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-The Project Gutenberg EBook of Le mariage de Chiffon, by Gyp
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Le mariage de Chiffon
-
-Author: Gyp
-
-Release Date: November 13, 2020 [EBook #63734]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARIAGE DE CHIFFON ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-
-
-
- Le Mariage
- de Chiffon
-
- Par
- Gyp
-
-
- Nelson Calmann-Lévy
- Éditeurs Éditeurs
- 189, rue Saint-Jacques 3, rue Auber
- Paris Paris
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-GYP
-
-(COMTESSE DE MARTEL DE JANVILLE)
-
-née en 1850
-
-
-Première édition du «Mariage de Chiffon»: 1894
-
-
-
-
-A
-
-MADAME MAURICE BARRÈS,
-
-AFFECTUEUX SOUVENIR DE
-
-GYP
-
-Juin 1894.
-
-
-
-
-LE MARIAGE DE CHIFFON
-
-
-
-
-I
-
-
---Femme d'officier!... en voilà un métier!... j'aimerais autant être
-pion dans un lycée!...
-
-La marquise de Bray haussa les épaules:
-
---Quand tu sauras de quel officier il est question...
-
---Quand même ça serait M. de Trêne, qu'on trouve si chic, je n'en
-voudrais pas, ainsi...
-
---Tu n'en voudrais pas?... vraiment?... tu n'as pourtant pas le droit
-d'être difficile, car...
-
---«... car ton père n'a laissé que des dettes et tu n'as pas le sou...»
-Ah! je la connais, cette phrase-là!... tu me l'as répétée assez souvent
-pour que je ne l'oublie pas, va!...
-
---Eh bien, alors?...
-
---Eh bien, j'ai beau n'avoir pas le sou..., je ne me marierai pas de
-mauvais coeur...
-
---D'autant plus--dit timidement M. de Bray--que, sans être riche, tu as
-cependant une dot...
-
---Une dot?...--fit l'enfant étonnée--une dot que toi tu me donnes,
-alors?...
-
-Ses tendres yeux d'un gris très pâle, qui riaient à travers des cils
-bruns étonnamment longs et touffus, vinrent se poser affectueusement sur
-son beau-père.
-
-Agacée, madame de Bray reprit d'un ton sec:
-
---Inutile de lui apprendre ce qu'elle n'a pas besoin de savoir... et de
-la rendre encore plus difficile...
-
---Comment, difficile?...--s'écria Coryse indignée,--difficile en
-quoi?... j'ai eu seize ans il y a trois mois... et personne n'a encore
-demandé à m'épouser, que je sache?...
-
---Si!... quelqu'un te demande... et tu refuses avant même de savoir
-qui...
-
---Parce que je ne veux pas épouser un officier... ça, jamais!... j'en
-vois ici, des femmes d'officiers!... il n'en manque pas dans les quatre
-régiments... Eh bien, pour rien au monde, je ne voudrais être à leur
-place!... je n'ai pas un caractère à ça... je ne suis pas assez polie...
-je sens que si mon colonel avait une femme comme madame de Bassigny, par
-exemple... rien ne pourrait me décider à lui faire des visites, rien!...
-
-Et se tournant vers le fond du salon, comme pour y chercher un appui,
-elle demanda:
-
---N'est-ce pas, j'ai raison, oncle Marc?...
-
-Sans laisser à l'oncle Marc le temps de répondre, madame de Bray
-déclara:
-
---Ceci ne regarde pas ton oncle... veux-tu, oui ou non, m'écouter un
-instant?...
-
-Et, d'un ton solennel:
-
---Celui qui te fait l'honneur de te demander en mariage est le duc
-d'Aubières...
-
-Elle s'arrêta, comptant sur l'étonnement de sa fille. En effet, le petit
-visage chiffonné de Coryse exprimait une extrême stupeur. Madame de Bray
-prit cette stupeur pour un saisissement joyeux et demanda, l'air
-triomphant:
-
---Eh bien, qu'est-ce que tu dis de ça?...
-
---Eh bien,--répondit la petite qui se mit à rire,--je dis que j'en suis
-baba!...
-
-Et sans s'inquiéter des regards menaçants de sa mère, elle continua
-paisiblement:
-
---Oui... il a au moins quarante ans, monsieur d'Aubières, puisqu'il est
-colonel... il est plutôt vilain... et j'entends dire à chaque instant
-qu'il a très peu de fortune...
-
-La marquise toisa sa fille et, méprisante:
-
---Ah! c'est complet!... voilà qu'elle veut aussi de l'argent!...
-
-Coryse secoua sa tête trop blonde.
-
---Oh! pas du tout!... l'argent, ça m'est égal!... à condition que je ne
-sois pas duc... duchesse, je veux dire... c'est ridicule, un gros titre
-avec une petite fortune... je ne dis pas que si j'en avais un de
-naissance, j'irais, sous prétexte que je ne suis pas riche, l'enterrer
-dans la cave... non!... il m'embêterait, mon titre... mais enfin, je le
-porterais tout de même... puisque ça ne serait pas ma faute...
-d'ailleurs, c'est pas seulement à cause du titre que je dis non...
-
---C'est à cause de la carrière?...
-
---C'est surtout à cause du monsieur...
-
---Mais tu as répété cent fois que monsieur d'Aubières était charmant...
-et que tu l'aimais beaucoup...
-
---Certainement, je l'aime beaucoup!... mais pas pour l'épouser!...
-d'abord, je le trouve vieux... et puis, s'il me fallait passer tout mon
-temps avec lui... j'ai pas idée que ça serait très drôle...
-
-La marquise lança sur son mari un regard chargé de rancune, et répondit:
-
---On ne se marie pas pour que ça soit drôle!...
-
---Ben, voilà!... moi, justement... je ne me marierai que pour que ça
-soit comme ça!...
-
---Cette enfant est folle!... Tenez!... j'aime mieux m'en aller!...
-
-Et se levant, d'un mouvement qu'elle croyait très noble et qui était
-très ridicule, la marquise sortit à grands pas du salon.
-
-Quand la porte se fut refermée avec fracas, M. de Bray dit doucement:
-
---Tu as tort, ma petite Coryse, de...
-
-Coryse, que la bruyante sortie de sa mère avait laissée très calme,
-blottie au fond de la vieille bergère de soie fanée où elle
-disparaissait toute, se dressa vivement:
-
---Pourquoi m'appelles-tu Coryse?... pourquoi ne dis-tu pas Chiffon?...
-tu es donc fâché aussi, toi?...
-
---Je ne suis pas fâché du tout, mais...
-
---Si, tu es fâché!... je le vois bien, va!... et d'abord, qu'est-ce que
-tu voulais dire quand je t'ai coupé?...
-
---Mais rien... je ne sais plus...
-
---Je sais, moi!... tu disais: «Tu as tort de...»... j'ai tort de
-quoi?...
-
---De discuter comme tu le fais avec ta mère...
-
---Comment?... il faut que je me laisse marier malgré moi... sans me
-défendre?...
-
---Je ne dis pas ça...
-
---Alors, qu'est-ce que tu dis?...
-
---Je dis que... que sans... sans...
-
---Tu vois bien!... tu bafouilles!...
-
---Mais...
-
---Tu bafouilles, ça ne fait pas question!... et je te défie bien de
-sortir de ton explication... oui!... ou je ne me laisse pas faire et je
-discute... ou je ne discute pas et je me laisse faire...
-
---Tu pourrais, à la rigueur, discuter... mais sur un autre ton, et
-surtout dans d'autres termes... ton langage exaspère ta mère...
-
---Oui... je sais... elle aime le style noble!...
-
-Tout ce qu'il y avait de tendresse et d'infinie bonté dans les yeux de
-l'enfant disparut, et elle ajouta d'une voix dure:
-
---Elle est si distinguée... elle!...
-
-M. de Bray dit d'un air désolé:
-
---Tu me fais beaucoup, beaucoup de peine...
-
---Mon Dieu!... et moi qui voudrais ne t'en faire jamais, de la peine!...
-je t'aime bien, va!...
-
---Moi aussi, je t'aime bien...
-
---Alors, pourquoi veux-tu me renvoyer... me marier quand même?...
-
---Mais je ne veux pas te...
-
---Si!... tu le veux!... et je n'ai que seize ans et demi!... je t'en
-prie!... laisse-moi tranquille!... laisse-moi vivre ici encore...
-
-Elle s'interrompit, et, comptant sur ses doigts:
-
---... encore cinq ans... pas même tout à fait cinq ans... après, je m'en
-irai... je te le promets... je te le promets...
-
-Les doux yeux bleus se troublaient, et des larmes rondes, semblables à
-des boules de verre, glissaient sans se déformer sur les joues fraîches
-de Coryse.
-
-Corysande d'Avesnes, qu'on appelait Coryse, ou plus habituellement
-_Chiffon_, était une fillette solide et souple, beaucoup plus bébé que
-jeune fille, avec encore les angles et les disproportions de l'enfance,
-et la peau transparente des tout petits,--cette peau sous laquelle
-courent des lueurs roses.--Ses mouvements harmonieux et agiles, bien
-qu'un peu maladroits, qui rappelaient ceux d'un grand jeune chien,
-irritaient sa mère autant presque que son langage trop peu correct.
-
-Très infatuée de sa personne, la marquise de Bray considérait en général
-tous ceux avec qui les nécessités sociales l'obligeaient de vivre comme
-de pauvres êtres inférieurs et nuls, auxquels elle faisait le très grand
-honneur de descendre jusqu'à eux. Elle avait passé sa vie à mépriser et
-à tourmenter les gens simples et bons qui l'entouraient. Le comte
-d'Avesnes, d'abord, le père de Coryse, qui avait eu l'esprit de mourir
-au bout de deux ans, et sans s'être gêné, d'ailleurs, pour organiser au
-dehors une existence impossible chez lui. Sa veuve, restée sans fortune,
-était allée s'installer avec sa fille chez un oncle et une tante qui
-adoraient l'enfant et l'avaient élevée jusqu'au second mariage de sa
-mère. Quant à madame d'Avesnes, elle ne faisait chez l'oncle et la tante
-de Launay que de courtes apparitions. Elle voyageait, passant son temps
-à Paris ou chez des amis, ne pouvant--disait-elle--s'habituer à la vie
-de province.
-
-Ce fut au cours d'une de ses visites à Pont-sur-Sarthe qu'elle plut à M.
-de Bray. Il était assez riche et très charmant. Elle commençait à mûrir
-et comprenait que sa beauté, toute de fraîcheur et d'éclat, allait
-disparaître tout à coup. Au lieu d'être pour le marquis ce qu'elle avait
-été pour beaucoup d'autres, elle l'amena très doucement et très
-habilement au mariage. Se résignant à régner à Pont-sur-Sarthe,
-puisqu'elle ne pouvait plus briller ailleurs, elle épousa M. de Bray en
-criant bien fort qu'elle ne se remariait que par dévouement, afin
-d'assurer l'avenir de sa fille.
-
-Et alors commença pour le pauvre mari l'existence épouvantable, faite de
-criailleries et de silences, de scènes et de raccommodements, qu'avait
-menée son prédécesseur et aussi l'oncle et la tante de Launay, qui
-supportaient tout par amour pour leur petit «Chiffon», dont ils
-craignaient avant tout de se voir séparés.
-
-Mais c'était à sa fille que madame de Bray réservait les pires
-tracasseries. Tout dans la nature de l'enfant heurtait ses idées
-étroites à certains points de vue et larges démesurément à d'autres.
-Entichée de noblesse,--et d'argent aussi, depuis qu'elle en
-avait,--aimant par-dessus tout le panache et la pose, elle ne pardonnait
-pas à la petite Coryse une simplicité et une rondeur qu'elle ne
-comprenait point. N'ayant pas, à proprement parler, de type déterminé,
-la marquise s'en était créé un à beaucoup d'images diverses et banales.
-Elle avait appris à parler au théâtre et à penser dans les romans. Et
-comme elle n'avait, au fond, nulle finesse de sentiments ni de
-sensations, elle appliquait mal ce qu'elle ne comprenait pas très bien,
-et arrivait--lorsqu'elle voulait se montrer tragique, par exemple--à des
-effets d'un comique intense qui provoquaient chez Chiffon des crises de
-folle gaieté.
-
-Très vulgaire d'allure et d'aspect, madame de Bray reprochait sans
-relâche à sa fille d'être commune, et de n'avoir même pas pour elle
-cette distinction, «apanage des Avesnes».
-
-En voyant pleurer Coryse, qui ne pleurait jamais, M. de Bray, tout
-bouleversé, ne pensa plus qu'à la consoler de son mieux.
-
---Voyons, mon petit Chiffon... sois raisonnable... tout ça
-s'arrangera...
-
-Elle répondit, en secouant avec découragement sa tête ébouriffée:
-
---Ça s'arrangera en épousant M. d'Aubières?... Eh!... je ne demanderais
-pas mieux, va!... si je ne sentais pas que, en faisant ça, je ferai une
-action mauvaise et que je le rendrai malheureux... je l'épouserais tout
-de suite... pour qu'on soit débarrassé de moi...
-
---C'est mal de me dire ça!...
-
---Aussi, ce n'est pas pour toi que je le dis... et tu le sais bien?...
-
---Mais ta mère n'a pas plus que moi envie de te voir partir...
-
---Allons donc!... elle ne pense qu'à ça!... elle a si peur que je ne me
-marie pas... et surtout que je ne fasse pas un beau mariage!... pas pour
-que je sois heureuse, qu'elle y tient!... oh! non!... ça, c'est un
-détail!... mais c'est par vanité... pour avoir la satisfaction d'être
-jalousée par ceux-ci ou par ceux-là... pour épater les gens de
-Pont-sur-Sarthe et pour embêter ses amis... pas pour autre chose...
-
---Je suis tout à fait chagrin de t'entendre parler ainsi de ta mère...
-
---C'est plus fort que moi!... je ne peux pas m'empêcher de dire ce que
-je pense!...
-
---Précisément, il ne faut pas le penser...
-
---Et comment veux-tu que je ne le pense pas?... comment veux-tu que je
-croie qu'elle m'aime?... est-ce que, avant ta venue dans la maison, elle
-s'est jamais occupée de moi autrement que pour me gronder... ou gronder
-ceux qu'elle accusait de me gâter?... est-ce que, sans l'oncle et la
-tante de Launay, et sans toi plus tard... j'aurais jamais été soignée et
-caressée, moi?... Ah! si!... caressée, je l'étais!... deux fois par
-an!... quand elle partait, et quand elle revenait de ses voyages... ça
-se passait sous la porte cochère... où j'étais cramponnée aux jupes de
-ma bonne... tremblante de la sentir rentrée dans la maison si calme
-quand elle n'était pas là!... Oh! c'étaient de vrais transports! «Ma
-Corysande!... ma fille bien-aimée!...» On aurait cru que nous jouions un
-drame et qu'on venait de me retrouver au fond d'un souterrain!... et
-elle me soulevait de terre!... et elle m'écrasait à me couper la
-respiration contre son corset!... tout ça, c'était pour les domestiques
-et le cocher de l'omnibus qui déchargeait les bagages... mais, comme ils
-la connaissaient bien, ça ne les mettait pas dedans!... c'est égal!...
-on leur offrait tout de même régulièrement la petite scène de mélo...
-
-Et, redevenue rieuse, l'enfant conclut d'un air bonhomme:
-
---Elle a toujours manqué de simplicité, tu sais...
-
---Tu exagères certaines imperfections...
-
---J'exagère?... mais tu ne peux pas penser ce que tu dis là!... toi qui
-es si peu à la pose... si peu occupé de l'effet que tu produis...
-
---Tu te plais à contrecarrer ta maman pour des riens...
-
---Ta «maman»!... prends donc garde!... si elle t'entendait!...
-
-Et comme M. de Bray regardait vers la porte avec inquiétude, elle
-s'écria:
-
---Tu as eu peur, hein?...
-
-Et d'un ton solennel:
-
---... d'avoir oublié que «maman» est un mot bon pour le peuple... un mot
-qu'il faut laisser aux concierges... les gens qui sont nés s'expriment
-autrement...
-
---Puisqu'elle a la petite faiblesse de tenir à ce détail... pourquoi ne
-pas la satisfaire?...
-
---Mais je la satisfais!... mais je ne fais que ça, sapristi!... en lui
-parlant, je ne l'appelle pas... j'évite... mais en parlant d'elle, je
-dis «ma mère» gros comme le bras... j'en ai plein la bouche... mais pas
-plein le coeur!... Ah! c'est pas ma faute, va!... j'ai essayé!... depuis
-que tu as remplacé mon pauvre papa, surtout!... tu as été si bon pour la
-petite fille sauvage et laide qui ne voulait pas te voir... et je t'ai
-tant aimé quand je t'ai connu, que, pour te faire plaisir, j'aurais
-voulu aimer ta femme... Ah! ouiche!... j'ai pas pu!...
-
---Mais c'est abominable, ce que tu dis là!...
-
---En quoi?... je lui suis attachée comme il faut?... je serais désolée
-s'il lui arrivait la moindre chose et je ne lui souhaite que du
-bonheur... mais quand je ne la vois pas, je respire mieux, c'est
-positif!...
-
-Voyant la mine atterrée de son beau-père, elle reprit:
-
---Mais tu sais..., tout ce que je te dis là, je ne l'ai jamais dit à
-personne qu'à toi...
-
---C'est heureux!--balbutia le pauvre homme abasourdi.
-
---C'est vrai!... je n'ai confiance que dans toi...
-
-Elle regarda, par-dessus son épaule, le comte de Bray qui se balançait
-silencieux dans un fauteuil de bambou, et ajouta:
-
---Et aussi dans l'oncle Marc!... Pourquoi ne dis-tu rien, oncle Marc?...
-
-L'oncle Marc, un grand garçon long et élégant, répondit d'une voix un
-peu chantante:
-
---Parce que je n'ai rien à dire... avant, d'ailleurs, que j'aie parlé,
-ta mère m'a imposé silence... par conséquent...
-
---Je sais bien!... mais depuis qu'elle n'est plus là?...
-
---Depuis qu'elle n'est plus là, tu as dit des choses à peu près justes,
-mon pauvre Chiffon... et, comme je ne peux pas te donner raison, alors
-je me tais...
-
---Tu es bon aussi, toi!...
-
---Oh! excellent!... mais laisse-moi donc tranquille, grande
-bête!...--ajouta-t-il en se levant brusquement, faisant glisser Coryse,
-qui lui grimpait sur les genoux comme un bébé.
-
-Elle demanda, surprise:
-
---Pourquoi me pousses-tu comme ça?...
-
---Parce que tu es trop grande pour faire encore de ces singeries-là!...
-à ton âge?... est-ce que ce sont des manières, voyons?...
-
---Comment, des manières?... je ne peux plus monter sur les genoux de mon
-oncle... à présent?...
-
-Et, d'un air réservé et drôlet, elle conclut:
-
---Ah!... si tu n'étais pas mon oncle!...
-
---Eh bien, voilà,--répondit Marc de Bray d'un ton bourru,--c'est que,
-précisément, je ne le suis pas!...
-
---Oh!...--fit douloureusement la petite--Oh!... que tu es méchant de me
-dire ça!...
-
-Et s'allongeant, dans un de ces mouvements de joli animal qui lui
-étaient naturels, elle se mit à sangloter, le nez enfoui dans les
-coussins du divan.
-
---Ah çà!...--demanda l'oncle Marc, agacé--qu'est-ce qu'elle a donc
-aujourd'hui, cette petite?... elle qui n'a pas la larme facile, elle
-pleurniche tout le temps!... elle est insupportable!...
-
---Sois un peu indulgent, voyons,--dit M. de Bray,--elle est énervée de
-cette histoire de mariage...
-
---Je comprends ça!...
-
---Prends garde qu'elle ne t'entende... elle enverrait définitivement au
-diable ce pauvre Aubières!...
-
---Eh bien?... tu ne vas pas laisser faire cette monstruosité, je
-pense?...
-
---Sa mère y tient tellement...
-
---Elle est folle!... Aubières a vingt-cinq ans de plus que Chiffon!...
-
---Si j'en crois les potins... la petite de Liron t'adore... et elle a
-vingt ans de moins que toi?...
-
---En admettant que ce soit... elle m'adore aujourd'hui, mais demain?...
-
---Je te citerai aussi l'exemple de notre mère... qui avait vingt-cinq
-ans de moins que son mari et qui l'a passionnément aimé toujours...
-
---Je te répondrai que ce sont de ces exemples qu'on ne trouve que dans
-sa propre famille... heureusement!... En attendant, ce pauvre Chiffon
-pleure, que ça fait peine à voir...
-
-Il alla au divan, et, passant sa main sur la petite nuque rose toute
-secouée de sanglots, il dit affectueusement:
-
---Je te demande pardon, petit Chiffon, de t'avoir fait du chagrin...
-
-Elle releva son visage bouleversé et demanda:
-
---Pourquoi as-tu été si méchant?... pourquoi m'as-tu dit que tu n'es pas
-mon oncle?...
-
---Mais parce que, bien que je t'aime autant que si je l'étais, je ne le
-suis pas!... je suis le frère du mari de ta mère... je ne te suis
-rien... je pourrais t'épouser... si je n'étais pas de l'âge de mon ami
-d'Aubières, que tu envoies si gentiment promener...
-
---Oh!...--fit l'enfant stupéfaite--tu es de l'âge de M. d'Aubières?...
-
-Et elle ajouta en riant:
-
---Ben, tu es moins «déchu» que lui,--comme disent les gens de
-Pont-sur-Sarthe...--Oui... l'autre jour, j'ai causé dans la rue avec un
-bonhomme qui m'a dit ça, pour m'expliquer que sa femme était un peu
-cassée...
-
-Le marquis demanda, inquiet:
-
---Tu as causé dans la rue avec un bonhomme?... quel bonhomme?...
-
---Un bonhomme que j'ai rencontré quand je revenais du cours avec le
-vieux Jean... je pense que ça doit être un balayeur... ou un
-chiffonnier...
-
---Si ta mère t'avait vue causer avec cet homme, elle...
-
---Elle aurait poussé des cris?... j'sais bien... mais elle ne m'a pas
-vue...
-
-Et, se retournant brusquement vers l'oncle Marc, elle demanda:
-
---Enfin, voyons?... que tu sois mon oncle pour de vrai ou pas... voilà
-cinq ans que je t'appelle mon oncle et que j'crois que tu l'es... comme
-je crois... quand on ne me met pas le nez dessus... que papa est papa,
-s'pas?... alors tu peux bien me donner un conseil... faut-il ou ne
-faut-il pas épouser M. d'Aubières?...
-
---C'est embarrassant, ce que tu me demandes là!...
-
---Enfin, si tu étais à ma place, qu'est-ce que tu ferais?...
-
---A ta place... mon Dieu!... je me tâterais...
-
---Mais c'est précisément parce que je me tâte que...
-
---Avant de dire non, je verrais quelquefois Aubières... je
-réfléchirais...
-
---Ah!... tu penses que de le voir souvent, ça pourrait me faire changer
-d'idée?... Ben, moi, je crois le contraire...
-
---Aubières a de l'esprit... il est bon, bien élevé... il ne peut que
-gagner à être connu... sans être riche, il a une gentille fortune... et
-un nom historique...
-
---Ah! sapristi!... je le sais, qu'il est historique!... on l'a assez
-répété devant moi, qu'il l'est!... on l'a assez fait mousser!... mais
-moi aussi, j'ai un nom historique!... alors, tu comprends... on ne gobe
-pas beaucoup les choses qu'on a... c'est les choses qu'on n'a pas qu'on
-voudrait!...
-
---Qu'est-ce que tu voudrais?...
-
-Elle réfléchit; puis, résolument:
-
---Beaucoup d'amour... ou, si c'est trop difficile, beaucoup, beaucoup
-d'argent!... il n'y aurait plus un seul pauvre à Pont-sur-Sarthe... vous
-verriez ça?... et puis, j'achèterais des tableaux... et des beaux
-chevaux... et j'aurais tous les soirs un concert... Ah! on ne
-s'embêterait pas chez moi, allez!...
-
---«S'embêterait»... encore!... Ah! si ta mère t'entendait!...
-
---Oui... mais elle ne m'entend pas!
-
-Un domestique ouvrit la porte:
-
---Madame la marquise voudrait dire un mot avant le dîner à monsieur le
-marquis et à monsieur le comte... elle prie aussi mademoiselle d'aller
-s'habiller...
-
---M'habiller?--s'écria Coryse étonnée--il y a donc du monde?...
-
-Puis se tournant en riant vers son beau-père et son oncle:
-
---Ça doit être M. d'Aubières!... et on veut vous indiquer la manière de
-le faire briller... Allez!... trottez-vous vite!... moi, je vais mettre
-ma vieille robe rose... elle est moins jolie et plus sale que
-celle-ci... mais elle est «du soir!...»
-
-Elle regarda M. de Bray,--qui sortait suivi de son frère,--et balbutia,
-les yeux gros de nouvelles larmes prêtes à couler:
-
---C'est égal!... c'est pas de veine que les deux seuls qui m'aiment ne
-me soient justement rien de rien...
-
-Et, comme son beau-père se retournait pour répondre, elle ajouta
-vivement:
-
---«Les deux seuls», c'est pas gentil ce que j'ai dit là!... j'oubliais
-l'oncle Albert et la tante Mathilde qui m'aiment tant!... et qui me sont
-vraiment quelque chose, ceux-là!...
-
-Tout à coup, prise d'une idée subite, elle plongea, et, passant
-rapidement sous le bras de M. de Bray qui tenait encore le bouton de la
-porte, elle lui cria en riant:
-
---Au fait!... je dîne chez eux ce soir!...
-
-Elle enfla sa voix, continuant avec emphase:
-
---Tu le diras à «ma mère», si elle l'a oublié...
-
-Et elle disparut en courant dans l'escalier.
-
-
-
-
-II
-
-
-Chiffon avait bondi jusqu'à sa chambre, planté de travers un chapeau sur
-sa toison blonde et, entrant en bombe dans l'office, s'était emparée du
-vieux Jean qui enfilait en jurant des gants de coton trop étroits pour
-ses grosses mains.
-
---Allons!... vite!... conduis-moi chez tante Mathilde!...
-
---Mais, mademoiselle, vous n'y pensez pas!... y a du monde à dîner...
-c'est moi que j'dois aller à la porte... et on va arriver...
-
---Tu as bien le temps!... tu seras tout de suite revenu... nous allons
-courir...
-
---Ah! nous allons courir!...--murmura le vieux cocher--par une chaleur
-pareille... ça va être gentil d'courir!...
-
-Il achevait d'entrer ses gants, en enfonçant ses doigts écartés les uns
-entre les autres, d'un mouvement gauche et régulier. Coryse le prit par
-le bras et le secoua brusquement:
-
---Allons!... dépêche-toi!... tu vas me faire pincer!...
-
-Le bonhomme resta les doigts ouverts en rayons, et demanda, l'air ahuri:
-
---Pincer?... vous avez donc pas la permission?...
-
---Je l'ai sans l'avoir... allons, viens!...
-
---J'parie qu'c'est pas vrai... qu'vous n'l'avez pas?...
-
---Si... je l'ai... de papa...
-
---C'est bien comme si qu'vous l'aviez pas, alors!... les permissions
-d'mossieu l'marquis, c'est comme ses ordres... autant dire rien...
-
-En traversant la salle à manger, elle s'arrêta, étonnée:
-
---Tiens!--dit-elle en voyant le couvert,--il y a donc plusieurs
-personnes à dîner?... je pensais qu'il n'y avait que M. d'Aubières... Eh
-bien! où vas-tu?...
-
---Prendre ma casquette, qui est crochée dans la sellerie... j'vous
-attrape tout d'suite...
-
-Il rejoignit Coryse, qui déjà détalait sur le cours à grandes enjambées,
-et se mit à marcher à quelques pas derrière elle. Tout à coup, elle se
-retourna, demandant:
-
---Tu le connais, M. d'Aubières... comment le trouves-tu?...
-
---J'le trouve un beau colonel...
-
---Ah!... Ben, mon pauv' Jean... on veut que je l'épouse!...
-
---Oh!...--fit le vieux cocher, avec un effarement si comique que la
-petite se mit à rire en le regardant--oh! pas possible!... mais y serait
-quasiment vot' papa!...
-
---C'est égal... on veut tout de même... c'est madame la marquise qui
-veut...
-
---Ah!--dit le bonhomme, qui connaissait les goûts de sa
-maîtresse,--c'est qu'il a un grand nom, mossieu l'duc d'Aubières!...
-
---Avance donc ici... à côté de moi?...--ordonna Coryse, que ça gênait de
-se retourner en marchant--tu me donnes le torticolis!...
-
---J'peux pas m'mettre à côté... Madame la marquise l'a 'xpressément
-défendu... «Dans la rue... on marchera cinq pas derrière mademoiselle
-quand on l'accompagnera...», qu'elle a dit...
-
---Aux autres... mais pas à toi qui es à moitié ma nourrice... voyons?...
-est-ce qu'il peut y avoir une étiquette pour toi?... Tiens! nous voilà
-arrivés!...
-
-Jean regarda le vieil hôtel de granit qui, en face d'eux, dressait sur
-la place du Palais sa lourde silhouette grise, et murmura en poussant un
-énorme soupir:
-
---En v'là une bonne maison!... où qu'on était bien... et des bons
-maîtres!... c'est pas que j'veux rien dire d'mossieu l'marquis,
-toujours!... qu'y a pas meilleur qu'lui... mais y' n'fait pas souvent
-c'qu'y' veut!... tandis qu'mossieu et madame de Launay, y' faisaient
-chacun c'qu'y' voulaient... mais c'était toujours c'que voulait
-l'autre...
-
---Tu regrettes, hein?... de les avoir quittés?...
-
---J'regrette pas... vu qu'j'ai quitté pour être avec vous et qu'j'y
-suis... mais quand vous serez mariée à mossieu le duc d'Aubières... ou à
-un autre... j'resterai pas longtemps... rapport à madame la marquise...
-
-Et, comme Chiffon ne répondait rien:
-
---J'ai tort de m'plaindre à vous d'ça!... d'abord, pac' que c'est tout
-d'même vot' maman... et puis, pac' que vous êtes pus à plaindre
-qu'moi... qu'moi j'peux m'en aller si j'veux... et qu'vous, vous
-n'pouvez pas?...
-
-Et, après un silence, le bonhomme, qui suivait toujours sa petite idée,
-demanda:
-
---Croyez-vous qu'y m'reprendront, mossieu et madame de Launay?... y'
-savent bien qu'j'ai quitté qu'pour être avec vous, mam'zelle Coryse...
-et y' trouvent que d'puis qu'c'est pus moi, leurs chevaux sont pus si
-beaux, ni si gras, ni si luisants et tout...
-
---Mais tu sais bien que tu resteras toujours avec moi, vieux Jean... et
-que je t'emmènerai en m'en allant...
-
-Elle venait de soulever le marteau de la porte cochère et d'enjamber
-l'énorme barre de traverse. Les yeux pleins de larmes, le cocher se
-pencha vers elle, ému et joyeux:
-
---Comment?... vous voudriez encore pour vot' service d'un vieux homme
-comme moi... qu'est pas beau, ni chic?...
-
---Oui... tu me plais comme te voilà, Nourrice!... et c'est pourtant vrai
-qu't'es pas joli!...
-
-Laissant retomber le battant de la porte, elle lui cria:
-
---En attendant, file!... tu n'as que le temps!...
-
-Et, riant, sans prendre garde à la mine terrifiée du pauvre homme:
-
---Tu ne vas peut-être pas être trop bien reçu à la maison, tu sais!...
-
-L'entrée de Chiffon dans la salle à manger des Launay, qui s'asseyaient
-à table au même instant, fut un véritable événement. La tante Mathilde
-et l'oncle Albert se levèrent en poussant un cri ravi, et le domestique
-se permit un grognement satisfait.
-
- * * * * *
-
-C'est que tout le monde adorait Chiffon dans la vieille maison où
-s'était écoulée sa première enfance, et où elle revenait toujours avec
-joie dès qu'elle pouvait s'échapper.
-
-Elle avait dix ans quand sa mère, en se remariant, la reprit aux deux
-vieillards habitués à la croire vraiment leur enfant. Ce fut pour eux un
-déchirement terrible; terrible aussi pour la petite fille, que l'avenir
-effrayait.
-
-Grondée, secouée par sa mère dès l'âge où elle pouvait se souvenir;
-soignée et caressée par le vieil oncle et la vieille tante dès qu'elle
-les avait connus; puis cahotée et tiraillée entre les câlineries et les
-injures pendant les séjours de madame d'Avesnes à Pont-sur-Sarthe,
-Coryse, foncièrement gaie par tempérament, mais triste par réflexion,
-vivait dans une perpétuelle inquiétude.
-
-Toute petite, assise dans son tout petit fauteuil sous les regards fixes
-des portraits en armures et en corselets des Avesnes, entre les deux
-vieux qui ne perdaient pas de l'oeil sa tête frisée, déjà l'enfant
-pensait.
-
-Elle pensait que c'était bon de vivre et de rire; de se rouler sur le
-tapis du grand salon ou sur le gazon du triste jardin qui lui semblait,
-à elle, tout plein de soleil et de joie. Elle pensait que c'était
-amusant de causer avec les chiens, les chevaux, les oiseaux, les joujoux
-et les fleurs. Mais tout cela ne devait pas durer. Un jour, demain
-peut-être, on entendrait vers le soir ouvrir la grande porte de la
-voûte; une grosse voiture tournerait dont elle connaissait bien le
-bruit, et l'oncle Albert, courbant vers elle son grand corps, lui dirait
-en l'embrassant, avec un peu d'embarras:
-
---Mon Chiffon, c'est ta petite mère qui arrive... tu vas descendre
-au-devant d'elle avec Claudine...
-
-On ne lui disait plus d'avance le retour de madame d'Avesnes. L'oncle et
-la tante s'étaient aperçus que, dès qu'on l'avertissait, elle cessait de
-dormir et de manger. Elle avait aussi de continuelles crises de larmes,
-mais faisait bonne contenance au dernier moment, résignée lorsqu'il «le
-fallait» absolument.
-
-Et elle songeait qu'obéissant alors à l'oncle, elle prendrait dans sa
-petite main un coin du tablier de Claudine et descendrait résolument,
-les yeux secs, faisant à peine une «lippe», tandis que la Bretonne
-touchée lui dirait de sa grosse voix encourageante:
-
---Allons, mon pauv' Chiffon!... faut t'faire une raison!...
-
-Alors, elle répondrait d'une voix effarée, qu'il lui semblait entendre:
-
---Toi surtout, fais attention à ne pas me tutoyer!... et appelle-moi
-Mademoiselle... tu sais bien qu'elle veut... Oh!... mon Dieu!... fais
-bien attention, dis?...
-
-Certes, les scènes et les cris qui pleuvaient sur elle irritaient
-Coryse, mais moins toutefois que les scènes et les cris destinés aux
-autres.
-
-La vue de la tante Mathilde pleurant doucement dans sa chambre, ou d'un
-domestique renvoyé, traînant tout pâle sa malle dans l'escalier, la
-bouleversait au point de la faire rester toute une nuit, dans son petit
-lit, les yeux grands ouverts et la mâchoire tremblante.
-
-Et c'était tout cela qu'annonçait la grosse voiture, dont elle croyait
-toujours entendre le roulement, même quand elle jouait; ou distinguer la
-silhouette hérissée de bagages, même quand elle regardait ce qu'elle
-aimait tant à contempler immobile et attentive: l'eau, le feu, et les
-fleurs.
-
-Et toujours, pendant des années, Chiffon avait vécu rieuse mais
-préoccupée; ne parvenant pas à oublier, au cours des huit ou dix bons
-mois tranquilles, les quelques mauvais jours passés et à venir; courbant
-d'avance son petit dos souple et fort, dans l'attente de quelque choc
-effroyable qu'elle prévoyait.
-
-L'annonce du mariage de sa mère qui, en lui-même, la laissait fort
-indifférente, la terrifia quand elle sut qu'elle allait quitter le vieil
-hôtel où elle avait grandi et les vieux parents qui l'avaient élevée.
-Elle connaissait de vue le marquis de Bray, qu'elle apercevait souvent à
-cheval avec son frère Marc, et elle lui trouvait jusque-là l'air très
-«chic» et très bon. Mais quand elle vit qu'il épousait sa mère, elle en
-conclut qu'il devait lui ressembler et crut son dernier jour arrivé.
-
-Très maîtresse d'elle-même quand elle jugeait qu'il fallait être telle,
-elle ne laissa pas voir ses craintes et se contenta de protester
-silencieusement. A madame d'Avesnes, qui lui annonça avec de grandes
-phrases que c'était par amour maternel et dans l'intérêt de son avenir
-qu'elle se remariait, elle ne répondit pas un mot. Et quand on la
-chercha pour la présenter à M. de Bray, venu faire une visite aux
-Launay, elle alla se blottir au fond du jardin dans une boule
-d'hortensias où elle demeura introuvable.
-
-Pâle, les lèvres pincées, les yeux durs, elle assista dans la triste
-cathédrale au mariage de sa mère, comprenant vaguement que là
-disparaissait le dernier souvenir du pauvre papa qu'elle n'avait pas
-connu et qui peut-être l'eût aimée.
-
-Et ce fut le coeur désolé et plein de rancune que la petite entra dans
-sa nouvelle maison.
-
-Tout de suite, M. de Bray aima Chiffon, mais, devinant ce qui se passait
-en elle, il ne chercha pas à hâter l'instant qui devait les rapprocher.
-L'intraitable caractère de sa femme amena ce rapprochement.
-
-Effarouchés du vacarme, des pleurs, des éclats et des grands gestes de
-la marquise, ces deux êtres gais et bons cherchèrent instinctivement
-l'un chez l'autre un appui. Ils multiplièrent, sans même s'en rendre
-compte, les occasions de se réunir, et Chiffon en arriva à n'être un peu
-joyeuse et rassurée que quand son beau-père était là.
-
-Toujours l'enfant s'était appliquée à cacher la terreur qu'elle avait de
-sa mère. Elle se redressait au bruit des cris, affectant un calme
-irritant et levant impertinemment le nez, alors qu'elle sentait pourtant
-claquer ses dents et trembler ses petites jambes.
-
-Mais un soir elle se trahit. Poursuivie à travers un corridor par madame
-de Bray qui l'injuriait, elle enfourcha brusquement la rampe de
-l'escalier et, glissant jusqu'au bas, se précipita dans la bibliothèque.
-Là, se croyant seule, elle se plaqua contre la porte, haletante,
-angoissée, écoutant si sa mère la cherchait.
-
-Marc de Bray, qui habitait avec son frère, fumait enfoncé dans un grand
-fauteuil loin de la lampe. Il appela doucement la petite. Elle se
-retourna, mécontente d'être surprise dans ce moment de faiblesse et
-d'abandon.
-
---Ah!--fit-elle d'un ton fâché--vous êtes là, vous?...
-
-Marc répondit, un peu goguenard:
-
---Mon Dieu, oui, mademoiselle Corysande!... je suis là!... je vous
-gêne?...
-
-Chiffon ne mentait jamais. Elle vint à lui et, bourrue:
-
---Oui!... vous m'avez vue avoir peur... et je n'aime pas bien ça!...
-
-Il se mit à rire en regardant affectueusement l'enfant:
-
---Tu es vraiment un gentil Chiffon!... Si tu avais peur d'un revenant...
-ou d'un coup de canon... je te dirais que c'est très vilain pour un
-descendant des Avesnes... mais de ta mère?... Ah!... mon pauv' petit!...
-j'en ai bien peur, moi, un vieux barbu!... ainsi, juge si je te
-comprends!...
-
---Ah!--murmura Coryse plus confiante--vous aussi?... vous n'avez pas
-l'air...
-
---Je n'ai pas l'air quand elle est là... ça lui ferait trop de
-plaisir... mais après je me dédommage et je tremble tout mon soûl!...
-c'est vrai!... ce matin encore à déjeuner, quand elle a attrapé ce
-malheureux Joseph, j'ai voulu ne rien dire... me contenir... et mon
-gosier s'est contracté sur un pruneau... je ne te dis que ça!... tu as
-bien vu que je me suis sauvé pour aller étouffer paisiblement dans le
-vestibule...
-
-Puis, devenu sérieux:
-
---Vois-tu, Chiffon... tu devrais raconter à mon frère tes petites
-affaires...
-
---Oh!...--fit Coryse, saisie.
-
---Oui... tu devrais lui avouer franchement tes tristesses et tes
-peurs...
-
-Elle répondit, indifférente:
-
---Qu'est-ce qu'il y pourrait?...
-
---Dame!... il est le maître, après tout!...
-
-Les yeux de Chiffon s'ouvrirent tout grands:
-
---Lui?... pas possible!...
-
-Marc de Bray éclata de rire:
-
---Oui, je sais bien que ça ne paraît pas beaucoup!... ton beau-père a
-l'horreur des discussions et des scènes... il préfère céder toujours en
-ce qui le concerne...
-
---Eh bien, alors?...
-
---Eh bien, alors... s'il s'agit de toi, c'est autre chose... en souvenir
-de ton papa dont il était l'ami, et pour toi-même aussi... car il t'aime
-beaucoup...
-
-Voyant qu'elle faisait un mouvement, il appuya:
-
---Beaucoup... moi aussi, je t'aime bien, va, mon petit Chiffon... et si
-nous ne t'avons jamais parlé de cette affection, c'est qu'il n'est pas
-très facile d'aborder un petit hérisson qui se met en boule du plus loin
-qu'il aperçoit ceux qu'il ne veut pas voir...
-
-Et comme son frère entrait, il lui cria:
-
---Tiens, Pierre... dis à Chiffon que nous sommes ses amis... et j'ai
-idée que ce soir elle te croira...
-
-De ce jour, une affection immense était éclose dans le petit coeur si
-fermé de l'enfant, et elle avait vécu plus tranquille.
-
- * * * * *
-
---Comment se fait-il que tu sois venue ce soir, mon Chiffon?...--demanda
-l'oncle Albert enchanté;--je croyais que vous aviez du monde à dîner?...
-
-Elle cligna de l'oeil dans une grimace drôle de gavroche.
-
---M. d'Aubières, hein?...--fit-elle, sautant à pieds joints dans la
-question.
-
-Et tout de suite, sans laisser le temps de répondre:
-
---A ma place, vous l'épouseriez, dites... M. d'Aubières?...
-
---Mais... Chiffon!...--balbutia timidement la tante Mathilde, indiquant
-du regard le domestique qui s'empressait d'ajouter un couvert.
-
---Bah!... qu'est-ce que ça fait?... M. d'Aubières a dû me demander vers
-quatre heures... on me l'a dit à cinq... ce soir une partie de la ville
-le saura... et demain ma mère l'apprendra au reste... ça a l'air
-grand... comme ça, Pont-sur-Sarthe!... et on dit qu'il y a quatre-vingt
-mille habitants!... ben, ça n'empêche pas qu'un potin a vite fait d'en
-faire le tour... vous le saviez, vous, que M. d'Aubières veut
-m'épouser?...
-
---Mais--dit M. de Launay--nous le savons par ta mère... qui est venue
-nous le dire, et nous inviter à aller chez elle ce soir...
-
---Ah!... parfaitement!... on veut le présenter à la famille... me forcer
-à dire oui!...
-
-La tante protesta:
-
---Mais on n'a pas à nous le présenter... nous le connaissons depuis
-qu'il est en garnison ici... et il y a déjà longtemps...
-
---Il y a un an!... la première fois que l'oncle Marc l'a amené dîner, il
-a dîné à côté de moi... j'avais encore mes robes courtes... il m'a parlé
-tout le temps de rallye-paper et de chasse... ce que je me suis embêtée
-pendant ce dîner-là!...
-
---Chiffon!--fit madame de Launay d'un ton de reproche--un gros mot!...
-encore!...
-
-Elle s'étonna:
-
---Un gros mot!... où donc ça?... Oh!... c'est «embêtant» que vous
-appelez un gros mot?... c'est vous qui êtes si correcte que ça, tante
-Mathilde!...
-
---C'est toi qui ne l'es pas assez!... ta mère a raison quand elle te
-reproche tes façons et ton langage... oui... tu as des manières de
-garçon et tu parles comme les enfants de la rue...
-
---Dame!... c'est les seuls qui m'amusaient à écouter quand j'étais
-petite... c'est pas ma faute si j'ai jamais pu trouver un mot à dire à
-mes cousines de Lussy... ni aux «petites demoiselles du général»,--comme
-disait Claudine,--qui arrivaient pour goûter avec moi en robe de soie et
-frisées au petit fer!... j'avais beau me torturer l'imagination... je
-restais les bras ballants en face d'elles, riant bêtement... et me
-moquant moi-même de moi... mais je n'y pouvais rien!... elles me
-parlaient comme on m'a pourtant appris à parler... et je ne les
-comprenais pas!... elles faisaient des liaisons!... et y a rien qui me
-trouble comme ça!... c'est si drôle!... il me semble toujours qu'on joue
-la comédie... n'est-ce pas, oncle Albert?... vous saisissez?...
-
---Oui... oui... je saisis... mais ne parle pas tant... et mange ton
-boeuf qui va être froid...
-
---Il sera bon tout de même!... c'est si bon, le boeuf!... encore une
-chose qu'on ne mange jamais à la maison!...
-
---Ta mère ne l'aime pas, je crois?...
-
---C'est pas qu'elle l'aime pas!... mais elle ne veut pas qu'on le
-serve... elle dit que c'est un plat peuple... et tout ce qui est
-peuple... que ce soit un plat ou autre chose...
-
---Oui... c'est bon!... mange!...
-
---En attendant, vous ne m'avez toujours pas donné de conseil?...
-
---Pourquoi faire?...
-
---Ben, pour M. d'Aubières...
-
---Mais dans ce cas, ma petite enfant,--dit l'oncle Albert,--tu ne dois
-prendre conseil que de toi-même... M. d'Aubières convient à ta mère...
-c'est à toi de voir si, à toi, il te plaît...
-
---Il me plaît... il me plaît... oui... certainement... jusqu'à
-présent... mais jamais je ne l'ai regardé à ce point de vue-là... et
-dame!... je crois bien que si je l'y regarde...
-
-La tante Mathilde insista:
-
---Il faut le revoir encore... le revoir plusieurs fois... ça t'est
-facile, puisqu'il vient constamment chez tes parents... alors tu
-l'étudieras bien... et quand tu l'auras bien étudié...
-
---Qu'est-ce que je ferai, quand je l'aurai bien étudié?...
-
---Eh bien, tu verras ce que tu veux répondre...
-
---Et je répondrai: «Zut!...»
-
---Zut?...
-
-Chiffon se mit à rire.
-
---Ah! que c'est donc drôle, tante Mathilde, de vous entendre dire
-zut!... vous n'y mettez pas l'intention du tout!...
-
---Pas l'intention?...
-
---Non!... zut!!! c'est un mot qui veut dire: «Allez vous promener!...»
-ou quelque chose comme ça... alors il faut l'envoyer plus
-délibérément... vous comprenez?...
-
---Tu penses bien que je ne vais pas, à mon âge, apprendre à dire zut?...
-
---Vous le diriez pourtant bien!... ordinairement vous êtes pas pincée
-pour deux sous, vous, tante Mathilde!... et vous vous servez quelquefois
-d'expressions... qui valent bien «embêtant», soit dit sans reproche!...
-
---J'ai tort!...
-
---Jamais!... c'est dans ces moments-là que je vous aime le mieux!... et
-tenez!... c'est ce qui me plaît de M. d'Aubières... c'est qu'il n'est
-pas non plus à la pose... je suis bien sûre que mes façons de dire ne le
-choquent pas le moins du monde... la preuve...
-
---Et--demanda M. de Launay--quel est, au sujet de ce mariage, l'avis de
-ton papa et de ton oncle?...
-
---Papa ne dit pas trop grand'chose... il se contente de faire l'éloge de
-M. d'Aubières... l'oncle Marc, lui, me dit de me tâter... et puis, quand
-ils croyaient que je ne les écoutais pas... parce que je pleurais dans
-un coin...
-
-Ensemble les deux vieillards demandèrent inquiets:
-
---Tu pleurais?...
-
---Dame! mettez-vous à ma place... si vous croyez que c'est rigolo!...
-d'ailleurs, c'était pas pour ça que je pleurais... c'était pour autre
-chose!... enfin, pendant qu'ils croyaient que je ne les écoutais pas...
-ils énuméraient les gens de leur connaissance qui s'adorent malgré vingt
-ou vingt-cinq ans de différence...
-
---Ont-ils parlé de nous?...
-
---Non...
-
---Eh bien, Chiffon, j'ai eu hier quatre-vingt-un ans... et ta tante n'en
-a que soixante...
-
---Ah!... tout de même vous me faites l'effet d'être très bien comme vous
-êtes!...--répondit Chiffon, qui s'accrocha au bras du vieil oncle pour
-passer dans le salon.
-
---J'ai demandé la voiture à huit heures et demie...--dit madame de
-Launay;--je vais me préparer...
-
---La voiture!... par ce temps-là?... pour faire deux cents mètres?...
-
-Et, illuminée:
-
---C'est pas une idée de vous, ça!... j'parie que c'est pas une idée de
-vous?...
-
---C'est en effet ta mère qui...
-
---Qui vous a dit de venir en voiture... parce que vous avez des beaux
-chevaux... et que, comme tout le monde s'en va ensemble, on voit ça!...
-c'est pour éblouir M. d'Aubières... Oh! là! là!... toujours son épate et
-ses embarras!...
-
-Tandis que les Launay se préparaient à sortir, Chiffon, assise dans une
-bergère à oreilles, regardait d'un oeil affectueux le grand salon où
-elle avait tant joué jadis. Elle aimait le vieux meuble Empire à sphinx
-de cuivre recouvert de velours d'Utrecht rayé jaune serin; les petites
-armoires basses, finissant au niveau du parquet, dissimulées sous les
-boiseries blanches, dans lesquelles elle serrait ses joujoux; et les
-belles boiseries Louis XVI, si intactes et si riantes, avec leurs
-satyres et leurs nymphes se lutinant à travers les bosquets, ce que
-Claudine, sa bonne, définissait ainsi: «Des hommes et des femmes qui se
-chatouillent sur le mur»; et la vieille pendule avec ses aigles; et les
-urnes de Sèvres ennuyeuses et charmantes...
-
-Là, Chiffon revivait les bonnes heures de sa toute petite enfance, et
-c'est d'un ton convaincu qu'elle dit à ses vieux amis qui l'appelaient
-pour partir:
-
---Ah! il fait rudement bon ici!...
-
-En arrivant à l'hôtel de Bray, elle grimpa en courant l'escalier devant
-l'oncle et la tante, leur criant:
-
---Vous direz que je viens!... faut que je m'habille!... je me ferais
-attraper si j'entrais comme ça!... je vais m'introduire dans ma vieille
-robe rose!...
-
-
-
-
-III
-
-
-En entrant dans le salon très éclairé, Coryse s'arrêta, examinant, dans
-le clignement familier aux myopes, les gens qui causaient, assis en un
-grand cercle. Elle resta un instant hésitante, se demandant qui elle
-devait saluer d'abord. Puis elle marcha vers une vieille femme
-silencieuse, au fin profil effacé, et s'inclina dans un mouvement qui,
-étant données ses allures habituelles, paraissait très respectueux.
-
-La comtesse de Jarville plaisait à Coryse pour plusieurs raisons. Elle
-lui trouvait grand air en dépit de son attitude modeste, et elle la
-croyait vraiment intelligente et bonne. Et puis, madame de Bray haïssait
-cette vieille femme, parente éloignée de son mari, qui attristait son
-salon avec ses robes fanées et son aspect de vieux portrait pâli. Cette
-haine seule eût suffi pour la rendre sympathique à Chiffon.
-
---Corysande,--dit la marquise d'un ton bref,--viens donc dire bonjour à
-madame de Bassigny!...
-
-Madame de Bassigny était la femme d'un colonel, et la bête noire de
-Chiffon. Une femme très riche et très à la pose, qui se plaisait à vexer
-et à humilier tous les ménages militaires de Pont-sur-Sarthe, et à faire
-punir les officiers garçons qui négligeaient son jour.
-
-La petite se retourna et répondit avec une indifférence presque
-impertinente:
-
---Tout à l'heure... quand j'aurai salué madame de Jarville...
-
-La marquise lança à sa fille un regard furieux, tandis que M. d'Aubières
-posait sur l'enfant ses bons yeux bleus, tout remplis d'admiration et de
-contentement.
-
-Lui aussi détestait la femme de son collègue des hussards, et il était
-ravi du manque d'empressement que lui témoignait si délibérément
-Chiffon.
-
-Cette femme maigre,--qui avait, disait-il, des becs aux coudes et une
-arête dans le dos,--mauvaise comme la gale, bavarde comme une pie et
-potinière comme une concierge, qui calomniait les jolies femmes et se
-moquait des laides et des pauvres, lui faisait réellement horreur. Trop
-franc pour dissimuler absolument cette répulsion, M. d'Aubières s'en
-était tenu aux simples démarches réglementaires de politesse.
-
-D'abord, madame de Bassigny, très désireuse d'attirer chez elle ce
-célibataire bien tourné, porteur d'un grand nom, s'était montrée
-infiniment aimable pour lui. Elle s'appliquait avant tout à avoir le
-salon le plus élégant et le mieux fréquenté de Pont-sur-Sarthe, et elle
-comprit tout de suite que la présence du duc d'Aubières était
-indispensable pour bien établir la suprématie de ce salon. Un duc est
-une sorte de personnage dans presque tous les milieux, mais en province
-il devient un grand personnage.
-
-Dès l'arrivée du colonel d'Aubières, on s'était dit: «C'est probablement
-un duc de l'Empire», et on l'avait regardé avec curiosité. Mais quand on
-apprit que le vieux monsieur de Blamont avait constaté dans le d'Hozier
-de la bibliothèque que le titre des Aubières datait d'avant la revision
-de 1667, la curiosité devint admiration. Et comme, avec sa petite
-fortune, le duc faisait assez bonne figure; qu'il avait de beaux chevaux
-qu'il montait bien; un phaéton bien tenu et une petite maison «pour lui
-tout seul» et pleine--disait-on--de jolis bibelots, dans le quartier
-neuf, près de la gare, il était devenu le point de mire à la fois des
-mères, des veuves, et des cocottes de Pont-sur-Sarthe.
-
-Mais, malgré toutes les amabilités dont l'accablèrent le colonel et
-madame de Bassigny, il resta cérémonieux et réservé, se contentant
-d'être poli, sans plus.
-
-Plus heureuse que son amie, madame de Bray eut la joie de produire le
-duc d'Aubières dans son salon. Il était très lié avec son beau-frère
-Marc, qui le lui amena, ne craignant pas, cette fois, qu'elle accueillît
-avec son habituel dédain un camarade aussi brillant.
-
-Et, tandis que toutes les plus jolies femmes--y compris madame de Bray à
-son déclin, mais encore appétissante,--lui faisaient à l'envi la cour,
-le duc ne regarda, ne vit que la gamine à la fois svelte et râblée,
-rêveuse et gavroche, qui riait avec lui, confiante, affectueuse, sans se
-soucier des jeunes gens chics qui ornaient le salon de sa mère. Il
-devina une partie des petites misères qui troublaient la vie de Chiffon,
-l'oncle Marc lui apprit le reste; et, inconscient, il se mit tout
-doucettement, à quarante-trois ans, à aimer l'enfant de quinze ans qui
-lui riait si joliment au nez de toutes ses dents de petit chien.
-
-Quand M. d'Aubières s'aperçut de ce qui se passait dans son coeur trop
-jeune, il pensa: «Je suis fou!...»
-
-Puis, à force de rêver à ce mariage qui lui semblait d'abord impossible,
-il en arriva peu à peu à se dire: «Pourquoi pas?...»
-
-Et il était ce soir, le pauvre homme, craintif, angoissé, cherchant le
-regard de Chiffon pour y lire l'impression produite par sa demande qu'il
-jugeait à présent, dans sa grande modestie, outrecuidante et ridicule.
-
-Mais Chiffon évitait obstinément de tourner les yeux vers lui. Après
-avoir sommairement salué madame de Bassigny, elle causait maintenant
-avec un petit jeune homme grêle et étriqué, au front fuyant, au menton
-ravalé, le vicomte de Barfleur, descendant de la plus vieille famille du
-pays, et l'un des élégants de Pont-sur-Sarthe. Et, bien que cette
-conversation semblât, d'après l'air distrait et ennuyé de Coryse,
-totalement dénuée d'intérêt, M. d'Aubières, irrité de la voir occupée de
-quelqu'un, se mit à prendre en grippe l'innocent avorton qui n'en
-pouvait mais.
-
-Tout à coup, une grande jeune fille très belle, Geneviève de Lussy, une
-cousine des Avesnes, s'écria:
-
---Chiffon!... pourquoi n'es-tu pas venue au cours tantôt?...
-
---Comment?--demanda madame de Bray stupéfaite--comment?... elle n'est
-pas allée au cours?...
-
-Coryse, devenue très rouge, avait brusquement planté là le petit
-Barfleur; et, s'avançant vers sa mère:
-
---Non,--dit-elle,--je ne suis pas allée au cours... je suis restée dans
-le jardin...
-
-Elle se tourna vers M. de Bray, l'oeil suppliant, et ajouta:
-
---Il faisait si, si beau!...
-
---Et où êtes-vous allée?...
-
-Jusqu'à l'âge de cinq ans, la marquise avait dit «vous» à sa fille, qui
-lui disait également vous. Elle n'admettait pas qu'il en fût autrement,
-parce que, affirmait-elle, le tutoiement entre enfants et parents datait
-de la Révolution. Il était ignoble et nivelait les classes, etc... Et
-puis, un beau jour, au retour d'un de ses voyages, elle avait déclaré
-que le tutoiement réciproque était plus tendre; que lui seul marquait
-l'intimité, la confiance; qu'à présent, «toutes les femmes du faubourg
-Saint-Germain» tutoyaient leurs enfants et se faisaient tutoyer par eux.
-Et, subitement, elle avait exigé que Coryse la tutoyât. La pauvre
-petite, qui eût employé volontiers une appellation plus cérémonieuse
-encore que le «vous», avait eu peine à se faire à ce tutoiement si loin
-de son coeur et de ses lèvres. Madame de Bray aussi s'oubliait souvent.
-Dès qu'une discussion quelconque l'emportait, elle criait «vous» à
-Chiffon comme par le passé, et la petite, remise dans le ton,--comme
-elle disait,--reprenait avec joie la «tradition» ancienne. Elle
-répondit:
-
---Je viens de vous le dire... je suis restée dans le jardin...
-
---A fainéanter?...
-
---Non...
-
---Qu'est-ce que vous avez fait?...
-
---J'ai regardé les fleurs...
-
---C'est bien ce que je disais!...
-
-Et, avec importance, comme si elle devait se tenir au courant pour
-surveiller les études de sa fille et lui faire reprendre les leçons
-manquées:
-
---De quoi s'est-on occupé aujourd'hui au cours, Geneviève?...
-
---Au cours?...--fit la jeune fille, qui chercha un instant à se
-souvenir,--nous nous sommes occupées de la reproduction...
-
-Et, au milieu d'un silence étonné, elle reprit:
-
---De la reproduction des plantes phanérogames...
-
-L'oncle Marc haussa les épaules en murmurant à demi-voix:
-
---Chiffon a bien raison d'étudier les fleurs elle-même dans le jardin...
-c'est sans inconvénient, au moins!...
-
-Quant à la marquise, qui ignorait totalement les plantes phanérogames ou
-autres, et qui n'avait pas compris un mot, elle dit, d'un ton doctoral
-et protecteur, revenant au tutoiement:
-
---Tu as entendu, Coryse?...
-
-La petite ne répondit pas. Geneviève reprit, s'adressant à elle:
-
---Mardi, c'est sur _Britannicus_, le cours...
-
---J'irai!...--s'écria Chiffon,--j'aime tant Racine!...
-
-Le petit Barfleur savait qu'un homme du monde doit toujours placer dans
-toute conversation, et sur n'importe quel sujet, un mot quelconque. Il
-demanda, d'un air indifférent et poli:
-
---Et pourquoi, mademoiselle, aimez-vous tant Racine?...
-
---Je ne sais pas...--fit Chiffon, indifférente aussi.
-
-Puis, après un instant de réflexion, elle déclara:
-
---C'est peut-être parce qu'on a voulu me faire aimer Corneille...
-
-Marc de Bray se mit à rire; sa belle-soeur, furieuse, se tourna vers
-lui:
-
---On dirait vraiment que vous cherchez à la rendre plus ridicule et plus
-insupportable encore!...
-
---Moi!...--fit l'oncle Marc, ahuri.
-
---Oui, vous!... qui riez de toutes les inepties qu'elle dit... et qui
-avez l'air de trouver ça drôle!...
-
-Elle allait continuer, élevant déjà la voix au milieu du silence. Très
-agacée d'être ainsi épluchée, Chiffon, les yeux brillants et le nez en
-l'air comme aux jours de bataille, proposa:
-
---Si on recausait comme avant... au lieu de s'occuper de moi?...
-
-Une des portes du salon, qui donnait sur le jardin, était ouverte. Sans
-attendre pour juger de l'effet produit par sa proposition, elle sortit
-et descendit le perron, où l'attendait _Gribouille_, son meilleur ami,
-un énorme dogue court et trapu; bonasse avec un air féroce.
-
-La nuit était claire, mais sans lune. Une de ces nuits pleines
-d'humidité et de parfums qu'aimait Coryse. Suivie de Gribouille elle
-s'éloigna de la maison, marchant vers l'extrémité du jardin. L'odeur
-intense des pétunias blancs l'attirait. Et quand elle fut auprès de la
-longue corbeille, qui apparaissait toute pâle au milieu du gazon sombre,
-elle se pencha, les narines ouvertes, prise d'une envie de se rouler sur
-les fleurs embaumées pour les mieux respirer. Mais elle pensa:
-
---Je leur ferais mal!...
-
-Car Chiffon, persuadée que les fleurs souffrent, ne les touchait qu'avec
-une délicatesse infinie et d'attendrissantes précautions.
-
-Un bruit de pas dans l'allée fit grogner Gribouille; et, tout de suite,
-elle devina que c'était M. d'Aubières qui s'avançait dans l'obscurité.
-Il demanda, distinguant vaguement la tache claire que faisait Chiffon:
-
---C'est vous, mademoiselle Coryse?...
-
---Oui, monsieur...
-
-D'une voix hésitante, il reprit:
-
---Voulez-vous me permettre de causer avec vous un instant?...
-
---Mais oui...
-
---Est-ce que... est-ce qu'on vous a dit que... que...
-
-Elle eut pitié de son embarras.
-
---Oui... je sais que vous m'avez demandée aujourd'hui en mariage...
-
-Il murmura, le gosier serré:
-
---Eh bien?...
-
---Eh bien!... je ne m'y attendais pas, comme vous pensez!... et dame!...
-ça me surprend un peu... et même beaucoup, si vous voulez que je vous
-dise?...
-
---Pourquoi?... vous n'avez donc pas deviné que je vous aime depuis très
-longtemps?...
-
-Elle répondit, sincère:
-
---Oh! quant à ça, non, par exemple!...
-
---C'est pourtant bien vrai!... je vous aime depuis que je vous
-connais...
-
---Ça, c'est excessif!... je suis bien sûre que le premier jour où vous
-m'avez vue, j'ai pas dû vous faire une impression bien agréable... Oh!
-non!...
-
---Le premier jour?...
-
---Oui... à dîner... le soir où j'étais à côté de vous... ce que j'ai dû
-vous paraître moule!... c'est vrai qu'aussi vous m'aviez si tellement
-rasée... avec vos chasses et vos rallye-papers... et tout le
-tremblement...
-
---Mais...--balbutia le pauvre homme interdit--je ne savais de quoi vous
-parler... et je...
-
---Soyez sûr que je vous suis reconnaissante de ne pas m'avoir parlé
-service... car il y avait encore ça!...
-
---Comme vous vous moquez de moi!... vous me trouvez ridicule...
-ennuyeux?...
-
-Elle protesta avec vivacité:
-
---Oh! non... pas du tout!... ça! jamais!... et même je vous aime
-beaucoup... je suis très contente quand je vous vois...
-
-Joyeux, il demanda:
-
---Eh bien, mais alors...
-
---Quand je vous vois... accidentellement... mais si c'était toujours,
-toujours, tout le temps...
-
---Alors, vous ne voulez pas de moi?...
-
-Chiffon avait envie, à cette question bien nette, de répondre nettement
-non. Comme ça, au moins, tout serait fini; on ne reviendrait plus
-là-dessus. Mais elle devina tant d'inquiétude dans la pauvre voix
-étranglée qui l'interrogeait, tant de supplication dans la haute
-silhouette penchée vers elle, qu'elle n'eut pas le courage de faire un
-gros chagrin à cet ami qui semblait tant l'aimer. Gentiment, elle
-répondit:
-
---Non... je ne dis pas ça encore... je suis très flattée, très
-reconnaissante de votre affection... mais je suis si petite fille!...
-j'ai si peu pensé aux choses graves... laissez-moi réfléchir...
-voulez-vous?... ne me demandez pas de dire tout de suite oui ou non...
-car, alors... je dirais non...
-
---J'attendrai votre décision... mais permettez-moi de plaider un peu ma
-cause?...
-
-Et, voyant que Coryse revenait du côté de la maison, il la fit retourner
-sur ses pas en lui prenant doucement le bras.
-
---Je vous en prie, accordez-moi encore quelques minutes... c'est votre
-mère qui m'a dit de venir vous rejoindre ici...
-
-Avec conviction, Chiffon s'écria:
-
---Ah! je le pensais bien!...
-
-Et en elle-même elle ajouta:
-
---Elle ne peut pas me laisser tranquille!...
-
-De sa belle voix grave, très émue, M. d'Aubières reprit:
-
---Je vous parais vieux... mais je vous offre un coeur très jeune... un
-coeur qui n'a jamais été à personne...
-
---Oh!...--fit Coryse, effarée,--vous n'êtes pas arrivé à votre âge sans
-aimer quelqu'un... voyons?...
-
-Il répondit gravement:
-
---Aimer... ce que j'entends par aimer... jamais!...
-
---Et qu'est-ce que vous entendez donc par aimer?...
-
---J'entends donner tout mon coeur et toute ma vie...
-
---Eh bien, n'est-ce pas toujours là ce qu'on appelle aimer?...
-
---Toujours... enfin... non... ça dépend...--balbutia M. d'Aubières
-embarrassé.
-
---Tenez,--fit brusquement Chiffon,--j'aime autant vous dire que je ne
-vous crois pas!... oh! mais, pas du tout!...
-
---Vous ne me croyez pas!... et pourquoi?...
-
---Ah!... voilà!... c'est que c'est assez difficile à vous raconter...
-Enfin, un jour... au printemps... j'étais à me promener à cheval, avec
-l'oncle Marc, dans la forêt de Crisville... et je vous ai aperçu de
-loin... avec une dame... je vous ai reconnu tout de suite... il n'y a
-personne d'aussi grand que vous à Pont-sur-Sarthe... vous étiez à
-pied... et il y avait un fiacre qui vous suivait... un des petits
-fiacres ridicules de la station de la place du Palais... la dame...
-c'était une des dames dont personne ne parle... excepté ma mère et
-madame de Bassigny, qui les appellent «les donzelles»... et qui font des
-écarts dans la rue ou au cirque, quand il faut les frôler... on croirait
-que ça brûle... je vous demande pardon de dire ça à propos de quelqu'un
-que vous aimez...
-
---Moi!...--protesta le duc, à moitié riant, à moitié désolé.
-
---Ou que vous aimiez, du moins...
-
-Et, imperturbable, Chiffon continua:
-
---Alors, je dis à l'oncle Marc: «Tiens! M. d'Aubières... avec la dame
-dont il ne faut pas parler!...» Ah! c'est que j'ai oublié de vous
-dire... Paul de Lussy, le frère de Geneviève, celui qui fait son
-droit... vous savez bien?... il avait fait aussi des bêtises à cause de
-cette dame-là... et on voulait l'engager... alors, Georgette Guibray, la
-fille de votre général, l'avait montrée un jour, au Parc, à Geneviève,
-la dame... en lui disant: «Vois-tu, c'est à cause de celle-là que ton
-frère fait des sottises...» Geneviève me l'avait montrée aussi, et
-j'avais demandé des explications à papa en déjeunant... Ah!...
-Seigneur!... quelle affaire!... je vois encore ça!... ma mère s'était
-levée... elle me maudissait avec sa serviette en m'appelant «Fille
-éhontée»!... moi, j'étais bleue... je comprenais pas du tout ce qu'il
-pouvait bien y avoir... alors, après le déjeuner, papa m'a emmenée dans
-le fumoir et il m'a dit qu'il ne fallait jamais parler de ça... surtout
-devant ma mère... et que d'ailleurs on devait ignorer le monde des
-«cocottes»... qui est un monde à part... et le soir, ça a recommencé
-avec ma mère quand j'allais me coucher... Sapristi!... c'est un des plus
-beaux attrapages dont je me souvienne!... mais ça vous ennuie peut-être
-que je vous raconte ça?...
-
---Non... je voudrais seulement vous expliquer...
-
---Attendez que j'aie fini... donc je dis à l'oncle Marc: «Voilà M.
-d'Aubières avec la dame dont on ne parle pas...» et il me répond: «Tu ne
-sais pas ce que tu dis!... tu es myope comme une taupe et tu ne peux
-rien distinguer d'ici là-bas...» Alors je lui offre de trotter pour
-voir... mais il ne veut pas... et le premier sentier que nous
-trouvons... crac!... il me pousse dedans pour que je ne puisse plus
-regarder la route... et c'est tout pour cette fois-là...
-
---Je vais vous...
-
---C'est pas fini!... un mois après, j'étais avec le vieux Jean... je
-vous revois avec la même dame et presque à la même place... Ah! je me
-dis, cette fois-ci, comme moi je ne suis pas comme ma mère et madame de
-Bassigny et que j'ai pas peur de me brûler, je veux les regarder de
-près... et je trotte... «Mam'zelle Coryse,--me dit Jean,--la route
-devient bigrement grasse... les chevaux vont s'coller su'l'museau, bien
-sûr!... m'est avis qu'y' vaudrait mieux retourner par où qu'nous
-venons...» Je ne l'écoute pas, vous pensez... mais, à ce moment-là, vous
-remontez dans le fiacre ridicule et vous filez par la route de
-Crisville... je dis à Jean: «Je veux voir où ils vont...» et il me
-répond: «Ça, mademoiselle, c'est des choses qu'est pas à faire!...»
-
---Et après?...
-
---Après, je vous ai perdus à un carrefour... mais je vous ai retrouvés
-tout de même... à l'auberge de Crisville... votre fiacre mangeait
-l'avoine, et vous étiez au premier à une fenêtre... avec la cocotte...
-alors, j'ai pensé...
-
---Vous avez pensé?...
-
---Puisque M. d'Aubières se cache dans la forêt et dans les auberges avec
-une femme avec qui il ne peut pas se montrer, c'est qu'il veut
-absolument la voir quand même... et s'il veut la voir quand même, c'est
-qu'il l'aime, comme Paul de Lussy l'aimait... et même plus!... car pour
-risquer, lui... un colonel... un homme sérieux et âgé...
-
-Et comme le duc faisait un mouvement:
-
---Oui... en comparaison de Paul qui a vingt-deux ans, vous êtes âgé,
-s'pas?... eh bien, pour faire ce que--quand c'était Paul--on appelait
-déjà des bêtises... il faut...
-
---Il faut s'ennuyer terriblement à Pont-sur-Sarthe... et chercher dans
-n'importe quel monde les distractions dont on ne sait pas se passer...
-je ne peux pas vous expliquer ce que vous ne devez point comprendre,
-mais je peux vous affirmer que, quoi que vous ayez pu voir ou apprendre
-de ma stupide existence, je suis digne de vous aimer et d'être votre
-mari... jamais, jusqu'au jour où je vous ai connue, je n'ai eu l'idée de
-donner mon nom ni mon coeur à personne... et je vous offre, malgré mon
-«grand âge», un amour très jeune et très pur...
-
-Serrant contre lui le petit bras qu'il avait gardé sous le sien, il
-murmura:
-
---Laissez-moi espérer un peu... je vous en prie?...
-
---Si je ne vous réponds pas tout de suite oui...--dit franchement
-Coryse--c'est que je veux n'épouser qu'un homme que j'aimerai ou que je
-sentirai que je peux aimer plus que tous les autres... je déteste le
-monde, moi!... j'ai les grimaces et les guirlandes en horreur!... je
-n'ai, jusqu'à présent, aimé vraiment que l'oncle et la tante de Launay,
-papa, l'oncle Marc, le vieux Jean, ma bonne, Gribouille et mes fleurs...
-je veux aimer mon mari, sinon de l'amour que j'ignore, du moins très
-tendrement, très sûrement...
-
-M. d'Aubières s'était arrêté. Il prit les mains de l'enfant et les
-appuyant contre ses lèvres:
-
---Je serais si horriblement malheureux s'il me fallait renoncer à
-vous...
-
-Il l'attirait à lui, et elle le laissait faire, émue par cette voix qui
-tremblait, par toute cette tendresse qu'elle sentait si vraie.
-
---Chiffon--balbutia-t-il--mon petit Chiffon!...
-
-Elle s'appuyait à son épaule, rêvant, se demandant si elle ne pourrait
-pas aimer un jour cet homme qui l'aimait tant et qui semblait si bon.
-
-Mais M. d'Aubières, bouleversé au contact du petit corps souple qui
-s'abandonnait si confiant; énervé par l'obscurité, grisé par les parfums
-qui montaient des fleurs à cette heure de la nuit, perdit complètement
-la tête. D'un mouvement brutal, il enveloppa Coryse de ses bras,
-couvrant de baisers fous ses cheveux et son front. La petite se dégagea
-violemment, presque avec horreur. Et comme le duc, revenu à lui,
-murmurait troublé, désolé de ce qu'il avait fait:
-
---Pardonnez-moi... je vous aime tant!...
-
-Elle lui répondit simplement, déjà remise d'un effroi que, dans son
-innocence, elle ne s'expliquait pas:
-
---Moi aussi, je vous demande pardon... mais c'est que, voyez-vous, je ne
-peux pas souffrir qu'on m'embrasse...
-
-
-
-
-IV
-
-
---Avez-vous vu Chiffon ce matin?...--demanda M. de Bray à la marquise
-qui entrait, un peu avant le déjeuner, dans la bibliothèque où il
-causait avec son frère.
-
---Non... et vous?...
-
---Moi, je l'ai rencontrée vers neuf heures dans la rue des
-Bénédictins...--dit l'oncle Marc;--elle filait à toutes jambes, suivie
-du vieux Jean...
-
-La marquise s'écria, déjà en colère:
-
---Comment!... elle est sortie!... sortie sans permission?...
-
---Elle allait probablement à la messe?... insinua M. de Bray,
-conciliant.
-
---A la messe! elle n'y va jamais!... sauf le dimanche...
-
-Marc, debout devant la fenêtre, annonça:
-
---La voilà qui rentre... elle est dans la cour avec Luce...
-
-«Luce» était la baronne de Givry, la cousine germaine de M. de Bray.
-Elle entra dans la bibliothèque, suivie de Chiffon, qui marchait le nez
-au vent, l'air indifférent.
-
-Sans même dire bonjour à la jeune femme, la marquise, menaçante, demanda
-de cette voix de tête glapissante et aiguë qui faisait toujours se
-fermer à demi les yeux de Coryse:
-
---D'où viens-tu?...
-
---De Saint-Marcien...--répondit la petite.
-
---Comment ça?... toi qui ne vas jamais à la messe!...
-
---Aussi je n'ai pas été à la messe...
-
---Alors, qu'est-ce que tu es allée faire?...
-
---Voir l'abbé Châtel...
-
---Pourquoi?...
-
---Parce que j'avais quelque chose à lui dire...
-
---Ah!...--fit madame de Bray inquiète--et qu'est-ce qu'il t'a
-répondu?...
-
---Avant de dire ce qu'il m'a répondu, il faudrait peut-être dire ce que
-je lui ai demandé?...
-
-Et, en riant, elle ajouta:
-
---Ce serait trop long!...
-
-Le marquis s'adressa à madame de Givry:
-
---Alors, vous vous êtes rencontrées au confessionnal de l'abbé
-Châtel?...
-
---Non...--répondit la jeune femme avec un peu d'embarras.--L'abbé Châtel
-n'est plus mon confesseur...
-
---Oh!--fit le marquis étonné--est-ce possible?... toi qui ne remuais pas
-le bout du doigt sans aller lui demander dans quel sens il fallait le
-remuer!... toi qui parlais de lui continuellement... trop même, soit dit
-entre nous... qu'est-ce donc qu'il vous est arrivé?...
-
-Luce de Givry, une grande femme de vingt-huit ans, osseuse et brune,
-dénuée de toute grâce, était renommée à Pont-sur-Sarthe pour sa piété
-austère, étroite et fatigante. Tolérante d'ailleurs, c'est-à-dire ne
-s'occupant jamais de ce que font ou ne font pas ceux qui pensent et
-vivent autrement qu'elle. Un peu agitée, elle menait de front les bonnes
-oeuvres et le monde qu'elle aimait passionnément, et qui--comme le
-disait fort justement Marc de Bray--la payait d'une noire ingratitude.
-Non pas qu'elle fût désagréable ou inintelligente, mais elle déplaisait
-par certains ridicules, et surtout par un manque absolu de jeunesse et
-de charme. Les femmes étaient gênées par sa très rigide et très réelle
-vertu; les hommes ne lui pardonnaient pas sa disgrâce, et Luce n'était
-appréciée que dans sa famille, où tous l'aimaient pour ses belles
-qualités et sa bonté naïve.
-
---Répète un peu ce que tu viens de dire à Pierre?...--demanda l'oncle
-Marc, jouant la stupeur.
-
-Docilement, madame de Givry répéta:
-
---Je ne me confesse plus à lui...
-
---Vous êtes brouillés?...
-
---Nous ne sommes pas brouillés... mais c'est lui qui n'a plus voulu...
-
---Depuis quand?...--interrogea Chiffon, très surprise aussi.
-
---Depuis mon bal... le bal que j'ai donné au moment du Concours
-hippique...
-
---Qu'est-ce que ça pouvait bien lui faire, ton bal?...--dit
-Marc.--Est-ce qu'il serait assez bête pour se mêler de ces choses-là?...
-
---Oh!...--protesta Luce avec vivacité--ce n'est pas lui, le pauvre
-abbé!... c'est ma faute!... c'est moi qui suis allée, la veille du bal,
-lui demander la permission de le donner...
-
---Eh bien?...
-
---Eh bien, il m'a dit: «Mon enfant, ces choses-là ne me regardent pas du
-tout!»...
-
---C'est un homme de grand sens...
-
---J'ai insisté, mais il n'a rien voulu entendre... il m'a dit: «Ne venez
-pas à moi, prêtre, me demander la permission d'offrir chez vous un
-divertissement que l'Église n'approuve pas... je ne dois pas vous
-encourager dans cette voie...--Mais mon mari veut que nous donnions un
-bal...--Eh bien, donnez votre bal... et puis vous viendrez me dire que
-vous l'avez donné... et nous nous arrangerons...--Je ne veux pas qu'il y
-ait de bal sans votre permission...--En vérité, mon enfant, vous me
-placez dans une situation tout à fait ridicule!...»
-
---Il avait raison, ce pauvre homme!--dit en riant Marc de Bray.
-
---C'est un encroûté!...--déclara la marquise, qui n'admettait en fait de
-prêtres que les Jésuites.
-
-Coryse s'écria, fâchée qu'on touchât au vieil abbé qu'elle aimait
-beaucoup.
-
---Encroûté!... lui!... jamais de la vie!... mais c'est tout de même pas
-son métier d'exciter les gens de Pont-sur-Sarthe à gigoter, voyons?...
-
-Et, se tournant vers madame de Givry:
-
---Seulement, Luce, il y a quelque chose que je ne comprends pas bien
-dans tout ça... tu vas tout le temps au bal... tu ne fais que ça!... je
-croyais que tu avais la permission, moi?...
-
---Mais je l'ai aussi...
-
---Eh bien, alors?...
-
---C'est justement ce que j'ai dit à l'abbé Châtel... «Mais puisque vous
-me permettez d'aller au bal?...» et il m'a répondu: «Mon enfant, ça n'a
-aucun rapport... un bal est un lieu où l'on est plus exposé à pécher que
-dans beaucoup d'autres...»
-
---Ah!...--fit Chiffon, pensive.
-
---«... Or, quand vous donnez un bal, vous encouragez, vous facilitez en
-quelque sorte l'éclosion du péché... vous êtes, dans une certaine
-mesure, complice ou responsable... Quand, au contraire, vous allez au
-bal, je vous autorise en toute sécurité à y aller, parce que je suis sûr
-que, non seulement vous ne péchez point, mais encore vous ne sauriez
-être pour personne une occasion de péché...» Ça te fait rire?--continua
-madame de Givry en se tournant vers Marc, qui se roulait dans son
-fauteuil,--mais moi, j'étais consternée!... toutes les invitations
-étaient parties... il n'y avait plus que deux jours!... je suis rentrée,
-et j'ai dit à Hubert et à maman que nous ne donnerions pas le bal, parce
-que l'abbé Châtel m'en avait refusé la permission...
-
---Ils ont dû faire des bonnes têtes?...--questionna Coryse, qui riait
-aussi.
-
---Ah! je t'en réponds!... Maman m'a dit que j'étais folle d'aller parler
-de ça à l'abbé... Hubert, lui, était furieux!... il m'a crié: «Eh bien,
-soit!... nous ne donnerons pas ce bal... mais comme, à présent que nous
-ne sommes plus en deuil, je n'entends pas que nous recevions des
-politesses sans les rendre, nous n'irons plus nulle part... vous
-m'entendez bien... absolument nulle part!... à moi, ça m'est égal,
-j'exècre le monde!... mais vous?...» Moi, j'étais au désespoir!... et
-puis, le bon Dieu a eu pitié de moi... il m'a inspiré la pensée d'aller
-trouver le bon père de Ragon...
-
---Ah!--fit Coryse, avec une grimace.
-
---Et le père de Ragon a été charmant... il m'a dit, quand je lui ai
-raconté la défense de l'abbé Châtel...
-
---Allons, bon!--grommela Chiffon--v'là que c'est une défense, à cette
-heure!...
-
---Enfin, quand je lui ai eu expliqué pourquoi je venais le consulter, il
-m'a répondu: «Que dit l'Évangile, mon enfant?... que _la femme doit
-obéissance à son mari_... votre mari veut que vous donniez un bal...
-donnez un bal... Dieu le voudra aussi...»
-
-Coryse protesta:
-
---En voilà une idée, d'aller mêler le bon Dieu à tout ça!... je vous
-demande un peu si c'est pas ridicule de débattre ces choses-là sur son
-dos!...
-
---J'étais ravie...--reprit madame de Givry--j'ai couru tout de suite
-chez l'abbé Châtel... et je lui ai raconté que j'étais allée me
-confesser au père de Ragon... et que j'avais la permission... il m'a
-demandé: «Alors, mon enfant, vous avez été satisfaite du père de
-Ragon?...» Moi, je n'osais pas trop m'extasier sur le père de Ragon, ni
-dire tout le bien que j'en pense... j'avais peur de froisser l'abbé
-Châtel... j'ai seulement dit «oui» parce que je ne voulais pas mentir...
-alors, il m'a suppliée: «Eh bien, retournez-y!... oui... j'en serai
-enchanté... car je n'ai jamais vu quelqu'un de plus embêtant que vous à
-confesser!...» Il a dit _embêtant_, croiriez-vous?...
-
---C'est de moi qu'il aura appris ça!...--s'écria Coryse en riant--ce
-pauvre abbé!... il est si bon et si drôle!...
-
---Tu sais, Luce...--conseilla Marc de Bray--tu feras bien de ne pas trop
-raconter cette histoire-là...
-
---Pourquoi?...--demanda ingénument madame de Givry.
-
---Mais... parce que... tu te rendrais ridicule... et aussi
-l'abbé...--ajouta-t-il, pensant que la crainte de nuire à son vieux
-confesseur ferait taire la jeune femme beaucoup plus que la crainte de
-se nuire à elle-même.
-
-La marquise s'écria:
-
---L'abbé Châtel sort du peuple!... il ne sait rien comprendre!... il n'a
-aucune délicatesse... aucun sentiment des choses mondaines... et,
-naturellement, c'est lui que Coryse est allée choisir pour confesseur...
-
---L'abbé Châtel n'est pas mon confesseur...--répondit Chiffon--ou du
-moins il ne l'est plus...
-
---Et depuis quand, je vous prie?...
-
---Depuis trois ou quatre ans... depuis qu'on ne s'occupe plus de moi, et
-que je sors seule avec Jean... depuis ma première communion, à peu
-près...
-
---Ah!...--fit madame de Bray, interdite de se voir si peu au courant des
-faits et gestes de sa fille--et cependant, vous êtes continuellement
-fourrée chez lui... qu'allez-vous y faire... s'il n'est plus votre
-confesseur?
-
---Il est mon confident... je l'aime beaucoup... je le crois sûr et
-droit... et je lui raconte mes petites affaires... celles que je crois
-devoir raconter...
-
---Alors,--interrogea la marquise, vexée,--à qui vous confessez-vous, à
-présent?...
-
---A personne...
-
-Et, comme sa mère faisait un mouvement:
-
---Ou à tout le monde, si vous voulez?... je vais tantôt à l'un, tantôt à
-l'autre... à Saint-Marcien, à la Cathédrale, à la Chapelle Neuve, à
-Notre-Dame-du-Lys... enfin, je fais le tour de toutes les paroisses...
-et, comme il y a en moyenne trois vicaires par paroisse, j'ai de la
-marge!... je me confesse à peu près six fois par an... ça peut aller
-longtemps comme ça... et puis, quand j'aurai fini, je recommencerai...
-
---Cette petite est folle!... absolument folle!...--dit d'un air
-douloureux la marquise,--elle s'en va de droite et de gauche... au lieu
-de se choisir un intelligent directeur...
-
---Un «_directeur_!...» Eh bien, c'est justement ça que je ne veux
-pas!...--déclara nettement Chiffon--je fais ce que je crois devoir
-faire... mais je le fais comme je l'entends... il est prescrit de se
-confesser... mais il n'est pas ordonné d'initier à sa vie... d'habituer
-à ses pensées et à ses fautes... quelqu'un qui vous connaît et vous
-rencontre hors de l'église!... ça m'est odieux... ces relations
-extérieures et divines mêlées... en salade... je trouve ça grotesque et
-répugnant...
-
---C'est absurde!...--fit la marquise--alors, à ce compte-là, on ne
-consulterait pas non plus le même médecin... et on craindrait de le
-rencontrer en dehors de ses visites...
-
---Ça n'a aucun rapport...
-
---C'est au contraire exactement la même chose... à l'un on montre son
-âme... à l'autre son corps... c'est encore pis!...
-
---Eh bien, voilà!... c'est que, moi, s'il fallait absolument montrer
-l'un ou l'autre, je montrerais plus volontiers mon corps que mon âme...
-
---Taisez-vous!...--cria madame de Bray, se dressant et étendant le bras
-dans un des grands gestes entrevus dans les drames qu'elle affectionnait
-particulièrement--taisez-vous!... vous êtes une horrible créature!...
-une fille sans pudeur!...
-
-Coryse répondit sans s'émouvoir:
-
---C'est-à-dire que je comprends différemment la pud... non... c'est
-drôle!... je ne peux jamais me décider à employer ce mot-là... ça me
-fait l'effet d'un vilain mot... enfin, je comprends d'autre façon la
-modestie, probablement...
-
---Taisez-vous!... je vous adjure de vous taire!...
-
-«Adjure» ayant amené un sourire blagueur sur la bonne figure franche de
-l'oncle Marc, la fureur de sa belle-soeur se tourna contre lui:
-
---Ah! je vous conseille de rire!... Ah! ça vous va bien!... vous qui
-êtes en partie responsable du ton et des allures de Corysande!...
-
-Et comme, suivant sa coutume en pareil cas, Marc de Bray ne répondait
-pas un mot, la marquise s'emporta plus fort:
-
---Oui... vous avez beau dire que non!... vous êtes cause que je
-n'obtiens rien de cette enfant... je sais bien qu'elle a une mauvaise
-nature, mais...
-
---Je vais vous laisser déjeuner--dit madame de Givry, pressée de partir
-avant la scène qu'elle prévoyait.
-
-Et, timide, se tournant à demi vers Coryse, à qui, dans sa terreur de
-madame de Bray, elle n'osait pas s'adresser directement, elle ajouta
-avec douceur:
-
---Je suis désolée... c'est un peu ma faute... c'est moi qui ai parlé de
-l'abbé Châtel et alors... c'est comme ça que le... le reste est venu...
-
---Bah!...--répondit impertinemment Chiffon, qui regarda sa mère,--le
-reste vient toujours... il n'y a pas besoin de toi pour ça!...
-
-Elle allait s'esquiver, sortant derrière sa cousine, mais la marquise la
-rappela d'une voix que la colère faisait glapir plus que jamais:
-
---Restez!... j'ai à vous parler...
-
-Sans dire un mot, Chiffon revint s'asseoir.
-
---Eh bien?...--demanda madame de Bray--quelle réponse devons-nous faire
-au duc d'Aubières?...
-
---Aucune... je lui répondrai moi-même...--fit tranquillement la petite.
-
---Enfin, je suis votre mère... et j'ai bien le droit, je pense, de
-connaître cette réponse?...
-
---Parfaitement... je ne peux pas me décider à épouser M. d'Aubières...
-et j'en suis désolée... car je l'aime infiniment...
-
---Mais c'est de la démence!... mais jamais vous ne retrouverez une
-pareille situation...
-
---Je vous répète que ce serait très mal à moi de dire oui à
-contre-coeur... j'ai beaucoup réfléchi... je suis absolument décidée...
-
---C'est l'abbé Châtel qui vous aura soufflé ça?...
-
---L'abbé Châtel... à qui j'ai expliqué ce que je pense... m'approuve,
-mais il ne m'a rien soufflé... au contraire... il me conseillait
-d'attendre encore avant de prendre une détermination... jusqu'au moment
-où je lui ai raconté que...
-
-La marquise depuis un instant réfléchissait, n'écoutant plus ce que
-disait sa fille. Tout à coup, par un de ces étonnants revirements qui
-lui étaient habituels, elle se fit pathétique et tendre:
-
---Corysande!... ma fille chérie!... je n'ai que toi au monde!... tu es
-mon seul amour!... ma seule joie!... je n'ai vécu que pour toi!...
-depuis le jour où tu es née, je n'ai jamais eu d'autre préoccupation que
-toi!...
-
-Si habituée que fût Chiffon aux crises lyriques de sa mère, elle
-éprouvait toujours une vague surprise en présence de ce formidable
-aplomb qui, malgré elle, la démontait et lui semblait très comique. Elle
-écoutait, la bouche entr'ouverte, l'oeil luisant, les tempes soulevées
-par le petit battement précurseur du fou rire. Elle baissa le nez,
-craignant d'éclater si elle regardait la mine ahurie du marquis et l'air
-narquois de l'oncle Marc, et ne répondit rien.
-
-La marquise reprit:
-
---Tu as toujours été profondément ingrate, je le sais... et je ne
-tenterai pas de te changer... je n'espère donc pas que tu fasses quoi
-que ce soit pour moi ni pour personne... mais c'est dans ton propre
-intérêt que je te supplie de réfléchir... de ne pas prendre à la légère
-cette détermination...
-
---Je ne la prends pas non plus à la légère...--dit gravement Chiffon.
-
---Tu la prends sans consulter personne...
-
---Si... et tous ceux que j'ai consultés me répondent que je n'ai... dans
-ce cas... à prendre conseil que de moi-même...
-
-La marquise joignit les mains, et, tragique:
-
---Je te conjure une dernière fois d'attendre avant de répondre... de
-voir des gens éclairés...
-
-D'un air indifférent, elle continua:
-
---Le père de Ragon, par exemple!...
-
---Patatras!... nous y voilà!...--fit Coryse, à moitié riant, à moitié
-fâchée,--tu penses qu'il trouvera une combinaison subtile... comme pour
-le bal de Luce?...
-
---Veux-tu que je me traîne à genoux devant toi, pour...
-
---Non, merci... je ne veux pas!... Eh! mon Dieu! c'est pas la peine de
-faire tant d'histoires... je verrai le père de Ragon quand tu
-voudras!... ça m'est bien égal!... seulement il était plus facile pour
-lui de faire bicher les affaires de Luce et du bon Dieu que celles de
-moi et de M. d'Aubières!...
-
---Promets-moi que tu iras aujourd'hui même voir le père de Ragon?...
-
---Je te le promets...
-
---Et que tu écouteras ses conseils?...
-
---Je les écouterai... mais ça ne veut pas dire que je les suivrai...
-
---Qu'est-ce que tu lui as dit, hier soir?...
-
---A qui?...
-
---A M. d'Aubières?...
-
---Je lui ai dit la vérité... que je l'aimais beaucoup... mais pas pour
-l'épouser... que cependant j'allais voir... réfléchir...
-
---Et lui?...
-
---Quoi, lui?...
-
---Eh bien, qu'est-ce qu'il t'a dit?...
-
---Lui, il m'a embrassée... et ce que ça m'a été désagréable!...
-
---Parce que c'était la première fois... et que ça t'a intimidée...
-
---Moi!... ça ne m'a pas intimidée le moins du monde... ça m'a fait un
-effet épouvantable, voilà tout!... et la preuve que ça ne m'a pas
-intimidée... c'est que j'ai osé lui dire que ça me faisait cet
-effet-là... ainsi...
-
---Oh! tu lui as dit...
-
---Ce pauvre Aubières!--murmura en riant l'oncle Marc.
-
-Un domestique annonça:
-
---Madame la marquise est servie...
-
-Tout de suite après le déjeuner, tandis que Coryse servait le café,
-madame de Bray sortit furtivement de la bibliothèque.
-
---Ah!...--fit l'enfant, remarquant cette espèce de fuite,--elle va faire
-la leçon au père de Ragon!... c'est bien inutile!... d'abord... je l'ai
-en horreur, le père de Ragon... avec son air cauteleux... et ses
-sourires tendus de vieille coquette qui veut cacher des dents noires...
-
-Toujours bienveillant, le marquis conseilla:
-
---Il ne faut pas prendre ainsi les gens en horreur sans savoir
-pourquoi...
-
---Mais je sais pourquoi!...
-
---Ah!... et c'est?...
-
---Parce que je ne l'estime pas...
-
-L'oncle Marc et M. de Bray se mirent à rire. La façon dont Chiffon
-déclarait qu'elle «n'estimait» pas cet homme très intelligent et
-tout-puissant, qui menait toutes les femmes et la plupart des hommes de
-Pont-sur-Sarthe, leur semblait étonnamment bouffonne.
-
-La petite rougit.
-
---Vous vous moquez de moi?...--dit-elle--je le vois bien, allez!...
-«Estimer», c'est ridicule! c'est vieux jeu!... c'est pompier!...
-n'empêche que je ne connais pas d'autre mot pour exprimer ce que je
-pense...
-
-M. de Bray protesta:
-
---Mais non, mon petit Chiffon... personne ne se moque de toi!... et,
-voyons, maintenant que nous sommes seuls... dis-nous ce que t'a raconté
-l'abbé Châtel?... veux-tu?...
-
---C'est plutôt moi qui lui ai raconté quelque chose...
-
---Quoi?...
-
---Ben... l'affaire d'hier soir...
-
---La demande en mariage?...
-
---Non... quand M. d'Aubières m'a embrassée...
-
---Ah!... bon!... très bien!... je ne savais pas que tu appelais ça
-l'_affaire_...
-
---Dame!... c'est important pour moi, ça!... car au moment où M.
-d'Aubières a fait cette chose-là... je penchais presque pour «oui»... un
-peu plus et ça y était!... Ah! ouiche!... ça a tout fichu par terre!...
-
---Mais pourquoi?...
-
---Mais parce que ça m'a été horrible, je vous dis!... et comme je pense
-qu'une femme est obligée de se laisser embrasser par son mari quand il
-en a envie... je ne peux pas me décider avec ça en perspective... non...
-je ne peux pas!...
-
---Et c'est ça que tu as dit à l'abbé?...--demanda Marc, qui s'amusait
-beaucoup.
-
---Dame, oui!...
-
---Et comment lui as-tu dit ça?...
-
---Je lui ai dit: «Monsieur l'abbé... M. d'Aubières me demande en
-mariage, etc... A la maison, on veut que je dise oui...»
-
---Permets...--interrompit vivement M. de Bray--je n'ai jamais voulu
-que...
-
---Il a bien compris que c'est pas toi!... quand je dis «on», il sait
-bien de qui je parle... donc, je lui ai demandé ce qu'il me conseillait,
-et il m'a répondu: «Ma chère petite, puisque vos parents souhaitent ce
-mariage, il ne vous reste plus qu'à consulter votre coeur et votre
-raison... ils vous enseigneront beaucoup mieux que moi ce que vous devez
-répondre...» J'ai dit: «Ma raison répond _oui_ tout à fait... et mon
-coeur oui presque... mais voilà!... M. d'Aubières m'a embrassée sous les
-arbres... dans le jardin... hier soir...» Et alors, j'ai voulu expliquer
-de mon mieux l'effet que ça m'a fait... mais il m'a coupée tout de
-suite, l'abbé Châtel... «Ça suffit, mon enfant!... ça suffit... je n'ai
-pas besoin d'en savoir davantage...» Pourquoi ris-tu, oncle Marc?...
-
---Parce que tu es grotesque avec tes racontars à ce malheureux abbé...
-qui n'est pas du tout fait pour écouter ce genre de choses...
-
---Mais au contraire... il est là pour ça!... et je tenais à lui
-expliquer le drôle de phénomène qui s'est produit dans moi à ce
-moment-là...
-
---Ah! tu as tenu à lui dire...
-
---Oui... je lui ai dit que jamais je n'ai éprouvé ça... même le 1er
-janvier... où j'embrasse pourtant des gens joliment dégoûtants...
-
---Et pourquoi as-tu dit à l'abbé Châtel que tu embrassais des gens
-dégoûtants le 1er janvier?...--demanda M. de Bray, étonné.
-
---Mais parce que c'est vrai!... Madame de Clairville d'abord... qui
-m'embrasse toujours au travers de son voile mouillé... et le cousin la
-Balue, donc!... crois-tu qu'il soit appétissant, dis, le cousin la
-Balue?... il n'a pas de voile mouillé, lui, mais il vous bave dessus...
-ça revient au même!... Eh bien, malgré tout, je crois que j'aime encore
-mieux ça que M. d'Aubières hier soir...
-
---Tu n'es pas sérieuse!...
-
---Pas sérieuse?... ah bien!... si tu crois que je veux rigoler, tu te
-trompes joliment, toujours!... j'en ai guère envie, va!...
-
-Et tout à coup elle demanda:
-
---Quelle heure est-il?...
-
---Deux heures...
-
---Comment!... déjà!... faut que je file alors, puisque j'ai promis
-d'aller voir le père de Ragon!...
-
---Tu as bien le temps!... je crois qu'il n'est à son confessionnal qu'à
-quatre heures.
-
---Mais je n'y vais pas, moi, à son confessionnal!... je vais le demander
-au parloir... à son confessionnal, j'en aurais pour longtemps, à
-l'attendre... c'est l'heure des grenouilles de bénitier, quatre
-heures... Ah! zut!...
-
-Dans une longue glissade, elle sortit de la bibliothèque, et on entendit
-sa voix claire appeler le vieux Jean.
-
-Devenu sérieux, l'oncle Marc affirma:
-
---Que le Chiffon épouse Aubières ou un autre... quand il ne sera plus
-là... il nous manquera rudement!...
-
-
-
-
-V
-
-
-Lorsque Chiffon arriva à la maison des Jésuites, il était à peu près
-trois heures. Un orage s'annonçait, qui assombrissait le ciel et rendait
-l'air étouffant.
-
---Reste dans le jardin si tu veux...--dit-elle au vieux Jean qui entrait
-au parloir, en regardant autour de lui d'un air méfiant,--ça sera plus
-amusant pour toi...
-
-Il répondit, hésitant:
-
---Et si ça pleut?...
-
---Ben, si ça pleut, tu rentreras... qu'est-ce que tu as donc à marcher
-comme ça?... on dirait que tu as peur de tomber dans des oubliettes...
-
---J'ai pas peur... mais j'suis tout d'même pas à m'n'aise ici, mam'zelle
-Coryse... y' m'semble qu'les murs écoutent... et ça me jette un froid...
-pis... y a aussi c'sacré parquet...
-
---C'est ça!... jure un peu!... ça fera bon effet dans la maison...
-
---Mais c'est que j'glisse!... allons bon!... v'là qu'c'est les tapis,
-maint'nant!...
-
---Dame!... si tu patines avec!...
-
-Et poussant dehors le vieux domestique qui s'empêtrait, glissant sur le
-parquet luisant et sur les petits carrés de tapis épars dans la grande
-pièce, elle lui dit en riant:
-
---Voyons!... va-t'en!... tu finirais par faire un malheur...
-
-Dès qu'il fut sorti, Chiffon fit les cent pas dans le parloir, qu'elle
-voyait pour la première fois. De la neuve et coquette demeure que
-venaient de construire les Jésuites de Pont-sur-Sarthe, elle ne
-connaissait que la chapelle, où elle venait malgré elle, amenée par sa
-mère à quelque salut élégant. Madame de Bray estimait,--avec raison,
-d'ailleurs,--que les Jésuites sont non seulement des gens fort bons à
-voir, mais encore des gens chez qui il est fort bon d'être vu. Toute la
-société chic,--les jeunes gens y compris,--se pressait à ces saluts, où
-chantaient les hommes et les femmes du monde qui avaient de jolies voix,
-et la tribune de la chapelle des pères avait vu se mitonner bien des
-mariages et s'ébaucher bien des flirts.
-
-Coryse, d'abord mécontente d'être traînée à ces réunions qui
-l'ennuyaient, et qu'elle considérait comme très profanes, avait fini par
-s'intéresser peu à peu aux menues intrigues qui se tramaient sous ses
-yeux. Elle connaissait toutes les petites rivalités religieuses ou
-mondaines. Elle savait que tel père, plus «demandé», était jalousé par
-les autres pères, vexés de son succès; et aussi que telle pénitente,
-élégante ou bien posée, avait ses entrées à toute heure aux
-confessionnaux, ouverts seulement aux heures réglementaires pour les
-pénitentes plus modestes.
-
-Et, en attendant le père de Ragon,--le plus couru des pères
-mondains,--qui se faisait beaucoup attendre, Chiffon comparait la vaste
-maison riante, construite avec un confort anglais dissimulé sous une
-sévérité aimable et voulue, à la triste et sale maison où s'empilaient
-humblement le curé de la cathédrale et ses trois vicaires. Elle se
-disait, avec son petit bon sens d'enfant, que, si les gens de la
-«société» de Pont-sur-Sarthe connaissaient bien le chemin de l'une, les
-pauvres connaissaient sûrement mieux le chemin de l'autre. Il lui
-semblait que les grosses sommes apportées ici par les legs, les dons et
-les quêtes, n'en devaient jamais ressortir, tandis que les maigres
-aumônes obtenues avec tant de peine, ne devaient faire que traverser la
-pauvre petite maison grise de là-bas!...
-
-Chiffon exécrait d'instinct ceux qui «amassent». Ce mot, l'_épargne_,
-qu'elle entendait autour d'elle prononcer avec le respect qu'il inspire
-à la province, lui paraissait haïssable et répugnant, et elle pensait
-que dans cette belle maison toute neuve on devait épargner beaucoup et
-donner très peu, du moins aux pauvres. Elle regardait, en arpentant le
-parloir, ces «judas» ouverts dans les murailles blanches, et ils lui
-rappelaient des guichets de banque. Et les Jésuites qui, de temps à
-autre, traversaient rapidement la longue pièce à pas glissants et menus,
-ressemblaient--trouvait-elle--bien plus à des employés qu'à des
-religieux. Dans ce couvent tout lui parlait du monde, rien ne lui
-parlait de Dieu.
-
-Au bout d'un certain temps, Coryse s'impatienta:
-
---Ah! mais!... je ne vais pas poser comme ça indéfiniment, moi!... il va
-être quatre heures!... il faut que j'aille au cours!...
-
-Elle s'approcha de la fenêtre et vit, dans le grand jardin, Jean endormi
-sur un banc. D'abord correctement assis, raide comme autrefois sur son
-siège, le vieux cocher coulait doucement, engourdi par l'orage, les
-jambes allongées, le corps mou, la tête fléchie. Et les pères qui de
-temps en temps passaient se rendant à la chapelle, tournaient avec
-surprise leurs faces affinées, un peu inquiétantes, vers le vieil homme
-qui dormait sur le banc dans une pose vautrée d'ivrogne. Leur
-indignation muette égayait infiniment la petite, et elle ne s'ennuyait
-plus du tout, lorsqu'une voix à la fois très sèche et très douce lui fit
-tourner la tête.
-
---C'est vous qui êtes là, mon enfant?... mais je ne puis pas vous
-recevoir à présent...
-
---Ah!...--dit Chiffon--je croyais que ma mère vous avait demandé si je
-pouvais venir?...
-
-Et, se dirigeant vers la porte, elle ajouta, aimable et comme soulagée:
-
---Mais si vous ne pouvez pas, je m'en vais...
-
-Le père de Ragon l'arrêta d'un geste:
-
---Je ne peux pas vous recevoir ici...
-
---Je vous demande pardon, c'est ma mère qui...
-
---Oui... madame votre mère sait que je la reçois quelquefois au
-parloir... mais ce que je peux faire pour elle... à grand'peine... je ne
-puis pas le faire pour vous...
-
-Comme la petite ne répondait rien, il reprit, toujours de la même voix
-nette et blanche:
-
---Madame votre mère m'a dit, mon enfant... que vous vouliez me consulter
-sur une question très grave?...
-
---Oh!... je veux!... c'est-à-dire... c'est elle qui veut...
-
---Eh bien, je vous entendrai tout à l'heure à mon confessionnal...
-
---Mais...--protesta Chiffon--je ne viens pas pour me confesser...
-
---Peu importe!... mes pénitentes m'attendent déjà... je ne puis tarder
-davantage...
-
-Coryse, effarée, entrevit l'attente prolongée dans la chapelle neuve,
-effroyablement neuve, où les ors flamboyaient, faisant grincer les verts
-crus des rinceaux; cette chapelle où l'oeil ne se reposait sur rien de
-doux ni de tranquille; où l'on ne pouvait--au milieu des chuchotements
-et des froufrous--se recueillir ni prier. Et la peur qu'elle avait de
-cette attente lui suggéra cette réflexion qui, pensait-elle, allait
-peut-être la délivrer:
-
---Ah!... bon!... j'attendrai à la chapelle!... Oh! ça n'est pas ennuyeux
-d'attendre... toutes ces dames parlent si haut!...
-
-Il faut croire que le père de Ragon était peu soucieux de livrer aux
-moqueuses oreilles de Chiffon les confidences de celles qu'elle appelait
-si irrévérencieusement «les grenouilles de bénitier», car subitement il
-se ravisa, disant, comme s'il n'avait rien entendu:
-
---Voyons... puisque vous semblez le désirer... je vais vous entendre
-ici...
-
-Et, changeant de voix, d'un ton éteint et assourdi:
-
---Je vous écoute, ma fille... qu'avez-vous à me dire?...
-
-Elle répondit délibérément:
-
---Moi?... rien du tout!... je croyais que c'était vous qui deviez me
-dire quelque chose?...
-
-Plus habitué à la défense qu'à l'attaque, le père de Ragon hésita un
-instant, puis, prenant son parti:
-
---Madame votre mère m'a appris que le duc d'Aubières vous demande en
-mariage... et que vous semblez voir cette demande avec... je ne dirai
-pas avec répugnance...
-
---Oh! vous pouvez le dire, allez!...
-
-Jamais le Jésuite n'avait adressé à Chiffon, lorsqu'elle accompagnait
-madame de Bray, que de banales paroles de bienvenue, auxquelles elle
-répondait par un monosyllabe ou pas du tout. Cette liberté de langage, à
-laquelle ses visiteuses habituelles ne l'avaient point accoutumé,
-l'interloqua un peu.
-
-Il y eut un silence.
-
---Eh bien?...--questionna simplement Coryse.
-
---Eh bien,--reprit le père de Ragon, que décidément cet interrogatoire
-déroutait--cette demande... qui serait flatteuse pour toute jeune fille
-est, pour vous, non seulement flatteuse, mais inespérée... vous n'avez
-pas de fortune...
-
---Je sais ça!...
-
---Le duc d'Aubières, lui, sans être très riche, trouve qu'il l'est assez
-pour deux... il donne... en demandant votre main... un bel exemple de
-désintéressement...
-
---Je sais ça aussi!... et je suis très reconnaissante à M. d'Aubières...
-que j'aime beaucoup, d'ailleurs...
-
---Vous l'aimez?...
-
---De tout mon coeur... c'est certainement celui que j'aime le mieux de
-ceux qui viennent à la maison...
-
---Mais alors, je ne comprends pas pourquoi vous...
-
---Comment, vous ne comprenez pas?... mais il me semble que c'est
-pourtant limpide!... j'aime M. d'Aubières comme j'aime madame de
-Jarville, par exemple... ou l'abbé Châtel... je les aime pour les
-aimer... mais pas pour les épouser, sapristi!...
-
---Mon enfant, je vois que vous ignorez ce que c'est que le mariage...
-
---Ça, sûr! que je l'ignore!... mais enfin, je m'en fais une idée... on
-se fait toujours une idée des choses, s'pas?... eh bien, moi, en me
-mariant... je veux aimer celui qui sera mon mari autrement que je n'aime
-M. d'Aubières et l'abbé Châtel... et voilà!...
-
---Oui... vous êtes un peu sentimentale... comme toutes les jeunes
-filles...
-
---Moi?...--s'écria Chiffon, indignée,--pas pour deux sous
-sentimentale!...
-
-Et réfléchissant, un peu troublée malgré elle, elle rectifia:
-
---Excepté peut-être pour les fleurs... et le ciel... et les rivières...
-c'est vrai que j'aime assez à me coucher par terre et à rêvasser devant
-tout ça... oui!... enfin, mettons que je suis sentimentale pour les
-choses... et même pour les bêtes, si vous voulez... mais pour les
-gens?... ah! fichtre non!... j'suis pas sentimentale!...
-
-Positivement stupéfié par cette façon de parler, le père de Ragon
-demanda, avec un sourire de mépris aimable au coin de ses lèvres très
-sinueuses et très minces:
-
---Par qui donc êtes-vous élevée, ma chère enfant?...
-
-Sans paraître voir l'ironie, elle répondit:
-
---A présent, c'est par papa et l'oncle Marc... et avant, par mon oncle
-et ma tante de Launay...
-
-Et, comme le Jésuite, rassemblant ses souvenirs, répétait: «de
-Launay»?... Chiffon ajouta en riant:
-
---Oh!... ne cherchez pas!... ils ne viennent pas chez vous!... c'est pas
-des gens à ça!... c'est des bons vieux tranquilles et pas chics... pas
-du tout dans le train... ils vont à leur paroisse!... Mais pardon...
-vous disiez... quand je vous ai interrompu... que j'étais
-sentimentale... c'est même parce que vous disiez ça que je vous ai
-coupé...
-
---Je vous disais que les jeunes filles sont toutes plus ou moins éprises
-d'un idéal quelconque... idéal qu'elles se forgent de toutes pièces...
-et qu'elles ne rencontrent jamais...
-
---Je ne suis éprise d'aucun idéal...
-
---C'est déjà une bonne chose, cela!... car, alors, vous pouvez
-considérer librement et en pleine possession de vous-même le bel avenir
-qui s'ouvre devant vous si vous épousez le duc d'Aubières?...
-
---Où ça, le bel avenir?... moi qui justement n'ai jamais pu supporter
-l'idée d'épouser un militaire!... oui... j'ai ça en horreur, les
-militaires!... je veux dire les officiers, bien entendu... car les
-soldats, c'est pas leur faute, les pauv's gens!... et ce que je les
-plains, au contraire!... et ce que je les aime pour ça!... j'peux pas en
-rencontrer un par la chaleur sans avoir envie de le faire entrer boire
-quelque chose à la maison... ainsi...
-
-Le père de Ragon examinait Chiffon avec effarement, et il pensait que
-madame de Bray avait grandement raison quand elle disait que sa fille
-«n'était pas comme tout le monde». Il reprit, exagérant encore son air
-froid et sa correction parfaite:
-
---En vérité, mon enfant, vous parlez une langue singulière!...
-
-Très sincèrement et gentiment, Coryse s'excusa:
-
---Oui... ça, j'sais bien!... c'est très vrai!... mais je ne peux pas
-m'en empêcher!... ça m'est instinctif!... je vous demande pardon... je
-comprends bien que ça doit vous choquer... ça choque déjà l'abbé Châtel,
-ainsi... à plus forte raison, vous...
-
-Et, le regardant, elle conclut:
-
---C'est que, voilà!... vous êtes un homme du monde, vous!... et moi
-pas!...
-
---Enfin,--fit le Jésuite, qui se mit malgré lui à rire,--êtes-vous
-disposée, mon enfant, à réfléchir avant de repousser ce mariage?... à
-écouter mes conseils?...
-
---Réfléchir ne me servira à rien!... d'abord, quand je veux réfléchir,
-ça m'endort!... et puis, plus je réfléchirais, plus je dirais non... il
-n'y a donc pas d'avantage à me faire réfléchir... et quant à ce qui est
-de suivre vos conseils... si vous voulez que je vous parle
-franchement...
-
---Oui... parlez-moi franchement?
-
---Eh bien, je ne vois pas trop pourquoi je les suivrais, vos
-conseils?... vous ne me connaissez pas... vous ne m'avez jamais tant
-vue... tout en moi doit vous déplaire à crier...
-
-Et, voyant que le Jésuite esquissait un geste vague de protestation:
-
---Si!... si!... je me rends bien compte!... je vous déplais, et vous
-n'avez aucune raison de vous intéresser à moi... ce que vous me dites,
-vous me le dites parce que ma mère vous a demandé de me le dire... tout
-bêtement...
-
---Je vous le dis parce que tel est mon avis...
-
---Soit!... mais c'est votre avis parce que ma mère vous a expliqué que,
-sans fortune, je ne peux faire qu'un mauvais mariage... et que celui-là
-est superbe... alors, sous prétexte que je ne suis pas riche, vous me
-conseillez d'épouser un monsieur que je ne pourrai pas aimer... ou du
-moins aimer comme je veux aimer quelqu'un avec qui je passerai ma vie...
-
---Mon enfant, vous vous trompez... c'est parce que le duc d'Aubières est
-un homme parfaitement honorable et bien né... parfaitement bon aussi,
-que je vous conseille de l'épouser... je vous le conseillerais également
-si vous étiez très riche...
-
---Allons donc!... jamais de la vie!... d'abord, si j'étais très riche,
-au lieu de me pousser à épouser M. d'Aubières, vous me garderiez pour...
-
-Comme elle s'arrêtait, le père de Ragon demanda:
-
---Je vous garderais pour qui?...
-
---Pour un ancien élève à vous qui serait dans la dèche... ou qui aurait
-joué... ou n'importe quoi de ce genre-là!... oui!... j'ai toujours vu
-que ça se passe comme ça à Pont-sur-Sarthe... depuis que je sais voir
-quelque chose autour de moi... et je me suis réjouie de n'avoir pas
-d'argent!... Oh!... pour ça, vous savez aider les vôtres!... vous n'êtes
-pas des lâcheurs!...
-
-Craignant d'avoir trop parlé, Chiffon leva un oeil presque timide sur le
-Jésuite. Sa belle figure distinguée et sérieuse s'était au contraire
-adoucie:
-
---Eh bien--dit-il en regardant la petite avec une certaine
-bienveillance--il me semble que, d'après ce que je devine de vous, ceux
-qui ne sont pas des «lâcheurs», comme vous dites... doivent vous
-plaire?... vous devez aimer celui qui prête aux autres son appui?...
-
---Oui, si c'est un individu... non, si c'est une corporation...
-
-Le père de Ragon resta étonné, regardant Chiffon sans rien dire.
-
-Depuis qu'il était à Pont-sur-Sarthe, cette gamine de seize ans était le
-premier être «pensant» qu'il rencontrait.
-
-Voyant que l'enfant, prenant son silence pour un congé, allait se lever,
-il demanda:
-
---Vous avez donc beaucoup lu?...
-
---Non... pas beaucoup...
-
---Alors, vous avez beaucoup réfléchi à des choses sérieuses?...
-
---Quelquefois... à cheval... oui, c'est surtout quand je me promène à
-cheval que je pense à des choses... là, je ne peux pas m'endormir en
-réfléchissant... alors je réfléchis... mais c'est involontaire...
-
---Et... le résultat de ces réflexions c'est que vous n'aimez pas notre
-ordre?...
-
---C'est que, voilà!... ça ne me fait pas du tout l'effet d'un ordre...
-religieux, du moins... les Dominicains, les Maristes, les Capucins, les
-Oratoriens, etc., etc., j'appelle ça des ordres... ça s'occupe du bon
-Dieu, ça prêche, ça fait seulement ce que je comprends que fassent des
-religieux... vous, vous me faites l'effet d'une association
-quelconque... vous vous occupez des mariages, de la politique, un peu de
-tout... enfin, vous me faites peur!... et pourtant, le bon Dieu sait
-bien que j'ai pas peur de grand'chose...
-
---Je vous assure, mon enfant, que nous ne travaillons que pour le bien
-et le salut de l'humanité...
-
---Son bien... sur la terre, ça, j'en suis convaincue!... son salut?...
-je ne crois pas que ça vous intéresse beaucoup... et puis, l'humanité,
-pour vous, se réduit aux gens du monde... c'est comme pour ma mère... je
-connais ça!...
-
---Je vois que vous avez décidément un parti pris contre nous... vous
-avez tort, ma chère enfant...
-
---Oh!...--affirma poliment Chiffon--pas plus contre vous que contre les
-francs-maçons par exemple... ou les polytechniciens, qui continuent leur
-monôme à travers la vie... je hais en général les gens qui se massent
-pour tomber les isolés...
-
---Cette haine peut mener loin...
-
---Très loin!... ainsi, toute petite... quand j'allais avec ma bonne
-faire des commissions et que j'entendais les pauvres petits boutiquiers
-des petites rues se plaindre... pleurer presque, en racontant que depuis
-les grands magasins de la rue des Bénédictins et de la place Carnot ils
-ne faisaient plus d'affaires... quand je voyais peu à peu se fermer
-plusieurs des boutiques d'autrefois... quand j'entendais raconter que
-tel ou tel fournisseur était en faillite... je rageais ferme, allez,
-contre ces énormes magasins qui écrabouillent les tout petits... et bien
-des fois, le soir, en faisant ma prière, j'ai crié de toutes mes forces
-au bon Dieu qu'il aurait une riche idée s'il raflait tout ça dans la
-nuit...
-
---Mais c'était une abominable pensée...
-
---C'est bien possible!... je ne la défends pas!... je l'avais, voilà
-tout!... je ne disais pas ça à l'oncle Albert et à la tante Mathilde,
-vous pensez?... avec eux ça n'aurait pas pris... Oh, non!... aussi, je
-n'ai jamais raconté mes idées à personne dans ce temps-là...
-
---Et maintenant non plus, j'espère?...
-
---Oh! si!... maintenant je dis très bien tout ça à l'abbé Châtel, ou à
-l'oncle Marc...
-
---Ah! c'est vrai!--fit le Jésuite avec un sourire tendu--M. le vicomte
-de Bray est socialiste... ou, du moins, il s'est présenté comme tel aux
-dernières élections?...
-
---Non...--dit brusquement Chiffon, qui n'admettait pas qu'on touchât à
-l'oncle Marc,--vous confondez!... M. de Bray, qui est bien, en effet, ce
-que vous appelez socialiste... ne s'est pas appuyé là-dessus pour se
-faire élire... il s'est présenté sans étiquette...
-
---Et il a échoué...
-
-C'était le candidat protégé par «les pères» qui avait passé. Chiffon
-répondit rageusement:
-
---Oui... il fallait trop d'argent pour être élu...
-
-Puis, se levant sans attendre l'invitation du Jésuite, qui s'oubliait à
-écouter ce drôle de petit produit moderne, si différent de ce qu'il
-connaissait jusque-là, elle ajouta, un peu narquoise:
-
---Mais je n'ose pas vous retenir plus longtemps!... vous étiez très
-pressé... et il y a toutes ces dames qui doivent trépigner à la
-chapelle...
-
-Le père de Ragon se leva aussi; et, comme Coryse s'effaçait pour le
-laisser sortir le premier:
-
---Non...--dit-il en souriant, très courtois--vous n'êtes plus une petite
-fille... et vous serez peut-être bientôt «Madame la Duchesse»...
-
---Ça m'étonnerait!...--répondit Chiffon, en secouant ses cheveux
-flottants qui ondulèrent autour de ses hanches--je n'ai pas la tête de
-l'emploi...
-
-Le père de Ragon demanda:
-
---Je ne vois personne à la «porterie»?... vous n'êtes pas venue seule,
-pourtant?...
-
---Oh! non!... je ne suis pas élevée du tout à l'américaine, moi!... j'ai
-ma bonne!...
-
-Et, montrant le vieux Jean qui dormait toujours sur son banc, glissé
-presque jusqu'à terre:
-
---Il n'est pas décoratif, ma bonne!...
-
-Quand Chiffon eut franchi la grille, elle se retourna et, regardant
-l'heure à la grosse horloge de la chapelle, elle murmura en riant:
-
---Cinq heures et demie!... C'est moi qui les ai fait poser, les
-grenouilles de bénitier!...
-
-
-
-
-VI
-
-
-On dînait quand madame de Bray entra dans la salle à manger. Depuis
-longtemps on avait renoncé à l'attendre: presque jamais elle n'arrivait
-à l'heure; prétextant des courses, des visites, des pendules arrêtées
-et, au besoin, des accidents de voiture. Dès qu'elle se fut assise, elle
-demanda d'un air étonnamment aimable à Coryse:
-
---Eh bien?... as-tu été contente du père de Ragon?...
-
---Oh! très contente!...--répondit la petite avec insouciance.
-
-Et, après un instant de réflexion, elle ajouta:
-
---Mais, je ne sais pas si, lui, il a été content de moi...
-
---Qu'est-ce que tu lui as dit?...--interrogea M. de Bray, vaguement
-inquiet.
-
---Un tas de choses... la conversation a tourné...
-
---J'irai le voir demain matin...--fit la marquise, moins aimable,--et il
-me dira ce qui s'est passé...
-
---Mais...--remarqua paisiblement Chiffon--je peux aussi bien vous le
-dire... et d'abord, il ne s'est rien du tout passé...
-
---Ah!... c'est surprenant!...
-
---Et pourquoi donc est-ce surprenant?...
-
---Parce que tu as l'air embarrassé...
-
---Moi!... jamais!... pourquoi aurais-je l'air embarrassé?...
-
---Je n'en sais rien...
-
---Moi non plus!... on a voulu que j'aille causer avec le père de
-Ragon... j'y suis allée... nous avons causé... et voilà!...
-
---Et... il n'y a rien eu de désagréable?...
-
---Mais non... il est bien élevé... trop même!... moi aussi... pas trop,
-mais enfin, assez... non!... je crois qu'il n'a rien approuvé de ce que
-je lui ai dit... et je suis sûre que rien de ce qu'il m'a dit ne m'a
-convaincue... mais, à part ça, nous sommes comme avant...
-
---Alors...--demanda madame de Bray, profitant d'une sortie du
-domestique,--tu n'es pas encore décidée à épouser le duc d'Aubières?...
-
---Je suis décidée à ne pas l'épouser...
-
-Et, se tournant vers l'oncle Marc:
-
---Je vais lui répondre ce soir, puisque tu m'as dit qu'il doit venir?...
-
---Non!...--s'écria la marquise, exaspérée,--vous ne lui répondrez pas ce
-soir!... c'est de la folie de refuser ainsi sans réfléchir!...
-
---Mais j'ai réfléchi!... mais je ne fais que ça... depuis hier, je
-réfléchis à m'en faire mourir!...
-
---Vous attendrez pour donner une réponse définitive au duc d'Aubières...
-
---J'attendrai quoi?... non... je ne veux pas lui faire croquer le marmot
-plus longtemps... ça a déjà beaucoup trop duré...
-
---Je vous défends de lui parler aujourd'hui!...--dit impérieusement la
-marquise, en se levant.
-
-Et, voyant qu'au lieu d'entrer dans le salon, Chiffon montait
-l'escalier, elle demanda:
-
---Eh bien?... où allez-vous?...
-
---Dans ma chambre...
-
---Vous resterez ici...
-
-La petite devint très rouge et répondit nettement:
-
---Ça m'est égal!... mais, si je reste, je parlerai à M. d'Aubières comme
-je le dois... je lui dirai que je suis formellement décidée à ne
-l'épouser jamais... jamais...
-
---Vous êtes folle!...
-
---Il y a si longtemps que vous me le dites!...
-
---Le voilà!...--cria tout à coup la marquise en faisant, d'un grand
-geste, signe d'écouter la sonnette de la grille.
-
---Ah!... tant mieux!...--soupira Chiffon--j'ai rudement envie de ne plus
-avoir ce poids-là, moi!...
-
-Elle alla au-devant du colonel qui entrait, et lui dit, sans aucun
-embarras:
-
---Monsieur d'Aubières, je voudrais vous parler?... voulez-vous venir
-avec moi dans le jardin, comme hier soir...
-
-Et, descendant le perron toute souriante, elle ajouta très bas:
-
---... Mais sans m'embrasser...
-
-Il la suivit docilement; très ému, clairvoyant malgré son amour, et
-devinant ce qu'elle allait lui dire. Avant qu'elle eût parlé, il
-questionna, d'une pauvre voix touchante:
-
---C'est pour me dire que vous ne voulez pas, n'est-ce pas?
-
---Oui...--balbutia Chiffon, très peinée de ce gros chagrin qu'elle
-causait--j'ai beaucoup, beaucoup pensé depuis hier soir... et j'ai
-compris que je ne peux pas vous épouser... je vous aime bien, allez,
-pourtant!... je vous aime de tout mon coeur... et je suis désolée de
-vous dire ces choses... mais il vaut mieux les dire avant qu'après,
-s'pas?...
-
-Il ne répondit rien. Elle ne le voyait pas dans la nuit, mais elle le
-devinait si malheureux qu'elle en fut tout attristée.
-
---Je vous en prie...--supplia-t-elle, en posant doucement sa main sur le
-bras de M. d'Aubières...--ne vous faites pas tant de chagrin?... je n'en
-vaux pas la peine, d'abord!... je suis colère, ignorante, mal élevée...
-«tous les vices des Avesnes», comme dit ma mère!... et puis, je serais
-incapable d'être une femme de colonel, moi!... ni d'être mondaine
-d'aucune façon... je ne saurai jamais ni causer... ni recevoir... ni
-faire bonne figure aux gens qui me déplaisent... ni persuader aux
-imbéciles que je leur trouve de l'esprit... je n'ai rien d'une femme...
-je suis un sauvage... fait pour vivre seulement avec des fleurs ou des
-animaux...
-
-Tout à coup, inquiète, changeant de ton, elle s'écria:
-
---A propos d'animaux... où est Gribouille?... je ne l'ai pas vu depuis
-le déjeuner... si on me l'avait perdu?...
-
-Et elle partit, courant à travers la grande pelouse, dans la direction
-des écuries. Au bout d'un instant, elle revint courant toujours, et
-suivie de Gribouille qui lui sautait aux épaules.
-
---Pardon...--fit-elle, tout essoufflée,--pardon de vous avoir laissé
-comme ça!... mais c'est que j'ai eu si peur pour Gribouille!... c'est
-égal!... je n'aurais pas dû... au milieu d'une conversation sérieuse...
-Ben, voyez-vous... c'est tout moi, ça!...
-
-Comme le duc ne répondait pas, elle demanda, fouillant du regard
-l'obscurité:
-
---Est-ce que vous n'êtes plus là?...
-
---Si...--balbutia-t-il, d'une voix enrouée, si... je suis toujours là...
-
-Il s'était assis près de l'allée sur une sorte de tertre. Chiffon
-s'approcha de lui, comprenant qu'il pleurait.
-
---Comment!...--dit-elle violemment émue,--comment!... vous pleurez?...
-
-La pensée que cet homme, qui lui apparaissait comme un géant... presque
-vieux, pouvait pleurer, ne lui était jamais venue. Stupéfaite et
-bouleversée, elle s'assit près de lui.
-
---Mon Dieu!...--fit-elle, prête à pleurer aussi--mon Dieu!... mon
-Dieu!...
-
-Elle ne trouvait pas autre chose à dire. Elle perdait la tête. Elle se
-croyait horriblement mauvaise et stupide, de tourmenter cet être si bon,
-qui sanglotait doucement à côté d'elle.
-
-L'idée que quelqu'un pouvait souffrir pour elle ou à cause d'elle était
-odieuse à Coryse. Elle préférait mille fois souffrir elle-même. Et, tout
-de suite, elle se dit:
-
-«Ma foi, tant pis!... je vais lui avouer ce qui se passe dans ma tête...
-et puis après... s'il veut tout de même, eh bien, je l'épouserai...»
-
---Écoutez-moi...--dit-elle, de sa voix un peu sonore, qui remuait si
-profondément le duc,--écoutez-moi bien... et comprenez-moi... si vous le
-pouvez toutefois... car je ferai de mon mieux, mais ça ne sera peut-être
-pas très clair... c'est que c'est très difficile à dire, tout ça!... et
-si nous étions au soleil au lieu d'être dans le noir... si je voyais
-votre tête et si vous voyiez la mienne... je n'oserais jamais,
-jamais!... mais d'abord, je vous en prie... ne pleurez pas comme ça...
-ça m'est horrible!...
-
-Et, comme sans rien dire il continuait à pleurer, d'un mouvement
-brusque, elle s'agenouilla devant lui:
-
---Je vous en prie?...
-
-Elle passa ses bras autour du cou de M. d'Aubières, et, embrassant
-affectueusement la pauvre joue mouillée, elle répéta, d'une voix
-infiniment suppliante:
-
---Je vous en prie?... puisque je vous dis que je ferai tout ce que vous
-voudrez... tout...
-
-Oublieuse de la veille, elle se pelotonnait contre lui, candide et
-tendre. Il la repoussa presque durement:
-
---Non... non... éloignez-vous!...
-
-D'abord étonnée, Chiffon se releva, en murmurant tristement:
-
---Ah!... oui... je vois... vous faites comme moi hier...
-
-Et, timidement, elle se rassit sans rien dire à côté du duc. Il reprit,
-encore tout tremblant:
-
---Non... ne croyez pas ça, ma chère petite Coryse... c'est que... vous
-ne pouvez pas comprendre... je suis nerveux... malheureux... je ne sais
-plus ce que je fais, ni ce que je dis... j'avais fait un si joli rêve...
-et je retombe de si haut...
-
-Elle demanda, inquiète:
-
---Si vous avez fait ce que vous appelez un si joli rêve... ce n'est pas
-ma faute, au moins?... je veux dire que ce n'est pas moi qui vous ai
-laissé croire que j'avais envie de vous épouser?... que je n'ai pas
-cherché à me faire aimer de vous autrement que comme un bon gosse...
-s'pas?...
-
---Non, certes!...
-
---A la bonne heure!... c'est que si j'avais fait ça... sans m'en douter,
-bien entendu... j'en serais au désespoir... c'est vrai... je trouve que
-faire aux gens des mines, et des yeux, et tout ça... pour leur persuader
-qu'ils plaisent... ou qu'on désire leur plaire... alors qu'on ne se
-soucie pas du tout d'eux... c'est abominable... oui, abominable!...
-
-Et, après un silence, elle ajouta:
-
---C'est ce que je vois faire tout le temps autour de moi... et c'est ce
-que je ne ferai jamais...
-
---Vous disiez tout à l'heure--demanda le duc, qui se remettait peu à
-peu,--que vous alliez m'expliquer pourquoi vous ne voulez pas être ma
-femme?...
-
---Oui... et ça m'intimide de vous expliquer ça!... je ne sais de la vie
-que ce que j'en peux deviner, et ce n'est pas grand'chose... mais enfin
-j'entends les conversations... on chuchote... on rapproche certains
-noms... et, quand il y a des bals à la maison, je vois bien des petits
-flirts... bien des petites incorrections... je ne parle pas des jeunes
-filles... les jeunes filles, elles, peuvent faire tout ce qu'elles
-veulent... ça n'a aucun inconvénient, s'pas, puisqu'elles ne sont pas
-mariées?... non... je veux dire ces dames... il y en a qui trompent
-leurs maris... et... tromper son mari, je ne sais pas au juste où ça
-commence ni où ça finit, mais je trouve que c'est très mal...
-
---Sans doute, c'est mal!...
-
---Eh bien, voilà!... c'est que je suis sûre que, si je vous épousais...
-je vous tromperais...
-
---Mais...--balbutia M. d'Aubières, interloqué--pourquoi êtes-vous sûre
-de ça?...
-
---Sûre... enfin autant qu'on peut l'être de ces choses-là!...
-voyez-vous, jusqu'à présent, je n'ai jamais rencontré personne de qui je
-me sois dit: «Celui-là, je l'épouserais bien!...»
-
---Eh bien?...
-
---Eh bien, si, après que nous serons mariés, j'allais me dire, un jour,
-en voyant passer un monsieur quelconque: «Tiens! je l'aurais bien
-épousé, celui-là!...» pensez donc!... quel coup!... ça serait
-désastreux!...
-
-Malgré son chagrin, le duc eut envie de rire; mais il répondit
-gravement:
-
---Ce que vous dites là est arrivé à beaucoup de femmes...
-
---Et alors?...
-
---Alors, au lieu de laisser aller leur pensée vers le nouveau venu,
-elles se sont appuyées sur leur mari... et si c'était un bon mari, ce
-que je serai...
-
---Ça, j'en suis sûre!...--dit Chiffon avec conviction--mais croyez-vous
-que ça suffit d'être un bon mari, si on n'a pas une bonne femme?...
-
---Et pourquoi ne seriez-vous pas une bonne petite femme... honnête et
-brave?...
-
---Je serais ça... si je ne rencontrais pas...
-
---Quoi?...
-
---Le monsieur que je ne rencontrerai peut-être jamais... mais qui n'est
-à coup sûr pas vous...
-
-Et, comme M. d'Aubières faisait un mouvement, elle ajouta vivement:
-
---Oui... je vous aime beaucoup, beaucoup!... je vous l'ai déjà dit...
-mais je crois que je ne vous aime pas du tout, mais du tout, comme il
-faut aimer son mari... et je suis certaine que le jour où je
-rencontrerais celui que j'aimerais comme ça... je me laisserais
-aller!... oh! mais là, en plein!... vous voyez?... c'est sans gêne
-d'oser vous dire ça?... mais ça serait encore bien plus sans gêne de
-vous épouser sans vous le dire... Si, après que vous savez ce qui
-m'empêche de dire oui, vous voulez de moi tout de même... au moins, vous
-aurez été prévenu... vous ne pourrez rien me reprocher... quand je dis
-«rien me reprocher», c'est une manière de parler... parce que... au
-fond... je me rends bien compte que ça ne pourra pas vous faire
-plaisir... mais enfin, je n'aurai pas été sournoise, ni dissimulée...
-comprenez-vous?...
-
---Je comprends--dit doucement M. d'Aubières--que vous seriez très
-malheureuse avec moi et que je serais horriblement malheureux de vous
-voir malheureuse... il me faut renoncer à ce qui était, depuis six mois
-que j'y pensais sans cesse, toute ma joie, toute mon espérance... vous
-m'avez très délicatement et très pittoresquement fait comprendre que je
-suis un vieux fou...
-
---Vous m'en voulez?...--demanda Coryse effarée--je suis sûre que vous
-m'en voulez?
-
---Non... je vous jure que non...--marmotta le pauvre homme que l'émotion
-étranglait.
-
-Il voulut se lever et resta enfoncé dans le sol.
-
---Tiens!...--fit-il, surpris de sentir que chaque mouvement l'enfonçait
-davantage.
-
-Gribouille, en le voyant remuer, avait compris qu'on s'en allait et
-s'était mis à danser devant lui en aboyant avec fureur.
-
-Le duc voulut s'appuyer sur sa main, mais elle entra dans la terre
-molle, tandis que son corps semblait y pénétrer plus avant.
-
---Je ne sais pas où je suis!...--dit-il à Chiffon, qui, debout dans
-l'allée, l'attendait--il me semble que je suis assis dans un trou... et
-plus j'en veux sortir plus j'y tombe...
-
-Elle étendit ses mains, il les prit et se releva d'une secousse. Mais
-elle aussi, en s'approchant, avait senti le sol se défoncer.
-
---Qu'est-ce qu'il y a donc?...--fit-elle en tâtant la place que M.
-d'Aubières venait de quitter.
-
-Elle se redressa en riant:
-
---Ah!... c'est le cimetière des fleurs!... vous étiez assis dessus!...
-et comme j'ai justement enterré ce matin... c'est tout mou...
-
-Il questionna:
-
---Le cimetière de...
-
---Des fleurs... oui... ne parlez pas de ça à la maison... on se
-moquerait de moi... je sais bien que c'est bête... mais j'aime tant les
-fleurs!... je ne peux pas les voir salies quand elles sont mortes...
-
-En effet, depuis sa plus petite enfance, Chiffon avait un cimetière où
-elle enterrait ses fleurs fanées. Il lui était impossible de les voir
-traîner dans la rue ou dans les ordures. L'idée qu'une fleur toucherait
-quelque chose de sale, qu'elle serait froissée sous les pieds, traînée
-dans les jupes, ou balayée dans la poussière, lui était insupportable.
-En hiver, elle les brûlait dans la grande cheminée de sa chambre, après
-avoir allumé un énorme brasier où elles se consumaient d'une flambée.
-Mais en été, privée de cette ressource, elle les enterrait
-consciencieusement au fond du jardin, en cachette, redoutant les
-gronderies de sa mère et les blagues de l'oncle Marc.
-
---Ne le dites pas, je vous en prie?...--répéta-t-elle, très
-inquiète;--excepté Gribouille, personne ne le sait, personne... et ça me
-ferait si fort enrager si on se moquait de moi... pour cette chose-là
-seulement que ça me ferait enrager... parce que je trouve qu'on aurait
-raison... c'est ridicule!...
-
---Vous pouvez être sûre, mademoiselle Coryse, que je ne parlerai jamais
-à qui que ce soit du cimetière des fleurs...
-
-Et, tristement, il ajouta:
-
---Ce pauvre petit cimetière!... moi qui pourtant ne ressemble guère à
-une fleur, j'y ai été enterré aussi ce soir... oui... tout à fait
-enterré...
-
---Allons!... bon!...--s'écria Coryse--voilà que vous allez encore
-repenser à tout ça!...
-
---Non... mais voulez-vous me laisser m'en aller par la petite grille?...
-je préfère ne pas entrer dans la maison... avec mes yeux gros comme le
-poing, je serais très ridicule... d'ailleurs, je viendrai voir Marc
-demain matin...
-
---Vous l'aimez bien, l'oncle Marc?...
-
---Beaucoup... c'est un camarade d'enfance...
-
---Vous êtes du même âge?...
-
---Il a trois ans de moins que moi...
-
---C'est la même chose!...
-
---La même chose... oui, vous avez raison...
-
-Mais, en baisant une dernière fois la petite patte solide et souple de
-Chiffon, M. d'Aubières se dit à part lui:
-
---Eh bien, non!... ça n'est pas la même chose... c'est trois ans de
-moins!...
-
-Rentrée dans le salon, la petite regarda--comme si elle le voyait pour
-la première fois--l'oncle Marc, qui lisait près d'une lampe. Et, au lieu
-de répondre à monsieur et à madame de Bray qui la questionnaient
-anxieusement sur la disparition du duc, elle pensa:
-
---C'est pas trois ans... c'est dix ans qu'il a l'air d'avoir de moins,
-l'oncle Marc!...
-
-
-
-
-VII
-
-
-Le lendemain matin, Chiffon, couchée au milieu de la pelouse, jouait
-avec Gribouille en attendant l'heure de son cours, lorsque l'oncle Marc,
-s'approchant d'elle, lui dit d'un ton bourru:
-
---Aubières est parti!...
-
-Elle se dressa, d'un bond:
-
---Comment parti!... parti pour où?...
-
---Pour Paris... où il se va secouer un peu... il en a besoin, le pauvre
-garçon!...
-
---Ah!...--dit la petite--tu m'as fait une peur!... j'ai cru qu'il était
-parti pour toujours!...
-
---Ça t'aurait fait de la peine?...
-
---Je t'en réponds!...
-
---Le chagrin d'Aubières m'a désolé... mais, au fond, à présent que tout
-ça est terminé... je peux bien te dire, mon Chiffon, que je trouve que
-tu as bien fait...
-
---A la bonne heure!... et papa?...
-
---Papa aussi...
-
---Alors, tout est pour le mieux!... tu montes à cheval, ce matin?...
-
---Non... j'ai des lettres à écrire... c'est que, je ne t'ai pas dit...
-j'ai une grande nouvelle à t'annoncer... la tante de Crisville est
-morte!...
-
---Ah!...--fit-elle, indifférente--ça n'est pas ma tante, à moi... et je
-ne la connaissais pas!... toi non plus, du reste... puisqu'elle ne
-quittait plus le Midi...
-
---Je ne l'avais pas vue souvent... mais j'étais son filleul...
-
-Et l'oncle Marc continua paisiblement:
-
---Je viens d'apprendre qu'elle m'a légué toute sa fortune...
-
---Toute sa fortune!...--s'écria Coryse, étonnée,--mais c'est elle qu'on
-appelle la tante de Carabas!... c'est elle qui est si, si riche!...
-
---C'est elle qui «était» si, si riche, la pauvre femme!...
-
-Chiffon sauta au cou de l'oncle Marc, tandis que Gribouille, imitant le
-mouvement, lui sautait aux jambes.
-
---Oh!... que je suis contente!!!... que je suis contente que ça soit
-toi!... ça t'ira si bien, à toi, beaucoup d'argent!...
-
---Lâche-moi donc!... tu m'étrangles!--dit brusquement Marc de Bray,
-cherchant à se dégager,--je t'ai déjà répété cent fois que tu es trop
-grande pour te suspendre comme ça en bébé!... ça ne se fait pas!...
-
---Pardon!... j'oublie toujours!... et qu'est-ce que tu vas en faire,
-dis, de tout cet argent-là... pour commencer?...
-
---Pour commencer, je vais voyager...
-
---Oh!...--murmura l'enfant, toute saisie,--tu vas t'en aller... toi
-aussi?...
-
-Et, appuyant sa tête contre l'épaule de l'oncle Marc, elle se mit à
-pleurer silencieusement.
-
---Es-tu bête, voyons?...--fit-il avec impatience.
-
-Elle répondit, d'une voix inintelligible:
-
---Pardon!... c'est que, vois-tu, je suis énervée... je ne sais pas ce
-que j'ai!... tout à l'heure, c'est M. d'Aubières qui m'aimait bien et
-qui s'en va... à présent, c'est toi...
-
-Ses larmes redoublèrent, et elle conclut:
-
---C'est que, des gens qui m'aiment... il n'en pleut pas, tu sais?...
-
---Voyons, mon Chiffon, je ne pars pas pour ne plus revenir!... je ne
-vais pas faire le tour du monde, sois tranquille!... la France me
-suffit... ailleurs, j'ai le spleen!...
-
---Pourquoi dis-tu le spleen?... au lieu de dire le mal du pays?... il
-n'y a pas de honte à l'appeler comme ça... je déteste qu'on parle
-anglais!...
-
---Je vois avec plaisir que ça va mieux, Chiffon!... ta petite nature
-reprend le dessus... oui... gronde-moi tant que tu voudras, va!... mais
-ris... c'est tout ce que je veux...
-
---C'est maintenant que tu vas pouvoir en faire, de la politique?...
-cette fois-ci, ça ne sera plus le petit type à l'orgeat de la dernière
-fois qui passera, hein?... en voilà un argent qui arrive bien!... il y a
-encore un mois avant les élections... tu as le temps de le tomber,
-l'élève aux «bons pères!...» qui ment aux ouvriers... qui ment aux gens
-du monde... qui ment tout le temps!... oui, tu le tomberas... et en
-voilà une chose qui me fera plaisir!...
-
-L'oncle Marc demanda en riant:
-
---Est-ce par intérêt pour moi, ou par antipathie pour mon concurrent?...
-
---C'est les deux!... et la charité?... je pense que tu vas la faire en
-grand, à cette heure?... toi qui t'en donnais déjà des bosses quand tu
-n'étais pas riche...
-
---Comment le sais-tu?...
-
---Je connais tes pauvres, donc!... et quand je vais chez eux, ils me
-parlent de toi tout le temps... c'est d'ailleurs pour ça que j'y vais,
-chez eux... car, sans ça, autant en choisir d'autres qui ne t'auraient
-pas, s'pas?...
-
---Comment se fait-il que, s'ils te parlent de moi, ils ne me parlent
-jamais de toi?...
-
---Parce que moi, je leur défends!... je leur dis: «S'il savait que je
-viens chez vous... qu'il risque de me rencontrer, vous ne le reverriez
-plus... plus jamais... parce que lui, il se cache pour donner, comme un
-autre pour voler...» Est-ce vrai, ça?...
-
---Quelle drôle de petite fille tu fais!... si ta mère...
-
---Ah!... à propos!... est-ce qu'elle le sait?...
-
---Quoi?...
-
---Que tu hérites?...
-
---Oui...
-
-Chiffon se mit à rire.
-
---Ben, elle a dû faire un rude nez!... car, tout en ayant l'air de dire
-que la tante de Carabas laisserait sa fortune à des bonnes oeuvres, elle
-a toujours espéré, dans son fin fond, que ça serait papa et toi qui
-l'auriez, la fortune!... et, comme il n'y a de vrai que la moitié de ce
-qu'elle espérait... et que c'est pas la bonne moitié... elle doit être
-dans un état...
-
-Puis, revenant à ce qui l'intéressait, elle demanda tristement:
-
---C'est maintenant que tu vas t'en aller, dis?...
-
---Pendant quelques jours... pour des affaires... mais je reviendrai bien
-vite...
-
---Oui... reviens!... tu n'as que le temps pour les élections!... c'est
-moi qui vais t'en faire, une propagande!... ah! le pauvre vieux Jean!...
-il va falloir qu'il trotte à pied et à cheval!...
-
-Et, comme le vicomte riait, elle reprit:
-
---Tu t'en moques, de ma propagande?... tu as tort!... je suis très
-populaire, moi, sans que ça paraisse... très...
-
-Puis, passant à autre chose:
-
---Ce que je me réjouis de voir les têtes des gens qui ne t'aiment pas...
-et il y en a beaucoup...
-
---Comment?... il y en a beaucoup?...
-
---Oh! à Pont-sur-Sarthe!... je ne parle pas de Paris... pendant les
-trois mois que nous passons à Paris, je ne sais ni ce que tu fais, ni si
-on t'aime ou pas... tandis qu'ici, c'est tout différent... je vois ce
-qui se passe...
-
---Et qu'est-ce que tu vois?...
-
---Que... excepté quelques amis... tout le monde te déteste...
-
---Je n'ai cependant rien fait pour ça!...
-
---Si!... tu as fait tout ce qu'il faut!... tu vis tout seul, et, à
-Pont-sur-Sarthe, on ne pardonne pas ça... ailleurs non plus, du
-reste!...
-
---Mais... je ne vis pas tout seul...
-
---Si!... tu dis zut aux visites, aux dîners, au cercle, aux bals, aux
-matinées, aux saluts des pères, aux garden-parties... zut aux jeudis de
-madame de Bassigny... zut à tout ce qui t'embête... et tu as bien
-raison, parbleu!... seulement, faut pas croire que c'est comme ça qu'on
-se fait aimer des imbéciles...
-
---Oui... je suis un ours... j'ai tort...
-
---Pourquoi, tort?... qu'est-ce que ça te fait?... d'autant plus que, à
-présent, quoi que tu fasses, on t'adorera tout de même, va!... et ce
-qu'on te demandera en mariage!... dis donc?... c'est pas un secret,
-s'pas?...
-
---Quoi?...
-
---Ton héritage?...
-
---Non!... je ne vais pas crier sur les toits que j'hérite, mais je ne
-suis pas fâché qu'on le sache...
-
---Tiens!...--fit Chiffon, surprise,--toi qui es toujours si indifférent
-à l'effet que tu produis... pourquoi désires-tu qu'on sache que tu
-deviens riche?...
-
---Tout bonnement parce que je ne veux pas qu'on puisse croire... en me
-voyant dépenser beaucoup d'argent pour mon élection... que je suis
-soutenu par un comité quelconque... cette façon de faire de la politique
-avec l'argent des autres m'écoeure profondément... je la trouve tout à
-fait salissante...
-
---Je ne vois pas trop quel comité pourrait te soutenir... puisque tu te
-présentes avec des idées à toi... sans te rattacher à aucun parti?...
-
---C'est vrai... mais on le dirait tout de même...
-
---C'est égal!--déclara Coryse, dont les yeux luisaient drôlement,--je
-vais bien m'amuser ce matin!... quelle heure est-il?...
-
-L'oncle Marc regarda sa montre:
-
---Neuf heures moins un quart...
-
---Alors, j'ai le temps en me dépêchant...
-
-De toutes ses forces elle appela:
-
---Jean!...
-
-Le vieux cocher parut à la porte de l'écurie, où il revenait toujours,
-poussé par l'habitude, dès que sa petite maîtresse ne se servait pas de
-lui.
-
---Habille-toi vite!... nous sortons tout de suite!... dépêchons-nous...
-il faut que je sois dans dix minutes à la place des Girondins...
-
-La femme de chambre traversait la cour, allant de la maison aux communs;
-Coryse cria:
-
---Est-ce que madame la marquise est sortie?...
-
---Non, mademoiselle...
-
---Alors, tout va bien!...--murmura la petite--j'avais peur qu'elle ne
-fût déjà là-bas...
-
-Et, envoyant un baiser à l'oncle Marc, elle disparut en riant.
-
- * * * * *
-
-Un quart d'heure plus tard, Chiffon sonnait à la grille des Jésuites.
-
---C'est bien à cette heure que le père de Ragon dit sa messe, n'est-ce
-pas?...--demanda-t-elle au frère portier qui lui ouvrait.
-
---Oui... mais il finit... il va être neuf heures!...
-
-Au lieu d'entrer dans la chapelle, Coryse resta dans le jardin. Elle
-allait et venait, toute souple dans sa blouse de batiste rose pâle; son
-gai visage enfoui au fond d'une grande capeline de paille d'Italie
-couverte de roses. Et, surveillant de l'oeil la porte de la petite
-église, elle pensait joyeusement:
-
---Lui... il ira d'abord à la sacristie... mais comme il n'y a pas
-d'autre sortie, il faudra bien qu'il passe par ici... je ne peux pas le
-manquer!... en attendant, toutes ces dames vont arriver... et je
-placerai ma petite nouvelle à plusieurs... ce que ça va être amusant!...
-
-Oubliant complètement où elle était, elle esquissa un petit pas
-guilleret, à la profonde stupéfaction du frère portier, qui la regardait
-de sa loge. Et le vieux Jean, qui pourtant connaissait les allures de
-Chiffon, fut lui-même surpris de cet accès de gaieté. Il demanda, l'air
-ahuri:
-
---Mais quoi qu'vous avez donc à ç'matin, mam'zelle Coryse?...
-
-Elle s'arrêta, un pied en l'air, et répondit en riant:
-
---Je te raconterai ça en route... en attendant, va dormir sur ton banc
-d'hier, si tu veux?... seulement, tâche de choisir une pose plus
-gracieuse...
-
-La porte de la chapelle, en retombant avec un bruit sourd, fit tourner
-vivement la tête à Coryse, et elle vit le petit Barfleur qui sortait de
-la messe. Il avait un veston bleu infiniment court et serré, et un
-pantalon à très grands carreaux de beaucoup de nuances. La
-cravate--énorme--montait par derrière très haut dans le cou, cachant
-presque complètement le col de la chemise. Dans ce costume, il apparut à
-Chiffon plus chétif et plus rabougri que jamais. Pas laid, d'ailleurs,
-et assez distingué en dépit de sa taille exiguë et de ses vêtements à la
-mode de demain. La petite marchait déjà au-devant de lui, prête à lui
-dire tout simplement bonjour, mais, la voyant seule, il salua sans
-s'arrêter, avec une extrême correction, et, allant se poser à une
-cinquantaine de mètres, il parut attendre, lui aussi, la sortie de la
-messe.
-
---Il guette madame Delorme!...--pensa Chiffon, qui depuis longtemps
-avait deviné que madame Delorme, la très jolie femme d'un notaire de
-Pont-sur-Sarthe, trouvait le petit Barfleur à son gré.
-
-En effet, madame Delorme parut peu après. Le jeune homme l'aborda d'un
-air surpris, comme si jamais il n'avait dû la rencontrer là. Chiffon se
-dit:
-
---La messe ne doit pas être finie... ils seront sortis un peu avant tout
-le monde pour se parler...
-
-Et, en voyant la jolie femme courber sa taille flexible pour regarder le
-petit être mal venu qui lui arrivait à l'épaule, elle pensa:
-
---Comme c'est drôle, tout de même!... M. Delorme est cent fois mieux!...
-qu'est-ce qui peut lui plaire là dedans?... le petit Barfleur n'a ni
-esprit, ni bonté, ni gentillesse... il est vilain et sot... ça ne peut
-être que le prestige des parchemins... car, quoi qu'on dise, il existe
-encore pour ceux qui les détestent, leur prestige!... Ah!... voilà
-madame Delorme qui s'en va la première!... il la rejoindra dehors... et
-ils feront encore une petite causette sur le cours ou au parc... comme
-par hasard...
-
-Elle suivit des yeux la jeune femme qui s'éloignait en balançant sa
-belle taille, fine sur de larges hanches, et elle se dit:
-
---C'est agréable d'être jolie!... j'aurais voulu être jolie, moi!...
-
-Madame de Bray avait tant répété à Coryse qu'elle était laide et
-disgracieuse, que la petite, très sincèrement, le croyait.
-
-Un murmure de voix interrompit ses réflexions. Madame de Bassigny
-sortait de la chapelle, escortée de deux ou trois femmes de
-Pont-sur-Sarthe qui lui faisaient habituellement une petite cour.
-
---Oh!... oh!...--pensa Coryse--je crois que c'est le cas de placer mon
-petit boniment!...
-
-Et elle marcha lentement vers le groupe, la tête baissée, semblant
-profondément absorbée dans la contemplation d'un petit caillou qu'elle
-faisait rouler en le poussant du bout de son pied.
-
---Ah!... voilà mademoiselle Chiffon!...--cria madame de Bassigny--ça va
-bien, mademoiselle Chiffon?...
-
---Très bien, madame...--répondit Coryse qui, tout de suite, s'aperçut
-qu'on la regardait attentivement.
-
-C'est qu'elle excitait beaucoup la curiosité en ce moment. L'histoire de
-la demande en mariage, du refus, du départ de M. d'Aubières,--rencontré
-à huit heures du matin en bourgeois, dans un fiacre chargé d'une
-malle,--courait déjà Pont-sur-Sarthe. Et, en venant à la messe, madame
-de Bassigny l'avait racontée à ses compagnes, s'étonnant fort que «cette
-petite sans le sou refusât un duc de vingt-cinq mille livres de rente».
-
-On jalousait ferme la pauvre petite, et on lui en voulait à la fois et
-de la demande et du refus.
-
---Comment lui couler en douceur l'héritage de l'oncle Marc?...--se
-répétait Chiffon, tandis que la femme du colonel la dévisageait
-âprement--c'est pas facile!... faut que ça ait l'air de venir
-naturellement...
-
---Je suis doublement enchantée de vous rencontrer, mademoiselle
-Coryse--dit d'un air aimable madame de Bassigny--car je vais vous prier
-de transmettre à madame votre mère une invitation que j'allais lui
-adresser en rentrant... je veux lui demander de venir dîner de jeudi en
-quinze avec vous et M. de Bray... et aussi M. Marc... s'il y consent...
-mais je n'espère pas qu'il nous fasse cet honneur...
-
-Chiffon sauta sur l'occasion qui se présentait, et, regardant
-attentivement madame de Bassigny pour bien suivre les moindres
-mouvements de sa physionomie, elle répondit d'une voix claire:
-
---Mon oncle ne dîne guère dehors... mais, dans tous les cas, il ne sera
-pas là jeudi... parce qu'il part...
-
---Avec le duc d'Aubières?...--questionna méchamment la femme du colonel.
-
-Chiffon ne parut pas comprendre et, sans s'émouvoir:
-
---Non... tout seul... sa tante de Crisville est morte et...
-
---Ah!... elle est morte à Pau, probablement?...--interrompit madame de
-Bassigny.
-
-Et, se tournant vers une des femmes qui l'accompagnaient, elle proposa:
-
---Tenez!... vous qui voulez acheter un château?... Crisville va être
-certainement mis en vente... c'est trop haut perché pour y installer un
-hôpital ou un orphelinat...
-
-A Pont-sur-Sarthe, tout le monde croyait fermement que madame de
-Crisville laisserait sa fortune à des oeuvres de bienfaisance.
-
---Mais non!...--dit Chiffon d'un air innocent--je ne crois pas que mon
-oncle vende Crisville... je crois qu'il l'habitera, au contraire...
-
-Et négligemment:
-
---C'est lui qui hérite de tout...
-
---Il... comment?... lui?... M. de Bray?...--balbutia madame de Bassigny
-éperdue--mais elle laisse au moins cinq ou six millions, votre tante?...
-
---Ça n'est pas ma tante... et elle laisse plus que ça!...--rectifia avec
-aplomb Chiffon, qui ignorait totalement le chiffre de la succession de
-la marquise de Carabas.
-
---Plus que ça?...--répéta madame de Bassigny, abasourdie et vexée.
-
-On sortait de la chapelle. Elle dit adieu à Coryse, et se porta
-rapidement au-devant des arrivants, désireuse de colporter la nouvelle.
-De loin, Chiffon vit avec joie les figures se rembrunir à mesure qu'elle
-parlait.
-
---Ils sont atterrés--pensa-t-elle--j'ai bien fait de venir...
-
-Tout à coup, elle bondit vers la chapelle. Elle venait d'apercevoir le
-père de Ragon qui s'avançait de son pas harmonieux et régulier.
-
---Il ne faut pas que je le laisse cueillir!...
-
-Elle s'approcha rapidement, demandant d'un air poli:
-
---Est-ce que vous voulez bien me permettre de vous dire un mot?...
-
-Et, comme le Jésuite jetait un coup d'oeil inquiet sur les personnes
-qui, elles aussi, semblaient l'attendre, elle affirma:
-
---Oh!... ça ne sera pas long!... hier j'ai beaucoup trop bavardé...
-
---Mais non, mon enfant... vous m'avez, au contraire, vivement surpris et
-intéressé...
-
---Vous êtes bien bon... mais moi, je sais que j'ai eu tort de parler de
-mon oncle et de sa politique... et je veux vous demander de ne pas dire
-à ma mère--qui viendra vous voir aujourd'hui--que j'ai parlé de tout
-ça...
-
---Je vous assure--fit d'un ton sec le père de Ragon impatienté--que vous
-exagérez infiniment l'importance de votre conversation...
-
---Non pas!... je vous ai laissé entendre... ou à peu près... que mon
-oncle ne se porterait pas cette fois contre M. de Bernay, parce qu'il
-n'avait pas d'argent?...
-
---Oui!... Eh bien?...
-
---Eh bien, c'est que, justement... il se porte... parce qu'il en a...
-
---Ah!...--fit le Jésuite ennuyé.
-
-Et, oubliant les préceptes de discrétion et de prudence qui guidaient
-habituellement ses moindres actes, il demanda carrément:
-
---Et comment en a-t-il?...
-
-Chiffon répondit d'un air détaché:
-
---Parce qu'il est le légataire universel de sa tante de Crisville... qui
-est morte hier...
-
-Le père de Ragon resta stupide, la bouche entr'ouverte, véritablement
-anéanti. La vieille madame de Crisville était--avant que le mauvais état
-de sa santé l'eût forcée à se fixer à Pau--une de ses pénitentes, et il
-savait lui avoir dicté par le menu des dispositions dernières où les
-Jésuites n'étaient pas oubliés. Et cette vieille mourait loin de sa
-volonté, négligeant de tenir les quasi-promesses obtenues à grand'peine,
-et laissant sa fortune à qui?... à un socialiste honnête et déjà dans
-l'aisance; à un homme dangereux, qu'inconsciemment elle armait pour la
-lutte contre tout ce qu'elle eût dû respecter et soutenir!
-
-Enfin, il demanda, parlant à lui-même plutôt qu'à Chiffon qui le
-dévorait joyeusement des yeux:
-
---C'est une fortune énorme?...
-
---Énorme!...--répéta la petite d'une voix flûtée.
-
---C'est la moitié du département?...
-
-Comme un écho, elle redit encore:
-
---La moitié du département... au moins!...
-
-Par une intuition rapide, le Jésuite eut l'idée que peut-être Coryse se
-moquait de lui. Mais, en abaissant son regard, il la vit plantée à ses
-pieds, toute souriante, dans une pose indifférente et presque niaise qui
-le rassura. Et il se dit soudain que «le Chiffon», auquel jusqu'ici on
-n'avait pas daigné accorder la moindre attention, allait
-vraisemblablement devenir une héritière. L'affection du vicomte de Bray
-pour la belle-fille de son frère était très connue à Pont-sur-Sarthe. On
-savait qu'il aimait la petite d'Avesnes, non seulement comme sa nièce,
-mais comme son enfant. Se faisant aussitôt paternel, le père de Ragon
-dit à Coryse:
-
---Je suis heureux, tout à fait heureux, du bonheur que Dieu vous
-envoie... car ici, je vois vraiment la main de Dieu!... hier, par un
-excès de délicatesse, par un scrupule... par une crainte de n'être pas
-une assez sainte épouse... vous repoussiez le duc d'Aubières qui
-demandait votre main et vous acceptait sans fortune... aujourd'hui, le
-Seigneur récompense cette conduite en vous mettant à même de choisir
-selon votre coeur...
-
---Mais...--dit Chiffon, qui ne devinait pas du tout où le Jésuite en
-voulait venir--je ne vois pas pourquoi... parce que mon oncle hérite de
-sa tante... je pourrai davantage choisir selon mon coeur?... en
-admettant que mon coeur ait envie de choisir quelque chose...
-
---Il est bien clair pourtant--murmura le père de Ragon, continuant à
-s'adresser à lui-même tout autant qu'à Coryse--que le vicomte de Bray
-donnera une belle dot à l'enfant qu'il considère presque comme sienne...
-et que, vieux garçon... sans proches parents...
-
-Elle se mit à rire:
-
---Ah! parfaitement!... vous pensez que, du coup, me voilà passée «beau
-parti»?... et moi qui me disais déjà tout à l'heure que la demande de M.
-d'Aubières m'avait donné une plus-value... oui... je remarque que,
-depuis ça, on me regarde avec une respectueuse curiosité... qu'est-ce
-que ça va être maintenant?... les honneurs!... l'argent!... tout pour
-moi, alors!... ça me changera!...
-
-Tandis qu'elle parlait, le Jésuite, qui avait aperçu le petit Barfleur
-toujours planté sous son arbre, échangeait avec lui d'affectueux
-signaux.
-
---C'est Hugues de Barfleur--dit-il tout à coup, en indiquant le jeune
-homme à Chiffon--un de mes anciens élèves...
-
-Elle répondit sans enthousiasme:
-
---Je sais... je le connais...
-
---C'est un de nos fidèles...--continua le père de Ragon--il vient ici
-chaque jour pour y entendre la sainte messe... c'est une belle âme...
-qui ne fait que ce qui est agréable à Dieu...
-
---Je ne sais pas...--s'écria la petite presque malgré elle--si ça lui
-est si agréable que vous dites que M. de Barfleur vienne flirter ici
-avec madame Delorme... au bon Dieu?...
-
-Le Jésuite eut un geste de protestation indignée et de surprise sincère.
-Il ne s'était jusqu'à présent douté de rien, mais l'inconvenante
-réflexion de la petite d'Avesnes éclairait d'un jour tout nouveau mille
-détails inaperçus jusque-là. Désireux et de détourner les soupçons et de
-servir son ancien élève, il répondit de sa voix la plus insinuante:
-
---Outre que, dans la bouche d'une jeune fille, de telles remarques sont
-déplacées, vous manquez de perspicacité, mon enfant... Hugues de
-Barfleur ne saurait être occupé de... la personne que vous dites... non
-seulement parce que ses principes le défendent contre ces sortes de
-tentations... mais encore parce que j'ai tout lieu de le croire occupé
-ailleurs...
-
---Ah!...--fit distraitement Coryse.
-
---Oui!... le pauvre enfant a le coeur un peu pris!... il aime, je crois,
-une jeune fille qui jusqu'ici n'a fait à lui aucune attention...
-
---Une jeune fille?...--questionna Chiffon étonnée, cherchant qui cela
-pouvait être--une jeune fille?... je ne vois pas ça du tout!...
-
-Mais, subitement illuminée, elle demanda en éclatant de rire:
-
---Moi peut-être?... Ah!... elle est bien bonne!!!...
-
-Et, contemplant le Jésuite avec admiration:
-
---Ben!... on peut dire que vous ne perdez pas de temps, vous!...
-
-Le père de Ragon la regarda, les lèvres toujours souriantes, mais l'oeil
-dur. Alors, elle s'excusa:
-
---Je vous demande pardon de rire comme ça!... mais c'est que c'est si
-drôle!... de cette façon, l'argent qui va nuire à M. de Bernay
-profiterait au moins à M. de Barfleur... ça ne sortirait pas de la
-maison... Ah!... y a pas à dire... c'est compris!...
-
---Mademoiselle d'Avesnes!...--déclara le Jésuite d'une voix
-coupante--lorsqu'elle dit que vous êtes une jeune fille mal élevée,
-madame votre mère a raison...
-
---Raison de le trouver... mais pas de le dire...--répondit doucement
-Chiffon.
-
-S'inclinant devant le père qui s'éloignait, elle chercha des yeux le
-vieux Jean. Elle l'aperçut immobile sur son banc. Machinalement elle
-arrondit les lèvres, mais s'arrêtant effarée, elle pensa:
-
---Ah!... mon Dieu!... j'ai manqué le siffler comme je fais
-quelquefois!... c'est ça qui en aurait produit un, d'effet!...
-
- * * * * *
-
-En sortant de chez les Jésuites, elle se mit à courir presque, oubliant
-le domestique qui, derrière elle, allongeait péniblement ses vieilles
-jambes. Elle tenait à apprendre aussi la bonne nouvelle à l'abbé Châtel,
-bien sûre qu'à celui-là elle ferait vraiment plaisir.
-
-Au coin de la place du Palais, une marchande de fleurs stationnait avec
-sa petite charrette. Chiffon prit des roses et, toujours courant, arriva
-au presbytère de Saint-Marcien.
-
-Si le presbytère de la cathédrale n'était pas fastueux, celui de
-Saint-Marcien était tout à fait pitoyable. Une petite masure, adossée à
-la vieille basilique, dans une ruelle noire et malpropre. A gauche de la
-masure, un misérable jardinet, mais pas du tout ce qu'on appelle «un
-jardin de curé». L'abbé Châtel, qui adorait les fleurs, avait su
-transformer en odorante corbeille le pauvre petit coin de mauvaise
-terre.
-
-La servante était au marché. Ce fut l'abbé qui ouvrit la porte à Coryse.
-Il tenait d'une main un pot à confitures--pour l'instant rempli de
-colle--et de l'autre un énorme pinceau ébouriffé, dépouillé d'une
-notable portion de ses poils.
-
---Je vous demande pardon de vous recevoir ainsi...--expliqua-t-il à
-Chiffon, qui lui disait joyeusement bonjour--mais c'est que j'étais en
-train de recoller le papier du parloir...
-
-Et il montra les minces languettes qui, détachées par l'humidité,
-pendaient lamentablement le long de la muraille.
-
-L'ameublement était sommaire. Six chaises de paille. Un fauteuil tout
-défoncé. Une admirable horloge de bois vermoulu, élégante et rare, et
-une statue de la sainte Vierge en albâtre, posée au mur, au-dessus d'un
-petit socle surmonté d'un vase.
-
---Je vous ai apporté des roses pour votre sainte Vierge...--dit Chiffon,
-en déposant les fleurs dans le petit vase,--seulement il faut vite leur
-donner de l'eau...
-
---Oui... tout à l'heure...
-
---Non... tout de suite!... voyons!... par cette chaleur-là, ça serait de
-la barbarie de les faire attendre, monsieur l'abbé!... et vous pensez
-bien que c'est pas l'idée de la sainte Vierge que quelque chose souffre
-pour elle... s'pas?...
-
---C'est juste!...--fit docilement le prêtre qui alla remplir le vase à
-un petit robinet placé dans le jardin.
-
-En le regardant faire, Coryse se disait:
-
---Il est pas chic, celui-là!... ni distingué non plus!... avec sa bonne
-figure rouge sous ses cheveux blancs, il a un peu l'air d'une tomate
-dans du coton!... mais il me plaît comme ça... parce qu'il a une belle
-âme pour de bon, lui!... au lieu de s'occuper de tomber les amis des
-humbles... et de marier les petits gommeux qui ont tout ratiboisé... il
-s'occupe des pauvres et du bon Dieu!... en v'là un qui ignore les
-potins!... et les intrigues!... et les flirts!... et tout le
-tremblement!...
-
-Et comme l'abbé rentrait, portant avec soin le vase trop plein qui
-débordait, faisant des rigoles le long de sa soutane luisante, elle lui
-cria gaiement:
-
---Monsieur l'abbé!... je suis contente!...
-
---Ah!...--fit-il, tout heureux--c'est pas comme hier matin, alors?...
-
-Il avait pris les roses et, de ses grosses mains maladroites, les
-arrangeait gauchement, avec d'infinies précautions. Quand ce fut fait,
-il vint s'asseoir en face de Coryse.
-
---Monsieur l'abbé... depuis ce matin, l'oncle Marc est très, très
-riche...
-
---Et comment ça, mon enfant?...
-
---Dame!... il a pas dévalisé un coche, vous pensez?... non... il a
-hérité de madame de Crisville...
-
---Elle est donc morte?...
-
---... Turellement, monsieur l'abbé!...
-
---Oh!... cette pauvre dame!... elle qui était si généreuse... si bonne
-pour les malheureux!...
-
---L'oncle Marc sera aussi bon qu'elle, allez!... vous verrez tout ce que
-nous attraperons pour vos pauvres...
-
---Dieu vous entende, mon enfant!...
-
---Mais...--fit-elle, mécontente,--on dirait que vous en doutez?...
-
---Je n'en doute pas précisément... non... mais enfin... il n'y aurait
-rien de surprenant à ce que M. Marc fût moins préoccupé que madame sa
-tante des choses du ciel... il est jeune, il...
-
---Jeune!...--s'écria Chiffon étonnée--jeune, l'oncle Marc?...
-
---Mais dame!... il n'est pas vieux...
-
---Je ne vous dis pas qu'il est croulant!... mais il est pas jeune non
-plus... puisqu'il n'a que trois ans de moins que M. d'Aubières... qui
-l'est, lui, vieux...
-
---Et, à ce propos, mon enfant...
-
---Oh!...--dit Coryse avec un soupir de soulagement--il est parti ce
-matin!...
-
---Parti?...
-
---Pas pour toujours!... il reviendra... C'est égal, monsieur l'abbé...
-si j'avais su que vous ne seriez pas plus chaud que ça... j'aurais pas
-traîné mon pauvre vieux Jean ici, par trente-cinq degrés... je vous
-aurais laissé apprendre la chose comme tout le monde...
-
---Mais, ma petite enfant, vous vous méprenez... je suis heureux... très
-sincèrement heureux de ce qui arrive à monsieur votre oncle... et aussi
-de la joie que ça vous cause...
-
---A la bonne heure!... alors, je me sauve!... il va être midi!...
-
-Tandis que Chiffon rentrait, trottinant sous le soleil ardent, l'abbé
-Châtel murmurait, en arrangeant une dernière fois ses roses aux pieds de
-la petite sainte Vierge du parloir:
-
---Mon Dieu, protégez cette enfant qui vous aime!... Mon Dieu, donnez-lui
-du bonheur!...
-
-
-
-
-VIII
-
-
---Tu ne sais pas?...--dit Chiffon à l'oncle Marc, qui revenait après
-quinze jours d'absence,--tout le monde est déchaîné contre toi... ta
-lettre à tes électeurs a révolutionné Pont-sur-Sarthe... ce qu'on va te
-faire des têtes!...
-
---Voilà qui m'est égal!...
-
---Oui... je sais bien... mais moi, d'entendre tout le monde te taper
-dessus comme ça... j'en suis malade!...
-
---Qui, tout le monde?...
-
---Dame!... les habitués... tous les vieux embêtants qui viennent à la
-maison... j'sais pas pourquoi je dis les vieux, car les jeunes le sont
-bien autant, embêtants!... et ma mère donc!... avant-hier elle est
-rentrée dans un état... parce qu'elle avait lu ton machin qu'on
-placardait sur les murs...
-
---Qu'est-ce qu'elle a dit?...
-
---Elle a fait une scène à papa!... Ah! mais là, une vraie!... une
-belle!...
-
---Plus belle qu'à l'ordinaire?...
-
---Encore plus!...
-
---Ce pauvre Pierre!...--dit le vicomte, en riant.
-
---Oh!... que tu es méchant de rire de ça!... il est si bon!...
-
---C'est vrai qu'il est bon!... si c'était moi...
-
---Ben, et moi donc!...
-
-Elle réfléchit un instant et conclut:
-
---Ça prouve qu'il est meilleur que nous deux... voilà tout!...
-
---Dis donc, Chiffon--questionna l'oncle Marc,--elle sera gentille, la
-petite existence que je vais mener ici dans ces conditions-là?...
-
---Quelles conditions?...
-
---Tu me dis que ta mère est furieuse contre moi...
-
---Oh! quant à ça!...
-
---Eh bien, alors, elle va me traiter comme un simple nègre...
-
---Que non!...
-
---Que si!... comme elle ne se gênait déjà pas pour le faire... et qu'il
-y a en plus mon élection...
-
---Oui... mais il y a aussi ta galette!...
-
---Tu dis?...
-
---Je dis que... s'il y a ton élection qui la vexe... il y a ta galette
-qui l'enchante... elle respecte l'argent, tu sais?...
-
---Oh!...
-
---Il n'y a pas de «oh!»... c'est comme ça!...
-
-Après un silence, elle demanda:
-
---Tu as terminé tes affaires?...
-
---A peu près!...
-
---Et tu es riche?...
-
---Très...
-
---Tant mieux!... c'est que M. de Bernay se remue ferme, va!... et il
-faut prendre garde à lui... parce que, comme Charlié ne passera pas...
-
---Qu'est-ce que tu en sais?...
-
---On me l'a dit...
-
---Qui ça?...
-
---Les ouvriers des hauts fourneaux...
-
-L'oncle Marc se mit à rire:
-
---Alors, tu vas causer avec les ouvriers des hauts fourneaux?... ce
-pauvre Aubières a raison... tu es vraiment une drôle de petite bonne
-femme!...
-
---Ah!... tu l'as vu, M. d'Aubières?...
-
---Oui...
-
---Est-ce qu'il va bientôt revenir?...
-
---Il reviendra pour les courses...
-
-On sonnait le déjeuner. Madame de Bray entra en coup de vent dans le
-petit salon. L'air empressé, le sourire fendu jusqu'aux oreilles, elle
-s'avança en courant presque vers son beau-frère:
-
---Mon cher Marc!... on vient de me dire à l'instant que vous êtes de
-retour...
-
-Et, sans lui laisser le temps de répondre:
-
---Je suis ravie de vous revoir!... vous nous manquez tellement à tous
-quand vous n'êtes pas là... n'est-ce pas, Chiffon?...
-
-Jamais la marquise n'était aimable pour son beau-frère, et jamais elle
-n'appelait sa fille «Chiffon», sauf lorsque, devant quelque nouveau
-venu, elle posait pour la tendresse câline. Marc la regarda, très
-surpris, et baissa aussitôt les yeux en apercevant la mine narquoise de
-Coryse, qui riait derrière sa mère.
-
---Avez-vous vu Pierre?...--dit madame de Bray.
-
---Oui... je l'ai vu en arrivant...
-
-Elle demanda, souriante:
-
---Vous a-t-il prévenu du terrible effet qu'a produit ici votre lettre
-aux électeurs?...
-
---Ma foi, non!...
-
---Eh bien, mon pauvre Marc, vous n'avez pas idée du tapage--tapage peu
-agréable--qui s'est fait autour de votre nom...
-
---Comme ce nom est aussi le vôtre... je vous en demande pardon...
-
---Bah!... à la guerre comme à la guerre!... j'en ai pris mon parti à
-présent!... car, pour être franche... au commencement, j'étais
-consternée... absolument consternée...
-
-Et, interpellant son mari qui entrait:
-
---N'est-ce pas?... à présent, je suis consolée du scandale causé par les
-affiches de Marc?... j'ai pris mon parti en brave?...
-
---Vous me l'avez dit, du moins...--répondit sans conviction M. de Bray.
-
-En passant dans la salle à manger, Chiffon murmura à l'oreille de
-l'oncle Marc:
-
---Beau fixe, hein?... je te l'avais dit... la galette!...
-
---Coryse,--fit la marquise en s'asseyant,--je ne sais pas si j'ai pensé
-à te dire que nous dînons samedi chez les Barfleur...
-
---Non... mais tu ne me dis jamais quand vous dînez en ville...
-
---Tu es invitée...
-
---Ça m'est égal... puisque je n'y vais pas!...
-
---Pourquoi n'irais-tu pas?...--demanda madame de Bray, avec un peu
-d'embarras.
-
---Mais, parce que je ne vais jamais à ces dîners-là... et qu'il a été
-convenu qu'on ne me mènerait dans le monde que l'hiver qui suivrait mes
-dix-huit ans... c'est-à-dire dans deux ans...
-
---Ça ne s'appelle pas aller dans le monde...
-
---Mais si!... c'est s'habiller... se montrer... s'ennuyer... c'est ça
-que j'appelle aller dans le monde, moi!...
-
---J'ai accepté pour toi...
-
---Fallait pas... puisque tu m'as promis que jusqu'à dix-huit ans...
-excepté à la maison... je ne serais jamais obligée à ces corvées-là...
-je ne vois pas, d'ailleurs, pourquoi je dînerais chez les Barfleur
-plutôt que chez madame de Bassigny, qui m'avait invitée pour ce soir...
-
-Elle ajouta en riant:
-
---Parlant à ma personne, dans le jardin des Jésuites... Ah!... tu
-sais!... elle t'a aussi invité, oncle Marc!... tout en me disant d'un
-air dépité qu'elle n'espérait pas que tu lui ferais l'honneur
-d'accepter...
-
---Ça prouve qu'elle a certains moments de lucidité... je n'irais en
-aucun temps chez madame de Bassigny, mais aujourd'hui, dans tous les
-cas, je ne peux aller nulle part... puisque je suis en deuil...
-
-Chiffon glissa un regard rieur sur la robe de sa mère. Une robe d'un
-mauve si indécis qu'on ne savait pas trop si c'était du mauve ou du
-rose.
-
---Oh!...--fit la marquise--c'est un deuil de trois mois... et il y a
-déjà au moins quinze jours de passés!... Et, à ce propos, mon cher Marc,
-je veux vous demander... ça ne vous est pas désagréable qu'il y ait ici
-un bal le dimanche des courses?...
-
---Non, du tout... pourvu que je ne sois pas obligé d'y paraître...
-
---Mais... si vous n'y paraissez pas... ça aura l'air d'un blâme...
-
---Je ne sais pas de quoi ça aura l'air, mais je n'irai pas au bal un
-mois après la mort d'une tante dont j'hérite... ça serait--sans parler
-du manque de coeur--d'un mauvais goût absolu...
-
-La marquise répondit, d'un ton pointu:
-
---Comme nous n'avons pas, nous, les mêmes motifs de nous abstenir... et
-que je tiens à donner ce bal pour Coryse...
-
---Pour moi!...--s'écria la petite, stupéfaite--pour moi, qui déteste le
-monde!... et qui ne sais seulement pas danser correctement!... un bal
-pour moi!... ah! Seigneur!...
-
---C'est justement pour t'apprendre à te tenir dans le monde... et pour
-que tu y prennes goût...
-
-Cette fois, Chiffon regimba tout à fait:
-
---Allons donc!... mais ça ne mettra personne dedans... cette histoire de
-bal donné pour moi!... on sait bien que je ne bosse pas gros dans la
-maison!... et que ce qui s'y fait ne s'y fait pas pour moi!...
-
---Tu es une ingrate et une impertinente!...--s'écria madame de Bray,
-d'une voix qui montait, semblant vibrer dans ses sourcils.
-
---Moi?... non!...--répondit paisiblement la petite--mais je trouve qu'il
-vaudrait bien mieux dire à l'oncle Marc... et même à tout le monde... la
-vérité...
-
---Et la vérité, c'est?...
-
---C'est que le bal est pour épater les naturels du pays en leur faisant
-voir le prince...
-
-Marc de Bray demanda, surpris:
-
---Quel prince, donc?...
-
---Ah!... c'est vrai!...--cria joyeusement Coryse--tu ne sais pas,
-toi!... tu arrives!... Eh bien! depuis huit jours, il y a un prince à
-Pont-sur-Sarthe!... un vrai!... un pas en carton!... un qui sera
-régnant... si son papa n'est pas dégringolé avant...
-
---Et il s'appelle?...
-
---Le comte d'Axen... quand il voyage...
-
---Ah! parfaitement!... et qu'est-ce qu'il fait ici, le comte d'Axen?...
-
-La marquise allait répondre, Chiffon ne lui en laissa pas le temps:
-
---On ne sait pas au juste... on dit qu'il y est pour assister aux
-manoeuvres... ou pour se perfectionner dans le français... qu'il parle
-mieux que nous tous...
-
-Le vicomte demanda, pour dire quelque chose:
-
---Comment est-il, le prince?...
-
---Il est charmant!...--répondit vivement madame de Bray.
-
-Vivement aussi, Chiffon riposta:
-
---Ça dépend des goûts!... il est haut comme une botte... et noir...
-noir... c'est-à-dire que M. Carnot est blond en comparaison de lui!...
-seulement on l'appelle Monseigneur et Votre Altesse... alors, tu
-comprends, c'est délicieux!...
-
---On lui parle comme on doit lui parler...--interrompit M. de Bray, qui
-voyait poindre l'orage et voulait arrêter la discussion qui commençait.
-
---Mais je trouve ça tout naturel...--dit Coryse--et je lui parle aussi
-comme ça... quand je lui réponds... seulement, il y a ceux que ça amuse
-et ceux que ça n'amuse pas...
-
-Et, regardant sa mère, elle ajouta:
-
---Moi... l'humilité... c'est pas mon affaire!...
-
-Des nombreux «petits côtés» du caractère de la marquise, celui qui entre
-tous choquait désagréablement Coryse était son arrogance avec les
-petits et sa platitude avec les grands. Souvent, après avoir
-écrasé un domestique ou un ouvrier de la supériorité de son
-intelligence,--supériorité que sa fille se refusait absolument à
-reconnaître,--madame de Bray venait se plaindre de la stupidité de ceux
-qu'elle appelait, avec une moue de dégoût copiée sur celle de madame
-Favart, «des mercenaires»; Chiffon, alors, amusée et agacée à la fois,
-lui répondait en riant:
-
---Eh! s'il avait les qualités que vous lui voulez... probable qu'il
-serait ambassadeur au lieu d'être domestique!...
-
-La petite Coryse trouvait tout simple qu'on fût respectueux pour les
-princes lorsque le hasard rapprochait d'eux mais elle ne comprenait pas
-qu'on courût après les occasions d'être mis en leur présence. Elle
-haïssait la gêne, et n'aimait à vivre que seule ou avec ses égaux. Et
-puis, il lui semblait que, les princes modernes ayant oublié qu'ils sont
-princes, il est excessif d'être obligé de faire un effort pour se
-rappeler à leur place qu'ils le sont.
-
-Depuis l'arrivée du comte d'Axen à Pont-sur-Sarthe, la marquise nageait
-dans la joie, prodigieusement flattée d'avoir reçu la visite «de Son
-Altesse». L'Altesse était envoyée par M. d'Aubières, qui, quelques
-années plus tôt, avait été attaché militaire dans le petit pays où
-régnait son père. Et madame de Bray, obligée à Paris de courir de droite
-et de gauche pour rencontrer quelques princes très entourés,--qui
-n'accordaient qu'une médiocre attention à son intrigante
-personne,--totalement sevrée à Pont-sur-Sarthe des formules et des
-révérences de cour où elle s'imaginait exceller, avait cru voir s'ouvrir
-le ciel en décachetant la lettre adressée à son mari, dans laquelle le
-colonel annonçait la venue du petit prince héritier.
-
-Cette fois, les plus élégants salons Pontsarthais étaient complètement
-distancés: car le comte d'Axen ne connaissait à Pont-sur-Sarthe que les
-quatre généraux, le maire et le préfet. Et, sans pitié pour madame de
-Bassigny,--sa meilleure amie pourtant--qui tournait autour d'une demande
-de présentation, madame de Bray avait dit d'un air détaché: «que c'était
-bien ennuyeux de ne pas pouvoir réunir quelques amis avec Monseigneur,
-mais qu'il refusait de faire aucune connaissance.»
-
-C'est qu'elle ne voulait pas éparpiller l'Altesse qui lui était tombée
-si providentiellement dans la main!
-
-A Pont-sur-Sarthe il y a beaucoup de femmes très élégantes, et
-quelques-unes très jolies. Il était à craindre que le petit prince, une
-fois lancé, ne fît à l'hôtel de Bray de nombreuses infidélités. Ce fut
-lui qui força la marquise à sortir de sa réserve.
-
-Un soir, où il était venu faire une visite, il dit à M. de Bray:
-
---Je vous prierai de me mener... si cela est possible... au bal au
-château de Barfleur...
-
-La marquise bondit:
-
---Au bal... à quel bal?...
-
---Un bal qui sera probablement donné le dimanche des courses... ce soir,
-en dînant au restaurant, j'en ai entendu parler... ce n'est pas encore
-certain, mais...
-
---Mais--s'écria impétueusement madame de Bray--il ne peut pas y avoir de
-bal chez les Barfleur, ce jour-là... puisque nous en donnons un,
-nous!...
-
-Jamais il n'avait été question de bal. Le marquis et Chiffon se
-regardèrent, abasourdis de cet aplomb, mais madame de Bray ne fut pas le
-moins du monde gênée par leur présence. Elle continua, s'adressant à son
-mari:
-
---N'est-ce pas... depuis longtemps nous avons choisi ce jour-là... on ne
-peut pas nous le prendre?...
-
-Et, le lendemain, elle envoyait les invitations. Du moins, en donnant
-elle-même le bal qui devait disséminer un peu la petite Altesse, elle
-aurait l'honneur de montrer qu'elle l'avait connue «avant tout le
-monde».
-
- * * * * *
-
-Craignant de voir la conversation s'accentuer de fâcheuse manière, le
-marquis voulut une fois de plus rompre les chiens.
-
---Si Chiffon ne dîne pas à Barfleur samedi, il faudrait
-écrire...--dit-il, en s'adressant timidement à sa femme.
-
-La marquise répondit d'un ton tranchant:
-
---Elle y dînera...
-
---Je ne peux pas y dîner... même quand je le voudrais...--expliqua
-tranquillement la petite;--je n'ai pas de robe...
-
---Comment, pas de robe?... Et ta robe pompadour?... qu'est-ce que cela
-signifie?...
-
---Ça signifie que j'ai eu... il y a deux ans... une robe du soir...
-soi-disant... en mousseline de laine à petits bouquets... celle que tu
-appelles ma «robe pompadour...»
-
---Eh bien, alors?...
-
---Eh bien, alors... comme j'ai allongé de deux têtes depuis deux ans...
-et qu'elle n'a pas allongé comme moi, elle me vient au mollet... et
-voilà comment je n'ai pas de robe...
-
---On l'allongera...
-
---On l'a déjà allongée trois fois... il n'y a plus mèche...
-
---Comment n'as-tu jamais rien à te mettre?... c'est incroyable... tu
-n'as pas une robe!...
-
---Si... j'en ai quatre...
-
---Ça n'est pas assez...
-
---Mais sapristi!...--cria Chiffon agacée--c'est pas avec cinq louis par
-mois pour ma toilette... en comptant mes souliers, mes gants, mes
-chapeaux, mes amazones et tout... que je peux en avoir un jeu, de
-robes!...
-
-M. de Bray intervint:
-
---Fais faire ce que tu voudras... et tu m'apporteras la note.
-
---Merci, papa!... j'en ferai faire une petite blanche pour le bal du
-Prince, alors...
-
-La voix de la marquise s'éleva, menaçante et aiguë:
-
---Je vous défends de dire le bal du Prince!...
-
-Et après un silence, elle ajouta:
-
---Alors, c'est entendu, tu viens à ce dîner?
-
---Ah! mais non!...--protesta Chiffon--ah! mais non!...
-
-Madame de Bray réfléchit un instant:
-
---Dans ce cas... tu vas aller en te promenant à cheval à Barfleur...
-
---Quoi faire?...
-
---Dire toi-même à madame de Barfleur que tu ne peux pas dîner samedi...
-que tu dînes chez ta tante de Launay ce jour-là... que je ne le savais
-pas quand j'ai accepté...
-
---Oui...--répondit Coryse, en riant--c'est compris!... je vais faire un
-petit racontar, à propos duquel tout le monde se coupera... vous, la
-tante Mathilde, l'oncle Albert... enfin tout le monde...
-
-Et, se levant de table:
-
---Vous me permettez?... faut que je m'habille... et, si je vais à
-Barfleur et que je veuille être revenue pour le cours... j'ai que le
-temps de me trotter...
-
---Oui...--dit majestueusement la marquise--je te permets, pour cette
-fois, de quitter la table avant la fin du déjeuner... seulement ne
-t'imagine pas que c'est un précédent pour recommencer à...
-
---Mais...--s'écria Coryse, bourrue--mais ça m'est bien égal d'être à
-table jusqu'à la fin, moi!... je ne tiens ni à aller là-bas, ni, si j'y
-vais, à être rentrée pour le cours!... et d'ailleurs je peux rester...
-c'est bien plus simple!... on n'a qu'à envoyer le vieux Jean porter une
-lettre... Au fait...--questionna-t-elle, l'oeil rieur--pourquoi est-ce
-moi qui y vais, là-bas?... c'est pas naturel que ça soit moi!...
-
-Et, brusquement, elle se rassit.
-
---Vous irez!...--ordonna la marquise, qui s'irritait peu à peu.
-
---Non... j'aime autant pas!... vous devez avoir quelque idée de derrière
-la tête pour m'envoyer comme ça en course...
-
-Elle s'arrêta un instant et acheva, en appuyant:
-
---... chez les Barfleur?...
-
---Mais non...--affirma madame de Bray, qui devint très rouge.
-
-Cette fois encore, le marquis voulut pacifier les choses:
-
---Voyons, Chiffon... va donc!... puisque tu vois que ta maman le
-désire...
-
---Hum!...--fit Coryse, en envoyant sous la table un coup de pied à son
-beau-père, en manière d'avertissement.
-
-Il était trop tard. La marquise avait entendu, et ce mot «maman»,
-lorsqu'il s'appliquait à elle, avait le don de l'exaspérer. Furieuse,
-elle s'adressa à son mari:
-
---En vérité...--commença-t-elle--vous...
-
---Hum!... hum!... hum!... hum!...--chantonna encore Chiffon en arpège.
-
-La marquise se retourna vers elle:
-
---Sortez!... et faites immédiatement ce que je vous ai dit de faire...
-vous m'avez entendue?...
-
---Oui...--répondit Coryse en pliant sa serviette avec une lenteur
-affectée.
-
-Et, en sortant, elle mâchonna entre ses petites dents pointues, que la
-colère serrait un peu:
-
---Oh!... si seulement M. d'Aubières était pas si vieux!...
-
-
-
-
-IX
-
-
-En arrivant dans la cour du château de Barfleur--un grand château Louis
-XV en briques et granit--Coryse aperçut à une fenêtre du rez-de-chaussée
-la vicomtesse de Barfleur, assise devant une grande table, et très
-occupée à couvrir des pots de confitures. Sa besogne l'absorbait
-tellement qu'elle n'entendit point passer les chevaux. Chiffon, qui
-d'abord avait eu l'idée de s'approcher de la fenêtre et de débiter sans
-entrer son petit discours, réfléchit que peut-être ça ne serait pas
-suffisamment poli, et descendit de cheval aux écuries, lorsqu'on lui eut
-répondu que madame la vicomtesse était là.
-
-On la fit entrer dans le billard, où elle attendit pendant un temps qui
-lui sembla fort long. Et, tout en faisant les cent pas dans la grande
-pièce nue, sans un tableau, ni un bibelot, ni une fleur, elle se disait
-rageusement:
-
---Ah çà!... est-ce qu'elle va achever de couvrir tous ses pots de
-confitures avant de me recevoir... la mère Barfleur?...
-
-Enfin, le domestique qui l'avait introduite reparut:
-
---Si mademoiselle d'Avesnes veut bien venir?... je cherchais madame la
-vicomtesse dans le parc... et elle était au salon...
-
-Coryse pensa:
-
---Non... elle était à l'office!... mais probablement elle ne trouve pas
-chic qu'on le sache!...
-
-Et elle trottina derrière le domestique, à travers une longue enfilade
-de pièces d'un aspect désolé.
-
---Brrr!...--fit-elle en frissonnant presque--c'est pas rigolo, ici!...
-le père de Ragon et la mère Barfleur se trompent s'ils croient que
-j'épouserai «_Deux liards de beurre_»!... car je crois qu'ils le
-croient!... ah!... non!... non!... non!...
-
-Le duc d'Aubières, à son arrivée dans le pays, avait demandé à l'oncle
-Marc, en lui montrant le petit Barfleur debout dans l'embrasure d'une
-porte pendant un bal:
-
---Qu'est-ce que c'est que ce petit bonhomme gros comme deux liards de
-beurre?...
-
-Et, chez les Bray et dans quelques autres maisons, le surnom lui était
-resté.
-
-Le domestique fit entrer Coryse dans un petit salon un peu plus meublé
-et confortable que le reste du château.
-
-Assise près de la fenêtre, sa longue taille mince serrée dans une robe
-de foulard grenat à pastilles jaunes, la vicomtesse semblait lire
-attentivement _le Gaulois_. Tout de suite, la petite pensa:
-
---C'est pas étonnant que j'aie attendu comme ça!... la robe des
-confitures était grise... elle est allée se glisser dans ses plus beaux
-habits pour me recevoir... Mâtin!... on se met en frais pour le
-Chiffon... depuis que l'oncle Marc a hérité...
-
---Ma chère enfant...--fit la vicomtesse, en se levant à la vue de
-Coryse--quel bon vent vous amène?...
-
-Et, sans lui laisser le temps de répondre:
-
---Est-elle mignonne dans son amazone!...
-
---Mignonne!...--murmura Chiffon, qui promena un oeil étonné sur ses
-grands bras, ses longues mains, et toute sa personne encore
-dégingandée--c'est pas ce qu'on me dit à la maison, toujours!...
-
-Madame de Barfleur ne se démonta pas:
-
---Oui, mignonne!... mignonne et charmante!...
-
-Elle tira la longue bande de vieille tapisserie sur canevas de soie qui
-servait de cordon de sonnette.
-
---C'est mon pauvre Hugues qui serait désolé de manquer une si jolie
-petite visite!... il est allé voir ses chevaux dans les grands herbages
-du bord de l'eau... je vais le faire avertir...
-
---C'est inutile, madame...--dit vivement Chiffon;--je suis obligée de
-partir... j'ai un cours à quatre heures...
-
-Le domestique entrait.
-
---Avertissez monsieur le vicomte...
-
---Je viens seulement--expliqua Coryse--pour vous dire que ma mère...
-quand elle vous a répondu que je viendrais avec elle samedi... a oublié
-que je dîne ce jour-là chez ma tante de Launay.
-
---Comment?...--s'écria madame de Barfleur--mais c'est impossible!...
-nous ne pouvons pas nous passer de vous!... vous arrangerez ça avec
-votre tante... ou bien, moi, je l'arrangerai...
-
-Chiffon ne répondit pas. Elle écoutait en souriant tinter la grosse
-cloche qu'on agitait éperdument pour appeler le jeune châtelain, et elle
-pensait:
-
---Il lui faut un quart d'heure au moins pour remonter de la rivière...
-et dans cinq minutes je me serai défilée...
-
---Je vous en prie... ma petite Coryse,--insista la vicomtesse--dites-moi
-que vous trouverez un moyen de venir?... vous serez l'âme et la joie de
-ce dîner...
-
---Moi!...--interrompit l'enfant ébahie--moi?... mais quand je ne suis
-pas à mon aise, je ne dis pas trois mots...
-
-Madame de Barfleur demanda:
-
---Pourquoi ne seriez-vous pas à votre aise... ma chère petite?...
-
---Pardon!...--s'écria précipitamment Chiffon, qui devint très
-rouge--j'ai gaffé!... je veux dire que, n'importe comment... partout où
-je ne suis pas seule... je ne suis pas à mon aise... parce que je me
-défie de moi... et vous voyez que j'ai raison...
-
---Non... vous êtes une charmante jeune fille... très simple... très
-franche...
-
---Oh! quant à ça!...
-
-Et, se levant, Coryse reprit:
-
---Je vais m'en aller... il faut que je rentre...
-
---Vous attendrez bien encore un instant... et d'abord, vous allez
-goûter?...
-
---Je vous remercie, madame... je suis déjà en retard...
-
-La vicomtesse se leva aussi et, comme Chiffon étonnée de cette politesse
-exagérée la priait de ne pas se déranger, elle répondit:
-
---Si... je veux vous voir à cheval... mon fils m'a dit que vous y êtes
-adorable...
-
---V'lan!...--se dit la petite--décidément, ça y est!... ils sont tous
-d'accord!...
-
-Au moment où le vieux Jean amenait au perron les chevaux, le vicomte de
-Barfleur entrait en courant dans la cour. Il prit la main que lui
-tendait Chiffon et, s'inclinant respectueusement, y appuya ses lèvres.
-Peu habituée à cette manière de faire, elle manqua éclater de rire.
-Puis, comparant les façons d'être de la mère et du fils à ce qu'elles
-étaient quinze jours plus tôt, un grand écoeurement la prit, et elle
-faillit penser tout haut: «C'est des vilains types!...»
-
-Lorsque Coryse s'approcha de Joséphine, la grande jument de pur sang
-qu'elle montait toujours, le vicomte se précipita, nouant ensemble ses
-deux mains, et les tendit à Chiffon pour qu'elle y posât son pied. Elle
-toisa le frêle jeune homme, qui courbait son misérable petit dos et son
-cou mince, surmonté d'une tête énorme, et, considérant les bras frêles,
-qui laissaient vides et plissotées les manches grises à grands carreaux
-de son costume trop anglais, elle se dit:
-
---Sûr!... il va me lâcher en route!...
-
-Et, gentiment, de l'air le plus gracieux qu'elle put prendre pour faire
-passer son refus, elle répondit, indiquant le vieux Jean qui tenait les
-deux chevaux:
-
---Non... si vous vouliez plutôt faire tenir un instant l'autre
-cheval?... je suis très maladroite... je ne sais monter qu'avec Jean...
-avec vous, je tomberais...
-
-Et, comme il insistait:
-
---Je vous en prie!... vous n'imaginez pas ce que je suis lourde... un
-plomb!...
-
-Elle posa le bout de sa botte dans la main du vieux Jean, et s'envola,
-paraissant monter à un mètre au-dessus de la selle. Puis, saluant la
-mère et le fils, elle s'éloigna, son corps souple ondulant au grand pas
-de Joséphine.
-
- * * * * *
-
-Dès qu'elle fut sortie du parc, Chiffon tourna dans la forêt. Elle avait
-hâte de galoper dans les belles allées vertes et de secouer la colère
-qui lui montait à la tête et au coeur.
-
-On ne la laisserait donc pas tranquille un instant?... comment!... il
-n'y avait pas quinze jours qu'on la tourmentait pour épouser M.
-d'Aubières; à présent, on allait vouloir lui faire épouser le petit
-Barfleur?... Et non seulement cette idée la tourmentait à cause de la
-nouvelle lutte à soutenir, mais encore elle la blessait dans son
-amour-propre.
-
-De la demande de M. d'Aubières, qu'elle ne trouvait pourtant pas beau,
-elle avait été reconnaissante et flattée; de celle de M. de Barfleur,
-elle serait très humiliée.
-
-D'abord, elle savait bien que, quand elle était sans fortune, _Deux
-liards de beurre_ ne lui avait jamais accordé d'autre attention que
-celle qu'un jeune homme bien élevé doit à une jeune fille qu'il
-rencontre dans le salon de ses parents. Ensuite elle trouvait hideux ce
-garçon mal venu, avec ses énormes moustaches et ses jambes fluettes,
-démesurément arquées par l'abus du cheval. Pour elle, le duc d'Aubières
-était «le grand d'Aubières», tandis que le vicomte de Barfleur était «le
-petit Barfleur». Et tout était là!
-
-Saine et solide, Chiffon avait l'instinctive horreur des chétifs et des
-malsains.
-
-Et, en suivant la grande piste gazonnée qui la conduisait à la route de
-Pont-sur-Sarthe, elle pensait:
-
---Il me dégoûte tout à fait, celui-là!... et, s'il lui prenait jamais
-l'idée de m'embrasser comme a fait M. d'Aubières, je le giflerais des
-deux mains... je ne pourrais pas m'en empêcher... C'est égal!... ça va
-être joliment ennuyeux, cette histoire-là!... si je refuse encore, ma
-mère va me tomber dessus... pour bien faire, faudrait que le refus vînt
-des Barfleur... Oh! cet animal de père de Ragon!... c'est pourtant lui
-qui a manigancé tout ça!... j'avais raison d'avoir peur des Jésuites!...
-
-Elle s'arrêta devant la route blanche de soleil.
-
---Ça va être atroce de descendre comme ça jusqu'à Pont-sur-Sarthe!... je
-vais essayer de prendre le sentier derrière les hauts fourneaux... il
-n'y a justement pas trop de boucan à cette heure-ci... j'espère que
-Joséphine consentira à passer...
-
-Elle fit entrer la jument--qui déjà piquait les oreilles, écoutant le
-bruit sourd qui arrivait d'en bas--dans un petit sentier qui descendait
-presque à pic entre la forêt et les forges. A un tournant du sentier,
-elle aperçut à une centaine de mètres au-dessous d'elle un cavalier
-arrêté, parlant à des ouvriers assis à terre en bordure du bois.
-
---Ah!...--dit-elle, se tournant vers le vieux Jean--ça y est!... j'ai
-raté le cours... voilà les ouvriers qui goûtent... il est quatre
-heures!...
-
-Et, clignant des yeux:
-
---Tiens!... on dirait que c'est le comte d'Axen?...
-
---Oui, mam'selle Coryse... c'est pour sûr lui!...
-
-Le sentier descendait en lacet, et Chiffon perdit de vue le groupe. Mais
-bientôt, en se rapprochant, elle entendit nettement les voix qui
-montaient jusqu'à elle:
-
---Oui...--disait le prince, dont elle reconnaissait l'accent
-musical--oui, elle est tout à fait bien, cette profession de foi... et
-si j'étais électeur dans ce pays... je n'hésiterais pas à donner ma voix
-à celui qui l'a écrite...
-
-Chiffon venait de tourner le coude du chemin.
-
---Ah!...--cria-t-elle--c'est vous, monsei...
-
-Elle s'arrêta, devinant vaguement qu'il préférait ne pas être nommé
-ainsi, et il la remercia d'un signe en répondant:
-
---Mon Dieu, oui, mademoiselle... c'est moi!...
-
---T'nez, monsieur...--dit en riant un des ouvriers--v'là un' petite
-demoiselle qu'est d'vot' avis, allez!...
-
---Qu'est-ce que c'est?...--demanda Coryse.
-
---C'est c'monsieur qui dit comme vous, qu'à not' place y voterait pour
-M. d'Bray...
-
---Parbleu!...--fit Chiffon avec conviction--à moins que vous ne vouliez
-faire renommer M. de Bernay?...
-
---Ah! non... c'ui-là, n'en faut plus!...
-
---Eh bien, alors?... puisque vous savez que Charlié ne peut pas
-passer?...
-
---Oui... c'est vrai!... mais moi, ça m'gêne qu'y soye vicomte, M.
-d'Bray...
-
---Lui aussi, ça le gêne...--dit Chiffon--mais c'est pas sa faute!...
-
---Pourquoi signe-t-y son affiche «Vicomte» de Bray?...
-
---Dame!... puisque c'est son nom!... vous aimeriez mieux qu'il triche,
-vous?... qu'il se présente pour autre chose que ce qu'il est?...
-
-Et, regardant tout à coup à terre les nombreuses bouteilles, les
-saucissons et les fromages couchés sur l'herbe, Chiffon demanda:
-
---Sapristi!... ben, vous en faites un goûter!...
-
-Un ouvrier, noir et velu, se leva, et montrant le comte d'Axen:
-
---C'est c'monsieur qui régale... sans ça!...
-
-Et il ajouta:
-
---Rapport qu'on y a t'nu son ch'val pendant qu'y visitait les forges...
-
-Le vieux Jean, rouge et suant, regardait les bouteilles d'un oeil
-attendri. Coryse s'en aperçut et, le montrant à l'un des hommes:
-
---Si vous vouliez être bien gentil... vous lui donneriez un verre de
-quelque chose... parce qu'il a bien chaud!...
-
-L'ouvrier s'élança sur une bouteille et, s'excusant:
-
---Si on n'l'a point fait... c'est qu'on n'osait pas... vu qu'les larbins
-ordinairement... quand y a les maîtres...
-
---C'est pas mon larbin...--répondit Chiffon en riant--c'est ma
-nourrice... viens boire, nourrice!...
-
-Le vieux Jean s'avança:
-
---C'est pas de refus...--dit-il d'un air ravi--car c'qu'y fait soif...
-que vous aussi, mam'selle Coryse, vous d'vez avoir soif?...
-
---Si vous vouliez boire un verre... faudrait pas vous gêner,
-toujours?...--proposa l'ouvrier qui tenait la bouteille.
-
---Je veux bien...--dit Chiffon, tendant la main.
-
---... Tendez un' minute... paç' que... pour vous, faut que j'rince
-l'verre...
-
-Il courut à une fontaine placée à l'entrée des bâtiments et revint en
-demandant:
-
---C'est-y d'la bière ou du vin, qu'vous voulez?...
-
---Du vin...
-
-Elle avança son verre en disant d'une voix claire:
-
---A votre santé!...
-
-Les ouvriers se levèrent:
-
---C'est plutôt à la santé d'monsieur qui régale qu'on d'vrait
-boire...--remarqua un des hommes, en désignant le comte d'Axen.
-
---Et moi...--répondit le prince--je propose de boire à la santé du
-candidat!...
-
---C'est ça!...--cria étourdiment Coryse--à la santé de l'oncle Marc!...
-
-Un des ouvriers demanda:
-
---Alors... comme ça... vous êtes la nièce à M. d'Bray?...
-
---Oui!...--fit Chiffon, en regardant le prince, qui riait de sa
-distraction.
-
-L'ouvrier reprit:
-
---Oh!... nous vous connaissions bien!... mais nous n'savions point vot'
-nom!... c'est surtout les gosses, là-bas, à la cité, qui vous
-connaissent...
-
-Et, se tournant vers le comte d'Axen, il continua:
-
---Vu qu'mad'moiselle a toujours des pièces pour eux dans ses poches,
-quand elle passe à cheval... même qu'à Noël elle leur a apporté une
-pleine caisse de joujoux qu'ça remplissait la voiture... qu'ils en ont
-eu plus qu'ils en pouvaient casser...
-
-Son petit oeil dur s'adoucit un peu, et il conclut:
-
---Si tous les riches étaient comme mad'moiselle et monsieur... ça irait
-mieux que ça n'va!... mais y en a qui veulent pas s'douter qu'y a d'la
-misère... et des comme ça, j'en connais!...
-
---Moi aussi!...--fit involontairement Chiffon, qui pensait à sa mère.
-
-Puis, aussitôt, elle demanda, s'adressant au comte d'Axen:
-
---Est-ce que vous redescendez sur Pont-sur-Sarthe, monsei...
-monsieur?...
-
---Oui... voulez-vous me permettre de faire un instant route avec
-vous?...
-
---Mais oui...
-
-Et, tout de suite, elle proposa:
-
---Seulement... il vaut mieux reprendre le sentier dans la forêt...
-celui-ci est trop plein de pierres roulantes...
-
-Quand ils eurent disparu sous bois, Coryse entendit la voix de l'ouvrier
-qui expliquait:
-
---J'ai idée qu'ces deux p'tits-là, c'est des promis!...
-
-Elle se tourna en riant vers le prince:
-
---C'est de nous qu'ils parlent, monseigneur!...
-
-Il s'inclina courtoisement:
-
---Je regrette qu'ils se trompent...
-
---Vous regrettez?... c'est beau, la politesse!... voyez-vous la tête que
-j'aurais en reine?... non, mais la voyez-vous?... Ah! Seigneur!...
-qu'est-ce que vous feriez de moi?...
-
-Et, après un instant, elle ajouta:
-
---Et qu'est-ce que je ferais de vous?...
-
-Il se mit à rire:
-
---Quel âge avez-vous, mademoiselle Coryse?...
-
---J'ai eu seize ans au mois de mai... et vous, monseigneur?...
-
---Moi, j'aurai vingt-quatre ans dans huit jours...
-
-Et, pris d'un scrupule, il demanda:
-
---Dites-moi?... la marquise permet que vous vous promeniez avec un jeune
-homme?...
-
---Ah! mais non!...
-
---Eh bien, mais... alors...
-
---Vous!... oh! mais vous, vous êtes un souverain... c'est pas un jeune
-homme, un souverain!... ça ne compte pas!...
-
-Elle rougit, et reprit en bafouillant:
-
---C'est-à-dire... je veux dire que ça compte trop... pour compter...
-
-Et, voulant changer la conversation, elle questionna:
-
---Dites donc, monseigneur?... vous n'avez pas peur de vous faire
-cueillir et reconduire à la frontière... en faisant comme ça... vous...
-un étranger... de la politique d'opposition?...
-
---Oh!... elle est bien anodine, ma politique d'opposition!... qui
-consiste à dire à des ouvriers que, si j'étais eux, je voterais pour
-votre oncle...
-
---C'est égal!... à votre place, je me méfierais!... tenez, je voudrais
-que M. d'Aubières fût revenu... il vous dirait ce que vous devez faire
-ou ne pas faire... parce que vous m'avez l'air un peu jeune, dans tout
-ça!...
-
---Vous vous intéressez donc à moi?...--demanda le prince, qui riait de
-tout son coeur.
-
---Je m'y intéresse... sans m'y intéresser...
-
---C'est déjà quelque chose!... Eh bien, voyez comme on peut se
-tromper?... j'aurais juré,--moi qui ai pourtant ce que vous appelez en
-français «du flair»,--que, non seulement vous ne vous intéressiez pas à
-moi, mais encore que je vous étais antipathique?...
-
---Et c'était vrai!...--s'écria franchement Coryse--oui!... jusqu'à tout
-à l'heure... et puis, tout à l'heure, vous m'avez tout d'un coup fait
-l'effet d'un brave garçon...
-
---Alors, nous sommes amis?...
-
---Oui...
-
-Et, se reprenant:
-
---Oui, monseigneur!... je vous demande pardon... je vous parle très
-mal...
-
---Mais non!...
-
---Mais si!... je ne dis pas assez souvent monseigneur... et je ne dis
-jamais Votre Altesse...
-
---Ne vous préoccupez pas de ça!... et puisqu'à présent nous sommes amis,
-voulez-vous me dire pourquoi nous ne l'étions pas?... c'est-à-dire
-«vous», car moi, je n'avais pas la même répulsion, je vous assure...
-
---Oui... je vais vous le dire... c'est que, d'instinct, je n'aime pas
-beaucoup les étrangers... et que je déteste les protestants... alors,
-comme vous êtes les deux, vous comprenez...
-
---Je comprends... et qu'est-ce que vous leur reprochez, aux
-étrangers?...
-
---Oh!... je ne leur reproche absolument que de n'être pas Français...
-
---Et aux protestants?...
-
---Un tas de choses!... je les trouve intrigants, faux, hypocrites... et
-rats, donc!... naturellement, je reconnais des exceptions...
-
---Naturellement... moi, d'abord?...
-
-Elle se mit à rire.
-
---Pas seulement vous!... d'autres encore... mais je parle de la masse
-des protestants... et des protestants de France, bien entendu... puisque
-ce sont les seuls que je connaisse...
-
---Moi... en voyant l'espèce de répulsion que je vous inspirais... je
-m'étais imaginé que vous me preniez pour un espion?...
-
---Oh!... monseigneur!... oh!... non!... ça, pas!... d'abord, je vous
-dirai... j'y crois pas tant que ça, moi, aux espions... parce qu'on en
-voit souvent où il n'y en a pas... c'est un peu comme les chiens enragés
-que les sergents de ville tuent pour avoir une récompense... et qui ne
-sont pas plus enragés que moi, les pauv's bêtes!...
-
-Et, revenant à ce qui l'intéressait, Chiffon déclara:
-
---C'est égal... c'est rudement gentil à vous... de travailler à
-l'élection de l'oncle Marc, toujours!...
-
---Ne m'ayez de cela aucune reconnaissance... car je vous avoue que la
-conversation que vous avez entendue a été l'effet d'un pur hasard... ces
-hommes avaient gardé mon cheval pendant que je visitais les forges... je
-ne savais pas au juste lequel l'avait tenu... et puis, je craignais, en
-donnant une seule grosse pièce, d'amener des batteries... alors, je suis
-allé à l'auberge qui est sur la grand'route et je leur ai fait apporter
-à goûter... ils m'ont offert à boire... et, en buvant avec eux, j'ai
-causé des candidats dont les affiches étaient placardées sur les
-bâtiments des forges... vous voyez que ma propagande s'est bornée à peu
-de chose?...
-
---Ça sert tout de même!... vous verrez comme il est gentil, l'oncle
-Marc!... je suis sûre que... maintenant qu'il est revenu... vous allez
-trouver la maison bien moins embêtante?
-
---Mais...--voulut protester le prince--jamais je n'ai...
-
-Chiffon l'interrompit:
-
---Allons donc!... c'est pas à moi que vous ferez croire que vous ne vous
-y embêtiez pas!... et, comme ça, monseigneur, ça ne vous choque pas, la
-proclamation socialiste de l'oncle Marc... puisqu'elle l'est, il paraît,
-socialiste?...
-
---Mais, moi aussi, je le suis!...
-
---Oh!...--fit la petite, saisie--ben, ne racontez pas trop ça à
-Pont-sur-Sarthe... ça ne ferait pas bon effet!... Ah! vous êtes
-socialiste, monseigneur!... et, ça ne vous gênera pas un peu pour
-régner, dites?...
-
---J'espère que non!... mais si ça me gêne je passerai la main... c'est
-bien ainsi que l'on dit, n'est-ce pas?...
-
---Oui, monseigneur...
-
---Ça me sera facile!... j'ai six frères!... Et vous, mademoiselle
-Coryse... vous veniez de faire une tournée électorale, quand j'ai eu le
-plaisir de vous rencontrer?...
-
---Non!... je venais de faire une commission chez les Barfleur!...
-
---Ah!... M. de Barfleur, c'est, n'est-ce pas, un petit monsieur très
-mince?...
-
---Oh! pour mince, il l'est!...
-
---Qui a le genre très anglais?...
-
---Le genre anglais de Pont-sur-Sarthe... oui...
-
---Et il a un beau château, ce monsieur?...
-
---Assez beau... mais c'est à sa mère, le château...
-
---Est-ce que sa mère est agréable?...
-
---Ah! mais non!... c'est une grande femme à la pose... et maigre!... et
-majestueuse!... avec un faux air triste... l'air qu'il vient de lui
-arriver des malheurs... moi, j'ai toujours envie, quand je lui parle, de
-l'appeler «Infortunée princesse»... et lui, le petit, on l'appelle dans
-le pays «_Deux liards de beurre_»...
-
-Comme le comte d'Axen riait, Chiffon expliqua:
-
---Je ne suis pas méchante ni moqueuse, vous savez?... non... mais je ne
-peux pas les sentir, les Barfleur!...
-
---Il n'y a que la mère et le fils?...
-
---Ah! Dieu!... c'est bien assez comme ça!...
-
---Je les rencontrerai probablement au bal que donnera madame votre mère
-le jour des courses?...
-
---Sûr, vous les rencontrerez... mais qu'est-ce que ça peut bien vous
-faire?...
-
---Je suis curieux de voir... après la société de Paris, que je connais
-un peu... la société de province...
-
---Ben, ça vous fera une belle jambe!... si vous saviez ce que c'est
-mesquin... et potinier... et rasant!... je sais bien que, comme vous
-êtes au-dessus de tout ça...
-
---Mais je ne suis au-dessus de rien...
-
---En dehors, si vous voulez?... et, tenez, monseigneur... je crois qu'il
-vaut peut-être mieux tout de même ne pas dire que nous nous sommes
-promenés tous les deux tout seuls?...
-
---Ah! vous craignez les potins?...
-
---Oh! pas du tout!... mais j'ai peur que ma mère m'enlève si elle
-apprend ça!...
-
---Alors, qu'est-ce que je dois faire?...
-
---Ne pas le dire... moi, je ne le dirai que si on me le demande... et,
-comme on ne me le demandera pas...
-
---En effet, il est peu probable qu'on devine notre rencontre...
-
---Si par hasard on la devinait... nous dirions que oui.
-
---Nous dirions que oui.
-
---C'est entendu!... et maintenant, il faut nous quitter avant de sortir
-de la forêt!... je vous demande encore pardon pour toutes mes
-incorrections, monseigneur!...
-
-Et elle ajouta en riant:
-
---Et je salue profondément Votre Altesse...
-
-D'un large mouvement, le petit prince ôta son chapeau, et répondit en
-riant aussi:
-
---Je vous salue profondément, mademoiselle Chiffon!...
-
-
-
-
-X
-
-
-Pendant huit jours, Chiffon ne fit pas un pas sans rencontrer le petit
-Barfleur. Plusieurs fois, aussi, il vint chez les Bray sous prétexte de
-commissions données par sa mère; et, un soir, en entrant dans le salon
-au moment du dîner, Coryse le trouva installé entre M. et madame de
-Bray. Elle avait vu, vers six heures, arriver le vicomte dans sa petite
-charrette, mais elle le croyait parti depuis longtemps et elle s'arrêta
-interdite.
-
---M. de Barfleur a bien voulu rester à dîner avec nous...--dit la
-marquise, qui semblait d'une humeur charmante;--nous le reconduirons ce
-soir en nous promenant...
-
-Tant que duraient les chaleurs, M. et madame de Bray sortaient
-habituellement en voiture après le dîner, emmenant Chiffon, à qui ces
-promenades étaient odieuses. Assise dans le landau en face de ses
-parents, elle n'osait ni bouger ni rire, et elle restait immobile et
-ennuyée, telle qu'elle était toujours en présence de la marquise, dans
-l'attente de la scène qu'elle redoutait.
-
-Lorsque Marc de Bray entra à son tour, sa figure exprima, à la vue du
-petit Barfleur, un si grand étonnement, que Coryse se mit à rire. Et,
-tandis que sa mère passait au bras du vicomte dans la salle à manger,
-elle dit à l'oncle Marc, qui semblait vraiment agacé et mécontent:
-
---Tu ne t'attendais pas à celle-là, hein?...
-
-Il répondit, sans paraître remarquer les regards anxieux de son frère:
-
---Alors, il est de la maison, à présent, _Deux liards de beurre_?...
-
---Pas encore!...--fit en riant Chiffon--mais il y tâche!...
-
-L'oncle Marc s'arrêta court:
-
---Qu'est-ce que tu veux dire?...--demanda-t-il brusquement.
-
-M. de Bray supplia à demi-voix, les poussant devant lui:
-
---Entrez donc, mes enfants... entrez donc!...
-
---Ah çà!--fit la marquise, d'un ton aigre, en indiquant le petit
-Barfleur qui restait debout à côté de sa chaise--qu'est-ce qui vous
-empêche d'arriver?... M. de Barfleur est là, qui attend pour
-s'asseoir...
-
-Dès le commencement du dîner, le vicomte, placé en face de Coryse, se
-mit à la regarder d'un oeil extasié, avec une insistance de mauvais
-goût. La petite, tout à fait myope, ne s'en douta même pas, mais Marc de
-Bray remarqua cette affectation et en parut irrité. Son irritation
-devint même si visible que Chiffon, qui, de près, y voyait très bien,
-demanda tout à coup:
-
---Qu'est-ce que tu as donc ce soir, l'oncle?... tu as l'air si
-grinchu?...
-
-Vexé, il répondit:
-
---Rien... c'est-à-dire, si... j'ai la migraine...
-
-Mais, malgré cette prétendue migraine, il se mit à bavarder avec sa
-nièce, sans plus la laisser un instant tourner la tête d'un autre côté
-que le sien.
-
-Mécontente de cette attitude, qu'elle jugeait malséante envers son
-protégé, la marquise chercha plusieurs fois à ramener Chiffon à la
-conversation générale, mais toujours elle se dérobait. Alors, ne pouvant
-rien obtenir par l'adresse, madame de Bray se décida à briser les
-vitres:
-
---Coryse!... tu as une tenue absolument déplacée!... vous faites un
-bruit... on ne s'entend pas!...
-
-La petite se tut, sans même achever la phrase commencée, et ne desserra
-plus les dents.
-
-La marquise reprit:
-
---Mais je ne t'empêche pas de parler... de répondre à M. de Barfleur qui
-dit que...
-
-Chiffon répliqua d'un ton doux et poli:
-
---M. de Barfleur ne parle que de la chasse et des courses... et ça,
-c'est des choses que je déteste et auxquelles je ne comprends rien de
-rien...
-
---Et de quoi voulez-vous parler, mademoiselle?...--demanda le petit
-Barfleur avec empressement.
-
-Elle répondit, du même ton modeste et soumis:
-
---De rien, monsieur... je reste très bien sans parler du tout...
-
---On ne l'aurait pas dit tout à l'heure!...--remarqua madame de Bray,
-d'une voix aiguë.
-
-Coryse répondit:
-
---C'est vrai... j'ai été bruyante... je te demande pardon...
-
-Et, baissant le nez, regardant obstinément le fond de son assiette, elle
-resta silencieuse jusqu'à la fin du dîner.
-
-Lorsque, dans le billard, elle eut servi le café, Chiffon alla s'asseoir
-sur le perron, dans un grand fauteuil de bambou, et se balança en
-regardant les étoiles, qui apparaissaient toutes pâles dans le ciel
-encore clair. Elle fut tirée de sa torpeur par sa mère, qui revenait
-avec son chapeau:
-
---Comment... tu n'es pas prête?... mais la voiture est avancée!... tu es
-d'une insouciance... d'une incurie...
-
---Bah!...--répondit la petite qui ne bougea pas--partez toujours!... je
-serai prête quand on reviendra chercher ce qu'on aura oublié...
-
-L'oncle Marc éclata franchement de rire, et M. de Bray détourna la tête
-pour cacher le sourire qui lui tirait les lèvres malgré lui. La
-marquise, devenue violette, demanda menaçante à Chiffon:
-
---Qu'est-ce que vous dites?...
-
-Elle répéta, sans s'émouvoir:
-
---Je dis que, tous les soirs, on revient à la maison chercher la chose
-qu'on oublie...
-
-Elle ajouta à demi-voix:
-
---Et ce soir on reviendra plutôt deux fois qu'une...
-
-Elle faisait ainsi allusion à une des petitesses d'esprit de sa mère.
-Petitesses que la marquise ne croyait devinées par personne, tant elle
-avait la conviction de rouler tous ceux qui se mesuraient à elle.
-
-Adorant le gros luxe, le tapage, enfin tout ce qui, à son avis, doit
-éblouir et fasciner «le public», madame de Bray avait, en tourmentant
-terriblement son mari, obtenu qu'il changeât pour lui plaire ses
-voitures et ses livrées, très jolies et très simples tant qu'elles
-avaient été choisies par lui. Le landau,--à caisse bleu barbeau balafrée
-d'énormes armoiries en bosse, et à train rouge,--était grotesque comme
-voiture de service, mais la marquise ne se sentait heureuse que
-lorsqu'elle traversait de bout en bout Pont-sur-Sarthe dans cet équipage
-voyant. C'était pour cela qu'elle obligeait Coryse à assister aux
-promenades qui l'ennuyaient si fort. Lorsque la petite ne venait pas, on
-prenait la victoria; et la victoria était de plus modeste allure. Quand
-madame de Bray, assise dans une pose affectée au fond du landau criard,
-aux harnais scintillants de plaques, de chaînettes, d'anneaux et
-d'armoiries, pouvait défiler devant les restaurants de la place du
-Palais à l'heure du «vermouth» ou du «café», sa joie était à son comble.
-A six heures et à huit heures, les tables qui couvraient le trottoir,
-envahissant presque la chaussée, regorgeaient de monde. Les officiers et
-les élégants de Pont-sur-Sarthe se donnaient rendez-vous «chez Gilbert»,
-le restaurant chic, ou au café Pérault. Et, au lieu de laisser prendre
-au cocher une belle rue macadamisée, un peu déserte, qui conduisait
-directement hors de la ville, madame de Bray donnait l'ordre de passer
-par la place, pavée d'horribles petites pierres ardoisées et glissantes.
-Le plus souvent, à l'entrée d'une des rues qui l'éloignaient du quartier
-préféré, elle tressaillait brusquement et faisait «retourner à la
-maison».
-
-Chiffon le connaissait bien le: «Ah! mon Dieu!... j'ai encore oublié mon
-ombrelle!...» ou: «mon manteau», ou: «mon manchon», ou: «mon
-mouchoir!...» qui faisait passer une seconde, et ensuite une troisième
-fois, le landau devant les chers cafés.
-
-Elle avait une profonde horreur de ces exhibitions, et lorsqu'elle
-apercevait les visages curieux tournés vers la voiture, quand elle
-entendait le choc des sabres et des éperons des officiers qui se
-levaient pour saluer, elle baissait les yeux, mécontente, se disant:
-
---Doivent-ils assez se fiche de nous, au fond, tous ces gens-là!...
-
-Et elle rageait, elle si simple et si peu «à l'épate», d'être mêlée aux
-petites manoeuvres qui ridiculisaient sa mère.
-
-Le marquis et son frère avaient bien remarqué, eux aussi, ce que le
-cocher et les domestiques appelaient «le coup du faux départ», mais ils
-ne s'étaient jamais communiqué leurs réflexions à ce sujet, et la
-réponse de Chiffon les surprit et les amusa.
-
-La marquise marcha sur sa fille, et, blême, la voix sifflante, demanda,
-lui parlant de si près que ses lèvres touchaient le petit nez
-impertinent de l'enfant:
-
---Pourquoi, ce soir, reviendrait-on plutôt deux fois qu'une?...
-pourquoi?...
-
---Parce que--répondit Coryse, après s'être assurée que le petit
-Barfleur, qui affectait de chercher son chapeau au bout du salon, ne
-pouvait pas entendre--ce soir on a _Deux liards de beurre_ à exhiber aux
-populations...
-
-Mais, tandis qu'elle s'expliquait, elle songea qu'elle allait tout à
-l'heure passer devant tout le monde, assise à côté du vicomte dans le
-landau bleu barbeau. Il n'en fallait pas plus à Pont-sur-Sarthe pour
-faire croire à un mariage; et cela, Coryse voulait l'éviter à tout prix.
-Elle n'avait jusqu'ici jamais songé à se compter pour quelque chose. A
-ses propres yeux, elle restait toujours «le chiffon», «le gosse» qu'on
-ne prend pas au sérieux. La demande de M. d'Aubières et les insinuations
-du père de Ragon lui avaient appris qu'elle était maintenant une jeune
-fille, que l'un aimait, et que le protégé de l'autre allait faire
-semblant d'aimer. Avant de laisser sa mère commencer une scène, Chiffon
-ajouta:
-
---D'ailleurs, ne vous inquiétez pas de moi... je ne sortirai pas... je
-suis fatiguée...
-
---Ça n'est pas vrai!... vous n'êtes jamais fatiguée!...
-
---Soit!... c'était un prétexte... Eh bien... sans prétexte... je ne
-sortirai pas ce soir...
-
---Vous sortirez...
-
---Je vous demande la permission de rester!...
-
---Allez mettre votre chapeau...
-
-Et, comme Chiffon ne bougeait pas, elle la saisit violemment par les
-poignets.
-
-L'enfant se dégagea d'une secousse, et dit doucement:
-
---C'est ridicule, vous savez... cette petite scène intime devant un
-étranger...
-
-La marquise se tourna vers M. de Barfleur, changeant subitement sa
-figure convulsée en physionomie souriante:
-
---Oh!... M. de Barfleur est presque de la maison!...
-
---Possible!...--riposta la petite, désirant établir nettement la
-situation--mais il n'est pas presque de la famille... et un des
-proverbes que vous citez le plus souvent dit qu'il faut laver son...
-
---C'est bon!... c'est bon!...
-
-Et après un silence, tandis que le marquis et _Deux liards de beurre_,
-leur pardessus sur le bras et leur canne à la main, attendaient le
-signal du départ, la marquise reprit, d'un air gracieux:
-
---Si j'insiste pour que tu nous accompagnes, c'est qu'il n'est pas
-convenable que tu restes ainsi seule à la maison...
-
---J'y reste toujours!... d'ailleurs, je ne suis pas seule, puisque
-l'oncle Marc est là...
-
---Mais ton oncle va probablement sortir...
-
-Marc de Bray répondit sèchement:
-
---Vous savez bien, ma chère belle-soeur, que je ne sors jamais le
-soir...
-
---Alors, je vous confie Corysande...
-
-Un peu nerveux, l'oncle Marc répliqua en haussant les épaules:
-
---Soyez sûre que j'aurai bien soin d'elle... je l'empêcherai de se salir
-et de jouer avec la lumière...
-
-Et, comme le petit Barfleur, incliné sur la main que lui tendait
-machinalement Coryse, la baisait un peu longuement, il prit sa nièce par
-le bras et la fit pirouetter sur elle-même, en disant:
-
---Allons!... viens, Chiffon!...
-
- * * * * *
-
-Quand ils furent l'un en face de l'autre dans le petit salon, Coryse dit
-gaiement à l'oncle Marc:
-
---Il y a eu du tirage, hein?... et pourtant je n'étais pas nécessaire ce
-soir... puisqu'il y avait un troisième pour forcer à prendre le
-landau...
-
-Et, tout de suite, elle ajouta en voyant que son oncle s'installait sous
-la lampe et défaisait les bandes des journaux:
-
---Tu sais... si tu as à faire... te crois pas obligé de rester avec moi,
-au moins?...
-
---J'allais justement te dire la même chose...
-
---Oh!... moi!... que je fasse ma tapisserie ici ou ailleurs, c'est tout
-comme!... seulement, toi, ordinairement... quand papa sort le soir... tu
-travailles chez toi...
-
-Il répondit en riant:
-
---Oui... mais ces soirs-là... qui sont, en hiver, presque tous les
-soirs... tu ne m'es pas aussi particulièrement recommandée
-qu'aujourd'hui...
-
-Coryse alla prendre la grande tapisserie de soie, toute hérissée
-d'animaux et de guerriers bizarres, qu'elle copiait sur les dessins des
-tapisseries de Bayeux, et vint s'asseoir à côté de l'oncle Marc.
-
-Au bout d'un instant, il interrompit sa lecture, regardant, au-dessus du
-journal, la petite tête ébouriffée et attentive penchée sur les soies
-diaprées.
-
---Chiffon...--demanda-t-il tout à coup--quand, avant le dîner, j'ai dit
-en parlant de ce jeune gommeux: «Ah çà!... il est donc de la maison, à
-présent?...» tu m'as répondu: «Pas encore, mais il y tâche...»
-
---Oui...--fit la petite, qui leva le nez.
-
---Eh bien...--reprit Marc en hésitant un peu--je n'ai pas bien compris
-ce que tu entendais dire par là?...
-
---J'entendais dire que _Deux liards de beurre_ voudrait bien
-m'épouser...
-
-Le vicomte sauta en l'air:
-
---C'est bien ce que j'avais cru deviner!... mais je ne pouvais pas...
-je... et tu parles de ça avec cette tranquillité?... t'épouser?... ce
-grotesque?... mais ce serait fou!... ce serait monstrueux!...
-
---Aussi, tu peux être tranquille... il ne m'épousera pas...--répondit
-Chiffon en riant.
-
---Ah!...--murmura l'oncle Marc, rasséréné--à la bonne heure!...
-
-Elle le regarda affectueusement:
-
---Tu es vraiment bon, toi... de t'inquiéter de moi comme ça!...
-
-Elle resta un instant silencieuse, et reprit:
-
---C'est toi qui en es cause, pourtant... qu'il veut m'épouser...
-
---Moi?...
-
---Oui... dès qu'on a su que tu héritais... on a fait courir le bruit que
-je serais très riche... que tu me dotais... et que tu me laisserais
-toute ta fortune...
-
---C'est vrai!...
-
---Mais tes enfants?...
-
---Mes enfants?... j'ai des enfants?...
-
---Non... mais quand tu seras marié...
-
---Je ne me marierai pas, mon Chiffon... j'aurais trop peur de tomber sur
-une femme comme...
-
-Il allait dire «comme ta mère»; il s'arrêta et reprit:
-
---... comme j'en connais... non... je suis méfiant, et je resterai vieux
-garçon...
-
---Ah!... tant mieux!... alors, si tu veux...
-
---Si je veux?...
-
---J'irai vivre avec toi?... je tiendrai ta maison... je n'ai pas du tout
-envie de me marier non plus, moi... mais, quand j'aurai vingt et un ans,
-je ne resterai certainement pas ici...
-
-Et, voyant que l'oncle Marc faisait un mouvement:
-
---Pas un jour... malgré le pauvre papa qui est si bon... et à qui je
-manquerai beaucoup... je sais bien que, d'autre part, mon absence lui
-aplanira bien des petites difficultés d'existence... mais c'est égal, il
-regrettera son Chiffon...
-
-Étonné, le vicomte demanda:
-
---Tu dis que tu t'en iras?... où ça, t'en iras-tu?...
-
---J'ai toujours pensé que je demanderais à la tante Mathilde et à
-l'oncle Albert de me reprendre... mais, si tu voulais de moi, toi?... je
-serais si, si heureuse!... je t'aime tant, si tu savais!... oui...
-encore plus que papa, je t'aime... c'est peut-être mal... mais je ne
-peux pas m'en empêcher...
-
-Et, de sa voix chaude elle acheva, se penchant vers lui vibrante et
-tendre:
-
---Je t'adore, toi, vois-tu!...
-
-Il murmura, un peu pâle, en reculant son fauteuil:
-
---Je ne mérite pas d'être adoré, mon petit Chiffon...
-
---Que si!...
-
---Au lieu de tenir la maison de ton vieil ours d'oncle, tu te
-marieras... tu auras un tas de mômes qui piailleront... et remplaceront
-avantageusement Gribouille et le vieux Jean...
-
-Elle répondit, sérieuse:
-
---Eh bien! veux-tu que je te dise?... je suis sûre que je ne me marierai
-pas... oui, sûre... je ne peux pas bien expliquer ce qui se passe en
-moi... mais enfin, personne ne me chante!...
-
---Personne?... qu'est-ce que tu en sais?... ce pauvre Aubières est
-certainement un beau grand gars... intelligent et bon... mais il
-commence à se défraîchir... quant à l'autre, c'est un petit monstre...
-
-Coryse se mit à rire:
-
---Va-t'en dire ça à madame Delorme!...
-
---Ah!... tu es au courant des potins, toi aussi?... Eh bien, ce que
-madame Delorme--qui est du reste une simple bécasse--aime dans Barfleur,
-c'est son nom... son titre... ses costumes anglais... ses chevaux et son
-château...
-
---Je le pense bien!... mais enfin, c'est quelque chose... quelque chose
-qu'une autre qu'elle pourra aimer aussi... tandis que moi, vois-tu... je
-sens que je n'aimerai jamais personne...
-
-Il demanda, inquiet:
-
---Alors... c'est peut-être que tu aimes déjà quelqu'un?...
-
---Jamais de la vie!...--s'écria Chiffon avec une telle conviction que
-l'oncle Marc sourit, complètement rassuré.
-
-Elle reprit:
-
---Non... personne ne me plaît!... pour l'épouser, s'entend... ainsi
-tiens... Paul de Lussy, qu'on trouve si bien... et M. de Trêne, qu'on
-s'arrache... ben, je n'en voudrais pas!... je sais bien que c'est
-ridicule, ce que je dis là... et que j'ai pas le droit de faire la
-difficile avec ma tête...
-
---Avec ta tête?...--questionna Marc, surpris--qu'est-ce que tu veux
-dire?...
-
---Dame!... que je suis laide!...
-
-Il balbutia, stupéfait:
-
---Laide?... laide, toi?...
-
-Elle répondit tristement:
-
---Oh! je le sais bien, va!... même que ça m'embête assez!...
-
---C'est ta mère qui t'a dit ça?... mais tu es jolie... très jolie,
-entends-tu?...
-
---Tu me le dis pour me faire plaisir... ou même tu le trouves... parce
-que tu m'aimes bien...
-
---Écoute, Chiffon...--dit l'oncle Marc--je te répète très sérieusement
-que tu es, et que tu seras surtout dans deux ou trois ans, une très
-jolie femme... penses-tu donc qu'Aubières qui a eu...
-
-Comme il s'arrêtait, Coryse demanda:
-
---Qui a eu quoi?...
-
---Je veux dire... penses-tu qu'Aubières, qui s'y connaît, se serait
-ainsi toqué de toi si tu n'étais pas jolie?... non... il faut que tu
-saches réellement ce que tu es... et tu peux croire ton vieil oncle qui
-te le dit, va!...
-
---Alors,--s'écria joyeusement la petite--«le Chiffon» est une jolie
-femme?... une jolie femme!... Oh! que c'est drôle!... et que je suis
-contente que ça soit comme ça!... et que je te remercie de me l'avoir
-dit!... mais ça ne m'empêchera pas de bien tenir ta maison, ça... au
-contraire...
-
-Et, câline:
-
---Je t'en prie, oncle Marc!... je t'en prie?... dis-moi oui?... et,
-jusque-là, ne t'en va pas?... ne me laisse plus ici sans toi?... si tu
-savais ce que ça m'a été horrible, ces quinze jours?... je ne peux pas
-me passer de te voir!... je ne peux pas!...
-
-Glissant de sa chaise basse, Coryse s'assit à terre comme un bébé, et
-appuyant sur les genoux du vicomte sa petite tête qui, à la lumière pâle
-de la lampe, ressemblait à un nid de mousse argentée, elle supplia
-plaintivement, les yeux remplis de larmes:
-
---Ne t'en va plus?... dis?... ne t'en va plus?...
-
-Comme d'un mouvement presque brutal il voulait se lever, elle le força à
-se rasseoir en l'entourant solidement de ses bras et demanda:
-
---Tu me renvoies?... pourquoi es-tu comme ça avec moi... dis?... voilà
-bien des fois que ça me frappe, va!... tu n'es plus le même... dans le
-temps... tu me prenais sur tes genoux... tu m'embrassais...
-
-Il répondit durement:
-
---«Dans le temps», tu étais petite... à présent tu n'es plus d'âge à
-ça...
-
-Elle balbutia, tandis que deux énormes larmes roulaient rapidement sur
-ses joues roses:
-
---On est toujours d'âge à être aimée...
-
---Mais je t'aime... je t'aime bien...--reprit Marc de Bray très
-ému--seulement, je t'en prie... ôte-toi de là... va te rasseoir...
-
-Tandis qu'il cherchait à la repousser, la sonnette de la grille tinta à
-peine, tirée par une main timide et hésitante. L'oncle Marc secoua
-rudement Chiffon:
-
---Mais lève-toi donc, sapristi!... on ne se tient pas comme ça,
-voyons?... si c'était une visite?...
-
-Elle se releva et répondit, déjà redevenue rieuse:
-
---Une visite?... qui sonnerait comme ça?... honteusement?... mais, on a
-l'air de l'amoureux de la cuisinière... quand on sonne comme ça!...
-
-Le domestique entra:
-
---C'est monsieur le comte d'Axen...
-
---Madame la marquise est sortie!...--cria Coryse.
-
---Recevez!...--ordonna Marc, qui sembla comme soulagé.
-
---Oh!...--fit Chiffon étonnée--tu le reçois?...
-
-Et, d'un ton fâché, elle ajouta:
-
---Nous étions si bien nous deux!...
-
-Puis, tout à coup, regardant son oncle avec inquiétude:
-
---Qu'est-ce que tu as?... tu es pâle... pâle... je ne t'ai jamais vu
-comme ça?...
-
---Je n'ai rien...--répondit Marc, embarrassé--c'est cette chaleur...
-dans un instant ce sera fini...
-
-Et il alla au-devant du prince qui entrait, tandis que Chiffon le
-suivait de son regard bleu devenu tout pensif.
-
---Monseigneur... ma belle-soeur est sortie... c'est ma nièce qui va me
-présenter à Votre Altesse...
-
-Et, comme la petite, clouée au sol, semblait à mille lieues de ce qui se
-passait, il appela:
-
---Coryse!... tu n'as pas entendu?...
-
-Elle accourut gaiement à eux.
-
---Oh!... tu peux dire Chiffon, va!... Monseigneur sait bien!...
-Monseigneur, c'est l'oncle Marc!... pour qui vous faites de la
-propagande dans le pays...
-
-Et, s'adressant au vicomte, qui écoutait surpris:
-
---Ah! c'est que tu ne sais pas!... c'est vrai!... je ne t'ai pas encore
-vu tout seul depuis hier!... Eh bien... figure-toi que j'ai trouvé... en
-revenant de Barfleur... monseigneur en train d'expliquer aux ouvriers
-des hauts fourneaux qu'il fallait voter pour toi... et ses explications,
-il les arrosait, bien mieux!...
-
---Vraiment--commença Marc--je suis...
-
-Chiffon l'interrompit:
-
---Oui... mais tu sais... faut pas dire à la maison que j'ai rencontré
-monseigneur et que je me suis promenée avec lui... dans la forêt... car
-je me suis promenée avec lui...
-
-Elle se tourna vers le prince et conclut:
-
---A l'oncle Marc... c'est pas la même chose... on peut tout lui dire...
-à lui!...
-
-Voyant que le vicomte écoutait, l'air sérieux et le sourcil un peu
-relevé, ce qui était chez lui un signe de mécontentement, elle ajouta
-avec tristesse:
-
---Excepté aujourd'hui, pourtant!... aujourd'hui je ne sais pas ce qu'il
-a... il n'est pas du tout dans son assiette...
-
---J'étais venu...--dit le prince--pour remercier madame de Bray de son
-aimable lettre... elle m'a écrit tantôt...
-
---Encore!...--cria étourdiment Chiffon, qui pensa: «Elle lui écrit donc
-deux fois par jour!...»
-
---Elle voulait bien me proposer--continua le comte d'Axen--des
-invitations pour son bal... si je désirais y faire inviter quelqu'un...
-et, pour cela... elle a pris la peine de me communiquer une liste que je
-lui rapporte...
-
-Il posa sur la table une enveloppe et, se levant:
-
---Maintenant, je ne veux pas vous déranger plus longtemps...
-
---Mais, monseigneur,--insista l'oncle Marc, avec une vivacité qui
-surprit Coryse--si vous n'avez rien à faire ce soir... nous serions
-ravis...
-
-Chiffon sortit pour faire apporter le thé; puis, elle alla coucher
-Gribouille et voir si on avait bien arrosé ses fleurs. Quand au bout
-d'un moment elle revint, les deux hommes qui causaient de mille choses
-les intéressant tous deux, ne firent aucune attention à elle.
-
-Lorsqu'à onze heures le prince partit, Coryse demanda à l'oncle Marc qui
-l'avait reconduit à la grille:
-
---Comment le trouves-tu?...
-
---Tout à fait intelligent et gentil...
-
-Et, soupçonneux, il questionna:
-
---Ah ça!... pourquoi m'avais-tu dit le contraire?...
-
---Quel contraire?...
-
---Eh bien, tu disais: «Il est haut comme une botte... et noir...
-noir!...»
-
---Dame!... c'est vrai!... il est laid!... du moins, à mon avis...
-
---Ah!... et qui est-ce qui est beau... à ton avis?...
-
---Mon Dieu!... je ne sais pas trop!... Ben, toi, tiens!...
-
---Moi???...
-
---Oui... je ne te dis pas que tu as la beauté grecque... non... mais je
-te trouve bien tout de même comme tu es!... d'abord, je déteste les
-gringalets... les chétifs... c'est comme aussi les petits jeunes gens...
-je ne peux pas les sentir, les petits jeunes gens!... un homme n'a l'air
-d'un homme qu'à trente-cinq ans...
-
---Bigre!... c'est fâcheux pour ce pauvre Aubières que la limite ne soit
-pas un peu plus reculée!... Enfin, moi, je le trouve réussi, ce petit
-prince!...
-
---Moi aussi!... mais c'est seulement depuis que je me suis promenée avec
-lui, que je le trouve comme ça...
-
-L'oncle Marc releva de nouveau son sourcil:
-
---Ah!... parlons-en... de cette promenade!... décidément, ta mère a
-quelquefois raison!... tu te conduis comme une petite fille mal
-élevée... est-ce que... à ton âge... on s'en va courir dans les bois...
-toute seule avec un jeune homme, voyons?...
-
---Oh!... un roi!...
-
---Qu'est-ce que ça fiche!... c'est un homme, un roi!...
-
---Si on veut?... et puis... je n'étais pas toute seule...
-
---Oui... tu avais Jean, n'est-ce pas?... un vieil idiot!...
-
-Tristement, la petite murmura:
-
---Que tu deviens méchant!... mon Dieu!... que tu deviens méchant!...
-
---Méchant?... parce que je n'applaudis pas à tes fantaisies?... parce
-que je ne t'encourage pas à aller flirter dans la forêt avec tous les
-rastaquouères de passage?...
-
-Elle murmura en riant:
-
---V'là qu'il est rastaquouère à présent!... tout à l'heure il était
-réussi!...
-
-Le vicomte s'irrita tout à fait:
-
---C'est que j'en ai assez, vois-tu, de tes manières!... c'est peut-être
-vrai que je t'ai gâtée?... que j'ai ri de tes allures de poulain
-échappé... qui maintenant ne sont plus drôles!... que j'ai encouragé tes
-mauvais instincts?... mais, si c'est vrai... si je suis pour quelque
-chose dans ce qui arrive aujourd'hui... je m'en repens, va!... et
-rudement!...
-
-Dans sa voix dure on sentait l'enrouement des larmes. Chiffon essaya de
-prendre ses mains qu'il retira violemment.
-
-Alors, toute droite en face de lui, atterrée, en proie à une émotion
-intense qu'elle voulait cacher, elle balbutia faiblement:
-
---Mais, c'est pas possible!... on t'a changé en voyage, oncle Marc!...
-
-
-
-
-XI
-
-
-Le jour où avait lieu le dîner des Barfleur, M. de Bray, pris d'un
-épouvantable rhume qui lui enflait le nez et les lèvres et lui fermait
-les yeux, déclara à sa femme qu'il ne pourrait pas sortir. Il avait la
-fièvre et allait se coucher jusqu'au lendemain. La marquise se récria:
-
---C'est un tour affreux à jouer aux Barfleur!... on est quatorze...
-madame de Barfleur me l'a dit...
-
---Eh bien?...
-
---Eh bien... on sera treize, naturellement!... ce n'est pas quand on est
-averti deux heures avant le dîner qu'on peut trouver un nouvel invité...
-n'est-ce pas?...
-
---J'en suis désolé... mais je me sens trop malade pour aller là-bas...
-
-Et il ajouta en riant:
-
---Vous croyez qu'être treize à table fait mourir l'un des treize dans
-l'année?... moi, je suis sûr que je mourrais, bien qu'on soit quatorze,
-si je sortais dans l'état où je suis...
-
---Si au moins Coryse voulait vous remplacer?...--proposa la marquise.
-
---Ça, jamais!...--cria la petite avec conviction.
-
-M. de Bray insista:
-
---Mon petit Chiffon... ça serait si gentil à toi!...
-
---Oh! non!... je t'en prie?...
-
-Et, croyant avoir trouvé un excellent prétexte pour rester, elle
-expliqua:
-
---D'abord... il faut que je dîne avec l'oncle Marc... sans ça, il serait
-tout seul... puisque tu vas te coucher...
-
-L'oncle Marc, qui n'avait pas semblé jusque-là entendre ce qui se disait
-autour de lui, protesta avec vivacité:
-
---Mais pas du tout!... ne t'occupe pas de moi!... en voilà une idée!...
-on croirait, ma parole, que j'ai besoin d'une bonne?...
-
---Non... mais tu dis toujours que ça t'embête d'être seul à table...
-
---Je n'ai jamais dit un mot de ça!...
-
---Oh!...--fit Chiffon, abasourdie--c'est pas une fois... c'est cent que
-tu l'as dit...
-
---Eh bien, je ne savais pas ce que je disais!... et, tiens... si tu
-voulais être un bon Chiffon... tu irais à ce dîner avec ta mère?... tu
-irais pour me faire plaisir?...
-
-L'enfant le regarda avec un étonnement profond, méfiant presque.
-
---Comment,--pensa-t-elle--après tout ce qu'il m'a dit il y a deux jours
-du petit Barfleur... de cette idée de mariage... et de tout ça,... voilà
-qu'il veut m'envoyer là-bas!... moi qui ne vais nulle part... pour que
-j'aie l'air de courir après, donc?...
-
-Et elle répondit:
-
---Dans aucun cas... je ne peux aller à Barfleur ce soir...
-
---Pourquoi ça?...--demanda madame de Bray.
-
---Je vous l'ai déjà dit l'autre jour... je n'ai pas de robe...
-
---Mais celle que ton père te donne?...
-
---Je l'ai commandée pour demain... elle n'est pas faite...
-
---Eh bien... on va vite arranger ta robe pompadour...
-
---A présent qu'on est habitué à me voir en robes longues depuis plus
-d'un an... on sera un peu étonné... et il y aura de quoi...
-
-Elle ajouta en riant:
-
---D'autant plus que, si on n'y met pas des sous-pieds avec des
-ficelles... à ma robe pompadour... on verra mes genoux quand je
-m'assoirai...
-
-L'oncle Marc se leva:
-
---Va mettre ton chapeau... je t'emmène... et je te promets que tu auras
-une robe pour tantôt...
-
---Mais...--fit Coryse, résistant encore--mais tu es donc enragé aussi
-pour me faire aller là-bas?... enfin, j'irai... puisque tu le veux...
-
-Et, sortant du salon, elle se dit en lançant un regard de reproche à
-Marc qui évitait de la regarder:
-
---Il ne veut pas rester seul avec moi comme l'autre soir... mais
-pourquoi ne veut-il pas, mon Dieu?...
-
-Le vicomte emmena Chiffon chez la première couturière de
-Pont-sur-Sarthe; une couturière qu'elle ne connaissait que de nom, et
-dont elle monta l'escalier avec respect.
-
-Non seulement la modeste pension de Coryse ne lui permettait pas de se
-faire habiller chez madame Bertin, mais la marquise elle-même
-n'employait pas la grande couturière. Totalement dénuée de goût;
-incapable de discerner la grâce d'une robe bien coupée de la laideur
-d'une robe mal faite; ne comprenant que les différences des couleurs ou
-des garnitures et s'inquiétant uniquement des étoffes, la toilette
-féminine se réduisait pour elle à «ce qui fait de l'effet» ou «n'en fait
-pas». Quand elle avait dit, en parlant d'une robe ou d'un chiffonnage
-quelconque: «Ça ne fait aucun effet!» peu importait que ce chiffonnage
-fût délicieux, il était déclaré quantité négligeable et, en l'apercevant
-quelque jour sur une femme bien mise, elle s'écriait: «C'est
-étonnant!... madame X... qui dépense tant d'argent pour sa toilette!...
-elle a toujours des choses qui ne font aucun effet!...» Pour elle, les
-tailleurs et les couturières qui font payer cher leur façon, étaient
-«des voleurs». Elle n'admettait que le prix commercial de l'étoffe et la
-quantité de mètres qu'il en fallait employer, et il eût été parfaitement
-inutile de lui expliquer que la coupe changeait tout.
-
-De même elle était en art. Jamais--disait-elle--elle ne comprendrait
-que, même parmi les gens très riches, il s'en trouvât d'assez fous pour
-payer quinze mille francs un portrait, alors qu'à côté on pouvait
-l'avoir pour deux mille, et souvent même «plus embelli!» Un roman, s'il
-n'était pas bourré de faits et d'intrigues, lui paraissait «bien creux».
-Et elle déclarait volontiers qu'elle ne comprenait pas «qu'on pût aimer
-Loti qui manque absolument d'imagination».
-
-Donc madame de Bray achetait des étoffes et faisait faire, chez des
-ouvrières borgnes de Pont-sur-Sarthe, des robes qui allaient
-épouvantablement. Chiffon employait le même système et arrivait au même
-résultat, sauf que les étoffes étaient mieux choisies et la forme très
-simple, toujours la même, une sorte de blouse russe, vague, où se
-devinait à peine son petit corps élégant.
-
-Quand l'oncle Marc entra suivi de sa nièce dans le salon de madame
-Bertin, Coryse fut très surprise de voir qu'il était connu des
-vendeuses. Et, tout de suite, sa petite tête se mit à travailler.
-
-«Qu'est-ce qu'il avait bien pu venir faire chez une couturière, l'oncle
-Marc?... et chez une couturière qui n'habillait pas madame de Bray, ni
-Luce de Givry,--qui était infiniment simple,--ni même madame de
-Bassigny,--qui craignait de rencontrer des cocottes?...»
-
-Et, en attendant madame Bertin occupée à un essayage, Chiffon demanda
-curieusement:
-
---On te connaît ici?... comment est-ce qu'on te connaît?...
-
---Je suis venu... je... j'ai... j'ai dessiné des costumes pour le bal
-des Lussac... l'année dernière... et...
-
-Elle rectifia:
-
---Un costume... pas «des»!... oui... je me souviens très bien,
-maintenant... celui de madame de Liron, que tu as dessiné...
-
---Celui-là... et d'autres...
-
---Non... celui-là et pas d'autres... ça a fait assez de potin, va!...
-
---Ne parle pas si haut!...
-
---Il n'y a personne qui écoute!...--fit Chiffon, indiquant les
-demoiselles qui allaient et venaient à travers les salons.
-
-Elle resta un instant absorbée et silencieuse, et murmura tout à coup,
-comme si elle continuait une conversation commencée avec elle-même:
-
---Encore une qui trompe son mari, madame de Liron!...
-
---Mais tais-toi!...--s'écria l'oncle Marc, regardant autour de lui d'un
-air inquiet--tais-toi donc, sapristi!...
-
-D'un ton fâché, il ajouta:
-
---Les jeunes filles ne doivent pas parler des choses où elles ne
-comprennent rien... et où elles ne doivent rien comprendre...
-
---Je sais bien que je n'y dois rien comprendre... et je n'y comprends
-d'ailleurs pas grand'chose... mais j'entends, n'est-ce pas?... et, à
-moins qu'on me mette du coton dans les oreilles, comme le cousin La
-Balue...
-
---On n'entend que ce qu'on veut écouter!...
-
---Ah! ma foi non!... je n'écoute jamais et j'entends toujours!... et
-quelquefois j'aimerais mieux pas!... ainsi... la fois de madame de
-Liron, par exemple...
-
---Je te défends de prononcer des noms!... il peut y avoir là un
-domestique, une femme de chambre... n'importe qui de sa maison...
-
---Et tu penses qu'ils ne le savent pas... les gens de sa maison... ce
-que fait «leur dame»?...
-
---Il est... dans tous les cas... inutile qu'ils l'entendent raconter par
-toi...
-
---Et par toi, surtout... hein?...
-
-Visiblement énervée, elle ajouta:
-
---Je ne sais d'ailleurs pas pourquoi tu parles tout le temps... de
-madame de Liron?...
-
-L'oncle Marc la regarda, stupéfait:
-
---J'en parle?... c'est moi qui en parle, maintenant!...
-
-La porte de l'un des salons d'essayage s'ouvrit, et la petite de Liron,
-enveloppée d'un nuage de gaze rosée, entra en tourbillon suivie de
-madame Bertin:
-
---On me dit que vous êtes là!... je ne veux pas vous laisser partir sans
-vous dire bonjour!...
-
-Elle secoua la main du vicomte et, se tournant vers Chiffon:
-
---Bonjour, mademoiselle Coryse...
-
-Puis, revenant à Marc:
-
---Vous venez vous faire faire une robe?...
-
-Il répondit, un peu hésitant et gêné:
-
---Je viens pour ma nièce...
-
-La petite de Liron éclata de rire, ouvrant une bouche un peu sombre,
-dont les dents manquaient d'éclat:
-
---C'est vous qui faites la maman!... c'est touchant!...
-
-Et, voyant l'air contraint du vicomte, elle s'empressa d'ajouter:
-
---Tous mes compliments, d'ailleurs!... votre fille est charmante!...
-
-Chiffon ne parut pas entendre. Elle regardait la jeune femme avec une
-sorte d'avidité.
-
-C'était une très jolie petite personne rondelette et capitonnée de
-fossettes. Ses cheveux bruns frisottaient sur un front plat aux contours
-mous. Elle avait de grands yeux chocolat très câlins, un nez correct,
-une toute petite bouche,--charmante, lorsqu'elle ne s'ouvrait pas,--et
-un teint superbe. Les épaules sortaient blanches et grasses de la robe
-décolletée à l'excès. Le haut des bras s'engorgeait un peu. L'oreille
-plate et incolore s'attachait mal, trop renversée et trop éloignée des
-cheveux.
-
-Telle quelle, Chiffon comprenait,--bien qu'elle n'aimât pas du tout ce
-genre de femme,--que madame de Liron était très jolie et devait plaire
-beaucoup.
-
-Comme Marc ne disait rien, la jeune femme reprit:
-
---Vous allez lui faire faire quelque chose de rose, j'espère?... il n'y
-a que le rose qui aille à ces peaux-là!... et, à propos!... il serait au
-moins poli de me dire comment vous trouvez ma robe?...
-
-Il répondit du bout des lèvres:
-
---Tout à fait réussie!...
-
---Eh bien... à la façon dont vous le dites, on ne le croirait vraiment
-pas!... c'est pour demain... pour le bal de votre belle-soeur... Ah!...
-mais!... j'y pense!... nous dînons ensemble ce soir à Barfleur?...
-
---Non... je ne dîne guère, moi, vous savez... et, pour l'instant, je
-suis en deuil!...
-
---Tiens!... c'est vrai!... je ne vous ai pas vu depuis votre retour...
-
---Je ne suis revenu qu'avant-hier... et je ne peux pas faire encore de
-visites...
-
---Je sais bien!...
-
-Elle alla brusquement toucher une étoffe dépliée sur un fauteuil et en
-passant devant le vicomte elle lui dit très vite et très bas:
-
---Mais vous auriez pu me voir autrement?...
-
-L'oncle Marc regarda furtivement Chiffon, cherchant à deviner si elle
-avait entendu.
-
-Très blanche, les lèvres jointes, les yeux à terre, dans une immobilité
-de statue, la petite semblait insensible. Un rapide battement des tempes
-annonçait seul la vie, et Marc pensa:
-
---Elle est justement partie dans son bleu... elle n'a rien remarqué...
-
-Madame de Liron, se retournant après avoir examiné l'étoffe, demanda:
-
---Mais votre frère et votre belle-soeur dînent là-bas ce soir...
-n'est-ce pas?...
-
---Mon frère est souffrant... ma belle-soeur ira avec ma nièce...
-
---Oh!... oh!... ça va être... si je ne me trompe... le début dans le
-monde de mademoiselle Coryse?... je suis ravie de dîner avec elle ce
-soir...
-
-Chiffon s'inclina d'un air rogue, en pensant:
-
---Ben, c'est pas comme moi, alors!... depuis que je sais qu'elle y
-sera... ça me paraît encore plus bassin!...
-
-L'oncle Marc s'adressa à la couturière:
-
---Dites-moi... madame Bertin... quand pourrais-je vous parler?... je
-suis très pressé... il me faut une robe pour ma nièce... et il me la
-faut à cinq heures... or, comme il est une heure et demie...
-
---Mais...--s'écria la petite de Liron--je vous rends madame Bertin... je
-n'ai plus besoin d'elle!...
-
-Et elle rentra dans le salon.
-
---Eh bien,--demanda l'oncle Marc--qu'est-ce que vous allez pouvoir me
-faire?...
-
---Vous faire?... vous pensez bien, monsieur le vicomte, qu'on ne peut
-pas vous faire une robe pour cinq heures?... nous pouvons seulement
-essayer à mademoiselle d'Avesnes un de nos modèles... et s'il s'en
-trouve un qui lui aille à peu près... l'arranger pour ce soir...
-
---Mais ils sont fanés... vos modèles?...
-
---Dame!... ils ont été essayés par nos jeunes filles pour les faire voir
-aux clientes... mais il y en a de très frais...
-
-Et regardant Coryse, elle proposa:
-
---Il y a justement une petite robe rose qui...
-
---Non!...--s'écria brusquement Chiffon--pas de rose!... je n'en veux
-pas!...
-
-Madame de Liron avait dit tout à l'heure à l'oncle Marc: «Vous allez lui
-faire faire quelque chose de rose, j'espère?...» Cela seul suffisait
-pour déterminer la petite à choisir n'importe quelle couleur, excepté
-celle-là.
-
-Madame Bertin demanda:
-
---Y a-t-il une nuance que vous préférez, mademoiselle?...
-
---Ça m'est égal,--dit Chiffon--ce que vous voudrez, excepté rose...
-
-Et elle ajouta:
-
---Pourtant... j'aime beaucoup le blanc...
-
-Une des jeunes filles apportait une robe de mousseline de soie blanche.
-Madame Bertin ouvrit la porte d'un salon et, faisant passer Coryse:
-
---Si mademoiselle veut venir essayer?...
-
-Voyant que Marc ne bougeait pas, elle demanda:
-
---Vous n'entrez pas... monsieur le vicomte?...
-
-L'oncle Marc suivit la couturière et s'assit dans un coin du salon
-d'essayage, où déjà Chiffon sortant de sa robe étalée à ses pieds
-apparaissait toute fine, en petit jupon court et en jersey de soie, le
-jersey auquel elle attachait ses bas.
-
-Jamais le vieil oncle de Launay, chargé de diriger l'éducation physique
-de l'enfant, n'avait permis qu'elle portât ni corset, ni jarretières, ni
-bottines.
-
-Il déclarait ces objets de toilette laids et malsains.
-Rien--affirmait-il--ne déprime les formes et les chairs tant que les
-corsets et les jarretières, et n'abîme la cheville et le cou-de-pied
-tant que les bottines. Il admettait, à la rigueur, le corset et la
-bottine pour dissimuler des imperfections; la jarretière, jamais!
-Chiffon avait donc poussé librement, et quand, à douze ans, sa mère en
-la reprenant chez elle avait voulu, selon son expression, «lui faire une
-taille», la petite, incapable de supporter aucune gêne, s'était débattue
-avec une si extraordinaire violence qu'on avait dû céder. Chiffon,
-d'ailleurs, raisonnait son refus de «se déformer exprès».
-
---Je veux--disait-elle--être moi... avec la taille que le bon Dieu m'a
-donnée... et qui est ma taille à moi... je ne veux pas copier celle de
-la voisine!... je ne dis pas que je suis mieux, mais je m'aime mieux
-comme je suis!... au moins, j'ai pas l'air d'avoir avalé une canne!...
-
-Et, regardant furtivement la taille de madame de Bray, elle concluait:
-
---Je trouve qu'une grosse poitrine et des grosses hanches avec une
-taille fine... c'est horrible!... ça a l'air d'un oreiller noué par le
-milieu...
-
-Quand Chiffon eut passé la petite robe très simple, aux jupes
-superposées et nuageuses tombant toutes droites, et dont le corsage
-froncé drapait bien son buste élégant et solide, madame Bertin s'écria:
-
---Elle va, cette robe!... il n'y a pas trois points à y faire!... du
-reste, aux jolies tailles, tout va... et mademoiselle a une taille!...
-n'est-ce pas, monsieur le vicomte?...
-
---Oui... certainement...--balbutia Marc, qui assistait tout saisi à la
-transformation de Chiffon.
-
-Dans cette robe élégante et bien faite, d'où sortaient ses jolies
-épaules fermes et roses, et ses bras encore un peu minces mais d'un
-dessin très pur, l'enfant apparaissait si absolument différente de ce
-qu'elle était d'habitude, que l'oncle Marc se dit, à la fois satisfait
-et ennuyé:
-
---Ils ne la reconnaîtront pas ce soir!...
-
-A ce moment, la porte du salon s'ouvrit, et madame de Liron passa sa
-tête en disant:
-
---Vous n'avez pas besoin d'un bon conseil?...
-
---Non, merci!...--répondit sèchement Marc, qui devint très rouge.
-
-La jeune femme venait d'apercevoir Coryse. En présence de cet
-invraisemblable changement, elle demeura pétrifiée. Son joli visage
-riant prit une expression d'effarement mauvais et, repoussant violemment
-la porte, elle cria au vicomte:
-
---Ben... vous ne vous ennuyez pas, vous!...
-
-Coryse ferma à demi ses yeux clairs et dit doucement:
-
---Elle est plutôt bruyante... madame de Liron!...
-
-Mais, en trottinant un quart d'heure plus tard dans la rue des Girondins
-à côté de l'oncle Marc, Chiffon déclara, sans même nommer la jeune
-femme, bien sûre qu'il pensait à elle:
-
---Tout de même... elle ne se gêne pas avec toi!...
-
-Il répondit d'un ton rogue:
-
---Elle ne se gêne avec personne!...
-
-La petite secoua la tête, faisant voler ses cheveux légers, et murmura
-sérieuse:
-
---Oh!... c'est égal!... il y a une nuance!...
-
-
-
-
-XII
-
-
-Comme l'oncle Marc le prévoyait, on reconnut à peine Chiffon, et son
-entrée dans le salon des Barfleur prit les proportions d'un triomphe. Si
-méfiante qu'elle fût d'elle-même, elle se rendit compte de l'effet
-qu'elle produisait; elle éclata même de rire au nez de madame de
-Bassigny qui la contemplait, l'air vexé et stupide.
-
---Ça l'embête que je sois gentille!...--pensa-t-elle.
-
-Quant à la marquise, l'admiration inspirée par sa fille la ravit
-absolument. Pas du tout mauvaise au fond, mais seulement vaine et sotte,
-elle jouissait pleinement de tout ce qui contribuait en quelque sorte à
-la grandir et à la mettre en vue. Le succès de Chiffon la flattait. Les
-nez allongés de son excellente amie Bassigny et de la petite de Liron la
-réjouissaient fort, et elle regardait avec bienveillance Chiffon qui,
-très entourée, recevait les compliments avec une raideur plus étonnée
-que timide.
-
-Les Barfleur, eux, ne voyaient pas sans une vague inquiétude cette
-transformation inattendue. Ils pensaient que si l'on voulait bien leur
-donner Chiffon lorsqu'elle n'était que riche, on la leur refuserait
-peut-être à présent qu'elle était jolie aussi. Et madame de Barfleur
-agacée de voir M. de Trêne,--le beau hussard «qu'on s'arrachait»,--M. de
-Bernay,--le député sortant de la droite,--et le comte de Liron,--frère
-du mari de madame de Liron, le plus «gros parti» du pays,--empressés
-autour de la petite d'Avesnes, appela gracieusement Coryse et la fit
-asseoir à côté d'elle, afin de pouvoir la surveiller. Chiffon obéit
-docilement. Ça lui était égal d'être ici où là, du moment qu'elle
-n'avait, pour causer avec elle, ni l'oncle Marc, ni papa, ni personne
-qu'elle aimât.
-
-Il y avait bien ses cousins de Lussy, Geneviève et son frère, mais
-jamais Coryse ne s'était liée beaucoup avec Geneviève, une belle fille
-très délurée de deux ans plus âgée qu'elle, et déjà faite à toutes les
-roueries et les coquetteries mondaines.
-
-Enfin, madame de Barfleur écoutant rouler une voiture sur le sable de la
-cour, s'écria:
-
---Ah!... le voici!... je craignais qu'il ne fût pas revenu!...
-
-Chiffon, qui attendait avec indifférence l'arrivée du dernier convive,
-s'étonna fort de voir entrer le duc d'Aubières. Et sa joie fut si vive
-en apercevant son grand ami, qu'elle se leva d'un bond et courut à lui
-en disant:
-
---Ah! que je suis contente de vous voir!...
-
-Le colonel s'était arrêté, surpris, ne reconnaissant pas tout de suite
-Coryse dans l'élégante personne qui lui faisait si bon accueil. Et
-quand, en voyant les cheveux flottants et la petite frimousse aimée qui
-lui souriait, il se rendit compte que c'était bien «le Chiffon» qui
-était devant lui, son long visage sérieux exprima un étonnement si
-grand, que Coryse, devinant la cause de cet étonnement, s'écria:
-
---Comment!... vous non plus... vous ne me reconnaissez pas?...
-
-Tout à coup, elle s'aperçut qu'on la regardait curieusement, et elle
-entendit madame de Bassigny qui disait en se penchant vers la marquise:
-
---A la bonne heure!... elle ne boude pas ses prétendants évincés, votre
-fille!...
-
-Madame de Bray, agacée de l'attitude de Chiffon, répondit:
-
---Elle est ridiculement enfant pour son âge!...
-
-Et Coryse pensa: «Ben, cette fois-ci... elles ont raison de me bêcher...
-j'ai manqué de tact...»
-
-Le duc d'Aubières, lui, était resté un peu ému et décontenancé. Il
-s'attendait si peu à trouver là Chiffon,--qui jamais n'allait nulle
-part,--et il s'attendait si peu surtout à la voir presque femme, bien
-habillée, ne gardant de l'enfant que les longs cheveux flottants sur les
-épaules.
-
-Mais, à mesure qu'il la regardait attentivement, il se sentait devenir
-plus calme; plus résigné au renoncement que s'il l'eût retrouvée telle
-qu'il l'avait vue pour la dernière fois.
-
-S'il s'était cru un instant tout près du petit Chiffon sans fortune, il
-se trouvait infiniment loin de mademoiselle d'Avesnes devenue riche.
-Elle ne lui apparaissait plus que comme une autre incarnation d'un être
-aimé jadis, il y avait très, très longtemps...
-
-Il l'examinait avec une curiosité étonnée, respectueuse presque; et peu
-à peu il sentait s'atténuer la passion qui l'avait poussé vers «le
-Chiffon».
-
---Qu'est-ce que vous avez donc ce soir, colonel?...--demanda aigrement
-madame de Bassigny--est-ce que votre voyage vous a fatigué?...
-
---Mais non, madame... pourquoi?...
-
---Ah!... c'est que vous avez l'air tout chose!...
-
-Il s'inclina:
-
---C'est probablement un air qui m'est naturel... mais la fatigue n'y est
-pour rien...
-
-Madame de Barfleur, qui ne pouvait pas--quelque désir qu'elle en
-eût--placer Coryse à côté de son fils, avait du moins voulu éviter le
-voisinage inquiétant du beau Trêne ou de M. de Bernay, tous deux à
-marier et chasseurs de dots. Elle avait donc installé la petite
-d'Avesnes entre le duc d'Aubières qu'elle savait sans danger et M. de
-Liron.
-
-Pendant tout le dîner, Chiffon ravie d'être près du colonel avait
-gaiement causé de ce qui les intéressait tous deux: de l'oncle Marc, de
-Gribouille et de Joséphine, et aussi de peinture et de choses d'art, M.
-d'Aubières étant beaucoup plus cultivé et intelligent que la plupart des
-gens du monde. Et, vers la fin, tandis que les conversations devenaient
-bruyantes et que personne ne faisait attention à eux, Chiffon lui avait
-raconté tout bas la cour que lui faisaient «les Barfleur», les
-insinuations du père de Ragon, et les petites manoeuvres contre
-lesquelles il lui fallait lutter.
-
---Et--avait demandé le duc--qu'est-ce que Marc dit de tout ça?...
-
---Il trouve que c'est idiot, vous pensez?... et pourtant... c'est lui
-qui a voulu que je dîne ici ce soir... et qui m'a donné une robe pour y
-venir... je ne sais pas ce qu'il a, l'oncle Marc... mais depuis quelque
-temps il change... il n'est plus du tout le même avec moi...
-
---Comment ça?...
-
---Je ne peux pas trop vous expliquer... il est fantasque... il me
-bouscule sans que je le mérite... c'est des riens... mais c'est quelque
-chose tout de même...
-
---J'irai le voir demain matin... je lui ai dit adieu si en courant le
-jour de ma fugue...
-
---A propos de ça...--demanda Chiffon, en levant timidement ses yeux
-clairs sur le duc--vous n'avez plus de chagrin, au moins?...
-
-Il répondit avec franchise:
-
---Plus de chagrin n'est pas le mot... mais enfin, je suis devenu bien
-sage... et je vous remercie d'avoir été raisonnable pour nous deux...
-
---A la bonne heure!...
-
-Et, après un instant, elle reprit:
-
---Vous disiez que vous viendriez voir l'oncle Marc demain... c'est le
-dimanche des courses, demain...
-
---Oui... mais c'est le matin que j'irai voir Marc...
-
---Vous savez que le soir il y a un bal à la maison?... en v'là encore
-une scie!... ah!... à propos!... il est gentil tout plein, le petit
-prince que vous avez envoyé... je dis: «à propos!...» parce que c'est
-pour lui qu'on donne le bal...
-
---Vous le trouvez gentil... mon petit prince?...
-
---Oui, maintenant!... j'ai commencé par le trouver rasant... mais nous
-sommes devenus très bons amis...
-
-Après le dîner, madame de Barfleur pria Chiffon de servir le café avec
-son fils, puis elle demanda:
-
---Vous permettez qu'on fume, mesdames?... de cette façon, nous
-conserverons ces messieurs?...
-
-Coryse, qui espérait que le fumoir allait la débarrasser de _Deux liards
-de beurre_,--dont les airs langoureux et les phrases voilées de mystère
-l'agaçaient profondément,--fit la grimace et alla s'asseoir dans un
-coin, à l'écart, tandis que Geneviève de Lussy, déjà très mondaine et
-lancée, flirtait correctement, occupant avec la petite de Liron le
-centre du groupe formé par les hommes. Au bout de quelque temps, madame
-de Bray fit signe à Chiffon d'approcher, et lui dit tout bas avec
-colère:
-
---Mais ne reste donc pas piquée ainsi dans un coin sans parler!... tu as
-l'air d'une dinde!...
-
---De quoi voulez-vous que je parle?...
-
---Mais de n'importe quoi!... on se mêle à la conversation!...
-
-La petite alla se rasseoir, perplexe. Elle ne savait pas parler pour ne
-rien dire et, occupée jusque-là de ses études et de choses enfantines ou
-intellectuelles, elle était assez embarrassée de se mêler à une
-conversation purement mondaine.
-
-Elle resta silencieuse encore, cherchant inutilement l'occasion de
-placer un mot. Puis, elle y renonça, et se mit à penser à autre chose,
-malgré les regards furibonds de sa mère.
-
-Tandis qu'elle rêvassait à l'oncle Marc qui, en ce moment, devait lire
-ses journaux, ou à Gribouille qui devait manger sa soupe, elle remarqua
-qu'un certain mouvement se produisait dans le salon. A la suite d'une
-discussion sur l'authenticité d'un portrait de Henri IV, accroché en
-face de la place où elle était assise, le petit Barfleur prit une énorme
-lampe qu'il semblait porter avec peine, et, grimpant sur une chaise,
-s'efforça d'éclairer le mieux possible la peinture. La figure du roi se
-détacha osseuse et énergique, semblant sortir de la vieille toile
-sombre.
-
-Et Chiffon, regardant cette tête laide et sympathique, s'écria d'un air
-aimable:
-
---Sapristi!... en v'là un qui n'avait pas une bobine de protestant...
-Henri IV!!!...
-
-Il y eut un froid, et Chiffon qui s'en aperçut tout de suite, se rappela
-que les Liron étaient protestants. Voulant changer le cours des idées,
-elle reprit:
-
---C'est à cause de lui que j'ai un nom ridicule, pourtant!...
-
-Le petit Barfleur demanda, empressé et gracieux:
-
---Comment?... un nom ridicule?...
-
---Ben, Corysande!... je m'appelle Corysande!... vous ne le saviez
-pas?...
-
---Si, mademoiselle, si!... mais ce n'est pas un nom ridicule... c'est,
-au contraire, un nom charmant...
-
---Oh! là là!... ça dépend des goûts!...
-
---Et, pourquoi est-ce à cause de Henri IV... qu'on vous a donné ce nom
-que vous n'aimez pas?...
-
---C'est à cause de lui sans l'être... c'est en souvenir de la belle
-Corysande...
-
-Et, voyant que _Deux liards de beurre_ ne comprenait pas, elle répéta:
-
---La belle Corysande?... vous savez bien?...
-
-Il répondit, sans conviction:
-
---Parfaitement!...
-
---Ah!... c'est que vous n'aviez pas l'air très au courant?... Ben,
-c'était la comtesse de Guiche, la belle Corysande!... et elle a été la
-marraine d'une Avesnes... en 1589... et depuis ce temps-là... tous les
-Avesnes ont appelé leurs filles Corysande... c'est la tradition!...
-
---C'est parfait!... mais je ne vois toujours pas comment Henri IV est
-pour quelque chose dans...
-
---Quand je le disais!... que vous aviez pas l'air au
-courant!...--s'écria Chiffon en riant--Henri IV est pour quelque chose
-là dedans... parce que c'est à cause de la célébrité de la belle
-Corysande qu'on a été flatté de l'avoir pour marraine... et qu'on a
-établi la tradition... et elle est célèbre... la belle Corysande...
-parce que Henri IV, s'pas?...
-
---Mais oui... mais oui!...--interrompit vivement madame de Barfleur, qui
-craignait toujours de voir l'ignorance de son fils se montrer au grand
-jour.
-
-Très ignorante elle-même, elle se rendait assez exactement compte du
-danger, et possédait à un haut degré ce tact silencieux qu'ont
-habituellement les femmes en pareil cas.
-
-Le duc d'Aubières regarda les autres portraits, et demanda, montrant un
-général de l'Empire:
-
---Qui est celui-ci?...
-
---Ça,--répondit _Deux liards de beurre_, toisant avec indifférence
-l'ancêtre, un hercule trapu, appuyé sur son sabre, dans la pose du
-général Fournier-Sarlovèze de Gros--ça, c'est mon grand-père...
-
---Oh!...--fit Chiffon, saisie--ben, il ne vous ressemble guère!...
-
-Et, continuant à examiner le général de Barfleur avec un bienveillant
-respect, elle ajouta:
-
---C'est pas étonnant que ces êtres-là aient fait des grandes choses!...
-
---Il est seulement malheureux...--déclara sentencieusement _Deux liards
-de beurre_--que ces grandes choses aient été faites pour la gloire de
-Bonaparte...
-
---Pour la gloire de la France... vous voulez dire?...--rectifia Chiffon.
-
---Non!--reprit le petit Barfleur, heureux de tenir enfin un sujet de
-conversation--ça n'a servi qu'à Bonaparte... et Bonaparte ne sera
-jamais, aux yeux du monde, qu'un usurpateur... un ennemi de la France...
-
---Aux yeux des gens du monde... vous voulez dire?--cria Chiffon, dont
-les petites oreilles rougissaient violemment--un ennemi de la France?...
-l'Empereur!... et ce sont les retours de Coblentz qui ont osé l'appeler
-comme ça!... ceux qui se réjouissaient de la voir envahie, la France!...
-et pour arriver à un chic résultat!... Louis XVIII!...
-
-Le petit Barfleur déclara avec onction:
-
---Louis XVIII fut un grand roi!...
-
---Un grand roi!...--fit Coryse suffoquée--un grand roi?... cette
-baudruche!... au fait, ça vous est bien égal, s'pas?... vous vous en
-souciez comme d'une guigne, au fond, de Louis XVIII?... vous défendez le
-roi comme vous allez à la messe... c'est affaire de chic, et comme vous
-trouvez que c'est pas chic d'être impérialiste... vu que les
-impérialistes c'est tous des pannés et des crânes... alors...
-
---Merci pour les impérialistes... mademoiselle Coryse!...--fit le duc
-d'Aubières, qui s'inclina en riant.
-
-Madame de Bray s'élança vers Chiffon et, menaçante, elle lui dit tout
-bas:
-
---Tais-toi!... tu es absolument ridicule!...
-
-La petite répondit avec sincérité:
-
---Ça ne m'étonne pas!... mais pourquoi s'amuse-t-on à me chiner mon
-Empereur?... et puis... c'est toi qui m'as dit de parler... de dire
-n'importe quoi... mais de parler...
-
-Très inquiète de voir son rejeton s'embarquer dans une autre
-conversation, madame de Barfleur proposa, s'asseyant au piano:
-
---Il y a trois danseuses... si la jeunesse faisait un tour de valse?...
-
-D'un même élan, le beau Trêne, M. de Bernay et le comte de Liron se
-précipitèrent vers Chiffon. Mais le petit Barfleur, plus rapproché
-qu'eux, se saisit rapidement de la jeune fille.
-
-En se sentant prendre ainsi par la taille, Coryse cambra son corps
-souple et dit, se raidissant en arrière:
-
---Non... je...
-
-Elle allait dire: «je danse avec M. d'Aubières», et faire signe au duc
-de venir à son secours, mais elle réfléchit que ça ne servirait à rien.
-Si vagues que fussent ses notions de la politesse, elle comprenait qu'il
-lui faudrait toujours danser, au moins une fois, avec le maître de la
-maison.
-
-Et, comme _Deux liards de beurre_ s'était arrêté, interdit:
-
---Non... rien... allons-y!...
-
-Si le descendant des Barfleur parlait mal, il valsait à merveille, et
-Chiffon éprouva un vrai plaisir à se sentir enlevée à travers l'immense
-salon. Tout de suite, son danseur la fit passer dans la galerie mal
-éclairée et où, disait-il, il y avait plus de place.
-
---Mais... les autres?...--fit Chiffon, regardant si Geneviève de Lussy
-et madame de Liron les suivaient.
-
-Le vicomte s'arrêta, se penchant à la porte pour appeler les valseurs.
-
---Ils viennent!...--dit-il.
-
-Et, enlaçant Coryse, il repartit de nouveau.
-
-Mais ils restèrent seuls dans la grande pièce nue. Madame de Liron
-n'aimait à valser que pour les spectateurs, et madame de Lussy, qui
-connaissait sa fille, ne lui permettait pas de s'éloigner de son oeil
-maternel.
-
---On la trouve bien jolie... madame de Liron, n'est-ce pas?...--demanda
-tout à coup Chiffon.
-
-Depuis le matin, l'image de la jeune femme la hantait, et elle ne
-pouvait s'empêcher de parler d'elle.
-
-Le petit Barfleur répondit distraitement:
-
---C'est surtout votre oncle de Bray qui la trouve jolie!...
-
---Ah!...--fit gravement Coryse.
-
---Mais vous, mademoiselle... comment la trouvez-vous?...
-
---Trop rondouillarde... et vous?...
-
---Moi!...--répondit _Deux liards de beurre_, serrant un peu plus Coryse
-contre son épaule--moi... je ne la regarde pas... je ne vois que
-vous!... c'est vous qui êtes jolie!... si jolie!...
-
-Très bas, il ajouta:
-
---C'est vous que j'aime!...
-
-Chiffon n'avait pas entendu. Toute au plaisir de valser avec un bon
-valseur, elle s'abandonnait, franchement appuyée au bras du petit
-Barfleur.
-
-Enhardi par cet abandon, il se pencha vers elle, et murmura d'un accent
-qu'il s'efforçait de rendre passionné:
-
---Je t'aime!!!...
-
-Il lui parlait de si près, qu'à son souffle elle sentit voler ses
-cheveux. Stupéfaite, elle s'arrêta court; et, reculant brusquement, elle
-s'écria, l'air ahuri et indigné:
-
---Ben! c'est raide!...
-
-
-
-
-XIII
-
-
---Voulez-vous...--cria la marquise, se précipitant dans la bibliothèque
-où fumaient M. de Bray et Marc--voulez-vous dire à Corysande qu'il faut
-qu'elle vienne aux courses?... la voilà qui déclare qu'elle ne veut pas
-y aller!...
-
---Mais--dit Chiffon, qui entrait derrière sa mère--je ne vois pas du
-tout pourquoi il faut que j'aille aux courses, moi?... on ne m'y a
-jamais conduite les autres années...
-
---Non... mais les autres années... tu étais encore une enfant...
-
-Le marquis se décida à parler:
-
---Va donc, mon Chiffon!... toi qui aimes les chevaux...
-
---C'est justement parce que j'aime les chevaux que je n'aime pas les
-courses... ça ne m'amuse pas d'en voir un qui gigote avec une patte
-cassée... comme à Auteuil... il y a deux ans... le jour où tu m'y as
-emmenée...
-
---Mais il n'arrive pas fatalement un accident comme celui-là...
-
---Celui-là ou un autre... ça m'est égal!... et puis, d'abord... c'est
-pas seulement pour ça que je ne veux pas aller aux courses...
-
---On ne doit pas dire: «Je ne veux pas», fit observer M. de Bray.
-
-Docilement, Chiffon rectifia:
-
---Que je voudrais ne pas aller aux courses...
-
---Ah!... et pourquoi est-ce?...
-
---Parce que ça m'embête d'être toujours au milieu d'un tas de gens!...
-moi qui n'aime qu'à être seule et tranquille... avec mes animaux...
-
-Elle regarda affectueusement son beau-père et son oncle, et acheva:
-
---Ou avec vous deux... c'est vrai!... ce matin, la messe!... tout à
-l'heure, les courses!... et ce soir, le bal!... c'est beaucoup pour un
-jour, tout ça!...
-
-Madame de Bray s'écria, en levant les yeux au ciel:
-
---La messe!... elle met la messe dans le même sac que le reste!...
-
-Chiffon se hérissa:
-
---Oui, certainement!... quand c'est la messe comme ce matin... vous
-n'avez pas voulu me laisser aller à Saint-Marcien... sous prétexte qu'on
-avait besoin de Jean pour aider à la maison... à cause de ce soir...
-
---Eh bien?...
-
---Eh bien, vous m'avez emmenée chez les Jésuites avec vous... et la
-messe chez eux, c'est pas la messe!... c'est des «cinq heures...» qui
-sont le matin!... on se dit bonjour... on s'attend dans le jardin à la
-sortie... aujourd'hui, vous avez parlé à plus de cinquante personnes!...
-
---Mais toi aussi, tu leur as parlé... je ne vois pas de quoi tu te
-plains?...
-
---Mais c'est justement de ça que je me plains!... sapristi!...
-
---Je ne comprends pas l'ennui qu'il peut y avoir à rencontrer des gens
-de la société que...
-
---Ça dépend des goûts!... moi, ça m'horripile!... et quand je l'aurai
-vue ce matin à la messe et ce soir au bal... j'en aurai ma claque, de
-«la société»!... sans compter que si on me force à aller aux courses...
-quand je me serai ennuyée toute la journée comme ça en plein air... je
-m'endormirai au milieu du salon ce soir...
-
---Cette petite est indécrottable!...--fit la marquise découragée--il
-faut renoncer à en rien obtenir!...
-
-Et elle sortit avec fracas.
-
---Ouf!...--dit Chiffon qui vint s'allonger sur le divan comme un grand
-chien--ça y est tout de même!...
-
---Je ne comprends pas...--commença M. de Bray--pourquoi tu ne veux pas
-aller avec ta mère aux courses... tu...
-
---Comment, tu ne comprends pas?... Ben, vas-y donc un peu, toi, pour
-voir... aux courses?...
-
---Moi, c'est différent!... j'ai un rhume affreux... je viens de me
-lever... et c'est à peine si je serai présentable tantôt...
-
---Et moi... je suis encore abrutie de mon dîner d'hier!...
-
-L'oncle Marc demanda:
-
---Eh bien, au fait?... de quelle façon s'est-il passé... ton dîner
-d'hier?...
-
---De la façon embêtante!... et encore, heureusement, M. d'Aubières était
-là... car, sans ça...
-
---Ah!...--fit le marquis--Aubières est de retour?...
-
---Oui...--répondit l'oncle Marc--et il est venu ce matin pendant que tu
-étais sorti... il voulait te voir... et s'excuser de n'être pas rentré
-l'autre soir pour vous dire adieu à ta femme et à toi... après sa
-promenade dans le jardin avec Chiffon... c'est qu'il n'était pas en
-train... le malheureux!...
-
-Et il ajouta en riant:
-
---Car sais-tu ce que lui avait dit Chiffon au cours de cette
-promenade?... ne cherche pas, va!... tu ne trouverais jamais!... elle
-lui a dit bien gentiment: «J'aime mieux que vous sachiez pourquoi je ne
-veux pas vous épouser... Eh bien... je ne veux pas... parce que je suis
-sûre que, si je vous épousais, je vous tromperais...»
-
---Oh!--fit M. de Bray qui se mit à rire aussi.
-
-Coryse haussa les épaules.
-
---Alors, c'est drôle, ça!... il valait mieux lui laisser croire un tas
-de choses... s'pas?...
-
---Dame!...--dit l'oncle Marc--je ne vois pas trop ce qu'il aurait pu
-croire de pire...
-
-Elle demanda, inquiète:
-
---Est-ce qu'il m'en veut?...
-
---Lui!... Ah! grand Dieu! le pauvre garçon!... il n'y songe même pas!...
-
---A la bonne heure!... je me disais aussi: «C'est pas possible qu'il
-m'en veuille!... il a été trop gentil pendant le dîner...» car j'ai eu
-la veine d'être à côté de lui!...
-
---Alors... tout s'est bien passé?...
-
---Mais... ma mère ne vous a pas dit...
-
---Je n'ai vu ta mère qu'au déjeuner... tu étais là... tu sais qu'on n'a
-pas parlé d'hier...
-
---Eh bien... j'ai un peu gaffé tout de même!... d'abord à propos de
-Henri IV...
-
---A propos de Henri IV?...--questionna M. de Bray étonné.
-
---Oui... parce que... quand on regardait son portrait... j'ai dit qu'il
-avait pas une bobine de protestant... alors, vous comprenez... à cause
-des Liron... ça n'a pas fait très bon effet...
-
---Enfin!...--dit l'oncle Marc--si tu n'as fait que ça!...
-
---Si!... j'ai encore fait autre chose... mais c'est la faute de ma
-mère... elle m'a appelée pour me dire de parler... de parler, même si
-j'avais rien à dire... alors... aussitôt que j'ai trouvé quelque
-chose... vous pensez si j'ai sauté dessus...
-
---Voyons la deuxième gaffe?...--demanda l'oncle Marc très intéressé.
-
---C'est pas précisément une gaffe... mais je me suis mise en colère...
-et j'ai dit des choses que j'aurais pas dû dire... ça est venu à propos
-de Napoléon...
-
---Oh!...--fit M. de Bray effaré--si on a attaqué Napoléon...
-
---Oui... tu sais bien que c'est ça qui me fait le plus grimper...
-
---Tu n'as pas été convenable?...
-
---Si... c'est-à-dire... si on veut...
-
-Et elle déclara, après un silence:
-
---Dans tous les cas... je l'ai toujours été plus que le maître de la
-maison... convenable!...
-
---Comment?...--demanda le marquis, étonné--mais M. de Barfleur est la
-correction même...
-
---Pas avec moi... toujours!...
-
---Qu'est-ce qu'il t'a fait?...
-
-Devenue toute rouge au souvenir de la veille, Chiffon répondit, hérissée
-encore:
-
---Il m'a tutoyée!... si tu trouves ça convenable?...
-
---Tutoyée?...--fit Marc, mécontent--comment ça... tutoyée?...
-
---Dame!... comme on tutoie!... c'est arrivé en valsant... il m'a emmenée
-dans la galerie... sous prétexte qu'il y avait plus de place... là,
-qu'est-ce qu'il y a donc eu?... ah! oui!... il a commencé à me dire que
-madame de Liron était rondouillarde... c'est-à-dire... non... je
-confonds... c'est moi qui ai dit ça... lui, il me répétait que j'étais
-jolie... qu'il n'y avait que moi de jolie...
-
-Comme elle s'arrêtait, l'oncle Marc questionna inquiet:
-
---Et puis?...
-
---Et puis... tout à coup... pan!... il s'est penché... et il m'a dit...
-
-Imitant la voix concentrée et «de circonstance» qu'avait prise à cet
-instant le petit Barfleur, elle murmura:
-
---Je t'aime!!!...
-
-L'intonation était si drôle que, malgré son mécontentement, l'oncle Marc
-se mit à rire.
-
-Coryse agacée demanda, se tournant vers lui et vers son beau-père:
-
---Vous trouvez ça bien... vous?...
-
-Toujours conciliant, M. de Bray qui voulait arranger les choses,
-répondit d'une voix douce:
-
---Les Anglais tutoient Dieu!...
-
-Chiffon répliqua délibérément:
-
---Parce que c'est des mufles!...
-
---Allons, bon!...--fit le marquis, contrarié du peu de succès de son
-objection--tu as vraiment une façon de parler...
-
---Il faut me pardonner... ça m'est instinctif...
-
-Et après un instant de réflexion, elle demanda:
-
---Est-ce que ça va durer encore longtemps, cette plaisanterie-là?...
-
---Quelle plaisanterie?...
-
---Ben... le petit Barfleur?... c'est pas que je le fasse à la pose...
-non!... mais enfin... je ne suis pas flattée qu'on croie que je peux
-épouser _Deux liards de beurre_!...
-
-Le marquis murmura timidement:
-
---Il est gentil!...
-
---Gentil...--dit la petite fâchée--gentil?... mais, c'est un
-grotesque!... et l'air mal portant!... et habillé ridiculement!... et
-parfumé!... oui, il se parfume... et à l'héliotrope blanc, encore!...
-c'est complet!...
-
---Mon Dieu!... il est des circonstances où un homme peut se parfumer
-légèrement sans que...
-
---Non!...--cria Chiffon qui se montait peu à peu--un homme n'a le droit
-de sentir que le tabac!...
-
-Et, s'adressant à l'oncle Marc:
-
---Ça te fait rire!... tu trouves ça drôle?... d'abord, toi... tu deviens
-méchant comme tout pour moi... oui, méchant!... il y a déjà longtemps
-que ça a commencé... mais depuis quelques jours ça augmente... Tiens!...
-c'est depuis le soir où cet affreux petit Barfleur a dîné à la maison...
-
-Comme le vicomte voulait protester, elle reprit très énervée:
-
---Oh! je ne dis pas que tu n'es pas bon pour moi!... pour ce qui est,
-par exemple, des cadeaux... tu m'as donné une robe... une très belle...
-c'est même elle que je mettrai ce soir... parce qu'elle est bien plus
-chic que celle de papa... oui... tu me donnes des choses... mais pour ce
-qui est de m'aimer... c'est plus ça!...
-
---Mais si...
-
---Mais non!... et d'abord... si tu m'aimais bien... est-ce que tu
-voudrais me voir épouser un singe comme le petit Barfleur... voyons?...
-
---Mais je ne dis rien pour te...
-
---Tu ne dis rien pour... mais tu ne dis rien contre, non plus?... et je
-n'en veux pas, du singe!... ni de lui ni d'un autre, d'ailleurs!...
-
-Elle marcha sur l'oncle Marc, et continua amèrement:
-
---C'est ta faute, d'abord... si on me tourmente... si on veut
-m'épouser... oui!... c'est la faute de ton sale argent!... sans lui...
-on me laisserait bien tranquille dans mon coin... comme avant...
-
-Et cachant son visage dans ses mains, elle se mit à sangloter
-éperdument.
-
---Laisse-la!...--dit Marc à M. de Bray, qui s'approchait de la petite et
-voulait lui parler--elle a mal aux nerfs... allons-nous-en... et
-laissons-la pleurer... ça lui fera du bien...
-
-Au moment de sortir de la bibliothèque, le marquis se retourna et
-regardant Chiffon qui pleurait toujours, il murmura:
-
---Elle n'avait jamais eu de nerfs, cette enfant-là!... ça n'est pas
-naturel, tout ça!... elle aimerait quelqu'un que je n'en serais pas
-surpris?...
-
---Tu es fou!...--s'écria Marc avec une sorte d'effarement--qui
-pourrait-elle aimer?...
-
-Et, anxieux:
-
---Ce n'est pas Trêne, au moins?... ce bellâtre qui battra sa femme et
-jouera sa dot... ni Bernay?... elle exècre les cafards... ni Liron?...
-un imbécile!...
-
-Comme son frère ne disait rien, il lui cria violemment:
-
---Alors?... qui?... qui?... qui?...
-
-Sans s'émouvoir, M. de Bray répondit:
-
---Mais... comment veux-tu que je le sache?...
-
-
-
-
-XIV
-
-
---Où donc est passé l'oncle Marc?...--demanda Chiffon en entrant le soir
-dans le salon quelques minutes avant l'arrivée des invités--je l'ai
-cherché partout... il n'est nulle part...
-
---Tu sais bien qu'il se terre, ce soir...--dit le marquis--qu'est-ce que
-tu lui veux?...
-
---Je veux lui montrer ma robe... il ne m'a vue dedans que le jour... et
-dame!... le soir... je suis si tellement mieux!...
-
---Tu la lui montreras une autre fois... il est grincheux ce soir...
-
-Et il ajouta en riant:
-
---Il paraît que tout le monde a ses nerfs, aujourd'hui?...
-
---Oui...--dit Coryse--à dîner, j'ai bien vu qu'il était tout chose...
-qu'est-ce qu'il a... que tu crois?...
-
---Il a un mauvais caractère...--déclara la marquise.
-
---Oh!...--protesta Chiffon avec vivacité--ça, jamais!...
-
-Puis, revenant à son idée:
-
---Je vais encore le chercher?...
-
---Mais non!...--fit madame de Bray, avec humeur--reste ici... on va
-commencer à arriver...
-
-La gaie frimousse de la petite s'assombrit:
-
---Ah! mon Dieu!... c'est vrai!... il est dix heures!... qui est-ce qui
-va arriver les premiers?... j'parie que c'est les plus embêtants de
-tous!... Patatras!... quand je le disais!... c'est les Bassigny!...
-
-C'était en effet madame de Bassigny, très serrée dans une éclatante robe
-argentée; suivie du colonel, sanglé aussi dans un uniforme un peu
-étroit, qui remontait barrant le dos d'un grand pli à la hauteur des
-épaules. Madame de Bassigny sembla vexée d'arriver la première. Elle ne
-trouvait pas ça chic, et rejeta cette faute d'élégance sur le colonel.
-
-Puis, d'un ton pointu, elle demanda à Coryse «si sa discussion politique
-de la veille ne l'avait pas empêchée de dormir?...» La petite répondit
-«qu'elle avait un si excellent sommeil qu'elle dormait toujours, même
-après les plus embêtantes soirées»... et les arrivants interrompirent la
-conversation qui tournait à l'aigre.
-
-Le petit Barfleur entra, collé aux jupes de sa mère et visiblement
-inquiet des suites de sa déclaration. Il s'avouait que vraiment il
-l'avait «fait un peu trop à la passion», et n'était pas resté dans la
-note.
-
-L'accueil indifférent de Chiffon, qui semblait ne se souvenir de rien,
-le rassura tout à fait et il reprit vite son bel aplomb; allant, venant,
-caquetant à tort et à travers, et remplissant les salons de sa
-papillonnante et minuscule personne.
-
-L'entrée du comte d'Axen lui fit l'effet d'une douche. Il commença par
-l'examiner avec un grand respect, ému en quelque sorte par la présence
-d'un prince «pour de bon»; mais bientôt, il oublia le prince et ne vit
-plus que «le rival».
-
-La venue de ce petit bonhomme, plus jeune et guère plus beau que lui,
-diminuait considérablement son prestige.
-
-Quand l'orchestre préluda, _Deux liards de beurre_ voulut s'élancer vers
-Coryse, mais il arriva devant elle à l'instant même où elle filait,
-entraînée par le comte d'Axen. Il constata avec découragement que le
-prince valsait à trois temps merveilleusement, comme seuls les gens de
-son pays savent valser.
-
-Et non seulement il aurait ce soir le succès de situation, de curiosité,
-d'étiquette, auquel il avait droit, mais encore il aurait un succès
-d'homme également mérité. De cela, le petit Barfleur ne se consolait
-point.
-
-Il courut à madame de Liron qui arrivait, suivie de son mari et de son
-beau-frère,--délicieuse et éclatante dans la robe rose entrevue chez la
-couturière,--et lui demanda «cette valse»...
-
-Mais la petite de Liron désirait avant tout se faire voir au comte
-d'Axen «dans son bon jour», et elle savait que les petits hommes ne font
-pas valoir les femmes qui dansent avec eux. Elle répondit, un peu agacée
-de cet empressement intempestif:
-
---Mais... tout à l'heure!... j'arrive... laissez-moi respirer!...
-
-Puis, s'adressant au marquis:
-
---Alors... c'est sérieux?... votre ours de frère n'est pas là?...
-
---Tout ce qu'il y a de plus sérieux!...
-
---Et il ne paraîtra pas?...
-
---Et il ne paraîtra pas...
-
-Elle leva les yeux au plafond:
-
---Il est là-haut?... au-dessus de ce vacarme?...
-
---Mais oui...
-
---Qu'est-ce que ça lui fait... où il est?...--se demanda Coryse, qui
-regardait la jeune femme toute fraîche sous son auréole de diamants.
-
-Rien dans cette rondelette poupée, aux yeux polissons, aux lignes un peu
-vulgaires, ne plaisait à Chiffon. Mais en voyant l'enthousiasme excité
-par la petite de Liron, elle se disait, avec un effort presque
-douloureux pour comprendre cette admiration qu'elle ne s'expliquait
-point:
-
---Paraît qu'elle est bien jolie!...
-
-Le duc d'Aubières s'approcha:
-
---A quoi pensez-vous... mademoiselle Chiffon?... vous avez l'air d'un
-petit conspirateur?...
-
-Coryse rougit:
-
---A rien...
-
---Tiens!... vous avez l'air préoccupé... je dirais sombre... si ce
-vilain mot tout noir pouvait s'appliquer à vous...
-
-Et, comme la petite troublée balbutiait une insignifiante réponse, il
-demanda affectueusement:
-
---Est-ce que vous avez du chagrin?... est-ce que quelque chose ne va pas
-comme vous voulez?...
-
---Mais non!... je n'ai pas de chagrin... ni rien...--dit vivement
-Chiffon.
-
-Et, voulant faire cesser cet interrogatoire qui, sans qu'elle sût
-pourquoi, l'embarrassait, elle interrogea à son tour:
-
---L'élection de l'oncle Marc est sûre... s'pas?...
-
---Je le crois!... mais il ne me paraît pas s'en soucier beaucoup... de
-son élection!... je l'ai vu ce matin... et il ne m'en a pas dit trois
-mots... il a l'air d'oublier que c'est dimanche prochain... lui aussi...
-il a l'air préoccupé!...
-
---Ah!...--fit la petite, inquiète.
-
-Et tout de suite elle pensa:
-
---C'est peut-être à cause de madame de Liron... qu'il est préoccupé?...
-
-Le colonel remarqua le regard vague de Coryse et la petite moue serrée
-de ses lèvres:
-
---Vous voilà encore partie bien loin d'ici... mademoiselle Chiffon?...
-bien loin... dans le pays bleu...
-
-Elle répondit, sans bien savoir qu'elle parlait:
-
---Pas si bleu que ça!...
-
-Peu à peu, ils s'étaient rapprochés des grandes baies ouvertes sur le
-jardin. La nuit était orageuse, une chaleur de plomb les enveloppait.
-
---On étouffe, là dedans!...--fit Chiffon, en secouant ses cheveux
-lourds.
-
-Et elle sortit, suivie de M. d'Aubières.
-
---Tiens!...--s'écria le duc, le nez en l'air--le voilà... cet animal de
-Marc!... il va et vient paisiblement dans sa chambre... sans se douter
-que nous le voyons d'en bas?...
-
-Chiffon regarda, et vit la haute silhouette de l'oncle Marc qui se
-détachait très sombre dans le cadre lumineux de la fenêtre.
-
---Tiens! oui!... le voilà!...
-
-Madame de Liron arrivait dans le jardin au bras de M. de Bray. Elle
-aussi aperçut le vicomte.
-
-Elle s'écria gaiement:
-
---Une bonne farce... ce serait de monter lui dire bonsoir, à votre
-frère!... qu'est-ce que vous en dites?...
-
---Mais...--répondit le marquis, embarrassé--je ne sais pas trop...
-
---Si!... faisons ça... voulez-vous?... ça sera très drôle!... montons
-chez lui en farandole?...
-
-Et, s'adressant au colonel:
-
---En êtes-vous... monsieur d'Aubières?...
-
---Non, madame... je craindrais que mon ami Marc ne me mît à la porte?...
-
---Mais moi?...--demanda la jeune femme en souriant--est-ce qu'il me
-mettrait à la porte aussi?...
-
-Sans attendre la réponse, elle se tourna vers M. de Bray:
-
---Si je montais... dites?... tout doucement... par l'escalier de la
-bibliothèque... ce serait une bonne farce... hein?...
-
---Excellente!...--murmura Chiffon, d'un ton infiniment impertinent.
-
---Conduisez-moi... monsieur de Bray... voulez-vous?...
-
---Madame, moi... il faut que je m'occupe ici d'un tas de
-choses...--expliqua le marquis, très embarrassé du rôle que la jeune
-femme voulait lui faire jouer--mais... Aubières que voici va vous
-conduire...
-
---Jusqu'à l'escalier...--dit en souriant le duc, qui arrondit son bras.
-
-Coryse restait seule.
-
-Le beau Trêne, tout svelte dans son uniforme de hussard, descendit le
-perron:
-
---Enfin je puis vous saluer... mademoiselle!...
-
-Chiffon, qui se précipitait pour suivre M. d'Aubières et madame de
-Liron, s'arrêta, mécontente d'être gênée dans son mouvement.
-
---Mais... vous m'avez saluée déjà!...--fit-elle sèchement.
-
-Elle avait parlé un peu haut. La silhouette un instant disparue de
-l'oncle Marc vint au balcon et y demeura immobile.
-
---Je vous ai saluée en entrant... mais je n'ai pas pu vous complimenter
-sur votre jolie toilette...
-
-Coryse ne répondant rien, il reprit, d'un ton plein de mystère et de
-sous-entendus bêtas:
-
---Après ça... est-ce bien la toilette qui est jolie?... je ne voudrais
-pas vous faire un banal compliment... mademoiselle... en vous répétant
-ce qu'on a dû vous dire cent fois depuis hier au soir... mais vous
-êtes...
-
---Charmante!...--interrompit Chiffon en riant--oui... c'est convenu,
-ça!...
-
-Et, pressée de filer, elle ajouta brusquement:
-
---... et si c'est tout ce que vous avez à me dire...
-
-Interloqué, M. de Trêne répondit:
-
---Mais... je voudrais aussi vous supplier de m'accorder une valse?...
-
---Laquelle?...
-
---Celle que vous daignerez me donner?... la première... si vous le
-voulez bien?...
-
---La première est au comte d'Axen...
-
---Encore!...
-
---Comment, «encore»?...--fit Coryse, agacée--vous allez compter combien
-de fois je danse avec celui-ci ou celui-là?...
-
-Elle s'arrêta court. Il lui semblait que l'oncle Marc se penchait
-au-dessus d'eux les écoutant. Mais elle n'osa pas, en regardant en
-l'air, indiquer sa présence.
-
-Le beau Trêne reprit:
-
---La seconde valse... alors?...
-
---Elle est à M. d'Aubières... voulez-vous la quatrième... à partir de
-maintenant?...
-
-Le comte d'Axen arrivait, courant presque:
-
---C'est ma valse... mademoiselle Chiffon!...
-
-A la fenêtre, la grande ombre de l'oncle Marc s'agita inquiète, et
-Coryse pensa:
-
---Je parie que dans ce moment-ci... il a son sourcil fâché?...
-
---Mademoiselle...--demanda M. de Trêne--je voudrais avoir l'honneur
-d'être présenté à monseigneur le comte d'Axen?...
-
-Chiffon, quittant à regret des yeux la fenêtre, se tourna vers le
-prince:
-
---Permettez-vous... monseigneur?...
-
-Et comme il s'inclinait, elle bafouilla très vite:
-
---Monsieur de Trêne...
-
---Je suis ravi de vous connaître... monsieur,--dit le comte d'Axen, en
-tendant la main à l'officier;--nous allons... la semaine prochaine, être
-camarades de régiment... je suis autorisé à assister aux manoeuvres...
-et je dois marcher avec vous...
-
-Puis, saisissant Chiffon par la taille:
-
---Voulez-vous que nous valsions sur ce beau grand perron?... on y entend
-très bien la musique... et dans les salons on étouffe!...
-
-Elle se laissa faire, n'osant pas résister, mais craignant, sans savoir
-pourquoi, de déplaire à l'oncle Marc, toujours immobile à son balcon.
-
-Lorsque le prince s'arrêta, il dit à Coryse:
-
---Je regrette vivement de ne pas voir votre oncle ce soir...
-
---Il est chez lui... à cause de son deuil...--balbutia-t-elle, en
-regardant furtivement du côté de la fenêtre.
-
---C'est un charmant homme... que j'aime infiniment!... nous nous sommes
-beaucoup promenés ensemble, ces derniers jours... à pied et à cheval...
-
---Tiens!...--pensa la petite, étonnée--il ne me l'a pas dit... il ne m'a
-jamais parlé de lui depuis l'autre soir...
-
-Le comte d'Axen reprit:
-
---M. de Bray a la plus belle intelligence que je connaisse... et une âme
-exquise...
-
---N'est-ce pas, monseigneur?...--cria Chiffon, qui avait envie de sauter
-au cou du prince.
-
---Je serai bien content...--continua-t-il--si les manoeuvres finissent
-de façon à me permettre de partir avec lui...
-
---Partir?...--demanda la petite angoissée--partir pour où?...
-
---Mais... il ne vous a pas dit...
-
---Si... si...--fit-elle, voulant savoir--il m'a dit... à peu près...
-
---Eh bien, tout de suite après les élections, M. de Bray va voyager
-pendant deux mois...
-
---Ah!...
-
---Il veut voir de près bien des misères... se rendre compte de bien des
-choses... en un mot... il veut et peut faire beaucoup de bien... Votre
-oncle... mademoiselle Chiffon... est un de ces rares hommes qui passent
-leur vie à faire de belles actions qu'ils cachent comme si c'étaient des
-crimes...
-
---Oui... je lui ai déjà dit ça!...--murmura Coryse, se tenant à quatre
-pour ne pas pleurer.
-
-La pensée que l'oncle Marc allait partir la bouleversait toute. A son
-retour, s'il était élu, il s'en irait à Paris où les Bray ne
-s'installaient qu'au printemps... elle ne le verrait plus!... plus du
-tout!...
-
-A ce moment, le vicomte, penché sur l'appui du balcon, se retourna
-brusquement vers l'intérieur de sa chambre. Évidemment, quelqu'un venait
-d'entrer chez lui.
-
---C'est elle!...--pensa Chiffon, dont le coeur battit trop vite.
-
-Et, comme la valse finissait, elle salua le prince et se faufila à
-travers les danseurs qui regagnaient leurs places.
-
-En arrivant dans la bibliothèque, elle grimpa le vieil escalier de chêne
-qui montait directement à l'appartement du vicomte, décidée à voir, à
-écouter, à savoir n'importe comment quelque chose de précis. Mais, tout
-à coup, elle s'arrêta découragée.
-
---Non!...--fit-elle--ça serait vilain!... et puis... je sais tout ce que
-je peux savoir!...
-
-Un froufrou de tulle et de soie l'avertit que quelqu'un descendait
-au-dessus d'elle. Dégringolant rapidement les marches, elle se blottit
-derrière l'escalier.
-
-Toute pimpante, madame de Liron passa à côté d'elle et rentra dans le
-grand salon en criant, pour bien indiquer qu'elle ne cachait pas sa
-visite:
-
---Ah!... mais!... c'est qu'il n'était pas content, figurez-vous!...
-c'est tout juste s'il ne s'est pas fâché!...
-
---Elle ment!...--pensa Chiffon--il était ravi... elle dit ça pour pas
-que ça ait l'air...
-
-Et, montant à son tour chez le vicomte, elle ouvrit la porte sans
-frapper.
-
-Assis devant son bureau, la tête appuyée sur son bras replié, l'oncle
-Marc ne l'entendit pas entrer. D'une voix blanche, très émue, elle
-demanda rageusement:
-
---Qu'est-ce qu'elle t'a fait?...
-
-A la voix de sa nièce, il se leva mécontent.
-
---Qu'est-ce que tu viens faire ici... toi?...
-
-Lorsqu'elle vit le pauvre visage bouleversé, qui se tournait menaçant
-vers elle, Chiffon ne sentit plus qu'une immense tendresse pour l'oncle
-qu'elle aimait tant! Elle oublia tout, répétant, surprise et troublée
-profondément:
-
---Tu pleures?... pourquoi pleures-tu?... mon Dieu!...
-
-Et, timidement:
-
---A cause d'elle... s'pas?...
-
-Le vicomte éclata:
-
---Je ne sais pas qui tu appelles «elle»!... mais je te prie de retourner
-à tes danses et à tes flirts!... va écouter les compliments de cette
-brute de Trêne... et valser dans le jardin avec le comte d'Axen, puisque
-ça t'amuse... mais laisse-moi tranquille chez moi!...
-
-Elle murmura:
-
---Tranquille?... à pleurer?...
-
---A pleurer si ça m'amuse!...
-
-Chiffon apercevait dans le cabinet de toilette deux grandes malles
-ouvertes. Affolée, elle demanda:
-
---Tu pars donc plus tôt?...
-
---Plus tôt que quoi?... et d'abord... comment sais-tu que je pars?...
-
---C'est le comte d'Axen qui...
-
-Il ricana:
-
---Ah!... vous parlez de moi quand vous êtes ensemble?...
-
---Oui!... il m'a dit que tu vas voyager... faire du bien...
-
-Et comme il ne répondait pas, elle demanda, d'une voix tremblée, qui
-disait toutes ses épouvantes:
-
---Et moi?... qu'est-ce que je vais devenir?...
-
-Sans la regarder, il répondit d'un ton coupant:
-
---Dame!... tu ne penses pas que je peux t'emmener, n'est-ce pas?... ni
-rester ici pour te servir de bonne?...
-
---Oh!...--fit douloureusement Chiffon, dont les yeux de pervenche se
-voilèrent de larmes--comme tu me parles... oncle Marc!... comme tu me
-parles vilainement!...
-
---Pourquoi viens-tu me tourmenter comme ça?...
-
-Elle resta un moment sans répondre; immobile au milieu de la chambre,
-toute rose dans la robe neigeuse qui coulait droite le long de ses
-hanches, dessinant la ligne si pure de son petit corps jeune et
-vigoureux. La nappe de cheveux blonds qui flottait autour d'elle,
-envolée au courant d'air de la fenêtre, lui donnait l'aspect d'une
-petite fée, d'un petit être bizarre et irréel. Et, malgré lui, Marc, qui
-avait relevé la tête, la regardait avec une expression d'immense
-tendresse au fond de ses yeux rougis.
-
-Trop myope pour voir ce regard, Chiffon demanda, après avoir longuement
-réfléchi:
-
---Alors, comme ça... d'après ce que m'a dit le prince... tu t'en vas
-d'ici pour faire des belles actions?...
-
-Il haussa les épaules. La petite reprit:
-
---Ben, moi... je pourrais t'en indiquer une à faire... et pas loin... de
-belle action?...
-
-Et, comme il ne répondait pas, elle murmura dans un faible souffle:
-
---Ça serait de m'épouser?...
-
-Devenu très pâle, le vicomte marcha vers elle:
-
---Qu'est-ce que tu as dit?...
-
---Tu as très bien entendu...
-
-Il répliqua d'une voix rauque:
-
---Tu as la plaisanterie féroce... et pas drôle!...
-
---La plaisanterie!...--s'écria Chiffon effarée--ah Dieu!... mais je
-t'aime plus que tout!... et il y a des instants où il me semble que tu
-m'aimes aussi plus que le reste... alors, je te dis: «Épouse-moi!»
-
---Chiffon!...--fit doucement l'oncle Marc, qui attira la petite dans ses
-bras--mon Chiffon!... Oh! oui, je t'aime, va!... je t'aime!... je
-t'aime!... je t'aime!...
-
---Alors... tu veux bien?...
-
-Il la couvrait de baisers sans parler. Elle soupira, toute frissonnante:
-
---Oh! que c'est bon... d'être embrassée par toi!...
-
-Puis, éclatant de rire:
-
---Crois-tu qu'ils vont faire un nez... en bas... quand ils sauront
-ça?...
-
-L'oncle Marc regardait Chiffon, hésitant encore à la croire à lui.
-Penché sur son visage, il murmura dans un baiser:
-
---Ah! petit Chiffon!... si tu savais combien j'ai été malheureux!... et
-désespéré!... et jaloux!...
-
---Jaloux?... oh! ça!... fallait pas!...
-
-Et se serrant éperdument contre lui, elle balbutia, câline et tendre:
-
---... car ça m'étonnerait rudement si je te trompais jamais... toi!...
-
-
-FIN
-
-
-IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE
-
-PRINTED IN GREAT BRITAIN
-
-
-
-
- Nelson Calmann-Lévy
- Éditeurs Éditeurs
- 189, rue Saint-Jacques 3, rue Auber
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-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Le mariage de Chiffon, by Gyp
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARIAGE DE CHIFFON ***
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- The Project Gutenberg eBook of Le mariage de Chiffon, by Gyp.
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-<body>
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-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Le mariage de Chiffon, by Gyp
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Le mariage de Chiffon
-
-Author: Gyp
-
-Release Date: November 13, 2020 [EBook #63734]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARIAGE DE CHIFFON ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<h1><i>Le Mariage
-de Chiffon</i></h1>
-
-<p class="c"><i>Par</i><br />
-<i class="large">Gyp</i></p>
-
-<div class="c"><img src="images/deco.png" class="w3" alt="" /></div>
-<p class="c gap"><span class="blk"><i><span class="large">Nelson</span><br />
-Éditeurs<br />
-<span class="small">189, rue Saint-Jacques</span><br />
-Paris</i></span>
-<span class="blk"><i><span class="large">Calmann-Lévy</span><br />
-Éditeurs<br />
-<span class="small">3, rue Auber</span><br />
-Paris</i></span></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<div class="c top4em"><img src="images/illu.jpg" alt="" /></div>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em i">GYP<br />
-(COMTESSE DE MARTEL DE JANVILLE)<br />
-née en 1850</p>
-
-
-<p class="c gap i small">Première édition du «Mariage
-de Chiffon» : 1894</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em i">A<br />
-<span class="large">MADAME MAURICE BARRÈS</span>,<br />
-AFFECTUEUX SOUVENIR DE</p>
-
-<p class="sign2 i">GYP</p>
-
-<p class="small ind2 i">Juin 1894.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c large">LE MARIAGE DE CHIFFON</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak">I</h2>
-
-
-<p>&mdash; Femme d'officier!&hellip; en voilà un métier!&hellip;
-j'aimerais autant être pion dans un
-lycée!&hellip;</p>
-
-<p>La marquise de Bray haussa les épaules :</p>
-
-<p>&mdash; Quand tu sauras de quel officier il est question&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Quand même ça serait M. de Trêne, qu'on
-trouve si chic, je n'en voudrais pas, ainsi&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tu n'en voudrais pas?&hellip; vraiment?&hellip; tu
-n'as pourtant pas le droit d'être difficile, car&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; «&hellip; car ton père n'a laissé que des dettes
-et tu n'as pas le sou&hellip;» Ah! je la connais, cette
-phrase-là!&hellip; tu me l'as répétée assez souvent
-pour que je ne l'oublie pas, va!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, alors?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, j'ai beau n'avoir pas le sou&hellip;, je
-ne me marierai pas de mauvais c&oelig;ur&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; D'autant plus &mdash; dit timidement M. de
-Bray &mdash; que, sans être riche, tu as cependant
-une dot&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Une dot?&hellip; &mdash; fit l'enfant étonnée &mdash; une
-dot que toi tu me donnes, alors?&hellip;</p>
-
-<p>Ses tendres yeux d'un gris très pâle, qui riaient
-à travers des cils bruns étonnamment longs et
-touffus, vinrent se poser affectueusement sur
-son beau-père.</p>
-
-<p>Agacée, madame de Bray reprit d'un ton
-sec :</p>
-
-<p>&mdash; Inutile de lui apprendre ce qu'elle n'a pas
-besoin de savoir&hellip; et de la rendre encore plus
-difficile&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Comment, difficile?&hellip; &mdash; s'écria Coryse indignée, &mdash; difficile
-en quoi?&hellip; j'ai eu seize ans il
-y a trois mois&hellip; et personne n'a encore demandé
-à m'épouser, que je sache?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Si!&hellip; quelqu'un te demande&hellip; et tu refuses
-avant même de savoir qui&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Parce que je ne veux pas épouser un officier&hellip;
-ça, jamais!&hellip; j'en vois ici, des femmes
-d'officiers!&hellip; il n'en manque pas dans les quatre
-régiments&hellip; Eh bien, pour rien au monde, je
-ne voudrais être à leur place!&hellip; je n'ai pas un
-caractère à ça&hellip; je ne suis pas assez polie&hellip; je
-sens que si mon colonel avait une femme comme
-madame de Bassigny, par exemple&hellip; rien ne
-pourrait me décider à lui faire des visites, rien!&hellip;</p>
-
-<p>Et se tournant vers le fond du salon, comme
-pour y chercher un appui, elle demanda :</p>
-
-<p>&mdash; N'est-ce pas, j'ai raison, oncle Marc?&hellip;</p>
-
-<p>Sans laisser à l'oncle Marc le temps de répondre,
-madame de Bray déclara :</p>
-
-<p>&mdash; Ceci ne regarde pas ton oncle&hellip; veux-tu,
-oui ou non, m'écouter un instant?&hellip;</p>
-
-<p>Et, d'un ton solennel :</p>
-
-<p>&mdash; Celui qui te fait l'honneur de te demander
-en mariage est le duc d'Aubières&hellip;</p>
-
-<p>Elle s'arrêta, comptant sur l'étonnement de
-sa fille. En effet, le petit visage chiffonné de
-Coryse exprimait une extrême stupeur. Madame
-de Bray prit cette stupeur pour un saisissement
-joyeux et demanda, l'air triomphant :</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, qu'est-ce que tu dis de ça?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, &mdash; répondit la petite qui se mit
-à rire, &mdash; je dis que j'en suis baba!&hellip;</p>
-
-<p>Et sans s'inquiéter des regards menaçants de
-sa mère, elle continua paisiblement :</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip; il a au moins quarante ans, monsieur
-d'Aubières, puisqu'il est colonel&hellip; il est
-plutôt vilain&hellip; et j'entends dire à chaque instant
-qu'il a très peu de fortune&hellip;</p>
-
-<p>La marquise toisa sa fille et, méprisante :</p>
-
-<p>&mdash; Ah! c'est complet!&hellip; voilà qu'elle veut
-aussi de l'argent!&hellip;</p>
-
-<p>Coryse secoua sa tête trop blonde.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! pas du tout!&hellip; l'argent, ça m'est
-égal!&hellip; à condition que je ne sois pas duc&hellip;
-duchesse, je veux dire&hellip; c'est ridicule, un gros
-titre avec une petite fortune&hellip; je ne dis pas que
-si j'en avais un de naissance, j'irais, sous prétexte
-que je ne suis pas riche, l'enterrer dans
-la cave&hellip; non!&hellip; il m'embêterait, mon titre&hellip;
-mais enfin, je le porterais tout de même&hellip; puisque
-ça ne serait pas ma faute&hellip; d'ailleurs, c'est
-pas seulement à cause du titre que je dis non&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est à cause de la carrière?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est surtout à cause du monsieur&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais tu as répété cent fois que monsieur
-d'Aubières était charmant&hellip; et que tu l'aimais
-beaucoup&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Certainement, je l'aime beaucoup!&hellip; mais
-pas pour l'épouser!&hellip; d'abord, je le trouve
-vieux&hellip; et puis, s'il me fallait passer tout mon
-temps avec lui&hellip; j'ai pas idée que ça serait très
-drôle&hellip;</p>
-
-<p>La marquise lança sur son mari un regard
-chargé de rancune, et répondit :</p>
-
-<p>&mdash; On ne se marie pas pour que ça soit drôle!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ben, voilà!&hellip; moi, justement&hellip; je ne me
-marierai que pour que ça soit comme ça!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Cette enfant est folle!&hellip; Tenez!&hellip; j'aime
-mieux m'en aller!&hellip;</p>
-
-<p>Et se levant, d'un mouvement qu'elle croyait
-très noble et qui était très ridicule, la marquise
-sortit à grands pas du salon.</p>
-
-<p>Quand la porte se fut refermée avec fracas,
-M. de Bray dit doucement :</p>
-
-<p>&mdash; Tu as tort, ma petite Coryse, de&hellip;</p>
-
-<p>Coryse, que la bruyante sortie de sa mère
-avait laissée très calme, blottie au fond de la
-vieille bergère de soie fanée où elle disparaissait
-toute, se dressa vivement :</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi m'appelles-tu Coryse?&hellip; pourquoi
-ne dis-tu pas Chiffon?&hellip; tu es donc fâché aussi,
-toi?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je ne suis pas fâché du tout, mais&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Si, tu es fâché!&hellip; je le vois bien, va!&hellip;
-et d'abord, qu'est-ce que tu voulais dire quand
-je t'ai coupé?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais rien&hellip; je ne sais plus&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je sais, moi!&hellip; tu disais : «Tu as tort de&hellip;»&hellip;
-j'ai tort de quoi?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; De discuter comme tu le fais avec ta mère&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Comment?&hellip; il faut que je me laisse marier
-malgré moi&hellip; sans me défendre?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je ne dis pas ça&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Alors, qu'est-ce que tu dis?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je dis que&hellip; que sans&hellip; sans&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tu vois bien!&hellip; tu bafouilles!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tu bafouilles, ça ne fait pas question!&hellip;
-et je te défie bien de sortir de ton explication&hellip;
-oui!&hellip; ou je ne me laisse pas faire et je
-discute&hellip; ou je ne discute pas et je me laisse
-faire&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tu pourrais, à la rigueur, discuter&hellip; mais
-sur un autre ton, et surtout dans d'autres termes&hellip;
-ton langage exaspère ta mère&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip; je sais&hellip; elle aime le style noble!&hellip;</p>
-
-<p>Tout ce qu'il y avait de tendresse et d'infinie
-bonté dans les yeux de l'enfant disparut,
-et elle ajouta d'une voix dure :</p>
-
-<p>&mdash; Elle est si distinguée&hellip; elle!&hellip;</p>
-
-<p>M. de Bray dit d'un air désolé :</p>
-
-<p>&mdash; Tu me fais beaucoup, beaucoup de peine&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mon Dieu!&hellip; et moi qui voudrais ne t'en
-faire jamais, de la peine!&hellip; je t'aime bien, va!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Moi aussi, je t'aime bien&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Alors, pourquoi veux-tu me renvoyer&hellip; me
-marier quand même?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais je ne veux pas te&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Si!&hellip; tu le veux!&hellip; et je n'ai que seize
-ans et demi!&hellip; je t'en prie!&hellip; laisse-moi tranquille!&hellip;
-laisse-moi vivre ici encore&hellip;</p>
-
-<p>Elle s'interrompit, et, comptant sur ses doigts :</p>
-
-<p>&mdash; &hellip; encore cinq ans&hellip; pas même tout à fait
-cinq ans&hellip; après, je m'en irai&hellip; je te le promets&hellip;
-je te le promets&hellip;</p>
-
-<p>Les doux yeux bleus se troublaient, et des
-larmes rondes, semblables à des boules de verre,
-glissaient sans se déformer sur les joues fraîches
-de Coryse.</p>
-
-<p>Corysande d'Avesnes, qu'on appelait Coryse,
-ou plus habituellement <i>Chiffon</i>, était une fillette
-solide et souple, beaucoup plus bébé que jeune
-fille, avec encore les angles et les disproportions
-de l'enfance, et la peau transparente des tout
-petits, &mdash; cette peau sous laquelle courent des
-lueurs roses. &mdash; Ses mouvements harmonieux
-et agiles, bien qu'un peu maladroits, qui rappelaient
-ceux d'un grand jeune chien, irritaient sa
-mère autant presque que son langage trop peu
-correct.</p>
-
-<p>Très infatuée de sa personne, la marquise
-de Bray considérait en général tous ceux avec
-qui les nécessités sociales l'obligeaient de vivre
-comme de pauvres êtres inférieurs et nuls, auxquels
-elle faisait le très grand honneur de descendre
-jusqu'à eux. Elle avait passé sa vie à
-mépriser et à tourmenter les gens simples et
-bons qui l'entouraient. Le comte d'Avesnes,
-d'abord, le père de Coryse, qui avait eu l'esprit
-de mourir au bout de deux ans, et sans s'être
-gêné, d'ailleurs, pour organiser au dehors une
-existence impossible chez lui. Sa veuve, restée
-sans fortune, était allée s'installer avec sa fille
-chez un oncle et une tante qui adoraient l'enfant
-et l'avaient élevée jusqu'au second mariage de
-sa mère. Quant à madame d'Avesnes, elle ne
-faisait chez l'oncle et la tante de Launay que
-de courtes apparitions. Elle voyageait, passant
-son temps à Paris ou chez des amis, ne pouvant &mdash; disait-elle &mdash; s'habituer
-à la vie de province.</p>
-
-<p>Ce fut au cours d'une de ses visites à Pont-sur-Sarthe
-qu'elle plut à M. de Bray. Il était
-assez riche et très charmant. Elle commençait
-à mûrir et comprenait que sa beauté, toute de
-fraîcheur et d'éclat, allait disparaître tout à
-coup. Au lieu d'être pour le marquis ce qu'elle
-avait été pour beaucoup d'autres, elle l'amena
-très doucement et très habilement au mariage.
-Se résignant à régner à Pont-sur-Sarthe, puisqu'elle
-ne pouvait plus briller ailleurs, elle épousa
-M. de Bray en criant bien fort qu'elle ne se remariait
-que par dévouement, afin d'assurer l'avenir
-de sa fille.</p>
-
-<p>Et alors commença pour le pauvre mari l'existence
-épouvantable, faite de criailleries et de
-silences, de scènes et de raccommodements,
-qu'avait menée son prédécesseur et aussi l'oncle
-et la tante de Launay, qui supportaient tout
-par amour pour leur petit «Chiffon», dont ils
-craignaient avant tout de se voir séparés.</p>
-
-<p>Mais c'était à sa fille que madame de Bray
-réservait les pires tracasseries. Tout dans la
-nature de l'enfant heurtait ses idées étroites à
-certains points de vue et larges démesurément
-à d'autres. Entichée de noblesse, &mdash; et d'argent
-aussi, depuis qu'elle en avait, &mdash; aimant par-dessus
-tout le panache et la pose, elle ne pardonnait
-pas à la petite Coryse une simplicité
-et une rondeur qu'elle ne comprenait point.
-N'ayant pas, à proprement parler, de type déterminé,
-la marquise s'en était créé un à beaucoup
-d'images diverses et banales. Elle avait
-appris à parler au théâtre et à penser dans les
-romans. Et comme elle n'avait, au fond, nulle
-finesse de sentiments ni de sensations, elle appliquait
-mal ce qu'elle ne comprenait pas très bien,
-et arrivait &mdash; lorsqu'elle voulait se montrer
-tragique, par exemple &mdash; à des effets d'un comique
-intense qui provoquaient chez Chiffon des crises
-de folle gaieté.</p>
-
-<p>Très vulgaire d'allure et d'aspect, madame
-de Bray reprochait sans relâche à sa fille d'être
-commune, et de n'avoir même pas pour elle
-cette distinction, «apanage des Avesnes».</p>
-
-<p>En voyant pleurer Coryse, qui ne pleurait
-jamais, M. de Bray, tout bouleversé, ne pensa
-plus qu'à la consoler de son mieux.</p>
-
-<p>&mdash; Voyons, mon petit Chiffon&hellip; sois raisonnable&hellip;
-tout ça s'arrangera&hellip;</p>
-
-<p>Elle répondit, en secouant avec découragement
-sa tête ébouriffée :</p>
-
-<p>&mdash; Ça s'arrangera en épousant M. d'Aubières?&hellip;
-Eh!&hellip; je ne demanderais pas mieux,
-va!&hellip; si je ne sentais pas que, en faisant ça,
-je ferai une action mauvaise et que je le rendrai
-malheureux&hellip; je l'épouserais tout de suite&hellip;
-pour qu'on soit débarrassé de moi&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est mal de me dire ça!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Aussi, ce n'est pas pour toi que je le dis&hellip;
-et tu le sais bien?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais ta mère n'a pas plus que moi envie
-de te voir partir&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Allons donc!&hellip; elle ne pense qu'à ça!&hellip;
-elle a si peur que je ne me marie pas&hellip;
-et surtout que je ne fasse pas un beau
-mariage!&hellip; pas pour que je sois heureuse,
-qu'elle y tient!&hellip; oh! non!&hellip; ça, c'est un
-détail!&hellip; mais c'est par vanité&hellip; pour avoir
-la satisfaction d'être jalousée par ceux-ci ou
-par ceux-là&hellip; pour épater les gens de Pont-sur-Sarthe
-et pour embêter ses amis&hellip; pas pour
-autre chose&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je suis tout à fait chagrin de t'entendre
-parler ainsi de ta mère&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est plus fort que moi!&hellip; je ne peux pas
-m'empêcher de dire ce que je pense!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Précisément, il ne faut pas le penser&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et comment veux-tu que je ne le pense
-pas?&hellip; comment veux-tu que je croie qu'elle
-m'aime?&hellip; est-ce que, avant ta venue dans
-la maison, elle s'est jamais occupée de moi autrement
-que pour me gronder&hellip; ou gronder ceux
-qu'elle accusait de me gâter?&hellip; est-ce que, sans
-l'oncle et la tante de Launay, et sans toi plus
-tard&hellip; j'aurais jamais été soignée et caressée,
-moi?&hellip; Ah! si!&hellip; caressée, je l'étais!&hellip; deux fois
-par an!&hellip; quand elle partait, et quand elle revenait
-de ses voyages&hellip; ça se passait sous la
-porte cochère&hellip; où j'étais cramponnée aux jupes
-de ma bonne&hellip; tremblante de la sentir rentrée
-dans la maison si calme quand elle n'était pas
-là!&hellip; Oh! c'étaient de vrais transports! «Ma
-Corysande!&hellip; ma fille bien-aimée!&hellip;» On aurait
-cru que nous jouions un drame et qu'on venait
-de me retrouver au fond d'un souterrain!&hellip; et
-elle me soulevait de terre!&hellip; et elle m'écrasait à
-me couper la respiration contre son corset!&hellip;
-tout ça, c'était pour les domestiques et le cocher
-de l'omnibus qui déchargeait les bagages&hellip; mais,
-comme ils la connaissaient bien, ça ne les mettait
-pas dedans!&hellip; c'est égal!&hellip; on leur offrait tout
-de même régulièrement la petite scène de mélo&hellip;</p>
-
-<p>Et, redevenue rieuse, l'enfant conclut d'un
-air bonhomme :</p>
-
-<p>&mdash; Elle a toujours manqué de simplicité, tu
-sais&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tu exagères certaines imperfections&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; J'exagère?&hellip; mais tu ne peux pas penser
-ce que tu dis là!&hellip; toi qui es si peu à la pose&hellip;
-si peu occupé de l'effet que tu produis&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tu te plais à contrecarrer ta maman pour
-des riens&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ta «maman»!&hellip; prends donc garde!&hellip; si
-elle t'entendait!&hellip;</p>
-
-<p>Et comme M. de Bray regardait vers la porte
-avec inquiétude, elle s'écria :</p>
-
-<p>&mdash; Tu as eu peur, hein?&hellip;</p>
-
-<p>Et d'un ton solennel :</p>
-
-<p>&mdash; &hellip; d'avoir oublié que «maman» est un
-mot bon pour le peuple&hellip; un mot qu'il faut laisser
-aux concierges&hellip; les gens qui sont nés s'expriment
-autrement&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Puisqu'elle a la petite faiblesse de tenir à
-ce détail&hellip; pourquoi ne pas la satisfaire?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais je la satisfais!&hellip; mais je ne fais que
-ça, sapristi!&hellip; en lui parlant, je ne l'appelle
-pas&hellip; j'évite&hellip; mais en parlant d'elle, je dis «ma
-mère» gros comme le bras&hellip; j'en ai plein la
-bouche&hellip; mais pas plein le c&oelig;ur!&hellip; Ah! c'est
-pas ma faute, va!&hellip; j'ai essayé!&hellip; depuis que
-tu as remplacé mon pauvre papa, surtout!&hellip;
-tu as été si bon pour la petite fille sauvage et
-laide qui ne voulait pas te voir&hellip; et je t'ai tant
-aimé quand je t'ai connu, que, pour te faire
-plaisir, j'aurais voulu aimer ta femme&hellip; Ah!
-ouiche!&hellip; j'ai pas pu!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais c'est abominable, ce que tu dis
-là!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; En quoi?&hellip; je lui suis attachée comme
-il faut?&hellip; je serais désolée s'il lui arrivait la
-moindre chose et je ne lui souhaite que du bonheur&hellip;
-mais quand je ne la vois pas, je respire
-mieux, c'est positif!&hellip;</p>
-
-<p>Voyant la mine atterrée de son beau-père, elle
-reprit :</p>
-
-<p>&mdash; Mais tu sais&hellip;, tout ce que je te dis là, je
-ne l'ai jamais dit à personne qu'à toi&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est heureux! &mdash; balbutia le pauvre homme
-abasourdi.</p>
-
-<p>&mdash; C'est vrai!&hellip; je n'ai confiance que dans
-toi&hellip;</p>
-
-<p>Elle regarda, par-dessus son épaule, le comte
-de Bray qui se balançait silencieux dans un
-fauteuil de bambou, et ajouta :</p>
-
-<p>&mdash; Et aussi dans l'oncle Marc!&hellip; Pourquoi
-ne dis-tu rien, oncle Marc?&hellip;</p>
-
-<p>L'oncle Marc, un grand garçon long et élégant,
-répondit d'une voix un peu chantante :</p>
-
-<p>&mdash; Parce que je n'ai rien à dire&hellip; avant, d'ailleurs,
-que j'aie parlé, ta mère m'a imposé silence&hellip;
-par conséquent&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je sais bien!&hellip; mais depuis qu'elle n'est
-plus là?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Depuis qu'elle n'est plus là, tu as dit des
-choses à peu près justes, mon pauvre Chiffon&hellip;
-et, comme je ne peux pas te donner raison, alors
-je me tais&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tu es bon aussi, toi!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oh! excellent!&hellip; mais laisse-moi donc tranquille,
-grande bête!&hellip; &mdash; ajouta-t-il en se levant
-brusquement, faisant glisser Coryse, qui lui
-grimpait sur les genoux comme un bébé.</p>
-
-<p>Elle demanda, surprise :</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi me pousses-tu comme ça?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Parce que tu es trop grande pour faire
-encore de ces singeries-là!&hellip; à ton âge?&hellip; est-ce
-que ce sont des manières, voyons?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Comment, des manières?&hellip; je ne peux plus
-monter sur les genoux de mon oncle&hellip; à présent?&hellip;</p>
-
-<p>Et, d'un air réservé et drôlet, elle conclut :</p>
-
-<p>&mdash; Ah!&hellip; si tu n'étais pas mon oncle!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, voilà, &mdash; répondit Marc de Bray
-d'un ton bourru, &mdash; c'est que, précisément, je ne
-le suis pas!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oh!&hellip; &mdash; fit douloureusement la petite &mdash; Oh!&hellip;
-que tu es méchant de me dire ça!&hellip;</p>
-
-<p>Et s'allongeant, dans un de ces mouvements
-de joli animal qui lui étaient naturels, elle se mit
-à sangloter, le nez enfoui dans les coussins du
-divan.</p>
-
-<p>&mdash; Ah çà!&hellip; &mdash; demanda l'oncle Marc, agacé &mdash; qu'est-ce
-qu'elle a donc aujourd'hui, cette
-petite?&hellip; elle qui n'a pas la larme facile, elle
-pleurniche tout le temps!&hellip; elle est insupportable!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Sois un peu indulgent, voyons, &mdash; dit M.
-de Bray, &mdash; elle est énervée de cette histoire de
-mariage&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je comprends ça!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Prends garde qu'elle ne t'entende&hellip; elle
-enverrait définitivement au diable ce pauvre
-Aubières!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien?&hellip; tu ne vas pas laisser faire cette
-monstruosité, je pense?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Sa mère y tient tellement&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Elle est folle!&hellip; Aubières a vingt-cinq ans
-de plus que Chiffon!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Si j'en crois les potins&hellip; la petite de Liron
-t'adore&hellip; et elle a vingt ans de moins que toi?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; En admettant que ce soit&hellip; elle m'adore
-aujourd'hui, mais demain?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je te citerai aussi l'exemple de notre mère&hellip;
-qui avait vingt-cinq ans de moins que son mari
-et qui l'a passionnément aimé toujours&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je te répondrai que ce sont de ces exemples
-qu'on ne trouve que dans sa propre famille&hellip;
-heureusement!&hellip; En attendant, ce pauvre Chiffon
-pleure, que ça fait peine à voir&hellip;</p>
-
-<p>Il alla au divan, et, passant sa main sur la
-petite nuque rose toute secouée de sanglots, il
-dit affectueusement :</p>
-
-<p>&mdash; Je te demande pardon, petit Chiffon, de
-t'avoir fait du chagrin&hellip;</p>
-
-<p>Elle releva son visage bouleversé et demanda :</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi as-tu été si méchant?&hellip; pourquoi
-m'as-tu dit que tu n'es pas mon oncle?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais parce que, bien que je t'aime autant
-que si je l'étais, je ne le suis pas!&hellip; je suis le
-frère du mari de ta mère&hellip; je ne te suis rien&hellip;
-je pourrais t'épouser&hellip; si je n'étais pas de l'âge
-de mon ami d'Aubières, que tu envoies si gentiment
-promener&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oh!&hellip; &mdash; fit l'enfant stupéfaite &mdash; tu es de
-l'âge de M. d'Aubières?&hellip;</p>
-
-<p>Et elle ajouta en riant :</p>
-
-<p>&mdash; Ben, tu es moins «déchu» que lui, &mdash; comme
-disent les gens de Pont-sur-Sarthe&hellip; &mdash; Oui&hellip; l'autre
-jour, j'ai causé dans la rue avec un bonhomme qui
-m'a dit ça, pour m'expliquer que sa femme était
-un peu cassée&hellip;</p>
-
-<p>Le marquis demanda, inquiet :</p>
-
-<p>&mdash; Tu as causé dans la rue avec un bonhomme?&hellip;
-quel bonhomme?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Un bonhomme que j'ai rencontré quand je
-revenais du cours avec le vieux Jean&hellip; je pense
-que ça doit être un balayeur&hellip; ou un chiffonnier&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Si ta mère t'avait vue causer avec cet homme,
-elle&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Elle aurait poussé des cris?&hellip; j'sais bien&hellip;
-mais elle ne m'a pas vue&hellip;</p>
-
-<p>Et, se retournant brusquement vers l'oncle
-Marc, elle demanda :</p>
-
-<p>&mdash; Enfin, voyons?&hellip; que tu sois mon oncle
-pour de vrai ou pas&hellip; voilà cinq ans que je t'appelle
-mon oncle et que j'crois que tu l'es&hellip; comme
-je crois&hellip; quand on ne me met pas le nez dessus&hellip;
-que papa est papa, s'pas?&hellip; alors tu peux bien
-me donner un conseil&hellip; faut-il ou ne faut-il pas
-épouser M. d'Aubières?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est embarrassant, ce que tu me demandes
-là!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Enfin, si tu étais à ma place, qu'est-ce que
-tu ferais?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; A ta place&hellip; mon Dieu!&hellip; je me tâterais&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais c'est précisément parce que je me
-tâte que&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Avant de dire non, je verrais quelquefois
-Aubières&hellip; je réfléchirais&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah!&hellip; tu penses que de le voir souvent,
-ça pourrait me faire changer d'idée?&hellip; Ben,
-moi, je crois le contraire&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Aubières a de l'esprit&hellip; il est bon, bien
-élevé&hellip; il ne peut que gagner à être connu&hellip;
-sans être riche, il a une gentille fortune&hellip; et
-un nom historique&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah! sapristi!&hellip; je le sais, qu'il est historique!&hellip;
-on l'a assez répété devant moi, qu'il
-l'est!&hellip; on l'a assez fait mousser!&hellip; mais moi
-aussi, j'ai un nom historique!&hellip; alors, tu comprends&hellip;
-on ne gobe pas beaucoup les choses
-qu'on a&hellip; c'est les choses qu'on n'a pas qu'on
-voudrait!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce que tu voudrais?&hellip;</p>
-
-<p>Elle réfléchit ; puis, résolument :</p>
-
-<p>&mdash; Beaucoup d'amour&hellip; ou, si c'est trop difficile,
-beaucoup, beaucoup d'argent!&hellip; il n'y
-aurait plus un seul pauvre à Pont-sur-Sarthe&hellip;
-vous verriez ça?&hellip; et puis, j'achèterais des tableaux&hellip;
-et des beaux chevaux&hellip; et j'aurais tous
-les soirs un concert&hellip; Ah! on ne s'embêterait
-pas chez moi, allez!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; «S'embêterait»&hellip; encore!&hellip; Ah! si ta mère
-t'entendait!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip; mais elle ne m'entend pas!</p>
-
-<p>Un domestique ouvrit la porte :</p>
-
-<p>&mdash; Madame la marquise voudrait dire un
-mot avant le dîner à monsieur le marquis et
-à monsieur le comte&hellip; elle prie aussi mademoiselle
-d'aller s'habiller&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; M'habiller? &mdash; s'écria Coryse étonnée &mdash; il
-y a donc du monde?&hellip;</p>
-
-<p>Puis se tournant en riant vers son beau-père
-et son oncle :</p>
-
-<p>&mdash; Ça doit être M. d'Aubières!&hellip; et on veut
-vous indiquer la manière de le faire briller&hellip;
-Allez!&hellip; trottez-vous vite!&hellip; moi, je vais mettre
-ma vieille robe rose&hellip; elle est moins jolie et plus
-sale que celle-ci&hellip; mais elle est «du soir!&hellip;»</p>
-
-<p>Elle regarda M. de Bray, &mdash; qui sortait suivi
-de son frère, &mdash; et balbutia, les yeux gros de
-nouvelles larmes prêtes à couler :</p>
-
-<p>&mdash; C'est égal!&hellip; c'est pas de veine que les
-deux seuls qui m'aiment ne me soient justement
-rien de rien&hellip;</p>
-
-<p>Et, comme son beau-père se retournait pour
-répondre, elle ajouta vivement :</p>
-
-<p>&mdash; «Les deux seuls», c'est pas gentil ce que
-j'ai dit là!&hellip; j'oubliais l'oncle Albert et la tante
-Mathilde qui m'aiment tant!&hellip; et qui me sont
-vraiment quelque chose, ceux-là!&hellip;</p>
-
-<p>Tout à coup, prise d'une idée subite, elle plongea,
-et, passant rapidement sous le bras de M. de
-Bray qui tenait encore le bouton de la porte, elle
-lui cria en riant :</p>
-
-<p>&mdash; Au fait!&hellip; je dîne chez eux ce soir!&hellip;</p>
-
-<p>Elle enfla sa voix, continuant avec emphase :</p>
-
-<p>&mdash; Tu le diras à «ma mère», si elle l'a oublié&hellip;</p>
-
-<p>Et elle disparut en courant dans l'escalier.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">II</h2>
-
-
-<p>Chiffon avait bondi jusqu'à sa chambre, planté
-de travers un chapeau sur sa toison blonde et,
-entrant en bombe dans l'office, s'était emparée
-du vieux Jean qui enfilait en jurant des gants
-de coton trop étroits pour ses grosses mains.</p>
-
-<p>&mdash; Allons!&hellip; vite!&hellip; conduis-moi chez tante
-Mathilde!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais, mademoiselle, vous n'y pensez pas!&hellip;
-y a du monde à dîner&hellip; c'est moi que j'dois aller
-à la porte&hellip; et on va arriver&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tu as bien le temps!&hellip; tu seras tout de
-suite revenu&hellip; nous allons courir&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah! nous allons courir!&hellip; &mdash; murmura
-le vieux cocher &mdash; par une chaleur pareille&hellip;
-ça va être gentil d'courir!&hellip;</p>
-
-<p>Il achevait d'entrer ses gants, en enfonçant
-ses doigts écartés les uns entre les autres, d'un
-mouvement gauche et régulier. Coryse le prit
-par le bras et le secoua brusquement :</p>
-
-<p>&mdash; Allons!&hellip; dépêche-toi!&hellip; tu vas me faire
-pincer!&hellip;</p>
-
-<p>Le bonhomme resta les doigts ouverts en
-rayons, et demanda, l'air ahuri :</p>
-
-<p>&mdash; Pincer?&hellip; vous avez donc pas la permission?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je l'ai sans l'avoir&hellip; allons, viens!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; J'parie qu'c'est pas vrai&hellip; qu'vous n'l'avez
-pas?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Si&hellip; je l'ai&hellip; de papa&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est bien comme si qu'vous l'aviez pas,
-alors!&hellip; les permissions d'mossieu l'marquis,
-c'est comme ses ordres&hellip; autant dire rien&hellip;</p>
-
-<p>En traversant la salle à manger, elle s'arrêta,
-étonnée :</p>
-
-<p>&mdash; Tiens! &mdash; dit-elle en voyant le couvert, &mdash; il
-y a donc plusieurs personnes à dîner?&hellip; je
-pensais qu'il n'y avait que M. d'Aubières&hellip; Eh
-bien! où vas-tu?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Prendre ma casquette, qui est crochée
-dans la sellerie&hellip; j'vous attrape tout d'suite&hellip;</p>
-
-<p>Il rejoignit Coryse, qui déjà détalait sur le
-cours à grandes enjambées, et se mit à marcher
-à quelques pas derrière elle. Tout à coup,
-elle se retourna, demandant :</p>
-
-<p>&mdash; Tu le connais, M. d'Aubières&hellip; comment
-le trouves-tu?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; J'le trouve un beau colonel&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah!&hellip; Ben, mon pauv' Jean&hellip; on veut
-que je l'épouse!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oh!&hellip; &mdash; fit le vieux cocher, avec un effarement
-si comique que la petite se mit à rire en le
-regardant &mdash; oh! pas possible!&hellip; mais y serait
-quasiment vot' papa!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est égal&hellip; on veut tout de même&hellip; c'est
-madame la marquise qui veut&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah! &mdash; dit le bonhomme, qui connaissait
-les goûts de sa maîtresse, &mdash; c'est qu'il a
-un grand nom, mossieu l'duc d'Aubières!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Avance donc ici&hellip; à côté de moi?&hellip; &mdash; ordonna
-Coryse, que ça gênait de se retourner
-en marchant &mdash; tu me donnes le torticolis!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; J'peux pas m'mettre à côté&hellip; Madame la
-marquise l'a 'xpressément défendu&hellip; «Dans la
-rue&hellip; on marchera cinq pas derrière mademoiselle
-quand on l'accompagnera&hellip;», qu'elle a dit&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Aux autres&hellip; mais pas à toi qui es à moitié
-ma nourrice&hellip; voyons?&hellip; est-ce qu'il peut y
-avoir une étiquette pour toi?&hellip; Tiens! nous voilà
-arrivés!&hellip;</p>
-
-<p>Jean regarda le vieil hôtel de granit qui, en
-face d'eux, dressait sur la place du Palais sa
-lourde silhouette grise, et murmura en poussant
-un énorme soupir :</p>
-
-<p>&mdash; En v'là une bonne maison!&hellip; où qu'on était
-bien&hellip; et des bons maîtres!&hellip; c'est pas que j'veux
-rien dire d'mossieu l'marquis, toujours!&hellip; qu'y a
-pas meilleur qu'lui&hellip; mais y' n'fait pas souvent
-c'qu'y' veut!&hellip; tandis qu'mossieu et madame de
-Launay, y' faisaient chacun c'qu'y' voulaient&hellip;
-mais c'était toujours c'que voulait l'autre&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tu regrettes, hein?&hellip; de les avoir quittés?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; J'regrette pas&hellip; vu qu'j'ai quitté pour être
-avec vous et qu'j'y suis&hellip; mais quand vous
-serez mariée à mossieu le duc d'Aubières&hellip; ou à
-un autre&hellip; j'resterai pas longtemps&hellip; rapport à
-madame la marquise&hellip;</p>
-
-<p>Et, comme Chiffon ne répondait rien :</p>
-
-<p>&mdash; J'ai tort de m'plaindre à vous d'ça!&hellip;
-d'abord, pac' que c'est tout d'même vot' maman&hellip;
-et puis, pac' que vous êtes pus à plaindre
-qu'moi&hellip; qu'moi j'peux m'en aller si j'veux&hellip; et
-qu'vous, vous n'pouvez pas?&hellip;</p>
-
-<p>Et, après un silence, le bonhomme, qui suivait
-toujours sa petite idée, demanda :</p>
-
-<p>&mdash; Croyez-vous qu'y m'reprendront, mossieu
-et madame de Launay?&hellip; y' savent bien qu'j'ai
-quitté qu'pour être avec vous, mam'zelle Coryse&hellip;
-et y' trouvent que d'puis qu'c'est pus moi, leurs
-chevaux sont pus si beaux, ni si gras, ni si luisants
-et tout&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais tu sais bien que tu resteras toujours
-avec moi, vieux Jean&hellip; et que je t'emmènerai en
-m'en allant&hellip;</p>
-
-<p>Elle venait de soulever le marteau de la porte
-cochère et d'enjamber l'énorme barre de traverse.
-Les yeux pleins de larmes, le cocher se pencha
-vers elle, ému et joyeux :</p>
-
-<p>&mdash; Comment?&hellip; vous voudriez encore pour
-vot' service d'un vieux homme comme moi&hellip;
-qu'est pas beau, ni chic?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip; tu me plais comme te voilà, Nourrice!&hellip;
-et c'est pourtant vrai qu't'es pas joli!&hellip;</p>
-
-<p>Laissant retomber le battant de la porte, elle
-lui cria :</p>
-
-<p>&mdash; En attendant, file!&hellip; tu n'as que le temps!&hellip;</p>
-
-<p>Et, riant, sans prendre garde à la mine terrifiée
-du pauvre homme :</p>
-
-<p>&mdash; Tu ne vas peut-être pas être trop bien
-reçu à la maison, tu sais!&hellip;</p>
-
-<p>L'entrée de Chiffon dans la salle à manger
-des Launay, qui s'asseyaient à table au même
-instant, fut un véritable événement. La tante
-Mathilde et l'oncle Albert se levèrent en poussant
-un cri ravi, et le domestique se permit un
-grognement satisfait.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>C'est que tout le monde adorait Chiffon dans
-la vieille maison où s'était écoulée sa première
-enfance, et où elle revenait toujours avec joie
-dès qu'elle pouvait s'échapper.</p>
-
-<p>Elle avait dix ans quand sa mère, en se remariant,
-la reprit aux deux vieillards habitués
-à la croire vraiment leur enfant. Ce fut pour
-eux un déchirement terrible ; terrible aussi
-pour la petite fille, que l'avenir effrayait.</p>
-
-<p>Grondée, secouée par sa mère dès l'âge où
-elle pouvait se souvenir ; soignée et caressée
-par le vieil oncle et la vieille tante dès qu'elle
-les avait connus ; puis cahotée et tiraillée entre
-les câlineries et les injures pendant les séjours
-de madame d'Avesnes à Pont-sur-Sarthe, Coryse,
-foncièrement gaie par tempérament, mais triste
-par réflexion, vivait dans une perpétuelle inquiétude.</p>
-
-<p>Toute petite, assise dans son tout petit fauteuil
-sous les regards fixes des portraits en armures
-et en corselets des Avesnes, entre les
-deux vieux qui ne perdaient pas de l'&oelig;il sa tête
-frisée, déjà l'enfant pensait.</p>
-
-<p>Elle pensait que c'était bon de vivre et de
-rire ; de se rouler sur le tapis du grand salon
-ou sur le gazon du triste jardin qui lui semblait,
-à elle, tout plein de soleil et de joie. Elle pensait
-que c'était amusant de causer avec les chiens,
-les chevaux, les oiseaux, les joujoux et les fleurs.
-Mais tout cela ne devait pas durer. Un jour,
-demain peut-être, on entendrait vers le soir
-ouvrir la grande porte de la voûte ; une grosse
-voiture tournerait dont elle connaissait bien le
-bruit, et l'oncle Albert, courbant vers elle son
-grand corps, lui dirait en l'embrassant, avec
-un peu d'embarras :</p>
-
-<p>&mdash; Mon Chiffon, c'est ta petite mère qui arrive&hellip;
-tu vas descendre au-devant d'elle avec Claudine&hellip;</p>
-
-<p>On ne lui disait plus d'avance le retour de
-madame d'Avesnes. L'oncle et la tante s'étaient
-aperçus que, dès qu'on l'avertissait, elle cessait
-de dormir et de manger. Elle avait aussi de continuelles
-crises de larmes, mais faisait bonne
-contenance au dernier moment, résignée lorsqu'il
-«le fallait» absolument.</p>
-
-<p>Et elle songeait qu'obéissant alors à l'oncle,
-elle prendrait dans sa petite main un coin du
-tablier de Claudine et descendrait résolument,
-les yeux secs, faisant à peine une «lippe», tandis
-que la Bretonne touchée lui dirait de sa grosse
-voix encourageante :</p>
-
-<p>&mdash; Allons, mon pauv' Chiffon!&hellip; faut t'faire
-une raison!&hellip;</p>
-
-<p>Alors, elle répondrait d'une voix effarée, qu'il
-lui semblait entendre :</p>
-
-<p>&mdash; Toi surtout, fais attention à ne pas me
-tutoyer!&hellip; et appelle-moi Mademoiselle&hellip; tu sais
-bien qu'elle veut&hellip; Oh!&hellip; mon Dieu!&hellip; fais
-bien attention, dis?&hellip;</p>
-
-<p>Certes, les scènes et les cris qui pleuvaient
-sur elle irritaient Coryse, mais moins toutefois
-que les scènes et les cris destinés aux autres.</p>
-
-<p>La vue de la tante Mathilde pleurant doucement
-dans sa chambre, ou d'un domestique
-renvoyé, traînant tout pâle sa malle dans l'escalier,
-la bouleversait au point de la faire rester
-toute une nuit, dans son petit lit, les yeux grands
-ouverts et la mâchoire tremblante.</p>
-
-<p>Et c'était tout cela qu'annonçait la grosse
-voiture, dont elle croyait toujours entendre le
-roulement, même quand elle jouait ; ou distinguer
-la silhouette hérissée de bagages, même
-quand elle regardait ce qu'elle aimait tant à
-contempler immobile et attentive : l'eau, le feu,
-et les fleurs.</p>
-
-<p>Et toujours, pendant des années, Chiffon
-avait vécu rieuse mais préoccupée ; ne parvenant
-pas à oublier, au cours des huit ou dix bons
-mois tranquilles, les quelques mauvais jours
-passés et à venir ; courbant d'avance son petit
-dos souple et fort, dans l'attente de quelque choc
-effroyable qu'elle prévoyait.</p>
-
-<p>L'annonce du mariage de sa mère qui, en
-lui-même, la laissait fort indifférente, la terrifia
-quand elle sut qu'elle allait quitter le vieil
-hôtel où elle avait grandi et les vieux parents
-qui l'avaient élevée. Elle connaissait de vue
-le marquis de Bray, qu'elle apercevait souvent
-à cheval avec son frère Marc, et elle lui trouvait
-jusque-là l'air très «chic» et très bon. Mais
-quand elle vit qu'il épousait sa mère, elle en
-conclut qu'il devait lui ressembler et crut son
-dernier jour arrivé.</p>
-
-<p>Très maîtresse d'elle-même quand elle jugeait
-qu'il fallait être telle, elle ne laissa pas voir ses
-craintes et se contenta de protester silencieusement.
-A madame d'Avesnes, qui lui annonça
-avec de grandes phrases que c'était par amour
-maternel et dans l'intérêt de son avenir qu'elle
-se remariait, elle ne répondit pas un mot. Et
-quand on la chercha pour la présenter à M. de
-Bray, venu faire une visite aux Launay, elle
-alla se blottir au fond du jardin dans une boule
-d'hortensias où elle demeura introuvable.</p>
-
-<p>Pâle, les lèvres pincées, les yeux durs, elle
-assista dans la triste cathédrale au mariage de
-sa mère, comprenant vaguement que là disparaissait
-le dernier souvenir du pauvre papa
-qu'elle n'avait pas connu et qui peut-être l'eût
-aimée.</p>
-
-<p>Et ce fut le c&oelig;ur désolé et plein de rancune
-que la petite entra dans sa nouvelle maison.</p>
-
-<p>Tout de suite, M. de Bray aima Chiffon, mais,
-devinant ce qui se passait en elle, il ne chercha
-pas à hâter l'instant qui devait les rapprocher.
-L'intraitable caractère de sa femme amena ce
-rapprochement.</p>
-
-<p>Effarouchés du vacarme, des pleurs, des éclats
-et des grands gestes de la marquise, ces deux
-êtres gais et bons cherchèrent instinctivement
-l'un chez l'autre un appui. Ils multiplièrent,
-sans même s'en rendre compte, les occasions
-de se réunir, et Chiffon en arriva à n'être un
-peu joyeuse et rassurée que quand son beau-père
-était là.</p>
-
-<p>Toujours l'enfant s'était appliquée à cacher
-la terreur qu'elle avait de sa mère. Elle se redressait
-au bruit des cris, affectant un calme
-irritant et levant impertinemment le nez, alors
-qu'elle sentait pourtant claquer ses dents et
-trembler ses petites jambes.</p>
-
-<p>Mais un soir elle se trahit. Poursuivie à travers
-un corridor par madame de Bray qui l'injuriait,
-elle enfourcha brusquement la rampe de l'escalier
-et, glissant jusqu'au bas, se précipita dans la
-bibliothèque. Là, se croyant seule, elle se plaqua
-contre la porte, haletante, angoissée, écoutant
-si sa mère la cherchait.</p>
-
-<p>Marc de Bray, qui habitait avec son frère,
-fumait enfoncé dans un grand fauteuil loin de
-la lampe. Il appela doucement la petite. Elle
-se retourna, mécontente d'être surprise dans
-ce moment de faiblesse et d'abandon.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! &mdash; fit-elle d'un ton fâché &mdash; vous êtes
-là, vous?&hellip;</p>
-
-<p>Marc répondit, un peu goguenard :</p>
-
-<p>&mdash; Mon Dieu, oui, mademoiselle Corysande!&hellip;
-je suis là!&hellip; je vous gêne?&hellip;</p>
-
-<p>Chiffon ne mentait jamais. Elle vint à lui et,
-bourrue :</p>
-
-<p>&mdash; Oui!&hellip; vous m'avez vue avoir peur&hellip; et
-je n'aime pas bien ça!&hellip;</p>
-
-<p>Il se mit à rire en regardant affectueusement
-l'enfant :</p>
-
-<p>&mdash; Tu es vraiment un gentil Chiffon!&hellip; Si
-tu avais peur d'un revenant&hellip; ou d'un coup
-de canon&hellip; je te dirais que c'est très vilain pour
-un descendant des Avesnes&hellip; mais de ta mère?&hellip;
-Ah!&hellip; mon pauv' petit!&hellip; j'en ai bien peur,
-moi, un vieux barbu!&hellip; ainsi, juge si je te comprends!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah! &mdash; murmura Coryse plus confiante &mdash; vous
-aussi?&hellip; vous n'avez pas l'air&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je n'ai pas l'air quand elle est là&hellip; ça lui
-ferait trop de plaisir&hellip; mais après je me dédommage
-et je tremble tout mon soûl!&hellip; c'est vrai!&hellip;
-ce matin encore à déjeuner, quand elle a attrapé
-ce malheureux Joseph, j'ai voulu ne rien dire&hellip;
-me contenir&hellip; et mon gosier s'est contracté sur
-un pruneau&hellip; je ne te dis que ça!&hellip; tu as bien
-vu que je me suis sauvé pour aller étouffer paisiblement
-dans le vestibule&hellip;</p>
-
-<p>Puis, devenu sérieux :</p>
-
-<p>&mdash; Vois-tu, Chiffon&hellip; tu devrais raconter à
-mon frère tes petites affaires&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oh!&hellip; &mdash; fit Coryse, saisie.</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip; tu devrais lui avouer franchement
-tes tristesses et tes peurs&hellip;</p>
-
-<p>Elle répondit, indifférente :</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce qu'il y pourrait?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Dame!&hellip; il est le maître, après tout!&hellip;</p>
-
-<p>Les yeux de Chiffon s'ouvrirent tout grands :</p>
-
-<p>&mdash; Lui?&hellip; pas possible!&hellip;</p>
-
-<p>Marc de Bray éclata de rire :</p>
-
-<p>&mdash; Oui, je sais bien que ça ne paraît pas beaucoup!&hellip;
-ton beau-père a l'horreur des discussions
-et des scènes&hellip; il préfère céder toujours en ce
-qui le concerne&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, alors?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, alors&hellip; s'il s'agit de toi, c'est autre
-chose&hellip; en souvenir de ton papa dont il était
-l'ami, et pour toi-même aussi&hellip; car il t'aime beaucoup&hellip;</p>
-
-<p>Voyant qu'elle faisait un mouvement, il appuya :</p>
-
-<p>&mdash; Beaucoup&hellip; moi aussi, je t'aime bien, va,
-mon petit Chiffon&hellip; et si nous ne t'avons jamais
-parlé de cette affection, c'est qu'il n'est pas très
-facile d'aborder un petit hérisson qui se met en
-boule du plus loin qu'il aperçoit ceux qu'il ne veut
-pas voir&hellip;</p>
-
-<p>Et comme son frère entrait, il lui cria :</p>
-
-<p>&mdash; Tiens, Pierre&hellip; dis à Chiffon que nous sommes
-ses amis&hellip; et j'ai idée que ce soir elle te croira&hellip;</p>
-
-<p>De ce jour, une affection immense était éclose
-dans le petit c&oelig;ur si fermé de l'enfant, et elle
-avait vécu plus tranquille.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>&mdash; Comment se fait-il que tu sois venue ce
-soir, mon Chiffon?&hellip; &mdash; demanda l'oncle Albert
-enchanté ; &mdash; je croyais que vous aviez du monde
-à dîner?&hellip;</p>
-
-<p>Elle cligna de l'&oelig;il dans une grimace drôle
-de gavroche.</p>
-
-<p>&mdash; M. d'Aubières, hein?&hellip; &mdash; fit-elle, sautant
-à pieds joints dans la question.</p>
-
-<p>Et tout de suite, sans laisser le temps de répondre :</p>
-
-<p>&mdash; A ma place, vous l'épouseriez, dites&hellip; M.
-d'Aubières?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais&hellip; Chiffon!&hellip; &mdash; balbutia timidement
-la tante Mathilde, indiquant du regard le domestique
-qui s'empressait d'ajouter un couvert.</p>
-
-<p>&mdash; Bah!&hellip; qu'est-ce que ça fait?&hellip; M. d'Aubières
-a dû me demander vers quatre heures&hellip;
-on me l'a dit à cinq&hellip; ce soir une partie de la
-ville le saura&hellip; et demain ma mère l'apprendra
-au reste&hellip; ça a l'air grand&hellip; comme ça, Pont-sur-Sarthe!&hellip;
-et on dit qu'il y a quatre-vingt
-mille habitants!&hellip; ben, ça n'empêche pas qu'un
-potin a vite fait d'en faire le tour&hellip; vous le saviez,
-vous, que M. d'Aubières veut m'épouser?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais &mdash; dit M. de Launay &mdash; nous le savons
-par ta mère&hellip; qui est venue nous le dire, et nous
-inviter à aller chez elle ce soir&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah!&hellip; parfaitement!&hellip; on veut le présenter
-à la famille&hellip; me forcer à dire oui!&hellip;</p>
-
-<p>La tante protesta :</p>
-
-<p>&mdash; Mais on n'a pas à nous le présenter&hellip; nous
-le connaissons depuis qu'il est en garnison ici&hellip;
-et il y a déjà longtemps&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Il y a un an!&hellip; la première fois que l'oncle
-Marc l'a amené dîner, il a dîné à côté de moi&hellip;
-j'avais encore mes robes courtes&hellip; il m'a parlé
-tout le temps de <span lang="en" xml:lang="en">rallye-paper</span> et de chasse&hellip; ce
-que je me suis embêtée pendant ce dîner-là!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Chiffon! &mdash; fit madame de Launay d'un
-ton de reproche &mdash; un gros mot!&hellip; encore!&hellip;</p>
-
-<p>Elle s'étonna :</p>
-
-<p>&mdash; Un gros mot!&hellip; où donc ça?&hellip; Oh!&hellip; c'est
-«embêtant» que vous appelez un gros mot?&hellip;
-c'est vous qui êtes si correcte que ça, tante Mathilde!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est toi qui ne l'es pas assez!&hellip; ta mère
-a raison quand elle te reproche tes façons et
-ton langage&hellip; oui&hellip; tu as des manières de garçon
-et tu parles comme les enfants de la rue&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Dame!&hellip; c'est les seuls qui m'amusaient
-à écouter quand j'étais petite&hellip; c'est pas ma
-faute si j'ai jamais pu trouver un mot à dire
-à mes cousines de Lussy&hellip; ni aux «petites demoiselles
-du général», &mdash; comme disait Claudine, &mdash; qui
-arrivaient pour goûter avec moi en robe
-de soie et frisées au petit fer!&hellip; j'avais beau
-me torturer l'imagination&hellip; je restais les bras
-ballants en face d'elles, riant bêtement&hellip; et me
-moquant moi-même de moi&hellip; mais je n'y pouvais
-rien!&hellip; elles me parlaient comme on m'a pourtant
-appris à parler&hellip; et je ne les comprenais
-pas!&hellip; elles faisaient des liaisons!&hellip; et y a rien
-qui me trouble comme ça!&hellip; c'est si drôle!&hellip;
-il me semble toujours qu'on joue la comédie&hellip;
-n'est-ce pas, oncle Albert?&hellip; vous saisissez?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip; oui&hellip; je saisis&hellip; mais ne parle pas
-tant&hellip; et mange ton b&oelig;uf qui va être froid&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Il sera bon tout de même!&hellip; c'est si bon,
-le b&oelig;uf!&hellip; encore une chose qu'on ne mange
-jamais à la maison!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ta mère ne l'aime pas, je crois?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est pas qu'elle l'aime pas!&hellip; mais elle
-ne veut pas qu'on le serve&hellip; elle dit que c'est
-un plat peuple&hellip; et tout ce qui est peuple&hellip; que
-ce soit un plat ou autre chose&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip; c'est bon!&hellip; mange!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; En attendant, vous ne m'avez toujours pas
-donné de conseil?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi faire?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ben, pour M. d'Aubières&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais dans ce cas, ma petite enfant, &mdash; dit
-l'oncle Albert, &mdash; tu ne dois prendre conseil
-que de toi-même&hellip; M. d'Aubières convient à ta
-mère&hellip; c'est à toi de voir si, à toi, il te plaît&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Il me plaît&hellip; il me plaît&hellip; oui&hellip; certainement&hellip;
-jusqu'à présent&hellip; mais jamais je ne l'ai
-regardé à ce point de vue-là&hellip; et dame!&hellip; je
-crois bien que si je l'y regarde&hellip;</p>
-
-<p>La tante Mathilde insista :</p>
-
-<p>&mdash; Il faut le revoir encore&hellip; le revoir plusieurs
-fois&hellip; ça t'est facile, puisqu'il vient constamment
-chez tes parents&hellip; alors tu l'étudieras
-bien&hellip; et quand tu l'auras bien étudié&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce que je ferai, quand je l'aurai bien
-étudié?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, tu verras ce que tu veux répondre&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et je répondrai : «Zut!&hellip;»</p>
-
-<p>&mdash; Zut?&hellip;</p>
-
-<p>Chiffon se mit à rire.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! que c'est donc drôle, tante Mathilde,
-de vous entendre dire zut!&hellip; vous n'y mettez
-pas l'intention du tout!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Pas l'intention?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Non!&hellip; zut!!! c'est un mot qui veut dire :
-«Allez vous promener!&hellip;» ou quelque chose comme
-ça&hellip; alors il faut l'envoyer plus délibérément&hellip;
-vous comprenez?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tu penses bien que je ne vais pas, à mon
-âge, apprendre à dire zut?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Vous le diriez pourtant bien!&hellip; ordinairement
-vous êtes pas pincée pour deux sous, vous,
-tante Mathilde!&hellip; et vous vous servez quelquefois
-d'expressions&hellip; qui valent bien «embêtant»,
-soit dit sans reproche!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; J'ai tort!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Jamais!&hellip; c'est dans ces moments-là que
-je vous aime le mieux!&hellip; et tenez!&hellip; c'est ce
-qui me plaît de M. d'Aubières&hellip; c'est qu'il n'est
-pas non plus à la pose&hellip; je suis bien sûre que mes
-façons de dire ne le choquent pas le moins du
-monde&hellip; la preuve&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et &mdash; demanda M. de Launay &mdash; quel est,
-au sujet de ce mariage, l'avis de ton papa et de
-ton oncle?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Papa ne dit pas trop grand'chose&hellip; il se
-contente de faire l'éloge de M. d'Aubières&hellip;
-l'oncle Marc, lui, me dit de me tâter&hellip; et puis,
-quand ils croyaient que je ne les écoutais pas&hellip;
-parce que je pleurais dans un coin&hellip;</p>
-
-<p>Ensemble les deux vieillards demandèrent
-inquiets :</p>
-
-<p>&mdash; Tu pleurais?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Dame! mettez-vous à ma place&hellip; si vous
-croyez que c'est rigolo!&hellip; d'ailleurs, c'était pas
-pour ça que je pleurais&hellip; c'était pour autre
-chose!&hellip; enfin, pendant qu'ils croyaient que je
-ne les écoutais pas&hellip; ils énuméraient les gens
-de leur connaissance qui s'adorent malgré vingt
-ou vingt-cinq ans de différence&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ont-ils parlé de nous?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Non&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, Chiffon, j'ai eu hier quatre-vingt-un
-ans&hellip; et ta tante n'en a que soixante&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah!&hellip; tout de même vous me faites l'effet
-d'être très bien comme vous êtes!&hellip; &mdash; répondit
-Chiffon, qui s'accrocha au bras du vieil oncle
-pour passer dans le salon.</p>
-
-<p>&mdash; J'ai demandé la voiture à huit heures et
-demie&hellip; &mdash; dit madame de Launay ; &mdash; je vais me
-préparer&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; La voiture!&hellip; par ce temps-là?&hellip; pour
-faire deux cents mètres?&hellip;</p>
-
-<p>Et, illuminée :</p>
-
-<p>&mdash; C'est pas une idée de vous, ça!&hellip; j'parie
-que c'est pas une idée de vous?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est en effet ta mère qui&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Qui vous a dit de venir en voiture&hellip; parce
-que vous avez des beaux chevaux&hellip; et que,
-comme tout le monde s'en va ensemble, on
-voit ça!&hellip; c'est pour éblouir M. d'Aubières&hellip;
-Oh! là! là!&hellip; toujours son épate et ses embarras!&hellip;</p>
-
-<p>Tandis que les Launay se préparaient à sortir,
-Chiffon, assise dans une bergère à oreilles, regardait
-d'un &oelig;il affectueux le grand salon où
-elle avait tant joué jadis. Elle aimait le vieux
-meuble Empire à sphinx de cuivre recouvert
-de velours d'Utrecht rayé jaune serin ; les petites
-armoires basses, finissant au niveau du parquet,
-dissimulées sous les boiseries blanches, dans lesquelles
-elle serrait ses joujoux ; et les belles boiseries
-Louis XVI, si intactes et si riantes, avec
-leurs satyres et leurs nymphes se lutinant à
-travers les bosquets, ce que Claudine, sa bonne,
-définissait ainsi : «Des hommes et des femmes
-qui se chatouillent sur le mur» ; et la vieille
-pendule avec ses aigles ; et les urnes de Sèvres
-ennuyeuses et charmantes&hellip;</p>
-
-<p>Là, Chiffon revivait les bonnes heures de sa
-toute petite enfance, et c'est d'un ton convaincu
-qu'elle dit à ses vieux amis qui l'appelaient pour
-partir :</p>
-
-<p>&mdash; Ah! il fait rudement bon ici!&hellip;</p>
-
-<p>En arrivant à l'hôtel de Bray, elle grimpa
-en courant l'escalier devant l'oncle et la tante,
-leur criant :</p>
-
-<p>&mdash; Vous direz que je viens!&hellip; faut que je
-m'habille!&hellip; je me ferais attraper si j'entrais
-comme ça!&hellip; je vais m'introduire dans ma vieille
-robe rose!&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">III</h2>
-
-
-<p>En entrant dans le salon très éclairé, Coryse
-s'arrêta, examinant, dans le clignement familier
-aux myopes, les gens qui causaient, assis en un
-grand cercle. Elle resta un instant hésitante, se
-demandant qui elle devait saluer d'abord. Puis
-elle marcha vers une vieille femme silencieuse,
-au fin profil effacé, et s'inclina dans un mouvement
-qui, étant données ses allures habituelles,
-paraissait très respectueux.</p>
-
-<p>La comtesse de Jarville plaisait à Coryse pour
-plusieurs raisons. Elle lui trouvait grand air
-en dépit de son attitude modeste, et elle la
-croyait vraiment intelligente et bonne. Et puis,
-madame de Bray haïssait cette vieille femme,
-parente éloignée de son mari, qui attristait son
-salon avec ses robes fanées et son aspect de vieux
-portrait pâli. Cette haine seule eût suffi pour
-la rendre sympathique à Chiffon.</p>
-
-<p>&mdash; Corysande, &mdash; dit la marquise d'un ton
-bref, &mdash; viens donc dire bonjour à madame de
-Bassigny!&hellip;</p>
-
-<p>Madame de Bassigny était la femme d'un
-colonel, et la bête noire de Chiffon. Une femme
-très riche et très à la pose, qui se plaisait à vexer
-et à humilier tous les ménages militaires de Pont-sur-Sarthe,
-et à faire punir les officiers garçons
-qui négligeaient son jour.</p>
-
-<p>La petite se retourna et répondit avec une
-indifférence presque impertinente :</p>
-
-<p>&mdash; Tout à l'heure&hellip; quand j'aurai salué madame
-de Jarville&hellip;</p>
-
-<p>La marquise lança à sa fille un regard furieux,
-tandis que M. d'Aubières posait sur l'enfant ses
-bons yeux bleus, tout remplis d'admiration et
-de contentement.</p>
-
-<p>Lui aussi détestait la femme de son collègue
-des hussards, et il était ravi du manque d'empressement
-que lui témoignait si délibérément
-Chiffon.</p>
-
-<p>Cette femme maigre, &mdash; qui avait, disait-il,
-des becs aux coudes et une arête dans le dos, &mdash; mauvaise
-comme la gale, bavarde comme
-une pie et potinière comme une concierge, qui
-calomniait les jolies femmes et se moquait des
-laides et des pauvres, lui faisait réellement horreur.
-Trop franc pour dissimuler absolument
-cette répulsion, M. d'Aubières s'en était tenu
-aux simples démarches réglementaires de politesse.</p>
-
-<p>D'abord, madame de Bassigny, très désireuse
-d'attirer chez elle ce célibataire bien tourné,
-porteur d'un grand nom, s'était montrée infiniment
-aimable pour lui. Elle s'appliquait avant
-tout à avoir le salon le plus élégant et le mieux
-fréquenté de Pont-sur-Sarthe, et elle comprit
-tout de suite que la présence du duc d'Aubières
-était indispensable pour bien établir la suprématie
-de ce salon. Un duc est une sorte de personnage
-dans presque tous les milieux, mais en
-province il devient un grand personnage.</p>
-
-<p>Dès l'arrivée du colonel d'Aubières, on s'était
-dit : «C'est probablement un duc de l'Empire»,
-et on l'avait regardé avec curiosité. Mais quand
-on apprit que le vieux monsieur de Blamont
-avait constaté dans le d'Hozier de la bibliothèque
-que le titre des Aubières datait d'avant
-la revision de 1667, la curiosité devint admiration.
-Et comme, avec sa petite fortune, le duc
-faisait assez bonne figure ; qu'il avait de beaux
-chevaux qu'il montait bien ; un phaéton bien
-tenu et une petite maison «pour lui tout seul»
-et pleine &mdash; disait-on &mdash; de jolis bibelots, dans
-le quartier neuf, près de la gare, il était devenu
-le point de mire à la fois des mères, des veuves,
-et des cocottes de Pont-sur-Sarthe.</p>
-
-<p>Mais, malgré toutes les amabilités dont l'accablèrent
-le colonel et madame de Bassigny,
-il resta cérémonieux et réservé, se contentant
-d'être poli, sans plus.</p>
-
-<p>Plus heureuse que son amie, madame de Bray
-eut la joie de produire le duc d'Aubières dans
-son salon. Il était très lié avec son beau-frère
-Marc, qui le lui amena, ne craignant pas, cette
-fois, qu'elle accueillît avec son habituel dédain
-un camarade aussi brillant.</p>
-
-<p>Et, tandis que toutes les plus jolies femmes &mdash; y
-compris madame de Bray à son déclin,
-mais encore appétissante, &mdash; lui faisaient à l'envi
-la cour, le duc ne regarda, ne vit que la gamine
-à la fois svelte et râblée, rêveuse et gavroche,
-qui riait avec lui, confiante, affectueuse, sans
-se soucier des jeunes gens chics qui ornaient le
-salon de sa mère. Il devina une partie des petites
-misères qui troublaient la vie de Chiffon, l'oncle
-Marc lui apprit le reste ; et, inconscient, il se
-mit tout doucettement, à quarante-trois ans,
-à aimer l'enfant de quinze ans qui lui riait si
-joliment au nez de toutes ses dents de petit chien.</p>
-
-<p>Quand M. d'Aubières s'aperçut de ce qui se
-passait dans son c&oelig;ur trop jeune, il pensa : «Je
-suis fou!&hellip;»</p>
-
-<p>Puis, à force de rêver à ce mariage qui lui
-semblait d'abord impossible, il en arriva peu
-à peu à se dire : «Pourquoi pas?&hellip;»</p>
-
-<p>Et il était ce soir, le pauvre homme, craintif,
-angoissé, cherchant le regard de Chiffon pour
-y lire l'impression produite par sa demande
-qu'il jugeait à présent, dans sa grande modestie,
-outrecuidante et ridicule.</p>
-
-<p>Mais Chiffon évitait obstinément de tourner
-les yeux vers lui. Après avoir sommairement
-salué madame de Bassigny, elle causait maintenant
-avec un petit jeune homme grêle et étriqué,
-au front fuyant, au menton ravalé, le vicomte
-de Barfleur, descendant de la plus vieille famille
-du pays, et l'un des élégants de Pont-sur-Sarthe.
-Et, bien que cette conversation semblât, d'après
-l'air distrait et ennuyé de Coryse, totalement
-dénuée d'intérêt, M. d'Aubières, irrité de la
-voir occupée de quelqu'un, se mit à prendre en
-grippe l'innocent avorton qui n'en pouvait mais.</p>
-
-<p>Tout à coup, une grande jeune fille très belle,
-Geneviève de Lussy, une cousine des Avesnes,
-s'écria :</p>
-
-<p>&mdash; Chiffon!&hellip; pourquoi n'es-tu pas venue au
-cours tantôt?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Comment? &mdash; demanda madame de Bray
-stupéfaite &mdash; comment?&hellip; elle n'est pas allée
-au cours?&hellip;</p>
-
-<p>Coryse, devenue très rouge, avait brusquement
-planté là le petit Barfleur ; et, s'avançant
-vers sa mère :</p>
-
-<p>&mdash; Non, &mdash; dit-elle, &mdash; je ne suis pas allée
-au cours&hellip; je suis restée dans le jardin&hellip;</p>
-
-<p>Elle se tourna vers M. de Bray, l'&oelig;il suppliant,
-et ajouta :</p>
-
-<p>&mdash; Il faisait si, si beau!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et où êtes-vous allée?&hellip;</p>
-
-<p>Jusqu'à l'âge de cinq ans, la marquise avait
-dit «vous» à sa fille, qui lui disait également
-vous. Elle n'admettait pas qu'il en fût autrement,
-parce que, affirmait-elle, le tutoiement
-entre enfants et parents datait de la Révolution.
-Il était ignoble et nivelait les classes, etc&hellip;
-Et puis, un beau jour, au retour d'un de ses
-voyages, elle avait déclaré que le tutoiement
-réciproque était plus tendre ; que lui seul marquait
-l'intimité, la confiance ; qu'à présent,
-«toutes les femmes du faubourg Saint-Germain»
-tutoyaient leurs enfants et se faisaient
-tutoyer par eux. Et, subitement, elle avait exigé
-que Coryse la tutoyât. La pauvre petite, qui
-eût employé volontiers une appellation plus
-cérémonieuse encore que le «vous», avait eu
-peine à se faire à ce tutoiement si loin de son
-c&oelig;ur et de ses lèvres. Madame de Bray aussi
-s'oubliait souvent. Dès qu'une discussion quelconque
-l'emportait, elle criait «vous» à Chiffon
-comme par le passé, et la petite, remise dans
-le ton, &mdash; comme elle disait, &mdash; reprenait avec
-joie la «tradition» ancienne. Elle répondit :</p>
-
-<p>&mdash; Je viens de vous le dire&hellip; je suis restée
-dans le jardin&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; A fainéanter?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Non&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce que vous avez fait?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; J'ai regardé les fleurs&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est bien ce que je disais!&hellip;</p>
-
-<p>Et, avec importance, comme si elle devait
-se tenir au courant pour surveiller les études
-de sa fille et lui faire reprendre les leçons manquées :</p>
-
-<p>&mdash; De quoi s'est-on occupé aujourd'hui au
-cours, Geneviève?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Au cours?&hellip; &mdash; fit la jeune fille, qui chercha
-un instant à se souvenir, &mdash; nous nous sommes
-occupées de la reproduction&hellip;</p>
-
-<p>Et, au milieu d'un silence étonné, elle reprit :</p>
-
-<p>&mdash; De la reproduction des plantes phanérogames&hellip;</p>
-
-<p>L'oncle Marc haussa les épaules en murmurant
-à demi-voix :</p>
-
-<p>&mdash; Chiffon a bien raison d'étudier les fleurs
-elle-même dans le jardin&hellip; c'est sans inconvénient,
-au moins!&hellip;</p>
-
-<p>Quant à la marquise, qui ignorait totalement
-les plantes phanérogames ou autres, et qui n'avait
-pas compris un mot, elle dit, d'un ton doctoral
-et protecteur, revenant au tutoiement :</p>
-
-<p>&mdash; Tu as entendu, Coryse?&hellip;</p>
-
-<p>La petite ne répondit pas. Geneviève reprit,
-s'adressant à elle :</p>
-
-<p>&mdash; Mardi, c'est sur <i>Britannicus</i>, le cours&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; J'irai!&hellip; &mdash; s'écria Chiffon, &mdash; j'aime tant
-Racine!&hellip;</p>
-
-<p>Le petit Barfleur savait qu'un homme du
-monde doit toujours placer dans toute conversation,
-et sur n'importe quel sujet, un mot
-quelconque. Il demanda, d'un air indifférent et
-poli :</p>
-
-<p>&mdash; Et pourquoi, mademoiselle, aimez-vous tant
-Racine?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je ne sais pas&hellip; &mdash; fit Chiffon, indifférente
-aussi.</p>
-
-<p>Puis, après un instant de réflexion, elle déclara :</p>
-
-<p>&mdash; C'est peut-être parce qu'on a voulu me
-faire aimer Corneille&hellip;</p>
-
-<p>Marc de Bray se mit à rire ; sa belle-s&oelig;ur,
-furieuse, se tourna vers lui :</p>
-
-<p>&mdash; On dirait vraiment que vous cherchez à
-la rendre plus ridicule et plus insupportable
-encore!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Moi!&hellip; &mdash; fit l'oncle Marc, ahuri.</p>
-
-<p>&mdash; Oui, vous!&hellip; qui riez de toutes les inepties
-qu'elle dit&hellip; et qui avez l'air de trouver ça
-drôle!&hellip;</p>
-
-<p>Elle allait continuer, élevant déjà la voix
-au milieu du silence. Très agacée d'être ainsi
-épluchée, Chiffon, les yeux brillants et le nez
-en l'air comme aux jours de bataille, proposa :</p>
-
-<p>&mdash; Si on recausait comme avant&hellip; au lieu
-de s'occuper de moi?&hellip;</p>
-
-<p>Une des portes du salon, qui donnait sur le
-jardin, était ouverte. Sans attendre pour juger
-de l'effet produit par sa proposition, elle sortit
-et descendit le perron, où l'attendait <i>Gribouille</i>,
-son meilleur ami, un énorme dogue court et
-trapu ; bonasse avec un air féroce.</p>
-
-<p>La nuit était claire, mais sans lune. Une de
-ces nuits pleines d'humidité et de parfums qu'aimait
-Coryse. Suivie de Gribouille elle s'éloigna de
-la maison, marchant vers l'extrémité du jardin.
-L'odeur intense des pétunias blancs l'attirait.
-Et quand elle fut auprès de la longue corbeille,
-qui apparaissait toute pâle au milieu du gazon
-sombre, elle se pencha, les narines ouvertes, prise
-d'une envie de se rouler sur les fleurs embaumées
-pour les mieux respirer. Mais elle pensa :</p>
-
-<p>&mdash; Je leur ferais mal!&hellip;</p>
-
-<p>Car Chiffon, persuadée que les fleurs souffrent,
-ne les touchait qu'avec une délicatesse
-infinie et d'attendrissantes précautions.</p>
-
-<p>Un bruit de pas dans l'allée fit grogner Gribouille ;
-et, tout de suite, elle devina que c'était
-M. d'Aubières qui s'avançait dans l'obscurité.
-Il demanda, distinguant vaguement la tache
-claire que faisait Chiffon :</p>
-
-<p>&mdash; C'est vous, mademoiselle Coryse?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oui, monsieur&hellip;</p>
-
-<p>D'une voix hésitante, il reprit :</p>
-
-<p>&mdash; Voulez-vous me permettre de causer avec
-vous un instant?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais oui&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Est-ce que&hellip; est-ce qu'on vous a dit que&hellip;
-que&hellip;</p>
-
-<p>Elle eut pitié de son embarras.</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip; je sais que vous m'avez demandée
-aujourd'hui en mariage&hellip;</p>
-
-<p>Il murmura, le gosier serré :</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien!&hellip; je ne m'y attendais pas, comme
-vous pensez!&hellip; et dame!&hellip; ça me surprend un
-peu&hellip; et même beaucoup, si vous voulez que je
-vous dise?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi?&hellip; vous n'avez donc pas deviné
-que je vous aime depuis très longtemps?&hellip;</p>
-
-<p>Elle répondit, sincère :</p>
-
-<p>&mdash; Oh! quant à ça, non, par exemple!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est pourtant bien vrai!&hellip; je vous aime
-depuis que je vous connais&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ça, c'est excessif!&hellip; je suis bien sûre que le
-premier jour où vous m'avez vue, j'ai pas dû vous
-faire une impression bien agréable&hellip; Oh! non!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Le premier jour?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip; à dîner&hellip; le soir où j'étais à côté
-de vous&hellip; ce que j'ai dû vous paraître moule!&hellip;
-c'est vrai qu'aussi vous m'aviez si tellement
-rasée&hellip; avec vos chasses et vos <span lang="en" xml:lang="en">rallye-papers</span>&hellip;
-et tout le tremblement&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais&hellip; &mdash; balbutia le pauvre homme interdit &mdash; je
-ne savais de quoi vous parler&hellip; et je&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Soyez sûr que je vous suis reconnaissante
-de ne pas m'avoir parlé service&hellip; car il y avait
-encore ça!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Comme vous vous moquez de moi!&hellip; vous
-me trouvez ridicule&hellip; ennuyeux?&hellip;</p>
-
-<p>Elle protesta avec vivacité :</p>
-
-<p>&mdash; Oh! non&hellip; pas du tout!&hellip; ça! jamais!&hellip;
-et même je vous aime beaucoup&hellip; je suis très
-contente quand je vous vois&hellip;</p>
-
-<p>Joyeux, il demanda :</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, mais alors&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Quand je vous vois&hellip; accidentellement&hellip;
-mais si c'était toujours, toujours, tout le
-temps&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Alors, vous ne voulez pas de moi?&hellip;</p>
-
-<p>Chiffon avait envie, à cette question bien
-nette, de répondre nettement non. Comme ça,
-au moins, tout serait fini ; on ne reviendrait
-plus là-dessus. Mais elle devina tant d'inquiétude
-dans la pauvre voix étranglée qui l'interrogeait,
-tant de supplication dans la haute silhouette
-penchée vers elle, qu'elle n'eut pas le courage
-de faire un gros chagrin à cet ami qui semblait
-tant l'aimer. Gentiment, elle répondit :</p>
-
-<p>&mdash; Non&hellip; je ne dis pas ça encore&hellip; je suis très
-flattée, très reconnaissante de votre affection&hellip;
-mais je suis si petite fille!&hellip; j'ai si peu pensé
-aux choses graves&hellip; laissez-moi réfléchir&hellip; voulez-vous?&hellip;
-ne me demandez pas de dire tout de
-suite oui ou non&hellip; car, alors&hellip; je dirais non&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; J'attendrai votre décision&hellip; mais permettez-moi
-de plaider un peu ma cause?&hellip;</p>
-
-<p>Et, voyant que Coryse revenait du côté de la
-maison, il la fit retourner sur ses pas en lui prenant
-doucement le bras.</p>
-
-<p>&mdash; Je vous en prie, accordez-moi encore quelques
-minutes&hellip; c'est votre mère qui m'a dit de
-venir vous rejoindre ici&hellip;</p>
-
-<p>Avec conviction, Chiffon s'écria :</p>
-
-<p>&mdash; Ah! je le pensais bien!&hellip;</p>
-
-<p>Et en elle-même elle ajouta :</p>
-
-<p>&mdash; Elle ne peut pas me laisser tranquille!&hellip;</p>
-
-<p>De sa belle voix grave, très émue, M. d'Aubières
-reprit :</p>
-
-<p>&mdash; Je vous parais vieux&hellip; mais je vous offre
-un c&oelig;ur très jeune&hellip; un c&oelig;ur qui n'a jamais été
-à personne&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oh!&hellip; &mdash; fit Coryse, effarée, &mdash; vous n'êtes
-pas arrivé à votre âge sans aimer quelqu'un&hellip;
-voyons?&hellip;</p>
-
-<p>Il répondit gravement :</p>
-
-<p>&mdash; Aimer&hellip; ce que j'entends par aimer&hellip; jamais!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et qu'est-ce que vous entendez donc par
-aimer?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; J'entends donner tout mon c&oelig;ur et toute
-ma vie&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, n'est-ce pas toujours là ce qu'on
-appelle aimer?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Toujours&hellip; enfin&hellip; non&hellip; ça dépend&hellip; &mdash; balbutia
-M. d'Aubières embarrassé.</p>
-
-<p>&mdash; Tenez, &mdash; fit brusquement Chiffon, &mdash; j'aime
-autant vous dire que je ne vous crois pas!&hellip;
-oh! mais, pas du tout!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Vous ne me croyez pas!&hellip; et pourquoi?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah!&hellip; voilà!&hellip; c'est que c'est assez difficile
-à vous raconter&hellip; Enfin, un jour&hellip; au printemps&hellip;
-j'étais à me promener à cheval, avec l'oncle Marc,
-dans la forêt de Crisville&hellip; et je vous ai aperçu
-de loin&hellip; avec une dame&hellip; je vous ai reconnu
-tout de suite&hellip; il n'y a personne d'aussi grand
-que vous à Pont-sur-Sarthe&hellip; vous étiez à pied&hellip;
-et il y avait un fiacre qui vous suivait&hellip; un des
-petits fiacres ridicules de la station de la place
-du Palais&hellip; la dame&hellip; c'était une des dames dont
-personne ne parle&hellip; excepté ma mère et madame
-de Bassigny, qui les appellent «les donzelles»&hellip;
-et qui font des écarts dans la rue ou
-au cirque, quand il faut les frôler&hellip; on croirait
-que ça brûle&hellip; je vous demande pardon de dire
-ça à propos de quelqu'un que vous aimez&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Moi!&hellip; &mdash; protesta le duc, à moitié riant,
-à moitié désolé.</p>
-
-<p>&mdash; Ou que vous aimiez, du moins&hellip;</p>
-
-<p>Et, imperturbable, Chiffon continua :</p>
-
-<p>&mdash; Alors, je dis à l'oncle Marc : «Tiens!
-M. d'Aubières&hellip; avec la dame dont il ne faut pas
-parler!&hellip;» Ah! c'est que j'ai oublié de vous
-dire&hellip; Paul de Lussy, le frère de Geneviève, celui
-qui fait son droit&hellip; vous savez bien?&hellip; il avait
-fait aussi des bêtises à cause de cette dame-là&hellip;
-et on voulait l'engager&hellip; alors, Georgette Guibray,
-la fille de votre général, l'avait montrée un jour,
-au Parc, à Geneviève, la dame&hellip; en lui disant :
-«Vois-tu, c'est à cause de celle-là que ton frère
-fait des sottises&hellip;» Geneviève me l'avait montrée
-aussi, et j'avais demandé des explications à
-papa en déjeunant&hellip; Ah!&hellip; Seigneur!&hellip; quelle
-affaire!&hellip; je vois encore ça!&hellip; ma mère s'était
-levée&hellip; elle me maudissait avec sa serviette
-en m'appelant «Fille éhontée»!&hellip; moi, j'étais
-bleue&hellip; je comprenais pas du tout ce qu'il pouvait
-bien y avoir&hellip; alors, après le déjeuner, papa m'a
-emmenée dans le fumoir et il m'a dit qu'il ne
-fallait jamais parler de ça&hellip; surtout devant ma
-mère&hellip; et que d'ailleurs on devait ignorer le
-monde des «cocottes»&hellip; qui est un monde à part&hellip;
-et le soir, ça a recommencé avec ma mère quand
-j'allais me coucher&hellip; Sapristi!&hellip; c'est un des plus
-beaux attrapages dont je me souvienne!&hellip; mais ça
-vous ennuie peut-être que je vous raconte ça?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Non&hellip; je voudrais seulement vous expliquer&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Attendez que j'aie fini&hellip; donc je dis à l'oncle
-Marc : «Voilà M. d'Aubières avec la dame dont
-on ne parle pas&hellip;» et il me répond : «Tu ne sais
-pas ce que tu dis!&hellip; tu es myope comme une
-taupe et tu ne peux rien distinguer d'ici là-bas&hellip;»
-Alors je lui offre de trotter pour voir&hellip; mais il
-ne veut pas&hellip; et le premier sentier que nous
-trouvons&hellip; crac!&hellip; il me pousse dedans pour
-que je ne puisse plus regarder la route&hellip; et c'est
-tout pour cette fois-là&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je vais vous&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est pas fini!&hellip; un mois après, j'étais
-avec le vieux Jean&hellip; je vous revois avec la même
-dame et presque à la même place&hellip; Ah! je me
-dis, cette fois-ci, comme moi je ne suis pas comme
-ma mère et madame de Bassigny et que j'ai
-pas peur de me brûler, je veux les regarder de
-près&hellip; et je trotte&hellip; «Mam'zelle Coryse, &mdash; me
-dit Jean, &mdash; la route devient bigrement grasse&hellip;
-les chevaux vont s'coller su'l'museau, bien
-sûr!&hellip; m'est avis qu'y' vaudrait mieux retourner
-par où qu'nous venons&hellip;» Je ne l'écoute pas,
-vous pensez&hellip; mais, à ce moment-là, vous remontez
-dans le fiacre ridicule et vous filez par
-la route de Crisville&hellip; je dis à Jean : «Je veux
-voir où ils vont&hellip;» et il me répond : «Ça, mademoiselle,
-c'est des choses qu'est pas à faire!&hellip;»</p>
-
-<p>&mdash; Et après?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Après, je vous ai perdus à un carrefour&hellip;
-mais je vous ai retrouvés tout de même&hellip; à l'auberge
-de Crisville&hellip; votre fiacre mangeait l'avoine,
-et vous étiez au premier à une fenêtre&hellip; avec la
-cocotte&hellip; alors, j'ai pensé&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Vous avez pensé?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Puisque M. d'Aubières se cache dans la
-forêt et dans les auberges avec une femme avec
-qui il ne peut pas se montrer, c'est qu'il veut
-absolument la voir quand même&hellip; et s'il veut
-la voir quand même, c'est qu'il l'aime, comme
-Paul de Lussy l'aimait&hellip; et même plus!&hellip; car
-pour risquer, lui&hellip; un colonel&hellip; un homme sérieux
-et âgé&hellip;</p>
-
-<p>Et comme le duc faisait un mouvement :</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip; en comparaison de Paul qui a vingt-deux
-ans, vous êtes âgé, s'pas?&hellip; eh bien, pour
-faire ce que &mdash; quand c'était Paul &mdash; on appelait
-déjà des bêtises&hellip; il faut&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Il faut s'ennuyer terriblement à Pont-sur-Sarthe&hellip;
-et chercher dans n'importe quel
-monde les distractions dont on ne sait pas se
-passer&hellip; je ne peux pas vous expliquer ce que
-vous ne devez point comprendre, mais je peux
-vous affirmer que, quoi que vous ayez pu voir
-ou apprendre de ma stupide existence, je suis
-digne de vous aimer et d'être votre mari&hellip; jamais,
-jusqu'au jour où je vous ai connue, je n'ai eu
-l'idée de donner mon nom ni mon c&oelig;ur à personne&hellip;
-et je vous offre, malgré mon «grand
-âge», un amour très jeune et très pur&hellip;</p>
-
-<p>Serrant contre lui le petit bras qu'il avait
-gardé sous le sien, il murmura :</p>
-
-<p>&mdash; Laissez-moi espérer un peu&hellip; je vous en
-prie?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Si je ne vous réponds pas tout de suite
-oui&hellip; &mdash; dit franchement Coryse &mdash; c'est que
-je veux n'épouser qu'un homme que j'aimerai
-ou que je sentirai que je peux aimer plus que
-tous les autres&hellip; je déteste le monde, moi!&hellip;
-j'ai les grimaces et les guirlandes en horreur!&hellip;
-je n'ai, jusqu'à présent, aimé vraiment que l'oncle
-et la tante de Launay, papa, l'oncle Marc, le
-vieux Jean, ma bonne, Gribouille et mes fleurs&hellip;
-je veux aimer mon mari, sinon de l'amour que
-j'ignore, du moins très tendrement, très sûrement&hellip;</p>
-
-<p>M. d'Aubières s'était arrêté. Il prit les mains
-de l'enfant et les appuyant contre ses lèvres :</p>
-
-<p>&mdash; Je serais si horriblement malheureux s'il
-me fallait renoncer à vous&hellip;</p>
-
-<p>Il l'attirait à lui, et elle le laissait faire, émue
-par cette voix qui tremblait, par toute cette
-tendresse qu'elle sentait si vraie.</p>
-
-<p>&mdash; Chiffon &mdash; balbutia-t-il &mdash; mon petit Chiffon!&hellip;</p>
-
-<p>Elle s'appuyait à son épaule, rêvant, se demandant
-si elle ne pourrait pas aimer un jour
-cet homme qui l'aimait tant et qui semblait si
-bon.</p>
-
-<p>Mais M. d'Aubières, bouleversé au contact
-du petit corps souple qui s'abandonnait si confiant ;
-énervé par l'obscurité, grisé par les parfums
-qui montaient des fleurs à cette heure de
-la nuit, perdit complètement la tête. D'un mouvement
-brutal, il enveloppa Coryse de ses bras,
-couvrant de baisers fous ses cheveux et son front.
-La petite se dégagea violemment, presque avec
-horreur. Et comme le duc, revenu à lui, murmurait
-troublé, désolé de ce qu'il avait fait :</p>
-
-<p>&mdash; Pardonnez-moi&hellip; je vous aime tant!&hellip;</p>
-
-<p>Elle lui répondit simplement, déjà remise
-d'un effroi que, dans son innocence, elle ne s'expliquait
-pas :</p>
-
-<p>&mdash; Moi aussi, je vous demande pardon&hellip; mais
-c'est que, voyez-vous, je ne peux pas souffrir
-qu'on m'embrasse&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">IV</h2>
-
-
-<p>&mdash; Avez-vous vu Chiffon ce matin?&hellip; &mdash; demanda
-M. de Bray à la marquise qui entrait, un
-peu avant le déjeuner, dans la bibliothèque où
-il causait avec son frère.</p>
-
-<p>&mdash; Non&hellip; et vous?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Moi, je l'ai rencontrée vers neuf heures
-dans la rue des Bénédictins&hellip; &mdash; dit l'oncle Marc ; &mdash; elle
-filait à toutes jambes, suivie du vieux
-Jean&hellip;</p>
-
-<p>La marquise s'écria, déjà en colère :</p>
-
-<p>&mdash; Comment!&hellip; elle est sortie!&hellip; sortie sans
-permission?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Elle allait probablement à la messe?&hellip;
-insinua M. de Bray, conciliant.</p>
-
-<p>&mdash; A la messe! elle n'y va jamais!&hellip; sauf le
-dimanche&hellip;</p>
-
-<p>Marc, debout devant la fenêtre, annonça :</p>
-
-<p>&mdash; La voilà qui rentre&hellip; elle est dans la cour
-avec Luce&hellip;</p>
-
-<p>«Luce» était la baronne de Givry, la cousine
-germaine de M. de Bray. Elle entra dans
-la bibliothèque, suivie de Chiffon, qui marchait
-le nez au vent, l'air indifférent.</p>
-
-<p>Sans même dire bonjour à la jeune femme,
-la marquise, menaçante, demanda de cette voix
-de tête glapissante et aiguë qui faisait toujours
-se fermer à demi les yeux de Coryse :</p>
-
-<p>&mdash; D'où viens-tu?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; De Saint-Marcien&hellip; &mdash; répondit la petite.</p>
-
-<p>&mdash; Comment ça?&hellip; toi qui ne vas jamais à
-la messe!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Aussi je n'ai pas été à la messe&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Alors, qu'est-ce que tu es allée faire?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Voir l'abbé Châtel&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Parce que j'avais quelque chose à lui dire&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah!&hellip; &mdash; fit madame de Bray inquiète &mdash; et
-qu'est-ce qu'il t'a répondu?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Avant de dire ce qu'il m'a répondu, il
-faudrait peut-être dire ce que je lui ai demandé?&hellip;</p>
-
-<p>Et, en riant, elle ajouta :</p>
-
-<p>&mdash; Ce serait trop long!&hellip;</p>
-
-<p>Le marquis s'adressa à madame de Givry :</p>
-
-<p>&mdash; Alors, vous vous êtes rencontrées au confessionnal
-de l'abbé Châtel?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Non&hellip; &mdash; répondit la jeune femme avec
-un peu d'embarras. &mdash; L'abbé Châtel n'est plus
-mon confesseur&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oh! &mdash; fit le marquis étonné &mdash; est-ce
-possible?&hellip; toi qui ne remuais pas le bout du
-doigt sans aller lui demander dans quel sens
-il fallait le remuer!&hellip; toi qui parlais de lui continuellement&hellip;
-trop même, soit dit entre nous&hellip;
-qu'est-ce donc qu'il vous est arrivé?&hellip;</p>
-
-<p>Luce de Givry, une grande femme de vingt-huit
-ans, osseuse et brune, dénuée de toute grâce,
-était renommée à Pont-sur-Sarthe pour sa piété
-austère, étroite et fatigante. Tolérante d'ailleurs,
-c'est-à-dire ne s'occupant jamais de ce que font
-ou ne font pas ceux qui pensent et vivent autrement
-qu'elle. Un peu agitée, elle menait de front
-les bonnes &oelig;uvres et le monde qu'elle aimait
-passionnément, et qui &mdash; comme le disait fort
-justement Marc de Bray &mdash; la payait d'une noire
-ingratitude. Non pas qu'elle fût désagréable ou
-inintelligente, mais elle déplaisait par certains
-ridicules, et surtout par un manque absolu de
-jeunesse et de charme. Les femmes étaient gênées
-par sa très rigide et très réelle vertu ; les hommes
-ne lui pardonnaient pas sa disgrâce, et Luce
-n'était appréciée que dans sa famille, où tous
-l'aimaient pour ses belles qualités et sa bonté
-naïve.</p>
-
-<p>&mdash; Répète un peu ce que tu viens de dire à
-Pierre?&hellip; &mdash; demanda l'oncle Marc, jouant la
-stupeur.</p>
-
-<p>Docilement, madame de Givry répéta :</p>
-
-<p>&mdash; Je ne me confesse plus à lui&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Vous êtes brouillés?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Nous ne sommes pas brouillés&hellip; mais c'est
-lui qui n'a plus voulu&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Depuis quand?&hellip; &mdash; interrogea Chiffon, très
-surprise aussi.</p>
-
-<p>&mdash; Depuis mon bal&hellip; le bal que j'ai donné
-au moment du Concours hippique&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce que ça pouvait bien lui faire,
-ton bal?&hellip; &mdash; dit Marc. &mdash; Est-ce qu'il serait
-assez bête pour se mêler de ces choses-là?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oh!&hellip; &mdash; protesta Luce avec vivacité &mdash; ce
-n'est pas lui, le pauvre abbé!&hellip; c'est ma faute!&hellip;
-c'est moi qui suis allée, la veille du bal, lui demander
-la permission de le donner&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, il m'a dit : «Mon enfant, ces choses-là
-ne me regardent pas du tout!»&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est un homme de grand sens&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; J'ai insisté, mais il n'a rien voulu entendre&hellip;
-il m'a dit : «Ne venez pas à moi, prêtre, me
-demander la permission d'offrir chez vous un divertissement
-que l'Église n'approuve pas&hellip; je ne
-dois pas vous encourager dans cette voie&hellip; &mdash; Mais
-mon mari veut que nous donnions un bal&hellip; &mdash; Eh
-bien, donnez votre bal&hellip; et puis vous
-viendrez me dire que vous l'avez donné&hellip; et nous
-nous arrangerons&hellip; &mdash; Je ne veux pas qu'il y
-ait de bal sans votre permission&hellip; &mdash; En vérité,
-mon enfant, vous me placez dans une situation
-tout à fait ridicule!&hellip;»</p>
-
-<p>&mdash; Il avait raison, ce pauvre homme! &mdash; dit
-en riant Marc de Bray.</p>
-
-<p>&mdash; C'est un encroûté!&hellip; &mdash; déclara la marquise,
-qui n'admettait en fait de prêtres que les
-Jésuites.</p>
-
-<p>Coryse s'écria, fâchée qu'on touchât au vieil
-abbé qu'elle aimait beaucoup.</p>
-
-<p>&mdash; Encroûté!&hellip; lui!&hellip; jamais de la vie!&hellip; mais
-c'est tout de même pas son métier d'exciter
-les gens de Pont-sur-Sarthe à gigoter, voyons?&hellip;</p>
-
-<p>Et, se tournant vers madame de Givry :</p>
-
-<p>&mdash; Seulement, Luce, il y a quelque chose
-que je ne comprends pas bien dans tout ça&hellip;
-tu vas tout le temps au bal&hellip; tu ne fais
-que ça!&hellip; je croyais que tu avais la permission,
-moi?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais je l'ai aussi&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, alors?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est justement ce que j'ai dit à l'abbé
-Châtel&hellip; «Mais puisque vous me permettez
-d'aller au bal?&hellip;» et il m'a répondu : «Mon
-enfant, ça n'a aucun rapport&hellip; un bal est un lieu
-où l'on est plus exposé à pécher que dans beaucoup
-d'autres&hellip;»</p>
-
-<p>&mdash; Ah!&hellip; &mdash; fit Chiffon, pensive.</p>
-
-<p>&mdash; «&hellip; Or, quand vous donnez un bal, vous
-encouragez, vous facilitez en quelque sorte l'éclosion
-du péché&hellip; vous êtes, dans une certaine
-mesure, complice ou responsable&hellip; Quand, au
-contraire, vous allez au bal, je vous autorise en
-toute sécurité à y aller, parce que je suis sûr que,
-non seulement vous ne péchez point, mais encore
-vous ne sauriez être pour personne une occasion
-de péché&hellip;» Ça te fait rire? &mdash; continua madame
-de Givry en se tournant vers Marc, qui se roulait
-dans son fauteuil, &mdash; mais moi, j'étais consternée!&hellip;
-toutes les invitations étaient parties&hellip; il
-n'y avait plus que deux jours!&hellip; je suis rentrée,
-et j'ai dit à Hubert et à maman que nous ne
-donnerions pas le bal, parce que l'abbé Châtel
-m'en avait refusé la permission&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ils ont dû faire des bonnes têtes?&hellip; &mdash; questionna
-Coryse, qui riait aussi.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! je t'en réponds!&hellip; Maman m'a dit
-que j'étais folle d'aller parler de ça à l'abbé&hellip;
-Hubert, lui, était furieux!&hellip; il m'a crié : «Eh
-bien, soit!&hellip; nous ne donnerons pas ce bal&hellip;
-mais comme, à présent que nous ne sommes
-plus en deuil, je n'entends pas que nous recevions
-des politesses sans les rendre, nous n'irons
-plus nulle part&hellip; vous m'entendez bien&hellip; absolument
-nulle part!&hellip; à moi, ça m'est égal, j'exècre
-le monde!&hellip; mais vous?&hellip;» Moi, j'étais au désespoir!&hellip;
-et puis, le bon Dieu a eu pitié de moi&hellip;
-il m'a inspiré la pensée d'aller trouver le bon père
-de Ragon&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah! &mdash; fit Coryse, avec une grimace.</p>
-
-<p>&mdash; Et le père de Ragon a été charmant&hellip; il
-m'a dit, quand je lui ai raconté la défense de
-l'abbé Châtel&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Allons, bon! &mdash; grommela Chiffon &mdash; v'là
-que c'est une défense, à cette heure!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Enfin, quand je lui ai eu expliqué pourquoi
-je venais le consulter, il m'a répondu : «Que
-dit l'Évangile, mon enfant?&hellip; que <i>la femme doit
-obéissance à son mari</i>&hellip; votre mari veut que vous
-donniez un bal&hellip; donnez un bal&hellip; Dieu le voudra
-aussi&hellip;»</p>
-
-<p>Coryse protesta :</p>
-
-<p>&mdash; En voilà une idée, d'aller mêler le bon
-Dieu à tout ça!&hellip; je vous demande un peu si
-c'est pas ridicule de débattre ces choses-là sur
-son dos!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; J'étais ravie&hellip; &mdash; reprit madame de Givry &mdash; j'ai
-couru tout de suite chez l'abbé Châtel&hellip;
-et je lui ai raconté que j'étais allée me confesser
-au père de Ragon&hellip; et que j'avais la permission&hellip;
-il m'a demandé : «Alors, mon enfant, vous avez
-été satisfaite du père de Ragon?&hellip;» Moi, je n'osais
-pas trop m'extasier sur le père de Ragon, ni
-dire tout le bien que j'en pense&hellip; j'avais peur de
-froisser l'abbé Châtel&hellip; j'ai seulement dit «oui»
-parce que je ne voulais pas mentir&hellip; alors, il
-m'a suppliée : «Eh bien, retournez-y!&hellip; oui&hellip;
-j'en serai enchanté&hellip; car je n'ai jamais vu quelqu'un
-de plus embêtant que vous à confesser!&hellip;»
-Il a dit <i>embêtant</i>, croiriez-vous?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est de moi qu'il aura appris ça!&hellip; &mdash; s'écria
-Coryse en riant &mdash; ce pauvre abbé!&hellip;
-il est si bon et si drôle!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tu sais, Luce&hellip; &mdash; conseilla Marc de Bray &mdash; tu
-feras bien de ne pas trop raconter cette
-histoire-là&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi?&hellip; &mdash; demanda ingénument madame
-de Givry.</p>
-
-<p>&mdash; Mais&hellip; parce que&hellip; tu te rendrais ridicule&hellip;
-et aussi l'abbé&hellip; &mdash; ajouta-t-il, pensant que la
-crainte de nuire à son vieux confesseur ferait
-taire la jeune femme beaucoup plus que la crainte
-de se nuire à elle-même.</p>
-
-<p>La marquise s'écria :</p>
-
-<p>&mdash; L'abbé Châtel sort du peuple!&hellip; il ne sait
-rien comprendre!&hellip; il n'a aucune délicatesse&hellip;
-aucun sentiment des choses mondaines&hellip; et,
-naturellement, c'est lui que Coryse est allée
-choisir pour confesseur&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; L'abbé Châtel n'est pas mon confesseur&hellip; &mdash; répondit
-Chiffon &mdash; ou du moins il ne l'est
-plus&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et depuis quand, je vous prie?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Depuis trois ou quatre ans&hellip; depuis qu'on
-ne s'occupe plus de moi, et que je sors seule avec
-Jean&hellip; depuis ma première communion, à peu
-près&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah!&hellip; &mdash; fit madame de Bray, interdite
-de se voir si peu au courant des faits et gestes de
-sa fille &mdash; et cependant, vous êtes continuellement
-fourrée chez lui&hellip; qu'allez-vous y faire&hellip;
-s'il n'est plus votre confesseur?</p>
-
-<p>&mdash; Il est mon confident&hellip; je l'aime beaucoup&hellip;
-je le crois sûr et droit&hellip; et je lui raconte mes
-petites affaires&hellip; celles que je crois devoir raconter&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Alors, &mdash; interrogea la marquise, vexée, &mdash; à
-qui vous confessez-vous, à présent?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; A personne&hellip;</p>
-
-<p>Et, comme sa mère faisait un mouvement :</p>
-
-<p>&mdash; Ou à tout le monde, si vous voulez?&hellip;
-je vais tantôt à l'un, tantôt à l'autre&hellip; à Saint-Marcien,
-à la Cathédrale, à la Chapelle Neuve,
-à Notre-Dame-du-Lys&hellip; enfin, je fais le tour
-de toutes les paroisses&hellip; et, comme il y a en
-moyenne trois vicaires par paroisse, j'ai de la
-marge!&hellip; je me confesse à peu près six fois
-par an&hellip; ça peut aller longtemps comme
-ça&hellip; et puis, quand j'aurai fini, je recommencerai&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Cette petite est folle!&hellip; absolument folle!&hellip; &mdash; dit
-d'un air douloureux la marquise, &mdash; elle
-s'en va de droite et de gauche&hellip; au lieu de se
-choisir un intelligent directeur&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Un «<i>directeur</i>!&hellip;» Eh bien, c'est justement
-ça que je ne veux pas!&hellip; &mdash; déclara nettement
-Chiffon &mdash; je fais ce que je crois devoir
-faire&hellip; mais je le fais comme je l'entends&hellip; il
-est prescrit de se confesser&hellip; mais il n'est pas
-ordonné d'initier à sa vie&hellip; d'habituer à ses
-pensées et à ses fautes&hellip; quelqu'un qui vous
-connaît et vous rencontre hors de l'église!&hellip;
-ça m'est odieux&hellip; ces relations extérieures et
-divines mêlées&hellip; en salade&hellip; je trouve ça grotesque
-et répugnant&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est absurde!&hellip; &mdash; fit la marquise &mdash; alors,
-à ce compte-là, on ne consulterait pas
-non plus le même médecin&hellip; et on craindrait
-de le rencontrer en dehors de ses visites&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ça n'a aucun rapport&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est au contraire exactement la même
-chose&hellip; à l'un on montre son âme&hellip; à l'autre
-son corps&hellip; c'est encore pis!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, voilà!&hellip; c'est que, moi, s'il fallait
-absolument montrer l'un ou l'autre, je montrerais
-plus volontiers mon corps que mon âme&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Taisez-vous!&hellip; &mdash; cria madame de Bray,
-se dressant et étendant le bras dans un des grands
-gestes entrevus dans les drames qu'elle affectionnait
-particulièrement &mdash; taisez-vous!&hellip; vous êtes
-une horrible créature!&hellip; une fille sans pudeur!&hellip;</p>
-
-<p>Coryse répondit sans s'émouvoir :</p>
-
-<p>&mdash; C'est-à-dire que je comprends différemment
-la pud&hellip; non&hellip; c'est drôle!&hellip; je ne peux
-jamais me décider à employer ce mot-là&hellip; ça
-me fait l'effet d'un vilain mot&hellip; enfin, je comprends
-d'autre façon la modestie, probablement&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Taisez-vous!&hellip; je vous adjure de vous
-taire!&hellip;</p>
-
-<p>«Adjure» ayant amené un sourire blagueur
-sur la bonne figure franche de l'oncle Marc, la
-fureur de sa belle-s&oelig;ur se tourna contre lui :</p>
-
-<p>&mdash; Ah! je vous conseille de rire!&hellip; Ah! ça
-vous va bien!&hellip; vous qui êtes en partie responsable
-du ton et des allures de Corysande!&hellip;</p>
-
-<p>Et comme, suivant sa coutume en pareil cas,
-Marc de Bray ne répondait pas un mot, la marquise
-s'emporta plus fort :</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip; vous avez beau dire que non!&hellip;
-vous êtes cause que je n'obtiens rien de cette
-enfant&hellip; je sais bien qu'elle a une mauvaise
-nature, mais&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je vais vous laisser déjeuner &mdash; dit madame
-de Givry, pressée de partir avant la scène qu'elle
-prévoyait.</p>
-
-<p>Et, timide, se tournant à demi vers Coryse, à
-qui, dans sa terreur de madame de Bray, elle
-n'osait pas s'adresser directement, elle ajouta
-avec douceur :</p>
-
-<p>&mdash; Je suis désolée&hellip; c'est un peu ma faute&hellip;
-c'est moi qui ai parlé de l'abbé Châtel et alors&hellip;
-c'est comme ça que le&hellip; le reste est venu&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Bah!&hellip; &mdash; répondit impertinemment Chiffon,
-qui regarda sa mère, &mdash; le reste vient toujours&hellip;
-il n'y a pas besoin de toi pour ça!&hellip;</p>
-
-<p>Elle allait s'esquiver, sortant derrière sa cousine,
-mais la marquise la rappela d'une voix que
-la colère faisait glapir plus que jamais :</p>
-
-<p>&mdash; Restez!&hellip; j'ai à vous parler&hellip;</p>
-
-<p>Sans dire un mot, Chiffon revint s'asseoir.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien?&hellip; &mdash; demanda madame de Bray &mdash; quelle
-réponse devons-nous faire au duc d'Aubières?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Aucune&hellip; je lui répondrai moi-même&hellip; &mdash; fit
-tranquillement la petite.</p>
-
-<p>&mdash; Enfin, je suis votre mère&hellip; et j'ai bien le
-droit, je pense, de connaître cette réponse?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Parfaitement&hellip; je ne peux pas me décider
-à épouser M. d'Aubières&hellip; et j'en suis désolée&hellip;
-car je l'aime infiniment&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais c'est de la démence!&hellip; mais jamais
-vous ne retrouverez une pareille situation&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je vous répète que ce serait très mal à
-moi de dire oui à contre-c&oelig;ur&hellip; j'ai beaucoup
-réfléchi&hellip; je suis absolument décidée&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est l'abbé Châtel qui vous aura soufflé
-ça?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; L'abbé Châtel&hellip; à qui j'ai expliqué ce que
-je pense&hellip; m'approuve, mais il ne m'a rien soufflé&hellip;
-au contraire&hellip; il me conseillait d'attendre
-encore avant de prendre une détermination&hellip;
-jusqu'au moment où je lui ai raconté que&hellip;</p>
-
-<p>La marquise depuis un instant réfléchissait,
-n'écoutant plus ce que disait sa fille. Tout à
-coup, par un de ces étonnants revirements qui
-lui étaient habituels, elle se fit pathétique et
-tendre :</p>
-
-<p>&mdash; Corysande!&hellip; ma fille chérie!&hellip; je n'ai
-que toi au monde!&hellip; tu es mon seul amour!&hellip;
-ma seule joie!&hellip; je n'ai vécu que pour toi!&hellip;
-depuis le jour où tu es née, je n'ai jamais eu
-d'autre préoccupation que toi!&hellip;</p>
-
-<p>Si habituée que fût Chiffon aux crises lyriques
-de sa mère, elle éprouvait toujours une vague
-surprise en présence de ce formidable aplomb
-qui, malgré elle, la démontait et lui semblait
-très comique. Elle écoutait, la bouche entr'ouverte,
-l'&oelig;il luisant, les tempes soulevées par le petit
-battement précurseur du fou rire. Elle baissa le
-nez, craignant d'éclater si elle regardait la mine
-ahurie du marquis et l'air narquois de l'oncle
-Marc, et ne répondit rien.</p>
-
-<p>La marquise reprit :</p>
-
-<p>&mdash; Tu as toujours été profondément ingrate,
-je le sais&hellip; et je ne tenterai pas de te changer&hellip;
-je n'espère donc pas que tu fasses quoi que ce
-soit pour moi ni pour personne&hellip; mais c'est dans
-ton propre intérêt que je te supplie de réfléchir&hellip;
-de ne pas prendre à la légère cette détermination&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je ne la prends pas non plus à la légère&hellip; &mdash; dit
-gravement Chiffon.</p>
-
-<p>&mdash; Tu la prends sans consulter personne&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Si&hellip; et tous ceux que j'ai consultés me
-répondent que je n'ai&hellip; dans ce cas&hellip; à prendre
-conseil que de moi-même&hellip;</p>
-
-<p>La marquise joignit les mains, et, tragique :</p>
-
-<p>&mdash; Je te conjure une dernière fois d'attendre
-avant de répondre&hellip; de voir des gens éclairés&hellip;</p>
-
-<p>D'un air indifférent, elle continua :</p>
-
-<p>&mdash; Le père de Ragon, par exemple!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Patatras!&hellip; nous y voilà!&hellip; &mdash; fit Coryse,
-à moitié riant, à moitié fâchée, &mdash; tu penses
-qu'il trouvera une combinaison subtile&hellip; comme
-pour le bal de Luce?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Veux-tu que je me traîne à genoux devant
-toi, pour&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Non, merci&hellip; je ne veux pas!&hellip; Eh! mon
-Dieu! c'est pas la peine de faire tant d'histoires&hellip;
-je verrai le père de Ragon quand tu voudras!&hellip;
-ça m'est bien égal!&hellip; seulement il était plus
-facile pour lui de faire bicher les affaires de Luce
-et du bon Dieu que celles de moi et de M. d'Aubières!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Promets-moi que tu iras aujourd'hui même
-voir le père de Ragon?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je te le promets&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et que tu écouteras ses conseils?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je les écouterai&hellip; mais ça ne veut pas dire
-que je les suivrai&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce que tu lui as dit, hier soir?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; A qui?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; A M. d'Aubières?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je lui ai dit la vérité&hellip; que je l'aimais beaucoup&hellip;
-mais pas pour l'épouser&hellip; que cependant
-j'allais voir&hellip; réfléchir&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et lui?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Quoi, lui?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, qu'est-ce qu'il t'a dit?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Lui, il m'a embrassée&hellip; et ce que ça m'a
-été désagréable!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Parce que c'était la première fois&hellip; et que
-ça t'a intimidée&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Moi!&hellip; ça ne m'a pas intimidée le moins
-du monde&hellip; ça m'a fait un effet épouvantable,
-voilà tout!&hellip; et la preuve que ça ne m'a pas
-intimidée&hellip; c'est que j'ai osé lui dire que ça me
-faisait cet effet-là&hellip; ainsi&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oh! tu lui as dit&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ce pauvre Aubières! &mdash; murmura en riant
-l'oncle Marc.</p>
-
-<p>Un domestique annonça :</p>
-
-<p>&mdash; Madame la marquise est servie&hellip;</p>
-
-<p>Tout de suite après le déjeuner, tandis que
-Coryse servait le café, madame de Bray sortit
-furtivement de la bibliothèque.</p>
-
-<p>&mdash; Ah!&hellip; &mdash; fit l'enfant, remarquant cette
-espèce de fuite, &mdash; elle va faire la leçon au père
-de Ragon!&hellip; c'est bien inutile!&hellip; d'abord&hellip; je
-l'ai en horreur, le père de Ragon&hellip; avec son air
-cauteleux&hellip; et ses sourires tendus de vieille coquette
-qui veut cacher des dents noires&hellip;</p>
-
-<p>Toujours bienveillant, le marquis conseilla :</p>
-
-<p>&mdash; Il ne faut pas prendre ainsi les gens en
-horreur sans savoir pourquoi&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais je sais pourquoi!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah!&hellip; et c'est?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Parce que je ne l'estime pas&hellip;</p>
-
-<p>L'oncle Marc et M. de Bray se mirent à rire.
-La façon dont Chiffon déclarait qu'elle «n'estimait»
-pas cet homme très intelligent et tout-puissant,
-qui menait toutes les femmes et la
-plupart des hommes de Pont-sur-Sarthe, leur
-semblait étonnamment bouffonne.</p>
-
-<p>La petite rougit.</p>
-
-<p>&mdash; Vous vous moquez de moi?&hellip; &mdash; dit-elle &mdash; je
-le vois bien, allez!&hellip; «Estimer», c'est ridicule!
-c'est vieux jeu!&hellip; c'est pompier!&hellip; n'empêche
-que je ne connais pas d'autre mot pour
-exprimer ce que je pense&hellip;</p>
-
-<p>M. de Bray protesta :</p>
-
-<p>&mdash; Mais non, mon petit Chiffon&hellip; personne
-ne se moque de toi!&hellip; et, voyons, maintenant
-que nous sommes seuls&hellip; dis-nous ce que t'a
-raconté l'abbé Châtel?&hellip; veux-tu?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est plutôt moi qui lui ai raconté quelque
-chose&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Quoi?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ben&hellip; l'affaire d'hier soir&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; La demande en mariage?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Non&hellip; quand M. d'Aubières m'a embrassée&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah!&hellip; bon!&hellip; très bien!&hellip; je ne savais
-pas que tu appelais ça l'<i>affaire</i>&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Dame!&hellip; c'est important pour moi, ça!&hellip;
-car au moment où M. d'Aubières a fait cette
-chose-là&hellip; je penchais presque pour «oui»&hellip;
-un peu plus et ça y était!&hellip; Ah! ouiche!&hellip; ça a
-tout fichu par terre!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais pourquoi?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais parce que ça m'a été horrible, je vous
-dis!&hellip; et comme je pense qu'une femme est
-obligée de se laisser embrasser par son mari
-quand il en a envie&hellip; je ne peux pas me décider
-avec ça en perspective&hellip; non&hellip; je ne peux
-pas!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et c'est ça que tu as dit à l'abbé?&hellip; &mdash; demanda
-Marc, qui s'amusait beaucoup.</p>
-
-<p>&mdash; Dame, oui!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et comment lui as-tu dit ça?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je lui ai dit : «Monsieur l'abbé&hellip; M. d'Aubières
-me demande en mariage, etc&hellip; A la maison,
-on veut que je dise oui&hellip;»</p>
-
-<p>&mdash; Permets&hellip; &mdash; interrompit vivement M. de
-Bray &mdash; je n'ai jamais voulu que&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Il a bien compris que c'est pas toi!&hellip; quand
-je dis «on», il sait bien de qui je parle&hellip; donc,
-je lui ai demandé ce qu'il me conseillait, et il m'a
-répondu : «Ma chère petite, puisque vos parents
-souhaitent ce mariage, il ne vous reste plus qu'à
-consulter votre c&oelig;ur et votre raison&hellip; ils vous
-enseigneront beaucoup mieux que moi ce que
-vous devez répondre&hellip;» J'ai dit : «Ma raison
-répond <i>oui</i> tout à fait&hellip; et mon c&oelig;ur oui presque&hellip;
-mais voilà!&hellip; M. d'Aubières m'a embrassée
-sous les arbres&hellip; dans le jardin&hellip; hier
-soir&hellip;» Et alors, j'ai voulu expliquer de mon
-mieux l'effet que ça m'a fait&hellip; mais il m'a coupée
-tout de suite, l'abbé Châtel&hellip; «Ça suffit, mon
-enfant!&hellip; ça suffit&hellip; je n'ai pas besoin d'en savoir
-davantage&hellip;» Pourquoi ris-tu, oncle Marc?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Parce que tu es grotesque avec tes racontars
-à ce malheureux abbé&hellip; qui n'est pas du tout
-fait pour écouter ce genre de choses&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais au contraire&hellip; il est là pour ça!&hellip;
-et je tenais à lui expliquer le drôle de phénomène
-qui s'est produit dans moi à ce moment-là&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah! tu as tenu à lui dire&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip; je lui ai dit que jamais je n'ai éprouvé
-ça&hellip; même le 1<sup>er</sup> janvier&hellip; où j'embrasse pourtant
-des gens joliment dégoûtants&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et pourquoi as-tu dit à l'abbé Châtel que
-tu embrassais des gens dégoûtants le 1<sup>er</sup> janvier?&hellip; &mdash; demanda
-M. de Bray, étonné.</p>
-
-<p>&mdash; Mais parce que c'est vrai!&hellip; Madame de
-Clairville d'abord&hellip; qui m'embrasse toujours au
-travers de son voile mouillé&hellip; et le cousin la
-Balue, donc!&hellip; crois-tu qu'il soit appétissant, dis,
-le cousin la Balue?&hellip; il n'a pas de voile mouillé,
-lui, mais il vous bave dessus&hellip; ça revient au
-même!&hellip; Eh bien, malgré tout, je crois que
-j'aime encore mieux ça que M. d'Aubières hier
-soir&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tu n'es pas sérieuse!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Pas sérieuse?&hellip; ah bien!&hellip; si tu crois que
-je veux rigoler, tu te trompes joliment, toujours!&hellip;
-j'en ai guère envie, va!&hellip;</p>
-
-<p>Et tout à coup elle demanda :</p>
-
-<p>&mdash; Quelle heure est-il?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Deux heures&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Comment!&hellip; déjà!&hellip; faut que je file alors,
-puisque j'ai promis d'aller voir le père de Ragon!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tu as bien le temps!&hellip; je crois qu'il n'est
-à son confessionnal qu'à quatre heures.</p>
-
-<p>&mdash; Mais je n'y vais pas, moi, à son confessionnal!&hellip;
-je vais le demander au parloir&hellip; à
-son confessionnal, j'en aurais pour longtemps, à
-l'attendre&hellip; c'est l'heure des grenouilles de bénitier,
-quatre heures&hellip; Ah! zut!&hellip;</p>
-
-<p>Dans une longue glissade, elle sortit de la
-bibliothèque, et on entendit sa voix claire appeler
-le vieux Jean.</p>
-
-<p>Devenu sérieux, l'oncle Marc affirma :</p>
-
-<p>&mdash; Que le Chiffon épouse Aubières ou un autre&hellip;
-quand il ne sera plus là&hellip; il nous manquera rudement!&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">V</h2>
-
-
-<p>Lorsque Chiffon arriva à la maison des Jésuites,
-il était à peu près trois heures. Un orage s'annonçait,
-qui assombrissait le ciel et rendait l'air
-étouffant.</p>
-
-<p>&mdash; Reste dans le jardin si tu veux&hellip; &mdash; dit-elle
-au vieux Jean qui entrait au parloir, en regardant
-autour de lui d'un air méfiant, &mdash; ça sera plus
-amusant pour toi&hellip;</p>
-
-<p>Il répondit, hésitant :</p>
-
-<p>&mdash; Et si ça pleut?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ben, si ça pleut, tu rentreras&hellip; qu'est-ce
-que tu as donc à marcher comme ça?&hellip; on dirait
-que tu as peur de tomber dans des oubliettes&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; J'ai pas peur&hellip; mais j'suis tout d'même
-pas à m'n'aise ici, mam'zelle Coryse&hellip; y' m'semble
-qu'les murs écoutent&hellip; et ça me jette un froid&hellip;
-pis&hellip; y a aussi c'sacré parquet&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est ça!&hellip; jure un peu!&hellip; ça fera bon
-effet dans la maison&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais c'est que j'glisse!&hellip; allons bon!&hellip; v'là
-qu'c'est les tapis, maint'nant!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Dame!&hellip; si tu patines avec!&hellip;</p>
-
-<p>Et poussant dehors le vieux domestique qui
-s'empêtrait, glissant sur le parquet luisant et sur
-les petits carrés de tapis épars dans la grande
-pièce, elle lui dit en riant :</p>
-
-<p>&mdash; Voyons!&hellip; va-t'en!&hellip; tu finirais par faire
-un malheur&hellip;</p>
-
-<p>Dès qu'il fut sorti, Chiffon fit les cent pas
-dans le parloir, qu'elle voyait pour la première
-fois. De la neuve et coquette demeure que venaient
-de construire les Jésuites de Pont-sur-Sarthe,
-elle ne connaissait que la chapelle, où
-elle venait malgré elle, amenée par sa mère à
-quelque salut élégant. Madame de Bray estimait, &mdash; avec
-raison, d'ailleurs, &mdash; que les Jésuites sont
-non seulement des gens fort bons à voir, mais
-encore des gens chez qui il est fort bon d'être
-vu. Toute la société chic, &mdash; les jeunes gens y
-compris, &mdash; se pressait à ces saluts, où chantaient
-les hommes et les femmes du monde qui avaient
-de jolies voix, et la tribune de la chapelle des
-pères avait vu se mitonner bien des mariages et
-s'ébaucher bien des flirts.</p>
-
-<p>Coryse, d'abord mécontente d'être traînée à
-ces réunions qui l'ennuyaient, et qu'elle considérait
-comme très profanes, avait fini par
-s'intéresser peu à peu aux menues intrigues qui
-se tramaient sous ses yeux. Elle connaissait
-toutes les petites rivalités religieuses ou mondaines.
-Elle savait que tel père, plus «demandé»,
-était jalousé par les autres pères, vexés de son
-succès ; et aussi que telle pénitente, élégante ou
-bien posée, avait ses entrées à toute heure aux
-confessionnaux, ouverts seulement aux heures
-réglementaires pour les pénitentes plus modestes.</p>
-
-<p>Et, en attendant le père de Ragon, &mdash; le plus
-couru des pères mondains, &mdash; qui se faisait beaucoup
-attendre, Chiffon comparait la vaste maison
-riante, construite avec un confort anglais dissimulé
-sous une sévérité aimable et voulue, à la
-triste et sale maison où s'empilaient humblement
-le curé de la cathédrale et ses trois vicaires. Elle
-se disait, avec son petit bon sens d'enfant, que,
-si les gens de la «société» de Pont-sur-Sarthe
-connaissaient bien le chemin de l'une, les pauvres
-connaissaient sûrement mieux le chemin de
-l'autre. Il lui semblait que les grosses sommes
-apportées ici par les legs, les dons et les quêtes,
-n'en devaient jamais ressortir, tandis que les
-maigres aumônes obtenues avec tant de peine,
-ne devaient faire que traverser la pauvre petite
-maison grise de là-bas!&hellip;</p>
-
-<p>Chiffon exécrait d'instinct ceux qui «amassent».
-Ce mot, l'<i>épargne</i>, qu'elle entendait autour
-d'elle prononcer avec le respect qu'il inspire à
-la province, lui paraissait haïssable et répugnant,
-et elle pensait que dans cette belle maison toute
-neuve on devait épargner beaucoup et donner
-très peu, du moins aux pauvres. Elle regardait,
-en arpentant le parloir, ces «judas» ouverts dans
-les murailles blanches, et ils lui rappelaient des
-guichets de banque. Et les Jésuites qui, de temps
-à autre, traversaient rapidement la longue pièce
-à pas glissants et menus, ressemblaient &mdash; trouvait-elle &mdash; bien
-plus à des employés qu'à des
-religieux. Dans ce couvent tout lui parlait du
-monde, rien ne lui parlait de Dieu.</p>
-
-<p>Au bout d'un certain temps, Coryse s'impatienta :</p>
-
-<p>&mdash; Ah! mais!&hellip; je ne vais pas poser comme
-ça indéfiniment, moi!&hellip; il va être quatre heures!&hellip;
-il faut que j'aille au cours!&hellip;</p>
-
-<p>Elle s'approcha de la fenêtre et vit, dans le
-grand jardin, Jean endormi sur un banc. D'abord
-correctement assis, raide comme autrefois sur
-son siège, le vieux cocher coulait doucement,
-engourdi par l'orage, les jambes allongées, le
-corps mou, la tête fléchie. Et les pères qui de
-temps en temps passaient se rendant à la chapelle,
-tournaient avec surprise leurs faces affinées,
-un peu inquiétantes, vers le vieil homme qui
-dormait sur le banc dans une pose vautrée d'ivrogne.
-Leur indignation muette égayait infiniment
-la petite, et elle ne s'ennuyait plus du tout, lorsqu'une
-voix à la fois très sèche et très douce lui
-fit tourner la tête.</p>
-
-<p>&mdash; C'est vous qui êtes là, mon enfant?&hellip;
-mais je ne puis pas vous recevoir à présent&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah!&hellip; &mdash; dit Chiffon &mdash; je croyais que
-ma mère vous avait demandé si je pouvais
-venir?&hellip;</p>
-
-<p>Et, se dirigeant vers la porte, elle ajouta, aimable
-et comme soulagée :</p>
-
-<p>&mdash; Mais si vous ne pouvez pas, je m'en vais&hellip;</p>
-
-<p>Le père de Ragon l'arrêta d'un geste :</p>
-
-<p>&mdash; Je ne peux pas vous recevoir ici&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je vous demande pardon, c'est ma mère
-qui&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip; madame votre mère sait que je la
-reçois quelquefois au parloir&hellip; mais ce que je
-peux faire pour elle&hellip; à grand'peine&hellip; je ne puis
-pas le faire pour vous&hellip;</p>
-
-<p>Comme la petite ne répondait rien, il reprit,
-toujours de la même voix nette et blanche :</p>
-
-<p>&mdash; Madame votre mère m'a dit, mon enfant&hellip;
-que vous vouliez me consulter sur une question
-très grave?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oh!&hellip; je veux!&hellip; c'est-à-dire&hellip; c'est elle
-qui veut&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, je vous entendrai tout à l'heure
-à mon confessionnal&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais&hellip; &mdash; protesta Chiffon &mdash; je ne viens
-pas pour me confesser&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Peu importe!&hellip; mes pénitentes m'attendent
-déjà&hellip; je ne puis tarder davantage&hellip;</p>
-
-<p>Coryse, effarée, entrevit l'attente prolongée
-dans la chapelle neuve, effroyablement neuve,
-où les ors flamboyaient, faisant grincer les verts
-crus des rinceaux ; cette chapelle où l'&oelig;il ne se reposait
-sur rien de doux ni de tranquille ; où l'on
-ne pouvait &mdash; au milieu des chuchotements et
-des froufrous &mdash; se recueillir ni prier. Et la peur
-qu'elle avait de cette attente lui suggéra cette
-réflexion qui, pensait-elle, allait peut-être la
-délivrer :</p>
-
-<p>&mdash; Ah!&hellip; bon!&hellip; j'attendrai à la chapelle!&hellip;
-Oh! ça n'est pas ennuyeux d'attendre&hellip; toutes
-ces dames parlent si haut!&hellip;</p>
-
-<p>Il faut croire que le père de Ragon était peu
-soucieux de livrer aux moqueuses oreilles de
-Chiffon les confidences de celles qu'elle appelait
-si irrévérencieusement «les grenouilles de bénitier»,
-car subitement il se ravisa, disant, comme
-s'il n'avait rien entendu :</p>
-
-<p>&mdash; Voyons&hellip; puisque vous semblez le désirer&hellip;
-je vais vous entendre ici&hellip;</p>
-
-<p>Et, changeant de voix, d'un ton éteint et
-assourdi :</p>
-
-<p>&mdash; Je vous écoute, ma fille&hellip; qu'avez-vous à
-me dire?&hellip;</p>
-
-<p>Elle répondit délibérément :</p>
-
-<p>&mdash; Moi?&hellip; rien du tout!&hellip; je croyais que c'était
-vous qui deviez me dire quelque chose?&hellip;</p>
-
-<p>Plus habitué à la défense qu'à l'attaque, le
-père de Ragon hésita un instant, puis, prenant
-son parti :</p>
-
-<p>&mdash; Madame votre mère m'a appris que le
-duc d'Aubières vous demande en mariage&hellip; et
-que vous semblez voir cette demande avec&hellip;
-je ne dirai pas avec répugnance&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oh! vous pouvez le dire, allez!&hellip;</p>
-
-<p>Jamais le Jésuite n'avait adressé à Chiffon,
-lorsqu'elle accompagnait madame de Bray, que
-de banales paroles de bienvenue, auxquelles elle
-répondait par un monosyllabe ou pas du tout.
-Cette liberté de langage, à laquelle ses visiteuses
-habituelles ne l'avaient point accoutumé, l'interloqua
-un peu.</p>
-
-<p>Il y eut un silence.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien?&hellip; &mdash; questionna simplement Coryse.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, &mdash; reprit le père de Ragon, que
-décidément cet interrogatoire déroutait &mdash; cette
-demande&hellip; qui serait flatteuse pour toute jeune
-fille est, pour vous, non seulement flatteuse, mais
-inespérée&hellip; vous n'avez pas de fortune&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je sais ça!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Le duc d'Aubières, lui, sans être très riche,
-trouve qu'il l'est assez pour deux&hellip; il donne&hellip;
-en demandant votre main&hellip; un bel exemple de
-désintéressement&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je sais ça aussi!&hellip; et je suis très reconnaissante
-à M. d'Aubières&hellip; que j'aime beaucoup,
-d'ailleurs&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Vous l'aimez?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; De tout mon c&oelig;ur&hellip; c'est certainement
-celui que j'aime le mieux de ceux qui viennent
-à la maison&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais alors, je ne comprends pas pourquoi
-vous&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Comment, vous ne comprenez pas?&hellip; mais
-il me semble que c'est pourtant limpide!&hellip; j'aime
-M. d'Aubières comme j'aime madame de Jarville,
-par exemple&hellip; ou l'abbé Châtel&hellip; je les aime pour
-les aimer&hellip; mais pas pour les épouser, sapristi!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mon enfant, je vois que vous ignorez ce
-que c'est que le mariage&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ça, sûr! que je l'ignore!&hellip; mais enfin,
-je m'en fais une idée&hellip; on se fait toujours une
-idée des choses, s'pas?&hellip; eh bien, moi, en me
-mariant&hellip; je veux aimer celui qui sera mon mari
-autrement que je n'aime M. d'Aubières et l'abbé
-Châtel&hellip; et voilà!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip; vous êtes un peu sentimentale&hellip;
-comme toutes les jeunes filles&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Moi?&hellip; &mdash; s'écria Chiffon, indignée, &mdash; pas
-pour deux sous sentimentale!&hellip;</p>
-
-<p>Et réfléchissant, un peu troublée malgré elle,
-elle rectifia :</p>
-
-<p>&mdash; Excepté peut-être pour les fleurs&hellip; et le
-ciel&hellip; et les rivières&hellip; c'est vrai que j'aime assez
-à me coucher par terre et à rêvasser devant tout
-ça&hellip; oui!&hellip; enfin, mettons que je suis sentimentale
-pour les choses&hellip; et même pour les bêtes, si vous
-voulez&hellip; mais pour les gens?&hellip; ah! fichtre non!&hellip;
-j'suis pas sentimentale!&hellip;</p>
-
-<p>Positivement stupéfié par cette façon de parler,
-le père de Ragon demanda, avec un sourire de
-mépris aimable au coin de ses lèvres très sinueuses
-et très minces :</p>
-
-<p>&mdash; Par qui donc êtes-vous élevée, ma chère
-enfant?&hellip;</p>
-
-<p>Sans paraître voir l'ironie, elle répondit :</p>
-
-<p>&mdash; A présent, c'est par papa et l'oncle Marc&hellip;
-et avant, par mon oncle et ma tante de Launay&hellip;</p>
-
-<p>Et, comme le Jésuite, rassemblant ses souvenirs,
-répétait : «de Launay»?&hellip; Chiffon ajouta
-en riant :</p>
-
-<p>&mdash; Oh!&hellip; ne cherchez pas!&hellip; ils ne viennent
-pas chez vous!&hellip; c'est pas des gens à ça!&hellip; c'est
-des bons vieux tranquilles et pas chics&hellip; pas
-du tout dans le train&hellip; ils vont à leur paroisse!&hellip;
-Mais pardon&hellip; vous disiez&hellip; quand je vous ai
-interrompu&hellip; que j'étais sentimentale&hellip; c'est
-même parce que vous disiez ça que je vous ai
-coupé&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je vous disais que les jeunes filles sont
-toutes plus ou moins éprises d'un idéal quelconque&hellip;
-idéal qu'elles se forgent de toutes pièces&hellip;
-et qu'elles ne rencontrent jamais&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je ne suis éprise d'aucun idéal&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est déjà une bonne chose, cela!&hellip; car,
-alors, vous pouvez considérer librement et en
-pleine possession de vous-même le bel avenir qui
-s'ouvre devant vous si vous épousez le duc d'Aubières?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Où ça, le bel avenir?&hellip; moi qui justement
-n'ai jamais pu supporter l'idée d'épouser un
-militaire!&hellip; oui&hellip; j'ai ça en horreur, les militaires!&hellip;
-je veux dire les officiers, bien entendu&hellip;
-car les soldats, c'est pas leur faute, les pauv's
-gens!&hellip; et ce que je les plains, au contraire!&hellip;
-et ce que je les aime pour ça!&hellip; j'peux pas en
-rencontrer un par la chaleur sans avoir envie de
-le faire entrer boire quelque chose à la maison&hellip;
-ainsi&hellip;</p>
-
-<p>Le père de Ragon examinait Chiffon avec
-effarement, et il pensait que madame de Bray
-avait grandement raison quand elle disait que
-sa fille «n'était pas comme tout le monde». Il
-reprit, exagérant encore son air froid et sa correction
-parfaite :</p>
-
-<p>&mdash; En vérité, mon enfant, vous parlez une
-langue singulière!&hellip;</p>
-
-<p>Très sincèrement et gentiment, Coryse s'excusa :</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip; ça, j'sais bien!&hellip; c'est très vrai!&hellip;
-mais je ne peux pas m'en empêcher!&hellip; ça m'est
-instinctif!&hellip; je vous demande pardon&hellip; je comprends
-bien que ça doit vous choquer&hellip; ça choque
-déjà l'abbé Châtel, ainsi&hellip; à plus forte raison,
-vous&hellip;</p>
-
-<p>Et, le regardant, elle conclut :</p>
-
-<p>&mdash; C'est que, voilà!&hellip; vous êtes un homme
-du monde, vous!&hellip; et moi pas!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Enfin, &mdash; fit le Jésuite, qui se mit malgré
-lui à rire, &mdash; êtes-vous disposée, mon enfant,
-à réfléchir avant de repousser ce mariage?&hellip; à
-écouter mes conseils?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Réfléchir ne me servira à rien!&hellip; d'abord,
-quand je veux réfléchir, ça m'endort!&hellip; et puis,
-plus je réfléchirais, plus je dirais non&hellip; il n'y a
-donc pas d'avantage à me faire réfléchir&hellip; et
-quant à ce qui est de suivre vos conseils&hellip; si vous
-voulez que je vous parle franchement&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip; parlez-moi franchement?</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, je ne vois pas trop pourquoi je
-les suivrais, vos conseils?&hellip; vous ne me connaissez
-pas&hellip; vous ne m'avez jamais tant vue&hellip;
-tout en moi doit vous déplaire à crier&hellip;</p>
-
-<p>Et, voyant que le Jésuite esquissait un geste
-vague de protestation :</p>
-
-<p>&mdash; Si!&hellip; si!&hellip; je me rends bien compte!&hellip;
-je vous déplais, et vous n'avez aucune raison
-de vous intéresser à moi&hellip; ce que vous me dites,
-vous me le dites parce que ma mère vous a demandé
-de me le dire&hellip; tout bêtement&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je vous le dis parce que tel est mon avis&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Soit!&hellip; mais c'est votre avis parce que
-ma mère vous a expliqué que, sans fortune,
-je ne peux faire qu'un mauvais mariage&hellip; et
-que celui-là est superbe&hellip; alors, sous prétexte
-que je ne suis pas riche, vous me conseillez d'épouser
-un monsieur que je ne pourrai pas aimer&hellip;
-ou du moins aimer comme je veux aimer quelqu'un
-avec qui je passerai ma vie&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mon enfant, vous vous trompez&hellip; c'est
-parce que le duc d'Aubières est un homme parfaitement
-honorable et bien né&hellip; parfaitement
-bon aussi, que je vous conseille de l'épouser&hellip;
-je vous le conseillerais également si vous étiez très
-riche&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Allons donc!&hellip; jamais de la vie!&hellip; d'abord,
-si j'étais très riche, au lieu de me pousser à épouser
-M. d'Aubières, vous me garderiez pour&hellip;</p>
-
-<p>Comme elle s'arrêtait, le père de Ragon demanda :</p>
-
-<p>&mdash; Je vous garderais pour qui?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Pour un ancien élève à vous qui serait
-dans la dèche&hellip; ou qui aurait joué&hellip; ou n'importe
-quoi de ce genre-là!&hellip; oui!&hellip; j'ai toujours
-vu que ça se passe comme ça à Pont-sur-Sarthe&hellip;
-depuis que je sais voir quelque chose autour
-de moi&hellip; et je me suis réjouie de n'avoir pas
-d'argent!&hellip; Oh!&hellip; pour ça, vous savez aider les
-vôtres!&hellip; vous n'êtes pas des lâcheurs!&hellip;</p>
-
-<p>Craignant d'avoir trop parlé, Chiffon leva un
-&oelig;il presque timide sur le Jésuite. Sa belle figure
-distinguée et sérieuse s'était au contraire adoucie :</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien &mdash; dit-il en regardant la petite
-avec une certaine bienveillance &mdash; il me semble
-que, d'après ce que je devine de vous, ceux qui
-ne sont pas des «lâcheurs», comme vous dites&hellip;
-doivent vous plaire?&hellip; vous devez aimer celui
-qui prête aux autres son appui?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oui, si c'est un individu&hellip; non, si c'est une
-corporation&hellip;</p>
-
-<p>Le père de Ragon resta étonné, regardant
-Chiffon sans rien dire.</p>
-
-<p>Depuis qu'il était à Pont-sur-Sarthe, cette
-gamine de seize ans était le premier être «pensant»
-qu'il rencontrait.</p>
-
-<p>Voyant que l'enfant, prenant son silence pour
-un congé, allait se lever, il demanda :</p>
-
-<p>&mdash; Vous avez donc beaucoup lu?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Non&hellip; pas beaucoup&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Alors, vous avez beaucoup réfléchi à des
-choses sérieuses?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Quelquefois&hellip; à cheval&hellip; oui, c'est surtout
-quand je me promène à cheval que je pense à
-des choses&hellip; là, je ne peux pas m'endormir en
-réfléchissant&hellip; alors je réfléchis&hellip; mais c'est involontaire&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et&hellip; le résultat de ces réflexions c'est que
-vous n'aimez pas notre ordre?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est que, voilà!&hellip; ça ne me fait pas du
-tout l'effet d'un ordre&hellip; religieux, du moins&hellip;
-les Dominicains, les Maristes, les Capucins, les
-Oratoriens, etc., etc., j'appelle ça des ordres&hellip;
-ça s'occupe du bon Dieu, ça prêche, ça fait seulement
-ce que je comprends que fassent des religieux&hellip;
-vous, vous me faites l'effet d'une association
-quelconque&hellip; vous vous occupez des
-mariages, de la politique, un peu de tout&hellip; enfin,
-vous me faites peur!&hellip; et pourtant, le bon Dieu
-sait bien que j'ai pas peur de grand'chose&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je vous assure, mon enfant, que nous ne
-travaillons que pour le bien et le salut de l'humanité&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Son bien&hellip; sur la terre, ça, j'en suis convaincue!&hellip;
-son salut?&hellip; je ne crois pas que ça
-vous intéresse beaucoup&hellip; et puis, l'humanité,
-pour vous, se réduit aux gens du monde&hellip; c'est
-comme pour ma mère&hellip; je connais ça!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je vois que vous avez décidément un parti
-pris contre nous&hellip; vous avez tort, ma chère enfant&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oh!&hellip; &mdash; affirma poliment Chiffon &mdash; pas
-plus contre vous que contre les francs-maçons
-par exemple&hellip; ou les polytechniciens, qui continuent
-leur monôme à travers la vie&hellip; je hais en
-général les gens qui se massent pour tomber les
-isolés&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Cette haine peut mener loin&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Très loin!&hellip; ainsi, toute petite&hellip; quand
-j'allais avec ma bonne faire des commissions
-et que j'entendais les pauvres petits boutiquiers
-des petites rues se plaindre&hellip; pleurer presque,
-en racontant que depuis les grands magasins
-de la rue des Bénédictins et de la place Carnot
-ils ne faisaient plus d'affaires&hellip; quand je voyais
-peu à peu se fermer plusieurs des boutiques
-d'autrefois&hellip; quand j'entendais raconter que tel ou
-tel fournisseur était en faillite&hellip; je rageais ferme,
-allez, contre ces énormes magasins qui écrabouillent
-les tout petits&hellip; et bien des fois, le soir, en
-faisant ma prière, j'ai crié de toutes mes forces
-au bon Dieu qu'il aurait une riche idée s'il raflait
-tout ça dans la nuit&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais c'était une abominable pensée&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est bien possible!&hellip; je ne la défends
-pas!&hellip; je l'avais, voilà tout!&hellip; je ne disais pas
-ça à l'oncle Albert et à la tante Mathilde, vous
-pensez?&hellip; avec eux ça n'aurait pas pris&hellip; Oh,
-non!&hellip; aussi, je n'ai jamais raconté mes idées à
-personne dans ce temps-là&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et maintenant non plus, j'espère?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oh! si!&hellip; maintenant je dis très bien tout
-ça à l'abbé Châtel, ou à l'oncle Marc&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah! c'est vrai! &mdash; fit le Jésuite avec un
-sourire tendu &mdash; M. le vicomte de Bray est socialiste&hellip;
-ou, du moins, il s'est présenté comme tel
-aux dernières élections?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Non&hellip; &mdash; dit brusquement Chiffon, qui
-n'admettait pas qu'on touchât à l'oncle Marc, &mdash; vous
-confondez!&hellip; M. de Bray, qui est bien,
-en effet, ce que vous appelez socialiste&hellip; ne s'est
-pas appuyé là-dessus pour se faire élire&hellip; il s'est
-présenté sans étiquette&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et il a échoué&hellip;</p>
-
-<p>C'était le candidat protégé par «les pères»
-qui avait passé. Chiffon répondit rageusement :</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip; il fallait trop d'argent pour être
-élu&hellip;</p>
-
-<p>Puis, se levant sans attendre l'invitation du
-Jésuite, qui s'oubliait à écouter ce drôle de petit
-produit moderne, si différent de ce qu'il connaissait
-jusque-là, elle ajouta, un peu narquoise :</p>
-
-<p>&mdash; Mais je n'ose pas vous retenir plus longtemps!&hellip;
-vous étiez très pressé&hellip; et il y a toutes
-ces dames qui doivent trépigner à la chapelle&hellip;</p>
-
-<p>Le père de Ragon se leva aussi ; et, comme
-Coryse s'effaçait pour le laisser sortir le premier :</p>
-
-<p>&mdash; Non&hellip; &mdash; dit-il en souriant, très courtois &mdash; vous
-n'êtes plus une petite fille&hellip; et vous serez
-peut-être bientôt «Madame la Duchesse»&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ça m'étonnerait!&hellip; &mdash; répondit Chiffon,
-en secouant ses cheveux flottants qui ondulèrent
-autour de ses hanches &mdash; je n'ai pas la
-tête de l'emploi&hellip;</p>
-
-<p>Le père de Ragon demanda :</p>
-
-<p>&mdash; Je ne vois personne à la «porterie»?&hellip;
-vous n'êtes pas venue seule, pourtant?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oh! non!&hellip; je ne suis pas élevée du tout
-à l'américaine, moi!&hellip; j'ai ma bonne!&hellip;</p>
-
-<p>Et, montrant le vieux Jean qui dormait toujours
-sur son banc, glissé presque jusqu'à terre :</p>
-
-<p>&mdash; Il n'est pas décoratif, ma bonne!&hellip;</p>
-
-<p>Quand Chiffon eut franchi la grille, elle se
-retourna et, regardant l'heure à la grosse horloge
-de la chapelle, elle murmura en riant :</p>
-
-<p>&mdash; Cinq heures et demie!&hellip; C'est moi qui les
-ai fait poser, les grenouilles de bénitier!&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VI</h2>
-
-
-<p>On dînait quand madame de Bray entra dans
-la salle à manger. Depuis longtemps on avait
-renoncé à l'attendre : presque jamais elle n'arrivait
-à l'heure ; prétextant des courses, des visites,
-des pendules arrêtées et, au besoin, des accidents
-de voiture. Dès qu'elle se fut assise, elle demanda
-d'un air étonnamment aimable à Coryse :</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien?&hellip; as-tu été contente du père de
-Ragon?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oh! très contente!&hellip; &mdash; répondit la petite
-avec insouciance.</p>
-
-<p>Et, après un instant de réflexion, elle ajouta :</p>
-
-<p>&mdash; Mais, je ne sais pas si, lui, il a été content
-de moi&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce que tu lui as dit?&hellip; &mdash; interrogea
-M. de Bray, vaguement inquiet.</p>
-
-<p>&mdash; Un tas de choses&hellip; la conversation a tourné&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; J'irai le voir demain matin&hellip; &mdash; fit la marquise,
-moins aimable, &mdash; et il me dira ce qui s'est
-passé&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais&hellip; &mdash; remarqua paisiblement Chiffon &mdash; je
-peux aussi bien vous le dire&hellip; et d'abord,
-il ne s'est rien du tout passé&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah!&hellip; c'est surprenant!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et pourquoi donc est-ce surprenant?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Parce que tu as l'air embarrassé&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Moi!&hellip; jamais!&hellip; pourquoi aurais-je l'air
-embarrassé?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je n'en sais rien&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Moi non plus!&hellip; on a voulu que j'aille
-causer avec le père de Ragon&hellip; j'y suis allée&hellip;
-nous avons causé&hellip; et voilà!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et&hellip; il n'y a rien eu de désagréable?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais non&hellip; il est bien élevé&hellip; trop même!&hellip;
-moi aussi&hellip; pas trop, mais enfin, assez&hellip; non!&hellip;
-je crois qu'il n'a rien approuvé de ce que je lui
-ai dit&hellip; et je suis sûre que rien de ce qu'il m'a
-dit ne m'a convaincue&hellip; mais, à part ça, nous
-sommes comme avant&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Alors&hellip; &mdash; demanda madame de Bray,
-profitant d'une sortie du domestique, &mdash; tu
-n'es pas encore décidée à épouser le duc d'Aubières?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je suis décidée à ne pas l'épouser&hellip;</p>
-
-<p>Et, se tournant vers l'oncle Marc :</p>
-
-<p>&mdash; Je vais lui répondre ce soir, puisque tu m'as
-dit qu'il doit venir?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Non!&hellip; &mdash; s'écria la marquise, exaspérée, &mdash; vous
-ne lui répondrez pas ce soir!&hellip; c'est de
-la folie de refuser ainsi sans réfléchir!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais j'ai réfléchi!&hellip; mais je ne fais que
-ça&hellip; depuis hier, je réfléchis à m'en faire mourir!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Vous attendrez pour donner une réponse
-définitive au duc d'Aubières&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; J'attendrai quoi?&hellip; non&hellip; je ne veux pas
-lui faire croquer le marmot plus longtemps&hellip;
-ça a déjà beaucoup trop duré&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je vous défends de lui parler aujourd'hui!&hellip; &mdash; dit
-impérieusement la marquise, en se levant.</p>
-
-<p>Et, voyant qu'au lieu d'entrer dans le salon,
-Chiffon montait l'escalier, elle demanda :</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien?&hellip; où allez-vous?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Dans ma chambre&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Vous resterez ici&hellip;</p>
-
-<p>La petite devint très rouge et répondit nettement :</p>
-
-<p>&mdash; Ça m'est égal!&hellip; mais, si je reste, je parlerai
-à M. d'Aubières comme je le dois&hellip; je lui dirai
-que je suis formellement décidée à ne l'épouser
-jamais&hellip; jamais&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Vous êtes folle!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Il y a si longtemps que vous me le dites!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Le voilà!&hellip; &mdash; cria tout à coup la marquise
-en faisant, d'un grand geste, signe d'écouter
-la sonnette de la grille.</p>
-
-<p>&mdash; Ah!&hellip; tant mieux!&hellip; &mdash; soupira Chiffon &mdash; j'ai
-rudement envie de ne plus avoir ce poids-là,
-moi!&hellip;</p>
-
-<p>Elle alla au-devant du colonel qui entrait, et
-lui dit, sans aucun embarras :</p>
-
-<p>&mdash; Monsieur d'Aubières, je voudrais vous parler?&hellip;
-voulez-vous venir avec moi dans le jardin,
-comme hier soir&hellip;</p>
-
-<p>Et, descendant le perron toute souriante, elle
-ajouta très bas :</p>
-
-<p>&mdash; &hellip; Mais sans m'embrasser&hellip;</p>
-
-<p>Il la suivit docilement ; très ému, clairvoyant
-malgré son amour, et devinant ce qu'elle allait
-lui dire. Avant qu'elle eût parlé, il questionna,
-d'une pauvre voix touchante :</p>
-
-<p>&mdash; C'est pour me dire que vous ne voulez pas,
-n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip; &mdash; balbutia Chiffon, très peinée de
-ce gros chagrin qu'elle causait &mdash; j'ai beaucoup,
-beaucoup pensé depuis hier soir&hellip; et j'ai compris
-que je ne peux pas vous épouser&hellip; je vous aime
-bien, allez, pourtant!&hellip; je vous aime de tout
-mon c&oelig;ur&hellip; et je suis désolée de vous dire ces
-choses&hellip; mais il vaut mieux les dire avant qu'après,
-s'pas?&hellip;</p>
-
-<p>Il ne répondit rien. Elle ne le voyait pas dans
-la nuit, mais elle le devinait si malheureux qu'elle
-en fut tout attristée.</p>
-
-<p>&mdash; Je vous en prie&hellip; &mdash; supplia-t-elle, en posant
-doucement sa main sur le bras de M. d'Aubières&hellip; &mdash; ne
-vous faites pas tant de chagrin?&hellip; je n'en
-vaux pas la peine, d'abord!&hellip; je suis colère, ignorante,
-mal élevée&hellip; «tous les vices des Avesnes»,
-comme dit ma mère!&hellip; et puis, je serais
-incapable d'être une femme de colonel, moi!&hellip;
-ni d'être mondaine d'aucune façon&hellip; je ne saurai
-jamais ni causer&hellip; ni recevoir&hellip; ni faire bonne
-figure aux gens qui me déplaisent&hellip; ni persuader
-aux imbéciles que je leur trouve de l'esprit&hellip; je
-n'ai rien d'une femme&hellip; je suis un sauvage&hellip; fait
-pour vivre seulement avec des fleurs ou des animaux&hellip;</p>
-
-<p>Tout à coup, inquiète, changeant de ton, elle
-s'écria :</p>
-
-<p>&mdash; A propos d'animaux&hellip; où est Gribouille?&hellip;
-je ne l'ai pas vu depuis le déjeuner&hellip; si on me
-l'avait perdu?&hellip;</p>
-
-<p>Et elle partit, courant à travers la grande
-pelouse, dans la direction des écuries. Au bout
-d'un instant, elle revint courant toujours, et
-suivie de Gribouille qui lui sautait aux épaules.</p>
-
-<p>&mdash; Pardon&hellip; &mdash; fit-elle, tout essoufflée, &mdash; pardon
-de vous avoir laissé comme ça!&hellip; mais
-c'est que j'ai eu si peur pour Gribouille!&hellip; c'est
-égal!&hellip; je n'aurais pas dû&hellip; au milieu d'une conversation
-sérieuse&hellip; Ben, voyez-vous&hellip; c'est tout
-moi, ça!&hellip;</p>
-
-<p>Comme le duc ne répondait pas, elle demanda,
-fouillant du regard l'obscurité :</p>
-
-<p>&mdash; Est-ce que vous n'êtes plus là?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Si&hellip; &mdash; balbutia-t-il, d'une voix enrouée,
-si&hellip; je suis toujours là&hellip;</p>
-
-<p>Il s'était assis près de l'allée sur une sorte
-de tertre. Chiffon s'approcha de lui, comprenant
-qu'il pleurait.</p>
-
-<p>&mdash; Comment!&hellip; &mdash; dit-elle violemment émue, &mdash; comment!&hellip;
-vous pleurez?&hellip;</p>
-
-<p>La pensée que cet homme, qui lui apparaissait
-comme un géant&hellip; presque vieux, pouvait pleurer,
-ne lui était jamais venue. Stupéfaite et bouleversée,
-elle s'assit près de lui.</p>
-
-<p>&mdash; Mon Dieu!&hellip; &mdash; fit-elle, prête à pleurer
-aussi &mdash; mon Dieu!&hellip; mon Dieu!&hellip;</p>
-
-<p>Elle ne trouvait pas autre chose à dire. Elle
-perdait la tête. Elle se croyait horriblement
-mauvaise et stupide, de tourmenter cet être si
-bon, qui sanglotait doucement à côté d'elle.</p>
-
-<p>L'idée que quelqu'un pouvait souffrir pour
-elle ou à cause d'elle était odieuse à Coryse.
-Elle préférait mille fois souffrir elle-même. Et,
-tout de suite, elle se dit :</p>
-
-<p>«Ma foi, tant pis!&hellip; je vais lui avouer ce qui se
-passe dans ma tête&hellip; et puis après&hellip; s'il veut
-tout de même, eh bien, je l'épouserai&hellip;»</p>
-
-<p>&mdash; Écoutez-moi&hellip; &mdash; dit-elle, de sa voix un
-peu sonore, qui remuait si profondément le duc, &mdash; écoutez-moi
-bien&hellip; et comprenez-moi&hellip; si
-vous le pouvez toutefois&hellip; car je ferai de mon
-mieux, mais ça ne sera peut-être pas très clair&hellip;
-c'est que c'est très difficile à dire, tout ça!&hellip;
-et si nous étions au soleil au lieu d'être dans
-le noir&hellip; si je voyais votre tête et si vous voyiez
-la mienne&hellip; je n'oserais jamais, jamais!&hellip; mais
-d'abord, je vous en prie&hellip; ne pleurez pas comme
-ça&hellip; ça m'est horrible!&hellip;</p>
-
-<p>Et, comme sans rien dire il continuait à pleurer,
-d'un mouvement brusque, elle s'agenouilla devant
-lui :</p>
-
-<p>&mdash; Je vous en prie?&hellip;</p>
-
-<p>Elle passa ses bras autour du cou de M. d'Aubières,
-et, embrassant affectueusement la pauvre
-joue mouillée, elle répéta, d'une voix infiniment
-suppliante :</p>
-
-<p>&mdash; Je vous en prie?&hellip; puisque je vous dis
-que je ferai tout ce que vous voudrez&hellip; tout&hellip;</p>
-
-<p>Oublieuse de la veille, elle se pelotonnait contre
-lui, candide et tendre. Il la repoussa presque
-durement :</p>
-
-<p>&mdash; Non&hellip; non&hellip; éloignez-vous!&hellip;</p>
-
-<p>D'abord étonnée, Chiffon se releva, en murmurant
-tristement :</p>
-
-<p>&mdash; Ah!&hellip; oui&hellip; je vois&hellip; vous faites comme
-moi hier&hellip;</p>
-
-<p>Et, timidement, elle se rassit sans rien dire
-à côté du duc. Il reprit, encore tout tremblant :</p>
-
-<p>&mdash; Non&hellip; ne croyez pas ça, ma chère petite
-Coryse&hellip; c'est que&hellip; vous ne pouvez pas comprendre&hellip;
-je suis nerveux&hellip; malheureux&hellip; je ne
-sais plus ce que je fais, ni ce que je dis&hellip; j'avais
-fait un si joli rêve&hellip; et je retombe de si haut&hellip;</p>
-
-<p>Elle demanda, inquiète :</p>
-
-<p>&mdash; Si vous avez fait ce que vous appelez un
-si joli rêve&hellip; ce n'est pas ma faute, au moins?&hellip;
-je veux dire que ce n'est pas moi qui vous ai
-laissé croire que j'avais envie de vous épouser?&hellip;
-que je n'ai pas cherché à me faire aimer de vous
-autrement que comme un bon gosse&hellip; s'pas?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Non, certes!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; A la bonne heure!&hellip; c'est que si j'avais
-fait ça&hellip; sans m'en douter, bien entendu&hellip; j'en
-serais au désespoir&hellip; c'est vrai&hellip; je trouve que
-faire aux gens des mines, et des yeux, et tout
-ça&hellip; pour leur persuader qu'ils plaisent&hellip; ou qu'on
-désire leur plaire&hellip; alors qu'on ne se soucie pas
-du tout d'eux&hellip; c'est abominable&hellip; oui, abominable!&hellip;</p>
-
-<p>Et, après un silence, elle ajouta :</p>
-
-<p>&mdash; C'est ce que je vois faire tout le temps
-autour de moi&hellip; et c'est ce que je ne ferai
-jamais&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Vous disiez tout à l'heure &mdash; demanda
-le duc, qui se remettait peu à peu, &mdash; que vous
-alliez m'expliquer pourquoi vous ne voulez pas
-être ma femme?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip; et ça m'intimide de vous expliquer
-ça!&hellip; je ne sais de la vie que ce que j'en peux
-deviner, et ce n'est pas grand'chose&hellip; mais enfin
-j'entends les conversations&hellip; on chuchote&hellip; on
-rapproche certains noms&hellip; et, quand il y a des
-bals à la maison, je vois bien des petits flirts&hellip;
-bien des petites incorrections&hellip; je ne parle pas
-des jeunes filles&hellip; les jeunes filles, elles, peuvent
-faire tout ce qu'elles veulent&hellip; ça n'a aucun
-inconvénient, s'pas, puisqu'elles ne sont pas
-mariées?&hellip; non&hellip; je veux dire ces dames&hellip; il y
-en a qui trompent leurs maris&hellip; et&hellip; tromper son
-mari, je ne sais pas au juste où ça commence ni
-où ça finit, mais je trouve que c'est très mal&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Sans doute, c'est mal!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, voilà!&hellip; c'est que je suis sûre
-que, si je vous épousais&hellip; je vous tromperais&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais&hellip; &mdash; balbutia M. d'Aubières, interloqué &mdash; pourquoi
-êtes-vous sûre de ça?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Sûre&hellip; enfin autant qu'on peut l'être de
-ces choses-là!&hellip; voyez-vous, jusqu'à présent,
-je n'ai jamais rencontré personne de qui je me
-sois dit : «Celui-là, je l'épouserais bien!&hellip;»</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, si, après que nous serons mariés,
-j'allais me dire, un jour, en voyant passer un
-monsieur quelconque : «Tiens! je l'aurais bien
-épousé, celui-là!&hellip;» pensez donc!&hellip; quel coup!&hellip;
-ça serait désastreux!&hellip;</p>
-
-<p>Malgré son chagrin, le duc eut envie de rire ;
-mais il répondit gravement :</p>
-
-<p>&mdash; Ce que vous dites là est arrivé à beaucoup
-de femmes&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et alors?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Alors, au lieu de laisser aller leur pensée
-vers le nouveau venu, elles se sont appuyées sur
-leur mari&hellip; et si c'était un bon mari, ce que je
-serai&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ça, j'en suis sûre!&hellip; &mdash; dit Chiffon avec
-conviction &mdash; mais croyez-vous que ça suffit
-d'être un bon mari, si on n'a pas une bonne
-femme?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et pourquoi ne seriez-vous pas une bonne
-petite femme&hellip; honnête et brave?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je serais ça&hellip; si je ne rencontrais pas&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Quoi?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Le monsieur que je ne rencontrerai peut-être
-jamais&hellip; mais qui n'est à coup sûr pas vous&hellip;</p>
-
-<p>Et, comme M. d'Aubières faisait un mouvement,
-elle ajouta vivement :</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip; je vous aime beaucoup, beaucoup!&hellip;
-je vous l'ai déjà dit&hellip; mais je crois que je ne vous
-aime pas du tout, mais du tout, comme il faut
-aimer son mari&hellip; et je suis certaine que le jour
-où je rencontrerais celui que j'aimerais comme
-ça&hellip; je me laisserais aller!&hellip; oh! mais là, en plein!&hellip;
-vous voyez?&hellip; c'est sans gêne d'oser vous dire
-ça?&hellip; mais ça serait encore bien plus sans gêne
-de vous épouser sans vous le dire&hellip; Si, après
-que vous savez ce qui m'empêche de dire oui,
-vous voulez de moi tout de même&hellip; au moins,
-vous aurez été prévenu&hellip; vous ne pourrez rien
-me reprocher&hellip; quand je dis «rien me reprocher»,
-c'est une manière de parler&hellip; parce que&hellip;
-au fond&hellip; je me rends bien compte que ça ne
-pourra pas vous faire plaisir&hellip; mais enfin, je
-n'aurai pas été sournoise, ni dissimulée&hellip; comprenez-vous?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je comprends &mdash; dit doucement M. d'Aubières &mdash; que
-vous seriez très malheureuse avec
-moi et que je serais horriblement malheureux
-de vous voir malheureuse&hellip; il me faut renoncer
-à ce qui était, depuis six mois que j'y pensais
-sans cesse, toute ma joie, toute mon espérance&hellip;
-vous m'avez très délicatement et très pittoresquement
-fait comprendre que je suis un vieux
-fou&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Vous m'en voulez?&hellip; &mdash; demanda Coryse
-effarée &mdash; je suis sûre que vous m'en voulez?</p>
-
-<p>&mdash; Non&hellip; je vous jure que non&hellip; &mdash; marmotta
-le pauvre homme que l'émotion étranglait.</p>
-
-<p>Il voulut se lever et resta enfoncé dans le sol.</p>
-
-<p>&mdash; Tiens!&hellip; &mdash; fit-il, surpris de sentir que
-chaque mouvement l'enfonçait davantage.</p>
-
-<p>Gribouille, en le voyant remuer, avait compris
-qu'on s'en allait et s'était mis à danser devant
-lui en aboyant avec fureur.</p>
-
-<p>Le duc voulut s'appuyer sur sa main, mais
-elle entra dans la terre molle, tandis que son
-corps semblait y pénétrer plus avant.</p>
-
-<p>&mdash; Je ne sais pas où je suis!&hellip; &mdash; dit-il à Chiffon,
-qui, debout dans l'allée, l'attendait &mdash; il me semble
-que je suis assis dans un trou&hellip; et plus j'en veux
-sortir plus j'y tombe&hellip;</p>
-
-<p>Elle étendit ses mains, il les prit et se releva
-d'une secousse. Mais elle aussi, en s'approchant,
-avait senti le sol se défoncer.</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce qu'il y a donc?&hellip; &mdash; fit-elle en
-tâtant la place que M. d'Aubières venait de
-quitter.</p>
-
-<p>Elle se redressa en riant :</p>
-
-<p>&mdash; Ah!&hellip; c'est le cimetière des fleurs!&hellip; vous
-étiez assis dessus!&hellip; et comme j'ai justement
-enterré ce matin&hellip; c'est tout mou&hellip;</p>
-
-<p>Il questionna :</p>
-
-<p>&mdash; Le cimetière de&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Des fleurs&hellip; oui&hellip; ne parlez pas de ça à la
-maison&hellip; on se moquerait de moi&hellip; je sais bien
-que c'est bête&hellip; mais j'aime tant les fleurs!&hellip;
-je ne peux pas les voir salies quand elles sont
-mortes&hellip;</p>
-
-<p>En effet, depuis sa plus petite enfance, Chiffon
-avait un cimetière où elle enterrait ses fleurs
-fanées. Il lui était impossible de les voir traîner
-dans la rue ou dans les ordures. L'idée qu'une
-fleur toucherait quelque chose de sale, qu'elle
-serait froissée sous les pieds, traînée dans les
-jupes, ou balayée dans la poussière, lui était
-insupportable. En hiver, elle les brûlait dans
-la grande cheminée de sa chambre, après avoir
-allumé un énorme brasier où elles se consumaient
-d'une flambée. Mais en été, privée de cette ressource,
-elle les enterrait consciencieusement au
-fond du jardin, en cachette, redoutant les gronderies
-de sa mère et les blagues de l'oncle Marc.</p>
-
-<p>&mdash; Ne le dites pas, je vous en prie?&hellip; &mdash; répéta-t-elle,
-très inquiète ; &mdash; excepté Gribouille,
-personne ne le sait, personne&hellip; et ça me ferait
-si fort enrager si on se moquait de moi&hellip; pour
-cette chose-là seulement que ça me ferait enrager&hellip;
-parce que je trouve qu'on aurait raison&hellip; c'est
-ridicule!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Vous pouvez être sûre, mademoiselle Coryse,
-que je ne parlerai jamais à qui que ce soit du
-cimetière des fleurs&hellip;</p>
-
-<p>Et, tristement, il ajouta :</p>
-
-<p>&mdash; Ce pauvre petit cimetière!&hellip; moi qui pourtant
-ne ressemble guère à une fleur, j'y ai été
-enterré aussi ce soir&hellip; oui&hellip; tout à fait enterré&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Allons!&hellip; bon!&hellip; &mdash; s'écria Coryse &mdash; voilà
-que vous allez encore repenser à tout ça!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Non&hellip; mais voulez-vous me laisser m'en
-aller par la petite grille?&hellip; je préfère ne pas
-entrer dans la maison&hellip; avec mes yeux gros comme
-le poing, je serais très ridicule&hellip; d'ailleurs, je
-viendrai voir Marc demain matin&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Vous l'aimez bien, l'oncle Marc?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Beaucoup&hellip; c'est un camarade d'enfance&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Vous êtes du même âge?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Il a trois ans de moins que moi&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est la même chose!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; La même chose&hellip; oui, vous avez raison&hellip;</p>
-
-<p>Mais, en baisant une dernière fois la petite
-patte solide et souple de Chiffon, M. d'Aubières
-se dit à part lui :</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, non!&hellip; ça n'est pas la même chose&hellip;
-c'est trois ans de moins!&hellip;</p>
-
-<p>Rentrée dans le salon, la petite regarda &mdash; comme
-si elle le voyait pour la première fois &mdash; l'oncle
-Marc, qui lisait près d'une lampe.
-Et, au lieu de répondre à monsieur et à madame
-de Bray qui la questionnaient anxieusement sur
-la disparition du duc, elle pensa :</p>
-
-<p>&mdash; C'est pas trois ans&hellip; c'est dix ans qu'il
-a l'air d'avoir de moins, l'oncle Marc!&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VII</h2>
-
-
-<p>Le lendemain matin, Chiffon, couchée au milieu
-de la pelouse, jouait avec Gribouille en attendant
-l'heure de son cours, lorsque l'oncle Marc, s'approchant
-d'elle, lui dit d'un ton bourru :</p>
-
-<p>&mdash; Aubières est parti!&hellip;</p>
-
-<p>Elle se dressa, d'un bond :</p>
-
-<p>&mdash; Comment parti!&hellip; parti pour où?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Pour Paris&hellip; où il se va secouer un peu&hellip;
-il en a besoin, le pauvre garçon!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah!&hellip; &mdash; dit la petite &mdash; tu m'as fait une
-peur!&hellip; j'ai cru qu'il était parti pour toujours!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ça t'aurait fait de la peine?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je t'en réponds!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Le chagrin d'Aubières m'a désolé&hellip; mais,
-au fond, à présent que tout ça est terminé&hellip; je
-peux bien te dire, mon Chiffon, que je trouve que
-tu as bien fait&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; A la bonne heure!&hellip; et papa?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Papa aussi&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Alors, tout est pour le mieux!&hellip; tu montes
-à cheval, ce matin?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Non&hellip; j'ai des lettres à écrire&hellip; c'est que,
-je ne t'ai pas dit&hellip; j'ai une grande nouvelle à
-t'annoncer&hellip; la tante de Crisville est morte!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah!&hellip; &mdash; fit-elle, indifférente &mdash; ça n'est
-pas ma tante, à moi&hellip; et je ne la connaissais
-pas!&hellip; toi non plus, du reste&hellip; puisqu'elle ne
-quittait plus le Midi&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je ne l'avais pas vue souvent&hellip; mais j'étais
-son filleul&hellip;</p>
-
-<p>Et l'oncle Marc continua paisiblement :</p>
-
-<p>&mdash; Je viens d'apprendre qu'elle m'a légué
-toute sa fortune&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Toute sa fortune!&hellip; &mdash; s'écria Coryse,
-étonnée, &mdash; mais c'est elle qu'on appelle la tante
-de Carabas!&hellip; c'est elle qui est si, si riche!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est elle qui «était» si, si riche, la pauvre
-femme!&hellip;</p>
-
-<p>Chiffon sauta au cou de l'oncle Marc, tandis
-que Gribouille, imitant le mouvement, lui sautait
-aux jambes.</p>
-
-<p>&mdash; Oh!&hellip; que je suis contente!!!&hellip; que je
-suis contente que ça soit toi!&hellip; ça t'ira si bien,
-à toi, beaucoup d'argent!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Lâche-moi donc!&hellip; tu m'étrangles! &mdash; dit
-brusquement Marc de Bray, cherchant à se
-dégager, &mdash; je t'ai déjà répété cent fois que tu
-es trop grande pour te suspendre comme ça en
-bébé!&hellip; ça ne se fait pas!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Pardon!&hellip; j'oublie toujours!&hellip; et qu'est-ce
-que tu vas en faire, dis, de tout cet argent-là&hellip;
-pour commencer?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Pour commencer, je vais voyager&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oh!&hellip; &mdash; murmura l'enfant, toute saisie, &mdash; tu
-vas t'en aller&hellip; toi aussi?&hellip;</p>
-
-<p>Et, appuyant sa tête contre l'épaule de l'oncle
-Marc, elle se mit à pleurer silencieusement.</p>
-
-<p>&mdash; Es-tu bête, voyons?&hellip; &mdash; fit-il avec impatience.</p>
-
-<p>Elle répondit, d'une voix inintelligible :</p>
-
-<p>&mdash; Pardon!&hellip; c'est que, vois-tu, je suis énervée&hellip;
-je ne sais pas ce que j'ai!&hellip; tout à l'heure, c'est
-M. d'Aubières qui m'aimait bien et qui s'en
-va&hellip; à présent, c'est toi&hellip;</p>
-
-<p>Ses larmes redoublèrent, et elle conclut :</p>
-
-<p>&mdash; C'est que, des gens qui m'aiment&hellip; il n'en
-pleut pas, tu sais?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Voyons, mon Chiffon, je ne pars pas pour
-ne plus revenir!&hellip; je ne vais pas faire le tour du
-monde, sois tranquille!&hellip; la France me suffit&hellip;
-ailleurs, j'ai le <span lang="en" xml:lang="en">spleen</span>!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi dis-tu le <span lang="en" xml:lang="en">spleen</span>?&hellip; au lieu de
-dire le mal du pays?&hellip; il n'y a pas de honte à
-l'appeler comme ça&hellip; je déteste qu'on parle
-anglais!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je vois avec plaisir que ça va mieux, Chiffon!&hellip;
-ta petite nature reprend le dessus&hellip; oui&hellip;
-gronde-moi tant que tu voudras, va!&hellip; mais ris&hellip;
-c'est tout ce que je veux&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est maintenant que tu vas pouvoir en
-faire, de la politique?&hellip; cette fois-ci, ça ne sera
-plus le petit type à l'orgeat de la dernière fois
-qui passera, hein?&hellip; en voilà un argent qui arrive
-bien!&hellip; il y a encore un mois avant les élections&hellip;
-tu as le temps de le tomber, l'élève aux «bons
-pères!&hellip;» qui ment aux ouvriers&hellip; qui ment aux
-gens du monde&hellip; qui ment tout le temps!&hellip; oui,
-tu le tomberas&hellip; et en voilà une chose qui me
-fera plaisir!&hellip;</p>
-
-<p>L'oncle Marc demanda en riant :</p>
-
-<p>&mdash; Est-ce par intérêt pour moi, ou par antipathie
-pour mon concurrent?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est les deux!&hellip; et la charité?&hellip; je pense
-que tu vas la faire en grand, à cette heure?&hellip; toi
-qui t'en donnais déjà des bosses quand tu n'étais
-pas riche&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Comment le sais-tu?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je connais tes pauvres, donc!&hellip; et quand
-je vais chez eux, ils me parlent de toi tout le
-temps&hellip; c'est d'ailleurs pour ça que j'y vais, chez
-eux&hellip; car, sans ça, autant en choisir d'autres qui
-ne t'auraient pas, s'pas?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Comment se fait-il que, s'ils te parlent de
-moi, ils ne me parlent jamais de toi?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Parce que moi, je leur défends!&hellip; je leur
-dis : «S'il savait que je viens chez vous&hellip; qu'il
-risque de me rencontrer, vous ne le reverriez
-plus&hellip; plus jamais&hellip; parce que lui, il se cache
-pour donner, comme un autre pour voler&hellip;»
-Est-ce vrai, ça?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Quelle drôle de petite fille tu fais!&hellip; si ta
-mère&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah!&hellip; à propos!&hellip; est-ce qu'elle le sait?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Quoi?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Que tu hérites?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip;</p>
-
-<p>Chiffon se mit à rire.</p>
-
-<p>&mdash; Ben, elle a dû faire un rude nez!&hellip; car,
-tout en ayant l'air de dire que la tante de Carabas
-laisserait sa fortune à des bonnes &oelig;uvres, elle a
-toujours espéré, dans son fin fond, que ça serait
-papa et toi qui l'auriez, la fortune!&hellip; et, comme
-il n'y a de vrai que la moitié de ce qu'elle espérait&hellip;
-et que c'est pas la bonne moitié&hellip; elle doit
-être dans un état&hellip;</p>
-
-<p>Puis, revenant à ce qui l'intéressait, elle demanda
-tristement :</p>
-
-<p>&mdash; C'est maintenant que tu vas t'en aller,
-dis?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Pendant quelques jours&hellip; pour des affaires&hellip;
-mais je reviendrai bien vite&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip; reviens!&hellip; tu n'as que le temps pour
-les élections!&hellip; c'est moi qui vais t'en faire, une
-propagande!&hellip; ah! le pauvre vieux Jean!&hellip; il
-va falloir qu'il trotte à pied et à cheval!&hellip;</p>
-
-<p>Et, comme le vicomte riait, elle reprit :</p>
-
-<p>&mdash; Tu t'en moques, de ma propagande?&hellip;
-tu as tort!&hellip; je suis très populaire, moi, sans que
-ça paraisse&hellip; très&hellip;</p>
-
-<p>Puis, passant à autre chose :</p>
-
-<p>&mdash; Ce que je me réjouis de voir les têtes des
-gens qui ne t'aiment pas&hellip; et il y en a beaucoup&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Comment?&hellip; il y en a beaucoup?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oh! à Pont-sur-Sarthe!&hellip; je ne parle pas
-de Paris&hellip; pendant les trois mois que nous passons
-à Paris, je ne sais ni ce que tu fais, ni si on t'aime
-ou pas&hellip; tandis qu'ici, c'est tout différent&hellip; je
-vois ce qui se passe&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et qu'est-ce que tu vois?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Que&hellip; excepté quelques amis&hellip; tout le
-monde te déteste&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je n'ai cependant rien fait pour ça!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Si!&hellip; tu as fait tout ce qu'il faut!&hellip; tu
-vis tout seul, et, à Pont-sur-Sarthe, on ne pardonne
-pas ça&hellip; ailleurs non plus, du reste!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais&hellip; je ne vis pas tout seul&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Si!&hellip; tu dis zut aux visites, aux dîners,
-au cercle, aux bals, aux matinées, aux saluts
-des pères, aux <span lang="en" xml:lang="en">garden-parties</span>&hellip; zut aux jeudis
-de madame de Bassigny&hellip; zut à tout ce qui t'embête&hellip;
-et tu as bien raison, parbleu!&hellip; seulement,
-faut pas croire que c'est comme ça qu'on se fait
-aimer des imbéciles&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip; je suis un ours&hellip; j'ai tort&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi, tort?&hellip; qu'est-ce que ça te fait?&hellip;
-d'autant plus que, à présent, quoi que tu fasses,
-on t'adorera tout de même, va!&hellip; et ce qu'on te
-demandera en mariage!&hellip; dis donc?&hellip; c'est pas
-un secret, s'pas?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Quoi?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ton héritage?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Non!&hellip; je ne vais pas crier sur les toits
-que j'hérite, mais je ne suis pas fâché qu'on le
-sache&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tiens!&hellip; &mdash; fit Chiffon, surprise, &mdash; toi
-qui es toujours si indifférent à l'effet que tu
-produis&hellip; pourquoi désires-tu qu'on sache que
-tu deviens riche?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tout bonnement parce que je ne veux
-pas qu'on puisse croire&hellip; en me voyant dépenser
-beaucoup d'argent pour mon élection&hellip; que
-je suis soutenu par un comité quelconque&hellip;
-cette façon de faire de la politique avec l'argent
-des autres m'éc&oelig;ure profondément&hellip; je
-la trouve tout à fait salissante&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je ne vois pas trop quel comité pourrait
-te soutenir&hellip; puisque tu te présentes avec des
-idées à toi&hellip; sans te rattacher à aucun parti?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est vrai&hellip; mais on le dirait tout de même&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est égal! &mdash; déclara Coryse, dont les
-yeux luisaient drôlement, &mdash; je vais bien m'amuser
-ce matin!&hellip; quelle heure est-il?&hellip;</p>
-
-<p>L'oncle Marc regarda sa montre :</p>
-
-<p>&mdash; Neuf heures moins un quart&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Alors, j'ai le temps en me dépêchant&hellip;</p>
-
-<p>De toutes ses forces elle appela :</p>
-
-<p>&mdash; Jean!&hellip;</p>
-
-<p>Le vieux cocher parut à la porte de l'écurie,
-où il revenait toujours, poussé par l'habitude,
-dès que sa petite maîtresse ne se servait
-pas de lui.</p>
-
-<p>&mdash; Habille-toi vite!&hellip; nous sortons tout de
-suite!&hellip; dépêchons-nous&hellip; il faut que je sois dans
-dix minutes à la place des Girondins&hellip;</p>
-
-<p>La femme de chambre traversait la cour,
-allant de la maison aux communs ; Coryse cria :</p>
-
-<p>&mdash; Est-ce que madame la marquise est sortie?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Non, mademoiselle&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Alors, tout va bien!&hellip; &mdash; murmura la petite &mdash; j'avais
-peur qu'elle ne fût déjà là-bas&hellip;</p>
-
-<p>Et, envoyant un baiser à l'oncle Marc, elle
-disparut en riant.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Un quart d'heure plus tard, Chiffon sonnait
-à la grille des Jésuites.</p>
-
-<p>&mdash; C'est bien à cette heure que le père de
-Ragon dit sa messe, n'est-ce pas?&hellip; &mdash; demanda-t-elle
-au frère portier qui lui ouvrait.</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip; mais il finit&hellip; il va être neuf heures!&hellip;</p>
-
-<p>Au lieu d'entrer dans la chapelle, Coryse resta
-dans le jardin. Elle allait et venait, toute souple
-dans sa blouse de batiste rose pâle ; son gai visage
-enfoui au fond d'une grande capeline de paille
-d'Italie couverte de roses. Et, surveillant de l'&oelig;il
-la porte de la petite église, elle pensait joyeusement :</p>
-
-<p>&mdash; Lui&hellip; il ira d'abord à la sacristie&hellip; mais
-comme il n'y a pas d'autre sortie, il faudra bien
-qu'il passe par ici&hellip; je ne peux pas le manquer!&hellip;
-en attendant, toutes ces dames vont arriver&hellip;
-et je placerai ma petite nouvelle à plusieurs&hellip; ce
-que ça va être amusant!&hellip;</p>
-
-<p>Oubliant complètement où elle était, elle
-esquissa un petit pas guilleret, à la profonde
-stupéfaction du frère portier, qui la regardait
-de sa loge. Et le vieux Jean, qui pourtant connaissait
-les allures de Chiffon, fut lui-même surpris
-de cet accès de gaieté. Il demanda, l'air
-ahuri :</p>
-
-<p>&mdash; Mais quoi qu'vous avez donc à ç'matin,
-mam'zelle Coryse?&hellip;</p>
-
-<p>Elle s'arrêta, un pied en l'air, et répondit
-en riant :</p>
-
-<p>&mdash; Je te raconterai ça en route&hellip; en attendant, va
-dormir sur ton banc d'hier, si tu veux?&hellip; seulement,
-tâche de choisir une pose plus gracieuse&hellip;</p>
-
-<p>La porte de la chapelle, en retombant avec
-un bruit sourd, fit tourner vivement la tête à
-Coryse, et elle vit le petit Barfleur qui sortait
-de la messe. Il avait un veston bleu infiniment
-court et serré, et un pantalon à très grands carreaux
-de beaucoup de nuances. La cravate &mdash; énorme &mdash; montait
-par derrière très haut dans le
-cou, cachant presque complètement le col de la
-chemise. Dans ce costume, il apparut à Chiffon
-plus chétif et plus rabougri que jamais. Pas laid,
-d'ailleurs, et assez distingué en dépit de sa taille
-exiguë et de ses vêtements à la mode de demain.
-La petite marchait déjà au-devant de lui, prête
-à lui dire tout simplement bonjour, mais, la
-voyant seule, il salua sans s'arrêter, avec une
-extrême correction, et, allant se poser à une cinquantaine
-de mètres, il parut attendre, lui aussi,
-la sortie de la messe.</p>
-
-<p>&mdash; Il guette madame Delorme!&hellip; &mdash; pensa
-Chiffon, qui depuis longtemps avait deviné que
-madame Delorme, la très jolie femme d'un notaire
-de Pont-sur-Sarthe, trouvait le petit Barfleur à
-son gré.</p>
-
-<p>En effet, madame Delorme parut peu après.
-Le jeune homme l'aborda d'un air surpris, comme
-si jamais il n'avait dû la rencontrer là. Chiffon
-se dit :</p>
-
-<p>&mdash; La messe ne doit pas être finie&hellip; ils seront
-sortis un peu avant tout le monde pour se parler&hellip;</p>
-
-<p>Et, en voyant la jolie femme courber sa taille
-flexible pour regarder le petit être mal venu qui
-lui arrivait à l'épaule, elle pensa :</p>
-
-<p>&mdash; Comme c'est drôle, tout de même!&hellip; M.
-Delorme est cent fois mieux!&hellip; qu'est-ce qui
-peut lui plaire là dedans?&hellip; le petit Barfleur n'a
-ni esprit, ni bonté, ni gentillesse&hellip; il est vilain
-et sot&hellip; ça ne peut être que le prestige des parchemins&hellip;
-car, quoi qu'on dise, il existe encore
-pour ceux qui les détestent, leur prestige!&hellip; Ah!&hellip;
-voilà madame Delorme qui s'en va la première!&hellip;
-il la rejoindra dehors&hellip; et ils feront encore une
-petite causette sur le cours ou au parc&hellip; comme
-par hasard&hellip;</p>
-
-<p>Elle suivit des yeux la jeune femme qui s'éloignait
-en balançant sa belle taille, fine sur de
-larges hanches, et elle se dit :</p>
-
-<p>&mdash; C'est agréable d'être jolie!&hellip; j'aurais voulu
-être jolie, moi!&hellip;</p>
-
-<p>Madame de Bray avait tant répété à Coryse
-qu'elle était laide et disgracieuse, que la petite,
-très sincèrement, le croyait.</p>
-
-<p>Un murmure de voix interrompit ses réflexions.
-Madame de Bassigny sortait de la chapelle,
-escortée de deux ou trois femmes de Pont-sur-Sarthe
-qui lui faisaient habituellement une petite
-cour.</p>
-
-<p>&mdash; Oh!&hellip; oh!&hellip; &mdash; pensa Coryse &mdash; je crois
-que c'est le cas de placer mon petit boniment!&hellip;</p>
-
-<p>Et elle marcha lentement vers le groupe, la
-tête baissée, semblant profondément absorbée
-dans la contemplation d'un petit caillou qu'elle
-faisait rouler en le poussant du bout de son pied.</p>
-
-<p>&mdash; Ah!&hellip; voilà mademoiselle Chiffon!&hellip; &mdash; cria
-madame de Bassigny &mdash; ça va bien, mademoiselle
-Chiffon?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Très bien, madame&hellip; &mdash; répondit Coryse
-qui, tout de suite, s'aperçut qu'on la regardait
-attentivement.</p>
-
-<p>C'est qu'elle excitait beaucoup la curiosité
-en ce moment. L'histoire de la demande en mariage,
-du refus, du départ de M. d'Aubières, &mdash; rencontré
-à huit heures du matin en bourgeois,
-dans un fiacre chargé d'une malle, &mdash; courait
-déjà Pont-sur-Sarthe. Et, en venant à la messe,
-madame de Bassigny l'avait racontée à ses compagnes,
-s'étonnant fort que «cette petite sans le
-sou refusât un duc de vingt-cinq mille livres de
-rente».</p>
-
-<p>On jalousait ferme la pauvre petite, et on
-lui en voulait à la fois et de la demande et du
-refus.</p>
-
-<p>&mdash; Comment lui couler en douceur l'héritage
-de l'oncle Marc?&hellip; &mdash; se répétait Chiffon,
-tandis que la femme du colonel la dévisageait
-âprement &mdash; c'est pas facile!&hellip; faut que ça
-ait l'air de venir naturellement&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je suis doublement enchantée de vous
-rencontrer, mademoiselle Coryse &mdash; dit d'un
-air aimable madame de Bassigny &mdash; car je vais
-vous prier de transmettre à madame votre mère
-une invitation que j'allais lui adresser en rentrant&hellip;
-je veux lui demander de venir dîner de
-jeudi en quinze avec vous et M. de Bray&hellip; et aussi
-M. Marc&hellip; s'il y consent&hellip; mais je n'espère pas
-qu'il nous fasse cet honneur&hellip;</p>
-
-<p>Chiffon sauta sur l'occasion qui se présentait,
-et, regardant attentivement madame de
-Bassigny pour bien suivre les moindres mouvements
-de sa physionomie, elle répondit d'une voix
-claire :</p>
-
-<p>&mdash; Mon oncle ne dîne guère dehors&hellip; mais,
-dans tous les cas, il ne sera pas là jeudi&hellip; parce
-qu'il part&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Avec le duc d'Aubières?&hellip; &mdash; questionna
-méchamment la femme du colonel.</p>
-
-<p>Chiffon ne parut pas comprendre et, sans
-s'émouvoir :</p>
-
-<p>&mdash; Non&hellip; tout seul&hellip; sa tante de Crisville est
-morte et&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah!&hellip; elle est morte à Pau, probablement?&hellip; &mdash; interrompit
-madame de Bassigny.</p>
-
-<p>Et, se tournant vers une des femmes qui l'accompagnaient,
-elle proposa :</p>
-
-<p>&mdash; Tenez!&hellip; vous qui voulez acheter un château?&hellip;
-Crisville va être certainement mis en
-vente&hellip; c'est trop haut perché pour y installer
-un hôpital ou un orphelinat&hellip;</p>
-
-<p>A Pont-sur-Sarthe, tout le monde croyait
-fermement que madame de Crisville laisserait
-sa fortune à des &oelig;uvres de bienfaisance.</p>
-
-<p>&mdash; Mais non!&hellip; &mdash; dit Chiffon d'un air innocent &mdash; je
-ne crois pas que mon oncle vende
-Crisville&hellip; je crois qu'il l'habitera, au contraire&hellip;</p>
-
-<p>Et négligemment :</p>
-
-<p>&mdash; C'est lui qui hérite de tout&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Il&hellip; comment?&hellip; lui?&hellip; M. de Bray?&hellip; &mdash; balbutia
-madame de Bassigny éperdue &mdash; mais
-elle laisse au moins cinq ou six millions, votre
-tante?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ça n'est pas ma tante&hellip; et elle laisse plus
-que ça!&hellip; &mdash; rectifia avec aplomb Chiffon, qui
-ignorait totalement le chiffre de la succession de
-la marquise de Carabas.</p>
-
-<p>&mdash; Plus que ça?&hellip; &mdash; répéta madame de Bassigny,
-abasourdie et vexée.</p>
-
-<p>On sortait de la chapelle. Elle dit adieu à
-Coryse, et se porta rapidement au-devant des
-arrivants, désireuse de colporter la nouvelle. De
-loin, Chiffon vit avec joie les figures se rembrunir
-à mesure qu'elle parlait.</p>
-
-<p>&mdash; Ils sont atterrés &mdash; pensa-t-elle &mdash; j'ai bien
-fait de venir&hellip;</p>
-
-<p>Tout à coup, elle bondit vers la chapelle. Elle
-venait d'apercevoir le père de Ragon qui s'avançait
-de son pas harmonieux et régulier.</p>
-
-<p>&mdash; Il ne faut pas que je le laisse cueillir!&hellip;</p>
-
-<p>Elle s'approcha rapidement, demandant d'un
-air poli :</p>
-
-<p>&mdash; Est-ce que vous voulez bien me permettre
-de vous dire un mot?&hellip;</p>
-
-<p>Et, comme le Jésuite jetait un coup d'&oelig;il
-inquiet sur les personnes qui, elles aussi, semblaient
-l'attendre, elle affirma :</p>
-
-<p>&mdash; Oh!&hellip; ça ne sera pas long!&hellip; hier j'ai beaucoup
-trop bavardé&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais non, mon enfant&hellip; vous m'avez, au
-contraire, vivement surpris et intéressé&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Vous êtes bien bon&hellip; mais moi, je sais que
-j'ai eu tort de parler de mon oncle et de sa politique&hellip;
-et je veux vous demander de ne pas dire
-à ma mère &mdash; qui viendra vous voir aujourd'hui &mdash; que
-j'ai parlé de tout ça&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je vous assure &mdash; fit d'un ton sec le père
-de Ragon impatienté &mdash; que vous exagérez infiniment
-l'importance de votre conversation&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Non pas!&hellip; je vous ai laissé entendre&hellip;
-ou à peu près&hellip; que mon oncle ne se porterait
-pas cette fois contre M. de Bernay, parce qu'il
-n'avait pas d'argent?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oui!&hellip; Eh bien?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, c'est que, justement&hellip; il se porte&hellip;
-parce qu'il en a&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah!&hellip; &mdash; fit le Jésuite ennuyé.</p>
-
-<p>Et, oubliant les préceptes de discrétion et de
-prudence qui guidaient habituellement ses moindres
-actes, il demanda carrément :</p>
-
-<p>&mdash; Et comment en a-t-il?&hellip;</p>
-
-<p>Chiffon répondit d'un air détaché :</p>
-
-<p>&mdash; Parce qu'il est le légataire universel de sa
-tante de Crisville&hellip; qui est morte hier&hellip;</p>
-
-<p>Le père de Ragon resta stupide, la bouche
-entr'ouverte, véritablement anéanti. La vieille
-madame de Crisville était &mdash; avant que le mauvais
-état de sa santé l'eût forcée à se fixer à
-Pau &mdash; une de ses pénitentes, et il savait lui
-avoir dicté par le menu des dispositions dernières
-où les Jésuites n'étaient pas oubliés. Et cette
-vieille mourait loin de sa volonté, négligeant de
-tenir les quasi-promesses obtenues à grand'peine,
-et laissant sa fortune à qui?&hellip; à un socialiste
-honnête et déjà dans l'aisance ; à un homme
-dangereux, qu'inconsciemment elle armait pour
-la lutte contre tout ce qu'elle eût dû respecter et
-soutenir!</p>
-
-<p>Enfin, il demanda, parlant à lui-même plutôt
-qu'à Chiffon qui le dévorait joyeusement des
-yeux :</p>
-
-<p>&mdash; C'est une fortune énorme?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Énorme!&hellip; &mdash; répéta la petite d'une voix
-flûtée.</p>
-
-<p>&mdash; C'est la moitié du département?&hellip;</p>
-
-<p>Comme un écho, elle redit encore :</p>
-
-<p>&mdash; La moitié du département&hellip; au moins!&hellip;</p>
-
-<p>Par une intuition rapide, le Jésuite eut l'idée
-que peut-être Coryse se moquait de lui. Mais, en
-abaissant son regard, il la vit plantée à ses pieds,
-toute souriante, dans une pose indifférente et
-presque niaise qui le rassura. Et il se dit soudain
-que «le Chiffon», auquel jusqu'ici on n'avait
-pas daigné accorder la moindre attention, allait
-vraisemblablement devenir une héritière. L'affection
-du vicomte de Bray pour la belle-fille de
-son frère était très connue à Pont-sur-Sarthe.
-On savait qu'il aimait la petite d'Avesnes, non
-seulement comme sa nièce, mais comme son
-enfant. Se faisant aussitôt paternel, le père de
-Ragon dit à Coryse :</p>
-
-<p>&mdash; Je suis heureux, tout à fait heureux, du
-bonheur que Dieu vous envoie&hellip; car ici, je vois
-vraiment la main de Dieu!&hellip; hier, par un excès
-de délicatesse, par un scrupule&hellip; par une crainte
-de n'être pas une assez sainte épouse&hellip; vous repoussiez
-le duc d'Aubières qui demandait votre
-main et vous acceptait sans fortune&hellip; aujourd'hui,
-le Seigneur récompense cette conduite en vous
-mettant à même de choisir selon votre c&oelig;ur&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais&hellip; &mdash; dit Chiffon, qui ne devinait pas
-du tout où le Jésuite en voulait venir &mdash; je ne
-vois pas pourquoi&hellip; parce que mon oncle hérite
-de sa tante&hellip; je pourrai davantage choisir selon
-mon c&oelig;ur?&hellip; en admettant que mon c&oelig;ur ait
-envie de choisir quelque chose&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Il est bien clair pourtant &mdash; murmura le
-père de Ragon, continuant à s'adresser à lui-même
-tout autant qu'à Coryse &mdash; que le vicomte
-de Bray donnera une belle dot à l'enfant qu'il
-considère presque comme sienne&hellip; et que, vieux
-garçon&hellip; sans proches parents&hellip;</p>
-
-<p>Elle se mit à rire :</p>
-
-<p>&mdash; Ah! parfaitement!&hellip; vous pensez que, du
-coup, me voilà passée «beau parti»?&hellip; et moi
-qui me disais déjà tout à l'heure que la demande
-de M. d'Aubières m'avait donné une plus-value&hellip;
-oui&hellip; je remarque que, depuis ça, on me regarde
-avec une respectueuse curiosité&hellip; qu'est-ce que
-ça va être maintenant?&hellip; les honneurs!&hellip; l'argent!&hellip;
-tout pour moi, alors!&hellip; ça me changera!&hellip;</p>
-
-<p>Tandis qu'elle parlait, le Jésuite, qui avait
-aperçu le petit Barfleur toujours planté sous
-son arbre, échangeait avec lui d'affectueux signaux.</p>
-
-<p>&mdash; C'est Hugues de Barfleur &mdash; dit-il tout
-à coup, en indiquant le jeune homme à Chiffon &mdash; un
-de mes anciens élèves&hellip;</p>
-
-<p>Elle répondit sans enthousiasme :</p>
-
-<p>&mdash; Je sais&hellip; je le connais&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est un de nos fidèles&hellip; &mdash; continua le
-père de Ragon &mdash; il vient ici chaque jour pour
-y entendre la sainte messe&hellip; c'est une belle âme&hellip;
-qui ne fait que ce qui est agréable à Dieu&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je ne sais pas&hellip; &mdash; s'écria la petite presque
-malgré elle &mdash; si ça lui est si agréable que vous
-dites que M. de Barfleur vienne flirter ici avec
-madame Delorme&hellip; au bon Dieu?&hellip;</p>
-
-<p>Le Jésuite eut un geste de protestation indignée
-et de surprise sincère. Il ne s'était jusqu'à
-présent douté de rien, mais l'inconvenante réflexion
-de la petite d'Avesnes éclairait d'un
-jour tout nouveau mille détails inaperçus jusque-là.
-Désireux et de détourner les soupçons et de
-servir son ancien élève, il répondit de sa voix
-la plus insinuante :</p>
-
-<p>&mdash; Outre que, dans la bouche d'une jeune
-fille, de telles remarques sont déplacées, vous
-manquez de perspicacité, mon enfant&hellip; Hugues
-de Barfleur ne saurait être occupé de&hellip;
-la personne que vous dites&hellip; non seulement
-parce que ses principes le défendent contre
-ces sortes de tentations&hellip; mais encore parce que
-j'ai tout lieu de le croire occupé ailleurs&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah!&hellip; &mdash; fit distraitement Coryse.</p>
-
-<p>&mdash; Oui!&hellip; le pauvre enfant a le c&oelig;ur un peu
-pris!&hellip; il aime, je crois, une jeune fille qui jusqu'ici
-n'a fait à lui aucune attention&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Une jeune fille?&hellip; &mdash; questionna Chiffon
-étonnée, cherchant qui cela pouvait être &mdash; une
-jeune fille?&hellip; je ne vois pas ça du tout!&hellip;</p>
-
-<p>Mais, subitement illuminée, elle demanda en
-éclatant de rire :</p>
-
-<p>&mdash; Moi peut-être?&hellip; Ah!&hellip; elle est bien bonne!!!&hellip;</p>
-
-<p>Et, contemplant le Jésuite avec admiration :</p>
-
-<p>&mdash; Ben!&hellip; on peut dire que vous ne perdez
-pas de temps, vous!&hellip;</p>
-
-<p>Le père de Ragon la regarda, les lèvres toujours
-souriantes, mais l'&oelig;il dur. Alors, elle s'excusa :</p>
-
-<p>&mdash; Je vous demande pardon de rire comme
-ça!&hellip; mais c'est que c'est si drôle!&hellip; de cette
-façon, l'argent qui va nuire à M. de Bernay profiterait
-au moins à M. de Barfleur&hellip; ça ne sortirait
-pas de la maison&hellip; Ah!&hellip; y a pas à dire&hellip; c'est
-compris!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mademoiselle d'Avesnes!&hellip; &mdash; déclara le
-Jésuite d'une voix coupante &mdash; lorsqu'elle dit
-que vous êtes une jeune fille mal élevée, madame
-votre mère a raison&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Raison de le trouver&hellip; mais pas de le dire&hellip; &mdash; répondit
-doucement Chiffon.</p>
-
-<p>S'inclinant devant le père qui s'éloignait,
-elle chercha des yeux le vieux Jean. Elle l'aperçut
-immobile sur son banc. Machinalement elle
-arrondit les lèvres, mais s'arrêtant effarée, elle
-pensa :</p>
-
-<p>&mdash; Ah!&hellip; mon Dieu!&hellip; j'ai manqué le siffler
-comme je fais quelquefois!&hellip; c'est ça qui en
-aurait produit un, d'effet!&hellip;</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>En sortant de chez les Jésuites, elle se mit
-à courir presque, oubliant le domestique qui,
-derrière elle, allongeait péniblement ses vieilles
-jambes. Elle tenait à apprendre aussi la bonne
-nouvelle à l'abbé Châtel, bien sûre qu'à celui-là
-elle ferait vraiment plaisir.</p>
-
-<p>Au coin de la place du Palais, une marchande
-de fleurs stationnait avec sa petite charrette.
-Chiffon prit des roses et, toujours courant, arriva
-au presbytère de Saint-Marcien.</p>
-
-<p>Si le presbytère de la cathédrale n'était pas
-fastueux, celui de Saint-Marcien était tout à
-fait pitoyable. Une petite masure, adossée à la
-vieille basilique, dans une ruelle noire et malpropre.
-A gauche de la masure, un misérable
-jardinet, mais pas du tout ce qu'on appelle «un
-jardin de curé». L'abbé Châtel, qui adorait les
-fleurs, avait su transformer en odorante corbeille
-le pauvre petit coin de mauvaise terre.</p>
-
-<p>La servante était au marché. Ce fut l'abbé
-qui ouvrit la porte à Coryse. Il tenait d'une main
-un pot à confitures &mdash; pour l'instant rempli de
-colle &mdash; et de l'autre un énorme pinceau ébouriffé,
-dépouillé d'une notable portion de ses poils.</p>
-
-<p>&mdash; Je vous demande pardon de vous recevoir
-ainsi&hellip; &mdash; expliqua-t-il à Chiffon, qui lui
-disait joyeusement bonjour &mdash; mais c'est que
-j'étais en train de recoller le papier du parloir&hellip;</p>
-
-<p>Et il montra les minces languettes qui, détachées
-par l'humidité, pendaient lamentablement
-le long de la muraille.</p>
-
-<p>L'ameublement était sommaire. Six chaises
-de paille. Un fauteuil tout défoncé. Une admirable
-horloge de bois vermoulu, élégante et rare,
-et une statue de la sainte Vierge en albâtre,
-posée au mur, au-dessus d'un petit socle surmonté
-d'un vase.</p>
-
-<p>&mdash; Je vous ai apporté des roses pour votre
-sainte Vierge&hellip; &mdash; dit Chiffon, en déposant les
-fleurs dans le petit vase, &mdash; seulement il faut
-vite leur donner de l'eau&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip; tout à l'heure&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Non&hellip; tout de suite!&hellip; voyons!&hellip; par
-cette chaleur-là, ça serait de la barbarie de les
-faire attendre, monsieur l'abbé!&hellip; et vous pensez
-bien que c'est pas l'idée de la sainte Vierge que
-quelque chose souffre pour elle&hellip; s'pas?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est juste!&hellip; &mdash; fit docilement le prêtre
-qui alla remplir le vase à un petit robinet placé
-dans le jardin.</p>
-
-<p>En le regardant faire, Coryse se disait :</p>
-
-<p>&mdash; Il est pas chic, celui-là!&hellip; ni distingué
-non plus!&hellip; avec sa bonne figure rouge sous
-ses cheveux blancs, il a un peu l'air d'une tomate
-dans du coton!&hellip; mais il me plaît comme ça&hellip;
-parce qu'il a une belle âme pour de bon, lui!&hellip;
-au lieu de s'occuper de tomber les amis des humbles&hellip;
-et de marier les petits gommeux qui ont
-tout ratiboisé&hellip; il s'occupe des pauvres et du
-bon Dieu!&hellip; en v'là un qui ignore les potins!&hellip;
-et les intrigues!&hellip; et les flirts!&hellip; et tout le tremblement!&hellip;</p>
-
-<p>Et comme l'abbé rentrait, portant avec soin
-le vase trop plein qui débordait, faisant des rigoles
-le long de sa soutane luisante, elle lui cria
-gaiement :</p>
-
-<p>&mdash; Monsieur l'abbé!&hellip; je suis contente!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah!&hellip; &mdash; fit-il, tout heureux &mdash; c'est pas
-comme hier matin, alors?&hellip;</p>
-
-<p>Il avait pris les roses et, de ses grosses mains
-maladroites, les arrangeait gauchement, avec
-d'infinies précautions. Quand ce fut fait, il vint
-s'asseoir en face de Coryse.</p>
-
-<p>&mdash; Monsieur l'abbé&hellip; depuis ce matin, l'oncle
-Marc est très, très riche&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et comment ça, mon enfant?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Dame!&hellip; il a pas dévalisé un coche, vous
-pensez?&hellip; non&hellip; il a hérité de madame de Crisville&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Elle est donc morte?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; &hellip; Turellement, monsieur l'abbé!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oh!&hellip; cette pauvre dame!&hellip; elle qui était
-si généreuse&hellip; si bonne pour les malheureux!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; L'oncle Marc sera aussi bon qu'elle, allez!&hellip;
-vous verrez tout ce que nous attraperons pour
-vos pauvres&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Dieu vous entende, mon enfant!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais&hellip; &mdash; fit-elle, mécontente, &mdash; on dirait
-que vous en doutez?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je n'en doute pas précisément&hellip; non&hellip;
-mais enfin&hellip; il n'y aurait rien de surprenant
-à ce que M. Marc fût moins préoccupé que
-madame sa tante des choses du ciel&hellip; il est
-jeune, il&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Jeune!&hellip; &mdash; s'écria Chiffon étonnée &mdash; jeune,
-l'oncle Marc?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais dame!&hellip; il n'est pas vieux&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je ne vous dis pas qu'il est croulant!&hellip;
-mais il est pas jeune non plus&hellip; puisqu'il n'a
-que trois ans de moins que M. d'Aubières&hellip; qui
-l'est, lui, vieux&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et, à ce propos, mon enfant&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oh!&hellip; &mdash; dit Coryse avec un soupir de
-soulagement &mdash; il est parti ce matin!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Parti?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Pas pour toujours!&hellip; il reviendra&hellip; C'est
-égal, monsieur l'abbé&hellip; si j'avais su que vous ne
-seriez pas plus chaud que ça&hellip; j'aurais pas traîné
-mon pauvre vieux Jean ici, par trente-cinq degrés&hellip;
-je vous aurais laissé apprendre la chose
-comme tout le monde&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais, ma petite enfant, vous vous méprenez&hellip;
-je suis heureux&hellip; très sincèrement heureux
-de ce qui arrive à monsieur votre oncle&hellip; et
-aussi de la joie que ça vous cause&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; A la bonne heure!&hellip; alors, je me sauve!&hellip;
-il va être midi!&hellip;</p>
-
-<p>Tandis que Chiffon rentrait, trottinant sous
-le soleil ardent, l'abbé Châtel murmurait, en
-arrangeant une dernière fois ses roses aux pieds
-de la petite sainte Vierge du parloir :</p>
-
-<p>&mdash; Mon Dieu, protégez cette enfant qui vous
-aime!&hellip; Mon Dieu, donnez-lui du bonheur!&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VIII</h2>
-
-
-<p>&mdash; Tu ne sais pas?&hellip; &mdash; dit Chiffon à l'oncle
-Marc, qui revenait après quinze jours d'absence, &mdash; tout
-le monde est déchaîné contre toi&hellip; ta
-lettre à tes électeurs a révolutionné Pont-sur-Sarthe&hellip;
-ce qu'on va te faire des têtes!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Voilà qui m'est égal!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip; je sais bien&hellip; mais moi, d'entendre
-tout le monde te taper dessus comme ça&hellip; j'en
-suis malade!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Qui, tout le monde?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Dame!&hellip; les habitués&hellip; tous les vieux embêtants
-qui viennent à la maison&hellip; j'sais pas
-pourquoi je dis les vieux, car les jeunes le sont
-bien autant, embêtants!&hellip; et ma mère donc!&hellip;
-avant-hier elle est rentrée dans un état&hellip; parce
-qu'elle avait lu ton machin qu'on placardait sur
-les murs&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce qu'elle a dit?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Elle a fait une scène à papa!&hellip; Ah! mais
-là, une vraie!&hellip; une belle!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Plus belle qu'à l'ordinaire?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Encore plus!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ce pauvre Pierre!&hellip; &mdash; dit le vicomte, en
-riant.</p>
-
-<p>&mdash; Oh!&hellip; que tu es méchant de rire de ça!&hellip;
-il est si bon!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est vrai qu'il est bon!&hellip; si c'était moi&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ben, et moi donc!&hellip;</p>
-
-<p>Elle réfléchit un instant et conclut :</p>
-
-<p>&mdash; Ça prouve qu'il est meilleur que nous deux&hellip;
-voilà tout!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Dis donc, Chiffon &mdash; questionna l'oncle
-Marc, &mdash; elle sera gentille, la petite existence
-que je vais mener ici dans ces conditions-là?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Quelles conditions?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tu me dis que ta mère est furieuse contre
-moi&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oh! quant à ça!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, alors, elle va me traiter comme
-un simple nègre&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Que non!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Que si!&hellip; comme elle ne se gênait déjà pas
-pour le faire&hellip; et qu'il y a en plus mon élection&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip; mais il y a aussi ta galette!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tu dis?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je dis que&hellip; s'il y a ton élection qui la vexe&hellip;
-il y a ta galette qui l'enchante&hellip; elle respecte
-l'argent, tu sais?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oh!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Il n'y a pas de «oh!»&hellip; c'est comme ça!&hellip;</p>
-
-<p>Après un silence, elle demanda :</p>
-
-<p>&mdash; Tu as terminé tes affaires?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; A peu près!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et tu es riche?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Très&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tant mieux!&hellip; c'est que M. de Bernay
-se remue ferme, va!&hellip; et il faut prendre garde
-à lui&hellip; parce que, comme Charlié ne passera pas&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce que tu en sais?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; On me l'a dit&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Qui ça?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Les ouvriers des hauts fourneaux&hellip;</p>
-
-<p>L'oncle Marc se mit à rire :</p>
-
-<p>&mdash; Alors, tu vas causer avec les ouvriers des
-hauts fourneaux?&hellip; ce pauvre Aubières a raison&hellip;
-tu es vraiment une drôle de petite bonne
-femme!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah!&hellip; tu l'as vu, M. d'Aubières?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Est-ce qu'il va bientôt revenir?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Il reviendra pour les courses&hellip;</p>
-
-<p>On sonnait le déjeuner. Madame de Bray entra
-en coup de vent dans le petit salon. L'air empressé,
-le sourire fendu jusqu'aux oreilles, elle
-s'avança en courant presque vers son beau-frère :</p>
-
-<p>&mdash; Mon cher Marc!&hellip; on vient de me dire
-à l'instant que vous êtes de retour&hellip;</p>
-
-<p>Et, sans lui laisser le temps de répondre :</p>
-
-<p>&mdash; Je suis ravie de vous revoir!&hellip; vous nous
-manquez tellement à tous quand vous n'êtes
-pas là&hellip; n'est-ce pas, Chiffon?&hellip;</p>
-
-<p>Jamais la marquise n'était aimable pour son
-beau-frère, et jamais elle n'appelait sa fille «Chiffon»,
-sauf lorsque, devant quelque nouveau venu,
-elle posait pour la tendresse câline. Marc la regarda,
-très surpris, et baissa aussitôt les yeux
-en apercevant la mine narquoise de Coryse, qui
-riait derrière sa mère.</p>
-
-<p>&mdash; Avez-vous vu Pierre?&hellip; &mdash; dit madame de
-Bray.</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip; je l'ai vu en arrivant&hellip;</p>
-
-<p>Elle demanda, souriante :</p>
-
-<p>&mdash; Vous a-t-il prévenu du terrible effet qu'a
-produit ici votre lettre aux électeurs?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ma foi, non!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, mon pauvre Marc, vous n'avez
-pas idée du tapage &mdash; tapage peu agréable &mdash; qui
-s'est fait autour de votre nom&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Comme ce nom est aussi le vôtre&hellip; je vous
-en demande pardon&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Bah!&hellip; à la guerre comme à la guerre!&hellip;
-j'en ai pris mon parti à présent!&hellip; car, pour
-être franche&hellip; au commencement, j'étais consternée&hellip;
-absolument consternée&hellip;</p>
-
-<p>Et, interpellant son mari qui entrait :</p>
-
-<p>&mdash; N'est-ce pas?&hellip; à présent, je suis consolée
-du scandale causé par les affiches de Marc?&hellip;
-j'ai pris mon parti en brave?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Vous me l'avez dit, du moins&hellip; &mdash; répondit
-sans conviction M. de Bray.</p>
-
-<p>En passant dans la salle à manger, Chiffon
-murmura à l'oreille de l'oncle Marc :</p>
-
-<p>&mdash; Beau fixe, hein?&hellip; je te l'avais dit&hellip; la
-galette!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Coryse, &mdash; fit la marquise en s'asseyant, &mdash; je
-ne sais pas si j'ai pensé à te dire que nous
-dînons samedi chez les Barfleur&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Non&hellip; mais tu ne me dis jamais quand
-vous dînez en ville&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tu es invitée&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ça m'est égal&hellip; puisque je n'y vais pas!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi n'irais-tu pas?&hellip; &mdash; demanda madame
-de Bray, avec un peu d'embarras.</p>
-
-<p>&mdash; Mais, parce que je ne vais jamais à ces
-dîners-là&hellip; et qu'il a été convenu qu'on ne me
-mènerait dans le monde que l'hiver qui suivrait
-mes dix-huit ans&hellip; c'est-à-dire dans deux ans&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ça ne s'appelle pas aller dans le monde&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais si!&hellip; c'est s'habiller&hellip; se montrer&hellip;
-s'ennuyer&hellip; c'est ça que j'appelle aller dans le
-monde, moi!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; J'ai accepté pour toi&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Fallait pas&hellip; puisque tu m'as promis que
-jusqu'à dix-huit ans&hellip; excepté à la maison&hellip;
-je ne serais jamais obligée à ces corvées-là&hellip; je
-ne vois pas, d'ailleurs, pourquoi je dînerais chez
-les Barfleur plutôt que chez madame de Bassigny,
-qui m'avait invitée pour ce soir&hellip;</p>
-
-<p>Elle ajouta en riant :</p>
-
-<p>&mdash; Parlant à ma personne, dans le jardin des
-Jésuites&hellip; Ah!&hellip; tu sais!&hellip; elle t'a aussi invité,
-oncle Marc!&hellip; tout en me disant d'un air dépité
-qu'elle n'espérait pas que tu lui ferais l'honneur
-d'accepter&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ça prouve qu'elle a certains moments de
-lucidité&hellip; je n'irais en aucun temps chez madame
-de Bassigny, mais aujourd'hui, dans tous les
-cas, je ne peux aller nulle part&hellip; puisque je suis
-en deuil&hellip;</p>
-
-<p>Chiffon glissa un regard rieur sur la robe de
-sa mère. Une robe d'un mauve si indécis qu'on
-ne savait pas trop si c'était du mauve ou du
-rose.</p>
-
-<p>&mdash; Oh!&hellip; &mdash; fit la marquise &mdash; c'est un deuil
-de trois mois&hellip; et il y a déjà au moins quinze
-jours de passés!&hellip; Et, à ce propos, mon cher
-Marc, je veux vous demander&hellip; ça ne vous est
-pas désagréable qu'il y ait ici un bal le dimanche
-des courses?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Non, du tout&hellip; pourvu que je ne sois pas
-obligé d'y paraître&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais&hellip; si vous n'y paraissez pas&hellip; ça aura
-l'air d'un blâme&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je ne sais pas de quoi ça aura l'air, mais
-je n'irai pas au bal un mois après la mort d'une
-tante dont j'hérite&hellip; ça serait &mdash; sans parler du
-manque de c&oelig;ur &mdash; d'un mauvais goût absolu&hellip;</p>
-
-<p>La marquise répondit, d'un ton pointu :</p>
-
-<p>&mdash; Comme nous n'avons pas, nous, les mêmes
-motifs de nous abstenir&hellip; et que je tiens à donner
-ce bal pour Coryse&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Pour moi!&hellip; &mdash; s'écria la petite, stupéfaite &mdash; pour
-moi, qui déteste le monde!&hellip; et qui ne
-sais seulement pas danser correctement!&hellip; un
-bal pour moi!&hellip; ah! Seigneur!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est justement pour t'apprendre à te
-tenir dans le monde&hellip; et pour que tu y prennes
-goût&hellip;</p>
-
-<p>Cette fois, Chiffon regimba tout à fait :</p>
-
-<p>&mdash; Allons donc!&hellip; mais ça ne mettra personne
-dedans&hellip; cette histoire de bal donné pour moi!&hellip;
-on sait bien que je ne bosse pas gros dans la
-maison!&hellip; et que ce qui s'y fait ne s'y fait pas
-pour moi!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tu es une ingrate et une impertinente!&hellip; &mdash; s'écria
-madame de Bray, d'une voix qui montait,
-semblant vibrer dans ses sourcils.</p>
-
-<p>&mdash; Moi?&hellip; non!&hellip; &mdash; répondit paisiblement
-la petite &mdash; mais je trouve qu'il vaudrait bien
-mieux dire à l'oncle Marc&hellip; et même à tout le
-monde&hellip; la vérité&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et la vérité, c'est?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est que le bal est pour épater les naturels
-du pays en leur faisant voir le prince&hellip;</p>
-
-<p>Marc de Bray demanda, surpris :</p>
-
-<p>&mdash; Quel prince, donc?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah!&hellip; c'est vrai!&hellip; &mdash; cria joyeusement
-Coryse &mdash; tu ne sais pas, toi!&hellip; tu arrives!&hellip;
-Eh bien! depuis huit jours, il y a un prince à
-Pont-sur-Sarthe!&hellip; un vrai!&hellip; un pas en carton!&hellip;
-un qui sera régnant&hellip; si son papa n'est pas
-dégringolé avant&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et il s'appelle?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Le comte d'Axen&hellip; quand il voyage&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah! parfaitement!&hellip; et qu'est-ce qu'il fait
-ici, le comte d'Axen?&hellip;</p>
-
-<p>La marquise allait répondre, Chiffon ne lui
-en laissa pas le temps :</p>
-
-<p>&mdash; On ne sait pas au juste&hellip; on dit qu'il y
-est pour assister aux man&oelig;uvres&hellip; ou pour se
-perfectionner dans le français&hellip; qu'il parle mieux
-que nous tous&hellip;</p>
-
-<p>Le vicomte demanda, pour dire quelque chose :</p>
-
-<p>&mdash; Comment est-il, le prince?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Il est charmant!&hellip; &mdash; répondit vivement
-madame de Bray.</p>
-
-<p>Vivement aussi, Chiffon riposta :</p>
-
-<p>&mdash; Ça dépend des goûts!&hellip; il est haut comme
-une botte&hellip; et noir&hellip; noir&hellip; c'est-à-dire que
-M. Carnot est blond en comparaison de lui!&hellip;
-seulement on l'appelle Monseigneur et Votre
-Altesse&hellip; alors, tu comprends, c'est délicieux!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; On lui parle comme on doit lui parler&hellip; &mdash; interrompit
-M. de Bray, qui voyait poindre
-l'orage et voulait arrêter la discussion qui commençait.</p>
-
-<p>&mdash; Mais je trouve ça tout naturel&hellip; &mdash; dit
-Coryse &mdash; et je lui parle aussi comme ça&hellip; quand
-je lui réponds&hellip; seulement, il y a ceux que ça
-amuse et ceux que ça n'amuse pas&hellip;</p>
-
-<p>Et, regardant sa mère, elle ajouta :</p>
-
-<p>&mdash; Moi&hellip; l'humilité&hellip; c'est pas mon affaire!&hellip;</p>
-
-<p>Des nombreux «petits côtés» du caractère
-de la marquise, celui qui entre tous choquait
-désagréablement Coryse était son arrogance avec
-les petits et sa platitude avec les grands. Souvent,
-après avoir écrasé un domestique ou un ouvrier
-de la supériorité de son intelligence, &mdash; supériorité
-que sa fille se refusait absolument à reconnaître, &mdash; madame
-de Bray venait se plaindre
-de la stupidité de ceux qu'elle appelait, avec
-une moue de dégoût copiée sur celle de madame
-Favart, «des mercenaires» ; Chiffon, alors,
-amusée et agacée à la fois, lui répondait en
-riant :</p>
-
-<p>&mdash; Eh! s'il avait les qualités que vous lui
-voulez&hellip; probable qu'il serait ambassadeur au
-lieu d'être domestique!&hellip;</p>
-
-<p>La petite Coryse trouvait tout simple qu'on
-fût respectueux pour les princes lorsque le hasard
-rapprochait d'eux mais elle ne comprenait pas
-qu'on courût après les occasions d'être mis en
-leur présence. Elle haïssait la gêne, et n'aimait
-à vivre que seule ou avec ses égaux. Et puis, il
-lui semblait que, les princes modernes ayant
-oublié qu'ils sont princes, il est excessif d'être
-obligé de faire un effort pour se rappeler à leur
-place qu'ils le sont.</p>
-
-<p>Depuis l'arrivée du comte d'Axen à Pont-sur-Sarthe,
-la marquise nageait dans la joie,
-prodigieusement flattée d'avoir reçu la visite
-«de Son Altesse». L'Altesse était envoyée par
-M. d'Aubières, qui, quelques années plus tôt,
-avait été attaché militaire dans le petit pays où
-régnait son père. Et madame de Bray, obligée
-à Paris de courir de droite et de gauche pour
-rencontrer quelques princes très entourés, &mdash; qui
-n'accordaient qu'une médiocre attention à
-son intrigante personne, &mdash; totalement sevrée
-à Pont-sur-Sarthe des formules et des révérences
-de cour où elle s'imaginait exceller, avait cru
-voir s'ouvrir le ciel en décachetant la lettre adressée
-à son mari, dans laquelle le colonel annonçait
-la venue du petit prince héritier.</p>
-
-<p>Cette fois, les plus élégants salons Pontsarthais
-étaient complètement distancés : car le
-comte d'Axen ne connaissait à Pont-sur-Sarthe
-que les quatre généraux, le maire et le préfet.
-Et, sans pitié pour madame de Bassigny, &mdash; sa
-meilleure amie pourtant &mdash; qui tournait autour
-d'une demande de présentation, madame de
-Bray avait dit d'un air détaché : «que c'était
-bien ennuyeux de ne pas pouvoir réunir quelques
-amis avec Monseigneur, mais qu'il refusait de faire
-aucune connaissance.»</p>
-
-<p>C'est qu'elle ne voulait pas éparpiller l'Altesse
-qui lui était tombée si providentiellement dans
-la main!</p>
-
-<p>A Pont-sur-Sarthe il y a beaucoup de femmes
-très élégantes, et quelques-unes très jolies. Il
-était à craindre que le petit prince, une fois lancé,
-ne fît à l'hôtel de Bray de nombreuses infidélités.
-Ce fut lui qui força la marquise à sortir de sa
-réserve.</p>
-
-<p>Un soir, où il était venu faire une visite, il
-dit à M. de Bray :</p>
-
-<p>&mdash; Je vous prierai de me mener&hellip; si cela est
-possible&hellip; au bal au château de Barfleur&hellip;</p>
-
-<p>La marquise bondit :</p>
-
-<p>&mdash; Au bal&hellip; à quel bal?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Un bal qui sera probablement donné le
-dimanche des courses&hellip; ce soir, en dînant au
-restaurant, j'en ai entendu parler&hellip; ce n'est pas
-encore certain, mais&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais &mdash; s'écria impétueusement madame
-de Bray &mdash; il ne peut pas y avoir de bal chez
-les Barfleur, ce jour-là&hellip; puisque nous en donnons
-un, nous!&hellip;</p>
-
-<p>Jamais il n'avait été question de bal. Le marquis
-et Chiffon se regardèrent, abasourdis de cet
-aplomb, mais madame de Bray ne fut pas le
-moins du monde gênée par leur présence. Elle
-continua, s'adressant à son mari :</p>
-
-<p>&mdash; N'est-ce pas&hellip; depuis longtemps nous avons
-choisi ce jour-là&hellip; on ne peut pas nous le prendre?&hellip;</p>
-
-<p>Et, le lendemain, elle envoyait les invitations.
-Du moins, en donnant elle-même le bal qui devait
-disséminer un peu la petite Altesse, elle aurait
-l'honneur de montrer qu'elle l'avait connue
-«avant tout le monde».</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Craignant de voir la conversation s'accentuer
-de fâcheuse manière, le marquis voulut une
-fois de plus rompre les chiens.</p>
-
-<p>&mdash; Si Chiffon ne dîne pas à Barfleur samedi,
-il faudrait écrire&hellip; &mdash; dit-il, en s'adressant timidement
-à sa femme.</p>
-
-<p>La marquise répondit d'un ton tranchant :</p>
-
-<p>&mdash; Elle y dînera&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je ne peux pas y dîner&hellip; même quand je
-le voudrais&hellip; &mdash; expliqua tranquillement la
-petite ; &mdash; je n'ai pas de robe&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Comment, pas de robe?&hellip; Et ta robe pompadour?&hellip;
-qu'est-ce que cela signifie?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ça signifie que j'ai eu&hellip; il y a deux ans&hellip;
-une robe du soir&hellip; soi-disant&hellip; en mousseline
-de laine à petits bouquets&hellip; celle que tu appelles
-ma «robe pompadour&hellip;»</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, alors?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, alors&hellip; comme j'ai allongé de
-deux têtes depuis deux ans&hellip; et qu'elle n'a pas
-allongé comme moi, elle me vient au mollet&hellip;
-et voilà comment je n'ai pas de robe&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; On l'allongera&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; On l'a déjà allongée trois fois&hellip; il n'y a
-plus mèche&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Comment n'as-tu jamais rien à te mettre?&hellip;
-c'est incroyable&hellip; tu n'as pas une
-robe!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Si&hellip; j'en ai quatre&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ça n'est pas assez&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais sapristi!&hellip; &mdash; cria Chiffon agacée &mdash; c'est
-pas avec cinq louis par mois pour ma toilette&hellip;
-en comptant mes souliers, mes gants,
-mes chapeaux, mes amazones et tout&hellip; que je
-peux en avoir un jeu, de robes!&hellip;</p>
-
-<p>M. de Bray intervint :</p>
-
-<p>&mdash; Fais faire ce que tu voudras&hellip; et tu m'apporteras
-la note.</p>
-
-<p>&mdash; Merci, papa!&hellip; j'en ferai faire une petite
-blanche pour le bal du Prince, alors&hellip;</p>
-
-<p>La voix de la marquise s'éleva, menaçante et
-aiguë :</p>
-
-<p>&mdash; Je vous défends de dire le bal du Prince!&hellip;</p>
-
-<p>Et après un silence, elle ajouta :</p>
-
-<p>&mdash; Alors, c'est entendu, tu viens à ce dîner?</p>
-
-<p>&mdash; Ah! mais non!&hellip; &mdash; protesta Chiffon &mdash; ah!
-mais non!&hellip;</p>
-
-<p>Madame de Bray réfléchit un instant :</p>
-
-<p>&mdash; Dans ce cas&hellip; tu vas aller en te promenant
-à cheval à Barfleur&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Quoi faire?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Dire toi-même à madame de Barfleur que
-tu ne peux pas dîner samedi&hellip; que tu dînes chez
-ta tante de Launay ce jour-là&hellip; que je ne le savais
-pas quand j'ai accepté&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip; &mdash; répondit Coryse, en riant &mdash; c'est
-compris!&hellip; je vais faire un petit racontar, à
-propos duquel tout le monde se coupera&hellip; vous,
-la tante Mathilde, l'oncle Albert&hellip; enfin tout le
-monde&hellip;</p>
-
-<p>Et, se levant de table :</p>
-
-<p>&mdash; Vous me permettez?&hellip; faut que je m'habille&hellip;
-et, si je vais à Barfleur et que je veuille être revenue
-pour le cours&hellip; j'ai que le temps de me trotter&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip; &mdash; dit majestueusement la marquise &mdash; je
-te permets, pour cette fois, de quitter la
-table avant la fin du déjeuner&hellip; seulement ne
-t'imagine pas que c'est un précédent pour recommencer
-à&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais&hellip; &mdash; s'écria Coryse, bourrue &mdash; mais
-ça m'est bien égal d'être à table jusqu'à la fin,
-moi!&hellip; je ne tiens ni à aller là-bas, ni, si j'y vais,
-à être rentrée pour le cours!&hellip; et d'ailleurs je
-peux rester&hellip; c'est bien plus simple!&hellip; on n'a
-qu'à envoyer le vieux Jean porter une lettre&hellip;
-Au fait&hellip; &mdash; questionna-t-elle, l'&oelig;il rieur &mdash; pourquoi
-est-ce moi qui y vais, là-bas?&hellip; c'est
-pas naturel que ça soit moi!&hellip;</p>
-
-<p>Et, brusquement, elle se rassit.</p>
-
-<p>&mdash; Vous irez!&hellip; &mdash; ordonna la marquise, qui
-s'irritait peu à peu.</p>
-
-<p>&mdash; Non&hellip; j'aime autant pas!&hellip; vous devez
-avoir quelque idée de derrière la tête pour m'envoyer
-comme ça en course&hellip;</p>
-
-<p>Elle s'arrêta un instant et acheva, en appuyant :</p>
-
-<p>&mdash; &hellip; chez les Barfleur?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais non&hellip; &mdash; affirma madame de Bray,
-qui devint très rouge.</p>
-
-<p>Cette fois encore, le marquis voulut pacifier
-les choses :</p>
-
-<p>&mdash; Voyons, Chiffon&hellip; va donc!&hellip; puisque tu
-vois que ta maman le désire&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Hum!&hellip; &mdash; fit Coryse, en envoyant sous
-la table un coup de pied à son beau-père, en manière
-d'avertissement.</p>
-
-<p>Il était trop tard. La marquise avait entendu,
-et ce mot «maman», lorsqu'il s'appliquait à
-elle, avait le don de l'exaspérer. Furieuse, elle
-s'adressa à son mari :</p>
-
-<p>&mdash; En vérité&hellip; &mdash; commença-t-elle &mdash; vous&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Hum!&hellip; hum!&hellip; hum!&hellip; hum!&hellip; &mdash; chantonna
-encore Chiffon en arpège.</p>
-
-<p>La marquise se retourna vers elle :</p>
-
-<p>&mdash; Sortez!&hellip; et faites immédiatement ce que
-je vous ai dit de faire&hellip; vous m'avez entendue?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip; &mdash; répondit Coryse en pliant sa serviette
-avec une lenteur affectée.</p>
-
-<p>Et, en sortant, elle mâchonna entre ses petites
-dents pointues, que la colère serrait un peu :</p>
-
-<p>&mdash; Oh!&hellip; si seulement M. d'Aubières était pas
-si vieux!&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">IX</h2>
-
-
-<p>En arrivant dans la cour du château de Barfleur &mdash; un
-grand château Louis XV en briques et
-granit &mdash; Coryse aperçut à une fenêtre du rez-de-chaussée
-la vicomtesse de Barfleur, assise
-devant une grande table, et très occupée à couvrir
-des pots de confitures. Sa besogne l'absorbait
-tellement qu'elle n'entendit point passer les
-chevaux. Chiffon, qui d'abord avait eu l'idée de
-s'approcher de la fenêtre et de débiter sans entrer
-son petit discours, réfléchit que peut-être ça
-ne serait pas suffisamment poli, et descendit de
-cheval aux écuries, lorsqu'on lui eut répondu que
-madame la vicomtesse était là.</p>
-
-<p>On la fit entrer dans le billard, où elle attendit
-pendant un temps qui lui sembla fort long. Et,
-tout en faisant les cent pas dans la grande pièce
-nue, sans un tableau, ni un bibelot, ni une fleur,
-elle se disait rageusement :</p>
-
-<p>&mdash; Ah çà!&hellip; est-ce qu'elle va achever de couvrir
-tous ses pots de confitures avant de me recevoir&hellip;
-la mère Barfleur?&hellip;</p>
-
-<p>Enfin, le domestique qui l'avait introduite
-reparut :</p>
-
-<p>&mdash; Si mademoiselle d'Avesnes veut bien venir?&hellip;
-je cherchais madame la vicomtesse dans le parc&hellip;
-et elle était au salon&hellip;</p>
-
-<p>Coryse pensa :</p>
-
-<p>&mdash; Non&hellip; elle était à l'office!&hellip; mais probablement
-elle ne trouve pas chic qu'on le sache!&hellip;</p>
-
-<p>Et elle trottina derrière le domestique, à travers
-une longue enfilade de pièces d'un aspect
-désolé.</p>
-
-<p>&mdash; Brrr!&hellip; &mdash; fit-elle en frissonnant presque &mdash; c'est
-pas rigolo, ici!&hellip; le père de Ragon et la
-mère Barfleur se trompent s'ils croient que j'épouserai
-«<i>Deux liards de beurre</i>»!&hellip; car je crois
-qu'ils le croient!&hellip; ah!&hellip; non!&hellip; non!&hellip; non!&hellip;</p>
-
-<p>Le duc d'Aubières, à son arrivée dans le pays,
-avait demandé à l'oncle Marc, en lui montrant
-le petit Barfleur debout dans l'embrasure d'une
-porte pendant un bal :</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce que c'est que ce petit bonhomme
-gros comme deux liards de beurre?&hellip;</p>
-
-<p>Et, chez les Bray et dans quelques autres
-maisons, le surnom lui était resté.</p>
-
-<p>Le domestique fit entrer Coryse dans un petit
-salon un peu plus meublé et confortable que le
-reste du château.</p>
-
-<p>Assise près de la fenêtre, sa longue taille mince
-serrée dans une robe de foulard grenat à pastilles
-jaunes, la vicomtesse semblait lire attentivement
-<i>le Gaulois</i>. Tout de suite, la petite pensa :</p>
-
-<p>&mdash; C'est pas étonnant que j'aie attendu comme
-ça!&hellip; la robe des confitures était grise&hellip; elle est
-allée se glisser dans ses plus beaux habits pour
-me recevoir&hellip; Mâtin!&hellip; on se met en frais pour
-le Chiffon&hellip; depuis que l'oncle Marc a hérité&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ma chère enfant&hellip; &mdash; fit la vicomtesse, en
-se levant à la vue de Coryse &mdash; quel bon vent
-vous amène?&hellip;</p>
-
-<p>Et, sans lui laisser le temps de répondre :</p>
-
-<p>&mdash; Est-elle mignonne dans son amazone!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mignonne!&hellip; &mdash; murmura Chiffon, qui promena
-un &oelig;il étonné sur ses grands bras, ses
-longues mains, et toute sa personne encore
-dégingandée &mdash; c'est pas ce qu'on me dit à la
-maison, toujours!&hellip;</p>
-
-<p>Madame de Barfleur ne se démonta pas :</p>
-
-<p>&mdash; Oui, mignonne!&hellip; mignonne et charmante!&hellip;</p>
-
-<p>Elle tira la longue bande de vieille tapisserie sur
-canevas de soie qui servait de cordon de sonnette.</p>
-
-<p>&mdash; C'est mon pauvre Hugues qui serait désolé
-de manquer une si jolie petite visite!&hellip; il est
-allé voir ses chevaux dans les grands herbages du
-bord de l'eau&hellip; je vais le faire avertir&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est inutile, madame&hellip; &mdash; dit vivement
-Chiffon ; &mdash; je suis obligée de partir&hellip; j'ai un
-cours à quatre heures&hellip;</p>
-
-<p>Le domestique entrait.</p>
-
-<p>&mdash; Avertissez monsieur le vicomte&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je viens seulement &mdash; expliqua Coryse &mdash; pour
-vous dire que ma mère&hellip; quand elle vous
-a répondu que je viendrais avec elle samedi&hellip;
-a oublié que je dîne ce jour-là chez ma tante de
-Launay.</p>
-
-<p>&mdash; Comment?&hellip; &mdash; s'écria madame de Barfleur &mdash; mais
-c'est impossible!&hellip; nous ne pouvons pas
-nous passer de vous!&hellip; vous arrangerez ça avec
-votre tante&hellip; ou bien, moi, je l'arrangerai&hellip;</p>
-
-<p>Chiffon ne répondit pas. Elle écoutait en souriant
-tinter la grosse cloche qu'on agitait éperdument
-pour appeler le jeune châtelain, et elle
-pensait :</p>
-
-<p>&mdash; Il lui faut un quart d'heure au moins pour
-remonter de la rivière&hellip; et dans cinq minutes
-je me serai défilée&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je vous en prie&hellip; ma petite Coryse, &mdash; insista
-la vicomtesse &mdash; dites-moi que vous
-trouverez un moyen de venir?&hellip; vous serez
-l'âme et la joie de ce dîner&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Moi!&hellip; &mdash; interrompit l'enfant ébahie &mdash; moi?&hellip;
-mais quand je ne suis pas à mon aise,
-je ne dis pas trois mots&hellip;</p>
-
-<p>Madame de Barfleur demanda :</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi ne seriez-vous pas à votre aise&hellip;
-ma chère petite?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Pardon!&hellip; &mdash; s'écria précipitamment Chiffon,
-qui devint très rouge &mdash; j'ai gaffé!&hellip; je veux
-dire que, n'importe comment&hellip; partout où je ne
-suis pas seule&hellip; je ne suis pas à mon aise&hellip; parce
-que je me défie de moi&hellip; et vous voyez que j'ai
-raison&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Non&hellip; vous êtes une charmante jeune fille&hellip;
-très simple&hellip; très franche&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oh! quant à ça!&hellip;</p>
-
-<p>Et, se levant, Coryse reprit :</p>
-
-<p>&mdash; Je vais m'en aller&hellip; il faut que je
-rentre&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Vous attendrez bien encore un instant&hellip; et
-d'abord, vous allez goûter?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je vous remercie, madame&hellip; je suis déjà
-en retard&hellip;</p>
-
-<p>La vicomtesse se leva aussi et, comme Chiffon
-étonnée de cette politesse exagérée la priait de
-ne pas se déranger, elle répondit :</p>
-
-<p>&mdash; Si&hellip; je veux vous voir à cheval&hellip; mon fils
-m'a dit que vous y êtes adorable&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; V'lan!&hellip; &mdash; se dit la petite &mdash; décidément,
-ça y est!&hellip; ils sont tous d'accord!&hellip;</p>
-
-<p>Au moment où le vieux Jean amenait au perron
-les chevaux, le vicomte de Barfleur entrait en
-courant dans la cour. Il prit la main que lui tendait
-Chiffon et, s'inclinant respectueusement, y
-appuya ses lèvres. Peu habituée à cette manière
-de faire, elle manqua éclater de rire. Puis, comparant
-les façons d'être de la mère et du fils à
-ce qu'elles étaient quinze jours plus tôt, un
-grand éc&oelig;urement la prit, et elle faillit penser
-tout haut : «C'est des vilains types!&hellip;»</p>
-
-<p>Lorsque Coryse s'approcha de Joséphine, la
-grande jument de pur sang qu'elle montait toujours,
-le vicomte se précipita, nouant ensemble
-ses deux mains, et les tendit à Chiffon pour qu'elle
-y posât son pied. Elle toisa le frêle jeune homme,
-qui courbait son misérable petit dos et son cou
-mince, surmonté d'une tête énorme, et, considérant
-les bras frêles, qui laissaient vides et
-plissotées les manches grises à grands carreaux
-de son costume trop anglais, elle se dit :</p>
-
-<p>&mdash; Sûr!&hellip; il va me lâcher en route!&hellip;</p>
-
-<p>Et, gentiment, de l'air le plus gracieux qu'elle
-put prendre pour faire passer son refus, elle
-répondit, indiquant le vieux Jean qui tenait les
-deux chevaux :</p>
-
-<p>&mdash; Non&hellip; si vous vouliez plutôt faire tenir
-un instant l'autre cheval?&hellip; je suis très maladroite&hellip;
-je ne sais monter qu'avec Jean&hellip; avec
-vous, je tomberais&hellip;</p>
-
-<p>Et, comme il insistait :</p>
-
-<p>&mdash; Je vous en prie!&hellip; vous n'imaginez pas ce
-que je suis lourde&hellip; un plomb!&hellip;</p>
-
-<p>Elle posa le bout de sa botte dans la main
-du vieux Jean, et s'envola, paraissant monter
-à un mètre au-dessus de la selle. Puis, saluant
-la mère et le fils, elle s'éloigna, son corps souple
-ondulant au grand pas de Joséphine.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Dès qu'elle fut sortie du parc, Chiffon tourna
-dans la forêt. Elle avait hâte de galoper dans
-les belles allées vertes et de secouer la colère qui
-lui montait à la tête et au c&oelig;ur.</p>
-
-<p>On ne la laisserait donc pas tranquille un
-instant?&hellip; comment!&hellip; il n'y avait pas quinze
-jours qu'on la tourmentait pour épouser M. d'Aubières ;
-à présent, on allait vouloir lui faire épouser
-le petit Barfleur?&hellip; Et non seulement cette idée
-la tourmentait à cause de la nouvelle lutte à
-soutenir, mais encore elle la blessait dans son
-amour-propre.</p>
-
-<p>De la demande de M. d'Aubières, qu'elle ne
-trouvait pourtant pas beau, elle avait été reconnaissante
-et flattée ; de celle de M. de Barfleur,
-elle serait très humiliée.</p>
-
-<p>D'abord, elle savait bien que, quand elle était
-sans fortune, <i>Deux liards de beurre</i> ne lui avait
-jamais accordé d'autre attention que celle qu'un
-jeune homme bien élevé doit à une jeune fille
-qu'il rencontre dans le salon de ses parents.
-Ensuite elle trouvait hideux ce garçon mal
-venu, avec ses énormes moustaches et ses
-jambes fluettes, démesurément arquées par l'abus
-du cheval. Pour elle, le duc d'Aubières était
-«le grand d'Aubières», tandis que le vicomte
-de Barfleur était «le petit Barfleur». Et tout
-était là!</p>
-
-<p>Saine et solide, Chiffon avait l'instinctive horreur
-des chétifs et des malsains.</p>
-
-<p>Et, en suivant la grande piste gazonnée qui
-la conduisait à la route de Pont-sur-Sarthe, elle
-pensait :</p>
-
-<p>&mdash; Il me dégoûte tout à fait, celui-là!&hellip; et,
-s'il lui prenait jamais l'idée de m'embrasser
-comme a fait M. d'Aubières, je le giflerais des
-deux mains&hellip; je ne pourrais pas m'en empêcher&hellip;
-C'est égal!&hellip; ça va être joliment ennuyeux,
-cette histoire-là!&hellip; si je refuse encore,
-ma mère va me tomber dessus&hellip; pour bien faire,
-faudrait que le refus vînt des Barfleur&hellip; Oh!
-cet animal de père de Ragon!&hellip; c'est pourtant
-lui qui a manigancé tout ça!&hellip; j'avais raison
-d'avoir peur des Jésuites!&hellip;</p>
-
-<p>Elle s'arrêta devant la route blanche de soleil.</p>
-
-<p>&mdash; Ça va être atroce de descendre comme ça
-jusqu'à Pont-sur-Sarthe!&hellip; je vais essayer de
-prendre le sentier derrière les hauts fourneaux&hellip;
-il n'y a justement pas trop de boucan à cette
-heure-ci&hellip; j'espère que Joséphine consentira à
-passer&hellip;</p>
-
-<p>Elle fit entrer la jument &mdash; qui déjà piquait
-les oreilles, écoutant le bruit sourd qui arrivait
-d'en bas &mdash; dans un petit sentier qui descendait
-presque à pic entre la forêt et les forges. A un
-tournant du sentier, elle aperçut à une centaine
-de mètres au-dessous d'elle un cavalier arrêté,
-parlant à des ouvriers assis à terre en bordure
-du bois.</p>
-
-<p>&mdash; Ah!&hellip; &mdash; dit-elle, se tournant vers le vieux
-Jean &mdash; ça y est!&hellip; j'ai raté le cours&hellip; voilà les
-ouvriers qui goûtent&hellip; il est quatre heures!&hellip;</p>
-
-<p>Et, clignant des yeux :</p>
-
-<p>&mdash; Tiens!&hellip; on dirait que c'est le comte
-d'Axen?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oui, mam'selle Coryse&hellip; c'est pour sûr
-lui!&hellip;</p>
-
-<p>Le sentier descendait en lacet, et Chiffon perdit
-de vue le groupe. Mais bientôt, en se rapprochant,
-elle entendit nettement les voix qui montaient
-jusqu'à elle :</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip; &mdash; disait le prince, dont elle reconnaissait
-l'accent musical &mdash; oui, elle est tout
-à fait bien, cette profession de foi&hellip; et si j'étais
-électeur dans ce pays&hellip; je n'hésiterais pas à
-donner ma voix à celui qui l'a écrite&hellip;</p>
-
-<p>Chiffon venait de tourner le coude du chemin.</p>
-
-<p>&mdash; Ah!&hellip; &mdash; cria-t-elle &mdash; c'est vous, monsei&hellip;</p>
-
-<p>Elle s'arrêta, devinant vaguement qu'il préférait
-ne pas être nommé ainsi, et il la remercia
-d'un signe en répondant :</p>
-
-<p>&mdash; Mon Dieu, oui, mademoiselle&hellip; c'est moi!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; T'nez, monsieur&hellip; &mdash; dit en riant un des
-ouvriers &mdash; v'là un' petite demoiselle qu'est
-d'vot' avis, allez!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce que c'est?&hellip; &mdash; demanda Coryse.</p>
-
-<p>&mdash; C'est c'monsieur qui dit comme vous, qu'à
-not' place y voterait pour M. d'Bray&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Parbleu!&hellip; &mdash; fit Chiffon avec conviction &mdash; à
-moins que vous ne vouliez faire renommer
-M. de Bernay?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah! non&hellip; c'ui-là, n'en faut plus!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, alors?&hellip; puisque vous savez que
-Charlié ne peut pas passer?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip; c'est vrai!&hellip; mais moi, ça m'gêne
-qu'y soye vicomte, M. d'Bray&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Lui aussi, ça le gêne&hellip; &mdash; dit Chiffon &mdash; mais
-c'est pas sa faute!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi signe-t-y son affiche «Vicomte»
-de Bray?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Dame!&hellip; puisque c'est son nom!&hellip; vous
-aimeriez mieux qu'il triche, vous?&hellip; qu'il se
-présente pour autre chose que ce qu'il est?&hellip;</p>
-
-<p>Et, regardant tout à coup à terre les nombreuses
-bouteilles, les saucissons et les fromages
-couchés sur l'herbe, Chiffon demanda :</p>
-
-<p>&mdash; Sapristi!&hellip; ben, vous en faites un goûter!&hellip;</p>
-
-<p>Un ouvrier, noir et velu, se leva, et montrant
-le comte d'Axen :</p>
-
-<p>&mdash; C'est c'monsieur qui régale&hellip; sans ça!&hellip;</p>
-
-<p>Et il ajouta :</p>
-
-<p>&mdash; Rapport qu'on y a t'nu son ch'val pendant
-qu'y visitait les forges&hellip;</p>
-
-<p>Le vieux Jean, rouge et suant, regardait les
-bouteilles d'un &oelig;il attendri. Coryse s'en aperçut
-et, le montrant à l'un des hommes :</p>
-
-<p>&mdash; Si vous vouliez être bien gentil&hellip; vous
-lui donneriez un verre de quelque chose&hellip; parce
-qu'il a bien chaud!&hellip;</p>
-
-<p>L'ouvrier s'élança sur une bouteille et, s'excusant :</p>
-
-<p>&mdash; Si on n'l'a point fait&hellip; c'est qu'on n'osait
-pas&hellip; vu qu'les larbins ordinairement&hellip; quand
-y a les maîtres&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est pas mon larbin&hellip; &mdash; répondit Chiffon en
-riant &mdash; c'est ma nourrice&hellip; viens boire, nourrice!&hellip;</p>
-
-<p>Le vieux Jean s'avança :</p>
-
-<p>&mdash; C'est pas de refus&hellip; &mdash; dit-il d'un air ravi &mdash; car
-c'qu'y fait soif&hellip; que vous aussi, mam'selle
-Coryse, vous d'vez avoir soif?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Si vous vouliez boire un verre&hellip; faudrait
-pas vous gêner, toujours?&hellip; &mdash; proposa l'ouvrier
-qui tenait la bouteille.</p>
-
-<p>&mdash; Je veux bien&hellip; &mdash; dit Chiffon, tendant la
-main.</p>
-
-<p>&mdash; &hellip; Tendez un' minute&hellip; paç' que&hellip; pour vous,
-faut que j'rince l'verre&hellip;</p>
-
-<p>Il courut à une fontaine placée à l'entrée des
-bâtiments et revint en demandant :</p>
-
-<p>&mdash; C'est-y d'la bière ou du vin, qu'vous voulez?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Du vin&hellip;</p>
-
-<p>Elle avança son verre en disant d'une voix
-claire :</p>
-
-<p>&mdash; A votre santé!&hellip;</p>
-
-<p>Les ouvriers se levèrent :</p>
-
-<p>&mdash; C'est plutôt à la santé d'monsieur qui
-régale qu'on d'vrait boire&hellip; &mdash; remarqua un
-des hommes, en désignant le comte d'Axen.</p>
-
-<p>&mdash; Et moi&hellip; &mdash; répondit le prince &mdash; je propose
-de boire à la santé du candidat!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est ça!&hellip; &mdash; cria étourdiment Coryse &mdash; à
-la santé de l'oncle Marc!&hellip;</p>
-
-<p>Un des ouvriers demanda :</p>
-
-<p>&mdash; Alors&hellip; comme ça&hellip; vous êtes la nièce à
-M. d'Bray?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oui!&hellip; &mdash; fit Chiffon, en regardant le prince,
-qui riait de sa distraction.</p>
-
-<p>L'ouvrier reprit :</p>
-
-<p>&mdash; Oh!&hellip; nous vous connaissions bien!&hellip; mais
-nous n'savions point vot' nom!&hellip; c'est surtout
-les gosses, là-bas, à la cité, qui vous connaissent&hellip;</p>
-
-<p>Et, se tournant vers le comte d'Axen, il continua :</p>
-
-<p>&mdash; Vu qu'mad'moiselle a toujours des pièces
-pour eux dans ses poches, quand elle passe à
-cheval&hellip; même qu'à Noël elle leur a apporté
-une pleine caisse de joujoux qu'ça remplissait
-la voiture&hellip; qu'ils en ont eu plus qu'ils en pouvaient
-casser&hellip;</p>
-
-<p>Son petit &oelig;il dur s'adoucit un peu, et il conclut :</p>
-
-<p>&mdash; Si tous les riches étaient comme mad'moiselle
-et monsieur&hellip; ça irait mieux que ça n'va!&hellip;
-mais y en a qui veulent pas s'douter qu'y a
-d'la misère&hellip; et des comme ça, j'en connais!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Moi aussi!&hellip; &mdash; fit involontairement Chiffon,
-qui pensait à sa mère.</p>
-
-<p>Puis, aussitôt, elle demanda, s'adressant au
-comte d'Axen :</p>
-
-<p>&mdash; Est-ce que vous redescendez sur Pont-sur-Sarthe,
-monsei&hellip; monsieur?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip; voulez-vous me permettre de faire
-un instant route avec vous?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais oui&hellip;</p>
-
-<p>Et, tout de suite, elle proposa :</p>
-
-<p>&mdash; Seulement&hellip; il vaut mieux reprendre le
-sentier dans la forêt&hellip; celui-ci est trop plein
-de pierres roulantes&hellip;</p>
-
-<p>Quand ils eurent disparu sous bois, Coryse
-entendit la voix de l'ouvrier qui expliquait :</p>
-
-<p>&mdash; J'ai idée qu'ces deux p'tits-là, c'est des
-promis!&hellip;</p>
-
-<p>Elle se tourna en riant vers le prince :</p>
-
-<p>&mdash; C'est de nous qu'ils parlent, monseigneur!&hellip;</p>
-
-<p>Il s'inclina courtoisement :</p>
-
-<p>&mdash; Je regrette qu'ils se trompent&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Vous regrettez?&hellip; c'est beau, la politesse!&hellip;
-voyez-vous la tête que j'aurais en reine?&hellip; non,
-mais la voyez-vous?&hellip; Ah! Seigneur!&hellip; qu'est-ce
-que vous feriez de moi?&hellip;</p>
-
-<p>Et, après un instant, elle ajouta :</p>
-
-<p>&mdash; Et qu'est-ce que je ferais de vous?&hellip;</p>
-
-<p>Il se mit à rire :</p>
-
-<p>&mdash; Quel âge avez-vous, mademoiselle Coryse?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; J'ai eu seize ans au mois de mai&hellip; et vous,
-monseigneur?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Moi, j'aurai vingt-quatre ans dans huit
-jours&hellip;</p>
-
-<p>Et, pris d'un scrupule, il demanda :</p>
-
-<p>&mdash; Dites-moi?&hellip; la marquise permet que vous
-vous promeniez avec un jeune homme?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah! mais non!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, mais&hellip; alors&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Vous!&hellip; oh! mais vous, vous êtes un souverain&hellip;
-c'est pas un jeune homme, un souverain!&hellip;
-ça ne compte pas!&hellip;</p>
-
-<p>Elle rougit, et reprit en bafouillant :</p>
-
-<p>&mdash; C'est-à-dire&hellip; je veux dire que ça compte
-trop&hellip; pour compter&hellip;</p>
-
-<p>Et, voulant changer la conversation, elle questionna :</p>
-
-<p>&mdash; Dites donc, monseigneur?&hellip; vous n'avez
-pas peur de vous faire cueillir et reconduire à
-la frontière&hellip; en faisant comme ça&hellip; vous&hellip; un
-étranger&hellip; de la politique d'opposition?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oh!&hellip; elle est bien anodine, ma politique
-d'opposition!&hellip; qui consiste à dire à des ouvriers
-que, si j'étais eux, je voterais pour votre
-oncle&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est égal!&hellip; à votre place, je me méfierais!&hellip;
-tenez, je voudrais que M. d'Aubières
-fût revenu&hellip; il vous dirait ce que vous devez
-faire ou ne pas faire&hellip; parce que vous m'avez
-l'air un peu jeune, dans tout ça!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Vous vous intéressez donc à moi?&hellip; &mdash; demanda
-le prince, qui riait de tout son c&oelig;ur.</p>
-
-<p>&mdash; Je m'y intéresse&hellip; sans m'y intéresser&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est déjà quelque chose!&hellip; Eh bien, voyez
-comme on peut se tromper?&hellip; j'aurais juré, &mdash; moi
-qui ai pourtant ce que vous appelez en français
-«du flair», &mdash; que, non seulement vous ne
-vous intéressiez pas à moi, mais encore que je
-vous étais antipathique?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et c'était vrai!&hellip; &mdash; s'écria franchement
-Coryse &mdash; oui!&hellip; jusqu'à tout à l'heure&hellip; et
-puis, tout à l'heure, vous m'avez tout d'un coup
-fait l'effet d'un brave garçon&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Alors, nous sommes amis?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip;</p>
-
-<p>Et, se reprenant :</p>
-
-<p>&mdash; Oui, monseigneur!&hellip; je vous demande pardon&hellip;
-je vous parle très mal&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais non!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais si!&hellip; je ne dis pas assez souvent monseigneur&hellip;
-et je ne dis jamais Votre Altesse&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ne vous préoccupez pas de ça!&hellip; et puisqu'à
-présent nous sommes amis, voulez-vous me
-dire pourquoi nous ne l'étions pas?&hellip; c'est-à-dire
-«vous», car moi, je n'avais pas la même répulsion,
-je vous assure&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip; je vais vous le dire&hellip; c'est que, d'instinct,
-je n'aime pas beaucoup les étrangers&hellip; et
-que je déteste les protestants&hellip; alors, comme
-vous êtes les deux, vous comprenez&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je comprends&hellip; et qu'est-ce que vous leur
-reprochez, aux étrangers?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oh!&hellip; je ne leur reproche absolument que
-de n'être pas Français&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et aux protestants?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Un tas de choses!&hellip; je les trouve intrigants,
-faux, hypocrites&hellip; et rats, donc!&hellip; naturellement,
-je reconnais des exceptions&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Naturellement&hellip; moi, d'abord?&hellip;</p>
-
-<p>Elle se mit à rire.</p>
-
-<p>&mdash; Pas seulement vous!&hellip; d'autres encore&hellip;
-mais je parle de la masse des protestants&hellip; et
-des protestants de France, bien entendu&hellip; puisque
-ce sont les seuls que je connaisse&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Moi&hellip; en voyant l'espèce de répulsion que
-je vous inspirais&hellip; je m'étais imaginé que vous
-me preniez pour un espion?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oh!&hellip; monseigneur!&hellip; oh!&hellip; non!&hellip; ça,
-pas!&hellip; d'abord, je vous dirai&hellip; j'y crois pas tant
-que ça, moi, aux espions&hellip; parce qu'on en voit
-souvent où il n'y en a pas&hellip; c'est un peu comme
-les chiens enragés que les sergents de ville tuent
-pour avoir une récompense&hellip; et qui ne sont pas
-plus enragés que moi, les pauv's bêtes!&hellip;</p>
-
-<p>Et, revenant à ce qui l'intéressait, Chiffon
-déclara :</p>
-
-<p>&mdash; C'est égal&hellip; c'est rudement gentil à vous&hellip;
-de travailler à l'élection de l'oncle Marc, toujours!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ne m'ayez de cela aucune reconnaissance&hellip;
-car je vous avoue que la conversation que vous
-avez entendue a été l'effet d'un pur hasard&hellip;
-ces hommes avaient gardé mon cheval pendant
-que je visitais les forges&hellip; je ne savais pas au
-juste lequel l'avait tenu&hellip; et puis, je craignais,
-en donnant une seule grosse pièce, d'amener des
-batteries&hellip; alors, je suis allé à l'auberge qui est
-sur la grand'route et je leur ai fait apporter à
-goûter&hellip; ils m'ont offert à boire&hellip; et, en buvant
-avec eux, j'ai causé des candidats dont les affiches
-étaient placardées sur les bâtiments des forges&hellip;
-vous voyez que ma propagande s'est bornée à
-peu de chose?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ça sert tout de même!&hellip; vous verrez comme
-il est gentil, l'oncle Marc!&hellip; je suis sûre que&hellip;
-maintenant qu'il est revenu&hellip; vous allez trouver
-la maison bien moins embêtante?</p>
-
-<p>&mdash; Mais&hellip; &mdash; voulut protester le prince &mdash; jamais
-je n'ai&hellip;</p>
-
-<p>Chiffon l'interrompit :</p>
-
-<p>&mdash; Allons donc!&hellip; c'est pas à moi que vous
-ferez croire que vous ne vous y embêtiez pas!&hellip;
-et, comme ça, monseigneur, ça ne vous choque
-pas, la proclamation socialiste de l'oncle Marc&hellip;
-puisqu'elle l'est, il paraît, socialiste?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais, moi aussi, je le suis!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oh!&hellip; &mdash; fit la petite, saisie &mdash; ben, ne
-racontez pas trop ça à Pont-sur-Sarthe&hellip; ça ne
-ferait pas bon effet!&hellip; Ah! vous êtes socialiste,
-monseigneur!&hellip; et, ça ne vous gênera pas un
-peu pour régner, dites?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; J'espère que non!&hellip; mais si ça me gêne je
-passerai la main&hellip; c'est bien ainsi que l'on dit,
-n'est-ce pas?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oui, monseigneur&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ça me sera facile!&hellip; j'ai six frères!&hellip; Et
-vous, mademoiselle Coryse&hellip; vous veniez de faire
-une tournée électorale, quand j'ai eu le plaisir
-de vous rencontrer?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Non!&hellip; je venais de faire une commission
-chez les Barfleur!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah!&hellip; M. de Barfleur, c'est, n'est-ce pas,
-un petit monsieur très mince?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oh! pour mince, il l'est!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Qui a le genre très anglais?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Le genre anglais de Pont-sur-Sarthe&hellip;
-oui&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et il a un beau château, ce monsieur?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Assez beau&hellip; mais c'est à sa mère, le château&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Est-ce que sa mère est agréable?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah! mais non!&hellip; c'est une grande femme
-à la pose&hellip; et maigre!&hellip; et majestueuse!&hellip; avec
-un faux air triste&hellip; l'air qu'il vient de lui arriver
-des malheurs&hellip; moi, j'ai toujours envie, quand
-je lui parle, de l'appeler «Infortunée princesse»&hellip;
-et lui, le petit, on l'appelle dans le pays «<i>Deux
-liards de beurre</i>»&hellip;</p>
-
-<p>Comme le comte d'Axen riait, Chiffon expliqua :</p>
-
-<p>&mdash; Je ne suis pas méchante ni moqueuse, vous
-savez?&hellip; non&hellip; mais je ne peux pas les sentir,
-les Barfleur!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Il n'y a que la mère et le fils?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah! Dieu!&hellip; c'est bien assez comme ça!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je les rencontrerai probablement au bal
-que donnera madame votre mère le jour des
-courses?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Sûr, vous les rencontrerez&hellip; mais qu'est-ce
-que ça peut bien vous faire?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je suis curieux de voir&hellip; après la société
-de Paris, que je connais un peu&hellip; la société de
-province&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ben, ça vous fera une belle jambe!&hellip; si
-vous saviez ce que c'est mesquin&hellip; et potinier&hellip;
-et rasant!&hellip; je sais bien que, comme vous êtes
-au-dessus de tout ça&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais je ne suis au-dessus de rien&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; En dehors, si vous voulez?&hellip; et, tenez,
-monseigneur&hellip; je crois qu'il vaut peut-être mieux
-tout de même ne pas dire que nous nous sommes
-promenés tous les deux tout seuls?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah! vous craignez les potins?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oh! pas du tout!&hellip; mais j'ai peur que
-ma mère m'enlève si elle apprend ça!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Alors, qu'est-ce que je dois faire?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ne pas le dire&hellip; moi, je ne le dirai que si
-on me le demande&hellip; et, comme on ne me le
-demandera pas&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; En effet, il est peu probable qu'on devine
-notre rencontre&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Si par hasard on la devinait&hellip; nous dirions
-que oui.</p>
-
-<p>&mdash; Nous dirions que oui.</p>
-
-<p>&mdash; C'est entendu!&hellip; et maintenant, il faut
-nous quitter avant de sortir de la forêt!&hellip; je
-vous demande encore pardon pour toutes mes
-incorrections, monseigneur!&hellip;</p>
-
-<p>Et elle ajouta en riant :</p>
-
-<p>&mdash; Et je salue profondément Votre Altesse&hellip;</p>
-
-<p>D'un large mouvement, le petit prince ôta
-son chapeau, et répondit en riant aussi :</p>
-
-<p>&mdash; Je vous salue profondément, mademoiselle
-Chiffon!&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">X</h2>
-
-
-<p>Pendant huit jours, Chiffon ne fit pas un pas
-sans rencontrer le petit Barfleur. Plusieurs fois,
-aussi, il vint chez les Bray sous prétexte de commissions
-données par sa mère ; et, un soir, en
-entrant dans le salon au moment du dîner, Coryse
-le trouva installé entre M. et madame de Bray.
-Elle avait vu, vers six heures, arriver le vicomte
-dans sa petite charrette, mais elle le croyait parti
-depuis longtemps et elle s'arrêta interdite.</p>
-
-<p>&mdash; M. de Barfleur a bien voulu rester à dîner
-avec nous&hellip; &mdash; dit la marquise, qui semblait d'une
-humeur charmante ; &mdash; nous le reconduirons ce
-soir en nous promenant&hellip;</p>
-
-<p>Tant que duraient les chaleurs, M. et madame
-de Bray sortaient habituellement en voiture après
-le dîner, emmenant Chiffon, à qui ces promenades
-étaient odieuses. Assise dans le landau en face
-de ses parents, elle n'osait ni bouger ni rire, et
-elle restait immobile et ennuyée, telle qu'elle
-était toujours en présence de la marquise, dans
-l'attente de la scène qu'elle redoutait.</p>
-
-<p>Lorsque Marc de Bray entra à son tour, sa
-figure exprima, à la vue du petit Barfleur, un si
-grand étonnement, que Coryse se mit à rire. Et,
-tandis que sa mère passait au bras du vicomte
-dans la salle à manger, elle dit à l'oncle Marc,
-qui semblait vraiment agacé et mécontent :</p>
-
-<p>&mdash; Tu ne t'attendais pas à celle-là, hein?&hellip;</p>
-
-<p>Il répondit, sans paraître remarquer les regards
-anxieux de son frère :</p>
-
-<p>&mdash; Alors, il est de la maison, à présent, <i>Deux
-liards de beurre</i>?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Pas encore!&hellip; &mdash; fit en riant Chiffon &mdash; mais
-il y tâche!&hellip;</p>
-
-<p>L'oncle Marc s'arrêta court :</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce que tu veux dire?&hellip; &mdash; demanda-t-il
-brusquement.</p>
-
-<p>M. de Bray supplia à demi-voix, les poussant
-devant lui :</p>
-
-<p>&mdash; Entrez donc, mes enfants&hellip; entrez donc!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah çà! &mdash; fit la marquise, d'un ton aigre,
-en indiquant le petit Barfleur qui restait debout
-à côté de sa chaise &mdash; qu'est-ce qui vous empêche
-d'arriver?&hellip; M. de Barfleur est là, qui attend
-pour s'asseoir&hellip;</p>
-
-<p>Dès le commencement du dîner, le vicomte,
-placé en face de Coryse, se mit à la regarder
-d'un &oelig;il extasié, avec une insistance de mauvais
-goût. La petite, tout à fait myope, ne s'en
-douta même pas, mais Marc de Bray remarqua
-cette affectation et en parut irrité. Son irritation
-devint même si visible que Chiffon, qui, de près,
-y voyait très bien, demanda tout à coup :</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce que tu as donc ce soir, l'oncle?&hellip;
-tu as l'air si grinchu?&hellip;</p>
-
-<p>Vexé, il répondit :</p>
-
-<p>&mdash; Rien&hellip; c'est-à-dire, si&hellip; j'ai la migraine&hellip;</p>
-
-<p>Mais, malgré cette prétendue migraine, il se
-mit à bavarder avec sa nièce, sans plus la laisser
-un instant tourner la tête d'un autre côté que le
-sien.</p>
-
-<p>Mécontente de cette attitude, qu'elle jugeait
-malséante envers son protégé, la marquise chercha
-plusieurs fois à ramener Chiffon à la conversation
-générale, mais toujours elle se dérobait. Alors,
-ne pouvant rien obtenir par l'adresse, madame
-de Bray se décida à briser les vitres :</p>
-
-<p>&mdash; Coryse!&hellip; tu as une tenue absolument
-déplacée!&hellip; vous faites un bruit&hellip; on ne s'entend
-pas!&hellip;</p>
-
-<p>La petite se tut, sans même achever la phrase
-commencée, et ne desserra plus les dents.</p>
-
-<p>La marquise reprit :</p>
-
-<p>&mdash; Mais je ne t'empêche pas de parler&hellip; de
-répondre à M. de Barfleur qui dit que&hellip;</p>
-
-<p>Chiffon répliqua d'un ton doux et poli :</p>
-
-<p>&mdash; M. de Barfleur ne parle que de la chasse
-et des courses&hellip; et ça, c'est des choses que je
-déteste et auxquelles je ne comprends rien de
-rien&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et de quoi voulez-vous parler, mademoiselle?&hellip; &mdash; demanda
-le petit Barfleur avec empressement.</p>
-
-<p>Elle répondit, du même ton modeste et soumis :</p>
-
-<p>&mdash; De rien, monsieur&hellip; je reste très bien sans
-parler du tout&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; On ne l'aurait pas dit tout à l'heure!&hellip; &mdash; remarqua
-madame de Bray, d'une voix aiguë.</p>
-
-<p>Coryse répondit :</p>
-
-<p>&mdash; C'est vrai&hellip; j'ai été bruyante&hellip; je te demande
-pardon&hellip;</p>
-
-<p>Et, baissant le nez, regardant obstinément
-le fond de son assiette, elle resta silencieuse
-jusqu'à la fin du dîner.</p>
-
-<p>Lorsque, dans le billard, elle eut servi le café,
-Chiffon alla s'asseoir sur le perron, dans un grand
-fauteuil de bambou, et se balança en regardant
-les étoiles, qui apparaissaient toutes pâles dans
-le ciel encore clair. Elle fut tirée de sa torpeur par
-sa mère, qui revenait avec son chapeau :</p>
-
-<p>&mdash; Comment&hellip; tu n'es pas prête?&hellip; mais la
-voiture est avancée!&hellip; tu es d'une insouciance&hellip;
-d'une incurie&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Bah!&hellip; &mdash; répondit la petite qui ne bougea
-pas &mdash; partez toujours!&hellip; je serai prête quand
-on reviendra chercher ce qu'on aura oublié&hellip;</p>
-
-<p>L'oncle Marc éclata franchement de rire, et
-M. de Bray détourna la tête pour cacher le sourire
-qui lui tirait les lèvres malgré lui. La marquise,
-devenue violette, demanda menaçante à Chiffon :</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce que vous dites?&hellip;</p>
-
-<p>Elle répéta, sans s'émouvoir :</p>
-
-<p>&mdash; Je dis que, tous les soirs, on revient à la
-maison chercher la chose qu'on oublie&hellip;</p>
-
-<p>Elle ajouta à demi-voix :</p>
-
-<p>&mdash; Et ce soir on reviendra plutôt deux fois
-qu'une&hellip;</p>
-
-<p>Elle faisait ainsi allusion à une des petitesses
-d'esprit de sa mère. Petitesses que la marquise
-ne croyait devinées par personne, tant elle avait
-la conviction de rouler tous ceux qui se mesuraient
-à elle.</p>
-
-<p>Adorant le gros luxe, le tapage, enfin tout
-ce qui, à son avis, doit éblouir et fasciner «le
-public», madame de Bray avait, en tourmentant
-terriblement son mari, obtenu qu'il changeât pour
-lui plaire ses voitures et ses livrées, très jolies
-et très simples tant qu'elles avaient été choisies
-par lui. Le landau, &mdash; à caisse bleu barbeau balafrée
-d'énormes armoiries en bosse, et à train
-rouge, &mdash; était grotesque comme voiture de
-service, mais la marquise ne se sentait heureuse
-que lorsqu'elle traversait de bout en bout Pont-sur-Sarthe
-dans cet équipage voyant. C'était
-pour cela qu'elle obligeait Coryse à assister aux
-promenades qui l'ennuyaient si fort. Lorsque
-la petite ne venait pas, on prenait la victoria ;
-et la victoria était de plus modeste allure. Quand
-madame de Bray, assise dans une pose affectée
-au fond du landau criard, aux harnais scintillants
-de plaques, de chaînettes, d'anneaux et d'armoiries,
-pouvait défiler devant les restaurants
-de la place du Palais à l'heure du «vermouth»
-ou du «café», sa joie était à son comble. A six
-heures et à huit heures, les tables qui couvraient
-le trottoir, envahissant presque la chaussée, regorgeaient
-de monde. Les officiers et les élégants
-de Pont-sur-Sarthe se donnaient rendez-vous
-«chez Gilbert», le restaurant chic, ou au café
-Pérault. Et, au lieu de laisser prendre au cocher
-une belle rue macadamisée, un peu déserte, qui
-conduisait directement hors de la ville, madame
-de Bray donnait l'ordre de passer par la place,
-pavée d'horribles petites pierres ardoisées et
-glissantes. Le plus souvent, à l'entrée d'une des
-rues qui l'éloignaient du quartier préféré, elle
-tressaillait brusquement et faisait «retourner
-à la maison».</p>
-
-<p>Chiffon le connaissait bien le : «Ah! mon
-Dieu!&hellip; j'ai encore oublié mon ombrelle!&hellip;»
-ou : «mon manteau», ou : «mon manchon»,
-ou : «mon mouchoir!&hellip;» qui faisait passer une
-seconde, et ensuite une troisième fois, le landau
-devant les chers cafés.</p>
-
-<p>Elle avait une profonde horreur de ces exhibitions,
-et lorsqu'elle apercevait les visages
-curieux tournés vers la voiture, quand elle entendait
-le choc des sabres et des éperons des
-officiers qui se levaient pour saluer, elle baissait
-les yeux, mécontente, se disant :</p>
-
-<p>&mdash; Doivent-ils assez se fiche de nous, au fond,
-tous ces gens-là!&hellip;</p>
-
-<p>Et elle rageait, elle si simple et si peu «à
-l'épate», d'être mêlée aux petites man&oelig;uvres qui
-ridiculisaient sa mère.</p>
-
-<p>Le marquis et son frère avaient bien remarqué,
-eux aussi, ce que le cocher et les domestiques
-appelaient «le coup du faux départ», mais
-ils ne s'étaient jamais communiqué leurs réflexions
-à ce sujet, et la réponse de Chiffon les
-surprit et les amusa.</p>
-
-<p>La marquise marcha sur sa fille, et, blême,
-la voix sifflante, demanda, lui parlant de si près
-que ses lèvres touchaient le petit nez impertinent
-de l'enfant :</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi, ce soir, reviendrait-on plutôt
-deux fois qu'une?&hellip; pourquoi?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Parce que &mdash; répondit Coryse, après s'être
-assurée que le petit Barfleur, qui affectait de
-chercher son chapeau au bout du salon, ne pouvait
-pas entendre &mdash; ce soir on a <i>Deux liards
-de beurre</i> à exhiber aux populations&hellip;</p>
-
-<p>Mais, tandis qu'elle s'expliquait, elle songea
-qu'elle allait tout à l'heure passer devant tout
-le monde, assise à côté du vicomte dans le
-landau bleu barbeau. Il n'en fallait pas plus à
-Pont-sur-Sarthe pour faire croire à un mariage ;
-et cela, Coryse voulait l'éviter à tout prix. Elle
-n'avait jusqu'ici jamais songé à se compter
-pour quelque chose. A ses propres yeux, elle
-restait toujours «le chiffon», «le gosse» qu'on
-ne prend pas au sérieux. La demande de
-M. d'Aubières et les insinuations du père de
-Ragon lui avaient appris qu'elle était maintenant
-une jeune fille, que l'un aimait, et que le protégé
-de l'autre allait faire semblant d'aimer. Avant
-de laisser sa mère commencer une scène, Chiffon
-ajouta :</p>
-
-<p>&mdash; D'ailleurs, ne vous inquiétez pas de moi&hellip;
-je ne sortirai pas&hellip; je suis fatiguée&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ça n'est pas vrai!&hellip; vous n'êtes jamais
-fatiguée!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Soit!&hellip; c'était un prétexte&hellip; Eh bien&hellip; sans
-prétexte&hellip; je ne sortirai pas ce soir&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Vous sortirez&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je vous demande la permission de rester!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Allez mettre votre chapeau&hellip;</p>
-
-<p>Et, comme Chiffon ne bougeait pas, elle la
-saisit violemment par les poignets.</p>
-
-<p>L'enfant se dégagea d'une secousse, et dit
-doucement :</p>
-
-<p>&mdash; C'est ridicule, vous savez&hellip; cette petite
-scène intime devant un étranger&hellip;</p>
-
-<p>La marquise se tourna vers M. de Barfleur,
-changeant subitement sa figure convulsée en
-physionomie souriante :</p>
-
-<p>&mdash; Oh!&hellip; M. de Barfleur est presque de la
-maison!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Possible!&hellip; &mdash; riposta la petite, désirant
-établir nettement la situation &mdash; mais il n'est
-pas presque de la famille&hellip; et un des proverbes
-que vous citez le plus souvent dit qu'il faut laver
-son&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est bon!&hellip; c'est bon!&hellip;</p>
-
-<p>Et après un silence, tandis que le marquis
-et <i>Deux liards de beurre</i>, leur pardessus sur le
-bras et leur canne à la main, attendaient le
-signal du départ, la marquise reprit, d'un air
-gracieux :</p>
-
-<p>&mdash; Si j'insiste pour que tu nous accompagnes,
-c'est qu'il n'est pas convenable que tu restes ainsi
-seule à la maison&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; J'y reste toujours!&hellip; d'ailleurs, je ne suis
-pas seule, puisque l'oncle Marc est là&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais ton oncle va probablement sortir&hellip;</p>
-
-<p>Marc de Bray répondit sèchement :</p>
-
-<p>&mdash; Vous savez bien, ma chère belle-s&oelig;ur, que
-je ne sors jamais le soir&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Alors, je vous confie Corysande&hellip;</p>
-
-<p>Un peu nerveux, l'oncle Marc répliqua en
-haussant les épaules :</p>
-
-<p>&mdash; Soyez sûre que j'aurai bien soin d'elle&hellip;
-je l'empêcherai de se salir et de jouer avec la
-lumière&hellip;</p>
-
-<p>Et, comme le petit Barfleur, incliné sur la
-main que lui tendait machinalement Coryse,
-la baisait un peu longuement, il prit sa nièce
-par le bras et la fit pirouetter sur elle-même,
-en disant :</p>
-
-<p>&mdash; Allons!&hellip; viens, Chiffon!&hellip;</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Quand ils furent l'un en face de l'autre dans le
-petit salon, Coryse dit gaiement à l'oncle Marc :</p>
-
-<p>&mdash; Il y a eu du tirage, hein?&hellip; et pourtant
-je n'étais pas nécessaire ce soir&hellip; puisqu'il y
-avait un troisième pour forcer à prendre le landau&hellip;</p>
-
-<p>Et, tout de suite, elle ajouta en voyant que
-son oncle s'installait sous la lampe et défaisait
-les bandes des journaux :</p>
-
-<p>&mdash; Tu sais&hellip; si tu as à faire&hellip; te crois pas obligé
-de rester avec moi, au moins?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; J'allais justement te dire la même chose&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oh!&hellip; moi!&hellip; que je fasse ma tapisserie
-ici ou ailleurs, c'est tout comme!&hellip; seulement,
-toi, ordinairement&hellip; quand papa sort le soir&hellip;
-tu travailles chez toi&hellip;</p>
-
-<p>Il répondit en riant :</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip; mais ces soirs-là&hellip; qui sont, en hiver,
-presque tous les soirs&hellip; tu ne m'es pas aussi
-particulièrement recommandée qu'aujourd'hui&hellip;</p>
-
-<p>Coryse alla prendre la grande tapisserie de
-soie, toute hérissée d'animaux et de guerriers
-bizarres, qu'elle copiait sur les dessins des tapisseries
-de Bayeux, et vint s'asseoir à côté de l'oncle
-Marc.</p>
-
-<p>Au bout d'un instant, il interrompit sa lecture,
-regardant, au-dessus du journal, la petite tête
-ébouriffée et attentive penchée sur les soies
-diaprées.</p>
-
-<p>&mdash; Chiffon&hellip; &mdash; demanda-t-il tout à coup &mdash; quand,
-avant le dîner, j'ai dit en parlant de
-ce jeune gommeux : «Ah çà!&hellip; il est donc de
-la maison, à présent?&hellip;» tu m'as répondu : «Pas
-encore, mais il y tâche&hellip;»</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip; &mdash; fit la petite, qui leva le nez.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien&hellip; &mdash; reprit Marc en hésitant un
-peu &mdash; je n'ai pas bien compris ce que tu entendais
-dire par là?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; J'entendais dire que <i>Deux liards de beurre</i>
-voudrait bien m'épouser&hellip;</p>
-
-<p>Le vicomte sauta en l'air :</p>
-
-<p>&mdash; C'est bien ce que j'avais cru deviner!&hellip;
-mais je ne pouvais pas&hellip; je&hellip; et tu parles de
-ça avec cette tranquillité?&hellip; t'épouser?&hellip; ce
-grotesque?&hellip; mais ce serait fou!&hellip; ce serait
-monstrueux!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Aussi, tu peux être tranquille&hellip; il ne m'épousera
-pas&hellip; &mdash; répondit Chiffon en riant.</p>
-
-<p>&mdash; Ah!&hellip; &mdash; murmura l'oncle Marc, rasséréné &mdash; à
-la bonne heure!&hellip;</p>
-
-<p>Elle le regarda affectueusement :</p>
-
-<p>&mdash; Tu es vraiment bon, toi&hellip; de t'inquiéter
-de moi comme ça!&hellip;</p>
-
-<p>Elle resta un instant silencieuse, et reprit :</p>
-
-<p>&mdash; C'est toi qui en es cause, pourtant&hellip; qu'il
-veut m'épouser&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Moi?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip; dès qu'on a su que tu héritais&hellip; on
-a fait courir le bruit que je serais très riche&hellip;
-que tu me dotais&hellip; et que tu me laisserais toute
-ta fortune&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est vrai!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais tes enfants?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mes enfants?&hellip; j'ai des enfants?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Non&hellip; mais quand tu seras marié&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je ne me marierai pas, mon Chiffon&hellip; j'aurais
-trop peur de tomber sur une femme comme&hellip;</p>
-
-<p>Il allait dire «comme ta mère» ; il s'arrêta et
-reprit :</p>
-
-<p>&mdash; &hellip; comme j'en connais&hellip; non&hellip; je suis méfiant,
-et je resterai vieux garçon&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah!&hellip; tant mieux!&hellip; alors, si tu veux&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Si je veux?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; J'irai vivre avec toi?&hellip; je tiendrai ta maison&hellip;
-je n'ai pas du tout envie de me marier
-non plus, moi&hellip; mais, quand j'aurai vingt et
-un ans, je ne resterai certainement pas ici&hellip;</p>
-
-<p>Et, voyant que l'oncle Marc faisait un mouvement :</p>
-
-<p>&mdash; Pas un jour&hellip; malgré le pauvre papa qui
-est si bon&hellip; et à qui je manquerai beaucoup&hellip;
-je sais bien que, d'autre part, mon absence lui
-aplanira bien des petites difficultés d'existence&hellip;
-mais c'est égal, il regrettera son Chiffon&hellip;</p>
-
-<p>Étonné, le vicomte demanda :</p>
-
-<p>&mdash; Tu dis que tu t'en iras?&hellip; où ça, t'en iras-tu?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; J'ai toujours pensé que je demanderais à
-la tante Mathilde et à l'oncle Albert de me reprendre&hellip;
-mais, si tu voulais de moi, toi?&hellip; je
-serais si, si heureuse!&hellip; je t'aime tant, si tu
-savais!&hellip; oui&hellip; encore plus que papa, je t'aime&hellip;
-c'est peut-être mal&hellip; mais je ne peux pas m'en
-empêcher&hellip;</p>
-
-<p>Et, de sa voix chaude elle acheva, se penchant
-vers lui vibrante et tendre :</p>
-
-<p>&mdash; Je t'adore, toi, vois-tu!&hellip;</p>
-
-<p>Il murmura, un peu pâle, en reculant son
-fauteuil :</p>
-
-<p>&mdash; Je ne mérite pas d'être adoré, mon petit
-Chiffon&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Que si!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Au lieu de tenir la maison de ton vieil ours
-d'oncle, tu te marieras&hellip; tu auras un tas de mômes
-qui piailleront&hellip; et remplaceront avantageusement
-Gribouille et le vieux Jean&hellip;</p>
-
-<p>Elle répondit, sérieuse :</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien! veux-tu que je te dise?&hellip; je suis
-sûre que je ne me marierai pas&hellip; oui, sûre&hellip; je ne
-peux pas bien expliquer ce qui se passe en moi&hellip;
-mais enfin, personne ne me chante!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Personne?&hellip; qu'est-ce que tu en sais?&hellip;
-ce pauvre Aubières est certainement un beau
-grand gars&hellip; intelligent et bon&hellip; mais il commence
-à se défraîchir&hellip; quant à l'autre, c'est
-un petit monstre&hellip;</p>
-
-<p>Coryse se mit à rire :</p>
-
-<p>&mdash; Va-t'en dire ça à madame Delorme!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah!&hellip; tu es au courant des potins, toi aussi?&hellip;
-Eh bien, ce que madame Delorme &mdash; qui est du
-reste une simple bécasse &mdash; aime dans Barfleur,
-c'est son nom&hellip; son titre&hellip; ses costumes anglais&hellip;
-ses chevaux et son château&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je le pense bien!&hellip; mais enfin, c'est quelque
-chose&hellip; quelque chose qu'une autre qu'elle pourra
-aimer aussi&hellip; tandis que moi, vois-tu&hellip; je sens
-que je n'aimerai jamais personne&hellip;</p>
-
-<p>Il demanda, inquiet :</p>
-
-<p>&mdash; Alors&hellip; c'est peut-être que tu aimes déjà
-quelqu'un?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Jamais de la vie!&hellip; &mdash; s'écria Chiffon avec
-une telle conviction que l'oncle Marc sourit, complètement
-rassuré.</p>
-
-<p>Elle reprit :</p>
-
-<p>&mdash; Non&hellip; personne ne me plaît!&hellip; pour l'épouser,
-s'entend&hellip; ainsi tiens&hellip; Paul de Lussy,
-qu'on trouve si bien&hellip; et M. de Trêne, qu'on
-s'arrache&hellip; ben, je n'en voudrais pas!&hellip; je sais
-bien que c'est ridicule, ce que je dis là&hellip; et que
-j'ai pas le droit de faire la difficile avec ma tête&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Avec ta tête?&hellip; &mdash; questionna Marc, surpris &mdash; qu'est-ce
-que tu veux dire?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Dame!&hellip; que je suis laide!&hellip;</p>
-
-<p>Il balbutia, stupéfait :</p>
-
-<p>&mdash; Laide?&hellip; laide, toi?&hellip;</p>
-
-<p>Elle répondit tristement :</p>
-
-<p>&mdash; Oh! je le sais bien, va!&hellip; même que ça
-m'embête assez!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est ta mère qui t'a dit ça?&hellip; mais tu
-es jolie&hellip; très jolie, entends-tu?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tu me le dis pour me faire plaisir&hellip; ou
-même tu le trouves&hellip; parce que tu m'aimes bien&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Écoute, Chiffon&hellip; &mdash; dit l'oncle Marc &mdash; je
-te répète très sérieusement que tu es, et que tu
-seras surtout dans deux ou trois ans, une très jolie
-femme&hellip; penses-tu donc qu'Aubières qui a eu&hellip;</p>
-
-<p>Comme il s'arrêtait, Coryse demanda :</p>
-
-<p>&mdash; Qui a eu quoi?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je veux dire&hellip; penses-tu qu'Aubières, qui
-s'y connaît, se serait ainsi toqué de toi si tu n'étais
-pas jolie?&hellip; non&hellip; il faut que tu saches réellement
-ce que tu es&hellip; et tu peux croire ton vieil oncle
-qui te le dit, va!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Alors, &mdash; s'écria joyeusement la petite &mdash; «le
-Chiffon» est une jolie femme?&hellip; une jolie
-femme!&hellip; Oh! que c'est drôle!&hellip; et que je suis
-contente que ça soit comme ça!&hellip; et que je te
-remercie de me l'avoir dit!&hellip; mais ça ne m'empêchera
-pas de bien tenir ta maison, ça&hellip; au
-contraire&hellip;</p>
-
-<p>Et, câline :</p>
-
-<p>&mdash; Je t'en prie, oncle Marc!&hellip; je t'en prie?&hellip;
-dis-moi oui?&hellip; et, jusque-là, ne t'en va pas?&hellip;
-ne me laisse plus ici sans toi?&hellip; si tu savais ce
-que ça m'a été horrible, ces quinze jours?&hellip; je
-ne peux pas me passer de te voir!&hellip; je ne peux
-pas!&hellip;</p>
-
-<p>Glissant de sa chaise basse, Coryse s'assit
-à terre comme un bébé, et appuyant sur les
-genoux du vicomte sa petite tête qui, à la lumière
-pâle de la lampe, ressemblait à un nid
-de mousse argentée, elle supplia plaintivement,
-les yeux remplis de larmes :</p>
-
-<p>&mdash; Ne t'en va plus?&hellip; dis?&hellip; ne t'en va plus?&hellip;</p>
-
-<p>Comme d'un mouvement presque brutal il
-voulait se lever, elle le força à se rasseoir en
-l'entourant solidement de ses bras et demanda :</p>
-
-<p>&mdash; Tu me renvoies?&hellip; pourquoi es-tu comme
-ça avec moi&hellip; dis?&hellip; voilà bien des fois que ça
-me frappe, va!&hellip; tu n'es plus le même&hellip; dans
-le temps&hellip; tu me prenais sur tes genoux&hellip; tu
-m'embrassais&hellip;</p>
-
-<p>Il répondit durement :</p>
-
-<p>&mdash; «Dans le temps», tu étais petite&hellip; à présent
-tu n'es plus d'âge à ça&hellip;</p>
-
-<p>Elle balbutia, tandis que deux énormes larmes
-roulaient rapidement sur ses joues roses :</p>
-
-<p>&mdash; On est toujours d'âge à être aimée&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais je t'aime&hellip; je t'aime bien&hellip; &mdash; reprit
-Marc de Bray très ému &mdash; seulement, je t'en
-prie&hellip; ôte-toi de là&hellip; va te rasseoir&hellip;</p>
-
-<p>Tandis qu'il cherchait à la repousser, la sonnette
-de la grille tinta à peine, tirée par une
-main timide et hésitante. L'oncle Marc secoua
-rudement Chiffon :</p>
-
-<p>&mdash; Mais lève-toi donc, sapristi!&hellip; on ne se
-tient pas comme ça, voyons?&hellip; si c'était une
-visite?&hellip;</p>
-
-<p>Elle se releva et répondit, déjà redevenue
-rieuse :</p>
-
-<p>&mdash; Une visite?&hellip; qui sonnerait comme ça?&hellip;
-honteusement?&hellip; mais, on a l'air de l'amoureux
-de la cuisinière&hellip; quand on sonne comme ça!&hellip;</p>
-
-<p>Le domestique entra :</p>
-
-<p>&mdash; C'est monsieur le comte d'Axen&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Madame la marquise est sortie!&hellip; &mdash; cria
-Coryse.</p>
-
-<p>&mdash; Recevez!&hellip; &mdash; ordonna Marc, qui sembla
-comme soulagé.</p>
-
-<p>&mdash; Oh!&hellip; &mdash; fit Chiffon étonnée &mdash; tu le reçois?&hellip;</p>
-
-<p>Et, d'un ton fâché, elle ajouta :</p>
-
-<p>&mdash; Nous étions si bien nous deux!&hellip;</p>
-
-<p>Puis, tout à coup, regardant son oncle avec
-inquiétude :</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce que tu as?&hellip; tu es pâle&hellip; pâle&hellip;
-je ne t'ai jamais vu comme ça?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je n'ai rien&hellip; &mdash; répondit Marc, embarrassé &mdash; c'est
-cette chaleur&hellip; dans un instant
-ce sera fini&hellip;</p>
-
-<p>Et il alla au-devant du prince qui entrait,
-tandis que Chiffon le suivait de son regard bleu
-devenu tout pensif.</p>
-
-<p>&mdash; Monseigneur&hellip; ma belle-s&oelig;ur est sortie&hellip;
-c'est ma nièce qui va me présenter à Votre Altesse&hellip;</p>
-
-<p>Et, comme la petite, clouée au sol, semblait
-à mille lieues de ce qui se passait, il appela :</p>
-
-<p>&mdash; Coryse!&hellip; tu n'as pas entendu?&hellip;</p>
-
-<p>Elle accourut gaiement à eux.</p>
-
-<p>&mdash; Oh!&hellip; tu peux dire Chiffon, va!&hellip; Monseigneur
-sait bien!&hellip; Monseigneur, c'est l'oncle
-Marc!&hellip; pour qui vous faites de la propagande
-dans le pays&hellip;</p>
-
-<p>Et, s'adressant au vicomte, qui écoutait surpris :</p>
-
-<p>&mdash; Ah! c'est que tu ne sais pas!&hellip; c'est vrai!&hellip;
-je ne t'ai pas encore vu tout seul depuis hier!&hellip;
-Eh bien&hellip; figure-toi que j'ai trouvé&hellip; en revenant
-de Barfleur&hellip; monseigneur en train d'expliquer
-aux ouvriers des hauts fourneaux qu'il fallait
-voter pour toi&hellip; et ses explications, il les arrosait,
-bien mieux!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Vraiment &mdash; commença Marc &mdash; je suis&hellip;</p>
-
-<p>Chiffon l'interrompit :</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip; mais tu sais&hellip; faut pas dire à la maison
-que j'ai rencontré monseigneur et que je me
-suis promenée avec lui&hellip; dans la forêt&hellip; car je
-me suis promenée avec lui&hellip;</p>
-
-<p>Elle se tourna vers le prince et conclut :</p>
-
-<p>&mdash; A l'oncle Marc&hellip; c'est pas la même chose&hellip;
-on peut tout lui dire&hellip; à lui!&hellip;</p>
-
-<p>Voyant que le vicomte écoutait, l'air sérieux
-et le sourcil un peu relevé, ce qui était chez lui
-un signe de mécontentement, elle ajouta avec
-tristesse :</p>
-
-<p>&mdash; Excepté aujourd'hui, pourtant!&hellip; aujourd'hui
-je ne sais pas ce qu'il a&hellip; il n'est pas du
-tout dans son assiette&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; J'étais venu&hellip; &mdash; dit le prince &mdash; pour remercier
-madame de Bray de son aimable lettre&hellip;
-elle m'a écrit tantôt&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Encore!&hellip; &mdash; cria étourdiment Chiffon,
-qui pensa : «Elle lui écrit donc deux fois par
-jour!&hellip;»</p>
-
-<p>&mdash; Elle voulait bien me proposer &mdash; continua le
-comte d'Axen &mdash; des invitations pour son bal&hellip;
-si je désirais y faire inviter quelqu'un&hellip; et, pour
-cela&hellip; elle a pris la peine de me communiquer
-une liste que je lui rapporte&hellip;</p>
-
-<p>Il posa sur la table une enveloppe et, se levant :</p>
-
-<p>&mdash; Maintenant, je ne veux pas vous déranger
-plus longtemps&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais, monseigneur, &mdash; insista l'oncle Marc,
-avec une vivacité qui surprit Coryse &mdash; si
-vous n'avez rien à faire ce soir&hellip; nous serions
-ravis&hellip;</p>
-
-<p>Chiffon sortit pour faire apporter le thé ; puis,
-elle alla coucher Gribouille et voir si on avait
-bien arrosé ses fleurs. Quand au bout d'un moment
-elle revint, les deux hommes qui causaient
-de mille choses les intéressant tous deux, ne
-firent aucune attention à elle.</p>
-
-<p>Lorsqu'à onze heures le prince partit, Coryse
-demanda à l'oncle Marc qui l'avait reconduit
-à la grille :</p>
-
-<p>&mdash; Comment le trouves-tu?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tout à fait intelligent et gentil&hellip;</p>
-
-<p>Et, soupçonneux, il questionna :</p>
-
-<p>&mdash; Ah ça!&hellip; pourquoi m'avais-tu dit le contraire?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Quel contraire?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, tu disais : «Il est haut comme
-une botte&hellip; et noir&hellip; noir!&hellip;»</p>
-
-<p>&mdash; Dame!&hellip; c'est vrai!&hellip; il est laid!&hellip; du
-moins, à mon avis&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah!&hellip; et qui est-ce qui est beau&hellip; à ton
-avis?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mon Dieu!&hellip; je ne sais pas trop!&hellip; Ben,
-toi, tiens!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Moi???&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip; je ne te dis pas que tu as la beauté
-grecque&hellip; non&hellip; mais je te trouve bien tout
-de même comme tu es!&hellip; d'abord, je déteste les
-gringalets&hellip; les chétifs&hellip; c'est comme aussi les
-petits jeunes gens&hellip; je ne peux pas les sentir, les
-petits jeunes gens!&hellip; un homme n'a l'air d'un
-homme qu'à trente-cinq ans&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Bigre!&hellip; c'est fâcheux pour ce pauvre
-Aubières que la limite ne soit pas un peu plus
-reculée!&hellip; Enfin, moi, je le trouve réussi, ce petit
-prince!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Moi aussi!&hellip; mais c'est seulement depuis
-que je me suis promenée avec lui, que je le trouve
-comme ça&hellip;</p>
-
-<p>L'oncle Marc releva de nouveau son sourcil :</p>
-
-<p>&mdash; Ah!&hellip; parlons-en&hellip; de cette promenade!&hellip;
-décidément, ta mère a quelquefois raison!&hellip; tu te
-conduis comme une petite fille mal élevée&hellip; est-ce
-que&hellip; à ton âge&hellip; on s'en va courir dans les bois&hellip;
-toute seule avec un jeune homme, voyons?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oh!&hellip; un roi!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce que ça fiche!&hellip; c'est un homme,
-un roi!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Si on veut?&hellip; et puis&hellip; je n'étais pas toute
-seule&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip; tu avais Jean, n'est-ce pas?&hellip; un
-vieil idiot!&hellip;</p>
-
-<p>Tristement, la petite murmura :</p>
-
-<p>&mdash; Que tu deviens méchant!&hellip; mon Dieu!&hellip;
-que tu deviens méchant!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Méchant?&hellip; parce que je n'applaudis pas
-à tes fantaisies?&hellip; parce que je ne t'encourage
-pas à aller flirter dans la forêt avec tous les rastaquouères
-de passage?&hellip;</p>
-
-<p>Elle murmura en riant :</p>
-
-<p>&mdash; V'là qu'il est rastaquouère à présent!&hellip;
-tout à l'heure il était réussi!&hellip;</p>
-
-<p>Le vicomte s'irrita tout à fait :</p>
-
-<p>&mdash; C'est que j'en ai assez, vois-tu, de tes manières!&hellip;
-c'est peut-être vrai que je t'ai gâtée?&hellip;
-que j'ai ri de tes allures de poulain échappé&hellip; qui
-maintenant ne sont plus drôles!&hellip; que j'ai encouragé
-tes mauvais instincts?&hellip; mais, si c'est vrai&hellip;
-si je suis pour quelque chose dans ce qui arrive aujourd'hui&hellip;
-je m'en repens, va!&hellip; et rudement!&hellip;</p>
-
-<p>Dans sa voix dure on sentait l'enrouement
-des larmes. Chiffon essaya de prendre ses mains
-qu'il retira violemment.</p>
-
-<p>Alors, toute droite en face de lui, atterrée,
-en proie à une émotion intense qu'elle voulait
-cacher, elle balbutia faiblement :</p>
-
-<p>&mdash; Mais, c'est pas possible!&hellip; on t'a changé
-en voyage, oncle Marc!&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XI</h2>
-
-
-<p>Le jour où avait lieu le dîner des Barfleur, M. de
-Bray, pris d'un épouvantable rhume qui lui
-enflait le nez et les lèvres et lui fermait les yeux,
-déclara à sa femme qu'il ne pourrait pas sortir.
-Il avait la fièvre et allait se coucher jusqu'au
-lendemain. La marquise se récria :</p>
-
-<p>&mdash; C'est un tour affreux à jouer aux Barfleur!&hellip;
-on est quatorze&hellip; madame de Barfleur me l'a
-dit&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien&hellip; on sera treize, naturellement!&hellip;
-ce n'est pas quand on est averti deux heures
-avant le dîner qu'on peut trouver un nouvel
-invité&hellip; n'est-ce pas?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; J'en suis désolé&hellip; mais je me sens trop
-malade pour aller là-bas&hellip;</p>
-
-<p>Et il ajouta en riant :</p>
-
-<p>&mdash; Vous croyez qu'être treize à table fait
-mourir l'un des treize dans l'année?&hellip; moi, je
-suis sûr que je mourrais, bien qu'on soit quatorze,
-si je sortais dans l'état où je suis&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Si au moins Coryse voulait vous remplacer?&hellip; &mdash; proposa
-la marquise.</p>
-
-<p>&mdash; Ça, jamais!&hellip; &mdash; cria la petite avec conviction.</p>
-
-<p>M. de Bray insista :</p>
-
-<p>&mdash; Mon petit Chiffon&hellip; ça serait si gentil à
-toi!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oh! non!&hellip; je t'en prie?&hellip;</p>
-
-<p>Et, croyant avoir trouvé un excellent prétexte
-pour rester, elle expliqua :</p>
-
-<p>&mdash; D'abord&hellip; il faut que je dîne avec l'oncle
-Marc&hellip; sans ça, il serait tout seul&hellip; puisque tu
-vas te coucher&hellip;</p>
-
-<p>L'oncle Marc, qui n'avait pas semblé jusque-là
-entendre ce qui se disait autour de lui, protesta
-avec vivacité :</p>
-
-<p>&mdash; Mais pas du tout!&hellip; ne t'occupe pas de
-moi!&hellip; en voilà une idée!&hellip; on croirait, ma parole,
-que j'ai besoin d'une bonne?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Non&hellip; mais tu dis toujours que ça t'embête
-d'être seul à table&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je n'ai jamais dit un mot de ça!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oh!&hellip; &mdash; fit Chiffon, abasourdie &mdash; c'est
-pas une fois&hellip; c'est cent que tu l'as dit&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, je ne savais pas ce que je disais!&hellip;
-et, tiens&hellip; si tu voulais être un bon Chiffon&hellip; tu
-irais à ce dîner avec ta mère?&hellip; tu irais pour
-me faire plaisir?&hellip;</p>
-
-<p>L'enfant le regarda avec un étonnement profond,
-méfiant presque.</p>
-
-<p>&mdash; Comment, &mdash; pensa-t-elle &mdash; après tout ce
-qu'il m'a dit il y a deux jours du petit Barfleur&hellip;
-de cette idée de mariage&hellip; et de tout ça,&hellip; voilà
-qu'il veut m'envoyer là-bas!&hellip; moi qui ne vais nulle
-part&hellip; pour que j'aie l'air de courir après, donc?&hellip;</p>
-
-<p>Et elle répondit :</p>
-
-<p>&mdash; Dans aucun cas&hellip; je ne peux aller à Barfleur
-ce soir&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi ça?&hellip; &mdash; demanda madame de
-Bray.</p>
-
-<p>&mdash; Je vous l'ai déjà dit l'autre jour&hellip; je n'ai
-pas de robe&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais celle que ton père te donne?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je l'ai commandée pour demain&hellip; elle n'est
-pas faite&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien&hellip; on va vite arranger ta robe pompadour&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; A présent qu'on est habitué à me voir en
-robes longues depuis plus d'un an&hellip; on sera un
-peu étonné&hellip; et il y aura de quoi&hellip;</p>
-
-<p>Elle ajouta en riant :</p>
-
-<p>&mdash; D'autant plus que, si on n'y met pas des
-sous-pieds avec des ficelles&hellip; à ma robe pompadour&hellip;
-on verra mes genoux quand je m'assoirai&hellip;</p>
-
-<p>L'oncle Marc se leva :</p>
-
-<p>&mdash; Va mettre ton chapeau&hellip; je t'emmène&hellip; et
-je te promets que tu auras une robe pour tantôt&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais&hellip; &mdash; fit Coryse, résistant encore &mdash; mais
-tu es donc enragé aussi pour me faire aller
-là-bas?&hellip; enfin, j'irai&hellip; puisque tu le veux&hellip;</p>
-
-<p>Et, sortant du salon, elle se dit en lançant
-un regard de reproche à Marc qui évitait de
-la regarder :</p>
-
-<p>&mdash; Il ne veut pas rester seul avec moi comme
-l'autre soir&hellip; mais pourquoi ne veut-il pas, mon
-Dieu?&hellip;</p>
-
-<p>Le vicomte emmena Chiffon chez la première
-couturière de Pont-sur-Sarthe ; une couturière
-qu'elle ne connaissait que de nom, et dont elle
-monta l'escalier avec respect.</p>
-
-<p>Non seulement la modeste pension de Coryse
-ne lui permettait pas de se faire habiller chez
-madame Bertin, mais la marquise elle-même
-n'employait pas la grande couturière. Totalement
-dénuée de goût ; incapable de discerner la grâce
-d'une robe bien coupée de la laideur d'une robe
-mal faite ; ne comprenant que les différences des
-couleurs ou des garnitures et s'inquiétant uniquement
-des étoffes, la toilette féminine se réduisait
-pour elle à «ce qui fait de l'effet» ou
-«n'en fait pas». Quand elle avait dit, en parlant
-d'une robe ou d'un chiffonnage quelconque :
-«Ça ne fait aucun effet!» peu importait que ce
-chiffonnage fût délicieux, il était déclaré quantité
-négligeable et, en l'apercevant quelque jour sur
-une femme bien mise, elle s'écriait : «C'est étonnant!&hellip;
-madame X&hellip; qui dépense tant d'argent
-pour sa toilette!&hellip; elle a toujours des choses qui
-ne font aucun effet!&hellip;» Pour elle, les tailleurs
-et les couturières qui font payer cher leur façon,
-étaient «des voleurs». Elle n'admettait que le
-prix commercial de l'étoffe et la quantité de
-mètres qu'il en fallait employer, et il eût été
-parfaitement inutile de lui expliquer que la coupe
-changeait tout.</p>
-
-<p>De même elle était en art. Jamais &mdash; disait-elle &mdash; elle
-ne comprendrait que, même parmi
-les gens très riches, il s'en trouvât d'assez fous
-pour payer quinze mille francs un portrait, alors
-qu'à côté on pouvait l'avoir pour deux mille, et
-souvent même «plus embelli!» Un roman, s'il
-n'était pas bourré de faits et d'intrigues, lui
-paraissait «bien creux». Et elle déclarait volontiers
-qu'elle ne comprenait pas «qu'on pût aimer
-Loti qui manque absolument d'imagination».</p>
-
-<p>Donc madame de Bray achetait des étoffes
-et faisait faire, chez des ouvrières borgnes de
-Pont-sur-Sarthe, des robes qui allaient épouvantablement.
-Chiffon employait le même système
-et arrivait au même résultat, sauf que
-les étoffes étaient mieux choisies et la forme
-très simple, toujours la même, une sorte de blouse
-russe, vague, où se devinait à peine son petit
-corps élégant.</p>
-
-<p>Quand l'oncle Marc entra suivi de sa nièce
-dans le salon de madame Bertin, Coryse fut
-très surprise de voir qu'il était connu des vendeuses.
-Et, tout de suite, sa petite tête se mit
-à travailler.</p>
-
-<p>«Qu'est-ce qu'il avait bien pu venir faire
-chez une couturière, l'oncle Marc?&hellip; et chez
-une couturière qui n'habillait pas madame de
-Bray, ni Luce de Givry, &mdash; qui était infiniment
-simple, &mdash; ni même madame de Bassigny, &mdash; qui
-craignait de rencontrer des cocottes?&hellip;»</p>
-
-<p>Et, en attendant madame Bertin occupée
-à un essayage, Chiffon demanda curieusement :</p>
-
-<p>&mdash; On te connaît ici?&hellip; comment est-ce qu'on
-te connaît?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je suis venu&hellip; je&hellip; j'ai&hellip; j'ai dessiné des
-costumes pour le bal des Lussac&hellip; l'année dernière&hellip;
-et&hellip;</p>
-
-<p>Elle rectifia :</p>
-
-<p>&mdash; Un costume&hellip; pas «des»!&hellip; oui&hellip; je me
-souviens très bien, maintenant&hellip; celui de madame
-de Liron, que tu as dessiné&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Celui-là&hellip; et d'autres&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Non&hellip; celui-là et pas d'autres&hellip; ça a fait
-assez de potin, va!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ne parle pas si haut!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Il n'y a personne qui écoute!&hellip; &mdash; fit Chiffon,
-indiquant les demoiselles qui allaient et
-venaient à travers les salons.</p>
-
-<p>Elle resta un instant absorbée et silencieuse,
-et murmura tout à coup, comme si elle continuait
-une conversation commencée avec elle-même :</p>
-
-<p>&mdash; Encore une qui trompe son mari, madame
-de Liron!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais tais-toi!&hellip; &mdash; s'écria l'oncle Marc,
-regardant autour de lui d'un air inquiet &mdash; tais-toi
-donc, sapristi!&hellip;</p>
-
-<p>D'un ton fâché, il ajouta :</p>
-
-<p>&mdash; Les jeunes filles ne doivent pas parler des
-choses où elles ne comprennent rien&hellip; et où elles
-ne doivent rien comprendre&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je sais bien que je n'y dois rien comprendre&hellip;
-et je n'y comprends d'ailleurs pas grand'chose&hellip;
-mais j'entends, n'est-ce pas?&hellip; et, à
-moins qu'on me mette du coton dans les oreilles,
-comme le cousin La Balue&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; On n'entend que ce qu'on veut écouter!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah! ma foi non!&hellip; je n'écoute jamais et
-j'entends toujours!&hellip; et quelquefois j'aimerais
-mieux pas!&hellip; ainsi&hellip; la fois de madame de Liron,
-par exemple&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je te défends de prononcer des noms!&hellip;
-il peut y avoir là un domestique, une femme
-de chambre&hellip; n'importe qui de sa maison&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et tu penses qu'ils ne le savent pas&hellip;
-les gens de sa maison&hellip; ce que fait «leur
-dame»?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Il est&hellip; dans tous les cas&hellip; inutile qu'ils
-l'entendent raconter par toi&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et par toi, surtout&hellip; hein?&hellip;</p>
-
-<p>Visiblement énervée, elle ajouta :</p>
-
-<p>&mdash; Je ne sais d'ailleurs pas pourquoi tu parles
-tout le temps&hellip; de madame de Liron?&hellip;</p>
-
-<p>L'oncle Marc la regarda, stupéfait :</p>
-
-<p>&mdash; J'en parle?&hellip; c'est moi qui en parle, maintenant!&hellip;</p>
-
-<p>La porte de l'un des salons d'essayage s'ouvrit,
-et la petite de Liron, enveloppée d'un nuage
-de gaze rosée, entra en tourbillon suivie de madame
-Bertin :</p>
-
-<p>&mdash; On me dit que vous êtes là!&hellip; je ne veux
-pas vous laisser partir sans vous dire bonjour!&hellip;</p>
-
-<p>Elle secoua la main du vicomte et, se tournant
-vers Chiffon :</p>
-
-<p>&mdash; Bonjour, mademoiselle Coryse&hellip;</p>
-
-<p>Puis, revenant à Marc :</p>
-
-<p>&mdash; Vous venez vous faire faire une robe?&hellip;</p>
-
-<p>Il répondit, un peu hésitant et gêné :</p>
-
-<p>&mdash; Je viens pour ma nièce&hellip;</p>
-
-<p>La petite de Liron éclata de rire, ouvrant
-une bouche un peu sombre, dont les dents manquaient
-d'éclat :</p>
-
-<p>&mdash; C'est vous qui faites la maman!&hellip; c'est
-touchant!&hellip;</p>
-
-<p>Et, voyant l'air contraint du vicomte, elle
-s'empressa d'ajouter :</p>
-
-<p>&mdash; Tous mes compliments, d'ailleurs!&hellip; votre
-fille est charmante!&hellip;</p>
-
-<p>Chiffon ne parut pas entendre. Elle regardait
-la jeune femme avec une sorte d'avidité.</p>
-
-<p>C'était une très jolie petite personne rondelette
-et capitonnée de fossettes. Ses cheveux bruns
-frisottaient sur un front plat aux contours mous.
-Elle avait de grands yeux chocolat très câlins, un
-nez correct, une toute petite bouche, &mdash; charmante,
-lorsqu'elle ne s'ouvrait pas, &mdash; et un
-teint superbe. Les épaules sortaient blanches et
-grasses de la robe décolletée à l'excès. Le haut
-des bras s'engorgeait un peu. L'oreille plate et
-incolore s'attachait mal, trop renversée et trop
-éloignée des cheveux.</p>
-
-<p>Telle quelle, Chiffon comprenait, &mdash; bien
-qu'elle n'aimât pas du tout ce genre de femme, &mdash; que
-madame de Liron était très jolie et devait
-plaire beaucoup.</p>
-
-<p>Comme Marc ne disait rien, la jeune femme
-reprit :</p>
-
-<p>&mdash; Vous allez lui faire faire quelque chose de
-rose, j'espère?&hellip; il n'y a que le rose qui aille
-à ces peaux-là!&hellip; et, à propos!&hellip; il serait au
-moins poli de me dire comment vous trouvez
-ma robe?&hellip;</p>
-
-<p>Il répondit du bout des lèvres :</p>
-
-<p>&mdash; Tout à fait réussie!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien&hellip; à la façon dont vous le dites,
-on ne le croirait vraiment pas!&hellip; c'est pour
-demain&hellip; pour le bal de votre belle-s&oelig;ur&hellip; Ah!&hellip;
-mais!&hellip; j'y pense!&hellip; nous dînons ensemble ce soir
-à Barfleur?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Non&hellip; je ne dîne guère, moi, vous savez&hellip;
-et, pour l'instant, je suis en deuil!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tiens!&hellip; c'est vrai!&hellip; je ne vous ai pas
-vu depuis votre retour&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je ne suis revenu qu'avant-hier&hellip; et je ne
-peux pas faire encore de visites&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je sais bien!&hellip;</p>
-
-<p>Elle alla brusquement toucher une étoffe
-dépliée sur un fauteuil et en passant devant
-le vicomte elle lui dit très vite et très bas :</p>
-
-<p>&mdash; Mais vous auriez pu me voir autrement?&hellip;</p>
-
-<p>L'oncle Marc regarda furtivement Chiffon,
-cherchant à deviner si elle avait entendu.</p>
-
-<p>Très blanche, les lèvres jointes, les yeux à
-terre, dans une immobilité de statue, la petite
-semblait insensible. Un rapide battement des
-tempes annonçait seul la vie, et Marc pensa :</p>
-
-<p>&mdash; Elle est justement partie dans son bleu&hellip;
-elle n'a rien remarqué&hellip;</p>
-
-<p>Madame de Liron, se retournant après avoir
-examiné l'étoffe, demanda :</p>
-
-<p>&mdash; Mais votre frère et votre belle-s&oelig;ur dînent
-là-bas ce soir&hellip; n'est-ce pas?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mon frère est souffrant&hellip; ma belle-s&oelig;ur ira
-avec ma nièce&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oh!&hellip; oh!&hellip; ça va être&hellip; si je ne me trompe&hellip;
-le début dans le monde de mademoiselle Coryse?&hellip;
-je suis ravie de dîner avec elle ce soir&hellip;</p>
-
-<p>Chiffon s'inclina d'un air rogue, en pensant :</p>
-
-<p>&mdash; Ben, c'est pas comme moi, alors!&hellip; depuis
-que je sais qu'elle y sera&hellip; ça me paraît encore
-plus bassin!&hellip;</p>
-
-<p>L'oncle Marc s'adressa à la couturière :</p>
-
-<p>&mdash; Dites-moi&hellip; madame Bertin&hellip; quand pourrais-je
-vous parler?&hellip; je suis très pressé&hellip; il me
-faut une robe pour ma nièce&hellip; et il me la faut
-à cinq heures&hellip; or, comme il est une heure et
-demie&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais&hellip; &mdash; s'écria la petite de Liron &mdash; je
-vous rends madame Bertin&hellip; je n'ai plus besoin
-d'elle!&hellip;</p>
-
-<p>Et elle rentra dans le salon.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, &mdash; demanda l'oncle Marc &mdash; qu'est-ce
-que vous allez pouvoir me faire?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Vous faire?&hellip; vous pensez bien, monsieur
-le vicomte, qu'on ne peut pas vous faire une
-robe pour cinq heures?&hellip; nous pouvons seulement
-essayer à mademoiselle d'Avesnes un de
-nos modèles&hellip; et s'il s'en trouve un qui lui aille
-à peu près&hellip; l'arranger pour ce soir&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais ils sont fanés&hellip; vos modèles?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Dame!&hellip; ils ont été essayés par nos jeunes
-filles pour les faire voir aux clientes&hellip; mais il y
-en a de très frais&hellip;</p>
-
-<p>Et regardant Coryse, elle proposa :</p>
-
-<p>&mdash; Il y a justement une petite robe rose qui&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Non!&hellip; &mdash; s'écria brusquement Chiffon &mdash; pas
-de rose!&hellip; je n'en veux pas!&hellip;</p>
-
-<p>Madame de Liron avait dit tout à l'heure
-à l'oncle Marc : «Vous allez lui faire faire quelque
-chose de rose, j'espère?&hellip;» Cela seul suffisait
-pour déterminer la petite à choisir n'importe
-quelle couleur, excepté celle-là.</p>
-
-<p>Madame Bertin demanda :</p>
-
-<p>&mdash; Y a-t-il une nuance que vous préférez,
-mademoiselle?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ça m'est égal, &mdash; dit Chiffon &mdash; ce que vous
-voudrez, excepté rose&hellip;</p>
-
-<p>Et elle ajouta :</p>
-
-<p>&mdash; Pourtant&hellip; j'aime beaucoup le blanc&hellip;</p>
-
-<p>Une des jeunes filles apportait une robe de
-mousseline de soie blanche. Madame Bertin
-ouvrit la porte d'un salon et, faisant passer
-Coryse :</p>
-
-<p>&mdash; Si mademoiselle veut venir essayer?&hellip;</p>
-
-<p>Voyant que Marc ne bougeait pas, elle demanda :</p>
-
-<p>&mdash; Vous n'entrez pas&hellip; monsieur le vicomte?&hellip;</p>
-
-<p>L'oncle Marc suivit la couturière et s'assit
-dans un coin du salon d'essayage, où déjà Chiffon
-sortant de sa robe étalée à ses pieds apparaissait
-toute fine, en petit jupon court et en
-jersey de soie, le jersey auquel elle attachait ses
-bas.</p>
-
-<p>Jamais le vieil oncle de Launay, chargé de
-diriger l'éducation physique de l'enfant, n'avait
-permis qu'elle portât ni corset, ni jarretières, ni
-bottines.</p>
-
-<p>Il déclarait ces objets de toilette laids et malsains.
-Rien &mdash; affirmait-il &mdash; ne déprime les formes
-et les chairs tant que les corsets et les jarretières,
-et n'abîme la cheville et le cou-de-pied tant que
-les bottines. Il admettait, à la rigueur, le corset
-et la bottine pour dissimuler des imperfections ;
-la jarretière, jamais! Chiffon avait donc poussé
-librement, et quand, à douze ans, sa mère en la
-reprenant chez elle avait voulu, selon son expression,
-«lui faire une taille», la petite, incapable
-de supporter aucune gêne, s'était débattue avec
-une si extraordinaire violence qu'on avait dû
-céder. Chiffon, d'ailleurs, raisonnait son refus de
-«se déformer exprès».</p>
-
-<p>&mdash; Je veux &mdash; disait-elle &mdash; être moi&hellip; avec
-la taille que le bon Dieu m'a donnée&hellip; et qui
-est ma taille à moi&hellip; je ne veux pas copier celle
-de la voisine!&hellip; je ne dis pas que je suis mieux,
-mais je m'aime mieux comme je suis!&hellip; au moins,
-j'ai pas l'air d'avoir avalé une canne!&hellip;</p>
-
-<p>Et, regardant furtivement la taille de madame
-de Bray, elle concluait :</p>
-
-<p>&mdash; Je trouve qu'une grosse poitrine et des
-grosses hanches avec une taille fine&hellip; c'est horrible!&hellip;
-ça a l'air d'un oreiller noué par le milieu&hellip;</p>
-
-<p>Quand Chiffon eut passé la petite robe très
-simple, aux jupes superposées et nuageuses tombant
-toutes droites, et dont le corsage froncé
-drapait bien son buste élégant et solide, madame
-Bertin s'écria :</p>
-
-<p>&mdash; Elle va, cette robe!&hellip; il n'y a pas trois
-points à y faire!&hellip; du reste, aux jolies tailles,
-tout va&hellip; et mademoiselle a une taille!&hellip; n'est-ce
-pas, monsieur le vicomte?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip; certainement&hellip; &mdash; balbutia Marc,
-qui assistait tout saisi à la transformation de
-Chiffon.</p>
-
-<p>Dans cette robe élégante et bien faite, d'où
-sortaient ses jolies épaules fermes et roses, et
-ses bras encore un peu minces mais d'un dessin
-très pur, l'enfant apparaissait si absolument
-différente de ce qu'elle était d'habitude, que l'oncle
-Marc se dit, à la fois satisfait et ennuyé :</p>
-
-<p>&mdash; Ils ne la reconnaîtront pas ce soir!&hellip;</p>
-
-<p>A ce moment, la porte du salon s'ouvrit, et
-madame de Liron passa sa tête en disant :</p>
-
-<p>&mdash; Vous n'avez pas besoin d'un bon conseil?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Non, merci!&hellip; &mdash; répondit sèchement Marc,
-qui devint très rouge.</p>
-
-<p>La jeune femme venait d'apercevoir Coryse.
-En présence de cet invraisemblable changement,
-elle demeura pétrifiée. Son joli visage riant prit
-une expression d'effarement mauvais et, repoussant
-violemment la porte, elle cria au vicomte :</p>
-
-<p>&mdash; Ben&hellip; vous ne vous ennuyez pas, vous!&hellip;</p>
-
-<p>Coryse ferma à demi ses yeux clairs et dit
-doucement :</p>
-
-<p>&mdash; Elle est plutôt bruyante&hellip; madame de
-Liron!&hellip;</p>
-
-<p>Mais, en trottinant un quart d'heure plus
-tard dans la rue des Girondins à côté de l'oncle
-Marc, Chiffon déclara, sans même nommer la
-jeune femme, bien sûre qu'il pensait à elle :</p>
-
-<p>&mdash; Tout de même&hellip; elle ne se gêne pas avec
-toi!&hellip;</p>
-
-<p>Il répondit d'un ton rogue :</p>
-
-<p>&mdash; Elle ne se gêne avec personne!&hellip;</p>
-
-<p>La petite secoua la tête, faisant voler ses cheveux
-légers, et murmura sérieuse :</p>
-
-<p>&mdash; Oh!&hellip; c'est égal!&hellip; il y a une nuance!&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XII</h2>
-
-
-<p>Comme l'oncle Marc le prévoyait, on reconnut
-à peine Chiffon, et son entrée dans le salon des
-Barfleur prit les proportions d'un triomphe. Si
-méfiante qu'elle fût d'elle-même, elle se rendit
-compte de l'effet qu'elle produisait ; elle éclata
-même de rire au nez de madame de Bassigny qui
-la contemplait, l'air vexé et stupide.</p>
-
-<p>&mdash; Ça l'embête que je sois gentille!&hellip; &mdash; pensa-t-elle.</p>
-
-<p>Quant à la marquise, l'admiration inspirée
-par sa fille la ravit absolument. Pas du tout
-mauvaise au fond, mais seulement vaine et sotte,
-elle jouissait pleinement de tout ce qui contribuait
-en quelque sorte à la grandir et à la mettre en
-vue. Le succès de Chiffon la flattait. Les nez
-allongés de son excellente amie Bassigny et de
-la petite de Liron la réjouissaient fort, et elle
-regardait avec bienveillance Chiffon qui, très
-entourée, recevait les compliments avec une
-raideur plus étonnée que timide.</p>
-
-<p>Les Barfleur, eux, ne voyaient pas sans une
-vague inquiétude cette transformation inattendue.
-Ils pensaient que si l'on voulait bien leur
-donner Chiffon lorsqu'elle n'était que riche, on
-la leur refuserait peut-être à présent qu'elle
-était jolie aussi. Et madame de Barfleur agacée
-de voir M. de Trêne, &mdash; le beau hussard «qu'on
-s'arrachait», &mdash; M. de Bernay, &mdash; le député sortant
-de la droite, &mdash; et le comte de Liron, &mdash; frère
-du mari de madame de Liron, le plus «gros
-parti» du pays, &mdash; empressés autour de la petite
-d'Avesnes, appela gracieusement Coryse et la
-fit asseoir à côté d'elle, afin de pouvoir la surveiller.
-Chiffon obéit docilement. Ça lui était
-égal d'être ici où là, du moment qu'elle n'avait,
-pour causer avec elle, ni l'oncle Marc, ni papa, ni
-personne qu'elle aimât.</p>
-
-<p>Il y avait bien ses cousins de Lussy, Geneviève
-et son frère, mais jamais Coryse ne s'était
-liée beaucoup avec Geneviève, une belle fille très
-délurée de deux ans plus âgée qu'elle, et déjà
-faite à toutes les roueries et les coquetteries
-mondaines.</p>
-
-<p>Enfin, madame de Barfleur écoutant rouler
-une voiture sur le sable de la cour, s'écria :</p>
-
-<p>&mdash; Ah!&hellip; le voici!&hellip; je craignais qu'il ne fût
-pas revenu!&hellip;</p>
-
-<p>Chiffon, qui attendait avec indifférence l'arrivée
-du dernier convive, s'étonna fort de voir
-entrer le duc d'Aubières. Et sa joie fut si vive
-en apercevant son grand ami, qu'elle se leva
-d'un bond et courut à lui en disant :</p>
-
-<p>&mdash; Ah! que je suis contente de vous voir!&hellip;</p>
-
-<p>Le colonel s'était arrêté, surpris, ne reconnaissant
-pas tout de suite Coryse dans l'élégante
-personne qui lui faisait si bon accueil.
-Et quand, en voyant les cheveux flottants et la
-petite frimousse aimée qui lui souriait, il se rendit
-compte que c'était bien «le Chiffon» qui était
-devant lui, son long visage sérieux exprima un
-étonnement si grand, que Coryse, devinant la
-cause de cet étonnement, s'écria :</p>
-
-<p>&mdash; Comment!&hellip; vous non plus&hellip; vous ne me
-reconnaissez pas?&hellip;</p>
-
-<p>Tout à coup, elle s'aperçut qu'on la regardait
-curieusement, et elle entendit madame de
-Bassigny qui disait en se penchant vers la marquise :</p>
-
-<p>&mdash; A la bonne heure!&hellip; elle ne boude pas
-ses prétendants évincés, votre fille!&hellip;</p>
-
-<p>Madame de Bray, agacée de l'attitude de
-Chiffon, répondit :</p>
-
-<p>&mdash; Elle est ridiculement enfant pour son âge!&hellip;</p>
-
-<p>Et Coryse pensa : «Ben, cette fois-ci&hellip; elles
-ont raison de me bêcher&hellip; j'ai manqué de tact&hellip;»</p>
-
-<p>Le duc d'Aubières, lui, était resté un peu
-ému et décontenancé. Il s'attendait si peu à
-trouver là Chiffon, &mdash; qui jamais n'allait nulle
-part, &mdash; et il s'attendait si peu surtout à la voir
-presque femme, bien habillée, ne gardant de
-l'enfant que les longs cheveux flottants sur les
-épaules.</p>
-
-<p>Mais, à mesure qu'il la regardait attentivement,
-il se sentait devenir plus calme ; plus résigné
-au renoncement que s'il l'eût retrouvée
-telle qu'il l'avait vue pour la dernière fois.</p>
-
-<p>S'il s'était cru un instant tout près du petit
-Chiffon sans fortune, il se trouvait infiniment
-loin de mademoiselle d'Avesnes devenue riche.
-Elle ne lui apparaissait plus que comme une
-autre incarnation d'un être aimé jadis, il y avait
-très, très longtemps&hellip;</p>
-
-<p>Il l'examinait avec une curiosité étonnée,
-respectueuse presque ; et peu à peu il sentait
-s'atténuer la passion qui l'avait poussé vers
-«le Chiffon».</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce que vous avez donc ce soir,
-colonel?&hellip; &mdash; demanda aigrement madame de
-Bassigny &mdash; est-ce que votre voyage vous a
-fatigué?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais non, madame&hellip; pourquoi?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah!&hellip; c'est que vous avez l'air tout chose!&hellip;</p>
-
-<p>Il s'inclina :</p>
-
-<p>&mdash; C'est probablement un air qui m'est naturel&hellip;
-mais la fatigue n'y est pour rien&hellip;</p>
-
-<p>Madame de Barfleur, qui ne pouvait pas &mdash; quelque
-désir qu'elle en eût &mdash; placer Coryse à
-côté de son fils, avait du moins voulu éviter le
-voisinage inquiétant du beau Trêne ou de M. de
-Bernay, tous deux à marier et chasseurs de dots.
-Elle avait donc installé la petite d'Avesnes entre
-le duc d'Aubières qu'elle savait sans danger et
-M. de Liron.</p>
-
-<p>Pendant tout le dîner, Chiffon ravie d'être
-près du colonel avait gaiement causé de ce qui
-les intéressait tous deux : de l'oncle Marc, de
-Gribouille et de Joséphine, et aussi de peinture
-et de choses d'art, M. d'Aubières étant beaucoup
-plus cultivé et intelligent que la plupart des
-gens du monde. Et, vers la fin, tandis que les
-conversations devenaient bruyantes et que personne
-ne faisait attention à eux, Chiffon lui avait
-raconté tout bas la cour que lui faisaient «les
-Barfleur», les insinuations du père de Ragon,
-et les petites man&oelig;uvres contre lesquelles il lui
-fallait lutter.</p>
-
-<p>&mdash; Et &mdash; avait demandé le duc &mdash; qu'est-ce que
-Marc dit de tout ça?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Il trouve que c'est idiot, vous pensez?&hellip;
-et pourtant&hellip; c'est lui qui a voulu que je dîne
-ici ce soir&hellip; et qui m'a donné une robe pour y
-venir&hellip; je ne sais pas ce qu'il a, l'oncle Marc&hellip;
-mais depuis quelque temps il change&hellip; il n'est
-plus du tout le même avec moi&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Comment ça?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je ne peux pas trop vous expliquer&hellip; il
-est fantasque&hellip; il me bouscule sans que je le
-mérite&hellip; c'est des riens&hellip; mais c'est quelque
-chose tout de même&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; J'irai le voir demain matin&hellip; je lui ai dit
-adieu si en courant le jour de ma fugue&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; A propos de ça&hellip; &mdash; demanda Chiffon,
-en levant timidement ses yeux clairs sur le
-duc &mdash; vous n'avez plus de chagrin, au
-moins?&hellip;</p>
-
-<p>Il répondit avec franchise :</p>
-
-<p>&mdash; Plus de chagrin n'est pas le mot&hellip; mais
-enfin, je suis devenu bien sage&hellip; et je vous remercie
-d'avoir été raisonnable pour nous deux&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; A la bonne heure!&hellip;</p>
-
-<p>Et, après un instant, elle reprit :</p>
-
-<p>&mdash; Vous disiez que vous viendriez voir l'oncle
-Marc demain&hellip; c'est le dimanche des courses,
-demain&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip; mais c'est le matin que j'irai voir
-Marc&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Vous savez que le soir il y a un bal à la
-maison?&hellip; en v'là encore une scie!&hellip; ah!&hellip; à
-propos!&hellip; il est gentil tout plein, le petit prince
-que vous avez envoyé&hellip; je dis : «à propos!&hellip;»
-parce que c'est pour lui qu'on donne le bal&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Vous le trouvez gentil&hellip; mon petit prince?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oui, maintenant!&hellip; j'ai commencé par le
-trouver rasant&hellip; mais nous sommes devenus très
-bons amis&hellip;</p>
-
-<p>Après le dîner, madame de Barfleur pria Chiffon
-de servir le café avec son fils, puis elle demanda :</p>
-
-<p>&mdash; Vous permettez qu'on fume, mesdames?&hellip;
-de cette façon, nous conserverons ces messieurs?&hellip;</p>
-
-<p>Coryse, qui espérait que le fumoir allait la
-débarrasser de <i>Deux liards de beurre</i>, &mdash; dont
-les airs langoureux et les phrases voilées de mystère
-l'agaçaient profondément, &mdash; fit la grimace
-et alla s'asseoir dans un coin, à l'écart, tandis
-que Geneviève de Lussy, déjà très mondaine et
-lancée, flirtait correctement, occupant avec la
-petite de Liron le centre du groupe formé par
-les hommes. Au bout de quelque temps, madame
-de Bray fit signe à Chiffon d'approcher, et lui
-dit tout bas avec colère :</p>
-
-<p>&mdash; Mais ne reste donc pas piquée ainsi dans
-un coin sans parler!&hellip; tu as l'air d'une dinde!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; De quoi voulez-vous que je parle?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais de n'importe quoi!&hellip; on se mêle à la
-conversation!&hellip;</p>
-
-<p>La petite alla se rasseoir, perplexe. Elle ne
-savait pas parler pour ne rien dire et, occupée
-jusque-là de ses études et de choses enfantines
-ou intellectuelles, elle était assez embarrassée
-de se mêler à une conversation purement mondaine.</p>
-
-<p>Elle resta silencieuse encore, cherchant inutilement
-l'occasion de placer un mot. Puis, elle
-y renonça, et se mit à penser à autre chose, malgré
-les regards furibonds de sa mère.</p>
-
-<p>Tandis qu'elle rêvassait à l'oncle Marc qui,
-en ce moment, devait lire ses journaux, ou à
-Gribouille qui devait manger sa soupe, elle remarqua
-qu'un certain mouvement se produisait
-dans le salon. A la suite d'une discussion sur
-l'authenticité d'un portrait de Henri IV, accroché
-en face de la place où elle était assise, le petit
-Barfleur prit une énorme lampe qu'il semblait
-porter avec peine, et, grimpant sur une chaise,
-s'efforça d'éclairer le mieux possible la peinture.
-La figure du roi se détacha osseuse et énergique,
-semblant sortir de la vieille toile sombre.</p>
-
-<p>Et Chiffon, regardant cette tête laide et sympathique,
-s'écria d'un air aimable :</p>
-
-<p>&mdash; Sapristi!&hellip; en v'là un qui n'avait pas une
-bobine de protestant&hellip; Henri IV!!!&hellip;</p>
-
-<p>Il y eut un froid, et Chiffon qui s'en aperçut
-tout de suite, se rappela que les Liron étaient
-protestants. Voulant changer le cours des idées,
-elle reprit :</p>
-
-<p>&mdash; C'est à cause de lui que j'ai un nom ridicule,
-pourtant!&hellip;</p>
-
-<p>Le petit Barfleur demanda, empressé et gracieux :</p>
-
-<p>&mdash; Comment?&hellip; un nom ridicule?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ben, Corysande!&hellip; je m'appelle Corysande!&hellip;
-vous ne le saviez pas?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Si, mademoiselle, si!&hellip; mais ce n'est pas
-un nom ridicule&hellip; c'est, au contraire, un nom
-charmant&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oh! là là!&hellip; ça dépend des goûts!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et, pourquoi est-ce à cause de Henri IV&hellip;
-qu'on vous a donné ce nom que vous n'aimez
-pas?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est à cause de lui sans l'être&hellip; c'est en
-souvenir de la belle Corysande&hellip;</p>
-
-<p>Et, voyant que <i>Deux liards de beurre</i> ne comprenait
-pas, elle répéta :</p>
-
-<p>&mdash; La belle Corysande?&hellip; vous savez bien?&hellip;</p>
-
-<p>Il répondit, sans conviction :</p>
-
-<p>&mdash; Parfaitement!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah!&hellip; c'est que vous n'aviez pas l'air très
-au courant?&hellip; Ben, c'était la comtesse de Guiche,
-la belle Corysande!&hellip; et elle a été la marraine
-d'une Avesnes&hellip; en 1589&hellip; et depuis ce temps-là&hellip;
-tous les Avesnes ont appelé leurs filles Corysande&hellip;
-c'est la tradition!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est parfait!&hellip; mais je ne vois toujours
-pas comment Henri IV est pour quelque chose
-dans&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Quand je le disais!&hellip; que vous aviez pas
-l'air au courant!&hellip; &mdash; s'écria Chiffon en riant &mdash; Henri
-IV est pour quelque chose là dedans&hellip;
-parce que c'est à cause de la célébrité de la belle
-Corysande qu'on a été flatté de l'avoir pour
-marraine&hellip; et qu'on a établi la tradition&hellip; et
-elle est célèbre&hellip; la belle Corysande&hellip; parce que
-Henri IV, s'pas?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais oui&hellip; mais oui!&hellip; &mdash; interrompit
-vivement madame de Barfleur, qui craignait
-toujours de voir l'ignorance de son fils se montrer
-au grand jour.</p>
-
-<p>Très ignorante elle-même, elle se rendait assez
-exactement compte du danger, et possédait à un
-haut degré ce tact silencieux qu'ont habituellement
-les femmes en pareil cas.</p>
-
-<p>Le duc d'Aubières regarda les autres portraits,
-et demanda, montrant un général de
-l'Empire :</p>
-
-<p>&mdash; Qui est celui-ci?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ça, &mdash; répondit <i>Deux liards de beurre</i>, toisant
-avec indifférence l'ancêtre, un hercule trapu,
-appuyé sur son sabre, dans la pose du général
-Fournier-Sarlovèze de Gros &mdash; ça, c'est mon
-grand-père&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oh!&hellip; &mdash; fit Chiffon, saisie &mdash; ben, il ne
-vous ressemble guère!&hellip;</p>
-
-<p>Et, continuant à examiner le général de Barfleur
-avec un bienveillant respect, elle ajouta :</p>
-
-<p>&mdash; C'est pas étonnant que ces êtres-là aient
-fait des grandes choses!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Il est seulement malheureux&hellip; &mdash; déclara
-sentencieusement <i>Deux liards de beurre</i> &mdash; que
-ces grandes choses aient été faites pour la gloire
-de Bonaparte&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Pour la gloire de la France&hellip; vous voulez
-dire?&hellip; &mdash; rectifia Chiffon.</p>
-
-<p>&mdash; Non! &mdash; reprit le petit Barfleur, heureux
-de tenir enfin un sujet de conversation &mdash; ça
-n'a servi qu'à Bonaparte&hellip; et Bonaparte ne
-sera jamais, aux yeux du monde, qu'un usurpateur&hellip;
-un ennemi de la France&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Aux yeux des gens du monde&hellip; vous voulez
-dire? &mdash; cria Chiffon, dont les petites oreilles
-rougissaient violemment &mdash; un ennemi de la
-France?&hellip; l'Empereur!&hellip; et ce sont les retours
-de Coblentz qui ont osé l'appeler comme ça!&hellip;
-ceux qui se réjouissaient de la voir envahie, la
-France!&hellip; et pour arriver à un chic résultat!&hellip;
-Louis XVIII!&hellip;</p>
-
-<p>Le petit Barfleur déclara avec onction :</p>
-
-<p>&mdash; Louis XVIII fut un grand roi!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Un grand roi!&hellip; &mdash; fit Coryse suffoquée &mdash; un
-grand roi?&hellip; cette baudruche!&hellip; au fait, ça vous
-est bien égal, s'pas?&hellip; vous vous en souciez
-comme d'une guigne, au fond, de Louis XVIII?&hellip;
-vous défendez le roi comme vous allez à la
-messe&hellip; c'est affaire de chic, et comme vous trouvez
-que c'est pas chic d'être impérialiste&hellip; vu que
-les impérialistes c'est tous des pannés et des
-crânes&hellip; alors&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Merci pour les impérialistes&hellip; mademoiselle
-Coryse!&hellip; &mdash; fit le duc d'Aubières, qui s'inclina
-en riant.</p>
-
-<p>Madame de Bray s'élança vers Chiffon et,
-menaçante, elle lui dit tout bas :</p>
-
-<p>&mdash; Tais-toi!&hellip; tu es absolument ridicule!&hellip;</p>
-
-<p>La petite répondit avec sincérité :</p>
-
-<p>&mdash; Ça ne m'étonne pas!&hellip; mais pourquoi
-s'amuse-t-on à me chiner mon Empereur?&hellip;
-et puis&hellip; c'est toi qui m'as dit de parler&hellip; de
-dire n'importe quoi&hellip; mais de parler&hellip;</p>
-
-<p>Très inquiète de voir son rejeton s'embarquer
-dans une autre conversation, madame de
-Barfleur proposa, s'asseyant au piano :</p>
-
-<p>&mdash; Il y a trois danseuses&hellip; si la jeunesse faisait
-un tour de valse?&hellip;</p>
-
-<p>D'un même élan, le beau Trêne, M. de Bernay
-et le comte de Liron se précipitèrent vers Chiffon.
-Mais le petit Barfleur, plus rapproché qu'eux,
-se saisit rapidement de la jeune fille.</p>
-
-<p>En se sentant prendre ainsi par la taille, Coryse
-cambra son corps souple et dit, se raidissant en
-arrière :</p>
-
-<p>&mdash; Non&hellip; je&hellip;</p>
-
-<p>Elle allait dire : «je danse avec M. d'Aubières»,
-et faire signe au duc de venir à son secours, mais
-elle réfléchit que ça ne servirait à rien. Si vagues
-que fussent ses notions de la politesse, elle comprenait
-qu'il lui faudrait toujours danser, au
-moins une fois, avec le maître de la maison.</p>
-
-<p>Et, comme <i>Deux liards de beurre</i> s'était arrêté,
-interdit :</p>
-
-<p>&mdash; Non&hellip; rien&hellip; allons-y!&hellip;</p>
-
-<p>Si le descendant des Barfleur parlait mal, il
-valsait à merveille, et Chiffon éprouva un vrai
-plaisir à se sentir enlevée à travers l'immense
-salon. Tout de suite, son danseur la fit passer
-dans la galerie mal éclairée et où, disait-il, il y
-avait plus de place.</p>
-
-<p>&mdash; Mais&hellip; les autres?&hellip; &mdash; fit Chiffon, regardant
-si Geneviève de Lussy et madame de
-Liron les suivaient.</p>
-
-<p>Le vicomte s'arrêta, se penchant à la porte
-pour appeler les valseurs.</p>
-
-<p>&mdash; Ils viennent!&hellip; &mdash; dit-il.</p>
-
-<p>Et, enlaçant Coryse, il repartit de nouveau.</p>
-
-<p>Mais ils restèrent seuls dans la grande pièce
-nue. Madame de Liron n'aimait à valser que
-pour les spectateurs, et madame de Lussy, qui
-connaissait sa fille, ne lui permettait pas de
-s'éloigner de son &oelig;il maternel.</p>
-
-<p>&mdash; On la trouve bien jolie&hellip; madame de
-Liron, n'est-ce pas?&hellip; &mdash; demanda tout à coup
-Chiffon.</p>
-
-<p>Depuis le matin, l'image de la jeune femme
-la hantait, et elle ne pouvait s'empêcher de parler
-d'elle.</p>
-
-<p>Le petit Barfleur répondit distraitement :</p>
-
-<p>&mdash; C'est surtout votre oncle de Bray qui la
-trouve jolie!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah!&hellip; &mdash; fit gravement Coryse.</p>
-
-<p>&mdash; Mais vous, mademoiselle&hellip; comment la trouvez-vous?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Trop rondouillarde&hellip; et vous?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Moi!&hellip; &mdash; répondit <i>Deux liards de beurre</i>,
-serrant un peu plus Coryse contre son épaule &mdash; moi&hellip;
-je ne la regarde pas&hellip; je ne vois que
-vous!&hellip; c'est vous qui êtes jolie!&hellip; si jolie!&hellip;</p>
-
-<p>Très bas, il ajouta :</p>
-
-<p>&mdash; C'est vous que j'aime!&hellip;</p>
-
-<p>Chiffon n'avait pas entendu. Toute au plaisir
-de valser avec un bon valseur, elle s'abandonnait,
-franchement appuyée au bras du petit
-Barfleur.</p>
-
-<p>Enhardi par cet abandon, il se pencha vers
-elle, et murmura d'un accent qu'il s'efforçait de
-rendre passionné :</p>
-
-<p>&mdash; Je t'aime!!!&hellip;</p>
-
-<p>Il lui parlait de si près, qu'à son souffle elle
-sentit voler ses cheveux. Stupéfaite, elle s'arrêta
-court ; et, reculant brusquement, elle s'écria, l'air
-ahuri et indigné :</p>
-
-<p>&mdash; Ben! c'est raide!&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XIII</h2>
-
-
-<p>&mdash; Voulez-vous&hellip; &mdash; cria la marquise, se précipitant
-dans la bibliothèque où fumaient M. de
-Bray et Marc &mdash; voulez-vous dire à Corysande
-qu'il faut qu'elle vienne aux courses?&hellip; la voilà
-qui déclare qu'elle ne veut pas y aller!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais &mdash; dit Chiffon, qui entrait derrière sa
-mère &mdash; je ne vois pas du tout pourquoi il faut
-que j'aille aux courses, moi?&hellip; on ne m'y a jamais
-conduite les autres années&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Non&hellip; mais les autres années&hellip; tu étais
-encore une enfant&hellip;</p>
-
-<p>Le marquis se décida à parler :</p>
-
-<p>&mdash; Va donc, mon Chiffon!&hellip; toi qui aimes les
-chevaux&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est justement parce que j'aime les chevaux
-que je n'aime pas les courses&hellip; ça ne m'amuse
-pas d'en voir un qui gigote avec une patte
-cassée&hellip; comme à Auteuil&hellip; il y a deux ans&hellip; le
-jour où tu m'y as emmenée&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais il n'arrive pas fatalement un accident
-comme celui-là&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Celui-là ou un autre&hellip; ça m'est égal!&hellip;
-et puis, d'abord&hellip; c'est pas seulement pour ça
-que je ne veux pas aller aux courses&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; On ne doit pas dire : «Je ne veux pas»,
-fit observer M. de Bray.</p>
-
-<p>Docilement, Chiffon rectifia :</p>
-
-<p>&mdash; Que je voudrais ne pas aller aux courses&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah!&hellip; et pourquoi est-ce?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Parce que ça m'embête d'être toujours au
-milieu d'un tas de gens!&hellip; moi qui n'aime qu'à
-être seule et tranquille&hellip; avec mes animaux&hellip;</p>
-
-<p>Elle regarda affectueusement son beau-père et
-son oncle, et acheva :</p>
-
-<p>&mdash; Ou avec vous deux&hellip; c'est vrai!&hellip; ce matin,
-la messe!&hellip; tout à l'heure, les courses!&hellip; et ce
-soir, le bal!&hellip; c'est beaucoup pour un jour, tout
-ça!&hellip;</p>
-
-<p>Madame de Bray s'écria, en levant les yeux
-au ciel :</p>
-
-<p>&mdash; La messe!&hellip; elle met la messe dans le même
-sac que le reste!&hellip;</p>
-
-<p>Chiffon se hérissa :</p>
-
-<p>&mdash; Oui, certainement!&hellip; quand c'est la messe
-comme ce matin&hellip; vous n'avez pas voulu me
-laisser aller à Saint-Marcien&hellip; sous prétexte qu'on
-avait besoin de Jean pour aider à la maison&hellip;
-à cause de ce soir&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, vous m'avez emmenée chez les
-Jésuites avec vous&hellip; et la messe chez eux, c'est
-pas la messe!&hellip; c'est des «cinq heures&hellip;» qui
-sont le matin!&hellip; on se dit bonjour&hellip; on s'attend
-dans le jardin à la sortie&hellip; aujourd'hui, vous
-avez parlé à plus de cinquante personnes!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais toi aussi, tu leur as parlé&hellip; je ne vois
-pas de quoi tu te plains?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais c'est justement de ça que je me plains!&hellip;
-sapristi!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je ne comprends pas l'ennui qu'il peut y
-avoir à rencontrer des gens de la société que&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ça dépend des goûts!&hellip; moi, ça m'horripile!&hellip;
-et quand je l'aurai vue ce matin à la
-messe et ce soir au bal&hellip; j'en aurai ma claque,
-de «la société»!&hellip; sans compter que si on me
-force à aller aux courses&hellip; quand je me serai ennuyée
-toute la journée comme ça en plein air&hellip;
-je m'endormirai au milieu du salon ce soir&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Cette petite est indécrottable!&hellip; &mdash; fit la
-marquise découragée &mdash; il faut renoncer à en
-rien obtenir!&hellip;</p>
-
-<p>Et elle sortit avec fracas.</p>
-
-<p>&mdash; Ouf!&hellip; &mdash; dit Chiffon qui vint s'allonger
-sur le divan comme un grand chien &mdash; ça y est
-tout de même!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je ne comprends pas&hellip; &mdash; commença M. de
-Bray &mdash; pourquoi tu ne veux pas aller avec ta
-mère aux courses&hellip; tu&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Comment, tu ne comprends pas?&hellip; Ben,
-vas-y donc un peu, toi, pour voir&hellip; aux courses?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Moi, c'est différent!&hellip; j'ai un rhume affreux&hellip;
-je viens de me lever&hellip; et c'est à peine
-si je serai présentable tantôt&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et moi&hellip; je suis encore abrutie de mon
-dîner d'hier!&hellip;</p>
-
-<p>L'oncle Marc demanda :</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, au fait?&hellip; de quelle façon s'est-il
-passé&hellip; ton dîner d'hier?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; De la façon embêtante!&hellip; et encore, heureusement,
-M. d'Aubières était là&hellip; car, sans ça&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah!&hellip; &mdash; fit le marquis &mdash; Aubières est de
-retour?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip; &mdash; répondit l'oncle Marc &mdash; et il est
-venu ce matin pendant que tu étais sorti&hellip; il
-voulait te voir&hellip; et s'excuser de n'être pas rentré
-l'autre soir pour vous dire adieu à ta femme et
-à toi&hellip; après sa promenade dans le jardin avec
-Chiffon&hellip; c'est qu'il n'était pas en train&hellip; le
-malheureux!&hellip;</p>
-
-<p>Et il ajouta en riant :</p>
-
-<p>&mdash; Car sais-tu ce que lui avait dit Chiffon
-au cours de cette promenade?&hellip; ne cherche
-pas, va!&hellip; tu ne trouverais jamais!&hellip; elle lui
-a dit bien gentiment : «J'aime mieux que vous
-sachiez pourquoi je ne veux pas vous épouser&hellip;
-Eh bien&hellip; je ne veux pas&hellip; parce que je suis sûre
-que, si je vous épousais, je vous tromperais&hellip;»</p>
-
-<p>&mdash; Oh! &mdash; fit M. de Bray qui se mit à rire
-aussi.</p>
-
-<p>Coryse haussa les épaules.</p>
-
-<p>&mdash; Alors, c'est drôle, ça!&hellip; il valait mieux
-lui laisser croire un tas de choses&hellip; s'pas?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Dame!&hellip; &mdash; dit l'oncle Marc &mdash; je ne vois
-pas trop ce qu'il aurait pu croire de pire&hellip;</p>
-
-<p>Elle demanda, inquiète :</p>
-
-<p>&mdash; Est-ce qu'il m'en veut?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Lui!&hellip; Ah! grand Dieu! le pauvre garçon!&hellip;
-il n'y songe même pas!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; A la bonne heure!&hellip; je me disais aussi :
-«C'est pas possible qu'il m'en veuille!&hellip; il a
-été trop gentil pendant le dîner&hellip;» car j'ai eu
-la veine d'être à côté de lui!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Alors&hellip; tout s'est bien passé?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais&hellip; ma mère ne vous a pas dit&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je n'ai vu ta mère qu'au déjeuner&hellip; tu
-étais là&hellip; tu sais qu'on n'a pas parlé d'hier&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien&hellip; j'ai un peu gaffé tout de même!&hellip;
-d'abord à propos de Henri IV&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; A propos de Henri IV?&hellip; &mdash; questionna
-M. de Bray étonné.</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip; parce que&hellip; quand on regardait son
-portrait&hellip; j'ai dit qu'il avait pas une bobine de
-protestant&hellip; alors, vous comprenez&hellip; à cause des
-Liron&hellip; ça n'a pas fait très bon effet&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Enfin!&hellip; &mdash; dit l'oncle Marc &mdash; si tu n'as
-fait que ça!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Si!&hellip; j'ai encore fait autre chose&hellip; mais
-c'est la faute de ma mère&hellip; elle m'a appelée
-pour me dire de parler&hellip; de parler, même si j'avais
-rien à dire&hellip; alors&hellip; aussitôt que j'ai trouvé
-quelque chose&hellip; vous pensez si j'ai sauté dessus&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Voyons la deuxième gaffe?&hellip; &mdash; demanda
-l'oncle Marc très intéressé.</p>
-
-<p>&mdash; C'est pas précisément une gaffe&hellip; mais
-je me suis mise en colère&hellip; et j'ai dit des choses
-que j'aurais pas dû dire&hellip; ça est venu à propos de
-Napoléon&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oh!&hellip; &mdash; fit M. de Bray effaré &mdash; si on
-a attaqué Napoléon&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip; tu sais bien que c'est ça qui me fait
-le plus grimper&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tu n'as pas été convenable?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Si&hellip; c'est-à-dire&hellip; si on veut&hellip;</p>
-
-<p>Et elle déclara, après un silence :</p>
-
-<p>&mdash; Dans tous les cas&hellip; je l'ai toujours été plus
-que le maître de la maison&hellip; convenable!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Comment?&hellip; &mdash; demanda le marquis, étonné &mdash; mais
-M. de Barfleur est la correction même&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Pas avec moi&hellip; toujours!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce qu'il t'a fait?&hellip;</p>
-
-<p>Devenue toute rouge au souvenir de la veille,
-Chiffon répondit, hérissée encore :</p>
-
-<p>&mdash; Il m'a tutoyée!&hellip; si tu trouves ça convenable?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tutoyée?&hellip; &mdash; fit Marc, mécontent &mdash; comment
-ça&hellip; tutoyée?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Dame!&hellip; comme on tutoie!&hellip; c'est arrivé
-en valsant&hellip; il m'a emmenée dans la galerie&hellip;
-sous prétexte qu'il y avait plus de place&hellip; là,
-qu'est-ce qu'il y a donc eu?&hellip; ah! oui!&hellip; il a
-commencé à me dire que madame de Liron était
-rondouillarde&hellip; c'est-à-dire&hellip; non&hellip; je confonds&hellip;
-c'est moi qui ai dit ça&hellip; lui, il me répétait que
-j'étais jolie&hellip; qu'il n'y avait que moi de jolie&hellip;</p>
-
-<p>Comme elle s'arrêtait, l'oncle Marc questionna
-inquiet :</p>
-
-<p>&mdash; Et puis?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et puis&hellip; tout à coup&hellip; pan!&hellip; il s'est
-penché&hellip; et il m'a dit&hellip;</p>
-
-<p>Imitant la voix concentrée et «de circonstance»
-qu'avait prise à cet instant le petit Barfleur,
-elle murmura :</p>
-
-<p>&mdash; Je t'aime!!!&hellip;</p>
-
-<p>L'intonation était si drôle que, malgré son
-mécontentement, l'oncle Marc se mit à rire.</p>
-
-<p>Coryse agacée demanda, se tournant vers
-lui et vers son beau-père :</p>
-
-<p>&mdash; Vous trouvez ça bien&hellip; vous?&hellip;</p>
-
-<p>Toujours conciliant, M. de Bray qui voulait
-arranger les choses, répondit d'une voix douce :</p>
-
-<p>&mdash; Les Anglais tutoient Dieu!&hellip;</p>
-
-<p>Chiffon répliqua délibérément :</p>
-
-<p>&mdash; Parce que c'est des mufles!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Allons, bon!&hellip; &mdash; fit le marquis, contrarié
-du peu de succès de son objection &mdash; tu as vraiment
-une façon de parler&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Il faut me pardonner&hellip; ça m'est instinctif&hellip;</p>
-
-<p>Et après un instant de réflexion, elle demanda :</p>
-
-<p>&mdash; Est-ce que ça va durer encore longtemps,
-cette plaisanterie-là?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Quelle plaisanterie?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ben&hellip; le petit Barfleur?&hellip; c'est pas que
-je le fasse à la pose&hellip; non!&hellip; mais enfin&hellip; je
-ne suis pas flattée qu'on croie que je peux épouser
-<i>Deux liards de beurre</i>!&hellip;</p>
-
-<p>Le marquis murmura timidement :</p>
-
-<p>&mdash; Il est gentil!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Gentil&hellip; &mdash; dit la petite fâchée &mdash; gentil?&hellip;
-mais, c'est un grotesque!&hellip; et l'air mal
-portant!&hellip; et habillé ridiculement!&hellip; et parfumé!&hellip;
-oui, il se parfume&hellip; et à l'héliotrope
-blanc, encore!&hellip; c'est complet!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mon Dieu!&hellip; il est des circonstances où
-un homme peut se parfumer légèrement sans
-que&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Non!&hellip; &mdash; cria Chiffon qui se montait
-peu à peu &mdash; un homme n'a le droit de sentir
-que le tabac!&hellip;</p>
-
-<p>Et, s'adressant à l'oncle Marc :</p>
-
-<p>&mdash; Ça te fait rire!&hellip; tu trouves ça drôle?&hellip;
-d'abord, toi&hellip; tu deviens méchant comme tout
-pour moi&hellip; oui, méchant!&hellip; il y a déjà longtemps
-que ça a commencé&hellip; mais depuis quelques
-jours ça augmente&hellip; Tiens!&hellip; c'est depuis le soir
-où cet affreux petit Barfleur a dîné à la maison&hellip;</p>
-
-<p>Comme le vicomte voulait protester, elle reprit
-très énervée :</p>
-
-<p>&mdash; Oh! je ne dis pas que tu n'es pas bon pour
-moi!&hellip; pour ce qui est, par exemple, des cadeaux&hellip;
-tu m'as donné une robe&hellip; une très belle&hellip; c'est
-même elle que je mettrai ce soir&hellip; parce qu'elle
-est bien plus chic que celle de papa&hellip; oui&hellip; tu
-me donnes des choses&hellip; mais pour ce qui est de
-m'aimer&hellip; c'est plus ça!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais si&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais non!&hellip; et d'abord&hellip; si tu m'aimais
-bien&hellip; est-ce que tu voudrais me voir épouser
-un singe comme le petit Barfleur&hellip; voyons?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais je ne dis rien pour te&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tu ne dis rien pour&hellip; mais tu ne dis rien
-contre, non plus?&hellip; et je n'en veux pas, du
-singe!&hellip; ni de lui ni d'un autre, d'ailleurs!&hellip;</p>
-
-<p>Elle marcha sur l'oncle Marc, et continua
-amèrement :</p>
-
-<p>&mdash; C'est ta faute, d'abord&hellip; si on me tourmente&hellip;
-si on veut m'épouser&hellip; oui!&hellip; c'est la
-faute de ton sale argent!&hellip; sans lui&hellip; on me
-laisserait bien tranquille dans mon coin&hellip; comme
-avant&hellip;</p>
-
-<p>Et cachant son visage dans ses mains, elle
-se mit à sangloter éperdument.</p>
-
-<p>&mdash; Laisse-la!&hellip; &mdash; dit Marc à M. de Bray,
-qui s'approchait de la petite et voulait lui parler &mdash; elle
-a mal aux nerfs&hellip; allons-nous-en&hellip; et
-laissons-la pleurer&hellip; ça lui fera du bien&hellip;</p>
-
-<p>Au moment de sortir de la bibliothèque, le
-marquis se retourna et regardant Chiffon qui
-pleurait toujours, il murmura :</p>
-
-<p>&mdash; Elle n'avait jamais eu de nerfs, cette enfant-là!&hellip;
-ça n'est pas naturel, tout ça!&hellip; elle
-aimerait quelqu'un que je n'en serais pas surpris?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tu es fou!&hellip; &mdash; s'écria Marc avec une sorte
-d'effarement &mdash; qui pourrait-elle aimer?&hellip;</p>
-
-<p>Et, anxieux :</p>
-
-<p>&mdash; Ce n'est pas Trêne, au moins?&hellip; ce bellâtre
-qui battra sa femme et jouera sa dot&hellip; ni Bernay?&hellip;
-elle exècre les cafards&hellip; ni Liron?&hellip; un
-imbécile!&hellip;</p>
-
-<p>Comme son frère ne disait rien, il lui cria violemment :</p>
-
-<p>&mdash; Alors?&hellip; qui?&hellip; qui?&hellip; qui?&hellip;</p>
-
-<p>Sans s'émouvoir, M. de Bray répondit :</p>
-
-<p>&mdash; Mais&hellip; comment veux-tu que je le sache?&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XIV</h2>
-
-
-<p>&mdash; Où donc est passé l'oncle Marc?&hellip; &mdash; demanda
-Chiffon en entrant le soir dans le salon quelques
-minutes avant l'arrivée des invités &mdash; je
-l'ai cherché partout&hellip; il n'est nulle part&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tu sais bien qu'il se terre, ce soir&hellip; &mdash; dit
-le marquis &mdash; qu'est-ce que tu lui veux?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je veux lui montrer ma robe&hellip; il ne m'a
-vue dedans que le jour&hellip; et dame!&hellip; le soir&hellip;
-je suis si tellement mieux!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tu la lui montreras une autre fois&hellip; il est
-grincheux ce soir&hellip;</p>
-
-<p>Et il ajouta en riant :</p>
-
-<p>&mdash; Il paraît que tout le monde a ses nerfs,
-aujourd'hui?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip; &mdash; dit Coryse &mdash; à dîner, j'ai bien
-vu qu'il était tout chose&hellip; qu'est-ce qu'il a&hellip; que
-tu crois?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Il a un mauvais caractère&hellip; &mdash; déclara la
-marquise.</p>
-
-<p>&mdash; Oh!&hellip; &mdash; protesta Chiffon avec vivacité &mdash; ça,
-jamais!&hellip;</p>
-
-<p>Puis, revenant à son idée :</p>
-
-<p>&mdash; Je vais encore le chercher?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais non!&hellip; &mdash; fit madame de Bray, avec
-humeur &mdash; reste ici&hellip; on va commencer à arriver&hellip;</p>
-
-<p>La gaie frimousse de la petite s'assombrit :</p>
-
-<p>&mdash; Ah! mon Dieu!&hellip; c'est vrai!&hellip; il est dix
-heures!&hellip; qui est-ce qui va arriver les premiers?&hellip;
-j'parie que c'est les plus embêtants de tous!&hellip;
-Patatras!&hellip; quand je le disais!&hellip; c'est les Bassigny!&hellip;</p>
-
-<p>C'était en effet madame de Bassigny, très
-serrée dans une éclatante robe argentée ; suivie
-du colonel, sanglé aussi dans un uniforme un
-peu étroit, qui remontait barrant le dos d'un
-grand pli à la hauteur des épaules. Madame de
-Bassigny sembla vexée d'arriver la première.
-Elle ne trouvait pas ça chic, et rejeta cette faute
-d'élégance sur le colonel.</p>
-
-<p>Puis, d'un ton pointu, elle demanda à Coryse
-«si sa discussion politique de la veille ne l'avait
-pas empêchée de dormir?&hellip;» La petite répondit
-«qu'elle avait un si excellent sommeil qu'elle
-dormait toujours, même après les plus embêtantes
-soirées»&hellip; et les arrivants interrompirent
-la conversation qui tournait à l'aigre.</p>
-
-<p>Le petit Barfleur entra, collé aux jupes de
-sa mère et visiblement inquiet des suites de
-sa déclaration. Il s'avouait que vraiment il l'avait
-«fait un peu trop à la passion», et n'était pas
-resté dans la note.</p>
-
-<p>L'accueil indifférent de Chiffon, qui semblait
-ne se souvenir de rien, le rassura tout à fait et
-il reprit vite son bel aplomb ; allant, venant, caquetant
-à tort et à travers, et remplissant les
-salons de sa papillonnante et minuscule personne.</p>
-
-<p>L'entrée du comte d'Axen lui fit l'effet d'une
-douche. Il commença par l'examiner avec un
-grand respect, ému en quelque sorte par la présence
-d'un prince «pour de bon» ; mais bientôt,
-il oublia le prince et ne vit plus que «le rival».</p>
-
-<p>La venue de ce petit bonhomme, plus jeune
-et guère plus beau que lui, diminuait considérablement
-son prestige.</p>
-
-<p>Quand l'orchestre préluda, <i>Deux liards de
-beurre</i> voulut s'élancer vers Coryse, mais il arriva
-devant elle à l'instant même où elle filait, entraînée
-par le comte d'Axen. Il constata avec
-découragement que le prince valsait à trois temps
-merveilleusement, comme seuls les gens de son
-pays savent valser.</p>
-
-<p>Et non seulement il aurait ce soir le succès
-de situation, de curiosité, d'étiquette, auquel
-il avait droit, mais encore il aurait un succès
-d'homme également mérité. De cela, le petit
-Barfleur ne se consolait point.</p>
-
-<p>Il courut à madame de Liron qui arrivait,
-suivie de son mari et de son beau-frère, &mdash; délicieuse
-et éclatante dans la robe rose entrevue
-chez la couturière, &mdash; et lui demanda «cette
-valse»&hellip;</p>
-
-<p>Mais la petite de Liron désirait avant tout
-se faire voir au comte d'Axen «dans son bon
-jour», et elle savait que les petits hommes ne
-font pas valoir les femmes qui dansent avec
-eux. Elle répondit, un peu agacée de cet empressement
-intempestif :</p>
-
-<p>&mdash; Mais&hellip; tout à l'heure!&hellip; j'arrive&hellip; laissez-moi
-respirer!&hellip;</p>
-
-<p>Puis, s'adressant au marquis :</p>
-
-<p>&mdash; Alors&hellip; c'est sérieux?&hellip; votre ours de frère
-n'est pas là?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tout ce qu'il y a de plus sérieux!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et il ne paraîtra pas?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et il ne paraîtra pas&hellip;</p>
-
-<p>Elle leva les yeux au plafond :</p>
-
-<p>&mdash; Il est là-haut?&hellip; au-dessus de ce vacarme?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais oui&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce que ça lui fait&hellip; où il est?&hellip; &mdash; se
-demanda Coryse, qui regardait la jeune femme
-toute fraîche sous son auréole de diamants.</p>
-
-<p>Rien dans cette rondelette poupée, aux yeux
-polissons, aux lignes un peu vulgaires, ne plaisait
-à Chiffon. Mais en voyant l'enthousiasme excité
-par la petite de Liron, elle se disait, avec un
-effort presque douloureux pour comprendre cette
-admiration qu'elle ne s'expliquait point :</p>
-
-<p>&mdash; Paraît qu'elle est bien jolie!&hellip;</p>
-
-<p>Le duc d'Aubières s'approcha :</p>
-
-<p>&mdash; A quoi pensez-vous&hellip; mademoiselle Chiffon?&hellip;
-vous avez l'air d'un petit conspirateur?&hellip;</p>
-
-<p>Coryse rougit :</p>
-
-<p>&mdash; A rien&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tiens!&hellip; vous avez l'air préoccupé&hellip; je
-dirais sombre&hellip; si ce vilain mot tout noir pouvait
-s'appliquer à vous&hellip;</p>
-
-<p>Et, comme la petite troublée balbutiait une insignifiante
-réponse, il demanda affectueusement :</p>
-
-<p>&mdash; Est-ce que vous avez du chagrin?&hellip; est-ce
-que quelque chose ne va pas comme vous voulez?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais non!&hellip; je n'ai pas de chagrin&hellip; ni
-rien&hellip; &mdash; dit vivement Chiffon.</p>
-
-<p>Et, voulant faire cesser cet interrogatoire qui,
-sans qu'elle sût pourquoi, l'embarrassait, elle
-interrogea à son tour :</p>
-
-<p>&mdash; L'élection de l'oncle Marc est sûre&hellip; s'pas?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je le crois!&hellip; mais il ne me paraît pas s'en
-soucier beaucoup&hellip; de son élection!&hellip; je l'ai
-vu ce matin&hellip; et il ne m'en a pas dit trois mots&hellip;
-il a l'air d'oublier que c'est dimanche prochain&hellip;
-lui aussi&hellip; il a l'air préoccupé!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah!&hellip; &mdash; fit la petite, inquiète.</p>
-
-<p>Et tout de suite elle pensa :</p>
-
-<p>&mdash; C'est peut-être à cause de madame de
-Liron&hellip; qu'il est préoccupé?&hellip;</p>
-
-<p>Le colonel remarqua le regard vague de Coryse
-et la petite moue serrée de ses lèvres :</p>
-
-<p>&mdash; Vous voilà encore partie bien loin d'ici&hellip;
-mademoiselle Chiffon?&hellip; bien loin&hellip; dans le pays
-bleu&hellip;</p>
-
-<p>Elle répondit, sans bien savoir qu'elle parlait :</p>
-
-<p>&mdash; Pas si bleu que ça!&hellip;</p>
-
-<p>Peu à peu, ils s'étaient rapprochés des grandes
-baies ouvertes sur le jardin. La nuit était orageuse,
-une chaleur de plomb les enveloppait.</p>
-
-<p>&mdash; On étouffe, là dedans!&hellip; &mdash; fit Chiffon, en
-secouant ses cheveux lourds.</p>
-
-<p>Et elle sortit, suivie de M. d'Aubières.</p>
-
-<p>&mdash; Tiens!&hellip; &mdash; s'écria le duc, le nez en l'air &mdash; le
-voilà&hellip; cet animal de Marc!&hellip; il va et vient
-paisiblement dans sa chambre&hellip; sans se douter
-que nous le voyons d'en bas?&hellip;</p>
-
-<p>Chiffon regarda, et vit la haute silhouette
-de l'oncle Marc qui se détachait très sombre
-dans le cadre lumineux de la fenêtre.</p>
-
-<p>&mdash; Tiens! oui!&hellip; le voilà!&hellip;</p>
-
-<p>Madame de Liron arrivait dans le jardin au
-bras de M. de Bray. Elle aussi aperçut le vicomte.</p>
-
-<p>Elle s'écria gaiement :</p>
-
-<p>&mdash; Une bonne farce&hellip; ce serait de monter
-lui dire bonsoir, à votre frère!&hellip; qu'est-ce que
-vous en dites?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais&hellip; &mdash; répondit le marquis, embarrassé &mdash; je
-ne sais pas trop&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Si!&hellip; faisons ça&hellip; voulez-vous?&hellip; ça sera
-très drôle!&hellip; montons chez lui en farandole?&hellip;</p>
-
-<p>Et, s'adressant au colonel :</p>
-
-<p>&mdash; En êtes-vous&hellip; monsieur d'Aubières?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Non, madame&hellip; je craindrais que mon ami
-Marc ne me mît à la porte?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais moi?&hellip; &mdash; demanda la jeune femme
-en souriant &mdash; est-ce qu'il me mettrait à la porte
-aussi?&hellip;</p>
-
-<p>Sans attendre la réponse, elle se tourna vers
-M. de Bray :</p>
-
-<p>&mdash; Si je montais&hellip; dites?&hellip; tout doucement&hellip;
-par l'escalier de la bibliothèque&hellip; ce serait une
-bonne farce&hellip; hein?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Excellente!&hellip; &mdash; murmura Chiffon, d'un ton
-infiniment impertinent.</p>
-
-<p>&mdash; Conduisez-moi&hellip; monsieur de Bray&hellip; voulez-vous?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Madame, moi&hellip; il faut que je m'occupe
-ici d'un tas de choses&hellip; &mdash; expliqua le marquis,
-très embarrassé du rôle que la jeune femme voulait
-lui faire jouer &mdash; mais&hellip; Aubières que voici va
-vous conduire&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Jusqu'à l'escalier&hellip; &mdash; dit en souriant le
-duc, qui arrondit son bras.</p>
-
-<p>Coryse restait seule.</p>
-
-<p>Le beau Trêne, tout svelte dans son uniforme
-de hussard, descendit le perron :</p>
-
-<p>&mdash; Enfin je puis vous saluer&hellip; mademoiselle!&hellip;</p>
-
-<p>Chiffon, qui se précipitait pour suivre M. d'Aubières
-et madame de Liron, s'arrêta, mécontente
-d'être gênée dans son mouvement.</p>
-
-<p>&mdash; Mais&hellip; vous m'avez saluée déjà!&hellip; &mdash; fit-elle
-sèchement.</p>
-
-<p>Elle avait parlé un peu haut. La silhouette
-un instant disparue de l'oncle Marc vint au balcon
-et y demeura immobile.</p>
-
-<p>&mdash; Je vous ai saluée en entrant&hellip; mais je n'ai
-pas pu vous complimenter sur votre jolie toilette&hellip;</p>
-
-<p>Coryse ne répondant rien, il reprit, d'un ton
-plein de mystère et de sous-entendus bêtas :</p>
-
-<p>&mdash; Après ça&hellip; est-ce bien la toilette qui est
-jolie?&hellip; je ne voudrais pas vous faire un banal
-compliment&hellip; mademoiselle&hellip; en vous répétant
-ce qu'on a dû vous dire cent fois depuis hier
-au soir&hellip; mais vous êtes&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Charmante!&hellip; &mdash; interrompit Chiffon en
-riant &mdash; oui&hellip; c'est convenu, ça!&hellip;</p>
-
-<p>Et, pressée de filer, elle ajouta brusquement :</p>
-
-<p>&mdash; &hellip; et si c'est tout ce que vous avez à me
-dire&hellip;</p>
-
-<p>Interloqué, M. de Trêne répondit :</p>
-
-<p>&mdash; Mais&hellip; je voudrais aussi vous supplier de
-m'accorder une valse?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Laquelle?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Celle que vous daignerez me donner?&hellip;
-la première&hellip; si vous le voulez bien?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; La première est au comte d'Axen&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Encore!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Comment, «encore»?&hellip; &mdash; fit Coryse, agacée &mdash; vous
-allez compter combien de fois je danse
-avec celui-ci ou celui-là?&hellip;</p>
-
-<p>Elle s'arrêta court. Il lui semblait que l'oncle
-Marc se penchait au-dessus d'eux les écoutant.
-Mais elle n'osa pas, en regardant en l'air, indiquer
-sa présence.</p>
-
-<p>Le beau Trêne reprit :</p>
-
-<p>&mdash; La seconde valse&hellip; alors?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Elle est à M. d'Aubières&hellip; voulez-vous la
-quatrième&hellip; à partir de maintenant?&hellip;</p>
-
-<p>Le comte d'Axen arrivait, courant presque :</p>
-
-<p>&mdash; C'est ma valse&hellip; mademoiselle Chiffon!&hellip;</p>
-
-<p>A la fenêtre, la grande ombre de l'oncle Marc
-s'agita inquiète, et Coryse pensa :</p>
-
-<p>&mdash; Je parie que dans ce moment-ci&hellip; il a son
-sourcil fâché?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mademoiselle&hellip; &mdash; demanda M. de Trêne &mdash; je
-voudrais avoir l'honneur d'être présenté à
-monseigneur le comte d'Axen?&hellip;</p>
-
-<p>Chiffon, quittant à regret des yeux la fenêtre,
-se tourna vers le prince :</p>
-
-<p>&mdash; Permettez-vous&hellip; monseigneur?&hellip;</p>
-
-<p>Et comme il s'inclinait, elle bafouilla très
-vite :</p>
-
-<p>&mdash; Monsieur de Trêne&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je suis ravi de vous connaître&hellip; monsieur, &mdash; dit
-le comte d'Axen, en tendant la main à
-l'officier ; &mdash; nous allons&hellip; la semaine prochaine,
-être camarades de régiment&hellip; je suis autorisé
-à assister aux man&oelig;uvres&hellip; et je dois marcher
-avec vous&hellip;</p>
-
-<p>Puis, saisissant Chiffon par la taille :</p>
-
-<p>&mdash; Voulez-vous que nous valsions sur ce beau
-grand perron?&hellip; on y entend très bien la musique&hellip;
-et dans les salons on étouffe!&hellip;</p>
-
-<p>Elle se laissa faire, n'osant pas résister, mais
-craignant, sans savoir pourquoi, de déplaire à
-l'oncle Marc, toujours immobile à son balcon.</p>
-
-<p>Lorsque le prince s'arrêta, il dit à Coryse :</p>
-
-<p>&mdash; Je regrette vivement de ne pas voir votre
-oncle ce soir&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Il est chez lui&hellip; à cause de son deuil&hellip; &mdash; balbutia-t-elle,
-en regardant furtivement du côté
-de la fenêtre.</p>
-
-<p>&mdash; C'est un charmant homme&hellip; que j'aime
-infiniment!&hellip; nous nous sommes beaucoup promenés
-ensemble, ces derniers jours&hellip; à pied
-et à cheval&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tiens!&hellip; &mdash; pensa la petite, étonnée &mdash; il
-ne me l'a pas dit&hellip; il ne m'a jamais parlé de lui
-depuis l'autre soir&hellip;</p>
-
-<p>Le comte d'Axen reprit :</p>
-
-<p>&mdash; M. de Bray a la plus belle intelligence que
-je connaisse&hellip; et une âme exquise&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; N'est-ce pas, monseigneur?&hellip; &mdash; cria Chiffon,
-qui avait envie de sauter au cou du prince.</p>
-
-<p>&mdash; Je serai bien content&hellip; &mdash; continua-t-il &mdash; si
-les man&oelig;uvres finissent de façon à me permettre
-de partir avec lui&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Partir?&hellip; &mdash; demanda la petite angoissée &mdash; partir
-pour où?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais&hellip; il ne vous a pas dit&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Si&hellip; si&hellip; &mdash; fit-elle, voulant savoir &mdash; il
-m'a dit&hellip; à peu près&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, tout de suite après les élections,
-M. de Bray va voyager pendant deux mois&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Il veut voir de près bien des misères&hellip;
-se rendre compte de bien des choses&hellip; en un
-mot&hellip; il veut et peut faire beaucoup de bien&hellip;
-Votre oncle&hellip; mademoiselle Chiffon&hellip; est un
-de ces rares hommes qui passent leur vie à faire
-de belles actions qu'ils cachent comme si c'étaient
-des crimes&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip; je lui ai déjà dit ça!&hellip; &mdash; murmura
-Coryse, se tenant à quatre pour ne pas pleurer.</p>
-
-<p>La pensée que l'oncle Marc allait partir la
-bouleversait toute. A son retour, s'il était élu,
-il s'en irait à Paris où les Bray ne s'installaient
-qu'au printemps&hellip; elle ne le verrait plus!&hellip; plus
-du tout!&hellip;</p>
-
-<p>A ce moment, le vicomte, penché sur l'appui
-du balcon, se retourna brusquement vers
-l'intérieur de sa chambre. Évidemment, quelqu'un
-venait d'entrer chez lui.</p>
-
-<p>&mdash; C'est elle!&hellip; &mdash; pensa Chiffon, dont le c&oelig;ur
-battit trop vite.</p>
-
-<p>Et, comme la valse finissait, elle salua le prince
-et se faufila à travers les danseurs qui regagnaient
-leurs places.</p>
-
-<p>En arrivant dans la bibliothèque, elle grimpa
-le vieil escalier de chêne qui montait directement
-à l'appartement du vicomte, décidée à
-voir, à écouter, à savoir n'importe comment
-quelque chose de précis. Mais, tout à coup, elle
-s'arrêta découragée.</p>
-
-<p>&mdash; Non!&hellip; &mdash; fit-elle &mdash; ça serait vilain!&hellip;
-et puis&hellip; je sais tout ce que je peux savoir!&hellip;</p>
-
-<p>Un froufrou de tulle et de soie l'avertit que
-quelqu'un descendait au-dessus d'elle. Dégringolant
-rapidement les marches, elle se blottit
-derrière l'escalier.</p>
-
-<p>Toute pimpante, madame de Liron passa à
-côté d'elle et rentra dans le grand salon en criant,
-pour bien indiquer qu'elle ne cachait pas sa
-visite :</p>
-
-<p>&mdash; Ah!&hellip; mais!&hellip; c'est qu'il n'était pas content,
-figurez-vous!&hellip; c'est tout juste s'il ne s'est
-pas fâché!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Elle ment!&hellip; &mdash; pensa Chiffon &mdash; il était
-ravi&hellip; elle dit ça pour pas que ça ait l'air&hellip;</p>
-
-<p>Et, montant à son tour chez le vicomte, elle
-ouvrit la porte sans frapper.</p>
-
-<p>Assis devant son bureau, la tête appuyée sur
-son bras replié, l'oncle Marc ne l'entendit pas
-entrer. D'une voix blanche, très émue, elle demanda
-rageusement :</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce qu'elle t'a fait?&hellip;</p>
-
-<p>A la voix de sa nièce, il se leva mécontent.</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce que tu viens faire ici&hellip; toi?&hellip;</p>
-
-<p>Lorsqu'elle vit le pauvre visage bouleversé,
-qui se tournait menaçant vers elle, Chiffon ne
-sentit plus qu'une immense tendresse pour l'oncle
-qu'elle aimait tant! Elle oublia tout, répétant,
-surprise et troublée profondément :</p>
-
-<p>&mdash; Tu pleures?&hellip; pourquoi pleures-tu?&hellip; mon
-Dieu!&hellip;</p>
-
-<p>Et, timidement :</p>
-
-<p>&mdash; A cause d'elle&hellip; s'pas?&hellip;</p>
-
-<p>Le vicomte éclata :</p>
-
-<p>&mdash; Je ne sais pas qui tu appelles «elle»!&hellip;
-mais je te prie de retourner à tes danses et à
-tes flirts!&hellip; va écouter les compliments de cette
-brute de Trêne&hellip; et valser dans le jardin avec
-le comte d'Axen, puisque ça t'amuse&hellip; mais
-laisse-moi tranquille chez moi!&hellip;</p>
-
-<p>Elle murmura :</p>
-
-<p>&mdash; Tranquille?&hellip; à pleurer?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; A pleurer si ça m'amuse!&hellip;</p>
-
-<p>Chiffon apercevait dans le cabinet de toilette
-deux grandes malles ouvertes. Affolée, elle demanda :</p>
-
-<p>&mdash; Tu pars donc plus tôt?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Plus tôt que quoi?&hellip; et d'abord&hellip; comment
-sais-tu que je pars?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est le comte d'Axen qui&hellip;</p>
-
-<p>Il ricana :</p>
-
-<p>&mdash; Ah!&hellip; vous parlez de moi quand vous êtes
-ensemble?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oui!&hellip; il m'a dit que tu vas voyager&hellip;
-faire du bien&hellip;</p>
-
-<p>Et comme il ne répondait pas, elle demanda,
-d'une voix tremblée, qui disait toutes ses épouvantes :</p>
-
-<p>&mdash; Et moi?&hellip; qu'est-ce que je vais devenir?&hellip;</p>
-
-<p>Sans la regarder, il répondit d'un ton coupant :</p>
-
-<p>&mdash; Dame!&hellip; tu ne penses pas que je peux
-t'emmener, n'est-ce pas?&hellip; ni rester ici pour te
-servir de bonne?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oh!&hellip; &mdash; fit douloureusement Chiffon, dont
-les yeux de pervenche se voilèrent de larmes &mdash; comme
-tu me parles&hellip; oncle Marc!&hellip; comme
-tu me parles vilainement!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi viens-tu me tourmenter comme
-ça?&hellip;</p>
-
-<p>Elle resta un moment sans répondre ; immobile
-au milieu de la chambre, toute rose dans
-la robe neigeuse qui coulait droite le long de ses
-hanches, dessinant la ligne si pure de son petit
-corps jeune et vigoureux. La nappe de cheveux
-blonds qui flottait autour d'elle, envolée au
-courant d'air de la fenêtre, lui donnait l'aspect
-d'une petite fée, d'un petit être bizarre et irréel.
-Et, malgré lui, Marc, qui avait relevé la tête, la
-regardait avec une expression d'immense tendresse
-au fond de ses yeux rougis.</p>
-
-<p>Trop myope pour voir ce regard, Chiffon demanda,
-après avoir longuement réfléchi :</p>
-
-<p>&mdash; Alors, comme ça&hellip; d'après ce que m'a dit
-le prince&hellip; tu t'en vas d'ici pour faire des belles
-actions?&hellip;</p>
-
-<p>Il haussa les épaules. La petite reprit :</p>
-
-<p>&mdash; Ben, moi&hellip; je pourrais t'en indiquer une
-à faire&hellip; et pas loin&hellip; de belle action?&hellip;</p>
-
-<p>Et, comme il ne répondait pas, elle murmura
-dans un faible souffle :</p>
-
-<p>&mdash; Ça serait de m'épouser?&hellip;</p>
-
-<p>Devenu très pâle, le vicomte marcha vers
-elle :</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce que tu as dit?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tu as très bien entendu&hellip;</p>
-
-<p>Il répliqua d'une voix rauque :</p>
-
-<p>&mdash; Tu as la plaisanterie féroce&hellip; et pas drôle!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; La plaisanterie!&hellip; &mdash; s'écria Chiffon effarée &mdash; ah
-Dieu!&hellip; mais je t'aime plus que tout!&hellip; et
-il y a des instants où il me semble que tu m'aimes
-aussi plus que le reste&hellip; alors, je te dis : «Épouse-moi!»</p>
-
-<p>&mdash; Chiffon!&hellip; &mdash; fit doucement l'oncle Marc,
-qui attira la petite dans ses bras &mdash; mon Chiffon!&hellip;
-Oh! oui, je t'aime, va!&hellip; je t'aime!&hellip; je t'aime!&hellip;
-je t'aime!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Alors&hellip; tu veux bien?&hellip;</p>
-
-<p>Il la couvrait de baisers sans parler. Elle soupira,
-toute frissonnante :</p>
-
-<p>&mdash; Oh! que c'est bon&hellip; d'être embrassée par
-toi!&hellip;</p>
-
-<p>Puis, éclatant de rire :</p>
-
-<p>&mdash; Crois-tu qu'ils vont faire un nez&hellip; en bas&hellip;
-quand ils sauront ça?&hellip;</p>
-
-<p>L'oncle Marc regardait Chiffon, hésitant encore
-à la croire à lui. Penché sur son visage, il murmura
-dans un baiser :</p>
-
-<p>&mdash; Ah! petit Chiffon!&hellip; si tu savais combien
-j'ai été malheureux!&hellip; et désespéré!&hellip; et
-jaloux!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Jaloux?&hellip; oh! ça!&hellip; fallait pas!&hellip;</p>
-
-<p>Et se serrant éperdument contre lui, elle balbutia,
-câline et tendre :</p>
-
-<p>&mdash; &hellip; car ça m'étonnerait rudement si je te
-trompais jamais&hellip; toi!&hellip;</p>
-
-
-<p class="c gap small">FIN</p>
-
-
-<p class="c gap small">IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE<br />
-<span lang="en" xml:lang="en">PRINTED IN GREAT BRITAIN</span></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em"><span class="blk"><i><span class="large">Nelson</span><br />
-Éditeurs<br />
-<span class="small">189, rue Saint-Jacques</span><br />
-Paris</i></span>
-<span class="blk"><i><span class="large">Calmann-Lévy</span><br />
-Éditeurs<br />
-<span class="small">3, rue Auber</span><br />
-Paris</i></span></p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Le mariage de Chiffon, by Gyp
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARIAGE DE CHIFFON ***
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-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
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