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+The Project Gutenberg EBook of Thaïs, by Anatole France
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
+other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
+the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
+www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
+to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
+
+Title: Thaïs
+
+Author: Anatole France
+
+Posting Date: March 22, 2015 [EBook #6377]
+Release Date: August, 2004
+First Posted: December 3, 2003
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK THAÏS ***
+
+
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+
+Produced by Carlo Traverso, Juliet Sutherland, Charles
+Franks and the Online Distributed Proofreading Team. Image
+files courtesy of gallica.bnf.fr.
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+ANATOLE FRANCE
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+THAÏS
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+TABLE
+
+ I. LE LOTUS
+ II. LE PAPYRUS
+ III. L'EUPHORBE
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+LE LOTUS
+
+
+En ce temps-là le désert, était peuplé d'anachorètes. Sur les deux
+rives du Nil, d'innombrables cabanes, bâties de branchages et d'argile
+par la main des solitaires, étaient semées à quelque distance les unes
+des autres, de façon que ceux qui les habitaient pouvaient vivre
+isolés et pourtant s'entr'aider au besoin. Des églises, surmontées du
+signe de la croix, s'élevaient de loin en loin au-dessus des cabanes
+et les moines s'y rendaient dans les jours de fête, pour assister à la
+célébration des mystères et participer aux sacrements. Il y avait
+aussi, tout au bord du fleuve, des maisons où les cénobites, renfermés
+chacun dans une étroite cellule, ne se réunissaient qu'afin de mieux
+goûter la solitude.
+
+Anachorètes et cénobites vivaient dans l'abstinence, ne prenant de
+nourriture qu'après le coucher du soleil, mangeant pour tout repas
+leur pain avec un peu de sel et d'hysope. Quelques-uns, s'enfonçant
+dans les sables, faisaient leur asile d'une caverne ou d'un tombeau et
+menaient une vie encore plus singulière.
+
+Tous gardaient la continence, portaient le cilice et la cucule,
+dormaient sur la terre nue après de longues veilles, priaient,
+chantaient des psaumes, et pour tout dire, accomplissaient chaque jour
+les chefs-d'oeuvre de la pénitence. En considération du péché
+originel, ils refusaient à leur corps, non seulement les plaisirs et
+les contentements, mais les soins mêmes qui passent pour
+indispensables selon les idées du siècle. Ils estimaient que les
+maladies de nos membres assainissent nos âmes et que la chair ne
+saurait recevoir de plus glorieuses parures que les ulcères et les
+plaies. Ainsi s'accomplissait la parole des prophètes qui avaient dit:
+«Le désert se couvrira de fleurs.»
+
+Parmi les hôtes de cette sainte Thébaïde, les uns consumaient leurs
+jours dans l'ascétisme et la contemplation, les autres gagnaient leur
+subsistance en tressant les fibres des palmes, ou se louaient aux
+cultivateurs voisins pour le temps de la moisson. Les gentils en
+soupçonnaient faussement quelques-uns de vivre de brigandage et de se
+joindre aux Arabes nomades qui pillaient les caravanes. Mais à la
+vérité ces moines méprisaient les richesses et l'odeur de leurs vertus
+montait jusqu'au ciel.
+
+Des anges semblables à de jeunes hommes venaient, un bâton à la main,
+comme des voyageurs, visiter les ermitages, tandis que des démons,
+ayant pris des figures d'Éthiopiens ou d'animaux, erraient autour des
+solitaires, afin de les induire en tentation. Quand les moines
+allaient, le matin, remplir leur cruche à la fontaine, ils voyaient
+des pas de Satyres et de Centaures imprimés dans le sable. Considérée
+sous son aspect véritable et spirituel, la Thébaïde était un champ de
+bataille où se livraient à toute heure, et spécialement la nuit, les
+merveilleux combats du ciel et de l'enfer.
+
+Les ascètes, furieusement assaillis par des légions de damnés, se
+défendaient avec l'aide de Dieu et des anges, au moyen du jeûne, de la
+pénitence et des macérations. Parfois, l'aiguillon des désirs charnels
+les déchirait si cruellement qu'ils en hurlaient de douleur et que
+leurs lamentations répondaient, sous le ciel plein d'étoiles, aux
+miaulements des hyènes affamées. C'est alors que les démons se
+présentaient à eux sous des formes ravissantes. Car si les démons sont
+laids en réalité, ils se revêtent parfois d'une beauté apparente qui
+empêche de discerner leur nature intime. Les ascètes de la Thébaïde
+virent avec épouvante, dans leur cellule, des images du plaisir
+inconnues même aux voluptueux du siècle. Mais, comme le signe de la
+croix était sur eux, ils ne succombaient pas à la tentation, et les
+esprits immondes, reprenant leur véritable figure, s'éloignaient dès
+l'aurore, pleins de honte et de rage. Il n'était pas rare, à l'aube,
+de rencontrer un de ceux-là s'enfuyant tout en larmes, et répondant à
+ceux qui l'interrogeaient: «Je pleure et je gémis, parce qu'un des
+chrétiens qui habitent ici m'a battu avec des verges et chassé
+ignominieusement.»
+
+Les anciens du désert étendaient leur puissance sur les pécheurs et
+sur les impies. Leur bonté était parfois terrible. Ils tenaient des
+apôtres le pouvoir de punir les offenses faites au vrai Dieu, et rien
+ne pouvait sauver ceux qu'ils avaient condamnés. L'on contait avec
+épouvante dans les villes et jusque dans le peuple d'Alexandrie que la
+terre s'entr'ouvrait pour engloutir les méchants qu'ils frappaient de
+leur bâton. Aussi étaient-ils très redoutés des gens de mauvaise vie
+et particulièrement des mimes, des baladins, des prêtres mariés et des
+courtisanes.
+
+Telle était la vertu de ces religieux, qu'elle soumettait à son
+pouvoir jusqu'aux bêtes féroces. Lorsqu'un solitaire était près de
+mourir, un lion lui venait creuser une fosse avec ses ongles. Le saint
+homme, connaissant par là que Dieu l'appelait à lui, s'en allait
+baiser la joue à tous ses frères. Puis il se couchait avec allégresse,
+pour s'endormir dans le Seigneur.
+
+Or, depuis qu'Antoine, âgé de plus de cent ans, s'était retiré sur le
+mont Colzin avec ses disciples bien-aimés, Macaire et Amathas, il n'y
+avait pas dans toute la Thébaïde de moine plus abondant en oeuvres que
+Paphnuce, abbé d'Antinoé. A vrai dire, Ephrem et Sérapion commandaient
+à un plus grand nombre de moines et excellaient dans la conduite
+spirituelle et temporelle de leurs monastères. Mais Paphnuce observait
+les jeûnes les plus rigoureux et demeurait parfois trois jours entiers
+sans prendre de nourriture. Il portait un cilice d'un poil très rude,
+se flagellait matin et soir et se tenait souvent prosterné le front
+contre terre.
+
+Ses vingt-quatre disciples, ayant construit leurs cabanes proche la
+sienne, imitaient ses austérités. Il les aimait chèrement en
+Jésus-Christ et les exhortait sans cesse à la pénitence. Au nombre de
+ses fils spirituels se trouvaient des hommes qui, après s'être livrés
+au brigandage pendant de longues années, avaient été touchés par les
+exhortations du saint abbé au point d'embrasser l'état monastique. La
+pureté de leur vie édifiait leurs compagnons. On distinguait parmi eux
+l'ancien cuisinier d'une reine d'Abyssinie qui, converti semblablement
+par l'abbé d'Antinoé, ne cessait de répandre des larmes, et le diacre
+Flavien, qui avait la connaissance des écritures et parlait avec
+adresse. Mais le plus admirable des disciples de Paphnuce était un
+jeune paysan nommé Paul et surnommé le Simple, à cause de son extrême
+naïveté. Les hommes raillaient sa candeur, mais Dieu le favorisait en
+lui envoyant des visions et en lui accordant le don de prophétie.
+
+Paphnuce sanctifiait ses heures par l'enseignement de ses disciples et
+les pratiques de l'ascétisme. Souvent aussi, il méditait sur les
+livres sacrés pour y trouver des allégories. C'est pourquoi, jeune
+encore d'âge, il abondait en mérites. Les diables qui livrent de si
+rudes assauts aux bons anachorètes n'osaient s'approcher de lui. La
+nuit, au clair de lune, sept petits chacals se tenaient devant sa
+cellule, assis sur leur derrière, immobiles, silencieux, dressant
+l'oreille. Et l'on croit que c'était sept démons qu'il retenait sur
+son seuil par la vertu de sa sainteté.
+
+Paphnuce était né à Alexandrie de parents nobles, qui l'avaient fait
+instruire dans les lettres profanes. Il avait même été séduit par les
+mensonges des poètes, et tels étaient, en sa première jeunesse,
+l'erreur de son esprit et le dérèglement de sa pensée, qu'il croyait
+que la race humaine avait été noyée par les eaux du déluge au temps de
+Deucalion, et qu'il disputait avec ses condisciples sur la nature, les
+attributs et l'existence même de Dieu. Il vivait alors dans la
+dissipation, à la manière des gentils. Et c'est un temps qu'il ne se
+rappelait qu'avec honte et pour sa confusion.
+
+--Durant ces jours, disait-il à ses frères, je bouillais dans la
+chaudière des fausses délices.
+
+Il entendait par là qu'il mangeait des viandes habilement apprêtées et
+qu'il fréquentait les bains publics. En effet, il avait mené jusqu'à
+sa vingtième année cette vie du siècle, qu'il conviendrait mieux
+d'appeler mort que vie. Mais, ayant reçu les leçons du prêtre Macrin,
+il devint un homme nouveau.
+
+La vérité le pénétra tout entier, et il avait coutume de dire qu'elle
+était entrée en lui comme une épée. Il embrassa la foi du Calvaire et
+il adora Jésus crucifié. Après son baptême, il resta un an encore
+parmi les gentils, dans le siècle où le retenaient les liens de
+l'habitude. Mais un jour, étant entré dans une église, il entendit le
+diacre qui lisait ce verset de l'Écriture: «Si tu veux être parfait,
+va et vends tout ce que tu as et donnes-en l'argent aux pauvres.»
+Aussitôt il vendit ses biens, en distribua le prix en aumônes et
+embrassa la vie monastique.
+
+Depuis dix ans qu'il s'était retiré loin des hommes, il ne bouillait
+plus dans la chaudière des délices charnelles, mais il macérait
+profitablement dans les baumes de la pénitence.
+
+Or, un jour que, rappelant, selon sa pieuse habitude, les heures qu'il
+avait vécues loin de Dieu, il examinait ses fautes une à une, pour en
+concevoir exactement la difformité, il lui souvint d'avoir vu jadis au
+théâtre d'Alexandrie une comédienne d'une grande beauté, nommée Thaïs.
+Cette femme se montrait dans les jeux et ne craignait pas de se livrer
+à des danses dont les mouvements, réglés avec trop d'habileté,
+rappelaient ceux des passions les plus horribles. Ou bien elle
+simulait quelqu'une de ces actions honteuses que les fables des païens
+prêtent à Vénus, à Léda ou à Pasiphaé. Elle embrasait ainsi tous les
+spectateurs du feu de la luxure; et, quand de beaux jeunes hommes ou
+de riches vieillards venaient, pleins d'amour, suspendre des fleurs au
+seuil de sa maison, elle leur faisait accueil et se livrait à eux. En
+sorte qu'en perdant son âme, elle perdait un très grand nombre
+d'autres âmes.
+
+Peu s'en était fallu qu'elle eût induit Paphnuce lui-même au péché de
+la chair. Elle avait allumé le désir dans ses veines et il s'était une
+fois approché de la maison de Thaïs. Mais il avait été arrêté au seuil
+de la courtisane par la timidité naturelle à l'extrême jeunesse (il
+avait alors quinze ans), et par la peur de se voir repoussé, faute
+d'argent, car ses parents veillaient à ce qu'il ne pût faire de
+grandes dépenses. Dieu, dans sa miséricorde, avait pris ces deux
+moyens pour le sauver d'un grand crime. Mais Paphnuce ne lui en avait
+eu d'abord aucune reconnaissance, parce qu'en ce temps-là il savait
+mal discerner ses propres intérêts et qu'il convoitait les faux biens.
+Donc, agenouillé dans sa cellule devant le simulacre de ce bois
+salutaire où fut suspendue, comme dans une balance, la rançon du
+monde, Paphnuce se prit à songer à Thaïs, parce que Thaïs était son péché,
+et il médita longtemps, selon les règles de l'ascétisme, sur la
+laideur épouvantable des délices charnelles, dont cette femme lui
+avait inspiré le goût, aux jours de trouble et d'ignorance. Après
+quelques heures de méditation, l'image de Thaïs lui apparut avec une
+extrême netteté. Il la revit telle qu'il l'avait vue lors de la
+tentation, belle selon la chair. Elle se montra d'abord comme une
+Léda, mollement couchée sur un lit d'hyacinthe, la tête renversée, les
+yeux humides et pleins d'éclairs, les narines frémissantes, la bouche
+entr'ouverte, la poitrine en fleur et les bras frais comme deux
+ruisseaux. A cette vue, Paphnuce se frappait la poitrine et disait:
+
+--Je te prends à témoin, mon Dieu, que je considère la laideur de mon
+péché!
+
+Cependant l'image changeait insensiblement d'expression. Les lèvres de
+Thaïs révélaient peu à peu, en s'abaissant aux deux coins de la
+bouche, une mystérieuse souffrance. Ses yeux agrandis étaient pleins
+de larmes et de lueurs; de sa poitrine glonflée de soupirs, montait
+une haleine semblable aux premiers souffles de l'orage. A cette vue,
+Paphnuce se sentit troublé jusqu'au fond de l'âme. S'étant prosterné,
+il fit cette prière:
+
+--Toi qui as mis la pitié dans nos coeurs comme la rosée du matin sur
+les prairies, Dieu juste et miséricordieux, sois béni! Louange,
+louange à toi! Écarte de ton serviteur cette fausse tendresse qui mène
+à la concupiscence et fais-moi la grâce de ne jamais aimer qu'en toi
+les créatures, car elles passent et tu demeures. Si je m'intéresse à
+cette femme, c'est parce qu'elle est ton ouvrage. Les anges eux-mêmes
+se penchent vers elle avec sollicitude. N'est-elle pas, ô Seigneur, le
+souffle de ta bouche? Il ne faut pas qu'elle continue à pécher avec
+tant de citoyens et d'étrangers. Une grande pitié s'est élevée pour
+elle dans mon coeur. Ses crimes sont abominables et la seule pensée
+m'en donne un tel frisson que je sens se hérisser d'effroi tous les
+poils de ma chair. Mais plus elle est coupable et plus je dois la
+plaindre. Je pleure en songeant que les diables la tourmenteront
+durant l'éternité.
+
+Comme il méditait de la sorte, il vit un petit chacal assis à ses
+pieds. Il en éprouva une grande surprise, car la porte de sa cellule
+était fermée depuis le matin. L'animal semblait lire dans la pensée de
+l'abbé et il remuait la queue comme un chien. Paphnuce se signa: la
+bête s'évanouit. Connaissant alors que pour la première fois le diable
+s'était glissé dans sa chambre, il fit une courte prière; puis il
+songea de nouveau à Thaïs.
+
+--Avec l'aide de Dieu, se dit-il, il faut que je la sauve!
+
+Et il s'endormit.
+
+Le lendemain matin, ayant fait sa prière, il se rendit auprès du saint
+homme Palémon, qui menait, à quelque distance, la vie anachorétique.
+Il le trouva qui, paisible et riant, bêchait la terre selon sa
+coutume. Palémon était un vieillard; il cultivait un petit jardin: les
+bêtes sauvages venaient lui lécher les mains, et les diables ne le
+tourmentaient pas.
+
+--Dieu soit loué! mon frère Paphnuce, dit-il, appuyé sur sa bêche.
+
+--Dieu soit loué! répondit Paphnuce. Et que la paix soit avec mon
+frère!
+
+--La paix soit semblablement avec toi! frère Paphnuce, reprit le moine
+Palémon; et il essuya avec sa manche la sueur de son front.
+
+--Frère Palémon, nos discours doivent avoir pour unique objet la
+louange de Celui qui a promis de se trouver au milieu de ceux qui
+s'assemblent en son nom. C'est pourquoi je viens t'entretenir d'un
+dessein que j'ai formé en vue de glorifier le Seigneur.
+
+--Puisse donc le Seigneur bénir ton dessein, Paphnuce, comme il a béni
+mes laitues! Il répand tous les matins sa grâce avec sa rosée sur mon
+jardin et sa bonté m'incite à le glorifier dans les concombres et les
+citrouilles qu'il me donne. Prions-le qu'il nous garde en sa paix! Car
+rien n'est plus à craindre que les mouvements désordonnés qui
+troublent les coeurs. Quand ces mouvements nous agitent, nous sommes
+semblables à des hommes ivres et nous marchons, tirés de droite et de
+gauche, sans cesse près de tomber ignominieusement. Parfois ces
+transports nous plongent dans une joie déréglée, et celui qui s'y
+abandonne fait retentir dans l'air souillé le rire épais des brutes.
+Cette joie lamentable entraîne le pécheur dans toutes sortes de
+désordres. Mais parfois aussi ces troubles de l'âme et des sens nous
+jettent dans une tristesse impie, plus funeste mille fois que la joie.
+Frère Paphnuce, je ne suis qu'un malheureux pécheur; mais j'ai éprouvé
+dans ma longue vie que le cénobite n'a pas de pire ennemi que la
+tristesse. J'entends par là cette mélancolie tenace qui enveloppe
+l'âme comme une brume et lui cache la lumière de Dieu. Rien n'est plus
+contraire au salut, et le plus grand triomphe du diable est de
+répandre une âcre et noire humeur dans le coeur d'un religieux. S'il
+ne nous envoyait que des tentations joyeuses, il ne serait pas de
+moitié si redoutable. Hélas! il excelle à nous désoler. N'a-t-il pas
+montré à notre père Antoine un enfant noir d'une telle beauté que sa
+vue tirait des larmes? Avec l'aide de Dieu, notre père Antoine évita
+les pièges du démon. Je l'ai connu du temps qu'il vivait parmi nous;
+il s'égayait avec ses disciples, et jamais il ne tomba dans la
+mélancolie. Mais n'es-tu pas venu, mon frère, m'entretenir d'un
+dessein formé dans ton esprit? Tu me favoriseras en m'en faisant part,
+si toutefois ce dessein a pour objet la gloire de Dieu.
+
+--Frère Palémon, je me propose en effet de glorifier le Seigneur.
+Fortifie-moi de ton conseil, car tu as beaucoup de lumières et le
+péché n'a jamais obscurci la clarté de ton intelligence.
+
+--Frère Paphnuce, je ne suis pas digne de délier la courroie de tes
+sandales et mes iniquités sont innombrables comme les sables du
+désert. Mais je suis vieux et je ne te refuserai pas l'aide de mon
+expérience.
+
+--Je te confierai donc, frère Palémon, que je suis pénétré de douleur
+à la pensée qu'il y a dans Alexandrie une courtisane nommée Thaïs, qui
+vit dans le péché et demeure pour le peuple un objet de scandale.
+
+--Frère Paphnuce, c'est là, en effet, une abomination dont il convient
+de s'affliger. Beaucoup de femmes vivent comme celle-là parmi les
+gentils. As-tu imaginé un remède applicable à ce grand mal?
+
+--Frère Palémon, j'irai trouver cette femme dans Alexandrie, et, avec
+le secours de Dieu, je la convertirai. Tel est mon dessein; ne
+l'approuves-tu pas, mon frère?
+
+--Frère Paphnuce, je ne suis qu'un malheureux pécheur, mais notre père
+Antoine avait coutume de dire: «En quelque lieu que tu sois, ne te
+hâte pas d'en sortir pour aller ailleurs.»
+
+--Frère Palémon, découvres-tu quelque chose de mauvais dans
+l'entreprise que j'ai conçue?
+
+--Doux Paphnuce, Dieu me garde de soupçonner les intentions de mon
+frère! Mais notre père Antoine disait encore: «Les poissons qui sont
+tirés en un lieu sec y trouvent la mort: pareillement il advient que
+les moines qui s'en vont hors de leurs cellules et se mêlent aux gens
+du siècle s'écartent des bons propos.»
+
+Ayant ainsi parlé, le vieillard Palémon enfonça du pied dans la terre
+le tranchant de sa bêche et se mit à creuser le sol avec ardeur autour
+d'un jeune pommier. Tandis qu'il bêchait, une antilope ayant franchi
+d'un saut rapide, sans courber le feuillage, la haie qui fermait le
+jardin, s'arrêta, surprise, inquiète, le jarret frémissant, puis
+s'approcha en deux bonds du vieillard et coula sa fine tête dans le
+sein de son ami.
+
+--Dieu soit loué dans la gazelle du désert! dit Palémon.
+
+Et il alla prendre dans sa cabane un morceau de pain noir qu'il fit
+manger dans le creux de sa main à la bête légère.
+
+Paphnuce demeura quelque temps pensif, le regard fixé sur les pierres
+du chemin. Puis il regagna lentement sa cellule, songeant à ce qu'il
+venait d'entendre. Un grand travail se faisait dans son esprit.
+
+--Ce solitaire, se disait-il, est de bon conseil; l'esprit de prudence
+est en lui. Et il doute de la sagesse de mon dessein. Pourtant il me
+serait cruel d'abandonner plus longtemps cette Thaïs au démon qui la
+possède. Que Dieu m'éclaire et me conduise!
+
+Comme il poursuivait son chemin, il vit un pluvier pris dans les
+filets qu'un chasseur avait tendus sur le sable et il connut que
+c'était une femelle, car le mâle vint à voler jusqu'aux filets et il
+en rompait les mailles une à une avec son bec, jusqu'à ce qu'il fît
+dans les rets une ouverture par laquelle sa compagne pût s'échapper.
+L'homme de Dieu contemplait ce spectacle et, comme, par la vertu de sa
+sainteté, il comprenait aisément le sens mystique des choses, il
+connut que l'oiseau captif n'était autre que Thaïs, prise dans les
+lacs des abominations, et que, à l'exemple du pluvier, qui coupait les
+fils du chanvre avec son bec, il devait rompre, en prononçant des
+paroles puissantes, les invisibles liens par lesquels Thaïs était
+retenue dans le péché. C'est pourquoi il loua Dieu et fut raffermi
+dans sa résolution première. Mais, ayant vu ensuite le pluvier pris
+par les pattes et embarrassé lui-même au piège qu'il avait rompu, il
+retomba dans son incertitude.
+
+Il ne dormit pas de toute la nuit et il eut avant l'aube une vision.
+Thaïs lui apparut encore. Son visage n'exprimait pas les voluptés
+coupables et elle n'était point vêtue, selon son habitude, de tissus
+diaphanes. Un suaire l'enveloppait tout entière et lui cachait même
+une partie du visage, en sorte que l'abbé ne voyait que deux yeux qui
+répandaient des larmes blanches et lourdes.
+
+A cette vue, il se mit lui-même à pleurer et, pensant que cette vision
+lui venait de Dieu, il n'hésita plus. Il se leva, saisit un bâton
+noueux, image de la foi chrétienne, sortit de sa cellule, dont il
+ferma soigneusement la porte afin que les animaux qui vivent sur le
+sable et les oiseaux de l'air ne pussent venir souiller le livre des
+Écritures qu'il conservait au chevet de son lit, appela le diacre
+Flavien pour lui confier le gouvernement des vingt-trois disciples;
+puis, vêtu seulement d'un long cilice, prit sa route vers le Nil, avec
+le dessein de suivre à pied la rive Lybique jusqu'à la ville fondée
+par le Macédonien. Il marchait depuis l'aube sur le sable, méprisant
+la fatigue, la faim, la soif; le soleil était déjà bas à l'horizon
+quand il vit le fleuve effrayant qui roulait ses eaux sanglantes entre
+des rochers d'or et de feu. Il longea la berge, demandant son pain aux
+portes des cabanes isolées, pour l'amour de Dieu, et recevant
+l'injure, les refus, les menaces avec allégresse. Il ne redoutait ni
+les brigands, ni les bêtes fauves, mais il prenait grand soin de se
+détourner des villes et des villages qui se trouvaient sur sa route.
+Il craignait de rencontrer des enfants jouant aux osselets devant la
+maison de leur père, ou de voir, au bord des citernes, des femmes en
+chemise bleue poser leur cruche et sourire. Tout est péril au
+solitaire: c'est parfois un danger pour lui de lire dans l'Écriture
+que le divin maître allait de ville en ville et soupait avec ses
+disciples. Les vertus que les anachorètes brodent soigneusement sur le
+tissu de la foi sont aussi fragiles que magnifiques: un souffle du
+siècle peut en ternir les agréables couleurs. C'est pourquoi Paphnuce
+évitait d'entrer dans les villes, craignant que son coeur ne s'amollit
+à la vue des hommes.
+
+Il s'en allait donc par les chemins solitaires. Quand venait le soir,
+le murmure des tamaris, caressés par la brise, lui donnait le frisson,
+et il rabattait son capuchon sur ses yeux pour ne plus voir la beauté
+des choses. Après six jours de marche, il parvint en un lieu nommé
+Silsilé. Le fleuve y coule dans une étroite vallée que borde une
+double chaîne de montagnes de granit. C'est là que les Égyptiens, au
+temps où ils adoraient les démons, taillaient leurs idoles. Paphnuce y
+vit une énorme tête de Sphinx, encore engagée dans la roche. Craignant
+qu'elle ne fût animée de quelque vertu diabolique, il fit le signe de
+la croix et prononça le nom de Jésus; aussitôt une chauve-souris
+s'échappa d'une des oreilles de la bête et Paphnuce connut qu'il avait
+chassé le mauvais esprit qui était en cette figure depuis plusieurs
+siècles. Son zèle s'en accrut et, ayant ramassé une grosse pierre, il
+la jeta à la face de l'idole. Alors le visage mystérieux du Sphinx
+exprima une si profonde tristesse, que Paphnuce en fut ému. En vérité,
+l'expression de douleur surhumaine dont cette face de pierre était
+empreinte aurait touché l'homme le plus insensible. C'est pourquoi
+Paphnuce dit au Sphinx:
+
+--O bête, à l'exemple des satyres et des centaures que vit dans le
+désert notre père Antoine, confesse la divinité du Christ Jésus! et je
+te bénirai au nom du Père, du Fils et de l'Esprit.
+
+Il dit: une lueur rose sortit des yeux du Sphinx; les lourdes
+paupières de la bête tressaillirent et les lèvres de granit
+articulèrent péniblement, comme un écho de la voix de l'homme, le
+saint nom de Jésus-Christ; c'est pourquoi Paphnuce, étendant la main
+droite, bénit le Sphinx de Silsilé.
+
+Cela fait, il poursuivit son chemin et, la vallée s'étant élargie, il
+vit les ruines d'une ville immense. Les temples, restés debout,
+étaient portés par des idoles qui servaient de colonnes et, avec la
+permission de Dieu, des têtes de femmes aux cornes de vache
+attachaient sur Paphnuce un long regard qui le faisait pâlir. Il
+marcha ainsi dix-sept jours, mâchant pour toute nourriture quelques
+herbes crues et dormant la nuit dans les palais écroulés, parmi les
+chats sauvages et les rats de Pharaon, auxquels venaient se mêler des
+femmes dont le buste se terminait en poisson squameux. Mais Paphnuce
+savait que ces femmes venaient de l'enfer et il les chassait en
+faisant le signe de la croix.
+
+Le dix-huitième jour, ayant découvert, loin de tout village, une
+misérable hutte de feuilles de palmier, à demi ensevelie sous le sable
+qu'apporte le vent du désert, il s'en approcha, avec l'espoir que
+cette cabane était habitée par quelque pieux anachorète. Comme il n'y
+avait point de porte, il aperçut à l'intérieur une cruche, un tas
+d'oignons et un lit de feuilles sèches.
+
+--Voilà, se dit-il, le mobilier d'un ascète. Communément les ermites
+s'éloignent peu de leur cabane. Je ne manquerai pas de rencontrer
+bientôt celui-ci. Je veux lui donner le baiser de paix, à l'exemple du
+saint solitaire Antoine qui, s'étant rendu auprès de l'ermite Paul,
+l'embrassa par trois fois. Nous nous entretiendrons des choses
+éternelles et peut-être notre Seigneur nous enverra-t-il par un
+corbeau un pain que mon hôte m'invitera honnêtement à rompre.
+
+Tandis qu'il se parlait ainsi à lui-même, il tournait autour de la
+hutte, cherchant s'il ne découvrirait personne. Il n'avait pas fait
+cent pas, qu'il aperçut un homme assis, les jambes croisées sur la
+berge du Nil. Cet homme était nu; sa chevelure comme sa barbe
+entièrement blanche, et son corps plus rouge que la brique. Paphnuce
+ne douta point que ce ne fût l'ermite. Il le salua par les paroles que
+les moines ont coutume d'échanger quand ils se rencontrent.
+
+--Que la paix soit avec toi, mon frère! Puisses-tu goûter un jour le
+doux rafraîchissement du Paradis.
+
+L'homme ne répondit point. Il demeurait immobile et semblait ne pas
+entendre. Paphnuce s'imagina que ce silence était causé par un de ces
+ravissements dont les saints sont coutumiers. Il se mit à genoux, les
+mains jointes, à côté de l'inconnu et resta ainsi en prières jusqu'au
+coucher du soleil. A ce moment, voyant que son compagnon n'avait pas
+bougé, il lui dit:
+
+--Mon père, si tu es sorti de l'extase où je t'ai vu plongé, donne-moi
+ta bénédiction en notre Seigneur Jésus-Christ.
+
+L'autre lui répondit sans tourner la tête:
+
+--Étranger, je ne sais ce que tu veux dire et ne connais point ce
+Seigneur Jésus-Christ.
+
+--Quoi! s'écria Paphnuce. Les prophètes l'ont annoncé; des légions de
+martyrs ont confessé son nom; César lui-même l'a adoré et tantôt
+encore j'ai fait proclamer sa gloire par le Sphinx de Silsilé. Est-il
+possible que tu ne le connaisses pas?
+
+--Mon ami, répondit l'autre, cela est possible. Ce serait même
+certain, s'il y avait quelque certitude au monde.
+
+Paphnuce était surpris et contristé de l'incroyable ignorance de cet
+homme.
+
+--Si tu ne connais Jésus-Christ, lui dit-il, tes oeuvres ne te
+serviront de rien et tu ne gagneras pas la vie éternelle.
+
+Le vieillard répliqua:
+
+--Il est vain d'agir ou de s'abstenir; il est indifférent de vivre ou
+de mourir.
+
+--Eh quoi! demanda Paphnuce, tu ne désires pas vivre dans l'éternité?
+Mais, dis-moi, n'habites-tu pas une cabane dans ce désert à la façon
+des anachorètes?
+
+--Il paraît.
+
+--Ne vis-tu pas nu et dénué de tout?
+
+--Il paraît.
+
+--Ne te nourris-tu pas de racines et ne pratiques-tu pas la chasteté?
+
+--Il paraît.
+
+--N'as-tu pas renoncé à toutes les vanités de ce monde?
+
+--J'ai renoncé en effet aux choses vaines qui font communément le
+souci des hommes.
+
+--Ainsi tu es comme moi pauvre, chaste et solitaire. Et tu ne l'es pas
+comme moi pour l'amour de Dieu, et en vue de la félicité céleste!
+C'est ce que je ne puis comprendre. Pourquoi es-tu vertueux si tu ne
+crois pas en Jésus-Christ? Pourquoi te prives-tu des biens de ce
+monde, si tu n'espères pas gagner les biens éternels?
+
+--Étranger, je ne me prive d'aucun bien, et je me flatte d'avoir
+trouvé une manière de vivre assez satisfaisante, bien qu'à parler
+exactement, il n'y ait ni bonne ni mauvaise vie. Rien n'est en soi
+honnête ni honteux, juste ni injuste, agréable ni pénible, bon ni
+mauvais. C'est l'opinion qui donne les qualités aux choses comme le
+sel donne la saveur aux mets.
+
+--Ainsi donc, selon toi, il n'y a pas de certitude. Tu nies la vérité
+que les idolâtres eux-mêmes ont cherchée. Tu te couches dans ton
+ignorance, comme un chien fatigué qui dort dans la boue.
+
+--Étranger, il est également vain d'injurier les chiens et les
+philosophes. Nous ignorons ce que sont les chiens et ce que nous
+sommes. Nous ne savons rien.
+
+--O vieillard, appartiens-tu donc à la secte ridicule des sceptiques?
+Es-tu donc de ces misérables fous qui nient également le mouvement et
+le repos et qui ne savent point distinguer la lumière du soleil d'avec
+les ombres de la nuit?
+
+--Mon ami, je suis sceptique en effet, et d'une secte qui me paraît
+louable, tandis que tu la juges ridicule. Car les mêmes choses ont
+diverses apparences. Les pyramides de Memphis semblent, au lever de
+l'aurore, des cônes de lumière rose. Elles apparaissent, au coucher du
+soleil, sur le ciel embrasé comme de noirs triangles. Mais qui
+pénétrera leur intime substance? Tu me reproches de nier les
+apparences, quand au contraire les apparences sont les seules réalités
+que je reconnaisse. Le soleil me semble lumineux, mais sa nature m'est
+inconnue. Je sens que le feu brûle, mais je ne sais ni comment ni
+pourquoi. Mon ami, tu m'entends bien mal. Au reste, il est indifférent
+d'être entendu d'une manière ou d'une autre.
+
+--Encore une fois, pourquoi vis-tu de dattes et d'oignons dans le
+désert? Pourquoi endures-tu de grands maux? J'en supporte d'aussi
+grands et je pratique comme toi l'abstinence dans la solitude. Mais
+c'est afin de plaire à Dieu et de mériter la béatitude sempiternelle.
+Et c'est là une fin raisonnable, car il est sage de souffrir, en vue
+d'un grand bien. Il est insensé au contraire de s'exposer
+volontairement à d'inutiles fatigues et à de vaines souffrances. Si je
+ne croyais pas,--pardonne ce blasphème, ô Lumière incréée!--si je ne
+croyais pas à la, vérité de ce que Dieu nous a enseigné par la voix
+des prophètes, par l'exemple de son fils, par les actes des apôtres,
+par l'autorité des conciles et par le témoignage des martyrs, si je ne
+savais pas que les souffrances du corps sont nécessaires à la santé de
+l'âme, si j'étais, comme toi, plongé dans l'ignorance des sacrés
+mystères, je retournerais tout de suite dans le siècle, je
+m'efforcerais d'acquérir des richesses pour vivre dans la mollesse
+comme les heureux de ce monde, et je dirais aux voluptés: «Venez, mes
+filles, venez, mes servantes, venez toutes me verser vos vins, vos
+philtres et vos parfums.» Mais toi, vieillard insensé, tu te prives de
+tous les avantages; tu perds sans attendre aucun gain: tu donnes sans
+espoir de retour et tu imites ridiculement les travaux admirables de
+nos anachorètes, comme un singe effronté pense, en barbouillant un
+mur, copier le tableau d'un peintre ingénieux. O le plus stupide des
+hommes, quelles sont donc tes raisons?
+
+Paphnuce parlait ainsi avec une grande violence. Mais le vieillard
+demeurait paisible.
+
+--Mon ami, répondit-il doucement, que t'importent les raisons d'un
+chien endormi dans la fange et d'un singe malfaisant?
+
+Paphnuce n'avait jamais en vue que la gloire de Dieu. Sa colère étant
+tombée, il s'excusa avec une noble humilité.
+
+--Pardonne-moi, dit-il, ô vieillard, ô mon frère, si le zèle de la
+vérité m'a emporté au delà des justes bornes. Dieu m'est témoin que
+c'est ton erreur et non ta personne que je haïssais. Je souffre de te
+voir dans les ténèbres, car je t'aime en Jésus-Christ et le soin de
+ton salut occupe mon coeur. Parle, donne-moi tes raisons: je brûle de
+les connaître afin de les réfuter.
+
+Le vieillard répondit avec quiétude:
+
+--Je suis également disposé à parler et à me taire. Je te donnerai
+donc mes raisons, sans te demander les tiennes en échange, car tu ne
+m'intéresses en aucune manière. Je n'ai souci ni de ton bonheur ni de
+ton infortune et il m'est indifférent que tu penses d'une façon ou
+d'une autre. Et comment t'aimerais-je ou te haïrais-je? L'aversion et
+la sympathie sont également indignes du sage. Mais, puisque tu
+m'interroges, sache donc que je me nomme Timoclès et que je suis né à
+Cos de parents enrichis dans le négoce. Mon père armait des navires.
+Son intelligence ressemblait beaucoup à celle d'Alexandre, qu'on a
+surnommé le Grand. Pourtant elle était moins épaisse. Bref, c'était
+une pauvre nature d'homme. J'avais deux frères qui suivaient comme lui
+la profession d'armateurs. Moi, je professais la sagesse. Or, mon
+frère aîné fut contraint par notre père d'épouser une femme carienne
+nommée Timaessa, qui lui déplaisait si fort qu'il ne put vivre à son
+côté sans tomber dans une noire mélancolie. Cependant Timaessa
+inspirait à notre frère cadet un amour criminel et cette passion se
+changea bientôt en manie furieuse. La Carienne les tenait tous deux en
+égale aversion. Mais elle aimait un joueur de flûte et le recevait la
+nuit dans sa chambre. Un matin, il y laissa la couronne qu'il portait
+d'ordinaire dans les festins. Mes deux frères ayant trouvé cette
+couronne, jurèrent de tuer le joueur de flûte et, dès le lendemain,
+ils le firent périr sous le fouet, malgré ses larmes et ses prières.
+Ma belle-soeur en éprouva un désespoir qui lui fit perdre la raison,
+et ces trois misérables, devenus semblables à des bêtes, promenaient
+leur démence sur les rivages de Cos, hurlant comme des loups, l'écume
+aux lèvres, le regard attaché à la terre, parmi les huées des enfants
+qui leur jetaient des coquilles. Ils moururent et mon père les
+ensevelit de ses mains. Peu de temps après, son estomac refusa toute
+nourriture et il expira de faim, assez riche pour acheter toutes les
+viandes et tous les fruits des marchés de l'Asie. Il était désespéré
+de me laisser sa fortune. Je l'employai à voyager. Je visitai
+l'Italie, la Grèce et l'Afrique sans rencontrer personne de sage ni
+d'heureux. J'étudiai la philosophie à Athènes et à Alexandrie et je
+fus étourdi du bruit des disputes. Enfin m'étant promené jusque dans
+l'Inde, je vis au bord du Gange un homme nu, qui demeurait là
+immobile, les jambes croisées depuis trente ans. Des lianes couraient
+autour de son corps desséché et les oiseaux nichaient dans ses
+cheveux. Il vivait pourtant. Je me rappelai, à sa vue, Timaessa, le
+joueur de flûte, mes deux frères et mon père, et je compris que cet
+Indien était sage. «Les hommes, me dis-je, souffrent parce qu'ils sont
+privés de ce qu'ils croient être un bien, ou que, le possédant, ils
+craignent de le perdre, ou parce qu'ils endurent ce qu'ils croient
+être un mal. Supprimez toute croyance de ce genre et tous les maux
+disparaissent.» C'est pourquoi je résolus de ne jamais tenir aucune
+chose pour avantageuse, de professer l'entier détachement des biens de
+ce monde et de vivre dans la solitude et dans l'immobilité, à
+l'exemple de l'Indien.
+
+Paphnuce avait écouté attentivement le récit du vieillard.
+
+--Timoclès de Cos, répondit-il, je confesse que tout, dans tes propos,
+n'est pas dépourvu de sens. Il est sage, en effet, de mépriser les
+biens de ce monde. Mais il serait insensé de mépriser pareillement les
+biens éternels et de s'exposer à la colère de Dieu. Je déplore ton
+ignorance, Timoclès, et je vais t'instruire dans la vérité, afin que
+connaissant qu'il existe un Dieu en trois hypostases, tu obéisses à ce
+Dieu comme un enfant à son père.
+
+Mais Timoclès l'interrompant:
+
+--Garde-toi, étranger, de m'exposer tes doctrines et ne pense pas me
+contraindre à partager ton sentiment. Toute dispute est stérile. Mon
+opinion est de n'avoir pas d'opinion. Je vis exempt de troubles à la
+condition de vivre sans préférences. Poursuis ton chemin, et ne tente
+pas de me tirer de la bienheureuse apathie où je suis plongé, comme
+dans un bain délicieux, après les rudes travaux de mes jours.
+
+Paphnuce était profondément instruit dans les choses de la foi. Par la
+connaissance qu'il avait des coeurs, il comprit que la grâce de Dieu
+n'était pas sur le vieillard Timoclès et que le jour du salut n'était
+pas encore venu pour cette âme acharnée à sa perte. Il ne répondit
+rien, de peur que l'édification tournât en scandale. Car il arrive
+parfois qu'en disputant contre les infidèles, on les induit de nouveau
+en péché, loin de les convertir. C'est pourquoi ceux qui possèdent la
+vérité doivent la répandre avec prudence.
+
+--Adieu donc! dit-il, malheureux Timoclès.
+
+Et, poussant un grand soupir, il reprit dans la nuit son pieux voyage.
+
+Au matin, il vit des ibis immobiles sur une patte, au bord de l'eau,
+qui reflétait leur cou pâle et rose. Les saules étendaient au loin sur
+la berge leur doux feuillage gris; des grues volaient en triangle dans
+le ciel clair et l'on entendait parmi les roseaux le cri des hérons
+invisibles. Le fleuve roulait à perte de vue ses larges eaux vertes où
+des voiles glissaient comme des ailes d'oiseaux, où, ça et là, au
+bord, se mirait une maison blanche, et sur lesquelles flottaient au
+loin des vapeurs légères, tandis que des îles lourdes de palmes, de
+fleurs et de fruits, laissaient s'échapper de leurs ombres des nuées
+bruyantes de canards, d'oies, de flamants et de sarcelles. A gauche,
+la grasse vallée étendait jusqu'au désert ses champs et ses vergers
+qui frissonnaient dans la joie, le soleil dorait les épis, et la
+fécondité de la terre s'exhalait en poussières odorantes. A cette vue,
+Paphnuce, tombant à genoux, s'écria:
+
+--Béni soit le Seigneur, qui a favorisé mon voyage! Toi qui répands ta
+rosée sur les figuiers de l'Arsinoïtide, mon Dieu, fais descendre la
+grâce dans l'âme de cette Thaïs que tu n'as pas formée avec moins
+d'amour que les fleurs des champs et les arbres des jardins.
+Puisse-t-elle fleurir par mes soins comme un rosier balsamique dans ta
+Jérusalem céleste!
+
+Et chaque fois qu'il voyait un arbre fleuri ou un brillant oiseau, il
+songeait à Thaïs. C'est ainsi que, longeant le bras gauche du fleuve à
+travers des contrées fertiles et populeuses, il atteignit en peu de
+journées cette Alexandrie que les Grecs ont surnommée la belle et la
+dorée. Le jour était levé depuis une heure quand il découvrit du haut
+d'une colline la ville spacieuse dont les toits étincelaient dans la
+vapeur rose. Il s'arrêta et, croisant les bras sur sa poitrine:
+
+--Voilà donc, se dit-il, le séjour délicieux où je suis né dans le
+péché, l'air brillant où j'ai respiré des parfums empoisonnés, la mer
+voluptueuse où j'écoutais chanter les Sirènes! Voilà mon berceau selon
+la chair, voilà ma patrie selon le siècle! Berceau fleuri, patrie
+illustre au jugement des hommes! Il est naturel à tes enfants,
+Alexandrie, de te chérir comme une mère et je fus engendré dans ton
+sein magnifiquement paré. Mais l'ascète méprise la nature, le mystique
+dédaigne les apparences, le chrétien regarde sa patrie humaine comme
+un lieu d'exil, le moine échappe à la terre. J'ai détourné mon coeur
+de ton amour, Alexandrie. Je te hais! Je te hais pour ta richesse,
+pour ta science, pour ta douceur et pour ta beauté. Soit maudit,
+temple des démons! Couche impudique des gentils, chaire empestée des
+ariens, sois maudite! Et toi, fils ailé du Ciel qui conduisis le saint
+ermite Antoine, notre père, quand, venu du fond du désert, il pénétra
+dans cette citadelle de l'idolâtrie pour affermir la foi des
+confesseurs et la constance des martyrs, bel ange du Seigneur,
+invisible enfant, premier souffle de Dieu, vole devant moi et parfume
+du battement de tes ailes l'air corrompu que je vais respirer parmi
+les princes ténébreux du siècle!
+
+Il dit et reprit sa route. Il entra dans la ville par la porte du
+Soleil. Cette porte était de pierre et s'élevait avec orgueil. Mais
+des misérables, accroupis dans son ombre, offraient aux passants des
+citrons et des figues ou mendiaient une obole en se lamentant.
+
+Une vieille femme en haillons, qui était agenouillée là, saisit le
+cilice du moine, le baisa et dit:
+
+--Homme du Seigneur, bénis-moi afin que Dieu me bénisse. J'ai beaucoup
+souffert en ce monde, je veux avoir toutes les joies dans l'autre. Tu
+viens de Dieu, ô saint homme, c'est pourquoi la poussière de tes pieds
+est plus précieuse que l'or.
+
+--Le Seigneur soit loué, dit Paphnuce.
+
+Et il forma de sa main entr'ouverte le signe de la rédemption sur la
+tête de la vieille femme.
+
+Mais à peine avait-il fait vingt pas dans la rue qu'une troupe
+d'enfants se mit à le huer et à lui jeter des pierres en criant:
+
+--Oh! le méchant moine! Il est plus noir qu'un cynocéphale et plus
+barbu qu'un bouc. C'est un fainéant! Que ne le pend-on dans quelque
+verger, comme un Priape de bois, pour effrayer les oiseaux? Mais non,
+il attirerait la grêle sur les amandiers en fleurs. Il porte malheur.
+Qu'on le crucifie, le moine! qu'on le crucifie!
+
+Et les pierres volaient avec les cris.
+
+--Mon Dieu! bénissez ces pauvres enfants, murmura Paphnuce.
+
+Et il poursuivit son chemin songeant:
+
+--Je suis en vénération à cette vieille femme et en mépris à ces
+enfants. Ainsi un même objet est apprécié différemment par les hommes
+qui sont incertains dans leurs jugements et sujets à l'erreur. Il faut
+en convenir, pour un gentil, le vieillard Timoclès n'est pas dénué de
+sens. Aveugle, il se sait privé de lumière. Combien il l'emporte pour
+le raisonnement sur ces idolâtres qui s'écrient du fond de leurs
+épaisses ténèbres: Je vois le jour! Tout dans ce monde est mirage et
+sable mouvant. En Dieu seul est la stabilité.
+
+Cependant il traversait la ville d'un pas rapide. Après dix années
+d'absence, il en reconnaissait chaque pierre, et chaque pierre était
+une pierre de scandale qui lui rappelait un péché. C'est pourquoi il
+frappait rudement de ses pieds nus les dalles des larges chaussées, et
+il se réjouissait d'y marquer la trace sanglante de ses talons
+déchirés. Laissant à sa gauche les magnifiques portiques du temple de
+Sérapis, il s'engagea dans une voie bordée de riches demeures qui
+semblaient assoupies parmi les parfums. Là les pins, les érables, les
+térébinthes élevaient leur tête au-dessus des corniches rouges et des
+acrotères d'or. On voyait, par les portes entr'ouvertes, des statues
+d'airain dans des vestibules de marbre et des jets d'eau au milieu du
+feuillage. Aucun bruit ne troublait la paix de ces belles retraites.
+On entendait seulement le son lointain d'une flûte. Le moine s'arrêta
+devant une maison assez petite, mais de nobles proportions et soutenue
+par des colonnes gracieuses comme des jeunes filles. Elle était ornée
+des bustes en bronze des plus illustres philosophes de la Grèce.
+
+Il y reconnut Platon, Socrate, Aristote, Épicure et Zénon, et ayant
+heurté le marteau contre la porte, il attendit en songeant:
+
+--C'est en vain que le métal glorifie ces faux sages, leurs mensonges
+sont confondus; leurs âmes sont plongées dans l'enfer et le fameux
+Platon lui-même, qui remplit la terre du bruit de son éloquence, ne
+dispute désor mais qu'avec les diables.
+
+Un esclave vint ouvrir la porte et, trouvant un homme pieds nus sur la
+mosaïque du seuil, il lui dit durement:
+
+--Va mendier ailleurs, moine ridicule, et n'attends pas que je te
+chasse à coups de bâton.
+
+--Mon frère, répondit l'abbé d'Antinoé, je ne te demande rien, sinon
+que tu me conduises à Nicias, ton maître.
+
+L'esclave répondit avec plus de colère:
+
+--Mon maître ne reçoit pas des chiens comme toi.
+
+--Mon fils, reprit Paphnuce, fais, s'il te plaît, ce que je te
+demande, et dis à ton maître que je désire le voir.
+
+--Hors d'ici, vil mendiant! s'écria le portier furieux.
+
+Et il leva son bâton sur le saint homme, qui, mettant ses bras en
+croix contre sa poitrine, reçut sans s'émouvoir le coup en plein
+visage, puis répéta doucement:
+
+--Fais ce que j'ai demandé, mon fils, je te prie.
+
+Alors le portier, tout tremblant, murmura.
+
+--Quel est cet homme qui ne craint point la souffrance?
+
+Et il courut avertir son maître.
+
+Nicias sortait du bain. De belles esclaves promenaient les strigiles
+sur son corps. C'était un homme gracieux et souriant. Une expression
+de douce ironie était répandue sur son visage. À la vue du moine, il
+se leva et s'avança les bras ouverts:
+
+--C'est toi, s'écria-t-il, Paphnuce mon condisciple, mon ami, mon
+frère! Oh! je te reconnais, bien qu'à vrai dire tu te sois rendu plus
+semblable à une bête qu'à un homme. Embrasse-moi. Te souvient-il du
+temps où nous étudiions ensemble la grammaire, la rhétorique et la
+philosophie? On te trouvait déjà l'humeur sombre et sauvage, mais je
+t'aimais pour ta parfaite sincérité. Nous disions que tu voyais
+l'univers avec les yeux farouches d'un cheval, et qu'il n'était pas
+surprenant que tu fusses ombrageux. Tu manquais un peu d'atticisme,
+mais ta libéralité n'avait pas de bornes. Tu ne tenais ni à ton argent
+ni à ta vie. Et il y avait en toi un génie bizarre, un esprit étrange
+qui m'intéressait infiniment. Sois le bienvenu, mon cher Paphnuce,
+après dix ans d'absence. Tu as quitté le désert; tu renonces aux
+superstitions chrétiennes, et tu renais à l'ancienne vie. Je marquerai
+ce jour d'un caillou blanc.
+
+--Crobyle et Myrtale, ajouta-t-il en se tournant vers les femmes,
+parfumez les pieds, les mains et la barbe de mon cher hôte.
+
+Déjà elles apportaient en souriant l'aiguière, les fioles et le miroir
+de métal. Mais Paphnuce, d'un geste impérieux, les arrêta et tint les
+yeux baissés pour ne les plus voir; car elles étaient nues. Cependant
+Nicias lui présentait des coussins, lui offrait des mets et des
+breuvages divers, que Paphnuce refusait avec mépris.
+
+--Nicias, dit-il, je n'ai pas renié ce que tu appelles faussement la
+superstition chrétienne, et qui est la vérité des vérités. Au
+commencement était le Verbe et le Verbe était en Dieu et le Verbe
+était Dieu. Tout a été fait par lui, et rien de ce quia été fait n'a
+été fait sans lui. En lui était la vie, et la vie était la lumière des
+hommes.
+
+--Cher Paphnuce, répondit Nicias, qui venait de revêtir une tunique
+parfumée, penses-tu m'étonner en récitant des paroles assemblées sans
+art et qui ne sont qu'un vain murmure? As-tu oublié que je suis
+moi-même quelque peu philosophe? Et penses-tu me contenter avec
+quelques lambeaux arrachés par des hommes ignorants à la pourpre
+d'Amélius, quand Amélius, Porphyre et Platon, dans toute leur gloire,
+ne me contentent pas? Les systèmes construits par les sages ne sont
+que des contes imaginés pour amuser l'éternelle enfance des hommes. Il
+faut s'en divertir comme des contes de l'Ane, du Cuvier, de la Matrone
+d'Éphèse ou de toute autre fable milésienne.
+
+Et, prenant son hôte par le bras, il l'entraîna dans une salle où des
+milliers de papyrus étaient roulés dans des corbeilles.
+
+--Voici ma bibliothèque, dit-il; elle contient une faible partie des
+systèmes que les philosophes ont construits pour expliquer le monde.
+Le Sérapéum lui-même, dans sa richesse, ne les renferme pas tous.
+Hélas! ce ne sont que des rêves de malades.
+
+Il força son hôte à prendre place dans une chaise d'ivoire et s'assit
+lui-même. Paphnuce promena sur les livres de la bibliothèque un regard
+sombre et dit:
+
+--Il faut les brûler tous.
+
+--O doux hôte, ce serait dommage! répondit Nicias. Car les rêves des
+malades sont parfois amusants. D'ailleurs, s'il fallait détruire tous
+les rêves et toutes les visions des hommes, la terre perdrait ses
+formes et ses couleurs et nous nous endormirions tous dans une morne
+stupidité.
+
+Paphnuce poursuivait sa pensée:
+
+--Il est certain que les doctrines des païens ne sont que de vains
+mensonges. Mais Dieu, qui est la vérité, s'est révélé aux hommes par
+des miracles. Et il s'est fait chair et il a habité parmi nous.
+
+Nicias répondit:
+
+--Tu parles excellemment, chère tête de Paphnuce, quand tu dis qu'il
+s'est fait chair. Un Dieu qui pense, qui agit, qui parle, qui se
+promène dans la nature comme l'antique Ulysse sur la mer glauque, est
+tout à fait un homme. Comment penses-tu croire à ce nouveau Jupiter,
+quand les marmots d'Athènes, au temps de Périclès, ne croyaient déjà
+plus à l'ancien? Mais laissons cela. Tu n'es pas venu, je pense, pour
+disputer sur les trois hypostases. Que puis-je faire pour toi, cher
+condisciple?
+
+--Une chose tout à fait bonne, répondit l'abbé d'Antinoé. Me prêter
+une tunique parfumée semblable à celle que tu viens de revêtir. Ajoute
+à cette tunique, par grâce, des sandales dorées et une fiole d'huile,
+pour oindre ma barbe et mes cheveux. Il convient aussi que tu me
+donnes une bourse de mille drachmes. Voilà, ô Nicias, ce que j'étais
+venu te demander, pour l'amour de Dieu et en souvenir de notre
+ancienne amitié.
+
+Nicias fit apporter par Crobyle et Myrtale sa plus riche tunique; elle
+était brodée, dans le style asiatique, de fleurs et d'animaux. Les
+deux femmes la tenaient ouverte et elles en faisaient jouer habilement
+les vives couleurs, en attendant que Paphnuce retirât le cilice dont
+il était couvert jusqu'aux pieds. Mais le moine ayant déclaré qu'on
+lui arracherait plutôt la chair que ce vêtement, elles passèrent la
+tunique par-dessus. Comme ces deux femmes étaient belles, elles ne
+craignaient pas les hommes, bien qu'elles fussent esclaves. Elles se
+mirent à rire de la mine étrange qu'avait le moine ainsi paré. Crobyle
+l'appelait son cher satrape, en lui présentant le miroir, et Myrtale
+lui tirait la barbe. Mais Paphnuce priait le Seigneur et ne les voyait
+pas. Ayant chaussé les sandales dorées et attaché la bourse à sa
+ceinture il dit à Nicias, qui le regardait d'un oeil égayé:
+
+--O Nicias! il ne faut pas que les choses que tu vois soient un
+scandale pour tes yeux. Sache bien que je ferai un pieux emploi de
+cette tunique, de cette bourse et de ces sandales.
+
+--Très cher, répondit Nicias, je ne soupçonne point le mal, car je
+crois les hommes également incapables de mal faire et de bien faire.
+Le bien et le mal n'existent que dans l'opinion. Le sage n'a, pour
+raisons d'agir, que la coutume et l'usage. Je me conforme aux préjugés
+qui règnent à Alexandrie. C'est pourquoi je passe pour un honnête
+homme. Va, ami, et réjouis-toi.
+
+Mais Paphnuce songea qu'il convenait d'avertir son hôte de son
+dessein.
+
+--Tu connais, lui dit-il, cette Thaïs qui joue dans les jeux du
+théâtre?
+
+--Elle est belle, répondit Nicias, et il fut un temps où elle m'était
+chère. J'ai vendu pour elle un moulin et deux champs de blé et j'ai
+composé à sa louange trois livres d'élégies fidèlement imitées de ces
+chants si doux dans lesquels Cornélius Gallus célébra Lycoris. Hélas!
+Gallus chantait, en un siècle d'or, sous les regards des muses
+ausoniennes. Et moi, né dans des temps barbares, j'ai tracé avec un
+roseau du Nil mes hexamètres et mes pentamètres. Les ouvrages produits
+en cette époque et dans cette contrée sont voués à l'oubli. Certes, la
+beauté est ce qu'il y a de plus puissant au monde et, si nous étions
+faits pour la posséder toujours, nous nous soucierions aussi peu que
+possible du démiurge, du logos, des éons et de toutes les autres
+rêveries des philosophes. Mais j'admire, bon Paphnuce, que tu viennes
+du fond de la Thébaïde me parler de Thaïs.
+
+Ayant dit, il soupira doucement. Et Paphnuce le contemplait avec
+horreur, ne concevant pas qu'un homme pût avouer si tranquillement un
+tel péché. Il s'attendait à voir la terre s'ouvrir et Nicias s'abîmer
+dans les flammes. Mais le sol resta ferme et l'Alexandrin silencieux,
+le front dans la main, souriait tristement aux images de sa jeunesse
+envolée. Le moine, s'étant levé, reprit d'une voix grave:
+
+--Sache donc, ô Nicias! qu'avec l'aide de Dieu j'arracherai cette
+Thaïs aux immondes amours de la terre et la donnerai pour épouse à
+Jésus-Christ. Si l'Esprit saint ne m'abandonne, Thaïs quittera
+aujourd'hui cette ville pour entrer dans un monastère.
+
+--Crains d'offenser Vénus, répondit Nicias; c'est une puissante
+déesse. Elle sera irritée contre toi, si tu lui ravis sa plus illustre
+servante.
+
+--Dieu me protégera, dit Paphnuce. Puisse-t-il éclairer ton coeur, ô
+Nicias, et te tirer de l'abîme où tu es plongé!
+
+Et il sortit. Mais Nicias l'accompagna sur le seuil, il lui posa la
+main sur l'épaule et lui répéta dans le creux de l'oreille:
+
+--Crains d'offenser Vénus; sa vengeance est terrible.
+
+Paphnuce dédaigneux des paroles légères sortit sans détourner la tête.
+Les propos de Nicias ne lui inspiraient que du mépris; mais ce qu'il
+ne pouvait souffrir, c'est l'idée que son ami d'autrefois avait reçu
+les caresses de Thaïs. Il lui semblait que pécher avec cette femme,
+c'était pécher plus détestablement qu'avec toute autre. Il y trouvait
+une malice singulière, et Nicias lui était désormais en exécration. Il
+avait toujours haï l'impureté, mais certes les images de ce vice ne
+lui avaient jamais paru à ce point abominables; jamais il n'avait
+partagé d'un tel coeur la colère de Jésus-Christ et la tristesse des
+anges.
+
+Il n'en éprouvait que plus d'ardeur à tirer Thaïs du milieu des
+gentils, et il lui tardait de voir la comédienne afin de la sauver.
+Toutefois il lui fallait attendre, pour pénétrer chez cette femme, que
+la grande chaleur du jour fût tombée. Or, la matinée s'achevait à
+peine et Paphnuce allait par les voies populeuses. Il avait résolu de
+ne prendre aucune nourriture en cette journée afin d'être moins
+indigne des grâces qu'il demandait au Seigneur. A la grande tristesse
+de son âme, il n'osait entrer dans aucune des églises de la ville,
+parce qu'il les savait profanées par les ariens, qui y avaient
+renversé la table du Seigneur. En effet, ces hérétiques, soutenus par
+l'empereur d'Orient, avaient chassé le patriarche Athanase de son
+siège épiscopal, et ils remplissaient de trouble et de confusion les
+chrétiens d'Alexandrie.
+
+Il marchait donc à l'aventure, tantôt tenant ses regards fixés à terre
+par humilité, tantôt levant les yeux vers le ciel, comme en extase.
+Après avoir erré quelque temps, il se trouva sur un des quais de la
+ville. Le port artificiel abritait devant lui d'innombrables navires
+aux sombres carènes, tandis que souriait au large, dans l'azur et
+l'argent, la mer perfide. Une galère, qui portait une Néréide à sa
+proue, venait de lever l'ancre. Les rameurs frappaient l'onde en
+chantant; déjà la blanche fille des eaux, couverte de perles humides,
+ne laissait plus voir au moine qu'un fuyant profil: elle franchit,
+conduite par son pilote, l'étroit passage ouvert sur le bassin
+d'Eunostos et gagna la haute mer, laissant derrière elle un sillage
+fleuri.
+
+--Et moi aussi, songeait Paphnuce, j'ai désiré jadis m'embarquer en
+chantant sur l'océan du monde. Mais bientôt j'ai connu ma folie et la
+Néréide ne m'a point emporté.
+
+En rêvant de la sorte, il s'assit sur un tas de cordages et
+s'endormit. Pendant son sommeil, il eut une vision. Il lui sembla
+entendre le son d'une trompette éclatante et, le ciel étant devenu
+couleur de sang, il comprit que les temps étaient venus. Comme il
+priait Dieu avec une grande ferveur, il vit une bête énorme qui venait
+à lui, portant au front une croix de lumière, et il reconnut le Sphinx
+de Silsilé. La bête le saisit entre les dents sans lui faire de mal et
+l'emporta pendu à sa bouche comme les chattes ont accoutumé d'emporter
+leurs petits. Paphnuce parcourut ainsi plusieurs royaumes, traversant
+les fleuves et franchissant les montagnes, et il parvint en un lieu
+désolé, couvert de roches affreuses et de cendres chaudes. Le sol,
+déchiré en plusieurs endroits, laissait passer par ces bouches une
+haleine embrasée. La bête posa doucement Paphnuce à terre et lui dit:
+
+--Regarde!
+
+Et Paphnuce, se penchant sur le bord de l'abîme, vit un fleuve de feu
+qui roulait dans l'intérieur de la terre, entre un double escarpement
+de roches noires. Là, dans une lumière livide, des démons
+tourmentaient des âmes. Les âmes gardaient l'apparence des corps qui
+les avaient contenues, et même des lambeaux de vêtements y restaient
+attachés. Ces âmes semblaient paisibles au milieu des tourments. L'une
+d'elles, grande, blanche, les yeux clos, une bandelette au front, un
+sceptre à la main, chantait; sa voix remplissait d'harmonie le stérile
+rivage; elle disait les dieux et les héros. De petits diables verts
+lui perçaient les lèvres et la gorge avec des fers rouges. Et l'ombre
+d'Homère chantait encore. Non loin, le vieil Anaxagore, chauve et
+chenu, traçait au compas des figures sur la poussière. Un démon lui
+versait de l'huile bouillante dans l'oreille sans pouvoir interrompre
+la méditation du sage. Et le moine découvrit une foule de personnes
+qui, sur la sombre rive, le long du fleuve ardent, lisaient ou
+méditaient avec tranquillité, ou conversaient en se promenant, comme
+des maîtres et des disciples, à l'ombre des platanes de l'Académie.
+Seul, le vieillard Timoclès se tenait à l'écart et secouait la tête
+comme un homme qui nie. Un ange de l'abîme agitait une torche sous ses
+yeux et Timoclès ne voulait voir ni l'ange ni la torche.
+
+Muet de surprise à ce spectacle, Paphnuce se tourna vers la bête. Elle
+avait disparu, et le moine vit à la place du Sphinx une femme voilée,
+qui lui dit:
+
+--Regarde et comprends: Tel est l'entêtement de ces infidèles, qu'ils
+demeurent dans l'enfer victimes des illusions qui les séduisaient sur
+la terre. La mort ne les a pas désabusés, car il est bien clair qu'il
+ne suffit pas de mourir pour voir Dieu. Ceux-là qui ignoraient la
+vérité parmi les hommes, l'ignoreront toujours. Les démons qui
+s'acharnent autour de ces âmes, qui sont-ils, sinon les formes de la
+justice divine? C'est pourquoi ces âmes ne la voient ni ne la sentent.
+Étrangères à toute vérité, elles ne connaissent point leur propre
+condamnation, et Dieu même ne peut les contraindre à souffrir.
+
+--Dieu peut tout, dit l'abbé d'Antinoé.
+
+--Il ne peut l'absurde, répondit la femme voilée. Pour les punir, il
+faudrait les éclairer et s'ils possédaient la vérité ils seraient
+semblables aux élus.
+
+Cependant Paphnuce, plein d'inquiétude et d'horreur, se penchait de
+nouveau sur le gouffre. Il venait de voir l'ombre de Nicias qui
+souriait, le front ceint de fleurs, sous des myrtes en cendre. Près de
+lui Aspasie de Milet, élégamment serrée dans son manteau de laine,
+semblait parler tout ensemble d'amour et de philosophie, tant
+l'expression de son visage était à la fois douce et noble. La pluie de
+feu qui tombait sur eux leur était une rosée rafraîchissante, et leurs
+pieds foulaient, comme une herbe fine, le sol embrasé. A cette vue,
+Paphnuce fut saisi de fureur.
+
+--Frappe, mon Dieu, s'écria-t-il, frappe! c'est Nicias! Qu'il pleure!
+qu'il gémisse! qu'il grince des dents!... Il a péché avec Thaïs!...
+
+Et Paphnuce se réveilla dans les bras d'un marin robuste comme Hercule
+qui le tirait sur le sable en criant:
+
+--Paix! paix! l'ami. Par Protée, vieux pasteur de phoques! tu dors
+avec agitation. Si je ne t'avais retenu, tu tombais dans l'Eunostos.
+Aussi vrai que ma mère vendait des poissons salés, je t'ai sauvé la
+vie.
+
+--J'en remercie Dieu, répondit Paphnuce.
+
+Et, s'étant mis debout, il marcha droit devant lui, méditant sur la
+vision qui avait traversé son sommeil.
+
+--Cette vision, se dit-il, est manifestement mauvaise; elle offense la
+bonté divine, en représentant l'enfer comme dénué de réalité. Sans
+doute elle vient du diable.
+
+Il raisonnait ainsi parce qu'il savait discerner les songes que Dieu
+envoie de ceux qui sont produits par les mauvais anges. Un tel
+discernement est utile au solitaire qui vit sans cesse entouré
+d'apparitions; car en fuyant les hommes, on est sûr de rencontrer les
+esprits. Les déserts sont peuplés de fantômes. Quand les pèlerins
+approchaient du château en ruines où s'était retiré le saint ermite
+Antoine, ils entendaient des clameurs comme il s'en élève aux
+carrefours des villes, dans les nuits de fête. Et ces clameurs étaient
+poussées par les diables qui tentaient ce saint homme.
+
+Paphnuce se rappela ce mémorable exemple. Il se rappela saint Jean
+d'Égypte que, pendant soixante ans, le diable voulut séduire par des
+prestiges. Mais Jean déjouait les ruses de l'enfer. Un jour pourtant
+le démon, ayant pris le visage d'un homme, entra dans la grotte du
+vénérable Jean et lui dit: «Jean, tu prolongeras ton jeûne jusqu'à
+demain soir.» Et Jean, croyant entendre un ange, obéit à la voix du
+démon, et jeûna le lendemain, jusqu'à l'heure de vêpres. C'est la
+seule victoire que le prince des Ténèbres ait jamais remportée sur
+saint Jean l'Égyptien, et cette victoire est petite. C'est pourquoi il
+ne faut pas s'étonner si Paphnuce reconnut tout de suite la fausseté
+de la vision qu'il avait eue pendant son sommeil.
+
+Tandis qu'il reprochait doucement à Dieu de l'avoir abandonné au
+pouvoir des démons, il se sentit poussé et entraîné par une foule
+d'hommes qui couraient tous dans le même sens. Comme il avait perdu
+l'habitude de marcher par les villes, il était ballotté d'un passant à
+un autre, ainsi qu'une masse inerte; et, s'étant embarrassé dans les
+plis de sa tunique, il pensa tomber plusieurs fois. Désireux de savoir
+où allaient tous ces hommes, il demanda à l'un d'eux la cause de cet
+empressement.
+
+--Étranger, ne sais-tu pas, lui répondit celui-ci, que les jeux vont
+commencer et que Thaïs paraîtra sur la scène? Tous ces citoyens vont
+au théâtre, et j'y vais comme eux. Te plairait-il de m'y accompagner?
+
+Découvrant tout à coup qu'il était convenable à son dessein de voir
+Thaïs dans les jeux, Paphnuce suivit l'étranger. Déjà le théâtre
+dressait devant eux son portique orné de masques éclatants, et sa
+vaste muraille ronde, peuplée d'innombrables statues. En suivant la
+foule, ils s'engagèrent dans un étroit corridor au bout duquel
+s'étendait l'amphithéâtre éblouissant de lumière. Ils prirent leur
+place sur un des rangs de gradins qui descendaient en escalier vers la
+scène, vide encore d'acteurs, mais décorée magnifiquement. La vue n'en
+était point cachée par un rideau, et l'on y remarquait un tertre
+semblable à ceux que les anciens peuples dédiaient aux ombres des
+héros. Ce tertre s'élevait au milieu d'un camp. Des faisceaux de
+lances étaient formés devant les tentes et des boucliers d'or
+pendaient à des mâts, parmi des rameaux de laurier et des couronnes de
+chêne. Là, tout était silence et sommeil. Mais un bourdonnement,
+semblable au bruit que font les abeilles dans la ruche, emplissait
+l'hémicycle chargé de spectateurs. Tous les visages, rougis par le
+reflet du voile de pourpre qui les couvrait de ses long frissons, se
+tournaient, avec une expression d'attente curieuse, vers ce grand
+espace silencieux, rempli par un tombeau et des tentes. Les femmes
+riaient en mangeant des citrons, et les familiers des jeux
+s'interpellaient gaiement, d'un gradin à l'autre.
+
+Paphnuce priait au dedans de lui-même et se gardait des paroles
+vaines, mais son voisin commença à se plaindre du déclin du théâtre.
+
+--Autrefois, dit-il, d'habiles acteurs déclamaient sous le masque les
+vers d'Euripide et de Ménandre. Maintenant on ne récite plus les
+drames, on les mime, et des divins spectacles dont Bacchus s'honora
+dans Athènes nous n'avons gardé que ce qu'un barbare, un Scythe même
+peut comprendre: l'attitude et le geste. Le masque tragique, dont
+l'embouchure, armée de lames de métal, enflait le son des voix, le
+cothurne qui élevait les personnages à la taille des dieux, la majesté
+tragique et le chant des beaux vers, tout cela s'en est allé. Des
+mimes, des ballerines, le visage nu, remplacent Paulus et Roscius.
+Qu'eussent dit les Athéniens de Périclès, s'ils avaient vu une femme
+se montrer sur la scène? Il est indécent qu'une femme paraisse en
+public. Nous sommes bien dégénérés pour le souffrir.
+
+» Aussi vrai que je me nomme Dorion, la femme est l'ennemie de l'homme
+et la honte de la terre.
+
+--Tu parles sagement, répondit Paphnuce, la femme est notre pire
+ennemie. Elle donne le plaisir et c'est en cela qu'elle est
+redoutable.
+
+--Par les Dieux immobiles, s'écria Dorion, la femme apporte aux hommes
+non le plaisir, mais la tristesse, le trouble et les noirs soucis!
+L'amour est la cause de nos maux les plus cuisants. Écoute, étranger:
+Je suis allé dans ma jeunesse, à Trézène, en Argolide, et j'y ai vu un
+myrte d'une grosseur prodigieuse, dont les feuilles étaient couvertes
+d'innombrables piqûres. Or, voici ce que rapportent les Trézéniens au
+sujet de ce myrte: La reine Phèdre, du temps qu'elle aimait Hippolyte,
+demeurait tout le jour languissamment couchée sous ce même arbre qu'on
+voit encore aujourd'hui. Dans son ennui mortel, ayant tiré l'épingle
+d'or qui retenait ses blonds cheveux, elle en perçait les feuilles de
+l'arbuste aux baies odorantes. Toutes les feuilles furent ainsi
+criblées de piqûres. Après avoir perdu l'innocent qu'elle poursuivait
+d'un amour incestueux, Phèdre, tu le sais, mourut misérablement. Elle
+s'enferma dans sa chambre nuptiale et se pendit par sa ceinture d'or à
+une cheville d'ivoire. Les dieux voulurent que le myrte, témoin d'une
+si cruelle misère, continuât à porter sur ses feuilles nouvelles des
+piqûres d'aiguilles. J'ai cueilli une de ces feuilles; je l'ai placée
+au chevet de mon lit, afin d'être sans cesse averti par sa vue de ne
+point m'abandonner aux fureurs de l'amour et pour me confirmer dans la
+doctrine du divin Épicure, mon maître, qui enseigne que le désir est
+redoutable. Mais à proprement parler, l'amour est une maladie de foie
+et l'on n'est jamais sûr de ne pas tomber malade.
+
+Paphnuce demanda:
+
+--Dorion, quels sont tes plaisirs?
+
+Dorion répondit tristement:
+
+--Je n'ai qu'un seul plaisir et je conviens qu'il n'est pas vif; c'est
+la méditation. Avec un mauvais estomac il n'en faut pas chercher
+d'autres.
+
+Prenant avantage de ces dernières paroles, Paphnuce entreprit
+d'initier l'épicurien aux joies spirituelles que procure la
+contemplation de Dieu. Il commença:
+
+--Entends la vérité, Dorion, et reçois la lumière.
+
+Comme il s'écriait de la sorte, il vit de toutes parts des têtes et
+des bras tournés vers lui, qui lui ordonnaient de se taire. Un grand
+silence s'était fait dans le théâtre et bientôt éclatèrent les sons
+d'une musique héroïque.
+
+Les jeux commençaient. On voyait des soldats sortir des tentes et se
+préparer au départ quand, par un prodige effrayant, une nuée couvrit
+le sommet du tertre funéraire. Puis, cette nuée s'étant dissipée,
+l'ombre d'Achille apparut, couverte d'une armure d'or. Étendant le
+bras vers les guerriers, elle semblait leur dire: «Quoi! vous partez,
+enfants de Danaos; vous retournez dans la patrie que je ne verrai plus
+et vous laissez mon tombeau sans offrandes?» Déjà les principaux chefs
+des Grecs se pressaient au pied du tertre. Acanas, fils de Thésée, le
+vieux Nestor, Agamemnon, portant le sceptre et les bandelettes,
+contemplaient le prodige. Le jeune fils d'Achille, Pyrrhus, était
+prosterné dans la poussière. Ulysse, reconnaissable au bonnet d'où
+s'échappait sa chevelure bouclée, montrait par ses gestes qu'il
+approuvait l'ombre du héros. Il disputait avec Agamemnon et l'on
+devinait leurs paroles:
+
+--Achille, disait le roi d'Ithaque, est digne d'être honoré parmi
+nous, lui qui mourut glorieusement pour l'Hellas. Il demande que la
+fille de Priam, la vierge Polyxène soit immolée sur sa tombe. Danaens,
+contentez les mânes du héros, et que le fils de Pelée se réjouisse
+dans le Hadès.
+
+Mais le roi des rois répondait:
+
+--Épargnons les vierges troiennes que nous avons arrachées aux autels.
+Assez de maux ont fondu sur la race illustre de Priam.
+
+Il parlait ainsi parce qu'il partageait la couche de la soeur de
+Polyxène, et le sage Ulysse lui reprochait de préférer le lit de
+Cassandre à la lance d'Achille.
+
+Tous les Grecs l'approuvèrent avec un grand bruit d'armes
+entre-choquées. La mort de Polyxène fut résolue et l'ombre apaisée
+d'Achille s'évanouit. La musique, tantôt furieuse et tantôt plaintive,
+suivait la pensée des personnages. L'assistance éclata en
+applaudissements.
+
+Paphnuce, qui rapportait tout à la vérité divine, murmura:
+
+--O lumières et ténèbres répandues sur les gentils! De tels
+sacrifices, parmi les nations, annonçaient et figuraient grossièrement
+le sacrifice salutaire du fils de Dieu.
+
+--Toutes les religions enfantent des crimes, répliqua l'Épicurien. Par
+bonheur un Grec divinement sage vint affranchir les hommes des vaines
+terreurs de l'inconnu...
+
+Cependant Hécube, ses blancs cheveux épars, sa robe en lambeaux,
+sortait de la tente où elle était captive. Ce fut un long soupir quand
+on vit paraître cette parfaite image du malheur. Hécube, avertie par
+un songe prophétique, gémissait sur sa fille et sur elle-même. Ulysse
+était déjà près d'elle et lui demandait Polyxène. La vieille mère
+s'arrachait les cheveux, se déchirait les joues avec les ongles et
+baisait les mains de cet homme cruel qui, gardant son impitoyable
+douceur, semblait dire:
+
+--Sois sage, Hécube, et cède à la nécessité. Il y a aussi dans nos
+maisons de vieilles mères qui pleurent leurs enfants endormis à jamais
+sous les pins de l'Ida.
+
+Et Cassandre, reine autrefois de la florissante Asie, maintenant
+esclave, souillait de poussière sa tête infortunée.
+
+Mais voici que, soulevant la toile de la tente, se montre la vierge
+Polyxène. Un frémissement unanime agita les spectateurs. Ils avaient
+reconnu Thaïs. Paphnuce la revit, celle-là qu'il venait chercher. De
+son bras blanc, elle retenait au-dessus de sa tête la lourde toile.
+Immobile, semblable à une belle statue, mais promenant autour d'elle
+le paisible regard de ses yeux de violette, douce et fière, elle
+donnait à tous le frisson tragique de la beauté.
+
+Un murmure de louange s'éleva et Paphnuce l'âme agitée, contenant son
+coeur avec ses mains, soupira:
+
+--Pourquoi donc, ô mon Dieu, donnes-tu ce pouvoir à une de tes
+créatures?
+
+Dorion, plus paisible, disait:
+
+--Certes, les atomes qui s'associent pour composer cette femme
+présentent une combinaison agréable à l'oeil. Ce n'est qu'un jeu de la
+nature et ces atomes ne savent ce qu'ils font. Ils se sépareront un
+jour avec la même indifférence qu'ils se sont unis. Où sont maintenant
+les atomes qui formèrent Laïs ou Cléopâtre? Je n'en disconviens pas:
+les femmes sont quelquefois belles, mais elles sont soumises à de
+fâcheuses disgrâces et à des incommodités dégoûtantes. C'est à quoi
+songent les esprits méditatifs, tandis que le vulgaire des hommes n'y
+fait point attention. Et les femmes inspirent l'amour, bien qu'il soit
+déraisonnable de les aimer.
+
+Ainsi le philosophe et l'ascète contemplaient Thaïs et suivaient leur
+pensée. Ils n'avaient vu ni l'un ni l'autre Hécube, tournée vers sa
+fille, lui dire par ses gestes:
+
+--Essaie de fléchir le cruel Ulysse. Fais parler tes larmes, ta
+beauté, ta jeunesse!
+
+Thaïs, où plutôt Polyxène elle-même, laissa retomber la toile de la
+tente. Elle fit un pas, et tous les coeurs furent domptés. Et quand,
+d'une démarche noble et légère, elle s'avança vers Ulysse, le rythme
+de ses mouvements, qu'accompagnait le son des flûtes, faisait songer à
+tout un ordre de choses heureuses, et il semblait qu'elle fût le
+centre divin des harmonies du monde. On ne voyait plus qu'elle, et
+tout le reste était perdu dans son rayonnement. Pourtant l'action
+continuait.
+
+Le prudent fils de Laërte détournait la tête et cachait sa main sous
+son manteau, afin d'éviter les regards, les baisers de la suppliante.
+La vierge lui fit signe de ne plus craindre. Ses regards tranquilles
+disaient:
+
+--Ulysse, je te suivrai pour obéir à la nécessité et parce que je veux
+mourir. Fille de Priam et soeur d'Hector, ma couche, autrefois jugée
+digne des rois, ne recevra pas un maître étranger. Je renonce
+librement à la lumière du jour.
+
+Hécube, inerte dans la poussière, se releva soudain et s'attacha à sa
+fille d'une étreinte désespérée. Polyxène dénoua avec une douceur
+résolue les vieux bras qui la liaient. On croyait l'entendre:
+
+--Mère, ne t'expose pas aux outrages du maître. N'attends pas que,
+t'arrachant à moi, il ne te traîne indignement. Plutôt, mère bien
+aimée, tends-moi cette main ridée et approche tes joues creuses de mes
+lèvres.
+
+La douleur était belle sur le visage de Thaïs; la foule se montrait
+reconnaissante à cette femme de revêtir ainsi d'une grâce surhumaine
+les formes et les travaux de la vie, et Paphnuce, lui pardonnant sa
+splendeur présente en vue de son humilité prochaine, se glorifiait par
+avance de la sainte qu'il allait donner au ciel.
+
+Le spectacle touchait au dénouement. Hécube tomba comme morte et
+Polyxène, conduite par Ulysse, s'avança vers le tombeau qu'entourait
+l'élite des guerriers. Elle gravit, au bruit des chants de deuil, le
+tertre funéraire au sommet duquel le fils d'Achille faisait, dans une
+coupe d'or, des libations aux mânes du héros. Quand les sacrificateurs
+levèrent les bras pour la saisir, elle fit signe qu'elle voulait
+mourir libre, comme il convenait à la fille de tant de rois. Puis,
+déchirant sa tunique, elle montra la place de son coeur. Pyrrhus y
+plongea son glaive en détournant la tête, et, par un habile artifice,
+le sang jaillit à flots de la poitrine éblouissante de la vierge qui,
+la tête renversée et les yeux nageant dans l'horreur de la mort, tomba
+avec décence.
+
+Cependant que les guerriers voilaient la victime et la couvraient de
+lis et d'anémones, des cris d'effroi et des sanglots déchiraient
+l'air, et Paphnuce, soulevé sur son banc, prophétisait d'une voix
+retentissante:
+
+--Gentils, vils adorateurs des démons! Et vous ariens plus infâmes que
+les idolâtres, instruisez-vous! Ce que vous venez de voir est une
+image et un symbole. Cette fable renferme un sens mystique et bientôt
+la femme que vous voyez là sera immolée, hostie bien heureuse, au Dieu
+ressuscité!
+
+Déjà la foule s'écoulait en flots sombres dans les vomitoires. L'abbé
+d'Antinoé, échappant à Dorion surpris, gagna la sortie en prophétisant
+encore.
+
+Une heure après, il frappait à la porte de Thaïs.
+
+La comédienne alors, dans le riche quartier de Racotis, près du
+tombeau d'Alexandre, habitait une maison entourée de jardins ombreux,
+dans lesquels s'élevaient des rochers artificiels et coulait un
+ruisseau bordé de peupliers. Une vieille esclave noire, chargée
+d'anneaux, vint lui ouvrir la porte et lui demanda ce qu'il voulait.
+
+--Je veux voir Thaïs, répondit-il. Dieu m'est témoin que je ne suis
+venu ici que pour la voir.
+
+Comme il portait une riche tunique et qu'il parlait impérieusement,
+l'esclave le fit entrer.
+
+--Tu trouveras Thaïs, dit-elle, dans la grotte des Nymphes.
+
+
+
+II
+
+LE PAPYRUS
+
+
+Thaïs était née de parents libres et pauvres, adonnés à l'idolâtrie.
+Du temps qu'elle était petite, son père gouvernait, à Alexandrie,
+proche la porte de la Lune, un cabaret que fréquentaient les matelots.
+Certains souvenirs vifs et détachés lui restaient de sa première
+enfance. Elle revoyait son père assis à l'angle du foyer, les jambes
+croisées, grand, redoutable et tranquille, tel qu'un de ces vieux
+Pharaons que célèbrent les complaintes chantées par les aveugles dans
+les carrefours. Elle revoyait aussi sa maigre et triste mère, errant
+comme un chat affamé dans la maison, qu'elle emplissait des éclats de
+sa voix aigre et des lueurs de ses yeux de phosphore. On contait dans
+le faubourg qu'elle était magicienne et qu'elle se changeait en
+chouette, la nuit, pour rejoindre ses amants. On mentait: Thaïs savait
+bien, pour l'avoir souvent épiée, que sa mère ne se livrait point aux
+arts magiques, mais que, dévorée d'avarice, elle comptait toute la
+nuit le gain de la journée. Ce père inerte et cette mère avide la
+laissaient chercher sa vie comme les bêtes de la basse-cour. Aussi
+était-elle devenue très habile à tirer une à une les oboles de la
+ceinture des matelots ivres, en les amusant par des chansons naïves et
+par des paroles infâmes dont elle ignorait le sens. Elle passait de
+genoux en genoux dans la salle imprégnée de l'odeur des boissons
+fermentées et des outres résineuses; puis, les joues poissées de bière
+et piquées par les barbes rudes, elle s'échappait, serrant les oboles
+dans sa petite main, et courait acheter des gâteaux de miel à une
+vieille femme accroupie derrière ses paniers sous la porte de la Lune.
+C'était tous les jours les mêmes scènes: les matelots, contant leurs
+périls, quand l'Euros ébranlait les algues sous-marines, puis jouant
+aux dés ou aux osselets, et demandant, en blasphémant les dieux, la
+meilleure bière de Cilicie.
+
+Chaque nuit, l'enfant était réveillée par les rixes des buveurs. Les
+écailles d'huîtres, volant par-dessus les tables, fendaient les
+fronts, au milieu des hurlements furieux. Parfois, à la lueur des
+lampes fumeuses, elle voyait les couteaux briller et le sang jaillir.
+
+Ses jeunes ans ne connaissaient la bonté humaine que par le doux
+Ahmès, en qui elle était humiliée. Ahmès, l'esclave de la maison,
+Nubien plus noir que la marmite qu'il écumait gravement, était bon
+comme une nuit de sommeil. Souvent, il prenait Thaïs sur ses genoux et
+il lui contait d'antiques récits où il y avait des souterrains pleins
+de trésors, construits pour des rois avares, qui mettaient à mort les
+maçons et les architectes. Il y avait aussi, dans ces contes,
+d'habiles voleurs qui épousaient des filles de rois et des courtisanes
+qui élevaient des pyramides. La petite Thaïs aimait Ahmès comme un
+père, comme une mère, comme une nourrice et comme un chien. Elle
+s'attachait au pagne de l'esclave et le suivait dans le cellier aux
+amphores et dans la basse-cour, parmi les poulets maigres et hérissés,
+tout en bec, en ongles et en plumes, qui voletaient mieux que des
+aiglons devant le couteau du cuisinier noir. Souvent, la nuit, sur la
+paille, au lieu de dormir, il construisait pour Thaïs des petits
+moulins à eau et des navires grands comme la main avec tous leurs
+agrès.
+
+Accablé de mauvais traitements par ses maîtres, il avait une oreille
+déchirée et le corps labouré de cicatrices. Pourtant son visage
+gardait un air joyeux et paisible. Et personne auprès de lui ne
+songeait à se demander d'où il tirait la consolation de son âme et
+l'apaisement de son coeur. Il était aussi simple qu'un enfant.
+
+En accomplissant sa tâche grossière, il chantait d'une voix grêle des
+cantiques qui faisaient passer dans l'âme de l'enfant des frissons et
+des rêves. Il murmurait sur un ton grave et joyeux:
+
+ --Dis-nous, Marie, qu'as-tu vu là d'où tu viens?
+
+ --J'ai vu le suaire et les linges, et les anges assis sur le
+ tombeau.
+
+ Et j'ai vu la gloire du Ressuscité.
+
+Elle lui demandait:
+
+--Père, pourquoi chantes-tu les anges assis sur le tombeau?
+
+Et il lui répondait:
+
+--Petite lumière de mes yeux, je chante les anges, parce que Jésus
+Notre Seigneur est monté au ciel.
+
+Ahmès était chrétien. Il avait reçu le baptême, et on le nommait
+Théodore dans les banquets des fidèles, où il se rendait secrètement
+pendant le temps qui lui était laissé pour son sommeil.
+
+En ces jours-là l'Église subissait l'épreuve suprême. Par l'ordre de
+l'Empereur, les basiliques étaient renversées, les livres saints
+brûlés, les vases sacrés et les chandeliers fondus. Dépouillés de
+leurs honneurs, les chrétiens n'attendaient que la mort. La terreur
+régnait sur la communauté d'Alexandrie; les prisons regorgeaient de
+victimes. On contait avec effroi, parmi les fidèles, qu'en Syrie, en
+Arabie, en Mésopotamie, en Cappadoce, par tout l'empire, les fouets,
+les chevalets, les ongles de fer, la croix, les bêtes féroces
+déchiraient les pontifes et les vierges. Alors Antoine, déjà célèbre
+par ses visions et ses solitudes, chef et prophète des croyants
+d'Égypte, fondit comme l'aigle, du haut de son rocher sauvage, sur la
+ville d'Alexandrie, et, volant d'église en église, embrasa de son feu
+la communauté tout entière. Invisible aux païens, il était présent à
+la fois dans toutes les assemblées des chrétiens, soufflant à chacun
+l'esprit de force et de prudence dont il était animé. La persécution
+s'exerçait avec une particulière rigueur sur les esclaves. Plusieurs
+d'entre eux, saisis d'épouvante, reniaient leur foi. D'autres, en plus
+grand nombre, s'enfuyaient au désert, espérant y vivre, soit dans la
+contemplation, soit dans le brigandage. Cependant Ahmès fréquentait
+comme de coutume les assemblées, visitait les prisonniers,
+ensevelissait les martyrs et professait avec joie la religion du
+Christ. Témoin de ce zèle véritable, le grand Antoine, avant de
+retourner au désert, pressa l'esclave noir dans ses bras et lui donna
+le baiser de paix.
+
+Quand Thaïs eut sept ans, Ahmès commença à lui parler de Dieu.
+
+--Le bon Seigneur Dieu, lui dit-il, vivait dans le ciel comme un
+Pharaon sous les tentes de son harem et sous les arbres de ses
+jardins. Il était l'ancien des anciens et plus vieux que le monde, et
+n'avait qu'un fils, le prince Jésus, qu'il aimait de tout son coeur et
+qui passait en beauté les vierges et les anges. Et le bon Seigneur
+Dieu dit au prince Jésus:
+
+» --Quitte mon harem et mon palais, et mes dattiers et mes fontaines
+vives. Descends sur la terre pour le bien des hommes. Là tu seras
+semblable à un petit enfant et tu vivras pauvre parmi les pauvres. La
+souffrance sera ton pain de chaque jour et tu pleureras avec tant
+d'abondance que tes larmes formeront des fleuves où l'esclave fatigué
+se baignera délicieusement. Va, mon fils!
+
+» Le prince Jésus obéit au bon Seigneur et il vint sur la terre en un
+lieu nommé Bethléem de Juda. Et il se promenait dans les prés fleuris
+d'anémones, disant à ses compagnons:
+
+» --Heureux ceux qui ont faim, car je les mènerai à la table de mon
+père! Heureux ceux qui ont soif, car ils boiront aux fontaines du
+ciel! Heureux ceux qui pleurent, car j'essuierai leurs yeux avec des
+voiles plus fins que ceux des princesses syriennes.
+
+» C'est pourquoi les pauvres l'aimaient et croyaient en lui. Mais les
+riches le haïssaient, redoutant qu'il n'élevât les pauvres au-dessus
+d'eux. En ce temps-là Cléopâtre et César étaient puissants sur la
+terre. Ils haïssaient tous deux Jésus et ils ordonnèrent aux juges et
+aux prêtres de le faire mourir. Pour obéir à la reine d'Égypte, les
+princes de Syrie dressèrent une croix sur une haute montagne et ils
+firent mourir Jésus sur cette croix. Mais des femmes lavèrent le corps
+et l'ensevelirent, et le prince Jésus, ayant brisé le couvercle de son
+tombeau, remonta vers le bon Seigneur son père.
+
+» Et depuis ce temps-là tous ceux qui meurent en lui vont au ciel.
+
+» Le Seigneur Dieu, ouvrant les bras, leur dit:
+
+» --Soyez les bienvenus, puisque vous aimez le prince, mon fils.
+Prenez un bain, puis mangez.
+
+» Ils prendront leur bain au son d'une belle musique et, tout le long
+de leur repas, ils verront des danses d'almées et ils entendront des
+conteurs dont les récits ne finiront point. Le bon Seigneur Dieu les
+tiendra plus chers que la lumière de ses yeux, puisqu'ils seront ses
+hôtes, et ils auront dans leur partage les tapis de son caravansérail
+et les grenades de ses jardins.
+
+Ahmès parla plusieurs fois de la sorte et c'est ainsi que Thaïs connut
+la vérité. Elle admirait et disait:
+
+--Je voudrais bien manger les grenades du bon Seigneur.
+
+Ahmès lui répondait:
+
+--Ceux-là seuls qui sont baptisés en Jésus, goûteront les fruits du
+ciel.
+
+Et Thaïs demandait à être baptisée. Voyant par là qu'elle espérait en
+Jésus, l'esclave résolut de l'instruire plus profondément, afin
+qu'étant baptisée, elle entrât dans l'Église. Et il s'attacha
+étroitement à elle, comme à sa fille en esprit.
+
+L'enfant, sans cesse repoussée par ses parents injustes, n'avait point
+de lit sous le toit paternel. Elle couchait dans un coin de l'étable
+parmi les animaux domestiques. C'est là que, chaque nuit, Ahmès allait
+la rejoindre en secret.
+
+Il s'approchait doucement de la natte où elle reposait, et puis
+s'asseyait sur ses talons, les jambes repliées, le buste droit, dans
+l'attitude héréditaire de toute sa race. Son corps et son visage,
+vêtus de noir, restaient perdus dans les ténèbres; seuls ses grands
+yeux blancs brillaient, et il en sortait une lueur semblable à un
+rayon de l'aube à travers les fentes d'une porte. Il parlait d'une
+voie grêle et chantante, dont le nasillement léger avait la douceur
+triste des musiques qu'on entend le soir dans les rues. Parfois, le
+souffle d'un âne et le doux meuglement d'un boeuf accompagnaient,
+comme un choeur d'obscurs esprits, la voix de l'esclave qui disait
+l'Évangile. Ses paroles coulaient paisiblement dans l'ombre qui
+s'imprégnait de zèle, de grâce et d'espérance; et la néophyte, la main
+dans la main d'Ahmès, bercée par les sons monotones et voyant de
+vagues images, s'endormait calme et souriante, parmi les harmonies de
+la nuit obscure et des saints mystères, au regard d'une étoile qui
+clignait entre les solives de la crèche.
+
+L'initiation dura toute une année, jusqu'à l'époque où les chrétiens
+célèbrent avec allégresse les fêtes pascales. Or, une nuit de la
+semaine glorieuse, Thaïs, qui sommeillait déjà sur sa natte dans la
+grange, se sentit soulevée par l'esclave dont le regard brillait d'une
+clarté nouvelle. Il était vêtu, non point, comme de coutume, d'un
+pagne en lambeaux, mais d'un long manteau blanc sous lequel il serra
+l'enfant en disant tout bas:
+
+--Viens, mon âme! viens, mes yeux! viens mon petit coeur! viens
+revêtir les aubes du baptême.
+
+Et il emporta l'enfant pressée sur sa poitrine. Effrayée et curieuse,
+Thaïs, la tête hors du manteau, attachait ses bras au cou de son ami
+qui courait dans la nuit. Ils suivirent des ruelles noires; ils
+traversèrent le quartier des juifs; ils longèrent un cimetière où
+l'orfraie poussait son cri sinistre. Ils passèrent, dans un carrefour,
+sous des croix auxquelles pendaient les corps des suppliciés et dont
+les bras étaient chargés de corbeaux qui claquaient du bec. Thaïs
+cacha sa tête dans la poitrine de l'esclave. Elle n'osa plus rien voir
+le reste du chemin. Tout à coup il lui sembla qu'on la descendait sous
+terre. Quand elle rouvrit les yeux, elle se trouva dans un étroit
+caveau, éclairé par des torches de résine et dont les murs étaient
+peints de grandes figures droites qui semblaient s'animer sous la
+fumée des torches. On y voyait des hommes vêtus de longues tuniques et
+portant des palmes, au milieu d'agneaux, de colombes et de pampres.
+
+Thaïs, parmi ces figures, reconnut Jésus de Nazareth à ce que des
+anémones fleurissaient à ses pieds. Au milieu de la salle, près d'une
+grande cuve de pierre remplie d'eau jusqu'au bord, se tenait un
+vieillard coiffé d'une mitre basse et vêtu d'une dalmatique écarlate,
+brodée d'or. De son maigre visage pendait une longue barbe. Il avait
+l'air humble et doux sous son riche costume. C'était l'évêque
+Vivantius qui, prince exilé de l'église de Cyrène, exerçait, pour
+vivre, le métier de tisserand et fabriquait de grossières étoffes de
+poil de chèvre. Deux pauvres enfants se tenaient debout à ses côtés.
+Tout proche, une vieille négresse présentait déployée une petite robe
+blanche. Ahmès, ayant posé l'enfant à terre, s'agenouilla devant
+l'évêque et dit:
+
+--Mon père, voici la petite âme, la fille de mon âme. Je te l'amène
+afin que, selon ta promesse et s'il plaît à ta Sérénité, tu lui donnes
+le baptême de vie.
+
+A ces mots, l'évêque, ayant ouvert les bras, laissa voir ses mains
+mutilées. Il avait eu les ongles arrachés en confessant la foi aux
+jours de l'épreuve. Thaïs eut peur et se jeta dans les bras d'Ahmès.
+Mais le prêtre la rassura par des paroles caressantes:
+
+--Ne crains rien, petite bien-aimée. Tu as ici un père selon l'esprit,
+Ahmès, qu'on nomme Théodore parmi les vivants, et une douce mère dans
+la grâce qui t'a préparé de ses mains une robe blanche.
+
+Et se tournant vers la négresse:
+
+--Elle se nomme Nitida, ajouta-t-il; elle est esclave sur cette terre.
+Mais Jésus l'élèvera dans le ciel au rang de ses épouses.
+
+Puis il interrogea l'enfant néophyte:
+
+--Thaïs, crois-tu en Dieu, le père tout-puissant, en son fils unique
+qui mourut pour notre salut et en tout ce qu'ont enseigné les apôtres?
+
+--Oui, répondirent ensemble le nègre et la négresse, qui se tenaient
+par la main.
+
+Sur l'ordre de l'évêque, Nitida, agenouillée, dépouilla Thaïs de tous
+ses vêtements. L'enfant était nue, un amulette au cou. Le pontife la
+plongea trois fois dans la cuve baptismale. Les acolytes présentèrent
+l'huile avec laquelle Vivantius fit les onctions et le sel dont il
+posa un grain sur les lèvres de la catéchumène. Puis, ayant essuyé ce
+corps destiné, à travers tant d'épreuves, à la vie éternelle,
+l'esclave Nitida le revêtit de la robe blanche qu'elle avait tissue de
+ses mains.
+
+L'évêque donna à tous le baiser de paix et, la cérémonie terminée,
+dépouilla ses ornements sacerdotaux.
+
+Quand ils furent tous hors de la crypte, Ahmès dit:
+
+--Il faut nous réjouir en ce jour d'avoir donné une âme au bon
+Seigneur Dieu; allons dans la maison qu'habite ta Sérénité, pasteur
+Vivantius, et livrons-nous à la joie tout le reste de la nuit.
+
+--Tu as bien parlé, Théodore, répondit l'évêque.
+
+Et il conduisit la petite troupe dans sa maison qui était toute
+proche. Elle se composait d'une seule chambre, meublée de deux métiers
+de tisserand, d'une table grossière et d'un tapis tout usé. Dès qu'ils
+y furent entrés:
+
+--Nitida, cria le Nubien, apporte la poêle et la jarre d'huile, et
+faisons un bon repas.
+
+En parlant ainsi, il tira de dessous son manteau de petits poissons
+qu'il y tenait cachés. Puis, ayant allumé un grand feu, il les fit
+frire. Et tous, l'évêque, l'enfant, les deux jeunes garçons et les
+deux esclaves, s'étant assis en cercle sur le tapis, mangèrent les
+poissons en bénissant le Seigneur. Vivantius parlait du martyre qu'il
+avait souffert et annonçait le triomphe prochain de l'Église. Son
+langage était rude, mais plein de jeux de mots et de figures. Il
+comparait la vie des justes à un tissu de pourpre et, pour expliquer
+le baptême, il disait:
+
+--L'Esprit Saint flotta sur les eaux, c'est pourquoi les chrétiens
+reçoivent le baptême de l'eau. Mais les démons habitent aussi les
+ruisseaux; les fontaines consacrées aux nymphes sont redoutables et
+l'on voit que certaines eaux apportent diverses maladies de l'âme et
+du corps.
+
+Parfois il s'exprimait par énigmes et il inspirait ainsi à l'enfant
+une profonde admiration. A la fin du repas, il offrit un peu de vin à
+ses hôtes dont les langues se délièrent et qui se mirent à chanter des
+complaintes et des cantiques. Ahmès et Nitida, s'étant levés,
+dansèrent une danse nubienne qu'ils avaient apprise enfants, et qui se
+dansait sans doute dans la tribu depuis les premiers âges du monde.
+C'était une danse amoureuse; agitant les bras et tout le corps balancé
+en cadence, ils feignaient tour à tour de se fuir et de se chercher.
+Ils roulaient de gros yeux et montraient dans un sourire des dents
+étincelantes.
+
+C'est ainsi que Thaïs reçut le saint baptême. Elle aimait les
+amusements et, à mesure qu'elle grandissait, de vagues désirs
+naissaient en elle. Elle dansait et chantait tout le jour des rondes
+avec les enfants errants dans les rues, et elle regagnait, à la nuit,
+la maison de son père, en chantonnant encore:
+
+ --Torti tortu, pourquoi gardes-tu la maison?
+
+ --Je dévide la laine et le fil de Milet.
+
+ --Torti tortu, comment ton fils a-t-il péri?
+
+ --Du haut des chevaux blancs il tomba dans la mer.
+
+Maintenant elle préférait à la compagnie du doux Ahmès celle des
+garçons et des filles. Elle ne s'apercevait point que son ami était
+moins souvent auprès d'elle. La persécution s'étant ralentie, les
+assemblées des chrétiens devenaient plus régulières et le Nubien les
+fréquentait assidûment. Son zèle s'échauffait; de mystérieuses menaces
+s'échappaient parfois de ses lèvres. Il disait que les riches ne
+garderaient point leurs biens. Il allait dans les places publiques où
+les chrétiens d'une humble condition avaient coutume de se réunir et
+là, rassemblant les misérables étendus à l'ombre des vieux murs, il
+leur annonçait l'affranchissement des esclaves et le jour prochain de
+la justice.
+
+--Dans le royaume de Dieu, disait-il, les esclaves boiront des vins
+frais et mangeront des fruits délicieux, tandis que les riches,
+couchés à leurs pieds comme des chiens, dévoreront les miettes de leur
+table.
+
+Ces propos ne restèrent point secrets; ils furent publiés dans le
+faubourg et les maîtres craignirent qu'Ahmès n'excitât les esclaves à
+la révolte. Le cabaretier en ressentit une rancune profonde qu'il
+dissimula soigneusement.
+
+Un jour, une salière d'argent, réservée à la nappe des dieux, disparut
+du cabaret. Ahmès fut accusé de l'avoir volée, en haine de son maître
+et des dieux de l'empire. L'accusation était sans preuves et l'esclave
+la repoussait de toutes ses forces. Il n'en fut pas moins traîné
+devant le tribunal et, comme il passait pour un mauvais serviteur, le
+juge le condamna au dernier supplice.
+
+--Tes mains, lui dit-il, dont tu n'as pas su faire un bon usage,
+seront clouées au poteau.
+
+Ahmès écouta paisiblement cet arrêt, salua le juge avec beaucoup de
+respect et fut conduit à la prison publique. Durant les trois jours
+qu'il y resta, il ne cessa de prêcher l'Évangile aux prisonniers et
+l'on a conté depuis que des criminels et le geôlier lui-même, touchés
+par ses paroles, avaient cru en Jésus crucifié.
+
+On le conduisit à ce carrefour qu'une nuit, moins de deux ans
+auparavant, il avait traversé avec allégresse, portant dans son
+manteau blanc la petite Thaïs, la fille de son âme, sa fleur
+bien-aimée. Attaché sur la croix, les mains clouées, il ne poussa pas
+une plainte; seulement il soupira à plusieurs reprises: «J'ai soif!»
+
+Son supplice dura trois jours et trois nuits. On n'aurait pas cru la
+chair humaine capable d'endurer une si longue torture. Plusieurs fois
+on pensa qu'il était mort; les mouches dévoraient la cire de ses
+paupières; mais tout à coup il rouvrait ses yeux sanglants. Le matin
+du quatrième jour, il chanta d'une voix plus pure que la voix des
+enfants:
+
+ --Dis-nous, Marie, qu'as-tu vu là d'où tu viens?
+
+Puis il sourit, et dit:
+
+--Les voici, les anges du bon Seigneur! Ils m'apportent du vin et des
+fruits. Qu'il est frais le battement de leurs ailes.
+
+Et il expira.
+
+Son visage conservait dans la mort l'expression de l'extase
+bienheureuse. Les soldats qui gardaient le gibet furent saisis
+d'admiration. Vivantius, accompagné de quelques-uns de ses frères
+chrétiens, vint réclamer le corps pour l'ensevelir, parmi les reliques
+des martyrs, dans la crypte de saint Jean le Baptiste. Et l'Église
+garda la mémoire vénérée de saint Théodore le Nubien.
+
+Trois ans plus tard, Constantin, vainqueur de Maxence, publia un édit
+par lequel il assurait la paix aux chrétiens, et désormais les fidèles
+ne furent plus persécutés que par les hérétiques.
+
+Thaïs achevait sa onzième année, quand son ami mourut dans les
+tourments. Elle en ressentit une tristesse et une épouvante
+invincibles. Elle n'avait pas l'âme assez pure pour comprendre que
+l'esclave Ahmès, par sa vie et sa mort, était un bienheureux. Cette
+idée germa dans sa petite âme, qu'il n'est possible d'être bon en ce
+monde qu'au prix des plus affreuses souffrances. Et elle craignit
+d'être bonne, car sa chair délicate redoutait la douleur.
+
+Elle se donna avant l'âge à des jeunes garçons du port et elle suivit
+les vieillards qui errent le soir dans les faubourg; et avec ce
+qu'elle recevait d'eux elle achetait des gâteaux et des parures.
+
+Comme elle ne rapportait à la maison rien de ce qu'elle avait gagné,
+sa mère l'accablait de mauvais traitements. Pour éviter les coups,
+elle courait pieds nus jusqu'aux remparts de la ville et se cachait
+avec les lézards dans les fentes des pierres. Là, elle songeait,
+pleine d'envie, aux femmes qu'elle voyait passer, richement parées,
+dans leur litière entourée d'esclaves.
+
+Un jour que, frappée plus rudement que de coutume, elle se tenait
+accroupie devant la porte, dans une immobilité farouche, une vieille
+femme s'arrêta devant elle, la considéra quelques instants en silence,
+puis s'écria:
+
+--O la jolie fleur, la belle enfant! Heureux le père qui t'engendra et
+la mère qui te mit au monde!
+
+Thaïs restait muette et tenait ses regards fixés vers la terre. Ses
+paupières étaient rouges et l'on voyait qu'elle avait pleuré.
+
+--Ma violette blanche, reprit la vieille, ta mère n'est-elle pas
+heureuse d'avoir nourri une petite déesse telle que toi, et ton père,
+en te voyant, ne se réjouit-il pas dans le fond de son coeur?
+
+Alors l'enfant, comme se parlant à elle-même:
+
+--Mon père est une outre gonflée de vin et ma mère une sangsue avide.
+
+La vieille regarda à droite et à gauche si on ne la voyait pas. Puis
+d'une voix caressante:
+
+--Douce hyacinthe fleurie, belle buveuse de lumière, viens avec moi et
+tu n'auras, pour vivre, qu'à danser et à sourire. Je te nourrirai de
+gâteaux de miel, et mon fils, mon propre fils t'aimera comme ses yeux.
+Il est beau, mon fils, il est jeune; il n'a au menton qu'une barbe
+légère; sa peau est douce, et c'est, comme on dit, un petit cochon
+d'Acharné.
+
+Thaïs répondit:
+
+--Je veux bien aller avec toi.
+
+Et, s'étant levée, elle suivit la vieille hors de la ville.
+
+Cette femme, nommée Moeroé, conduisait de pays en pays des filles et
+des jeunes garçons qu'elle instruisait dans la danse et qu'elle louait
+ensuite aux riches pour paraître dans les festins.
+
+Devinant que Thaïs deviendrait bientôt la plus belle des femmes, elle
+lui apprit, à coups de fouet, la musique et la prosodie, et elle
+flagellait avec des lanières de cuir ces jambes divines, quand elles
+ne se levaient pas en mesure au son de la cithare. Son fils, avorton
+décrépit, sans âge et sans sexe, accablait de mauvais traitements
+cette enfant en qui il poursuivait de sa haine la race entière des
+femmes. Rival des ballerines, dont il affectait la grâce, il
+enseignait à Thaïs l'art de feindre, dans les pantomimes, par
+l'expression du visage, le geste et l'attitude, tous les sentiments
+humains et surtout les passions de l'amour. Il lui donnait avec dégoût
+les conseils d'un maître habile; mais, jaloux de son élève, il lui
+griffait les joues, lui pinçait le bras ou la venait piquer par
+derrière avec un poinçon, à la manière des filles méchantes, dès qu'il
+s'apercevait trop vivement qu'elle était née pour la volupté des
+hommes. Grâce à ses leçons, elle devint en peu de temps musicienne,
+mime et danseuse excellente. La méchanceté de ses maîtres ne la
+surprenait point et il lui semblait naturel d'être indignement
+traitée. Elle éprouvait même quelque respect pour cette vieille femme
+qui savait la musique et buvait du vin grec. Moeroé, s'étant arrêtée à
+Antioche, loua son élève comme danseuse et comme joueuse de flûte aux
+riches négociants de la ville qui donnaient des festins. Thaïs dansa
+et plut. Les plus gros banquiers l'emmenaient, au sortir de table,
+dans les bosquets de l'Oronte. Elle se donnait à tous, ne sachant pas
+le prix de l'amour. Mais une nuit qu'elle avait dansé devant les
+jeunes hommes les plus élégants de la ville, le fils du proconsul
+s'approcha d'elle, tout brillant de jeunesse et de volupté, et lui dit
+d'une voix qui semblait mouillée de baisers:
+
+--Que ne suis-je, Thaïs, la couronne qui ceint ta chevelure, la
+tunique qui presse ton corps charmant, la sandale de ton beau pied!
+Mais je veux que tu me foules à tes pieds comme une sandale; je veux
+que mes caresses soient ta tunique et ta couronne. Viens, belle
+enfant, viens dans ma maison et oublions l'univers.
+
+Elle le regarda tandis qu'il parlait et elle vit qu'il était beau.
+Soudain elle sentit la sueur qui lui glaçait le front; elle devint
+verte comme l'herbe; elle chancela; un nuage descendit sur ses
+paupières. Il la priait encore. Mais elle refusa de le suivre. En
+vain, il lui jeta des regards ardents, des paroles enflammées, et
+quand il la prit dans ses bras en s'efforçant de l'entraîner, elle le
+repoussa avec rudesse. Alors il se fit suppliant et lui montra ses
+larmes. Sous l'empire d'une force nouvelle, inconnue, invincible, elle
+résista.
+
+--Quelle folie! disaient les convives. Lollius est noble; il est beau,
+il est riche, et voici qu'une joueuse de flûte le dédaigne!
+
+Lollius rentra seul dans sa maison et la nuit l'embrasa tout entier
+d'amour. Il vint dès le matin, pâle et les yeux rouges, suspendre des
+fleurs à la porte de la joueuse de flûte. Cependant Thaïs, saisie de
+trouble et d'effroi, fuyait Lollius et le voyait sans cesse au dedans
+d'elle-même. Elle souffrait et ne connaissait pas son mal. Elle se
+demandait pourquoi elle était ainsi changée et d'où lui venait sa
+mélancolie. Elle repoussait tous ses amants: ils lui faisaient
+horreur. Elle ne voulait plus voir la lumière et restait tout le jour
+couchée sur son lit, sanglotant la tête dans les coussins. Lollius,
+ayant su forcer la porte de Thaïs, vint plusieurs fois supplier et
+maudire cette méchante enfant. Elle restait devant lui craintive comme
+une vierge et répétait:
+
+--Je ne veux pas! Je ne veux pas!
+
+Puis, au bout de quinze jours, s'étant donnée à lui, elle connut
+qu'elle l'aimait; elle le suivit dans sa maison et ne le quitta plus.
+Ce fut une vie délicieuse. Ils passaient tout le jour enfermés, les
+yeux dans les yeux, se disant l'un à l'autre des paroles qu'on ne dit
+qu'aux enfants. Le soir, ils se promenaient sur les bords solitaires
+de l'Oronte et se perdaient dans les bois de lauriers. Parfois ils se
+levaient dès l'aube pour aller cueillir des jacinthes sur les pentes
+du Silpicus. Ils buvaient dans la même coupe, et, quand elle portait
+un grain de raisin à sa bouche, il le lui prenait entre les lèvres
+avec ses dents.
+
+Moeroé vint chez Lollius réclamer Thaïs à grands cris:
+
+--C'est ma fille, disait-elle, ma fille qu'on m'arrache, ma fleur
+parfumée, mes petites entrailles!...
+
+Lollius la renvoya avec une grosse somme d'argent. Mais, comme elle
+revint demandant encore quelques staters d'or, le jeune homme la fit
+mettre en prison, et les magistrats, ayant découvert plusieurs crimes
+dont elle s'était rendue coupable, elle fut condamnée à mort et livrée
+aux bêtes.
+
+Thaïs aimait Lollius avec toutes les fureurs de l'imagination et
+toutes les surprises de l'innocence. Elle lui disait dans toute la
+vérité de son coeur:
+
+--Je n'ai jamais été qu'à toi.
+
+Lollius lui répondait:
+
+--Tu ne ressembles à aucune autre femme.
+
+Le charme dura six mois et se rompit en un jour. Soudainement Thaïs se
+sentit vide et seule. Elle ne reconnaissait plus Lollius; elle
+songeait:
+
+--Qui me l'a ainsi changé en un instant? Comment se fait-il qu'il
+ressemble désormais à tous les autres hommes et qu'il ne ressemble
+plus à lui-même?
+
+Elle le quitta, non sans un secret désir de chercher Lollius en un
+autre, puisqu'elle ne le retrouvait plus en lui. Elle songeait aussi
+que vivre avec un homme qu'elle n'aurait jamais aimé serait moins
+triste que de vivre avec un homme qu'elle n'aimait plus. Elle se
+montra, en compagnie des riches voluptueux, à ces fêtes sacrées où
+l'on voyait des choeurs de vierges nues dansant dans les temples et
+des troupes de courtisanes traversant l'Oronte à la nage. Elle prit sa
+part de tous les plaisirs qu'étalait la ville élégante et monstrueuse;
+surtout elle fréquenta assidûment les théâtres, dans lesquels des
+mimes habiles, venus de tous les pays, paraissaient aux
+applaudissements d'une foule avide de spectacles.
+
+Elle observait avec soin les mimes, les danseurs, les comédiens et
+particulièrement les femmes qui, dans les tragédies, représentaient
+les déesses amantes des jeunes hommes et les mortelles aimées des
+dieux. Ayant surpris les secrets par lesquels elles charmaient la
+foule, elle se dit que, plus belle, elle jouerait mieux encore. Elle
+alla trouver le chef des mimes et lui demanda d'être admise dans sa
+troupe. Grâce à sa beauté et aux leçons de la vieille Moeroé, elle fut
+accueillie et parut sur la scène dans le personnage de Dircé.
+
+Elle plut médiocrement, parce qu'elle manquait d'expérience et aussi
+parce que les spectateurs n'étaient pas excités à l'admiration par un
+long bruit de louanges. Mais après quelques mois d'obscurs débuts, la
+puissance de sa beauté éclata sur la scène avec une telle force, que
+la ville entière s'en émut. Tout Antioche s'étouffait au théâtre. Les
+magistrats impériaux et les premiers citoyens s'y rendaient, poussés
+par la force de l'opinion. Les portefaix, les balayeurs et les
+ouvriers du port se privaient d'ail et de pain pour payer leur place.
+Les poètes composaient des épigrammes en son honneur. Les philosophes
+barbus déclamaient contre elle dans les bains et dans les gymnases;
+sur le passage de sa litière, les prêtres des chrétiens détournaient
+la tête. Le seuil de sa maison était couronné de fleurs et arrosé de
+sang. Elle recevait de ses amants de l'or, non plus compté, mais
+mesuré au médimne, et tous les trésors amassés par les vieillards
+économes venaient, comme des fleuves, se perdre à ses pieds. C'est
+pourquoi son âme était sereine. Elle se réjouissait dans un paisible
+orgueil de la faveur publique et de la bonté des dieux, et, tant
+aimée, elle s'aimait elle-même.
+
+Après avoir joui pendant plusieurs années de l'admiration et de
+l'amour des Antiochiens, elle fut prise du désir de revoir Alexandrie
+et de montrer sa gloire à la ville dans laquelle, enfant, elle errait
+sous la misère et la honte, affamée et maigre comme une sauterelle au
+milieu d'un chemin poudreux. La ville d'or la reçut avec joie et la
+combla de nouvelles richesses. Quand elle parut dans les jeux, ce fut
+un triomphe. Il lui vint des admirateurs et des amants innombrables.
+Elle les accueillait indifféremment, car elle désespérait enfin de
+retrouver Lollius.
+
+Elle reçut parmi tant d'autres le philosophe Nicias qui la désirait,
+bien qu'il fît profession de vivre sans désirs. Malgré sa richesse, il
+était intelligent et doux; mais il ne la charma ni par la finesse de
+son esprit, ni par la grâce de ses sentiments. Elle ne l'aimait pas et
+même elle s'irritait parfois de ses élégantes ironies. Il la blessait
+par son doute perpétuel. C'est qu'il ne croyait à rien et qu'elle
+croyait à tout. Elle croyait à la providence divine, à la
+toute-puissance des mauvais esprits, aux sorts, aux conjurations, à la
+justice éternelle. Elle croyait en Jésus-Christ et en la bonne déesse
+des Syriens; elle croyait encore que les chiennes aboient quand la
+sombre Hécate passe dans les carrefours et qu'une femme inspire
+l'amour en versant un philtre dans une coupe qu'enveloppe la toison
+sanglante d'une brebis. Elle avait soif d'inconnu; elle appelait des
+êtres sans nom et vivait dans une attente perpétuelle. L'avenir lui
+faisait peur et elle voulait le connaître. Elle s'entourait de prêtres
+d'Isis, de mages chaldéens, de pharmacopoles et de sorciers, qui la
+trompaient toujours et ne la lassaient jamais. Elle craignait la mort
+et la voyait partout. Quand elle cédait à la volupté, il lui semblait
+tout à coup qu'un doigt glacé touchait son épaule nue et, toute pâle,
+elle criait d'épouvante dans les bras qui la pressaient.
+
+Nicias lui disait:
+
+--Que notre destinée soit de descendre en cheveux blancs et les joues
+creuses dans la nuit éternelle, ou que ce jour même, qui rit
+maintenant dans le vaste ciel, soit notre dernier jour, qu'importe, ô
+ma Thaïs! Goûtons la vie. Nous aurons beaucoup vécu si nous avons
+beaucoup senti. Il n'est pas d'autre intelligence que celle des sens:
+aimer c'est comprendre. Ce que nous ignorons n'est pas. A quoi bon
+nous tourmenter pour un néant?
+
+Elle lui répondait avec colère:
+
+--Je méprise ceux qui comme toi n'espèrent ni ne craignent rien. Je
+veux savoir! Je veux savoir!
+
+Pour connaître le secret de la vie, elle se mit à lire les livres des
+philosophes, mais elle ne les comprit pas. A mesure que les années de
+son enfance s'éloignaient d'elle, elle les rappelait dans son esprit
+plus volontiers. Elle aimait à parcourir, le soir, sous un
+déguisement, les ruelles, les chemins de ronde, les places publiques
+où elle avait misérablement grandi. Elle regrettait d'avoir perdu ses
+parents et surtout de n'avoir pu les aimer. Quand elle rencontrait des
+prêtres chrétiens, elle songeait à son baptême et se sentait troublée.
+Une nuit, qu'enveloppée d'un long manteau et ses blonds cheveux cachés
+sous un capuchon sombre, elle errait dans les faubourgs de la ville,
+elle se trouva, sans savoir comment elle y était venue, devant la
+pauvre église de Saint-Jean-le-Baptiste. Elle entendit qu'on chantait
+dans l'intérieur et vit une lumière éclatante qui glissait par les
+fentes de la porte. Il n'y avait là rien d'étrange, puisque depuis
+vingt ans les chrétiens, protégés par le vainqueur de Maxence,
+solennisaient publiquement leurs fêtes. Mais ces chants signifiaient
+un ardent appel aux âmes. Comme conviée aux mystères, la comédienne,
+poussant du bras la porte, entra dans la maison. Elle trouva là une
+nombreuse assemblée, des femmes, des enfants, des vieillards à genoux
+devant un tombeau adossé à la muraille. Ce tombeau n'était qu'une cuve
+de pierre grossièrement sculptée de pampres et de grappes de raisins;
+pourtant il avait reçu de grands honneurs: il était couvert de palmes
+vertes et de couronnes de roses rouges. Tout autour, d'innombrables
+lumières étoilaient l'ombre dans laquelle la fumée des gommes d'Arabie
+semblait les plis des voiles des anges. Et l'on devinait sur les murs
+des figures pareilles à des visions du ciel. Des prêtres vêtus de
+blanc se tenaient prosternés au pied du sarcophage. Les hymnes qu'ils
+chantaient avec le peuple exprimaient les délices de la souffrance et
+mêlaient, dans un deuil triomphal, tant d'allégresse à tant de douleur
+que Thaïs, en les écoutant, sentait les voluptés de la vie et les
+affres de la mort couler à la fois dans ses sens renouvelés.
+
+Quand ils eurent fini de chanter, les fidèles se levèrent pour aller
+baiser à la file la paroi du tombeau. C'était des hommes simples,
+accoutumés à travailler de leurs mains. Ils s'avançaient d'un pas
+lourd, l'oeil fixe, la bouche pendante, avec un air de candeur. Ils
+s'agenouillaient, chacun à son tour, devant le sarcophage et y
+appuyaient leurs lèvres. Les femmes élevaient dans leurs bras les
+petits enfants et leur posaient doucement la joue contre la pierre.
+
+Thaïs, surprise et troublée, demanda à un diacre pourquoi ils
+faisaient ainsi.
+
+--Ne sais-tu pas, femme, lui répondit le diacre, que nous célébrons
+aujourd'hui la mémoire bienheureuse de saint Théodore le Nubien, qui
+souffrit pour la foi au temps de Dioclétien empereur? Il vécut chaste
+et mourut martyr, c'est pourquoi, vêtus de blanc, nous portons des
+roses rouges à son tombeau glorieux.
+
+En entendant ces paroles, Thaïs tomba à genoux et fondit en larmes. Le
+souvenir à demi éteint d'Ahmès se ranimait dans son âme. Sur cette
+mémoire obscure, douce et douloureuse, l'éclat des cierges, le parfum
+des roses, les nuées de l'encens, l'harmonie des cantiques, la piété
+des âmes jetaient les charmes de la gloire. Thaïs songeait dans
+l'éblouissement:
+
+Il était humble et voici qu'il est grand et qu'il est beau! Comment
+s'est-il élevé au-dessus des hommes? Quelle est donc cette chose
+inconnue qui vaut mieux que la richesse et que la volupté?
+
+Elle se leva lentement, tourna vers la tombe du saint qui l'avait
+aimée ses yeux de violette où brillaient des larmes à la clarté des
+cierges; puis, la tête baissée, humble, lente, la dernière, de ses
+lèvres où tant de désirs s'étaient suspendus, elle baisa la pierre de
+l'esclave.
+
+Rentrée dans sa maison, elle y trouva Nicias qui, la chevelure
+parfumée et la tunique déliée, l'attendait en lisant un traité de
+morale. Il s'avança vers elle les bras ouverts.
+
+--Méchante Thaïs, lui dit-il d'une voix riante, tandis que tu tardais
+à venir, sais-tu ce que je voyais dans ce manuscrit dicté par le plus
+grave des stoïciens? Des préceptes vertueux et de fières maximes? Non!
+Sur l'austère papyrus, je voyais danser mille et mille petites Thaïs.
+Elles avaient chacune la hauteur d'un doigt, et pourtant leur grâce
+était infinie et toutes étaient l'unique Thaïs. Il y en avait qui
+traînaient des manteaux de pourpre et d'or; d'autres, semblables à une
+nuée blanche, flottaient dans l'air sous des voiles diaphanes.
+
+D'autres encore, immobiles et divinement nues, pour mieux inspirer la
+volupté, n'exprimaient aucune pensée. Enfin, il y en avait deux qui se
+tenaient par la main, deux si pareilles, qu'il était impossible de les
+distinguer l'une de l'autre. Elles souriaient toutes deux. La première
+disait: «Je suis l'amour.» L'autre: «Je suis la mort.»
+
+En parlant ainsi, il pressait Thaïs dans ses bras, et, ne voyant pas
+le regard farouche qu'elle fixait à terre, il ajoutait les pensées aux
+pensées, sans souci qu'elles fussent perdues:
+
+--Oui, quand j'avais sous les yeux la ligne où il est écrit: «Rien ne
+doit te détourner de cultiver ton âme,» je lisais: «Les baisers de
+Thaïs sont plus ardents que la flamme et plus doux que le miel.» Voilà
+comment, par ta faute, méchante enfant, un philosophe comprend
+aujourd'hui les livres des philosophes. Il est vrai que, tous tant que
+nous sommes, nous ne découvrons que notre propre pensée dans la pensée
+d'autrui, et que tous nous lisons un peu les livres comme je viens de
+lire celui-ci...
+
+Elle ne l'écoutait pas, et son âme était encore devant le tombeau du
+Nubien. Comme il l'entendit soupirer, il lui mit un baiser sur la
+nuque et il lui dit:
+
+--Ne sois pas triste, mon enfant. On n'est heureux au monde que quand
+on oublie le monde. Nous avons des secrets pour cela. Viens; trompons
+la vie: elle nous le rendra bien. Viens; aimons-nous.
+
+Mais elle le repoussa:
+
+--Nous aimer! s'écria-t-elle amèrement. Mais tu n'as jamais aimé
+personne, toi! Et je ne t'aime pas! Non! je ne t'aime pas! Je te hais.
+Va-t'en! Je te hais. J'exècre et je méprise tous les heureux et tous
+les riches. Va-t'en! va-t'en!... Il n'y a de bonté que chez les
+malheureux. Quand j'étais enfant, j'ai connu un esclave noir qui est
+mort sur la croix. Il était bon; il était plein d'amour et il
+possédait le secret de la vie. Tu ne serais pas digne de lui laver les
+pieds. Va-t'en! Je ne veux plus te voir.
+
+Elle s'étendit à plat ventre sur le tapis et passa la nuit à
+sangloter, formant le dessein de vivre désormais, comme saint
+Théodore, dans la pauvreté et dans la simplicité.
+
+Dès le lendemain, elle se rejeta dans les plaisirs auxquels elle était
+vouée. Comme elle savait que sa beauté, encore intacte, ne durerait
+plus longtemps, elle se hâtait d'en tirer toute joie et toute gloire.
+Au théâtre, où elle se montrait avec plus d'étude que jamais, elle
+rendait vivantes les imaginations des sculpteurs, des peintres et des
+poètes. Reconnaissant dans les formes, dans les mouvements, dans la
+démarche de la comédienne une idée de la divine harmonie qui règle les
+mondes, savants et philosophes mettaient une grâce si parfaite au rang
+des vertus et disaient: «Elle aussi, Thaïs, est géomètre!» Les
+ignorants, les pauvres, les humbles, les timides, devant lesquels elle
+consentait à paraître, l'en bénissaient comme d'une charité céleste.
+Pourtant, elle était triste au milieu des louanges et, plus que
+jamais, elle craignait de mourir. Rien ne pouvait la distraire de son
+inquiétude, pas même sa maison et ses jardins qui étaient célèbres et
+sur lesquels on faisait des proverbes, dans la ville.
+
+Elle avait fait planter des arbres apportés à grands frais de l'Inde
+et de la Perse. Une eau vive les arrosait en chantant et des
+colonnades en ruines, des rochers sauvages, imités par un habile
+architecte, étaient reflétés dans un lac où se miraient des statues.
+Au milieu du jardin, s'élevait la grotte des Nymphes, qui devait son
+nom à trois grandes figures de femmes, en marbre peint avec art, qu'on
+rencontrait dès le seuil. Ces femmes se dépouillaient de leurs
+vêtements pour prendre un bain. Inquiètes, elles tournaient la tête,
+craignant d'être vues, et elles semblaient vivantes. La lumière ne
+parvenait dans cette retraite qu'à travers de minces nappes d'eau qui
+l'adoucissaient et l'irisaient. Aux parois pendaient de toutes parts,
+comme dans les grottes sacrées, des couronnes, des guirlandes et des
+tableaux votifs, dans lesquels la beauté de Thaïs était célébrée. Il
+s'y trouvait aussi des masques tragiques et des masques comiques
+revêtus de vives couleurs, des peintures représentant ou des scènes de
+théâtre, ou des figures grotesques, ou des animaux fabuleux. Au
+milieu, se dressait sur une stèle un petit Éros d'ivoire, d'un antique
+et merveilleux travail. C'était un don de Nicias. Une chèvre de marbre
+noir se tenait dans une excavation, et l'on voyait briller ses yeux
+d'agate. Six chevreaux d'albâtre se pressaient autour de ses mamelles;
+mais, soulevant ses pieds fourchus et sa tête camuse, elle semblait
+impatiente de grimper sur les rochers. Le sol était couvert de tapis
+de Byzance, d'oreillers brodés par les hommes jaunes de Cathay et de
+peaux de lions lybiques. Des cassolettes d'or y fumaient
+imperceptiblement. Çà et là, au-dessus des grands vases d'onyx,
+s'élançaient des perséas fleuris. Et, tout au fond, dans l'ombre et
+dans la pourpre, luisaient des clous d'or sur l'écaillé d'une tortue
+géante de l'Inde, qui renversée servait de lit à la comédienne. C'est
+là que chaque jour, au murmure des eaux, parmi les parfums et les
+fleurs, Thaïs, mollement couchée, attendait l'heure de souper en
+conversant avec ses amis ou en songeant seule, soit aux artifices du
+théâtre, soit à la fuite des années.
+
+Or, ce jour-là, elle se reposait après les jeux dans la grotte des
+Nymphes. Elle épiait dans son miroir les premiers déclins de sa beauté
+et pensait avec épouvante que le temps viendrait enfin des cheveux
+blancs et des rides. En vain elle cherchait à se rassurer, en se
+disant qu'il suffit, pour recouvrer la fraîcheur du teint, de brûler
+certaines herbes en prononçant des formules magiques. Une voix
+impitoyable lui criait: «Tu vieilliras, Thaïs, tu vieilliras!» Et la
+sueur de l'épouvante lui glaçait le front. Puis, se regardant de
+nouveau dans le miroir avec une tendresse infinie, elle se trouvait
+belle encore et digne d'être aimée. Se souriant à elle-même, elle
+murmurait: «Il n'y a pas dans Alexandrie une seule femme qui puisse
+lutter avec moi pour la souplesse de la taille, la grâce des
+mouvements et la magnificence des bras, et les bras, ô mon miroir, ce
+sont les vraies chaînes de l'amour!»
+
+Comme elle songeait ainsi, elle vit un inconnu debout devant elle,
+maigre, les yeux ardents, la barbe inculte et vêtu d'une robe
+richement brodée. Laissant tomber son miroir, elle poussa un cri
+d'effroi.
+
+Paphnuce se tenait immobile et, voyant combien elle était belle, il
+faisait du fond du coeur cette prière:
+
+--Fais, ô mon Dieu, que le visage de cette femme, loin de me
+scandaliser, édifie ton serviteur.
+
+Puis, s'efforçant de parler, il dit:
+
+--Thaïs, j'habite une contrée lointaine et le renom de ta beauté m'a
+conduit jusqu'à toi. On rapporte que tu es la plus habile des
+comédiennes et la plus irrésistible des femmes. Ce que l'on conte de
+tes richesses et de tes amours semble fabuleux et rappelle l'antique
+Rhodopis, dont; tous les bateliers du Nil savent par coeur l'histoire
+merveilleuse. C'est pourquoi j'ai été pris du désir de te connaître et
+je vois que la vérité passe la renommée. Tu es mille fois plus savante
+et plus belle qu'on ne le publie. Et maintenant que je te vois, je me
+dis: «Il est impossible d'approcher d'elle sans chanceler comme un
+homme ivre.»
+
+Ces paroles étaient feintes; mais le moine, animé d'un zèle pieux, les
+répandait avec une ardeur véritable. Cependant, Thaïs regardait sans
+déplaisir cet être étrange qui lui avait fait peur. Par son aspect
+rude et sauvage, par le feu sombre qui chargeait ses regards, Paphnuce
+l'étonnait. Elle était curieuse de connaître l'état et la vie d'un
+homme si différent de tous ceux qu'elle connaissait. Elle lui répondit
+avec une douce raillerie:
+
+--Tu sembles prompt à l'admiration, étranger. Prends garde que mes
+regards ne te consument jusqu'aux os! Prends garde de m'aimer!
+
+Il lui dit:
+
+--Je t'aime, ô Thaïs! Je t'aime plus que ma vie et plus que moi-même.
+Pour toi, j'ai quitté mon désert regrettable; pour toi, mes lèvres,
+vouées au silence, ont prononcé des paroles profanes; pour toi, j'ai
+vu ce que je ne devais pas voir, j'ai entendu ce qu'il m'était
+interdit d'entendre; pour toi, mon âme s'est troublée, mon coeur s'est
+ouvert et des pensées en ont jailli, semblables aux sources vives où
+boivent les colombes; pour toi, j'ai marché jour et nuit à travers des
+sables peuplés de larves et de vampires; pour toi, j'ai posé mon pied
+nu sur les vipères et les scorpions! Oui, je t'aime! Je t'aime, non
+point à l'exemple de ces hommes qui, tout enflammés du désir de la
+chair, viennent à toi comme des loups dévorants ou des taureaux
+furieux. Tu es chère à ceux-là comme la gazelle au lion. Leurs amours
+carnassières te dévorent jusqu'à l'âme, ô femme! Moi, je t'aime en
+esprit et en vérité, je t'aime en Dieu et pour les siècles des
+siècles; ce que j'ai pour toi dans mon sein se nomme ardeur véritable
+et divine charité. Je te promets mieux qu'ivresse fleurie et que
+songes d'une nuit brève. Je te promets de saintes agapes et des noces
+célestes. La félicité que je t'apporte ne finira jamais; elle est
+inouïe; elle est ineffable et telle que, si les heureux de ce monde en
+pouvaient seulement entrevoir une ombre, ils mourraient aussitôt
+d'étonnement.
+
+Thaïs, riant d'un air mutin:
+
+--Ami, dit-elle, montre-moi donc un si merveilleux amour. Hâte-toi! de
+trop longs discours offenseraient ma beauté, ne perdons pas un moment.
+Je suis impatiente de connaître la félicité que tu m'annonces; mais, à
+vrai dire, je crains de l'ignorer toujours et que tout ce que tu me
+promets ne s'évanouisse en paroles. Il est plus facile de promettre un
+grand bonheur que de le donner. Chacun a son talent. Je crois que le
+tien est de discourir. Tu parles d'un amour inconnu. Depuis si
+longtemps qu'on se donne des baisers, il serait bien extraordinaire
+qu'il restât encore des secrets d'amour. Sur ce sujet, les amants en
+savent plus que les mages.
+
+--Thaïs, ne raille point. Je t'apporte l'amour inconnu.
+
+--Ami, tu viens tard. Je connais tous les amours.
+
+--L'amour que je t'apporte est plein de gloire, tandis que les amours
+que tu connais n'enfantent que la honte.
+
+Thaïs le regarda d'un oeil sombre; un pli dur traversait son petit
+front:
+
+--Tu es bien hardi, étranger, d'offenser ton hôtesse. Regarde-moi et
+dis si je ressemble à une créature accablée d'opprobre. Non! je n'ai
+pas honte, et toutes celles qui vivent comme je fais n'ont pas de
+honte non plus, bien qu'elles soient moins belles et moins riches que
+moi. J'ai semé la volupté sur tous mes pas, et c'est par là que je
+suis célèbre dans tout l'univers. J'ai plus de puissance que les
+maîtres du monde. Je les ai vus à mes pieds. Regarde-moi, regarde ces
+petits pieds: des milliers d'hommes paieraient de leur sang le bonheur
+de les baiser. Je ne suis pas bien grande et ne tiens pas beaucoup de
+place sur la terre. Pour ceux qui me voient du haut du Serapeum, quand
+je passe dans la rue, je ressemble à un grain de riz; mais ce grain de
+riz causa parmi les hommes des deuils, des désespoirs et des haines et
+des crimes à remplir le Tartare. N'es-tu pas fou de me parler de
+honte, quand tout crie la gloire autour de moi?
+
+--Ce qui est gloire aux yeux des hommes est infamie devant Dieu. Ô
+femme, nous avons été nourris dans des contrées si différentes qu'il
+n'est pas surprenant que nous n'ayons ni le même langage ni la même
+pensée. Pourtant, le ciel m'est témoin que je veux m'accorder avec toi
+et que mon dessein est de ne pas te quitter que nous n'ayons les mêmes
+sentiments. Qui m'inspirera des discours embrasés pour que tu fondes
+comme la cire à mon souffle, ô femme, et que les doigts de mes désirs
+puissent te modeler à leur gré? Quelle vertu te livrera à moi, ô la
+plus chère des âmes, afin que l'esprit qui m'anime, te créant une
+seconde fois, t'imprime une beauté nouvelle et que tu t'écries en
+pleurant de joie: «C'est seulement d'aujourd'hui que je suis née!» Qui
+fera jaillir de mon coeur une fontaine de Siloé, dans laquelle tu
+retrouves, en te baignant, ta pureté première? Qui me changera en un
+Jourdain, dont les ondes, répandues sur toi, te donneront la vie
+éternelle?
+
+Thaïs n'était plus irritée.
+
+--Cet homme, pensait-elle, parle de vie éternelle et tout ce qu'il dit
+semble écrit sur un talisman. Nul doute que ce ne soit un mage et
+qu'il n'ait des secrets contre la vieillesse et la mort.
+
+Et elle résolut de s'offrir à lui. C'est pourquoi, feignant de le
+craindre, elle s'éloigna de quelques pas et, gagnant le fond de la
+grotte, elle s'assit au bord du lit, ramena avec art sa tunique sur sa
+poitrine, puis, immobile, muette, les paupières baissées, elle
+attendit. Ses longs cils faisaient une ombre douce sur ses joues.
+Toute son attitude exprimait la pudeur; ses pieds nus se balançaient
+mollement et elle ressemblait à une enfant qui songe, assise au bord
+d'une rivière.
+
+Mais Paphnuce la regardait et ne bougeait pas. Ses genoux tremblants
+ne le portaient plus, sa langue s'était subitement desséchée dans sa
+bouche; un tumulte effrayant s'élevait dans sa tête. Tout à coup son
+regard se voila et il ne vit plus devant lui qu'un nuage épais. Il
+pensa que la main de Jésus s'était posée sur ses yeux pour lui cacher
+cette femme. Rassuré par un tel secours, raffermi, fortifié, il dit
+avec une gravité digne d'un ancien du désert:
+
+--Si tu te livres à moi, crois-tu donc être cachée à Dieu?
+
+Elle secoua la tête.
+
+--Dieu! Qui le force à toujours avoir l'oeil sur la grotte des
+Nymphes? Qu'il se retire si nous l'offensons! Mais pourquoi
+l'offenserions-nous? Puisqu'il nous a créés, il ne peut être ni fâché
+ni surpris de nous voir tels qu'il nous a faits et agissant selon la
+nature qu'il nous a donnée. On parle beaucoup trop pour lui et on lui
+prête bien souvent des idées qu'il n'a jamais eues. Toi-même,
+étranger, connais-tu bien son véritable caractère? Qui es-tu pour me
+parler en son nom?
+
+À cette question, le moine, entr'ouvrant sa robe d'emprunt, montra son
+cilice et dit:
+
+--Je suis Paphnuce, abbé d'Antinoé, et je viens du saint désert. La
+main qui retira Abraham de Chaldée et Loth de Sodome m'a séparé du
+siècle. Je n'existais déjà plus pour les hommes. Mais ton image m'est
+apparue dans ma Jérusalem des sables et j'ai connu que tu étais pleine
+de corruption et qu'en toi était la mort. Et me voici devant toi,
+femme, comme devant un sépulcre et je te crie: «Thaïs, lève-toi.»
+
+Aux noms de Paphnuce, de moine et d'abbé elle avait pâli d'épouvante.
+Et la voilà qui, les cheveux épars, les mains jointes, pleurant et
+gémissant, se traîne aux pieds du saint:
+
+--Ne me fais pas de mal! Pourquoi es-tu venu? que me veux-tu? Ne me
+fais pas de mal! Je sais que les saints du désert détestent les femmes
+qui, comme moi, sont faites pour plaire. J'ai peur que tu ne me
+haïsses et que tu ne veuilles me nuire. Va! je ne doute pas de ta
+puissance. Mais sache, Paphnuce, qu'il ne faut ni me mépriser ni me
+haïr. Je n'ai jamais, comme tant d'hommes que je fréquente, raillé ta
+pauvreté volontaire. A ton tour, ne me fais pas un crime de ma
+richesse. Je suis belle et habile aux jeux. Je n'ai pas plus choisi ma
+condition que ma nature. J'étais faite pour ce que je fais. Je suis
+née pour charmer les hommes. Et, toi-même, tout à l'heure, tu disais
+que tu m'aimais. N'use pas de ta science contre moi. Ne prononce pas
+des paroles magiques qui détruiraient ma beauté ou me changeraient en
+une statue de sel. Ne me fais pas peur! je ne suis déjà que trop
+effrayée. Ne me fais pas mourir! je crains tant la mort.
+
+Il lui fit signe de se relever et dit:
+
+--Enfant, rassure-toi. Je ne te jetterai pas l'opprobre et le mépris.
+Je viens à toi de la part de Celui qui, s'étant assis au bord du
+puits, but à l'urne que lui tendait la Samaritaine et qui, lorsqu'il
+soupait au logis de Simon, reçut les parfums de Marie. Je ne suis pas
+sans péché pour te jeter la première pierre. J'ai souvent mal employé
+les grâces abondantes que Dieu a répandues sur moi. Ce n'est pas la
+Colère, c'est la Pitié qui m'a pris par la main pour me conduire ici.
+J'ai pu sans mentir t'aborder avec des paroles d'amour, car c'est le
+zèle du coeur qui m'amène à toi. Je brûle du feu de la charité et, si
+tes yeux, accoutumés aux spectacles grossiers de la chair, pouvaient
+voir les choses sous leur aspect mystique, je t'apparaîtrais comme un
+rameau détaché de ce buisson ardent que le Seigneur montra sur la
+montagne à l'antique Moïse, pour lui faire comprendre le véritable
+amour, celui qui nous embrase sans nous consumer et qui, loin de
+laisser après lui des charbons et de vaines cendres, embaume et
+parfume pour l'éternité tout ce qu'il pénètre.
+
+--Moine, je te crois et je ne crains plus de de toi ni embûche ni
+maléfice. J'ai souvent entendu parler des solitaires de la Thébaïde.
+Ce que l'on m'a conté de la vie d'Antoine et de Paul est merveilleux.
+Ton nom ne m'était pas inconnu et l'on m'a dit que, jeune encore, tu
+égalais en vertu les plus vieux anachorètes. Dès que je t'ai vu, sans
+savoir qui tu étais, j'ai senti que tu n'étais pas un homme ordinaire.
+Dis-moi, pourras-tu pour moi ce que n'ont pu ni les prêtres d'Isis, ni
+ceux d'Hermès, ni ceux de la Junon Céleste, ni les devins de Chaldée,
+ni les mages babyloniens? Moine, si tu m'aimes, peux-tu m'empêcher de
+mourir?
+
+--Femme, celui-là vivra qui veut vivre. Fuis les délices abominables
+où tu meurs à jamais. Arrache aux démons, qui le brûleraient
+horriblement, ce corps que Dieu pétrit de sa salive et anima de son
+souffle. Consumée de fatigue, viens te rafraîchir aux sources bénies
+de la solitude; viens boire à ces fontaines cachées dans le désert,
+qui jaillissent jusqu'au ciel. Âme anxieuse, viens posséder enfin ce
+que tu désirais! Coeur avide de joie, viens goûter les joies
+véritables: la pauvreté, le renoncement, l'oubli de soi-même,
+l'abandon de tout l'être dans le sein de Dieu. Ennemie du Christ et
+demain sa bien-aimée, viens à lui. Viens! toi qui cherchais, et tu
+diras: «J'ai trouvé l'amour!»
+
+Cependant Thaïs semblait contempler des choses lointaines:
+
+--Moine, demanda-t-elle, si je renonce à mes plaisirs et si je fais
+pénitence, est-il vrai que je renaîtrai au ciel avec mon corps intact
+et dans toute sa beauté?
+
+--Thaïs, je t'apporte la vie éternelle. Crois-moi, car ce que
+j'annonce est la vérité.
+
+--Et qui me garantit que c'est la vérité?
+
+--David et les prophètes, l'Écriture et les merveilles dont tu vas
+être témoin.
+
+--Moine, je voudrais te croire. Car je t'avoue que je n'ai pas trouvé
+le bonheur en ce monde. Mon sort fut plus beau que celui d'une reine
+et cependant la vie m'a apporté bien des tristesses et bien des
+amertumes, et voici que je suis lasse infiniment. Toutes les femmes
+envient ma destinée, et il m'arrive parfois d'envier le sort de la
+vieille édentée qui, du temps que j'étais petite, vendait des gâteaux
+de miel sous une porte de la ville. C'est une idée qui m'est venue
+bien des fois, que seuls les pauvres sont bons, sont heureux, sont
+bénis, et qu'il y a une grande douceur à vivre humble et petit Moine,
+tu as remué les ondes de mon âme et fait monter à la surface ce qui
+dormait au fond. Qui croire, hélas! Et que devenir, et qu'est-ce que
+la vie?
+
+Tandis qu'elle parlait de la sorte, Paphnuce était transfiguré; une
+joie céleste inondait son visage:
+
+--Ecoute, dit-il, je ne suis pas entré seul dans ta demeure. Un Autre
+m'accompagnait, un Autre qui se tient ici debout à mon côté. Celui-là,
+tu ne peux le voir, parce que tes yeux sont encore indignes de le
+contempler; mais bientôt tu le verras dans sa splendeur charmante et
+tu diras: «Il est seul aimable!» Tout à l'heure, s'il n'avait posé sa
+douce main sur mes yeux, ô Thaïs! je serais peut-être tombé avec toi
+dans le péché, car je ne suis par moi-même que faiblesse et que
+trouble. Mais il nous a sauvés tous deux; il est aussi bon qu'il est
+puissant et son nom est Sauveur. Il a été promis au monde par David et
+la Sibylle, adoré dans son berceau par les bergers et les mages,
+crucifié par les Pharisiens, enseveli par les saintes femmes, révélé
+au monde par les apôtres, attesté par les martyrs. Et le voici qui,
+ayant appris que tu crains la mort, ô femme! vient dans ta maison pour
+t'empêcher de mourir! N'est-ce pas, ô mon Jésus! que tu m'apparais en
+ce moment, comme tu apparus aux hommes de Galilée en ces jours
+merveilleux où les étoiles, descendues avec toi du ciel, étaient si
+près de la terre, que les saints Innocents pouvaient les saisir dans
+leurs mains, quand ils jouaient aux bras de leurs mères, sur les
+terrasses de Bethléem? N'est-ce pas, mon Jésus, que nous sommes en ta
+compagnie et que tu me montres la réalité de ton corps précieux?
+N'est-ce pas que c'est là ton visage et que cette larme qui coule sur
+ta joue est une larme véritable? Oui, l'ange de la justice éternelle
+la recueillera, et ce sera la rançon de l'âme de Thaïs. N'est-ce pas
+que te voilà, mon Jésus? Mon Jésus, tes lèvres adorables
+s'entr'ouvrent. Tu peux parler: parle, je t'écoute. Et toi, Thaïs,
+heureuse Thaïs! entends ce que le Sauveur vient lui-même te dire:
+c'est lui qui parle et non moi. Il dit: «Je t'ai cherchée longtemps, ô
+ma brebis égarée! Je te trouve enfin! Ne me fuis plus. Laisse-toi
+prendre par mes mains, pauvre petite, et je te porterai sur mes
+épaules jusqu'à la bergerie céleste. Viens, ma Thaïs, viens, mon élue,
+viens pleurer avec moi!»
+
+Et Paphnuce tomba à genoux les yeux pleins d'extase. Alors Thaïs vit
+sur la face du saint le reflet de Jésus vivant.
+
+--O jours envolés de mon enfance! dit-elle en sanglotant. O mon doux
+père Ahmès! bon saint Théodore, que ne suis-je morte dans ton manteau
+blanc tandis que tu m'emportais aux premières lueurs du matin, toute
+fraîche encore des eaux du baptême!
+
+Paphnuce s'élança vers elle en s'écriant:
+
+--Tu es baptisée!... O Sagesse divine! ô Providence! ô Dieu bon! Je
+connais maintenant la puissance qui m'attirait vers toi. Je sais ce
+qui te rendait si chère et si belle à mes yeux. C'est la vertu des
+eaux baptismales qui m'a fait quitter l'ombre de Dieu où je vivais
+pour t'aller chercher dans l'air empoisonné du siècle. Une goutte, une
+goutte sans doute des eaux qui lavèrent ton corps a jailli sur mon
+front. Viens, ô ma soeur, et reçois de ton frère le baiser de paix.
+
+Et le moine effleura de ses lèvres le front de la courtisane.
+
+Puis il se tut, laissant parler Dieu, et l'on n'entendait plus, dans
+la grotte des Nymphes, que les sanglots de Thaïs mêlés au chant des
+eaux vives.
+
+Elle pleurait sans essuyer ses larmes quand deux esclaves noires
+vinrent chargées d'étoffes, de parfums et de guirlandes.
+
+--Ce n'était guère à propos de pleurer, dit-elle en essayant de
+sourire. Les larmes rougissent les yeux et gâtent le teint, on doit
+souper cette nuit chez des amis, et je veux être belle, car il y aura
+là des femmes pour épier la fatigue de mon visage. Ces esclaves
+viennent m'habiller. Retire-toi, mon père, et laisse-les faire. Elles
+sont adroites et expérimentées; aussi les ai-je payées très cher. Vois
+celle-ci, qui a de gros anneaux d'or et qui montre des dents si
+blanches. Je l'ai enlevée à la femme du proconsul.
+
+Paphnuce eut d'abord la pensée de s'opposer de toutes ses forces à ce
+que Thaïs allât à ce souper. Mais, résolu d'agir prudemment, il lui
+demanda quelles personnes elle y rencontrerait.
+
+Elle répondit qu'elle y verrait l'hôte du festin, le vieux Cotta,
+préfet de la flotte. Nicias et plusieurs autres philosophes avides de
+disputes, le poète Callicrate, le grand prêtre de Sérapis, des jeunes
+hommes riches occupés surtout à dresser des chevaux, enfin des femmes
+dont on ne saurait rien dire et qui n'avaient que l'avantage de la
+jeunesse. Alors, par une inspiration surnaturelle:
+
+--Va parmi eux, Thaïs, dit le moine. Va!
+
+Mais je ne te quitte pas. J'irai avec toi à ce festin et je me
+tiendrai sans rien dire à ton côté.
+
+Elle éclata de rire. Et tandis que les deux esclaves noires
+s'empressaient autour d'elle, elle s'écria:
+
+--Que diront-ils quand ils verront que j'ai pour amant un moine de la
+Thébaïde?
+
+LE BANQUET
+
+Lorsque, suivie de Paphnuce, Thaïs entra dans la salle du banquet, les
+convives étaient déjà, pour la plupart, accoudés sur les lits, devant
+la table en fer à cheval, couverte d'une vaisselle étincelante. Au
+centre de cette table s'élevait une vasque d'argent que surmontaient
+quatre satires inclinant des outres d'où coulait sur des poissons
+bouillis une saumure dans laquelle ils nageaient. A la venue de Thaïs
+les acclamations s'élevèrent de toutes parts.
+
+--Salut à la soeur des Charités!
+
+--Salut à la Melpomène silencieuse, dont les regards savent tout
+exprimer!
+
+--Salut à la bien-aimée des dieux et des hommes!
+
+--A la tant désirée!
+
+--A celle qui donne la souffrance et la guérison!
+
+--A la perle de Racotis!
+
+--A la rose d'Alexandrie!
+
+Elle attendit impatiemment que ce torrent de louanges eût coulé; et
+puis elle dit à Cotta, son hôte:
+
+--Lucius, je t'amène un moine du désert, Paphnuce, abbé d'Antinoé;
+c'est un grand saint, dont les paroles brûlent comme du feu.
+
+Lucius Aurélius Cotta, préfet de la flotte, s'étant levé:
+
+--Sois le bienvenu, Paphnuce, toi qui professes la foi chrétienne.
+Moi-même, j'ai quelque respect pour un culte désormais impérial. Le
+divin Constantin a placé tes coreligionnaires au premier rang des amis
+de l'empire. La sagesse latine devait en effet admettre ton Christ
+dans notre Panthéon. C'est une maxime de nos pères qu'il y a en tout
+dieu quelque chose de divin. Mais laissons cela. Buvons et
+réjouissons-nous tandis qu'il en est temps encore.
+
+Le vieux Cotta parlait ainsi avec sérénité. Il venait d'étudier un
+nouveau modèle de galère et d'achever le sixième livre de son histoire
+des Carthaginois. Sûr de n'avoir pas perdu sa journée, il était
+content de lui et des dieux.
+
+--Paphnuce, ajouta-t-il, tu vois ici plusieurs hommes dignes d'être
+aimés: Hermodore, grand prêtre de Sérapis, les philosophes Dorion,
+Nicias et Zénothémis, le poète Callicrate, le jeune Chéréas et le
+jeune Aristobule, tous deux fils d'un cher compagnon de ma jeunesse;
+et près d'eux Philina avec Drosé, qu'il faut louer grandement d'être
+belles.
+
+Nicias vint embrasser Paphnuce et lui dit à l'oreille:
+
+--Je t'avais bien averti, mon frère, que Vénus était puissante. C'est
+elle dont la douce violence t'a amené ici malgré toi. Écoute, tu es un
+homme rempli de piété; mais, si tu ne reconnais pas qu'elle est la
+mère des dieux, ta ruine est certaine. Sache que le vieux
+mathématicien Mélanthe a coutume de dire: «Je ne pourrais pas, sans
+l'aide de Vénus, démontrer les propriétés d'un triangle.»
+
+Dorions qui depuis quelques instants considérait le nouveau venu,
+soudain frappa des mains et poussa des cris d'admiration.
+
+--C'est lui, mes amis! Son regard, sa barbe, sa tunique: c'est
+lui-même! Je l'ai rencontré au théâtre pendant que notre Thaïs
+montrait ses bras ingénieux. Il s'agitait furieusement et je puis
+attester qu'il parlait avec violence. C'est un honnête homme: il va
+nous invectiver tous; son éloquence est terrible. Si Marcus est le
+Platon des chrétiens, Paphnuce est leur Démosthène. Épicure, dans son
+petit jardin, n'entendit jamais rien de pareil.
+
+Cependant Philina et Drosé dévoraient Thaïs des yeux. Elle portait
+dans ses cheveux blonds une couronne de violettes pâles dont chaque
+fleur rappelait, en une teinte affaiblie, la couleur de ses prunelles,
+si bien que les fleurs semblaient des regards effacés et les yeux des
+fleurs étincelantes. C'était le don de cette femme: sur elle tout
+vivait, tout était âme et harmonie. Sa robe, couleur de mauve et lamée
+d'argent, traînait dans ses longs plis une grâce presque triste, que
+n'égayaient ni bracelets ni colliers, et tout l'éclat de sa parure
+était dans ses bras nus. Admirant malgré elles la robe et la coiffure
+de Thaïs, ses deux amies ne lui en parlèrent point.
+
+--Que tu es belle! lui dit Philina. Tu ne pouvais l'être plus quand tu
+vins à Alexandrie. Pourtant ma mère qui se souvenait de t'avoir vue
+alors disait que peu de femmes étaient dignes de t'être comparées.
+
+--Qui est donc, demanda Drosé, ce nouvel amoureux que tu nous amènes?
+Il a l'air étrange et sauvage. S'il y avait des pasteurs d'éléphants,
+assurément ils seraient faits comme lui. Où as-tu trouvé, Thaïs, un si
+sauvage ami? Ne serait-ce pas parmi les troglodytes qui vivent sous la
+terre et qui sont tout barbouillés des fumées du Hadès?
+
+Mais Philina posant un doigt sur la bouche de Drosé:
+
+--Tais-toi, les mystères de l'amour doivent rester secrets et il est
+défendu de les connaître. Pour moi, certes, j'aimerais mieux être
+baisée par la bouche de l'Etna fumant, que par les lèvres de cet
+homme. Mais notre douce Thaïs, qui est belle et adorable comme les
+déesses, doit, comme les déesses, exaucer toutes les prières et non
+pas seulement à notre guise celles des hommes aimables.
+
+--Prenez garde toutes deux! répondit Thaïs. C'est un mage et un
+enchanteur. Il entend les paroles prononcées à voix basse et même les
+pensées. Il vous arrachera le coeur pendant votre sommeil; il le
+remplacera par une éponge, et le lendemain, en buvant de l'eau, vous
+mourrez étouffées!
+
+Elle les regarda pâlir, leur tourna le dos et s'assit sur un lit à
+côté de Paphnuce. La voix de Cotta, impérieuse et bienveillante,
+domina tout à coup le murmure des propos intimes:
+
+--Amis, que chacun prenne sa place! Esclaves, versez le vin miellé!
+
+Puis, l'hôte élevant sa coupe:
+
+--Buvons d'abord au divin Constance et au Génie de l'empire. La patrie
+doit être mise au-dessus de tout, et même des dieux, car elle les
+contient tous.
+
+Tous les convives portèrent à leurs lèvres leurs coupes pleines. Seul,
+Paphnuce ne but point, parce que Constance persécutait la foi de Nicée
+et que la patrie du chrétien n'est point de ce monde.
+
+Dorion, ayant bu, murmura:
+
+--Qu'est-ce que la patrie! Un fleuve qui coule. Les rives en sont
+changeantes et les ondes sans cesse renouvelées.
+
+--Je sais, Dorion, répondit le préfet de la flotte, que tu fais peu de
+cas des vertus civiques et que tu estimes que le sage doit vivre
+étranger aux affaires. Je crois, au contraire, qu'un honnête homme ne
+doit rien tant désirer que de remplir de grandes charges dans l'État.
+C'est une belle chose que l'État!
+
+Hermodore, grand prêtre de Sérapis, prit la parole:
+
+--Dorion vient de demander: «Qu'est-ce que la patrie?» Je lui
+répondrai: Ce qui fait la patrie ce sont les autels des dieux et les
+tombeaux des ancêtres. On est concitoyen par la communauté des
+souvenirs et des espérances.
+
+Le jeune Aristobule interrompit Hermodore:
+
+--Par Castor, j'ai vu aujourd'hui un beau cheval. C'est celui de
+Démophon. Il a la tête sèche, peu de ganache et les bras gros. Il
+porte le col haut et fier, comme un coq.
+
+Mais le jeune Chéréas secoua la tête:
+
+--Ce n'est pas un aussi bon cheval que tu dis, Aristobule. Il a
+l'ongle mince. Les paturons portent à terre et l'animal sera bientôt
+estropié.
+
+Ils continuaient leur dispute quand Drosé poussa un cri perçant:
+
+--Hai! j'ai failli avaler une arête plus longue et plus acérée qu'un
+stylet. Par bonheur, j'ai pu la tirer à temps de mon gosier. Les dieux
+m'aiment!
+
+--Ne dis-tu pas, ma Drosé, que les dieux t'aiment? demanda Nicias en
+souriant. C'est donc qu'ils partagent l'infirmité des hommes. L'amour
+suppose chez celui qui l'éprouve le sentiment d'une intime misère.
+C'est par lui que se trahit la faiblesse des êtres. L'amour qu'ils
+ressentent pour Drosé est une grande preuve de l'imperfection des
+dieux.
+
+A ces mots, Drosé se mit dans une grande colère:
+
+--Nicias, ce que tu dis là est inepte et ne répond à rien. C'est,
+d'ailleurs, ton caractère de ne point comprendre ce qu'on dit et de
+répondre des paroles dépourvues de sens.
+
+Nicias souriait encore:
+
+--Parle, parle, ma Drosé. Quoi que tu dises, il faut te rendre grâce
+chaque fois que tu ouvres la bouche. Tes dents sont si belles!
+
+A ce moment, un grave vieillard, négligemment vêtu, la démarche lente
+et la tête haute, entra dans la salle et promena sur les convives un
+regard tranquille. Cotta lui fit signe de prendre place à son côté,
+sur son propre lit
+
+--Eucrite, lui dit-il, sois le bienvenu! As-tu composé ce mois-ci un
+nouveau traité de philosophie? Ce serait, si je compte bien, le
+quatre-vingt-douzième sorti de ce roseau du Nil que tu conduis d'une
+main attique.
+
+Eucrite répondit, en caressant sa barbe d'argent:
+
+--Le rossignol est fait pour chanter et moi je suis fait pour louer
+les dieux immortels.
+
+
+DORION
+
+Saluons respectueusement en Eucrite le dernier des stoïciens. Grave et
+blanc, il s'élève au milieu de nous comme une image des ancêtres! Il
+est solitaire dans la foule des hommes et prononce des paroles qui ne
+sont point entendues.
+
+
+EUCRITE
+
+Tu te trompes, Dorion. La philosophie de la vertu n'est pas morte en
+ce monde. J'ai de nombreux disciples dans Alexandrie, dans Rome et
+dans Constantinople. Plusieurs parmi les esclaves et parmi les neveux
+des Césars savent encore régner sur eux-mêmes, vivre libres et goûter
+dans le détachement des choses une félicité sans limites. Plusieurs
+font revivre en eux Épictète et Marc Aurèle. Mais, s'il était vrai que
+la vertu fût à jamais éteinte sur la terre, en quoi sa perte
+intéresserait-elle mon bonheur, puis-qu'il ne dépendait pas de moi
+qu'elle durât ou pérît? Les fous seuls, Dorion, placent leur félicité
+hors de leur pouvoir. Je ne désire rien que ne veuillent les dieux et
+je désire tout ce qu'ils veulent. Par là, je me rends semblable à eux
+et je partage leur infaillible contentement. Si la vertu périt, je
+consens qu'elle périsse et ce consentement me remplit de joie comme le
+suprême effort de ma raison ou de mon courage. En toutes choses, ma
+sagesse copiera la sagesse divine, et la copie sera plus précieuse que
+le modèle; elle aura coûté plus de soins et de plus grands travaux.
+
+
+NICIAS
+
+J'entends. Tu t'associes à la Providence céleste. Mais si la vertu
+consiste seulement dans l'effort, Eucrite, et dans cette tension par
+laquelle les disciples de Zénon prétendent se rendre semblables aux
+dieux, la grenouille qui s'enfle pour devenir aussi grosse que le
+boeuf accomplit le chef-d'oeuvre du stoïcisme.
+
+
+EUCRITE
+
+Nicias, tu railles et, comme à ton ordinaire, tu excelles à te moquer.
+Mais, si le boeuf dont tu parles est vraiment un dieu, comme Apis et
+comme ce boeuf souterrain dont je vois ici le grand prêtre, et si la
+grenouille, sagement inspirée, parvient à l'égaler, ne sera-t-elle
+pas, en effet, plus vertueuse que le boeuf, et pourras-tu te défendre
+d'admirer une bestiole si généreuse?
+
+Quatre serviteurs posèrent sur la table un sanglier couvert encore de
+ses soies. Des marcassins, faits de pâte cuite au four, entourant la
+bête comme s'ils voulaient téter, indiquaient que c'était une laie.
+
+Zénothémis, se tournant vers le moine: --Amis, un convive est venu de
+lui-même se joindre à nous. L'illustre Paphnuce, qui mène dans la
+solitude une vie prodigieuse, est notre hôte inattendu.
+
+
+COTTA
+
+Dis mieux, Zénothémis. La première place lui est due, puisqu'il est
+venu sans être invité.
+
+
+ZÉNOTHÉMIS
+
+Aussi devons-nous, cher Lucius, l'accueillir avec une particulière
+amitié et rechercher ce qui peut lui être le plus agréable. Or, il est
+certain qu'un tel homme est moins sensible au fumet des viandes qu'au
+parfum des belles pensées. Nous lui ferons plaisir, sans doute, en
+amenant l'entretien sur la doctrine qu'il professe et qui est celle de
+Jésus crucifié. Pour moi, je m'y prêterai d'autant plus volontiers que
+cette doctrine m'intéresse vivement par le nombre et la diversité des
+allégories qu'elle renferme. Si l'on devine l'esprit sous la lettre,
+elle est pleine de vérités et j'estime que les livres des chrétiens
+abondent en révélations divines. Mais je ne saurais, Paphnuce,
+accorder un prix égal aux livres des Juifs. Ceux-là furent inspirés,
+non, comme on l'a dit, par l'esprit de Dieu, mais par un mauvais
+génie, Iaveh, qui les dicta, était un de ces esprits qui peuplent
+l'air inférieur et causent la plupart des maux dont nous souffrons;
+mais il les surpassait tous en ignorance et en férocité. Au contraire,
+le serpent aux ailes d'or, qui déroulait autour de l'arbre de la
+science sa spirale d'azur, était pétri de lumière et d'amour. Aussi,
+la lutte était-elle inévitable entre ces deux puissances, celle-ci
+brillante et l'autre ténébreuse. Elle éclata dans les premiers jours
+du monde. Dieu venait à peine de rentrer dans son repos, Adam et Ève
+le premier homme et la première femme vivaient heureux et nus au
+jardin d'Eden, quand Iaveh forma, pour leur malheur, le dessein de les
+gouverner, eux et toutes les générations qu'Ève portait déjà dans ses
+flancs magnifiques. Comme il ne possédait ni le compas ni la lyre et
+qu'il ignorait également la science qui commande et l'art qui
+persuade, il effrayait ces deux pauvres enfants par des apparitions
+difformes, des menaces capricieuses et des coups de tonnerre. Adam et
+Ève, sentant son ombre sur eux, se pressaient l'un contre l'autre et
+leur amour redoublait dans la peur. Le serpent eut pitié d'eux et
+résolut de les instruire, afin que, possédant la science, ils ne
+fussent plus abusés par des mensonges. L'entreprise exigeait une rare
+prudence et la faiblesse du premier couple humain la rendait presque
+désespérée. Le bienveillant démon la tenta pourtant. A l'insu de
+Iaveh, qui prétendait tout voir mais dont la vue en réalité n'était
+pas bien perçante, il s'approcha des deux créatures, charma leurs
+regards par la splendeur de sa cuirasse et l'éclat de ses ailes. Puis
+il intéressa leur esprit en formant devant eux, avec son corps, des
+figures exactes, telles que le cercle, l'ellipse et la spirale, dont
+les propriétés admirables ont été reconnues depuis par les Grecs.
+Adam, mieux qu'Ève, méditait sur ces figures. Mais quand le serpent,
+s'étant mis à parler, enseigna les vérités les plus hautes, celles qui
+ne se démontrent pas, il reconnut qu'Adam, pétri de terre rouge, était
+d'une nature trop épaisse pour percevoir ces subtiles connaissances et
+que Ève, au contraire, plus tendre et plus sensible, en était aisément
+pénétrée. Aussi l'entretenait-il seule, en l'absence de son mari, afin
+de l'initier la première...
+
+
+DORION
+
+Souffre, Zénothémis, que je t'arrête ici. J'ai d'abord reconnu dans le
+mythe que tu nous exposes, un épisode de la lutte de Pallas Athéné
+contre les géants. Iaveh ressemble beaucoup à Typhon, et Pallas est
+représentée par les Athéniens avec un serpent à son côté. Mais ce que
+tu viens de dire m'a fait douter tout à coup de l'intelligence ou de
+la bonne foi du serpent dont tu parles. S'il avait vraiment possédé la
+sagesse, l'aurait-il confiée à une petite tête femelle, incapable de
+la contenir? Je croirai plutôt qu'il était, comme Iaveh, ignorant et
+menteur et qu'il choisit Ève parce qu'elle était facile à séduire et
+qu'il supposait à Adam plus d'intelligence et de réflexion.
+
+
+ZÉNOTHÉMIS
+
+Sache, Dorion, que c'est, non par la réflexion et l'intelligence, mais
+bien par le sentiment qu'on atteint les vérités les plus hautes et les
+plus pures. Aussi, les femmes qui, d'ordinaire, sont moins réfléchies,
+mais plus sensibles que les hommes, s'élèvent-elles plus facilement à
+la connaissance des choses divines. En elles, est le don de prophétie
+et ce n'est pas sans raison qu'on représente quelquefois Apollon
+Citharède, et Jésus de Nazareth, vêtus comme des femmes, d'une robe
+flottante. Le serpent initiateur fut donc sage, quoi que tu dises,
+Dorion, en préférant au grossier Adam, pour son oeuvre de lumière,
+cette Ève plus blanche que le lait et que les étoiles. Elle l'écouta
+docilement et se laissa conduire à l'arbre de la science dont les
+rameaux s'élevaient jusqu'au ciel et que l'esprit divin baignait comme
+une rosée. Cet arbre était couvert de feuilles qui parlaient toutes
+les langues des hommes futurs et dont les voix unies formaient un
+concert parfait. Ses bruits abondants donnaient aux initiés qui s'en
+nourrissaient la connaissance des métaux, des pierres, des plantes
+ainsi que des lois physiques et des lois morales; mais ils étaient de
+flamme, et ceux qui craignaient la souffrance et la mort n'osaient les
+porter à leurs lèvres. Or, ayant écouté docilement les leçons du
+serpent, Ève s'éleva au-dessus des vaines terreurs et désira goûter
+aux fruits qui donnent la connaissance de Dieu. Mais pour qu'Adam,
+qu'elle aimait, ne lui devînt pas inférieur, elle le prit par la main
+et le conduisit à l'arbre merveilleux. Là, cueillant une pomme
+ardente, elle y mordit et la tendit ensuite à son compagnon. Par
+malheur, Iaveh, qui se promenait d'aventure dans le jardin, les
+surprit et, voyant qu'ils devenaient savants, il entra dans une
+effroyable fureur. C'est surtout dans la jalousie qu'il était à
+craindre. Rassemblant ses forces, il produisit un tel tumulte dans
+l'air inférieur que ces deux êtres débiles en furent consternés. Le
+fruit échappa des mains de l'homme, et la femme, s'attachant au cou du
+malheureux, lui dit: «Je veux ignorer et souffrir avec toi.» Iaveh
+triomphant maintint Adam et Ève et toute leur semence dans la stupeur
+et dans l'épouvante. Son art, qui se réduisait à fabriquer de
+grossiers météores, l'emporta sur la science du serpent, musicien et
+géomètre. Il enseigna aux hommes l'injustice, l'ignorance et la
+cruauté et fit régner le mal sur la terre. Il poursuivit Caïn et ses
+fils, parce qu'ils étaient industrieux; il extermina les Philistins
+parce qu'ils composaient des poèmes orphiques et des fables comme
+celles d'Ésope. Il fut l'implacable ennemi de la science et de la
+beauté, et le genre humain expia pendant de longs siècles, dans le
+sang et les larmes, la défaite du serpent ailé. Heureusement il se
+trouva parmi les Grecs des hommes subtils, tels que Pythagore et
+Platon, qui retrouvèrent, par la puissance du génie, les figures et
+les idées que l'ennemi de Iaveh avait tenté vainement d'enseigner à la
+première femme. L'esprit du serpent était en eux; c'est pourquoi le
+serpent, comme l'a dit Dorion, est honoré par les Athéniens. Enfin,
+dans des jours plus récents, parurent, sous une forme humaine, trois
+esprits célestes, Jésus de Galilée, Basilide et Valentin, à qui il fut
+donné de cueillir les fruits les plus éclatants de cet arbre de la
+science dont les racines traversent la terre et qui porte sa cime au
+faîte des cieux. C'est ce que j'avais à dire pour venger les chrétiens
+à qui l'on impute trop souvent les erreurs des Juifs.
+
+
+DORION
+
+Si je t'ai bien entendu, Zénothémis, trois hommes admirables, Jésus,
+Basilide et Valentin, ont découvert des secrets qui restaient cachés à
+Pythagore, à Platon, à tous les philosophes de la Grèce et même au
+divin Épicure, qui pourtant affranchit l'homme de toutes les vaines
+terreurs. Tu nous obligeras en nous disant par quel moyen ces trois
+mortels acquirent des connaissances qui avaient échappé à la
+méditation des sages.
+
+
+ZÉNOTHÉMIS
+
+Faut-il donc te répéter, Dorion, que la science et la méditation ne
+sont que les premiers degrés de la connaissance et que l'extase seule
+conduit aux vérités éternelles?
+
+
+HERMODORE
+
+Il est vrai, Zénothémis, l'âme se nourrit d'extase comme la cigale de
+rosée. Mais disons mieux encore: l'esprit seul est capable d'un entier
+ravissement. Car l'homme est triple, composé d'un corps matériel,
+d'une âme plus subtile mais également matérielle, et d'un esprit
+incorruptible. Quand sortant de son corps comme d'un palais rendu
+subitement au silence et à la solitude, puis traversant au vol les
+jardins de son âme, l'esprit se répand en Dieu, il goûte les délices
+d'une mort anticipée ou plutôt de la vie future, car mourir, c'est
+vivre, et dans cet état, qui participe de la pureté divine, il possède
+à la fois la joie infinie et la science absolue. Il entre dans l'unité
+qui est tout. Il est parfait.
+
+
+NICIAS
+
+Cela est admirable. Mais, à vrai dire, Hermodore, je ne vois pas
+grande différence entre le tout et le rien. Les mots même me semblent
+manquer pour faire cette distinction. L'infini ressemble parfaitement
+au néant: ils sont tous deux inconcevables. A mon avis, la perfection
+coûte très cher: on la paye de tout son être, et pour l'obtenir il
+faut cesser d'exister. C'est là une disgrâce à laquelle Dieu lui-même
+n'a pas échappé depuis que les philosophes se sont mis en tête de le
+perfectionner. Après cela, si nous ne savons pas ce que c'est que de
+ne pas être. nous ignorons par là même ce que c'est que d'être. Nous
+ne savons rien. On dit qu'il est impossible aux hommes de s'entendre.
+Je croirais, en dépit du bruit de nos disputes, qu'il leur est au
+contraire impossible de ne pas tomber finalement d'accord, ensevelis
+côte à côte sous l'amas des contradictions qu'ils ont entassées, comme
+Pélion sur Ossa.
+
+
+COTTA
+
+J'aime beaucoup la philosophie et je l'étudie à mes heures de loisir.
+Mais je ne la comprends bien que dans les livres de Cicéron. Esclaves,
+versez le vin miellé!
+
+
+CALLICRATE
+
+Voilà une chose singulière! Quand je suis à jeun, je songe au temps où
+les poètes tragiques s'asseyaient aux banquets des bons tyrans et
+l'eau m'en vient à la bouche. Mais dès que j'ai goûté le vin opime que
+tu nous verses abondamment, généreux Lucius, je ne rêve que luttes
+civiles et combats héroïques. Je rougis de vivre en des temps sans
+gloire, j'invoque la liberté et je répands mon sang en imagination
+avec les derniers Romains dans les champs de Philippes.
+
+
+COTTA
+
+Au déclin de la république, mes aïeux sont morts avec Brutus pour la
+liberté. Mais on peut douter si ce qu'ils appelaient la liberté du
+peuple romain n'était pas, en réalité, la faculté de le gouverner
+eux-mêmes. Je ne nie pas que la liberté ne soit pour une nation le
+premier des biens. Mais plus je vis et plus je me persuade qu'un
+gouvernement fort peut seul l'assurer aux citoyens. J'ai exercé
+pendant quarante ans les plus hautes charges de l'État et ma longue
+expérience m'a enseigné que le peuple est opprimé quand le pouvoir est
+faible. Aussi ceux qui, comme la plupart des rhéteurs, s'efforcent
+d'affaiblir le gouvernement, commettent-ils un crime détestable. Si la
+volonté d'un seul s'exerce parfois d'une façon funeste, le
+consentement populaire rend toute résolution impossible. Avant que la
+majesté de la paix romaine couvrît le monde, les peuples ne furent
+heureux que sous d'intelligents despotes.
+
+
+HERMODORE
+
+Pour moi, Lucius, je pense qu'il n'y a point de bonne forme de
+gouvernement et qu'on n'en saurait découvrir, puisque les Grecs
+ingénieux, qui conçurent tant de formes heureuses, ont cherché
+celle-là sans pouvoir la trouver. A cet égard, tout espoir nous est
+désormais interdit. On reconnaît à des signes certains que le monde
+est près de s'abîmer dans l'ignorance et dans la barbarie. Il nous
+était donné, Lucius, d'assister à l'agonie terrible de la
+civilisation. De toutes les satisfactions que procuraient
+l'intelligence, la science et la vertu, il ne nous reste plus que la
+joie cruelle de nous regarder mourir.
+
+
+COTTA
+
+Il est certain que la faim du peuple et l'audace des barbares sont des
+fléaux redoutables. Mais avec une bonne flotte, une bonne armée et de
+bonnes finances...
+
+
+HERMODORE
+
+Que sert de se flatter? L'empire expirant offre aux barbares une proie
+facile. Les cités qu'édifièrent le génie hellénique et la patience
+latine seront bientôt saccagées par des sauvages ivres. Il n'y aura
+plus sur la terre ni art ni philosophie. Les images des dieux seront
+renversées dans les temples et dans les âmes. Ce sera la nuit de
+l'esprit et la mort du monde. Comment croire en effet que les Sarmates
+se livreront jamais aux travaux de l'intelligence, que les Germains
+cultiveront la musique et la philosophie, que les Quades et les
+Marcomans adoreront les dieux immortels? Non! Tout penche et s'abîme.
+Cette vieille Égypte qui a été le berceau du monde en sera l'hypogée;
+Sérapis, dieu de la mort, recevra les suprêmes adorations des mortels
+et j'aurai été le dernier prêtre du dernier dieu.
+
+A ce moment une figure étrange souleva la tapisserie, et les convives
+virent devant eux un petit homme bossu dont le crâne chauve s'élevait
+en pointe. Il était vêtu, à la mode asiatique, d'une tunique d'azur et
+portait autour des jambes, comme les barbares, des braies rouges,
+semées d'étoiles d'or. En le voyant, Paphnuce reconnut Marcus l'Arien,
+et craignant de voir tomber la foudre, il porta ses mains au-dessus de
+sa tête et pâlit d'épouvanté. Ce que n'avaient pu, dans ce banquet des
+démons, ni les blasphèmes des païens, ni les erreurs horribles des
+philosophes, le seule présence de l'hérétique étonna son courage. Il
+voulut fuir, mais son regard ayant rencontré celui de Thaïs, il se
+sentit soudain rassuré. Il avait lu dans l'âme de la prédestinée et
+compris que celle qui allait devenir une sainte le protégeait déjà. Il
+saisit un pan de la robe qu'elle laissait traîner sur le lit, et pria
+mentalement le Sauveur Jésus.
+
+Un murmure flatteur avait accueilli la venue du personnage qu'on
+nommait le Platon des chrétiens. Hermodore lui parla le premier:
+
+--Très illustre Marcus, nous nous réjouissons tous de te voir parmi
+nous et l'on peut dire que tu viens à propos. Nous ne connaissons de
+la doctrine des chrétiens que ce qui en est publiquement enseigné. Or,
+il est certain qu'un philosophe tel que toi ne peut penser ce que
+pense le vulgaire et nous sommes curieux de savoir ton opinion sur les
+principaux mystères de la religion que tu professes. Notre cher
+Zénothémis qui, tu le sais, est avide de symboles, interrogeait tout à
+l'heure l'illustre Paphnuce sur les livres des Juifs. Mais Paphnuce ne
+lui a point fait de réponse et nous ne devons pas en être surpris,
+puisque notre hôte est voué au silence et que le Dieu a scellé sa
+langue dans le désert. Mais toi, Marcus, qui as porté la parole dans
+les synodes des chrétiens et jusque dans les conseils du divin
+Constantin, tu pourras, si tu veux, satisfaire notre curiosité en nous
+révélant les vérités philosophiques qui sont enveloppées dans les
+fables des chrétiens. La première de ces vérités n'est-elle pas
+l'existence de ce Dieu unique, auquel, pour ma part, je crois
+fermement?
+
+
+MARCUS
+
+Oui, vénérables frères, je crois en un seul Dieu, non engendré, seul
+éternel, principe de toutes choses.
+
+
+NICIAS
+
+Nous savons, Marcus, que ton Dieu a créé le monde. Ce fut, certes, une
+grande crise dans son existence. Il existait déjà depuis une éternité
+avant d'avoir pu s'y résoudre. Mais, pour être juste, je reconnais que
+sa situation était des plus embarrassantes. Il lui fallait demeurer
+inactif pour rester parfait et il devait agir s'il voulait se prouver
+à lui-même sa propre existence. Tu m'assures qu'il s'est décidé à
+agir. Je veux te croire, bien que ce soit de la part d'un Dieu parfait
+une impardonnable imprudence. Mais, dis-nous, Marcus, comment il s'y
+est pris pour créer le monde.
+
+
+MARCUS
+
+Ceux qui, sans être chrétiens, possèdent, comme Hermodore et
+Zénothémis, les principes de la connaissance, savent que Dieu n'a pas
+créé le monde directement et sans intermédiaire. Il a donné naissance
+à un fils unique, par qui toutes choses ont été faites.
+
+
+HERMODORE
+
+Tu dis vrai, Marcus; et ce fils est indifféremment adoré sous les noms
+d'Hermès, de Mithra, d'Adonis, d'Apollon et de Jésus.
+
+
+MARCUS
+
+Je ne serais point chrétien si je lui donnais d'autres noms que ceux
+de Jésus, de Christ et de Sauveur. Il est le vrai fils de Dieu. Mais
+il n'est pas éternel, puisqu'il a eu un commencement; quant à penser
+qu'il existait avant d'être engendré, c'est une absurdité qu'il faut
+laisser aux mulets de Nicée et à l'âne rétif qui gouverna trop
+longtemps l'Église d'Alexandrie sous le nom maudit d'Athanase.
+
+A ces mots, Paphnuce, blême et le front baigné d'une sueur d'agonie,
+fit le signe de la croix et persévéra dans son silence sublime.
+
+Marcus poursuivit:
+
+--Il est clair que l'inepte symbole de Nicée attente à la majesté du
+Dieu unique, en l'obligeant à partager ses indivisibles attributs avec
+sa propre émanation, le médiateur par qui toutes choses furent faites.
+Renonce à railler le Dieu vrai des chrétiens, Nicias; sache, que, pas
+plus que les lis des champs, il ne travaille ni ne file. L'ouvrier, ce
+n'est pas lui, c'est son fils unique, c'est Jésus qui, ayant créé le
+monde, vint ensuite réparer son ouvrage. Car la création ne pouvait
+être parfaite et le mal s'y était mêlé nécessairement au bien.
+
+
+NICIAS
+
+Qu'est-ce que le bien et qu'est-ce que le mal?
+
+Il y eut un moment de silence pendant lequel Hermodore, le bras étendu
+sur la nappe, montra un petit âne, en métal de Corinthe, qui portait
+deux paniers contenant, l'un des olives blanches, l'autre des olives
+noires.
+
+--Voyez ces olives, dit-il. Notre regard est agréablement flatté par
+le contraste de leurs teintes, et nous sommes satisfaits que celles-ci
+soient claires et celles-là sombres. Mais si elles étaient douées de
+pensée et de connaissance, les blanches diraient: il est bien qu'une
+olive soit blanche, il est mal qu'elle soit noire, et le peuple des
+olives noires détesterait le peuple des olives blanches. Nous en
+jugeons mieux, car nous sommes autant au-dessus d'elles que les dieux
+sont au-dessus de nous. Pour l'homme qui ne voit qu'une partie des
+choses, le mal est un mal; pour Dieu, qui comprend tout, le mal est un
+bien. Sans doute la laideur est laide et non pas belle; mais si tout
+était beau le tout ne serait pas beau. Il est donc bien qu'il y ait du
+mal, ainsi que l'a démontré le second Platon, plus grand que le
+premier.
+
+
+EUCRITE
+
+Parlons plus vertueusement. Le mal est un mal, non pour le monde dont
+il ne détruit pas l'indestructible harmonie, mais pour le méchant qui
+le fait et qui pouvait ne pas le faire.
+
+
+COTTA
+
+Par Jupiter! voilà un bon raisonnement!
+
+
+EUCRITE
+
+Le monde est la tragédie d'un excellent poète. Dieu qui la composa, a
+désigné chacun de nous pour y jouer un rôle. S'il veut que tu sois
+mendiant, prince ou boiteux, fais de ton mieux le personnage qui t'a
+été assigné.
+
+
+NICIAS
+
+Assurément il sera bon que le boiteux de la tragédie boite comme
+Héphaistos; il sera bon que l'insensé s'abandonne aux fureurs d'Ajax,
+que la femme incestueuse renouvelle les crimes de Phèdre, que le
+traître trahisse, que le fourbe mente, que le meurtrier tue, et quand
+la pièce sera jouée, tous les acteurs, rois, justes, tyrans
+sanguinaires, vierges pieuses, épouses impudiques, citoyens magnanimes
+et lâches assassins recevront du poète une part égale de
+félicitations.
+
+
+EUCRITE
+
+Tu dénatures ma pensée, Nicias, et changes une belle jeune fille en
+gorgone hideuse. Je te plains d'ignorer la nature des dieux, la
+justice et les lois éternelles.
+
+
+ZÉNOTHÉMIS
+
+Pour moi, mes amis, je crois à la réalité du bien et du mal. Mais je
+suis persuadé qu'il n'est pas une seule action humaine, fût-ce le
+baiser de Judas, qui ne porte en elle un germe de rédemption. Le mal
+concourt au salut final des hommes, et en cela, il procède du bien et
+participe des mérites attachés au bien. C'est ce que les chrétiens ont
+admirablement exprimé par le mythe de cet homme au poil roux qui pour
+trahir son maître lui donna le baiser de paix, et assura par un tel
+acte le salut des hommes. Aussi rien n'est-il, à mon sens, plus
+injuste et plus vain que la haine dont certains disciples de Paul le
+tapissier poursuivent le plus malheureux des apôtres de Jésus, sans
+songer que le baiser de l'Iscariote, annoncé par Jésus lui-même, était
+nécessaire selon leur propre doctrine à la rédemption des hommes et
+que, si Judas n'avait pas reçu la bourse de trente sicles, la sagesse
+divine était démentie, la Providence déçue, ses desseins renversés et
+le monde rendu au mal, à l'ignorance, à la mort.
+
+
+MARCUS
+
+La sagesse divine avait prévu que Judas, libre de ne pas donner le
+baiser du traître, le donne rait pourtant. C'est ainsi qu'elle a
+employé le crime de l'Iscariote comme une pierre dans l'édifice
+merveilleux de la rédemption.
+
+
+ZÉNOTHÉMIS
+
+Je t'ai parlé tout à l'heure, Marcus, comme si je croyais que la
+rédemption des hommes avait été accomplie par Jésus crucifié, parce
+que je sais que telle est la croyance des chrétiens et que j'entrais
+dans leur pensée pour mieux saisir le défaut de ceux qui croient à la
+damnation éternelle de Judas. Mais en réalité Jésus n'est à mes yeux
+que le précurseur de Basilide et de Valentin. Quant au mystère de la
+rédemption, je vous dirai, chers amis, pour peu que vous soyez curieux
+de l'entendre, comment il s'est véritablement accompli sur la terre.
+
+Les convives firent un signe d'assentiment. Semblables aux vierges
+athéniennes avec les corbeilles sacrées de Cérès, douze jeunes filles,
+portant sur leur tête des paniers de grenades et de pommes, entrèrent
+dans la salle d'un pas léger dont la cadence était marquée par une
+flûte invisible. Elles posèrent les paniers sur la table, la flûte se
+tut et Zénothémis parla de la sorte:
+
+--Quand Eunoia, la pensée de Dieu, eut créé le monde, elle confia aux
+anges le gouvernement de la terre. Mais ceux-ci ne gardèrent point la
+sérénité qui convient aux maîtres. Voyant que les filles des hommes
+étaient belles, ils les surprirent, le soir, au bord des citernes, et
+ils s'unirent à elles. De ces hymens sortit une race violente qui
+couvrit la terre d'injustice et de cruautés, et la poussière des
+chemins but le sang innocent. A cette vue Eunoia fut prise d'une
+tristesse infinie:
+
+» --Voilà donc ce que j'ai fait! soupira-t-elle, en se penchant vers
+le monde. Mes enfants sont plongés par ma faute dans la vie amère.
+Leur souffrance est mon crime et je veux l'expier. Dieu même, qui ne
+pense que par serait impuissant à leur rendre la pureté première. Ce
+qui est fait est fait, et la création est à jamais manquée. Du moins,
+je n'abandonnerai pas mes créatures. Si je ne puis les rendre
+heureuses comme moi, je peux me rendre malheureuse comme elles.
+Puisque j'ai commis la faute de leur donner des corps qui les
+humilient, je prendrai moi-même un corps semblable aux leurs et j'irai
+vivre parmi elles.
+
+» Ayant ainsi parlé, Eunoia descendit sur la terre et s'incarna dans
+le sein d'une tyndaride. Elle naquit petite et débile et reçut le nom
+d'Hélène. Soumise aux travaux de la vie, elle grandit bientôt en grâce
+et en beauté, et devint la plus désirée des femmes, comme elle l'avait
+résolu, afin d'être éprouvée dans son corps mortel par les plus
+illustres souillures. Proie inerte des hommes lascifs et violents,
+elle se dévoua au rapt et à l'adultère en expiation de tous les
+adultères, de toutes les violences, de toutes les iniquités, et causa
+par sa beauté la ruine des peuples, pour que Dieu pût pardonner les
+crimes de l'univers. Et jamais la pensée céleste, jamais Eunoia ne fut
+si adorable qu'aux jours où, femme, elle se prostituait aux héros et
+aux bergers. Les poètes devinaient sa divinité, quand ils la
+peignaient si paisible, si superbe et si fatale, et lorsqu'ils lui
+faisaient cette invocation: «Âme sereine comme le calme des mers!»
+
+» C'est ainsi qu'Eunoia fut entraînée par la pitié dans le mal et dans
+la souffrance. Elle mourut, et les Lacédémoniens montrent son tombeau,
+car elle devait connaître la mort après la volupté et goûter tous les
+fruits amers qu'elle avait semés. Mais, s'échappant de la chair
+décomposée d'Hélène, elle s'incarna dans une autre forme de femme et
+s'offrit de nouveau à tous les outrages. Ainsi, passant de corps en
+corps, et traversant parmi nous les âges mauvais, elle prend sur elle
+les péchés du monde. Son sacrifice ne sera point vain. Attachée à nous
+par les liens de la chair, aimant et pleurant avec nous, elle opérera
+sa rédemption et la nôtre, et nous ravira, suspendus à sa blanche
+poitrine, dans la paix du ciel reconquis.
+
+
+HERMODORE
+
+Ce mythe ne m'était point inconnu. Il me souvient qu'on a conté qu'en
+une de ses métamorphoses, cette divine Hélène vivait auprès du
+magicien Simon, sous Tibère empereur. Je croyais toutefois que sa
+déchéance était involontaire et que les anges l'avaient entraînée dans
+leur chute.
+
+
+ZÉNOTHÉMIS
+
+Hermodore, il est vrai que des hommes mal initiés aux mystères ont
+pensé que la triste Eunoia n'avait pas consenti sa propre déchéance.
+Mais, s'il en était ainsi qu'ils prétendent, Eunoia ne serait pas la
+courtisane expiatrice, l'hostie couverte de toutes les macules, le
+pain imbibé du vin de nos hontes, l'offrande agréable, le sacrifice
+méritoire, l'holocauste dont la fumée monte vers Dieu. S'ils n'étaient
+point volontaires ses péchés n'auraient point de vertu.
+
+
+CALLICRATE
+
+Mais veux-tu que je t'apprenne, Zénothémis, dans quel pays, sous quel
+nom, en quelle forme adorable vit aujourd'hui cette Hélène toujours
+renaissante?
+
+
+ZÉNOTHÉMIS
+
+Il faut être très sage pour découvrir un tel secret. Et la sagesse,
+Callicrate, n'est pas donnée aux poètes, qui vivent dans le monde
+grossier des formes et s'amusent, comme les enfants, avec des sons et
+de vaines images.
+
+
+CALLICRATE
+
+Crains d'offenser les dieux, impie Zénothémis; les poètes leur sont
+chers. Les premières lois furent dictées en vers par les immortels
+eux-mêmes, et les oracles des dieux sont des poèmes. Les hymnes ont
+pour les oreilles célestes d'agréables sons. Qui ne sait que les
+poètes sont des devins et que rien ne leur est caché? Étant poète
+moi-même et ceint du laurier d'Apollon, je révélerai à tous la
+dernière incarnation d'Eunoia. L'éternelle Hélène est près de vous:
+elle nous regarde et nous la regardons. Voyez cette femme accoudée aux
+coussins de son lit, si belle et toute songeuse, et dont les yeux ont
+des larmes, les lèvres des baisers. C'est elle! Charmante comme aux
+jours de Priam et de l'Asie en fleur, Eunoia se nomme aujourd'hui
+Thaïs.
+
+
+PHILINA
+
+Que dis-tu, Callicrate? Notre chère Thaïs aurait connu Pâris, Mélénas
+et les Achéens aux belles cnémides qui combattaient devant Ilion!
+Était-il grand, Thaïs, le cheval de Troie?
+
+
+ARISTOBULE
+
+Qui parle d'un cheval?
+
+--J'ai bu comme un Thrace! s'écria Chéréas. Et il roula sous la table.
+Callicrate, élevant sa coupe:
+
+--Je bois aux Muses héliconiennes, qui m'ont promis une mémoire que
+n'obscurcira jamais l'aile sombre de la nuit fatale!
+
+Le vieux Cotta dormait et sa tête chauve se balançait lentement sur
+ses larges épaules.
+
+Depuis quelque temps, Dorion s'agitait dans son manteau philosophique.
+Il s'approcha en chancelant du lit de Thaïs:
+
+--Thaïs, je t'aime, bien qu'il soit indigne de moi d'aimer une femme.
+
+
+THAÏS
+
+Pourquoi ne m'aimais-tu pas tout à l'heure?
+
+
+DORION
+
+Parce que j'étais à jeun.
+
+
+THAÏS
+
+Mais moi, mon pauvre ami, qui n'ai bu que de l'eau, souffre que je ne
+t'aime pas.
+
+Dorion n'en voulut pas entendre davantage et se glissa auprès de Drosé
+qui l'appelait du regard pour l'enlever à son amie. Zénothémis prenant
+la place quittée donna à Thaïs un baiser sur la bouche.
+
+
+THAÏS
+
+Je te croyais plus vertueux.
+
+
+ZÉNOTHÉMIS
+
+Je suis parfait, et les parfaits ne sont tenus à aucune loi.
+
+
+THAÏS
+
+Mais ne crains-tu pas de souiller ton âme dans les bras d'une femme?
+
+
+ZÉNOTHÉMIS
+
+Le corps peut céder au désir, sans que l'âme en soit occupée.
+
+
+THAÏS
+
+Va-t'en! Je veux qu'on m'aime de corps et d'âme. Tous ces philosophes
+sont des boucs!
+
+Les lampes s'éteignaient une à une. Un jour pâle, qui pénétrait par
+les fentes des tentures, frappait les visages livides et les yeux
+gonflés des convives. Aristobule, tombé les poings fermés à côté de
+Chéréas, envoyait en songe ses palefreniers tourner la meule.
+Zénothémis pressait dans ses bras Philina défaite. Dorion versait sur
+la gorge nue de Drosé des gouttes de vin qui roulaient comme des rubis
+de la blanche poitrine agitée par le rire et que le philosophe
+poursuivait avec ses lèvres pour les boire sur la chair glissante.
+Eucrite se leva; et posant le bras sur l'épaule de Nicias, il
+l'entraîna au fond de la salle.
+
+--Ami, lui dit-il en souriant, si tu penses encore, à quoi penses-tu?
+
+--Je pense que les amours des femmes sont semblables aux jardins
+d'Adonis.
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--Ne sais-tu pas, Eucrite, que les femmes font chaque année de petits
+jardins sur leur terrasse, en plantant pour l'amant de Vénus des
+rameaux dans des vases d'argile? Ces rameaux verdoient peu de temps et
+se fanent.
+
+--Ami, n'ayons donc souci ni de ces amours ni de ces jardins. C'est
+folie de s'attacher à ce qui passe.
+
+--Si la beauté n'est qu'une ombre le désir n'est qu'un éclair. Quelle
+folie y a-t-il à désirer la beauté? N'est-il pas raisonnable, au
+contraire, que ce qui passe aille à ce qui ne dure pas et que l'éclair
+dévore l'ombre glissante?
+
+--Nicias, tu me sembles un enfant qui joue aux osselets. Crois-moi:
+sois libre. C'est par là qu'on est homme.
+
+--Comment peut-on être libre, Eucrite, quand on a un corps?
+
+--Tu le verras tout à l'heure, mon fils. Tout à l'heure tu diras:
+Eucrite était libre.
+
+Le vieillard parlait adossé à une colonne de porphyre, le front
+éclairé par les premiers rayons de l'aube. Hermodore et Marcus,
+s'étant approchés, se tenaient devant lui à côté de Nicias, et tous
+quatre, indifférents aux rires et aux cris des buveurs,
+s'entretenaient des choses divines. Eucrite s'exprimait avec tant de
+sagesse que Marcus lui dit:
+
+--Tu es digne de connaître le vrai Dieu.
+
+Eucrite répondit:
+
+--Le vrai Dieu est dans le coeur du sage.
+
+Puis ils parlèrent de la mort.
+
+--Je veux, dit Eucrite, qu'elle me trouve occupé à me corriger
+moi-même et attentif à tous mes devoirs. Devant elle, je lèverai au
+ciel mes mains pures et je dirai aux dieux:
+
+«Vos images, dieux, que vous avez posées dans le temple de mon âme, je
+ne les ai point souillées; j'y ai suspendu mes pensées ainsi que des
+guirlandes, des bandelettes et des couronnes. J'ai vécu en conformité
+avec votre providence. J'ai assez vécu.»
+
+En parlant ainsi, il levait les bras au ciel et son visage
+resplendissait de lumière.
+
+Il resta pensif un instant. Puis il reprit avec une allégresse
+profonde:
+
+--Détache-toi de la vie, Eucrite, comme l'olive mûre qui tombe, en
+rendant grâce à l'arbre qui l'a portée et en bénissant la terre sa
+nourrice!
+
+A ces mots, tirant d'un pli de sa robe un poignard nu, il le plongea
+dans sa poitrine.
+
+Quand ceux qui l'écoutaient saisirent ensemble son bras, la pointe du
+fer avait pénétré dans le coeur du sage; Eucrite était entré dans le
+repos. Hermodore et Nicias portèrent le corps pâle et sanglant sur un
+des lits du festin, au milieu des cris aigus des femmes, des
+grognements des convives dérangés dans leur assoupissement et des
+souffles de volupté étouffés dans l'ombre des tapis. Le vieux Cotta,
+réveillé de son léger sommeil de soldat, était déjà auprès du cadavre,
+examinant la plaie et criant:
+
+--Qu'on appelle mon médecin Aristée!
+
+Nicias secoua la tête:
+
+--Eucrite n'est plus, dit-il. Il a voulu mourir comme d'autres veulent
+aimer. Il a, comme nous tous, obéi à l'ineffable désir. Et le voilà
+maintenant semblable aux dieux qui ne désirent rien.
+
+Cotta se frappait le front:
+
+--Mourir? vouloir mourir quand on peut encore servir l'État, quelle
+aberration!
+
+Cependant Paphnuce et Thaïs étaient restés immobiles, muets, côte à
+côte, l'âme débordant de dégoût, d'horreur et d'espérance.
+
+Tout à coup le moine saisit par la main la comédienne; enjamba avec
+elle les ivrognes abattus près des êtres accouplés et, les pieds dans
+le vin et le sang répandus, il l'entraîna dehors.
+
+Le jour se levait rose sur la ville. Les longues colonnades
+s'étendaient des deux côtés de la voie solitaire, dominées au loin par
+le faîte étincelant du tombeau d'Alexandre. Sur les dalles de la
+chaussée, traînaient ça et là des couronnes effeuillées et des torches
+éteintes. On sentait dans l'air les souffles frais de la mer. Paphnuce
+arracha avec dégoût sa robe somptueuse et en foula les lambeaux sous
+ses pieds.
+
+--Tu les a entendus, ma Thaïs! s'écria-t-il Ils ont craché toutes les
+folies et toutes les abominations. Ils ont traîné le divin Créateur de
+toutes choses aux gémonies des démons de l'enfer, nié impudemment le
+bien et le mal, blasphémé Jésus et vanté Judas. Et le plus infâme de
+tous, le chacal des ténèbres, la bête puante, l'arien plein de
+corruption et de mort, a ouvert la bouche comme un sépulcre. Ma Thaïs,
+tu les as vues ramper vers toi, ces limaces immondes et te souiller de
+leur sueur gluante; tu les as vues, ces brutes endormies sous les
+talons des esclaves; tu les as vues, ces bêtes accouplées sur les
+tapis souillés de leurs vomissements; tu l'as vu, ce vieillard
+insensé, répandre un sang plus vil que le vin répandu dans la
+débauche, et se jeter au sortir de l'orgie à la face du Christ
+inattendu! Louanges à Dieu! Tu as regardé l'erreur et tu as connu
+qu'elle était hideuse. Thaïs, Thaïs, Thaïs, rappelle-toi les folies de
+ces philosophes, et dis si tu veux délirer avec eux. Rappelle-toi les
+regards, les gestes, les rires de leurs dignes compagnes, ces deux
+guenons lascives et malicieuses, et dis si tu veux rester semblable à
+elles!
+
+Thaïs, le coeur soulevé des dégoûts de cette nuit, et ressentant
+l'indifférence et la brutalité des hommes, la méchanceté des femmes,
+le poids des heures, soupirait:
+
+--Je suis fatiguée à mourir, ô mon père! Où trouver le repos? Je me
+sens le front brûlant, la tête vide et les bras si las que je n'aurais
+pas la force de saisir le bonheur, si l'on venait le tendre à portée
+de ma main...
+
+Paphnuce la regardait avec bonté:
+
+--Courage, ô ma soeur: l'heure du repos se lève pour toi, blanche et
+pure comme ces vapeurs que tu vois monter des jardins et des eaux.
+
+Ils approchaient de la maison de Thaïs et voyaient déjà, au-dessus du
+mur, les têtes des platanes et des térébinthes, qui entouraient la
+grotte des Nymphes, frissonner dans la rosée au souffle du matin. Une
+place publique était devant eux, déserte, entourée de stèles et de
+statues votives, et portant à ses extrémités des bancs de marbre en
+hémicycle, et que soutenaient des chimères. Thaïs se laissa tomber sur
+un de ces bancs. Puis, élevant vers le moine un regard anxieux, elle
+demanda:
+
+--Que faut-il faire?
+
+--Il faut, répondit le moine, suivre Celui qui est venu te chercher.
+Il te détache du siècle comme le vendangeur cueille la grappe qui
+pourrirait sur l'arbre et la porte au pressoir pour la changer en vin
+parfumé. Écoute: il est, à douze heures d'Alexandrie, vers l'Occident,
+non loin de la mer, un monastère de femmes dont la règle,
+chef-d'oeuvre de sagesse, mériterait d'être mise en vers lyriques et
+chantée aux sons du théorbe et des tambourins. On peut dire justement
+que les femmes qui y sont soumises, posant les pieds à terre, ont le
+front dans le ciel. Elles mènent en ce monde la vie des anges. Elle
+veulent être pauvres afin que Jésus les aime, modestes afin qu'il les
+regarde, chastes afin qu'il les épouse. Il les visite chaque jour en
+habit de jardinier, les pieds nus, ses belles mains ouvertes, et tel
+enfin qu'il se montra à Marie sur la voie du Tombeau. Or, je te
+conduirai aujourd'hui même dans ce monastère, ma Thaïs, et bientôt
+unie à ces saintes filles, tu partageras leurs célestes entretiens.
+Elles t'attendent comme une soeur. Au seuil du couvent, leur mère, la
+pieuse Albine, te donnera le baiser de paix et dira: «Ma fille, sois
+la bienvenue!»
+
+La courtisane poussa un cri d'admiration:
+
+--Albine! une fille des Césars! La petite nièce de l'empereur Carus!
+
+--Elle-même! Albine qui, née dans la pourpre, revêtit la bure et,
+fille des maîtres du monde, s'éleva au rang de servante de
+Jésus-Christ. Elle sera ta mère.
+
+Thaïs se leva et dit:
+
+--Mène-moi donc à la maison d'Albine.
+
+Et Paphnuce, achevant sa victoire:
+
+--Certes je t'y conduirai et là, je t'enfermerai dans une cellule où
+tu pleureras tes péchés. Car il ne convient pas que tu te mêles aux
+filles d'Albine avant d'être lavée de toutes tes souillures. Je
+scellerai ta porte, et, bienheureuse prisonnière, tu attendras dans
+les larmes que Jésus lui-même vienne, en signe de pardon, rompre le
+sceau que j'aurai mis. N'en doute pas, il viendra, Thaïs; et quel
+tressaillement agitera la chair de ton âme quand tu sentiras des
+doigts de lumière se poser sur tes yeux pour en essuyer les pleurs!
+
+Thaïs dit pour la seconde fois:
+
+--Mène-moi, mon père, à la maison d'Albine.
+
+Le coeur inondé de joie, Paphnuce promena ses regards autour de lui et
+goûta presque sans crainte le plaisir de contempler les choses créées;
+ses yeux buvaient délicieusement la lumière de Dieu, et des souffles
+inconnus passaient sur son front. Tout à coup, reconnaissant, à l'un
+des angles de la place publique, la petite porte par laquelle on
+entrait dans la maison de Thaïs, et songeant que les beaux arbres dont
+il admirait les cimes ombrageaient les jardins de la courtisane, il
+vit en pensée les impuretés qui y avaient souillé l'air, aujourd'hui
+si léger et si pur, et son âme en fut soudain si désolée qu'une rosée
+amère jaillit de ses yeux.
+
+--Thaïs, dit-il, nous allons fuir sans tourner la tête. Mais nous ne
+laisserons pas derrière nous les instruments, les témoins, les
+complices de tes crimes passés, ces tentures épaisses, ces lits, ces
+tapis, ces urnes de parfums, ces lampes qui crieraient ton infamie?
+Veux-tu qu'animés par des démons, emportés par l'esprit maudit qui est
+en eux, ces meubles criminels courent après toi jusque dans le désert?
+Il n'est que trop vrai qu'on voit des tables de scandale, des sièges
+infâmes servir d'organes aux diables, agir, parler, frapper le sol et
+traverser les airs. Périsse tout ce qui vit ta honte! Hâte-toi, Thaïs!
+et, tandis que la ville est encore endormie, ordonne à tes esclaves de
+dresser au milieu de cette place un bûcher sur lequel nous brûlerons
+tout ce que ta demeure contient de richesses abominables.
+
+Thaïs y consentit.
+
+--Fais ce que tu veux, mon père, dit-elle. Je sais que les objets
+inanimés servent parfois de séjour aux esprits. La nuit, certains
+meubles parlent, soit en frappant des coups à intervalles réguliers,
+soit en jetant des petites lueurs semblables à des signaux. Mais cela
+n'est rien encore. N'as-tu pas remarqué, mon père, en entrant dans la
+grotte des Nymphes, à droite, une statue de femme nue et prête à se
+baigner? Un jour, j'ai vu de mes yeux cette statue tourner la tête
+comme une personne vivante et reprendre aussitôt son attitude
+ordinaire. J'en ai été glacée d'épouvante. Nicias, à qui j'ai conté ce
+prodige, s'est moqué de moi; pourtant il y a quelque magie en cette
+statue, car elle inspira de violents désirs à un certain Dalmate que
+ma beauté laissait insensible. Il est certain que j'ai vécu parmi des
+choses enchantées et que j'étais exposée aux plus grands périls, car
+on a vu des hommes étouffés par l'embrassement d'une statue d'airain.
+Pourtant, il est regrettable de détruire des ouvrages précieux faits
+avec une rare industrie, et si l'on brûle mes tapis et mes tentures,
+ce sera une grande perte. Il y en a dont la beauté des couleurs est
+vraiment admirable et qui ont coûté très cher à ceux qui me les ont
+donnés. Je possède également des coupes, des statues et des tableaux
+dont le prix est grand. Je ne crois pas qu'il faille les faire périr.
+Mais toi qui sais ce qui est nécessaire, fais ce que tu veux, mon
+père.
+
+En parlant ainsi, elle suivit le moine jusqu'à la petite porte où tant
+de guirlandes et de couronnes avaient été suspendues et, l'ayant fait
+ouvrir, elle dit au portier d'appeler tous les esclaves de la maison.
+Quatre Indiens, gouverneurs des cuisines, parurent les premiers. Ils
+avaient tous quatre la peau jaune et tous quatre étaient borgnes.
+Ç'avait été pour Thaïs un grand travail et un grand amusement de
+réunir ces quatre esclaves de même race et atteints de la même
+infirmité. Quand ils servaient à table, ils excitaient la curiosité
+des convives, et Thaïs les forçait à conter leur histoire. Ils
+attendirent en silence. Leurs aides les suivaient. Puis vinrent les
+valets d'écurie, les veneurs, les porteurs de litière et les courriers
+aux jarrets de bronze, deux jardiniers velus comme des Priapes, six
+nègres d'un aspect féroce, trois esclaves grecs, l'un grammairien,
+l'autre poète et le troisième chanteur. Ils s'étaient tous rangés en
+ordre sur la place publique, quand accoururent les négresses
+curieuses, inquiètes, roulant de gros yeux ronds, la bouche fendue
+jusqu'aux anneaux de leurs oreilles. Enfin, rajustant leurs voiles et
+traînant languissamment leurs pieds, qu'entravaient de minces
+chaînettes d'or, parurent, l'air maussade, six belles esclaves
+blanches. Quand ils furent tous réunis, Thaïs leur dit en montrant
+Paphnuce:
+
+--Faites ce que cet homme va vous ordonner, car l'esprit de Dieu est
+en lui et, si vous lui désobéissiez, vous tomberiez morts.
+
+Elle croyait en effet, pour l'avoir entendu dire, que les saints du
+désert avaient le pouvoir de plonger dans la terre entr'ouverte et
+fumante les impies qu'ils frappaient de leur bâton.
+
+Paphnuce renvoya les femmes et avec elles les esclaves grecs qui leur
+ressemblaient et dit aux autres:
+
+--Apportez du bois au milieu de la place, faites un grand feu et
+jetez-y pêle-mêle tout ce que contient la maison et la grotte.
+
+Surpris, ils demeuraient immobiles et consultaient leur maîtresse du
+regard. Et comme elle restait inerte et silencieuse, ils se pressaient
+les uns contre les autres, en tas, coude à coude, doutant si ce
+n'était pas une plaisanterie.
+
+--Obéissez, dit le moine.
+
+Plusieurs étaient chrétiens. Comprenant l'ordre qui leur était donné,
+ils allèrent chercher dans la maison du bois et des torches. Les
+autres les imitèrent sans déplaisir, car, étant pauvres, ils
+détestaient les richesses et avaient, d'instinct, le goût de la
+destruction. Comme déjà ils élevaient le bûcher, Paphnuce dit à Thaïs:
+
+--J'ai songé un instant à appeler le trésorier de quelque église
+d'Alexandrie (si tant est qu'il en reste une seule digne encore du nom
+d'église et non souillée par les bêtes ariennes), et à lui donner tes
+biens, femme, pour les distribuer aux veuves et changer ainsi le gain
+du crime en trésor de justice. Mais cette pensée ne venait pas de
+Dieu, et je l'ai repoussée, et certes, ce serait trop grièvement
+offenser les bien-aimées de Jésus-Christ que de leur offrir les
+dépouilles de la luxure. Thaïs, tout ce que tu as touché doit être
+dévoré par le feu jusqu'à l'âme. Grâces au ciel, ces tuniques, ces
+voiles, qui virent des baisers plus innombrables que les rides de la
+mer, ne sentiront plus que les lèvres et les langues des flammes.
+Esclaves, hâtez-vous! Encore du bois! Encore des flambeaux et des
+torches! Et toi, femme, rentre dans ta maison, dépouille tes infâmes
+parures et va demander à la plus humble de tes esclaves, comme une
+faveur insigne, la tunique qu'elle revêt pour nettoyer les planchers.
+
+Thaïs obéit. Tandis que les Indiens agenouillés soufflaient sur les
+tisons, les nègres jetaient dans le bûcher des coffres d'ivoire ou
+d'ébène ou de cèdre qui, s'entr'ouvrant, laissaient couler des
+couronnes, des guirlandes et des colliers. La fumée montait en colonne
+sombre comme dans les holocaustes agréables de l'ancienne loi. Puis le
+feu qui couvait, éclatant tout à coup, fit entendre un ronflement de
+bête monstrueuse, et des flammes presque invisibles commencèrent à
+dévorer leurs précieux aliments. Alors les serviteurs s'enhardirent à
+l'ouvrage; ils traînaient allègrement les riches tapis, les voiles
+brodés d'argent, les tentures fleuries. Ils bondissaient sous le poids
+des tables, des fauteuils, des coussins épais, des lits aux chevilles
+d'or. Trois robustes Éthiopiens accoururent tenant embrassées ces
+statues colorées des Nymphes dont l'une avait été aimée comme une
+mortelle; et l'on eût dit des grands singes ravisseurs de femmes. Et
+quand, tombant des bras de ces monstres, les belles formes nues se
+brisèrent sur les dalles, on entendit un gémissement.
+
+A ce moment, Thaïs parut, ses cheveux dénoués coulant à longs flots,
+nu-pieds et vêtue d'une tunique informe et grossière qui, pour avoir
+seulement touché son corps, s'imprégnait d'une volupté divine.
+Derrière elle, s'en venait un jardinier portant noyé, dans sa barbe
+flottante, un Éros d'ivoire.
+
+Elle fit signe à l'homme de s'arrêter et s'approchant de Paphnuce,
+elle lui montra le petit dieu:
+
+--Mon père, demanda-t-elle, faut-il aussi le jeter dans les flammes?
+Il est d'un travail antique et merveilleux et il vaut cent fois son
+poids d'or. Sa perte serait irréparable, car il n'y aura plus jamais
+au monde un artiste capable de faire un si bel Éros. Considère aussi,
+mon père, que ce petit enfant est l'Amour et qu'il ne faut pas le
+traiter cruellement. Crois-moi: l'amour est une vertu et, si j'ai
+péché, ce n'est pas par lui, mon père, c'est contre lui. Jamais je ne
+regretterai ce qu'il m'a fait faire et je pleure seulement ce que j'ai
+fait malgré sa défense. Il ne permet pas aux femmes de se donner à
+ceux qui ne viennent point en son nom. C'est pour cela qu'on doit
+l'honorer. Vois, Paphnuce, comme ce petit Éros est joli! Comme il se
+cache avec grâce dans la barbe de ce jardinier! Un jour, Nicias, qui
+m'aimait alors, me l'apporta en me disant: «Il te parlera de moi.»
+Mais l'espiègle me parla d'un jeune homme que j'avais connu à Antioche
+et ne me parla pas de Nicias. Assez de richesses ont péri sur ce
+bûcher, mon père! Conserve cet Éros et place-le dans quelque
+monastère. Ceux qui le verront tourneront leur coeur vers Dieu, car
+l'Amour sait naturellement s'élever aux célestes pensées.
+
+Le jardinier, croyant déjà le petit Éros sauvé, lui souriait comme à
+un enfant, quand Paphnuce, arrachant le dieu des bras qui le tenaient,
+le lança dans les flammes en s'écriant:
+
+--Il suffit que Nicias l'ait touché pour qu'il répande tous les
+poisons.
+
+Puis, saisissant lui-même à pleines mains les robes étincelantes, les
+manteaux de pourpre, les sandales d'or, les peignes, les strigiles,
+les miroirs, les lampes, les théorbes et les lyres, il les jetait dans
+ce brasier plus somptueux que le bûcher de Sardanapale, pendant que,
+ivres de la joie de détruire, les esclaves dansaient en poussant des
+hurlements sous une pluie de cendres et d'étincelles.
+
+Un à un, les voisins, réveillés par le bruit, ouvraient leurs fenêtres
+et cherchaient, en se frottant les yeux, d'où venait tant de fumée.
+Puis ils descendaient à demi vêtus sur la place et s'approchaient du
+bûcher:
+
+--Qu'est cela? pensaient-ils.
+
+Il y avait parmi eux des marchands auxquels Thaïs avait coutume
+d'acheter des parfums ou des étoffes, et ceux-là, tout inquiets,
+allongeant leur tête jaune et sèche, cherchaient à comprendre. Des
+jeunes débauchés qui, revenant de souper, passaient par là, précédés
+de leurs esclaves, s'arrêtaient, le front couronné de fleurs, la
+tunique flottante, et poussaient de grands cris. Cette foule de
+curieux, sans cesse accrue, sut bientôt que Thaïs, sous l'inspiration
+de l'abbé d'Antinoé, brûlait ses richesses avant de se retirer dans un
+monastère.
+
+Les marchands songeaient:
+
+--Thaïs quitte cette ville; nous ne lui vendrons plus rien; c'est une
+chose affreuse à penser. Que deviendrons-nous sans elle? Ce moine lui
+a fait perdre la raison. Il nous ruine. Pourquoi le laisse-t-on faire?
+A quoi servent les lois? Il n'y a donc plus de magistrats à
+Alexandrie? Cette Thaïs n'a souci ni de nous ni de nos femmes ni de
+nos pauvres enfants. Sa conduite est un scandale public. Il faut la
+contraindre à rester malgré elle dans cette ville.
+
+Les jeunes gens songeaient de leur côté:
+
+--Si Thaïs renonce aux jeux et à l'amour, c'en est fait de nos plus
+chers amusements. Elle était la gloire délicieuse, le doux honneur du
+théâtre. Elle faisait la joie de ceux mêmes qui ne la possédaient pas.
+Les femmes qu'on aimait, on les aimait en elle; il ne se donnait pas
+de baisers dont elle fût tout à fait absente, car elle était la
+volupté des voluptés, et la seule pensée qu'elle respirait parmi nous
+nous excitait au plaisir.
+
+Ainsi pensaient les jeunes hommes, et l'un d'eux, nommé Cérons, qui
+l'avait tenue dans ses bras, criait au rapt et blasphémait le dieu
+Christ. Dans tous les groupes, la conduite de Thaïs était sévèrement
+jugée:
+
+--C'est une fuite honteuse!
+
+--Un lâche abandon!
+
+--Elle nous retire le pain de la bouche.
+
+--Elle emporte la dot de nos filles.
+
+--Il faudra bien au moins qu'elle paie les couronnes que je lui ai
+vendues.
+
+--Et les soixante robes qu'elle m'a commandées.
+
+--Elle doit à tout le monde.
+
+--Qui représentera après elle Iphigénie, Électre et Polyxène? Le beau
+Polybe lui-même n'y réussira pas comme elle.
+
+--Il sera triste de vivre quand sa porte sera close.
+
+--Elle était la claire étoile, la douce lune du ciel alexandrin.
+
+Les mendiants les plus célèbres de la ville, aveugles, culs-de-jatte
+et paralytiques, étaient maintenant rassemblés sur la place; et, se
+traînant dans l'ombre des riches, ils gémissaient:
+
+--Comment vivrons-nous quand Thaïs ne sera plus là pour nous nourrir?
+Les miettes de sa table rassasiaient tous les jours deux cents
+malheureux, et ses amants, qui la quittaient satisfaits, nous jetaient
+en passant des poignées de pièces d'argent.
+
+Des voleurs, répandus dans la foule, poussaient des clameurs
+assourdissantes et bousculaient leurs voisins afin d'augmenter le
+désordre et d'en profiter pour dérober quelque objet précieux.
+
+Seul, le vieux Taddée qui vendait la laine de Milet et le lin de
+Tarente, et à qui Thaïs devait une grosse somme d'argent, restait
+calme et silencieux au milieu du tumulte. L'oreille tendue et le
+regard oblique, il caressait sa barbe de bouc, et semblait pensif.
+Enfin, s'étant approché du jeune Cérons, il le tira par la manche et
+lui dit tout bas:
+
+--Toi, le préféré de Thaïs, beau seigneur, montre-toi et ne souffre
+pas qu'un moine te l'enlève.
+
+--Par Pollux et sa soeur, il ne le fera pas! s'écria Cérons. Je vais
+parler à Thaïs et sans me flatter, je pense qu'elle m'écoutera un peu
+mieux que ce Lapithe barbouillé de suie. Place! Place, canaille!
+
+Et, frappant du poing les hommes, renversant les vieilles femmes,
+foulant aux pieds les petits enfants, il parvint jusqu'à Thaïs et la
+tirant à part:
+
+--Belle fille, lui dit-il, regarde-moi, souviens-toi, et dis si
+vraiment tu renonces à l'amour.
+
+Mais Paphnuce se jetant entre Thaïs et Cérons:
+
+--Impie, s'écria-t-il, crains de mourir si tu touches à celle-ci: elle
+est sacrée, elle est la part de Dieu.
+
+--Va-t'en, cynocéphale! répliqua le jeune homme furieux; laisse-moi
+parler à mon amie, sinon je traînerai par la barbe ta carcasse obscène
+jusque dans ce feu où je te grillerai comme une andouille.
+
+Et il étendit la main sur Thaïs. Mais repoussé par le moine avec une
+raideur inattendue, il chancela et alla tomber à quatre pas en
+arrière, au pied du bûcher dans les tisons écroulés.
+
+Cependant le vieux Taddée allait de l'un à l'autre, tirant l'oreille
+aux esclaves et baisant la main aux maîtres, excitant chacun contre
+Paphnuce, et déjà il avait formé une petite troupe qui marchait
+résolument sur le moine ravisseur. Cérons se releva, le visage noirci,
+les cheveux brûlés, suffoqué de fumée et de rage. Il blasphéma les
+dieux et se jeta parmi les assaillants, derrière lesquels les
+mendiants rampaient en agitant leurs béquilles. Paphnuce fut bientôt
+enfermé dans un cercle de poings tendus, de bâtons levés et de cris de
+mort.
+
+--Au gibet! le moine, au gibet!
+
+--Non, jetez-le dans le feu. Grillez-le tout vif!
+
+Ayant saisi sa belle proie, Paphnuce la serrait sur son coeur.
+
+--Impies, criait-il d'une voix tonnante, n'essayez pas d'arracher la
+colombe à l'aigle du Seigneur. Mais plutôt imitez cette femme et,
+comme elle, changez votre fange en or. Renoncez, sur son exemple, aux
+faux biens que vous croyez posséder et qui vous possèdent. Hâtez-vous:
+les jours sont proches et la patience divine commence à se lasser.
+Repentez-vous, confessez votre honte, pleurez et priez. Marchez sur
+les pas de Thaïs. Détestez vos crimes qui sont aussi grands que les
+siens. Qui de vous, pauvres ou riches, marchands, soldats, esclaves,
+illustres citoyens, oserait se dire, devant Dieu, meilleur qu'une
+prostituée? Vous n'êtes tous que de vivantes immondices et c'est par
+un miracle de la bonté céleste que vous ne vous répandez pas soudain
+en ruisseaux de boue.
+
+Tandis qu'il parlait, des flammes jaillissaient de ses prunelles; il
+semblait que des charbons ardents sortissent de ses lèvres, et ceux
+qui l'entouraient l'écoutaient malgré eux.
+
+Mais le vieux Taddée ne restait point oisif. Il ramassait des pierres
+et des écailles d'huîtres, qu'il cachait dans un pan de sa tunique et,
+n'osant les jeter lui-même, il les glissait dans la main des
+mendiants. Bientôt les cailloux volèrent et une coquille, adroitement
+lancée, fendit le front de Paphnuce. Le sang, qui coulait sur cette
+sombre face de martyr, dégouttait, pour un nouveau baptême, sur la
+tête de la pénitente, et Thaïs, oppressée par l'étreinte du moine, sa
+chair délicate froissée contre le rude cilice, sentait courir en elle
+les frissons de l'horreur et de la volupté.
+
+A ce moment, un homme élégamment vêtu, le front couronné d'ache,
+s'ouvrant un chemin au milieu des furieux, s'écria:
+
+--Arrêtez! arrêtez! Ce moine est mon frère!
+
+C'était Nicias qui, venant de fermer les yeux au philosophe Eucrite,
+et qui, passant sur cette place pour regagner sa maison, avait vu sans
+trop de surprise (car il ne s'étonnait de rien) le bûcher fumant,
+Thaïs vêtue de bure et Paphnuce lapidé.
+
+Il répétait:
+
+--Arrêtez, vous dis-je; épargnez mon vieux condisciple; respectez la
+chère tête de Paphnuce.
+
+Mais, habitué aux subtils entretiens des sages, il n'avait point
+l'impérieuse énergie qui soumet les esprits populaires. On ne l'écouta
+point. Une grêle de cailloux et d'écailles tombait sur le moine qui,
+couvrant Thaïs de son corps, louait le Seigneur dont la bonté lui
+changeait les blessures en caresses. Désespérant de se faire entendre
+et trop assuré de ne pouvoir sauver son ami, soit par la force, soit
+par la persuasion, Nicias se résignait déjà à laisser faire aux dieux,
+en qui il avait peu de confiance, quand il lui vint en tête d'user
+d'un stratagème que son mépris des hommes lui avait tout à coup
+suggéré. Il détacha de sa ceinture sa bourse qui se trouvait gonflée
+d'or et d'argent, étant celle d'un homme voluptueux et charitable;
+puis il courut à tous ceux qui jetaient des pierres et fit sonner les
+pièces à leurs oreilles. Ils n'y prirent point garde d'abord, tant
+leur fureur était vive; mais peu à peu leurs regards se tournèrent
+vers l'or qui tintait et bientôt leurs bras amollis ne menacèrent plus
+leur victime. Voyant qu'il avait attiré leurs yeux et leurs âmes,
+Nicias ouvrit la bourse et se mit à jeter dans la foule quelques
+pièces d'or et d'argent. Les plus avides se baissèrent pour les
+ramasser. Le philosophe, heureux de ce premier succès, lança
+adroitement çà et là les deniers et les drachmes. Au son des pièces de
+métal qui rebondissaient sur le pavé, la troupe des persécuteurs se
+rua à terre. Mendiants, esclaves et marchands se vautraient à l'envi,
+tandis que, groupés autour de Cérons, les patriciens regardaient ce
+spectacle en éclatant de rire. Cérons lui-même y perdit sa colère. Ses
+amis encourageaient les rivaux prosternés, choisissaient des champions
+et faisaient des paris, et, quand naissaient des disputes, ils
+excitaient ces misérables comme on fait des chiens qui se battent. Un
+cul-de-jatte ayant réussi à saisir un drachme, des acclamations
+s'élevèrent jusqu'aux nues. Les jeunes hommes se mirent eux-mêmes à
+jeter des pièces de monnaie, et l'on ne vit plus sur toute la place
+qu'une infinité de dos qui, sous une pluie d'airain, s'entre-choquaient
+comme les lames d'une mer démontée. Paphnuce était oublié.
+
+Nicias courut à lui, le couvrit de son manteau et l'entraîna avec
+Thaïs dans des ruelles où ils ne furent pas poursuivis. Ils coururent
+quelque temps en silence, puis, se jugeant hors d'atteinte, ils
+ralentirent le pas et Nicias dit d'un ton de raillerie un peu triste:
+
+--C'est donc fait! Pluton ravit Proserpine, et Thaïs veut suivre loin
+de nous mon farouche ami.
+
+--Il est vrai, Nicias, répondit Thaïs, je suis fatiguée de vivre avec
+des hommes comme toi, souriants, parfumés, bienveillants, égoïstes. Je
+suis lasse de tout ce que je connais, et je vais chercher l'inconnu.
+J'ai éprouvé que la joie n'était pas la joie et voici que cet homme
+m'enseigne qu'en la douleur est la véritable joie. Je le crois, car il
+possède la vérité.
+
+--Et moi, âme amie, reprit Nicias, en souriant, je possède les
+vérités. Il n'en a qu'une; je les ai toutes. Je suis plus riche que
+lui, et n'en suis, à vrai dire, ni plus fier ni plus heureux.
+
+Et voyant que le moine lui jetait des regards flamboyants:
+
+--Cher Paphnuce, ne crois pas que je te trouve extrêmement ridicule,
+ni même tout à fait déraisonnable. Et si je compare ma vie à la
+tienne, je ne saurais dire laquelle est préférable en soi. Je vais
+tout à l'heure prendre le bain que Crobyle et Myrtale m'auront
+préparé, je mangerai l'aile d'un faisan du Phase, puis je lirai, pour
+la centième fois, quelque fable milésienne ou quelque traité de
+Métrodore. Toi, tu regagneras ta cellule où, t'agenouillant comme un
+chameau docile, tu rumineras je ne sais quelles formules d'incantation
+depuis longtemps mâchées et remâchées, et le soir, tu avaleras des
+raves sans huile. Eh bien! très cher, en accomplissant ces actes,
+dissemblables quant aux apparences, nous obéirons tous deux au même
+sentiment, seul mobile de toutes les actions humaines; nous
+rechercherons tous deux notre volupté et nous nous proposerons une fin
+commune: le bonheur, l'impossible bonheur! J'aurais donc mauvaise
+grâce à te donner tort, chère tête, si je me donne raison.
+
+» Et toi, ma Thaïs, va et réjouis-toi, sois plus heureuse encore, s'il
+est possible, dans l'abstinence et dans l'austérité que tu ne l'as été
+dans la richesse et dans le plaisir. A tout prendre, je te proclame
+digne d'envie. Car si dans toute notre existence, obéissant à notre
+nature, nous n'avons, Paphnuce et moi, poursuivi qu'une seule espèce
+de satisfaction, tu auras goûté dans la vie, chère Thaïs, des voluptés
+contraires qu'il est rarement donné à la même personne de connaître.
+En vérité, je voudrais être pour une heure un saint de l'espèce de
+notre cher Paphnuce. Mais cela ne m'est point permis. Adieu donc,
+Thaïs! Va où te conduisent les puissances secrètes de ta nature et de
+ta destinée. Va, et emporte au loin les voeux de Nicias. J'en sais
+l'inanité; mais puis-je te donner mieux que des regrets stériles et de
+vains souhaits pour prix des illusions délicieuses qui m'enveloppaient
+jadis dans tes bras et dont il me reste l'ombre? Adieu, ma
+bienfaitrice! adieu, bonté qui s'ignore, vertu mystérieuse, volupté
+des hommes! adieu, la plus adorable des images que la nature ait
+jamais jetées, pour une fin inconnue, sur la face de ce monde
+décevant.
+
+Tandis qu'il parlait, une sombre colère couvait dans le coeur du
+moine; elle éclata en imprécations.
+
+--Va-t'en, maudit! Je te méprise et te hais! Va-t'en, fils de l'enfer,
+mille fois plus méchant que ces pauvres égarés qui, tout à l'heure, me
+jetaient des pierres avec des injures. Ils ne savaient pas ce qu'ils
+faisaient et la grâce de Dieu, que j'implore pour eux, peut un jour
+descendre dans leurs coeurs. Mais toi, détestable Nicias, tu n'es que
+venin perfide et poison acerbe. Le souffle de ta bouche exhale le
+désespoir et la mort. Un seul de tes sourires contient plus de
+blasphèmes qu'il n'en sort en tout un siècle des lèvres fumantes de
+Satan. Arrière, réprouvé!
+
+Nicias le regardait avec tendresse.
+
+--Adieu, mon frère, lui dit-il, et puisses-tu conserver jusqu'à
+l'évanouissement final les trésors de ta foi, de ta haine et de ton
+amour! Adieu! Thaïs: en vain tu m'oublieras, puisque je garde ton
+souvenir.
+
+Et, les quittant, il s'en alla pensif par les rues tortueuses qui
+avoisinent la grande nécropole d'Alexandrie et qu'habitent les potiers
+funèbres. Leurs boutiques étaient pleines de ces figurines d'argile,
+peintes de couleurs claires, qui représentent des dieux et des
+déesses, des mimes, des femmes, de petits génies ailés, et qu'on a
+coutume d'ensevelir avec les morts. Il songea que peut-être
+quelques-uns de ces légers simulacres, qu'il voyait là de ses yeux,
+seraient les compagnons de son sommeil éternel; et il lui sembla qu'un
+petit Éros, sa tunique retroussée, riait d'un rire moqueur. L'idée de
+ses funérailles, qu'il voyait par avance, lui était pénible. Pour
+remédier à sa tristesse, il essaya de la philosophie et construisit un
+raisonnement:
+
+--Certes, se dit-il, le temps n'a point de réalité. C'est une pure
+illusion de notre esprit. Or, comment, s'il n'existe pas, pourrait-il
+m'apporter ma mort?... Est-ce à dire que je vivrai éternellement? Non,
+mais j'en conclus que ma mort est, et fut toujours autant qu'elle sera
+jamais. Je ne la sens pas encore, pourtant elle est, et je ne dois pas
+la craindre, car ce serait folie de redouter la venue de ce qui est
+arrivé. Elle existe comme la dernière page d'un livre que je lis et
+que je n'ai pas fini.
+
+Ce raisonnement l'occupa sans l'égayer tout le long de sa route; il
+avait l'âme noire quand, arrivé au seuil de sa maison, il entendit les
+rires clairs de Crobyle et de Myrtale, qui jouaient à la paume en
+l'attendant.
+
+Paphnuce et Thaïs sortirent de la ville par la porte de la Lune et
+suivirent le rivage de la mer.
+
+--Femme, disait le moine, toute cette grande mer bleue ne pourrait
+laver tes souillures.
+
+Il lui parlait avec colère et mépris:
+
+--Plus immonde que les lices et les laies, tu as prostitué aux païens
+et aux infidèles un corps que l'Éternel avait formé pour s'en faire un
+tabernacle, et tes impuretés sont telles que, maintenant que tu sais
+la vérité, tu ne peux plus unir tes lèvres ou joindre les mains sans
+que le dégoût de toi-même ne te soulève le coeur.
+
+Elle le suivait docilement, par d'âpres chemins, sous l'ardent soleil.
+La fatigue rompait ses genoux et la soif enflammait son haleine. Mais,
+loin d'éprouver cette fausse pitié qui amollit les coeurs profanes,
+Paphnuce se réjouissait des souffrances expiatrices de cette chair qui
+avait péché. Dans le transport d'un saint zèle, il aurait voulu
+déchirer de verges ce corps qui gardait sa beauté comme un témoignage
+éclatant de son infamie. Ses méditations entretenaient sa pieuse
+fureur et, se rappelant que Thaïs avait reçu Nicias dans son lit, il
+en forma une idée si abominable que tout son sang reflua vers son
+coeur et que sa poitrine fut près de se rompre. Ses anathèmes,
+étouffés dans sa gorge, firent place à des grincements de dents. Il
+bondit, se dressa devant elle, pâle, terrible, plein de Dieu, la
+regarda jusqu'à l'âme, et lui cracha au visage.
+
+Tranquille, elle s'essuya la face sans cesser de marcher. Maintenant
+il la suivait, attachant sur elle sa vue comme sur un abîme. Il
+allait, saintement irrité. Il méditait de venger le Christ afin que le
+Christ ne se vengeât pas, quand il vit une goutte de sang qui du pied
+de Thaïs coula sur le sable. Alors, il sentit la fraîcheur d'un
+souffle inconnu entrer dans son coeur ouvert, des sanglots lui
+montèrent abondamment aux lèvres, il pleura, il courut se prosterner
+devant elle, il l'appela sa soeur, il baisa ces pieds qui saignaient.
+Il murmura cent fois:
+
+--Ma soeur, ma soeur, ma mère, ô très sainte!
+
+Il pria:
+
+--Anges du ciel, recueillez précieusement cette goutte de sang et
+portez-la devant le trône du Seigneur. Et qu'une anémone miraculeuse
+fleurisse sur le sable arrosé par le sang de Thaïs, afin que tous ceux
+qui verront cette fleur recouvrent la pureté du coeur et des sens! O
+sainte, sainte, très sainte Thaïs!
+
+Comme il priait et prophétisait ainsi, un jeune garçon vint à passer
+sur un âne. Paphnuce lui ordonna de descendre, fit asseoir Thaïs sur
+l'âne, prit la bride et suivit le chemin commencé. Vers le soir, ayant
+rencontré un canal ombragé de beaux arbres, il attacha l'âne au tronc
+d'un dattier et, s'asseyant sur une pierre moussue, il rompit avec
+Thaïs un pain qu'ils mangèrent assaisonné de sel et d'hysope. Ils
+buvaient l'eau fraîche dans le creux de leur main et s'entretenaient
+de choses éternelles. Elle disait:
+
+--Je n'ai jamais bu d'une eau si pure ni respiré un air si léger, et
+je sens que Dieu flotte dans les souffles qui passent.
+
+Paphnuce répondait:
+
+--Vois, c'est le soir, ô ma soeur. Les ombres bleues de la nuit
+couvrent les collines. Mais bientôt tu verras briller dans l'aurore
+les tabernacles de vie; bientôt tu verras s'allumer les roses de
+l'éternel matin.
+
+Ils marchèrent toute la nuit, et tandis que le croissant de la lune
+effleurait la cime argentée des flots, ils chantaient des psaumes et
+des cantiques. Quand le soleil se leva, le désert s'étendait devant
+eux comme une immense peau de lion sur la terre libyque. A la lisière
+du sable, des cellules blanches s'élevaient près des palmiers dans
+l'aurore.
+
+--Mon père, demanda Thaïs, sont-ce là les tabernacles de vie?
+
+--Tu l'as dit, ma fille et ma soeur. C'est la maison du salut où je
+t'enfermerai de mes mains.
+
+Bientôt ils découvrirent de toutes parts des femmes qui s'empressaient
+près des demeures ascétiques comme des abeilles autour des ruches. Il
+y en avait qui cuisaient le pain ou qui apprêtaient les légumes;
+plusieurs filaient la laine, et la lumière du ciel descendait sur
+elles ainsi qu'un sourire de Dieu. D'autres méditaient à l'ombre des
+tamaris; leurs mains blanches pendaient à leur côté, car, étant
+pleines d'amour, elles avaient choisi la part de Madeleine, et elles
+n'accomplissaient pas d'autres oeuvres que la prière, la contemplation
+et l'extase. C'est pourquoi on les nommait les Maries et elles étaient
+vêtues de blanc. Et celles qui travaillaient de leurs mains étaient
+appelées les Marthes et portaient des robes bleues. Toutes étaient
+voilées, mais les plus jeunes laissaient glisser sur leur front des
+boucles de cheveux; et il faut croire que c'était malgré elles, car la
+règle ne le permettait pas. Une dame très vieille, grande, blanche,
+allait de cellule en cellule, appuyée sur un sceptre de bois dur.
+Paphnuce s'approcha d'elle avec respect, lui baisa le bord de son
+voile, et dit:
+
+--La paix du Seigneur soit avec toi, vénérâble Albine! J'apporte à la
+ruche dont tu es la reine une abeille que j'ai trouvée perdue sur un
+chemin sans fleurs. Je l'ai prise dans le creux de ma main et
+réchauffée de mon souffle. Je te la donne.
+
+Et il lui désigna du doigt la comédienne, qui s'agenouilla devant la
+fille des Césars.
+
+Albine arrêta un moment sur Thaïs son regard perçant, lui ordonna de
+se relever, la baisa au front, puis, se tournant vers le moine:
+
+--Nous la placerons, dit-elle, parmi les Maries.
+
+Paphnuce lui conta alors par quelles voies Thaïs avait été conduite à
+la maison du salut et il demanda qu'elle fût d'abord enfermée dans une
+cellule. L'abbesse y consentit, elle conduisit la pénitente dans une
+cabane restée vide depuis la mort de la vierge Læta qui l'avait
+sanctifiée. Il n'y avait dans l'étroite chambre qu'un lit, une table
+et une cruche, et Thaïs, quand elle posa le pied sur le seuil, fut
+pénétrée d'une joie infinie.
+
+--Je veux moi-même clore la porte, dit Paphnuce, et poser le sceau que
+Jésus viendra rompre de ses mains.
+
+Il alla prendre au bord de la fontaine une poignée d'argile humide, y
+mit un de ses cheveux avec un peu de salive et l'appliqua sur une des
+fentes de l'huis. Puis, s'étant approché de la fenêtre près de
+laquelle Thaïs se tenait paisible et contente, il tomba à genoux, loua
+par trois fois le Seigneur et s'écria:
+
+--Qu'elle est aimable celle qui marche dans les sentiers de vie! Que
+ses pieds sont beaux et que son visage est resplendissant!
+
+Il se leva, baissa sa cucule sur ses yeux et s'éloigna lentement.
+
+Albine appela une de ses vierges.
+
+--Ma fille, lui dit-elle, va porter à Thaïs ce qui lui est nécessaire:
+du pain, de l'eau et une flûte à trois trous.
+
+
+
+III
+
+L'EUPHORBE
+
+
+Paphnuce était de retour au saint désert. Il avait pris, vers
+Athribis, le bateau qui remontait le Nil pour porter des vivres au
+monastère de l'abbé Sérapion. Quand il débarqua, ses disciples
+s'avancèrent au-devant, de lui avec de grandes démonstrations de joie.
+Les uns levaient les bras au ciel; les autres, prosternés à terre,
+baisaient les sandales de l'abbé. Car ils savaient déjà ce que le
+saint avait accompli dans Alexandrie. C'est ainsi que les moines
+recevaient ordinairement, par des voies inconnues et rapides, les avis
+intéressant la sûreté et la gloire de l'Église. Les nouvelles
+couraient dans le désert avec la rapidité du simoun.
+
+Et tandis que Paphnuce s'enfonçait dans les sables, ses disciples le
+suivaient en louant le Seigneur. Flavien, qui était l'ancien de ses
+frères, saisi tout à coup d'un pieux délire, se mit à chanter un
+cantique inspiré:
+
+ --Jour béni! Voici que notre père nous est rendu!
+
+ » Il nous revient, chargé de nouveaux mérites dont le prix nous sera
+ compté!
+
+ » Car les vertus du père sont la richesse des enfants et la sainteté
+ de l'abbé embaume toutes les cellules.
+
+ » Paphnuce, notre père, vient de donner à Jésus-Christ une nouvelle
+ épouse.
+
+ » Il a changé par son art merveilleux une brebis noire en brebis
+ blanche.
+
+ » Et voici qu'il nous revient chargé de nouveaux mérites.
+
+ » Semblable à l'abeille de l'Arsinoïtide, qu'alourdit le nectar des
+ fleurs.
+
+ » Comparable au bélier de Nubie, qui peut à peine supporter le poids
+ de sa laine abondante.
+
+ » Célébrons ce jour en assaisonnant nos mets avec de l'huile!
+
+Parvenus au seuil de la cellule abbatiale, ils se mirent tous à genoux
+et dirent:
+
+--Que notre père nous bénisse et qu'il nous donne à chacun une mesure
+d'huile pour fêter son retour!
+
+Seul, Paul le Simple, resté debout, demandait: «Quel est cet homme?»
+et ne reconnaissait point Paphnuce. Mais personne ne prenait garde à
+ce qu'il disait, parce qu'on le savait dépourvu d'intelligence, bien
+que rempli de piété.
+
+L'abbé d'Antinoé, renfermé dans sa cellule, songea:
+
+--J'ai donc enfin regagné l'asile de mon repos et de ma félicité. Je
+suis donc rentré dans la citadelle de mon contentement. D'où vient que
+ce cher toit de roseaux ne m'accueille point en ami, et que les murs
+ne me disent pas: Sois le bienvenu! Rien, depuis mon départ, n'est
+changé dans cette demeure d'élection. Voici ma table et mon lit. Voici
+la tête de momie qui m'inspira tant de fois des pensées salutaires, et
+voici le livre où j'ai si souvent cherché les images de Dieu. Et
+pourtant je ne retrouve rien de ce que j'ai laissé. Les choses
+m'apparaissent tristement dépouillées de leurs grâces coutumières, et
+il me semble que je les vois aujourd'hui pour la première fois. En
+regardant cette table et cette couche, que j'ai jadis taillées de mes
+mains, cette tête noire et desséchée, ces rouleaux de papyrus remplis
+des dictées de Dieu, je crois voir les meubles d'un mort. Après les
+avoir tant connus, je ne les reconnais pas. Hélas! puisqu'en réalité
+rien n'est changé autour de moi, c'est moi qui ne suis plus celui que
+j'étais. Je suis un autre. Le mort, c'était moi! Qu'est-il devenu, mon
+Dieu? Qu'a-t-il emporté? Que m'a-t-il laissé? Et qui suis-je?
+
+Et il s'inquiétait surtout de trouver malgré lui que sa cellule était
+petite, tandis qu'en la considérant par les yeux de la foi, on devait
+l'estimer immense, puisque l'infini de Dieu y commençait.
+
+S'étant mis à prier, le front contre terre, il recouvra un peu de
+joie. Il y avait à peine une heure qu'il était en oraison, quand
+l'image de Thaïs passa devant ses yeux. Il en rendit grâces à Dieu:
+
+--Jésus! c'est toi qui me l'envoies. Je reconnais là ton immense
+bonté: tu veux que je me plaise, m'assure et me rassérène à la vue de
+celle que je t'ai donnée. Tu présentes à mes yeux son sourire
+maintenant désarmé, sa grâce désormais innocente, sa beauté dont j'ai
+arraché l'aiguillon. Pour me flatter, mon Dieu, tu me la montres telle
+que je l'ai ornée et purifiée à ton intention, comme un ami rappelle
+en souriant à son ami le présent agréable qu'il en a reçu. C'est
+pourquoi je vois cette femme avec plaisir, assuré que sa vision vient
+de toi, Tu veux bien ne pas oublier que je te l'ai donnée, mon Jésus.
+Garde-la puisqu'elle te plaît et ne souffre pas surtout que ses
+charmes brillent pour d'autres que pour toi.
+
+Pendant toute la nuit il ne put dormir et il vit Thaïs plus
+distinctement qu'il ne l'avait vue dans la grotte des Nymphes. Il se
+rendit témoignage, disant:
+
+--Ce que j'ai fait, je l'ai fait pour la gloire de Dieu.
+
+Pourtant, à sa grande surprise, il ne goûtait pas la paix du coeur. Il
+soupirait:
+
+--Pourquoi es-tu triste, mon âme, et pourquoi me troubles-tu?
+
+Et son âme demeurait inquiète. Il resta trente jours dans cet état de
+tristesse qui présage au solitaire de redoutables épreuves. L'image de
+Thaïs ne le quittait ni le jour ni la nuit. Il ne la chassait point
+parce qu'il pensait encore qu'elle venait de Dieu et que c'était
+l'image d'une sainte. Mais, un matin, elle le visita en rêve, les
+cheveux ceints de violettes, et si redoutable dans sa douceur, qu'il
+en cria d'épouvante et se réveilla couvert d'une sueur glacée. Les
+yeux encore cillés par le sommeil, il sentit un souffle humide et
+chaud lui passer sur le visage: un petit chacal, les deux pattes
+posées au chevet du lit, lui soufflait au nez son haleine puante et
+riait du fond de sa gorge.
+
+Paphnuce en éprouva un immense étonnement et il lui sembla qu'une tour
+s'abîmait sous ses pieds. Et, en effet, il tombait du haut de sa
+confiance écroulée. Il fut quelque temps incapable de penser; puis,
+ayant recouvré ses esprits, sa méditation ne fit qu'accroître son
+inquiétude.
+
+--De deux choses l'une, se dit-il, ou bien cette vision, comme les
+précédentes, vient de Dieu; elle était bonne et c'est ma perversité
+naturelle qui l'a gâtée, comme le vin s'aigrit dans une tasse impure.
+J'ai, par mon indignité, changé l'édification en scandale, ce dont le
+chacal diabolique a immédiatement tiré un grand avantage. Ou bien
+cette vision vient, non pas de Dieu, mais, au contraire, du diable, et
+elle était empestée. Et dans ce cas, je doute à présent si les
+précédentes avaient, comme je l'ai cru, une céleste origine. Je suis
+donc incapable d'une sorte de discernement, qui est nécessaire à
+l'ascète. Dans les deux cas, Dieu me marque un éloignement dont je
+sens l'effet sans m'en expliquer la cause.
+
+Il raisonnait de la sorte et demandait avec angoisse:
+
+--Dieu juste, à quelles épreuves réserves-tu tes serviteurs, si les
+apparitions de tes saintes sont un danger pour eux? Fais-moi
+connaître, par un signe intelligible, ce qui vient de toi et ce qui
+vient de l'Autre!
+
+Et comme Dieu, dont les desseins sont impénétrables, ne jugea pas
+convenable d'éclairer son serviteur, Paphnuce, plongé dans le doute,
+résolut de ne plus songer à Thaïs. Mais sa résolution demeura stérile.
+L'absente était sur lui. Elle le regardait tandis qu'il lisait, qu'il
+méditait, qu'il priait ou qu'il contemplait. Son approche idéale était
+précédée par un bruit léger, tel que celui d'une étoffe qu'une femme
+froisse en marchant, et ces visions avaient une exactitude que
+n'offrent point les réalités, lesquelles sont par elles-mêmes
+mouvantes et confuses, tandis que les fantômes, qui procèdent de la
+solitude, en portent les profonds caractères et présentent une fixité
+puissante. Elle venait à lui sous diverses apparences; tantôt pensive,
+le front ceint de sa dernière couronne périssable, vêtue comme au
+banquet d'Alexandrie, d'une robe couleur de mauve, semée de fleurs
+d'argent; tantôt voluptueuse dans le nuage de ses voiles légers et
+baignée encore des ombres tièdes de la grotte des Nymphes; tantôt
+pieuse et rayonnant, sous la bure, d'une joie céleste; tantôt
+tragique, les yeux nageant dans l'horreur de la mort et montrant sa
+poitrine nue, parée du sang de son coeur ouvert. Ce qui l'inquiétait
+le plus dans ces visions, c'était que les couronnes, les tuniques, les
+voiles, qu'il avait brûlés de ses propres mains pussent ainsi revenir;
+il lui devenait évident que ces choses avaient une âme impérissable et
+il s'écriait:
+
+--Voici que les âmes innombrables des péchés de Thaïs viennent à moi!
+
+Quand il détournait la tête, il sentait Thaïs derrière lui et il n'en
+éprouvait que plus d'inquiétude. Ses misères étaient cruelles. Mais
+comme son âme et son corps restaient purs au milieu des tentations, il
+espérait en Dieu et lui faisait de tendres reproches.
+
+--Mon Dieu, si je suis allé la chercher si loin parmi les gentils,
+c'était pour toi, non pour moi. Il ne serait pas juste que je pâtisse
+de ce que j'ai fait dans ton intérêt. Protège-moi, mon doux Jésus! mon
+Sauveur, sauve-moi! Ne permets pas que le fantôme accomplisse ce que
+n'a point accompli le corps. Quand j'ai triomphé de la chair, ne
+souffre pas que l'ombre me terrasse. Je connais que je suis exposé
+présentement à des dangers plus grands que ceux que je courus jamais.
+J'éprouve et je sais que le rêve a plus de puissance que la réalité.
+Et comment en pourrait-il être autrement, puisqu'il est lui-même une
+réalité supérieure? Il est l'âme des choses. Platon lui-même, bien
+qu'il ne fût qu'un idolâtre, a reconnu l'existence propre des idées.
+Dans ce banquet des démons où tu m'as accompagné, Seigneur, j'ai
+entendu des hommes, il est vrai, souillés de crimes, mais non point,
+certes, dénués d'intelligence, s'accorder à reconnaître que nous
+percevons dans la solitude, dans la méditation et dans l'extase des
+objets véritables; et ton Écriture, mon Dieu, atteste maintes fois la
+vertu des songes et la force des visions formées, soit par toi, Dieu
+splendide, soit par ton adversaire.
+
+Un homme nouveau était en lui et maintenant il raisonnait avec Dieu,
+et Dieu ne se hâtait point de l'éclairer. Ses nuits n'étaient plus
+qu'un long rêve et ses jours ne se distinguaient point des nuits. Un
+matin, il se réveilla en poussant des soupirs tels qu'il en sort, à la
+clarté de la lune, des tombeaux qui recouvrent les victimes des
+crimes. Thaïs était venue, montrant ses pieds sanglants, et tandis
+qu'il pleurait, elle s'était glissée dans sa couche. Il ne lui restait
+plus de doutes: l'image de Thaïs était une image impure.
+
+Le coeur soulevé de dégoût, il s'arracha de sa couche souillée et se
+cacha la face dans les mains, pour ne plus voir le jour. Les heures
+coulaient sans emporter sa honte. Tout se taisait dans la cellule.
+Pour la première fois depuis de longs jours, Paphnuce était seul. Le
+fantôme l'avait enfin quitté et son absence même était épouvantable.
+Rien, rien pour le distraire du souvenir du songe. Il pensait, plein
+d'horreur:
+
+--Comment ne l'ai-je point repoussée? Comment ne me suis-je pas
+arraché de ses bras froids et de ses genoux brûlants?
+
+Il n'osait plus prononcer le nom de Dieu près de cette couche
+abominable et il craignait que, sa cellule étant profanée, les démons
+n'y pénétrassent librement à toute heure. Ses craintes ne le
+trompaient point. Les sept petits chacals, retenus naguère sur le
+seuil, entrèrent à la file et s'allèrent blottir sous le lit. A
+l'heure de vêpres, il en vint un huitième dont l'odeur était infecte.
+Le lendemain, un neuvième se joignit aux autres et bientôt il y en eut
+trente, puis soixante, puis quatre-vingts. Ils se faisaient plus
+petits à mesure qu'ils se multipliaient et, n'étant pas plus gros que
+des rats, ils couvraient l'aire, la couche et l'escabeau. Un d'eux,
+ayant sauté sur la tablette de bois placée au chevet du lit, se tenait
+les quatre pattes réunies sur la tête de mort et regardait le moine
+avec des yeux ardents. Et il venait chaque jour de nouveaux chacals.
+
+Pour expier l'abomination de son rêve et fuir les pensées impures,
+Paphnuce résolut de quitter sa cellule, désormais immonde, et de se
+livrer au fond du désert à des austérités inouïes, à des travaux
+singuliers, à des oeuvres très neuves. Mais avant d'accomplir son
+dessein, il se rendit auprès du vieillard Palémon, afin de lui
+demander conseil.
+
+Il le trouva qui, dans son jardin, arrosait ses laitues. C'était au
+déclin du jour. Le Nil était bleu et coulait au pied des collines
+violettes. Le saint homme marchait doucement pour ne pas effrayer une
+colombe qui s'était posée sur son épaule.
+
+--Le Seigneur, dit-il, soit avec toi, frère Paphnuce! Admire sa bonté:
+il m'envoie les bêtes qu'il a créées pour que je m'entretienne avec
+elles de ses oeuvres et afin que je le glorifie dans les oiseaux du
+ciel. Vois cette colombe, remarque les nuances changeantes de son cou,
+et dis si ce n'est pas un bel ouvrage de Dieu. Mais n'as-tu pas, mon
+frère, à m'entretenir de quelque pieux sujet? S'il en est ainsi, je
+poserai là mon arrosoir et je t'écouterai.
+
+Paphnuce conta au vieillard son voyage, son retour, les visions de ses
+jours, les rêves de ses nuits, sans omettre le songe criminel et la
+foule des chacals.
+
+--Ne penses-tu pas, mon père, ajouta-t-il, que je dois m'enfoncer dans
+le désert, afin d'y accomplir des travaux extraordinaires et d'étonner
+le diable par mes austérités?
+
+--Je ne suis qu'un pauvre pécheur, répondit Palémon, et je connais mal
+les hommes, ayant passé toute ma vie dans ce jardin, avec des
+gazelles, de petits lièvres et des pigeons. Mais il me semble, mon
+frère, que ton mal vient surtout de ce que tu as passé sans ménagement
+des agitations du siècle au calme de la solitude. Ces brusques
+passages ne peuvent que nuire à la santé de l'âme. Il en est de toi,
+mon frère, comme d'un homme qui s'expose presque dans le même temps à
+une grande chaleur et à un grand froid. La toux l'agite et la fièvre
+le tourmente. A ta place, frère Paphnuce, loin de me retirer tout de
+suite dans quelque désert affreux, je prendrais les distractions qui
+conviennent à un moine et à un saint abbé. Je visiterais les
+monastères du voisinage. Il y en a d'admirables, à ce que l'on
+rapporte. Celui de l'abbé Sérapion contient, m'a-t-on dit, mille
+quatre cent trente-deux cellules, et les moines y sont divisés en
+autant de légions qu'il y a de lettres dans l'alphabet grec. On assure
+même que certains rapports sont observés entre le caractère des moines
+et la figure des lettres qui les désignent et que, par exemple, ceux
+qui sont placés sous le Z ont le caractère tortueux, tandis que les
+légionnaires rangés sous l'I ont l'esprit parfaitement droit. Si
+j'étais de toi, mon frère, j'irais m'en assurer de mes yeux, et je
+n'aurais point de repos que je n'aie contemplé une chose si
+merveilleuse. Je ne manquerais pas d'étudier les constitutions des
+diverses communautés qui sont semées sur les bords du Nil, afin de
+pouvoir les comparer entre elles. Ce sont là des soins convenables à
+un religieux tel que toi. Tu n'es pas sans avoir ouï dire que l'abbé
+Ephrem a rédigé des règles spirituelles d'une grande beauté. Avec sa
+permission, tu pourrais en prendre copie, toi qui es un scribe habile.
+Moi, je ne saurais; et mes mains, accoutumées à manier la bêche,
+n'auraient pas la souplesse qu'il faut pour conduire sur le papyrus le
+mince roseau de l'écrivain. Mais toi, mon frère, tu possèdes la
+connaissance des lettres et il faut en remercier Dieu, car on ne
+saurait trop admirer une belle écriture. Le travail de copiste et de
+lecteur offre de grandes ressources contre les mauvaises pensées.
+Frère Paphnuce, que ne mets-tu par écrit les enseignements de Paul et
+d'Antoine, nos pères? Peu à peu tu retrouveras dans ces pieux travaux
+la paix de l'âme et des sens; la solitude redeviendra aimable à ton
+coeur et bientôt tu seras en état de reprendre les travaux ascétiques
+que tu pratiquais autrefois et que ton voyage a interrompus. Mais il
+ne faut pas attendre un grand bien d'une pénitence excessive. Du temps
+qu'il était parmi nous, notre père Antoine avait coutume de dire:
+«L'excès du jeûne produit la faiblesse et la faiblesse engendre
+l'inertie. Il est des moines qui ruinent leur corps par des
+abstinences indiscrètement prolongées. On peut dire de ceux-ci qu'ils
+se plongent le poignard dans le sein et qu'ils se livrent inanimés au
+pouvoir du démon.» Ainsi parlait le saint homme Antoine; je ne suis
+qu'un ignorant, mais avec la grâce de Dieu, j'ai retenu les propos de
+notre père.
+
+Paphnuce rendit grâces à Palémon et promit de méditer ses conseils.
+Ayant franchi la barrière de roseaux qui fermait le petit jardin, il
+se retourna et vit le bon jardinier qui arrosait ses salades, tandis
+que la colombe se balançait sur son dos arrondi. A cette vue il fut
+pris de l'envie de pleurer.
+
+En rentrant dans sa cellule, il y trouva un étrange fourmillement. On
+eût dit des grains de sable agités par un vent furieux, et il reconnut
+que c'était des myriades de petits chacals. Cette nuit-là, il vit en
+songe une haute colonne de pierre, surmontée d'une figure humaine et
+il entendit une voix qui disait:
+
+--Monte sur cette colonne!
+
+A son réveil, persuadé que ce songe lui était envoyé du ciel, il
+assembla ses disciples et leur parla de la sorte:
+
+--Mes fils bien-aimés, je vous quitte pour aller où Dieu m'envoie.
+Pendant mon absence, obéissez à Flavien comme à moi-même et prenez
+soin de notre frère Paul. Soyez bénis. Adieu.
+
+Tandis qu'il s'éloignait, ils demeuraient prosternés à terre et, quand
+ils relevèrent la tête, ils virent sa grande forme noire à l'horizon
+des sables.
+
+Il marcha jour et nuit, jusqu'à ce qu'il eût atteint les ruines de ce
+temple bâti jadis par les idolâtres et dans lequel il avait dormi
+parmi les scorpions et les sirènes lors de son voyage merveilleux. Les
+murs couverts de signes magiques étaient debout. Trente fûts
+gigantesques qui se terminaient en têtes humaines ou en fleurs de
+lotus soutenaient encore d'énormes poutres de pierre. Seule à
+l'extrémité du temple, une de ces colonnes avait secoué son faix
+antique et se dressait libre. Elle avait pour chapiteau la tête d'une
+femme aux yeux longs, aux joues rondes, qui souriait, portant au front
+des cornes de vache.
+
+Paphnuce en la voyant reconnut la colonne qui lui avait été montrée
+dans son rêve et il l'estima haute de trente-deux coudées. S'étant
+rendu dans le village voisin, il fit faire une échelle de cette
+hauteur et, quand l'échelle fut appliquée à la colonne, il y monta,
+s'agenouilla sur le chapiteau et dit au Seigneur:
+
+--Voici donc, mon Dieu, la demeure que tu m'as choisie. Puissé-je y
+rester en ta grâce jusqu'à l'heure de ma mort.
+
+Il n'avait point pris de vivres, s'en remettant à la Providence divine
+et comptant que des paysans charitables lui donneraient de quoi
+subsister. Et en effet, le lendemain, vers l'heure de none, des femmes
+vinrent avec leurs enfants, portant des pains, des dattes et de l'eau
+fraîche, que les jeunes garçons montèrent jusqu'au faîte de la
+colonne.
+
+Le chapiteau n'était pas assez large pour que le moine pût s'y étendre
+tout de son long, en sorte qu'il dormait les jambes croisées et la
+tête contre la poitrine, et le sommeil était pour lui une fatigue plus
+cruelle que la veille. A l'aurore, les éperviers l'effleuraient de
+leurs ailes, et il se réveillait plein d'angoisse et d'épouvante.
+
+Il se trouva que le charpentier, qui avait fait l'échelle, craignait
+Dieu. Ému à la pensée que le saint était exposé au soleil et à la
+pluie, et redoutant qu'il ne vînt à choir pendant son sommeil, cet
+homme pieux établit sur la colonne un toit et une balustrade.
+
+Cependant le renom d'une si merveilleuse existence se répandait de
+village en village et les laboureurs de la vallée venaient, le
+dimanche, avec leurs femmes et leurs enfants contempler le stylite.
+Les disciples de Paphnuce ayant appris avec admiration le lieu de sa
+retraite sublime, se rendirent auprès de lui et obtinrent la faveur de
+se bâtir des cabanes au pied de la colonne. Chaque matin, ils venaient
+se ranger en cercle autour du maître qui leur faisait entendre des
+paroles d'édification:
+
+--Mes fils, leur disait-il, demeurez semblables à ces petits enfants
+que Jésus aimait. Là est le salut. Le péché de la chair est la source
+et le principe de tous les péchés: ils sortent de lui comme d'un père.
+L'orgueil, l'avarice, la paresse, la colère et l'envie sont sa
+postérité bien-aimée. Voici ce que j'ai vu dans Alexandrie: j'ai vu
+les riches emportés par le vice de luxure qui, semblable à un fleuve à
+la barbe limoneuse, les poussait dans le gouffre amer.
+
+Les abbés Ephrem et Sérapion, instruits d'une telle nouveauté,
+voulurent la voir de leurs yeux. Découvrant au loin sur le fleuve la
+voile en triangle qui les amenait vers lui, Paphnuce ne put se
+défendre de penser que Dieu l'avait érigé en exemple aux solitaires. A
+sa vue, les deux saints abbés ne dissimulèrent point leur surprise;
+s'étant consultés, ils tombèrent d'accord pour blâmer une pénitence si
+extraordinaire, et ils exhortèrent Paphnuce à descendre.
+
+--Un tel genre de vie est contraire à l'usage, disaient-ils; il est
+singulier et hors de toute règle.
+
+Mais Paphnuce leur répondit:
+
+--Qu'est-ce donc que la vie monacale sinon une vie prodigieuse? Et les
+travaux du moine ne doivent-ils pas être singuliers comme lui-même?
+C'est par un signe de Dieu que je suis monté ici; c'est un signe de
+Dieu qui m'en fera descendre.
+
+Tous les jours des religieux venaient par troupe se joindre aux
+disciples de Paphnuce et se bâtissaient des abris autour de l'ermitage
+aérien. Plusieurs d'entre eux, pour imiter le saint, se hissèrent sur
+les décombres du temple; mais blâmés de leurs frères et vaincus par la
+fatigue, ils renoncèrent bientôt à ces pratiques.
+
+Les pèlerins affluaient. Il y en avait qui venaient de très loin et
+ceux-là avaient faim et soif. Une pauvre veuve eut l'idée de leur
+vendre de l'eau fraîche et des pastèques. Adossée à la colonne,
+derrière ses bouteilles de terre rouge, ses tasses et ses fruits, sous
+une toile à raies bleues et blanches, elle criait: Qui veut boire? A
+l'exemple de cette veuve, un boulanger apporta des briques et
+construisit un four tout à côté, dans l'espoir de vendre des pains et
+des gâteaux aux étrangers. Comme la foule des visiteurs grossissait
+sans cesse et que les habitants des grandes villes de l'Égypte
+commençaient à venir, un homme avide de gain éleva un caravansérail
+pour loger les maîtres avec leurs serviteurs, leurs chameaux et leurs
+mulets. Il y eut bientôt devant la colonne un marché où les pêcheurs
+du Nil apportaient leurs poissons et les jardiniers leurs légumes. Un
+barbier, qui rasait les gens en plein air, égayait la foule par ses
+joyeux propos. Le vieux temple, si longtemps enveloppé de silence et
+de paix, se remplit des mouvements et des rumeurs innombrables de la
+vie. Les cabaretiers transformaient en caves les salles souterraines
+et clouaient aux antiques piliers des enseignes surmontées de l'image
+du saint homme Paphnuce, et portant cette inscription en grec et en
+égyptien: _On vend ici du vin de grenades, du vin de figues et de la
+vraie bière de Cilicie._ Sur les murs, sculptés de figures antiques,
+les marchands suspendaient des guirlandes d'oignons et des poissons
+fumés, des lièvres morts et des moutons écorchés. Le soir, les vieux
+hôtes des ruines, les rats, s'enfuyaient en longue file vers le
+fleuve, tandis que les ibis, inquiets, allongeant le cou, posaient une
+patte incertaine sur les hautes corniches vers lesquelles montaient la
+fumée des cuisines, les appels des buveurs et les cris des servantes.
+Tout alentour, des arpenteurs traçaient des rues, des maçons
+bâtissaient des couvents, des chapelles, des églises. Au bout de six
+mois, une ville était fondée, avec un corps de garde, un tribunal, une
+prison et une école tenue par un vieux scribe aveugle.
+
+Les pèlerins succédaient sans cesse aux pèlerins. Les évêques et les
+chorévêques accouraient, pleins d'admiration. Le patriarche
+d'Antioche, qui se trouvait alors en Égypte, vint avec tout son
+clergé. Il approuva hautement la conduite si extraordinaire du stylite
+et les chefs des Églises de Lybie suivirent, en l'absence d'Athanase,
+le sentiment du patriarche. Ce qu'ayant appris, les abbés Ephrém et
+Sérapion vinrent s'excuser aux pieds de Paphnuce de leurs premières
+défiances. Paphnuce leur répondit:
+
+--Sachez, mes frères, que la pénitence que j'endure est à peine égale
+aux tentations qui me sont envoyées et dont le nombre et la force
+m'étonnent. Un homme, à le voir du dehors, est petit, et, du haut du
+socle où Dieu m'a porté, je vois les êtres humains s'agiter comme des
+fourmis. Mais à le considérer en dedans, l'homme est immense: il est
+grand comme le monde, car il le contient. Tout ce qui s'étend devant
+moi, ces monastères, ces hôtelleries, ces barques sur le fleuve, ces
+villages, et ce que je découvre au loin de champs, de canaux, de
+sables et de montagnes, tout cela n'est rien au regard de ce qui est
+en moi. Je porte dans mon coeur des villes innombrables et des déserts
+illimités. Et le mal, le mal et la mort, étendus sur cette immensité,
+la couvrent comme la nuit couvre la terre. Je suis à moi seul un
+univers de pensées mauvaises.
+
+Il parlait ainsi parce que le désir de la femme était en lui.
+
+Le septième mois, il vint d'Alexandrie, de Bubaste et de Saïs des
+femmes, qui longtemps stériles, espéraient obtenir des enfants par
+l'intercession du saint homme et la vertu de la stèle. Elles
+frottaient contre la pierre leurs ventres inféconds. Puis ce furent, à
+perte de vue, des chariots, des litières, des brancards qui
+s'arrêtaient, se pressaient, se poussaient sous l'homme de Dieu. Il en
+sortait des malades effrayants à voir. Des mères présentaient à
+Paphnuce leurs jeunes garçons dont les membres étaient retournés, les
+yeux révulsés, la bouche écumeuse et la voix rauque. Il imposait sur
+eux les mains. Des aveugles s'approchaient, les bras allongés, et
+levaient vers lui, au hasard, leur face percée de deux trous
+sanglants. Des paralytiques lui montraient l'immobilité pesante, la
+maigreur mortelle et le raccourcissement hideux de leurs membres; des
+boiteux lui présentaient leur pied-bot; des cancéreuses prenant leur
+poitrine à deux mains, découvraient devant lui leur sein dévoré par
+l'invisible vautour. Des femmes hydropiques se faisaient déposer à
+terre, et il semblait qu'on déchargeât des outres. Il les bénissait.
+Des Nubiens, atteints de la lèpre éléphantine, avançaient d'un pas
+lourd et le regardaient avec des yeux en pleurs sur un visage inanimé.
+Il faisait sur eux le signe de la croix. On lui porta sur une civière
+une jeune fille d'Aphroditopolis qui, après avoir vomi du sang,
+dormait depuis trois jours. Elle semblait une image de cire et ses
+parents, qui la croyaient morte, avaient posé une palme sur sa
+poitrine. Paphnuce, ayant prié Dieu, la jeune fille souleva la tête et
+ouvrit les yeux.
+
+Comme le peuple publiait partout les miracles opérés par le saint, les
+malheureux atteints du mal que les Grecs nomment le mal divin,
+accouraient de toutes les parties d'Égypte en légions innombrables.
+Dès qu'ils apercevaient la stèle, ils étaient saisis de convulsions,
+se roulaient à terre, se cabraient, se mettaient en boule. Et, chose à
+peine croyable! les assistants, agités à leur tour par un violent
+délire, imitaient les contorsions des épileptiques. Moines et
+pèlerins, hommes, femmes, se vautraient, se débattaient pêle-mêle, les
+membres tordus, la bouche écumeuse, avalant de la terre à poignée et
+prophétisant. Et Paphnuce, du haut de sa colonne, sentait un frisson
+lui secouer les membres et criait vers Dieu:
+
+--Je suis le bouc émissaire et je prends en moi toutes les impuretés
+de ce peuple, et c'est pourquoi, Seigneur, mon corps est rempli de
+mauvais esprits.
+
+Chaque fois qu'un malade s'en allait guéri, les assistants
+l'acclamaient, le portaient en triomphe et ne cessaient de répéter:
+
+--Nous venons de voir une autre fontaine de Siloé.
+
+Déjà des centaines de béquilles pendaient à la colonne miraculeuse;
+des femmes reconnaissantes y suspendaient des couronnes et des images
+votives. Des Grecs y traçaient des distiques ingénieux, et comme
+chaque pèlerin venait y graver son nom, la pierre fut bientôt couverte
+à hauteur d'homme d'une infinité de caractères latins, grecs, coptes,
+puniques, hébreux, syriaques et magiques.
+
+Quand vinrent les fêtes de Pâques, il y eut dans cette cité du miracle
+une telle affluence de peuple que les vieillards se crurent revenus au
+temps des mystères antiques. On voyait se mêler, se confondre sur une
+vaste étendue la robe bariolée des Égyptiens, le burnous des Arabes,
+le pagne blanc des Nubiens; le manteau court des Grecs, la toge aux
+longs plis des Romains, les sayons et les braies écarlates des
+Barbares et les tuniques lamées d'or des courtisanes. Des femmes
+voilées passaient sur leur âne, précédées d'eunuques noirs qui leur
+frayaient un chemin à coups de bâton. Des acrobates, ayant étendu un
+tapis à terre, faisaient des tours d'adresse et jonglaient avec
+élégance devant un cercle de spectateurs silencieux. Des charmeurs de
+serpents, les bras allongés, déroulaient leurs ceintures vivantes.
+Toute cette foule brillait, scintillait, poudroyait, tintait, clamait,
+grondait. Les imprécations des chameliers qui frappaient leurs bêtes,
+les cris des marchands qui vendaient des amulettes contre la lèpre et
+le mauvais oeil, la psalmodie des moines qui chantaient des versets de
+l'Écriture, les miaulements des femmes tombées en crise prophétique,
+les glapissements des mendiants qui répétaient d'antiques chansons de
+harem, le bêlement des moutons, le braiement des ânes, les appels des
+marins aux passagers attardés, tous ces bruits confondus faisaient un
+vacarme assourdissant, que dominait encore la voix stridente des
+petits négrillons nus, courant partout, pour offrir des dattes
+fraîches.
+
+Et tous ces êtres divers s'étouffaient sous le ciel blanc, dans un air
+épais, chargé du parfum des femmes, de l'odeur des nègres, de la fumée
+des fritures et des vapeurs des gommes que les dévotes achetaient à
+des bergers pour les brûler devant le saint.
+
+La nuit venue, de toutes parts s'allumaient des feux, des torches, des
+lanternes, et ce n'étaient plus qu'ombres rouges et formes noires.
+Debout au milieu d'un cercle d'auditeurs accroupis, un vieillard, le
+visage éclairé par un lampion fumeux, contait comme jadis Bitiou
+enchanta son coeur, se l'arracha de la poitrine, le mit dans un acacia
+et puis se changea lui-même en arbre. Il faisait de grands gestes, que
+son ombre répétait avec des déformations risibles, et l'auditoire
+émerveillé poussait des cris d'admiration. Dans les cabarets, les
+buveurs, couchés sur des divans, demandaient de la bière et du vin.
+Des danseuses, les yeux peints et le ventre nu, représentaient devant
+eux des scènes religieuses et lascives. A l'écart, des jeunes hommes
+jouaient aux dés ou à la mourre et des vieillards suivaient dans
+l'ombre les prostituées. Seule, au-dessus de ces formes agitées,
+s'élevait l'immuable colonne; la tête aux cornes de vache regardait
+dans l'ombre et au-dessus d'elle Paphnuce veillait, entre le ciel et
+la terre. Tout à coup la lune se lève sur le Nil, semblable à l'épaule
+nue d'une déesse. Les collines ruissellent de lumière et d'azur, et
+Paphnuce croit voir la chair de Thaïs étinceler dans les lueurs des
+eaux, parmi les saphirs de la nuit.
+
+Les jours s'écoulaient et le saint demeurait sur son pilier. Quand
+vint la saison des pluies, l'eau du ciel, passant à travers les fentes
+de la toiture, inonda son corps; ses membres engourdis devinrent
+incapables de mouvement. Brûlée par le soleil, rougie par la rosée, sa
+peau se fendait; de larges ulcères dévoraient ses bras et ses jambes.
+Mais le désir de Thaïs le consumait intérieurement et il criait:
+
+--Ce n'est pas assez, Dieu puissant! Encore des tentations! Encore des
+pensées immondes! Encore de monstrueux désirs! Seigneur, fais passer
+en moi toute la luxure des hommes, afin que je l'expie toute! S'il est
+faux que la chienne de Sparte ait pris sur elle les péchés du monde,
+comme je l'ai entendu dire à certain forgeron d'impostures, cette
+fable contient pourtant un sens caché dont je reconnais aujourd'hui
+l'exactitude. Car il est vrai que les immondices des peuples entrent
+dans l'âme des saints pour s'y perdre comme dans un puits. Aussi les
+âmes des justes sont-elles souillées de plus de fange que n'en contint
+jamais l'âme d'un pécheur. Et c'est pourquoi je te glorifie, mon Dieu,
+d'avoir fait de moi l'égout de l'univers.
+
+Mais voici qu'une grande rumeur s'éleva un jour dans la ville sainte
+et monta jusqu'aux oreilles de l'ascète: un très grand personnage, un
+homme des plus illustres, le préfet de la flotte d'Alexandrie, Lucius
+Aurélius Cotta va venir, il vient, il approche!
+
+La nouvelle était vraie. Le vieux Cotta, parti pour inspecter les
+canaux et la navigation du Nil, avait témoigné à plusieurs reprises le
+désir de voir le stylite et la nouvelle ville, à laquelle on donnait
+le nom de Stylopolis. Un matin les Stylopolitains virent le fleuve
+tout couvert de voiles. A bord d'une galère dorée et tendue de
+pourpre, Cotta apparut suivi de sa flottille. Il mit pied à terre et
+s'avança accompagné d'un secrétaire, qui portait ses tablettes, et
+d'Aristée, son médecin, avec qui il aimait à converser.
+
+Une suite nombreuse marchait derrière lui et la berge se remplissait
+de laticlaves et de costumes militaires. A quelques pas de la colonne,
+il s'arrêta et se mit à examiner le stylite en s'épongeant le front
+avec un pan de sa toge. D'un esprit naturellement curieux, il avait
+beaucoup observé dans ses longs voyages. Il aimait à se souvenir et
+méditait d'écrire, après l'histoire punique, un livre des choses
+singulières qu'il avait vues. Il semblait s'intéresser beaucoup au
+spectacle qui s'offrait à lui.
+
+--Voilà qui est étrange! disait-il tout suant et soufflant. Et,
+circonstance digne d'être rapportée, cet homme est mon hôte. Oui, ce
+moine vint souper chez moi l'an passé; après quoi il enleva une
+comédienne.
+
+Et, se tournant vers son secrétaire:
+
+--Note cela, enfant, sur mes tablettes; ainsi que les dimensions de la
+colonne, sans oublier la forme du chapiteau.
+
+Puis, s'épongeant le front de nouveau:
+
+--Des personnes dignes de foi m'ont assuré, que depuis un an qu'il est
+monté sur cette colonne, notre moine ne l'a pas quittée un moment.
+Aristée, cela est-il possible?
+
+--Cela est possible à un fou et à un malade, répondit Aristée, et ce
+serait impossible à un homme sain de corps et d'esprit. Ne sais-tu
+pas, Lucius, que parfois les maladies de l'âme et du corps
+communiquent à ceux qui en sont affligés des pouvoirs que ne possèdent
+pas les hommes bien portants. Et, à vrai dire, il n'y a réellement ni
+bonne ni mauvaise santé. Il y a seulement des états différents des
+organes. A force d'étudier ce qu'on nomme les maladies, j'en suis
+arrivé à les considérer comme les formes nécessaires de la vie. Je
+prends plus de plaisir à les étudier qu'à les combattre. Il y en a
+qu'on ne peut observer sans admiration et qui cachent, sous un
+désordre apparent, des harmonies profondes, et c'est certes une belle
+chose qu'une fièvre quarte! Parfois certaines affections du corps
+déterminent une exaltation subite des facultés de l'esprit. Tu connais
+Créon. Enfant, il était bègue et stupide. Mais s'étant fendu le crâne
+en tombant du haut d'un escalier, il devint l'habile avocat que tu
+sais. Il faut que ce moine soit atteint dans quelque organe caché.
+D'ailleurs, son genre d'existence n'est pas aussi singulier qu'il te
+semble, Lucius. Rappelle-toi les gymnosophistes de l'Inde, qui peuvent
+garder une entière immobilité, non point seulement le long d'une
+année, mais durant vingt, trente et quarante ans.
+
+--Par Jupiter! s'écria Cotta, voilà une grande aberration! Car l'homme
+est né pour agir et l'inertie est un crime impardonnable, puisqu'il
+est commis au préjudice de l'État. Je ne sais trop à quelle croyance
+rapporter une pratique si funeste. Il est vraisemblable qu'on doit la
+rattacher à certains cultes asiatiques. Du temps que j'étais
+gouverneur de Syrie, j'ai vu des phallus érigés sur les propylées de
+la ville d'Héra. Un homme y monte deux fois l'an et y demeure pendant
+sept jours. Le peuple est persuadé que cet homme, conversant avec les
+dieux, obtient de leur providence la prospérité de la Syrie. Cette
+coutume me parut dénuée de raison; toutefois, je ne fis rien pour la
+détruire. Car j'estime qu'un bon administrateur doit, non point abolir
+les usages des peuples, mais au contraire en assurer l'observation. Il
+n'appartient pas au gouvernement d'imposer des croyances; son devoir
+est de donner satisfaction à celles qui existent et qui, bonnes ou
+mauvaises, ont été déterminées par le génie des temps, des lieux et
+des races. S'il entreprend de les combattre, il se montre
+révolutionnaire par l'esprit, tyrannique dans ses actes, et il est
+justement détesté. D'ailleurs, comment s'élever au-dessus des
+superstitions du vulgaire, sinon en les comprenant et en les tolérant?
+Aristée, je suis d'avis qu'on laisse ce néphélococcygien en paix dans
+les airs, exposé seulement aux offenses des oiseaux. Ce n'est point en
+le violentant que je prendrai avantage sur lui, mais bien en me
+rendant compte de ses pensées et de ses croyances.
+
+Il souffla, toussa, posa la main sur l'épaule de son secrétaire:
+
+--Enfant, note que dans certaines sectes chrétiennes, il est
+recommandable d'enlever des courtisanes et de vivre sur des colonnes.
+Tu peux ajouter que ces usages supposent le culte des divinités
+génésiques. Mais, à cet égard, nous devons l'interroger lui-même.
+
+Puis, levant la tête et portant sa main sur ses yeux pour n'être point
+aveuglé par le soleil, il enfla sa voix:
+
+--Holà! Paphnuce. S'il te souvient que tu fus mon hôte, réponds-moi.
+Que fais-tu là-haut? Pourquoi y es-tu monté et pourquoi y demeures-tu?
+Cette colonne a-t-elle dans ton esprit une signification phallique?
+
+Paphnuce, considérant que Cotta était idolâtre, ne daigna pas lui
+faire de réponse. Mais Flavien, son disciple, s'approcha et dit:
+
+--Illustrissime Seigneur, ce saint homme prend les péchés du monde et
+guérit les maladies.
+
+--Par Jupiter! tu l'entends, Aristée, s'écria Cotta. Le
+néphélococcygien exerce, comme toi, la médecine! Que dis-tu d'un
+confrère si élevé?
+
+Aristée secoua la tête:
+
+--Il est possible qu'il guérisse mieux que je ne fais moi-même
+certaines maladies, telles, par exemple, que l'épilepsie, nommée
+vulgairement mal divin, bien que toutes les maladies soient également
+divines, car elles viennent toutes des dieux. Mais la cause de ce mal
+est en partie dans l'imagination et tu reconnaîtras, Lucius, que ce
+moine ainsi juché sur cette tête de déesse frappe l'imagination des
+malades plus fortement que je ne saurais le faire, courbé dans mon
+officine sur mes mortiers et sur mes fioles. Il y a des forces,
+Lucius, infiniment plus puissantes que la raison et que la science.
+
+--Lesquelles? demanda Cotta.
+
+--L'ignorance et la folie, répondit Aristée.
+
+--J'ai rarement vu quelque chose de plus curieux que ce que je vois en
+ce moment, reprit Cotta, et je souhaite qu'un jour un écrivain habile
+raconte la fondation de Stylopolis. Mais les spectacles les plus rares
+ne doivent pas retenir plus longtemps qu'il ne convient un homme grave
+et laborieux. Allons inspecter les canaux. Adieu, bon Paphnuce! ou
+plutôt, au revoir! Si jamais, redescendu sur la terre, tu retournes à
+Alexandrie, ne manque pas, je t'en prie, de venir souper chez moi.
+
+Ces paroles, entendues par les assistants, passèrent de bouche en
+bouche et, publiées par les fidèles, ajoutèrent une incomparable
+splendeur à la gloire de Paphnuce. De pieuses imaginations les
+ornèrent et les transformèrent, et l'on contait que le saint, du haut
+de sa stèle, avait converti le préfet de la flotte à la foi des
+apôtres et des pères de Nicée. Les croyants donnaient aux dernières
+paroles de Lucius Aurélius Cotta un sens figuré; dans leur bouche le
+souper auquel ce personnage avait convié l'ascète devenait une sainte
+communion, des agapes spirituelles, un banquet céleste. On
+enrichissait le récit de cette rencontre de circonstances
+merveilleuses, auxquelles ceux qui les imaginaient ajoutaient foi les
+premiers. On disait qu'au moment où Cotta, après une longue dispute,
+avait confessé la vérité, un ange était venu du ciel essuyer la sueur
+de son front. On ajoutait que le médecin et le secrétaire du préfet de
+la flotte l'avaient suivi dans sa conversion. Et, le miracle étant
+notoire, les diacres des principales églises de Lybie en rédigèrent
+les actes authentiques. On peut dire sans exagération que, dès lors,
+le monde entier fut saisi du désir de voir Paphnuce, et qu'en Occident
+comme en Orient, tous les chrétiens tournaient vers lui leurs regards
+éblouis. Les plus illustres cités d'Italie lui envoyèrent des
+ambassadeurs, et le césar de Rome, le divin Constant, qui soutenait
+l'orthodoxie chrétienne, lui écrivit une lettre que des légats lui
+remirent avec un grand cérémonial. Or, une nuit, tandis que la ville
+éclose à ses pieds dormait dans la rosée, il entendit une voix qui
+disait:
+
+--Paphnuce, tu es illustre par tes oeuvres et puissant par la parole.
+Dieu t'a suscité pour sa gloire. Il t'a choisi pour opérer des
+miracles, guérir les malades, convertir les païens, éclairer les
+pécheurs, confondre les ariens et rétablir la paix de l'Église.
+
+Paphnuce répondit:
+
+--Que la volonté de Dieu soit faite!
+
+La voix reprit:
+
+--Lève-toi, Paphnuce, et va trouver dans son palais l'impie Constance,
+qui, loin d'imiter la sagesse de son frère Constant, favorise l'erreur
+d'Arius et de Marcus. Va! Les portes d'airain s'ouvriront devant toi
+et tes sandales résonneront sur le pavé d'or des basiliques, devant le
+trône des Césars, et ta voix redoutable changera le coeur du fils de
+Constantin. Tu régneras sur l'Église pacifiée et puissante; et, de
+même que l'âme conduit le corps, l'Église gouvernera l'empire. Tu
+seras placé au-dessus des sénateurs, des comtes et des patrices. Tu
+feras taire la faim du peuple et l'audace des barbares. Le vieux
+Cotta, sachant que tu es le premier dans le gouvernement, recherchera
+l'honneur de te laver les pieds. A ta mort, on portera ton cilice au
+patriarche d'Alexandrie, et le grand Athanase, blanchi dans la gloire,
+le baisera comme la relique d'un saint. Va!
+
+Paphnuce répondit:
+
+--Que la volonté de Dieu soit accomplie!
+
+Et, faisant effort pour se mettre debout, il se préparait à descendre.
+Mais la voix, devinant sa pensée, lui dit:
+
+--Surtout, ne descends point par cette échelle. Ce serait agir comme
+un homme ordinaire et méconnaître les dons qui sont en toi. Mesure
+mieux ta puissance, angélique Paphnuce. Un aussi grand saint que tu es
+doit voler dans les airs. Saute; les anges sont là pour te soutenir.
+Saute donc!
+
+Paphnuce répondit:
+
+--Que la volonté de Dieu règne sur la terre et dans les cieux!
+
+Balançant ses longs bras étendus comme les ailes dépenaillées d'un
+grand oiseau malade, il allait s'élancer, quand tout à coup un
+ricanement hideux résonna à son oreille. Épouvanté, il demanda:
+
+--Qui donc rit ainsi?
+
+--Ah! ah! glapit la voix, nous ne sommes encore qu'au début de notre
+amitié; tu feras un jour plus intime connaissance avec moi. Très cher,
+c'est moi qui t'ai fait monter ici et je dois te témoigner toute ma
+satisfaction de la docilité avec laquelle tu accomplis mes désirs.
+Paphnuce, je suis content de toi!
+
+Paphnuce murmura d'une voix étranglée par la peur:
+
+--Arrière, arrière! Je te reconnais: tu es celui qui porta Jésus sur
+le pinacle du temple et lui montra tous les royaumes de ce monde.
+
+Il retomba consterné sur la pierre.
+
+--Comment ne l'ai-je pas reconnu plus tôt? songeait-il. Plus misérable
+que ces aveugles, ces sourds, ces paralytiques qui espèrent en moi,
+j'ai perdu le sens des choses surnaturelles, et plus dépravé que les
+maniaques qui mangent de la terre et s'approchent des cadavres, je ne
+distingue plus les clameurs de l'enfer des voix du ciel. J'ai perdu
+jusqu'au discernement du nouveau-né qui pleure quand on le tire du
+sein de sa nourrice, du chien qui flaire la trace de son maître, de la
+plante qui se tourne vers le soleil. Je suis le jouet des diables.
+Ainsi, c'est Satan qui m'a conduit ici. Quand il me hissait sur ce
+faîte, la luxure et l'orgueil y montaient à mon côté. Ce n'est pas la
+grandeur de mes tentations qui me consterne: Antoine sur sa montagne
+en subit de pareilles; et je veux bien que leurs épées transpercent ma
+chair sous le regard des anges. J'en suis arrivé même à chérir mes
+tortures, mais Dieu se tait et son silence m'étonne. Il me quitte, moi
+qui n'avais que lui; il me laisse seul, dans l'horreur de son absence.
+Il me fuit. Je veux courir après lui. Cette pierre me brûle les pieds.
+Vite, partons, rattrapons Dieu.
+
+Aussitôt il saisit l'échelle qui demeurait appuyée à la colonne, y
+posa les pieds et, ayant franchi un échelon, il se trouva face à face
+avec la tête de la bête: elle souriait étrangement. Il lui fut certain
+alors que ce qu'il avait pris pour le siège de son repos et de sa
+gloire n'était que l'instrument diabolique de son trouble et de sa
+damnation. Il descendit à la hâte tous les degrés et toucha le sol.
+Ses pieds avaient oublié la terre; ils chancelaient. Mais sentant sur
+lui l'ombre de la colonne maudite, il les forçait à courir. Tout
+dormait. Il traversa sans être vu la grande place entourée de
+cabarets, d'hôtelleries et de caravansérails et se jeta dans une
+ruelle qui montait vers les collines libyques. Un chien, qui le
+poursuivait en aboyant, ne s'arrêta qu'aux premiers sables du désert.
+Et Paphnuce s'en alla par la contrée où il n'y a de route que la piste
+des bêtes sauvages. Laissant derrière lui les cabanes abandonnées par
+les faux monnayeurs, il poursuivit toute la nuit et tout le jour sa
+fuite désolée.
+
+Enfin, près d'expirer de faim, de soif et de fatigue, et ne sachant
+pas encore si Dieu était loin, il découvrit une ville muette qui
+s'étendait à droite et à gauche et s'allait perdre dans la pourpre de
+l'horizon. Les demeures, largement isolées et pareilles les unes aux
+autres, ressemblaient à des pyramides coupées à la moitié de leur
+hauteur. C'étaient des tombeaux. Les portes en étaient brisées et l'on
+voyait dans l'ombre des salles luire les yeux des hyènes et des loups
+qui nourrissaient leurs petits, tandis que les morts gisaient sur le
+seuil, dépouillés par les brigands et rongés par les bêtes. Ayant
+traversé cette ville funèbre, Paphnuce tomba exténué devant un tombeau
+qui s'élevait à l'écart près d'une source couronnée de palmiers. Ce
+tombeau était très orné et, comme il n'avait plus de porte, on
+apercevait du dehors une chambre peinte dans laquelle nichaient des
+serpents.
+
+--Voilà, soupira-t-il, ma demeure d'élection, le tabernacle de mon
+repentir et de ma pénitence.
+
+Il s'y traîna, chassa du pied les reptiles et demeura prosterné sur la
+dalle pendant dix-huit heures, au bout desquelles il alla à la
+fontaine boire dans le creux de sa main. Puis il cueillit des dattes
+et quelques tiges de lotus dont il mangea les graines. Pensant que ce
+genre de vie était bon, il en fit la règle de son existence. Depuis le
+matin jusqu'au soir, il ne levait pas son front de dessus la pierre.
+
+Or, un jour qu'il était ainsi prosterné, il entendit une voix qui
+disait:
+
+--Regarde ces images afin de t'instruire.
+
+Alors, levant la tête, il vit sur les parois de la chambre des
+peintures qui représentaient des scènes riantes et familières. C'était
+un ouvrage très ancien et d'une merveilleuse exactitude. On y
+remarquait des cuisiniers qui soufflaient le feu, en sorte que leurs
+joues étaient toutes gonflées; d'autres plumaient des oies ou
+faisaient cuire des quartiers de mouton dans des marmites. Plus loin
+un chasseur rapportait sur ses épaules une gazelle percée de flèches.
+Là, des paysans s'occupaient aux semailles, à la moisson, à la
+récolte. Ailleurs, des femmes dansaient au son des violes, des flûtes
+et de la harpe. Une jeune fille jouait du cinnor. La fleur du lotus
+brillait dans ses cheveux noirs, finement nattés. Sa robe transparente
+laissait voir les formes pures de son corps. Son sein, sa bouche
+étaient en fleur. Son bel oeil regardait de face sur un visage tourné
+de profil. Et cette figure était exquise. Paphnuce l'ayant considérée
+baissa les yeux et répondit à la voix:
+
+--Pourquoi m'ordonnes-tu de regarder ces images? Sans doute elles
+représentent les journées terrestres de l'idolâtre dont le corps
+repose ici sous mes pieds, au fond d'un puits, dans un cercueil de
+basalte noir. Elles rappellent la vie d'un mort et sont, malgré leurs
+vives couleurs, les ombres d'une ombre. La vie d'un mort! O vanité!...
+
+--Il est mort, mais il a vécu, reprit la voix, et toi, tu mourras, et
+tu n'auras pas vécu.
+
+A compter de ce jour, Paphnuce n'eut plus un moment de repos. La voix
+lui parlait sans cesse. La joueuse de cinnor, de son oeil aux longues
+paupières, le regardait fixement. A son tour elle parla:
+
+--Vois: je suis mystérieuse et belle. Aime-moi; épuise dans mes bras
+l'amour qui te tourmente. Que te sert de me craindre? Tu ne peux
+m'échapper: je suis la beauté de la femme. Où penses-tu me fuir,
+insensé? Tu retrouveras mon image dans l'éclat des fleurs et dans la
+grâce des palmiers, dans le vol des colombes, dans les bonds des
+gazelles, dans la fuite onduleuse des ruisseaux, dans les molles
+clartés de la lune, et, si tu fermes les yeux, tu la trouveras en
+toi-même. Il y a mille ans que l'homme qui dort ici, entouré de
+bandelettes dans un lit de pierre noire, m'a pressée sur son coeur. Il
+y a mille ans qu'il a reçu le dernier baiser de ma bouche, et son
+sommeil en est encore parfumé. Tu me connais bien, Paphnuce. Comment
+ne m'as-tu pas reconnue? Je suis une des innombrables incarnations de
+Thaïs. Tu es un moine instruit et très avancé dans la connaissance des
+choses. Tu as voyagé, et c'est en voyage qu'on apprend le plus.
+Souvent une journée qu'on passe dehors apporte plus de nouveautés que
+dix années pendant lesquelles on reste chez soi. Or, tu n'es pas sans
+avoir entendu dire que Thaïs a vécu jadis dans Sparte sous le nom
+d'Hélène. Elle eut dans Thèbes Hécatompyle une autre existence. Et
+Thaïs de Thèbes, c'était moi. Comment ne l'as-tu pas deviné? J'ai
+pris, vivante, ma large part des péchés du monde, et maintenant
+réduite ici à l'état d'ombre, je suis encore très capable de prendre
+tes péchés, moine bien-aimé. D'où vient ta surprise? Il était pourtant
+certain que partout où tu irais, tu retrouverais Thaïs.
+
+Il se frappait le front contre la dalle et criait d'épouvante. Et
+chaque nuit la joueuse de cinnor quittait la muraille, s'approchait et
+parlait d'une voix claire, mêlée de souffles frais. Et, comme le saint
+homme résistait aux tentations qu'elle lui donnait, elle lui dit ceci:
+
+--Aime-moi; cède, ami. Tant que tu me résisteras, je te tourmenterai.
+Tu ne sais pas ce que c'est que la patience d'une morte. J'attendrai,
+s'il le faut, que tu sois mort. Étant magicienne, je saurai faire
+entrer dans ton corps sans vie un esprit qui l'animera de nouveau et
+qui ne me refusera pas ce que je t'aurai demandé en vain. Et songe,
+Paphnuce, à l'étrangeté de ta situation, quand ton âme bienheureuse
+verra du haut du ciel son propre corps se livrer au péché. Dieu, qui a
+promis de te rendre ce corps après le jugement dernier et la
+consommation des siècles, sera lui-même fort embarrassé! Comment
+pourra-t-il installer dans la gloire céleste une forme humaine habitée
+par un diable et gardée par une sorcière? Tu n'as pas songé à cette
+difficulté. Dieu non plus, peut-être. Entre nous, il n'est pas bien
+subtil. La plus simple magicienne le trompe aisément, et s'il n'avait
+ni son tonnerre, ni les cataractes du ciel, les marmots de village lui
+tireraient la barbe. Certes il n'a pas autant d'esprit que le vieux
+serpent, son adversaire. Celui-là est un merveilleux artiste. Je ne
+suis si belle que parce qu'il a travaillé à ma parure. C'est lui qui
+m'a enseigné à natter mes cheveux et à me faire des doigts de rose et
+des ongles d'agate. Tu l'as trop méconnu. Quand tu es venu te loger
+dans ce tombeau, tu as chassé du pied les serpents qui y habitaient,
+sans t'inquiéter de savoir s'ils étaient de sa famille, et tu as
+écrasé leurs oeufs. Je crains, mon pauvre ami, que tu ne te sois mis
+une méchante affaire sur les bras. On t'avait pourtant averti qu'il
+était musicien et amoureux. Qu'as-tu fait? Te voilà brouillé avec la
+science et la beauté; tu es tout à fait misérable, et Iaveh ne vient
+point à ton secours. Il n'est pas probable qu'il vienne. Étant aussi
+grand que tout, il ne peut pas bouger, faute d'espace, et si, par
+impossible, il faisait le moindre mouvement, toute la création serait
+bousculée. Mon bel ermite, donne-moi un baiser.
+
+Paphnuce n'ignorait pas les prodiges opérés par les arts magiques. Il
+songeait dans sa grande inquiétude:
+
+--Peut-être le mort enseveli à mes pieds sait-il les paroles écrites
+dans ce livre mystérieux, qui demeure caché non loin d'ici au fond
+d'une tombe royale. Par la vertu de ces paroles les morts, reprenant
+la forme qu'ils avaient sur la terre, voient la lumière du soleil et
+le sourire des femmes.
+
+Sa peur était que la joueuse de cinnor et le mort pussent se joindre,
+comme de leur vivant, et qu'il les vît s'unir. Parfois, il croyait
+entendre le souffle léger des baisers.
+
+Tout lui était trouble et maintenant, en l'absence de Dieu, il
+craignait de penser autant que de sentir. Certain soir, comme il se
+tenait prosterné selon sa coutume, une voix inconnue lui dit:
+
+--Paphnuce, il y a sur la terre plus de peuples que tu ne crois et, si
+je te montrais ce que j'ai vu, tu mourrais d'épouvanté. Il y a des
+hommes qui portent au milieu du front un oeil unique. Il y a des
+hommes qui n'ont qu'une jambe et marchent en sautant. Il y a des
+hommes qui changent de sexe, et de femelles deviennent mâles. Il y a
+des hommes arbres qui poussent des racines en terre. Et il y a des
+hommes sans tête, avec deux yeux, un nez, une bouche sur la poitrine.
+De bonne foi, crois-tu que Jésus-Christ soit mort pour le salut de ces
+hommes?
+
+Une autre fois il eut une vision. Il vit dans une grande lumière une
+large chaussée, des ruisseaux et des jardins. Sur la chaussée,
+Aristobule et Chéréas passaient au galop de leurs chevaux syriens et
+l'ardeur joyeuse de la course empourprait la joue des deux jeunes
+hommes. Sous un portique Callicrate déclamait des vers; l'orgueil
+satisfait tremblait dans sa voix et brillait dans ses yeux. Dans le
+jardin, Zénothémis cueillait des pommes d'or et caressait un serpent
+aux ailes d'azur. Vêtu de blanc et coiffé d'une mitre étincelante,
+Hermodore méditait sous un perséa sacré, qui portait, en guise de
+fleurs, de petites têtes au pur profil, coiffées, comme les déesses
+des Égyptiens, de vautours, d'éperviers ou du disque brillant de la
+lune; tandis qu'à l'écart au bord d'une fontaine, Nicias étudiait sur
+une sphère armillaire le mouvement harmonieux des astres.
+
+Puis une femme voilée s'approcha du moine tenant à la main un rameau
+de myrte. Et elle lui dit:
+
+--Regarde. Les uns cherchent la beauté éternelle et ils mettent
+l'infini dans leur vie éphémère. Les autres vivent sans grande pensée.
+Mais par cela seul qu'ils cèdent à la belle nature, ils sont heureux
+et beaux et seulement en se laissant vivre, ils rendent gloire à
+l'artiste souverain des choses; car l'homme est un bel hymne de Dieu.
+Ils pensent tous que le bonheur est innocent et que la joie est
+permise. Paphnuce, si pourtant ils avaient raison, quelle dupe tu
+serais!
+
+Et la vision s'évanouit.
+
+C'est ainsi que Paphnuce était tenté sans trêve dans son corps et dans
+son esprit. Satan ne lui laissait pas un moment de repos. La solitude
+de ce tombeau était plus peuplée qu'un carrefour de grande ville. Les
+démons y poussaient de grands éclats de rire, et des millions de
+larves, d'empuses, de lémures y accomplissaient le simulacre de tous
+les travaux de la vie. Le soir, quand il allait à la fontaine, des
+satyres mêlés à des faunesses dansaient autour de lui et
+l'entraînaient dans leurs rondes lascives. Les démons ne le
+craignaient plus, ils l'accablaient de railleries, d'injures obscènes
+et de coups. Un jour un diable, qui n'était pas plus haut que le bras,
+lui vola la corde dont il se ceignait les reins.
+
+Il songeait:
+
+--Pensée, où m'as-tu conduit?
+
+Et il résolut de travailler de ses mains afin de procurer à son esprit
+le repos dont il avait besoin. Près de la fontaine, des bananiers aux
+larges feuilles croissaient dans l'ombre des palmes. Il en coupa des
+tiges qu'il porta dans le tombeau. Là, il les broya sous une pierre et
+les réduisit en minces filaments, comme il l'avait vu faire aux
+cordiers. Car il se proposait de fabriquer une corde en place de celle
+qu'un diable lui avait volée. Les démons en éprouvèrent quelque
+contrariété: ils cessèrent leur vacarme et la joueuse de cinnor
+elle-même, renonçant à la magie, resta tranquille sur la paroi peinte.
+Paphnuce, tout en écrasant les tiges des bananiers, rassurait son
+courage et sa foi.
+
+--Avec le secours du ciel, se disait-il, je dompterai la chair. Quant
+à l'âme, elle a gardé l'espérance. En vain les diables, en vain cette
+damnée voudraient m'inspirer des doutes sur la nature de Dieu. Je leur
+répondrai par la bouche de l'apôtre Jean: «Au commencement était le
+Verbe et le Verbe était Dieu.» C'est ce que je crois fermement, et si
+ce que je crois est absurde, je le crois plus fermement encore; et,
+pour mieux dire, il faut que ce soit absurde. Sans cela, je ne le
+croirais pas, je le saurais. Or, ce que l'on sait ne donne point la
+vie, et c'est la foi seule qui sauve.
+
+Il exposait au soleil et à la rosée les fibres détachées, et chaque
+matin, il prenait soin de les retourner pour les empêcher de pourrir,
+et il se réjouissait de sentir renaître en lui la simplicité de
+l'enfance. Quand il eut tissé sa corde, il coupa des roseaux pour en
+faire des nattes et des corbeilles. La chambre sépulcrale ressemblait
+à l'atelier d'un vannier et Paphnuce y passait aisément du travail à
+la prière. Pourtant Dieu ne lui était pas favorable, car une nuit il
+fut réveillé par une voix qui le glaça d'horreur; il avait deviné que
+c'était celle du mort.
+
+La voix faisait entendre un appel rapide, un chuchotement léger:
+
+--Hélène! Hélène! viens te baigner avec moi! viens vite' Une femme,
+dont la bouche effleurait l'oreille du moine, répondit:
+
+--Ami, je ne puis me lever: un homme est couché sur moi.
+
+Tout à coup, Paphnuce s'aperçut que sa joue reposait sur le sein d'une
+femme. Il reconnut la joueuse de cinnor qui, dégagée à demi, soulevait
+sa poitrine. Alors il étreignit désespérément cette fleur de chair
+tiède et parfumée et, consumé du désir de la damnation, il cria:
+
+--Reste, reste, mon ciel!
+
+Mais elle était déjà debout, sur le seuil. Elle riait, et les rayons
+de la lune argentaient son sourire.
+
+--A quoi bon rester? disait-elle. L'ombre d'une ombre suffit à un
+amoureux doué d'une si vive imagination. D'ailleurs, tu as péché. Que
+te faut-il de plus? Adieu! mon amant m'appelle.
+
+Paphnuce pleura dans la nuit et, quand vint l'aube, il exhala une
+prière plus douce qu'une plainte:
+
+--Jésus, mon Jésus, pourquoi m'abandonnes-tu? Tu vois le danger où je
+suis. Viens me secourir, doux Sauveur. Puisque ton père ne m'aime
+plus, puisqu'il ne m'écoute pas, songe que je n'ai que toi. De lui à
+moi, rien n'est possible; je ne puis le comprendre, et il ne peut me
+plaindre. Mais toi, tu es né d'une femme et c'est pourquoi j'espère en
+toi. Souviens-toi que tu as été homme. Je t'implore, non parce que tu
+es Dieu de Dieu, lumière de lumière, Dieu vrai du Dieu vrai, mais
+parce que tu vécus pauvre et faible, sur cette terre où je souffre,
+parce que Satan voulut tenter ta chair, parce que la sueur de l'agonie
+glaça ton front. C'est ton humanité que je prie, mon Jésus, mon frère
+Jésus!
+
+Après qu'il eut prié ainsi, en se tordant les mains, un formidable
+éclat de rire ébranla les murs du tombeau, et la voix qui avait
+résonné sur le faîte de la colonne dit en ricanant:
+
+--Voilà une oraison digne du bréviaire de Marcus l'hérétique. Paphnuce
+est arien! Paphnuce est arien!
+
+Comme frappé de la foudre le moine tomba inanimé.
+
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+Quand il rouvrit les yeux, il vit autour de lui des religieux revêtus
+de cucules noires, qui lui versaient de l'eau sur les tempes et
+récitaient des exorcismes. Plusieurs se tenaient dehors, portant des
+palmes.
+
+--Comme nous traversions le désert, dit l'un d'eux, nous avons entendu
+des cris dans ce tombeau et, étant entrés, nous t'avons vu gisant
+inerte sur la dalle. Sans doute des démons t'avaient terrassé et ils
+se sont enfuis à notre approche.
+
+Paphnuce, soulevant la tête, demanda d'une voix faible:
+
+--Mes frères, qui êtes-vous? Et pourquoi tenez-vous des palmes dans
+vos mains? N'est-point en vue de ma sépulture?
+
+Il lui fut répondu:
+
+--Frère, ne sais-tu pas que notre père Antoine, âgé de cent cinq ans,
+et averti de sa fin prochaine, descend du mont Colzin où il s'était
+retiré et vient bénir les innombrables enfants de son âme. Nous nous
+rendons avec des palmes au-devant de notre père spirituel. Mais toi,
+frère, comment ignores-tu un si grand événement? Est-il possible qu'un
+ange ne soit pas venu t'en avertir dans ce tombeau.
+
+--Hélas! répondit Paphnuce, je ne mérite pas une telle grâce, et les
+seuls hôtes de cette demeure sont des démons et des vampires. Priez
+pour moi! Je suis Paphnuce, abbé d'Antinoé, le plus misérable des
+serviteurs de Dieu.
+
+Au nom de Paphnuce, tous, agitant leurs palmes, murmuraient des
+louanges. Celui qui avait déjà pris la parole s'écria avec admiration:
+
+--Se peut-il que tu sois ce saint Paphnuce, célèbre par de tels
+travaux qu'on doute s'il n'égalera pas un jour le grand Antoine
+lui-même. Très vénérable, c'est toi qui as converti à Dieu la
+courtisane Thaïs et qui, élevé sur une haute colonne, as été ravi par
+les Séraphins. Ceux qui veillaient la nuit, au pied de la stèle,
+virent ta bienheureuse assomption. Les ailes des anges t'entouraient
+d'une blanche nuée, et ta droite étendue bénissait les demeures des
+hommes. Le lendemain, quand le peuple ne te vit plus, un long
+gémissement monta vers la stèle découronnée. Mais Flavien, ton
+disciple, publia le miracle et prit à ta place le gouvernement des
+moines. Seul un homme simple, du nom de Paul, voulut contredire le
+sentiment unanime. Il assurait qu'il t'avait vu en rêve emporté par
+des diables; la foule voulait le lapider et c'est merveille qu'il ait
+pu échappera la mort. Je suis Zozime, abbé de ces solitaires que tu
+vois prosternés à tes pieds. Comme eux, je m'agenouille devant toi,
+afin que tu bénisses le père avec les enfants. Puis, tu nous conteras
+les merveilles que Dieu a daigné accomplir par ton entremise.
+
+--Loin de m'avoir favorisé comme tu crois, répondit Paphnuce, le
+Seigneur m'a éprouvé par d'effroyables tentations. Je n'ai point été
+ravi par les anges. Mais une muraille d'ombre s'est élevée à mes yeux
+et elle a marché devant moi. J'ai vécu dans un songe. Hors de Dieu
+tout est rêve. Quand je fis le voyage d'Alexandrie, j'entendis en peu
+d'heures beaucoup de discours, et je connus que l'armée de l'erreur
+était innombrable. Elle me poursuit et je suis environné d'épées.
+
+Zozime répondit:
+
+--Vénérable père, il faut considérer que les saints et spécialement
+les saints solitaires subissent de terribles épreuves. Si tu n'as pas
+été porté au ciel dans les bras des séraphins, il est certain que le
+Seigneur a accordé cette grâce à ton image, puisque Flavien, les
+moines et le peuple ont été témoins de ton ravissement.
+
+Cependant Paphnuce résolut d'aller recevoir la bénédiction d'Antoine.
+
+--Frère Zozime, dit-il, donne-moi une de ces palmes et allons
+au-devant de notre père.
+
+--Allons! répliqua Zozime; l'ordre militaire convient aux moines qui
+sont les soldats par excellence. Toi et moi, étant abbés, nous
+marcherons devant. Et ceux-ci nous suivront en chantant des psaumes.
+
+Ils se mirent en marche et Paphnuce disait:
+
+--Dieu est l'unité, car il est la vérité qui est une. Le monde est
+divers parce qu'il est l'erreur. Il faut se détourner de tous les
+spectacles de la nature, même des plus innocents en apparence. Leur
+diversité qui les rend agréables est le signe qu'ils sont mauvais.
+C'est pourquoi je ne puis voir un bouquet de papyrus sur les eaux
+dormantes sans que mon âme se voile de mélancolie. Tout ce que
+perçoivent les sens est détestable. Le moindre grain de sable apporte
+un danger. Chaque chose nous tente. La femme n'est que le composé de
+toutes les tentations éparses dans l'air léger, sur la terre fleurie,
+dans les eaux claires. Heureux celui dont l'âme est un vase scellé!
+Heureux qui sut se rendre muet, aveugle et sourd et qui ne comprend
+rien du monde afin de comprendre Dieu!
+
+Zozime, ayant médité ces paroles, y répondit de la sorte:
+
+--Père vénérable, il convient que je t'avoue mes péchés, puisque tu
+m'as montré ton âme. Ainsi nous nous confesserons l'un à l'autre,
+selon l'usage apostolique. Avant que d'être moine, j'ai mené dans le
+siècle une vie abominable. A Madaura, ville célèbre par ses
+courtisanes, je recherchais toutes sortes d'amours. Chaque nuit, je
+soupais en compagnie de jeunes débauchés et de joueuses de flûte, et
+je ramenais chez moi celle qui m'avait plu davantage. Un saint tel que
+toi n'imaginerait jamais jusqu'où m'emportait la fureur de mes désirs.
+Il me suffira de te dire qu'elle n'épargnait ni les matrones ni les
+religieuses et se répandait en adultères et en sacrilèges. J'excitais
+par le vin l'ardeur de mes sens, et l'on me citait avec raison pour le
+plus grand buveur de Madaura. Pourtant j'étais chrétien et je gardais,
+dans mes égarements, ma foi en Jésus crucifié. Ayant dévoré mes biens
+en débauches, je ressentais déjà les premières atteintes de la
+pauvreté, quand je vis le plus robuste de mes compagnons de plaisir
+dépérir rapidement aux atteintes d'un mal terrible. Ses genoux ne le
+soutenaient plus; ses mains inquiètes refusaient de le servir; ses
+yeux obscurcis se fermaient. Il ne tirait plus de sa gorge que
+d'affreux mugissements. Son esprit, plus pesant que son corps,
+sommeillait. Car pour le châtier d'avoir vécu comme les bêtes, Dieu
+l'avait changé en bête. La perte de mes biens m'avait déjà inspiré des
+réflexions salutaires; mais l'exemple de mon ami fut plus précieux
+encore; il fit une telle impression sur mon coeur que je quittai le
+monde et me retirai dans le désert. J'y goûte depuis vingt ans une
+paix que rien n'a troublée. J'exerce avec mes moines les professions
+de tisserand, d'architecte, de charpentier et même de scribe, quoique,
+à vrai dire, j'aie peu de goût pour l'écriture, ayant toujours à la
+pensée préféré l'action. Mes jours sont pleins de joie et mes nuits
+sont sans rêves, et j'estime que la grâce du Seigneur est en moi parce
+qu'au milieu des péchés les plus horribles j'ai toujours gardé
+l'espérance.
+
+En entendant ces paroles, Paphnuce leva les yeux au ciel et murmura:
+
+--Seigneur, cet homme souillé de tant de crimes, cet adultère, ce
+sacrilège, tu le regardes avec douceur, et tu te détournes de moi, qui
+ai toujours observé tes commandements! Que ta justice est obscure, ô
+mon Dieu! et que tes voies sont impénétrables!
+
+Zozime étendit les bras:
+
+--Regarde, père vénérable: on dirait des deux côtés de l'horizon, des
+files noires de fourmis émigrantes. Ce sont nos frères qui vont, comme
+nous, au-devant d'Antoine.
+
+Quand ils parvinrent au lieu du rendez-vous ils découvrirent un
+spectacle magnifique. L'armée des religieux s'étendait sur trois rangs
+en un demi-cercle immense. Au premier rang se tenaient les anciens du
+désert, la crosse à la main, et leurs barbes pendaient jusqu'à terre.
+Les moines, gouvernés par les abbés Ephrem et Sérapion, ainsi que tous
+les cénobites du Nil, formaient la seconde ligne. Derrière eux
+apparaissaient les ascètes venus des rochers lointains. Les uns
+portaient sur leurs corps noircis et desséchés d'informes lambeaux,
+d'autres n'avaient pour vêtements que des roseaux liés en botte avec
+des viornes. Plusieurs étaient nus, mais Dieu les avait couverts d'un
+poil épais comme la toison des brebis. Ils tenaient tous à la main une
+palme verte; l'on eût dit un arc-en-ciel d'émeraude et ils étaient
+comparables aux choeurs des élus, aux murailles vivantes de la cité de
+Dieu.
+
+Il régnait dans l'assemblée un ordre si parfait que Paphnuce trouva
+sans peine les moines de son obéissance. Il se plaça près d'eux, après
+avoir pris soin de cacher son visage sous sa cucule, pour demeurer
+inconnu et ne point troubler leur pieuse attente. Tout à coup s'éleva
+une immense clameur:
+
+--Le saint! criait-on de toutes parts. Le saint! voilà le grand saint!
+voilà celui contre lequel l'enfer n'a point prévalu, le bien-aimé de
+Dieu! Notre père Antoine!
+
+Puis un grand silence se fit et tous les fronts se prosternèrent dans
+le sable.
+
+Du faîte d'une colline, dans l'immensité déserte, Antoine s'avançait
+soutenu par ses disciplines bien-aimés, Macaire et Amathas. Il
+marchait à pas lents, mais sa taille était droite encore et l'on
+sentait en lui les restes d'une force surhumaine. Sa barbe blanche
+s'étalait sur sa large poitrine, son crâne poli jetait des rayons de
+lumière comme le front de Moïse. Ses yeux avaient le regard de
+l'aigle; le sourire de l'enfant brillait sur ses joues rondes. Il
+leva, pour bénir son peuple, ses bras fatigués par un siècle de
+travaux inouïs, et sa voix jeta ses derniers éclats dans cette parole
+d'amour:
+
+--Que tes pavillons sont beaux, ô Jacob! Que tes tentes sont aimables,
+ô Israël!
+
+Aussitôt, d'un bout à l'autre de la muraille animée, retentit comme un
+grondement harmonieux de tonnerre le psaume: _Heureux l'homme qui
+craint le Seigneur_.
+
+Cependant, accompagné de Macaire et d'Amathas, Antoine parcourait les
+rangs des anciens, des anachorètes et des cénobites. Ce voyant, qui
+avait vu le ciel et l'enfer, ce solitaire qui, du creux d'un rocher,
+avait gouverné l'Église chrétienne, ce saint qui avait soutenu la foi
+des martyrs aux jours de l'épreuve suprême, ce docteur dont
+l'éloquence avait foudroyé l'hérésie, parlait tendrement à chacun de
+ses fils et leur faisait des adieux familiers, à la veille de sa mort
+bienheureuse, que Dieu, qui l'aimait, lui avait enfin promise.
+
+Il disait aux abbés Ephrem et Sérapion:
+
+--Vous commandez de nombreuses armées et vous êtes tous deux
+d'illustres stratèges. Aussi serez-vous revêtus dans le ciel d'une
+armure d'or et l'archange Michel vous donnera le titre de Kiliarques
+de ses milices.
+
+Apercevant le vieillard Palémon, il l'embrassa et dit:
+
+--Voici le plus doux et le meilleur de mes enfants. Son âme répand un
+parfum aussi suave que la fleur des fèves qu'il sème chaque année.
+
+A l'abbé Zozime il parla de la sorte:
+
+--Tu n'as pas désespéré de la bonté divine, c'est pourquoi la paix du
+Seigneur est en toi. Le lis de tes vertus a fleuri sur le fumier de ta
+corruption.
+
+Il tenait à tous des propos d'une infaillible sagesse. Aux anciens il
+disait:
+
+--L'apôtre a vu autour du trône de Dieu vingt-quatre vieillards assis,
+vêtus de robes blanches et la tête couronnée.
+
+Aux jeunes hommes:
+
+--Soyez joyeux; laissez la tristesse aux heureux de ce monde.
+
+C'est ainsi que, parcourant le front de son armée filiale, il semait
+les exhortations. Paphnuce, le voyant approcher, tomba à genoux,
+déchiré entre la crainte et l'espérance.
+
+--Mon père, mon père, cria-t-il dans son angoisse, mon père! viens à
+mon secours, car je péris. J'ai donné à Dieu l'âme de Thaïs, j'ai
+habité le faîte d'une colonne et la chambre d'un sépulcre. Mon front,
+sans cesse prosterné, est devenu calleux comme le genou d'un chameau.
+Et pourtant Dieu s'est retiré de moi. Bénis-moi, mon père, et je serai
+sauvé; secoue l'hysope et je serai lavé et je brillerai comme la
+neige.
+
+Antoine ne répondait point. Il promenait sur ceux d'Antinoé ce regard
+dont nul ne pouvait soutenir l'éclat. Ayant arrêté sa vue sur Paul,
+qu'on nommait le Simple, il le considéra longtemps puis il lui fit
+signe d'approcher. Comme ils s'étonnaient tous que le saint s'adressât
+à un homme privé de sens, Antoine dit:
+
+--Dieu a accordé à celui-ci plus de grâces qu'à aucun de vous. Lève
+les yeux, mon fils Paul, et dis ce que tu vois dans le ciel.
+
+Paul le Simple leva les yeux; son visage resplendit et sa langue se
+délia.
+
+--Je vois dans le ciel, dit-il, un lit orné de tentures de pourpre et
+d'or. Autour, trois vierges font une garde vigilante afin qu'aucune
+âme n'en approche, sinon l'élue à qui le lit est destiné.
+
+Croyant que ce lit était le symbole de sa glorification, Paphnuce
+rendait déjà grâces à Dieu. Mais Antoine lui fit signe de se taire et
+d'écouter le Simple qui murmurait dans l'extase:
+
+--Les trois vierges me parlent; elles me disent: «Une sainte est près
+de quitter la terre; Thaïs d'Alexandrie va mourir. Et nous avons
+dressé le lit de sa gloire, car nous sommes ses vertus: la Foi, la
+Crainte et l'Amour.»
+
+Antoine demanda:
+
+--Doux enfant, que vois-tu encore?
+
+Paul promena vainement ses regards du zénith au nadir, du couchant au
+levant, quand tout à coup ses yeux rencontrèrent l'abbé d'Antinoé. Une
+sainte épouvante pâlit son visage, et ses prunelles reflétèrent des
+flammes invisibles.
+
+--Je vois, murmura-t-il, trois démons qui, pleins de joie, s'apprêtent
+à saisir cet homme. Ils sont à la semblance d'une tour, d'une femme et
+d'un mage. Tous trois portent leur nom marqué au fer rouge; le premier
+sur le front, le second sur le ventre, le troisième sur la poitrine,
+et ces noms sont: Orgueil, Luxure et Doute. J'ai vu.
+
+Ayant ainsi parlé, Paul, les yeux hagards, la bouche pendante, rentra
+dans sa simplicité.
+
+Et comme les moines d'Antinoé regardaient Antoine avec inquiétude, le
+saint prononça ces seuls mots:
+
+--Dieu a fait connaître son jugement équitable. Nous devons l'adorer
+et nous taire.
+
+Il passa. Il allait bénissant. Le soleil, descendu à l'horizon,
+l'enveloppait d'une gloire, et son ombre, démesurément grandie par une
+faveur du ciel, se déroulait derrière lui comme un tapis sans fin, en
+signe du long souvenir que ce grand saint devait laisser parmi les
+hommes.
+
+Debout mais foudroyé, Paphnuce ne voyait, n'entendait plus rien. Cette
+parole unique emplissait ses oreilles: «Thaïs va mourir!» Une telle
+pensée ne lui était jamais venue. Vingt ans, il avait contemplé une
+tête de momie et voici que l'idée que la mort éteindrait les yeux de
+Thaïs l'étonnait désespérément.
+
+«Thaïs va mourir!» Parole incompréhensible! «Thaïs va mourir!» En ces
+trois mots, quel sens terrible et nouveau! «Thaïs va mourir!» Alors
+pourquoi le soleil, les fleurs, les ruisseaux et toute la création?
+«Thaïs va mourir!» A quoi bon l'univers? Soudain il bondit. «La
+revoir, la voir encore!» Il se mit à courir. Il ne savait où il était,
+ni où il allait, mais l'instinct le conduisait avec une entière
+certitude; il marchait droit au Nil. Un essaim de voiles couvrait les
+hautes eaux du fleuve. Il sauta dans une embarcation montée par des
+Nubiens et là, couché à l'avant, les yeux dévorant l'espace, il cria,
+de douleur et de rage:
+
+--Fou, fou que j'étais de n'avoir pas possédé Thaïs quand il en était
+temps encore! Fou d'avoir cru qu'il y avait au monde autre chose
+qu'elle! O démence! J'ai songé à Dieu, au salut de mon âme, à la vie
+éternelle, comme si tout cela comptait pour quelque chose quand on a
+vu Thaïs. Comment n'ai-je pas senti que l'éternité bienheureuse était
+dans un seul des baisers de cette femme, que sans elle la vie n'a pas
+de sens et n'est qu'un mauvais rêve? O stupide! tu l'as vue et tu as
+désiré les biens de l'autre monde. O lâche! tu l'as vue et tu as
+craint Dieu. Dieu! le Ciel! qu'est-ce que cela? et qu'ont-ils à
+t'offrir qui vaille la moindre parcelle de ce qu'elle t'eût donné? O
+lamentable insensé, qui cherchais la bonté divine ailleurs que sur les
+lèvres de Thaïs! Quelle main était sur tes yeux? Maudit soit Celui qui
+t'aveuglait alors! Tu pouvais acheter au prix de la damnation un
+moment de son amour et tu ne l'as pas fait! Elle t'ouvrait ses bras,
+pétris de la chair et du parfum des fleurs, et tu ne t'es pas abîmé
+dans les enchantements indicibles de son sein dévoilé! Tu as écouté la
+voix jalouse qui te disait: «Abstiens-toi.» Dupe, dupe, triste dupe! O
+regrets! O remords! O désespoir! N'avoir pas la joie d'emporter en
+enfer la mémoire de l'heure inoubliable et de crier à Dieu: «Brûle ma
+chair, dessèche tout le sang de mes veines, fais éclater mes os, tu ne
+m'ôteras pas le souvenir qui me parfume et me rafraîchit par les
+siècles des siècles!... Thaïs va mourir! Dieu ridicule, si tu savais
+comme je me moque de ton enfer! Thaïs va mourir et elle ne sera jamais
+à moi, jamais, jamais!»
+
+Et tandis que la barque suivait le courant rapide, il restait des
+journées entières couché sur le ventre, répétant:
+
+--Jamais! jamais! jamais!
+
+Puis, à l'idée qu'elle s'était donnée et que ce n'était pas à lui,
+qu'elle avait répandu sur le monde des flots d'amour et qu'il n'y
+avait pas trempé ses lèvres, il se dressait debout, farouche, et
+hurlait de douleur. Il se déchirait la poitrine avec ses ongles et
+mordait la chair de ses bras. Il songeait:
+
+--Si je pouvais tuer tous ceux qu'elle a aimés.
+
+L'idée de ces meurtres l'emplissait d'une fureur délicieuse. Il
+méditait d'égorger Nicias lentement, à loisir, en le regardant
+jusqu'au fond des yeux. Puis sa fureur tombait tout à coup. Il
+pleurait, il sanglotait. Il devenait faible et doux. Une tendresse
+inconnue amollissait son âme. Il lui prenait envie de se jeter au cou
+du compagnon de son enfance et de lui dire: «Nicias, je t'aime,
+puisque tu l'as aimée. Parle-moi d'elle! Dis-moi ce qu'elle te
+disait.» Et sans cesse le fer de cette parole lui perçait le coeur:
+«Thaïs va mourir!»
+
+--Clartés du jour! ombres argentées de la nuit, astre, cieux, arbres
+aux cimes tremblantes, bêtes sauvages, animaux familiers, âmes
+anxieuses des hommes, n'entendez-vous pas: «Thaïs va mourir!»
+Lumières, souffles et parfums, disparaissez. Effacez-vous, formes et
+pensées de l'univers! «Thaïs va mourir!...» Elle était la beauté du
+monde et tout ce qui l'approchait, s'ornait des reflets de sa grâce.
+Ce vieillard et ces sages assis près d'elle, au banquet d'Alexandrie,
+qu'ils étaient aimables! que leur parole était harmonieuse! L'essaim
+des riantes apparences voltigeait sur leurs lèvres et la volupté
+parfumait toutes leurs pensées. Et parce que le souffle de Thaïs était
+sur eux tout ce qu'ils disaient était amour, beauté, vérité. L'impiété
+charmante prêtait sa grâce à leurs discours. Ils exprimaient aisément
+la splendeur humaine. Hélas! et tout cela n'est plus qu'un songe.
+Thaïs va mourir! Oh: comme naturellement je mourrai de sa mort! Mais
+peux-tu seulement mourir, embryon desséché, foetus macéré dans le fiel
+et les pleurs arides? Avorton misérable, penses-tu goûter la mort, toi
+qui n'as pas connu la vie? Pourvu que Dieu existe et qu'il me damne!
+Je l'espère, je le veux. Dieu que je hais, entends-moi. Plonge-moi
+dans la damnation. Pour t'y obliger je te crache à la face. Il faut
+bien que je trouve un enfer éternel, afin d'y exhaler l'éternité de
+rage qui est en moi.
+
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+Dès l'aube, Albine reçut l'abbé d'Antinoé au seuil des Cellules.
+
+--Tu es le bien venu dans nos tabernacles de paix, vénérable père, car
+sans doute tu viens bénir la sainte que tu nous avais donnée. Tu sais
+que Dieu, dans sa clémence, l'appelle à lui; et comment ne saurais-tu
+pas une nouvelle que les anges ont portée de désert en désert? Il est
+vrai. Thaïs touche à sa fin bienheureuse. Ses travaux sont accomplis,
+et je dois t'instruire en peu de mots de la conduite qu'elle a tenue
+parmi nous. Après ton départ, comme elle était enfermée dans la
+cellule marquée de ton sceau, je lui envoyai avec sa nourriture une
+flûte semblable à celles dont jouent aux festins les filles de sa
+profession. Ce que je faisais était pour qu'elle ne tombât pas dans la
+mélancolie et pour qu'elle n'eût pas moins de grâce et de talent
+devant Dieu qu'elle n'en avait montré au regard des hommes. Je n'avais
+pas agi sans prudence; car Thaïs célébrait tout le jour sur la flûte
+les louanges du Seigneur et les vierges qu'attiraient les sons de
+cette flûte invisible disaient: «Nous entendons le rossignol des
+bocages célestes, le cygne mourant de Jésus crucifié.» C'est ainsi que
+Thaïs accomplissait sa pénitence, quand, après soixante jours, la
+porte que tu avais scellée s'ouvrit d'elle-même et le sceau d'argile
+se rompit sans qu'aucune main humaine l'eût touché. A ce signe je
+reconnus que l'épreuve que tu avais imposée devait cesser et que Dieu
+pardonnait les péchés de la joueuse de flûte. Dès lors, elle partagea
+la vie de mes filles, travaillant et priant avec elles. Elle les
+édifiait par la modestie de ses gestes et de ses paroles et elle
+semblait parmi elles la statue de la pudeur. Parfois elle était
+triste; mais ces nuages passaient. Quand je vis qu'elle était attachée
+à Dieu par la foi, l'espérance et l'amour, je ne craignis pas
+d'employer son art et même sa beauté à l'édification de ses soeurs. Je
+l'invitais à représenter devant nous les actions des femmes fortes et
+des vierges sages de l'Écriture. Elle imitait Esther, Débora, Judith,
+Marie, soeur de Lazare, et Marie, mère de Jésus. Je sais, vénérable
+père, que ton austérité s'alarme à l'idée de ces spectacles. Mais tu
+aurais été touché toi-même, si tu l'avais vue, dans ces pieuses
+scènes, répandre des pleurs véritables et tendre au ciel ses bras
+comme des palmes. Je gouverne depuis longtemps des femmes et j'ai pour
+règle de ne point contrarier leur nature. Toutes les graines ne
+donnent pas les mêmes fleurs. Toutes les âmes ne se sanctifient pas de
+la même manière. Il faut considérer aussi que Thaïs s'est donnée à
+Dieu quand elle était belle encore, et un tel sacrifice, s'il n'est
+point unique, est du moins très rare... Cette beauté, son vêtement
+naturel, ne l'a pas encore quittée après trois mois de la fièvre dont
+elle meurt. Comme, pendant sa maladie, elle demande sans cesse à voir
+le ciel, je la fais porter chaque matin dans la cour, près du puits,
+sous l'antique figuier, à l'ombre duquel les abbesses de ce couvent
+ont coutume de tenir leurs assemblées; tu l'y trouveras, père
+vénérable; mais hâte-toi, car Dieu l'appelle et ce soir un suaire
+couvrira ce visage que Dieu fit pour le scandale et pour l'édification
+du monde.
+
+Paphnuce suivit Albine dans la cour inondée de lumière matinale. Le
+long des toits de brique des colombes formaient une file de perles.
+Sur un lit, à l'ombre du figuier, Thaïs reposait toute blanche, les
+bras en croix. Debout à ses côtés, des femmes voilées récitaient les
+prières de l'agonie.
+
+--_Aie pitié de moi, mon Dieu, selon ta grande mansuétude et efface
+mon iniquité selon la multitude de tes miséricordes_!
+
+Il l'appela:
+
+--Thaïs!
+
+Elle souleva les paupières et tourna du côté de la voix les globes
+blancs de ses yeux.
+
+Albine fit signe aux femmes voilées de s'éloigner de quelques pas.
+
+--Thaïs! répéta le moine.
+
+Elle souleva la tête; un souffle léger sortit de ses lèvres blanches:
+
+--C'est toi, mon père?... Te souvient-il de l'eau de la fontaine et
+des dattes que nous avons cueillies?... Ce jour-là, mon père, je suis
+née à l'amour... à la vie.
+
+Elle se tut et laissa retomber sa tête.
+
+La mort était sur elle et la sueur de l'agonie couronnait son front.
+Rompant le silence auguste, une tourterelle éleva sa voix plaintive.
+Puis les sanglots du moine se mêlèrent à la psalmodie des vierges.
+
+--_Lave-moi de mes souillures et purifie-moi de mes péchés. Car je
+connais mon injustice et mon crime se lève sans cesse contre moi._
+
+Tout à coup Thaïs se dressa sur son lit. Ses yeux de violette
+s'ouvrirent tout grands; et, les regards envolés, les bras tendus vers
+les collines lointaines, elle dit d'une voix limpide et fraîche:
+
+--Les voilà, les rosés de l'éternel matin!
+
+Ses yeux brillaient; une légère ardeur colorait ses tempes. Elle
+revivait plus suave et plus belle que jamais. Paphnuce, agenouillé,
+l'enlaça de ses bras noirs.
+
+--Ne meurs pas, criait-il d'une voix étrange qu'il ne reconnaissait
+pas lui-même. Je t'aime, ne meurs pas! Écoute, ma Thaïs. Je t'ai
+trompée, je n'étais qu'un fou misérable. Dieu, le ciel, tout cela
+n'est rien. Il n'y a de vrai que la vie de la terre et l'amour des
+êtres. Je t'aime! ne meurs pas; ce serait impossible; tu es trop
+précieuse. Viens, viens avec moi. Fuyons; je t'emporterai bien loin
+dans mes bras. Viens, aimons-nous. Entends-moi donc, ô ma bien-aimée,
+et dis: «Je vivrai, je veux vivre.» Thaïs, Thaïs, lève-toi!
+
+Elle ne l'entendait pas. Ses prunelles nageaient dans l'infini.
+
+Elle murmura:
+
+--Le ciel s'ouvre. Je vois les anges, les prophètes et les saints...
+le bon Théodore est parmi eux, les mains pleines de fleurs; il me
+sourit et m'appelle... Deux séraphins viennent à moi. Ils
+approchent... qu'ils sont beaux!... Je vois Dieu.
+
+Elle poussa un soupir d'allégresse et sa tête retomba inerte sur
+l'oreiller. Thaïs était morte. Paphnuce, dans une étreinte désespérée,
+la dévorait de désir, de rage et d'amour.
+
+Albine lui cria:
+
+--Va-t'en, maudit!
+
+Et elle posa doucement ses doigts sur les paupières de la morte.
+Paphnuce recula chancelant; les yeux brûlés de flammes et sentant la
+terre s'ouvrir sous ses pas.
+
+Les vierges entonnaient le cantique de Zacharie:
+
+--_Béni soit le Seigneur, le dieu d'Israël_.
+
+Brusquement la voix s'arrêta dans leur gorge. Elles avaient vu la face
+du moine et elles fuyaient d'épouvante en criant:
+
+--Un vampire! un vampire!
+
+Il était devenu si hideux qu'en passant la main sur son visage, il
+sentit sa laideur.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Thaïs, by Anatole France
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK THAÏS ***
+
+***** This file should be named 6377-0.txt or 6377-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/6/3/7/6377/
+
+Produced by Carlo Traverso, Juliet Sutherland, Charles
+Franks and the Online Distributed Proofreading Team. Image
+files courtesy of gallica.bnf.fr.
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions will
+be renamed.
+
+Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
+law means that no one owns a United States copyright in these works,
+so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
+States without permission and without paying copyright
+royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
+of this license, apply to copying and distributing Project
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+for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
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+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
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+electronic works. See paragraph 1.E below.
+
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+Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
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+the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
+exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
+from people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
+generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
+Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
+www.gutenberg.org
+
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
+U.S. federal laws and your state's laws.
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+mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
+volunteers and employees are scattered throughout numerous
+locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
+Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
+date contact information can be found at the Foundation's web site and
+official page at www.gutenberg.org/contact
+
+For additional contact information:
+
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations. To
+donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
+Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
+freely shared with anyone. For forty years, he produced and
+distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
+volunteer support.
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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+the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
+necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
+edition.
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+facility: www.gutenberg.org
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