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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Le mariage de Chiffon - -Author: Gyp - -Release Date: November 13, 2020 [EBook #63734] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARIAGE DE CHIFFON *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - Le Mariage - de Chiffon - - Par - Gyp - - - Nelson Calmann-Lévy - Éditeurs Éditeurs - 189, rue Saint-Jacques 3, rue Auber - Paris Paris - - - - -[Illustration] - - - - -GYP - -(COMTESSE DE MARTEL DE JANVILLE) - -née en 1850 - - -Première édition du «Mariage de Chiffon»: 1894 - - - - -A - -MADAME MAURICE BARRÈS, - -AFFECTUEUX SOUVENIR DE - -GYP - -Juin 1894. - - - - -LE MARIAGE DE CHIFFON - - - - -I - - ---Femme d'officier!... en voilà un métier!... j'aimerais autant être -pion dans un lycée!... - -La marquise de Bray haussa les épaules: - ---Quand tu sauras de quel officier il est question... - ---Quand même ça serait M. de Trêne, qu'on trouve si chic, je n'en -voudrais pas, ainsi... - ---Tu n'en voudrais pas?... vraiment?... tu n'as pourtant pas le droit -d'être difficile, car... - ---«... car ton père n'a laissé que des dettes et tu n'as pas le sou...» -Ah! je la connais, cette phrase-là!... tu me l'as répétée assez souvent -pour que je ne l'oublie pas, va!... - ---Eh bien, alors?... - ---Eh bien, j'ai beau n'avoir pas le sou..., je ne me marierai pas de -mauvais coeur... - ---D'autant plus--dit timidement M. de Bray--que, sans être riche, tu as -cependant une dot... - ---Une dot?...--fit l'enfant étonnée--une dot que toi tu me donnes, -alors?... - -Ses tendres yeux d'un gris très pâle, qui riaient à travers des cils -bruns étonnamment longs et touffus, vinrent se poser affectueusement sur -son beau-père. - -Agacée, madame de Bray reprit d'un ton sec: - ---Inutile de lui apprendre ce qu'elle n'a pas besoin de savoir... et de -la rendre encore plus difficile... - ---Comment, difficile?...--s'écria Coryse indignée,--difficile en -quoi?... j'ai eu seize ans il y a trois mois... et personne n'a encore -demandé à m'épouser, que je sache?... - ---Si!... quelqu'un te demande... et tu refuses avant même de savoir -qui... - ---Parce que je ne veux pas épouser un officier... ça, jamais!... j'en -vois ici, des femmes d'officiers!... il n'en manque pas dans les quatre -régiments... Eh bien, pour rien au monde, je ne voudrais être à leur -place!... je n'ai pas un caractère à ça... je ne suis pas assez polie... -je sens que si mon colonel avait une femme comme madame de Bassigny, par -exemple... rien ne pourrait me décider à lui faire des visites, rien!... - -Et se tournant vers le fond du salon, comme pour y chercher un appui, -elle demanda: - ---N'est-ce pas, j'ai raison, oncle Marc?... - -Sans laisser à l'oncle Marc le temps de répondre, madame de Bray -déclara: - ---Ceci ne regarde pas ton oncle... veux-tu, oui ou non, m'écouter un -instant?... - -Et, d'un ton solennel: - ---Celui qui te fait l'honneur de te demander en mariage est le duc -d'Aubières... - -Elle s'arrêta, comptant sur l'étonnement de sa fille. En effet, le petit -visage chiffonné de Coryse exprimait une extrême stupeur. Madame de Bray -prit cette stupeur pour un saisissement joyeux et demanda, l'air -triomphant: - ---Eh bien, qu'est-ce que tu dis de ça?... - ---Eh bien,--répondit la petite qui se mit à rire,--je dis que j'en suis -baba!... - -Et sans s'inquiéter des regards menaçants de sa mère, elle continua -paisiblement: - ---Oui... il a au moins quarante ans, monsieur d'Aubières, puisqu'il est -colonel... il est plutôt vilain... et j'entends dire à chaque instant -qu'il a très peu de fortune... - -La marquise toisa sa fille et, méprisante: - ---Ah! c'est complet!... voilà qu'elle veut aussi de l'argent!... - -Coryse secoua sa tête trop blonde. - ---Oh! pas du tout!... l'argent, ça m'est égal!... à condition que je ne -sois pas duc... duchesse, je veux dire... c'est ridicule, un gros titre -avec une petite fortune... je ne dis pas que si j'en avais un de -naissance, j'irais, sous prétexte que je ne suis pas riche, l'enterrer -dans la cave... non!... il m'embêterait, mon titre... mais enfin, je le -porterais tout de même... puisque ça ne serait pas ma faute... -d'ailleurs, c'est pas seulement à cause du titre que je dis non... - ---C'est à cause de la carrière?... - ---C'est surtout à cause du monsieur... - ---Mais tu as répété cent fois que monsieur d'Aubières était charmant... -et que tu l'aimais beaucoup... - ---Certainement, je l'aime beaucoup!... mais pas pour l'épouser!... -d'abord, je le trouve vieux... et puis, s'il me fallait passer tout mon -temps avec lui... j'ai pas idée que ça serait très drôle... - -La marquise lança sur son mari un regard chargé de rancune, et répondit: - ---On ne se marie pas pour que ça soit drôle!... - ---Ben, voilà!... moi, justement... je ne me marierai que pour que ça -soit comme ça!... - ---Cette enfant est folle!... Tenez!... j'aime mieux m'en aller!... - -Et se levant, d'un mouvement qu'elle croyait très noble et qui était -très ridicule, la marquise sortit à grands pas du salon. - -Quand la porte se fut refermée avec fracas, M. de Bray dit doucement: - ---Tu as tort, ma petite Coryse, de... - -Coryse, que la bruyante sortie de sa mère avait laissée très calme, -blottie au fond de la vieille bergère de soie fanée où elle -disparaissait toute, se dressa vivement: - ---Pourquoi m'appelles-tu Coryse?... pourquoi ne dis-tu pas Chiffon?... -tu es donc fâché aussi, toi?... - ---Je ne suis pas fâché du tout, mais... - ---Si, tu es fâché!... je le vois bien, va!... et d'abord, qu'est-ce que -tu voulais dire quand je t'ai coupé?... - ---Mais rien... je ne sais plus... - ---Je sais, moi!... tu disais: «Tu as tort de...»... j'ai tort de -quoi?... - ---De discuter comme tu le fais avec ta mère... - ---Comment?... il faut que je me laisse marier malgré moi... sans me -défendre?... - ---Je ne dis pas ça... - ---Alors, qu'est-ce que tu dis?... - ---Je dis que... que sans... sans... - ---Tu vois bien!... tu bafouilles!... - ---Mais... - ---Tu bafouilles, ça ne fait pas question!... et je te défie bien de -sortir de ton explication... oui!... ou je ne me laisse pas faire et je -discute... ou je ne discute pas et je me laisse faire... - ---Tu pourrais, à la rigueur, discuter... mais sur un autre ton, et -surtout dans d'autres termes... ton langage exaspère ta mère... - ---Oui... je sais... elle aime le style noble!... - -Tout ce qu'il y avait de tendresse et d'infinie bonté dans les yeux de -l'enfant disparut, et elle ajouta d'une voix dure: - ---Elle est si distinguée... elle!... - -M. de Bray dit d'un air désolé: - ---Tu me fais beaucoup, beaucoup de peine... - ---Mon Dieu!... et moi qui voudrais ne t'en faire jamais, de la peine!... -je t'aime bien, va!... - ---Moi aussi, je t'aime bien... - ---Alors, pourquoi veux-tu me renvoyer... me marier quand même?... - ---Mais je ne veux pas te... - ---Si!... tu le veux!... et je n'ai que seize ans et demi!... je t'en -prie!... laisse-moi tranquille!... laisse-moi vivre ici encore... - -Elle s'interrompit, et, comptant sur ses doigts: - ---... encore cinq ans... pas même tout à fait cinq ans... après, je m'en -irai... je te le promets... je te le promets... - -Les doux yeux bleus se troublaient, et des larmes rondes, semblables à -des boules de verre, glissaient sans se déformer sur les joues fraîches -de Coryse. - -Corysande d'Avesnes, qu'on appelait Coryse, ou plus habituellement -_Chiffon_, était une fillette solide et souple, beaucoup plus bébé que -jeune fille, avec encore les angles et les disproportions de l'enfance, -et la peau transparente des tout petits,--cette peau sous laquelle -courent des lueurs roses.--Ses mouvements harmonieux et agiles, bien -qu'un peu maladroits, qui rappelaient ceux d'un grand jeune chien, -irritaient sa mère autant presque que son langage trop peu correct. - -Très infatuée de sa personne, la marquise de Bray considérait en général -tous ceux avec qui les nécessités sociales l'obligeaient de vivre comme -de pauvres êtres inférieurs et nuls, auxquels elle faisait le très grand -honneur de descendre jusqu'à eux. Elle avait passé sa vie à mépriser et -à tourmenter les gens simples et bons qui l'entouraient. Le comte -d'Avesnes, d'abord, le père de Coryse, qui avait eu l'esprit de mourir -au bout de deux ans, et sans s'être gêné, d'ailleurs, pour organiser au -dehors une existence impossible chez lui. Sa veuve, restée sans fortune, -était allée s'installer avec sa fille chez un oncle et une tante qui -adoraient l'enfant et l'avaient élevée jusqu'au second mariage de sa -mère. Quant à madame d'Avesnes, elle ne faisait chez l'oncle et la tante -de Launay que de courtes apparitions. Elle voyageait, passant son temps -à Paris ou chez des amis, ne pouvant--disait-elle--s'habituer à la vie -de province. - -Ce fut au cours d'une de ses visites à Pont-sur-Sarthe qu'elle plut à M. -de Bray. Il était assez riche et très charmant. Elle commençait à mûrir -et comprenait que sa beauté, toute de fraîcheur et d'éclat, allait -disparaître tout à coup. Au lieu d'être pour le marquis ce qu'elle avait -été pour beaucoup d'autres, elle l'amena très doucement et très -habilement au mariage. Se résignant à régner à Pont-sur-Sarthe, -puisqu'elle ne pouvait plus briller ailleurs, elle épousa M. de Bray en -criant bien fort qu'elle ne se remariait que par dévouement, afin -d'assurer l'avenir de sa fille. - -Et alors commença pour le pauvre mari l'existence épouvantable, faite de -criailleries et de silences, de scènes et de raccommodements, qu'avait -menée son prédécesseur et aussi l'oncle et la tante de Launay, qui -supportaient tout par amour pour leur petit «Chiffon», dont ils -craignaient avant tout de se voir séparés. - -Mais c'était à sa fille que madame de Bray réservait les pires -tracasseries. Tout dans la nature de l'enfant heurtait ses idées -étroites à certains points de vue et larges démesurément à d'autres. -Entichée de noblesse,--et d'argent aussi, depuis qu'elle en -avait,--aimant par-dessus tout le panache et la pose, elle ne pardonnait -pas à la petite Coryse une simplicité et une rondeur qu'elle ne -comprenait point. N'ayant pas, à proprement parler, de type déterminé, -la marquise s'en était créé un à beaucoup d'images diverses et banales. -Elle avait appris à parler au théâtre et à penser dans les romans. Et -comme elle n'avait, au fond, nulle finesse de sentiments ni de -sensations, elle appliquait mal ce qu'elle ne comprenait pas très bien, -et arrivait--lorsqu'elle voulait se montrer tragique, par exemple--à des -effets d'un comique intense qui provoquaient chez Chiffon des crises de -folle gaieté. - -Très vulgaire d'allure et d'aspect, madame de Bray reprochait sans -relâche à sa fille d'être commune, et de n'avoir même pas pour elle -cette distinction, «apanage des Avesnes». - -En voyant pleurer Coryse, qui ne pleurait jamais, M. de Bray, tout -bouleversé, ne pensa plus qu'à la consoler de son mieux. - ---Voyons, mon petit Chiffon... sois raisonnable... tout ça -s'arrangera... - -Elle répondit, en secouant avec découragement sa tête ébouriffée: - ---Ça s'arrangera en épousant M. d'Aubières?... Eh!... je ne demanderais -pas mieux, va!... si je ne sentais pas que, en faisant ça, je ferai une -action mauvaise et que je le rendrai malheureux... je l'épouserais tout -de suite... pour qu'on soit débarrassé de moi... - ---C'est mal de me dire ça!... - ---Aussi, ce n'est pas pour toi que je le dis... et tu le sais bien?... - ---Mais ta mère n'a pas plus que moi envie de te voir partir... - ---Allons donc!... elle ne pense qu'à ça!... elle a si peur que je ne me -marie pas... et surtout que je ne fasse pas un beau mariage!... pas pour -que je sois heureuse, qu'elle y tient!... oh! non!... ça, c'est un -détail!... mais c'est par vanité... pour avoir la satisfaction d'être -jalousée par ceux-ci ou par ceux-là... pour épater les gens de -Pont-sur-Sarthe et pour embêter ses amis... pas pour autre chose... - ---Je suis tout à fait chagrin de t'entendre parler ainsi de ta mère... - ---C'est plus fort que moi!... je ne peux pas m'empêcher de dire ce que -je pense!... - ---Précisément, il ne faut pas le penser... - ---Et comment veux-tu que je ne le pense pas?... comment veux-tu que je -croie qu'elle m'aime?... est-ce que, avant ta venue dans la maison, elle -s'est jamais occupée de moi autrement que pour me gronder... ou gronder -ceux qu'elle accusait de me gâter?... est-ce que, sans l'oncle et la -tante de Launay, et sans toi plus tard... j'aurais jamais été soignée et -caressée, moi?... Ah! si!... caressée, je l'étais!... deux fois par -an!... quand elle partait, et quand elle revenait de ses voyages... ça -se passait sous la porte cochère... où j'étais cramponnée aux jupes de -ma bonne... tremblante de la sentir rentrée dans la maison si calme -quand elle n'était pas là!... Oh! c'étaient de vrais transports! «Ma -Corysande!... ma fille bien-aimée!...» On aurait cru que nous jouions un -drame et qu'on venait de me retrouver au fond d'un souterrain!... et -elle me soulevait de terre!... et elle m'écrasait à me couper la -respiration contre son corset!... tout ça, c'était pour les domestiques -et le cocher de l'omnibus qui déchargeait les bagages... mais, comme ils -la connaissaient bien, ça ne les mettait pas dedans!... c'est égal!... -on leur offrait tout de même régulièrement la petite scène de mélo... - -Et, redevenue rieuse, l'enfant conclut d'un air bonhomme: - ---Elle a toujours manqué de simplicité, tu sais... - ---Tu exagères certaines imperfections... - ---J'exagère?... mais tu ne peux pas penser ce que tu dis là!... toi qui -es si peu à la pose... si peu occupé de l'effet que tu produis... - ---Tu te plais à contrecarrer ta maman pour des riens... - ---Ta «maman»!... prends donc garde!... si elle t'entendait!... - -Et comme M. de Bray regardait vers la porte avec inquiétude, elle -s'écria: - ---Tu as eu peur, hein?... - -Et d'un ton solennel: - ---... d'avoir oublié que «maman» est un mot bon pour le peuple... un mot -qu'il faut laisser aux concierges... les gens qui sont nés s'expriment -autrement... - ---Puisqu'elle a la petite faiblesse de tenir à ce détail... pourquoi ne -pas la satisfaire?... - ---Mais je la satisfais!... mais je ne fais que ça, sapristi!... en lui -parlant, je ne l'appelle pas... j'évite... mais en parlant d'elle, je -dis «ma mère» gros comme le bras... j'en ai plein la bouche... mais pas -plein le coeur!... Ah! c'est pas ma faute, va!... j'ai essayé!... depuis -que tu as remplacé mon pauvre papa, surtout!... tu as été si bon pour la -petite fille sauvage et laide qui ne voulait pas te voir... et je t'ai -tant aimé quand je t'ai connu, que, pour te faire plaisir, j'aurais -voulu aimer ta femme... Ah! ouiche!... j'ai pas pu!... - ---Mais c'est abominable, ce que tu dis là!... - ---En quoi?... je lui suis attachée comme il faut?... je serais désolée -s'il lui arrivait la moindre chose et je ne lui souhaite que du -bonheur... mais quand je ne la vois pas, je respire mieux, c'est -positif!... - -Voyant la mine atterrée de son beau-père, elle reprit: - ---Mais tu sais..., tout ce que je te dis là, je ne l'ai jamais dit à -personne qu'à toi... - ---C'est heureux!--balbutia le pauvre homme abasourdi. - ---C'est vrai!... je n'ai confiance que dans toi... - -Elle regarda, par-dessus son épaule, le comte de Bray qui se balançait -silencieux dans un fauteuil de bambou, et ajouta: - ---Et aussi dans l'oncle Marc!... Pourquoi ne dis-tu rien, oncle Marc?... - -L'oncle Marc, un grand garçon long et élégant, répondit d'une voix un -peu chantante: - ---Parce que je n'ai rien à dire... avant, d'ailleurs, que j'aie parlé, -ta mère m'a imposé silence... par conséquent... - ---Je sais bien!... mais depuis qu'elle n'est plus là?... - ---Depuis qu'elle n'est plus là, tu as dit des choses à peu près justes, -mon pauvre Chiffon... et, comme je ne peux pas te donner raison, alors -je me tais... - ---Tu es bon aussi, toi!... - ---Oh! excellent!... mais laisse-moi donc tranquille, grande -bête!...--ajouta-t-il en se levant brusquement, faisant glisser Coryse, -qui lui grimpait sur les genoux comme un bébé. - -Elle demanda, surprise: - ---Pourquoi me pousses-tu comme ça?... - ---Parce que tu es trop grande pour faire encore de ces singeries-là!... -à ton âge?... est-ce que ce sont des manières, voyons?... - ---Comment, des manières?... je ne peux plus monter sur les genoux de mon -oncle... à présent?... - -Et, d'un air réservé et drôlet, elle conclut: - ---Ah!... si tu n'étais pas mon oncle!... - ---Eh bien, voilà,--répondit Marc de Bray d'un ton bourru,--c'est que, -précisément, je ne le suis pas!... - ---Oh!...--fit douloureusement la petite--Oh!... que tu es méchant de me -dire ça!... - -Et s'allongeant, dans un de ces mouvements de joli animal qui lui -étaient naturels, elle se mit à sangloter, le nez enfoui dans les -coussins du divan. - ---Ah çà!...--demanda l'oncle Marc, agacé--qu'est-ce qu'elle a donc -aujourd'hui, cette petite?... elle qui n'a pas la larme facile, elle -pleurniche tout le temps!... elle est insupportable!... - ---Sois un peu indulgent, voyons,--dit M. de Bray,--elle est énervée de -cette histoire de mariage... - ---Je comprends ça!... - ---Prends garde qu'elle ne t'entende... elle enverrait définitivement au -diable ce pauvre Aubières!... - ---Eh bien?... tu ne vas pas laisser faire cette monstruosité, je -pense?... - ---Sa mère y tient tellement... - ---Elle est folle!... Aubières a vingt-cinq ans de plus que Chiffon!... - ---Si j'en crois les potins... la petite de Liron t'adore... et elle a -vingt ans de moins que toi?... - ---En admettant que ce soit... elle m'adore aujourd'hui, mais demain?... - ---Je te citerai aussi l'exemple de notre mère... qui avait vingt-cinq -ans de moins que son mari et qui l'a passionnément aimé toujours... - ---Je te répondrai que ce sont de ces exemples qu'on ne trouve que dans -sa propre famille... heureusement!... En attendant, ce pauvre Chiffon -pleure, que ça fait peine à voir... - -Il alla au divan, et, passant sa main sur la petite nuque rose toute -secouée de sanglots, il dit affectueusement: - ---Je te demande pardon, petit Chiffon, de t'avoir fait du chagrin... - -Elle releva son visage bouleversé et demanda: - ---Pourquoi as-tu été si méchant?... pourquoi m'as-tu dit que tu n'es pas -mon oncle?... - ---Mais parce que, bien que je t'aime autant que si je l'étais, je ne le -suis pas!... je suis le frère du mari de ta mère... je ne te suis -rien... je pourrais t'épouser... si je n'étais pas de l'âge de mon ami -d'Aubières, que tu envoies si gentiment promener... - ---Oh!...--fit l'enfant stupéfaite--tu es de l'âge de M. d'Aubières?... - -Et elle ajouta en riant: - ---Ben, tu es moins «déchu» que lui,--comme disent les gens de -Pont-sur-Sarthe...--Oui... l'autre jour, j'ai causé dans la rue avec un -bonhomme qui m'a dit ça, pour m'expliquer que sa femme était un peu -cassée... - -Le marquis demanda, inquiet: - ---Tu as causé dans la rue avec un bonhomme?... quel bonhomme?... - ---Un bonhomme que j'ai rencontré quand je revenais du cours avec le -vieux Jean... je pense que ça doit être un balayeur... ou un -chiffonnier... - ---Si ta mère t'avait vue causer avec cet homme, elle... - ---Elle aurait poussé des cris?... j'sais bien... mais elle ne m'a pas -vue... - -Et, se retournant brusquement vers l'oncle Marc, elle demanda: - ---Enfin, voyons?... que tu sois mon oncle pour de vrai ou pas... voilà -cinq ans que je t'appelle mon oncle et que j'crois que tu l'es... comme -je crois... quand on ne me met pas le nez dessus... que papa est papa, -s'pas?... alors tu peux bien me donner un conseil... faut-il ou ne -faut-il pas épouser M. d'Aubières?... - ---C'est embarrassant, ce que tu me demandes là!... - ---Enfin, si tu étais à ma place, qu'est-ce que tu ferais?... - ---A ta place... mon Dieu!... je me tâterais... - ---Mais c'est précisément parce que je me tâte que... - ---Avant de dire non, je verrais quelquefois Aubières... je -réfléchirais... - ---Ah!... tu penses que de le voir souvent, ça pourrait me faire changer -d'idée?... Ben, moi, je crois le contraire... - ---Aubières a de l'esprit... il est bon, bien élevé... il ne peut que -gagner à être connu... sans être riche, il a une gentille fortune... et -un nom historique... - ---Ah! sapristi!... je le sais, qu'il est historique!... on l'a assez -répété devant moi, qu'il l'est!... on l'a assez fait mousser!... mais -moi aussi, j'ai un nom historique!... alors, tu comprends... on ne gobe -pas beaucoup les choses qu'on a... c'est les choses qu'on n'a pas qu'on -voudrait!... - ---Qu'est-ce que tu voudrais?... - -Elle réfléchit; puis, résolument: - ---Beaucoup d'amour... ou, si c'est trop difficile, beaucoup, beaucoup -d'argent!... il n'y aurait plus un seul pauvre à Pont-sur-Sarthe... vous -verriez ça?... et puis, j'achèterais des tableaux... et des beaux -chevaux... et j'aurais tous les soirs un concert... Ah! on ne -s'embêterait pas chez moi, allez!... - ---«S'embêterait»... encore!... Ah! si ta mère t'entendait!... - ---Oui... mais elle ne m'entend pas! - -Un domestique ouvrit la porte: - ---Madame la marquise voudrait dire un mot avant le dîner à monsieur le -marquis et à monsieur le comte... elle prie aussi mademoiselle d'aller -s'habiller... - ---M'habiller?--s'écria Coryse étonnée--il y a donc du monde?... - -Puis se tournant en riant vers son beau-père et son oncle: - ---Ça doit être M. d'Aubières!... et on veut vous indiquer la manière de -le faire briller... Allez!... trottez-vous vite!... moi, je vais mettre -ma vieille robe rose... elle est moins jolie et plus sale que -celle-ci... mais elle est «du soir!...» - -Elle regarda M. de Bray,--qui sortait suivi de son frère,--et balbutia, -les yeux gros de nouvelles larmes prêtes à couler: - ---C'est égal!... c'est pas de veine que les deux seuls qui m'aiment ne -me soient justement rien de rien... - -Et, comme son beau-père se retournait pour répondre, elle ajouta -vivement: - ---«Les deux seuls», c'est pas gentil ce que j'ai dit là!... j'oubliais -l'oncle Albert et la tante Mathilde qui m'aiment tant!... et qui me sont -vraiment quelque chose, ceux-là!... - -Tout à coup, prise d'une idée subite, elle plongea, et, passant -rapidement sous le bras de M. de Bray qui tenait encore le bouton de la -porte, elle lui cria en riant: - ---Au fait!... je dîne chez eux ce soir!... - -Elle enfla sa voix, continuant avec emphase: - ---Tu le diras à «ma mère», si elle l'a oublié... - -Et elle disparut en courant dans l'escalier. - - - - -II - - -Chiffon avait bondi jusqu'à sa chambre, planté de travers un chapeau sur -sa toison blonde et, entrant en bombe dans l'office, s'était emparée du -vieux Jean qui enfilait en jurant des gants de coton trop étroits pour -ses grosses mains. - ---Allons!... vite!... conduis-moi chez tante Mathilde!... - ---Mais, mademoiselle, vous n'y pensez pas!... y a du monde à dîner... -c'est moi que j'dois aller à la porte... et on va arriver... - ---Tu as bien le temps!... tu seras tout de suite revenu... nous allons -courir... - ---Ah! nous allons courir!...--murmura le vieux cocher--par une chaleur -pareille... ça va être gentil d'courir!... - -Il achevait d'entrer ses gants, en enfonçant ses doigts écartés les uns -entre les autres, d'un mouvement gauche et régulier. Coryse le prit par -le bras et le secoua brusquement: - ---Allons!... dépêche-toi!... tu vas me faire pincer!... - -Le bonhomme resta les doigts ouverts en rayons, et demanda, l'air ahuri: - ---Pincer?... vous avez donc pas la permission?... - ---Je l'ai sans l'avoir... allons, viens!... - ---J'parie qu'c'est pas vrai... qu'vous n'l'avez pas?... - ---Si... je l'ai... de papa... - ---C'est bien comme si qu'vous l'aviez pas, alors!... les permissions -d'mossieu l'marquis, c'est comme ses ordres... autant dire rien... - -En traversant la salle à manger, elle s'arrêta, étonnée: - ---Tiens!--dit-elle en voyant le couvert,--il y a donc plusieurs -personnes à dîner?... je pensais qu'il n'y avait que M. d'Aubières... Eh -bien! où vas-tu?... - ---Prendre ma casquette, qui est crochée dans la sellerie... j'vous -attrape tout d'suite... - -Il rejoignit Coryse, qui déjà détalait sur le cours à grandes enjambées, -et se mit à marcher à quelques pas derrière elle. Tout à coup, elle se -retourna, demandant: - ---Tu le connais, M. d'Aubières... comment le trouves-tu?... - ---J'le trouve un beau colonel... - ---Ah!... Ben, mon pauv' Jean... on veut que je l'épouse!... - ---Oh!...--fit le vieux cocher, avec un effarement si comique que la -petite se mit à rire en le regardant--oh! pas possible!... mais y serait -quasiment vot' papa!... - ---C'est égal... on veut tout de même... c'est madame la marquise qui -veut... - ---Ah!--dit le bonhomme, qui connaissait les goûts de sa -maîtresse,--c'est qu'il a un grand nom, mossieu l'duc d'Aubières!... - ---Avance donc ici... à côté de moi?...--ordonna Coryse, que ça gênait de -se retourner en marchant--tu me donnes le torticolis!... - ---J'peux pas m'mettre à côté... Madame la marquise l'a 'xpressément -défendu... «Dans la rue... on marchera cinq pas derrière mademoiselle -quand on l'accompagnera...», qu'elle a dit... - ---Aux autres... mais pas à toi qui es à moitié ma nourrice... voyons?... -est-ce qu'il peut y avoir une étiquette pour toi?... Tiens! nous voilà -arrivés!... - -Jean regarda le vieil hôtel de granit qui, en face d'eux, dressait sur -la place du Palais sa lourde silhouette grise, et murmura en poussant un -énorme soupir: - ---En v'là une bonne maison!... où qu'on était bien... et des bons -maîtres!... c'est pas que j'veux rien dire d'mossieu l'marquis, -toujours!... qu'y a pas meilleur qu'lui... mais y' n'fait pas souvent -c'qu'y' veut!... tandis qu'mossieu et madame de Launay, y' faisaient -chacun c'qu'y' voulaient... mais c'était toujours c'que voulait -l'autre... - ---Tu regrettes, hein?... de les avoir quittés?... - ---J'regrette pas... vu qu'j'ai quitté pour être avec vous et qu'j'y -suis... mais quand vous serez mariée à mossieu le duc d'Aubières... ou à -un autre... j'resterai pas longtemps... rapport à madame la marquise... - -Et, comme Chiffon ne répondait rien: - ---J'ai tort de m'plaindre à vous d'ça!... d'abord, pac' que c'est tout -d'même vot' maman... et puis, pac' que vous êtes pus à plaindre -qu'moi... qu'moi j'peux m'en aller si j'veux... et qu'vous, vous -n'pouvez pas?... - -Et, après un silence, le bonhomme, qui suivait toujours sa petite idée, -demanda: - ---Croyez-vous qu'y m'reprendront, mossieu et madame de Launay?... y' -savent bien qu'j'ai quitté qu'pour être avec vous, mam'zelle Coryse... -et y' trouvent que d'puis qu'c'est pus moi, leurs chevaux sont pus si -beaux, ni si gras, ni si luisants et tout... - ---Mais tu sais bien que tu resteras toujours avec moi, vieux Jean... et -que je t'emmènerai en m'en allant... - -Elle venait de soulever le marteau de la porte cochère et d'enjamber -l'énorme barre de traverse. Les yeux pleins de larmes, le cocher se -pencha vers elle, ému et joyeux: - ---Comment?... vous voudriez encore pour vot' service d'un vieux homme -comme moi... qu'est pas beau, ni chic?... - ---Oui... tu me plais comme te voilà, Nourrice!... et c'est pourtant vrai -qu't'es pas joli!... - -Laissant retomber le battant de la porte, elle lui cria: - ---En attendant, file!... tu n'as que le temps!... - -Et, riant, sans prendre garde à la mine terrifiée du pauvre homme: - ---Tu ne vas peut-être pas être trop bien reçu à la maison, tu sais!... - -L'entrée de Chiffon dans la salle à manger des Launay, qui s'asseyaient -à table au même instant, fut un véritable événement. La tante Mathilde -et l'oncle Albert se levèrent en poussant un cri ravi, et le domestique -se permit un grognement satisfait. - - * * * * * - -C'est que tout le monde adorait Chiffon dans la vieille maison où -s'était écoulée sa première enfance, et où elle revenait toujours avec -joie dès qu'elle pouvait s'échapper. - -Elle avait dix ans quand sa mère, en se remariant, la reprit aux deux -vieillards habitués à la croire vraiment leur enfant. Ce fut pour eux un -déchirement terrible; terrible aussi pour la petite fille, que l'avenir -effrayait. - -Grondée, secouée par sa mère dès l'âge où elle pouvait se souvenir; -soignée et caressée par le vieil oncle et la vieille tante dès qu'elle -les avait connus; puis cahotée et tiraillée entre les câlineries et les -injures pendant les séjours de madame d'Avesnes à Pont-sur-Sarthe, -Coryse, foncièrement gaie par tempérament, mais triste par réflexion, -vivait dans une perpétuelle inquiétude. - -Toute petite, assise dans son tout petit fauteuil sous les regards fixes -des portraits en armures et en corselets des Avesnes, entre les deux -vieux qui ne perdaient pas de l'oeil sa tête frisée, déjà l'enfant -pensait. - -Elle pensait que c'était bon de vivre et de rire; de se rouler sur le -tapis du grand salon ou sur le gazon du triste jardin qui lui semblait, -à elle, tout plein de soleil et de joie. Elle pensait que c'était -amusant de causer avec les chiens, les chevaux, les oiseaux, les joujoux -et les fleurs. Mais tout cela ne devait pas durer. Un jour, demain -peut-être, on entendrait vers le soir ouvrir la grande porte de la -voûte; une grosse voiture tournerait dont elle connaissait bien le -bruit, et l'oncle Albert, courbant vers elle son grand corps, lui dirait -en l'embrassant, avec un peu d'embarras: - ---Mon Chiffon, c'est ta petite mère qui arrive... tu vas descendre -au-devant d'elle avec Claudine... - -On ne lui disait plus d'avance le retour de madame d'Avesnes. L'oncle et -la tante s'étaient aperçus que, dès qu'on l'avertissait, elle cessait de -dormir et de manger. Elle avait aussi de continuelles crises de larmes, -mais faisait bonne contenance au dernier moment, résignée lorsqu'il «le -fallait» absolument. - -Et elle songeait qu'obéissant alors à l'oncle, elle prendrait dans sa -petite main un coin du tablier de Claudine et descendrait résolument, -les yeux secs, faisant à peine une «lippe», tandis que la Bretonne -touchée lui dirait de sa grosse voix encourageante: - ---Allons, mon pauv' Chiffon!... faut t'faire une raison!... - -Alors, elle répondrait d'une voix effarée, qu'il lui semblait entendre: - ---Toi surtout, fais attention à ne pas me tutoyer!... et appelle-moi -Mademoiselle... tu sais bien qu'elle veut... Oh!... mon Dieu!... fais -bien attention, dis?... - -Certes, les scènes et les cris qui pleuvaient sur elle irritaient -Coryse, mais moins toutefois que les scènes et les cris destinés aux -autres. - -La vue de la tante Mathilde pleurant doucement dans sa chambre, ou d'un -domestique renvoyé, traînant tout pâle sa malle dans l'escalier, la -bouleversait au point de la faire rester toute une nuit, dans son petit -lit, les yeux grands ouverts et la mâchoire tremblante. - -Et c'était tout cela qu'annonçait la grosse voiture, dont elle croyait -toujours entendre le roulement, même quand elle jouait; ou distinguer la -silhouette hérissée de bagages, même quand elle regardait ce qu'elle -aimait tant à contempler immobile et attentive: l'eau, le feu, et les -fleurs. - -Et toujours, pendant des années, Chiffon avait vécu rieuse mais -préoccupée; ne parvenant pas à oublier, au cours des huit ou dix bons -mois tranquilles, les quelques mauvais jours passés et à venir; courbant -d'avance son petit dos souple et fort, dans l'attente de quelque choc -effroyable qu'elle prévoyait. - -L'annonce du mariage de sa mère qui, en lui-même, la laissait fort -indifférente, la terrifia quand elle sut qu'elle allait quitter le vieil -hôtel où elle avait grandi et les vieux parents qui l'avaient élevée. -Elle connaissait de vue le marquis de Bray, qu'elle apercevait souvent à -cheval avec son frère Marc, et elle lui trouvait jusque-là l'air très -«chic» et très bon. Mais quand elle vit qu'il épousait sa mère, elle en -conclut qu'il devait lui ressembler et crut son dernier jour arrivé. - -Très maîtresse d'elle-même quand elle jugeait qu'il fallait être telle, -elle ne laissa pas voir ses craintes et se contenta de protester -silencieusement. A madame d'Avesnes, qui lui annonça avec de grandes -phrases que c'était par amour maternel et dans l'intérêt de son avenir -qu'elle se remariait, elle ne répondit pas un mot. Et quand on la -chercha pour la présenter à M. de Bray, venu faire une visite aux -Launay, elle alla se blottir au fond du jardin dans une boule -d'hortensias où elle demeura introuvable. - -Pâle, les lèvres pincées, les yeux durs, elle assista dans la triste -cathédrale au mariage de sa mère, comprenant vaguement que là -disparaissait le dernier souvenir du pauvre papa qu'elle n'avait pas -connu et qui peut-être l'eût aimée. - -Et ce fut le coeur désolé et plein de rancune que la petite entra dans -sa nouvelle maison. - -Tout de suite, M. de Bray aima Chiffon, mais, devinant ce qui se passait -en elle, il ne chercha pas à hâter l'instant qui devait les rapprocher. -L'intraitable caractère de sa femme amena ce rapprochement. - -Effarouchés du vacarme, des pleurs, des éclats et des grands gestes de -la marquise, ces deux êtres gais et bons cherchèrent instinctivement -l'un chez l'autre un appui. Ils multiplièrent, sans même s'en rendre -compte, les occasions de se réunir, et Chiffon en arriva à n'être un peu -joyeuse et rassurée que quand son beau-père était là. - -Toujours l'enfant s'était appliquée à cacher la terreur qu'elle avait de -sa mère. Elle se redressait au bruit des cris, affectant un calme -irritant et levant impertinemment le nez, alors qu'elle sentait pourtant -claquer ses dents et trembler ses petites jambes. - -Mais un soir elle se trahit. Poursuivie à travers un corridor par madame -de Bray qui l'injuriait, elle enfourcha brusquement la rampe de -l'escalier et, glissant jusqu'au bas, se précipita dans la bibliothèque. -Là, se croyant seule, elle se plaqua contre la porte, haletante, -angoissée, écoutant si sa mère la cherchait. - -Marc de Bray, qui habitait avec son frère, fumait enfoncé dans un grand -fauteuil loin de la lampe. Il appela doucement la petite. Elle se -retourna, mécontente d'être surprise dans ce moment de faiblesse et -d'abandon. - ---Ah!--fit-elle d'un ton fâché--vous êtes là, vous?... - -Marc répondit, un peu goguenard: - ---Mon Dieu, oui, mademoiselle Corysande!... je suis là!... je vous -gêne?... - -Chiffon ne mentait jamais. Elle vint à lui et, bourrue: - ---Oui!... vous m'avez vue avoir peur... et je n'aime pas bien ça!... - -Il se mit à rire en regardant affectueusement l'enfant: - ---Tu es vraiment un gentil Chiffon!... Si tu avais peur d'un revenant... -ou d'un coup de canon... je te dirais que c'est très vilain pour un -descendant des Avesnes... mais de ta mère?... Ah!... mon pauv' petit!... -j'en ai bien peur, moi, un vieux barbu!... ainsi, juge si je te -comprends!... - ---Ah!--murmura Coryse plus confiante--vous aussi?... vous n'avez pas -l'air... - ---Je n'ai pas l'air quand elle est là... ça lui ferait trop de -plaisir... mais après je me dédommage et je tremble tout mon soûl!... -c'est vrai!... ce matin encore à déjeuner, quand elle a attrapé ce -malheureux Joseph, j'ai voulu ne rien dire... me contenir... et mon -gosier s'est contracté sur un pruneau... je ne te dis que ça!... tu as -bien vu que je me suis sauvé pour aller étouffer paisiblement dans le -vestibule... - -Puis, devenu sérieux: - ---Vois-tu, Chiffon... tu devrais raconter à mon frère tes petites -affaires... - ---Oh!...--fit Coryse, saisie. - ---Oui... tu devrais lui avouer franchement tes tristesses et tes -peurs... - -Elle répondit, indifférente: - ---Qu'est-ce qu'il y pourrait?... - ---Dame!... il est le maître, après tout!... - -Les yeux de Chiffon s'ouvrirent tout grands: - ---Lui?... pas possible!... - -Marc de Bray éclata de rire: - ---Oui, je sais bien que ça ne paraît pas beaucoup!... ton beau-père a -l'horreur des discussions et des scènes... il préfère céder toujours en -ce qui le concerne... - ---Eh bien, alors?... - ---Eh bien, alors... s'il s'agit de toi, c'est autre chose... en souvenir -de ton papa dont il était l'ami, et pour toi-même aussi... car il t'aime -beaucoup... - -Voyant qu'elle faisait un mouvement, il appuya: - ---Beaucoup... moi aussi, je t'aime bien, va, mon petit Chiffon... et si -nous ne t'avons jamais parlé de cette affection, c'est qu'il n'est pas -très facile d'aborder un petit hérisson qui se met en boule du plus loin -qu'il aperçoit ceux qu'il ne veut pas voir... - -Et comme son frère entrait, il lui cria: - ---Tiens, Pierre... dis à Chiffon que nous sommes ses amis... et j'ai -idée que ce soir elle te croira... - -De ce jour, une affection immense était éclose dans le petit coeur si -fermé de l'enfant, et elle avait vécu plus tranquille. - - * * * * * - ---Comment se fait-il que tu sois venue ce soir, mon Chiffon?...--demanda -l'oncle Albert enchanté;--je croyais que vous aviez du monde à dîner?... - -Elle cligna de l'oeil dans une grimace drôle de gavroche. - ---M. d'Aubières, hein?...--fit-elle, sautant à pieds joints dans la -question. - -Et tout de suite, sans laisser le temps de répondre: - ---A ma place, vous l'épouseriez, dites... M. d'Aubières?... - ---Mais... Chiffon!...--balbutia timidement la tante Mathilde, indiquant -du regard le domestique qui s'empressait d'ajouter un couvert. - ---Bah!... qu'est-ce que ça fait?... M. d'Aubières a dû me demander vers -quatre heures... on me l'a dit à cinq... ce soir une partie de la ville -le saura... et demain ma mère l'apprendra au reste... ça a l'air -grand... comme ça, Pont-sur-Sarthe!... et on dit qu'il y a quatre-vingt -mille habitants!... ben, ça n'empêche pas qu'un potin a vite fait d'en -faire le tour... vous le saviez, vous, que M. d'Aubières veut -m'épouser?... - ---Mais--dit M. de Launay--nous le savons par ta mère... qui est venue -nous le dire, et nous inviter à aller chez elle ce soir... - ---Ah!... parfaitement!... on veut le présenter à la famille... me forcer -à dire oui!... - -La tante protesta: - ---Mais on n'a pas à nous le présenter... nous le connaissons depuis -qu'il est en garnison ici... et il y a déjà longtemps... - ---Il y a un an!... la première fois que l'oncle Marc l'a amené dîner, il -a dîné à côté de moi... j'avais encore mes robes courtes... il m'a parlé -tout le temps de rallye-paper et de chasse... ce que je me suis embêtée -pendant ce dîner-là!... - ---Chiffon!--fit madame de Launay d'un ton de reproche--un gros mot!... -encore!... - -Elle s'étonna: - ---Un gros mot!... où donc ça?... Oh!... c'est «embêtant» que vous -appelez un gros mot?... c'est vous qui êtes si correcte que ça, tante -Mathilde!... - ---C'est toi qui ne l'es pas assez!... ta mère a raison quand elle te -reproche tes façons et ton langage... oui... tu as des manières de -garçon et tu parles comme les enfants de la rue... - ---Dame!... c'est les seuls qui m'amusaient à écouter quand j'étais -petite... c'est pas ma faute si j'ai jamais pu trouver un mot à dire à -mes cousines de Lussy... ni aux «petites demoiselles du général»,--comme -disait Claudine,--qui arrivaient pour goûter avec moi en robe de soie et -frisées au petit fer!... j'avais beau me torturer l'imagination... je -restais les bras ballants en face d'elles, riant bêtement... et me -moquant moi-même de moi... mais je n'y pouvais rien!... elles me -parlaient comme on m'a pourtant appris à parler... et je ne les -comprenais pas!... elles faisaient des liaisons!... et y a rien qui me -trouble comme ça!... c'est si drôle!... il me semble toujours qu'on joue -la comédie... n'est-ce pas, oncle Albert?... vous saisissez?... - ---Oui... oui... je saisis... mais ne parle pas tant... et mange ton -boeuf qui va être froid... - ---Il sera bon tout de même!... c'est si bon, le boeuf!... encore une -chose qu'on ne mange jamais à la maison!... - ---Ta mère ne l'aime pas, je crois?... - ---C'est pas qu'elle l'aime pas!... mais elle ne veut pas qu'on le -serve... elle dit que c'est un plat peuple... et tout ce qui est -peuple... que ce soit un plat ou autre chose... - ---Oui... c'est bon!... mange!... - ---En attendant, vous ne m'avez toujours pas donné de conseil?... - ---Pourquoi faire?... - ---Ben, pour M. d'Aubières... - ---Mais dans ce cas, ma petite enfant,--dit l'oncle Albert,--tu ne dois -prendre conseil que de toi-même... M. d'Aubières convient à ta mère... -c'est à toi de voir si, à toi, il te plaît... - ---Il me plaît... il me plaît... oui... certainement... jusqu'à -présent... mais jamais je ne l'ai regardé à ce point de vue-là... et -dame!... je crois bien que si je l'y regarde... - -La tante Mathilde insista: - ---Il faut le revoir encore... le revoir plusieurs fois... ça t'est -facile, puisqu'il vient constamment chez tes parents... alors tu -l'étudieras bien... et quand tu l'auras bien étudié... - ---Qu'est-ce que je ferai, quand je l'aurai bien étudié?... - ---Eh bien, tu verras ce que tu veux répondre... - ---Et je répondrai: «Zut!...» - ---Zut?... - -Chiffon se mit à rire. - ---Ah! que c'est donc drôle, tante Mathilde, de vous entendre dire -zut!... vous n'y mettez pas l'intention du tout!... - ---Pas l'intention?... - ---Non!... zut!!! c'est un mot qui veut dire: «Allez vous promener!...» -ou quelque chose comme ça... alors il faut l'envoyer plus -délibérément... vous comprenez?... - ---Tu penses bien que je ne vais pas, à mon âge, apprendre à dire zut?... - ---Vous le diriez pourtant bien!... ordinairement vous êtes pas pincée -pour deux sous, vous, tante Mathilde!... et vous vous servez quelquefois -d'expressions... qui valent bien «embêtant», soit dit sans reproche!... - ---J'ai tort!... - ---Jamais!... c'est dans ces moments-là que je vous aime le mieux!... et -tenez!... c'est ce qui me plaît de M. d'Aubières... c'est qu'il n'est -pas non plus à la pose... je suis bien sûre que mes façons de dire ne le -choquent pas le moins du monde... la preuve... - ---Et--demanda M. de Launay--quel est, au sujet de ce mariage, l'avis de -ton papa et de ton oncle?... - ---Papa ne dit pas trop grand'chose... il se contente de faire l'éloge de -M. d'Aubières... l'oncle Marc, lui, me dit de me tâter... et puis, quand -ils croyaient que je ne les écoutais pas... parce que je pleurais dans -un coin... - -Ensemble les deux vieillards demandèrent inquiets: - ---Tu pleurais?... - ---Dame! mettez-vous à ma place... si vous croyez que c'est rigolo!... -d'ailleurs, c'était pas pour ça que je pleurais... c'était pour autre -chose!... enfin, pendant qu'ils croyaient que je ne les écoutais pas... -ils énuméraient les gens de leur connaissance qui s'adorent malgré vingt -ou vingt-cinq ans de différence... - ---Ont-ils parlé de nous?... - ---Non... - ---Eh bien, Chiffon, j'ai eu hier quatre-vingt-un ans... et ta tante n'en -a que soixante... - ---Ah!... tout de même vous me faites l'effet d'être très bien comme vous -êtes!...--répondit Chiffon, qui s'accrocha au bras du vieil oncle pour -passer dans le salon. - ---J'ai demandé la voiture à huit heures et demie...--dit madame de -Launay;--je vais me préparer... - ---La voiture!... par ce temps-là?... pour faire deux cents mètres?... - -Et, illuminée: - ---C'est pas une idée de vous, ça!... j'parie que c'est pas une idée de -vous?... - ---C'est en effet ta mère qui... - ---Qui vous a dit de venir en voiture... parce que vous avez des beaux -chevaux... et que, comme tout le monde s'en va ensemble, on voit ça!... -c'est pour éblouir M. d'Aubières... Oh! là! là!... toujours son épate et -ses embarras!... - -Tandis que les Launay se préparaient à sortir, Chiffon, assise dans une -bergère à oreilles, regardait d'un oeil affectueux le grand salon où -elle avait tant joué jadis. Elle aimait le vieux meuble Empire à sphinx -de cuivre recouvert de velours d'Utrecht rayé jaune serin; les petites -armoires basses, finissant au niveau du parquet, dissimulées sous les -boiseries blanches, dans lesquelles elle serrait ses joujoux; et les -belles boiseries Louis XVI, si intactes et si riantes, avec leurs -satyres et leurs nymphes se lutinant à travers les bosquets, ce que -Claudine, sa bonne, définissait ainsi: «Des hommes et des femmes qui se -chatouillent sur le mur»; et la vieille pendule avec ses aigles; et les -urnes de Sèvres ennuyeuses et charmantes... - -Là, Chiffon revivait les bonnes heures de sa toute petite enfance, et -c'est d'un ton convaincu qu'elle dit à ses vieux amis qui l'appelaient -pour partir: - ---Ah! il fait rudement bon ici!... - -En arrivant à l'hôtel de Bray, elle grimpa en courant l'escalier devant -l'oncle et la tante, leur criant: - ---Vous direz que je viens!... faut que je m'habille!... je me ferais -attraper si j'entrais comme ça!... je vais m'introduire dans ma vieille -robe rose!... - - - - -III - - -En entrant dans le salon très éclairé, Coryse s'arrêta, examinant, dans -le clignement familier aux myopes, les gens qui causaient, assis en un -grand cercle. Elle resta un instant hésitante, se demandant qui elle -devait saluer d'abord. Puis elle marcha vers une vieille femme -silencieuse, au fin profil effacé, et s'inclina dans un mouvement qui, -étant données ses allures habituelles, paraissait très respectueux. - -La comtesse de Jarville plaisait à Coryse pour plusieurs raisons. Elle -lui trouvait grand air en dépit de son attitude modeste, et elle la -croyait vraiment intelligente et bonne. Et puis, madame de Bray haïssait -cette vieille femme, parente éloignée de son mari, qui attristait son -salon avec ses robes fanées et son aspect de vieux portrait pâli. Cette -haine seule eût suffi pour la rendre sympathique à Chiffon. - ---Corysande,--dit la marquise d'un ton bref,--viens donc dire bonjour à -madame de Bassigny!... - -Madame de Bassigny était la femme d'un colonel, et la bête noire de -Chiffon. Une femme très riche et très à la pose, qui se plaisait à vexer -et à humilier tous les ménages militaires de Pont-sur-Sarthe, et à faire -punir les officiers garçons qui négligeaient son jour. - -La petite se retourna et répondit avec une indifférence presque -impertinente: - ---Tout à l'heure... quand j'aurai salué madame de Jarville... - -La marquise lança à sa fille un regard furieux, tandis que M. d'Aubières -posait sur l'enfant ses bons yeux bleus, tout remplis d'admiration et de -contentement. - -Lui aussi détestait la femme de son collègue des hussards, et il était -ravi du manque d'empressement que lui témoignait si délibérément -Chiffon. - -Cette femme maigre,--qui avait, disait-il, des becs aux coudes et une -arête dans le dos,--mauvaise comme la gale, bavarde comme une pie et -potinière comme une concierge, qui calomniait les jolies femmes et se -moquait des laides et des pauvres, lui faisait réellement horreur. Trop -franc pour dissimuler absolument cette répulsion, M. d'Aubières s'en -était tenu aux simples démarches réglementaires de politesse. - -D'abord, madame de Bassigny, très désireuse d'attirer chez elle ce -célibataire bien tourné, porteur d'un grand nom, s'était montrée -infiniment aimable pour lui. Elle s'appliquait avant tout à avoir le -salon le plus élégant et le mieux fréquenté de Pont-sur-Sarthe, et elle -comprit tout de suite que la présence du duc d'Aubières était -indispensable pour bien établir la suprématie de ce salon. Un duc est -une sorte de personnage dans presque tous les milieux, mais en province -il devient un grand personnage. - -Dès l'arrivée du colonel d'Aubières, on s'était dit: «C'est probablement -un duc de l'Empire», et on l'avait regardé avec curiosité. Mais quand on -apprit que le vieux monsieur de Blamont avait constaté dans le d'Hozier -de la bibliothèque que le titre des Aubières datait d'avant la revision -de 1667, la curiosité devint admiration. Et comme, avec sa petite -fortune, le duc faisait assez bonne figure; qu'il avait de beaux chevaux -qu'il montait bien; un phaéton bien tenu et une petite maison «pour lui -tout seul» et pleine--disait-on--de jolis bibelots, dans le quartier -neuf, près de la gare, il était devenu le point de mire à la fois des -mères, des veuves, et des cocottes de Pont-sur-Sarthe. - -Mais, malgré toutes les amabilités dont l'accablèrent le colonel et -madame de Bassigny, il resta cérémonieux et réservé, se contentant -d'être poli, sans plus. - -Plus heureuse que son amie, madame de Bray eut la joie de produire le -duc d'Aubières dans son salon. Il était très lié avec son beau-frère -Marc, qui le lui amena, ne craignant pas, cette fois, qu'elle accueillît -avec son habituel dédain un camarade aussi brillant. - -Et, tandis que toutes les plus jolies femmes--y compris madame de Bray à -son déclin, mais encore appétissante,--lui faisaient à l'envi la cour, -le duc ne regarda, ne vit que la gamine à la fois svelte et râblée, -rêveuse et gavroche, qui riait avec lui, confiante, affectueuse, sans se -soucier des jeunes gens chics qui ornaient le salon de sa mère. Il -devina une partie des petites misères qui troublaient la vie de Chiffon, -l'oncle Marc lui apprit le reste; et, inconscient, il se mit tout -doucettement, à quarante-trois ans, à aimer l'enfant de quinze ans qui -lui riait si joliment au nez de toutes ses dents de petit chien. - -Quand M. d'Aubières s'aperçut de ce qui se passait dans son coeur trop -jeune, il pensa: «Je suis fou!...» - -Puis, à force de rêver à ce mariage qui lui semblait d'abord impossible, -il en arriva peu à peu à se dire: «Pourquoi pas?...» - -Et il était ce soir, le pauvre homme, craintif, angoissé, cherchant le -regard de Chiffon pour y lire l'impression produite par sa demande qu'il -jugeait à présent, dans sa grande modestie, outrecuidante et ridicule. - -Mais Chiffon évitait obstinément de tourner les yeux vers lui. Après -avoir sommairement salué madame de Bassigny, elle causait maintenant -avec un petit jeune homme grêle et étriqué, au front fuyant, au menton -ravalé, le vicomte de Barfleur, descendant de la plus vieille famille du -pays, et l'un des élégants de Pont-sur-Sarthe. Et, bien que cette -conversation semblât, d'après l'air distrait et ennuyé de Coryse, -totalement dénuée d'intérêt, M. d'Aubières, irrité de la voir occupée de -quelqu'un, se mit à prendre en grippe l'innocent avorton qui n'en -pouvait mais. - -Tout à coup, une grande jeune fille très belle, Geneviève de Lussy, une -cousine des Avesnes, s'écria: - ---Chiffon!... pourquoi n'es-tu pas venue au cours tantôt?... - ---Comment?--demanda madame de Bray stupéfaite--comment?... elle n'est -pas allée au cours?... - -Coryse, devenue très rouge, avait brusquement planté là le petit -Barfleur; et, s'avançant vers sa mère: - ---Non,--dit-elle,--je ne suis pas allée au cours... je suis restée dans -le jardin... - -Elle se tourna vers M. de Bray, l'oeil suppliant, et ajouta: - ---Il faisait si, si beau!... - ---Et où êtes-vous allée?... - -Jusqu'à l'âge de cinq ans, la marquise avait dit «vous» à sa fille, qui -lui disait également vous. Elle n'admettait pas qu'il en fût autrement, -parce que, affirmait-elle, le tutoiement entre enfants et parents datait -de la Révolution. Il était ignoble et nivelait les classes, etc... Et -puis, un beau jour, au retour d'un de ses voyages, elle avait déclaré -que le tutoiement réciproque était plus tendre; que lui seul marquait -l'intimité, la confiance; qu'à présent, «toutes les femmes du faubourg -Saint-Germain» tutoyaient leurs enfants et se faisaient tutoyer par eux. -Et, subitement, elle avait exigé que Coryse la tutoyât. La pauvre -petite, qui eût employé volontiers une appellation plus cérémonieuse -encore que le «vous», avait eu peine à se faire à ce tutoiement si loin -de son coeur et de ses lèvres. Madame de Bray aussi s'oubliait souvent. -Dès qu'une discussion quelconque l'emportait, elle criait «vous» à -Chiffon comme par le passé, et la petite, remise dans le ton,--comme -elle disait,--reprenait avec joie la «tradition» ancienne. Elle -répondit: - ---Je viens de vous le dire... je suis restée dans le jardin... - ---A fainéanter?... - ---Non... - ---Qu'est-ce que vous avez fait?... - ---J'ai regardé les fleurs... - ---C'est bien ce que je disais!... - -Et, avec importance, comme si elle devait se tenir au courant pour -surveiller les études de sa fille et lui faire reprendre les leçons -manquées: - ---De quoi s'est-on occupé aujourd'hui au cours, Geneviève?... - ---Au cours?...--fit la jeune fille, qui chercha un instant à se -souvenir,--nous nous sommes occupées de la reproduction... - -Et, au milieu d'un silence étonné, elle reprit: - ---De la reproduction des plantes phanérogames... - -L'oncle Marc haussa les épaules en murmurant à demi-voix: - ---Chiffon a bien raison d'étudier les fleurs elle-même dans le jardin... -c'est sans inconvénient, au moins!... - -Quant à la marquise, qui ignorait totalement les plantes phanérogames ou -autres, et qui n'avait pas compris un mot, elle dit, d'un ton doctoral -et protecteur, revenant au tutoiement: - ---Tu as entendu, Coryse?... - -La petite ne répondit pas. Geneviève reprit, s'adressant à elle: - ---Mardi, c'est sur _Britannicus_, le cours... - ---J'irai!...--s'écria Chiffon,--j'aime tant Racine!... - -Le petit Barfleur savait qu'un homme du monde doit toujours placer dans -toute conversation, et sur n'importe quel sujet, un mot quelconque. Il -demanda, d'un air indifférent et poli: - ---Et pourquoi, mademoiselle, aimez-vous tant Racine?... - ---Je ne sais pas...--fit Chiffon, indifférente aussi. - -Puis, après un instant de réflexion, elle déclara: - ---C'est peut-être parce qu'on a voulu me faire aimer Corneille... - -Marc de Bray se mit à rire; sa belle-soeur, furieuse, se tourna vers -lui: - ---On dirait vraiment que vous cherchez à la rendre plus ridicule et plus -insupportable encore!... - ---Moi!...--fit l'oncle Marc, ahuri. - ---Oui, vous!... qui riez de toutes les inepties qu'elle dit... et qui -avez l'air de trouver ça drôle!... - -Elle allait continuer, élevant déjà la voix au milieu du silence. Très -agacée d'être ainsi épluchée, Chiffon, les yeux brillants et le nez en -l'air comme aux jours de bataille, proposa: - ---Si on recausait comme avant... au lieu de s'occuper de moi?... - -Une des portes du salon, qui donnait sur le jardin, était ouverte. Sans -attendre pour juger de l'effet produit par sa proposition, elle sortit -et descendit le perron, où l'attendait _Gribouille_, son meilleur ami, -un énorme dogue court et trapu; bonasse avec un air féroce. - -La nuit était claire, mais sans lune. Une de ces nuits pleines -d'humidité et de parfums qu'aimait Coryse. Suivie de Gribouille elle -s'éloigna de la maison, marchant vers l'extrémité du jardin. L'odeur -intense des pétunias blancs l'attirait. Et quand elle fut auprès de la -longue corbeille, qui apparaissait toute pâle au milieu du gazon sombre, -elle se pencha, les narines ouvertes, prise d'une envie de se rouler sur -les fleurs embaumées pour les mieux respirer. Mais elle pensa: - ---Je leur ferais mal!... - -Car Chiffon, persuadée que les fleurs souffrent, ne les touchait qu'avec -une délicatesse infinie et d'attendrissantes précautions. - -Un bruit de pas dans l'allée fit grogner Gribouille; et, tout de suite, -elle devina que c'était M. d'Aubières qui s'avançait dans l'obscurité. -Il demanda, distinguant vaguement la tache claire que faisait Chiffon: - ---C'est vous, mademoiselle Coryse?... - ---Oui, monsieur... - -D'une voix hésitante, il reprit: - ---Voulez-vous me permettre de causer avec vous un instant?... - ---Mais oui... - ---Est-ce que... est-ce qu'on vous a dit que... que... - -Elle eut pitié de son embarras. - ---Oui... je sais que vous m'avez demandée aujourd'hui en mariage... - -Il murmura, le gosier serré: - ---Eh bien?... - ---Eh bien!... je ne m'y attendais pas, comme vous pensez!... et dame!... -ça me surprend un peu... et même beaucoup, si vous voulez que je vous -dise?... - ---Pourquoi?... vous n'avez donc pas deviné que je vous aime depuis très -longtemps?... - -Elle répondit, sincère: - ---Oh! quant à ça, non, par exemple!... - ---C'est pourtant bien vrai!... je vous aime depuis que je vous -connais... - ---Ça, c'est excessif!... je suis bien sûre que le premier jour où vous -m'avez vue, j'ai pas dû vous faire une impression bien agréable... Oh! -non!... - ---Le premier jour?... - ---Oui... à dîner... le soir où j'étais à côté de vous... ce que j'ai dû -vous paraître moule!... c'est vrai qu'aussi vous m'aviez si tellement -rasée... avec vos chasses et vos rallye-papers... et tout le -tremblement... - ---Mais...--balbutia le pauvre homme interdit--je ne savais de quoi vous -parler... et je... - ---Soyez sûr que je vous suis reconnaissante de ne pas m'avoir parlé -service... car il y avait encore ça!... - ---Comme vous vous moquez de moi!... vous me trouvez ridicule... -ennuyeux?... - -Elle protesta avec vivacité: - ---Oh! non... pas du tout!... ça! jamais!... et même je vous aime -beaucoup... je suis très contente quand je vous vois... - -Joyeux, il demanda: - ---Eh bien, mais alors... - ---Quand je vous vois... accidentellement... mais si c'était toujours, -toujours, tout le temps... - ---Alors, vous ne voulez pas de moi?... - -Chiffon avait envie, à cette question bien nette, de répondre nettement -non. Comme ça, au moins, tout serait fini; on ne reviendrait plus -là-dessus. Mais elle devina tant d'inquiétude dans la pauvre voix -étranglée qui l'interrogeait, tant de supplication dans la haute -silhouette penchée vers elle, qu'elle n'eut pas le courage de faire un -gros chagrin à cet ami qui semblait tant l'aimer. Gentiment, elle -répondit: - ---Non... je ne dis pas ça encore... je suis très flattée, très -reconnaissante de votre affection... mais je suis si petite fille!... -j'ai si peu pensé aux choses graves... laissez-moi réfléchir... -voulez-vous?... ne me demandez pas de dire tout de suite oui ou non... -car, alors... je dirais non... - ---J'attendrai votre décision... mais permettez-moi de plaider un peu ma -cause?... - -Et, voyant que Coryse revenait du côté de la maison, il la fit retourner -sur ses pas en lui prenant doucement le bras. - ---Je vous en prie, accordez-moi encore quelques minutes... c'est votre -mère qui m'a dit de venir vous rejoindre ici... - -Avec conviction, Chiffon s'écria: - ---Ah! je le pensais bien!... - -Et en elle-même elle ajouta: - ---Elle ne peut pas me laisser tranquille!... - -De sa belle voix grave, très émue, M. d'Aubières reprit: - ---Je vous parais vieux... mais je vous offre un coeur très jeune... un -coeur qui n'a jamais été à personne... - ---Oh!...--fit Coryse, effarée,--vous n'êtes pas arrivé à votre âge sans -aimer quelqu'un... voyons?... - -Il répondit gravement: - ---Aimer... ce que j'entends par aimer... jamais!... - ---Et qu'est-ce que vous entendez donc par aimer?... - ---J'entends donner tout mon coeur et toute ma vie... - ---Eh bien, n'est-ce pas toujours là ce qu'on appelle aimer?... - ---Toujours... enfin... non... ça dépend...--balbutia M. d'Aubières -embarrassé. - ---Tenez,--fit brusquement Chiffon,--j'aime autant vous dire que je ne -vous crois pas!... oh! mais, pas du tout!... - ---Vous ne me croyez pas!... et pourquoi?... - ---Ah!... voilà!... c'est que c'est assez difficile à vous raconter... -Enfin, un jour... au printemps... j'étais à me promener à cheval, avec -l'oncle Marc, dans la forêt de Crisville... et je vous ai aperçu de -loin... avec une dame... je vous ai reconnu tout de suite... il n'y a -personne d'aussi grand que vous à Pont-sur-Sarthe... vous étiez à -pied... et il y avait un fiacre qui vous suivait... un des petits -fiacres ridicules de la station de la place du Palais... la dame... -c'était une des dames dont personne ne parle... excepté ma mère et -madame de Bassigny, qui les appellent «les donzelles»... et qui font des -écarts dans la rue ou au cirque, quand il faut les frôler... on croirait -que ça brûle... je vous demande pardon de dire ça à propos de quelqu'un -que vous aimez... - ---Moi!...--protesta le duc, à moitié riant, à moitié désolé. - ---Ou que vous aimiez, du moins... - -Et, imperturbable, Chiffon continua: - ---Alors, je dis à l'oncle Marc: «Tiens! M. d'Aubières... avec la dame -dont il ne faut pas parler!...» Ah! c'est que j'ai oublié de vous -dire... Paul de Lussy, le frère de Geneviève, celui qui fait son -droit... vous savez bien?... il avait fait aussi des bêtises à cause de -cette dame-là... et on voulait l'engager... alors, Georgette Guibray, la -fille de votre général, l'avait montrée un jour, au Parc, à Geneviève, -la dame... en lui disant: «Vois-tu, c'est à cause de celle-là que ton -frère fait des sottises...» Geneviève me l'avait montrée aussi, et -j'avais demandé des explications à papa en déjeunant... Ah!... -Seigneur!... quelle affaire!... je vois encore ça!... ma mère s'était -levée... elle me maudissait avec sa serviette en m'appelant «Fille -éhontée»!... moi, j'étais bleue... je comprenais pas du tout ce qu'il -pouvait bien y avoir... alors, après le déjeuner, papa m'a emmenée dans -le fumoir et il m'a dit qu'il ne fallait jamais parler de ça... surtout -devant ma mère... et que d'ailleurs on devait ignorer le monde des -«cocottes»... qui est un monde à part... et le soir, ça a recommencé -avec ma mère quand j'allais me coucher... Sapristi!... c'est un des plus -beaux attrapages dont je me souvienne!... mais ça vous ennuie peut-être -que je vous raconte ça?... - ---Non... je voudrais seulement vous expliquer... - ---Attendez que j'aie fini... donc je dis à l'oncle Marc: «Voilà M. -d'Aubières avec la dame dont on ne parle pas...» et il me répond: «Tu ne -sais pas ce que tu dis!... tu es myope comme une taupe et tu ne peux -rien distinguer d'ici là-bas...» Alors je lui offre de trotter pour -voir... mais il ne veut pas... et le premier sentier que nous -trouvons... crac!... il me pousse dedans pour que je ne puisse plus -regarder la route... et c'est tout pour cette fois-là... - ---Je vais vous... - ---C'est pas fini!... un mois après, j'étais avec le vieux Jean... je -vous revois avec la même dame et presque à la même place... Ah! je me -dis, cette fois-ci, comme moi je ne suis pas comme ma mère et madame de -Bassigny et que j'ai pas peur de me brûler, je veux les regarder de -près... et je trotte... «Mam'zelle Coryse,--me dit Jean,--la route -devient bigrement grasse... les chevaux vont s'coller su'l'museau, bien -sûr!... m'est avis qu'y' vaudrait mieux retourner par où qu'nous -venons...» Je ne l'écoute pas, vous pensez... mais, à ce moment-là, vous -remontez dans le fiacre ridicule et vous filez par la route de -Crisville... je dis à Jean: «Je veux voir où ils vont...» et il me -répond: «Ça, mademoiselle, c'est des choses qu'est pas à faire!...» - ---Et après?... - ---Après, je vous ai perdus à un carrefour... mais je vous ai retrouvés -tout de même... à l'auberge de Crisville... votre fiacre mangeait -l'avoine, et vous étiez au premier à une fenêtre... avec la cocotte... -alors, j'ai pensé... - ---Vous avez pensé?... - ---Puisque M. d'Aubières se cache dans la forêt et dans les auberges avec -une femme avec qui il ne peut pas se montrer, c'est qu'il veut -absolument la voir quand même... et s'il veut la voir quand même, c'est -qu'il l'aime, comme Paul de Lussy l'aimait... et même plus!... car pour -risquer, lui... un colonel... un homme sérieux et âgé... - -Et comme le duc faisait un mouvement: - ---Oui... en comparaison de Paul qui a vingt-deux ans, vous êtes âgé, -s'pas?... eh bien, pour faire ce que--quand c'était Paul--on appelait -déjà des bêtises... il faut... - ---Il faut s'ennuyer terriblement à Pont-sur-Sarthe... et chercher dans -n'importe quel monde les distractions dont on ne sait pas se passer... -je ne peux pas vous expliquer ce que vous ne devez point comprendre, -mais je peux vous affirmer que, quoi que vous ayez pu voir ou apprendre -de ma stupide existence, je suis digne de vous aimer et d'être votre -mari... jamais, jusqu'au jour où je vous ai connue, je n'ai eu l'idée de -donner mon nom ni mon coeur à personne... et je vous offre, malgré mon -«grand âge», un amour très jeune et très pur... - -Serrant contre lui le petit bras qu'il avait gardé sous le sien, il -murmura: - ---Laissez-moi espérer un peu... je vous en prie?... - ---Si je ne vous réponds pas tout de suite oui...--dit franchement -Coryse--c'est que je veux n'épouser qu'un homme que j'aimerai ou que je -sentirai que je peux aimer plus que tous les autres... je déteste le -monde, moi!... j'ai les grimaces et les guirlandes en horreur!... je -n'ai, jusqu'à présent, aimé vraiment que l'oncle et la tante de Launay, -papa, l'oncle Marc, le vieux Jean, ma bonne, Gribouille et mes fleurs... -je veux aimer mon mari, sinon de l'amour que j'ignore, du moins très -tendrement, très sûrement... - -M. d'Aubières s'était arrêté. Il prit les mains de l'enfant et les -appuyant contre ses lèvres: - ---Je serais si horriblement malheureux s'il me fallait renoncer à -vous... - -Il l'attirait à lui, et elle le laissait faire, émue par cette voix qui -tremblait, par toute cette tendresse qu'elle sentait si vraie. - ---Chiffon--balbutia-t-il--mon petit Chiffon!... - -Elle s'appuyait à son épaule, rêvant, se demandant si elle ne pourrait -pas aimer un jour cet homme qui l'aimait tant et qui semblait si bon. - -Mais M. d'Aubières, bouleversé au contact du petit corps souple qui -s'abandonnait si confiant; énervé par l'obscurité, grisé par les parfums -qui montaient des fleurs à cette heure de la nuit, perdit complètement -la tête. D'un mouvement brutal, il enveloppa Coryse de ses bras, -couvrant de baisers fous ses cheveux et son front. La petite se dégagea -violemment, presque avec horreur. Et comme le duc, revenu à lui, -murmurait troublé, désolé de ce qu'il avait fait: - ---Pardonnez-moi... je vous aime tant!... - -Elle lui répondit simplement, déjà remise d'un effroi que, dans son -innocence, elle ne s'expliquait pas: - ---Moi aussi, je vous demande pardon... mais c'est que, voyez-vous, je ne -peux pas souffrir qu'on m'embrasse... - - - - -IV - - ---Avez-vous vu Chiffon ce matin?...--demanda M. de Bray à la marquise -qui entrait, un peu avant le déjeuner, dans la bibliothèque où il -causait avec son frère. - ---Non... et vous?... - ---Moi, je l'ai rencontrée vers neuf heures dans la rue des -Bénédictins...--dit l'oncle Marc;--elle filait à toutes jambes, suivie -du vieux Jean... - -La marquise s'écria, déjà en colère: - ---Comment!... elle est sortie!... sortie sans permission?... - ---Elle allait probablement à la messe?... insinua M. de Bray, -conciliant. - ---A la messe! elle n'y va jamais!... sauf le dimanche... - -Marc, debout devant la fenêtre, annonça: - ---La voilà qui rentre... elle est dans la cour avec Luce... - -«Luce» était la baronne de Givry, la cousine germaine de M. de Bray. -Elle entra dans la bibliothèque, suivie de Chiffon, qui marchait le nez -au vent, l'air indifférent. - -Sans même dire bonjour à la jeune femme, la marquise, menaçante, demanda -de cette voix de tête glapissante et aiguë qui faisait toujours se -fermer à demi les yeux de Coryse: - ---D'où viens-tu?... - ---De Saint-Marcien...--répondit la petite. - ---Comment ça?... toi qui ne vas jamais à la messe!... - ---Aussi je n'ai pas été à la messe... - ---Alors, qu'est-ce que tu es allée faire?... - ---Voir l'abbé Châtel... - ---Pourquoi?... - ---Parce que j'avais quelque chose à lui dire... - ---Ah!...--fit madame de Bray inquiète--et qu'est-ce qu'il t'a -répondu?... - ---Avant de dire ce qu'il m'a répondu, il faudrait peut-être dire ce que -je lui ai demandé?... - -Et, en riant, elle ajouta: - ---Ce serait trop long!... - -Le marquis s'adressa à madame de Givry: - ---Alors, vous vous êtes rencontrées au confessionnal de l'abbé -Châtel?... - ---Non...--répondit la jeune femme avec un peu d'embarras.--L'abbé Châtel -n'est plus mon confesseur... - ---Oh!--fit le marquis étonné--est-ce possible?... toi qui ne remuais pas -le bout du doigt sans aller lui demander dans quel sens il fallait le -remuer!... toi qui parlais de lui continuellement... trop même, soit dit -entre nous... qu'est-ce donc qu'il vous est arrivé?... - -Luce de Givry, une grande femme de vingt-huit ans, osseuse et brune, -dénuée de toute grâce, était renommée à Pont-sur-Sarthe pour sa piété -austère, étroite et fatigante. Tolérante d'ailleurs, c'est-à-dire ne -s'occupant jamais de ce que font ou ne font pas ceux qui pensent et -vivent autrement qu'elle. Un peu agitée, elle menait de front les bonnes -oeuvres et le monde qu'elle aimait passionnément, et qui--comme le -disait fort justement Marc de Bray--la payait d'une noire ingratitude. -Non pas qu'elle fût désagréable ou inintelligente, mais elle déplaisait -par certains ridicules, et surtout par un manque absolu de jeunesse et -de charme. Les femmes étaient gênées par sa très rigide et très réelle -vertu; les hommes ne lui pardonnaient pas sa disgrâce, et Luce n'était -appréciée que dans sa famille, où tous l'aimaient pour ses belles -qualités et sa bonté naïve. - ---Répète un peu ce que tu viens de dire à Pierre?...--demanda l'oncle -Marc, jouant la stupeur. - -Docilement, madame de Givry répéta: - ---Je ne me confesse plus à lui... - ---Vous êtes brouillés?... - ---Nous ne sommes pas brouillés... mais c'est lui qui n'a plus voulu... - ---Depuis quand?...--interrogea Chiffon, très surprise aussi. - ---Depuis mon bal... le bal que j'ai donné au moment du Concours -hippique... - ---Qu'est-ce que ça pouvait bien lui faire, ton bal?...--dit -Marc.--Est-ce qu'il serait assez bête pour se mêler de ces choses-là?... - ---Oh!...--protesta Luce avec vivacité--ce n'est pas lui, le pauvre -abbé!... c'est ma faute!... c'est moi qui suis allée, la veille du bal, -lui demander la permission de le donner... - ---Eh bien?... - ---Eh bien, il m'a dit: «Mon enfant, ces choses-là ne me regardent pas du -tout!»... - ---C'est un homme de grand sens... - ---J'ai insisté, mais il n'a rien voulu entendre... il m'a dit: «Ne venez -pas à moi, prêtre, me demander la permission d'offrir chez vous un -divertissement que l'Église n'approuve pas... je ne dois pas vous -encourager dans cette voie...--Mais mon mari veut que nous donnions un -bal...--Eh bien, donnez votre bal... et puis vous viendrez me dire que -vous l'avez donné... et nous nous arrangerons...--Je ne veux pas qu'il y -ait de bal sans votre permission...--En vérité, mon enfant, vous me -placez dans une situation tout à fait ridicule!...» - ---Il avait raison, ce pauvre homme!--dit en riant Marc de Bray. - ---C'est un encroûté!...--déclara la marquise, qui n'admettait en fait de -prêtres que les Jésuites. - -Coryse s'écria, fâchée qu'on touchât au vieil abbé qu'elle aimait -beaucoup. - ---Encroûté!... lui!... jamais de la vie!... mais c'est tout de même pas -son métier d'exciter les gens de Pont-sur-Sarthe à gigoter, voyons?... - -Et, se tournant vers madame de Givry: - ---Seulement, Luce, il y a quelque chose que je ne comprends pas bien -dans tout ça... tu vas tout le temps au bal... tu ne fais que ça!... je -croyais que tu avais la permission, moi?... - ---Mais je l'ai aussi... - ---Eh bien, alors?... - ---C'est justement ce que j'ai dit à l'abbé Châtel... «Mais puisque vous -me permettez d'aller au bal?...» et il m'a répondu: «Mon enfant, ça n'a -aucun rapport... un bal est un lieu où l'on est plus exposé à pécher que -dans beaucoup d'autres...» - ---Ah!...--fit Chiffon, pensive. - ---«... Or, quand vous donnez un bal, vous encouragez, vous facilitez en -quelque sorte l'éclosion du péché... vous êtes, dans une certaine -mesure, complice ou responsable... Quand, au contraire, vous allez au -bal, je vous autorise en toute sécurité à y aller, parce que je suis sûr -que, non seulement vous ne péchez point, mais encore vous ne sauriez -être pour personne une occasion de péché...» Ça te fait rire?--continua -madame de Givry en se tournant vers Marc, qui se roulait dans son -fauteuil,--mais moi, j'étais consternée!... toutes les invitations -étaient parties... il n'y avait plus que deux jours!... je suis rentrée, -et j'ai dit à Hubert et à maman que nous ne donnerions pas le bal, parce -que l'abbé Châtel m'en avait refusé la permission... - ---Ils ont dû faire des bonnes têtes?...--questionna Coryse, qui riait -aussi. - ---Ah! je t'en réponds!... Maman m'a dit que j'étais folle d'aller parler -de ça à l'abbé... Hubert, lui, était furieux!... il m'a crié: «Eh bien, -soit!... nous ne donnerons pas ce bal... mais comme, à présent que nous -ne sommes plus en deuil, je n'entends pas que nous recevions des -politesses sans les rendre, nous n'irons plus nulle part... vous -m'entendez bien... absolument nulle part!... à moi, ça m'est égal, -j'exècre le monde!... mais vous?...» Moi, j'étais au désespoir!... et -puis, le bon Dieu a eu pitié de moi... il m'a inspiré la pensée d'aller -trouver le bon père de Ragon... - ---Ah!--fit Coryse, avec une grimace. - ---Et le père de Ragon a été charmant... il m'a dit, quand je lui ai -raconté la défense de l'abbé Châtel... - ---Allons, bon!--grommela Chiffon--v'là que c'est une défense, à cette -heure!... - ---Enfin, quand je lui ai eu expliqué pourquoi je venais le consulter, il -m'a répondu: «Que dit l'Évangile, mon enfant?... que _la femme doit -obéissance à son mari_... votre mari veut que vous donniez un bal... -donnez un bal... Dieu le voudra aussi...» - -Coryse protesta: - ---En voilà une idée, d'aller mêler le bon Dieu à tout ça!... je vous -demande un peu si c'est pas ridicule de débattre ces choses-là sur son -dos!... - ---J'étais ravie...--reprit madame de Givry--j'ai couru tout de suite -chez l'abbé Châtel... et je lui ai raconté que j'étais allée me -confesser au père de Ragon... et que j'avais la permission... il m'a -demandé: «Alors, mon enfant, vous avez été satisfaite du père de -Ragon?...» Moi, je n'osais pas trop m'extasier sur le père de Ragon, ni -dire tout le bien que j'en pense... j'avais peur de froisser l'abbé -Châtel... j'ai seulement dit «oui» parce que je ne voulais pas mentir... -alors, il m'a suppliée: «Eh bien, retournez-y!... oui... j'en serai -enchanté... car je n'ai jamais vu quelqu'un de plus embêtant que vous à -confesser!...» Il a dit _embêtant_, croiriez-vous?... - ---C'est de moi qu'il aura appris ça!...--s'écria Coryse en riant--ce -pauvre abbé!... il est si bon et si drôle!... - ---Tu sais, Luce...--conseilla Marc de Bray--tu feras bien de ne pas trop -raconter cette histoire-là... - ---Pourquoi?...--demanda ingénument madame de Givry. - ---Mais... parce que... tu te rendrais ridicule... et aussi -l'abbé...--ajouta-t-il, pensant que la crainte de nuire à son vieux -confesseur ferait taire la jeune femme beaucoup plus que la crainte de -se nuire à elle-même. - -La marquise s'écria: - ---L'abbé Châtel sort du peuple!... il ne sait rien comprendre!... il n'a -aucune délicatesse... aucun sentiment des choses mondaines... et, -naturellement, c'est lui que Coryse est allée choisir pour confesseur... - ---L'abbé Châtel n'est pas mon confesseur...--répondit Chiffon--ou du -moins il ne l'est plus... - ---Et depuis quand, je vous prie?... - ---Depuis trois ou quatre ans... depuis qu'on ne s'occupe plus de moi, et -que je sors seule avec Jean... depuis ma première communion, à peu -près... - ---Ah!...--fit madame de Bray, interdite de se voir si peu au courant des -faits et gestes de sa fille--et cependant, vous êtes continuellement -fourrée chez lui... qu'allez-vous y faire... s'il n'est plus votre -confesseur? - ---Il est mon confident... je l'aime beaucoup... je le crois sûr et -droit... et je lui raconte mes petites affaires... celles que je crois -devoir raconter... - ---Alors,--interrogea la marquise, vexée,--à qui vous confessez-vous, à -présent?... - ---A personne... - -Et, comme sa mère faisait un mouvement: - ---Ou à tout le monde, si vous voulez?... je vais tantôt à l'un, tantôt à -l'autre... à Saint-Marcien, à la Cathédrale, à la Chapelle Neuve, à -Notre-Dame-du-Lys... enfin, je fais le tour de toutes les paroisses... -et, comme il y a en moyenne trois vicaires par paroisse, j'ai de la -marge!... je me confesse à peu près six fois par an... ça peut aller -longtemps comme ça... et puis, quand j'aurai fini, je recommencerai... - ---Cette petite est folle!... absolument folle!...--dit d'un air -douloureux la marquise,--elle s'en va de droite et de gauche... au lieu -de se choisir un intelligent directeur... - ---Un «_directeur_!...» Eh bien, c'est justement ça que je ne veux -pas!...--déclara nettement Chiffon--je fais ce que je crois devoir -faire... mais je le fais comme je l'entends... il est prescrit de se -confesser... mais il n'est pas ordonné d'initier à sa vie... d'habituer -à ses pensées et à ses fautes... quelqu'un qui vous connaît et vous -rencontre hors de l'église!... ça m'est odieux... ces relations -extérieures et divines mêlées... en salade... je trouve ça grotesque et -répugnant... - ---C'est absurde!...--fit la marquise--alors, à ce compte-là, on ne -consulterait pas non plus le même médecin... et on craindrait de le -rencontrer en dehors de ses visites... - ---Ça n'a aucun rapport... - ---C'est au contraire exactement la même chose... à l'un on montre son -âme... à l'autre son corps... c'est encore pis!... - ---Eh bien, voilà!... c'est que, moi, s'il fallait absolument montrer -l'un ou l'autre, je montrerais plus volontiers mon corps que mon âme... - ---Taisez-vous!...--cria madame de Bray, se dressant et étendant le bras -dans un des grands gestes entrevus dans les drames qu'elle affectionnait -particulièrement--taisez-vous!... vous êtes une horrible créature!... -une fille sans pudeur!... - -Coryse répondit sans s'émouvoir: - ---C'est-à-dire que je comprends différemment la pud... non... c'est -drôle!... je ne peux jamais me décider à employer ce mot-là... ça me -fait l'effet d'un vilain mot... enfin, je comprends d'autre façon la -modestie, probablement... - ---Taisez-vous!... je vous adjure de vous taire!... - -«Adjure» ayant amené un sourire blagueur sur la bonne figure franche de -l'oncle Marc, la fureur de sa belle-soeur se tourna contre lui: - ---Ah! je vous conseille de rire!... Ah! ça vous va bien!... vous qui -êtes en partie responsable du ton et des allures de Corysande!... - -Et comme, suivant sa coutume en pareil cas, Marc de Bray ne répondait -pas un mot, la marquise s'emporta plus fort: - ---Oui... vous avez beau dire que non!... vous êtes cause que je -n'obtiens rien de cette enfant... je sais bien qu'elle a une mauvaise -nature, mais... - ---Je vais vous laisser déjeuner--dit madame de Givry, pressée de partir -avant la scène qu'elle prévoyait. - -Et, timide, se tournant à demi vers Coryse, à qui, dans sa terreur de -madame de Bray, elle n'osait pas s'adresser directement, elle ajouta -avec douceur: - ---Je suis désolée... c'est un peu ma faute... c'est moi qui ai parlé de -l'abbé Châtel et alors... c'est comme ça que le... le reste est venu... - ---Bah!...--répondit impertinemment Chiffon, qui regarda sa mère,--le -reste vient toujours... il n'y a pas besoin de toi pour ça!... - -Elle allait s'esquiver, sortant derrière sa cousine, mais la marquise la -rappela d'une voix que la colère faisait glapir plus que jamais: - ---Restez!... j'ai à vous parler... - -Sans dire un mot, Chiffon revint s'asseoir. - ---Eh bien?...--demanda madame de Bray--quelle réponse devons-nous faire -au duc d'Aubières?... - ---Aucune... je lui répondrai moi-même...--fit tranquillement la petite. - ---Enfin, je suis votre mère... et j'ai bien le droit, je pense, de -connaître cette réponse?... - ---Parfaitement... je ne peux pas me décider à épouser M. d'Aubières... -et j'en suis désolée... car je l'aime infiniment... - ---Mais c'est de la démence!... mais jamais vous ne retrouverez une -pareille situation... - ---Je vous répète que ce serait très mal à moi de dire oui à -contre-coeur... j'ai beaucoup réfléchi... je suis absolument décidée... - ---C'est l'abbé Châtel qui vous aura soufflé ça?... - ---L'abbé Châtel... à qui j'ai expliqué ce que je pense... m'approuve, -mais il ne m'a rien soufflé... au contraire... il me conseillait -d'attendre encore avant de prendre une détermination... jusqu'au moment -où je lui ai raconté que... - -La marquise depuis un instant réfléchissait, n'écoutant plus ce que -disait sa fille. Tout à coup, par un de ces étonnants revirements qui -lui étaient habituels, elle se fit pathétique et tendre: - ---Corysande!... ma fille chérie!... je n'ai que toi au monde!... tu es -mon seul amour!... ma seule joie!... je n'ai vécu que pour toi!... -depuis le jour où tu es née, je n'ai jamais eu d'autre préoccupation que -toi!... - -Si habituée que fût Chiffon aux crises lyriques de sa mère, elle -éprouvait toujours une vague surprise en présence de ce formidable -aplomb qui, malgré elle, la démontait et lui semblait très comique. Elle -écoutait, la bouche entr'ouverte, l'oeil luisant, les tempes soulevées -par le petit battement précurseur du fou rire. Elle baissa le nez, -craignant d'éclater si elle regardait la mine ahurie du marquis et l'air -narquois de l'oncle Marc, et ne répondit rien. - -La marquise reprit: - ---Tu as toujours été profondément ingrate, je le sais... et je ne -tenterai pas de te changer... je n'espère donc pas que tu fasses quoi -que ce soit pour moi ni pour personne... mais c'est dans ton propre -intérêt que je te supplie de réfléchir... de ne pas prendre à la légère -cette détermination... - ---Je ne la prends pas non plus à la légère...--dit gravement Chiffon. - ---Tu la prends sans consulter personne... - ---Si... et tous ceux que j'ai consultés me répondent que je n'ai... dans -ce cas... à prendre conseil que de moi-même... - -La marquise joignit les mains, et, tragique: - ---Je te conjure une dernière fois d'attendre avant de répondre... de -voir des gens éclairés... - -D'un air indifférent, elle continua: - ---Le père de Ragon, par exemple!... - ---Patatras!... nous y voilà!...--fit Coryse, à moitié riant, à moitié -fâchée,--tu penses qu'il trouvera une combinaison subtile... comme pour -le bal de Luce?... - ---Veux-tu que je me traîne à genoux devant toi, pour... - ---Non, merci... je ne veux pas!... Eh! mon Dieu! c'est pas la peine de -faire tant d'histoires... je verrai le père de Ragon quand tu -voudras!... ça m'est bien égal!... seulement il était plus facile pour -lui de faire bicher les affaires de Luce et du bon Dieu que celles de -moi et de M. d'Aubières!... - ---Promets-moi que tu iras aujourd'hui même voir le père de Ragon?... - ---Je te le promets... - ---Et que tu écouteras ses conseils?... - ---Je les écouterai... mais ça ne veut pas dire que je les suivrai... - ---Qu'est-ce que tu lui as dit, hier soir?... - ---A qui?... - ---A M. d'Aubières?... - ---Je lui ai dit la vérité... que je l'aimais beaucoup... mais pas pour -l'épouser... que cependant j'allais voir... réfléchir... - ---Et lui?... - ---Quoi, lui?... - ---Eh bien, qu'est-ce qu'il t'a dit?... - ---Lui, il m'a embrassée... et ce que ça m'a été désagréable!... - ---Parce que c'était la première fois... et que ça t'a intimidée... - ---Moi!... ça ne m'a pas intimidée le moins du monde... ça m'a fait un -effet épouvantable, voilà tout!... et la preuve que ça ne m'a pas -intimidée... c'est que j'ai osé lui dire que ça me faisait cet -effet-là... ainsi... - ---Oh! tu lui as dit... - ---Ce pauvre Aubières!--murmura en riant l'oncle Marc. - -Un domestique annonça: - ---Madame la marquise est servie... - -Tout de suite après le déjeuner, tandis que Coryse servait le café, -madame de Bray sortit furtivement de la bibliothèque. - ---Ah!...--fit l'enfant, remarquant cette espèce de fuite,--elle va faire -la leçon au père de Ragon!... c'est bien inutile!... d'abord... je l'ai -en horreur, le père de Ragon... avec son air cauteleux... et ses -sourires tendus de vieille coquette qui veut cacher des dents noires... - -Toujours bienveillant, le marquis conseilla: - ---Il ne faut pas prendre ainsi les gens en horreur sans savoir -pourquoi... - ---Mais je sais pourquoi!... - ---Ah!... et c'est?... - ---Parce que je ne l'estime pas... - -L'oncle Marc et M. de Bray se mirent à rire. La façon dont Chiffon -déclarait qu'elle «n'estimait» pas cet homme très intelligent et -tout-puissant, qui menait toutes les femmes et la plupart des hommes de -Pont-sur-Sarthe, leur semblait étonnamment bouffonne. - -La petite rougit. - ---Vous vous moquez de moi?...--dit-elle--je le vois bien, allez!... -«Estimer», c'est ridicule! c'est vieux jeu!... c'est pompier!... -n'empêche que je ne connais pas d'autre mot pour exprimer ce que je -pense... - -M. de Bray protesta: - ---Mais non, mon petit Chiffon... personne ne se moque de toi!... et, -voyons, maintenant que nous sommes seuls... dis-nous ce que t'a raconté -l'abbé Châtel?... veux-tu?... - ---C'est plutôt moi qui lui ai raconté quelque chose... - ---Quoi?... - ---Ben... l'affaire d'hier soir... - ---La demande en mariage?... - ---Non... quand M. d'Aubières m'a embrassée... - ---Ah!... bon!... très bien!... je ne savais pas que tu appelais ça -l'_affaire_... - ---Dame!... c'est important pour moi, ça!... car au moment où M. -d'Aubières a fait cette chose-là... je penchais presque pour «oui»... un -peu plus et ça y était!... Ah! ouiche!... ça a tout fichu par terre!... - ---Mais pourquoi?... - ---Mais parce que ça m'a été horrible, je vous dis!... et comme je pense -qu'une femme est obligée de se laisser embrasser par son mari quand il -en a envie... je ne peux pas me décider avec ça en perspective... non... -je ne peux pas!... - ---Et c'est ça que tu as dit à l'abbé?...--demanda Marc, qui s'amusait -beaucoup. - ---Dame, oui!... - ---Et comment lui as-tu dit ça?... - ---Je lui ai dit: «Monsieur l'abbé... M. d'Aubières me demande en -mariage, etc... A la maison, on veut que je dise oui...» - ---Permets...--interrompit vivement M. de Bray--je n'ai jamais voulu -que... - ---Il a bien compris que c'est pas toi!... quand je dis «on», il sait -bien de qui je parle... donc, je lui ai demandé ce qu'il me conseillait, -et il m'a répondu: «Ma chère petite, puisque vos parents souhaitent ce -mariage, il ne vous reste plus qu'à consulter votre coeur et votre -raison... ils vous enseigneront beaucoup mieux que moi ce que vous devez -répondre...» J'ai dit: «Ma raison répond _oui_ tout à fait... et mon -coeur oui presque... mais voilà!... M. d'Aubières m'a embrassée sous les -arbres... dans le jardin... hier soir...» Et alors, j'ai voulu expliquer -de mon mieux l'effet que ça m'a fait... mais il m'a coupée tout de -suite, l'abbé Châtel... «Ça suffit, mon enfant!... ça suffit... je n'ai -pas besoin d'en savoir davantage...» Pourquoi ris-tu, oncle Marc?... - ---Parce que tu es grotesque avec tes racontars à ce malheureux abbé... -qui n'est pas du tout fait pour écouter ce genre de choses... - ---Mais au contraire... il est là pour ça!... et je tenais à lui -expliquer le drôle de phénomène qui s'est produit dans moi à ce -moment-là... - ---Ah! tu as tenu à lui dire... - ---Oui... je lui ai dit que jamais je n'ai éprouvé ça... même le 1er -janvier... où j'embrasse pourtant des gens joliment dégoûtants... - ---Et pourquoi as-tu dit à l'abbé Châtel que tu embrassais des gens -dégoûtants le 1er janvier?...--demanda M. de Bray, étonné. - ---Mais parce que c'est vrai!... Madame de Clairville d'abord... qui -m'embrasse toujours au travers de son voile mouillé... et le cousin la -Balue, donc!... crois-tu qu'il soit appétissant, dis, le cousin la -Balue?... il n'a pas de voile mouillé, lui, mais il vous bave dessus... -ça revient au même!... Eh bien, malgré tout, je crois que j'aime encore -mieux ça que M. d'Aubières hier soir... - ---Tu n'es pas sérieuse!... - ---Pas sérieuse?... ah bien!... si tu crois que je veux rigoler, tu te -trompes joliment, toujours!... j'en ai guère envie, va!... - -Et tout à coup elle demanda: - ---Quelle heure est-il?... - ---Deux heures... - ---Comment!... déjà!... faut que je file alors, puisque j'ai promis -d'aller voir le père de Ragon!... - ---Tu as bien le temps!... je crois qu'il n'est à son confessionnal qu'à -quatre heures. - ---Mais je n'y vais pas, moi, à son confessionnal!... je vais le demander -au parloir... à son confessionnal, j'en aurais pour longtemps, à -l'attendre... c'est l'heure des grenouilles de bénitier, quatre -heures... Ah! zut!... - -Dans une longue glissade, elle sortit de la bibliothèque, et on entendit -sa voix claire appeler le vieux Jean. - -Devenu sérieux, l'oncle Marc affirma: - ---Que le Chiffon épouse Aubières ou un autre... quand il ne sera plus -là... il nous manquera rudement!... - - - - -V - - -Lorsque Chiffon arriva à la maison des Jésuites, il était à peu près -trois heures. Un orage s'annonçait, qui assombrissait le ciel et rendait -l'air étouffant. - ---Reste dans le jardin si tu veux...--dit-elle au vieux Jean qui entrait -au parloir, en regardant autour de lui d'un air méfiant,--ça sera plus -amusant pour toi... - -Il répondit, hésitant: - ---Et si ça pleut?... - ---Ben, si ça pleut, tu rentreras... qu'est-ce que tu as donc à marcher -comme ça?... on dirait que tu as peur de tomber dans des oubliettes... - ---J'ai pas peur... mais j'suis tout d'même pas à m'n'aise ici, mam'zelle -Coryse... y' m'semble qu'les murs écoutent... et ça me jette un froid... -pis... y a aussi c'sacré parquet... - ---C'est ça!... jure un peu!... ça fera bon effet dans la maison... - ---Mais c'est que j'glisse!... allons bon!... v'là qu'c'est les tapis, -maint'nant!... - ---Dame!... si tu patines avec!... - -Et poussant dehors le vieux domestique qui s'empêtrait, glissant sur le -parquet luisant et sur les petits carrés de tapis épars dans la grande -pièce, elle lui dit en riant: - ---Voyons!... va-t'en!... tu finirais par faire un malheur... - -Dès qu'il fut sorti, Chiffon fit les cent pas dans le parloir, qu'elle -voyait pour la première fois. De la neuve et coquette demeure que -venaient de construire les Jésuites de Pont-sur-Sarthe, elle ne -connaissait que la chapelle, où elle venait malgré elle, amenée par sa -mère à quelque salut élégant. Madame de Bray estimait,--avec raison, -d'ailleurs,--que les Jésuites sont non seulement des gens fort bons à -voir, mais encore des gens chez qui il est fort bon d'être vu. Toute la -société chic,--les jeunes gens y compris,--se pressait à ces saluts, où -chantaient les hommes et les femmes du monde qui avaient de jolies voix, -et la tribune de la chapelle des pères avait vu se mitonner bien des -mariages et s'ébaucher bien des flirts. - -Coryse, d'abord mécontente d'être traînée à ces réunions qui -l'ennuyaient, et qu'elle considérait comme très profanes, avait fini par -s'intéresser peu à peu aux menues intrigues qui se tramaient sous ses -yeux. Elle connaissait toutes les petites rivalités religieuses ou -mondaines. Elle savait que tel père, plus «demandé», était jalousé par -les autres pères, vexés de son succès; et aussi que telle pénitente, -élégante ou bien posée, avait ses entrées à toute heure aux -confessionnaux, ouverts seulement aux heures réglementaires pour les -pénitentes plus modestes. - -Et, en attendant le père de Ragon,--le plus couru des pères -mondains,--qui se faisait beaucoup attendre, Chiffon comparait la vaste -maison riante, construite avec un confort anglais dissimulé sous une -sévérité aimable et voulue, à la triste et sale maison où s'empilaient -humblement le curé de la cathédrale et ses trois vicaires. Elle se -disait, avec son petit bon sens d'enfant, que, si les gens de la -«société» de Pont-sur-Sarthe connaissaient bien le chemin de l'une, les -pauvres connaissaient sûrement mieux le chemin de l'autre. Il lui -semblait que les grosses sommes apportées ici par les legs, les dons et -les quêtes, n'en devaient jamais ressortir, tandis que les maigres -aumônes obtenues avec tant de peine, ne devaient faire que traverser la -pauvre petite maison grise de là-bas!... - -Chiffon exécrait d'instinct ceux qui «amassent». Ce mot, l'_épargne_, -qu'elle entendait autour d'elle prononcer avec le respect qu'il inspire -à la province, lui paraissait haïssable et répugnant, et elle pensait -que dans cette belle maison toute neuve on devait épargner beaucoup et -donner très peu, du moins aux pauvres. Elle regardait, en arpentant le -parloir, ces «judas» ouverts dans les murailles blanches, et ils lui -rappelaient des guichets de banque. Et les Jésuites qui, de temps à -autre, traversaient rapidement la longue pièce à pas glissants et menus, -ressemblaient--trouvait-elle--bien plus à des employés qu'à des -religieux. Dans ce couvent tout lui parlait du monde, rien ne lui -parlait de Dieu. - -Au bout d'un certain temps, Coryse s'impatienta: - ---Ah! mais!... je ne vais pas poser comme ça indéfiniment, moi!... il va -être quatre heures!... il faut que j'aille au cours!... - -Elle s'approcha de la fenêtre et vit, dans le grand jardin, Jean endormi -sur un banc. D'abord correctement assis, raide comme autrefois sur son -siège, le vieux cocher coulait doucement, engourdi par l'orage, les -jambes allongées, le corps mou, la tête fléchie. Et les pères qui de -temps en temps passaient se rendant à la chapelle, tournaient avec -surprise leurs faces affinées, un peu inquiétantes, vers le vieil homme -qui dormait sur le banc dans une pose vautrée d'ivrogne. Leur -indignation muette égayait infiniment la petite, et elle ne s'ennuyait -plus du tout, lorsqu'une voix à la fois très sèche et très douce lui fit -tourner la tête. - ---C'est vous qui êtes là, mon enfant?... mais je ne puis pas vous -recevoir à présent... - ---Ah!...--dit Chiffon--je croyais que ma mère vous avait demandé si je -pouvais venir?... - -Et, se dirigeant vers la porte, elle ajouta, aimable et comme soulagée: - ---Mais si vous ne pouvez pas, je m'en vais... - -Le père de Ragon l'arrêta d'un geste: - ---Je ne peux pas vous recevoir ici... - ---Je vous demande pardon, c'est ma mère qui... - ---Oui... madame votre mère sait que je la reçois quelquefois au -parloir... mais ce que je peux faire pour elle... à grand'peine... je ne -puis pas le faire pour vous... - -Comme la petite ne répondait rien, il reprit, toujours de la même voix -nette et blanche: - ---Madame votre mère m'a dit, mon enfant... que vous vouliez me consulter -sur une question très grave?... - ---Oh!... je veux!... c'est-à-dire... c'est elle qui veut... - ---Eh bien, je vous entendrai tout à l'heure à mon confessionnal... - ---Mais...--protesta Chiffon--je ne viens pas pour me confesser... - ---Peu importe!... mes pénitentes m'attendent déjà... je ne puis tarder -davantage... - -Coryse, effarée, entrevit l'attente prolongée dans la chapelle neuve, -effroyablement neuve, où les ors flamboyaient, faisant grincer les verts -crus des rinceaux; cette chapelle où l'oeil ne se reposait sur rien de -doux ni de tranquille; où l'on ne pouvait--au milieu des chuchotements -et des froufrous--se recueillir ni prier. Et la peur qu'elle avait de -cette attente lui suggéra cette réflexion qui, pensait-elle, allait -peut-être la délivrer: - ---Ah!... bon!... j'attendrai à la chapelle!... Oh! ça n'est pas ennuyeux -d'attendre... toutes ces dames parlent si haut!... - -Il faut croire que le père de Ragon était peu soucieux de livrer aux -moqueuses oreilles de Chiffon les confidences de celles qu'elle appelait -si irrévérencieusement «les grenouilles de bénitier», car subitement il -se ravisa, disant, comme s'il n'avait rien entendu: - ---Voyons... puisque vous semblez le désirer... je vais vous entendre -ici... - -Et, changeant de voix, d'un ton éteint et assourdi: - ---Je vous écoute, ma fille... qu'avez-vous à me dire?... - -Elle répondit délibérément: - ---Moi?... rien du tout!... je croyais que c'était vous qui deviez me -dire quelque chose?... - -Plus habitué à la défense qu'à l'attaque, le père de Ragon hésita un -instant, puis, prenant son parti: - ---Madame votre mère m'a appris que le duc d'Aubières vous demande en -mariage... et que vous semblez voir cette demande avec... je ne dirai -pas avec répugnance... - ---Oh! vous pouvez le dire, allez!... - -Jamais le Jésuite n'avait adressé à Chiffon, lorsqu'elle accompagnait -madame de Bray, que de banales paroles de bienvenue, auxquelles elle -répondait par un monosyllabe ou pas du tout. Cette liberté de langage, à -laquelle ses visiteuses habituelles ne l'avaient point accoutumé, -l'interloqua un peu. - -Il y eut un silence. - ---Eh bien?...--questionna simplement Coryse. - ---Eh bien,--reprit le père de Ragon, que décidément cet interrogatoire -déroutait--cette demande... qui serait flatteuse pour toute jeune fille -est, pour vous, non seulement flatteuse, mais inespérée... vous n'avez -pas de fortune... - ---Je sais ça!... - ---Le duc d'Aubières, lui, sans être très riche, trouve qu'il l'est assez -pour deux... il donne... en demandant votre main... un bel exemple de -désintéressement... - ---Je sais ça aussi!... et je suis très reconnaissante à M. d'Aubières... -que j'aime beaucoup, d'ailleurs... - ---Vous l'aimez?... - ---De tout mon coeur... c'est certainement celui que j'aime le mieux de -ceux qui viennent à la maison... - ---Mais alors, je ne comprends pas pourquoi vous... - ---Comment, vous ne comprenez pas?... mais il me semble que c'est -pourtant limpide!... j'aime M. d'Aubières comme j'aime madame de -Jarville, par exemple... ou l'abbé Châtel... je les aime pour les -aimer... mais pas pour les épouser, sapristi!... - ---Mon enfant, je vois que vous ignorez ce que c'est que le mariage... - ---Ça, sûr! que je l'ignore!... mais enfin, je m'en fais une idée... on -se fait toujours une idée des choses, s'pas?... eh bien, moi, en me -mariant... je veux aimer celui qui sera mon mari autrement que je n'aime -M. d'Aubières et l'abbé Châtel... et voilà!... - ---Oui... vous êtes un peu sentimentale... comme toutes les jeunes -filles... - ---Moi?...--s'écria Chiffon, indignée,--pas pour deux sous -sentimentale!... - -Et réfléchissant, un peu troublée malgré elle, elle rectifia: - ---Excepté peut-être pour les fleurs... et le ciel... et les rivières... -c'est vrai que j'aime assez à me coucher par terre et à rêvasser devant -tout ça... oui!... enfin, mettons que je suis sentimentale pour les -choses... et même pour les bêtes, si vous voulez... mais pour les -gens?... ah! fichtre non!... j'suis pas sentimentale!... - -Positivement stupéfié par cette façon de parler, le père de Ragon -demanda, avec un sourire de mépris aimable au coin de ses lèvres très -sinueuses et très minces: - ---Par qui donc êtes-vous élevée, ma chère enfant?... - -Sans paraître voir l'ironie, elle répondit: - ---A présent, c'est par papa et l'oncle Marc... et avant, par mon oncle -et ma tante de Launay... - -Et, comme le Jésuite, rassemblant ses souvenirs, répétait: «de -Launay»?... Chiffon ajouta en riant: - ---Oh!... ne cherchez pas!... ils ne viennent pas chez vous!... c'est pas -des gens à ça!... c'est des bons vieux tranquilles et pas chics... pas -du tout dans le train... ils vont à leur paroisse!... Mais pardon... -vous disiez... quand je vous ai interrompu... que j'étais -sentimentale... c'est même parce que vous disiez ça que je vous ai -coupé... - ---Je vous disais que les jeunes filles sont toutes plus ou moins éprises -d'un idéal quelconque... idéal qu'elles se forgent de toutes pièces... -et qu'elles ne rencontrent jamais... - ---Je ne suis éprise d'aucun idéal... - ---C'est déjà une bonne chose, cela!... car, alors, vous pouvez -considérer librement et en pleine possession de vous-même le bel avenir -qui s'ouvre devant vous si vous épousez le duc d'Aubières?... - ---Où ça, le bel avenir?... moi qui justement n'ai jamais pu supporter -l'idée d'épouser un militaire!... oui... j'ai ça en horreur, les -militaires!... je veux dire les officiers, bien entendu... car les -soldats, c'est pas leur faute, les pauv's gens!... et ce que je les -plains, au contraire!... et ce que je les aime pour ça!... j'peux pas en -rencontrer un par la chaleur sans avoir envie de le faire entrer boire -quelque chose à la maison... ainsi... - -Le père de Ragon examinait Chiffon avec effarement, et il pensait que -madame de Bray avait grandement raison quand elle disait que sa fille -«n'était pas comme tout le monde». Il reprit, exagérant encore son air -froid et sa correction parfaite: - ---En vérité, mon enfant, vous parlez une langue singulière!... - -Très sincèrement et gentiment, Coryse s'excusa: - ---Oui... ça, j'sais bien!... c'est très vrai!... mais je ne peux pas -m'en empêcher!... ça m'est instinctif!... je vous demande pardon... je -comprends bien que ça doit vous choquer... ça choque déjà l'abbé Châtel, -ainsi... à plus forte raison, vous... - -Et, le regardant, elle conclut: - ---C'est que, voilà!... vous êtes un homme du monde, vous!... et moi -pas!... - ---Enfin,--fit le Jésuite, qui se mit malgré lui à rire,--êtes-vous -disposée, mon enfant, à réfléchir avant de repousser ce mariage?... à -écouter mes conseils?... - ---Réfléchir ne me servira à rien!... d'abord, quand je veux réfléchir, -ça m'endort!... et puis, plus je réfléchirais, plus je dirais non... il -n'y a donc pas d'avantage à me faire réfléchir... et quant à ce qui est -de suivre vos conseils... si vous voulez que je vous parle -franchement... - ---Oui... parlez-moi franchement? - ---Eh bien, je ne vois pas trop pourquoi je les suivrais, vos -conseils?... vous ne me connaissez pas... vous ne m'avez jamais tant -vue... tout en moi doit vous déplaire à crier... - -Et, voyant que le Jésuite esquissait un geste vague de protestation: - ---Si!... si!... je me rends bien compte!... je vous déplais, et vous -n'avez aucune raison de vous intéresser à moi... ce que vous me dites, -vous me le dites parce que ma mère vous a demandé de me le dire... tout -bêtement... - ---Je vous le dis parce que tel est mon avis... - ---Soit!... mais c'est votre avis parce que ma mère vous a expliqué que, -sans fortune, je ne peux faire qu'un mauvais mariage... et que celui-là -est superbe... alors, sous prétexte que je ne suis pas riche, vous me -conseillez d'épouser un monsieur que je ne pourrai pas aimer... ou du -moins aimer comme je veux aimer quelqu'un avec qui je passerai ma vie... - ---Mon enfant, vous vous trompez... c'est parce que le duc d'Aubières est -un homme parfaitement honorable et bien né... parfaitement bon aussi, -que je vous conseille de l'épouser... je vous le conseillerais également -si vous étiez très riche... - ---Allons donc!... jamais de la vie!... d'abord, si j'étais très riche, -au lieu de me pousser à épouser M. d'Aubières, vous me garderiez pour... - -Comme elle s'arrêtait, le père de Ragon demanda: - ---Je vous garderais pour qui?... - ---Pour un ancien élève à vous qui serait dans la dèche... ou qui aurait -joué... ou n'importe quoi de ce genre-là!... oui!... j'ai toujours vu -que ça se passe comme ça à Pont-sur-Sarthe... depuis que je sais voir -quelque chose autour de moi... et je me suis réjouie de n'avoir pas -d'argent!... Oh!... pour ça, vous savez aider les vôtres!... vous n'êtes -pas des lâcheurs!... - -Craignant d'avoir trop parlé, Chiffon leva un oeil presque timide sur le -Jésuite. Sa belle figure distinguée et sérieuse s'était au contraire -adoucie: - ---Eh bien--dit-il en regardant la petite avec une certaine -bienveillance--il me semble que, d'après ce que je devine de vous, ceux -qui ne sont pas des «lâcheurs», comme vous dites... doivent vous -plaire?... vous devez aimer celui qui prête aux autres son appui?... - ---Oui, si c'est un individu... non, si c'est une corporation... - -Le père de Ragon resta étonné, regardant Chiffon sans rien dire. - -Depuis qu'il était à Pont-sur-Sarthe, cette gamine de seize ans était le -premier être «pensant» qu'il rencontrait. - -Voyant que l'enfant, prenant son silence pour un congé, allait se lever, -il demanda: - ---Vous avez donc beaucoup lu?... - ---Non... pas beaucoup... - ---Alors, vous avez beaucoup réfléchi à des choses sérieuses?... - ---Quelquefois... à cheval... oui, c'est surtout quand je me promène à -cheval que je pense à des choses... là, je ne peux pas m'endormir en -réfléchissant... alors je réfléchis... mais c'est involontaire... - ---Et... le résultat de ces réflexions c'est que vous n'aimez pas notre -ordre?... - ---C'est que, voilà!... ça ne me fait pas du tout l'effet d'un ordre... -religieux, du moins... les Dominicains, les Maristes, les Capucins, les -Oratoriens, etc., etc., j'appelle ça des ordres... ça s'occupe du bon -Dieu, ça prêche, ça fait seulement ce que je comprends que fassent des -religieux... vous, vous me faites l'effet d'une association -quelconque... vous vous occupez des mariages, de la politique, un peu de -tout... enfin, vous me faites peur!... et pourtant, le bon Dieu sait -bien que j'ai pas peur de grand'chose... - ---Je vous assure, mon enfant, que nous ne travaillons que pour le bien -et le salut de l'humanité... - ---Son bien... sur la terre, ça, j'en suis convaincue!... son salut?... -je ne crois pas que ça vous intéresse beaucoup... et puis, l'humanité, -pour vous, se réduit aux gens du monde... c'est comme pour ma mère... je -connais ça!... - ---Je vois que vous avez décidément un parti pris contre nous... vous -avez tort, ma chère enfant... - ---Oh!...--affirma poliment Chiffon--pas plus contre vous que contre les -francs-maçons par exemple... ou les polytechniciens, qui continuent leur -monôme à travers la vie... je hais en général les gens qui se massent -pour tomber les isolés... - ---Cette haine peut mener loin... - ---Très loin!... ainsi, toute petite... quand j'allais avec ma bonne -faire des commissions et que j'entendais les pauvres petits boutiquiers -des petites rues se plaindre... pleurer presque, en racontant que depuis -les grands magasins de la rue des Bénédictins et de la place Carnot ils -ne faisaient plus d'affaires... quand je voyais peu à peu se fermer -plusieurs des boutiques d'autrefois... quand j'entendais raconter que -tel ou tel fournisseur était en faillite... je rageais ferme, allez, -contre ces énormes magasins qui écrabouillent les tout petits... et bien -des fois, le soir, en faisant ma prière, j'ai crié de toutes mes forces -au bon Dieu qu'il aurait une riche idée s'il raflait tout ça dans la -nuit... - ---Mais c'était une abominable pensée... - ---C'est bien possible!... je ne la défends pas!... je l'avais, voilà -tout!... je ne disais pas ça à l'oncle Albert et à la tante Mathilde, -vous pensez?... avec eux ça n'aurait pas pris... Oh, non!... aussi, je -n'ai jamais raconté mes idées à personne dans ce temps-là... - ---Et maintenant non plus, j'espère?... - ---Oh! si!... maintenant je dis très bien tout ça à l'abbé Châtel, ou à -l'oncle Marc... - ---Ah! c'est vrai!--fit le Jésuite avec un sourire tendu--M. le vicomte -de Bray est socialiste... ou, du moins, il s'est présenté comme tel aux -dernières élections?... - ---Non...--dit brusquement Chiffon, qui n'admettait pas qu'on touchât à -l'oncle Marc,--vous confondez!... M. de Bray, qui est bien, en effet, ce -que vous appelez socialiste... ne s'est pas appuyé là-dessus pour se -faire élire... il s'est présenté sans étiquette... - ---Et il a échoué... - -C'était le candidat protégé par «les pères» qui avait passé. Chiffon -répondit rageusement: - ---Oui... il fallait trop d'argent pour être élu... - -Puis, se levant sans attendre l'invitation du Jésuite, qui s'oubliait à -écouter ce drôle de petit produit moderne, si différent de ce qu'il -connaissait jusque-là, elle ajouta, un peu narquoise: - ---Mais je n'ose pas vous retenir plus longtemps!... vous étiez très -pressé... et il y a toutes ces dames qui doivent trépigner à la -chapelle... - -Le père de Ragon se leva aussi; et, comme Coryse s'effaçait pour le -laisser sortir le premier: - ---Non...--dit-il en souriant, très courtois--vous n'êtes plus une petite -fille... et vous serez peut-être bientôt «Madame la Duchesse»... - ---Ça m'étonnerait!...--répondit Chiffon, en secouant ses cheveux -flottants qui ondulèrent autour de ses hanches--je n'ai pas la tête de -l'emploi... - -Le père de Ragon demanda: - ---Je ne vois personne à la «porterie»?... vous n'êtes pas venue seule, -pourtant?... - ---Oh! non!... je ne suis pas élevée du tout à l'américaine, moi!... j'ai -ma bonne!... - -Et, montrant le vieux Jean qui dormait toujours sur son banc, glissé -presque jusqu'à terre: - ---Il n'est pas décoratif, ma bonne!... - -Quand Chiffon eut franchi la grille, elle se retourna et, regardant -l'heure à la grosse horloge de la chapelle, elle murmura en riant: - ---Cinq heures et demie!... C'est moi qui les ai fait poser, les -grenouilles de bénitier!... - - - - -VI - - -On dînait quand madame de Bray entra dans la salle à manger. Depuis -longtemps on avait renoncé à l'attendre: presque jamais elle n'arrivait -à l'heure; prétextant des courses, des visites, des pendules arrêtées -et, au besoin, des accidents de voiture. Dès qu'elle se fut assise, elle -demanda d'un air étonnamment aimable à Coryse: - ---Eh bien?... as-tu été contente du père de Ragon?... - ---Oh! très contente!...--répondit la petite avec insouciance. - -Et, après un instant de réflexion, elle ajouta: - ---Mais, je ne sais pas si, lui, il a été content de moi... - ---Qu'est-ce que tu lui as dit?...--interrogea M. de Bray, vaguement -inquiet. - ---Un tas de choses... la conversation a tourné... - ---J'irai le voir demain matin...--fit la marquise, moins aimable,--et il -me dira ce qui s'est passé... - ---Mais...--remarqua paisiblement Chiffon--je peux aussi bien vous le -dire... et d'abord, il ne s'est rien du tout passé... - ---Ah!... c'est surprenant!... - ---Et pourquoi donc est-ce surprenant?... - ---Parce que tu as l'air embarrassé... - ---Moi!... jamais!... pourquoi aurais-je l'air embarrassé?... - ---Je n'en sais rien... - ---Moi non plus!... on a voulu que j'aille causer avec le père de -Ragon... j'y suis allée... nous avons causé... et voilà!... - ---Et... il n'y a rien eu de désagréable?... - ---Mais non... il est bien élevé... trop même!... moi aussi... pas trop, -mais enfin, assez... non!... je crois qu'il n'a rien approuvé de ce que -je lui ai dit... et je suis sûre que rien de ce qu'il m'a dit ne m'a -convaincue... mais, à part ça, nous sommes comme avant... - ---Alors...--demanda madame de Bray, profitant d'une sortie du -domestique,--tu n'es pas encore décidée à épouser le duc d'Aubières?... - ---Je suis décidée à ne pas l'épouser... - -Et, se tournant vers l'oncle Marc: - ---Je vais lui répondre ce soir, puisque tu m'as dit qu'il doit venir?... - ---Non!...--s'écria la marquise, exaspérée,--vous ne lui répondrez pas ce -soir!... c'est de la folie de refuser ainsi sans réfléchir!... - ---Mais j'ai réfléchi!... mais je ne fais que ça... depuis hier, je -réfléchis à m'en faire mourir!... - ---Vous attendrez pour donner une réponse définitive au duc d'Aubières... - ---J'attendrai quoi?... non... je ne veux pas lui faire croquer le marmot -plus longtemps... ça a déjà beaucoup trop duré... - ---Je vous défends de lui parler aujourd'hui!...--dit impérieusement la -marquise, en se levant. - -Et, voyant qu'au lieu d'entrer dans le salon, Chiffon montait -l'escalier, elle demanda: - ---Eh bien?... où allez-vous?... - ---Dans ma chambre... - ---Vous resterez ici... - -La petite devint très rouge et répondit nettement: - ---Ça m'est égal!... mais, si je reste, je parlerai à M. d'Aubières comme -je le dois... je lui dirai que je suis formellement décidée à ne -l'épouser jamais... jamais... - ---Vous êtes folle!... - ---Il y a si longtemps que vous me le dites!... - ---Le voilà!...--cria tout à coup la marquise en faisant, d'un grand -geste, signe d'écouter la sonnette de la grille. - ---Ah!... tant mieux!...--soupira Chiffon--j'ai rudement envie de ne plus -avoir ce poids-là, moi!... - -Elle alla au-devant du colonel qui entrait, et lui dit, sans aucun -embarras: - ---Monsieur d'Aubières, je voudrais vous parler?... voulez-vous venir -avec moi dans le jardin, comme hier soir... - -Et, descendant le perron toute souriante, elle ajouta très bas: - ---... Mais sans m'embrasser... - -Il la suivit docilement; très ému, clairvoyant malgré son amour, et -devinant ce qu'elle allait lui dire. Avant qu'elle eût parlé, il -questionna, d'une pauvre voix touchante: - ---C'est pour me dire que vous ne voulez pas, n'est-ce pas? - ---Oui...--balbutia Chiffon, très peinée de ce gros chagrin qu'elle -causait--j'ai beaucoup, beaucoup pensé depuis hier soir... et j'ai -compris que je ne peux pas vous épouser... je vous aime bien, allez, -pourtant!... je vous aime de tout mon coeur... et je suis désolée de -vous dire ces choses... mais il vaut mieux les dire avant qu'après, -s'pas?... - -Il ne répondit rien. Elle ne le voyait pas dans la nuit, mais elle le -devinait si malheureux qu'elle en fut tout attristée. - ---Je vous en prie...--supplia-t-elle, en posant doucement sa main sur le -bras de M. d'Aubières...--ne vous faites pas tant de chagrin?... je n'en -vaux pas la peine, d'abord!... je suis colère, ignorante, mal élevée... -«tous les vices des Avesnes», comme dit ma mère!... et puis, je serais -incapable d'être une femme de colonel, moi!... ni d'être mondaine -d'aucune façon... je ne saurai jamais ni causer... ni recevoir... ni -faire bonne figure aux gens qui me déplaisent... ni persuader aux -imbéciles que je leur trouve de l'esprit... je n'ai rien d'une femme... -je suis un sauvage... fait pour vivre seulement avec des fleurs ou des -animaux... - -Tout à coup, inquiète, changeant de ton, elle s'écria: - ---A propos d'animaux... où est Gribouille?... je ne l'ai pas vu depuis -le déjeuner... si on me l'avait perdu?... - -Et elle partit, courant à travers la grande pelouse, dans la direction -des écuries. Au bout d'un instant, elle revint courant toujours, et -suivie de Gribouille qui lui sautait aux épaules. - ---Pardon...--fit-elle, tout essoufflée,--pardon de vous avoir laissé -comme ça!... mais c'est que j'ai eu si peur pour Gribouille!... c'est -égal!... je n'aurais pas dû... au milieu d'une conversation sérieuse... -Ben, voyez-vous... c'est tout moi, ça!... - -Comme le duc ne répondait pas, elle demanda, fouillant du regard -l'obscurité: - ---Est-ce que vous n'êtes plus là?... - ---Si...--balbutia-t-il, d'une voix enrouée, si... je suis toujours là... - -Il s'était assis près de l'allée sur une sorte de tertre. Chiffon -s'approcha de lui, comprenant qu'il pleurait. - ---Comment!...--dit-elle violemment émue,--comment!... vous pleurez?... - -La pensée que cet homme, qui lui apparaissait comme un géant... presque -vieux, pouvait pleurer, ne lui était jamais venue. Stupéfaite et -bouleversée, elle s'assit près de lui. - ---Mon Dieu!...--fit-elle, prête à pleurer aussi--mon Dieu!... mon -Dieu!... - -Elle ne trouvait pas autre chose à dire. Elle perdait la tête. Elle se -croyait horriblement mauvaise et stupide, de tourmenter cet être si bon, -qui sanglotait doucement à côté d'elle. - -L'idée que quelqu'un pouvait souffrir pour elle ou à cause d'elle était -odieuse à Coryse. Elle préférait mille fois souffrir elle-même. Et, tout -de suite, elle se dit: - -«Ma foi, tant pis!... je vais lui avouer ce qui se passe dans ma tête... -et puis après... s'il veut tout de même, eh bien, je l'épouserai...» - ---Écoutez-moi...--dit-elle, de sa voix un peu sonore, qui remuait si -profondément le duc,--écoutez-moi bien... et comprenez-moi... si vous le -pouvez toutefois... car je ferai de mon mieux, mais ça ne sera peut-être -pas très clair... c'est que c'est très difficile à dire, tout ça!... et -si nous étions au soleil au lieu d'être dans le noir... si je voyais -votre tête et si vous voyiez la mienne... je n'oserais jamais, -jamais!... mais d'abord, je vous en prie... ne pleurez pas comme ça... -ça m'est horrible!... - -Et, comme sans rien dire il continuait à pleurer, d'un mouvement -brusque, elle s'agenouilla devant lui: - ---Je vous en prie?... - -Elle passa ses bras autour du cou de M. d'Aubières, et, embrassant -affectueusement la pauvre joue mouillée, elle répéta, d'une voix -infiniment suppliante: - ---Je vous en prie?... puisque je vous dis que je ferai tout ce que vous -voudrez... tout... - -Oublieuse de la veille, elle se pelotonnait contre lui, candide et -tendre. Il la repoussa presque durement: - ---Non... non... éloignez-vous!... - -D'abord étonnée, Chiffon se releva, en murmurant tristement: - ---Ah!... oui... je vois... vous faites comme moi hier... - -Et, timidement, elle se rassit sans rien dire à côté du duc. Il reprit, -encore tout tremblant: - ---Non... ne croyez pas ça, ma chère petite Coryse... c'est que... vous -ne pouvez pas comprendre... je suis nerveux... malheureux... je ne sais -plus ce que je fais, ni ce que je dis... j'avais fait un si joli rêve... -et je retombe de si haut... - -Elle demanda, inquiète: - ---Si vous avez fait ce que vous appelez un si joli rêve... ce n'est pas -ma faute, au moins?... je veux dire que ce n'est pas moi qui vous ai -laissé croire que j'avais envie de vous épouser?... que je n'ai pas -cherché à me faire aimer de vous autrement que comme un bon gosse... -s'pas?... - ---Non, certes!... - ---A la bonne heure!... c'est que si j'avais fait ça... sans m'en douter, -bien entendu... j'en serais au désespoir... c'est vrai... je trouve que -faire aux gens des mines, et des yeux, et tout ça... pour leur persuader -qu'ils plaisent... ou qu'on désire leur plaire... alors qu'on ne se -soucie pas du tout d'eux... c'est abominable... oui, abominable!... - -Et, après un silence, elle ajouta: - ---C'est ce que je vois faire tout le temps autour de moi... et c'est ce -que je ne ferai jamais... - ---Vous disiez tout à l'heure--demanda le duc, qui se remettait peu à -peu,--que vous alliez m'expliquer pourquoi vous ne voulez pas être ma -femme?... - ---Oui... et ça m'intimide de vous expliquer ça!... je ne sais de la vie -que ce que j'en peux deviner, et ce n'est pas grand'chose... mais enfin -j'entends les conversations... on chuchote... on rapproche certains -noms... et, quand il y a des bals à la maison, je vois bien des petits -flirts... bien des petites incorrections... je ne parle pas des jeunes -filles... les jeunes filles, elles, peuvent faire tout ce qu'elles -veulent... ça n'a aucun inconvénient, s'pas, puisqu'elles ne sont pas -mariées?... non... je veux dire ces dames... il y en a qui trompent -leurs maris... et... tromper son mari, je ne sais pas au juste où ça -commence ni où ça finit, mais je trouve que c'est très mal... - ---Sans doute, c'est mal!... - ---Eh bien, voilà!... c'est que je suis sûre que, si je vous épousais... -je vous tromperais... - ---Mais...--balbutia M. d'Aubières, interloqué--pourquoi êtes-vous sûre -de ça?... - ---Sûre... enfin autant qu'on peut l'être de ces choses-là!... -voyez-vous, jusqu'à présent, je n'ai jamais rencontré personne de qui je -me sois dit: «Celui-là, je l'épouserais bien!...» - ---Eh bien?... - ---Eh bien, si, après que nous serons mariés, j'allais me dire, un jour, -en voyant passer un monsieur quelconque: «Tiens! je l'aurais bien -épousé, celui-là!...» pensez donc!... quel coup!... ça serait -désastreux!... - -Malgré son chagrin, le duc eut envie de rire; mais il répondit -gravement: - ---Ce que vous dites là est arrivé à beaucoup de femmes... - ---Et alors?... - ---Alors, au lieu de laisser aller leur pensée vers le nouveau venu, -elles se sont appuyées sur leur mari... et si c'était un bon mari, ce -que je serai... - ---Ça, j'en suis sûre!...--dit Chiffon avec conviction--mais croyez-vous -que ça suffit d'être un bon mari, si on n'a pas une bonne femme?... - ---Et pourquoi ne seriez-vous pas une bonne petite femme... honnête et -brave?... - ---Je serais ça... si je ne rencontrais pas... - ---Quoi?... - ---Le monsieur que je ne rencontrerai peut-être jamais... mais qui n'est -à coup sûr pas vous... - -Et, comme M. d'Aubières faisait un mouvement, elle ajouta vivement: - ---Oui... je vous aime beaucoup, beaucoup!... je vous l'ai déjà dit... -mais je crois que je ne vous aime pas du tout, mais du tout, comme il -faut aimer son mari... et je suis certaine que le jour où je -rencontrerais celui que j'aimerais comme ça... je me laisserais -aller!... oh! mais là, en plein!... vous voyez?... c'est sans gêne -d'oser vous dire ça?... mais ça serait encore bien plus sans gêne de -vous épouser sans vous le dire... Si, après que vous savez ce qui -m'empêche de dire oui, vous voulez de moi tout de même... au moins, vous -aurez été prévenu... vous ne pourrez rien me reprocher... quand je dis -«rien me reprocher», c'est une manière de parler... parce que... au -fond... je me rends bien compte que ça ne pourra pas vous faire -plaisir... mais enfin, je n'aurai pas été sournoise, ni dissimulée... -comprenez-vous?... - ---Je comprends--dit doucement M. d'Aubières--que vous seriez très -malheureuse avec moi et que je serais horriblement malheureux de vous -voir malheureuse... il me faut renoncer à ce qui était, depuis six mois -que j'y pensais sans cesse, toute ma joie, toute mon espérance... vous -m'avez très délicatement et très pittoresquement fait comprendre que je -suis un vieux fou... - ---Vous m'en voulez?...--demanda Coryse effarée--je suis sûre que vous -m'en voulez? - ---Non... je vous jure que non...--marmotta le pauvre homme que l'émotion -étranglait. - -Il voulut se lever et resta enfoncé dans le sol. - ---Tiens!...--fit-il, surpris de sentir que chaque mouvement l'enfonçait -davantage. - -Gribouille, en le voyant remuer, avait compris qu'on s'en allait et -s'était mis à danser devant lui en aboyant avec fureur. - -Le duc voulut s'appuyer sur sa main, mais elle entra dans la terre -molle, tandis que son corps semblait y pénétrer plus avant. - ---Je ne sais pas où je suis!...--dit-il à Chiffon, qui, debout dans -l'allée, l'attendait--il me semble que je suis assis dans un trou... et -plus j'en veux sortir plus j'y tombe... - -Elle étendit ses mains, il les prit et se releva d'une secousse. Mais -elle aussi, en s'approchant, avait senti le sol se défoncer. - ---Qu'est-ce qu'il y a donc?...--fit-elle en tâtant la place que M. -d'Aubières venait de quitter. - -Elle se redressa en riant: - ---Ah!... c'est le cimetière des fleurs!... vous étiez assis dessus!... -et comme j'ai justement enterré ce matin... c'est tout mou... - -Il questionna: - ---Le cimetière de... - ---Des fleurs... oui... ne parlez pas de ça à la maison... on se -moquerait de moi... je sais bien que c'est bête... mais j'aime tant les -fleurs!... je ne peux pas les voir salies quand elles sont mortes... - -En effet, depuis sa plus petite enfance, Chiffon avait un cimetière où -elle enterrait ses fleurs fanées. Il lui était impossible de les voir -traîner dans la rue ou dans les ordures. L'idée qu'une fleur toucherait -quelque chose de sale, qu'elle serait froissée sous les pieds, traînée -dans les jupes, ou balayée dans la poussière, lui était insupportable. -En hiver, elle les brûlait dans la grande cheminée de sa chambre, après -avoir allumé un énorme brasier où elles se consumaient d'une flambée. -Mais en été, privée de cette ressource, elle les enterrait -consciencieusement au fond du jardin, en cachette, redoutant les -gronderies de sa mère et les blagues de l'oncle Marc. - ---Ne le dites pas, je vous en prie?...--répéta-t-elle, très -inquiète;--excepté Gribouille, personne ne le sait, personne... et ça me -ferait si fort enrager si on se moquait de moi... pour cette chose-là -seulement que ça me ferait enrager... parce que je trouve qu'on aurait -raison... c'est ridicule!... - ---Vous pouvez être sûre, mademoiselle Coryse, que je ne parlerai jamais -à qui que ce soit du cimetière des fleurs... - -Et, tristement, il ajouta: - ---Ce pauvre petit cimetière!... moi qui pourtant ne ressemble guère à -une fleur, j'y ai été enterré aussi ce soir... oui... tout à fait -enterré... - ---Allons!... bon!...--s'écria Coryse--voilà que vous allez encore -repenser à tout ça!... - ---Non... mais voulez-vous me laisser m'en aller par la petite grille?... -je préfère ne pas entrer dans la maison... avec mes yeux gros comme le -poing, je serais très ridicule... d'ailleurs, je viendrai voir Marc -demain matin... - ---Vous l'aimez bien, l'oncle Marc?... - ---Beaucoup... c'est un camarade d'enfance... - ---Vous êtes du même âge?... - ---Il a trois ans de moins que moi... - ---C'est la même chose!... - ---La même chose... oui, vous avez raison... - -Mais, en baisant une dernière fois la petite patte solide et souple de -Chiffon, M. d'Aubières se dit à part lui: - ---Eh bien, non!... ça n'est pas la même chose... c'est trois ans de -moins!... - -Rentrée dans le salon, la petite regarda--comme si elle le voyait pour -la première fois--l'oncle Marc, qui lisait près d'une lampe. Et, au lieu -de répondre à monsieur et à madame de Bray qui la questionnaient -anxieusement sur la disparition du duc, elle pensa: - ---C'est pas trois ans... c'est dix ans qu'il a l'air d'avoir de moins, -l'oncle Marc!... - - - - -VII - - -Le lendemain matin, Chiffon, couchée au milieu de la pelouse, jouait -avec Gribouille en attendant l'heure de son cours, lorsque l'oncle Marc, -s'approchant d'elle, lui dit d'un ton bourru: - ---Aubières est parti!... - -Elle se dressa, d'un bond: - ---Comment parti!... parti pour où?... - ---Pour Paris... où il se va secouer un peu... il en a besoin, le pauvre -garçon!... - ---Ah!...--dit la petite--tu m'as fait une peur!... j'ai cru qu'il était -parti pour toujours!... - ---Ça t'aurait fait de la peine?... - ---Je t'en réponds!... - ---Le chagrin d'Aubières m'a désolé... mais, au fond, à présent que tout -ça est terminé... je peux bien te dire, mon Chiffon, que je trouve que -tu as bien fait... - ---A la bonne heure!... et papa?... - ---Papa aussi... - ---Alors, tout est pour le mieux!... tu montes à cheval, ce matin?... - ---Non... j'ai des lettres à écrire... c'est que, je ne t'ai pas dit... -j'ai une grande nouvelle à t'annoncer... la tante de Crisville est -morte!... - ---Ah!...--fit-elle, indifférente--ça n'est pas ma tante, à moi... et je -ne la connaissais pas!... toi non plus, du reste... puisqu'elle ne -quittait plus le Midi... - ---Je ne l'avais pas vue souvent... mais j'étais son filleul... - -Et l'oncle Marc continua paisiblement: - ---Je viens d'apprendre qu'elle m'a légué toute sa fortune... - ---Toute sa fortune!...--s'écria Coryse, étonnée,--mais c'est elle qu'on -appelle la tante de Carabas!... c'est elle qui est si, si riche!... - ---C'est elle qui «était» si, si riche, la pauvre femme!... - -Chiffon sauta au cou de l'oncle Marc, tandis que Gribouille, imitant le -mouvement, lui sautait aux jambes. - ---Oh!... que je suis contente!!!... que je suis contente que ça soit -toi!... ça t'ira si bien, à toi, beaucoup d'argent!... - ---Lâche-moi donc!... tu m'étrangles!--dit brusquement Marc de Bray, -cherchant à se dégager,--je t'ai déjà répété cent fois que tu es trop -grande pour te suspendre comme ça en bébé!... ça ne se fait pas!... - ---Pardon!... j'oublie toujours!... et qu'est-ce que tu vas en faire, -dis, de tout cet argent-là... pour commencer?... - ---Pour commencer, je vais voyager... - ---Oh!...--murmura l'enfant, toute saisie,--tu vas t'en aller... toi -aussi?... - -Et, appuyant sa tête contre l'épaule de l'oncle Marc, elle se mit à -pleurer silencieusement. - ---Es-tu bête, voyons?...--fit-il avec impatience. - -Elle répondit, d'une voix inintelligible: - ---Pardon!... c'est que, vois-tu, je suis énervée... je ne sais pas ce -que j'ai!... tout à l'heure, c'est M. d'Aubières qui m'aimait bien et -qui s'en va... à présent, c'est toi... - -Ses larmes redoublèrent, et elle conclut: - ---C'est que, des gens qui m'aiment... il n'en pleut pas, tu sais?... - ---Voyons, mon Chiffon, je ne pars pas pour ne plus revenir!... je ne -vais pas faire le tour du monde, sois tranquille!... la France me -suffit... ailleurs, j'ai le spleen!... - ---Pourquoi dis-tu le spleen?... au lieu de dire le mal du pays?... il -n'y a pas de honte à l'appeler comme ça... je déteste qu'on parle -anglais!... - ---Je vois avec plaisir que ça va mieux, Chiffon!... ta petite nature -reprend le dessus... oui... gronde-moi tant que tu voudras, va!... mais -ris... c'est tout ce que je veux... - ---C'est maintenant que tu vas pouvoir en faire, de la politique?... -cette fois-ci, ça ne sera plus le petit type à l'orgeat de la dernière -fois qui passera, hein?... en voilà un argent qui arrive bien!... il y a -encore un mois avant les élections... tu as le temps de le tomber, -l'élève aux «bons pères!...» qui ment aux ouvriers... qui ment aux gens -du monde... qui ment tout le temps!... oui, tu le tomberas... et en -voilà une chose qui me fera plaisir!... - -L'oncle Marc demanda en riant: - ---Est-ce par intérêt pour moi, ou par antipathie pour mon concurrent?... - ---C'est les deux!... et la charité?... je pense que tu vas la faire en -grand, à cette heure?... toi qui t'en donnais déjà des bosses quand tu -n'étais pas riche... - ---Comment le sais-tu?... - ---Je connais tes pauvres, donc!... et quand je vais chez eux, ils me -parlent de toi tout le temps... c'est d'ailleurs pour ça que j'y vais, -chez eux... car, sans ça, autant en choisir d'autres qui ne t'auraient -pas, s'pas?... - ---Comment se fait-il que, s'ils te parlent de moi, ils ne me parlent -jamais de toi?... - ---Parce que moi, je leur défends!... je leur dis: «S'il savait que je -viens chez vous... qu'il risque de me rencontrer, vous ne le reverriez -plus... plus jamais... parce que lui, il se cache pour donner, comme un -autre pour voler...» Est-ce vrai, ça?... - ---Quelle drôle de petite fille tu fais!... si ta mère... - ---Ah!... à propos!... est-ce qu'elle le sait?... - ---Quoi?... - ---Que tu hérites?... - ---Oui... - -Chiffon se mit à rire. - ---Ben, elle a dû faire un rude nez!... car, tout en ayant l'air de dire -que la tante de Carabas laisserait sa fortune à des bonnes oeuvres, elle -a toujours espéré, dans son fin fond, que ça serait papa et toi qui -l'auriez, la fortune!... et, comme il n'y a de vrai que la moitié de ce -qu'elle espérait... et que c'est pas la bonne moitié... elle doit être -dans un état... - -Puis, revenant à ce qui l'intéressait, elle demanda tristement: - ---C'est maintenant que tu vas t'en aller, dis?... - ---Pendant quelques jours... pour des affaires... mais je reviendrai bien -vite... - ---Oui... reviens!... tu n'as que le temps pour les élections!... c'est -moi qui vais t'en faire, une propagande!... ah! le pauvre vieux Jean!... -il va falloir qu'il trotte à pied et à cheval!... - -Et, comme le vicomte riait, elle reprit: - ---Tu t'en moques, de ma propagande?... tu as tort!... je suis très -populaire, moi, sans que ça paraisse... très... - -Puis, passant à autre chose: - ---Ce que je me réjouis de voir les têtes des gens qui ne t'aiment pas... -et il y en a beaucoup... - ---Comment?... il y en a beaucoup?... - ---Oh! à Pont-sur-Sarthe!... je ne parle pas de Paris... pendant les -trois mois que nous passons à Paris, je ne sais ni ce que tu fais, ni si -on t'aime ou pas... tandis qu'ici, c'est tout différent... je vois ce -qui se passe... - ---Et qu'est-ce que tu vois?... - ---Que... excepté quelques amis... tout le monde te déteste... - ---Je n'ai cependant rien fait pour ça!... - ---Si!... tu as fait tout ce qu'il faut!... tu vis tout seul, et, à -Pont-sur-Sarthe, on ne pardonne pas ça... ailleurs non plus, du -reste!... - ---Mais... je ne vis pas tout seul... - ---Si!... tu dis zut aux visites, aux dîners, au cercle, aux bals, aux -matinées, aux saluts des pères, aux garden-parties... zut aux jeudis de -madame de Bassigny... zut à tout ce qui t'embête... et tu as bien -raison, parbleu!... seulement, faut pas croire que c'est comme ça qu'on -se fait aimer des imbéciles... - ---Oui... je suis un ours... j'ai tort... - ---Pourquoi, tort?... qu'est-ce que ça te fait?... d'autant plus que, à -présent, quoi que tu fasses, on t'adorera tout de même, va!... et ce -qu'on te demandera en mariage!... dis donc?... c'est pas un secret, -s'pas?... - ---Quoi?... - ---Ton héritage?... - ---Non!... je ne vais pas crier sur les toits que j'hérite, mais je ne -suis pas fâché qu'on le sache... - ---Tiens!...--fit Chiffon, surprise,--toi qui es toujours si indifférent -à l'effet que tu produis... pourquoi désires-tu qu'on sache que tu -deviens riche?... - ---Tout bonnement parce que je ne veux pas qu'on puisse croire... en me -voyant dépenser beaucoup d'argent pour mon élection... que je suis -soutenu par un comité quelconque... cette façon de faire de la politique -avec l'argent des autres m'écoeure profondément... je la trouve tout à -fait salissante... - ---Je ne vois pas trop quel comité pourrait te soutenir... puisque tu te -présentes avec des idées à toi... sans te rattacher à aucun parti?... - ---C'est vrai... mais on le dirait tout de même... - ---C'est égal!--déclara Coryse, dont les yeux luisaient drôlement,--je -vais bien m'amuser ce matin!... quelle heure est-il?... - -L'oncle Marc regarda sa montre: - ---Neuf heures moins un quart... - ---Alors, j'ai le temps en me dépêchant... - -De toutes ses forces elle appela: - ---Jean!... - -Le vieux cocher parut à la porte de l'écurie, où il revenait toujours, -poussé par l'habitude, dès que sa petite maîtresse ne se servait pas de -lui. - ---Habille-toi vite!... nous sortons tout de suite!... dépêchons-nous... -il faut que je sois dans dix minutes à la place des Girondins... - -La femme de chambre traversait la cour, allant de la maison aux communs; -Coryse cria: - ---Est-ce que madame la marquise est sortie?... - ---Non, mademoiselle... - ---Alors, tout va bien!...--murmura la petite--j'avais peur qu'elle ne -fût déjà là-bas... - -Et, envoyant un baiser à l'oncle Marc, elle disparut en riant. - - * * * * * - -Un quart d'heure plus tard, Chiffon sonnait à la grille des Jésuites. - ---C'est bien à cette heure que le père de Ragon dit sa messe, n'est-ce -pas?...--demanda-t-elle au frère portier qui lui ouvrait. - ---Oui... mais il finit... il va être neuf heures!... - -Au lieu d'entrer dans la chapelle, Coryse resta dans le jardin. Elle -allait et venait, toute souple dans sa blouse de batiste rose pâle; son -gai visage enfoui au fond d'une grande capeline de paille d'Italie -couverte de roses. Et, surveillant de l'oeil la porte de la petite -église, elle pensait joyeusement: - ---Lui... il ira d'abord à la sacristie... mais comme il n'y a pas -d'autre sortie, il faudra bien qu'il passe par ici... je ne peux pas le -manquer!... en attendant, toutes ces dames vont arriver... et je -placerai ma petite nouvelle à plusieurs... ce que ça va être amusant!... - -Oubliant complètement où elle était, elle esquissa un petit pas -guilleret, à la profonde stupéfaction du frère portier, qui la regardait -de sa loge. Et le vieux Jean, qui pourtant connaissait les allures de -Chiffon, fut lui-même surpris de cet accès de gaieté. Il demanda, l'air -ahuri: - ---Mais quoi qu'vous avez donc à ç'matin, mam'zelle Coryse?... - -Elle s'arrêta, un pied en l'air, et répondit en riant: - ---Je te raconterai ça en route... en attendant, va dormir sur ton banc -d'hier, si tu veux?... seulement, tâche de choisir une pose plus -gracieuse... - -La porte de la chapelle, en retombant avec un bruit sourd, fit tourner -vivement la tête à Coryse, et elle vit le petit Barfleur qui sortait de -la messe. Il avait un veston bleu infiniment court et serré, et un -pantalon à très grands carreaux de beaucoup de nuances. La -cravate--énorme--montait par derrière très haut dans le cou, cachant -presque complètement le col de la chemise. Dans ce costume, il apparut à -Chiffon plus chétif et plus rabougri que jamais. Pas laid, d'ailleurs, -et assez distingué en dépit de sa taille exiguë et de ses vêtements à la -mode de demain. La petite marchait déjà au-devant de lui, prête à lui -dire tout simplement bonjour, mais, la voyant seule, il salua sans -s'arrêter, avec une extrême correction, et, allant se poser à une -cinquantaine de mètres, il parut attendre, lui aussi, la sortie de la -messe. - ---Il guette madame Delorme!...--pensa Chiffon, qui depuis longtemps -avait deviné que madame Delorme, la très jolie femme d'un notaire de -Pont-sur-Sarthe, trouvait le petit Barfleur à son gré. - -En effet, madame Delorme parut peu après. Le jeune homme l'aborda d'un -air surpris, comme si jamais il n'avait dû la rencontrer là. Chiffon se -dit: - ---La messe ne doit pas être finie... ils seront sortis un peu avant tout -le monde pour se parler... - -Et, en voyant la jolie femme courber sa taille flexible pour regarder le -petit être mal venu qui lui arrivait à l'épaule, elle pensa: - ---Comme c'est drôle, tout de même!... M. Delorme est cent fois mieux!... -qu'est-ce qui peut lui plaire là dedans?... le petit Barfleur n'a ni -esprit, ni bonté, ni gentillesse... il est vilain et sot... ça ne peut -être que le prestige des parchemins... car, quoi qu'on dise, il existe -encore pour ceux qui les détestent, leur prestige!... Ah!... voilà -madame Delorme qui s'en va la première!... il la rejoindra dehors... et -ils feront encore une petite causette sur le cours ou au parc... comme -par hasard... - -Elle suivit des yeux la jeune femme qui s'éloignait en balançant sa -belle taille, fine sur de larges hanches, et elle se dit: - ---C'est agréable d'être jolie!... j'aurais voulu être jolie, moi!... - -Madame de Bray avait tant répété à Coryse qu'elle était laide et -disgracieuse, que la petite, très sincèrement, le croyait. - -Un murmure de voix interrompit ses réflexions. Madame de Bassigny -sortait de la chapelle, escortée de deux ou trois femmes de -Pont-sur-Sarthe qui lui faisaient habituellement une petite cour. - ---Oh!... oh!...--pensa Coryse--je crois que c'est le cas de placer mon -petit boniment!... - -Et elle marcha lentement vers le groupe, la tête baissée, semblant -profondément absorbée dans la contemplation d'un petit caillou qu'elle -faisait rouler en le poussant du bout de son pied. - ---Ah!... voilà mademoiselle Chiffon!...--cria madame de Bassigny--ça va -bien, mademoiselle Chiffon?... - ---Très bien, madame...--répondit Coryse qui, tout de suite, s'aperçut -qu'on la regardait attentivement. - -C'est qu'elle excitait beaucoup la curiosité en ce moment. L'histoire de -la demande en mariage, du refus, du départ de M. d'Aubières,--rencontré -à huit heures du matin en bourgeois, dans un fiacre chargé d'une -malle,--courait déjà Pont-sur-Sarthe. Et, en venant à la messe, madame -de Bassigny l'avait racontée à ses compagnes, s'étonnant fort que «cette -petite sans le sou refusât un duc de vingt-cinq mille livres de rente». - -On jalousait ferme la pauvre petite, et on lui en voulait à la fois et -de la demande et du refus. - ---Comment lui couler en douceur l'héritage de l'oncle Marc?...--se -répétait Chiffon, tandis que la femme du colonel la dévisageait -âprement--c'est pas facile!... faut que ça ait l'air de venir -naturellement... - ---Je suis doublement enchantée de vous rencontrer, mademoiselle -Coryse--dit d'un air aimable madame de Bassigny--car je vais vous prier -de transmettre à madame votre mère une invitation que j'allais lui -adresser en rentrant... je veux lui demander de venir dîner de jeudi en -quinze avec vous et M. de Bray... et aussi M. Marc... s'il y consent... -mais je n'espère pas qu'il nous fasse cet honneur... - -Chiffon sauta sur l'occasion qui se présentait, et, regardant -attentivement madame de Bassigny pour bien suivre les moindres -mouvements de sa physionomie, elle répondit d'une voix claire: - ---Mon oncle ne dîne guère dehors... mais, dans tous les cas, il ne sera -pas là jeudi... parce qu'il part... - ---Avec le duc d'Aubières?...--questionna méchamment la femme du colonel. - -Chiffon ne parut pas comprendre et, sans s'émouvoir: - ---Non... tout seul... sa tante de Crisville est morte et... - ---Ah!... elle est morte à Pau, probablement?...--interrompit madame de -Bassigny. - -Et, se tournant vers une des femmes qui l'accompagnaient, elle proposa: - ---Tenez!... vous qui voulez acheter un château?... Crisville va être -certainement mis en vente... c'est trop haut perché pour y installer un -hôpital ou un orphelinat... - -A Pont-sur-Sarthe, tout le monde croyait fermement que madame de -Crisville laisserait sa fortune à des oeuvres de bienfaisance. - ---Mais non!...--dit Chiffon d'un air innocent--je ne crois pas que mon -oncle vende Crisville... je crois qu'il l'habitera, au contraire... - -Et négligemment: - ---C'est lui qui hérite de tout... - ---Il... comment?... lui?... M. de Bray?...--balbutia madame de Bassigny -éperdue--mais elle laisse au moins cinq ou six millions, votre tante?... - ---Ça n'est pas ma tante... et elle laisse plus que ça!...--rectifia avec -aplomb Chiffon, qui ignorait totalement le chiffre de la succession de -la marquise de Carabas. - ---Plus que ça?...--répéta madame de Bassigny, abasourdie et vexée. - -On sortait de la chapelle. Elle dit adieu à Coryse, et se porta -rapidement au-devant des arrivants, désireuse de colporter la nouvelle. -De loin, Chiffon vit avec joie les figures se rembrunir à mesure qu'elle -parlait. - ---Ils sont atterrés--pensa-t-elle--j'ai bien fait de venir... - -Tout à coup, elle bondit vers la chapelle. Elle venait d'apercevoir le -père de Ragon qui s'avançait de son pas harmonieux et régulier. - ---Il ne faut pas que je le laisse cueillir!... - -Elle s'approcha rapidement, demandant d'un air poli: - ---Est-ce que vous voulez bien me permettre de vous dire un mot?... - -Et, comme le Jésuite jetait un coup d'oeil inquiet sur les personnes -qui, elles aussi, semblaient l'attendre, elle affirma: - ---Oh!... ça ne sera pas long!... hier j'ai beaucoup trop bavardé... - ---Mais non, mon enfant... vous m'avez, au contraire, vivement surpris et -intéressé... - ---Vous êtes bien bon... mais moi, je sais que j'ai eu tort de parler de -mon oncle et de sa politique... et je veux vous demander de ne pas dire -à ma mère--qui viendra vous voir aujourd'hui--que j'ai parlé de tout -ça... - ---Je vous assure--fit d'un ton sec le père de Ragon impatienté--que vous -exagérez infiniment l'importance de votre conversation... - ---Non pas!... je vous ai laissé entendre... ou à peu près... que mon -oncle ne se porterait pas cette fois contre M. de Bernay, parce qu'il -n'avait pas d'argent?... - ---Oui!... Eh bien?... - ---Eh bien, c'est que, justement... il se porte... parce qu'il en a... - ---Ah!...--fit le Jésuite ennuyé. - -Et, oubliant les préceptes de discrétion et de prudence qui guidaient -habituellement ses moindres actes, il demanda carrément: - ---Et comment en a-t-il?... - -Chiffon répondit d'un air détaché: - ---Parce qu'il est le légataire universel de sa tante de Crisville... qui -est morte hier... - -Le père de Ragon resta stupide, la bouche entr'ouverte, véritablement -anéanti. La vieille madame de Crisville était--avant que le mauvais état -de sa santé l'eût forcée à se fixer à Pau--une de ses pénitentes, et il -savait lui avoir dicté par le menu des dispositions dernières où les -Jésuites n'étaient pas oubliés. Et cette vieille mourait loin de sa -volonté, négligeant de tenir les quasi-promesses obtenues à grand'peine, -et laissant sa fortune à qui?... à un socialiste honnête et déjà dans -l'aisance; à un homme dangereux, qu'inconsciemment elle armait pour la -lutte contre tout ce qu'elle eût dû respecter et soutenir! - -Enfin, il demanda, parlant à lui-même plutôt qu'à Chiffon qui le -dévorait joyeusement des yeux: - ---C'est une fortune énorme?... - ---Énorme!...--répéta la petite d'une voix flûtée. - ---C'est la moitié du département?... - -Comme un écho, elle redit encore: - ---La moitié du département... au moins!... - -Par une intuition rapide, le Jésuite eut l'idée que peut-être Coryse se -moquait de lui. Mais, en abaissant son regard, il la vit plantée à ses -pieds, toute souriante, dans une pose indifférente et presque niaise qui -le rassura. Et il se dit soudain que «le Chiffon», auquel jusqu'ici on -n'avait pas daigné accorder la moindre attention, allait -vraisemblablement devenir une héritière. L'affection du vicomte de Bray -pour la belle-fille de son frère était très connue à Pont-sur-Sarthe. On -savait qu'il aimait la petite d'Avesnes, non seulement comme sa nièce, -mais comme son enfant. Se faisant aussitôt paternel, le père de Ragon -dit à Coryse: - ---Je suis heureux, tout à fait heureux, du bonheur que Dieu vous -envoie... car ici, je vois vraiment la main de Dieu!... hier, par un -excès de délicatesse, par un scrupule... par une crainte de n'être pas -une assez sainte épouse... vous repoussiez le duc d'Aubières qui -demandait votre main et vous acceptait sans fortune... aujourd'hui, le -Seigneur récompense cette conduite en vous mettant à même de choisir -selon votre coeur... - ---Mais...--dit Chiffon, qui ne devinait pas du tout où le Jésuite en -voulait venir--je ne vois pas pourquoi... parce que mon oncle hérite de -sa tante... je pourrai davantage choisir selon mon coeur?... en -admettant que mon coeur ait envie de choisir quelque chose... - ---Il est bien clair pourtant--murmura le père de Ragon, continuant à -s'adresser à lui-même tout autant qu'à Coryse--que le vicomte de Bray -donnera une belle dot à l'enfant qu'il considère presque comme sienne... -et que, vieux garçon... sans proches parents... - -Elle se mit à rire: - ---Ah! parfaitement!... vous pensez que, du coup, me voilà passée «beau -parti»?... et moi qui me disais déjà tout à l'heure que la demande de M. -d'Aubières m'avait donné une plus-value... oui... je remarque que, -depuis ça, on me regarde avec une respectueuse curiosité... qu'est-ce -que ça va être maintenant?... les honneurs!... l'argent!... tout pour -moi, alors!... ça me changera!... - -Tandis qu'elle parlait, le Jésuite, qui avait aperçu le petit Barfleur -toujours planté sous son arbre, échangeait avec lui d'affectueux -signaux. - ---C'est Hugues de Barfleur--dit-il tout à coup, en indiquant le jeune -homme à Chiffon--un de mes anciens élèves... - -Elle répondit sans enthousiasme: - ---Je sais... je le connais... - ---C'est un de nos fidèles...--continua le père de Ragon--il vient ici -chaque jour pour y entendre la sainte messe... c'est une belle âme... -qui ne fait que ce qui est agréable à Dieu... - ---Je ne sais pas...--s'écria la petite presque malgré elle--si ça lui -est si agréable que vous dites que M. de Barfleur vienne flirter ici -avec madame Delorme... au bon Dieu?... - -Le Jésuite eut un geste de protestation indignée et de surprise sincère. -Il ne s'était jusqu'à présent douté de rien, mais l'inconvenante -réflexion de la petite d'Avesnes éclairait d'un jour tout nouveau mille -détails inaperçus jusque-là. Désireux et de détourner les soupçons et de -servir son ancien élève, il répondit de sa voix la plus insinuante: - ---Outre que, dans la bouche d'une jeune fille, de telles remarques sont -déplacées, vous manquez de perspicacité, mon enfant... Hugues de -Barfleur ne saurait être occupé de... la personne que vous dites... non -seulement parce que ses principes le défendent contre ces sortes de -tentations... mais encore parce que j'ai tout lieu de le croire occupé -ailleurs... - ---Ah!...--fit distraitement Coryse. - ---Oui!... le pauvre enfant a le coeur un peu pris!... il aime, je crois, -une jeune fille qui jusqu'ici n'a fait à lui aucune attention... - ---Une jeune fille?...--questionna Chiffon étonnée, cherchant qui cela -pouvait être--une jeune fille?... je ne vois pas ça du tout!... - -Mais, subitement illuminée, elle demanda en éclatant de rire: - ---Moi peut-être?... Ah!... elle est bien bonne!!!... - -Et, contemplant le Jésuite avec admiration: - ---Ben!... on peut dire que vous ne perdez pas de temps, vous!... - -Le père de Ragon la regarda, les lèvres toujours souriantes, mais l'oeil -dur. Alors, elle s'excusa: - ---Je vous demande pardon de rire comme ça!... mais c'est que c'est si -drôle!... de cette façon, l'argent qui va nuire à M. de Bernay -profiterait au moins à M. de Barfleur... ça ne sortirait pas de la -maison... Ah!... y a pas à dire... c'est compris!... - ---Mademoiselle d'Avesnes!...--déclara le Jésuite d'une voix -coupante--lorsqu'elle dit que vous êtes une jeune fille mal élevée, -madame votre mère a raison... - ---Raison de le trouver... mais pas de le dire...--répondit doucement -Chiffon. - -S'inclinant devant le père qui s'éloignait, elle chercha des yeux le -vieux Jean. Elle l'aperçut immobile sur son banc. Machinalement elle -arrondit les lèvres, mais s'arrêtant effarée, elle pensa: - ---Ah!... mon Dieu!... j'ai manqué le siffler comme je fais -quelquefois!... c'est ça qui en aurait produit un, d'effet!... - - * * * * * - -En sortant de chez les Jésuites, elle se mit à courir presque, oubliant -le domestique qui, derrière elle, allongeait péniblement ses vieilles -jambes. Elle tenait à apprendre aussi la bonne nouvelle à l'abbé Châtel, -bien sûre qu'à celui-là elle ferait vraiment plaisir. - -Au coin de la place du Palais, une marchande de fleurs stationnait avec -sa petite charrette. Chiffon prit des roses et, toujours courant, arriva -au presbytère de Saint-Marcien. - -Si le presbytère de la cathédrale n'était pas fastueux, celui de -Saint-Marcien était tout à fait pitoyable. Une petite masure, adossée à -la vieille basilique, dans une ruelle noire et malpropre. A gauche de la -masure, un misérable jardinet, mais pas du tout ce qu'on appelle «un -jardin de curé». L'abbé Châtel, qui adorait les fleurs, avait su -transformer en odorante corbeille le pauvre petit coin de mauvaise -terre. - -La servante était au marché. Ce fut l'abbé qui ouvrit la porte à Coryse. -Il tenait d'une main un pot à confitures--pour l'instant rempli de -colle--et de l'autre un énorme pinceau ébouriffé, dépouillé d'une -notable portion de ses poils. - ---Je vous demande pardon de vous recevoir ainsi...--expliqua-t-il à -Chiffon, qui lui disait joyeusement bonjour--mais c'est que j'étais en -train de recoller le papier du parloir... - -Et il montra les minces languettes qui, détachées par l'humidité, -pendaient lamentablement le long de la muraille. - -L'ameublement était sommaire. Six chaises de paille. Un fauteuil tout -défoncé. Une admirable horloge de bois vermoulu, élégante et rare, et -une statue de la sainte Vierge en albâtre, posée au mur, au-dessus d'un -petit socle surmonté d'un vase. - ---Je vous ai apporté des roses pour votre sainte Vierge...--dit Chiffon, -en déposant les fleurs dans le petit vase,--seulement il faut vite leur -donner de l'eau... - ---Oui... tout à l'heure... - ---Non... tout de suite!... voyons!... par cette chaleur-là, ça serait de -la barbarie de les faire attendre, monsieur l'abbé!... et vous pensez -bien que c'est pas l'idée de la sainte Vierge que quelque chose souffre -pour elle... s'pas?... - ---C'est juste!...--fit docilement le prêtre qui alla remplir le vase à -un petit robinet placé dans le jardin. - -En le regardant faire, Coryse se disait: - ---Il est pas chic, celui-là!... ni distingué non plus!... avec sa bonne -figure rouge sous ses cheveux blancs, il a un peu l'air d'une tomate -dans du coton!... mais il me plaît comme ça... parce qu'il a une belle -âme pour de bon, lui!... au lieu de s'occuper de tomber les amis des -humbles... et de marier les petits gommeux qui ont tout ratiboisé... il -s'occupe des pauvres et du bon Dieu!... en v'là un qui ignore les -potins!... et les intrigues!... et les flirts!... et tout le -tremblement!... - -Et comme l'abbé rentrait, portant avec soin le vase trop plein qui -débordait, faisant des rigoles le long de sa soutane luisante, elle lui -cria gaiement: - ---Monsieur l'abbé!... je suis contente!... - ---Ah!...--fit-il, tout heureux--c'est pas comme hier matin, alors?... - -Il avait pris les roses et, de ses grosses mains maladroites, les -arrangeait gauchement, avec d'infinies précautions. Quand ce fut fait, -il vint s'asseoir en face de Coryse. - ---Monsieur l'abbé... depuis ce matin, l'oncle Marc est très, très -riche... - ---Et comment ça, mon enfant?... - ---Dame!... il a pas dévalisé un coche, vous pensez?... non... il a -hérité de madame de Crisville... - ---Elle est donc morte?... - ---... Turellement, monsieur l'abbé!... - ---Oh!... cette pauvre dame!... elle qui était si généreuse... si bonne -pour les malheureux!... - ---L'oncle Marc sera aussi bon qu'elle, allez!... vous verrez tout ce que -nous attraperons pour vos pauvres... - ---Dieu vous entende, mon enfant!... - ---Mais...--fit-elle, mécontente,--on dirait que vous en doutez?... - ---Je n'en doute pas précisément... non... mais enfin... il n'y aurait -rien de surprenant à ce que M. Marc fût moins préoccupé que madame sa -tante des choses du ciel... il est jeune, il... - ---Jeune!...--s'écria Chiffon étonnée--jeune, l'oncle Marc?... - ---Mais dame!... il n'est pas vieux... - ---Je ne vous dis pas qu'il est croulant!... mais il est pas jeune non -plus... puisqu'il n'a que trois ans de moins que M. d'Aubières... qui -l'est, lui, vieux... - ---Et, à ce propos, mon enfant... - ---Oh!...--dit Coryse avec un soupir de soulagement--il est parti ce -matin!... - ---Parti?... - ---Pas pour toujours!... il reviendra... C'est égal, monsieur l'abbé... -si j'avais su que vous ne seriez pas plus chaud que ça... j'aurais pas -traîné mon pauvre vieux Jean ici, par trente-cinq degrés... je vous -aurais laissé apprendre la chose comme tout le monde... - ---Mais, ma petite enfant, vous vous méprenez... je suis heureux... très -sincèrement heureux de ce qui arrive à monsieur votre oncle... et aussi -de la joie que ça vous cause... - ---A la bonne heure!... alors, je me sauve!... il va être midi!... - -Tandis que Chiffon rentrait, trottinant sous le soleil ardent, l'abbé -Châtel murmurait, en arrangeant une dernière fois ses roses aux pieds de -la petite sainte Vierge du parloir: - ---Mon Dieu, protégez cette enfant qui vous aime!... Mon Dieu, donnez-lui -du bonheur!... - - - - -VIII - - ---Tu ne sais pas?...--dit Chiffon à l'oncle Marc, qui revenait après -quinze jours d'absence,--tout le monde est déchaîné contre toi... ta -lettre à tes électeurs a révolutionné Pont-sur-Sarthe... ce qu'on va te -faire des têtes!... - ---Voilà qui m'est égal!... - ---Oui... je sais bien... mais moi, d'entendre tout le monde te taper -dessus comme ça... j'en suis malade!... - ---Qui, tout le monde?... - ---Dame!... les habitués... tous les vieux embêtants qui viennent à la -maison... j'sais pas pourquoi je dis les vieux, car les jeunes le sont -bien autant, embêtants!... et ma mère donc!... avant-hier elle est -rentrée dans un état... parce qu'elle avait lu ton machin qu'on -placardait sur les murs... - ---Qu'est-ce qu'elle a dit?... - ---Elle a fait une scène à papa!... Ah! mais là, une vraie!... une -belle!... - ---Plus belle qu'à l'ordinaire?... - ---Encore plus!... - ---Ce pauvre Pierre!...--dit le vicomte, en riant. - ---Oh!... que tu es méchant de rire de ça!... il est si bon!... - ---C'est vrai qu'il est bon!... si c'était moi... - ---Ben, et moi donc!... - -Elle réfléchit un instant et conclut: - ---Ça prouve qu'il est meilleur que nous deux... voilà tout!... - ---Dis donc, Chiffon--questionna l'oncle Marc,--elle sera gentille, la -petite existence que je vais mener ici dans ces conditions-là?... - ---Quelles conditions?... - ---Tu me dis que ta mère est furieuse contre moi... - ---Oh! quant à ça!... - ---Eh bien, alors, elle va me traiter comme un simple nègre... - ---Que non!... - ---Que si!... comme elle ne se gênait déjà pas pour le faire... et qu'il -y a en plus mon élection... - ---Oui... mais il y a aussi ta galette!... - ---Tu dis?... - ---Je dis que... s'il y a ton élection qui la vexe... il y a ta galette -qui l'enchante... elle respecte l'argent, tu sais?... - ---Oh!... - ---Il n'y a pas de «oh!»... c'est comme ça!... - -Après un silence, elle demanda: - ---Tu as terminé tes affaires?... - ---A peu près!... - ---Et tu es riche?... - ---Très... - ---Tant mieux!... c'est que M. de Bernay se remue ferme, va!... et il -faut prendre garde à lui... parce que, comme Charlié ne passera pas... - ---Qu'est-ce que tu en sais?... - ---On me l'a dit... - ---Qui ça?... - ---Les ouvriers des hauts fourneaux... - -L'oncle Marc se mit à rire: - ---Alors, tu vas causer avec les ouvriers des hauts fourneaux?... ce -pauvre Aubières a raison... tu es vraiment une drôle de petite bonne -femme!... - ---Ah!... tu l'as vu, M. d'Aubières?... - ---Oui... - ---Est-ce qu'il va bientôt revenir?... - ---Il reviendra pour les courses... - -On sonnait le déjeuner. Madame de Bray entra en coup de vent dans le -petit salon. L'air empressé, le sourire fendu jusqu'aux oreilles, elle -s'avança en courant presque vers son beau-frère: - ---Mon cher Marc!... on vient de me dire à l'instant que vous êtes de -retour... - -Et, sans lui laisser le temps de répondre: - ---Je suis ravie de vous revoir!... vous nous manquez tellement à tous -quand vous n'êtes pas là... n'est-ce pas, Chiffon?... - -Jamais la marquise n'était aimable pour son beau-frère, et jamais elle -n'appelait sa fille «Chiffon», sauf lorsque, devant quelque nouveau -venu, elle posait pour la tendresse câline. Marc la regarda, très -surpris, et baissa aussitôt les yeux en apercevant la mine narquoise de -Coryse, qui riait derrière sa mère. - ---Avez-vous vu Pierre?...--dit madame de Bray. - ---Oui... je l'ai vu en arrivant... - -Elle demanda, souriante: - ---Vous a-t-il prévenu du terrible effet qu'a produit ici votre lettre -aux électeurs?... - ---Ma foi, non!... - ---Eh bien, mon pauvre Marc, vous n'avez pas idée du tapage--tapage peu -agréable--qui s'est fait autour de votre nom... - ---Comme ce nom est aussi le vôtre... je vous en demande pardon... - ---Bah!... à la guerre comme à la guerre!... j'en ai pris mon parti à -présent!... car, pour être franche... au commencement, j'étais -consternée... absolument consternée... - -Et, interpellant son mari qui entrait: - ---N'est-ce pas?... à présent, je suis consolée du scandale causé par les -affiches de Marc?... j'ai pris mon parti en brave?... - ---Vous me l'avez dit, du moins...--répondit sans conviction M. de Bray. - -En passant dans la salle à manger, Chiffon murmura à l'oreille de -l'oncle Marc: - ---Beau fixe, hein?... je te l'avais dit... la galette!... - ---Coryse,--fit la marquise en s'asseyant,--je ne sais pas si j'ai pensé -à te dire que nous dînons samedi chez les Barfleur... - ---Non... mais tu ne me dis jamais quand vous dînez en ville... - ---Tu es invitée... - ---Ça m'est égal... puisque je n'y vais pas!... - ---Pourquoi n'irais-tu pas?...--demanda madame de Bray, avec un peu -d'embarras. - ---Mais, parce que je ne vais jamais à ces dîners-là... et qu'il a été -convenu qu'on ne me mènerait dans le monde que l'hiver qui suivrait mes -dix-huit ans... c'est-à-dire dans deux ans... - ---Ça ne s'appelle pas aller dans le monde... - ---Mais si!... c'est s'habiller... se montrer... s'ennuyer... c'est ça -que j'appelle aller dans le monde, moi!... - ---J'ai accepté pour toi... - ---Fallait pas... puisque tu m'as promis que jusqu'à dix-huit ans... -excepté à la maison... je ne serais jamais obligée à ces corvées-là... -je ne vois pas, d'ailleurs, pourquoi je dînerais chez les Barfleur -plutôt que chez madame de Bassigny, qui m'avait invitée pour ce soir... - -Elle ajouta en riant: - ---Parlant à ma personne, dans le jardin des Jésuites... Ah!... tu -sais!... elle t'a aussi invité, oncle Marc!... tout en me disant d'un -air dépité qu'elle n'espérait pas que tu lui ferais l'honneur -d'accepter... - ---Ça prouve qu'elle a certains moments de lucidité... je n'irais en -aucun temps chez madame de Bassigny, mais aujourd'hui, dans tous les -cas, je ne peux aller nulle part... puisque je suis en deuil... - -Chiffon glissa un regard rieur sur la robe de sa mère. Une robe d'un -mauve si indécis qu'on ne savait pas trop si c'était du mauve ou du -rose. - ---Oh!...--fit la marquise--c'est un deuil de trois mois... et il y a -déjà au moins quinze jours de passés!... Et, à ce propos, mon cher Marc, -je veux vous demander... ça ne vous est pas désagréable qu'il y ait ici -un bal le dimanche des courses?... - ---Non, du tout... pourvu que je ne sois pas obligé d'y paraître... - ---Mais... si vous n'y paraissez pas... ça aura l'air d'un blâme... - ---Je ne sais pas de quoi ça aura l'air, mais je n'irai pas au bal un -mois après la mort d'une tante dont j'hérite... ça serait--sans parler -du manque de coeur--d'un mauvais goût absolu... - -La marquise répondit, d'un ton pointu: - ---Comme nous n'avons pas, nous, les mêmes motifs de nous abstenir... et -que je tiens à donner ce bal pour Coryse... - ---Pour moi!...--s'écria la petite, stupéfaite--pour moi, qui déteste le -monde!... et qui ne sais seulement pas danser correctement!... un bal -pour moi!... ah! Seigneur!... - ---C'est justement pour t'apprendre à te tenir dans le monde... et pour -que tu y prennes goût... - -Cette fois, Chiffon regimba tout à fait: - ---Allons donc!... mais ça ne mettra personne dedans... cette histoire de -bal donné pour moi!... on sait bien que je ne bosse pas gros dans la -maison!... et que ce qui s'y fait ne s'y fait pas pour moi!... - ---Tu es une ingrate et une impertinente!...--s'écria madame de Bray, -d'une voix qui montait, semblant vibrer dans ses sourcils. - ---Moi?... non!...--répondit paisiblement la petite--mais je trouve qu'il -vaudrait bien mieux dire à l'oncle Marc... et même à tout le monde... la -vérité... - ---Et la vérité, c'est?... - ---C'est que le bal est pour épater les naturels du pays en leur faisant -voir le prince... - -Marc de Bray demanda, surpris: - ---Quel prince, donc?... - ---Ah!... c'est vrai!...--cria joyeusement Coryse--tu ne sais pas, -toi!... tu arrives!... Eh bien! depuis huit jours, il y a un prince à -Pont-sur-Sarthe!... un vrai!... un pas en carton!... un qui sera -régnant... si son papa n'est pas dégringolé avant... - ---Et il s'appelle?... - ---Le comte d'Axen... quand il voyage... - ---Ah! parfaitement!... et qu'est-ce qu'il fait ici, le comte d'Axen?... - -La marquise allait répondre, Chiffon ne lui en laissa pas le temps: - ---On ne sait pas au juste... on dit qu'il y est pour assister aux -manoeuvres... ou pour se perfectionner dans le français... qu'il parle -mieux que nous tous... - -Le vicomte demanda, pour dire quelque chose: - ---Comment est-il, le prince?... - ---Il est charmant!...--répondit vivement madame de Bray. - -Vivement aussi, Chiffon riposta: - ---Ça dépend des goûts!... il est haut comme une botte... et noir... -noir... c'est-à-dire que M. Carnot est blond en comparaison de lui!... -seulement on l'appelle Monseigneur et Votre Altesse... alors, tu -comprends, c'est délicieux!... - ---On lui parle comme on doit lui parler...--interrompit M. de Bray, qui -voyait poindre l'orage et voulait arrêter la discussion qui commençait. - ---Mais je trouve ça tout naturel...--dit Coryse--et je lui parle aussi -comme ça... quand je lui réponds... seulement, il y a ceux que ça amuse -et ceux que ça n'amuse pas... - -Et, regardant sa mère, elle ajouta: - ---Moi... l'humilité... c'est pas mon affaire!... - -Des nombreux «petits côtés» du caractère de la marquise, celui qui entre -tous choquait désagréablement Coryse était son arrogance avec les -petits et sa platitude avec les grands. Souvent, après avoir -écrasé un domestique ou un ouvrier de la supériorité de son -intelligence,--supériorité que sa fille se refusait absolument à -reconnaître,--madame de Bray venait se plaindre de la stupidité de ceux -qu'elle appelait, avec une moue de dégoût copiée sur celle de madame -Favart, «des mercenaires»; Chiffon, alors, amusée et agacée à la fois, -lui répondait en riant: - ---Eh! s'il avait les qualités que vous lui voulez... probable qu'il -serait ambassadeur au lieu d'être domestique!... - -La petite Coryse trouvait tout simple qu'on fût respectueux pour les -princes lorsque le hasard rapprochait d'eux mais elle ne comprenait pas -qu'on courût après les occasions d'être mis en leur présence. Elle -haïssait la gêne, et n'aimait à vivre que seule ou avec ses égaux. Et -puis, il lui semblait que, les princes modernes ayant oublié qu'ils sont -princes, il est excessif d'être obligé de faire un effort pour se -rappeler à leur place qu'ils le sont. - -Depuis l'arrivée du comte d'Axen à Pont-sur-Sarthe, la marquise nageait -dans la joie, prodigieusement flattée d'avoir reçu la visite «de Son -Altesse». L'Altesse était envoyée par M. d'Aubières, qui, quelques -années plus tôt, avait été attaché militaire dans le petit pays où -régnait son père. Et madame de Bray, obligée à Paris de courir de droite -et de gauche pour rencontrer quelques princes très entourés,--qui -n'accordaient qu'une médiocre attention à son intrigante -personne,--totalement sevrée à Pont-sur-Sarthe des formules et des -révérences de cour où elle s'imaginait exceller, avait cru voir s'ouvrir -le ciel en décachetant la lettre adressée à son mari, dans laquelle le -colonel annonçait la venue du petit prince héritier. - -Cette fois, les plus élégants salons Pontsarthais étaient complètement -distancés: car le comte d'Axen ne connaissait à Pont-sur-Sarthe que les -quatre généraux, le maire et le préfet. Et, sans pitié pour madame de -Bassigny,--sa meilleure amie pourtant--qui tournait autour d'une demande -de présentation, madame de Bray avait dit d'un air détaché: «que c'était -bien ennuyeux de ne pas pouvoir réunir quelques amis avec Monseigneur, -mais qu'il refusait de faire aucune connaissance.» - -C'est qu'elle ne voulait pas éparpiller l'Altesse qui lui était tombée -si providentiellement dans la main! - -A Pont-sur-Sarthe il y a beaucoup de femmes très élégantes, et -quelques-unes très jolies. Il était à craindre que le petit prince, une -fois lancé, ne fît à l'hôtel de Bray de nombreuses infidélités. Ce fut -lui qui força la marquise à sortir de sa réserve. - -Un soir, où il était venu faire une visite, il dit à M. de Bray: - ---Je vous prierai de me mener... si cela est possible... au bal au -château de Barfleur... - -La marquise bondit: - ---Au bal... à quel bal?... - ---Un bal qui sera probablement donné le dimanche des courses... ce soir, -en dînant au restaurant, j'en ai entendu parler... ce n'est pas encore -certain, mais... - ---Mais--s'écria impétueusement madame de Bray--il ne peut pas y avoir de -bal chez les Barfleur, ce jour-là... puisque nous en donnons un, -nous!... - -Jamais il n'avait été question de bal. Le marquis et Chiffon se -regardèrent, abasourdis de cet aplomb, mais madame de Bray ne fut pas le -moins du monde gênée par leur présence. Elle continua, s'adressant à son -mari: - ---N'est-ce pas... depuis longtemps nous avons choisi ce jour-là... on ne -peut pas nous le prendre?... - -Et, le lendemain, elle envoyait les invitations. Du moins, en donnant -elle-même le bal qui devait disséminer un peu la petite Altesse, elle -aurait l'honneur de montrer qu'elle l'avait connue «avant tout le -monde». - - * * * * * - -Craignant de voir la conversation s'accentuer de fâcheuse manière, le -marquis voulut une fois de plus rompre les chiens. - ---Si Chiffon ne dîne pas à Barfleur samedi, il faudrait -écrire...--dit-il, en s'adressant timidement à sa femme. - -La marquise répondit d'un ton tranchant: - ---Elle y dînera... - ---Je ne peux pas y dîner... même quand je le voudrais...--expliqua -tranquillement la petite;--je n'ai pas de robe... - ---Comment, pas de robe?... Et ta robe pompadour?... qu'est-ce que cela -signifie?... - ---Ça signifie que j'ai eu... il y a deux ans... une robe du soir... -soi-disant... en mousseline de laine à petits bouquets... celle que tu -appelles ma «robe pompadour...» - ---Eh bien, alors?... - ---Eh bien, alors... comme j'ai allongé de deux têtes depuis deux ans... -et qu'elle n'a pas allongé comme moi, elle me vient au mollet... et -voilà comment je n'ai pas de robe... - ---On l'allongera... - ---On l'a déjà allongée trois fois... il n'y a plus mèche... - ---Comment n'as-tu jamais rien à te mettre?... c'est incroyable... tu -n'as pas une robe!... - ---Si... j'en ai quatre... - ---Ça n'est pas assez... - ---Mais sapristi!...--cria Chiffon agacée--c'est pas avec cinq louis par -mois pour ma toilette... en comptant mes souliers, mes gants, mes -chapeaux, mes amazones et tout... que je peux en avoir un jeu, de -robes!... - -M. de Bray intervint: - ---Fais faire ce que tu voudras... et tu m'apporteras la note. - ---Merci, papa!... j'en ferai faire une petite blanche pour le bal du -Prince, alors... - -La voix de la marquise s'éleva, menaçante et aiguë: - ---Je vous défends de dire le bal du Prince!... - -Et après un silence, elle ajouta: - ---Alors, c'est entendu, tu viens à ce dîner? - ---Ah! mais non!...--protesta Chiffon--ah! mais non!... - -Madame de Bray réfléchit un instant: - ---Dans ce cas... tu vas aller en te promenant à cheval à Barfleur... - ---Quoi faire?... - ---Dire toi-même à madame de Barfleur que tu ne peux pas dîner samedi... -que tu dînes chez ta tante de Launay ce jour-là... que je ne le savais -pas quand j'ai accepté... - ---Oui...--répondit Coryse, en riant--c'est compris!... je vais faire un -petit racontar, à propos duquel tout le monde se coupera... vous, la -tante Mathilde, l'oncle Albert... enfin tout le monde... - -Et, se levant de table: - ---Vous me permettez?... faut que je m'habille... et, si je vais à -Barfleur et que je veuille être revenue pour le cours... j'ai que le -temps de me trotter... - ---Oui...--dit majestueusement la marquise--je te permets, pour cette -fois, de quitter la table avant la fin du déjeuner... seulement ne -t'imagine pas que c'est un précédent pour recommencer à... - ---Mais...--s'écria Coryse, bourrue--mais ça m'est bien égal d'être à -table jusqu'à la fin, moi!... je ne tiens ni à aller là-bas, ni, si j'y -vais, à être rentrée pour le cours!... et d'ailleurs je peux rester... -c'est bien plus simple!... on n'a qu'à envoyer le vieux Jean porter une -lettre... Au fait...--questionna-t-elle, l'oeil rieur--pourquoi est-ce -moi qui y vais, là-bas?... c'est pas naturel que ça soit moi!... - -Et, brusquement, elle se rassit. - ---Vous irez!...--ordonna la marquise, qui s'irritait peu à peu. - ---Non... j'aime autant pas!... vous devez avoir quelque idée de derrière -la tête pour m'envoyer comme ça en course... - -Elle s'arrêta un instant et acheva, en appuyant: - ---... chez les Barfleur?... - ---Mais non...--affirma madame de Bray, qui devint très rouge. - -Cette fois encore, le marquis voulut pacifier les choses: - ---Voyons, Chiffon... va donc!... puisque tu vois que ta maman le -désire... - ---Hum!...--fit Coryse, en envoyant sous la table un coup de pied à son -beau-père, en manière d'avertissement. - -Il était trop tard. La marquise avait entendu, et ce mot «maman», -lorsqu'il s'appliquait à elle, avait le don de l'exaspérer. Furieuse, -elle s'adressa à son mari: - ---En vérité...--commença-t-elle--vous... - ---Hum!... hum!... hum!... hum!...--chantonna encore Chiffon en arpège. - -La marquise se retourna vers elle: - ---Sortez!... et faites immédiatement ce que je vous ai dit de faire... -vous m'avez entendue?... - ---Oui...--répondit Coryse en pliant sa serviette avec une lenteur -affectée. - -Et, en sortant, elle mâchonna entre ses petites dents pointues, que la -colère serrait un peu: - ---Oh!... si seulement M. d'Aubières était pas si vieux!... - - - - -IX - - -En arrivant dans la cour du château de Barfleur--un grand château Louis -XV en briques et granit--Coryse aperçut à une fenêtre du rez-de-chaussée -la vicomtesse de Barfleur, assise devant une grande table, et très -occupée à couvrir des pots de confitures. Sa besogne l'absorbait -tellement qu'elle n'entendit point passer les chevaux. Chiffon, qui -d'abord avait eu l'idée de s'approcher de la fenêtre et de débiter sans -entrer son petit discours, réfléchit que peut-être ça ne serait pas -suffisamment poli, et descendit de cheval aux écuries, lorsqu'on lui eut -répondu que madame la vicomtesse était là. - -On la fit entrer dans le billard, où elle attendit pendant un temps qui -lui sembla fort long. Et, tout en faisant les cent pas dans la grande -pièce nue, sans un tableau, ni un bibelot, ni une fleur, elle se disait -rageusement: - ---Ah çà!... est-ce qu'elle va achever de couvrir tous ses pots de -confitures avant de me recevoir... la mère Barfleur?... - -Enfin, le domestique qui l'avait introduite reparut: - ---Si mademoiselle d'Avesnes veut bien venir?... je cherchais madame la -vicomtesse dans le parc... et elle était au salon... - -Coryse pensa: - ---Non... elle était à l'office!... mais probablement elle ne trouve pas -chic qu'on le sache!... - -Et elle trottina derrière le domestique, à travers une longue enfilade -de pièces d'un aspect désolé. - ---Brrr!...--fit-elle en frissonnant presque--c'est pas rigolo, ici!... -le père de Ragon et la mère Barfleur se trompent s'ils croient que -j'épouserai «_Deux liards de beurre_»!... car je crois qu'ils le -croient!... ah!... non!... non!... non!... - -Le duc d'Aubières, à son arrivée dans le pays, avait demandé à l'oncle -Marc, en lui montrant le petit Barfleur debout dans l'embrasure d'une -porte pendant un bal: - ---Qu'est-ce que c'est que ce petit bonhomme gros comme deux liards de -beurre?... - -Et, chez les Bray et dans quelques autres maisons, le surnom lui était -resté. - -Le domestique fit entrer Coryse dans un petit salon un peu plus meublé -et confortable que le reste du château. - -Assise près de la fenêtre, sa longue taille mince serrée dans une robe -de foulard grenat à pastilles jaunes, la vicomtesse semblait lire -attentivement _le Gaulois_. Tout de suite, la petite pensa: - ---C'est pas étonnant que j'aie attendu comme ça!... la robe des -confitures était grise... elle est allée se glisser dans ses plus beaux -habits pour me recevoir... Mâtin!... on se met en frais pour le -Chiffon... depuis que l'oncle Marc a hérité... - ---Ma chère enfant...--fit la vicomtesse, en se levant à la vue de -Coryse--quel bon vent vous amène?... - -Et, sans lui laisser le temps de répondre: - ---Est-elle mignonne dans son amazone!... - ---Mignonne!...--murmura Chiffon, qui promena un oeil étonné sur ses -grands bras, ses longues mains, et toute sa personne encore -dégingandée--c'est pas ce qu'on me dit à la maison, toujours!... - -Madame de Barfleur ne se démonta pas: - ---Oui, mignonne!... mignonne et charmante!... - -Elle tira la longue bande de vieille tapisserie sur canevas de soie qui -servait de cordon de sonnette. - ---C'est mon pauvre Hugues qui serait désolé de manquer une si jolie -petite visite!... il est allé voir ses chevaux dans les grands herbages -du bord de l'eau... je vais le faire avertir... - ---C'est inutile, madame...--dit vivement Chiffon;--je suis obligée de -partir... j'ai un cours à quatre heures... - -Le domestique entrait. - ---Avertissez monsieur le vicomte... - ---Je viens seulement--expliqua Coryse--pour vous dire que ma mère... -quand elle vous a répondu que je viendrais avec elle samedi... a oublié -que je dîne ce jour-là chez ma tante de Launay. - ---Comment?...--s'écria madame de Barfleur--mais c'est impossible!... -nous ne pouvons pas nous passer de vous!... vous arrangerez ça avec -votre tante... ou bien, moi, je l'arrangerai... - -Chiffon ne répondit pas. Elle écoutait en souriant tinter la grosse -cloche qu'on agitait éperdument pour appeler le jeune châtelain, et elle -pensait: - ---Il lui faut un quart d'heure au moins pour remonter de la rivière... -et dans cinq minutes je me serai défilée... - ---Je vous en prie... ma petite Coryse,--insista la vicomtesse--dites-moi -que vous trouverez un moyen de venir?... vous serez l'âme et la joie de -ce dîner... - ---Moi!...--interrompit l'enfant ébahie--moi?... mais quand je ne suis -pas à mon aise, je ne dis pas trois mots... - -Madame de Barfleur demanda: - ---Pourquoi ne seriez-vous pas à votre aise... ma chère petite?... - ---Pardon!...--s'écria précipitamment Chiffon, qui devint très -rouge--j'ai gaffé!... je veux dire que, n'importe comment... partout où -je ne suis pas seule... je ne suis pas à mon aise... parce que je me -défie de moi... et vous voyez que j'ai raison... - ---Non... vous êtes une charmante jeune fille... très simple... très -franche... - ---Oh! quant à ça!... - -Et, se levant, Coryse reprit: - ---Je vais m'en aller... il faut que je rentre... - ---Vous attendrez bien encore un instant... et d'abord, vous allez -goûter?... - ---Je vous remercie, madame... je suis déjà en retard... - -La vicomtesse se leva aussi et, comme Chiffon étonnée de cette politesse -exagérée la priait de ne pas se déranger, elle répondit: - ---Si... je veux vous voir à cheval... mon fils m'a dit que vous y êtes -adorable... - ---V'lan!...--se dit la petite--décidément, ça y est!... ils sont tous -d'accord!... - -Au moment où le vieux Jean amenait au perron les chevaux, le vicomte de -Barfleur entrait en courant dans la cour. Il prit la main que lui -tendait Chiffon et, s'inclinant respectueusement, y appuya ses lèvres. -Peu habituée à cette manière de faire, elle manqua éclater de rire. -Puis, comparant les façons d'être de la mère et du fils à ce qu'elles -étaient quinze jours plus tôt, un grand écoeurement la prit, et elle -faillit penser tout haut: «C'est des vilains types!...» - -Lorsque Coryse s'approcha de Joséphine, la grande jument de pur sang -qu'elle montait toujours, le vicomte se précipita, nouant ensemble ses -deux mains, et les tendit à Chiffon pour qu'elle y posât son pied. Elle -toisa le frêle jeune homme, qui courbait son misérable petit dos et son -cou mince, surmonté d'une tête énorme, et, considérant les bras frêles, -qui laissaient vides et plissotées les manches grises à grands carreaux -de son costume trop anglais, elle se dit: - ---Sûr!... il va me lâcher en route!... - -Et, gentiment, de l'air le plus gracieux qu'elle put prendre pour faire -passer son refus, elle répondit, indiquant le vieux Jean qui tenait les -deux chevaux: - ---Non... si vous vouliez plutôt faire tenir un instant l'autre -cheval?... je suis très maladroite... je ne sais monter qu'avec Jean... -avec vous, je tomberais... - -Et, comme il insistait: - ---Je vous en prie!... vous n'imaginez pas ce que je suis lourde... un -plomb!... - -Elle posa le bout de sa botte dans la main du vieux Jean, et s'envola, -paraissant monter à un mètre au-dessus de la selle. Puis, saluant la -mère et le fils, elle s'éloigna, son corps souple ondulant au grand pas -de Joséphine. - - * * * * * - -Dès qu'elle fut sortie du parc, Chiffon tourna dans la forêt. Elle avait -hâte de galoper dans les belles allées vertes et de secouer la colère -qui lui montait à la tête et au coeur. - -On ne la laisserait donc pas tranquille un instant?... comment!... il -n'y avait pas quinze jours qu'on la tourmentait pour épouser M. -d'Aubières; à présent, on allait vouloir lui faire épouser le petit -Barfleur?... Et non seulement cette idée la tourmentait à cause de la -nouvelle lutte à soutenir, mais encore elle la blessait dans son -amour-propre. - -De la demande de M. d'Aubières, qu'elle ne trouvait pourtant pas beau, -elle avait été reconnaissante et flattée; de celle de M. de Barfleur, -elle serait très humiliée. - -D'abord, elle savait bien que, quand elle était sans fortune, _Deux -liards de beurre_ ne lui avait jamais accordé d'autre attention que -celle qu'un jeune homme bien élevé doit à une jeune fille qu'il -rencontre dans le salon de ses parents. Ensuite elle trouvait hideux ce -garçon mal venu, avec ses énormes moustaches et ses jambes fluettes, -démesurément arquées par l'abus du cheval. Pour elle, le duc d'Aubières -était «le grand d'Aubières», tandis que le vicomte de Barfleur était «le -petit Barfleur». Et tout était là! - -Saine et solide, Chiffon avait l'instinctive horreur des chétifs et des -malsains. - -Et, en suivant la grande piste gazonnée qui la conduisait à la route de -Pont-sur-Sarthe, elle pensait: - ---Il me dégoûte tout à fait, celui-là!... et, s'il lui prenait jamais -l'idée de m'embrasser comme a fait M. d'Aubières, je le giflerais des -deux mains... je ne pourrais pas m'en empêcher... C'est égal!... ça va -être joliment ennuyeux, cette histoire-là!... si je refuse encore, ma -mère va me tomber dessus... pour bien faire, faudrait que le refus vînt -des Barfleur... Oh! cet animal de père de Ragon!... c'est pourtant lui -qui a manigancé tout ça!... j'avais raison d'avoir peur des Jésuites!... - -Elle s'arrêta devant la route blanche de soleil. - ---Ça va être atroce de descendre comme ça jusqu'à Pont-sur-Sarthe!... je -vais essayer de prendre le sentier derrière les hauts fourneaux... il -n'y a justement pas trop de boucan à cette heure-ci... j'espère que -Joséphine consentira à passer... - -Elle fit entrer la jument--qui déjà piquait les oreilles, écoutant le -bruit sourd qui arrivait d'en bas--dans un petit sentier qui descendait -presque à pic entre la forêt et les forges. A un tournant du sentier, -elle aperçut à une centaine de mètres au-dessous d'elle un cavalier -arrêté, parlant à des ouvriers assis à terre en bordure du bois. - ---Ah!...--dit-elle, se tournant vers le vieux Jean--ça y est!... j'ai -raté le cours... voilà les ouvriers qui goûtent... il est quatre -heures!... - -Et, clignant des yeux: - ---Tiens!... on dirait que c'est le comte d'Axen?... - ---Oui, mam'selle Coryse... c'est pour sûr lui!... - -Le sentier descendait en lacet, et Chiffon perdit de vue le groupe. Mais -bientôt, en se rapprochant, elle entendit nettement les voix qui -montaient jusqu'à elle: - ---Oui...--disait le prince, dont elle reconnaissait l'accent -musical--oui, elle est tout à fait bien, cette profession de foi... et -si j'étais électeur dans ce pays... je n'hésiterais pas à donner ma voix -à celui qui l'a écrite... - -Chiffon venait de tourner le coude du chemin. - ---Ah!...--cria-t-elle--c'est vous, monsei... - -Elle s'arrêta, devinant vaguement qu'il préférait ne pas être nommé -ainsi, et il la remercia d'un signe en répondant: - ---Mon Dieu, oui, mademoiselle... c'est moi!... - ---T'nez, monsieur...--dit en riant un des ouvriers--v'là un' petite -demoiselle qu'est d'vot' avis, allez!... - ---Qu'est-ce que c'est?...--demanda Coryse. - ---C'est c'monsieur qui dit comme vous, qu'à not' place y voterait pour -M. d'Bray... - ---Parbleu!...--fit Chiffon avec conviction--à moins que vous ne vouliez -faire renommer M. de Bernay?... - ---Ah! non... c'ui-là, n'en faut plus!... - ---Eh bien, alors?... puisque vous savez que Charlié ne peut pas -passer?... - ---Oui... c'est vrai!... mais moi, ça m'gêne qu'y soye vicomte, M. -d'Bray... - ---Lui aussi, ça le gêne...--dit Chiffon--mais c'est pas sa faute!... - ---Pourquoi signe-t-y son affiche «Vicomte» de Bray?... - ---Dame!... puisque c'est son nom!... vous aimeriez mieux qu'il triche, -vous?... qu'il se présente pour autre chose que ce qu'il est?... - -Et, regardant tout à coup à terre les nombreuses bouteilles, les -saucissons et les fromages couchés sur l'herbe, Chiffon demanda: - ---Sapristi!... ben, vous en faites un goûter!... - -Un ouvrier, noir et velu, se leva, et montrant le comte d'Axen: - ---C'est c'monsieur qui régale... sans ça!... - -Et il ajouta: - ---Rapport qu'on y a t'nu son ch'val pendant qu'y visitait les forges... - -Le vieux Jean, rouge et suant, regardait les bouteilles d'un oeil -attendri. Coryse s'en aperçut et, le montrant à l'un des hommes: - ---Si vous vouliez être bien gentil... vous lui donneriez un verre de -quelque chose... parce qu'il a bien chaud!... - -L'ouvrier s'élança sur une bouteille et, s'excusant: - ---Si on n'l'a point fait... c'est qu'on n'osait pas... vu qu'les larbins -ordinairement... quand y a les maîtres... - ---C'est pas mon larbin...--répondit Chiffon en riant--c'est ma -nourrice... viens boire, nourrice!... - -Le vieux Jean s'avança: - ---C'est pas de refus...--dit-il d'un air ravi--car c'qu'y fait soif... -que vous aussi, mam'selle Coryse, vous d'vez avoir soif?... - ---Si vous vouliez boire un verre... faudrait pas vous gêner, -toujours?...--proposa l'ouvrier qui tenait la bouteille. - ---Je veux bien...--dit Chiffon, tendant la main. - ---... Tendez un' minute... paç' que... pour vous, faut que j'rince -l'verre... - -Il courut à une fontaine placée à l'entrée des bâtiments et revint en -demandant: - ---C'est-y d'la bière ou du vin, qu'vous voulez?... - ---Du vin... - -Elle avança son verre en disant d'une voix claire: - ---A votre santé!... - -Les ouvriers se levèrent: - ---C'est plutôt à la santé d'monsieur qui régale qu'on d'vrait -boire...--remarqua un des hommes, en désignant le comte d'Axen. - ---Et moi...--répondit le prince--je propose de boire à la santé du -candidat!... - ---C'est ça!...--cria étourdiment Coryse--à la santé de l'oncle Marc!... - -Un des ouvriers demanda: - ---Alors... comme ça... vous êtes la nièce à M. d'Bray?... - ---Oui!...--fit Chiffon, en regardant le prince, qui riait de sa -distraction. - -L'ouvrier reprit: - ---Oh!... nous vous connaissions bien!... mais nous n'savions point vot' -nom!... c'est surtout les gosses, là-bas, à la cité, qui vous -connaissent... - -Et, se tournant vers le comte d'Axen, il continua: - ---Vu qu'mad'moiselle a toujours des pièces pour eux dans ses poches, -quand elle passe à cheval... même qu'à Noël elle leur a apporté une -pleine caisse de joujoux qu'ça remplissait la voiture... qu'ils en ont -eu plus qu'ils en pouvaient casser... - -Son petit oeil dur s'adoucit un peu, et il conclut: - ---Si tous les riches étaient comme mad'moiselle et monsieur... ça irait -mieux que ça n'va!... mais y en a qui veulent pas s'douter qu'y a d'la -misère... et des comme ça, j'en connais!... - ---Moi aussi!...--fit involontairement Chiffon, qui pensait à sa mère. - -Puis, aussitôt, elle demanda, s'adressant au comte d'Axen: - ---Est-ce que vous redescendez sur Pont-sur-Sarthe, monsei... -monsieur?... - ---Oui... voulez-vous me permettre de faire un instant route avec -vous?... - ---Mais oui... - -Et, tout de suite, elle proposa: - ---Seulement... il vaut mieux reprendre le sentier dans la forêt... -celui-ci est trop plein de pierres roulantes... - -Quand ils eurent disparu sous bois, Coryse entendit la voix de l'ouvrier -qui expliquait: - ---J'ai idée qu'ces deux p'tits-là, c'est des promis!... - -Elle se tourna en riant vers le prince: - ---C'est de nous qu'ils parlent, monseigneur!... - -Il s'inclina courtoisement: - ---Je regrette qu'ils se trompent... - ---Vous regrettez?... c'est beau, la politesse!... voyez-vous la tête que -j'aurais en reine?... non, mais la voyez-vous?... Ah! Seigneur!... -qu'est-ce que vous feriez de moi?... - -Et, après un instant, elle ajouta: - ---Et qu'est-ce que je ferais de vous?... - -Il se mit à rire: - ---Quel âge avez-vous, mademoiselle Coryse?... - ---J'ai eu seize ans au mois de mai... et vous, monseigneur?... - ---Moi, j'aurai vingt-quatre ans dans huit jours... - -Et, pris d'un scrupule, il demanda: - ---Dites-moi?... la marquise permet que vous vous promeniez avec un jeune -homme?... - ---Ah! mais non!... - ---Eh bien, mais... alors... - ---Vous!... oh! mais vous, vous êtes un souverain... c'est pas un jeune -homme, un souverain!... ça ne compte pas!... - -Elle rougit, et reprit en bafouillant: - ---C'est-à-dire... je veux dire que ça compte trop... pour compter... - -Et, voulant changer la conversation, elle questionna: - ---Dites donc, monseigneur?... vous n'avez pas peur de vous faire -cueillir et reconduire à la frontière... en faisant comme ça... vous... -un étranger... de la politique d'opposition?... - ---Oh!... elle est bien anodine, ma politique d'opposition!... qui -consiste à dire à des ouvriers que, si j'étais eux, je voterais pour -votre oncle... - ---C'est égal!... à votre place, je me méfierais!... tenez, je voudrais -que M. d'Aubières fût revenu... il vous dirait ce que vous devez faire -ou ne pas faire... parce que vous m'avez l'air un peu jeune, dans tout -ça!... - ---Vous vous intéressez donc à moi?...--demanda le prince, qui riait de -tout son coeur. - ---Je m'y intéresse... sans m'y intéresser... - ---C'est déjà quelque chose!... Eh bien, voyez comme on peut se -tromper?... j'aurais juré,--moi qui ai pourtant ce que vous appelez en -français «du flair»,--que, non seulement vous ne vous intéressiez pas à -moi, mais encore que je vous étais antipathique?... - ---Et c'était vrai!...--s'écria franchement Coryse--oui!... jusqu'à tout -à l'heure... et puis, tout à l'heure, vous m'avez tout d'un coup fait -l'effet d'un brave garçon... - ---Alors, nous sommes amis?... - ---Oui... - -Et, se reprenant: - ---Oui, monseigneur!... je vous demande pardon... je vous parle très -mal... - ---Mais non!... - ---Mais si!... je ne dis pas assez souvent monseigneur... et je ne dis -jamais Votre Altesse... - ---Ne vous préoccupez pas de ça!... et puisqu'à présent nous sommes amis, -voulez-vous me dire pourquoi nous ne l'étions pas?... c'est-à-dire -«vous», car moi, je n'avais pas la même répulsion, je vous assure... - ---Oui... je vais vous le dire... c'est que, d'instinct, je n'aime pas -beaucoup les étrangers... et que je déteste les protestants... alors, -comme vous êtes les deux, vous comprenez... - ---Je comprends... et qu'est-ce que vous leur reprochez, aux -étrangers?... - ---Oh!... je ne leur reproche absolument que de n'être pas Français... - ---Et aux protestants?... - ---Un tas de choses!... je les trouve intrigants, faux, hypocrites... et -rats, donc!... naturellement, je reconnais des exceptions... - ---Naturellement... moi, d'abord?... - -Elle se mit à rire. - ---Pas seulement vous!... d'autres encore... mais je parle de la masse -des protestants... et des protestants de France, bien entendu... puisque -ce sont les seuls que je connaisse... - ---Moi... en voyant l'espèce de répulsion que je vous inspirais... je -m'étais imaginé que vous me preniez pour un espion?... - ---Oh!... monseigneur!... oh!... non!... ça, pas!... d'abord, je vous -dirai... j'y crois pas tant que ça, moi, aux espions... parce qu'on en -voit souvent où il n'y en a pas... c'est un peu comme les chiens enragés -que les sergents de ville tuent pour avoir une récompense... et qui ne -sont pas plus enragés que moi, les pauv's bêtes!... - -Et, revenant à ce qui l'intéressait, Chiffon déclara: - ---C'est égal... c'est rudement gentil à vous... de travailler à -l'élection de l'oncle Marc, toujours!... - ---Ne m'ayez de cela aucune reconnaissance... car je vous avoue que la -conversation que vous avez entendue a été l'effet d'un pur hasard... ces -hommes avaient gardé mon cheval pendant que je visitais les forges... je -ne savais pas au juste lequel l'avait tenu... et puis, je craignais, en -donnant une seule grosse pièce, d'amener des batteries... alors, je suis -allé à l'auberge qui est sur la grand'route et je leur ai fait apporter -à goûter... ils m'ont offert à boire... et, en buvant avec eux, j'ai -causé des candidats dont les affiches étaient placardées sur les -bâtiments des forges... vous voyez que ma propagande s'est bornée à peu -de chose?... - ---Ça sert tout de même!... vous verrez comme il est gentil, l'oncle -Marc!... je suis sûre que... maintenant qu'il est revenu... vous allez -trouver la maison bien moins embêtante? - ---Mais...--voulut protester le prince--jamais je n'ai... - -Chiffon l'interrompit: - ---Allons donc!... c'est pas à moi que vous ferez croire que vous ne vous -y embêtiez pas!... et, comme ça, monseigneur, ça ne vous choque pas, la -proclamation socialiste de l'oncle Marc... puisqu'elle l'est, il paraît, -socialiste?... - ---Mais, moi aussi, je le suis!... - ---Oh!...--fit la petite, saisie--ben, ne racontez pas trop ça à -Pont-sur-Sarthe... ça ne ferait pas bon effet!... Ah! vous êtes -socialiste, monseigneur!... et, ça ne vous gênera pas un peu pour -régner, dites?... - ---J'espère que non!... mais si ça me gêne je passerai la main... c'est -bien ainsi que l'on dit, n'est-ce pas?... - ---Oui, monseigneur... - ---Ça me sera facile!... j'ai six frères!... Et vous, mademoiselle -Coryse... vous veniez de faire une tournée électorale, quand j'ai eu le -plaisir de vous rencontrer?... - ---Non!... je venais de faire une commission chez les Barfleur!... - ---Ah!... M. de Barfleur, c'est, n'est-ce pas, un petit monsieur très -mince?... - ---Oh! pour mince, il l'est!... - ---Qui a le genre très anglais?... - ---Le genre anglais de Pont-sur-Sarthe... oui... - ---Et il a un beau château, ce monsieur?... - ---Assez beau... mais c'est à sa mère, le château... - ---Est-ce que sa mère est agréable?... - ---Ah! mais non!... c'est une grande femme à la pose... et maigre!... et -majestueuse!... avec un faux air triste... l'air qu'il vient de lui -arriver des malheurs... moi, j'ai toujours envie, quand je lui parle, de -l'appeler «Infortunée princesse»... et lui, le petit, on l'appelle dans -le pays «_Deux liards de beurre_»... - -Comme le comte d'Axen riait, Chiffon expliqua: - ---Je ne suis pas méchante ni moqueuse, vous savez?... non... mais je ne -peux pas les sentir, les Barfleur!... - ---Il n'y a que la mère et le fils?... - ---Ah! Dieu!... c'est bien assez comme ça!... - ---Je les rencontrerai probablement au bal que donnera madame votre mère -le jour des courses?... - ---Sûr, vous les rencontrerez... mais qu'est-ce que ça peut bien vous -faire?... - ---Je suis curieux de voir... après la société de Paris, que je connais -un peu... la société de province... - ---Ben, ça vous fera une belle jambe!... si vous saviez ce que c'est -mesquin... et potinier... et rasant!... je sais bien que, comme vous -êtes au-dessus de tout ça... - ---Mais je ne suis au-dessus de rien... - ---En dehors, si vous voulez?... et, tenez, monseigneur... je crois qu'il -vaut peut-être mieux tout de même ne pas dire que nous nous sommes -promenés tous les deux tout seuls?... - ---Ah! vous craignez les potins?... - ---Oh! pas du tout!... mais j'ai peur que ma mère m'enlève si elle -apprend ça!... - ---Alors, qu'est-ce que je dois faire?... - ---Ne pas le dire... moi, je ne le dirai que si on me le demande... et, -comme on ne me le demandera pas... - ---En effet, il est peu probable qu'on devine notre rencontre... - ---Si par hasard on la devinait... nous dirions que oui. - ---Nous dirions que oui. - ---C'est entendu!... et maintenant, il faut nous quitter avant de sortir -de la forêt!... je vous demande encore pardon pour toutes mes -incorrections, monseigneur!... - -Et elle ajouta en riant: - ---Et je salue profondément Votre Altesse... - -D'un large mouvement, le petit prince ôta son chapeau, et répondit en -riant aussi: - ---Je vous salue profondément, mademoiselle Chiffon!... - - - - -X - - -Pendant huit jours, Chiffon ne fit pas un pas sans rencontrer le petit -Barfleur. Plusieurs fois, aussi, il vint chez les Bray sous prétexte de -commissions données par sa mère; et, un soir, en entrant dans le salon -au moment du dîner, Coryse le trouva installé entre M. et madame de -Bray. Elle avait vu, vers six heures, arriver le vicomte dans sa petite -charrette, mais elle le croyait parti depuis longtemps et elle s'arrêta -interdite. - ---M. de Barfleur a bien voulu rester à dîner avec nous...--dit la -marquise, qui semblait d'une humeur charmante;--nous le reconduirons ce -soir en nous promenant... - -Tant que duraient les chaleurs, M. et madame de Bray sortaient -habituellement en voiture après le dîner, emmenant Chiffon, à qui ces -promenades étaient odieuses. Assise dans le landau en face de ses -parents, elle n'osait ni bouger ni rire, et elle restait immobile et -ennuyée, telle qu'elle était toujours en présence de la marquise, dans -l'attente de la scène qu'elle redoutait. - -Lorsque Marc de Bray entra à son tour, sa figure exprima, à la vue du -petit Barfleur, un si grand étonnement, que Coryse se mit à rire. Et, -tandis que sa mère passait au bras du vicomte dans la salle à manger, -elle dit à l'oncle Marc, qui semblait vraiment agacé et mécontent: - ---Tu ne t'attendais pas à celle-là, hein?... - -Il répondit, sans paraître remarquer les regards anxieux de son frère: - ---Alors, il est de la maison, à présent, _Deux liards de beurre_?... - ---Pas encore!...--fit en riant Chiffon--mais il y tâche!... - -L'oncle Marc s'arrêta court: - ---Qu'est-ce que tu veux dire?...--demanda-t-il brusquement. - -M. de Bray supplia à demi-voix, les poussant devant lui: - ---Entrez donc, mes enfants... entrez donc!... - ---Ah çà!--fit la marquise, d'un ton aigre, en indiquant le petit -Barfleur qui restait debout à côté de sa chaise--qu'est-ce qui vous -empêche d'arriver?... M. de Barfleur est là, qui attend pour -s'asseoir... - -Dès le commencement du dîner, le vicomte, placé en face de Coryse, se -mit à la regarder d'un oeil extasié, avec une insistance de mauvais -goût. La petite, tout à fait myope, ne s'en douta même pas, mais Marc de -Bray remarqua cette affectation et en parut irrité. Son irritation -devint même si visible que Chiffon, qui, de près, y voyait très bien, -demanda tout à coup: - ---Qu'est-ce que tu as donc ce soir, l'oncle?... tu as l'air si -grinchu?... - -Vexé, il répondit: - ---Rien... c'est-à-dire, si... j'ai la migraine... - -Mais, malgré cette prétendue migraine, il se mit à bavarder avec sa -nièce, sans plus la laisser un instant tourner la tête d'un autre côté -que le sien. - -Mécontente de cette attitude, qu'elle jugeait malséante envers son -protégé, la marquise chercha plusieurs fois à ramener Chiffon à la -conversation générale, mais toujours elle se dérobait. Alors, ne pouvant -rien obtenir par l'adresse, madame de Bray se décida à briser les -vitres: - ---Coryse!... tu as une tenue absolument déplacée!... vous faites un -bruit... on ne s'entend pas!... - -La petite se tut, sans même achever la phrase commencée, et ne desserra -plus les dents. - -La marquise reprit: - ---Mais je ne t'empêche pas de parler... de répondre à M. de Barfleur qui -dit que... - -Chiffon répliqua d'un ton doux et poli: - ---M. de Barfleur ne parle que de la chasse et des courses... et ça, -c'est des choses que je déteste et auxquelles je ne comprends rien de -rien... - ---Et de quoi voulez-vous parler, mademoiselle?...--demanda le petit -Barfleur avec empressement. - -Elle répondit, du même ton modeste et soumis: - ---De rien, monsieur... je reste très bien sans parler du tout... - ---On ne l'aurait pas dit tout à l'heure!...--remarqua madame de Bray, -d'une voix aiguë. - -Coryse répondit: - ---C'est vrai... j'ai été bruyante... je te demande pardon... - -Et, baissant le nez, regardant obstinément le fond de son assiette, elle -resta silencieuse jusqu'à la fin du dîner. - -Lorsque, dans le billard, elle eut servi le café, Chiffon alla s'asseoir -sur le perron, dans un grand fauteuil de bambou, et se balança en -regardant les étoiles, qui apparaissaient toutes pâles dans le ciel -encore clair. Elle fut tirée de sa torpeur par sa mère, qui revenait -avec son chapeau: - ---Comment... tu n'es pas prête?... mais la voiture est avancée!... tu es -d'une insouciance... d'une incurie... - ---Bah!...--répondit la petite qui ne bougea pas--partez toujours!... je -serai prête quand on reviendra chercher ce qu'on aura oublié... - -L'oncle Marc éclata franchement de rire, et M. de Bray détourna la tête -pour cacher le sourire qui lui tirait les lèvres malgré lui. La -marquise, devenue violette, demanda menaçante à Chiffon: - ---Qu'est-ce que vous dites?... - -Elle répéta, sans s'émouvoir: - ---Je dis que, tous les soirs, on revient à la maison chercher la chose -qu'on oublie... - -Elle ajouta à demi-voix: - ---Et ce soir on reviendra plutôt deux fois qu'une... - -Elle faisait ainsi allusion à une des petitesses d'esprit de sa mère. -Petitesses que la marquise ne croyait devinées par personne, tant elle -avait la conviction de rouler tous ceux qui se mesuraient à elle. - -Adorant le gros luxe, le tapage, enfin tout ce qui, à son avis, doit -éblouir et fasciner «le public», madame de Bray avait, en tourmentant -terriblement son mari, obtenu qu'il changeât pour lui plaire ses -voitures et ses livrées, très jolies et très simples tant qu'elles -avaient été choisies par lui. Le landau,--à caisse bleu barbeau balafrée -d'énormes armoiries en bosse, et à train rouge,--était grotesque comme -voiture de service, mais la marquise ne se sentait heureuse que -lorsqu'elle traversait de bout en bout Pont-sur-Sarthe dans cet équipage -voyant. C'était pour cela qu'elle obligeait Coryse à assister aux -promenades qui l'ennuyaient si fort. Lorsque la petite ne venait pas, on -prenait la victoria; et la victoria était de plus modeste allure. Quand -madame de Bray, assise dans une pose affectée au fond du landau criard, -aux harnais scintillants de plaques, de chaînettes, d'anneaux et -d'armoiries, pouvait défiler devant les restaurants de la place du -Palais à l'heure du «vermouth» ou du «café», sa joie était à son comble. -A six heures et à huit heures, les tables qui couvraient le trottoir, -envahissant presque la chaussée, regorgeaient de monde. Les officiers et -les élégants de Pont-sur-Sarthe se donnaient rendez-vous «chez Gilbert», -le restaurant chic, ou au café Pérault. Et, au lieu de laisser prendre -au cocher une belle rue macadamisée, un peu déserte, qui conduisait -directement hors de la ville, madame de Bray donnait l'ordre de passer -par la place, pavée d'horribles petites pierres ardoisées et glissantes. -Le plus souvent, à l'entrée d'une des rues qui l'éloignaient du quartier -préféré, elle tressaillait brusquement et faisait «retourner à la -maison». - -Chiffon le connaissait bien le: «Ah! mon Dieu!... j'ai encore oublié mon -ombrelle!...» ou: «mon manteau», ou: «mon manchon», ou: «mon -mouchoir!...» qui faisait passer une seconde, et ensuite une troisième -fois, le landau devant les chers cafés. - -Elle avait une profonde horreur de ces exhibitions, et lorsqu'elle -apercevait les visages curieux tournés vers la voiture, quand elle -entendait le choc des sabres et des éperons des officiers qui se -levaient pour saluer, elle baissait les yeux, mécontente, se disant: - ---Doivent-ils assez se fiche de nous, au fond, tous ces gens-là!... - -Et elle rageait, elle si simple et si peu «à l'épate», d'être mêlée aux -petites manoeuvres qui ridiculisaient sa mère. - -Le marquis et son frère avaient bien remarqué, eux aussi, ce que le -cocher et les domestiques appelaient «le coup du faux départ», mais ils -ne s'étaient jamais communiqué leurs réflexions à ce sujet, et la -réponse de Chiffon les surprit et les amusa. - -La marquise marcha sur sa fille, et, blême, la voix sifflante, demanda, -lui parlant de si près que ses lèvres touchaient le petit nez -impertinent de l'enfant: - ---Pourquoi, ce soir, reviendrait-on plutôt deux fois qu'une?... -pourquoi?... - ---Parce que--répondit Coryse, après s'être assurée que le petit -Barfleur, qui affectait de chercher son chapeau au bout du salon, ne -pouvait pas entendre--ce soir on a _Deux liards de beurre_ à exhiber aux -populations... - -Mais, tandis qu'elle s'expliquait, elle songea qu'elle allait tout à -l'heure passer devant tout le monde, assise à côté du vicomte dans le -landau bleu barbeau. Il n'en fallait pas plus à Pont-sur-Sarthe pour -faire croire à un mariage; et cela, Coryse voulait l'éviter à tout prix. -Elle n'avait jusqu'ici jamais songé à se compter pour quelque chose. A -ses propres yeux, elle restait toujours «le chiffon», «le gosse» qu'on -ne prend pas au sérieux. La demande de M. d'Aubières et les insinuations -du père de Ragon lui avaient appris qu'elle était maintenant une jeune -fille, que l'un aimait, et que le protégé de l'autre allait faire -semblant d'aimer. Avant de laisser sa mère commencer une scène, Chiffon -ajouta: - ---D'ailleurs, ne vous inquiétez pas de moi... je ne sortirai pas... je -suis fatiguée... - ---Ça n'est pas vrai!... vous n'êtes jamais fatiguée!... - ---Soit!... c'était un prétexte... Eh bien... sans prétexte... je ne -sortirai pas ce soir... - ---Vous sortirez... - ---Je vous demande la permission de rester!... - ---Allez mettre votre chapeau... - -Et, comme Chiffon ne bougeait pas, elle la saisit violemment par les -poignets. - -L'enfant se dégagea d'une secousse, et dit doucement: - ---C'est ridicule, vous savez... cette petite scène intime devant un -étranger... - -La marquise se tourna vers M. de Barfleur, changeant subitement sa -figure convulsée en physionomie souriante: - ---Oh!... M. de Barfleur est presque de la maison!... - ---Possible!...--riposta la petite, désirant établir nettement la -situation--mais il n'est pas presque de la famille... et un des -proverbes que vous citez le plus souvent dit qu'il faut laver son... - ---C'est bon!... c'est bon!... - -Et après un silence, tandis que le marquis et _Deux liards de beurre_, -leur pardessus sur le bras et leur canne à la main, attendaient le -signal du départ, la marquise reprit, d'un air gracieux: - ---Si j'insiste pour que tu nous accompagnes, c'est qu'il n'est pas -convenable que tu restes ainsi seule à la maison... - ---J'y reste toujours!... d'ailleurs, je ne suis pas seule, puisque -l'oncle Marc est là... - ---Mais ton oncle va probablement sortir... - -Marc de Bray répondit sèchement: - ---Vous savez bien, ma chère belle-soeur, que je ne sors jamais le -soir... - ---Alors, je vous confie Corysande... - -Un peu nerveux, l'oncle Marc répliqua en haussant les épaules: - ---Soyez sûre que j'aurai bien soin d'elle... je l'empêcherai de se salir -et de jouer avec la lumière... - -Et, comme le petit Barfleur, incliné sur la main que lui tendait -machinalement Coryse, la baisait un peu longuement, il prit sa nièce par -le bras et la fit pirouetter sur elle-même, en disant: - ---Allons!... viens, Chiffon!... - - * * * * * - -Quand ils furent l'un en face de l'autre dans le petit salon, Coryse dit -gaiement à l'oncle Marc: - ---Il y a eu du tirage, hein?... et pourtant je n'étais pas nécessaire ce -soir... puisqu'il y avait un troisième pour forcer à prendre le -landau... - -Et, tout de suite, elle ajouta en voyant que son oncle s'installait sous -la lampe et défaisait les bandes des journaux: - ---Tu sais... si tu as à faire... te crois pas obligé de rester avec moi, -au moins?... - ---J'allais justement te dire la même chose... - ---Oh!... moi!... que je fasse ma tapisserie ici ou ailleurs, c'est tout -comme!... seulement, toi, ordinairement... quand papa sort le soir... tu -travailles chez toi... - -Il répondit en riant: - ---Oui... mais ces soirs-là... qui sont, en hiver, presque tous les -soirs... tu ne m'es pas aussi particulièrement recommandée -qu'aujourd'hui... - -Coryse alla prendre la grande tapisserie de soie, toute hérissée -d'animaux et de guerriers bizarres, qu'elle copiait sur les dessins des -tapisseries de Bayeux, et vint s'asseoir à côté de l'oncle Marc. - -Au bout d'un instant, il interrompit sa lecture, regardant, au-dessus du -journal, la petite tête ébouriffée et attentive penchée sur les soies -diaprées. - ---Chiffon...--demanda-t-il tout à coup--quand, avant le dîner, j'ai dit -en parlant de ce jeune gommeux: «Ah çà!... il est donc de la maison, à -présent?...» tu m'as répondu: «Pas encore, mais il y tâche...» - ---Oui...--fit la petite, qui leva le nez. - ---Eh bien...--reprit Marc en hésitant un peu--je n'ai pas bien compris -ce que tu entendais dire par là?... - ---J'entendais dire que _Deux liards de beurre_ voudrait bien -m'épouser... - -Le vicomte sauta en l'air: - ---C'est bien ce que j'avais cru deviner!... mais je ne pouvais pas... -je... et tu parles de ça avec cette tranquillité?... t'épouser?... ce -grotesque?... mais ce serait fou!... ce serait monstrueux!... - ---Aussi, tu peux être tranquille... il ne m'épousera pas...--répondit -Chiffon en riant. - ---Ah!...--murmura l'oncle Marc, rasséréné--à la bonne heure!... - -Elle le regarda affectueusement: - ---Tu es vraiment bon, toi... de t'inquiéter de moi comme ça!... - -Elle resta un instant silencieuse, et reprit: - ---C'est toi qui en es cause, pourtant... qu'il veut m'épouser... - ---Moi?... - ---Oui... dès qu'on a su que tu héritais... on a fait courir le bruit que -je serais très riche... que tu me dotais... et que tu me laisserais -toute ta fortune... - ---C'est vrai!... - ---Mais tes enfants?... - ---Mes enfants?... j'ai des enfants?... - ---Non... mais quand tu seras marié... - ---Je ne me marierai pas, mon Chiffon... j'aurais trop peur de tomber sur -une femme comme... - -Il allait dire «comme ta mère»; il s'arrêta et reprit: - ---... comme j'en connais... non... je suis méfiant, et je resterai vieux -garçon... - ---Ah!... tant mieux!... alors, si tu veux... - ---Si je veux?... - ---J'irai vivre avec toi?... je tiendrai ta maison... je n'ai pas du tout -envie de me marier non plus, moi... mais, quand j'aurai vingt et un ans, -je ne resterai certainement pas ici... - -Et, voyant que l'oncle Marc faisait un mouvement: - ---Pas un jour... malgré le pauvre papa qui est si bon... et à qui je -manquerai beaucoup... je sais bien que, d'autre part, mon absence lui -aplanira bien des petites difficultés d'existence... mais c'est égal, il -regrettera son Chiffon... - -Étonné, le vicomte demanda: - ---Tu dis que tu t'en iras?... où ça, t'en iras-tu?... - ---J'ai toujours pensé que je demanderais à la tante Mathilde et à -l'oncle Albert de me reprendre... mais, si tu voulais de moi, toi?... je -serais si, si heureuse!... je t'aime tant, si tu savais!... oui... -encore plus que papa, je t'aime... c'est peut-être mal... mais je ne -peux pas m'en empêcher... - -Et, de sa voix chaude elle acheva, se penchant vers lui vibrante et -tendre: - ---Je t'adore, toi, vois-tu!... - -Il murmura, un peu pâle, en reculant son fauteuil: - ---Je ne mérite pas d'être adoré, mon petit Chiffon... - ---Que si!... - ---Au lieu de tenir la maison de ton vieil ours d'oncle, tu te -marieras... tu auras un tas de mômes qui piailleront... et remplaceront -avantageusement Gribouille et le vieux Jean... - -Elle répondit, sérieuse: - ---Eh bien! veux-tu que je te dise?... je suis sûre que je ne me marierai -pas... oui, sûre... je ne peux pas bien expliquer ce qui se passe en -moi... mais enfin, personne ne me chante!... - ---Personne?... qu'est-ce que tu en sais?... ce pauvre Aubières est -certainement un beau grand gars... intelligent et bon... mais il -commence à se défraîchir... quant à l'autre, c'est un petit monstre... - -Coryse se mit à rire: - ---Va-t'en dire ça à madame Delorme!... - ---Ah!... tu es au courant des potins, toi aussi?... Eh bien, ce que -madame Delorme--qui est du reste une simple bécasse--aime dans Barfleur, -c'est son nom... son titre... ses costumes anglais... ses chevaux et son -château... - ---Je le pense bien!... mais enfin, c'est quelque chose... quelque chose -qu'une autre qu'elle pourra aimer aussi... tandis que moi, vois-tu... je -sens que je n'aimerai jamais personne... - -Il demanda, inquiet: - ---Alors... c'est peut-être que tu aimes déjà quelqu'un?... - ---Jamais de la vie!...--s'écria Chiffon avec une telle conviction que -l'oncle Marc sourit, complètement rassuré. - -Elle reprit: - ---Non... personne ne me plaît!... pour l'épouser, s'entend... ainsi -tiens... Paul de Lussy, qu'on trouve si bien... et M. de Trêne, qu'on -s'arrache... ben, je n'en voudrais pas!... je sais bien que c'est -ridicule, ce que je dis là... et que j'ai pas le droit de faire la -difficile avec ma tête... - ---Avec ta tête?...--questionna Marc, surpris--qu'est-ce que tu veux -dire?... - ---Dame!... que je suis laide!... - -Il balbutia, stupéfait: - ---Laide?... laide, toi?... - -Elle répondit tristement: - ---Oh! je le sais bien, va!... même que ça m'embête assez!... - ---C'est ta mère qui t'a dit ça?... mais tu es jolie... très jolie, -entends-tu?... - ---Tu me le dis pour me faire plaisir... ou même tu le trouves... parce -que tu m'aimes bien... - ---Écoute, Chiffon...--dit l'oncle Marc--je te répète très sérieusement -que tu es, et que tu seras surtout dans deux ou trois ans, une très -jolie femme... penses-tu donc qu'Aubières qui a eu... - -Comme il s'arrêtait, Coryse demanda: - ---Qui a eu quoi?... - ---Je veux dire... penses-tu qu'Aubières, qui s'y connaît, se serait -ainsi toqué de toi si tu n'étais pas jolie?... non... il faut que tu -saches réellement ce que tu es... et tu peux croire ton vieil oncle qui -te le dit, va!... - ---Alors,--s'écria joyeusement la petite--«le Chiffon» est une jolie -femme?... une jolie femme!... Oh! que c'est drôle!... et que je suis -contente que ça soit comme ça!... et que je te remercie de me l'avoir -dit!... mais ça ne m'empêchera pas de bien tenir ta maison, ça... au -contraire... - -Et, câline: - ---Je t'en prie, oncle Marc!... je t'en prie?... dis-moi oui?... et, -jusque-là, ne t'en va pas?... ne me laisse plus ici sans toi?... si tu -savais ce que ça m'a été horrible, ces quinze jours?... je ne peux pas -me passer de te voir!... je ne peux pas!... - -Glissant de sa chaise basse, Coryse s'assit à terre comme un bébé, et -appuyant sur les genoux du vicomte sa petite tête qui, à la lumière pâle -de la lampe, ressemblait à un nid de mousse argentée, elle supplia -plaintivement, les yeux remplis de larmes: - ---Ne t'en va plus?... dis?... ne t'en va plus?... - -Comme d'un mouvement presque brutal il voulait se lever, elle le força à -se rasseoir en l'entourant solidement de ses bras et demanda: - ---Tu me renvoies?... pourquoi es-tu comme ça avec moi... dis?... voilà -bien des fois que ça me frappe, va!... tu n'es plus le même... dans le -temps... tu me prenais sur tes genoux... tu m'embrassais... - -Il répondit durement: - ---«Dans le temps», tu étais petite... à présent tu n'es plus d'âge à -ça... - -Elle balbutia, tandis que deux énormes larmes roulaient rapidement sur -ses joues roses: - ---On est toujours d'âge à être aimée... - ---Mais je t'aime... je t'aime bien...--reprit Marc de Bray très -ému--seulement, je t'en prie... ôte-toi de là... va te rasseoir... - -Tandis qu'il cherchait à la repousser, la sonnette de la grille tinta à -peine, tirée par une main timide et hésitante. L'oncle Marc secoua -rudement Chiffon: - ---Mais lève-toi donc, sapristi!... on ne se tient pas comme ça, -voyons?... si c'était une visite?... - -Elle se releva et répondit, déjà redevenue rieuse: - ---Une visite?... qui sonnerait comme ça?... honteusement?... mais, on a -l'air de l'amoureux de la cuisinière... quand on sonne comme ça!... - -Le domestique entra: - ---C'est monsieur le comte d'Axen... - ---Madame la marquise est sortie!...--cria Coryse. - ---Recevez!...--ordonna Marc, qui sembla comme soulagé. - ---Oh!...--fit Chiffon étonnée--tu le reçois?... - -Et, d'un ton fâché, elle ajouta: - ---Nous étions si bien nous deux!... - -Puis, tout à coup, regardant son oncle avec inquiétude: - ---Qu'est-ce que tu as?... tu es pâle... pâle... je ne t'ai jamais vu -comme ça?... - ---Je n'ai rien...--répondit Marc, embarrassé--c'est cette chaleur... -dans un instant ce sera fini... - -Et il alla au-devant du prince qui entrait, tandis que Chiffon le -suivait de son regard bleu devenu tout pensif. - ---Monseigneur... ma belle-soeur est sortie... c'est ma nièce qui va me -présenter à Votre Altesse... - -Et, comme la petite, clouée au sol, semblait à mille lieues de ce qui se -passait, il appela: - ---Coryse!... tu n'as pas entendu?... - -Elle accourut gaiement à eux. - ---Oh!... tu peux dire Chiffon, va!... Monseigneur sait bien!... -Monseigneur, c'est l'oncle Marc!... pour qui vous faites de la -propagande dans le pays... - -Et, s'adressant au vicomte, qui écoutait surpris: - ---Ah! c'est que tu ne sais pas!... c'est vrai!... je ne t'ai pas encore -vu tout seul depuis hier!... Eh bien... figure-toi que j'ai trouvé... en -revenant de Barfleur... monseigneur en train d'expliquer aux ouvriers -des hauts fourneaux qu'il fallait voter pour toi... et ses explications, -il les arrosait, bien mieux!... - ---Vraiment--commença Marc--je suis... - -Chiffon l'interrompit: - ---Oui... mais tu sais... faut pas dire à la maison que j'ai rencontré -monseigneur et que je me suis promenée avec lui... dans la forêt... car -je me suis promenée avec lui... - -Elle se tourna vers le prince et conclut: - ---A l'oncle Marc... c'est pas la même chose... on peut tout lui dire... -à lui!... - -Voyant que le vicomte écoutait, l'air sérieux et le sourcil un peu -relevé, ce qui était chez lui un signe de mécontentement, elle ajouta -avec tristesse: - ---Excepté aujourd'hui, pourtant!... aujourd'hui je ne sais pas ce qu'il -a... il n'est pas du tout dans son assiette... - ---J'étais venu...--dit le prince--pour remercier madame de Bray de son -aimable lettre... elle m'a écrit tantôt... - ---Encore!...--cria étourdiment Chiffon, qui pensa: «Elle lui écrit donc -deux fois par jour!...» - ---Elle voulait bien me proposer--continua le comte d'Axen--des -invitations pour son bal... si je désirais y faire inviter quelqu'un... -et, pour cela... elle a pris la peine de me communiquer une liste que je -lui rapporte... - -Il posa sur la table une enveloppe et, se levant: - ---Maintenant, je ne veux pas vous déranger plus longtemps... - ---Mais, monseigneur,--insista l'oncle Marc, avec une vivacité qui -surprit Coryse--si vous n'avez rien à faire ce soir... nous serions -ravis... - -Chiffon sortit pour faire apporter le thé; puis, elle alla coucher -Gribouille et voir si on avait bien arrosé ses fleurs. Quand au bout -d'un moment elle revint, les deux hommes qui causaient de mille choses -les intéressant tous deux, ne firent aucune attention à elle. - -Lorsqu'à onze heures le prince partit, Coryse demanda à l'oncle Marc qui -l'avait reconduit à la grille: - ---Comment le trouves-tu?... - ---Tout à fait intelligent et gentil... - -Et, soupçonneux, il questionna: - ---Ah ça!... pourquoi m'avais-tu dit le contraire?... - ---Quel contraire?... - ---Eh bien, tu disais: «Il est haut comme une botte... et noir... -noir!...» - ---Dame!... c'est vrai!... il est laid!... du moins, à mon avis... - ---Ah!... et qui est-ce qui est beau... à ton avis?... - ---Mon Dieu!... je ne sais pas trop!... Ben, toi, tiens!... - ---Moi???... - ---Oui... je ne te dis pas que tu as la beauté grecque... non... mais je -te trouve bien tout de même comme tu es!... d'abord, je déteste les -gringalets... les chétifs... c'est comme aussi les petits jeunes gens... -je ne peux pas les sentir, les petits jeunes gens!... un homme n'a l'air -d'un homme qu'à trente-cinq ans... - ---Bigre!... c'est fâcheux pour ce pauvre Aubières que la limite ne soit -pas un peu plus reculée!... Enfin, moi, je le trouve réussi, ce petit -prince!... - ---Moi aussi!... mais c'est seulement depuis que je me suis promenée avec -lui, que je le trouve comme ça... - -L'oncle Marc releva de nouveau son sourcil: - ---Ah!... parlons-en... de cette promenade!... décidément, ta mère a -quelquefois raison!... tu te conduis comme une petite fille mal -élevée... est-ce que... à ton âge... on s'en va courir dans les bois... -toute seule avec un jeune homme, voyons?... - ---Oh!... un roi!... - ---Qu'est-ce que ça fiche!... c'est un homme, un roi!... - ---Si on veut?... et puis... je n'étais pas toute seule... - ---Oui... tu avais Jean, n'est-ce pas?... un vieil idiot!... - -Tristement, la petite murmura: - ---Que tu deviens méchant!... mon Dieu!... que tu deviens méchant!... - ---Méchant?... parce que je n'applaudis pas à tes fantaisies?... parce -que je ne t'encourage pas à aller flirter dans la forêt avec tous les -rastaquouères de passage?... - -Elle murmura en riant: - ---V'là qu'il est rastaquouère à présent!... tout à l'heure il était -réussi!... - -Le vicomte s'irrita tout à fait: - ---C'est que j'en ai assez, vois-tu, de tes manières!... c'est peut-être -vrai que je t'ai gâtée?... que j'ai ri de tes allures de poulain -échappé... qui maintenant ne sont plus drôles!... que j'ai encouragé tes -mauvais instincts?... mais, si c'est vrai... si je suis pour quelque -chose dans ce qui arrive aujourd'hui... je m'en repens, va!... et -rudement!... - -Dans sa voix dure on sentait l'enrouement des larmes. Chiffon essaya de -prendre ses mains qu'il retira violemment. - -Alors, toute droite en face de lui, atterrée, en proie à une émotion -intense qu'elle voulait cacher, elle balbutia faiblement: - ---Mais, c'est pas possible!... on t'a changé en voyage, oncle Marc!... - - - - -XI - - -Le jour où avait lieu le dîner des Barfleur, M. de Bray, pris d'un -épouvantable rhume qui lui enflait le nez et les lèvres et lui fermait -les yeux, déclara à sa femme qu'il ne pourrait pas sortir. Il avait la -fièvre et allait se coucher jusqu'au lendemain. La marquise se récria: - ---C'est un tour affreux à jouer aux Barfleur!... on est quatorze... -madame de Barfleur me l'a dit... - ---Eh bien?... - ---Eh bien... on sera treize, naturellement!... ce n'est pas quand on est -averti deux heures avant le dîner qu'on peut trouver un nouvel invité... -n'est-ce pas?... - ---J'en suis désolé... mais je me sens trop malade pour aller là-bas... - -Et il ajouta en riant: - ---Vous croyez qu'être treize à table fait mourir l'un des treize dans -l'année?... moi, je suis sûr que je mourrais, bien qu'on soit quatorze, -si je sortais dans l'état où je suis... - ---Si au moins Coryse voulait vous remplacer?...--proposa la marquise. - ---Ça, jamais!...--cria la petite avec conviction. - -M. de Bray insista: - ---Mon petit Chiffon... ça serait si gentil à toi!... - ---Oh! non!... je t'en prie?... - -Et, croyant avoir trouvé un excellent prétexte pour rester, elle -expliqua: - ---D'abord... il faut que je dîne avec l'oncle Marc... sans ça, il serait -tout seul... puisque tu vas te coucher... - -L'oncle Marc, qui n'avait pas semblé jusque-là entendre ce qui se disait -autour de lui, protesta avec vivacité: - ---Mais pas du tout!... ne t'occupe pas de moi!... en voilà une idée!... -on croirait, ma parole, que j'ai besoin d'une bonne?... - ---Non... mais tu dis toujours que ça t'embête d'être seul à table... - ---Je n'ai jamais dit un mot de ça!... - ---Oh!...--fit Chiffon, abasourdie--c'est pas une fois... c'est cent que -tu l'as dit... - ---Eh bien, je ne savais pas ce que je disais!... et, tiens... si tu -voulais être un bon Chiffon... tu irais à ce dîner avec ta mère?... tu -irais pour me faire plaisir?... - -L'enfant le regarda avec un étonnement profond, méfiant presque. - ---Comment,--pensa-t-elle--après tout ce qu'il m'a dit il y a deux jours -du petit Barfleur... de cette idée de mariage... et de tout ça,... voilà -qu'il veut m'envoyer là-bas!... moi qui ne vais nulle part... pour que -j'aie l'air de courir après, donc?... - -Et elle répondit: - ---Dans aucun cas... je ne peux aller à Barfleur ce soir... - ---Pourquoi ça?...--demanda madame de Bray. - ---Je vous l'ai déjà dit l'autre jour... je n'ai pas de robe... - ---Mais celle que ton père te donne?... - ---Je l'ai commandée pour demain... elle n'est pas faite... - ---Eh bien... on va vite arranger ta robe pompadour... - ---A présent qu'on est habitué à me voir en robes longues depuis plus -d'un an... on sera un peu étonné... et il y aura de quoi... - -Elle ajouta en riant: - ---D'autant plus que, si on n'y met pas des sous-pieds avec des -ficelles... à ma robe pompadour... on verra mes genoux quand je -m'assoirai... - -L'oncle Marc se leva: - ---Va mettre ton chapeau... je t'emmène... et je te promets que tu auras -une robe pour tantôt... - ---Mais...--fit Coryse, résistant encore--mais tu es donc enragé aussi -pour me faire aller là-bas?... enfin, j'irai... puisque tu le veux... - -Et, sortant du salon, elle se dit en lançant un regard de reproche à -Marc qui évitait de la regarder: - ---Il ne veut pas rester seul avec moi comme l'autre soir... mais -pourquoi ne veut-il pas, mon Dieu?... - -Le vicomte emmena Chiffon chez la première couturière de -Pont-sur-Sarthe; une couturière qu'elle ne connaissait que de nom, et -dont elle monta l'escalier avec respect. - -Non seulement la modeste pension de Coryse ne lui permettait pas de se -faire habiller chez madame Bertin, mais la marquise elle-même -n'employait pas la grande couturière. Totalement dénuée de goût; -incapable de discerner la grâce d'une robe bien coupée de la laideur -d'une robe mal faite; ne comprenant que les différences des couleurs ou -des garnitures et s'inquiétant uniquement des étoffes, la toilette -féminine se réduisait pour elle à «ce qui fait de l'effet» ou «n'en fait -pas». Quand elle avait dit, en parlant d'une robe ou d'un chiffonnage -quelconque: «Ça ne fait aucun effet!» peu importait que ce chiffonnage -fût délicieux, il était déclaré quantité négligeable et, en l'apercevant -quelque jour sur une femme bien mise, elle s'écriait: «C'est -étonnant!... madame X... qui dépense tant d'argent pour sa toilette!... -elle a toujours des choses qui ne font aucun effet!...» Pour elle, les -tailleurs et les couturières qui font payer cher leur façon, étaient -«des voleurs». Elle n'admettait que le prix commercial de l'étoffe et la -quantité de mètres qu'il en fallait employer, et il eût été parfaitement -inutile de lui expliquer que la coupe changeait tout. - -De même elle était en art. Jamais--disait-elle--elle ne comprendrait -que, même parmi les gens très riches, il s'en trouvât d'assez fous pour -payer quinze mille francs un portrait, alors qu'à côté on pouvait -l'avoir pour deux mille, et souvent même «plus embelli!» Un roman, s'il -n'était pas bourré de faits et d'intrigues, lui paraissait «bien creux». -Et elle déclarait volontiers qu'elle ne comprenait pas «qu'on pût aimer -Loti qui manque absolument d'imagination». - -Donc madame de Bray achetait des étoffes et faisait faire, chez des -ouvrières borgnes de Pont-sur-Sarthe, des robes qui allaient -épouvantablement. Chiffon employait le même système et arrivait au même -résultat, sauf que les étoffes étaient mieux choisies et la forme très -simple, toujours la même, une sorte de blouse russe, vague, où se -devinait à peine son petit corps élégant. - -Quand l'oncle Marc entra suivi de sa nièce dans le salon de madame -Bertin, Coryse fut très surprise de voir qu'il était connu des -vendeuses. Et, tout de suite, sa petite tête se mit à travailler. - -«Qu'est-ce qu'il avait bien pu venir faire chez une couturière, l'oncle -Marc?... et chez une couturière qui n'habillait pas madame de Bray, ni -Luce de Givry,--qui était infiniment simple,--ni même madame de -Bassigny,--qui craignait de rencontrer des cocottes?...» - -Et, en attendant madame Bertin occupée à un essayage, Chiffon demanda -curieusement: - ---On te connaît ici?... comment est-ce qu'on te connaît?... - ---Je suis venu... je... j'ai... j'ai dessiné des costumes pour le bal -des Lussac... l'année dernière... et... - -Elle rectifia: - ---Un costume... pas «des»!... oui... je me souviens très bien, -maintenant... celui de madame de Liron, que tu as dessiné... - ---Celui-là... et d'autres... - ---Non... celui-là et pas d'autres... ça a fait assez de potin, va!... - ---Ne parle pas si haut!... - ---Il n'y a personne qui écoute!...--fit Chiffon, indiquant les -demoiselles qui allaient et venaient à travers les salons. - -Elle resta un instant absorbée et silencieuse, et murmura tout à coup, -comme si elle continuait une conversation commencée avec elle-même: - ---Encore une qui trompe son mari, madame de Liron!... - ---Mais tais-toi!...--s'écria l'oncle Marc, regardant autour de lui d'un -air inquiet--tais-toi donc, sapristi!... - -D'un ton fâché, il ajouta: - ---Les jeunes filles ne doivent pas parler des choses où elles ne -comprennent rien... et où elles ne doivent rien comprendre... - ---Je sais bien que je n'y dois rien comprendre... et je n'y comprends -d'ailleurs pas grand'chose... mais j'entends, n'est-ce pas?... et, à -moins qu'on me mette du coton dans les oreilles, comme le cousin La -Balue... - ---On n'entend que ce qu'on veut écouter!... - ---Ah! ma foi non!... je n'écoute jamais et j'entends toujours!... et -quelquefois j'aimerais mieux pas!... ainsi... la fois de madame de -Liron, par exemple... - ---Je te défends de prononcer des noms!... il peut y avoir là un -domestique, une femme de chambre... n'importe qui de sa maison... - ---Et tu penses qu'ils ne le savent pas... les gens de sa maison... ce -que fait «leur dame»?... - ---Il est... dans tous les cas... inutile qu'ils l'entendent raconter par -toi... - ---Et par toi, surtout... hein?... - -Visiblement énervée, elle ajouta: - ---Je ne sais d'ailleurs pas pourquoi tu parles tout le temps... de -madame de Liron?... - -L'oncle Marc la regarda, stupéfait: - ---J'en parle?... c'est moi qui en parle, maintenant!... - -La porte de l'un des salons d'essayage s'ouvrit, et la petite de Liron, -enveloppée d'un nuage de gaze rosée, entra en tourbillon suivie de -madame Bertin: - ---On me dit que vous êtes là!... je ne veux pas vous laisser partir sans -vous dire bonjour!... - -Elle secoua la main du vicomte et, se tournant vers Chiffon: - ---Bonjour, mademoiselle Coryse... - -Puis, revenant à Marc: - ---Vous venez vous faire faire une robe?... - -Il répondit, un peu hésitant et gêné: - ---Je viens pour ma nièce... - -La petite de Liron éclata de rire, ouvrant une bouche un peu sombre, -dont les dents manquaient d'éclat: - ---C'est vous qui faites la maman!... c'est touchant!... - -Et, voyant l'air contraint du vicomte, elle s'empressa d'ajouter: - ---Tous mes compliments, d'ailleurs!... votre fille est charmante!... - -Chiffon ne parut pas entendre. Elle regardait la jeune femme avec une -sorte d'avidité. - -C'était une très jolie petite personne rondelette et capitonnée de -fossettes. Ses cheveux bruns frisottaient sur un front plat aux contours -mous. Elle avait de grands yeux chocolat très câlins, un nez correct, -une toute petite bouche,--charmante, lorsqu'elle ne s'ouvrait pas,--et -un teint superbe. Les épaules sortaient blanches et grasses de la robe -décolletée à l'excès. Le haut des bras s'engorgeait un peu. L'oreille -plate et incolore s'attachait mal, trop renversée et trop éloignée des -cheveux. - -Telle quelle, Chiffon comprenait,--bien qu'elle n'aimât pas du tout ce -genre de femme,--que madame de Liron était très jolie et devait plaire -beaucoup. - -Comme Marc ne disait rien, la jeune femme reprit: - ---Vous allez lui faire faire quelque chose de rose, j'espère?... il n'y -a que le rose qui aille à ces peaux-là!... et, à propos!... il serait au -moins poli de me dire comment vous trouvez ma robe?... - -Il répondit du bout des lèvres: - ---Tout à fait réussie!... - ---Eh bien... à la façon dont vous le dites, on ne le croirait vraiment -pas!... c'est pour demain... pour le bal de votre belle-soeur... Ah!... -mais!... j'y pense!... nous dînons ensemble ce soir à Barfleur?... - ---Non... je ne dîne guère, moi, vous savez... et, pour l'instant, je -suis en deuil!... - ---Tiens!... c'est vrai!... je ne vous ai pas vu depuis votre retour... - ---Je ne suis revenu qu'avant-hier... et je ne peux pas faire encore de -visites... - ---Je sais bien!... - -Elle alla brusquement toucher une étoffe dépliée sur un fauteuil et en -passant devant le vicomte elle lui dit très vite et très bas: - ---Mais vous auriez pu me voir autrement?... - -L'oncle Marc regarda furtivement Chiffon, cherchant à deviner si elle -avait entendu. - -Très blanche, les lèvres jointes, les yeux à terre, dans une immobilité -de statue, la petite semblait insensible. Un rapide battement des tempes -annonçait seul la vie, et Marc pensa: - ---Elle est justement partie dans son bleu... elle n'a rien remarqué... - -Madame de Liron, se retournant après avoir examiné l'étoffe, demanda: - ---Mais votre frère et votre belle-soeur dînent là-bas ce soir... -n'est-ce pas?... - ---Mon frère est souffrant... ma belle-soeur ira avec ma nièce... - ---Oh!... oh!... ça va être... si je ne me trompe... le début dans le -monde de mademoiselle Coryse?... je suis ravie de dîner avec elle ce -soir... - -Chiffon s'inclina d'un air rogue, en pensant: - ---Ben, c'est pas comme moi, alors!... depuis que je sais qu'elle y -sera... ça me paraît encore plus bassin!... - -L'oncle Marc s'adressa à la couturière: - ---Dites-moi... madame Bertin... quand pourrais-je vous parler?... je -suis très pressé... il me faut une robe pour ma nièce... et il me la -faut à cinq heures... or, comme il est une heure et demie... - ---Mais...--s'écria la petite de Liron--je vous rends madame Bertin... je -n'ai plus besoin d'elle!... - -Et elle rentra dans le salon. - ---Eh bien,--demanda l'oncle Marc--qu'est-ce que vous allez pouvoir me -faire?... - ---Vous faire?... vous pensez bien, monsieur le vicomte, qu'on ne peut -pas vous faire une robe pour cinq heures?... nous pouvons seulement -essayer à mademoiselle d'Avesnes un de nos modèles... et s'il s'en -trouve un qui lui aille à peu près... l'arranger pour ce soir... - ---Mais ils sont fanés... vos modèles?... - ---Dame!... ils ont été essayés par nos jeunes filles pour les faire voir -aux clientes... mais il y en a de très frais... - -Et regardant Coryse, elle proposa: - ---Il y a justement une petite robe rose qui... - ---Non!...--s'écria brusquement Chiffon--pas de rose!... je n'en veux -pas!... - -Madame de Liron avait dit tout à l'heure à l'oncle Marc: «Vous allez lui -faire faire quelque chose de rose, j'espère?...» Cela seul suffisait -pour déterminer la petite à choisir n'importe quelle couleur, excepté -celle-là. - -Madame Bertin demanda: - ---Y a-t-il une nuance que vous préférez, mademoiselle?... - ---Ça m'est égal,--dit Chiffon--ce que vous voudrez, excepté rose... - -Et elle ajouta: - ---Pourtant... j'aime beaucoup le blanc... - -Une des jeunes filles apportait une robe de mousseline de soie blanche. -Madame Bertin ouvrit la porte d'un salon et, faisant passer Coryse: - ---Si mademoiselle veut venir essayer?... - -Voyant que Marc ne bougeait pas, elle demanda: - ---Vous n'entrez pas... monsieur le vicomte?... - -L'oncle Marc suivit la couturière et s'assit dans un coin du salon -d'essayage, où déjà Chiffon sortant de sa robe étalée à ses pieds -apparaissait toute fine, en petit jupon court et en jersey de soie, le -jersey auquel elle attachait ses bas. - -Jamais le vieil oncle de Launay, chargé de diriger l'éducation physique -de l'enfant, n'avait permis qu'elle portât ni corset, ni jarretières, ni -bottines. - -Il déclarait ces objets de toilette laids et malsains. -Rien--affirmait-il--ne déprime les formes et les chairs tant que les -corsets et les jarretières, et n'abîme la cheville et le cou-de-pied -tant que les bottines. Il admettait, à la rigueur, le corset et la -bottine pour dissimuler des imperfections; la jarretière, jamais! -Chiffon avait donc poussé librement, et quand, à douze ans, sa mère en -la reprenant chez elle avait voulu, selon son expression, «lui faire une -taille», la petite, incapable de supporter aucune gêne, s'était débattue -avec une si extraordinaire violence qu'on avait dû céder. Chiffon, -d'ailleurs, raisonnait son refus de «se déformer exprès». - ---Je veux--disait-elle--être moi... avec la taille que le bon Dieu m'a -donnée... et qui est ma taille à moi... je ne veux pas copier celle de -la voisine!... je ne dis pas que je suis mieux, mais je m'aime mieux -comme je suis!... au moins, j'ai pas l'air d'avoir avalé une canne!... - -Et, regardant furtivement la taille de madame de Bray, elle concluait: - ---Je trouve qu'une grosse poitrine et des grosses hanches avec une -taille fine... c'est horrible!... ça a l'air d'un oreiller noué par le -milieu... - -Quand Chiffon eut passé la petite robe très simple, aux jupes -superposées et nuageuses tombant toutes droites, et dont le corsage -froncé drapait bien son buste élégant et solide, madame Bertin s'écria: - ---Elle va, cette robe!... il n'y a pas trois points à y faire!... du -reste, aux jolies tailles, tout va... et mademoiselle a une taille!... -n'est-ce pas, monsieur le vicomte?... - ---Oui... certainement...--balbutia Marc, qui assistait tout saisi à la -transformation de Chiffon. - -Dans cette robe élégante et bien faite, d'où sortaient ses jolies -épaules fermes et roses, et ses bras encore un peu minces mais d'un -dessin très pur, l'enfant apparaissait si absolument différente de ce -qu'elle était d'habitude, que l'oncle Marc se dit, à la fois satisfait -et ennuyé: - ---Ils ne la reconnaîtront pas ce soir!... - -A ce moment, la porte du salon s'ouvrit, et madame de Liron passa sa -tête en disant: - ---Vous n'avez pas besoin d'un bon conseil?... - ---Non, merci!...--répondit sèchement Marc, qui devint très rouge. - -La jeune femme venait d'apercevoir Coryse. En présence de cet -invraisemblable changement, elle demeura pétrifiée. Son joli visage -riant prit une expression d'effarement mauvais et, repoussant violemment -la porte, elle cria au vicomte: - ---Ben... vous ne vous ennuyez pas, vous!... - -Coryse ferma à demi ses yeux clairs et dit doucement: - ---Elle est plutôt bruyante... madame de Liron!... - -Mais, en trottinant un quart d'heure plus tard dans la rue des Girondins -à côté de l'oncle Marc, Chiffon déclara, sans même nommer la jeune -femme, bien sûre qu'il pensait à elle: - ---Tout de même... elle ne se gêne pas avec toi!... - -Il répondit d'un ton rogue: - ---Elle ne se gêne avec personne!... - -La petite secoua la tête, faisant voler ses cheveux légers, et murmura -sérieuse: - ---Oh!... c'est égal!... il y a une nuance!... - - - - -XII - - -Comme l'oncle Marc le prévoyait, on reconnut à peine Chiffon, et son -entrée dans le salon des Barfleur prit les proportions d'un triomphe. Si -méfiante qu'elle fût d'elle-même, elle se rendit compte de l'effet -qu'elle produisait; elle éclata même de rire au nez de madame de -Bassigny qui la contemplait, l'air vexé et stupide. - ---Ça l'embête que je sois gentille!...--pensa-t-elle. - -Quant à la marquise, l'admiration inspirée par sa fille la ravit -absolument. Pas du tout mauvaise au fond, mais seulement vaine et sotte, -elle jouissait pleinement de tout ce qui contribuait en quelque sorte à -la grandir et à la mettre en vue. Le succès de Chiffon la flattait. Les -nez allongés de son excellente amie Bassigny et de la petite de Liron la -réjouissaient fort, et elle regardait avec bienveillance Chiffon qui, -très entourée, recevait les compliments avec une raideur plus étonnée -que timide. - -Les Barfleur, eux, ne voyaient pas sans une vague inquiétude cette -transformation inattendue. Ils pensaient que si l'on voulait bien leur -donner Chiffon lorsqu'elle n'était que riche, on la leur refuserait -peut-être à présent qu'elle était jolie aussi. Et madame de Barfleur -agacée de voir M. de Trêne,--le beau hussard «qu'on s'arrachait»,--M. de -Bernay,--le député sortant de la droite,--et le comte de Liron,--frère -du mari de madame de Liron, le plus «gros parti» du pays,--empressés -autour de la petite d'Avesnes, appela gracieusement Coryse et la fit -asseoir à côté d'elle, afin de pouvoir la surveiller. Chiffon obéit -docilement. Ça lui était égal d'être ici où là, du moment qu'elle -n'avait, pour causer avec elle, ni l'oncle Marc, ni papa, ni personne -qu'elle aimât. - -Il y avait bien ses cousins de Lussy, Geneviève et son frère, mais -jamais Coryse ne s'était liée beaucoup avec Geneviève, une belle fille -très délurée de deux ans plus âgée qu'elle, et déjà faite à toutes les -roueries et les coquetteries mondaines. - -Enfin, madame de Barfleur écoutant rouler une voiture sur le sable de la -cour, s'écria: - ---Ah!... le voici!... je craignais qu'il ne fût pas revenu!... - -Chiffon, qui attendait avec indifférence l'arrivée du dernier convive, -s'étonna fort de voir entrer le duc d'Aubières. Et sa joie fut si vive -en apercevant son grand ami, qu'elle se leva d'un bond et courut à lui -en disant: - ---Ah! que je suis contente de vous voir!... - -Le colonel s'était arrêté, surpris, ne reconnaissant pas tout de suite -Coryse dans l'élégante personne qui lui faisait si bon accueil. Et -quand, en voyant les cheveux flottants et la petite frimousse aimée qui -lui souriait, il se rendit compte que c'était bien «le Chiffon» qui -était devant lui, son long visage sérieux exprima un étonnement si -grand, que Coryse, devinant la cause de cet étonnement, s'écria: - ---Comment!... vous non plus... vous ne me reconnaissez pas?... - -Tout à coup, elle s'aperçut qu'on la regardait curieusement, et elle -entendit madame de Bassigny qui disait en se penchant vers la marquise: - ---A la bonne heure!... elle ne boude pas ses prétendants évincés, votre -fille!... - -Madame de Bray, agacée de l'attitude de Chiffon, répondit: - ---Elle est ridiculement enfant pour son âge!... - -Et Coryse pensa: «Ben, cette fois-ci... elles ont raison de me bêcher... -j'ai manqué de tact...» - -Le duc d'Aubières, lui, était resté un peu ému et décontenancé. Il -s'attendait si peu à trouver là Chiffon,--qui jamais n'allait nulle -part,--et il s'attendait si peu surtout à la voir presque femme, bien -habillée, ne gardant de l'enfant que les longs cheveux flottants sur les -épaules. - -Mais, à mesure qu'il la regardait attentivement, il se sentait devenir -plus calme; plus résigné au renoncement que s'il l'eût retrouvée telle -qu'il l'avait vue pour la dernière fois. - -S'il s'était cru un instant tout près du petit Chiffon sans fortune, il -se trouvait infiniment loin de mademoiselle d'Avesnes devenue riche. -Elle ne lui apparaissait plus que comme une autre incarnation d'un être -aimé jadis, il y avait très, très longtemps... - -Il l'examinait avec une curiosité étonnée, respectueuse presque; et peu -à peu il sentait s'atténuer la passion qui l'avait poussé vers «le -Chiffon». - ---Qu'est-ce que vous avez donc ce soir, colonel?...--demanda aigrement -madame de Bassigny--est-ce que votre voyage vous a fatigué?... - ---Mais non, madame... pourquoi?... - ---Ah!... c'est que vous avez l'air tout chose!... - -Il s'inclina: - ---C'est probablement un air qui m'est naturel... mais la fatigue n'y est -pour rien... - -Madame de Barfleur, qui ne pouvait pas--quelque désir qu'elle en -eût--placer Coryse à côté de son fils, avait du moins voulu éviter le -voisinage inquiétant du beau Trêne ou de M. de Bernay, tous deux à -marier et chasseurs de dots. Elle avait donc installé la petite -d'Avesnes entre le duc d'Aubières qu'elle savait sans danger et M. de -Liron. - -Pendant tout le dîner, Chiffon ravie d'être près du colonel avait -gaiement causé de ce qui les intéressait tous deux: de l'oncle Marc, de -Gribouille et de Joséphine, et aussi de peinture et de choses d'art, M. -d'Aubières étant beaucoup plus cultivé et intelligent que la plupart des -gens du monde. Et, vers la fin, tandis que les conversations devenaient -bruyantes et que personne ne faisait attention à eux, Chiffon lui avait -raconté tout bas la cour que lui faisaient «les Barfleur», les -insinuations du père de Ragon, et les petites manoeuvres contre -lesquelles il lui fallait lutter. - ---Et--avait demandé le duc--qu'est-ce que Marc dit de tout ça?... - ---Il trouve que c'est idiot, vous pensez?... et pourtant... c'est lui -qui a voulu que je dîne ici ce soir... et qui m'a donné une robe pour y -venir... je ne sais pas ce qu'il a, l'oncle Marc... mais depuis quelque -temps il change... il n'est plus du tout le même avec moi... - ---Comment ça?... - ---Je ne peux pas trop vous expliquer... il est fantasque... il me -bouscule sans que je le mérite... c'est des riens... mais c'est quelque -chose tout de même... - ---J'irai le voir demain matin... je lui ai dit adieu si en courant le -jour de ma fugue... - ---A propos de ça...--demanda Chiffon, en levant timidement ses yeux -clairs sur le duc--vous n'avez plus de chagrin, au moins?... - -Il répondit avec franchise: - ---Plus de chagrin n'est pas le mot... mais enfin, je suis devenu bien -sage... et je vous remercie d'avoir été raisonnable pour nous deux... - ---A la bonne heure!... - -Et, après un instant, elle reprit: - ---Vous disiez que vous viendriez voir l'oncle Marc demain... c'est le -dimanche des courses, demain... - ---Oui... mais c'est le matin que j'irai voir Marc... - ---Vous savez que le soir il y a un bal à la maison?... en v'là encore -une scie!... ah!... à propos!... il est gentil tout plein, le petit -prince que vous avez envoyé... je dis: «à propos!...» parce que c'est -pour lui qu'on donne le bal... - ---Vous le trouvez gentil... mon petit prince?... - ---Oui, maintenant!... j'ai commencé par le trouver rasant... mais nous -sommes devenus très bons amis... - -Après le dîner, madame de Barfleur pria Chiffon de servir le café avec -son fils, puis elle demanda: - ---Vous permettez qu'on fume, mesdames?... de cette façon, nous -conserverons ces messieurs?... - -Coryse, qui espérait que le fumoir allait la débarrasser de _Deux liards -de beurre_,--dont les airs langoureux et les phrases voilées de mystère -l'agaçaient profondément,--fit la grimace et alla s'asseoir dans un -coin, à l'écart, tandis que Geneviève de Lussy, déjà très mondaine et -lancée, flirtait correctement, occupant avec la petite de Liron le -centre du groupe formé par les hommes. Au bout de quelque temps, madame -de Bray fit signe à Chiffon d'approcher, et lui dit tout bas avec -colère: - ---Mais ne reste donc pas piquée ainsi dans un coin sans parler!... tu as -l'air d'une dinde!... - ---De quoi voulez-vous que je parle?... - ---Mais de n'importe quoi!... on se mêle à la conversation!... - -La petite alla se rasseoir, perplexe. Elle ne savait pas parler pour ne -rien dire et, occupée jusque-là de ses études et de choses enfantines ou -intellectuelles, elle était assez embarrassée de se mêler à une -conversation purement mondaine. - -Elle resta silencieuse encore, cherchant inutilement l'occasion de -placer un mot. Puis, elle y renonça, et se mit à penser à autre chose, -malgré les regards furibonds de sa mère. - -Tandis qu'elle rêvassait à l'oncle Marc qui, en ce moment, devait lire -ses journaux, ou à Gribouille qui devait manger sa soupe, elle remarqua -qu'un certain mouvement se produisait dans le salon. A la suite d'une -discussion sur l'authenticité d'un portrait de Henri IV, accroché en -face de la place où elle était assise, le petit Barfleur prit une énorme -lampe qu'il semblait porter avec peine, et, grimpant sur une chaise, -s'efforça d'éclairer le mieux possible la peinture. La figure du roi se -détacha osseuse et énergique, semblant sortir de la vieille toile -sombre. - -Et Chiffon, regardant cette tête laide et sympathique, s'écria d'un air -aimable: - ---Sapristi!... en v'là un qui n'avait pas une bobine de protestant... -Henri IV!!!... - -Il y eut un froid, et Chiffon qui s'en aperçut tout de suite, se rappela -que les Liron étaient protestants. Voulant changer le cours des idées, -elle reprit: - ---C'est à cause de lui que j'ai un nom ridicule, pourtant!... - -Le petit Barfleur demanda, empressé et gracieux: - ---Comment?... un nom ridicule?... - ---Ben, Corysande!... je m'appelle Corysande!... vous ne le saviez -pas?... - ---Si, mademoiselle, si!... mais ce n'est pas un nom ridicule... c'est, -au contraire, un nom charmant... - ---Oh! là là!... ça dépend des goûts!... - ---Et, pourquoi est-ce à cause de Henri IV... qu'on vous a donné ce nom -que vous n'aimez pas?... - ---C'est à cause de lui sans l'être... c'est en souvenir de la belle -Corysande... - -Et, voyant que _Deux liards de beurre_ ne comprenait pas, elle répéta: - ---La belle Corysande?... vous savez bien?... - -Il répondit, sans conviction: - ---Parfaitement!... - ---Ah!... c'est que vous n'aviez pas l'air très au courant?... Ben, -c'était la comtesse de Guiche, la belle Corysande!... et elle a été la -marraine d'une Avesnes... en 1589... et depuis ce temps-là... tous les -Avesnes ont appelé leurs filles Corysande... c'est la tradition!... - ---C'est parfait!... mais je ne vois toujours pas comment Henri IV est -pour quelque chose dans... - ---Quand je le disais!... que vous aviez pas l'air au -courant!...--s'écria Chiffon en riant--Henri IV est pour quelque chose -là dedans... parce que c'est à cause de la célébrité de la belle -Corysande qu'on a été flatté de l'avoir pour marraine... et qu'on a -établi la tradition... et elle est célèbre... la belle Corysande... -parce que Henri IV, s'pas?... - ---Mais oui... mais oui!...--interrompit vivement madame de Barfleur, qui -craignait toujours de voir l'ignorance de son fils se montrer au grand -jour. - -Très ignorante elle-même, elle se rendait assez exactement compte du -danger, et possédait à un haut degré ce tact silencieux qu'ont -habituellement les femmes en pareil cas. - -Le duc d'Aubières regarda les autres portraits, et demanda, montrant un -général de l'Empire: - ---Qui est celui-ci?... - ---Ça,--répondit _Deux liards de beurre_, toisant avec indifférence -l'ancêtre, un hercule trapu, appuyé sur son sabre, dans la pose du -général Fournier-Sarlovèze de Gros--ça, c'est mon grand-père... - ---Oh!...--fit Chiffon, saisie--ben, il ne vous ressemble guère!... - -Et, continuant à examiner le général de Barfleur avec un bienveillant -respect, elle ajouta: - ---C'est pas étonnant que ces êtres-là aient fait des grandes choses!... - ---Il est seulement malheureux...--déclara sentencieusement _Deux liards -de beurre_--que ces grandes choses aient été faites pour la gloire de -Bonaparte... - ---Pour la gloire de la France... vous voulez dire?...--rectifia Chiffon. - ---Non!--reprit le petit Barfleur, heureux de tenir enfin un sujet de -conversation--ça n'a servi qu'à Bonaparte... et Bonaparte ne sera -jamais, aux yeux du monde, qu'un usurpateur... un ennemi de la France... - ---Aux yeux des gens du monde... vous voulez dire?--cria Chiffon, dont -les petites oreilles rougissaient violemment--un ennemi de la France?... -l'Empereur!... et ce sont les retours de Coblentz qui ont osé l'appeler -comme ça!... ceux qui se réjouissaient de la voir envahie, la France!... -et pour arriver à un chic résultat!... Louis XVIII!... - -Le petit Barfleur déclara avec onction: - ---Louis XVIII fut un grand roi!... - ---Un grand roi!...--fit Coryse suffoquée--un grand roi?... cette -baudruche!... au fait, ça vous est bien égal, s'pas?... vous vous en -souciez comme d'une guigne, au fond, de Louis XVIII?... vous défendez le -roi comme vous allez à la messe... c'est affaire de chic, et comme vous -trouvez que c'est pas chic d'être impérialiste... vu que les -impérialistes c'est tous des pannés et des crânes... alors... - ---Merci pour les impérialistes... mademoiselle Coryse!...--fit le duc -d'Aubières, qui s'inclina en riant. - -Madame de Bray s'élança vers Chiffon et, menaçante, elle lui dit tout -bas: - ---Tais-toi!... tu es absolument ridicule!... - -La petite répondit avec sincérité: - ---Ça ne m'étonne pas!... mais pourquoi s'amuse-t-on à me chiner mon -Empereur?... et puis... c'est toi qui m'as dit de parler... de dire -n'importe quoi... mais de parler... - -Très inquiète de voir son rejeton s'embarquer dans une autre -conversation, madame de Barfleur proposa, s'asseyant au piano: - ---Il y a trois danseuses... si la jeunesse faisait un tour de valse?... - -D'un même élan, le beau Trêne, M. de Bernay et le comte de Liron se -précipitèrent vers Chiffon. Mais le petit Barfleur, plus rapproché -qu'eux, se saisit rapidement de la jeune fille. - -En se sentant prendre ainsi par la taille, Coryse cambra son corps -souple et dit, se raidissant en arrière: - ---Non... je... - -Elle allait dire: «je danse avec M. d'Aubières», et faire signe au duc -de venir à son secours, mais elle réfléchit que ça ne servirait à rien. -Si vagues que fussent ses notions de la politesse, elle comprenait qu'il -lui faudrait toujours danser, au moins une fois, avec le maître de la -maison. - -Et, comme _Deux liards de beurre_ s'était arrêté, interdit: - ---Non... rien... allons-y!... - -Si le descendant des Barfleur parlait mal, il valsait à merveille, et -Chiffon éprouva un vrai plaisir à se sentir enlevée à travers l'immense -salon. Tout de suite, son danseur la fit passer dans la galerie mal -éclairée et où, disait-il, il y avait plus de place. - ---Mais... les autres?...--fit Chiffon, regardant si Geneviève de Lussy -et madame de Liron les suivaient. - -Le vicomte s'arrêta, se penchant à la porte pour appeler les valseurs. - ---Ils viennent!...--dit-il. - -Et, enlaçant Coryse, il repartit de nouveau. - -Mais ils restèrent seuls dans la grande pièce nue. Madame de Liron -n'aimait à valser que pour les spectateurs, et madame de Lussy, qui -connaissait sa fille, ne lui permettait pas de s'éloigner de son oeil -maternel. - ---On la trouve bien jolie... madame de Liron, n'est-ce pas?...--demanda -tout à coup Chiffon. - -Depuis le matin, l'image de la jeune femme la hantait, et elle ne -pouvait s'empêcher de parler d'elle. - -Le petit Barfleur répondit distraitement: - ---C'est surtout votre oncle de Bray qui la trouve jolie!... - ---Ah!...--fit gravement Coryse. - ---Mais vous, mademoiselle... comment la trouvez-vous?... - ---Trop rondouillarde... et vous?... - ---Moi!...--répondit _Deux liards de beurre_, serrant un peu plus Coryse -contre son épaule--moi... je ne la regarde pas... je ne vois que -vous!... c'est vous qui êtes jolie!... si jolie!... - -Très bas, il ajouta: - ---C'est vous que j'aime!... - -Chiffon n'avait pas entendu. Toute au plaisir de valser avec un bon -valseur, elle s'abandonnait, franchement appuyée au bras du petit -Barfleur. - -Enhardi par cet abandon, il se pencha vers elle, et murmura d'un accent -qu'il s'efforçait de rendre passionné: - ---Je t'aime!!!... - -Il lui parlait de si près, qu'à son souffle elle sentit voler ses -cheveux. Stupéfaite, elle s'arrêta court; et, reculant brusquement, elle -s'écria, l'air ahuri et indigné: - ---Ben! c'est raide!... - - - - -XIII - - ---Voulez-vous...--cria la marquise, se précipitant dans la bibliothèque -où fumaient M. de Bray et Marc--voulez-vous dire à Corysande qu'il faut -qu'elle vienne aux courses?... la voilà qui déclare qu'elle ne veut pas -y aller!... - ---Mais--dit Chiffon, qui entrait derrière sa mère--je ne vois pas du -tout pourquoi il faut que j'aille aux courses, moi?... on ne m'y a -jamais conduite les autres années... - ---Non... mais les autres années... tu étais encore une enfant... - -Le marquis se décida à parler: - ---Va donc, mon Chiffon!... toi qui aimes les chevaux... - ---C'est justement parce que j'aime les chevaux que je n'aime pas les -courses... ça ne m'amuse pas d'en voir un qui gigote avec une patte -cassée... comme à Auteuil... il y a deux ans... le jour où tu m'y as -emmenée... - ---Mais il n'arrive pas fatalement un accident comme celui-là... - ---Celui-là ou un autre... ça m'est égal!... et puis, d'abord... c'est -pas seulement pour ça que je ne veux pas aller aux courses... - ---On ne doit pas dire: «Je ne veux pas», fit observer M. de Bray. - -Docilement, Chiffon rectifia: - ---Que je voudrais ne pas aller aux courses... - ---Ah!... et pourquoi est-ce?... - ---Parce que ça m'embête d'être toujours au milieu d'un tas de gens!... -moi qui n'aime qu'à être seule et tranquille... avec mes animaux... - -Elle regarda affectueusement son beau-père et son oncle, et acheva: - ---Ou avec vous deux... c'est vrai!... ce matin, la messe!... tout à -l'heure, les courses!... et ce soir, le bal!... c'est beaucoup pour un -jour, tout ça!... - -Madame de Bray s'écria, en levant les yeux au ciel: - ---La messe!... elle met la messe dans le même sac que le reste!... - -Chiffon se hérissa: - ---Oui, certainement!... quand c'est la messe comme ce matin... vous -n'avez pas voulu me laisser aller à Saint-Marcien... sous prétexte qu'on -avait besoin de Jean pour aider à la maison... à cause de ce soir... - ---Eh bien?... - ---Eh bien, vous m'avez emmenée chez les Jésuites avec vous... et la -messe chez eux, c'est pas la messe!... c'est des «cinq heures...» qui -sont le matin!... on se dit bonjour... on s'attend dans le jardin à la -sortie... aujourd'hui, vous avez parlé à plus de cinquante personnes!... - ---Mais toi aussi, tu leur as parlé... je ne vois pas de quoi tu te -plains?... - ---Mais c'est justement de ça que je me plains!... sapristi!... - ---Je ne comprends pas l'ennui qu'il peut y avoir à rencontrer des gens -de la société que... - ---Ça dépend des goûts!... moi, ça m'horripile!... et quand je l'aurai -vue ce matin à la messe et ce soir au bal... j'en aurai ma claque, de -«la société»!... sans compter que si on me force à aller aux courses... -quand je me serai ennuyée toute la journée comme ça en plein air... je -m'endormirai au milieu du salon ce soir... - ---Cette petite est indécrottable!...--fit la marquise découragée--il -faut renoncer à en rien obtenir!... - -Et elle sortit avec fracas. - ---Ouf!...--dit Chiffon qui vint s'allonger sur le divan comme un grand -chien--ça y est tout de même!... - ---Je ne comprends pas...--commença M. de Bray--pourquoi tu ne veux pas -aller avec ta mère aux courses... tu... - ---Comment, tu ne comprends pas?... Ben, vas-y donc un peu, toi, pour -voir... aux courses?... - ---Moi, c'est différent!... j'ai un rhume affreux... je viens de me -lever... et c'est à peine si je serai présentable tantôt... - ---Et moi... je suis encore abrutie de mon dîner d'hier!... - -L'oncle Marc demanda: - ---Eh bien, au fait?... de quelle façon s'est-il passé... ton dîner -d'hier?... - ---De la façon embêtante!... et encore, heureusement, M. d'Aubières était -là... car, sans ça... - ---Ah!...--fit le marquis--Aubières est de retour?... - ---Oui...--répondit l'oncle Marc--et il est venu ce matin pendant que tu -étais sorti... il voulait te voir... et s'excuser de n'être pas rentré -l'autre soir pour vous dire adieu à ta femme et à toi... après sa -promenade dans le jardin avec Chiffon... c'est qu'il n'était pas en -train... le malheureux!... - -Et il ajouta en riant: - ---Car sais-tu ce que lui avait dit Chiffon au cours de cette -promenade?... ne cherche pas, va!... tu ne trouverais jamais!... elle -lui a dit bien gentiment: «J'aime mieux que vous sachiez pourquoi je ne -veux pas vous épouser... Eh bien... je ne veux pas... parce que je suis -sûre que, si je vous épousais, je vous tromperais...» - ---Oh!--fit M. de Bray qui se mit à rire aussi. - -Coryse haussa les épaules. - ---Alors, c'est drôle, ça!... il valait mieux lui laisser croire un tas -de choses... s'pas?... - ---Dame!...--dit l'oncle Marc--je ne vois pas trop ce qu'il aurait pu -croire de pire... - -Elle demanda, inquiète: - ---Est-ce qu'il m'en veut?... - ---Lui!... Ah! grand Dieu! le pauvre garçon!... il n'y songe même pas!... - ---A la bonne heure!... je me disais aussi: «C'est pas possible qu'il -m'en veuille!... il a été trop gentil pendant le dîner...» car j'ai eu -la veine d'être à côté de lui!... - ---Alors... tout s'est bien passé?... - ---Mais... ma mère ne vous a pas dit... - ---Je n'ai vu ta mère qu'au déjeuner... tu étais là... tu sais qu'on n'a -pas parlé d'hier... - ---Eh bien... j'ai un peu gaffé tout de même!... d'abord à propos de -Henri IV... - ---A propos de Henri IV?...--questionna M. de Bray étonné. - ---Oui... parce que... quand on regardait son portrait... j'ai dit qu'il -avait pas une bobine de protestant... alors, vous comprenez... à cause -des Liron... ça n'a pas fait très bon effet... - ---Enfin!...--dit l'oncle Marc--si tu n'as fait que ça!... - ---Si!... j'ai encore fait autre chose... mais c'est la faute de ma -mère... elle m'a appelée pour me dire de parler... de parler, même si -j'avais rien à dire... alors... aussitôt que j'ai trouvé quelque -chose... vous pensez si j'ai sauté dessus... - ---Voyons la deuxième gaffe?...--demanda l'oncle Marc très intéressé. - ---C'est pas précisément une gaffe... mais je me suis mise en colère... -et j'ai dit des choses que j'aurais pas dû dire... ça est venu à propos -de Napoléon... - ---Oh!...--fit M. de Bray effaré--si on a attaqué Napoléon... - ---Oui... tu sais bien que c'est ça qui me fait le plus grimper... - ---Tu n'as pas été convenable?... - ---Si... c'est-à-dire... si on veut... - -Et elle déclara, après un silence: - ---Dans tous les cas... je l'ai toujours été plus que le maître de la -maison... convenable!... - ---Comment?...--demanda le marquis, étonné--mais M. de Barfleur est la -correction même... - ---Pas avec moi... toujours!... - ---Qu'est-ce qu'il t'a fait?... - -Devenue toute rouge au souvenir de la veille, Chiffon répondit, hérissée -encore: - ---Il m'a tutoyée!... si tu trouves ça convenable?... - ---Tutoyée?...--fit Marc, mécontent--comment ça... tutoyée?... - ---Dame!... comme on tutoie!... c'est arrivé en valsant... il m'a emmenée -dans la galerie... sous prétexte qu'il y avait plus de place... là, -qu'est-ce qu'il y a donc eu?... ah! oui!... il a commencé à me dire que -madame de Liron était rondouillarde... c'est-à-dire... non... je -confonds... c'est moi qui ai dit ça... lui, il me répétait que j'étais -jolie... qu'il n'y avait que moi de jolie... - -Comme elle s'arrêtait, l'oncle Marc questionna inquiet: - ---Et puis?... - ---Et puis... tout à coup... pan!... il s'est penché... et il m'a dit... - -Imitant la voix concentrée et «de circonstance» qu'avait prise à cet -instant le petit Barfleur, elle murmura: - ---Je t'aime!!!... - -L'intonation était si drôle que, malgré son mécontentement, l'oncle Marc -se mit à rire. - -Coryse agacée demanda, se tournant vers lui et vers son beau-père: - ---Vous trouvez ça bien... vous?... - -Toujours conciliant, M. de Bray qui voulait arranger les choses, -répondit d'une voix douce: - ---Les Anglais tutoient Dieu!... - -Chiffon répliqua délibérément: - ---Parce que c'est des mufles!... - ---Allons, bon!...--fit le marquis, contrarié du peu de succès de son -objection--tu as vraiment une façon de parler... - ---Il faut me pardonner... ça m'est instinctif... - -Et après un instant de réflexion, elle demanda: - ---Est-ce que ça va durer encore longtemps, cette plaisanterie-là?... - ---Quelle plaisanterie?... - ---Ben... le petit Barfleur?... c'est pas que je le fasse à la pose... -non!... mais enfin... je ne suis pas flattée qu'on croie que je peux -épouser _Deux liards de beurre_!... - -Le marquis murmura timidement: - ---Il est gentil!... - ---Gentil...--dit la petite fâchée--gentil?... mais, c'est un -grotesque!... et l'air mal portant!... et habillé ridiculement!... et -parfumé!... oui, il se parfume... et à l'héliotrope blanc, encore!... -c'est complet!... - ---Mon Dieu!... il est des circonstances où un homme peut se parfumer -légèrement sans que... - ---Non!...--cria Chiffon qui se montait peu à peu--un homme n'a le droit -de sentir que le tabac!... - -Et, s'adressant à l'oncle Marc: - ---Ça te fait rire!... tu trouves ça drôle?... d'abord, toi... tu deviens -méchant comme tout pour moi... oui, méchant!... il y a déjà longtemps -que ça a commencé... mais depuis quelques jours ça augmente... Tiens!... -c'est depuis le soir où cet affreux petit Barfleur a dîné à la maison... - -Comme le vicomte voulait protester, elle reprit très énervée: - ---Oh! je ne dis pas que tu n'es pas bon pour moi!... pour ce qui est, -par exemple, des cadeaux... tu m'as donné une robe... une très belle... -c'est même elle que je mettrai ce soir... parce qu'elle est bien plus -chic que celle de papa... oui... tu me donnes des choses... mais pour ce -qui est de m'aimer... c'est plus ça!... - ---Mais si... - ---Mais non!... et d'abord... si tu m'aimais bien... est-ce que tu -voudrais me voir épouser un singe comme le petit Barfleur... voyons?... - ---Mais je ne dis rien pour te... - ---Tu ne dis rien pour... mais tu ne dis rien contre, non plus?... et je -n'en veux pas, du singe!... ni de lui ni d'un autre, d'ailleurs!... - -Elle marcha sur l'oncle Marc, et continua amèrement: - ---C'est ta faute, d'abord... si on me tourmente... si on veut -m'épouser... oui!... c'est la faute de ton sale argent!... sans lui... -on me laisserait bien tranquille dans mon coin... comme avant... - -Et cachant son visage dans ses mains, elle se mit à sangloter -éperdument. - ---Laisse-la!...--dit Marc à M. de Bray, qui s'approchait de la petite et -voulait lui parler--elle a mal aux nerfs... allons-nous-en... et -laissons-la pleurer... ça lui fera du bien... - -Au moment de sortir de la bibliothèque, le marquis se retourna et -regardant Chiffon qui pleurait toujours, il murmura: - ---Elle n'avait jamais eu de nerfs, cette enfant-là!... ça n'est pas -naturel, tout ça!... elle aimerait quelqu'un que je n'en serais pas -surpris?... - ---Tu es fou!...--s'écria Marc avec une sorte d'effarement--qui -pourrait-elle aimer?... - -Et, anxieux: - ---Ce n'est pas Trêne, au moins?... ce bellâtre qui battra sa femme et -jouera sa dot... ni Bernay?... elle exècre les cafards... ni Liron?... -un imbécile!... - -Comme son frère ne disait rien, il lui cria violemment: - ---Alors?... qui?... qui?... qui?... - -Sans s'émouvoir, M. de Bray répondit: - ---Mais... comment veux-tu que je le sache?... - - - - -XIV - - ---Où donc est passé l'oncle Marc?...--demanda Chiffon en entrant le soir -dans le salon quelques minutes avant l'arrivée des invités--je l'ai -cherché partout... il n'est nulle part... - ---Tu sais bien qu'il se terre, ce soir...--dit le marquis--qu'est-ce que -tu lui veux?... - ---Je veux lui montrer ma robe... il ne m'a vue dedans que le jour... et -dame!... le soir... je suis si tellement mieux!... - ---Tu la lui montreras une autre fois... il est grincheux ce soir... - -Et il ajouta en riant: - ---Il paraît que tout le monde a ses nerfs, aujourd'hui?... - ---Oui...--dit Coryse--à dîner, j'ai bien vu qu'il était tout chose... -qu'est-ce qu'il a... que tu crois?... - ---Il a un mauvais caractère...--déclara la marquise. - ---Oh!...--protesta Chiffon avec vivacité--ça, jamais!... - -Puis, revenant à son idée: - ---Je vais encore le chercher?... - ---Mais non!...--fit madame de Bray, avec humeur--reste ici... on va -commencer à arriver... - -La gaie frimousse de la petite s'assombrit: - ---Ah! mon Dieu!... c'est vrai!... il est dix heures!... qui est-ce qui -va arriver les premiers?... j'parie que c'est les plus embêtants de -tous!... Patatras!... quand je le disais!... c'est les Bassigny!... - -C'était en effet madame de Bassigny, très serrée dans une éclatante robe -argentée; suivie du colonel, sanglé aussi dans un uniforme un peu -étroit, qui remontait barrant le dos d'un grand pli à la hauteur des -épaules. Madame de Bassigny sembla vexée d'arriver la première. Elle ne -trouvait pas ça chic, et rejeta cette faute d'élégance sur le colonel. - -Puis, d'un ton pointu, elle demanda à Coryse «si sa discussion politique -de la veille ne l'avait pas empêchée de dormir?...» La petite répondit -«qu'elle avait un si excellent sommeil qu'elle dormait toujours, même -après les plus embêtantes soirées»... et les arrivants interrompirent la -conversation qui tournait à l'aigre. - -Le petit Barfleur entra, collé aux jupes de sa mère et visiblement -inquiet des suites de sa déclaration. Il s'avouait que vraiment il -l'avait «fait un peu trop à la passion», et n'était pas resté dans la -note. - -L'accueil indifférent de Chiffon, qui semblait ne se souvenir de rien, -le rassura tout à fait et il reprit vite son bel aplomb; allant, venant, -caquetant à tort et à travers, et remplissant les salons de sa -papillonnante et minuscule personne. - -L'entrée du comte d'Axen lui fit l'effet d'une douche. Il commença par -l'examiner avec un grand respect, ému en quelque sorte par la présence -d'un prince «pour de bon»; mais bientôt, il oublia le prince et ne vit -plus que «le rival». - -La venue de ce petit bonhomme, plus jeune et guère plus beau que lui, -diminuait considérablement son prestige. - -Quand l'orchestre préluda, _Deux liards de beurre_ voulut s'élancer vers -Coryse, mais il arriva devant elle à l'instant même où elle filait, -entraînée par le comte d'Axen. Il constata avec découragement que le -prince valsait à trois temps merveilleusement, comme seuls les gens de -son pays savent valser. - -Et non seulement il aurait ce soir le succès de situation, de curiosité, -d'étiquette, auquel il avait droit, mais encore il aurait un succès -d'homme également mérité. De cela, le petit Barfleur ne se consolait -point. - -Il courut à madame de Liron qui arrivait, suivie de son mari et de son -beau-frère,--délicieuse et éclatante dans la robe rose entrevue chez la -couturière,--et lui demanda «cette valse»... - -Mais la petite de Liron désirait avant tout se faire voir au comte -d'Axen «dans son bon jour», et elle savait que les petits hommes ne font -pas valoir les femmes qui dansent avec eux. Elle répondit, un peu agacée -de cet empressement intempestif: - ---Mais... tout à l'heure!... j'arrive... laissez-moi respirer!... - -Puis, s'adressant au marquis: - ---Alors... c'est sérieux?... votre ours de frère n'est pas là?... - ---Tout ce qu'il y a de plus sérieux!... - ---Et il ne paraîtra pas?... - ---Et il ne paraîtra pas... - -Elle leva les yeux au plafond: - ---Il est là-haut?... au-dessus de ce vacarme?... - ---Mais oui... - ---Qu'est-ce que ça lui fait... où il est?...--se demanda Coryse, qui -regardait la jeune femme toute fraîche sous son auréole de diamants. - -Rien dans cette rondelette poupée, aux yeux polissons, aux lignes un peu -vulgaires, ne plaisait à Chiffon. Mais en voyant l'enthousiasme excité -par la petite de Liron, elle se disait, avec un effort presque -douloureux pour comprendre cette admiration qu'elle ne s'expliquait -point: - ---Paraît qu'elle est bien jolie!... - -Le duc d'Aubières s'approcha: - ---A quoi pensez-vous... mademoiselle Chiffon?... vous avez l'air d'un -petit conspirateur?... - -Coryse rougit: - ---A rien... - ---Tiens!... vous avez l'air préoccupé... je dirais sombre... si ce -vilain mot tout noir pouvait s'appliquer à vous... - -Et, comme la petite troublée balbutiait une insignifiante réponse, il -demanda affectueusement: - ---Est-ce que vous avez du chagrin?... est-ce que quelque chose ne va pas -comme vous voulez?... - ---Mais non!... je n'ai pas de chagrin... ni rien...--dit vivement -Chiffon. - -Et, voulant faire cesser cet interrogatoire qui, sans qu'elle sût -pourquoi, l'embarrassait, elle interrogea à son tour: - ---L'élection de l'oncle Marc est sûre... s'pas?... - ---Je le crois!... mais il ne me paraît pas s'en soucier beaucoup... de -son élection!... je l'ai vu ce matin... et il ne m'en a pas dit trois -mots... il a l'air d'oublier que c'est dimanche prochain... lui aussi... -il a l'air préoccupé!... - ---Ah!...--fit la petite, inquiète. - -Et tout de suite elle pensa: - ---C'est peut-être à cause de madame de Liron... qu'il est préoccupé?... - -Le colonel remarqua le regard vague de Coryse et la petite moue serrée -de ses lèvres: - ---Vous voilà encore partie bien loin d'ici... mademoiselle Chiffon?... -bien loin... dans le pays bleu... - -Elle répondit, sans bien savoir qu'elle parlait: - ---Pas si bleu que ça!... - -Peu à peu, ils s'étaient rapprochés des grandes baies ouvertes sur le -jardin. La nuit était orageuse, une chaleur de plomb les enveloppait. - ---On étouffe, là dedans!...--fit Chiffon, en secouant ses cheveux -lourds. - -Et elle sortit, suivie de M. d'Aubières. - ---Tiens!...--s'écria le duc, le nez en l'air--le voilà... cet animal de -Marc!... il va et vient paisiblement dans sa chambre... sans se douter -que nous le voyons d'en bas?... - -Chiffon regarda, et vit la haute silhouette de l'oncle Marc qui se -détachait très sombre dans le cadre lumineux de la fenêtre. - ---Tiens! oui!... le voilà!... - -Madame de Liron arrivait dans le jardin au bras de M. de Bray. Elle -aussi aperçut le vicomte. - -Elle s'écria gaiement: - ---Une bonne farce... ce serait de monter lui dire bonsoir, à votre -frère!... qu'est-ce que vous en dites?... - ---Mais...--répondit le marquis, embarrassé--je ne sais pas trop... - ---Si!... faisons ça... voulez-vous?... ça sera très drôle!... montons -chez lui en farandole?... - -Et, s'adressant au colonel: - ---En êtes-vous... monsieur d'Aubières?... - ---Non, madame... je craindrais que mon ami Marc ne me mît à la porte?... - ---Mais moi?...--demanda la jeune femme en souriant--est-ce qu'il me -mettrait à la porte aussi?... - -Sans attendre la réponse, elle se tourna vers M. de Bray: - ---Si je montais... dites?... tout doucement... par l'escalier de la -bibliothèque... ce serait une bonne farce... hein?... - ---Excellente!...--murmura Chiffon, d'un ton infiniment impertinent. - ---Conduisez-moi... monsieur de Bray... voulez-vous?... - ---Madame, moi... il faut que je m'occupe ici d'un tas de -choses...--expliqua le marquis, très embarrassé du rôle que la jeune -femme voulait lui faire jouer--mais... Aubières que voici va vous -conduire... - ---Jusqu'à l'escalier...--dit en souriant le duc, qui arrondit son bras. - -Coryse restait seule. - -Le beau Trêne, tout svelte dans son uniforme de hussard, descendit le -perron: - ---Enfin je puis vous saluer... mademoiselle!... - -Chiffon, qui se précipitait pour suivre M. d'Aubières et madame de -Liron, s'arrêta, mécontente d'être gênée dans son mouvement. - ---Mais... vous m'avez saluée déjà!...--fit-elle sèchement. - -Elle avait parlé un peu haut. La silhouette un instant disparue de -l'oncle Marc vint au balcon et y demeura immobile. - ---Je vous ai saluée en entrant... mais je n'ai pas pu vous complimenter -sur votre jolie toilette... - -Coryse ne répondant rien, il reprit, d'un ton plein de mystère et de -sous-entendus bêtas: - ---Après ça... est-ce bien la toilette qui est jolie?... je ne voudrais -pas vous faire un banal compliment... mademoiselle... en vous répétant -ce qu'on a dû vous dire cent fois depuis hier au soir... mais vous -êtes... - ---Charmante!...--interrompit Chiffon en riant--oui... c'est convenu, -ça!... - -Et, pressée de filer, elle ajouta brusquement: - ---... et si c'est tout ce que vous avez à me dire... - -Interloqué, M. de Trêne répondit: - ---Mais... je voudrais aussi vous supplier de m'accorder une valse?... - ---Laquelle?... - ---Celle que vous daignerez me donner?... la première... si vous le -voulez bien?... - ---La première est au comte d'Axen... - ---Encore!... - ---Comment, «encore»?...--fit Coryse, agacée--vous allez compter combien -de fois je danse avec celui-ci ou celui-là?... - -Elle s'arrêta court. Il lui semblait que l'oncle Marc se penchait -au-dessus d'eux les écoutant. Mais elle n'osa pas, en regardant en -l'air, indiquer sa présence. - -Le beau Trêne reprit: - ---La seconde valse... alors?... - ---Elle est à M. d'Aubières... voulez-vous la quatrième... à partir de -maintenant?... - -Le comte d'Axen arrivait, courant presque: - ---C'est ma valse... mademoiselle Chiffon!... - -A la fenêtre, la grande ombre de l'oncle Marc s'agita inquiète, et -Coryse pensa: - ---Je parie que dans ce moment-ci... il a son sourcil fâché?... - ---Mademoiselle...--demanda M. de Trêne--je voudrais avoir l'honneur -d'être présenté à monseigneur le comte d'Axen?... - -Chiffon, quittant à regret des yeux la fenêtre, se tourna vers le -prince: - ---Permettez-vous... monseigneur?... - -Et comme il s'inclinait, elle bafouilla très vite: - ---Monsieur de Trêne... - ---Je suis ravi de vous connaître... monsieur,--dit le comte d'Axen, en -tendant la main à l'officier;--nous allons... la semaine prochaine, être -camarades de régiment... je suis autorisé à assister aux manoeuvres... -et je dois marcher avec vous... - -Puis, saisissant Chiffon par la taille: - ---Voulez-vous que nous valsions sur ce beau grand perron?... on y entend -très bien la musique... et dans les salons on étouffe!... - -Elle se laissa faire, n'osant pas résister, mais craignant, sans savoir -pourquoi, de déplaire à l'oncle Marc, toujours immobile à son balcon. - -Lorsque le prince s'arrêta, il dit à Coryse: - ---Je regrette vivement de ne pas voir votre oncle ce soir... - ---Il est chez lui... à cause de son deuil...--balbutia-t-elle, en -regardant furtivement du côté de la fenêtre. - ---C'est un charmant homme... que j'aime infiniment!... nous nous sommes -beaucoup promenés ensemble, ces derniers jours... à pied et à cheval... - ---Tiens!...--pensa la petite, étonnée--il ne me l'a pas dit... il ne m'a -jamais parlé de lui depuis l'autre soir... - -Le comte d'Axen reprit: - ---M. de Bray a la plus belle intelligence que je connaisse... et une âme -exquise... - ---N'est-ce pas, monseigneur?...--cria Chiffon, qui avait envie de sauter -au cou du prince. - ---Je serai bien content...--continua-t-il--si les manoeuvres finissent -de façon à me permettre de partir avec lui... - ---Partir?...--demanda la petite angoissée--partir pour où?... - ---Mais... il ne vous a pas dit... - ---Si... si...--fit-elle, voulant savoir--il m'a dit... à peu près... - ---Eh bien, tout de suite après les élections, M. de Bray va voyager -pendant deux mois... - ---Ah!... - ---Il veut voir de près bien des misères... se rendre compte de bien des -choses... en un mot... il veut et peut faire beaucoup de bien... Votre -oncle... mademoiselle Chiffon... est un de ces rares hommes qui passent -leur vie à faire de belles actions qu'ils cachent comme si c'étaient des -crimes... - ---Oui... je lui ai déjà dit ça!...--murmura Coryse, se tenant à quatre -pour ne pas pleurer. - -La pensée que l'oncle Marc allait partir la bouleversait toute. A son -retour, s'il était élu, il s'en irait à Paris où les Bray ne -s'installaient qu'au printemps... elle ne le verrait plus!... plus du -tout!... - -A ce moment, le vicomte, penché sur l'appui du balcon, se retourna -brusquement vers l'intérieur de sa chambre. Évidemment, quelqu'un venait -d'entrer chez lui. - ---C'est elle!...--pensa Chiffon, dont le coeur battit trop vite. - -Et, comme la valse finissait, elle salua le prince et se faufila à -travers les danseurs qui regagnaient leurs places. - -En arrivant dans la bibliothèque, elle grimpa le vieil escalier de chêne -qui montait directement à l'appartement du vicomte, décidée à voir, à -écouter, à savoir n'importe comment quelque chose de précis. Mais, tout -à coup, elle s'arrêta découragée. - ---Non!...--fit-elle--ça serait vilain!... et puis... je sais tout ce que -je peux savoir!... - -Un froufrou de tulle et de soie l'avertit que quelqu'un descendait -au-dessus d'elle. Dégringolant rapidement les marches, elle se blottit -derrière l'escalier. - -Toute pimpante, madame de Liron passa à côté d'elle et rentra dans le -grand salon en criant, pour bien indiquer qu'elle ne cachait pas sa -visite: - ---Ah!... mais!... c'est qu'il n'était pas content, figurez-vous!... -c'est tout juste s'il ne s'est pas fâché!... - ---Elle ment!...--pensa Chiffon--il était ravi... elle dit ça pour pas -que ça ait l'air... - -Et, montant à son tour chez le vicomte, elle ouvrit la porte sans -frapper. - -Assis devant son bureau, la tête appuyée sur son bras replié, l'oncle -Marc ne l'entendit pas entrer. D'une voix blanche, très émue, elle -demanda rageusement: - ---Qu'est-ce qu'elle t'a fait?... - -A la voix de sa nièce, il se leva mécontent. - ---Qu'est-ce que tu viens faire ici... toi?... - -Lorsqu'elle vit le pauvre visage bouleversé, qui se tournait menaçant -vers elle, Chiffon ne sentit plus qu'une immense tendresse pour l'oncle -qu'elle aimait tant! Elle oublia tout, répétant, surprise et troublée -profondément: - ---Tu pleures?... pourquoi pleures-tu?... mon Dieu!... - -Et, timidement: - ---A cause d'elle... s'pas?... - -Le vicomte éclata: - ---Je ne sais pas qui tu appelles «elle»!... mais je te prie de retourner -à tes danses et à tes flirts!... va écouter les compliments de cette -brute de Trêne... et valser dans le jardin avec le comte d'Axen, puisque -ça t'amuse... mais laisse-moi tranquille chez moi!... - -Elle murmura: - ---Tranquille?... à pleurer?... - ---A pleurer si ça m'amuse!... - -Chiffon apercevait dans le cabinet de toilette deux grandes malles -ouvertes. Affolée, elle demanda: - ---Tu pars donc plus tôt?... - ---Plus tôt que quoi?... et d'abord... comment sais-tu que je pars?... - ---C'est le comte d'Axen qui... - -Il ricana: - ---Ah!... vous parlez de moi quand vous êtes ensemble?... - ---Oui!... il m'a dit que tu vas voyager... faire du bien... - -Et comme il ne répondait pas, elle demanda, d'une voix tremblée, qui -disait toutes ses épouvantes: - ---Et moi?... qu'est-ce que je vais devenir?... - -Sans la regarder, il répondit d'un ton coupant: - ---Dame!... tu ne penses pas que je peux t'emmener, n'est-ce pas?... ni -rester ici pour te servir de bonne?... - ---Oh!...--fit douloureusement Chiffon, dont les yeux de pervenche se -voilèrent de larmes--comme tu me parles... oncle Marc!... comme tu me -parles vilainement!... - ---Pourquoi viens-tu me tourmenter comme ça?... - -Elle resta un moment sans répondre; immobile au milieu de la chambre, -toute rose dans la robe neigeuse qui coulait droite le long de ses -hanches, dessinant la ligne si pure de son petit corps jeune et -vigoureux. La nappe de cheveux blonds qui flottait autour d'elle, -envolée au courant d'air de la fenêtre, lui donnait l'aspect d'une -petite fée, d'un petit être bizarre et irréel. Et, malgré lui, Marc, qui -avait relevé la tête, la regardait avec une expression d'immense -tendresse au fond de ses yeux rougis. - -Trop myope pour voir ce regard, Chiffon demanda, après avoir longuement -réfléchi: - ---Alors, comme ça... d'après ce que m'a dit le prince... tu t'en vas -d'ici pour faire des belles actions?... - -Il haussa les épaules. La petite reprit: - ---Ben, moi... je pourrais t'en indiquer une à faire... et pas loin... de -belle action?... - -Et, comme il ne répondait pas, elle murmura dans un faible souffle: - ---Ça serait de m'épouser?... - -Devenu très pâle, le vicomte marcha vers elle: - ---Qu'est-ce que tu as dit?... - ---Tu as très bien entendu... - -Il répliqua d'une voix rauque: - ---Tu as la plaisanterie féroce... et pas drôle!... - ---La plaisanterie!...--s'écria Chiffon effarée--ah Dieu!... mais je -t'aime plus que tout!... et il y a des instants où il me semble que tu -m'aimes aussi plus que le reste... alors, je te dis: «Épouse-moi!» - ---Chiffon!...--fit doucement l'oncle Marc, qui attira la petite dans ses -bras--mon Chiffon!... Oh! oui, je t'aime, va!... je t'aime!... je -t'aime!... je t'aime!... - ---Alors... tu veux bien?... - -Il la couvrait de baisers sans parler. Elle soupira, toute frissonnante: - ---Oh! que c'est bon... d'être embrassée par toi!... - -Puis, éclatant de rire: - ---Crois-tu qu'ils vont faire un nez... en bas... quand ils sauront -ça?... - -L'oncle Marc regardait Chiffon, hésitant encore à la croire à lui. -Penché sur son visage, il murmura dans un baiser: - ---Ah! petit Chiffon!... si tu savais combien j'ai été malheureux!... et -désespéré!... et jaloux!... - ---Jaloux?... oh! ça!... fallait pas!... - -Et se serrant éperdument contre lui, elle balbutia, câline et tendre: - ---... car ça m'étonnerait rudement si je te trompais jamais... toi!... - - -FIN - - -IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE - -PRINTED IN GREAT BRITAIN - - - - - Nelson Calmann-Lévy - Éditeurs Éditeurs - 189, rue Saint-Jacques 3, rue Auber - Paris Paris - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Le mariage de Chiffon, by Gyp - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARIAGE DE CHIFFON *** - -***** This file should be named 63734-8.txt or 63734-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/7/3/63734/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Le mariage de Chiffon - -Author: Gyp - -Release Date: November 13, 2020 [EBook #63734] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARIAGE DE CHIFFON *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - -</pre> - -<h1><i>Le Mariage -de Chiffon</i></h1> - -<p class="c"><i>Par</i><br /> -<i class="large">Gyp</i></p> - -<div class="c"><img src="images/deco.png" class="w3" alt="" /></div> -<p class="c gap"><span class="blk"><i><span class="large">Nelson</span><br /> -Éditeurs<br /> -<span class="small">189, rue Saint-Jacques</span><br /> -Paris</i></span> -<span class="blk"><i><span class="large">Calmann-Lévy</span><br /> -Éditeurs<br /> -<span class="small">3, rue Auber</span><br /> -Paris</i></span></p> - -<div class="break"></div> - -<div class="c top4em"><img src="images/illu.jpg" alt="" /></div> -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em i">GYP<br /> -(COMTESSE DE MARTEL DE JANVILLE)<br /> -née en 1850</p> - - -<p class="c gap i small">Première édition du «Mariage -de Chiffon» : 1894</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em i">A<br /> -<span class="large">MADAME MAURICE BARRÈS</span>,<br /> -AFFECTUEUX SOUVENIR DE</p> - -<p class="sign2 i">GYP</p> - -<p class="small ind2 i">Juin 1894.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c large">LE MARIAGE DE CHIFFON</p> - - - - -<h2 class="nobreak">I</h2> - - -<p>— Femme d'officier!… en voilà un métier!… -j'aimerais autant être pion dans un -lycée!…</p> - -<p>La marquise de Bray haussa les épaules :</p> - -<p>— Quand tu sauras de quel officier il est question…</p> - -<p>— Quand même ça serait M. de Trêne, qu'on -trouve si chic, je n'en voudrais pas, ainsi…</p> - -<p>— Tu n'en voudrais pas?… vraiment?… tu -n'as pourtant pas le droit d'être difficile, car…</p> - -<p>— «… car ton père n'a laissé que des dettes -et tu n'as pas le sou…» Ah! je la connais, cette -phrase-là!… tu me l'as répétée assez souvent -pour que je ne l'oublie pas, va!…</p> - -<p>— Eh bien, alors?…</p> - -<p>— Eh bien, j'ai beau n'avoir pas le sou…, je -ne me marierai pas de mauvais cœur…</p> - -<p>— D'autant plus — dit timidement M. de -Bray — que, sans être riche, tu as cependant -une dot…</p> - -<p>— Une dot?… — fit l'enfant étonnée — une -dot que toi tu me donnes, alors?…</p> - -<p>Ses tendres yeux d'un gris très pâle, qui riaient -à travers des cils bruns étonnamment longs et -touffus, vinrent se poser affectueusement sur -son beau-père.</p> - -<p>Agacée, madame de Bray reprit d'un ton -sec :</p> - -<p>— Inutile de lui apprendre ce qu'elle n'a pas -besoin de savoir… et de la rendre encore plus -difficile…</p> - -<p>— Comment, difficile?… — s'écria Coryse indignée, — difficile -en quoi?… j'ai eu seize ans il -y a trois mois… et personne n'a encore demandé -à m'épouser, que je sache?…</p> - -<p>— Si!… quelqu'un te demande… et tu refuses -avant même de savoir qui…</p> - -<p>— Parce que je ne veux pas épouser un officier… -ça, jamais!… j'en vois ici, des femmes -d'officiers!… il n'en manque pas dans les quatre -régiments… Eh bien, pour rien au monde, je -ne voudrais être à leur place!… je n'ai pas un -caractère à ça… je ne suis pas assez polie… je -sens que si mon colonel avait une femme comme -madame de Bassigny, par exemple… rien ne -pourrait me décider à lui faire des visites, rien!…</p> - -<p>Et se tournant vers le fond du salon, comme -pour y chercher un appui, elle demanda :</p> - -<p>— N'est-ce pas, j'ai raison, oncle Marc?…</p> - -<p>Sans laisser à l'oncle Marc le temps de répondre, -madame de Bray déclara :</p> - -<p>— Ceci ne regarde pas ton oncle… veux-tu, -oui ou non, m'écouter un instant?…</p> - -<p>Et, d'un ton solennel :</p> - -<p>— Celui qui te fait l'honneur de te demander -en mariage est le duc d'Aubières…</p> - -<p>Elle s'arrêta, comptant sur l'étonnement de -sa fille. En effet, le petit visage chiffonné de -Coryse exprimait une extrême stupeur. Madame -de Bray prit cette stupeur pour un saisissement -joyeux et demanda, l'air triomphant :</p> - -<p>— Eh bien, qu'est-ce que tu dis de ça?…</p> - -<p>— Eh bien, — répondit la petite qui se mit -à rire, — je dis que j'en suis baba!…</p> - -<p>Et sans s'inquiéter des regards menaçants de -sa mère, elle continua paisiblement :</p> - -<p>— Oui… il a au moins quarante ans, monsieur -d'Aubières, puisqu'il est colonel… il est -plutôt vilain… et j'entends dire à chaque instant -qu'il a très peu de fortune…</p> - -<p>La marquise toisa sa fille et, méprisante :</p> - -<p>— Ah! c'est complet!… voilà qu'elle veut -aussi de l'argent!…</p> - -<p>Coryse secoua sa tête trop blonde.</p> - -<p>— Oh! pas du tout!… l'argent, ça m'est -égal!… à condition que je ne sois pas duc… -duchesse, je veux dire… c'est ridicule, un gros -titre avec une petite fortune… je ne dis pas que -si j'en avais un de naissance, j'irais, sous prétexte -que je ne suis pas riche, l'enterrer dans -la cave… non!… il m'embêterait, mon titre… -mais enfin, je le porterais tout de même… puisque -ça ne serait pas ma faute… d'ailleurs, c'est -pas seulement à cause du titre que je dis non…</p> - -<p>— C'est à cause de la carrière?…</p> - -<p>— C'est surtout à cause du monsieur…</p> - -<p>— Mais tu as répété cent fois que monsieur -d'Aubières était charmant… et que tu l'aimais -beaucoup…</p> - -<p>— Certainement, je l'aime beaucoup!… mais -pas pour l'épouser!… d'abord, je le trouve -vieux… et puis, s'il me fallait passer tout mon -temps avec lui… j'ai pas idée que ça serait très -drôle…</p> - -<p>La marquise lança sur son mari un regard -chargé de rancune, et répondit :</p> - -<p>— On ne se marie pas pour que ça soit drôle!…</p> - -<p>— Ben, voilà!… moi, justement… je ne me -marierai que pour que ça soit comme ça!…</p> - -<p>— Cette enfant est folle!… Tenez!… j'aime -mieux m'en aller!…</p> - -<p>Et se levant, d'un mouvement qu'elle croyait -très noble et qui était très ridicule, la marquise -sortit à grands pas du salon.</p> - -<p>Quand la porte se fut refermée avec fracas, -M. de Bray dit doucement :</p> - -<p>— Tu as tort, ma petite Coryse, de…</p> - -<p>Coryse, que la bruyante sortie de sa mère -avait laissée très calme, blottie au fond de la -vieille bergère de soie fanée où elle disparaissait -toute, se dressa vivement :</p> - -<p>— Pourquoi m'appelles-tu Coryse?… pourquoi -ne dis-tu pas Chiffon?… tu es donc fâché aussi, -toi?…</p> - -<p>— Je ne suis pas fâché du tout, mais…</p> - -<p>— Si, tu es fâché!… je le vois bien, va!… -et d'abord, qu'est-ce que tu voulais dire quand -je t'ai coupé?…</p> - -<p>— Mais rien… je ne sais plus…</p> - -<p>— Je sais, moi!… tu disais : «Tu as tort de…»… -j'ai tort de quoi?…</p> - -<p>— De discuter comme tu le fais avec ta mère…</p> - -<p>— Comment?… il faut que je me laisse marier -malgré moi… sans me défendre?…</p> - -<p>— Je ne dis pas ça…</p> - -<p>— Alors, qu'est-ce que tu dis?…</p> - -<p>— Je dis que… que sans… sans…</p> - -<p>— Tu vois bien!… tu bafouilles!…</p> - -<p>— Mais…</p> - -<p>— Tu bafouilles, ça ne fait pas question!… -et je te défie bien de sortir de ton explication… -oui!… ou je ne me laisse pas faire et je -discute… ou je ne discute pas et je me laisse -faire…</p> - -<p>— Tu pourrais, à la rigueur, discuter… mais -sur un autre ton, et surtout dans d'autres termes… -ton langage exaspère ta mère…</p> - -<p>— Oui… je sais… elle aime le style noble!…</p> - -<p>Tout ce qu'il y avait de tendresse et d'infinie -bonté dans les yeux de l'enfant disparut, -et elle ajouta d'une voix dure :</p> - -<p>— Elle est si distinguée… elle!…</p> - -<p>M. de Bray dit d'un air désolé :</p> - -<p>— Tu me fais beaucoup, beaucoup de peine…</p> - -<p>— Mon Dieu!… et moi qui voudrais ne t'en -faire jamais, de la peine!… je t'aime bien, va!…</p> - -<p>— Moi aussi, je t'aime bien…</p> - -<p>— Alors, pourquoi veux-tu me renvoyer… me -marier quand même?…</p> - -<p>— Mais je ne veux pas te…</p> - -<p>— Si!… tu le veux!… et je n'ai que seize -ans et demi!… je t'en prie!… laisse-moi tranquille!… -laisse-moi vivre ici encore…</p> - -<p>Elle s'interrompit, et, comptant sur ses doigts :</p> - -<p>— … encore cinq ans… pas même tout à fait -cinq ans… après, je m'en irai… je te le promets… -je te le promets…</p> - -<p>Les doux yeux bleus se troublaient, et des -larmes rondes, semblables à des boules de verre, -glissaient sans se déformer sur les joues fraîches -de Coryse.</p> - -<p>Corysande d'Avesnes, qu'on appelait Coryse, -ou plus habituellement <i>Chiffon</i>, était une fillette -solide et souple, beaucoup plus bébé que jeune -fille, avec encore les angles et les disproportions -de l'enfance, et la peau transparente des tout -petits, — cette peau sous laquelle courent des -lueurs roses. — Ses mouvements harmonieux -et agiles, bien qu'un peu maladroits, qui rappelaient -ceux d'un grand jeune chien, irritaient sa -mère autant presque que son langage trop peu -correct.</p> - -<p>Très infatuée de sa personne, la marquise -de Bray considérait en général tous ceux avec -qui les nécessités sociales l'obligeaient de vivre -comme de pauvres êtres inférieurs et nuls, auxquels -elle faisait le très grand honneur de descendre -jusqu'à eux. Elle avait passé sa vie à -mépriser et à tourmenter les gens simples et -bons qui l'entouraient. Le comte d'Avesnes, -d'abord, le père de Coryse, qui avait eu l'esprit -de mourir au bout de deux ans, et sans s'être -gêné, d'ailleurs, pour organiser au dehors une -existence impossible chez lui. Sa veuve, restée -sans fortune, était allée s'installer avec sa fille -chez un oncle et une tante qui adoraient l'enfant -et l'avaient élevée jusqu'au second mariage de -sa mère. Quant à madame d'Avesnes, elle ne -faisait chez l'oncle et la tante de Launay que -de courtes apparitions. Elle voyageait, passant -son temps à Paris ou chez des amis, ne pouvant — disait-elle — s'habituer -à la vie de province.</p> - -<p>Ce fut au cours d'une de ses visites à Pont-sur-Sarthe -qu'elle plut à M. de Bray. Il était -assez riche et très charmant. Elle commençait -à mûrir et comprenait que sa beauté, toute de -fraîcheur et d'éclat, allait disparaître tout à -coup. Au lieu d'être pour le marquis ce qu'elle -avait été pour beaucoup d'autres, elle l'amena -très doucement et très habilement au mariage. -Se résignant à régner à Pont-sur-Sarthe, puisqu'elle -ne pouvait plus briller ailleurs, elle épousa -M. de Bray en criant bien fort qu'elle ne se remariait -que par dévouement, afin d'assurer l'avenir -de sa fille.</p> - -<p>Et alors commença pour le pauvre mari l'existence -épouvantable, faite de criailleries et de -silences, de scènes et de raccommodements, -qu'avait menée son prédécesseur et aussi l'oncle -et la tante de Launay, qui supportaient tout -par amour pour leur petit «Chiffon», dont ils -craignaient avant tout de se voir séparés.</p> - -<p>Mais c'était à sa fille que madame de Bray -réservait les pires tracasseries. Tout dans la -nature de l'enfant heurtait ses idées étroites à -certains points de vue et larges démesurément -à d'autres. Entichée de noblesse, — et d'argent -aussi, depuis qu'elle en avait, — aimant par-dessus -tout le panache et la pose, elle ne pardonnait -pas à la petite Coryse une simplicité -et une rondeur qu'elle ne comprenait point. -N'ayant pas, à proprement parler, de type déterminé, -la marquise s'en était créé un à beaucoup -d'images diverses et banales. Elle avait -appris à parler au théâtre et à penser dans les -romans. Et comme elle n'avait, au fond, nulle -finesse de sentiments ni de sensations, elle appliquait -mal ce qu'elle ne comprenait pas très bien, -et arrivait — lorsqu'elle voulait se montrer -tragique, par exemple — à des effets d'un comique -intense qui provoquaient chez Chiffon des crises -de folle gaieté.</p> - -<p>Très vulgaire d'allure et d'aspect, madame -de Bray reprochait sans relâche à sa fille d'être -commune, et de n'avoir même pas pour elle -cette distinction, «apanage des Avesnes».</p> - -<p>En voyant pleurer Coryse, qui ne pleurait -jamais, M. de Bray, tout bouleversé, ne pensa -plus qu'à la consoler de son mieux.</p> - -<p>— Voyons, mon petit Chiffon… sois raisonnable… -tout ça s'arrangera…</p> - -<p>Elle répondit, en secouant avec découragement -sa tête ébouriffée :</p> - -<p>— Ça s'arrangera en épousant M. d'Aubières?… -Eh!… je ne demanderais pas mieux, -va!… si je ne sentais pas que, en faisant ça, -je ferai une action mauvaise et que je le rendrai -malheureux… je l'épouserais tout de suite… -pour qu'on soit débarrassé de moi…</p> - -<p>— C'est mal de me dire ça!…</p> - -<p>— Aussi, ce n'est pas pour toi que je le dis… -et tu le sais bien?…</p> - -<p>— Mais ta mère n'a pas plus que moi envie -de te voir partir…</p> - -<p>— Allons donc!… elle ne pense qu'à ça!… -elle a si peur que je ne me marie pas… -et surtout que je ne fasse pas un beau -mariage!… pas pour que je sois heureuse, -qu'elle y tient!… oh! non!… ça, c'est un -détail!… mais c'est par vanité… pour avoir -la satisfaction d'être jalousée par ceux-ci ou -par ceux-là… pour épater les gens de Pont-sur-Sarthe -et pour embêter ses amis… pas pour -autre chose…</p> - -<p>— Je suis tout à fait chagrin de t'entendre -parler ainsi de ta mère…</p> - -<p>— C'est plus fort que moi!… je ne peux pas -m'empêcher de dire ce que je pense!…</p> - -<p>— Précisément, il ne faut pas le penser…</p> - -<p>— Et comment veux-tu que je ne le pense -pas?… comment veux-tu que je croie qu'elle -m'aime?… est-ce que, avant ta venue dans -la maison, elle s'est jamais occupée de moi autrement -que pour me gronder… ou gronder ceux -qu'elle accusait de me gâter?… est-ce que, sans -l'oncle et la tante de Launay, et sans toi plus -tard… j'aurais jamais été soignée et caressée, -moi?… Ah! si!… caressée, je l'étais!… deux fois -par an!… quand elle partait, et quand elle revenait -de ses voyages… ça se passait sous la -porte cochère… où j'étais cramponnée aux jupes -de ma bonne… tremblante de la sentir rentrée -dans la maison si calme quand elle n'était pas -là!… Oh! c'étaient de vrais transports! «Ma -Corysande!… ma fille bien-aimée!…» On aurait -cru que nous jouions un drame et qu'on venait -de me retrouver au fond d'un souterrain!… et -elle me soulevait de terre!… et elle m'écrasait à -me couper la respiration contre son corset!… -tout ça, c'était pour les domestiques et le cocher -de l'omnibus qui déchargeait les bagages… mais, -comme ils la connaissaient bien, ça ne les mettait -pas dedans!… c'est égal!… on leur offrait tout -de même régulièrement la petite scène de mélo…</p> - -<p>Et, redevenue rieuse, l'enfant conclut d'un -air bonhomme :</p> - -<p>— Elle a toujours manqué de simplicité, tu -sais…</p> - -<p>— Tu exagères certaines imperfections…</p> - -<p>— J'exagère?… mais tu ne peux pas penser -ce que tu dis là!… toi qui es si peu à la pose… -si peu occupé de l'effet que tu produis…</p> - -<p>— Tu te plais à contrecarrer ta maman pour -des riens…</p> - -<p>— Ta «maman»!… prends donc garde!… si -elle t'entendait!…</p> - -<p>Et comme M. de Bray regardait vers la porte -avec inquiétude, elle s'écria :</p> - -<p>— Tu as eu peur, hein?…</p> - -<p>Et d'un ton solennel :</p> - -<p>— … d'avoir oublié que «maman» est un -mot bon pour le peuple… un mot qu'il faut laisser -aux concierges… les gens qui sont nés s'expriment -autrement…</p> - -<p>— Puisqu'elle a la petite faiblesse de tenir à -ce détail… pourquoi ne pas la satisfaire?…</p> - -<p>— Mais je la satisfais!… mais je ne fais que -ça, sapristi!… en lui parlant, je ne l'appelle -pas… j'évite… mais en parlant d'elle, je dis «ma -mère» gros comme le bras… j'en ai plein la -bouche… mais pas plein le cœur!… Ah! c'est -pas ma faute, va!… j'ai essayé!… depuis que -tu as remplacé mon pauvre papa, surtout!… -tu as été si bon pour la petite fille sauvage et -laide qui ne voulait pas te voir… et je t'ai tant -aimé quand je t'ai connu, que, pour te faire -plaisir, j'aurais voulu aimer ta femme… Ah! -ouiche!… j'ai pas pu!…</p> - -<p>— Mais c'est abominable, ce que tu dis -là!…</p> - -<p>— En quoi?… je lui suis attachée comme -il faut?… je serais désolée s'il lui arrivait la -moindre chose et je ne lui souhaite que du bonheur… -mais quand je ne la vois pas, je respire -mieux, c'est positif!…</p> - -<p>Voyant la mine atterrée de son beau-père, elle -reprit :</p> - -<p>— Mais tu sais…, tout ce que je te dis là, je -ne l'ai jamais dit à personne qu'à toi…</p> - -<p>— C'est heureux! — balbutia le pauvre homme -abasourdi.</p> - -<p>— C'est vrai!… je n'ai confiance que dans -toi…</p> - -<p>Elle regarda, par-dessus son épaule, le comte -de Bray qui se balançait silencieux dans un -fauteuil de bambou, et ajouta :</p> - -<p>— Et aussi dans l'oncle Marc!… Pourquoi -ne dis-tu rien, oncle Marc?…</p> - -<p>L'oncle Marc, un grand garçon long et élégant, -répondit d'une voix un peu chantante :</p> - -<p>— Parce que je n'ai rien à dire… avant, d'ailleurs, -que j'aie parlé, ta mère m'a imposé silence… -par conséquent…</p> - -<p>— Je sais bien!… mais depuis qu'elle n'est -plus là?…</p> - -<p>— Depuis qu'elle n'est plus là, tu as dit des -choses à peu près justes, mon pauvre Chiffon… -et, comme je ne peux pas te donner raison, alors -je me tais…</p> - -<p>— Tu es bon aussi, toi!…</p> - -<p>— Oh! excellent!… mais laisse-moi donc tranquille, -grande bête!… — ajouta-t-il en se levant -brusquement, faisant glisser Coryse, qui lui -grimpait sur les genoux comme un bébé.</p> - -<p>Elle demanda, surprise :</p> - -<p>— Pourquoi me pousses-tu comme ça?…</p> - -<p>— Parce que tu es trop grande pour faire -encore de ces singeries-là!… à ton âge?… est-ce -que ce sont des manières, voyons?…</p> - -<p>— Comment, des manières?… je ne peux plus -monter sur les genoux de mon oncle… à présent?…</p> - -<p>Et, d'un air réservé et drôlet, elle conclut :</p> - -<p>— Ah!… si tu n'étais pas mon oncle!…</p> - -<p>— Eh bien, voilà, — répondit Marc de Bray -d'un ton bourru, — c'est que, précisément, je ne -le suis pas!…</p> - -<p>— Oh!… — fit douloureusement la petite — Oh!… -que tu es méchant de me dire ça!…</p> - -<p>Et s'allongeant, dans un de ces mouvements -de joli animal qui lui étaient naturels, elle se mit -à sangloter, le nez enfoui dans les coussins du -divan.</p> - -<p>— Ah çà!… — demanda l'oncle Marc, agacé — qu'est-ce -qu'elle a donc aujourd'hui, cette -petite?… elle qui n'a pas la larme facile, elle -pleurniche tout le temps!… elle est insupportable!…</p> - -<p>— Sois un peu indulgent, voyons, — dit M. -de Bray, — elle est énervée de cette histoire de -mariage…</p> - -<p>— Je comprends ça!…</p> - -<p>— Prends garde qu'elle ne t'entende… elle -enverrait définitivement au diable ce pauvre -Aubières!…</p> - -<p>— Eh bien?… tu ne vas pas laisser faire cette -monstruosité, je pense?…</p> - -<p>— Sa mère y tient tellement…</p> - -<p>— Elle est folle!… Aubières a vingt-cinq ans -de plus que Chiffon!…</p> - -<p>— Si j'en crois les potins… la petite de Liron -t'adore… et elle a vingt ans de moins que toi?…</p> - -<p>— En admettant que ce soit… elle m'adore -aujourd'hui, mais demain?…</p> - -<p>— Je te citerai aussi l'exemple de notre mère… -qui avait vingt-cinq ans de moins que son mari -et qui l'a passionnément aimé toujours…</p> - -<p>— Je te répondrai que ce sont de ces exemples -qu'on ne trouve que dans sa propre famille… -heureusement!… En attendant, ce pauvre Chiffon -pleure, que ça fait peine à voir…</p> - -<p>Il alla au divan, et, passant sa main sur la -petite nuque rose toute secouée de sanglots, il -dit affectueusement :</p> - -<p>— Je te demande pardon, petit Chiffon, de -t'avoir fait du chagrin…</p> - -<p>Elle releva son visage bouleversé et demanda :</p> - -<p>— Pourquoi as-tu été si méchant?… pourquoi -m'as-tu dit que tu n'es pas mon oncle?…</p> - -<p>— Mais parce que, bien que je t'aime autant -que si je l'étais, je ne le suis pas!… je suis le -frère du mari de ta mère… je ne te suis rien… -je pourrais t'épouser… si je n'étais pas de l'âge -de mon ami d'Aubières, que tu envoies si gentiment -promener…</p> - -<p>— Oh!… — fit l'enfant stupéfaite — tu es de -l'âge de M. d'Aubières?…</p> - -<p>Et elle ajouta en riant :</p> - -<p>— Ben, tu es moins «déchu» que lui, — comme -disent les gens de Pont-sur-Sarthe… — Oui… l'autre -jour, j'ai causé dans la rue avec un bonhomme qui -m'a dit ça, pour m'expliquer que sa femme était -un peu cassée…</p> - -<p>Le marquis demanda, inquiet :</p> - -<p>— Tu as causé dans la rue avec un bonhomme?… -quel bonhomme?…</p> - -<p>— Un bonhomme que j'ai rencontré quand je -revenais du cours avec le vieux Jean… je pense -que ça doit être un balayeur… ou un chiffonnier…</p> - -<p>— Si ta mère t'avait vue causer avec cet homme, -elle…</p> - -<p>— Elle aurait poussé des cris?… j'sais bien… -mais elle ne m'a pas vue…</p> - -<p>Et, se retournant brusquement vers l'oncle -Marc, elle demanda :</p> - -<p>— Enfin, voyons?… que tu sois mon oncle -pour de vrai ou pas… voilà cinq ans que je t'appelle -mon oncle et que j'crois que tu l'es… comme -je crois… quand on ne me met pas le nez dessus… -que papa est papa, s'pas?… alors tu peux bien -me donner un conseil… faut-il ou ne faut-il pas -épouser M. d'Aubières?…</p> - -<p>— C'est embarrassant, ce que tu me demandes -là!…</p> - -<p>— Enfin, si tu étais à ma place, qu'est-ce que -tu ferais?…</p> - -<p>— A ta place… mon Dieu!… je me tâterais…</p> - -<p>— Mais c'est précisément parce que je me -tâte que…</p> - -<p>— Avant de dire non, je verrais quelquefois -Aubières… je réfléchirais…</p> - -<p>— Ah!… tu penses que de le voir souvent, -ça pourrait me faire changer d'idée?… Ben, -moi, je crois le contraire…</p> - -<p>— Aubières a de l'esprit… il est bon, bien -élevé… il ne peut que gagner à être connu… -sans être riche, il a une gentille fortune… et -un nom historique…</p> - -<p>— Ah! sapristi!… je le sais, qu'il est historique!… -on l'a assez répété devant moi, qu'il -l'est!… on l'a assez fait mousser!… mais moi -aussi, j'ai un nom historique!… alors, tu comprends… -on ne gobe pas beaucoup les choses -qu'on a… c'est les choses qu'on n'a pas qu'on -voudrait!…</p> - -<p>— Qu'est-ce que tu voudrais?…</p> - -<p>Elle réfléchit ; puis, résolument :</p> - -<p>— Beaucoup d'amour… ou, si c'est trop difficile, -beaucoup, beaucoup d'argent!… il n'y -aurait plus un seul pauvre à Pont-sur-Sarthe… -vous verriez ça?… et puis, j'achèterais des tableaux… -et des beaux chevaux… et j'aurais tous -les soirs un concert… Ah! on ne s'embêterait -pas chez moi, allez!…</p> - -<p>— «S'embêterait»… encore!… Ah! si ta mère -t'entendait!…</p> - -<p>— Oui… mais elle ne m'entend pas!</p> - -<p>Un domestique ouvrit la porte :</p> - -<p>— Madame la marquise voudrait dire un -mot avant le dîner à monsieur le marquis et -à monsieur le comte… elle prie aussi mademoiselle -d'aller s'habiller…</p> - -<p>— M'habiller? — s'écria Coryse étonnée — il -y a donc du monde?…</p> - -<p>Puis se tournant en riant vers son beau-père -et son oncle :</p> - -<p>— Ça doit être M. d'Aubières!… et on veut -vous indiquer la manière de le faire briller… -Allez!… trottez-vous vite!… moi, je vais mettre -ma vieille robe rose… elle est moins jolie et plus -sale que celle-ci… mais elle est «du soir!…»</p> - -<p>Elle regarda M. de Bray, — qui sortait suivi -de son frère, — et balbutia, les yeux gros de -nouvelles larmes prêtes à couler :</p> - -<p>— C'est égal!… c'est pas de veine que les -deux seuls qui m'aiment ne me soient justement -rien de rien…</p> - -<p>Et, comme son beau-père se retournait pour -répondre, elle ajouta vivement :</p> - -<p>— «Les deux seuls», c'est pas gentil ce que -j'ai dit là!… j'oubliais l'oncle Albert et la tante -Mathilde qui m'aiment tant!… et qui me sont -vraiment quelque chose, ceux-là!…</p> - -<p>Tout à coup, prise d'une idée subite, elle plongea, -et, passant rapidement sous le bras de M. de -Bray qui tenait encore le bouton de la porte, elle -lui cria en riant :</p> - -<p>— Au fait!… je dîne chez eux ce soir!…</p> - -<p>Elle enfla sa voix, continuant avec emphase :</p> - -<p>— Tu le diras à «ma mère», si elle l'a oublié…</p> - -<p>Et elle disparut en courant dans l'escalier.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">II</h2> - - -<p>Chiffon avait bondi jusqu'à sa chambre, planté -de travers un chapeau sur sa toison blonde et, -entrant en bombe dans l'office, s'était emparée -du vieux Jean qui enfilait en jurant des gants -de coton trop étroits pour ses grosses mains.</p> - -<p>— Allons!… vite!… conduis-moi chez tante -Mathilde!…</p> - -<p>— Mais, mademoiselle, vous n'y pensez pas!… -y a du monde à dîner… c'est moi que j'dois aller -à la porte… et on va arriver…</p> - -<p>— Tu as bien le temps!… tu seras tout de -suite revenu… nous allons courir…</p> - -<p>— Ah! nous allons courir!… — murmura -le vieux cocher — par une chaleur pareille… -ça va être gentil d'courir!…</p> - -<p>Il achevait d'entrer ses gants, en enfonçant -ses doigts écartés les uns entre les autres, d'un -mouvement gauche et régulier. Coryse le prit -par le bras et le secoua brusquement :</p> - -<p>— Allons!… dépêche-toi!… tu vas me faire -pincer!…</p> - -<p>Le bonhomme resta les doigts ouverts en -rayons, et demanda, l'air ahuri :</p> - -<p>— Pincer?… vous avez donc pas la permission?…</p> - -<p>— Je l'ai sans l'avoir… allons, viens!…</p> - -<p>— J'parie qu'c'est pas vrai… qu'vous n'l'avez -pas?…</p> - -<p>— Si… je l'ai… de papa…</p> - -<p>— C'est bien comme si qu'vous l'aviez pas, -alors!… les permissions d'mossieu l'marquis, -c'est comme ses ordres… autant dire rien…</p> - -<p>En traversant la salle à manger, elle s'arrêta, -étonnée :</p> - -<p>— Tiens! — dit-elle en voyant le couvert, — il -y a donc plusieurs personnes à dîner?… je -pensais qu'il n'y avait que M. d'Aubières… Eh -bien! où vas-tu?…</p> - -<p>— Prendre ma casquette, qui est crochée -dans la sellerie… j'vous attrape tout d'suite…</p> - -<p>Il rejoignit Coryse, qui déjà détalait sur le -cours à grandes enjambées, et se mit à marcher -à quelques pas derrière elle. Tout à coup, -elle se retourna, demandant :</p> - -<p>— Tu le connais, M. d'Aubières… comment -le trouves-tu?…</p> - -<p>— J'le trouve un beau colonel…</p> - -<p>— Ah!… Ben, mon pauv' Jean… on veut -que je l'épouse!…</p> - -<p>— Oh!… — fit le vieux cocher, avec un effarement -si comique que la petite se mit à rire en le -regardant — oh! pas possible!… mais y serait -quasiment vot' papa!…</p> - -<p>— C'est égal… on veut tout de même… c'est -madame la marquise qui veut…</p> - -<p>— Ah! — dit le bonhomme, qui connaissait -les goûts de sa maîtresse, — c'est qu'il a -un grand nom, mossieu l'duc d'Aubières!…</p> - -<p>— Avance donc ici… à côté de moi?… — ordonna -Coryse, que ça gênait de se retourner -en marchant — tu me donnes le torticolis!…</p> - -<p>— J'peux pas m'mettre à côté… Madame la -marquise l'a 'xpressément défendu… «Dans la -rue… on marchera cinq pas derrière mademoiselle -quand on l'accompagnera…», qu'elle a dit…</p> - -<p>— Aux autres… mais pas à toi qui es à moitié -ma nourrice… voyons?… est-ce qu'il peut y -avoir une étiquette pour toi?… Tiens! nous voilà -arrivés!…</p> - -<p>Jean regarda le vieil hôtel de granit qui, en -face d'eux, dressait sur la place du Palais sa -lourde silhouette grise, et murmura en poussant -un énorme soupir :</p> - -<p>— En v'là une bonne maison!… où qu'on était -bien… et des bons maîtres!… c'est pas que j'veux -rien dire d'mossieu l'marquis, toujours!… qu'y a -pas meilleur qu'lui… mais y' n'fait pas souvent -c'qu'y' veut!… tandis qu'mossieu et madame de -Launay, y' faisaient chacun c'qu'y' voulaient… -mais c'était toujours c'que voulait l'autre…</p> - -<p>— Tu regrettes, hein?… de les avoir quittés?…</p> - -<p>— J'regrette pas… vu qu'j'ai quitté pour être -avec vous et qu'j'y suis… mais quand vous -serez mariée à mossieu le duc d'Aubières… ou à -un autre… j'resterai pas longtemps… rapport à -madame la marquise…</p> - -<p>Et, comme Chiffon ne répondait rien :</p> - -<p>— J'ai tort de m'plaindre à vous d'ça!… -d'abord, pac' que c'est tout d'même vot' maman… -et puis, pac' que vous êtes pus à plaindre -qu'moi… qu'moi j'peux m'en aller si j'veux… et -qu'vous, vous n'pouvez pas?…</p> - -<p>Et, après un silence, le bonhomme, qui suivait -toujours sa petite idée, demanda :</p> - -<p>— Croyez-vous qu'y m'reprendront, mossieu -et madame de Launay?… y' savent bien qu'j'ai -quitté qu'pour être avec vous, mam'zelle Coryse… -et y' trouvent que d'puis qu'c'est pus moi, leurs -chevaux sont pus si beaux, ni si gras, ni si luisants -et tout…</p> - -<p>— Mais tu sais bien que tu resteras toujours -avec moi, vieux Jean… et que je t'emmènerai en -m'en allant…</p> - -<p>Elle venait de soulever le marteau de la porte -cochère et d'enjamber l'énorme barre de traverse. -Les yeux pleins de larmes, le cocher se pencha -vers elle, ému et joyeux :</p> - -<p>— Comment?… vous voudriez encore pour -vot' service d'un vieux homme comme moi… -qu'est pas beau, ni chic?…</p> - -<p>— Oui… tu me plais comme te voilà, Nourrice!… -et c'est pourtant vrai qu't'es pas joli!…</p> - -<p>Laissant retomber le battant de la porte, elle -lui cria :</p> - -<p>— En attendant, file!… tu n'as que le temps!…</p> - -<p>Et, riant, sans prendre garde à la mine terrifiée -du pauvre homme :</p> - -<p>— Tu ne vas peut-être pas être trop bien -reçu à la maison, tu sais!…</p> - -<p>L'entrée de Chiffon dans la salle à manger -des Launay, qui s'asseyaient à table au même -instant, fut un véritable événement. La tante -Mathilde et l'oncle Albert se levèrent en poussant -un cri ravi, et le domestique se permit un -grognement satisfait.</p> - -<hr /> - - -<p>C'est que tout le monde adorait Chiffon dans -la vieille maison où s'était écoulée sa première -enfance, et où elle revenait toujours avec joie -dès qu'elle pouvait s'échapper.</p> - -<p>Elle avait dix ans quand sa mère, en se remariant, -la reprit aux deux vieillards habitués -à la croire vraiment leur enfant. Ce fut pour -eux un déchirement terrible ; terrible aussi -pour la petite fille, que l'avenir effrayait.</p> - -<p>Grondée, secouée par sa mère dès l'âge où -elle pouvait se souvenir ; soignée et caressée -par le vieil oncle et la vieille tante dès qu'elle -les avait connus ; puis cahotée et tiraillée entre -les câlineries et les injures pendant les séjours -de madame d'Avesnes à Pont-sur-Sarthe, Coryse, -foncièrement gaie par tempérament, mais triste -par réflexion, vivait dans une perpétuelle inquiétude.</p> - -<p>Toute petite, assise dans son tout petit fauteuil -sous les regards fixes des portraits en armures -et en corselets des Avesnes, entre les -deux vieux qui ne perdaient pas de l'œil sa tête -frisée, déjà l'enfant pensait.</p> - -<p>Elle pensait que c'était bon de vivre et de -rire ; de se rouler sur le tapis du grand salon -ou sur le gazon du triste jardin qui lui semblait, -à elle, tout plein de soleil et de joie. Elle pensait -que c'était amusant de causer avec les chiens, -les chevaux, les oiseaux, les joujoux et les fleurs. -Mais tout cela ne devait pas durer. Un jour, -demain peut-être, on entendrait vers le soir -ouvrir la grande porte de la voûte ; une grosse -voiture tournerait dont elle connaissait bien le -bruit, et l'oncle Albert, courbant vers elle son -grand corps, lui dirait en l'embrassant, avec -un peu d'embarras :</p> - -<p>— Mon Chiffon, c'est ta petite mère qui arrive… -tu vas descendre au-devant d'elle avec Claudine…</p> - -<p>On ne lui disait plus d'avance le retour de -madame d'Avesnes. L'oncle et la tante s'étaient -aperçus que, dès qu'on l'avertissait, elle cessait -de dormir et de manger. Elle avait aussi de continuelles -crises de larmes, mais faisait bonne -contenance au dernier moment, résignée lorsqu'il -«le fallait» absolument.</p> - -<p>Et elle songeait qu'obéissant alors à l'oncle, -elle prendrait dans sa petite main un coin du -tablier de Claudine et descendrait résolument, -les yeux secs, faisant à peine une «lippe», tandis -que la Bretonne touchée lui dirait de sa grosse -voix encourageante :</p> - -<p>— Allons, mon pauv' Chiffon!… faut t'faire -une raison!…</p> - -<p>Alors, elle répondrait d'une voix effarée, qu'il -lui semblait entendre :</p> - -<p>— Toi surtout, fais attention à ne pas me -tutoyer!… et appelle-moi Mademoiselle… tu sais -bien qu'elle veut… Oh!… mon Dieu!… fais -bien attention, dis?…</p> - -<p>Certes, les scènes et les cris qui pleuvaient -sur elle irritaient Coryse, mais moins toutefois -que les scènes et les cris destinés aux autres.</p> - -<p>La vue de la tante Mathilde pleurant doucement -dans sa chambre, ou d'un domestique -renvoyé, traînant tout pâle sa malle dans l'escalier, -la bouleversait au point de la faire rester -toute une nuit, dans son petit lit, les yeux grands -ouverts et la mâchoire tremblante.</p> - -<p>Et c'était tout cela qu'annonçait la grosse -voiture, dont elle croyait toujours entendre le -roulement, même quand elle jouait ; ou distinguer -la silhouette hérissée de bagages, même -quand elle regardait ce qu'elle aimait tant à -contempler immobile et attentive : l'eau, le feu, -et les fleurs.</p> - -<p>Et toujours, pendant des années, Chiffon -avait vécu rieuse mais préoccupée ; ne parvenant -pas à oublier, au cours des huit ou dix bons -mois tranquilles, les quelques mauvais jours -passés et à venir ; courbant d'avance son petit -dos souple et fort, dans l'attente de quelque choc -effroyable qu'elle prévoyait.</p> - -<p>L'annonce du mariage de sa mère qui, en -lui-même, la laissait fort indifférente, la terrifia -quand elle sut qu'elle allait quitter le vieil -hôtel où elle avait grandi et les vieux parents -qui l'avaient élevée. Elle connaissait de vue -le marquis de Bray, qu'elle apercevait souvent -à cheval avec son frère Marc, et elle lui trouvait -jusque-là l'air très «chic» et très bon. Mais -quand elle vit qu'il épousait sa mère, elle en -conclut qu'il devait lui ressembler et crut son -dernier jour arrivé.</p> - -<p>Très maîtresse d'elle-même quand elle jugeait -qu'il fallait être telle, elle ne laissa pas voir ses -craintes et se contenta de protester silencieusement. -A madame d'Avesnes, qui lui annonça -avec de grandes phrases que c'était par amour -maternel et dans l'intérêt de son avenir qu'elle -se remariait, elle ne répondit pas un mot. Et -quand on la chercha pour la présenter à M. de -Bray, venu faire une visite aux Launay, elle -alla se blottir au fond du jardin dans une boule -d'hortensias où elle demeura introuvable.</p> - -<p>Pâle, les lèvres pincées, les yeux durs, elle -assista dans la triste cathédrale au mariage de -sa mère, comprenant vaguement que là disparaissait -le dernier souvenir du pauvre papa -qu'elle n'avait pas connu et qui peut-être l'eût -aimée.</p> - -<p>Et ce fut le cœur désolé et plein de rancune -que la petite entra dans sa nouvelle maison.</p> - -<p>Tout de suite, M. de Bray aima Chiffon, mais, -devinant ce qui se passait en elle, il ne chercha -pas à hâter l'instant qui devait les rapprocher. -L'intraitable caractère de sa femme amena ce -rapprochement.</p> - -<p>Effarouchés du vacarme, des pleurs, des éclats -et des grands gestes de la marquise, ces deux -êtres gais et bons cherchèrent instinctivement -l'un chez l'autre un appui. Ils multiplièrent, -sans même s'en rendre compte, les occasions -de se réunir, et Chiffon en arriva à n'être un -peu joyeuse et rassurée que quand son beau-père -était là.</p> - -<p>Toujours l'enfant s'était appliquée à cacher -la terreur qu'elle avait de sa mère. Elle se redressait -au bruit des cris, affectant un calme -irritant et levant impertinemment le nez, alors -qu'elle sentait pourtant claquer ses dents et -trembler ses petites jambes.</p> - -<p>Mais un soir elle se trahit. Poursuivie à travers -un corridor par madame de Bray qui l'injuriait, -elle enfourcha brusquement la rampe de l'escalier -et, glissant jusqu'au bas, se précipita dans la -bibliothèque. Là, se croyant seule, elle se plaqua -contre la porte, haletante, angoissée, écoutant -si sa mère la cherchait.</p> - -<p>Marc de Bray, qui habitait avec son frère, -fumait enfoncé dans un grand fauteuil loin de -la lampe. Il appela doucement la petite. Elle -se retourna, mécontente d'être surprise dans -ce moment de faiblesse et d'abandon.</p> - -<p>— Ah! — fit-elle d'un ton fâché — vous êtes -là, vous?…</p> - -<p>Marc répondit, un peu goguenard :</p> - -<p>— Mon Dieu, oui, mademoiselle Corysande!… -je suis là!… je vous gêne?…</p> - -<p>Chiffon ne mentait jamais. Elle vint à lui et, -bourrue :</p> - -<p>— Oui!… vous m'avez vue avoir peur… et -je n'aime pas bien ça!…</p> - -<p>Il se mit à rire en regardant affectueusement -l'enfant :</p> - -<p>— Tu es vraiment un gentil Chiffon!… Si -tu avais peur d'un revenant… ou d'un coup -de canon… je te dirais que c'est très vilain pour -un descendant des Avesnes… mais de ta mère?… -Ah!… mon pauv' petit!… j'en ai bien peur, -moi, un vieux barbu!… ainsi, juge si je te comprends!…</p> - -<p>— Ah! — murmura Coryse plus confiante — vous -aussi?… vous n'avez pas l'air…</p> - -<p>— Je n'ai pas l'air quand elle est là… ça lui -ferait trop de plaisir… mais après je me dédommage -et je tremble tout mon soûl!… c'est vrai!… -ce matin encore à déjeuner, quand elle a attrapé -ce malheureux Joseph, j'ai voulu ne rien dire… -me contenir… et mon gosier s'est contracté sur -un pruneau… je ne te dis que ça!… tu as bien -vu que je me suis sauvé pour aller étouffer paisiblement -dans le vestibule…</p> - -<p>Puis, devenu sérieux :</p> - -<p>— Vois-tu, Chiffon… tu devrais raconter à -mon frère tes petites affaires…</p> - -<p>— Oh!… — fit Coryse, saisie.</p> - -<p>— Oui… tu devrais lui avouer franchement -tes tristesses et tes peurs…</p> - -<p>Elle répondit, indifférente :</p> - -<p>— Qu'est-ce qu'il y pourrait?…</p> - -<p>— Dame!… il est le maître, après tout!…</p> - -<p>Les yeux de Chiffon s'ouvrirent tout grands :</p> - -<p>— Lui?… pas possible!…</p> - -<p>Marc de Bray éclata de rire :</p> - -<p>— Oui, je sais bien que ça ne paraît pas beaucoup!… -ton beau-père a l'horreur des discussions -et des scènes… il préfère céder toujours en ce -qui le concerne…</p> - -<p>— Eh bien, alors?…</p> - -<p>— Eh bien, alors… s'il s'agit de toi, c'est autre -chose… en souvenir de ton papa dont il était -l'ami, et pour toi-même aussi… car il t'aime beaucoup…</p> - -<p>Voyant qu'elle faisait un mouvement, il appuya :</p> - -<p>— Beaucoup… moi aussi, je t'aime bien, va, -mon petit Chiffon… et si nous ne t'avons jamais -parlé de cette affection, c'est qu'il n'est pas très -facile d'aborder un petit hérisson qui se met en -boule du plus loin qu'il aperçoit ceux qu'il ne veut -pas voir…</p> - -<p>Et comme son frère entrait, il lui cria :</p> - -<p>— Tiens, Pierre… dis à Chiffon que nous sommes -ses amis… et j'ai idée que ce soir elle te croira…</p> - -<p>De ce jour, une affection immense était éclose -dans le petit cœur si fermé de l'enfant, et elle -avait vécu plus tranquille.</p> - -<hr /> - - -<p>— Comment se fait-il que tu sois venue ce -soir, mon Chiffon?… — demanda l'oncle Albert -enchanté ; — je croyais que vous aviez du monde -à dîner?…</p> - -<p>Elle cligna de l'œil dans une grimace drôle -de gavroche.</p> - -<p>— M. d'Aubières, hein?… — fit-elle, sautant -à pieds joints dans la question.</p> - -<p>Et tout de suite, sans laisser le temps de répondre :</p> - -<p>— A ma place, vous l'épouseriez, dites… M. -d'Aubières?…</p> - -<p>— Mais… Chiffon!… — balbutia timidement -la tante Mathilde, indiquant du regard le domestique -qui s'empressait d'ajouter un couvert.</p> - -<p>— Bah!… qu'est-ce que ça fait?… M. d'Aubières -a dû me demander vers quatre heures… -on me l'a dit à cinq… ce soir une partie de la -ville le saura… et demain ma mère l'apprendra -au reste… ça a l'air grand… comme ça, Pont-sur-Sarthe!… -et on dit qu'il y a quatre-vingt -mille habitants!… ben, ça n'empêche pas qu'un -potin a vite fait d'en faire le tour… vous le saviez, -vous, que M. d'Aubières veut m'épouser?…</p> - -<p>— Mais — dit M. de Launay — nous le savons -par ta mère… qui est venue nous le dire, et nous -inviter à aller chez elle ce soir…</p> - -<p>— Ah!… parfaitement!… on veut le présenter -à la famille… me forcer à dire oui!…</p> - -<p>La tante protesta :</p> - -<p>— Mais on n'a pas à nous le présenter… nous -le connaissons depuis qu'il est en garnison ici… -et il y a déjà longtemps…</p> - -<p>— Il y a un an!… la première fois que l'oncle -Marc l'a amené dîner, il a dîné à côté de moi… -j'avais encore mes robes courtes… il m'a parlé -tout le temps de <span lang="en" xml:lang="en">rallye-paper</span> et de chasse… ce -que je me suis embêtée pendant ce dîner-là!…</p> - -<p>— Chiffon! — fit madame de Launay d'un -ton de reproche — un gros mot!… encore!…</p> - -<p>Elle s'étonna :</p> - -<p>— Un gros mot!… où donc ça?… Oh!… c'est -«embêtant» que vous appelez un gros mot?… -c'est vous qui êtes si correcte que ça, tante Mathilde!…</p> - -<p>— C'est toi qui ne l'es pas assez!… ta mère -a raison quand elle te reproche tes façons et -ton langage… oui… tu as des manières de garçon -et tu parles comme les enfants de la rue…</p> - -<p>— Dame!… c'est les seuls qui m'amusaient -à écouter quand j'étais petite… c'est pas ma -faute si j'ai jamais pu trouver un mot à dire -à mes cousines de Lussy… ni aux «petites demoiselles -du général», — comme disait Claudine, — qui -arrivaient pour goûter avec moi en robe -de soie et frisées au petit fer!… j'avais beau -me torturer l'imagination… je restais les bras -ballants en face d'elles, riant bêtement… et me -moquant moi-même de moi… mais je n'y pouvais -rien!… elles me parlaient comme on m'a pourtant -appris à parler… et je ne les comprenais -pas!… elles faisaient des liaisons!… et y a rien -qui me trouble comme ça!… c'est si drôle!… -il me semble toujours qu'on joue la comédie… -n'est-ce pas, oncle Albert?… vous saisissez?…</p> - -<p>— Oui… oui… je saisis… mais ne parle pas -tant… et mange ton bœuf qui va être froid…</p> - -<p>— Il sera bon tout de même!… c'est si bon, -le bœuf!… encore une chose qu'on ne mange -jamais à la maison!…</p> - -<p>— Ta mère ne l'aime pas, je crois?…</p> - -<p>— C'est pas qu'elle l'aime pas!… mais elle -ne veut pas qu'on le serve… elle dit que c'est -un plat peuple… et tout ce qui est peuple… que -ce soit un plat ou autre chose…</p> - -<p>— Oui… c'est bon!… mange!…</p> - -<p>— En attendant, vous ne m'avez toujours pas -donné de conseil?…</p> - -<p>— Pourquoi faire?…</p> - -<p>— Ben, pour M. d'Aubières…</p> - -<p>— Mais dans ce cas, ma petite enfant, — dit -l'oncle Albert, — tu ne dois prendre conseil -que de toi-même… M. d'Aubières convient à ta -mère… c'est à toi de voir si, à toi, il te plaît…</p> - -<p>— Il me plaît… il me plaît… oui… certainement… -jusqu'à présent… mais jamais je ne l'ai -regardé à ce point de vue-là… et dame!… je -crois bien que si je l'y regarde…</p> - -<p>La tante Mathilde insista :</p> - -<p>— Il faut le revoir encore… le revoir plusieurs -fois… ça t'est facile, puisqu'il vient constamment -chez tes parents… alors tu l'étudieras -bien… et quand tu l'auras bien étudié…</p> - -<p>— Qu'est-ce que je ferai, quand je l'aurai bien -étudié?…</p> - -<p>— Eh bien, tu verras ce que tu veux répondre…</p> - -<p>— Et je répondrai : «Zut!…»</p> - -<p>— Zut?…</p> - -<p>Chiffon se mit à rire.</p> - -<p>— Ah! que c'est donc drôle, tante Mathilde, -de vous entendre dire zut!… vous n'y mettez -pas l'intention du tout!…</p> - -<p>— Pas l'intention?…</p> - -<p>— Non!… zut!!! c'est un mot qui veut dire : -«Allez vous promener!…» ou quelque chose comme -ça… alors il faut l'envoyer plus délibérément… -vous comprenez?…</p> - -<p>— Tu penses bien que je ne vais pas, à mon -âge, apprendre à dire zut?…</p> - -<p>— Vous le diriez pourtant bien!… ordinairement -vous êtes pas pincée pour deux sous, vous, -tante Mathilde!… et vous vous servez quelquefois -d'expressions… qui valent bien «embêtant», -soit dit sans reproche!…</p> - -<p>— J'ai tort!…</p> - -<p>— Jamais!… c'est dans ces moments-là que -je vous aime le mieux!… et tenez!… c'est ce -qui me plaît de M. d'Aubières… c'est qu'il n'est -pas non plus à la pose… je suis bien sûre que mes -façons de dire ne le choquent pas le moins du -monde… la preuve…</p> - -<p>— Et — demanda M. de Launay — quel est, -au sujet de ce mariage, l'avis de ton papa et de -ton oncle?…</p> - -<p>— Papa ne dit pas trop grand'chose… il se -contente de faire l'éloge de M. d'Aubières… -l'oncle Marc, lui, me dit de me tâter… et puis, -quand ils croyaient que je ne les écoutais pas… -parce que je pleurais dans un coin…</p> - -<p>Ensemble les deux vieillards demandèrent -inquiets :</p> - -<p>— Tu pleurais?…</p> - -<p>— Dame! mettez-vous à ma place… si vous -croyez que c'est rigolo!… d'ailleurs, c'était pas -pour ça que je pleurais… c'était pour autre -chose!… enfin, pendant qu'ils croyaient que je -ne les écoutais pas… ils énuméraient les gens -de leur connaissance qui s'adorent malgré vingt -ou vingt-cinq ans de différence…</p> - -<p>— Ont-ils parlé de nous?…</p> - -<p>— Non…</p> - -<p>— Eh bien, Chiffon, j'ai eu hier quatre-vingt-un -ans… et ta tante n'en a que soixante…</p> - -<p>— Ah!… tout de même vous me faites l'effet -d'être très bien comme vous êtes!… — répondit -Chiffon, qui s'accrocha au bras du vieil oncle -pour passer dans le salon.</p> - -<p>— J'ai demandé la voiture à huit heures et -demie… — dit madame de Launay ; — je vais me -préparer…</p> - -<p>— La voiture!… par ce temps-là?… pour -faire deux cents mètres?…</p> - -<p>Et, illuminée :</p> - -<p>— C'est pas une idée de vous, ça!… j'parie -que c'est pas une idée de vous?…</p> - -<p>— C'est en effet ta mère qui…</p> - -<p>— Qui vous a dit de venir en voiture… parce -que vous avez des beaux chevaux… et que, -comme tout le monde s'en va ensemble, on -voit ça!… c'est pour éblouir M. d'Aubières… -Oh! là! là!… toujours son épate et ses embarras!…</p> - -<p>Tandis que les Launay se préparaient à sortir, -Chiffon, assise dans une bergère à oreilles, regardait -d'un œil affectueux le grand salon où -elle avait tant joué jadis. Elle aimait le vieux -meuble Empire à sphinx de cuivre recouvert -de velours d'Utrecht rayé jaune serin ; les petites -armoires basses, finissant au niveau du parquet, -dissimulées sous les boiseries blanches, dans lesquelles -elle serrait ses joujoux ; et les belles boiseries -Louis XVI, si intactes et si riantes, avec -leurs satyres et leurs nymphes se lutinant à -travers les bosquets, ce que Claudine, sa bonne, -définissait ainsi : «Des hommes et des femmes -qui se chatouillent sur le mur» ; et la vieille -pendule avec ses aigles ; et les urnes de Sèvres -ennuyeuses et charmantes…</p> - -<p>Là, Chiffon revivait les bonnes heures de sa -toute petite enfance, et c'est d'un ton convaincu -qu'elle dit à ses vieux amis qui l'appelaient pour -partir :</p> - -<p>— Ah! il fait rudement bon ici!…</p> - -<p>En arrivant à l'hôtel de Bray, elle grimpa -en courant l'escalier devant l'oncle et la tante, -leur criant :</p> - -<p>— Vous direz que je viens!… faut que je -m'habille!… je me ferais attraper si j'entrais -comme ça!… je vais m'introduire dans ma vieille -robe rose!…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">III</h2> - - -<p>En entrant dans le salon très éclairé, Coryse -s'arrêta, examinant, dans le clignement familier -aux myopes, les gens qui causaient, assis en un -grand cercle. Elle resta un instant hésitante, se -demandant qui elle devait saluer d'abord. Puis -elle marcha vers une vieille femme silencieuse, -au fin profil effacé, et s'inclina dans un mouvement -qui, étant données ses allures habituelles, -paraissait très respectueux.</p> - -<p>La comtesse de Jarville plaisait à Coryse pour -plusieurs raisons. Elle lui trouvait grand air -en dépit de son attitude modeste, et elle la -croyait vraiment intelligente et bonne. Et puis, -madame de Bray haïssait cette vieille femme, -parente éloignée de son mari, qui attristait son -salon avec ses robes fanées et son aspect de vieux -portrait pâli. Cette haine seule eût suffi pour -la rendre sympathique à Chiffon.</p> - -<p>— Corysande, — dit la marquise d'un ton -bref, — viens donc dire bonjour à madame de -Bassigny!…</p> - -<p>Madame de Bassigny était la femme d'un -colonel, et la bête noire de Chiffon. Une femme -très riche et très à la pose, qui se plaisait à vexer -et à humilier tous les ménages militaires de Pont-sur-Sarthe, -et à faire punir les officiers garçons -qui négligeaient son jour.</p> - -<p>La petite se retourna et répondit avec une -indifférence presque impertinente :</p> - -<p>— Tout à l'heure… quand j'aurai salué madame -de Jarville…</p> - -<p>La marquise lança à sa fille un regard furieux, -tandis que M. d'Aubières posait sur l'enfant ses -bons yeux bleus, tout remplis d'admiration et -de contentement.</p> - -<p>Lui aussi détestait la femme de son collègue -des hussards, et il était ravi du manque d'empressement -que lui témoignait si délibérément -Chiffon.</p> - -<p>Cette femme maigre, — qui avait, disait-il, -des becs aux coudes et une arête dans le dos, — mauvaise -comme la gale, bavarde comme -une pie et potinière comme une concierge, qui -calomniait les jolies femmes et se moquait des -laides et des pauvres, lui faisait réellement horreur. -Trop franc pour dissimuler absolument -cette répulsion, M. d'Aubières s'en était tenu -aux simples démarches réglementaires de politesse.</p> - -<p>D'abord, madame de Bassigny, très désireuse -d'attirer chez elle ce célibataire bien tourné, -porteur d'un grand nom, s'était montrée infiniment -aimable pour lui. Elle s'appliquait avant -tout à avoir le salon le plus élégant et le mieux -fréquenté de Pont-sur-Sarthe, et elle comprit -tout de suite que la présence du duc d'Aubières -était indispensable pour bien établir la suprématie -de ce salon. Un duc est une sorte de personnage -dans presque tous les milieux, mais en -province il devient un grand personnage.</p> - -<p>Dès l'arrivée du colonel d'Aubières, on s'était -dit : «C'est probablement un duc de l'Empire», -et on l'avait regardé avec curiosité. Mais quand -on apprit que le vieux monsieur de Blamont -avait constaté dans le d'Hozier de la bibliothèque -que le titre des Aubières datait d'avant -la revision de 1667, la curiosité devint admiration. -Et comme, avec sa petite fortune, le duc -faisait assez bonne figure ; qu'il avait de beaux -chevaux qu'il montait bien ; un phaéton bien -tenu et une petite maison «pour lui tout seul» -et pleine — disait-on — de jolis bibelots, dans -le quartier neuf, près de la gare, il était devenu -le point de mire à la fois des mères, des veuves, -et des cocottes de Pont-sur-Sarthe.</p> - -<p>Mais, malgré toutes les amabilités dont l'accablèrent -le colonel et madame de Bassigny, -il resta cérémonieux et réservé, se contentant -d'être poli, sans plus.</p> - -<p>Plus heureuse que son amie, madame de Bray -eut la joie de produire le duc d'Aubières dans -son salon. Il était très lié avec son beau-frère -Marc, qui le lui amena, ne craignant pas, cette -fois, qu'elle accueillît avec son habituel dédain -un camarade aussi brillant.</p> - -<p>Et, tandis que toutes les plus jolies femmes — y -compris madame de Bray à son déclin, -mais encore appétissante, — lui faisaient à l'envi -la cour, le duc ne regarda, ne vit que la gamine -à la fois svelte et râblée, rêveuse et gavroche, -qui riait avec lui, confiante, affectueuse, sans -se soucier des jeunes gens chics qui ornaient le -salon de sa mère. Il devina une partie des petites -misères qui troublaient la vie de Chiffon, l'oncle -Marc lui apprit le reste ; et, inconscient, il se -mit tout doucettement, à quarante-trois ans, -à aimer l'enfant de quinze ans qui lui riait si -joliment au nez de toutes ses dents de petit chien.</p> - -<p>Quand M. d'Aubières s'aperçut de ce qui se -passait dans son cœur trop jeune, il pensa : «Je -suis fou!…»</p> - -<p>Puis, à force de rêver à ce mariage qui lui -semblait d'abord impossible, il en arriva peu -à peu à se dire : «Pourquoi pas?…»</p> - -<p>Et il était ce soir, le pauvre homme, craintif, -angoissé, cherchant le regard de Chiffon pour -y lire l'impression produite par sa demande -qu'il jugeait à présent, dans sa grande modestie, -outrecuidante et ridicule.</p> - -<p>Mais Chiffon évitait obstinément de tourner -les yeux vers lui. Après avoir sommairement -salué madame de Bassigny, elle causait maintenant -avec un petit jeune homme grêle et étriqué, -au front fuyant, au menton ravalé, le vicomte -de Barfleur, descendant de la plus vieille famille -du pays, et l'un des élégants de Pont-sur-Sarthe. -Et, bien que cette conversation semblât, d'après -l'air distrait et ennuyé de Coryse, totalement -dénuée d'intérêt, M. d'Aubières, irrité de la -voir occupée de quelqu'un, se mit à prendre en -grippe l'innocent avorton qui n'en pouvait mais.</p> - -<p>Tout à coup, une grande jeune fille très belle, -Geneviève de Lussy, une cousine des Avesnes, -s'écria :</p> - -<p>— Chiffon!… pourquoi n'es-tu pas venue au -cours tantôt?…</p> - -<p>— Comment? — demanda madame de Bray -stupéfaite — comment?… elle n'est pas allée -au cours?…</p> - -<p>Coryse, devenue très rouge, avait brusquement -planté là le petit Barfleur ; et, s'avançant -vers sa mère :</p> - -<p>— Non, — dit-elle, — je ne suis pas allée -au cours… je suis restée dans le jardin…</p> - -<p>Elle se tourna vers M. de Bray, l'œil suppliant, -et ajouta :</p> - -<p>— Il faisait si, si beau!…</p> - -<p>— Et où êtes-vous allée?…</p> - -<p>Jusqu'à l'âge de cinq ans, la marquise avait -dit «vous» à sa fille, qui lui disait également -vous. Elle n'admettait pas qu'il en fût autrement, -parce que, affirmait-elle, le tutoiement -entre enfants et parents datait de la Révolution. -Il était ignoble et nivelait les classes, etc… -Et puis, un beau jour, au retour d'un de ses -voyages, elle avait déclaré que le tutoiement -réciproque était plus tendre ; que lui seul marquait -l'intimité, la confiance ; qu'à présent, -«toutes les femmes du faubourg Saint-Germain» -tutoyaient leurs enfants et se faisaient -tutoyer par eux. Et, subitement, elle avait exigé -que Coryse la tutoyât. La pauvre petite, qui -eût employé volontiers une appellation plus -cérémonieuse encore que le «vous», avait eu -peine à se faire à ce tutoiement si loin de son -cœur et de ses lèvres. Madame de Bray aussi -s'oubliait souvent. Dès qu'une discussion quelconque -l'emportait, elle criait «vous» à Chiffon -comme par le passé, et la petite, remise dans -le ton, — comme elle disait, — reprenait avec -joie la «tradition» ancienne. Elle répondit :</p> - -<p>— Je viens de vous le dire… je suis restée -dans le jardin…</p> - -<p>— A fainéanter?…</p> - -<p>— Non…</p> - -<p>— Qu'est-ce que vous avez fait?…</p> - -<p>— J'ai regardé les fleurs…</p> - -<p>— C'est bien ce que je disais!…</p> - -<p>Et, avec importance, comme si elle devait -se tenir au courant pour surveiller les études -de sa fille et lui faire reprendre les leçons manquées :</p> - -<p>— De quoi s'est-on occupé aujourd'hui au -cours, Geneviève?…</p> - -<p>— Au cours?… — fit la jeune fille, qui chercha -un instant à se souvenir, — nous nous sommes -occupées de la reproduction…</p> - -<p>Et, au milieu d'un silence étonné, elle reprit :</p> - -<p>— De la reproduction des plantes phanérogames…</p> - -<p>L'oncle Marc haussa les épaules en murmurant -à demi-voix :</p> - -<p>— Chiffon a bien raison d'étudier les fleurs -elle-même dans le jardin… c'est sans inconvénient, -au moins!…</p> - -<p>Quant à la marquise, qui ignorait totalement -les plantes phanérogames ou autres, et qui n'avait -pas compris un mot, elle dit, d'un ton doctoral -et protecteur, revenant au tutoiement :</p> - -<p>— Tu as entendu, Coryse?…</p> - -<p>La petite ne répondit pas. Geneviève reprit, -s'adressant à elle :</p> - -<p>— Mardi, c'est sur <i>Britannicus</i>, le cours…</p> - -<p>— J'irai!… — s'écria Chiffon, — j'aime tant -Racine!…</p> - -<p>Le petit Barfleur savait qu'un homme du -monde doit toujours placer dans toute conversation, -et sur n'importe quel sujet, un mot -quelconque. Il demanda, d'un air indifférent et -poli :</p> - -<p>— Et pourquoi, mademoiselle, aimez-vous tant -Racine?…</p> - -<p>— Je ne sais pas… — fit Chiffon, indifférente -aussi.</p> - -<p>Puis, après un instant de réflexion, elle déclara :</p> - -<p>— C'est peut-être parce qu'on a voulu me -faire aimer Corneille…</p> - -<p>Marc de Bray se mit à rire ; sa belle-sœur, -furieuse, se tourna vers lui :</p> - -<p>— On dirait vraiment que vous cherchez à -la rendre plus ridicule et plus insupportable -encore!…</p> - -<p>— Moi!… — fit l'oncle Marc, ahuri.</p> - -<p>— Oui, vous!… qui riez de toutes les inepties -qu'elle dit… et qui avez l'air de trouver ça -drôle!…</p> - -<p>Elle allait continuer, élevant déjà la voix -au milieu du silence. Très agacée d'être ainsi -épluchée, Chiffon, les yeux brillants et le nez -en l'air comme aux jours de bataille, proposa :</p> - -<p>— Si on recausait comme avant… au lieu -de s'occuper de moi?…</p> - -<p>Une des portes du salon, qui donnait sur le -jardin, était ouverte. Sans attendre pour juger -de l'effet produit par sa proposition, elle sortit -et descendit le perron, où l'attendait <i>Gribouille</i>, -son meilleur ami, un énorme dogue court et -trapu ; bonasse avec un air féroce.</p> - -<p>La nuit était claire, mais sans lune. Une de -ces nuits pleines d'humidité et de parfums qu'aimait -Coryse. Suivie de Gribouille elle s'éloigna de -la maison, marchant vers l'extrémité du jardin. -L'odeur intense des pétunias blancs l'attirait. -Et quand elle fut auprès de la longue corbeille, -qui apparaissait toute pâle au milieu du gazon -sombre, elle se pencha, les narines ouvertes, prise -d'une envie de se rouler sur les fleurs embaumées -pour les mieux respirer. Mais elle pensa :</p> - -<p>— Je leur ferais mal!…</p> - -<p>Car Chiffon, persuadée que les fleurs souffrent, -ne les touchait qu'avec une délicatesse -infinie et d'attendrissantes précautions.</p> - -<p>Un bruit de pas dans l'allée fit grogner Gribouille ; -et, tout de suite, elle devina que c'était -M. d'Aubières qui s'avançait dans l'obscurité. -Il demanda, distinguant vaguement la tache -claire que faisait Chiffon :</p> - -<p>— C'est vous, mademoiselle Coryse?…</p> - -<p>— Oui, monsieur…</p> - -<p>D'une voix hésitante, il reprit :</p> - -<p>— Voulez-vous me permettre de causer avec -vous un instant?…</p> - -<p>— Mais oui…</p> - -<p>— Est-ce que… est-ce qu'on vous a dit que… -que…</p> - -<p>Elle eut pitié de son embarras.</p> - -<p>— Oui… je sais que vous m'avez demandée -aujourd'hui en mariage…</p> - -<p>Il murmura, le gosier serré :</p> - -<p>— Eh bien?…</p> - -<p>— Eh bien!… je ne m'y attendais pas, comme -vous pensez!… et dame!… ça me surprend un -peu… et même beaucoup, si vous voulez que je -vous dise?…</p> - -<p>— Pourquoi?… vous n'avez donc pas deviné -que je vous aime depuis très longtemps?…</p> - -<p>Elle répondit, sincère :</p> - -<p>— Oh! quant à ça, non, par exemple!…</p> - -<p>— C'est pourtant bien vrai!… je vous aime -depuis que je vous connais…</p> - -<p>— Ça, c'est excessif!… je suis bien sûre que le -premier jour où vous m'avez vue, j'ai pas dû vous -faire une impression bien agréable… Oh! non!…</p> - -<p>— Le premier jour?…</p> - -<p>— Oui… à dîner… le soir où j'étais à côté -de vous… ce que j'ai dû vous paraître moule!… -c'est vrai qu'aussi vous m'aviez si tellement -rasée… avec vos chasses et vos <span lang="en" xml:lang="en">rallye-papers</span>… -et tout le tremblement…</p> - -<p>— Mais… — balbutia le pauvre homme interdit — je -ne savais de quoi vous parler… et je…</p> - -<p>— Soyez sûr que je vous suis reconnaissante -de ne pas m'avoir parlé service… car il y avait -encore ça!…</p> - -<p>— Comme vous vous moquez de moi!… vous -me trouvez ridicule… ennuyeux?…</p> - -<p>Elle protesta avec vivacité :</p> - -<p>— Oh! non… pas du tout!… ça! jamais!… -et même je vous aime beaucoup… je suis très -contente quand je vous vois…</p> - -<p>Joyeux, il demanda :</p> - -<p>— Eh bien, mais alors…</p> - -<p>— Quand je vous vois… accidentellement… -mais si c'était toujours, toujours, tout le -temps…</p> - -<p>— Alors, vous ne voulez pas de moi?…</p> - -<p>Chiffon avait envie, à cette question bien -nette, de répondre nettement non. Comme ça, -au moins, tout serait fini ; on ne reviendrait -plus là-dessus. Mais elle devina tant d'inquiétude -dans la pauvre voix étranglée qui l'interrogeait, -tant de supplication dans la haute silhouette -penchée vers elle, qu'elle n'eut pas le courage -de faire un gros chagrin à cet ami qui semblait -tant l'aimer. Gentiment, elle répondit :</p> - -<p>— Non… je ne dis pas ça encore… je suis très -flattée, très reconnaissante de votre affection… -mais je suis si petite fille!… j'ai si peu pensé -aux choses graves… laissez-moi réfléchir… voulez-vous?… -ne me demandez pas de dire tout de -suite oui ou non… car, alors… je dirais non…</p> - -<p>— J'attendrai votre décision… mais permettez-moi -de plaider un peu ma cause?…</p> - -<p>Et, voyant que Coryse revenait du côté de la -maison, il la fit retourner sur ses pas en lui prenant -doucement le bras.</p> - -<p>— Je vous en prie, accordez-moi encore quelques -minutes… c'est votre mère qui m'a dit de -venir vous rejoindre ici…</p> - -<p>Avec conviction, Chiffon s'écria :</p> - -<p>— Ah! je le pensais bien!…</p> - -<p>Et en elle-même elle ajouta :</p> - -<p>— Elle ne peut pas me laisser tranquille!…</p> - -<p>De sa belle voix grave, très émue, M. d'Aubières -reprit :</p> - -<p>— Je vous parais vieux… mais je vous offre -un cœur très jeune… un cœur qui n'a jamais été -à personne…</p> - -<p>— Oh!… — fit Coryse, effarée, — vous n'êtes -pas arrivé à votre âge sans aimer quelqu'un… -voyons?…</p> - -<p>Il répondit gravement :</p> - -<p>— Aimer… ce que j'entends par aimer… jamais!…</p> - -<p>— Et qu'est-ce que vous entendez donc par -aimer?…</p> - -<p>— J'entends donner tout mon cœur et toute -ma vie…</p> - -<p>— Eh bien, n'est-ce pas toujours là ce qu'on -appelle aimer?…</p> - -<p>— Toujours… enfin… non… ça dépend… — balbutia -M. d'Aubières embarrassé.</p> - -<p>— Tenez, — fit brusquement Chiffon, — j'aime -autant vous dire que je ne vous crois pas!… -oh! mais, pas du tout!…</p> - -<p>— Vous ne me croyez pas!… et pourquoi?…</p> - -<p>— Ah!… voilà!… c'est que c'est assez difficile -à vous raconter… Enfin, un jour… au printemps… -j'étais à me promener à cheval, avec l'oncle Marc, -dans la forêt de Crisville… et je vous ai aperçu -de loin… avec une dame… je vous ai reconnu -tout de suite… il n'y a personne d'aussi grand -que vous à Pont-sur-Sarthe… vous étiez à pied… -et il y avait un fiacre qui vous suivait… un des -petits fiacres ridicules de la station de la place -du Palais… la dame… c'était une des dames dont -personne ne parle… excepté ma mère et madame -de Bassigny, qui les appellent «les donzelles»… -et qui font des écarts dans la rue ou -au cirque, quand il faut les frôler… on croirait -que ça brûle… je vous demande pardon de dire -ça à propos de quelqu'un que vous aimez…</p> - -<p>— Moi!… — protesta le duc, à moitié riant, -à moitié désolé.</p> - -<p>— Ou que vous aimiez, du moins…</p> - -<p>Et, imperturbable, Chiffon continua :</p> - -<p>— Alors, je dis à l'oncle Marc : «Tiens! -M. d'Aubières… avec la dame dont il ne faut pas -parler!…» Ah! c'est que j'ai oublié de vous -dire… Paul de Lussy, le frère de Geneviève, celui -qui fait son droit… vous savez bien?… il avait -fait aussi des bêtises à cause de cette dame-là… -et on voulait l'engager… alors, Georgette Guibray, -la fille de votre général, l'avait montrée un jour, -au Parc, à Geneviève, la dame… en lui disant : -«Vois-tu, c'est à cause de celle-là que ton frère -fait des sottises…» Geneviève me l'avait montrée -aussi, et j'avais demandé des explications à -papa en déjeunant… Ah!… Seigneur!… quelle -affaire!… je vois encore ça!… ma mère s'était -levée… elle me maudissait avec sa serviette -en m'appelant «Fille éhontée»!… moi, j'étais -bleue… je comprenais pas du tout ce qu'il pouvait -bien y avoir… alors, après le déjeuner, papa m'a -emmenée dans le fumoir et il m'a dit qu'il ne -fallait jamais parler de ça… surtout devant ma -mère… et que d'ailleurs on devait ignorer le -monde des «cocottes»… qui est un monde à part… -et le soir, ça a recommencé avec ma mère quand -j'allais me coucher… Sapristi!… c'est un des plus -beaux attrapages dont je me souvienne!… mais ça -vous ennuie peut-être que je vous raconte ça?…</p> - -<p>— Non… je voudrais seulement vous expliquer…</p> - -<p>— Attendez que j'aie fini… donc je dis à l'oncle -Marc : «Voilà M. d'Aubières avec la dame dont -on ne parle pas…» et il me répond : «Tu ne sais -pas ce que tu dis!… tu es myope comme une -taupe et tu ne peux rien distinguer d'ici là-bas…» -Alors je lui offre de trotter pour voir… mais il -ne veut pas… et le premier sentier que nous -trouvons… crac!… il me pousse dedans pour -que je ne puisse plus regarder la route… et c'est -tout pour cette fois-là…</p> - -<p>— Je vais vous…</p> - -<p>— C'est pas fini!… un mois après, j'étais -avec le vieux Jean… je vous revois avec la même -dame et presque à la même place… Ah! je me -dis, cette fois-ci, comme moi je ne suis pas comme -ma mère et madame de Bassigny et que j'ai -pas peur de me brûler, je veux les regarder de -près… et je trotte… «Mam'zelle Coryse, — me -dit Jean, — la route devient bigrement grasse… -les chevaux vont s'coller su'l'museau, bien -sûr!… m'est avis qu'y' vaudrait mieux retourner -par où qu'nous venons…» Je ne l'écoute pas, -vous pensez… mais, à ce moment-là, vous remontez -dans le fiacre ridicule et vous filez par -la route de Crisville… je dis à Jean : «Je veux -voir où ils vont…» et il me répond : «Ça, mademoiselle, -c'est des choses qu'est pas à faire!…»</p> - -<p>— Et après?…</p> - -<p>— Après, je vous ai perdus à un carrefour… -mais je vous ai retrouvés tout de même… à l'auberge -de Crisville… votre fiacre mangeait l'avoine, -et vous étiez au premier à une fenêtre… avec la -cocotte… alors, j'ai pensé…</p> - -<p>— Vous avez pensé?…</p> - -<p>— Puisque M. d'Aubières se cache dans la -forêt et dans les auberges avec une femme avec -qui il ne peut pas se montrer, c'est qu'il veut -absolument la voir quand même… et s'il veut -la voir quand même, c'est qu'il l'aime, comme -Paul de Lussy l'aimait… et même plus!… car -pour risquer, lui… un colonel… un homme sérieux -et âgé…</p> - -<p>Et comme le duc faisait un mouvement :</p> - -<p>— Oui… en comparaison de Paul qui a vingt-deux -ans, vous êtes âgé, s'pas?… eh bien, pour -faire ce que — quand c'était Paul — on appelait -déjà des bêtises… il faut…</p> - -<p>— Il faut s'ennuyer terriblement à Pont-sur-Sarthe… -et chercher dans n'importe quel -monde les distractions dont on ne sait pas se -passer… je ne peux pas vous expliquer ce que -vous ne devez point comprendre, mais je peux -vous affirmer que, quoi que vous ayez pu voir -ou apprendre de ma stupide existence, je suis -digne de vous aimer et d'être votre mari… jamais, -jusqu'au jour où je vous ai connue, je n'ai eu -l'idée de donner mon nom ni mon cœur à personne… -et je vous offre, malgré mon «grand -âge», un amour très jeune et très pur…</p> - -<p>Serrant contre lui le petit bras qu'il avait -gardé sous le sien, il murmura :</p> - -<p>— Laissez-moi espérer un peu… je vous en -prie?…</p> - -<p>— Si je ne vous réponds pas tout de suite -oui… — dit franchement Coryse — c'est que -je veux n'épouser qu'un homme que j'aimerai -ou que je sentirai que je peux aimer plus que -tous les autres… je déteste le monde, moi!… -j'ai les grimaces et les guirlandes en horreur!… -je n'ai, jusqu'à présent, aimé vraiment que l'oncle -et la tante de Launay, papa, l'oncle Marc, le -vieux Jean, ma bonne, Gribouille et mes fleurs… -je veux aimer mon mari, sinon de l'amour que -j'ignore, du moins très tendrement, très sûrement…</p> - -<p>M. d'Aubières s'était arrêté. Il prit les mains -de l'enfant et les appuyant contre ses lèvres :</p> - -<p>— Je serais si horriblement malheureux s'il -me fallait renoncer à vous…</p> - -<p>Il l'attirait à lui, et elle le laissait faire, émue -par cette voix qui tremblait, par toute cette -tendresse qu'elle sentait si vraie.</p> - -<p>— Chiffon — balbutia-t-il — mon petit Chiffon!…</p> - -<p>Elle s'appuyait à son épaule, rêvant, se demandant -si elle ne pourrait pas aimer un jour -cet homme qui l'aimait tant et qui semblait si -bon.</p> - -<p>Mais M. d'Aubières, bouleversé au contact -du petit corps souple qui s'abandonnait si confiant ; -énervé par l'obscurité, grisé par les parfums -qui montaient des fleurs à cette heure de -la nuit, perdit complètement la tête. D'un mouvement -brutal, il enveloppa Coryse de ses bras, -couvrant de baisers fous ses cheveux et son front. -La petite se dégagea violemment, presque avec -horreur. Et comme le duc, revenu à lui, murmurait -troublé, désolé de ce qu'il avait fait :</p> - -<p>— Pardonnez-moi… je vous aime tant!…</p> - -<p>Elle lui répondit simplement, déjà remise -d'un effroi que, dans son innocence, elle ne s'expliquait -pas :</p> - -<p>— Moi aussi, je vous demande pardon… mais -c'est que, voyez-vous, je ne peux pas souffrir -qu'on m'embrasse…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">IV</h2> - - -<p>— Avez-vous vu Chiffon ce matin?… — demanda -M. de Bray à la marquise qui entrait, un -peu avant le déjeuner, dans la bibliothèque où -il causait avec son frère.</p> - -<p>— Non… et vous?…</p> - -<p>— Moi, je l'ai rencontrée vers neuf heures -dans la rue des Bénédictins… — dit l'oncle Marc ; — elle -filait à toutes jambes, suivie du vieux -Jean…</p> - -<p>La marquise s'écria, déjà en colère :</p> - -<p>— Comment!… elle est sortie!… sortie sans -permission?…</p> - -<p>— Elle allait probablement à la messe?… -insinua M. de Bray, conciliant.</p> - -<p>— A la messe! elle n'y va jamais!… sauf le -dimanche…</p> - -<p>Marc, debout devant la fenêtre, annonça :</p> - -<p>— La voilà qui rentre… elle est dans la cour -avec Luce…</p> - -<p>«Luce» était la baronne de Givry, la cousine -germaine de M. de Bray. Elle entra dans -la bibliothèque, suivie de Chiffon, qui marchait -le nez au vent, l'air indifférent.</p> - -<p>Sans même dire bonjour à la jeune femme, -la marquise, menaçante, demanda de cette voix -de tête glapissante et aiguë qui faisait toujours -se fermer à demi les yeux de Coryse :</p> - -<p>— D'où viens-tu?…</p> - -<p>— De Saint-Marcien… — répondit la petite.</p> - -<p>— Comment ça?… toi qui ne vas jamais à -la messe!…</p> - -<p>— Aussi je n'ai pas été à la messe…</p> - -<p>— Alors, qu'est-ce que tu es allée faire?…</p> - -<p>— Voir l'abbé Châtel…</p> - -<p>— Pourquoi?…</p> - -<p>— Parce que j'avais quelque chose à lui dire…</p> - -<p>— Ah!… — fit madame de Bray inquiète — et -qu'est-ce qu'il t'a répondu?…</p> - -<p>— Avant de dire ce qu'il m'a répondu, il -faudrait peut-être dire ce que je lui ai demandé?…</p> - -<p>Et, en riant, elle ajouta :</p> - -<p>— Ce serait trop long!…</p> - -<p>Le marquis s'adressa à madame de Givry :</p> - -<p>— Alors, vous vous êtes rencontrées au confessionnal -de l'abbé Châtel?…</p> - -<p>— Non… — répondit la jeune femme avec -un peu d'embarras. — L'abbé Châtel n'est plus -mon confesseur…</p> - -<p>— Oh! — fit le marquis étonné — est-ce -possible?… toi qui ne remuais pas le bout du -doigt sans aller lui demander dans quel sens -il fallait le remuer!… toi qui parlais de lui continuellement… -trop même, soit dit entre nous… -qu'est-ce donc qu'il vous est arrivé?…</p> - -<p>Luce de Givry, une grande femme de vingt-huit -ans, osseuse et brune, dénuée de toute grâce, -était renommée à Pont-sur-Sarthe pour sa piété -austère, étroite et fatigante. Tolérante d'ailleurs, -c'est-à-dire ne s'occupant jamais de ce que font -ou ne font pas ceux qui pensent et vivent autrement -qu'elle. Un peu agitée, elle menait de front -les bonnes œuvres et le monde qu'elle aimait -passionnément, et qui — comme le disait fort -justement Marc de Bray — la payait d'une noire -ingratitude. Non pas qu'elle fût désagréable ou -inintelligente, mais elle déplaisait par certains -ridicules, et surtout par un manque absolu de -jeunesse et de charme. Les femmes étaient gênées -par sa très rigide et très réelle vertu ; les hommes -ne lui pardonnaient pas sa disgrâce, et Luce -n'était appréciée que dans sa famille, où tous -l'aimaient pour ses belles qualités et sa bonté -naïve.</p> - -<p>— Répète un peu ce que tu viens de dire à -Pierre?… — demanda l'oncle Marc, jouant la -stupeur.</p> - -<p>Docilement, madame de Givry répéta :</p> - -<p>— Je ne me confesse plus à lui…</p> - -<p>— Vous êtes brouillés?…</p> - -<p>— Nous ne sommes pas brouillés… mais c'est -lui qui n'a plus voulu…</p> - -<p>— Depuis quand?… — interrogea Chiffon, très -surprise aussi.</p> - -<p>— Depuis mon bal… le bal que j'ai donné -au moment du Concours hippique…</p> - -<p>— Qu'est-ce que ça pouvait bien lui faire, -ton bal?… — dit Marc. — Est-ce qu'il serait -assez bête pour se mêler de ces choses-là?…</p> - -<p>— Oh!… — protesta Luce avec vivacité — ce -n'est pas lui, le pauvre abbé!… c'est ma faute!… -c'est moi qui suis allée, la veille du bal, lui demander -la permission de le donner…</p> - -<p>— Eh bien?…</p> - -<p>— Eh bien, il m'a dit : «Mon enfant, ces choses-là -ne me regardent pas du tout!»…</p> - -<p>— C'est un homme de grand sens…</p> - -<p>— J'ai insisté, mais il n'a rien voulu entendre… -il m'a dit : «Ne venez pas à moi, prêtre, me -demander la permission d'offrir chez vous un divertissement -que l'Église n'approuve pas… je ne -dois pas vous encourager dans cette voie… — Mais -mon mari veut que nous donnions un bal… — Eh -bien, donnez votre bal… et puis vous -viendrez me dire que vous l'avez donné… et nous -nous arrangerons… — Je ne veux pas qu'il y -ait de bal sans votre permission… — En vérité, -mon enfant, vous me placez dans une situation -tout à fait ridicule!…»</p> - -<p>— Il avait raison, ce pauvre homme! — dit -en riant Marc de Bray.</p> - -<p>— C'est un encroûté!… — déclara la marquise, -qui n'admettait en fait de prêtres que les -Jésuites.</p> - -<p>Coryse s'écria, fâchée qu'on touchât au vieil -abbé qu'elle aimait beaucoup.</p> - -<p>— Encroûté!… lui!… jamais de la vie!… mais -c'est tout de même pas son métier d'exciter -les gens de Pont-sur-Sarthe à gigoter, voyons?…</p> - -<p>Et, se tournant vers madame de Givry :</p> - -<p>— Seulement, Luce, il y a quelque chose -que je ne comprends pas bien dans tout ça… -tu vas tout le temps au bal… tu ne fais -que ça!… je croyais que tu avais la permission, -moi?…</p> - -<p>— Mais je l'ai aussi…</p> - -<p>— Eh bien, alors?…</p> - -<p>— C'est justement ce que j'ai dit à l'abbé -Châtel… «Mais puisque vous me permettez -d'aller au bal?…» et il m'a répondu : «Mon -enfant, ça n'a aucun rapport… un bal est un lieu -où l'on est plus exposé à pécher que dans beaucoup -d'autres…»</p> - -<p>— Ah!… — fit Chiffon, pensive.</p> - -<p>— «… Or, quand vous donnez un bal, vous -encouragez, vous facilitez en quelque sorte l'éclosion -du péché… vous êtes, dans une certaine -mesure, complice ou responsable… Quand, au -contraire, vous allez au bal, je vous autorise en -toute sécurité à y aller, parce que je suis sûr que, -non seulement vous ne péchez point, mais encore -vous ne sauriez être pour personne une occasion -de péché…» Ça te fait rire? — continua madame -de Givry en se tournant vers Marc, qui se roulait -dans son fauteuil, — mais moi, j'étais consternée!… -toutes les invitations étaient parties… il -n'y avait plus que deux jours!… je suis rentrée, -et j'ai dit à Hubert et à maman que nous ne -donnerions pas le bal, parce que l'abbé Châtel -m'en avait refusé la permission…</p> - -<p>— Ils ont dû faire des bonnes têtes?… — questionna -Coryse, qui riait aussi.</p> - -<p>— Ah! je t'en réponds!… Maman m'a dit -que j'étais folle d'aller parler de ça à l'abbé… -Hubert, lui, était furieux!… il m'a crié : «Eh -bien, soit!… nous ne donnerons pas ce bal… -mais comme, à présent que nous ne sommes -plus en deuil, je n'entends pas que nous recevions -des politesses sans les rendre, nous n'irons -plus nulle part… vous m'entendez bien… absolument -nulle part!… à moi, ça m'est égal, j'exècre -le monde!… mais vous?…» Moi, j'étais au désespoir!… -et puis, le bon Dieu a eu pitié de moi… -il m'a inspiré la pensée d'aller trouver le bon père -de Ragon…</p> - -<p>— Ah! — fit Coryse, avec une grimace.</p> - -<p>— Et le père de Ragon a été charmant… il -m'a dit, quand je lui ai raconté la défense de -l'abbé Châtel…</p> - -<p>— Allons, bon! — grommela Chiffon — v'là -que c'est une défense, à cette heure!…</p> - -<p>— Enfin, quand je lui ai eu expliqué pourquoi -je venais le consulter, il m'a répondu : «Que -dit l'Évangile, mon enfant?… que <i>la femme doit -obéissance à son mari</i>… votre mari veut que vous -donniez un bal… donnez un bal… Dieu le voudra -aussi…»</p> - -<p>Coryse protesta :</p> - -<p>— En voilà une idée, d'aller mêler le bon -Dieu à tout ça!… je vous demande un peu si -c'est pas ridicule de débattre ces choses-là sur -son dos!…</p> - -<p>— J'étais ravie… — reprit madame de Givry — j'ai -couru tout de suite chez l'abbé Châtel… -et je lui ai raconté que j'étais allée me confesser -au père de Ragon… et que j'avais la permission… -il m'a demandé : «Alors, mon enfant, vous avez -été satisfaite du père de Ragon?…» Moi, je n'osais -pas trop m'extasier sur le père de Ragon, ni -dire tout le bien que j'en pense… j'avais peur de -froisser l'abbé Châtel… j'ai seulement dit «oui» -parce que je ne voulais pas mentir… alors, il -m'a suppliée : «Eh bien, retournez-y!… oui… -j'en serai enchanté… car je n'ai jamais vu quelqu'un -de plus embêtant que vous à confesser!…» -Il a dit <i>embêtant</i>, croiriez-vous?…</p> - -<p>— C'est de moi qu'il aura appris ça!… — s'écria -Coryse en riant — ce pauvre abbé!… -il est si bon et si drôle!…</p> - -<p>— Tu sais, Luce… — conseilla Marc de Bray — tu -feras bien de ne pas trop raconter cette -histoire-là…</p> - -<p>— Pourquoi?… — demanda ingénument madame -de Givry.</p> - -<p>— Mais… parce que… tu te rendrais ridicule… -et aussi l'abbé… — ajouta-t-il, pensant que la -crainte de nuire à son vieux confesseur ferait -taire la jeune femme beaucoup plus que la crainte -de se nuire à elle-même.</p> - -<p>La marquise s'écria :</p> - -<p>— L'abbé Châtel sort du peuple!… il ne sait -rien comprendre!… il n'a aucune délicatesse… -aucun sentiment des choses mondaines… et, -naturellement, c'est lui que Coryse est allée -choisir pour confesseur…</p> - -<p>— L'abbé Châtel n'est pas mon confesseur… — répondit -Chiffon — ou du moins il ne l'est -plus…</p> - -<p>— Et depuis quand, je vous prie?…</p> - -<p>— Depuis trois ou quatre ans… depuis qu'on -ne s'occupe plus de moi, et que je sors seule avec -Jean… depuis ma première communion, à peu -près…</p> - -<p>— Ah!… — fit madame de Bray, interdite -de se voir si peu au courant des faits et gestes de -sa fille — et cependant, vous êtes continuellement -fourrée chez lui… qu'allez-vous y faire… -s'il n'est plus votre confesseur?</p> - -<p>— Il est mon confident… je l'aime beaucoup… -je le crois sûr et droit… et je lui raconte mes -petites affaires… celles que je crois devoir raconter…</p> - -<p>— Alors, — interrogea la marquise, vexée, — à -qui vous confessez-vous, à présent?…</p> - -<p>— A personne…</p> - -<p>Et, comme sa mère faisait un mouvement :</p> - -<p>— Ou à tout le monde, si vous voulez?… -je vais tantôt à l'un, tantôt à l'autre… à Saint-Marcien, -à la Cathédrale, à la Chapelle Neuve, -à Notre-Dame-du-Lys… enfin, je fais le tour -de toutes les paroisses… et, comme il y a en -moyenne trois vicaires par paroisse, j'ai de la -marge!… je me confesse à peu près six fois -par an… ça peut aller longtemps comme -ça… et puis, quand j'aurai fini, je recommencerai…</p> - -<p>— Cette petite est folle!… absolument folle!… — dit -d'un air douloureux la marquise, — elle -s'en va de droite et de gauche… au lieu de se -choisir un intelligent directeur…</p> - -<p>— Un «<i>directeur</i>!…» Eh bien, c'est justement -ça que je ne veux pas!… — déclara nettement -Chiffon — je fais ce que je crois devoir -faire… mais je le fais comme je l'entends… il -est prescrit de se confesser… mais il n'est pas -ordonné d'initier à sa vie… d'habituer à ses -pensées et à ses fautes… quelqu'un qui vous -connaît et vous rencontre hors de l'église!… -ça m'est odieux… ces relations extérieures et -divines mêlées… en salade… je trouve ça grotesque -et répugnant…</p> - -<p>— C'est absurde!… — fit la marquise — alors, -à ce compte-là, on ne consulterait pas -non plus le même médecin… et on craindrait -de le rencontrer en dehors de ses visites…</p> - -<p>— Ça n'a aucun rapport…</p> - -<p>— C'est au contraire exactement la même -chose… à l'un on montre son âme… à l'autre -son corps… c'est encore pis!…</p> - -<p>— Eh bien, voilà!… c'est que, moi, s'il fallait -absolument montrer l'un ou l'autre, je montrerais -plus volontiers mon corps que mon âme…</p> - -<p>— Taisez-vous!… — cria madame de Bray, -se dressant et étendant le bras dans un des grands -gestes entrevus dans les drames qu'elle affectionnait -particulièrement — taisez-vous!… vous êtes -une horrible créature!… une fille sans pudeur!…</p> - -<p>Coryse répondit sans s'émouvoir :</p> - -<p>— C'est-à-dire que je comprends différemment -la pud… non… c'est drôle!… je ne peux -jamais me décider à employer ce mot-là… ça -me fait l'effet d'un vilain mot… enfin, je comprends -d'autre façon la modestie, probablement…</p> - -<p>— Taisez-vous!… je vous adjure de vous -taire!…</p> - -<p>«Adjure» ayant amené un sourire blagueur -sur la bonne figure franche de l'oncle Marc, la -fureur de sa belle-sœur se tourna contre lui :</p> - -<p>— Ah! je vous conseille de rire!… Ah! ça -vous va bien!… vous qui êtes en partie responsable -du ton et des allures de Corysande!…</p> - -<p>Et comme, suivant sa coutume en pareil cas, -Marc de Bray ne répondait pas un mot, la marquise -s'emporta plus fort :</p> - -<p>— Oui… vous avez beau dire que non!… -vous êtes cause que je n'obtiens rien de cette -enfant… je sais bien qu'elle a une mauvaise -nature, mais…</p> - -<p>— Je vais vous laisser déjeuner — dit madame -de Givry, pressée de partir avant la scène qu'elle -prévoyait.</p> - -<p>Et, timide, se tournant à demi vers Coryse, à -qui, dans sa terreur de madame de Bray, elle -n'osait pas s'adresser directement, elle ajouta -avec douceur :</p> - -<p>— Je suis désolée… c'est un peu ma faute… -c'est moi qui ai parlé de l'abbé Châtel et alors… -c'est comme ça que le… le reste est venu…</p> - -<p>— Bah!… — répondit impertinemment Chiffon, -qui regarda sa mère, — le reste vient toujours… -il n'y a pas besoin de toi pour ça!…</p> - -<p>Elle allait s'esquiver, sortant derrière sa cousine, -mais la marquise la rappela d'une voix que -la colère faisait glapir plus que jamais :</p> - -<p>— Restez!… j'ai à vous parler…</p> - -<p>Sans dire un mot, Chiffon revint s'asseoir.</p> - -<p>— Eh bien?… — demanda madame de Bray — quelle -réponse devons-nous faire au duc d'Aubières?…</p> - -<p>— Aucune… je lui répondrai moi-même… — fit -tranquillement la petite.</p> - -<p>— Enfin, je suis votre mère… et j'ai bien le -droit, je pense, de connaître cette réponse?…</p> - -<p>— Parfaitement… je ne peux pas me décider -à épouser M. d'Aubières… et j'en suis désolée… -car je l'aime infiniment…</p> - -<p>— Mais c'est de la démence!… mais jamais -vous ne retrouverez une pareille situation…</p> - -<p>— Je vous répète que ce serait très mal à -moi de dire oui à contre-cœur… j'ai beaucoup -réfléchi… je suis absolument décidée…</p> - -<p>— C'est l'abbé Châtel qui vous aura soufflé -ça?…</p> - -<p>— L'abbé Châtel… à qui j'ai expliqué ce que -je pense… m'approuve, mais il ne m'a rien soufflé… -au contraire… il me conseillait d'attendre -encore avant de prendre une détermination… -jusqu'au moment où je lui ai raconté que…</p> - -<p>La marquise depuis un instant réfléchissait, -n'écoutant plus ce que disait sa fille. Tout à -coup, par un de ces étonnants revirements qui -lui étaient habituels, elle se fit pathétique et -tendre :</p> - -<p>— Corysande!… ma fille chérie!… je n'ai -que toi au monde!… tu es mon seul amour!… -ma seule joie!… je n'ai vécu que pour toi!… -depuis le jour où tu es née, je n'ai jamais eu -d'autre préoccupation que toi!…</p> - -<p>Si habituée que fût Chiffon aux crises lyriques -de sa mère, elle éprouvait toujours une vague -surprise en présence de ce formidable aplomb -qui, malgré elle, la démontait et lui semblait -très comique. Elle écoutait, la bouche entr'ouverte, -l'œil luisant, les tempes soulevées par le petit -battement précurseur du fou rire. Elle baissa le -nez, craignant d'éclater si elle regardait la mine -ahurie du marquis et l'air narquois de l'oncle -Marc, et ne répondit rien.</p> - -<p>La marquise reprit :</p> - -<p>— Tu as toujours été profondément ingrate, -je le sais… et je ne tenterai pas de te changer… -je n'espère donc pas que tu fasses quoi que ce -soit pour moi ni pour personne… mais c'est dans -ton propre intérêt que je te supplie de réfléchir… -de ne pas prendre à la légère cette détermination…</p> - -<p>— Je ne la prends pas non plus à la légère… — dit -gravement Chiffon.</p> - -<p>— Tu la prends sans consulter personne…</p> - -<p>— Si… et tous ceux que j'ai consultés me -répondent que je n'ai… dans ce cas… à prendre -conseil que de moi-même…</p> - -<p>La marquise joignit les mains, et, tragique :</p> - -<p>— Je te conjure une dernière fois d'attendre -avant de répondre… de voir des gens éclairés…</p> - -<p>D'un air indifférent, elle continua :</p> - -<p>— Le père de Ragon, par exemple!…</p> - -<p>— Patatras!… nous y voilà!… — fit Coryse, -à moitié riant, à moitié fâchée, — tu penses -qu'il trouvera une combinaison subtile… comme -pour le bal de Luce?…</p> - -<p>— Veux-tu que je me traîne à genoux devant -toi, pour…</p> - -<p>— Non, merci… je ne veux pas!… Eh! mon -Dieu! c'est pas la peine de faire tant d'histoires… -je verrai le père de Ragon quand tu voudras!… -ça m'est bien égal!… seulement il était plus -facile pour lui de faire bicher les affaires de Luce -et du bon Dieu que celles de moi et de M. d'Aubières!…</p> - -<p>— Promets-moi que tu iras aujourd'hui même -voir le père de Ragon?…</p> - -<p>— Je te le promets…</p> - -<p>— Et que tu écouteras ses conseils?…</p> - -<p>— Je les écouterai… mais ça ne veut pas dire -que je les suivrai…</p> - -<p>— Qu'est-ce que tu lui as dit, hier soir?…</p> - -<p>— A qui?…</p> - -<p>— A M. d'Aubières?…</p> - -<p>— Je lui ai dit la vérité… que je l'aimais beaucoup… -mais pas pour l'épouser… que cependant -j'allais voir… réfléchir…</p> - -<p>— Et lui?…</p> - -<p>— Quoi, lui?…</p> - -<p>— Eh bien, qu'est-ce qu'il t'a dit?…</p> - -<p>— Lui, il m'a embrassée… et ce que ça m'a -été désagréable!…</p> - -<p>— Parce que c'était la première fois… et que -ça t'a intimidée…</p> - -<p>— Moi!… ça ne m'a pas intimidée le moins -du monde… ça m'a fait un effet épouvantable, -voilà tout!… et la preuve que ça ne m'a pas -intimidée… c'est que j'ai osé lui dire que ça me -faisait cet effet-là… ainsi…</p> - -<p>— Oh! tu lui as dit…</p> - -<p>— Ce pauvre Aubières! — murmura en riant -l'oncle Marc.</p> - -<p>Un domestique annonça :</p> - -<p>— Madame la marquise est servie…</p> - -<p>Tout de suite après le déjeuner, tandis que -Coryse servait le café, madame de Bray sortit -furtivement de la bibliothèque.</p> - -<p>— Ah!… — fit l'enfant, remarquant cette -espèce de fuite, — elle va faire la leçon au père -de Ragon!… c'est bien inutile!… d'abord… je -l'ai en horreur, le père de Ragon… avec son air -cauteleux… et ses sourires tendus de vieille coquette -qui veut cacher des dents noires…</p> - -<p>Toujours bienveillant, le marquis conseilla :</p> - -<p>— Il ne faut pas prendre ainsi les gens en -horreur sans savoir pourquoi…</p> - -<p>— Mais je sais pourquoi!…</p> - -<p>— Ah!… et c'est?…</p> - -<p>— Parce que je ne l'estime pas…</p> - -<p>L'oncle Marc et M. de Bray se mirent à rire. -La façon dont Chiffon déclarait qu'elle «n'estimait» -pas cet homme très intelligent et tout-puissant, -qui menait toutes les femmes et la -plupart des hommes de Pont-sur-Sarthe, leur -semblait étonnamment bouffonne.</p> - -<p>La petite rougit.</p> - -<p>— Vous vous moquez de moi?… — dit-elle — je -le vois bien, allez!… «Estimer», c'est ridicule! -c'est vieux jeu!… c'est pompier!… n'empêche -que je ne connais pas d'autre mot pour -exprimer ce que je pense…</p> - -<p>M. de Bray protesta :</p> - -<p>— Mais non, mon petit Chiffon… personne -ne se moque de toi!… et, voyons, maintenant -que nous sommes seuls… dis-nous ce que t'a -raconté l'abbé Châtel?… veux-tu?…</p> - -<p>— C'est plutôt moi qui lui ai raconté quelque -chose…</p> - -<p>— Quoi?…</p> - -<p>— Ben… l'affaire d'hier soir…</p> - -<p>— La demande en mariage?…</p> - -<p>— Non… quand M. d'Aubières m'a embrassée…</p> - -<p>— Ah!… bon!… très bien!… je ne savais -pas que tu appelais ça l'<i>affaire</i>…</p> - -<p>— Dame!… c'est important pour moi, ça!… -car au moment où M. d'Aubières a fait cette -chose-là… je penchais presque pour «oui»… -un peu plus et ça y était!… Ah! ouiche!… ça a -tout fichu par terre!…</p> - -<p>— Mais pourquoi?…</p> - -<p>— Mais parce que ça m'a été horrible, je vous -dis!… et comme je pense qu'une femme est -obligée de se laisser embrasser par son mari -quand il en a envie… je ne peux pas me décider -avec ça en perspective… non… je ne peux -pas!…</p> - -<p>— Et c'est ça que tu as dit à l'abbé?… — demanda -Marc, qui s'amusait beaucoup.</p> - -<p>— Dame, oui!…</p> - -<p>— Et comment lui as-tu dit ça?…</p> - -<p>— Je lui ai dit : «Monsieur l'abbé… M. d'Aubières -me demande en mariage, etc… A la maison, -on veut que je dise oui…»</p> - -<p>— Permets… — interrompit vivement M. de -Bray — je n'ai jamais voulu que…</p> - -<p>— Il a bien compris que c'est pas toi!… quand -je dis «on», il sait bien de qui je parle… donc, -je lui ai demandé ce qu'il me conseillait, et il m'a -répondu : «Ma chère petite, puisque vos parents -souhaitent ce mariage, il ne vous reste plus qu'à -consulter votre cœur et votre raison… ils vous -enseigneront beaucoup mieux que moi ce que -vous devez répondre…» J'ai dit : «Ma raison -répond <i>oui</i> tout à fait… et mon cœur oui presque… -mais voilà!… M. d'Aubières m'a embrassée -sous les arbres… dans le jardin… hier -soir…» Et alors, j'ai voulu expliquer de mon -mieux l'effet que ça m'a fait… mais il m'a coupée -tout de suite, l'abbé Châtel… «Ça suffit, mon -enfant!… ça suffit… je n'ai pas besoin d'en savoir -davantage…» Pourquoi ris-tu, oncle Marc?…</p> - -<p>— Parce que tu es grotesque avec tes racontars -à ce malheureux abbé… qui n'est pas du tout -fait pour écouter ce genre de choses…</p> - -<p>— Mais au contraire… il est là pour ça!… -et je tenais à lui expliquer le drôle de phénomène -qui s'est produit dans moi à ce moment-là…</p> - -<p>— Ah! tu as tenu à lui dire…</p> - -<p>— Oui… je lui ai dit que jamais je n'ai éprouvé -ça… même le 1<sup>er</sup> janvier… où j'embrasse pourtant -des gens joliment dégoûtants…</p> - -<p>— Et pourquoi as-tu dit à l'abbé Châtel que -tu embrassais des gens dégoûtants le 1<sup>er</sup> janvier?… — demanda -M. de Bray, étonné.</p> - -<p>— Mais parce que c'est vrai!… Madame de -Clairville d'abord… qui m'embrasse toujours au -travers de son voile mouillé… et le cousin la -Balue, donc!… crois-tu qu'il soit appétissant, dis, -le cousin la Balue?… il n'a pas de voile mouillé, -lui, mais il vous bave dessus… ça revient au -même!… Eh bien, malgré tout, je crois que -j'aime encore mieux ça que M. d'Aubières hier -soir…</p> - -<p>— Tu n'es pas sérieuse!…</p> - -<p>— Pas sérieuse?… ah bien!… si tu crois que -je veux rigoler, tu te trompes joliment, toujours!… -j'en ai guère envie, va!…</p> - -<p>Et tout à coup elle demanda :</p> - -<p>— Quelle heure est-il?…</p> - -<p>— Deux heures…</p> - -<p>— Comment!… déjà!… faut que je file alors, -puisque j'ai promis d'aller voir le père de Ragon!…</p> - -<p>— Tu as bien le temps!… je crois qu'il n'est -à son confessionnal qu'à quatre heures.</p> - -<p>— Mais je n'y vais pas, moi, à son confessionnal!… -je vais le demander au parloir… à -son confessionnal, j'en aurais pour longtemps, à -l'attendre… c'est l'heure des grenouilles de bénitier, -quatre heures… Ah! zut!…</p> - -<p>Dans une longue glissade, elle sortit de la -bibliothèque, et on entendit sa voix claire appeler -le vieux Jean.</p> - -<p>Devenu sérieux, l'oncle Marc affirma :</p> - -<p>— Que le Chiffon épouse Aubières ou un autre… -quand il ne sera plus là… il nous manquera rudement!…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">V</h2> - - -<p>Lorsque Chiffon arriva à la maison des Jésuites, -il était à peu près trois heures. Un orage s'annonçait, -qui assombrissait le ciel et rendait l'air -étouffant.</p> - -<p>— Reste dans le jardin si tu veux… — dit-elle -au vieux Jean qui entrait au parloir, en regardant -autour de lui d'un air méfiant, — ça sera plus -amusant pour toi…</p> - -<p>Il répondit, hésitant :</p> - -<p>— Et si ça pleut?…</p> - -<p>— Ben, si ça pleut, tu rentreras… qu'est-ce -que tu as donc à marcher comme ça?… on dirait -que tu as peur de tomber dans des oubliettes…</p> - -<p>— J'ai pas peur… mais j'suis tout d'même -pas à m'n'aise ici, mam'zelle Coryse… y' m'semble -qu'les murs écoutent… et ça me jette un froid… -pis… y a aussi c'sacré parquet…</p> - -<p>— C'est ça!… jure un peu!… ça fera bon -effet dans la maison…</p> - -<p>— Mais c'est que j'glisse!… allons bon!… v'là -qu'c'est les tapis, maint'nant!…</p> - -<p>— Dame!… si tu patines avec!…</p> - -<p>Et poussant dehors le vieux domestique qui -s'empêtrait, glissant sur le parquet luisant et sur -les petits carrés de tapis épars dans la grande -pièce, elle lui dit en riant :</p> - -<p>— Voyons!… va-t'en!… tu finirais par faire -un malheur…</p> - -<p>Dès qu'il fut sorti, Chiffon fit les cent pas -dans le parloir, qu'elle voyait pour la première -fois. De la neuve et coquette demeure que venaient -de construire les Jésuites de Pont-sur-Sarthe, -elle ne connaissait que la chapelle, où -elle venait malgré elle, amenée par sa mère à -quelque salut élégant. Madame de Bray estimait, — avec -raison, d'ailleurs, — que les Jésuites sont -non seulement des gens fort bons à voir, mais -encore des gens chez qui il est fort bon d'être -vu. Toute la société chic, — les jeunes gens y -compris, — se pressait à ces saluts, où chantaient -les hommes et les femmes du monde qui avaient -de jolies voix, et la tribune de la chapelle des -pères avait vu se mitonner bien des mariages et -s'ébaucher bien des flirts.</p> - -<p>Coryse, d'abord mécontente d'être traînée à -ces réunions qui l'ennuyaient, et qu'elle considérait -comme très profanes, avait fini par -s'intéresser peu à peu aux menues intrigues qui -se tramaient sous ses yeux. Elle connaissait -toutes les petites rivalités religieuses ou mondaines. -Elle savait que tel père, plus «demandé», -était jalousé par les autres pères, vexés de son -succès ; et aussi que telle pénitente, élégante ou -bien posée, avait ses entrées à toute heure aux -confessionnaux, ouverts seulement aux heures -réglementaires pour les pénitentes plus modestes.</p> - -<p>Et, en attendant le père de Ragon, — le plus -couru des pères mondains, — qui se faisait beaucoup -attendre, Chiffon comparait la vaste maison -riante, construite avec un confort anglais dissimulé -sous une sévérité aimable et voulue, à la -triste et sale maison où s'empilaient humblement -le curé de la cathédrale et ses trois vicaires. Elle -se disait, avec son petit bon sens d'enfant, que, -si les gens de la «société» de Pont-sur-Sarthe -connaissaient bien le chemin de l'une, les pauvres -connaissaient sûrement mieux le chemin de -l'autre. Il lui semblait que les grosses sommes -apportées ici par les legs, les dons et les quêtes, -n'en devaient jamais ressortir, tandis que les -maigres aumônes obtenues avec tant de peine, -ne devaient faire que traverser la pauvre petite -maison grise de là-bas!…</p> - -<p>Chiffon exécrait d'instinct ceux qui «amassent». -Ce mot, l'<i>épargne</i>, qu'elle entendait autour -d'elle prononcer avec le respect qu'il inspire à -la province, lui paraissait haïssable et répugnant, -et elle pensait que dans cette belle maison toute -neuve on devait épargner beaucoup et donner -très peu, du moins aux pauvres. Elle regardait, -en arpentant le parloir, ces «judas» ouverts dans -les murailles blanches, et ils lui rappelaient des -guichets de banque. Et les Jésuites qui, de temps -à autre, traversaient rapidement la longue pièce -à pas glissants et menus, ressemblaient — trouvait-elle — bien -plus à des employés qu'à des -religieux. Dans ce couvent tout lui parlait du -monde, rien ne lui parlait de Dieu.</p> - -<p>Au bout d'un certain temps, Coryse s'impatienta :</p> - -<p>— Ah! mais!… je ne vais pas poser comme -ça indéfiniment, moi!… il va être quatre heures!… -il faut que j'aille au cours!…</p> - -<p>Elle s'approcha de la fenêtre et vit, dans le -grand jardin, Jean endormi sur un banc. D'abord -correctement assis, raide comme autrefois sur -son siège, le vieux cocher coulait doucement, -engourdi par l'orage, les jambes allongées, le -corps mou, la tête fléchie. Et les pères qui de -temps en temps passaient se rendant à la chapelle, -tournaient avec surprise leurs faces affinées, -un peu inquiétantes, vers le vieil homme qui -dormait sur le banc dans une pose vautrée d'ivrogne. -Leur indignation muette égayait infiniment -la petite, et elle ne s'ennuyait plus du tout, lorsqu'une -voix à la fois très sèche et très douce lui -fit tourner la tête.</p> - -<p>— C'est vous qui êtes là, mon enfant?… -mais je ne puis pas vous recevoir à présent…</p> - -<p>— Ah!… — dit Chiffon — je croyais que -ma mère vous avait demandé si je pouvais -venir?…</p> - -<p>Et, se dirigeant vers la porte, elle ajouta, aimable -et comme soulagée :</p> - -<p>— Mais si vous ne pouvez pas, je m'en vais…</p> - -<p>Le père de Ragon l'arrêta d'un geste :</p> - -<p>— Je ne peux pas vous recevoir ici…</p> - -<p>— Je vous demande pardon, c'est ma mère -qui…</p> - -<p>— Oui… madame votre mère sait que je la -reçois quelquefois au parloir… mais ce que je -peux faire pour elle… à grand'peine… je ne puis -pas le faire pour vous…</p> - -<p>Comme la petite ne répondait rien, il reprit, -toujours de la même voix nette et blanche :</p> - -<p>— Madame votre mère m'a dit, mon enfant… -que vous vouliez me consulter sur une question -très grave?…</p> - -<p>— Oh!… je veux!… c'est-à-dire… c'est elle -qui veut…</p> - -<p>— Eh bien, je vous entendrai tout à l'heure -à mon confessionnal…</p> - -<p>— Mais… — protesta Chiffon — je ne viens -pas pour me confesser…</p> - -<p>— Peu importe!… mes pénitentes m'attendent -déjà… je ne puis tarder davantage…</p> - -<p>Coryse, effarée, entrevit l'attente prolongée -dans la chapelle neuve, effroyablement neuve, -où les ors flamboyaient, faisant grincer les verts -crus des rinceaux ; cette chapelle où l'œil ne se reposait -sur rien de doux ni de tranquille ; où l'on -ne pouvait — au milieu des chuchotements et -des froufrous — se recueillir ni prier. Et la peur -qu'elle avait de cette attente lui suggéra cette -réflexion qui, pensait-elle, allait peut-être la -délivrer :</p> - -<p>— Ah!… bon!… j'attendrai à la chapelle!… -Oh! ça n'est pas ennuyeux d'attendre… toutes -ces dames parlent si haut!…</p> - -<p>Il faut croire que le père de Ragon était peu -soucieux de livrer aux moqueuses oreilles de -Chiffon les confidences de celles qu'elle appelait -si irrévérencieusement «les grenouilles de bénitier», -car subitement il se ravisa, disant, comme -s'il n'avait rien entendu :</p> - -<p>— Voyons… puisque vous semblez le désirer… -je vais vous entendre ici…</p> - -<p>Et, changeant de voix, d'un ton éteint et -assourdi :</p> - -<p>— Je vous écoute, ma fille… qu'avez-vous à -me dire?…</p> - -<p>Elle répondit délibérément :</p> - -<p>— Moi?… rien du tout!… je croyais que c'était -vous qui deviez me dire quelque chose?…</p> - -<p>Plus habitué à la défense qu'à l'attaque, le -père de Ragon hésita un instant, puis, prenant -son parti :</p> - -<p>— Madame votre mère m'a appris que le -duc d'Aubières vous demande en mariage… et -que vous semblez voir cette demande avec… -je ne dirai pas avec répugnance…</p> - -<p>— Oh! vous pouvez le dire, allez!…</p> - -<p>Jamais le Jésuite n'avait adressé à Chiffon, -lorsqu'elle accompagnait madame de Bray, que -de banales paroles de bienvenue, auxquelles elle -répondait par un monosyllabe ou pas du tout. -Cette liberté de langage, à laquelle ses visiteuses -habituelles ne l'avaient point accoutumé, l'interloqua -un peu.</p> - -<p>Il y eut un silence.</p> - -<p>— Eh bien?… — questionna simplement Coryse.</p> - -<p>— Eh bien, — reprit le père de Ragon, que -décidément cet interrogatoire déroutait — cette -demande… qui serait flatteuse pour toute jeune -fille est, pour vous, non seulement flatteuse, mais -inespérée… vous n'avez pas de fortune…</p> - -<p>— Je sais ça!…</p> - -<p>— Le duc d'Aubières, lui, sans être très riche, -trouve qu'il l'est assez pour deux… il donne… -en demandant votre main… un bel exemple de -désintéressement…</p> - -<p>— Je sais ça aussi!… et je suis très reconnaissante -à M. d'Aubières… que j'aime beaucoup, -d'ailleurs…</p> - -<p>— Vous l'aimez?…</p> - -<p>— De tout mon cœur… c'est certainement -celui que j'aime le mieux de ceux qui viennent -à la maison…</p> - -<p>— Mais alors, je ne comprends pas pourquoi -vous…</p> - -<p>— Comment, vous ne comprenez pas?… mais -il me semble que c'est pourtant limpide!… j'aime -M. d'Aubières comme j'aime madame de Jarville, -par exemple… ou l'abbé Châtel… je les aime pour -les aimer… mais pas pour les épouser, sapristi!…</p> - -<p>— Mon enfant, je vois que vous ignorez ce -que c'est que le mariage…</p> - -<p>— Ça, sûr! que je l'ignore!… mais enfin, -je m'en fais une idée… on se fait toujours une -idée des choses, s'pas?… eh bien, moi, en me -mariant… je veux aimer celui qui sera mon mari -autrement que je n'aime M. d'Aubières et l'abbé -Châtel… et voilà!…</p> - -<p>— Oui… vous êtes un peu sentimentale… -comme toutes les jeunes filles…</p> - -<p>— Moi?… — s'écria Chiffon, indignée, — pas -pour deux sous sentimentale!…</p> - -<p>Et réfléchissant, un peu troublée malgré elle, -elle rectifia :</p> - -<p>— Excepté peut-être pour les fleurs… et le -ciel… et les rivières… c'est vrai que j'aime assez -à me coucher par terre et à rêvasser devant tout -ça… oui!… enfin, mettons que je suis sentimentale -pour les choses… et même pour les bêtes, si vous -voulez… mais pour les gens?… ah! fichtre non!… -j'suis pas sentimentale!…</p> - -<p>Positivement stupéfié par cette façon de parler, -le père de Ragon demanda, avec un sourire de -mépris aimable au coin de ses lèvres très sinueuses -et très minces :</p> - -<p>— Par qui donc êtes-vous élevée, ma chère -enfant?…</p> - -<p>Sans paraître voir l'ironie, elle répondit :</p> - -<p>— A présent, c'est par papa et l'oncle Marc… -et avant, par mon oncle et ma tante de Launay…</p> - -<p>Et, comme le Jésuite, rassemblant ses souvenirs, -répétait : «de Launay»?… Chiffon ajouta -en riant :</p> - -<p>— Oh!… ne cherchez pas!… ils ne viennent -pas chez vous!… c'est pas des gens à ça!… c'est -des bons vieux tranquilles et pas chics… pas -du tout dans le train… ils vont à leur paroisse!… -Mais pardon… vous disiez… quand je vous ai -interrompu… que j'étais sentimentale… c'est -même parce que vous disiez ça que je vous ai -coupé…</p> - -<p>— Je vous disais que les jeunes filles sont -toutes plus ou moins éprises d'un idéal quelconque… -idéal qu'elles se forgent de toutes pièces… -et qu'elles ne rencontrent jamais…</p> - -<p>— Je ne suis éprise d'aucun idéal…</p> - -<p>— C'est déjà une bonne chose, cela!… car, -alors, vous pouvez considérer librement et en -pleine possession de vous-même le bel avenir qui -s'ouvre devant vous si vous épousez le duc d'Aubières?…</p> - -<p>— Où ça, le bel avenir?… moi qui justement -n'ai jamais pu supporter l'idée d'épouser un -militaire!… oui… j'ai ça en horreur, les militaires!… -je veux dire les officiers, bien entendu… -car les soldats, c'est pas leur faute, les pauv's -gens!… et ce que je les plains, au contraire!… -et ce que je les aime pour ça!… j'peux pas en -rencontrer un par la chaleur sans avoir envie de -le faire entrer boire quelque chose à la maison… -ainsi…</p> - -<p>Le père de Ragon examinait Chiffon avec -effarement, et il pensait que madame de Bray -avait grandement raison quand elle disait que -sa fille «n'était pas comme tout le monde». Il -reprit, exagérant encore son air froid et sa correction -parfaite :</p> - -<p>— En vérité, mon enfant, vous parlez une -langue singulière!…</p> - -<p>Très sincèrement et gentiment, Coryse s'excusa :</p> - -<p>— Oui… ça, j'sais bien!… c'est très vrai!… -mais je ne peux pas m'en empêcher!… ça m'est -instinctif!… je vous demande pardon… je comprends -bien que ça doit vous choquer… ça choque -déjà l'abbé Châtel, ainsi… à plus forte raison, -vous…</p> - -<p>Et, le regardant, elle conclut :</p> - -<p>— C'est que, voilà!… vous êtes un homme -du monde, vous!… et moi pas!…</p> - -<p>— Enfin, — fit le Jésuite, qui se mit malgré -lui à rire, — êtes-vous disposée, mon enfant, -à réfléchir avant de repousser ce mariage?… à -écouter mes conseils?…</p> - -<p>— Réfléchir ne me servira à rien!… d'abord, -quand je veux réfléchir, ça m'endort!… et puis, -plus je réfléchirais, plus je dirais non… il n'y a -donc pas d'avantage à me faire réfléchir… et -quant à ce qui est de suivre vos conseils… si vous -voulez que je vous parle franchement…</p> - -<p>— Oui… parlez-moi franchement?</p> - -<p>— Eh bien, je ne vois pas trop pourquoi je -les suivrais, vos conseils?… vous ne me connaissez -pas… vous ne m'avez jamais tant vue… -tout en moi doit vous déplaire à crier…</p> - -<p>Et, voyant que le Jésuite esquissait un geste -vague de protestation :</p> - -<p>— Si!… si!… je me rends bien compte!… -je vous déplais, et vous n'avez aucune raison -de vous intéresser à moi… ce que vous me dites, -vous me le dites parce que ma mère vous a demandé -de me le dire… tout bêtement…</p> - -<p>— Je vous le dis parce que tel est mon avis…</p> - -<p>— Soit!… mais c'est votre avis parce que -ma mère vous a expliqué que, sans fortune, -je ne peux faire qu'un mauvais mariage… et -que celui-là est superbe… alors, sous prétexte -que je ne suis pas riche, vous me conseillez d'épouser -un monsieur que je ne pourrai pas aimer… -ou du moins aimer comme je veux aimer quelqu'un -avec qui je passerai ma vie…</p> - -<p>— Mon enfant, vous vous trompez… c'est -parce que le duc d'Aubières est un homme parfaitement -honorable et bien né… parfaitement -bon aussi, que je vous conseille de l'épouser… -je vous le conseillerais également si vous étiez très -riche…</p> - -<p>— Allons donc!… jamais de la vie!… d'abord, -si j'étais très riche, au lieu de me pousser à épouser -M. d'Aubières, vous me garderiez pour…</p> - -<p>Comme elle s'arrêtait, le père de Ragon demanda :</p> - -<p>— Je vous garderais pour qui?…</p> - -<p>— Pour un ancien élève à vous qui serait -dans la dèche… ou qui aurait joué… ou n'importe -quoi de ce genre-là!… oui!… j'ai toujours -vu que ça se passe comme ça à Pont-sur-Sarthe… -depuis que je sais voir quelque chose autour -de moi… et je me suis réjouie de n'avoir pas -d'argent!… Oh!… pour ça, vous savez aider les -vôtres!… vous n'êtes pas des lâcheurs!…</p> - -<p>Craignant d'avoir trop parlé, Chiffon leva un -œil presque timide sur le Jésuite. Sa belle figure -distinguée et sérieuse s'était au contraire adoucie :</p> - -<p>— Eh bien — dit-il en regardant la petite -avec une certaine bienveillance — il me semble -que, d'après ce que je devine de vous, ceux qui -ne sont pas des «lâcheurs», comme vous dites… -doivent vous plaire?… vous devez aimer celui -qui prête aux autres son appui?…</p> - -<p>— Oui, si c'est un individu… non, si c'est une -corporation…</p> - -<p>Le père de Ragon resta étonné, regardant -Chiffon sans rien dire.</p> - -<p>Depuis qu'il était à Pont-sur-Sarthe, cette -gamine de seize ans était le premier être «pensant» -qu'il rencontrait.</p> - -<p>Voyant que l'enfant, prenant son silence pour -un congé, allait se lever, il demanda :</p> - -<p>— Vous avez donc beaucoup lu?…</p> - -<p>— Non… pas beaucoup…</p> - -<p>— Alors, vous avez beaucoup réfléchi à des -choses sérieuses?…</p> - -<p>— Quelquefois… à cheval… oui, c'est surtout -quand je me promène à cheval que je pense à -des choses… là, je ne peux pas m'endormir en -réfléchissant… alors je réfléchis… mais c'est involontaire…</p> - -<p>— Et… le résultat de ces réflexions c'est que -vous n'aimez pas notre ordre?…</p> - -<p>— C'est que, voilà!… ça ne me fait pas du -tout l'effet d'un ordre… religieux, du moins… -les Dominicains, les Maristes, les Capucins, les -Oratoriens, etc., etc., j'appelle ça des ordres… -ça s'occupe du bon Dieu, ça prêche, ça fait seulement -ce que je comprends que fassent des religieux… -vous, vous me faites l'effet d'une association -quelconque… vous vous occupez des -mariages, de la politique, un peu de tout… enfin, -vous me faites peur!… et pourtant, le bon Dieu -sait bien que j'ai pas peur de grand'chose…</p> - -<p>— Je vous assure, mon enfant, que nous ne -travaillons que pour le bien et le salut de l'humanité…</p> - -<p>— Son bien… sur la terre, ça, j'en suis convaincue!… -son salut?… je ne crois pas que ça -vous intéresse beaucoup… et puis, l'humanité, -pour vous, se réduit aux gens du monde… c'est -comme pour ma mère… je connais ça!…</p> - -<p>— Je vois que vous avez décidément un parti -pris contre nous… vous avez tort, ma chère enfant…</p> - -<p>— Oh!… — affirma poliment Chiffon — pas -plus contre vous que contre les francs-maçons -par exemple… ou les polytechniciens, qui continuent -leur monôme à travers la vie… je hais en -général les gens qui se massent pour tomber les -isolés…</p> - -<p>— Cette haine peut mener loin…</p> - -<p>— Très loin!… ainsi, toute petite… quand -j'allais avec ma bonne faire des commissions -et que j'entendais les pauvres petits boutiquiers -des petites rues se plaindre… pleurer presque, -en racontant que depuis les grands magasins -de la rue des Bénédictins et de la place Carnot -ils ne faisaient plus d'affaires… quand je voyais -peu à peu se fermer plusieurs des boutiques -d'autrefois… quand j'entendais raconter que tel ou -tel fournisseur était en faillite… je rageais ferme, -allez, contre ces énormes magasins qui écrabouillent -les tout petits… et bien des fois, le soir, en -faisant ma prière, j'ai crié de toutes mes forces -au bon Dieu qu'il aurait une riche idée s'il raflait -tout ça dans la nuit…</p> - -<p>— Mais c'était une abominable pensée…</p> - -<p>— C'est bien possible!… je ne la défends -pas!… je l'avais, voilà tout!… je ne disais pas -ça à l'oncle Albert et à la tante Mathilde, vous -pensez?… avec eux ça n'aurait pas pris… Oh, -non!… aussi, je n'ai jamais raconté mes idées à -personne dans ce temps-là…</p> - -<p>— Et maintenant non plus, j'espère?…</p> - -<p>— Oh! si!… maintenant je dis très bien tout -ça à l'abbé Châtel, ou à l'oncle Marc…</p> - -<p>— Ah! c'est vrai! — fit le Jésuite avec un -sourire tendu — M. le vicomte de Bray est socialiste… -ou, du moins, il s'est présenté comme tel -aux dernières élections?…</p> - -<p>— Non… — dit brusquement Chiffon, qui -n'admettait pas qu'on touchât à l'oncle Marc, — vous -confondez!… M. de Bray, qui est bien, -en effet, ce que vous appelez socialiste… ne s'est -pas appuyé là-dessus pour se faire élire… il s'est -présenté sans étiquette…</p> - -<p>— Et il a échoué…</p> - -<p>C'était le candidat protégé par «les pères» -qui avait passé. Chiffon répondit rageusement :</p> - -<p>— Oui… il fallait trop d'argent pour être -élu…</p> - -<p>Puis, se levant sans attendre l'invitation du -Jésuite, qui s'oubliait à écouter ce drôle de petit -produit moderne, si différent de ce qu'il connaissait -jusque-là, elle ajouta, un peu narquoise :</p> - -<p>— Mais je n'ose pas vous retenir plus longtemps!… -vous étiez très pressé… et il y a toutes -ces dames qui doivent trépigner à la chapelle…</p> - -<p>Le père de Ragon se leva aussi ; et, comme -Coryse s'effaçait pour le laisser sortir le premier :</p> - -<p>— Non… — dit-il en souriant, très courtois — vous -n'êtes plus une petite fille… et vous serez -peut-être bientôt «Madame la Duchesse»…</p> - -<p>— Ça m'étonnerait!… — répondit Chiffon, -en secouant ses cheveux flottants qui ondulèrent -autour de ses hanches — je n'ai pas la -tête de l'emploi…</p> - -<p>Le père de Ragon demanda :</p> - -<p>— Je ne vois personne à la «porterie»?… -vous n'êtes pas venue seule, pourtant?…</p> - -<p>— Oh! non!… je ne suis pas élevée du tout -à l'américaine, moi!… j'ai ma bonne!…</p> - -<p>Et, montrant le vieux Jean qui dormait toujours -sur son banc, glissé presque jusqu'à terre :</p> - -<p>— Il n'est pas décoratif, ma bonne!…</p> - -<p>Quand Chiffon eut franchi la grille, elle se -retourna et, regardant l'heure à la grosse horloge -de la chapelle, elle murmura en riant :</p> - -<p>— Cinq heures et demie!… C'est moi qui les -ai fait poser, les grenouilles de bénitier!…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VI</h2> - - -<p>On dînait quand madame de Bray entra dans -la salle à manger. Depuis longtemps on avait -renoncé à l'attendre : presque jamais elle n'arrivait -à l'heure ; prétextant des courses, des visites, -des pendules arrêtées et, au besoin, des accidents -de voiture. Dès qu'elle se fut assise, elle demanda -d'un air étonnamment aimable à Coryse :</p> - -<p>— Eh bien?… as-tu été contente du père de -Ragon?…</p> - -<p>— Oh! très contente!… — répondit la petite -avec insouciance.</p> - -<p>Et, après un instant de réflexion, elle ajouta :</p> - -<p>— Mais, je ne sais pas si, lui, il a été content -de moi…</p> - -<p>— Qu'est-ce que tu lui as dit?… — interrogea -M. de Bray, vaguement inquiet.</p> - -<p>— Un tas de choses… la conversation a tourné…</p> - -<p>— J'irai le voir demain matin… — fit la marquise, -moins aimable, — et il me dira ce qui s'est -passé…</p> - -<p>— Mais… — remarqua paisiblement Chiffon — je -peux aussi bien vous le dire… et d'abord, -il ne s'est rien du tout passé…</p> - -<p>— Ah!… c'est surprenant!…</p> - -<p>— Et pourquoi donc est-ce surprenant?…</p> - -<p>— Parce que tu as l'air embarrassé…</p> - -<p>— Moi!… jamais!… pourquoi aurais-je l'air -embarrassé?…</p> - -<p>— Je n'en sais rien…</p> - -<p>— Moi non plus!… on a voulu que j'aille -causer avec le père de Ragon… j'y suis allée… -nous avons causé… et voilà!…</p> - -<p>— Et… il n'y a rien eu de désagréable?…</p> - -<p>— Mais non… il est bien élevé… trop même!… -moi aussi… pas trop, mais enfin, assez… non!… -je crois qu'il n'a rien approuvé de ce que je lui -ai dit… et je suis sûre que rien de ce qu'il m'a -dit ne m'a convaincue… mais, à part ça, nous -sommes comme avant…</p> - -<p>— Alors… — demanda madame de Bray, -profitant d'une sortie du domestique, — tu -n'es pas encore décidée à épouser le duc d'Aubières?…</p> - -<p>— Je suis décidée à ne pas l'épouser…</p> - -<p>Et, se tournant vers l'oncle Marc :</p> - -<p>— Je vais lui répondre ce soir, puisque tu m'as -dit qu'il doit venir?…</p> - -<p>— Non!… — s'écria la marquise, exaspérée, — vous -ne lui répondrez pas ce soir!… c'est de -la folie de refuser ainsi sans réfléchir!…</p> - -<p>— Mais j'ai réfléchi!… mais je ne fais que -ça… depuis hier, je réfléchis à m'en faire mourir!…</p> - -<p>— Vous attendrez pour donner une réponse -définitive au duc d'Aubières…</p> - -<p>— J'attendrai quoi?… non… je ne veux pas -lui faire croquer le marmot plus longtemps… -ça a déjà beaucoup trop duré…</p> - -<p>— Je vous défends de lui parler aujourd'hui!… — dit -impérieusement la marquise, en se levant.</p> - -<p>Et, voyant qu'au lieu d'entrer dans le salon, -Chiffon montait l'escalier, elle demanda :</p> - -<p>— Eh bien?… où allez-vous?…</p> - -<p>— Dans ma chambre…</p> - -<p>— Vous resterez ici…</p> - -<p>La petite devint très rouge et répondit nettement :</p> - -<p>— Ça m'est égal!… mais, si je reste, je parlerai -à M. d'Aubières comme je le dois… je lui dirai -que je suis formellement décidée à ne l'épouser -jamais… jamais…</p> - -<p>— Vous êtes folle!…</p> - -<p>— Il y a si longtemps que vous me le dites!…</p> - -<p>— Le voilà!… — cria tout à coup la marquise -en faisant, d'un grand geste, signe d'écouter -la sonnette de la grille.</p> - -<p>— Ah!… tant mieux!… — soupira Chiffon — j'ai -rudement envie de ne plus avoir ce poids-là, -moi!…</p> - -<p>Elle alla au-devant du colonel qui entrait, et -lui dit, sans aucun embarras :</p> - -<p>— Monsieur d'Aubières, je voudrais vous parler?… -voulez-vous venir avec moi dans le jardin, -comme hier soir…</p> - -<p>Et, descendant le perron toute souriante, elle -ajouta très bas :</p> - -<p>— … Mais sans m'embrasser…</p> - -<p>Il la suivit docilement ; très ému, clairvoyant -malgré son amour, et devinant ce qu'elle allait -lui dire. Avant qu'elle eût parlé, il questionna, -d'une pauvre voix touchante :</p> - -<p>— C'est pour me dire que vous ne voulez pas, -n'est-ce pas?</p> - -<p>— Oui… — balbutia Chiffon, très peinée de -ce gros chagrin qu'elle causait — j'ai beaucoup, -beaucoup pensé depuis hier soir… et j'ai compris -que je ne peux pas vous épouser… je vous aime -bien, allez, pourtant!… je vous aime de tout -mon cœur… et je suis désolée de vous dire ces -choses… mais il vaut mieux les dire avant qu'après, -s'pas?…</p> - -<p>Il ne répondit rien. Elle ne le voyait pas dans -la nuit, mais elle le devinait si malheureux qu'elle -en fut tout attristée.</p> - -<p>— Je vous en prie… — supplia-t-elle, en posant -doucement sa main sur le bras de M. d'Aubières… — ne -vous faites pas tant de chagrin?… je n'en -vaux pas la peine, d'abord!… je suis colère, ignorante, -mal élevée… «tous les vices des Avesnes», -comme dit ma mère!… et puis, je serais -incapable d'être une femme de colonel, moi!… -ni d'être mondaine d'aucune façon… je ne saurai -jamais ni causer… ni recevoir… ni faire bonne -figure aux gens qui me déplaisent… ni persuader -aux imbéciles que je leur trouve de l'esprit… je -n'ai rien d'une femme… je suis un sauvage… fait -pour vivre seulement avec des fleurs ou des animaux…</p> - -<p>Tout à coup, inquiète, changeant de ton, elle -s'écria :</p> - -<p>— A propos d'animaux… où est Gribouille?… -je ne l'ai pas vu depuis le déjeuner… si on me -l'avait perdu?…</p> - -<p>Et elle partit, courant à travers la grande -pelouse, dans la direction des écuries. Au bout -d'un instant, elle revint courant toujours, et -suivie de Gribouille qui lui sautait aux épaules.</p> - -<p>— Pardon… — fit-elle, tout essoufflée, — pardon -de vous avoir laissé comme ça!… mais -c'est que j'ai eu si peur pour Gribouille!… c'est -égal!… je n'aurais pas dû… au milieu d'une conversation -sérieuse… Ben, voyez-vous… c'est tout -moi, ça!…</p> - -<p>Comme le duc ne répondait pas, elle demanda, -fouillant du regard l'obscurité :</p> - -<p>— Est-ce que vous n'êtes plus là?…</p> - -<p>— Si… — balbutia-t-il, d'une voix enrouée, -si… je suis toujours là…</p> - -<p>Il s'était assis près de l'allée sur une sorte -de tertre. Chiffon s'approcha de lui, comprenant -qu'il pleurait.</p> - -<p>— Comment!… — dit-elle violemment émue, — comment!… -vous pleurez?…</p> - -<p>La pensée que cet homme, qui lui apparaissait -comme un géant… presque vieux, pouvait pleurer, -ne lui était jamais venue. Stupéfaite et bouleversée, -elle s'assit près de lui.</p> - -<p>— Mon Dieu!… — fit-elle, prête à pleurer -aussi — mon Dieu!… mon Dieu!…</p> - -<p>Elle ne trouvait pas autre chose à dire. Elle -perdait la tête. Elle se croyait horriblement -mauvaise et stupide, de tourmenter cet être si -bon, qui sanglotait doucement à côté d'elle.</p> - -<p>L'idée que quelqu'un pouvait souffrir pour -elle ou à cause d'elle était odieuse à Coryse. -Elle préférait mille fois souffrir elle-même. Et, -tout de suite, elle se dit :</p> - -<p>«Ma foi, tant pis!… je vais lui avouer ce qui se -passe dans ma tête… et puis après… s'il veut -tout de même, eh bien, je l'épouserai…»</p> - -<p>— Écoutez-moi… — dit-elle, de sa voix un -peu sonore, qui remuait si profondément le duc, — écoutez-moi -bien… et comprenez-moi… si -vous le pouvez toutefois… car je ferai de mon -mieux, mais ça ne sera peut-être pas très clair… -c'est que c'est très difficile à dire, tout ça!… -et si nous étions au soleil au lieu d'être dans -le noir… si je voyais votre tête et si vous voyiez -la mienne… je n'oserais jamais, jamais!… mais -d'abord, je vous en prie… ne pleurez pas comme -ça… ça m'est horrible!…</p> - -<p>Et, comme sans rien dire il continuait à pleurer, -d'un mouvement brusque, elle s'agenouilla devant -lui :</p> - -<p>— Je vous en prie?…</p> - -<p>Elle passa ses bras autour du cou de M. d'Aubières, -et, embrassant affectueusement la pauvre -joue mouillée, elle répéta, d'une voix infiniment -suppliante :</p> - -<p>— Je vous en prie?… puisque je vous dis -que je ferai tout ce que vous voudrez… tout…</p> - -<p>Oublieuse de la veille, elle se pelotonnait contre -lui, candide et tendre. Il la repoussa presque -durement :</p> - -<p>— Non… non… éloignez-vous!…</p> - -<p>D'abord étonnée, Chiffon se releva, en murmurant -tristement :</p> - -<p>— Ah!… oui… je vois… vous faites comme -moi hier…</p> - -<p>Et, timidement, elle se rassit sans rien dire -à côté du duc. Il reprit, encore tout tremblant :</p> - -<p>— Non… ne croyez pas ça, ma chère petite -Coryse… c'est que… vous ne pouvez pas comprendre… -je suis nerveux… malheureux… je ne -sais plus ce que je fais, ni ce que je dis… j'avais -fait un si joli rêve… et je retombe de si haut…</p> - -<p>Elle demanda, inquiète :</p> - -<p>— Si vous avez fait ce que vous appelez un -si joli rêve… ce n'est pas ma faute, au moins?… -je veux dire que ce n'est pas moi qui vous ai -laissé croire que j'avais envie de vous épouser?… -que je n'ai pas cherché à me faire aimer de vous -autrement que comme un bon gosse… s'pas?…</p> - -<p>— Non, certes!…</p> - -<p>— A la bonne heure!… c'est que si j'avais -fait ça… sans m'en douter, bien entendu… j'en -serais au désespoir… c'est vrai… je trouve que -faire aux gens des mines, et des yeux, et tout -ça… pour leur persuader qu'ils plaisent… ou qu'on -désire leur plaire… alors qu'on ne se soucie pas -du tout d'eux… c'est abominable… oui, abominable!…</p> - -<p>Et, après un silence, elle ajouta :</p> - -<p>— C'est ce que je vois faire tout le temps -autour de moi… et c'est ce que je ne ferai -jamais…</p> - -<p>— Vous disiez tout à l'heure — demanda -le duc, qui se remettait peu à peu, — que vous -alliez m'expliquer pourquoi vous ne voulez pas -être ma femme?…</p> - -<p>— Oui… et ça m'intimide de vous expliquer -ça!… je ne sais de la vie que ce que j'en peux -deviner, et ce n'est pas grand'chose… mais enfin -j'entends les conversations… on chuchote… on -rapproche certains noms… et, quand il y a des -bals à la maison, je vois bien des petits flirts… -bien des petites incorrections… je ne parle pas -des jeunes filles… les jeunes filles, elles, peuvent -faire tout ce qu'elles veulent… ça n'a aucun -inconvénient, s'pas, puisqu'elles ne sont pas -mariées?… non… je veux dire ces dames… il y -en a qui trompent leurs maris… et… tromper son -mari, je ne sais pas au juste où ça commence ni -où ça finit, mais je trouve que c'est très mal…</p> - -<p>— Sans doute, c'est mal!…</p> - -<p>— Eh bien, voilà!… c'est que je suis sûre -que, si je vous épousais… je vous tromperais…</p> - -<p>— Mais… — balbutia M. d'Aubières, interloqué — pourquoi -êtes-vous sûre de ça?…</p> - -<p>— Sûre… enfin autant qu'on peut l'être de -ces choses-là!… voyez-vous, jusqu'à présent, -je n'ai jamais rencontré personne de qui je me -sois dit : «Celui-là, je l'épouserais bien!…»</p> - -<p>— Eh bien?…</p> - -<p>— Eh bien, si, après que nous serons mariés, -j'allais me dire, un jour, en voyant passer un -monsieur quelconque : «Tiens! je l'aurais bien -épousé, celui-là!…» pensez donc!… quel coup!… -ça serait désastreux!…</p> - -<p>Malgré son chagrin, le duc eut envie de rire ; -mais il répondit gravement :</p> - -<p>— Ce que vous dites là est arrivé à beaucoup -de femmes…</p> - -<p>— Et alors?…</p> - -<p>— Alors, au lieu de laisser aller leur pensée -vers le nouveau venu, elles se sont appuyées sur -leur mari… et si c'était un bon mari, ce que je -serai…</p> - -<p>— Ça, j'en suis sûre!… — dit Chiffon avec -conviction — mais croyez-vous que ça suffit -d'être un bon mari, si on n'a pas une bonne -femme?…</p> - -<p>— Et pourquoi ne seriez-vous pas une bonne -petite femme… honnête et brave?…</p> - -<p>— Je serais ça… si je ne rencontrais pas…</p> - -<p>— Quoi?…</p> - -<p>— Le monsieur que je ne rencontrerai peut-être -jamais… mais qui n'est à coup sûr pas vous…</p> - -<p>Et, comme M. d'Aubières faisait un mouvement, -elle ajouta vivement :</p> - -<p>— Oui… je vous aime beaucoup, beaucoup!… -je vous l'ai déjà dit… mais je crois que je ne vous -aime pas du tout, mais du tout, comme il faut -aimer son mari… et je suis certaine que le jour -où je rencontrerais celui que j'aimerais comme -ça… je me laisserais aller!… oh! mais là, en plein!… -vous voyez?… c'est sans gêne d'oser vous dire -ça?… mais ça serait encore bien plus sans gêne -de vous épouser sans vous le dire… Si, après -que vous savez ce qui m'empêche de dire oui, -vous voulez de moi tout de même… au moins, -vous aurez été prévenu… vous ne pourrez rien -me reprocher… quand je dis «rien me reprocher», -c'est une manière de parler… parce que… -au fond… je me rends bien compte que ça ne -pourra pas vous faire plaisir… mais enfin, je -n'aurai pas été sournoise, ni dissimulée… comprenez-vous?…</p> - -<p>— Je comprends — dit doucement M. d'Aubières — que -vous seriez très malheureuse avec -moi et que je serais horriblement malheureux -de vous voir malheureuse… il me faut renoncer -à ce qui était, depuis six mois que j'y pensais -sans cesse, toute ma joie, toute mon espérance… -vous m'avez très délicatement et très pittoresquement -fait comprendre que je suis un vieux -fou…</p> - -<p>— Vous m'en voulez?… — demanda Coryse -effarée — je suis sûre que vous m'en voulez?</p> - -<p>— Non… je vous jure que non… — marmotta -le pauvre homme que l'émotion étranglait.</p> - -<p>Il voulut se lever et resta enfoncé dans le sol.</p> - -<p>— Tiens!… — fit-il, surpris de sentir que -chaque mouvement l'enfonçait davantage.</p> - -<p>Gribouille, en le voyant remuer, avait compris -qu'on s'en allait et s'était mis à danser devant -lui en aboyant avec fureur.</p> - -<p>Le duc voulut s'appuyer sur sa main, mais -elle entra dans la terre molle, tandis que son -corps semblait y pénétrer plus avant.</p> - -<p>— Je ne sais pas où je suis!… — dit-il à Chiffon, -qui, debout dans l'allée, l'attendait — il me semble -que je suis assis dans un trou… et plus j'en veux -sortir plus j'y tombe…</p> - -<p>Elle étendit ses mains, il les prit et se releva -d'une secousse. Mais elle aussi, en s'approchant, -avait senti le sol se défoncer.</p> - -<p>— Qu'est-ce qu'il y a donc?… — fit-elle en -tâtant la place que M. d'Aubières venait de -quitter.</p> - -<p>Elle se redressa en riant :</p> - -<p>— Ah!… c'est le cimetière des fleurs!… vous -étiez assis dessus!… et comme j'ai justement -enterré ce matin… c'est tout mou…</p> - -<p>Il questionna :</p> - -<p>— Le cimetière de…</p> - -<p>— Des fleurs… oui… ne parlez pas de ça à la -maison… on se moquerait de moi… je sais bien -que c'est bête… mais j'aime tant les fleurs!… -je ne peux pas les voir salies quand elles sont -mortes…</p> - -<p>En effet, depuis sa plus petite enfance, Chiffon -avait un cimetière où elle enterrait ses fleurs -fanées. Il lui était impossible de les voir traîner -dans la rue ou dans les ordures. L'idée qu'une -fleur toucherait quelque chose de sale, qu'elle -serait froissée sous les pieds, traînée dans les -jupes, ou balayée dans la poussière, lui était -insupportable. En hiver, elle les brûlait dans -la grande cheminée de sa chambre, après avoir -allumé un énorme brasier où elles se consumaient -d'une flambée. Mais en été, privée de cette ressource, -elle les enterrait consciencieusement au -fond du jardin, en cachette, redoutant les gronderies -de sa mère et les blagues de l'oncle Marc.</p> - -<p>— Ne le dites pas, je vous en prie?… — répéta-t-elle, -très inquiète ; — excepté Gribouille, -personne ne le sait, personne… et ça me ferait -si fort enrager si on se moquait de moi… pour -cette chose-là seulement que ça me ferait enrager… -parce que je trouve qu'on aurait raison… c'est -ridicule!…</p> - -<p>— Vous pouvez être sûre, mademoiselle Coryse, -que je ne parlerai jamais à qui que ce soit du -cimetière des fleurs…</p> - -<p>Et, tristement, il ajouta :</p> - -<p>— Ce pauvre petit cimetière!… moi qui pourtant -ne ressemble guère à une fleur, j'y ai été -enterré aussi ce soir… oui… tout à fait enterré…</p> - -<p>— Allons!… bon!… — s'écria Coryse — voilà -que vous allez encore repenser à tout ça!…</p> - -<p>— Non… mais voulez-vous me laisser m'en -aller par la petite grille?… je préfère ne pas -entrer dans la maison… avec mes yeux gros comme -le poing, je serais très ridicule… d'ailleurs, je -viendrai voir Marc demain matin…</p> - -<p>— Vous l'aimez bien, l'oncle Marc?…</p> - -<p>— Beaucoup… c'est un camarade d'enfance…</p> - -<p>— Vous êtes du même âge?…</p> - -<p>— Il a trois ans de moins que moi…</p> - -<p>— C'est la même chose!…</p> - -<p>— La même chose… oui, vous avez raison…</p> - -<p>Mais, en baisant une dernière fois la petite -patte solide et souple de Chiffon, M. d'Aubières -se dit à part lui :</p> - -<p>— Eh bien, non!… ça n'est pas la même chose… -c'est trois ans de moins!…</p> - -<p>Rentrée dans le salon, la petite regarda — comme -si elle le voyait pour la première fois — l'oncle -Marc, qui lisait près d'une lampe. -Et, au lieu de répondre à monsieur et à madame -de Bray qui la questionnaient anxieusement sur -la disparition du duc, elle pensa :</p> - -<p>— C'est pas trois ans… c'est dix ans qu'il -a l'air d'avoir de moins, l'oncle Marc!…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VII</h2> - - -<p>Le lendemain matin, Chiffon, couchée au milieu -de la pelouse, jouait avec Gribouille en attendant -l'heure de son cours, lorsque l'oncle Marc, s'approchant -d'elle, lui dit d'un ton bourru :</p> - -<p>— Aubières est parti!…</p> - -<p>Elle se dressa, d'un bond :</p> - -<p>— Comment parti!… parti pour où?…</p> - -<p>— Pour Paris… où il se va secouer un peu… -il en a besoin, le pauvre garçon!…</p> - -<p>— Ah!… — dit la petite — tu m'as fait une -peur!… j'ai cru qu'il était parti pour toujours!…</p> - -<p>— Ça t'aurait fait de la peine?…</p> - -<p>— Je t'en réponds!…</p> - -<p>— Le chagrin d'Aubières m'a désolé… mais, -au fond, à présent que tout ça est terminé… je -peux bien te dire, mon Chiffon, que je trouve que -tu as bien fait…</p> - -<p>— A la bonne heure!… et papa?…</p> - -<p>— Papa aussi…</p> - -<p>— Alors, tout est pour le mieux!… tu montes -à cheval, ce matin?…</p> - -<p>— Non… j'ai des lettres à écrire… c'est que, -je ne t'ai pas dit… j'ai une grande nouvelle à -t'annoncer… la tante de Crisville est morte!…</p> - -<p>— Ah!… — fit-elle, indifférente — ça n'est -pas ma tante, à moi… et je ne la connaissais -pas!… toi non plus, du reste… puisqu'elle ne -quittait plus le Midi…</p> - -<p>— Je ne l'avais pas vue souvent… mais j'étais -son filleul…</p> - -<p>Et l'oncle Marc continua paisiblement :</p> - -<p>— Je viens d'apprendre qu'elle m'a légué -toute sa fortune…</p> - -<p>— Toute sa fortune!… — s'écria Coryse, -étonnée, — mais c'est elle qu'on appelle la tante -de Carabas!… c'est elle qui est si, si riche!…</p> - -<p>— C'est elle qui «était» si, si riche, la pauvre -femme!…</p> - -<p>Chiffon sauta au cou de l'oncle Marc, tandis -que Gribouille, imitant le mouvement, lui sautait -aux jambes.</p> - -<p>— Oh!… que je suis contente!!!… que je -suis contente que ça soit toi!… ça t'ira si bien, -à toi, beaucoup d'argent!…</p> - -<p>— Lâche-moi donc!… tu m'étrangles! — dit -brusquement Marc de Bray, cherchant à se -dégager, — je t'ai déjà répété cent fois que tu -es trop grande pour te suspendre comme ça en -bébé!… ça ne se fait pas!…</p> - -<p>— Pardon!… j'oublie toujours!… et qu'est-ce -que tu vas en faire, dis, de tout cet argent-là… -pour commencer?…</p> - -<p>— Pour commencer, je vais voyager…</p> - -<p>— Oh!… — murmura l'enfant, toute saisie, — tu -vas t'en aller… toi aussi?…</p> - -<p>Et, appuyant sa tête contre l'épaule de l'oncle -Marc, elle se mit à pleurer silencieusement.</p> - -<p>— Es-tu bête, voyons?… — fit-il avec impatience.</p> - -<p>Elle répondit, d'une voix inintelligible :</p> - -<p>— Pardon!… c'est que, vois-tu, je suis énervée… -je ne sais pas ce que j'ai!… tout à l'heure, c'est -M. d'Aubières qui m'aimait bien et qui s'en -va… à présent, c'est toi…</p> - -<p>Ses larmes redoublèrent, et elle conclut :</p> - -<p>— C'est que, des gens qui m'aiment… il n'en -pleut pas, tu sais?…</p> - -<p>— Voyons, mon Chiffon, je ne pars pas pour -ne plus revenir!… je ne vais pas faire le tour du -monde, sois tranquille!… la France me suffit… -ailleurs, j'ai le <span lang="en" xml:lang="en">spleen</span>!…</p> - -<p>— Pourquoi dis-tu le <span lang="en" xml:lang="en">spleen</span>?… au lieu de -dire le mal du pays?… il n'y a pas de honte à -l'appeler comme ça… je déteste qu'on parle -anglais!…</p> - -<p>— Je vois avec plaisir que ça va mieux, Chiffon!… -ta petite nature reprend le dessus… oui… -gronde-moi tant que tu voudras, va!… mais ris… -c'est tout ce que je veux…</p> - -<p>— C'est maintenant que tu vas pouvoir en -faire, de la politique?… cette fois-ci, ça ne sera -plus le petit type à l'orgeat de la dernière fois -qui passera, hein?… en voilà un argent qui arrive -bien!… il y a encore un mois avant les élections… -tu as le temps de le tomber, l'élève aux «bons -pères!…» qui ment aux ouvriers… qui ment aux -gens du monde… qui ment tout le temps!… oui, -tu le tomberas… et en voilà une chose qui me -fera plaisir!…</p> - -<p>L'oncle Marc demanda en riant :</p> - -<p>— Est-ce par intérêt pour moi, ou par antipathie -pour mon concurrent?…</p> - -<p>— C'est les deux!… et la charité?… je pense -que tu vas la faire en grand, à cette heure?… toi -qui t'en donnais déjà des bosses quand tu n'étais -pas riche…</p> - -<p>— Comment le sais-tu?…</p> - -<p>— Je connais tes pauvres, donc!… et quand -je vais chez eux, ils me parlent de toi tout le -temps… c'est d'ailleurs pour ça que j'y vais, chez -eux… car, sans ça, autant en choisir d'autres qui -ne t'auraient pas, s'pas?…</p> - -<p>— Comment se fait-il que, s'ils te parlent de -moi, ils ne me parlent jamais de toi?…</p> - -<p>— Parce que moi, je leur défends!… je leur -dis : «S'il savait que je viens chez vous… qu'il -risque de me rencontrer, vous ne le reverriez -plus… plus jamais… parce que lui, il se cache -pour donner, comme un autre pour voler…» -Est-ce vrai, ça?…</p> - -<p>— Quelle drôle de petite fille tu fais!… si ta -mère…</p> - -<p>— Ah!… à propos!… est-ce qu'elle le sait?…</p> - -<p>— Quoi?…</p> - -<p>— Que tu hérites?…</p> - -<p>— Oui…</p> - -<p>Chiffon se mit à rire.</p> - -<p>— Ben, elle a dû faire un rude nez!… car, -tout en ayant l'air de dire que la tante de Carabas -laisserait sa fortune à des bonnes œuvres, elle a -toujours espéré, dans son fin fond, que ça serait -papa et toi qui l'auriez, la fortune!… et, comme -il n'y a de vrai que la moitié de ce qu'elle espérait… -et que c'est pas la bonne moitié… elle doit -être dans un état…</p> - -<p>Puis, revenant à ce qui l'intéressait, elle demanda -tristement :</p> - -<p>— C'est maintenant que tu vas t'en aller, -dis?…</p> - -<p>— Pendant quelques jours… pour des affaires… -mais je reviendrai bien vite…</p> - -<p>— Oui… reviens!… tu n'as que le temps pour -les élections!… c'est moi qui vais t'en faire, une -propagande!… ah! le pauvre vieux Jean!… il -va falloir qu'il trotte à pied et à cheval!…</p> - -<p>Et, comme le vicomte riait, elle reprit :</p> - -<p>— Tu t'en moques, de ma propagande?… -tu as tort!… je suis très populaire, moi, sans que -ça paraisse… très…</p> - -<p>Puis, passant à autre chose :</p> - -<p>— Ce que je me réjouis de voir les têtes des -gens qui ne t'aiment pas… et il y en a beaucoup…</p> - -<p>— Comment?… il y en a beaucoup?…</p> - -<p>— Oh! à Pont-sur-Sarthe!… je ne parle pas -de Paris… pendant les trois mois que nous passons -à Paris, je ne sais ni ce que tu fais, ni si on t'aime -ou pas… tandis qu'ici, c'est tout différent… je -vois ce qui se passe…</p> - -<p>— Et qu'est-ce que tu vois?…</p> - -<p>— Que… excepté quelques amis… tout le -monde te déteste…</p> - -<p>— Je n'ai cependant rien fait pour ça!…</p> - -<p>— Si!… tu as fait tout ce qu'il faut!… tu -vis tout seul, et, à Pont-sur-Sarthe, on ne pardonne -pas ça… ailleurs non plus, du reste!…</p> - -<p>— Mais… je ne vis pas tout seul…</p> - -<p>— Si!… tu dis zut aux visites, aux dîners, -au cercle, aux bals, aux matinées, aux saluts -des pères, aux <span lang="en" xml:lang="en">garden-parties</span>… zut aux jeudis -de madame de Bassigny… zut à tout ce qui t'embête… -et tu as bien raison, parbleu!… seulement, -faut pas croire que c'est comme ça qu'on se fait -aimer des imbéciles…</p> - -<p>— Oui… je suis un ours… j'ai tort…</p> - -<p>— Pourquoi, tort?… qu'est-ce que ça te fait?… -d'autant plus que, à présent, quoi que tu fasses, -on t'adorera tout de même, va!… et ce qu'on te -demandera en mariage!… dis donc?… c'est pas -un secret, s'pas?…</p> - -<p>— Quoi?…</p> - -<p>— Ton héritage?…</p> - -<p>— Non!… je ne vais pas crier sur les toits -que j'hérite, mais je ne suis pas fâché qu'on le -sache…</p> - -<p>— Tiens!… — fit Chiffon, surprise, — toi -qui es toujours si indifférent à l'effet que tu -produis… pourquoi désires-tu qu'on sache que -tu deviens riche?…</p> - -<p>— Tout bonnement parce que je ne veux -pas qu'on puisse croire… en me voyant dépenser -beaucoup d'argent pour mon élection… que -je suis soutenu par un comité quelconque… -cette façon de faire de la politique avec l'argent -des autres m'écœure profondément… je -la trouve tout à fait salissante…</p> - -<p>— Je ne vois pas trop quel comité pourrait -te soutenir… puisque tu te présentes avec des -idées à toi… sans te rattacher à aucun parti?…</p> - -<p>— C'est vrai… mais on le dirait tout de même…</p> - -<p>— C'est égal! — déclara Coryse, dont les -yeux luisaient drôlement, — je vais bien m'amuser -ce matin!… quelle heure est-il?…</p> - -<p>L'oncle Marc regarda sa montre :</p> - -<p>— Neuf heures moins un quart…</p> - -<p>— Alors, j'ai le temps en me dépêchant…</p> - -<p>De toutes ses forces elle appela :</p> - -<p>— Jean!…</p> - -<p>Le vieux cocher parut à la porte de l'écurie, -où il revenait toujours, poussé par l'habitude, -dès que sa petite maîtresse ne se servait -pas de lui.</p> - -<p>— Habille-toi vite!… nous sortons tout de -suite!… dépêchons-nous… il faut que je sois dans -dix minutes à la place des Girondins…</p> - -<p>La femme de chambre traversait la cour, -allant de la maison aux communs ; Coryse cria :</p> - -<p>— Est-ce que madame la marquise est sortie?…</p> - -<p>— Non, mademoiselle…</p> - -<p>— Alors, tout va bien!… — murmura la petite — j'avais -peur qu'elle ne fût déjà là-bas…</p> - -<p>Et, envoyant un baiser à l'oncle Marc, elle -disparut en riant.</p> - -<hr /> - - -<p>Un quart d'heure plus tard, Chiffon sonnait -à la grille des Jésuites.</p> - -<p>— C'est bien à cette heure que le père de -Ragon dit sa messe, n'est-ce pas?… — demanda-t-elle -au frère portier qui lui ouvrait.</p> - -<p>— Oui… mais il finit… il va être neuf heures!…</p> - -<p>Au lieu d'entrer dans la chapelle, Coryse resta -dans le jardin. Elle allait et venait, toute souple -dans sa blouse de batiste rose pâle ; son gai visage -enfoui au fond d'une grande capeline de paille -d'Italie couverte de roses. Et, surveillant de l'œil -la porte de la petite église, elle pensait joyeusement :</p> - -<p>— Lui… il ira d'abord à la sacristie… mais -comme il n'y a pas d'autre sortie, il faudra bien -qu'il passe par ici… je ne peux pas le manquer!… -en attendant, toutes ces dames vont arriver… -et je placerai ma petite nouvelle à plusieurs… ce -que ça va être amusant!…</p> - -<p>Oubliant complètement où elle était, elle -esquissa un petit pas guilleret, à la profonde -stupéfaction du frère portier, qui la regardait -de sa loge. Et le vieux Jean, qui pourtant connaissait -les allures de Chiffon, fut lui-même surpris -de cet accès de gaieté. Il demanda, l'air -ahuri :</p> - -<p>— Mais quoi qu'vous avez donc à ç'matin, -mam'zelle Coryse?…</p> - -<p>Elle s'arrêta, un pied en l'air, et répondit -en riant :</p> - -<p>— Je te raconterai ça en route… en attendant, va -dormir sur ton banc d'hier, si tu veux?… seulement, -tâche de choisir une pose plus gracieuse…</p> - -<p>La porte de la chapelle, en retombant avec -un bruit sourd, fit tourner vivement la tête à -Coryse, et elle vit le petit Barfleur qui sortait -de la messe. Il avait un veston bleu infiniment -court et serré, et un pantalon à très grands carreaux -de beaucoup de nuances. La cravate — énorme — montait -par derrière très haut dans le -cou, cachant presque complètement le col de la -chemise. Dans ce costume, il apparut à Chiffon -plus chétif et plus rabougri que jamais. Pas laid, -d'ailleurs, et assez distingué en dépit de sa taille -exiguë et de ses vêtements à la mode de demain. -La petite marchait déjà au-devant de lui, prête -à lui dire tout simplement bonjour, mais, la -voyant seule, il salua sans s'arrêter, avec une -extrême correction, et, allant se poser à une cinquantaine -de mètres, il parut attendre, lui aussi, -la sortie de la messe.</p> - -<p>— Il guette madame Delorme!… — pensa -Chiffon, qui depuis longtemps avait deviné que -madame Delorme, la très jolie femme d'un notaire -de Pont-sur-Sarthe, trouvait le petit Barfleur à -son gré.</p> - -<p>En effet, madame Delorme parut peu après. -Le jeune homme l'aborda d'un air surpris, comme -si jamais il n'avait dû la rencontrer là. Chiffon -se dit :</p> - -<p>— La messe ne doit pas être finie… ils seront -sortis un peu avant tout le monde pour se parler…</p> - -<p>Et, en voyant la jolie femme courber sa taille -flexible pour regarder le petit être mal venu qui -lui arrivait à l'épaule, elle pensa :</p> - -<p>— Comme c'est drôle, tout de même!… M. -Delorme est cent fois mieux!… qu'est-ce qui -peut lui plaire là dedans?… le petit Barfleur n'a -ni esprit, ni bonté, ni gentillesse… il est vilain -et sot… ça ne peut être que le prestige des parchemins… -car, quoi qu'on dise, il existe encore -pour ceux qui les détestent, leur prestige!… Ah!… -voilà madame Delorme qui s'en va la première!… -il la rejoindra dehors… et ils feront encore une -petite causette sur le cours ou au parc… comme -par hasard…</p> - -<p>Elle suivit des yeux la jeune femme qui s'éloignait -en balançant sa belle taille, fine sur de -larges hanches, et elle se dit :</p> - -<p>— C'est agréable d'être jolie!… j'aurais voulu -être jolie, moi!…</p> - -<p>Madame de Bray avait tant répété à Coryse -qu'elle était laide et disgracieuse, que la petite, -très sincèrement, le croyait.</p> - -<p>Un murmure de voix interrompit ses réflexions. -Madame de Bassigny sortait de la chapelle, -escortée de deux ou trois femmes de Pont-sur-Sarthe -qui lui faisaient habituellement une petite -cour.</p> - -<p>— Oh!… oh!… — pensa Coryse — je crois -que c'est le cas de placer mon petit boniment!…</p> - -<p>Et elle marcha lentement vers le groupe, la -tête baissée, semblant profondément absorbée -dans la contemplation d'un petit caillou qu'elle -faisait rouler en le poussant du bout de son pied.</p> - -<p>— Ah!… voilà mademoiselle Chiffon!… — cria -madame de Bassigny — ça va bien, mademoiselle -Chiffon?…</p> - -<p>— Très bien, madame… — répondit Coryse -qui, tout de suite, s'aperçut qu'on la regardait -attentivement.</p> - -<p>C'est qu'elle excitait beaucoup la curiosité -en ce moment. L'histoire de la demande en mariage, -du refus, du départ de M. d'Aubières, — rencontré -à huit heures du matin en bourgeois, -dans un fiacre chargé d'une malle, — courait -déjà Pont-sur-Sarthe. Et, en venant à la messe, -madame de Bassigny l'avait racontée à ses compagnes, -s'étonnant fort que «cette petite sans le -sou refusât un duc de vingt-cinq mille livres de -rente».</p> - -<p>On jalousait ferme la pauvre petite, et on -lui en voulait à la fois et de la demande et du -refus.</p> - -<p>— Comment lui couler en douceur l'héritage -de l'oncle Marc?… — se répétait Chiffon, -tandis que la femme du colonel la dévisageait -âprement — c'est pas facile!… faut que ça -ait l'air de venir naturellement…</p> - -<p>— Je suis doublement enchantée de vous -rencontrer, mademoiselle Coryse — dit d'un -air aimable madame de Bassigny — car je vais -vous prier de transmettre à madame votre mère -une invitation que j'allais lui adresser en rentrant… -je veux lui demander de venir dîner de -jeudi en quinze avec vous et M. de Bray… et aussi -M. Marc… s'il y consent… mais je n'espère pas -qu'il nous fasse cet honneur…</p> - -<p>Chiffon sauta sur l'occasion qui se présentait, -et, regardant attentivement madame de -Bassigny pour bien suivre les moindres mouvements -de sa physionomie, elle répondit d'une voix -claire :</p> - -<p>— Mon oncle ne dîne guère dehors… mais, -dans tous les cas, il ne sera pas là jeudi… parce -qu'il part…</p> - -<p>— Avec le duc d'Aubières?… — questionna -méchamment la femme du colonel.</p> - -<p>Chiffon ne parut pas comprendre et, sans -s'émouvoir :</p> - -<p>— Non… tout seul… sa tante de Crisville est -morte et…</p> - -<p>— Ah!… elle est morte à Pau, probablement?… — interrompit -madame de Bassigny.</p> - -<p>Et, se tournant vers une des femmes qui l'accompagnaient, -elle proposa :</p> - -<p>— Tenez!… vous qui voulez acheter un château?… -Crisville va être certainement mis en -vente… c'est trop haut perché pour y installer -un hôpital ou un orphelinat…</p> - -<p>A Pont-sur-Sarthe, tout le monde croyait -fermement que madame de Crisville laisserait -sa fortune à des œuvres de bienfaisance.</p> - -<p>— Mais non!… — dit Chiffon d'un air innocent — je -ne crois pas que mon oncle vende -Crisville… je crois qu'il l'habitera, au contraire…</p> - -<p>Et négligemment :</p> - -<p>— C'est lui qui hérite de tout…</p> - -<p>— Il… comment?… lui?… M. de Bray?… — balbutia -madame de Bassigny éperdue — mais -elle laisse au moins cinq ou six millions, votre -tante?…</p> - -<p>— Ça n'est pas ma tante… et elle laisse plus -que ça!… — rectifia avec aplomb Chiffon, qui -ignorait totalement le chiffre de la succession de -la marquise de Carabas.</p> - -<p>— Plus que ça?… — répéta madame de Bassigny, -abasourdie et vexée.</p> - -<p>On sortait de la chapelle. Elle dit adieu à -Coryse, et se porta rapidement au-devant des -arrivants, désireuse de colporter la nouvelle. De -loin, Chiffon vit avec joie les figures se rembrunir -à mesure qu'elle parlait.</p> - -<p>— Ils sont atterrés — pensa-t-elle — j'ai bien -fait de venir…</p> - -<p>Tout à coup, elle bondit vers la chapelle. Elle -venait d'apercevoir le père de Ragon qui s'avançait -de son pas harmonieux et régulier.</p> - -<p>— Il ne faut pas que je le laisse cueillir!…</p> - -<p>Elle s'approcha rapidement, demandant d'un -air poli :</p> - -<p>— Est-ce que vous voulez bien me permettre -de vous dire un mot?…</p> - -<p>Et, comme le Jésuite jetait un coup d'œil -inquiet sur les personnes qui, elles aussi, semblaient -l'attendre, elle affirma :</p> - -<p>— Oh!… ça ne sera pas long!… hier j'ai beaucoup -trop bavardé…</p> - -<p>— Mais non, mon enfant… vous m'avez, au -contraire, vivement surpris et intéressé…</p> - -<p>— Vous êtes bien bon… mais moi, je sais que -j'ai eu tort de parler de mon oncle et de sa politique… -et je veux vous demander de ne pas dire -à ma mère — qui viendra vous voir aujourd'hui — que -j'ai parlé de tout ça…</p> - -<p>— Je vous assure — fit d'un ton sec le père -de Ragon impatienté — que vous exagérez infiniment -l'importance de votre conversation…</p> - -<p>— Non pas!… je vous ai laissé entendre… -ou à peu près… que mon oncle ne se porterait -pas cette fois contre M. de Bernay, parce qu'il -n'avait pas d'argent?…</p> - -<p>— Oui!… Eh bien?…</p> - -<p>— Eh bien, c'est que, justement… il se porte… -parce qu'il en a…</p> - -<p>— Ah!… — fit le Jésuite ennuyé.</p> - -<p>Et, oubliant les préceptes de discrétion et de -prudence qui guidaient habituellement ses moindres -actes, il demanda carrément :</p> - -<p>— Et comment en a-t-il?…</p> - -<p>Chiffon répondit d'un air détaché :</p> - -<p>— Parce qu'il est le légataire universel de sa -tante de Crisville… qui est morte hier…</p> - -<p>Le père de Ragon resta stupide, la bouche -entr'ouverte, véritablement anéanti. La vieille -madame de Crisville était — avant que le mauvais -état de sa santé l'eût forcée à se fixer à -Pau — une de ses pénitentes, et il savait lui -avoir dicté par le menu des dispositions dernières -où les Jésuites n'étaient pas oubliés. Et cette -vieille mourait loin de sa volonté, négligeant de -tenir les quasi-promesses obtenues à grand'peine, -et laissant sa fortune à qui?… à un socialiste -honnête et déjà dans l'aisance ; à un homme -dangereux, qu'inconsciemment elle armait pour -la lutte contre tout ce qu'elle eût dû respecter et -soutenir!</p> - -<p>Enfin, il demanda, parlant à lui-même plutôt -qu'à Chiffon qui le dévorait joyeusement des -yeux :</p> - -<p>— C'est une fortune énorme?…</p> - -<p>— Énorme!… — répéta la petite d'une voix -flûtée.</p> - -<p>— C'est la moitié du département?…</p> - -<p>Comme un écho, elle redit encore :</p> - -<p>— La moitié du département… au moins!…</p> - -<p>Par une intuition rapide, le Jésuite eut l'idée -que peut-être Coryse se moquait de lui. Mais, en -abaissant son regard, il la vit plantée à ses pieds, -toute souriante, dans une pose indifférente et -presque niaise qui le rassura. Et il se dit soudain -que «le Chiffon», auquel jusqu'ici on n'avait -pas daigné accorder la moindre attention, allait -vraisemblablement devenir une héritière. L'affection -du vicomte de Bray pour la belle-fille de -son frère était très connue à Pont-sur-Sarthe. -On savait qu'il aimait la petite d'Avesnes, non -seulement comme sa nièce, mais comme son -enfant. Se faisant aussitôt paternel, le père de -Ragon dit à Coryse :</p> - -<p>— Je suis heureux, tout à fait heureux, du -bonheur que Dieu vous envoie… car ici, je vois -vraiment la main de Dieu!… hier, par un excès -de délicatesse, par un scrupule… par une crainte -de n'être pas une assez sainte épouse… vous repoussiez -le duc d'Aubières qui demandait votre -main et vous acceptait sans fortune… aujourd'hui, -le Seigneur récompense cette conduite en vous -mettant à même de choisir selon votre cœur…</p> - -<p>— Mais… — dit Chiffon, qui ne devinait pas -du tout où le Jésuite en voulait venir — je ne -vois pas pourquoi… parce que mon oncle hérite -de sa tante… je pourrai davantage choisir selon -mon cœur?… en admettant que mon cœur ait -envie de choisir quelque chose…</p> - -<p>— Il est bien clair pourtant — murmura le -père de Ragon, continuant à s'adresser à lui-même -tout autant qu'à Coryse — que le vicomte -de Bray donnera une belle dot à l'enfant qu'il -considère presque comme sienne… et que, vieux -garçon… sans proches parents…</p> - -<p>Elle se mit à rire :</p> - -<p>— Ah! parfaitement!… vous pensez que, du -coup, me voilà passée «beau parti»?… et moi -qui me disais déjà tout à l'heure que la demande -de M. d'Aubières m'avait donné une plus-value… -oui… je remarque que, depuis ça, on me regarde -avec une respectueuse curiosité… qu'est-ce que -ça va être maintenant?… les honneurs!… l'argent!… -tout pour moi, alors!… ça me changera!…</p> - -<p>Tandis qu'elle parlait, le Jésuite, qui avait -aperçu le petit Barfleur toujours planté sous -son arbre, échangeait avec lui d'affectueux signaux.</p> - -<p>— C'est Hugues de Barfleur — dit-il tout -à coup, en indiquant le jeune homme à Chiffon — un -de mes anciens élèves…</p> - -<p>Elle répondit sans enthousiasme :</p> - -<p>— Je sais… je le connais…</p> - -<p>— C'est un de nos fidèles… — continua le -père de Ragon — il vient ici chaque jour pour -y entendre la sainte messe… c'est une belle âme… -qui ne fait que ce qui est agréable à Dieu…</p> - -<p>— Je ne sais pas… — s'écria la petite presque -malgré elle — si ça lui est si agréable que vous -dites que M. de Barfleur vienne flirter ici avec -madame Delorme… au bon Dieu?…</p> - -<p>Le Jésuite eut un geste de protestation indignée -et de surprise sincère. Il ne s'était jusqu'à -présent douté de rien, mais l'inconvenante réflexion -de la petite d'Avesnes éclairait d'un -jour tout nouveau mille détails inaperçus jusque-là. -Désireux et de détourner les soupçons et de -servir son ancien élève, il répondit de sa voix -la plus insinuante :</p> - -<p>— Outre que, dans la bouche d'une jeune -fille, de telles remarques sont déplacées, vous -manquez de perspicacité, mon enfant… Hugues -de Barfleur ne saurait être occupé de… -la personne que vous dites… non seulement -parce que ses principes le défendent contre -ces sortes de tentations… mais encore parce que -j'ai tout lieu de le croire occupé ailleurs…</p> - -<p>— Ah!… — fit distraitement Coryse.</p> - -<p>— Oui!… le pauvre enfant a le cœur un peu -pris!… il aime, je crois, une jeune fille qui jusqu'ici -n'a fait à lui aucune attention…</p> - -<p>— Une jeune fille?… — questionna Chiffon -étonnée, cherchant qui cela pouvait être — une -jeune fille?… je ne vois pas ça du tout!…</p> - -<p>Mais, subitement illuminée, elle demanda en -éclatant de rire :</p> - -<p>— Moi peut-être?… Ah!… elle est bien bonne!!!…</p> - -<p>Et, contemplant le Jésuite avec admiration :</p> - -<p>— Ben!… on peut dire que vous ne perdez -pas de temps, vous!…</p> - -<p>Le père de Ragon la regarda, les lèvres toujours -souriantes, mais l'œil dur. Alors, elle s'excusa :</p> - -<p>— Je vous demande pardon de rire comme -ça!… mais c'est que c'est si drôle!… de cette -façon, l'argent qui va nuire à M. de Bernay profiterait -au moins à M. de Barfleur… ça ne sortirait -pas de la maison… Ah!… y a pas à dire… c'est -compris!…</p> - -<p>— Mademoiselle d'Avesnes!… — déclara le -Jésuite d'une voix coupante — lorsqu'elle dit -que vous êtes une jeune fille mal élevée, madame -votre mère a raison…</p> - -<p>— Raison de le trouver… mais pas de le dire… — répondit -doucement Chiffon.</p> - -<p>S'inclinant devant le père qui s'éloignait, -elle chercha des yeux le vieux Jean. Elle l'aperçut -immobile sur son banc. Machinalement elle -arrondit les lèvres, mais s'arrêtant effarée, elle -pensa :</p> - -<p>— Ah!… mon Dieu!… j'ai manqué le siffler -comme je fais quelquefois!… c'est ça qui en -aurait produit un, d'effet!…</p> - -<hr /> - - -<p>En sortant de chez les Jésuites, elle se mit -à courir presque, oubliant le domestique qui, -derrière elle, allongeait péniblement ses vieilles -jambes. Elle tenait à apprendre aussi la bonne -nouvelle à l'abbé Châtel, bien sûre qu'à celui-là -elle ferait vraiment plaisir.</p> - -<p>Au coin de la place du Palais, une marchande -de fleurs stationnait avec sa petite charrette. -Chiffon prit des roses et, toujours courant, arriva -au presbytère de Saint-Marcien.</p> - -<p>Si le presbytère de la cathédrale n'était pas -fastueux, celui de Saint-Marcien était tout à -fait pitoyable. Une petite masure, adossée à la -vieille basilique, dans une ruelle noire et malpropre. -A gauche de la masure, un misérable -jardinet, mais pas du tout ce qu'on appelle «un -jardin de curé». L'abbé Châtel, qui adorait les -fleurs, avait su transformer en odorante corbeille -le pauvre petit coin de mauvaise terre.</p> - -<p>La servante était au marché. Ce fut l'abbé -qui ouvrit la porte à Coryse. Il tenait d'une main -un pot à confitures — pour l'instant rempli de -colle — et de l'autre un énorme pinceau ébouriffé, -dépouillé d'une notable portion de ses poils.</p> - -<p>— Je vous demande pardon de vous recevoir -ainsi… — expliqua-t-il à Chiffon, qui lui -disait joyeusement bonjour — mais c'est que -j'étais en train de recoller le papier du parloir…</p> - -<p>Et il montra les minces languettes qui, détachées -par l'humidité, pendaient lamentablement -le long de la muraille.</p> - -<p>L'ameublement était sommaire. Six chaises -de paille. Un fauteuil tout défoncé. Une admirable -horloge de bois vermoulu, élégante et rare, -et une statue de la sainte Vierge en albâtre, -posée au mur, au-dessus d'un petit socle surmonté -d'un vase.</p> - -<p>— Je vous ai apporté des roses pour votre -sainte Vierge… — dit Chiffon, en déposant les -fleurs dans le petit vase, — seulement il faut -vite leur donner de l'eau…</p> - -<p>— Oui… tout à l'heure…</p> - -<p>— Non… tout de suite!… voyons!… par -cette chaleur-là, ça serait de la barbarie de les -faire attendre, monsieur l'abbé!… et vous pensez -bien que c'est pas l'idée de la sainte Vierge que -quelque chose souffre pour elle… s'pas?…</p> - -<p>— C'est juste!… — fit docilement le prêtre -qui alla remplir le vase à un petit robinet placé -dans le jardin.</p> - -<p>En le regardant faire, Coryse se disait :</p> - -<p>— Il est pas chic, celui-là!… ni distingué -non plus!… avec sa bonne figure rouge sous -ses cheveux blancs, il a un peu l'air d'une tomate -dans du coton!… mais il me plaît comme ça… -parce qu'il a une belle âme pour de bon, lui!… -au lieu de s'occuper de tomber les amis des humbles… -et de marier les petits gommeux qui ont -tout ratiboisé… il s'occupe des pauvres et du -bon Dieu!… en v'là un qui ignore les potins!… -et les intrigues!… et les flirts!… et tout le tremblement!…</p> - -<p>Et comme l'abbé rentrait, portant avec soin -le vase trop plein qui débordait, faisant des rigoles -le long de sa soutane luisante, elle lui cria -gaiement :</p> - -<p>— Monsieur l'abbé!… je suis contente!…</p> - -<p>— Ah!… — fit-il, tout heureux — c'est pas -comme hier matin, alors?…</p> - -<p>Il avait pris les roses et, de ses grosses mains -maladroites, les arrangeait gauchement, avec -d'infinies précautions. Quand ce fut fait, il vint -s'asseoir en face de Coryse.</p> - -<p>— Monsieur l'abbé… depuis ce matin, l'oncle -Marc est très, très riche…</p> - -<p>— Et comment ça, mon enfant?…</p> - -<p>— Dame!… il a pas dévalisé un coche, vous -pensez?… non… il a hérité de madame de Crisville…</p> - -<p>— Elle est donc morte?…</p> - -<p>— … Turellement, monsieur l'abbé!…</p> - -<p>— Oh!… cette pauvre dame!… elle qui était -si généreuse… si bonne pour les malheureux!…</p> - -<p>— L'oncle Marc sera aussi bon qu'elle, allez!… -vous verrez tout ce que nous attraperons pour -vos pauvres…</p> - -<p>— Dieu vous entende, mon enfant!…</p> - -<p>— Mais… — fit-elle, mécontente, — on dirait -que vous en doutez?…</p> - -<p>— Je n'en doute pas précisément… non… -mais enfin… il n'y aurait rien de surprenant -à ce que M. Marc fût moins préoccupé que -madame sa tante des choses du ciel… il est -jeune, il…</p> - -<p>— Jeune!… — s'écria Chiffon étonnée — jeune, -l'oncle Marc?…</p> - -<p>— Mais dame!… il n'est pas vieux…</p> - -<p>— Je ne vous dis pas qu'il est croulant!… -mais il est pas jeune non plus… puisqu'il n'a -que trois ans de moins que M. d'Aubières… qui -l'est, lui, vieux…</p> - -<p>— Et, à ce propos, mon enfant…</p> - -<p>— Oh!… — dit Coryse avec un soupir de -soulagement — il est parti ce matin!…</p> - -<p>— Parti?…</p> - -<p>— Pas pour toujours!… il reviendra… C'est -égal, monsieur l'abbé… si j'avais su que vous ne -seriez pas plus chaud que ça… j'aurais pas traîné -mon pauvre vieux Jean ici, par trente-cinq degrés… -je vous aurais laissé apprendre la chose -comme tout le monde…</p> - -<p>— Mais, ma petite enfant, vous vous méprenez… -je suis heureux… très sincèrement heureux -de ce qui arrive à monsieur votre oncle… et -aussi de la joie que ça vous cause…</p> - -<p>— A la bonne heure!… alors, je me sauve!… -il va être midi!…</p> - -<p>Tandis que Chiffon rentrait, trottinant sous -le soleil ardent, l'abbé Châtel murmurait, en -arrangeant une dernière fois ses roses aux pieds -de la petite sainte Vierge du parloir :</p> - -<p>— Mon Dieu, protégez cette enfant qui vous -aime!… Mon Dieu, donnez-lui du bonheur!…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VIII</h2> - - -<p>— Tu ne sais pas?… — dit Chiffon à l'oncle -Marc, qui revenait après quinze jours d'absence, — tout -le monde est déchaîné contre toi… ta -lettre à tes électeurs a révolutionné Pont-sur-Sarthe… -ce qu'on va te faire des têtes!…</p> - -<p>— Voilà qui m'est égal!…</p> - -<p>— Oui… je sais bien… mais moi, d'entendre -tout le monde te taper dessus comme ça… j'en -suis malade!…</p> - -<p>— Qui, tout le monde?…</p> - -<p>— Dame!… les habitués… tous les vieux embêtants -qui viennent à la maison… j'sais pas -pourquoi je dis les vieux, car les jeunes le sont -bien autant, embêtants!… et ma mère donc!… -avant-hier elle est rentrée dans un état… parce -qu'elle avait lu ton machin qu'on placardait sur -les murs…</p> - -<p>— Qu'est-ce qu'elle a dit?…</p> - -<p>— Elle a fait une scène à papa!… Ah! mais -là, une vraie!… une belle!…</p> - -<p>— Plus belle qu'à l'ordinaire?…</p> - -<p>— Encore plus!…</p> - -<p>— Ce pauvre Pierre!… — dit le vicomte, en -riant.</p> - -<p>— Oh!… que tu es méchant de rire de ça!… -il est si bon!…</p> - -<p>— C'est vrai qu'il est bon!… si c'était moi…</p> - -<p>— Ben, et moi donc!…</p> - -<p>Elle réfléchit un instant et conclut :</p> - -<p>— Ça prouve qu'il est meilleur que nous deux… -voilà tout!…</p> - -<p>— Dis donc, Chiffon — questionna l'oncle -Marc, — elle sera gentille, la petite existence -que je vais mener ici dans ces conditions-là?…</p> - -<p>— Quelles conditions?…</p> - -<p>— Tu me dis que ta mère est furieuse contre -moi…</p> - -<p>— Oh! quant à ça!…</p> - -<p>— Eh bien, alors, elle va me traiter comme -un simple nègre…</p> - -<p>— Que non!…</p> - -<p>— Que si!… comme elle ne se gênait déjà pas -pour le faire… et qu'il y a en plus mon élection…</p> - -<p>— Oui… mais il y a aussi ta galette!…</p> - -<p>— Tu dis?…</p> - -<p>— Je dis que… s'il y a ton élection qui la vexe… -il y a ta galette qui l'enchante… elle respecte -l'argent, tu sais?…</p> - -<p>— Oh!…</p> - -<p>— Il n'y a pas de «oh!»… c'est comme ça!…</p> - -<p>Après un silence, elle demanda :</p> - -<p>— Tu as terminé tes affaires?…</p> - -<p>— A peu près!…</p> - -<p>— Et tu es riche?…</p> - -<p>— Très…</p> - -<p>— Tant mieux!… c'est que M. de Bernay -se remue ferme, va!… et il faut prendre garde -à lui… parce que, comme Charlié ne passera pas…</p> - -<p>— Qu'est-ce que tu en sais?…</p> - -<p>— On me l'a dit…</p> - -<p>— Qui ça?…</p> - -<p>— Les ouvriers des hauts fourneaux…</p> - -<p>L'oncle Marc se mit à rire :</p> - -<p>— Alors, tu vas causer avec les ouvriers des -hauts fourneaux?… ce pauvre Aubières a raison… -tu es vraiment une drôle de petite bonne -femme!…</p> - -<p>— Ah!… tu l'as vu, M. d'Aubières?…</p> - -<p>— Oui…</p> - -<p>— Est-ce qu'il va bientôt revenir?…</p> - -<p>— Il reviendra pour les courses…</p> - -<p>On sonnait le déjeuner. Madame de Bray entra -en coup de vent dans le petit salon. L'air empressé, -le sourire fendu jusqu'aux oreilles, elle -s'avança en courant presque vers son beau-frère :</p> - -<p>— Mon cher Marc!… on vient de me dire -à l'instant que vous êtes de retour…</p> - -<p>Et, sans lui laisser le temps de répondre :</p> - -<p>— Je suis ravie de vous revoir!… vous nous -manquez tellement à tous quand vous n'êtes -pas là… n'est-ce pas, Chiffon?…</p> - -<p>Jamais la marquise n'était aimable pour son -beau-frère, et jamais elle n'appelait sa fille «Chiffon», -sauf lorsque, devant quelque nouveau venu, -elle posait pour la tendresse câline. Marc la regarda, -très surpris, et baissa aussitôt les yeux -en apercevant la mine narquoise de Coryse, qui -riait derrière sa mère.</p> - -<p>— Avez-vous vu Pierre?… — dit madame de -Bray.</p> - -<p>— Oui… je l'ai vu en arrivant…</p> - -<p>Elle demanda, souriante :</p> - -<p>— Vous a-t-il prévenu du terrible effet qu'a -produit ici votre lettre aux électeurs?…</p> - -<p>— Ma foi, non!…</p> - -<p>— Eh bien, mon pauvre Marc, vous n'avez -pas idée du tapage — tapage peu agréable — qui -s'est fait autour de votre nom…</p> - -<p>— Comme ce nom est aussi le vôtre… je vous -en demande pardon…</p> - -<p>— Bah!… à la guerre comme à la guerre!… -j'en ai pris mon parti à présent!… car, pour -être franche… au commencement, j'étais consternée… -absolument consternée…</p> - -<p>Et, interpellant son mari qui entrait :</p> - -<p>— N'est-ce pas?… à présent, je suis consolée -du scandale causé par les affiches de Marc?… -j'ai pris mon parti en brave?…</p> - -<p>— Vous me l'avez dit, du moins… — répondit -sans conviction M. de Bray.</p> - -<p>En passant dans la salle à manger, Chiffon -murmura à l'oreille de l'oncle Marc :</p> - -<p>— Beau fixe, hein?… je te l'avais dit… la -galette!…</p> - -<p>— Coryse, — fit la marquise en s'asseyant, — je -ne sais pas si j'ai pensé à te dire que nous -dînons samedi chez les Barfleur…</p> - -<p>— Non… mais tu ne me dis jamais quand -vous dînez en ville…</p> - -<p>— Tu es invitée…</p> - -<p>— Ça m'est égal… puisque je n'y vais pas!…</p> - -<p>— Pourquoi n'irais-tu pas?… — demanda madame -de Bray, avec un peu d'embarras.</p> - -<p>— Mais, parce que je ne vais jamais à ces -dîners-là… et qu'il a été convenu qu'on ne me -mènerait dans le monde que l'hiver qui suivrait -mes dix-huit ans… c'est-à-dire dans deux ans…</p> - -<p>— Ça ne s'appelle pas aller dans le monde…</p> - -<p>— Mais si!… c'est s'habiller… se montrer… -s'ennuyer… c'est ça que j'appelle aller dans le -monde, moi!…</p> - -<p>— J'ai accepté pour toi…</p> - -<p>— Fallait pas… puisque tu m'as promis que -jusqu'à dix-huit ans… excepté à la maison… -je ne serais jamais obligée à ces corvées-là… je -ne vois pas, d'ailleurs, pourquoi je dînerais chez -les Barfleur plutôt que chez madame de Bassigny, -qui m'avait invitée pour ce soir…</p> - -<p>Elle ajouta en riant :</p> - -<p>— Parlant à ma personne, dans le jardin des -Jésuites… Ah!… tu sais!… elle t'a aussi invité, -oncle Marc!… tout en me disant d'un air dépité -qu'elle n'espérait pas que tu lui ferais l'honneur -d'accepter…</p> - -<p>— Ça prouve qu'elle a certains moments de -lucidité… je n'irais en aucun temps chez madame -de Bassigny, mais aujourd'hui, dans tous les -cas, je ne peux aller nulle part… puisque je suis -en deuil…</p> - -<p>Chiffon glissa un regard rieur sur la robe de -sa mère. Une robe d'un mauve si indécis qu'on -ne savait pas trop si c'était du mauve ou du -rose.</p> - -<p>— Oh!… — fit la marquise — c'est un deuil -de trois mois… et il y a déjà au moins quinze -jours de passés!… Et, à ce propos, mon cher -Marc, je veux vous demander… ça ne vous est -pas désagréable qu'il y ait ici un bal le dimanche -des courses?…</p> - -<p>— Non, du tout… pourvu que je ne sois pas -obligé d'y paraître…</p> - -<p>— Mais… si vous n'y paraissez pas… ça aura -l'air d'un blâme…</p> - -<p>— Je ne sais pas de quoi ça aura l'air, mais -je n'irai pas au bal un mois après la mort d'une -tante dont j'hérite… ça serait — sans parler du -manque de cœur — d'un mauvais goût absolu…</p> - -<p>La marquise répondit, d'un ton pointu :</p> - -<p>— Comme nous n'avons pas, nous, les mêmes -motifs de nous abstenir… et que je tiens à donner -ce bal pour Coryse…</p> - -<p>— Pour moi!… — s'écria la petite, stupéfaite — pour -moi, qui déteste le monde!… et qui ne -sais seulement pas danser correctement!… un -bal pour moi!… ah! Seigneur!…</p> - -<p>— C'est justement pour t'apprendre à te -tenir dans le monde… et pour que tu y prennes -goût…</p> - -<p>Cette fois, Chiffon regimba tout à fait :</p> - -<p>— Allons donc!… mais ça ne mettra personne -dedans… cette histoire de bal donné pour moi!… -on sait bien que je ne bosse pas gros dans la -maison!… et que ce qui s'y fait ne s'y fait pas -pour moi!…</p> - -<p>— Tu es une ingrate et une impertinente!… — s'écria -madame de Bray, d'une voix qui montait, -semblant vibrer dans ses sourcils.</p> - -<p>— Moi?… non!… — répondit paisiblement -la petite — mais je trouve qu'il vaudrait bien -mieux dire à l'oncle Marc… et même à tout le -monde… la vérité…</p> - -<p>— Et la vérité, c'est?…</p> - -<p>— C'est que le bal est pour épater les naturels -du pays en leur faisant voir le prince…</p> - -<p>Marc de Bray demanda, surpris :</p> - -<p>— Quel prince, donc?…</p> - -<p>— Ah!… c'est vrai!… — cria joyeusement -Coryse — tu ne sais pas, toi!… tu arrives!… -Eh bien! depuis huit jours, il y a un prince à -Pont-sur-Sarthe!… un vrai!… un pas en carton!… -un qui sera régnant… si son papa n'est pas -dégringolé avant…</p> - -<p>— Et il s'appelle?…</p> - -<p>— Le comte d'Axen… quand il voyage…</p> - -<p>— Ah! parfaitement!… et qu'est-ce qu'il fait -ici, le comte d'Axen?…</p> - -<p>La marquise allait répondre, Chiffon ne lui -en laissa pas le temps :</p> - -<p>— On ne sait pas au juste… on dit qu'il y -est pour assister aux manœuvres… ou pour se -perfectionner dans le français… qu'il parle mieux -que nous tous…</p> - -<p>Le vicomte demanda, pour dire quelque chose :</p> - -<p>— Comment est-il, le prince?…</p> - -<p>— Il est charmant!… — répondit vivement -madame de Bray.</p> - -<p>Vivement aussi, Chiffon riposta :</p> - -<p>— Ça dépend des goûts!… il est haut comme -une botte… et noir… noir… c'est-à-dire que -M. Carnot est blond en comparaison de lui!… -seulement on l'appelle Monseigneur et Votre -Altesse… alors, tu comprends, c'est délicieux!…</p> - -<p>— On lui parle comme on doit lui parler… — interrompit -M. de Bray, qui voyait poindre -l'orage et voulait arrêter la discussion qui commençait.</p> - -<p>— Mais je trouve ça tout naturel… — dit -Coryse — et je lui parle aussi comme ça… quand -je lui réponds… seulement, il y a ceux que ça -amuse et ceux que ça n'amuse pas…</p> - -<p>Et, regardant sa mère, elle ajouta :</p> - -<p>— Moi… l'humilité… c'est pas mon affaire!…</p> - -<p>Des nombreux «petits côtés» du caractère -de la marquise, celui qui entre tous choquait -désagréablement Coryse était son arrogance avec -les petits et sa platitude avec les grands. Souvent, -après avoir écrasé un domestique ou un ouvrier -de la supériorité de son intelligence, — supériorité -que sa fille se refusait absolument à reconnaître, — madame -de Bray venait se plaindre -de la stupidité de ceux qu'elle appelait, avec -une moue de dégoût copiée sur celle de madame -Favart, «des mercenaires» ; Chiffon, alors, -amusée et agacée à la fois, lui répondait en -riant :</p> - -<p>— Eh! s'il avait les qualités que vous lui -voulez… probable qu'il serait ambassadeur au -lieu d'être domestique!…</p> - -<p>La petite Coryse trouvait tout simple qu'on -fût respectueux pour les princes lorsque le hasard -rapprochait d'eux mais elle ne comprenait pas -qu'on courût après les occasions d'être mis en -leur présence. Elle haïssait la gêne, et n'aimait -à vivre que seule ou avec ses égaux. Et puis, il -lui semblait que, les princes modernes ayant -oublié qu'ils sont princes, il est excessif d'être -obligé de faire un effort pour se rappeler à leur -place qu'ils le sont.</p> - -<p>Depuis l'arrivée du comte d'Axen à Pont-sur-Sarthe, -la marquise nageait dans la joie, -prodigieusement flattée d'avoir reçu la visite -«de Son Altesse». L'Altesse était envoyée par -M. d'Aubières, qui, quelques années plus tôt, -avait été attaché militaire dans le petit pays où -régnait son père. Et madame de Bray, obligée -à Paris de courir de droite et de gauche pour -rencontrer quelques princes très entourés, — qui -n'accordaient qu'une médiocre attention à -son intrigante personne, — totalement sevrée -à Pont-sur-Sarthe des formules et des révérences -de cour où elle s'imaginait exceller, avait cru -voir s'ouvrir le ciel en décachetant la lettre adressée -à son mari, dans laquelle le colonel annonçait -la venue du petit prince héritier.</p> - -<p>Cette fois, les plus élégants salons Pontsarthais -étaient complètement distancés : car le -comte d'Axen ne connaissait à Pont-sur-Sarthe -que les quatre généraux, le maire et le préfet. -Et, sans pitié pour madame de Bassigny, — sa -meilleure amie pourtant — qui tournait autour -d'une demande de présentation, madame de -Bray avait dit d'un air détaché : «que c'était -bien ennuyeux de ne pas pouvoir réunir quelques -amis avec Monseigneur, mais qu'il refusait de faire -aucune connaissance.»</p> - -<p>C'est qu'elle ne voulait pas éparpiller l'Altesse -qui lui était tombée si providentiellement dans -la main!</p> - -<p>A Pont-sur-Sarthe il y a beaucoup de femmes -très élégantes, et quelques-unes très jolies. Il -était à craindre que le petit prince, une fois lancé, -ne fît à l'hôtel de Bray de nombreuses infidélités. -Ce fut lui qui força la marquise à sortir de sa -réserve.</p> - -<p>Un soir, où il était venu faire une visite, il -dit à M. de Bray :</p> - -<p>— Je vous prierai de me mener… si cela est -possible… au bal au château de Barfleur…</p> - -<p>La marquise bondit :</p> - -<p>— Au bal… à quel bal?…</p> - -<p>— Un bal qui sera probablement donné le -dimanche des courses… ce soir, en dînant au -restaurant, j'en ai entendu parler… ce n'est pas -encore certain, mais…</p> - -<p>— Mais — s'écria impétueusement madame -de Bray — il ne peut pas y avoir de bal chez -les Barfleur, ce jour-là… puisque nous en donnons -un, nous!…</p> - -<p>Jamais il n'avait été question de bal. Le marquis -et Chiffon se regardèrent, abasourdis de cet -aplomb, mais madame de Bray ne fut pas le -moins du monde gênée par leur présence. Elle -continua, s'adressant à son mari :</p> - -<p>— N'est-ce pas… depuis longtemps nous avons -choisi ce jour-là… on ne peut pas nous le prendre?…</p> - -<p>Et, le lendemain, elle envoyait les invitations. -Du moins, en donnant elle-même le bal qui devait -disséminer un peu la petite Altesse, elle aurait -l'honneur de montrer qu'elle l'avait connue -«avant tout le monde».</p> - -<hr /> - - -<p>Craignant de voir la conversation s'accentuer -de fâcheuse manière, le marquis voulut une -fois de plus rompre les chiens.</p> - -<p>— Si Chiffon ne dîne pas à Barfleur samedi, -il faudrait écrire… — dit-il, en s'adressant timidement -à sa femme.</p> - -<p>La marquise répondit d'un ton tranchant :</p> - -<p>— Elle y dînera…</p> - -<p>— Je ne peux pas y dîner… même quand je -le voudrais… — expliqua tranquillement la -petite ; — je n'ai pas de robe…</p> - -<p>— Comment, pas de robe?… Et ta robe pompadour?… -qu'est-ce que cela signifie?…</p> - -<p>— Ça signifie que j'ai eu… il y a deux ans… -une robe du soir… soi-disant… en mousseline -de laine à petits bouquets… celle que tu appelles -ma «robe pompadour…»</p> - -<p>— Eh bien, alors?…</p> - -<p>— Eh bien, alors… comme j'ai allongé de -deux têtes depuis deux ans… et qu'elle n'a pas -allongé comme moi, elle me vient au mollet… -et voilà comment je n'ai pas de robe…</p> - -<p>— On l'allongera…</p> - -<p>— On l'a déjà allongée trois fois… il n'y a -plus mèche…</p> - -<p>— Comment n'as-tu jamais rien à te mettre?… -c'est incroyable… tu n'as pas une -robe!…</p> - -<p>— Si… j'en ai quatre…</p> - -<p>— Ça n'est pas assez…</p> - -<p>— Mais sapristi!… — cria Chiffon agacée — c'est -pas avec cinq louis par mois pour ma toilette… -en comptant mes souliers, mes gants, -mes chapeaux, mes amazones et tout… que je -peux en avoir un jeu, de robes!…</p> - -<p>M. de Bray intervint :</p> - -<p>— Fais faire ce que tu voudras… et tu m'apporteras -la note.</p> - -<p>— Merci, papa!… j'en ferai faire une petite -blanche pour le bal du Prince, alors…</p> - -<p>La voix de la marquise s'éleva, menaçante et -aiguë :</p> - -<p>— Je vous défends de dire le bal du Prince!…</p> - -<p>Et après un silence, elle ajouta :</p> - -<p>— Alors, c'est entendu, tu viens à ce dîner?</p> - -<p>— Ah! mais non!… — protesta Chiffon — ah! -mais non!…</p> - -<p>Madame de Bray réfléchit un instant :</p> - -<p>— Dans ce cas… tu vas aller en te promenant -à cheval à Barfleur…</p> - -<p>— Quoi faire?…</p> - -<p>— Dire toi-même à madame de Barfleur que -tu ne peux pas dîner samedi… que tu dînes chez -ta tante de Launay ce jour-là… que je ne le savais -pas quand j'ai accepté…</p> - -<p>— Oui… — répondit Coryse, en riant — c'est -compris!… je vais faire un petit racontar, à -propos duquel tout le monde se coupera… vous, -la tante Mathilde, l'oncle Albert… enfin tout le -monde…</p> - -<p>Et, se levant de table :</p> - -<p>— Vous me permettez?… faut que je m'habille… -et, si je vais à Barfleur et que je veuille être revenue -pour le cours… j'ai que le temps de me trotter…</p> - -<p>— Oui… — dit majestueusement la marquise — je -te permets, pour cette fois, de quitter la -table avant la fin du déjeuner… seulement ne -t'imagine pas que c'est un précédent pour recommencer -à…</p> - -<p>— Mais… — s'écria Coryse, bourrue — mais -ça m'est bien égal d'être à table jusqu'à la fin, -moi!… je ne tiens ni à aller là-bas, ni, si j'y vais, -à être rentrée pour le cours!… et d'ailleurs je -peux rester… c'est bien plus simple!… on n'a -qu'à envoyer le vieux Jean porter une lettre… -Au fait… — questionna-t-elle, l'œil rieur — pourquoi -est-ce moi qui y vais, là-bas?… c'est -pas naturel que ça soit moi!…</p> - -<p>Et, brusquement, elle se rassit.</p> - -<p>— Vous irez!… — ordonna la marquise, qui -s'irritait peu à peu.</p> - -<p>— Non… j'aime autant pas!… vous devez -avoir quelque idée de derrière la tête pour m'envoyer -comme ça en course…</p> - -<p>Elle s'arrêta un instant et acheva, en appuyant :</p> - -<p>— … chez les Barfleur?…</p> - -<p>— Mais non… — affirma madame de Bray, -qui devint très rouge.</p> - -<p>Cette fois encore, le marquis voulut pacifier -les choses :</p> - -<p>— Voyons, Chiffon… va donc!… puisque tu -vois que ta maman le désire…</p> - -<p>— Hum!… — fit Coryse, en envoyant sous -la table un coup de pied à son beau-père, en manière -d'avertissement.</p> - -<p>Il était trop tard. La marquise avait entendu, -et ce mot «maman», lorsqu'il s'appliquait à -elle, avait le don de l'exaspérer. Furieuse, elle -s'adressa à son mari :</p> - -<p>— En vérité… — commença-t-elle — vous…</p> - -<p>— Hum!… hum!… hum!… hum!… — chantonna -encore Chiffon en arpège.</p> - -<p>La marquise se retourna vers elle :</p> - -<p>— Sortez!… et faites immédiatement ce que -je vous ai dit de faire… vous m'avez entendue?…</p> - -<p>— Oui… — répondit Coryse en pliant sa serviette -avec une lenteur affectée.</p> - -<p>Et, en sortant, elle mâchonna entre ses petites -dents pointues, que la colère serrait un peu :</p> - -<p>— Oh!… si seulement M. d'Aubières était pas -si vieux!…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">IX</h2> - - -<p>En arrivant dans la cour du château de Barfleur — un -grand château Louis XV en briques et -granit — Coryse aperçut à une fenêtre du rez-de-chaussée -la vicomtesse de Barfleur, assise -devant une grande table, et très occupée à couvrir -des pots de confitures. Sa besogne l'absorbait -tellement qu'elle n'entendit point passer les -chevaux. Chiffon, qui d'abord avait eu l'idée de -s'approcher de la fenêtre et de débiter sans entrer -son petit discours, réfléchit que peut-être ça -ne serait pas suffisamment poli, et descendit de -cheval aux écuries, lorsqu'on lui eut répondu que -madame la vicomtesse était là.</p> - -<p>On la fit entrer dans le billard, où elle attendit -pendant un temps qui lui sembla fort long. Et, -tout en faisant les cent pas dans la grande pièce -nue, sans un tableau, ni un bibelot, ni une fleur, -elle se disait rageusement :</p> - -<p>— Ah çà!… est-ce qu'elle va achever de couvrir -tous ses pots de confitures avant de me recevoir… -la mère Barfleur?…</p> - -<p>Enfin, le domestique qui l'avait introduite -reparut :</p> - -<p>— Si mademoiselle d'Avesnes veut bien venir?… -je cherchais madame la vicomtesse dans le parc… -et elle était au salon…</p> - -<p>Coryse pensa :</p> - -<p>— Non… elle était à l'office!… mais probablement -elle ne trouve pas chic qu'on le sache!…</p> - -<p>Et elle trottina derrière le domestique, à travers -une longue enfilade de pièces d'un aspect -désolé.</p> - -<p>— Brrr!… — fit-elle en frissonnant presque — c'est -pas rigolo, ici!… le père de Ragon et la -mère Barfleur se trompent s'ils croient que j'épouserai -«<i>Deux liards de beurre</i>»!… car je crois -qu'ils le croient!… ah!… non!… non!… non!…</p> - -<p>Le duc d'Aubières, à son arrivée dans le pays, -avait demandé à l'oncle Marc, en lui montrant -le petit Barfleur debout dans l'embrasure d'une -porte pendant un bal :</p> - -<p>— Qu'est-ce que c'est que ce petit bonhomme -gros comme deux liards de beurre?…</p> - -<p>Et, chez les Bray et dans quelques autres -maisons, le surnom lui était resté.</p> - -<p>Le domestique fit entrer Coryse dans un petit -salon un peu plus meublé et confortable que le -reste du château.</p> - -<p>Assise près de la fenêtre, sa longue taille mince -serrée dans une robe de foulard grenat à pastilles -jaunes, la vicomtesse semblait lire attentivement -<i>le Gaulois</i>. Tout de suite, la petite pensa :</p> - -<p>— C'est pas étonnant que j'aie attendu comme -ça!… la robe des confitures était grise… elle est -allée se glisser dans ses plus beaux habits pour -me recevoir… Mâtin!… on se met en frais pour -le Chiffon… depuis que l'oncle Marc a hérité…</p> - -<p>— Ma chère enfant… — fit la vicomtesse, en -se levant à la vue de Coryse — quel bon vent -vous amène?…</p> - -<p>Et, sans lui laisser le temps de répondre :</p> - -<p>— Est-elle mignonne dans son amazone!…</p> - -<p>— Mignonne!… — murmura Chiffon, qui promena -un œil étonné sur ses grands bras, ses -longues mains, et toute sa personne encore -dégingandée — c'est pas ce qu'on me dit à la -maison, toujours!…</p> - -<p>Madame de Barfleur ne se démonta pas :</p> - -<p>— Oui, mignonne!… mignonne et charmante!…</p> - -<p>Elle tira la longue bande de vieille tapisserie sur -canevas de soie qui servait de cordon de sonnette.</p> - -<p>— C'est mon pauvre Hugues qui serait désolé -de manquer une si jolie petite visite!… il est -allé voir ses chevaux dans les grands herbages du -bord de l'eau… je vais le faire avertir…</p> - -<p>— C'est inutile, madame… — dit vivement -Chiffon ; — je suis obligée de partir… j'ai un -cours à quatre heures…</p> - -<p>Le domestique entrait.</p> - -<p>— Avertissez monsieur le vicomte…</p> - -<p>— Je viens seulement — expliqua Coryse — pour -vous dire que ma mère… quand elle vous -a répondu que je viendrais avec elle samedi… -a oublié que je dîne ce jour-là chez ma tante de -Launay.</p> - -<p>— Comment?… — s'écria madame de Barfleur — mais -c'est impossible!… nous ne pouvons pas -nous passer de vous!… vous arrangerez ça avec -votre tante… ou bien, moi, je l'arrangerai…</p> - -<p>Chiffon ne répondit pas. Elle écoutait en souriant -tinter la grosse cloche qu'on agitait éperdument -pour appeler le jeune châtelain, et elle -pensait :</p> - -<p>— Il lui faut un quart d'heure au moins pour -remonter de la rivière… et dans cinq minutes -je me serai défilée…</p> - -<p>— Je vous en prie… ma petite Coryse, — insista -la vicomtesse — dites-moi que vous -trouverez un moyen de venir?… vous serez -l'âme et la joie de ce dîner…</p> - -<p>— Moi!… — interrompit l'enfant ébahie — moi?… -mais quand je ne suis pas à mon aise, -je ne dis pas trois mots…</p> - -<p>Madame de Barfleur demanda :</p> - -<p>— Pourquoi ne seriez-vous pas à votre aise… -ma chère petite?…</p> - -<p>— Pardon!… — s'écria précipitamment Chiffon, -qui devint très rouge — j'ai gaffé!… je veux -dire que, n'importe comment… partout où je ne -suis pas seule… je ne suis pas à mon aise… parce -que je me défie de moi… et vous voyez que j'ai -raison…</p> - -<p>— Non… vous êtes une charmante jeune fille… -très simple… très franche…</p> - -<p>— Oh! quant à ça!…</p> - -<p>Et, se levant, Coryse reprit :</p> - -<p>— Je vais m'en aller… il faut que je -rentre…</p> - -<p>— Vous attendrez bien encore un instant… et -d'abord, vous allez goûter?…</p> - -<p>— Je vous remercie, madame… je suis déjà -en retard…</p> - -<p>La vicomtesse se leva aussi et, comme Chiffon -étonnée de cette politesse exagérée la priait de -ne pas se déranger, elle répondit :</p> - -<p>— Si… je veux vous voir à cheval… mon fils -m'a dit que vous y êtes adorable…</p> - -<p>— V'lan!… — se dit la petite — décidément, -ça y est!… ils sont tous d'accord!…</p> - -<p>Au moment où le vieux Jean amenait au perron -les chevaux, le vicomte de Barfleur entrait en -courant dans la cour. Il prit la main que lui tendait -Chiffon et, s'inclinant respectueusement, y -appuya ses lèvres. Peu habituée à cette manière -de faire, elle manqua éclater de rire. Puis, comparant -les façons d'être de la mère et du fils à -ce qu'elles étaient quinze jours plus tôt, un -grand écœurement la prit, et elle faillit penser -tout haut : «C'est des vilains types!…»</p> - -<p>Lorsque Coryse s'approcha de Joséphine, la -grande jument de pur sang qu'elle montait toujours, -le vicomte se précipita, nouant ensemble -ses deux mains, et les tendit à Chiffon pour qu'elle -y posât son pied. Elle toisa le frêle jeune homme, -qui courbait son misérable petit dos et son cou -mince, surmonté d'une tête énorme, et, considérant -les bras frêles, qui laissaient vides et -plissotées les manches grises à grands carreaux -de son costume trop anglais, elle se dit :</p> - -<p>— Sûr!… il va me lâcher en route!…</p> - -<p>Et, gentiment, de l'air le plus gracieux qu'elle -put prendre pour faire passer son refus, elle -répondit, indiquant le vieux Jean qui tenait les -deux chevaux :</p> - -<p>— Non… si vous vouliez plutôt faire tenir -un instant l'autre cheval?… je suis très maladroite… -je ne sais monter qu'avec Jean… avec -vous, je tomberais…</p> - -<p>Et, comme il insistait :</p> - -<p>— Je vous en prie!… vous n'imaginez pas ce -que je suis lourde… un plomb!…</p> - -<p>Elle posa le bout de sa botte dans la main -du vieux Jean, et s'envola, paraissant monter -à un mètre au-dessus de la selle. Puis, saluant -la mère et le fils, elle s'éloigna, son corps souple -ondulant au grand pas de Joséphine.</p> - -<hr /> - - -<p>Dès qu'elle fut sortie du parc, Chiffon tourna -dans la forêt. Elle avait hâte de galoper dans -les belles allées vertes et de secouer la colère qui -lui montait à la tête et au cœur.</p> - -<p>On ne la laisserait donc pas tranquille un -instant?… comment!… il n'y avait pas quinze -jours qu'on la tourmentait pour épouser M. d'Aubières ; -à présent, on allait vouloir lui faire épouser -le petit Barfleur?… Et non seulement cette idée -la tourmentait à cause de la nouvelle lutte à -soutenir, mais encore elle la blessait dans son -amour-propre.</p> - -<p>De la demande de M. d'Aubières, qu'elle ne -trouvait pourtant pas beau, elle avait été reconnaissante -et flattée ; de celle de M. de Barfleur, -elle serait très humiliée.</p> - -<p>D'abord, elle savait bien que, quand elle était -sans fortune, <i>Deux liards de beurre</i> ne lui avait -jamais accordé d'autre attention que celle qu'un -jeune homme bien élevé doit à une jeune fille -qu'il rencontre dans le salon de ses parents. -Ensuite elle trouvait hideux ce garçon mal -venu, avec ses énormes moustaches et ses -jambes fluettes, démesurément arquées par l'abus -du cheval. Pour elle, le duc d'Aubières était -«le grand d'Aubières», tandis que le vicomte -de Barfleur était «le petit Barfleur». Et tout -était là!</p> - -<p>Saine et solide, Chiffon avait l'instinctive horreur -des chétifs et des malsains.</p> - -<p>Et, en suivant la grande piste gazonnée qui -la conduisait à la route de Pont-sur-Sarthe, elle -pensait :</p> - -<p>— Il me dégoûte tout à fait, celui-là!… et, -s'il lui prenait jamais l'idée de m'embrasser -comme a fait M. d'Aubières, je le giflerais des -deux mains… je ne pourrais pas m'en empêcher… -C'est égal!… ça va être joliment ennuyeux, -cette histoire-là!… si je refuse encore, -ma mère va me tomber dessus… pour bien faire, -faudrait que le refus vînt des Barfleur… Oh! -cet animal de père de Ragon!… c'est pourtant -lui qui a manigancé tout ça!… j'avais raison -d'avoir peur des Jésuites!…</p> - -<p>Elle s'arrêta devant la route blanche de soleil.</p> - -<p>— Ça va être atroce de descendre comme ça -jusqu'à Pont-sur-Sarthe!… je vais essayer de -prendre le sentier derrière les hauts fourneaux… -il n'y a justement pas trop de boucan à cette -heure-ci… j'espère que Joséphine consentira à -passer…</p> - -<p>Elle fit entrer la jument — qui déjà piquait -les oreilles, écoutant le bruit sourd qui arrivait -d'en bas — dans un petit sentier qui descendait -presque à pic entre la forêt et les forges. A un -tournant du sentier, elle aperçut à une centaine -de mètres au-dessous d'elle un cavalier arrêté, -parlant à des ouvriers assis à terre en bordure -du bois.</p> - -<p>— Ah!… — dit-elle, se tournant vers le vieux -Jean — ça y est!… j'ai raté le cours… voilà les -ouvriers qui goûtent… il est quatre heures!…</p> - -<p>Et, clignant des yeux :</p> - -<p>— Tiens!… on dirait que c'est le comte -d'Axen?…</p> - -<p>— Oui, mam'selle Coryse… c'est pour sûr -lui!…</p> - -<p>Le sentier descendait en lacet, et Chiffon perdit -de vue le groupe. Mais bientôt, en se rapprochant, -elle entendit nettement les voix qui montaient -jusqu'à elle :</p> - -<p>— Oui… — disait le prince, dont elle reconnaissait -l'accent musical — oui, elle est tout -à fait bien, cette profession de foi… et si j'étais -électeur dans ce pays… je n'hésiterais pas à -donner ma voix à celui qui l'a écrite…</p> - -<p>Chiffon venait de tourner le coude du chemin.</p> - -<p>— Ah!… — cria-t-elle — c'est vous, monsei…</p> - -<p>Elle s'arrêta, devinant vaguement qu'il préférait -ne pas être nommé ainsi, et il la remercia -d'un signe en répondant :</p> - -<p>— Mon Dieu, oui, mademoiselle… c'est moi!…</p> - -<p>— T'nez, monsieur… — dit en riant un des -ouvriers — v'là un' petite demoiselle qu'est -d'vot' avis, allez!…</p> - -<p>— Qu'est-ce que c'est?… — demanda Coryse.</p> - -<p>— C'est c'monsieur qui dit comme vous, qu'à -not' place y voterait pour M. d'Bray…</p> - -<p>— Parbleu!… — fit Chiffon avec conviction — à -moins que vous ne vouliez faire renommer -M. de Bernay?…</p> - -<p>— Ah! non… c'ui-là, n'en faut plus!…</p> - -<p>— Eh bien, alors?… puisque vous savez que -Charlié ne peut pas passer?…</p> - -<p>— Oui… c'est vrai!… mais moi, ça m'gêne -qu'y soye vicomte, M. d'Bray…</p> - -<p>— Lui aussi, ça le gêne… — dit Chiffon — mais -c'est pas sa faute!…</p> - -<p>— Pourquoi signe-t-y son affiche «Vicomte» -de Bray?…</p> - -<p>— Dame!… puisque c'est son nom!… vous -aimeriez mieux qu'il triche, vous?… qu'il se -présente pour autre chose que ce qu'il est?…</p> - -<p>Et, regardant tout à coup à terre les nombreuses -bouteilles, les saucissons et les fromages -couchés sur l'herbe, Chiffon demanda :</p> - -<p>— Sapristi!… ben, vous en faites un goûter!…</p> - -<p>Un ouvrier, noir et velu, se leva, et montrant -le comte d'Axen :</p> - -<p>— C'est c'monsieur qui régale… sans ça!…</p> - -<p>Et il ajouta :</p> - -<p>— Rapport qu'on y a t'nu son ch'val pendant -qu'y visitait les forges…</p> - -<p>Le vieux Jean, rouge et suant, regardait les -bouteilles d'un œil attendri. Coryse s'en aperçut -et, le montrant à l'un des hommes :</p> - -<p>— Si vous vouliez être bien gentil… vous -lui donneriez un verre de quelque chose… parce -qu'il a bien chaud!…</p> - -<p>L'ouvrier s'élança sur une bouteille et, s'excusant :</p> - -<p>— Si on n'l'a point fait… c'est qu'on n'osait -pas… vu qu'les larbins ordinairement… quand -y a les maîtres…</p> - -<p>— C'est pas mon larbin… — répondit Chiffon en -riant — c'est ma nourrice… viens boire, nourrice!…</p> - -<p>Le vieux Jean s'avança :</p> - -<p>— C'est pas de refus… — dit-il d'un air ravi — car -c'qu'y fait soif… que vous aussi, mam'selle -Coryse, vous d'vez avoir soif?…</p> - -<p>— Si vous vouliez boire un verre… faudrait -pas vous gêner, toujours?… — proposa l'ouvrier -qui tenait la bouteille.</p> - -<p>— Je veux bien… — dit Chiffon, tendant la -main.</p> - -<p>— … Tendez un' minute… paç' que… pour vous, -faut que j'rince l'verre…</p> - -<p>Il courut à une fontaine placée à l'entrée des -bâtiments et revint en demandant :</p> - -<p>— C'est-y d'la bière ou du vin, qu'vous voulez?…</p> - -<p>— Du vin…</p> - -<p>Elle avança son verre en disant d'une voix -claire :</p> - -<p>— A votre santé!…</p> - -<p>Les ouvriers se levèrent :</p> - -<p>— C'est plutôt à la santé d'monsieur qui -régale qu'on d'vrait boire… — remarqua un -des hommes, en désignant le comte d'Axen.</p> - -<p>— Et moi… — répondit le prince — je propose -de boire à la santé du candidat!…</p> - -<p>— C'est ça!… — cria étourdiment Coryse — à -la santé de l'oncle Marc!…</p> - -<p>Un des ouvriers demanda :</p> - -<p>— Alors… comme ça… vous êtes la nièce à -M. d'Bray?…</p> - -<p>— Oui!… — fit Chiffon, en regardant le prince, -qui riait de sa distraction.</p> - -<p>L'ouvrier reprit :</p> - -<p>— Oh!… nous vous connaissions bien!… mais -nous n'savions point vot' nom!… c'est surtout -les gosses, là-bas, à la cité, qui vous connaissent…</p> - -<p>Et, se tournant vers le comte d'Axen, il continua :</p> - -<p>— Vu qu'mad'moiselle a toujours des pièces -pour eux dans ses poches, quand elle passe à -cheval… même qu'à Noël elle leur a apporté -une pleine caisse de joujoux qu'ça remplissait -la voiture… qu'ils en ont eu plus qu'ils en pouvaient -casser…</p> - -<p>Son petit œil dur s'adoucit un peu, et il conclut :</p> - -<p>— Si tous les riches étaient comme mad'moiselle -et monsieur… ça irait mieux que ça n'va!… -mais y en a qui veulent pas s'douter qu'y a -d'la misère… et des comme ça, j'en connais!…</p> - -<p>— Moi aussi!… — fit involontairement Chiffon, -qui pensait à sa mère.</p> - -<p>Puis, aussitôt, elle demanda, s'adressant au -comte d'Axen :</p> - -<p>— Est-ce que vous redescendez sur Pont-sur-Sarthe, -monsei… monsieur?…</p> - -<p>— Oui… voulez-vous me permettre de faire -un instant route avec vous?…</p> - -<p>— Mais oui…</p> - -<p>Et, tout de suite, elle proposa :</p> - -<p>— Seulement… il vaut mieux reprendre le -sentier dans la forêt… celui-ci est trop plein -de pierres roulantes…</p> - -<p>Quand ils eurent disparu sous bois, Coryse -entendit la voix de l'ouvrier qui expliquait :</p> - -<p>— J'ai idée qu'ces deux p'tits-là, c'est des -promis!…</p> - -<p>Elle se tourna en riant vers le prince :</p> - -<p>— C'est de nous qu'ils parlent, monseigneur!…</p> - -<p>Il s'inclina courtoisement :</p> - -<p>— Je regrette qu'ils se trompent…</p> - -<p>— Vous regrettez?… c'est beau, la politesse!… -voyez-vous la tête que j'aurais en reine?… non, -mais la voyez-vous?… Ah! Seigneur!… qu'est-ce -que vous feriez de moi?…</p> - -<p>Et, après un instant, elle ajouta :</p> - -<p>— Et qu'est-ce que je ferais de vous?…</p> - -<p>Il se mit à rire :</p> - -<p>— Quel âge avez-vous, mademoiselle Coryse?…</p> - -<p>— J'ai eu seize ans au mois de mai… et vous, -monseigneur?…</p> - -<p>— Moi, j'aurai vingt-quatre ans dans huit -jours…</p> - -<p>Et, pris d'un scrupule, il demanda :</p> - -<p>— Dites-moi?… la marquise permet que vous -vous promeniez avec un jeune homme?…</p> - -<p>— Ah! mais non!…</p> - -<p>— Eh bien, mais… alors…</p> - -<p>— Vous!… oh! mais vous, vous êtes un souverain… -c'est pas un jeune homme, un souverain!… -ça ne compte pas!…</p> - -<p>Elle rougit, et reprit en bafouillant :</p> - -<p>— C'est-à-dire… je veux dire que ça compte -trop… pour compter…</p> - -<p>Et, voulant changer la conversation, elle questionna :</p> - -<p>— Dites donc, monseigneur?… vous n'avez -pas peur de vous faire cueillir et reconduire à -la frontière… en faisant comme ça… vous… un -étranger… de la politique d'opposition?…</p> - -<p>— Oh!… elle est bien anodine, ma politique -d'opposition!… qui consiste à dire à des ouvriers -que, si j'étais eux, je voterais pour votre -oncle…</p> - -<p>— C'est égal!… à votre place, je me méfierais!… -tenez, je voudrais que M. d'Aubières -fût revenu… il vous dirait ce que vous devez -faire ou ne pas faire… parce que vous m'avez -l'air un peu jeune, dans tout ça!…</p> - -<p>— Vous vous intéressez donc à moi?… — demanda -le prince, qui riait de tout son cœur.</p> - -<p>— Je m'y intéresse… sans m'y intéresser…</p> - -<p>— C'est déjà quelque chose!… Eh bien, voyez -comme on peut se tromper?… j'aurais juré, — moi -qui ai pourtant ce que vous appelez en français -«du flair», — que, non seulement vous ne -vous intéressiez pas à moi, mais encore que je -vous étais antipathique?…</p> - -<p>— Et c'était vrai!… — s'écria franchement -Coryse — oui!… jusqu'à tout à l'heure… et -puis, tout à l'heure, vous m'avez tout d'un coup -fait l'effet d'un brave garçon…</p> - -<p>— Alors, nous sommes amis?…</p> - -<p>— Oui…</p> - -<p>Et, se reprenant :</p> - -<p>— Oui, monseigneur!… je vous demande pardon… -je vous parle très mal…</p> - -<p>— Mais non!…</p> - -<p>— Mais si!… je ne dis pas assez souvent monseigneur… -et je ne dis jamais Votre Altesse…</p> - -<p>— Ne vous préoccupez pas de ça!… et puisqu'à -présent nous sommes amis, voulez-vous me -dire pourquoi nous ne l'étions pas?… c'est-à-dire -«vous», car moi, je n'avais pas la même répulsion, -je vous assure…</p> - -<p>— Oui… je vais vous le dire… c'est que, d'instinct, -je n'aime pas beaucoup les étrangers… et -que je déteste les protestants… alors, comme -vous êtes les deux, vous comprenez…</p> - -<p>— Je comprends… et qu'est-ce que vous leur -reprochez, aux étrangers?…</p> - -<p>— Oh!… je ne leur reproche absolument que -de n'être pas Français…</p> - -<p>— Et aux protestants?…</p> - -<p>— Un tas de choses!… je les trouve intrigants, -faux, hypocrites… et rats, donc!… naturellement, -je reconnais des exceptions…</p> - -<p>— Naturellement… moi, d'abord?…</p> - -<p>Elle se mit à rire.</p> - -<p>— Pas seulement vous!… d'autres encore… -mais je parle de la masse des protestants… et -des protestants de France, bien entendu… puisque -ce sont les seuls que je connaisse…</p> - -<p>— Moi… en voyant l'espèce de répulsion que -je vous inspirais… je m'étais imaginé que vous -me preniez pour un espion?…</p> - -<p>— Oh!… monseigneur!… oh!… non!… ça, -pas!… d'abord, je vous dirai… j'y crois pas tant -que ça, moi, aux espions… parce qu'on en voit -souvent où il n'y en a pas… c'est un peu comme -les chiens enragés que les sergents de ville tuent -pour avoir une récompense… et qui ne sont pas -plus enragés que moi, les pauv's bêtes!…</p> - -<p>Et, revenant à ce qui l'intéressait, Chiffon -déclara :</p> - -<p>— C'est égal… c'est rudement gentil à vous… -de travailler à l'élection de l'oncle Marc, toujours!…</p> - -<p>— Ne m'ayez de cela aucune reconnaissance… -car je vous avoue que la conversation que vous -avez entendue a été l'effet d'un pur hasard… -ces hommes avaient gardé mon cheval pendant -que je visitais les forges… je ne savais pas au -juste lequel l'avait tenu… et puis, je craignais, -en donnant une seule grosse pièce, d'amener des -batteries… alors, je suis allé à l'auberge qui est -sur la grand'route et je leur ai fait apporter à -goûter… ils m'ont offert à boire… et, en buvant -avec eux, j'ai causé des candidats dont les affiches -étaient placardées sur les bâtiments des forges… -vous voyez que ma propagande s'est bornée à -peu de chose?…</p> - -<p>— Ça sert tout de même!… vous verrez comme -il est gentil, l'oncle Marc!… je suis sûre que… -maintenant qu'il est revenu… vous allez trouver -la maison bien moins embêtante?</p> - -<p>— Mais… — voulut protester le prince — jamais -je n'ai…</p> - -<p>Chiffon l'interrompit :</p> - -<p>— Allons donc!… c'est pas à moi que vous -ferez croire que vous ne vous y embêtiez pas!… -et, comme ça, monseigneur, ça ne vous choque -pas, la proclamation socialiste de l'oncle Marc… -puisqu'elle l'est, il paraît, socialiste?…</p> - -<p>— Mais, moi aussi, je le suis!…</p> - -<p>— Oh!… — fit la petite, saisie — ben, ne -racontez pas trop ça à Pont-sur-Sarthe… ça ne -ferait pas bon effet!… Ah! vous êtes socialiste, -monseigneur!… et, ça ne vous gênera pas un -peu pour régner, dites?…</p> - -<p>— J'espère que non!… mais si ça me gêne je -passerai la main… c'est bien ainsi que l'on dit, -n'est-ce pas?…</p> - -<p>— Oui, monseigneur…</p> - -<p>— Ça me sera facile!… j'ai six frères!… Et -vous, mademoiselle Coryse… vous veniez de faire -une tournée électorale, quand j'ai eu le plaisir -de vous rencontrer?…</p> - -<p>— Non!… je venais de faire une commission -chez les Barfleur!…</p> - -<p>— Ah!… M. de Barfleur, c'est, n'est-ce pas, -un petit monsieur très mince?…</p> - -<p>— Oh! pour mince, il l'est!…</p> - -<p>— Qui a le genre très anglais?…</p> - -<p>— Le genre anglais de Pont-sur-Sarthe… -oui…</p> - -<p>— Et il a un beau château, ce monsieur?…</p> - -<p>— Assez beau… mais c'est à sa mère, le château…</p> - -<p>— Est-ce que sa mère est agréable?…</p> - -<p>— Ah! mais non!… c'est une grande femme -à la pose… et maigre!… et majestueuse!… avec -un faux air triste… l'air qu'il vient de lui arriver -des malheurs… moi, j'ai toujours envie, quand -je lui parle, de l'appeler «Infortunée princesse»… -et lui, le petit, on l'appelle dans le pays «<i>Deux -liards de beurre</i>»…</p> - -<p>Comme le comte d'Axen riait, Chiffon expliqua :</p> - -<p>— Je ne suis pas méchante ni moqueuse, vous -savez?… non… mais je ne peux pas les sentir, -les Barfleur!…</p> - -<p>— Il n'y a que la mère et le fils?…</p> - -<p>— Ah! Dieu!… c'est bien assez comme ça!…</p> - -<p>— Je les rencontrerai probablement au bal -que donnera madame votre mère le jour des -courses?…</p> - -<p>— Sûr, vous les rencontrerez… mais qu'est-ce -que ça peut bien vous faire?…</p> - -<p>— Je suis curieux de voir… après la société -de Paris, que je connais un peu… la société de -province…</p> - -<p>— Ben, ça vous fera une belle jambe!… si -vous saviez ce que c'est mesquin… et potinier… -et rasant!… je sais bien que, comme vous êtes -au-dessus de tout ça…</p> - -<p>— Mais je ne suis au-dessus de rien…</p> - -<p>— En dehors, si vous voulez?… et, tenez, -monseigneur… je crois qu'il vaut peut-être mieux -tout de même ne pas dire que nous nous sommes -promenés tous les deux tout seuls?…</p> - -<p>— Ah! vous craignez les potins?…</p> - -<p>— Oh! pas du tout!… mais j'ai peur que -ma mère m'enlève si elle apprend ça!…</p> - -<p>— Alors, qu'est-ce que je dois faire?…</p> - -<p>— Ne pas le dire… moi, je ne le dirai que si -on me le demande… et, comme on ne me le -demandera pas…</p> - -<p>— En effet, il est peu probable qu'on devine -notre rencontre…</p> - -<p>— Si par hasard on la devinait… nous dirions -que oui.</p> - -<p>— Nous dirions que oui.</p> - -<p>— C'est entendu!… et maintenant, il faut -nous quitter avant de sortir de la forêt!… je -vous demande encore pardon pour toutes mes -incorrections, monseigneur!…</p> - -<p>Et elle ajouta en riant :</p> - -<p>— Et je salue profondément Votre Altesse…</p> - -<p>D'un large mouvement, le petit prince ôta -son chapeau, et répondit en riant aussi :</p> - -<p>— Je vous salue profondément, mademoiselle -Chiffon!…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">X</h2> - - -<p>Pendant huit jours, Chiffon ne fit pas un pas -sans rencontrer le petit Barfleur. Plusieurs fois, -aussi, il vint chez les Bray sous prétexte de commissions -données par sa mère ; et, un soir, en -entrant dans le salon au moment du dîner, Coryse -le trouva installé entre M. et madame de Bray. -Elle avait vu, vers six heures, arriver le vicomte -dans sa petite charrette, mais elle le croyait parti -depuis longtemps et elle s'arrêta interdite.</p> - -<p>— M. de Barfleur a bien voulu rester à dîner -avec nous… — dit la marquise, qui semblait d'une -humeur charmante ; — nous le reconduirons ce -soir en nous promenant…</p> - -<p>Tant que duraient les chaleurs, M. et madame -de Bray sortaient habituellement en voiture après -le dîner, emmenant Chiffon, à qui ces promenades -étaient odieuses. Assise dans le landau en face -de ses parents, elle n'osait ni bouger ni rire, et -elle restait immobile et ennuyée, telle qu'elle -était toujours en présence de la marquise, dans -l'attente de la scène qu'elle redoutait.</p> - -<p>Lorsque Marc de Bray entra à son tour, sa -figure exprima, à la vue du petit Barfleur, un si -grand étonnement, que Coryse se mit à rire. Et, -tandis que sa mère passait au bras du vicomte -dans la salle à manger, elle dit à l'oncle Marc, -qui semblait vraiment agacé et mécontent :</p> - -<p>— Tu ne t'attendais pas à celle-là, hein?…</p> - -<p>Il répondit, sans paraître remarquer les regards -anxieux de son frère :</p> - -<p>— Alors, il est de la maison, à présent, <i>Deux -liards de beurre</i>?…</p> - -<p>— Pas encore!… — fit en riant Chiffon — mais -il y tâche!…</p> - -<p>L'oncle Marc s'arrêta court :</p> - -<p>— Qu'est-ce que tu veux dire?… — demanda-t-il -brusquement.</p> - -<p>M. de Bray supplia à demi-voix, les poussant -devant lui :</p> - -<p>— Entrez donc, mes enfants… entrez donc!…</p> - -<p>— Ah çà! — fit la marquise, d'un ton aigre, -en indiquant le petit Barfleur qui restait debout -à côté de sa chaise — qu'est-ce qui vous empêche -d'arriver?… M. de Barfleur est là, qui attend -pour s'asseoir…</p> - -<p>Dès le commencement du dîner, le vicomte, -placé en face de Coryse, se mit à la regarder -d'un œil extasié, avec une insistance de mauvais -goût. La petite, tout à fait myope, ne s'en -douta même pas, mais Marc de Bray remarqua -cette affectation et en parut irrité. Son irritation -devint même si visible que Chiffon, qui, de près, -y voyait très bien, demanda tout à coup :</p> - -<p>— Qu'est-ce que tu as donc ce soir, l'oncle?… -tu as l'air si grinchu?…</p> - -<p>Vexé, il répondit :</p> - -<p>— Rien… c'est-à-dire, si… j'ai la migraine…</p> - -<p>Mais, malgré cette prétendue migraine, il se -mit à bavarder avec sa nièce, sans plus la laisser -un instant tourner la tête d'un autre côté que le -sien.</p> - -<p>Mécontente de cette attitude, qu'elle jugeait -malséante envers son protégé, la marquise chercha -plusieurs fois à ramener Chiffon à la conversation -générale, mais toujours elle se dérobait. Alors, -ne pouvant rien obtenir par l'adresse, madame -de Bray se décida à briser les vitres :</p> - -<p>— Coryse!… tu as une tenue absolument -déplacée!… vous faites un bruit… on ne s'entend -pas!…</p> - -<p>La petite se tut, sans même achever la phrase -commencée, et ne desserra plus les dents.</p> - -<p>La marquise reprit :</p> - -<p>— Mais je ne t'empêche pas de parler… de -répondre à M. de Barfleur qui dit que…</p> - -<p>Chiffon répliqua d'un ton doux et poli :</p> - -<p>— M. de Barfleur ne parle que de la chasse -et des courses… et ça, c'est des choses que je -déteste et auxquelles je ne comprends rien de -rien…</p> - -<p>— Et de quoi voulez-vous parler, mademoiselle?… — demanda -le petit Barfleur avec empressement.</p> - -<p>Elle répondit, du même ton modeste et soumis :</p> - -<p>— De rien, monsieur… je reste très bien sans -parler du tout…</p> - -<p>— On ne l'aurait pas dit tout à l'heure!… — remarqua -madame de Bray, d'une voix aiguë.</p> - -<p>Coryse répondit :</p> - -<p>— C'est vrai… j'ai été bruyante… je te demande -pardon…</p> - -<p>Et, baissant le nez, regardant obstinément -le fond de son assiette, elle resta silencieuse -jusqu'à la fin du dîner.</p> - -<p>Lorsque, dans le billard, elle eut servi le café, -Chiffon alla s'asseoir sur le perron, dans un grand -fauteuil de bambou, et se balança en regardant -les étoiles, qui apparaissaient toutes pâles dans -le ciel encore clair. Elle fut tirée de sa torpeur par -sa mère, qui revenait avec son chapeau :</p> - -<p>— Comment… tu n'es pas prête?… mais la -voiture est avancée!… tu es d'une insouciance… -d'une incurie…</p> - -<p>— Bah!… — répondit la petite qui ne bougea -pas — partez toujours!… je serai prête quand -on reviendra chercher ce qu'on aura oublié…</p> - -<p>L'oncle Marc éclata franchement de rire, et -M. de Bray détourna la tête pour cacher le sourire -qui lui tirait les lèvres malgré lui. La marquise, -devenue violette, demanda menaçante à Chiffon :</p> - -<p>— Qu'est-ce que vous dites?…</p> - -<p>Elle répéta, sans s'émouvoir :</p> - -<p>— Je dis que, tous les soirs, on revient à la -maison chercher la chose qu'on oublie…</p> - -<p>Elle ajouta à demi-voix :</p> - -<p>— Et ce soir on reviendra plutôt deux fois -qu'une…</p> - -<p>Elle faisait ainsi allusion à une des petitesses -d'esprit de sa mère. Petitesses que la marquise -ne croyait devinées par personne, tant elle avait -la conviction de rouler tous ceux qui se mesuraient -à elle.</p> - -<p>Adorant le gros luxe, le tapage, enfin tout -ce qui, à son avis, doit éblouir et fasciner «le -public», madame de Bray avait, en tourmentant -terriblement son mari, obtenu qu'il changeât pour -lui plaire ses voitures et ses livrées, très jolies -et très simples tant qu'elles avaient été choisies -par lui. Le landau, — à caisse bleu barbeau balafrée -d'énormes armoiries en bosse, et à train -rouge, — était grotesque comme voiture de -service, mais la marquise ne se sentait heureuse -que lorsqu'elle traversait de bout en bout Pont-sur-Sarthe -dans cet équipage voyant. C'était -pour cela qu'elle obligeait Coryse à assister aux -promenades qui l'ennuyaient si fort. Lorsque -la petite ne venait pas, on prenait la victoria ; -et la victoria était de plus modeste allure. Quand -madame de Bray, assise dans une pose affectée -au fond du landau criard, aux harnais scintillants -de plaques, de chaînettes, d'anneaux et d'armoiries, -pouvait défiler devant les restaurants -de la place du Palais à l'heure du «vermouth» -ou du «café», sa joie était à son comble. A six -heures et à huit heures, les tables qui couvraient -le trottoir, envahissant presque la chaussée, regorgeaient -de monde. Les officiers et les élégants -de Pont-sur-Sarthe se donnaient rendez-vous -«chez Gilbert», le restaurant chic, ou au café -Pérault. Et, au lieu de laisser prendre au cocher -une belle rue macadamisée, un peu déserte, qui -conduisait directement hors de la ville, madame -de Bray donnait l'ordre de passer par la place, -pavée d'horribles petites pierres ardoisées et -glissantes. Le plus souvent, à l'entrée d'une des -rues qui l'éloignaient du quartier préféré, elle -tressaillait brusquement et faisait «retourner -à la maison».</p> - -<p>Chiffon le connaissait bien le : «Ah! mon -Dieu!… j'ai encore oublié mon ombrelle!…» -ou : «mon manteau», ou : «mon manchon», -ou : «mon mouchoir!…» qui faisait passer une -seconde, et ensuite une troisième fois, le landau -devant les chers cafés.</p> - -<p>Elle avait une profonde horreur de ces exhibitions, -et lorsqu'elle apercevait les visages -curieux tournés vers la voiture, quand elle entendait -le choc des sabres et des éperons des -officiers qui se levaient pour saluer, elle baissait -les yeux, mécontente, se disant :</p> - -<p>— Doivent-ils assez se fiche de nous, au fond, -tous ces gens-là!…</p> - -<p>Et elle rageait, elle si simple et si peu «à -l'épate», d'être mêlée aux petites manœuvres qui -ridiculisaient sa mère.</p> - -<p>Le marquis et son frère avaient bien remarqué, -eux aussi, ce que le cocher et les domestiques -appelaient «le coup du faux départ», mais -ils ne s'étaient jamais communiqué leurs réflexions -à ce sujet, et la réponse de Chiffon les -surprit et les amusa.</p> - -<p>La marquise marcha sur sa fille, et, blême, -la voix sifflante, demanda, lui parlant de si près -que ses lèvres touchaient le petit nez impertinent -de l'enfant :</p> - -<p>— Pourquoi, ce soir, reviendrait-on plutôt -deux fois qu'une?… pourquoi?…</p> - -<p>— Parce que — répondit Coryse, après s'être -assurée que le petit Barfleur, qui affectait de -chercher son chapeau au bout du salon, ne pouvait -pas entendre — ce soir on a <i>Deux liards -de beurre</i> à exhiber aux populations…</p> - -<p>Mais, tandis qu'elle s'expliquait, elle songea -qu'elle allait tout à l'heure passer devant tout -le monde, assise à côté du vicomte dans le -landau bleu barbeau. Il n'en fallait pas plus à -Pont-sur-Sarthe pour faire croire à un mariage ; -et cela, Coryse voulait l'éviter à tout prix. Elle -n'avait jusqu'ici jamais songé à se compter -pour quelque chose. A ses propres yeux, elle -restait toujours «le chiffon», «le gosse» qu'on -ne prend pas au sérieux. La demande de -M. d'Aubières et les insinuations du père de -Ragon lui avaient appris qu'elle était maintenant -une jeune fille, que l'un aimait, et que le protégé -de l'autre allait faire semblant d'aimer. Avant -de laisser sa mère commencer une scène, Chiffon -ajouta :</p> - -<p>— D'ailleurs, ne vous inquiétez pas de moi… -je ne sortirai pas… je suis fatiguée…</p> - -<p>— Ça n'est pas vrai!… vous n'êtes jamais -fatiguée!…</p> - -<p>— Soit!… c'était un prétexte… Eh bien… sans -prétexte… je ne sortirai pas ce soir…</p> - -<p>— Vous sortirez…</p> - -<p>— Je vous demande la permission de rester!…</p> - -<p>— Allez mettre votre chapeau…</p> - -<p>Et, comme Chiffon ne bougeait pas, elle la -saisit violemment par les poignets.</p> - -<p>L'enfant se dégagea d'une secousse, et dit -doucement :</p> - -<p>— C'est ridicule, vous savez… cette petite -scène intime devant un étranger…</p> - -<p>La marquise se tourna vers M. de Barfleur, -changeant subitement sa figure convulsée en -physionomie souriante :</p> - -<p>— Oh!… M. de Barfleur est presque de la -maison!…</p> - -<p>— Possible!… — riposta la petite, désirant -établir nettement la situation — mais il n'est -pas presque de la famille… et un des proverbes -que vous citez le plus souvent dit qu'il faut laver -son…</p> - -<p>— C'est bon!… c'est bon!…</p> - -<p>Et après un silence, tandis que le marquis -et <i>Deux liards de beurre</i>, leur pardessus sur le -bras et leur canne à la main, attendaient le -signal du départ, la marquise reprit, d'un air -gracieux :</p> - -<p>— Si j'insiste pour que tu nous accompagnes, -c'est qu'il n'est pas convenable que tu restes ainsi -seule à la maison…</p> - -<p>— J'y reste toujours!… d'ailleurs, je ne suis -pas seule, puisque l'oncle Marc est là…</p> - -<p>— Mais ton oncle va probablement sortir…</p> - -<p>Marc de Bray répondit sèchement :</p> - -<p>— Vous savez bien, ma chère belle-sœur, que -je ne sors jamais le soir…</p> - -<p>— Alors, je vous confie Corysande…</p> - -<p>Un peu nerveux, l'oncle Marc répliqua en -haussant les épaules :</p> - -<p>— Soyez sûre que j'aurai bien soin d'elle… -je l'empêcherai de se salir et de jouer avec la -lumière…</p> - -<p>Et, comme le petit Barfleur, incliné sur la -main que lui tendait machinalement Coryse, -la baisait un peu longuement, il prit sa nièce -par le bras et la fit pirouetter sur elle-même, -en disant :</p> - -<p>— Allons!… viens, Chiffon!…</p> - -<hr /> - - -<p>Quand ils furent l'un en face de l'autre dans le -petit salon, Coryse dit gaiement à l'oncle Marc :</p> - -<p>— Il y a eu du tirage, hein?… et pourtant -je n'étais pas nécessaire ce soir… puisqu'il y -avait un troisième pour forcer à prendre le landau…</p> - -<p>Et, tout de suite, elle ajouta en voyant que -son oncle s'installait sous la lampe et défaisait -les bandes des journaux :</p> - -<p>— Tu sais… si tu as à faire… te crois pas obligé -de rester avec moi, au moins?…</p> - -<p>— J'allais justement te dire la même chose…</p> - -<p>— Oh!… moi!… que je fasse ma tapisserie -ici ou ailleurs, c'est tout comme!… seulement, -toi, ordinairement… quand papa sort le soir… -tu travailles chez toi…</p> - -<p>Il répondit en riant :</p> - -<p>— Oui… mais ces soirs-là… qui sont, en hiver, -presque tous les soirs… tu ne m'es pas aussi -particulièrement recommandée qu'aujourd'hui…</p> - -<p>Coryse alla prendre la grande tapisserie de -soie, toute hérissée d'animaux et de guerriers -bizarres, qu'elle copiait sur les dessins des tapisseries -de Bayeux, et vint s'asseoir à côté de l'oncle -Marc.</p> - -<p>Au bout d'un instant, il interrompit sa lecture, -regardant, au-dessus du journal, la petite tête -ébouriffée et attentive penchée sur les soies -diaprées.</p> - -<p>— Chiffon… — demanda-t-il tout à coup — quand, -avant le dîner, j'ai dit en parlant de -ce jeune gommeux : «Ah çà!… il est donc de -la maison, à présent?…» tu m'as répondu : «Pas -encore, mais il y tâche…»</p> - -<p>— Oui… — fit la petite, qui leva le nez.</p> - -<p>— Eh bien… — reprit Marc en hésitant un -peu — je n'ai pas bien compris ce que tu entendais -dire par là?…</p> - -<p>— J'entendais dire que <i>Deux liards de beurre</i> -voudrait bien m'épouser…</p> - -<p>Le vicomte sauta en l'air :</p> - -<p>— C'est bien ce que j'avais cru deviner!… -mais je ne pouvais pas… je… et tu parles de -ça avec cette tranquillité?… t'épouser?… ce -grotesque?… mais ce serait fou!… ce serait -monstrueux!…</p> - -<p>— Aussi, tu peux être tranquille… il ne m'épousera -pas… — répondit Chiffon en riant.</p> - -<p>— Ah!… — murmura l'oncle Marc, rasséréné — à -la bonne heure!…</p> - -<p>Elle le regarda affectueusement :</p> - -<p>— Tu es vraiment bon, toi… de t'inquiéter -de moi comme ça!…</p> - -<p>Elle resta un instant silencieuse, et reprit :</p> - -<p>— C'est toi qui en es cause, pourtant… qu'il -veut m'épouser…</p> - -<p>— Moi?…</p> - -<p>— Oui… dès qu'on a su que tu héritais… on -a fait courir le bruit que je serais très riche… -que tu me dotais… et que tu me laisserais toute -ta fortune…</p> - -<p>— C'est vrai!…</p> - -<p>— Mais tes enfants?…</p> - -<p>— Mes enfants?… j'ai des enfants?…</p> - -<p>— Non… mais quand tu seras marié…</p> - -<p>— Je ne me marierai pas, mon Chiffon… j'aurais -trop peur de tomber sur une femme comme…</p> - -<p>Il allait dire «comme ta mère» ; il s'arrêta et -reprit :</p> - -<p>— … comme j'en connais… non… je suis méfiant, -et je resterai vieux garçon…</p> - -<p>— Ah!… tant mieux!… alors, si tu veux…</p> - -<p>— Si je veux?…</p> - -<p>— J'irai vivre avec toi?… je tiendrai ta maison… -je n'ai pas du tout envie de me marier -non plus, moi… mais, quand j'aurai vingt et -un ans, je ne resterai certainement pas ici…</p> - -<p>Et, voyant que l'oncle Marc faisait un mouvement :</p> - -<p>— Pas un jour… malgré le pauvre papa qui -est si bon… et à qui je manquerai beaucoup… -je sais bien que, d'autre part, mon absence lui -aplanira bien des petites difficultés d'existence… -mais c'est égal, il regrettera son Chiffon…</p> - -<p>Étonné, le vicomte demanda :</p> - -<p>— Tu dis que tu t'en iras?… où ça, t'en iras-tu?…</p> - -<p>— J'ai toujours pensé que je demanderais à -la tante Mathilde et à l'oncle Albert de me reprendre… -mais, si tu voulais de moi, toi?… je -serais si, si heureuse!… je t'aime tant, si tu -savais!… oui… encore plus que papa, je t'aime… -c'est peut-être mal… mais je ne peux pas m'en -empêcher…</p> - -<p>Et, de sa voix chaude elle acheva, se penchant -vers lui vibrante et tendre :</p> - -<p>— Je t'adore, toi, vois-tu!…</p> - -<p>Il murmura, un peu pâle, en reculant son -fauteuil :</p> - -<p>— Je ne mérite pas d'être adoré, mon petit -Chiffon…</p> - -<p>— Que si!…</p> - -<p>— Au lieu de tenir la maison de ton vieil ours -d'oncle, tu te marieras… tu auras un tas de mômes -qui piailleront… et remplaceront avantageusement -Gribouille et le vieux Jean…</p> - -<p>Elle répondit, sérieuse :</p> - -<p>— Eh bien! veux-tu que je te dise?… je suis -sûre que je ne me marierai pas… oui, sûre… je ne -peux pas bien expliquer ce qui se passe en moi… -mais enfin, personne ne me chante!…</p> - -<p>— Personne?… qu'est-ce que tu en sais?… -ce pauvre Aubières est certainement un beau -grand gars… intelligent et bon… mais il commence -à se défraîchir… quant à l'autre, c'est -un petit monstre…</p> - -<p>Coryse se mit à rire :</p> - -<p>— Va-t'en dire ça à madame Delorme!…</p> - -<p>— Ah!… tu es au courant des potins, toi aussi?… -Eh bien, ce que madame Delorme — qui est du -reste une simple bécasse — aime dans Barfleur, -c'est son nom… son titre… ses costumes anglais… -ses chevaux et son château…</p> - -<p>— Je le pense bien!… mais enfin, c'est quelque -chose… quelque chose qu'une autre qu'elle pourra -aimer aussi… tandis que moi, vois-tu… je sens -que je n'aimerai jamais personne…</p> - -<p>Il demanda, inquiet :</p> - -<p>— Alors… c'est peut-être que tu aimes déjà -quelqu'un?…</p> - -<p>— Jamais de la vie!… — s'écria Chiffon avec -une telle conviction que l'oncle Marc sourit, complètement -rassuré.</p> - -<p>Elle reprit :</p> - -<p>— Non… personne ne me plaît!… pour l'épouser, -s'entend… ainsi tiens… Paul de Lussy, -qu'on trouve si bien… et M. de Trêne, qu'on -s'arrache… ben, je n'en voudrais pas!… je sais -bien que c'est ridicule, ce que je dis là… et que -j'ai pas le droit de faire la difficile avec ma tête…</p> - -<p>— Avec ta tête?… — questionna Marc, surpris — qu'est-ce -que tu veux dire?…</p> - -<p>— Dame!… que je suis laide!…</p> - -<p>Il balbutia, stupéfait :</p> - -<p>— Laide?… laide, toi?…</p> - -<p>Elle répondit tristement :</p> - -<p>— Oh! je le sais bien, va!… même que ça -m'embête assez!…</p> - -<p>— C'est ta mère qui t'a dit ça?… mais tu -es jolie… très jolie, entends-tu?…</p> - -<p>— Tu me le dis pour me faire plaisir… ou -même tu le trouves… parce que tu m'aimes bien…</p> - -<p>— Écoute, Chiffon… — dit l'oncle Marc — je -te répète très sérieusement que tu es, et que tu -seras surtout dans deux ou trois ans, une très jolie -femme… penses-tu donc qu'Aubières qui a eu…</p> - -<p>Comme il s'arrêtait, Coryse demanda :</p> - -<p>— Qui a eu quoi?…</p> - -<p>— Je veux dire… penses-tu qu'Aubières, qui -s'y connaît, se serait ainsi toqué de toi si tu n'étais -pas jolie?… non… il faut que tu saches réellement -ce que tu es… et tu peux croire ton vieil oncle -qui te le dit, va!…</p> - -<p>— Alors, — s'écria joyeusement la petite — «le -Chiffon» est une jolie femme?… une jolie -femme!… Oh! que c'est drôle!… et que je suis -contente que ça soit comme ça!… et que je te -remercie de me l'avoir dit!… mais ça ne m'empêchera -pas de bien tenir ta maison, ça… au -contraire…</p> - -<p>Et, câline :</p> - -<p>— Je t'en prie, oncle Marc!… je t'en prie?… -dis-moi oui?… et, jusque-là, ne t'en va pas?… -ne me laisse plus ici sans toi?… si tu savais ce -que ça m'a été horrible, ces quinze jours?… je -ne peux pas me passer de te voir!… je ne peux -pas!…</p> - -<p>Glissant de sa chaise basse, Coryse s'assit -à terre comme un bébé, et appuyant sur les -genoux du vicomte sa petite tête qui, à la lumière -pâle de la lampe, ressemblait à un nid -de mousse argentée, elle supplia plaintivement, -les yeux remplis de larmes :</p> - -<p>— Ne t'en va plus?… dis?… ne t'en va plus?…</p> - -<p>Comme d'un mouvement presque brutal il -voulait se lever, elle le força à se rasseoir en -l'entourant solidement de ses bras et demanda :</p> - -<p>— Tu me renvoies?… pourquoi es-tu comme -ça avec moi… dis?… voilà bien des fois que ça -me frappe, va!… tu n'es plus le même… dans -le temps… tu me prenais sur tes genoux… tu -m'embrassais…</p> - -<p>Il répondit durement :</p> - -<p>— «Dans le temps», tu étais petite… à présent -tu n'es plus d'âge à ça…</p> - -<p>Elle balbutia, tandis que deux énormes larmes -roulaient rapidement sur ses joues roses :</p> - -<p>— On est toujours d'âge à être aimée…</p> - -<p>— Mais je t'aime… je t'aime bien… — reprit -Marc de Bray très ému — seulement, je t'en -prie… ôte-toi de là… va te rasseoir…</p> - -<p>Tandis qu'il cherchait à la repousser, la sonnette -de la grille tinta à peine, tirée par une -main timide et hésitante. L'oncle Marc secoua -rudement Chiffon :</p> - -<p>— Mais lève-toi donc, sapristi!… on ne se -tient pas comme ça, voyons?… si c'était une -visite?…</p> - -<p>Elle se releva et répondit, déjà redevenue -rieuse :</p> - -<p>— Une visite?… qui sonnerait comme ça?… -honteusement?… mais, on a l'air de l'amoureux -de la cuisinière… quand on sonne comme ça!…</p> - -<p>Le domestique entra :</p> - -<p>— C'est monsieur le comte d'Axen…</p> - -<p>— Madame la marquise est sortie!… — cria -Coryse.</p> - -<p>— Recevez!… — ordonna Marc, qui sembla -comme soulagé.</p> - -<p>— Oh!… — fit Chiffon étonnée — tu le reçois?…</p> - -<p>Et, d'un ton fâché, elle ajouta :</p> - -<p>— Nous étions si bien nous deux!…</p> - -<p>Puis, tout à coup, regardant son oncle avec -inquiétude :</p> - -<p>— Qu'est-ce que tu as?… tu es pâle… pâle… -je ne t'ai jamais vu comme ça?…</p> - -<p>— Je n'ai rien… — répondit Marc, embarrassé — c'est -cette chaleur… dans un instant -ce sera fini…</p> - -<p>Et il alla au-devant du prince qui entrait, -tandis que Chiffon le suivait de son regard bleu -devenu tout pensif.</p> - -<p>— Monseigneur… ma belle-sœur est sortie… -c'est ma nièce qui va me présenter à Votre Altesse…</p> - -<p>Et, comme la petite, clouée au sol, semblait -à mille lieues de ce qui se passait, il appela :</p> - -<p>— Coryse!… tu n'as pas entendu?…</p> - -<p>Elle accourut gaiement à eux.</p> - -<p>— Oh!… tu peux dire Chiffon, va!… Monseigneur -sait bien!… Monseigneur, c'est l'oncle -Marc!… pour qui vous faites de la propagande -dans le pays…</p> - -<p>Et, s'adressant au vicomte, qui écoutait surpris :</p> - -<p>— Ah! c'est que tu ne sais pas!… c'est vrai!… -je ne t'ai pas encore vu tout seul depuis hier!… -Eh bien… figure-toi que j'ai trouvé… en revenant -de Barfleur… monseigneur en train d'expliquer -aux ouvriers des hauts fourneaux qu'il fallait -voter pour toi… et ses explications, il les arrosait, -bien mieux!…</p> - -<p>— Vraiment — commença Marc — je suis…</p> - -<p>Chiffon l'interrompit :</p> - -<p>— Oui… mais tu sais… faut pas dire à la maison -que j'ai rencontré monseigneur et que je me -suis promenée avec lui… dans la forêt… car je -me suis promenée avec lui…</p> - -<p>Elle se tourna vers le prince et conclut :</p> - -<p>— A l'oncle Marc… c'est pas la même chose… -on peut tout lui dire… à lui!…</p> - -<p>Voyant que le vicomte écoutait, l'air sérieux -et le sourcil un peu relevé, ce qui était chez lui -un signe de mécontentement, elle ajouta avec -tristesse :</p> - -<p>— Excepté aujourd'hui, pourtant!… aujourd'hui -je ne sais pas ce qu'il a… il n'est pas du -tout dans son assiette…</p> - -<p>— J'étais venu… — dit le prince — pour remercier -madame de Bray de son aimable lettre… -elle m'a écrit tantôt…</p> - -<p>— Encore!… — cria étourdiment Chiffon, -qui pensa : «Elle lui écrit donc deux fois par -jour!…»</p> - -<p>— Elle voulait bien me proposer — continua le -comte d'Axen — des invitations pour son bal… -si je désirais y faire inviter quelqu'un… et, pour -cela… elle a pris la peine de me communiquer -une liste que je lui rapporte…</p> - -<p>Il posa sur la table une enveloppe et, se levant :</p> - -<p>— Maintenant, je ne veux pas vous déranger -plus longtemps…</p> - -<p>— Mais, monseigneur, — insista l'oncle Marc, -avec une vivacité qui surprit Coryse — si -vous n'avez rien à faire ce soir… nous serions -ravis…</p> - -<p>Chiffon sortit pour faire apporter le thé ; puis, -elle alla coucher Gribouille et voir si on avait -bien arrosé ses fleurs. Quand au bout d'un moment -elle revint, les deux hommes qui causaient -de mille choses les intéressant tous deux, ne -firent aucune attention à elle.</p> - -<p>Lorsqu'à onze heures le prince partit, Coryse -demanda à l'oncle Marc qui l'avait reconduit -à la grille :</p> - -<p>— Comment le trouves-tu?…</p> - -<p>— Tout à fait intelligent et gentil…</p> - -<p>Et, soupçonneux, il questionna :</p> - -<p>— Ah ça!… pourquoi m'avais-tu dit le contraire?…</p> - -<p>— Quel contraire?…</p> - -<p>— Eh bien, tu disais : «Il est haut comme -une botte… et noir… noir!…»</p> - -<p>— Dame!… c'est vrai!… il est laid!… du -moins, à mon avis…</p> - -<p>— Ah!… et qui est-ce qui est beau… à ton -avis?…</p> - -<p>— Mon Dieu!… je ne sais pas trop!… Ben, -toi, tiens!…</p> - -<p>— Moi???…</p> - -<p>— Oui… je ne te dis pas que tu as la beauté -grecque… non… mais je te trouve bien tout -de même comme tu es!… d'abord, je déteste les -gringalets… les chétifs… c'est comme aussi les -petits jeunes gens… je ne peux pas les sentir, les -petits jeunes gens!… un homme n'a l'air d'un -homme qu'à trente-cinq ans…</p> - -<p>— Bigre!… c'est fâcheux pour ce pauvre -Aubières que la limite ne soit pas un peu plus -reculée!… Enfin, moi, je le trouve réussi, ce petit -prince!…</p> - -<p>— Moi aussi!… mais c'est seulement depuis -que je me suis promenée avec lui, que je le trouve -comme ça…</p> - -<p>L'oncle Marc releva de nouveau son sourcil :</p> - -<p>— Ah!… parlons-en… de cette promenade!… -décidément, ta mère a quelquefois raison!… tu te -conduis comme une petite fille mal élevée… est-ce -que… à ton âge… on s'en va courir dans les bois… -toute seule avec un jeune homme, voyons?…</p> - -<p>— Oh!… un roi!…</p> - -<p>— Qu'est-ce que ça fiche!… c'est un homme, -un roi!…</p> - -<p>— Si on veut?… et puis… je n'étais pas toute -seule…</p> - -<p>— Oui… tu avais Jean, n'est-ce pas?… un -vieil idiot!…</p> - -<p>Tristement, la petite murmura :</p> - -<p>— Que tu deviens méchant!… mon Dieu!… -que tu deviens méchant!…</p> - -<p>— Méchant?… parce que je n'applaudis pas -à tes fantaisies?… parce que je ne t'encourage -pas à aller flirter dans la forêt avec tous les rastaquouères -de passage?…</p> - -<p>Elle murmura en riant :</p> - -<p>— V'là qu'il est rastaquouère à présent!… -tout à l'heure il était réussi!…</p> - -<p>Le vicomte s'irrita tout à fait :</p> - -<p>— C'est que j'en ai assez, vois-tu, de tes manières!… -c'est peut-être vrai que je t'ai gâtée?… -que j'ai ri de tes allures de poulain échappé… qui -maintenant ne sont plus drôles!… que j'ai encouragé -tes mauvais instincts?… mais, si c'est vrai… -si je suis pour quelque chose dans ce qui arrive aujourd'hui… -je m'en repens, va!… et rudement!…</p> - -<p>Dans sa voix dure on sentait l'enrouement -des larmes. Chiffon essaya de prendre ses mains -qu'il retira violemment.</p> - -<p>Alors, toute droite en face de lui, atterrée, -en proie à une émotion intense qu'elle voulait -cacher, elle balbutia faiblement :</p> - -<p>— Mais, c'est pas possible!… on t'a changé -en voyage, oncle Marc!…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XI</h2> - - -<p>Le jour où avait lieu le dîner des Barfleur, M. de -Bray, pris d'un épouvantable rhume qui lui -enflait le nez et les lèvres et lui fermait les yeux, -déclara à sa femme qu'il ne pourrait pas sortir. -Il avait la fièvre et allait se coucher jusqu'au -lendemain. La marquise se récria :</p> - -<p>— C'est un tour affreux à jouer aux Barfleur!… -on est quatorze… madame de Barfleur me l'a -dit…</p> - -<p>— Eh bien?…</p> - -<p>— Eh bien… on sera treize, naturellement!… -ce n'est pas quand on est averti deux heures -avant le dîner qu'on peut trouver un nouvel -invité… n'est-ce pas?…</p> - -<p>— J'en suis désolé… mais je me sens trop -malade pour aller là-bas…</p> - -<p>Et il ajouta en riant :</p> - -<p>— Vous croyez qu'être treize à table fait -mourir l'un des treize dans l'année?… moi, je -suis sûr que je mourrais, bien qu'on soit quatorze, -si je sortais dans l'état où je suis…</p> - -<p>— Si au moins Coryse voulait vous remplacer?… — proposa -la marquise.</p> - -<p>— Ça, jamais!… — cria la petite avec conviction.</p> - -<p>M. de Bray insista :</p> - -<p>— Mon petit Chiffon… ça serait si gentil à -toi!…</p> - -<p>— Oh! non!… je t'en prie?…</p> - -<p>Et, croyant avoir trouvé un excellent prétexte -pour rester, elle expliqua :</p> - -<p>— D'abord… il faut que je dîne avec l'oncle -Marc… sans ça, il serait tout seul… puisque tu -vas te coucher…</p> - -<p>L'oncle Marc, qui n'avait pas semblé jusque-là -entendre ce qui se disait autour de lui, protesta -avec vivacité :</p> - -<p>— Mais pas du tout!… ne t'occupe pas de -moi!… en voilà une idée!… on croirait, ma parole, -que j'ai besoin d'une bonne?…</p> - -<p>— Non… mais tu dis toujours que ça t'embête -d'être seul à table…</p> - -<p>— Je n'ai jamais dit un mot de ça!…</p> - -<p>— Oh!… — fit Chiffon, abasourdie — c'est -pas une fois… c'est cent que tu l'as dit…</p> - -<p>— Eh bien, je ne savais pas ce que je disais!… -et, tiens… si tu voulais être un bon Chiffon… tu -irais à ce dîner avec ta mère?… tu irais pour -me faire plaisir?…</p> - -<p>L'enfant le regarda avec un étonnement profond, -méfiant presque.</p> - -<p>— Comment, — pensa-t-elle — après tout ce -qu'il m'a dit il y a deux jours du petit Barfleur… -de cette idée de mariage… et de tout ça,… voilà -qu'il veut m'envoyer là-bas!… moi qui ne vais nulle -part… pour que j'aie l'air de courir après, donc?…</p> - -<p>Et elle répondit :</p> - -<p>— Dans aucun cas… je ne peux aller à Barfleur -ce soir…</p> - -<p>— Pourquoi ça?… — demanda madame de -Bray.</p> - -<p>— Je vous l'ai déjà dit l'autre jour… je n'ai -pas de robe…</p> - -<p>— Mais celle que ton père te donne?…</p> - -<p>— Je l'ai commandée pour demain… elle n'est -pas faite…</p> - -<p>— Eh bien… on va vite arranger ta robe pompadour…</p> - -<p>— A présent qu'on est habitué à me voir en -robes longues depuis plus d'un an… on sera un -peu étonné… et il y aura de quoi…</p> - -<p>Elle ajouta en riant :</p> - -<p>— D'autant plus que, si on n'y met pas des -sous-pieds avec des ficelles… à ma robe pompadour… -on verra mes genoux quand je m'assoirai…</p> - -<p>L'oncle Marc se leva :</p> - -<p>— Va mettre ton chapeau… je t'emmène… et -je te promets que tu auras une robe pour tantôt…</p> - -<p>— Mais… — fit Coryse, résistant encore — mais -tu es donc enragé aussi pour me faire aller -là-bas?… enfin, j'irai… puisque tu le veux…</p> - -<p>Et, sortant du salon, elle se dit en lançant -un regard de reproche à Marc qui évitait de -la regarder :</p> - -<p>— Il ne veut pas rester seul avec moi comme -l'autre soir… mais pourquoi ne veut-il pas, mon -Dieu?…</p> - -<p>Le vicomte emmena Chiffon chez la première -couturière de Pont-sur-Sarthe ; une couturière -qu'elle ne connaissait que de nom, et dont elle -monta l'escalier avec respect.</p> - -<p>Non seulement la modeste pension de Coryse -ne lui permettait pas de se faire habiller chez -madame Bertin, mais la marquise elle-même -n'employait pas la grande couturière. Totalement -dénuée de goût ; incapable de discerner la grâce -d'une robe bien coupée de la laideur d'une robe -mal faite ; ne comprenant que les différences des -couleurs ou des garnitures et s'inquiétant uniquement -des étoffes, la toilette féminine se réduisait -pour elle à «ce qui fait de l'effet» ou -«n'en fait pas». Quand elle avait dit, en parlant -d'une robe ou d'un chiffonnage quelconque : -«Ça ne fait aucun effet!» peu importait que ce -chiffonnage fût délicieux, il était déclaré quantité -négligeable et, en l'apercevant quelque jour sur -une femme bien mise, elle s'écriait : «C'est étonnant!… -madame X… qui dépense tant d'argent -pour sa toilette!… elle a toujours des choses qui -ne font aucun effet!…» Pour elle, les tailleurs -et les couturières qui font payer cher leur façon, -étaient «des voleurs». Elle n'admettait que le -prix commercial de l'étoffe et la quantité de -mètres qu'il en fallait employer, et il eût été -parfaitement inutile de lui expliquer que la coupe -changeait tout.</p> - -<p>De même elle était en art. Jamais — disait-elle — elle -ne comprendrait que, même parmi -les gens très riches, il s'en trouvât d'assez fous -pour payer quinze mille francs un portrait, alors -qu'à côté on pouvait l'avoir pour deux mille, et -souvent même «plus embelli!» Un roman, s'il -n'était pas bourré de faits et d'intrigues, lui -paraissait «bien creux». Et elle déclarait volontiers -qu'elle ne comprenait pas «qu'on pût aimer -Loti qui manque absolument d'imagination».</p> - -<p>Donc madame de Bray achetait des étoffes -et faisait faire, chez des ouvrières borgnes de -Pont-sur-Sarthe, des robes qui allaient épouvantablement. -Chiffon employait le même système -et arrivait au même résultat, sauf que -les étoffes étaient mieux choisies et la forme -très simple, toujours la même, une sorte de blouse -russe, vague, où se devinait à peine son petit -corps élégant.</p> - -<p>Quand l'oncle Marc entra suivi de sa nièce -dans le salon de madame Bertin, Coryse fut -très surprise de voir qu'il était connu des vendeuses. -Et, tout de suite, sa petite tête se mit -à travailler.</p> - -<p>«Qu'est-ce qu'il avait bien pu venir faire -chez une couturière, l'oncle Marc?… et chez -une couturière qui n'habillait pas madame de -Bray, ni Luce de Givry, — qui était infiniment -simple, — ni même madame de Bassigny, — qui -craignait de rencontrer des cocottes?…»</p> - -<p>Et, en attendant madame Bertin occupée -à un essayage, Chiffon demanda curieusement :</p> - -<p>— On te connaît ici?… comment est-ce qu'on -te connaît?…</p> - -<p>— Je suis venu… je… j'ai… j'ai dessiné des -costumes pour le bal des Lussac… l'année dernière… -et…</p> - -<p>Elle rectifia :</p> - -<p>— Un costume… pas «des»!… oui… je me -souviens très bien, maintenant… celui de madame -de Liron, que tu as dessiné…</p> - -<p>— Celui-là… et d'autres…</p> - -<p>— Non… celui-là et pas d'autres… ça a fait -assez de potin, va!…</p> - -<p>— Ne parle pas si haut!…</p> - -<p>— Il n'y a personne qui écoute!… — fit Chiffon, -indiquant les demoiselles qui allaient et -venaient à travers les salons.</p> - -<p>Elle resta un instant absorbée et silencieuse, -et murmura tout à coup, comme si elle continuait -une conversation commencée avec elle-même :</p> - -<p>— Encore une qui trompe son mari, madame -de Liron!…</p> - -<p>— Mais tais-toi!… — s'écria l'oncle Marc, -regardant autour de lui d'un air inquiet — tais-toi -donc, sapristi!…</p> - -<p>D'un ton fâché, il ajouta :</p> - -<p>— Les jeunes filles ne doivent pas parler des -choses où elles ne comprennent rien… et où elles -ne doivent rien comprendre…</p> - -<p>— Je sais bien que je n'y dois rien comprendre… -et je n'y comprends d'ailleurs pas grand'chose… -mais j'entends, n'est-ce pas?… et, à -moins qu'on me mette du coton dans les oreilles, -comme le cousin La Balue…</p> - -<p>— On n'entend que ce qu'on veut écouter!…</p> - -<p>— Ah! ma foi non!… je n'écoute jamais et -j'entends toujours!… et quelquefois j'aimerais -mieux pas!… ainsi… la fois de madame de Liron, -par exemple…</p> - -<p>— Je te défends de prononcer des noms!… -il peut y avoir là un domestique, une femme -de chambre… n'importe qui de sa maison…</p> - -<p>— Et tu penses qu'ils ne le savent pas… -les gens de sa maison… ce que fait «leur -dame»?…</p> - -<p>— Il est… dans tous les cas… inutile qu'ils -l'entendent raconter par toi…</p> - -<p>— Et par toi, surtout… hein?…</p> - -<p>Visiblement énervée, elle ajouta :</p> - -<p>— Je ne sais d'ailleurs pas pourquoi tu parles -tout le temps… de madame de Liron?…</p> - -<p>L'oncle Marc la regarda, stupéfait :</p> - -<p>— J'en parle?… c'est moi qui en parle, maintenant!…</p> - -<p>La porte de l'un des salons d'essayage s'ouvrit, -et la petite de Liron, enveloppée d'un nuage -de gaze rosée, entra en tourbillon suivie de madame -Bertin :</p> - -<p>— On me dit que vous êtes là!… je ne veux -pas vous laisser partir sans vous dire bonjour!…</p> - -<p>Elle secoua la main du vicomte et, se tournant -vers Chiffon :</p> - -<p>— Bonjour, mademoiselle Coryse…</p> - -<p>Puis, revenant à Marc :</p> - -<p>— Vous venez vous faire faire une robe?…</p> - -<p>Il répondit, un peu hésitant et gêné :</p> - -<p>— Je viens pour ma nièce…</p> - -<p>La petite de Liron éclata de rire, ouvrant -une bouche un peu sombre, dont les dents manquaient -d'éclat :</p> - -<p>— C'est vous qui faites la maman!… c'est -touchant!…</p> - -<p>Et, voyant l'air contraint du vicomte, elle -s'empressa d'ajouter :</p> - -<p>— Tous mes compliments, d'ailleurs!… votre -fille est charmante!…</p> - -<p>Chiffon ne parut pas entendre. Elle regardait -la jeune femme avec une sorte d'avidité.</p> - -<p>C'était une très jolie petite personne rondelette -et capitonnée de fossettes. Ses cheveux bruns -frisottaient sur un front plat aux contours mous. -Elle avait de grands yeux chocolat très câlins, un -nez correct, une toute petite bouche, — charmante, -lorsqu'elle ne s'ouvrait pas, — et un -teint superbe. Les épaules sortaient blanches et -grasses de la robe décolletée à l'excès. Le haut -des bras s'engorgeait un peu. L'oreille plate et -incolore s'attachait mal, trop renversée et trop -éloignée des cheveux.</p> - -<p>Telle quelle, Chiffon comprenait, — bien -qu'elle n'aimât pas du tout ce genre de femme, — que -madame de Liron était très jolie et devait -plaire beaucoup.</p> - -<p>Comme Marc ne disait rien, la jeune femme -reprit :</p> - -<p>— Vous allez lui faire faire quelque chose de -rose, j'espère?… il n'y a que le rose qui aille -à ces peaux-là!… et, à propos!… il serait au -moins poli de me dire comment vous trouvez -ma robe?…</p> - -<p>Il répondit du bout des lèvres :</p> - -<p>— Tout à fait réussie!…</p> - -<p>— Eh bien… à la façon dont vous le dites, -on ne le croirait vraiment pas!… c'est pour -demain… pour le bal de votre belle-sœur… Ah!… -mais!… j'y pense!… nous dînons ensemble ce soir -à Barfleur?…</p> - -<p>— Non… je ne dîne guère, moi, vous savez… -et, pour l'instant, je suis en deuil!…</p> - -<p>— Tiens!… c'est vrai!… je ne vous ai pas -vu depuis votre retour…</p> - -<p>— Je ne suis revenu qu'avant-hier… et je ne -peux pas faire encore de visites…</p> - -<p>— Je sais bien!…</p> - -<p>Elle alla brusquement toucher une étoffe -dépliée sur un fauteuil et en passant devant -le vicomte elle lui dit très vite et très bas :</p> - -<p>— Mais vous auriez pu me voir autrement?…</p> - -<p>L'oncle Marc regarda furtivement Chiffon, -cherchant à deviner si elle avait entendu.</p> - -<p>Très blanche, les lèvres jointes, les yeux à -terre, dans une immobilité de statue, la petite -semblait insensible. Un rapide battement des -tempes annonçait seul la vie, et Marc pensa :</p> - -<p>— Elle est justement partie dans son bleu… -elle n'a rien remarqué…</p> - -<p>Madame de Liron, se retournant après avoir -examiné l'étoffe, demanda :</p> - -<p>— Mais votre frère et votre belle-sœur dînent -là-bas ce soir… n'est-ce pas?…</p> - -<p>— Mon frère est souffrant… ma belle-sœur ira -avec ma nièce…</p> - -<p>— Oh!… oh!… ça va être… si je ne me trompe… -le début dans le monde de mademoiselle Coryse?… -je suis ravie de dîner avec elle ce soir…</p> - -<p>Chiffon s'inclina d'un air rogue, en pensant :</p> - -<p>— Ben, c'est pas comme moi, alors!… depuis -que je sais qu'elle y sera… ça me paraît encore -plus bassin!…</p> - -<p>L'oncle Marc s'adressa à la couturière :</p> - -<p>— Dites-moi… madame Bertin… quand pourrais-je -vous parler?… je suis très pressé… il me -faut une robe pour ma nièce… et il me la faut -à cinq heures… or, comme il est une heure et -demie…</p> - -<p>— Mais… — s'écria la petite de Liron — je -vous rends madame Bertin… je n'ai plus besoin -d'elle!…</p> - -<p>Et elle rentra dans le salon.</p> - -<p>— Eh bien, — demanda l'oncle Marc — qu'est-ce -que vous allez pouvoir me faire?…</p> - -<p>— Vous faire?… vous pensez bien, monsieur -le vicomte, qu'on ne peut pas vous faire une -robe pour cinq heures?… nous pouvons seulement -essayer à mademoiselle d'Avesnes un de -nos modèles… et s'il s'en trouve un qui lui aille -à peu près… l'arranger pour ce soir…</p> - -<p>— Mais ils sont fanés… vos modèles?…</p> - -<p>— Dame!… ils ont été essayés par nos jeunes -filles pour les faire voir aux clientes… mais il y -en a de très frais…</p> - -<p>Et regardant Coryse, elle proposa :</p> - -<p>— Il y a justement une petite robe rose qui…</p> - -<p>— Non!… — s'écria brusquement Chiffon — pas -de rose!… je n'en veux pas!…</p> - -<p>Madame de Liron avait dit tout à l'heure -à l'oncle Marc : «Vous allez lui faire faire quelque -chose de rose, j'espère?…» Cela seul suffisait -pour déterminer la petite à choisir n'importe -quelle couleur, excepté celle-là.</p> - -<p>Madame Bertin demanda :</p> - -<p>— Y a-t-il une nuance que vous préférez, -mademoiselle?…</p> - -<p>— Ça m'est égal, — dit Chiffon — ce que vous -voudrez, excepté rose…</p> - -<p>Et elle ajouta :</p> - -<p>— Pourtant… j'aime beaucoup le blanc…</p> - -<p>Une des jeunes filles apportait une robe de -mousseline de soie blanche. Madame Bertin -ouvrit la porte d'un salon et, faisant passer -Coryse :</p> - -<p>— Si mademoiselle veut venir essayer?…</p> - -<p>Voyant que Marc ne bougeait pas, elle demanda :</p> - -<p>— Vous n'entrez pas… monsieur le vicomte?…</p> - -<p>L'oncle Marc suivit la couturière et s'assit -dans un coin du salon d'essayage, où déjà Chiffon -sortant de sa robe étalée à ses pieds apparaissait -toute fine, en petit jupon court et en -jersey de soie, le jersey auquel elle attachait ses -bas.</p> - -<p>Jamais le vieil oncle de Launay, chargé de -diriger l'éducation physique de l'enfant, n'avait -permis qu'elle portât ni corset, ni jarretières, ni -bottines.</p> - -<p>Il déclarait ces objets de toilette laids et malsains. -Rien — affirmait-il — ne déprime les formes -et les chairs tant que les corsets et les jarretières, -et n'abîme la cheville et le cou-de-pied tant que -les bottines. Il admettait, à la rigueur, le corset -et la bottine pour dissimuler des imperfections ; -la jarretière, jamais! Chiffon avait donc poussé -librement, et quand, à douze ans, sa mère en la -reprenant chez elle avait voulu, selon son expression, -«lui faire une taille», la petite, incapable -de supporter aucune gêne, s'était débattue avec -une si extraordinaire violence qu'on avait dû -céder. Chiffon, d'ailleurs, raisonnait son refus de -«se déformer exprès».</p> - -<p>— Je veux — disait-elle — être moi… avec -la taille que le bon Dieu m'a donnée… et qui -est ma taille à moi… je ne veux pas copier celle -de la voisine!… je ne dis pas que je suis mieux, -mais je m'aime mieux comme je suis!… au moins, -j'ai pas l'air d'avoir avalé une canne!…</p> - -<p>Et, regardant furtivement la taille de madame -de Bray, elle concluait :</p> - -<p>— Je trouve qu'une grosse poitrine et des -grosses hanches avec une taille fine… c'est horrible!… -ça a l'air d'un oreiller noué par le milieu…</p> - -<p>Quand Chiffon eut passé la petite robe très -simple, aux jupes superposées et nuageuses tombant -toutes droites, et dont le corsage froncé -drapait bien son buste élégant et solide, madame -Bertin s'écria :</p> - -<p>— Elle va, cette robe!… il n'y a pas trois -points à y faire!… du reste, aux jolies tailles, -tout va… et mademoiselle a une taille!… n'est-ce -pas, monsieur le vicomte?…</p> - -<p>— Oui… certainement… — balbutia Marc, -qui assistait tout saisi à la transformation de -Chiffon.</p> - -<p>Dans cette robe élégante et bien faite, d'où -sortaient ses jolies épaules fermes et roses, et -ses bras encore un peu minces mais d'un dessin -très pur, l'enfant apparaissait si absolument -différente de ce qu'elle était d'habitude, que l'oncle -Marc se dit, à la fois satisfait et ennuyé :</p> - -<p>— Ils ne la reconnaîtront pas ce soir!…</p> - -<p>A ce moment, la porte du salon s'ouvrit, et -madame de Liron passa sa tête en disant :</p> - -<p>— Vous n'avez pas besoin d'un bon conseil?…</p> - -<p>— Non, merci!… — répondit sèchement Marc, -qui devint très rouge.</p> - -<p>La jeune femme venait d'apercevoir Coryse. -En présence de cet invraisemblable changement, -elle demeura pétrifiée. Son joli visage riant prit -une expression d'effarement mauvais et, repoussant -violemment la porte, elle cria au vicomte :</p> - -<p>— Ben… vous ne vous ennuyez pas, vous!…</p> - -<p>Coryse ferma à demi ses yeux clairs et dit -doucement :</p> - -<p>— Elle est plutôt bruyante… madame de -Liron!…</p> - -<p>Mais, en trottinant un quart d'heure plus -tard dans la rue des Girondins à côté de l'oncle -Marc, Chiffon déclara, sans même nommer la -jeune femme, bien sûre qu'il pensait à elle :</p> - -<p>— Tout de même… elle ne se gêne pas avec -toi!…</p> - -<p>Il répondit d'un ton rogue :</p> - -<p>— Elle ne se gêne avec personne!…</p> - -<p>La petite secoua la tête, faisant voler ses cheveux -légers, et murmura sérieuse :</p> - -<p>— Oh!… c'est égal!… il y a une nuance!…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XII</h2> - - -<p>Comme l'oncle Marc le prévoyait, on reconnut -à peine Chiffon, et son entrée dans le salon des -Barfleur prit les proportions d'un triomphe. Si -méfiante qu'elle fût d'elle-même, elle se rendit -compte de l'effet qu'elle produisait ; elle éclata -même de rire au nez de madame de Bassigny qui -la contemplait, l'air vexé et stupide.</p> - -<p>— Ça l'embête que je sois gentille!… — pensa-t-elle.</p> - -<p>Quant à la marquise, l'admiration inspirée -par sa fille la ravit absolument. Pas du tout -mauvaise au fond, mais seulement vaine et sotte, -elle jouissait pleinement de tout ce qui contribuait -en quelque sorte à la grandir et à la mettre en -vue. Le succès de Chiffon la flattait. Les nez -allongés de son excellente amie Bassigny et de -la petite de Liron la réjouissaient fort, et elle -regardait avec bienveillance Chiffon qui, très -entourée, recevait les compliments avec une -raideur plus étonnée que timide.</p> - -<p>Les Barfleur, eux, ne voyaient pas sans une -vague inquiétude cette transformation inattendue. -Ils pensaient que si l'on voulait bien leur -donner Chiffon lorsqu'elle n'était que riche, on -la leur refuserait peut-être à présent qu'elle -était jolie aussi. Et madame de Barfleur agacée -de voir M. de Trêne, — le beau hussard «qu'on -s'arrachait», — M. de Bernay, — le député sortant -de la droite, — et le comte de Liron, — frère -du mari de madame de Liron, le plus «gros -parti» du pays, — empressés autour de la petite -d'Avesnes, appela gracieusement Coryse et la -fit asseoir à côté d'elle, afin de pouvoir la surveiller. -Chiffon obéit docilement. Ça lui était -égal d'être ici où là, du moment qu'elle n'avait, -pour causer avec elle, ni l'oncle Marc, ni papa, ni -personne qu'elle aimât.</p> - -<p>Il y avait bien ses cousins de Lussy, Geneviève -et son frère, mais jamais Coryse ne s'était -liée beaucoup avec Geneviève, une belle fille très -délurée de deux ans plus âgée qu'elle, et déjà -faite à toutes les roueries et les coquetteries -mondaines.</p> - -<p>Enfin, madame de Barfleur écoutant rouler -une voiture sur le sable de la cour, s'écria :</p> - -<p>— Ah!… le voici!… je craignais qu'il ne fût -pas revenu!…</p> - -<p>Chiffon, qui attendait avec indifférence l'arrivée -du dernier convive, s'étonna fort de voir -entrer le duc d'Aubières. Et sa joie fut si vive -en apercevant son grand ami, qu'elle se leva -d'un bond et courut à lui en disant :</p> - -<p>— Ah! que je suis contente de vous voir!…</p> - -<p>Le colonel s'était arrêté, surpris, ne reconnaissant -pas tout de suite Coryse dans l'élégante -personne qui lui faisait si bon accueil. -Et quand, en voyant les cheveux flottants et la -petite frimousse aimée qui lui souriait, il se rendit -compte que c'était bien «le Chiffon» qui était -devant lui, son long visage sérieux exprima un -étonnement si grand, que Coryse, devinant la -cause de cet étonnement, s'écria :</p> - -<p>— Comment!… vous non plus… vous ne me -reconnaissez pas?…</p> - -<p>Tout à coup, elle s'aperçut qu'on la regardait -curieusement, et elle entendit madame de -Bassigny qui disait en se penchant vers la marquise :</p> - -<p>— A la bonne heure!… elle ne boude pas -ses prétendants évincés, votre fille!…</p> - -<p>Madame de Bray, agacée de l'attitude de -Chiffon, répondit :</p> - -<p>— Elle est ridiculement enfant pour son âge!…</p> - -<p>Et Coryse pensa : «Ben, cette fois-ci… elles -ont raison de me bêcher… j'ai manqué de tact…»</p> - -<p>Le duc d'Aubières, lui, était resté un peu -ému et décontenancé. Il s'attendait si peu à -trouver là Chiffon, — qui jamais n'allait nulle -part, — et il s'attendait si peu surtout à la voir -presque femme, bien habillée, ne gardant de -l'enfant que les longs cheveux flottants sur les -épaules.</p> - -<p>Mais, à mesure qu'il la regardait attentivement, -il se sentait devenir plus calme ; plus résigné -au renoncement que s'il l'eût retrouvée -telle qu'il l'avait vue pour la dernière fois.</p> - -<p>S'il s'était cru un instant tout près du petit -Chiffon sans fortune, il se trouvait infiniment -loin de mademoiselle d'Avesnes devenue riche. -Elle ne lui apparaissait plus que comme une -autre incarnation d'un être aimé jadis, il y avait -très, très longtemps…</p> - -<p>Il l'examinait avec une curiosité étonnée, -respectueuse presque ; et peu à peu il sentait -s'atténuer la passion qui l'avait poussé vers -«le Chiffon».</p> - -<p>— Qu'est-ce que vous avez donc ce soir, -colonel?… — demanda aigrement madame de -Bassigny — est-ce que votre voyage vous a -fatigué?…</p> - -<p>— Mais non, madame… pourquoi?…</p> - -<p>— Ah!… c'est que vous avez l'air tout chose!…</p> - -<p>Il s'inclina :</p> - -<p>— C'est probablement un air qui m'est naturel… -mais la fatigue n'y est pour rien…</p> - -<p>Madame de Barfleur, qui ne pouvait pas — quelque -désir qu'elle en eût — placer Coryse à -côté de son fils, avait du moins voulu éviter le -voisinage inquiétant du beau Trêne ou de M. de -Bernay, tous deux à marier et chasseurs de dots. -Elle avait donc installé la petite d'Avesnes entre -le duc d'Aubières qu'elle savait sans danger et -M. de Liron.</p> - -<p>Pendant tout le dîner, Chiffon ravie d'être -près du colonel avait gaiement causé de ce qui -les intéressait tous deux : de l'oncle Marc, de -Gribouille et de Joséphine, et aussi de peinture -et de choses d'art, M. d'Aubières étant beaucoup -plus cultivé et intelligent que la plupart des -gens du monde. Et, vers la fin, tandis que les -conversations devenaient bruyantes et que personne -ne faisait attention à eux, Chiffon lui avait -raconté tout bas la cour que lui faisaient «les -Barfleur», les insinuations du père de Ragon, -et les petites manœuvres contre lesquelles il lui -fallait lutter.</p> - -<p>— Et — avait demandé le duc — qu'est-ce que -Marc dit de tout ça?…</p> - -<p>— Il trouve que c'est idiot, vous pensez?… -et pourtant… c'est lui qui a voulu que je dîne -ici ce soir… et qui m'a donné une robe pour y -venir… je ne sais pas ce qu'il a, l'oncle Marc… -mais depuis quelque temps il change… il n'est -plus du tout le même avec moi…</p> - -<p>— Comment ça?…</p> - -<p>— Je ne peux pas trop vous expliquer… il -est fantasque… il me bouscule sans que je le -mérite… c'est des riens… mais c'est quelque -chose tout de même…</p> - -<p>— J'irai le voir demain matin… je lui ai dit -adieu si en courant le jour de ma fugue…</p> - -<p>— A propos de ça… — demanda Chiffon, -en levant timidement ses yeux clairs sur le -duc — vous n'avez plus de chagrin, au -moins?…</p> - -<p>Il répondit avec franchise :</p> - -<p>— Plus de chagrin n'est pas le mot… mais -enfin, je suis devenu bien sage… et je vous remercie -d'avoir été raisonnable pour nous deux…</p> - -<p>— A la bonne heure!…</p> - -<p>Et, après un instant, elle reprit :</p> - -<p>— Vous disiez que vous viendriez voir l'oncle -Marc demain… c'est le dimanche des courses, -demain…</p> - -<p>— Oui… mais c'est le matin que j'irai voir -Marc…</p> - -<p>— Vous savez que le soir il y a un bal à la -maison?… en v'là encore une scie!… ah!… à -propos!… il est gentil tout plein, le petit prince -que vous avez envoyé… je dis : «à propos!…» -parce que c'est pour lui qu'on donne le bal…</p> - -<p>— Vous le trouvez gentil… mon petit prince?…</p> - -<p>— Oui, maintenant!… j'ai commencé par le -trouver rasant… mais nous sommes devenus très -bons amis…</p> - -<p>Après le dîner, madame de Barfleur pria Chiffon -de servir le café avec son fils, puis elle demanda :</p> - -<p>— Vous permettez qu'on fume, mesdames?… -de cette façon, nous conserverons ces messieurs?…</p> - -<p>Coryse, qui espérait que le fumoir allait la -débarrasser de <i>Deux liards de beurre</i>, — dont -les airs langoureux et les phrases voilées de mystère -l'agaçaient profondément, — fit la grimace -et alla s'asseoir dans un coin, à l'écart, tandis -que Geneviève de Lussy, déjà très mondaine et -lancée, flirtait correctement, occupant avec la -petite de Liron le centre du groupe formé par -les hommes. Au bout de quelque temps, madame -de Bray fit signe à Chiffon d'approcher, et lui -dit tout bas avec colère :</p> - -<p>— Mais ne reste donc pas piquée ainsi dans -un coin sans parler!… tu as l'air d'une dinde!…</p> - -<p>— De quoi voulez-vous que je parle?…</p> - -<p>— Mais de n'importe quoi!… on se mêle à la -conversation!…</p> - -<p>La petite alla se rasseoir, perplexe. Elle ne -savait pas parler pour ne rien dire et, occupée -jusque-là de ses études et de choses enfantines -ou intellectuelles, elle était assez embarrassée -de se mêler à une conversation purement mondaine.</p> - -<p>Elle resta silencieuse encore, cherchant inutilement -l'occasion de placer un mot. Puis, elle -y renonça, et se mit à penser à autre chose, malgré -les regards furibonds de sa mère.</p> - -<p>Tandis qu'elle rêvassait à l'oncle Marc qui, -en ce moment, devait lire ses journaux, ou à -Gribouille qui devait manger sa soupe, elle remarqua -qu'un certain mouvement se produisait -dans le salon. A la suite d'une discussion sur -l'authenticité d'un portrait de Henri IV, accroché -en face de la place où elle était assise, le petit -Barfleur prit une énorme lampe qu'il semblait -porter avec peine, et, grimpant sur une chaise, -s'efforça d'éclairer le mieux possible la peinture. -La figure du roi se détacha osseuse et énergique, -semblant sortir de la vieille toile sombre.</p> - -<p>Et Chiffon, regardant cette tête laide et sympathique, -s'écria d'un air aimable :</p> - -<p>— Sapristi!… en v'là un qui n'avait pas une -bobine de protestant… Henri IV!!!…</p> - -<p>Il y eut un froid, et Chiffon qui s'en aperçut -tout de suite, se rappela que les Liron étaient -protestants. Voulant changer le cours des idées, -elle reprit :</p> - -<p>— C'est à cause de lui que j'ai un nom ridicule, -pourtant!…</p> - -<p>Le petit Barfleur demanda, empressé et gracieux :</p> - -<p>— Comment?… un nom ridicule?…</p> - -<p>— Ben, Corysande!… je m'appelle Corysande!… -vous ne le saviez pas?…</p> - -<p>— Si, mademoiselle, si!… mais ce n'est pas -un nom ridicule… c'est, au contraire, un nom -charmant…</p> - -<p>— Oh! là là!… ça dépend des goûts!…</p> - -<p>— Et, pourquoi est-ce à cause de Henri IV… -qu'on vous a donné ce nom que vous n'aimez -pas?…</p> - -<p>— C'est à cause de lui sans l'être… c'est en -souvenir de la belle Corysande…</p> - -<p>Et, voyant que <i>Deux liards de beurre</i> ne comprenait -pas, elle répéta :</p> - -<p>— La belle Corysande?… vous savez bien?…</p> - -<p>Il répondit, sans conviction :</p> - -<p>— Parfaitement!…</p> - -<p>— Ah!… c'est que vous n'aviez pas l'air très -au courant?… Ben, c'était la comtesse de Guiche, -la belle Corysande!… et elle a été la marraine -d'une Avesnes… en 1589… et depuis ce temps-là… -tous les Avesnes ont appelé leurs filles Corysande… -c'est la tradition!…</p> - -<p>— C'est parfait!… mais je ne vois toujours -pas comment Henri IV est pour quelque chose -dans…</p> - -<p>— Quand je le disais!… que vous aviez pas -l'air au courant!… — s'écria Chiffon en riant — Henri -IV est pour quelque chose là dedans… -parce que c'est à cause de la célébrité de la belle -Corysande qu'on a été flatté de l'avoir pour -marraine… et qu'on a établi la tradition… et -elle est célèbre… la belle Corysande… parce que -Henri IV, s'pas?…</p> - -<p>— Mais oui… mais oui!… — interrompit -vivement madame de Barfleur, qui craignait -toujours de voir l'ignorance de son fils se montrer -au grand jour.</p> - -<p>Très ignorante elle-même, elle se rendait assez -exactement compte du danger, et possédait à un -haut degré ce tact silencieux qu'ont habituellement -les femmes en pareil cas.</p> - -<p>Le duc d'Aubières regarda les autres portraits, -et demanda, montrant un général de -l'Empire :</p> - -<p>— Qui est celui-ci?…</p> - -<p>— Ça, — répondit <i>Deux liards de beurre</i>, toisant -avec indifférence l'ancêtre, un hercule trapu, -appuyé sur son sabre, dans la pose du général -Fournier-Sarlovèze de Gros — ça, c'est mon -grand-père…</p> - -<p>— Oh!… — fit Chiffon, saisie — ben, il ne -vous ressemble guère!…</p> - -<p>Et, continuant à examiner le général de Barfleur -avec un bienveillant respect, elle ajouta :</p> - -<p>— C'est pas étonnant que ces êtres-là aient -fait des grandes choses!…</p> - -<p>— Il est seulement malheureux… — déclara -sentencieusement <i>Deux liards de beurre</i> — que -ces grandes choses aient été faites pour la gloire -de Bonaparte…</p> - -<p>— Pour la gloire de la France… vous voulez -dire?… — rectifia Chiffon.</p> - -<p>— Non! — reprit le petit Barfleur, heureux -de tenir enfin un sujet de conversation — ça -n'a servi qu'à Bonaparte… et Bonaparte ne -sera jamais, aux yeux du monde, qu'un usurpateur… -un ennemi de la France…</p> - -<p>— Aux yeux des gens du monde… vous voulez -dire? — cria Chiffon, dont les petites oreilles -rougissaient violemment — un ennemi de la -France?… l'Empereur!… et ce sont les retours -de Coblentz qui ont osé l'appeler comme ça!… -ceux qui se réjouissaient de la voir envahie, la -France!… et pour arriver à un chic résultat!… -Louis XVIII!…</p> - -<p>Le petit Barfleur déclara avec onction :</p> - -<p>— Louis XVIII fut un grand roi!…</p> - -<p>— Un grand roi!… — fit Coryse suffoquée — un -grand roi?… cette baudruche!… au fait, ça vous -est bien égal, s'pas?… vous vous en souciez -comme d'une guigne, au fond, de Louis XVIII?… -vous défendez le roi comme vous allez à la -messe… c'est affaire de chic, et comme vous trouvez -que c'est pas chic d'être impérialiste… vu que -les impérialistes c'est tous des pannés et des -crânes… alors…</p> - -<p>— Merci pour les impérialistes… mademoiselle -Coryse!… — fit le duc d'Aubières, qui s'inclina -en riant.</p> - -<p>Madame de Bray s'élança vers Chiffon et, -menaçante, elle lui dit tout bas :</p> - -<p>— Tais-toi!… tu es absolument ridicule!…</p> - -<p>La petite répondit avec sincérité :</p> - -<p>— Ça ne m'étonne pas!… mais pourquoi -s'amuse-t-on à me chiner mon Empereur?… -et puis… c'est toi qui m'as dit de parler… de -dire n'importe quoi… mais de parler…</p> - -<p>Très inquiète de voir son rejeton s'embarquer -dans une autre conversation, madame de -Barfleur proposa, s'asseyant au piano :</p> - -<p>— Il y a trois danseuses… si la jeunesse faisait -un tour de valse?…</p> - -<p>D'un même élan, le beau Trêne, M. de Bernay -et le comte de Liron se précipitèrent vers Chiffon. -Mais le petit Barfleur, plus rapproché qu'eux, -se saisit rapidement de la jeune fille.</p> - -<p>En se sentant prendre ainsi par la taille, Coryse -cambra son corps souple et dit, se raidissant en -arrière :</p> - -<p>— Non… je…</p> - -<p>Elle allait dire : «je danse avec M. d'Aubières», -et faire signe au duc de venir à son secours, mais -elle réfléchit que ça ne servirait à rien. Si vagues -que fussent ses notions de la politesse, elle comprenait -qu'il lui faudrait toujours danser, au -moins une fois, avec le maître de la maison.</p> - -<p>Et, comme <i>Deux liards de beurre</i> s'était arrêté, -interdit :</p> - -<p>— Non… rien… allons-y!…</p> - -<p>Si le descendant des Barfleur parlait mal, il -valsait à merveille, et Chiffon éprouva un vrai -plaisir à se sentir enlevée à travers l'immense -salon. Tout de suite, son danseur la fit passer -dans la galerie mal éclairée et où, disait-il, il y -avait plus de place.</p> - -<p>— Mais… les autres?… — fit Chiffon, regardant -si Geneviève de Lussy et madame de -Liron les suivaient.</p> - -<p>Le vicomte s'arrêta, se penchant à la porte -pour appeler les valseurs.</p> - -<p>— Ils viennent!… — dit-il.</p> - -<p>Et, enlaçant Coryse, il repartit de nouveau.</p> - -<p>Mais ils restèrent seuls dans la grande pièce -nue. Madame de Liron n'aimait à valser que -pour les spectateurs, et madame de Lussy, qui -connaissait sa fille, ne lui permettait pas de -s'éloigner de son œil maternel.</p> - -<p>— On la trouve bien jolie… madame de -Liron, n'est-ce pas?… — demanda tout à coup -Chiffon.</p> - -<p>Depuis le matin, l'image de la jeune femme -la hantait, et elle ne pouvait s'empêcher de parler -d'elle.</p> - -<p>Le petit Barfleur répondit distraitement :</p> - -<p>— C'est surtout votre oncle de Bray qui la -trouve jolie!…</p> - -<p>— Ah!… — fit gravement Coryse.</p> - -<p>— Mais vous, mademoiselle… comment la trouvez-vous?…</p> - -<p>— Trop rondouillarde… et vous?…</p> - -<p>— Moi!… — répondit <i>Deux liards de beurre</i>, -serrant un peu plus Coryse contre son épaule — moi… -je ne la regarde pas… je ne vois que -vous!… c'est vous qui êtes jolie!… si jolie!…</p> - -<p>Très bas, il ajouta :</p> - -<p>— C'est vous que j'aime!…</p> - -<p>Chiffon n'avait pas entendu. Toute au plaisir -de valser avec un bon valseur, elle s'abandonnait, -franchement appuyée au bras du petit -Barfleur.</p> - -<p>Enhardi par cet abandon, il se pencha vers -elle, et murmura d'un accent qu'il s'efforçait de -rendre passionné :</p> - -<p>— Je t'aime!!!…</p> - -<p>Il lui parlait de si près, qu'à son souffle elle -sentit voler ses cheveux. Stupéfaite, elle s'arrêta -court ; et, reculant brusquement, elle s'écria, l'air -ahuri et indigné :</p> - -<p>— Ben! c'est raide!…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XIII</h2> - - -<p>— Voulez-vous… — cria la marquise, se précipitant -dans la bibliothèque où fumaient M. de -Bray et Marc — voulez-vous dire à Corysande -qu'il faut qu'elle vienne aux courses?… la voilà -qui déclare qu'elle ne veut pas y aller!…</p> - -<p>— Mais — dit Chiffon, qui entrait derrière sa -mère — je ne vois pas du tout pourquoi il faut -que j'aille aux courses, moi?… on ne m'y a jamais -conduite les autres années…</p> - -<p>— Non… mais les autres années… tu étais -encore une enfant…</p> - -<p>Le marquis se décida à parler :</p> - -<p>— Va donc, mon Chiffon!… toi qui aimes les -chevaux…</p> - -<p>— C'est justement parce que j'aime les chevaux -que je n'aime pas les courses… ça ne m'amuse -pas d'en voir un qui gigote avec une patte -cassée… comme à Auteuil… il y a deux ans… le -jour où tu m'y as emmenée…</p> - -<p>— Mais il n'arrive pas fatalement un accident -comme celui-là…</p> - -<p>— Celui-là ou un autre… ça m'est égal!… -et puis, d'abord… c'est pas seulement pour ça -que je ne veux pas aller aux courses…</p> - -<p>— On ne doit pas dire : «Je ne veux pas», -fit observer M. de Bray.</p> - -<p>Docilement, Chiffon rectifia :</p> - -<p>— Que je voudrais ne pas aller aux courses…</p> - -<p>— Ah!… et pourquoi est-ce?…</p> - -<p>— Parce que ça m'embête d'être toujours au -milieu d'un tas de gens!… moi qui n'aime qu'à -être seule et tranquille… avec mes animaux…</p> - -<p>Elle regarda affectueusement son beau-père et -son oncle, et acheva :</p> - -<p>— Ou avec vous deux… c'est vrai!… ce matin, -la messe!… tout à l'heure, les courses!… et ce -soir, le bal!… c'est beaucoup pour un jour, tout -ça!…</p> - -<p>Madame de Bray s'écria, en levant les yeux -au ciel :</p> - -<p>— La messe!… elle met la messe dans le même -sac que le reste!…</p> - -<p>Chiffon se hérissa :</p> - -<p>— Oui, certainement!… quand c'est la messe -comme ce matin… vous n'avez pas voulu me -laisser aller à Saint-Marcien… sous prétexte qu'on -avait besoin de Jean pour aider à la maison… -à cause de ce soir…</p> - -<p>— Eh bien?…</p> - -<p>— Eh bien, vous m'avez emmenée chez les -Jésuites avec vous… et la messe chez eux, c'est -pas la messe!… c'est des «cinq heures…» qui -sont le matin!… on se dit bonjour… on s'attend -dans le jardin à la sortie… aujourd'hui, vous -avez parlé à plus de cinquante personnes!…</p> - -<p>— Mais toi aussi, tu leur as parlé… je ne vois -pas de quoi tu te plains?…</p> - -<p>— Mais c'est justement de ça que je me plains!… -sapristi!…</p> - -<p>— Je ne comprends pas l'ennui qu'il peut y -avoir à rencontrer des gens de la société que…</p> - -<p>— Ça dépend des goûts!… moi, ça m'horripile!… -et quand je l'aurai vue ce matin à la -messe et ce soir au bal… j'en aurai ma claque, -de «la société»!… sans compter que si on me -force à aller aux courses… quand je me serai ennuyée -toute la journée comme ça en plein air… -je m'endormirai au milieu du salon ce soir…</p> - -<p>— Cette petite est indécrottable!… — fit la -marquise découragée — il faut renoncer à en -rien obtenir!…</p> - -<p>Et elle sortit avec fracas.</p> - -<p>— Ouf!… — dit Chiffon qui vint s'allonger -sur le divan comme un grand chien — ça y est -tout de même!…</p> - -<p>— Je ne comprends pas… — commença M. de -Bray — pourquoi tu ne veux pas aller avec ta -mère aux courses… tu…</p> - -<p>— Comment, tu ne comprends pas?… Ben, -vas-y donc un peu, toi, pour voir… aux courses?…</p> - -<p>— Moi, c'est différent!… j'ai un rhume affreux… -je viens de me lever… et c'est à peine -si je serai présentable tantôt…</p> - -<p>— Et moi… je suis encore abrutie de mon -dîner d'hier!…</p> - -<p>L'oncle Marc demanda :</p> - -<p>— Eh bien, au fait?… de quelle façon s'est-il -passé… ton dîner d'hier?…</p> - -<p>— De la façon embêtante!… et encore, heureusement, -M. d'Aubières était là… car, sans ça…</p> - -<p>— Ah!… — fit le marquis — Aubières est de -retour?…</p> - -<p>— Oui… — répondit l'oncle Marc — et il est -venu ce matin pendant que tu étais sorti… il -voulait te voir… et s'excuser de n'être pas rentré -l'autre soir pour vous dire adieu à ta femme et -à toi… après sa promenade dans le jardin avec -Chiffon… c'est qu'il n'était pas en train… le -malheureux!…</p> - -<p>Et il ajouta en riant :</p> - -<p>— Car sais-tu ce que lui avait dit Chiffon -au cours de cette promenade?… ne cherche -pas, va!… tu ne trouverais jamais!… elle lui -a dit bien gentiment : «J'aime mieux que vous -sachiez pourquoi je ne veux pas vous épouser… -Eh bien… je ne veux pas… parce que je suis sûre -que, si je vous épousais, je vous tromperais…»</p> - -<p>— Oh! — fit M. de Bray qui se mit à rire -aussi.</p> - -<p>Coryse haussa les épaules.</p> - -<p>— Alors, c'est drôle, ça!… il valait mieux -lui laisser croire un tas de choses… s'pas?…</p> - -<p>— Dame!… — dit l'oncle Marc — je ne vois -pas trop ce qu'il aurait pu croire de pire…</p> - -<p>Elle demanda, inquiète :</p> - -<p>— Est-ce qu'il m'en veut?…</p> - -<p>— Lui!… Ah! grand Dieu! le pauvre garçon!… -il n'y songe même pas!…</p> - -<p>— A la bonne heure!… je me disais aussi : -«C'est pas possible qu'il m'en veuille!… il a -été trop gentil pendant le dîner…» car j'ai eu -la veine d'être à côté de lui!…</p> - -<p>— Alors… tout s'est bien passé?…</p> - -<p>— Mais… ma mère ne vous a pas dit…</p> - -<p>— Je n'ai vu ta mère qu'au déjeuner… tu -étais là… tu sais qu'on n'a pas parlé d'hier…</p> - -<p>— Eh bien… j'ai un peu gaffé tout de même!… -d'abord à propos de Henri IV…</p> - -<p>— A propos de Henri IV?… — questionna -M. de Bray étonné.</p> - -<p>— Oui… parce que… quand on regardait son -portrait… j'ai dit qu'il avait pas une bobine de -protestant… alors, vous comprenez… à cause des -Liron… ça n'a pas fait très bon effet…</p> - -<p>— Enfin!… — dit l'oncle Marc — si tu n'as -fait que ça!…</p> - -<p>— Si!… j'ai encore fait autre chose… mais -c'est la faute de ma mère… elle m'a appelée -pour me dire de parler… de parler, même si j'avais -rien à dire… alors… aussitôt que j'ai trouvé -quelque chose… vous pensez si j'ai sauté dessus…</p> - -<p>— Voyons la deuxième gaffe?… — demanda -l'oncle Marc très intéressé.</p> - -<p>— C'est pas précisément une gaffe… mais -je me suis mise en colère… et j'ai dit des choses -que j'aurais pas dû dire… ça est venu à propos de -Napoléon…</p> - -<p>— Oh!… — fit M. de Bray effaré — si on -a attaqué Napoléon…</p> - -<p>— Oui… tu sais bien que c'est ça qui me fait -le plus grimper…</p> - -<p>— Tu n'as pas été convenable?…</p> - -<p>— Si… c'est-à-dire… si on veut…</p> - -<p>Et elle déclara, après un silence :</p> - -<p>— Dans tous les cas… je l'ai toujours été plus -que le maître de la maison… convenable!…</p> - -<p>— Comment?… — demanda le marquis, étonné — mais -M. de Barfleur est la correction même…</p> - -<p>— Pas avec moi… toujours!…</p> - -<p>— Qu'est-ce qu'il t'a fait?…</p> - -<p>Devenue toute rouge au souvenir de la veille, -Chiffon répondit, hérissée encore :</p> - -<p>— Il m'a tutoyée!… si tu trouves ça convenable?…</p> - -<p>— Tutoyée?… — fit Marc, mécontent — comment -ça… tutoyée?…</p> - -<p>— Dame!… comme on tutoie!… c'est arrivé -en valsant… il m'a emmenée dans la galerie… -sous prétexte qu'il y avait plus de place… là, -qu'est-ce qu'il y a donc eu?… ah! oui!… il a -commencé à me dire que madame de Liron était -rondouillarde… c'est-à-dire… non… je confonds… -c'est moi qui ai dit ça… lui, il me répétait que -j'étais jolie… qu'il n'y avait que moi de jolie…</p> - -<p>Comme elle s'arrêtait, l'oncle Marc questionna -inquiet :</p> - -<p>— Et puis?…</p> - -<p>— Et puis… tout à coup… pan!… il s'est -penché… et il m'a dit…</p> - -<p>Imitant la voix concentrée et «de circonstance» -qu'avait prise à cet instant le petit Barfleur, -elle murmura :</p> - -<p>— Je t'aime!!!…</p> - -<p>L'intonation était si drôle que, malgré son -mécontentement, l'oncle Marc se mit à rire.</p> - -<p>Coryse agacée demanda, se tournant vers -lui et vers son beau-père :</p> - -<p>— Vous trouvez ça bien… vous?…</p> - -<p>Toujours conciliant, M. de Bray qui voulait -arranger les choses, répondit d'une voix douce :</p> - -<p>— Les Anglais tutoient Dieu!…</p> - -<p>Chiffon répliqua délibérément :</p> - -<p>— Parce que c'est des mufles!…</p> - -<p>— Allons, bon!… — fit le marquis, contrarié -du peu de succès de son objection — tu as vraiment -une façon de parler…</p> - -<p>— Il faut me pardonner… ça m'est instinctif…</p> - -<p>Et après un instant de réflexion, elle demanda :</p> - -<p>— Est-ce que ça va durer encore longtemps, -cette plaisanterie-là?…</p> - -<p>— Quelle plaisanterie?…</p> - -<p>— Ben… le petit Barfleur?… c'est pas que -je le fasse à la pose… non!… mais enfin… je -ne suis pas flattée qu'on croie que je peux épouser -<i>Deux liards de beurre</i>!…</p> - -<p>Le marquis murmura timidement :</p> - -<p>— Il est gentil!…</p> - -<p>— Gentil… — dit la petite fâchée — gentil?… -mais, c'est un grotesque!… et l'air mal -portant!… et habillé ridiculement!… et parfumé!… -oui, il se parfume… et à l'héliotrope -blanc, encore!… c'est complet!…</p> - -<p>— Mon Dieu!… il est des circonstances où -un homme peut se parfumer légèrement sans -que…</p> - -<p>— Non!… — cria Chiffon qui se montait -peu à peu — un homme n'a le droit de sentir -que le tabac!…</p> - -<p>Et, s'adressant à l'oncle Marc :</p> - -<p>— Ça te fait rire!… tu trouves ça drôle?… -d'abord, toi… tu deviens méchant comme tout -pour moi… oui, méchant!… il y a déjà longtemps -que ça a commencé… mais depuis quelques -jours ça augmente… Tiens!… c'est depuis le soir -où cet affreux petit Barfleur a dîné à la maison…</p> - -<p>Comme le vicomte voulait protester, elle reprit -très énervée :</p> - -<p>— Oh! je ne dis pas que tu n'es pas bon pour -moi!… pour ce qui est, par exemple, des cadeaux… -tu m'as donné une robe… une très belle… c'est -même elle que je mettrai ce soir… parce qu'elle -est bien plus chic que celle de papa… oui… tu -me donnes des choses… mais pour ce qui est de -m'aimer… c'est plus ça!…</p> - -<p>— Mais si…</p> - -<p>— Mais non!… et d'abord… si tu m'aimais -bien… est-ce que tu voudrais me voir épouser -un singe comme le petit Barfleur… voyons?…</p> - -<p>— Mais je ne dis rien pour te…</p> - -<p>— Tu ne dis rien pour… mais tu ne dis rien -contre, non plus?… et je n'en veux pas, du -singe!… ni de lui ni d'un autre, d'ailleurs!…</p> - -<p>Elle marcha sur l'oncle Marc, et continua -amèrement :</p> - -<p>— C'est ta faute, d'abord… si on me tourmente… -si on veut m'épouser… oui!… c'est la -faute de ton sale argent!… sans lui… on me -laisserait bien tranquille dans mon coin… comme -avant…</p> - -<p>Et cachant son visage dans ses mains, elle -se mit à sangloter éperdument.</p> - -<p>— Laisse-la!… — dit Marc à M. de Bray, -qui s'approchait de la petite et voulait lui parler — elle -a mal aux nerfs… allons-nous-en… et -laissons-la pleurer… ça lui fera du bien…</p> - -<p>Au moment de sortir de la bibliothèque, le -marquis se retourna et regardant Chiffon qui -pleurait toujours, il murmura :</p> - -<p>— Elle n'avait jamais eu de nerfs, cette enfant-là!… -ça n'est pas naturel, tout ça!… elle -aimerait quelqu'un que je n'en serais pas surpris?…</p> - -<p>— Tu es fou!… — s'écria Marc avec une sorte -d'effarement — qui pourrait-elle aimer?…</p> - -<p>Et, anxieux :</p> - -<p>— Ce n'est pas Trêne, au moins?… ce bellâtre -qui battra sa femme et jouera sa dot… ni Bernay?… -elle exècre les cafards… ni Liron?… un -imbécile!…</p> - -<p>Comme son frère ne disait rien, il lui cria violemment :</p> - -<p>— Alors?… qui?… qui?… qui?…</p> - -<p>Sans s'émouvoir, M. de Bray répondit :</p> - -<p>— Mais… comment veux-tu que je le sache?…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XIV</h2> - - -<p>— Où donc est passé l'oncle Marc?… — demanda -Chiffon en entrant le soir dans le salon quelques -minutes avant l'arrivée des invités — je -l'ai cherché partout… il n'est nulle part…</p> - -<p>— Tu sais bien qu'il se terre, ce soir… — dit -le marquis — qu'est-ce que tu lui veux?…</p> - -<p>— Je veux lui montrer ma robe… il ne m'a -vue dedans que le jour… et dame!… le soir… -je suis si tellement mieux!…</p> - -<p>— Tu la lui montreras une autre fois… il est -grincheux ce soir…</p> - -<p>Et il ajouta en riant :</p> - -<p>— Il paraît que tout le monde a ses nerfs, -aujourd'hui?…</p> - -<p>— Oui… — dit Coryse — à dîner, j'ai bien -vu qu'il était tout chose… qu'est-ce qu'il a… que -tu crois?…</p> - -<p>— Il a un mauvais caractère… — déclara la -marquise.</p> - -<p>— Oh!… — protesta Chiffon avec vivacité — ça, -jamais!…</p> - -<p>Puis, revenant à son idée :</p> - -<p>— Je vais encore le chercher?…</p> - -<p>— Mais non!… — fit madame de Bray, avec -humeur — reste ici… on va commencer à arriver…</p> - -<p>La gaie frimousse de la petite s'assombrit :</p> - -<p>— Ah! mon Dieu!… c'est vrai!… il est dix -heures!… qui est-ce qui va arriver les premiers?… -j'parie que c'est les plus embêtants de tous!… -Patatras!… quand je le disais!… c'est les Bassigny!…</p> - -<p>C'était en effet madame de Bassigny, très -serrée dans une éclatante robe argentée ; suivie -du colonel, sanglé aussi dans un uniforme un -peu étroit, qui remontait barrant le dos d'un -grand pli à la hauteur des épaules. Madame de -Bassigny sembla vexée d'arriver la première. -Elle ne trouvait pas ça chic, et rejeta cette faute -d'élégance sur le colonel.</p> - -<p>Puis, d'un ton pointu, elle demanda à Coryse -«si sa discussion politique de la veille ne l'avait -pas empêchée de dormir?…» La petite répondit -«qu'elle avait un si excellent sommeil qu'elle -dormait toujours, même après les plus embêtantes -soirées»… et les arrivants interrompirent -la conversation qui tournait à l'aigre.</p> - -<p>Le petit Barfleur entra, collé aux jupes de -sa mère et visiblement inquiet des suites de -sa déclaration. Il s'avouait que vraiment il l'avait -«fait un peu trop à la passion», et n'était pas -resté dans la note.</p> - -<p>L'accueil indifférent de Chiffon, qui semblait -ne se souvenir de rien, le rassura tout à fait et -il reprit vite son bel aplomb ; allant, venant, caquetant -à tort et à travers, et remplissant les -salons de sa papillonnante et minuscule personne.</p> - -<p>L'entrée du comte d'Axen lui fit l'effet d'une -douche. Il commença par l'examiner avec un -grand respect, ému en quelque sorte par la présence -d'un prince «pour de bon» ; mais bientôt, -il oublia le prince et ne vit plus que «le rival».</p> - -<p>La venue de ce petit bonhomme, plus jeune -et guère plus beau que lui, diminuait considérablement -son prestige.</p> - -<p>Quand l'orchestre préluda, <i>Deux liards de -beurre</i> voulut s'élancer vers Coryse, mais il arriva -devant elle à l'instant même où elle filait, entraînée -par le comte d'Axen. Il constata avec -découragement que le prince valsait à trois temps -merveilleusement, comme seuls les gens de son -pays savent valser.</p> - -<p>Et non seulement il aurait ce soir le succès -de situation, de curiosité, d'étiquette, auquel -il avait droit, mais encore il aurait un succès -d'homme également mérité. De cela, le petit -Barfleur ne se consolait point.</p> - -<p>Il courut à madame de Liron qui arrivait, -suivie de son mari et de son beau-frère, — délicieuse -et éclatante dans la robe rose entrevue -chez la couturière, — et lui demanda «cette -valse»…</p> - -<p>Mais la petite de Liron désirait avant tout -se faire voir au comte d'Axen «dans son bon -jour», et elle savait que les petits hommes ne -font pas valoir les femmes qui dansent avec -eux. Elle répondit, un peu agacée de cet empressement -intempestif :</p> - -<p>— Mais… tout à l'heure!… j'arrive… laissez-moi -respirer!…</p> - -<p>Puis, s'adressant au marquis :</p> - -<p>— Alors… c'est sérieux?… votre ours de frère -n'est pas là?…</p> - -<p>— Tout ce qu'il y a de plus sérieux!…</p> - -<p>— Et il ne paraîtra pas?…</p> - -<p>— Et il ne paraîtra pas…</p> - -<p>Elle leva les yeux au plafond :</p> - -<p>— Il est là-haut?… au-dessus de ce vacarme?…</p> - -<p>— Mais oui…</p> - -<p>— Qu'est-ce que ça lui fait… où il est?… — se -demanda Coryse, qui regardait la jeune femme -toute fraîche sous son auréole de diamants.</p> - -<p>Rien dans cette rondelette poupée, aux yeux -polissons, aux lignes un peu vulgaires, ne plaisait -à Chiffon. Mais en voyant l'enthousiasme excité -par la petite de Liron, elle se disait, avec un -effort presque douloureux pour comprendre cette -admiration qu'elle ne s'expliquait point :</p> - -<p>— Paraît qu'elle est bien jolie!…</p> - -<p>Le duc d'Aubières s'approcha :</p> - -<p>— A quoi pensez-vous… mademoiselle Chiffon?… -vous avez l'air d'un petit conspirateur?…</p> - -<p>Coryse rougit :</p> - -<p>— A rien…</p> - -<p>— Tiens!… vous avez l'air préoccupé… je -dirais sombre… si ce vilain mot tout noir pouvait -s'appliquer à vous…</p> - -<p>Et, comme la petite troublée balbutiait une insignifiante -réponse, il demanda affectueusement :</p> - -<p>— Est-ce que vous avez du chagrin?… est-ce -que quelque chose ne va pas comme vous voulez?…</p> - -<p>— Mais non!… je n'ai pas de chagrin… ni -rien… — dit vivement Chiffon.</p> - -<p>Et, voulant faire cesser cet interrogatoire qui, -sans qu'elle sût pourquoi, l'embarrassait, elle -interrogea à son tour :</p> - -<p>— L'élection de l'oncle Marc est sûre… s'pas?…</p> - -<p>— Je le crois!… mais il ne me paraît pas s'en -soucier beaucoup… de son élection!… je l'ai -vu ce matin… et il ne m'en a pas dit trois mots… -il a l'air d'oublier que c'est dimanche prochain… -lui aussi… il a l'air préoccupé!…</p> - -<p>— Ah!… — fit la petite, inquiète.</p> - -<p>Et tout de suite elle pensa :</p> - -<p>— C'est peut-être à cause de madame de -Liron… qu'il est préoccupé?…</p> - -<p>Le colonel remarqua le regard vague de Coryse -et la petite moue serrée de ses lèvres :</p> - -<p>— Vous voilà encore partie bien loin d'ici… -mademoiselle Chiffon?… bien loin… dans le pays -bleu…</p> - -<p>Elle répondit, sans bien savoir qu'elle parlait :</p> - -<p>— Pas si bleu que ça!…</p> - -<p>Peu à peu, ils s'étaient rapprochés des grandes -baies ouvertes sur le jardin. La nuit était orageuse, -une chaleur de plomb les enveloppait.</p> - -<p>— On étouffe, là dedans!… — fit Chiffon, en -secouant ses cheveux lourds.</p> - -<p>Et elle sortit, suivie de M. d'Aubières.</p> - -<p>— Tiens!… — s'écria le duc, le nez en l'air — le -voilà… cet animal de Marc!… il va et vient -paisiblement dans sa chambre… sans se douter -que nous le voyons d'en bas?…</p> - -<p>Chiffon regarda, et vit la haute silhouette -de l'oncle Marc qui se détachait très sombre -dans le cadre lumineux de la fenêtre.</p> - -<p>— Tiens! oui!… le voilà!…</p> - -<p>Madame de Liron arrivait dans le jardin au -bras de M. de Bray. Elle aussi aperçut le vicomte.</p> - -<p>Elle s'écria gaiement :</p> - -<p>— Une bonne farce… ce serait de monter -lui dire bonsoir, à votre frère!… qu'est-ce que -vous en dites?…</p> - -<p>— Mais… — répondit le marquis, embarrassé — je -ne sais pas trop…</p> - -<p>— Si!… faisons ça… voulez-vous?… ça sera -très drôle!… montons chez lui en farandole?…</p> - -<p>Et, s'adressant au colonel :</p> - -<p>— En êtes-vous… monsieur d'Aubières?…</p> - -<p>— Non, madame… je craindrais que mon ami -Marc ne me mît à la porte?…</p> - -<p>— Mais moi?… — demanda la jeune femme -en souriant — est-ce qu'il me mettrait à la porte -aussi?…</p> - -<p>Sans attendre la réponse, elle se tourna vers -M. de Bray :</p> - -<p>— Si je montais… dites?… tout doucement… -par l'escalier de la bibliothèque… ce serait une -bonne farce… hein?…</p> - -<p>— Excellente!… — murmura Chiffon, d'un ton -infiniment impertinent.</p> - -<p>— Conduisez-moi… monsieur de Bray… voulez-vous?…</p> - -<p>— Madame, moi… il faut que je m'occupe -ici d'un tas de choses… — expliqua le marquis, -très embarrassé du rôle que la jeune femme voulait -lui faire jouer — mais… Aubières que voici va -vous conduire…</p> - -<p>— Jusqu'à l'escalier… — dit en souriant le -duc, qui arrondit son bras.</p> - -<p>Coryse restait seule.</p> - -<p>Le beau Trêne, tout svelte dans son uniforme -de hussard, descendit le perron :</p> - -<p>— Enfin je puis vous saluer… mademoiselle!…</p> - -<p>Chiffon, qui se précipitait pour suivre M. d'Aubières -et madame de Liron, s'arrêta, mécontente -d'être gênée dans son mouvement.</p> - -<p>— Mais… vous m'avez saluée déjà!… — fit-elle -sèchement.</p> - -<p>Elle avait parlé un peu haut. La silhouette -un instant disparue de l'oncle Marc vint au balcon -et y demeura immobile.</p> - -<p>— Je vous ai saluée en entrant… mais je n'ai -pas pu vous complimenter sur votre jolie toilette…</p> - -<p>Coryse ne répondant rien, il reprit, d'un ton -plein de mystère et de sous-entendus bêtas :</p> - -<p>— Après ça… est-ce bien la toilette qui est -jolie?… je ne voudrais pas vous faire un banal -compliment… mademoiselle… en vous répétant -ce qu'on a dû vous dire cent fois depuis hier -au soir… mais vous êtes…</p> - -<p>— Charmante!… — interrompit Chiffon en -riant — oui… c'est convenu, ça!…</p> - -<p>Et, pressée de filer, elle ajouta brusquement :</p> - -<p>— … et si c'est tout ce que vous avez à me -dire…</p> - -<p>Interloqué, M. de Trêne répondit :</p> - -<p>— Mais… je voudrais aussi vous supplier de -m'accorder une valse?…</p> - -<p>— Laquelle?…</p> - -<p>— Celle que vous daignerez me donner?… -la première… si vous le voulez bien?…</p> - -<p>— La première est au comte d'Axen…</p> - -<p>— Encore!…</p> - -<p>— Comment, «encore»?… — fit Coryse, agacée — vous -allez compter combien de fois je danse -avec celui-ci ou celui-là?…</p> - -<p>Elle s'arrêta court. Il lui semblait que l'oncle -Marc se penchait au-dessus d'eux les écoutant. -Mais elle n'osa pas, en regardant en l'air, indiquer -sa présence.</p> - -<p>Le beau Trêne reprit :</p> - -<p>— La seconde valse… alors?…</p> - -<p>— Elle est à M. d'Aubières… voulez-vous la -quatrième… à partir de maintenant?…</p> - -<p>Le comte d'Axen arrivait, courant presque :</p> - -<p>— C'est ma valse… mademoiselle Chiffon!…</p> - -<p>A la fenêtre, la grande ombre de l'oncle Marc -s'agita inquiète, et Coryse pensa :</p> - -<p>— Je parie que dans ce moment-ci… il a son -sourcil fâché?…</p> - -<p>— Mademoiselle… — demanda M. de Trêne — je -voudrais avoir l'honneur d'être présenté à -monseigneur le comte d'Axen?…</p> - -<p>Chiffon, quittant à regret des yeux la fenêtre, -se tourna vers le prince :</p> - -<p>— Permettez-vous… monseigneur?…</p> - -<p>Et comme il s'inclinait, elle bafouilla très -vite :</p> - -<p>— Monsieur de Trêne…</p> - -<p>— Je suis ravi de vous connaître… monsieur, — dit -le comte d'Axen, en tendant la main à -l'officier ; — nous allons… la semaine prochaine, -être camarades de régiment… je suis autorisé -à assister aux manœuvres… et je dois marcher -avec vous…</p> - -<p>Puis, saisissant Chiffon par la taille :</p> - -<p>— Voulez-vous que nous valsions sur ce beau -grand perron?… on y entend très bien la musique… -et dans les salons on étouffe!…</p> - -<p>Elle se laissa faire, n'osant pas résister, mais -craignant, sans savoir pourquoi, de déplaire à -l'oncle Marc, toujours immobile à son balcon.</p> - -<p>Lorsque le prince s'arrêta, il dit à Coryse :</p> - -<p>— Je regrette vivement de ne pas voir votre -oncle ce soir…</p> - -<p>— Il est chez lui… à cause de son deuil… — balbutia-t-elle, -en regardant furtivement du côté -de la fenêtre.</p> - -<p>— C'est un charmant homme… que j'aime -infiniment!… nous nous sommes beaucoup promenés -ensemble, ces derniers jours… à pied -et à cheval…</p> - -<p>— Tiens!… — pensa la petite, étonnée — il -ne me l'a pas dit… il ne m'a jamais parlé de lui -depuis l'autre soir…</p> - -<p>Le comte d'Axen reprit :</p> - -<p>— M. de Bray a la plus belle intelligence que -je connaisse… et une âme exquise…</p> - -<p>— N'est-ce pas, monseigneur?… — cria Chiffon, -qui avait envie de sauter au cou du prince.</p> - -<p>— Je serai bien content… — continua-t-il — si -les manœuvres finissent de façon à me permettre -de partir avec lui…</p> - -<p>— Partir?… — demanda la petite angoissée — partir -pour où?…</p> - -<p>— Mais… il ne vous a pas dit…</p> - -<p>— Si… si… — fit-elle, voulant savoir — il -m'a dit… à peu près…</p> - -<p>— Eh bien, tout de suite après les élections, -M. de Bray va voyager pendant deux mois…</p> - -<p>— Ah!…</p> - -<p>— Il veut voir de près bien des misères… -se rendre compte de bien des choses… en un -mot… il veut et peut faire beaucoup de bien… -Votre oncle… mademoiselle Chiffon… est un -de ces rares hommes qui passent leur vie à faire -de belles actions qu'ils cachent comme si c'étaient -des crimes…</p> - -<p>— Oui… je lui ai déjà dit ça!… — murmura -Coryse, se tenant à quatre pour ne pas pleurer.</p> - -<p>La pensée que l'oncle Marc allait partir la -bouleversait toute. A son retour, s'il était élu, -il s'en irait à Paris où les Bray ne s'installaient -qu'au printemps… elle ne le verrait plus!… plus -du tout!…</p> - -<p>A ce moment, le vicomte, penché sur l'appui -du balcon, se retourna brusquement vers -l'intérieur de sa chambre. Évidemment, quelqu'un -venait d'entrer chez lui.</p> - -<p>— C'est elle!… — pensa Chiffon, dont le cœur -battit trop vite.</p> - -<p>Et, comme la valse finissait, elle salua le prince -et se faufila à travers les danseurs qui regagnaient -leurs places.</p> - -<p>En arrivant dans la bibliothèque, elle grimpa -le vieil escalier de chêne qui montait directement -à l'appartement du vicomte, décidée à -voir, à écouter, à savoir n'importe comment -quelque chose de précis. Mais, tout à coup, elle -s'arrêta découragée.</p> - -<p>— Non!… — fit-elle — ça serait vilain!… -et puis… je sais tout ce que je peux savoir!…</p> - -<p>Un froufrou de tulle et de soie l'avertit que -quelqu'un descendait au-dessus d'elle. Dégringolant -rapidement les marches, elle se blottit -derrière l'escalier.</p> - -<p>Toute pimpante, madame de Liron passa à -côté d'elle et rentra dans le grand salon en criant, -pour bien indiquer qu'elle ne cachait pas sa -visite :</p> - -<p>— Ah!… mais!… c'est qu'il n'était pas content, -figurez-vous!… c'est tout juste s'il ne s'est -pas fâché!…</p> - -<p>— Elle ment!… — pensa Chiffon — il était -ravi… elle dit ça pour pas que ça ait l'air…</p> - -<p>Et, montant à son tour chez le vicomte, elle -ouvrit la porte sans frapper.</p> - -<p>Assis devant son bureau, la tête appuyée sur -son bras replié, l'oncle Marc ne l'entendit pas -entrer. D'une voix blanche, très émue, elle demanda -rageusement :</p> - -<p>— Qu'est-ce qu'elle t'a fait?…</p> - -<p>A la voix de sa nièce, il se leva mécontent.</p> - -<p>— Qu'est-ce que tu viens faire ici… toi?…</p> - -<p>Lorsqu'elle vit le pauvre visage bouleversé, -qui se tournait menaçant vers elle, Chiffon ne -sentit plus qu'une immense tendresse pour l'oncle -qu'elle aimait tant! Elle oublia tout, répétant, -surprise et troublée profondément :</p> - -<p>— Tu pleures?… pourquoi pleures-tu?… mon -Dieu!…</p> - -<p>Et, timidement :</p> - -<p>— A cause d'elle… s'pas?…</p> - -<p>Le vicomte éclata :</p> - -<p>— Je ne sais pas qui tu appelles «elle»!… -mais je te prie de retourner à tes danses et à -tes flirts!… va écouter les compliments de cette -brute de Trêne… et valser dans le jardin avec -le comte d'Axen, puisque ça t'amuse… mais -laisse-moi tranquille chez moi!…</p> - -<p>Elle murmura :</p> - -<p>— Tranquille?… à pleurer?…</p> - -<p>— A pleurer si ça m'amuse!…</p> - -<p>Chiffon apercevait dans le cabinet de toilette -deux grandes malles ouvertes. Affolée, elle demanda :</p> - -<p>— Tu pars donc plus tôt?…</p> - -<p>— Plus tôt que quoi?… et d'abord… comment -sais-tu que je pars?…</p> - -<p>— C'est le comte d'Axen qui…</p> - -<p>Il ricana :</p> - -<p>— Ah!… vous parlez de moi quand vous êtes -ensemble?…</p> - -<p>— Oui!… il m'a dit que tu vas voyager… -faire du bien…</p> - -<p>Et comme il ne répondait pas, elle demanda, -d'une voix tremblée, qui disait toutes ses épouvantes :</p> - -<p>— Et moi?… qu'est-ce que je vais devenir?…</p> - -<p>Sans la regarder, il répondit d'un ton coupant :</p> - -<p>— Dame!… tu ne penses pas que je peux -t'emmener, n'est-ce pas?… ni rester ici pour te -servir de bonne?…</p> - -<p>— Oh!… — fit douloureusement Chiffon, dont -les yeux de pervenche se voilèrent de larmes — comme -tu me parles… oncle Marc!… comme -tu me parles vilainement!…</p> - -<p>— Pourquoi viens-tu me tourmenter comme -ça?…</p> - -<p>Elle resta un moment sans répondre ; immobile -au milieu de la chambre, toute rose dans -la robe neigeuse qui coulait droite le long de ses -hanches, dessinant la ligne si pure de son petit -corps jeune et vigoureux. La nappe de cheveux -blonds qui flottait autour d'elle, envolée au -courant d'air de la fenêtre, lui donnait l'aspect -d'une petite fée, d'un petit être bizarre et irréel. -Et, malgré lui, Marc, qui avait relevé la tête, la -regardait avec une expression d'immense tendresse -au fond de ses yeux rougis.</p> - -<p>Trop myope pour voir ce regard, Chiffon demanda, -après avoir longuement réfléchi :</p> - -<p>— Alors, comme ça… d'après ce que m'a dit -le prince… tu t'en vas d'ici pour faire des belles -actions?…</p> - -<p>Il haussa les épaules. La petite reprit :</p> - -<p>— Ben, moi… je pourrais t'en indiquer une -à faire… et pas loin… de belle action?…</p> - -<p>Et, comme il ne répondait pas, elle murmura -dans un faible souffle :</p> - -<p>— Ça serait de m'épouser?…</p> - -<p>Devenu très pâle, le vicomte marcha vers -elle :</p> - -<p>— Qu'est-ce que tu as dit?…</p> - -<p>— Tu as très bien entendu…</p> - -<p>Il répliqua d'une voix rauque :</p> - -<p>— Tu as la plaisanterie féroce… et pas drôle!…</p> - -<p>— La plaisanterie!… — s'écria Chiffon effarée — ah -Dieu!… mais je t'aime plus que tout!… et -il y a des instants où il me semble que tu m'aimes -aussi plus que le reste… alors, je te dis : «Épouse-moi!»</p> - -<p>— Chiffon!… — fit doucement l'oncle Marc, -qui attira la petite dans ses bras — mon Chiffon!… -Oh! oui, je t'aime, va!… je t'aime!… je t'aime!… -je t'aime!…</p> - -<p>— Alors… tu veux bien?…</p> - -<p>Il la couvrait de baisers sans parler. Elle soupira, -toute frissonnante :</p> - -<p>— Oh! que c'est bon… d'être embrassée par -toi!…</p> - -<p>Puis, éclatant de rire :</p> - -<p>— Crois-tu qu'ils vont faire un nez… en bas… -quand ils sauront ça?…</p> - -<p>L'oncle Marc regardait Chiffon, hésitant encore -à la croire à lui. Penché sur son visage, il murmura -dans un baiser :</p> - -<p>— Ah! petit Chiffon!… si tu savais combien -j'ai été malheureux!… et désespéré!… et -jaloux!…</p> - -<p>— Jaloux?… oh! ça!… fallait pas!…</p> - -<p>Et se serrant éperdument contre lui, elle balbutia, -câline et tendre :</p> - -<p>— … car ça m'étonnerait rudement si je te -trompais jamais… toi!…</p> - - -<p class="c gap small">FIN</p> - - -<p class="c gap small">IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE<br /> -<span lang="en" xml:lang="en">PRINTED IN GREAT BRITAIN</span></p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em"><span class="blk"><i><span class="large">Nelson</span><br /> -Éditeurs<br /> -<span class="small">189, rue Saint-Jacques</span><br /> -Paris</i></span> -<span class="blk"><i><span class="large">Calmann-Lévy</span><br /> -Éditeurs<br /> -<span class="small">3, rue Auber</span><br /> -Paris</i></span></p> - - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Le mariage de Chiffon, by Gyp - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARIAGE DE CHIFFON *** - -***** This file should be named 63734-h.htm or 63734-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/7/3/63734/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - - -</pre> - -</body> -</html> diff --git a/old/63734-h/images/cover.jpg b/old/63734-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 158959e..0000000 --- a/old/63734-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/63734-h/images/deco.png b/old/63734-h/images/deco.png Binary files differdeleted file mode 100644 index 20d6cae..0000000 --- a/old/63734-h/images/deco.png +++ /dev/null diff --git a/old/63734-h/images/illu.jpg b/old/63734-h/images/illu.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 2932df8..0000000 --- a/old/63734-h/images/illu.jpg +++ /dev/null |
