peu de
-savoir-faire,--sans parler de certaines circonstances dont il est
-convenu que les sots seuls négligent de profiter; tout le monde
-l'estimait donc, de l'estime actuelle.
-
-Au moral, il avait les idées françaises d'aujourd'hui, les idées, ayant
-cours,--excepté en quelques négligeables esprits. Ses convictions se
-résumaient en celles-ci:
-
-1º Qu'en fait de religions, tous les cultes imaginables ayant eu leurs
-fervents et leurs martyrs, le Christianisme, en ses nuances diverses, ne
-devait plus être considéré que comme un mode analogue de cette
-«mysticité» qui s'efface d'elle-même--brume traversée par le soleil
-levant de la Science;
-
-2º Qu'en fait de politique, le régime royal en France (et ailleurs),
-ayant fait son temps, s'annule également, de soi-même;
-
-3º Qu'en fait de morale pratique, il faut, tout bonnement, se laisser
-vivre selon les règles salubres de l'honnêteté (ceci autant que
-possible),--sans être hostile au Bien, c'est-à-dire au Progrès;
-
-4º Qu'en fait d'attitude sociale, le mieux est de laisser, en souriant,
-pérorer les gens en retard, dont le cerveau n'est pas d'une pondération
-calme et dont les derniers groupes tendent à disparaître comme les
-Peaux-Rouges.
-
-Bref, c'était un être éminemment sympathique, ainsi que le sont, de nos
-jours, presque tous ceux qui--les mains vides, mais ouvertes--sont doués
-d'assez d'empire sur eux-mêmes pour pouvoir prononcer, non seulement
-sans rire, mais avec une sincérité d'accent convaincante, le mot
-_Fraternité_,--c'est-à-dire le mot le plus lucratif de notre époque.
-
-Madame Rousseau-Latouche, née Frédérique d'Allepraine, en tant que
-nature, différait de son mari.
-
-C'était une personne atteinte d'âme,--un être d'_au delà_ joint à un
-être de terre. Elle était d'un genre de beauté à la fois grave, exquis
-et durable. Il ressortait de sa personne une sympathie pénétrante, mais
-qui humiliait un peu. Le regard chaste et froid de ses yeux bleus
-éclairait, d'intérieurement, sa transparente pâleur; et la grâce de son
-affabilité charmait,--bien qu'un peu glacée, à cause des gens dont le
-sourire trop volontiers s'affine.
-
-En dépit des trente ans dont elle approchait, elle pouvait inspirer les
-sentiments d'un amour auguste, d'une passion noble et profonde. Quelque
-surpris que fussent, à sa vue, les visiteurs ou même les passants, il
-était difficile de ne pas se sentir moins qu'elle en sa présence,--et de
-ne pas rendre hommage à la simplicité si tranquillement élevée de cet
-être d'exception perdu en un milieu d'individus affairés. Dans les
-soirées elle semblait, malgré son évidente bonne volonté, si étrangère à
-son entourage, que les femmes la déclaraient «supérieure» avec un
-demi-sourire qui servait la transition pour parler de choses plus gaies.
-
-Ses goûts étaient incompréhensibles, extraordinaires. Ainsi, musicienne,
-elle n'aimait exclusivement et sans jamais une concession, que cette
-musique dont l'aile porte les intelligences bien nées vers ces régions
-suprêmes de l'Esprit qu'illumine la persistante notion de Dieu,--d'une
-espérable immortalité en cette incréée «Lumière» où toute souffrance
-mortelle est oubliée.
-
-Elle ne lisait que ces livres, si rares, où vibre la spiritualité d'un
-style pur. Peu mondaine, malgré les exigences de sa position, c'était à
-peine si elle acceptait de figurer en d'inévitables ou officielles
-fêtes. Taciturne, elle préférait l'isolement, chez elle, dans sa
-chambre, où sa manière de tuer le temps consistait, le plus souvent, à
-prier, en chrétienne simple, pénétrée d'espérance. Privée d'enfants, ses
-meilleures distractions étaient de porter, elle-même, à des pauvres,
-quelque argent, des choses utiles, ceci le plus possible, et en
-calculant de son mieux ces dépenses; car Evariste, sans précisément
-l'entraver ici, serrait devant toutes exagérations, et non sans sagesse,
-les cordons de la bourse.
-
-M. Rousseau-Latouche, en conservateur sagace, en esprit éclectique, aux
-vues larges, comprenant toutes les aberrations des êtres non parvenus
-encore à sa sérénité intellectuelle, non seulement trouvait très
-excusable, en sa chère Frédérique, cette «mysticité» qu'il qualifiait de
-féminine, mais, secrètement, n'en était point fâché. Ceci pour plusieurs
-motifs concluants.
-
-D'abord, parce que, si ce genre de goûts témoignait, en elle, d'une race
-«noble», le mieux est, aujourd'hui, d'absoudre, avec une indulgence
-discrète (une déférence, même), ces particularités d'atavisme destinées
-à s'atténuer avec les générations. On ne peut extirper, sans danger, ces
-espèces de taches de naissance,--qui, d'ailleurs, donnent du piquant à
-une femme. Puis,--tout en reconnaissant, en soi-même, la fondamentale
-frivolité de pareilles inclinations, on doit ne pas oublier qu'en de
-certains milieux influents encore, et dont les préjugés sont par
-conséquent ménageables, on peut être fier, négligemment, de laisser
-constater, en sa femme, ces travers sacrés, flatteurs même, et qu'ainsi
-l'on utilise. C'est une parure distinguée.
-
-Ensuite, cela présente--en attendant qu'il soit trouvé mieux--des
-garanties d'honnêteté conjugale des plus appréciables, aux yeux surtout
-d'un homme d'Etat, absorbé par des labeurs d'affaires, de législature,
-etc.,--qui, enfin, «n'a pas le temps» de veiller avec soin sur son
-foyer. En somme donc, ces diverses tendances d'un tempérament imaginatif
-constituant, à son estime, en sa chère femme, une sorte de préservatif
-organique, une égide naturelle contre les nombreuses tentations si
-fréquentes de l'existence moderne, Evariste,--bien qu'hostile, en
-principe, à leur essence,--avait fait, en bon opportuniste, la part du
-feu. Que lui importait, après tout? Ne vivons-nous pas en un siècle de
-pensée libre? Eh bien! du moment où cela non seulement ne le gênait pas,
-mais--redisons-le--lui pouvait être utile, flatteur même, entre temps,
-pourquoi ce clairvoyant époux eût-il risqué sa quiétude, en essayant,
-sans profit, de guérir sa femme de cette maladie incurable et natale
-qu'on appelle l'âme?... Tout pesé, ce vice de conformation ne lui
-semblait pas absolument rédhibitoire.
-
-Presque toute l'année, les Rousseau-Latouche habitaient leur belle
-maison de l'avenue des Ternes. L'été, aux vacances de la Chambre,
-Evariste emmenait sa femme en une délicieuse maison de campagne, aux
-environ de Sceaux. Comme on n'y recevait pas, les soirées étaient,
-parfois, un peu longues; mais on se levait de meilleure heure. Un peu de
-solitude, cela retrempe et rassoit l'esprit.
-
-De grands jardins, un bouquet de bois, de belles attenances, entouraient
-cette propriété d'agrément. N'étant pas insensible aux charmes de la
-nature, M. Rousseau-Latouche, le matin, vers sept heures, en veston de
-coutil à boutonnière enrubannée et le chef abrité d'un panama contre les
-feux de l'aurore, ne se refusait pas, tout comme un simple mortel, à
-parcourir, le sécateur officiel en main, ses allées bordurées de
-rosiers, d'arbres fruitiers et de melonnières. Puis, jusqu'à l'heure du
-déjeuner, il s'enfermait en son cabinet, y dépouillait sa
-correspondance, lisait, en ses journaux, les échos du jour, et songeait
-mûrement à des projets de loi--qu'il s'efforçait même de trouver
-urgents, étant un homme de bonne volonté.
-
-Pendant la journée, madame s'occupait des nécessiteux que le curé de la
-localité lui avait recommandés:--ce qui, avec un peu de musique et de
-lecture, suffisait à combler les six semaines que l'on passait en cet
-exil.
-
-Vers la fin de juillet, l'an dernier, les Rousseau-Latouche reçurent, à
-l'improviste, la visite exceptionnelle d'un jeune parent venu de
-Jumièges, la vieille ville, et venu pour voir Paris--sans autre motif.
-Peut-être s'y fixerait-il, selon des circonstances--si difficiles à
-prévoir aujourd'hui.
-
-M. Bénédict d'Allepraine se trouvait être le cousin germain de
-Frédérique. Il était plus jeune qu'elle d'environ six années. Ils
-avaient joué ensemble, autrefois, chez leurs parents; et, sans s'être
-revus depuis l'adolescence, ils avaient toujours trouvé, dans leurs
-lettres de relations, entre famille, un mot aimable les rappelant l'un à
-l'autre. C'était un jeune homme assez beau, peu parleur, d'une douceur
-tout à fait grave et charmante, de grande distinction d'esprit et de
-manières parfaites, bien que M. Rousseau-Latouche les trouvât (mais avec
-sympathie) un peu «provinciales».
-
-Or, par une coïncidence vraiment singulière, étant surtout donnée la
-rareté de ces sortes de caractères, la nature intellectuelle de Bénédict
-d'Allepraine se trouvait être pareille à celle de Frédérique. Oui, le
-tour essentiellement pensif de son esprit l'avait malheureusement
-conduit à certain dédain des choses terre à terre et à l'amour exclusif
-des choses d'en haut: ceci au point que sa fortune, bien que des plus
-modestes, lui suffisait, et qu'il ne s'ingéniait en rien pour
-l'augmenter, ce qui confinait à l'imprévoyance.
-
-Ce n'était pas qu'il fût né poète; il l'était plutôt _devenu_, par un
-ensemble de raisonnements logiques et, disons-le tout bas, des plus
-solides, à la vue de toutes les feuilles sèches dont se payent, jusqu'à
-la mort, la plupart des individus soi-disant positifs. S'il acceptait de
-«croire» un peu par force, aux réalités relatives dont nous relevons
-tous, bon ou mal gré nous, c'était avec un enjouement qui laissait
-deviner la mince estime qu'il professait pour la tyrannie bien
-momentanée de ces choses. Bref, il s'était, de très bonne heure--et ceci
-grâce à des instincts natals--détaché de bien des ambitions, de bien des
-désirs, et ne reconnaissait, pour méritant le titre de sérieux, que ce
-qui correspondait aux goûts sagement divins de son âme.
-
-Hâtons-nous d'ajouter que, dans ses relations, c'était un coeur d'une
-droiture excessive, incapable d'un adultère, d'une lâcheté, d'une
-indélicatesse, et que cette qualité, comme le rayon d'une étoile,
-transparaissait de sa personne. Quelque réfractaire qu'il se jugeât
-quant à l'action violente, s'il eût découvert, au monde, telle belle
-cause à défendre qui ne fût illusoire qu'à, demi, certes il se fût donné
-la peine d'être ce que les passants appellent un homme, et de façon,
-même, probablement, à démontrer, sans ostentation, le néant,
-l'incapacité de ceux qui l'eussent raillé sur les nuages de ses idées
-généreuses; mais, cette belle cause, il ne l'entrevoyait guère au milieu
-du farouche conflit d'intérêts qui, de nos jours, étouffe d'avance, sous
-le ridicule et le dédain, tout effort tenté vers quoi que ce soit
-d'élevé, de désintéressé, de digne d'être.--S'isolant donc en soi-même,
-avec une grande mélancolie, c'était comme s'il se fût fait naturaliser
-d'un autre monde.
-
-Bénédict reçut un accueil amical chez les Rousseau-Latouche; on
-s'ennuyait, parfois; ce jeune homme représentait, au moins pour
-Evariste, quelques heures plus agréables, une distraction. Puis, il
-était de la famille, M. d'Allepraine dut céder à l'invitation formelle
-de passer les vacances avec eux.
-
-En quelques jours, Frédérique et Bénédict, s'étant reconnus _du même
-pays_, se mirent, naturellement, à s'aimer d'un amour idéal, aussi
-chaste que profond, et que sa candeur même légitimait presque
-absolument. Certes ils n'étaient pas sans tristesse; mais leur sentiment
-était plus haut que ce qui leur causait cette tristesse.--Oh! cependant,
-ne pas s'être épousés! Quel éternel soupir! Quel morne serrement de
-coeur!
-
-L'épreuve était lourde.--Sans doute ils expiaient quelque ancestral
-crime! Il fallait subir, sans faiblesse, la douleur que Dieu leur
-accordait, douleur si rude qu'ils pouvaient se croire des élus.
-
-Rousseau-Latouche, en homme de tact, s'aperçut très vite de ce nébuleux
-sentiment dont leurs organismes moins équilibrés que le sien, les
-rendaient victimes. Comment l'eussent-ils dissimulé? C'était lisible en
-leur innocence même--en la réserve qu'ils se témoignaient.
-
-Evariste,--nous l'avons donné à entendre,--était un de ces hommes qui
-s'expliquent les choses sans jamais s'emporter, son calme énergique lui
-conférant le don d'_étiqueter_ toujours, d'une manière sérielle, un fait
-quelconque, sans l'isoler de son ambiance,--et, par conséquent, de le
-dominer, en l'utilisant même, s'il se pouvait,--dans la mesure du
-convenable, bien entendu.
-
-Si donc son premier mouvement, instinctif, immédiat, fut de congédier
-Bénédict sous un prétexte poli, le second fut tout autre, après
-réflexion:--toute autre!
-
-Étant données, en effet, ces deux natures «phénoménales», il fallait
-bien se garder, au contraire, de renforcer, en le contrecarrant, en
-ayant même l'air de le remarquer, cette sorte d'«angélisme» futile, ce
-cousinage idéal dont il redevait à lui-même de dédaigner d'être jaloux,
-du moment où il en tenait solidement l'objet réel. Leur honnêteté, qu'il
-sentait impeccable, le garantissait. Dès lors, il ne pouvait qu'être
-flatté, dans sa vanité d'homme de quarante-cinq ans, d'avoir pour femme
-une personne, qu'un jeune homme aimait--et aimerait--_en vain_! La
-_qualité_ de leur inclination réciproque, il la comprenait exactement.
-C'était une sorte d'affectif, de morbide et vague penchant, éclos de
-trop mystiques aspirations et sans plus de consistance matérielle que le
-vertige résulté d'un duo de musique allemande, chanté avec
-une exagération de laisser-aller. Il lui suffirait, à lui,
-Rousseau-Latouche, d'un peu de circonspection pour circonscrire ce
-prétendu «amour» dans ces mêmes nuages d'où il émanait, et paralyser,
-d'avance, en lui, toutes échappées vers nos pâles mais importantes
-réalités. Il était bon de temporiser. Rien d'alarmant, en cette fumée
-juvénile, qui se dégageait--d'un couple de cerveaux ébriolés par une
-manière de tour de valse,--dans l'azur, et qui se disséminerait de
-soi-même au vent des désillusions de chaque jour.
-
-Tous deux étaient, à n'en pas douter, d'une intégrité de conscience
-aussi évidente que la transparence du cristal de roche; ils étaient
-incapables d'un abus de confiance, d'une déshonnête chute en nos
-grossièretés sensuelles,--enfin d'un adultère, pourvu, bien entendu, que
-le Hasard ne vînt pas les tenter outre mesure. Son mariage leur était
-aussi désespérant que sacré,--car leur nature était de prendre au
-sérieux ces sortes de choses au point qu'ils eussent rougi de
-s'embrasser en cachette comme d'une insulte mutuelle! Dès lors, tous
-deux ne méritaient, au fond--(avec son estime!)--qu'un doux sourire. Il
-était l'homme,--eux étaient des enfants,--des «bébés» ivres
-d'intangible!--Conclusion: la ligne de conduite que lui dictaient la
-plus élémentaire prudence et le sentiment de sa rationnelle supériorité,
-devait être de fermer les yeux, de ne rien brusquer, de laisser, enfin,
-s'user, faute d'aliment physique, ce platonique «amour»
-qui,--supposait-il,--si nulle absolvable occasion, nulle circonstance...
-irrésistible... ne leur était offerte, pour ainsi _de force_, n'avait
-rien de vraiment sérieux,--et qu'au surplus les souffles hivernaux de la
-rentrée à Paris (en admettant, par impossible, qu'il durât jusque-là)
-dissiperaient comme un mirage. Il n'en resterait entre eux trois qu'un
-innocent souvenir de villégiature,--agréable, même, à tout prendre.
-
-Cependant, les soirs,--dans les promenades aux jardins,--au déjeuner, au
-dîner, surtout dans le salon, lorsqu'on s'y attardait en
-causerie,--quelle que fût la retenue froide qu'ils se témoignaient,
-Frédérique et Bénédict semblaient se complaire à ne parler que
-d'«idéalités» de _surexistence par delà le trépas_, d'unions futures, de
-nuptiales fusions célestes,--ou de choses d'un art très élevé,--choses
-qui, pour M. Rousseau-Latouche, n'étaient, au fond, que des rêveries,
-des jeux d'esprit, du clinquant.
-
-En vain cherchait-il, de temps à autre, à ramener la conversation sur un
-terrain plus solide,--le terrain politique par exemple:--on l'écoutait,
-certes, avec la déférence qui lui était due; mais, s'il s'agissait de
-lui répondre, on ne pouvait que se reconnaître trop peu versés en ces
-questions graves, et aussi d'une intelligence trop insuffisamment
-pratique, pour se permettre de risquer un avis en cette matière.--De
-sorte que, par d'insensibles fissures, la conversation glissait entre
-les mains (cependant bien serrées) du conversateur, et s'enfuyait en
-rêves mystiques. Bref, ils avaient l'air de fiancés que séparait un
-tuteur opiniâtre, et qui, à force d'ennuis, devenus insoucieux de se
-posséder sur la terre, faisaient, naïvement, leurs malles devant lui,
-Rousseau-Latouche, député du centre, pour les sphères éthérées.
-
-C'était l'absurde s'installant dans la vie réelle.
-
-Ceci dura quinze longs jours, au cours desquels Evariste, tout en
-n'ayant qu'à se louer de sa femme et de Bénédict au point de vue des
-convenances, en était tout doucement arrivé à se sentir comme _étranger_
-chez lui. Il ne pouvait s'expliquer ce phénomène, trouvant au-dessous de
-sa dignité de prendre au sérieux l'impalpable. Bien souvent il avait eu,
-de nouveau, la violente démangeaison de congédier Bénédict,--poliment,
-mais en ayant soin d'isoler Frédérique de cette scène d'adieux qui,
-présumait-il, ne se fût point terminée sans tiédeur. Et toujours le
-motif qui l'avait maintenu dans l'espèce de neutralité modérée dont il
-avait préféré l'option dès le principe, n'était autre que la dédaigneuse
-pitié qu'il ressentait, disons-nous, pour cet immatériel amour, et qu'il
-eût eu l'air de reconnaître, comme VALABLE, en s'effarouchant. Oui,
-c'était un homme trop soucieux de sa dignité morale pour accéder à cette
-concession risible.
-
-A de certains moments, il en venait à _regretter_ de ne pouvoir,
-vraiment, leur adresser aucun reproche, fondé sur la moindre
-inconséquence de leur part. C'est qu'il avait affaire non pas à des
-amoureux de la vie, mais à des amants de la Vie. A la fin, ceci l'énerva
-jusqu'à refroidir l'amour que Frédérique lui avait inspiré si longtemps.
-Les êtres _trop_ équilibrés ne pardonnent pas volontiers l'âme, lorsque,
-par des riens inintelligibles pour eux (mais très sensibles), elle les
-humilie de son inviolable présence. L'âme prend, alors, à leurs yeux,
-les proportions d'un grief: et, même amoureux, cela les dégoûte bientôt
-de tout corps affligé de cette infirmité.
-
-C'est pourquoi l'idée vint à Evariste,--l'idée étrange et cependant
-_naturelle_!--de les humilier à son tour, de leur montrer, de leur
-PROUVER qu'ils étaient, «au fond», des êtres de chair et d'os comme lui,
-et comme «tout le monde»!... Et que, sous les dehors de leurs belles
-phrases, plus ou moins redondantes, mais aussi creuses qu'idéales, se
-cachaient les sens purement _humains_ d'une passion _très banale_!... Et
-que ce n'était pas la peine de le prendre de si haut avec les choses
-terrestres, quand après tout l'on n'en faisait fi qu'en paroles!
-
-Il se mit donc--sans trop se rendre compte de la vilenie compassée d'un
-tel procédé--à leur tendre des pièges! à les laisser seuls, aux jardins,
-par exemple,--alors qu'il les observait de loin, muni d'une forte
-jumelle marine.--(Oh! certes, dès le premier baiser, par exemple, il
-serait survenu, et leur eût, en souriant, fait constater leur hypocrite
-faiblesse!)... Malheureusement pour lui, Frédérique et Bénédict ne
-donnèrent, en ces occasions, aucune prise à ses remontrances, ne
-réalisèrent pas son singulier _espoir_. Ils se parlèrent peu, et se
-séparèrent bientôt, sans affectation, par simple convenance. Frédérique
-devant aller rendre ses visites à des pauvres, Bénédict lui remettait un
-peu d'or, pour l'aider en ces futilités toutes féminines. De là les
-quelques paroles entre eux échangées. Evariste les trouvait au moins
-imbéciles.
-
-Le fait est qu'aux yeux d'un jeune homme ordinaire, de ce que l'on
-appelle un Parisien, Bénédict eût passé pour un simple sot et Frédérique
-pour une coquette s'amusant d'un provincial. Rien de plus. Cependant le
-lien qui les unissait, pour vague qu'il fût, était, positivement, plus
-solide que... s'ils eussent été coupables. Evariste, qui tout d'abord
-s'était épuisé, en manifestations tendres, pour Frédérique (la sentant
-comme s'échapper), avait renoncé à la lutte devant le dévoué sourire de
-sa femme. Il semblait n'en être plus, à présent, que le propriétaire;
-une dédaigneuse aversion pour cette malheureuse insensée s'aigrissait en
-son raisonnable coeur centre-gauche. Cette énigmatique passion que
-Bénédict et Frédérique paraissaient n'éprouver que sous condition
-perpétuelle d'un sublime Futur, il finissait par la reconnaître pour la
-plus vivace de toutes, pour l'indéracinable, celle sur quoi s'émoussent
-tous les sarcasmes. Il sonda le mal d'un coup d'oeil: le divorce était
-l'unique issue!--Il fallait le rendre inévitable, le _forcer_,--car
-Frédérique, en bonne chrétienne, s'y fût refusée à l'amiable, le divorce
-étant défendu.--L'indifférente résignation qu'elle avait mise à
-supporter les cauteleuses tendresses de son mari le prouvait d'avance,
-outre mesure, et celui-ci ne s'illusionnait pas à cet égard.
-
-En ces conjectures, le mieux d'en finir était le plus tôt: la situation
-devenant intolérable.
-
-L'épisode avait duré cinq semaines; c'était trop! Il en avait par-dessus
-les oreilles! Ayant négligé, à force de souci, ses lotions normales de
-teinture, sa barbe et ses cheveux étaient _devenus_ réellement gris. Il
-fallait agir sans le moindre retard, car l'excellent homme comptait se
-marier en toute hâte, aussitôt, s'il se pouvait, après le prononcé du
-Tribunal.
-
-Soudainement, il annonça donc le prochain retour à Paris, et
-simula,--comme dans les romans et pièces de théâtre les plus
-rudimentaires,--un départ de deux ou trois jours: il allait, disait-il,
-jeter un coup d'oeil sur l'état de son hôtel en l'avenue des Ternes.
-
-M. Rousseau-Latouche avait, tout justement, pour ami d'enfance, non
-point le commissaire de police de Sceaux, mais un commissaire de police
-des environs, qu'il avait fait nommer à ce poste.
-
-Il alla donc le trouver et s'ouvrit à lui, ne lui taisant rien, lui
-précisant les choses telles qu'elles étaient, avec une clarté
-d'élocution dont il manquait à la Chambre, mais qu'il trouvait quand il
-s'agissait d'élucider ses affaires personnelles.--Tout fut raconté à
-dîner, en tête à tête.
-
-Il fallut du temps, quelques heures, pour que le commissaire se rendît
-un compte exact de la situation, qu'il finit par entrevoir, à la longue,
-grâce à la sagacité spéciale qui est inhérente à cette profession.
-
-On arriva donc, en tapinois, le _lendemain_ «du départ», afin de ne rien
-brusquer, d'endormir tous soupçons. Deux heures après le dernier train
-du soir, on pénétra dans la maison, grâce aux clefs doubles d'Evariste,
-dont toutes les mesures étaient prises.
-
-Il faisait une nuit d'automne, superbe, douce, bien étoilée.
-
-On monta l'escalier, sans faire le moindre bruit. Il était près d'une
-heure du matin: le point capital était de les surprendre comme on dit,
-_flagrante delicto_.
-
-La porte du salon n'était pas fermée, on parlait à l'intérieur. Le
-commissaire, avec des précautions extrêmes, ouvrit sans que la serrure
-grinçât. Quel spectacle écoeurant s'offrit alors, à leurs yeux hagards!
-
-Les deux amants, le dos tourné à la porte, et chacun les mains jointes
-sur le balcon d'une fenêtre ouverte, aussi bien vêtus qu'en plein midi,
-contemplaient, l'un vers l'autre, l'auguste nuit de lumière, avec des
-regards d'espérance, et récitaient ensemble, à l'unisson, leur prière du
-soir, d'une voix lente, mais dont la terrible simplicité d'accent
-semblait devoir glacer le sourire des gens les plus éclairés.
-
-A ce tableau, M. Rousseau-Latouche demeura comme saisi d'une sorte
-d'hébétement grave: sur le moment, il eut, même, comme un vertige et
-craignit pour sa raison!--Son ami, le froid commissaire de police,
-reçut, entre ses bras, cet homme d'Etat chancelant, et d'un ton de
-commisération profonde lui dit alors naïvement à l'oreille ce peu de
-mots:
-
---Pauvre ami! Pas MÊME... _trompé_!...
-
-La légende nous affirme (hâtons-nous de l'ajouter) qu'il se servit d'une
-expression plus technique, chère à Molière.
-
-Le fait est que pour l'honorable M. Rousseau-Latouche, ç'avait été jouer
-de malheur d'être tombé sur deux êtres aussi... _intraitables_!
-
-
-
-
-LE MEILLEUR AMOUR
-
-
-Entre les êtres destinés non pas au bonheur convenu, mais au réel
-bonheur, nous devons compter un jeune Breton nommé Guilhem Kerlis. On
-peut dire qu'il naquit sous une étoile heureuse, et que peu d'hommes, en
-leur amour, furent plus favorisés que lui. Cependant, combien simple fut
-son histoire!
-
-Ce fut en 1882, à la brune d'un beau soir de septembre, qu'Yvaine et
-Guilhem se rencontrèrent dans la campagne de Rennes, près d'une barrière
-de prairie. Yvaine, fort jolie, avait seize ans; c'était la fille unique
-d'une métayère presque pauvre; elles habitaient le gros bourg de
-Boisfleury, près de la ville.
-
-Ce soir-là, suivie de deux génisses et d'une demi-douzaine de brebis,
-tout son troupeau, elle rentrait.
-
-Guilhem, beau gars de dix-huit ans, était le fils d'un garde-chasse du
-baron de Quélern: il rentrait aussi, son gibier en gibecière. Tous deux,
-s'étant regardés, s'étonnèrent de ne pas s'être vus plus tôt, car le
-bourg n'était pas à plus de deux lieues de la chaumière du garde. Autour
-d'eux, les champs de luzerne, les avoines fauchées, encore mêlées de
-fleurs, et, venues du lointain, les senteurs des bois embaumaient l'air
-vespéral. Ils se dirent quelques paroles.
-
-Yvaine offrit à Guilhem des bluets qu'elle avait au corsage. Guilhem lui
-fit présent d'une belle perdrix rouge, et l'on se sépara sur un
-rendez-vous que la jeune fille accorda sans hésiter, car on avait parlé
-mariage--et Guilhem, tout de suite, lui avait plu.
-
-Ils se revirent le lendemain, non loin de Boisfleury, dans un sentier
-que l'automne parsemait déjà de feuilles dorées;--ce fut la main dans la
-main qu'ils échangèrent de naïves confidences, sans même penser qu'ils
-s'aimaient.--Puis, tous les jours, jusqu'à la fin d'octobre, Guilhem la
-revit, se passionnant pour elle.
-
-C'était un grave coeur plein de croyances, dont les sentiments étaient à
-la fois purs, ardents et stables. Yvaine était joueuse, engageante et
-d'un babil d'oiseau; peut-être un peu trop rieuse. Ils se fiancèrent
-avec d'innocents baisers, de doux projets de ménage.
-
-Et c'était une longue étreinte silencieuse, lorsqu'ils se quittaient.
-
-Comme Guilhem avait gardé son secret, même pour son père, le vieux garde
-attribuait l'air nouvellement soucieux de son fils aux seules approches
-du moment de la conscription--ce qui entrait pour une part, aussi, dans
-la vérité.--L'ancien sergent lui donnait, à souper, des conseils pour
-réussir au régiment.
-
- *
-
- * *
-
-Le primitif Guilhem aimait donc avec ferveur, avec foi--sans remarquer
-qu'Yvaine, étant seulement très jolie, mais sans une lueur de beauté, ne
-pouvait être qu'incapable de sentiments bien solides.
-
-Amoureuse, peut-être; amante, sa nature s'y refusait. Certes, elle se
-fût peu défendue, s'il eût voulu, d'avance, en obtenir des privautés
-conjugales plus sérieuses que des baisers et des étreintes; mais, en ce
-croyant, une sorte d'effroi de ternir sa fiancée maîtrisait la fièvre
-des désirs, l'emportement de la passion, de tels entraînements, trop
-oublieux de l'honneur, sentaient le sacrilège, et ceci les réfrénait.
-Yvaine, de tempérament plus frivole, regrettait, au fond de ses idées,
-qu'il eût si fort cette qualité du respect;--et même son inclination
-pour lui s'en attiédit un peu. Elle avait envie de rire, parfois, de ce
-trop grave amour--qu'elle comprenait à l'étourdie, et selon d'étroites
-sensations; bref, elle eût bien préféré que Guilhem fût «plus amusant»;
-mais un mari (se disait-elle), ce doit sans doute être comme cela,
-_d'abord_.
-
-Au moment des adieux, quand Guilhem tomba au service militaire, elle
-ressentait pour lui plutôt de l'amitié que de l'amour. Cependant, ils
-échangèrent la bague; elle l'attendrait. Cinq ans de fidélité!
-N'était-ce pas compter sur un rêve que d'y croire, l'ayant bien
-regardée? Pourtant l'idée ne vint même pas à Guilhem qu'elle pût manquer
-à sa parole.
-
-Le matin de son départ, au moment de s'éloigner vers la ville, il lui
-dit, la tenant embrassée: «Va, je reviendrai sous-lieutenant, avec la
-croix.--Ah! mon Guilhem, lui répondit-elle (avec un accent si sincère
-qu'elle en fut dupe elle-même sur le moment), si tu te faisais tuer à la
-guerre, je te jure que je me ferais religieuse!» Il eut un
-tressaillement: c'était la promesse inespérée! Dans un élan de tendresse
-profonde, il lui ferma les paupières d'un long baiser... C'était scellé!
-Ils étaient mari et femme. On s'écrirait toutes les semaines.--La
-vérité, c'est qu'Yvaine l'avait entrevu en uniforme d'officier, ce qui
-l'avait transportée. Ils se séparèrent, les yeux en pleurs, n'ayant l'un
-de l'autre qu'une petite photographie, tirée par un artiste de passage,
-au prix d'un franc.
-
-Guilhem fut incorporé dans les chasseurs d'Afrique et dirigé sur la
-province d'Alger.
-
- *
-
- * *
-
-Les premières lettres furent pour tous deux une joie charmante, presque
-aussi douce que les premiers rendez-vous. L'éloignement avait rendu
-Guilhem, pour la jeune fille, une sorte de «chose défendue» dont on la
-privait, et qu'elle désirait par cela même.
-
-Puis, il y avait le devoir, maintenant qu'on s'était bien promis l'un à
-l'autre.
-
-En six mois, cependant, les pâlissements de l'absence altérèrent un peu
-la constance déjà longue d'Yvaine. Elle soupirait et s'ennuyait de cette
-monotonie, de cette solitude. Sa parole jurée lui pesait parfois comme
-une chaîne. Elle en était revenue à l'amitié. Ses lettres, sa seule
-distraction, demeuraient toutefois les mêmes, ayant pris le pli des
-phrases tendres. Celles de Guilhem témoignaient qu'il ne vivait de plus
-en plus que d'elle--et d'espoir. Mais quatre ans et demi encore!...
-Naïve, elle bâillait, parfois, en y songeant. Sur ces entrefaites, le
-père de Guilhem, le vieux garde Kerlis, mourut, laissant un pécule des
-plus modestes, que Guilhem plaça, par correspondance, pour jusqu'à son
-retour.
-
-Cette présence, qui avait gêné la mère et la fille, ayant disparu,
-celles-ci respirèrent plus à l'aise. La mère Blein, des plus accortes et
-jolie encore, devint de moeurs un peu libres.
-
-Si bien qu'un jour, moins de dix mois après le départ de Guilhem, il
-arriva comme si un absurde coup de vent eût passé tout à coup.
-
-Yvaine, en effet, par un soir de fête de village, s'en laissa dire par
-un jeune élève de marine, venu en congé, qui la séduisit à l'improviste
-et dut, après deux jours, la laisser seule.
-
-Elle comprit alors trop tard qu'elle avait commis, _en riant trop_,
-l'irréparable.--Allons, c'était fini! Que faire? S'étourdir? Elle sentit
-que la vie allait l'entraîner.
-
-Un mois après, à Rennes, elle avait un amant, qui l'installa, sans luxe
-d'ailleurs. Bientôt, devenue fille galante, elle mena l'existence de
-gros plaisirs qu'offre la province aux personnes désireuses de
-«s'amuser».
-
-Cependant, par une féminine bizarrerie, elle avait gardé, au fond du
-coeur, un faible pour le passé lointain qu'elle avait trahi si
-follement. Les lettres douces et réchauffantes qu'elle recevait toujours
-formaient un tel contraste avec le ton dont les «autres» lui
-parlaient!... Ne sachant d'elle que ce qu'elle lui en apprenait, le
-soldat continuait, là-bas, de la respecter et de la chérir. Il est des
-soupirs qui éclairent: elle l'appréciait davantage, à présent!... De
-sorte que, sans bien se rendre compte de ce qu'elle osait, elle lui
-répondait avec la candeur d'autrefois, qu'elle retrouvait en lui
-écrivant--lui laissant croire, par un jeu triste et pour gagner du
-temps, qu'elle était toujours celle qu'il avait connue.
-
-Se savoir aimée de vrai, cela lui faisait du bien. Comment y renoncer?
-Pourquoi le rendre si vite malheureux? Ne saurait-il pas toujours assez
-tôt? Elle devait s'efforcer de faire durer l'illusion de Guilhem jusqu'à
-la fin, s'il était possible. «Il a encore trois années!» se
-disait-elle;--et cela l'enhardissait. Et puis, elle ne pouvait s'en
-empêcher. C'était son seul et poignant bonheur.--«Tant mieux, s'il vient
-me tuer, quand il apprendra mon inconduite!... pensait-elle. Soyons
-_heureux_ d'ici là!»--Ce qui ne l'empêchait pas, lancée comme elle
-était, de continuer, dans les intervalles, son train de fille qui
-s'étourdit et se donne «du bon temps» avec les étudiants et les
-officiers.
-
-Tout à coup, plus de lettres. C'était la cinquième année, aux premiers
-mois seulement.
-
-Ce silence brusque la remplit d'une angoisse violente. Saurait-il?
-A-t-il appris? Elle en fut d'autant plus consternée qu'au moment où ce
-silence compta plusieurs semaines, elle se trouvait à l'hospice,
-officiellement soignée, pour un mal abominable, gagné au cours de sa vie
-joyeuse, et qui la défigurait. Voici ce qui s'était passé:
-
-Une fois incorporé dans son escadron, Guilhem, fort de son grave amour
-et sûr de sa fiancée, s'était bientôt fait remarquer comme soldat
-solide, studieux, exemplaire. Il lui semblait, chaque jour, qu'il
-gagnait Yvaine et leur bonheur futur. De là, sa conduite irréprochable.
-Ne vivant que des lettres qu'il recevait de France, et qui lui
-remplissaient le coeur, Yvaine était là, pour lui! L'absence la
-multipliait, sous le beau ciel oriental, et la mélancolie du désir l'y
-faisait apparaître encore plus charmante, plus délicieuse que dans les
-champs bretons. La joie, certaine pour lui, de l'avoir pour femme,--il
-l'éprouvait ainsi, d'avance, et chaque jour l'en rapprochait.
-
-Lorsqu'il passa maréchal des logis avec la médaille militaire, son fier
-contentement se doubla de l'écrire à sa digne et chère petite femme!...
-Ah! comme, en son être, les mots foi, patrie, honneur, foyer,
-conservaient toutes leurs vibrations virginales,--grâce à ce pur
-sentiment qu'il avait emporté du pays!... Au point d'inaltérable
-confiance où il était parvenu, Guilhem, en lisant les phrases où parfois
-un mot trouble eût dû l'étonner, faisait la demande et la réponse--et
-justifiait tout.
-
-Étant supposé qu'il eût soudainement appris de quelqu'un la réalité et
-qu'à force de preuves l'évidence eût fait chanceler sa foi, quel noir
-dégoût, quel poison, quelle horreur de vivre! Quel effondrement! Certes,
-celui qui lui eût fourni ces preuves, sous prétexte «d'être dans le
-vrai», n'eût-il pas été, dans son zèle aussi niais que maudissable, bien
-moins un ami qu'un meurtrier? Les braves lettres de son honnête et
-sainte petite Yvaine, n'était-ce pas pour lui le réel bonheur au milieu
-de cette séparation forcée, mais saturée d'espérance, qui était, au
-fond, la plus grande chance de sa vie? N'était-ce pas même le seul
-bonheur possible, entre eux, que cette ombre?
-
-En admettant que son numéro l'eût exempté du service et qu'il eût
-épousé, là-bas, son Yvaine, quelle différence! Après les ivresses
-brèves, lorsqu'il se serait aperçu de la futile, oisive, inconsistante,
-coquette et dangereuse nature de sa femme, que de pleurs secrets il eût
-versés, lui qui ne pouvait concevoir que sacré le foyer conjugal!...
-
-Quel ennui bientôt! quelle vieillesse redoutable! quelle solitude à
-deux, si toutefois une légèreté de sa femme n'eût pas amené quelque
-tragique dénouement!
-
-Eh bien! au lieu de ce résultat _positif_ du bonheur soi-disant réalisé,
-sa bonne étoile d'homme prédestiné à n'être que _réellement_ heureux
-l'avait comblé de ces quatre ans et demi de félicité sans nuage, faite
-d'espoir bien fondé, d'absence illusoire, de réconfortants souvenirs
-chaque jour revécus! Et cela grâce à la duplicité mêlée d'effroi, grâce,
-enfin, à la duplicité pardonnable de celle qu'il ne pouvait
-soupçonner!... _Pardonnable?_ avons-nous dit. Certes, comment, en effet,
-juger «coupables» ou «innocentes» ces sortes de natures?
-
-Autant prétendre les alouettes criminelles parce qu'elles ne peuvent
-résister au miroir!
-
-Et si l'on objecte que ce bonheur n'était que le fruit d'un mensonge,
-nous répondrons: cela prouve que, pour ceux qui en sont dignes, un Dieu
-fait toujours naître le bien du mal. D'ailleurs, dans ce bas monde, quel
-est le bonheur qui, au fond, ne tient pas à quelque mensonge?
-
-Une nuit, aux premiers mois de cette cinquième année, Guilhem fut
-réveillé par le clairon. C'était une révolte d'Arabes. Il sauta en
-selle; on chargea.
-
-L'escarmouche fut chaude; mais, moins d'une heure après, le mouvement
-séditieux était réprimé.
-
-Comme l'on revenait au campement, sous la clarté des étoiles, deux ou
-trois coups de feu lointains, attardés, retentirent; des balles
-sifflèrent--et, soudain, se glissant du milieu des alfas, entre les
-chevaux, une ombre passa. Sans doute quelque fuyard tenant à venger un
-mort.
-
-En effleurant le maréchal des logis, et comme celui-ci levait son sabre,
-l'Arabe étendit son flissah. De bas en haut, l'arme traversa la poitrine
-de Guilhem, qui s'inclina, mourant, sur l'encolure de son cheval,
-pendant que l'indigène disparaissait sous une étendue de dattiers, au
-long de la route.
-
-On l'étendit sur une civière; mais il fit signe de s'arrêter; il
-n'arriverait pas vivant. C'était fini.
-
-La pleine lune, au grand ciel africain, éclairait le groupe militaire.
-
-Le voyant, d'instants en instants, s'éteindre, tous ceux qui
-l'entouraient, l'estimaient et l'aimaient, sentaient leurs yeux se
-mouiller et le contemplaient, tête nue.
-
-Il tira de sa poitrine la petite photographie de la fiancée vénérée,
-qu'il ne devait plus revoir, _mais qui lui avait juré, s'il était tué à
-la guerre, de se consacrer à Dieu_.
-
-Puis, comme le réel bonheur ne peut se trouver, ici-bas, _qu'en
-soi-même_, et que, par miracle, sa foi l'avait protégé contre tout
-scandale extérieur, emportant ses nobles et pures croyances préservées,
-il fit le signe de la croix. Alors, le visage rayonnant d'une joie
-extatique, tranquille, nuptiale, et touchant de ses lèvres l'image de sa
-chère et sainte femme, il expira doucement, d'un air d'élu.
-
-
-
-
-LES FILLES DE MILTON
-
-
-La jeune fille, tout à coup, soulevant un peu les paupières, et sans
-qu'un autre mouvement dérangeât son attitude, regarda très fixement,
-avec des yeux pénétrés d'une douce et poignante mélancolie, puis d'une
-voix languissante:
-
---Ma mère, enfin, lorsqu'un homme devenu débile et d'un esprit fatigué,
-d'une intraitable humeur, n'est plus en état d'être utile aux siens ni à
-personne, lorsque sa sénile vanité dont la suffisance fait sourire les
-passants, paraît s'augmenter aux approches d'une seconde
-enfance,--est-ce donc une criminelle prière que de demander à Dieu... de
-lui faire miséricorde... jusqu'à le rappeler le plus tôt possible vers
-la lumière... vers la vie éternelle?
-
-La vieille femme, sans répondre, détourna la tête avec un frisson.
-
---C'est qu'en vérité me viennent des songeries... dangereuses! continua
-Déborah Milton, de cette même voix douce, claire et traînante, et que je
-me contiens mal de m'enfuir d'ici, parfois--pour bientôt revenir vous
-porter secours, ma mère! vous offrir du feu et du pain! Qu'importe le
-prix dont je les aurais payés!
-
---Tais-toi, Dieu le défend! Gagner le salut par la foi, dans l'épreuve,
-et ne murmurer jamais: voilà tout ce qu'il faut.
-
---Mais... j'ai vingt ans, moi! Tu l'oublies peut-être un peu, mère.
-
---Demain... tu auras mon âge. Tu verras... si tu y parviens.
-
---Ce soir n'est pas demain.
-
---Tais-toi.
-
-Un silence.
-
---Tu es belle. Tu épouseras quelque jeune seigneur... espère, ma fille.
-
-A cette parole, Déborah Milton se leva froidement et se tint debout,
-glacée et sévère.
-
---Un jeune seigneur! Ah! je ne veux pas rire entre ces murs couleur de
-sang! Quel d'entre eux voudrait pour femme de la fille d'un vieux rimeur
-sans pain, qui vota pour la mort de son roi? Je n'espère pas même... un
-pauvre ministre de Dieu... que le péril d'encourir la froideur du
-dernier des sujets de Charles II détournerait de ma main...
-
---Ton père a fait son devoir selon sa conscience!
-
---Les hommes austères devraient se passer d'enfants! murmura la jeune
-fille.
-
---Déborah!... tu es cruelle pour d'autres que pour lui!
-
---Oh! pardon, ma mère!
-
-Elle frappa de son poing léger la table nue.
-
---C'est qu'aussi, à la fin, c'est horrible, cela! Toujours des rêves!...
-des cieux!... des anges, des démons qui ressemblent à des formes de
-nuages! Le ton dont ils parlent tout harnachés de leurs grelots de rimes
-sonores, fait douter de la réalité qu'ils représentent: elle se tait,
-l'agissante réalité. C'était bien la peine de devenir aveugle, pour voir
-au fond de l'obscurité éternelle passer tant de creux fantômes. La foi
-se nie dans une phrase trop bien cadencée, et qui attire l'attention sur
-elle en détournant l'esprit de ce qu'elle énonce. On dit: «Je crois!» et
-c'est fini. Peindre le ciel et l'enfer! Et le Paradis terrestre! Et
-l'histoire de l'infortuné couple d'êtres dont nous descendons tous! O
-tintement insupportable de mots vides! Creux travail! Et il faut, nous,
-ma soeur et moi, s'atteler à la besogne! écrire, muettes, ces
-divagations déraisonnables! Attendre, des fois, une heure, des vers
-qu'il faut souvent raturer... Et quand nous dormons sur le papier, nous
-réveiller à jeun, parfois,--et faire aller la plume... et toujours et
-encore mettre du noir sur du blanc... et jeter là dedans notre jeunesse
-annulée... alors qu'il y a là-bas, dans Londres, de bons abris, des
-tables bien servies et de beaux jeunes hommes,--qui vous feraient un
-accueil charmant!
-
-Elle se tut.
-
---Mauvaises pensées! Résigne-toi!
-
---Des mots! Tu as faim, j'ai faim!... Voilà la vérité.
-
---Lui aussi a faim et ne se plaint pas, et de plus il souffre de vous
-savoir dans une détresse dont il est la cause.
-
---Allons! Deux choses le nourrissent: l'orgueil et la foi. Les poètes
-sont des êtres qui prennent une distraction pour but, au mépris des
-leurs et des peines qu'ils font supporter à ce qui les entoure. Rien ne
-les atteint! ils sont au fond de leurs rêves! O vanité! Dire qu'il
-s'imagine que ce «Paradis perdu» dominera les mémoires dans la
-Postérité! Dérision! Le libraire n'en donnera pas ce qu'a coûté le
-papier,--qu'il préfère même à notre pain. Bientôt nous serons en
-haillons; mais il est aveugle, et c'est de ses rimes, non de ses filles,
-qu'il est fier!... Et bourru jusqu'à nous battre! Non: c'est trop, je
-n'obéirai plus!
-
---Que veux-tu qu'il fasse?
-
---Ne plus être! Alors on pourrait changer de nom, s'expatrier, vivre! Ma
-soeur est jolie, et je suis belle. Eh bien, après?
-
---Et ton honneur, enfant! comme tu en parles!
-
---L'honneur des filles d'un vieux régicide?... D'un homme qui a
-participé à tuer celui qui seul donne un sens à ce mot,--l'honneur! Tu
-plaisantes, ma mère. Nous avons droit à l'honnêteté, voilà tout... On
-hérite de tout, bon ou mauvais, de ceux qui nous engendrent... Nous
-ferions pitié de prononcer ce mot: «notre honneur», devant ceux qui ont
-qualité pour estimer et au jugement desquels seulement on doit tenir.
-
---Tu parles comme il parlerait, s'il pensait comme toi. Mais il est des
-hommes qui souriraient de ce que tu dis.
-
---Eux-mêmes ne sauraient être que des menteurs: ce qui me dispenserait
-d'essayer de les convaincre, de souffrir de leur blâme ou d'être fière
-de leurs éloges. On les regarde, ils sont annulés,--et c'est fini.
-
---J'ai l'idée que nous pourrions peut-être emprunter quelque argent, si
-peu que ce soit, de M. Lindson. Nous ne lui avons rien demandé, jamais,
-à celui-là.
-
---Oui, je crois qu'il cherche à ne plus nous connaître, et qu'il n'ose
-pas être assez lâche, sans quelque motif. Il nous prêterait, sûr de
-n'être pas remboursé, et s'en autoriserait pour ne plus nous voir. Tu as
-raison. Veux-tu que j'aille, seule ou avec toi? Ne plus nous
-reconnaître! Il achèterait bien ce droit-là... deux écus, je pense.
-
-La vieille, regardant par la fenêtre:
-
---Voilà, justement, M. Lindson;--on pourrait.
-
---J'y vais.
-
-Rentre Emma, apportant du bois mort, un lourd fagot.
-
---Là!
-
-Emma Milton courut à la huche, l'ouvrit, fureta derrière les assiettes
-de terre, et la referma, frappant les deux battants avec violence.
-
---Comment? Rien?... Où est le pain?
-
-Silence.
-
---...
-
---Ta soeur est allée chercher quelque chose...
-
---Ah! Est-ce que le libraire a donné?
-
---Non, c'est M. Lindson auquel elle est allée emprunter.
-
---Oui: mais ce n'est pas sûr qu'il donne.
-
-Rentre Déborah.
-
---Deux shillings!
-
-La vieille se cache la figure.
-
-Après un instant:
-
---C'est Dieu qui nous les donne: remercions-le de sa miséricorde et
-résignons-nous: il nous en donnera d'autres demain.
-
---C'est presque une aumône, dit Emma.
-
---Non, dit Déborah, c'est moins... je te dirai cela.
-
---Donne toujours, je cours chercher à manger.
-
-Elle sort.
-
- * * * * *
-
-Milton parut.
-
-Le vieillard tâtait les murs du bout de sa canne. Son visage aux lignes
-sévères, blêmi par les chagrins, son vaste front aux trois rides longues
-et droites, ses yeux fixes et sans lumière, la noblesse mystique du tour
-de son visage, ses grands cheveux aux longues mèches blanches partagées
-au milieu... Un vieux pourpoint de velours marron et des chausses de
-même,--et son grand col d'un blanc sali, noué par deux glands, ses
-souliers à boucles et son chapeau puritain datant des jours de
-Cromwell...
-
-Il entra.
-
---Vous êtes là, n'est-ce pas? dit-il.
-
-On ne lui répondit pas, tout d'abord.
-
---Oui, mon ami, dit la vieille femme.
-
-Déborah eut un mouvement d'épaules, Emma sourit.
-
---Voici, mais écrivez lisiblement, ou je... Surtout ne changez pas les
-mots qui me sont venus,--et n'interrompez pas, si je ne m'arrête... Vous
-avez la manie de me souffler des mots qui me semblent justes, quand vous
-me les dites, parce qu'ils m'étonnent..., et qui sonnent creux lorsque
-vous relisez!... Le mot qui ne semble pas juste, isolément, est souvent
-le plus exact, s'il vient d'ensemble: car il n'y a pas de mots, en
-réalité: le seul poète est celui qui ne peut qu'aboyer magnifiquement sa
-pensée... la rugir parfois,--la tonner souvent... Mais on ne l'entend
-jamais que dans des rafales... Tant pis pour ceux qui n'entendent pas la
-langue du pays d'où souffle en mes vers le vent de l'éternité...
-
-«... Et pour donner à démarquer le ronronnement du vers, les images, les
-expressions, les tours d'intelligence, le mouvement de la pensée,--cela
-se prend comme rien, sans le savoir! Et avec un peu de main, on ne copie
-pas, on singe. On fait servir cela à n'importe quelle niaiserie... qui
-passera oubliée, mais qui, aujourd'hui, empêche l'attention sur l'oeuvre
-d'où procède cette bulle vide... et seule payée,--car le monde creux ne
-paie et n'estime que le vide... Qu'importe! la pensée seule vivra: les
-mots changent et se démodent vite; la pensée seule vivra,--car au fond
-des choses il n'y a ni mots ni phrases, ni rien autre chose que ce qui
-anime ces voiles! La pensée seule apparaîtra... l'impression de l'oeuvre
-seule restera!... Entre ces prétendus poètes, je suis comme un vivant
-parmi les morts, un homme parmi des singes, un lion dévoré par des rats.
-Jésus-Christ m'a montré la route: je sais comment les hommes accueillent
-un Dieu. J'aurai le sort des prophètes. Je me résigne à ce que l'homme
-se moque, à mon sujet, de ma pauvreté... Car si j'étais riche,--ah! quel
-grand poète ils me trouveraient, l'émule, au moins, de M. Tom Craik,
-l'auteur des... l'immortel nom m'échappe...
-
-«Allons! Comme j'ai mal à l'estomac, mon Dieu! Mais, c'est peut-être un
-peu--la faim? Allons, ce n'est rien. D'ailleurs, vous devez être à jeun,
-mes filles, vous aussi? Car, si je me rappelle, il n'y a plus rien?
-Donc, rendons gloire à Dieu. Les saints ont peu mangé... Ce ridicule est
-moins pénible que l'indigestion de ceux dont l'espièglerie misérable
-nous vole le nécessaire... Écrivez. Pourquoi ne dites-vous rien?
-Êtes-vous là seulement?
-
-«Nous les plaignons d'avoir été assez bêtes pour se donner un mauvais
-estomac à force de rire de notre jeûne: chacun son lot: ce sont des gens
-qui ne trouvent rien de plus doux à leur être ni de plus divertissant
-que d'escamoter le pain de leurs frères,--pour ricaner de les voir
-maigrir, faute d'aliments. Ils n'oublient qu'une chose, c'est qu'il est
-aussi ridicule de mourir d'indigestion que de faim, d'embonpoint que de
-maigreur,--et qu'ils mourront sans rire, même de nous.
-
-«Ma fille, tiens, je t'en prie, je t'en supplie,--ne me fais pas parler
-davantage d'autre chose que de... Obéis-moi! Je suis ton père! tiens, me
-voici à tes genoux!
-
---Mon père! voyez quelle exaltation! Ce que vous faites est-il
-raisonnable? Devant un pareil acte, comment penser que vous jouissez du
-bon sens nécessaire pour dicter des choses lisibles, comme du temps où
-vous écriviez?... Croyez-vous! C'est dans l'intérêt de votre gloire que
-nous vous supplions de vous mettre au lit, de vous reposer.
-
---Ah! cruelle enfant! Sois... non, je ne veux pas maudire personne, pas
-même celle qui... Sache que c'est le souffle de Dieu! O murmures du
-souffle de Dieu! O misère de l'humilité divine! Il faut le bon vouloir
-de ces péronnelles pour qu'on entende murmurer en des vers le souffle de
-Dieu!... Vois, vieillard, comme ton oeuvre...
-
-Les filles n'étaient pas toujours rebelles à l'irascible vieillard.
-
-Alors, à tâtons, dans l'obscurité, il atteignit le dossier d'un siège,
-auprès de la table, s'assit, s'accouda, fermant les paupières.
-
-... Et voici que la voix de Milton, lente et sublime... Il disait:
-
-«Salut, lumière sacrée, fille du ciel née la première...»
-
-Et ce fut un texte inconnu des générations.
-
-C'était une éruption d'images où des pensées se symbolisaient en grands
-éclairs,--et la voix oublieuse de l'heure de la nuit sonnait, vibrante,
-profonde, mélodieuse! Un ange passa dans l'inspiration, car il semblait
-que l'on distinguât des frémissements d'ailes dans les mots sacrés qu'il
-proférait. Et les cimes des arbres de l'Eden s'illuminaient d'aurores
-perdues, et le chant matinal d'Ève, priant auprès des premières
-fontaines, devant l'Adam candide et grave, qui adorait, en silence,--et
-les reflets bleus du dragon s'enroulant autour de l'arbre défendu, et
-l'impression de la première tentatrice de notre race,--oh! cela chantait
-dans la transfiguration du vieux voyant...
-
-A ces accents dont le souffle venait d'au delà de la terre, les trois
-femmes, en des toilettes de nuit, dans le désordre du premier sommeil
-quitté, l'une tenant une lampe qu'elles protégeaient de leurs mains
-contre le vent des ténèbres, apparurent aux portes de la salle où, dans
-la solitude et les grandes ombres, parlait le voyant des choses divines.
-
-Les tiroirs.
-
-La table.
-
-A voix basse:
-
---Pas de papier! Quelle plume!... Elle n'a plus qu'un bec!
-
---Mon père, nous sommes là! Nous cherchons à écrire, mais vous allez
-trop vite... et l'on ne peut suivre... Ce que vous dites a l'air très
-bon, cette fois, je dois l'avouer... Si vous voulez bien recommencer,
-sans vous emporter ainsi, et parler lentement... peut-être...
-
-Après un grand silence et un grand frisson, Milton répondit à voix
-basse, avec un soupir:
-
---Ah! il est trop tard, j'ai oublié.
-
-
-
-
-ENTRE L'ANCIEN ET LE NOUVEAU
-
-
-LE DUC, _seul_.--Oublié déjà des hommes, gît, maintenant, en poussière,
-à l'ombre de la Croix, le royal banni, dans le caveau deux fois funèbre
-de Goritz. Là repose un homme qui a souffert et qui, sans une tache de
-sang sur ses mains, jointes en son symbolique linceul, a comparu, sacré
-seulement par l'agonie douloureuse et par la Mort, dans la lumière
-divine. Son noble suaire, il le préféra, pour garder pure sa parole, au
-souverain manteau de ses devanciers. Il dort, béni de ses serviteurs, en
-cette commune foi que n'ont troublée ni les épreuves, ni les années, ni
-la tombe, ni l'exil. C'est bien. Dormez, sire. Gloire à Dieu!
-
-LE CHEVALIER, _entrant_.--Bonsoir, Monsieur le duc.--Encore cette
-mélancolie?
-
-LE DUC.--Elle me surprend moi-même, car voici déjà très longtemps que le
-roi est mort.
-
-LE CHEVALIER.--Ah! tout ce que vous voudrez; mais nous sommes jeunes!...
-Entre nous, vivent les habits de deuil qui font ressortir la joie d'un
-beau souper tout en lumière, sous les candélabres vermeils!... soupers
-d'un régent enfin légitime. J'aimais le roi: j'ai pleuré sa noble mort.
-Mais... il est mort. Voyez comme les Champs-Élysées sont beaux, ce soir!
-A quand le luxe d'une cour spirituelle, intéressante, nouvelle?
-L'industrie en sera plus vaillante, les femmes plus rieuses, le
-numéraire plus fluide. Les lys refleuriront: en attendant Dieu n'empêche
-pas les roses, au contraire. Entre nous, j'estime que vous voilà sauvés.
-On respire. Nous pensons qu'en n'effarouchant point cette bourgeoisie,
-nous neutraliserons de niaises défiances. Affaire de trois ou de cinq
-ans. Deux législatures, et nous y sommes, sans autres coups de fusil.
-Plus tôt, peut-être. Ah! la bonne revision qu'a la Chambre! Maintenant
-on a le temps, l'or, la sincérité, l'hérédité. De plus, on est moderne,
-donc possible. Entre nous on ressemblait, jusqu'à ce jour, à ces
-derviches tourneurs qui s'entraînent sur un air mystérieux, suranné,
-monotone. Le chef disparaît, la sarabande s'arrête et se retourne
-apercevant la foule qui contemplait, en souriant, depuis un demi-siècle,
-ce spectacle que nous lui donnions gratis.
-
-«Nous voici bien réveillés et prêts à l'action; notre étoile sort,
-enfin, des nuages; Allons! ne nous attardons pas en vaines doléances qui
-ne ressusciteraient personne! Vivons avec les vivants. Après le droit
-divin, le droit humain. Cinq dynasties ont passé; salut à la
-sixième!--Depuis dix siècles nous avons fait succéder au cri de deuil le
-cri d'espérance:--Vive donc le roi! seulement, le roi raisonnable d'une
-vraie république, puissante et brillante! Pourquoi ce front soucieux?
-
-LE DUC.--Que de plus dispos que moi demeurent dans la mêlée!
-
-LE CHEVALIER.--Plaît-il?
-
-LE DUC.--On laisse au soldat blessé le temps d'arrêt nécessaire pour
-qu'il recueille ses forces.
-
-LE CHEVALIER.--Il est des heures où resserrer seulement les rangs doit
-suffire à soutenir les blessés. Se désintéresser du combat dans ces
-instants, c'est favoriser l'ennemi.--Duc, le devoir est de se rallier au
-prince nouveau.
-
-LE DUC.--Je pensais connaître mon devoir, avec preuves à l'appui.
-
-LE CHEVALIER.--Cependant, vous hésitez lorsqu'il s'agit de...
-restreindre la part du feu.
-
-LE DUC.--Que voulez-vous, Chevalier! Quelques-uns ne peuvent s'habituer
-en vingt-quatre heures, à tel nouveau régime d'esprit et de croyances,
-qui, étranger la veille, semble utile aujourd'hui, jusqu'à provoquer
-l'enthousiasme. Ce zèle nous inquiète plus qu'il ne nous rassure. Bien
-que nous inclinant avec déférence devant l'hérédité, le décret que
-plusieurs de nos mandataires ont dicté à Goritz ne nous persuade pas,
-d'emblée, que le récent principe enté sur l'ancien soit de vertu propre
-à restreindre bien sérieusement la... part du feu, comme vous dites.
-
-LE CHEVALIER.--Eh! ne serait-ce que d'un rien, la tâche en vaudrait la
-peine, ici.
-
-LE DUC.--Gardez cette sincère opinion pour le dessert de vos soupers.
-
-LE CHEVALIER.--La vôtre serait, alors?
-
-LE DUC.--Que l'ennemi même est moins à craindre qu'un douteux ami.
-
-LE CHEVALIER.--De quel droit médire ainsi d'un prince encore inconnu?
-
-LE DUC.--Inconnu? Jamais prince ne le fut tout à fait de ses partisans.
-Au surplus, je n'ai prétendu vous faire part que de l'impression d'une
-conscience plutôt anxieuse que malveillante.
-
-LE CHEVALIER.--Qu'elle se rassure! Il est des garanties d'intérêt et de
-nécessité; nos chefs les ont pesées, ayant acquis cette capacité,
-doublée par l'expérience, dont les résultats déjà...
-
-LE DUC.--... sont d'avoir conduit un roi de France au sépulcre après
-cinquante-trois ans d'exil.
-
-LE CHEVALIER.--Qui pouvait faire mieux?
-
-LE DUC.--Ou pis?
-
-LE CHEVALIER.--Ah! sortons d'abord de la République! Nous discuterons
-après!
-
-LE DUC.--On hésite, vous dis-je, à sortir, même de Charybde, lorsque
-c'est à seule condition de mettre le cap sur Scylla.
-
-LE CHEVALIER.--Quelles brusques réformes désirez-vous donc? Il est des
-transitions indispensables! Entre la lourde nuit et l'aurore, il y a le
-crépuscule!
-
-LE DUC.--Nous avons connu l'aurore et le jour,--et... il se fait tard.
-
-LE CHEVALIER.--Mais vous êtes,--nous sommes chrétiens! L'Espérance est
-le premier devoir des hommes de foi!...
-
-LE DUC.--Prenez garde.--La foi s'appuie sur... la tradition...
-
-LE CHEVALIER.--Ah! Monsieur le Duc, nul ne doit plus invoquer, ici, la
-tradition!--«_A quoi juger de l'arbre? A ses fruits._» Or, n'attendant
-même pas qu'il ait revêtu son feuillage pour le condamner, ne préjugeons
-pas, en téméraires, au nom (voulez-vous dire) de l'_espèce_ dont son
-germe serait pénétré,--car il se trouve, par un véritable miracle, _que
-l'espèce est double_ _désormais de cet arbre mystérieux_! Sa production
-future est donc tout à fait irrévélée. En supposant même que l'un des
-deux germes fût, hier, ainsi aveuglément condamnable, la vertu de
-l'autre, venant se greffer sur lui, le devoir devient, tout d'abord, de
-n'attendre que les meilleurs fruits de tous les deux, n'ayant pas
-l'expérience de leur avenir.--Souvenons-nous attentivement!--Est-ce un
-simple siège fleurdelisé d'or ou bien le trône de France que ce jeune
-homme, à la fois Orléans et Bourbon, est venu revendiquer à Frohsdorff,
-et, sujet soumis, demander à son roi? Strictement, le trône lui était
-transmissible sans cette grave, généreuse et humble démarche. S'il vous
-plaît de n'y constater qu'un acte d'adresse, il est permis de remarquer
-que cette adresse, loin d'être défendue, était salutaire pour tous. A
-présent, de quoi donc hérite, au profond de son être, l'héritier d'une
-dynastie sinon du principe vivant qui, seul, constitue le droit de cette
-dynastie? C'est là l'héritage dont monseigneur le Comte de Paris s'est
-fait, quand même, le légataire. Et le voici en possession. En présence
-du fait accompli nous ne devons plus voir, en lui, que le dauphin de
-France, _devenu_ absolument chef de nom et d'armes de la Maison même de
-l'Etat. Si vous commencez par manquer de confiance en lui, de quel
-exemple lui serez-vous?... De quel droit en attendrez-vous le salut?
-Triste gage de concorde offert à la nation que le spectacle, déjà, d'une
-hésitation pareille! Quels que soient les prétextes de votre réserve,
-oublieux vous-même de cette vertu dont le souverain sacré peut augmenter
-ou transfigurer, en son divin éclair, l'âme d'un prince, en supposant
-qu'il en soit besoin?... pourquoi mêler à tout hasard les vaines fumées
-du doute à la lumière de son avènement? Non. Le devoir est de se
-rappeler qu'un roi de France, au moment où il le devient, entend, tout à
-coup, l'auguste sens des vieilles paroles au nom desquelles, seulement,
-nous fléchissons le genou devant la majesté de leur élu!... Et que nulle
-douleur ne puisse nous égarer au point d'en douter jamais.
-
-LE DUC.--Casuiste, l'onction manque. Toutefois, il y a du vrai dans
-votre sagace homélie.
-
-LE CHEVALIER.--Il y a la confiance, quand même, dans le
-principe!...--Aidons le roi, vous dis-je. C'est déjà très heureux d'en
-avoir un de possible par le temps qui court.
-
-LE DUC.--Monsieur le chevalier,--nous sommes, entendez-vous, le respect,
-le devoir et le dévouement. Il ne s'agit que de nous les
-inspirer!...--Si nos convictions avaient pour base l'intérêt seul, nos
-sentiments seraient de même qualité que ceux du vulgaire; le respect ne
-serait qu'une attitude; le devoir, qu'une conviction; le dévouement,
-qu'un feu de paille. Or, nous sommes des hommes de foi, ne suivant que
-des hommes de foi. Notre valeur politique, notre militante influence,
-notre bonne disposition constante dépendent, nous le disons toujours,
-des vues, des croyances et de la conduite morale de qui tient l'autorité
-dans notre pays.--Au premier ordre, nous saurons bien ce que... nous
-aurons à faire.
-
-LE CHEVALIER.--Ce que nous aurons à faire? Obéir!
-
-LE DUC.--Un instant.--Avant d'être royaliste, je suis chrétien.
-
-LE CHEVALIER.--Avant d'être chrétien, je suis homme!
-
-LE DUC.--Alors, soyez républicain: ce n'est pas la peine de changer.
-
-LE CHEVALIER.--Eh! Quel roi serait assez simple pour attenter au crédit
-de ce qui le sacre!... La Religion doit, seulement, s'éclairer _autour_
-du dogme: c'est l'arrière-pensée de tous! Que l'on en convienne oui ou
-non, nous vivons dans un siècle de lumières.
-
-LE DUC.--Je suis de ces obscurantistes qui pensent que le christianisme
-n'a de leçons à recevoir de personne. Aucune épreuve--ni l'indifférence,
-ni les détresses,--ni les nuls soucis de ceux-là qui donnent la mesure
-de leurs âmes en un clignement d'oeil aussi vide que mensonger,--ne nous
-fera troquer jamais notre foi, ce droit d'aînesse, pour tous les plats
-de lentilles du Progrès.--Cette réserve bien établie, nous croyons à
-l'oeuvre de la délivrance, de clémence, de bien-être et d'équité que
-l'effort humain fonde, _providentiellement_, de jour en jour, et dont on
-déshonore l'esprit.
-
-LE CHEVALIER.--Mais nous sommes partisans de tous les nobles élans de
-l'intelligence, comme de toutes les sages libertés!...--Ah ça! vous
-n'espérez pourtant pas ressusciter le drapeau blanc, j'imagine?
-
-LE DUC.--Non. La bande blanche du drapeau tricolore ne flottera plus
-qu'à titre de souvenir sur les armées de France. Puisque le feu maître a
-poussé l'amour pour son royal étendard jusqu'à l'emporter avec lui dans
-la tombe et s'endormir dans ses plis, qui donc,--à moins d'être aveuglé,
-jusqu'à la démence, par une piété qui toucherait au sacrilège,--oserait
-briser les planches funèbres, pour lui ravir ce linceul? En vérité,
-celui-là trouverait plus d'exécuteurs que de partisans. En quelles mains
-sacrées le grand drapeau d'autrefois pourrait-il briller encore,
-hélas!... Et si l'on songe à la droiture, à l'honneur, à l'intégrité
-qu'il enveloppe en sa blancheur sainte, quel réveil pourrait être plus
-digne de son inoubliable gloire qu'un tel sommeil?... Non, non.--Qu'il
-dorme,--à l'entour de Celui qui l'a porté!
-
-LE CHEVALIER.--Notre oriflamme a souvent changé de nuance, depuis cette
-journée de Rosebecque, où, pour la première fois, rouge avec ses fleurs
-de lys, il flamboya, tout à coup, sur sa lance d'or, dans la mêlée
-ardente, au grand soleil et décidant la victoire,--déployé par... par un
-chevalier d'alors, au-devant du jeune roi de France. Le principe qu'il
-comporte à travers les âges est donc, à vrai dire, indépendant de sa
-couleur... et il faut bien un drapeau à la patrie.
-
-LE DUC.--Oh! la patrie, vous le savez, et le drapeau qui en représente
-ou dirige le développement au fort de l'Humanité, sont deux choses
-distinctes, sinon pour l'étranger, du moins pour nous. Il est évident
-que s'il s'agit de défendre la commune mère, elle sait,--et nous lui
-prouverons encore,--que nous l'aimons assez pour lui sacrifier même nos
-préférences et que le premier venu d'entre ses drapeaux nous suffit, en
-ces instants-là, pour nous rallier tous à son symbole héroïque.
-
-«Mais si, entre nous seuls, il s'agit de sauvegarder la grandeur, la
-vitalité même de son être contre un esprit d'indifférence, d'hébétude,
-d'ironie vide et d'avilissement, à chacun selon sa conscience, alors le
-droit de faire prévaloir son emblème!... Qu'importe le nombre, le
-triomphe même ou la défaite à ceux qui _croient_ leur cause meilleure?
-Ceci ne les regarde plus. _Sursum corda!_ C'est l'affaire de Dieu.--Si
-donc le drapeau qui vous annonce est, réellement, un signe conciliateur,
-il sera vite jugé d'après les actes accomplis à son ombre. D'ici là,
-courtoise et mutuelle neutralité.
-
-LE CHEVALIER.--Sans nous, vous n'auriez plus pour symbole qu'une hampe
-nue. Pourquoi la garder veuve sous l'influence de vaines
-appréhensions?... Ne serait-ce pas, plutôt, que vous cédez, peut-être, à
-la décision troublée d'une étrangère?
-
-LE DUC.--Chevalier, les étrangers de la Maison de celle dont vous parlez
-accompagnent nos rois sur l'échafaud ou les suivent à l'exil durant
-toute une existence. Et lorsqu'elles n'ont connu de la majesté royale
-que les vêtements de deuil et que, pour prix d'un demi-siècle de
-courage, de foi, de grandeur et d'abnégation fidèle, il ne leur reste
-qu'un foyer désert et un tombeau, l'on est bien sévère si l'on trouve à
-reprendre sur leur compte.
-
-LE CHEVALIER.--La reine, voulais-je dire, a cédé elle-même, sans doute,
-à de trop fidèles partisans du roi défunt. Depuis quand les souverains
-ne doivent-ils pas oublier jusqu'aux ressentiments devant la Raison
-d'Etat? Leur devoir est de lui sacrifier jusqu'à leur douleur.
-
-LE DUC, _pensif_.--Oui, tombe remplie, château désert! Désert surtout,
-pour celle qui, maintenant seule, l'habite encore! Qui donc a-t-elle
-perdu? Un jour, autrefois! en Italie, où cette adolescente prédestinée
-vivait au milieu d'une cour brillante, on lui apprit que quelqu'un lui
-demandait sa main. Et lorsqu'on ajouta que ce futur fiancé, né sur les
-marches de l'un des plus grands trônes du monde, avait été chassé, tout
-enfant, du sol natal, et que cet enfant d'exil, jeune homme, était
-toujours proscrit, et que sa royale fortune était tout entière dans son
-coeur, dans sa foi, dans son âme,--et que des souvenirs terribles
-menaçaient encore celle qui recevrait de lui l'anneau nuptial--alors la
-jeune fille sourit et dit: «Je serai digne d'être sa compagne.» Ainsi se
-célébrèrent leurs noces lointaines.
-
-«Et depuis lors, ils vécurent ainsi, toujours les regards pleins de la
-nostalgie du pays perdu et fixés sur cette terre qu'ils croyaient avoir
-le droit d'habiter et qu'ils ne pouvaient jamais pressentir jusqu'au
-delà de l'horizon. Et cet homme qui avait le droit de considérer ce pays
-comme le sien, cette terre aimée comme la sienne, était condamné à ne
-les connaître que... d'après des récits! était frustré de cette patrie,
-devenue pour lui comme légendaire et que tous deux n'entrevoyaient que
-dans leurs rêves.
-
-«Et cependant, ce pays changeait. En 1848, une révolution; en 1852, une
-restauration impériale; en 1870, une défaite, la patrie sanglante, une
-révolution nouvelle...
-
-«Et cependant, toujours l'exil.
-
-«Elle voulut, du moins, que cet homme, dont ne voulait pas sa patrie,
-eût un foyer paisible, chrétien, noble, charitable et conjugal. Comme
-la jeune fille l'avait rêvé, elle fut la compagne douce,
-résignée,--toujours souriante, même au chevet mortel,--de ce banni! Et,
-au milieu de toutes ses tristesses, une tristesse plus poignante encore
-lui était réservée! A ce dernier représentant d'une si haute race elle
-n'eut même pas la joie de donner un héritier.
-
---Elle est pourtant quelque chose, cette femme! Elle est veuve d'un bon
-et loyal compagnon! Ce qui reste de lui et de son âme est sous ces
-voiles de deuil,--et n'est pas ailleurs!--Elle est celle qui était créée
-pour cette union. L'auréole qui se dégage de la mélancolie de son visage
-est le reflet de cette vie; et c'est dans ses yeux attristés que
-seulement nous pouvons avoir la sensation de toute cette longue
-épreuve.--Dans le souvenir de celui qui a disparu, elle est pour une
-moitié. Elle a été le double de cette âme, elle y a mêlé de la sienne.
-Elle est celle qui accepta tant d'effacement avec ce respect intime qui
-a su mettre un peu de joie au foyer proscrit.--A quel titre, de quel
-droit demander à présent à cette veuve douloureuse d'avoir en vue la
-raison d'Etat? Elle a bien gagné, pour prix de son amère journée, de se
-renfermer, vénérable, en sa douleur et de ne plus rien voir des choses
-extérieures ni des contingences humaines. Nous lui devons, tête nue en
-parlant d'elle, l'hommage respectueux et filial,--et nous n'avons
-d'autre droit que de lui prendre un peu de sa tristesse, si nous sommes
-dignes de la comprendre.
-
-LE CHEVALIER, _froid_.--L'excès de sentimentalisme n'est point de mise
-en politique sérieuse et moderne.--Nettifions. Vous quittez la partie au
-moment où toutes nos forces sont nécessaires.--Soit! Mais les Alcestes
-de nos jours sont, vous le savez, des esprits chagrins dont on se passe.
-Et lorsqu'ils se rallient, à leur tour, après l'action, on se souvient
-de leur hésitation initiale. Le tronc sera debout sans leur secours.
-
-LE DUC.--Les Alcestes vous répondent, au sujet du trône de France: Celui
-qui vient de mourir n'en voulait que l'honneur; si vous n'en voulez que
-le profit, vous ne régnerez pas. Car vous ne représenterez qu'une moitié
-de foi et qu'une demi-raison, ce dont la nation est un peu fatiguée. La
-foule est indifférente, alors qu'en fait de prestige on ne lui offre que
-celui-là.
-
-LE CHEVALIER.--Duc, vous vous illusionnez: le souci de la lutte pour
-l'existence matérielle prime aujourd'hui tous les autres, aux yeux
-clairvoyants du peuple. Il lui subordonne même celui de sa
-pseudo-république; or, qui sommes-nous? _Ceux-là sous le régime desquels
-TOUS ont à gagner le plus._--Il ne s'agit que de le faire comprendre, et
-le reste s'ensuivra, d'une marche lente et sûre. La splendeur du
-résultat ne peut sortir que de tels commencements.--Prophète en retard,
-de trop grands sentiments, vous dis-je, ne sont plus de mode.
-
-LE DUC.--Je ne savais pas que viendrait un temps où, selon vous, il s'en
-trouverait de trop grands pour l'âme d'un roi de France... et des
-Français...--Les grands sentiments, chevalier! mais ils ne furent jamais
-à la mode! Ils furent toujours le partage exclusif d'un très petit
-nombre d'hommes, illustrés par l'envieux sarcasme des autres. De là
-l'Histoire, sans quoi nul n'eût pris la peine d'enregistrer des
-banalités. La niaiserie ni la froideur en vogue d'aucun siècle ne
-sauraient les empêcher jamais de se produire.
-
-«Le plaisant de notre entretien est que, si l'actuel roi de France
-l'était de fait et qu'il vous entendît lui prêter un esprit de réussite
-fondé sur de trop médiocres et trop subtils compromis, le _devoir de
-tous serait d'espérer, vraiment, que, de nous deux, ce serait vous qu'il
-désavouerait_.
-
-LE CHEVALIER, _pensif_.--Oui... vous êtes un courtisan... du Danube!
-
-LE DUC.--Je suis amer, mais salubre. Est-ce là tout ce que vous aviez à
-me dire?
-
-LE CHEVALIER.--Avant de nous quitter, au nom de ce sang que nous portons
-dans nos veines et qui durant de si longs siècles a toujours coulé, sans
-s'épargner jamais, pour une même cause, je vous révélerai ma pensée, à
-mon tour: elle flambe clair tout comme la vôtre.
-
-«Monsieur le Duc, votre âme, si elle est fermée à la clémence, n'est
-point de la taille de vos paroles. Vous êtes plus royaliste que ne le
-fut... qui de droit! Vous ne faites pas votre devoir; nous conclurons à
-l'épée, si vous voulez, mais écoutez d'abord ma pensée sincère, car vous
-parlez en juge, alors que tous ont besoin d'absolution, ici.--Tôt ou
-tard, à défaut de roi (si, par impossible, grâce à l'inaction des vôtres
-ou à leur tiédeur, nous ne parvenons pas, avant l'imminente guerre, à
-faire entendre raison à la foule française), à défaut, dis-je, de roi,
-votre conscience vous criera:--«Vous avez abandonné votre chef, votre
-légitime prince pour des scrupules de factions usées, passées et mortes;
-vous n'avez pas servi la cause qui, par vous et avec notre bonne
-volonté, pouvait devenir la meilleure et faire refluer la basse marée
-qui nous submerge.--Ce jeune roi, froid mais innocent, c'était à nous
-tous d'être son règne, sa révélation, ses grands hommes, la persuasion
-de la patrie, son éloquence devant ses adversaires. Il ne représentait
-que l'ensemble de nos efforts qu'il a, quand même, le droit,--le
-devoir!--d'attendre des derniers gentilshommes. Vous avez donc préféré
-la nuit noire et le néant de ces rêves irréalisables à l'unique étoile
-dont il fallait regarder la lumière: si elle s'obscurcit dans les cieux
-avant que la puissante nef ait reconnu sa route, ce sera grâce à vos
-yeux détournés de ce dernier rayon. Sous prétexte de regretter
-stérilement le mieux, vous vous êtes rendu responsable du pire.
-
-(_Un silence._)
-
-Est-ce au nom du passé familial que vous hésitez?... Sur ce terrain, qui
-donc sera sans tache ou sans défaillance, après tout? _Quis
-sustinebit?_... Et n'est-ce donc pas un fait notoire que le prince cesse
-où commence le roi?... Mais croyez donc en lui, pour qu'il croie en
-lui-même? Un prince en qui nul n'aurait foi, fût-il le plus cordial, le
-plus généreux et le plus brave des êtres, victime de ce doute
-environnant, deviendrait fatalement inutile à tous et à lui-même. Qui
-doute de l'avenir le rend quand même douteux. Le soupçon diminue, la
-confiance grandit celui qui sait l'inspirer. Il s'augmente de la foi que
-l'on a en lui. Celui que tous croient le plus digne, ah! de gré ou de
-force,--malgré lui-même, finit tôt ou tard par mériter cette confiance,
-à moins d'être un simple scélérat.--Si vous lui refusez ce crédit, vous
-êtes coupable de ce que pourra lui mal conseiller votre abandon. Quoi!
-vous l'amoindrissez de toutes les forces qu'il puiserait en votre foi
-et, par vos soupçons dont l'obscure énergie le hante et l'affaiblit au
-plus intime de son être, _vous l'empêchez vous-même d'être celui que
-vous voudriez qu'il fût_!... Est-ce afin de lui reprocher un jour?...
-
-«Non, je l'espère. Mais puisque vous êtes un homme de traditions et de
-hautes croyances, puisque vous ne voulez que du droit divin et ne vous
-fier qu'à celui-là, comment osez-vous déclarer d'avance que
-l'incontestable représentant de ce droit, investi selon l'ordre
-d'hérédité, de rang suprême, NE SERA PAS pénétré de cette grâce
-supérieure que Dieu ne saurait refuser à ceux qu'il a faits ses élus? Ce
-Dieu, pour vous convaincre, avait-il à le doter de cette onction avant
-l'heure?... Chrétien, chrétien, vous ne pouvez sans blasphémer,
-entendez-vous, AFFIRMER _que celui-là_ SERA _privé de cette grâce qui
-tient, selon vous, de Dieu même, son investiture_.
-
-Le roi n'a pas à déclarer ce qu'il fera, n'a pas à livrer ses projets à
-l'appréciation de l'ennemi. Est-ce qu'un général, digne de conduire une
-armée, sait exactement lui-même, la veille du combat, ce que les
-brusques et inconnus mouvements de l'adversaire lui dicteront demain sur
-le champ de bataille?... Non seulement on n'a pas à répondre, mais il
-est impossible de répondre. Cependant, je ne dois point manquer à la
-déférence profonde que tous doivent à votre pensée noble et fidèle.
-Encore sous le poids d'un demi-siècle d'amertumes, si vous ne vous
-reprenez pas aisément à l'Espérance, nul ne saurait avoir, sans déroger,
-le triste courage de vous reprocher quelque inquiétude. Aussi sombre que
-soit votre mélancolie, vous ne compromettrez jamais, par le désaveu,
-l'éternelle cause royale, nous ne l'ignorons pas. Vous vous dites que,
-puisque le vieux signe de ralliement ne flottera plus devant nos yeux,
-il serait plus conforme à votre douleur de vous tenir quelque temps à
-l'écart en esprit d'un deuil légitime. Dédaigneux de tout blâme, vous
-trouvez loisible, en conscience, de considérer comme un devoir de vous
-récuser, vous et les vôtres.
-
-«Eh bien, je l'admettrais moi-même! Oui, je pourrais admettre cette
-fidélité d'outre-tombe, si le nouvel élu, triomphant, n'avait aucun
-besoin de vos services. Il n'aurait rien à vous demander, vous rien à
-recevoir de lui.
-
-«Mais voici qu'il est en exil! Voici que notre cause semble vaincue,
-perdue au dire d'un grand nombre. Comment donc fuirez-vous le champ de
-bataille? Pouvez-vous être de ceux-là qui abandonnent leurs alliés à
-l'heure des défaites? Non, je refuse de le penser. Il ne vous plaira pas
-qu'on vous soupçonne de ceci! Plus le triomphe semble lointain, la
-victoire malaisée, plus vous devez accompagner de voeux ostensibles,
-d'une action militante, efficace, opiniâtre, celui qui représente... ce
-qui reste de cette cause. Si vous n'avez pas encore d'élan vers lui, il
-sait que, les premiers, vous en souffrez, et que, tôt ou tard, les
-coeurs battront à l'unisson! Réveillez-vous! Et que ce soit l'heure de
-l'adhésion profonde, oublieuse à jamais, unie à toujours.
-
-_Sursum corda!_
-
-(_Un silence._)
-
---Mon cher duc, voici des paroles bien sérieuses. Je suis d'avis de
-briser là, sans autre cérémonie qu'un muet serrement de main. Quand vous
-aurez dominé votre excessif découragement, venez à nous. Venez. Vous
-êtes attendu. Il est de radieuses princesses qui vous accueilleront,
-d'abord, peut-être, d'une moue sévère, mais elle s'éclaircira bientôt
-d'un sourire! Il est d'intrépides princes dont la froideur brillante ne
-tiendra pas plus aux réchauffants rayons de votre sincère confiance que
-la neige au soleil, sur les monts altiers. De cet ensemble de
-rayonnements jailliront des prismes de lumières aux couleurs
-victorieuses. Venez! avec la moitié seulement de ce dévouement dont nous
-avons souffert pour le roi défunt, aujourd'hui l'on soulèverait des
-montagnes... Laissons-nous donc aller à la loyauté de la nouvelle
-espérance! Si vous êtes austère, à votre guise! Et que Dieu nous garde
-tous, même les frivoles tels que moi!
-
-LE DUC, _s'inclinant_.--Adieu, Monsieur.
-
-(_Il s'éloigne._)
-
-LE CHEVALIER, _seul_.--Tour d'ivoire, va! ma foi, bonsoir. Ah! qui nous
-délivrera des gens sublimes!...
-
-Bien, je sais ce qu'il nous reste à décider, maintenant... du courage.
-
-(_Il frissonne un peu._)
-
-Tiens! il fait froid ce soir!
-
-(_Il fait signe à une voiture qui passe._)
-
-Ancienne place Royale!
-
-(_Le cocher murmure quelques mots indistincts pendant que le chevalier
-entre dans la voiture._)
-
-Oui, mon ami, place Royale! C'est un peu loin... mais nous y arriverons
-tout de même!
-
-
-
-
-FRAGMENT DE ROMAN
-
-
-Madame,
-
-Vous m'avez fait l'honneur de m'adresser quelques paroles. Une
-circonstance, que je viens vous apprendre, les a suivies.
-
-Ce soir, vous étiez debout, sur la grève. Devant le reflux. La nuit,
-très claire, me laissait vous apercevoir d'assez loin,--et, grâce à des
-yeux de sauvage (pardonnez un tel aveu), je distinguais, soyez assez
-bonne pour l'admirer, jusqu'aux roses que vous teniez, d'une main
-distraite, le long de votre robe de deuil.
-
-Vous écoutiez tout ce bruit.
-
-N'imaginant pas d'ennui comparable au mien, à l'exception peut-être de
-celui que vous paraissez endurer, madame, je me disais, tout en faisant
-glisser du sable entre mes doigts pour me donner une contenance:
-
-Si le vent arrachait les roses et s'en allait les semer, là-bas, sur la
-ligne d'écume d'or, lumineuse, où se lève Vénus? Quelle distraction
-inespérée! Certes, j'irais battant les flots, vers Vénus, les reprendre,
-non sans quelque solennité, dans la lumière et l'écume.
-
-Au retour, il est vrai, je ne trouverais, sans doute, âme qui vive.
-Cette dame serait rentrée dans la ville, car il est tard;--et, seul,
-déconcerté, ruisselant, pareil à ces innocents, de race immortelle, qui
-veulent toujours faire les empressés, je serai là, debout sur les
-rochers, dans la nuit, tenant à la main les roses vaines.
-
-Aussi, ajoutai-je après réflexions suffisantes, préférons, en homme
-sérieux, quelques flacons de champagne à quelques gorgées d'océan. Les
-roses sont des fleurs convenues: elles me seraient indifférentes sans
-leur beauté actuelle, qu'elles doivent, en grande partie, à la pâleur de
-la main qui jette son ombre sur elles: le vent est plus raisonnable que
-moi; quant aux rêves, il faudra que j'apprenne à fumer des cigarettes.
-
-Avant de continuer, madame, je dois au profond respect et à la grande
-sympathie que vous commandez, de vous dire que, partagé entre la crainte
-de paraître (mille pardons!) un homme «amoureux» (autant dire un
-bateleur) et la crainte de m'exprimer trop froidement, ce qui serait de
-l'inconvenance, je suis gêné dans le tour de cette lettre. En deux mots,
-j'ai formé, par égoïsme, le dessein d'essayer de vous distraire, avec
-votre assentiment: ce qui me rendrait le service de m'intéresser
-moi-même.--A quel titre? J'ai maintenu ce jourd'hui, dans l'onde,
-certain être vivant, qui est de vos amis, et je considère ma
-présentation par lui comme de qualité bien supérieure, à vos yeux, à
-toute autre. Aussi, comme il se secouait avec importance, après cela! Il
-avait l'air du Hollandais touchant terre après les sept années.
-
-Chose risible de se faire patronner par un indifférent, sous couleur de
-régularité! Sans compter qu'il arrive assez souvent que celui qui
-présente est moins connu que celui qui est présenté, car nous vivons
-dans le malentendu éternel. Entre esprits bien élevés, je trouve (et
-vous devez être un peu de cet avis, madame) que l'on n'est jamais mieux
-présenté que par soi-même... à moins de jouer de bonheur, comme moi.
-
-Ainsi, daignez lire avant de condamner. Je crains que Grimace,
-toutefois, avec cet esprit de précipitation qui paraît le distinguer, ne
-m'ait défini que sommairement; voici donc, en deux mots, qui je suis. Je
-m'appelle M. d'Anthas, René, premier prix d'excellence au lycée Henri
-IV, pour vous servir, madame. J'ai, de plus, l'habit noir le mieux coupé
-qui se puisse voir ici: c'est un cri général d'admiration au casino
-quand je le revêts. Mon maître d'hôtel est comme pétrifié de mon
-exactitude à régler les notes qu'il me présente, sans que j'élève la
-moindre observation sur sa filouterie insigne. Il tombe, à ce sujet,
-dans des rêveries sans fin.--Pour ce qui est de mon honorabilité, j'ai
-su déjouer, jusqu'à ce jour, la vigilance méticuleuse des hommes de loi.
-Signe particulier: je regarde peu le ciel, attendu que l'étoile dont je
-puis aimer la lumière n'apparaîtra que plus tard: son rayon est en
-marche vers le monde; mais si éloigné encore qu'il y a lieu de parier
-que son premier éclat ne brillera que sur des ruines.--D'ailleurs, j'ai
-bon appétit. Quand un monsieur veut me plaisanter, comme je suis très
-violent, je me bats tout de suite avec lui, et les trois quarts du temps
-j'ai la main des plus malheureuses. Je lis beaucoup.--Je dis rarement ce
-que je pense, préférant me taire, crainte de passer pour un
-original.--C'est tout. Vous voyez, madame, que je suis à peu près comme
-un autre.
-
-Je reviens, maintenant, à cette circonstance dont je vous parlais, et
-qui s'est présentée ce soir sur la grève pendant que vous faisiez à
-l'infini l'honneur d'y songer vaguement, en considérant l'un de ses
-phénomènes.
-
-Quelqu'un vous appela. Le vent de mer me porta votre nom.--Je crois que
-je le reconnus.--Vous vous êtes détournée; vos sourcils, votre air, vos
-yeux distraits, tenaient de la nuit. Vous avez regardé l'eau magnifique,
-et le lointain, comme à regret de les quitter; puis l'ombre, devant
-vous: là, tout ce tumulte s'éteignait dans les échos. «Quelle voix me
-continuera ceci?...» pensiez-vous. Et vous étiez oppressée...
-
-Le vent, éternel soupir aussi, passa autour de votre visage; puis il
-vint me frôler les cheveux et me toucher le front d'un souffle triste et
-sacré; j'eus l'impression du Destin.
-
-A ce moment, je crois que nos yeux se sont fermés: quand j'ai regardé la
-plage, vous n'étiez plus là: vous montiez sans doute, appuyée au bras de
-la personne qui vous avait appelée, les pavés qui mènent à l'auberge de
-hasard.
-
-Moi aussi, je suis rentré, alors. Et, depuis, je regarde les bougies
-brûler sur la table.
-
-J'ai l'obsession d'un projet.
-
-Je voudrais analyser le hasard de ce moment perdu; il me semble que je
-puis définir ce qu'il y a d'oublié, à votre insu, madame, dans le regard
-sans courage que vous avez jeté sur l'eau et sur la nuit; enfin, je suis
-presque persuadé que je saurais vous expliquer à vous-même ce qu'il y a
-de profond, de terrible même, dans le très vague soupir qui a gonflé, un
-instant, votre coeur et vous a fait brusquement fermer les yeux, comme
-si vous eussiez eu l'impression de la mort.
-
---Je désire, dis-je, fixer ce moment en écrivant sur sa nature un
-commentaire inattendu, et l'arrêter ainsi dans son vol vers le passé.
-
-Cependant, madame, puis-je prendre sur moi, sans m'être assuré, tout
-d'abord, de votre bon vouloir, de vous adresser pareille méditation?
-
-Si ce dessein vous déplaît, brûlez simplement cette lettre d'un coeur
-ami et pardonnez l'innocente attention d'un voyageur qui essayait de
-vous créer un passe-temps.
-
-Si, au contraire, vous pensez ainsi que moi sur ce point, madame, et si
-vous ne voyez rien d'excessif dans cette idée toute simple, nous
-supposerons le conte suivant (qui est, d'ailleurs, une réalité). Nous le
-supposerons, comme l'on met un loup de velours noir et un domino, dans
-certaines soirées de la saison d'hiver, en un mot, _par curiosité_.
-
-(De cette manière, nous aurons, l'une et l'autre, la liberté de parole
-qui sera si nécessaire, pour peu que vous poussiez la gracieuseté
-jusqu'à répondre, et vous prêter à ce jeu.)
-
-Voici la supposition:
-
-Vous êtes une reine persane;--je suis un prince lointain, que vos armées
-ont surpris et fait captif.
-
-Familier, je porte à la cheville votre bracelet d'argent.--Ce soir,
-comme vos femmes venaient d'allumer les flambeaux, vous m'avez fait un
-signe.
-
-J'ai dressé devant vous la grande plaque d'airain poli, votre miroir.
-Autour de lui sont entrelacées des branches d'ébène, sculptées de faces
-d'Esprits.
-
-Accoudé au sommet, sur le front le plus affreux, moi, je rêve aux arbres
-titaniens sur mes vallées, à mes chariots dispersés, à la lune, à la
-rébellion future.
-
-Vous, les coudes plongés dans les coussins, fatiguée et taciturne, et
-des pierreries éparses sur les peaux de lion à vos pieds, vous allez
-regarder et suivre au fond du miroir votre propre rêverie, pour tuer le
-temps.
-
-Les musiciens se sont tus dans le palais. Des lances brillent, derrière
-les tentures, défendant l'entrée de la salle.
-
-Le miroir est là, seul, violent, sincère, libre et magique! S'il vous
-ennuie, vous ferez un signe encore. Je le repousserai dans l'ombre et me
-recroiserai les bras.
-
-Recevez, madame, mes hommages les plus respectueux.
-
-RENÉ D'ANTHAS.
-
-
-
-
-FRAGMENTS INÉDITS
-
-
-
-
-ISABEAU DE BAVIÈRE
-
-
-La France était occupée au Nord par l'Anglais, qui menaçait de plus en
-plus d'en faire la conquête. Les villes de Bourg, de Calais, et autres
-encore, étaient tombées en son pouvoir. Les coffres du royaume étaient
-vides, malgré les trésors amassés par Philippe le Hardi, duc de
-Bourgogne, qui, après la fameuse bataille de Nicopolis, était venu
-enfouir d'immenses richesses au château de Vincennes; les dépenses des
-fêtes de la cour avaient tout épuisé.
-
-Pour faire face à ce désarroi de finances et au péril national de
-l'envahissement anglais, il y avait sur le trône un roi frappé de
-démence: Charles VI, fils de Charles V, dit le Sage. L'armée diminuait,
-n'ayant plus de solde suffisante. Les six mille archers bourguignons de
-Jean sans Peur avaient été licenciés.
-
-Ce que les déportements et le luxe des seigneurs n'engloutissaient pas
-était distribué aux couvents, car le libertinage des grands était doublé
-d'une dévotion inconcevable. Loin de songer à repousser l'ennemi, on
-songeait à vivre en liesse. Le peuple, taillable et corvéable à merci,
-était écrasé de tels impôts qu'il redevait encore avant d'avoir gagné sa
-stricte vie et que l'air respirable, la poussière d'un chemin soulevée
-par le passage d'un troupeau, étaient frappés d'un droit de péage. Tout
-n'était pour le serf que taille, alleux et chevances. Les factions les
-plus désastreuses pour le pays divisaient les gens de guerre et les
-capitaines du royaume.
-
-Tantôt c'était le duc Jean sans Peur, qui, ayant hérité de la haine
-paternelle de Philippe le Hardi contre les princes de l'Orléanais,
-croyait, de plus, avoir des motifs personnels de vengeance contre le duc
-Louis d'Orléans.
-
-Celui-ci ayant été distingué de la duchesse de Bourgogne, femme de Jean
-sans Peur, leur querelle devint terrible.
-
-Tantôt, c'était le connétable Bernard d'Armagnac qui, profitant de la
-folie du roi pour exercer une autorité sanglante et souveraine dans
-Paris, tenait la campagne contre Jean sans Peur.
-
-Le duc de Bourgogne, cependant, pouvait seul disputer aux Anglais la
-terre de France et les chasser. Il était populaire. Un jour, le danger
-devenant de plus en plus menaçant, il y eut une réconciliation apparente
-ayant pour mobile l'intérêt et le salut du pays, entre le duc et Louis
-d'Orléans. Ce fut une solennité. Le peuple criait: Montjoie!...
-Notre-Dame était pavoisée. La réconciliation dura quelques jours, mais
-sans amener de résultats pour nos armes. Car un nouveau malheur était
-arrivé. Le duc de Bourgogne, pareil aux autres princes, dans
-l'atmosphère que l'on respirait alors à Paris, s'était comme efféminé et
-amolli.
-
-En effet, l'ennemi le plus dangereux et le plus réel du royaume de
-France, ce n'était pas l'Anglais, qui devait être repoussé plus tard par
-Jeanne d'Arc, ce n'était pas la ruine du Trésor, ni les armées
-disséminées, ni les querelles entre les princes, ni la démence du
-roi!... L'ennemi, c'était la reine de France, une étrangère, Isabeau,
-fille d'Etienne II, duc de Bavière, femme de Charles VI, et qui avait
-été nommée régente depuis l'aliénation du roi.
-
-Isabeau de Bavière était née en l'an de grâce 1368.
-
-Elle était venue en France, à l'âge de quatorze ans, et avait épousé, le
-17 juillet 1385, ce déplorable monarque. Elle avait alors près de
-dix-huit ans.
-
-A partir de son avènement au trône, ce ne furent plus que carrousels,
-que fêtes, jeux, tournois, cours d'amour, duels, chasses et
-magnificences extraordinaires; l'adultère passait à l'état de mode
-insoucieuse; l'oubli de la patrie s'ensuivait. Le roi, sombre, ayant été
-brûlé grièvement dans un bal où le feu avait pris à son costume, vivait
-retiré, avec son connétable et quelques gens de guerre, entre autres
-Tanneguy du Châtel, qui n'était alors qu'un de ses écuyers et qui devait
-un jour s'illustrer par deux actions historiques des plus marquantes:
-l'enlèvement et le salut du dauphin Charles VII au milieu des flammes,
-lors de la journée des Ecorcheurs, et l'assassinat du duc de Bourgogne,
-qu'il dépêcha, de quatre coups de hache, dans une entrevue avec le
-dauphin.
-
-Isabeau de Bavière ne haïssait point l'Anglais; elle traita même avec
-lui, honteusement, en maintes occasions; sa seule politique était
-l'amour du plaisir, la soif des excès violents et inconnus.
-
-Les historiens sont d'accord sur sa beauté exceptionnelle.
-
-Rousse comme l'or brûlé, pâle avec un teint d'orage, douée d'une beauté
-languide et fatale dont les séductions attiraient comme le danger,
-Isabeau ne se refusa même pas d'employer encore les ressources des
-baumes et des philtres: elle avait en amour la science des courtisanes
-grecques et des impératrices romaines. C'était une grande ennuyée, une
-cruelle épuisée, incapable de supporter le poids de la couronne de
-France sur son voluptueux front, mais plutôt faite pour présider des
-cours d'amour au fond d'un château et pour donner à toute une province
-des modes merveilleuses.
-
-Svelte, elle excellait à monter les chevaux indomptés, intrépide à
-entrer dans sa capitale, au milieu du carnage des surprises nocturnes,
-bravant les arquebusades et l'incendie. Criminelle par nature, le crime
-lui seyait aussi bien que la queue de dragon aux sirènes. Avec ses
-amants, elle renforçait l'oubli que doit donner le baiser d'une femme,
-du sentiment de la mort prochaine que coûtait la possession de sa
-personne.
-
-Si le côté politique de son histoire est révoltant, comme on vient de le
-voir, le côté joyeux de sa vie n'est pas moins sombre. Mais les satans
-ont des attraits brûlants et dorés comme l'enfer. De là, les passions
-mortelles qu'elle suscita.
-
-Le vidame de Maulle, Louis d'Orléans, Jean sans Peur, Villiers de
-l'Isle-Adam, Lourdin de Saligny, le chevalier de Bois-Bourdon, et
-quelques autres plus ignorés, furent du nombre de ceux qu'elle aima;
-chacun d'eux eut une fin sinistre.
-
-Le vidame de Maulle mourut en exil, mis au ban du royaume.
-
-Louis d'Orléans fut assassiné, rue Barbette, par un chevalier
-d'aventures, Raoul d'Hocquetonville, qui lui fendit la tête d'un coup de
-masse d'armes.
-
-Jean sans Peur tomba, au pont de Montereau, sous la hache de Tanneguy du
-Châtel.
-
-Villiers de l'Isle-Adam, qui, pour elle, avait pris Paris en une nuit
-par un coup de maître sans autre exemple dans l'histoire, fut assassiné
-à Bruges dans une sédition populaire.
-
-Lourdin de Saligny fut poignardé en Flandre, où l'avait interné la
-jalousie du duc de Bourgogne.
-
-Le chevalier de Bois-Bourdon périt d'une manière très affreuse et tout à
-fait cruelle, comme on le verra tout à l'heure.
-
-Quelques traits de son histoire donneront une idée du caractère étrange
-de cette femme[12].
-
- [12] Au paragraphe suivant débute, sans variantes notables, le conte:
- _La reine Ysabeau_. OEuvres complètes, _Contes cruels_, tome II,
- _Mercure de France_.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Telle était cette jalouse créature que ses scandales et ses attraits ont
-illustrée, et dont l'histoire est écrite avec du sang et du feu.
-
- *
-
- * *
-
-L'un de ceux qui succédèrent au vidame de Maulle fut, comme nous l'avons
-dit, le chevalier de Bois-Bourdon.
-
-C'était un jeune seigneur des mieux faits de la cour. A vingt-trois ans,
-il était célèbre par ses triomphales fantaisies, tant de luxe que
-d'amours. Ses duels, toujours heureux, le faisaient admirer des pages,
-féliciter par les femmes et craindre de ses pairs. La reine, ayant
-remarqué ce jeune seigneur, le nomma gouverneur de Vincennes et s'y
-renferma avec lui.
-
-On se rappelle les circonstances particulières de l'événement arrivé au
-roi Charles VI, en traversant la forêt du Mans, où il avait été pris de
-démence. Un fantôme, en vêtements blancs (aposté peut-être par Isabeau
-dans le but de déterminer, par une crise superstitieuse, une insanité
-que ses philtres avaient préparée de longue main), un fantôme,
-disons-nous, lui était apparu brusquement, avait saisi la bride de son
-destrier, en criant: «Retourne, roi Charles, tu es trahi!» Ce qui,
-effectivement, avait jeté le roi dans un accès de folie furieuse. Ayant
-tiré son épée et mis à mal deux hommes de sa suite en criant:
-«trahison!» l'on fut obligé de s'en rendre maître par la force. Depuis
-lors, une sénilité hâtive l'avait accablé; il vivait, un peu hébété,
-dans son Louvre, en compagnie d'une demoiselle nommée Odette de
-Champdhiver, qui veillait sur la faiblesse du monarque et cherchait à le
-distraire, soit en inventant des jeux,--les cartes, par exemple,--soit
-en le charmant par ses chants et sa bonne grâce. De là, la liberté
-laissée à la reine.
-
-A cette époque, bien que la régence lui eût été dévolue avec
-l'assistance, toutefois, de son beau-frère Louis, duc d'Orléans, et de
-son cousin Jean, duc de Bourgogne, comte de Nevers, surnommé, comme il a
-été dit, _Jean sans Peur_, la guerre entre Isabeau de Bavière et le
-comte Bernard d'Armagnac, connétable de France et féal du roi, n'était
-pas ouvertement décidée. L'amour du chevalier de Bois-Bourdon fut la
-torche qui l'alluma.
-
-Un matin, en effet, comme le jeune chevalier revenait de Vincennes,
-joyeux et au galop, le sourire des joies éperdues aux lèvres, il croisa
-une petite troupe qu'il ne reconnut pas tout d'abord.
-
-C'était Charles VI, le connétable et plusieurs seigneurs et soldats de
-la cour de Paris. Le roi faisait une promenade.
-
-Soit étourderie, soit impertinence de rival, Bois-Bourdon ne revint
-point sur ses pas; il ne salua pas.
-
-Le comte d'Armagnac lui cria de faire halte. Il continua vers Paris.
-
---Arrêtez ce jeune homme! dit simplement le connétable à deux soldats et
-à son prévôt Tanneguy du Châtel.
-
-En entendant le galop des deux cavaliers derrière lui, Bourdon se
-détourna, fondit sur eux, désarçonna le premier, tua le second d'un coup
-d'épée, et, saluant le comte d'Armagnac, poussa l'insolence jusqu'à le
-défier lui-même.
-
-Le connétable était un homme de guerre des plus habiles aux maniements
-de toutes les armes; il sourit, mit pied à terre, sa masse à la main. A
-vingt pas du jeune homme, il s'arrêta:
-
---Rendez-vous, messire, dit-il.
-
-Un éclat de rire de Bois-Bourdon lui répondit.
-
-Mais ce rire ne s'acheva pas. La masse d'armes du comte d'Armagnac,
-lancée par lui comme la pierre d'une fronde, était venue frapper au
-front le cheval du jeune homme: le cheval, tué sur le coup, avait jeté
-son cavalier évanoui sur le chemin.
-
-On se saisit de Bois-Bourdon. On le fouilla. Une lettre de la reine fut
-trouvée entre son coeur et son pourpoint. Cette lettre, parfumée et
-tendre, produisit sur le roi Charles un effet terrible, malgré sa folie.
-
-Bois-Bourdon fut enfermé au Châtelet, mis à la question le soir même; il
-y mourut, sans rien avouer, courageusement, car il aimait la reine. On
-l'ensevelit dans un sac de cuir sur lequel fut écrite cette légende:
-«Laissez passer la justice du roi», et on le jeta à la Seine.--La lettre
-fut publiée à son de trompe dans Paris.
-
-Lorsque la reine apprit ce meurtre, et que c'était au comte d'Armagnac
-qu'elle devait cette aventure, comme elle était fidèle à ses fidèles,
-elle jura de venger la mort de son ami de la manière la plus horrible;
-et, comme on va le voir, elle tint parole.
-
- *
-
- * *
-
-Le connétable, connaissant à quelle sombre ennemie il avait affaire et
-profitant de la lueur de raison qu'avait eue le roi, fit immédiatement
-enlever Isabeau comme sa prisonnière et obtint de Charles VI un décret
-qui internait au château de Tours sa royale captive. Mais elle en fut
-bientôt enlevée par Jean sans Peur, qui la transporta à Troyes, où elle
-prit le titre de _reine par la grâce de Dieu_. Ce fut là qu'elle reçut
-un jour la visite d'un seigneur de l'Isle de France, le baron Jean de
-Villiers de l'Isle-Adam, gouverneur de Pontoise. C'était un jeune homme
-redoutable et qui, sous un aspect frivole, cachait un coeur d'acier.
-
-Sa ville, une nuit, avait été surprise par les Anglais. Il en avait
-fendu la porte à coups de hache pour que ses bourgeois pussent échapper
-à la tuerie. Lui-même, sautant à cheval et à moitié vêtu, s'était élancé
-vers la Touraine, cherchant des hommes d'armes pour revenir. Mais il ne
-put reprendre Pontoise et en massacrer la garnison anglaise que quelques
-mois après.
-
-Le connétable, en apprenant le coup de main inattendu des Anglais sur
-Pontoise, avait eu la mauvaise foi de dire que le baron de l'Isle-Adam
-avait dû vendre sa ville; et le soupçon de cette infamie avait, grâce à
-cette parole, plané sur lui, l'Isle-Adam.
-
-Armagnac, qui profitait de la faiblesse du roi pour publier les lettres
-de galanterie d'une femme et d'une reine, avait imaginé cette calomnie
-pour dissimuler sa propre conduite.
-
-Le fils du comte d'Armagnac qui a traité directement avec l'Anglais et
-vendu plusieurs villes, fut déshonoré historiquement par un procès à ce
-sujet, et le roi de France Charles VII porta publiquement, au contraire,
-le deuil de Villiers de l'Isle-Adam à la mort de ce maréchal.
-
-A cette époque, Villiers dédaigna de se défendre autrement que par les
-armes d'abord, et en reprenant sa ville ensuite. Il se rangea du parti
-de Jean sans Peur, qui était celui d'Isabeau, et jura «de ne point _se
-coucher dans un lit_ tant qu'il n'aurait point tracé avec son épée, sur
-la poitrine du connétable Bernard d'Armagnac, la croix rouge de
-Bourgogne.»
-
-Ce fut dans ces dispositions d'esprit qu'il vint à Troyes, près
-d'Isabeau de Bavière, encore en deuil de son cher cavalier mort pour
-elle.
-
-L'Isle-Adam, ébloui par l'éclat de cette beauté sans rivale, fondit sa
-vengeance et son amour dans un seul sentiment. Ce n'était pas un homme
-capable de perdre le temps en paroles;--son serment pouvait, à cet
-égard, le lui rendre affreusement difficile à garder tout à fait. Le
-soir de son arrivée à Troyes, au souper royal, il s'assura le concours
-de quelques amis, les sires de Chaville, d'Harcourt et de Chastelux,
-entre autres, réunit un millier de lances et marcha sur Paris,
-accompagné d'Isabeau elle-même, à cheval près de lui; la petite troupe
-se hâtait, dans le vent nocturne.
-
-Le comte d'Armagnac, à force d'exactions et de cruautés, s'était fait
-exécrer de la population; le fils du gardien de la porte Saint-Antoine,
-Perrinet Leclerc, qui avait été frappé de vingt et un coups de fourreau
-d'épée, par ses ordres (quoique bourgeois), ouvrit la porte des fossés à
-Villiers de l'Isle-Adam, sur un signal convenu.
-
-La reine et le grand baron, suivis des capitaines et de leurs soldats,
-entrèrent dans Paris. Et alors commença, aux cris de _vive Bourgogne!
-vive Isabeau!_ un massacre vengeur et formidable qui dura trois jours,
-aux lueurs des incendies.
-
-Villiers de l'Isle-Adam se précipita vers l'hôtel Saint-Pol, surprit la
-garnison, la dispersa, fit prisonnier le roi Charles VI, qu'il mit en
-lieu de sûreté; puis chercha le connétable qui se cachait.
-
-Il courut dans Paris avec ses cavaliers, mettant à prix la tête du comte
-d'Armagnac, et tuant ceux qui ne criaient pas: Vive la reine!
-
-L'Isle-Adam découvrit bientôt le connétable et, l'ayant blessé
-mortellement dans la lutte, exécuta son serment à la lettre. Il lui
-traça la croix de Bourgogne sur la poitrine d'un coup d'épée.
-
-Le lendemain, à l'arrivée de Jean sans Peur, l'Isle-Adam ayant été fait
-maréchal de France, et Paris étant pacifié, il y a lieu de penser que le
-baron obtint d'Isabeau la permission de se «mettre en ung lit».
-
-La reine eut bien des aventures galantes et inconnues. Celles-ci sont
-les principales.
-
-Elle fut surnommée «la grande gaupe» par tout le populaire. Elle avait
-donné à la France le dauphin Charles VII, qui grandissait. Cependant la
-beauté merveilleuse d'Isabeau ne subit aucune atteinte du temps pendant
-de longues années. Cette beauté survécut même à ses amours.
-
-Isabeau de Bavière mourut cependant presque abandonnée, vers l'âge de
-cinquante ans, et universellement méprisée.
-
-(_Septembre 1876._)
-
-
-
-
-TRENTE TÊTES SUR LA PLANCHE[13]
-
- [13] 14 octobre 1885.
-
-
-Au milieu des préoccupations de cette heure grave, au moment où les
-regards sont presque tous fixés sur les urnes électorales, il est
-certain que nous ne devons prendre sur nous de rappeler les faits
-suivants à l'attention publique qu'à simple titre de délassement
-d'esprit.
-
-Plusieurs journaux importants l'ont déclaré: s'il faut en croire les
-prévisions les plus compétentes, et d'après la nomenclature
-exceptionnelle des causes criminelles actuellement en instruction sur le
-territoire français, les assises de cet hiver nous ménagent, presque
-_sûrement_, une CINQUANTAINE de sentences capitales, sur trente
-desquelles, au bas mot, M. l'exécuteur, paraît-il, peut tabler haut la
-main. Presque toutes ces causes étant, en effet, d'une hideur peu
-commune, la mansuétude présidentielle se verra, cette fois, très
-probablement débordée par le cri de la vindicte sociale, et renoncera,
-tristement, à s'exercer sur cette collection de monstrueux condamnés.
-
-En ces conjonctures, quelles que soient nos plus immédiates inquiétudes,
-se pourrait-il bien qu'il parût, à nos lecteurs, hors de propos de leur
-soumettre quelques réflexions touchant ces exterminations prochaines?
-
-Alors, surtout, que nous nous proposons, non pas de gloser sur des
-débats à venir, mais seulement _sur un point_ oublié dans le cérémonial
-tragique du supplice de la guillotine.
-
-On ne saurait s'y prendre trop à l'avance, parce que ce genre de
-questions peut, d'ores et déjà, sembler d'un intérêt général.
-
-Plusieurs éminents journalistes vont réclamer, ces jours-ci, nous
-dit-on, le rétablissement des _marches de l'échafaud_.
-
-Nous l'avons, ailleurs, spécifié: l'instrument justicier[14] ne doit
-frapper un de nos semblables qu'au niveau des têtes de la foule, qu'à
-hauteur d'humanité. Le couteau-légal ne doit fonctionner que d'ensemble
-avec sa plate forme réglementaire, éliminée, depuis ces dernières
-années, _on ne sait par qui ni pourquoi, ni de quel droit_. Si la
-solennité des degrés de l'échafaud paraît d'une mise en scène surannée à
-quelques sceptiques en retard sur le véritable esprit des temps
-modernes, pourquoi ne trouvent-ils pas également démodées les robes
-rouges et les hermines de la cour d'assises? Comment tout le reste du
-cérémonial ne leur semble-t-il pas une pure fantasmagorie?
-
- [14] L'Instant de Dieu (_Derniers contes, Mercure, 1909_).
-
-On ne peut supprimer un anneau dans la chaîne des symboles de la Loi
-sans infirmer les autres et faire douter de leur sérieux. Or, tout le
-monde s'écoeure, depuis longtemps, des impressions de boucherie que
-cause cette guillotine absurdement embusquée au ras du sol et dont la
-sournoiserie triviale est aussi peu digne de la Loi que de la Nation.
-
-Cependant, l'on a regardé comme inopportune, paraît-il, la réclamation
-présentée à ce sujet par divers notables écrivains de la presse
-française,--et l'on a prétendu, même, _que cette question ne la
-regardait pas_.
-
-Nous ne voulons répondre à cette fin de non-recevoir que par l'exposé du
-raisonnement suivant[15], dont l'évidence est, à nos yeux, tout à fait
-indiscutable.
-
- [15] Développé dans le _Réalisme dans la peine de mort_ (_Chez les
- Passants_, Georges Crès, 1914; pp. 93, 94, 95 et 96.)
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Si donc la presse est, à ce point, prépondérante en ce qui, moralement,
-touche à l'application de la peine de mort, comment n'aurait-elle pas
-qualité pour se préoccuper du mode physique de l'application de cette
-peine! Il nous semble qu'elle a le droit d'être écoutée, ici, attendu
-qu'elle peut, ici du moins, conclure en connaissance d'une cause qu'elle
-eut souvent le loisir d'étudier de près.
-
-C'est pourquoi, si les marches de l'échafaud sont jugées _convenables_
-par la presse, c'est qu'au fond l'opinion publique, aussi, les juge
-_convenables_, pour ne pas dire plus: et que, par conséquent, cette
-revendication doit être prise au sérieux, quand la presse vient à la
-formuler.
-
-Si donc trente têtes humaines,--ou davantage,--doivent être tranchées,
-cet hiver, sur le sol français, quelque coupables que soient ces têtes,
-nous pensons qu'elles ont droit à tomber à hauteur d'hommes et non pas à
-hauteur de pourceaux.
-
-Quelque _positif_ que puisse être le raisonnement,--si, toutefois, il y
-eut raisonnement,--en vertu duquel tel ou tel personnage a pris sur lui
-de soustraire les marches légales de l'échafaud, nous prétendons que
-cette guillotine de basse-cour est choquante pour la Loi, pour la
-Nation, pour notre humanité.
-
-Oui, nous sommes certains d'exprimer le voeu de la majorité des esprits
-à ce sujet, et non celui de quelques anodins sceptiques. Au surplus, les
-nouvelles Chambres, au cours de la session prochaine, vont être
-définitivement saisies de cette motion, et nous n'hésitons pas à
-répondre d'une presque unanimité de votes pour que cette plate-forme et
-ces marches de l'Echafaud,--abrogées par l'arbitraire d'on ne sait quel
-Prudhomme--soient restituées au plus vite à la dignité de la Loi.
-
-
-
-
-A PROPOS D'UN LIVRE[16]
-
- [16] 1er décembre 1863.
-
-
-Selon quelques esprits diserts, le _sujet_ d'une oeuvre d'art ne doit
-influer ni sur le verdict touchant la valeur esthétique de l'oeuvre, ni
-sur l'opinion morale que l'on peut désirer se faire touchant la
-personnalité de l'auteur. L'idée qui fait corps avec le travail et la
-poésie de cette oeuvre peut être, au point de vue de l'art,
-indifféremment choisie dans les catégories du juste ou de l'injuste, du
-bien ou du mal, du moral ou de l'immoral; ce n'est jamais, pour l'art,
-qu'une _occasion_, qu'un moyen, dans le sens abstrait du mot, de se
-manifester.
-
-L'art s'efforce librement vers la beauté, vers l'absolu de la
-philosophique et pure beauté, qui, suivant une expression tout
-hégélienne, serait: «comme l'eau claire, sans odeur, ni couleur, ni
-saveur particulière.» Il compose un royaume où toute chose est appelée à
-la transfiguration. Et, si l'artiste est assez puissant pour aller
-racheter la grande poésie même jusque dans les régions défendues par la
-morale, et que, sous une sensation d'éternité, il l'en dégage, tout
-irradiée de solennelles et profondes épouvantes, l'impur n'est plus ce
-qu'il nous apparaît, dans sa réalité: on ne _doit_ plus le voir! Le
-génie est devenu sa rédemption: il s'est transfiguré sous le sceptre de
-diamant du magicien sacré: sujet de l'intelligence idéale, il ne relève
-plus de la conscience hypocrite, changeante et diverse, des hommes.
-
-Ainsi, que le sujet d'un poème soit emprunté, par un artiste, aux
-données de la philosophie, de la politique, de l'utilité, de la
-concupiscence, de l'histoire, de la religion, de la guerre, etc.,--comme
-le _Faust_, par exemple, les _Iambes_, les _Géorgiques_, les _Fleurs du
-mal_, la _Légende des siècles_, le _Paradis perdu_ et le _Purgatoire_,
-l'_Iliade_, etc., je cite pour des Français,--ces données, comme toutes
-celles qui en dérivent, sont indistinctement offertes, dans les
-pénombres mystérieuses et inquiètes de la rêverie[17], au bon plaisir du
-poète, sans qu'il y ait, à ses yeux, plus de mérite ou de grandeur à
-traiter l'une plutôt que l'autre, tous ces sujets comportant la même
-respectabilité comme la même indifférence au point de vue et dans la
-mesure de l'art: si le poème est pénétré d'un sentiment de majesté,
-d'indulgence et de beauté souveraine, le sujet choisi doit disparaître
-dans ce sentiment et, par suite, n'entrer pour rien dans la décision
-d'un homme de goût.
-
- [17] L'expression anglaise _pensiveness_ est plus exacte que le terme
- banal imposé par notre langue (note de Villiers de l'Isle-Adam).
-
-C'est un point sur lequel,--malgré son évidence apparente,--on ne
-saurait trop insister, car nous sommes prévenus contre ce qui nous
-semble de nature à révolter les tendances de notre morale et de notre
-conscience, et lorsque l'art se dévoue à traiter les actions déréglées,
-l'habitude de la sensation influe sur notre jugement à notre insu; nous
-avons à nous défier des conventions inférieures et des préjugés
-contingents de la vie usuelle. Agissons, par l'idée du devoir, dans la
-société, comme des citoyens: agissons, également d'après l'idée
-essentielle du devoir, dans le rêve, comme des penseurs. La synthèse
-idéale de ces deux existences est située, sans doute, au milieu de la
-Mort, c'est-à-dire au delà de toute spéculation actuelle.
-
-Pourquoi le titre d'un poème aurait-il ce pouvoir de refroidir, par
-avance, nos dispositions à l'estime de sa beauté? N'est-ce point,
-d'ailleurs, presque toujours dans les épisodes, les idées incidentes et
-les ciselures étrangères au sujet pris en lui-même de tel chef-d'oeuvre
-reconnu, que consistent ses véritables beautés artistiques? Pourquoi
-même,--j'oserai le dire,--nous laissons-nous prémunir si facilement, par
-nos instincts d'injustice, d'égoïsme et de fierté, contre le caractère
-civique d'un artiste de génie, lorsque les sujets qu'il accepte de
-célébrer sont pris, à l'ordinaire, par exemple, dans le domaine du
-dissolu? Le plus épais bon sens devrait comprendre que l'on n'écrit de
-beaux vers qu'à force de persistance et de labeurs nécessités par
-l'apprentissage et la technique de l'art. Où donc un grand poète
-prendrait-il encore du temps pour être citoyen si condamnable? Qui nous
-autorise à mal présupposer de l'homme, parce que,--affligé comme nous,
-sans aucun doute, de quelque difformité sociale ou morale,--il se
-réfugie dans la Pensée sublime, pour essayer d'en corriger le côté
-choquant, d'en rêver l'absolution et d'en opérer le rachat? La
-notoriété, pour le poète, doit être une question bien secondaire, pour
-ne pas dire absolument nulle, lorsqu'il se préoccupe de son oeuvre: il
-écrit pour se justifier devant lui-même et pour agrandir sa miséricorde
-envers les choses sensibles.
-
-Donc, il faut, avant tout, considérer seulement la profondeur du
-_Talent_, en général, et, quant au reste, il ne doit pas importer dans
-un chef-d'oeuvre. Il est certain que la bonne volonté religieuse de
-Dante, par exemple, ne l'eût pas sauvé de l'oubli s'il eût manqué de
-poésie et d'art dans ses poèmes. Bien au contraire, s'il se fût prévalu
-(le cas échéant) des tendances morales et pratiques de son oeuvre pour
-en atténuer les imperfections esthétiques, le simple sens commun nous
-avertit que c'eût été, de sa part, une action déshonnête et scandaleuse.
-En effet, s'autoriser de l'intérêt tout social que la multitude accorde
-à telle idée de religion, de politique, etc., prise en elle-même et sans
-le secours de la vie extérieure, et transporter cet intérêt dans le
-domaine de l'Art pour s'en servir comme d'un adjuvant à la valeur propre
-d'un travail poétique, c'est baser la Poésie sur une émotion étrangère à
-elle-même et, risible artiste, lui manquer de respect en lui offrant des
-secours dont elle n'a que faire. C'est dire: «Vous le voyez! je suis une
-âme sensible; ayez, _par conséquent_, de la bienveillance pour mes vers,
-à cause de la droiture et de la bénignité qu'ils expriment et qui
-correspondent,--j'en suis sûr,--aux qualités que vous avez, mon cher
-lecteur.» C'est la rougeur au front que j'écris ces lignes; rien que d'y
-penser donne le malaise et le froid le plus gênant.
-
-Eh bien! si nous considérons, par exemple, les FLEURS DU MAL sous ce
-critérium, nous ne devons pas varier notre justice.--Sachons lire! M.
-Charles Baudelaire ne tire pas secours de son sujet pris dans les
-notions convenues! Il regarde, et les impudicités se débattent (ironie
-féroce!) sous les étreintes de son idéal, comme les vers de terre sous
-les antennes du scolopendre.
-
-Un autre préjugé,--le mot, cette fois, paraît avoir un sens,--assez en
-vogue, au dire d'une majorité sensée,--c'est celui de l'_inspiration_.
-
-L'inspiration n'est autre chose que le libre développement d'une
-aptitude innée vers le beau idéal; c'est une bosse qui grossit; pour
-être sur une montagne, il faut être parti de terre et avoir monté
-péniblement la montagne; de même, pour être élevé réellement, il faut
-avoir gravi un à un les degrés dont cette élévation n'est que la somme.
-Le Génie, c'est l'application passionnelle, la résultante d'une
-organisation saine et laborieuse, la pleine possession de soi-même. Eh!
-que voudrait-on qu'il fût de plus que cela? Si tel homme naissait génie,
-avec la science infuse, comme les petits bramahs, ce serait une
-monstruosité, une privation de tout mérite, une animalité déplorable.
-L'abeille, le castor, la fourmi, etc., font des choses merveilleuses,
-mais ils ne font que cela et n'ont jamais fait autre chose: ils naissent
-avec le summum de leur développement moral; ils n'hésitent pas. Le
-géomètre ne saurait introduire une seule case de plus dans une ruche
-d'abeilles, et la forme de cette ruche est celle même qui, dans le
-moindre espace, peut contenir le plus de cases, etc. L'animal est exact:
-sa naissance lui confère avec la vie cette fatalité; l'homme, au
-contraire, est essentiellement indéterminé: il hésite, d'une manière
-toujours ascensionnelle, toujours approximative, vers son idéal[18]! Ce
-qui fait le fond de ses plus sublimes espérances, ce qui allume sur son
-front la lueur de l'immortalité, c'est précisément le sentiment de cette
-gravitation. En un mot, l'homme sent qu'il n'est pas fini!
-
- [18] L'idéal, suivant Gottlieb Fichte, est: «ce qui _doit_ toujours
- être réalisé, mais en même temps ce qui ne _peut_ jamais l'être,
- sous peine de cesser d'être ce qu'il _doit_ être, c'est-à-dire de
- cesser d'être l'idéal.» (Note de Villiers de l'Isle-Adam.)
-
-Vis-à-vis de ces pensées, on conçoit que «l'inspiration» est une parole
-qui sent son bourgeois moderne de plusieurs milles. On est si
-instinctivement convaincu de sa nullité qu'on n'ose la prononcer que
-tempérée par un demi-sourire, c'est-à-dire presque comme une insulte et
-avec un air de protection bienveillante. L'artiste devient sous ce mot
-une sorte de sibylle sur le trépied, quasi inconsciente de la
-signification de ses chants, ou, pour mieux dire, une machine de
-Vaucanson. Il suffirait au premier venu de crier à tout hasard: «_Deus!
-ecce Deus!_» pour réduire à l'humilité les fatigues sacrées et les longs
-travaux d'un véritable poète; et quand l'expérience prouve la
-supercherie de l'Inspiré, ceux qui croyaient en lui nomment cette
-découverte: «la désillusion.» Le vulgaire voudrait voir les gens nés
-coiffés de divinité. Chose étrange! L'homme de génie lui-même n'aime
-souvent pas à être sincère sur ce point. Il se complaît quelquefois dans
-l'ovation faite aux puissances supérieures dont il veut bien paraître le
-représentant et le mandataire, il s'applaudit de cette distinction sans
-s'apercevoir qu'elle lui assigne une place au-dessous des gens
-ordinaires et inférieurs, qui ont au moins le mérite de leur
-développement, si peu qu'il soit. Mais comme il rit dans sa barbe de sa
-petite comédie!
-
-Est-ce que la Pensée commet de ces injustices? Il en est, d'habitude,
-des fanatiques de l'Inspiration quand même comme de ceux qui disent:
-«Voilà de beaux vers: mais où est l'_idée_? Quel est le but de
-l'auteur?» sans songer que leurs paroles contiennent leur propre
-négation. Car, si les vers sont beaux, ils contiennent au moins l'_idée_
-de la beauté: ce qui est déjà quelque chose au point de vue de l'art, à
-ce qu'il semble! et, pour le surplus, on peut ajouter ce mot de
-Franklin: «Il est bien difficile à un sac vide de se tenir debout.»
-
-Voilà donc, pour un grand nombre d'esprits éclairés, la première formule
-générale de l'Art considéré en lui-même. Je suis loin d'accepter sans
-réserves d'aussi spécieuses affirmations; mais ce n'est pas ici le
-moment de les discuter. J'expose, je n'impose pas. Il fallait signaler
-ce critérium et l'élucider de cette manière pour aborder
-consciencieusement la critique du livre de M. Mendès, car ce livre[19]
-est écrit,--sauf erreur,--à ce point de vue, et rien qu'à ce point de
-vue.
-
- [19] _Philomèla_, livre lyrique (Paris, 1863).
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-
-
-
-SUR UNE PIÈCE D'AUGIER
-
-
-Deux amants.
-
-Survient le grand séparateur social,--le père,--que l'on appelle, je
-crois, _père noble_, en termes consacrés, chez les marionnettes.
-
-Faut-il continuer?
-
-Non, évidemment.
-
-Ainsi, laissons de côté cette intrigue[20].
-
- [20] Paul Forestier d'E. Augier (1868).
-
- *
-
- * *
-
-Les vers de cette comédie étant écrits suivant une esthétique qui me
-semble une des espiègleries les plus amusantes de notre grand siècle, je
-m'abstiendrai de toute appréciation à leur égard. Le Public _pleure_ en
-les entendant; c'est tout ce qu'il faut,--et c'est là le gage parfait,
-selon l'opinion moderne, de la beauté d'une oeuvre. Ayant le malheur
-d'avoir une confiance médiocre en l'infaillibilité des glandes
-lacrymales et des digestions pénibles, touchant l'Art éternel, les
-sanglots étouffés qui partent des baignoires, les foulards interrupteurs
-et autres critériums actuels du sublime, m'ont toujours--(qu'on me
-plaigne!)--fait lever le coeur. Ainsi laissons cela de nouveau.
-
- *
-
- * *
-
-Quant à la pièce, elle contient, vraiment, plusieurs scènes
-admirablement jouées, et deux ou trois décalques photographiques de la
-simple nature.
-
-La Nature avant tout. Il est bon que le spectateur voyant un homme
-passer dix minutes à dire: «_Donnez-moi mon paletot_», ou: «_Je boucle
-ma valise_», s'écrie: «Comme c'est naturel! Vivent les POÈTES!» Ainsi
-oublions, derechef, toute discussion stérile sur un principe aussi
-flatteur.
-
-Une seule scène est d'un écrivain, dans ce mélodrame: c'est la grande
-scène du troisième acte.
-
-Quant au reste de l'action, j'ai eu l'honneur de n'y rien comprendre, et
-il est inutile de faire partager au lecteur cette manière de voir.--La
-chose m'a paru un triste mélange de criailleries, de banalités et de
-puérilités inconcevables. Mais je livre cette appréciation avec la plus
-grande humilité; je suis un fort mauvais juge de ces sortes de pièces.
-Etant donné leur horizon, je ne distingue plus, au bout de dix minutes,
-les personnages les uns des autres; et il y a des moments où je confonds
-M. Got avec Madame Lafontaine.
-
- *
-
- * *
-
-Une seule impression domine certains esprits au dénouement de la pièce.
-C'est celle que cause le vénérable père noble.
-
-Le drôle ferait rougir d'être au monde.
-
-Je ne connais pas de dégoût comparable à celui que m'inspirent ses
-cheveux blancs. C'est vraiment le monstre, le bourreau oiseux, l'Ennemi,
-celui qui mérite la mort et le haussement d'épaules.
-
-Quelle infernale et suffisante caricature! Comme il parle de Dieu, de
-vertu, d'honnêteté, de dévouement, des lois sociales!... Comme il
-attendrit la foule!
-
-Un jour, quand on sera revenu des discussions théâtrales avec ces types,
-lorsqu'on verra clair au fond de cette sorte de gens honorables,--on
-sera bien étonné; au lieu de sangloter sur leurs sages maximes, si émues
-et si judicieuses, on leur préférera celles de Desrues, l'empoisonneur,
-comme plus efficaces et plus humaines.
-
-
-
-
-VERS
-
-
-
-
-GOG
-
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Ce fut donc au logis de cet homme qu'un soir
- Quelqu'un frappa.
-
- Ce juif ouvrit--et l'on put voir
- Briller les piques dans le sentier.
-
- --«La milice,
- «Pensa-t-il, mène encore quelque esclave au supplice.»
- Le couchant s'allumait dans les cieux meurtriers
- Et rougissait au loin les maigres oliviers,
- Baignant le Golgotha de sang et de lumière.
- Une troupe d'enfants cheminait la première:
- Ils criaient! Ils voulaient voir prendre les voleurs;
- Puis venaient des soldats; puis des femmes, en pleurs.
- Seul, dans l'herbe pierreuse, au versant des ravines,
- Chargé d'une croix lourde, et le front ceint d'épines,
- Un homme apparaissait tombé sur les deux mains.
- Autour de lui riaient les cavaliers romains,
- Et le centurion qui commandait l'escorte,
- La lance au poing, cria, debout, devant la porte:
- «Simon! viens nous aider à relever la croix
- «Du roi des juifs, tombé pour la troisième fois!
- «La côte est rude; un coup d'épaule! Il faut qu'il meure
- «Et soit mis au sépulcre avant la sixième heure!»
- Un grincement de dents retentit, bref et dur,
- Dans l'angle que faisait la porte avec le mur.
- Simon, sans s'émouvoir de ce bruit, dit:
-
- --«Silence,
- Gog!»
- Le soldat reprit, appuyé sur sa lance:
- «--Est-ce que tu n'es pas un portefaix?»
-
- --«Je suis
- «Cela précisément! dit l'homme: et je te suis.»
-
-1879.
-
-
-
-
-AVE, MATER VICTA
-
- Et ils placèrent des gardes autour du Tombeau.
-
- (Nouveau Testament.)
-
-
- Comme le juste, en croix sur le mont solitaire,
- Tomba trois fois sur les genoux
- Avant de se dresser et de saisir la Terre
- Entre ses bras puissants et doux,
- Patrie au flanc blessé, tu bénis dans l'aurore
- Tes fils tombés sans voir ton jour;
- De leur dernier baiser ton vieux sol, rouge encore,
- Fume de lumière et d'amour!...
-
- Gloire à toi, grand Pays où l'Avenir se fonde!
- Tes destins sont plus hauts que ton adversité:
- Tu tiens l'ardent flambeau dont s'éclaire le monde,
- Celui qui meurt pour toi meurt pour l'Humanité!
-
- Toi qui donnas ton sang, ton or et tes merveilles
- Sans récompense et sans repos,
- Ils t'ont mise au sépulcre, ô France, et tu sommeilles!...
- Nul n'a vengé tes saints drapeaux!
- Mais on épie en vain les sursauts de ta pierre,
- Tu la rompras de ton essor!...
- Quand l'ombre veut tenir au tombeau la Lumière,
- Pâques sonne ses cloches d'or!
-
- Nous reforgeons sans trêve, au mépris des alarmes,
- Ton vieux glaive aux bons lendemains.
- Vois tes enfants nouveaux, froids sous leurs jeunes armes,
- Impatients des clairs chemins!...
- Le soc, depuis longtemps, chasse l'airain des bombes.
- Les champs sont prêts pour le soleil:
- Si d'âpres voix, au loin, disent que tu succombes,
- Couvrons-les d'un cri de réveil.
-
- Ressuscite!... La foi t'anime, auguste France!
- Debout! Ton astre est immortel!...
- Mais déjà tu renais! C'est l'aube d'espérance!...
- Plus de fleurs de deuil sur l'Autel!
- Le souci du devoir bannit dans les ténèbres
- Les noirs souvenirs de la nuit.
- Adieu, tambours voilés! Adieu, lauriers funèbres.
- Le clairon sonne, le jour luit!
-
- Gloire à toi! grand Pays où l'Avenir se fonde!
- Tes destins sont plus hauts que ton adversité:
- Tu tiens l'ardent flambeau dont s'éclaire le monde.
- Celui qui meurt pour toi, meurt pour l'Humanité!
-
-1877.
-
-
-
-
-TARENTELLE
-
-
- Une flûte dit: C'est l'été!
- Viens, la joie émeut nos poitrines;
- Mets ton poing blanc sur le côté
- Comme font les Transtévérines
-
- Epis et bleuets à demain!
- Donne ta main.
- Tout souci n'est que bagatelle!
- Moissonneurs, dansons en chemin
- La Tarentelle
-
- Sur les gerbes penchée encor?
- --Fleur des sillons, faneuse brune,
- Les champs fument dans le ciel d'or.
- Jette ta faucille importune!
-
- Sur ton coude, d'un coup charmant
- Que le tambourin roule et sonne!
- Laisse tes nattes follement
- Jouer autour de ta personne...
-
-
-
-
-JE M'ENVOLERAI
-
-
- Je m'envolerai dans les profondeurs!
- Je fuirai la vie et ses lois moroses!
- Et je cueillerai d'immortelles roses
- Loin de vos hideurs.
-
- Je m'élancerai vers vous, ô silences!
- L'oubli loin d'ici m'attend, vaste mer,
- --Pour mon coeur percé de vieux coups de lances,
- Plus rien n'est amer.
-
- Je m'envolerai, moi l'oiseau sauvage,
- Vers tant de pays ignorés de tous,
- Car l'indifférence est le seul hommage
- Dont je suis jaloux.
-
-
-
-
-NOTE BIBLIOGRAPHIQUE
-
-
-=Nouveaux Contes Cruels.=--Sur les huit contes de la première édition
-(1888, Librairie illustrée), sept parurent cette même année 1888: =la
-Torture par l'espérance=, =les Amies de pension=, =l'Enjeu=, =Soeur
-Natalia=, =l'Incomprise=, dans le _Gil Blas_; =l'Amour du naturel=, dans
-le _Figaro_; =le Chant du Coq=, dans _la Revue Libre_.
-
-Villiers de l'Isle-Adam, redoutant que son éditeur n'accompagnât le
-volume d'illustrations, dans le dessein de justifier sa firme, spécifia
-qu'il refuserait toute gravure. Deux ans auparavant, il avait, en effet,
-éprouvé un violent mécontentement, lors de la mise en vente d'un autre
-recueil de contes, _l'Amour suprême_, lequel avait été «orné» de têtes
-de chapitre vulgaires. On ne lira pas sans intérêt la curieuse
-protestation rédigée, à ce propos, par Villiers. Elle touche à plusieurs
-sujets. La voici:
-
- M. B***, éditeur, place des Vosges, doit faire paraître aujourd'hui
- lundi, un de mes livres, intitulé =l'Amour suprême=.
-
- Je m'oppose à la mise en vente de ce livre, et j'en réclame la saisie
- chez M. B*** pour les motifs suivants:
-
- 1º Ce volume (ainsi que je suis en mesure de le prouver au tribunal)
- contient trois nouvelles de plus que celles consenties par moi. Je ne
- sais en vertu de quel droit M. B*** s'en est accordé la propriété
- (C'est un jeune homme, et qui vient d'acheter la maison d'édition où
- il s'est installé).
-
- 2º Diverses illustrations ont été faites en ce livre, sans m'avoir été
- soumises et même contre mon gré. Presque toutes sont de nature à nuire
- pour plusieurs raisons sérieuses (celle, par exemple, d'escompter tout
- l'intérêt que peut offrir _l'«inconnu» d'une nouvelle, en le
- présentant =immédiatement=, en un dessin, sous les yeux du
- lecteur_,--lequel dès lors, perdant toute curiosité possible, ne
- s'intéresse plus);--etc., etc.,--plusieurs mêmes _travestissent_ les
- nouvelles qu'ils semblent commenter, et d'une façon ridicule.
-
- 3º _Aucun bon à tirer d'=aucune= nouvelle_ n'a été donné par moi.
- Aucune _deuxième_ épreuve ne m'a été soumise,--et l'on a tiré,
- imprimé, illustré, etc., =sans me communiquer même une seule épreuve
- des trois Nouvelles=, que l'on s'est appropriées sans droit.
-
- 4º Les fautes d'impression, depuis la _première_ ligne du livre
- jusqu'à la dernière, sont telles que cela finit par nuire même à la
- considération littéraire d'un auteur. C'est simplement une dérision.
-
- 5º En ne me communiquant pas d'épreuves de plusieurs Nouvelles, en
- lésant ainsi mon droit et mon devoir d'auteur, M. B*** m'a également
- privé de mon droit de dédicace de ces nouvelles, de telle sorte que,
- les ayant promises, il se trouve qu'il me fait manquer à ma parole, en
- me pillant et en m'imprimant sans mon consentement.
-
- 6º M. B***, par des lettres successives que j'ai collectionnées, ne
- m'a jamais donné plus de 24 heures pour corriger les premières
- épreuves des quatre nouvelles sur treize qu'il m'a envoyées; il me
- menaçait dans ses lettres de donner le bon à tirer pour une heure de
- retard, alors que j'ai droit de donner ce bon à tirer et que
- l'imprimeur qui lui a obéi (savoir M. M***) est, lui-même, responsable
- d'avoir agi, comme l'éditeur, au mépris des lois de la presse les plus
- élémentaires.--J'intente donc une action contre l'un et l'autre, et,
- pour me couvrir, tout d'abord, du dol qui m'est causé par la mise en
- vente de ce livre, je le saisis simplement.--_Comte de Villiers de
- l'Isle-Adam._
-
-=Nouveaux Contes Cruels et Propos d'Au Delà.=--Cinq derniers contes et
-des pages inédites, réunis sous le titre de _Propos d'Au Delà_ que
-Villiers réservait, dès 1887, parmi ses oeuvres à paraître, complétèrent
-cette réédition (Calman Lévy, 1893). Le _Gil Blas_ avait donné =l'Elu
-des rêves=, en 1888; _l'Universal Review_, =l'Amour sublime=, le 18
-avril 1889; le _Figaro_, =le Meilleur Amour=, dans son supplément
-littéraire du 10 août 1889, quelques jours avant la mort de Villiers de
-l'Isle-Adam. Il faut relire dans les _Promenades Littéraires_, les
-lignes émouvantes tracées par Remy de Gourmont, sur les instants qui
-précédèrent l'heure suprême. A Saint-Jean-de-Dieu, Villiers énumère des
-projets, s'inquiète de changements apportés par le secrétariat du
-«Supplément littéraire», à son manuscrit du «Meilleur Amour»; et il
-parlait «bas, las, déjà étreint par la mort...»
-
-Les autres Contes étaient posthumes. Les feuilles finales appartenaient
-à un roman, auquel Mme J. Gautier et Villiers projetèrent de collaborer,
-sous forme de correspondance; mais il n'y eut jamais que cette première
-lettre.
-
-C'est Remy de Gourmont qui reconstitua =les Filles de Milton=. Il fit
-suivre le conte inédit de la note suivante (_Echo de Paris_, 17 février
-1891):
-
- Manuscrit inédit de Villiers de l'Isle-Adam. Cinq feuillets in-fº,
- dont les deux derniers écrits sur les deux faces. C'est un brouillon
- tout de premier jet, qui ne porte aucune trace de corrections
- postérieures. Il doit dater du printemps 1888. Du moins, à cette
- époque, Villiers se préoccupait de plus amples renseignements sur
- Milton et sur sa famille. La copie est rigoureusement textuelle; des
- lignes de points séparent différents fragments qui n'ont pas entre eux
- de lien bien logique.--_R. de Gourmont._
-
-=Fragments.=--_Isabeau de Bavière._ Ecrites à la même date que
-_Hypermnestra_ et _Lady Hamilton_ (_Chez les Passants_; collection «les
-Proses», _Georges Crès_, 1914), et pour cette même série des «Grandes
-Amoureuses» de l'éditeur A. Lacroix, Villiers a extrait de ces pages le
-«Conte cruel», _la Reine Ysabeau_. Elles attestent ses recherches en vue
-du _Mémoire_ destiné à disculper Jean de Villiers, au cours du procès
-intenté, en 1876, aux auteurs de «Perrinet Leclerc», et la préparation
-du livre: _Documents sur les règnes de Charles VI et Charles VII_,
-annoncé pendant de nombreuses années.
-
-Les notes sur _Philomela_ et _Paul Forestier_ furent insérées dans la
-_Revue nouvelle_ (1er décembre 1863) et dans la _Revue des Lettres et
-des Arts_ (2 février 1868), dont Villiers de l'Isle-Adam était rédacteur
-en chef. La représentation de la pièce d'Emile Augier avait eu lieu sur
-la scène du Théâtre français, le 25 janvier 1868. _Gog_ est le fragment
-d'un poème, non retrouvé, porté au verso du faux-titre de l'édition
-originale du _Nouveau Monde_; de cette époque, également, _Ave, mater_,
-imprimé avec le sous-titre: «Hymne français», par un petit journal
-d'alors, le _Parnasse_ (1er juillet 1877); le manuscrit de _Tarentelle_
-recèle l'indication: «A collationner».
-
-On pourrait, en complément à cette bibliographie fragmentaire, ajouter
-un article de Villiers sur le général Margueritte. _La Mort d'un héros_
-(_Figaro_, 12 avril 1884) retrace la carrière du général:
-
- A Fresnes-en-Woevre, chef-lieu du canton où est né le général
- Margueritte, la statue du glorieux soldat, _le plus jeune général de
- l'armée française_, tombé à Sedan, sera inaugurée en juillet prochain.
- Sur la demande du commandant Rogier, la souscription, autorisée par
- l'Etat qui a fourni le métal de ce monument, et subventionnée par la
- foule, a été couverte avec un pieux enthousiasme. Arabes et Français
- se sont souvenus, ensemble cette fois, du bon organisateur, du chef
- loyal et intrépide. Le bronze a été commandé au sculpteur Lefeuvre. Il
- représente le général Margueritte au moment de la blessure, tendant
- l'épée vers l'ennemi, et soutenu par un chasseur d'Afrique dont le
- bras lui entoure la taille, dont le genou lui maintient la jambe.
-
- Le groupe est d'une mâle et grave beauté. Le piédestal, haut de six
- mètres, taillé dans le marbre des Vosges, retracera dans ses
- bas-reliefs des épisodes de la vie militaire, terminée à quarante-neuf
- ans, de ce défenseur du sol français.
-
-A grands traits, Villiers marque les états de service du général
-Margueritte, puis vient le récit de sa mort, d'après un manuscrit
-(publié depuis, en brochure), de son fils, M. Paul Margueritte, «qui a
-su consacrer à la mémoire de son père des pages d'un style à la fois
-simple, précis et touchant». Et Villiers termine:
-
- Le lendemain, les plus grands honneurs furent rendus à sa dépouille
- mortelle par le duc d'Ossona, le général Thiebaud et les officiers de
- l'armée belge présents à Beauraing.
-
- Margueritte avait adopté, pour sa vie, une devise austère, digne de sa
- belle âme et qui impressionne comme un appel de l'exil: _Duc in
- altum!_ Vers la haute mer.
-
- Plus tard, par les soins de la veuve et des enfants qui eurent souci
- de son dernier sommeil, son cercueil fut transporté en Algérie, terre
- de sa bonne oeuvre et de sa première blessure.
-
- Maintenant, il dort là, sur le versant d'une colline brûlée, le jour
- par le soleil--et dont le silence n'est troublé, la nuit, que par le
- rugissement lointain des lions.
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- NOUVEAUX CONTES CRUELS
-
- LES AMIES DE PENSION. 7
- LA TORTURE PAR L'ESPÉRANCE. 22
- SYLVABEL. 36
- L'ENJEU. 50
- L'INCOMPRISE. 64
- SOEUR NATALIA. 77
- L'AMOUR DU NATUREL. 85
- LE CHANT DU COQ. 108
-
- PROPOS D'AU DELA
-
- L'ÉLU DES RÊVES. 125
- MAITRE PIED. 137
- L'AMOUR SUBLIME. 157
- LE MEILLEUR AMOUR. 186
- LES FILLES DE MILTON. 202
- ENTRE L'ANCIEN ET LE NOUVEAU. 219
- FRAGMENT DE ROMAN. 250
-
- FRAGMENTS INÉDITS
-
- ISABEAU DE BAVIÈRE. 263
- TRENTE TÊTES SUR LA PLANCHE. 282
- A PROPOS D'UN LIVRE. 288
- SUR UNE PIÈCE. 301
-
- VERS:
-
- _Gog._ 305
- _Ave, mater victa._ 307
- _Tarentelle._ 309
- _Je m'envolerai._ 310
-
- NOTE BIBLIOGRAPHIQUE 313
-
-
-Poitiers.--Société française d'Imprimerie.
-
-
-
-
-NOTE DU TRANSCRIPTEUR
-
-On a représenté entre signes =égale= les mots imprimés en gras dans
-l'original, et entre signes _souligné_ les passages signalés par une
-typographie en italique (ou en caractères droits à l'intérieur d'un
-texte en italique).
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Nouveaux contes cruels et propos d'au
-delà, by Auguste de Villiers de L'Isle-Adam
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVEAUX CONTES CRUELS ET ***
-
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-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium with
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-the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
-refund. If you received the work electronically, the person or entity
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-is also defective, you may demand a refund in writing without further
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-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit http://pglaf.org
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- http://www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
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