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-The Project Gutenberg EBook of La comédie de celui qui épousa une femme
-muette, by Anatole France
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-
-Title: La comédie de celui qui épousa une femme muette
-
-Author: Anatole France
-
-Release Date: November 17, 2020 [EBook #63794]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMEDIE DE CELUI QUI EPOUSA ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by The
-Internet Archive/Canadian Libraries)
-
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-
-LA COMÉDIE DE CELUI QUI ÉPOUSA UNE FEMME MUETTE
-
-COMÉDIE EN DEUX ACTES
-
-représentée pour la première fois le 21 mars 1912 au Café Voltaire, par
-les soins de la Société des Études Rabelaisiennes, sur l'initiative de
-M. G. Cohen, reprise au Théâtre de la Porte-Saint-Martin le 23 mai 1912
-et aux matinées des «Samedis de la Parisienne», au Théâtre de la
-Renaissance, le 9 novembre 1912.
-
-
-
-
-CALMANN LÉVY, ÉDITEURS
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-THÉATRE
-
-AU PETIT BONHEUR, comédie en un acte.
-
-
-Droits de traduction, de reproduction et de représentation réservés pour
-tous les pays.
-
-Copyright, 1913, by CALMANN-LÉVY.
-
-518-15.--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--P4-13.
-
-
-
-
- ANATOLE FRANCE
- DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
-
- LA COMÉDIE
- DE CELUI
- QUI ÉPOUSA
- UNE FEMME MUETTE
-
- Utinam aut hic surdus, aut hæc muta facta fit!
-
- (Davus dans l'_Andrienne_ de Térence.)
-
- PARIS
- CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
- 3, RUE AUBER, 3
-
-
-
-
- Il a été tiré de cet ouvrage
- SOIXANTE-QUINZE EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE
- et
- VINGT-CINQ EXEMPLAIRES SUR PAPIER IMPÉRIAL DU JAPON
- tous numérotés.
-
-
-
-
-A
-
-MADAME GASTON CALMANN-LÉVY
-
-_Très respectueusement et très affectueusement._
-
-A. F.
-
-
-
-
-PERSONNAGES
-
-
- A la Porte
- Saint-Martin. A la Renaissance.
-
- MONSIEUR LÉONARD BOTAL, juge MM. Decaye. MM. Decaye.
- MAITRE ADAM FUMÉE, avocat Vilbert. Cognet.
- MAITRE SIMON COLLINE, médecin Galipaux. Cousin.
- MAITRE JEAN MAUGIER,
- chirurgien-barbier Bacqué. Géo Leclercq.
- MAITRE SÉRAPHIN DULAURIER,
- apothicaire Koval. Scott.
- LE SIEUR GILLES BOISCOURTIER,
- secrétaire de M. Léonard
- Botal Rablet. Paul.
- UN AVEUGLE, qui joue de la
- musette Dutilloy. Constant.
-
- CATHERINE, femme de M.
- Léonard Botal Mlle de Pouzols Saint-Phar.
- ALIZON, servante de M.
- Léonard Botal Mlles M. Yrven. Mlles Lutzi.
- MADEMOISELLE DE LA GARANDIÈRE G. Gravier. Y. Daumont.
-
-
-
-
- Une salle du rez-de-chaussée, en la maison de M. Léonard Botal. A
- gauche l'entrée sur la rue Dauphine à Paris; quand la porte s'ouvre on
- aperçoit le Pont-Neuf. A droite une porte donnant sur la cuisine. Au
- fond un escalier de bois conduisant aux chambres du premier étage. Aux
- murs pendent des portraits de magistrats en robe et se dressent de
- vastes armoires remplies et surchargées de sacs, de livres, de papiers
- et de parchemins. Une échelle double, à roulettes permet d'atteindre
- au haut des armoires. Une table à écrire, des chaises et des fauteuils
- de tapisseries, un rouet.
-
-
-
-
-LA COMÉDIE
-
-DE
-
-CELUI QUI ÉPOUSA UNE FEMME MUETTE
-
-
-
-
-ACTE PREMIER
-
-
-SCÈNE PREMIÈRE
-
-GILLES BOISCOURTIER, ALIZON, puis MAITRE ADAM FUMÉE et M. LÉONARD BOTAL
-
- Gilles Boiscourtier est occupé à griffonner et à bâiller lorsque entre
- la servante Alizon, un grand panier sous chaque bras. Dès qu'il la
- voit, Gilles Boiscourtier saute sur elle.
-
-ALIZON.
-
-Sainte Vierge, est-il permis de se jeter comme un loup-garou sur les
-créatures, dans une salle ouverte à tout venant?
-
-GILLES, qui tire de l'un des paniers une bouteille de vin.
-
-Ne crie donc pas, petite oie. On ne songe pas à te plumer. Tu n'en vaux
-pas la peine.
-
-ALIZON.
-
-Veux-tu bien laisser le vin de monsieur le juge, larron!
-
- Elle pose ses paniers à terre, rattrape sa bouteille, soufflette le
- secrétaire, reprend ses paniers et s'enfile dans la cuisine, dont on
- voit la cheminée par la porte entr'ouverte.
-
- Entre maître Adam Fumée.
-
-MAITRE ADAM.
-
-N'est-ce point ici que demeure monsieur Léonard Botal, juge au civil et
-au criminel.
-
-GILLES.
-
-C'est ici, monsieur, et vous parlez à son secrétaire, Gilles
-Boiscourtier, pour vous servir.
-
-MAITRE ADAM.
-
-Eh! bien, mon garçon, va lui dire que son ancien condisciple, maître
-Adam Fumée, avocat, vient l'entretenir d'une affaire.
-
- On entend du dehors une voix qui chante: «du mouron pour les petits
- oiseaux».
-
-GILLES.
-
-Monsieur, le voici lui-même.
-
- Léonard Botal descend l'escalier intérieur. Gilles se retire dans la
- cuisine.
-
-MAITRE ADAM.
-
-Salut, monsieur Léonard Botal, j'ai joie à vous revoir.
-
-LÉONARD.
-
-Bonjour, maître Adam Fumée, comment vous portez-vous depuis le long
-temps que je n'ai eu le plaisir de vous voir?
-
-MAITRE ADAM.
-
-Fort bien! Et vous de même, j'espère, monsieur le juge.
-
-LÉONARD.
-
-Quel bon vent vous amène, maître Adam Fumée?
-
-MAITRE ADAM.
-
-Je viens tout exprès de Chartres pour vous remettre un mémoire en faveur
-d'une jeune orpheline dont...
-
-LÉONARD.
-
-Vous souvient-il, maître Adam Fumée, du temps où nous étudiions le droit
-à l'université d'Orléans?
-
-MAITRE ADAM.
-
-Oui, nous jouions de la flûte, nous faisions collation avec les dames et
-nous dansions du matin au soir... Je viens, monsieur le juge et cher
-condisciple, vous remettre un mémoire en faveur d'une jeune orpheline
-dont la cause est présentement pendante devant vous.
-
-LÉONARD.
-
-Donne-t-elle des épices?
-
-MAITRE ADAM.
-
-C'est une jeune orpheline...
-
-LÉONARD.
-
-J'entends bien. Mais donne-t-elle des épices?
-
-MAITRE ADAM.
-
-C'est une jeune orpheline dépouillée par son tuteur, qui ne lui a laissé
-que les yeux pour pleurer. Si elle gagne son procès, elle redeviendra
-riche et donnera de grandes marques de sa reconnaissance.
-
-LÉONARD, prenant le mémoire que lui tend maître Adam.
-
-Nous examinerons son affaire.
-
-MAITRE ADAM.
-
-Je vous remercie, monsieur le juge et cher ancien condisciple.
-
-LÉONARD.
-
-Nous l'examinerons sans haine ni faveur.
-
-MAITRE ADAM.
-
-Vous n'avez pas besoin de le dire... Mais répondez-moi. Tout va-t-il
-bien comme vous voulez? Vous paraissez soucieux. Pourtant vous êtes
-nanti d'une bonne charge?
-
-LÉONARD.
-
-Je l'ai payée comme bonne et n'ai point été trompé.
-
-MAITRE ADAM.
-
-Peut-être êtes-vous las de vivre seul. Ne songez-vous point à vous
-marier?
-
-LÉONARD.
-
-Eh! quoi? maître Adam, ne savez-vous point que je suis marié tout de
-frais; j'ai épousé, le mois dernier, une jeune provinciale de bonne
-maison et bien faite, Catherine Momichel, la septième fille du
-lieutenant criminel de Salency. Malheureusement elle est muette. C'est
-ce qui m'afflige.
-
-MAITRE ADAM.
-
-Votre femme est muette?
-
-LÉONARD.
-
-Hélas!
-
-MAITRE ADAM.
-
-Tout à fait muette?
-
-LÉONARD.
-
-Comme un poisson.
-
-MAITRE ADAM.
-
-Ne vous en étiez-vous pas aperçu avant de l'épouser?
-
-LÉONARD.
-
-Il était bien impossible de ne pas en faire la remarque. Mais je ne m'en
-sentais pas affecté alors comme aujourd'hui. Je considérais qu'elle
-était belle, qu'elle avait du bien, et je ne pensais qu'aux avantages
-qu'elle m'apportait et au plaisir que je prendrais avec elle. Mais
-maintenant ces considérations ne me frappent pas autant et je voudrais
-bien qu'elle sût parler; j'y trouverais un plaisir pour mon esprit et un
-avantage pour ma maison. Que faut-il dans la demeure d'un juge? Une
-femme avenante, qui reçoive obligeamment les plaideurs et, par de
-subtils propos, les amène tout doucement à faire des présents pour qu'on
-instruise leur affaire avec plus de soin. Les gens ne donnent que
-lorsqu'ils y sont encouragés. Une femme, adroite en paroles et prudente
-en action, tire de l'un un jambon, de l'autre une pièce de drap; d'un
-troisième, du vin ou de la volaille. Mais cette pauvre muette de
-Catherine n'attrape jamais rien. Tandis que la cuisine, le cellier,
-l'écurie et la grange de mes confrères regorgent de biens, grâce à leur
-femme, je reçois à peine de quoi faire bouillir la marmite. Voyez,
-maître Adam Fumée, comme il me porte tort d'avoir une femme muette. J'en
-vaux la moitié moins... Et le pis est que j'en deviens mélancolique et
-comme égaré.
-
-MAITRE ADAM.
-
-Vous n'en avez pas sujet, monsieur le juge. En y regardant bien, on
-trouverait dans votre cas des avantages qui ne sont pas à dédaigner.
-
-LÉONARD.
-
-Vous ne savez pas ce que c'est, maître Adam. Quand je tiens dans mes
-bras ma femme qui est aussi bien faite que la plus belle statue, du
-moins me le semble-t-il, et qui n'en dit certes pas davantage, j'en
-éprouve un trouble bizarre et un singulier malaise; je vais jusqu'à me
-demander si je n'ai pas affaire à une idole, à un automate, à une poupée
-magique, à quelque machine enfin due à l'art d'un sorcier, plutôt qu'à
-une créature du bon Dieu et, parfois, le matin, je suis tenté de sauter
-à bas de mon lit pour échapper au sortilège.
-
-MAITRE ADAM.
-
-Quelles imaginations!
-
-LÉONARD.
-
-Ce n'est pas tout encore. A vivre près d'une muette, j'en deviens muet
-moi-même. Parfois, je me surprends à m'exprimer, comme elle, par signes.
-L'autre jour, au tribunal, il m'arriva de rendre une sentence en
-pantomime et de condamner un homme aux galères, au seul moyen du geste
-et de la mimique.
-
-MAITRE ADAM.
-
-Vous n'avez pas besoin d'en dire davantage. On conçoit qu'une femme
-muette soit d'une pauvre conversation. Et l'on n'aime pas à parler,
-quand on ne reçoit jamais de réponse.
-
-LÉONARD.
-
-Vous savez maintenant quelle est la cause de ma tristesse.
-
-MAITRE ADAM.
-
-Je ne veux pas vous contrarier et je tiens cette cause pour juste et
-suffisante. Mais peut-être existe-t-il un moyen de la faire cesser.
-Dites-moi: votre femme est-elle sourde comme elle est muette?
-
-LÉONARD.
-
-Catherine n'est pas plus sourde que vous et moi; elle l'est même moins,
-si j'ose dire; elle entendrait l'herbe pousser.
-
-MAITRE ADAM.
-
-En ce cas, il faut prendre bon espoir. Les médecins, apothicaires et
-chirurgiens, s'ils parviennent à faire parler un sourd-muet, ce n'est
-jamais que d'une langue aussi sourde que son oreille. Il n'entend ni ce
-qu'on lui dit ni ce qu'il dit lui-même. Il en va tout autrement des
-muets qui entendent. C'est un jeu, pour un médecin, que de leur délier
-la langue. L'opération coûte si peu qu'on la fait journellement sur les
-petits chiens qui tardent à aboyer. Fallait-il donc un provincial tel
-que moi pour vous apprendre qu'un fameux médecin, qui demeure à quelques
-pas de votre logis, au carrefour Buci, dans la maison du Dragon, maître
-Simon Colline, est renommé pour couper le filet aux dames de Paris. En
-un tournemain, il fera couler de la bouche de madame votre épouse le
-flot clair des paroles bien sonnantes, comme en tournant un robinet on
-donne cours à un ruisseau qui s'échappe avec un doux murmure.
-
-LÉONARD.
-
-Vous dites vrai, maître Adam? Vous ne me trompez point? vous ne plaidez
-point?
-
-MAITRE ADAM.
-
-Je vous parle en ami et vous dis la vérité pure.
-
-LÉONARD.
-
-Je ferai donc venir ce célèbre médecin. Et sans tarder d'un instant.
-
-MAITRE ADAM.
-
-A votre aise! Mais avant de l'appeler, vous réfléchirez mûrement sur ce
-qu'il convient de faire. Car, tout bien pesé, si une femme muette a ses
-inconvénients, elle a aussi ses avantages. Bonsoir, monsieur le juge et
-ancien condisciple. Croyez-moi bien votre ami et lisez mon mémoire, je
-vous prie. Si vous exercez votre justice en faveur d'une jeune orpheline
-dépouillée par un tuteur avide, vous n'aurez point à vous en repentir.
-
-LÉONARD.
-
-Revenez tantôt, maître Adam Fumée; j'aurai préparé mon arrêt.
-
- Maître Adam sort.
-
-
-SCÈNE II
-
-LÉONARD, puis GILLES, puis CATHERINE
-
-LÉONARD, appelant.
-
-Gilles! Gilles!... Le paillard ne m'entend pas; il est dans la cuisine
-en train de culbuter, à son ordinaire, la marmite et la servante. C'est
-un goinfre et un débauché. Gilles!... Gilles!... drôle! coquin!...
-
-GILLES.
-
-Me voici, monsieur le juge.
-
-LÉONARD.
-
-Mon ami, va de ce pas chez ce fameux médecin qui demeure au carrefour
-Buci, dans la maison du Dragon, maître Simon Colline, et dis-lui de
-venir tout de suite donner, en ce logis, ses soins à une femme muette.
-
-GILLES.
-
-Oui, monsieur le juge.
-
-LÉONARD.
-
-Suis droit ton chemin et ne va pas sur le Pont-Neuf, voir les bateleurs.
-Car je te connais, mauvais pèlerin. Tu n'as pas ton pareil pour ferrer
-la mule...
-
-GILLES.
-
-Monsieur, vous me jugez mal...
-
-LÉONARD.
-
-Va! et amène ici ce fameux médecin.
-
-GILLES.
-
-Oui, monsieur le juge.
-
- Il sort.
-
-LÉONARD, assis devant sa table, couverte de sacs de procédure.
-
-J'ai quatorze arrêts à rendre aujourd'hui, sans compter la sentence
-relative à la pupille de maître Adam Fumée. Et cela est un grand
-travail, car une sentence ne fait point honneur à un juge quand elle
-n'est pas bien tournée, fine, élégante et garnie de tous les ornements
-du style et de la pensée. Il faut que les idées y rient et que les mots
-y jouent. Où mettre de l'esprit, sinon, dans un arrêt?
-
- Catherine, descendue par l'escalier intérieur, vient se mettre à son
- rouet, tout près de la table. Elle sourit à son mari et se prépare à
- filer. Léonard, s'interrompant d'écrire:
-
-Bonjour m'amour... Je ne vous avais pas seulement entendue. Vous êtes
-comme ces figures de la fable qui semblent couler dans l'air ou comme
-ces songes que les dieux, au dire des poètes, envoient aux heureux
-mortels.
-
- On entend un villageois qui passe dans la rue en chantant: «Du bon
- cresson de fontaine, la santé du corps. A six liards la botte! A six
- liards la botte!»
-
-M'amour, vous êtes une merveille de la nature; vous êtes une personne
-accomplie de toutes les manières; il ne vous manque que la parole. Ne
-seriez-vous pas bien contente de l'acquérir? Ne seriez-vous pas heureuse
-de faire passer sur vos lèvres toutes les jolies pensées qu'on devine
-dans vos yeux? Ne seriez-vous pas satisfaite de montrer votre esprit? Ne
-vous serait-il pas agréable de dire à votre époux que vous l'aimez? Ne
-vous serait-il pas doux de l'appeler votre trésor et votre coeur? Oui
-sans doute!...
-
- On entend un marchand qui passe dans la rue en criant: «Chandoile de
- coton! Chandoile qui plus ard clair que nulle étoile!»
-
-Eh! bien, je vous annonce une bonne nouvelle, m'amour... Il va venir
-tantôt ici un bon médecin qui vous fera parler...
-
- Catherine donne des marques de satisfaction.
-
-Il vous déliera la langue sans vous faire de mal.
-
- Catherine exprime sa joie par une gracieuse impatience des bras et des
- jambes. On entend un aveugle qui passe dans la rue en chantant la
- bourrée sur la musette:
-
- _Dans l'eau l'poisson frétille,
- Qui l'attrapera?
- La déra;
- Dans l'eau l'poisson frétille,
- Qui l'attrapera?
- Vous, la jeune fille,
- On vous aimera._
-
- L'aveugle d'une voix lugubre: «La charité pour l'amour de Dieu, mes
- bons messieurs et dames.» Puis il se montre sur le seuil et continue
- de chanter:
-
- _Passant vers la rivière,
- Nous donnant le bras
- La déra!
- Passant vers la rivière,
- Nous donnant le bras,
- Trouvons la meunière,
- Avec nous dansa
- La déra!_
-
- Catherine se met à danser avec l'aveugle la bourrée. L'aveugle
- reprend:
-
- _Trouvons la meunière,
- Avec nous dansa
- La déra!_
-
- L'aveugle s'interrompt de jouer et de danser pour dire, d'une voix
- caverneuse et formidable: «La charité pour l'amour de Dieu, mes bons
- messieurs et dames.»
-
-LÉONARD, qui enfoncé dans ses papiers, n'a rien vu, chasse l'aveugle en
-l'appelant:
-
-Truand, ladre, malandrin, et en lui jetant des sacs de procès à la tête.
-
- A Catherine qui s'est remise à son rouet.
-
-M'amour, depuis que vous êtes descendue près de moi, je n'ai pas perdu
-mon temps; j'ai envoyé au pilori quatorze hommes et six femmes,
-distribué entre dix-sept individus... (Il additionne.) Six...
-vingt-quatre... trente-deux... quarante-quatre... quarante-sept et neuf,
-cinquante-six, et onze, soixante-sept, et dix, soixante-dix-sept, et
-huit, quatre-vingt-cinq, et vingt, cent cinq. Cent cinq ans de galères.
-Cela ne donne-t-il pas une haute idée du pouvoir d'un juge, et puis-je
-me défendre d'en ressentir quelque orgueil?
-
- Catherine, qui ne file plus, s'appuie contre la table et regarde son
- mari en souriant. Puis elle s'assied sur la table couverte de sacs de
- procès. Léonard feignant de tirer les sacs de dessous elle:
-
-M'amour, vous dérobez de grands coupables à ma justice. Des larrons, des
-meurtriers. Je ne les poursuivrai pas: ce lieu de refuge est sacré.
-
- On entend un ramoneur qui crie du dehors: «Ramonez vos cheminées,
- jeunes dames, du haut en bas.»
-
- Léonard et Catherine s'embrassent par-dessus la table. Mais voyant
- venir la Faculté, Catherine se sauve par l'escalier intérieur.
-
-
-SCÈNE III
-
-LÉONARD, GILLES, MAITRE SIMON COLLINE, MAITRE SÉRAPHIN DULAURIER, puis
-MAITRE JEAN MAUGIER, puis ALIZON
-
-GILLES.
-
-Monsieur le juge, voici ce grand docteur que vous avez fait appeler.
-
-MAITRE SIMON.
-
-Oui, je suis maître Simon Colline en personne... Et voici maître Jean
-Maugier, chirurgien. Vous avez réclamé notre ministère?
-
-LÉONARD.
-
-Oui, monsieur, pour donner la parole à une femme muette.
-
-MAITRE SIMON.
-
-Fort bien. Nous attendons maître Séraphin Dulaurier, apothicaire. Dès
-qu'il sera venu, nous opérerons selon notre savoir et entendement.
-
-LÉONARD.
-
-Ah! vraiment il faut un apothicaire pour faire parler une muette?
-
-MAITRE SIMON.
-
-Oui, monsieur, et quiconque en doute ignore totalement les relations des
-organes entre eux et leur mutuelle dépendance. Maître Séraphin Dulaurier
-ne tardera pas à venir.
-
-MAITRE JEAN MAUGIER, soudain beugle d'une voix de Stentor.
-
-Oh! qu'il faut être reconnaissant aux savants médecins qui, tels que
-maître Simon Colline, travaillent à nous conserver la santé et nous
-soignent dans nos maladies. Oh! qu'ils sont dignes de louanges et de
-bénédictions ces bons médecins qui se conforment dans la pratique de
-leur profession aux règles d'une savante physique et d'une longue
-expérience.
-
-MAITRE SIMON, s'inclinant légèrement.
-
-Vous êtes trop obligeant, maître Jean Maugier.
-
-LÉONARD.
-
-En attendant monsieur l'apothicaire, voulez-vous vous rafraîchir,
-messieurs?
-
-MAITRE SIMON.
-
-Volontiers.
-
-MAITRE JEAN.
-
-Avec plaisir.
-
-LÉONARD.
-
-Ainsi donc vous ferez, maître Simon Colline, une petite opération qui
-fera parler ma femme?
-
-MAITRE SIMON.
-
-C'est-à-dire que je commanderai l'opération. J'ordonne, maître Jean
-Maugier exécute... Avez-vous vos instruments maître Jean?
-
-MAITRE JEAN.
-
-Oui, maître.
-
- Il présente une scie de trois pieds de long avec des dents de deux
- pouces, des couteaux, des tenailles, des ciseaux, une broche, un
- vilebrequin, une gigantesque vrille, etc.
-
- Entre Alizon, avec le vin.
-
-LÉONARD.
-
-J'espère, messieurs, que vous n'allez point vous servir de tout cela?
-
-MAITRE SIMON.
-
-Il ne faut jamais se trouver démuni auprès d'un malade.
-
-LÉONARD.
-
-Buvez, messieurs.
-
-MAITRE SIMON.
-
-Ce petit vin n'est pas mauvais.
-
-LÉONARD.
-
-Vous êtes trop honnête. Il vient de mes vignes.
-
-MAITRE SIMON.
-
-Vous m'en enverrez une barrique.
-
-LÉONARD, à Gilles qui se verse un rouge bord.
-
-Je ne t'ai pas dit de boire, fripon.
-
-MAITRE JEAN, regardant par la fenêtre dans la rue.
-
-Voici maître Séraphin Dulaurier, apothicaire!
-
- Entre maître Séraphin.
-
-MAITRE SIMON.
-
-Et voici sa mule!... Non, vraiment: C'est maître Séraphin Dulaurier
-lui-même. On s'y trompe toujours. Buvez maître Séraphin. Il est frais.
-
-MAITRE SÉRAPHIN.
-
-A votre santé, mes maîtres!
-
-MAITRE SIMON, à Alizon.
-
-Versez la belle. Versez à droite, versez à gauche, versez ici, versez
-là. De quelque côté qu'elle se tourne elle montre de riches appas.
-N'êtes-vous pas glorieuse, ma fille, d'être si bien faite?
-
-ALIZON.
-
-Pour le profit que j'en tire, ce n'est pas le cas d'être glorieuse. Les
-appas ne rapportent guère quand ils ne sont pas recouverts de soie et de
-brocart.
-
-MAITRE SÉRAPHIN.
-
-A votre santé, mes maîtres!
-
-ALIZON.
-
-On aime à rire avec nous. Mais _gratis pro Deo_.
-
- Ils boivent tous et font boire Alizon.
-
-MAITRE SIMON.
-
-Maintenant que nous sommes au complet nous pouvons monter auprès de la
-malade.
-
-LÉONARD.
-
-Je vais vous y conduire, messieurs.
-
- Il monte par l'escalier intérieur.
-
-MAITRE SIMON.
-
-Passez, maître Maugier, à vous l'honneur.
-
-MAITRE MAUGIER, son verre à la main.
-
-Je passe, sachant bien que l'honneur est de marcher derrière.
-
-MAITRE SIMON.
-
-Passez, maître Séraphin Dulaurier.
-
- Maître Séraphin monte, une bouteille à la main.
-
-MAITRE SIMON, ayant fourré une bouteille dans chaque poche de sa robe et
-embrassé la servante Alizon, gravit les montées en chantant:
-
- _A boire! à boire! à boire!
- Nous quitt'rons-nous sans boire?
- Les bons amis ne sont pas si fous
- Que d'se quitter sans boire un coup._
-
- Alizon, après avoir donné un soufflet à Gilles qui voulait
- l'embrasser, grimpe la dernière.
-
- On les entend qui reprennent tous en choeur:
-
- _A boire! à boire! à boire!_
-
-
-
-
-ACTE DEUXIÈME
-
-
-SCÈNE PREMIÈRE
-
-LÉONARD, MAITRE ADAM
-
-MAITRE ADAM.
-
-Bonsoir, monsieur le juge. Comment vous portez-vous?
-
-LÉONARD.
-
-Assez bien. Et vous?
-
-MAITRE ADAM.
-
-De mon mieux. Excusez mon importunité, monsieur le juge et cher ancien
-condisciple. Avez-vous examiné l'affaire de ma jeune pupille dépouillée
-par son tuteur.
-
-LÉONARD.
-
-Pas encore, maître Adam Fumée... Mais que me dites-vous là? Vous avez
-dépouillé votre pupille?...
-
-MAITRE ADAM.
-
-N'en croyez rien, monsieur. Je dis «ma pupille» par amitié pure. Je ne
-suis point son tuteur, Dieu merci! Je suis son avocat. Et si elle rentre
-dans ses biens, qui sont grands, je l'épouserai: j'ai déjà eu la
-précaution de lui donner de l'amour pour moi. C'est pourquoi je vous
-serai reconnaissant d'examiner son affaire le plus promptement possible.
-Vous n'avez, pour cela, qu'à lire mon mémoire: il contient tout ce qu'il
-faut savoir.
-
-LÉONARD.
-
-Votre mémoire, maître Adam, est là, sur ma table. J'en aurais déjà pris
-connaissance, si je n'avais eu des affaires. J'ai reçu chez moi la fleur
-de la Faculté de médecine, et c'est par votre conseil que m'est venu ce
-tracas.
-
-MAITRE ADAM.
-
-Que voulez-vous dire?
-
-LÉONARD.
-
-J'ai fait appeler le fameux médecin dont vous m'aviez parlé, maître
-Simon Colline. Il est venu avec un chirurgien et un apothicaire; il a
-examiné Catherine, ma femme, des pieds à la tête, pour savoir si elle
-était muette. Puis, le chirurgien a coupé le filet à ma chère Catherine,
-l'apothicaire lui a donné un remède et elle a parlé.
-
-MAITRE ADAM.
-
-Elle a parlé? Lui fallait-il un remède pour cela?
-
-LÉONARD.
-
-Oui, à cause de la sympathie des organes.
-
-MAITRE ADAM.
-
-Ah!... Enfin, l'essentiel est qu'elle a parlé. Qu'a-t-elle dit?
-
-LÉONARD.
-
-Elle a dit: «Apportez-moi le miroir!» Et, me voyant tout ému, elle a
-ajouté: «Mon gros chat, vous me donnerez pour ma fête une robe de satin
-et un chaperon bordé de velours.»
-
-MAITRE ADAM.
-
-Et elle a continué de parler?
-
-LÉONARD.
-
-Elle ne s'est plus arrêtée.
-
-MAITRE ADAM.
-
-Et vous ne me remerciez pas du conseil que je vous ai donné; vous ne me
-remerciez pas de vous avoir fait connaître ce grand médecin. N'êtes-vous
-pas bien content d'entendre parler madame votre épouse?
-
-LÉONARD.
-
-Si fait! je vous remercie de tout mon coeur, maître Adam Fumée, et je
-suis bien content d'entendre parler mon épouse.
-
-MAITRE ADAM.
-
-Non! vous ne montrez pas autant de satisfaction qu'il faudrait. Il y a
-quelque chose que vous ne dites pas et qui vous chagrine.
-
-LÉONARD.
-
-Où prenez-vous cela?
-
-MAITRE ADAM.
-
-Sur votre visage... Qu'est-ce qui vous fâche? Madame votre épouse ne
-parle-t-elle pas bien?
-
-LÉONARD.
-
-Elle parle bien et beaucoup. Je vous l'avoue, l'abondance de ses
-discours m'incommoderait si elle se maintenait longtemps au point
-qu'elle a atteint d'emblée.
-
-MAITRE ADAM.
-
-J'en avais eu tantôt quelque prévision, monsieur le juge. Mais il ne
-faut pas désespérer si vite. Ce flux de paroles décroîtra peut-être.
-C'est le premier bouillonnement d'une source brusquement ouverte... Tous
-mes compliments, monsieur le juge. Ma pupille se nomme Ermeline de la
-Garandière. N'oubliez point son nom; soyez-lui favorable et vous n'aurez
-point affaire à des ingrats. Je reviendrai ce soir.
-
-LÉONARD.
-
-Maître Adam Fumée, je vais tout de suite étudier votre affaire.
-
- Maître Adam Fumée sort.
-
-
-SCÈNE II
-
-LÉONARD puis CATHERINE
-
-LÉONARD, lisant.
-
-Mémoire pour la demoiselle Ermeline-Jacinthe-Marthe de la Garandière.
-
-CATHERINE, qui est venue s'asseoir à son rouet, contre la table. Avec
-volubilité:
-
-Qu'est-ce que vous faites-là, mon ami? Vous paraissez occupé. Vous
-travaillez beaucoup. Ne craignez-vous pas que cela vous fasse du mal? Il
-faut se reposer quelquefois. Mais vous ne me dites pas ce que vous
-faites-là, mon ami?
-
-LÉONARD.
-
-M'amour, je...
-
-CATHERINE.
-
-Est-ce donc un si grand secret? et dois-je l'ignorer?
-
-LÉONARD.
-
-M'amour, je...
-
-CATHERINE.
-
-Si c'est un secret ne me le dites pas.
-
-LÉONARD.
-
-Laissez-moi du moins le temps de vous répondre. J'instruis une affaire
-et me prépare à rendre une sentence.
-
-CATHERINE.
-
-C'est important de rendre une sentence.
-
-LÉONARD.
-
-Sans doute. Non seulement l'honneur, la liberté et parfois la vie des
-personnes en dépendent, mais encore le juge y montre la profondeur de
-son esprit et la politesse de son langage.
-
-CATHERINE.
-
-Alors instruisez votre affaire et préparez votre sentence, mon ami. Je
-ne dirai rien.
-
-LÉONARD.
-
-C'est cela... La demoiselle Ermeline-Jacinthe-Marthe de la Garandière...
-
-CATHERINE.
-
-Mon ami, que croyez-vous qui me sera le plus séant, une robe de damas ou
-bien un habit tout de velours à la Turque?
-
-LÉONARD.
-
-Je ne sais, je...
-
-CATHERINE.
-
-Il me semble que le satin à fleurs conviendrait mieux à mon âge, surtout
-s'il est clair et les fleurs petites...
-
-LÉONARD.
-
-Peut-être! mais...
-
-CATHERINE.
-
-Et ne pensez-vous pas, mon ami, qu'il serait malséant d'outrer l'ampleur
-du vertugadin? Sans doute il faut qu'une jupe bouffe; l'on n'aurait pas
-l'air vêtue sans cela et l'on ne doit point lésiner sur le tour de jupe.
-Mais voudriez-vous, mon ami, que je pusse cacher deux galants sous mon
-vertugadin? Cette mode tombera; il viendra un jour où les dames de
-qualité l'abandonneront, et les bourgeoises suivront cet exemple. Vous
-ne croyez pas?
-
-LÉONARD.
-
-Si! mais...
-
-CATHERINE.
-
-Quant aux mules il en faut soigner la façon. C'est au pied qu'on juge
-une femme et la vraie élégante se voit à la chaussure. N'est-ce pas
-votre avis, mon ami?
-
-LÉONARD.
-
-Oui, mais...
-
-CATHERINE.
-
-Faites votre sentence. Je ne dirai plus rien.
-
-LÉONARD.
-
-C'est cela! (Lisant et prenant des notes.) Or le tuteur de la dite
-demoiselle, Hugues Thomassin seigneur de Piédeloup a dérobé à la dite
-demoiselle son...
-
-CATHERINE.
-
-Mon ami, s'il en faut croire la présidente de Montbadon, le monde est
-bien corrompu; il court à sa perte; les jeunes gens d'aujourd'hui
-préfèrent à un honnête mariage le commerce des vieilles dames cousues
-d'or; et pendant ce temps-là, les filles honnêtes restent en friche.
-Est-ce possible? répondez-moi mon ami.
-
-LÉONARD.
-
-Ma mie, consentez à vous taire un moment ou bien allez parler ailleurs.
-Je ne sais où j'en suis.
-
-CATHERINE.
-
-Soyez tranquille, mon ami. Je ne dirai plus un mot.
-
-LÉONARD.
-
-A la bonne heure. (Écrivant.) «Ledit seigneur de Piédeloup, tant en
-fauchées de pré qu'en hottes de pommes...»
-
-CATHERINE.
-
-Mon ami, nous avons aujourd'hui pour souper un hachis de mouton avec le
-reste de l'oie qu'un plaideur nous a donnée. Est-ce assez, dites-moi;
-cela vous suffit-il? Je déteste la lésine et j'aime l'abondance de la
-table, mais que sert de faire servir des plats qu'on remporte tout
-garnis à l'office. La vie est devenue fort coûteuse. Au marché de la
-volaille, au marché aux herbes, chez le boucher, chez le fruitier, tout
-a tellement enchéri qu'on aura bientôt meilleur compte à commander les
-repas chez le traiteur.
-
-LÉONARD.
-
-Je vous prie... (Écrivant.) «Orpheline de naissance.»
-
-CATHERINE.
-
-Vous verrez qu'on y viendra. C'est qu'un chapon, une perdrix, un lièvre,
-coûtent moins, lardés et rôtis, qu'en les achetant tout vifs au marché.
-Cela vient de ce que les rôtisseurs, qui les prennent en gros, les ont à
-bas prix et peuvent les revendre très avantageusement. Je ne dis pas
-pour cela qu'il faille faire venir notre ordinaire de chez le rôtisseur.
-On fait bouillir sa marmite chez soi, c'est le mieux; mais quand on veut
-régaler des amis, quand on donne un dîner prié, le plus expéditif et le
-moins dispendieux est de faire venir le dîner du dehors. Les rôtisseurs
-et les pâtissiers, en moins d'une heure vous apprêtent un dîner pour
-douze, pour vingt, pour cinquante personnes; le rôtisseur vous donne la
-chair et la volaille, le cuisinier, les gelées, les sauces, les ragoûts;
-le pâtissier les pâtés, les tourtes, les entrées, les desserts. C'est
-bien commode. Vous n'êtes point de cet avis, Léonard?
-
-LÉONARD.
-
-De grâce!
-
-CATHERINE.
-
-Ce n'est pas étonnant que tout enchérisse. Le luxe de la table devient
-chaque jour plus insolent. Dès qu'on traite un parent ou un ami, on ne
-se contente pas de trois services, bouilli, rôti, fruit. On veut encore
-avoir des viandes de cinq ou six façons différentes, avec tant de
-sauces, de hachis ou de pâtisseries que c'est un vrai salmigondis. Vous
-ne jugez pas cela excessif, mon ami? Moi, je ne conçois pas le plaisir
-qu'on trouve à s'empiffrer de tant de viandes. Ce n'est pas que je
-dédaigne les bons plats, je suis friande. Il me faut peu mais fin.
-J'aime surtout les rognons de coq et les fonds d'artichaut. Et vous
-Léonard, n'avez-vous pas un faible pour les tripes et les andouilles.
-Fi! fi! peut-on aimer les andouilles?
-
-LÉONARD, se prenant la tête dans les mains.
-
-Je vais devenir fou! Je sens que je vais devenir fou.
-
-CATHERINE.
-
-Mon ami, je ne vais plus rien dire, parce qu'en parlant, je pourrais
-vous déranger de votre travail.
-
-LÉONARD.
-
-Puissiez-vous faire ce que vous dites.
-
-CATHERINE.
-
-Je n'ouvrirai pas la bouche.
-
-LÉONARD.
-
-A merveille.
-
-CATHERINE.
-
-Vous voyez mon ami; je ne dis plus rien.
-
-LÉONARD.
-
-Oui.
-
-CATHERINE.
-
-Je vous laisse travailler bien tranquille.
-
-LÉONARD.
-
-Oui.
-
-CATHERINE.
-
-Et rédiger en paix votre sentence. Est-elle bientôt faite?
-
-LÉONARD.
-
-Elle ne le sera jamais si vous ne vous taisez. (Écrivant.) «Item, cent
-vingt livres de rentes que cet indigne tuteur a soustraites à la pauvre
-orpheline...»
-
-CATHERINE.
-
-Écoutez! Chut! Écoutez! Est-ce qu'on ne crie pas au feu? Il m'a semblé
-l'entendre. Mais peut-être me serai-je trompée. Y a-t-il rien
-d'effrayant comme un incendie? Le feu est plus terrible encore que
-l'eau. J'ai vu brûler l'année dernière les maisons du Pont-au-Change.
-Quel désordre! Quels dégâts! Les habitants jetaient leurs meubles dans
-la rivière et se précipitaient eux-mêmes par les fenêtres. Ils ne
-savaient ce qu'ils faisaient; la peur leur ôtait la raison.
-
-LÉONARD.
-
-Seigneur, ayez pitié de moi!
-
-CATHERINE.
-
-Pourquoi gémissez-vous, mon ami? Dites-moi ce qui vous importune.
-
-LÉONARD.
-
-Je n'en puis plus.
-
-CATHERINE.
-
-Reposez-vous, Léonard. Il ne faut pas vous fatiguer ainsi. Ce n'est pas
-raisonnable, et vous auriez tort de...
-
-LÉONARD.
-
-Ne vous tairez-vous donc jamais?
-
-CATHERINE.
-
-Ne vous fâchez pas, mon ami. Je ne dis plus rien.
-
-LÉONARD.
-
-Le ciel le veuille!
-
-CATHERINE, regardant par la fenêtre.
-
-Oh! voici madame de la Bruine, la femme du procureur qui approche; elle
-porte un chaperon bordé de soie et un grand manteau puce par-dessus sa
-robe de brocart. Elle est suivie d'un laquais plus sec qu'un hareng
-saur. Léonard, elle regarde de ce côté: elle a l'air de venir nous faire
-visite. Dépêchez-vous de pousser les fauteuils pour la recevoir: il faut
-accueillir les personnes selon leur état et leur rang. Elle va s'arrêter
-à notre porte. Non, elle passe; elle est passée. Peut-être me suis-je
-trompée. Peut-être n'est-ce pas elle. On ne reconnaît pas toujours les
-personnes. Mais si ce n'est pas elle, c'est quelqu'un qui lui ressemble,
-et même qui lui ressemble beaucoup. Quand j'y songe, je suis sûre que
-c'était elle, il ne peut se trouver à Paris une seule femme aussi
-semblable à madame de la Bruine. Mon ami... mon ami... est-ce que vous
-auriez été content que madame de la Bruine nous fît une visite? (Elle
-s'assied sur la table.) Vous qui n'aimez pas les femmes bavardes, il est
-heureux pour vous que vous ne l'ayez pas épousée; elle jacasse comme une
-pie, elle ne fait que babiller du matin au soir. Quelle claquette! Et
-elle raconte quelquefois des histoires qui ne sont pas à son honneur.
-
- Léonard, excédé, monte à son échelle avec son écritoire et s'assied
- sur un échelon du milieu, où il tâche d'écrire.
-
-D'abord elle énumère tous les présents que son mari reçoit. Le compte en
-est fastidieux.
-
- Elle monte de l'autre côté de l'échelle double et s'assied en face de
- Léonard.
-
-En quoi cela nous intéresse-t-il que le procureur de la Bruine reçoive
-du gibier, de la farine, de la marée, ou bien encore un pain de sucre?
-Mais madame de la Bruine se garde bien de dire que son mari a reçu un
-jour un grand pâté d'Amiens, et que, quand il l'ouvrit, il ne trouva que
-deux grandes cornes.
-
-LÉONARD.
-
-Ma tête éclate! (Il se réfugie sur l'armoire avec son écritoire et ses
-papiers.)
-
-CATHERINE, au plus haut de l'échelle.
-
-Avez-vous vu cette procureuse, car enfin, elle n'est que la femme d'un
-procureur? Elle porte un chaperon brodé, comme une princesse. Ne
-trouvez-vous pas cela ridicule; mais aujourd'hui tout le monde se met
-au-dessus de sa condition, les hommes comme les femmes. Les jeunes
-clercs du palais veulent passer pour des gentilshommes; ils portent des
-chaînes d'or, des ferrements d'or, des chapeaux à plumes; malgré cela on
-voit bien ce qu'ils sont.
-
-LÉONARD, sur son armoire.
-
-Au point où j'en suis, je ne réponds plus de moi, et je me sens capable
-de commettre un crime. (Appelant.) Gilles! Gilles! Gilles! le fripon!
-Gilles! Alizon! Gilles! Gilles!
-
- Entre Gilles.
-
-Va vite trouver le célèbre médecin du carrefour Buci, maître Simon
-Colline, et dis-lui qu'il revienne tout de suite pour une affaire bien
-autrement nécessaire et pressante que la première.
-
-GILLES.
-
-Oui, monsieur le juge.
-
- Il sort.
-
-CATHERINE.
-
-Qu'avez-vous, mon ami? Vous paraissez échauffé. C'est peut-être le temps
-qui est lourd. Non?... C'est le vent d'Est, ne croyez-vous pas? ou le
-poisson que vous avez mangé à dîner.
-
-LÉONARD, donnant sur son armoire des signes de frénésie.
-
-_Non omnia possumus omnes._ Il appartient aux Suisses de vider les pots,
-aux merciers d'auner du ruban, aux moines de mendier, aux oiseaux de
-fienter partout et aux femmes de caqueter à double ratée. Oh! que je me
-repens, péronnelle de t'avoir fait couper le filet. Mais, sois
-tranquille, ce grand médecin va bientôt te rendre plus muette
-qu'auparavant.
-
- Il prend à brassées les sacs de procès entassés sur l'armoire où il
- s'est réfugié et les jette à la tête de Catherine qui descend
- lestement de l'échelle et se sauve épouvantée, par l'escalier
- intérieur, en criant:
-
---Au secours, au meurtre! Mon mari est devenu fou! Au secours!
-
-LÉONARD.
-
-Alizon! Alizon!
-
- Entre Alizon.
-
-ALIZON.
-
-Quelle vie! monsieur, vous êtes donc devenu meurtrier?
-
-LÉONARD.
-
-Alizon, suivez-la, tenez-vous auprès d'elle et ne la laissez pas
-descendre. Sur votre vie, Alizon, ne la laissez pas descendre. Car de
-l'entendre encore je deviendrais enragé et Dieu sait à quelles
-extrémités je me porterais sur elle et sur vous. Allez!
-
- Alizon monte l'escalier.
-
-
-SCÈNE III
-
-LÉONARD, MAITRE ADAM, MADEMOISELLE DE LA GARANDIÈRE suivis d'un laquais
-portant un panier.
-
-MAITRE ADAM.
-
-Souffrez, monsieur le juge, que, pour attendrir votre coeur et pour
-émouvoir vos entrailles, je vous présente cette jeune orpheline qui,
-dépouillée par un tuteur avide, implore votre justice. Ses yeux
-parleront mieux à votre âme que ma voix. Mademoiselle de la Garandière
-vous apporte ses prières et ses larmes; elle y joint un jambon, deux
-pâtés de canard, une oie et deux barbots. Elle ose espérer en échange,
-une sentence favorable.
-
-LÉONARD.
-
-Mademoiselle, vous m'intéressez... Avez-vous quelque chose à ajouter
-pour la défense de votre cause?
-
-MADEMOISELLE DE LA GARANDIÈRE.
-
-Vous êtes trop bon, monsieur; je m'en réfère à ce que vient de dire mon
-avocat.
-
-LÉONARD.
-
-C'est tout?
-
-MADEMOISELLE DE LA GARANDIÈRE.
-
-Oui monsieur.
-
-LÉONARD.
-
-Elle parle bien, elle parle peu. Cette orpheline est touchante. (Au
-laquais.) Portez ce paquet à l'office.
-
- Le laquais sort. A maître Adam:
-
-Maître Adam, quand vous êtes entré je rédigeais le jugement que je
-rendrai tantôt dans l'affaire de cette demoiselle.
-
- Il descend de son armoire.
-
-MAITRE ADAM.
-
-Quoi, sur cette armoire?
-
-LÉONARD.
-
-Je ne sais où j'en suis; j'ai la tête bien malade. Voulez-vous entendre
-le jugement? J'ai moi-même besoin de le relire. (Lisant:) «Attendu que
-la demoiselle de la Garandière, orpheline de naissance a soustrait
-frauduleusement et dolosivement au sieur Piédeloup son tuteur, dix
-fauchées de pré, quatre-vingts livres de poisson d'étang, attendu qu'il
-n'y a rien d'effrayant comme un incendie, attendu que monsieur le
-Procureur a reçu un pâté d'Amiens dans lequel il y avait deux cornes...
-
-MAITRE ADAM.
-
-Ciel que lisez-vous là?
-
-LÉONARD.
-
-Ne me le demandez pas; je n'en sais rien moi-même. Il me semble qu'un
-diable m'a, deux heures durant, mis la cervelle au pilon. Je suis devenu
-idiot... Et c'est par votre faute, maître Adam Fumée... Si ce bon
-médecin n'avait pas rendu ma femme parlante...
-
-MAITRE ADAM.
-
-Ne m'accusez pas, monsieur Léonard. Je vous avais prévenu. Je vous avais
-bien dit qu'il fallait y regarder à deux fois avant de délier la langue
-d'une femme.
-
-LÉONARD.
-
-Ah! maître Adam Fumée, combien je regrette le temps où Catherine était
-muette. Non! la nature n'a pas de fléau plus terrible qu'une femme
-bavarde... Mais je compte bien que les médecins révoqueront leur
-bienfait cruel. Je les ai fait appeler et voici justement le chirurgien.
-
-
-SCÈNE IV
-
-LES MÊMES, MAITRE JEAN MAUGIER, puis MAITRE SIMON COLLINE et MAITRE
-SÉRAPHIN DULAURIER suivi de deux petits garçons apothicaires.
-
-MAITRE JEAN MAUGIER.
-
-Monsieur le juge j'ai l'honneur de vous saluer. Voici maître Simon
-Colline qui s'avance sur sa mule, suivi de maître Séraphin Dulaurier,
-apothicaire. Autour de lui se presse un peuple idolâtre; les
-chambrières, troussant leur cotillon et les marmitons portant une manne
-sur leur tête lui font cortège: (Entre maître Simon Colline et sa
-suite.) Oh! qu'avec justice maître Simon Colline fait l'admiration du
-peuple quand il va par la ville portant la robe, le bonnet carré,
-l'épitoge et le rabat. Oh! qu'il faut être reconnaissant à ces bons
-médecins qui travaillent à nous conserver la santé et à nous soigner
-dans...
-
-MAITRE SIMON, à maître Jean Maugier.
-
-Assez; cela suffit...
-
-LÉONARD.
-
-Maître Simon Colline, j'avais hâte de vous voir. Je réclame instamment
-votre ministère.
-
-MAITRE SIMON.
-
-Pour vous, monsieur? Quel est votre mal? Où souffrez-vous?
-
-LÉONARD.
-
-Non! pour ma femme: celle qui était muette.
-
-MAITRE SIMON.
-
-Éprouve-t-elle quelque incommodité?
-
-LÉONARD.
-
-Aucune. C'est moi qui suis incommodé.
-
-MAITRE SIMON.
-
-Quoi! C'est vous qui êtes incommodé et c'est votre femme que vous voulez
-guérir?
-
-LÉONARD.
-
-Maître Simon Colline, elle parle trop. Il fallait lui donner la parole,
-mais ne pas la lui tant donner. Depuis que vous l'avez guérie de son
-mutisme, elle me rend fou. Je ne puis l'entendre davantage. Je vous ai
-appelé pour me la faire redevenir muette.
-
-MAITRE SIMON.
-
-C'est impossible!
-
-LÉONARD.
-
-Que dites-vous? Vous ne pouvez lui ôter la parole que vous lui avez
-donnée?
-
-MAITRE SIMON.
-
-Non! je ne le puis. Mon art est grand, mais il ne va pas jusque-là.
-
-MAITRE JEAN MAUGIER.
-
-Cela nous est impossible.
-
-MAITRE SÉRAPHIN.
-
-Tous nos soins n'y feraient rien.
-
-MAITRE SIMON.
-
-Nous avons des remèdes pour faire parler les femmes; nous n'en avons pas
-pour les faire taire.
-
-LÉONARD.
-
-Vous n'en avez pas? Que me dites-vous là? Vous me désespérez.
-
-MAITRE SIMON.
-
-Hélas! monsieur le juge, il n'est élixir, baume, magistère, opiat,
-onguent, emplâtre, topique, électuaire, panacée pour guérir chez la
-femme l'intempérance de la glotte. La thériaque et l'orviétan y seraient
-sans vertu, et toutes les herbes décrites par Dioscorides n'y
-opéreraient point.
-
-LÉONARD.
-
-Dites-vous vrai?
-
-MAITRE SIMON.
-
-Vous m'offenseriez, monsieur, d'en douter.
-
-LÉONARD.
-
-En ce cas, je suis un homme perdu. Je n'ai plus qu'à me jeter dans la
-Seine, une pierre au cou. Je ne peux pas vivre dans ce vacarme. Si vous
-ne voulez pas que je me noie tout de suite, il faut, messieurs les
-docteurs, que vous me trouviez un remède.
-
-MAITRE SIMON.
-
-Il n'y en a point, vous ai-je dit, pour votre femme! Mais il y en aurait
-un pour vous, si vous consentiez à le prendre.
-
-LÉONARD.
-
-Vous me rendez quelque espoir. Expliquez-vous, je vous prie.
-
-MAITRE SIMON.
-
-A babillage de femme, il est un remède unique. C'est surdité du mari.
-
-LÉONARD.
-
-Que voulez-vous dire?
-
-MAITRE SIMON.
-
-Je veux dire ce que je dis.
-
-MAITRE ADAM.
-
-Ne le comprenez-vous pas? C'est la plus belle invention du monde. Ne
-pouvant rendre votre femme muette, ce grand médecin vous offre de vous
-rendre sourd.
-
-LÉONARD.
-
-Me rendre sourd tout de bon?
-
-MAITRE SIMON.
-
-Sans doute. Je vous guérirai subitement et radicalement de
-l'incontinence verbeuse de madame votre épouse par la cophose.
-
-LÉONARD.
-
-Par la cophose? Qu'est-ce que la cophose?
-
-MAITRE SIMON.
-
-C'est ce qu'on appelle vulgairement la surdité. Voyez-vous quelque
-inconvénient à devenir sourd?
-
-LÉONARD.
-
-Oui, j'en vois; car vraiment il y en a.
-
-MAITRE JEAN MAUGIER.
-
-Croyez-vous?
-
-MAITRE SÉRAPHIN.
-
-Lesquels?
-
-MAITRE SIMON.
-
-Vous êtes juge. Quel inconvénient y a-t-il à ce qu'un juge soit sourd.
-
-MAITRE ADAM.
-
-Aucun. L'on peut m'en croire: je suis du Palais. Il n'y en a aucun.
-
-MAITRE SIMON.
-
-Quel dommage en résulterait-il pour la justice?
-
-MAITRE ADAM.
-
-Il n'en résulterait nul dommage. Au contraire, monsieur Léonard Botal
-n'entendrait ni les avocats, ni les plaignants, et il ne risquerait plus
-d'être trompé par des mensonges.
-
-LÉONARD.
-
-Cela est vrai.
-
-MAITRE ADAM.
-
-Il n'en jugera que mieux.
-
-LÉONARD.
-
-Il se peut.
-
-MAITRE ADAM.
-
-N'en doutez pas.
-
-LÉONARD.
-
-Mais comment s'opère cette...
-
-MAITRE JEAN MAUGIER.
-
-Guérison.
-
-MAITRE SIMON.
-
-La cophose ou surdité peut être obtenue de plusieurs manières. On la
-produit soit par l'otorrhée, soit par les oreillons, soit par la
-sclérose de l'oreille, soit par l'otite, ou encore par l'ankylose des
-osselets. Mais ces divers moyens sont longs et douloureux.
-
-LÉONARD.
-
-Je les repousse!... Je les repousse de toutes mes forces.
-
-MAITRE SIMON.
-
-Vous avez raison. Il vaut bien mieux obtenir la cophose par l'influence
-d'une certaine poudre blanche que j'ai dans ma trousse et dont une
-pincée, introduite dans l'oreille, suffit pour vous rendre aussi sourd
-que le ciel dans ses jours de colère, ou qu'un pot.
-
-LÉONARD.
-
-Grand merci, maître Simon Colline; gardez votre poudre. Je ne veux pas
-être sourd.
-
-MAITRE SIMON.
-
-Quoi, vous ne voulez pas être sourd? Quoi, vous rejetez la cophose? Vous
-fuyez la guérison que vous imploriez tout à l'heure? C'est un spectacle
-trop fréquent et bien fait pour porter la douleur dans l'âme d'un bon
-médecin, que celui du malade indocile qui repousse le remède
-salutaire...
-
-MAITRE JEAN MAUGIER.
-
-... Se dérobe aux soins qui soulageraient ses souffrances...
-
-MAITRE SÉRAPHIN.
-
-... Et refuse d'être guéri.
-
-MAITRE ADAM.
-
-Ne vous décidez pas si vite, monsieur Léonard Botal, et ne repoussez pas
-si délibérément un mal qui vous garde d'un plus grand.
-
-LÉONARD.
-
-Non! je ne veux point être sourd; je ne veux point de cette poudre.
-
-
-SCÈNE V
-
-LES MÊMES, ALIZON, puis CATHERINE
-
-ALIZON dévalant l'escalier, en se bouchant les oreilles.
-
-Je n'y puis tenir. Ma tête en éclate. Il n'est pas humainement possible
-d'entendre bourdonner de cette sorte. Elle n'arrête pas. Il me semble
-que je suis depuis deux heures dans la roue d'un moulin.
-
-LÉONARD.
-
-Malheureuse! Ne la laissez pas descendre. Alizon! Gilles! Qu'on
-l'enferme!
-
-MAITRE ADAM.
-
-Oh! monsieur!
-
-MADEMOISELLE DE LA GARANDIÈRE.
-
-Oh! monsieur, pouvez-vous avoir l'âme si noire que de vouloir séquestrer
-cette pauvre dame.
-
-CATHERINE.
-
-Quelle belle et nombreuse compagnie. Je suis votre servante, messieurs.
-(Elle fait la révérence.)
-
-MAITRE SIMON COLLINE.
-
-Eh! bien, madame? N'êtes-vous pas contente de nous, et ne vous
-avons-nous pas bien délié la langue?
-
-CATHERINE.
-
-Assez bien, messieurs, et je vous en suis fort obligée; dans les
-premiers moments, je ne pouvais articuler beaucoup de mots. Mais
-maintenant, j'ai assez de facilité à parler; j'en use modérément, car
-une femme bavarde est un fléau domestique. Messieurs, je serais désolée
-si vous pouviez me soupçonner de loquacité et si vous pensiez qu'une
-démangeaison de discourir me tourmente. C'est pourquoi je vous demande
-la permission de me justifier tout de suite aux yeux de mon mari qui,
-sur je ne sais quelle apparence, prévenu contre moi, a pu s'imaginer que
-mes propos lui donnaient de fâcheuses distractions pendant qu'il
-rédigeait une sentence... C'était une sentence en faveur d'une jeune
-orpheline, privée à la fleur de ses ans de ses père et mère. Mais il
-n'importe. J'étais assise auprès de lui et je ne lui adressais autant
-dire pas la parole. Mon seul discours était ma présence. Un mari peut-il
-s'en plaindre? Peut-il trouver mauvais qu'une épouse se tienne auprès de
-lui et recherche sa compagnie, comme elle le doit? (A son mari.) Plus
-j'y songe et moins je puis concevoir votre impatience. Quelle en est la
-cause? Cessez d'alléguer le prétexte de mon bavardage. Il n'est pas
-soutenable. Mon ami, il faut que vous ayez contre moi quelque grief que
-je ne sais pas, je vous prie de me le dire. Vous me devez une
-explication, et quand je saurai ce qui vous a fâché, je ferai en sorte
-de vous épargner à l'avenir la contrariété que vous m'aurez fait
-connaître. Car j'ai à coeur de vous éviter tout sujet de mécontentement.
-Ma mère disait: «Entre époux, on ne doit pas se faire de mystères.» Elle
-avait bien raison. Souvent un mari ou une femme, pour ne s'être point
-confiés l'un à l'autre, ont attiré sur leur maison et sur eux-mêmes des
-catastrophes terribles. C'est ce qui est arrivé à madame la présidente
-de Beaupréau. Pour surprendre agréablement son mari, elle avait enfermé
-dans un coffre de sa chambre un petit cochon de lait. Le mari l'entendit
-crier et, croyant que c'était un galant, il tira son épée et en perça le
-coeur de son épouse avant même d'entendre les explications de sa
-malheureuse femme. Quand il ouvrit le coffre, jugez de sa surprise et de
-son désespoir. C'est pourquoi il ne faut pas faire de cachotteries, même
-à bon escient. Vous pouvez vous expliquer devant ces messieurs. Je n'ai
-point de torts et tout ce que vous pourrez dire ne fera que faire
-éclater mon innocence.
-
-LÉONARD, qui depuis quelques instants essaie vainement par ses gestes et
-ses cris d'arrêter les paroles de Catherine et qui a déjà donné les
-signes d'une extrême impatience.
-
-La poudre! La poudre! Maître Simon Colline, votre poudre, votre poudre
-blanche, par pitié!
-
-MAITRE SIMON.
-
-Jamais poudre à rendre sourd ne fut en effet plus nécessaire. Veuillez
-vous asseoir monsieur le juge. Maître Séraphin Dulaurier va vous
-insuffler la poudre assourdissante dans les oreilles.
-
-MAITRE SÉRAPHIN.
-
-Bien volontiers, monsieur.
-
-MAITRE SIMON.
-
-Voilà qui est fait.
-
-CATHERINE, à maître Adam Fumée.
-
-Faites entendre raison, à mon mari, monsieur l'avocat. Dites-lui qu'il
-faut qu'il m'écoute, qu'on n'a jamais condamné une épouse sans
-l'entendre, dites-lui qu'on ne jette pas des sacs à la tête d'une femme
-(car il m'a jeté des sacs à la tête), sans y être poussé par un violent
-mouvement du coeur ou de l'esprit... Mais non! je vais lui parler
-moi-même. (A Léonard:) Mon ami, répondez, vous ai-je manqué en quelque
-chose? Suis-je une méchante femme? Suis-je une mauvaise épouse? J'ai été
-fidèle à mon devoir; je vous dirai même que je l'ai aimé...
-
-LÉONARD, son visage exprime la béatitude, et tranquille, il se tourne
-les pouces.
-
-Cela est délicieux. Je n'entends plus rien.
-
-CATHERINE.
-
-Écoutez-moi, Léonard, je vous aime tendrement. Je vais vous ouvrir mon
-coeur. Je ne suis pas une de ces femmes légères et frivoles qu'un rien
-afflige, qu'un rien console et qui s'amuse de bagatelles. J'ai besoin
-d'amitié. Je suis née ainsi: dès l'âge de sept ans j'avais un petit
-chien, un petit chien jaune... Vous ne m'écoutez pas...
-
-MAITRE SIMON.
-
-Madame, il ne saurait vous écouter, vous ou tout autre. Il n'entend
-plus.
-
-CATHERINE.
-
-Comment il n'entend plus.
-
-MAITRE SIMON.
-
-Non, il n'entend plus par l'effet d'une médication qu'il vient de
-prendre.
-
-MAITRE SÉRAPHIN.
-
-Et qui a produit en lui une douce et riante cophose.
-
-CATHERINE.
-
-Je le ferai bien entendre moi.
-
-MAITRE SIMON.
-
-Vous n'en ferez rien, madame; c'est impossible.
-
-CATHERINE.
-
-Vous allez voir... (A son mari.) Mon ami, mon chéri, mon amour, mon
-coeur, ma moitié. Vous n'entendez pas. (Elle le secoue.) Olibrius,
-Hérode, Barbe-Bleue, cornard.
-
-LÉONARD.
-
-Je ne l'entends plus par les oreilles. Mais je ne l'entends que trop par
-les bras, par les épaules ou par le dos.
-
-MAITRE SIMON.
-
-Elle devient enragée.
-
-LÉONARD.
-
-Où fuir? Elle m'a mordu, et je me sens devenir enragé comme elle.
-
- On entend l'aveugle au dehors.--Il entre dans la salle en chantant:
-
- _Passant vers la rivière,
- Nous donnant le bras,
- La déra;
- Passant vers la rivière,
- Nous donnant le bras,
- Trouvons la meunière,
- Avec nous dansa,
- La déra;
- Trouvons la meunière,
- Avec nous dansa._
-
- Catherine et Léonard vont en dansant et en chantant mordre tous les
- assistants, qui devenus enragés, dansent et chantent furieusement et
- ne s'arrêtent que pour dire, par la bouche de M. Léonard Botal:
-
---Mesdames et messieurs, excusez les fautes de l'auteur.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of La comédie de celui qui épousa une
-femme muette, by Anatole France
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMEDIE DE CELUI QUI EPOUSA ***
-
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