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| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-02-04 11:17:40 -0800 |
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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Amica America - -Author: Jean Giraudoux - -Illustrator: Maxime Dethomas - -Release Date: November 16, 2020 [EBook #63777] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMICA AMERICA *** - - - - -Produced by Laurent Vogel, Hans Pieterse, The Internet -Archive (Canadian Libraries) and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - Au lecteur. - - L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été - harmonisée, mais quelques erreurs clairement introduites - par le typographe ont été corrigées. La liste de ces - corrections se trouve à la fin du texte. - - La ponctuation a été tacitement corrigée à quelques endroits. - - - - - AMICA - - UN VOYAGE DE JEAN - GIRAUDOUX ILLUSTRÉ - PAR LES DESSINS DE - MAXIME DETHOMAS. - SE VEND CHEZ ÉMILE - PAUL FRÈRES A PARIS. - - AMERICA - - - - -AUTRES OUVRAGES DE JEAN GIRAUDOUX - - - PROVINCIALES chez Grasset. - L’ÉCOLE DES INDIFFÉRENTS chez Grasset. - SIMON LE PATHÉTIQUE chez Grasset. - LECTURES POUR UNE OMBRE chez Émile-Paul frères. - - * * * * * - - - - -AMICA AMERICA - - - - - VOYAGE DE JEAN GIRAUDOUX, ILLUSTRÉ PAR LES DESSINS - DE MAXIME DETHOMAS. SE VEND CHEZ ÉMILE-PAUL FRÈRES, - SUR LA PLACE BEAUVAU, A PARIS. - - -[Vignette] - - - - -TABLE DES CHAPITRES - - - 1 PROLOGUE - 13 Discours dans le Massachusetts - 39 Déjà l’on voit... - 55 Repos au lac Asquam - 69 Pour Groton et Middlesex - 83 Film - 111 ÉPILOGUE - - * * * * * - - - - -[Illustration] - -PROLOGUE - - -C’était le samedi matin. De chaque estuaire de France s’élançait -vers l’Amérique, du milieu exact du fleuve, comme d’une couleuvre sa -langue, un beau steamer et son sillage. Le phare blanc acceptait tous -les rayons et tous les regards qu’il renvoie la nuit colorés. Notre -navire tirait derrière lui la nappe étincelante de l’eau, habile et -sans renverser un seul des objets en équilibre sur le fleuve, bouées, -bateaux et mines. Le dirigeable de l’escorte au-dessus de nous, nous -voyait enfin étendus sur nos chaises, face à lui, et même le visage -ensoleillé; et il devait nous quitter, c’est la vie, au moment juste -où il aurait pu nous comprendre. Le soleil était si éclatant au-dessus -de la France, qu’à part une femme aux yeux protégés à la fois par des -jumelles, des lunettes noires, des larmes, il fallut renoncer à la voir -disparaître. Déjà chaque passager était doublé d’un de ces compagnons -de traversée que la Compagnie dispose par avance dans le bateau, en -nombre égal au nombre des voyageurs, et qu’après l’arrivée jamais l’on -ne revoit. Le mien s’appelait Bordéras, et toujours, quel que fût le -sujet de vos pensées, il parlait du sujet contraire: - ---Que les couchers de soleil sont beaux sur la mer, était-il en train -de me dire. - -D’ailleurs, le coucher du soleil vint aussi. De grandes vagues plates -se succédaient, pourpres; l’angle de l’une se recourbait soudain, une -page était cornée pour nous dans un livre encore inconnu. Le mousse -lavait les bouées; on pourrait les jeter aux noyés sans se salir les -mains. A la place exacte où se croisaient le reflet du soleil et -l’onde de la T.S.F., l’opérateur illuminé notait la hauteur de l’Alpe -escaladée la veille par les Italiens. Puis les oiseaux de mer se -couchaient dans la mer. La femme en pleurs s’attristait d’apprendre -que, pour la première fois depuis son lancement, le bateau n’avait pas -d’enfant à bord, et soudain s’en réjouissait. Le mousse quêtait par -ordre les cigarettes allumées, les jetait par dessus le bastingage, -et signalait aux marins le mégot du capitaine, qu’on pût suivre des -yeux un long moment. Pour masquer toute lumière on avait retrouvé dans -quelque chantier les ronds de tôle découpés jadis dans le navire pour -faire les hublots, dans un autre navire sans doute, car les femmes de -chambre les ajustaient difficilement, debout sur notre valise neuve. -Au salon s’assemblaient des ombres hostiles, attirées par l’idée du -bridge,--une dame, avec d’énormes yeux dont elle n’abaissait jamais les -paupières, quelque espionne,--et l’Américain à l’index coupé jouait -_Tannhaüser_ sur le piano qui semblait avoir perdu une note. - ---Les chevaux pie portent malheur et non bonheur, disait Bordéras; et -il m’en expliquait la cause. - -[Illustration] - -Puis d’autres jours passaient. Le jour où nous étions au large des -Açores, et l’on vit flotter des herbes, une table: au large de -Terre-Neuve, il en vint une tortue. En face du Pôle même, et la dame -aux yeux ouverts vit dans la même heure un poisson volant, un requin, -un corsaire. Les dernières lettres reçues au départ, sur le quai de -Bordeaux, se recouvraient peu à peu, par-dessus l’écriture anglaise -adorée, des comptes au crayon du jeu de tonneau. Les kodaks, qui -portaient au départ sur leur film entamé deux ou trois clichés de -Carency, de Reims, photographiaient le canon de l’avant le matin, le -canon de l’arrière le soir, et gardaient une plaque pour l’arrivée -à New-York. En France, nos parents vivaient maintenant en retenant -leur pensée, car ils ne pouvaient recevoir de nouvelles avant l’autre -semaine que si nous étions morts. Sur notre grand bateau rouleur -qui recevait les messages sans jamais y répondre, s’amassait comme -autrefois, au temps sans télégrammes, une rouille, un secret. Seule, -chaque soir, après avoir lu le communiqué, la dame se précipitait à son -bureau et répondait par lettres. Quand une fumée s’élevait à l’horizon, -deux rayons argentés bougeaient à la proue et à la poupe, c’étaient les -canons qui tournaient sur leur pivot. Un grand charbonnier nous croisa, -lent, usant son charbon avec avarice, usant le plus mauvais, fumant -noir, un marin, un seul marin accoudé sur le pont et qui ne nous fit -aucun signe. Les vents s’étaient calmés et les nuages s’entassaient -par paquets à quelques mètres du cube d’eau dont ils étaient nés. Les -vents se déchaînaient, et le commandant, pour faire le point, mettait -son navire en travers de l’Atlantique. Bordéras me parlait des chats -et de leur fidélité. Puis la nouvelle arriva que l’Amérique déclarait -la guerre à l’Allemagne; on vit cinq passagers en complet de voyage -descendre au galop dans leur cabine, tirant sur leur cravate, et -remonter en uniforme: c’étaient les officiers de ma mission. - -[Illustration] - -Or, il y avait à bord notre plus grand philosophe, qui allait à -Washington, aidé de notre plus grand physicien, poser sur des mots -choisis par Wilson les immenses colonnes d’air qui sont sur les -mots français. S’il survenait un torpillage, le hasard voulait que -nous montions sur le même canot. C’était à moi de le réchauffer, de -lui donner ma part d’alcool. Si la barque coulait, c’est moi qui -soutiendrais une minute encore sa tête au-dessus d’un gouffre. Nous -coulions l’un avec l’autre. La première lueur aspirée par son âme -libérée était mon âme, et j’en étais le premier aliment dans le stade -où elle égalerait peut-être Dieu. Tous les après-midi, il sortait de sa -cabine, sous un faux-nom,--le même toujours, sachant quelle médiocre -continuité nous infligeons aux êtres,--mais me saluant chaque fois -d’un nom différent, par je ne sais quelle flatterie. Etendu près de -moi, il dilatait devant une mer entière la pensée conçue le matin -par le hublot, il étalait et repassait de la main un papier roulé. -Parfois, il prenait un crayon, il écrivait; et deux plans du monde -par ce seul geste étaient pour moi fondus. Il cessait d’écrire, et -le ciel ne s’appliquait plus contre la mer. Parfois, comme un poète -s’amuse en plein soleil à regarder fixement les yeux d’un hibou captif, -il regardait, sans le savoir peut-être, au fond de mes yeux. J’y -laissais cette petite Idée nue qui les habite, mais d’ailleurs il ne -voyait rien, et moi j’apercevais, dans les siens, sinon l’âme de sa -pensée, du moins sa forme même, son spectre, matériel, fluide, presque -aussi matériel qu’un regard,--mais après tout un philosophe est un -homme. Parfois, à d’imperceptibles signes, je le sentais se loger et -se complaire une minute, comme les archéologues s’étendent dans un -tombeau grec pour voir la longueur des morts grecs, dans une pensée -creusée par d’autres. Parfois, le soleil l’atteignait à la seconde -exacte où deux pensées en lui se choquaient, il s’étonnait d’être pour -la première fois, par ce choc, inondé de chaleur. Il se croyait seul, -mais je surveillais, je concevais chaque mouvement et chaque glissade -de sa pensée, je n’en éprouvais que le vertige physique, mais comme le -roitelet caché sur la tête du plus grand des oiseaux, sans voler, sans -penser, j’arrivais dans son monde même une ligne au-dessus de lui. - -Etendu le premier, j’avais chaque jour à défendre contre Bordéras, sans -qu’il le sût jamais, sa chaise longue et sa couverture. Une seule fois, -Bordéras s’attardant, il fut obligé de tourner autour du navire, et -commença l’après-midi par le paraphe qui la finissait d’ordinaire. Mon -silence au début lui plaisait, puis l’inquiéta, et pour s’en libérer, -il voulait m’adresser la parole. Tout un lundi, tout un mardi, je -le vis chercher un prétexte... En vain... Avant de s’asseoir, il me -regardait, il me visait; mais le cœur d’un homme, de haut, est un -terrain d’atterrissage si étroit. Le jour où je me mis en uniforme, -il lut tout haut le numéro de mon collet, et ce fut par les chiffres, -puisque les mots se refusaient, qu’il put me saisir enfin; ainsi -Pythagore parvint, avec sept chiffres en plus, à saisir le monde. Il me -demanda si j’avais connu Clermont, adjudant dans ma brigade, son élève. - ---J’avais connu Clermont. Nous étions amis. La semaine avant sa mort, -je l’avais même rencontré, au repos, surveillant les exercices sur des -champs labourés. Il m’avait crié au revoir, et était parti, suivant -son commandant dans le même sillon, s’écartant de moi par la ligne la -plus droite, posant ses pas minuscules avec précautions dans les larges -empreintes du commandant, et tous les huit jours avant sa mort, jours -de boue, il put rester propre, mais il ne laissa point de traces à lui. - -Il voulut savoir si Clermont avait souffert, qui détestait le froid, -qui se chargeait de diriger le poêle au Collège de France. - ---Il gelait. Nous gelions. Pour que nous puissions entendre les balles, -on nous confisquait nos cache-nez. Pour que nous n’ayons pas le -tétanos, au cas où les balles nous traverseraient, on nous interdisait -nos peaux de bique. Comme nous tous Clermont réclamait l’été, quand le -général nous ferait combattre tout nus, sans doute invulnérables. - -Et les combats d’aéroplanes, en avais-je vu? - ---Quelquefois. Nous nous enfoncions dans la sape pour les voir plus -distinctement. Au-dessus d’eux, en plein jour on apercevait des -étoiles. En septembre, un avion français avait été abattu juste -devant notre ligne. Clermont, les autres sergents de la compagnie, le -lieutenant, nous avions fait le serment de ne plus nous baisser de -l’après-midi. Nos mères auraient été tranquilles, ce jour-là, si elles -avaient été au courant... - -Il me questionna encore. - -Mon langage le surprenait un peu. Il le trouvait, non, il ne le -trouvait pas tout à fait sympathique. Il eût préféré, chez un soldat, -plus de gestes. Il ne savait pas que nous, lieutenants, qui vivons avec -nos hommes, chaque fois que nous leur parlons, nous devons penser que -c’est la dernière phrase qu’ils entendent; malgré nous elle ressemble à -la première que nous leur donnerons après leur mort; en sorte que notre -voix est mate, notre pensée gonflée, et nous ne disons jamais rien, -dans nos escouades, qui ne puisse être entendu et compris par une ombre. - -Il n’était pas le premier à s’en étonner. Souvent nos colonels, -guidés dans la tranchée par un chef de section inconnu, surpris de -sa parole sans argot, de ses pensées sans haine, le ramenaient au -camp d’instruction et l’y chargeaient de faire les conférences sur -la discipline, sur les fusils lance-grenades; des ombres elles-mêmes -eussent aimé, l’écoutant, se ranger par sections, appuyer leurs -grenades, ombres qu’elles étaient, sur leur tromblon et rêver. Mon -philosophe étendu sentait que mes paroles touchaient une part de son -âme; il ne savait laquelle; il ramenait sa couverture sur lui, pour -contenir le doux esprit qui la soulevait. Sans qu’il s’en doutât, il -me suivit chaque après-midi, entre trois et quatre, dans ce domaine à -demi souterrain qui est mon royaume; ne me parlant que des élèves tués, -des poètes tués, et il parcourut avec moi ce monde d’amis pétrifiés, -dispersés par les vents, embaumés, amincis, chacun de si loin grand -sans raison ou minuscule, entre lesquels, ô femmes, je lui montrai que -vous circulez toutes encore, avec votre vraie grandeur, avec votre -corps vivant qu’on incline sur les grands blessés dans les gares,--on -se hâte,--pour qu’ils reprennent dès qu’ils ouvriront les yeux notion -de la taille moyenne des êtres et fassent juste l’effort, pas plus, -qu’il faut pour vivre... - -C’est ainsi que j’eus pendant une semaine, une heure par jour, sur un -bateau de tôles chargé d’acier, un dialogue avec l’ombre de Bergson. - - * * * * * - -Puis la mer se peupla. - -Tout ce qui s’était amassé en bloc au-dessus de nous, le temps, la -semaine, s’effrita, et il tomba un soir sur le pont une nuée de -petites nouvelles américaines. Les navires venant de France, sans -lest, laissaient à peine une trace. Les bateaux de New-York, combles, -traçaient un long sillon. Au-dessus de la corde qui sépare les -premières des secondes, une jeune Française et un Américain se disaient -adieu, et rentraient l’un au cœur de la richesse, l’autre au cœur de la -pauvreté. Ceux qui savaient que Joffre allait bientôt venir, parfois -se retournaient. Puis un jour, où, hélas, je ne pus être rasé,--car -le capitaine de la _Sylvie_, coulée en Grèce, qui allait chercher le -_Bacchus_ à Détroit, se faisait couper les cheveux, les favoris, la -moustache, la mouche et la barbe,--comme une de ces dalles enchantées -sur la terre, avec un gros anneau, par où l’on arrive aux antipodes, -une énorme bouée rouge parut, fixée sur la mer plate, qu’on souleva, -et ce fut l’Amérique. Le bateau poste déjà nous harcelait, et nous -écrivions lentement, pour qu’il ne les emportât pas, les lettres qui -devaient rester à bord et revenir en France. Sur le remorqueur, à la -place où je l’avais laissé voilà dix ans, Jérôme Greene nous attendait, -se levait quand un navire ne passait pas dans le voisinage, et je -montrais son canot aux commissaires du port qui voulaient savoir où -j’allais, en Amérique. Puis un nuage s’éleva, qui était Long-Island. -L’Américain au doigt coupé me désignait du pouce l’échancrure du nuage -où il se baignait, la voussure du nuage où un chanteur de Honolulu -avait joué avec les pieds sur son piano... puis New-York apparut; de -gigantesques cubes d’ombre rangés parmi des cubes de lumière plus -gigantesques encore bornèrent l’horizon, les bâtiments vieux de plus -de dix ans à côté de ceux de cinq ans, et, dominant, plus blancs que -la lumière même, les édifices de l’année étincelaient. Bordéras tout -joyeux me serrait les épaules, tendait la main vers eux: - ---Vendôme! criait-il, Vendôme! - - -[Vignette] - - - - -[Illustration] - -DISCOURS DANS LE MASSACHUSETTS - - -La nuit tombait. Au milieu des acclamations, de vieux messieurs les -yeux en pleurs ont retiré par la main chaque officier français du -navire, impatients mais cependant sans le hâter, pour qu’il restât -au centre de son cercle de lumière, car un projecteur accompagnait -chacun de nous. Nous avons émergé de notre vieux et sombre continent -éblouis, comme d’une tranchée,--le commandant un peu moins car il -avait un projecteur vert,--et maintenant, clos dans nos Cercles où les -hommes seuls pénètrent, nous vivons hors de toute atteinte féminine. -Les attentions qu’en France les femmes imaginent, des hommes les ont -pour nous, et les vieillards celles des petites filles. Ce n’est -point la femme du banquier qui m’éveille, la femme de l’évêque qui me -borde, c’est le banquier lui-même, c’est l’évêque. Si nous ouvrons -notre porte un peu vite, un professeur à cheveux blancs, surpris à y -clouer une cocarde, s’enfuit désolé par la fenêtre et par les toits. -Ou bien ce sont les chirurgiens qui, chaque matin, nous offrent, comme -un miroir à leur malade, des illustrés où nous voyons nos portraits, -blâmant sévèrement ceux où nous sommes maigres. Ou bien c’est un vieux -colonel qui nous envoie par amitié les photographies historiques de -sa vie, et sur l’une d’elles, car il fut champion de nage, il est nu. -Chacune de nos chambres est dédiée à une promotion de l’Université; -j’habite par hasard la chambre 1888, et tous ceux qui passèrent leur -examen cet été-là, où justement je naquis, ont le droit d’entrer me -voir sans s’annoncer, amenant en fraude leurs amis qui échouèrent. Le -soir, chaque soir, banquet. Du perron, un hôte s’avance vers chacun de -nous, s’incline, et nous montons par couples à la salle des fêtes. Le -commandant donne le bras au Président; pour notre capitaine qui a deux -mètres, on a mandé par télégramme du Canada le membre le plus haut du -Club (comme on compte ici par pieds et par pouces, on n’arrive pas à -savoir quel est le plus grand des deux); et, pour le dernier officier, -pour moi, le Bostonien réputé dans le cercle,--quel qu’il soit, on lui -doit aujourd’hui ce triomphe,--pour aimer la France avec le plus de -passion. C’est un colosse à front têtu, trapu: sous ma main son bras -tremble. C’est un petit homme timide, bouleversé, qui doit prononcer -un discours, que deux amis géants rattrapent comme il se dérobe, -soulèvent, et m’apportent tout droit, pour ne pas troubler ses idées -et ses mots, comme une bouteille de vieux whisky. C’est un avocat, un -géographe, un professeur; il voit la France comme la perfection de son -métier, comme un discours sans paroles, comme un pays étendu sur quatre -couches de même épaisseur, comme un enfant portant son âme. C’est un -orfèvre: la France est un gros diamant, et son œil étincelle. - -Nous montons. Les jeunes gens s’écartent, même de moi, qui ai leur âge, -et la jeunesse chez un Français leur paraît une qualité antique et -stable, comme chez d’autres la beauté, la bonté. Sur chaque marche le -magnésium éclate, l’air américain grésille ou flambe sous ces premiers -éclats de la guerre d’Europe. Les pères, les oncles touchent notre -sabre, notre médaille, tout ce qui est de métal dans ces gens d’une -autre planète, la main de fer du commandant, puis sa seconde main qui -est de chair; et leurs yeux se mouillent. Du premier, les vétérans en -costume nous jettent des iris bleus;--on croit là-bas que l’iris est -notre fleur nationale, et les morts de l’Indépendance seuls nous ont -offert ce matin au cimetière, sur leurs tombes, de vraies fleurs de -lys; les morts savent tout... Un iris atteint mon guide au visage. Il -frémit comme le héraut du prince de Galles, du roi d’Angleterre quand -l’effleurent trois vraies plumes d’autruche, une vraie licorne; il me -serre la main, il me dit:--Je voudrais... je voudrais que les avions -allemands bombardent enfin nos villes! - -[Illustration] - -Voici le hall. Les tribunes sont bondées et toute la ville veut -nous voir dîner, au centre, sur notre estrade. Seuls nous avons des -coupes, car l’Etat est abstentionniste, et l’on amoncelle à nos trois -places ce pain et ce vin dont se nourrissent les Français. Chaque -fois que nous portons un verre à nos lèvres, selon qu’il est blanc -ou rouge, nous sourient,--chez nous c’est un usage, mais chez eux -c’est l’instinct,--tous les blonds ou tous les bruns. Chacune des -immenses baies, car c’est la salle des concerts, porte l’écusson d’un -musicien allemand. Dans la baie Schubert, la plus lointaine, s’est -réfugié l’orchestre, qui ne jouera ce soir que des morceaux à solos de -flûtes, car les flûtistes de l’univers entier sont Français. Dans la -baie Mozart, juste en face, à la distance type d’où les millionnaires -écoutent et voient le monde, les banquiers et leurs familles; ceux qui -ont un nom ou un ancêtre français, et qui agitent les mains vers nous, -qui rient plus fort, comme si nous devions reconnaître leur parenté -aux ongles, aux dents; ceux qui s’appellent Schmidt, Mayer, Meyer, que -leurs filles mariées plaisantent et qui tirent des cartes de visite -où ils ont fait graver pour ce jour-là leur surnom seulement, Teddy, -Billy. Dans la baie Schumann, un visage étincelant de jeune femme, qui -se trompe d’ailleurs, qui, au lieu de regarder, écoute, qu’on appelle -de la salle, qui n’entend rien. En bas, réunies, voilà les familles -des étudiants tués en France, oncles, tantes, cousines les plus -éloignées en deuil,--les parents, orgueilleux, en toilette. Voilà ce -vétéran de l’Oklahoma qui s’est rendu à pied à toutes les guerres, à -la guerre de Sécession, à celle d’Espagne, du Mexique, arrivé du matin -à la guerre allemande. Voilà les étudiants de l’Equateur à Harvard, -ceints de l’écharpe bleue qui flotte, les jours de fête, à peine de -biais, sur l’Equateur lui-même. Voilà l’auteur célèbre de _Jours -paresseux en Patagonie_, qui s’agite, enjambe des bancs, les renverse -avec leurs dames. Voilà tous les enfants riches mal élevés--les -autres sont couchés--qui regardent sans dire une parole, tout droits, -sages, tendres. Voilà,--de quelle baie, de quel désespoir allemand -s’échappe-t-il?--un oiseau qui traverse la salle sans hésiter, d’un -maître à un maître connu, et il effleure mon voisin qui en profite pour -me dire: - ---Je voudrais de petites Américaines crucifiées, de petits corps -éteints dans des robes toutes fraîches. Leurs pères pacifistes les -secouent, et enfin comprennent! - -De tous côtés, écrites, orales, arrivent les questions, car chacun -des plis, des numéros, des lisérés de nos vareuses est une énigme. On -étudie notre uniforme, à nous sortis de la guerre, comme on étudia à -Paris le visage du premier soldat sorti de la bataille. Jamais feuille -cornée dans un livre n’intrigua plus que mon col rabattu, le seul -de la mission: ai-je reçu une balle au cou? Ai-je servi en Egypte? -Est-ce de la fantaisie? Suis-je un fantaisiste? Qu’ai-je sur moi qui -soit allé à la guerre? Mon briquet? Tous lèvent la tête, éteignent -leur cigare, et s’en allument un nouveau à cette balle allemande qui -passe, apprivoisée. Voilà les délégués de la ville qui adopta Péronne; -ils ont des cartes de Péronne, des plans, des photographies; mais ils -voudraient savoir d’un Français même si leur filleule--tout d’ailleurs -serait racheté par ses souffrances--était une ville aimée en France, -ou détestée, ou seulement indifférente. Je les rassure; bien que du -Centre, j’adorais Péronne; je croyais même que Jeanne Hachette y était -née; je le leur révèle;--ils s’en vont heureux. Voilà les cent visages -un peu tristes de ceux qui ont juré de ramener pour le dimanche un -officier français à leurs femmes et à leurs enfants qui préparent déjà -leurs meubles anciens et leur coq de bruyère apprivoisé,--mais déjà ils -n’espèrent plus. Voilà, qui me sourit, le pasteur d’Amérique qui parle -le mieux de la Mort. S’il parle de la Mort, ses paroles deviennent -on ne sait quels papillons vivants, qui se posent sur les auditeurs -mortels, non sur leur corps mais sur leur âme. On sent l’âme onduler, -fléchir. Il va parler tout à l’heure, et vous aurez son discours. Il me -fait des signes, qui se posent sur mes prunelles... - -Le dîner s’achève. On distribue les éphémérides de la guerre que -tous les membres du Club ont réclamés. Désormais ils sauront enfin -à toute heure ce que les Français, tous ensemble, ont fait voilà -juste un an, voilà deux ans. Mais déjà cela ne leur suffit plus: ils -veulent apprendre ce qu’a fait chaque Français à chaque heure, ils -interrogent chacun de nous, à brûle-pourpoint, comparant les réponses. -Que faisions-nous le 3 avril, le 15 juin? Parfois, sans qu’ils s’en -doutent, ils atteignent un de ces jours sensibles que l’on tait, ils -enfoncent dans notre cœur même, comme le douanier sa pointe dans la -caisse où se cache un homme. Parfois un jour qui n’a pour anniversaire, -dans ces trois années mêmes, que des jours de repos et de paix, et ils -passent un peu désappointés le bras à travers toute ma guerre. Mais -aujourd’hui ils tombent bien, et j’avoue tout, et j’ai des raisons -aussi de m’en souvenir: - ---Voilà un an? insiste l’orfèvre. - ---Un an? Quel jour c’était? C’était le jour le plus long de l’année. Ma -fête allait bientôt venir, tout en haut du printemps, comme un portrait -cloué au-dessous, juste au-dessous de la frise. C’était un jour où se -baignaient une lune et un soleil tous deux entiers. Un soleil allongé, -transparent,--je le reconnaîtrais, si je le voyais,--percé de part -en part par ses propres rayons. Soudain, le vent se leva, puis la -rafale, un objet me frappa au visage; pas de sang, ce n’était pas une -balle: c’était une carte de visite, je la ramassai, je lus le nom: -c’était la carte de mon lieutenant disparu depuis deux mois, que nous -croyions depuis deux mois en France, jouant au jacquet, qu’il adorait. -Le crépuscule vint; avec son ancien ordonnance, je me glissai devant -les lignes et il était là, à demi enterré; l’ordonnance le reconnut à -ses jambières neuves: de ses poches coupées par un rôdeur tombaient -des lettres, et une autre carte de visite, toute prête à m’appeler au -prochain ouragan... - -Il se tait. - ---Voilà deux ans? - ---Encore ma fête. Mais cette fois c’était la nuit. Près de moi dormait -Juéry monté aux tranchées pour me voir et qui répondait "Invité" chaque -fois qu’un chef de patrouille le secouait. De petites étoiles se -logeaient dans les plus grosses et n’en bougeaient plus. Ma sentinelle -aussi dormait dans une ombre plus grande qu’elle. Je m’approchais en -rampant, je la prenais par les épaules: - ---Et si j’étais les Turcs, que ferais-tu maintenant? - -Elle se débattait sans pouvoir dégager ses bras, elle balbutiait: - ---Mon lieutenant, je vous... je vous tuerais. - -Il se tait. - ---Et voilà trois ans? - ---Je pêchais à la ligne, à Chelles. - ---Comment? - -Alors mon voisin se rappelle soudain, ému, que voilà trois ans c’était -la paix; il renverse le petit vase où étaient les drapeaux,--pour son -malheur, car on avait mis de l’eau dans le vase. Il s’emporte, il -espère qu’un sous-marin au moins pourra remonter l’Hudson et bombarder -à Albany une certaine maison qu’il connaît, avec le portrait du Kaiser. - - * * * * * - -Mais les orchestres se taisent, et les musiciens, qui en Amérique -préfèrent la parole à la musique même, la musique étant un son -précis, la parole un appel étrange, ont rejeté dans le couloir leurs -instruments. Les cinématographes s’arrêtent, on ne voit plus qu’un -carré blanc; prodige, l’opérateur du cinéma écoute. Le plafond -s’ouvre et sur les trappes se penchent des têtes, lointaines encore -et prudentes à cause du vertige. Toute la salle est hypnotisée, -comme aux Etats-Unis toute salle, toute famille, dès qu’on prononce -un discours... Le président se lève... D’un geste, il détourne les -projecteurs, qui dirigent alors leurs faisceaux par les lucarnes, -éclaboussant, éblouissant les gens de la nuit... Il ouvre la bouche... -Une seconde avant ce miracle, un homme qui parle!... Il parle! - -[Illustration] - -Mais pourquoi un président ne connaît-il pas mieux le danger ou les -règles de la parole? Pourquoi, dès sa première phrase, a-t-il lancé un -défi à tant d’oreilles bienveillantes? Pourquoi, sans prévenir, a-t-il -usé du mot qui tout appelle, qui cueille tête et cœur: - ---La France..., a-t-il dit... - -Aussi n’a-t-il pu continuer. Tous les auditeurs se dressent, tous -montent sur les bancs, les tables, et la profondeur de ce tapis humain -tout d’un coup s’est doublée. Tous crient, tous sifflent. Le nom -prononcé s’est écrit en une seconde sur le béret des enfants, sur les -drapeaux: on les agite. Les belles têtes lourdes de nattes blondes, -d’où les pensées s’évaporent moins vite, s’inclinent lentement et les -têtes chauves ondulent avec délire. Nom toujours présent, et à chaque -seconde inattendu; nom qu’aucun autre en Amérique ne peut aujourd’hui -équilibrer, et ces frénétiques ne s’assiéront à nouveau que s’ils le -veulent, et il ne servirait à rien de leur crier les autres cris: -Patrie, Amour,--ou de chercher au hasard dans les délires du passé un -nom antidote,--Montjoie, Washington,--ou même de crier à l’oreille de -chacun le nom de son secret. Les officiers aussi se lèvent, et même -Sir Beltie, consul des Nouvelles-Galles du Sud, qui est sourd, et veut -interroger son voisin suffocant. Le président s’est tourné vers lui, -il profite d’un instant plus calme, et il se hâte, il semble vouloir -ne parler que pour Sir Beltie, n’avoir à dire qu’une seule phrase, -sans intérêt pour tous les autres, d’importance suprême pour les -Nouvelles-Galles du Sud, et il reprend, à voix presque basse, puisque -aussi bien Sir Beltie n’entendra jamais: - ---La France chaque jour... - -Mais la même fureur agite la salle. On n’a pu arrêter le président -qu’au quatrième mot, car il a parlé d’un trait, mais tant pis, ou tant -mieux, pour le mot «chaque», pour le mot "jour", pris par hasard dans -un tel triomphe. Les portes s’ouvrent, et un flot pressé bouscule les -maîtres d’hôtel irlandais, fils et frères des agents, qui tentent par -atavisme de résister. Les spectateurs du plafond, moins rigides, mieux -équilibrés maintenant, se penchent, retenus dans le ciel par un ami qui -se sacrifie et leur tient les pieds et ils battent l’un contre l’autre -des bâtons de buis. Le Président comprend enfin son impuissance. Jamais -ces vingt mille sentinelles ne le laisseront s’évader avec son mot; et -il fait signe qu’il renonce; qu’il va recommencer, mais par une autre -phrase. Méfiante, la foule se tait, reste debout. Il la flatte. - ---Amis, mes chers et vrais amis... - -Il est blême; il hésite; de pitié trois ou quatre vrais amis -s’asseyent. Alors, il dit dans un langage entrecoupé à faux: - ---Amis, ne--voyez-vous pas chaque--jour le visage de la--France devenir -plus pâle? - -Tous trois, recevant cette phrase inattendue, nous avons pâli. Pas un -regard qui ne se porte vers nous, puis par pudeur aussitôt ne nous -laisse. Honteux de son délire, chacun à la dérobée regagne sa place. -Les têtes aux nattes blondes s’inclinent, ferment les paupières, voient -à l’intérieur sur leur fond bleu une France de taille humaine blêmir, -mourir. Puis les yeux se lèvent et reviennent à nos visages. Sur nos -visages où le sang monte peu à peu, les voilà roses,--les voilà, sous -ces milliers de regards, tout rouges,--l’un d’eux écarlate. Alors les -applaudissements reprennent, sans cris, sans sifflets cette fois, -joyeux, interminables, et nos voisins nous forcent à nous lever, à -saluer,--encore tout guindés, meurtris par ce sang venu trop vite, -immortels... - - * * * * * - -L’orfèvre me montre six étudiants en robe, assis au premier rang -des loges. L’Université a supprimé les concours de fin d’année avec -l’Université rivale, les régates, le baseball, les courses au stade, -mais le tournoi d’éloquence est maintenu et sera disputé lundi. Le -sujet en est déjà connu: la France. De même que l’on nous emmenait du -lycée avant la composition sur _Britannicus_ ou sur _Phèdre_, observer -à l’Odéon la vie et les habitudes de Britannicus lui-même, avec son nez -en trompette, ses jambes arquées, ou la forme vivante de Phèdre, fille -de Pasiphaé, qui débutait, surveillée des coulisses par sa mère, on -leur a réservé des sièges d’où l’on peut nous voir de face. Du côté de -Harvard, mon ami Davis, radieux et muet, car il sait de la veille que -nos colonies ont la superficie de l’Union tout entière, et il rumine -un tel secret; Zimmermann, qui doit improviser en vers, radieux aussi -car les trois noms des officiers français, par un prodige, valent le -premier un spondée, le second un dactyle et le troisième un ïambe; -et un petit Israélite attentif qui, lui, pour ne rien perdre, a pris -des lorgnettes. Ces trois de Harvard soutiendront que la France est -un patrimoine commun aux peuples, et sera leur jardin, leur musée. Du -côté de Yale, trois qui prétendent que la France, au contraire, est -la France, et, pour l’honneur d’ailleurs des nations, une nation. Tous -ont des carnets, et, au moindre de nos gestes, prennent des notes; -c’est qu’ils ont trouvé pour leur cause un argument décisif, c’est que -tous les Français se ressemblent, c’est que tous les Français sont -dissemblables; c’est, auquel des deux camps l’argument servira-t-il? -que les lieutenants français lisent l’avenir dans la main des orfèvres, -la pressent avec amitié... Mais le célèbre professeur Golias, qui -découvrit un fleuve en Bolivie, s’est levé... - -[Illustration] - -Il débute--comme tous les orateurs là-bas, car il est juste d’offrir au -public un appât vivant--par une anecdote sur un homme. C’est jour de -fête, il choisit un grand homme. - ---Il y a quelques jours, dit-il, le général-maréchal Joffre vint -déjeuner, en France, chez de nouveaux amis. On prit le café sur la -terrasse. Une rivière coulait au bas du jardin. Le général-maréchal -l’admira et demanda son nom. - ---Monsieur le Général-Maréchal, répondit l’hôte, c’est la Marne. - -Les auditeurs autour de moi s’épanouissent. Zimmermann a trouvé la -quantité du mot Joffre et la note à la hâte... La Marne est pour -tous ici la seule bataille de la guerre, et il n’est pas de jour où -ils ne la discutent entre eux. Il faudra quand ils seront en France, -même au prix d’un recul, faire combattre leurs premiers soldats sur -ce fleuve. Chaque soir, oubliés sur les tables des clubs, tracés -à l’intérieur de papiers à lettres qu’on n’a pas osé déchirer et -qu’on remit avec dévotion dans le pupitre, nous trouvons des plans à -l’encre fraîche, des lignes qui se croisent sans raison,--corrigés -parfois au crayon bleu, indice que l’intendant du cercle lui-même a dû -intervenir,--indéchiffrables, s’il n’y avait en bas et à gauche une -marque isolée, un poinçon, qui rend cette feuille précieuse, qui est -Paris, Paris tout rond pour qui l’ignore, ovale pour qui le connaît de -vue: c’est leur solution de la Marne. Parfois le critique se trompe. -Des villes étrangères à la victoire--celles où une promenade en auto -l’a conduit de Paris--sont conviées par reconnaissance à la bataille -ou glissées au moins jusqu’à portée du front: Provins, traversé par -un peu de Voulzie, Evreux, avec un peu de l’Eure, chaque cité portant -à la Marne un segment de rivière comme un oiseau son fil. Parfois sur -l’extrême-gauche, de petites circonférences trop pressées pour être -des villes, les roues des taxis. Parfois, à gauche, un cercle avec -deux bras et deux jambes: c’est qu’un de mes amis a tenu à indiquer ma -place, ma place à moi. Parfois aussi une vraie carte de l’Ourcq, où les -épingles dans la soirée ont creusé autant de trous qu’on en voit des -avions. De vieux messieurs, qui n’ont visité que le Sud de la France, -Nice, Pau, restent un peu en arrière des stratèges et suivent la lutte -comme l’ont suivie les Niçois et les Palois eux-mêmes, sans parler, -sans fumer... - -Maintenant Golias décrit la Marne, comme elle naît dans les noisetiers, -finit dans les tilleuls, comment, sans aucune pente, elle garde le -courant des plus vives cascades, comment ses affluents ont lutté eux -aussi contre la Meuse qui les voulait jeter au Rhin, et l’ont vaincue -et isolée par le subterfuge des méandres coupés. Puis, triomphant enfin -de sa modestie, il avoue que la rivière découverte par lui en Bolivie -est juste, à un mille près, de la même longueur que la Marne, qu’elle -aurait sur une carte le même aspect,--mais il avoue aussi qu’elle est -desséchée, rugueuse, sans histoire, et la voilà rejetée par lui-même au -soleil équatorial comme d’une couleuvre en renom la peau primitive. - -[Illustration] - -Le pasteur Cox s’est levé. Il s’étonne de tant de silence. Il dit: - ---Non, ne me forcez pas aujourd’hui à vous parler de la Mort. Rallumez -tous ces yeux éteints. Rentrez vite, comme y rentrera après une minute -à peine l’heureuse génération qui vivra et mourra le jour du jugement -dernier, dans vos corps encore tout chauds. Toi, mon ami le soldat, ne -te trompe pas, voilà que tu reprends à tort un corps plus paresseux, -un visage plus tendre que les tiens. Jeunes filles, jeunes gens, je -ne veux pas venir aujourd’hui du fond de votre vie, le dos à votre -mort; un instant je m’aligne dans votre file, je marche à vos pas, je -vais au-devant d’elle, pour la première fois je l’aperçois comme vous -l’apercevez, invisible, un gouffre, un cri sans aucun son, et je remets -l’âme du chrétien qui mourut voilà une heure dans mes bras à une mort -lointaine et solitaire. Aujourd’hui je parle au lieutenant français, -qui a mon âge et qui fut quelques mois jadis, dans ma promotion même, -élève de notre Université. - -Tous les regards déjà fixés sur la mort sans transition me touchent. -Une seconde, sous mon projecteur, tous m’aperçoivent comme un pauvre -insecte pris entre le télescope et un astre affreux. Tous les visages -contractés par l’angoisse me font le sourire qui sera un jour leur -dernier sourire, ou le premier après le Jugement. Le pasteur Cox -continue: - ---C’est au nom de cette promotion que je lui parle. Il l’a autrefois à -peine connue; nous nous le rappelions à peine. Désormais nous voulons -qu’il soit l’un de nous et je prends son adresse à Paris pour qu’il -reçoive dans l’avenir nos circulaires, nos lettres de mariage, de -mort. Enrichir son passé est rare, il nous aide à cela. Je le prends, -je le replace dans l’année la plus douce de notre vie, et celle d’où -partirent nos amitiés. Hier je l’ai reçu à notre banquet annuel. Je lui -ai dit--j’avais cherché dans le dictionnaire français les synonymes -au mot heureux--je lui ai dit que nous étions tout cela, bienheureux, -sanctifiés, ravis, d’avoir retrouvé, inconnu, un compagnon d’enfance. -Banquet qui ne réunissait que des hommes de trente-trois ans, où un -siège eut été vide si nous avions été apôtres; première année où le -squelette tendu dans l’homme n’a jamais soutenu un corps divin; où -manquaient d’ailleurs deux de nos camarades morts dans le semestre: -Elias Dorzia, perdu en Chine, dont la mort nous semble je ne sais -quelle dilatation immense, Francis Norton, tué en France, et qui est -devenu au contraire un point, une simple petite croix noire à l’encre. -Mais nous pensions surtout à sa promotion française mutilée, et, c’est -pour cela que je parle ce soir, nous voulons qu’il en comble les vides -en puisant comme il l’entendra dans la nôtre. Qu’il choisisse parmi -nous un ami pour chaque ami français tué; je le conseillerai, notre -année par chance est bonne, les paresseux n’y sont pas lâches, les -menteurs n’y sont pas hypocrites, et peut-être y trouvera-t-il le poids -exact de ceux-là même qui personnifiaient pour lui les dons et les -vertus. - -Il s’assied. Il s’est assis, et soudain après une minute, s’est tourné, -a tourné sa chaise, comme s’il avait oublié de se replacer dos à la -mort. On sait de quel côté maintenant elle vient; elle vient suivant -une ligne qui effleure un flûtiste, traverse un enfant. L’assistance -respecte mon deuil, se tait. Les vieillards et les enfants s’excluent -par dévouement de mon amitié pour y laisser la place à ceux qui ont -juste mon âge, et, un jeune homme venant vers moi, l’orfèvre avec -empressement s’écarte, s’incline devant ce cadet et le respecte, comme -si déjà arrivait le remplaçant de mon meilleur ami. - -Amitié, mon amitié, où ces feux inégaux que sont les Français -s’éteignent, et où le pasteur Cox veut placer vingt cœurs ingénus, -vingt lampes égales brûlant aux mêmes heures. Amitié, qui sur des corps -déjà froids, à la place des visages où mes amis français entassaient -des moustaches, des lorgnons, à vingt ans des rides, pose vingt têtes -simples et nues, à cheveux blonds. Amitié, ou plutôt Café-terrasse de -la rue Pigalle, d’où chaque année partait ma promotion pour dîner rue -Vignon dans le Café-caveau; où se sont rencontrés encore, une semaine -avant la guerre, les huit fidèles, dont je veux bien, Amitié nouvelle, -vous dire les noms, et je glisserai même pour vous dans la phrase -la part du corps où ils furent meurtris, mais dont je vous cacherai -toujours s’ils sont tués ou vivants: Gilly, qu’une femme adorait, qu’on -voyait arriver quand l’horloge sonnait neuf heures, partir dès qu’elle -sonnait dix,--qui, orgueilleux, entendait ne donner par journée que -vingt-trois heures juste à l’amour. Rouvère, qu’une femme adorait, -qui s’accrochait au dernier de nous, l’accompagnait jusqu’à sa porte, -le couchait, le bordait, qui partait alors bienheureux, enfin libre, -avec sa tête qu’il coiffait à l’américaine, ses cravates américaines; -et il sera ainsi le plus facile à remplacer. Jorlet du Plessis de -Guillot de Therouanne, qui avait encore deux autres particules, et -que nous n’appelions jamais que par tous ses noms; il ne répondait -qu’au dernier, à l’avant-dernier il ouvrait la bouche. David, le seul -d’entre nous qui eût un fils, David immense, et de toutes façons -j’eusse parlé de son cœur... que nous appelions Goliath. Guenle, qui se -vantait de descendre de Ganelon, cela s’expliquait par une crase ou une -catachrèse, que nous appelions Dreyfus,--avec ses yeux. Bianci,... avec -son front, son oreille, son genou droit, son pauvre foie. - - * * * * * - -Puis venait le discours de mon commandant, à qui l’on avait offert, à -l’entrée, un bouquet d’immortelles, et qui prenait ces fleurs pour -thème, sans voir qu’il confondit, dans tout son second paragraphe, -immortalité et éternité. On saisissait, on acclamait chaque nuance sur -la longévité, la résurrection, la double naissance; car, pendant les -trois premiers mois de sa guerre, par un prodige, l’Amérique comprit -le Français, comprit Viviani, Bergson, et eût compris,--je le tiens de -Bédier--un discours en vieux français. Puis se levait un vieil amiral, -qui reçut sur la tête, à Manille, le pavillon de son navire démoli par -un boulet, qui voit depuis (à ce que nous expliqua le speaker) tous les -gens avec un de leurs membres diminués ou manquants, et, après avoir -promené ses yeux sur ces vingt mille êtres pour lui borgnes ou manchots -ou paralytiques, qui commença par cette phrase:--Je vois la France avec -son corps entier et sain, vierge avec ses deux yeux... Puis le poète -(toujours à ce que dit le speaker) le plus imagé de l’Amérique, et -chacun secouait un peu ce qui pouvait sur soi provoquer une métaphore, -ses cheveux, son ombre, la harpiste sa harpe, et chacun peu à peu se -retourna, regarda vers les coins obscurs, curieux, car l’imagiste -prenait toutes ses comparaisons dans un couple amoureux. - -Puis les orchestres jouèrent la _Marseillaise_ et, avant le _Chant -américain_, un autre hymne qui était _Le Chant du Départ_, inconnu -là-bas--mais si terrible que beaucoup partirent inquiets, anxieux de -savoir quelle troisième nation s’était glissée, en armure, entre la -France et l’Amérique nues, rassurés le lendemain quand ils apprirent -la vérité par le journal. - - * * * * * - -[Illustration] - -C’était la fin. Un petit homme se glissait vers moi, me disait en -anglais, les larmes aux yeux:--Ah! comme je voudrais parler avec -vous, et j’ignore le français: Sprechen Sie deutsch? Mille têtes -graves nous accompagnaient à l’ascenseur, et discrètes, nous laissant -partir seuls tous trois, s’écartaient aussitôt pour ne pas contrôler -si nous montions dans la nuit ou si nous descendions et suivions la -route... Nous suivions la route... La ville, que nous ne connaissions -que par son plan de fêtes, vain et illogique, nous offrait sa vraie -pente, ses avenues les plus larges, des marronniers en fleurs. La lune -avait la forme d’un navire, un vrai pont, une vraie voile, on pouvait -deviner l’âge du capitaine. Respectant sur les deux autres l’honneur -amassé dans un tel soir, leur prenant doucement le bras, chacun, s’il -glissait, s’il éternuait, prenait soin de n’injurier que soi-même. Sur -chaque maison, appliqué contre la vitre où l’on affiche, le matin, pour -attirer le glacier, la pancarte avec le mot Glace, un petit drapeau -français; mais il était minuit, nous ne pouvions monter dans toutes. -Devant le poste de police, on ouvrait l’arrière d’une voiture-cellule -comme une malle Innovation, et nous apercevions assis sans faux-col un -rôdeur en complet à carreaux qui levait les bras criant Vive la France, -et le policeman muet devait suivre ses gestes en les amplifiant, car -l’autre avait des menottes. Parfois, profitant d’un énorme incendie qui -nous avait attirés, un membre du Club nous rejoignait, nous invitait -pour le dimanche, cachant sa rougeur sous d’immenses reflets pourpres, -s’enfuyait sans attendre la réponse, renonçant pour ce soir-là, dans -sa joie, à la joie peut-être de sauver des enfants;--et de tout ce que -d’autres appellent cataclysme, tremblement de terre, de l’inondation, -de la tornade, un Américain timide eût tiré parti pour nous joindre. -Nous rentrions au Club; nous traversions sans hâte les salles où -veillaient, avec des yeux semblables, les têtes innombrables des -tigres, des antilopes, des buffles tués par Roosevelt ou morts chez -Barnum. Un lion dormait. Je caressais comme chaque soir la barbe du -bouquetin. L’Irlandais de l’ascenseur, impitoyable, pour nous souhaiter -à loisir bonne nuit, arrêtait et pérorait entre deux étages. Dans ma -chambre les fleurs envoyées par mon chauffeur King s’étaient écloses, -œillets qu’ils étaient, sous la pensée de mon chauffeur fidèle. Sur -chaque objet, un visiteur anonyme avait installé pendant mon absence -un petit pavillon de nation alliée,--"d’une des nations justes et -impartiales", comme il me l’expliquait sur une carte; je ne pouvais -désormais, le drapeau de Cuba pavoisant mon téléphone, téléphoner sans -penser à La Havane, à une créole endormie et juste; me regarder dans la -glace surmontée du drapeau siamois sans penser au Siam, à une Siamoise -aux cheveux coupés en brosse, aux dents rouges et impartiale. Dans la -chambre jumelle Morize s’endormait, les pieds en l’air, se renouvelant -dans la nuit comme un sablier, et, la tête haute sur des oreillers, -je rêvais... Je rêvais que la soirée continuait. Je rêvais que le roi -des transitions prononçait son discours. Il décrivait sa ville natale, -Worcester, mais l’on sentait qu’il voulait maintenant parler de Paris; -il faisait en vain mille efforts, s’aidant des premiers mots venus -pour quitter Worcester, y renonçant, désolé, prêt à rendre son titre; -quand soudain, radieux, il trouvait enfin, et, passant de sa ville à ma -ville par des avenues, les plus larges, il disait:--Worcester, c’est la -beauté, la beauté c’est l’amitié; l’amitié c’est Paris... - - * * * * * - -C’est ainsi que la nation nièce de la Grèce embaumait une -nation vivante. C’est ainsi que l’Amérique incrustait au centre -d’elle-même--et des enfants mes amis découpant les atlas le firent -dix-sept fois sur leur carte des Etats-Unis à l’école--une France de -vraie grandeur. Ce qui dépassait des dix-sept Finistères, des dix-sept -Manches, des dix-sept Bouches-du-Rhône, les écoliers l’entassaient dans -le Texas immense, avec les dix-sept Corses. C’est ainsi qu’on nous -honorait, les femmes comme si nous habitions une immense Andromède, -éventés par ses cils, haletants sur sa gorge, les hommes Prométhée. -Les policemen arrêtaient dans les rues les chauffeurs qui avaient mis, -dans le trophée du capot, le drapeau français à gauche de l’américain -et non à droite. D’un quinzième,--de notre voiture nous la voyions -tombant comme la Vierge d’Albert,--une mère nous tendait son fils. -Puis, parfois, notre guide s’agitait, nous attirait vers lui, nous -disait à voix basse: - ---Vite!... Vite!... regardez là-bas! un Français! - -Sans réfléchir, nous nous précipitions, gagnés par l’angoisse de voir -une parcelle de cette nation, de cet honneur, et nous apercevions un -petit homme aux habits râpés, le nez busqué et craintif, avec une -mouche et deux moustaches;--une seconde nous étions déçus, et soudain -nous l’aimions, nous étions heureux... - - -[Vignette] - - - - -[Illustration] - -DÉJA L’ON VOIT... - - -Puis les femmes... - -D’abord les aïeules, les seules que la guerre n’étonne ou n’agite -point, car elles l’ont vue. Elles n’ont eu qu’à rendre journalière -leur réunion décennale des infirmières de la Sécession, et les voilà -prêtes. Elles disent adieu aux écoliers comme s’ils allaient partir -aussitôt, car, en 1862, sept cent mille soldats nordistes avaient -moins de dix-sept ans, et leur seul tourment est de ne pas connaître -la largeur de chaque couleur du drapeau français, dont elles croient -les bandes inégales. Je suis donc venu rassurer mes hôtesses de voilà -dix ans, les trois misses Potter, les deux maintenant, car la seconde, -à soixante-huit ans, est morte, et l’aînée et la cadette, attirées -l’une vers l’autre par je ne sais quel vide, se bousculent depuis et -se heurtent sans cesse. J’ai retrouvé, comme Ulysse, le petit chien, -mais bien portant; ce n’est pas moi qu’il attendait. Elles m’ont conté -le détail de tout ce qui leur était arrivé en ces dix années, de tout -ce qui arrive aux femmes: la visite de ce Mr. Howe, d’Annapolis, avec -lequel jadis j’avais pris chez elles le thé; et elles avaient vu deux -fois Miss Robinson, qui m’apprenait en anglais les mots exprimant -la patience, et aussi Mr. Klaks, qui m’apprenait l’impatience, les -jurons. Pas une minute elles ne songèrent à m’interroger, et d’ailleurs -je n’avais fait que ce que font les hommes: le tour du monde, la -guerre; je m’étais hissé sur le faîte de la vie; j’avais aimé la femme -d’Europe la plus dangereuse, j’avais manqué la tuer; une fois aussi, -de l’autobus, sur la place du Théâtre-Français, faisant sous la pluie -la queue pour _Primerose_, j’avais aperçu Mr. Klaks. Puis toutes deux -m’accompagnèrent chez Miss Longfellow, toutes blanches, en robe de soie -blanche achetée après la victoire de Richmond, avec des yeux bleus, -et l’idée s’imposait qu’au cinématographe les faisceaux de leur image -seraient blancs de neige, à parts deux fils tout noirs pour leurs iris. -Puis je trouvai des prétextes pour faire prononcer le nom de son père -et le mot "Poésie" à Miss Longfellow, assise au-dessous de son buste -de jeune fille, le buste au-dessous de son portrait d’enfant, et qui -venait par cascades à nous du temps victorien, comme dans un poème, par -trois métaphores, l’inoffensive idée de la vie d’un Poète. - -Ensuite les mères... Soudain, en pleine rue, elles aperçoivent les -officiers français qui viennent droit sur elles, elles tressaillent. -Nous nous écartons, mais notre première image, partie de nous si -brusquement, ne les évite pas, et les traverse. Elles n’osent -nous suivre, elles n’osent se retourner, elles s’arrêtent, toutes -droites, et chacune, sans pensée, est seulement une seconde sa propre -statue. Mais le lendemain, nous rencontrant dans un wagon, elles -s’enhardissent; elles viennent s’asseoir près de nous; elles ont pensé -depuis la veille à l’étoffe de notre uniforme qu’elles tâtent, pour -savoir de quoi s’habillent leurs fils en France, à nos boutons de -métal, qu’elles soupèsent, pour être sûres qu’ils peuvent arrêter une -balle tirée juste en leur centre. Elles disent: - ---Mon fils est infirmier dans les Vosges. Il revient pour s’engager, -que j’en suis heureuse! - ---Mon fils est votre soldat au régiment de Harvard. Hier il a fait son -testament, depuis il vit au hasard. Il est parti ce matin sans dire -l’heure du souper. - ---Mes deux fils partent demain pour le camp de Plattsburg. Mon mari, M. -Cannon, l’ancien chapelain, nous répète:--Je veux donner à la France -deux canons, l’un de cinq pieds sept pouces, l’autre de six pieds... -Mon mari aime rire. - -Mères imprudentes, qui envoyez vos fils à la guerre! Mères avec des -cabas ornés de fruits éclatants bourrés de coton exsangue. Mères avec -de petits chapeaux roses à raies vertes et des écharpes pourpres. Mères -auxquelles on fait remarquer que le médaillon du portrait du fils est -ouvert, et qui le ferment avec la précipitation dont elles retiraient -voilà dix ans l’enfant penché à la fenêtre. Je vous aide à descendre: -je ramasse votre billet tombé; je vous enlève, par cette seule -prévenance, tout regret, tout regret de donner la vie de votre vie, -l’âme de votre âme. Je vous prends votre valise: vous rayonnez d’espoir -en Dieu. - - * * * * * - -J’ai revu Marie-Louise. Elle venait assister son frère pour le Class -Day, jour où les quatre promotions de Harvard passent leur titre aux -promotions cadettes. Dix ans depuis nos adieux! Je suis allé sans joie -à son hôtel, palace, mais bâti du moins sur le lieu même où s’élevait -jadis sa petite pension. Ma journée jusque-là était mauvaise: j’avais -déjeuné chez ceux dont le fils venait de mourir, et un accès de fièvre -avait, devant moi, saisi leur fille unique; j’avais goûté chez ceux -qui s’étaient mariés après divorce, et, à mon sujet, ils avaient eu -une brouille; j’avais rencontré un couple condamné par le monde pour -ses mensonges, réhabilité, et il m’avait menti. Mauvais jour pour -toucher le présent ou le passé. A mesure d’ailleurs que j’approchais, -ce que je voyais la veille encore coloré et intact dans mes souvenirs, -se desséchait, s’évanouissait; toute ma mémoire doutait d’être assez -solide pour résister au moindre heurt vivant, et, fragile, dès qu’il -eut frôlé l’hôtel d’aujourd’hui, le petit hôtel d’autrefois pour -toujours disparut de mon cœur et de mes yeux. - -Nous avons poussé un cri; nous sommes restés confondus: tous deux nous -avions rajeuni. Elle prit ma main, m’approcha de la fenêtre, m’en -retira, alluma le lustre au-dessus de ma tête comme si la lumière -artificielle devait plus sûrement décomposer cette apparence. Mais -c’était bien notre jeunesse. Elle était notre récompense de n’avoir -jamais prononcé un de ces mots, fait un de ces gestes qui donnent -l’âge. Nous étions plus libres, chacun avait trouvé son vrai costume et -sa vraie forme, sa fortune; nous étions plus forts; devant elle, devant -moi, comme voilà dix ans, chacun des monuments de Boston à la même -distance, et la vie entière avec toutes ses cimes. Nous nous parlions, -nous nous interrogions hypocritement pour voir duquel le premier -jaillirait le goût ou le parfum de la vieillesse. En vain. Toutes les -douleurs, toutes les joies que nous avions connues depuis mon départ -étaient comprimées entre deux jeunesses égales... Mais c’est du Class -Day que je dois vous parler, et non de Marie-Louise. - -[Illustration] - -Son frère nous attendait dans la pelouse d’honneur où trois bassins -de bois avaient été dressés, reliés par des tuyaux à mille fontaines, -et, puisque c’était de jour, on obtenait par l’eau tous les dessins -que chez nous, la nuit du 14 juillet, le gaz et le feu ont dû tracer. -Toute la nuit les étudiants étaient rentrés de leurs banquets, par -deux, le plus grand portant dans ses bras un petit; il n’était plus -resté au matin que ceux dont la taille est moyenne, et l’aurore -s’était levée sur des étudiants semblables. Dans les dormitories -interdits aux femmes le reste de l’année, les cousines entraient en -riant, et, dans le bureau, sans hésiter, se dirigeaient droit sur -leur portrait pris dans la glace, prétendant qu’elles se coiffaient, -mais regardant avec tendresse cet autre reflet vieux d’un an. Sur les -pelouses, les écureuils qui se laissent tomber sur le passant, des -branches, tombaient sur des jeunes filles décolletées, frissonnant, ne -comprenant pas ces épaules nues. La procession défilait, chaque Année -avec sa musique, devant chaque bâtiment faisant halte et poussant trois -vivats en son honneur, criant son nom; et une fenêtre s’ouvrait, et -la dactylographe la plus digne de l’habiter, celle qui travaillait -les jours même des fêtes, apparaissait et saluait. Les refrains de -l’Université étaient des airs empruntés jadis à des hymnes célèbres, -à la _Marseillaise_, au _God save the King_, à Schumann, au temps -où l’on ne pensait pas qu’Harvard dût devenir aussi célèbre et la -fraude connue. Premier Class Day de la guerre, où sous leur robe noire -les promotions nouvelles avaient leur uniforme et nous saluaient -militairement, oubliant qu’il était caché. Les Années des pères, au -détour d’une allée, se trouvaient parfois, marchant en sens inverse, à -la hauteur des fils eux-mêmes. Les jeunes par exception ouvraient le -défilé, car cette année ce n’était plus vers la vieillesse, vers la -mort, non certes, c’était vers la guerre qu’on allait. Le poète de la -promotion guidait la foule vers le stade; des agents tenaient devant -lui la route libre: pour la première fois de sa vie il pouvait marcher -dehors sans lorgnon, il voyait le monde tel qu’il est, gris d’argent -avec son ourlet d’or, ses becs électriques en diamant, avec des petits -tas de rouge, de vert, de bleu, qui étaient les petites filles et il -les évitait soigneusement comme si elles étaient les couleurs mêmes. - -[Illustration] - -Nous arrivions au stade. Assis sur le gazon, nous faisions face aux -dix mille femmes rangées sur les gradins; dans les travées du centre -les plus âgées, les mères, en noir, aux oreilles déjà moins sûres, et -qui se tournaient toutes de profil d’un même mouvement aux passages -pathétiques pour mieux entendre; de chaque côté, de face, s’écartant à -leur guise, les sœurs et les cousines, en robes claires où éclatait une -robe rouge; elles se levaient aux noms propres, au nom d’Eliot, au nom -de Lowell, hésitant et frémissant--sont-ce des noms propres?--au mot de -Guerre, au mot de Mort, et nous voyions alors se tendre, cloué au stade -par les robes rouges, un immense oiseau avec ses ailes. Puis un coup -de vent releva sur la piste toutes les robes des étudiants; on aperçut -les uniformes si bien coupés, si propres, on comprit, palpitant et tout -neuf, le symbole. Des jeunes filles aussi furent prises; on vit de -fines jambes avec des bas transparents; on ne vit pas de genouillères -et de cuissards d’argent, de molletières d’acier; et les femmes, pour -la première fois en Amérique, se sentirent faibles et sans défense. - - * * * * * - -Muriel Patham, la danseuse, habite le même hôtel que Marie-Louise. -Vous savez le scandale d’où elle est sortie célèbre. Le professeur -Apponyi, qui revenait d’Ecosse et présidait à Saint-Louis la réunion -d’enrôlement, n’a pu supporter voir des jeunes femmes à costume léger -envahir en intermède l’estrade des conférenciers. Il s’est enfui, -refusant de prononcer son discours sur l’effort de la guerre. Une des -danseuses parvint à le toucher, et c’est Muriel Patham. - -Muriel me présente à sa mère, une des rares Minnésotaises qui sachent -que la statue de la Liberté fut donnée par la France, car elle s’est -assise dans la tête à Paris même, durant notre Exposition. Puis elle -me conte son aventure. Vous aimez, je crois, à savoir comment parlent -les Américaines, avec leur petite bouche rouge, comment elles écoutent, -avec leurs oreilles roses, avec leurs énormes perles. Muriel, qui a -gardé son sourire du jour le plus cruel de sa vie, son regard du jour -le plus inoffensif, parle aussi avec sa bouche d’enfant, mais la lèvre -d’en haut bouge à peine; et elle dut renoncer, au cinéma, à jouer le -rôle de la jeune fille qui épèle, à la fin de chaque épisode, et fait -deviner un mot. Le public imbécile ne comprenait pas et poussait, avec -le menton, par dérision, des cris confus. - -[Illustration] - ---Je suis parvenue, dit-elle, à trente centimètres au plus du -professeur Apponyi. J’étais sans maillot dans un pyjama aux jambes -réunies par un ruban et ne pouvais courir. D’ailleurs, dès que j’eus -étendu le bras vers lui, un frisson me saisit, et de ce jour, froide -que j’étais, j’ai compris l’esprit de la guerre. - ---Que comprenez-vous? - -Muriel attend, pour vous répondre, que votre parole, arrivée à la -conque de son oreille, en suive sans hâte les volutes, pénètre, fasse -jouer un petit os qui tape, au bout d’une minute, sur un tympan. -Alors, elle entend un bruit épouvantable, elle tressaille: - ---Ce que je comprends? - ---Ce que vous éprouvez? - ---J’éprouve d’abord que je suis lasse, mais inquiète. J’éprouve que -la nuit je rêve sans cesse de gens bizarres, qui n’ont qu’un œil, qui -brandissent des massues. Je me suis renseignée. On m’a dit que je -rêvais de Cyclopes. Depuis l’aventure aussi j’ai perdu cette qualité -qui encourageait à me photographier dans les ténèbres. Je sens toute -phosphorescence en moi disparaître. On a tiré hier de mon corps un -portrait à minuit, on ne voit plus rien. - ---Mais la guerre? - -Muriel s’arrondit sur son divan, avançant le front, comme si elle -voulait aussi tenir dans une tête, mais non sans regarder par les deux -orbites vides,--dans une tête moins grande que celle de la Liberté, -celle de l’Intelligence sans doute; et l’on voit ses belles jambes, et -une fois même ses genoux,--qui ont en anglais un nom différent pour les -femmes et pour les hommes, ce qui les rend si bizarres, si précieux. - ---La guerre? je la vois, par accès. Ou plutôt j’ai des visions, que -je crois la guerre, mais je ne dispose pas toujours près de moi d’un -soldat pour me dire ce qui en elles est de la guerre et ce qui n’en est -pas. Promettez-moi de parler franchement. Donnez-moi votre main... - -Elle baisse, lourdes et plus chères dans ce pays, car elles ont un nom -différent pour les femmes et les jeunes filles, ses paupières. - ---Je rêve que l’on verse sur moi de petits cartons roses, verts. Ce -sont les fiches des soldats américains morts dans les ambulances, -remplies avec une écriture hâtive ou une belle ronde, selon qu’ils -sont morts de jour, l’ambulance débordant, ou la nuit, quand les -secrétaires sont moins pressés... J’entends des cris; je vois un blessé -dans une voiture qui s’emballe, et le brancard glisse peu à peu vers -l’arrière... Je rêve que j’entends sans relâche, chaque seconde, à -l’étage au-dessous du mien, appliquer avec bruit un tampon sur une -table, et je me plains au gérant, et l’on me dit que c’est l’employé -chargé d’ajouter aux feuilles d’état-civil la mention: "Mort pour -l’Amérique." Tout cela est simple, n’est-ce pas, c’est la guerre! Mais -écoutez, qui est moins clair. - -J’ai retiré ma main à cette liseuse de pensée, j’ai deviné sa ruse, -elle sent qu’elle ne pourra plus rien avoir de moi, elle arrache juste -de ma mémoire un dernier tableau, puis après se trompe. - ---Je vois, près d’une ferme, un chien tué. Il est noir et frisé, il -a un collier. Entre deux obus, le fermier sort et reprend le collier -pour le chien d’après la guerre... Je vois le jardin public de Boston, -avec tous ces ouvriers parsemés à l’ombre et dormant qui se couvrent -soudain d’uniformes et de boue. Ainsi est le champ de bataille, -n’est-ce-pas, mais naturellement avec des morts aussi au soleil? Puis -je vois à l’horizon mille pioches, mille pics sortant de terre, qui -creusent, tous levés, tous baissés en cadence sur l’horizon. Ce sont -les tranchées, dites? C’est encore la guerre? - ---C’est bien elle. - ---Comme je suis heureuse! Ma mère prétend que ce tableau c’était la -paix, l’agriculture... Que vois-je encore? Je vois la première armée -américaine chargeant, chaque compagnie prenant la forme d’une lettre, -un nom immense en marche, dont quelques pauvres voyelles sous les obus -éclatent, et qui devient un mot avec seulement des consonnes, tel qu’en -prononcent les mourants. - ---Taisez-vous, Muriel, dit la mère. Je vous en prie, renoncez à vos -folies. Depuis l’aventure de Saint-Louis, lieutenant, elle veut être -un homme. Je vous dis contre cela, Muriel, qu’il n’est pas une minute, -depuis votre naissance, où je puisse vous imaginer en petit garçon. -Dois-je tout conter à notre hôte? - -Muriel hésite. Sa mère lui prépare le thé avec mille raffinements, -et n’oublie rien, muffins, tartines, toasts, de ce qui peut retarder -une décision aussi funeste. Elle remplit la tasse. Horreur! c’est -du thé de Ceylan! Elle regarde avec angoisse Muriel, attristée, qui -heureusement n’a rien vu, dont la gorge ne s’affaisse point, dont les -jambes tendrement s’allongent, qui respire sur elle-même des roses. Il -suffirait à ce moment d’un rien pour la ramener dans son sexe, d’un -nom de femme brusquement appelé,--de même que nous les hommes, on nous -ramène au désir d’être homme en criant dans les foires à nos oreilles: -Polyclète! Phébus! Phidias!--il suffirait de son nom peut-être. Déjà -ses cils s’agitent, ses deux myriades de cils, qui ont là-bas pour les -brunes et les blondes... - -Mais des fanfares éclatent, nous nous précipitons au balcon. - - * * * * * - -[Illustration] - -C’était encore aux premières semaines de la guerre, où l’Amérique -ignorante du combat, comme Hercule au Stade faisant du Sandow, -chaque jour exécutait dans la rue de grands gestes précis, déroulant -des parades où l’on portait un immense drapeau tendu sur des têtes -(quelques-unes, les asthmatiques, émergeaient par des trous), où les -figurants formaient de gigantesques lettres, comme si la guerre était -déclarée aussi à un astre, qu’il devenait loyal d’avertir par des -signaux. Aujourd’hui, réclame pour le premier emprunt, voilà justement -le cortège des femmes qui voudraient être des hommes. Elles sont -divisées en compagnies, chacune sous un étendard que je ne peux lire de -si loin, Muriel me l’explique: - -_--Parce que l’on nous dédaigne!_ - -Celles que l’on dédaigne sont toutes jeunes ou toutes vieilles. Un -gros homme sans orgueil, mari d’une dédaignée, porte la bannière. -Les spectateurs s’étonnent de voir dans le groupe Emily Battenson, -l’actrice qu’un souverain a follement aimée, et apprennent ainsi que -l’amour le plus fou des hommes, même des empereurs, est un dédain. - -_--Parce que nous sommes irritées d’être jolies!_ - -Toutes sont jolies, élégantes; toutes agitées par le doux démon de la -transparence et des beautés. Celles qui sont plus belles à cheval ont -eu le droit d’amener leurs chevaux. Toutes sérieuses, à part l’une qui -sourit, amoureuse d’elle-même, qui voudrait être homme, mais femme -aussi, mais être double. La dernière, une grande fille plus irritée que -les autres, qui lance des regards acharnés, la plus belle. - -Mais soudain d’un seul geste, d’un geste égal, comme si le même mort -passait devant chacun d’eux, les cent mille spectateurs se découvrent à -la fois. - -_--Parce que nous voudrions venger le_ Lusitania. - -Les musiques cessent de jouer. Du port, les sirènes crient sans -relâche, celles seulement des bateaux qui font le service d’Europe, -des bateaux qui peuvent être coulés. Des milliers de femmes avec une -petite fille à la main, parmi lesquelles--on frissonnait devant chaque -petit visage triste ou énergique--étaient deux fillettes naufragées -et orphelines. Vague venue du port, de la mer même, et qui bientôt -engloutit tous les autres détachements de la parade. Aux spectateurs -innombrables penchés des étages comme du pont d’un navire, les mères -dans le défilé tendaient des enfants. Naufragées qui portaient -toutes--de quoi donc sauve-t-elle?--une cocarde française. Danseuses -de Caliban prises dans le flux, en tunique blanche, en robe de soirée, -comme des passagères surprises à minuit par la torpille... Traînards, -femmes déjà fatiguées, celles qui auraient sombré avec leurs fillettes -les premières... Celles qui depuis dix minutes seraient englouties, -invisibles... - -Puis, après un vide que trois petits juifs traversent en courant mais -avec assurance, comme leur nation traversa la Mer Rouge, par lignes de -seize, l’arme sur l’épaule, au pas de parade, des êtres silencieux, -deux fois plus larges, deux fois plus hauts, qui agitaient leurs mains -en cadence: des hommes... Voilà ce que l’on voit en Amérique. - - * * * * * - -Déjà l’on voit aussi, sur le perron des villas heureuses, une mère et -une femme embrasser en pleurant un jeune homme qui rit. Il part, à la -main cette valise plate qui sert pour les visites du dimanche, et qui -contient pour la première fois au lieu d’un habit un uniforme; il se -retourne, il ne voit plus que l’une, car la seconde, de peine, est -rentrée; il a pour celle qui disparut, s’il l’aimait un peu moins que -l’autre, un immense amour. Il me rencontre, il me regarde. Il ne sait -pas qu’en France nous reconnaissons maintenant le visage de ceux qui -doivent mourir; qu’ils ont des yeux francs et timides, au menton cette -fossette, qu’ils sont graves et qu’ils sourient, qu’on les force à -monter les premiers dans les tramways, ami qui ne reviendra pas... - - -[Vignette] - - - - -[Illustration] - -REPOS AU LAC ASQUAM - - -Vous me regardiez, vous en étiez certaine, pour la dernière fois; moi -j’étais sûr de vous revoir. Le quart d’heure infini qui nous restait je -le secouais au hasard, comme on secoue un sablier; dans votre cœur un -coup sec abattait les pauvres minutes comme à l’horloge de la gare... -parfois vous ressentiez les secondes et vous fermiez les yeux. Pour -vous j’étais, réuni à mes bagages, tout ce que j’ai jamais été, un -ancien inconnu, un homme, un amour à son terme, fantôme je n’étais -plus; moi je voyais de doux trésors, des yeux bleus, des mains. Êtres -à taille, à âme d’échelle soudain différente, nous ne pouvions trouver -de paroles sensées, de pensées communes qu’en ajustant l’un en face -de l’autre nos visages... Alors heureusement arrivèrent celles de nos -amies qui prétendent n’aller jamais aux gares, qui vous prirent entre -elles deux, quand le train fut parti, et, soutenant vos coudes, vous -firent marcher toute la nuit sans arrêt, comme on l’ordonne aux Indes -pour ceux qu’a piqués le cobra. Les hommes d’équipe, les contrôleurs, -devinant cet argent et cet or qui jaillissent d’eux-mêmes autour des -vrais départs, accomplissaient tendrement leur œuvre, volaient sur moi, -pour les installer, ma canne, mon manteau, mon chapeau, puis mettaient -leur franc dans leur bouche comme s’ils allaient eux aussi partir, -mourir. Mais tu ne pensais pas à ma mort, tu semblais croire que je -prenais, dans ma méchanceté, un autre moyen de quitter ce monde, un -trottoir roulant plus rapide que le tien, et, obstinée, tu ralentissais -même tes derniers gestes. Tu étais dure, et triste, et cruelle comme si -j’allais devenir un autre homme: un ingénieur, et toujours parler, et -avoir des moustaches; un saint, et ne plus être libre l’après-midi; un -enfant, et boire en amont de toutes tes sources. Aujourd’hui la pensée -me vient que j’ai encore ton âge, je défaille de dévouement et de -plaisir. - -Aujourd’hui... je suis étendu au centre d’un grand cirque de montagnes. -Quand je me lève et me tiens debout, j’en deviens le pivot même. Comme -on me le recommandait à l’école, j’ai mis le soleil à ma gauche, pour -que la lumière soit meilleure, et je vous écris. Le lac au-dessous de -moi supporte des îles légères, et les sapins des radeaux détruits par -l’hiver vont à la dérive. Des oiseaux-mouches forent trop vite les -fleurs des pommiers, touchent le bois dur, blessés repartent. Pour -les dindons de la ferme aux pattes malades, race dégénérée, Mrs Green -passe à la graisse les branches de l’arbre perchoir. Une grive rouge -m’effleure, une brise s’élève. Comme un poète qui songe, près de qui -se pose un oiseau, qui s’émeut de voir tomber là, parfaite, la pensée -qu’il cherchait en lui, un amour tendre et doux, au lieu de souffler -en moi, soulève cette page, m’évente avec amour. Dans les hangars -cachés par les roseaux les fermiers essayent les moteurs des canots -qu’on sortira pour les maîtres le mois prochain. Mrs Green bat pour -moi un couvre-pied rose, car mon lit finit au-dessous de la fenêtre -et je vois, le matin, sous le drap, mes pieds ensoleillés, mais j’ai -froid. Au fond des criques où flottent les sapins coupés, les ouvriers -marchent de l’un à l’autre en sifflant des danses nègres qui feraient -chavirer tout autre. J’envie leur équilibre, je me sens tout guindé -d’avoir un lac et un soleil à gauche, et rien à droite. - -[Illustration] - -Où je suis? Je suis dans un pays que je reconnais énorme, à l’instant -même, à ce que les guêpes sont trois fois plus grosses qu’en Europe. Je -suis au milieu du New-Hampshire, qui voit l’uniforme bleu ciel pour la -première fois, qui croit que j’en ai choisi la couleur moi-même, qui -me croit donc sensible, généreux. Le régiment de Harvard a une semaine -d’examens et je me repose. L’auto a quitté Boston lundi, le matin, à -l’heure où dans les faubourgs, sur de hauts souliers taillés de biais, -vêtues de robes en foulard de soie, décolletées et appuyées contre le -vent, les dactylographes montent dans les tramways sans toucher les -barres d’appui, soucieuses de leurs mains, et les sténographes toutes -droites, soucieuses de leurs têtes. Sur les perrons, des Irlandaises à -nattes brunes vous passaient toute douce, par leurs yeux bleus, cette -pensée terrible qu’elles ont eue la nuit. Nous suivions la route bordée -par les ormes de Washington, bien vieux, réparés, le tronc comblé du -ciment qui fait là-bas les statues; et l’immortalité, à défaut de sève, -gagnait déjà les hautes branches. Les lacs, de plus en plus purs à -mesure que nous montions, détenaient l’eau des quartiers de plus en -plus riches de Boston, et venait enfin le lac tout bleu, tout rond, -qui alimente Beacon Street. A midi ce fut Portsmouth, où je présidai -sur la plage la réunion des enfants qui vendaient leurs animaux -favoris pour leurs filleuls de France. Ils étaient une centaine, -graves, enthousiastes ou consentants, excepté Grace Henderson, qui se -cramponnait à son veau blanc et pleurait. On le lui achetait vite, en -le lui laissant par pitié, mais son frère la forçait à le revendre et -trois fois elle eut à souffrir, à se débattre contre le devoir. Il y -avait des oiseaux de Cuba, qu’on achète avec les cages; des oiseaux -du pays, qu’on achète pour les relâcher; des tortues qui se vendaient -mal, car elles portent gravées sur le dos les initiales de leur premier -maître; des chèvres; et il y avait des animaux pour lesquels aussi -c’était un sacrifice, des chiens tristes qui ne résistaient pas, qui -se vendaient eux-mêmes, un petit éléphant qui retenait sa maîtresse -par sa ceinture,--elle cédait,--par la manche,--elle craquait,--et il -n’osa prendre sa natte. Les gouvernantes, pour consoler, achetaient -vite à leurs enfants un autre animal, et lisaient à tour de rôle, -sur un stand, les lettres des filleuls:--Venez chez moi, j’irai chez -vous, écrivait Jean Perrot, et si je meurs je veux vous voir... Des -professeurs s’étonnaient que les enfants français eussent tous un -langage rythmé... Puis vinrent des forêts vertes coupées de torrents -où les petits garçons qui pêchaient la truite à deux mains, n’osant -bouger, n’osant crier, nous acclamaient d’un clignement d’œil. Puis -vint Tamworth, pays des mulots, où les chouettes sont si grasses -qu’elles ne peuvent se percher de face car elles basculeraient. -Puis vint Sandwich où un Lithuanien, agitant son drapeau national, -protestait tout seul contre la conscription. Alors vint le lac Asquam, -et cette terrasse où depuis je suis étendu, au pied d’un bouleau fluet -et géant, qui n’a qu’une touffe à son sommet et qui chavirera s’il lui -pousse une autre feuille. J’ai pour hôtesse Mrs Green, la fermière, -qui porte un grand sarrau rayé, des cheveux gris en nattes sur le dos, -un lorgnon, mais qui tire à la dérobée la queue des veaux et se bat -avec le coq. Quand un mot s’attarde dans mon stylo, je le secoue de ma -chaise longue dans le lac... Mais parfois c’est en moi qu’il hésite, et -il faut que je me lève moi-même, que je m’accoude, parfois me penche. - -Avec qui je suis? Avec deux amis, un forestier, et un poète australien. -Le matin est à Carnegie, le forestier. Dès six heures, d’une nage -droite à travers les îles, où chaque propriétaire impose une heure -différente selon qu’il veut voir lever ses enfants tôt ou tard, il -me conduit à son district. Les bêtes silencieuses s’éveillent dans -les bois qui ont encore leur nom indien, le rat musqué se lève, le -héron bleu vole d’une presqu’île à une île, de l’île à un îlot, vole -vers midi. Nous débarquons à la hâte, évitant le naufrage, car un -sapin coupé glisse déjà du haut du toboggan vers le lac; nous allons -à la scierie par un chemin jadis couvert de sciure, mais qu’il a fait -goudronner depuis qu’il y perdit sa chaîne d’or. Il m’apprend le -secret qui fait distinguer le pin rouge, le pin blanc, le pin noir; -assemble son équipe de bûcherons qui va partir pour la France, me force -à leur dénoncer en français nos plus grands arbres, le chêne, l’orme, -et je sauve avec peine les hêtres, vos préférés. Dans les raccourcis -nous allons, sous les ronces, dignement, en gens qui ne parlent pas -la même langue, et pas un de ces gestes nobles n’est perdu, mon amie, -car la forêt est pleine de lynx. Dans les clairières, il me montre -les restes des feux de bois qu’il a allumés depuis son enfance, et -les tisons de vingt ans noircissent encore les doigts. Attendri, il -s’assied, douce amie, il rêve... et soudain quatre petits blaireaux, -amie adorable, sortent effarés de terre; de vrais petits blaireaux, -mon cœur. Nous les attrapons: ils piquent, ils se débattent; nous les -caressons, mon amour. - -[Illustration] - -Mais le soir est à Rogers, l’Australien. Tout est obscur, tout -invisible, on ne voit qu’un point rouge, le cigare de Carnegie qui -pagaye sans bruit sur le lac. Mais, à des milles, l’arbre privilégié -qui annonce chaque soir la lune soudain tout entier étincelle. C’est -qu’arrive une lune entière. Tout est radieux, tout éclaire. Des -rochers affleurent, polis comme des os de seiche. Autour du lac le -reflet des forêts, cassé et saccadé, devient une bordure égale. C’est -l’heure où les Indiens donnèrent un nom à ce qui nous entoure. Les -Montagnes Blanches deviennent blanches, les bouleaux jaunes jaunes, -bleus ces hiboux. Chaque plan du lac semble à un niveau différent, -et la lune ronge l’eau aux écluses. Nuit divine, ce soir, où les -Montagnes Blanches sont d’argent, les bouleaux d’or. Voici l’heure -enfin de choisir, ma maison, mon âme, le nom que je veux vous donner. -La grenouille taureau gémit; le loon, cygne noir du lac, pousse un cri -tour à tour éclatant et voilé, car il plonge sans cesse sa tête et -la ressort. La vraie lune s’écarte sans en avoir l’air de la fausse -lune... Mais Rogers s’obstine à ne pas se taire. Il veut que je lui -parle de Seeger, qui est mort, de Blakely, qui est mort, car tous -les poètes américains ont été tués avant qu’ait commencé la guerre -américaine. Il s’obstine à parler français sans permettre que je -l’aide, et tourne autour des mots qu’il ne sait plus, autour du mot -"débonnaire", autour du mot "échelle", du mot "sérénité". Réfugié -au cœur même du mot, je l’attends, placide, au cœur d’un nom propre -quelquefois, au cœur de Baudelaire, maintenant, opprimante statue. Puis -il me lit ses vers, qu’il désire adapter pour l’Europe, car les mois en -Australie diffèrent trop des nôtres: - ---Juillet a gelé les rivières, dit-il, et les ponts inutiles sont -rassemblés dans la grange... - -Je lui fais signe, il comprend, il corrige lui-même: - ---L’été a gelé les rivières, et les ponts... - -Le loon chante. Le lac flamboie, c’est Carnegie qui allume un second -cigare. Rogers s’émeut, prend ma main, et tourne autour d’un mot sur -les loons à la fois et sur l’amitié, que nous aussi en France, hélas, -nous ignorons! - - * * * * * - -Quand la tempête éclate; quand, par millions, les propriétaires des -cottages amènent sous l’averse le pavillon à sept raies rouges; quand -un éclair vous laisse apercevoir, dans l’auto qui précède, par le mica -de la capote, les ombres de deux têtes graves; quand l’oiseau noir -aux ailes rouges rentre ses ailes; quand les progermains, baissant -leur fenêtre à guillotine, se sentent soudain isolés, vaincus, et -pleurent; quand sur les gazons publics la foule se précipite vers les -tentes des sergents recruteurs et les aide à pousser à l’abri leurs -réclames, torpilles et mortiers; quand la mère à califourchon derrière -la motocyclette pourpre essaye en vain d’étendre la main vers le bébé -qui sommeille dans le side-car; quand sur les clochetons des granges -tournent affolés, mais en mesure, les cerfs d’or, les chimères, les -vaches d’or; quand sur l’avenue vide reste un soulier plein d’eau; -quand un coup de vent soulève la page du comptable manchot, et qu’il la -retient de la pointe de sa plume, appelant à l’aide; quand on n’entend -plus sur les trottoirs, sur la mer, sur les bastingages, que la -pluie...--puis quand un rayon descend, qu’un nuage tranchant le coupe, -qu’il tombe; quand l’arc-en-ciel vacille, sa gauche sur le béton du -quai, sa droite sur la mer; quand on retire dans un coin du ciel, comme -la dernière allumette qui reste, le soleil, quand il flambe enfin; -quand la lumière victorieuse bat d’un centimètre, sur la terrasse, -la goutte partie de cent mille fois moins loin qu’elle; quand la -demoiselle de magasin se précipite en riant dans le magasin d’en face; -quand le progermain remonte sa fenêtre, voit des dieux gras et solides, -mouillés jusque sous leurs fourrures, lutter jovialement entre eux, et -Erda glisser, Erda tomber, car le ciel est glissant, en ouvrant ses -grandes jambes blanches; quand le bébé dans le side-car reçoit sur le -nez la dernière goutte et crie...--puis quand les nénuphars se haussent -au-dessus de la couche d’étang nouvelle; quand le fermier en bottes -va vider de leur eau les pots de résine et de sirop d’érable; quand -un enfant, il ne sait par quel bonheur poussé, veut brûler du papier -d’Arménie; quand le voyageur, au tournant du cañon, descend de son -mulet, le caresse, et soudain remonte vite, car il veut garder sa place -sèche, et car l’orage recommence; quand la pluie retombe, s’acharne, la -même, dont on reconnaît les gouttes:--alors je pense à lui, Seeger, qui -aimait les orages, et je frémis... - -[Illustration] - ---Comment est mort Seeger? demande Rogers. - -Dans un mois Rogers part pour la guerre, et il ne perd pas une -occasion de savoir comment les poètes, ses collègues y sont tués. Il -serait bien étrange que deux poètes fussent tués de la même façon, -de la même exacte façon, et chacune de leurs morts est donc la mort -qu’il n’aura pas. Il ne divaguera pas, comme Brooke, disant au hasard -mille prénoms, et mourant au premier nom de femme. Il n’aura pas le -temps, comme Dollero, de m’écrire trois billets, le premier avec une -brindille et son sang, me disant adieu, le second avec le crayon de -l’infirmier, espérant me voir, le dernier avec le stylo du major, -confiant, heureux,... inachevé. Il ne tombera pas mort, comme Hœsslin, -le poète allemand, sur le dos d’un sergent son disciple qui se releva -lentement avec sa charge et l’apporta sans se retourner à l’ambulance. -Il lui faudra une tombe entière, puisqu’il ne mourra pas comme Blakely -dont les pauvres vestiges tinrent dans une boîte à palmers. Ce ne sera -pas au crépuscule, comme Drouot; à midi, comme Clermont. Si Seeger est -mort à l’aube, il ne lui restera plus guère que la nuit... Nuit amère -qui se perpétue sous les jours comme un sombre fraisier... Nuit douce, -avec son lac, ses loons, nuit sur les paquebots de Sydney, où le monde -se tait, où il n’y a plus contre la pensée d’un poète que tout le bruit -d’un vaisseau... Nuit près d’une source de France, où l’on souffre à -peine de sa jambe fracassée, où l’on mâche du cresson. Nuit obscure, -avec soudain, au centre, chaque rayon découpé par le velours noir, le -soleil... Heureux qui meurt la nuit! - ---Comment est mort Seeger? Le connaissiez-vous? - -Rogers est astigmate, il a deux grosses lunettes d’or à verres -dissemblables et il vous pose toujours, aussi, deux questions -différentes à la fois. Oui, je l’ai vu. Une fois, au Luxembourg, l’été: -il entrait dans le jardin irréel, peuplé de Parisiens fantasques et -tendres, et ceux qui se sentaient trop lourds pouvaient acheter de -petits ballons à la porte. Une autre fois, chez un ami qu’il avait -recherché l’avant-veille, sans le trouver, et il avait laissé un -distique,--la veille, et il avait laissé un sonnet. Mon ami se laissa -surprendre au lit le troisième jour, sinon il aurait eu au moins une -ballade. - ---A-t-il souffert? Avez-vous lu ses derniers vers? - -Car Rogers recueille aussi le dernier poème de tous les poètes tués. Il -recueille même leurs dernières lettres en prose, où parfois, comme les -armes d’un guerrier qui s’habille dans son appartement, deux mots par -hasard se heurtent, riment, et l’on tressaille. Dernière lettre écrite -à une tante entre les deux derniers poèmes, où malgré eux ils emploient -le nom poétique, l’autre ne venant plus, où ils disent "les coursiers", -les "pleurs", le "glaive", et se voient contraints d’être un peu -ironiques. Derniers poèmes où presque tous voient la mort; et comme -elle devait les surprendre, exactement: Seeger comme une amie envieuse -à un rendez-vous. Dollero comme un orage avec trois oiseaux, Blakely -comme un monstre sans tête--et où Brooke seul prévit tout à contresens. -Pauvre Brooke en effet qui nous disait à tous:--Si je meurs, songez que -dans une terre étrangère, toujours il y aura un coin de notre terre, -qu’une poussière plus riche que la terre y sera contenue, un corps -d’Angleterre lavé par les rivières anglaises, brûlé par le soleil -anglais, un corps horizontal, tendu sur la ligne de tous les ancêtres -anglais...--et qui est mort sur un bateau, et qui fut jeté dans la mer, -avec le boulet qui maintient vertical son suaire. Et, plein de pitié, -mais mis en méfiance de sa divination, feuilletant ses autres poèmes, -on ne croit plus exactement ce qu’ils affirment, on ne croit plus que -l’amour est une rue ouverte où se précipite ce qui jamais ne revient, -un traître qui livre au destin la citadelle du cœur, un enfant étendu. -On se butte un peu, on vous contredit,--pauvre cher Brooke--on s’entête -à croire que l’amour est une rue, si vous le voulez, mais fermée, où un -traître, mais alors un traître qu’on trahit, et parfois l’on voit ce -doux enfant vertical, flottant tristement dans l’air. - -Comment Seeger est mort? - -C’est l’été. Tout ce qui empêche de respirer l’été, son képi, son -masque, il l’enlève. Il tient son cigare derrière lui, à cause de la -fumée; le voleur de la compagnie le lui vole, et Dieu merci, car ses -mains après sa mort ne se brûleront pas sur lui. Puis il s’étire, mais -sans lever les bras, à cause des balles, les bras en croix. Il a juste -une minute à vivre. Votre montre est devant vous, avec son cadran à -secondes. Une minute et il va mourir. Il a dans sa poche le flacon -d’héliotrope, qu’il va écraser en tombant. Avant qu’il soit mort, vous -n’avez même plus le temps, maintenant, de tracer cette courte phrase -qui lui servait de devise, qu’il écrivait avant chaque poème--au sujet -des peupliers. Si c’est un obus, on charge le canon. Si c’est une -balle, le soldat allemand tapote son chargeur, le glisse. Seeger lève -la tête. Le ciel est tout bleu. Un peuplier, oui, un peuplier se dresse -à l’horizon. Seeger gravit la marche de tir. Un oiseau, oui, un... - - * * * * * - -Ainsi ont passé mes trois jours de repos, et aujourd’hui il est midi. -Je pense à vous qui d’Europe m’écrivez chaque semaine une lettre -d’humeur inconstante, dont le papier même est de couleur différente, et -chacune est lancée par un phare qui tourne... L’amour est un cheval qui -se cabre, une antilope qu’on attelle, un traître fidèle... Le soleil -est juste au-dessus de moi maintenant. J’écrivais, pour épargner mes -yeux, dans l’ombre de ma tête; la voilà comble; adieu amie. J’écris un -dernier mot, j’écris ton nom en plein soleil. - - -[Vignette] - - - - -[Illustration] - -POUR GROTON ET MIDDLESEX - - -Le mois finissait. Il était facile de s’en apercevoir: aux librairies -des tramways souterrains, derrière les vitres des pharmacies, dans les -salons des clubs, sur chaque table le soir près du lit ou le matin au -déjeuner sur chaque nappe rose près du pamplemousse, les trente têtes -de femmes qui ornaient les couvertures des trente grands magazines et -illustraient les bars les plus perdus de l’Amérique, avaient cédé peu -à peu leur place à trente images nouvelles, moins caressantes, moins -fraîches peut-être ce mois-ci, mais entières, nues ou en maillot, car -juillet venait. Les commissions, les visites, la vie menée, pendant -un mois, entre trente visages éclatants et doux (car les femmes en -juin sont d’humeur soumise), allait se continuer un mois entre le -même nombre de corps dédaigneux; et certaines tournaient même le dos, -ajustant leurs bas ruisselants; et les flèches familières de trente -affectueux regards étaient retirées de votre cœur,--de trente moins -une--car le magazine d’une ville lointaine n’était pas encore renouvelé -et une tête du mois écoulé survivait. C’était aussi samedi, et toute -l’Amérique, avant de s’enfoncer dans la saison des vacances--comme elle -se douche avant de se jeter dans la piscine--énergiquement se purifiait -du travail par un week-end. On éteignait les cheminées des usines à -midi juste; il ne restait sur le sol du four qu’un petit cercle d’or, -tout rond, car le soleil était au zénith et tout plat. Au moment où le -rideau de fer allait atteindre le tapis des devantures, décidés enfin, -les directeurs à quatre pattes s’évadaient. Dans les hauts bazars -transparents on voyait de la rue chaque étage se vider de ses ombres, -en commençant par le plus élevé, et les façades peuplées de reflets -innombrables devenaient pour deux jours insensibles. Les vrais soldats -commençaient à s’habiller pour ces deux jours en civil, et tous les -autres Américains en uniforme. Les vétérans de la Sécession, esclaves -des horaires, se hâtaient vers les trains; les omnibus combles de -fillettes en kaki brûlaient les stations, où attendaient avec honneur -les garçons en Peaux-Rouges. Pensant que Nelson meurt et renaît chaque -semaine, les marins nouaient à leur cou la cravate noire de sortie -qu’on prescrivit jadis le jour de la mort de Nelson. Les sociétés -secrètes arboraient des gilets lilas brodés de cornes en argent, des -parapluies jonquille à raies roses, et tous les insignes du secret. Les -musiques s’acheminaient vers les stades, chaque musicien à deux mètres -de son voisin, confondant sans doute l’intervalle du son et celui de -la pensée. C’était le week-end, on mobilisait pour le week-end, il n’y -avait plus une minute à perdre. - -Comme tous les samedis, on nous enlevait pour les parades, et les deux -petits capitaines de l’école Lowell me conduisaient inspecter leur -bataillon. Tout acte, aux Etats-Unis, toute pensée--comme un mot entre -ses deux tirets, comme un oiseau entre deux flèches--s’encadre entre -deux courses en auto sur une route toute droite. Mes guides avaient -seize ans et chacun me présentait l’autre. Aux arrêts le capitaine -Mills me disait les qualités du capitaine Size, assis derrière nous, -qui s’accoudait pendant la marche pour louer Mills; ils semblaient -parfois faire leur propre éloge, mais si dignement que cela même -n’eût point choqué, et l’on ne pouvait avoir pour soi-même une plus -raisonnable estime. Nous traversions Lexington, Arlington, tous les -cercles de passé dont s’entoure Boston, les seules villes en Amérique -où la première génération des choses d’Europe, les maisons semblables -au Parthénon, les pommiers, les gazons, ait atteint la vieillesse. A -gauche, au-dessus de mille étangs et d’églises en bois jaune, aidée -par la brume, l’Histoire prenait son repos, satisfaite d’elle-même, et, -à droite, les nuages nés de l’Océan appuyaient sans haine contre les -nuages nés du ciel. Route pour moi inconnue et j’éprouvais--c’était -bien cela, ce n’était pas la nostalgie et je commence, à mon âge, à ne -plus confondre les sentiments les plus subtils, ce n’était pas l’amour -des hêtres, l’espoir d’une lettre d’Océanie,--j’éprouvais la volupté -de l’homme qui revient, sa jeunesse finie, vers le pays où il est -né! Jamais je n’avais vu pourtant trois nègres avec un Chinois, sur -un balcon, s’entraîner dans un appareil à rames; jamais cette prison -d’où un vieillard à foulard rouge, qui sortait, nous salua; jamais une -quarteronne, entre deux colonnes doriques, tourner la tête de son fils, -qui étreignait un cheval de bois violet et jaune, vers un cheval vivant -noir et blanc, et lui apprendre pour la vie l’art des comparaisons; -jamais, dans un bar, avec ses bottines de chevreau blanc, l’amour -lui-même, roux, avec un nœud grenat, vêtu en fille; mais toute âme ce -jour-là gonflait exactement chaque être, tout était jeune et verni, -tout me ramenait à la source de la couleur, de la jeunesse, et je -croyais revenir à mon village. - -[Illustration] - -Les autos sifflaient, les trains sonnaient. C’était le jour où les -voleurs d’enfants, dans une automobile Ford volée qui leur appartient -désormais, car la police, pas plus que Ford, ne peut reconnaître une -Ford d’une autre, s’efforcent de ravir le bébé à la fois le plus -riche et le moins singulier, reculant devant les yeux violets, les -fossettes. Des mères détournaient avec crainte de nous leur fils adoré, -semblable à tous. Une à une nous dépassions les voitures qui, de tous -les Etats,--on reconnaît l’Etat au nom inscrit sur la plaque--viennent -chaque samedi visiter Concord, patrie de tous les poètes et philosophes -d’Amérique;--les banquiers de l’Ohio, de l’Oklahoma, qui n’ont lu -Emerson que tout haut et en famille, par autos combles, avec une petite -fille sur le capot comme épigraphe;--solitaire, dans une voiture -immense, le Californien, l’Alaskien, qui verra les tombes illustres -sans sœur, sans ami, qui lisait seul, le soir, dans sa cabane perdue, -les chapitres sur la modestie, la franchise, qui appelait son chien, -le caressait, lui disait la vérité;--de jeunes époux de New-York, -qui croient que tout les regarde encore, et ferment par pudeur leurs -yeux sous les regards trop vifs, regardés par les ruisseaux, les -oiseaux;--une famille égoïste, j’ai pris son numéro, qui, sous ses -masques de mica, se croyait dispensée de rire, de sourire. Puis -soudain la route fut libre, toutes les autos s’engouffrant dans le -domaine où naquit Thoreau, moins l’Alaskien qui commença la visite -par la maison où il mourut, prenant au plus court pour l’atteindre -encore. Puis une rivière fut franchie, coulant au ras des pelouses, -et le canot rouge empli de fillettes qui entrait sous le pont, en -sortit, malgré ses efforts, trop tard pour nous bien admirer. Pour -la première fois gardiens d’une vie française, comme si elle eût pu -plus facilement qu’une autre prendre feu, se casser, se tordre, -Mills et Size ne fumaient pas, m’évitaient tout heurt. Discrets, et -comme si l’uniforme bleu n’eût rendu invisible que mon visage, ils me -remerciaient, à chacune de mes questions, de le reprendre pour eux et -ne répondaient qu’à lui. Pudeur soudaine,--ils se rappelaient ce qu’on -dit de nos épouses sans liberté, généreuses et folles, de nos regrets -le soir sur la montagne Montmartre, sur la montagne Montparnasse, de -la différence si nette entre nos hommes et nos femmes,--au lieu de le -frôler, ils contournaient presque un passant jeune fille. Résignés à ne -pas me demander si j’avais tué avec mon revolver--encore moins avec ma -baïonnette--si, épuisé, j’abandonnai, après l’avoir sauvé d’abord sur -mes épaules, mon meilleur ami blessé, pour me prouver leur confiance -ils m’avouaient leur seule querelle: Mills aimer le désert, Size les -villes. Mills préférait la liberté, Size la justice. Aux beautés du -pays que me signalait Size, Mills, qui était de l’Ouest, opposait les -beautés de l’Orégon, toujours d’ailleurs froides et dures; à la forêt -frissonnante son énorme forêt pétrifiée; au ruisseau son Grand Cañon -de marbre d’or et de plâtre bleu; et devant la maison de Longfellow -seulement dut se taire, car ils n’ont pas encore eu, dans l’Ouest, des -poètes en cristal ou en onyx. - - * * * * * - -C’est la coutume que les bâtiments de l’école lui soient offerts -deux à la fois et par deux amis, et l’on relie par une pergola ou -un cloître les présents jumeaux: le théâtre l’était au Club de la -Sagesse, l’église au Musée des oiseaux, le Château des professeurs à la -piscine--pour que leurs femmes de la fenêtre surveillent le bain--et -il venait donc à l’esprit que l’amitié unit toujours un enfant sérieux -et un enfant frivole. Nous arrivions un jour heureux; les cloches -sonnaient, qu’on tire chaque fois qu’un ancien élève se marie, et le -marié était justement le donateur de l’église; on devinait l’ami des -oiseaux, son garçon d’honneur, le félicitant, lui glissant dans la -main, à la sacristie, un rouge-gorge. Les clairons jouaient à notre -droite, d’un clairon neuf pour les ordres donnés par Mills, d’un -clairon de la guerre de l’Indépendance pour mes remarques. Devant la -tribune des invités, debout, je n’osais grimper sur l’estrade solitaire -apportée pour moi de la bibliothèque, un escabeau masqué de lilas, dont -la bibliothécaire changeait les fleurs, sans doute, selon le livre -qu’on voulait atteindre. Je ne remarquais pas que parents, cousines et -sœurs étaient au garde à vous; seul je remuais, avançant, reculant; on -ne m’en voulut pas; le journal de l’école écrivit le lendemain que je -bougeais comme un drapeau. - -[Illustration] - -La manœuvre commençait. La compagnie des signaleurs nous prévint qu’une -guerre était déclarée. Aussitôt les quatre lignes de la compagnie -Mills, ouvertes à larges espaces, s’emboîtèrent dans les quatre lignes -Size et tournèrent en sens inverse. La T.S.F. nous indiqua l’arrivée -des uhlans. Aussitôt, entre deux sections au repos, les six autres -formèrent chacune une lettre du mot France. Puis elles défilèrent, le -drapeau les précédant. Ce jour-là encore il avait une étoile de plus -qu’il n’était mort d’Américains pour la France, étoile masquée de soie -bleue que le porte-étendard, chaque matin, en ouvrant le journal, -tremblait non sans espoir d’avoir à délivrer; et pour la première -fois le drapeau américain me fit un salut personnel, il s’inclina, et -surpris, confus, au lieu de saluer, je m’inclinai; et désormais nous -nous connaissons, nous sommes amis. Puis, pour que la revue semblât -sans fin et que les spectateurs dans leur esprit la vissent toujours -continuer, les soldats disparurent noblement derrière un mamelon. Une -fillette crut à un vrai départ et pleurait, appelant son frère. - -Déjà ceux qui étaient trop jeunes pour parader s’approchaient. Les fils -de ce M. Norton, le botaniste, qui tint à composer à Paris sa thèse sur -les lichens, refusant les invitations du grand spécialiste autrichien, -et bien qu’il eût reçu de lui un tracé Paris-Vienne si fertile en -lichens qu’il eût pu le rejoindre en traîneau tiré par des rennes; -les petits-fils du sénateur Lodge, qui avaient habité rue de Monceau, -et désiraient m’en dire un mot, ainsi que de l’avenue Jules-Janin, et -le plus jeune fut autorisé à me serrer la main. L’aîné, qui avait la -rougeole et devait se tenir à trente mètres de tout camarade, eût le -droit de me crier bonjour. - ---J’ai de l’irritation sur la peau, cria-t-il. - ---Ce n’est rien. Approchez! - ---Vive la France! cria-t-il en fuyant, car je marchais sur lui. - -Un autre enfant nous escortait de plus loin encore, de l’autre côté de -la route. Je demandai ce qu’il avait, il n’avait rien. Sur mon signe, -il s’approcha, repartit bienheureux. Il avait sans doute qu’il était -pauvre, orphelin: on m’avoua le soir qu’il n’était pas de l’école. -Mais déjà le bataillon débandé revenait vers moi, chacun traînant -son cadet, sa sœur cadette, car on ne croit en Amérique qu’à ce qu’un -enfant peut voir en même temps que vous. Déjà les actrices qui jouaient -Caliban au Stade, la répétition finie, poussaient, clavier tout jeune, -leurs petites autos blanches entre les autos noires des mères, et je -devais leur expliquer le combat, et qu’on a le droit de tirer sur la -seconde ligne des tirailleurs ennemis, même si la première est intacte. - - * * * * * - -Le directeur venait vers nous, au travers des pelouses, escorté -d’élèves qui devaient suivre les allées et décrivaient en courant des -losanges, des huit, des S, autour de cet axe inflexible. Le thé fut -pris dans son bureau où il recueille, accrochés au mur, les portraits -des élèves les plus intelligents, des élèves morts, des plus beaux, -et il me montrait ceux qui étaient à la fois dans les trois panneaux. -Cloués face à la fenêtre, pour qu’on les vît mieux, les morts étaient -déjà jaunis par le soleil. Sa fille Ruth nous servait, l’actrice, si -maniérée quand elle joue, si naturelle dans la vie, avec Helen Doster, -son amie de théâtre, qui a les qualités inverses, et toutes deux ce -jour-là, l’une jouant, l’autre vivant, étaient également heureuses, -simples. Elles me conduisirent au Hall. - -Dans le Hall, il y avait les huit plaques des anciens élèves tués en -France et les cendres même du neuvième, qui, suivant dans la guerre mon -tracé exact, aux mêmes jours que moi s’était trouvé dans les hôpitaux -en Occident, sur les navires en Orient. C’était de tous les Américains -celui dont la jeunesse ressemblait le plus à la mienne, car Ruth me -conta sa vie, et ce que je fus dans mon lycée sous un autre nom je -l’avais été dans cette école. On me montra son dialogue, inachevé, sur -Clytemnestre à Boston; on me le donna, je le finirais; on me montra -ses dernières lettres, où je disais vouloir mourir pour un autre pays -que le mien, où je demandais au directeur des boîtes de crackers, -depuis revenues et que l’on mit, pour mon régiment, dans mon auto; -ses photographies, et je vis ce qui aurait été à Beverley mon cheval, -ma maison, ma sœur. Une maison calme et fleurie sur une île, dans un -estuaire, et l’eau était salée à l’est, douce à l’ouest et dorée; une -sœur déguisée en pierrot noir, impassible sous le magnésium, une sœur -qui regarde le soleil en face. Nos destins même un jour s’étaient -croisés, puisque je reconnus de Dorothée Simpson la même photo que -j’ai, la même dédicace, et certains de ses goûts ont peut-être passé -depuis et grandissent en moi, celui des yeux trop grands, des cheveux -trop longs, des bouches trop petites, pour moi jusqu’à Dorothée si -détestables. - - * * * * * - -Mais déjà le soleil s’abaissait et faisait scintiller tout le long -de la colline, comme si le ciel avait les trois bordures qu’a la mer -dans les atlas, les trois fils de cuivre du télégraphe. Nous avions à -gravir les pentes sur lesquelles Longfellow et Emerson allaient rêver, -et sur deux bancs différents, car ils rêvaient parfois le même jour. -Deux élèves étaient nos guides; Bobby, le poète officiel de l’Ecole, -qui rédigeait les discours en poèmes, les compliments en sonnets, et -Harry, poète aussi, mais qui l’ignorait, et aucun maître n’osait le lui -révéler, car il était le meilleur élève de la classe, et que peut-il -advenir des thèmes ou des versions d’un somnambule qu’on éveille? D’une -humeur infaillible, comme nos sourciers de France s’arrêtent juste -au-dessus du bloc d’eau enterré, parfois il s’arrêtait, ne bougeant -plus, et Bobby se hâtait vers lui, et le professeur aussi courait, car -au point qu’il avait choisi il y avait toujours un vers à trouver pour -Bobby, et pour le professeur un précepte moral. - -Ainsi nous allions, Bobby sur nos talons, que des joies soudaines -atteignaient, mesurées cependant et équilibrées aussitôt, selon leur -poids, par un distique ou par un quatrain, qui croyait chercher -des rimes en s’attardant devant deux fleurs ou deux nuages qui se -ressemblent, et loin devant nous Harry vagabond, âme de découverte, que -le directeur aujourd’hui surveillait sans émoi dans ce paysage connu, -comme le chasseur son chien dans son propre clos. Du banc d’Emerson, -je contemplais cette contrée où j’étais venu insensible, où j’avais -repris peu à peu les biens que nous prend la guerre, le goût du ciel, -le goût des forêts et des eaux. Triste départ de Paris, où mes amies me -soignaient comme on soigne un musicien sourd, un peintre aveugle; où -j’étais leur poète insensible. Tristes mois où rien ne m’atteignait, -où j’apercevais tout à travers un voile, où je n’arrivais à soulever -jusqu’à moi un être, un objet qu’en leur trouvant une ressemblance, et -encore c’était une ressemblance avec un être et un objet d’un monde qui -me restait inconnu. Mais aujourd’hui, je voyais, j’entendais. Un brin -d’herbe crissait sous une dent de cigale, un brin d’herbe s’était plié, -un autre noué, et il n’y avait point à craindre l’oubli, ce jour-là, -de la part du dieu des gazons. Deux ormes hirsutes restaient courbés à -l’angle droit devant deux ifs, dans la pose où nous les avions surpris, -confus, désespérés d’avoir appris aux hommes que certains arbres sont -esclaves et d’autres Génies. Nous ne parlions pas; le roulement des -autos reliait des villages dentelés qui tournaient lentement. Nous -songions chacun à ce qui est sa pensée seule, mais toutes ces pensées -parfois se rejoignaient sur un oiseau, qui volait entre nous, qui, -d’une aile à reflet, renvoyait à celui-là la pensée et le regard que -celui-ci avait jetés. De sorte que soudain je pensais, et sans en voir -la raison, à un chien fidèle, à la France, et, pensée du Directeur sans -doute, à Dieu lui-même. Tout ce qui peut faire comprendre la vie de la -terre, un ruisseau avec des méandres, une carrière, un étang, voilà -quel était le paysage du philosophe qui ne voulut expliquer que les -hommes. On voyait de biais encore le cimetière, et les lourdes pierres -des tombes en raccourci comme les morts eux-mêmes dans Rembrandt. On -voyait les élèves courir sur une piste, et, à l’arrivée, séparés par -des intervalles immenses, ceux que d’en bas le juge terrestre ne -voyait distants que de quelques pouces. On voyait sur une écluse le -canot rouge aller, moi seul savais par quelle faiblesse de ses avirons, -saccadé et sans but, et dans les grands domaines, pour la fureur des -propriétaires, les fermiers user avec leur Ford les chemins neufs. -On voyait, au milieu d’un fourré, de granuleux pommiers sauvages en -fleurs et c’était la trace d’une des premières fermes d’émigrants, et -les quakers qui n’ont jamais souri laissent ces squelettes parfumés... -On croyait tout voir... Mais le directeur soudain nous montra Harry, -étendu au-dessus de nous, qui avait trouvé, dédaignant celui d’Emerson, -le vrai trône de la vallée, qui, bientôt, orienté dans sa vraie ligne, -ne bougea plus, qu’il fallut rejoindre... Pauvre Emerson qui ne vit -jamais, au ras du ciel, autour d’un clocher pointu, ce bosquet vers -lequel volait un oiseau, puis allait un bicycliste, puis s’enfuyait un -chien, puis courait un piéton, et qui ignora peut-être toujours qu’en -Nouvelle-Angleterre, le soir, humains et animaux, s’unissent sous un -bois d’érables et s’étendent, mais alternés, pour le sommeil. - - -[Vignette] - - - - -[Illustration] - -FILM - - -Un matin... - -Je mens. Ce n’était pas un matin. Mais laissez-moi essayer à vide -toutes ces phrases qui soudain, au cinématographe, apparaissent sur -l’écran, d’or en Europe, d’argent en Amérique, pour vous annoncer ce -que l’on redoutait le plus, ou aussi, c’est si bien la vie, ce qu’on -n’osait plus espérer. Laissez-moi contrôler mon cœur, s’il répond, -s’il est un cœur naïf... Un matin... Toi qui es près de moi, pose ta -main sur ma poitrine, et prononce ce mot sans m’avertir, et je vais -penser à la nuit pour que le coup soit plus sensible... Que tu parles -brusquement, amie, quelle secousse! quel mauvais boy d’ascenseur tu -ferais! - -Une nuit... - -Seul être qu’on approche en le fuyant, qu’on voit en fermant les -yeux! Nuit de New-Jersey où les feuilles des palmiers claquent de -chaque dent sous la fraîcheur, où l’étang est de plomb, et sur lui les -cygnes glissent tout hors de l’eau, on voit leurs pattes; où le mari -rentré du club avant la fin de l’opéra, contemplant la photo de sa -femme Ivy, découvre sur les lèvres la trace de deux lèvres et ne sait -ce qu’il doit souhaiter, savoir son meilleur ami amoureux d’elle ou -apprendre que c’est elle-même, égoïste, qui s’embrasse. Nuit d’été, que -l’opérateur poursuit en plein midi et avec une plaque bleue, de sorte -qu’on voit animé tout ce qui dort à pareille heure, les canards d’Inde -sur les bassins, la tête d’un facteur, et des petites filles en pyjama -qu’un bandit vole de leur berceau à minuit juste et qui clignent des -yeux à cause du soleil. - -Soudain... - -Mot qu’ils emploient toujours à contre-sens, pour dire "alors"! -Soudain, lentement, la femme imprudente vient, honnête, chez -l’Oriental; il la marque au fer rouge de la première lettre du mot -Japon (moi je peux l’épouser, j’ai la même initiale...) Soudain, peu -à peu, le professeur français de troisième classique, égaré dans la -ville des cow-boys, raconte les aventures qui lui arrivèrent en Europe: -ce brigand qui l’avait étendu sur un lit, qui coupait les pieds de -ses victimes quand ils dépassaient à travers les barreaux de cuivre, -quand les jambes étaient trop courtes qui les allongeait par des -supplices--lui avait eu juste la taille;--ce cheval indomptable qu’il -changea en agneau, qui avait peur de son ombre, qu’il monta simplement -un jour de pluie, les autres jockeys étaient pâles de fureur, -inondés... Soudain, à pas de loup, doucement, l’enfant qui a trouvé une -boîte de tisons veut allumer des taches de soleil sur la vérandah et -met le feu à la maison. - -Un soir... - -Mais cela c’est mon histoire. - -Ecoutez... - - * * * * * - -Un soir, rentrant de l’exercice, j’appris par le portier du -Harvard-Club que Clyton m’avait demandé quatre fois et qu’il attendait -dans ma chambre. Mais c’était mercredi, le jour où venait le courrier -de France, et je ne me hâtai point. J’avais depuis trois mois -l’habitude d’ouvrir aussitôt mes lettres et de les lire debout, appuyé -au bureau du caissier. Je l’aurais désobligé en les emportant intactes. -Il me souriait en silence, et derrière le pupitre d’en face la -téléphoniste évitait de parler haut, comme pour me laisser téléphoner -dans un pays lointain. La dernière lettre lue, il demandait si tout -allait bien en France. Tout allait bien. Les mercredis sans courrier, -il me consolait et me donnait les nouvelles de Niagara Falls, sa -patrie, où tout est à peu près parfait. - -Aujourd’hui je mentais. Tout n’allait pas très bien. Jacques s’était -tué en avion. Les messages de morts qu’on reçoit en France à chaque -heure m’arrivaient tous ensemble dans cette seule journée. Amis -chargés pour moi, quelques instants à peine après leur mort, dans le -transatlantique, mais qui n’étaient plus que des ombres, après un si -long voyage, en débarquant. Malgré ma pitié, ma peine, je ne parvenais -pas à veiller un cadavre étendu; un mois, tout un mois maintenant -qu’ils étaient morts; ils me touchaient, mais déjà impalpables; leurs -yeux à nouveau étaient ouverts, leurs bouches souriaient. Spectres -venus pour moi seul dans ce continent nouveau, je les sentais souffrir -de ce bruit, de cette électricité, pénibles déjà à des émigrés vivants, -d’entendre la téléphoniste appeler en chuchotant Boskiewitch, être -débordant de santé, de la part de J. K. Smith, qui certes un jour -mourra, mais qui n’est point mort. Je montais chez moi; les lettres -ouvertes ne tenaient plus dans ma grande enveloppe, je déchirais le -haut des enveloppes, je jetais les morceaux déchirés, je les regardais -sur le plancher; je pensais à la terre qui reste d’une tombe fermée, -je les ramassais... Huit jours, j’avais huit jours jusqu’au prochain -passage. Huit jours pour rayer une adresse, dans mon carnet, de la -liste justement qui servira à établir mes lettres de faire-part; huit -jours pour imaginer qu’une veuve n’était plus folle; que les enfants -avaient remplacé la phrase pour un père vivant, dans la prière du -soir, par la phrase pour un père mort; qu’une mère recommençait à -manger un peu, à boire un peu de lait, à ne plus résister à ceux qui -parlaient de phoscao, de biscottes... - -Aujourd’hui Jacques était mort. Avec Gonzalve, qui ne le quittait pas -et que nous commencions, lui aussi, à aimer. L’avion qu’il conduisait -s’était abattu près de Meaux, et ainsi mon ami si cher avait tué -avec lui le seul moyen de le retrouver un peu, un ami à peine moins -cher, son seul reflet. Il était mort aussitôt. Gonzalve avait vécu -huit heures. Les amis de Jacques étaient arrivés en foule de Paris, -de Dammartin, de Melun. Gonzalve put les recevoir, leur parler, leur -dire que Jacques n’avait pas commis de faute: L’avion s’était abattu -de lui-même, et comme pour certains la vie se brise sans qu’ils aient -eu un premier léger tort envers elle, une première maladresse, fait un -petit mensonge, conçu une petite haine. Toute sa famille était trop -loin, à Pau, à Nice, quelqu’un à Venise; il écrivit à sa mère, à son -père, signa avec son sang,--fit recharger son stylo,--à une amie, mais -il ne vit que les amis de Jacques, leur transmit les derniers mots de -Jacques, qui furent ainsi, à huit heures d’intervalle ses derniers -mots. Il était calme, calme. On se consolait presque de donner cette -parcelle sereine à l’éternité. Mais on pensa tout à coup, un inconnu -qui se trouvait là pensa à lui dire qu’il mourait pour la France. Il se -mit alors à pleurer. Il ne chercha plus d’excuse à sa chute. L’idée de -cet honneur en lui détruisit soudain toute volonté, toute énergie, et -ce qui apaisait les autres mourants n’en fit plus qu’un enfant ébloui, -que des sanglots secouaient, meurtrissant sa dernière heure même. Il -se cachait le visage de ses mains, il appelait désespérément la seule -présence qui, désormais, ne lui était plus refusée: Jacques! Jacques! -Puis un général arriva. Il l’entendit d’avance saluer le corps du mort -qu’on avait étendu dans la première chambre pour que le blessé fût plus -tranquille. Il se souleva pour le recevoir. C’était un vieux général -d’aviation, habitué à ces visites, muet, qui n’avait pas vu sa jambe -coupée, qui lui promit que dans quinze jours il serait remis; qui enfin -ému, se pencha sur lui, affectueux, regarda longuement ce qu’un vieux -général comprend mal, des yeux débordants de larmes, une bouche qui -riait, un masque pur et lisse tenu au visage par d’effroyables rides. -Alors Gonzalve mourut, et le général se retournait atterré, appelant -un prêtre, ne sachant à qui passer cette âme demeurée dans ses mains -malhabiles... - -Mais pourquoi ce début à une histoire de petite fille? - - * * * * * - -Clyton était étendu sur mon lit, endormi. Il avait les cheveux blonds -de Jacques, sa taille. Pendant un mois je rencontrai ainsi, mais de -moins en moins ressemblantes, les images encore libres de mon ami, -puis, un jour, une image à peine reconnaissable, sur un enfant, et -ce fut tout. Je secouai Clyton pour chasser de lui cette ombre. Il -ne bougea pas, saisit ma main au vol, en regarda distraitement les -lignes, et soudain effaré, respectueux et bégayant comme s’il venait de -voir en une seconde toute ma vie, et quelle vie, il se dressa. - ---Ecoutez-moi! - -Souvent, sorti en civil, j’avais surpris Clyton, en civil aussi, qui -me suivait de loin. Souvent j’avais reçu des lettres sans signature, -écrites par une femme, et me priant de passer à midi dans un rond-point -sans arbres, inondé de soleil. Je sus que Clyton les mettait à la -poste. On m’apprit aussi qu’il parlait de moi à tout propos, prétendant -que j’avais la grâce, que j’étais devin, et que sur dix paroles que je -lançais au hasard, cinq atteignaient leur objet, blessaient la matière -même du monde. Un jour, dans son auto, j’avais prononcé par hasard et -brutalement le mot pinson. Au premier arrêt, nous trouvions un pinson -mort sur le capot. Le lendemain matin, pour me moquer de lui, loin de -la mer, j’avais prononcé, mais avec des précautions, le mot mouette. -Au déjeuner, dans la cour de l’hôtellerie, une mouette apprivoisée se -promenait, mais avec une aile tordue. - -[Illustration] - ---Ma sœur Mae veut vous voir, lieutenant. Il s’agit peut-être de sa -vie. Vous me suivez? - ---Votre cousine Barbara? - ---Ma sœur Mae! - -J’eusse certes préféré Barbara que j’avais connue la semaine passée -chez les Thackeray, dans les jardins florentins ornés d’autels chinois -qui descendent au Charles River, et où des moutons paissent, protégés -contre les grosses mouches par des chiens loups. Le soir tombait. Les -deux petits frères Thackeray, dont Teddy a les yeux bleus, Bill les -yeux noirs, jouaient avec leur fox vairon qu’ils se sont partagés en -longueur selon la couleur de leurs yeux et dont ils tiraient la queue -indivise. Dans sa minuscule et ronde culotte de cheval, Perscilla, leur -cadette, qu’on avait pour la première fois de sa vie photographiée -officiellement le matin, se sentait quelque chose en moins, quelque -chose en plus, et n’était point sûre que l’on ne souffrît pas un peu -jusqu’au moment où le cliché enfin est révélé. Nous étions assis sur -la terrasse fermée par de hauts fusains où l’on découpe des fenêtres -diverses avec des cadres en bois d’or pour voir la plaine, et nous -regardions le soleil tout rond par la fenêtre ovale; au milieu des -lilas, des lilas blancs qui sont à Teddy, des violets qui sont à -Billy; au-dessous d’ormes centenaires qui n’avaient pas ombragé de -Français depuis Chateaubriand, et oubliant qu’alors ils étaient jeunes -trouvaient ce nouvel hôte bien petit, bien facile à couvrir. Par la -fenêtre en forme de cœur un rayon éclairait Barbara d’une lumière de -même forme, mais qui semblait émaner d’elle seule. Ses paupières, son -cœur, battaient à intervalles longs mais réguliers. On m’avait prévenu -qu’elle inspire, plus violemment et plus subtilement que jamais femme -inspira l’amour, le désir,--mais exigeant, insoutenable, immédiat--du -mariage. Chacune de ses trois sœurs s’est mariée en un jour avec un -jeune homme la veille inconnu. On éprouve près d’elle je ne sais quel -tourment et quelle sécurité, comme si l’on avait à son côté une femme -créée de la veille; on touche cette main neuve, on délie ces cheveux -épais et on les livre, pour la première fois, à la brise; on caresse -et fend du doigt ces lèvres qui jamais encore ne se sont ouvertes; on -veut partir sans passé dans un avenir neuf; on se voit, avec Barbara, -sous tous les espaces clos, dans la salle à manger avec les cristaux, -dans la chambre avec un rayon, dans l’auto par la tempête, sous la -tente, où, pour ne pas la réveiller, au lieu d’embrasser son visage, -on cherche sa main à la lampe électrique. On traverse des marais en -la portant dans ses bras. Derrière elle, on la pousse--elle rit, -se raidissant--jusqu’au haut des arènes; elle détourne son ombrelle -vers les gradins de sorte qu’on embrasse un visage étincelant de -soleil. On entend le pasteur, le jour du mariage,--demain,--vous -dire:--Réfléchissez, imprudent jeune homme, vous avez encore une -seconde; pensez aux autres femmes, aux brunes, à leur fidélité, et à -leur délire; à leurs yeux dans les théâtres, à leurs belles joues qu’on -appelle sanglantes... On répond:--Je veux Barbara! je veux Barbara!... - -[Illustration] - -Mais les enfants autour de nous devenaient insupportables. Perscilla -courait vers la maison, en rapportait des mots italiens tout neufs, -courait encore, revenant avec des mots français--et l’on devinait -qu’elle avait parlé à sa bonne italienne, à l’institutrice française. -Puis l’ombre tomba, et Teddy vint s’asseoir entre nous, nous séparant, -tout triste, car, sans qu’il le sache encore, il l’apprendra toujours -assez tôt, ce n’est pas le jour, malgré ses yeux bleus, c’est la nuit -qui lui appartient. - -Mae Clyton était plus belle même, disait-on, que Barbara. - - * * * * * - -Mae avait seize ans. Depuis son enfance, elle vivait chez elle sans -jamais être sortie, et souvent désirait mourir. On n’avait trouvé -à ce mal qu’un remède: l’amitié. Mais, inconstante, elle détestait -soudain, au bout de cinq ou six semaines, l’ami qu’elle avait adoré -et appelait la mort par son nom. Avant donc que le mois commençât, -Clyton lui amenait un homme, une femme nouvelle, qu’il lui avait -appris, pendant l’amitié et le mois précédent, à désirer. Toute -l’Amérique se prêtait à ce jeu, car la beauté de Mae devenait célèbre, -on l’appelait Scheherazade, et l’on s’ingéniait à la conserver à la -vie par un conte qui ne s’achevât point. Clyton recevait par paquets -les lettres d’inconnus ou de gens illustres qui se proposaient -eux-mêmes, offraient ou des amis parfaits, ou (pour varier) des amis -bizarres, ou tout ce qui était la renommée d’une famille, d’une ville: -la fille du ministre des finances guatémalien dont on voyait les trois -corps astraux à la lueur des cocuyos, le champion du monde au tennis. -Clyton avait d’abord choisi tous ceux qu’un sacrifice à l’amitié avait -rendu célèbres, Marjorie Dupont, qui sauva de la mer à dix ans Muriel -Aspinwall, qui vivait depuis avec elle, qui l’abandonna (tout un mois -de juillet, le mois qu’elles passaient à se baigner dans leur plage) -pour Mae: Edith Bronte, dont on avait ravi au berceau la sœur jumelle, -qui depuis la cherchait sans cesse, frissonnante devant chaque miroir -inattendu. Puis étaient venues à la villa les gloires de la mode, -auxquels Mae ne voulut jamais parler de leur talent: Edvina qui ne put -chanter pendant le mois le plus long et le plus sonore d’Amérique; -Sargent auquel Mae refusait de poser dans son sommeil même, se tournant -sans cesse; on devait mettre le lit au milieu de la chambre et Sargent -peignait en en faisant le tour. De temps en temps Clyton choisissait au -hasard dans les lettres, et aujourd’hui il en gardait deux: - -[Illustration] - ---Mon nom est Adélaïde de los Montes. Votre sœur veut-elle voir -quelqu’un qui n’a jamais rien vu? Je ne suis point sortie non plus de -ma maison et je viendrai, si Mae le veut, dans un train spécial et -fermé! Ci-joint mes cheveux blonds. La tête de l’oiseau qui n’a pas -volé est moins douce, me disent les poètes d’ici, à la main. - -Poètes de Californie, consciencieux, qui passent leur temps à caresser -les têtes d’oiseaux qui n’ont pas volé!... - ---Mon nom est Jeanne Blanchard. Vous m’appellerez, Mae, quand vous -saurez comment j’imagine la vie. Je l’imagine comme un bonheur sans -bornes, comme une fulguration, comme un cœur sans limites. Chaque -matin, au réveil, je me précipite à la fenêtre; je vois la mer infinie, -le ciel qui tout embrasse; je me dis que ce sont des nains à côté de -mon bonheur. De joie, je sanglote. Quel doit être le vôtre, qui êtes -belle, riche, qui n’êtes pas seule en ce monde! - -Vous devinez pourquoi Clyton m’enlevait. - -Cette nuit, l’ami du mois allait partir, Lee, le poète,--il était -devenu amoureux, Mae déjà le détestait,--et Clyton avait reçu, à midi -seulement, un message de celle qui devait être l’amie du nouveau mois; -elle retardait son voyage. C’était Mary Miles Minter, l’enfant qu’on -voit dans les cinémas au premier acte toujours pauvre, au dernier acte -toujours riche (ne pas s’aviser de tourner le film à rebours), sauvée -de la rue par un lord, du music-hall par un milliardaire déguisé en -barman, qui apprivoise les mégères dont la bru empoisonna le fils, les -brigands auxquels une fille a truqué le télégramme annonçant la mort -de leur mère; et qu’on voit à la fin du film s’étendre dans sa propre -image agrandie, comme l’enfance dans la jeunesse. Mae ne supporterait -point de ne pas trouver au réveil son amitié nouvelle; un gouffre -pareil s’était produit voilà six mois; haineuse, silencieuse, elle -refusait de manger, de boire. Les animaux précieux que Clyton avait -couru acheter à New-York, le renard bleu apprivoisé, l’ocelot, elle -semblait ne pas les voir, elle marchait sur eux sans pitié; l’ocelot, -qui ne connaissait pas auparavant les humains, s’indignait, cassait -tout, devint enragé. A cette époque, d’ailleurs, Mae ne savait pas que -l’on se tue, mais depuis, je vous dirai peut-être comment, elle l’avait -appris, et tout était à craindre si je ne venais pas. - -[Illustration] - -Nous arrivions. L’auto gravissait maintenant les allées en lacet d’un -jardin. En bas, la mer, et sur le rivage les statues tranquilles des -Muses, couvertes de longs voiles; à mi-côte sur la terrasse, une -piscine de marbre, bordée de torses antiques, agités, à demi vêtus; -on devinait dans la maison, au-dessus d’une baignoire taillée dans -une opale, un vrai cœur vivant, tout nu. Au fond d’un labyrinthe de -buis, perdue, une fillette appelait, sans voir la chouette au-dessus -d’elle qui dessinait le bon chemin. Les héliotropes se relevaient peu -à peu pour n’avoir pas à tourner de tout un arc dans la seconde où le -soleil reparaîtrait. Les jeunes fleurs de rosiers, écloses voilà une -heure, satisfaites d’avoir vécu une heure, roses ignorantes, croyaient -se fermer pour toujours. Poussés par la brise marine, à peine salés, -les parfums du même jasmin nous inondaient dans chaque allée à la même -hauteur. C’était la nuit. Un cargo de plomb dormait sur l’océan léger; -de lourds mélèzes sur la clarté; le ciel tout sombre sur un nuage -blanc; et l’on eût retourné le monde qu’il en eût été plus solide. -C’était la nuit. Des mouettes volaient en ligne, formant un nom -qu’on ne pouvait comprendre, car il était composé de lettres toutes -semblables, argentées du côté du couchant,--puis elles se dispersèrent, -une seule resta et l’on comprit. On comprit le mot Solitude, le mot -Espace, la phrase: "agité par les vents". La lune apparaissait entière, -c’était le soir où aucun astre ne se glisse entre elle et moi. C’était -la nuit, et, un long moment, entêté comme un roulier qui ne veut -pas allumer sa lanterne, je m’enfonçai dans cette nuit sans appeler -la pensée et ce nom qui éclairent pour moi toute ombre. Mais je me -heurtais durement à chaque obstacle, au cri lointain de la fillette, -aux maisons endormies, à chaque étoile. Ils me meurtrissaient, ils -m’atteignaient en plein visage... Alors je pensai à toi, rêve, et ils -s’écartèrent... - ---C’est la nuit, dis-je. - -Clyton frissonna, me regarda de biais, comme si nous allions la trouver -à l’arrêt, nuit expirante, clouée sur notre capot. - - * * * * * - -Lee était dans le salon où me laissa Clyton. J’avais vu des portraits -de lui, je le reconnus, mais il n’avait plus ses yeux provocants, -son front qui étincelle. Toutes ces qualités contraires qu’il aimait -cultiver en lui séparées, l’arrogance et l’humilité, l’énergie et -l’indolence, la générosité et l’envie, maintenant se mélangeaient et -il ne se trouvait plus qu’une âme médiocre et confuse. Il ne l’avouait -pas, la guerre en était cause. - ---La guerre gâtera le métier des cowboys, avait-il déclaré d’abord. - ---Que les femmes prennent garde, avait-il dit ensuite. La guerre est -leur mort! - -Or les cowboys gardaient leur prestige, les femmes continuaient, en -masse, à vivre. C’est son métier à lui, son métier de poète, qui était -gâté. Il se tenait, au début de la guerre, à la limite du génie. Je -venais de lire ses œuvres: il atteignait le sublime, non encore par la -pensée, mais par les transparences de son style, par un mot placé de -telle sorte dans presque chaque vers qu’il en jaillissait je ne sais -quelle lueur, quel éclatement, qui d’ailleurs mourait aussitôt. Il -s’était rendu compte de ce talent à piquer l’âme de brûlures. Tous ses -derniers poèmes, comme pour provoquer enfin l’embrasement, avaient pour -sujet la flamme, l’étincelle, les yeux, Suzaia et ses oiseaux brûlants. -Un jour tout flamberait... Mais la guerre était venue. - -Tout ce qu’il avait entassé chez lui comme une panoplie, le droit -de souffrir, de faire souffrir, de tuer, de se tuer, tout ce qu’il -considérait à juste titre comme ses biens propres et ses armes dans -toute l’Amérique, fut distribué par elle au moindre soldat d’Europe. -Les permissionnaires français dans les rues de New-York portaient sur -eux mille marques, qu’il avait cru réservées à lui seul, le regardaient -du regard qu’il savait trouver devant un miroir mais qui lui échappait -encore devant un homme autre que lui. Il les suivait toute une journée, -il essayait de reprendre à la dérobée sur eux un de ses propres -sentiments, ils les emmenait boire, et de même qu’il s’enivrait pour -se venger de lui-même, il les enivrait. Chaque victoire, française, ou -serbe, ou allemande, l’exaspérait; il ne pouvait supporter cette gloire -sans cesse en remous, ni surtout cette vie exaspérée que prenaient -maintenant les noms propres; ces noms de chefs inconnus soudain -illustres, ces noms médiocres de l’Ourcq, de Verdun s’élargissant sans -fin, ces noms sur lesquels toute une semaine, Cambrai, Sédul-Bahr, se -posait l’aurore même... pour s’évanouir; et ces déblaiements du moindre -village qui rendaient plus en gloire que toute une nécropole antique. -Son plus grand orgueil avait été de créer une fois un nom propre: -"Pan Bix", le héros de tous ses livres, un Esprit, frère d’Ariel. -Enfantinement, il se surprenait à opposer ce nom à tous ceux que créait -sa rivale, Pan Bix la Marne, Pan Bix Guynemer. Mais Pan Bix, qui tenait -encore sa petite place, sémillant, près de Desdémone, près de Fantasio, -devenait dans ce nouveau domaine, et près d’Hindenburg aussi, un pitre -ridicule. - -Donc, près du foyer, il était là, avec sa main droite inutile qu’il -brûla le soir de ce jour où il frappa son meilleur ami. Tout en lui -d’ailleurs semblait avoir commis un sacrilège et l’avoir expié par le -plus beau sacrifice. Son regard si vif avait un halo terne; avait-il -vu son amie le jour où son amie mentait? sa parole n’employait que des -mots bégayants; avait-il dit du mal de sa mère? et sa pensée, partie -toujours d’un côté délaissé de l’âme, surprenait comme la balle d’un -joueur de tennis gaucher... Il répondit à peine à mon salut. Il regarda -mon uniforme, demanda si le revolver était chargé,--je l’ignorais; me -questionna sur ma vie à Boston, sur mon sabre, et je répondis encore -de façon évasive, et je veillai à ce qu’il ne sût point si j’étais ou -non dangereux. Puis, m’abandonnant, il se promena dans la salle. Malgré -ma défiance je l’admirais. On le sentait lire par profession dans -chaque lumière, dans chaque ombre comme un devin lit dans la main. On -le sentait frappé par les moindres signes de ce rébus distribué pour -les poètes sur les objets qui semblent les plus familiers. Il posa son -index tendu sur une statuette couchée, il l’y maintint tant que je ne -sais quel nœud ne fût pas fait et refait autour d’elle. Il ouvrit un -livre de Longfellow, au hasard, mais ce fut à la page où Longfellow -avait écrit de sa main, en long de la marge, un distique qui donnait un -nouveau sens au poème; il souriait, il inclinait la tête, il pensait -à un archet étendu près de son violon. Il ne me savait pas poète; il -agissait sans discrétion, se croyant seul avec elle, avec la Poésie. Il -s’arrêtait brusquement, rayonnait, écoutant en lui,--n’entendant rien, -furieux. Il aiguisait sans pudeur ses sens, son odorat, en plongeant la -tête sans mesure, avec les oreilles qui n’avaient rien à y faire, dans -une touffe de seringat, sa vue en promenant des regards sur deux boules -de cristal placées sur une table, et soudain il regarda mes yeux. Il ne -les quitta plus. Il s’assit en face de moi... - -Le feu flamba soudain, feu d’été traître, qui fit un signal à l’hiver. -Au loin les tramways glissaient, les verges éclatant en globes de feu -aux aiguillages des trolleys, cerveau des tramways, donnant tout ce -que donne un tramway de pensée, une étincelle. Le vieux monsieur de la -villa voisine rentrait de sa promenade et tapait, comme chaque soir, -pour la vider, sa pipe contre la plaque en marbre du petit obélisque -de Washington. Lee semblait m’avoir choisi pour victime, et c’est de -cette nuit, en effet, qu’il a daté son poème sur moi. Je le sentais -supprimer de mon visage ce qui le gênait, mes cheveux qu’il a décrits -bruns; m’ajouter une moustache; me donner deux béquilles, jeter autour -de moi cet échafaudage qu’on construit autour d’une tour, chez nous, -avant de la réparer. Parfois il se frottait les mains, il ricanait; il -me prenait je ne sais quel esprit, quelle forme et j’eus l’impression -quand il disparût, qu’un maillot, une ombre de soie, entre mes -vêtements et mon corps, avait été dérobée. Parfois, il tirait un carnet -de sa poche, lisait, me contemplait et coupait à ma taille la métaphore -qu’un enfant, un oiseau, lui avait inspirée le matin; et, tout d’un -coup, la raison de son poème découverte, il me combla de prévenances; -il me présenta une cigarette de sa main valide; il prodigua son côté -gauche, son côté intact, m’offrit des mots, des regards qui n’avaient -jamais outragé personne: le mot "cher officier", le mot "cher -Français". Je prenais la cigarette de ma main droite, car mon bras -gauche est blessé; je répondais à ses regards de mon œil droit, car -mon œil gauche est myope; je jouais à mon insu, mais avec perfection, -le rôle de l’Innocence qu’il m’a donné dans ses vers; et comme je me -levai, il se leva et il me suivit à la fenêtre, et il me dit le nom -anglais des fleurs; et il insistait poliment sur la prononciation; et -il me traitait tout à fait comme Elle. - - * * * * * - ---Mon lieutenant, dit Clyton. Venez! - -C’était l’heure où la lune aspire ceux qu’elle aime à la hauteur des -toits, où les somnambules, effleurées par la brise, avancent pas à pas -sur les fils de fer tendus pour elles, par leurs parents, entre le -château et l’annexe. Un oiseau de nuit et un oiseau de jour, égarés, -voletaient dans la même chambre: fallait-il éteindre, fallait-il -illuminer pour que chacun d’eux pût partir? C’était l’heure où Mae, -dans son premier sommeil, subitement attristée, se lamentait. Des -larmes coulèrent de ses paupières closes. Tous les soirs, à la même -heure, ainsi que jaillit, bue aussitôt, une source d’eau pure au fond -de l’Océan, naissait ce petit désespoir, larmes sans amertume, au -milieu de la Nuit. J’étais penché un peu à l’écart, et mon ombre ne la -couvrait pas, courbée sur le lit devant elle. C’était l’heure où sans -conscience, elle s’attachait tendrement, et l’on sentait qu’en rêve -elle aimait embrasser un visage. Rêve léger, mais plus lourd pour elle -que sa vie, et, croyant se pincer pour être sûre de ne pas dormir, -elle pinçait sans force ma main. Puis, toujours rêvant, comme une -déesse enfant le ferait de sa main coupée, elle appuya ma main sur sa -joue fraîche, elle la cacha dans ses cheveux blonds innombrables, elle -l’embrassa. Puis, ouvrant sans chagrin ses yeux humides, elle choisit -deux petits regards clairs qui se promenaient dans mes regards plus -larges comme les rayons de deux visages jeunes dans le faisceau noir -d’un film et,--j’aurais tout donné pour qu’elle me sourît,--fronçant de -colère ses sourcils noirs, durcissant de rage ses yeux bleus, tendant -son front irrité, Mae pour la première fois me sourit. - ---C’est vous, me dit-elle, où est Lee? - -Elle parla plusieurs fois de Lee ce premier soir, à chacun de mes -gestes comparant, rattachant les gestes de Lee; sans doute pour qu’il -n’y eût pas d’intervalle dans sa ronde d’amis, rattachant nos pensées -et se trompant parfois, comme un mauvais télégraphiste dans ses fils -rattache la peine au plaisir, la confiance au désespoir. Ainsi, le -dernier jour, elle dirait à Mary Miles, si Mary riait que j’étais -triste, si Mary était triste que j’étais tendre... - ---Lee est parti, dit Clyton. - -Or Mae si sévère et timide au début de chaque amitié, qui ne recevait -ses amis hommes qu’habillée et coiffée, me tendit ses bras nus, m’assit -près d’elle, et, ne retrouvant plus dans sa chevelure cette main coupée -qu’elle y avait cachée tout à l’heure, caressa tendrement ma main, -s’étonnant qu’elle eût même chaleur, même forme que l’autre. - ---Posez votre manteau, dit Clyton. - -Je jetai mon manteau. C’était le premier poète en uniforme qu’elle -voyait, en uniforme bleu clair, avec des boutons de bois peints en bleu -clair, poète invisible sur les champs de bataille. Elle me regardait, -fière d’elle, comme si elle arrivait à voir un être invisible. Elle -écoutait mon français, non sans orgueil, comme si elle, Mae, pouvait -entendre un être muet. - ---Un ami, dit-elle, enfin! - -Derrière la porte, Lee s’agitait, toussait. Jamais remords ou regret -dans un cœur ne fit plus de bruit que Lee dans ce salon. Il exagérait. -Nous n’étions pas les deux premiers poètes qui se soient jeté, d’un -monde à l’autre, une jeune fille nue dans son voile. - ---J’ai rêvé, dit Mae, que j’avais trois corps égaux, et chacun, le -matin, partait de son côté. Deux sont perdus. - -[Illustration] - -Des bouleaux flambaient dans la cheminée, j’en voyais les lueurs dans -ses yeux, et, allumés à l’âtre même, au vrai feu, déjà y brûlaient ces -feux de l’amitié, qui pour les simples humains s’allument une fois, -deux fois au cours de toute leur vie, une fois chaque lune dans le cœur -de Mae. - ---La chambre de Mary Miles est prête, dit-elle. Vous y coucherez. Mais -parlez-moi. Clyton dit que vos mots tuent les êtres; prononcez mon nom; -prononcez-le encore. Quelle voix profonde est la vôtre! Voilà morts mes -deux corps errants! Tout ce qui existe, tout ce qui palpite et respire -de Mae est devant vous. Oh! que m’arrive-t-il? Avez-vous donc pensé mon -nom? - -Je voulus parler de Mary Miles; mourir par elle, lui donner la main -dans cette ronde autour de Mae m’était doux. Mais Clyton disposait -sur la table des portraits. C’était des photographies de moi, que je -ne connaissais point, prises par lui à mon insu et sur toutes j’étais -solitaire. Seul au milieu des rues toujours encombrées, seul au fond -d’une auto qui roulait sans chauffeur, et Mae égoïste, pouvait sans -peine imaginer que le monde est un grand monde vide et qu’elle seule -a des amis. Mon sourire cependant annonçait parfois qu’il y avait un -être vivant dans mon voisinage, pas un être semblable à nous sans -doute, car j’avais les yeux levés, mais un chat, un écureuil, un titan. -D’ailleurs, d’instinct, elle préféra le seul portrait que Clyton -n’eût pas truqué, celui où j’étais vraiment seul, assis sur le perron -du Polo-Club, un ours empaillé à ma droite avec des drapeaux dans -son collier, où le vent soufflait, où les cèdres du bosquet étaient -durement battus par les arbres encore sans feuillage, où, la petite -girouette du Club l’indiquait, j’étais tourné vers mon pays, vers mon -enfance; où je souffrais enfin d’être arrivé à l’âge où l’on n’est plus -que soi, rien que soi... - -Or, décidé à ne pas me prêter au jeu puéril de Clyton, à guérir Mae, je -résolus de lui apprendre ce qu’est la vie. - -Ce soir-là, je lui parlai d’abord des villes. De Pau, qui fait le tour -des Pyrénées avec ses petits tramways rouges qui stoppent d’eux-mêmes -à chaque marque et chaque femme rouge, où les médecins promènent sans -cesse de longs cortèges de bœufs au joug, pour imposer à la cité le -seul rythme sensé, où chaque bébé dans le parc Beaumont a droit à un -paon qui le suit, au ciel toujours bleu duquel, chaque semaine, un -enfant de vingt ans, avec des grands cheveux peignés à l’argentine, -tombe mort. De Coulonge-sur-l’Autize, où les employés de la poste, -en France, ont l’ordre d’envoyer les poèmes égarés ou anonymes. De -Montargis où la belle Simone, suivie de sa nourrice, au bord de -ruisseaux écumants et que l’ombre des peupliers zèbre, pour arrêter son -âge soudain s’arrête, et la nourrice, sa distance un moment perdue, -part affolée à reculons. De Buzançais où chaque soir, entre quatre et -cinq, l’écluse bruissant, un enfant songeur refuse de répondre, de -jouer, de faire collation; son père le bat, le jette dehors et parfois -il tombe au soleil. De la France en un mot, où les êtres ne sont pas -des apparences qui surgissent selon vos besoins, mais où chacun, pris -au hasard, a son histoire, sa vie durable--et parfois, pour en être -sûr, je suis resté près du même des années entières sans qu’un seul de -ses gestes ait trahi qu’il n’existait pas. - ---Je rêve, disait Mae... - -Liée à un petit corps timide et immobile, elle agitait ses bras, -secouait sa tête, je caressais une sirène-enfant. Curieuse, elle -avançait sur le rivage même de la vie où je l’attirais non sans ruse. -D’abord je lui contai le plus beau rêve qu’un homme ait jamais fait. -Puis je lui dis la plus belle histoire véritable. Au loin la mer -étincelait, mais couverte de rayons cassés et morts, et je ne sais quel -poète hypocrite y avait pêché à la grenade. Parfois j’avais à prononcer -un mot étrange et dangereux, le mot "Oubli", le mot "Joie", le mot -"Haine" et alors j’entendais Lee aux écoutes s’agiter, s’inquiéter de -me voir manier de telles armes comme un soldat quand le civil prétend -dévisser un obus. Parfois des oiseaux, effarés de tant de clartés, -voletaient autour des fenêtres, puis se réfugiaient à tire-d’ailes -vers le cœur de l’ombre, dans le cyprès du centre de la pelouse, s’y -retrouvaient tous et trouvaient ce soir-là la nuit bien étroite. -Alors, écoutant ce bruit des ailes, bienheureux, nous nous souriions, -nous pensions à ce qu’il y a de plus petit et de plus frissonnant, -au cœur des oiseaux endormis. Puis, tristes, nous pensions à nos -propres cœurs, si proches, nous pensions à leur taille, à leur poids, -à leur douce forme, à la fossette qu’y cause la flèche en s’enfonçant. -Elle s’étonnait de n’avoir pas à revenir, avec ce nouvel ami, au -point d’où elle partait chaque mois; elle en éprouvait un espoir -infini; quelle vie divine, si désormais, chaque amitié, au lieu de la -détruire, s’amoncelait sur l’amitié! Nos deux visages étaient à la même -hauteur, aucun de nous maître de l’autre, elle m’attira vers elle, -posa ses lèvres sur mes lèvres, et soudain son corps entier s’agita, -s’évanouit: l’idée d’un ami unique en Mae venait de naître, bue par un -grand sommeil. - - * * * * * - -Le jour va se lever. Ma voiture revient à toute vitesse entre la -mer violette et les loteries, les montagnes russes, les panoramas -des interminables plages, tout blanc et or, avec des glaces où mon -chauffeur se regarde chaque fois. Une bise aigre souffle; de gros -rayons maladroits nous frappent, durs comme des palettes. Mary Miles -a pu venir, malgré son télégramme, et j’ai dû quitter Mae endormie. -Clyton ne lui parlera jamais de moi; mes photographies sont en -morceaux, on lui dira qu’elle a rêvé... La mer, comme une ville, -rejette à nos pieds tout ce que le jour d’hier a sali en elle, les -algues touchées par quelque plongeur, les méduses mortes, et tous ces -objets acceptés dans son sein avec dignité dont elle met un jour à -comprendre la dérision, de vieux chapeaux, de vieilles chaises. Tout -le long du rivage, les becs électriques brûlent encore, mais sans -reflet dans l’eau laiteuse. Heure sinistre! Heure où sur mon pays, dans -la tranchée, la sentinelle se réveille, se promène avec ses lourds -souliers, et l’on entend à nouveau le bruit de l’homme contre sa -planète sèche. - -Je songe à Mae. Je songe à son réveil, dans quelques heures; à son -silence devant Mary Miles, car elle n’osera jamais interroger son -frère; à ce petit aiguillon dans son cœur; à ce baiser qu’elle ne -croit pas avoir donné, à cette main perdue qu’elle cherchera tout le -jour dans ses cheveux; à ce qu’elle pense un rêve; à ce jeune homme un -peu triste, avec ses yeux, un peu bavard, avec ses villes, mais qui -lui tendit les bras dans un costume invisible, qui la pressa--car sa -mémoire chaque jour enrichira son rêve--sur son cœur enflammé, dont on -voyait vraiment les flammes; qui la porta à travers une forêt semée -de marécages dont on voyait vraiment les vipères et dragons; qui lui -promit de vivre toute la vie près d’elle, de mourir près d’elle, qui -avait tué cent Allemands, qui avait pris Constantinople, qui nulle part -n’existe et ne soupire, nulle part, hélas!--qui est moi... - - -[Vignette] - - - - -[Illustration] - -EPILOGUE - - -Lettre à Gladys, - - _de Lawrence M. Scott, frère jumeau de Leslie M. Scott, - premier régulier américain tué en France_. - -Comme jamais je ne me suis expliqué, Gladys, pourquoi vous m’aviez -préféré à Leslie, je ne m’étonne pas,--depuis cette mort qui fait de -lui pour toujours mon cadet fragile, mon aîné de mille ans,--de vous -voir désirer avec passion le connaître, c’est-à-dire le reconnaître de -moi-même; me délaisser... Vous désirez savoir lequel est lui, lequel -est moi sur les photographies de notre enfance: c’est lui qui a les -régates rayées, et moi les régates unies. Nos parents distinguaient -leurs fils à cela, et, rassurés, alors qu’à notre sortie du collège -nous commencions à n’avoir plus exactement les mêmes visages, et que -changeaient en nous ces traits seuls d’ailleurs qui passent pour -immuables, la couleur des yeux, la forme des dents, ils avaient fini -par ne plus voir entre nous de différences. De sorte que pour mes -parents seuls je suis le portrait de Leslie. Pour tous les autres, il -est disparu, et pour vous surtout, qui le trouviez ardent, jaloux, -autant que j’étais résigné et paisible. Mais je contiens toute sa vie. -Je suis né une minute avant lui, et chacun de mes jours nouveaux croît -en cercle autour de sa tombe. Pas une de ses pensées qu’il ne m’ait -dites par des phrases, pas un animal qu’il ait caressé et dont j’ignore -le nom propre. Le jour seulement de son départ pour la France je -l’avais quitté; je viens de refaire son voyage jusqu’aux Vosges; hier, -j’ai vu la tranchée où il est mort et j’ai rejoint, depuis deux mois -couchée, cette ombre que je me plaisais du moins à imaginer fugitive. -Depuis hier ma vie est à moi et je n’ai hérité, dans ce deuil, que de -moi-même. Depuis hier, je vis séparé de lui, et de moi aussi séparé, -car je perds mon enfance, ma jeunesse avec la sienne. Il se cramponne à -son jumeau comme un noyé. Je relâche dans le néant, les reprendrai-je -jamais? tous mes souvenirs, qui étaient les siens. Je vous vois déliée -de je ne sais quels anneaux, Gladys, vous qu’encadraient toujours nos -corps et nos pensées; pour la première fois, vous m’apparaissez seule, -libre, vos cheveux sont flottants, votre tunique s’ouvre; c’est en face -de vous que je songe à me mettre et non plus à votre côté droit, le -gauche occupé par Leslie. Vous voilà à la poupe, me voilà à l’avant de -notre canot à trois places, vous gouvernez, je pagaye, une mort unique -le prive de tous ses passagers... Vous rappelez-vous ce jour sur le -Charles River, où il vous reprochait de parler du printemps avec les -mots qui servent pour le soleil? Devant moi aujourd’hui le printemps -se lève, Gladys. Je vous écris de la cantine de Cusset, au bord d’un -ruisseau, dans ce qui était un parc, et l’on a cloué une planchette, -pour en faire une table, sur le tronc de chaque arbre coupé. A droite, -une Américaine donne à ceux qui veulent manger; à gauche, une Française -à ceux qui veulent boire. Des soldats s’installent au centre: c’est, -bienheureux, qu’ils ont à la fois faim et soif. Je n’ai que faim. De -loin je vois, me souriant sans m’approcher, la fille du pays dont je -foule présentement le sol, que je viens défendre, et de près,--si je -veux je la toucherai,--la fille de ma patrie lointaine. Alors je pense -à vous, minuscule, sur une petite Amérique, je vous souris, j’allume -votre pipe, j’attends, comme un enfant, que le printemps se couche. - -Vous êtes froissée, Gladys, d’entendre parler du printemps dans la -première lettre que je vous écris de la guerre. Mais à mes pieds, -découpée par un rayon, je vois soudain noircir la première ombre des -feuilles nées ce matin; au flanc des collines, je vois des poiriers, -des pêchers généreux contenir la sève des feuilles pour livrer plus -tôt toutes leurs fleurs, c’est la guerre, sur des squelettes encore -desséchés, et, dans le vallon, de hauts pruniers tout blancs, drus -comme des choux-fleurs. Ici le printemps dure, Gladys, il n’est -pas d’un jour ou deux comme chez nous, et j’ai trouvé enfin le -contrepoids à notre automne. Tous les mots que vous usiez, d’une usure -imperceptible,--mille fois vous les diriez sans qu’ils se percent ou -se boursouflent--pour parler de la lumière, du couchant, de mon jeune -paon, ou de vous-même, vous pourriez à juste titre les donner à ce -printemps français. Dans un guéret fumant, le semeur, seul homme de -France qui ait le blé à discrétion, le prodigue d’un geste économe et -précis. Sur chaque cep, le vigneron se courbe comme sur son baril, -quand il tire le vin. Un canard, que sur la rive droite effarouchent -des soldats américains, sur la gauche des zouaves, nage au milieu -exact du torrent, rampant sans modifier son axe sur les rocs qui -affleurent, au lieu de les contourner, et son sillage atteint toujours -les deux bords à la même seconde. Le train glisse sur le fond de -l’horizon au moment où une nuée s’écarte du soleil, et c’est le bruit -d’un grand store qu’on tire. Leslie était né pour le printemps. Tous -ces mouvements qui l’agitaient et nous semblaient inutiles, lorsqu’en -plein été s’écartant de la mer il remontait en maillot un ruisseau, -lorsque dans l’automne résonnant comme une cathédrale il chantait des -two-steps, quand sous la neige il peignait au ripolin vert notre -palmier de ciment et de tôle, c’était les gestes qu’il ne pouvait -réunir par cette saison qu’il n’aura jamais connue. Saison qui rend -compatissant, inoffensif, et chacun croit à l’innocence. Autour du -tronc d’arbre voisin, quatre soldats français qui repartent pour le -front boivent dans des verres qu’orne de lauriers minces, quand ils -les reposent, l’ombre d’un buisson, et je les écoute qui parlent sans -haine. Le premier raconte que les serpents les plus dangereux, les -serpents corail ou coraux, il a oublié le pluriel, ont la bouche trop -petite pour mordre; le second que le requin n’attaque jamais l’homme, -qu’il suit les navires à cause des épluchures, et que s’il a mordu un -cuisinier tombé, il se sauve en voyant le sang; le troisième assure -qu’il suffit de frapper dans l’eau avec les mains pour traverser le -Niger sans crainte des mille crocodiles et il nageait même avec sa -femme arabe sur le dos; et le quatrième parle de deux Saxons qui lui -donnèrent de l’eau un jour qu’il fut blessé... Rassurés, dans un monde -enfin libéré d’hommes et d’animaux méchants, ils laissent leurs bras, -leurs jambes s’écarter d’eux sans péril. Le ciel est maintenant tout -bleu, avec un de ces gros nuages d’explosion qu’on voit depuis la -guerre, blancs et gonflés, et près d’exploser à leur tour. La rivière -Allier roule des eaux filtrées vers la rivière Loire. A travers cet -air, cette saison inconnue, Gladys, je vous vois, votre corps et votre -âme, comme sous des rayons violets qui m’en dévoilent soudain les -formes et les métaux; votre obstination, tendue de biais dans votre -cerveau comme un os d’ivoire; votre éternel contentement qui ressemble -tant à un vrai cœur, et qui dispense une rosée superbe; la glande de -vos larmes, sans rides... Il n’y a, au fond, que Dieu d’impitoyable, -Dieu seulement que rien ne pacifie ou n’émeuve, ni quand on bat un -fleuve de ses bras, son esclave nue sur le dos, ni quand on est blessé -et qu’on a soif en sa présence, car aujourd’hui Debussy est mort. Les -Allemands ont heurté de leur pioche pour la troisième fois, dans les -tranchées, je ne sais quelle racine de la France. Vous vous rappelez le -Message de notre Université, où nous déclarions nous battre pour Rodin, -pour Degas, pour Debussy... Il est trop tard. Tous trois sont tués... - -[Illustration] - -Je suis venu de New-York sur le même bateau que Leslie. Le capitaine -m’a pris pour lui et vingt fois m’a demandé par quelle ligne j’étais -revenu. Pas d’attaques, pas de torpilles. La seule alerte fut un homme -à la mer, qui sans se débattre, sans plonger, mourut noyé aussitôt -comme si l’eau dans ces parages était seulement empoisonnée; je le -voyais flotter sur le dos, autour de lui la lumière de la lune -apaisait les flots comme l’huile autour d’un navire en péril, et de son -corps nous pouvions à loisir sauver mille pensées, les transborder sans -même les mouiller jusqu’à nous. Toutes les fois qu’un peu de mort, un -peu de sang ouvre la terre, il en sort à la fois toutes les pensées que -j’aie eues, une à peu près par an, depuis que je vous connais, et ce -noyé m’ouvrait l’océan, jumeau de quel cœur. Il flottait, et la bouée -que j’avais lancée auprès de lui paraissait de plomb. On le repêcha, -rien ne put le ranimer, on dut le rejeter le soir, mais cette fois avec -un poids de fonte... Ce fut tout, la traversée ne fut plus que banale; -c’est-à-dire que le soir venait, et que le soleil, un de nos regards -pris entre chacun de ses rayons, tournait vers l’Amérique en nous -tirant les yeux; que la nuit venait, chaque fois troublée par la folle -qui s’évadait nue de sa cabine pour attaquer celle du célèbre juriste -qu’elle prétendait cacher un chat-tigre sous son lit, et le matin me -réveillaient les engagés arméniens qui partaient délivrer l’Arménie -par Jérusalem, Damas et Diarbekir et qui chantaient la _Marseillaise_ -en leur langage. Du pont supérieur, nous les voyions jouer à leur -jeu national, qui est saute-mouton, celui qui était courbé gardait -parfois à la main sa cigarette allumée, se refusait à la poser malgré -les rumeurs, et cela rendait le jeu, s’il est possible, plus homicide -encore. Ils étaient équipés à neuf pour tout ce qui coûte moins cher -aux Etats-Unis, chaussures, ceintures, cols, mais de haillons pour -tout ce qu’ils savaient trouver à meilleur compte en Europe, les -chaussettes, les chapeaux, les chemises; et, la nuit, ils parvenaient -à graver sur le bastingage, les patrouilles jamais n’en purent saisir -un seul, des dessins de cornues, de tubes contournés et renversés, -qui étaient leurs noms debout, à part l’inscription sur la cabine du -capitaine, qui était la légende d’Adam... Puis, de ma chaise, je voyais -des vagues doucement se déplier, une jaune et rouge, une verte et -jaune, et me rendre le secret donné à l’aller par le bateau espagnol, -le bateau brésilien. Le commissaire du bord me terminait l’histoire -qu’il avait commencée à Leslie, et toutes choses, et le lever du soleil -lui-même, et le phare de Royan, et Bordeaux avec ses flèches, et depuis -tous les petits bourgs de France me disent la fin ou la morale de je ne -sais quel mystère dont j’ignorerai toujours le début. - -Puis j’ai traversé la Guyenne, l’Angoumois. De Bordeaux à Paris on -aperçoit tous les vingt miles, découpée sur l’horizon, ou décalquée, -quand il pleut, aux endroits les plus solitaires, une image américaine; -inactifs comme les marins sur un radeau, des forestiers glabres, assis -sur une clairière; des nègres usant les uniformes de la Sécession et -construisant les hangars avec mille précautions car ils ne sont pas -encore assurés sur la vie. Je connus Montrichard, dans la Touraine, -patrie des cuisiniers, et, venus en permission saluer mon aubergiste -il y en avait trois, celui du tsar, celui de l’empereur de Siam, et -le chef de l’Hôtel des Voyageurs à Auxerre, que tous respectaient. Je -connus cette ville, garde-meubles aussi d’églises et de châteaux, où -attendent leur ordre de transport tous les Américains qu’on renvoie en -Amérique, parce qu’ils sont malades, ou en disgrâce, ou en surnombre -dans leur grade, et Français, Françaises sont vraiment hospitaliers, -car ils les soignent comme on le fait ailleurs des Américains qui -arrivent. M’écartant parfois de la grande ligne, j’arrivai par -embranchement dans ces villages encore solitaires où notre intendance, -comme un insecte pour ses futures larves, est allée déposer du -maïs, des balles de coton, des farines d’avoine là où naîtront des -régiments, des compagnies américaines, et je levais la tête des gamins -qui déjà balbutiaient l’anglais. Parfois il y avait le feu, tous s’y -précipitaient, les soldats combattaient l’incendie avec leurs mains, -avec leurs haches, entourés des épouses, des enfants, des blessés, qui -tous les encourageaient sans pitié pour les belles flammes, comme si -c’était la guerre qui sortait là soudain et qu’il fallait étouffer. - -[Illustration] - -Je ne vous dirai pas ce qu’est Paris. On a couvert avec des sacs -de sable tout ce qui vaut, m’a-t-on dit, d’être admiré, et j’ai -rencontré Mason, le professeur d’art à Albany, qui essayait de voir -par les interstices. Privé de toutes ses beautés, Paris est la plus -belle ville du monde; je passe près de chaque amas de sacs intimidé, -comme en lisant le Chaucer où mon oncle puritain avait barré d’encre -indélébile toutes les métaphores; je passe près de la Danse, près de la -Marseillaise voilées en détournant la tête, mais le cœur vers elles, -comme près d’un charme, d’un attribut secret de Paris. Dans la rue des -passants portent une poussière blanche sur les épaules, c’est qu’ils -ont été dans la cave à cause des gothas, et le Sacré-Cœur tout entier -en sort chaque matin, aveuglant. Chacun surveille sans haine la lune et -ce trou d’argent qui chaque soir s’agrandit, comme si la plus grande -torpille allait passer par la pleine lune et l’on évite de se mettre en -dessous. Je vis un avion s’abattre un jour d’alerte sur la place de la -Concorde, l’aviateur en sortir, marcher trois grands pas, un petit, et -mourir en fantassin au centre exact de sa ville, du devoir. Le canon -tonne: suivant les trottoirs nord-est à cause de la pièce géante, les -rues sud à cause des courants d’air, avec des écarts sud-ouest-nord-sud -pour éviter les pensionnats de garçon, des files de fillettes en -capuchons gagnent les catacombes. C’est alors que je vais voir Hélène -Grandin. - -Car, je vous en dois l’aveu, Leslie s’est fiancé à son passage dans -Paris. Lui qui recula toute sa vie devant le mariage dans le pays où -l’on s’engage en un jour, en France où tout est convention et attente -en un jour il a trouvé sa femme. Hélène habite deux chambres d’où l’on -aperçoit à peine la rue, mais, du débarras, en posant un tabouret -sur une chaise et la chaise sur le fauteuil, par une lucarne on voit -tout Paris. Elle me reçoit sans chagrin, sans prévenance. Rien en moi -qui l’émeuve, qui l’attire. O légère Gladys, ô indécise et qui nous -avez cru semblables, elle ne remarque pas que nous étions jumeaux, -elle n’a vu dans Leslie que ce centième de corps, ce centième d’âme -par quoi il différait de moi, elle ne l’a aimé que par ce qui toujours -vous sera inconnu; et j’ai enfin le sentiment, non pas qu’une part de -mon être, mais un être entier avec Leslie est mort. Je lui prends la -main, ma main tremble. J’éprouve toujours l’angoisse, près d’une femme -d’un autre pays que le mien, de voir une femme d’un autre siècle. -Je ne peux découvrir ce qu’il y a du présent dans Hélène, elle est -du siècle passé, du siècle prochain. Je regarde ses yeux, mes yeux -me piquent. Tout ce qui est sans couleur et terne dans la chambre -devient étincelant dans ses prunelles, les rideaux sombres, les meubles -sombres, et tout ce qui est éclatant y devient terne et voilé, des -couverts d’argent, le soleil. Entre le soleil tout noir et un chapeau -de deuil qui étincelle, je vois le visage de Leslie flotter, sourire. -Je dis à Hélène que je suis fiancé, que vous vous appelez Gladys, -que ma famille est la sienne, et Gladys égoïste sa sœur généreuse. -J’engage pour cette orpheline nos biens et l’Amérique entière, et même -ce qui nous appartient à peine, car je lui décris le Grand Cañon, -les Buildings, le parc de Yellowstone comme si je les lui offrais. -J’insiste. - ---Oui, répond-elle... - -[Illustration] - -Que veut dire oui en français? Oui veut-il dire que le Grand Cañon -est trop désert, qu’il faut le combler d’éléphants, de lions; que -les Buildings sont trop blancs, qu’il faut les peindre en rouge, en -argent?... Oui veut-il dire que l’on voit Gladys telle qu’elle est ce -matin d’avril, agitée sur notre côte Pacifique, commandant ses amies -à cheval sur les chevaux de bois flottants et dirigeant la houle? Oui -veut-il dire que la vague arrive, que Gladys tend les épaules, ferme de -la main sa bouche riante, car l’idée ne lui vient pas de ne pas rire? -Oui veut-il dire que l’on accepte tout cela, que l’on refuse? J’ai -honte soudain des pays heureux. Je parle à Hélène de la gloire, de la -beauté qu’il y a à mourir pour son pays, pour une femme, et, c’était -le cas de mon frère, pour deux femmes, pour deux pays. Elle secoue -lentement la tête, de gauche à droite: - ---Oui,... fait-elle. - - * * * * * - -Adieu, Gladys. J’ai rejoint la brigade de Leslie et tout un jour je -suis resté au poste de son général. C’était un carrefour, sur lequel -des camions, des compagnies fatiguées s’arrêtaient d’elles-mêmes comme -des locomotives sur une plaque, et soufflaient, attendant qu’elle -tournât. J’attendais Farnsworth, celui que vous appelez Lunettes à -cause de ses énormes prunelles, qui semble un Cyclope étonnant, un -Cyclope à deux yeux, et qui a vu de ces immenses cercles mourir Leslie. -J’attendais avec le chien du major qu’on ne laissait point ce jour-là -faire la chasse aux obus, car on craignait des obus asphyxiants, et -le major seul courait pour arriver premier aux blessés. Je vis passer -l’avion de notre ami Thaw qui tous les jours va planer une minute à -trois mille cent deux mètres au-dessus d’un village ennemi, point -exact, hauteur exacte où pour la dernière fois fut aperçu son ami -Morton, disparu, et comme si c’était là-haut à un mètre près qu’on dût -le retrouver. On apportait des morts tués par les gaz. Des soldats avec -crainte délaçaient le masque, par crainte de trouver un ami,--plus -triste encore de découvrir un visage pour tous méconnaissable. J’aidais -à les porter ensuite à l’ombre, à l’écart, près de ces renflements -ou de ces creux de la terre qui semblent faits, par leur forme, pour -tenir un corps étendu, et dites à l’Amérique que tous les tués de la -septième brigade ont été ce jour-là enterrés dans le bon sens. Parfois -le vent nous jetait au visage, comme une mitrailleuse, des gouttes -dures de pluie; nous frissonnions, découverts par une fausse mort. Des -Français passaient le visage nu, à côté de nos artilleurs masqués, et -nous comprenions qu’ils étaient dans leur air, que nous nous battions -près d’eux comme des scaphandriers près des génies des eaux et ce soir -encore, dans ce petit parc, près de ce petit clocher, je me sens un -masque, et je prends, pour l’arracher, mon visage dans mes deux mains. - -O Gladys, vous rappelez-vous cette gouvernante qui nous obligeait à -la fin de chaque lettre, en post-scriptum, de définir un des mots -qui honorent les hommes, le mot loyauté, le mot éternité, et je fus -privé de dessert une semaine pour avoir décrit, dans la lettre à notre -évêque, le mot Gladys. Voulez-vous aujourd’hui le mot Nostalgie, le -mot Tristesse, sont-ils de ceux qui vous honorent? J’ai vu Farnsworth. -Leslie, toujours ennemi de l’emphase, a trouvé un prétexte à mourir -pour la France. Il était venu aux tranchées les poches pleines -d’oranges, car Farnsworth les aimait; son ami était devant les lignes -en patrouille, cerné, il le rejoignit en rampant, le sauva de trois -Allemands, mourut pour la plus belle cause, mais à propos d’un ami, et -il eut même le temps de lui donner une dernière orange, car il avait -lancé les autres ses grenades épuisées. O Gladys cruelle et rose, -pourquoi faut-il que le mot Bonheur soit le seul, aujourd’hui que j’aie -envie de vous décrire? Le Bonheur Gladys, est l’accord entre tous les -hommes, chacun, le nègre aussi, comprenant les plus grands; le bonheur -est de sentir son âme immense et au centre son corps minuscule comme un -noyau; de voir recommencer, mais cette fois comme s’ils étaient faits -pour vous seul, à votre seule intention, tous les gestes qu’on a vus -sans les comprendre un quart d’heure plus tôt, quatre soldats amis des -requins, des Saxons, lever leurs verres entourés d’ombres de lauriers, -s’asseoir autour d’un tronc d’arbre coupé en étendant les mains vers -lui comme les fakirs autour d’une graine qui va devenir tout à l’heure -palmier; de voir, sans que rien en ce monde puisse l’expliquer, -l’Américaine soudain donner à boire, la Française, à manger, deux -grands pays changer leur but et leur fonction par simple bienveillance, -et, suprême bonheur, de voir un canard, ses ailes ouvertes, plus lent -que le courant lui-même, balayer, pour en enlever la poussière, le -ruisseau étincelant. - - -[Vignette] - - - - - LA PREMIÈRE ÉDITION DE CET OUVRAGE, - DONT IL FUT TIRÉ 30 EXEMPLAIRES - (A-AE) SUR PAPIER A LA FORME DU - JAPON & 500 (I-D) SUR PAPIER DE - MONDEURE, FUT ACHEVÉE SOUS LES - PRESSES DE LA MAISON FRAZIER-SOYE, - A PARIS, LE 29 SEPTEMBRE 1918. - - * * * * * - - - Corrections. - - Table des chapitres: «Massachusets» remplacé par «Massachusetts»; - «Middlessex» remplacé par «Middlesex». - Page 17: «Oklohama» remplacé par «Oklahoma» (Voilà ce vétéran - de l’Oklahoma qui s’est rendu à pied). - Page 19: «tout» remplacé par «toute» (ils sauront enfin à toute - heure). - Page 20: «logaient» remplacé par «logeaient» (De petites - étoiles se logeaient dans les plus grosses). - Page 30: «manquait» remplacé par «manquaient» (où manquaient - d’ailleurs deux de nos camarades). - Page 31: «choissise» remplacé par «choisisse» (Qu’il choisisse - parmi nous). - Page 69: «MIDDLESSEX» remplacé par «MIDDLESEX» (POUR GROTON ET - MIDDLESEX). - Page 73: «Oklohama» remplacé par «Oklahoma» (les banquiers de - l’Ohio, de l’Oklahoma). - Page 79: «passés» remplacé par «passé» (ses goûts ont peut-être - passé depuis). - Page 87: «ausitôt» remplacé par «aussitôt» (Il était mort - aussitôt). - Page 102: «Innoncence» remplacé par «Innocence» (le rôle de - l’Innocence qu’il m’a donné). - Page 118: «debouts» remplacé par «debout» (leurs noms debout, à - part l’inscription); «qu’ils» remplacé par «qu’il» - (l’histoire qu’il avait commencée à Leslie). - Page 119: «sac» remplacé par «sacs» (chaque amas de sacs - intimidé). - - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Amica America, by Jean Giraudoux - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMICA AMERICA *** - -***** This file should be named 63777-0.txt or 63777-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/7/7/63777/ - -Produced by Laurent Vogel, Hans Pieterse, The Internet -Archive (Canadian Libraries) and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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