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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 05:27:25 -0700 |
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If you are not located in the United States, you'll have +to check the laws of the country where you are located before using this ebook. + +Title: Thaïs + +Author: Anatole France + +Posting Date: March 22, 2015 [EBook #6377] +Release Date: August, 2004 +First Posted: December 3, 2003 + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK THAÏS *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Juliet Sutherland, Charles +Franks and the Online Distributed Proofreading Team. Image +files courtesy of gallica.bnf.fr. + + + + + + + + + + + +ANATOLE FRANCE + +THAÏS + + + + +TABLE + + I. LE LOTUS + II. LE PAPYRUS + III. L'EUPHORBE + + + + +LE LOTUS + + +En ce temps-là le désert, était peuplé d'anachorètes. Sur les deux +rives du Nil, d'innombrables cabanes, bâties de branchages et d'argile +par la main des solitaires, étaient semées à quelque distance les unes +des autres, de façon que ceux qui les habitaient pouvaient vivre +isolés et pourtant s'entr'aider au besoin. Des églises, surmontées du +signe de la croix, s'élevaient de loin en loin au-dessus des cabanes +et les moines s'y rendaient dans les jours de fête, pour assister à la +célébration des mystères et participer aux sacrements. Il y avait +aussi, tout au bord du fleuve, des maisons où les cénobites, renfermés +chacun dans une étroite cellule, ne se réunissaient qu'afin de mieux +goûter la solitude. + +Anachorètes et cénobites vivaient dans l'abstinence, ne prenant de +nourriture qu'après le coucher du soleil, mangeant pour tout repas +leur pain avec un peu de sel et d'hysope. Quelques-uns, s'enfonçant +dans les sables, faisaient leur asile d'une caverne ou d'un tombeau et +menaient une vie encore plus singulière. + +Tous gardaient la continence, portaient le cilice et la cucule, +dormaient sur la terre nue après de longues veilles, priaient, +chantaient des psaumes, et pour tout dire, accomplissaient chaque jour +les chefs-d'oeuvre de la pénitence. En considération du péché +originel, ils refusaient à leur corps, non seulement les plaisirs et +les contentements, mais les soins mêmes qui passent pour +indispensables selon les idées du siècle. Ils estimaient que les +maladies de nos membres assainissent nos âmes et que la chair ne +saurait recevoir de plus glorieuses parures que les ulcères et les +plaies. Ainsi s'accomplissait la parole des prophètes qui avaient dit: +«Le désert se couvrira de fleurs.» + +Parmi les hôtes de cette sainte Thébaïde, les uns consumaient leurs +jours dans l'ascétisme et la contemplation, les autres gagnaient leur +subsistance en tressant les fibres des palmes, ou se louaient aux +cultivateurs voisins pour le temps de la moisson. Les gentils en +soupçonnaient faussement quelques-uns de vivre de brigandage et de se +joindre aux Arabes nomades qui pillaient les caravanes. Mais à la +vérité ces moines méprisaient les richesses et l'odeur de leurs vertus +montait jusqu'au ciel. + +Des anges semblables à de jeunes hommes venaient, un bâton à la main, +comme des voyageurs, visiter les ermitages, tandis que des démons, +ayant pris des figures d'Éthiopiens ou d'animaux, erraient autour des +solitaires, afin de les induire en tentation. Quand les moines +allaient, le matin, remplir leur cruche à la fontaine, ils voyaient +des pas de Satyres et de Centaures imprimés dans le sable. Considérée +sous son aspect véritable et spirituel, la Thébaïde était un champ de +bataille où se livraient à toute heure, et spécialement la nuit, les +merveilleux combats du ciel et de l'enfer. + +Les ascètes, furieusement assaillis par des légions de damnés, se +défendaient avec l'aide de Dieu et des anges, au moyen du jeûne, de la +pénitence et des macérations. Parfois, l'aiguillon des désirs charnels +les déchirait si cruellement qu'ils en hurlaient de douleur et que +leurs lamentations répondaient, sous le ciel plein d'étoiles, aux +miaulements des hyènes affamées. C'est alors que les démons se +présentaient à eux sous des formes ravissantes. Car si les démons sont +laids en réalité, ils se revêtent parfois d'une beauté apparente qui +empêche de discerner leur nature intime. Les ascètes de la Thébaïde +virent avec épouvante, dans leur cellule, des images du plaisir +inconnues même aux voluptueux du siècle. Mais, comme le signe de la +croix était sur eux, ils ne succombaient pas à la tentation, et les +esprits immondes, reprenant leur véritable figure, s'éloignaient dès +l'aurore, pleins de honte et de rage. Il n'était pas rare, à l'aube, +de rencontrer un de ceux-là s'enfuyant tout en larmes, et répondant à +ceux qui l'interrogeaient: «Je pleure et je gémis, parce qu'un des +chrétiens qui habitent ici m'a battu avec des verges et chassé +ignominieusement.» + +Les anciens du désert étendaient leur puissance sur les pécheurs et +sur les impies. Leur bonté était parfois terrible. Ils tenaient des +apôtres le pouvoir de punir les offenses faites au vrai Dieu, et rien +ne pouvait sauver ceux qu'ils avaient condamnés. L'on contait avec +épouvante dans les villes et jusque dans le peuple d'Alexandrie que la +terre s'entr'ouvrait pour engloutir les méchants qu'ils frappaient de +leur bâton. Aussi étaient-ils très redoutés des gens de mauvaise vie +et particulièrement des mimes, des baladins, des prêtres mariés et des +courtisanes. + +Telle était la vertu de ces religieux, qu'elle soumettait à son +pouvoir jusqu'aux bêtes féroces. Lorsqu'un solitaire était près de +mourir, un lion lui venait creuser une fosse avec ses ongles. Le saint +homme, connaissant par là que Dieu l'appelait à lui, s'en allait +baiser la joue à tous ses frères. Puis il se couchait avec allégresse, +pour s'endormir dans le Seigneur. + +Or, depuis qu'Antoine, âgé de plus de cent ans, s'était retiré sur le +mont Colzin avec ses disciples bien-aimés, Macaire et Amathas, il n'y +avait pas dans toute la Thébaïde de moine plus abondant en oeuvres que +Paphnuce, abbé d'Antinoé. A vrai dire, Ephrem et Sérapion commandaient +à un plus grand nombre de moines et excellaient dans la conduite +spirituelle et temporelle de leurs monastères. Mais Paphnuce observait +les jeûnes les plus rigoureux et demeurait parfois trois jours entiers +sans prendre de nourriture. Il portait un cilice d'un poil très rude, +se flagellait matin et soir et se tenait souvent prosterné le front +contre terre. + +Ses vingt-quatre disciples, ayant construit leurs cabanes proche la +sienne, imitaient ses austérités. Il les aimait chèrement en +Jésus-Christ et les exhortait sans cesse à la pénitence. Au nombre de +ses fils spirituels se trouvaient des hommes qui, après s'être livrés +au brigandage pendant de longues années, avaient été touchés par les +exhortations du saint abbé au point d'embrasser l'état monastique. La +pureté de leur vie édifiait leurs compagnons. On distinguait parmi eux +l'ancien cuisinier d'une reine d'Abyssinie qui, converti semblablement +par l'abbé d'Antinoé, ne cessait de répandre des larmes, et le diacre +Flavien, qui avait la connaissance des écritures et parlait avec +adresse. Mais le plus admirable des disciples de Paphnuce était un +jeune paysan nommé Paul et surnommé le Simple, à cause de son extrême +naïveté. Les hommes raillaient sa candeur, mais Dieu le favorisait en +lui envoyant des visions et en lui accordant le don de prophétie. + +Paphnuce sanctifiait ses heures par l'enseignement de ses disciples et +les pratiques de l'ascétisme. Souvent aussi, il méditait sur les +livres sacrés pour y trouver des allégories. C'est pourquoi, jeune +encore d'âge, il abondait en mérites. Les diables qui livrent de si +rudes assauts aux bons anachorètes n'osaient s'approcher de lui. La +nuit, au clair de lune, sept petits chacals se tenaient devant sa +cellule, assis sur leur derrière, immobiles, silencieux, dressant +l'oreille. Et l'on croit que c'était sept démons qu'il retenait sur +son seuil par la vertu de sa sainteté. + +Paphnuce était né à Alexandrie de parents nobles, qui l'avaient fait +instruire dans les lettres profanes. Il avait même été séduit par les +mensonges des poètes, et tels étaient, en sa première jeunesse, +l'erreur de son esprit et le dérèglement de sa pensée, qu'il croyait +que la race humaine avait été noyée par les eaux du déluge au temps de +Deucalion, et qu'il disputait avec ses condisciples sur la nature, les +attributs et l'existence même de Dieu. Il vivait alors dans la +dissipation, à la manière des gentils. Et c'est un temps qu'il ne se +rappelait qu'avec honte et pour sa confusion. + +--Durant ces jours, disait-il à ses frères, je bouillais dans la +chaudière des fausses délices. + +Il entendait par là qu'il mangeait des viandes habilement apprêtées et +qu'il fréquentait les bains publics. En effet, il avait mené jusqu'à +sa vingtième année cette vie du siècle, qu'il conviendrait mieux +d'appeler mort que vie. Mais, ayant reçu les leçons du prêtre Macrin, +il devint un homme nouveau. + +La vérité le pénétra tout entier, et il avait coutume de dire qu'elle +était entrée en lui comme une épée. Il embrassa la foi du Calvaire et +il adora Jésus crucifié. Après son baptême, il resta un an encore +parmi les gentils, dans le siècle où le retenaient les liens de +l'habitude. Mais un jour, étant entré dans une église, il entendit le +diacre qui lisait ce verset de l'Écriture: «Si tu veux être parfait, +va et vends tout ce que tu as et donnes-en l'argent aux pauvres.» +Aussitôt il vendit ses biens, en distribua le prix en aumônes et +embrassa la vie monastique. + +Depuis dix ans qu'il s'était retiré loin des hommes, il ne bouillait +plus dans la chaudière des délices charnelles, mais il macérait +profitablement dans les baumes de la pénitence. + +Or, un jour que, rappelant, selon sa pieuse habitude, les heures qu'il +avait vécues loin de Dieu, il examinait ses fautes une à une, pour en +concevoir exactement la difformité, il lui souvint d'avoir vu jadis au +théâtre d'Alexandrie une comédienne d'une grande beauté, nommée Thaïs. +Cette femme se montrait dans les jeux et ne craignait pas de se livrer +à des danses dont les mouvements, réglés avec trop d'habileté, +rappelaient ceux des passions les plus horribles. Ou bien elle +simulait quelqu'une de ces actions honteuses que les fables des païens +prêtent à Vénus, à Léda ou à Pasiphaé. Elle embrasait ainsi tous les +spectateurs du feu de la luxure; et, quand de beaux jeunes hommes ou +de riches vieillards venaient, pleins d'amour, suspendre des fleurs au +seuil de sa maison, elle leur faisait accueil et se livrait à eux. En +sorte qu'en perdant son âme, elle perdait un très grand nombre +d'autres âmes. + +Peu s'en était fallu qu'elle eût induit Paphnuce lui-même au péché de +la chair. Elle avait allumé le désir dans ses veines et il s'était une +fois approché de la maison de Thaïs. Mais il avait été arrêté au seuil +de la courtisane par la timidité naturelle à l'extrême jeunesse (il +avait alors quinze ans), et par la peur de se voir repoussé, faute +d'argent, car ses parents veillaient à ce qu'il ne pût faire de +grandes dépenses. Dieu, dans sa miséricorde, avait pris ces deux +moyens pour le sauver d'un grand crime. Mais Paphnuce ne lui en avait +eu d'abord aucune reconnaissance, parce qu'en ce temps-là il savait +mal discerner ses propres intérêts et qu'il convoitait les faux biens. +Donc, agenouillé dans sa cellule devant le simulacre de ce bois +salutaire où fut suspendue, comme dans une balance, la rançon du +monde, Paphnuce se prit à songer à Thaïs, parce que Thaïs était son péché, +et il médita longtemps, selon les règles de l'ascétisme, sur la +laideur épouvantable des délices charnelles, dont cette femme lui +avait inspiré le goût, aux jours de trouble et d'ignorance. Après +quelques heures de méditation, l'image de Thaïs lui apparut avec une +extrême netteté. Il la revit telle qu'il l'avait vue lors de la +tentation, belle selon la chair. Elle se montra d'abord comme une +Léda, mollement couchée sur un lit d'hyacinthe, la tête renversée, les +yeux humides et pleins d'éclairs, les narines frémissantes, la bouche +entr'ouverte, la poitrine en fleur et les bras frais comme deux +ruisseaux. A cette vue, Paphnuce se frappait la poitrine et disait: + +--Je te prends à témoin, mon Dieu, que je considère la laideur de mon +péché! + +Cependant l'image changeait insensiblement d'expression. Les lèvres de +Thaïs révélaient peu à peu, en s'abaissant aux deux coins de la +bouche, une mystérieuse souffrance. Ses yeux agrandis étaient pleins +de larmes et de lueurs; de sa poitrine glonflée de soupirs, montait +une haleine semblable aux premiers souffles de l'orage. A cette vue, +Paphnuce se sentit troublé jusqu'au fond de l'âme. S'étant prosterné, +il fit cette prière: + +--Toi qui as mis la pitié dans nos coeurs comme la rosée du matin sur +les prairies, Dieu juste et miséricordieux, sois béni! Louange, +louange à toi! Écarte de ton serviteur cette fausse tendresse qui mène +à la concupiscence et fais-moi la grâce de ne jamais aimer qu'en toi +les créatures, car elles passent et tu demeures. Si je m'intéresse à +cette femme, c'est parce qu'elle est ton ouvrage. Les anges eux-mêmes +se penchent vers elle avec sollicitude. N'est-elle pas, ô Seigneur, le +souffle de ta bouche? Il ne faut pas qu'elle continue à pécher avec +tant de citoyens et d'étrangers. Une grande pitié s'est élevée pour +elle dans mon coeur. Ses crimes sont abominables et la seule pensée +m'en donne un tel frisson que je sens se hérisser d'effroi tous les +poils de ma chair. Mais plus elle est coupable et plus je dois la +plaindre. Je pleure en songeant que les diables la tourmenteront +durant l'éternité. + +Comme il méditait de la sorte, il vit un petit chacal assis à ses +pieds. Il en éprouva une grande surprise, car la porte de sa cellule +était fermée depuis le matin. L'animal semblait lire dans la pensée de +l'abbé et il remuait la queue comme un chien. Paphnuce se signa: la +bête s'évanouit. Connaissant alors que pour la première fois le diable +s'était glissé dans sa chambre, il fit une courte prière; puis il +songea de nouveau à Thaïs. + +--Avec l'aide de Dieu, se dit-il, il faut que je la sauve! + +Et il s'endormit. + +Le lendemain matin, ayant fait sa prière, il se rendit auprès du saint +homme Palémon, qui menait, à quelque distance, la vie anachorétique. +Il le trouva qui, paisible et riant, bêchait la terre selon sa +coutume. Palémon était un vieillard; il cultivait un petit jardin: les +bêtes sauvages venaient lui lécher les mains, et les diables ne le +tourmentaient pas. + +--Dieu soit loué! mon frère Paphnuce, dit-il, appuyé sur sa bêche. + +--Dieu soit loué! répondit Paphnuce. Et que la paix soit avec mon +frère! + +--La paix soit semblablement avec toi! frère Paphnuce, reprit le moine +Palémon; et il essuya avec sa manche la sueur de son front. + +--Frère Palémon, nos discours doivent avoir pour unique objet la +louange de Celui qui a promis de se trouver au milieu de ceux qui +s'assemblent en son nom. C'est pourquoi je viens t'entretenir d'un +dessein que j'ai formé en vue de glorifier le Seigneur. + +--Puisse donc le Seigneur bénir ton dessein, Paphnuce, comme il a béni +mes laitues! Il répand tous les matins sa grâce avec sa rosée sur mon +jardin et sa bonté m'incite à le glorifier dans les concombres et les +citrouilles qu'il me donne. Prions-le qu'il nous garde en sa paix! Car +rien n'est plus à craindre que les mouvements désordonnés qui +troublent les coeurs. Quand ces mouvements nous agitent, nous sommes +semblables à des hommes ivres et nous marchons, tirés de droite et de +gauche, sans cesse près de tomber ignominieusement. Parfois ces +transports nous plongent dans une joie déréglée, et celui qui s'y +abandonne fait retentir dans l'air souillé le rire épais des brutes. +Cette joie lamentable entraîne le pécheur dans toutes sortes de +désordres. Mais parfois aussi ces troubles de l'âme et des sens nous +jettent dans une tristesse impie, plus funeste mille fois que la joie. +Frère Paphnuce, je ne suis qu'un malheureux pécheur; mais j'ai éprouvé +dans ma longue vie que le cénobite n'a pas de pire ennemi que la +tristesse. J'entends par là cette mélancolie tenace qui enveloppe +l'âme comme une brume et lui cache la lumière de Dieu. Rien n'est plus +contraire au salut, et le plus grand triomphe du diable est de +répandre une âcre et noire humeur dans le coeur d'un religieux. S'il +ne nous envoyait que des tentations joyeuses, il ne serait pas de +moitié si redoutable. Hélas! il excelle à nous désoler. N'a-t-il pas +montré à notre père Antoine un enfant noir d'une telle beauté que sa +vue tirait des larmes? Avec l'aide de Dieu, notre père Antoine évita +les pièges du démon. Je l'ai connu du temps qu'il vivait parmi nous; +il s'égayait avec ses disciples, et jamais il ne tomba dans la +mélancolie. Mais n'es-tu pas venu, mon frère, m'entretenir d'un +dessein formé dans ton esprit? Tu me favoriseras en m'en faisant part, +si toutefois ce dessein a pour objet la gloire de Dieu. + +--Frère Palémon, je me propose en effet de glorifier le Seigneur. +Fortifie-moi de ton conseil, car tu as beaucoup de lumières et le +péché n'a jamais obscurci la clarté de ton intelligence. + +--Frère Paphnuce, je ne suis pas digne de délier la courroie de tes +sandales et mes iniquités sont innombrables comme les sables du +désert. Mais je suis vieux et je ne te refuserai pas l'aide de mon +expérience. + +--Je te confierai donc, frère Palémon, que je suis pénétré de douleur +à la pensée qu'il y a dans Alexandrie une courtisane nommée Thaïs, qui +vit dans le péché et demeure pour le peuple un objet de scandale. + +--Frère Paphnuce, c'est là, en effet, une abomination dont il convient +de s'affliger. Beaucoup de femmes vivent comme celle-là parmi les +gentils. As-tu imaginé un remède applicable à ce grand mal? + +--Frère Palémon, j'irai trouver cette femme dans Alexandrie, et, avec +le secours de Dieu, je la convertirai. Tel est mon dessein; ne +l'approuves-tu pas, mon frère? + +--Frère Paphnuce, je ne suis qu'un malheureux pécheur, mais notre père +Antoine avait coutume de dire: «En quelque lieu que tu sois, ne te +hâte pas d'en sortir pour aller ailleurs.» + +--Frère Palémon, découvres-tu quelque chose de mauvais dans +l'entreprise que j'ai conçue? + +--Doux Paphnuce, Dieu me garde de soupçonner les intentions de mon +frère! Mais notre père Antoine disait encore: «Les poissons qui sont +tirés en un lieu sec y trouvent la mort: pareillement il advient que +les moines qui s'en vont hors de leurs cellules et se mêlent aux gens +du siècle s'écartent des bons propos.» + +Ayant ainsi parlé, le vieillard Palémon enfonça du pied dans la terre +le tranchant de sa bêche et se mit à creuser le sol avec ardeur autour +d'un jeune pommier. Tandis qu'il bêchait, une antilope ayant franchi +d'un saut rapide, sans courber le feuillage, la haie qui fermait le +jardin, s'arrêta, surprise, inquiète, le jarret frémissant, puis +s'approcha en deux bonds du vieillard et coula sa fine tête dans le +sein de son ami. + +--Dieu soit loué dans la gazelle du désert! dit Palémon. + +Et il alla prendre dans sa cabane un morceau de pain noir qu'il fit +manger dans le creux de sa main à la bête légère. + +Paphnuce demeura quelque temps pensif, le regard fixé sur les pierres +du chemin. Puis il regagna lentement sa cellule, songeant à ce qu'il +venait d'entendre. Un grand travail se faisait dans son esprit. + +--Ce solitaire, se disait-il, est de bon conseil; l'esprit de prudence +est en lui. Et il doute de la sagesse de mon dessein. Pourtant il me +serait cruel d'abandonner plus longtemps cette Thaïs au démon qui la +possède. Que Dieu m'éclaire et me conduise! + +Comme il poursuivait son chemin, il vit un pluvier pris dans les +filets qu'un chasseur avait tendus sur le sable et il connut que +c'était une femelle, car le mâle vint à voler jusqu'aux filets et il +en rompait les mailles une à une avec son bec, jusqu'à ce qu'il fît +dans les rets une ouverture par laquelle sa compagne pût s'échapper. +L'homme de Dieu contemplait ce spectacle et, comme, par la vertu de sa +sainteté, il comprenait aisément le sens mystique des choses, il +connut que l'oiseau captif n'était autre que Thaïs, prise dans les +lacs des abominations, et que, à l'exemple du pluvier, qui coupait les +fils du chanvre avec son bec, il devait rompre, en prononçant des +paroles puissantes, les invisibles liens par lesquels Thaïs était +retenue dans le péché. C'est pourquoi il loua Dieu et fut raffermi +dans sa résolution première. Mais, ayant vu ensuite le pluvier pris +par les pattes et embarrassé lui-même au piège qu'il avait rompu, il +retomba dans son incertitude. + +Il ne dormit pas de toute la nuit et il eut avant l'aube une vision. +Thaïs lui apparut encore. Son visage n'exprimait pas les voluptés +coupables et elle n'était point vêtue, selon son habitude, de tissus +diaphanes. Un suaire l'enveloppait tout entière et lui cachait même +une partie du visage, en sorte que l'abbé ne voyait que deux yeux qui +répandaient des larmes blanches et lourdes. + +A cette vue, il se mit lui-même à pleurer et, pensant que cette vision +lui venait de Dieu, il n'hésita plus. Il se leva, saisit un bâton +noueux, image de la foi chrétienne, sortit de sa cellule, dont il +ferma soigneusement la porte afin que les animaux qui vivent sur le +sable et les oiseaux de l'air ne pussent venir souiller le livre des +Écritures qu'il conservait au chevet de son lit, appela le diacre +Flavien pour lui confier le gouvernement des vingt-trois disciples; +puis, vêtu seulement d'un long cilice, prit sa route vers le Nil, avec +le dessein de suivre à pied la rive Lybique jusqu'à la ville fondée +par le Macédonien. Il marchait depuis l'aube sur le sable, méprisant +la fatigue, la faim, la soif; le soleil était déjà bas à l'horizon +quand il vit le fleuve effrayant qui roulait ses eaux sanglantes entre +des rochers d'or et de feu. Il longea la berge, demandant son pain aux +portes des cabanes isolées, pour l'amour de Dieu, et recevant +l'injure, les refus, les menaces avec allégresse. Il ne redoutait ni +les brigands, ni les bêtes fauves, mais il prenait grand soin de se +détourner des villes et des villages qui se trouvaient sur sa route. +Il craignait de rencontrer des enfants jouant aux osselets devant la +maison de leur père, ou de voir, au bord des citernes, des femmes en +chemise bleue poser leur cruche et sourire. Tout est péril au +solitaire: c'est parfois un danger pour lui de lire dans l'Écriture +que le divin maître allait de ville en ville et soupait avec ses +disciples. Les vertus que les anachorètes brodent soigneusement sur le +tissu de la foi sont aussi fragiles que magnifiques: un souffle du +siècle peut en ternir les agréables couleurs. C'est pourquoi Paphnuce +évitait d'entrer dans les villes, craignant que son coeur ne s'amollit +à la vue des hommes. + +Il s'en allait donc par les chemins solitaires. Quand venait le soir, +le murmure des tamaris, caressés par la brise, lui donnait le frisson, +et il rabattait son capuchon sur ses yeux pour ne plus voir la beauté +des choses. Après six jours de marche, il parvint en un lieu nommé +Silsilé. Le fleuve y coule dans une étroite vallée que borde une +double chaîne de montagnes de granit. C'est là que les Égyptiens, au +temps où ils adoraient les démons, taillaient leurs idoles. Paphnuce y +vit une énorme tête de Sphinx, encore engagée dans la roche. Craignant +qu'elle ne fût animée de quelque vertu diabolique, il fit le signe de +la croix et prononça le nom de Jésus; aussitôt une chauve-souris +s'échappa d'une des oreilles de la bête et Paphnuce connut qu'il avait +chassé le mauvais esprit qui était en cette figure depuis plusieurs +siècles. Son zèle s'en accrut et, ayant ramassé une grosse pierre, il +la jeta à la face de l'idole. Alors le visage mystérieux du Sphinx +exprima une si profonde tristesse, que Paphnuce en fut ému. En vérité, +l'expression de douleur surhumaine dont cette face de pierre était +empreinte aurait touché l'homme le plus insensible. C'est pourquoi +Paphnuce dit au Sphinx: + +--O bête, à l'exemple des satyres et des centaures que vit dans le +désert notre père Antoine, confesse la divinité du Christ Jésus! et je +te bénirai au nom du Père, du Fils et de l'Esprit. + +Il dit: une lueur rose sortit des yeux du Sphinx; les lourdes +paupières de la bête tressaillirent et les lèvres de granit +articulèrent péniblement, comme un écho de la voix de l'homme, le +saint nom de Jésus-Christ; c'est pourquoi Paphnuce, étendant la main +droite, bénit le Sphinx de Silsilé. + +Cela fait, il poursuivit son chemin et, la vallée s'étant élargie, il +vit les ruines d'une ville immense. Les temples, restés debout, +étaient portés par des idoles qui servaient de colonnes et, avec la +permission de Dieu, des têtes de femmes aux cornes de vache +attachaient sur Paphnuce un long regard qui le faisait pâlir. Il +marcha ainsi dix-sept jours, mâchant pour toute nourriture quelques +herbes crues et dormant la nuit dans les palais écroulés, parmi les +chats sauvages et les rats de Pharaon, auxquels venaient se mêler des +femmes dont le buste se terminait en poisson squameux. Mais Paphnuce +savait que ces femmes venaient de l'enfer et il les chassait en +faisant le signe de la croix. + +Le dix-huitième jour, ayant découvert, loin de tout village, une +misérable hutte de feuilles de palmier, à demi ensevelie sous le sable +qu'apporte le vent du désert, il s'en approcha, avec l'espoir que +cette cabane était habitée par quelque pieux anachorète. Comme il n'y +avait point de porte, il aperçut à l'intérieur une cruche, un tas +d'oignons et un lit de feuilles sèches. + +--Voilà, se dit-il, le mobilier d'un ascète. Communément les ermites +s'éloignent peu de leur cabane. Je ne manquerai pas de rencontrer +bientôt celui-ci. Je veux lui donner le baiser de paix, à l'exemple du +saint solitaire Antoine qui, s'étant rendu auprès de l'ermite Paul, +l'embrassa par trois fois. Nous nous entretiendrons des choses +éternelles et peut-être notre Seigneur nous enverra-t-il par un +corbeau un pain que mon hôte m'invitera honnêtement à rompre. + +Tandis qu'il se parlait ainsi à lui-même, il tournait autour de la +hutte, cherchant s'il ne découvrirait personne. Il n'avait pas fait +cent pas, qu'il aperçut un homme assis, les jambes croisées sur la +berge du Nil. Cet homme était nu; sa chevelure comme sa barbe +entièrement blanche, et son corps plus rouge que la brique. Paphnuce +ne douta point que ce ne fût l'ermite. Il le salua par les paroles que +les moines ont coutume d'échanger quand ils se rencontrent. + +--Que la paix soit avec toi, mon frère! Puisses-tu goûter un jour le +doux rafraîchissement du Paradis. + +L'homme ne répondit point. Il demeurait immobile et semblait ne pas +entendre. Paphnuce s'imagina que ce silence était causé par un de ces +ravissements dont les saints sont coutumiers. Il se mit à genoux, les +mains jointes, à côté de l'inconnu et resta ainsi en prières jusqu'au +coucher du soleil. A ce moment, voyant que son compagnon n'avait pas +bougé, il lui dit: + +--Mon père, si tu es sorti de l'extase où je t'ai vu plongé, donne-moi +ta bénédiction en notre Seigneur Jésus-Christ. + +L'autre lui répondit sans tourner la tête: + +--Étranger, je ne sais ce que tu veux dire et ne connais point ce +Seigneur Jésus-Christ. + +--Quoi! s'écria Paphnuce. Les prophètes l'ont annoncé; des légions de +martyrs ont confessé son nom; César lui-même l'a adoré et tantôt +encore j'ai fait proclamer sa gloire par le Sphinx de Silsilé. Est-il +possible que tu ne le connaisses pas? + +--Mon ami, répondit l'autre, cela est possible. Ce serait même +certain, s'il y avait quelque certitude au monde. + +Paphnuce était surpris et contristé de l'incroyable ignorance de cet +homme. + +--Si tu ne connais Jésus-Christ, lui dit-il, tes oeuvres ne te +serviront de rien et tu ne gagneras pas la vie éternelle. + +Le vieillard répliqua: + +--Il est vain d'agir ou de s'abstenir; il est indifférent de vivre ou +de mourir. + +--Eh quoi! demanda Paphnuce, tu ne désires pas vivre dans l'éternité? +Mais, dis-moi, n'habites-tu pas une cabane dans ce désert à la façon +des anachorètes? + +--Il paraît. + +--Ne vis-tu pas nu et dénué de tout? + +--Il paraît. + +--Ne te nourris-tu pas de racines et ne pratiques-tu pas la chasteté? + +--Il paraît. + +--N'as-tu pas renoncé à toutes les vanités de ce monde? + +--J'ai renoncé en effet aux choses vaines qui font communément le +souci des hommes. + +--Ainsi tu es comme moi pauvre, chaste et solitaire. Et tu ne l'es pas +comme moi pour l'amour de Dieu, et en vue de la félicité céleste! +C'est ce que je ne puis comprendre. Pourquoi es-tu vertueux si tu ne +crois pas en Jésus-Christ? Pourquoi te prives-tu des biens de ce +monde, si tu n'espères pas gagner les biens éternels? + +--Étranger, je ne me prive d'aucun bien, et je me flatte d'avoir +trouvé une manière de vivre assez satisfaisante, bien qu'à parler +exactement, il n'y ait ni bonne ni mauvaise vie. Rien n'est en soi +honnête ni honteux, juste ni injuste, agréable ni pénible, bon ni +mauvais. C'est l'opinion qui donne les qualités aux choses comme le +sel donne la saveur aux mets. + +--Ainsi donc, selon toi, il n'y a pas de certitude. Tu nies la vérité +que les idolâtres eux-mêmes ont cherchée. Tu te couches dans ton +ignorance, comme un chien fatigué qui dort dans la boue. + +--Étranger, il est également vain d'injurier les chiens et les +philosophes. Nous ignorons ce que sont les chiens et ce que nous +sommes. Nous ne savons rien. + +--O vieillard, appartiens-tu donc à la secte ridicule des sceptiques? +Es-tu donc de ces misérables fous qui nient également le mouvement et +le repos et qui ne savent point distinguer la lumière du soleil d'avec +les ombres de la nuit? + +--Mon ami, je suis sceptique en effet, et d'une secte qui me paraît +louable, tandis que tu la juges ridicule. Car les mêmes choses ont +diverses apparences. Les pyramides de Memphis semblent, au lever de +l'aurore, des cônes de lumière rose. Elles apparaissent, au coucher du +soleil, sur le ciel embrasé comme de noirs triangles. Mais qui +pénétrera leur intime substance? Tu me reproches de nier les +apparences, quand au contraire les apparences sont les seules réalités +que je reconnaisse. Le soleil me semble lumineux, mais sa nature m'est +inconnue. Je sens que le feu brûle, mais je ne sais ni comment ni +pourquoi. Mon ami, tu m'entends bien mal. Au reste, il est indifférent +d'être entendu d'une manière ou d'une autre. + +--Encore une fois, pourquoi vis-tu de dattes et d'oignons dans le +désert? Pourquoi endures-tu de grands maux? J'en supporte d'aussi +grands et je pratique comme toi l'abstinence dans la solitude. Mais +c'est afin de plaire à Dieu et de mériter la béatitude sempiternelle. +Et c'est là une fin raisonnable, car il est sage de souffrir, en vue +d'un grand bien. Il est insensé au contraire de s'exposer +volontairement à d'inutiles fatigues et à de vaines souffrances. Si je +ne croyais pas,--pardonne ce blasphème, ô Lumière incréée!--si je ne +croyais pas à la, vérité de ce que Dieu nous a enseigné par la voix +des prophètes, par l'exemple de son fils, par les actes des apôtres, +par l'autorité des conciles et par le témoignage des martyrs, si je ne +savais pas que les souffrances du corps sont nécessaires à la santé de +l'âme, si j'étais, comme toi, plongé dans l'ignorance des sacrés +mystères, je retournerais tout de suite dans le siècle, je +m'efforcerais d'acquérir des richesses pour vivre dans la mollesse +comme les heureux de ce monde, et je dirais aux voluptés: «Venez, mes +filles, venez, mes servantes, venez toutes me verser vos vins, vos +philtres et vos parfums.» Mais toi, vieillard insensé, tu te prives de +tous les avantages; tu perds sans attendre aucun gain: tu donnes sans +espoir de retour et tu imites ridiculement les travaux admirables de +nos anachorètes, comme un singe effronté pense, en barbouillant un +mur, copier le tableau d'un peintre ingénieux. O le plus stupide des +hommes, quelles sont donc tes raisons? + +Paphnuce parlait ainsi avec une grande violence. Mais le vieillard +demeurait paisible. + +--Mon ami, répondit-il doucement, que t'importent les raisons d'un +chien endormi dans la fange et d'un singe malfaisant? + +Paphnuce n'avait jamais en vue que la gloire de Dieu. Sa colère étant +tombée, il s'excusa avec une noble humilité. + +--Pardonne-moi, dit-il, ô vieillard, ô mon frère, si le zèle de la +vérité m'a emporté au delà des justes bornes. Dieu m'est témoin que +c'est ton erreur et non ta personne que je haïssais. Je souffre de te +voir dans les ténèbres, car je t'aime en Jésus-Christ et le soin de +ton salut occupe mon coeur. Parle, donne-moi tes raisons: je brûle de +les connaître afin de les réfuter. + +Le vieillard répondit avec quiétude: + +--Je suis également disposé à parler et à me taire. Je te donnerai +donc mes raisons, sans te demander les tiennes en échange, car tu ne +m'intéresses en aucune manière. Je n'ai souci ni de ton bonheur ni de +ton infortune et il m'est indifférent que tu penses d'une façon ou +d'une autre. Et comment t'aimerais-je ou te haïrais-je? L'aversion et +la sympathie sont également indignes du sage. Mais, puisque tu +m'interroges, sache donc que je me nomme Timoclès et que je suis né à +Cos de parents enrichis dans le négoce. Mon père armait des navires. +Son intelligence ressemblait beaucoup à celle d'Alexandre, qu'on a +surnommé le Grand. Pourtant elle était moins épaisse. Bref, c'était +une pauvre nature d'homme. J'avais deux frères qui suivaient comme lui +la profession d'armateurs. Moi, je professais la sagesse. Or, mon +frère aîné fut contraint par notre père d'épouser une femme carienne +nommée Timaessa, qui lui déplaisait si fort qu'il ne put vivre à son +côté sans tomber dans une noire mélancolie. Cependant Timaessa +inspirait à notre frère cadet un amour criminel et cette passion se +changea bientôt en manie furieuse. La Carienne les tenait tous deux en +égale aversion. Mais elle aimait un joueur de flûte et le recevait la +nuit dans sa chambre. Un matin, il y laissa la couronne qu'il portait +d'ordinaire dans les festins. Mes deux frères ayant trouvé cette +couronne, jurèrent de tuer le joueur de flûte et, dès le lendemain, +ils le firent périr sous le fouet, malgré ses larmes et ses prières. +Ma belle-soeur en éprouva un désespoir qui lui fit perdre la raison, +et ces trois misérables, devenus semblables à des bêtes, promenaient +leur démence sur les rivages de Cos, hurlant comme des loups, l'écume +aux lèvres, le regard attaché à la terre, parmi les huées des enfants +qui leur jetaient des coquilles. Ils moururent et mon père les +ensevelit de ses mains. Peu de temps après, son estomac refusa toute +nourriture et il expira de faim, assez riche pour acheter toutes les +viandes et tous les fruits des marchés de l'Asie. Il était désespéré +de me laisser sa fortune. Je l'employai à voyager. Je visitai +l'Italie, la Grèce et l'Afrique sans rencontrer personne de sage ni +d'heureux. J'étudiai la philosophie à Athènes et à Alexandrie et je +fus étourdi du bruit des disputes. Enfin m'étant promené jusque dans +l'Inde, je vis au bord du Gange un homme nu, qui demeurait là +immobile, les jambes croisées depuis trente ans. Des lianes couraient +autour de son corps desséché et les oiseaux nichaient dans ses +cheveux. Il vivait pourtant. Je me rappelai, à sa vue, Timaessa, le +joueur de flûte, mes deux frères et mon père, et je compris que cet +Indien était sage. «Les hommes, me dis-je, souffrent parce qu'ils sont +privés de ce qu'ils croient être un bien, ou que, le possédant, ils +craignent de le perdre, ou parce qu'ils endurent ce qu'ils croient +être un mal. Supprimez toute croyance de ce genre et tous les maux +disparaissent.» C'est pourquoi je résolus de ne jamais tenir aucune +chose pour avantageuse, de professer l'entier détachement des biens de +ce monde et de vivre dans la solitude et dans l'immobilité, à +l'exemple de l'Indien. + +Paphnuce avait écouté attentivement le récit du vieillard. + +--Timoclès de Cos, répondit-il, je confesse que tout, dans tes propos, +n'est pas dépourvu de sens. Il est sage, en effet, de mépriser les +biens de ce monde. Mais il serait insensé de mépriser pareillement les +biens éternels et de s'exposer à la colère de Dieu. Je déplore ton +ignorance, Timoclès, et je vais t'instruire dans la vérité, afin que +connaissant qu'il existe un Dieu en trois hypostases, tu obéisses à ce +Dieu comme un enfant à son père. + +Mais Timoclès l'interrompant: + +--Garde-toi, étranger, de m'exposer tes doctrines et ne pense pas me +contraindre à partager ton sentiment. Toute dispute est stérile. Mon +opinion est de n'avoir pas d'opinion. Je vis exempt de troubles à la +condition de vivre sans préférences. Poursuis ton chemin, et ne tente +pas de me tirer de la bienheureuse apathie où je suis plongé, comme +dans un bain délicieux, après les rudes travaux de mes jours. + +Paphnuce était profondément instruit dans les choses de la foi. Par la +connaissance qu'il avait des coeurs, il comprit que la grâce de Dieu +n'était pas sur le vieillard Timoclès et que le jour du salut n'était +pas encore venu pour cette âme acharnée à sa perte. Il ne répondit +rien, de peur que l'édification tournât en scandale. Car il arrive +parfois qu'en disputant contre les infidèles, on les induit de nouveau +en péché, loin de les convertir. C'est pourquoi ceux qui possèdent la +vérité doivent la répandre avec prudence. + +--Adieu donc! dit-il, malheureux Timoclès. + +Et, poussant un grand soupir, il reprit dans la nuit son pieux voyage. + +Au matin, il vit des ibis immobiles sur une patte, au bord de l'eau, +qui reflétait leur cou pâle et rose. Les saules étendaient au loin sur +la berge leur doux feuillage gris; des grues volaient en triangle dans +le ciel clair et l'on entendait parmi les roseaux le cri des hérons +invisibles. Le fleuve roulait à perte de vue ses larges eaux vertes où +des voiles glissaient comme des ailes d'oiseaux, où, ça et là, au +bord, se mirait une maison blanche, et sur lesquelles flottaient au +loin des vapeurs légères, tandis que des îles lourdes de palmes, de +fleurs et de fruits, laissaient s'échapper de leurs ombres des nuées +bruyantes de canards, d'oies, de flamants et de sarcelles. A gauche, +la grasse vallée étendait jusqu'au désert ses champs et ses vergers +qui frissonnaient dans la joie, le soleil dorait les épis, et la +fécondité de la terre s'exhalait en poussières odorantes. A cette vue, +Paphnuce, tombant à genoux, s'écria: + +--Béni soit le Seigneur, qui a favorisé mon voyage! Toi qui répands ta +rosée sur les figuiers de l'Arsinoïtide, mon Dieu, fais descendre la +grâce dans l'âme de cette Thaïs que tu n'as pas formée avec moins +d'amour que les fleurs des champs et les arbres des jardins. +Puisse-t-elle fleurir par mes soins comme un rosier balsamique dans ta +Jérusalem céleste! + +Et chaque fois qu'il voyait un arbre fleuri ou un brillant oiseau, il +songeait à Thaïs. C'est ainsi que, longeant le bras gauche du fleuve à +travers des contrées fertiles et populeuses, il atteignit en peu de +journées cette Alexandrie que les Grecs ont surnommée la belle et la +dorée. Le jour était levé depuis une heure quand il découvrit du haut +d'une colline la ville spacieuse dont les toits étincelaient dans la +vapeur rose. Il s'arrêta et, croisant les bras sur sa poitrine: + +--Voilà donc, se dit-il, le séjour délicieux où je suis né dans le +péché, l'air brillant où j'ai respiré des parfums empoisonnés, la mer +voluptueuse où j'écoutais chanter les Sirènes! Voilà mon berceau selon +la chair, voilà ma patrie selon le siècle! Berceau fleuri, patrie +illustre au jugement des hommes! Il est naturel à tes enfants, +Alexandrie, de te chérir comme une mère et je fus engendré dans ton +sein magnifiquement paré. Mais l'ascète méprise la nature, le mystique +dédaigne les apparences, le chrétien regarde sa patrie humaine comme +un lieu d'exil, le moine échappe à la terre. J'ai détourné mon coeur +de ton amour, Alexandrie. Je te hais! Je te hais pour ta richesse, +pour ta science, pour ta douceur et pour ta beauté. Soit maudit, +temple des démons! Couche impudique des gentils, chaire empestée des +ariens, sois maudite! Et toi, fils ailé du Ciel qui conduisis le saint +ermite Antoine, notre père, quand, venu du fond du désert, il pénétra +dans cette citadelle de l'idolâtrie pour affermir la foi des +confesseurs et la constance des martyrs, bel ange du Seigneur, +invisible enfant, premier souffle de Dieu, vole devant moi et parfume +du battement de tes ailes l'air corrompu que je vais respirer parmi +les princes ténébreux du siècle! + +Il dit et reprit sa route. Il entra dans la ville par la porte du +Soleil. Cette porte était de pierre et s'élevait avec orgueil. Mais +des misérables, accroupis dans son ombre, offraient aux passants des +citrons et des figues ou mendiaient une obole en se lamentant. + +Une vieille femme en haillons, qui était agenouillée là, saisit le +cilice du moine, le baisa et dit: + +--Homme du Seigneur, bénis-moi afin que Dieu me bénisse. J'ai beaucoup +souffert en ce monde, je veux avoir toutes les joies dans l'autre. Tu +viens de Dieu, ô saint homme, c'est pourquoi la poussière de tes pieds +est plus précieuse que l'or. + +--Le Seigneur soit loué, dit Paphnuce. + +Et il forma de sa main entr'ouverte le signe de la rédemption sur la +tête de la vieille femme. + +Mais à peine avait-il fait vingt pas dans la rue qu'une troupe +d'enfants se mit à le huer et à lui jeter des pierres en criant: + +--Oh! le méchant moine! Il est plus noir qu'un cynocéphale et plus +barbu qu'un bouc. C'est un fainéant! Que ne le pend-on dans quelque +verger, comme un Priape de bois, pour effrayer les oiseaux? Mais non, +il attirerait la grêle sur les amandiers en fleurs. Il porte malheur. +Qu'on le crucifie, le moine! qu'on le crucifie! + +Et les pierres volaient avec les cris. + +--Mon Dieu! bénissez ces pauvres enfants, murmura Paphnuce. + +Et il poursuivit son chemin songeant: + +--Je suis en vénération à cette vieille femme et en mépris à ces +enfants. Ainsi un même objet est apprécié différemment par les hommes +qui sont incertains dans leurs jugements et sujets à l'erreur. Il faut +en convenir, pour un gentil, le vieillard Timoclès n'est pas dénué de +sens. Aveugle, il se sait privé de lumière. Combien il l'emporte pour +le raisonnement sur ces idolâtres qui s'écrient du fond de leurs +épaisses ténèbres: Je vois le jour! Tout dans ce monde est mirage et +sable mouvant. En Dieu seul est la stabilité. + +Cependant il traversait la ville d'un pas rapide. Après dix années +d'absence, il en reconnaissait chaque pierre, et chaque pierre était +une pierre de scandale qui lui rappelait un péché. C'est pourquoi il +frappait rudement de ses pieds nus les dalles des larges chaussées, et +il se réjouissait d'y marquer la trace sanglante de ses talons +déchirés. Laissant à sa gauche les magnifiques portiques du temple de +Sérapis, il s'engagea dans une voie bordée de riches demeures qui +semblaient assoupies parmi les parfums. Là les pins, les érables, les +térébinthes élevaient leur tête au-dessus des corniches rouges et des +acrotères d'or. On voyait, par les portes entr'ouvertes, des statues +d'airain dans des vestibules de marbre et des jets d'eau au milieu du +feuillage. Aucun bruit ne troublait la paix de ces belles retraites. +On entendait seulement le son lointain d'une flûte. Le moine s'arrêta +devant une maison assez petite, mais de nobles proportions et soutenue +par des colonnes gracieuses comme des jeunes filles. Elle était ornée +des bustes en bronze des plus illustres philosophes de la Grèce. + +Il y reconnut Platon, Socrate, Aristote, Épicure et Zénon, et ayant +heurté le marteau contre la porte, il attendit en songeant: + +--C'est en vain que le métal glorifie ces faux sages, leurs mensonges +sont confondus; leurs âmes sont plongées dans l'enfer et le fameux +Platon lui-même, qui remplit la terre du bruit de son éloquence, ne +dispute désor mais qu'avec les diables. + +Un esclave vint ouvrir la porte et, trouvant un homme pieds nus sur la +mosaïque du seuil, il lui dit durement: + +--Va mendier ailleurs, moine ridicule, et n'attends pas que je te +chasse à coups de bâton. + +--Mon frère, répondit l'abbé d'Antinoé, je ne te demande rien, sinon +que tu me conduises à Nicias, ton maître. + +L'esclave répondit avec plus de colère: + +--Mon maître ne reçoit pas des chiens comme toi. + +--Mon fils, reprit Paphnuce, fais, s'il te plaît, ce que je te +demande, et dis à ton maître que je désire le voir. + +--Hors d'ici, vil mendiant! s'écria le portier furieux. + +Et il leva son bâton sur le saint homme, qui, mettant ses bras en +croix contre sa poitrine, reçut sans s'émouvoir le coup en plein +visage, puis répéta doucement: + +--Fais ce que j'ai demandé, mon fils, je te prie. + +Alors le portier, tout tremblant, murmura. + +--Quel est cet homme qui ne craint point la souffrance? + +Et il courut avertir son maître. + +Nicias sortait du bain. De belles esclaves promenaient les strigiles +sur son corps. C'était un homme gracieux et souriant. Une expression +de douce ironie était répandue sur son visage. À la vue du moine, il +se leva et s'avança les bras ouverts: + +--C'est toi, s'écria-t-il, Paphnuce mon condisciple, mon ami, mon +frère! Oh! je te reconnais, bien qu'à vrai dire tu te sois rendu plus +semblable à une bête qu'à un homme. Embrasse-moi. Te souvient-il du +temps où nous étudiions ensemble la grammaire, la rhétorique et la +philosophie? On te trouvait déjà l'humeur sombre et sauvage, mais je +t'aimais pour ta parfaite sincérité. Nous disions que tu voyais +l'univers avec les yeux farouches d'un cheval, et qu'il n'était pas +surprenant que tu fusses ombrageux. Tu manquais un peu d'atticisme, +mais ta libéralité n'avait pas de bornes. Tu ne tenais ni à ton argent +ni à ta vie. Et il y avait en toi un génie bizarre, un esprit étrange +qui m'intéressait infiniment. Sois le bienvenu, mon cher Paphnuce, +après dix ans d'absence. Tu as quitté le désert; tu renonces aux +superstitions chrétiennes, et tu renais à l'ancienne vie. Je marquerai +ce jour d'un caillou blanc. + +--Crobyle et Myrtale, ajouta-t-il en se tournant vers les femmes, +parfumez les pieds, les mains et la barbe de mon cher hôte. + +Déjà elles apportaient en souriant l'aiguière, les fioles et le miroir +de métal. Mais Paphnuce, d'un geste impérieux, les arrêta et tint les +yeux baissés pour ne les plus voir; car elles étaient nues. Cependant +Nicias lui présentait des coussins, lui offrait des mets et des +breuvages divers, que Paphnuce refusait avec mépris. + +--Nicias, dit-il, je n'ai pas renié ce que tu appelles faussement la +superstition chrétienne, et qui est la vérité des vérités. Au +commencement était le Verbe et le Verbe était en Dieu et le Verbe +était Dieu. Tout a été fait par lui, et rien de ce quia été fait n'a +été fait sans lui. En lui était la vie, et la vie était la lumière des +hommes. + +--Cher Paphnuce, répondit Nicias, qui venait de revêtir une tunique +parfumée, penses-tu m'étonner en récitant des paroles assemblées sans +art et qui ne sont qu'un vain murmure? As-tu oublié que je suis +moi-même quelque peu philosophe? Et penses-tu me contenter avec +quelques lambeaux arrachés par des hommes ignorants à la pourpre +d'Amélius, quand Amélius, Porphyre et Platon, dans toute leur gloire, +ne me contentent pas? Les systèmes construits par les sages ne sont +que des contes imaginés pour amuser l'éternelle enfance des hommes. Il +faut s'en divertir comme des contes de l'Ane, du Cuvier, de la Matrone +d'Éphèse ou de toute autre fable milésienne. + +Et, prenant son hôte par le bras, il l'entraîna dans une salle où des +milliers de papyrus étaient roulés dans des corbeilles. + +--Voici ma bibliothèque, dit-il; elle contient une faible partie des +systèmes que les philosophes ont construits pour expliquer le monde. +Le Sérapéum lui-même, dans sa richesse, ne les renferme pas tous. +Hélas! ce ne sont que des rêves de malades. + +Il força son hôte à prendre place dans une chaise d'ivoire et s'assit +lui-même. Paphnuce promena sur les livres de la bibliothèque un regard +sombre et dit: + +--Il faut les brûler tous. + +--O doux hôte, ce serait dommage! répondit Nicias. Car les rêves des +malades sont parfois amusants. D'ailleurs, s'il fallait détruire tous +les rêves et toutes les visions des hommes, la terre perdrait ses +formes et ses couleurs et nous nous endormirions tous dans une morne +stupidité. + +Paphnuce poursuivait sa pensée: + +--Il est certain que les doctrines des païens ne sont que de vains +mensonges. Mais Dieu, qui est la vérité, s'est révélé aux hommes par +des miracles. Et il s'est fait chair et il a habité parmi nous. + +Nicias répondit: + +--Tu parles excellemment, chère tête de Paphnuce, quand tu dis qu'il +s'est fait chair. Un Dieu qui pense, qui agit, qui parle, qui se +promène dans la nature comme l'antique Ulysse sur la mer glauque, est +tout à fait un homme. Comment penses-tu croire à ce nouveau Jupiter, +quand les marmots d'Athènes, au temps de Périclès, ne croyaient déjà +plus à l'ancien? Mais laissons cela. Tu n'es pas venu, je pense, pour +disputer sur les trois hypostases. Que puis-je faire pour toi, cher +condisciple? + +--Une chose tout à fait bonne, répondit l'abbé d'Antinoé. Me prêter +une tunique parfumée semblable à celle que tu viens de revêtir. Ajoute +à cette tunique, par grâce, des sandales dorées et une fiole d'huile, +pour oindre ma barbe et mes cheveux. Il convient aussi que tu me +donnes une bourse de mille drachmes. Voilà, ô Nicias, ce que j'étais +venu te demander, pour l'amour de Dieu et en souvenir de notre +ancienne amitié. + +Nicias fit apporter par Crobyle et Myrtale sa plus riche tunique; elle +était brodée, dans le style asiatique, de fleurs et d'animaux. Les +deux femmes la tenaient ouverte et elles en faisaient jouer habilement +les vives couleurs, en attendant que Paphnuce retirât le cilice dont +il était couvert jusqu'aux pieds. Mais le moine ayant déclaré qu'on +lui arracherait plutôt la chair que ce vêtement, elles passèrent la +tunique par-dessus. Comme ces deux femmes étaient belles, elles ne +craignaient pas les hommes, bien qu'elles fussent esclaves. Elles se +mirent à rire de la mine étrange qu'avait le moine ainsi paré. Crobyle +l'appelait son cher satrape, en lui présentant le miroir, et Myrtale +lui tirait la barbe. Mais Paphnuce priait le Seigneur et ne les voyait +pas. Ayant chaussé les sandales dorées et attaché la bourse à sa +ceinture il dit à Nicias, qui le regardait d'un oeil égayé: + +--O Nicias! il ne faut pas que les choses que tu vois soient un +scandale pour tes yeux. Sache bien que je ferai un pieux emploi de +cette tunique, de cette bourse et de ces sandales. + +--Très cher, répondit Nicias, je ne soupçonne point le mal, car je +crois les hommes également incapables de mal faire et de bien faire. +Le bien et le mal n'existent que dans l'opinion. Le sage n'a, pour +raisons d'agir, que la coutume et l'usage. Je me conforme aux préjugés +qui règnent à Alexandrie. C'est pourquoi je passe pour un honnête +homme. Va, ami, et réjouis-toi. + +Mais Paphnuce songea qu'il convenait d'avertir son hôte de son +dessein. + +--Tu connais, lui dit-il, cette Thaïs qui joue dans les jeux du +théâtre? + +--Elle est belle, répondit Nicias, et il fut un temps où elle m'était +chère. J'ai vendu pour elle un moulin et deux champs de blé et j'ai +composé à sa louange trois livres d'élégies fidèlement imitées de ces +chants si doux dans lesquels Cornélius Gallus célébra Lycoris. Hélas! +Gallus chantait, en un siècle d'or, sous les regards des muses +ausoniennes. Et moi, né dans des temps barbares, j'ai tracé avec un +roseau du Nil mes hexamètres et mes pentamètres. Les ouvrages produits +en cette époque et dans cette contrée sont voués à l'oubli. Certes, la +beauté est ce qu'il y a de plus puissant au monde et, si nous étions +faits pour la posséder toujours, nous nous soucierions aussi peu que +possible du démiurge, du logos, des éons et de toutes les autres +rêveries des philosophes. Mais j'admire, bon Paphnuce, que tu viennes +du fond de la Thébaïde me parler de Thaïs. + +Ayant dit, il soupira doucement. Et Paphnuce le contemplait avec +horreur, ne concevant pas qu'un homme pût avouer si tranquillement un +tel péché. Il s'attendait à voir la terre s'ouvrir et Nicias s'abîmer +dans les flammes. Mais le sol resta ferme et l'Alexandrin silencieux, +le front dans la main, souriait tristement aux images de sa jeunesse +envolée. Le moine, s'étant levé, reprit d'une voix grave: + +--Sache donc, ô Nicias! qu'avec l'aide de Dieu j'arracherai cette +Thaïs aux immondes amours de la terre et la donnerai pour épouse à +Jésus-Christ. Si l'Esprit saint ne m'abandonne, Thaïs quittera +aujourd'hui cette ville pour entrer dans un monastère. + +--Crains d'offenser Vénus, répondit Nicias; c'est une puissante +déesse. Elle sera irritée contre toi, si tu lui ravis sa plus illustre +servante. + +--Dieu me protégera, dit Paphnuce. Puisse-t-il éclairer ton coeur, ô +Nicias, et te tirer de l'abîme où tu es plongé! + +Et il sortit. Mais Nicias l'accompagna sur le seuil, il lui posa la +main sur l'épaule et lui répéta dans le creux de l'oreille: + +--Crains d'offenser Vénus; sa vengeance est terrible. + +Paphnuce dédaigneux des paroles légères sortit sans détourner la tête. +Les propos de Nicias ne lui inspiraient que du mépris; mais ce qu'il +ne pouvait souffrir, c'est l'idée que son ami d'autrefois avait reçu +les caresses de Thaïs. Il lui semblait que pécher avec cette femme, +c'était pécher plus détestablement qu'avec toute autre. Il y trouvait +une malice singulière, et Nicias lui était désormais en exécration. Il +avait toujours haï l'impureté, mais certes les images de ce vice ne +lui avaient jamais paru à ce point abominables; jamais il n'avait +partagé d'un tel coeur la colère de Jésus-Christ et la tristesse des +anges. + +Il n'en éprouvait que plus d'ardeur à tirer Thaïs du milieu des +gentils, et il lui tardait de voir la comédienne afin de la sauver. +Toutefois il lui fallait attendre, pour pénétrer chez cette femme, que +la grande chaleur du jour fût tombée. Or, la matinée s'achevait à +peine et Paphnuce allait par les voies populeuses. Il avait résolu de +ne prendre aucune nourriture en cette journée afin d'être moins +indigne des grâces qu'il demandait au Seigneur. A la grande tristesse +de son âme, il n'osait entrer dans aucune des églises de la ville, +parce qu'il les savait profanées par les ariens, qui y avaient +renversé la table du Seigneur. En effet, ces hérétiques, soutenus par +l'empereur d'Orient, avaient chassé le patriarche Athanase de son +siège épiscopal, et ils remplissaient de trouble et de confusion les +chrétiens d'Alexandrie. + +Il marchait donc à l'aventure, tantôt tenant ses regards fixés à terre +par humilité, tantôt levant les yeux vers le ciel, comme en extase. +Après avoir erré quelque temps, il se trouva sur un des quais de la +ville. Le port artificiel abritait devant lui d'innombrables navires +aux sombres carènes, tandis que souriait au large, dans l'azur et +l'argent, la mer perfide. Une galère, qui portait une Néréide à sa +proue, venait de lever l'ancre. Les rameurs frappaient l'onde en +chantant; déjà la blanche fille des eaux, couverte de perles humides, +ne laissait plus voir au moine qu'un fuyant profil: elle franchit, +conduite par son pilote, l'étroit passage ouvert sur le bassin +d'Eunostos et gagna la haute mer, laissant derrière elle un sillage +fleuri. + +--Et moi aussi, songeait Paphnuce, j'ai désiré jadis m'embarquer en +chantant sur l'océan du monde. Mais bientôt j'ai connu ma folie et la +Néréide ne m'a point emporté. + +En rêvant de la sorte, il s'assit sur un tas de cordages et +s'endormit. Pendant son sommeil, il eut une vision. Il lui sembla +entendre le son d'une trompette éclatante et, le ciel étant devenu +couleur de sang, il comprit que les temps étaient venus. Comme il +priait Dieu avec une grande ferveur, il vit une bête énorme qui venait +à lui, portant au front une croix de lumière, et il reconnut le Sphinx +de Silsilé. La bête le saisit entre les dents sans lui faire de mal et +l'emporta pendu à sa bouche comme les chattes ont accoutumé d'emporter +leurs petits. Paphnuce parcourut ainsi plusieurs royaumes, traversant +les fleuves et franchissant les montagnes, et il parvint en un lieu +désolé, couvert de roches affreuses et de cendres chaudes. Le sol, +déchiré en plusieurs endroits, laissait passer par ces bouches une +haleine embrasée. La bête posa doucement Paphnuce à terre et lui dit: + +--Regarde! + +Et Paphnuce, se penchant sur le bord de l'abîme, vit un fleuve de feu +qui roulait dans l'intérieur de la terre, entre un double escarpement +de roches noires. Là, dans une lumière livide, des démons +tourmentaient des âmes. Les âmes gardaient l'apparence des corps qui +les avaient contenues, et même des lambeaux de vêtements y restaient +attachés. Ces âmes semblaient paisibles au milieu des tourments. L'une +d'elles, grande, blanche, les yeux clos, une bandelette au front, un +sceptre à la main, chantait; sa voix remplissait d'harmonie le stérile +rivage; elle disait les dieux et les héros. De petits diables verts +lui perçaient les lèvres et la gorge avec des fers rouges. Et l'ombre +d'Homère chantait encore. Non loin, le vieil Anaxagore, chauve et +chenu, traçait au compas des figures sur la poussière. Un démon lui +versait de l'huile bouillante dans l'oreille sans pouvoir interrompre +la méditation du sage. Et le moine découvrit une foule de personnes +qui, sur la sombre rive, le long du fleuve ardent, lisaient ou +méditaient avec tranquillité, ou conversaient en se promenant, comme +des maîtres et des disciples, à l'ombre des platanes de l'Académie. +Seul, le vieillard Timoclès se tenait à l'écart et secouait la tête +comme un homme qui nie. Un ange de l'abîme agitait une torche sous ses +yeux et Timoclès ne voulait voir ni l'ange ni la torche. + +Muet de surprise à ce spectacle, Paphnuce se tourna vers la bête. Elle +avait disparu, et le moine vit à la place du Sphinx une femme voilée, +qui lui dit: + +--Regarde et comprends: Tel est l'entêtement de ces infidèles, qu'ils +demeurent dans l'enfer victimes des illusions qui les séduisaient sur +la terre. La mort ne les a pas désabusés, car il est bien clair qu'il +ne suffit pas de mourir pour voir Dieu. Ceux-là qui ignoraient la +vérité parmi les hommes, l'ignoreront toujours. Les démons qui +s'acharnent autour de ces âmes, qui sont-ils, sinon les formes de la +justice divine? C'est pourquoi ces âmes ne la voient ni ne la sentent. +Étrangères à toute vérité, elles ne connaissent point leur propre +condamnation, et Dieu même ne peut les contraindre à souffrir. + +--Dieu peut tout, dit l'abbé d'Antinoé. + +--Il ne peut l'absurde, répondit la femme voilée. Pour les punir, il +faudrait les éclairer et s'ils possédaient la vérité ils seraient +semblables aux élus. + +Cependant Paphnuce, plein d'inquiétude et d'horreur, se penchait de +nouveau sur le gouffre. Il venait de voir l'ombre de Nicias qui +souriait, le front ceint de fleurs, sous des myrtes en cendre. Près de +lui Aspasie de Milet, élégamment serrée dans son manteau de laine, +semblait parler tout ensemble d'amour et de philosophie, tant +l'expression de son visage était à la fois douce et noble. La pluie de +feu qui tombait sur eux leur était une rosée rafraîchissante, et leurs +pieds foulaient, comme une herbe fine, le sol embrasé. A cette vue, +Paphnuce fut saisi de fureur. + +--Frappe, mon Dieu, s'écria-t-il, frappe! c'est Nicias! Qu'il pleure! +qu'il gémisse! qu'il grince des dents!... Il a péché avec Thaïs!... + +Et Paphnuce se réveilla dans les bras d'un marin robuste comme Hercule +qui le tirait sur le sable en criant: + +--Paix! paix! l'ami. Par Protée, vieux pasteur de phoques! tu dors +avec agitation. Si je ne t'avais retenu, tu tombais dans l'Eunostos. +Aussi vrai que ma mère vendait des poissons salés, je t'ai sauvé la +vie. + +--J'en remercie Dieu, répondit Paphnuce. + +Et, s'étant mis debout, il marcha droit devant lui, méditant sur la +vision qui avait traversé son sommeil. + +--Cette vision, se dit-il, est manifestement mauvaise; elle offense la +bonté divine, en représentant l'enfer comme dénué de réalité. Sans +doute elle vient du diable. + +Il raisonnait ainsi parce qu'il savait discerner les songes que Dieu +envoie de ceux qui sont produits par les mauvais anges. Un tel +discernement est utile au solitaire qui vit sans cesse entouré +d'apparitions; car en fuyant les hommes, on est sûr de rencontrer les +esprits. Les déserts sont peuplés de fantômes. Quand les pèlerins +approchaient du château en ruines où s'était retiré le saint ermite +Antoine, ils entendaient des clameurs comme il s'en élève aux +carrefours des villes, dans les nuits de fête. Et ces clameurs étaient +poussées par les diables qui tentaient ce saint homme. + +Paphnuce se rappela ce mémorable exemple. Il se rappela saint Jean +d'Égypte que, pendant soixante ans, le diable voulut séduire par des +prestiges. Mais Jean déjouait les ruses de l'enfer. Un jour pourtant +le démon, ayant pris le visage d'un homme, entra dans la grotte du +vénérable Jean et lui dit: «Jean, tu prolongeras ton jeûne jusqu'à +demain soir.» Et Jean, croyant entendre un ange, obéit à la voix du +démon, et jeûna le lendemain, jusqu'à l'heure de vêpres. C'est la +seule victoire que le prince des Ténèbres ait jamais remportée sur +saint Jean l'Égyptien, et cette victoire est petite. C'est pourquoi il +ne faut pas s'étonner si Paphnuce reconnut tout de suite la fausseté +de la vision qu'il avait eue pendant son sommeil. + +Tandis qu'il reprochait doucement à Dieu de l'avoir abandonné au +pouvoir des démons, il se sentit poussé et entraîné par une foule +d'hommes qui couraient tous dans le même sens. Comme il avait perdu +l'habitude de marcher par les villes, il était ballotté d'un passant à +un autre, ainsi qu'une masse inerte; et, s'étant embarrassé dans les +plis de sa tunique, il pensa tomber plusieurs fois. Désireux de savoir +où allaient tous ces hommes, il demanda à l'un d'eux la cause de cet +empressement. + +--Étranger, ne sais-tu pas, lui répondit celui-ci, que les jeux vont +commencer et que Thaïs paraîtra sur la scène? Tous ces citoyens vont +au théâtre, et j'y vais comme eux. Te plairait-il de m'y accompagner? + +Découvrant tout à coup qu'il était convenable à son dessein de voir +Thaïs dans les jeux, Paphnuce suivit l'étranger. Déjà le théâtre +dressait devant eux son portique orné de masques éclatants, et sa +vaste muraille ronde, peuplée d'innombrables statues. En suivant la +foule, ils s'engagèrent dans un étroit corridor au bout duquel +s'étendait l'amphithéâtre éblouissant de lumière. Ils prirent leur +place sur un des rangs de gradins qui descendaient en escalier vers la +scène, vide encore d'acteurs, mais décorée magnifiquement. La vue n'en +était point cachée par un rideau, et l'on y remarquait un tertre +semblable à ceux que les anciens peuples dédiaient aux ombres des +héros. Ce tertre s'élevait au milieu d'un camp. Des faisceaux de +lances étaient formés devant les tentes et des boucliers d'or +pendaient à des mâts, parmi des rameaux de laurier et des couronnes de +chêne. Là, tout était silence et sommeil. Mais un bourdonnement, +semblable au bruit que font les abeilles dans la ruche, emplissait +l'hémicycle chargé de spectateurs. Tous les visages, rougis par le +reflet du voile de pourpre qui les couvrait de ses long frissons, se +tournaient, avec une expression d'attente curieuse, vers ce grand +espace silencieux, rempli par un tombeau et des tentes. Les femmes +riaient en mangeant des citrons, et les familiers des jeux +s'interpellaient gaiement, d'un gradin à l'autre. + +Paphnuce priait au dedans de lui-même et se gardait des paroles +vaines, mais son voisin commença à se plaindre du déclin du théâtre. + +--Autrefois, dit-il, d'habiles acteurs déclamaient sous le masque les +vers d'Euripide et de Ménandre. Maintenant on ne récite plus les +drames, on les mime, et des divins spectacles dont Bacchus s'honora +dans Athènes nous n'avons gardé que ce qu'un barbare, un Scythe même +peut comprendre: l'attitude et le geste. Le masque tragique, dont +l'embouchure, armée de lames de métal, enflait le son des voix, le +cothurne qui élevait les personnages à la taille des dieux, la majesté +tragique et le chant des beaux vers, tout cela s'en est allé. Des +mimes, des ballerines, le visage nu, remplacent Paulus et Roscius. +Qu'eussent dit les Athéniens de Périclès, s'ils avaient vu une femme +se montrer sur la scène? Il est indécent qu'une femme paraisse en +public. Nous sommes bien dégénérés pour le souffrir. + +» Aussi vrai que je me nomme Dorion, la femme est l'ennemie de l'homme +et la honte de la terre. + +--Tu parles sagement, répondit Paphnuce, la femme est notre pire +ennemie. Elle donne le plaisir et c'est en cela qu'elle est +redoutable. + +--Par les Dieux immobiles, s'écria Dorion, la femme apporte aux hommes +non le plaisir, mais la tristesse, le trouble et les noirs soucis! +L'amour est la cause de nos maux les plus cuisants. Écoute, étranger: +Je suis allé dans ma jeunesse, à Trézène, en Argolide, et j'y ai vu un +myrte d'une grosseur prodigieuse, dont les feuilles étaient couvertes +d'innombrables piqûres. Or, voici ce que rapportent les Trézéniens au +sujet de ce myrte: La reine Phèdre, du temps qu'elle aimait Hippolyte, +demeurait tout le jour languissamment couchée sous ce même arbre qu'on +voit encore aujourd'hui. Dans son ennui mortel, ayant tiré l'épingle +d'or qui retenait ses blonds cheveux, elle en perçait les feuilles de +l'arbuste aux baies odorantes. Toutes les feuilles furent ainsi +criblées de piqûres. Après avoir perdu l'innocent qu'elle poursuivait +d'un amour incestueux, Phèdre, tu le sais, mourut misérablement. Elle +s'enferma dans sa chambre nuptiale et se pendit par sa ceinture d'or à +une cheville d'ivoire. Les dieux voulurent que le myrte, témoin d'une +si cruelle misère, continuât à porter sur ses feuilles nouvelles des +piqûres d'aiguilles. J'ai cueilli une de ces feuilles; je l'ai placée +au chevet de mon lit, afin d'être sans cesse averti par sa vue de ne +point m'abandonner aux fureurs de l'amour et pour me confirmer dans la +doctrine du divin Épicure, mon maître, qui enseigne que le désir est +redoutable. Mais à proprement parler, l'amour est une maladie de foie +et l'on n'est jamais sûr de ne pas tomber malade. + +Paphnuce demanda: + +--Dorion, quels sont tes plaisirs? + +Dorion répondit tristement: + +--Je n'ai qu'un seul plaisir et je conviens qu'il n'est pas vif; c'est +la méditation. Avec un mauvais estomac il n'en faut pas chercher +d'autres. + +Prenant avantage de ces dernières paroles, Paphnuce entreprit +d'initier l'épicurien aux joies spirituelles que procure la +contemplation de Dieu. Il commença: + +--Entends la vérité, Dorion, et reçois la lumière. + +Comme il s'écriait de la sorte, il vit de toutes parts des têtes et +des bras tournés vers lui, qui lui ordonnaient de se taire. Un grand +silence s'était fait dans le théâtre et bientôt éclatèrent les sons +d'une musique héroïque. + +Les jeux commençaient. On voyait des soldats sortir des tentes et se +préparer au départ quand, par un prodige effrayant, une nuée couvrit +le sommet du tertre funéraire. Puis, cette nuée s'étant dissipée, +l'ombre d'Achille apparut, couverte d'une armure d'or. Étendant le +bras vers les guerriers, elle semblait leur dire: «Quoi! vous partez, +enfants de Danaos; vous retournez dans la patrie que je ne verrai plus +et vous laissez mon tombeau sans offrandes?» Déjà les principaux chefs +des Grecs se pressaient au pied du tertre. Acanas, fils de Thésée, le +vieux Nestor, Agamemnon, portant le sceptre et les bandelettes, +contemplaient le prodige. Le jeune fils d'Achille, Pyrrhus, était +prosterné dans la poussière. Ulysse, reconnaissable au bonnet d'où +s'échappait sa chevelure bouclée, montrait par ses gestes qu'il +approuvait l'ombre du héros. Il disputait avec Agamemnon et l'on +devinait leurs paroles: + +--Achille, disait le roi d'Ithaque, est digne d'être honoré parmi +nous, lui qui mourut glorieusement pour l'Hellas. Il demande que la +fille de Priam, la vierge Polyxène soit immolée sur sa tombe. Danaens, +contentez les mânes du héros, et que le fils de Pelée se réjouisse +dans le Hadès. + +Mais le roi des rois répondait: + +--Épargnons les vierges troiennes que nous avons arrachées aux autels. +Assez de maux ont fondu sur la race illustre de Priam. + +Il parlait ainsi parce qu'il partageait la couche de la soeur de +Polyxène, et le sage Ulysse lui reprochait de préférer le lit de +Cassandre à la lance d'Achille. + +Tous les Grecs l'approuvèrent avec un grand bruit d'armes +entre-choquées. La mort de Polyxène fut résolue et l'ombre apaisée +d'Achille s'évanouit. La musique, tantôt furieuse et tantôt plaintive, +suivait la pensée des personnages. L'assistance éclata en +applaudissements. + +Paphnuce, qui rapportait tout à la vérité divine, murmura: + +--O lumières et ténèbres répandues sur les gentils! De tels +sacrifices, parmi les nations, annonçaient et figuraient grossièrement +le sacrifice salutaire du fils de Dieu. + +--Toutes les religions enfantent des crimes, répliqua l'Épicurien. Par +bonheur un Grec divinement sage vint affranchir les hommes des vaines +terreurs de l'inconnu... + +Cependant Hécube, ses blancs cheveux épars, sa robe en lambeaux, +sortait de la tente où elle était captive. Ce fut un long soupir quand +on vit paraître cette parfaite image du malheur. Hécube, avertie par +un songe prophétique, gémissait sur sa fille et sur elle-même. Ulysse +était déjà près d'elle et lui demandait Polyxène. La vieille mère +s'arrachait les cheveux, se déchirait les joues avec les ongles et +baisait les mains de cet homme cruel qui, gardant son impitoyable +douceur, semblait dire: + +--Sois sage, Hécube, et cède à la nécessité. Il y a aussi dans nos +maisons de vieilles mères qui pleurent leurs enfants endormis à jamais +sous les pins de l'Ida. + +Et Cassandre, reine autrefois de la florissante Asie, maintenant +esclave, souillait de poussière sa tête infortunée. + +Mais voici que, soulevant la toile de la tente, se montre la vierge +Polyxène. Un frémissement unanime agita les spectateurs. Ils avaient +reconnu Thaïs. Paphnuce la revit, celle-là qu'il venait chercher. De +son bras blanc, elle retenait au-dessus de sa tête la lourde toile. +Immobile, semblable à une belle statue, mais promenant autour d'elle +le paisible regard de ses yeux de violette, douce et fière, elle +donnait à tous le frisson tragique de la beauté. + +Un murmure de louange s'éleva et Paphnuce l'âme agitée, contenant son +coeur avec ses mains, soupira: + +--Pourquoi donc, ô mon Dieu, donnes-tu ce pouvoir à une de tes +créatures? + +Dorion, plus paisible, disait: + +--Certes, les atomes qui s'associent pour composer cette femme +présentent une combinaison agréable à l'oeil. Ce n'est qu'un jeu de la +nature et ces atomes ne savent ce qu'ils font. Ils se sépareront un +jour avec la même indifférence qu'ils se sont unis. Où sont maintenant +les atomes qui formèrent Laïs ou Cléopâtre? Je n'en disconviens pas: +les femmes sont quelquefois belles, mais elles sont soumises à de +fâcheuses disgrâces et à des incommodités dégoûtantes. C'est à quoi +songent les esprits méditatifs, tandis que le vulgaire des hommes n'y +fait point attention. Et les femmes inspirent l'amour, bien qu'il soit +déraisonnable de les aimer. + +Ainsi le philosophe et l'ascète contemplaient Thaïs et suivaient leur +pensée. Ils n'avaient vu ni l'un ni l'autre Hécube, tournée vers sa +fille, lui dire par ses gestes: + +--Essaie de fléchir le cruel Ulysse. Fais parler tes larmes, ta +beauté, ta jeunesse! + +Thaïs, où plutôt Polyxène elle-même, laissa retomber la toile de la +tente. Elle fit un pas, et tous les coeurs furent domptés. Et quand, +d'une démarche noble et légère, elle s'avança vers Ulysse, le rythme +de ses mouvements, qu'accompagnait le son des flûtes, faisait songer à +tout un ordre de choses heureuses, et il semblait qu'elle fût le +centre divin des harmonies du monde. On ne voyait plus qu'elle, et +tout le reste était perdu dans son rayonnement. Pourtant l'action +continuait. + +Le prudent fils de Laërte détournait la tête et cachait sa main sous +son manteau, afin d'éviter les regards, les baisers de la suppliante. +La vierge lui fit signe de ne plus craindre. Ses regards tranquilles +disaient: + +--Ulysse, je te suivrai pour obéir à la nécessité et parce que je veux +mourir. Fille de Priam et soeur d'Hector, ma couche, autrefois jugée +digne des rois, ne recevra pas un maître étranger. Je renonce +librement à la lumière du jour. + +Hécube, inerte dans la poussière, se releva soudain et s'attacha à sa +fille d'une étreinte désespérée. Polyxène dénoua avec une douceur +résolue les vieux bras qui la liaient. On croyait l'entendre: + +--Mère, ne t'expose pas aux outrages du maître. N'attends pas que, +t'arrachant à moi, il ne te traîne indignement. Plutôt, mère bien +aimée, tends-moi cette main ridée et approche tes joues creuses de mes +lèvres. + +La douleur était belle sur le visage de Thaïs; la foule se montrait +reconnaissante à cette femme de revêtir ainsi d'une grâce surhumaine +les formes et les travaux de la vie, et Paphnuce, lui pardonnant sa +splendeur présente en vue de son humilité prochaine, se glorifiait par +avance de la sainte qu'il allait donner au ciel. + +Le spectacle touchait au dénouement. Hécube tomba comme morte et +Polyxène, conduite par Ulysse, s'avança vers le tombeau qu'entourait +l'élite des guerriers. Elle gravit, au bruit des chants de deuil, le +tertre funéraire au sommet duquel le fils d'Achille faisait, dans une +coupe d'or, des libations aux mânes du héros. Quand les sacrificateurs +levèrent les bras pour la saisir, elle fit signe qu'elle voulait +mourir libre, comme il convenait à la fille de tant de rois. Puis, +déchirant sa tunique, elle montra la place de son coeur. Pyrrhus y +plongea son glaive en détournant la tête, et, par un habile artifice, +le sang jaillit à flots de la poitrine éblouissante de la vierge qui, +la tête renversée et les yeux nageant dans l'horreur de la mort, tomba +avec décence. + +Cependant que les guerriers voilaient la victime et la couvraient de +lis et d'anémones, des cris d'effroi et des sanglots déchiraient +l'air, et Paphnuce, soulevé sur son banc, prophétisait d'une voix +retentissante: + +--Gentils, vils adorateurs des démons! Et vous ariens plus infâmes que +les idolâtres, instruisez-vous! Ce que vous venez de voir est une +image et un symbole. Cette fable renferme un sens mystique et bientôt +la femme que vous voyez là sera immolée, hostie bien heureuse, au Dieu +ressuscité! + +Déjà la foule s'écoulait en flots sombres dans les vomitoires. L'abbé +d'Antinoé, échappant à Dorion surpris, gagna la sortie en prophétisant +encore. + +Une heure après, il frappait à la porte de Thaïs. + +La comédienne alors, dans le riche quartier de Racotis, près du +tombeau d'Alexandre, habitait une maison entourée de jardins ombreux, +dans lesquels s'élevaient des rochers artificiels et coulait un +ruisseau bordé de peupliers. Une vieille esclave noire, chargée +d'anneaux, vint lui ouvrir la porte et lui demanda ce qu'il voulait. + +--Je veux voir Thaïs, répondit-il. Dieu m'est témoin que je ne suis +venu ici que pour la voir. + +Comme il portait une riche tunique et qu'il parlait impérieusement, +l'esclave le fit entrer. + +--Tu trouveras Thaïs, dit-elle, dans la grotte des Nymphes. + + + +II + +LE PAPYRUS + + +Thaïs était née de parents libres et pauvres, adonnés à l'idolâtrie. +Du temps qu'elle était petite, son père gouvernait, à Alexandrie, +proche la porte de la Lune, un cabaret que fréquentaient les matelots. +Certains souvenirs vifs et détachés lui restaient de sa première +enfance. Elle revoyait son père assis à l'angle du foyer, les jambes +croisées, grand, redoutable et tranquille, tel qu'un de ces vieux +Pharaons que célèbrent les complaintes chantées par les aveugles dans +les carrefours. Elle revoyait aussi sa maigre et triste mère, errant +comme un chat affamé dans la maison, qu'elle emplissait des éclats de +sa voix aigre et des lueurs de ses yeux de phosphore. On contait dans +le faubourg qu'elle était magicienne et qu'elle se changeait en +chouette, la nuit, pour rejoindre ses amants. On mentait: Thaïs savait +bien, pour l'avoir souvent épiée, que sa mère ne se livrait point aux +arts magiques, mais que, dévorée d'avarice, elle comptait toute la +nuit le gain de la journée. Ce père inerte et cette mère avide la +laissaient chercher sa vie comme les bêtes de la basse-cour. Aussi +était-elle devenue très habile à tirer une à une les oboles de la +ceinture des matelots ivres, en les amusant par des chansons naïves et +par des paroles infâmes dont elle ignorait le sens. Elle passait de +genoux en genoux dans la salle imprégnée de l'odeur des boissons +fermentées et des outres résineuses; puis, les joues poissées de bière +et piquées par les barbes rudes, elle s'échappait, serrant les oboles +dans sa petite main, et courait acheter des gâteaux de miel à une +vieille femme accroupie derrière ses paniers sous la porte de la Lune. +C'était tous les jours les mêmes scènes: les matelots, contant leurs +périls, quand l'Euros ébranlait les algues sous-marines, puis jouant +aux dés ou aux osselets, et demandant, en blasphémant les dieux, la +meilleure bière de Cilicie. + +Chaque nuit, l'enfant était réveillée par les rixes des buveurs. Les +écailles d'huîtres, volant par-dessus les tables, fendaient les +fronts, au milieu des hurlements furieux. Parfois, à la lueur des +lampes fumeuses, elle voyait les couteaux briller et le sang jaillir. + +Ses jeunes ans ne connaissaient la bonté humaine que par le doux +Ahmès, en qui elle était humiliée. Ahmès, l'esclave de la maison, +Nubien plus noir que la marmite qu'il écumait gravement, était bon +comme une nuit de sommeil. Souvent, il prenait Thaïs sur ses genoux et +il lui contait d'antiques récits où il y avait des souterrains pleins +de trésors, construits pour des rois avares, qui mettaient à mort les +maçons et les architectes. Il y avait aussi, dans ces contes, +d'habiles voleurs qui épousaient des filles de rois et des courtisanes +qui élevaient des pyramides. La petite Thaïs aimait Ahmès comme un +père, comme une mère, comme une nourrice et comme un chien. Elle +s'attachait au pagne de l'esclave et le suivait dans le cellier aux +amphores et dans la basse-cour, parmi les poulets maigres et hérissés, +tout en bec, en ongles et en plumes, qui voletaient mieux que des +aiglons devant le couteau du cuisinier noir. Souvent, la nuit, sur la +paille, au lieu de dormir, il construisait pour Thaïs des petits +moulins à eau et des navires grands comme la main avec tous leurs +agrès. + +Accablé de mauvais traitements par ses maîtres, il avait une oreille +déchirée et le corps labouré de cicatrices. Pourtant son visage +gardait un air joyeux et paisible. Et personne auprès de lui ne +songeait à se demander d'où il tirait la consolation de son âme et +l'apaisement de son coeur. Il était aussi simple qu'un enfant. + +En accomplissant sa tâche grossière, il chantait d'une voix grêle des +cantiques qui faisaient passer dans l'âme de l'enfant des frissons et +des rêves. Il murmurait sur un ton grave et joyeux: + + --Dis-nous, Marie, qu'as-tu vu là d'où tu viens? + + --J'ai vu le suaire et les linges, et les anges assis sur le + tombeau. + + Et j'ai vu la gloire du Ressuscité. + +Elle lui demandait: + +--Père, pourquoi chantes-tu les anges assis sur le tombeau? + +Et il lui répondait: + +--Petite lumière de mes yeux, je chante les anges, parce que Jésus +Notre Seigneur est monté au ciel. + +Ahmès était chrétien. Il avait reçu le baptême, et on le nommait +Théodore dans les banquets des fidèles, où il se rendait secrètement +pendant le temps qui lui était laissé pour son sommeil. + +En ces jours-là l'Église subissait l'épreuve suprême. Par l'ordre de +l'Empereur, les basiliques étaient renversées, les livres saints +brûlés, les vases sacrés et les chandeliers fondus. Dépouillés de +leurs honneurs, les chrétiens n'attendaient que la mort. La terreur +régnait sur la communauté d'Alexandrie; les prisons regorgeaient de +victimes. On contait avec effroi, parmi les fidèles, qu'en Syrie, en +Arabie, en Mésopotamie, en Cappadoce, par tout l'empire, les fouets, +les chevalets, les ongles de fer, la croix, les bêtes féroces +déchiraient les pontifes et les vierges. Alors Antoine, déjà célèbre +par ses visions et ses solitudes, chef et prophète des croyants +d'Égypte, fondit comme l'aigle, du haut de son rocher sauvage, sur la +ville d'Alexandrie, et, volant d'église en église, embrasa de son feu +la communauté tout entière. Invisible aux païens, il était présent à +la fois dans toutes les assemblées des chrétiens, soufflant à chacun +l'esprit de force et de prudence dont il était animé. La persécution +s'exerçait avec une particulière rigueur sur les esclaves. Plusieurs +d'entre eux, saisis d'épouvante, reniaient leur foi. D'autres, en plus +grand nombre, s'enfuyaient au désert, espérant y vivre, soit dans la +contemplation, soit dans le brigandage. Cependant Ahmès fréquentait +comme de coutume les assemblées, visitait les prisonniers, +ensevelissait les martyrs et professait avec joie la religion du +Christ. Témoin de ce zèle véritable, le grand Antoine, avant de +retourner au désert, pressa l'esclave noir dans ses bras et lui donna +le baiser de paix. + +Quand Thaïs eut sept ans, Ahmès commença à lui parler de Dieu. + +--Le bon Seigneur Dieu, lui dit-il, vivait dans le ciel comme un +Pharaon sous les tentes de son harem et sous les arbres de ses +jardins. Il était l'ancien des anciens et plus vieux que le monde, et +n'avait qu'un fils, le prince Jésus, qu'il aimait de tout son coeur et +qui passait en beauté les vierges et les anges. Et le bon Seigneur +Dieu dit au prince Jésus: + +» --Quitte mon harem et mon palais, et mes dattiers et mes fontaines +vives. Descends sur la terre pour le bien des hommes. Là tu seras +semblable à un petit enfant et tu vivras pauvre parmi les pauvres. La +souffrance sera ton pain de chaque jour et tu pleureras avec tant +d'abondance que tes larmes formeront des fleuves où l'esclave fatigué +se baignera délicieusement. Va, mon fils! + +» Le prince Jésus obéit au bon Seigneur et il vint sur la terre en un +lieu nommé Bethléem de Juda. Et il se promenait dans les prés fleuris +d'anémones, disant à ses compagnons: + +» --Heureux ceux qui ont faim, car je les mènerai à la table de mon +père! Heureux ceux qui ont soif, car ils boiront aux fontaines du +ciel! Heureux ceux qui pleurent, car j'essuierai leurs yeux avec des +voiles plus fins que ceux des princesses syriennes. + +» C'est pourquoi les pauvres l'aimaient et croyaient en lui. Mais les +riches le haïssaient, redoutant qu'il n'élevât les pauvres au-dessus +d'eux. En ce temps-là Cléopâtre et César étaient puissants sur la +terre. Ils haïssaient tous deux Jésus et ils ordonnèrent aux juges et +aux prêtres de le faire mourir. Pour obéir à la reine d'Égypte, les +princes de Syrie dressèrent une croix sur une haute montagne et ils +firent mourir Jésus sur cette croix. Mais des femmes lavèrent le corps +et l'ensevelirent, et le prince Jésus, ayant brisé le couvercle de son +tombeau, remonta vers le bon Seigneur son père. + +» Et depuis ce temps-là tous ceux qui meurent en lui vont au ciel. + +» Le Seigneur Dieu, ouvrant les bras, leur dit: + +» --Soyez les bienvenus, puisque vous aimez le prince, mon fils. +Prenez un bain, puis mangez. + +» Ils prendront leur bain au son d'une belle musique et, tout le long +de leur repas, ils verront des danses d'almées et ils entendront des +conteurs dont les récits ne finiront point. Le bon Seigneur Dieu les +tiendra plus chers que la lumière de ses yeux, puisqu'ils seront ses +hôtes, et ils auront dans leur partage les tapis de son caravansérail +et les grenades de ses jardins. + +Ahmès parla plusieurs fois de la sorte et c'est ainsi que Thaïs connut +la vérité. Elle admirait et disait: + +--Je voudrais bien manger les grenades du bon Seigneur. + +Ahmès lui répondait: + +--Ceux-là seuls qui sont baptisés en Jésus, goûteront les fruits du +ciel. + +Et Thaïs demandait à être baptisée. Voyant par là qu'elle espérait en +Jésus, l'esclave résolut de l'instruire plus profondément, afin +qu'étant baptisée, elle entrât dans l'Église. Et il s'attacha +étroitement à elle, comme à sa fille en esprit. + +L'enfant, sans cesse repoussée par ses parents injustes, n'avait point +de lit sous le toit paternel. Elle couchait dans un coin de l'étable +parmi les animaux domestiques. C'est là que, chaque nuit, Ahmès allait +la rejoindre en secret. + +Il s'approchait doucement de la natte où elle reposait, et puis +s'asseyait sur ses talons, les jambes repliées, le buste droit, dans +l'attitude héréditaire de toute sa race. Son corps et son visage, +vêtus de noir, restaient perdus dans les ténèbres; seuls ses grands +yeux blancs brillaient, et il en sortait une lueur semblable à un +rayon de l'aube à travers les fentes d'une porte. Il parlait d'une +voie grêle et chantante, dont le nasillement léger avait la douceur +triste des musiques qu'on entend le soir dans les rues. Parfois, le +souffle d'un âne et le doux meuglement d'un boeuf accompagnaient, +comme un choeur d'obscurs esprits, la voix de l'esclave qui disait +l'Évangile. Ses paroles coulaient paisiblement dans l'ombre qui +s'imprégnait de zèle, de grâce et d'espérance; et la néophyte, la main +dans la main d'Ahmès, bercée par les sons monotones et voyant de +vagues images, s'endormait calme et souriante, parmi les harmonies de +la nuit obscure et des saints mystères, au regard d'une étoile qui +clignait entre les solives de la crèche. + +L'initiation dura toute une année, jusqu'à l'époque où les chrétiens +célèbrent avec allégresse les fêtes pascales. Or, une nuit de la +semaine glorieuse, Thaïs, qui sommeillait déjà sur sa natte dans la +grange, se sentit soulevée par l'esclave dont le regard brillait d'une +clarté nouvelle. Il était vêtu, non point, comme de coutume, d'un +pagne en lambeaux, mais d'un long manteau blanc sous lequel il serra +l'enfant en disant tout bas: + +--Viens, mon âme! viens, mes yeux! viens mon petit coeur! viens +revêtir les aubes du baptême. + +Et il emporta l'enfant pressée sur sa poitrine. Effrayée et curieuse, +Thaïs, la tête hors du manteau, attachait ses bras au cou de son ami +qui courait dans la nuit. Ils suivirent des ruelles noires; ils +traversèrent le quartier des juifs; ils longèrent un cimetière où +l'orfraie poussait son cri sinistre. Ils passèrent, dans un carrefour, +sous des croix auxquelles pendaient les corps des suppliciés et dont +les bras étaient chargés de corbeaux qui claquaient du bec. Thaïs +cacha sa tête dans la poitrine de l'esclave. Elle n'osa plus rien voir +le reste du chemin. Tout à coup il lui sembla qu'on la descendait sous +terre. Quand elle rouvrit les yeux, elle se trouva dans un étroit +caveau, éclairé par des torches de résine et dont les murs étaient +peints de grandes figures droites qui semblaient s'animer sous la +fumée des torches. On y voyait des hommes vêtus de longues tuniques et +portant des palmes, au milieu d'agneaux, de colombes et de pampres. + +Thaïs, parmi ces figures, reconnut Jésus de Nazareth à ce que des +anémones fleurissaient à ses pieds. Au milieu de la salle, près d'une +grande cuve de pierre remplie d'eau jusqu'au bord, se tenait un +vieillard coiffé d'une mitre basse et vêtu d'une dalmatique écarlate, +brodée d'or. De son maigre visage pendait une longue barbe. Il avait +l'air humble et doux sous son riche costume. C'était l'évêque +Vivantius qui, prince exilé de l'église de Cyrène, exerçait, pour +vivre, le métier de tisserand et fabriquait de grossières étoffes de +poil de chèvre. Deux pauvres enfants se tenaient debout à ses côtés. +Tout proche, une vieille négresse présentait déployée une petite robe +blanche. Ahmès, ayant posé l'enfant à terre, s'agenouilla devant +l'évêque et dit: + +--Mon père, voici la petite âme, la fille de mon âme. Je te l'amène +afin que, selon ta promesse et s'il plaît à ta Sérénité, tu lui donnes +le baptême de vie. + +A ces mots, l'évêque, ayant ouvert les bras, laissa voir ses mains +mutilées. Il avait eu les ongles arrachés en confessant la foi aux +jours de l'épreuve. Thaïs eut peur et se jeta dans les bras d'Ahmès. +Mais le prêtre la rassura par des paroles caressantes: + +--Ne crains rien, petite bien-aimée. Tu as ici un père selon l'esprit, +Ahmès, qu'on nomme Théodore parmi les vivants, et une douce mère dans +la grâce qui t'a préparé de ses mains une robe blanche. + +Et se tournant vers la négresse: + +--Elle se nomme Nitida, ajouta-t-il; elle est esclave sur cette terre. +Mais Jésus l'élèvera dans le ciel au rang de ses épouses. + +Puis il interrogea l'enfant néophyte: + +--Thaïs, crois-tu en Dieu, le père tout-puissant, en son fils unique +qui mourut pour notre salut et en tout ce qu'ont enseigné les apôtres? + +--Oui, répondirent ensemble le nègre et la négresse, qui se tenaient +par la main. + +Sur l'ordre de l'évêque, Nitida, agenouillée, dépouilla Thaïs de tous +ses vêtements. L'enfant était nue, un amulette au cou. Le pontife la +plongea trois fois dans la cuve baptismale. Les acolytes présentèrent +l'huile avec laquelle Vivantius fit les onctions et le sel dont il +posa un grain sur les lèvres de la catéchumène. Puis, ayant essuyé ce +corps destiné, à travers tant d'épreuves, à la vie éternelle, +l'esclave Nitida le revêtit de la robe blanche qu'elle avait tissue de +ses mains. + +L'évêque donna à tous le baiser de paix et, la cérémonie terminée, +dépouilla ses ornements sacerdotaux. + +Quand ils furent tous hors de la crypte, Ahmès dit: + +--Il faut nous réjouir en ce jour d'avoir donné une âme au bon +Seigneur Dieu; allons dans la maison qu'habite ta Sérénité, pasteur +Vivantius, et livrons-nous à la joie tout le reste de la nuit. + +--Tu as bien parlé, Théodore, répondit l'évêque. + +Et il conduisit la petite troupe dans sa maison qui était toute +proche. Elle se composait d'une seule chambre, meublée de deux métiers +de tisserand, d'une table grossière et d'un tapis tout usé. Dès qu'ils +y furent entrés: + +--Nitida, cria le Nubien, apporte la poêle et la jarre d'huile, et +faisons un bon repas. + +En parlant ainsi, il tira de dessous son manteau de petits poissons +qu'il y tenait cachés. Puis, ayant allumé un grand feu, il les fit +frire. Et tous, l'évêque, l'enfant, les deux jeunes garçons et les +deux esclaves, s'étant assis en cercle sur le tapis, mangèrent les +poissons en bénissant le Seigneur. Vivantius parlait du martyre qu'il +avait souffert et annonçait le triomphe prochain de l'Église. Son +langage était rude, mais plein de jeux de mots et de figures. Il +comparait la vie des justes à un tissu de pourpre et, pour expliquer +le baptême, il disait: + +--L'Esprit Saint flotta sur les eaux, c'est pourquoi les chrétiens +reçoivent le baptême de l'eau. Mais les démons habitent aussi les +ruisseaux; les fontaines consacrées aux nymphes sont redoutables et +l'on voit que certaines eaux apportent diverses maladies de l'âme et +du corps. + +Parfois il s'exprimait par énigmes et il inspirait ainsi à l'enfant +une profonde admiration. A la fin du repas, il offrit un peu de vin à +ses hôtes dont les langues se délièrent et qui se mirent à chanter des +complaintes et des cantiques. Ahmès et Nitida, s'étant levés, +dansèrent une danse nubienne qu'ils avaient apprise enfants, et qui se +dansait sans doute dans la tribu depuis les premiers âges du monde. +C'était une danse amoureuse; agitant les bras et tout le corps balancé +en cadence, ils feignaient tour à tour de se fuir et de se chercher. +Ils roulaient de gros yeux et montraient dans un sourire des dents +étincelantes. + +C'est ainsi que Thaïs reçut le saint baptême. Elle aimait les +amusements et, à mesure qu'elle grandissait, de vagues désirs +naissaient en elle. Elle dansait et chantait tout le jour des rondes +avec les enfants errants dans les rues, et elle regagnait, à la nuit, +la maison de son père, en chantonnant encore: + + --Torti tortu, pourquoi gardes-tu la maison? + + --Je dévide la laine et le fil de Milet. + + --Torti tortu, comment ton fils a-t-il péri? + + --Du haut des chevaux blancs il tomba dans la mer. + +Maintenant elle préférait à la compagnie du doux Ahmès celle des +garçons et des filles. Elle ne s'apercevait point que son ami était +moins souvent auprès d'elle. La persécution s'étant ralentie, les +assemblées des chrétiens devenaient plus régulières et le Nubien les +fréquentait assidûment. Son zèle s'échauffait; de mystérieuses menaces +s'échappaient parfois de ses lèvres. Il disait que les riches ne +garderaient point leurs biens. Il allait dans les places publiques où +les chrétiens d'une humble condition avaient coutume de se réunir et +là, rassemblant les misérables étendus à l'ombre des vieux murs, il +leur annonçait l'affranchissement des esclaves et le jour prochain de +la justice. + +--Dans le royaume de Dieu, disait-il, les esclaves boiront des vins +frais et mangeront des fruits délicieux, tandis que les riches, +couchés à leurs pieds comme des chiens, dévoreront les miettes de leur +table. + +Ces propos ne restèrent point secrets; ils furent publiés dans le +faubourg et les maîtres craignirent qu'Ahmès n'excitât les esclaves à +la révolte. Le cabaretier en ressentit une rancune profonde qu'il +dissimula soigneusement. + +Un jour, une salière d'argent, réservée à la nappe des dieux, disparut +du cabaret. Ahmès fut accusé de l'avoir volée, en haine de son maître +et des dieux de l'empire. L'accusation était sans preuves et l'esclave +la repoussait de toutes ses forces. Il n'en fut pas moins traîné +devant le tribunal et, comme il passait pour un mauvais serviteur, le +juge le condamna au dernier supplice. + +--Tes mains, lui dit-il, dont tu n'as pas su faire un bon usage, +seront clouées au poteau. + +Ahmès écouta paisiblement cet arrêt, salua le juge avec beaucoup de +respect et fut conduit à la prison publique. Durant les trois jours +qu'il y resta, il ne cessa de prêcher l'Évangile aux prisonniers et +l'on a conté depuis que des criminels et le geôlier lui-même, touchés +par ses paroles, avaient cru en Jésus crucifié. + +On le conduisit à ce carrefour qu'une nuit, moins de deux ans +auparavant, il avait traversé avec allégresse, portant dans son +manteau blanc la petite Thaïs, la fille de son âme, sa fleur +bien-aimée. Attaché sur la croix, les mains clouées, il ne poussa pas +une plainte; seulement il soupira à plusieurs reprises: «J'ai soif!» + +Son supplice dura trois jours et trois nuits. On n'aurait pas cru la +chair humaine capable d'endurer une si longue torture. Plusieurs fois +on pensa qu'il était mort; les mouches dévoraient la cire de ses +paupières; mais tout à coup il rouvrait ses yeux sanglants. Le matin +du quatrième jour, il chanta d'une voix plus pure que la voix des +enfants: + + --Dis-nous, Marie, qu'as-tu vu là d'où tu viens? + +Puis il sourit, et dit: + +--Les voici, les anges du bon Seigneur! Ils m'apportent du vin et des +fruits. Qu'il est frais le battement de leurs ailes. + +Et il expira. + +Son visage conservait dans la mort l'expression de l'extase +bienheureuse. Les soldats qui gardaient le gibet furent saisis +d'admiration. Vivantius, accompagné de quelques-uns de ses frères +chrétiens, vint réclamer le corps pour l'ensevelir, parmi les reliques +des martyrs, dans la crypte de saint Jean le Baptiste. Et l'Église +garda la mémoire vénérée de saint Théodore le Nubien. + +Trois ans plus tard, Constantin, vainqueur de Maxence, publia un édit +par lequel il assurait la paix aux chrétiens, et désormais les fidèles +ne furent plus persécutés que par les hérétiques. + +Thaïs achevait sa onzième année, quand son ami mourut dans les +tourments. Elle en ressentit une tristesse et une épouvante +invincibles. Elle n'avait pas l'âme assez pure pour comprendre que +l'esclave Ahmès, par sa vie et sa mort, était un bienheureux. Cette +idée germa dans sa petite âme, qu'il n'est possible d'être bon en ce +monde qu'au prix des plus affreuses souffrances. Et elle craignit +d'être bonne, car sa chair délicate redoutait la douleur. + +Elle se donna avant l'âge à des jeunes garçons du port et elle suivit +les vieillards qui errent le soir dans les faubourg; et avec ce +qu'elle recevait d'eux elle achetait des gâteaux et des parures. + +Comme elle ne rapportait à la maison rien de ce qu'elle avait gagné, +sa mère l'accablait de mauvais traitements. Pour éviter les coups, +elle courait pieds nus jusqu'aux remparts de la ville et se cachait +avec les lézards dans les fentes des pierres. Là, elle songeait, +pleine d'envie, aux femmes qu'elle voyait passer, richement parées, +dans leur litière entourée d'esclaves. + +Un jour que, frappée plus rudement que de coutume, elle se tenait +accroupie devant la porte, dans une immobilité farouche, une vieille +femme s'arrêta devant elle, la considéra quelques instants en silence, +puis s'écria: + +--O la jolie fleur, la belle enfant! Heureux le père qui t'engendra et +la mère qui te mit au monde! + +Thaïs restait muette et tenait ses regards fixés vers la terre. Ses +paupières étaient rouges et l'on voyait qu'elle avait pleuré. + +--Ma violette blanche, reprit la vieille, ta mère n'est-elle pas +heureuse d'avoir nourri une petite déesse telle que toi, et ton père, +en te voyant, ne se réjouit-il pas dans le fond de son coeur? + +Alors l'enfant, comme se parlant à elle-même: + +--Mon père est une outre gonflée de vin et ma mère une sangsue avide. + +La vieille regarda à droite et à gauche si on ne la voyait pas. Puis +d'une voix caressante: + +--Douce hyacinthe fleurie, belle buveuse de lumière, viens avec moi et +tu n'auras, pour vivre, qu'à danser et à sourire. Je te nourrirai de +gâteaux de miel, et mon fils, mon propre fils t'aimera comme ses yeux. +Il est beau, mon fils, il est jeune; il n'a au menton qu'une barbe +légère; sa peau est douce, et c'est, comme on dit, un petit cochon +d'Acharné. + +Thaïs répondit: + +--Je veux bien aller avec toi. + +Et, s'étant levée, elle suivit la vieille hors de la ville. + +Cette femme, nommée Moeroé, conduisait de pays en pays des filles et +des jeunes garçons qu'elle instruisait dans la danse et qu'elle louait +ensuite aux riches pour paraître dans les festins. + +Devinant que Thaïs deviendrait bientôt la plus belle des femmes, elle +lui apprit, à coups de fouet, la musique et la prosodie, et elle +flagellait avec des lanières de cuir ces jambes divines, quand elles +ne se levaient pas en mesure au son de la cithare. Son fils, avorton +décrépit, sans âge et sans sexe, accablait de mauvais traitements +cette enfant en qui il poursuivait de sa haine la race entière des +femmes. Rival des ballerines, dont il affectait la grâce, il +enseignait à Thaïs l'art de feindre, dans les pantomimes, par +l'expression du visage, le geste et l'attitude, tous les sentiments +humains et surtout les passions de l'amour. Il lui donnait avec dégoût +les conseils d'un maître habile; mais, jaloux de son élève, il lui +griffait les joues, lui pinçait le bras ou la venait piquer par +derrière avec un poinçon, à la manière des filles méchantes, dès qu'il +s'apercevait trop vivement qu'elle était née pour la volupté des +hommes. Grâce à ses leçons, elle devint en peu de temps musicienne, +mime et danseuse excellente. La méchanceté de ses maîtres ne la +surprenait point et il lui semblait naturel d'être indignement +traitée. Elle éprouvait même quelque respect pour cette vieille femme +qui savait la musique et buvait du vin grec. Moeroé, s'étant arrêtée à +Antioche, loua son élève comme danseuse et comme joueuse de flûte aux +riches négociants de la ville qui donnaient des festins. Thaïs dansa +et plut. Les plus gros banquiers l'emmenaient, au sortir de table, +dans les bosquets de l'Oronte. Elle se donnait à tous, ne sachant pas +le prix de l'amour. Mais une nuit qu'elle avait dansé devant les +jeunes hommes les plus élégants de la ville, le fils du proconsul +s'approcha d'elle, tout brillant de jeunesse et de volupté, et lui dit +d'une voix qui semblait mouillée de baisers: + +--Que ne suis-je, Thaïs, la couronne qui ceint ta chevelure, la +tunique qui presse ton corps charmant, la sandale de ton beau pied! +Mais je veux que tu me foules à tes pieds comme une sandale; je veux +que mes caresses soient ta tunique et ta couronne. Viens, belle +enfant, viens dans ma maison et oublions l'univers. + +Elle le regarda tandis qu'il parlait et elle vit qu'il était beau. +Soudain elle sentit la sueur qui lui glaçait le front; elle devint +verte comme l'herbe; elle chancela; un nuage descendit sur ses +paupières. Il la priait encore. Mais elle refusa de le suivre. En +vain, il lui jeta des regards ardents, des paroles enflammées, et +quand il la prit dans ses bras en s'efforçant de l'entraîner, elle le +repoussa avec rudesse. Alors il se fit suppliant et lui montra ses +larmes. Sous l'empire d'une force nouvelle, inconnue, invincible, elle +résista. + +--Quelle folie! disaient les convives. Lollius est noble; il est beau, +il est riche, et voici qu'une joueuse de flûte le dédaigne! + +Lollius rentra seul dans sa maison et la nuit l'embrasa tout entier +d'amour. Il vint dès le matin, pâle et les yeux rouges, suspendre des +fleurs à la porte de la joueuse de flûte. Cependant Thaïs, saisie de +trouble et d'effroi, fuyait Lollius et le voyait sans cesse au dedans +d'elle-même. Elle souffrait et ne connaissait pas son mal. Elle se +demandait pourquoi elle était ainsi changée et d'où lui venait sa +mélancolie. Elle repoussait tous ses amants: ils lui faisaient +horreur. Elle ne voulait plus voir la lumière et restait tout le jour +couchée sur son lit, sanglotant la tête dans les coussins. Lollius, +ayant su forcer la porte de Thaïs, vint plusieurs fois supplier et +maudire cette méchante enfant. Elle restait devant lui craintive comme +une vierge et répétait: + +--Je ne veux pas! Je ne veux pas! + +Puis, au bout de quinze jours, s'étant donnée à lui, elle connut +qu'elle l'aimait; elle le suivit dans sa maison et ne le quitta plus. +Ce fut une vie délicieuse. Ils passaient tout le jour enfermés, les +yeux dans les yeux, se disant l'un à l'autre des paroles qu'on ne dit +qu'aux enfants. Le soir, ils se promenaient sur les bords solitaires +de l'Oronte et se perdaient dans les bois de lauriers. Parfois ils se +levaient dès l'aube pour aller cueillir des jacinthes sur les pentes +du Silpicus. Ils buvaient dans la même coupe, et, quand elle portait +un grain de raisin à sa bouche, il le lui prenait entre les lèvres +avec ses dents. + +Moeroé vint chez Lollius réclamer Thaïs à grands cris: + +--C'est ma fille, disait-elle, ma fille qu'on m'arrache, ma fleur +parfumée, mes petites entrailles!... + +Lollius la renvoya avec une grosse somme d'argent. Mais, comme elle +revint demandant encore quelques staters d'or, le jeune homme la fit +mettre en prison, et les magistrats, ayant découvert plusieurs crimes +dont elle s'était rendue coupable, elle fut condamnée à mort et livrée +aux bêtes. + +Thaïs aimait Lollius avec toutes les fureurs de l'imagination et +toutes les surprises de l'innocence. Elle lui disait dans toute la +vérité de son coeur: + +--Je n'ai jamais été qu'à toi. + +Lollius lui répondait: + +--Tu ne ressembles à aucune autre femme. + +Le charme dura six mois et se rompit en un jour. Soudainement Thaïs se +sentit vide et seule. Elle ne reconnaissait plus Lollius; elle +songeait: + +--Qui me l'a ainsi changé en un instant? Comment se fait-il qu'il +ressemble désormais à tous les autres hommes et qu'il ne ressemble +plus à lui-même? + +Elle le quitta, non sans un secret désir de chercher Lollius en un +autre, puisqu'elle ne le retrouvait plus en lui. Elle songeait aussi +que vivre avec un homme qu'elle n'aurait jamais aimé serait moins +triste que de vivre avec un homme qu'elle n'aimait plus. Elle se +montra, en compagnie des riches voluptueux, à ces fêtes sacrées où +l'on voyait des choeurs de vierges nues dansant dans les temples et +des troupes de courtisanes traversant l'Oronte à la nage. Elle prit sa +part de tous les plaisirs qu'étalait la ville élégante et monstrueuse; +surtout elle fréquenta assidûment les théâtres, dans lesquels des +mimes habiles, venus de tous les pays, paraissaient aux +applaudissements d'une foule avide de spectacles. + +Elle observait avec soin les mimes, les danseurs, les comédiens et +particulièrement les femmes qui, dans les tragédies, représentaient +les déesses amantes des jeunes hommes et les mortelles aimées des +dieux. Ayant surpris les secrets par lesquels elles charmaient la +foule, elle se dit que, plus belle, elle jouerait mieux encore. Elle +alla trouver le chef des mimes et lui demanda d'être admise dans sa +troupe. Grâce à sa beauté et aux leçons de la vieille Moeroé, elle fut +accueillie et parut sur la scène dans le personnage de Dircé. + +Elle plut médiocrement, parce qu'elle manquait d'expérience et aussi +parce que les spectateurs n'étaient pas excités à l'admiration par un +long bruit de louanges. Mais après quelques mois d'obscurs débuts, la +puissance de sa beauté éclata sur la scène avec une telle force, que +la ville entière s'en émut. Tout Antioche s'étouffait au théâtre. Les +magistrats impériaux et les premiers citoyens s'y rendaient, poussés +par la force de l'opinion. Les portefaix, les balayeurs et les +ouvriers du port se privaient d'ail et de pain pour payer leur place. +Les poètes composaient des épigrammes en son honneur. Les philosophes +barbus déclamaient contre elle dans les bains et dans les gymnases; +sur le passage de sa litière, les prêtres des chrétiens détournaient +la tête. Le seuil de sa maison était couronné de fleurs et arrosé de +sang. Elle recevait de ses amants de l'or, non plus compté, mais +mesuré au médimne, et tous les trésors amassés par les vieillards +économes venaient, comme des fleuves, se perdre à ses pieds. C'est +pourquoi son âme était sereine. Elle se réjouissait dans un paisible +orgueil de la faveur publique et de la bonté des dieux, et, tant +aimée, elle s'aimait elle-même. + +Après avoir joui pendant plusieurs années de l'admiration et de +l'amour des Antiochiens, elle fut prise du désir de revoir Alexandrie +et de montrer sa gloire à la ville dans laquelle, enfant, elle errait +sous la misère et la honte, affamée et maigre comme une sauterelle au +milieu d'un chemin poudreux. La ville d'or la reçut avec joie et la +combla de nouvelles richesses. Quand elle parut dans les jeux, ce fut +un triomphe. Il lui vint des admirateurs et des amants innombrables. +Elle les accueillait indifféremment, car elle désespérait enfin de +retrouver Lollius. + +Elle reçut parmi tant d'autres le philosophe Nicias qui la désirait, +bien qu'il fît profession de vivre sans désirs. Malgré sa richesse, il +était intelligent et doux; mais il ne la charma ni par la finesse de +son esprit, ni par la grâce de ses sentiments. Elle ne l'aimait pas et +même elle s'irritait parfois de ses élégantes ironies. Il la blessait +par son doute perpétuel. C'est qu'il ne croyait à rien et qu'elle +croyait à tout. Elle croyait à la providence divine, à la +toute-puissance des mauvais esprits, aux sorts, aux conjurations, à la +justice éternelle. Elle croyait en Jésus-Christ et en la bonne déesse +des Syriens; elle croyait encore que les chiennes aboient quand la +sombre Hécate passe dans les carrefours et qu'une femme inspire +l'amour en versant un philtre dans une coupe qu'enveloppe la toison +sanglante d'une brebis. Elle avait soif d'inconnu; elle appelait des +êtres sans nom et vivait dans une attente perpétuelle. L'avenir lui +faisait peur et elle voulait le connaître. Elle s'entourait de prêtres +d'Isis, de mages chaldéens, de pharmacopoles et de sorciers, qui la +trompaient toujours et ne la lassaient jamais. Elle craignait la mort +et la voyait partout. Quand elle cédait à la volupté, il lui semblait +tout à coup qu'un doigt glacé touchait son épaule nue et, toute pâle, +elle criait d'épouvante dans les bras qui la pressaient. + +Nicias lui disait: + +--Que notre destinée soit de descendre en cheveux blancs et les joues +creuses dans la nuit éternelle, ou que ce jour même, qui rit +maintenant dans le vaste ciel, soit notre dernier jour, qu'importe, ô +ma Thaïs! Goûtons la vie. Nous aurons beaucoup vécu si nous avons +beaucoup senti. Il n'est pas d'autre intelligence que celle des sens: +aimer c'est comprendre. Ce que nous ignorons n'est pas. A quoi bon +nous tourmenter pour un néant? + +Elle lui répondait avec colère: + +--Je méprise ceux qui comme toi n'espèrent ni ne craignent rien. Je +veux savoir! Je veux savoir! + +Pour connaître le secret de la vie, elle se mit à lire les livres des +philosophes, mais elle ne les comprit pas. A mesure que les années de +son enfance s'éloignaient d'elle, elle les rappelait dans son esprit +plus volontiers. Elle aimait à parcourir, le soir, sous un +déguisement, les ruelles, les chemins de ronde, les places publiques +où elle avait misérablement grandi. Elle regrettait d'avoir perdu ses +parents et surtout de n'avoir pu les aimer. Quand elle rencontrait des +prêtres chrétiens, elle songeait à son baptême et se sentait troublée. +Une nuit, qu'enveloppée d'un long manteau et ses blonds cheveux cachés +sous un capuchon sombre, elle errait dans les faubourgs de la ville, +elle se trouva, sans savoir comment elle y était venue, devant la +pauvre église de Saint-Jean-le-Baptiste. Elle entendit qu'on chantait +dans l'intérieur et vit une lumière éclatante qui glissait par les +fentes de la porte. Il n'y avait là rien d'étrange, puisque depuis +vingt ans les chrétiens, protégés par le vainqueur de Maxence, +solennisaient publiquement leurs fêtes. Mais ces chants signifiaient +un ardent appel aux âmes. Comme conviée aux mystères, la comédienne, +poussant du bras la porte, entra dans la maison. Elle trouva là une +nombreuse assemblée, des femmes, des enfants, des vieillards à genoux +devant un tombeau adossé à la muraille. Ce tombeau n'était qu'une cuve +de pierre grossièrement sculptée de pampres et de grappes de raisins; +pourtant il avait reçu de grands honneurs: il était couvert de palmes +vertes et de couronnes de roses rouges. Tout autour, d'innombrables +lumières étoilaient l'ombre dans laquelle la fumée des gommes d'Arabie +semblait les plis des voiles des anges. Et l'on devinait sur les murs +des figures pareilles à des visions du ciel. Des prêtres vêtus de +blanc se tenaient prosternés au pied du sarcophage. Les hymnes qu'ils +chantaient avec le peuple exprimaient les délices de la souffrance et +mêlaient, dans un deuil triomphal, tant d'allégresse à tant de douleur +que Thaïs, en les écoutant, sentait les voluptés de la vie et les +affres de la mort couler à la fois dans ses sens renouvelés. + +Quand ils eurent fini de chanter, les fidèles se levèrent pour aller +baiser à la file la paroi du tombeau. C'était des hommes simples, +accoutumés à travailler de leurs mains. Ils s'avançaient d'un pas +lourd, l'oeil fixe, la bouche pendante, avec un air de candeur. Ils +s'agenouillaient, chacun à son tour, devant le sarcophage et y +appuyaient leurs lèvres. Les femmes élevaient dans leurs bras les +petits enfants et leur posaient doucement la joue contre la pierre. + +Thaïs, surprise et troublée, demanda à un diacre pourquoi ils +faisaient ainsi. + +--Ne sais-tu pas, femme, lui répondit le diacre, que nous célébrons +aujourd'hui la mémoire bienheureuse de saint Théodore le Nubien, qui +souffrit pour la foi au temps de Dioclétien empereur? Il vécut chaste +et mourut martyr, c'est pourquoi, vêtus de blanc, nous portons des +roses rouges à son tombeau glorieux. + +En entendant ces paroles, Thaïs tomba à genoux et fondit en larmes. Le +souvenir à demi éteint d'Ahmès se ranimait dans son âme. Sur cette +mémoire obscure, douce et douloureuse, l'éclat des cierges, le parfum +des roses, les nuées de l'encens, l'harmonie des cantiques, la piété +des âmes jetaient les charmes de la gloire. Thaïs songeait dans +l'éblouissement: + +Il était humble et voici qu'il est grand et qu'il est beau! Comment +s'est-il élevé au-dessus des hommes? Quelle est donc cette chose +inconnue qui vaut mieux que la richesse et que la volupté? + +Elle se leva lentement, tourna vers la tombe du saint qui l'avait +aimée ses yeux de violette où brillaient des larmes à la clarté des +cierges; puis, la tête baissée, humble, lente, la dernière, de ses +lèvres où tant de désirs s'étaient suspendus, elle baisa la pierre de +l'esclave. + +Rentrée dans sa maison, elle y trouva Nicias qui, la chevelure +parfumée et la tunique déliée, l'attendait en lisant un traité de +morale. Il s'avança vers elle les bras ouverts. + +--Méchante Thaïs, lui dit-il d'une voix riante, tandis que tu tardais +à venir, sais-tu ce que je voyais dans ce manuscrit dicté par le plus +grave des stoïciens? Des préceptes vertueux et de fières maximes? Non! +Sur l'austère papyrus, je voyais danser mille et mille petites Thaïs. +Elles avaient chacune la hauteur d'un doigt, et pourtant leur grâce +était infinie et toutes étaient l'unique Thaïs. Il y en avait qui +traînaient des manteaux de pourpre et d'or; d'autres, semblables à une +nuée blanche, flottaient dans l'air sous des voiles diaphanes. + +D'autres encore, immobiles et divinement nues, pour mieux inspirer la +volupté, n'exprimaient aucune pensée. Enfin, il y en avait deux qui se +tenaient par la main, deux si pareilles, qu'il était impossible de les +distinguer l'une de l'autre. Elles souriaient toutes deux. La première +disait: «Je suis l'amour.» L'autre: «Je suis la mort.» + +En parlant ainsi, il pressait Thaïs dans ses bras, et, ne voyant pas +le regard farouche qu'elle fixait à terre, il ajoutait les pensées aux +pensées, sans souci qu'elles fussent perdues: + +--Oui, quand j'avais sous les yeux la ligne où il est écrit: «Rien ne +doit te détourner de cultiver ton âme,» je lisais: «Les baisers de +Thaïs sont plus ardents que la flamme et plus doux que le miel.» Voilà +comment, par ta faute, méchante enfant, un philosophe comprend +aujourd'hui les livres des philosophes. Il est vrai que, tous tant que +nous sommes, nous ne découvrons que notre propre pensée dans la pensée +d'autrui, et que tous nous lisons un peu les livres comme je viens de +lire celui-ci... + +Elle ne l'écoutait pas, et son âme était encore devant le tombeau du +Nubien. Comme il l'entendit soupirer, il lui mit un baiser sur la +nuque et il lui dit: + +--Ne sois pas triste, mon enfant. On n'est heureux au monde que quand +on oublie le monde. Nous avons des secrets pour cela. Viens; trompons +la vie: elle nous le rendra bien. Viens; aimons-nous. + +Mais elle le repoussa: + +--Nous aimer! s'écria-t-elle amèrement. Mais tu n'as jamais aimé +personne, toi! Et je ne t'aime pas! Non! je ne t'aime pas! Je te hais. +Va-t'en! Je te hais. J'exècre et je méprise tous les heureux et tous +les riches. Va-t'en! va-t'en!... Il n'y a de bonté que chez les +malheureux. Quand j'étais enfant, j'ai connu un esclave noir qui est +mort sur la croix. Il était bon; il était plein d'amour et il +possédait le secret de la vie. Tu ne serais pas digne de lui laver les +pieds. Va-t'en! Je ne veux plus te voir. + +Elle s'étendit à plat ventre sur le tapis et passa la nuit à +sangloter, formant le dessein de vivre désormais, comme saint +Théodore, dans la pauvreté et dans la simplicité. + +Dès le lendemain, elle se rejeta dans les plaisirs auxquels elle était +vouée. Comme elle savait que sa beauté, encore intacte, ne durerait +plus longtemps, elle se hâtait d'en tirer toute joie et toute gloire. +Au théâtre, où elle se montrait avec plus d'étude que jamais, elle +rendait vivantes les imaginations des sculpteurs, des peintres et des +poètes. Reconnaissant dans les formes, dans les mouvements, dans la +démarche de la comédienne une idée de la divine harmonie qui règle les +mondes, savants et philosophes mettaient une grâce si parfaite au rang +des vertus et disaient: «Elle aussi, Thaïs, est géomètre!» Les +ignorants, les pauvres, les humbles, les timides, devant lesquels elle +consentait à paraître, l'en bénissaient comme d'une charité céleste. +Pourtant, elle était triste au milieu des louanges et, plus que +jamais, elle craignait de mourir. Rien ne pouvait la distraire de son +inquiétude, pas même sa maison et ses jardins qui étaient célèbres et +sur lesquels on faisait des proverbes, dans la ville. + +Elle avait fait planter des arbres apportés à grands frais de l'Inde +et de la Perse. Une eau vive les arrosait en chantant et des +colonnades en ruines, des rochers sauvages, imités par un habile +architecte, étaient reflétés dans un lac où se miraient des statues. +Au milieu du jardin, s'élevait la grotte des Nymphes, qui devait son +nom à trois grandes figures de femmes, en marbre peint avec art, qu'on +rencontrait dès le seuil. Ces femmes se dépouillaient de leurs +vêtements pour prendre un bain. Inquiètes, elles tournaient la tête, +craignant d'être vues, et elles semblaient vivantes. La lumière ne +parvenait dans cette retraite qu'à travers de minces nappes d'eau qui +l'adoucissaient et l'irisaient. Aux parois pendaient de toutes parts, +comme dans les grottes sacrées, des couronnes, des guirlandes et des +tableaux votifs, dans lesquels la beauté de Thaïs était célébrée. Il +s'y trouvait aussi des masques tragiques et des masques comiques +revêtus de vives couleurs, des peintures représentant ou des scènes de +théâtre, ou des figures grotesques, ou des animaux fabuleux. Au +milieu, se dressait sur une stèle un petit Éros d'ivoire, d'un antique +et merveilleux travail. C'était un don de Nicias. Une chèvre de marbre +noir se tenait dans une excavation, et l'on voyait briller ses yeux +d'agate. Six chevreaux d'albâtre se pressaient autour de ses mamelles; +mais, soulevant ses pieds fourchus et sa tête camuse, elle semblait +impatiente de grimper sur les rochers. Le sol était couvert de tapis +de Byzance, d'oreillers brodés par les hommes jaunes de Cathay et de +peaux de lions lybiques. Des cassolettes d'or y fumaient +imperceptiblement. Çà et là, au-dessus des grands vases d'onyx, +s'élançaient des perséas fleuris. Et, tout au fond, dans l'ombre et +dans la pourpre, luisaient des clous d'or sur l'écaillé d'une tortue +géante de l'Inde, qui renversée servait de lit à la comédienne. C'est +là que chaque jour, au murmure des eaux, parmi les parfums et les +fleurs, Thaïs, mollement couchée, attendait l'heure de souper en +conversant avec ses amis ou en songeant seule, soit aux artifices du +théâtre, soit à la fuite des années. + +Or, ce jour-là, elle se reposait après les jeux dans la grotte des +Nymphes. Elle épiait dans son miroir les premiers déclins de sa beauté +et pensait avec épouvante que le temps viendrait enfin des cheveux +blancs et des rides. En vain elle cherchait à se rassurer, en se +disant qu'il suffit, pour recouvrer la fraîcheur du teint, de brûler +certaines herbes en prononçant des formules magiques. Une voix +impitoyable lui criait: «Tu vieilliras, Thaïs, tu vieilliras!» Et la +sueur de l'épouvante lui glaçait le front. Puis, se regardant de +nouveau dans le miroir avec une tendresse infinie, elle se trouvait +belle encore et digne d'être aimée. Se souriant à elle-même, elle +murmurait: «Il n'y a pas dans Alexandrie une seule femme qui puisse +lutter avec moi pour la souplesse de la taille, la grâce des +mouvements et la magnificence des bras, et les bras, ô mon miroir, ce +sont les vraies chaînes de l'amour!» + +Comme elle songeait ainsi, elle vit un inconnu debout devant elle, +maigre, les yeux ardents, la barbe inculte et vêtu d'une robe +richement brodée. Laissant tomber son miroir, elle poussa un cri +d'effroi. + +Paphnuce se tenait immobile et, voyant combien elle était belle, il +faisait du fond du coeur cette prière: + +--Fais, ô mon Dieu, que le visage de cette femme, loin de me +scandaliser, édifie ton serviteur. + +Puis, s'efforçant de parler, il dit: + +--Thaïs, j'habite une contrée lointaine et le renom de ta beauté m'a +conduit jusqu'à toi. On rapporte que tu es la plus habile des +comédiennes et la plus irrésistible des femmes. Ce que l'on conte de +tes richesses et de tes amours semble fabuleux et rappelle l'antique +Rhodopis, dont; tous les bateliers du Nil savent par coeur l'histoire +merveilleuse. C'est pourquoi j'ai été pris du désir de te connaître et +je vois que la vérité passe la renommée. Tu es mille fois plus savante +et plus belle qu'on ne le publie. Et maintenant que je te vois, je me +dis: «Il est impossible d'approcher d'elle sans chanceler comme un +homme ivre.» + +Ces paroles étaient feintes; mais le moine, animé d'un zèle pieux, les +répandait avec une ardeur véritable. Cependant, Thaïs regardait sans +déplaisir cet être étrange qui lui avait fait peur. Par son aspect +rude et sauvage, par le feu sombre qui chargeait ses regards, Paphnuce +l'étonnait. Elle était curieuse de connaître l'état et la vie d'un +homme si différent de tous ceux qu'elle connaissait. Elle lui répondit +avec une douce raillerie: + +--Tu sembles prompt à l'admiration, étranger. Prends garde que mes +regards ne te consument jusqu'aux os! Prends garde de m'aimer! + +Il lui dit: + +--Je t'aime, ô Thaïs! Je t'aime plus que ma vie et plus que moi-même. +Pour toi, j'ai quitté mon désert regrettable; pour toi, mes lèvres, +vouées au silence, ont prononcé des paroles profanes; pour toi, j'ai +vu ce que je ne devais pas voir, j'ai entendu ce qu'il m'était +interdit d'entendre; pour toi, mon âme s'est troublée, mon coeur s'est +ouvert et des pensées en ont jailli, semblables aux sources vives où +boivent les colombes; pour toi, j'ai marché jour et nuit à travers des +sables peuplés de larves et de vampires; pour toi, j'ai posé mon pied +nu sur les vipères et les scorpions! Oui, je t'aime! Je t'aime, non +point à l'exemple de ces hommes qui, tout enflammés du désir de la +chair, viennent à toi comme des loups dévorants ou des taureaux +furieux. Tu es chère à ceux-là comme la gazelle au lion. Leurs amours +carnassières te dévorent jusqu'à l'âme, ô femme! Moi, je t'aime en +esprit et en vérité, je t'aime en Dieu et pour les siècles des +siècles; ce que j'ai pour toi dans mon sein se nomme ardeur véritable +et divine charité. Je te promets mieux qu'ivresse fleurie et que +songes d'une nuit brève. Je te promets de saintes agapes et des noces +célestes. La félicité que je t'apporte ne finira jamais; elle est +inouïe; elle est ineffable et telle que, si les heureux de ce monde en +pouvaient seulement entrevoir une ombre, ils mourraient aussitôt +d'étonnement. + +Thaïs, riant d'un air mutin: + +--Ami, dit-elle, montre-moi donc un si merveilleux amour. Hâte-toi! de +trop longs discours offenseraient ma beauté, ne perdons pas un moment. +Je suis impatiente de connaître la félicité que tu m'annonces; mais, à +vrai dire, je crains de l'ignorer toujours et que tout ce que tu me +promets ne s'évanouisse en paroles. Il est plus facile de promettre un +grand bonheur que de le donner. Chacun a son talent. Je crois que le +tien est de discourir. Tu parles d'un amour inconnu. Depuis si +longtemps qu'on se donne des baisers, il serait bien extraordinaire +qu'il restât encore des secrets d'amour. Sur ce sujet, les amants en +savent plus que les mages. + +--Thaïs, ne raille point. Je t'apporte l'amour inconnu. + +--Ami, tu viens tard. Je connais tous les amours. + +--L'amour que je t'apporte est plein de gloire, tandis que les amours +que tu connais n'enfantent que la honte. + +Thaïs le regarda d'un oeil sombre; un pli dur traversait son petit +front: + +--Tu es bien hardi, étranger, d'offenser ton hôtesse. Regarde-moi et +dis si je ressemble à une créature accablée d'opprobre. Non! je n'ai +pas honte, et toutes celles qui vivent comme je fais n'ont pas de +honte non plus, bien qu'elles soient moins belles et moins riches que +moi. J'ai semé la volupté sur tous mes pas, et c'est par là que je +suis célèbre dans tout l'univers. J'ai plus de puissance que les +maîtres du monde. Je les ai vus à mes pieds. Regarde-moi, regarde ces +petits pieds: des milliers d'hommes paieraient de leur sang le bonheur +de les baiser. Je ne suis pas bien grande et ne tiens pas beaucoup de +place sur la terre. Pour ceux qui me voient du haut du Serapeum, quand +je passe dans la rue, je ressemble à un grain de riz; mais ce grain de +riz causa parmi les hommes des deuils, des désespoirs et des haines et +des crimes à remplir le Tartare. N'es-tu pas fou de me parler de +honte, quand tout crie la gloire autour de moi? + +--Ce qui est gloire aux yeux des hommes est infamie devant Dieu. Ô +femme, nous avons été nourris dans des contrées si différentes qu'il +n'est pas surprenant que nous n'ayons ni le même langage ni la même +pensée. Pourtant, le ciel m'est témoin que je veux m'accorder avec toi +et que mon dessein est de ne pas te quitter que nous n'ayons les mêmes +sentiments. Qui m'inspirera des discours embrasés pour que tu fondes +comme la cire à mon souffle, ô femme, et que les doigts de mes désirs +puissent te modeler à leur gré? Quelle vertu te livrera à moi, ô la +plus chère des âmes, afin que l'esprit qui m'anime, te créant une +seconde fois, t'imprime une beauté nouvelle et que tu t'écries en +pleurant de joie: «C'est seulement d'aujourd'hui que je suis née!» Qui +fera jaillir de mon coeur une fontaine de Siloé, dans laquelle tu +retrouves, en te baignant, ta pureté première? Qui me changera en un +Jourdain, dont les ondes, répandues sur toi, te donneront la vie +éternelle? + +Thaïs n'était plus irritée. + +--Cet homme, pensait-elle, parle de vie éternelle et tout ce qu'il dit +semble écrit sur un talisman. Nul doute que ce ne soit un mage et +qu'il n'ait des secrets contre la vieillesse et la mort. + +Et elle résolut de s'offrir à lui. C'est pourquoi, feignant de le +craindre, elle s'éloigna de quelques pas et, gagnant le fond de la +grotte, elle s'assit au bord du lit, ramena avec art sa tunique sur sa +poitrine, puis, immobile, muette, les paupières baissées, elle +attendit. Ses longs cils faisaient une ombre douce sur ses joues. +Toute son attitude exprimait la pudeur; ses pieds nus se balançaient +mollement et elle ressemblait à une enfant qui songe, assise au bord +d'une rivière. + +Mais Paphnuce la regardait et ne bougeait pas. Ses genoux tremblants +ne le portaient plus, sa langue s'était subitement desséchée dans sa +bouche; un tumulte effrayant s'élevait dans sa tête. Tout à coup son +regard se voila et il ne vit plus devant lui qu'un nuage épais. Il +pensa que la main de Jésus s'était posée sur ses yeux pour lui cacher +cette femme. Rassuré par un tel secours, raffermi, fortifié, il dit +avec une gravité digne d'un ancien du désert: + +--Si tu te livres à moi, crois-tu donc être cachée à Dieu? + +Elle secoua la tête. + +--Dieu! Qui le force à toujours avoir l'oeil sur la grotte des +Nymphes? Qu'il se retire si nous l'offensons! Mais pourquoi +l'offenserions-nous? Puisqu'il nous a créés, il ne peut être ni fâché +ni surpris de nous voir tels qu'il nous a faits et agissant selon la +nature qu'il nous a donnée. On parle beaucoup trop pour lui et on lui +prête bien souvent des idées qu'il n'a jamais eues. Toi-même, +étranger, connais-tu bien son véritable caractère? Qui es-tu pour me +parler en son nom? + +À cette question, le moine, entr'ouvrant sa robe d'emprunt, montra son +cilice et dit: + +--Je suis Paphnuce, abbé d'Antinoé, et je viens du saint désert. La +main qui retira Abraham de Chaldée et Loth de Sodome m'a séparé du +siècle. Je n'existais déjà plus pour les hommes. Mais ton image m'est +apparue dans ma Jérusalem des sables et j'ai connu que tu étais pleine +de corruption et qu'en toi était la mort. Et me voici devant toi, +femme, comme devant un sépulcre et je te crie: «Thaïs, lève-toi.» + +Aux noms de Paphnuce, de moine et d'abbé elle avait pâli d'épouvante. +Et la voilà qui, les cheveux épars, les mains jointes, pleurant et +gémissant, se traîne aux pieds du saint: + +--Ne me fais pas de mal! Pourquoi es-tu venu? que me veux-tu? Ne me +fais pas de mal! Je sais que les saints du désert détestent les femmes +qui, comme moi, sont faites pour plaire. J'ai peur que tu ne me +haïsses et que tu ne veuilles me nuire. Va! je ne doute pas de ta +puissance. Mais sache, Paphnuce, qu'il ne faut ni me mépriser ni me +haïr. Je n'ai jamais, comme tant d'hommes que je fréquente, raillé ta +pauvreté volontaire. A ton tour, ne me fais pas un crime de ma +richesse. Je suis belle et habile aux jeux. Je n'ai pas plus choisi ma +condition que ma nature. J'étais faite pour ce que je fais. Je suis +née pour charmer les hommes. Et, toi-même, tout à l'heure, tu disais +que tu m'aimais. N'use pas de ta science contre moi. Ne prononce pas +des paroles magiques qui détruiraient ma beauté ou me changeraient en +une statue de sel. Ne me fais pas peur! je ne suis déjà que trop +effrayée. Ne me fais pas mourir! je crains tant la mort. + +Il lui fit signe de se relever et dit: + +--Enfant, rassure-toi. Je ne te jetterai pas l'opprobre et le mépris. +Je viens à toi de la part de Celui qui, s'étant assis au bord du +puits, but à l'urne que lui tendait la Samaritaine et qui, lorsqu'il +soupait au logis de Simon, reçut les parfums de Marie. Je ne suis pas +sans péché pour te jeter la première pierre. J'ai souvent mal employé +les grâces abondantes que Dieu a répandues sur moi. Ce n'est pas la +Colère, c'est la Pitié qui m'a pris par la main pour me conduire ici. +J'ai pu sans mentir t'aborder avec des paroles d'amour, car c'est le +zèle du coeur qui m'amène à toi. Je brûle du feu de la charité et, si +tes yeux, accoutumés aux spectacles grossiers de la chair, pouvaient +voir les choses sous leur aspect mystique, je t'apparaîtrais comme un +rameau détaché de ce buisson ardent que le Seigneur montra sur la +montagne à l'antique Moïse, pour lui faire comprendre le véritable +amour, celui qui nous embrase sans nous consumer et qui, loin de +laisser après lui des charbons et de vaines cendres, embaume et +parfume pour l'éternité tout ce qu'il pénètre. + +--Moine, je te crois et je ne crains plus de de toi ni embûche ni +maléfice. J'ai souvent entendu parler des solitaires de la Thébaïde. +Ce que l'on m'a conté de la vie d'Antoine et de Paul est merveilleux. +Ton nom ne m'était pas inconnu et l'on m'a dit que, jeune encore, tu +égalais en vertu les plus vieux anachorètes. Dès que je t'ai vu, sans +savoir qui tu étais, j'ai senti que tu n'étais pas un homme ordinaire. +Dis-moi, pourras-tu pour moi ce que n'ont pu ni les prêtres d'Isis, ni +ceux d'Hermès, ni ceux de la Junon Céleste, ni les devins de Chaldée, +ni les mages babyloniens? Moine, si tu m'aimes, peux-tu m'empêcher de +mourir? + +--Femme, celui-là vivra qui veut vivre. Fuis les délices abominables +où tu meurs à jamais. Arrache aux démons, qui le brûleraient +horriblement, ce corps que Dieu pétrit de sa salive et anima de son +souffle. Consumée de fatigue, viens te rafraîchir aux sources bénies +de la solitude; viens boire à ces fontaines cachées dans le désert, +qui jaillissent jusqu'au ciel. Âme anxieuse, viens posséder enfin ce +que tu désirais! Coeur avide de joie, viens goûter les joies +véritables: la pauvreté, le renoncement, l'oubli de soi-même, +l'abandon de tout l'être dans le sein de Dieu. Ennemie du Christ et +demain sa bien-aimée, viens à lui. Viens! toi qui cherchais, et tu +diras: «J'ai trouvé l'amour!» + +Cependant Thaïs semblait contempler des choses lointaines: + +--Moine, demanda-t-elle, si je renonce à mes plaisirs et si je fais +pénitence, est-il vrai que je renaîtrai au ciel avec mon corps intact +et dans toute sa beauté? + +--Thaïs, je t'apporte la vie éternelle. Crois-moi, car ce que +j'annonce est la vérité. + +--Et qui me garantit que c'est la vérité? + +--David et les prophètes, l'Écriture et les merveilles dont tu vas +être témoin. + +--Moine, je voudrais te croire. Car je t'avoue que je n'ai pas trouvé +le bonheur en ce monde. Mon sort fut plus beau que celui d'une reine +et cependant la vie m'a apporté bien des tristesses et bien des +amertumes, et voici que je suis lasse infiniment. Toutes les femmes +envient ma destinée, et il m'arrive parfois d'envier le sort de la +vieille édentée qui, du temps que j'étais petite, vendait des gâteaux +de miel sous une porte de la ville. C'est une idée qui m'est venue +bien des fois, que seuls les pauvres sont bons, sont heureux, sont +bénis, et qu'il y a une grande douceur à vivre humble et petit Moine, +tu as remué les ondes de mon âme et fait monter à la surface ce qui +dormait au fond. Qui croire, hélas! Et que devenir, et qu'est-ce que +la vie? + +Tandis qu'elle parlait de la sorte, Paphnuce était transfiguré; une +joie céleste inondait son visage: + +--Ecoute, dit-il, je ne suis pas entré seul dans ta demeure. Un Autre +m'accompagnait, un Autre qui se tient ici debout à mon côté. Celui-là, +tu ne peux le voir, parce que tes yeux sont encore indignes de le +contempler; mais bientôt tu le verras dans sa splendeur charmante et +tu diras: «Il est seul aimable!» Tout à l'heure, s'il n'avait posé sa +douce main sur mes yeux, ô Thaïs! je serais peut-être tombé avec toi +dans le péché, car je ne suis par moi-même que faiblesse et que +trouble. Mais il nous a sauvés tous deux; il est aussi bon qu'il est +puissant et son nom est Sauveur. Il a été promis au monde par David et +la Sibylle, adoré dans son berceau par les bergers et les mages, +crucifié par les Pharisiens, enseveli par les saintes femmes, révélé +au monde par les apôtres, attesté par les martyrs. Et le voici qui, +ayant appris que tu crains la mort, ô femme! vient dans ta maison pour +t'empêcher de mourir! N'est-ce pas, ô mon Jésus! que tu m'apparais en +ce moment, comme tu apparus aux hommes de Galilée en ces jours +merveilleux où les étoiles, descendues avec toi du ciel, étaient si +près de la terre, que les saints Innocents pouvaient les saisir dans +leurs mains, quand ils jouaient aux bras de leurs mères, sur les +terrasses de Bethléem? N'est-ce pas, mon Jésus, que nous sommes en ta +compagnie et que tu me montres la réalité de ton corps précieux? +N'est-ce pas que c'est là ton visage et que cette larme qui coule sur +ta joue est une larme véritable? Oui, l'ange de la justice éternelle +la recueillera, et ce sera la rançon de l'âme de Thaïs. N'est-ce pas +que te voilà, mon Jésus? Mon Jésus, tes lèvres adorables +s'entr'ouvrent. Tu peux parler: parle, je t'écoute. Et toi, Thaïs, +heureuse Thaïs! entends ce que le Sauveur vient lui-même te dire: +c'est lui qui parle et non moi. Il dit: «Je t'ai cherchée longtemps, ô +ma brebis égarée! Je te trouve enfin! Ne me fuis plus. Laisse-toi +prendre par mes mains, pauvre petite, et je te porterai sur mes +épaules jusqu'à la bergerie céleste. Viens, ma Thaïs, viens, mon élue, +viens pleurer avec moi!» + +Et Paphnuce tomba à genoux les yeux pleins d'extase. Alors Thaïs vit +sur la face du saint le reflet de Jésus vivant. + +--O jours envolés de mon enfance! dit-elle en sanglotant. O mon doux +père Ahmès! bon saint Théodore, que ne suis-je morte dans ton manteau +blanc tandis que tu m'emportais aux premières lueurs du matin, toute +fraîche encore des eaux du baptême! + +Paphnuce s'élança vers elle en s'écriant: + +--Tu es baptisée!... O Sagesse divine! ô Providence! ô Dieu bon! Je +connais maintenant la puissance qui m'attirait vers toi. Je sais ce +qui te rendait si chère et si belle à mes yeux. C'est la vertu des +eaux baptismales qui m'a fait quitter l'ombre de Dieu où je vivais +pour t'aller chercher dans l'air empoisonné du siècle. Une goutte, une +goutte sans doute des eaux qui lavèrent ton corps a jailli sur mon +front. Viens, ô ma soeur, et reçois de ton frère le baiser de paix. + +Et le moine effleura de ses lèvres le front de la courtisane. + +Puis il se tut, laissant parler Dieu, et l'on n'entendait plus, dans +la grotte des Nymphes, que les sanglots de Thaïs mêlés au chant des +eaux vives. + +Elle pleurait sans essuyer ses larmes quand deux esclaves noires +vinrent chargées d'étoffes, de parfums et de guirlandes. + +--Ce n'était guère à propos de pleurer, dit-elle en essayant de +sourire. Les larmes rougissent les yeux et gâtent le teint, on doit +souper cette nuit chez des amis, et je veux être belle, car il y aura +là des femmes pour épier la fatigue de mon visage. Ces esclaves +viennent m'habiller. Retire-toi, mon père, et laisse-les faire. Elles +sont adroites et expérimentées; aussi les ai-je payées très cher. Vois +celle-ci, qui a de gros anneaux d'or et qui montre des dents si +blanches. Je l'ai enlevée à la femme du proconsul. + +Paphnuce eut d'abord la pensée de s'opposer de toutes ses forces à ce +que Thaïs allât à ce souper. Mais, résolu d'agir prudemment, il lui +demanda quelles personnes elle y rencontrerait. + +Elle répondit qu'elle y verrait l'hôte du festin, le vieux Cotta, +préfet de la flotte. Nicias et plusieurs autres philosophes avides de +disputes, le poète Callicrate, le grand prêtre de Sérapis, des jeunes +hommes riches occupés surtout à dresser des chevaux, enfin des femmes +dont on ne saurait rien dire et qui n'avaient que l'avantage de la +jeunesse. Alors, par une inspiration surnaturelle: + +--Va parmi eux, Thaïs, dit le moine. Va! + +Mais je ne te quitte pas. J'irai avec toi à ce festin et je me +tiendrai sans rien dire à ton côté. + +Elle éclata de rire. Et tandis que les deux esclaves noires +s'empressaient autour d'elle, elle s'écria: + +--Que diront-ils quand ils verront que j'ai pour amant un moine de la +Thébaïde? + +LE BANQUET + +Lorsque, suivie de Paphnuce, Thaïs entra dans la salle du banquet, les +convives étaient déjà, pour la plupart, accoudés sur les lits, devant +la table en fer à cheval, couverte d'une vaisselle étincelante. Au +centre de cette table s'élevait une vasque d'argent que surmontaient +quatre satires inclinant des outres d'où coulait sur des poissons +bouillis une saumure dans laquelle ils nageaient. A la venue de Thaïs +les acclamations s'élevèrent de toutes parts. + +--Salut à la soeur des Charités! + +--Salut à la Melpomène silencieuse, dont les regards savent tout +exprimer! + +--Salut à la bien-aimée des dieux et des hommes! + +--A la tant désirée! + +--A celle qui donne la souffrance et la guérison! + +--A la perle de Racotis! + +--A la rose d'Alexandrie! + +Elle attendit impatiemment que ce torrent de louanges eût coulé; et +puis elle dit à Cotta, son hôte: + +--Lucius, je t'amène un moine du désert, Paphnuce, abbé d'Antinoé; +c'est un grand saint, dont les paroles brûlent comme du feu. + +Lucius Aurélius Cotta, préfet de la flotte, s'étant levé: + +--Sois le bienvenu, Paphnuce, toi qui professes la foi chrétienne. +Moi-même, j'ai quelque respect pour un culte désormais impérial. Le +divin Constantin a placé tes coreligionnaires au premier rang des amis +de l'empire. La sagesse latine devait en effet admettre ton Christ +dans notre Panthéon. C'est une maxime de nos pères qu'il y a en tout +dieu quelque chose de divin. Mais laissons cela. Buvons et +réjouissons-nous tandis qu'il en est temps encore. + +Le vieux Cotta parlait ainsi avec sérénité. Il venait d'étudier un +nouveau modèle de galère et d'achever le sixième livre de son histoire +des Carthaginois. Sûr de n'avoir pas perdu sa journée, il était +content de lui et des dieux. + +--Paphnuce, ajouta-t-il, tu vois ici plusieurs hommes dignes d'être +aimés: Hermodore, grand prêtre de Sérapis, les philosophes Dorion, +Nicias et Zénothémis, le poète Callicrate, le jeune Chéréas et le +jeune Aristobule, tous deux fils d'un cher compagnon de ma jeunesse; +et près d'eux Philina avec Drosé, qu'il faut louer grandement d'être +belles. + +Nicias vint embrasser Paphnuce et lui dit à l'oreille: + +--Je t'avais bien averti, mon frère, que Vénus était puissante. C'est +elle dont la douce violence t'a amené ici malgré toi. Écoute, tu es un +homme rempli de piété; mais, si tu ne reconnais pas qu'elle est la +mère des dieux, ta ruine est certaine. Sache que le vieux +mathématicien Mélanthe a coutume de dire: «Je ne pourrais pas, sans +l'aide de Vénus, démontrer les propriétés d'un triangle.» + +Dorions qui depuis quelques instants considérait le nouveau venu, +soudain frappa des mains et poussa des cris d'admiration. + +--C'est lui, mes amis! Son regard, sa barbe, sa tunique: c'est +lui-même! Je l'ai rencontré au théâtre pendant que notre Thaïs +montrait ses bras ingénieux. Il s'agitait furieusement et je puis +attester qu'il parlait avec violence. C'est un honnête homme: il va +nous invectiver tous; son éloquence est terrible. Si Marcus est le +Platon des chrétiens, Paphnuce est leur Démosthène. Épicure, dans son +petit jardin, n'entendit jamais rien de pareil. + +Cependant Philina et Drosé dévoraient Thaïs des yeux. Elle portait +dans ses cheveux blonds une couronne de violettes pâles dont chaque +fleur rappelait, en une teinte affaiblie, la couleur de ses prunelles, +si bien que les fleurs semblaient des regards effacés et les yeux des +fleurs étincelantes. C'était le don de cette femme: sur elle tout +vivait, tout était âme et harmonie. Sa robe, couleur de mauve et lamée +d'argent, traînait dans ses longs plis une grâce presque triste, que +n'égayaient ni bracelets ni colliers, et tout l'éclat de sa parure +était dans ses bras nus. Admirant malgré elles la robe et la coiffure +de Thaïs, ses deux amies ne lui en parlèrent point. + +--Que tu es belle! lui dit Philina. Tu ne pouvais l'être plus quand tu +vins à Alexandrie. Pourtant ma mère qui se souvenait de t'avoir vue +alors disait que peu de femmes étaient dignes de t'être comparées. + +--Qui est donc, demanda Drosé, ce nouvel amoureux que tu nous amènes? +Il a l'air étrange et sauvage. S'il y avait des pasteurs d'éléphants, +assurément ils seraient faits comme lui. Où as-tu trouvé, Thaïs, un si +sauvage ami? Ne serait-ce pas parmi les troglodytes qui vivent sous la +terre et qui sont tout barbouillés des fumées du Hadès? + +Mais Philina posant un doigt sur la bouche de Drosé: + +--Tais-toi, les mystères de l'amour doivent rester secrets et il est +défendu de les connaître. Pour moi, certes, j'aimerais mieux être +baisée par la bouche de l'Etna fumant, que par les lèvres de cet +homme. Mais notre douce Thaïs, qui est belle et adorable comme les +déesses, doit, comme les déesses, exaucer toutes les prières et non +pas seulement à notre guise celles des hommes aimables. + +--Prenez garde toutes deux! répondit Thaïs. C'est un mage et un +enchanteur. Il entend les paroles prononcées à voix basse et même les +pensées. Il vous arrachera le coeur pendant votre sommeil; il le +remplacera par une éponge, et le lendemain, en buvant de l'eau, vous +mourrez étouffées! + +Elle les regarda pâlir, leur tourna le dos et s'assit sur un lit à +côté de Paphnuce. La voix de Cotta, impérieuse et bienveillante, +domina tout à coup le murmure des propos intimes: + +--Amis, que chacun prenne sa place! Esclaves, versez le vin miellé! + +Puis, l'hôte élevant sa coupe: + +--Buvons d'abord au divin Constance et au Génie de l'empire. La patrie +doit être mise au-dessus de tout, et même des dieux, car elle les +contient tous. + +Tous les convives portèrent à leurs lèvres leurs coupes pleines. Seul, +Paphnuce ne but point, parce que Constance persécutait la foi de Nicée +et que la patrie du chrétien n'est point de ce monde. + +Dorion, ayant bu, murmura: + +--Qu'est-ce que la patrie! Un fleuve qui coule. Les rives en sont +changeantes et les ondes sans cesse renouvelées. + +--Je sais, Dorion, répondit le préfet de la flotte, que tu fais peu de +cas des vertus civiques et que tu estimes que le sage doit vivre +étranger aux affaires. Je crois, au contraire, qu'un honnête homme ne +doit rien tant désirer que de remplir de grandes charges dans l'État. +C'est une belle chose que l'État! + +Hermodore, grand prêtre de Sérapis, prit la parole: + +--Dorion vient de demander: «Qu'est-ce que la patrie?» Je lui +répondrai: Ce qui fait la patrie ce sont les autels des dieux et les +tombeaux des ancêtres. On est concitoyen par la communauté des +souvenirs et des espérances. + +Le jeune Aristobule interrompit Hermodore: + +--Par Castor, j'ai vu aujourd'hui un beau cheval. C'est celui de +Démophon. Il a la tête sèche, peu de ganache et les bras gros. Il +porte le col haut et fier, comme un coq. + +Mais le jeune Chéréas secoua la tête: + +--Ce n'est pas un aussi bon cheval que tu dis, Aristobule. Il a +l'ongle mince. Les paturons portent à terre et l'animal sera bientôt +estropié. + +Ils continuaient leur dispute quand Drosé poussa un cri perçant: + +--Hai! j'ai failli avaler une arête plus longue et plus acérée qu'un +stylet. Par bonheur, j'ai pu la tirer à temps de mon gosier. Les dieux +m'aiment! + +--Ne dis-tu pas, ma Drosé, que les dieux t'aiment? demanda Nicias en +souriant. C'est donc qu'ils partagent l'infirmité des hommes. L'amour +suppose chez celui qui l'éprouve le sentiment d'une intime misère. +C'est par lui que se trahit la faiblesse des êtres. L'amour qu'ils +ressentent pour Drosé est une grande preuve de l'imperfection des +dieux. + +A ces mots, Drosé se mit dans une grande colère: + +--Nicias, ce que tu dis là est inepte et ne répond à rien. C'est, +d'ailleurs, ton caractère de ne point comprendre ce qu'on dit et de +répondre des paroles dépourvues de sens. + +Nicias souriait encore: + +--Parle, parle, ma Drosé. Quoi que tu dises, il faut te rendre grâce +chaque fois que tu ouvres la bouche. Tes dents sont si belles! + +A ce moment, un grave vieillard, négligemment vêtu, la démarche lente +et la tête haute, entra dans la salle et promena sur les convives un +regard tranquille. Cotta lui fit signe de prendre place à son côté, +sur son propre lit + +--Eucrite, lui dit-il, sois le bienvenu! As-tu composé ce mois-ci un +nouveau traité de philosophie? Ce serait, si je compte bien, le +quatre-vingt-douzième sorti de ce roseau du Nil que tu conduis d'une +main attique. + +Eucrite répondit, en caressant sa barbe d'argent: + +--Le rossignol est fait pour chanter et moi je suis fait pour louer +les dieux immortels. + + +DORION + +Saluons respectueusement en Eucrite le dernier des stoïciens. Grave et +blanc, il s'élève au milieu de nous comme une image des ancêtres! Il +est solitaire dans la foule des hommes et prononce des paroles qui ne +sont point entendues. + + +EUCRITE + +Tu te trompes, Dorion. La philosophie de la vertu n'est pas morte en +ce monde. J'ai de nombreux disciples dans Alexandrie, dans Rome et +dans Constantinople. Plusieurs parmi les esclaves et parmi les neveux +des Césars savent encore régner sur eux-mêmes, vivre libres et goûter +dans le détachement des choses une félicité sans limites. Plusieurs +font revivre en eux Épictète et Marc Aurèle. Mais, s'il était vrai que +la vertu fût à jamais éteinte sur la terre, en quoi sa perte +intéresserait-elle mon bonheur, puis-qu'il ne dépendait pas de moi +qu'elle durât ou pérît? Les fous seuls, Dorion, placent leur félicité +hors de leur pouvoir. Je ne désire rien que ne veuillent les dieux et +je désire tout ce qu'ils veulent. Par là, je me rends semblable à eux +et je partage leur infaillible contentement. Si la vertu périt, je +consens qu'elle périsse et ce consentement me remplit de joie comme le +suprême effort de ma raison ou de mon courage. En toutes choses, ma +sagesse copiera la sagesse divine, et la copie sera plus précieuse que +le modèle; elle aura coûté plus de soins et de plus grands travaux. + + +NICIAS + +J'entends. Tu t'associes à la Providence céleste. Mais si la vertu +consiste seulement dans l'effort, Eucrite, et dans cette tension par +laquelle les disciples de Zénon prétendent se rendre semblables aux +dieux, la grenouille qui s'enfle pour devenir aussi grosse que le +boeuf accomplit le chef-d'oeuvre du stoïcisme. + + +EUCRITE + +Nicias, tu railles et, comme à ton ordinaire, tu excelles à te moquer. +Mais, si le boeuf dont tu parles est vraiment un dieu, comme Apis et +comme ce boeuf souterrain dont je vois ici le grand prêtre, et si la +grenouille, sagement inspirée, parvient à l'égaler, ne sera-t-elle +pas, en effet, plus vertueuse que le boeuf, et pourras-tu te défendre +d'admirer une bestiole si généreuse? + +Quatre serviteurs posèrent sur la table un sanglier couvert encore de +ses soies. Des marcassins, faits de pâte cuite au four, entourant la +bête comme s'ils voulaient téter, indiquaient que c'était une laie. + +Zénothémis, se tournant vers le moine: --Amis, un convive est venu de +lui-même se joindre à nous. L'illustre Paphnuce, qui mène dans la +solitude une vie prodigieuse, est notre hôte inattendu. + + +COTTA + +Dis mieux, Zénothémis. La première place lui est due, puisqu'il est +venu sans être invité. + + +ZÉNOTHÉMIS + +Aussi devons-nous, cher Lucius, l'accueillir avec une particulière +amitié et rechercher ce qui peut lui être le plus agréable. Or, il est +certain qu'un tel homme est moins sensible au fumet des viandes qu'au +parfum des belles pensées. Nous lui ferons plaisir, sans doute, en +amenant l'entretien sur la doctrine qu'il professe et qui est celle de +Jésus crucifié. Pour moi, je m'y prêterai d'autant plus volontiers que +cette doctrine m'intéresse vivement par le nombre et la diversité des +allégories qu'elle renferme. Si l'on devine l'esprit sous la lettre, +elle est pleine de vérités et j'estime que les livres des chrétiens +abondent en révélations divines. Mais je ne saurais, Paphnuce, +accorder un prix égal aux livres des Juifs. Ceux-là furent inspirés, +non, comme on l'a dit, par l'esprit de Dieu, mais par un mauvais +génie, Iaveh, qui les dicta, était un de ces esprits qui peuplent +l'air inférieur et causent la plupart des maux dont nous souffrons; +mais il les surpassait tous en ignorance et en férocité. Au contraire, +le serpent aux ailes d'or, qui déroulait autour de l'arbre de la +science sa spirale d'azur, était pétri de lumière et d'amour. Aussi, +la lutte était-elle inévitable entre ces deux puissances, celle-ci +brillante et l'autre ténébreuse. Elle éclata dans les premiers jours +du monde. Dieu venait à peine de rentrer dans son repos, Adam et Ève +le premier homme et la première femme vivaient heureux et nus au +jardin d'Eden, quand Iaveh forma, pour leur malheur, le dessein de les +gouverner, eux et toutes les générations qu'Ève portait déjà dans ses +flancs magnifiques. Comme il ne possédait ni le compas ni la lyre et +qu'il ignorait également la science qui commande et l'art qui +persuade, il effrayait ces deux pauvres enfants par des apparitions +difformes, des menaces capricieuses et des coups de tonnerre. Adam et +Ève, sentant son ombre sur eux, se pressaient l'un contre l'autre et +leur amour redoublait dans la peur. Le serpent eut pitié d'eux et +résolut de les instruire, afin que, possédant la science, ils ne +fussent plus abusés par des mensonges. L'entreprise exigeait une rare +prudence et la faiblesse du premier couple humain la rendait presque +désespérée. Le bienveillant démon la tenta pourtant. A l'insu de +Iaveh, qui prétendait tout voir mais dont la vue en réalité n'était +pas bien perçante, il s'approcha des deux créatures, charma leurs +regards par la splendeur de sa cuirasse et l'éclat de ses ailes. Puis +il intéressa leur esprit en formant devant eux, avec son corps, des +figures exactes, telles que le cercle, l'ellipse et la spirale, dont +les propriétés admirables ont été reconnues depuis par les Grecs. +Adam, mieux qu'Ève, méditait sur ces figures. Mais quand le serpent, +s'étant mis à parler, enseigna les vérités les plus hautes, celles qui +ne se démontrent pas, il reconnut qu'Adam, pétri de terre rouge, était +d'une nature trop épaisse pour percevoir ces subtiles connaissances et +que Ève, au contraire, plus tendre et plus sensible, en était aisément +pénétrée. Aussi l'entretenait-il seule, en l'absence de son mari, afin +de l'initier la première... + + +DORION + +Souffre, Zénothémis, que je t'arrête ici. J'ai d'abord reconnu dans le +mythe que tu nous exposes, un épisode de la lutte de Pallas Athéné +contre les géants. Iaveh ressemble beaucoup à Typhon, et Pallas est +représentée par les Athéniens avec un serpent à son côté. Mais ce que +tu viens de dire m'a fait douter tout à coup de l'intelligence ou de +la bonne foi du serpent dont tu parles. S'il avait vraiment possédé la +sagesse, l'aurait-il confiée à une petite tête femelle, incapable de +la contenir? Je croirai plutôt qu'il était, comme Iaveh, ignorant et +menteur et qu'il choisit Ève parce qu'elle était facile à séduire et +qu'il supposait à Adam plus d'intelligence et de réflexion. + + +ZÉNOTHÉMIS + +Sache, Dorion, que c'est, non par la réflexion et l'intelligence, mais +bien par le sentiment qu'on atteint les vérités les plus hautes et les +plus pures. Aussi, les femmes qui, d'ordinaire, sont moins réfléchies, +mais plus sensibles que les hommes, s'élèvent-elles plus facilement à +la connaissance des choses divines. En elles, est le don de prophétie +et ce n'est pas sans raison qu'on représente quelquefois Apollon +Citharède, et Jésus de Nazareth, vêtus comme des femmes, d'une robe +flottante. Le serpent initiateur fut donc sage, quoi que tu dises, +Dorion, en préférant au grossier Adam, pour son oeuvre de lumière, +cette Ève plus blanche que le lait et que les étoiles. Elle l'écouta +docilement et se laissa conduire à l'arbre de la science dont les +rameaux s'élevaient jusqu'au ciel et que l'esprit divin baignait comme +une rosée. Cet arbre était couvert de feuilles qui parlaient toutes +les langues des hommes futurs et dont les voix unies formaient un +concert parfait. Ses bruits abondants donnaient aux initiés qui s'en +nourrissaient la connaissance des métaux, des pierres, des plantes +ainsi que des lois physiques et des lois morales; mais ils étaient de +flamme, et ceux qui craignaient la souffrance et la mort n'osaient les +porter à leurs lèvres. Or, ayant écouté docilement les leçons du +serpent, Ève s'éleva au-dessus des vaines terreurs et désira goûter +aux fruits qui donnent la connaissance de Dieu. Mais pour qu'Adam, +qu'elle aimait, ne lui devînt pas inférieur, elle le prit par la main +et le conduisit à l'arbre merveilleux. Là, cueillant une pomme +ardente, elle y mordit et la tendit ensuite à son compagnon. Par +malheur, Iaveh, qui se promenait d'aventure dans le jardin, les +surprit et, voyant qu'ils devenaient savants, il entra dans une +effroyable fureur. C'est surtout dans la jalousie qu'il était à +craindre. Rassemblant ses forces, il produisit un tel tumulte dans +l'air inférieur que ces deux êtres débiles en furent consternés. Le +fruit échappa des mains de l'homme, et la femme, s'attachant au cou du +malheureux, lui dit: «Je veux ignorer et souffrir avec toi.» Iaveh +triomphant maintint Adam et Ève et toute leur semence dans la stupeur +et dans l'épouvante. Son art, qui se réduisait à fabriquer de +grossiers météores, l'emporta sur la science du serpent, musicien et +géomètre. Il enseigna aux hommes l'injustice, l'ignorance et la +cruauté et fit régner le mal sur la terre. Il poursuivit Caïn et ses +fils, parce qu'ils étaient industrieux; il extermina les Philistins +parce qu'ils composaient des poèmes orphiques et des fables comme +celles d'Ésope. Il fut l'implacable ennemi de la science et de la +beauté, et le genre humain expia pendant de longs siècles, dans le +sang et les larmes, la défaite du serpent ailé. Heureusement il se +trouva parmi les Grecs des hommes subtils, tels que Pythagore et +Platon, qui retrouvèrent, par la puissance du génie, les figures et +les idées que l'ennemi de Iaveh avait tenté vainement d'enseigner à la +première femme. L'esprit du serpent était en eux; c'est pourquoi le +serpent, comme l'a dit Dorion, est honoré par les Athéniens. Enfin, +dans des jours plus récents, parurent, sous une forme humaine, trois +esprits célestes, Jésus de Galilée, Basilide et Valentin, à qui il fut +donné de cueillir les fruits les plus éclatants de cet arbre de la +science dont les racines traversent la terre et qui porte sa cime au +faîte des cieux. C'est ce que j'avais à dire pour venger les chrétiens +à qui l'on impute trop souvent les erreurs des Juifs. + + +DORION + +Si je t'ai bien entendu, Zénothémis, trois hommes admirables, Jésus, +Basilide et Valentin, ont découvert des secrets qui restaient cachés à +Pythagore, à Platon, à tous les philosophes de la Grèce et même au +divin Épicure, qui pourtant affranchit l'homme de toutes les vaines +terreurs. Tu nous obligeras en nous disant par quel moyen ces trois +mortels acquirent des connaissances qui avaient échappé à la +méditation des sages. + + +ZÉNOTHÉMIS + +Faut-il donc te répéter, Dorion, que la science et la méditation ne +sont que les premiers degrés de la connaissance et que l'extase seule +conduit aux vérités éternelles? + + +HERMODORE + +Il est vrai, Zénothémis, l'âme se nourrit d'extase comme la cigale de +rosée. Mais disons mieux encore: l'esprit seul est capable d'un entier +ravissement. Car l'homme est triple, composé d'un corps matériel, +d'une âme plus subtile mais également matérielle, et d'un esprit +incorruptible. Quand sortant de son corps comme d'un palais rendu +subitement au silence et à la solitude, puis traversant au vol les +jardins de son âme, l'esprit se répand en Dieu, il goûte les délices +d'une mort anticipée ou plutôt de la vie future, car mourir, c'est +vivre, et dans cet état, qui participe de la pureté divine, il possède +à la fois la joie infinie et la science absolue. Il entre dans l'unité +qui est tout. Il est parfait. + + +NICIAS + +Cela est admirable. Mais, à vrai dire, Hermodore, je ne vois pas +grande différence entre le tout et le rien. Les mots même me semblent +manquer pour faire cette distinction. L'infini ressemble parfaitement +au néant: ils sont tous deux inconcevables. A mon avis, la perfection +coûte très cher: on la paye de tout son être, et pour l'obtenir il +faut cesser d'exister. C'est là une disgrâce à laquelle Dieu lui-même +n'a pas échappé depuis que les philosophes se sont mis en tête de le +perfectionner. Après cela, si nous ne savons pas ce que c'est que de +ne pas être. nous ignorons par là même ce que c'est que d'être. Nous +ne savons rien. On dit qu'il est impossible aux hommes de s'entendre. +Je croirais, en dépit du bruit de nos disputes, qu'il leur est au +contraire impossible de ne pas tomber finalement d'accord, ensevelis +côte à côte sous l'amas des contradictions qu'ils ont entassées, comme +Pélion sur Ossa. + + +COTTA + +J'aime beaucoup la philosophie et je l'étudie à mes heures de loisir. +Mais je ne la comprends bien que dans les livres de Cicéron. Esclaves, +versez le vin miellé! + + +CALLICRATE + +Voilà une chose singulière! Quand je suis à jeun, je songe au temps où +les poètes tragiques s'asseyaient aux banquets des bons tyrans et +l'eau m'en vient à la bouche. Mais dès que j'ai goûté le vin opime que +tu nous verses abondamment, généreux Lucius, je ne rêve que luttes +civiles et combats héroïques. Je rougis de vivre en des temps sans +gloire, j'invoque la liberté et je répands mon sang en imagination +avec les derniers Romains dans les champs de Philippes. + + +COTTA + +Au déclin de la république, mes aïeux sont morts avec Brutus pour la +liberté. Mais on peut douter si ce qu'ils appelaient la liberté du +peuple romain n'était pas, en réalité, la faculté de le gouverner +eux-mêmes. Je ne nie pas que la liberté ne soit pour une nation le +premier des biens. Mais plus je vis et plus je me persuade qu'un +gouvernement fort peut seul l'assurer aux citoyens. J'ai exercé +pendant quarante ans les plus hautes charges de l'État et ma longue +expérience m'a enseigné que le peuple est opprimé quand le pouvoir est +faible. Aussi ceux qui, comme la plupart des rhéteurs, s'efforcent +d'affaiblir le gouvernement, commettent-ils un crime détestable. Si la +volonté d'un seul s'exerce parfois d'une façon funeste, le +consentement populaire rend toute résolution impossible. Avant que la +majesté de la paix romaine couvrît le monde, les peuples ne furent +heureux que sous d'intelligents despotes. + + +HERMODORE + +Pour moi, Lucius, je pense qu'il n'y a point de bonne forme de +gouvernement et qu'on n'en saurait découvrir, puisque les Grecs +ingénieux, qui conçurent tant de formes heureuses, ont cherché +celle-là sans pouvoir la trouver. A cet égard, tout espoir nous est +désormais interdit. On reconnaît à des signes certains que le monde +est près de s'abîmer dans l'ignorance et dans la barbarie. Il nous +était donné, Lucius, d'assister à l'agonie terrible de la +civilisation. De toutes les satisfactions que procuraient +l'intelligence, la science et la vertu, il ne nous reste plus que la +joie cruelle de nous regarder mourir. + + +COTTA + +Il est certain que la faim du peuple et l'audace des barbares sont des +fléaux redoutables. Mais avec une bonne flotte, une bonne armée et de +bonnes finances... + + +HERMODORE + +Que sert de se flatter? L'empire expirant offre aux barbares une proie +facile. Les cités qu'édifièrent le génie hellénique et la patience +latine seront bientôt saccagées par des sauvages ivres. Il n'y aura +plus sur la terre ni art ni philosophie. Les images des dieux seront +renversées dans les temples et dans les âmes. Ce sera la nuit de +l'esprit et la mort du monde. Comment croire en effet que les Sarmates +se livreront jamais aux travaux de l'intelligence, que les Germains +cultiveront la musique et la philosophie, que les Quades et les +Marcomans adoreront les dieux immortels? Non! Tout penche et s'abîme. +Cette vieille Égypte qui a été le berceau du monde en sera l'hypogée; +Sérapis, dieu de la mort, recevra les suprêmes adorations des mortels +et j'aurai été le dernier prêtre du dernier dieu. + +A ce moment une figure étrange souleva la tapisserie, et les convives +virent devant eux un petit homme bossu dont le crâne chauve s'élevait +en pointe. Il était vêtu, à la mode asiatique, d'une tunique d'azur et +portait autour des jambes, comme les barbares, des braies rouges, +semées d'étoiles d'or. En le voyant, Paphnuce reconnut Marcus l'Arien, +et craignant de voir tomber la foudre, il porta ses mains au-dessus de +sa tête et pâlit d'épouvanté. Ce que n'avaient pu, dans ce banquet des +démons, ni les blasphèmes des païens, ni les erreurs horribles des +philosophes, le seule présence de l'hérétique étonna son courage. Il +voulut fuir, mais son regard ayant rencontré celui de Thaïs, il se +sentit soudain rassuré. Il avait lu dans l'âme de la prédestinée et +compris que celle qui allait devenir une sainte le protégeait déjà. Il +saisit un pan de la robe qu'elle laissait traîner sur le lit, et pria +mentalement le Sauveur Jésus. + +Un murmure flatteur avait accueilli la venue du personnage qu'on +nommait le Platon des chrétiens. Hermodore lui parla le premier: + +--Très illustre Marcus, nous nous réjouissons tous de te voir parmi +nous et l'on peut dire que tu viens à propos. Nous ne connaissons de +la doctrine des chrétiens que ce qui en est publiquement enseigné. Or, +il est certain qu'un philosophe tel que toi ne peut penser ce que +pense le vulgaire et nous sommes curieux de savoir ton opinion sur les +principaux mystères de la religion que tu professes. Notre cher +Zénothémis qui, tu le sais, est avide de symboles, interrogeait tout à +l'heure l'illustre Paphnuce sur les livres des Juifs. Mais Paphnuce ne +lui a point fait de réponse et nous ne devons pas en être surpris, +puisque notre hôte est voué au silence et que le Dieu a scellé sa +langue dans le désert. Mais toi, Marcus, qui as porté la parole dans +les synodes des chrétiens et jusque dans les conseils du divin +Constantin, tu pourras, si tu veux, satisfaire notre curiosité en nous +révélant les vérités philosophiques qui sont enveloppées dans les +fables des chrétiens. La première de ces vérités n'est-elle pas +l'existence de ce Dieu unique, auquel, pour ma part, je crois +fermement? + + +MARCUS + +Oui, vénérables frères, je crois en un seul Dieu, non engendré, seul +éternel, principe de toutes choses. + + +NICIAS + +Nous savons, Marcus, que ton Dieu a créé le monde. Ce fut, certes, une +grande crise dans son existence. Il existait déjà depuis une éternité +avant d'avoir pu s'y résoudre. Mais, pour être juste, je reconnais que +sa situation était des plus embarrassantes. Il lui fallait demeurer +inactif pour rester parfait et il devait agir s'il voulait se prouver +à lui-même sa propre existence. Tu m'assures qu'il s'est décidé à +agir. Je veux te croire, bien que ce soit de la part d'un Dieu parfait +une impardonnable imprudence. Mais, dis-nous, Marcus, comment il s'y +est pris pour créer le monde. + + +MARCUS + +Ceux qui, sans être chrétiens, possèdent, comme Hermodore et +Zénothémis, les principes de la connaissance, savent que Dieu n'a pas +créé le monde directement et sans intermédiaire. Il a donné naissance +à un fils unique, par qui toutes choses ont été faites. + + +HERMODORE + +Tu dis vrai, Marcus; et ce fils est indifféremment adoré sous les noms +d'Hermès, de Mithra, d'Adonis, d'Apollon et de Jésus. + + +MARCUS + +Je ne serais point chrétien si je lui donnais d'autres noms que ceux +de Jésus, de Christ et de Sauveur. Il est le vrai fils de Dieu. Mais +il n'est pas éternel, puisqu'il a eu un commencement; quant à penser +qu'il existait avant d'être engendré, c'est une absurdité qu'il faut +laisser aux mulets de Nicée et à l'âne rétif qui gouverna trop +longtemps l'Église d'Alexandrie sous le nom maudit d'Athanase. + +A ces mots, Paphnuce, blême et le front baigné d'une sueur d'agonie, +fit le signe de la croix et persévéra dans son silence sublime. + +Marcus poursuivit: + +--Il est clair que l'inepte symbole de Nicée attente à la majesté du +Dieu unique, en l'obligeant à partager ses indivisibles attributs avec +sa propre émanation, le médiateur par qui toutes choses furent faites. +Renonce à railler le Dieu vrai des chrétiens, Nicias; sache, que, pas +plus que les lis des champs, il ne travaille ni ne file. L'ouvrier, ce +n'est pas lui, c'est son fils unique, c'est Jésus qui, ayant créé le +monde, vint ensuite réparer son ouvrage. Car la création ne pouvait +être parfaite et le mal s'y était mêlé nécessairement au bien. + + +NICIAS + +Qu'est-ce que le bien et qu'est-ce que le mal? + +Il y eut un moment de silence pendant lequel Hermodore, le bras étendu +sur la nappe, montra un petit âne, en métal de Corinthe, qui portait +deux paniers contenant, l'un des olives blanches, l'autre des olives +noires. + +--Voyez ces olives, dit-il. Notre regard est agréablement flatté par +le contraste de leurs teintes, et nous sommes satisfaits que celles-ci +soient claires et celles-là sombres. Mais si elles étaient douées de +pensée et de connaissance, les blanches diraient: il est bien qu'une +olive soit blanche, il est mal qu'elle soit noire, et le peuple des +olives noires détesterait le peuple des olives blanches. Nous en +jugeons mieux, car nous sommes autant au-dessus d'elles que les dieux +sont au-dessus de nous. Pour l'homme qui ne voit qu'une partie des +choses, le mal est un mal; pour Dieu, qui comprend tout, le mal est un +bien. Sans doute la laideur est laide et non pas belle; mais si tout +était beau le tout ne serait pas beau. Il est donc bien qu'il y ait du +mal, ainsi que l'a démontré le second Platon, plus grand que le +premier. + + +EUCRITE + +Parlons plus vertueusement. Le mal est un mal, non pour le monde dont +il ne détruit pas l'indestructible harmonie, mais pour le méchant qui +le fait et qui pouvait ne pas le faire. + + +COTTA + +Par Jupiter! voilà un bon raisonnement! + + +EUCRITE + +Le monde est la tragédie d'un excellent poète. Dieu qui la composa, a +désigné chacun de nous pour y jouer un rôle. S'il veut que tu sois +mendiant, prince ou boiteux, fais de ton mieux le personnage qui t'a +été assigné. + + +NICIAS + +Assurément il sera bon que le boiteux de la tragédie boite comme +Héphaistos; il sera bon que l'insensé s'abandonne aux fureurs d'Ajax, +que la femme incestueuse renouvelle les crimes de Phèdre, que le +traître trahisse, que le fourbe mente, que le meurtrier tue, et quand +la pièce sera jouée, tous les acteurs, rois, justes, tyrans +sanguinaires, vierges pieuses, épouses impudiques, citoyens magnanimes +et lâches assassins recevront du poète une part égale de +félicitations. + + +EUCRITE + +Tu dénatures ma pensée, Nicias, et changes une belle jeune fille en +gorgone hideuse. Je te plains d'ignorer la nature des dieux, la +justice et les lois éternelles. + + +ZÉNOTHÉMIS + +Pour moi, mes amis, je crois à la réalité du bien et du mal. Mais je +suis persuadé qu'il n'est pas une seule action humaine, fût-ce le +baiser de Judas, qui ne porte en elle un germe de rédemption. Le mal +concourt au salut final des hommes, et en cela, il procède du bien et +participe des mérites attachés au bien. C'est ce que les chrétiens ont +admirablement exprimé par le mythe de cet homme au poil roux qui pour +trahir son maître lui donna le baiser de paix, et assura par un tel +acte le salut des hommes. Aussi rien n'est-il, à mon sens, plus +injuste et plus vain que la haine dont certains disciples de Paul le +tapissier poursuivent le plus malheureux des apôtres de Jésus, sans +songer que le baiser de l'Iscariote, annoncé par Jésus lui-même, était +nécessaire selon leur propre doctrine à la rédemption des hommes et +que, si Judas n'avait pas reçu la bourse de trente sicles, la sagesse +divine était démentie, la Providence déçue, ses desseins renversés et +le monde rendu au mal, à l'ignorance, à la mort. + + +MARCUS + +La sagesse divine avait prévu que Judas, libre de ne pas donner le +baiser du traître, le donne rait pourtant. C'est ainsi qu'elle a +employé le crime de l'Iscariote comme une pierre dans l'édifice +merveilleux de la rédemption. + + +ZÉNOTHÉMIS + +Je t'ai parlé tout à l'heure, Marcus, comme si je croyais que la +rédemption des hommes avait été accomplie par Jésus crucifié, parce +que je sais que telle est la croyance des chrétiens et que j'entrais +dans leur pensée pour mieux saisir le défaut de ceux qui croient à la +damnation éternelle de Judas. Mais en réalité Jésus n'est à mes yeux +que le précurseur de Basilide et de Valentin. Quant au mystère de la +rédemption, je vous dirai, chers amis, pour peu que vous soyez curieux +de l'entendre, comment il s'est véritablement accompli sur la terre. + +Les convives firent un signe d'assentiment. Semblables aux vierges +athéniennes avec les corbeilles sacrées de Cérès, douze jeunes filles, +portant sur leur tête des paniers de grenades et de pommes, entrèrent +dans la salle d'un pas léger dont la cadence était marquée par une +flûte invisible. Elles posèrent les paniers sur la table, la flûte se +tut et Zénothémis parla de la sorte: + +--Quand Eunoia, la pensée de Dieu, eut créé le monde, elle confia aux +anges le gouvernement de la terre. Mais ceux-ci ne gardèrent point la +sérénité qui convient aux maîtres. Voyant que les filles des hommes +étaient belles, ils les surprirent, le soir, au bord des citernes, et +ils s'unirent à elles. De ces hymens sortit une race violente qui +couvrit la terre d'injustice et de cruautés, et la poussière des +chemins but le sang innocent. A cette vue Eunoia fut prise d'une +tristesse infinie: + +» --Voilà donc ce que j'ai fait! soupira-t-elle, en se penchant vers +le monde. Mes enfants sont plongés par ma faute dans la vie amère. +Leur souffrance est mon crime et je veux l'expier. Dieu même, qui ne +pense que par serait impuissant à leur rendre la pureté première. Ce +qui est fait est fait, et la création est à jamais manquée. Du moins, +je n'abandonnerai pas mes créatures. Si je ne puis les rendre +heureuses comme moi, je peux me rendre malheureuse comme elles. +Puisque j'ai commis la faute de leur donner des corps qui les +humilient, je prendrai moi-même un corps semblable aux leurs et j'irai +vivre parmi elles. + +» Ayant ainsi parlé, Eunoia descendit sur la terre et s'incarna dans +le sein d'une tyndaride. Elle naquit petite et débile et reçut le nom +d'Hélène. Soumise aux travaux de la vie, elle grandit bientôt en grâce +et en beauté, et devint la plus désirée des femmes, comme elle l'avait +résolu, afin d'être éprouvée dans son corps mortel par les plus +illustres souillures. Proie inerte des hommes lascifs et violents, +elle se dévoua au rapt et à l'adultère en expiation de tous les +adultères, de toutes les violences, de toutes les iniquités, et causa +par sa beauté la ruine des peuples, pour que Dieu pût pardonner les +crimes de l'univers. Et jamais la pensée céleste, jamais Eunoia ne fut +si adorable qu'aux jours où, femme, elle se prostituait aux héros et +aux bergers. Les poètes devinaient sa divinité, quand ils la +peignaient si paisible, si superbe et si fatale, et lorsqu'ils lui +faisaient cette invocation: «Âme sereine comme le calme des mers!» + +» C'est ainsi qu'Eunoia fut entraînée par la pitié dans le mal et dans +la souffrance. Elle mourut, et les Lacédémoniens montrent son tombeau, +car elle devait connaître la mort après la volupté et goûter tous les +fruits amers qu'elle avait semés. Mais, s'échappant de la chair +décomposée d'Hélène, elle s'incarna dans une autre forme de femme et +s'offrit de nouveau à tous les outrages. Ainsi, passant de corps en +corps, et traversant parmi nous les âges mauvais, elle prend sur elle +les péchés du monde. Son sacrifice ne sera point vain. Attachée à nous +par les liens de la chair, aimant et pleurant avec nous, elle opérera +sa rédemption et la nôtre, et nous ravira, suspendus à sa blanche +poitrine, dans la paix du ciel reconquis. + + +HERMODORE + +Ce mythe ne m'était point inconnu. Il me souvient qu'on a conté qu'en +une de ses métamorphoses, cette divine Hélène vivait auprès du +magicien Simon, sous Tibère empereur. Je croyais toutefois que sa +déchéance était involontaire et que les anges l'avaient entraînée dans +leur chute. + + +ZÉNOTHÉMIS + +Hermodore, il est vrai que des hommes mal initiés aux mystères ont +pensé que la triste Eunoia n'avait pas consenti sa propre déchéance. +Mais, s'il en était ainsi qu'ils prétendent, Eunoia ne serait pas la +courtisane expiatrice, l'hostie couverte de toutes les macules, le +pain imbibé du vin de nos hontes, l'offrande agréable, le sacrifice +méritoire, l'holocauste dont la fumée monte vers Dieu. S'ils n'étaient +point volontaires ses péchés n'auraient point de vertu. + + +CALLICRATE + +Mais veux-tu que je t'apprenne, Zénothémis, dans quel pays, sous quel +nom, en quelle forme adorable vit aujourd'hui cette Hélène toujours +renaissante? + + +ZÉNOTHÉMIS + +Il faut être très sage pour découvrir un tel secret. Et la sagesse, +Callicrate, n'est pas donnée aux poètes, qui vivent dans le monde +grossier des formes et s'amusent, comme les enfants, avec des sons et +de vaines images. + + +CALLICRATE + +Crains d'offenser les dieux, impie Zénothémis; les poètes leur sont +chers. Les premières lois furent dictées en vers par les immortels +eux-mêmes, et les oracles des dieux sont des poèmes. Les hymnes ont +pour les oreilles célestes d'agréables sons. Qui ne sait que les +poètes sont des devins et que rien ne leur est caché? Étant poète +moi-même et ceint du laurier d'Apollon, je révélerai à tous la +dernière incarnation d'Eunoia. L'éternelle Hélène est près de vous: +elle nous regarde et nous la regardons. Voyez cette femme accoudée aux +coussins de son lit, si belle et toute songeuse, et dont les yeux ont +des larmes, les lèvres des baisers. C'est elle! Charmante comme aux +jours de Priam et de l'Asie en fleur, Eunoia se nomme aujourd'hui +Thaïs. + + +PHILINA + +Que dis-tu, Callicrate? Notre chère Thaïs aurait connu Pâris, Mélénas +et les Achéens aux belles cnémides qui combattaient devant Ilion! +Était-il grand, Thaïs, le cheval de Troie? + + +ARISTOBULE + +Qui parle d'un cheval? + +--J'ai bu comme un Thrace! s'écria Chéréas. Et il roula sous la table. +Callicrate, élevant sa coupe: + +--Je bois aux Muses héliconiennes, qui m'ont promis une mémoire que +n'obscurcira jamais l'aile sombre de la nuit fatale! + +Le vieux Cotta dormait et sa tête chauve se balançait lentement sur +ses larges épaules. + +Depuis quelque temps, Dorion s'agitait dans son manteau philosophique. +Il s'approcha en chancelant du lit de Thaïs: + +--Thaïs, je t'aime, bien qu'il soit indigne de moi d'aimer une femme. + + +THAÏS + +Pourquoi ne m'aimais-tu pas tout à l'heure? + + +DORION + +Parce que j'étais à jeun. + + +THAÏS + +Mais moi, mon pauvre ami, qui n'ai bu que de l'eau, souffre que je ne +t'aime pas. + +Dorion n'en voulut pas entendre davantage et se glissa auprès de Drosé +qui l'appelait du regard pour l'enlever à son amie. Zénothémis prenant +la place quittée donna à Thaïs un baiser sur la bouche. + + +THAÏS + +Je te croyais plus vertueux. + + +ZÉNOTHÉMIS + +Je suis parfait, et les parfaits ne sont tenus à aucune loi. + + +THAÏS + +Mais ne crains-tu pas de souiller ton âme dans les bras d'une femme? + + +ZÉNOTHÉMIS + +Le corps peut céder au désir, sans que l'âme en soit occupée. + + +THAÏS + +Va-t'en! Je veux qu'on m'aime de corps et d'âme. Tous ces philosophes +sont des boucs! + +Les lampes s'éteignaient une à une. Un jour pâle, qui pénétrait par +les fentes des tentures, frappait les visages livides et les yeux +gonflés des convives. Aristobule, tombé les poings fermés à côté de +Chéréas, envoyait en songe ses palefreniers tourner la meule. +Zénothémis pressait dans ses bras Philina défaite. Dorion versait sur +la gorge nue de Drosé des gouttes de vin qui roulaient comme des rubis +de la blanche poitrine agitée par le rire et que le philosophe +poursuivait avec ses lèvres pour les boire sur la chair glissante. +Eucrite se leva; et posant le bras sur l'épaule de Nicias, il +l'entraîna au fond de la salle. + +--Ami, lui dit-il en souriant, si tu penses encore, à quoi penses-tu? + +--Je pense que les amours des femmes sont semblables aux jardins +d'Adonis. + +--Que veux-tu dire? + +--Ne sais-tu pas, Eucrite, que les femmes font chaque année de petits +jardins sur leur terrasse, en plantant pour l'amant de Vénus des +rameaux dans des vases d'argile? Ces rameaux verdoient peu de temps et +se fanent. + +--Ami, n'ayons donc souci ni de ces amours ni de ces jardins. C'est +folie de s'attacher à ce qui passe. + +--Si la beauté n'est qu'une ombre le désir n'est qu'un éclair. Quelle +folie y a-t-il à désirer la beauté? N'est-il pas raisonnable, au +contraire, que ce qui passe aille à ce qui ne dure pas et que l'éclair +dévore l'ombre glissante? + +--Nicias, tu me sembles un enfant qui joue aux osselets. Crois-moi: +sois libre. C'est par là qu'on est homme. + +--Comment peut-on être libre, Eucrite, quand on a un corps? + +--Tu le verras tout à l'heure, mon fils. Tout à l'heure tu diras: +Eucrite était libre. + +Le vieillard parlait adossé à une colonne de porphyre, le front +éclairé par les premiers rayons de l'aube. Hermodore et Marcus, +s'étant approchés, se tenaient devant lui à côté de Nicias, et tous +quatre, indifférents aux rires et aux cris des buveurs, +s'entretenaient des choses divines. Eucrite s'exprimait avec tant de +sagesse que Marcus lui dit: + +--Tu es digne de connaître le vrai Dieu. + +Eucrite répondit: + +--Le vrai Dieu est dans le coeur du sage. + +Puis ils parlèrent de la mort. + +--Je veux, dit Eucrite, qu'elle me trouve occupé à me corriger +moi-même et attentif à tous mes devoirs. Devant elle, je lèverai au +ciel mes mains pures et je dirai aux dieux: + +«Vos images, dieux, que vous avez posées dans le temple de mon âme, je +ne les ai point souillées; j'y ai suspendu mes pensées ainsi que des +guirlandes, des bandelettes et des couronnes. J'ai vécu en conformité +avec votre providence. J'ai assez vécu.» + +En parlant ainsi, il levait les bras au ciel et son visage +resplendissait de lumière. + +Il resta pensif un instant. Puis il reprit avec une allégresse +profonde: + +--Détache-toi de la vie, Eucrite, comme l'olive mûre qui tombe, en +rendant grâce à l'arbre qui l'a portée et en bénissant la terre sa +nourrice! + +A ces mots, tirant d'un pli de sa robe un poignard nu, il le plongea +dans sa poitrine. + +Quand ceux qui l'écoutaient saisirent ensemble son bras, la pointe du +fer avait pénétré dans le coeur du sage; Eucrite était entré dans le +repos. Hermodore et Nicias portèrent le corps pâle et sanglant sur un +des lits du festin, au milieu des cris aigus des femmes, des +grognements des convives dérangés dans leur assoupissement et des +souffles de volupté étouffés dans l'ombre des tapis. Le vieux Cotta, +réveillé de son léger sommeil de soldat, était déjà auprès du cadavre, +examinant la plaie et criant: + +--Qu'on appelle mon médecin Aristée! + +Nicias secoua la tête: + +--Eucrite n'est plus, dit-il. Il a voulu mourir comme d'autres veulent +aimer. Il a, comme nous tous, obéi à l'ineffable désir. Et le voilà +maintenant semblable aux dieux qui ne désirent rien. + +Cotta se frappait le front: + +--Mourir? vouloir mourir quand on peut encore servir l'État, quelle +aberration! + +Cependant Paphnuce et Thaïs étaient restés immobiles, muets, côte à +côte, l'âme débordant de dégoût, d'horreur et d'espérance. + +Tout à coup le moine saisit par la main la comédienne; enjamba avec +elle les ivrognes abattus près des êtres accouplés et, les pieds dans +le vin et le sang répandus, il l'entraîna dehors. + +Le jour se levait rose sur la ville. Les longues colonnades +s'étendaient des deux côtés de la voie solitaire, dominées au loin par +le faîte étincelant du tombeau d'Alexandre. Sur les dalles de la +chaussée, traînaient ça et là des couronnes effeuillées et des torches +éteintes. On sentait dans l'air les souffles frais de la mer. Paphnuce +arracha avec dégoût sa robe somptueuse et en foula les lambeaux sous +ses pieds. + +--Tu les a entendus, ma Thaïs! s'écria-t-il Ils ont craché toutes les +folies et toutes les abominations. Ils ont traîné le divin Créateur de +toutes choses aux gémonies des démons de l'enfer, nié impudemment le +bien et le mal, blasphémé Jésus et vanté Judas. Et le plus infâme de +tous, le chacal des ténèbres, la bête puante, l'arien plein de +corruption et de mort, a ouvert la bouche comme un sépulcre. Ma Thaïs, +tu les as vues ramper vers toi, ces limaces immondes et te souiller de +leur sueur gluante; tu les as vues, ces brutes endormies sous les +talons des esclaves; tu les as vues, ces bêtes accouplées sur les +tapis souillés de leurs vomissements; tu l'as vu, ce vieillard +insensé, répandre un sang plus vil que le vin répandu dans la +débauche, et se jeter au sortir de l'orgie à la face du Christ +inattendu! Louanges à Dieu! Tu as regardé l'erreur et tu as connu +qu'elle était hideuse. Thaïs, Thaïs, Thaïs, rappelle-toi les folies de +ces philosophes, et dis si tu veux délirer avec eux. Rappelle-toi les +regards, les gestes, les rires de leurs dignes compagnes, ces deux +guenons lascives et malicieuses, et dis si tu veux rester semblable à +elles! + +Thaïs, le coeur soulevé des dégoûts de cette nuit, et ressentant +l'indifférence et la brutalité des hommes, la méchanceté des femmes, +le poids des heures, soupirait: + +--Je suis fatiguée à mourir, ô mon père! Où trouver le repos? Je me +sens le front brûlant, la tête vide et les bras si las que je n'aurais +pas la force de saisir le bonheur, si l'on venait le tendre à portée +de ma main... + +Paphnuce la regardait avec bonté: + +--Courage, ô ma soeur: l'heure du repos se lève pour toi, blanche et +pure comme ces vapeurs que tu vois monter des jardins et des eaux. + +Ils approchaient de la maison de Thaïs et voyaient déjà, au-dessus du +mur, les têtes des platanes et des térébinthes, qui entouraient la +grotte des Nymphes, frissonner dans la rosée au souffle du matin. Une +place publique était devant eux, déserte, entourée de stèles et de +statues votives, et portant à ses extrémités des bancs de marbre en +hémicycle, et que soutenaient des chimères. Thaïs se laissa tomber sur +un de ces bancs. Puis, élevant vers le moine un regard anxieux, elle +demanda: + +--Que faut-il faire? + +--Il faut, répondit le moine, suivre Celui qui est venu te chercher. +Il te détache du siècle comme le vendangeur cueille la grappe qui +pourrirait sur l'arbre et la porte au pressoir pour la changer en vin +parfumé. Écoute: il est, à douze heures d'Alexandrie, vers l'Occident, +non loin de la mer, un monastère de femmes dont la règle, +chef-d'oeuvre de sagesse, mériterait d'être mise en vers lyriques et +chantée aux sons du théorbe et des tambourins. On peut dire justement +que les femmes qui y sont soumises, posant les pieds à terre, ont le +front dans le ciel. Elles mènent en ce monde la vie des anges. Elle +veulent être pauvres afin que Jésus les aime, modestes afin qu'il les +regarde, chastes afin qu'il les épouse. Il les visite chaque jour en +habit de jardinier, les pieds nus, ses belles mains ouvertes, et tel +enfin qu'il se montra à Marie sur la voie du Tombeau. Or, je te +conduirai aujourd'hui même dans ce monastère, ma Thaïs, et bientôt +unie à ces saintes filles, tu partageras leurs célestes entretiens. +Elles t'attendent comme une soeur. Au seuil du couvent, leur mère, la +pieuse Albine, te donnera le baiser de paix et dira: «Ma fille, sois +la bienvenue!» + +La courtisane poussa un cri d'admiration: + +--Albine! une fille des Césars! La petite nièce de l'empereur Carus! + +--Elle-même! Albine qui, née dans la pourpre, revêtit la bure et, +fille des maîtres du monde, s'éleva au rang de servante de +Jésus-Christ. Elle sera ta mère. + +Thaïs se leva et dit: + +--Mène-moi donc à la maison d'Albine. + +Et Paphnuce, achevant sa victoire: + +--Certes je t'y conduirai et là, je t'enfermerai dans une cellule où +tu pleureras tes péchés. Car il ne convient pas que tu te mêles aux +filles d'Albine avant d'être lavée de toutes tes souillures. Je +scellerai ta porte, et, bienheureuse prisonnière, tu attendras dans +les larmes que Jésus lui-même vienne, en signe de pardon, rompre le +sceau que j'aurai mis. N'en doute pas, il viendra, Thaïs; et quel +tressaillement agitera la chair de ton âme quand tu sentiras des +doigts de lumière se poser sur tes yeux pour en essuyer les pleurs! + +Thaïs dit pour la seconde fois: + +--Mène-moi, mon père, à la maison d'Albine. + +Le coeur inondé de joie, Paphnuce promena ses regards autour de lui et +goûta presque sans crainte le plaisir de contempler les choses créées; +ses yeux buvaient délicieusement la lumière de Dieu, et des souffles +inconnus passaient sur son front. Tout à coup, reconnaissant, à l'un +des angles de la place publique, la petite porte par laquelle on +entrait dans la maison de Thaïs, et songeant que les beaux arbres dont +il admirait les cimes ombrageaient les jardins de la courtisane, il +vit en pensée les impuretés qui y avaient souillé l'air, aujourd'hui +si léger et si pur, et son âme en fut soudain si désolée qu'une rosée +amère jaillit de ses yeux. + +--Thaïs, dit-il, nous allons fuir sans tourner la tête. Mais nous ne +laisserons pas derrière nous les instruments, les témoins, les +complices de tes crimes passés, ces tentures épaisses, ces lits, ces +tapis, ces urnes de parfums, ces lampes qui crieraient ton infamie? +Veux-tu qu'animés par des démons, emportés par l'esprit maudit qui est +en eux, ces meubles criminels courent après toi jusque dans le désert? +Il n'est que trop vrai qu'on voit des tables de scandale, des sièges +infâmes servir d'organes aux diables, agir, parler, frapper le sol et +traverser les airs. Périsse tout ce qui vit ta honte! Hâte-toi, Thaïs! +et, tandis que la ville est encore endormie, ordonne à tes esclaves de +dresser au milieu de cette place un bûcher sur lequel nous brûlerons +tout ce que ta demeure contient de richesses abominables. + +Thaïs y consentit. + +--Fais ce que tu veux, mon père, dit-elle. Je sais que les objets +inanimés servent parfois de séjour aux esprits. La nuit, certains +meubles parlent, soit en frappant des coups à intervalles réguliers, +soit en jetant des petites lueurs semblables à des signaux. Mais cela +n'est rien encore. N'as-tu pas remarqué, mon père, en entrant dans la +grotte des Nymphes, à droite, une statue de femme nue et prête à se +baigner? Un jour, j'ai vu de mes yeux cette statue tourner la tête +comme une personne vivante et reprendre aussitôt son attitude +ordinaire. J'en ai été glacée d'épouvante. Nicias, à qui j'ai conté ce +prodige, s'est moqué de moi; pourtant il y a quelque magie en cette +statue, car elle inspira de violents désirs à un certain Dalmate que +ma beauté laissait insensible. Il est certain que j'ai vécu parmi des +choses enchantées et que j'étais exposée aux plus grands périls, car +on a vu des hommes étouffés par l'embrassement d'une statue d'airain. +Pourtant, il est regrettable de détruire des ouvrages précieux faits +avec une rare industrie, et si l'on brûle mes tapis et mes tentures, +ce sera une grande perte. Il y en a dont la beauté des couleurs est +vraiment admirable et qui ont coûté très cher à ceux qui me les ont +donnés. Je possède également des coupes, des statues et des tableaux +dont le prix est grand. Je ne crois pas qu'il faille les faire périr. +Mais toi qui sais ce qui est nécessaire, fais ce que tu veux, mon +père. + +En parlant ainsi, elle suivit le moine jusqu'à la petite porte où tant +de guirlandes et de couronnes avaient été suspendues et, l'ayant fait +ouvrir, elle dit au portier d'appeler tous les esclaves de la maison. +Quatre Indiens, gouverneurs des cuisines, parurent les premiers. Ils +avaient tous quatre la peau jaune et tous quatre étaient borgnes. +Ç'avait été pour Thaïs un grand travail et un grand amusement de +réunir ces quatre esclaves de même race et atteints de la même +infirmité. Quand ils servaient à table, ils excitaient la curiosité +des convives, et Thaïs les forçait à conter leur histoire. Ils +attendirent en silence. Leurs aides les suivaient. Puis vinrent les +valets d'écurie, les veneurs, les porteurs de litière et les courriers +aux jarrets de bronze, deux jardiniers velus comme des Priapes, six +nègres d'un aspect féroce, trois esclaves grecs, l'un grammairien, +l'autre poète et le troisième chanteur. Ils s'étaient tous rangés en +ordre sur la place publique, quand accoururent les négresses +curieuses, inquiètes, roulant de gros yeux ronds, la bouche fendue +jusqu'aux anneaux de leurs oreilles. Enfin, rajustant leurs voiles et +traînant languissamment leurs pieds, qu'entravaient de minces +chaînettes d'or, parurent, l'air maussade, six belles esclaves +blanches. Quand ils furent tous réunis, Thaïs leur dit en montrant +Paphnuce: + +--Faites ce que cet homme va vous ordonner, car l'esprit de Dieu est +en lui et, si vous lui désobéissiez, vous tomberiez morts. + +Elle croyait en effet, pour l'avoir entendu dire, que les saints du +désert avaient le pouvoir de plonger dans la terre entr'ouverte et +fumante les impies qu'ils frappaient de leur bâton. + +Paphnuce renvoya les femmes et avec elles les esclaves grecs qui leur +ressemblaient et dit aux autres: + +--Apportez du bois au milieu de la place, faites un grand feu et +jetez-y pêle-mêle tout ce que contient la maison et la grotte. + +Surpris, ils demeuraient immobiles et consultaient leur maîtresse du +regard. Et comme elle restait inerte et silencieuse, ils se pressaient +les uns contre les autres, en tas, coude à coude, doutant si ce +n'était pas une plaisanterie. + +--Obéissez, dit le moine. + +Plusieurs étaient chrétiens. Comprenant l'ordre qui leur était donné, +ils allèrent chercher dans la maison du bois et des torches. Les +autres les imitèrent sans déplaisir, car, étant pauvres, ils +détestaient les richesses et avaient, d'instinct, le goût de la +destruction. Comme déjà ils élevaient le bûcher, Paphnuce dit à Thaïs: + +--J'ai songé un instant à appeler le trésorier de quelque église +d'Alexandrie (si tant est qu'il en reste une seule digne encore du nom +d'église et non souillée par les bêtes ariennes), et à lui donner tes +biens, femme, pour les distribuer aux veuves et changer ainsi le gain +du crime en trésor de justice. Mais cette pensée ne venait pas de +Dieu, et je l'ai repoussée, et certes, ce serait trop grièvement +offenser les bien-aimées de Jésus-Christ que de leur offrir les +dépouilles de la luxure. Thaïs, tout ce que tu as touché doit être +dévoré par le feu jusqu'à l'âme. Grâces au ciel, ces tuniques, ces +voiles, qui virent des baisers plus innombrables que les rides de la +mer, ne sentiront plus que les lèvres et les langues des flammes. +Esclaves, hâtez-vous! Encore du bois! Encore des flambeaux et des +torches! Et toi, femme, rentre dans ta maison, dépouille tes infâmes +parures et va demander à la plus humble de tes esclaves, comme une +faveur insigne, la tunique qu'elle revêt pour nettoyer les planchers. + +Thaïs obéit. Tandis que les Indiens agenouillés soufflaient sur les +tisons, les nègres jetaient dans le bûcher des coffres d'ivoire ou +d'ébène ou de cèdre qui, s'entr'ouvrant, laissaient couler des +couronnes, des guirlandes et des colliers. La fumée montait en colonne +sombre comme dans les holocaustes agréables de l'ancienne loi. Puis le +feu qui couvait, éclatant tout à coup, fit entendre un ronflement de +bête monstrueuse, et des flammes presque invisibles commencèrent à +dévorer leurs précieux aliments. Alors les serviteurs s'enhardirent à +l'ouvrage; ils traînaient allègrement les riches tapis, les voiles +brodés d'argent, les tentures fleuries. Ils bondissaient sous le poids +des tables, des fauteuils, des coussins épais, des lits aux chevilles +d'or. Trois robustes Éthiopiens accoururent tenant embrassées ces +statues colorées des Nymphes dont l'une avait été aimée comme une +mortelle; et l'on eût dit des grands singes ravisseurs de femmes. Et +quand, tombant des bras de ces monstres, les belles formes nues se +brisèrent sur les dalles, on entendit un gémissement. + +A ce moment, Thaïs parut, ses cheveux dénoués coulant à longs flots, +nu-pieds et vêtue d'une tunique informe et grossière qui, pour avoir +seulement touché son corps, s'imprégnait d'une volupté divine. +Derrière elle, s'en venait un jardinier portant noyé, dans sa barbe +flottante, un Éros d'ivoire. + +Elle fit signe à l'homme de s'arrêter et s'approchant de Paphnuce, +elle lui montra le petit dieu: + +--Mon père, demanda-t-elle, faut-il aussi le jeter dans les flammes? +Il est d'un travail antique et merveilleux et il vaut cent fois son +poids d'or. Sa perte serait irréparable, car il n'y aura plus jamais +au monde un artiste capable de faire un si bel Éros. Considère aussi, +mon père, que ce petit enfant est l'Amour et qu'il ne faut pas le +traiter cruellement. Crois-moi: l'amour est une vertu et, si j'ai +péché, ce n'est pas par lui, mon père, c'est contre lui. Jamais je ne +regretterai ce qu'il m'a fait faire et je pleure seulement ce que j'ai +fait malgré sa défense. Il ne permet pas aux femmes de se donner à +ceux qui ne viennent point en son nom. C'est pour cela qu'on doit +l'honorer. Vois, Paphnuce, comme ce petit Éros est joli! Comme il se +cache avec grâce dans la barbe de ce jardinier! Un jour, Nicias, qui +m'aimait alors, me l'apporta en me disant: «Il te parlera de moi.» +Mais l'espiègle me parla d'un jeune homme que j'avais connu à Antioche +et ne me parla pas de Nicias. Assez de richesses ont péri sur ce +bûcher, mon père! Conserve cet Éros et place-le dans quelque +monastère. Ceux qui le verront tourneront leur coeur vers Dieu, car +l'Amour sait naturellement s'élever aux célestes pensées. + +Le jardinier, croyant déjà le petit Éros sauvé, lui souriait comme à +un enfant, quand Paphnuce, arrachant le dieu des bras qui le tenaient, +le lança dans les flammes en s'écriant: + +--Il suffit que Nicias l'ait touché pour qu'il répande tous les +poisons. + +Puis, saisissant lui-même à pleines mains les robes étincelantes, les +manteaux de pourpre, les sandales d'or, les peignes, les strigiles, +les miroirs, les lampes, les théorbes et les lyres, il les jetait dans +ce brasier plus somptueux que le bûcher de Sardanapale, pendant que, +ivres de la joie de détruire, les esclaves dansaient en poussant des +hurlements sous une pluie de cendres et d'étincelles. + +Un à un, les voisins, réveillés par le bruit, ouvraient leurs fenêtres +et cherchaient, en se frottant les yeux, d'où venait tant de fumée. +Puis ils descendaient à demi vêtus sur la place et s'approchaient du +bûcher: + +--Qu'est cela? pensaient-ils. + +Il y avait parmi eux des marchands auxquels Thaïs avait coutume +d'acheter des parfums ou des étoffes, et ceux-là, tout inquiets, +allongeant leur tête jaune et sèche, cherchaient à comprendre. Des +jeunes débauchés qui, revenant de souper, passaient par là, précédés +de leurs esclaves, s'arrêtaient, le front couronné de fleurs, la +tunique flottante, et poussaient de grands cris. Cette foule de +curieux, sans cesse accrue, sut bientôt que Thaïs, sous l'inspiration +de l'abbé d'Antinoé, brûlait ses richesses avant de se retirer dans un +monastère. + +Les marchands songeaient: + +--Thaïs quitte cette ville; nous ne lui vendrons plus rien; c'est une +chose affreuse à penser. Que deviendrons-nous sans elle? Ce moine lui +a fait perdre la raison. Il nous ruine. Pourquoi le laisse-t-on faire? +A quoi servent les lois? Il n'y a donc plus de magistrats à +Alexandrie? Cette Thaïs n'a souci ni de nous ni de nos femmes ni de +nos pauvres enfants. Sa conduite est un scandale public. Il faut la +contraindre à rester malgré elle dans cette ville. + +Les jeunes gens songeaient de leur côté: + +--Si Thaïs renonce aux jeux et à l'amour, c'en est fait de nos plus +chers amusements. Elle était la gloire délicieuse, le doux honneur du +théâtre. Elle faisait la joie de ceux mêmes qui ne la possédaient pas. +Les femmes qu'on aimait, on les aimait en elle; il ne se donnait pas +de baisers dont elle fût tout à fait absente, car elle était la +volupté des voluptés, et la seule pensée qu'elle respirait parmi nous +nous excitait au plaisir. + +Ainsi pensaient les jeunes hommes, et l'un d'eux, nommé Cérons, qui +l'avait tenue dans ses bras, criait au rapt et blasphémait le dieu +Christ. Dans tous les groupes, la conduite de Thaïs était sévèrement +jugée: + +--C'est une fuite honteuse! + +--Un lâche abandon! + +--Elle nous retire le pain de la bouche. + +--Elle emporte la dot de nos filles. + +--Il faudra bien au moins qu'elle paie les couronnes que je lui ai +vendues. + +--Et les soixante robes qu'elle m'a commandées. + +--Elle doit à tout le monde. + +--Qui représentera après elle Iphigénie, Électre et Polyxène? Le beau +Polybe lui-même n'y réussira pas comme elle. + +--Il sera triste de vivre quand sa porte sera close. + +--Elle était la claire étoile, la douce lune du ciel alexandrin. + +Les mendiants les plus célèbres de la ville, aveugles, culs-de-jatte +et paralytiques, étaient maintenant rassemblés sur la place; et, se +traînant dans l'ombre des riches, ils gémissaient: + +--Comment vivrons-nous quand Thaïs ne sera plus là pour nous nourrir? +Les miettes de sa table rassasiaient tous les jours deux cents +malheureux, et ses amants, qui la quittaient satisfaits, nous jetaient +en passant des poignées de pièces d'argent. + +Des voleurs, répandus dans la foule, poussaient des clameurs +assourdissantes et bousculaient leurs voisins afin d'augmenter le +désordre et d'en profiter pour dérober quelque objet précieux. + +Seul, le vieux Taddée qui vendait la laine de Milet et le lin de +Tarente, et à qui Thaïs devait une grosse somme d'argent, restait +calme et silencieux au milieu du tumulte. L'oreille tendue et le +regard oblique, il caressait sa barbe de bouc, et semblait pensif. +Enfin, s'étant approché du jeune Cérons, il le tira par la manche et +lui dit tout bas: + +--Toi, le préféré de Thaïs, beau seigneur, montre-toi et ne souffre +pas qu'un moine te l'enlève. + +--Par Pollux et sa soeur, il ne le fera pas! s'écria Cérons. Je vais +parler à Thaïs et sans me flatter, je pense qu'elle m'écoutera un peu +mieux que ce Lapithe barbouillé de suie. Place! Place, canaille! + +Et, frappant du poing les hommes, renversant les vieilles femmes, +foulant aux pieds les petits enfants, il parvint jusqu'à Thaïs et la +tirant à part: + +--Belle fille, lui dit-il, regarde-moi, souviens-toi, et dis si +vraiment tu renonces à l'amour. + +Mais Paphnuce se jetant entre Thaïs et Cérons: + +--Impie, s'écria-t-il, crains de mourir si tu touches à celle-ci: elle +est sacrée, elle est la part de Dieu. + +--Va-t'en, cynocéphale! répliqua le jeune homme furieux; laisse-moi +parler à mon amie, sinon je traînerai par la barbe ta carcasse obscène +jusque dans ce feu où je te grillerai comme une andouille. + +Et il étendit la main sur Thaïs. Mais repoussé par le moine avec une +raideur inattendue, il chancela et alla tomber à quatre pas en +arrière, au pied du bûcher dans les tisons écroulés. + +Cependant le vieux Taddée allait de l'un à l'autre, tirant l'oreille +aux esclaves et baisant la main aux maîtres, excitant chacun contre +Paphnuce, et déjà il avait formé une petite troupe qui marchait +résolument sur le moine ravisseur. Cérons se releva, le visage noirci, +les cheveux brûlés, suffoqué de fumée et de rage. Il blasphéma les +dieux et se jeta parmi les assaillants, derrière lesquels les +mendiants rampaient en agitant leurs béquilles. Paphnuce fut bientôt +enfermé dans un cercle de poings tendus, de bâtons levés et de cris de +mort. + +--Au gibet! le moine, au gibet! + +--Non, jetez-le dans le feu. Grillez-le tout vif! + +Ayant saisi sa belle proie, Paphnuce la serrait sur son coeur. + +--Impies, criait-il d'une voix tonnante, n'essayez pas d'arracher la +colombe à l'aigle du Seigneur. Mais plutôt imitez cette femme et, +comme elle, changez votre fange en or. Renoncez, sur son exemple, aux +faux biens que vous croyez posséder et qui vous possèdent. Hâtez-vous: +les jours sont proches et la patience divine commence à se lasser. +Repentez-vous, confessez votre honte, pleurez et priez. Marchez sur +les pas de Thaïs. Détestez vos crimes qui sont aussi grands que les +siens. Qui de vous, pauvres ou riches, marchands, soldats, esclaves, +illustres citoyens, oserait se dire, devant Dieu, meilleur qu'une +prostituée? Vous n'êtes tous que de vivantes immondices et c'est par +un miracle de la bonté céleste que vous ne vous répandez pas soudain +en ruisseaux de boue. + +Tandis qu'il parlait, des flammes jaillissaient de ses prunelles; il +semblait que des charbons ardents sortissent de ses lèvres, et ceux +qui l'entouraient l'écoutaient malgré eux. + +Mais le vieux Taddée ne restait point oisif. Il ramassait des pierres +et des écailles d'huîtres, qu'il cachait dans un pan de sa tunique et, +n'osant les jeter lui-même, il les glissait dans la main des +mendiants. Bientôt les cailloux volèrent et une coquille, adroitement +lancée, fendit le front de Paphnuce. Le sang, qui coulait sur cette +sombre face de martyr, dégouttait, pour un nouveau baptême, sur la +tête de la pénitente, et Thaïs, oppressée par l'étreinte du moine, sa +chair délicate froissée contre le rude cilice, sentait courir en elle +les frissons de l'horreur et de la volupté. + +A ce moment, un homme élégamment vêtu, le front couronné d'ache, +s'ouvrant un chemin au milieu des furieux, s'écria: + +--Arrêtez! arrêtez! Ce moine est mon frère! + +C'était Nicias qui, venant de fermer les yeux au philosophe Eucrite, +et qui, passant sur cette place pour regagner sa maison, avait vu sans +trop de surprise (car il ne s'étonnait de rien) le bûcher fumant, +Thaïs vêtue de bure et Paphnuce lapidé. + +Il répétait: + +--Arrêtez, vous dis-je; épargnez mon vieux condisciple; respectez la +chère tête de Paphnuce. + +Mais, habitué aux subtils entretiens des sages, il n'avait point +l'impérieuse énergie qui soumet les esprits populaires. On ne l'écouta +point. Une grêle de cailloux et d'écailles tombait sur le moine qui, +couvrant Thaïs de son corps, louait le Seigneur dont la bonté lui +changeait les blessures en caresses. Désespérant de se faire entendre +et trop assuré de ne pouvoir sauver son ami, soit par la force, soit +par la persuasion, Nicias se résignait déjà à laisser faire aux dieux, +en qui il avait peu de confiance, quand il lui vint en tête d'user +d'un stratagème que son mépris des hommes lui avait tout à coup +suggéré. Il détacha de sa ceinture sa bourse qui se trouvait gonflée +d'or et d'argent, étant celle d'un homme voluptueux et charitable; +puis il courut à tous ceux qui jetaient des pierres et fit sonner les +pièces à leurs oreilles. Ils n'y prirent point garde d'abord, tant +leur fureur était vive; mais peu à peu leurs regards se tournèrent +vers l'or qui tintait et bientôt leurs bras amollis ne menacèrent plus +leur victime. Voyant qu'il avait attiré leurs yeux et leurs âmes, +Nicias ouvrit la bourse et se mit à jeter dans la foule quelques +pièces d'or et d'argent. Les plus avides se baissèrent pour les +ramasser. Le philosophe, heureux de ce premier succès, lança +adroitement çà et là les deniers et les drachmes. Au son des pièces de +métal qui rebondissaient sur le pavé, la troupe des persécuteurs se +rua à terre. Mendiants, esclaves et marchands se vautraient à l'envi, +tandis que, groupés autour de Cérons, les patriciens regardaient ce +spectacle en éclatant de rire. Cérons lui-même y perdit sa colère. Ses +amis encourageaient les rivaux prosternés, choisissaient des champions +et faisaient des paris, et, quand naissaient des disputes, ils +excitaient ces misérables comme on fait des chiens qui se battent. Un +cul-de-jatte ayant réussi à saisir un drachme, des acclamations +s'élevèrent jusqu'aux nues. Les jeunes hommes se mirent eux-mêmes à +jeter des pièces de monnaie, et l'on ne vit plus sur toute la place +qu'une infinité de dos qui, sous une pluie d'airain, s'entre-choquaient +comme les lames d'une mer démontée. Paphnuce était oublié. + +Nicias courut à lui, le couvrit de son manteau et l'entraîna avec +Thaïs dans des ruelles où ils ne furent pas poursuivis. Ils coururent +quelque temps en silence, puis, se jugeant hors d'atteinte, ils +ralentirent le pas et Nicias dit d'un ton de raillerie un peu triste: + +--C'est donc fait! Pluton ravit Proserpine, et Thaïs veut suivre loin +de nous mon farouche ami. + +--Il est vrai, Nicias, répondit Thaïs, je suis fatiguée de vivre avec +des hommes comme toi, souriants, parfumés, bienveillants, égoïstes. Je +suis lasse de tout ce que je connais, et je vais chercher l'inconnu. +J'ai éprouvé que la joie n'était pas la joie et voici que cet homme +m'enseigne qu'en la douleur est la véritable joie. Je le crois, car il +possède la vérité. + +--Et moi, âme amie, reprit Nicias, en souriant, je possède les +vérités. Il n'en a qu'une; je les ai toutes. Je suis plus riche que +lui, et n'en suis, à vrai dire, ni plus fier ni plus heureux. + +Et voyant que le moine lui jetait des regards flamboyants: + +--Cher Paphnuce, ne crois pas que je te trouve extrêmement ridicule, +ni même tout à fait déraisonnable. Et si je compare ma vie à la +tienne, je ne saurais dire laquelle est préférable en soi. Je vais +tout à l'heure prendre le bain que Crobyle et Myrtale m'auront +préparé, je mangerai l'aile d'un faisan du Phase, puis je lirai, pour +la centième fois, quelque fable milésienne ou quelque traité de +Métrodore. Toi, tu regagneras ta cellule où, t'agenouillant comme un +chameau docile, tu rumineras je ne sais quelles formules d'incantation +depuis longtemps mâchées et remâchées, et le soir, tu avaleras des +raves sans huile. Eh bien! très cher, en accomplissant ces actes, +dissemblables quant aux apparences, nous obéirons tous deux au même +sentiment, seul mobile de toutes les actions humaines; nous +rechercherons tous deux notre volupté et nous nous proposerons une fin +commune: le bonheur, l'impossible bonheur! J'aurais donc mauvaise +grâce à te donner tort, chère tête, si je me donne raison. + +» Et toi, ma Thaïs, va et réjouis-toi, sois plus heureuse encore, s'il +est possible, dans l'abstinence et dans l'austérité que tu ne l'as été +dans la richesse et dans le plaisir. A tout prendre, je te proclame +digne d'envie. Car si dans toute notre existence, obéissant à notre +nature, nous n'avons, Paphnuce et moi, poursuivi qu'une seule espèce +de satisfaction, tu auras goûté dans la vie, chère Thaïs, des voluptés +contraires qu'il est rarement donné à la même personne de connaître. +En vérité, je voudrais être pour une heure un saint de l'espèce de +notre cher Paphnuce. Mais cela ne m'est point permis. Adieu donc, +Thaïs! Va où te conduisent les puissances secrètes de ta nature et de +ta destinée. Va, et emporte au loin les voeux de Nicias. J'en sais +l'inanité; mais puis-je te donner mieux que des regrets stériles et de +vains souhaits pour prix des illusions délicieuses qui m'enveloppaient +jadis dans tes bras et dont il me reste l'ombre? Adieu, ma +bienfaitrice! adieu, bonté qui s'ignore, vertu mystérieuse, volupté +des hommes! adieu, la plus adorable des images que la nature ait +jamais jetées, pour une fin inconnue, sur la face de ce monde +décevant. + +Tandis qu'il parlait, une sombre colère couvait dans le coeur du +moine; elle éclata en imprécations. + +--Va-t'en, maudit! Je te méprise et te hais! Va-t'en, fils de l'enfer, +mille fois plus méchant que ces pauvres égarés qui, tout à l'heure, me +jetaient des pierres avec des injures. Ils ne savaient pas ce qu'ils +faisaient et la grâce de Dieu, que j'implore pour eux, peut un jour +descendre dans leurs coeurs. Mais toi, détestable Nicias, tu n'es que +venin perfide et poison acerbe. Le souffle de ta bouche exhale le +désespoir et la mort. Un seul de tes sourires contient plus de +blasphèmes qu'il n'en sort en tout un siècle des lèvres fumantes de +Satan. Arrière, réprouvé! + +Nicias le regardait avec tendresse. + +--Adieu, mon frère, lui dit-il, et puisses-tu conserver jusqu'à +l'évanouissement final les trésors de ta foi, de ta haine et de ton +amour! Adieu! Thaïs: en vain tu m'oublieras, puisque je garde ton +souvenir. + +Et, les quittant, il s'en alla pensif par les rues tortueuses qui +avoisinent la grande nécropole d'Alexandrie et qu'habitent les potiers +funèbres. Leurs boutiques étaient pleines de ces figurines d'argile, +peintes de couleurs claires, qui représentent des dieux et des +déesses, des mimes, des femmes, de petits génies ailés, et qu'on a +coutume d'ensevelir avec les morts. Il songea que peut-être +quelques-uns de ces légers simulacres, qu'il voyait là de ses yeux, +seraient les compagnons de son sommeil éternel; et il lui sembla qu'un +petit Éros, sa tunique retroussée, riait d'un rire moqueur. L'idée de +ses funérailles, qu'il voyait par avance, lui était pénible. Pour +remédier à sa tristesse, il essaya de la philosophie et construisit un +raisonnement: + +--Certes, se dit-il, le temps n'a point de réalité. C'est une pure +illusion de notre esprit. Or, comment, s'il n'existe pas, pourrait-il +m'apporter ma mort?... Est-ce à dire que je vivrai éternellement? Non, +mais j'en conclus que ma mort est, et fut toujours autant qu'elle sera +jamais. Je ne la sens pas encore, pourtant elle est, et je ne dois pas +la craindre, car ce serait folie de redouter la venue de ce qui est +arrivé. Elle existe comme la dernière page d'un livre que je lis et +que je n'ai pas fini. + +Ce raisonnement l'occupa sans l'égayer tout le long de sa route; il +avait l'âme noire quand, arrivé au seuil de sa maison, il entendit les +rires clairs de Crobyle et de Myrtale, qui jouaient à la paume en +l'attendant. + +Paphnuce et Thaïs sortirent de la ville par la porte de la Lune et +suivirent le rivage de la mer. + +--Femme, disait le moine, toute cette grande mer bleue ne pourrait +laver tes souillures. + +Il lui parlait avec colère et mépris: + +--Plus immonde que les lices et les laies, tu as prostitué aux païens +et aux infidèles un corps que l'Éternel avait formé pour s'en faire un +tabernacle, et tes impuretés sont telles que, maintenant que tu sais +la vérité, tu ne peux plus unir tes lèvres ou joindre les mains sans +que le dégoût de toi-même ne te soulève le coeur. + +Elle le suivait docilement, par d'âpres chemins, sous l'ardent soleil. +La fatigue rompait ses genoux et la soif enflammait son haleine. Mais, +loin d'éprouver cette fausse pitié qui amollit les coeurs profanes, +Paphnuce se réjouissait des souffrances expiatrices de cette chair qui +avait péché. Dans le transport d'un saint zèle, il aurait voulu +déchirer de verges ce corps qui gardait sa beauté comme un témoignage +éclatant de son infamie. Ses méditations entretenaient sa pieuse +fureur et, se rappelant que Thaïs avait reçu Nicias dans son lit, il +en forma une idée si abominable que tout son sang reflua vers son +coeur et que sa poitrine fut près de se rompre. Ses anathèmes, +étouffés dans sa gorge, firent place à des grincements de dents. Il +bondit, se dressa devant elle, pâle, terrible, plein de Dieu, la +regarda jusqu'à l'âme, et lui cracha au visage. + +Tranquille, elle s'essuya la face sans cesser de marcher. Maintenant +il la suivait, attachant sur elle sa vue comme sur un abîme. Il +allait, saintement irrité. Il méditait de venger le Christ afin que le +Christ ne se vengeât pas, quand il vit une goutte de sang qui du pied +de Thaïs coula sur le sable. Alors, il sentit la fraîcheur d'un +souffle inconnu entrer dans son coeur ouvert, des sanglots lui +montèrent abondamment aux lèvres, il pleura, il courut se prosterner +devant elle, il l'appela sa soeur, il baisa ces pieds qui saignaient. +Il murmura cent fois: + +--Ma soeur, ma soeur, ma mère, ô très sainte! + +Il pria: + +--Anges du ciel, recueillez précieusement cette goutte de sang et +portez-la devant le trône du Seigneur. Et qu'une anémone miraculeuse +fleurisse sur le sable arrosé par le sang de Thaïs, afin que tous ceux +qui verront cette fleur recouvrent la pureté du coeur et des sens! O +sainte, sainte, très sainte Thaïs! + +Comme il priait et prophétisait ainsi, un jeune garçon vint à passer +sur un âne. Paphnuce lui ordonna de descendre, fit asseoir Thaïs sur +l'âne, prit la bride et suivit le chemin commencé. Vers le soir, ayant +rencontré un canal ombragé de beaux arbres, il attacha l'âne au tronc +d'un dattier et, s'asseyant sur une pierre moussue, il rompit avec +Thaïs un pain qu'ils mangèrent assaisonné de sel et d'hysope. Ils +buvaient l'eau fraîche dans le creux de leur main et s'entretenaient +de choses éternelles. Elle disait: + +--Je n'ai jamais bu d'une eau si pure ni respiré un air si léger, et +je sens que Dieu flotte dans les souffles qui passent. + +Paphnuce répondait: + +--Vois, c'est le soir, ô ma soeur. Les ombres bleues de la nuit +couvrent les collines. Mais bientôt tu verras briller dans l'aurore +les tabernacles de vie; bientôt tu verras s'allumer les roses de +l'éternel matin. + +Ils marchèrent toute la nuit, et tandis que le croissant de la lune +effleurait la cime argentée des flots, ils chantaient des psaumes et +des cantiques. Quand le soleil se leva, le désert s'étendait devant +eux comme une immense peau de lion sur la terre libyque. A la lisière +du sable, des cellules blanches s'élevaient près des palmiers dans +l'aurore. + +--Mon père, demanda Thaïs, sont-ce là les tabernacles de vie? + +--Tu l'as dit, ma fille et ma soeur. C'est la maison du salut où je +t'enfermerai de mes mains. + +Bientôt ils découvrirent de toutes parts des femmes qui s'empressaient +près des demeures ascétiques comme des abeilles autour des ruches. Il +y en avait qui cuisaient le pain ou qui apprêtaient les légumes; +plusieurs filaient la laine, et la lumière du ciel descendait sur +elles ainsi qu'un sourire de Dieu. D'autres méditaient à l'ombre des +tamaris; leurs mains blanches pendaient à leur côté, car, étant +pleines d'amour, elles avaient choisi la part de Madeleine, et elles +n'accomplissaient pas d'autres oeuvres que la prière, la contemplation +et l'extase. C'est pourquoi on les nommait les Maries et elles étaient +vêtues de blanc. Et celles qui travaillaient de leurs mains étaient +appelées les Marthes et portaient des robes bleues. Toutes étaient +voilées, mais les plus jeunes laissaient glisser sur leur front des +boucles de cheveux; et il faut croire que c'était malgré elles, car la +règle ne le permettait pas. Une dame très vieille, grande, blanche, +allait de cellule en cellule, appuyée sur un sceptre de bois dur. +Paphnuce s'approcha d'elle avec respect, lui baisa le bord de son +voile, et dit: + +--La paix du Seigneur soit avec toi, vénérâble Albine! J'apporte à la +ruche dont tu es la reine une abeille que j'ai trouvée perdue sur un +chemin sans fleurs. Je l'ai prise dans le creux de ma main et +réchauffée de mon souffle. Je te la donne. + +Et il lui désigna du doigt la comédienne, qui s'agenouilla devant la +fille des Césars. + +Albine arrêta un moment sur Thaïs son regard perçant, lui ordonna de +se relever, la baisa au front, puis, se tournant vers le moine: + +--Nous la placerons, dit-elle, parmi les Maries. + +Paphnuce lui conta alors par quelles voies Thaïs avait été conduite à +la maison du salut et il demanda qu'elle fût d'abord enfermée dans une +cellule. L'abbesse y consentit, elle conduisit la pénitente dans une +cabane restée vide depuis la mort de la vierge Læta qui l'avait +sanctifiée. Il n'y avait dans l'étroite chambre qu'un lit, une table +et une cruche, et Thaïs, quand elle posa le pied sur le seuil, fut +pénétrée d'une joie infinie. + +--Je veux moi-même clore la porte, dit Paphnuce, et poser le sceau que +Jésus viendra rompre de ses mains. + +Il alla prendre au bord de la fontaine une poignée d'argile humide, y +mit un de ses cheveux avec un peu de salive et l'appliqua sur une des +fentes de l'huis. Puis, s'étant approché de la fenêtre près de +laquelle Thaïs se tenait paisible et contente, il tomba à genoux, loua +par trois fois le Seigneur et s'écria: + +--Qu'elle est aimable celle qui marche dans les sentiers de vie! Que +ses pieds sont beaux et que son visage est resplendissant! + +Il se leva, baissa sa cucule sur ses yeux et s'éloigna lentement. + +Albine appela une de ses vierges. + +--Ma fille, lui dit-elle, va porter à Thaïs ce qui lui est nécessaire: +du pain, de l'eau et une flûte à trois trous. + + + +III + +L'EUPHORBE + + +Paphnuce était de retour au saint désert. Il avait pris, vers +Athribis, le bateau qui remontait le Nil pour porter des vivres au +monastère de l'abbé Sérapion. Quand il débarqua, ses disciples +s'avancèrent au-devant, de lui avec de grandes démonstrations de joie. +Les uns levaient les bras au ciel; les autres, prosternés à terre, +baisaient les sandales de l'abbé. Car ils savaient déjà ce que le +saint avait accompli dans Alexandrie. C'est ainsi que les moines +recevaient ordinairement, par des voies inconnues et rapides, les avis +intéressant la sûreté et la gloire de l'Église. Les nouvelles +couraient dans le désert avec la rapidité du simoun. + +Et tandis que Paphnuce s'enfonçait dans les sables, ses disciples le +suivaient en louant le Seigneur. Flavien, qui était l'ancien de ses +frères, saisi tout à coup d'un pieux délire, se mit à chanter un +cantique inspiré: + + --Jour béni! Voici que notre père nous est rendu! + + » Il nous revient, chargé de nouveaux mérites dont le prix nous sera + compté! + + » Car les vertus du père sont la richesse des enfants et la sainteté + de l'abbé embaume toutes les cellules. + + » Paphnuce, notre père, vient de donner à Jésus-Christ une nouvelle + épouse. + + » Il a changé par son art merveilleux une brebis noire en brebis + blanche. + + » Et voici qu'il nous revient chargé de nouveaux mérites. + + » Semblable à l'abeille de l'Arsinoïtide, qu'alourdit le nectar des + fleurs. + + » Comparable au bélier de Nubie, qui peut à peine supporter le poids + de sa laine abondante. + + » Célébrons ce jour en assaisonnant nos mets avec de l'huile! + +Parvenus au seuil de la cellule abbatiale, ils se mirent tous à genoux +et dirent: + +--Que notre père nous bénisse et qu'il nous donne à chacun une mesure +d'huile pour fêter son retour! + +Seul, Paul le Simple, resté debout, demandait: «Quel est cet homme?» +et ne reconnaissait point Paphnuce. Mais personne ne prenait garde à +ce qu'il disait, parce qu'on le savait dépourvu d'intelligence, bien +que rempli de piété. + +L'abbé d'Antinoé, renfermé dans sa cellule, songea: + +--J'ai donc enfin regagné l'asile de mon repos et de ma félicité. Je +suis donc rentré dans la citadelle de mon contentement. D'où vient que +ce cher toit de roseaux ne m'accueille point en ami, et que les murs +ne me disent pas: Sois le bienvenu! Rien, depuis mon départ, n'est +changé dans cette demeure d'élection. Voici ma table et mon lit. Voici +la tête de momie qui m'inspira tant de fois des pensées salutaires, et +voici le livre où j'ai si souvent cherché les images de Dieu. Et +pourtant je ne retrouve rien de ce que j'ai laissé. Les choses +m'apparaissent tristement dépouillées de leurs grâces coutumières, et +il me semble que je les vois aujourd'hui pour la première fois. En +regardant cette table et cette couche, que j'ai jadis taillées de mes +mains, cette tête noire et desséchée, ces rouleaux de papyrus remplis +des dictées de Dieu, je crois voir les meubles d'un mort. Après les +avoir tant connus, je ne les reconnais pas. Hélas! puisqu'en réalité +rien n'est changé autour de moi, c'est moi qui ne suis plus celui que +j'étais. Je suis un autre. Le mort, c'était moi! Qu'est-il devenu, mon +Dieu? Qu'a-t-il emporté? Que m'a-t-il laissé? Et qui suis-je? + +Et il s'inquiétait surtout de trouver malgré lui que sa cellule était +petite, tandis qu'en la considérant par les yeux de la foi, on devait +l'estimer immense, puisque l'infini de Dieu y commençait. + +S'étant mis à prier, le front contre terre, il recouvra un peu de +joie. Il y avait à peine une heure qu'il était en oraison, quand +l'image de Thaïs passa devant ses yeux. Il en rendit grâces à Dieu: + +--Jésus! c'est toi qui me l'envoies. Je reconnais là ton immense +bonté: tu veux que je me plaise, m'assure et me rassérène à la vue de +celle que je t'ai donnée. Tu présentes à mes yeux son sourire +maintenant désarmé, sa grâce désormais innocente, sa beauté dont j'ai +arraché l'aiguillon. Pour me flatter, mon Dieu, tu me la montres telle +que je l'ai ornée et purifiée à ton intention, comme un ami rappelle +en souriant à son ami le présent agréable qu'il en a reçu. C'est +pourquoi je vois cette femme avec plaisir, assuré que sa vision vient +de toi, Tu veux bien ne pas oublier que je te l'ai donnée, mon Jésus. +Garde-la puisqu'elle te plaît et ne souffre pas surtout que ses +charmes brillent pour d'autres que pour toi. + +Pendant toute la nuit il ne put dormir et il vit Thaïs plus +distinctement qu'il ne l'avait vue dans la grotte des Nymphes. Il se +rendit témoignage, disant: + +--Ce que j'ai fait, je l'ai fait pour la gloire de Dieu. + +Pourtant, à sa grande surprise, il ne goûtait pas la paix du coeur. Il +soupirait: + +--Pourquoi es-tu triste, mon âme, et pourquoi me troubles-tu? + +Et son âme demeurait inquiète. Il resta trente jours dans cet état de +tristesse qui présage au solitaire de redoutables épreuves. L'image de +Thaïs ne le quittait ni le jour ni la nuit. Il ne la chassait point +parce qu'il pensait encore qu'elle venait de Dieu et que c'était +l'image d'une sainte. Mais, un matin, elle le visita en rêve, les +cheveux ceints de violettes, et si redoutable dans sa douceur, qu'il +en cria d'épouvante et se réveilla couvert d'une sueur glacée. Les +yeux encore cillés par le sommeil, il sentit un souffle humide et +chaud lui passer sur le visage: un petit chacal, les deux pattes +posées au chevet du lit, lui soufflait au nez son haleine puante et +riait du fond de sa gorge. + +Paphnuce en éprouva un immense étonnement et il lui sembla qu'une tour +s'abîmait sous ses pieds. Et, en effet, il tombait du haut de sa +confiance écroulée. Il fut quelque temps incapable de penser; puis, +ayant recouvré ses esprits, sa méditation ne fit qu'accroître son +inquiétude. + +--De deux choses l'une, se dit-il, ou bien cette vision, comme les +précédentes, vient de Dieu; elle était bonne et c'est ma perversité +naturelle qui l'a gâtée, comme le vin s'aigrit dans une tasse impure. +J'ai, par mon indignité, changé l'édification en scandale, ce dont le +chacal diabolique a immédiatement tiré un grand avantage. Ou bien +cette vision vient, non pas de Dieu, mais, au contraire, du diable, et +elle était empestée. Et dans ce cas, je doute à présent si les +précédentes avaient, comme je l'ai cru, une céleste origine. Je suis +donc incapable d'une sorte de discernement, qui est nécessaire à +l'ascète. Dans les deux cas, Dieu me marque un éloignement dont je +sens l'effet sans m'en expliquer la cause. + +Il raisonnait de la sorte et demandait avec angoisse: + +--Dieu juste, à quelles épreuves réserves-tu tes serviteurs, si les +apparitions de tes saintes sont un danger pour eux? Fais-moi +connaître, par un signe intelligible, ce qui vient de toi et ce qui +vient de l'Autre! + +Et comme Dieu, dont les desseins sont impénétrables, ne jugea pas +convenable d'éclairer son serviteur, Paphnuce, plongé dans le doute, +résolut de ne plus songer à Thaïs. Mais sa résolution demeura stérile. +L'absente était sur lui. Elle le regardait tandis qu'il lisait, qu'il +méditait, qu'il priait ou qu'il contemplait. Son approche idéale était +précédée par un bruit léger, tel que celui d'une étoffe qu'une femme +froisse en marchant, et ces visions avaient une exactitude que +n'offrent point les réalités, lesquelles sont par elles-mêmes +mouvantes et confuses, tandis que les fantômes, qui procèdent de la +solitude, en portent les profonds caractères et présentent une fixité +puissante. Elle venait à lui sous diverses apparences; tantôt pensive, +le front ceint de sa dernière couronne périssable, vêtue comme au +banquet d'Alexandrie, d'une robe couleur de mauve, semée de fleurs +d'argent; tantôt voluptueuse dans le nuage de ses voiles légers et +baignée encore des ombres tièdes de la grotte des Nymphes; tantôt +pieuse et rayonnant, sous la bure, d'une joie céleste; tantôt +tragique, les yeux nageant dans l'horreur de la mort et montrant sa +poitrine nue, parée du sang de son coeur ouvert. Ce qui l'inquiétait +le plus dans ces visions, c'était que les couronnes, les tuniques, les +voiles, qu'il avait brûlés de ses propres mains pussent ainsi revenir; +il lui devenait évident que ces choses avaient une âme impérissable et +il s'écriait: + +--Voici que les âmes innombrables des péchés de Thaïs viennent à moi! + +Quand il détournait la tête, il sentait Thaïs derrière lui et il n'en +éprouvait que plus d'inquiétude. Ses misères étaient cruelles. Mais +comme son âme et son corps restaient purs au milieu des tentations, il +espérait en Dieu et lui faisait de tendres reproches. + +--Mon Dieu, si je suis allé la chercher si loin parmi les gentils, +c'était pour toi, non pour moi. Il ne serait pas juste que je pâtisse +de ce que j'ai fait dans ton intérêt. Protège-moi, mon doux Jésus! mon +Sauveur, sauve-moi! Ne permets pas que le fantôme accomplisse ce que +n'a point accompli le corps. Quand j'ai triomphé de la chair, ne +souffre pas que l'ombre me terrasse. Je connais que je suis exposé +présentement à des dangers plus grands que ceux que je courus jamais. +J'éprouve et je sais que le rêve a plus de puissance que la réalité. +Et comment en pourrait-il être autrement, puisqu'il est lui-même une +réalité supérieure? Il est l'âme des choses. Platon lui-même, bien +qu'il ne fût qu'un idolâtre, a reconnu l'existence propre des idées. +Dans ce banquet des démons où tu m'as accompagné, Seigneur, j'ai +entendu des hommes, il est vrai, souillés de crimes, mais non point, +certes, dénués d'intelligence, s'accorder à reconnaître que nous +percevons dans la solitude, dans la méditation et dans l'extase des +objets véritables; et ton Écriture, mon Dieu, atteste maintes fois la +vertu des songes et la force des visions formées, soit par toi, Dieu +splendide, soit par ton adversaire. + +Un homme nouveau était en lui et maintenant il raisonnait avec Dieu, +et Dieu ne se hâtait point de l'éclairer. Ses nuits n'étaient plus +qu'un long rêve et ses jours ne se distinguaient point des nuits. Un +matin, il se réveilla en poussant des soupirs tels qu'il en sort, à la +clarté de la lune, des tombeaux qui recouvrent les victimes des +crimes. Thaïs était venue, montrant ses pieds sanglants, et tandis +qu'il pleurait, elle s'était glissée dans sa couche. Il ne lui restait +plus de doutes: l'image de Thaïs était une image impure. + +Le coeur soulevé de dégoût, il s'arracha de sa couche souillée et se +cacha la face dans les mains, pour ne plus voir le jour. Les heures +coulaient sans emporter sa honte. Tout se taisait dans la cellule. +Pour la première fois depuis de longs jours, Paphnuce était seul. Le +fantôme l'avait enfin quitté et son absence même était épouvantable. +Rien, rien pour le distraire du souvenir du songe. Il pensait, plein +d'horreur: + +--Comment ne l'ai-je point repoussée? Comment ne me suis-je pas +arraché de ses bras froids et de ses genoux brûlants? + +Il n'osait plus prononcer le nom de Dieu près de cette couche +abominable et il craignait que, sa cellule étant profanée, les démons +n'y pénétrassent librement à toute heure. Ses craintes ne le +trompaient point. Les sept petits chacals, retenus naguère sur le +seuil, entrèrent à la file et s'allèrent blottir sous le lit. A +l'heure de vêpres, il en vint un huitième dont l'odeur était infecte. +Le lendemain, un neuvième se joignit aux autres et bientôt il y en eut +trente, puis soixante, puis quatre-vingts. Ils se faisaient plus +petits à mesure qu'ils se multipliaient et, n'étant pas plus gros que +des rats, ils couvraient l'aire, la couche et l'escabeau. Un d'eux, +ayant sauté sur la tablette de bois placée au chevet du lit, se tenait +les quatre pattes réunies sur la tête de mort et regardait le moine +avec des yeux ardents. Et il venait chaque jour de nouveaux chacals. + +Pour expier l'abomination de son rêve et fuir les pensées impures, +Paphnuce résolut de quitter sa cellule, désormais immonde, et de se +livrer au fond du désert à des austérités inouïes, à des travaux +singuliers, à des oeuvres très neuves. Mais avant d'accomplir son +dessein, il se rendit auprès du vieillard Palémon, afin de lui +demander conseil. + +Il le trouva qui, dans son jardin, arrosait ses laitues. C'était au +déclin du jour. Le Nil était bleu et coulait au pied des collines +violettes. Le saint homme marchait doucement pour ne pas effrayer une +colombe qui s'était posée sur son épaule. + +--Le Seigneur, dit-il, soit avec toi, frère Paphnuce! Admire sa bonté: +il m'envoie les bêtes qu'il a créées pour que je m'entretienne avec +elles de ses oeuvres et afin que je le glorifie dans les oiseaux du +ciel. Vois cette colombe, remarque les nuances changeantes de son cou, +et dis si ce n'est pas un bel ouvrage de Dieu. Mais n'as-tu pas, mon +frère, à m'entretenir de quelque pieux sujet? S'il en est ainsi, je +poserai là mon arrosoir et je t'écouterai. + +Paphnuce conta au vieillard son voyage, son retour, les visions de ses +jours, les rêves de ses nuits, sans omettre le songe criminel et la +foule des chacals. + +--Ne penses-tu pas, mon père, ajouta-t-il, que je dois m'enfoncer dans +le désert, afin d'y accomplir des travaux extraordinaires et d'étonner +le diable par mes austérités? + +--Je ne suis qu'un pauvre pécheur, répondit Palémon, et je connais mal +les hommes, ayant passé toute ma vie dans ce jardin, avec des +gazelles, de petits lièvres et des pigeons. Mais il me semble, mon +frère, que ton mal vient surtout de ce que tu as passé sans ménagement +des agitations du siècle au calme de la solitude. Ces brusques +passages ne peuvent que nuire à la santé de l'âme. Il en est de toi, +mon frère, comme d'un homme qui s'expose presque dans le même temps à +une grande chaleur et à un grand froid. La toux l'agite et la fièvre +le tourmente. A ta place, frère Paphnuce, loin de me retirer tout de +suite dans quelque désert affreux, je prendrais les distractions qui +conviennent à un moine et à un saint abbé. Je visiterais les +monastères du voisinage. Il y en a d'admirables, à ce que l'on +rapporte. Celui de l'abbé Sérapion contient, m'a-t-on dit, mille +quatre cent trente-deux cellules, et les moines y sont divisés en +autant de légions qu'il y a de lettres dans l'alphabet grec. On assure +même que certains rapports sont observés entre le caractère des moines +et la figure des lettres qui les désignent et que, par exemple, ceux +qui sont placés sous le Z ont le caractère tortueux, tandis que les +légionnaires rangés sous l'I ont l'esprit parfaitement droit. Si +j'étais de toi, mon frère, j'irais m'en assurer de mes yeux, et je +n'aurais point de repos que je n'aie contemplé une chose si +merveilleuse. Je ne manquerais pas d'étudier les constitutions des +diverses communautés qui sont semées sur les bords du Nil, afin de +pouvoir les comparer entre elles. Ce sont là des soins convenables à +un religieux tel que toi. Tu n'es pas sans avoir ouï dire que l'abbé +Ephrem a rédigé des règles spirituelles d'une grande beauté. Avec sa +permission, tu pourrais en prendre copie, toi qui es un scribe habile. +Moi, je ne saurais; et mes mains, accoutumées à manier la bêche, +n'auraient pas la souplesse qu'il faut pour conduire sur le papyrus le +mince roseau de l'écrivain. Mais toi, mon frère, tu possèdes la +connaissance des lettres et il faut en remercier Dieu, car on ne +saurait trop admirer une belle écriture. Le travail de copiste et de +lecteur offre de grandes ressources contre les mauvaises pensées. +Frère Paphnuce, que ne mets-tu par écrit les enseignements de Paul et +d'Antoine, nos pères? Peu à peu tu retrouveras dans ces pieux travaux +la paix de l'âme et des sens; la solitude redeviendra aimable à ton +coeur et bientôt tu seras en état de reprendre les travaux ascétiques +que tu pratiquais autrefois et que ton voyage a interrompus. Mais il +ne faut pas attendre un grand bien d'une pénitence excessive. Du temps +qu'il était parmi nous, notre père Antoine avait coutume de dire: +«L'excès du jeûne produit la faiblesse et la faiblesse engendre +l'inertie. Il est des moines qui ruinent leur corps par des +abstinences indiscrètement prolongées. On peut dire de ceux-ci qu'ils +se plongent le poignard dans le sein et qu'ils se livrent inanimés au +pouvoir du démon.» Ainsi parlait le saint homme Antoine; je ne suis +qu'un ignorant, mais avec la grâce de Dieu, j'ai retenu les propos de +notre père. + +Paphnuce rendit grâces à Palémon et promit de méditer ses conseils. +Ayant franchi la barrière de roseaux qui fermait le petit jardin, il +se retourna et vit le bon jardinier qui arrosait ses salades, tandis +que la colombe se balançait sur son dos arrondi. A cette vue il fut +pris de l'envie de pleurer. + +En rentrant dans sa cellule, il y trouva un étrange fourmillement. On +eût dit des grains de sable agités par un vent furieux, et il reconnut +que c'était des myriades de petits chacals. Cette nuit-là, il vit en +songe une haute colonne de pierre, surmontée d'une figure humaine et +il entendit une voix qui disait: + +--Monte sur cette colonne! + +A son réveil, persuadé que ce songe lui était envoyé du ciel, il +assembla ses disciples et leur parla de la sorte: + +--Mes fils bien-aimés, je vous quitte pour aller où Dieu m'envoie. +Pendant mon absence, obéissez à Flavien comme à moi-même et prenez +soin de notre frère Paul. Soyez bénis. Adieu. + +Tandis qu'il s'éloignait, ils demeuraient prosternés à terre et, quand +ils relevèrent la tête, ils virent sa grande forme noire à l'horizon +des sables. + +Il marcha jour et nuit, jusqu'à ce qu'il eût atteint les ruines de ce +temple bâti jadis par les idolâtres et dans lequel il avait dormi +parmi les scorpions et les sirènes lors de son voyage merveilleux. Les +murs couverts de signes magiques étaient debout. Trente fûts +gigantesques qui se terminaient en têtes humaines ou en fleurs de +lotus soutenaient encore d'énormes poutres de pierre. Seule à +l'extrémité du temple, une de ces colonnes avait secoué son faix +antique et se dressait libre. Elle avait pour chapiteau la tête d'une +femme aux yeux longs, aux joues rondes, qui souriait, portant au front +des cornes de vache. + +Paphnuce en la voyant reconnut la colonne qui lui avait été montrée +dans son rêve et il l'estima haute de trente-deux coudées. S'étant +rendu dans le village voisin, il fit faire une échelle de cette +hauteur et, quand l'échelle fut appliquée à la colonne, il y monta, +s'agenouilla sur le chapiteau et dit au Seigneur: + +--Voici donc, mon Dieu, la demeure que tu m'as choisie. Puissé-je y +rester en ta grâce jusqu'à l'heure de ma mort. + +Il n'avait point pris de vivres, s'en remettant à la Providence divine +et comptant que des paysans charitables lui donneraient de quoi +subsister. Et en effet, le lendemain, vers l'heure de none, des femmes +vinrent avec leurs enfants, portant des pains, des dattes et de l'eau +fraîche, que les jeunes garçons montèrent jusqu'au faîte de la +colonne. + +Le chapiteau n'était pas assez large pour que le moine pût s'y étendre +tout de son long, en sorte qu'il dormait les jambes croisées et la +tête contre la poitrine, et le sommeil était pour lui une fatigue plus +cruelle que la veille. A l'aurore, les éperviers l'effleuraient de +leurs ailes, et il se réveillait plein d'angoisse et d'épouvante. + +Il se trouva que le charpentier, qui avait fait l'échelle, craignait +Dieu. Ému à la pensée que le saint était exposé au soleil et à la +pluie, et redoutant qu'il ne vînt à choir pendant son sommeil, cet +homme pieux établit sur la colonne un toit et une balustrade. + +Cependant le renom d'une si merveilleuse existence se répandait de +village en village et les laboureurs de la vallée venaient, le +dimanche, avec leurs femmes et leurs enfants contempler le stylite. +Les disciples de Paphnuce ayant appris avec admiration le lieu de sa +retraite sublime, se rendirent auprès de lui et obtinrent la faveur de +se bâtir des cabanes au pied de la colonne. Chaque matin, ils venaient +se ranger en cercle autour du maître qui leur faisait entendre des +paroles d'édification: + +--Mes fils, leur disait-il, demeurez semblables à ces petits enfants +que Jésus aimait. Là est le salut. Le péché de la chair est la source +et le principe de tous les péchés: ils sortent de lui comme d'un père. +L'orgueil, l'avarice, la paresse, la colère et l'envie sont sa +postérité bien-aimée. Voici ce que j'ai vu dans Alexandrie: j'ai vu +les riches emportés par le vice de luxure qui, semblable à un fleuve à +la barbe limoneuse, les poussait dans le gouffre amer. + +Les abbés Ephrem et Sérapion, instruits d'une telle nouveauté, +voulurent la voir de leurs yeux. Découvrant au loin sur le fleuve la +voile en triangle qui les amenait vers lui, Paphnuce ne put se +défendre de penser que Dieu l'avait érigé en exemple aux solitaires. A +sa vue, les deux saints abbés ne dissimulèrent point leur surprise; +s'étant consultés, ils tombèrent d'accord pour blâmer une pénitence si +extraordinaire, et ils exhortèrent Paphnuce à descendre. + +--Un tel genre de vie est contraire à l'usage, disaient-ils; il est +singulier et hors de toute règle. + +Mais Paphnuce leur répondit: + +--Qu'est-ce donc que la vie monacale sinon une vie prodigieuse? Et les +travaux du moine ne doivent-ils pas être singuliers comme lui-même? +C'est par un signe de Dieu que je suis monté ici; c'est un signe de +Dieu qui m'en fera descendre. + +Tous les jours des religieux venaient par troupe se joindre aux +disciples de Paphnuce et se bâtissaient des abris autour de l'ermitage +aérien. Plusieurs d'entre eux, pour imiter le saint, se hissèrent sur +les décombres du temple; mais blâmés de leurs frères et vaincus par la +fatigue, ils renoncèrent bientôt à ces pratiques. + +Les pèlerins affluaient. Il y en avait qui venaient de très loin et +ceux-là avaient faim et soif. Une pauvre veuve eut l'idée de leur +vendre de l'eau fraîche et des pastèques. Adossée à la colonne, +derrière ses bouteilles de terre rouge, ses tasses et ses fruits, sous +une toile à raies bleues et blanches, elle criait: Qui veut boire? A +l'exemple de cette veuve, un boulanger apporta des briques et +construisit un four tout à côté, dans l'espoir de vendre des pains et +des gâteaux aux étrangers. Comme la foule des visiteurs grossissait +sans cesse et que les habitants des grandes villes de l'Égypte +commençaient à venir, un homme avide de gain éleva un caravansérail +pour loger les maîtres avec leurs serviteurs, leurs chameaux et leurs +mulets. Il y eut bientôt devant la colonne un marché où les pêcheurs +du Nil apportaient leurs poissons et les jardiniers leurs légumes. Un +barbier, qui rasait les gens en plein air, égayait la foule par ses +joyeux propos. Le vieux temple, si longtemps enveloppé de silence et +de paix, se remplit des mouvements et des rumeurs innombrables de la +vie. Les cabaretiers transformaient en caves les salles souterraines +et clouaient aux antiques piliers des enseignes surmontées de l'image +du saint homme Paphnuce, et portant cette inscription en grec et en +égyptien: _On vend ici du vin de grenades, du vin de figues et de la +vraie bière de Cilicie._ Sur les murs, sculptés de figures antiques, +les marchands suspendaient des guirlandes d'oignons et des poissons +fumés, des lièvres morts et des moutons écorchés. Le soir, les vieux +hôtes des ruines, les rats, s'enfuyaient en longue file vers le +fleuve, tandis que les ibis, inquiets, allongeant le cou, posaient une +patte incertaine sur les hautes corniches vers lesquelles montaient la +fumée des cuisines, les appels des buveurs et les cris des servantes. +Tout alentour, des arpenteurs traçaient des rues, des maçons +bâtissaient des couvents, des chapelles, des églises. Au bout de six +mois, une ville était fondée, avec un corps de garde, un tribunal, une +prison et une école tenue par un vieux scribe aveugle. + +Les pèlerins succédaient sans cesse aux pèlerins. Les évêques et les +chorévêques accouraient, pleins d'admiration. Le patriarche +d'Antioche, qui se trouvait alors en Égypte, vint avec tout son +clergé. Il approuva hautement la conduite si extraordinaire du stylite +et les chefs des Églises de Lybie suivirent, en l'absence d'Athanase, +le sentiment du patriarche. Ce qu'ayant appris, les abbés Ephrém et +Sérapion vinrent s'excuser aux pieds de Paphnuce de leurs premières +défiances. Paphnuce leur répondit: + +--Sachez, mes frères, que la pénitence que j'endure est à peine égale +aux tentations qui me sont envoyées et dont le nombre et la force +m'étonnent. Un homme, à le voir du dehors, est petit, et, du haut du +socle où Dieu m'a porté, je vois les êtres humains s'agiter comme des +fourmis. Mais à le considérer en dedans, l'homme est immense: il est +grand comme le monde, car il le contient. Tout ce qui s'étend devant +moi, ces monastères, ces hôtelleries, ces barques sur le fleuve, ces +villages, et ce que je découvre au loin de champs, de canaux, de +sables et de montagnes, tout cela n'est rien au regard de ce qui est +en moi. Je porte dans mon coeur des villes innombrables et des déserts +illimités. Et le mal, le mal et la mort, étendus sur cette immensité, +la couvrent comme la nuit couvre la terre. Je suis à moi seul un +univers de pensées mauvaises. + +Il parlait ainsi parce que le désir de la femme était en lui. + +Le septième mois, il vint d'Alexandrie, de Bubaste et de Saïs des +femmes, qui longtemps stériles, espéraient obtenir des enfants par +l'intercession du saint homme et la vertu de la stèle. Elles +frottaient contre la pierre leurs ventres inféconds. Puis ce furent, à +perte de vue, des chariots, des litières, des brancards qui +s'arrêtaient, se pressaient, se poussaient sous l'homme de Dieu. Il en +sortait des malades effrayants à voir. Des mères présentaient à +Paphnuce leurs jeunes garçons dont les membres étaient retournés, les +yeux révulsés, la bouche écumeuse et la voix rauque. Il imposait sur +eux les mains. Des aveugles s'approchaient, les bras allongés, et +levaient vers lui, au hasard, leur face percée de deux trous +sanglants. Des paralytiques lui montraient l'immobilité pesante, la +maigreur mortelle et le raccourcissement hideux de leurs membres; des +boiteux lui présentaient leur pied-bot; des cancéreuses prenant leur +poitrine à deux mains, découvraient devant lui leur sein dévoré par +l'invisible vautour. Des femmes hydropiques se faisaient déposer à +terre, et il semblait qu'on déchargeât des outres. Il les bénissait. +Des Nubiens, atteints de la lèpre éléphantine, avançaient d'un pas +lourd et le regardaient avec des yeux en pleurs sur un visage inanimé. +Il faisait sur eux le signe de la croix. On lui porta sur une civière +une jeune fille d'Aphroditopolis qui, après avoir vomi du sang, +dormait depuis trois jours. Elle semblait une image de cire et ses +parents, qui la croyaient morte, avaient posé une palme sur sa +poitrine. Paphnuce, ayant prié Dieu, la jeune fille souleva la tête et +ouvrit les yeux. + +Comme le peuple publiait partout les miracles opérés par le saint, les +malheureux atteints du mal que les Grecs nomment le mal divin, +accouraient de toutes les parties d'Égypte en légions innombrables. +Dès qu'ils apercevaient la stèle, ils étaient saisis de convulsions, +se roulaient à terre, se cabraient, se mettaient en boule. Et, chose à +peine croyable! les assistants, agités à leur tour par un violent +délire, imitaient les contorsions des épileptiques. Moines et +pèlerins, hommes, femmes, se vautraient, se débattaient pêle-mêle, les +membres tordus, la bouche écumeuse, avalant de la terre à poignée et +prophétisant. Et Paphnuce, du haut de sa colonne, sentait un frisson +lui secouer les membres et criait vers Dieu: + +--Je suis le bouc émissaire et je prends en moi toutes les impuretés +de ce peuple, et c'est pourquoi, Seigneur, mon corps est rempli de +mauvais esprits. + +Chaque fois qu'un malade s'en allait guéri, les assistants +l'acclamaient, le portaient en triomphe et ne cessaient de répéter: + +--Nous venons de voir une autre fontaine de Siloé. + +Déjà des centaines de béquilles pendaient à la colonne miraculeuse; +des femmes reconnaissantes y suspendaient des couronnes et des images +votives. Des Grecs y traçaient des distiques ingénieux, et comme +chaque pèlerin venait y graver son nom, la pierre fut bientôt couverte +à hauteur d'homme d'une infinité de caractères latins, grecs, coptes, +puniques, hébreux, syriaques et magiques. + +Quand vinrent les fêtes de Pâques, il y eut dans cette cité du miracle +une telle affluence de peuple que les vieillards se crurent revenus au +temps des mystères antiques. On voyait se mêler, se confondre sur une +vaste étendue la robe bariolée des Égyptiens, le burnous des Arabes, +le pagne blanc des Nubiens; le manteau court des Grecs, la toge aux +longs plis des Romains, les sayons et les braies écarlates des +Barbares et les tuniques lamées d'or des courtisanes. Des femmes +voilées passaient sur leur âne, précédées d'eunuques noirs qui leur +frayaient un chemin à coups de bâton. Des acrobates, ayant étendu un +tapis à terre, faisaient des tours d'adresse et jonglaient avec +élégance devant un cercle de spectateurs silencieux. Des charmeurs de +serpents, les bras allongés, déroulaient leurs ceintures vivantes. +Toute cette foule brillait, scintillait, poudroyait, tintait, clamait, +grondait. Les imprécations des chameliers qui frappaient leurs bêtes, +les cris des marchands qui vendaient des amulettes contre la lèpre et +le mauvais oeil, la psalmodie des moines qui chantaient des versets de +l'Écriture, les miaulements des femmes tombées en crise prophétique, +les glapissements des mendiants qui répétaient d'antiques chansons de +harem, le bêlement des moutons, le braiement des ânes, les appels des +marins aux passagers attardés, tous ces bruits confondus faisaient un +vacarme assourdissant, que dominait encore la voix stridente des +petits négrillons nus, courant partout, pour offrir des dattes +fraîches. + +Et tous ces êtres divers s'étouffaient sous le ciel blanc, dans un air +épais, chargé du parfum des femmes, de l'odeur des nègres, de la fumée +des fritures et des vapeurs des gommes que les dévotes achetaient à +des bergers pour les brûler devant le saint. + +La nuit venue, de toutes parts s'allumaient des feux, des torches, des +lanternes, et ce n'étaient plus qu'ombres rouges et formes noires. +Debout au milieu d'un cercle d'auditeurs accroupis, un vieillard, le +visage éclairé par un lampion fumeux, contait comme jadis Bitiou +enchanta son coeur, se l'arracha de la poitrine, le mit dans un acacia +et puis se changea lui-même en arbre. Il faisait de grands gestes, que +son ombre répétait avec des déformations risibles, et l'auditoire +émerveillé poussait des cris d'admiration. Dans les cabarets, les +buveurs, couchés sur des divans, demandaient de la bière et du vin. +Des danseuses, les yeux peints et le ventre nu, représentaient devant +eux des scènes religieuses et lascives. A l'écart, des jeunes hommes +jouaient aux dés ou à la mourre et des vieillards suivaient dans +l'ombre les prostituées. Seule, au-dessus de ces formes agitées, +s'élevait l'immuable colonne; la tête aux cornes de vache regardait +dans l'ombre et au-dessus d'elle Paphnuce veillait, entre le ciel et +la terre. Tout à coup la lune se lève sur le Nil, semblable à l'épaule +nue d'une déesse. Les collines ruissellent de lumière et d'azur, et +Paphnuce croit voir la chair de Thaïs étinceler dans les lueurs des +eaux, parmi les saphirs de la nuit. + +Les jours s'écoulaient et le saint demeurait sur son pilier. Quand +vint la saison des pluies, l'eau du ciel, passant à travers les fentes +de la toiture, inonda son corps; ses membres engourdis devinrent +incapables de mouvement. Brûlée par le soleil, rougie par la rosée, sa +peau se fendait; de larges ulcères dévoraient ses bras et ses jambes. +Mais le désir de Thaïs le consumait intérieurement et il criait: + +--Ce n'est pas assez, Dieu puissant! Encore des tentations! Encore des +pensées immondes! Encore de monstrueux désirs! Seigneur, fais passer +en moi toute la luxure des hommes, afin que je l'expie toute! S'il est +faux que la chienne de Sparte ait pris sur elle les péchés du monde, +comme je l'ai entendu dire à certain forgeron d'impostures, cette +fable contient pourtant un sens caché dont je reconnais aujourd'hui +l'exactitude. Car il est vrai que les immondices des peuples entrent +dans l'âme des saints pour s'y perdre comme dans un puits. Aussi les +âmes des justes sont-elles souillées de plus de fange que n'en contint +jamais l'âme d'un pécheur. Et c'est pourquoi je te glorifie, mon Dieu, +d'avoir fait de moi l'égout de l'univers. + +Mais voici qu'une grande rumeur s'éleva un jour dans la ville sainte +et monta jusqu'aux oreilles de l'ascète: un très grand personnage, un +homme des plus illustres, le préfet de la flotte d'Alexandrie, Lucius +Aurélius Cotta va venir, il vient, il approche! + +La nouvelle était vraie. Le vieux Cotta, parti pour inspecter les +canaux et la navigation du Nil, avait témoigné à plusieurs reprises le +désir de voir le stylite et la nouvelle ville, à laquelle on donnait +le nom de Stylopolis. Un matin les Stylopolitains virent le fleuve +tout couvert de voiles. A bord d'une galère dorée et tendue de +pourpre, Cotta apparut suivi de sa flottille. Il mit pied à terre et +s'avança accompagné d'un secrétaire, qui portait ses tablettes, et +d'Aristée, son médecin, avec qui il aimait à converser. + +Une suite nombreuse marchait derrière lui et la berge se remplissait +de laticlaves et de costumes militaires. A quelques pas de la colonne, +il s'arrêta et se mit à examiner le stylite en s'épongeant le front +avec un pan de sa toge. D'un esprit naturellement curieux, il avait +beaucoup observé dans ses longs voyages. Il aimait à se souvenir et +méditait d'écrire, après l'histoire punique, un livre des choses +singulières qu'il avait vues. Il semblait s'intéresser beaucoup au +spectacle qui s'offrait à lui. + +--Voilà qui est étrange! disait-il tout suant et soufflant. Et, +circonstance digne d'être rapportée, cet homme est mon hôte. Oui, ce +moine vint souper chez moi l'an passé; après quoi il enleva une +comédienne. + +Et, se tournant vers son secrétaire: + +--Note cela, enfant, sur mes tablettes; ainsi que les dimensions de la +colonne, sans oublier la forme du chapiteau. + +Puis, s'épongeant le front de nouveau: + +--Des personnes dignes de foi m'ont assuré, que depuis un an qu'il est +monté sur cette colonne, notre moine ne l'a pas quittée un moment. +Aristée, cela est-il possible? + +--Cela est possible à un fou et à un malade, répondit Aristée, et ce +serait impossible à un homme sain de corps et d'esprit. Ne sais-tu +pas, Lucius, que parfois les maladies de l'âme et du corps +communiquent à ceux qui en sont affligés des pouvoirs que ne possèdent +pas les hommes bien portants. Et, à vrai dire, il n'y a réellement ni +bonne ni mauvaise santé. Il y a seulement des états différents des +organes. A force d'étudier ce qu'on nomme les maladies, j'en suis +arrivé à les considérer comme les formes nécessaires de la vie. Je +prends plus de plaisir à les étudier qu'à les combattre. Il y en a +qu'on ne peut observer sans admiration et qui cachent, sous un +désordre apparent, des harmonies profondes, et c'est certes une belle +chose qu'une fièvre quarte! Parfois certaines affections du corps +déterminent une exaltation subite des facultés de l'esprit. Tu connais +Créon. Enfant, il était bègue et stupide. Mais s'étant fendu le crâne +en tombant du haut d'un escalier, il devint l'habile avocat que tu +sais. Il faut que ce moine soit atteint dans quelque organe caché. +D'ailleurs, son genre d'existence n'est pas aussi singulier qu'il te +semble, Lucius. Rappelle-toi les gymnosophistes de l'Inde, qui peuvent +garder une entière immobilité, non point seulement le long d'une +année, mais durant vingt, trente et quarante ans. + +--Par Jupiter! s'écria Cotta, voilà une grande aberration! Car l'homme +est né pour agir et l'inertie est un crime impardonnable, puisqu'il +est commis au préjudice de l'État. Je ne sais trop à quelle croyance +rapporter une pratique si funeste. Il est vraisemblable qu'on doit la +rattacher à certains cultes asiatiques. Du temps que j'étais +gouverneur de Syrie, j'ai vu des phallus érigés sur les propylées de +la ville d'Héra. Un homme y monte deux fois l'an et y demeure pendant +sept jours. Le peuple est persuadé que cet homme, conversant avec les +dieux, obtient de leur providence la prospérité de la Syrie. Cette +coutume me parut dénuée de raison; toutefois, je ne fis rien pour la +détruire. Car j'estime qu'un bon administrateur doit, non point abolir +les usages des peuples, mais au contraire en assurer l'observation. Il +n'appartient pas au gouvernement d'imposer des croyances; son devoir +est de donner satisfaction à celles qui existent et qui, bonnes ou +mauvaises, ont été déterminées par le génie des temps, des lieux et +des races. S'il entreprend de les combattre, il se montre +révolutionnaire par l'esprit, tyrannique dans ses actes, et il est +justement détesté. D'ailleurs, comment s'élever au-dessus des +superstitions du vulgaire, sinon en les comprenant et en les tolérant? +Aristée, je suis d'avis qu'on laisse ce néphélococcygien en paix dans +les airs, exposé seulement aux offenses des oiseaux. Ce n'est point en +le violentant que je prendrai avantage sur lui, mais bien en me +rendant compte de ses pensées et de ses croyances. + +Il souffla, toussa, posa la main sur l'épaule de son secrétaire: + +--Enfant, note que dans certaines sectes chrétiennes, il est +recommandable d'enlever des courtisanes et de vivre sur des colonnes. +Tu peux ajouter que ces usages supposent le culte des divinités +génésiques. Mais, à cet égard, nous devons l'interroger lui-même. + +Puis, levant la tête et portant sa main sur ses yeux pour n'être point +aveuglé par le soleil, il enfla sa voix: + +--Holà! Paphnuce. S'il te souvient que tu fus mon hôte, réponds-moi. +Que fais-tu là-haut? Pourquoi y es-tu monté et pourquoi y demeures-tu? +Cette colonne a-t-elle dans ton esprit une signification phallique? + +Paphnuce, considérant que Cotta était idolâtre, ne daigna pas lui +faire de réponse. Mais Flavien, son disciple, s'approcha et dit: + +--Illustrissime Seigneur, ce saint homme prend les péchés du monde et +guérit les maladies. + +--Par Jupiter! tu l'entends, Aristée, s'écria Cotta. Le +néphélococcygien exerce, comme toi, la médecine! Que dis-tu d'un +confrère si élevé? + +Aristée secoua la tête: + +--Il est possible qu'il guérisse mieux que je ne fais moi-même +certaines maladies, telles, par exemple, que l'épilepsie, nommée +vulgairement mal divin, bien que toutes les maladies soient également +divines, car elles viennent toutes des dieux. Mais la cause de ce mal +est en partie dans l'imagination et tu reconnaîtras, Lucius, que ce +moine ainsi juché sur cette tête de déesse frappe l'imagination des +malades plus fortement que je ne saurais le faire, courbé dans mon +officine sur mes mortiers et sur mes fioles. Il y a des forces, +Lucius, infiniment plus puissantes que la raison et que la science. + +--Lesquelles? demanda Cotta. + +--L'ignorance et la folie, répondit Aristée. + +--J'ai rarement vu quelque chose de plus curieux que ce que je vois en +ce moment, reprit Cotta, et je souhaite qu'un jour un écrivain habile +raconte la fondation de Stylopolis. Mais les spectacles les plus rares +ne doivent pas retenir plus longtemps qu'il ne convient un homme grave +et laborieux. Allons inspecter les canaux. Adieu, bon Paphnuce! ou +plutôt, au revoir! Si jamais, redescendu sur la terre, tu retournes à +Alexandrie, ne manque pas, je t'en prie, de venir souper chez moi. + +Ces paroles, entendues par les assistants, passèrent de bouche en +bouche et, publiées par les fidèles, ajoutèrent une incomparable +splendeur à la gloire de Paphnuce. De pieuses imaginations les +ornèrent et les transformèrent, et l'on contait que le saint, du haut +de sa stèle, avait converti le préfet de la flotte à la foi des +apôtres et des pères de Nicée. Les croyants donnaient aux dernières +paroles de Lucius Aurélius Cotta un sens figuré; dans leur bouche le +souper auquel ce personnage avait convié l'ascète devenait une sainte +communion, des agapes spirituelles, un banquet céleste. On +enrichissait le récit de cette rencontre de circonstances +merveilleuses, auxquelles ceux qui les imaginaient ajoutaient foi les +premiers. On disait qu'au moment où Cotta, après une longue dispute, +avait confessé la vérité, un ange était venu du ciel essuyer la sueur +de son front. On ajoutait que le médecin et le secrétaire du préfet de +la flotte l'avaient suivi dans sa conversion. Et, le miracle étant +notoire, les diacres des principales églises de Lybie en rédigèrent +les actes authentiques. On peut dire sans exagération que, dès lors, +le monde entier fut saisi du désir de voir Paphnuce, et qu'en Occident +comme en Orient, tous les chrétiens tournaient vers lui leurs regards +éblouis. Les plus illustres cités d'Italie lui envoyèrent des +ambassadeurs, et le césar de Rome, le divin Constant, qui soutenait +l'orthodoxie chrétienne, lui écrivit une lettre que des légats lui +remirent avec un grand cérémonial. Or, une nuit, tandis que la ville +éclose à ses pieds dormait dans la rosée, il entendit une voix qui +disait: + +--Paphnuce, tu es illustre par tes oeuvres et puissant par la parole. +Dieu t'a suscité pour sa gloire. Il t'a choisi pour opérer des +miracles, guérir les malades, convertir les païens, éclairer les +pécheurs, confondre les ariens et rétablir la paix de l'Église. + +Paphnuce répondit: + +--Que la volonté de Dieu soit faite! + +La voix reprit: + +--Lève-toi, Paphnuce, et va trouver dans son palais l'impie Constance, +qui, loin d'imiter la sagesse de son frère Constant, favorise l'erreur +d'Arius et de Marcus. Va! Les portes d'airain s'ouvriront devant toi +et tes sandales résonneront sur le pavé d'or des basiliques, devant le +trône des Césars, et ta voix redoutable changera le coeur du fils de +Constantin. Tu régneras sur l'Église pacifiée et puissante; et, de +même que l'âme conduit le corps, l'Église gouvernera l'empire. Tu +seras placé au-dessus des sénateurs, des comtes et des patrices. Tu +feras taire la faim du peuple et l'audace des barbares. Le vieux +Cotta, sachant que tu es le premier dans le gouvernement, recherchera +l'honneur de te laver les pieds. A ta mort, on portera ton cilice au +patriarche d'Alexandrie, et le grand Athanase, blanchi dans la gloire, +le baisera comme la relique d'un saint. Va! + +Paphnuce répondit: + +--Que la volonté de Dieu soit accomplie! + +Et, faisant effort pour se mettre debout, il se préparait à descendre. +Mais la voix, devinant sa pensée, lui dit: + +--Surtout, ne descends point par cette échelle. Ce serait agir comme +un homme ordinaire et méconnaître les dons qui sont en toi. Mesure +mieux ta puissance, angélique Paphnuce. Un aussi grand saint que tu es +doit voler dans les airs. Saute; les anges sont là pour te soutenir. +Saute donc! + +Paphnuce répondit: + +--Que la volonté de Dieu règne sur la terre et dans les cieux! + +Balançant ses longs bras étendus comme les ailes dépenaillées d'un +grand oiseau malade, il allait s'élancer, quand tout à coup un +ricanement hideux résonna à son oreille. Épouvanté, il demanda: + +--Qui donc rit ainsi? + +--Ah! ah! glapit la voix, nous ne sommes encore qu'au début de notre +amitié; tu feras un jour plus intime connaissance avec moi. Très cher, +c'est moi qui t'ai fait monter ici et je dois te témoigner toute ma +satisfaction de la docilité avec laquelle tu accomplis mes désirs. +Paphnuce, je suis content de toi! + +Paphnuce murmura d'une voix étranglée par la peur: + +--Arrière, arrière! Je te reconnais: tu es celui qui porta Jésus sur +le pinacle du temple et lui montra tous les royaumes de ce monde. + +Il retomba consterné sur la pierre. + +--Comment ne l'ai-je pas reconnu plus tôt? songeait-il. Plus misérable +que ces aveugles, ces sourds, ces paralytiques qui espèrent en moi, +j'ai perdu le sens des choses surnaturelles, et plus dépravé que les +maniaques qui mangent de la terre et s'approchent des cadavres, je ne +distingue plus les clameurs de l'enfer des voix du ciel. J'ai perdu +jusqu'au discernement du nouveau-né qui pleure quand on le tire du +sein de sa nourrice, du chien qui flaire la trace de son maître, de la +plante qui se tourne vers le soleil. Je suis le jouet des diables. +Ainsi, c'est Satan qui m'a conduit ici. Quand il me hissait sur ce +faîte, la luxure et l'orgueil y montaient à mon côté. Ce n'est pas la +grandeur de mes tentations qui me consterne: Antoine sur sa montagne +en subit de pareilles; et je veux bien que leurs épées transpercent ma +chair sous le regard des anges. J'en suis arrivé même à chérir mes +tortures, mais Dieu se tait et son silence m'étonne. Il me quitte, moi +qui n'avais que lui; il me laisse seul, dans l'horreur de son absence. +Il me fuit. Je veux courir après lui. Cette pierre me brûle les pieds. +Vite, partons, rattrapons Dieu. + +Aussitôt il saisit l'échelle qui demeurait appuyée à la colonne, y +posa les pieds et, ayant franchi un échelon, il se trouva face à face +avec la tête de la bête: elle souriait étrangement. Il lui fut certain +alors que ce qu'il avait pris pour le siège de son repos et de sa +gloire n'était que l'instrument diabolique de son trouble et de sa +damnation. Il descendit à la hâte tous les degrés et toucha le sol. +Ses pieds avaient oublié la terre; ils chancelaient. Mais sentant sur +lui l'ombre de la colonne maudite, il les forçait à courir. Tout +dormait. Il traversa sans être vu la grande place entourée de +cabarets, d'hôtelleries et de caravansérails et se jeta dans une +ruelle qui montait vers les collines libyques. Un chien, qui le +poursuivait en aboyant, ne s'arrêta qu'aux premiers sables du désert. +Et Paphnuce s'en alla par la contrée où il n'y a de route que la piste +des bêtes sauvages. Laissant derrière lui les cabanes abandonnées par +les faux monnayeurs, il poursuivit toute la nuit et tout le jour sa +fuite désolée. + +Enfin, près d'expirer de faim, de soif et de fatigue, et ne sachant +pas encore si Dieu était loin, il découvrit une ville muette qui +s'étendait à droite et à gauche et s'allait perdre dans la pourpre de +l'horizon. Les demeures, largement isolées et pareilles les unes aux +autres, ressemblaient à des pyramides coupées à la moitié de leur +hauteur. C'étaient des tombeaux. Les portes en étaient brisées et l'on +voyait dans l'ombre des salles luire les yeux des hyènes et des loups +qui nourrissaient leurs petits, tandis que les morts gisaient sur le +seuil, dépouillés par les brigands et rongés par les bêtes. Ayant +traversé cette ville funèbre, Paphnuce tomba exténué devant un tombeau +qui s'élevait à l'écart près d'une source couronnée de palmiers. Ce +tombeau était très orné et, comme il n'avait plus de porte, on +apercevait du dehors une chambre peinte dans laquelle nichaient des +serpents. + +--Voilà, soupira-t-il, ma demeure d'élection, le tabernacle de mon +repentir et de ma pénitence. + +Il s'y traîna, chassa du pied les reptiles et demeura prosterné sur la +dalle pendant dix-huit heures, au bout desquelles il alla à la +fontaine boire dans le creux de sa main. Puis il cueillit des dattes +et quelques tiges de lotus dont il mangea les graines. Pensant que ce +genre de vie était bon, il en fit la règle de son existence. Depuis le +matin jusqu'au soir, il ne levait pas son front de dessus la pierre. + +Or, un jour qu'il était ainsi prosterné, il entendit une voix qui +disait: + +--Regarde ces images afin de t'instruire. + +Alors, levant la tête, il vit sur les parois de la chambre des +peintures qui représentaient des scènes riantes et familières. C'était +un ouvrage très ancien et d'une merveilleuse exactitude. On y +remarquait des cuisiniers qui soufflaient le feu, en sorte que leurs +joues étaient toutes gonflées; d'autres plumaient des oies ou +faisaient cuire des quartiers de mouton dans des marmites. Plus loin +un chasseur rapportait sur ses épaules une gazelle percée de flèches. +Là, des paysans s'occupaient aux semailles, à la moisson, à la +récolte. Ailleurs, des femmes dansaient au son des violes, des flûtes +et de la harpe. Une jeune fille jouait du cinnor. La fleur du lotus +brillait dans ses cheveux noirs, finement nattés. Sa robe transparente +laissait voir les formes pures de son corps. Son sein, sa bouche +étaient en fleur. Son bel oeil regardait de face sur un visage tourné +de profil. Et cette figure était exquise. Paphnuce l'ayant considérée +baissa les yeux et répondit à la voix: + +--Pourquoi m'ordonnes-tu de regarder ces images? Sans doute elles +représentent les journées terrestres de l'idolâtre dont le corps +repose ici sous mes pieds, au fond d'un puits, dans un cercueil de +basalte noir. Elles rappellent la vie d'un mort et sont, malgré leurs +vives couleurs, les ombres d'une ombre. La vie d'un mort! O vanité!... + +--Il est mort, mais il a vécu, reprit la voix, et toi, tu mourras, et +tu n'auras pas vécu. + +A compter de ce jour, Paphnuce n'eut plus un moment de repos. La voix +lui parlait sans cesse. La joueuse de cinnor, de son oeil aux longues +paupières, le regardait fixement. A son tour elle parla: + +--Vois: je suis mystérieuse et belle. Aime-moi; épuise dans mes bras +l'amour qui te tourmente. Que te sert de me craindre? Tu ne peux +m'échapper: je suis la beauté de la femme. Où penses-tu me fuir, +insensé? Tu retrouveras mon image dans l'éclat des fleurs et dans la +grâce des palmiers, dans le vol des colombes, dans les bonds des +gazelles, dans la fuite onduleuse des ruisseaux, dans les molles +clartés de la lune, et, si tu fermes les yeux, tu la trouveras en +toi-même. Il y a mille ans que l'homme qui dort ici, entouré de +bandelettes dans un lit de pierre noire, m'a pressée sur son coeur. Il +y a mille ans qu'il a reçu le dernier baiser de ma bouche, et son +sommeil en est encore parfumé. Tu me connais bien, Paphnuce. Comment +ne m'as-tu pas reconnue? Je suis une des innombrables incarnations de +Thaïs. Tu es un moine instruit et très avancé dans la connaissance des +choses. Tu as voyagé, et c'est en voyage qu'on apprend le plus. +Souvent une journée qu'on passe dehors apporte plus de nouveautés que +dix années pendant lesquelles on reste chez soi. Or, tu n'es pas sans +avoir entendu dire que Thaïs a vécu jadis dans Sparte sous le nom +d'Hélène. Elle eut dans Thèbes Hécatompyle une autre existence. Et +Thaïs de Thèbes, c'était moi. Comment ne l'as-tu pas deviné? J'ai +pris, vivante, ma large part des péchés du monde, et maintenant +réduite ici à l'état d'ombre, je suis encore très capable de prendre +tes péchés, moine bien-aimé. D'où vient ta surprise? Il était pourtant +certain que partout où tu irais, tu retrouverais Thaïs. + +Il se frappait le front contre la dalle et criait d'épouvante. Et +chaque nuit la joueuse de cinnor quittait la muraille, s'approchait et +parlait d'une voix claire, mêlée de souffles frais. Et, comme le saint +homme résistait aux tentations qu'elle lui donnait, elle lui dit ceci: + +--Aime-moi; cède, ami. Tant que tu me résisteras, je te tourmenterai. +Tu ne sais pas ce que c'est que la patience d'une morte. J'attendrai, +s'il le faut, que tu sois mort. Étant magicienne, je saurai faire +entrer dans ton corps sans vie un esprit qui l'animera de nouveau et +qui ne me refusera pas ce que je t'aurai demandé en vain. Et songe, +Paphnuce, à l'étrangeté de ta situation, quand ton âme bienheureuse +verra du haut du ciel son propre corps se livrer au péché. Dieu, qui a +promis de te rendre ce corps après le jugement dernier et la +consommation des siècles, sera lui-même fort embarrassé! Comment +pourra-t-il installer dans la gloire céleste une forme humaine habitée +par un diable et gardée par une sorcière? Tu n'as pas songé à cette +difficulté. Dieu non plus, peut-être. Entre nous, il n'est pas bien +subtil. La plus simple magicienne le trompe aisément, et s'il n'avait +ni son tonnerre, ni les cataractes du ciel, les marmots de village lui +tireraient la barbe. Certes il n'a pas autant d'esprit que le vieux +serpent, son adversaire. Celui-là est un merveilleux artiste. Je ne +suis si belle que parce qu'il a travaillé à ma parure. C'est lui qui +m'a enseigné à natter mes cheveux et à me faire des doigts de rose et +des ongles d'agate. Tu l'as trop méconnu. Quand tu es venu te loger +dans ce tombeau, tu as chassé du pied les serpents qui y habitaient, +sans t'inquiéter de savoir s'ils étaient de sa famille, et tu as +écrasé leurs oeufs. Je crains, mon pauvre ami, que tu ne te sois mis +une méchante affaire sur les bras. On t'avait pourtant averti qu'il +était musicien et amoureux. Qu'as-tu fait? Te voilà brouillé avec la +science et la beauté; tu es tout à fait misérable, et Iaveh ne vient +point à ton secours. Il n'est pas probable qu'il vienne. Étant aussi +grand que tout, il ne peut pas bouger, faute d'espace, et si, par +impossible, il faisait le moindre mouvement, toute la création serait +bousculée. Mon bel ermite, donne-moi un baiser. + +Paphnuce n'ignorait pas les prodiges opérés par les arts magiques. Il +songeait dans sa grande inquiétude: + +--Peut-être le mort enseveli à mes pieds sait-il les paroles écrites +dans ce livre mystérieux, qui demeure caché non loin d'ici au fond +d'une tombe royale. Par la vertu de ces paroles les morts, reprenant +la forme qu'ils avaient sur la terre, voient la lumière du soleil et +le sourire des femmes. + +Sa peur était que la joueuse de cinnor et le mort pussent se joindre, +comme de leur vivant, et qu'il les vît s'unir. Parfois, il croyait +entendre le souffle léger des baisers. + +Tout lui était trouble et maintenant, en l'absence de Dieu, il +craignait de penser autant que de sentir. Certain soir, comme il se +tenait prosterné selon sa coutume, une voix inconnue lui dit: + +--Paphnuce, il y a sur la terre plus de peuples que tu ne crois et, si +je te montrais ce que j'ai vu, tu mourrais d'épouvanté. Il y a des +hommes qui portent au milieu du front un oeil unique. Il y a des +hommes qui n'ont qu'une jambe et marchent en sautant. Il y a des +hommes qui changent de sexe, et de femelles deviennent mâles. Il y a +des hommes arbres qui poussent des racines en terre. Et il y a des +hommes sans tête, avec deux yeux, un nez, une bouche sur la poitrine. +De bonne foi, crois-tu que Jésus-Christ soit mort pour le salut de ces +hommes? + +Une autre fois il eut une vision. Il vit dans une grande lumière une +large chaussée, des ruisseaux et des jardins. Sur la chaussée, +Aristobule et Chéréas passaient au galop de leurs chevaux syriens et +l'ardeur joyeuse de la course empourprait la joue des deux jeunes +hommes. Sous un portique Callicrate déclamait des vers; l'orgueil +satisfait tremblait dans sa voix et brillait dans ses yeux. Dans le +jardin, Zénothémis cueillait des pommes d'or et caressait un serpent +aux ailes d'azur. Vêtu de blanc et coiffé d'une mitre étincelante, +Hermodore méditait sous un perséa sacré, qui portait, en guise de +fleurs, de petites têtes au pur profil, coiffées, comme les déesses +des Égyptiens, de vautours, d'éperviers ou du disque brillant de la +lune; tandis qu'à l'écart au bord d'une fontaine, Nicias étudiait sur +une sphère armillaire le mouvement harmonieux des astres. + +Puis une femme voilée s'approcha du moine tenant à la main un rameau +de myrte. Et elle lui dit: + +--Regarde. Les uns cherchent la beauté éternelle et ils mettent +l'infini dans leur vie éphémère. Les autres vivent sans grande pensée. +Mais par cela seul qu'ils cèdent à la belle nature, ils sont heureux +et beaux et seulement en se laissant vivre, ils rendent gloire à +l'artiste souverain des choses; car l'homme est un bel hymne de Dieu. +Ils pensent tous que le bonheur est innocent et que la joie est +permise. Paphnuce, si pourtant ils avaient raison, quelle dupe tu +serais! + +Et la vision s'évanouit. + +C'est ainsi que Paphnuce était tenté sans trêve dans son corps et dans +son esprit. Satan ne lui laissait pas un moment de repos. La solitude +de ce tombeau était plus peuplée qu'un carrefour de grande ville. Les +démons y poussaient de grands éclats de rire, et des millions de +larves, d'empuses, de lémures y accomplissaient le simulacre de tous +les travaux de la vie. Le soir, quand il allait à la fontaine, des +satyres mêlés à des faunesses dansaient autour de lui et +l'entraînaient dans leurs rondes lascives. Les démons ne le +craignaient plus, ils l'accablaient de railleries, d'injures obscènes +et de coups. Un jour un diable, qui n'était pas plus haut que le bras, +lui vola la corde dont il se ceignait les reins. + +Il songeait: + +--Pensée, où m'as-tu conduit? + +Et il résolut de travailler de ses mains afin de procurer à son esprit +le repos dont il avait besoin. Près de la fontaine, des bananiers aux +larges feuilles croissaient dans l'ombre des palmes. Il en coupa des +tiges qu'il porta dans le tombeau. Là, il les broya sous une pierre et +les réduisit en minces filaments, comme il l'avait vu faire aux +cordiers. Car il se proposait de fabriquer une corde en place de celle +qu'un diable lui avait volée. Les démons en éprouvèrent quelque +contrariété: ils cessèrent leur vacarme et la joueuse de cinnor +elle-même, renonçant à la magie, resta tranquille sur la paroi peinte. +Paphnuce, tout en écrasant les tiges des bananiers, rassurait son +courage et sa foi. + +--Avec le secours du ciel, se disait-il, je dompterai la chair. Quant +à l'âme, elle a gardé l'espérance. En vain les diables, en vain cette +damnée voudraient m'inspirer des doutes sur la nature de Dieu. Je leur +répondrai par la bouche de l'apôtre Jean: «Au commencement était le +Verbe et le Verbe était Dieu.» C'est ce que je crois fermement, et si +ce que je crois est absurde, je le crois plus fermement encore; et, +pour mieux dire, il faut que ce soit absurde. Sans cela, je ne le +croirais pas, je le saurais. Or, ce que l'on sait ne donne point la +vie, et c'est la foi seule qui sauve. + +Il exposait au soleil et à la rosée les fibres détachées, et chaque +matin, il prenait soin de les retourner pour les empêcher de pourrir, +et il se réjouissait de sentir renaître en lui la simplicité de +l'enfance. Quand il eut tissé sa corde, il coupa des roseaux pour en +faire des nattes et des corbeilles. La chambre sépulcrale ressemblait +à l'atelier d'un vannier et Paphnuce y passait aisément du travail à +la prière. Pourtant Dieu ne lui était pas favorable, car une nuit il +fut réveillé par une voix qui le glaça d'horreur; il avait deviné que +c'était celle du mort. + +La voix faisait entendre un appel rapide, un chuchotement léger: + +--Hélène! Hélène! viens te baigner avec moi! viens vite' Une femme, +dont la bouche effleurait l'oreille du moine, répondit: + +--Ami, je ne puis me lever: un homme est couché sur moi. + +Tout à coup, Paphnuce s'aperçut que sa joue reposait sur le sein d'une +femme. Il reconnut la joueuse de cinnor qui, dégagée à demi, soulevait +sa poitrine. Alors il étreignit désespérément cette fleur de chair +tiède et parfumée et, consumé du désir de la damnation, il cria: + +--Reste, reste, mon ciel! + +Mais elle était déjà debout, sur le seuil. Elle riait, et les rayons +de la lune argentaient son sourire. + +--A quoi bon rester? disait-elle. L'ombre d'une ombre suffit à un +amoureux doué d'une si vive imagination. D'ailleurs, tu as péché. Que +te faut-il de plus? Adieu! mon amant m'appelle. + +Paphnuce pleura dans la nuit et, quand vint l'aube, il exhala une +prière plus douce qu'une plainte: + +--Jésus, mon Jésus, pourquoi m'abandonnes-tu? Tu vois le danger où je +suis. Viens me secourir, doux Sauveur. Puisque ton père ne m'aime +plus, puisqu'il ne m'écoute pas, songe que je n'ai que toi. De lui à +moi, rien n'est possible; je ne puis le comprendre, et il ne peut me +plaindre. Mais toi, tu es né d'une femme et c'est pourquoi j'espère en +toi. Souviens-toi que tu as été homme. Je t'implore, non parce que tu +es Dieu de Dieu, lumière de lumière, Dieu vrai du Dieu vrai, mais +parce que tu vécus pauvre et faible, sur cette terre où je souffre, +parce que Satan voulut tenter ta chair, parce que la sueur de l'agonie +glaça ton front. C'est ton humanité que je prie, mon Jésus, mon frère +Jésus! + +Après qu'il eut prié ainsi, en se tordant les mains, un formidable +éclat de rire ébranla les murs du tombeau, et la voix qui avait +résonné sur le faîte de la colonne dit en ricanant: + +--Voilà une oraison digne du bréviaire de Marcus l'hérétique. Paphnuce +est arien! Paphnuce est arien! + +Comme frappé de la foudre le moine tomba inanimé. + + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + +Quand il rouvrit les yeux, il vit autour de lui des religieux revêtus +de cucules noires, qui lui versaient de l'eau sur les tempes et +récitaient des exorcismes. Plusieurs se tenaient dehors, portant des +palmes. + +--Comme nous traversions le désert, dit l'un d'eux, nous avons entendu +des cris dans ce tombeau et, étant entrés, nous t'avons vu gisant +inerte sur la dalle. Sans doute des démons t'avaient terrassé et ils +se sont enfuis à notre approche. + +Paphnuce, soulevant la tête, demanda d'une voix faible: + +--Mes frères, qui êtes-vous? Et pourquoi tenez-vous des palmes dans +vos mains? N'est-point en vue de ma sépulture? + +Il lui fut répondu: + +--Frère, ne sais-tu pas que notre père Antoine, âgé de cent cinq ans, +et averti de sa fin prochaine, descend du mont Colzin où il s'était +retiré et vient bénir les innombrables enfants de son âme. Nous nous +rendons avec des palmes au-devant de notre père spirituel. Mais toi, +frère, comment ignores-tu un si grand événement? Est-il possible qu'un +ange ne soit pas venu t'en avertir dans ce tombeau. + +--Hélas! répondit Paphnuce, je ne mérite pas une telle grâce, et les +seuls hôtes de cette demeure sont des démons et des vampires. Priez +pour moi! Je suis Paphnuce, abbé d'Antinoé, le plus misérable des +serviteurs de Dieu. + +Au nom de Paphnuce, tous, agitant leurs palmes, murmuraient des +louanges. Celui qui avait déjà pris la parole s'écria avec admiration: + +--Se peut-il que tu sois ce saint Paphnuce, célèbre par de tels +travaux qu'on doute s'il n'égalera pas un jour le grand Antoine +lui-même. Très vénérable, c'est toi qui as converti à Dieu la +courtisane Thaïs et qui, élevé sur une haute colonne, as été ravi par +les Séraphins. Ceux qui veillaient la nuit, au pied de la stèle, +virent ta bienheureuse assomption. Les ailes des anges t'entouraient +d'une blanche nuée, et ta droite étendue bénissait les demeures des +hommes. Le lendemain, quand le peuple ne te vit plus, un long +gémissement monta vers la stèle découronnée. Mais Flavien, ton +disciple, publia le miracle et prit à ta place le gouvernement des +moines. Seul un homme simple, du nom de Paul, voulut contredire le +sentiment unanime. Il assurait qu'il t'avait vu en rêve emporté par +des diables; la foule voulait le lapider et c'est merveille qu'il ait +pu échappera la mort. Je suis Zozime, abbé de ces solitaires que tu +vois prosternés à tes pieds. Comme eux, je m'agenouille devant toi, +afin que tu bénisses le père avec les enfants. Puis, tu nous conteras +les merveilles que Dieu a daigné accomplir par ton entremise. + +--Loin de m'avoir favorisé comme tu crois, répondit Paphnuce, le +Seigneur m'a éprouvé par d'effroyables tentations. Je n'ai point été +ravi par les anges. Mais une muraille d'ombre s'est élevée à mes yeux +et elle a marché devant moi. J'ai vécu dans un songe. Hors de Dieu +tout est rêve. Quand je fis le voyage d'Alexandrie, j'entendis en peu +d'heures beaucoup de discours, et je connus que l'armée de l'erreur +était innombrable. Elle me poursuit et je suis environné d'épées. + +Zozime répondit: + +--Vénérable père, il faut considérer que les saints et spécialement +les saints solitaires subissent de terribles épreuves. Si tu n'as pas +été porté au ciel dans les bras des séraphins, il est certain que le +Seigneur a accordé cette grâce à ton image, puisque Flavien, les +moines et le peuple ont été témoins de ton ravissement. + +Cependant Paphnuce résolut d'aller recevoir la bénédiction d'Antoine. + +--Frère Zozime, dit-il, donne-moi une de ces palmes et allons +au-devant de notre père. + +--Allons! répliqua Zozime; l'ordre militaire convient aux moines qui +sont les soldats par excellence. Toi et moi, étant abbés, nous +marcherons devant. Et ceux-ci nous suivront en chantant des psaumes. + +Ils se mirent en marche et Paphnuce disait: + +--Dieu est l'unité, car il est la vérité qui est une. Le monde est +divers parce qu'il est l'erreur. Il faut se détourner de tous les +spectacles de la nature, même des plus innocents en apparence. Leur +diversité qui les rend agréables est le signe qu'ils sont mauvais. +C'est pourquoi je ne puis voir un bouquet de papyrus sur les eaux +dormantes sans que mon âme se voile de mélancolie. Tout ce que +perçoivent les sens est détestable. Le moindre grain de sable apporte +un danger. Chaque chose nous tente. La femme n'est que le composé de +toutes les tentations éparses dans l'air léger, sur la terre fleurie, +dans les eaux claires. Heureux celui dont l'âme est un vase scellé! +Heureux qui sut se rendre muet, aveugle et sourd et qui ne comprend +rien du monde afin de comprendre Dieu! + +Zozime, ayant médité ces paroles, y répondit de la sorte: + +--Père vénérable, il convient que je t'avoue mes péchés, puisque tu +m'as montré ton âme. Ainsi nous nous confesserons l'un à l'autre, +selon l'usage apostolique. Avant que d'être moine, j'ai mené dans le +siècle une vie abominable. A Madaura, ville célèbre par ses +courtisanes, je recherchais toutes sortes d'amours. Chaque nuit, je +soupais en compagnie de jeunes débauchés et de joueuses de flûte, et +je ramenais chez moi celle qui m'avait plu davantage. Un saint tel que +toi n'imaginerait jamais jusqu'où m'emportait la fureur de mes désirs. +Il me suffira de te dire qu'elle n'épargnait ni les matrones ni les +religieuses et se répandait en adultères et en sacrilèges. J'excitais +par le vin l'ardeur de mes sens, et l'on me citait avec raison pour le +plus grand buveur de Madaura. Pourtant j'étais chrétien et je gardais, +dans mes égarements, ma foi en Jésus crucifié. Ayant dévoré mes biens +en débauches, je ressentais déjà les premières atteintes de la +pauvreté, quand je vis le plus robuste de mes compagnons de plaisir +dépérir rapidement aux atteintes d'un mal terrible. Ses genoux ne le +soutenaient plus; ses mains inquiètes refusaient de le servir; ses +yeux obscurcis se fermaient. Il ne tirait plus de sa gorge que +d'affreux mugissements. Son esprit, plus pesant que son corps, +sommeillait. Car pour le châtier d'avoir vécu comme les bêtes, Dieu +l'avait changé en bête. La perte de mes biens m'avait déjà inspiré des +réflexions salutaires; mais l'exemple de mon ami fut plus précieux +encore; il fit une telle impression sur mon coeur que je quittai le +monde et me retirai dans le désert. J'y goûte depuis vingt ans une +paix que rien n'a troublée. J'exerce avec mes moines les professions +de tisserand, d'architecte, de charpentier et même de scribe, quoique, +à vrai dire, j'aie peu de goût pour l'écriture, ayant toujours à la +pensée préféré l'action. Mes jours sont pleins de joie et mes nuits +sont sans rêves, et j'estime que la grâce du Seigneur est en moi parce +qu'au milieu des péchés les plus horribles j'ai toujours gardé +l'espérance. + +En entendant ces paroles, Paphnuce leva les yeux au ciel et murmura: + +--Seigneur, cet homme souillé de tant de crimes, cet adultère, ce +sacrilège, tu le regardes avec douceur, et tu te détournes de moi, qui +ai toujours observé tes commandements! Que ta justice est obscure, ô +mon Dieu! et que tes voies sont impénétrables! + +Zozime étendit les bras: + +--Regarde, père vénérable: on dirait des deux côtés de l'horizon, des +files noires de fourmis émigrantes. Ce sont nos frères qui vont, comme +nous, au-devant d'Antoine. + +Quand ils parvinrent au lieu du rendez-vous ils découvrirent un +spectacle magnifique. L'armée des religieux s'étendait sur trois rangs +en un demi-cercle immense. Au premier rang se tenaient les anciens du +désert, la crosse à la main, et leurs barbes pendaient jusqu'à terre. +Les moines, gouvernés par les abbés Ephrem et Sérapion, ainsi que tous +les cénobites du Nil, formaient la seconde ligne. Derrière eux +apparaissaient les ascètes venus des rochers lointains. Les uns +portaient sur leurs corps noircis et desséchés d'informes lambeaux, +d'autres n'avaient pour vêtements que des roseaux liés en botte avec +des viornes. Plusieurs étaient nus, mais Dieu les avait couverts d'un +poil épais comme la toison des brebis. Ils tenaient tous à la main une +palme verte; l'on eût dit un arc-en-ciel d'émeraude et ils étaient +comparables aux choeurs des élus, aux murailles vivantes de la cité de +Dieu. + +Il régnait dans l'assemblée un ordre si parfait que Paphnuce trouva +sans peine les moines de son obéissance. Il se plaça près d'eux, après +avoir pris soin de cacher son visage sous sa cucule, pour demeurer +inconnu et ne point troubler leur pieuse attente. Tout à coup s'éleva +une immense clameur: + +--Le saint! criait-on de toutes parts. Le saint! voilà le grand saint! +voilà celui contre lequel l'enfer n'a point prévalu, le bien-aimé de +Dieu! Notre père Antoine! + +Puis un grand silence se fit et tous les fronts se prosternèrent dans +le sable. + +Du faîte d'une colline, dans l'immensité déserte, Antoine s'avançait +soutenu par ses disciplines bien-aimés, Macaire et Amathas. Il +marchait à pas lents, mais sa taille était droite encore et l'on +sentait en lui les restes d'une force surhumaine. Sa barbe blanche +s'étalait sur sa large poitrine, son crâne poli jetait des rayons de +lumière comme le front de Moïse. Ses yeux avaient le regard de +l'aigle; le sourire de l'enfant brillait sur ses joues rondes. Il +leva, pour bénir son peuple, ses bras fatigués par un siècle de +travaux inouïs, et sa voix jeta ses derniers éclats dans cette parole +d'amour: + +--Que tes pavillons sont beaux, ô Jacob! Que tes tentes sont aimables, +ô Israël! + +Aussitôt, d'un bout à l'autre de la muraille animée, retentit comme un +grondement harmonieux de tonnerre le psaume: _Heureux l'homme qui +craint le Seigneur_. + +Cependant, accompagné de Macaire et d'Amathas, Antoine parcourait les +rangs des anciens, des anachorètes et des cénobites. Ce voyant, qui +avait vu le ciel et l'enfer, ce solitaire qui, du creux d'un rocher, +avait gouverné l'Église chrétienne, ce saint qui avait soutenu la foi +des martyrs aux jours de l'épreuve suprême, ce docteur dont +l'éloquence avait foudroyé l'hérésie, parlait tendrement à chacun de +ses fils et leur faisait des adieux familiers, à la veille de sa mort +bienheureuse, que Dieu, qui l'aimait, lui avait enfin promise. + +Il disait aux abbés Ephrem et Sérapion: + +--Vous commandez de nombreuses armées et vous êtes tous deux +d'illustres stratèges. Aussi serez-vous revêtus dans le ciel d'une +armure d'or et l'archange Michel vous donnera le titre de Kiliarques +de ses milices. + +Apercevant le vieillard Palémon, il l'embrassa et dit: + +--Voici le plus doux et le meilleur de mes enfants. Son âme répand un +parfum aussi suave que la fleur des fèves qu'il sème chaque année. + +A l'abbé Zozime il parla de la sorte: + +--Tu n'as pas désespéré de la bonté divine, c'est pourquoi la paix du +Seigneur est en toi. Le lis de tes vertus a fleuri sur le fumier de ta +corruption. + +Il tenait à tous des propos d'une infaillible sagesse. Aux anciens il +disait: + +--L'apôtre a vu autour du trône de Dieu vingt-quatre vieillards assis, +vêtus de robes blanches et la tête couronnée. + +Aux jeunes hommes: + +--Soyez joyeux; laissez la tristesse aux heureux de ce monde. + +C'est ainsi que, parcourant le front de son armée filiale, il semait +les exhortations. Paphnuce, le voyant approcher, tomba à genoux, +déchiré entre la crainte et l'espérance. + +--Mon père, mon père, cria-t-il dans son angoisse, mon père! viens à +mon secours, car je péris. J'ai donné à Dieu l'âme de Thaïs, j'ai +habité le faîte d'une colonne et la chambre d'un sépulcre. Mon front, +sans cesse prosterné, est devenu calleux comme le genou d'un chameau. +Et pourtant Dieu s'est retiré de moi. Bénis-moi, mon père, et je serai +sauvé; secoue l'hysope et je serai lavé et je brillerai comme la +neige. + +Antoine ne répondait point. Il promenait sur ceux d'Antinoé ce regard +dont nul ne pouvait soutenir l'éclat. Ayant arrêté sa vue sur Paul, +qu'on nommait le Simple, il le considéra longtemps puis il lui fit +signe d'approcher. Comme ils s'étonnaient tous que le saint s'adressât +à un homme privé de sens, Antoine dit: + +--Dieu a accordé à celui-ci plus de grâces qu'à aucun de vous. Lève +les yeux, mon fils Paul, et dis ce que tu vois dans le ciel. + +Paul le Simple leva les yeux; son visage resplendit et sa langue se +délia. + +--Je vois dans le ciel, dit-il, un lit orné de tentures de pourpre et +d'or. Autour, trois vierges font une garde vigilante afin qu'aucune +âme n'en approche, sinon l'élue à qui le lit est destiné. + +Croyant que ce lit était le symbole de sa glorification, Paphnuce +rendait déjà grâces à Dieu. Mais Antoine lui fit signe de se taire et +d'écouter le Simple qui murmurait dans l'extase: + +--Les trois vierges me parlent; elles me disent: «Une sainte est près +de quitter la terre; Thaïs d'Alexandrie va mourir. Et nous avons +dressé le lit de sa gloire, car nous sommes ses vertus: la Foi, la +Crainte et l'Amour.» + +Antoine demanda: + +--Doux enfant, que vois-tu encore? + +Paul promena vainement ses regards du zénith au nadir, du couchant au +levant, quand tout à coup ses yeux rencontrèrent l'abbé d'Antinoé. Une +sainte épouvante pâlit son visage, et ses prunelles reflétèrent des +flammes invisibles. + +--Je vois, murmura-t-il, trois démons qui, pleins de joie, s'apprêtent +à saisir cet homme. Ils sont à la semblance d'une tour, d'une femme et +d'un mage. Tous trois portent leur nom marqué au fer rouge; le premier +sur le front, le second sur le ventre, le troisième sur la poitrine, +et ces noms sont: Orgueil, Luxure et Doute. J'ai vu. + +Ayant ainsi parlé, Paul, les yeux hagards, la bouche pendante, rentra +dans sa simplicité. + +Et comme les moines d'Antinoé regardaient Antoine avec inquiétude, le +saint prononça ces seuls mots: + +--Dieu a fait connaître son jugement équitable. Nous devons l'adorer +et nous taire. + +Il passa. Il allait bénissant. Le soleil, descendu à l'horizon, +l'enveloppait d'une gloire, et son ombre, démesurément grandie par une +faveur du ciel, se déroulait derrière lui comme un tapis sans fin, en +signe du long souvenir que ce grand saint devait laisser parmi les +hommes. + +Debout mais foudroyé, Paphnuce ne voyait, n'entendait plus rien. Cette +parole unique emplissait ses oreilles: «Thaïs va mourir!» Une telle +pensée ne lui était jamais venue. Vingt ans, il avait contemplé une +tête de momie et voici que l'idée que la mort éteindrait les yeux de +Thaïs l'étonnait désespérément. + +«Thaïs va mourir!» Parole incompréhensible! «Thaïs va mourir!» En ces +trois mots, quel sens terrible et nouveau! «Thaïs va mourir!» Alors +pourquoi le soleil, les fleurs, les ruisseaux et toute la création? +«Thaïs va mourir!» A quoi bon l'univers? Soudain il bondit. «La +revoir, la voir encore!» Il se mit à courir. Il ne savait où il était, +ni où il allait, mais l'instinct le conduisait avec une entière +certitude; il marchait droit au Nil. Un essaim de voiles couvrait les +hautes eaux du fleuve. Il sauta dans une embarcation montée par des +Nubiens et là, couché à l'avant, les yeux dévorant l'espace, il cria, +de douleur et de rage: + +--Fou, fou que j'étais de n'avoir pas possédé Thaïs quand il en était +temps encore! Fou d'avoir cru qu'il y avait au monde autre chose +qu'elle! O démence! J'ai songé à Dieu, au salut de mon âme, à la vie +éternelle, comme si tout cela comptait pour quelque chose quand on a +vu Thaïs. Comment n'ai-je pas senti que l'éternité bienheureuse était +dans un seul des baisers de cette femme, que sans elle la vie n'a pas +de sens et n'est qu'un mauvais rêve? O stupide! tu l'as vue et tu as +désiré les biens de l'autre monde. O lâche! tu l'as vue et tu as +craint Dieu. Dieu! le Ciel! qu'est-ce que cela? et qu'ont-ils à +t'offrir qui vaille la moindre parcelle de ce qu'elle t'eût donné? O +lamentable insensé, qui cherchais la bonté divine ailleurs que sur les +lèvres de Thaïs! Quelle main était sur tes yeux? Maudit soit Celui qui +t'aveuglait alors! Tu pouvais acheter au prix de la damnation un +moment de son amour et tu ne l'as pas fait! Elle t'ouvrait ses bras, +pétris de la chair et du parfum des fleurs, et tu ne t'es pas abîmé +dans les enchantements indicibles de son sein dévoilé! Tu as écouté la +voix jalouse qui te disait: «Abstiens-toi.» Dupe, dupe, triste dupe! O +regrets! O remords! O désespoir! N'avoir pas la joie d'emporter en +enfer la mémoire de l'heure inoubliable et de crier à Dieu: «Brûle ma +chair, dessèche tout le sang de mes veines, fais éclater mes os, tu ne +m'ôteras pas le souvenir qui me parfume et me rafraîchit par les +siècles des siècles!... Thaïs va mourir! Dieu ridicule, si tu savais +comme je me moque de ton enfer! Thaïs va mourir et elle ne sera jamais +à moi, jamais, jamais!» + +Et tandis que la barque suivait le courant rapide, il restait des +journées entières couché sur le ventre, répétant: + +--Jamais! jamais! jamais! + +Puis, à l'idée qu'elle s'était donnée et que ce n'était pas à lui, +qu'elle avait répandu sur le monde des flots d'amour et qu'il n'y +avait pas trempé ses lèvres, il se dressait debout, farouche, et +hurlait de douleur. Il se déchirait la poitrine avec ses ongles et +mordait la chair de ses bras. Il songeait: + +--Si je pouvais tuer tous ceux qu'elle a aimés. + +L'idée de ces meurtres l'emplissait d'une fureur délicieuse. Il +méditait d'égorger Nicias lentement, à loisir, en le regardant +jusqu'au fond des yeux. Puis sa fureur tombait tout à coup. Il +pleurait, il sanglotait. Il devenait faible et doux. Une tendresse +inconnue amollissait son âme. Il lui prenait envie de se jeter au cou +du compagnon de son enfance et de lui dire: «Nicias, je t'aime, +puisque tu l'as aimée. Parle-moi d'elle! Dis-moi ce qu'elle te +disait.» Et sans cesse le fer de cette parole lui perçait le coeur: +«Thaïs va mourir!» + +--Clartés du jour! ombres argentées de la nuit, astre, cieux, arbres +aux cimes tremblantes, bêtes sauvages, animaux familiers, âmes +anxieuses des hommes, n'entendez-vous pas: «Thaïs va mourir!» +Lumières, souffles et parfums, disparaissez. Effacez-vous, formes et +pensées de l'univers! «Thaïs va mourir!...» Elle était la beauté du +monde et tout ce qui l'approchait, s'ornait des reflets de sa grâce. +Ce vieillard et ces sages assis près d'elle, au banquet d'Alexandrie, +qu'ils étaient aimables! que leur parole était harmonieuse! L'essaim +des riantes apparences voltigeait sur leurs lèvres et la volupté +parfumait toutes leurs pensées. Et parce que le souffle de Thaïs était +sur eux tout ce qu'ils disaient était amour, beauté, vérité. L'impiété +charmante prêtait sa grâce à leurs discours. Ils exprimaient aisément +la splendeur humaine. Hélas! et tout cela n'est plus qu'un songe. +Thaïs va mourir! Oh: comme naturellement je mourrai de sa mort! Mais +peux-tu seulement mourir, embryon desséché, foetus macéré dans le fiel +et les pleurs arides? Avorton misérable, penses-tu goûter la mort, toi +qui n'as pas connu la vie? Pourvu que Dieu existe et qu'il me damne! +Je l'espère, je le veux. Dieu que je hais, entends-moi. Plonge-moi +dans la damnation. Pour t'y obliger je te crache à la face. Il faut +bien que je trouve un enfer éternel, afin d'y exhaler l'éternité de +rage qui est en moi. + + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + +Dès l'aube, Albine reçut l'abbé d'Antinoé au seuil des Cellules. + +--Tu es le bien venu dans nos tabernacles de paix, vénérable père, car +sans doute tu viens bénir la sainte que tu nous avais donnée. Tu sais +que Dieu, dans sa clémence, l'appelle à lui; et comment ne saurais-tu +pas une nouvelle que les anges ont portée de désert en désert? Il est +vrai. Thaïs touche à sa fin bienheureuse. Ses travaux sont accomplis, +et je dois t'instruire en peu de mots de la conduite qu'elle a tenue +parmi nous. Après ton départ, comme elle était enfermée dans la +cellule marquée de ton sceau, je lui envoyai avec sa nourriture une +flûte semblable à celles dont jouent aux festins les filles de sa +profession. Ce que je faisais était pour qu'elle ne tombât pas dans la +mélancolie et pour qu'elle n'eût pas moins de grâce et de talent +devant Dieu qu'elle n'en avait montré au regard des hommes. Je n'avais +pas agi sans prudence; car Thaïs célébrait tout le jour sur la flûte +les louanges du Seigneur et les vierges qu'attiraient les sons de +cette flûte invisible disaient: «Nous entendons le rossignol des +bocages célestes, le cygne mourant de Jésus crucifié.» C'est ainsi que +Thaïs accomplissait sa pénitence, quand, après soixante jours, la +porte que tu avais scellée s'ouvrit d'elle-même et le sceau d'argile +se rompit sans qu'aucune main humaine l'eût touché. A ce signe je +reconnus que l'épreuve que tu avais imposée devait cesser et que Dieu +pardonnait les péchés de la joueuse de flûte. Dès lors, elle partagea +la vie de mes filles, travaillant et priant avec elles. Elle les +édifiait par la modestie de ses gestes et de ses paroles et elle +semblait parmi elles la statue de la pudeur. Parfois elle était +triste; mais ces nuages passaient. Quand je vis qu'elle était attachée +à Dieu par la foi, l'espérance et l'amour, je ne craignis pas +d'employer son art et même sa beauté à l'édification de ses soeurs. Je +l'invitais à représenter devant nous les actions des femmes fortes et +des vierges sages de l'Écriture. Elle imitait Esther, Débora, Judith, +Marie, soeur de Lazare, et Marie, mère de Jésus. Je sais, vénérable +père, que ton austérité s'alarme à l'idée de ces spectacles. Mais tu +aurais été touché toi-même, si tu l'avais vue, dans ces pieuses +scènes, répandre des pleurs véritables et tendre au ciel ses bras +comme des palmes. Je gouverne depuis longtemps des femmes et j'ai pour +règle de ne point contrarier leur nature. Toutes les graines ne +donnent pas les mêmes fleurs. Toutes les âmes ne se sanctifient pas de +la même manière. Il faut considérer aussi que Thaïs s'est donnée à +Dieu quand elle était belle encore, et un tel sacrifice, s'il n'est +point unique, est du moins très rare... Cette beauté, son vêtement +naturel, ne l'a pas encore quittée après trois mois de la fièvre dont +elle meurt. Comme, pendant sa maladie, elle demande sans cesse à voir +le ciel, je la fais porter chaque matin dans la cour, près du puits, +sous l'antique figuier, à l'ombre duquel les abbesses de ce couvent +ont coutume de tenir leurs assemblées; tu l'y trouveras, père +vénérable; mais hâte-toi, car Dieu l'appelle et ce soir un suaire +couvrira ce visage que Dieu fit pour le scandale et pour l'édification +du monde. + +Paphnuce suivit Albine dans la cour inondée de lumière matinale. Le +long des toits de brique des colombes formaient une file de perles. +Sur un lit, à l'ombre du figuier, Thaïs reposait toute blanche, les +bras en croix. Debout à ses côtés, des femmes voilées récitaient les +prières de l'agonie. + +--_Aie pitié de moi, mon Dieu, selon ta grande mansuétude et efface +mon iniquité selon la multitude de tes miséricordes_! + +Il l'appela: + +--Thaïs! + +Elle souleva les paupières et tourna du côté de la voix les globes +blancs de ses yeux. + +Albine fit signe aux femmes voilées de s'éloigner de quelques pas. + +--Thaïs! répéta le moine. + +Elle souleva la tête; un souffle léger sortit de ses lèvres blanches: + +--C'est toi, mon père?... Te souvient-il de l'eau de la fontaine et +des dattes que nous avons cueillies?... Ce jour-là, mon père, je suis +née à l'amour... à la vie. + +Elle se tut et laissa retomber sa tête. + +La mort était sur elle et la sueur de l'agonie couronnait son front. +Rompant le silence auguste, une tourterelle éleva sa voix plaintive. +Puis les sanglots du moine se mêlèrent à la psalmodie des vierges. + +--_Lave-moi de mes souillures et purifie-moi de mes péchés. Car je +connais mon injustice et mon crime se lève sans cesse contre moi._ + +Tout à coup Thaïs se dressa sur son lit. Ses yeux de violette +s'ouvrirent tout grands; et, les regards envolés, les bras tendus vers +les collines lointaines, elle dit d'une voix limpide et fraîche: + +--Les voilà, les rosés de l'éternel matin! + +Ses yeux brillaient; une légère ardeur colorait ses tempes. Elle +revivait plus suave et plus belle que jamais. Paphnuce, agenouillé, +l'enlaça de ses bras noirs. + +--Ne meurs pas, criait-il d'une voix étrange qu'il ne reconnaissait +pas lui-même. Je t'aime, ne meurs pas! Écoute, ma Thaïs. Je t'ai +trompée, je n'étais qu'un fou misérable. Dieu, le ciel, tout cela +n'est rien. Il n'y a de vrai que la vie de la terre et l'amour des +êtres. Je t'aime! ne meurs pas; ce serait impossible; tu es trop +précieuse. Viens, viens avec moi. Fuyons; je t'emporterai bien loin +dans mes bras. Viens, aimons-nous. Entends-moi donc, ô ma bien-aimée, +et dis: «Je vivrai, je veux vivre.» Thaïs, Thaïs, lève-toi! + +Elle ne l'entendait pas. Ses prunelles nageaient dans l'infini. + +Elle murmura: + +--Le ciel s'ouvre. Je vois les anges, les prophètes et les saints... +le bon Théodore est parmi eux, les mains pleines de fleurs; il me +sourit et m'appelle... Deux séraphins viennent à moi. Ils +approchent... qu'ils sont beaux!... Je vois Dieu. + +Elle poussa un soupir d'allégresse et sa tête retomba inerte sur +l'oreiller. Thaïs était morte. Paphnuce, dans une étreinte désespérée, +la dévorait de désir, de rage et d'amour. + +Albine lui cria: + +--Va-t'en, maudit! + +Et elle posa doucement ses doigts sur les paupières de la morte. +Paphnuce recula chancelant; les yeux brûlés de flammes et sentant la +terre s'ouvrir sous ses pas. + +Les vierges entonnaient le cantique de Zacharie: + +--_Béni soit le Seigneur, le dieu d'Israël_. + +Brusquement la voix s'arrêta dans leur gorge. Elles avaient vu la face +du moine et elles fuyaient d'épouvante en criant: + +--Un vampire! un vampire! + +Il était devenu si hideux qu'en passant la main sur son visage, il +sentit sa laideur. + + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Thaïs, by Anatole France + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK THAÏS *** + +***** This file should be named 6377-0.txt or 6377-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/6/3/7/6377/ + +Produced by Carlo Traverso, Juliet Sutherland, Charles +Franks and the Online Distributed Proofreading Team. Image +files courtesy of gallica.bnf.fr. + +Updated editions will replace the previous one--the old editions will +be renamed. + +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United +States without permission and without paying copyright +royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part +of this license, apply to copying and distributing Project +Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm +concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, +and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive +specific permission. If you do not charge anything for copies of this +eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook +for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, +performances and research. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by +U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the +mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its +volunteers and employees are scattered throughout numerous +locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt +Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. 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